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Full text of "Jules Raymond Lame Fleury-Mythologie Greco-romaine:PARTIE 8- Apollon et Daphne"

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LA 


MYTHOLOGIE 


RACONTÉE AUX ENFANTS 


o PAR I 

Mi LAMÉ FLEURY 



NOUVELLE ÉDITION 


PARIS 

C. BORRANI, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

RUE DES SAINTS-PÈRES, 9 

1872 

GEORGE R. LOCKWOO® 

KBW-YORfc* 


108 APOLLON ET DAPHNÉ, 



* 

APOLLON ET DAPHNÉ. 


Le frère de Diane ne fut pas placé par 
Jupiter dans un rang moins élevé que sa 
sœur. Le front entouré de rayons éblouis¬ 
sants, il fut chargé de diriger le char du 
soleil, et de conduire dans les plaines de 
Pair quatre beaux chevaux, qui chaque 
jour recommençaient leur course sans en 
être jamais fatigués. 

Une jeune déesse couronnée de roses, 
et nommée P Aurore, ouvrait le matin 
les portes de l’orient, oit était situé le 
palais lumineux du soleil. Le soir, le dieu 
et son équipage allaient se reposer dans 
le palais de Téthys, situé à l’occident du 
monde, tandis que la Nuit, sombre di¬ 
vinité, portant une couronne de pavots 
et des ailes de chauve-souris, étendait 



APOLLON ET DAPHNÉ. 109 

sur lout l’univers un long voile noir par¬ 
semé d’étoiles. 

Vous reconnaîtrez aisément, dans ce 
tableau fabuleux, le trajet que parcourt 
chaque jour sur l’horizon l’astre qui nous 
éclaire. Vous savez que l’orient est le 
coté où le soleil se lève, et où les nuages, 
dans les beaux jours, commencent à se 
colorer de cette teinte rougeâtre qui s'ap¬ 
pelle l’aurore. Quant à l’occident, vous 
n’ignorez pas que l’on nomme ainsi le 
point où le soleil disparaît à nos yeux. 

Les anciens, pour expliquer la dispa¬ 
rition de cet astre à la fin du jour, sup ¬ 
posaient qu’il se plongeait dans la mer 
pour faire place aux ombres de la nuit, 
et déguisaient ainsi sous d’ingénieuses 
fictions les causes véritables des grands 
phénomènes de la nature. 

Apollon avait un fils nommé Esculape, 
qui passait pour l’inventeur de la méde¬ 
cine; il avait consacré sa jeunesse à élu- 
dier les propriétés des plantes et des mi¬ 
néraux, et réussissait à guérir le plus 
grand nombre des malades qui le consul- 

MYTHOLOGIE, NOÜV. ÉDIT. 7 



110 APOLLON ET DAPHNÉ. 

taient. Pluton alla un jour trouver Jupi¬ 
ter, et se plaignit que depuis qu’Esculape 
avait découvert la médecine, le nombre 
des morts que Mercure devait lui ame¬ 
ner chaque jour était considérablement 
diminué. Le père des dieux, indigné que 
ce petit médecin osât s’opposer aux vo¬ 
lontés du ciel et de l’enfer, le frappa de 
la foudre, et fit perdre ainsi un grand 
nombre de bonnes recettes qu’Esculape 
n’avait pas eu le temps d’enseigner à ses 
élèves. 

Mais Apollon, ayant appris le malheur 
de son fils, entra dans une fureur que 
rien ne put apaiser, et descendant aus¬ 
sitôt dans les volcans de Lemnos où tra¬ 
vaillaient les Cyclopes, il les perça de 
ses flèches, pour les punir d’avoir fabri¬ 
qué la foudre dont Esculape avait été 

Cependant, mes enfants, Vulcain 
n’entendant plus retentir les marteaux 
de ses ouvriers dans les forges de Lem¬ 
nos, fut bientôt informé de la vengeance 
d’Apollon, et montant vers l’Olympe 




APOLLON ET DAPHNÉ. 


U1 


aussi vite que cela lui fut possible, boi¬ 
teux comme il était, il porta plainte 
à Jupiter contre l’audacieux qui avait 
osé percer de ses traits les Cydopes, 
qu’il regardait comme ses plus habiles 
forgerons. ^_ 

Le père des dieux ayant froncé le sour¬ 
cil, ce qui fit trembler tout l’Olympe, 
manda devant lui l’imprudent Apollon, 
et après l’avoir sévèrèment réprimandé, 
le chassa du ciel. Le dieu fut (obligé, par 
cet arrêt, de descendre sur la terre, où 
il se fit berger, comme Neptune s’était 
fait maçon. Pendant ce temps, comme la 
terre ne pouvait se passer du soleil, le 
char brillant de cet astre continua de 
parcourir, comme d’habitude, sa course 
journalière, sans que ses excellents che¬ 
vaux s’écartassent d’un seul pas de la 
route qui leur était tracée. 

Apollon, devenu berger, ne tarda pas 
à s’accoutumer à sa disgrâce. Retiré dans 
les montagnes de la Thessalie, en Grèce, 
il prenait plaisir à garder un beau trou¬ 
peau de brebis, et à instruire les pâtres 



112 APOLLON ET DAPHNÉ. 

grossiers qu’il rencontrait dans les pâtu¬ 
rages. Le dieu déchu était bon musicien ; 
il jouait de la flûte encore mieux que 
Mercure, l’endormeur d’Argus. Ce dieu 
lui-même, dans une de ses courses habi¬ 
tuelles, étant venu visiter son frère, reçut 
de lui en cadeau une baguette de cou¬ 
drier, dont il fit son caducée, et en re¬ 
tour il fit présent à Apollon d’une belle 
écaille de tortue, dans laquelle celui-ci 
plaça quatre cordes tendues, qui sous 
ses doigts rendaient les sons les plus mé¬ 
lodieux. Cet instrument reçut le nom de 
Lyre, et lorsqu’on lui eut donné par la 
suite une forme plus élégante et un plus 
grand nombre de cordes, ce fut celui 
dont les Grecs se servirent pour accom¬ 
pagner les chants d’Homère et de leurs 
autres poètes. En peu de temps les pâtres 
thessaliens, auparavant rudes et gros¬ 
siers, ne furent plus reconnaissables ; la 
plupart d’entre eux étaient devenus mu¬ 
siciens à l’exemple d’Apollon, et, chaque 
soir, le dieu s’amusait à faire danser sur 
le gazon, au son de sa flûte ou de sa lyre, 



APOLLON ET DAPHNÉ. ' 113 

les jeunes bergères du voisinage qui se 
rassemblaient pour l’entendre. 

De toutes les nymphes du mont Ossa, 
où Apollon menait souvent paître ses 
brebis, il n’y en avait pas de plus belle 
et de plus aimable que Daphné, fille du 
fleuve Pénée, dont les eaux fertilisaient 
les riches campagnes de la Thessalie. 
Apollon l’avait souvent rencontrée dans 
les prairies, conduisant elle-même un 
joli troupeau de brebis plus blanches que 
la neige. Il aurait bien voulu lier con¬ 
versation avec elle, pendant que leurs 
agneaux paissaient tranquillement sous 
la garde de leurs chiens fidèles; mais 
Daphné savait qu’une jeune fille bien 
élevée ne doit pas faire la conversation 
avec un jeune homme qu’elle ne connaît 
pas. D’ailleurs elle était, je crois, une 
des nymphes de Diane, et sa maîtresse 
lui avait fait promettre de ne jamais 
prendre un mari. Aussi évita-t-elle, pen¬ 
dant bien longtemps, la rencontre d’A¬ 
pollon, et du plus loin qu’elle entendait 
sa flûte, elle se cachait dans les bosquets 



114 


APOLLON ET DAPHNÉ. 


les plus écartés, où elle savait bien que 
ce berger n’oserait pas la suivre. 

Un jour pourtant le dieu, l’ayant ren¬ 
contrée au détour d’un bois, se mit à 
lui parler d’une voix si touchante, que 
Daphné eut bien envie de s’arrêter un 
moment à l’écouter; mais se rappelant 
aussitôt que cela lui était défendu, elle se 
mit à courir de toutes ses forces pour 
éviter ce jeune berger, dont le langage 
l’intéressait malgré elle, car Apollon, 
avant son exil, passait pour le plus spiri¬ 
tuel des dieux de l'Olympe. 

Cette fois le dieu entreprit de la sui¬ 
vre ; et quoique Daphné fût presque aussi 
légère que les biches qu’elle perçait quel¬ 
quefois de ses traits dans les chasses de 
Diane, il était près de l’atteindre, lors¬ 
que la jeune nymphe, arrivant sur les 
bords du Pénée, s’écria d’une voix lamen¬ 
table en tendant les bras vers le fleuve : 
« O mon père, ne viendras-tu pas au 
secours de ta fîlle ! » 

Comme elle achevait ces paroles, elle 
sentit tout à coup ses pieds se fixer à la 



APOLLON ET DAPHNÉ. 


115 


terre, et ses bras, qu’elle tenait élevés, 
se roidir; ses doigts s’allongèrent en 
branches flexibles, garnies d’un beau 
feuillage vert, et tout son corps se cou¬ 
vrit d’une légère écorce : Daphné avait 
été changée en laurier, 

Apollon ne 1^ rejoignit que pour être 
témoin de cette métamorphose. Pénétré 
de douleur, il cueillit quelques feuilles 
de ce bel arbre, dont le feuillage est 
éternel, et en forma une couronne qu’il 
posa sur sa tête. Depuis ce temps le lau- 
rièr lui fut consacré, et le dieu ordonna 
que désormais une couronne semblable 
serait la récompense des grands poètes 
et des grands guerriers. 

Le dieu banni, pendant son séjour 
sur la terre, ne fut point heureux dans 
ses affections. Le chasseur Cyparisse, 
qu’il avait préféré à tous ses autres com¬ 
pagnons, ayant tué un jour par mégarde 
une jolie petite biche qu’il avait élevée, 
en éprouva un si cuisant regret, qu’il 
supplia les dieux de lui ôter la vie. Apol¬ 
lon, le voyant se consumer de chagrin, 



.116 APOLLON ET DAPHNÉ. 

le changea en cyprès, qui depuis ce temps 
fut regardé comme l’arbre du deuil. C’est 
pour cela que cette plante funèbre ne se 
rencontre guère que sur les tombeaux, 
où sa présence est un signe de tristesse 
et de regrets. 

Un jeune berger, nommé Hyacinthe, 
dont l’amitié semblait devoir consoler 
Apollon de la perte de Cyparisse, n’eut 
pas un sort plus prospère que cet infor¬ 
tuné chasseur. Un jour que le dieu banni, 
oubliant les soucis de l’exil, s’amusait avec 
Hyacinthe au jeu de palet, qui consistait 
à lancer avec adresse de pesants disques 
de plomb, Apollon fut assez malheureux 
pour atteindre au front son cher compa¬ 
gnon, qui, tombant inanimé dans ses 
bras, fut bientôt aux portes du tombeau. 

En vain le dieu lui prodigue les 
noms les plus tendres, en vain il essuie 
d’une main tremblante le sang qui coule 
à flots de sa blessure, rien ne peut le 
rappeler à la vie, et le pauvre Hyacinthe 
expire sous ses yeux. Apollon, inconso¬ 
lable d’un malheur dont il était la cause 



APOLLON ET DAPHNÉ. 117 

involontaire, voulut que le souvenir de 
son ami devînt éternel comme sa douleur, 
et il donna le nom d’Hyacinthe à une 
telle fleur qui naquit à l’instant même 
du sang de ce jeune infortuné, fleur triste 
et pâle comme celui dont elle consacre 
la mémoire. 

Pendant ce temps, mes enfants, les 
dieux, qui étaient devenus tout soucieux 
depuis l’exil d’Apollon, conjurèrent Ju¬ 
piter de le rappeler dans l’Olympe, où 
son absence faisait un vide immense. 
Jupin, qui regrettait aussi son fils, se 
rendit sans peine à leurs prières, et cet 
aimable dieu reprit parmi les immortels 
sa place, qu’aucun autre n’aurait pu 
remplir. 

Esculape fut également appelé à 
l’immortalité. Dans un temple que lui 
élevèrent les habitants de l’île de Gos, 
l’une des îles de l’Archipel grec, les ma¬ 
lades avaient coutume d’écrire sur les 
murailles les remèdes au moyen desquels 
ils avaient été guéris ou soulagés de leurs 
maux. Ce fut pendant plusieurs siècles la 



118 APOLLON ET DAPHNE. 

seule école où les médecins de la Grèce, 
sans en excepter même le grand Hippo¬ 
crate, vinrent étudier cet art si précieux 
à F humanité. .