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Full text of "Jules Raymond Lame Fleury-Mythologie Greco-romaine:PARTIE 11-Bacchus et Silene"

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LA 



MYTHOLOGIE 



RACONTÉE AUX ENFANTS 



1 Ml LAME FLEURY 



NOUVELLE EDITION 



PARIS 

C. BORRÀNI, LtBRAIRË-ÉDITEOR 

1 RUE DES SAINTS-PÈRES, 9 

1872 
GEORGE K. LOCKWOOD 

RBW-TOR». 



BACCBDS ET SILÈNE. 137 



BACCHUS ET SILENE. 



Cadmus, ce fameux aventurier phéni- 
cien qui, devenu roi de Thèbcs, intro- 
duisit parmi les Pélasges la connaissance 
des lettres de l'alphabet, avait une fille 
nommée Séméué, qui était d'une si 
grande beauté que Jupiter, l'ayant aper- 
çue, résolut de la demander en mariage, 
mais sans lui dire qu'il était le roi du ciel 
et de la terre. 

Junon, toujours occupée à guetter ce 
que faisait son mari sur la terre, apprit 
bientôt les projets du dieu ; et pour se 
venger, elle prit la figure de la vieille 
nourrice de Sémélé, qui avait nom Bkhok, 
et se présenta devant cette princesse, 
appuyée sur un bâton, comme si elle eût 
été courbée par les années. 



138 BACGBUS ET SILÈNE- 

« Est -il bien vrai, ma chère enfant, 
dit la perfide à la jeune fille, que votre 
père veuille vous marier à cet étranger 
qui se fait passer pour un prince ? Je sais 
bien, moi. que cet homme-là n'est pas 
ce qu'il paraît être, et je vous conseille 
d'exiger de lui qu'il se montre à vos yeux 
avec toute sa gloire; ce qui ne lui sera 
pas difficile, si, comme il le dit, il n'est 
rien moins que l'un des phis puissants 
rois du monde. » 

Après avoir dit ces paroles, la fausse 
Béroé quitta la princesse en l'embrassant 
tendrement, et remonta vers l'Olympe, 
bien certaine qu'elle ne tarderait pas à 
être vengée de sa rivale. 

En effet, depuis ce moment-là, Sé- 
mélé n'eut pas de repos qu'elle n'eût 
obtenu de Jupiter qu'il se montrât à ses 
yeux dans toute sa splendeur. Le clieu 
n'y consentit qu'à regret ; mais la jeune 
dame y mit tant d'instance, qu'il se fit 
voir à elle entouré de la foudre et des 
éclairs. Hélas! la pauvre princesse fut 
bien punie de sa curiosité, car les flam- 



BACCBU6 BT S1LBNE. 139 

mes dont Jupiter était environné embra- 
sèrent son palais, et Sémélé elle-même 
périt dan» l'incendie; tout ce que Jupiter 
put faire, ce fut de sauver un petit gar- 
çon qu'elle avait, et de l'enfermer dans 
sa cuisse jusqu'à ce que le moment de sa 
naissance fut arrivé. Ce petit garçon 
reçut alors le nom de Bacchus, et devînt 
par la suite un des dieux les plus célè- 
bres de l'antiquité. 

Dès que Bacchus eut vu le jour, Mer- 
cure, par l'ordre de Jupiter, le porta à 
de bonnes nymphes qui rélevèrent avec 
le plus grand soin. Aussi, pour les ré- 
compenser, lorsqu'il sut se passer de leur 
tendresse, le jeune dieu les changea en 
étoiles, et les plaça au ciel, où elles sont 
connues sous le nom des Hyades. 

Aussitôt que l'enfant fut en âge d'étu- 
dier* Jupiter, pour que son éducation ne 
laissât rien à désirer, lui donna pour in- 
stitutrices les Muses elles-mêmes, qui s'é- 
vertuèrent à lui apprendre tout ce qu'el- 
les savaient. En peu de temps, leur jeune 
élève se trouva le meilleur poète, le plus 



140 * BACCHUS ET SILENE. 

savant as trou orne, le plus habile musi- 
cien et le plus excellent danseur que Ton 
pût trouver dans le monde entier. C'é- 
tait merveille de voir les progrès que fai- 
sait le dieu sous de pareilles maîtresses, 
et Silène, son vieux précepteur, que 
Jupiter avait placé auprès du jeune Bac- 
chus pour lui faire étudier ses leçons, 
recevait chaque jour des compliments 
sur son pupille. 

A propos de Silène, mes enfants, il 
faut que je vous dise que ce précepteur 
de Bacchus avait une singulière figure. 
Son front chauve était surmonté de deux 
petites cornes de bouc; il avait le nez 
rouge et retroussé, le ventre énorme, les 
jambes courtes et le plus souvent mal 
assurées. Mais comme , malgré cette 
figure ridicule, Silène était le meilleur 
homme de la terre, son élève l'aimait 
beaucoup et ne voulut jamais s'en sé- 
parer. 

Bacchus, étant devenu grand, prit 
tout à coup le goût des voyages, et se 
mit en route avec une armée d'hommes 



BACCHUâ ET SILÈNE. lk\ 

et de femmes couronnés de verdure, et 
portant des tambours, des cymbales et 
des instruments de toute espèce ; car 
pour des lances et desépées, cette troupe 
n'en avait pas besoin, parce que Baccbus 
n'avait l'intention de faire la guerre à 
personne. 

Le bon Silène, qui eût été trop vieux 
pour faire une longue route à pied, 
monta sur l'âne le plus pacifique que l'on 
put trouver. Malgré son embonpoint, il 
t ne resta jamais en arrière d'un seul jour, 
quoiqu'il s'arrêtât volontiers dans les ca- 
barets qu'il rencontrait sur son chemin, 
parce que, je dois en convenir, Silène, 
en prenant de l'âge, était devenu ivrogne. 
Ce fut sans doute par son conseil que 
Bacchus propagea partout sur son pas- 
sage la culture de la vigne, ce qui le fit 
adorer dans toute l'Asie comme le dieu 
du vin, bien qu'il eût un profond dé- 
goût pour l'ivresse, qui dégrade les 
hommes et les rend semblables aux ani- 
maux. 

Je me souviens, à ce propos, que cher 



142 BAGCHUS ET SILÈNE. 

les Lacédémoniens, dans cette école de 
Lycurgue où les jeunes gens apprenaient 
à devenir des citoyens forts et coura- 
geux, on exposait à leurs regards un mi- 
sérable esclave que l'on avait enivré, 
pour leur faire voir à quel état d'abru- 
tissement l'ivresse peut conduire un 
homme; aussi les Spartiates avaient-ils 
horreur du vin, qu'ils regardaient comme 
le plus dangereux des poisons, parce 
qu'il fait perdre la raison à ceux qui en 
abusent. 

Quoique Bacchus fût lui-même trop 
sage pour s'abandonner à cette dégoû- 
tante passion, il ne put empêcher que 
son armée entière ne s'y livrât, et alors 
les hommes et les femmes qui la compo- 
saient se transformèrent en de véritables 
insensés. Les Bacchantes ou Ménàdes, 
sortes de prêtresses qui formaient son 
cortège, se revêtaient de peaux de tigre 
et de panthères, pour exprimer sans 
doute que l'ivresse rend les hommes sem- 
blables à des bêtes féroces, et erraient 
sur les montagnl^ , en poussant des hur- 



BACCHVS KT SILÈNE. 143 

lements ; elles avaient les cheveux épars, 
la main armée d'un flambeau ou d'un 
thtbse, c'est-à-dire d'un bâton entouré 
de feuilles de lierre et de pampre, sorte 
de plante grimpante qui s'attache aux 
branches de la vigne. Dans cet état vio- 
lent elles exécutaient mille danses bizar- 
res autour du dieu, monté sur un chariot 
que traînaient des panthères ou des élé- 
phants, et à la suite duquel se voyaient te 
vieux Silène, ivre et chancelant sur son 
âne, et le front couronné de lierre 1 . 

Ce fut avec ce cortège extravagant, qui 
ressemblait à une véritable mascarade, 
que Bacchus fit, dit-on, la conquête de 
l'Inde; delà, revenant sur ses pas à tra- 
vers l'Asie, il se rendit en Egypte, où il 
introduisit encore l'art de cultiver la 
vigne. Partout où il passait, les peuples 
lui élevaient des autels, et le proclamaient 
le bienfaiteur de l'humanité. 

Ne remarquez- vous pas ici, mes en- 
fants, une ressemblance frappante entre 

l. Pi. XI, 6g. 20. 



144 BACCHUS ET SILÈNE. 

ces voyages fabuleux de Bacchus et ceux 
que les Hindous attribuaient à Vicbnou, 
sous la figure de Krichna, et les Éygp- 
tiens à leur dieu Osiris. Tous trois entre- 
prirent des voyages, suivis d'une troupe 
nombreuse, mais sans armes ; tous trois 
furent adorés pour avoir appris aux hom- 
mes des arts utiles, et Ton doit croire 
que la fable de Bacchus n'est autre que 
celle du Krichna indien et de TOsiris de 
l'Egypte, transformés par les Grecs en 
une divinité de leur pays. 

D'autres ont regardé Bacchus dans ses 
voyages comme l'image du soleil, qui, 
paraissant du côté de l'orient où l'Inde 
est- située, s'élève ensuite sur l'horizon, et 
éclaire successivement tout l'univers de 
ses rayons. Quoique l'explication de ces 
fables mythologiques soit très-difficile, il 
y a cependant aujourd'hui des savants 
laborieux qui s'efforcent d'en découvrir 
le sens, et peut-être viendra-t-il un mo- 
ment où l'on pourra comprendre quelles 
réalités se cachaient sous ces fictions ingé- 
nieuses 



BACCHUS ET SILENE' 145 

Les fêtes de Bacchus, que l'on nom - 
mait les Bacchanales, étaient une sorte 
de représentation des fureurs auxquelles 
s'abandonnèrent les Bacchantes pendant 
les voyages de ce dieu. Tout le monde, 
dans les villes grecques, était obligé d'y 
assister. On raconte à ce sujet que les 
filles de Minée, roi de Thèbes, ayant re- 
fusé d'y prendre part, à cause du spec- 
tacle repoussant que présentait alors la 
populace enivrée, le dieu, irrité du me* 
pris qu'elles affectaient pour son culte, 
les changea en chauves -souris, au mo- 
ment même où elles travaillaient à un 
magnifique ouvrage de tapisserie. C'est 
pour cela, disaient les Grecs, que ce hi- 
deux oiseau, qui ne se montre que la nuit, 
tapisse les caves où il se retire de toiles 
imitant encore la tapisserie, dans laquelle 
excellaient les Minéidcs. 

Le même roi Midas à qui Apollon 
avait, comme vous savez, fait cadeau d'une 
si belle paire d'oreilles d'âne, ne fut point, 
à ce qu'il paraît, dégoûté par cette aven- 
ture d'avoir affaire avec les dieux. Bac- 

MYTHOLOGIE. NOUV. ÉDIT. * 9 



146 BACpHU? ET SILÈNE,, 

chus, dans le cours de ses voyages, ayant 
reçu de lui une hospitalité bienveillante, 
lui offrit en le quittant, de lui accorder 
tout ce qu'il demanderait* 

Le stupide Midas, n'imaginant pas 
qu'il y eût au monde rien de préférable à 
la richesse, obtint du dieu la faveur de 
convertir en or tout ce qu'il toucherait. 
Ce vœu téméraire fut exaucé. Mais le mal- 
heureux prince ne tarda pas à s'en re- 
pentir ; car, dès ce moment, tout ce que 
ses mains atteignaient devenait métal, et, 
environné de monceaux d'or, il mourait 
de faim, parce que l'or ne se mange pas. 
Alors Midas comprit qu'au milieu de ses 
richesses, il allait périr de misère, et ayant 
supplié les dieux de lui retirer ce don fu- 
neste qu'il avait tant souhaité, ceux-ci lui 
ordonnèrent de se baigner dans le Pac- 
tole, l'un des fleuves de Phrygie, où il 
perdit enfin cet apanage qui le menaçait 
d'une mort prochaine ; mais, depuis ce 
temps, le Pactole roula dans son sable 
des paillettes d'or que l'on y trouve en- 
core quelquefois. 



BACCHUS ET SIJJSNÇ. 147 

Cette nouvelle fable de Midas, déjà si 
fameux par son aventure avec Apollon, 
est une leçon donnée aux avares, qui se 
laisseraient volontiers mourir de faim 
pour ne point entamer leurs trésors ; c'est 
une juste punition de ce vice honteux, 
qui leur fait oublier que l'argent n'a 
point de valeur, lorsqu'on ne sait pas en 
faire un bon usage. 

Bacchus était o rdinair ement représenté 
sous la figure d'un jeune homme riant et 
sans barbe, quelquefois assis sur un 
taureau, et alors il avait beaucoup de 
ressemblance avec le Mithra des Perses 
que nous connaissons; mais le plus sou- 
vent on le voyait élevé sur un char at- 
telé de bêtes féroces , comme si l'on 
supposait que le vin, qui rend les hom- 
mes furieux, avait le pouvoir de domp- 
ter les animaux sauvages. Il tenait d'une 
main une grappe de raisin ou une 
coupe, et de l'autre un thyrse. On lui 
sacrifiait une pie, parce que l'ivresse 
rend babillard, et un bouc, animal qui 
détruit les bourgeons de la vigne. Le 



148 BACCHUS ET SILÈNE. 

lierre et le pampre, qui lui étaient con- 
sacrés, passaient pour dissiper les fumées 
du vin.