Skip to main content

Full text of "Constant Benjamin Liberte Anciens Modernes 1819"

See other formats


Tlndexl 


Benjamin Constant 

De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. 

( 1819 ) 


Note 

Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris. 


Messieurs 

Je me propose de Vous soumettre quelques distinctions, encore assez 
neuves, entre deux genres de liberté, dont les différences sont restées 
jusqu'à ce jour inaperçues, ou du moins, trop peu remarquées. L'une 
est la liberté dont l'exercice était si cher aux peuples anciens; l'autre 
celle dont la jouissance est particulièrement précieuse aux nations 
modernes. Cette recherche sera intéressante, si je ne me trompe, sous 
un double rapport. 

Premièrement, la confusion de ces deux espèces de liberté a été parmi 
nous, durant des époques trop célèbres de notre révolution, la cause de 
beaucoup de maux. La France s'est vue fatiguer d'essais inutiles, dont 
les auteurs, irrités par leur peu de succès, ont essayé de la contraindre 
à jouir du bien qu'elle ne voulait pas, et lui ont disputé le bien qu'elle 
voulait. En second lieu, appelés par notre heureuse révolution (je 
l'appelle heureuse, malgré ses excès, parce que je fixe mes regards sur 
ses résultats) à jouir des bienfaits d'un gouvernement représentatif, il 
est curieux et utile de rechercher pourquoi ce gouvernement, le seul a 
l'abri duquel nous puissions aujourd'hui trouver quelque liberté et 
quelque repos, a été presque entièrement inconnu aux nations libres de 
l'antiquité. 

Je sais que l'on a prétendu en démêler des traces chez quelques 
peuples anciens, dans la république de Lacédémone, par exemple, et 
chez nos ancêtres les Gaulois; mais c'est à tort. 

Le gouvernement de Lacédémone était une aristocratie monacale, et 
nullement un gouvernement représentatif. La puissance des rois était 
limitée; mais elle l'était par les éphores, et non par des hommes 
investis d'une mission semblable à celle que l'élection confère de nos 


1 


jours aux défenseurs de nos libertés. Les éphores, sans doute, après 
avoir été institués par les rois, furent nommés par le peuple. Mais ils 
n'étaient que cinq. Leur autorité était religieuse autant que politique; 
ils avaient part à l'administration même du gouvernement, c'est-à-dire, 
au pouvoir exécutif; et par là, leur prérogative, comme celle de 
presque tous les magistrats populaires dans les anciennes républiques, 
loin d'être simplement une barrière contre la tyrannie, devenait 
quelquefois elle-même une tyrannie insupportable. 

Le régime des Gaulois, qui ressemblait assez à celui qu'un certain 
parti voudrait nous rendre, était à la fois théocratique et guerrier. Les 
prêtres jouissaient d'un pouvoir sans bornes. La classe militaire, ou la 
noblesse, possédait des privilèges bien insolents et bien oppressifs. Le 
peuple était sans droits et sans garanties. 

A Rome, les tribuns avaient, jusqu'à un certain point, une mission 
représentative. Ils étaient les organes de ces plébéiens que l'oligarchie, 
qui, dans tous les siècles, est la même, avait soumis, en renversant les 
rois, à un si dur esclavage. Le peuple exerçait toutefois directement 
une grande partie des droits politiques. Il s'assemblait pour voter les 
lois, pour juger les patriciens mis en accusation: il n'y avait donc que 
de faibles vestiges du système représentatif à Rome. 


Ce système est une découverte des modernes, et vous verrez, 
Messieurs, que l'état de l'espèce humaine dans l'antiquité ne permettait 
pas à une institution de cette nature de s'y introduire ou de s'y établir. 
Les peuples anciens ne pouvaient ni en sentir la nécessité, ni en 
apprécier les avantages. Leur organisation sociale les conduisait à 
désirer une liberté toute différente de celle que ce système nous 


assure. 


C'est à vous démontrer cette vérité que la lecture de ce soir sera 
consacrée. 

Demandez-vous d'abord, Messieurs, ce que, de nos jours, un Anglais, 
un Français, un habitant des États-Unis de l'Amérique, entendent par 
le mot de liberté. 

C'est pour chacun le droit de n'être soumis qu'aux lois, de ne pouvoir 
être ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d'aucune manière, 
par l'effet de la volonté arbitraire d'un ou de plusieurs individus: C'est 
pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie, et de 
l'exercer, de disposer de sa propriété, d'en abuser même; d'aller, de 
venir sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses 
motifs ou de ses démarches. C'est, pour chacun, le droit de se réunir à 
d'autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour 
professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement 
pour remplir ses jours ou ses heures d'une manière plus conforme à 


ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c'est le droit, pour chacun, 
d'influer sur l'administration du Gouvernement, soit par la nomination 
de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des 
pétitions, des demandes, que l'autorité est plus ou moins obligée de 
prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle 
des anciens. 



Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, 
plusieurs parties de la souveraineté toute entière, à délibérer, sur la 
place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers 
des traités d'alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à 
examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire 
comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les 
condamner ou à les absoudre; mais en même temps que c'était là ce 
que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible 
avec cette liberté collective l'assujettissement complet de l'individu à 
l'autorité de l'ensemble. Vous ne trouvez chez eux presque aucune des 
jouissances que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez 
les modernes. Toutes les actions privées sont soumise à une 
surveillance sévère. Rien n'est accordé à l'indépendance individuelle, 
ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l'industrie, ni surtout 
sous le rapport de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté 
que nous regardons comme l'un de nos droits les plus précieux, aurait 
paru aux anciens un crime et un sacrilège. Dans les choses qui nous 
semblent les plus utiles, l'autorité du corps social s'interpose et gêne la 
volonté des individus; Terpandre ne peut chez les Spartiates ajouter 
une corde à sa lyre sans que les éphores ne s'offensent. Dans les 
relations les plus domestiques, l'autorité intervient encore. Lejeune 
Lacédémonien ne peut visiter librement sa nouvelle épouse. A Rome, 
les censeurs portent un oeil scrutateur dans l'intérieur des familles. Les 
lois règlent les moeurs, et comme les moeurs tiennent à tout, il n'y a 
rien que les lois ne règlent. 


Ainsi chez les anciens, l'individu, souverain presque habituellement 
dans les affaires publiques, est esclave dans tous les rapports privés. 
Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre; comme 
particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses 
mouvements; comme portion du corps collectif, il interroge, destitue, 
condamne, dépouille, exile, frappe de mort ses magistrats ou ses 
supérieurs; comme soumis au corps collectif, il peut à son tour être 
privé de son état, dépouillé de ses dignités, banni, mis à mort, par la 
volonté discrétionnaire de l'ensemble dont il fait partie. Chez les 
modernes, au contraire, l'individu, indépendant dans sa vie privée, 
n'est même dans les états les plus libres, souverain qu'en apparence. 
Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue; et si, à des 


3 


époques fixes, mais rares, durant les quelles il est encore entouré de 
précautions et d'entraves, il exerce cette souveraineté, ce n'est jamais 
que pour l'abdiquer. 

Je dois ici, Messieurs, m'arrêter un instant pour prévenir une objection 
que l'on pourrait me faire. Il y a dans l'antiquité une république où 
l'asservissement de l'existence individuelle au corps collectif n'est pas 
aussi complet que je viens de le décrire. Cette république est la plus 
célèbre de toutes; vous devinez que je veux parler d'Athènes. J'y 
reviendrai plus tard, et en convenant de la vérité du fait, je vous en 
exposerai la cause. Nous verrons pourquoi de tous les états anciens, 
Athènes est celui qui a ressemblé le plus aux modernes. 

Partout ailleurs, la juridiction sociale était illimitée. Les anciens, 
comme le dit Condorcet, n'avaient aucune notion des droits 
individuels. Les hommes n'étaient, pour ainsi dire, que des machines 
dont la loi réglait les ressorts et dirigeait les rouages. Le même 
assujettissement caractérisait les beaux siècles de la république 
romaine; l'individu s'était en quelque sorte perdu dans la nation, le 
citoyen dans la cité. 

Nous allons actuellement remonter à la source de cette différence 
essentielle entre les anciens et nous. 

Toutes les républiques anciennes étaient renfermées dans des limites 
étroites. La plus peuplée, la plus puissante, la plus considérable d'entre 
elles, n'était pas égale en étendue au plus petit des états modernes. Par 
une suite inévitable de leur peu d'étendue, l'esprit de ces républiques 
était belliqueux, chaque peuple froissait continuellement ses voisins 
ou était froissé par eux. Poussés ainsi par la nécessité, les uns contre 
les autres, ils se combattaient ou se menaçaient sans cesse. Ceux qui 
ne voulaient pas être conquérants ne pouvaient déposer les armes sous 
peine d'être conquis. Tous achetaient leur sûreté, leur indépendance, 
leur existence entière, au prix de la guerre. 

Elle était l'intérêt constant, l'occupation presque habituelle des états 
libres de l'antiquité. Enfin, et par un résultat également nécessaire de 
cette manière d'être, tous ces états avaient des esclaves. Les 
professions mécaniques, et même, chez quelques nations, les 
professions industrielles, étaient confiées à des mains chargées de 
fers. 

Le monde moderne nous offre un spectacle complètement opposé. Les 
moindres états de nos jours sont incomparablement plus vastes que 
Sparte ou que Rome durant cinq siècles. La division même de 
l'Europe en plusieurs états, est, grâce aux progrès des lumières, plutôt 
apparente que réelle. Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une 
famine isolée, ennemie née des autres familles, une masse d'hommes 
existe maintenant sous différents noms, et sous divers modes 


4 


d'organisation sociale, mais homogène de sa nature. Elle est assez 
forte pour n'avoir rien à craindre des hordes barbares. Elle est assez 
éclairée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est 
vers la paix. 


Cette différence en amène une autre. La guerre est antérieure au 
commerce; car la guerre et le commerce ne sont que deux moyens 
différents d'atteindre le même but, celui de posséder ce que l'on désire. 
Le commerce n'est qu'un hommage rendu à la force du possesseur par 
l'aspirant à la possession. C'est une tentative pour obtenir de gré à gré 
ce qu'on n'espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait 
toujours le plus fort n'aurait jamais l'idée du commerce. C'est 
l'expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c'est-a-dire, l'emploi de 
sa force contre la force d'autrui, l'expose à diverses résistances et à 
divers échecs, le porte à recourir au commerce, c'est-à-dire, à un 
moyen plus doux et plus sûr d'engager l'intérêt d'un autre à consentir à 
ce qui convient à son intérêt. La guerre est l'impulsion, le commerce 
est le calcul. Mais par la même il doit venir une époque où le 
commerce remplace la guerre. Nous sommes arrivés a cette époque. 


Je ne veux point dire qu'il n'y ait pas eu chez les anciens des peuples 
commerçants. Mais ces peuples faisaient en quelque sorte exception à 
la règle générale. Les bornes d'une lecture ne me permettent pas de 
vous indiquer tous les obstacles qui s'opposaient alors aux progrès du 
commerce; vous les connaissez d'ailleurs aussi bien que moi: je n'en 
rapporterai qu'un seul. L'ignorance de la boussole forçait les marins de 
l'antiquité à ne perdre les côtes de vue que le moins qu'il leur était 
possible. Traverser les Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire, passer le 
détroit de Gibraltar, était considéré comme l'entreprise la plus hardie. 
Les Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles des navigateurs, ne 
l'osèrent que fort tard, et leur exemple resta longtemps sans être imité. 
A Athènes, dont nous parlerons bientôt, l'intérêt maritime était 
d'environ 60 pour %, pendant que l'intérêt ordinaire n'était que de 
douze, tant l'idée d'une navigation lointaine impliquait celle du 
danger. 


De plus, si je pouvais me livrer à une digression qui malheureusement 
serait trop longue, je vous montrerais, Messieurs, par le détail des 
moeurs, des habitudes, du mode de trafiquer des peuples commerçants 
de l'antiquité avec les autres peuples, que leur commerce même était, 
pour ainsi dire, imprégné de l'esprit de l'époque, de l'atmosphère, de 
guerre et d'hostilité qui les entourait. Le commerce alors était un 
accident heureux, c'est aujourd'hui l'état ordinaire, le but unique, la 
tendance universelle, la vie véritable des nations. Elles veulent le 
repos, avec le repos l'aisance, et comme source de l'aisance, 


5 


l'industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace de 
remplir leurs voeux. Ses chances n'offrent plus ni aux individus, ni 
aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible et 
des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait 
en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et 
particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte 
infailliblement plus qu'elle ne vaut. 

Enfin, grâce au commerce, à la religion, aux progrès intellectuels et 
moraux de l'espèce humaine il n'y a plus d'esclaves chez les nations 
européennes. Des hommes libres doivent exercer toutes les 
professions, pourvoir à tous les besoins de la société. 

On pressent aisément, Messieurs, le résultat nécessaire de ces 
différences. 

1 0 L'étendue d'un pays diminue d'autant l'importance politique qui 
échoit en partage à chaque individu. Le républicain le plus obscur de 
Rome ou de Sparte était une puissance. Il n'en est pas de même du 
simple citoyen de la Grande-Bretagne ou des États-Unis. Son 
influence personnelle est un élément imperceptible de la volonté 
sociale qui imprime au gouvernement sa direction. 

En second lieu, l'abolition de l'esclavage a enlevé à la population libre 
tout le loisir qui résultait pour elle de ce que des esclaves étaient 
chargés de la plupart des travaux. Sans la population esclave 
d'Athènes, 20.000 Athéniens n'auraient pas pu délibérer chaque jour 
sur la place publique. 

Troisièmement, le commerce ne laisse pas, comme la guerre, dans la 
vie de l'homme des intervalles d'inactivité. L'exercice perpétuel des 
droits politiques, la discussion journalière des affaires de l'État, les 
dissensions, les conciliabules, tout le cortège et tout le mouvement des 
factions, agitations nécessaires, remplissage obligé, si j'ose employer 
ce terme, dans la vie des peuples libres de l'antiquité, qui auraient 
langui, sans cette ressource, sous le poids d'une inaction douloureuse, 
n'offriraient que trouble et que fatigue aux nations modernes, où 
chaque individu occupé de ses spéculations, de ses entreprises, des 
jouissances qu'il obtient ou qu'il espère, ne veut en être détourné que 
momentanément et le moins qu'il est possible. 

Enfin, le commerce inspire aux hommes un vif amour pour 
l'indépendance individuellelLelcommerce subvient à leurs besoins, 
satisfait à leurs désirs, sans l'intervention de l'autorité. Cette 
intervention est presque toujours, et je ne sais pourquoi je dis presque, 
cette intervention est toujours un dérangement et une gêne. Toutes les 
fois que le pouvoir collectif veut se mêler des spéculations 
particulières, il vexe les spéculateurs. Toutes les fois que les 
gouvernements prétendent faire nos affaires, ils les font plus mal et 
plus dispendieusement que nous. 


6 


Je vous ai dit, Messieurs, que je vous reparlerais d'Athènes, dont on 
pourrait opposer l'exemple à quelques-unes de mes assertions, et dont 
l'exemple, au contraire, va les confirmer toutes. 

Athènes, comme, je l'ai déjà reconnu, était, de toutes les républiques 
grecques, la plus commerçante: aussi accordait-elle à ses citoyens 
infiniment plus de liberté individuelle que Rome et que Sparte. Si je 
pouvais entrer dans des détails historiques, je vous ferais voir que le 
commerce avait fait disparaître de chez les Athéniens plusieurs des 
différences qui distinguent les peuples anciens des peuples modernes. 
L'esprit des commerçants d'Athènes était pareil a celui des 
commerçants de nos jours. Xénophon nous apprend que, durant la 
guerre du Péloponnèse, ils sortaient leurs capitaux du continent de 
l'Attique et les envoyaient dans les îles de l'Archipel. Le commerce 
avait créé chez eux la circulation. Nous remarquons dans Isocrate des 
traces de l'usage des lettres-de-change. Aussi, observez, combien leurs 
moeurs ressemblent aux nôtres. Dans leurs relations avec les femmes, 
vous verrez, je cite encore Xénophon, les époux satisfaits quand la 
paix et une amitié décente régnent dans l'intérieur du ménage, tenir 
compte à l'épouse trop fragile de la tyrannie de la nature, fermer les 
yeux sur l'irrésistible pouvoir des passions, pardonner la première 
faiblesse et oublier la seconde. Dans leurs rapports avec les étrangers 
l'on les verra prodiguer les droits de cité à quiconque, se transportant 
chez eux avec sa famille, établit un métier ou une fabrique; enfin on 
sera frappé de leur amour excessif pour l'indépendance individuelle. 

A Lacédémone, dit un philosophe, les citoyens accourent lorsque le 
magistrat les appelle; mais un Athénien serait au désespoir qu'on le 
crût dépendant d'un magistrat. 

Cependant, comme plusieurs des autres circonstances qui décidaient 
du caractère des nations anciennes existaient aussi a Athènes; comme 
il y avait une population esclave, et que le territoire était fort reserré, 
nous y trouvons des vestiges de la, liberté propre aux anciens. Le 
peuple fait les lois, examine la conduite des magistrats, somme 
Périclès de rendre ses comptes, condamne à mort les généraux qui 
avaient commandé au combat des Arginuses. En même temps, 
l'ostracisme, arbitraire légal et vanté par tous les législateurs de 
l'époque; l'ostracisme, qui nous paraît et doit nous paraître une 
révoltante iniquité, prouve que l'individu était encore bien plus asservi 
à la suprématie du corps social à Athènes, qu'il ne l'est de nos jours 
dans aucun état libre de l'Europe. 

Il résulte de ce que je viens d'exposer, que nous ne pouvons plus jouir 
de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et 
constante au pouvoir collectif. Notre liberté à nous, doit se composer 
de la jouissance paisible de l'indépendance privée. La part que dans 


7 


l'antiquité chacun prenait à la souveraineté nationale n'était point, 
connue de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun 
avait une influence réelle: l'exercice de cette volonté était un plaisir 
vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire 
beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques 

r 

et de leur part dans l'administration de l'Etat. Chacun sentant avec 
orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience 
de son importance personnelle, un ample dédommagement. 


Ce dédommagement n'existe plus aujourd'hui pour nous. Perdu dans 
la multitude, l'individu n'aperçoit presque jamais l'influence qu'il 
exerce. Jamais sa volonté ne s'empreint sur l'ensemble, rien ne 
constate à ses propres yeux sa coopération. L'exercice des droits 
politiques ne nous offre donc plus qu'une partie des jouissances que 
les anciens y trouvaient, et en même temps les progrès de la 
civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la communication 
des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l'infini les moyens de 
bonheur particulier. 


11 s'ensuit que nous devons être bien plus attachés que les anciens à 
notre indépendance individuelle; car les anciens, lorsqu'ils sacrifiaient 
cette indépendance aux droits politiques, sacrifiaient moins pour 
obtenir plus; tandis qu'en faisant le même sacrifice, nous donnerions 
plus pour obtenir moins. 

Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les 
citoyens d'une même patrie: c'était là ce qu'ils nommaient liberté. Le 
but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées; et ils 
nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces 
jouissances. 


J'ai dit en commençant que, faute d'avoir aperçu ces différences, des 
hommes bien intentionnés d'ailleurs, avaient causé des maux infinis 
durant notre longue et orageuse révolution. A Dieu ne plaise que je 
leur adresse des reproches trop sévères: leur erreur même était 
excusable. On ne saurait lire les belles pages de l'antiquité, l'on ne se 
retrace point les actions de ses grands hommes sans ressentir je ne sais 
quelle émotion d'un genre particulier que ne fait éprouver rien de ce 
qui est moderne. Les vieux éléments d'une nature antérieure, pour 
ainsi dire, à la nôtre, semblent se réveiller en nous à ces souvenirs. II 
est difficile de ne pas regretter ces temps où les facultés de l'homme se 
développaient dans une direction tracée d'avance, mais dans une 
carrière si vaste, tellement fortes de leurs propres forces, et avec un tel 
sentiment d'énergie et de dignité; et lorsqu'on se livre à ces regrets, il 
est impossible de ne pas vouloir imiter ce qu'on regrette. Cette 
impression était profonde, surtout lorsque nous vivions sous des 
gouvernements abusifs, qui, sans être forts, étaient vexatoires, 


8 


absurdes en principes, misérables en action; gouvernements qui 
avaient pour ressort l'arbitraire, pour but le rapetissement de l'espèce 
humaine, et que certains hommes osent nous vanter encore 
aujourd'hui, comme si nous pouvions oublier jamais que nous avons 
été témoins et victimes de leur obstination, de leur impuissance et de 
leur renversement. Le but de nos réformateurs fut noble et généreux. 
Qui d'entre nous n'a pas senti son coeur battre d'espérance à l'entrée de 
la route qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur encore à présent à qui 
n'éprouve pas le besoin de déclarer que reconnaître quelques erreurs 
commises par nos premiers guides, ce n'est pas flétrir leur mémoire ni 
désavouer des opinions que les amis de l'humanité ont professées 
d'âge en âge. 

Mais ces hommes avaient puisé plusieurs de leurs théories dans les 
ouvrages de deux philosophes qui ne s'étaient pas douté eux-mêmes 
des modifications apportées par deux mille ans aux dispositions du 
genre humain. J'examinerai peut-être une fois le système du plus 
illustre de ces philosophes, de Jean-Jacques Rousseau, et je montrerai 
qu'en transportant dans nos temps modernes une étendue de pouvoir 
social, de souveraineté collective qui appartenait à d'autres siècles, ce 
génie sublime qu'animait l'amour le plus pur de la liberté, a fourni 
néanmoins de funestes prétextes à plus d'un genre de tyrannie. Sans 
doute, en relevant ce que je considère comme une méprise importante 
à dévoiler, je serai circonspect dans ma réfutation, et respectueux dans 
mon blâme. J'éviterai, certes, de me joindre aux détracteurs d'un grand 
homme. Quand le hasard fait qu'en apparence je me rencontre avec 
eux sur un seul point, je suis en défiance de moi-même; et, pour me 
consoler de paraître un instant de leur avis sur une question unique et 
partielle, j'ai besoin de désavouer et de flétrir autant qu'il est en moi 
ces prétendus auxiliaires. 

Cependant, l'intérêt de la vérité doit l'emporter sur des considérations 
que rendent si puissantes l'éclat d'un talent prodigieux et l'autorité 
d'une immense renommée. Ce n'est d'ailleurs point à Rousseau, 
comme on le verra, que l'on doit principalement attribuer l'erreur que 
je vais combattre: elle appartient bien plus à l'un de ses successeurs, 
moins éloquent, mais non moins austère et mille fois plus exagéré. Ce 
dernier, l'abbé de Mably, peut être regardé comme le représentant du 
système qui, conformément aux maximes de la liberté antique, veut 
que les citoyens soient complètement assujettis pour que la nation soit 
souveraine, et que l'individu soit esclave pour que le peuple soit libre. 
L'abbé de Mably, comme Rousseau et comme beaucoup d'autres, 
avait, d'après les anciens, pris l'autorité du corps social pour la liberté, 
et tous les moyens lui paraissaient bons pour étendre l'action de cette 
autorité sur cette partie récalcitrante de l'existence humaine, dont il 


9 


déplorait l'indépendance. Le regret qu'il exprime partout dans ses 
ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre que les actions. Il aurait 
voulu qu'elle atteignît les pensées, les impressions les plus passagères; 
qu'elle poursuivît l'homme sans relâche et sans lui laisser un asile où il 
pût échapper à son pouvoir. A peine apercevait-il, n'importe chez quel 
peuple, une mesure vexatoire, qu'il pensait avoir fait une découverte et 
qu'il la proposait pour modèle: il détestait la liberté individuelle 
comme on déteste un ennemi personnel; et, dès qu'il rencontrait dans 
l'histoire une nation qui en était bien complètement privée, n'eût-elle 
point de liberté politique, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer. II 
s'extasiait sur les Égyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux était 
réglé par la loi, jusqu'aux délassements, jusqu'aux besoins: tout pliait 
sous l'empire du législateur; tous les moments de la journée étaient 
remplis par quelque devoir; l'amour même était sujet à cette 
intervention respectée, et c'était la loi qui tour-à-tour ouvrait et fermait 
la couche nuptiale. 

Sparte, qui réunissait des formes républicaines au même 
asservissement des individus, excitait dans l'esprit de ce philosophe un 
enthousiasme plus vif encore. 

Ce vaste couvent lui paraissait l'idéal d'une parfaite république. Il 
avait pour Athènes un profond mépris, et il aurait dit volontiers de 
cette nation, la première de la Grèce, ce qu'un académicien grand 
seigneur disait de l'Académie française: "Quel épouvantable 
despotisme! tout le monde y fait ce qu'il veut". Je dois ajouter que ce 
grand seigneur parlait de l'Académie telle qu'elle était il y a trente ans. 

Montesquieu, doué d'un esprit plus observateur parce qu'il avait une 
tête moins ardente, n'est pas tombé tout-à-fait dans les mêmes erreurs. 
Il a été frappé des différences que j'ai rapportées: mais il n'en a pas 
démêlé la cause véritable. Les politiques grecs qui vivaient sous le 
gouvernement populaire ne reconnaissaient, dit-il, d'autre force que 
celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de 
manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe 
même. Il attribue cette différence à la république et à la monarchie: il 
faut l'attribuer à l'esprit opposé des temps anciens et des temps 
modernes. Citoyens des républiques, sujets des monarchies, tous 
veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'état actuel des sociétés, 
ne pas en vouloir. Le peuple le plus attaché de nos jours à sa liberté, 
avant l'affranchissement de la France, était aussi le peuple le plus 
attaché à toutes les jouissances de la vie; et il tenait à sa liberté surtout 
parce qu'il y voyait la garantie des jouissances qu'il chérissait. 
Autrefois, là où il y avait liberté, l'on pouvait supporter les privations: 
maintenant partout où il y a privations, il faut l'esclavage pour qu'on 
s'y résigne. Il serait plus possible aujourd'hui de 


10 


faire d'un peuple d'esclaves un peuple de Spartiates, que de former des 
Spartiates par la liberté. Les hommes qui se trouvèrent portés par le 
flot des événements à la tête de notre révolution, étaient, par une suite 
nécessaire de l'éducation qu'ils avaient reçue, imbus des opinions 
antiques, et devenues fausses, qu'avaient mises en honneur les 
philosophes dont j'ai parlé. La métaphysique de Rousseau, au milieu 
de laquelle paraissaient tout-à-coup comme des éclairs des vérités 
sublimes et des passages d'une éloquence entraînante, l'austérité de 
Mably, son intolérance, sa haine contre toutes les passions humaines, 
son avidité de les asservir toutes, ses principes exagérés sur la 
compétence de la loi, la différence de ce qu'il recommandait et de ce 
qui avait existé, ses déclamations contre les richesses et même contre 
la propriété; toutes ces choses devaient charmer des hommes 
échauffés par une victoire récente, et qui, conquérants de la puissance 
légale, étaient bien aises d'étendre cette puissance sur tous les objets. 
C'était pour eux une autorité précieuse que celle de deux écrivains qui, 
désintéressés dans la question et prononçant anathème contre le 
despotisme des hommes, avaient rédigé en axiome le texte de la loi. 

Ils voulurent donc exercer la force publique comme ils avaient appris 
de leurs guides qu'elle avait été jadis exercée dans les états libres. Ils 
crurent que tout devait encore céder devant la volonté collective et 
que toutes les restrictions aux droits individuels seraient amplement 
compensées par la participation au pouvoir social. 


Vous savez, Messieurs, ce qui en est résulté. 

Des institutions libres, appuyées sur la connaissance de l'esprit du 
siècle, auraient pu subsister. L'édifice renouvelé des anciens s'est 
écroulé, malgré beaucoup d'efforts et beaucoup d'actes héroïques qui 
ont droit a l'admiration. C'est que le pouvoir social blessait en tout 
sens l'indépendance individuelle sans en détruire le besoin. La nation 
ne trouvait point qu'une part idéale à une souveraineté abstraite valût 
les sacrifices qu'on lui commandait. On lui répétait vainement avec 
Rousseau: les lois de la liberté sont mille fois plus austères que n'est 
dur le joug des tyrans. Elle ne voulait pas de ces lois austères, et dans 
sa lassitude, elle croyait quelquefois que le joug des tyrans serait 
préférable. L'expérience est venue et l'a détrompée. Elle a vu que 
l'arbitraire des hommes était pire encore que les plus mauvaises lois. 
Mais les lois aussi doivent avoir leurs limites. 


Si je suis parvenu, Messieurs, à vous faire partager la conviction que 
dans mon opinion ces faits doivent produire, vous reconnaîtrez avec 
moi la vérité des principes suivants. L'indépendance individuelle est le 
premier besoin des modernes: en conséquence, il ne faut jamais leur 
en demander le sacrifice pour établir la liberté politique.! Il s'ensuit 
qu'aucune des institutions nombreuses et trop vantées qui, dans les 


11 


républiques anciennes, gênaient la liberté individuelle, n'est point 
admissible dans les temps modernes. 

Cette vérité, Messieurs, semble d'abord superflue à établir. Plusieurs 
gouvernements de nos jours ne paraissent guères enclins à imiter les 
républiques de l'antiquité. Cependant quelque peu de goût qu'ils aient 
pour les institutions républicaines, il y a de certains usages 
républicains pour lesquels ils éprouvent je ne sais quelle affection. Il 
est fâcheux que ce soit précisément celles qui permettent de bannir, 
d'exiler, de dépouiller. Je me souviens qu'en en 1 802, on glissa dans 
une loi sur les tribunaux spéciaux un article qui introduisait en France 
l'ostracisme grec; et Dieu sait combien d'éloquents orateurs, pour faire 
admettre cet article, qui cependant fut retiré, nous parlèrent de la 
liberté d'Athènes, et de tous les sacrifices que les individus devaient 
faire pour conserver cette liberté! De même, à une époque bien plus 
récente, lorsque des autorités craintives essayaient d'une main timide 
de diriger les élections a leur gré, un journal qui n'est pourtant point 
entaché de républicanisme, proposa de faire revivre la censure 
romaine pour écarter les candidats dangereux. 


Je crois donc ne pas m'engager dans une digression inutile, si, pour 
appuyer mon assertion, je dis quelques mots de ces deux institutions si 
vantées. L'ostracisme d'Athènes reposait sur l'hypothèse que la société 
a toute autorité sur ses membres. Dans cette hypothèse, il pouvait se 
justifier, et dans un petit état, où l'influence d'un individu fort de son 
crédit, de sa clientelle, de sa gloire, balançait souvent la puissance de 
la masse, l'ostracisme pouvait avoir une apparence d'utilité. Mais 
parmi nous, les individus ont des droits que la société doit respecter, 
et l'influence individuelle est, comme je l'ai déjà observé, tellement 
perdue dans une multitude d'influences égales ou supérieures, que 
toute vexation, motivée sur la nécessité de diminuer cette influence, 
est inutile et par conséquent injuste. Nul n'a le droit d'exiler un 
citoyen, s'il n'est pas condamné légalement par un tribunal régulier, 
d'après une loi formelle qui attache la peine de l'exil à l'action dont il 
est coupable. Nul n'a le droit d'arracher le citoyen à sa patrie, le 
propriétaire à ses biens, le négociant à son commerce, l'époux à son 
épouse, le père à ses enfants, l'écrivain à ses méditations studieuses, le 
vieillard à ses habitudes. Tout exil politique est un attentat politique. 
Tout exil prononcé par une assemblée pour de prétendus motifs de 
salut public, est un crime de cette assemblée contre le salut public qui 
n'est jamais que dans le respect des lois, dans l'observance des formes, 
et dans le maintien des garanties.! 


O 


La censure romaine supposait comme l'ostracisme un pouvoir 
discrétionnaire. Dans une république dont tous les citoyens, maintenus 


12 



par la pauvreté dans une simplicité extrême de moeurs, habitaient la 
même ville, n'exerçaient aucune profession qui détournât leur 
attention des affaires de l'État, et se trouvaient ainsi constamment 
spectateurs et juges de l'usage du pouvoir public, la censure pouvait 
d'une part avoir plus d'influence; et de l'autre, l'arbitraire des censeurs 
était contenu par une espèce de surveillance morale exercée contre 
eux. Mais aussitôt que l'étendue de la république, la complication des 
relations sociales et les raffinements de la civilisation, eurent enlevé à 
cette institution ce qui lui servait à la fois de base et de limite, la 
censure dégénéra même à Rome. Ce n'était donc pas la censure qui 
avait crée les bonnes moeurs; c'était la simplicité des moeurs qui 
constituait la puissance et l'efficacité de la censure. 

En France, une institution aussi arbitraire que la censure serait à la 
fois inefficace et intolérable: dans l'état présent de la société, les 


moeurs se composent de nuances fines, ondoyantes, insaisissables, qui 
se dénatureraient de mille manières, si l'on tentait de leur donner plus 
de précision. L'opinion seule peut les atteindre; elle seule peut les 
juger, parce qu'elle est de même nature. Elle se soulèverait contre 
toute autorité positive qui voudrait lui donner plus de précision. Si le 
gouvernement d'un peuple moderne voulait, comme les censeurs de 
Rome, flétrir un citoyen par une décision discrétionnaire, la nation 
entière réclamerait contre cet arrêt en ne ratifiant pas les décisions de 
l'autorité. 


Ce que je viens de dire de la transplantation de la censure dans les 
temps modernes, s'applique à bien d'autres parties de l'organisation 
sociale, sur lesquelles on nous cite l'antiquité plus fréquemment 
encore, et avec bien plus d'emphase. Telle est l'éducation, par 
exemple; que ne nous dit-on pas sur la nécessité de permettre que le 
gouvernement s'empare des générations naissantes pour les façonner à 
son gré, et de quelles citations érudites n'appuie-t-on pas cette théorie! 
Les Perses, les Égyptiens, et la Gaule, et la Grèce, et l'Italie, viennent 
tour à tour figurer à nos regards. Eh! Messieurs, nous ne sommes ni 
des Perses, soumis à un despote, ni des Égyptiens subjugués par des 
prêtres, ni des Gaulois pouvant être sacrifiés par leurs druides, ni enfin 
des Grecs et des Romains que leur part à l'autorité sociale consolait de 
l'asservissement privé. Nous sommes des modernes, qui voulons jouir 
chacun de nos droits, développer chaf^| nos facultés comme bon 
nous semble, sans nuire à autrui; veiller sur le développement de ces 
facultés dans les enfants que le nature confie à nôtre affection, 
d'autant plus éclairée qu'elle est plus vive, et n'ayant besoin de 
l'autorité que pour tenir d'elle les moyens généraux d'instruction 
qu'elle peut rassembler, comme les voyageurs acceptent d'elle les 
grands chemins sans être dirigés par elle dans la route qu'ils veulent 



suivre. La religion aussi est exposée à ces souvenirs des autres siècles. 
De braves défenseurs de l'unité de doctrine nous citent les lois des 
anciens contre les dieux étrangers, et appuient les droits de l'église 
catholique de l'exemple des Athéniens qui firent périr Socrate pour 
avoir ébranlé le polythéisme, et de celui d'Auguste qui voulait qu'on 
restât fidèle au culte de ses pères, ce qui fit que, peu de temps après, 
on livra aux bêtes les premiers chrétiens. 


Défions-nous donc, Messieurs, de cette admiration pour certaines 
réminiscences antiques. Puisque nous vivons dans les temps modernes 
je veux la liberté convenable aux temps modernes; et puisque nous 
vivons sous des monarchies, je supplie humblement ces monarchies 
de ne pas emprunter aux républiques anciennes des moyens de nous 
opprimer. 


La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. 
La liberté politique en est la garantie; la liberté politique est par 
conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de 
sacrifier comme ceux d'autrefois la totalité de leur liberté individuelle 
à la liberté politique, c'est le plus sûr moyen de les détacher de l'une et 
quand on y serait parvenu, on ne tarderait pas à leur ravir l'autre. Vous 
voyez, Messieurs, que mes observations ne tendent nullement à 
diminuer le prix de la liberté politique. Je ne tire point des faits que 
j'ai remis sous vos yeux les conséquences que quelques hommes en 
tirent. De ce que les anciens ont été libres, et de ce que nous ne 
pouvons plus être libres comme les anciens, ils en concluent que nous 
sommes destinés à être esclaves. Ils voudraient constituer le nouvel 
état social avec un petit nombre d'éléments qu'ils disent seuls 
appropriés à la situation du monde actuel. Ces éléments sont des 
préjugés pour effrayer les hommes, de l'égoïsme pour les corrompre, 
de la frivolité pour les étourdir, des plaisirs grossiers pour les 
dégrader, du despotisme pour les conduire; et, il le faut bien, des 
connaissances positives et des sciences exactes pour servir plus 
adroitement le despotisme|ll serait bizarre que tel fût le résultat de 
quarante siècles durant lesquels l'espèce humaine a conquis plus de 
moyens moraux et physiques: je ne puis le penser. Je tire des 
différences qui nous distinguent de l'antiquité des conséquences tout 
opposées. Ce n'est point la garantie qu'il faut affaiblir, c'est la 
jouissance qu'il faut étendre. Ce n'est point a la liberté politique que je 
veux renoncer; c'est la liberté civile que je réclame, avec d'autres 
formes de liberté politique. Les gouvernements n'ont pas plus 
qu'autrefois le droit de s'arroger un pouvoir illégitime. Mais les 
gouvernements qui partent d'une source légitime ont de moins 
qu'autrefois le droit d'exercer sur les individus une suprématie 
arbitraire. Nous possédons encore aujourd'hui les droits que nous 


14 


eûmes de tout temps, ces droits étemels à consentir les lois, a 
délibérer sur nos intérêts, à être partie intégrante du corps social dont 
nous sommes membres. Mais les gouvernements ont de nouveaux 
devoirs; les progrès de la civilisation, les changements opérés par les 
siècles, commandent à l'autorité plus de respect pour les habitudes, 
pour les affections, pour l'indépendance des individus. Elle doit porter 
sur tous ces objets une main plus prudente et plus légère. 

Cette réserve de l'autorité, qui est dans ses devoirs stricts, est 
également dans ses intérêts bien entendus; car si la liberté qui 
convient aux modernes est différente de celle qui convenait aux 
anciens, le despotisme qui était possible chez les anciens n'est plus 
possible chez les modernes. De ce que nous sommes souvent plus 
distraits de la liberté politique qu'ils ne pouvaient l'être, et dans notre 
état ordinaire moins passionnés pour elle, il peut s'ensuivre que nous 
négligions quelquefois trop, et toujours à tort, les garanties qu'elle 
nous assure; mais en même temps, comme nous tenons beaucoup plus 
à la liberté individuelle que les anciens, nous la défendrons, si elle est 
attaquée, avec beaucoup plus d'adresse et de persistance; et nous 
avons pour la défendre des moyens que les anciens n'avaient pas. 

Le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre existence plus 
vexatoire qu'autrefois, parce que nos spéculations étant plus variées, 
l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais le commerce rend 
aussi l'action de l'arbitraire plus facile a éluder, parce qu'il change la 
nature de la propriété, qui devient par ce changement presque 
insaisissable. 

Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation: 
sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit; l'autorité peut 
toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance; mais 
la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette action du 
pouvoir social. 

Les effets du commerce s'étendent encore plus loin: non seulement il 
affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité 
dépendante. 

L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du 
despotisme, mais il est en même temps son frein le plus puissant; le 
crédit est soumis à l'opinion; la force est inutile; l'argent se cache ou 
s'enfuit; toutes les opérations de l'État sont suspendues. Le crédit 
n'avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements 
étaient plus forts que les particuliers; les particuliers sont plus forts 
que les pouvoirs politiques de nos jours; la richesse est une puissance 
plus disponible dans tous les instants, plus applicable a tous les 
intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le pouvoir 


15 


menace, la richesse récompense: on échappe au pouvoir en le 
trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir: 
celle-ci doit l'emporter. 

Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins 
englobée dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin 
leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie 
privée; le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des 
moeurs et des habitudes à peu près pareilles: les chefs peuvent être 
ennemis; les peuples sont compatriotes. 

Que le pouvoir s'y résigne donc; il nous faut de la liberté, et nous 
l'aurons; mais comme la liberté qu'il nous faut est différente de celle 
des anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui 
pourrait convenir a la liberté antique; dans celle-ci, plus l'homme 
consacrait de temps et de force a l'exercice de ses droits politiques, 
plus il se croyait libre; dans l'espèce de liberté dont nous sommes 
susceptibles, plus l'exercice de nos droits politiques nous laissera de 
temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse. 

De la vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. Le 
système représentatif n'est autre chose qu'une organisation à l'aide de 
laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu'elle ne 
peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux- 
mêmes leurs affaires: les hommes riches prennent des intendants. 

C'est l'histoire des nations anciennes et des nations modernes. Le 
système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre 
d'hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient 
défendus, et qui néanmoins n'a pas le temps de les défendre toujours 
lui-même. Mais a moins d'être insensés, les hommes riches qui ont des 
intendants examinent avec attention et sévérité si ces intendants font 
leur devoir, s'ils ne sont ni négligents ni corruptibles, ni incapables; et 
pour juger de la gestion de ces mandataires, les commettants qui ont 
de la prudence se mettent bien au fait des affaires dont ils leur 
confient l'administration. De même, les peuples qui, dans le but de 
jouir de la liberté qui leur convient, recourent au système 
représentatif, doivent exercer une surveillance active et constante sur 
leur représentants, et se réserver, à des époques qui ne soient pas 
séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s'ils ont 
trompé leurs voeux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient 
abusé. 

Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il 
s'ensuit qu'elle est aussi menacée d'un danger d'espèce différente. 

Le danger de la liberté antique était qu'attentifs uniquement à s'assurer 


16 


le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché 
des droits et des jouissances individuelles. 

Le danger de la liberté moderne, c'est qu'absorbés dans la jouissance 
de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts 
articuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de 
artage dans le pouvoir politique. 


p 

p 


Les dépositaires de l'autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils 
sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle 
d'obéir et de payer! Ils nous diront: Quel est au fond le but de vos 
efforts, le motif de vos travaux, l'objet de toutes vos espérances? 
N'est-ce-pas le bonheur? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et 
nous vous le donnerons. Non, Messieurs, ne laissons pas faire; 
quelque touchant que ce soit un intérêt si tendre, prions l'autorité de 
rester dans ses limites; qu'elle se borne à être juste. Nous nous 
chargerons d'être heureux. 

Pourrions-nous l'être par des jouissances, si ces jouissances étaient 
séparées des garanties? Et où trouverions-nous ces garanties, si nous 
renoncions à la liberté politique? Y renoncer, Messieurs, serait une 
démence semblable à celle d'un homme qui, sous prétexte qu'il 
n'habite qu'un premier étage, prétendrait bâtir sur le sable un édifice 
sans fondements. 

D'ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque 
genre qu'il puisse être, soit le but unique de l'espèce humaine? En ce 
cas, notre carrière serait bien étroite et notre destination bien peu 
relevée. Il n' est pas un de nous qui, s'il voulait descendre, restreindre 
ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l'activité, la gloire, 
les émotions généreuses et profondes, ne pût s'abrutir et être heureux, 
Non, Messieurs, j'en atteste cette partie meilleure de notre nature, 
cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette 
ardeur d'étendre nos lumières et de développer nos facultés; ce n'est 
pas au bonheur seul, c'est au perfectionnement que notre destin nous 
appelle; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique 
moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné. 

La liberté politique soumettant à tous les citoyens, sans exception, 
l'examen et l'étude de leurs intérêts les plus sacrés, agrandit leur 
esprit, anoblit leurs pensées, établit, entre eux tous une sorte d'égalité 
intellectuelle qui fait la gloire et la puissance d'un peuplai 
Aussi, voyez comme une nation grandit à la première institution qui 
lui rend l'exercice régulier de la liberté politique. Voyez nos 
concitoyens de toutes les classes, de toutes les professions, sortant de 
la sphère de leurs travaux habituels et des leur industrie privée, se 
trouver soudain au niveau des fonctions importantes que la 


17 



constitution leur confie, choisir avec discernement, résister avec 
énergie, déconcerter la ruse, braver la menace, résister noblement à la 
séduction. Voyez le patriotisme pur, profond et sincère, triomphant 
dans nos villes et vivifiant jusqu'à nos hameaux, traversant nos 
ateliers, ranimant nos campagnes, pénétrant du sentiment de nos droits 
et de la nécessité des garanties l'esprit juste et droit du cultivateur utile 
et du négociant industrieux, qui, savants dans l'histoire des maux 
qu'ils ont subis, et non moins éclairés sur les remèdes qu'exigent ces 
maux, embrassent d'un regard la France entière, et, dispensateurs de la 
reconnaissance nationale, récompensent par leurs suffrages, après 
trente années, la fidélité aux principes dans la personne du plus 
illustre des défenseurs de la liberté. [Monsieur de Lafayette, nommé 
député par la Sarthe]. 

Loin donc, Messieurs, de renoncer à aucune des deux espèces de 
liberté dont je vous ai parlé, il faut, je l'ai démontré, apprendre à les 
combiner l'une avec l'autre. Les institutions, comme le dit le célèbre 
auteur de l'Histoire des républiques du moyen âge [Sismonde de 
Sismondi], doivent accomplir les destinées de l'espèce humaine; elles 
atteignent d'autant mieux leur but qu'elles élèvent le plus grand 
nombre possible de citoyens à la plus haute dignité morale. 

L'oeuvre du législateur n'est point complète quand il a seulement 
rendu le peuple tranquille. Lors même que ce peuple est content, il 
reste encore beaucoup à faire. Il faut que les institutions achèvent 
l'éducation morale des citoyens. En respectant leurs droits individuels, 
en ménageant leur indépendance, en ne troublant point leurs 
occupations, elles doivent pourtant consacrer leur influence sur la 
chose publique, les appeler à concourir, par leurs déterminations et 
par leurs suffrages, à l'exercice du pouvoir, leur garantir un droit de 
contrôle et de surveillance par la manifestation de leurs opinions, et 
les formant de la sorte par la pratique à ces fonctions élevées, leur 
donner à la fois et le désir et la faculté de s'en acquitter. 


ftopl rindexj 


18