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Full text of "Louise MichelMémoires par elle-même"

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LOUISE MICHEL 



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SCEAUX. — IMFRtMERlE CHARAIRE ET FILS. 



MEMOIRES 



DE 



LOUISE MICHEL 



ECRITS PAR ELLE-MEME 



TOME T 




cy» 



PARIS 

F. ROY, LIBRAIRE-EDITEUR 

1 8 5. RUE SAINT- ANTOINE, 1 85 

1 886 



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PREFACE DE L'EDITEUR 



II y a des noms si retentissants et d'une notori&e' 
telle qu'il suffit de les mettre sur la couverture 
d'un livre sans qu'il soil necessaire de presenter 
l'auteur au public. 

Et pourtant je crois utile de faire prSce'der ces 
Memoires d'une courte preface. 

Tout le monde connait, ou croit connaitre l'ex- 
deportee de 1871, l'ex-pensionnaire de la maison 
centrale de Clermont, laprisonniere devant laquelle 
viennent enfm de s'ouvrir les portes de Saint- 
Lazare. 

Mais il y a deux Louise Michel : celle de la le- 
gende et celle de la realite, qui n'ont l'une avec 
l'autre aucun point de ressemblance. 

Pour bien des gens, et — pourquoi ne pas 
l'avouer — pour la grande majority du public, et 
surtout en province, Louise Michel est une sorte 
d'epouvantail, une impitoyable virago, une ogresse, 
un monstre a figure humaine, disposee a semer 



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n PRtiPAGK DE L'^DITEUR 

partoutle fer, le feu, le petrole et la dynamite... 
Au besoin on l'accuserait de manger tout crus les 
petits enfants... 

Voila la legende. 

Gombien differente est la realite : 

Ceux qui l'approchent pour la premiere fois sont 
tout stupefaits de se trouver en face d'une femme 

a l'abord sympathique, n la voix douce, aux yeux 
petillants d'intelligence et respirant la bonte. Des 
qu'on a cause un quart d'heure avec elle, toutes les 
preventions s'effacent, tous les partis pris dispa- 
raissent : on se trouve subjugue, charme, fascin4, 
conquis. 

On peut repousser ses idees, blamer ses actes ; 
on ne saurait s'empecher de rainier et de respecter, 
meme dans leurs hearts, les convictions ardentes 
et sinceres qui l'animent. 

Gette violente anarchiste est une seductrice. Les 
directeurs et les employes des nombreuses prisons 
traversers par elle sont tous devenus ses amis; 
lesreligieuseselles-memesdeSaint-Lazarevivaient 
avec cette athee, avec cette farouche revolution- 
naire en parfaite intelligence. 

G'est qu'il y a, en effet, chez elle — que M ,le Louise 
Michel me pardonne ! — quelque chose de la sceur 
de charite. Elle est l'abnegation et le devouement 
incarnes. Sans s'en douter, sans s'en apercevoir, 
elle joue autour d'eile le role d'une providence. 
Oublieuse de ses propres besoins et de ses propres 



I^jl."*^* 



PREFACE DK L'EDITEUR 



[II 



ennuis, elle ne se prSoccupe que des chagrins ou 
des besoins des autres. 

G'est pour les autres — parents, amis ou Stran- 
gers — qu'elle vit et qu'elle travaille. Et le parloir 
de Saint-Lazare, ou elle recevait de nombreuses 
visites quotidiennes, etait devenu une sorte de bu 

reau de charite en meme temps qu'un bureau de 

placement, car la prisonniere du fond de sa cellule 
s'ingeniait pour trouver des einplois a ceux qui 
etaient sans ouvrage et pour donner du pain a ceux 
qui avaient faim... Elle multipliait les correspon- 
dances, n'hesitait pas a importuner ses amis — 
qui ne s'en plaignaient jamais — a plaider pour ses 

proteges. 
L'anecdote suivante donnera la mesure de sa 

bonte" : 

II y troisans, elleallait faire une serie de confe- 
rences a Lyon et dans les autres villes de la region 
du Rhone. Partie avec une robe toute neuve, elle 
revint, quinze jours plus tard, au grand scandale 
de sa pauvre mere, avec un simple jupon ; la robe 
de cachemire noir avait disparu! N'ayant plus 
d'argent elle l'avait donnee a Saint-fitienne a une 
malheureuse femme qui n'en avait pas, renouvelant 
ainsi la 16gende de saint Martin... 

Encore I'eveque de Tours ne donnait-ii que la 
moitie de son manteau ; Louise Michel offrait sa 
robe tout entiere ! 

J'ai parte de sa mere. Ah ! voila encore un des 



IV 



! 



PREFACE DE L'^DITEUR 

cotes touchants de M Ue Michel. En lisant ses M4- 
moires, on verra a quel paint est developpe* chez elle 
le sentiment delapiete filiale. C'etait une veritable 
adoration. Gette femme, aquaranteanspassSs, 6tait 
souraise comme une petite fille de dix ans devant 
l'autorite maternelle. Enfant terrible, parfois, il est 
vrai!... Ayant recours, pour epargner a sa digne 
mere une inquietude et une angoisse au milieu de 
ses p<§rilleuses aventures, a une foule d'innocents 

subterfuges et de petits mensonges! 

Rien qu'en l'entendant dire : « Maman », on se 
sentait emu ; on ne se souvenait plus qu'elle Stait 
arrived a la maturite. Elle a conserve* une jeunesse 
de coeur et d'allures, une fraicheur de sentiments 
qui lui donnent un charme incroyable : caline, 
tendre, affectueuse, se laissant gronder par ses 
amis, et les tourmentant, de son cdte, avec une 
mutinerie de jeune fille. 

Voila pour la femme : 

Quant a son r61e politique, il ne saurait me con- 
venir de l'apprecier ici, en tete de ces pages ou, 
avec sa franchise ordinaire, avec un decousu sys- 
t^matique qui ne lui messied pas et des negligences 
voulues de forme et de style qui donnent a tout 
ce qu'elle ecrit une originaliW particuliere, elle 
raconte sa vie, ses impressions, ses pensSes, ses 
actes, ses souffrances, ses doctrines. 

En Sditant ce livre, qui s'adresse a tout le monde, 
aux adversaires de l'auteur comme a ses amis, je 



PREFACE DE L'tfDITEUR v 

n'ai ni a blamer ni a approuver ; ni a endosser ni k 
decliner la responsabilite de ce qu'il contient. Les 
lecteurs jugeront, selon leurs tendances, selon 
leurs gouts, selon leurs idees, selon leurs hosti- 
lites ou leurs sympathies. G'est leur tache et non 
la mienne. 

Mais il est un point sur lequel on tombera d'ac- 
cord, a quelque parti qu'on appartienne, et sur 
lequel il n'y a jamais, dans la presse, qu'une seule 
voix, des qu'il s'agit de Louise Michel. 

On aime, en France, et on admire la simplicity 
et la cranerie, meme chez ceux dont on repudie les 
faits et gestes. On estime l'unite de vie et la bonne 
foi, meme dans l'erreur. 

M Ue Louise Michel, on lui a constamment rendu 
cette justice, n'a jamais varie\ ni jamais recule 
devant les consequences de ses tentatives. Elle 
n'est pas de ceux qui fuient, et Ton se rappelle 
qu'apres l'echauffouree de l'esplanade des Inva- 
lides, elle a resists a toutes les instances de la 
famille amie chez laquelle elle <§tait refugi^e, et a 
tenu a se constituer prison niere... Ce n'est ni une 
lacheuse ni une franc- fileuse... 

Et quelle crdnerie simple, digne, depourvue de 
pose et de forfanterie, en presence de ses juges! 
Avec quel calme elle a l'habitude d'accepter la situa- 
tion qu'elle s'est librement faite, a tort ou a raison ; 
de ne s'abriter jamais derridre des faux-fuyants, 
des excuses ou des Schappatoires ! 



vi PREFACE DE L'tiDITEUR 

Soit devant le conseil de guerre de Versailles, 
en 1871; soit devant la police correctionnelle, apres 
la manifestation Blanqui, en 1882; soit dans son 
dernier proces, en 1883, devant la cour d'assises 
de la Seine : toujours on l'a trouvSe levant fiere- 
ment la tete, repondant a tout, s'attachant a justi- 
fier ses coaccuses sans se justifier elle-meme, et 
oourant au devant de toutes les solidarites ! 

On trouvera dans l'appendice place a la fin de 

ce premier volume le compte rendu emprunte a la 
Gazette des tribunaux, qui n'est pas suspecte de com- 
plaisance pour Faccusee, de ces trois jugements, 
et Ton se convaincra que la condamnee est vrai- 
ment un caractere. 

Quant a la resignation, a la joie acre avec les- 
quelles elle a supporte les diverses peines pronon- 
cees contre elle : la deportation, la prison, la maison 
centrale, il faut remonter aux premiers siecles de 
notre ere, pour trouver chez les martyres chrS- 
tiennes, quelque chose d'6quivalent. 

Nee dix-neuf siecles plus tot, elle eut ete livree 
aux betes de ramphitheatre; a l'epoque de l'inqui- 
sition elle eut ete brulee vive ; a la Reforme, elle 
se fut noblement livree aux bourreaux catholiques. 
Elle semble nee pour la souffrance et pour le 
martyre. 

II y a quelques jours a peine, et quand le decret 
de grace rendu par monsieur le president de la Repu- 
blique lui a ete signing, n'a-t-il pas fallu presque 



I'HKFACK DK L'EDITE-UR 



vit 



employer la force pour la inettro a la porte de Saint- 
Lazare? Elle ne voulait point d'une clemence qui 
ne s'appliquait pas a tous ses amis. Sa, liberation 
a ete une expulsion, et elle a protests avec energie. 

Louise Michel n'est pas moins bien douee intel- 
lectuellement qu'au point de vue moral. 

Fort instruite, bonne musicienne, dessinant fort 
bien, ayant une singuliere facilite pour l'etude 

des langues etrangeres; connaissant a fond la 
botanique, l'histoire naturelle — et Ton trouvera 
dans ce volume de curieuses recherches sur la 
faune et la flore de la Nouvelle-CalSdonie — elle a 
meme eu l'intuition de quelques verites scienti- 
fiques, recemment mises au jour. G'est ainsi qu'elle 
a devance M. Pasteur dans ses applications nou- 
velles de la vaccine au cholera et a la rage. 

II y a quelques annSes deja que la deportee de 
Noumea — on le verra plus loin — avait eu l'idee 
de vacciner les plantes elles-memes ! 

Mais par-dessus tout, elle est poete, poete dans 
la veritable acception du mot, et les quelques frag- 
ments jet6s (ja et la dans ses Memoires decelent une 
nature reveuse, meditative, assoiffee d'ideal. La 
plupart de ses vers sont irreprochables pour la 
forme aussi bien que ' pour le fond et pour la 
pensee. 
Je m'arrete. 

Maintenant que j'ai — au risque d'encourir les 
reproches de M Ue Louise Michel — presente, sous 



^i 



VIII 



PREFACE DE L'tiDITEUR 



son vrai jour, une des physionomies les plus 
curieuses de notre temps, je livre avec conflance 
ce livre au public, et je laisse la parole a l'auteur. 



L'Editeur. 



Paris, F6vrier 1886. 






1 



DfiDICACE 



MYRIAM!!! 



Myriain I leur nom a toutes deux : 
Ma mere t 



Mon amie ! 

Va, mon livre sur les tombes ou elles dormant » 

dYUes ! Vltft S ' USG ma VlG P ° Ur qUG bienWt j ° dorme P r « 
Et maintenant, si par hasard mon activite produisait 
q-iolquo bien, ne m'en sarin* aucun gre, vous tous au 
Ji^i par les faits : je m'etourdis, voil! tout * 

Le srand ennui me tient. N'ayant rien a esperer ni 

jutent la coupe av«v le reste de la lie. 



Loiisk MlCHBL. 



*-:»«#«iik-mi 



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MEMOIRES 

DE 



LOUISE MICHEL 



PREMIERE PARTIE 



1 



Souvent on m'a demande d'&rire mes Me- 
moires; mais toujours j'eprouvais a parler de 
moi une repugnance pareille a celle qu'on eprou- 
verait a se deshabiller en public. 

Aujourd'hui, malgre* ce sentiment pueril et 
bizarre, je me resigne a nSunir quelques sou- 



venirs. 



Je tacherai qu'iis ne soient pas trop impregnes 
de tristesse. 

Marie Ferre\ mon amie bien-aim^e, avait ras- 
semble deja des fragments; que ces epaves 
portent son nom; il est aussi celui de ma chere 
ct bonne mere* 



1 



"•*«qM 



* ME\MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Mon existence se compose de deux parties 
bien distinctes : elles forment un contraste com- 
plet; la premiere, toute de songe et d'e*tude; la 
seconde, toute d'evenements, comme si les aspi- 
rations de la periode de calme avaient pris vie 
dans la pe>iode de lutte. 

Je melerai le moins possible a ce re*cit les 
noms des personnes perdues de vue depuis 
longtemps, afin de ne pas leur causer la de*sa- 
gre*able surprise d'etre accuseds de connivence 
avec les r^volutionn aires. 

Qui sait si certaines gens ne leur feraient 
point un crime de m'avoir connue et s'ils ne 
seraient pas traite"s d'anarchistes, sans savoir 
pre*cise"ment ce que c'est? 

Ma vie est pleine de souvenirs poignants, je 
les raconterai souvent au hasard de l'impression ; 
si je prends pour ma pense'e et ma plume le droit 
de vagabondage, on conviendra que je l'ai bien 
paye\ 

J'avoue qu'il y aura du sentiment ; nous autres 
femmes, nous n'avons pas la pretention d'arra- 
cher le cceur de nos poitrines, nous trouvons 
l'etre humain — j'allais dire la bete humaine — 
assezincompletcommecela;nouspreferonssouf- 
frir et vivre par le sentiment aussi bien que par 
l'intelligence. 






MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 5 

S'il se glisse dans ces pages un peu d'amer- 
tume, il n'en lombera jamais de venin : — je hais 
le moule maudit dans lequel nous jettent les 
crreurs et les prejug^s sdculaires, mais je crois 
peu a la responsabilite\ Ce n'est pas la faute de 
la race humaine si on la ptHril (Hernellement d'a- 
pres un type si miserable et si, comme la bete, 
nous nous consumons dans la lutte pour l'exis- 
tence. 

Quand toutes les forces se tourneront contre 
les obstacles qui entravent l'humanite\ elle pas- 
sera a travers la tourmente. 

Dans notre bataille incessante, l'etre n'est pas 
et ne peut pas etre libre. 

Nous sommes sur le radeau de la Meduse ; 
encore veut-on laisser libre la sinistre epave a 
l'ancre au milieu des brisants. On agit en nau- 
f rages. 

Quand done, 6 noir radeau ! coupera-t-on l'a- 
marre en chantant la le"gende nouvelle ? 

Je songeais a cela sur la Virginie, tandis que 
les matelots levaient l'ancre en chantant les Bar- 
dits d! armor. 

Bac va lestr ce sobian hac ar mor ct'zobras ! 

Le rythme, le son multipliaient les forces ; le 
cable s'enroulait; les hommes suaient; de sourds 



1 



rt MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

craquements s'echappaient du navireetdes poi- 

trines. 
Nous aussi, notrenavire,pareilacelui duvieux 

bardit des mers, est petit etlamer est grande ! 

Mais nous savons la legende des pirates : 
Tourne ta proue au vent, disaient les rois des 
mers, toutes les cdtes sont a nous ! 

Je me rappelle que j'ecris mes Memoires, il 
faut done en venir a parler de moi : je le fe?ai 
hardiment et franchement pour tout ce qui me 
regarde personnellement en laissant a ceux qui 
m'ont eleven (dans la vieille ruine de Vroncourt, 
Haute-Marne, ou je suis nee) cette ombre qu'ils 

aimaient. 

Les conseils de guerre de 1871, en fomllant 
minutieusement jusqu'au fond de mon berceau, 
les ont respects ; ce n'est pas moi qui troublerai 
le repos de leurs cendres. 

La mousse a efface leurs noms sur les dalles 
du cimetiere ; le vieux chateau a ete" renverse ; 
mais je revois encore le nid de mon enfance et 
ceux qui m'ont elevee se penchant souvent sur 
moi, on les verra souvent aussi dans ce livre. 

Ilelas ! du souvenir des morts, de la pense"e 
qui fuit, de l'heure qui passe, il ne reste rien! 

Rien, que le devoir a remplir, etlaviekmener 
rudement afin qu'elle s'epuise plus vite. 



MliMOIItKS DR LOUISB MICHEL 7 

Mais pourquoi s'attendrir sur soi-meme, au 
milieu des g£ne>ales douleurs? pourquoi s'ar- 
reter sur une goutte d'eau ? Regardons l'oc^an ! 

J'ai voulu que mes trois jugements accompa- 
gnassent mes M£moires. 

Pour nous, tout jugement est un abordage ou 
flotte le pavilion ; qu'il couvre mon livre comme 

il a couvert ma vie, comme il flottera sur mon 

cercueil. 

Je les extrais de la Gazette des tribunaux qu'on 
ne peut suspecter de nous etre trop favorable. 

(A part le second qui, £tant en police correc- 
tionnelle seulement, n'a point ete" relate*.) 

J'ajouterai pour la foule, la grande foule, mes 
amours, des observations que je n'ai pas cru 
devoir faire aux juges. On les trouvera ainsi que 
les jugements k la fin du volume. 



1 



$ 



II 



Le nid de m on enfance avait quatre tours car- 
ries, de la mime hauteur que le corps de bati- 
ment, avec des toits en forme de clochers. — Le 

cote* du sud, absolument sans fenetres, et les 

meurtrieres des tours lui donnaient un air de 
mausole'e ou de forteresse, suivant le point de 
vue. 

Autrefois, on l'appelait la Maison forte ; au 
temps ou nous l'habitions je I'ai souvent enteadu 
nornmer le Tombeau. 

Cette vaste mine, ou le vent soufflait coinme 
| dans un navire, avait, au levant, lacdte des vignes 

et le village, dont il e"tait se'pare par une route de 
gazon large coinme un pre\ 

Au bout de ce cheniin qu'on appelait la routote, 
le ruisseau descendait 1'unique rue du village. II 
e"tait gros l'hiver; on y placait des pierres pour 
traverser. 

A Test, le rideau des peuplicrs oil le vent mur- 



MlUlOIBES DE LOUISE MICHEL 9 

niiirail si doux, et les montagnes bleues de Boiu- 

IIKIIll. 

Lorsque jo vis Sydney environing de soinmets 
Weiiatres, j'y ai recoiiuu (avec un agrandisse- 
ment) les crates de montagnes que doniine le 

Cona. 

A l'ouest, les c6tes et le bois de Suzerin, d'oii 

les loups, au temps des grandes neiges, entrant 
par les breches du mur, venaient hurler dans la 

coin'. 

Les chiens leur repondaient, furieux, et ce con- 
cert durait jusqu'au matin : il allait bien k la 
mine et j'aimais ces nuits-la. 

Je les aimais surtout, quand la bise soufflait 
i'ort, et que nous lisions bien tard, la famille 
reunie dans la grande salle, la mise en scene 
de Fhiver et des hautes ehambres froides. Le 
linceul blane de la neige, les chceurs du vent, 
des loups, des chiens, eussent sutfi pour me ren- 
dre un peu poete, lors meme que nous ne l'eus- 
sions pas tons ete des le berceau ; c'etait un heri- 
lage qui a sa legende. 

11 faisait un froid glacial dans ces salles enor- 
mes ; nous nous groupions pies du feu : tnon grand- 
l»ere dans son fuuteuil, entre son lit et un tas de 
fusils de tous les ages ; ii tHait vetu d'une grande 
liouppelande de tlanelle blanche, chausse de 

i. 



i 



10 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

sabots garnis depanon/les en peau de mouton. — 
Sur ces sabots-la, j'^tais souvent assise, me blot- 
tissant presque dans la cendre avec les chiens et 
les chats. 

Jl y avait une grande chienne d'Espagne, aux 
longs poils jaunes, et deux autres de la race des 
chiens de berger, repondant toutes trois au nom 
de Presta; un chien noir et blanc qu'on appelail. 
M^dor, et une toute jeune, qu'on avait nommee 
la Biche en souvenir d'une vieille jument qui 
venait de mourir. 

On avait pieure* la Biche ; mon grand-pere et 
moi nous lui avions enveloppe" la tete d'une nappe 
blanche pour que la terre n'y touchat pas, au 
fond du grand trou ou elle fut cnterrtte pres de 
I'acacia du bastion. 

Les chattes s'appelaient toutes Galta, les 
tigi*e*es et les rousses. 

Les chats se nommaient tous Lion ou Raton ; il 
y en avait des legions. 

Parfois, du bout de la pincette, mon grand- 
pere leur montrait un charbonallume' ; alors toute 
la bande fuyait pour revenir l'instant d'apres a 
I'assaut du foyer. 

Autour de la table e*taient ma mere, ma tante, 
mes grand'meres, l'une lisant tout haut, les au- 
tres tricotant ou cousant. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 41 

J'ai ici la corbeille dans laquelle ma mere 
mettait ses fils pour travailler. 

Souvent, des amis venaient veiller avec nous; 
quand Bertrand (Hait la, ou le vieil instituted 

d'Ozieres, M. Laumond le petit, la veiltee se 
prolongeait ; on voulait m'envoyer coucher pour 
achever des chapitres qu'on ne lisait pas comple- 
tement devant moi. 

Dans ces occasions-la, tantdt je refusais obsti- 
n^ment (et presque toujours je gagnais mon 
proces), tantdt, pressed d'entendre ce qu'on vou- 
lait me cacher, je m'exe'cutais avec empresse- 
ment, et je restais derriere la porte au lieu d'aller 
dans mon lit. 

L'e'te', la mine s'emplissait d'oiseaux, entrant 
par les fenetres. Les hirondelles venaient re- 
prendre leurs nids; les moineaux frappaient 
aux vitres et des alouettes prive'es s'e"gosillaient 
bravement avec nous (se taisant quand on passait 
en mode mineur). 

Les oiseaux n'etaient pas les seuls commen- 
saux des chiens et des chats; il y eut des per- 
drix, une tortue, un chevreuil, des sangliers, un 
loup, des chouettes, des chauves-souris, des 
niche'es de lievres orphelins, <Utv<*s a la cuillere, 
— toute une menagerie, — sans oublier le pou- 
lain Zephir et son aieule Brouska dont on ne 



■'■A 1 -- 



*2" MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

comptait plus l'age, et qui entrait de plain-pied 
dans les salles pour prendre du pain ou du sucre 
dans les mains qui lui plaisaient, et montrer aux 
gens qui ne lui convenaient pas ses grandes 
dents jaunes, comme si elle leur eut ri au nez. 

La vieille Biche avait une habitude assez drole : 
si je tenais un bouquet, elle se l'offrait, et me 
passail sa langue sur le visage. 

Et les vaches? la grand'e Blanche Bione, les 

deux jeunes Bella et Nera, avec qui j'allais causer 
dans ratable, et qui me repondaient a leur ma- 

niere en me regardant de leurs yeux r^veurs. 

Toutes ces betes vivaient en bonne intelli- 
gence ; les chats couches en rond suivaient n^gli- 
gemment du regard les oiseaux, les perdrix, les 
cailles trottinant a terre. 

Derriere la tapisserie verte, toute troupe, qui 
couvrait les murs, circulaient des souris, avec 
de petits cris, rapides mais non efFraye's; ja- 
mais je ne vis un chat se deranger pour les 
troubler dans leurs peregrinations. 

Du reste les souris se conduisaient parfaite- 
ment, ne rongeant jamais les cahiers ni les livres, 
n'ayant jamais mis la dent aux violons, guitares, 
violoncelles qui trainaient partout. 

Quelle paix dans cette demeure et dans ma 
vie a cette e*poque ! 



frtt*l> 



1 



MtiMOIRUS DE LOUISE MICHEL 13 

Je n'en valais pas mieux, il est vrai. Etudiant 
par rage, mais trouvant toujours le temps de 
faire des malices aux vilaines gens, je leur faisais 
une rude guerre! Peut-etre n'avais-je pas tort! 

A chaque evenement dans la famille, ma 
gi'and'mere en 6crivait la relation sous forme de 
vers, dans deux recueils de gros papier car- 
tonnes en rouge, que j'ai h sa mort enferm6s 
dans un cr&pe noir. 

Le grand-pere y avait ajoute* quelques pages, 
et moi-meme, encore enfant, j'osai y commencer 
une Histoire universelle, parce que celle de Bossuet 
(A monseigneur le dauphin) m'ennuyait et que 

mon cousin Jules avait remporte apres les va- 
cances I'histoire generate de son college. Je 
compulsais comme je pouvais les faits principaux. 

Voyant depuis longtemps la sup^riorite* des 
couis adoptes dans les colleges sur ceux qui 
composent encore l'ed leation des filles de pro- 
vince, j'ai eu bien deti annees apres l'occasion 
de verifier la differen *e d'inte>6t et de requital 
entre deux cours faits sur la meme partie : Tun 
pour les dames, I'autre pour le sexe fort! 

J'y allai en homme, et je pus me convaincre 
que je ne me trompais pas. 

On nous d^bite un tas de niaiseries, appuy6es 
de raisonnements de La Palisse, tandis qu'on 



&*■:, 



14 MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 

essaye d'ingurgiter a nos seigneurs et maitres 
des boulettes de science a leur crever le jabot. 
Helasic'est encore une dr61e d'instruction mal- 
gre* cela, et ceux qui seront a notre place dans 
quelques centaines d'ann^es feront joliment 
litiere — meme de celle des hommes. 

II devait se trouver de fameuses aneries dans 

mon travail; j'avais consults assez de livres in- 
faillibles pour cela, niais on me donna quelques 
volumes de Voltaire et je plantai la mon ceuvre 
inacheve'e avec le grand poeme sur le Cona dont 
M. Laumont le grand avait cru me d^senchanter 
en me racontant sur la montagne de Bourmont 
assez de l^gendes burlesques pour faire rire 
toutes les pierres de la Haute-Marne. 

Jadis, la, dans un ermitage, vecut pendant 
longtemps un malandrin, saint homme pendant 
le jour, de'trousseur de voyageurs pendant la 
nuit, a qui les braves gens du pays payaient en 
chere lie des prieres pour les de*livrer du pent 
dbre qui courait le bois et la plaine, sitot le lever 
de la lune. 

Et, sitot aussi le lever de la lune, se retirait le 
saint homme dans la solitude, car le petit dbre 
c'e"tait lui ! 

Ce qui m'empecha de terminer le fameux poeme 
du Cona c'est une dent de mamrnouth, dont ce 



MKMOIRES DE LOUISE MICHEL 



\'i 



memo M. Laumont le grand, autrement dit le 
docteur Laumont, parlait avec enthousiasme. Je 
quittai la poesie pour eHablir, au sommet de la 
tour du nord, une logette pleine de tout ce qui 
pouvait passer pour des trouvailles ge'ologiques. 
J'y joignis des squelettes tout modernes de 
chiens, de chats, des cranes de chevaux trouv^s 

dans les champs, des creusets, un fourneau, 
un trepied, et le diable, s'il existait, saurait tout 
ce que j'ai essays la : alchimie, astrologie, Evoca- 
tions; toute la tegende y passa, depuis Nicolas 

Flamel jusqu'a Faust. 

J'y avais mon luth, un horrible instrument 

que j'avais fait moi-meme avec une planchette 
do sapin et de vieilies cordes de guitare, — 
il est vrai que je le raccommodais avec des / 

neuves. 

G'est cet instrument barbare dont je parlais 
pompeusement a Victor Hugo, dans les vers que 
je lui adressais : — il n'a jamais su ce que c'etait 
que ce luth du poete, cette lyre, dont je lui en- 
voyais les phis doux accords' 

J'avais dans ma tourelle une magnifique 
chouette aux yeux phosphorescents que j'appe- 
lais Olympe, et des chauves-souris delicieuses 
buvant du lait comme de petits chats, et pour 
lesquclles j'avais demonte les grilles du grand 



^«&""v« 



I 



Ifl MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 

van, leur st^curite exigeant qu'elles fussent en 
cage pendant le jour. 

Ma mfere, moiti<$ grondant, moitte riant, m'en- 
tendit pendant quelques jours chanter sar mon 
luth la Griita rapita, qu'elle a depuis conserve 
avec de vieux papiers qui avaient port6 le titre 
de Chants de Vaube. Voici cette chanson : 



LA GRILLA RAPITA 

Ah ! quelle horrible fille ! 
Elle a brise' la grille 
Du grand van pour le grain. 
Et Ton vanne demain! 
Si fa, fa re, re si; si re fa, si do ro. 

Elle en fait une cage, 
De nocturne presage 
Pour ses chauves-souris ! 
Cela n'est pas permis. 
Si fa, fa re, re si, si re fa, si do ro. 

Mais partout je la cherche : 
Sans doute elle se perche 
Dans son trou du grenier ! 
Allons la corriger. 
Si fa, fa re, re si, si re fa, si do re. 

Ah 1 c'est bien autre chose. 
Voici le pot au rose I 
Un fourneau, des creusets... 
Tout cela sent inauvais ! 
Si fa, fa re, re si, si re fa, si do re. 



i 



jm 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL H 

Appelons sa g rand'mere ! 
Appelons son grand-pore ! 
II faut bicn on finir. 
Mais comment la punir ? 
Si fa, fa re, re si, si re fa, si do re. 

J'ignore avec quel vers rimait le refrain, 
Quelques ann6es encore, et j'allais, mes grands- 
parents 6tant morts, quitter ma calme retraite. 
La vieille ruine ne garda pas longtemps les 
adieux que j'avais inscrits au mur de la tourelle. 
— II n'en reste pas une pierre. 



ADIEUX A MA TOURELLE 

Adieu dans le manoir ma reveuse retraite! 
Adieu ma haute tour ouverte a tous les vents! 
II reste a tes vieux murs la mousse de leur erSte 
Et moi, frdle rameau brise par la temp£te, 
Je suivrai loin de toi les rapides courants. 

Tu reverras sans moi venir les hirondelles 

Qui dans les jours d'ete chantent au bord des toits. 

Mais, si je vais error fugitive conime elles, 

Ne manquera-t-il rien, dis-moi, sous les tourelles, 

Quand leurs tristes dchos ne diront plus ma voix ? 



!?f;^'-.,*ff/- 



**% 



III 



De tous les feuillets Merits par mon grand- 
p6re, il m'en reste un seul; le vent de 1'adversite 
souffle sur les choses comme sur les Gtres, 

Voici ce feuillet : 



A DES ANTIQUAIRES 

Vous voulez des antiquites? 
Nous voila deux dans les tourelles 
Que couvrent des nids d 9 hirondelIes : 
Ma femme et moi, vieux et casses. 

Les oiseaux sont bion aux fenfires; 
Nous sommes bien au coin du feu. 
Nous aimons Fete', sous les hAtres; 
I/hivpr, dans ce paisible I'.-u. 

Ici, tout est vieux et gothique; 
Ensemble tout s f effacera : 
Les vieillards, la mine antique ; 
Et Tenfant bien loin s'en ira. 

Un autre feuillet; celui-Ui de ma grand'meiv 



mW*"'"' 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 49 

« 

apres la mort de son mari ; c'est totft ce que 



j'ai d'eux. 



LA MORT 



Lo. deuil est descendu dans ma triste domoure : 

La Mort pale au foypr est assise et je ploure. 

Tout est silence et nuit dans la maison des morts. 

Plus de chants, plus de joie, ou vibraient des accords. 

On murmure tout bas, et comme avec mystere. 

C'est qu'on ne revient plus quand on dort sous la terre. 

Pour jamais son absence a fail cesser les chants. 

Ges tristes accents sont d'un souffle bien 
tuible, compare's aux vers charmants que je 

nai.plus. 

Tout s'est evanoui, jusqu'a la guitare de mon 
grand-pere, 6miettee pendant que j'etais en Cale- 
donie. Ma mere en pleura longtemps. 

Gombien etaient differentes mes deux grand- 
meres ! L'une, avec son fin visage gaulois, sa 
coift'e de mousseline blanche, plissee a fins plis, 
sous laquelle passaient ses cheveux arranges 
en gros chignon sur son cou ; I'autre, aux yeux 
noirs, pareils a des braises, les cheveux courts, 
cnveloppee d'une jeunesse e'ternelle, et qui me 
t'aisait penser aux fe"es des vieux re" cits. 

Mon grand-pere, suivant la circonstance, 
m'apparaissait sous des aspects diffttrents ; tan- 



1 



20 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

tot, racontant les grands jours, les luttes ^piques 
de la premiere Republique, il avait des accents 
passionnds pour dire la guerre de grants on, bra- 
ves contre braves, les blancs et les bleus se mon- 
traient comment meurent les he>os; tantdt, iro- 
nique comme Voltaire, le maitre de son e*poque, 
gai et spirituel comme Moliere, il m'expliquait 
les livres divers que nous lisions ensemble. 

Tantot encore, nous en allant a travers Pin- 
connu, nous parlions des choses qu'il voyait 
monter a l'horizon. Nous regardions dans le 
passe les e* tapes humaines; dans Pavenir aussi, 
et souvent je pleurais, empoignee par quelque 
vive image de progres, d'art ou de science, et lui, 
de grosses larmes dans les yeux, posait sa main 
sur ma t&te plus e'bourifFe'e que celle de la vioille 
Presta. 

Ma mere etait alors une blonde, aux yeux bleus 
souriants et doux, aux longs cheveux boucles, si 
fraiche et si jolie que les amis lui disaient en 
riant : II n'est pas possible que ce vilain enfant 
soit a vous. Pour moi, grande, maigre, he'risse'e, 
sauvage et bardie a la fois, bruise du soleil et 
souvent decore'e de decliirures rattacbe'es avec 
des epingles, je me rendais justice et cela m'a- 
musait qu'on me trouvat laide. Ma pauvre mere 
s'en froissait quelquefois. 



! 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 21 

Combien je lisais a cette 6poque, avec Nanette 
et Josephine, deux jeunes femmes de remar- 
quable intelligence, qui n'etaient jamais sorties 

du canton ! 

Nous parlions de tout; nous emportions, 
pour les lire, assises dans la grande herbe, les 
Magasins pittoresques, les Musses des families, 
Hugo, Lamartine, le vieux Corneille, etc. Je ne 
sais si Nanette et Josephine ne m'aimaient pas 
micux que leurs enfants. Je les aimais beaucoup 
aussi. 

J'avais peut-etre six ou sept ans, quand le livre 
do Lamennais, les Paroles dun croyant, fut de- 

trempe de nos larmes. 

A dater de ce jour, j'appartins a la foule ; a 
(later de ce jour, je montai d'^tape en etape a 
travers toutes les transformations de la pensee, 
depuis Lamennais jusqu'a l'anarchie. Est-ce 
la fin? Non, sans doute! N'y a-t-il pas apres et 
temjours Taccroissement immense de tous les 
progrcs dans la lumiere et la liberty ; le develop- 
pement de sens nouveaux, dont nous avons a 
peine les rudiments, et toutes ces choses que 
noire esprit borne ne peut memo entrevoir. 

Des vieux parents, des amis vieux et jeunes, 
de ma mere, il ne restc pas plus aujourd'hui que 
des songes de mon enfance. 



r 



22 MEMOIR BS DK LOUISE MICHEL 



Je n'ai rencontre" jamais d'enfants a la i\n> 
aussi s^rieux et aussi fous ; aussi me'chant^, ci 
craignant autant de faire de la peine ; aussi par<.'>- 

seux et aussi piocheurs, que mon cousin Jules 
et moi. 

Chaque annee, aux vacances, il venait aver *a 
mere, ma tante Agalhe, que j'aimais4nfinimciii, 
et qui me gtitait beaucoup. 

Je suis etonn^e maintenant des questions dv, 
toutes sortes que nous agitions, Jules et moi; 
tantot perches chacun daus un arbre ou nous 
suivions les chats, tantot nous arretant pom 
discuter au milieu d'une repetition de quclijix 

drame d'Hugo, que nous arrangions pour deux 
personnages. Ilsne respectent rien, disait-on! 

Pourquoi aimions-nous causer d'un arlnv a 
l'autre? Je n'en sais vraiment rien; il faisait ban 
dans les branches, et puis nous nous jetion- Pun 
\. a l'autre toutes les pommes que nous pom ion? 

attraper. 

Cela faisait des fruits lombfa de I } arbre, p^in- 
Marie Verdet (une vieille de pres de cent an>), 
qui disait si bien les apparitions des lavandnn ■ 
blanches a la Fontaine aux dames, ou du f"uil*u 
rouge comme le feu, sous les saules du Monlui. 

Marie Verdet voyait toujours ces choses-! i, <■» 
nous jamais! celane nous tfmpeehait pas de pr<Mi- 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 23 

dre plaisir a ses recits, tant et si bien que du 
feullot a Faust, j'en vins a m'Sprendre tout a 
fait du fantastique, et que dans les ruines 
hant^es du chM paiot je declarai, au milieu de 
cercles magiques, mon amour a Satan qui ne 
vint pas. Cela me donna a penser qu'il n'existait 

pas. 

Un jour, causant d'arbre en arbre avec Jules, 
jc lui racontai l'aventure et il m'avoua, de son 
cote, avoir envoye une declaration non moins 
tendreaunefemme delettres celebre,M m «George 
Sand, qui n'avait pas plus nipondu que le diable : 

lingrate ! 
Nousr6solumesd"accorderwo5/wMssurdautres 

sujets ; j'en avais justement offert un, fabrique 
comme le mien, a mon cousin, apres une repe- 
tition, je crois, des Burgraves ou VHernani, 
arrange par nous pour deux acteurs. Dans une 
discussion orageuse surVegalit4 des sexes, Jules 
avantpreteiidu que sij'apprenaisdansseslivres, 
apportes aux vacances (a peu pres de maniere a 
etru de niveau avec lui), c'est que j'«Hais une ano- 
malie. Nos luths, servant de projectiles, se bi'i- 
sercnt dans nos mains, au milieu du combat. 

tin regardant au fond do ma memoire jy re- 
trouvo une chanson de cctte opoque : 



I 

4 



2* MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 



LA CHANSON DES POIRES 

On nous dit d'aller, 
Pour mettre au fruitier, 
Survoillor les poim. 
Pouvez-vous lo croiw? 

Pour certains enfants 
Dont on craint les dents, 
Les poiros sont f ratches ; 
Les murs ont des breches! 

Nous les appelons 
Et tous nous chantons, 
Secouant les poim. 
Vous pouvez le croire ! 

Au bruit des chansons 
En rond nous dansons, 
Et voila l'histoire 
De garder les poire*. 

Encore deux strophes de ce temps, avant de 
jeter au feu une poign^e de feuillets jaunis. 

Vent du soir, que fais-tu de l'humblc marguerite? 
Mi.t, que fais-tu dw flot? Ciel, du nuage ardent? 
Oh! mon reve est bien grand et je suis bien petite! 
Destin, que foras-tu de mon rflvo geant? 

Lumiere, que fais-tu de l'ombro taciturnc? 
Et toi qui de si loin Tappelles pres de toi, 
flam me! que fais-tu du papillon nocturne? 
Songe mysterieux, quo feras-tu de moi? 



^«dH 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



25 



11 m'a toujours sembl£ que nous sentons la 
destined, comme les chiens sentent le loup ; 
parfois cela se realise avec une precision 

et range. 

Si on racontait une foule de choses dans de 

minutieux details, elles seraient bien plus sur- 
prenantes. 

On ci'oirait parfois voir les Contes d'Edgard 
Poe. 



1 



Que de souvenirs! Mais n'est-il pas oiseux 
d'ecrire ces niaiseries? Hier j'avais peine a m'ha- 
bituer a parler de moi; aujourd'hui, cheichant 
dans les jours disparus, je n'en finis plus, je re- 
vois tout. 

Voici les pierres rondes, aufond du clos, pres 
de la butte et du bosquet de coudriers ; des mil- 
lieis de jeunes crapauds y subiraient en paix 
leuis metamorphoses, s'ils ne servaient a etre 
jcti's dans les jambes des v Haines gem. Pauvres 
•'ivipi.uds! 

l»ans la cour, derriere le puits, on mettait des 
''is <le fagots de brindilles, des fascines; cela nous 
mi\ ait a elever un tfehafaud, avec des degrtfs, 
wne plate-forme, deux grands montants de bois, 
•wit enfin ! Nous y repre*sentions les epoques 
liisioriqucs, et les personnages qui nous plai- 



I 



y 
j 



26 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

saient : Nous avions mis Quatre-vingt-treize en 
drame et nous monlions l'un apres I'autre les 
degree de notre ^chafaud ou l'on se placait en 
criant : Vive la Republique ! 

Le public <Hait repr^sente par ma cousine Ma- 
thilde, et quelquefois par la gent emplum^e qui 
faisait la roue ou picorait et gloussait. 

Nous cherchions dans ies annales descruautes 
huinaines. L'echafaud de fascines devenait le 
buchcr de Jean Huss ; plus loin encore, la tour en 
feu des Bagaudes, etc. 

Corame nous montions un jour sur notre e*oha- 
faud en chantant, mon grand-pere nous fit obser- 
ver qu'il valait mieux y monter en silence et faire 
au sommet l'affirmation du principe pour lequel 
on mourait ; c'est ce que nous faisions apres. 

Nos jeux n'etaient pas toujours aussi graves : 
il y avait, par exemple, la grande chasse, ou, les 
pores nous servant de sangliers, nous allumions 
des balais pour servirde flambeaux et nous cou- 
pons avec les chiens au bruit epouvantable do 
cornes de berger que nous appelions des trompes 
de chasse; un vieux garde nous avait appris a 
sonnerje nesais quoi qu'il appelait l'hallali. 

II parait que les regies de la v<*neric elaient 
observers dans ces poursuites echevchjes qui so 
terminaient en reconduisant, bon gre, mal grt 1 , 



MKMOIRKS J)K I.OUISK MICHEL 27 

les cochons chez eux, et quelquefois, par leur 
chute dans le trou a Yvmu du potager oil, la graisse 
les soutenant, ils fai^aient des « oufs » deses- 
perSs jusqu'a ce qu'on les retirat. Ce n'&ait pas 
toujours facile. Des horames avec des cordes 
sen chargeaient en criant apres nous. Je pas- 
sais particulierement pour jouer comme tin cheval 
echappe : — c'etait peut-etre vrai. 

II faut me laisser Gcrire les choses comme 
elles me viennent! 

On dirait des tableaux passant a perte de vue 
ct s'en allant sans fin dans l'ombre, — je ne 

sais ou. 

Vous avez vu, dans Macbeth, sortirde l'inconnu 
et y rentrer ainsi les fils de Banquo. 

Je vois ceux qui sont disparus d'hier ou de 
longtemps, tels qu'ils <Haient, avec tout ce qui les 
entourait dans leur vie, etla blessure de l'absence 
saigne comme aux premiers jours. 

Je n'ai pas le mal du pays, mais j'ai le mat des 
morts. 

Plus j'avance dans ce re*cit, plus nombreuses 
se pressent autour de moi les images de ceux 
que je ne reverrai jamais, et la derniere, ma 
mere, il y a des instants ou je me refuse a le 
eroirc, il me semble que je vais mVveiller d'un 
horrible cauchemar et la revoir. 



28 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Mais non, sa mort n'est pas un re>e. 

La plume s'arrete, dans cette poignante dou- 

leur ; on aimerait a raconter, on n'aime pas a 
t^crire ! 

Que ma vue se reporte une fois encore sur 
Vroncourt ! * 

Pres du coudrier, dans un bastion du mur du 

jardm, 6tait un banc, ou ma mere et ma grand' 

mere venaient pendant 'I'M, apres la chaleur du 
jour. 

Ma mere, pour lui faire plaisir, avait empli ce 
coin de jardin de rosiers de toutes sortes. 

Tandis qu'elles causaient, je m'accoudais sur 
le mur. 

Le jardin e"tait frais dans la rose*e du soir. 

Les parfums, s'y melant, montaient comme 
d'une gerbe; le chevrefeuille, le r<*s<$da, les roses 
exhalaient de doux parfums auxquels se joignait 
l'odeur pe"netrante de chacune. 

Les chauves-souris volaient doucement dans le 
cre-puscule et, cette ombre bercant ma pensee, 
jedisais les ballades que j'aimais, sans songer 
que la mort allait passer. 

Et les ballades, et la pense*e, et la voix s'en 
allaient au souffle du vent, — il y en avait de 
belles : 



1 



MEMOIRKS DB LOUISE MICHEL 



29 



Enfants, void les boeufs qui passent. 
Cachoz vos rouges tabliers ! 

Et les Louis dor? et la Fiancee du timbalier? et 
tant d'autres? 

Avec ces jours d'aurore s'en sont allds les re- 
frains tristes ou reveurs. Je ne dis plus m6me la 
chanson de guerre : en silence je m'en vais, en 
silence, comme la mort. 



rf!'?«**IM*!i**-v«"-- 



I 



IV 



* 



J 

f 



Dans ma carriere d'institutrice, commencee 
toute jeune dans mon pays, continued u Paris 
tant comme sous-maitresse chez M me Vollier, 
16, rue du Chateau-d'Eau, qu'a Montmartre, j'ai 
vu bien des jours de misere ; toutes celles qui 
ne voulaient pas prGter serment a l'Empire en 
etaient la. 

Maisje fus plus favorisee que bicn d'autres, 
pouvant donner des lemons de musique et de 
dessin apres les classes. Qu'est-ce, du reste, 
que la souffrancc physique , devant la perte do 
ceux qui nous sont chers ? 

mon amie ! ma chere mere ! mes braves com- 
pagnons! 

En remuant ces souvenirs, je retourne le poi- 
gnard, cela fail du bien souvent. Si un etre quel- 
conque avait invente" la vie, a quelle horrible 
chaine on lui devrait d'etre attaches ! 

Je voudrais bien savoir de quoi ceux qui y 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 31 

cioierit remercient la Providence ; c'est un mot 

hicn commode etbien vide de sens, etToeuvre de 

cette toute-puissance serait affreusement crimi- 

nolle. 
Comme on a d^cpuvert tant d'autres choses, 

on de"couvrira les principes de nombre et d'affi- 

niute qui gi-oupent les spheres et les etres ; il 

faudra bien que cela vienne, que la nature 

domptee serve l'humanite" libre, que la science 

s'en aille en avant au lieu de s'attarder en 

orriere, arreteepar toutes les infaillibilite's. 

Allons, les chasseurs de l'inconnu ! L'etape le- 
gcndaire qui ouvrira la route ! A bas toutes les 
tbrteresses ! Que toutes les portes soient grandes 
ouvertes et qu'on force tous les mysteres ; que 
tout s'^croule dans les abattoirs, les lazarets oil 
la bctisc humaine nous maintient ! 

J'oublie toujours que j'ecris mes Memoires ! 

Ou en Ctais-je? 

La sont quelques poignees de fragments de 
mon enfance : j'y prends au hasard. 

Voici une description de Vroncourt conserved 
par ma mere. 

A combien de choses a survecu ce bout de 
papier jauni ! 



'■'■/:&»£»; V;*< 



32 



MKMOIRKS DR LOUISR MICHKL 



VRONCOURT 

C'est au vereant cle la moiitagiie, cntre la fordt et la plaint. • 
ou y entood hurler les loups, mal. on n'y voit pas igo^ 
les agneaux. A Vroncourt on est separe du monde. Le vent 

XZil 1 V' ieUX , Cl0Cl,er de 1,6 « ,ise et les vlellto. tours du 
chateau; il courbe coimne uue uier les champs de ble urnr- 
1 orage But un bruit formidable et c'est la tout ce qu'on emend! 
Cela est grand et cela est beau. 

L'ouvrage tHait, non moins que la Haute- 
Mame legendaire, illustre de charbonnages par 
le meme auteur. 

On y voyait la Fontaine aux Dames avec l'om- 
bre des saules sur I'eau, et stir cette ombre se 
d^tachaient les blanches lavandieres (d'apres la 
description de Marie Verdet). 

—Deye,disait'e\\e,ceserotpaslepemesivafeyiez 
un live su Vroncot et pen qiCelles rty serent mie! 

Aussi j'avais mis les trois fantomes sous les 
saules. 

— Ily en ai eune que brache le temps passe, disait 
Marie Verdet, Vautre que ge'mit lesje's d'auden et 
I'nnte' ceux de demain. 

Les pales lavandieres qui gemissent sous les 
branches, l'une sanglotant les jours passes, 
l'autre pleurant ceux d'aujourd'hui, la troisieme 
ceux de demain, ne rappellent-elles pas les 
nornes? 



mg&ijiim* 1 '*** • 



M^MOIRFS DE LOUISE MICHEL 33 

Une autre illustration du m6me ouvrage re- 
pi^sentait la grande diablerie de Chaumont. lis 
sont loin ces barbouillages, cherchant k repro- 
duce la sensation produite par les clairs de lune, 
les for6ts, la neige, la nuit ; quelques-uns, per- 

sonnifiant cette sensation sous des formes spec- 

trales. 

Voici un second fragment (le dernier) de la 

Haute-Mame legendaire ; je le place ici parce 

qu'il contient la description exacte de ces f6tes 
septenaires qu'on appelait les Diableries de 
Chaumont. 



Les diableries de Cliauuiont tiennent de lliistoire, du roman, 
de la tegende. 

La diablerie eat un rftve qui a exists et dont oa voyait encore 
des traces k la fin du Steele dernier. 

Pariui les institutions bizarre* disparues avec le moyen Age, 
la diablerie de Chaumont est de celles qui, le plus longteinps, 
survecurent 4 leur 6poque. 

Le pavilion flotte encore quand le navire est submerge 

Tons les sept aus, discnt les chroniqueurs dc la Champague, 
douzc homines vttus en diables, comme Ion suppose que shabil 
lint les diables, avec des friperies de ienfer oifc se trouvent tons 
!<•* drguisements, voire infime celui de Jehovah, — les diables 
de Chaumont trouvent le leur chez la vieille Anne Larousse, & 
ronselgne Brae ttjoie: immense paire de cornea et une ca- 
ffoulc noire ; — ils accompagnaieut la procession du dimanche 
dos Rarneaux, pour honorer le ciel en y rcprtfsentant Tenfer. 
Apr«>s avoir ainsi figure pour I'amour de Dieu, nos seigneurs 
l« i s diables se r*>pandaient dans les campagues qu'ila avaient le 
droit de piller & cceur joie pour I'amour du diablc. 
Pourquoi avait-on choisl ce nombre de douse? Les chroni- 



I 



'■ -v- s . 



'3i MlUlOHlES DE LOUISE MICHEL 

quours disent que cVtalt en I'ltonuour tloo doiuo Apdtros quoi- 
qiro cotte nmniere do les konorer no dut pas lenr etre infi„i. 
uieut agreable; lea savanta pivtendaieut qu'ils signiflaieut les 

.dome slgncs du Zodiaquo, dautres oncore qu'ils etaient l'image 
dos His do Jacob, mais ancnno de cos suppositious netail .J. 
neralement adoptee; il s'elcvait a chaque diablerie entre Im 
savants, ctercs et astrologues de la bonno ville do Cbaumoiit 
nombrc de quoroiles qui. so vidant a coups de plume, faisaiml 

-telle deponso <k> pnrcheniin qu'une multitude d'Auics pnyaiont 
de lour vie ces combats. 

Toujours est-il que messieurs les Diables 
chantaient Quis est iste rex glorix avec autant 
d'entrain qu'auraient pu le faire ceux dont ils 
portaient le costume, mais avec moins d'cnsem- 
ble, le diable ay ant l'orcille esseritieilement ran- 
.sicale. 

La diablerie de Chaumont durait du dimanelio 
des Hameaux a la Nativity de saint Jean, et so 
terminait par les principales actions de la vie de 
ce saint representees sur dix theatres exposes a 
la devotion des fideles. 

La fete se terminait par un supplice. (Point do 
bonne fete sans cela a ces dpoques-la et m6mo 
a la ncMre !) 

Le supplice n'e*tait d ordinaire que figure* — 
l'&me d'Hdrode qu'on brulait tHant un manne- 
quin. 

Mais la dernierc annde qu'on fit ces saintes 
orgies cut lieu an evcnement qui hflta lour fin. 



.«^wf-*'-" J 



1 



MEM01RES DE LOUISE MICUKL 






Cet 6 vehement (non relate dans les chroniques 
ecritcs)ne faisait pas, pour Marie Verdet, l'ombre 
dun doute. 

Son grand-p&re tenait du sien, qui le tenait 
dune arrUre-aieule, que cette fois lame d'Hei-ode 

avait si bellement geslieule que les assistants 
sen esbattaient plein le val des eseholiers ; tout a 
coup l'ombre se prit a gSmir, on cria : Au mira- 
cle! d'autant plus facilement qu'il y avait d<is os 
culcines dans la cendre du bucher. 

Mais, si on trouva des os dans la cendre, on nc 
houvait plus lebeau chanteur de lays NiciasGuy ; 
c'estlui qui, par vengeance d'amour, avait etc si 
mechammcnt occis. 

Lors memo qu'il n'y auiait pas eu un peu data- 
visine dans ma facilite a rimer, qui ne serait 
pus ilcvenu poete, dans ce pays de Champagne 
el Lorraine, ou les vents soufflent en bardits de 
revolte ou d'amour! Par les grandes neiges 
•Ihiver, dans les chemins creux pleins d'aube- 
pines au printemps et dans les bois profbnds et 
noil's aux chenes enormes, aux trembles, aux 
holies parcils a des.eolonnes, on suit encore les 
chemins paves des Homains dominatcurs, d» ; pa- 
ves en larges places par les invaineus de la 

lluule chevelue. 
Oui, la, tout le monde est un peu poete. Xu- 



30 M^MOTRES DE LOUISE MICHEL 

nette et Josephine, ces filles des champs, l'etaient 
a la facon de la nature. 

Apres bien du temps, a travers bien des flots, 
une de leurs chansons, X&gi na du has (l'oiseau 
noir du bois) me revenait dans les cyclones. 

La voici, et voici la mienne, faite la-bas, au 
fond de la mer; on y trouvera la meme corde, la 
corde noire, qui vibre au fond de la nature. 

La leur est plus myste'rieuse et plus douce; on 
y sent les roses de 1'^glantier des haies; mais, 
d'une meme haleine, l'oiseau du champ fauve 
£grene ses notes me*lancoliques et gronde le flot 
frappant les e*cueils. 

L AGE NA OKU CHAMP FAUVE 

Dans lVhamp fanne' c'otot 

Un bel agri chantot. 

Tout na il (Hot 

11 fo y brachot. 
Ka ki dijot l'ago, 
L'ago dou champ fauve? 

Co tot pa les cYhos 

Sous los dbres du bos, 

Li bi.se plourut 

Devon Iu brAehot 
Co quo dijot 1'%' 
L'ago don champ fauve? 



i 



!&$*•■■• - 



MEM01RES DE LOUISE MICHEL 37 

Traduction mot a mot : 

L'OISEAU NOIB DU CHAMP FAUVE 

Dans le champ fauvc c'etait. 
Un bel oiseau chantait. 
Tout noir il ctait. 
Si fort sanglotait! 
Que disait-il I'oiseau, 
L'oiseau du champ fauve? 

C'etait par les cchos. 
Sous les arbres du bois 
La bise plcurait, 
Avec lui sanglotait 
Ce quo disait l'oisoau 
L'oiseau du champ fauve. 

Est-ce la peine, oprfes celo, de inettre mes 
strophes? Que le lecteur les passe s'il lui plait. 
Elles ne sont la qu'a cause du lien qui cxiste 
entrc elles et les couplets de l'oiseau noir du 
champ fauve. 

AU BORD DES I'LOTS 

Voix etrangos de la nature, 
Souffles des brises dans les bois, 
Souffle du vent dans' la mature 
Force aveugle! puissantes voix! 
TompeHos, effluves d'orage, 
Que dites-vous, gouffros des Ages, 
Souffles des brises dans les bois? 

:i 



33 MlhiOIRKS DE LOUISK MICHKL 

Le cyclone hurle, la uior grondo, 
Le ciel a erevc; touto rondo 
So verse dans le noir tombeau. 
La mer eehancro le rivage, 
Soufflez, soufflcz, 6 vents d'orago. 
La nuit emplit la tern; et l'eau. 

La torro froinit, le sol fume 
An milieu de la grande nuit. 
La iner, de ses griffes d'ccumc, 
Monte aux rochers avee grand bruit.. 
Un jour, pour ses oeuvres supremos, 
L'hoiniuc prendra tes forces implies 
Nature, dans la grande nuit. 

♦ 
Toute ta puissance, nature, 
Et tes fureurs et ton amour, 
Ta force vivo et ton inunnure, 
On te les prendra qudque jour. 
Coiunie un outil pour son ouvra«»e. 
On pnrtnra do plagn »»n plag<> 
Kt t«>s furours ot ton amour. 

J'ai peur de faire trop longue cette premiere 
partie de ma vie ou si calmes d'e*ve*nements, si 
tourmente's de songes, sont les jours d'autrefois; 
des choscs pue>iles s'y trouveront, il en est dan* 
les premieres anneesdc toute existence humainc 
(ct memo dans tout le cours de 1'existence). Je la 
lerminerai promptement (mais j'y reviendrai, 
amende par unc chose ou l'autro dnns le cours 

du nScit). 



■pp*""" I 

i 
MlhlOIRES 1)K LOUlSfc MIC1IKL 30 

En ccrivant, comme en parlant, je m'emballe 
souvent! Alors, la plume ou la parole s'en va 
poursuivant son but a travers la vie comme a 

travers le monde. 
J'ai parte d'atavisme. La-bas, tout au fond de 

ma vie, sont des re*cits 16gendaires, morts avec 

ueux qui me les disaient. Mais aujourd'hui en- 
core, pareils a des sphinx, je vois ces fant6mes, 
sorcieres corses et filles des mers, aux yeux verts ; 
— bandits fcodaux; — Jacques; — Teutons, aux 
cheveux roux; — paysans gaulois, aux yeux bleus. 
ii la haute taille ; — et tous, des bandits corses 
aux juges au parlement de Bretagne, amoureux 
de 1'inconnu. 

Tous transmettant a leurs descendants (legi- 
times ou batards) Heritage des bardes. 

Peut-6tre est-il vrai que cliaque goutte de 
sang transmise par tant de races diverses fer- 
mcnte et bout au printcmps se*culaire; mais a 
I ravers tant de legendes raconte*es sans que pas 
une ait (H6 derite, qu'y a-t-il de sur? 



Quelques notes sur mon pays natal. 

La charrue y met au jour le cercueil de pierre 
do nos peres les Gaulois ; le couteau a (jgorger 
la victime et Tencens du Romain. Le laboureur, 
accoutume" a ces trouvailles, les d&ourne (quel- 
quefbis pour faire une auge du cercueil, pour 
parfumer l'cnormc souche qui brule sous sa 
grande cheminee avec rencens augural) et il 
continue a chanter ses bceufs, tandis que derriere 
lui les oiseaux ramassent les vers dans les sillons 
ou verts. 

Commc j'aime a songer a ce petit coin deterre ! 
J'aurais aime, si ma mere avait pu survivre a mon 
absence, passer pres d'elle quelques jours pai- 
sibles, comme il les fallait pour elle, avec moi 
travaillant pres de son fauteuil, et les vieux chats 
caledoniens ronronnant au fover. 

Tanl d'autrcs vivent si longtemps ! Ces jours- 
la ne sont pas i.iils pour nous. 



MlhlOIRRS DK LOUISR MICHRL <*' 

Parlons de la Haute-Marne; elle eut son 
royaume d'Yvetot, le comt6 de Montsongeon 

(royaume du Haut-Gue). 

Entre trois cours d'eau qui le font ressembler 

d une ile, au pied des montagnes que dominait 
sa forteresse, Montsongeon eut ses armies qui, 
dans les guerres de Lorraine, remporterent des 
victoires. 

Dans Montsongeon comme dans une place de 
guerre on fermaitles portes. Celle de dom Marius 
donnait sur la campagne, les autres sur la Saone , 
la Tille et la Vingeance. 

Le petit royaume fut bien des fois vendu ot 
revendu; les coupes des roitelets 6taient plus 
grandes que les vignes de leurs eoteaux ; leurs 
belles dames, aussi, avaient besoin d'argent pour 
des libe"ralite"s ou pour toute autre chose. 

Et puis il y avait les donations aux abbayes, en 
expiation des crimes que les seigneurs avaient 
accoutumance de commettre. 

Un Pierre de Mauvais-Regard trouva moyen de 
partager en deux moitiCs une somme volee : de 
Tune, il se servit pour expier, et de l'autre pour 
-continuer es ptchiers; puis, afin d'etre tout a fail 
en regie, il donna, pour cent sots de Langres, lc 
droit de pature, dans une partie du Montson- 



I 



42 MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 

geonnais, aux moines d'Auberive. Un autre 
Pierre ayant grand besoin d'argent et sa femme 
aussi, ils vendirent tout ce qu'ils poss^daient a 
Boissey et autres lieux. Le royaume s'dmietta 
vers la fin du xin 6 siecle. 
Le nom de Montsongeon a ete l'objet de savantes 

discussions. 
On voulut le faire deliver des pretres de Mars 

(les Saliens). Mais comme on ne trouvait pas 

d'antiquit^s romaines on se rabattitsur les Francs 
[Saliens). 

« Deye, disait Marie Verdet, gutS b£e temps 
que c'etot tenle" qu'on ellot cueilli le" sauge pou 16 
me'ledes mame que M me le* Bourelle de Langres 
en cueillot pou se remedes gne" par cent ans. » 

Peut-etre bien que Marie Verdet avait rai- 
son. 

A Beurville, sur le cours d'eau du Geffondret, 
c'est unehistoire d'amour qu'onplace. Vers 1580, 
a l'^poque des guerres de religion, Nicolas de 
Beurville, chef des bandes armies qui couraient 
le pays, aimait la fille du sire Girard de Hault et 
comme c'estl'usage entre gens a qui on le defend, 
elle le paya de retour. 

II semblait que leur mariage fut impossible. 
La belle Anne de Hault trouva moyen, au moment 
ou la contre*e 6tait dans la terreur des bandes de 



! 



UEMOIttES DE LOUISE MICHEL ™ 

Beurville, qu'on demandat a son pfcrc de lu 
sacrifier a la paix du territoire. 

Une deputation afTolee vint supplier le pere, 
et au besoin exiger, que l'on offirll a Nicolas sa 
belle Anne en manage avec une forte dot, a con- 
dition qu'il irait dans une autre contree piller les 
nauvres gens pour l'entretien de ses companies. 

C'est ce qui fut fait. Beurville alia piller ail- 

leurs, et le jour etant vcnu ou il eut de quoi se 
repentir en paix, les deux epoux rebatirent bainte- 
Colombe etvecurent heureux - la legende ne dil 
pas s'il en etait de memc de leurs vassaux. 

Une longue rue sur le roc escarpe du Cona, 
dos tombes sous les mines dune chapelle au bas 
de la montagne, si nombreuses qu'elles forment 
un nid, le nid de la mort, c'est Bourmont entoure 
de collines bleuatres ; quelques-unes sont cou- 
ronnees de forets. Au sommet de l'une d elles 
un ermitage qui a trow Wgendes : la premiere 
lui donne pour fondateur le diablc; la seconde, 
lo bon Dicu; la troisieme, l'amour d'un berger 
pour la belle Marguerite, fille de Renier de 

Bourmont. 

Apres le siege de la Mothe, dont une horloge 
ct d'autres choses curieuses furent apportfes a 
Bourmont, on y utilisa les epavcs de cette ville. 
Bourmont etait alors si pauvre, par Vobligation 






4 * AltiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

de nouprir des gens de guerre, que les gens 
quasi-mendiants, y obtinrent la permission de 
vendre leur cloche. 

Maintenant Bourmont devient vraiment une 
ville. 

De Langres et de Chaumont, je ne dirai pas 
grand'chose : on les connait. Du viaduc do 
Chaumont, qui traverse le val des tfcoliers, tout 
le monde a vu la vieille ville du mont Chauve 

Du chemio de fer, de meme, on voit Langpes 
sur son roeher avec ses noirs remparts. 

Une vieille querelle, querelle surtout de pro- 
verbes et chansons, existait entre Langres et 
Chaumont. 

A Chaumont on disait de Langres : 

Ld haut su cos rochers, 
Moitid fols, moitid cnrdgo's. 

A Langres, on disait de Chaumont, entre des 



j couplets par centaines, celui-ci 

i 
i 



Oi Langres y fait frd, dit-on, 

Mais y fait chaud ai Chaumont. 

Car quand bige veut ventai, 

Pour ben Tat roper l'cmpochai d'entrai, 

Car quand bigo vnut ventd 

Lai pole on y fait fremer (bit). 

Autrefois, aux environs de Chaumont, un jeuno 



! 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL <*•"» 

homme pendant des ann^es allait s'asseoir silen- 
cieusement sous le manteau de la chemin^e, le 
dimanche, sans oser t^moigner autrement son 
desir de demander la fille de la maison en ma- 
nage. 

— Bonjo tout le monde ! disait-il en entrant ; 
on lui offrait une chaise, et au bout de longues 
heures il se levait, disait : Bonso teurteu ! et s'en 
allait pour jusqu'au dimanche suivant. 

Quand, rouge jusqu'aux oreilles, il osait faire 
sa demande, la jeune fille, si elle acceptait, rap- 
prochait les tisons • si elle refusait, elle laissait 
le feu s'eteindre. Dans ce cas, tout etait fini ; 
dans l'autre, les parents s'arrangeaient pour 
rtSgler la noce. 

Aujourd'hui encore, les jeunes gens vont s'as- 
seoir silencieusement au foyer de la bien-aime"e, 
pendant longtemps, avant d'oser lui parler. 

Jadis, pres de la forteresse du pays (chate 
pa'iotj, on allait conjurer les esprits des ruines 
avec une piece d'argent, un couteau affile*, une 
chemise blanche et une chandelle allumee. 

Pourquoi faire la piece d'argent? disais-je. Et 
Marie Verdet, baissant la voix, rt*pondait : — - 

Pour le diable ! 

Et la chandelle aliunde? (Vest pour le bon 
Dicu ! Et la chemise blanche? Pour les morts ! 

3. 



40 MtiMOIRES DE LOUISR MICHEL 

Et le couteau a la lame affile ? — Pour le consul- 
tant s'il mentait a la foi jur^e. 

Mais la foi juree a qui ? 

A l'inconnu, au feullot. 

Et la foret du Der (des Chtnes), n'en dirons- 
nous rien ? (Jamais le pied de l'envahisseur ne 
l'avait foulee, on n'y trouve mil vestige romain.) 

La foret du Der ou Derff tout entiere £tait 
sacr£e, — l'ombre e"paisse des chenes y regne 
encore. Autrefois, avant les temps historiques, 
s'y reTugia, dans un antre, un proscrit, traque" 
comme un fauve, et qui vivait en fauve {de chair 
humaine). 

Les gardiens de pourceaux des Me"rovingiens 
y batirent des fermes lacitstres; il en reste des 
debris dans la Mare-aux-Loups. 

L'e"tang de Blanchetane — reste d'une mer cre"- 
tacee qui, sur ses rives arides, jusqu'a la ferine 
du Pont-aux-Boeufs, n'a pas meme une bruyere, 
mais du sable, souleve' par le vent en petites 
vagucs. y 

Comme il fait bon, dans nos bois, entendre $ 
dans le silence profond le marteau lourd des 
forges; les coups sees de la cognee qui font 
frissonncr les branches; les chansons des oi- 
seaux et le bruissement des insectes sous les 
feuilles ! 



I 






XKM0IRK8 DK LOUISE MICHEL « 

A l'automne, avec ma mere et mes tantes, nous 
idlions loin duns la for6t. 

Tout a coup, on cntendait casser des bran- 
rheltes : c'etait quelque pauvre vieille faisant son 

tU -Eh petiote ! le gade as t£ pa 16? Vest'en, pa 16 
quiche de le tranche, si le gade passot tu chan- 
teros ! faut que je feye mes ecotwes (balais). 

Combien peu montaient ces brins de bouleau, 
dans les grands bois! 

D'autres fois, c'etait le ouf d'un sanglier ren- 
trant dans les fourres ou de pauvres chevreuils 
fuyant comme l'^clair. 

On eat dit qu'ils sentaient venir les chasses 
dautomne ou Ton egorge au son du cor tant de 
pauvres biches pleurant les vertes feuillees 

La bete detruit pour vivre, le chasseur detruit 
pour detruire, le t'auve ancestral se reveille. 

Maintenant, les jours d'enfance sont esquisses 
etvoila,<Hendusur la table, le cadavrcdemavio : 

disscquons a loisir. 



1 



.Kit :■;■* 



VI 



Quand la mort se fut- abattue sur la maison 
faisant le foyer desert ; quand ceux qui m'avaiem 
&evee furent couches sous les sapins du cimetiere 
comment pour moi la preparation aux examens' 
a institutrice. 

Je voulais que ma mere fat heureuse. Pauvre 
femme ! 

J'eus, outre mon tuteur (M. Voisin, ancien 
juge de paix de Sainl-BIin, tout comme s'il se fat 
agi d'administrer une fortune), ma mere comme 
tutnce, et M'Girault, notaire a Bourmont, comme 
subroge" tuteur ! 

Ce n'etait pas trop, disait-on, pour m'empecher 
de denser de suite les huit ou dix mille francs 
(en terres) dont j'heritais. Us sont loin main- 
tenant! 

Je vois dans ma pensec une seule parcelle de 
ces terrains; c'est un petit bois plante par ma 
more elle-meme, sur la; C 6te des vignes, ct qu'ello 



f 



V 



MtiMOIRKS DE LOUISE MICIIKL 49 

continua de soigner pendant son long sejour 
dans la Haute-Marne, pres de sa mere, tandis que 
j'tHais sous-maitressea Paris : c'est-a-dire jusque 
rers 1865 ou 1866. Nous avonseu pendant peu de 
temps, comme on voit, le bonheur de vivre en- 
semble. 

« Les choses ont des larmes », a dit Virgile. 

Je le sens en pensant au petit bois et a la vigne 
arroses des sueurs de ma mere. 
De la, on voyait le bois de Suzerin avec le toit 

rouge de la ferme. 

Les montagnes bleues de Bourmont; Vron- 
court, les moulins, le chateau ; toute la cote des 
l)16s, ondulant sous le vent ; c'est ainsi que je me 
figurais la mer, et j'avais raison. 

Ma grand' mere Marguerite voulut voir la vigne 
avant de mourir, mon oncle l'y porta dans ses 
bras. 

Les Prussiens, passant comme passent tons 
les vainqueurs, ont conpe le bois et de"truit la 
vigne ; une petite hutte eHait au milieu; je crois 
qu'ils Tont brule"e, en faisant pour se rlchauffer 
du feu avec les arbrcs. 

Ma. mere dut vendre le terrain pendant mon 
sejour en CalCdonie, pour payer des dettes faites 
par moi pendant le siege, et qu'on lui r^clama. 

Revenons au passo\ Mon education, ft part 



<*m$ 



1 



J 



:J0 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

1m trois mois passes a Lagny aux vacances do 
1851, fut taite par mes grands-parents a Vron- 
court et par M™ Beths et Royer aux cours nor- 
maux d.e Chaumont (Haute-Marne). 

C'est a ces vacances de 1851 que nous allames 
ma mere et moi, passer quelques mois chez mes 
parents des environs de Lagny. 

U, mon oncle, qui n'aimait guere a me voir 
^cnre et s'imaginait toujours que je laisserais 
les examens d'institutrice pour la po<*sie, me 
placa, pour etre plus tranquille a ce suiet, au 
pensionnat de M- Duval, de Lagny, ou sa fille 
avait ete elevee; j'y f us pensionnaire pendant 
environ trois mois. 

Dans cette maison, comme a Chaumont, on 
vivait les livres ; le monde r^el s'arretait sur le 
seujl et l'on se passionnuit pour les parcelles de 
sciences qui s'emiettent devantles institutrices • 
tout juste assez pour donncr soif du reste- ce 
reste-la on n'a jamais le temps de s'en occuper 

Le manque de temps I c'etait avant 71 , la torture 
de toute vie d'institutrice. On dtait aux prises 
avant le diplome, avec un programme qu'on se 
gfossit outre mesure, et, apres, avec le memo 
programme degonfle\ vous laissant voir que vous 
ne save* ricn ! 

Pnrblcu ! cc n'etait pas unc nouvclle, toutcs 



Xj&0&' r '"' 



! 



Mh'MOIRKS DE LOUISE MICHEL SI 

on etaient la u cette dpoque ; mais les sources 
vives ou Ton eut voulu se d6salte>er ne sont pas 

pour ceux qui ont a luttcr pour I'existence. 
J'aurais voulu, tout en continuant mes etudes, 

rester a Paris comme sous-maitresse : beaucoup 

lc faisaient. Mais je ne voulus pas alors me s6- 
parer de ma mere et, avec elle, je retournai dans 
la Haute-Marne, pres de ma grand'mere Mar- 
guerite. 

C'estpourquoi, en Janvier 1853, je commen<;ai 
ma carriere d'institutrice a Audeloncourt 
(Haute-Marne), ou j'avais une partie de mafamille 
maternelle. 

Mes grands-oncles, Simon, Michel et Francis, 
qu'on appelait l'oncle Francfort, vivaient encore ; 
lours (Spaisses chevelures rousses n'avaient pas 
meme de fils d'argent. 

CiHaiont de beaux et grands vieillards, aux 
fortes dpaules, a la tetc puissante, simples de 
cceur et prompts d'intelligenee, qui, comme les 
freres de ma mere, avaient appris, je ne sais com- 
ment, une foule de-choses et qui causaient bien. 

Un arriere-grand-pere avait achetc 1 autrefois 
toute une biblioth6quc aupoids : vieilles bibles 
illustrees d'images aux places ou Homere appe- 
lait les nuties sur ses personnages ; anciennos 
clironiques, oi'i souf'fluit si bien la legende, que 



4 



•"»* MtiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 

les grands-oncles en avaient quelque chose; 
volumes de sciencesal'tkatrudimentaire; romanJ 
du temps passe\ tout cela avec privilege du roy. 
Les a 6taient encore remplace*s par des o. 
J'en entendis parler avectant d'enthousiasme 

que moi aussi je regrettais les livres eflfeuilles 

ou perdus. 

Les romans s'etaient.uses dans les veille*es de 
Yecre'gne ou la lectrice mouille son pouce a sa 
bouche pour retourner les pages, et laisse tomber 
sur les infortunes des heros une pluie de larmes 
de ses yeux naifs. 

Vecreyne, dans nos villages, est la maison ou, 
les soirs d'hiver, se re"unissent les femmes et 
les jeunes filles pour filer, tricoter, et surtout 
pour raconter ou e*couter les vieilles histoires du 
feullot qui danse en robe de flamme dans les 
preles (prairies) et les nouvelles histoires de ce 
qui se passe chez l'un ou chez 1'autre. 

Ces veille*es durent encore ; certaines conteuses 
charment si bien l'auditoire que la soire'e se pro- 
longe jusqu'a minuit. 

Alors un peu tremblantes, sous l'impression 
emotionnante du re"cit, les unes, autant qu'il est 
possible, reconduisent les autres. 

Lesderni6rcs, cellesqui demeurent loin, cou- 
rent pour regagner leur logis pendant qu'elles 



I 



MriMOIRES DE l.OUISK MICHEL S3 

entendent les amies qui les helent pour les ras- 

surer. 
La neige s'^tend toute blanche, il fait froid, et 

le givre — comme les flours en mai — couvre 
les branches. 

Peut-6tre cette bibliotheque contribua a jeter 

dans ma famille maternellc, oil Ton n'e*tait pas 
assez riche pour avoir de Instruction, la cou- 

tume d'e*tudier seul. 

Les freres de ma mere y puiserent : l'oncle 
Georges, une e"tonnante Erudition historique ; 
l'oncle Michel, la passion des mecaniques dont 
j'abusais e*tant enfant, l'ayant fait descendre a la 
confection d'un petit chariot et de mil)^ autres 
objcts, et que je mis, pendant la guerre de 70, a 
contribution encore pour un moyen de defense 
qu'on refusa et qui etait bon. J'aimais beaucoup 
mes oncles que j'appelais effrontement Georges 
et Fanfan jusqu'au jour oil ma grand'mere me 
dit que c'e*tait tres nml de traiter ses parents avee 
aussi peu de respect. Mon troisiemc onele, qui 
revcnait duscrvicc militaire, y avait pris ou garde 
de vieux livres le gout des voyages ; une juste 
appreciation de bien des cboses, et sttrtout de la 
discipline, lui fournissait des reflexions, qu'il 

•Hait loin de me croire capable de comprendre. 
Au fond de toute discipline germe lanarehie. 



I 



•'■$*M 



34 Mtf.MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Cet oriole est mort en Afrique il y a bieu des 
amides. 

Puisque je suis retournee aux jours dc mon 

enfance, laissez-moi regarder encore a cette e*po- 

que (si le livre est trop long on sautera les feuil- 
lets). 

Voici le vieux moalin sur la route de Bour- 
mont, au bas d'un coteau sauvage ; l'herbe est 
epaisse et fraiche dans le pre" que borde lVStang. 
Les roseaux font du bruit, froisses par les ca- 
nards ou pousse"s par le vent. 

Dans le moulin , la premiere chambre est 

obscure, meme en plein jour; c'est la que l'ondo 

Georges lisait tous les soirs. 

Que de choses il avait apprises en lisant ainsi! 

Tous, vivants et morts, les voici a la place 

d'autrefois. 

Les voila, tous les chers ensevelis ! Les vieux 
parents de Vroncourt semblables aux bardes; 
los sooiirs de ma grand'mere Marguerite avec les 
coiffes blanches, le fichu attach^ sur le cou par 
une (jpingle, le corsage carro\ tout le costume 
des paysannes qu'clles garderent ooquettement 
depuis le temps de leur jcunesse (ou on les appe- 
lait les belles filles) jusqu'a leur mort : leurs 
trois noms dtaient simples comme elles, Margue- 
rite, Catherine, Apolline. 



i 

j 



? 



r/i 



MriMOIREft DE LOUISE MICHEL 

Des deux socurs de ma more, Tune, ma tante 
Victoire, etaitavec nous a Audeloncourt ; 1'autre, 
ma tante Catherine, etait aux environs de Lagny : 

toutes deux avaient, commemamere, cette nettete 

absolue, ce luxe de proprete qui, de leurs ban- 
deaux de cheveux a la pointe des pieds, ne lais- 
sait ni l' ombre d'une tache ni un grain de pous- 
siere. 
Ainsi elles etaient au fond ducoeur! 
Dans lapremiere jeunesse de ma tante Victoire, 
des missionnaires prechant a Audeloncourt 
avaient laisse" un fanatisme religieux qui entraine 
bien des jeunes filles au couvent. Ma tante fut 
du nombre, mais apres avoir e*te" novice ou sceur 
converse a l'hospice de Langres, sa sante" brisee 
par les jeunes la forca de revenir ; e'est a cette 
epoque qu'elle commenca a habiter pres de nous, 
a Vroncourt, ou ellerestajusqu'a lamort de mes 
grands-parents 

Elle e"tait de tr&s haute taille, le visage un pen 
maigre, des traits fins et reguliers. 

Jamais je n'entendis de missionnaire plus 
ardent que ma tante ; elle avait pris du christia- 
nisme tout ce qui peut entratner : les hymncs 
sombres ; les visites le soir aux eglises noyt'es 
d'ombre ; les vies de vierges qui font songer aux 
druidesses, aux vestales, aux valkyries. Toutes 



3 « MlhlOIHES DE LOUISE MICHEL 

ses nieces furent entrained dans cemysticisme 
et moi encore plus facilement que les autres' 
Etrange impression que je ressens encore ' 
J ecoutais a la fois ma tante catholique exalte 
et les grands-parents voltairiens. Je cherchais 
cmue par des reves etrange*: ainsi 1'aiguille 
cherche le nord, affolee, dans les cyclones 
Le nord, c'cHait la Revolution. 
Le fanatisme descendit du reve dans la reality 
ma v,o, aupas de charge, s'en alia dans les Mar. 
setiiawes de la fin de l'Empire. Quand on avait 
le temps de se dire des verites les uns aux autres 
Fern* me disait que j'etais devote de lalMvolution ' 
C etait vrai ! n'en ^ions-nous pas tous fanatiques? 
I outes les avant-gardes sont ainsi. 

Hevenons a mon ecole d'Audeloncourt ouverte 
en Janvier 1853. 6eole libre, comme on disait, car 
pour appartenir a la commune il eut fallu prater 
serment a l'Empire. 

Je ne manquais pas de courage, nourrissant 
meme 1 illusion de faire a ma mere un avenir 
neureux. 

Les mois de classe ne pouvaient etre que dun 
franc somme relativement forte pour les travail- 
leurs des champs) ; n'ayant pas l'age exige pour 

avo.r des pensionnaires, j^tais obligee de placer, 
chez les parents des <M6ves d'Audeloncourt; celles 



m£M0IRB8 DE LOUISE MICHEL 37 

qui appartenaient a d'autres villages. Mais, mal- 
gre les denonciations de quelques imbeciles a ce 
sujet et sur mes opinions politiques, ma classe 

marchait d'autant mieux que j'avais le zele de la 
premiere jeunesse ; je la faisais avec passion. 

Les amis de Fordre, qui daignaient s'occuper 
de moi, me disaient rouge, c'est-a-dire rGpubli- 
caine ; et comme pensant a men alter a Paris, 
chose dont ils n'auraient pas da etre faches, 
eepcndant, puisque mamaniere de voir les genait. 

Ges accusations e*taient parfaitement vraies: 
Paris a peine entrevu, et entrevu bien au-dessous 
des merveilles qu'on m'en avait dites, mattirait ; 
c'etait la seulement qu'on pouvait combattre 
1'Empire. Et puis Paris vous appelle si fortement 
qu'on en sentl'impression magnetique. 

Les denonciations qui troublaient le repos de 
ma pauvrc mere me procuraient un bon voyage 
a Chaumont. J'y revoyais ma pension, mes mai- 
trcsses, mes amies avec lesquelles, comme autre- 
fois , je faisais des malices attx vilaines gens. 

J'y passais deux jours souspretexte d'affaires. 

11 me souvient d'avoir, avec Clara, caute un 
grand emoi a certains pourfendeurs de republi- 
cans (en paroles bien entendu), sur les portes 
desquels nous avions fait a la craie rouge une 
marque, mystMeuse, disaient-ils ; bien niyste- 

i 



j ° 8 MEMOJKKS DE LOUISE MICHEL 

j Heuse, car les uns y virent Ie triangle egalitaire 

j (un peu allonge), les autres un instrument de 

j supphce inconnu) et ceux qui n'&aient pas inte- 

] ress^s dans l'affaire, une grande oreille d'ane 

. Ceux-la avaient raison. 



Je revois Chaumont tel qu'il etait alors : le Bou- 
lingpin ; la vieille rue de Ghoignes, de sinistre 
mtaoire, ou demeure le bourreau; le viaduc 

tenant tout le val des ticoliers ; la librairie 
Sucot, contenant tout ce qui pouvait me tenter 
et ou institutrice comrae eleve, j avais toujour* 
des dettes. La grosse tete frisee de M. Sucot 
regardait aux vitres, au milieu de la papeterie 
de luxe, des livres nouveaux, de la musique ve- 
na nt de Paris. 

Cela me rappelait mes eblouissements d'enfant 
devant la librairie Guerre, a Bourmont. Je n'ai 
point encore perdu . de impression devant cer- 
tains e"talages de livres. 

Les affaires, qui apres chaque denonciation 
talent census me retenir deux jours a Chau- 
mont, se terminaient en arrivant. 

J'allais chez le recteur de r academic, M. Fayet 
et la assise comme chez mes grands-parents 
dans la cendre de l'atre, jem'expliquais au sujet 
des ddnondations envoydes a mon egard, disant 
'pie tout fruit vrai, que je desirais aller a Paris 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL ™ 

que j'etais republicaine et que, quant aux pen- 
sionnairesplacdeschez les parents de mes Aleves 
d'Audeloncourt, cela se passait ainsi parce que 
telle <Hait l'id^e de ees familles-la, et je riais 
comme au temps de mon enfance ; mais en par- 
lant de l'etude, ma passion qui nTappelait a Paris ; 
de la republique, mes amours, je laissais mon 

cceur s'ouvrir. 

Le recteur me regardait longtemps en silence 
avant de me repondre, et sa femme, qui prenait 
toujours mon parti, souriait tandis que des co- 
lombes en liberty volaicnt dans la chainbre pleine 
de soleil. Cela sentait le printemps, chez eux, 
dans toute saison et le matin a toute heure. 

A ma classe d'Audeloncourt on chantait la 
Marseillaise avant l'etude du matin et apres 
l'otude du soir. 
La strophe des entants : 

Nous ontrorons dans la eai'iK'it' 
Quand nos ntnos n'y wront plus 

etait elite a genoux ; line des plus jeunes la chan- 
tait seule (e'etait unc petite brune qui s'appelait 
Rose et que nous appclions Taupctte a cause dit 
noir lustr6 de ses chevcux). 
En reprenant le choeur nous avions souvent, 



I 



-wV^ 



00 MlhlOIUES DE LOUISE MICHEL 

les enfants etmoi, des pluies de larmes tombant 
des yeux. 

J'ai retrouve' cette impression a Noumea la der- 
mere ann<*e de mon sejouren Catedonie 

C'etait le 14 juillet, j'eUiis a cette epoque char- 
gee du dessin et du chant dans les ecoles de filles 
de la ville. 

M. Simon, le maire par interim, voulut que les 
enfants chantassent la Marseillaise, entre les deux 
coups de canon du soir, dans le kiosque ouvert 
de la place des Cocotiers. 

La nuit eteit tombee tout a coup : il n ' y a dans 
ces regions ni crepuscule, ni aurore. 

Les palmiers bruissaient doucement remues 
par le vent, les girandoles (iclairaient un peu le 
kiosque, laissant dans l'ombre la place ou Ton 
scntait la foule - une foule noire et blanche. 
Devant le kiosque, la musique militaire. 
M- Penand, la premiere institutrice laique 
qui vint dans la colonic, etait debout pres de moi 
amsi qu'un artilleur qui devait chanter avec 
nous; les enfants ranges en cercle nous entou- 
raient. 

Apres le premier coup do canon il se fit un tel 
silence que le coeur cessait de battre 

Je sentais nos voix planant dans ce silence 
cela faisait reflet d'etre emporte par de grands 






d 



^ lv 



f 



Ml^MOlRES DE LOUISE MIGUEL Gl 

coups d'aile; le chceur oigu des entants, le ton- 
nerre de cuivre qui coupait les strophes, tout cela 
vous empoignait. 

Ce rythme qui portait nos peres, vivante Mar- 
seillaise, nous l'avons bienaime. 

Au retour de Cale'donie, nous trouvames 
lhymne sacre" employe* a toutes sortes d'entrai- 
nements ; a peine guerie des fanges ou l'avaient 
trainee les derniers jours de l'Empire, la Marseil- 
laise trapped de nouveau e"tait morte pour nous. 

11 est d'autres chants encore que nous aimions ; 
dans les veillees des armes, au temps du siege 
et de la Commune, on chantait souvent. 

Chez les amis de Londres, au retour de Cale'- 
donie, je retrouvai nos chansons. 



Honliniiimc, nVntfiuls-tu pas 
Co. refrain do chanson franoaiso ? 
Co refrain, cVst la Marseillaise 

La place des morts nous parut large ; coinbicn 
plus cllc l'eslaujourd'hui ! 

Un bruit de sabots dans ma prison me rappclle 
il'autres sabots sonnant tristes ou gais : a Aude- 
loncourt, le dimanehe, depetits sabots noirscla- 
quclant precipitanuncnt vers la portc de lVglise 
quand on entonnait le 

. bominc, sulviun fac Sanoleonem. 



j 02 MEM01UES DE LOUISE MICHEL 

i J'avais dit aux enfants que e'etait un sacrilege 

j que d'assister a une pri&re pour cet homme; 

I aussi les petits sabots noirs couraient, couraient 

! presses, f'aisant un gentil bruit sec comme la 

grele, le meme petit bruit sec que firent, le 

22 janvier 1871, les balles plcuvant des fenetrcs 

de l'Hdtel de Ville sur la foule de*sarm6e. 

J'entendis plus tard d'autres sabots sonncr 
tristement, grands et lourds ceux-la, aux pieds 
fatigue's des prisonnieres d'Auberive. 

lis sonnaient avee une triste cadence sur la 
terre gelee, tandis que la file silencieuse passait 
lentement devant les sapins charge's de neige. 
D'Audeloncourt, jenvoyais des vers a Victor 
Hugo ; nous l'avions vu, ma infere et moi, a Paris, 
a lautomne de 1851 , — et il me repondait de l'exil 
comme il m'avait autrefois repondu de Paris, a 
mon nid de Vroncourt et a ma pension de Chau- 
mont. J'envoyais aussi quelques feuilletons aux 
journaux de Ghaumont. 

J'en ai des fragments moins fragile* (pie les 
mains cheries qui me les onl conserves. 

De ccs feuilletons je cite une phrase qui m'al- 
tira l'accusation d'insullc envers sa Majc.ste 
VEmpereur, accusation hicn m6rit(to du rcsle 
et qui cut pu etre molivec par bidn d'aulros 
phrases. 



MEMOIRES DR LOUISE MICHEL 03 

Ce feuilleton, une htetoire dc martyrs, com- 
mcncait ainsi : 

Vi aulros ello est aprfc, ™ili Uwfc 

Je fas mandee ebei to prifct q«> ™ f » : Vous 
„ve iS insults Sa Majesty VEmpereur en le compa- / 
Lt a Domitien et si vous n'etiez pas u jeune 
on serait en droit de vous envoycr a Cayenne 

le repondis que ceuxqui reconnaissa.entM. Bo 
„,pa e au portrait de Domitien linsa a.ent 
Tautant, Lis quen eife, cVtait lui que ,'.«,. 




Moutant que, quant a Cayenne, il »'«« ote 
arable dv etabiir une maison d'educaUon. et 
no Z vant faire moi-memc les frais d« voyage 
J^ee serait au eontraire mc faire grand pla.s.r. 

La chose en rcsta la! 

Ouclaue temps apres, un bonhonunc qui vo. - 

Jdemander [c ne sais quelle faveur a la pre- 

Wtu e vin, me trouver, disant : Y peraUrot ,„e 

;^ cHe; U HI* ™ <><" «', "V"^ 

Jeus beau lui objocter que o e.a.t pou m 

juger et me menace.- do Cayenne que ja>a,s 



C * MlhfOIRES DE LOUISE MICHEL 

ete appelee a la prefecture, et que ma recom- 
mandation n'dtait pas capable de Ie faire bien 
venir, au contraire, le honhomme n'en demordait 
pfls, 

-- Pkque cest me que je le demande ha ke ce vo 
fait! beyez toujo. 
Je finis par ecrire a peu pres en ces termes : 

« Monsieur le preTet, 

« La personne a qui vous avez bien voulu pro- 
mettre le voyage de Cayenne est tourmentde par 
le pere X... de lui donner une lettre de recom- 
mandation pour vous. 

« Je n'ai jamais pu h,i faire comprendre que 
c'est le moyen de le faire mettre a la porte; il ■ 
est entete" comme un ane. 

« Puisse-t-il ne pas apprendre,-a ses d<*pens, 
que j'avais raison de refuser! 

« Veuillez, monsieur lcpreYet, nepas oublier 
pour moi, le voyage en question. » 

Voyantrevenir lebonhomme, apres son expe- 
d.tion de Chaumont, j'avoue que je rials dela des 
ennuis qu'il allait me raconter, quand, a ma , 
grandc surprise, il me dit : Eh ben! je le sevot 
ben; vevo dc le chance; j'ai mon cflFere. 

C'tJtait lui, pl„t6t, qui avail de la chance! 




f 



I 



MKMOIRES DE LOUISE MICHEL 6i> 

De ma classe d'Audeloncourt, on entendait 
sans cesse le bruit de l'eau; pendant l'6te\ le 

ruisseau descendait en murmurant; pendant Thi- 

ver, il avait des fureurs de torrent. 

Qui done l'lcoute maintenant, dans cette mai- 
son obscure on j'£tais environn£e d'e*leves atten- 
tives comme on Test dans les villages, ou nulle 
distraction ne vient du dehors? Je pourrais les 
appeler encore toutes par leur nom, depuis la 
petite Rose jusqu'a la grande, qui est institutrice 
aujourd'hui. Eudoxie mourut dans mes bras, 
unc annee d'tSpide^nie. 

Et Z61ie, la soeur du messager de Glefmont! 
Jc 1 aimais doublement, parce qu'elle portait le 

nom d'une amic de Vroncourt, longtemps pleu- 
ive, ct a cause de sa vive imagination. 

Le messager et sa soeur £taicnt orphelins. II 
etait 1'aine* de la famille et, tout jeune, remplis- 
sait la place des parents morts ; il avait voulu 
que sa soeur frequentat mon ecole; dans mes 
voyages d'Audeloncourt a Ghaumont nous cau- 
sions d'une foule de choses en gens qui lisent 
heaucoup. 

Jamais conversation plus sth'ieusc que celle 
du jour ou je revenais, ayant encore en poche 
la craie rouge qui m'avait servi a marquer les 
portes des viiaines gens, avec mon amie Clara. 

4. 



M MliMOIKKS DK LOUISE MICHKL 

Je m'en servis pour faire le meme dessin an 
dos d'un voyngeur qui essayait l'eloge de Bona- 
parte, et que je fis trembler en disant : — II f au - 
dra bien que IaR6publiqtie vienne, nous sommes 
nombreux et hardis. 

A chaque relais montaient ou descendaient 
des personnages nouveaux, les uns vetus de la 
blouse de toile bleue, le baton suspendu au poi- 
gnet par une petite courroie de cuir, Iatabati6re 
de cerisier dans la poche ; les autres couverts de 
vetements de drap, si rarement portes que les 
plis y e*taient traces comme par une presse. 

La route est longue de Chaumont a Audelon- 

court; elletourne en spirale autour du mont 

Chauve, descend les pentes par les inclinaisons 

los plus douces et stance enfin, d<*nouant ses 

replis a travers des villages encore couverts de 

chaume, jusqu'aux bois de la Sueur, ou, sous les 

branches basses des pommiers tordus, sont les 

toits effondre's d'une petite auberge ou, jadis, 

on e*gorgeait les voyagours, disent les vieux du 

pays; ceux qui entraient la, il y a tin peu plus 

d'un siecle, en sortaient rarement. 

Ai-je tort de rester si longternps sur ces e*po- 

ques'Jecroyais le faire rapidement etjemelaisse 
aller aux souvenirs ; quelques pages encore, 
peut-etrc, seront consacrtfes a la Haute-Marne. 






<-*»^H 



MrtMOIRKH l)R LOUISK MICIIKL «7 

Certains amis me disent : Racontez longue- 
ment votre temps de la Haute-Marne. D'autres : 
Passez vile sur les jours paisibles et racontez en 

detail depuis le siege seulement. 

Entre les deux opinions, je suis obligee de 
n'dcouter ni Tune ni l'autre et je raconte comme 
les choses me viennent. 

J'ai deja enleve* bien des pages pue"riles pour 

d'autres, non pour moi, qui y revois ceux qui 

m'aimaient. 



I 






VII 



A ces matins de la vie, la destined, les ailes 
pliees comme une chrysalide, attend l'heure de 
les livrer au vent qui les dechire; telles furent 
mes anndes dela Haute-Marne. 

Certaines destinees se suivent d'abord et 
prennent ensuitedes routes oppostSes.J'aiconnu, 
a ma pension de Chaumont, mon amie Julie L... 
Avec elle, je fus institutive dans la Haute-Marne 
et, avec elle encore, sous-maitresse a Paris, chez 
M mo Vollier; puis vinrent les (jvitoements, elle y 
demeura <Hrangere. 

Mais jadis, aux vacanccs, dans nos grands 
bois,nous nous etions jure (sous le ch6ne au ser- 
ment) une amitie* dternelle; et nil'une ni Pautre 
n'y avons manque*. 

Meme a Paris, Julie s'occupa surtout d'e'tude 
et la haine que j'tfprouvais pour PEmpire la laissa 
longtemps froidc; la musique et la po^sie Pen- 
tratnaient davantage. Nous avons longtemps, a 



d 



jlf #£**»> ' ■ 



f 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL «9 

Millieres, ou un piano servait d'orgue, chants 
ensemble les soirs de printemps ; j'y fus un peii 
organiste.jusqu'a mon d6partpour Paris, en 1855 
ou 1 856 ; Julie, a cette ejpoque avait la voix du ros- 
signol de nos forets. — Deux institutions^ ne 

tirantque d'elles-mfimesleurs ressources.nepou- 
vaient guere subsister l'une pres de Tautre dans 
ce pays, sans se i\Junir; c'estce que nous fimes, 
Julie et moi. Mais toujours je songeais a Paris, 
j'y partis la premiere; elle vint me retrouver 
chez M me Vollier, 14, rue du Chateau-d'Eau. 

Ma mere, a partir de cet instant jusqu'a la 
mort de samere, habita, a Vroncourt, cette mai- 
son sur la mont£e aupres du cimetiere dont je 
dois avoir parle*. 

De la, on entendait le vent dans les sapins qui 
ombrageaient nos cheres tombes; on en voyait 
les cimes, lourdes deneige, pendant l'hiver. 

Nulle part, je ne vis si longue que dans la 
Haute-Marne la saison des frimas; jamais je 
n'ai senti, a part dans les mers Polaires, un froid 
plus apre. 

Je souffris beaucoup en laissant seules ma 
mere etma grand'mere, mais Tespe>ance deleur 
l'aire un avenir heureux ne m'avait pas encore 
abandonee; j'en devais conserver longtemps 
''illusion. 



"0 MlblOIRKS DK LOUISK MICHKL 

A partir de cette epoque, jusqu'a la mort di 
M wo Vollier, quatre ans avant le sifcgc, dans mon 
(Scole de Montmartre, nous ne nous sommes plus 
quittecs. 

Son portrait est avec les chers souvenirs quo 

la perquisition de la police a rctrouve's, car ma 
mere me les conservait soigneusement; portraits 
a demi effaces, livres rongds des vers, flcurs 
fane*es, oeillets rouges et lilas blancs, branches 
d'if et de sapin; il y aurait maintenant, en plus, 
les roses blanches aux gouttes de sang que je lui 
ai envoydes de Clermont. 

C'est parmi ces debris caches dans les vieux 
meubles, souvenirs aussi, qu'elle m'attendait. 
la pauvre femme, mais, sur les six ans do 
ma condemnation, elle n'en put attendre qui 
deux. < 

Aujourd'hui, la chambre de Montmartre esi 
habite*e par des inconnus; mais, commc dans hi 
maison pres du cimetiere de Vroncourt, j'aiim 
a la revoir un instant. La dcrniere fois que j'ai 
vu Vroncourt, c't'tait aux vacances de 186H; 
j'avais avec moi M m0 Eudes (alors Victorine Lou- 
vot), toute jeune; elle avait alors seize ou dix 
sept-ans, et travaillait pour ses examens. 

La joie de ma m6re et de ma grand' mere ci 
me revoyant fut aussi grande que la mienno 






MKMOIRKS DE LOUISE MICHEL 71 

il nous semblait que les vacances dussent tou- 
jour durer... Elles furent bientot fmies! 

En quittant ces deux pauvres femmes je n'osais 
pas tourner fa tetc, le coeur me crevait; mais 
c'etait le moment oil s'accentuait la lutte contre 

l'Empire et, si petite qu'elle fftt, chacun, gardait 

sa place. 

II nous semblait que la Kepublique dut guerir 
tous les maux de l'humanite ; il est vrai que nous 
la revions sociale et ^galitaire. 

Je ne revis jamais ma grand'merc Marguerite. 

Victorine me parlait encore de cet automne-Ia 
pendant la maladie dont elle . mourut jeune, au 
retour de l'exil. 

Nous allions ensemble dans les bois, je lui 
avuis montre le chene aux serments, le vieux 
chateau encore debout; elle allait avec ma mere 
dans lu vigne alors pleine de jcunes arbres de 
toutes sortes qu'elle y avait plantes. 

Un soir que nous suivions la foret de Thol a 
Cleftnont, allant chez 1'oiiclc Marehal, le vieux 
forestier qui mariait sa fille, le trot rtfgulier et les 
ycux lumineux d'un loup nous suivirent pendant 
toute la route. 

Ccla nous fit une lnise en scene pour la \>v- 
gondc du chene. 



72 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 



LE CU£nB 



Elle est debout sous le grand chene, 
Sous le grand ch6ne de trente ans. 
Des rameaux de rouge verveine 
Enlacent ses cheveux flottants. 

Dans la fordt aux noirs binbrages, 
Regne le silence sans fin. 
Les bardes chantent; les cubages 
Vont tendre leur nappe de lin. 

Longtemps l'echo des chants suprfimes j j 

Vibre apres que le chant s'est tu, 
El les luths resonnent d'eux-mflmes, 
Le rameau spectral abattu. 

De larges coupes sur le chene 
Versentjle sang du taureau blanc; 
Mais la victime, dans sa peine, 
Pousse un triste gemissement. 

Devant sinistrc presage, 
La prfitresse parle au destin. 
A Thorizon gronde l'orage ; 
11 faul un sacrifice lmmain, 

Un sacrifice volontaire. 
Gelui qui vient est jeune cncor. 
II veut que son sang sur la terre 
Soit v^rsc par la serpe d'or. 



d 



MKMOIKKS DE LOUISE MICHEL 

Dobout sous la nuit offrayanto, 
Comme il otait beau pour la mort! 
Qui done to fit, 6 mort sanglanto, 
Mort des martyrs, lo plus boau sort? 

La druidesso fromissanto 
So frappo do la serpo d\»r, 
Kt pros do lui tombo oxpiranto, 
Au recur s'ctant frappoo onoor. 

En talisman sur los poitrinos, 
Dans la Gaule dos anoions jours, 
Avoo lo gonot dos ravinos 
Lour condro so portait toujours. 

C otait lo tomps ou tout osclavc 
So lovait oontre los C 'sars, 
Lo tomps ou la Gaule otait brave 
Kt rassomblait sos (lis epars. 



73 




nos pores, fiors i*t sauvage>, 
Bion lourd ost dono votre sommeil! 
Poros, nVst-il plus do presages? 
Vavons-nous plus do san« voruioil! 

Vous qui vous armoz, pourquoi vivro? 
L'amour ost pUm fort quo la morl. 
No faut-il pas qium so dolivre? 
HourofK ooiix «t 110 *»iarquo lo sort! 

I/bymen rouliiplo los onlravos. 
A oo Tiboro au\ you\ san^lants 
11 donno do nouvoatix osolavos. 
No soyons pas dos eombaltan»s. 



5 



/ 






74 MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Amis, il fait bon sous les chinos ; 
Les chAnes gardent le serrnent 
Ou drs amours ou bion des haines, 
Sur les guis aux gouttes de sang. 

Telle etait ma pensee, telle elle est encore 
dans les calamites telles que les tyrannies qui 
ecrasent les peuples comme le grain sous la 
meule. On a bien assez des tortures des pauvrcs 
meres, sans multiplier par le mariage les liens 
de famille; oui, il faut alors n'6tre que des com- 
battants! 

II esl vrai qu'il mYMait possible de penser 
ainsi, pnisque cenx qui m'avaiunl demandee hi 
mariage m'auraicnt etc aussi chers comme freivs 
que je les Irouvais impossibles comme maris; 
dire pourquoi, je n'en sais vraimenl rien ; comme 
tonics les lemmes je playais mon rove Ires haul 
et, outre la necessite de rcster libre pour l\5pn- 
que de la lutte supreme, j'ai loujours regardr 
comme une prostitution toute union sans amour. 

Pendant cinq ans encore, on la crut venue colli 1 
lutte supreme. II fallut que Sedan s'ajoutat aux 
aulres crimes pour faire deborder la coupe. On 
attend loujours que la coupe dchorde comme un 
ocean, par la memo raison que Ton ne sYmiumiI 
jamais des mnlheurs taut qii'nn pourrait les ein- 
pftcher. 



«*Pi 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 75 

Le souvenir de deux etres ridicules qui, se 
suivant comme des oies ou des spectres ( il y 
avail de Tun et de l'autre) m'avaient, I'uu apres 
l'anlro, demanded limes grands-parents des I'age 
de douze a treize ans, m'eilt eloignee du manage 
si je ne l'eusse ete deja. 

Le premier, veritable personnage de eomedie, 
voulait f'aire partayer sa fortune (qu'il faisait 
snnner a chaque parole comme un grelot) a unc 
tl'inrac elevee suivant ses principes (c'est-a-dire 
dans le genre d' Agnes) ; il etait un pen tard pour 
prendre cette mtfthode apres tout ee que j'avais 
In. 

L'auimal! On eutdit qu'il avait dormi pendant 
nne mi deux eentaines d'annees et venait nous 
reciter cela a son reveil. 

On me laissa rcpondrc moi-meme; j'avais jus- 
teiniMit ce jour-la lu avec mon grand-pore dans 
sa vieillc edition de Moliere. Le pretendant me 
t'aisail si bien I'ott'et du tuteur d' Agnes que je 
trouvui inpycn de lui glisser a propos une grando 
pui'tic de la scene ou.clle dit : 

L«« pi'lil rlial t-sl mnrl! 

•'<• lui avais meme reponduoola, mot a mot, — 
il ne eomprenait pas ! 



I 



76 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Alors, en desespoir de cause, je le regardui 
| bien en face, et avec la naivete d' Agnes, je lui 

dis eftronte'ment : Monsieur, est-ce que l'aulre 
est en verre aussi? (II avait un ceil de verre). 

Mes parents me semblerent un peu g6n£s; lui, 

de l'ceil qui n'etait pas en verre, me lanca un 
regard venimeux : il n'avait plus en vie de lui re 
de moi sa fiancee. 

A cette epoque je grandissais beaucoup, ma 
robe e*tuit tres courte, j'avais un tablier plein de 
dechirures et mon filet a crapauds passait dans 
la poche; je regrettais de n'en avoir pas quel- 
ques-uns a faire passer adroitement dans la 
sienne, mais il n'y eut pas besoin de cela; il uc 
revint pas. 

Molicre nrinspira egalement pour le second 
de ces cocasses individus. 

lis no se connaissaient pas, je crois, et pour- 
tan t les deux faisaicnt la paire. 

M6me idee de se elioisir une fiancee toute 
jeune et de la fuire repetrir comme une ciro 
niolle pendant quelques annecs avant de se I'ottrir 
en holocaust**. 

Avez-vous romarque combien d'etre* vont 
deux a deux, trois a trois, pareils aux astres qui 
gravitcnt les uns autour des autres? Ces deu 
etoiles doubles avaicnt quelquo chosu de fan- 



.'j.tt.. 



MtiMOIRES DR LOUISR MICHEL 77 

taslique, mais le rire en detruisait l'impression. 
Celui-la, je lui tins a peu pres ce discours : 
Vous voyez bien ce qui est la au mur (c'etait 
une paire de cornea de cerf)? Eh bien! je nc 
vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et si 
je vous epousais je ne me generais pas plus que 
M m ° Georges Dandin ! Vous en porteriez cent 
mill* pieds plus haul que cela sur votre tete ! 

II ne revint jamais, persuade que je lui disais 

la verite, mais on me recommanda d'etre vine 
mil re ibis plus reservee en eitant les vieux 

autcurs. 

A quelque temps de la mon grand-pere, reve- 
nant dans la voiture du messagcr de Bonrmont, 
rencontra un troisieme maniaque qui lui dit en 
montrant Vroncourt : Vous voyez bien ce vieux 
it id li rats? 

— Oui! Eh bien? 

— 11 y a la un vieux bonhommc qui cleve ses 
pctits-entants pour le bagne et l'echafaud. 

— Ah ! vraiment ! 

— Oui, monsieur. DerniercmentmonamiX... 
n propose* d'tfpouser la petite drolesse, dans 
(|iiclqucs annces, si on dirigoait son education 
•onime il 1'entend. 

— Eh bien ? 

— Kh bien ! on l'a IttissiV rcpondre ce quelle 



P f ■''.: y--.->». 



78 



MliMOIRKS DR LOUISK MICHKL 



a voulu; elle a dit des choses si horribles quo 
mon ami ne veut pas les rep<Her. Si j'avais une 
fille comme ca je la ferais mottre en maison de 
correction, line petite drolesse qui n'aura pas 
mi sou vaillant! Eh bien, ou allez-vousY 

— Je prends lo chemin do Vroneourt, o'ost 
moi qui suis le vieux bonhomme ! 

Kt dire qu'il y a de pauvres onfant^ qu'ou et'H 
forceos d'epouser un de ces vieux crocodiles! — | 
Si on eut fait ainsi pour moi, je sentais que, lui 
ou moi, il aurait fallu passer par la fernHre. 

Je ne sais si j'avais raconte eela a Victorine. 
Toute ma vie me revenait au coeur, mais je lui 
paiiais surtout de mes eleves du pays : Rose et 
Claire, devenues Lnstiuitrices; la grande Estelle, 
pareille aux frairhes bergeros de Florian; la 
pauvre petite Aricio — maigre, boiteuse, (Hioleo, 
qui absorbait en quelques jours un livre d'tHudc 
et toutes les choses passoos de la veille ou de 
longteinps : relies qui fuisaienl rire et celles qui 
f'aisaient pleurer. 

De cellos qui faisaienl rire, voiei quelques- 
nnes. J'ai parle des deux Laumont : M. Kau- 
mnnl/f pt'tit, iiistituleur a Ozirres; M. Laumonl 
If t/rttml, inedi'cin a Hoiirmoiit. 

Tons deux venaienl souven! a la maison. h 
/W/7 toujour* vofu dun enrrik gris aussi eonr! 



! 



MtiMOlKKS DK I, (HUSK MICHKI. */9 

(|!iiiiie pelerine, ct portunt une oanne d'urie 
Jiautoui- enorme, semblait ne pas peser sur terre; 
il t'lait aussi grand d'inlelligenee qu'etrange de 

iminieres. 

Lo grand, enveloppe" d'un ample mantoau rioir 
i'nvoc lequel, disions-nous, mon cousin etmoi, il 
nviiit lair d'un scarabeej, venait sur un lourd cbe- 
val passer avec nous lo mardi de chaque semaine. 
Les deux Laumont etaient parents, le petit pas- 

sail . los hivors avec nous; il avait autrefois don lie 
(lcs lemons a ma tante Agathe et a ma more; je 
ci'ois qu'il avail appris a lire a tout le pays. 

w grand avait quelquetbis sa flute dans sa 
podie, il en jouait partaitement. 

(1'etaient les bons jours; ma grand'mere ou 
niiti nous (Hions au piano, mon grand-pere pre- 
iiiiii sa basso et on faisait do la musique, taut 
qu'mi n'en avail point asscz. 

tlel entliousiasme ne m'empoehait pas de 
lionver (lu temps pour donnor a la tameuse ju- 
ini'iil de l'uvniue plein mon tablier, ee \\\\\ chan- 
goait singulieroment son allure. 

Alnrs le docteur s'en allant, ntpido dans la 
Inane da soir, avec son ample mantoau flottant 
autour tie lui, avait 1'air du iioii cavalier des 
legendos. 

— Petit monslre! medit-il un jour, upros avoir 



f 



M ^MOIRES DE LOUISE MKHRI. 

cte deux semaines sans venir, vous avez manque 

mo fairo tuer; j'ai passe touto ccttc quinzaino 
an lit. 

J 'en fus si frappee que je me retirai, pour 
pleurer sur mon imprudence, dans le fond d'une 
cave, oi'i je descendais quand j'avais quelquo 
grand chagrin : ne ricn voir que l'ombre calmuit 
mes reinords. Mors, prise; do pitie, ma grand- 
mere m'avoua que M. Lauinont le yrtmd avail 
voulu me donner une leeon, mais qu'il n'avait 
point en de mal; j'etais assez puniecomme cela. 
Les deux Laumont sont des figures remarquables 
dont je parlerai i>lus Jonguement. 

Je croyais pour aujourd'hui avoir oesse do 
parler de Vroncourt et voila que les pages so 
noircissent sans fin, et que j'ai toujours a dire. 
Nous y reviendrons encore, j'esquisse d'abord 
Tensemble de ma vie. 

Combien,alafin de '/Empire, les strophes terri- 
blcs de Victor Hugo merevi uaientau eaMir! Kilos 
y entruient froidos oomme racier et ehaque 
syllabe mc sonnait a loreillo oomme une liorloge. 

llarinodiiis, i-Vst I'lniui'! 
Tu pciix fra|i|it>r n-| lioituin* avr-c tran<|iiillit. : . 

Ainsi je Pousse fail, ear oel lioinmo do moins, 
il y avail des millions d'hommes d'epargnes. 



r 



1 



Ml^MOIRKS I)K LOUISK MICHEL 81 

Quelqu'un m'avait promis line entree (car meme 
u /tri, je n'cusse point demands audience pour le 
tuer). 
L'entnte qu'on nVavaitpromise, on me la donna 

qmind Bonuparle n'etait plus la, quand il partit 
pour sa guerre. 

Oui, a cette epoque, on ent evite Sedan si 
Bonaparte t'ut mort, mais on a la coutume dal- 
tendre l.'uneantissement d'une multitude, on at- 
tendrait volontiers celle d'un peuple pour arreter 
It's grands escarpes. 

Peut-etre que ccla fera plus vite comprendrc, 
ct que cet art&mtissement de legions empechera 
la race humaine de s'abandonner plus longtemps 
it ces bucherons d'hommesqui la taillent comme 
une foret pour leur bon plaisir. 



I 



V I n 



Lorsquo nousetions, Julie et moi,chczM IIIA Vol- 
lier, toujoursvetuesde meme,grandestoutesdeux 
ct toutes deux brunes, on nous prcnait pour les 

deux soeurs ; on nous appelait les demoiselles 
Vollier. En 71, quand on prit sur moi des in- 
formations minutieuses, jedusindiqucrcette par- 
ticularity. 

Deux de mes cousines etaient alors sous-mai- 
tresses : Tune a Puteaux, l'autrc a La Cbapello. 
Nous avions ii pen pros les m6mes recettes, c'est- 
a-dire no. que rinstructinn rapportait ii eetle 
tfpoquo. Nous if en etions pas plus trislcs; iletait 
reconnu que cela dcvait etre ainsi sous le regno 
de SaMajeste Napoleon HI eomine sous celui dr 
ses devanciers. Nul etat ou Ton ertt moins d'ar- 
gent ; mil ctal ou Ton sAt imssi bien s'cn passer 
— on etait mi peu bolifeme ! 

M m ° Vollier, inalgre son Age, autant que toutos 
les temtiios qui vivent de lcur travail, savait rire 



1 



MriMOIRKS OR LOUISE M1CHRK 



83 



au nezde la situation ; ccrtaines femmes do lettres 
do nos amies en supportaient bien davantage! 
On se faisaitdetoutcela, lesjeudissoir, ensemble, 
de fameuses derisions autour de bonnes tasses 
do cafe fumant. 

Je me gardais bien de dire a ma mere que les 
recettes avaient grand'peinc h egaler la d£pense 
,'quelque restreinte qu'elle fiit) dans les externats 

ou le loyer inontait haut. 

Avant bien reconnu qu'il n'y avait rien &gaguer 
el no possc^dant rien ni les unes ni les autres, mais 
n'aimant pas a publier ces choses-l&, nous reso- 
luiues, M mo Vollier, Julie et moi, de nous associer. 
Ola faisait bien et il y avail le r£sultat d'envoyer i 
chez ma mere un act? d 'association en bonne et 
due forme qui fit cesser les choses qu'on iui 
ilisait : Votre fille ne gagnera jamais rien! Elle 
ilepense tout et il ne taut plus rien lui en- 
voyer, etc.; une cuisiniere gagne dix fois plus. 

Nous le savions, parbleu, bien, qu'il n'y avait 
lieu a gagner dans l'instruction! Mais il y avait 
encore bien moins dans tout autre tHat de temme 
quand on ne veut pas fiiire danser l'anse du pa- 
nier. Est-ee qu'ils sont meilleurs aujourd hui les 
etatsdetemmes? II est vraiqueeeuxdes homines 
ne valent guere mieux! La pauvre M m0 V oilier, 
coquette pour nous eomme une mere, trouvait 



r 



84 MtiMOIRRS DE LOUISE MICHEL 

moyen que Julie et moi nous fussions coquette- 
ment mises. 

II me souvient de cliapeaux de crepe blanc avec 
des bouquets de marguerites, de robe de grena- 
dine noire, de mantelets de dentelle ; mais les 

billets ou le Temple aidant, nous etions parees 
pour beaucoup moinsqu'on n'aurait cru. 

Ma cberemcrc, de son cote, trouvait moyen de 
m'envoyer ,un peu d'argent qui, par malheur, 

passait en livres ou en musique. Je me le reprocbe 

maintenant, mais au moyeu de l'acte dissocia- 
tion elle etait tranqnille et les lamentations des 
imbeciles sur le tort qu elle avait eu de ne point 
m'avoir forcee a me marier avaient cesse" : le 
papier marque de l'acte leur en avait impose. 
II n'y avait plus rien a dire : j'gtais assoctee dans 
wi externat de Paris! ! 

Nous nations eertes paressenses ni les unes 
ni les aii t res, mais les maisons d'tSducation <Haient 
Tune sur l'autre dans le quartier et les loyers fort 
chers. 

Apres les classes, il y avait les lecons du soir : 
M mr Vollier elle-meme, quoique fortagee, en don- 
nait. fcllc disait a ses flls (en minime partie) les 
memes mensonges que je faisais en grand a ma 
mere. M m " Vollier esperait, a la demolition du 
n° H de la rue du Chaleau-d'Eau, avoir line in- 



J 



iffUM**" 



MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 



8T> 



demnite* avec laquelle nouscussions eu un exter- 
nal dans les faubourgs. Julie ayant rccu une 
petite somme de sa famille alia s'etablir dans un 
quartior populeux; elle nous abandonna sa part 
de ('association ct aclteta son externat du faubourg 

Antoine. Je ne vouluspas la suivre. M mc V oilier 
ctait ag^e et Julie etait jeune, mais les jours de 
conge* nous etions ensemble, j'y donnais des 
lerons de inusique les soirs de jeudi. 
Ces details sont trop courts, mais cette char- 

pente de ma vie rendrait le livre moins incomplet 

si la mo rile fermait. 

— Si votre fille gagne taut, disait-on a ma mere, 
comment ne vous fait-elle jamais quelque petite 

surprise ? 

lnquietc elle vint a Paris; je ne pouvais aller 
la voir aux vacances : on n'a que huit jours, dans 
los externats, sous peine de perdre ses eleves. Les 
parents, ayant pendant toute lannee leurs enfants 
chez eux a part le temps des cjasses, ne veulent 
mi ne peuvent les avoir completement pendant 
plus debuit a dix jours. Les lecons partieulioros 
surloiit n'admettaicnt pas plus de vacances. 

Et puis, comment ferait-on pour le terrible 
lover s'il se trouvait un mois sans recette t 

« 

Quant a etre malbeureuse autrement que par 
la lutte pour lexistence, je no lai jamais etc dans 



86 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



Pinstruction ; j'&ais jeune.et j'avoue qu'aux 
recreations je m'amusais parfaitement avec les 
grandes : nous fabriquions stance tcnante des 
drames, qu'on jouait aux petites (avec les ddcors 

au tableau pour Intelligence de la piece). Jeune 

je suis rested, k travers tout et, jusqu'a la mort 

de ma mere, peut-etre, j'eus le coeur jeune; 
depuis ce jour-la il n'y reste pas une gdutte de 
sang. 

Maintenant je suis desinte*resse*e de la vie, tout 
est fini, et je serai dans le combat supreme (celui 
ou nous donnerons tous) froide comme la mort. 

C'est par groupes que je revois les Aleves du 

Chateau-d'Eau : le groupe des grandes, deux ou 
trois de haute taille, L6onie C..., Aline M..., Le"o- 
poldine ; — celui des blondes, deux au large front, 
auxyeux d'un bleu d'acier, He* lolse et Gabrielle ; — 
un groupe auxyeux noirs, AlphonsineG...,etles 
deux soeurs L...; — un groupe de pales," Jose^ 
phine L..., la petite Noel, Marie C... Et des 
petites si brunes qu'elles en etaient noires : 
Elisa B ... qui toute petite avait les traits accentue* s 
des races du Midi, Julie L... dont la voix £tait 
e*norme en attendant qu'elle fat belle, filisa R.„ 
quijouaitsowiworceawdesprix, n'ayantpas encore 
les quatre ans qu'avait Mozart. Et tant d'autres 
et toutes, que sont-elles devenues? La, comme 



ti 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



87 



dans la Haute-Marne, comme a Montmartre, 
com me en Caledonie, on comprend pourquoi 
je ne mets que des initiales. 

Qui sait si mes M6moires ne seront point un 
jour feuillete*s pour servir a l'arrestation de ceux 

qui m'ont rencontr^e I S'ils allaient etre accuses 

d'anarchie pour m'avoir connue ! 

Nous disions que ma mere inquiete etait venue 

a Paris pour se rendre compte par elle-m6me. 

Entre elle et M mo V oilier qui ressemblait a ma 
grand'mere, s'eHablit une vive amitie\ Que de 
mal elles disaient ensemble de moi, les pauvres 
femm.es! Mais quelle bonne quinzaine nous avons 
passed, a part le soir meme de l'arriv^e de ma 
mere, ou, dtnant ensemble toutes trois, je me 
trouvais si heureuse qu'il me semblait inevitable 
que ce bonheur fut trouble. J'avais raison. 

Un grand escogriffe aux yeux louches, porteur 
d'un billet a ordre que j'avais completement ou- 
blie\ se pr£senta tout a coup. 

C'£tait juste au moment ou je vantais a ma 
pauvre mere (non pour le plaisir de la tromper, 
mais pour la rassurer) la resolution que j'avais 
prise de ne plus souscrire d ! effets pour des 
livres : le silence de M me Vollier ne me pr£sa- 
geait rien de bon, l'entre*e de l'escogrifte me 
donna le plus beau dementi possible. 



ffii nn i w iHumi. :- 



88 MtiMOIRES DE LOUI8E MICHEL 

M me VoUier alors, pour que ma mere fut tran- 
quille, prit sur l'argent du loyer (dont ses fils 
venaient d'apporter le complement) de quoi payer 
le billet. Ma mere rendit cette somme apres son 
retour a Vroncourt; elle me faisait observer 
doucement combien les achats de livres lui 
avaient de*ja cause* de privations. Je fus long- 
temps sans recommencer, mais c'&ait rude, il y 
avait tant de publications qui me tentaient! 
C'e^tait tout, pour 6tre vraie ! 

Heureusement ^instruction 61<hnentaire 6tait 
la. Les cours de la rue Hautefeuille ayant lieu la 
plupart a dix heures du soir, on pouvaits'y <*chap- 
per souvent et les librairies ftaient fernutes en 
revenant. 

La, dans la longue nuit del'Empire, on avait des 
6chappe*es de vue sur des temps meilleurs. Qui 
aurait pense* alors que quelques-uns de ces hom- 
mes, qui parlaient si bien de liberty qui fl&ris- 
saient si haut les crimes de l'homme de D^cembre, 
se trouveraient parmi ceux qui voulaient noyer 
la liberty dans le sang de mai 71 ? 

Le pouvoir donne ces vertiges, il les donnera 
loujours jusqu'a l'heure ou il appartiendra a 
rhumanite* entiere. 

En toute vie individuelle, sont les memes trans- 
formations que dans l'ensemble d'existences qui 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



89 



s'agitent a travers les socles: dans l'enfance, la 
jeunesse, la virility du genre humain. 

Aux heures de la jeunesse, tout esprit humain 
ne fait-il pas bon marche" des songes d*enfance, 

ou il s'occupait de lui-meme? L'individu isole" 
s'efface ou ne daigne plus songer betement a sa 
petite personne. 

Peu importe alors que le temps ait manque* 
pour faire les Etudes assez larges et que, revant 
les arts, on ne soit qu'une machine a lecons. C'est 
avec son epoque entiere qu'on sent, qu'on souffre, 
qu'on est heureux, et tout l'amour, toute la haine, 
toute l'harmonie, toute la puissance qu'on pos- 
sede, on jette tout cela aux effluves qui vous 

emportent; on n'est rien, et on fait partie de ce 

qui est tout : de la Revolution ! 
Chez M m0 Vollier j'envoyais quelques vers a 

des journaux, V Onion des poetes, la Jeunesse, et 

.mitres, mais j'avais d<*ja tant effeuille" de choses 

que je n'y faisais guere attention ; de tout cela 

j'ai ignore* souvent ce qui a paru. 
J'envoyais a Victor Hugo, dans son exil, les 

poemes qui me semblaient a peu pres bons. 
Mais le temps etait loin ou je lui adressais de 

Vioncourt des vers que le maitre indulgent disait 

doux comme mon age. 



90 



MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 



Moi, je suis la blanche colombe 

Du noir arceau 
Qui, pouiTarche, atravers latombe 

Cherche un rameau 

Ce que je lui envoyais maintenant sentait la 
poudre. 

Entenaez-vous tonner l'airain ? 

Arrtere celui qui balance ! 

Le l&che trahira demain ! 

Sur les monts et sur la falaise, 

Allons, semant la liberte. 

Souffle parl'orage emporte, 

Passons, vivante Marseillaise. 
Passons, passons les mers, passons les noirs v allons. 
Passons, passons; que les bles murs torn bent dans lessillons 

Ces m6mes vers, la Marseillaise noire % furent 
jet^spar moi, un jour de 14 juillet, dans la boite 
du guichet de I'fichelle, avec d'autres adress^s h 
M m * Bonaparte ; ces derniers, commences en col- 
laboration par Vermorel et moi, avaient 6i6 revus 
et augments par d'autres amis avec le m6me 
d^dain de la rime, mais avec des expressions, 
disaient-ils, plus approprUes k la circonstance, 
si le mot approprtees exprime la chose ! 

Je crois qu'& part le premier couplet et le 
dernier, nul des collaborateurs n'eftt os6 lire 
tout haut cette pi6ce : 



MtiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 91 

Aia de Malbrough 
i ep couplet. 

Bonjour, mam' Bonaparte,.. 

Mironton, etc. 
Comment nous portons-nous ? 
Ma foi, monsieur V cent-garde, 

Mironton, etc. 
Ca va pas mal, et vous? 

t 
Dernier couplet. 

Gueuses, Robert-Macaires. 
Mironton, etc. 
Vendus et tripoteurs, 
Vous fites les affaires, 

Mironton, etc. 
Loques des chiffonniers ! 

Combien de fois on devait croire le jour arrive* 
de les jeter aux chiffons, les loques de TEmpire, 
et toujours il durait! Rien de solide comme les 
mines, rien qui dure plus que les haiilons. 

Allant chez Julie, un jour de cong6, je me 
croisai avec une multitude qui parcourait ie bou- 
levard; je crus Theure arriv^e! 

Mais c'<Hait M. J. Miot qu'on emmenait en 
prison. Quelques-uns de ceux qui suivaient les 
masques du carnaval les avaient quitt6s pour voir 
emmener le vieux r6publicain par les valets de 
l'Empire ; cette foule joyeuse au jour de deuil 



92 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



n'est pas le peuple, c'estla m&me qu'on voit aux 
executions capitales et qu'on ne trouve jamais 
quand il faut soulever les pav^s. 

C'estletasdes inconscientsqui, sans le savoir, 

tHayent les tyrannies, prGts a prendre a la gorge 

et a entrai ner sous l'eau quiconque veut les sau- 
ver; c'est le grand troupeau qui tend le cou au 
couteau et marche sous le fouet. 

Sous l'Empire, comme a toutes les £poques ou 
les nations sont des abattoirs, la litterature 6tait 
Strange; des troppemaneries emplissaient les 
livres ; il y avait des cadavres oublie*s derriere 
chaque feuillet, comme si en e*crivant on eat 
re garde cliez Napoleon HI. Tout sentait fade, des 

mouches de charnier volaient sur les livres. 

Aussi des ouvrages charmants d' Adele Esquiros 
dormaient , attendant des temps plus propices. 
Parfois, elle nous en lisait quelques pages, frat- 
ches amours, gracieuses images, qui donnaient 
l'impression de ces matinees de printemps ou 
la rose*e couvre les fleurs, ou le soleil brille 
dans les branches. II y avait bien quelques pas- 
sages amers. Mais quelq'ue fine plaisanterie en 
voilait la tristesse. 

Que sont devenus tous ces manuscrits? Je he 
les ai jamais vus paraitre ! 

II est vrai qu'entre la deportation et la prison 



-i 



MEMOIRBS DE LOUISE MICHEL 



93 



j'ai eu peu de temps pour visiter les amis. Adele 
Esquiros est paralysed depuis plusieurs annees ; 

et toujours, comme autrefois, elle subit, le sourire 
aux Ievres, le mauvais destin. 

Unjour.de dimanche, seule chez M m# Vollier, 

j'essayais des airs qui, je le savais bien, ne ver- 
raient jamais le jour, pas plus que les paroles 
(reminiscences peut-etre de mon amour pour le 
diable). C'tHait un ope'ra fantastique. 

Je puis bien l'avouer a present, ni plus ni 
moins qu'un ope'ra : le Iieve des sabbats. 

Quand on a bravement pris son parti sur ceci, 
qu'il est impossible de trouver des e'diteurs 
quand on n'est pas connu, et qu'on ne peut 
cependant etre connu tant qu'on n'a pas trouve 
d'^diteurs, on ne s'amuse pas a trainer ses 
raanuscrits dans les antichambres, on continue 
son etat, quel qu'il soit. Si on n'en avait pas, on se 
ferait plutdt chiffonnier que d'aller chercher 
des recommandations. On eprouve m^me un 
certain plaisir a jeter au vent strophes, motifs, 
dessins. Que tout cela tombe et s'effeuille sous 
tes pas, Re" volution, jusqu'au jour ou tous se 
deploieront librement! 

Comme j'essayais mes diableries, et que j'en 
iHais a la chasse infernale : 



W MiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 

La coupe est rougic 
Du vin de 1'orgie. 

EfFeuillons, chasseurs, 
Et femrnes et fleurs 

on sonna a la porte. C'dtait une vieille dame 
juive, droite comme le spectre du commandeur 
et encore d'une grande beaute" ; on eut dit son 

visage taille" dans du marbre : elle 3tait grand' 

mere d'une de mes Aleves. 

— Est-cebien vous, dit-elle, qui vouspermettez 
la sauvagerie que je viens d'entendre ? 

— Mais... oui, c'est moi. 

— Je suis sure que vous n'oseriez pas recom- 
mencer ces horreurs devant moi ; voyons, pour 
vous punir, je veux entendre ie reste. 

Et la voila qui fait si bien que je recommence. 

Les motifs sauvages Tindignaient, maisr il fallut 
aller toujours, et puis elle fut moins dure pour 
certaines choses; elle aimait les chants d'amour. 

La ballade du squelette lui plut. 

Toi qui chantes si tard aux raurs verts des tourelles, 

Jeune fllle, ouvre-moi. 
Viens; j'ai de blanche* mains et des amours fldeles 
Et j'aurai des eclairs dans mes yeux sans prunelles 
Pour regarder encor la reine du tournoi. 

A la fin de la ballade, bien entendu, la jeune 



MriMOIRES DB LOUISE MICHEL 95 

fille aime le squelette et le suit dans 1'inconnu; 
ils s'en vont dans une valine solitaire oh Ton 
n'entend nul bruit qu'un solo de luth. * 

Ma vieille dame daigna approuver le lai du 

troubadour. 

L'oiseau chantait 
EL frissonnait • 
Sous la feuillco 
Et dans le vein l'Arae envoloe 
Pleurait, pleurait. 

Le plan de la piece e*tait des plus simples : 
apres la destruction de la vie sur notre planete, 
Penfer s'y 6tablit et se trouve d'abord plus a 
Taise. 

An premier acte, on voit que la fin du globe a 
eu lieu par une revolution geologique ; le theatre 
reprSsente quelque chose comme un paysage 
lunaire ; Satan est assis sur le haut d'un des Edi- 
fices de Paris dont la base, comme toute la ville, 
est ensevelie sous les laves. 

L'amour de Satan et de don Juan pour la meme 
dni idesse cause toutes les pe* ripe* ties et allume 
une guerre infernale.' 

Tous les personnages qui m'avaient plu dans 
1'histoire, la poe*sie, les tegendes, y avaient une # 
piace suivant le caractere. 

La fingtait rgraiettement du globe, les esprits 



96 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

s'assimilant aux forces de la nature dont on en- 
tendait le choeur dans une nuit traversee 
crtclairs. 

Tapage g^ne*ral de l'orchestre diminuant peu 
a peu; tantot les uns, tantdt les autres des ins- 
truments se taisent; il ne reste plus qu'un choeur 
de harpes cessant elles-m&mes Tune apres 1' autre ; 
une seule reste et s'gteint dans un pianissimo 
plus doux que la chute de l'eau sur les feuilles ; 
ainsi doivent s'egrener les dernieres notes jus- 
qu'au silence. 

II y avait tous les instruments depuis le canon 
jusqu'a l'harmonica, des harpes, des lyres, des 
flutes, des clairons, des gui tares. 

Un choeur de diables s'exprimaient sans 
paroles avec des violons (une vingtaine de vio- 

lons). 

II aurait fallu, pour cet orchestre monstre, une 
enceinte de montagnes avec les spectateurs au 
parterre dans la valine, ou toute une baie du nou- 
veau monde. 

Apres l'imitation grotesque, sur le piano, des 
notes de harpe, ma Juive m'envisagea avec stu- 
peur: 

— M alheureuse ! mais c'est devous ces mons- 
truositeVla ! 

Je ne rgpondis pas. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 97 

— Le plus raalheureux c'est qu'il y ades choses 
bien. 

— S'il n'y avait rien je ne serais pas assez beTe 
pour men occuper. 

— Mais vous savez bieu que pour se livrer a 
ces choses-la il faut etre riche ou connu. 

— Aussi je ne m'y livre pas, je reste dans 
Instruction, et la preuve, c'est que je laisserai 
telle qu'elle est cette chose qu'on ne peut execu- 
ter sur un theatre ; c'est bien un reve, qu'il soit 
des sabbats ou de la vie ; ainsi je jette et j'ai jete* 
d'autres rSves. 

Elle me prit la main, la sienne (Hait toute 
froide. 

— Et votre coaur, ou le jetterez-vous ? 

— A la Revolution ! 

Elle s'assit au piano et, ses mains glace*es glis- 
sant sur les touches froides, elle commenca je 
ne sais quelle invocation au Dieu d' Israel ; on y 
sentaitle de*sert, le calme de la mort et ce calme 
allait jusqu'au cceur. 

A quelque temps de la, mon fant6me me con- 
duisit un samedi a la synagogue. 

L'e'trangete' des rites et du rythme, une sorte 
de Kyrie d'une allure grandiose, tout cela me prit; 
elle crut, me voyant des larmes dans les yeux, 
que j'e'tais touc^^p^grace de Je*hovah. 




i 



38 



MEMOIR ES DE LOUISE MICHEL 



— Non, lui dis-je, c'est l'impression qui m'a 
Djgse et peut-6tre en est-il ainsi de tout, 
^e ne sais trop pourquoi j'ai deHaille* si iongue- 
ment le Rive des sabbats; je crois m6me l'avoir 
en partie transcrit lisiblement pour le donner a 
notre ami Charles de S..., quelques annges avant 
la Commune, mais j'ai, par paresse, substitue' a 

la catastrophe finale un apaisement qui me sau- 
vait une dizaine de feuillets ; c'est si ennuyeux 
de mettre au net. 

De I'orchestre, s'dteignant jusqu'fc, la derniere 
note de la derniere harpe, que l'esprit brise en 
s'tHeignant, rien de tout cela ne m'avait paru 
valoir un effort de travail. 

La Revolution se levait ! a quoibon les drames? 
Le vrai drame e*tait dans la rue ; a quoi bon les 
orchestres? Nous avions les cuivres et les ca- 
nons. 

Nous nous e" tions souvent rencontre's dans une 
m6me id6e, Charles de S... et moi. La derniere 
fois ce fut au sujet d'un piano dont les marteaux 
eussent dt£ remplac^s par de petits archets pour 
donner a la poitrine clapotante du piano uh peu 
de la passion du violon. 

J'avais fait a ce sujet un article public dans le 
Progress musical avec la signature Louis Michel. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 99 

J'avais euplusieurs fois l'occasion de remar- 
quer qu'en jetant dans la botte d'un journal quel- 
conque des feuillets signes Louise Michel, if y 
avait cent a parier contre un que ce ne serait pas 
insert; en signant au contraire Louis Michel ou 
Enjolras, la chance e"tait meilleure. 



IX 



L'etre, comme la race, monte et s'epanouiten 
feuilles et en fleurs. 

Pareils aux fruits verts, nous ne serons bons 
qu'a engraisser le sol, mais ceux qui viendront 
apres nous porteront semence pour la justice et 
la liberty. 

La seve qui monte, a notre epoque de transi- 
tion, est puissante. 

II ne peut naitre aujourd'hui des croiseraents 
humains, a travers des vicissitudes infinies, que 
des races re>olutionnaires, chez ceux memes qui 
nient l'imminence de la Revolution. 

L'e* volution au lent travail est achevde; il faut 
que la chrysalide creve la vieille peau; c'est la 
Revolution. 

Depuis que I'humanite* git, les ailes envelop- 
p6es, des sens nouveaux ont germs' ; meme phy- 
siquement, l'homme nouveau ne nous ressem- 
blera plus. 




M&MOIRES DB LOUISE MICHEL 



101 



Mourons done, mise>ables que nous sommes, 
et que s'effondrent sur nous nos monstrueuses 
erreurs, jusqu'a la derniere ; et que la race hu- 
maine se deploie et vive oil Ton egorgeait le trou- 
peau humain. 

Salut a I'humanite libre et forte qui ne com- 
prendra pas comment si longtemps nous avons 
vegete\ pareils a nos aleux des cavernes, ne d6- 
vorant plus la chair les uns des autres (nous ne 
sommes plus assez forts), mais devorant leur vie. 

Est-ce qu'aujourd'hui les multitudes ne s'eflfon- 
drent pas dans des h^catombes et des miSeres 
sans nombre, pour le bon plaisir de quelques- 
uns, avec cette seule difference du temps de nos 
aieux, que e'est plus en grand. 

Est-ce que les peuples ne sont pas tailles 
comme des moissons ? En taillant les chaumes, 
on secoue le grain sur la terre pour le printemps 
seculaire; chaque goutte de sang des croise- 
ments humains bout dans nos veines; e'estdans 
cette tourmente que viendra le renouveau. 

Si la Revolution qui gronde sous la terre lais- 
sait quelque chose du vieux monde, ce serai t 
ton jours a recommencer! Elle s'en ira done pour 
toujours, lavieille peau de lachrysalide humaine. 
11 faut que le papillon de*ploie ses ailas, qu'il 
soite saignant de sa prison ou quil creve. 



Hw..,..^*. 



102 



JIKMOIRES DE LOUISE MICHEL 



Salut a l.i race au sang chaud et vermeil en 
qui tout sera justice, harmonie, force et lu- 
miere ! 

Dans ces temps-la, on prendra pour tout la 
ligne droite au lieu de chercher pour tout des 
millions de detours, et les petites lueurs trem- 
blotantes qu'on prend pour des e"toiles, et qui 
sont a peine des vers luisants, disparaitront 
dans la clarte* du jour. 

Quelle debacle, mes amis, dans loutes les 
vieilles boites a erreurs ! Nous serons bnlayes 
dans cette poussiere-la, tachons au moins que 
ce soit le moins betement possible. 

J'ai vu la-bas, dans les for6ts cale'doniennes, 
s'effondrer tout a coup, avec un craquement doux 
de tronc pourri, de vieux miaoulis qui avaient 
ve"cu leur quasi ^ternite* d'arbres. 

Quand le tourbillon de poussiere a disparu, il 
ne reste plus qu'un amas de cendre sur lequel, 
pareils a des couronnes de cimetiere, gisent 
des branchages verts : les dernieres pousses du 
vieil arbre, entrain^es par le reste. 

Les myriades d'insectes qui se multipliaient la 
depuis des siecles sont ensevelis dans l'effon- 
drement. 

Quelques-uns, remuant p^niblement la cendre, 
regardent, e"tonn6s, inquiets, le jour qui les tue; 




*fe— 



MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 103 

leurs especes n6es dans l'ombre ne soutiendront 
pas la lumiere. 

Ainsi, nous habitons le vieil arbre social, que 
Ton s'entete a croire bien vivant, tandis que le 
moindre souffle l'an^antira et en dispersera les 

cendres. 
Nul etre n'e'chappe aux transformations qui, 

au bout de quelques annGes, l'ont change jusqu'a 

la derniere parcelle. Puis vient la Revolution 

qui secoue tout cela dans ses tempetes 

G'est la que nous eh sommes ! Les etres, les 
races et, dans les races, ces deux parties del'hu- 
lnanite" : l'homme et la femme, qui devraient mar- 
cher la main dans la main et dont Tantagonisme 
durera tant que la plus forte commandera ou 
croira commander a l'autre r^duite aux ruses, 
a la domination. occulte qui sont les armes des 
esclaves. Partout la lutte est engaged. 

Si r^galite" entre les deux sexes £tait reconnue, 
ce serait une fameuse breche dans la betise 
humaine. 

En attendant, la femme est toujours, comme le 
le disait ie vieux Molifcre, le potage de l'homme. 

Le sexe fort descend jusqu'a flatter l'autre en 
le qualifiant de beau sexe. 

II y a fichtre longtemps que nous avons fait 
justice de cette force-la, et nous sommes 



104 MEMOIR ES DE LOUISE MICHEL 

pas mal de revolves, prenant tout simplement 
notre place a la lutte, sans la demander. — Vous 
parlementeriez jusqu'a la fin du monde ! 

Pour ma part, camarades, je n'ai pas voulu etre 
le potage de fhomme, et je m'en suis alle"e a tra- 
vers la vie, avec la vile multitude, sans donner 
d'esclaves aux Cedars. 

Elle aussi, la vile multitude, on la flatle a ses 
heures, on l'appelle le peuple-roi. 

Disons quelques ve'rite's aux fortes parties du 
genre humain, nous ne pourrons jamais trop en 
dire. 

Et d'abord, parlons-en de cette force, faite 
de nos lachetes : elle est beaucoup moins grande 
qu'elle ne parait. 

Si le diable existait, il saurait que si 1'homme 
regne, menant grand tapage, c'est la femme qui 
gouverne a petit bruit. Mais tout ce qui se fait 
dansl'ombre nevautrien; ce pouvoir myst^rieux, 
une fois transform^ en e'galite' , les petites vanites 
mesquines et les grandes tromperies dispa- 
raitront ; alors il n'y aura plus ni la brutalite" du 
maitre, ni la perfidie de l'esclave. 

Ce culte de la force reporte aux temps des 
cavernes ; il est general chez les sauvages, comme 
chez les premiers peuples du monde. 

J'ai vu la-bas, en Cale*donie, des tayos char- 



MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 



4 03 



geant leur popinde, leur nemo, comme on charge 
un mulet ; ils passaient tiers, ne portant que la 
sagaie du guerrier, partout ou ils pouvaient ren- 
contrer quelqu'un. Mais si le sentier se faisait 
desert; si les gorges de montagnes se resser- 
raient, alors le tayo e"mu de pitie" de*chargeait du 
filet de peche, de la keule* ou d'un des pikininos, 
la popine'e qui suait sang et eau. 

Soulage*e elle respire, n'ayant plus qu'un 
petit, suspendu a son dos, et un ou deux autres 
(non pas attache's a ses jupes, elle n'en a pas) 
le petit bras passe" en jarretiere au genou ma- 
ternel et trottinant, trottant meme avec des 
petites pattes agiles de perdreau. 

Si une ombre parait a Thorizon — ne serait-ce 
que celle d'un boeuf ou d'un cheval des pudoks, 
— viteles pierres de fronde, la keule, le pikinine 
retournent sur le dos de la nemo, et le tayo fait 
scmblant de consolider la charge. 

IK chere! si on l'avait vu? pas lele" un guerrier 
qui compte les nemos pour quelque chose ! Elles 
ne voudraient plus ne rien etre ! 

Est-ce que ce n'est pas la meme chose partout ? 
Est-ce que la vanite bete de la force ne pose pas 
au nombre des arguments, a rinf6riorit£ des 
femmes, que la maternity ou d'autres circons- 
tances les generaient pour combattre? 



106 MtiMOIRES PE LOUISE MICHEL 

Avec cela qu'on va toujours etre assez bete 
pour s'egorger? £t du reste les feinmes, quand 
la chose vaut la peine de se battre, n'y sont pas 
les dernieres ; le vieux levain de re* volte qui est 
au fond du coeur de toutes fermente vite quand 
te combat ouvre des routes plus larges, ou cela 
sent moins le charriier et la crasse des betises 
bumaines. Elles sont de'goute'es, lesfemmes! Les 
vilenies leur font lever le cceur. 

Un peu moqueuses aussi, elles saisissent vite 
ce qu'il y a d'epatant a voir des gommeux, des 
fleursdegrattin, des pschutteux,des petits-creves 
enfin, jeunes ou vieux, drdles, cre'tinise's par un 
tas de cboses malpropres, et dont la race est 
fmie, soupeser dans leurs pattes sales les cei- 
veaux des femmes, comme s'ils sentaient montei- 
la mare*e de ces affame'es de savoir, qui ne de- 
niandent que cela au vieux monde : le peu qu'il 
sait. lis sont jaloux, ces etres qui ne veulenl 
rien faire, de toutes les ardeurs nouvelles qui 
ravissent le dernier miel a 1'automne du vieux 
monde. 

. 11 y a beau temps que les Ame'ricaines et les 
yRusses ont secoue* les betes de questions de 
sexe, et qu'elles suivent les rafimes cours que 
les hommes. Us n'en sont pas jaloux, se sentant 
capables du meme zele et ne comprenant pas 




AftiMOIRES DE LOUISE MICHEL 107 

qu'on s'occupe davantage des sexes que de la 
couleur de la peau. 

Mais.chez le premier peuple du monde, hie here, 
ee ne serait pas plus 1414 que dans les- tribus 
cal£doniennes, que les femmes eussent la meme 
Education que les homines. Si elles allaient vou- 
loir gouvernerl 

Soyez tranquilles ! Nous ne sommes pas assez 
sottes pour cela! Ce serait faire durer l'autorite* ; 
gardez-la afin qu'elle finisse plus vite ! 

HtHas ! ce plus vite-la sera encore long. Est-ce 
que la betise humaine ne jette pas sur nous tous 
les suaires de tous les vieux pr6jug£s? 

Soyez tranquilles : il y en a encore pour long- 
temps. Mais cen'esttoujours pas vous quiarrSte- 
rez le ras de maree ni qui empecherez les ide"esde 

nottei\pareillesadesbannieres,devantlesfoules. 

Jamais je n'ai co'mpris qu'il y eut un sexe pour 
lequel on clierchat a atrophier Intelligence 
comme s'il y en avait trop dans la race. 

Les filles, elevens dans la niaiserie, sont de"sar- 
mees tout expres pour etre mieux tromp£es : 
e'est cela qu'on veut. 

C'est absolument comme si on vous jetait a 
l'eau apres vous avoir de"fendu d'apprendre a 
nager, ou meme lie" les membres*. 

Sous pretexte de conserver {'innocence d'une 



.,«•••*.. W„J*»W««H 



*08 MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 

jeune fille, on la laisse r6ver, dans une ignorance 
profonde, a des choses qui ne lui feraierit nulle 
impression, si elles lui <5taient connues # par de 
simples questions de botanique ou d'histoire na- 
turelle. 

Mille fois plus innocente elle serait alors, car 
elle passerait calme a travers mille choses qui 
la troublent : tout ce qui est une question de 
science ou de nature ne trouble pas les sens. 

Est-ce qu'un cadavre e*meut ceux qui ont l'ha- 
bitude. de l'amphith^atre ? 

Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle 
ne fait pas rougir. Le mystere est ddtruit, le 
cadavre est offert au scalpel. 

La nature et la science sont propres, les voiles 
qu'on leur jette ne le sont pas. Ces feuiiles de 
vigne tombites des pampres du vieux Silene 
ne font que souligner tout ce qui passerait ina- 
percu. 

Les Anglais font des races d'animaux pour la 
boucherie; les gens civilise'spre'parentlesjeunes 
filles poar-dtre trompe*es, ensuiteils leur en font 
un crime et un presque honneur au se*ducteur. 

Quel scandale quand il se trouve de mauvaises 
tetes dans le troupeau ! Ou en serait-on si les 
agneaux ne voulaient plus etre e 1 gorge's? 

II est probable qu'on les 6gorgerait tout de 



MlUoiRKS DE LOUISE MIGHKL 109 

rapine, qu'ils tendent ou non le cou. Qu'importe ! 
II est preferable de ne pas le tendre. 

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, 
en tigresses, jen pieuvres. 

C'est bien fait ! II ne fallait pas separer la 
caste des femmes de lhumanite'. Est-ce qu'il n'y 
a pas des marches ou Ton vend, dans la rue, aux 
etalages des trottoirs, les belles filles du peuple, 

tandis que les filles des riches sont vendues pour 

leurdot? 

L'une, la prend qui veut; l'autre, on la donne a 
qui on veut. 

La prostitution est la meme, et chez nous lar- 
gement est pratique^ la morale oceanienne. 

Hi chere! pas leli les tayos qui comptent les 
nemos pour quelque chose ! 

Esclave est le protetaire, esclave entre tous 
est la femme du prOl&aire. 

Et le salaire des femmes? Parlons-en un peu; 
c'est tout simplement un leurre, puisque, e*tant 
illusoire, c'est pire que de ne pas exister. 

Pourquoi tant de femmes ne travaillent-elles 
pas? II y a deux raisons : les unes ne trouvent 
pas de travail ; les autres aiment mieux crever de 
faim, dans un trou si elles peuvent, au coin d'une 
borne ou dune route si elles n'ont plus d'abri, 
que de faire un travail qui leur rapporte tout 

7 



u 



no 



M1&MOIRES DB LOUISE MICHEL 



/ 



juste le fil qu'elles y raettent, mais rapporte 
beaucoup a ['entrepreneur. II y en a qui tien- 
nent & la vie. Alors, pouss^es par la f'aim, le froid, 
la miseie, attire*es par les drdles ou dr6Iesses 
qui vivent de ca, — il y a des vers dans toutes les 
pourritures, — les malheureuses se laissent en- 

r^gimenter dans l'armie lugubre qui traine de 

Saint-Lazare a la Morgue. 

* 

Tenez, quand une miserable qui barbote dans 
la fange, prend dans la poche d'un pante, com me 
ellesdisent, plusqu'ilne lui donne, tant mieux! 
Pourquoi y allait-il? S'il n'y avait pas tant d'ache- 
teurson ne trafiqueraitpassurcette marchandise. 

Et quand une honnete femme, calomni£e ou 
poursuivie, tue le drdle qui la pourchasse, bravo! 
Elle de*barrasse les autres d'un danger, elle les 
venge; il n'y en a pas assez qui prennent ce 
parti-la. 

Si les fetnmes, ces maudites, qui, me me sui- 
vant Proudhon, ne peuvent etre que me*nageres 
ou courtisanes, — ellesne seront pas autre chose 
dans le vieux monde, — sont fatales souvent, a qui 
la fau le? Et qui a pour son plaisir de*veloppe* leur 
coquetterie et tousles autres vices agre*ables 
aux hommes? Une selection s'est t'aite de ces 
vices-la atravers les temps. Gela ne pouvaitetre 

autrement. 



MtiMOlRES DE LOUISE MICHEL Hi 

Ce sont des armes maintenant, armes d'es- 
claves, muettes et terribles; il ne fallait pas Ies 
mettre entre leurs mains ! c'est bien fait ! 

Partout, lhomme souffre dans la society mau- 

dite ; mais nulle douleur n'est comparable a celle 
de la femme. 

Dans la rue, elle est une marehandise. 

Dans les couvents ou elle se cache comme 
dans une tombe, l'ignorance fttreint, les regie- 
ments la prennent dans leur engrenage, broyant 
son cceur et son cerveau. 

Dans le monde, elle ploie sous le degout ; dans 
son manage le fardeau l'ecrase ; 1'homme tient a 
ce qu'elle reste ainsi, pour tore sur qu'elle n'em- 
pietera ni sur ses fonctions, ni sur ses titres. 

Rassurez-vous encore, messieurs ; nous n'a- 
vons pas besoin du titre pour prendre vos fonc- 
tions quand il nous plait ! 

Vos titres? Ah bah! Nous n'aimons pas les 
guenilles; fcites-en ce que vousvoudrez; c'est 
tiop rapiece\ trop gtrique" pour nous. 

Ce que nous voulons, c'est la science et la 
liberty. 

Vos titres ? Le temps n'est pas loin on vous 
viendrez nous les offrir, pour essayer par ce 
pattage de les retaper un peu. 

Gardea ces deTroques, nous n'en voulons pas. 






H2 M^NOIRBS IMS LOUISE MICHEL 

Nos droits, nous les avons. Ne sommes-nous 
pas pres de vous pour combattre le grand combat, 
la lutte supreme? Est-ce que vous oserez faire 
une part pour les droits des femmes, quand 
homines et femmes auront conquis les droits de 
l'humanitg? 

Ge chapitre n'est point une digression. Femme, 
j'ai le droit de parler des femmes. 



* » 



■ ■»■■» — »■' 



-M-P- 



X 



Puisque nous parlions des femmes, parlons 
aussi d'amour; on me reproche toujours que je 
n'en parle jamais ; retournons aux heures de 
songe dans nos villages. 

lis sont nombreux les chants d'amour qui 
s'^chappent au matin de la vie des feuillets des 
vieux livres. 

On peut, la-dedans, aimer tant qu'on veut, 
cest-a-dire chercher bien haut le caractdre 
qu'on aimerait, si on le rencontrait dans la vie. 

On choisit parmi les fils de la Gaule un brave 
entre les braves; parmi les barbares aussi. 
On regarde dans le passe* lointain les fils du 
Nord, les hommes de la Ghilde qui versaient 
trois coupes sur les te'rtres, l'une pour les morts, 
l'autre pour les aieux, la troisieme pour les 
braves — et qui combattaient pour la liberty. 

Les Bagaudes, qui mouraient dans leur tour 
en flammes, et les bardes, et les troubadours, et 




1M MliMOIRES DK LOUISK MICHEL 

les grands chefs de bande qui prenaient aux 
riches bandits des manoirs, pour donner aux 
mise>ables gueux des chaumieres. 

Les infide'lite's ne se comptent pas dans ces 
amours-la, il y en aurait trop. — Depuis le diable 
jusqu'a Mandrin, depuis Faust jusqu'a Saint- 
Just, combien d'ombres m'ont fait rGver lorsque 
j'e'tais enfant! — Et les Jacques et les commu- 
niers du moyen age ! 

Les grandes figures de revokes hantaient ma 
pense*e ; avec eux passaient les grandes re>oltes. 

Que de choses flottent dans les songes d'en- 
fants ! Rouges comme le sang, noires comme la 
nuit du deuil, e*taient toujours les bannieres des 
revoke's, au fond de ma pense*e — et toujours les 
noces de ceux qui s'aimaient e*taient les rouges 
noces des martyrs ou le pacte supreme se signe 
avec du sang. 

Je n'£tais pas la seule a aimer les histoires de 
r£volt£s; il nous arrivait souvent, a des jeunes 
filles du village et a moi, de causer de ces choses 
dont parlaient les vieilles chansons et les 13- 
gendes du pays. 



Eut qu'elle aimot, 

Fier il eHot. 

Le casque en sri MHo 



in (lW*i**iiii 



MtfMOIRKS DE LOUISE MICHEL 1*5 

Evot l'alouette 
Qui pour In chantot 



Blanche elle (Hot 
83 main cueillot 
I^eu guy deu chflne 
tit lei verveine 
Teulc dans l'bbs. 

Celui qu'elle aimait, 

Fier iletait. 

Le casque en sa tfile 

Avail l'alouette 

Qui pour lui chantail. 

Blanche elle etait. 
Sa main cueillait 
Le gut du chdne 
Et la verveine 
lei dans le bois. 



Combien depressions se retrouvent dans 

la vie ! 

Pendant I'AnnSe terrible, voyanttomber tous 
les ndtres pleins de force et de vie, j'ai retrouv* 
soudain, pareilie kun retour dans ma vie d'au- 
trefois, I'impression d'un ch6ne» ayant la cognSe 
enfom&e comme une blessure au coeur, qui 
m avait saisie 6tant enfant. 

Je revoyais i'arbre marqu6 pour la toort, ayant 






116 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

au tronc cette large entaille ou le fer de la cognee 
tHait humide de seve. 

C'tHait bien le chene haut touffu, le chene des 
legendes qui passait au fond de ma pens£e. 

Sous son ombre 1' her be haute et touffue, 
pleine de marguerites blanches et de boutons 
d'or, le bois, tout etait W. 

Ainsi reviehnent, comme des feuilles mortes 
poussees par le vent, les impressions d'autrefois 
tout a coup ravivdes. 

J'ai, depuis mon retour de Gale*donie, revu 
dans bien des circonstances le dernier episode 
de la vie de Passedouet, mort la-bas un pen 
avant le retour. 

Passedouet, depuis longtemps malade, avait 
perdu la memoire ; il semblait, malgre* tons les 
soins de sa femme, arrive* a ses derniers instants 
et ne quittait plus son lit. 

Quel ne fut pas mon etonnement en re n con- 
trail t, a labaie de I'Ouest, Passedouet, que j'avais 
vu la veille dans cet etat ! 

Ses ide*es s'^taient e^claircies ; il vint se re- 
poser au baraquement des femmes sous la foret, 
causant presque comme autrefois, mais pAle et 
tremblant sur ses jambes. 

N'osant lui demander par quel hasard il avait 
entrepris seul ce voyage, et me doutant de Tin- 






MrfMOIRKS DE LOUISE MICHEL *«7 

quietude ou <Hait sa femme, je proposal a Passe- 
douet de retoumer avec lui a Numbo oil il de- 
meurait, ce qu'il accepta. 
En s'appuyant un peu fortement sur mon bras, 

il marchait bien. 

Lorsque nous fames arrives sur la bauteur 
qui est entre la baie Nji et la baie de l'Ouest, et 
d'ou Ton voit si bien les batinrents da bagne 
au bord de File Nou, rougeatre a l'horizon, Passe- 
douet redressa sa haute taille et, Pendant vers 
le bagne son grand bras d£charne\ il me dit, de- 
coupant chaque syllabe : «Proudhon avait raison : 
tout ce qu'on a tente" jusqu'ici garde les memes 
causes de dSsastres, l'in6galite' des destinies, 
l'antagonisme des inte>ets. Proudhon l'a dit, 
celui qui produit tout n'a que la misere et la 
mort; les meilleurs trails de commerce dune 
nation ne protegent que ses expioiteurs ! 

« On en finira avec tout cela, mais que de 
mal ! que de mal ! 

Tant6t r^citant Proudhon mot a mot, tantot 
de\eloppant en phrases courtes, sepantes d'assez 
longs intervalles, il restait le bras <Hendu vers 
l'tle Nou. ' 

C'&ait bien le Passedouet des anciens jours ; 
mais Passedouet fantome, qui allait rejoindre 
Th^catombe de 71. II rep£ta plusieurs fois : 

7. 



H8 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Proudhon ! Proudhon ! puis il se tut tout a coup 
et n'a plus guere parte depuis. 

A Numbo, on le cherchait comme je l'avais 
suppose. 

Passedouet ne surv^cut que peu de jours et 
nous n'avons jamais su pourquoi il gtait venu a 
la baie de 1'Ouest. 

Ainsi je le revois, debout sur la hauteur, le 

bras ^tendu vers rile No'u, jetant la derniere 
lueur de sa raison, le dernier souffle de sa poi- 
trine, vers le jour de la ddlivrance. Oui, amis 
vivants et morts, on y viendra! A force de gerbes 
coupees, se levera le jour ou tous auront du 
pain. 



XI 



Au fond de ma revolte contre les forts, je 
trouve du plus loin qu'il me souvienne l'horreur 
des tortures infligees aux betes. 

J'aurais voulu que l'animal se vengeat, que le 
chien mordlt celui qui l'assommait de coups 
que le cheval saignant sous le fouet renversat 
son bourreau; mais toujours la bete rauette subit 
son sort avec la resignation des races domptees. 
— Quelle pitie que la bete ! 

Depuis la grenouille que les paysans coupent 
en deux, laissant se trainer au soleil la moitie 
superieure, les yeux horriblement sortis, les 
bras tremblants, cherchant a s'enfouir sous la 
terre, jusqu'a l'oie dont on clone les pattes, 
jusqu'au cheval qu'pn fait epuiser par les sang- 
sues pu fouiller par les comes des taureaux, 
la bete subit, lamentable, le supplice inflig* par 

l'homme. 
Et plus l'homme est feroce envers la bete, 



h 



120 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

plus il est rampant devant les homines qui le 
dominant. 

Des cruaute^s que Ton voit dans les campagnes 
commettre sur les animaux, de l'aspect horrible 
de leur condition, date avec ma pitie" pour eux la 
comprehension des crimes de la force. 

C'est ainsi que ceux qui tiennent les peuples 
agissent en vers eux ! Cette reflexion ne pouvait 
manquer de me venir. Pa-rdonnez-moi, mes chers 

amis des provinces, si je m'appesantis sur les 
souffrances endurees chez vous par les animaux. 

Dans le rude labeur qui vous courbe sur la 
terre maratre, vous souffrez tant vous-memes 
que le dedain arrive pour toutes les souffrances. 

Cela finira-t-il jamais ? 

Les paysans ont la triste coutume de donner 
de petits animaux pour jouets a leurs enfants. 
On voit sur le seuil des portes, au printemps, 
au milieu des foins ou des ble*s coupes en 6te\ 
de pauvres petits oiseaux ouvrant le bee a des 
mioches de deux ou trois ans qui y fourrent inno- 
cemment de la terre; ils suspendent l'oiselet par 
une patte pour le faire voler, regardent s'agiter 
ses petites ailes sans plumes. 

D'autres fois ce sont de jeunes chiens, de 
jeunes chats que l'enfant tratne comme des voi- 
tures, sur les cailloux ou dans les ruisseaux. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



121 



Quand la bete mord le pere l'Gcrase sous son 

sabot. 

Tout cela se fait sans y songer ; le labeur 
('-erase les parents, le sort les tient comme l'en- 
I fant tient la bete. Les etres, d'un bout a Tautre 
du globe (des globes peut-etre !), g6missent dans 
l'engrenage : partout le fort Strangle le faible. 
fitant enfant, je fis bien des sauvetages d'ani- 
maux; ils 6taient nombreux a la maison, peu 
importait d'ajouter a la menagerie. Les nids 
d'alouette ou de linotte me vinrent d'abord 
par echanges, puis les enfants comprirent que 
j'elevais ces petites betes ; cela les amusa eux- 
memes, et on me les donnait de bonne volonte\ 
Les enfants sont bien moins cruels qu'on ne 
pease ; on ne se donne pas la peine de leur faire 
comprendre, voila tout. 

N'ai-je pas moi-meme jet6 aux vilaines gens 
des crapauds (qui devenaient ce qu'ils pouvaient)? 
Cette pensee me fit changer de maniere d'agir 
en vers les vilaines gens. 

Cetaient des poSmes relatant tout ce qu'on leur 
reprochait, en vers pins ou moins sauvages, que 
je leur envoyais. Ces vilaines gens-la <Haient 
bien inoffensifs, a comparer avec ceux que je 
vis depuis. 

Mon r61e de don Quichotte valut a mon grand* 



IM MflMOIRES DK LOUISE MICHEL 

pere bien des lettres ou on promettait de venir 
me corriger vertement, puisqu'il ne le faisait pas 
lui-meme; mais jamais on n'y vint. 

II me souvient de quelques-uns de ces poemes 
vengeurs. Le dernier, la Gruge'ide, se termi- 
nait par les imprecations d'un chatelain du 
pays contre l'auteur (parodie des imprecations 
de Camille) : « Poeme, unique objetde mon res- 
sentiment. » II y avait un dessin ou le chatelain 
£tait represents ddchirant les feuillets, et un 
autre on les spectres de douze tetards apparais- 
saient a Tabbe Croque-Arete. 

Cela commencait comme XEniide. 

Grugeidos — liber primus — argumentum. 

Le sujet en e"tait la clef d'un pare retiree a un 
vieillard qui en mourut de chagrin, parce qu'un 
jeune ami {Vabbe Croque-ArSte) s'etait niaise- 
ment amus£ avec des tetards. Gomme la haine 
de la force, la remarque que le me>ite est rare- 
ment reconnu date de mes plus jeunes ann^es. 
(J'en ai vu mille exemples dans le cours de ma 
vie, le premier est done le aeul qui m'ait cause" 
de retonnement.) J'avais toujours vu dans les 
livres a 1'usage de la jeunesse, et meme dans les 
autres, l'illusion contraire. II s'agit d'un vieux 
mattre d'^cole, homme simple, dont nous avons 



MtfMOIHES DE LOUISE MICHEL 113 

peut-etre 6te les seuls, roes parents et moi, a 
remarquer l'dtonnante capacity pour les mathl- 
matiques, c'&ait l'instituteur de Vroncourt. 

Tresenfantalors,je m'ttais seulement apercue 
qu'explique* par lui on comprenait de suite tout 
calcul. 

Comme jNJcrivais depuis longtemps mes vers 
en caract'eres a raon usage, iraites de ceux des 
livres, on reconnut qu'il 6tait temps de m'ap- 
prendre.fc <Scrire com me tout le monde. C'est 
cetteanneVlaqueM. Lwxmont legratul. nx&decin 
de Bourmont, me demandait gravement (comme 
il parlait toujours) pourquai Je ne faisais pas 
(touvrages en prose. J'entrepris une histoire, in- 
titule les Mchancetts (TJMtoe. Cela commen- 
cait ainsi : « H&ene <Hait ties mechante et tres 
opiniatre. » C^tait le recueil de mes propres 
malices ou j avals ajoute* pour la moraliU une 
punition exemplaire. 

Heiene, qui avail vole* chez un vieux medecin 
une petite encyclopedic (un volume relte en 
peau, oft il y avait les noma de tout ce qu'on 
peut apprendre), <Hait condamnle a passer un 
mois sans autre livre qu'une grosse grammaire 
quelle n'aurait pas vole*e, bien sur, pour se la 
procurer. 

- Ah ! petit monstre, dit M. Laumont, je m'en 



124 MtiMOIRES DE LOUISK MICHEL 

doutais bien que c'^tatt vous qui aviez pris mon 
livre ! Gardez-le, petit mauvais sujet ! 

On d^couvrit dans YHistoire d'HMtne bien 
d'autres choses ! Chacun n'est-il pas, des l'en- 
fance, capable en bien et en mal de tout ce qui 
se trouve dans ses cordes ? 

Ce qui me toucha le plus, c'est que je n'avais 
plus besoin de cacherle livre pour rever sur les 
nomenclatures myste>ieuses que je m'imaginais 
contenir le savoir humain, comme si ce qui va 
toujours en avant pouvait etre renferme dans 
quoi que ce soit. VHistoire dBe'ttne fut mon 
dernier ouvrage en caracteres d'imprimerie. 
Personne, a la maison, n'dcrivant bien et aussi 
pour me laisser moins de temps a occttper comme 
il me plaisait, j'allai chaque jour a l'6cole du 
village. 

L'instituteur se nommait Michel sans etre mon 
parent. — Combien j'en ai rencontr^ de Michel ! 

J'eus bient6t trouve moyen, tout en m'appli- 
quant, de faire des m4chancet£s. 

Lorsque monsieur le maUre, comme nous di- 
sions, du haut de son grand fauteuil de bois, la 
chair e, avait bien recommand6 d'6crire exacte- 
ment les dict^es, j'avais soin d'ajouter a ce qui 
devait etre 6crit tout ce qui n'e'tait pas destine" a 
1'etre. Cela faisait quelque chose de ce genre : 




M^MOIRES DE LOUISE MICHEL Hi 

« Les Romains £taient les maitres du monde 
(Louise, ne tenez pas votre plume comme unb&ton; 

— point virgule), — mais la Gaule rdsista long- 
temps ( Virgime, tenez-vous droite) a leur domina- 
tion. (Les en f ants du haul de Queurot, vous venez 
Men tard; — un point. Ferdinand, mouchez-vous. 

— Les enfants dumou/in, chauffez-vous lespieds). 

— C6sar en £crivit I'histoire, etc. » 
J'ajoutais meme des choses que monsieur le 

maitre ne disait pas, ne perdant pas une minute, 
griffonnant avec zele. 

J'aurais 4te" aussi peu sensible a la colere de 
monsieur le maitre qu'aux reproches ordinal res, 
s'il ne m'eut dit froidement : Si l'inspecteur 
voyait ca, vous me feriez casser ! 

Une grande tristesse tomba toute froide sur 
moi ; je ne trouvai rien a repondre, meme quand 
il me deTendt de lui apporter desormais des 
feuilles de roses pour son tabac. 

Seches en hiver, fraiches en &t&, c'6tait moi 
qui les lui apportais toujours : il aimait a en mettre 
clans la tabatiere d'dcorce de cerisier, t'erme'e de 
ce petit couvercle qu'on tire par une laniere 
de cuir. 

Le lendemain, ma dicle'e e'tait irr^prochable ; 
mais pendant plus de huit jours, sous l'oeil severe 
de monsieur le maitre, je tournai dans la poche 



1 



126 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

de mon tablier le papier blanc plein de roses 
seches que j'avais prgpar^es sans espe>ance. 

Enfin voyant que j'avais le coeur gros, il me les 
demanda, et une fois rentrSe en grace, si je fis 
d'autres malices, ce n'tHait plus celles que l'ins- 
pecteur pouvait reprocher a monsieur le maltre. 
Gagnant si peu qu'il faisait toutes sortes de 
petits travaux pendant les longs eW ou les en- 
fants ne vont pas en classe dans nos villages, le 
vieux maitre <Hait toujours gai ; je ne l'entendis 
jamais dire une parole amere. 

L'Ccole de Vroncourt est une maison obscure, 
nayant que deux pieces : la plus grande. don- 
nant sur la rue est la classe ; l'autre ou il ne fait 
jamais clair donne sur le coteau plein d'herbe ; la 
fenetre se trouve comme un soupirail de cave au 
ras du sol : c'est le logement de Pinstituteur. II 
y avait a cette fenetre, comme a celle de la classe, 
de toutes petites vitres et des rideaux de coton- 
nade rouge. 

Devant la fenetre de la classe travaillait tout 
Thiver, a des ouvrages de couture, la femme du 
maltre d'^cole {la matiresse) ; son profil, un peu 
severe sous sa grande coiffe blanche, me semblait 
tres beau. Pres d'eile, les jours de cat^chismo. 
venait s'asseoir ma tante Victoire, pour verifier 
si je l'avais bien appris. 



MlJMOIRRS DE LOUISE MICHEL <27 

Les tables etaient rang£es de trois c6t^s, 
celui de la porte d'entr^e seul eHait libre devant 
les tables. II y avait deux ou trois bancs pour les 
petits qui n'ecrivaient pas (et quelques grands, 
ayant ce qu'on appelait de tris belles mains, qui 
ecrivaient sur leurs genoux) ; il n'y avait plus a 
s'inquteter de la facon dont ils peignaient et ils 
en etaient tres fiers. 

Quant a moi, malgre" les cinq genres tiicriture 
qui me furent enseigneYa l'dcole de Vroncourt, 
et la belle anglaise des cours normaux de Chau- 
mont, je redevins comme nous etions tous a la 
maison, roulant, e*chevelant les mots, laissant 
lecriture changer d'allure suivant lapens6e; c'est 
ce qui rend la mienne assez difficile a imiter. 

On y r^ussit pourtant. Ma pauvre mere recut, 
il y a deux ans, une lettre assez bien contrefaite 
(la signature e*tai.t un chef-d'oeuvre), pour lui faire 
croire qu'etant tres malade je la demandais a 
Saint-Lazare : — ceci eHait un crime. On en 
ajouta un second, en envoyant (tres Wen indite* a 
ce qu'il parait) tin recours en grdce ayant pour but 
daller pres de ma mere. Le faussaire ignorait 
que, pr6cisement a ce moment-Ik, j'y 6tais depuis 
quelques jours. 
Hevenons au temps passe\ 
.1'avais remarque* que monsieur le maitre, rien 



128 MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 

queparlafacondontilposaitunprobleme,provo- 
quaitla response — 11 vous mettait ce qui s'appelle 
le nez dessus. 

L'ope>ation faite au tableau noir sous le souffle 
du vieux calculateur, qui du bout de sa longuc 
baguette de coudrier indiquait la place des chit- 

fres, avait quelque chose de la vision : Toeil gardait 
1'ample dessin des nombres et il me semblait que 

ces questions-la, e*nonce*es par lui, avaient un 
rythme. 

J'avais racont6 celaamon grand-pere, si bien 
qu'un soir je l'entendis causer avec monsieur le 
maftre de tant de c hoses, si loin de mes pauvres 
petits problemes, que je les aurais bien 6coutes 
ainsi pendant toute l'£ternite\ Ce jour-la je d£cou- 
vris que monsieur le mattre avait tout simplement 
le g6nie des nombres et qu'il 6tait, en outre, un 
grand astronome et un barde. Je reconnus aussi 
que l'algebre est plus facile que Tarithmgtique. 

— Pourquoi, dit mon grand-pere, n'avez-vous 
pas ecrit sur les mathe*matiques ? 

Le vieux maitre d'ecole eut un rire triste et 
narquois. lis ajouterent certaines appreciations 
que je ne compris que bien plus tard, mais le 
rire m'avait frappe* et je riais aussi quand je voyais 
dans les livres le me>ite reconnu et la vertu 
recompensed. 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 129 

jai retrouve bien des fois la simplicity du 
vieux mattre d'Scole chez des gens de mente. 
Jai pens6 a lui un jour que le commandant de la 
Yirginie racontait son voyage au pdle Nord. Le 
vieux loup, electrise par latempete de la journ^e, 

par la haute mer du Cap, par les effiuves qui 
coureot dans les navires, revivait ce voyage et le 
faisait revivre. 

- Pourquoi n'avez-vous pas ecrit cela? 

— Je ne suis pas litterateur, et puis les savants 
se sont occupSs de toutes ces choses. 

Bien des savants le sont-ils autant et ont-ils 
vupar eux-memes? 

Tant que les etudes n'auront pas une methode 
cneyclopedique, de maniere a elargir l'horizon 
au lieu de le restreindre, il se joindra, a tous 
les obstacles de la pauvrete qui entraverent le 
vieux maitre d'ecole, les obstacles du prejugS 
qui fait craindre ce qui ne fail pas partie du coin 
exploit, comme il arrivait au commandant de la 

Yirginie. 

Esl-ce que tout ne tient pas a tout? N'est-ce 
pas entraver le devel*'ppem«nt humain et le d£ve- 
loppement de sens nouveaux que de ne pas pro- 
eeder par des vues generates? 

C'est seulement quand le vaste ensemble est 
di-esse" que chacun fouille son petit coin en har- 




'30 MEMOIRES DB LOUISE MICHEL 

monie avec le tableau, maiscela n'arri vera qua 
veclereste. 4 * 

Une impression q ue j'airelrouv^e encore, c'est 
la tnstesse qui vous prend quand iHaut cfctruire i 
un animal a qui on ne peut faire graie sans qu'H f 
arrive a d'autres quelque accident. On tientoL 
ses mains I'etre qui veut vivre. 

Avea-voui vu une vipere couple au cou? Les 
morceaux se tordent, cherchant a se joindre. On 
souffre une angoisse en voyant cela, mais i| | e 
taiiait. La vipere aurait mordu quelqu'un. 

Une fois, au-dessus de la cdte des vignes, on 
avait entour* une pauvre iouve qui hurlait, ses 
petits dans ses pattes. J'avoue avoir demands 
sa grace, qu on ne m'accorda pas, bien entendu. 
Mais quelle que soit la pitte qui torde le cceur, 
i faut que I'etre nuisible disparaisse, et la grace 
que je demandais enfant, pour la louve, je ne la 
aemanderais pas pour certains hommes pires que 
des loups contre la race humaine. 

Quant a ceux qui a eux seuls, comme les tzars, 
repnfcentent l'esclavage et lamort d'une nation, 
je n aura.s ni plus d'hSsitation ni plus d'emoi, 
qu en dtant du chemin un piege dangereux. • 

Tu peux frapper cet homme avec tranquillity 

Tel serait toujours, vienne Toccasion, mon 



~+~*m 



M^MOIRES DB LOUISE MICHEL 131 

sentiment, aujourd'hui com me hier, comme de- 
main. 

On m'a souvent accusee de plus de sollicitude 
pour ies betes que pour les gens : pourquoi s'at- 
tendrir sur les brutes quand les etres raison- 
nables sont si malheureux ? 

C'est que tout va ensemble, depuis l'oiseau 
dont on e*crase la couvee jusqu'aux nids v humains 
decime*s par la guerre. La bete creve de faim dans 
son trou, lhonime en meurt au loin des bornes. 

Et le coeur de la bete est comme le coeur hu- 
inain, son cerveau est comme le cerveau humaiu, 
susceptible de sentir et de comprendre. On a beau 
marcher dessus, lachaleur et letincelle s'y reveil- 
le nt toujours. 

Jusque dans la gouttiere du laboratoire, la bete 
est sensible aux caresses ou aux brutalites. Elle 
a plus souvent les brut aliens : quand un cdte" est 
fouilte, on la retourne pour fouiller l'autre; par- 
fois malgre les liens qui I'immobilisent, elle de- 
range dans sa douleur le lissu dtHicat des chairs 
sur lequel on travaille : alors une menace ou un 
coup lui apprend que l'homme est le roi des ani- 
maux; parfois aussi pendant une demonstration 
eloquente, le professeur pique le scalpel dans la 
btite comme dans une pelote : on ne peut pas 
gesticuler avec cela a la main, n'est-cepas? et 



132 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

puisque l'animtil est sacrifie\ cela ne fait plus 
rien. • 

Est-ce que toutes ces demonstrations-la nesont 
pas connues depuis longtemps aussi bien que lea 

soixante et quelque operations qu'on fait a Alfort 
sur le m6me cheval ; operations qui ne servent 
jamais, mais qui font souffrir la bete qui tremble 
sur ses pieds saignants aux sabots arraches. 

Ne vaudrait-il pas mieux en finir avec tout ce 
qui est inutile dans la mise en scene des sciences? 
Tout cela sera aussi infecond que le sang des 
petits enfants egorges par Gille de Rez et d'autres 
fous dans l'enfance de la chimie. Une science, 
au lieu dor, est sortie des creusets du grand 
ujuvre ; mais eile en est sortie suivant le procede 
de la nature des elements que la chimie decom- 
pose et recomposera un jour. 

Peut-etrerhumanitenouvell,e,aulieudeschairs 
putrifiees auxquelles nous sommes accoutumes, 
aura des melanges chimiques contenant plus de 
fer et de principes nutritifs que n'en cpntiennent 
le sang et la viande que nous absorbons. 

Ehbien f oui,jereve,pourapresletempsoutous 
auront du pain, le temps on la science sera le 
cordon bleu de l'humanite ; sa cuisine ne flat- 
tera peut-etre pas autaut au premier moment le 
palais de la bete humaine, mais ce ne sera pas 



MlJMOIBES DE LOUISE MICHEL 



133 



trichind ni pourri, et refera aux generations, 
extenuees des tongues famines ou des longs exces 
des ancetres, un sang plus fort et plus pur. 

Tout sera alors pour to us, meme lesdiamants, 
car la chimie saura cristalliser le charbon, comme 

elle sait du diamant consume refaire la cendre 

d'un charbon. 

11 est probable qu'a ce moment-la bien d'autres 
richesses et de plus beaux triomphes que le dia- 
mant vulgarise appartiendront a la science qui 
se servira de toutes les forces de la nature. 



8 



[ 



XII 



J'ai ditun seul mot de ^instruction ^mentaiie. 
Quelques lignes encore a ce sujet. 

Les morts d'abord : un grand vieiliard a la tete 
toute blanche expliquait aux cours du soir de 
cette rue Hautefeuille que nous aimions tant 
une chose bien utile et bien peu connue dans 
rinstruction : la stenographic, grace a laquelle 
tant de choses seraient abregttes. On a si peude 
temps pour les e*tudes et on Ie gasp i He tant. 

Jamais je ne vis mieux la bonte peinte sur un 
visage que sur celui du v6ne>able Grosselin. 

Qui done encore est mort, pendant les dix ans 
de la deportation et mes deux ans cfc prison? 
Depuis je n'ai pas lu les journaux, je ne sais done 
rien de ceux qui s'en sont alles. 

Celles qui, sous l'Empire, jeunes institutriees 

ou se preparant a le devenir, gtaient avides de co 

. savoir dont les femmes n'ont que ce qu'elles ra- 

/ vissent de cdte* et d'autre, venaient rue Haute- 



.MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 135 

* 

feuille s'assoiffer encore de science et de liberty. 

Que de bonnes amities nouses la, quelques- 
unes bris^es par la mort; d'autres perdues au 
an fond de ce remuement des 6v£nements qui 
nous a jet£es de cdte* et d'autre comme le grain 
secoue par le vanneur! 

Des initiates, seulement, pour cellos qui vi- 
vent. 

Qui sait ce qui leur arriverait si on de*couvrait 
que nous nous sommes souvent coudoyees dans 
la petite salle de la rue Hautefeuille! 

Quoi ! Vous connaissez Louise Michel? Allez 
la rejoindre en prison ; il n'y a que des anar- 
chistes qui peuvent la connattre. 

Gette miserable n'a-t-elle pas cent fois declare* 
que tous doivent avoir partau banquet dela vie? 
Ou serait le plaisir de la richesse s'il n y avait 
pas a comparer sa position de gorge* a celle des 
creve de faim?Ou serait l'agrfoble sentiment de 
la security si on ne comparait pas sa bonne po- 
sition bien solide a la situation de ceux qui trat- 
nent dans la mi sere? 

i Et c'est une femme encore ! c'est la le comble. 
Si, seulement, on pouvait la bemertant soit peu 
avec l'id^e que les femmes obtiendront leurs 
droits en les demandant aux hommes ; mais elle 
a linfamie de dire que le sexe fort est tout aussi 



130 



MlJMOIRES DR LOUISE MICHBL 



esclave que le sexe faible, qu'il ne peut donner 
ce qu'il n'a pas lui-meme et que toutes les me- 
galiths torn be ron t du meme coup, quandhommcs 
et femnies donneront pour la lutte decisive. J 

Ge monstre pretend que, chez nous, hommcs 

et femmes, il n'y a pas de responsabilite* et que 

Ic'est la betise humaine qui cause tout le mat; 

i que la politique est une forme de la stupidite* qui 

ne sait pas agrandir ses petites vanitds et en 

faire l'immense orgueil de la race humaine. 

Si cette femme-la e*tait la seule on dirait : C'est 
un cas pathologique. Mais il y en a des milliers, 
des millions, qui se foutent de toute autorite" ct 
qui s'en vont jetant le cri des Russes : Terre et 
liberte*. 

Eh oui, messieurs, il y en a des millions qui se 
foutent de toute autorite", parce qu'elles ont vu 
les petits travaux accomplis par le vieil outil a 
multiples tranchants qu'on appelle le pouvoir. 

Est-ce que nous ne voyons pas, depuis trop 
longtemps, les e*gorgements qui ont lieu pour 
cette petite chose-la. On le dirait vraiment aussi 
pre*cieux que la hache de jade, sauv^e d'ile en 
lie par les Oceanians de Tile Bourou. 

Cette fois, ce n'est pas une nouvelle popula- 
tion qui en re*sulte, mais la depopulation des gou- 
vernes, la cretinisation des gouvernants. 



MtiMOUES DB LOUISE MICHEL 437 

Allons, une bonne fois a l'eau les institutions 
pourries et que les hommes soient conscients et 

libres! 

Certains ont toe" les presidents de l'instruction 
el^mentaire, qui ne se doutaient pas alors des 
choses que l'autoritg ieur ferait commettre. 

La science et la liberte* ! Comme c'e* tait bon et 
vivifiant ces choses-la, respites sous 1'Empire 

dans ce petit coin perdu de Paris! 

Comme on y 6tait bien, le soir, en petits grou- 
pes, et aussi les jours de grandes stances ou, 
plus nombreuses, on laissait aux Itrangeres la 
salle entiere! 

Nous nous placions, le petit tas des enthou- 
siastes, dans le carre* pres du bureau ou 6tait la 
boite du squelette avec une foule d'autres choses 
dont le voisinage nous plaisait. 

De la, au fond de l'ombre, nous entendions 
et voyions bien mieux. 

La petite salle debordait de vie, de jeunesse; 
on vivait en avant, bien en avant, au temps ou 
tous auront une autre existence que celle des 
bGtes de somme dont on utilise le travail et le 
sang. 

Surtout cinq ou six ans avant le siege, la rue 
Hautefeuille formait, au milieu du Paris imperial, 
une retraite propre ou ne venait pas I'odeur du 

8. 



1 



L 



138 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

charnier; quelquefois les cours d'histoire gron- 
daient en Marseillaise et cela sentait la pou- 
dre. 
Comment trouvions-nous le temps d'assister a 

ces cours plusieurs fois par semaine? II y en avail 
de physique, de chimie, de droit meme; on y es- 
sayait des me*thodes. Comment pouvions-nous, 
outre nos classes, faire . nous-meraes des cours? 
Je n'ai jamais compris que le temps pot etre aussi 

e'lastique! 11 est vrai qu'on n'en perdait pas et 
que les journeys se prolongeaient; minuit sem- 
blait de bonne heure. 

Plusieurs d'entre nous avaient repris, a batons 
rompus, des Etudes pour le baccalaure'at; mon 
ancienne passion, 1'algebre, me tenait de nou- 
veau et je pouvais verifier (cette fois avec certi- 
tude) que, pour peu qu'on ne soit pas un idiot, 
on peut, pour les mathe* matiques, se passer de 
mattre (en ne laissant aucune formule sans la 
savoir, aucun probleme sans le trouver). 
/ One rage de savoir nous tenait et cela nous 
reposait de nous retrouver, deux ou trois fois 
par semaine, sur les bancs nous-mftmes, cdte a 
c6te avec les plus avanc£es de nos Aleves que 
nous emmenions quelquefois; heureuses et 
fieres, elles ne songeaient guere a l'heure. 
Plus on s'enfie" vrait de toutes ces choses, plus 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



139 



on avait, par instants, des gaietls d' enfant. Nous 
faisions bien. 

Combien de caricatures, de folies, de gami- 
neries 6change"es! Je crois que nous avons plus 
souvent ressemble* a des £tudiants qu'a des ins- 
tit u trices. 

II me souvient d'un soir ou nous avions essaye* 
la m£thode Danel ou, comme en Angleterre et en 

Allemagne, le nom des notes est tire" des lettres 

de r alphabet (avec cette difference qu'on les 
Icrit sans ported) ; nous sortions tard de la rue 
Haulefeuille, il n'y avait plus d' omnibus et nous 
regagnions pldestrement nos re*duits ; un imbe- 
cile se mit a me suivre; haut monte\ sur ses 
longues jambes de he>on, je m'amusai d'abord a 
regarder, sous les reverberes, glisser cette om- 
bre d'oiseau. 

Puis, impatience de l'entendre r£pe*ter de ces 
sottises a l'usage des gens qui ignorent si on leur 
r^pondra, ce qui me gat ait l'oiseau fantastique 
trottant sur ses longues pattes, je le regardai 
tout a fait en face et, de ma plus grosse voix, je 
me mis adescendre lagamme Danel : D. B, L, S, 
F, M,R, D! 

L'effet fut foudroyant. 

tttait-ce l'accent un peu masculin ou les sylla- 
bes etranges formees par les quatre dernieres 



440 MtiMOIRKS DE LOUSE MICHEL 

lettres, je nel'ai jamais su : l'oiseau avait disparu. 

Une autre fois, ayant un grand manteau qui 
m'enveloppait complement, une sorte de large 
chapeau de peluche qui faisait beaucoup d'ombre 
sur le visage et des bottines neuves (du Temple) 
dont, je ne sais pourquoi, les talons sonnent 
tres fort, je retournais a pied, assez tard; on 
parlait beaucoup d'attaques nocturnes dans les 
journaux et un bon bourgeois qui entendait soo- 
ner mes bottines et ne distinguait pas, sans 
doute, la forme noire qui venait de son c6te\ se 
mit a trotter avec une telle frayeur que j'eus 
ride*e de le suivre un peu de temps pour le bien 
effaroucher. 

II allait, il allait, regardant si personne ne 
viendrait a son secours ! La nuit &ait noire, les 
rues desertes, le bourgeois avait une peur bleue 
et moi je m'amusais beaucoup. 

II allongeait le pas tant qu'il pouvait, et moi 
je passais dans l'ombre en faisant sonner mes 
talons : c'dtait ce qui entretenait son effroi. 

Je ne savais plus dans quel quartier c'e'tait, 
quand je laissai partir le bourgeois en lui criant : 
Faut-il 6treb6te! 

II fallait revenir et cette nuit-la je rentrai bien 
tard ou plutdt bien matin, ne riant plus; car 
j'avais vu, la nuit, des gens qui vivent de proie 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



141 



ou qui sont proie eux-m&mes : une nuit de ce 
qu'on appelle la soci&6 civilisee. 

II m'en reste des strophes lugubres, Writes 
en rentrant, tandis que M" e Vollier (malgr£ ma 
precaution journalise de retarder la pendule) 

grondait tout en s'inqui&ant, la pauvre femme, 

com me YeM fait ma mfere, de la fatigue que j'6- 
prouverais dans la journ^e, aprfcs la course que 
ie lui racontais. Voici les strophes : 

Toute Tombre a verse ses tencbreuses urnes, 
Toute la sombre nuit ses spectres taciturnes. 
L'eau dort sinistre et glauque et, dans son lit profond, 
Gouffre toujours ouvert dans le morne silence, 
On entend tout k coup vers le myst&re immense 
Quelque chose tomber d'un pont, 

Tandis qu'k la lueur des p&les reverb&res, 
Vonfc, errant dans la nuit, les sublimes miseres, 
Fantdmes plus aflreux que les froids trepasses ; 
Dos spectres embusques sous les portes, dans Tombre; 
Dos spectres se glissant et sans nom et sans ombre 
Par d'autres spectres effaces. 



Eh bienj oui, j'en ai vu jjes bandits et des filles, 
El je leur ai parle. Croyez-vous qu'ils soient nds 
Pour fitre ce qu'ils sont et trafner leurs guenilles 
Dans le sang ou la fange, au mal predestines? 

Non, vous les avez faits, vous pour qui tout est proie 9 
Co qu'ils sont aujourd'hui 



142 M^MOIRES DE LOUISB MICHEL 

Oui j'en avais vu des bandits et des filles et je 
leur avais parle\ Combien j'en vis depuis et 
combien de choses ils me raconterent ! 

Est-ce que vous croyez qu'on vient au monde 
avec un couteau ouvert pour chouriner ou une 
carte a la main pour se vendre? On n'y vient pas 
non plus avec une canne plombe'e pour etre 
sbire, ou un portefeuille de ministre pour etre 
pris des vertiges du pouvoir, et trainer des na- 
tions dans sa chute. 

Nul bandit qui n'auratt pu etre un honnete 
homme! Nul honnete homme qui ne soit capa- 
ble de commettre des crimes dans les affole- 
ments ou jettent les prejuge*s du vieux monde 
maudit ! 

Ce m6me Jules Favre qui trempa dans l'dgor- 
gement de Paris, parce que le pouvoir l'avait 
empoisonn^ (comme il empoisonne du sang au 
cerveau tous ceux qu'on revet de cette tunique 
de Nessus), ce meme Jules Favre nous l'avions 
aime* comme un pere et il dtait avec nous d'une 
bonte* paternelle. 

Combien de fois, sous pre*texte qu'il 6tait notre 
president, je lui conduisis des gens qui avaient 
besoin d'une consultation d'avocat et ne pou- 
vaient la payer ! 

II me souvient qu'un jour ou je lui avais con- 



I 



nitu mm**"******'*" 



M^MOIRKS DE LOUISE MICHEL U3 

diiit une vieille un peu atteinte de la maiiie'de 
la persecution et qu'il fallait rassurer, pour la 
guerir peut-etre! — il avait perdu pas mal de 
temps -a la raisonner — Jules Favre vint a moi 
tout a fait fache\ 

L 'angle obtus que fonnaient son trout et son 
meiiton se refermait en angle droit, c'6tait mau- 
vais signe. 

— C'esttrop fort! ine dit-ila voix basse, taudis 
que la vieille faisait un tas de reverences tout 
en murmurant : II y a vingt ans que je suis per- 
secuted, etc., etc. 

Je vols encore I'endroit ou cela se passait, 
pies d'une grande urne offerte par ses e*lec- 
teurs. Je ne sais quelle immense envie de rire me 
pi-it, et cela de si bon coeur que Tangle droit du 
profil de Jules Favre se reforma en angle obtus 
ou, comme a 1 ordinaire, l'oeil brillait au so m met, 
faisant le menton d'une des droites et le front 
de 1' autre; lui-meme ne put s'empecher de rire, 
et la vieille to uj ours faisant des reverences disait : 
Merci bien! A une autre fois! A bientot ! 

Je spngeai a cela a Satory, en regardant la 
petite mare ou buvaient les prisonniers dans le 
croux de leur main, quand ils avaient trop soif 
et que la grande pluie qui tombait sur eux avait 
balaye Tdcume rose de la mare (les vainqueurs y 




444 MJSmOIKES DE LOUISE MICHEL 

lavaient leurs mains, sou vent plus rouges que 
celles des bouchers). 

II me semblait voir sortir cette mare sanglante 
de l'urne d' autrefois, comme on repr&ente la 
source des fleuves. 

Qui e*crira les crimes du pouvoir et la facon 
monstrueuse dont il transforme les hommes, de 
facon a ce qu'on d&riiise a jamais ses crimes en 
r&endantatoute la race humaine? 

II n'y a qu'a grandir les choses pour qu'elles 
sauvent au lieu de perdre : 

titendre le sentiment de la patric au monde 
en tier; le bien-etre, la science, atOute l'huma- 
nite*. 

Ne restera-t-il pas assez de la mort qui nous 
prend ceux que nous aimons '( 

Je reviens a la rue Hautefeuille. 

Un autre president avec qui nous e'tions In- 
dies, c'e'tait Eugene Pelletan, ce visage aux 
yeux de braise, enfonce* sous d'epais sourcils 
gris, avait quelque chose d Strange qui nous 
rappelait Nicolas Flamel, Gagliostro, enfin ces 
savants dont s'empare la le'gende; c'e'tait sur- 
tout quand il elait au bureau que nous aimions 
a nous blottir dans le cabinet au squelette, 
regardant de la, 6coutant, prises par la poe'sie 
de la science, par les paroles de liberty, pur 






MEMOIRES DB LOUI8E MIGUEL 445 

l'amourdela Republique et lahaine des Cedars. 
Gombien d'ouvrages effeuill£s aujourd'hui fu- 
rent commences sous ces impressions ! 

11 me souvient d'un £norme manuscrit, la 
Sagesse dun fou, que je portai a Eugene Pelle- 
tan, alors notre president, pour qu'il le lut et 
m'en dtt son avis. J'ai compris depuis quelle 
patience ii lui avait fallu pour lire cet 6norme 
grimoire et en annoter quelques passages. 

— Non, avait-il ecrit, ce n'est pas la sagesse 
d'un fou, ce sera un jour la sagesse des peuples. * 

En rapportant mon manuscrit, il me semblait 
marcher en I'air! J'en relas une bonne partie 
soigneusement, puis le temps me manqua, il 
fallait de plus en plus donner des lecons apres 
les classes, et la Sagesse d'un fou alia avec les 
autres ouvrages* Peut-etre aurais-je cherche* un 
eft.teur pour celui-la si j'avaia eu le temps. 

Maria L. . . , aussi, avait effeuille* bien'des choses. 
Jeanne B... et peut-etre sa sceur devaient avoir 
des manuscrits en train. Julie L... et M u * Poulin 
(queje puis no miner puisqu'elle est morte) ont 
jete* au vent bien des vers. II y avait, rue Haute* 
feuille, une veritable pe'piniere de bas bleus, les 
deux dernieres anne*es avant 71. 

Mais prose, vers et motifs s'en allaient au 
vent; nous sentions tout pres le souffle du drame 

9 



A 



146 MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 

dans la rue, le vrai drame, celui de rhumanite"; 
les bardits cbantaient repop^e nouvelle, il n'y 

avait plus de place pour autre chose. 

Les 6coles professionnelles pour lesquelles 
nous aimions M. Jules Simon, avaient alors tout 
notre eathousiasme. Quelques poigntas de jeunes 
filles, a peine, y etaient sauvGes de l'apprentis- 
sage et pourvues d'e'tats ou de dipl6mes, suivant 
leurs aptitudes ; des artistes en sortirent et nous 
disions : — Voici venir la R6publique; cette 
poign£e ce sera toutes. He* las ! 

A l'6cole professionnelle de M rae Paulin, pen- 
dant le siege, des femmes de toutes les positions 
sociales se r£unissaient, et toutes eussent prd- 
f6re* mourir plutdt que de se rendre. On dmiettait 
le mieux qu'on pouvait tous les secours qu'on se 
procurait, ranconnant ceux qui pouvaient l'etre 
en disant : — II faut que Paris re*siste, re*siste 
toujours. C'eHail la SocieHe* pour les victimes de 
la guerre. 

Je les revois toutes telles qu'autrefois, a quel- 
ques-unes pres. J'ignore celles qui vivent en- 
core, mais pas une d'elles n'a failli, — celles-la 
n' e'taient pas de ces franc-fileuses qui, au jour de 
la deTaite, fouillerent du bout de leur ombrelle 
les yeux des f6d6rds morts. 

La premefe visite que je pus avoir, e"tant pri- 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 147 

sonniere, fut celle de Tune d'elles, M rae Meurice. 
A mon dernier jugement j'ai vu derriere les 
spectateurs trids — parmi ceux qui 6taient entres 

moins facilement — briller les yeux noirs dune 
autre, de deux autres m&me : Tune grande, 
Jeanne B... ; l'autre petite, M m « F... 

Plus loin (lorsque j'en aurai obtenu d'elles- 
memes l'autorisation), je parlerai des femmes et 
des soci6t6s de femmes, depuis le Comite* de 
vigilance jusqu'a notre derniere Evolution : la 
Ligue des femmes. Je les salue en passant, 
toutes ces braves de l'avant-garde, echelonnees 
de groupe en groupe, comme de sommet en 
sommet. 

Gare pour le vieux monde le jour ou les 
femmes diront : C'est assez comme cela ! EHes 
ne lachent pas,, elles; en elles s'est rtfugiee la 
force, elles ne sont pas usdes. Gare aux femmes ! 

Depuis celles qui, comme Paule Minck, par- 
courent l'Europe en agitant le drapeau de la 
liberty jusqu'a la plus paisible des filles de 
Gaule, endormies dans la grande resignation 
des champs, oui, gare aux femmes, quand elles 
se leveront, ecoBuntes devant tout ce qui se passe ! 

Ge jour-la ce sera fini, le monde nouveau 
commencera. 

Nous avions, les defnieres anndes de l'Empire, 



148 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

une dcole professionnelle gratuite rueThevenot; 
chacune de nous y donnantquelques heures,trois 
fois par semaine, et la Socidte pour l'instruction 

<H4mentaire se chargeant du loyer, la maison 

marchait ; un de nos professeurs, que nous appe- 
lions le docteur Francolinus, y deployait une 
activity diabolique. Quelquefois la police de 
l'Empire nous faisait le plaisir d'assister a nos 
cours, cela faisait rire et on enlevait mieux son 
heure de lecon en donnant de temps a autre un 
bon coup de griffe qui attrapait par ses vilaines 
moustaches d'hyene l'homme qu'on appelait 
Napoleon III. 

Les cours de literature et de geographie 
ancienne 6taient faits deux jours par moi, deux 
jours par Charles de S..„ absolument de la meme 
maniere : le cote* r^el qu'on croirait romanesque; 
l'enfance, la jeunesse, la decrepitude des villes 
et des peuples, pareilles a la vie de chaque etre 
et a celle de tout le .genre humain ; les villes- 
fantdmes se dressant devant nous* Mon amie 
Maria A..., la directrice, avait ete avec Julie L... 
au faubourg Antoine. 

Gombien de fois, nous reconduisant Tune 
l'autre, jusque bien par-dela i'heure ou il n'y 
avait plus a regarder les 6talages de libraires 
ni a lire, entre les feuillets, les livres exposes 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 149 

au dehors, nous rentrions ayant fait ainsi sans 
nous en douter bien des lieues, allant et reve- 
nant du faubourg a la rue du Chateau-d'Eau ! 

Combien de farces faites ensemble les soirs 
o& nous 6tions tristes I Cet eclat de rire coupait 
l'ombre. 

Elle ne voulut pas entrer avec moi chez un 

photographe, un soir que, mutant procure un 

horrible portrait et I'ayant charge* encore de 
details fantaisistes, je dis an photographe avec 
I'accent de Bourmont un peu exagert : « Mon- 
sieur, j'ai vu sur votre porte : Photographic en 
pied. Veuillez mettre des pieds au portrait de 
mon mari que voici. » 

Tete du bonhomme, a qui je donne des expli- 
cations saugrenues et qui s'indigne pendant que 
je me sauve en riant. 

Elle ne voulut pas en 6tre non plus, le jour 
des vacances ou j'dtais entree dans un bureau 
de placement, pour me faire* envoyer comme 
cordon bleu chez de bons bourgeois, qui m'au- 
raient mise a la porte apres le premier diner que 
je comptais leur fabriquer. 

C'etait du cdtd de la Bastille, a un troisieme 

dtage. 

Je n'avais pas de papiers (les ayant oubltes 
disais-je), mais le placeur se trouva tout.etourdi 



ISO MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

des noms de la pegre impgriale ou je pr6tendais 
avoir servi, les donnant pour aller aux rensei- 
gnements. II finit par me faire pitie\ et je lui 
jetai au nez toute l'histoire en riant comme 
une folle. 
Quelle fantasmagorie que l'influence des noms! 

Gette lecon donn^e au pauvre diable valait bien 
le plaisir d'aller mettre u-n peu de poivre dans 
des mets sucrds pour me faire mettre a la porte 
par des gens habitue's aux vrais cordons bleus. 

Le placeur, une fois d6tromp6, se mit a m'in- 
vectiver, et je partis en riant comme a Tordi- 
naire, lui disant effrontdment : — Une autre fois, 
ne vous iaissez pas embonaparter aussi facitement 
avec ces noms-la. 

Je poursuis Tesquisse d'une chose pendant 
que je la tiens ; il y en a tant de choses entassdes 
depuis fannee du sifege, qu'on n'en finirait pas. 

Parmi les institutrices rencontres rue Haute- 
feuille, une des plus apres a recueillir les dpaves 
de science 6tait M" e Poulin, institutrice a Mont- 
mart re. Mine* e depuis longtemps par une maladie 
de poitrine elle ne la sentait meme pas, entas- 
sant le plus de savoir possible pour s'en aller 
dans la tombe. 

Tout a la fin de l'Empire, nous avions r4uni 
nos deux institutions, au 24 de la rue Houdon, 



■w 



M*MOIRBS DB LOUISE MICHEL «t 

apres la mort de M. m Vollier et le depart de ma 
cousine If atnilde qui avait passe* quelques mois 
avec moi. La derniere fois que j'ai vu la tombe 
de M Uc Poulin, c'&ait aux jours de mai 71. Dana 
la nuit du 22 au 23, je crois. Nous Itions au cime- 

tiere Montmartre qu'on tacbait de dtfendre a 
trop peu de combattants. 

Nous ayions crenell les murs comme nous 
pouvions, et si ce n'eut 6te* la batterie de la butte 
dont le tir trop court nous mitraillait, et des obus 
venant par intervalles reguliers du cdte* on Ton 
voit de bautes maisons, la position n'aurait pas 
6te* mauvaise. 

Get obus, ddchirant l'air, marquait le temps 
comme une borloge ; c'ttait magnifique dans la 
nuit claire ou les marbres semblaient vivre. 

A la meine compagnie, avec laquelle j'avais 
M le premier jour de la lutte, appartenaient ces 

hommes. 

Plusieurs fois nous elious alles en reconnais- 
sance, tantdt I'un tantot r autre; la promenade 
dans cette solitude fouiltee d'obus me plaisait; 
j'avais voulu malgre mes camarades y retourner 
plusieurs fois ; toujours le coup arrivait trop t6t 

ou trop tard pour moi. 

Nous avions deja des blesses, et j'eus bien de 
la peine a obtenir de retourner, c'est«A-dire 



152 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 



j'allai en reconnaissance maJgre* mes camarades. 
Un obus tombant a travers les arbres me couvrit 
de branches fleuries que je partageai entre deux 
tombes , celle de M"" Poulin et celle de Murger 
dont le genie semblait nous jeter des fleurs. 
— Sacr6 mille tonnerres! me dit un de mes ca- 
marades. Vous ne bougerez plus de la. 

Et ils mefirent asseoir sur un banc pres de la 

tombe de Cavaignac. 

Mais rien d'entete* comme les femmes ; du reste, 
je n'4tais pas la seule a verifier d'6tranges cal- 
oul de probability, et moi comme les cama- 
rades, nous ne pouvions avoir meilleure occasion. 
L'obus tombait toujours avant ou apres que nous 
6tions passes. 

Une autre encore de la rue Hautefeuille ; c'6tait 
une toute petite, toute fluette personne, donnant 
des lecons de musique et qui aurait pu en donner 
de bien d'autres ehoses. Elle marchait comme 
dans un rythme, tout e*tait harmonie en elle... Et 
d'autres et toujours d'autres qui, heureusement, 
sont encore vivantes. 

Bien des ehoses avaient leur foyer rue Haute- 
feuille : outre les cours gratuits de 1'instruction 
616mentaire, les 6coles professionnelles, les lec- 
tures aux meres de famille, un cours de jeuncs 
gens ou j'eus un grand nombre de ces pauvros 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 453 

enfants qui, trop jeunes, travail lent tout le jour 
ou qui n'avaient jamais &6 en classe. 

Les premiers groupements du Droit des femmes - 
avec M - " Jules Simon, Andre* Le\>, Maria De- V 
raismes se rgunissaient souvent a l'^cole profes- 

sionnelle de la rue Thlvenot. Tout commencait, 

ou plutdt recomraencait, apresla longue Wthargie 
de I'Empire. Au fond de tout cela l'idee des 
revolution naires russes m'entratnait. 

Au Droit des femmes, comme partout ou les 
plus avanc£s d'entre les hommes applaudissent 
aux ide*es d'6galite* des sexes, je pus remarquer, 
comme je l'avais toujours vu avant et comme je 
le vis toujours apres, que malgre* eux et par la 
force de la coutume et des vieux pr6jug£s les 
hommes auraient lair de nous aider, mais se 
contenteraient toujours de l'air. Prenons done 
notre place sans la mendier. Les droits politi- 
ques sont d£ja morts. L'instruction a e*gal degre*, 
le travail re'tri'bue' pour les 6tats de femme, de 
maniere a ne pas rend re la prostitution le seul 
e*tat lucratif, e'est ce qu'il y avait de re*el dans 
notre programme. 

Aujourd'hui le temps a marche*, il faut pour 
tout la grande debacle. Oui, lies Russes ontraison, 
Involution est finie, il faut la revolution ou le 
pap i Hon mourrait dans sa tnnique de nymphe. 

9. 



XIII 



Ma chere mere avait* vendu ce qui lui restait 
de champs*, ne gardant que la vigne, pour acheter, 
en 1865, mon externat de Montmartre qu'ellc 
payait a mesure, la pauvre femme ! comrae ello 
recevait de son c6te le prix de la vente. 

Nous y vivions, M me Vollier et moi, de la rente 
que lui faisaient ses fils, et nous voyions arriver 
l'instant ou, les Aleves augmentant beaucoup, 
nous eussions 6t6 presque a l'aise, pour des 
institutrices. Que de projets nous faisions ! 

Ma grand'mfere vivait encore *t je recevais de 
bonnes nouvelles d'elle et de ma mere. Je ne 
sais quelle joie me montait au cceur par ins- 
tants. 

Voici comment elle finit. Un soir Julie L... et 
Adele Esquiros 6taient venues dtner avec nous. 
M m * Vollier avait recu sa pension, nous 6tions en 
argent et nous avions parte d'envoyer un petit 
cadeau dans la Haute-Marne. 



MriMOWKS DB LOUISE MICHEL *» 

Julie apportait je ne sais quoi du pays. Adele 
Esquiros s'&ait charg^e de friandises. 

C'<Hait jour de conge\ nous avioas bien chaud 
toutes les quatre dans la petite chambre d'en 
haul. Nous paplionsgatment,surtoutM™Volliep 
que je n'avais jamais vue aussi gaie. 

J'avais raconte" comment j'avais, la veille, colte 

une affiche republicaine sup le dos d'un sergent 

de ville.Celle-la me restait, il fallait bien la placer 

quelque part. 

Sup le piano ouvert, le gros chat noir passait 
et repassait, fooutant le motif qui l'Sveillait sous 
ses pattes ; ii avait la tete un peu montSe, le gros 
Raton, ayant mangd tout un bol de creme au cafe" 
dont je ne parlais pas. 

M m ' Vollier racontait comment, dans l'inte>et 
de la maison, elle avait mis les clefs dans sa 
poohe; elle les faisait sonner avec ce souripe 
des yeux que j'avais vu a ma grand'mere et que 
je vis tant de fois a ma mere quand elles pavis- 
saient quelque chose a mes petits vols. 

Nos amis l'applaudissaient, mais on pit bien 
davantage quand par remcpds de conscience je 
lui restituai le porte-monnaie que j'avais vole* le 
matin dans la commode. 11 n'y manquait ppesaue 

rien. '^S^Jf 

Je ne sais quel serrement de Cceup me pnJJ^^ 



156 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

nous £tions heureuses, cela ne pouvait durer. 
J'avais fini cependant par m'&ourdir la-dessus. 

Assez tard, je reconduisis nos amies jusqu'aux 
omnibus de la rue Marcadet. 

La nuit 6tait noire et triste, et dans cette 
ombre un chien hurlait ; en revenant il se mit k 
me suivre. 

Le hasard qui mettait cette bete sinistre sur 
mon chemin e*tait d'accord avec la ve*rite*. 

M me Voliier, a qui je me gardai bien de Iaisser 
voir mon impression de tristesse, 6tait gaie en- 
core, ce n'e'tait pas pour longtemps. Elle eut ja 
nuit sa seconde attaque d'apoplexie. 

C'est son portrait qui e*tait pres de mon lit, 
en face d'un bouquet d'ceillets rouges. — Ses 
fils me laisserent, comme a une soeur, ma part de 
souvenirs. 

Apres la ™ ->n de M me Voliier, une grande tris- 
tesse m'envaint ; mais on n'avail pas le temps de 
s'dcouter souffrir : l'Empire a mesure qu'il appro- 
chait de sa fin devenait plus menacant et nous 
plus de'termine's. 

La premiere institutrice qui s'e'tait Stablie h 

Montmartre, M"« Caroline L'Homme, etquiavait, 

fdisait-elle, appris a lire a tout le quartier (elle 

^ avait raison), devenue infirme et vieille, avait 

«*■ encore quelqiles Aleves; un jour elle me les 



■" : " faf! 



1 



M£ MOIRES DE LOUISE MICHEL 437 

amena et vint s'&ablir avec moi. Elle eHait bri- 
s6e. 

Avez-vous lu les ldgendes du Nord? On eui dit 
une des nornes, tant elle passait sans bruit. Pale, 
ses longs cheveux blancs attaches par une ton- 
gue aiguille antique, quelque chose de fatidique 
1'enveloppait. 

C'est qu'au fond de sa vie il y avait une 16- 
gende he>o!que. 

Rien de plus charm ant que ce caractere doux 
et fier a la fois!... Morte aussi! 

Pauvre mere! elle eut avec moi bien peu de 
jours paisibles. Quand elle vint a Montmartre* 
toute bris£e de la mort de ma grand'mere, la 
Revolution arrivait, je la laissais seule de longues 
soirees; apres, ce furent des jours, puis des 
mois, des anne*es. Pauvre mere! pourtant je 
l'aimais tant que je ne serai heureuse qu'en 
allant la retrouver dans la terre ou Ton dort. 

Est-ce que nos meres a nous peuvent 6tre 
heureuses? 

Par quelques parole's e"chappe*es, je compris 
combien de sacrifices s'dtaient imposes les pau- 
vres femmes pour payer l'externat de Mont- 
martre. 

Dans la fermentation de la fin de 1'Empire, 



» H * J I i m 



158 BftiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

l'idde germ ait, grandissait et, secoude en gerbes 
d'&incelles, mettait le feu comme une torche. 
On en avait assez des choses malpropres. — On 
n'avait pas vu encore la guerre. Elle se leva pour 
dtayer Bonaparte avec des tas de cadavres. 

Les reunions se faisaient de plus en plus au 
grand jour, la re*volte montant de dessous terre 

arrivait au grand soleil. 

La guerre ne pouvait pas prendre malgre* les 
entraf nements de la bande impe>iale ; il fallut 
lacher les ailes a la Marseillaise pour griser le 
peuple. 

L'arm6e eile-meme, trop docile toujours, ne 
put marcher en chantant le Beau Dunois. 

Des vers faits a cette 6poque esquissent la si- 
tuation, j'en mettrai quelques-uns dans ces cha- 
pitres de vues g6ne>ales : 

LES OEILLET8 ROUGES 

Dans ces temps-la, les nuits, on s'assemblait dans l'ombrc, 
Indigne's, secouant le joug sinfitre et noir 
De l'homme de De'cembre, et Ton frissonnait, sombre. 
Comme la bdte a l'abattoir. 

L'Empire s'achevait. II tuatt a son atoe, 
Dans sa chambre oa le seuil avait l'odeur du sang, 
n regnait, mais dans l'air soufflait la Marseillaise, 
Rouge <Halt le soleil levant. 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 180 

II arrivait souvent qu'un effluve bardique. 
Nous enveloppant tous, faisait vibrer nos cceurs. 
A celui qui chantait le recueil lieroique, 
Parfols on a jete* des fleurs. 

De ces rouges <»Ulets que, pour nous reconnattre, 
Avail chacun de nous, renaissez, rouges fleurs. 
D'aulres vous reprendront aux temps qui vontparattre 
Et ceux-la seront les vainqueurs. ' 

Le second feuillet des OEiUets rouges fut <*crit 
a Versailles, a travers l'h<Scatombe de 1871 et 
envoye" a Ferre\ condamne* a mort, Le voici : 

* • 

MaUon d'arrttde VersalUe*, 4 septtmbre 1871. 
A Th. Fbrr*. 

Si j'allais au noir ciraetiere, 
Freres, jetez sur votre soeur, 
Comme une espdrance derniere, 
Do rouges (Billets tout en fleur. 

Dans les derniers temps de l'Erapire, 
Lorsque le peuple s'iveillait, 
Rouge oeillet, ce fut ton sourire 
Qui nous dit que toutrenaissait. 

Aujourd'hui, -va fleurir dans l'ombre 

Des noires et trlstes prisons. 

Va fleurir pres du captif sombre, 

Et dis-lui bien que nous 1'aimons. ' 



! 



t 



160 MtiMOlRES DE LOUISE MICHEL 

Dis-lui que par le temps rapide 
Tout appartient a l'avenir ; 
Que le vainqueur au front livide 
Plus que le vaincu peut raourir. 

Que de fleurs dans ma vie : les roses rouges du 
fond du clos toutes charges d'abeilles, le Was 
blanc que Marie voulut sur son cercueil, et les 
roses couleur de chair tach^es de gouttes de sang 

* 

que j'envoyais de Clermont a ma mere! 
Revenons au passe par des vers encore : 

LA MANIFESTATION DB LA PAH 

Dans la nuit on s'en va, marchant en longues files 
Le long des boulevards, disant : La paixl la yaixl 
Et Ton se sent suivi par la meute servile. 
Ton jour, Liberie, ne viendra-t-il jamais ? 

Et le pave frappe par les lourds coups do lance 
Resonne sourdement ; le bandit veut durer. 
Pour retarder un peu sa chute qui s'avance, 
11 lui faut des combats, dut la France y sombrer. 

Maudit, de ton palais sens-tu passer cos hommes? 
C'est ta fin! Les vois-tu dans un rdve effrayant? 
lis s'en vont dans Paris, pareils a des fantdmes : 
Entends-tu? dans Paris dont tu boiras le sang. 

Et la marche scande'e avec le rytbjne strange, 
A travers rassommade, ainsi qu'un grand troupoau, 
Passe, et Ce*sar bandit centuple sa phalange, 
Et pour frapper la France II fourbit son couteau. 



MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 



461 



Fuisqu'on veut le combat, puisque Ton veut la guerre, 
Pouples, le front courbe*, plus tristes que la mort, 
C'est contre les tyrans qu'ensemble il faut la faire : 
Bonaparte et Guillaume auront le m6me sort. 

Comme je pr£tendais, pour que ma mere ne se 
tourmentat pas, que je ne me melais de rien 

activement, deux de nos amis vinrent un soir me 
prendre pour une reunion ; ils Itaient rested en 
dehors afin qu'elle ne se doutat pas de quoi il 
s'agissait. 

— C'est impossible, disait la pauvre femme, 
que tu ailles donner des leconsa cetteheure-la! 

— C'est Julie qui m'envoie chercher. 
Mais elie se mit a la fenetre. 

— Je le savais bien, dit-elie, que c'elait pour 
vos reunions ! 

Et elie riait malgre* elle de nous voir parti r 
en riant. 

Ces- reunions avaient lieu le plus souvent en 
dehors de Paris. 

Que de choses on disait en revenant par les 
sentiers des champs ! D'autres fois on se taisait 
dans tout Nblouissement de l'ide*e qui se levait, 
halayant les hontes de vingt ans. 

Oh ! mes amis, je crois que nous onions tous 
un peu poetesl Nous avons bien souffert, mais 
nous avons vu de belles choses! 



162 MtiMOIRES DE LOUISE MIGUEL 

Comment rnieux revivre ces jours-Ui que par 
les feuillets qui m'en sont rested! 



LBS YEILLBURS DB MUIT 



I 



La charge sonne sous la terre. 

En avantt en avantl marchons! 

Quatre-vingt-treize a la banniere. 

mes amis, allons ! allons ! 

Quoil tant que l'aigle en pourriture 

Aurait de quoi nourrir un ver, 

On oserait se prosterner 

Devant cette charogne impure. 
Aux armes, citoyens! forraez vos bataillons. 
Marchons ; qu'un sang impur abreuve nos sillons. 



II 



Avant que l'empire s'ecroule, 
Que le squelette vermoulu 
S'e'miette sous la grande houle, 
Sachons que le peuple a voulu. 
Drisons cet esclavage infque, 
Devant Tibere, aurions-nous tous 
Vingt ans rarape* sur les genoux ? 
Amis, ylre la Republiquo I 
Aux armes, citoyens I etc. 



I 




MEMOIRES DB LOUISE MICHEL 163 



iS aout 70. 

Nous disions : En a van I ! vive la Republiquel 
Tout Paris repondra, tout Paris soulevl, 
• Se sourenant enfln, Paris fler, hero'ique, 

Dans son sang gdnrfrrmx de l'Empire lave*. 
Voila cc qu'on croyait ; la ville fut muette. 
Je vois encor ce jour dans la brume au lointain. 
Chaquc volet se ferme et fa rue est deserte. 
Sur nos braves amis, on criait ; A Prussien! 

Oui, dans Paris, fremissant des crimes de 
l'Empire, dans Paris qui devait r£pondre : Vive 
la Rdpublique ! il se fit un grand silence. 

Tous les volets se fermerent, laissant desert le 
boulevard de la Villette, et autour de la voiture 
ou Eudes et Brideau (Haient prisonniers, on 
criait : Aux Prussiens 1 

C'est que toujours Paris ftit trompe* par ce 
prdcepte Strange d'attendre, pour entraver les 
crimes et laver les hontes, que tout soit acheve", 
et qu'on ait entasse" hontes et crimes jusqu'au 
ciel. 

Quand nos amis furent condamnes a mort pour 
avoir voulu proclamer la Republique avant que 
Bonaparte eut acheve* son oeuvre, on nous char- 
gen, Andre* L^o, Adele Esquiros et moi, de porter 



V 







164 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

a Trochu une protestation couverte de milliers 
de signatures. 

Le plus grand nombre de ces signatures furent 
donn£es dans l'indignation ; deux ou trois des 
iistes dont j'&ais charged me furent redemand£es 
sous pr£texte qu'il y allait de la tSte : des gens 
timides avaient re'fle' chi . 

Est-ce que ce n'6tait pas de la tete de nos 
amis qu'il y allait? J'avoue n'avoir pas voulu 
efFacer ces deux ou trois signatures de personnes 
timides. 

— Eh bien ! tant mieux, leur disais-je, nous 
irons de compagnie. 

Ge n'4tait pas chose facile d'arriver jusqu'au 
ge'ne'ral Trochu ; il fallut pour y parvenir tout 
l'entetement ft mi n in. 

Apres etre entries presque d'assaut dans une 
sorte d'antichambre, on voulait nous faire parti r 
sans voirle gouverneurde Paris. Lesmots : « Nous 
venons de la part du peuple », sonnaient mal 
a cet endroit-la. Sur l'invitation de nous retirer, 
nous allames nous asseoir sur une banquette 
contre le mur, declarant que nous ne partirions 
pas sans rdponse. 

Las de nous voir attendre, un secretaire alia 
chercher un personnage qui dit representor 
Trochu, vint et, soupesant le volumineux cahier 



MrfMOIRES DE LOUISE MICHEL 



165 



couvert de signatures (ce qui paraissait l'in- 
qui&ter), il nous declara que, vu le nombre, ces 
signatures seraient prises en consideration. 

Gette promesse aurait peu pes4 dans ia balance 
si PEmpire ne se fut ecroule ; pourri comme il 
1'etait, le coup de massue de Sedan Itendit ce 
cadavre a terre. 

Une seule dcharpe rouge a I'Hdtel de Yille, 
celle de Rochefort. Mais on se disait : Le peuple 
est la. 

H&as ! apres le 4 Septembre, c'&ait toujours 
la m&hode de PEmpire ! et le peuple laissa faire 
longtemps. 

Que de souvenirs ! Les batailles dont on avait 

avec tant de peine des nouvelles vraies oufausses, 
le titre seul change^ les memes choses restees ! 

On refusait de laisser tenter des sorties d4ses- 
pei^es; on attendait toujours l'arm6e liberatrice 
que nous savions bien ne pas pouvoir venir. 
Jamais, disait-on, une ville ne s'est dgbloquee 
seule. Ge qui n'est pas impossible, s'il n'est 
jamais arrive, a chance au contraire d'arriver 
au moins une fois. 

Le 31 octobre, a l'Hotel de Ville, la Commune 
(Hait nomme'e ; elle fut escamotta comme un tour 
de gobelet. II faut de ces choses-la pour savoir & 
quels ennemis on a affaire. 



x 



166 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Flourens paya de sa vie aux avant-postes de la 
Commune, ou Versailles l'assassina dans un guet- 
apens, cette folle g6ne>osite\ 

Si nous sommes implacables a la prochaine 
lutte, a qui en est la faute ? 

Le 19 Janvier, on consentit enfin a laisser la 
garde nationale tenter de reprendre Montretout 
et Buzenval. 

D'abord les places furent emportdes ; mais les 
hommes entrant jusqu'aux chevilles dans la terre 

d6tremp6e ne purent monter les pieces sur les 

collines, il fallut se replier. 

La, resterent par centaines, sans regretter la 
vie, des gardes nationaux : hommes du peuple, 
artistes, jeunes gens ; la terre but le sang de cette 
premiere he*catombe parisienne, elle en devait 
boire bien d'autre. 

Mais Paris ne voulait pas se rendre. 

Le 22 Janvier, on e"tait devant l'Hdtel de Ville, 
ou commandait Ghaudey. 

Sous les protestations qu'on ne songeait pas 
a se rendre, le peuple sentait le contraire. 

Voulant laisser a la manifestation ce caractere 
pacifique qui finit toujours par l'^crasement de la 
fbule, ceux qui e*taient arme's s'dloignerent. 

Quand il ne resta plus que la multitude ddsar- 
me*e, un petit bruit de grdle tomba des fenetres 



MEMOIR BS DB LOUISE MICHEL 467 

ou Ion voyait les faces pales des Bretons, sur la 
place oq se faisaient des troupes. 

Oui, c'est vous, sauvages d' Armor, sauvages 
aux blonds cheveux, qui avez fait cela ; mais vous, 
du moins, vous etes des fanatiques et non des / 
vendus. / 

Vous nous tuez! Mais vous croyez devoir le 
faire et nous vous aurons un jour pour la liberty 
Vous y apporterez la meme conviction farouche, 
et avec nous vous monterez a l'assaut du vieux 
monde. 

Razoua commandait les bataillons de Mont- 
ma rtre. 

Aucun coup de fusil ne fut tire* du cote du 
peuple avant les discharges des Bretons. Mais 
alors ceux qui s'e*taient ranges autour du square 
de la Tour- Saint -Jacques s'indignerent , les 
balles pleuvaient toujours, on commenca a con- 
struire une barricade. 

Un vieux dont la capote <Hait troupe de balles 
et qui n'y songeait guere, un vieux de juin 48, 
Maleweux, se rappelait ces jours-la et dominait la 
situation, comme drape*, le brave, dans son dra- 

peau de Juin. 

Au milieu de la place, perdue dans ma pens4e, 
jo regardais les fenetres maudites, songeant : 
VoUs serez a nous, bandits. 



I*«*i ..... ...v. 



168 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Les balles continuaient leur petit bruit de 
grele, la place s'e*tait faite de*serte. 

Les projectiles venus de l'Hdtel de Yille, fouil- 
lant au hasard, tuaient les promeneurs. 

Pres de moi, une autre femme de ma taille, 
vetue de noir aussi et qui me ressemblait, tomba 
frappe'e d'une balle ; un jeune homme 6tait venu 
avec elle, lui aussi fut.tue ; nous n'avons jamais 

su qui ils 6taient, — le jeune homme avait le 

profil hardi des races du Midi. 

Beaucoup ne voulaient pas qu'on en reslat la. 
Mais on decida que ce ne serait pas cette fois-la. 

Le 22 Janvier, Sapia fut tue\ d'autres encore; 
P... du groupe Blanqui, eut le bras casse\ U y eut 
des passants tu6s comme les ndtres, et sur les 
tombes on jura vengeance et liberty. 

J'avais, en gage de de*fi, jete* mon e*charpe rouge 
sur une fosse, un camarade la noua aux branches 
d'un saule. 

Six jours apres le 22 Janvier, le peuple mitraille* 
et l'assurance qu'on ne cherchait point & se ren- 
dre et que les Prussiens seuls pouvaient porter de 
telles accusations, la reddition e'tait faite. Le 
frisson de colere de Paris ne se calma pas cette 
fois. 



XIV 



Le comite* de vigilance de Montmartre aura 
son histoire a part; nous en sommes peu de 
sun ivants;il fit sous ie siege trembler la reaction* 
On s'envolait chaque soir, du 41 de la chaussee 
Clignancourt, sur Paris, tantdt d£molissant un 
club de lacheurs, tant6t soufflant la re" volution, 
car le temps de la duperie e*tait passe\ Nous 
savions ce que pesent les promesses et la vie 
des citoyens devant un pouvoir qui se noie. 

A Montmartre, il y avait deux comics de vigi- 
lance, celui des hommes et celui des femmes. 

J'&ais toujours a celui des hommes, parce que 
ceux-la tenaient des re'volutionnaires russes. 
J'ai encore un vieux plan de Paris qui e*tait au 
raur de la seconde salle ; je Tai emporte* et rap- 
porte* a travers rOce*an, en souvenir. Nous 
avions, avec de I'encre, couvert les armes de 
l'Empire qui le de"coraient, cela eat sali notre 
repaire. 

10 . 



HO M^M-OIRES DE LOUISE MICHEL 

Jamais je ne vis intelligences si droites, si 
simples et si hautes ; jamais individualites plus 
nettes. Je ne sais comment ce groupe faisait son 
compte, il n'y avait pas de faiblesses ; quelque 
chose de fort et de bon vous reposait. 

Chez les citoyennes meme courage ; la aussi 
des intelligences remarquables ; mais au41 j'&ais 
alle*e d'abord avec les citoyens, je continuais 
d'appartenir aux deux comite*s dont les tendances 
e'taient les memes. Gelui des femmes aussi aura 
son histoire, peut-6tre seront-elles m616es, car 
on ne s'inqutetait guere a quel sexe on apparte- 
nait pour faire son devoir. Cette bete de ques- 
tion e'tait finie. 

Le soir, je trouvais moyen 6V£tre aux deux 
clubs, puisque celui des femmes, rue de la Cha- 
pelle, a la justice de paix, s'ouvrait le premier. 
Nous pouvions ainsi assister apres a la mottle* de 
la stance du club de la salle Pe>ot, quelquefois 
a la stance entiere ; tous deux por talent le nom 
de club de la Revolution distinct des Grandes- 
Carrieres. 

J'entends encore l'appel et je pourrais dire 
tous les noms. Aujourd'hui c'est l'appel des fan- 
tdmes. 

Les comite* de vigilance de Montmartre ne 
laissaient personne sans asile, personne sans 




*jrfiW »m i* M ■■*■»* i 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 171 

pain. On y dinait avec un hareng pour quatre ou 
cinq, mais on n'epargnait pas pour ceux qui en 
avaient besoin les ressources de la mairie, ni les 
moyens re'volutionnaires des requisitions. Le 
xviii arrondissement eHait la terreur des acca- 
pareurs et autres de cette especo. Quand on 
disait : Montmartre va descendre ! les rdaction- 
naires se fourraient dans leurs trous, lachant 
comme des betes poursuivies les caches ou les 

vivres pourrissaient, tandis que Paris crevait de 

faim. 

On riait de bon c'ceur, quand un de nous avait 
amend quelque mouchard qu'il croyait un bon 

citoyen. 

On a fauche* le comite* de vigilance comme tous 
les groupes re>olutionnaires : Les rares qui res- 
tent, Hippolyte F..., Bar..., Av.. M Viv..., 
Louis M... savent comme on y etoit fier et 
comment on portait le drapeau de la Revolution. 

Peu importait a ceux-la d'etre moulus obscu- 
re"ment dans la lutte ou bien au grand soleil. 

Qu'importe de quelle maniere passe la meule, 
pourvu que se fosse le pain ! 

On se demande qiplquefois comment tant de 
choses ont pu contenir dans la vie pendant les 
quinze ans qui viennent de s'dcouler. On e'crirait 



1 



*72 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

> 

tant qu'on voudrait ; le cadre d'abord, afin qu'on 
puisse fermer le livre ou on voudra. 

Ce n'est pas ici ce qu'on appelle un ouvrage a 
sensation, c'est un rapide regard sur la vie et la 
pensde d'une femme de la Revolution. Cela ne 
fait guere sensation quand on nous broie ; seu- 
lement c'est la que cesse pour nous toute entrave 
a 6tre d'utiles projectiles dans la lutte re*voIu- 
tionnaire. Personne ne souffrant plus de ce qui 
nous arrive, rien ne nous arr&e, j'en suis la! 
Cela vaut mieux pour la cause. 

Qu'importe, maintenant, dans le cceur arracM 
saignant de la poitrine, que des bees de plume 
y fouillent comme des bees de corbeau, personne 
n'est plus la pour souffrir des calpmnies; ma 
mere est morte ! 

Si elle avait vdcu quelques anne*es, quelques 
mois encore, j'aurais passe* tout ce temps-la pres 
d'elle; aujourd'hui, qu'importe prisons, men- 
songes et tout le reste? Que ferait la mort? Ce 
serait une ddlivrance; ne suis-je pas d4ja morte? 

Si je sors d'ici ce sera pour rentrer dans la 
fournaise ou Ton sent le souffle de i'inconnu qui 
vous fouette au visage. 

Que parle-t-on de courage? Est-ce que je n'ai 

pas hate d'aller retrouver ma compagne Marie et 
ma mere! Ma pauvre mere, qui vivrait si seule- 




MtMP 



MEMOfftES DB LOUISE MICHEL "* 

ment j'avais 6te* Van dernier a Saint-Lazare. Elle 
maurait sentie pees d'elle; mon arrived, a son 
agonie, lui a redonne" un mois d'existence. 

Venir a Saint-Lazare? Je ne l'ai demands' qu'a 
ses derniers instants, promettant en ^change 
d'aller en Caledonie, au milieu des tfibus, fonder 

cette Scole que j'avais promise aux Canaques. 

On ne l'a pas voulu, ce n'est pas ma faute ; je 
suis altee pres de ma mere mourante : les gouver- 
nants ont e*te\ comme il arrive toujours, moins 
mauvais que leurs lois ; ils m'ont laisse*e quelques 

jours pres d'elle. 

Toujours l'homme est oblige" de briser la loi 
dont il s'enveloppe comme d'un filet et qu'il 
&end sur les autr.es. 

Nul homme ne serait un monstre ou une vie- t 
time sans le pouvoir que les uns donnent aux J 
autres pour la perte de tous. 

Si ce livre est mon testament, qn'il en tombe 
a chaque feuillet des maWdictions sur le vieil 
ordre de choses. 

II y a longtemps .que je serais morte si je ne 
perisais pas que nous aurons bientot a donnerlc 
coup de chien ; celui ou flotteront ensemble les 
bannieres rouges et noires. 

Encore une chose que les gouvernants ont fait 
de bien, e'est de ne pas avoir icoute* ceux qui, 

10. 



*74 MgMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

ne suivant que leur sensibility, demandaient 
qu'on me mlt en liberty ma mere encore 
chaudel 

Mapauvremere, morte parce queje n'e'taispas 
la ! La liberte*, eomme si on m'eut payl son ca- 
davre ! On ne l'a pas fait et on a bien fait. 

Est-ce que quelque chose peut m'emouvoir, 
depuis qu'elle ne souffre plus? 

Je n'attends ni douleur ni joie, je suis bonne 
pour le combat. 

Retournons rapidement en arriere, puisque 
chaque chose sera reprise : le 22 Janvier, le 
18 Mars, le combat, la deTaite, les comics d'hom- 
mes et de femmes, la deportation, le retour; les 
prisons avant et apres le retour. 

Le 18 mars, sur la butte Montmartre, baignle 
de cette premiere lueur du jour qui fait voir 
comme a travers .le voile de l'eau, montait une 
fourmiliere d'hommes et de femmes; la butte 
venait d'etre surprise; en y montant on croyait 
mourir. 

Voici pourquoi la butte dtait l'objectif de la 
reaction. 

Les canons payes par les gardes nationaux 
6taient laissls dans un terrain vague au milieu 
de la zone abandonee aux Prussiens. 




MlUtOIRES DE LOUISE MICHEL 175 

Paris ne le voulut pas, on les reprit au pare 

Wagram. 
L'61an dftnne* par un bataillon du 6* arrondis- 

sement fat g6n6ral ; l'idte eHait dans Fair, chaque 

bataillon alia reprendre ses canons; ilspassaient 
sur les boulevards a bras d'hommes, de femmes 
et d'enfants, drapeau en tete. 

Des marins proposaient d6ja de reprendre les 
forts a l'abordage comme des navires; cette id4e 

respite dans l'air nous grisait. 

II n'arriva aucun accident quoique les pieces 
fussent chargees. 

Montmartre, comme Belleville et Batignolles ; 
avait ses canons; ceux qu'on avait mis place 
des Vosges furent transporter au faubourg An- 
toine. 

Les clubs e*taient ferm6s depuis le 22 Janvier, 
les journaux suspendus; si on n'eut senti le 
peuple en 6veil il est probable que le 18 Mars, au 
lieu d'etre le triomphe du peuple, eut e*te* celui 
d'un roi quelconque. 

Le fils Badingue n'e* tait gas encore mort ; Mont- 
martre dlsarme*, e'e'tait Ventre" e du souverain, 
Bonaparte ou d'Orltans, qu'eussent protege* l'ar- 
m4e tromple ou complice et les Prussiens eHablis 
dans les forts. 

Elle ne voulut point, cette fois, Gtre complice. 




176 M^MOIRKS DE LOUISE MICHEL 

l'armde, que, trois mois plus lard, on prenait 
pour ^eraser Paris. 

L'armde leva la crosse en l'air au lieu d'arra- 
cher les canons francais aux gardes nationaux 
et surtout aux femmes qui les couvraient de leurs 
corps; les soldats comprenaient , cette fois, 
que le peuple deTendait la Republique en defen- 
dant les armes dont les royalistes et impe>iaux, 
d'accord avec les Prussiens, eussent tourne' la 
gueule vers Paris. 

Oui, le i 8 Mars devait appartenir a l'ltranger, 
allie" des rois ou au peuple ; il appartint au peuple. 

Lorsque la victoire se dlcida ainsi pour nous, 
je regardai autoui de moi et j'apercus ma pauvre 
mere qui m'avait suivie pensant que j'allais 
mourir. 

Clement Thomas et Lecomte, au moment ou 
Clement Thomas commandait de tirer sur le 
peuple, furent arreted. 

Tous deux 6taient, par leurs actes memes, con- 
damne*s depuis longtemps; celadataitdeloin.de 
Juin 48 pour Clement Jhomas. II l'avait rappele* 
sous le siege en insultant la garde nationale. 

Lecomte avait comme lui un arridre* & payer : 
ses soldats se souvenaient. 

La vengeance sortit du passe* , sans ordre : e'est 
l'heure qui sonne. 




MtaOIftBS DE LOUISE MICHEL M 

Elle sonnera encore pour bien d'autres, sans 
que la Revolution qui passe s'attarde sur le che- 
min a le faire ou a Tempecher. 

On compte ceux qui meurent ainsi aux reprt- 

sailles populaires, mais d'un c6t6 seulement ; de 

I'autre on ne compte pas, on ne le pourrait pas. 

C'est le chaume sous les faucilles, l'herbe 
fauchSe au soleil d'Ste* . 

Plusieurs des ndtres aussi pe>irent ; Turpin, 
tombe" pres de moi, a l'attaque du n° 6 de la rue 
des Hosiers, pendant la nuit, mourut quelques 
jours apres a Lariboisiere. 

II m'avait dit de recommander sa femme a 
Clemenceau ; la volonte du mort fut exteutee 
fidelement. 

Je n'ai jamais lula deposition de Clemenceau, 
dans l'Enquete du 18 Mars; nous ne lisions pas 
dejournaux. 

Les indecisions qu'on lui reproche viennent 
de son illusion d'attendre encore quelque pro- 
gres du parlementarisme mort; cette illusion est 
le microbe qu'il a rapporte de 1' Assemble, tout 
en fuyant r Assemble de Bordeaux. 

Sa place est dans la rue et les circonstances 
l'y tralneront, au jour d'indignation; c'est ce qui 
lui reste du temperament revolutionnaire 

La froide indignation de la reArolte, un jour 



fiTS MEMOIR E8 DE LOUISE MICHEL 

de grand crime, c'est ce qui le fera sortir de la 
dedans comnie il est sorti de l' Assemble de 
Bordeaux. 

Allons ! lea derniers du Parlement rested hon- 
irites, ne vaut-il pas mieux suivre le grand Ja- 
oobin qui vous montre la route, Deleacluze! 

II y a assez longtemps que cela dure at dans 
les pourritui-es il ne vient plus rien. Vous aurez 
beau y semer, on aura beau y verser du sang 
c'est fini, bien fini. 

A quoi bon changer le Don, pour qu'a l'filys^e 
et a l'Hdtel de Ville on ne puisse secourir les 
blesses sans danser sur les cadavrea, pendant 
que le peuple, crevant de faim, regarde monter 
les ftslesdans l'air, comme aux anciens 15 Aout. 

Le pouvoir! c'est se servir d'un ciseau de 
verre pour sculpter le marbre. Allons done! 
dominer c'est etre tyran, etre dominls c'est etre 
laches ! Que le peuple se mette done debout, 
il y a assez longtemps qu'on fouette le vieux lion 
pour qu'il casse la museliere. 

Etle lendemain? dit-on. 

Eh bien, 1c lendemain, il est a 1'humanite 
nouvelle, elle s'arrangera dans le monde nou- 
veau : est-ce que nous pouvons comprendre ce 
lendemain -la? 

Qu'elle passe sur nous comme sur un pont. 




«■,. WW »i- 



MEMOIRES DE LOUtSE MiCHEL M 

nous ne sommes bona qu'a cela. Ne discutons 
pas, aveugles que nous sommes, l'aurore qui 

se leve. . 
En revolution, l'epoque qui copie est perdue, 

il faut aller en avant. La Commune, enserrte de 

toutes parts, n'avait que la mort a I'horizon, elle 

ne pouvait qu'etre brave, elle le fat. 

Elle a ouvert la porte toute grande a l'avenir ; 
il y passera. 

Le navire de Paris est en rade, bien en rade 
de la nouvelle rive, il danse sur ses ancres, les 
meilleurs de l'equipage ont M jete*s aux requins ; 
mais il abordera. 

Et comme il esi beau ce navire, avec ses 
pavilions flottants rouges et noirs sur nos deuils 
et sur notre espoirl Voici la revanche de l'hu- 
manite entiere aux kernels jours de mai. 

Sur le sang fleurit la vengeance, comme l'eau 
fleurit le gaion, disaient les braves. 

Les vengeances personnelles disparattront 
comme les gouttes d'eau dans les vagues d** 

chatnies. 

On ne compte pas les vicissitudes des grains 
de sable; ils roulent avec les aUtres, ils y sont tous* 



i 




XV 



Pendant tout le temps de la Commune, je n'ai 
passe* chez ma pauvre mere qu'une seule nuit. 
Ne me couchant, je pourrais dire jamais, je dor- 
mais un peu n'importe ou, quand il n'y avait 
rien de mieux a faire; bien d'autres en ont fait 
autant. Chacun s'est donne* tout entier de ceux 
qui voulaient la ddlivrance. 

Si la redaction eut eu autant d'ennemis panni 

les femmes qu'elle en avait parmi les hommes, 

Versailles eut dprouvd plus de peine; c'est une 

justice a rendre a nos amis, qu'ils sont plus que 

nous accessibles a une foule de pities ; la femme, 

cette prdtendue faible de cceur, sait plus que 

l'homme dire : II le faut ! Elle se sent de*chirer 

jusqu'aux entrailles, mais elle reste impassible. 

Sans haine, sans colere, sans piti<& pour elle- 

m6me ni pour les autres, il le faut, que le cceur 

saigne ou non. 

Ainsi furent les femmes de la Commune... 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 181 

J'avais, outre mes vetements de fern me, un 
costume de lignard et un de garde national ; des 
cartes dans mes poches, pour prouver a qui* de 
droit d'ou jevenais; et je m'en allais sans qu'il 
me soit jamais arrive autre chose qu'une e>aflure 
de balle au poignet, mon chapeau cribM et une 
entorse qui, longtemps foutee, m'obligea enfin a 
ne plus marcher pendant trois ou quatre jours 
et a r^quisitionner une voiture. 

C'6tait justement une caleche d'assez bonne 
mine; nousy avions attele* assez bien aussi un 
cheval, malheureusement habitue aux coups; il 
ne voulait pas marcher, la vilaine bete, en le 
traitant honnetement. 

La chose alia parfaitement, tant qu'il s'agit 

de suivre au pas un enterrement au ciraetiere 

Montmartre, mais apres, il fallait aller ail- 

leurs; le maudit animal, non content de son 

petit train a dormir debout, s'arreta tout court 

pour laisser le temps a un tas d'imbgciles de 

venir chuchoter tout autour : « Ah ! les voila qui 

ont caleche ! ils font danser l'argent ! et ca doit 

couter gros l'entretien de cette voiture-la ! » At- 

tendez, dit un ami, ne descendez pas ! je vais 

le faire trotter ! II donna un inorceau de pain 

et des encouragements a ce monstre, qui se mit 

ii machonner en levant les levres comme s'il 

it 




N2 m tf MOIRES DE LOUISE MICHEL 

nous riait au nez, ne bougeant pas plus qu'un 
terme. 

Alora, n'en d^plaise a ceux qui comme moi 
sont esclaves des pauvres betes, j'appliquai la 
loi de n£cessite\ sous forme d'un coup de fouet 
bien tingle" a la ndtre, qui repartit secouant ses 
oreilles, pour la barricade Peyronnet a Neuilly. 
Je n'avais pas ose\ en allant a Montmartre, 
descendre chez ma pauvre mere, parce qu'elle 
aurait vu que j'avais une entorse. 

Quelques jours auparavant je m'e"tais trouv^c 
tout a coup face a face avec elle, dans les tran- 
ches, pres de la gare de Clamart. Elle venait voir 
ce qu'il y avait de vrai dans les mensonges que 

je lui Icrivais pour la tranquilliser; heureuse- 

ment elle finissait toujours par me croire... 

A la partie suivante quelques remits de nos 
luttes. 

En province on croyait toujours les contes 
ofliciels; la raison d'fitat exige qu'on fasse de la 
discorde entre les divers groupes de cette plebe, 
dont on laisse assez pour le travail, trop peu 
pour la invoke, mais qui, entre chaque coupe 
reglCe, repousse nombreuse et forte comme les 
chenes gaulois. 

Quelques-uns des plus ddvouito alieront de 
Paris a la province; des femrnes, entre autres 




,WiM»... ■ ■*■-«■!■« Will IB.III IP»I» 



MEMOIRES DB LOUISE MICHEL <83 

\ Paule Mink. On se multipliait le plus possible. 
Si la province eat compris, elle eat 6 16. avec nous. 

On essaya des ballons remplis de depeches a 
la France. Quelques-uns tomberent bien. 

Tous, du reste, n'etaient pas trompes par les 
bourdes versaillaises. Lyon, Marseille, Narbonne 
eurent leurs Communes, noyees comme lan6tre 
dans le sang reyolutionnaire ; o'est de celui-la tou- 
jours que rouges sont nos bannieres ; pourqubi 
done effrayent-elles ceux qui les rougissent ? 

Les douleurs des paysans sont plus sombres 
encore que les n6tres ; sans cesse penches sur la 
terre maratre, ils ri/en tirent que le superflu du 
maitre, et moins que nous ils ont les consola- 
tions de la pensee. 

Atoi, paysan,cette chanson de colere; qu'elle 
germe dans tea sillons; e'est un souvenir de 
notre temps de lutte. 

CHANSON DU CUAPtVRE 

Le printemps rit dans les branches vertes, 
Au fond des bois gazouillent les nids; 
Tout vit, chantant les ailes ouvertes, 
Tous les oiseaux couvonl leurs petits. 
Le peuple, lui, n'a ni sou ni maillos, 
Pas un ubri, pas un sou vaillant; 
La faim, le froid rongent ses entrailles. 
Seme ton chanvre, paysan! Seme ton chanvre, paysan! 



1 



b»~~ 



•81 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

II ferait bon, si Jacques Misere 

Pouvait aimer, de s'en aller deux ! 

Mais loin de nous amour et lumiere! 
lis ne sont pas pour les malheureux ! 
Ne laissons pas de veuve aux supplices, 
Ne laissons pas de ills aux tyrans, 
Nous ne voulons point Stre complices. 
Semezle chanvre, paysans! Seraez le chanvre, paysans! 

Forge, batis chatnes, forteresses. 
Donne bien tout, comme les troupeaux, 
Sueur et sang, travail et depresses. 
L'usine monte au rang des chateaux. 
Jacques, vois-tu, la nuit sous les porches, 
Comme en un songe au vol flamboyant, 
Rouges, errer, les lueurs des torches. 
Seme ton chanvre, paysan ! Seme ton chanvre, paysan ! 

Vous le voyez bien, amis, je suis capable de 
tout, amour ou haine ; ne me faites pas meilleure 
que je ne suis, et que vous ne Tetes ! 

Insecles humains que nous sommes, nous ron- 
geons les memes debris, nous roulons dans la 
meme poussiere, c'est dans la Revolution que 
battront nos ailes. Alors la chrysalide sera trans- 
formed, tout sera fini pour nous et des temps 
meilleurs auront des joies que nous ne pouvons 
comprendre. 

Les sens des arts, de la liberte*, ne sont que 
rudimentaires dans notre race ; il faut qu'ils se 




MtiMOIRRS DE LOUISE MICHEL 18» 

developpent et qu'ils produisent. C'est cette 

moisson-la qui croitra en gerbes merveilleuses. 
Lk-bas dans I'ombre tiede d'une nuit de prin- 

temps, c'est le reflet rouge des flammes, c'est 
Paris s'allumant aux jours de Mai. 
Cet incendie-la, c'est une aurore ; je la vois 

encore en e'crivant ceci. 

Par dela notre temps maudit viendra le jour 
ou l'homme, conscient et libre, ne torturera plus 
ni l'homme ni la bete. Cette espe>ance-la vaut 
bien qu'on s'en aille a travers l'horreur de la vie. 

J'oublie toujours que j'e"cris mes Me*moires. 
Si Ton pouvait aussi, jusqu'au bout, oublier 

Texistence ! 

Avant de parler de ma troisieme arrestation 
(aux jours de Mai), je dois raconterles premieres. 

C'e'tait au temps du siege, avec M mo Andre" L... 
Nous avions fait appel a des volontaires pour 
aller, a travers tout, a Strasbourg agonisante, et 
tenter un dernier effort ou mourir avec elle. Les 
volontaires en grand nombre 6taient venus. 
Nous traversions Paris en longue file, criant : A 
Strasbourg ! A Strasbourg ! Nous allames signer 
sur le livre ouvert sur les genoux de la statue, 
et de la a l'H6tel de Ville ou nous fumes arret^es, 



186 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

M rae A. L...\ moi et une pauvre petite vieille qui, 
traversant la place pour aller chercher de l'huile, 
s'e"tait trouve"e au milieu de la manifestation. 
Elle ne quittait pas sa burette; et quand, sur 
notre re*cit et surtout a l'aspect de sa cruche, 
te*moin Eloquent, on la laissa sortir, l'huile 
tombait sur sa robe, tant ses mains tremblaient. 
LJn gros bonhomme entrant, j'essaye de lui 
expliquer de quoi il s'agit. — Qu'est-ce que cela 
vous fait, que Strasbourg peYisse puisque -vous 
n'y etes pas? me dit cet inconscient chamarre", 
venu nous voir par curiosite. 

Un membre du gouvernement provisoire nous 
fit mettre en liberte. 

C'est a cette heure-la meme que Strasbourg 
succombait. 

~ Ma seconde arrestation, c'e"tait sous le siege 
encore. 

Des femmes, plus courageuses que clair- 
voyantes, voulaient proposer au gouvernement 
je ne sais quel moyen de. defense auquel elles 
demandaient a etre employe*es. 

Leur empressement 6tait si grand qu'elles vin- 
rent au club des femmes de Montmartre, au nom 
d'une citoyenne et d'un groupe qu'elles oublierent 
d'en pre*venir. 

Se fussent-elles pr^sente"es sans aucun nom de 




MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 187 

groupe, nous n'eussions pas hSsit^davantage a 
accepter leur rendez-vous du lendemain. En 
faisant toutefois cette reserve, que nous les ac- 
compagnerions comme femmes, afin de partagep 
leurs dangers, mais non comme citoyennes. 

Nous ne reconnaissions plus le gouvernement, 
incapable meme de laisser Paris se de*fendre. 

Nous allames au rendez-vous de l'Hdtel de 
Ville, nous attendant a ce qui arriva, — ■ je fus J 
arreted comme ayant organise une manifestation. 

Je rSpondis que je ne pouvais organiser de 
manifestation pour parler a un gouvernement que 
je ne reconnaissais plus, et que quand je vien- 
drais pour mon propre compte a l'Hdtel de Ville, 
ce serait avec le peuple en armes. Mes explica- 
tions ne parurent pas satisfaisantes ; je fus in- 

carce>6e. 

Mais le lendemain, les quatre citoyens 
Th. Ferre\ Avronsart, Burlot et Christ, vinrent 
me r6clamer au nom du xviii arrondissement. 

Sur cette phrase, e*pouvantail de la reaction : 
Montmartre va descendre !... je leur fus remise. 

M me Meurice vint* aussi me reclamer au nom 
de la Soci^te" des femmes pOur les victimes de la 
guerre; elle arriva apres notre depart de la 
prefecture; les femmes, je le rSpete, ne com- 
mirent pas de lacheWs : cela vient de ce que, ni 



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•88 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

les unes ni'les autres, nous n'aimons pas a nous 
salir les pattes. Peut-etre sommes-nous un peu 
de la race feline. 

Trois cent mille voix avaient e*lu la Commune. 

Quinze mille environ, pendant la Semainesan- 
glante, soutinrent le choc d'une arme'e. On 
compta a peu pres trente-cinq mille fusille's; 
mais ceux qu'on ignore? II y a des jours ou la 
terre rend ses cadavres. 

Les femmes, aux jours de Mai, e*leverent etde*- 
fendirent la barricade de la place Blanche. Elles 
tinrent jusqu'a la mort. 

L'une d'elles, Blanche Lefebre, vint me voir 
comme en visite a la barricade du Delta. On 
croyait encore vaincre. 

Une insurrection gagne bien. Mais la Re* vo- 
lution e*tait saignde au cou par le vieux renard 
Foutriquet, ge*ne"ral d'arme"e de Versailles. 

Dombrowski passa devant nous, triste, allant 
se faire tuer. — (Test fini, me dit-ill 

Je lui repondis : ~ Non, non. Et il me tendit 
les deux mains. 

J'^chappais toujours a tout, je ne sais com- 
ment ; enfin, ceux qui voulaient m'avoir emme- 
nerent ma mere pour la fusilier, si on ne me 
trouvait pas. J'allai la faire mettre en liberte* en 
prenant sa place. Elle ne voulait pas, la pauvre 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL *89 

cherc femme ; il me fallut bien des mensonges 
pour la decider; elle finissait toujours par me 

croire. 
J'obtins ainsi qu'elle retournat chez elle. 
C'e" tait pres du chemin de fer de Montmartre, 
au bastion 37; la <Hait le de"p6t des prisonniers. 

Les fragments de papiers brutes, venant de 
l'incendie de Paris, arrivaient jusque-la comme 
des papillons noirs. 

Au-dessus de nous, flottait, en crepe rouge, 
l'aurore de l'incendie. 

On entendait toujours le canon, on l'entendit 
jusqu'au 28. Et jusqu'au 28 nous disions : La Re- 
volution va prendre sa revanche. 

Nous comptons toujours, naifs que nous som- 
mes, sans la trahison. 

A ce bastion, devant le grand carre" de pous- 
siere ou nous eHions parquet, sont les casemates 
sous un tertre de gazon vert. 

La, a 1' arrived de M. de Gallifet, on fusilla 
devant nous deux malheureux qui se dSbattaient, 
ne voulant pas mourir. 

Sortis pour nous insulter peut-etre, ils avaient 
M pris dans la rue et ne s'en e*taient pas beau- 
coup tourmentSs, surs, disaient-ils, d'etre mis en 

liberte". 
Le discours de M. de Gallifet, I'ordre d^ tirer 

ii. 



*Mf M>U»*W"J|(MN iv 



190 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

dans le tas si quelqu'un semblait changer de 
place, les ayant effrayte, ils se prirent a fuir, 
saisis d'une terreur folle. 

Quoique nous ayons tous crie" : Nous ne les con- 
naissons pas; ils ne sont pas des n6tres, ils 
fureatfusille*s, nevoulantmemepas resterdebout, 
les malheureux, disant qu'ils dtaient des com- 
mercants de Montmartre, et ne pouvant, affoles 
qu'ils (Haient, retrouver leur adresse dans leur 
me*moire obscurcie, pour recommander leurs 
enfants a ceux qui resteraient ! 

Nous ne pensions guere en sortir. Ces hommes 
se ressemblaient et devaient etrefreres. On crut 
que l'un d'eux disait : He*las ! Moi j'ai toujours cru 
qu'il avait dit .: Anne, et que c'^tait sa Hlle ! 

Combien furent pris ainsi, qui e'taient ennemis 
de la Commune, comme les deux malheureux du 
bastion 37 ! 

II arrivait d'e'tranges choses. 

Plus tard, lorsqu'on nous conduisit de Satory 
a Versailles, une femme furieuse sepre*cipita au- 
devant de nous, criant que nous avions tue~ sa 
soeur, qu'elle le sait, qu'il y a des temoins. Deux 
cris sont jete's tout a coup ; sa sceur 6tait parmi 
nous, faite prisonniere par Versailles. 

Satory! On nous avait dit en arrivant par la 
grandepluie ou la mont<5e glisnai t : Allons ! montez 



•$&■**"*> 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL »»* 

comme a l'assaut des buttes! Et tous avaient 
monte* au pas de charge, et nous marchions au- 
devant des mitrailleuses qu'on roulait, disant a 
une vieille qui e"tait avec nous, parce qu'on avait 
fusille son mari, et qui allait crier : que c'etait une 
formalite chaque fois que des prisonniers arri- 

vaient. 
Elle se tut. 
Nous etions surs qu'il n'y aurait qu'un seul 

cri : Vive la Commune ! 

On retira les mitrailleuses. En passant a Ver- 
sailles, des petits creve's avaient tire" sur nous 
comme sur des litres ; un garde national eut la 
machoire cassee ; je dois cette justice aux cava- 
liers qui nous conduisaient, qu'ils repousserent 
les petits crev6s et leurs drdlesses qui venaient 
k la chasse aux prisonniers. 

Satory ! On appelait pendant la nuit des groupes 

de prisonniers. 

lis se levaient de la boue ou ils e*taient couches 
sous la pluie, et suivaient la lanterne qui mar- 
chait devant; on leur mettait sur le dos une pelle 
et une pioche pour faire leur trou, et on allait les 

fusilier. 
La dScharge s'egrenait dans le silence de la 

nuit. 
Apres m'avoir dit qu'on me fusillerait le len- 



*92 MtfMOIRES OE LOUISE MICHEL 

demain de mon arrived, on me (Jit que ce serait 
pour le soir, puis pour le lendemain encore, et 
je ne sais pourquoi on ne le fit pas, car j'^tais 
insolente comme on Test dans la de7aite avec 
des vainqueurs fe"roces. 

On nousenvoya une trentaine de femmes aux 
Chantiers de Versailles. 

La, tout autour d'une grande piece carrel, au 
premier Stage, nous cations de jour assises par 
terre, la nuit allonges comme on pouvait. 

Au bout d'une quinzaine de jours on donna 
une botte de paille pour deux. 

Au-dessus, par un trou, on montait & la salle 
des interrogatoires, un autre trou conduisait au 
rez-de-chausse-e od Staient les enfants prison- 
niers ; deux lampes e"clairaient la nuit cette Mor- 
gue que complement les haillons suspendus 
par des ficelles au-dessus des corps. 

Pendant longtemps il me fut deTendu de voir 
ma mere qui venait souvent de Montmartre sans 
pouvoir me parler. 

Un jour qu'on i'avait repousse^, tandis que la 
pauvrefemme m'avaittendu une bouteiilede cafe\ 
je jetai cette bouteille a la tete du gendarme qui 
l'avait repousse* e. 

Aux reproches d'un officier, je lui dis que mon 
seul regret e"tait que je m'<kais adress<*e a un 




MEM0IRRS DE LOUISE MICHEL . <93 

instrument au lieu d'avoir frappe* en haut ou on 
coramande. 

On permit enfin a ma mere de me voir, mais 
ce fut longtemps apres. 

A la prison des Chantiers, comme partout, des 
Episodes oomiques. 

Une sourde muette y passa quelques semaines 
pour avoir crie* : « Vive la Commune ! » Une 
vieille femme paralysed des deux jambes pour 
avoir fait des barricades ! 

Une autre tourna pendant trois jours autour 
de la salle, son panier a un bras, son parapluie 
sous I'autre. 

II y avait dans ce panier des chansons corn- 
poshes par son maitre a lalouange des vainqueurs, 
et qu'on avait cru a celle de la Commune avec 
des vers tels que celui-ci. 

Bons messieurs de Versailles, entrez dedans Paris. 

Mais vite le rire mourait sur les levres. 

Les cris des folles, I'inquieHude p'our les pa- 
rents, pour les amis, dont on ignorait le sort, les 
pauvres meres seules au logis... 

Mais on est fier dans la deTaite et les drdles et 
dr61esses, qui venaient voir les vaincus de Paris 
comme on va voir les betes au Jardin des Plantes, 




194 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

ne voyaient pas de larmes dans les yeux ; mais 
des sourires narquois devant leurs binettes 
d' idiots. 

Au rez-de-chausse'e Gtaient des enfants dont 
on n'avaitpu avoir les peres, quelques-unscomme 
Ranvier, d£ja fiers et dont on 6tait fier. 

A terre serpentaient des filets argente*s, s'en 
allant vers des sortes de fourmilieres. C'eHaient 
des poux e*normes au dos h^risse* et un peu voute*, 
ayant une vague ressemblance avec les sangliers 
(des sangliers-mouches s'entend); il y en avait 
tant qu'on croyait entendre un petit bruit dans 
leur fourmillement. 

Gardges par des soldats, les femmes ne pou- 
vaient changer de linge facilement (celles qui en 
avaient) ; je pus enfin m'en procurer. Ma pauvre 
mere l'apporlant a travers la porte a claires-voies 
de la cour me semblait bien triste ; ce n'tHait que 
le commencement. 

Mes nuits se passaient a regarder curieusement 
la mise en scene de cette Morgue. J'ai toujours 
£te* prise par ces tableaux-Ik, si bien que j'oublie 
les etres pour l'e'loquence terrible des choses. 

Parfois la Morgue prenait des effets de moisson 
couple au cre*puscule ou a l'aube. On voyait des 
6pis vides, des maigres bottes de paille se dorer 
comme le froment sous le soleil ; d'autres fois il 




MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 495 

y avait de grands reflets, on eat dit une moisson 
d'astres; c'&ait le jour qui, se levant, palissait 
les lampes. 

A l'arrivde de Marcerou, les quarante plus 
mauvaises furent envoye'es de la prison des 
Chantiers a la Correction de Versailles ; je fus du 

nombre. 
Comme nous attendions dans la cour, sous la 

pluie battante, un officier nous en t6moigna son 
regret ; je ne pus m'empecher de lui r£pondre 
qu'il e"tait preTe>able de leur part que tout fut 
d'accord et que pour ma part je l'aimais mieux 
ainsi. 

A la Correction de Versailles, le regime des 
quarante plus mauvaises se trouva singuliere- 
ment adouci. Ce qui se passa aux Chantiers apres 
noire depart a -e"te* raconte" par M" e Cadolle et 
M mc Hardouin. . 

Comme preparation au jugement des membres 
de la Commune, on avait juge" de malheureuses 
femmes qui, n'ayant <He" qu'ambulancieres, furent 
quand meme condamne"es a mort. Deux d'entre 
elles, Retif et Marchais ne s'cHaient jamais vues, 
on prouva qu' elles avaient accompli ensemble 
une foule de choses. 

Eulalie Papavoine fut, par le hasard de son 
nom, condamn^e aux travaux forceV, elle n'e*tait 



J 



196 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

pas meme parente du Papavoine tegendaire, mais 
on eHait trop heureux de faire sonner ce nom-la. 

Suetens, 6galement ambulanciere, les accom- 
pagna a Cayenne. 

On se gardait bien de juger les femmes les plus 

hardies et on n'osa exe'cuter ni Elisabeth Retif, 

ni Marchais. 

Le 3 septembre, veille de 1'anniversaire de la 
proclamation de la Re*publique, se termina le 
jugement des membres de la Commune. 

En vertu d'un arr6t du gouverneur ge'ne'ral de 
Paris, commandant supe>ieur de la i" division 
militaire, porte" a l'ordre du jour de Tarme'e, 
le 3 e conseil de guerre e"tait ainsi compose". 

Merlin, colonel, president; 
Gaulet, chef de bataillon, juge; t 
De Guibert, capitaine, juge ; 
Mariguet, juge; 
Caissaigne, lieutenant, juge; 
Leger, sous-lieutenant, juge; 
Labbat, adjudant sous-offlcier ; 
Gaveau, chef de bataillon au 68 e de ligne ; 
Senart, capitaine, substitut. 

Les accused e"taient classes dans l'ordre suivant : 

Ferre, Assis, Urbain, Bilhoray, Jourde, Trinquet, Champv, 
Regere, Lisbonne, Lollier, Rastoul, Grousset, Verdure, 
Ferrat, Deschamp, Clement, Courbet, Parent. 




1 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL • *? 

Ferre ne voulait point dedeTenseur; le presi- 
dent, auxtermesde laloi, d6signad'officeM«Mar- 

chand. 

Ferre" expliqua ainsi le r61e de la Commune, 
apres avoir peint le coup d'fitat prepare* par les 
ennemis de la Republique, refusant meme a 
Paris Election de son conseil municipal : 

« Les journaux honn&tes et sinceres Staient 

« supprime"s, les meilleurs patriotes elaient con- 

« damn6s a mort. Les royalistes se pre*paraient 
«aupartage de la France. EnHn, danslanuitdu 
« i8 mars, ils se crurent prets et tenterent le 
« de*sarmement de la garde nationale et l'arres- 
a tation en masse des republicans ; leur tenta- 
« tive e"choua devant Vopposition entiere de 
« Paris, et l'abandon meme de leurs soldats, ils 
a s'enfuirent et se re*fugierent a Versailles. 

« Dans Paris livre* a lui-meme, des citoyens 
« e*nergiques et courageux essayaient de rame- 
« ner, au pe*ril de leur vie, l'ordre et las6curite\ 

« Au bout de quelques jours, la population 
« etait appele"e au scrutin et la Commune de Paris 
« fut aihsi constitute. 

« Le devoir du gouvernement de Versailles 
« etait de reconnaitre la validity de ce vote et de 
« s'aboucher avec la Commune pour ramener la 






198 MEM0IRE8 DE LOUISE MICHEL 

« concorde ; tout au contraire, et comme si la 
« guerre e*trangere n'avait pas fait assez de 
« miseres et de mines, il y ajouta la guerre civile; 
« ne respirant que la haine du peuple et la ven- 
« geance, il attaqua Paris et lui fit subir un nou- 
« veau siege. 

« Paris r^sista deux mois et il fut alors com- 
« quis; pendant dix jours le gouvernement y 
« autorisa le massacre des citoyens et les fusil- 
« lades sans jugement. Ces journeys funestes 

« nous reportent a celles de la Saint-Barthe'lemy ; 

« on a trouve* moyen de depasser Juin et Decern- 

« bre ! Jusques a quand le peuple continuera-t-il 

« a etremitraillg? 
« Membre de la Commune de Paris, je suis 

« entre les mains de ses vainqueurs : ils veulent 

« ma tete, qu'ils la prennent ! Libre j'ai vecu, 

« j'entends mourir de meme. 
« Je n'ajoute qu'un mot : La fortune est capri- 

« cieuse, je confie a l'avenir le soin de ma m<*- 

« moire et de ma vengeance. 

« Th. Ferr*. » 
Ainsi furent prononce*s les jugements : 



Condamnations a mort. . . . . . I Th * Ferr ^- 

Lulijbr. 



• • ♦ • 




MliMOIRES DE LOUISE MICHEL **• 



Travaux forces h perp&uito j 



Ukbain. 
Trinquet. 



/ Assi. 

BlLHORAY. 

Champy. 



r 

t 

\ 



Deportation dans une enceinte fortifier. Regerr 

Fbrrat. 
Verdure. 
Groumbt. 

\ lOURDE. 

Deportation simple j ^A«oot. 

Six mois de prison et 500 francs j CoDBBET# 

d'araende ( 

I Deschaxps. 

Acquittes. • '• I Parent. 

I Clement. 

Ferre" fut assassin^ le 28 novembre 1871, a 
sept heures du matin, dans la plaine de Satory, 
avec Rossel et Bourgeois ; son pere et son frere 
6taient encore prisonniers. Sa mere elait morte 
folle, parce que, sommee de livrer son fils qu'on 
cherchait, ou sa fille mourante, quelques mots 
6chappes a la pauvre mere mirent les limiers 
sw les traces. 

Marie Ferre fit appel a son courage et, seule 
libre, alia de prison en prison tant qu'y furent 
ses freres et son pere. Sa mere mourut a Sainte- 
Anne. 



. .-1irv» * *iWII> , * 1 — 'I'W M I M rn . l M W M— ■ "—»■»■■ 



200 MlSMOlRES DE LOUISE MICHEL 

lis 6taient qninze bourreaux qu'on appelait la 
commission des gr&ces : 

Martel, depute du Pas-Calais; 
Pftiou, de la Haute-Garonne ; 
Bastard, de Lot-et-Garonne ; 
Felix Voisin, de Seine-et-Marne; 

Balba, du Gers; 

Comte de Maille, de Maine-et-Loire ; 

Tanneguy-Duchatel, de la Charente-Inferieure ; 

Peltereau de Villeneuve, de la Haute-Marne ; 

Lacaze, des Basses-Pyrenees; 

Talbane, de l'Ardfcche ; 

Bigot, de la Mayenne ; 

Paris, du Pas-de-Calais; 

Corne, du Nord ; * 

Merveilleux-Duvignau, de la Vienne; 

Marquis de Quinzonnas, de Hsere. 

Nous avions pu, Ferr6 et moi, ^changer quel- 
ques lettres de nos prisons ; cest pourquoi, sur 
une d^nonciation, lapa^feckire de polj^jj^en- 
voya k Arras, d'od on me rappela le joura<^ 
l'ex6cution. Je m'y attendais. 

A la gare de Versailles, je rencontrai Marie 
qui allait r^clamer le corps de son fr6re. Elle 
etait trfes p&le, mais n'eut ni larmes ni faiblesse. 
On e<it dit une morte! 

Elle 6tait tout en noir; ses grosses boucles de 
cheveux bruns tranchaient comme sur du mar- 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL *>1 

bre. Elle n'etait pas plus froide quand je l'arran- 
geai dans son cercueil. 

La terre etait toute blanche de neige, il y avait 
six mois que les tueries chaudes (Haient termi- 
tes. Le 28 novembre commencerent les froids 

assassinats. . 

En avons-nous des morts et de la tuene chaude 

et de la curee froide ! 

Flourens, tue dans un guet-apens aux avant- 
portes, pour le punir d'avoir laisse certames 
gens filer le 31 octobre, par les fenetres, les 
portes, les water-closets : il ne faisait pas la 
chasse aux vaincus. 

Et Duval, et Yariia, et Cerisier, etle vieux De- 
lescluze, le grand Jacobin, et tons les autres dont 
la tiste emplirait des volumes, et tous les incon- 
nus qui dorment sous Paris. 

Quelquefois, dans un coin de cave ou-de rue, 
on trouve des squelettes etonne saitpasd'oiuls 
viennent ; on appelle cela une affaire mysteneuse. 
Est-ce que tout n'a pas &e charnier a la victoire 
des royalistes de Versailles ? 

Et la plaine de Satory, si on la fouillait, est-ce 
qu'on n'y trouverait pas des cadavres? On avait 
beau, partout, les couvrir de chaux vive, la char- 
rue en retournera, les paves souleves en mon- 
treront. 



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202 MtiMOIRES OE LOUISE MICHEL 

Aujourd'hui ce sont des ossuaires : ily a quinze 
ans, c'6taient des abattoirs. 

Et les catacombes oil on chassait les fdde^s 
aux flambeaux, avec des chiens, comme des betes ! 
Croyez-vous qu'il n'y a pas des squelettes mo- 

dernes parmi les ossements sdculaires ! 

Et les dtSnonciations en si grand nombre 
qu'elles finirent par e"coeurer, et la peur imbecile, 
et tout le dugout, toute l'liorreur! 

J'ai des lettres de cette £poque ; en voici une 
adresse*e au g£ne>al Appert. 

Prison de Versailles, 2 decembre 1871. 

Monsieur, 

Je commence a croire au triple assassinat de mardi 
matin. 

Si on ne veut pas me juger, on en sail assez sur moi, 
je suis prdte et la plaine de Satory n'est pas loin. 

Vous savez bien tous que si je sortais vivante d'ici je 
vengerais les martyrs! 

Vive la Commune ! 

Louise Michel. 

On ne voulut pas m'envoyer au poteau de 
Satory, et je suis encore la, voyant la mort fau- 
cher autour de moi. Personne ne sait parmi 
ceux qui n'ont point e"prouve* ce vide immense 
quel courage il faut pour vivre. 

Allons! point de faiblesse. Oui, vive la Com- 
mune mortel Vive la Revolution vivante I 




XVI 



On comptait, en juin 1872, 32,905 decisions 
rendues par la justice versaillaise ; il y avait deja 
72 con damnations a mort et cela continuait tou- 
jours, sans compter 33 condamnSs a mort par 
coutumace; total : 10S condamnes a la peine ca-* 

pitale. 

On fusillait encore a Satory, quand nous avons 
quitt6 la centrale d'Auberive pour l'embarque- 
ment, comme on envoyait encore de nouveaux 
cteportSs quand vint I'amnistie. 

46 enfants au-dessous de 16 ans furent places 
dans des maisons de correction, pour les punir 
sans doute de ce que leurs peres avaient e!6 
tusilles ; detout petits avaient eu latete ecrasSe 
contre* les murs, mais cela c'&ait pendant la 
saoulure delalutte. 

Dans les salons de l'filysee, Foutriquet allait 
au-devant du due de Nemours. 

Dans le courant de la soiree, arrivaient 6 gale* 



204 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

ment le comte et la comtesse de Paris, le due 
d'Alencon, les princes et princesses de Saxe- 
Cobourg-Gotha. 

La presence des princes d'Orl^ans 6tait l'e>6- 

nement de cette reception. 

C'&ait le troisieme diner offert par M. Thiers, 
l'orteaniste president de la Re"publique; apres 
ce fut Mac-Mahon, le marGchal de 1' Empire et 
plus ca changeait, plus c'Stait la m6me chose. 

Nous ne pensions pas au voyage avec amer- 

tume. Ne valait-il pas mieux ne plus voir, en 

effet ? Je devais trouver bons les sauvages apres 

* ce quej'avais vu; la-bas, je trouvai meilleur le 

soleil cal^donien que le soleil de Frarce. 

Ma mere, encore forte, 6tait chez sa socur, je 
la savaisbien; j'attendais done sans voir sous 
son calme, comme je l'ai vue depuis, sa peine 
muette et terrible. 

Comme au temps ou j'&ais pensionnaire a 
Chaumont, elle m'apportait des gateries de mere; 
ma tante demeurait avec elle, tout pres, a Glef- 

mont. 

Pauvre mere, combien ses vieilles mains m'a- 
noncerent de petits envois, a Clermont, encore 
l'ann^e dernierel 

Un an apres ma condamnation, mon oncle 
expiait encore sur les pontons le crime de m'a- 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 205> 

voir pour niece. Apres mon depart, seulement, on 
le rait en liberty ; mes deux cousins furent ega- 
lement emprisonn^s. 

Nous n'apportons guerc de bonheur a nos 
families et pourtant nous les aimons d'autant 
plus qu'elles souffrent davantage; nous sommes 
d'autant plus heureux des rares instants passes 

au foyer que nous savons combien ces instants- 
la seront fugitifs, et regretted des n6tres. 

Je revois Auberive avec les etroites allies 
blanches serpentant sous les sapins ; les grands 
dortoirs on, comme autrefois a Vroncourt,le vent 
souffle en tempete et les files silencieuses de 
prisonnieres, sous la coiffe blanche, pareille a 
celle des paysannes, le fichu pliss6 sur le cou 
avec une epingle. 

Quelques-unes des ndtres avaient et6" con- 
damn^es aux travaux forces, pour varier; Tune, 
Chiffon, en mettant son nume>o sur son bras, 
cria : Vive la Commune ! De celles qui furent 
reconnues trop faibles pour le depart, plusieurs 
sont mortes : Poirier si courageuse pendant le 
si6ge et la Commune,- Marie Boire et bien d'autres 
que nous n'avons pas trouvees au retour. 

Une mourut en CalCdonie, M me Louis, deja 
vieille, appelant a son heure dennere ses en- 
fants qu'elle ne devait jamais revoir. 

12 



R^'lWMiimw* 



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206 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Elisabeth de Ghi, devenue M mo Langlais, mou- 
rut sur le navire pendant le voyage de retour. 
Elle eat aime* a revoir Paris; on e*tait loin encore 
quand, entre deux coups de canon, on glissa par 
les sabords son corps au fond de Peau. 

Marie Schmidt, la brave, est morte Tan der- 
nier a Phospice de la rue de Sevres; elle avait 

e*te", en 1871, ambulanciere et soldat. Le travail 
est rare au retour "ct la misere tue vite. 

Dormez en paix, les vaillantes, sous les cy- 
clones, sous les flots ou dans la fosse commune; 
vous etes les heureuses ! 

Des vivantes, je ne dis rien. Pourtant elles 
luttent rudement le combat de la vie contre les 
jours sans travail, c'est-a-dire sans pain. La de- 
portation aura, comme le voyage, Son histoire a 
part dans ce livre. 

De celles de Cayenne, deux sont mortes : Eli- 
sabeth Retif, pauvre et simple fille qui avait bien 
su relever les blesses sous les balles, mais qui 
ne comprit jamais que qui que ce soit y pouvait 
trouver du mal. 

Salut aux mortes obscures qui ont souffert 
pour ceux qui viendront apres nous, sans que 
Phorizon lointairt secouat dans leur ombre, eri 
gerbes d'e*toiles, les e"blouissements de Paurore ! 

Quand je parlerai des survivantsdelalutte, de 




MEMWRES DE LOUISE MICHEL 207 

lexil et de la deportation, je dirai le courage de 
M ma Lemel, pendant le combat et ia-bas ; cela ne 
lui ferapas de tort; car, ou elle travaille, ilssont 
tout un nid de forcats de la Commune et repris 
de la justice versaillaise. 

Dans les details qui suivront, je parlerai seu- 
lement de ceux a qui on ne dira pas : 

— Ah ! vous venez du bagne pour la Commune ! 
Eh bien, allez, il n'y a plus de travail chez moi 

pour vous. 

Cela s'est vu t cela se voit souvent. 

Je revois le voyage sur la Virginie, le navire a 
pleines voiles et les grands flots. Je revois dans 
leurs details les sites de la-bas, 

A la presqu'ile Ducos, demeurant au bord de 
la mer, pres de la foret ouest, Gternellement on 
entendait le flot battre les remits ; autour de nous, 
les sommets crevasses des montagnes d'ou, pen- 
dant les grandes pluies, des torrents se versent 
avec bruit; au couchant, le soleil disparaissant 
dans les flots. 

Dans la valine, des niaoulis aux troncs blancs 
se tordent, ayant sur leurs feuilles argenUSes une 
phosphorescence. 

De 1' autre c6te* de la montagne, c est Numbo 
avec ses maisons en terre que les lianes entourent 
d'arabesques ; de loin, avoir leurs groupes ca- 



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208 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

pricieux entre les arbres, on est charme" ; il mo 
semble y etre encore. Chacun avait bati son nid 
ou creuse* son repaire suivant son caractere. 
Le pere Croiset s'e"tait fait, exemple unique, 

une chemin^e; on pouvait presque, les jours de 
18 Mars, y faire le cafe" sans faire flamber le 
toit. 

G... avait retourne une moiti^ de la montagne 
poury faire des cultures. On aurait dit etre chez 
Robinson ; il y avait dans son trou, sous le rocher, 
toute une menagerie au milieu de laquelle tr6- 
nait son chat. 

La maison de Champy, si petite, qu'en s'y as- 
seyant plusieurs, on est comme dans un panier, 
est sur la cdte opposed. 

Ce panier-la, c'est le vent qui en fait danser 
l'anse quand il souffle a d<komer les bo3ufs de 
rile Nou et de la foret nord. 

Tout en haut, comme une vigie, est Burlot; on 
entend la voix assez sonore de sa poule qui crie 
comme un ane avertirait quand on entre. 

Chacun de nous a son animal familier, les 
chats dominent ; on les emmene avec soi quand 
on va diner chez un camarade. 

Tout a coup, comme du temps des Gaulois, un 
accent formidable traverse les airs, c'est Provins 
qui cause d'une baie a 1' autre avec quelqu'un de 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 209 

nous; la r^ponse ne lui parvient pas sou vent, il 
est seul a avoir pareil souffle. 

Voila la forge du pere Matezieux, la case ou Bal- 
zenq fait son essence de niaouli ; on se croirait 

chez un alchimiste. 

Pour tout cela les process sont aussi rudi- 
mentaires qu'au temps de l'age de pierre. II faut 
faire soi-meme *es outiis en remplacant comme 
on peut les choses qui manquent ou qui ne pas- 
sent pas. Je vois Bunant, sa hachette a la cein- 
ture, allant au bois, equips comme sa femme, 
bandit. Du c6t<$ du camp militaire est la prison. 
Beaucoup de nos amis y ont fait de longs sejours ; 
sous le gouverneur Aleyron elle &ait toujours 
pleine; comme il n'y avait pas de cellules a part 
pour les femmes on s'est debarrasse une bonne 
t'ois de nous en nous envoyant de Numbo a labaie 
de l'0uest,ce qui mit fin a mon cours de jeunes 
gens ; ce covrs avait 6te* commence par Verdure. 

Notre rel ellion et les conditions qu'on fut 
oblige de sulnr pour nous faire consentir a habi- 
ter la baie de l'Ouest appartiennent alaseconde 
partie de mon ouvrage. On ceda parce qu'il y 
aurait eu plus d'ennuis encore pour M. Ribourg 
a nous laisser nous enteter; il n'y avait pas, je 
le repete, de. prison particuliere pour y loger 
une demi-douzaine de femmes. . . , 

12. 



umnNHMWWvwm www* >•-- 



210 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

J'ai parl£ du cours de jeunes gens commence 
par Verdure. 

Verdure fut le premier que je demandai en 
arrivant a la presqu'ile Ducos : il venait de 
mourir. 

Les correspondances n'gtaient point encore 
r^gulieres; les lettres qu'il attendait depuis si 

longtemps arriverent ensemble, en paquet, apres 

sa mort. 

Le maitre dort la-bas : que sont devenus main- 
tenant les Aleves? 

Muriot s'est tue\ les autres s'en vontpar la vie 
oil leur titre de d^porte* ne doit pas leur ouvrir 
les portes des ateliers. 

Plusieurs ont une intelligence remarquable. 
Le gouvernement d'AIeyron fut une epoque de 
folie furieuse; on tira sur un dgporte 1 rentrant 
chez lui quelques instants apres l'heure fix6e ; il 
y avait aux appels des provocations insens^es ; 
les d^porte's, comme punition, e*taient prive's de 
pain. 

Le comique — il y en a toujours — fut de placer 
autour de Numbo, pendant la nuit, des faction- 
naires dont les appels, au milieu du silence, fai- 
saient un effet d'op^ra. 

J'avoue avoir pris grand plaisir a ce spectacle : 
on aurait dit une representation de la Tour de 



MiMOIRKS DE LOUISE MICHEL *H 

Nesle avec un immense agrandissement de scene. 
De belles voix profondes avaient ete par hasard 
prises pour commencer. 
Puis les voix s'enrouerent et on se blasa sur 

I'effet. 
Toute foule nous parait petite apres les ruches 

humaines; tout voyage nous semble court aprto 

notre traversee du monde entier et les jours s'en- 
tassent sans penser a peine si chaque annee on 

tourne le sablier. 

Pres de la prison, sur la pente de la montagne, 
sous une verandah couverte de lianes, etait la 
poste. Les jours de courrier on montait a l'heure 
exacte cette cdte avec anxiete. Si la lettre avait 
ete mise en retard il fallait attendre au courrier 

suivant. 

On ne pouvait avoir de reponse a une lettre 
qu au bout de six a huit mois, le temps de l'aller 
et du retour : c'etait, a la Hn, regulieremcnt de 
six mois seulement. 

mes cheres lettres, avec quelle joie je les 
recevais ! Celle qui m'ecrivait les plus longues 
est morte maintenant que je suis de retour. 

M. de Fleurville , Tinspecteur des ecoles de 
Montmartre, s'etait charge de mes affaires , c'est-a- 
d'un certain nombre de dettes. C'est lui qui fit 
publier, se chargeant des frais, les Contes (Ten- 



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212 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

fants Merits h. Auberive et, la-bas, il m'^crivait 
les decouvertes nouvelles, car nous n'avions pas 
de journaux. 

II me semble revivre ces jours disparus. Je 
descends la petite cote mes lettres a la main : 

celle de Marie, toute pleine de fleurs ; celle de 

M. de Fleurville, ou il me gronde une bonne 
moitie comme au temps de Montmartre ; celle de 
ma mere ou elle m'assure qu'elle est toujours 
forte. 

Elle me le disait encore au commencement de 
d^cembre dernier, tout comme k cette £poque, 
defendant qu'on m'avertit. 

Pour revenir de la poste a la baie de l'Ouest, 
on suivait le bord de la mer; une odeur acre et 
puissante emplissait l'air. Cela sent bon, les 
grands flots ! 

Sur le cbemin, dans la case de L..., on entend 
sa guitare, fabriquee aNumbo par le pere Croiset. 
II fait bon sur le rivage, et Ton pense aux plus 
eprouve"s, — ceux de Tile Nou. — He"las ! e'est la 
que sont les meilleurs. On est avide de leurs 
nouvelles, bien difficiles a se procurer a travers 
mille obstacles. 

Voici les burnous blancs des Arabes, passant 
dans la valine. Quelquefois il arrivait des choses 
drdles. C'est ainsi qu'un jour, une simple dis- 



MEMOIRE* DE LOUISE MICHEL 2I3 

cussion que j'avais avec un camarade faillit 
prendre les proportions d'un evenement. Nous 
causions de la revolte canaque, question bru- 
lante a la presqu'ile Ducos, et nous parhons si 
fort, et nous deployions de tels volumes de voix 
qu'un surveillant accourut du poste, croyant a 
une emeute, a une revolte. II se retira tout in- 
terloque et tout honteux, constatant que nous 

n'etions que deux! 

Apres cinq ans de sejour a la presqu'ile, je 
pus aller comme institutrice a Noumea, ou il 
m'etait plus facile d'etudier le pays, ou je pou- 
vais voir des Canaques des diverses tribus; j'en 
avais a mes cours du dimanche, toute une ruche 

chez moi. . 

Peu apres mon depart de la presqu'ile, quel- 
ques-uns de mes amis de rile Nou y arriverent. 
Ge fut une grande joie pour la deportation. Nous 
les aimions mieux que tous les autres parce 
qu'ils souffraient davantage; cela les maintenait 
aussi fiers qu'aux jours de Mai. 

La-bas, au bord de la mer, assis sur les ro- 
chers, les evenements nous revenaient montant 

comme les flots. 

Les jours tombaient sur les jours dans le si- 
lence, ettoutle passe, pareil a la neige grise des 
sauterelles, tourbillonnait autour de nous. 



: .fl«l*W«'JHrtm»* 



214 M&MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Beaucoup sont rested, tombed la-bas, dans le 
grand sommeil. 

Que de spectres! II y en a de doux, il yen a 
de terribles. 

La-bas. sous les cyclones, avec ceux qui, en 
mourant, se souvenaient et regardaient monter 
la revanche, il y a de gracieux fantdmes. Une 
belle fille de seize ans, Eugenie PilTaut, des en- 
fants, The'ophile Place, qui dans le cercueil tient 
de ses mains si petites les strophes exrites pour 
sa naissance. 

Blanche Arnold, pareille a une douce fleur de 
liane, dortsous les flots, morte pendant le retour. 

Par vous je termine la page, ombres freles et 
charmantes de jeunes filies et de petits enfants! 






XVII 



J'appris en meme temps lamnistie et la ma- 
ladie de ma pauvre mere qui venait d'avoir une 

attaque. , 

La nostalgie la tuait; si je iT&ais revenue elle 

mourait a cette 6poque. 

Maintenant je l'ai moi-meme couched dans 
son cercueil, eomme Marie et avec elle. 

L'une dans mon chale rouge, l'autre dans 
une douce couverture qu'elle aimait (rouge 
aussi). AAnsi elles sont pour l'eternel hiver de 
la tombe et on me demande si je m'occupe 
de la liberty et du printemps qui refleurit les 

Suis-je lache d'avoir enferme" mon cceur sous 
la terre? Nbn, puisque je resterai debout jus- 
qu'au dernier instant. 

L'hiver qui suivit notre retour, Ferre fut trans- 
porte" de la place ou il etait depuis di* arts dans 
la tombe de sa famille. 






nn».i>. i ,-tttm*iviimwtfiipnmn*J*-M*. , M^-^^f- *».v **w(m . 



\ 




216 M^MOIHES DE LOUISE MICHEL 

Un ami avait encore une banniere de 71 ; il 
l'apporta, les ossements y sont enveloppe*s. 
Un bouquet d'oeillets rouges y est enferme\ 
Avez-vous remarque* , en regardant la vie, 
qu'elle apparait noire; les souvenirs y gravitent, 
attires les uns par les autres, comme les mondes 
dans le noir des espaces stellaires. 

Je suis rentr^e de la. deportation, fidele aux 
principes pour lesquels je mourrai. 

Les conferences que j'eus l'honneur d'etre 
appeiee a faire auront quelques pages explica- 
tives. 

En attendant, voici un temoignage qu'on ne 
peut suspecter de managements. C'est celui de 
M. Andrieux qui a eu la bete d'idee, pour nous 
demolir, de fonder un journal qui le demolissait 
lui-meme avec tout le reste. 

C'est une etrange chose pour un homme intel- 
ligent que cette facon de combattre ! 

La partie perfide de la chose a du reste rate, 
puisque, comme les camarades, j'ai fait insurer, 
dans le journal meme, plusieurs lettres dans 
lesbuelles je declarais ne re"pondre que des 
insultes adress<5es au gouvernement et non de 
celles adressees sottement a d'autres groupes 
echelonnes sur le chemin de la revolution. J'ai 
toujours fait la guerre aux principes mauvais 



P 




1 



MtiMOJRKS DE LOUISE MICHEL 21? 

Quant aux hommes ils m'importent aussi peu 

que moi-m6me. 

Je n'ajoute rien ici, cette partie n'etant que le 
cadre de celles qui suivront. 

Voici le compte rendu fait par M. Andrieux 
de la premiere conference dont je viens de parler. 

M Ue LOUISE MICHEL ET LA REVOLUTION SOCIALE 

« 21 novembre. — Aujourd'hui, a une heure, a 
eu lieu, a l'filysee-Montmartre, la premiere con- 
ference en l'honneur de Louise Michel. 

« A une heure et demie, Louise Michel monte 
a la tribune et crie tout d'abord : « Vive la Re- 
volution sociale ! » Elle ajoule : « La Revolution 
morte, c'est la Revolution ressuscitee ! » 

« L'assistance repond par les cris de : « Vive 
Louise Michel ! Vive la Revolution ! » 

« On apporte a 1'herolne plusieurs bouquets. 

« Gambon affirme que la Commune est plus 
vivace que jamais, et que la France sera toujours 
a la tete des revolutions. 

« II exalte Jeanne d'Arc, victime de l'ingrati- 
tude d'un roi, et dit que Louise Michel aete 
victime de l'ingratitude de la Republique. 

« Louise Michel reprend la parole : 

13 



218 MriMOIRRS DE LOUISE MICHEL 

Esperons, dit-elle, que nous ne verrons plus Paris 
change* en fleuve de sang. Le jour ou tous ceux qui oni 
caloranie la Commune ne seront plus, nous serons vengds 
et le jour ou les Galliffet et autres seront tombeV du pou- 
voir, nous aurons bien m&ite' du peuple. 

Nous ne voulons plus de vengeance par le sang; la 
honte de ces hommes nous suffira. 

Les religions se dissipent au souffle du vent et nous 
sommes desormais les seuls mattres de nos destinees. Nous 
acceptons les ovations qu'on nous fait, non pour nous, 
mais pour la Commune et ses defenseurs. 

Nous accepterons ceux qui voudront marcher avw 
nous, bien qu'ils aienl etd contre nous jadis, pour le 
triomphe de la Revolution. 

Vive la Revolution sociale ! Vivent les nihilistes ! 

« Ces cris sont r^pe^s ; on y ajoute ceux de : 
Vive Trinquet! Vive Pyat! Vive la Commune! 

« i or ddcembre. — Hier a eu lieu, salle Graffard, 
une conference privet au profit des amnistie's... 

« Lo citoyen Gerard remercie Louise Michel 
du concours qu'elle veut bien preter pour orga- 
niser cette reunion ; il salue en elle « le principe 
de la haine qui seul fait les grands revolution- 
naires et les grandes choses ». 

« II lui pr&jente deux bouquets. Louise Michel 
rSpond qu'elle les accepte au nom de la Revolu- 
tion sociale et au nom des ferames qui ont com- 
battu pour leur Emancipation : 




MtfMOIRBS DE LOUISE MICHEL 2i» 

Oui, c'est le peuple que je salue ici, continue la ci- 
toyenne Michel, et en lui la Resolution sociale. (Applau- 
dissements et cris de : « Vive la Commune. ») 

Le temps ou on mitraillait a Satory est present devant 
nos yeux; on voit encore les homines qui nous jugeaient, 
ainsi quel'assassin de Transnonain, les Bazaine et les Cissey. 

A la hotte, ces hommes que l'on croyait perdus pour 
toujours et qui reviennent la tSte plus haute que jamais ! 

La reaction n'est plus qu*un cadarre releve" par le 
gouvernement, et celui-ci, pareil a un reptile, sera ecrase 
lorsqu'il voudra passer parmi nous. 

Aujourd'hui, c'est le vaisseau-fantdme qui s'avance; 
c'est le peuple, encore forcat tratnant sa chalne, qui nous 
delivrera des hommes qui nous ont perdus et conquerra 
lui-mSme ses liberies. 

« Louise Michel ajoute qu'elle fait vendre « le 
Vaisseau-fantdme » au bSnSfice des amnistie*s. » 

J'ai e*te* fidele a mon programme, il m'en coute 
la vie de ma mere, de ma pauvre mere bien- 

aim£e. 

Quand dormirai-je, moi aussi, a l'ombre des 
bannieres rouges et noires? 

En attendant, qu'on laisse sur les pages en 
deuil ces roses effeuilldes sur les tombes ! 



LES ROSES 

Fleurissez, roses embaumees; 
Fleurs de Tespoir et de Mtf, 



Jl— U WI—lWI^ «*fe*WMM*«l** ■> 



220 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Les brises toutes parfumees 
Vous emportent en liberte. 

Rose de Teglantier sauvage 
Que dore le soleil levant, 
Tu tomberas au vent d'orage 
Feuille k feuille dans le torrent. 

Roses blanches, fteres et belles, 
Fleurissez pour lesfronts charmants 
Que la raort couvre de ses ailes. 
Roses de mai, douces et frfiles, 
Parez les tombes des enfants. 

roses, le vent a des ailes; 
Mais tant que le sol sera chaud, 
Il'nattra des roses nouvelles, 
Toutes fratches pour le tombeau. 

Et toi, rose du cimettere, 
Fleuris k Tombre doucement* 
Et, blanche ou rouge, dans le lierre 
El&ve ton front rayonnant. 

A Clermont, devant ma fendtre, 
Fleurissait un grand rosier blanc. 
Quand la fleur s'ouvre on voit paraftre 
Sur sa chair un fllet de sang. 

Ma mire aimait ces belles roses. 
C'etait ffite quand je pouvais 
En envoyer fratches dcloses ; 
Elle n'en aura plus jamais. 



FIN DE LA PREMIERE PART IE. 




DEUXIfiME PARTIE 



I 



Gomme la graine contient l'arbre, toute vie, a 
son dibut, contient ce que sera l'etre, ce qu'il 
deviendra malgre* tout. 

Je vais essayer de remonter jusqu'a la source 
des id6es et peut-etre de quelques ev^nements 
de mon existence. 

Une piece de vers retrouvee dans mes vieux 
papiers la dessine ; ^tendons toujours le cadavre 
avant de le fouiller. La voici : 

LB VOYAGE 

Gomme au seuil du d&ert l'horizon est immense I 
Enfant, ou t'en vas-tu par le sentier nouveaut 
La-bas dans l'inconnu quelle est ton espe*rance? 
— Ou je vais? Je ne sais ; vers le bien, vers le beau. 

Je ne veux ni pleurer ni retourner la t6te; 

Si ce n'etait ma mere, ahl bien plus loin encor 






222 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



Par la vie incertaine oft souffle la tempfite, 
J'irais, comme Ton suit les sons lointains du cor. 

Une fanfare sonne au fond du noir myst&re, 
Et bien d'autres y vont que je retro uverais. 
Ecoutez! On entend des pas lourds sur la terre. 
(Test une dtape humaine; avec ceux-li j'irais. 

J'aimais 1'ombre du clos tout plein de folles herbes; 
J'aimais les nuits d'hiveT oft vient le loup hurlant 
Par les br&ches du mur; 1'ete, les lourdes gerbes; 
Et dans les chdnes verts les raffales du vent. 

Jeune fille, veux-tu t'asseoir calme et paisible 
Et comme les oiseaux te bAtir un doux nid? 
Ecoute ! II en est temps, fuis le sentier pfoible 
Ou ton destin sera malheureux et maudit. 

Qu'importel laissez-moi. Voyez les grains de sable 
Et les tas de bte mflr, et dans les cieux profonds 
Les mondes entassds; tout n'est-il pas semblable? 
Oil tout cela s'en va, c'est tit que nous allons. 



C'est \k que nous sommes aujourd'hui. 

J'ignore si cette 6tude sera longue ; mon inten- 
tion est d'y fouiller impitoyablement. 

Peut-6tre pourrait-on appeler cela une psycho- 
biologie ! — J'ignore si je suis encore en &at de 
faire un barbarisme tant soit peu comprehensible. 

On trouve int^ressant de faire torturer un 
malheureux animal, pour 3tudier son m^canisme 




MltMOIRBS DE LOUISE MICHEL 223 

qu'on connatt A peu pres, et qu'on ne connaitra 

jamais mieux A cause des perturbations causees 
par la douleur dans les fonctions organiques; ne 
vaudrait-il pas mieux etudier les fonctions du 

coeur? 

Ce sont ces phenomenes du co3ur et du cerveau 
que nous allons chercher au fond de la vie de la 

bete humaine. 

Je commence par cette question. II me paralt 
malheureusement impossible que quelque chose 
survive de nous apres la mort, pas plus que de 
ia flarame qaand la bougie est soufflee; et si 
la partie qui pense peut disparaitre, parcelle 
par parcelle, quand on enleve, les uns apres 
les autres, les lobes du cerveau, nul doute que 
la mort, en grillant le cerveau, n'&eigne la pen- 
see. 

Pourtant, s'il y avait l'eternit6 , comme I'im- 
mensite" avant et apres nous, et que la partie 
qui pense s'en aille dans les courants incon- 
nus de l'<Uectricite\ et s'y absorbe ainsi que les 
elements du corps retournent aux elements 
mater iels, ce ne serait pas miracle. Visible ou 
invisible, ce ne serait que la nature encore, et 
je me suis souvent demand^ pourquoi on s'i- 
raagine que cette electricite, inconsciente ou 
non, s'en allant a des creusets invisibles, prou- 



I non, 



** MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

verait Dieu plus que la naissance des organis- 
mes qui grouillent sur la terre. 

Malheureusement, la pensSe s^cr^e par le 
cerveau ne peut subsister quand ce qui la pro- 
duisait nexiste plus. 

Mais on peut se rendre compte que les id<Ses 
dommantes de toute une vie ont leurs causes 

matenelles dans telle oar telle impression, ou 
dans les phe*nomenes de l'h&rfdit* ou autres 

II m'arrive souvent, en remontant a l'origine 
de certaines choses, de trouver une forte sensa- 
tion que j'eprouve encore telle a travers les 
anne*es. 

Ainsi, la vue d'uiie oie d<*capit<5e qui marchait 
le cou sanglant et lev*, raide, avec la plaie rouge 
ou la tete manquait; une oie blanche, avec des 
gouttes de sang sur les plumes, marchant comme 
ivre tandis qu'a terre gisait la tete, les veux 
ferme*, jetcJe dans un coin, eut pour moires 
consequences multiples. 

J'etais sans doute bien petite, car Manette me 
tenait par la main pour traverser le vestibule 
comme pour faire un voyage. 

II m'eat M impossible alors de raisonner cette 
impression, mais je la retrouve au fond de ma 
pitie" pour les animaux, puis au fond de mon 
norreur p0U r la peine de mort. 



MfM 





BftiMOIRES DE LOUISE MICHEL 225 

Quelques anne*es apres, on ex^cuta un parri- 
cide dans un village voisin ; a l'heure ou il devait 
mourir, la sensation d'horreur que j'gprouvais 
pour le supplice de l'homme se melait au res- 
souvenir du supplice de l'oie. 

Un autre effet encore de cette impression 

d'enfant fut que, jusqu'a l'age de huit a dix ans, 
Paspect de la viande me soulevait le coeur ; il fallut 
pour vaincre le dugout une grande volonte* et le 
raisonnement de ma grand'mere, que j*aurais de 

trop grandes Amotions dans la vie, pour me 
laisser aller a cette singularity. 

Leshistoires desupplices entenduesal'ecregne 
de Vroncourt, les soirs ou Manette et moi nous 
obtenions la rare permission d'y aller, contri- 
buerent peut-etre a garder vive l'impression de 

Toie. 

J'aimais a entendre ces histoires-la au bruit 
des rouets; des aiguilles a tricoter coupant le 
ronronnement d'un petit bruit sec; et la neige, 
la grande neige toute blanche tombant, elendue 
comme un linceul sur la terre, tantdt fouettant le 
visage. 

Nous devions rentrer a dix heures, mais nous 
revenions toujours plus tard, c'elait le beau mo- 
ment! Marie Verdet posait son tricot sur ses 
genoux; ses yeux se dilataient sous sa coiffe, 

13. 



W^Km^SKfBltlitnimmmftm^*,, , 







226 MlMOJRES DE LOUISE MICHEL 

avanc^e comme un toit, et les histoires de reve- 
nants : le feullot, les lavandieres blanches, la 
combe aux sorcieres, dites de sa voix casse*e 
de quasi-centenaire, avaient \k le cadre qui leur 
convenait ; sa sceur Fanchette avait tout vu, elle 
branlait la tete en approuvant. 

Nous partions a regret, Nanette et moi, lon- 
geant les murs du cimetiere ou nous n'avons 
jamais vu que la neige et entendu que la bise 
d'hiver. 

De mes soirees a l'ecregne du village, date un 

sentiment de re* volte que j'ai aussi retrouve* bien 
souvent. 

Lespaysans fontpousser le ble\ mais ils n'ont 
pas toujours de pain ! Une vieille femme racon- 
tait comment, avec ses quatre enfants, pendant 
la mauvaise anne"e (je crois qu'on appelait ainsi 
une ann^e ou les accapareurs avaient aflame* le 
pays), ni elle, ni son mari, ni les petits n'avaient 
mange* tous les jours ; il n'y avait plus rien a 
vendre chez eux ; ils ne poss6daient plus que les 
habits qu'ils avaient sur le dos ; deux de leurs 
enfants gtaient morts, ils pensaient que c'&ait 
de faim! Ceux qui avaient du ble* ne voulaient 
plus leur faire credit, pas meme d'une mesure 
d'avoinepour faire un peu de pain. Mais il faut 
bien se rtsigner! disait-elle. Tout le monde ne 



. ..... > „-»».nw»wwi mm*tmamrfi 





MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 227 

peut pas manger du pain tous les jours. Elle avait 
empeche" son mari de casser les reins a celui 
qui leur avait refuse* credit en rendant le double 
dans un an, quand ses enfants se mouraient. Mais 
les deux autres avaient r6siste\ ils travaillaient 
chez stuiAk meme que le mari voulait abimer. 
L'usurier ne pay ait guere, mats faut bien que les 
pauvres gem subissent ce qu'ils ne peuvent empS- 

cher!... 

Quand elle disait tout cela, de son air calme, 

j'avais chaud dans les yeux de colere, et je lui 
disais : II fallait laisser faire votre mari ! II avait 

raison ! 

Je m'imaginais les pauvres petits mourant de 
faim, et tout le tableau de misere, qu'elle fiisait 
si navrant qu'on le sentait en dedans de soi; je 
voyais le mari, avec sa blouse de*chir6e et ses 
pieds nus dans ses sabots, aller supplier le mer- 
chant usurier et revenir sans rien, triste, par les 
chemins. Je le voyais, menacant, quand les petits 
furent eHendus froids, sur la poign^e de paille 
qui leur restait, et la femme, arretant le justicier 
qui voulait venger les siens et les autres, et les 
deux freres, grandissant avec ce souvenir, s'en 
aller travailler chez cet homme ; les laches ! 

II me semblait que s'il <Hait entre* je lui aurais 
saute a la gorge pour le mordre, et je disais tout 



Pf J VM*WtT*V*** T . , *'**l 1 *U-. ■+****,*,* 



228 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

cela; je m'indignais de ce qu'on croyait que tout 
le monde ne pouvait avoir depaintous les jours; 
cette stupidite* de troupeau m'effarait. 

— Faut pas parler corame ca, petiote! disait la 
femme. Qa fait pleurer le bon Dieu. 

Avez-vous vu les moutons tendre la gorge au 
couteau? Cette femme avait une tete de brebis. 

C'e*tait a cette histoire-la que je pensais le jour 
ou, au cate*chisme, je soutins e"nergiquement le 
contraire du fameux proverbe : Charite 1 bien or- 
donnee commence par soi-mSme! Le vieux cure* 
(qui croyait, celui-la) m'appela ; je craignais une 
punition, c'e'tait pour me donner un livre. 

Eh bien, c'e'tait le reste, ce livre-la, pour me 
donner Phorreur des conqudrants avec l'horreur 
des autres vampires humains. 

C'e'tait des sortes de paraphrases des psaumes 
d'exil. * 

€ La harpe est suspendue aux saules du ri- 
vage. » 

« Jerusalem captive a vu pleurer ses rues.' » 
Et je maudissais ceux qui e'crasent les peuples 

comme ceux qui les affament, sans me douter, 

pourtant, combien, plus tard, je verrais monter 

haut ces crimes-la. 
Un detail, en passant, un aveu meme. Ce livre 

4tait reli6, dans le genre de la petite encyclop<5- 




VEMOIRES DE LOUISE MICHEL 229 

die de M. Laumond, le grand, et j'avoue que de- 
puis l'instarit ou le cure* l'avait depose* pres de 
lui, j'&ais pre"occup6e par ce qu'il pouvait bien 
y avoir sous cette couverture de peau brune ; ce 
ne devait pas etre un livre d' enfant ; peut-etre 
que ma preoccupation ne lui aura pas 6chappe\ 

Puisque j'ai parle" du petit volume vole" a M . Lau- 
mont; puisque j'ai dit que chacun de nous est, 
je crois, capable de tout le bien et de tout le 
mal qui se trouve dans ses cordes, j'avouerai 
encore que je prenais sans remords a la maison, 
(Hant enfant, depuis l'argent, quandil y en avait, 
jusqu'aux fruits, legumes, etc. , Je donnais tout 
cela au nom de mes parents, ce qui faisait de 
bonnes scenes quand certaines gens s'avisaient 
de remercier. J'en riais, incorrigible que j'&ais. 

Une anne*e, mon grand-pere me proposa vingt 
sousparseriiainesije voulais ne plusvoler, mais 
je trouvai que j'y perdais trop. 

J'avais lime* des clefs pour ouyrir l'armoire aux 
poires et autres, dans laquelle je laissais de 
petits billets en place de ce que j'avais pris. 11 y 
avait par exemple ceci : Vous avez la serrure 
mais j'ai la clef. 

Enfin, les terres rapportaient si peu que, ni mon 
oncle qui les faisait a moitie*, ni nous, personne 
n'arrivait a joindre les deux bouts; jo sentis que 



... ■»:—-. «tww* .■#«•»« *■* ■* ti**ntt*<'r-*w*v»**»' i»>*> ™* 



230 MtfMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

bien des anndes comme celles-la se suivaient, 
souvent ; que les uns ne pouvaient pas toujours 
aider les autres et qu'il fallait autre chose que la 
charity pour que chacun ait du pain. 

Quant aux riches, ma foi, je les respectais peu. 
Alors, le communisme me vint a l'ide'e. 

Le rude travail de la terre m'apparaissait tel 
qu'il est, courbant l'homme comme le boeuf sur 
les sillons, gardant l'abattoir pour la bete quand 
elle est us6e ; le sac du mendiant pour l'homme, 
quand il ne peut plus travailler : le fusil de toile 
comme on dit dans la Haute-Marne. 

On n'amasse pas de rentes en travaillant la 
terre, on en amasse a ceux qui en ont deja trop. 

Les fleurs des champs, la belle herbe f rale he, 
vous croyez que les petits qui gardent les bes- 
tiaux jouent avec cela ! lis ne demandent le gazon 
que pour s'6tendre et dormir un peu a midi ; je 

les ai vus. 

L'ombre des bois, les moissons blondes que 
le vent agite comme des vagues, est-ce que le 
paysan n'est pas trop fatigue^ pour trouver tout 
cela beau? La besogne est lourde, la journe"e est 
longue; mais il se rgsigne, se rgsigne toujours; 
Est-ce que la volonte' n'est pas brise'e? L'homme 
est surmene* comme une bete. 

Alors le sentiment de l'injustice qui lui est 



.„. ^t^MWUfSI 



MtfMOIKKS DB LOUISE MICHKL «3I 

faitel'endort; ii est a demi mort ettravaille sans 
penser, pour i'exploiteur. Bien des hommes, 
m'ont dit, comme la vieille de Vecrigne : II ne faut 
pas dire ca, petiote ; <?a offense Dieu ! 

Oui, ils repondaient cela quand je leur disais 
que tous ont droit a tout ce qu'il y a sur la terre, 
leur nid, comme les oisillons d'un meme prin- 
temps glaneront ensemble les moissons. 

Ma pitie pour tout ce qui souffre, pour la 
bete muette, plus peut-etre que pour l'homme, 
alia loin ; ma revolte contre les inegalites sociales 
alia plus loin encore ; elle a grandi, grand! tou- 
jour, a travers la lutte, a travers l'hecatombe; 
elle est revenue de par-dela l'ocean, elle domine 
ma douleur et ma vie. 
Je reviens aux duretes de l'homme pour l'am- 

mal. 

En ete, tous les ruisseaux de la Haute-Marne, 
tous les pres humides a l'ombre des saules sont 
remplis de grenouilles; on les entend par les 
beaux soirs, tant6t une seule, tant6t le ch(Bur 
entier. Qui sait si elles n'inspirerent point jadis 
les chceurs monotones du theatre antique! 

C'est a cette saison qu'on fait les cruautes dont 
j'ai parle ; les pauvres betes ne pouvant ni vivre 
ni mourir cherchent a s'ensevelir sous la pous- 
siere ou dans des coins de fumier; on voit, au 




*■«*.'»■... 



I 



L 




232 Mti.MOIRES DE LOUISE MICHEL 

grand soleil, briller comme un reproche leurs 
yeux devenus enormes et toujours doux, 

Les couve'es d'oiseaux sont pour les en fan Is 
qui les torturent ; s'ils Cchappent, les raquetles 
sont tendues a l'automne, le long des sen tiers 
du bois; ils y meurent, pris par une patte et vole- 
tants, de'sespe're^s jusqu'a la fin. 

Et les vieux chiens,' les vieux chats, j'en ai vu 

jeter aux ecrevisses. Si la femme qui jetait la 
bete ^tait tombed dans le trou, je ne lui aurais 

pas tendu la main. 

J'ai vu, depuis, les travailleurs des champs 
traites comme des betes et ceux des villes mou- 
rir de faim; j'ai vu pleuvoir les balles sur les 
foules desarm^es. 

J'ai vu les cavaliers deYoncer les rassemble- 
ments avec les poitrines de leurs chevaux; la 
bete, meilleure que 1'homme, leve les pieds de 
peur d'^craser, fonce a regret sous les coups. 

Oh! les georgiques et les eclogues trompent 
surle bonheur des champs! Les descriptions de 
la nature sont vraies, le bonheur des travailleurs 
des champs est un mensonge. 

La terre ! Ge mot est tout au fond de ma vie, 
dans la grosse histoire romaine a images, ou 
M. Laumont (le petit) avait appris a lire a toute 
la famille, des deux cot6s. 



MdMOIRBS DE LOUISE MICHEL »3 

Ma grand'mere m'y apprit a lire, me montrant 
les lettres avec sa grande aiguille a tricoter. 

Le iivre 6tait pose" sur le meme pupitre ou elle 
me faisait solfier dans les vieux grands solfeges 
d'ltalie ou elle-mGme avait appris. 

Eleven a la campagne, je comprenais les re- 
vokes agraires de la vieille Rome ; sur ce livre 
j'ai verse" bien des larmes ; la mort des Gracques 
m'oppressait, comme plus tard les potences de 

Russie. 
II 6tait impossible avec tout cela de ne pas 

jeter ma vie a la Revolution. 

J'acheverai ce chapitre par l'accusation, sou- 
vent ported contre moi, par certains amis, 
t^moins oculaires. II paratt qu'a la barricade Per- 
ronnet, a Neuilly, j'ai couru avec trop de promp- 
titude au secours d'un chat en peril, 

Eh bien! oui, mais je n'ai pas pour cela 
abandonne" mon devoir. 

La malheureuse b6te, blottie dans un coin 
fouilld d'obus, appelait comme un etre humain. 
Ma foi, oui ! je suis all6e chercher le chat, mais 
cela n'a pas dure une minute ; je l'ai mis a peu 
pres en surety la on il ne fallait qu'un pas. 

On la meme recueilli. 

Une autre bete d'histoire d'animaux; c'est plus 
recent. Des souris avaient fait leur apparition 



234 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

dans ma cellule, a Clermont; j'avais un tas de 
laines a tapisserie envoye"es par ma pauvre mere 
et mes amis ; je n'eus pas de cesse que les trous 
ne fussent bouche*s. 

Mais pendant la nuit, un pauvre petit cri se fit 
entendre derriere ce trou, cri si plaintif, qu'il eut 
fallu un coaur de pierre pour ne pas lui ouvrir; 
c'est ce que je fis de suite, la b6te sortit devant 

moi. 

La souris fut-elle une imprudente ou une bete 
de ge*nie qui savait juger son monde? Je n'en 
sais rien ; mais, a partir de cet instant, elle vint 
effronte*mentiusque dans mon lit, ou elle montait 
des bouche*es de pain pour les gruger a 1'aise, se 
moquant parfaitement des mouvements que je 
faisais pour la faire partir, et se servant comme 
garde-manger, et meme comme pire encore, du 
dessous de mon oreiller. 

Elle n'dtait pas dans la cellule a mon depart, 
je ne pus la mettre dans ma poche, j'ignore ce 
que la pauvre petite est devenue. J'avoue qu'en 
partant je l'ai recommande*e a la pitie" de tous. 

En remontant jusqu'au berceau ou jusqua 
certaines circonstances qui ont frappe" Torga- 
nisme ce*re*bral, on trouve la source vive des 
fleuves qui emportent la vie, le point de depart 
des comparisons successives. 



~**4 



MtiMOIRES DR LOUISE MICHEL 235 

D'autres fdis, une id6e se leve tout a coup, 
tandis que d'autres disparaissent; c'est le temps 
qui souleve les volcans sous les vieux continents 
et fail germer des sens nouveaux aux etres pour 
le cataclysme prochain. 

La pensee, roulant a travers la vie, se trans- 
forme et grandit, entrainant mille forces incon- 

nues. 

Oui, certes, l'homme futur aura des sens nou- 
veaux! On les sent poindre dans Tetre de notre 
£poque. 

Les arts seront pour tous ; la puissance de 
l'harmonie des couleurs, la grandeur sculpturale 
du marbre, tout cela appartiendra a la race 
humaine. D^veloppant le ge*nie au lieu de l'&ein- 
dre, les artistes rive's au passd de>aperont, eux 
aussi, leur vieille 6pave; il faut que de partout on 

leve Tancre. 

Allons, allons, i'art pour tous, la science pour 
tous, le pain pour tous; l'ignorance n'a-t-elle pas 
fait assez de mal, et le privilege du savoir n'est-il 
pas plus terrible que celui de Tor ! Les arts font 
partie des revendications humaines, il les faut a 
tous ; et alors seulement le troupeaii humain sera 

la race humaine. 

Qui done chantera cette Marseillaise de Tart, 
si haute et si fiere? Qui dira la soif du savoir, 



StStoi 



L 




236 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

l'ivresse des accords du marbre fait chair, des 
instruments rendant la voix humaine, de la toile 
palpitant comme la vie? Le marbre peut-etre ! Le 

marbre magnifique et sans voix serait bien le 

poeme terrible de la revendication humaine, 

Non, ni le marbre, ni les couleurs, ni les 
chants, ne peuvent la dire, seuls, la Marseillaise 
du monde nouveau! II faut tout, tout delivrer, 
les etres et le monde, les mondes peut-etre, qui 
sait? Sauvages que nous sommes! 

Que voulez-vous qu'on fasse de miettes de 
pain, pour la foule des d6she>it4s? Que voulez- 
vous qu'on fasse du pain sans les arts, sans la 
science, sans la liberty? 

Allons, allons, que chaque main prenne un 
flambeau, et que l'e'tape qui se leve marche dans 
la lumiere ! 

Levez-vous tous, les grands chasseurs d'etoiles! 

Les hardis nautonniers, dehors toutes les 
voiles, vous qui savez mourir! 

Allons, levez-vous tous, les he*ros des legendes 
des temps qui vont surgir! 

Nousparlons d'atavisme ! La-bas, tombees avec 
les roses rouges du clos, mortes avec les abeilles, 
sont des le*gendes de famille. Geux qui me les 
disaient n'en diront plus jamais. 

Pareilles a des sphinx, elles se penchent enve- 




MEM0IRES DE LOUISE MICHEL 237 

loppees d'ombre, sur moi. Avec leurs yeux verts 
de filles des flots, elles regardent sous l'eau des 
mers; avec leur taille haute et maigre de sor- 
cieres, elles courent les makis ou les landes. 

Cette legende lointaine va de la Corse aux 
gorges sauvages, a la Bretagne, aux menhirs 
hantte des poulpiquets ; du gouflfre rouge de Flo- 
gof, ou le norroi souffle en foudre, au lac sombre 

deGrSiiO. 

Que de choses autour d'un miserable etre pour 
lui 61argir l'horizon, pour le faire sentir et voir 
afin qu'il souffre davantage, afin qu'il comprenne 
mieux le desert de la vie oil tout est tombe au- 
tour de lui ! ., • m 

Mais, sans cela, pourrait-il etre utile? Non, 

peut-fttre. 

Lors meme qu'il n'y aurait pas eu un peu d a- 
tavisme dans mes penchants, on devient pofete 
dans nos solitudes, qu'on aligne ou non des 

V6FS* 

Les vents y soufflent une poSsie plus sauvage 
que celle du nord, plus douce que celle des trou- 
veres, suivant la grande neige d'hiver, ou les 
brises printanieres qui agitent dans les haies de 
nos chemins creuxtant d'aubepines et de roses. 

Nanette et Josephine, ces deux filles des 
champs, n'4taient-elles pas poetes? 



238 MtiMOlRES DE LOUISE MICHEL 

Ai-je dit leur chanson? YAgenu den bos, YOi- 
seau noir du bois, dont je retrouvai le souffle au 
bord de la mer, a travers les ann&s et l'oc^an. 

Oui, c'&aitbien l'oiseau noir du champ fauve 
que je retrouvais au bord des flots, chantant les 
strophes brutales de la nature sauvage. 



II 



Qui nous dit que nos sens ne nous trompent 
pas? Absolument comme le voyageur qui croi- 
rait voir marcher la route, quand c'est lui qui 

marche. 

II y a : que le progres vatoujours, que la revo- 
lution enfle les voiles, et qu'on saura un jour ! 

II y a aussi de vrai : que nul ne peut etre lou£ 
de ce qu'il fait, puisqu'il le fait parce que cela lui 
platt; il n'y a pas d'Wrolsme, puisqu'on est 
empoigne par la grandeur de l'oeuvre a accom- 
plir, et qu'on reste au-dessous. 

On dit que je suis brave; c'est que dans l'id£e, 
dans la mise en scene du danger, mes sens d'ar- 
tiste sont pris et charmed ; des tableaux en restent 
dans ma pensSe, les korreurs de la lutte comme 

dfts bftpdits* 

Ainsi, en mafs 71, le defile des prisonniers 
allant de Montmartre a Satory m'est present dans 
tous ses details. 



«i# »»»• r.\>.« »*■ **mis** ; « * . »»» .- . ™, , ,. ,. 




240 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Nous marchions entre des cavaliers, il &ait 
nuit. 

Rien de plus horriblement beau que le site 06 
on nous fit descendre dans des ravins, pres du 
chateau de la Muette. 

L'obscurite*, a peine e'claire'e de pales rayons de 
lune, changeait les ravins en murs, ou leur don- 
nait l'apparence de haies. 

L'ombre des cavaliers faisait, de chaque 
cdte" de notre longue file, une frange noire, fai- 
sant paraitre plus blancs les chemins ; le ciel, 
Iourd de la grande pluie du lendemain, semblait 
descendre sur nous. Tout prenait, en s'estompant, 
des formes de r6ve, — a part les cavaliers qui 
tenaient la tete et les premiers groupes de pri- 
sonniers. 

Un large rayon, filtrant du dessous entre les 
pieds des chevaux, les mettait en lumiere; des 
lambeaux rouges avaient l'air de saigner sur 
nous et sur les uniformes. 

Le reste de la file s'6tendait en longue trainee 
d'encre, finissant au fond de la nuit. 

On disait qu'on allait nous fusilier la. Je ne 
sais pourquoi, on nous fit remonter : je re- 
gardais le tableau, ne pensant plus ou nous 
etions. 

C'e"tait k la m6me date fixe*e avec Dombrowski 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 241 

pour e*tablir une ambulance au chateau de la 

Muette. 

Ceci revient a une impression, celle des rappro- 
chements. Empoignee par l'idSe, je n'ai nul m^rite 
a mepriser un danger auquel je ne songe pas, 
oil, saisie du tableau, je regarde et me souviens. 

Je ne suis pas la seule Uprise des diverses 
situations d'ou se d6gage la po£sie de l'inconnu. 

II me souvient d'un 6tudiant qui, sans etre le 
moins du monde de nos idees (il est vrai qu'il e" tail 
encore moins de l'autre cdt6), vint faire le coup 
de feu avec nous a Clamart et au moulin de Pierre, 
avec un volume de Baudelaire dans sa poche. 

Nous en avons lu quelques pages avec grand 
plaisir — quand on avait le temps de lire. 

Je ne sais ce que la destined lui a garde* , nous 
avons fait ensemble l'e"preuve d'une double 
chance, assez dr6le : en prenantle cafe" au nez de 
la mort, qui avait, a la meme place, frappe" de 
suite trois des ndtres, les camarades impatient^s 
de nous voir la nous firent retirer ; cela leur sem- 
blait fatal. Alors un obus tomba, brisant les tas- 
sesvides. 

C'&ait surtout une nature de poete : il n'y eut 
Ik nulle bravoure ni de sa part ni de la mienne. 
Est-ce que c'e"tait. bravoure quand, les yeux 
charmds, je regardais le fort demantete d'Issy, 

14 



242 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

tout blanc dans l'ombre et nos files, aux sorties 
de nuit, s'en allant par les petites monies de Cla- 
mart, ou versles Hautes Bruyeres, avec les dents 
rouges des mitrailleuses a l'horizon? C'eHait beau, 
voilatout; mesyeuxme servent comme mon coeur, 
comme mon oreille que charmait le canon. Oui, 
barbare que je suis, j'aime le canon, 1'odeur de 
la poudre, la mitraille • dans 1'air, mais je suis 
surtout uprise de la Revolution. 

II devait en etre ainsi ; le vent qui soufflait dans 
ma vieille ruine, les vieillards qui m'ont e*levee, 
la solitude, la grande liberty de mon enfance, 
les le*gendes, les bribes de sciences braconne*es 
un peu partout, tout cela devait m'ouvrirl'oreille 
a toutes les harmonies, I'esprit a toutes les lueurs, 
lecoeur al'amour eta la haine;touts'est confondu 
dans un seul chant, dans un seul reve, dans 
un seul amour : la Revolution. 

Ai-je jamais cru ? Ai-je 6t6 prise par la ten- 
dresse Gcrasante d' un Tantum ergo ou ported sur 
les ailes d'un Regina cceli? Je n'ensais rien! j'ai- 
mais Tencens comme 1'odeur du chanvre ; l'o- 
deur de la poudre, comme celle des lianes dans 
les forets cale*doniennes. 

La lueur des cierges, les voix frappant la voute, 
l'orgue, tout cela est sensation. 

L'impression d'un frappement d'ailes contre 



rMMWW^VfWWWnSINI 



MlSMOIRBS DE LOUISE MICHEL 243 

la voute, je l'ai eprouvte telle, en chantant a 1'6- 
glise, etant sous-maitresse chez M- Vollier. II y 
avail longtemps que je ne croyais plus ou que je 
m'etais rendu compte qu'en doutant on ne croit 

^L'idee est done ventablement le produit de 
lorganisme humain et pourtant on dirait qu'elle 
le chauffe et le lance comme l'aiguilleur conduit 
la machine. Cela s'explique : puisque les etres 
sont le produit de leur 6poque, e'est cette epo- 
que qui les souleve avec les autres poussieres. 
Le Manuel du baccalauriat repondrait que 1' es- 
prit, n'^tant pas compost de parties, ne saurait se 
dissoudre; outre qu'on le voit s'<Heindre partiel- 
lement avec tel ou tel lobe du cerveau — la folie 
l'attaque ou partiellement ou completement. 

La croyance universelle etc. , etc. , les penchants 
on racings dansle coeurde l'homme, etc. 

Ce sont toutes ces preuves-la qui me font dire : 
11 n'y a rien apres la mort. 

Une seule de ces raisons-la, cependant, est 
bonne, npouonr un seul etre disparu avec sa 
longue lign^e ancestrale brute, comme la bete ou 
demi-brute comme nous, qui lui a donne" nais- 
sance, mais pour l'etre multiple qu'on appelle 
l'humanite et qui arrivera a ce progres que nous 
regardons sans le comprendre, pareilaune loin- 



HMHHMmmw 



\MIVmtmrwn>+,m#*«>*tm>- 



244 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

taine lumiere, a ce bonheur dont nous sommes 
avides et que nul ne peut avoir dans les circons- 
tances actuelles. 
Je ne sais quel poete disait : 

Tout homme a dans son coeur un pourceau qui soromeille. 

II n'y a qu'un mot a changer pour que ce soit 
vrai. 

Tout homme a dans son coeur un monstre qui sommeille. 

La bete noire, ce n'est pas le meme monstre, 
mais chacun de nous sent revivre parfois le type 
ancestral qui domine sa ligne*e a travers des mil- 
lions de millions de siecles de transformations et 
de revolutions. 

Est-ce la bete a laquelle on ressemblo, est-ce 
la bSte qu'on aime ? L'une est peut-etre l'autre. 
Pour moi, tigre, lion ou chat, j'aime la race fe- 
line ; j'aime surtout lesgrands fauves ; c'est pour- 
quoi, si je suis jamais libre, j'irai la oh sont les 
fauves de l'Ouest, et je leur parlerai de la Revolu- 
tion. Ceux-laaussi, les brigands, sentent parfois 
en eux revivre la sauvage lign£e ancestrale; ils 
croient autrement que nous, mais ils croient 1 
Entrefanatiques nous verrons. 

Avec ceux-la on risque une balle ou un coup 



MI&MOIRES DB LOUISE MICHEL 



245 



de poignard, mais ils ne vous salissent pas ; la 
tnort est proe.pr 

Une vie isotee ne peut etre inte>essante qu'au- 
tant qu'elle tient aux multitudes de vies qui Tont 
environnte ; les foules seules, avec chaque 6tre 
libre dans l'ensemble immense, sont quelque 
chose maintenant. 

C'est pourquoi, deplus en plus, les associations 
bashes sup des rits, ou entrav^es par des rits 
quelconques, n'iront pas meme jusqu'au jour ou 
se levera la seule association viable, celle de 
rhumanite" re*volutionnaire : elles n'y assisteront 
que pareilles a des spectres. 

Pendant la d-marche courageuse des francs- 
macons, en 1871, j'^prouvai Timpression d'une 
assemble de fantomes se dressant sur les pern- 
parts devant les royalistes ggorgeurs de la 
Revolution : c'&ait grand et froidement beau 
comme ce qu'on e*prouve devant les morts. 

Plus tard, en CaMdonie, sous le rajeunisse- 
mentde la seve des tropiques, je revis des francs- 
macons; ils me parurent animus d'un grand 
ddsir du progpes et se donnant la peine d'y 
prendre part : c'ltait la ou le soleil est chaud. 

En Hollande, depuis (dans la mere patrie des 
braves), ilm'a semble" que la franc-maconnerie 
subissait le rajeunissement du printemps. 

14. 



1 



K.mtwiH^.^ .„,»,.. 



I 



Ill 



Men of England, wherefore plongh 
for the lords who lay ye low? 

Shbllby. 



Hommes cTAnglelerre, ou du monde, peu 
importe, pourquoi labourer pour les maitres qui 
vons oppriment ? N'est-ce pas la meme chose 

partout, et pourtant vous labourez toujours et 
les moissons succedent aux semailles. 

Quant a agir, il est probable que la potence 
serait la ! Ge n'est pas ce detail qui nous gate 
l'horizon, allez! 11 fut un temps ou l'idde de faire, 
au bout d'une ficelle, la grimace aux pauvres 
gens, m'e*tait de'sagre'able ; j'ai su depuis qu'en 
Hussie on vous met dans un sac. En Angleterre il 
est probable que les choses, aussi,se font conve- 
nablement. L' Allemagne a le billot apres Reins- 
dorffetles uutres. Tout cela n'est qu'une forme de 
la mort et plus la mise en scene est lugubre, plus 
elle s'enveloppe des rouges lueurs de Taurore.] 



\ 



-HWftr^ti 



,, ^ H l—..— - 



MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 2*7 

Au temps ou j'avais des preferences, je son- 
eeaisa l'echafaud d'ou l'on salue la foule, puis 
au peloton d'execution dans la plaine de Satory. 

Le mur blanc du Pere-Lachaise ou quelque an- 
gle de mur a Paris m'aurait plu; aujourd'hui je 
Lis blasee; peu importe comment', peu importe 
ou, je n'y bouderai pas. Au grand jour ou dans 
unbois, la nuit, qu'est-ce que cela me fait? 

J'ignore ou se livrera le combat entre le 
vieux monde etlenouveau, mais peu importe : j'y 

serai. 

Que ce soit a Rome, a Berlin, a Moscou, je 
n'en sais rien, j'irai et sans doute bien d'autres 

aussi, 

Et quelque part que ce soit, l'etincelle gagnera 
le monde ; les foules serontpartout debout, pretes 
a secouer les vermines de leurs crinieres de 

lions. f . 

En attendant on parle toujours et on n'agit 
guere ; ce sont les grondements du volcan ; la 
lave debordera quand on n'y songera pas. 

On dansera encore ce soir-la dans les filys^es, 
et les parlements diront encore : II y a longtemps 
que cela gronde, cela grondera toujours sans 
qu'ony puisse rienfaire. Alors viendra lagrande 
debacle, comme si les soulevements des peuples 
n'arrivaient pas a leur heure comme ceux des 



248 MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 

continents, la race <5tant prfcte pour un de*velop- 
pement nouveau qui irait toujours si en n'en 
faisait pas un moule. 

Mes conferences a V6 tranger ont souleve" dans 
la reaction deux questions dont j'aurais ri sans le 

respect que nous portons a nos convictions : 

1° Ou j'avais l'argent des voyages ; 

2° Ce que je faisais des recettes. 

L'argent des voyages, quand il n'e"tait pas 
foumi par le groupe qui me demandait, c'&ait 
Rochefort qui me le pretait et je ne le lui rendais 
jamais. Je revenais aux frais des groupes pr<*- 
leve-s sur les conferences. — Les amis allaient 
prendre mon billet de chemin de fer. 

La recette ? Les groupes rdvolutionnaires sa- 
vent ce qui en etait fait, je n'aidonc pas a m'occu- 
per de cette question, je n'en gardais rien. Les 
conferences de Bruxelles, dont on fit des racon- 
tars plus ou moins vrais, passerent convenable- 
ment, apartla troisiemeou quatrieme seance ouun 
jeune drdle, qui pr&endait se nommer Fallou, 
et avouait naivement Stre venu de Paris en mime 
temps que mot, ce qui dispense de plus amples 
informations, essaya de faire du potin en pre*ten- 
dant que j'avais demande* dans la Revolution 
sociale qu'on devat une statue a M. Thiers ! ! ! 
// pritendak avoir le iournal et un bon nombre 






MdMOIRES DE LOUISE MICHEL **» 

de personnes avalaient cette bourde. C'est pro- 
bablement parce que j'avais ainsi commence un 

article : Foutriquet est ecorne! une main d'enfant 

a essays... Malgrdles pieds de bancs jet& sur 

la tribune par des amis de l'ordre la stance s'a- 
cheva, montrant (par l'exemple qu'on avait sous 
les yeux mieux que par toutes les paroles du 

monde) qu'on entend par l'ordre le droit d'as- 
sommer les gens qui pr&endent que les abeilles 
ne doivent pas travailler Aternellement pour les 
frelons. 

A Gand, apres le magnifique spectacle des cor- 
porations, j'eus le spectacle d'une scene moyen 
ago dans une ville moyen age, pendant la nuit, ce 
qui ajoute a la mise en scene. 

Une partie de la salle avait &£ occupee par 
des policiers envoyes de Paris et dont Tun don- 
nait, comme un chef d'orchestre, le signal du 
bastringue. Les parties hautes de la salle 6taient 
occupies par les Aleves des universes catho- 
liques; leurs oreilles se dessinaient en larges 
ombres ; ils poussaient des hurlements a chaque 
signal du chef d'orchestre qui levait un baton. 

Si seulement il y avait eu quelques rugisse- 
ments dans le concert, mais ce n'6taient que des 
glapissements. 

Mes amis eurent le tort d'exiger que je quit- 



250 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

tasse la stance; les petits messieurs se seraient 
au moins donne* une extinction de voix et la par- 
tie raisonnable de la salle aurait pu juger leur 
conduite jusqu'au bout. J'obew a regret a leur 
volonte*. " 

lis me forcerent de partir ; c'dtait bien la peine! 

Une amie qui m'accompagnait avait e*te* separde 
de moi et, a mon tour, je fis de l'autorite avec le 
cocher qui, apres une demi-heure de silence, oa 
il fouettait son cheval sans vouloir m'entendre, 
ni sentir que je le tirais par le bras, fut oblige 1 
de retourner a travers messieurs les escholiers, 
jetant des pierres jusqu'a la salle de reunion! 
Les vitres de la voiture titaient cassis, le cheval 
ne marchait guere et, de temps a autre, sous la 
nuit noire, une jeune tete, rouge de Hvresse de 
la chasse, paraissait aux portieres entre les frag- 
ments de vitres, hurlant une insulte. La ville se 
de"roulait noire, la vieille ville fant6me. 

A travers^ mon inquietude pour mon amie 
Jeanne, je sohgeais aux anciens jours, aux d'Ar- 
teweld, dans le temps od les corporations tuaient 
d'un coupde bache ceux qu'elles croyaient de"- 
sirer le-pouvoir. Je regardais les bords sombres 
du canal ; c <Hait un tableau magnifique dans le 
cadre immense de la nuit et de l'eau. 

Devant la salle de reunion dtait encore la foule 



; 




MEM0IRE8 DE LOUISE MICHEL 2M 

des escboliers et de ceux qui les gardaient; le 
moyen Age debout. 

Quand je descendis pour leur demander, se- 
rieusement inquiete, s'ila. avaient vu la grande 
brune qui etait avec moi et ce qu'ils en avaient 
fait, puisque c'etait moi seule qu'ils voulaient 
occire, quelques-uns, devenant graves, s'infor- 

maient. 

Alors, un commissaire de police m'aida a faire 
les recherches, un commissaire de police de 
Gand, qui me dit ne se meler aucunement de ce 
qui s'etait passe que pour m'aider dans mes re- 
cherches et qui le fit en effet. 

Je me souviens memeque, trouvantles escho- 
liers peu convenables, il se mit devant moi, a 
mon grand etonnement, car je m'attendais a etre 
conduite en prison pour avoir 616 insultee. C'est 
ainsi qu'on eat fait a Paris. 

En Hollande, outre nos amis dont je garde si 
bon souvenir et les savants, curieux de voir de 
pies quelles betes sont les revolutionnaires et 
qui sont de bonne foi dans leurs etudes, j'ai 
rencontre des ennemis de bonne foi, ne nous 
connaissant que par les racontars des journaux 
reactionnaires et qui, fort etonnes d'avoir ete 
trompes, en sont arrives a comprendre les revo- 
lutionnaires* 






H» w »*i»»« .^.*.. . . . ..-**+, + W++ wiw i 'mH n ii > mi i iwiHii" ii iii^ t iin | »"it i mni i^-*' 



252 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Londres! Eh bien, oui, j'aime Londres ou mes 
amis proscrits ont toujours 6tA accueillis. Lon- 
dres oil la vieille Angleterre est encore plus libe- 
rate a 1'ombre des pounces que ne le sont des 
bourgeois soi-disant republicans et qui, peut- 
6tre, croient l'Stre. 

Vous imaginez-vous que ceux qui commettent 
des crimes contre les peuples sont tous con- 
scients de ce qu'ils font? II en est qui s'illusion- 
nent et se donneraient volontiers des prix de 
vertu et... ft intelligence! 

Allons done, l'intelligence 1 elle est dans les 
foules! Elles n'ontpas la science, e'est vrai, mais 
avec ca que e'est du propre la science aujour- 
d'hui ! Elle ouvre seulement ses bourgeons ; de- 
main, a la bonne heure ! et demain elle sera a 
tous. 

Si le peuple ne sait pas certaines choses il n'est 
pas entftte* a soutenir que les vers luisants sont des 
e*toiles; e'est toujours quelque chose. Avant le 
congres de Londres, nous avions recu, Gautier 
otmoi, bien des avertissements anonymes sur cer- 
tains agents de M. Andrieux. Mais qui croit des 
lettres anonymes? 

J'avais, pour ma part, prie* certains de mes 
amis de Londres d'aller voir une dame qui, di- 
sait-on, avait avance* de l'argent a M. Seraux. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 233 

Nos amis trouverent la dame dans un apparte- 
ment qui leur causa l'impression d'avoir 6t6 meu- 
bl6 de suite; mais sur cette seule impression 
sans preuves, ils ne durent pas appuyer une accu- 
sation. La dame leur donna des explications pro- 
tiables; ni eux, ni moi, ne pouvions penser 
qu'elle representat M. Andrieux. 

Qu'importe ! le piege qui nous elait tendu a fait 
plus de mal a ceux qui le tendaient qu'a nous. 

Voyez les grains de sable et les tas de bte 

murs et, dans les cieux profonds, les astres en- 

tasses ; tout n'est-il pas semblable? Ou tout cela 
s'est vu, c'est Ik que nous allons; et voici venir 
la grande moisson, pouss^e dans le sang de nos 
cceurs ; les epis en seront plus lourds, elle en sera 

plus haute. 

Dans la vie. sombre reviennent, bercant les 
tristes jours, des" refrains qui vous dechirent et 
vous charment a la fois. 

Coule, coule, sang du capiif ! 

Les bagaudes, les Jacques, vous tous qui por- 
toz le collier de fer, causons, en attendant I'heure. 

Le reve se degage des senteurs prin:anieres, 
c'est le matin de la tegende nouvelle. 

Entends-tu, paysan, ces souffles qui passent 

15 



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I 



254 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

dans 1'air? Ce sont les chansons de tesperes, les 
vieux bardits gaulois. 

Coule, coule, sang du captif 

Vois cette rouge rosee sur la terre, c'est du 
sang. 

L'herbe sur les morts pousse plus haute et plus 
verte. 

Sur la terre, ce chamier des peuples, elle doit 
pousser touffue, mais le peuple quand il meurt 
de faim n'a pas toujours de l'herbe; il n'en 
pousse pas entre les pave*s des villes. 

Tant qu'il lui plaira d'etre le boeuf de l'abattoir 
ou du carnaval, le boauf qui ouvre les sillons ou 
celui qu'on traine au carnaval, on le dira, le re- 
frain terrible qui d^chire et qui charme : 

Couli lo, san# du captif ! 



\ i tm\i< uhmmmmmm 



_J 



IV 



Soixante et onze ! J'ouvre un cahier de papier 
de deuil sur lequel Marie inscrivit quelques poe- 
sies de moi. 

11 y en a d'ecrites a i'encre rouge, encore ver- 

meille comme du sang. 

Marie avait donnS ce cahier a son frere Hippo- 
lyte qui me l'a pret6; il ne Taura plus qu'apres 
moi et quelques-unes des pages restees blanches 

seront ecrites. 
Voici quelques feuillets des poesies Ecrites a 

I'encre rouge : 

A MBS FRERBS 

Prison de Versailles, 8 septembre (871 

Pas&z, passoz, heures, joume*es ! 
Que l'herbe pousse sur les morts! 
Tombez, choses a peine ndes ; 
Vaissflaux, dloignez-vous d<?s ports} • 



256 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Passez, passez, nuits profondes. 
fimiettez-vous, 6 vieui raonts; 
Des cachots, des tombes, des ondes. 
Proscrits ou monts nous reviendrons. 



Nous reviendrons, foule sans nombre; 
Nous viendrons par tous les chemins, 
Spectres vengeurs sortant de l'ombre, 
Nous viendrons, nous serrant les mains, 
Les uns dans les p&les suaires, 
Les autres encore sanglants, 

P&les, sous les rouges banni&res, 
Les trous des balles dans leurs flancs. 

Tout est finit Les forts, les braves, 

Tous sont tombes, d mes amis, 

Et dej& ram pent les esclaves, 

Les traftres et les avilis. 

Hier, je vous voyais, mes frdres, 

Fils du peuple victorieux, 

Fiers et vaillants com me nos p5res, 

Aller, la Marseillaise aux yeux. 

Fr&res, dans la lutte geante, 
J'aimais votre courage ardent, 
La mitraille rouge et tonnanto, 
Les bannieres flottant au vent. 
Sur les flots, par la grande houle, 
11 est beau de tenter le sort; 
Le but, c'est de sauver la foule, 
La recompense, e'ost la niort. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 2S7 

Vieillards sinistres et dlbiles, 
Puisqu'il vous faut tout notre sang, 
Versez-en les ondes fertiles, 
Buvez tous au rouge ocdan; 
Et nous, dans nos rouges banni&res, 
Enveloppons-nous pour mourir; 
Ensemble, dans ces beaux suaires, 
On serait bien Ik pour dormir* 

Une de ces pieces fut envoy^e par moi au 

3° conseil de guerre, qui Bxoiljugi les membres 
de la Commune; mais la commission desgrftces, 
snrtout, est coupable des froides fui si lades. Si les 
soldats ivres de sang en eurent jusqu'aux che- 
villes, la commission dite desgrdces en eut jus- 
qiCau ventre. 

AU 3* CONSEIL DE GUERRE 

4 septembre 1874 f prison de Versailles. 



lis sont 1&, calmes et sublimes, 

Les elus du libre Paris, 

Et vous les charges de vos crimes, 

Furieux de leurs flers m^pris. 

De rien ils n'ont k se d^fendre, 

Car vous aviez Tui l&chement. 

Ils ont ddfendu vaillamment 

Tout ce que vous veniez de vendre, 
Gassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau ! 

Gaveaul Oaveaul 
Merlin, Gaulet, Labat, juger c'est beau. 



258 MEMOIRES DB LOUISE MICHEL 

Tous ces teinps-ci sont votre ouvrage, 
Et quand viendront des jours meilleurs. 
L'histoire, sourde a votre rage, 
Jugera les juges menteurs. 
Et ceux qui veulent une proie 
Se retournant suivront vos pas, 
Gette claque des attentats, 
Mouchards, bandits, fllles de joie. 

Cassaigne, Manguet, Guibert, Merlin, Bourreau! 
Gaveaul Gaveaul 

Merlin, Gaulet, Labat, ju'ger c'est beau. 



Le chatiment ne se fit pas attendre. Le com- 
mandant Gaveau, dont tout monde connait, disait 
la Rdpublique francaise, les rdquisitoires pas- 
sionne's, mourut fou. On avait eHe" oblige de l'en- 
fermer depuis quelque temps. 

11 eut, disent les journaux de F^poque, la plus 

terrible agonie qu'on puisse imaginer; il croyait 
voir, pendant toute la journe'e qui a pr6c£de' sa 
mort, despersonhages fantastiqiies tourbillonner 
devant ses yeux; il lui semblait recevoir des 
coups de marteau sur le crane. 

L'expert Delarue, qui avait attests que le faux : 
Flambez finances! e*tait de Ferre\ fut condamne" 
depuis pour une fausse expertise qui avait envoye" 
un homme au bagne pour cinq ans. 

11 n'en coute pas si cher pour envoyer les n6trcs 
au mur de Satory ! 




MKM0IRE8 DE LOUISE MICHEL *$9 

La ferine de Donjeu, appartenant aM. Peltereau 
de Villeneuve, fut bratee par accident. 

Je ne sais quel accident a aussi gprouve* le 
colonel Merlin, qui, apres avoir eHe* juge dans le 
proces des membres de la Commune, comman- 
dait les troupes qui surveillaient l'assassinat du 
28 novembre. 

Pourquoi les criminels e'chapperaient-ils plus 
que les autres aux consequences de leurs actes? 
Gbacun ne pre*pare-t-il pas sa destinee? Clement 
Thomas n'avait-ii pas prepare* en 48 ce qu'il 
trouva en 71 ? 

Le proces des membres de la Commune e*tait 
lcmpli de vices de formes. Mais le recours en 
cassation pr^sente* par MM. Ducoudray, Mar- 
chand et Dupont de Bussac avait surtout pour 
objet de voir jusqu'au bout la justice versaillaise ; 
mil des condamne's n'y comptait. 

M. Gaveau avait insulte* Ferre* au cours du 
proces en disant : « La me*moire d'un assassin ! » 
Ce que constatait, en l'aggravant encore, la 
minute du jugement. 

Le meme M. Gaveau laissait vide deux fois le 
siege du ministere public, ne paraissait pas un 
instant a I'audjence du 2 septembre et n'assistait 
pas meme a la lecture du jugement, jugement 
auquel paratssaient des pieces fausses. 



260 



MtiMOIRES DK LOUISE MICHEL 



Les membres de la Commune ne dissimulaient 
pas leurs actes ; Ferre" en porta haut la respon- 
sabilite* au poteau de Satory, les autres au bagnc 

et a la deportation. On voulut y joindre les faux 
(Hablis pour les besoins de la cause (faux que Ton 
nYcrit pas m6me en francais !). 

Imb3cillite des haines qui s'attachent a nous, 
pauvres grains de sable, sans voir la tourmentc 
qui nous roule ensemble contre le vieux monde ! 

Ge n'6tait pas facile d'obtenir un non-lieu, 
quand on n'avait rien fait, ni d'etre juge\ quand 
on se sentait responsable de ses actes ! 

J'ai dit comment je fus envoyge a Arras, par 
une manoeuvre de la prefecture de police, au lieu 
d'etre jugee. Un nom fut biffe 1 sur la liste de celles 
qu'on envoyait attendre dans des prisons loin- 
taines, et le mien fut mis en place. Je dois dire 
que le conseil de guerre l'ignorait et meme nc 
l'approuva pas. 

La lettre de M. Marchand fera voir mieux que 
je ne pourrais le faire ces lenteurs calcul£es. 

La protestation dont parle M. Marchand dans 
cette lettre, je l'ai e*crite, avant de partir pour 
Arras, sur le registre de la correction de Ver- 
sailles. 

J'y protestais, non contre la prison, ou nous 
avions trouve* un traitement bien different de 



MdMOIKES DE LOUISE MICHEL *«* 

Satory et des chantiers, mais contre l'infame 
manoeuvre de ce depart, puisque j'appartenais 
aux conseils de guerre et non a la prefecture de * 
police, qui voulait differer eternellement mon 
jugement, tout en m'insultant dans celui des 
autres femmes (affaire Retef et Marchais). 

Voici la lettre de M. Marchand : 

Mademoiselle, 

Jo reponds a voire lettre aussitflt sa reception. M. Du- 
cnudray, a qui vous avez emt hier, IS, est mort avant- 
],ier subitement de la rupture d'un anevrisme, dans la 

cellule ou il allait voir Ferre\ 

Votre protestation au greffe vaut certainement mieux 
nu'une scene de violence. Si vous voulez 6tre jugde prompte- 
mont, il vous faudrait emre au general Appert ou au 
colonel Gaillard, au besoin par lettre chargee et notifica- 
tion de la rdception, pour quo la poste n*<?gare pas la 

Recevez, mademoiselle, mes salutations. 

H. Marchand, avocat. 

Ge 46 novembre 4871. 

Ce n'etait point assez des jours de Mai ou, 
comme les fleurs des pommiers au printemps, 
les rues dtaient couvertes de blanches efflo- 
rescences; mais il n'y avait pas d'arbres, e'etait 

du chlore sur les cadavres. 

16. 



L 



*M MtiMOIRES DE LOUISE MICHKL 

Une 6norme quantity de gens disparus prouve 
combien furent att£nu6s les chiffres de l'hdca- 
tombe; les soldats dtaient las; les mitrailleuses 
peut-6tre se ddtraquaient; les bras sortant de 
terre, les hurlements d'agonie dans le tas des 

ex6cut<te sommairement, la mortality des hiron- 

delles, qu'empoisonnaient les mouches de l'im- 
mense charnier, tout cela fit succe*der les tueries 
froides aux tueries chaudes. 

Ceux qui firent tout cela sont peut-etre plus 
pres de Charenton, avec Gaveau, que de tout 
autre chose. 

Mais je ne puis aller plus loin, en ce moment, 

sansfeuilleterquelquesvieuxpapiers.Ils'ytrouve 
des nu me*ros de la Revolution social e. 



11 importe a mon honneur, apres les revela- 
tions qui nous ont £te" faites, d'inse>er dans mes 
Memoires certains de mes articles du journal la 
Revolution sociale. 

La souriciere s'est beaucoup retournee contre 
eeuxqui latendaienten multipliant les correspon- 
dences entre reWolutionnaires. 

Mais je me suis seulement apercue cc matin 
cl'une petit© manoeuvre consistant, lorsque cer- 
luins articles attaquaient spe"cialement des per- 
sonnalite's au lieu des idttes (ce qui est comple- 
tcment oppose a ma maniere de voir), d mettre 
m Jpigraphe des paroles de moi de'eoupe'es assea 
adroitement pour que certaines gens m'attribuent 

le reste. 

Le r6sultat en fat des haines personnels, 
dont le dechatnement contribua a la condamna- 
tion qui me separa de ma mere et la fit, pendant 
deux ana, agoniser loin de moi, reprenant vie a 




264 MJtaOIRES DE LOUISE MICHEL 

chaque extraction, jusqu'au moment ou il fnllut 
lui avouer qu'au lieu d'un an j'avais e'te' oon- 
damn£e a six ans; qu'au lieu d'etre pres d'elle a 
Saint-Lazare jYtais a Clermont. 

A partir de cet instant, elle n'a plus voulu 

meme regarder a sa fenetre et ne s'est \e\6e do 
son fauteuil que pour se coucher sur le lit d'ou 
elle n'est plus sortie que pour le cercueil. 

Oui, j'aurais pu aller a Ntranger etl'eraraener 
avec moi, au lieu de venir, comme nous avons 
1'usage de le faire, re'pondre a mon jugement. 

J'aurais pu aussi de>outer ceux qui m'interro- 
geaient pour savoir si fttais responsable et me 
moquer de leurs finesses cousues de cables; mais 
nous ne d^clinons pas les responsabilit6s, nous 
autres, et j'ai re*pondu aux estimables savants 
comme si je ne me doutais de rien, sachant Men 
pourtant d'ou venait cette vengeance. 

Je reviens a la Revolution sociale. J'ai souvent 
protests, dans le journal meme, contre deschoses 
que je trouvais peu intelligentes, les croyant 
d'autant moins policieres qu'il y avait plus d'accu- 
sations anonymes contre le fondateur du journal, 
M. Serraux. 

Ge n'est pas d'aujourd'hui que l'idde anarchiste 
existe. Les vieux auteurs en vieux fraiujais, avant 



nc*fl*l*^^M^W( 



MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 265 

Saint-Just, trouvent que celui qui se fait diri- 
geant commet un crime. 

Devant le libre desert des flots, je ne suis pas 
la seule qui ait reflechi a l'eternel : « Plus ca 
change, plus c'est la meme chose ». 

Je devais done, trouvant au retour un journal 
anarchiste, donner tete baissee a la premiere 
invitation a collaborer. 

Je connaissais le programme de la Revolution 
sociale. En voici un fragment. Qui aurait pu 
penser a voir M. Andrieux dans le comite de 
redaction ! 

Que le parti revolutionnairc s'organise solideraent, sur 
son propre terrain, avec ses propres armes, sans nen 
emprunter a ses ennemis de leurs institutions, de leurs 
sophisines, ni de leurs ptoeftfe; qu'il s'appr«te lorsque 
les « temps Wroiques » seront revenus, k faire le siege 
de i'&at, de la forteresse qui defend et protege les 
avenues du privilege et a nen pas laisser pierre sur 
pierrel 

DR CHACUN SBLON SBS FORCES, A CHACUN SBLON SES BESOINS 

Nous croyons, en effet, que la socicte, n'etant nullement 
chose dlniriM ni d'immanence, mate une invenUoii 
humaine, destince a combattre les fatal^s »«™^ 
doit surtout profiler aux faibles et les entourer d une solh- 
citude pdrticullere, qui compense lew inferior^. Par 
consequent, le but qu'il faut proposer a nos e^""""* 
cost la creation d'un ordre social dans tequel I mdmdu, 



266 MKMOIRES DE LOUISE MICHEL 

po«Ta qa'U doaiM tout ce qu'il peut donner de drfvoue- 

lathi! , ?V ra r al1 ' re 5° ive to«t ce dont U a besoin. Que 
la table sou mise pour tout le monde, que chacun ait lo 
droit et le moyen de s'asseoir au banquet social, et dV 
manger tout a son choix et a son appdtit, sans qu'on lui 
raesure la pitance a 1'fcot qu'il peut payer! 

(<•» nume>o de la Revolution iociaU.) 

Certaines gens seront bien (Honnds de n'y 
trouver aucune des betises qui m'ont <He pretdes. 
II y en a peut-etre d'autres; mais a coup sur ce 
ne sont pas celles qu'on croit. 

J'empiete sur les elements pour ce chapitre 
parce que c'est l'instant de publier ces fragments' 
Quelque franc que soit 1'aveu de M. Andrieux 
Je dois les citations qui suivent : ' 

En attendant, si nous fondions des journaux 
re-actionnaires pour nous tomber dessus, on 
nous regarderait comme dignes de Charenton 
Le vent soufflait en foudre et je songeais a la 
charge sonnant sous la terre, quand M. Serraux 
m'offrit de collaborer a la Evolution sociale 
J'atirais ft* capable de Toffrir moi-meme ; j'avoue 
aussi que j'eus grande confiance en Serraux, et 
qu'il n'y a pas bien longtemps que je suis sure 
au guet-apens. 

M. Andrieux aurait pu mentir et accuser mes 
amis et moi. II ne 1'a pas fait; c'est moinsoppor- 



MtiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 



267 



tuniste que ne Teussent fait bien d'autres du 
m6me parti, je dois le reconnattre. 

Voici deux articles parus dans la Revolution 
sociale. 

LA CANDIDATURE ILLEGALE 



Citoyens, 

Vous nous demandez, k Paule Mink et a moi, co que 
nous pensons des candidatures fnortes. 

Voici ma rc'ponse, en attendant celle de la citoyenne 
Mink, qui, je crois, ne s'en ecartera gu&re. 

Les candidatures mortes sont a la fois un drapeau et 
une revendication. 

EUes sont l'idee pure de la Revolution sociale planant 
sans individuality — l'idee qu on ne peut ni frapper ni 
detruire ; — Tidee invincible et implacable comme la mort. 

La candidature illegale est juste. 

La candidature morte est grande comme la Revolution 
mftme. 

Quant aux candidatures de femmes, c'est aussi une 
revendication, celle de l'esclavage kernel de la m&re qui 
justement doit elever les h'ommes et les fait ce qu'iis sont; 
mais peu importe, ne faisons-nous pas partie de l'esclavage 
commun? Nous combattons I'ennemi commun. 

Pour ma part, je ne m'occupe gu&re des questions par- 
ticulidres, dtant, je le tepdte, avec tous les groupes qui 
attaquent soit par la pioche, soit par la mine, soit par le 
feu, l'ddiflce maudit de la vieille social 

Salut au rdveil du peuple et k ceux qui, en tombant, 
ont ouvert si grandes les portes de I'avenir, que toute 
la Revolution y passe I 

Louise Michel. 



i 






2«8 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



Voici un deuxifeme article : 

En voyant mon nom parmi ceux qu'on propose pour 
des candidatures, je me sens obligee h une reponse. 

Je ne puis m'eiever contre les candidatures de femmes, 
comme affirmation de Tegalite de l'homme et de la 
femme. Mais je dois, devant la gravity des circonstances, 
vous repeter que les fernmes ne doivent pas sdparer leur 
cause de celle de Thumanite, mais faire partie militante 
de la grande arm^e revolutionnaire. 
Nous sommes des combattants et non des candidats. 
Des combattants audacieux et implacables ; voilk tout ! 
Les candidatures de femmes ont 6t6 proposees, cela 
sufflt pour le principe; et comme elles n'aboutiraient pas, 
et dussent-elles mdme aboutir, elles ne changqraient rien 
& la situation. Je dois done, pour ma part, prier nos amis 
de reMrer mon nom. 

Nous voulons, non pas quelques cris isoles, demandant 
une justice qu'on n'accordera jamais sans la force; mais 
le peuple entier et tous les peuples debout pour la deli- 
vrance de tous les esclaves, qu'ils s'appellent le proid- 
taire ou la femme, peu importe. 

Done, que ceux qui esp&rent encore au resultat par le 
vote mettent des noms d'ouvriers ; que ceux dont le coeur 
est plein d f un immense ddgoflt pour ce gouvernement de 
bas-empire qu'on appelle rdpublique, au lieu de s'abstenir 
si cela ne leur platt pas, acclament le principe sacrd de la 
revolution sociale, en rdveillant le nom de leurs manda- 
taires assassincs en 1871 : e'est toujours sortir du sorameil, 
— ce sommeil sinistre oik nous ne laisserons pas le peuple, 
car pendant ces sommeils-lii se font les empires et gran- 
dissent les opportunismes... 
S'il est opportun k certaines gens que la fllle du peuple 



M*wnvlP>*W4WM 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL *>9 

,oit dans la rue sous la pluie et la honte pour sauvegarder 
a flUe du riche, s'il leur platt de conduire par troupeau* 
L hommes a l'abattoir et les femmes au lupanar; nous, 
Z nevoulons plus de rentes et d'achats de chair humame, 
1 pour la gueule des canons ni pour les appetits des 
Parasites, nous disons bien haut : - Plus de questions per- 
Sles ni mfcne de questions de sexel plus d'egou.me 
2 1 crainte! en avant les braves! et que sachant o« 
nous allons, les autres nous laissent. 

Louise Michel. 

Voici encore un fragment de la sSrie de mes 
articles sur les greves. 

LA GREVE DES CONSCRITS 

Ah! il n*y a pas de question socialel 

C'est pour cela que les petits enfants naissent dans to 
Ut m mJou meurent leur pere, etque l**^****" 
onvoie pour cette horrible misere un franc P^ pewonne. 
Tit pour cela que 1'afAchage d'un discours coute trente- 
quatre mille francs au peuple. 

Car c'est le peuple qui paye, toujours to peuple. 

Mais il doit etre content, car on lu. *^£ L«t £ 
vnrain », mot opportun pour cacher Uutre mot du 
lnndemain, non moins opportun : to yde "J"^" 

Car la loi des majority s'apphque dune maniere 
affirmative quand il s'agit pour to troupeau hum«n 
nommer Badinguet III ou Opportun I«, et dune .manure 
negative quand il s'agit du droit que pourrait b en prendre 
/multitude «c souveraine » pou, resoudre la qu^on 
social* autrement que par la vente des Mies du peuple 
pour le lupanar; lVgorgcment de ses fUs sur les champs 



^■i i w inn in,,, ,„ ., i i, ,j«., ■ ■ ,..^m ^ ... wt -^-. . .wnw—nnm w WWII mt--**rm - ■ 



270 MEMOIRK8 DE LOUISE MICHEL 

de bataille pour tous les bons plaisirs opportuns- la 
mort par la faim des vieux ouvriers, comme celle des 
vieux chevaux de Montfaucon. 
Ah! il n'y a pas de question social* ! 
Mais elle se rdsumerait en un seul acte de volont*; de c* 
peuple quon enchalne en lui faisant croire qu'il est libre > 
Acte purement passif et qui n'aurait pas de repression" 
car on peut fusilier une arme'e, egorger une ville, mais on 
n ose pas s'attaquer a une nation entiere. 

Si tout un peuple heroique fermait de sa pleine auto- 
ruo les registres de la police des mamrs, qui fait quo 
eortames jeunes fllles se tuent, et elles ont raison, plutdt 
que d'y Stre inscrites...; ' P . 

Si tout un peuple refusait ses 01s pour des entreprises 
hasardeuses aboutissant a de futurs Sedans; 

Si cette greve de conscrits imposait silence aux poten- 
tats qui prctendent engraisser de sang le sol fertile pour 
oux seuls, et forcait les rois ou dictateurs a prendre l'aigle 
de Boulogne ouTarmet de Merabrin, ou le sabre de Marl- 
borough, et a s'en aller eux-memes en guerre, les ques- 
Mens dont lis esperent bdneflcier pour se maintenir 
s«raient bienttt tranchees, car ils se garderaient de quitter 
lo repos et 1 engraissement opportuns ! . . . 

Eh bien, ouil maintenant que le vent est a la guerre, 
dQt-on, au nom de la nouvelle loi sur la liberie de la 
presse, venir m'arwHer au chevei de ma mere malade, je 
jetterai, moi qui ai vu la guerre de Prusse avec des gdJ- 
raux vendus et des Lataillons gendreux dont on neutrali- 
sait Idlan par des marches forces, etc., ce cri qui 
» cchappe de ma conscience : 

GREVE DES CONSCRITS 

Louisit MlCHKF,. 



MEMOIRKS DE LOUISE MICHEL 274 

Qu'on me permette de citer encore un entre- 
filet publie* par moi dans la Revolution sociale. 11 
avait tout simplement pour titre : A M. Andrieux. 
Je ne sais qui (Andrieux lui-meme peut-etre) y 
avait substitue* celui-ci : Silence a l'infame ! 

SILENCE A L'INFAME! 

Lo renegat Andrieux en me nommant a l'Arbresles, a 
provoque" une re'ponse, le malfaiteur a fait des aveux pre- 
cieux, il a avoue* qu'il nous avait fait revenir, mes 
compagnons et moi, pour nous avoir sous sa patte de bour- 
reau, pour nous dishonorer par des condaranations infa- 
mantes, pour nous faire niourir a petit feu. 

Noumea e*tait trop loin pour qu' Andrieux put assouvir 
sa haine contre les epuvcs de la Commune; a Lyon il les 
a i'ait arrSter de sa main ou assassiner par ses soldats : 
aujourd'hui il lui faut de la chair a casse-teHe, et c'est 
pour cela qu'il a vote" l'amnistie. II le dit, il s'en fiatte. Ce 
n'est pas revocation, c'est justice qu'il faut pour celui que 
Ton reserve comme executeur des hautes oauvres et valet 
de bourreau de toutes les tyrannies. Croit-on que les 
Francais supporteront ce que les moujiks rejettent flere- 
ment? Non; nous aussi, nous savons mourir, mais nous 
ne savons pas vivre sous le fouet. II est des injures que 
les hommes qui se disent politiques ne sentent pas; sans 
cela le pourvoyeur des giBets aurait recu autant de giftes 
qu'il y ado mains au conseil municipal. Puisqu'il est 
inviolable pour les gens en place, c'est a ceux qui sont 
independents a se faire justice 1 

LOUISR MlCHBL. 



Wmm0m*-m* 



2*2 MtiMOJRKS DE LOUISE MICHEL 

Les derniers numdros de la Revolution sociale 
me manquent ; j'aurais voulu les deux ou trois 
derniers articles, le dernier surtout que j'avais 
fait dans l'intention de faire sauter le journal 
par une condamnation, projet que j'avais com- 
munique* a M. Serraux. (Je comprends qu'on ne 
l'ait pas voulu : qui diable pouvait se douter que 
le preTet de police 6 tait la-dedans?) 

En voila assez du reste pour faire comprendre 

que : 

1° Je me suis mise en dehors des personnalite's; 

2° Que l'affaire de la statue de Foutriquet m'a 
laisstte bien indiflferente, puisquc, pour qu'on 
n'attribuat pas ce ratage a un homme, je voulais 
le mettre sur le compte d'un enfant. 

A cet agc-la, si la main n'est pas sure, l'indi- 
gnation estprompte etpuis, qu'importe tout cela? 
Si on nous trompe, une partie des pieges se 
trouvent brisks par notre franchise meme et la 
Revolution n'en est pas salie ! 



VI 



Puisque je suis en train de liquider plusieurs 
choses, avant d'aller plus loin, je veux parler 
une demiere fois, une fois pour toutes, du cou- 
rage dans les prisons, et en Bnir avec l'Mrolsme ! 
11 n y a pas d'herolsme, il n'y a que le devoir et 
la passion revolutionnaire dont il ne faut pas plus 
faire une vertu qu'on n'en ferait une de I'amour 
on du fanatisme. 

Quant a moi, mon sejour dans les prisons est 
facile comme il le seraitatoute autre institutrice. 
La solitude repose, surtout quand on a passe" 
une grande partie de sa vie a avoir toujours 
besoin d'une heure de silence sans la trouver 
jamais, si ce n'est la nuit. C'estle cas d'un grand 
nombre d'institutrices. Et encore, la nuit, dans 
ces eirconstances-la, on se depeche de penser, 
de se sentir vivre, de lire, d'ecrire, d'etre un 
peu un etre libre. A la derniere be-on on se sen- 
tait devenir labete surmenee, mais la bete encore 



2« MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 

fiere, relevant la tete pour aller jusqu'a la fin de 
l'heure sans qu'il y ait de de*faillance. Mainte- 
nant le silence vous environne, toute fetigue a 
disparu, on vit, on pense, on est libre. (Ces 
quelques heures de repos achetees laborieuse- 
ment pendant de longues anne*es, je les ai trou- 

v6es en prison : voila tout.) 

C'est le meilleur qui puisse m'arriver pendant 
ces premiers mois ou ma mere dont la pens^e 
ne m'a jamais quitted pendant les deux ans de 
sa lenle agonie, vient de mourir, juste au moment 
ou adversaires et amis trouveraient bon de me 
faire sortir, comme si sa mort e"tait un titre. 

Les cadavres se payaient sous Bonaparte et 
sous bien d'autres ; il serait temps que cela finit; 
les adversaires Tont senti. 

Peut etre aussi dans ce beau pays de France 
la mode d'attribuer a un cm pathologique tout 
caractere de femme un peu viril est-elle comple- 
tement etablie; il serait a souhaiter que ces cas 
pathologiques se manifestassent en grand nom- 
bre chez les petits crevds et autres categories du 
aexe fort. 

Passons. Je sais gre* au gouvernement d'avoh' 
senti combien 6 tait odieuse l'insulte qu'on voulait 
m'infliger. 

Je n'ai pas copie de la lettre <5crite pour refu- 




MtiMOIRES DB LOUISE MICHEL 275 

sci 1 cette insulte. Mais voici trois lignes qui la 
resument, je les ai adressees k Lissagaray que 
je savais avoir protests 

II paratt que d'autres amis l'ont fait £galement ; 
ne lisant pas les journaux je l'ignorais et les 
remercie ici. Voici cette lettre. 

4 mai 1886. 
Citoyen Lissagaray, 

Je vous remercie. 11 paratl que vous ares senti que je 
no pouvais, sans infainie, accepter une gr&ce k laquelle 
jo n'ai pas plus de droit que les autres. 

Tous ourien. 

Je ne veux pas qu'on me paye le cadavre de ma more. 
Quo les amis qui m'ont aver tie k temps soient remercios 
aussi. 

J'accepte parfaitement la responsabilit^ de ce refus, 
ol si les amis r&Mchissent ils sentiront que ne pouvant 
plus rien pour moi, on ne doit pas au moins ay outer d f in- 
suite. 

Les adversaires l'ont senti. 

Jo vous serre la main. 

LOUISI MtCHHL 

Si on ne m'avait pas 6coutde, je serais partie d$ suite 
pour la Russie ou l'AUemagne. Lk on tue les revolution- 
naires, on ne les salit pas. 

Qu'on me laisse tranquilly 

L. M 

Totts ou rien. Ainsi j'espfcrti qu'on le sentira 



276 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

toujour et qu'on ne renouvellera pas l'insulte 
qu'on a bien voulu Eloigner de moi et que je 
n'avais pas me>ite*e. 

Un homme prisonnier n'a a lutter que contre 
sa situation, telle que les adversaires la lui ont 
faite ; une femme prisonniere a non seulement 
la meme situation, mais encore les complications 
de Tintervention des amis qui lui attribuent 
toutes les faiblesses, toutes les betises, toutes 
les folies ! Gamarades, les hommes se plaisent a 
nous accabler et acceptent en son nom les abo- 
minables. lachete*s auxquelles ne survivrait pas 
tout coDur honnele ; telle est la coutume ! 

Vous avez 6t6 bien bons pour ma pauvre mere 
et pour moi, mes chers amis, mais il faut vous 
habituer a ne pas compter pour folie si la mort 
de ma mere se dressant devant moi m'effarait. 
Souvenez-vous qu'une fois que la pauvre femme 
n'a plus souffert, je 1'ai moi-meme ensevelie, 
sans verser une larme et que de retour a Saint- 
Lazare, je me suis mise au travail le lendemain 
mtme de samort sans que person ne m'ait jamais 
vue ni pleurer ni cesser un instant de tout voir 
avec calme. 

Que veut-on de plus ? 

Je vivrai pour la lutte, mais je ne veux pas 
vivre pour la honte ni sous la honte. 




MdMOIRES DE LOUISE MICHEL 277 

Apres cette digression n£cessaire, je reprends 
mon r^cit et j'arrive au voyage de Catedonie 
.dont j'ai parte a peine. 

Je n'avais jamais voyage* que de Chaumont a 
Paris ; la mer fut pour moi le plus beau des spec- 
tacles, quoiqueles gravures, les remits etsurtout 
mon imagination m'eusseiU blas£e des l'enfance 
sur l'OcSan. 

On le voit bien en songe tel qu'il est, cet 
Oce'an, mais quand la r£alit6 arrive, cette fois-Ia, 
on reste charme* , magnetise* par 1' immensity. 

Comme il y avait longtemps que j'aimais la 
mer ! Je l'avais toujours aimde. 

Pour premiers jouets, mon grand-pere me 
faisait des bateaux, de beaux navires dont on 
pouvait carguer les voiles avec des cables de gros 
ill. 

J'ai des fragments d'un premier rdcit de ma 
vie, ou je le racontais : 

Pour mes premiers jouets il mo flt des bateaux, 
Do beaux bateaux pontes ayant haubans et hunes 
VA dans la pierro ronde on les mettait allots, 
A travers les crapauds monstres aux teintes bruncs 
Qui sur les ponts parfois faisaient d'enormes bonds. 
C'rftait pres du vieil ormo et des ruches d'abeilles. 
Des roses do Provins aux petales vermeilles 
Hteuduient lours rameaux sur les resedas blonds. 

16 



i*.**. .»(„„ 




278 MI&MOIRES DK LOUISE MICHEL 

Oh! eombien tout enfant j'ai vu de blanches voiles 
S'en aller sur les floU dans raes re>es le soir. 
J'en yoyais un toujours, qui seul sous lea Voiles 
Semblait un grand oiseau blanc a l'horizon noir. 
Comme je la peignais avec sa vive allure 
Et la fidre fortt de sa haute maturo, 
Mon grand-pere me dit : Nous ferons ton bateau 
Avec du coeur de chine et ce sera ties beau. 
Car c'est une fregate 

Mais nous ne la flues pas avec du coeur de 

chene, la fregate du rfeve, pour la mettre a flots 
sur la pierre ronde, pres des rosiers rouges, les 
abeilles volant sur ses mats. Nous ne la ftmes 
jamais ! et c'est sur les grands flots, apres la 
deTaite, que j'ai reconnu la Virginie. 

Explique qui voudra ce songe de mon enfance. 
Moi, quand je revis dans la r^alite* le navire du 
reve, j'avais vu trop de choses pour en etre 6mue ! 

J'ai parte au commencement de certaines cir- 
constances qui font songer a Edgar Po6, a Bau- 
delaire, aux contours de choses eHranges ; j'en 
dirai peu; peut-etre memel'histoire de la Virginie, 
voguant a pleines voiles telle que je la voyais en 
reve, sera la seule page de ce genre. 

Je dis peut-ttre, car souvent on s'emballe en 
e'crivant et on va, on va, dans les souvenirs... 
sans penser seulement qu'on 4crit. C'est dans 
ces occasions-la surtout quo les fins de phrases 




1 



BitiMOIRES DE LOUISE MICHEL 270 

restent dans la plume. On esttoujours loin, bien 
loin de la ligne qu'on trace. 

Des vers, encore, peindront mieux que tout 
notre voyage (mon premier voyage). II faut con- 
venir que, quand I'fitat se mele d'ea faire les 

frais, il n'y regarde pas! Un voyage de long 

oours sur un vaisseau de guerre, je n'aurais 
jamais ose" rever pareille aubaine. 

II est vrai que cela nous coutait cher: les 
ndtres, par milliers, tombta dans The'catombe, 
et nos meres qui ne croyaient plus nous revoir. 

DANS LBS MBftS POLAIRBS 

A bord de la Virfinie. 

La noige tumbe, le flot roule, 
L'air est glace*, le ciel est noir; 
Le vaisseau craque sous la houle 
Et le matin se mele au soir. 

Formant une ronde pesante, 
Les marins dansent en chantant; 
Gomme un orgue a la voix tonnante, 
Dans les voiles souffle le vent. 

De peur que le froid ne les gagne, 
lis disent au pdle glace* 
Un air des landes de Brctagne, 
Un vieux bardit du temps pass* 4 . 



280 MdMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Et le bruit du vent dans les voiles, 
Get air si naif et si vieux, 
La neige, le ciel sans etoiles, 
De larmes emplissent les yeux. 

Cet air est-il un chant magique, 
Pour emouvoir ainsi le coaur? 
Non, c'est un souffle d'Armorique, . 
Tout rempli de gendts en fleur. 

Et c'est le vent des niers polaires, 
Sonnant dans ses trompes d'airain, 
Les nouveaui bardits populaires 
De la legende de deraain. 

merl calme comme une nappe d'huile, refld- 
tant paisible Pombre des hautes vergues. 

mer houleuse du Cap! aux montagnes de 
vagues toutes blanches d'dcume, toutes noires de 
profondeurs, avec soleil levant sup les flots, 
les millions d^toiles phosphorescentes constel- 
lant l'eau dans la nuit ; le bruit du vent faisant 
un orgue dans les voiles ; que tout cela 6tait 
magnifique! 

Et les moutons du Cap, ces pauvres albatros 
qui s'abattaient sur le navire, ou qu'on prenait a 
Thamecon, pauvres albatros, pour les suspendre 
par le bee jusqu'a leur mort, de peur qu'une 
goutte de sang ne tachat la blancheur de leurs 



HriMOIRES DE LOUISE MICHEL 281 

plumes, et qui, si tristement, soulevaient la tete 
le plus longtemps qu'ils pouvaieut, arrondissant 
leurs cous de cygne, pour prolonger d'un instant 
leur miserable agonie, ouvrant avec une expres- 
sion d'horreur leurs grands yeux aux cils noirs. 

Voles, oiseaux, la mer est belle. 
Les flots grondent, le vent mugit; 
A l'aise on peut battre de l'aile 
Aulour du name qui fuit. 
Voguez sur la mer ecumante, 
On dirait une flotte errante, 
Blanche sous le soleil qui luit ! 

Volez, joyeux, pres du navire; 
Bientot tous y serez captifs. 
Ne faut-il pas que tout empire, 
Hommes, dans yos plaisira furtifs? 
Pour une plus blanche fourrure 
On met la bdte a la torture. 
Pauvres oiseaux, soyez craintifs. 

Gette mort-la n'est pas que pour les albatros ; 
pour certains, on n'aimerait pas non plus les 
taches de sang. 

Bien des lettres et bien des vers furent e'chan- 
ge> sur la Virgjnie a travers les grilles des cages ; 
car a la defense de correspondre on ne se con- 
forme jamais; les autres articles du reglement 

16. 



h 

r 



282 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

gtaient respects, puisqu'on nous traitait avec 
e'gard. 

J'ai conserve beaucoup de mes correspon- 
dances jusqu'au retour ; elles ont sombre" depuis 

avec bien d'autres choses. 

Je les ai regrettges ; il y avait des lettres sim- 
ples et grandes, des vers de bien des d£port6s, 
et une d 6 die ace fort joli.e qu'un camarade, z61e" 
protestant, avait inscrite sur le premier feuillet 
d'un livre pieux ; je jetai le livre par-dessus bord 
en conservant la dedicace; elle avait un parfum 
de rayrrhe et de cinnamone. 

Quelques lettres, beaucoup meme, (Haient plei- 
nes du souvenir des absents ; nous les laissions 
moins libres, sous le reflux de la reaction triom- 
phante, que nous ne le serions dans les deserts 
cale*doniens. 

Les seuls fragments qui restent sont quelques 
strophes de moi et une piece de vers de Roche- 
fort que voici : 

A MA VOISINE DE TRIBORD ARR1ERB. 

J'ai dit a Louise Michel : 
Nous traversons pluie et soleil 
Sous le cap de Bonne-Espe'rance. 
Nous serous bientdt tout la-bas, 
Eh bien, je ne m'apercois pas 
Que nous ayons quitte la France! 





MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 283 

Avant d'entrer au gouffre amer, 
Avions-nous moins le mal de mer? 
M6me effete sous d'autres causes. 

Quand mon coeur saute, k chaque bond, 
J'entends le pays qui repond : 

Et moi, suis-je done sur des roses? 

Non loin du pdle oil nous passons, 

Nous nous frottons k des gla$ons, 

Pousses par la vitesse acquise. * 

Je songe alors k nos vainqueurs : 

Ne savons-nous point que leurs coeurs 

Sont plus dures que la banquise? 

Le phoque entrevu ce matin 

M'a rappelc dans le lointain 

Le chauve Rouher aux mains grasses; 

Et les requins qu'on a pfiches 

Semblaient des membres detaches 

De la commission des gr&ces. 

Le jour, jour de grandes chaleurs, 

Od Ton deploya les couleurs 

De Tartimon k la misaine, 

Je crus — dois-je m*en excuser ? — 

Voir Versailles se pavoiser 

Pour Tacquittement de Bazaine! 

Nous allons voirj sur d'autres bords, 
Les faibles manges par les forts, 
Tout comme le prSchent nos codes. 
La loi, e'est : malheur au vaincu! 
J'en etais A6\k couvaincu 
Avant d'aller aux antipodes. 



UWsr,!*.,,-,-..., 



284 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

Nous avon§, gtres imprudents, 
Brave bien d'autres coups de dents 
Car ceux dont la main s'est rougie 
Dans des massacres de Karnak 
Donneraient :au plus vieux Kanak 
Des legons d'anthropophagie ! 

Ira-t-on comparer jamais, 

L'Osage qui se fait des mets 

D'un corps mort trouve dans les havres, 

A ces amis de feu Cesar 

Qui pour le moindre balthazar 

S'offraient trente mille cadavres? 

L'Osage, on ne peut le nier, 
Assouvit sur son prisonnier 
Des fringales souvent fort vives ; 
Mais avant de le cuire & point, 
II lui procure un embonpoint 
Qui fait honneur a ses convives. 

Je connais un Pantagruel, 

Non moins avide et plus cruel. 

Les enfants, les vieillards, les femmes, 

Que tu guettes pour ton dtner, 

Avant de les assassiner, 

Mac-Mahon, tu les affames! 



Puisque le vaisseau de l'Etat 
Vogue de crime en attentat, 
Dans une mer d'ignominie; 
Puisque c'est lui, Tordre moral, 
Saluons Focean Austral 
Et restons sur la Vifginie! 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 285 

II y fait trop chaud ou trop froid, 
Je ne pretends pas qu'elle soit 
Precis^ment hospitali&re. 
Quand on marche dans le gresil, 
Pr6s d'un soldat dont le fusil 
Menace Favant et Tarrtere. 

Ge mdt, qu'un grain fait incliner, 
Le vent peut le deraciner, 
Le flot peut envahir la cale ; 
Mais ces dues deteints et p&lis, 
Crois-tu qu'ils n'aient aucun roulis 
Sur leur trdne de chrysocale? 

Que nous soyons rfiveurs ou fous, 
Nous allons tout droit devant nous, 
Tandis, et c f est ce qui console, 
Qja'h les regarder s'agiter 
On devine, k n'en pas douter. 
Qu'ii ont detraque leur boussole 

Nous pouvons sombrer en cherain, 

Mais je pr<5vois qu'avant demain, j 

Sans me donuer pour un oracle, 

Leur sort sera peu different. 

Qui veut defter le courant, 

Es . emporte par la debAcle. 

D6cembre 18M, k bord de la tirgini*. 

Henri Rochbfort. 

Je revois tout cela ; je sens Todeur tare des 
flots ; j'entends dans les voiles les orgues du 



280 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

vent, et le branle-bas et les bruits des manoeuvres, 
et le coup de sifflet, quand les matelots halent 
sur I'ancre, s'arr&ent et tiennent bon ; et le rou- 
lement rude du cable, les sons des cuivres, les 
chants des matelots qui tirent au cabestan. L'har- 
monie devenant une force sans laquelle il leur 
serait impossible de jeter ou remonter I'ancre. 
Le bateau tournant sur lui-m&me, je revois les 
ports de relache, les Ganaries, Sainte-Cathe- 
rine, etc. 

On de"ploie les huniers, on les borde, on les 
hisse; les matelots, months sur les vergues, 
de*roulent les rubans de deTerlage ; la toile gon- 
fle"e leur e"chappe,les voiles s'ouvrent au vent, et 
la terre disparait. 

Je cite une piece de vers encore, parce qu'elle 

fut e'crite sous Timpression du moment et la 
rendra mieux. 

A nORD DE LA VIRGINIE. 

io septembre 1873. 

Voyez, des values aux etoiles, 
Poindre ces errantes blancheurs ! 
Des flottes sont a pleines voiles 
Dans les immenses profondeurs : 
Dans les cieux, des flottes de mondcs; 

Sur les flots, les facettes blondes 
De phosphorescentes lueurs. '. 




„.«*.4i-HW»*«Wf 





1 



MEM0IRES DE LOUISE MICHEL 287 

Et les flottantes dtincelles, 

Et lcs mondes au loin perdus, 

Regardent coin me des prunelles. 

Partout vibrent des chants confus, 

Disant les aurores nouvelles : 

Le coq gaulois frappe ses ailes. 

Au gui Tan neuf, Brennus ! Brennus ! 

La vue de ces gouffres enivre, 
Plus haut, d flotsl plus fort, d vetns! 
II devient trop &roit de vivre, 
Tant ici les songes sont grands ! 
Ah ne vaudrait-il pas mieux <Hre 
Dans le fracas des elements, 
A la source rendre son 6tre, 
Se mdler aux ardents courantsi 

Enflez les voiles, 6 tempdtes! 
Plus haut, 6 flots, plus fort, d vent ! 
Que Peclair brille sur nos tStes. 
Navire, en avant, en avant! 
Pourquoi ces brises monotones? 
Ouvrez vos ailes, ouragans ! 
Nous nous en allons aux cyclones; 
Navire, en avant, en avant! 

II y a peut-6tre beaucoup de vers dans mes 
Mdmoires ; mais c'est la forme qui rend le mieux 
certaines impressions, et oix aura-t-on le droit 
d'etre soi-m&me et d'exprimer ce qu'on 6prouve t 
si ce n'est dans des M^moires? 

Deux ou trois feuillets me restent de mon 
journal de bord ; j'y vois que nous sommes parties 



I 




288 MtiMOIRES DR LOUISE MICHEL 

d'Auberive le mardi 24 aout 1873, entre six el 
sept heures du matin. 

J'avais vu ma mere la veille et remarque" pour 
la premiere fois que ses cheveux devenaient 
blancs. 

Pauvre mere ! 

En traversant Langres, des ouvriers sortirenl 

de leur atelier au nombre de cinq ou six et 6te- 

rent leurs casquettes; c'e*taient des travailleurs 

du fer, des couteliers. Leurs bras nus jusqu'au 
coude 6taient noirs. 

L'und'eux, dontla tete e*tait blanche, brandis- 
sant son marteau, jeta un cri dont le roulemenl 
de la voiture couvrit la moitie*. C'e'tait : Vive la 
Commune ! 

Quelque chose comme une promesse de rester 
digne de ce salut me traversa le cceur. 

Le soir, nous arrivames a Paris dans la voi- 
ture cellulaire qui allait de la gare de l'Est a la 
gare d'Orle*ans; je devinai la petite boutique de 
la rue Saint-Honore" ou, apres mon depart, ma 
mere devait entrer chez une parente. 

Le mercredi, vers quatre heures de l'apres- 
midi, nous arrivames a la maison d'arret de la 
Rochelle. 

La ComSte, ou nous fumes traite*s en vaincus 
et non en malfaiteurs, nous transporta de la Ro- 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 289 

chelle a Rochefort ou nous montames a bord de 
la Virginie. 

Des barques amies avaient tout le jour accom- 
pagne* la Comete; nous repondions de loin aleur 
salut. 

J'aurais voulu, en les quittant, agiter en der- 
nier adieu l'e"charpe rouge que j'avais conserved, 
raais elle eHait dans les bagages et je n'eus que 

mon voile noir. 

Cette 6charpe, de" robe"e a toutes les recherches ; 
cette e"charpe rouge de la Commune a ete" divi- 
s6e, la-bas, en deux morceaux, une nuit on deux 
Canaques, avant d'aller rejoindre les leurs, insur- 
ges contre les blancs, avaient voulu me dire adieu. 

La mer 6tait mauvaise, sont-ils seulement par- 
venus a l'autre rive? Ou ces malheureux qui sen 
allaient a la nage, ont-ils 6te" tu<5s? J'ignore 
Iaquelle de ces deux morts les a pris. 

C'&aient des braves, de ceux que blancs ou 
noirs aiment, les Valkinis. 

J'en reviens a mon journal de bord. Jusqu'au 
lundi on cdtoya les cdtes de France, puis vint 
la pleine mer; d'abord deux ou ou trois navires 
a Ihorizon, puis un seul, puis plus rien. 

Versle 14, disparurent les derniers grands oi- 
seaux de mer; deux nous accompagnerent quel- 
que temps. 



17 



3?<i&rr'.«p'. <-.-,.,-,. .. .., 




290 M^MOIRES DE LOUlSfc MICHEL 

Le 16, lamer est forte, le vent souffle entem- 
pete, le soleil fait mille facettes sur les lames; 
deux rivieres de diaraants serablent glisser sur 
les flancs du navire. 

(Test bien ma frigate, seule sous les cieuxl 

Le 49 aoat,unbatimentnoirpareilauA^/<?/are, 

le vaisseau spectral du nord, est en vue par mo- 
ments, tantot forcant de voiles, tantdt diminuant. 
II evolue comrae s'il guettait. Serait-ce des lib£- 
rateurs?... 

D'une fa<;on intermittente, il nous suit pendant 
deux jours; on fait une manoeuvre d'exercice 
dans la soiree ; deux coups de canon a blanc sont 
tir^s pendant cette manoeuvre. 

Le navire etrange se perd dans la nuit; il 
guette encore un peu, ses voiles blanches ont 
l'air d'etoiles au fond de l'ombre. 

II ne revint plus ! 

Le 22 aout, des hirondelles de mer se per- 
chent sur les vergues. Nous sommes en vue de 
Palma, grandes Canaries. 

Cest la, peut-etre, le reste de TAtlantide; 
pourquoi pas? le sol tourmente fr^mit encore. 

Des montagnes, et des montages encore, en- 
tasse"es, melees aux images. 

Le 24, on leve l'ancre a 9 heures du matin. En 
suivant le rivage on voit toujours des cimes sans 




M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 291 

nombre etsans fin, et dans les gorges profondes, 
des for&s ou des plantations d'un vert sombre 

tachtSes de vert tendre. 

Des baies ouvertes au vent du nord-ouest ; au 
loin le pic de Teneriffe; plus loin encore, un 
sommet bleuatre perdu dans le ciel. Est-ce l'tle 

Alegranza et le mont Caldera? Non, ce doit 6tre 

des sommets de nuages. 

De la rade de Palma nous avons vu deux forts, 

celui de Euz et celui de Santa-Catharina ; des 
rochers sauvages et des ruines qu'on nous dit 
etre celles d'un poste de douaniers. 

Les maisons blanches" de Palma semblent sor- 
tir des eaux; au nord, sur une colline, est la 
citadelle nommtte Plate-Forme. 

Des habitants, venus dans des barques char- 
gees d'enormes raisins, nous initient a la mon- 
naie du pays : les onces d'or ou Quadruples 
(person ne de nous n'a besoin de s'en inquieter) 
c'est 84 fr. 80. 

Quant aux quarts, aux huitiemes, aux seiziemes 
de piastre; aux piecettes et demi-pieeeltes, on 
peut a pcu pres s'entendre, cela va de 1 franc 
a 53 centimes; il y a aussi le re"al — la piece de 
It francs en vaut 9 — et d'autres. 

Le plusinteressant, c'est le type des habitants : 
deux d'entre euxsont magnifiques. Que la science 



292 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

me pardonne, mais, en me r^sumant une t'oule do 
lectures, je ne crois pas me tromper; ce sont 
des Gouanches et leurs ateurhabitaient l'Atlan- 
tide. 

Des Canaries a Sainte-Catherine, la mer est 
plus de'serte ; de Sainte-Gatherine a Noumea elle 

Test de plus en plus, puis, tout a fait. 

Par la petite passe, c'est-a-dire par une des 
breches du double rempart de corail qui enserre 
la Nouvelle-Catedonie, nous pe* natrons dans 
Noumea. 

Ici, comme a Rome, il y a sept petites collines 
bleuatres sous le ciel d'un bleu intense; plus 
loin le mont d'Or aux crevasses rouges de terre 
aurifcre et, tout autour, des sommets. 

Je crois que je suis plus qu'a demi sauvage, 
car ces cimes arides, ces gorges arrachSes, 
beantes encore, d'un cataclysme, ces cdnes dont 
la flam me a jailli ou jaillira, tout ce desert me 
plait. 

Une montagne a £te* partage*e en deux; elle 
forme un V dont les deux branches en se reu- 
nissant feraient rentrer dans Palveole les rochers 
qui pendent a demi dcracin^s. 

On cherche, comme toujours, a faire un sort 
a part aux femmes. On voudrait nous envoyer a 
Bourrail, sous pr&exte que la situation y est 



paC*" 



._.■,,..,-,*■*-■ ..---•'■" "■'■ *-' * 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 293 

meilleure, mais, par cela meme, nous protestons 
ttoergiquement. 

Si les ndtres sont plus malheureux a la pres- 
qu'lle Ducos, nous voulons y etre avec eux. 

Enfin, sur la parole du commandant de la Vir- 
ginia nous descendons a la presqu'ile, conduites 
par la chaloupe de ce batiment ; le commandant 
a compris et fait comprendre aux autres que 
nous avions raison. 

Les hommes venus avec nous, dSbarque's 
depuis quelques jours d6ja, nous attendaient sur 
le rivage avec les autre camarades. 

Pendant plus de huit jours, on nous feta de 
case en case ; le premier repas fut chez le pere 
Mal6zieux, ce vieux de Juin dont la tunique, au 
22 Janvier, avait e*te* si crible*e de balles et qui, 
depuis, avait 6chappe\ il ne savait guere com- 
ment ni nous non plus, a la lutte et a l'he'ca- 
tombe ; je crois que moins on fait cas de sa vie 
plus elle vous reste ; il en est de cela comme de 
bien d'autres choses 
Lacour faisait le rdti dans un trou, a la mode 

canaque. 

Lacour, le meme qui, a Neuilly, pres de la 
barricade Perronnet, une nuit, entendant qu'on 
r^pondait de l'orgue des protestants a l'artillerie 
versaillaise, tantdt comme und^fi, tantdt en imi- 



|^i*>!^ , >»*iri-* 



I 



29i M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

tant le mieux possible le bruit diabolique de lar- 
tillerie, entra avec oinq ou six gardes nationaux, 
menacant celui qui attirait ainsi des obus sur la 
barricade. 

Celui-la, c'tHait moi! on m'avait enjoint de me 
reposer, l'oratoire touchait a la barricade, l'orgue 
e"tait bon, il n'avait encore eu que quelques notes 
de brise'es, et jamais je ne me sentis plus en 

en verve, chacun se repose a sa facon. 

A Clermont, au bruit du vent qui mefaisait un 
orgue, j'ai note", de souvenir, quelques mesures 
de cette danse des bombes. 

Au repas qui fut donntj chez Rochefort, en 
notre honneur, Daoumi, Canaque de Sifou, vint 
en toilette d'Europ^en, chapeau a haute forme — 
ce qui deparait sa fiere tete de sauvage— et gants 
de peau a ses larges mains; tout celapar un per- 
nicieux conseil de Balzenq — sorte d'alchimiste 
qui s'occupait d'essence de niaouli et de chau- 
dronnerie, dans son trou plein de creusets, se 
,Qr&enda.nt ferbtantier parce qu'il &ait ne* en Au- 
vergne—ancien redacteur du journal deBlanqui. 

Daoumi, celion.fort empetre" deses pattes ainsi 
emprisonn^es, ne pouvait ni aider Olivier Pain 
dansles confections du rati, ni mettre, comme tout 
le monde, la main a la pate (a n'importe quoi); 
c'est pourquoi je parvins a lui faire dire une 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 292i 

chanson de guerre, tout en dormant des feuilles 
a la chevre attached au ricin. 

Ce chant que Daoumi disait de cette douce voix 
desCanaques et qu'il me traduisitavecun superbe 

aplomb, me parutbeau; en voici les paroles : 

Quant a l'air une menace y hurlc en quarts de 
tons, l'adieu de la fin s' Glance en veritable cri. Ces 
quart3 de tons ont Ste* donnGs par les cyclones. 

Les Arabes les ont tire's, eux, du simoun. 



Tres beau, tres bon Ka kop, 

Rouge ciel! . . Mea moa, 

Rouge hache, Mea ghi, 

Rouge feu, Mea iep, 

Rouge sang, Mea rouia, 

Salut adieu, Anda dio poura, 

Homines, — braves, — Mateh malch kachtuas ! 

Ce couplet seul ra'est reste\ D'abord on le re"pete 
trois fois, comme un refrain, ensuite il contient 
lui-meme des repetitions. 

L'air change a chaque strophe et se rGpete sem- 
blable les trois fois, pour cette sorte de refrain. 
On voit par bien des mots deja le passage des 
peuplesvieuxenCal^donie. Anda dio n'apas l'al- 
lure du reste. 

Daoumi lui-meme, quoique fils d'un thGama de 



1 



CHANSON DB GUERRE 



&M~£&>!iJww». 



r 



296 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Lifon estpresque European a force devivre chez 
les blancs. II sait lire parfaitement, il n'^crit pas 
plus mal que bien d'autres et meme, sous ce mi- 
serable tuyau de poele dont il a la simplicity de 
s'affubler, il a un certain air d'Othello. 

On pretend qu'une blanche Pa aime* et qu'elle a 
failli mourir de chagrin du refus de ses parents. 

Depuiscette premiere foisouj'avaisvuDaoumi, 
je Pai revu bien d'autres fois. 11 s'e*tait place* a 
la cantine de la presqu'lle Ducos afin de s'exercer 
a la vie d'Europe. II m'a raconte* les tegendes des 
tribus, m'a donne* des vocabulaires et jai tachtJ 
de mon cdte* de lui dire ce que j'ai cru le plus 
n£cessaire qu'il sut. 

II m'a prdsente* son frere, un magnifique sau- 
vage aux dents 6tincelantes, aux larges prunelles 
phosphorescentes, v6tu completement en Cana- 
que, c'est-a-dire pas du tout et parlant difficile- 
ment notre langue moins douce que leurs dia- 
lectes. 

Lorsque, mes cinq ans de presqu'lle 6tant ter- 
minus, je pus aller a Noumea comme ceux qui 
ay ant un e"tat peuvent se suffire, ce n'&ait pas la 
jeune fille blanche qui &ait morte , c'e*tait 
Daoumi. 

Son frere a repris le projet interrompu par le 
mort ; c'est lui qui rotournera dans sa tribu avec 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 297 

une certaine somme de connaissances et en fera 
bMficier les siens. 

Le beau sauvage est vetu en Strange European, 
il sait lire, et il venait £crire chez moi ; nous par- 
lions de Daoumi, du long passe* d'ombre des 
tribus, du court avenir qui se prepare pour les 
hommes ignorants et desarmgs avec nos avidit£s 
et nos innombrables moyens de destruction. 
Devant cette intelligence haute et ferme, devant 
ce cceur brave et bon, je me demandais : Quel est 
1'etre sup6rieur, de celui qui s'assimile a travers 
mille difficult^ des connaissances etrangeres a 
sa race, ou de celui qui, bien arm 6, an£antit ceux 
qui ne le sont pas? 

Gombien, si c'est une preuve de superiority 
que les autres races s' efface nt devant la race 
blanche, des legions de tigres, d'glgphants, de 
lions, nous sembleraient supgrieurs si, couvrant 
tout a coup l'Europe, ils mettaient la patte sur 
nous ! Les monstres primitifs, a ce triomphe de 
la destruction, seraientterriblement nos maitres ! 

Les cerveaux ne sont pas cultiv£s, il y a de 
bonnes terres en friches et de vieilles cultures 
bien£puisees, c'est ain si pour les races humaines. 

Entre ceux qui ne savent rien, et ceux qui savent 
mal — fauss6s depuis des milliers de generations, 
par toutes les infaillibilit£s qui se trompent — la 

47. 



,««Mrt'» : -W»a»'J«i | .*»*» , "<*^- ' 



298 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

difference n'est pas si grandequ'oncroit, le meme 
coup de vent de la science veritable passera sup 
tout cela. 

Dans les premiers temps ou nous habitions la 
presqu'ile, peu de navires encore avaient trans- 
ports des condamne"s de la Commune. II y en arriva 
jusqu'a la fin. 

Les dernieres condamaations ne furent pas 

bien eUoignSes de l'amnis'tie a laquelle le peuple 

contraignit le gouvernement. 

Depuis notre arrived, chaquecourrier apportait 
a ceux qui avaient le mal du pays des illusions 
qui les bercaient pour le cimetiere; beaucoup 
auraient triomphe" de leur d<*sir ardent duretour 
si, aux lueurs de cet espoir premature*, n'eut suc- 
ce*de la disillusion. 

On avaitbeau lenrdire qu'une deportation dure 
d'ordinaire une dizaine d'annees; que trop de 
notre sangavait coule pourqu'on nous fit revenir ; 
ils pre7e>aient a la voix de la raison les paroles 
mensongeres qui les tuaient. 

Souvent, en blouse de toile blanche, on s'en 
allait paries chemins de lamontagne, la fleur du 
cotonnier sauvage a la boutonniere, car lesperes 
de famille, ceux qui avaient de petits enfants, 
partaient les prenrers pour la d&ivrance de la 
mort. 



■vw*w«wWttifc 




MtiMOIRES DE LOUI8E MICHEL 299 

La mile de Numbo se batissait, peu a peu, chaque 
nouvel arrivant ajoutant aux autres sa case de 
lerre couverte de Therbe des brousses. Numbo, 
dans la valine, avait la forme d'un C, dont lapointe 
est e"taitla prison, la poste, la cantine ; la pointe 
ouest, une foret sur les mamelons, couverts de 
plantes marines; au milieu et tout le long des 
baies, de Test a I'ouest, c'elaient des cases. Celle 
de Bauer formait un pavilion fort joli de loin ; il 
y avait devant une corbeille avec des euphorbes 
qu'on cultivait quelquefois. 

Au-dessus, c'&ait le Thedtre, un veritable 
theatre qui avait ses directeurs, ses acteurs, ses 
machinistes ses decors, son comite de direction. 

Ce theatre Stait un chef-d'oeuvre, dans les con- 
ditions ou on setrouvait. On yjouait tout, drames, 
vaudevilles, opSrettes. On y chanta un opera par 
fragments, Robert le Diable; on ne l'avait pas 

complet. 

II faufavouer queles jeTmes-ftr^jmieres avaient 
de grosses voix, les mains dans lapoche de leurs 
jupes comme si elles y cherchaient un cigare et 
que meme ma robe du conseil de guerre, qui 
etait fort longue, laissait leurs pieds a d^couvert 
jusqu'a la cheville, carc'etaient de grands jeunes 

gens. 
lis finirentpar allonger leurs jupes et, a la fin, 



*1 

f 




300 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

rien ne manquait aux costumes. On allait tous les 
dimanches au thedtre. Wolowski avait exerce" les 
chceurs, on parlait J'un orchestre au moment oil 
je quittai la presau : ue pour Noumea. 

Bepuis longtemps j'avais l'id<*e de branches 
de palmier remuSes; de bambous frappe*s; de 
notes d'appel tiroes d'un coquillage en forme de 
come; d'effets produitspar unefeuille appliqude 
sur labouche, enfind'un orchestre canaqueavec 
les quarts de tons. Je croyais.al'aidedesrensei- 
gnements de Daoumi et des Canaques qui 
apportaient les vivres, pouvoir essayer. Mais mon 
dessein fut traverse* par le comite* du theatre tege- 
rement classique; on m'accusa de sauvagerie. 

C'<kait justement a l'epoque de la revoke des 
tribus, et je passais pres des camarades pour 
etre plus canaqueque les canaques. On se disputa 
un peu au bord de la mer et, afin d'envenimer 
encore la situation, je parlai d'une piece canaque 
qui s'usait dans ma poche absolument comme si 
j'avais l'ide^e qu'on la repr^sentat en maillots noirs. 
J'ajoutai meme ces details de costumes, avec 
une foule d'autres destines a horripiler, et l'his- 
toire alia son train, passionnant mes adversaires 
et me faisant m^chamment rire au fond. 

— 11 parait, me dit Baue>, que vous voulez 
faire jouer une piece canaque? 




MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 301 

Je me gardai bien de d£mentir, au contraire, 
et ce doit etre cette fois-Ui que le poste descendit 
croyant a une e'meute; il n'y avait que Bauer et 
moi discutant la question canaque ! 

Nous n'en e* tions pas moins bons amis et cette 
fois-la encore, pour nous raccommoder, apres 
avoir passe* des Ganaques au type le plus intelli- 
gent que nous en connaissions, Daoumi, Bauer me 
donna une 6tude qu'il venait dYcrire sur Othello, 
allant delaDesd£mone de Shakespeare a la Fran- 
coise de* Rimini du Dante. Etude que j'avais 
encore dans mes papiers il y a deux ans. Je me 
souviens de cette phrase qui resume l'6tude : 
« II est curieux de voir comment se transforme 
la donn£e d'Othello chez une nature ou le grand 
souffle dramatique fait presque absolument d£- 
faut, ou en revanche excelle le g£nie comique. 
Si nous ouvrons . Moliere pour y chercher une 
situation analogue a celle du Maure nous tom- 
bons dans Sganarelle. » 

C'^tait, je crois, cette meme ann£e ou Gaulet 
de Taillac, pris d'un apre d6sir de revoir sa mere 
qu'il sentait mourante.-faiblit etdemanda a ren- 
trer en France ; quand il arriva, sa mere £tait 
morte, ce fut pour mourir lui-meme. 

Que de tristes histoires ! J'ai parte de Verdure, 
mort de chagrin de navoir pas de nouvelles, 



®t?lt>:fiVf.;w. 



4 

r 




302 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

quelques jours avant l'arriv^e d'un paquet de 
lettres a son adresse — le courrier n'^tant pas 
encore regularised 

Je n'avais vu Verdure qu'une fois depuis le 
4 Septembre, ou nous avions ensemble cueilli 
au jardin des Tuileries des boutures d'arbres de 
liberte* ; ma mere en conserva une pendant plu- 
sieurs ann^es ; elle pe>it a l'hiver glacial qu'il y 
eut peu avant notre retour. 

Pauvre Verdure! On n'avait pas eu au temps 
de la lutte beaucoup de temps pour voir ses amis. 
J'aurais bien aime" a le retrouver la et a l'aider au 
lieude reprendreses Aleves. 

Les camarades cultivaient des fleurs sur les 
tombes. Henry Lucien fit p # our celle d'Eug^nie 
TifFaut, belle fille aux yeux bleu sombre morte a 
seize ans, une statue de terre cuite, respected par 
les cyclones jusqu'a notre depart. 

Passedouet a des couronnes venant de France ; 
sur la tombe d'un petit enfant, The"ophile Place, 
pousse un eucalyptus. 

Un suicide", Muriot, dort sous le niaouli qui 
tord, toutes blanches, ses branches devotees 
comme les brins d'un spectre. En bas du cime- 
tiere s'entrelacent des palGtuviers, tant6t ga- 
gnant sur l'Oclan, tantdt repris par les flots; au- 
dessus est le rocher de marbre rose ou j'aurais 



. ,..../,■*•!« 



MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 303 

tant d^sir^ qu'on gravat les noras. Peut-etre un 
jour je le ferai moi-meme, laissant abrupt le roc 
a demi couvert de brousse. 

Lorsque nous demeurions a Numbo, dans les 
baraques en bas de l'hospice, j'avais a demi 
demoli celle qui 6tait inhabited pour en faire une 
serre ; les gardiens furent 6pouvant6s de mon au- 
dace : oser toucher a un bdtiment de VEtatt et les 
deportes, eux-memes, me trouvant pas mal de 
toupet, se demandaient ce qui m'en arriverait a 
la visite du gouverneur. 

II m'en arriva que je lui fis voir, dans le coin 
leplus a lalumiere, des arbres en traitement que 
je voulais cacher jusqu'a la complete r^ussite de 

l'essai. 
G'6taient quatre papayers que j'avais vaccinas 

au pied avec de la seve d'autres papayers ma- 
lades de la jaunisse. 

Le gouverneur, c^tait la Richerie, comprit 
l'essai et ordonna que la serve me fat laiss^e. 

Mes quatre papayers eurent la jaunisse et se 
retablirent; peut-etre furent-ils les seuls qui n'en 
moururent pas cette' ann6e-la, surtout les pa- 
payers de la presqu'ile. Mais M. Aleyron, de 
grotesque et brutale memoire, ay ant envoys les 
femmes a la foret Ouest, je ne sais ce que devin- 
rent mes arbres. 



1 



bwmtmw^^*.^ -.. 



\ 



304 



MriMOIRKS DB LOUISE MICHEL 



J'aurais voulu i'e*ussir sup une vingtaine avant 
d'en parler, d'autant plus que meme la ou tous 
souffraient pour la liberty, l'empire des prejuges 
t^tait tel encore qu'on entendait des choses comme 
ceci : « S'il ^tait vrai que la vaccine puisse s'ap- 
pliquer a toutes les maladies, la FacultS Vaurait 
fait! £Jtes-vous docteur, pour vous occuper de ces 
choses-la? etc. » Comme si on avait as'informer, 
quand une route est bonne, si c'est un ane ou 
un boeuf qui y est entre" le premier. 

Jugez done, si j'avais parle* d'&endre la vac- 
cine aux v6g6taux, ce que mes ultra universitaires 
m'auraient r£pondu! 

II n'en est pas moins vrai qu'on essaye la vac- 
cine de la rage, de la peste, du cholera telle que 
je l'avais essayed la-bas et que la seve 6tant du 
sang, on peut I'etendre jusqu'aux maladies des 
ve"g6taux. 

En fait d'essais, si l'audace est utile, c'est sur- 
tout quand elle s'appuie sur l'analogie qui existe 
entre tout ce qui vit. 

J'ai deja raconte qu'apres le depart de Roche- 
fort, MM. Aleyron et Ribourt eurent le ridicule 
de faire jouer pendant un certain temps autour 
de nous la Tour de Nesles, avec decors gran- 
dioses. On entendait dans les nuits claires, au 
sommet des montagnes : « Sentinelles, garde a 



MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 305 

vous ! » Et I'orabre noire des factionnaires, debout 
sous le grand clair de lune, passait sur les cimes. 

Apres les choses ridicules, il y eut les choses 
odieuses : les deported privet de pain. Un mal- 
heureux, qui ne jouissait meme pas de toutes ses 
faculty, fut vise* comme on aurait fait d'un lapin, 
parce qu'il rentrait un peu apres l'heure dans sa 
concession. 

Quelques lettres que favais pu faire passer en 
fraude — on ne s'en privait pas sous Aleyron et 
Ribourt — me furent rendues au moment ou on 
me demandait une histoire de la deportation, his- 
toire qui ne pouvait etre faite qu'a l'aide de nos 
documents a tous; en voici deux: 

Presqu'ile Ducos, 9 juin 1875. 
Chers amis, 

Yoici les pieces offlcieiles du transferement dont je vous 
ai parle*. 

Transferement auquel nous n'avons consent! qu'apres 
qu'il eut ete* fait droit a nos protestations : 1° sur la forme 
dont l'ordre avail ete" donne; 2° sur la maniere dont nous 
habitions ce nouveau baraquement. 

11 est de fait, qu'occuper un coin ou 1'autre de la 
presqu'tle nous est fort indifferent, mais nous ne pouvions 
supporter l'insolence de la premiere affiche, et nous de- 
vions poser des conditions et ne consentir au changement 
de residence qu'une fois les conditions remplies. 

C'est ce qui fut fait. 



3013 MlhlOIRES DE LOUISE MICHEL 

Voici copie de la premifere affiche pos6e, le 
19 mai 1875, k Numbo; c'est sous forme d'af- 
fiches qu'on nous transmet les ordres du gou- 
vernement : 

DECISION 

19 mai 1875. 

Par ordre de la direction, les femmes deportees dont 
les noms suivent quitteront le camp de Numbo le 20 du 
courant pour aller habiter dans la baie de TOuest, le lo- 
gement qui leur est affectc : Louise Michel, n°l; Marie 
Schmit, n° 3; Marie Cailleux, n°4; Adele Desfosscs, n°5; 
Nathalie Lemel, n° 2; la femme Dupre, n° 6. 

Voici nos protestations : 

Numbo, 20 mai 1875. 

La deportee Nathalie Duval, femme Lemel, ne se 
refuse pas a habiter le baraquement que lui assigne Tad- 
ministration, mais elle fait observer : 

1° Qu'elle est dans Timpossibilite d'operer elle-mdme 
son demenagement ; 

2° Qu'elle ne peut se procurer le bois necessaire a la 
cuisson de ses aliments et le debitor ; 

3° Qu'elle a construit deux poulaillers et cultive une 
portion de terrain ; 

4° En vertu de la loi sur la deportation qui dit : « Les 
deportes pourront vivre par groupes ou par families « et 
leur laisse le choix des personnes avec lesquelles il leur 
platt d'etablir des rapports, la deportee Nathalie Duval, 
femme Lemel, se refuse h la vie commune, si ce n'est 
dans ces conditions. 

Nathalie Duval, femme Lemel, n° 2. 






MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 307 

2° protestation : 

Numbo, 20 raai 1875. 

La deportee Louise Michel, n° 4, proteste centre la 
mesurc qui assigne aux femmes deportees un domicile 
oluigne du camp, comme si lour presence y dtait un scan- 
dale. La mSme loi regit les femmes et les hommes depor- 
ts, on ne doit pas y ajouter une insulte non meritee. 

Pour ma part, je ne puis aller a ce nouveau domicile 
sans que les motifs pour lesqueis on nous y envoie, etant 
honnStes, soient rendus publics par Pafllche ainsi que la 
maniere dont nous y serons traitees. 

La deportee Louise Michel declare que, dans le cas 
ou ces motifs seraient une insulte, elle devra protester 
jusqu'au bout, quoi qu'il lui en arrive., 

Louise Michel, n° 1. 

Le lendemain de nos protestations, on nous prevint 
(Vavoir a demenagcr dans la journee, chose que nous nous 
empressdmes de ne pas faire, ayant bien resolu de ne pas 
quitter Numbo avant qu'on.eftt fait droit a nos justes 
protestation et declare que nous etions prfites k aller en 
prison si on voulait, mais nullement h nous dcranger 
pour demenager. 

Ayant affirmc, d'i reste, qii'une fois 1'afAche inso- 
lente reparee et nos 'figements disposes de fa$on k ne pas 
nous g^ner les unes les autres, nous n'avions nulle rai- 
son pour preferer une place a I'autre. 

Alices et venues, menaces du gardien-chef qui, fort 
embfite, vint a cheval vers lesoir pour nous parattre plus 
imposant; petarade du cheval, qui s'ennuyant de la longue 
pause de son maltre devant nos cases le remporte plus 
vito qu'il ne veut au < amp niilitaire.. 



I 




308 M^MOTRES DE LOUISE MICHEL 

Arrivee, trois ou quatre jours apres, du directeur de 
la deportation accompagne du commandant territorial 
qui promettent de faire droit h nos reclamations par uno 
seconde afflche et de separer en petites cases ou nous 
pourrions habiter deux par deux ou trois, comme nous 
voudrions, le baraquement de la baie de l'Ouest, de facon 
h laisser grouper celles dont les occupations allaient en- 
semble. 

Une partie des engagements fut d'abord remplie, mais 
tant qu'ils ne le furent pas tout a fait il fut impos- 
sible de nous faire partir de Numbo et, comme il n'y 
avait pas de places pour nous a la prison, on se decida a 
les remplir completement. 

Nous sommes maintenant a la baie de l'Ouest; e'est 
triste pour M m6 Lemel qui ne peut guSre marcher tant 
elle est souffrante, e'est pourquoi je n'ose me rejouir du 
voisinage de la forSt que j'aime beaucoup, 

Tel est, sans passion ni colere, le recit de notre trans- 
ferement. 

Louise Michel, n° 1* 
Baie de l'Ouest, 9 juin 1813. 

J'aurais dft mettre la premiere lettre qui ter- 
mine ce chapitre par ordre de date, mais je iTai 
pas vouiu interrompre le r6cit commence de 
notre transfferement. Celle-ci, envoy(5e b. Sydney, 
parvint ci la Revue australienne. 

18 avril 1875, Numbo, New-Caledonia. 

Ghers amis, 

Par les diffcrentes evasions qui ont eu lieu depuis peu, 
vous devez connattre a peu prds la situation ou se trou- 





MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 309 

vent les deportes, e'est-a-dire les vexations, abus d'au- 
toritc, dont MM. Ribourt, Aleyron et consorts se sont ren- 
dus coupables. 

Vous savez que, sous l'amiral Ribourt, le secret des 
lettros flit viole comme si les quelques hommes qui ont 
survecu a l'hdcatombe de 1871 Assent peur aux assassins 
a ravers l'ocdan. 

Vous savez que, sous le colonel Aleyron, le hcros de 
la caserne Lobau, un gardien tira sur un deporte chez 
hi; ce deporti avail, sans le savoir, enfreint les li mites 
pour aller chercher du bois; quelque temps auparavant, 
un autre gardien avait tire* sur le chien du deporte Croi- 
set, place entre les jambes de son maltre. Visait-on 
l'h onune ou le chien? 

Que de choses depuis ! 11 me semble , que j'en vais 
boaucoup oublier, tant il y en a... mais on se retrouvera. 
Vous avez su deja qu'on privait de pain ceux qui, se 
conformant tout simplement a la loi de la deportation, se 
pr 'sontent aux appels sans se ranger militairement sur 
deux lignes ; la protestation a ce sujet fut energique, calme, 
montrant que, malgrc les divisions introduites parmi nous, 
par des gens com pie lenient etrangers a la cause et qu'on 
a jetcs a dessein parmi nous, les deportes n'ont point 
oublie la solidarite. 

On a, depuis, privc de vivrcs, a l'cxccption du pain, 
du sel et des legumes sees, quarante-cinq deportes comme 
s'dtant montrcs hostiles a un travail qui n'existe que dans 
l'imagination du gouvernement. 

Quatre femmus en ont etc* egalement privecs comme 
laissant a dtsirer sous le rapport de la conduite et de la 
morality ce qui est faux. Le deporte Langlois, man dWe 
do cos dames, ayant repondu cnergiquoment, puisque sa 
feiuuie ne lui avait donnc aucun sujet de meeontentement, 
a etc condamne a dix-huit mois de prison et 3,000 francs 
d'amende 



Sf'SSW'Wjijfi 



I 




3 '« MlSMOIRES DK LOUISE MICHEL 

Le deporte" Place, dit Verlet, ayant dgalement repondu 
pour sa compagne, dont la conduite mente le respect de 
toute la deportation, a six mois de prison et 500 francs 
d amende et, de plus, ce que rien au monde ne pour 
rait liu rendre, son enfant, ne pendant sa prison prd 
ventive, est mort par suite des tourments eprouves par 
sa mere qui le nourrissait. 
II ne lui fut pas permis de voir son enfant vivant 
D'autres deportds, Cipriani, dont la dignitc* e , le cou- 
rage sont connus, a dix : huit mois de prison et 3 000 
francs d'amende; Nourny, condatnnation a peu pres se.n- 
blable pour lettres insolentes bien mcritees par l'autorite 
Dernierement, le eitoyen Malczieux, doyen de la de- 
portation, se trouvant assis le soir devant sa case en com- 
pagnie des deportes qui travaillent avec lui, un gardien 
lvre 1 accusa de tapage nocturne, le frappa et il fut de 
plus mis en prison. 

Chezjios aimables vainqueurs, le plaisant se mele au 
severe : il se trouve que les gens qui ont le plus travaillc 
depuis leur arrivde sont sur la liste des retranchcs. Un 
deporte se trouve portd a la fois sur les deux listes, le 
Journal officiel de Noumea en fait preuvc : sur Tune comme 
pun. pour refus de travail, sur 1'autre commc recompense 
pour son travail. 

Je passe une provocation faite a l'appel du soir, quel- 
ques jours avant l'arrivee de M. de Pritzbuer. Un gar- 
dien, connu pour son insolence, menacait les deportes, son 
revolver a la main. Le plus profond mepris fit justice do 
cette provocation et de bien d'autres depuis. MM. Aleyron 
et Ribourt cherchaient a se justifier. 

II est probable que d'autres listes de retranchcis vonl 
lalre suite a la premiere et comme le travail n'exisle 
pas, toutes les communications ayant ete coupees depuis 
trop longtemps pour qu'on ait rien tente et, de plus, le 
metier d'un certain nombre de deportes exigeant des pre- 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 311 

miers frais qu'il leur est impossible de faire, vous pouvez 
juger de la situation. 
v Dans tous les cas ces choses auront servi a devoiler 
complctement jusqu'ou peut descendre la haine des vain- 
queurs et il n'est pas mauvais do lc savoir. 

Non pour les imiter; nous ne sommes ni des bou- 
chers ni des gedliers, mais pour connaltre et publier les 
hauls faits du parti de l'ordre afln que sa premiere de- 
faite soit definitive. 

Au revoir, a bientdt pout-etre, si la situation exige 

que ceux qui ne tiennent pas a leur vie la risquent pour 

aller raconter, la-bas, les crimes de nos seigneurs et 

maitrus. 

Louise Michel, n° 4. 

On comprendra sans peine, apres ces quelques 
faits, pourquoi, a la demande de deposition qui 
me fut faite au retour, je re"pondis comme suit : 

CHAMBRE DES DEPUTES. 
Commission n* 10. 

A Monsieur lc president de la commission d'enquete sur U 
r4gime disciplinaire de la Nouvelle-Cale'donie. 

Paris, 2 ttvrier mi. 
Monsieur le president, 

Je vous remercie de i'honneur que vous me faites de 
mappelef en temoignage sur les ctablissemcnts peniten- 
tiaires de la Nouvelle-Caledonie. 

Mais tout en approuvant la luniiere que nos amis jet- 
tent sur les tourmenteurs lointains, je nirai pas on ce 
moment, tandis queM. deGallifet, que j'ai vu faire fusilier 



312 Mtf MOIRES DE LOUISE MICHEL 

des prisonniers, dtne au Palais-Bourbon chez le chef de 
l'Etat, y deposer contre les bandits Aleyron et Ribourt. 

S'ils privaient de pain les deports ; s'ils les faisaient 
provoquer, k 1'appel, par des surveillants, le revolver au 
poing; si on tirait sur un deporte rentrant le soir dans sa 
concession, ces gens-lk n'etaient pas envoyes lk-bas pour 
nous mettre sur des lits de roses. 

Quand Barthelemy-Saint-Hitaire est ministre; Maxime 
du Camp k i'Academie; quand il se passe des faitscomme 
l'expulsion de Cipriani, celle du jeune Morphy et tant 
d'autres infamies; quand M. de Gallifet peut de nouveau 
etendre son epee sur Paris et que la mSme voix quirfola- 
niait toutes les severites de la loi contre les bandits de 
la Villeite s'elevera pour absoudre et glorifier Aleyron et 
Ribourt, j attends Theure de la grande justice ! 

Recevez, monsieur le president, l'assuranc* de mon 
respect, 

Louise Michel. 

La fin demalettre du 18 avrili875 avait trait k 
un projet dont nous nous entretenions, M me Ras- 
toul et moi, au moyen d'une boite allant, pleine 
de fil, pelotes ou petits objets de ce genre, de la 
presqu'ile k Sydney. Nos lettres 6taient entre 
deux papiers coltes dans le fond de la boite. 

II s'agissait qu'une nuit, aprfes 1'appel, je de- 
vais, par les sommets de la montagne, gagner 
la for6t nord par le chemin de laquelle on pou- 
vait, en observant trois ou quatre precautions 
assez chanceuses, gagner Noumea par le cime- 
ti&re. 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 313 

De Ik, quelqu'un que M me Rastoul devait pr6- 
venir m'eut fait passer sur le courrier. 

Une fois a Sydney, j'aurais tache" d'emouvoir 
les Anglais par le rScit des hauts faits d'Aleyron 
et Ribourt, et j'espe>ais qu'un brick, monte* par 
de hardis marins, reviendrait avec moi chercher 

les autres. 

Faute de quoi je serais moi-meme revenue. 

C'est notre botte qui n'est plus revenue ; et j'ai 
su en passant au retour par Sydney, de M me Ras- 
toul maintenant M me Henry, que c'est au moment 
ou je devais recevoir l'avertissement convenu 
pour effectuer notre projet que lettre et boite 
ont 6t6 livrGes. 

J'ai toujours ignore" pourquoi l'administration 
de la Nouvelle-Catedonie ne m'en parla jamais. 



18 



VII 



DIGRESSION OBLIGOR 



La note ci-jointe, relative k un jugement rendu 
ees jours derniers (mai 1885), m'oblige h entrer 
dans de courtes explications relativement h 
diverses collaborations et aux conditions dans 
lesquelles elles ont et6 faites, avant de reprendre 
mon r6cit. Certaines choses n'attendent pas, 

Je lis dans un journal, n° du 7 mai 1885 : 

LES DEUX XADINES. 

11 y a quelques anneos, M. Grippa, dit do Winter, a 
public chez l'cditour Donoc un roman intitule : le Bdtard 
imperial, ecrit on collaboration avec M ,le Louise Michel. 

De no livro fut lire un drame signe soiilement, L.-Af. et 
joue, sous le litre do Nadine, an theAtre des Boufles-du- 
Xord. La piece nVut que Irois representations, el Nndine 
serait sans doute tonibee a jamais dans l'oubli sans un 
process venu hier k la l ro chambre du tribunal civil, et 
qui en a fait un instant revivre le souvenir* 



-*** 



MKMOIRES DE LOUISE MICHEL 315 

![•»• Bertre, en literature Marie de Besneray, a piiblie 
on 1884, chez Plon, un reman intitule Nadine; ce livre, 
aiirte d'idylle russe, n'avait de comraun que le titre Nadine 
ftvoc. Tautre Nadine, qui n'dtait qu'une apologie du nihi- 
lisnie et de la Commune. 

M. Grippa, cependant, a preHendu que l'ouvrage do 
M<n» Bertre n'etait qu'une eontrefacon, ou au moins uw 
concurrence dtfoyale faite au drame de M* Louise Michel. 
II a forme une demande de doinmages-inter<Hsafixer par 
(Hat, plus la publicitc du jugement dans vingt grands 
joiu'naux, dans quinze revues periodiques et dans cinquante 
journaux otrangors. 



JUGEMENT I 

« M 9 Lesenne a plaid6 pour M Be Bertre ; M e Ca- 
raby, pour M. Plon. 

« M e Estibal a plaide pour M. de Winter. 

« Attendu que Grippa de Winter demande aux 
defendeurs des dommages et interets a fixer par 
etat, en reparation de prejudice que lui a cause 
la publication du romun de Nadine, dont le titre 
a iHe emprunte* au drame du meme nom ayant 
pom' auteurs Grippa et Louise Michel. 

« Eii la forme : 

<c Attendu que le drame do Nadine a <He* repre*- 
scnte et public" sous le nom de Louise Michel 
seule, que Grippa n'^tablitpas sa collaboration a 
cette ceuvre; qu'il n'a done ni inte'ret ni quality 
dans Tinstance, etc., etc. 



i 



r 



316 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

« Par ces motifs, declare Grippa non receva- 
ble, en tous cas mal fornix en sa demande, Ten 
dSboute et le condamne aux dfyens vis-a-vis de 

toutes parties. » 

Apres avoir rendu justice a M. Grippa de Win- 
ter, en declarant que dans le Bdtard imperial et 
Nadine il a honnetement agi en faisant sa part de 
l'ouvrage et en laissant la mienne telle que je la 
faisais, je declare non moins franchement que, 
pour ce qui me concerne, je n'ai jamais 6t6 et ne 
serai jamais disposee a des proces, pas plus litte- 
raires qu'autrement. Encore moins peut-etre, 
si on peut s'exprimer ainsi, quand on n'a la 
coutume de s'adresser pour quoi que ce soit aux 

tribunaux. 

J'ajouterai que, malgr6 le profond secret gard£ 
par M. Grippa sur ces proces auxquels il savait 
que je ne prendrais part que pour declarer 
que je ne disputerais jamais a personne des 
idees, comme des chiens se disputent un os, 
j'ai su les divers incidents de sa petite affaire. 

Je conserve les actes qui atablissent mes colla- 
borations, afin d'etre libre de ne prendre aucune 
part aux benefices ou pertes des proces intends 
par mes collaborateurs. lis sont libres, de leur 
c6te, d'agir comme ils le veulent. 

Je dois ajouter que ceci n'attaque en aucune 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

facon le talent ni l'honorabilite' de M. Grippa, ni 
d'aucun collaborateur qui en ferait autant; cela 
depend du plus ou moins d'importance qu'on 
ajoute aux choses : voila tout. 

J'ai eu, depuis mon retour de Catedonie, deux 
autres collaborateurs, M me Tynaire (Jean Guetre*), 
a qui appartient. a peu de chose pres, la pre- 
miere partie de la Misire; la seconde, a partir du 
chapitre Toulon, est completement de moi. J'avais 
commence^ dans le Forqat de Lille, a publier en 
feuilletons cette seconde partie qui, avec quelques 
lignes d'introduction, formerait un ouvrage cora- 

plet. 

M m0 Tynaire pourrait egalement, en ajoutant 
quelques pages, en faire un avec la premiere 

partie. 

M me Tynaire peut etre pour moi une amie, 
mais non un collaborateur, a cause de la diffe- 
rence de nos manieres de voir; differences par- 
faitement accentu6es dans la Misire; on peut y 
reconnattre facilement nos deux parts. 
* Elle attend de moyens auxquels je ne reconnais 
aucune efficacite*, le bien-etre gCnCral que je ne 
vois possible qu'en coupant, par des revolutions 

successives, les series de transformations so- 

ciales. <• 
Afiu de rester bonnes amies au lieu de nous 

18. 



W- 



r 



318 



MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 



prendre aux plumes, j'ai renonce" a faire la 
seconde partie des M4pris4es % ou j'aurais ete 
obligee de faire subir aux personnages restants 
des vicissitudes de caractere et d'aventures qui 
eussent e*te* incompatibles avec la facon dont ils 
avaient (He* presented au lecteur. 

Le roman des Mepristes n'a done pas de moi 
une seule ligne, 

Puisque j'en suis sur cette pente-la, terminons 
ce chapitre par un bilan de mes ouvrages. 

Qui pourrait compter les chansons effeuille'es 
aux apres bises de la Haute-Marne, dans mon aid 
de Vroncourt! les vers accroche's aux aube'pines 
ou aux routes des chemins! les essais oubli^s 
dans mon pupitre de classe ! 

Et plus tard, demandez aux vents, aux prisons, 
a la mer, aux cyclones. Est-ce que je sais ou tout 
cela sen va ! 

Si je voulais pourtant parler de tout ce qui 
m'est reste* dans la memoire, il y aurait de quoi 
lasser le lecteur. 

Des vers envoyes a Victor Hugo dans mon 
enfance et dans ma jeunesse, dont j'ai cite - quel- 
ques-uns au hasard, il s'en trouvera deux ou 
trois pieces dans mon volume de vers : ceux qui 
sont rested dans les papiers range's par Marie 

Ferre" avec ma mere pendant la deportation. 



MliMOIRKS DR LOUISE MICHEL 319 

Le plus grand nombre de mes ouvrages, les 
meilleurs sans doute, car ils etaient gros de 
haine et d'indignation , ont sombre" probable- 
m ent dans le panier aux ordures de monsieur 

Bonaparte. 
Que de maledictions je lui ai envoy6es ! 
J'ai parle" de diverses poesies inserees dans 

differents journaux, plusieurs ann^es avant les 
tenements de 1870-71, dans le Journal de la 
jeunesse, V Union des poetes, dans le journal 
dAdele Esquiros, dans la Raison d'Adele Cal- 

delar et autres feuilles, etc. 

Un article sign6 Louis Michel dans le Progres 
musical, a propos d'un instrument que je revais : 
un piano a archets au lieu de marteaux. 

On en fait maintenant en Allemagne. 

Un certain nombre de pieces de vers furent 
signees Enjolras, d'autres Louis Michel, d'autres 
de mon nom. Je ne sais ce que tout cela est 

devenu. 
J'ai continue toute ma vie la legende du barde, 

il y en a partout des fragments. 

D'un grand nombre .de manuscrits en prose, 
le Lwre d? Hermann, la Sagesse d'un fou; Litera- 
ture au crochet, les LHableries de Chaumont, etc. 
quelques fragments me restent egalement; peut- 
etve les reunirai-je un jour pour y rechercher, 



320 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

comme dans les vers, les tranformations de Hd<5e 
a travers la vie. 

Les Oce'aniennes et les Legendes eanaques out 

paru par fragments a Noumea et au retour. 

Des masses de drames d'enfants se sont envo- 
is, apres chaque distribution de prix, pendant 

bien des anne*es. 

De la Femme a travers les dges, la premiere par- 
tie a ete" publiee dans VExcommunie deH. Place 
. On y annoncait les Memoires d'Hanna la nihiliste, 
quand le journal a cesse* de paraitre. 

J'avais re"uni sous ce titre grand nombre des 
Episodes de ma vie, avec des episodes russes. 
Des ouvrages faits a Auberive, quelques pages 
me restent du livre du Bagne; la Conscience et 
le livre des Morts sont perdus. 

J'ai laisse\ a mon dernier voyage a Lyon, le 
drame du Cog-Rouge au Nouvelliste. II parait 
egalement un roman dans le Forcat de Lille. 

Tous les articles signe's de moi dans la Revolu- 
tion sociale, YEtendard et autres journaux. 

Le commencement de V EncyclopMe en famine, 
faite en Cale*donie, a paru dans le Journal a" edu- 
cation de M" e Gheminat. 

Un certain nombre d'articles torn signe's, sont 
disse* mine's. 

Quant a tous les scenarios en chantier, aux 




MliMOIRES BE LOUISE MICHEL 321 

romans commences un peupartout, etqueje n'ai 
jamais eu le temps da terminer a cause des te- 
nements, je ne les compte pas. 

II y a la, entre aut-es, les Pillards, dont j avaia 
eu l'idee en meme temps que Digeon. 

Le heros est V enfant aux cheveux rouges, ce 
nauvre petit abandonne, herisse comme un chien 
nerdu, qui, au 9 fevrier dernier, prit un gateau, 
et a qui mes camarades, plus honnetes que moi, 
voulaient le faire Jeter; j'avoue que je le pns 
sous maprotection pour qu'il le mangeat; il n en 
avait sans doute jamais goute. 

Pauvre mdme! Combien il y en aura comme 
celui-la, jusqu'a la Revolution! 

Si seulement ils avaient du pain a 1 appetit de 
leurs ieunes dents avides de petits loups hu- 
mains, qui ne trouvent rien, meme en sortant 

du bois! . 

Rien! Je me trompe, ils trouveront la maison 
de correction, ou la durete avec laquclle ils sont 
traites prepare de futurs condamnes a mort ou 

au bagne. 

Allons, bon! me voila emballee ailleurs que 
dans la nomenclature de mes ouvrages, et meme 
je n'y pensais plus guere. 

Terminons le chapitre, en nommant 1 Encyclo- 
pMie enfantine qui sera publiee chez M- Keva, 



1 



W&^ 



322 MEMOIRES DK LOUISE MICHEL 

et les Le'gendes canaques, publics en ce moment 
Chez le meme 6diteur. 

Aussi bien les Ugendes canagues sont lie"es h 
mo„ sejour en Cafcdonie, que je reprends au 
chapitre suivant, 



t*-m1r HW ■■» » 



viii 



II y a, entre la for6t Ouest et la mer, une bande 

de rochers volcaniques ; les uns debout pareils 
aux menhirs de Carnak, les autres affectant des 
formes monstrueuses; un, m&me, semble couche" 
pres des menhirs; d'autres rochers sont couches, 
pareils a des tombes; Tun a la forme Strange 
d'une rose e*norme avec quelques petales brisks . 

A la haute mer, le flot empeche ceux qui crai- 
gnent la fraicheur de l'eau de rdder de ce cdte*. 

Le mat des signaux domine la fordt Ouest, il 
est fleuri d'hirondelles et, de loin, on dirait des 
branches d'un joli bois gigantesque. 

De ce lieu de repos on entend les hirondelles 
bavardes se raconter, en se fendant le bee jus- 
qu'aux yeux, une foule'de choses. 

La for6t, deux fois par an, se couvre de Hunes* 
presque toutes aux fleurs blanches ou jaunes. 
Les feuilles ont toutes les formes possibles, el!e9 
sont en fers de fleche comme le tarot, en fers de 



* 

r 




324 MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 

lance, en forme de feuilles de vigne. La liane a 
pomme d'or fleurit comme Poranger; la liane 
fuchsia couvre les arbres environnants d'une 
neige de bouquets blancs pareils a des fuchsias, 
si series qu'on voit a peine les feuilles. 

Une liane a feuilles de trefle, petites, epaisses 
et transparentes qu'on dirait tailless dans du 
verre, fleurit en corbeilles suspendues a un fil 
et pareilles a la fleur vivante du corail. 

Sur la foret entiere, flottent dans les airs, ba- 
lancers au vent ou jetees en folles arabesques, 
des lianes pareilles a des houblons, a des clema- 
tites aux fleurs d'or. 

D'autres, aux feuilles de cigufi, accrochent par- 
tout leurs vrilles d'un vert tendre. 

Une liane aux feuilles de vigne, fragiles, trans- 
parentes et couvertes d'une sorte de duvet pareil 
a la fleur qu'on voit sur nos prunes, a desgraines 
guilloch^es dans des fruits pareils a des paste- 
ques, jaunes, petits et guilloch^s eux-memes. La 
graine plate est recouverte d'une chair vermeille 
semblable a la gele"e anim^e que les cyclones, 
raclant le fond de la mer, jettent sur le rivage, et 
qui, sans autre forme qu'un tas de chair, sans 
organes, sans rien au monde, s'allonge comme 
si elle se faisait des tubercules pour retourner 
dans les flots. 




L_ 



M^MOIRRS DE LOUISE MICHEL 325 

Une autre liane a pour baies des milliers de 
pendants d'oreilles rouges. La fleur, petite, d'un 
blanc verdatre, forme des bouquets d'gtoiles. 

II y a des arbustes couverts de minuscules 
oeillets blancs ; d'autres ont la fleur de la pom me 
de terre avec de petits tubercules a la racine; on 

dirait des euphorbes arborescents. 

Les pois arborescents, aux gousses poilues, 
poiss6es de gomme, ont des fleurs jaunes om- 
bres de rouge, de la couleur de nos giroflees. 
Le haricot arborescent, petit et d'un noir bleu, 
a, par extraordinaire, une fleur bleue ombrSe de 
noir ; c'est peut-etre la seule fleur du pays qui ne 
soit pas jaune, blanche, ou rouge. Cette derniere 
couleur est rare ; a part le flamboyant, il y a peu 
d'arbres aux fleurs empourprees. 
Les fleurs blanches dominent. 
Ensuite les jaunes. 

En troisieme lieu, viennent quelques rouges ; 
je n'ai vu que la bleue dont j'ai parte. 

La couleur violette est representee par de 
loutes petites pensees sauvages, qui croissent en 
grand nombre avec des liserons roses Sgalement 
fort petits et de grands resedas sans odeur, aux 
endroits de sable et d'herbe courte. 

Les bois sont rouges de tomates indigenes, 
grosses comme nos cerises, montant hautaTom- 

19 



>3SSS*(* v i-*ti%*!-*«*.rr'^.,. ....... ., *, M ^*r. ■■ H*~m V »*4*v*t*'»^»w''itv&»T*WKmr*K>J-.-i**r*-r, ».?.S- 



I 




326 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

bre et cachets comme des fraises aux endroits 
ou le soleil parvient. 

Les lauriers roses ont des bouquets de fleurs 
disposers comme celles de l'hortensia, quelques- 
unes d'un rose pale, le plus grand nombre blan- 
ches, ay ant une fratcheur de papier de riz. 

Des milliers d'arbustes aux fleurs d'h&iotrope, 

au bois blanc, creux et garni d'^pines, croissent 

partout. 

Les baies de la forme et de la couleur des 
cassis ont un gout parfume" ; a peine si chaque 
bouquet de fruit donne une demi-goutte de jus 
qui a le gout du madere tres fort ; je crois qu'on 
pourrait, de ce jus fermente\ fabriquer une liqueur 
r^confortante pour les malades. 

J'ai parte de la graine guilloche'e d'une lianea 
f* tits jaunes; l'analogue de cette graine existe 
a l'6tat vivant : c'est une carapace blanche deco- 
de des memes guiliochures, affectant la memo 
forme completement ferme"e, si ce n'est a l'endroit 
ou devait sortir la tete et a l'oppose\ 

Cette strange tortue n'avait pas de pattes. Les 
cyclones arrachent ces carapaces des abris ou 
elles gisent sous les flots, et les jettent sur 1« 

rivage. 

Sur un morne naguere Emerge*, une algue aux 
raisins violets attend bien vivante, attendant le 



MtfMOIRES DE LOUISE MtCHEI. 327 

flot qui reviendra, ou se fait terrestre, cherchant 
a attacher ses racines au sol. 

C'est bien ainsi que se forment ou se de" velop- 
pent, de la plante a I'etre, des organes nouveaux 

suivant les milieux. 

Savons-nous nous servir de l'organe rudimen- 
taire de la liberte" , des organes rudimentaires des 
arts, plus ou meme autant que ces fucus appre- 
nant la vie de la terre? Je ne le crois pas. 

Vienne le cyclone reWolutionnaire, le peuple 
apprendra aussi la vie nouvelle. 

Une fois, deux fois par an quelquefois, une 

neige grise enveloppe la presqu'ile, tourbillon- 

nant par flocons; on en a quelquefois plus haut 

que les chevilles : ce sont les sauterelles. 

Quandellescommencentatournoyerdansl'air, 

on peut Eloigner par places ces abeilles des sables 
en faisant du bruit; mais elles reviennent et des 
V forets aux cultures, tout n'en est pas moins de- 
void, feuilles, legumes, herbe tendie ; quand il V 
en a dans les vieilles brousses, tout est d^vore - , a 
part les troncs des arbres. 

Peut-etre avec des fosses profondes oft on 

balayerait les sauterelles et qu'on recouvrirait 

dassez de terre pour eviter la mauvaise odeur, 

aurait-on un riche engrais* 

La seconde apparition des sauterelles est due 



328 MEMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

aux ceufs de la premiere qui Gclosent dans les 
brousses, y sautent longtemps, sans ailes comme 
des grillons, avant de prendre leur vol, de d^vo- 
rer la seconde rgcolte el de s'en aller ailleurs 
d<Hruire la v£ge*tation d'une autre contre'e, pon- 
dre et mourir. 

Rien de beau comme la neige grise et tour- 
noyante des sauterelles ; tout le ciel est pris par 
cette teinte uniforme; on voitau travers le soleil 
tarnish par les flocons d'insectes comme a travers 
un crible et les flocons gris tombent, tombent 
to uj ours dans des clairs-obscurs e'trangement 
noytte. 

Les sauterelles n'attaquent qu'en dernier lieu 
les ricins qui viennent partout et, souvent, elles 
ne les attaquent pas du tout ; on pourrait done 
Clever, en Nouvelle-Gale'donie, les vers a soie de 
ricin presque aussi estime* dans les Indes que 
ceux du marier. 

Pendant dix ans,j'ai demands desoeufs de ces 
vers; mais (je demande pardon aux savants qui 
me les ont envoyes, de raconter ceci) comme les 
ceufs e'taient d'abord dirig£s sur Paris, d'ou ils 
retournaient sur l'ocean avec les lettres du cour- 
rier, ils 6taient toujours eclos dans ces peregri- 
nations. 

Pourtant nous avons vu arriver des navires 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 329 

ayant fait relache dans les parages d'ou on 
m'envoyait les vers a soie. 

Apres avoir bien maudit les us et les coutumes 
dcs savants, qui ne font rien tout simplement, 
j'ai trouve\ la derniere annGe de mon sejour en 
Cal6donie, des ricins couverts de vers, au corps 
nu, aux allures qui m'ont paru celles des bombyx ; 
me suis-je tromp^e? Le ver a soie de ricin existe- 
t-ilal'6tat sauvage en Catedonie? C'est ce que je 
verifierai peut-etre plus tard. 

Au milieu de la foret Ouest, dans une gorge 
form6e de petits mamelons encore impr^gne*s de 
Tacre odeur des flots, est un olivier immense 
dont les branches splendent horizontalement 
comme celles des mdlezes ; jamais aucun insecte 
no vole sur ses feuilles noiratres au gout amer. 
Quelle que soit l'heure et la saison, une frat- 
cheur de grotte est sous son ombre, la pense'e 
y Sprouve, comme le corps, un rafratchissement 
soudain. 

Les fruits de cet arbre sont de petites olives 
vernisse*es, d'un rouge sombre. Est-ce un olivier? 
Je ne le crois pas. 

Au-dessus, enveloppant tout un rocher de ses 
arcades, e*tait un figuier banian, coupe* la der- 
niere annexe de notre sgjour. 

Jamais je ne vis insectes plus gtranges que 



UHftHiu >«.'.■ 



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330 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

ceux qui habitaient a l'ombre de ce banian, dans 
les fentes du rocher 3miett£ par places. 

Dans cette poussiere blanche sont de gros 
vers blancs, a comes pareilles a celles du renne 
et une sorte de bourgeons noirs ; j'en ai vu de 
tout enveloppe's comme des cercueils, j'en ai vu 
de plus ou moins ouverts, sans pouvoir surpren- 
dre si c'est la premiere e*tape de la mouche- 
feuille, la phyllis des naturalistes. Une seule fois 
j'ai vu la mouche-fleur, je ne crois pas qu'elle 
ait e*te* encore signage. 

Si l'alcool ne nous eut e"te* interdit, j'aurais pu 
conserver des insectes ; il y en a de curieux, d'uni- 
ques peut-6tre, surtoutdans les fentes du rocher 
dont je viens de parler, et dans les tas de pous- 
siere forme's soudainement par l'effondrement 
d'un niaouli se'culaire. On a quelquefois cette 
chance a la for6t Nord. 

Dans celle de l'Ouest, les niaoulis sont moins 
communs; c'est sur les pentes des hauteurs qui 
couronnent Numbo qu'on en voit le plus a lu 
presqu'ile de Ducos. Leurs branches, e'plor^cs 
sous le grand clair de lune, se levent comme des 
bras de grants, pleurant sur rasservissement de 
la terre natale. 

Par les nuits obscures, les niaoulis de*gagent 
une phosphorescence. 




MtiMOIRES DB LOUISE MICHEL 331 

La Catedonie est la terre des bois pr^cicux : le 
bois de rose, Pacajou aux fruits jaunes ou rouges, 
le bois ferde , les faux eb^niers, le dragonnier a 
la seve sanglante, et tant d'autres. 

Certains arbres sont en train de s'en aller, ou 
viennent avec les Europeans. Gomme il arrive 
avec chaque Emigration, des tribus de petits 
chenes s'acclimatent ou pGrissent. 

Ceux-la s'en vont, car nul chene n'a donne* la- 
bas les glands d'ou ils auraient germe\ 

La-bas, chaque plante, chaque arbre a son 
insecte, son insecte dc la couleur de son bois 
quand il est chenille, de la couleur de ses fleurs 
quand il est aile*. 

La chenille de l'herbe porte deux bandes 
vertes, celle du niaouli est un ver qu'on peut 
confondre avec la branche qu'il ronge, et il 
so metamorphose en une sorte de demoiselle, 
dont les ailes et le corps imitent le bois et les 
fcuilles du niaouli. 

Sur chaque arbre vit une punaise qui n'appar- 
tient qu'a cet arbre-la. Toutes sont de ve>itables 
pierres prdcieuses, des rub is, des emeraudes, 
<lecoresd'ornementsfinementdcssin6s;quelques- 
unes sont transparentes com me du crista!. Elles 
ne sentent pas mauvais, privilege qu'on ne peut 
accorder aux Ganaques, lesquels s'enduisent 

*&»*■* ?.-v>*. ... , _ ,. . 




332 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

d'huile ranee de coco, dont la mauvaise odeur 
eMoigne les moustiques. 

LaNouvelle-Catedonie est le paradis des arai- 
gn^es ; on les respecte parce qu'elles de*truisent, 
dit-on, les cancrelats. Celles qu'on laisse a cet 
efFet dans les cases appartiennent a une 6norme 
espece noire, aux pattes 3normes et poilues; on 
dirait des raygales. 

L'araign^e a soie tisse dans les bois sa toile 
attached a de gros cables tendus souvent d'un 
arbre a l'autre et dont elle confie au vent le soin 
d'attacher les premiers; quandelle les juge assez 
solidement noue's, elle s'en sert comme d'une 
arche de pont, pour les doubler, tripler un mil- 
lion de fois et tendre une route de gaze, ou bien 
elle barre un chemin, ne comptant pas, dans ces 
solitudes, sur l'homme ni la bete pour d&ruire 
son travail. 

Peut-ctre pourrait-on uliliserl'araign^e a soie. 

Une autre, veritable monstre, exploite le tra- 
vail ou la vie de pauvres petites araign6es qui 
vivent dans sa toile et la raccommodent ; les 
mange-t-elle? e'est probable, a moins que leur 
travail ne lui soit plus profitable que leur peau. 
Nous ne l'avons pas vu, cependant. 

Une petite araign£e transparente a l'air d'une 
goutte de rosde rouge ; une grosse blanche, pa- 



>HI 



Ml&MOIRES DB LOUISE MICHEL 333 

reille a une enorme noisette, est aussi estimee 
pour son goat fin par les Canaques, que les sau- 
terelles dont ils se font des crevettes. 

La soie de plusieurs insectes est forte et lisse ; 
les feuilles meme, dont quelques-unes sont en- 
duites de vernis, pourraient fournir de la soie, 
peut-etre aussi bonne que celle des vers ; une 
jiane donne une soie fine et longue comme des 
chevelures. Plusieurs especes de cotonniers sau- 
vages, les uns arbres, les autres plantes, pour- 
raient etre utilises, ainsi qu'un sorgho sauvagc, 
aux grains 6normes. 

A de rares endroits, on n'a pas encore en- 
tailte la tbret pour batir, avec du bois de rose ou 
de l'dblnier, la charpente des maisons de Numbo 
ou de Tendu faites de briques crues comme l'an- 
cienne Troie et recouvertes de l'herbe des 
brousses. Dans ces endroits des forets vierges, 
des centaines de roussettes pendues par les 
pieds aux arbres comme de grosses poires sou- 
levent leur fine tete de renard et regardent cu- 
rieusement de leurs petits yeux noirs. 

De rares oiseaux a lunettes s'envolent tout a 
coup en froissant de leur ailes les branches en- 
trelacees. Est-ce la faute des roussettes si les 
oiseaux sont rares? On pretend qu'elles se nour- 
rissent au contraire de fruits sauvages. 

19. 



>*%'«*»« 



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^ 



334 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Les fruits cale*doniens, figues sentant la cen- 
dre, pommes apres de l'acajou, grosses mures 
couvertes d'une couche blanche qui ressemble 
au sucre mais qui ne sent rien, prunes jaunes a 
re*norme noyau rond, ne sont pas bons dit-on; 
moi, je les aime tels, bien mieux que ceux d'En- 
rope. 

Je les aimais surtout dans le silence profond de 
la foret, quand je les cueillais aux buissons entre 
les rochers et le chemin de laves ; que le vent do 
mer souftlait en foudre, et que j'avais dans ma 
poche, pour jusqu'au prochain courrier, quelque 
bonne lettre de ma mere et de Marie. 

Les insectes cale*doniens n'ont pas encore de 
venin, ils connaissent l'homme depuis trop peu 
de temps, sans doute, pour que la n^cessite* ait 
distille* le venin. Les serpents d'eau ont les cro- 
chets trop courts et leur espece (qui s'6teint par- 
tout) le sera la comme ailieurs avant que les 
crochets n'aient cru. 

Ges serpents sont grands et tres beaux : les 
uns ray6s blanc et noir par anneaux ; les autres 
noir et blanc. Quelques-uns d'entre nous en ont 
apprivoise\ J'enai eu un pendant longtemps dans 
un trou d'eau que j'avais creuse* a cet effet dans 
la baraque dont j'avais fait une serre, mais je 
l'ai laissg partir a cause de ma vieille chatte qui 




MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 335 

l'avait en horreur et le provoquait tellement en 
lui crachant au visage qu'il aurait peut-6tre fini 
par l'6toufFer dans ses replis. II la suivait de ses 
petits yeux de reptile avec une expression peu 
sympathique. 

Entre eux, les animaux catedoniens emploient 
les poisons dont ils ne peuvent atteindrel'homme : 
la mouche bleue, de la taille d'une guepe, qui 
emmene pour le sucer le cancrelat dans son 
repaire, e pique avant de lui crever les yeux; il 
est probable qu'elle lui injecte une sorte de 
curare. 

Une autre mouche, grosse comme un t'relon, 
mure dans son nid, sans doute pour la nourriture 
de ses larves, d'autres mouches qu'elle doit anes- 
the'sier comme celles d'Europe le font aux che- 
nilles qu'elles murent e*galement dans les alveoles 
de leurs nids. Un scorpion, inoffensif pour 
I'homme, attire, en les fascinant, les insectes 
dont il fait sa proie. 

II y a parmi les bruyeres roses, au so m met des 
hauts mamelons de la foret Ouest, d'e'normes 
rochers Reroutes comme des ruines de forte- „ 
resses, des lianes auxfeuilles fragiles, aux fleurs 
cmbaume*es, voilant denormes mille-pieds qui 
s'enlacent comme des serpents autour d'une foule 
d'autres insectes; je ne les ai pas vus les man- 



ty'r't. J "' ,tf ',.,'"M-«iV >>. , . 



.-i-c vinn-iHAMiliW'i 




V' 



336 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

ger, mais j'en ai vu dtouffer leurs victimes. Est-ce 
par appeHit? est-ce par plaisir ? Je n'en sais rien. 

Dans les memes ruines, pleines de grandes 
bruyeres roses, une araigne*e brune, velue comme 
un ours, cache ses amours ; la femelle surprend 
le male et le de*vore sit6t qu'il ne lui plait plus, a 
la place meme ou elle l'a attache* dans sa toile. 

Geci est le contraire de l'espece humaine. 

La troisieme anne*e seulement, de notre sejour 
a la presqu'tle Ducos, nous avons vu des papil- 
lons blancs ; ces insectes sont-ils triannuels ou 
est-ce une nouvelle varied cr6£e par la nouvelle 
nourriture apporte*e aux insectes par les plantes 
d'Europe seniles a la presqu'ile? On pourrale 
verifier. 

Souvent je revois ces plages silencieuses, le 
bord de la mer ou, tout a coup, sous les paletu- 
viers, on entend clapoter l'eau battue par une 
lutte de crabes ; ou Ton ne voit que la nature 
sauvage et les flots de'serts. 

Et les cyclones? quand on les a vus on est 
blase* sur les terribles splendeurs de la fureur 
des elements. 

C'est le vent, les flots, la mer qui, ces jours-la, 
chantent les bardits de la tempete ! II semble, par 
moments, qu'on s'en aille avec eux hurlant dans 
le chceur terrible. On se sent porte" sur les ailes 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 337 

qui battent dans le noir du ciel sur le noir des 

flots. 

Parfois un Eclair immense et rouge de*chire 
i'ombre ou fait voir une seule lueur de pourpre 
sur laquelle flotte, comme un crepe, le noir des 

flots. 

Le tonnerre, les rauquements des flots, le ca- 
non d'alarme dans la rade, le bruit de l'eau ver- 
sed par torrents, les e*normes souffles du vent, 
tout cela n'est plus qu'un seul bruit, immense, 
superbe : Torchestre de la nature sauvage. 

La nuit est profonde mais les Eclairs presque 
continuels ; l'ceil, l'oreille sont charme's. 

Notre premier cyclone eut lieu la nuit ; ce sont 
les plus beaux. 

C'e*tait a la presqu'ile Ducos; le barometre 
6tait descendu au plus bas; l'air, que pas un 
souffle ne rafratchissait, l'avait annonce* des le 

matin. 
L'inquielude prit les animaux, chacun prit ses 

b&tes dans sa case. 

Ayant enferme" dans la mienne ma chevre et 
mes chats, il me vint une ide"e que je voulus 
communiquer de suite a Pe"russet (c'e'tait un an- 
cien capitaine au long cours); il n'y avaitpas de 

temps a perdre. 
Suivant avec assez de difficulte" le chemin de 



;« .,'g*-.-^. .,... , . 




338 ME*MOIKES DE LOUISE MICHEL 

Numbo, car la soiree s'avancait et la tempete 
commencait, je parvins jusqu'a sa case qui 6tait 
une des premieres du cdte* de la foret Ouest ou 
nous habitions. 
Je frappe. 

— Qui est la, par ce temps ? Sacrd bougre ! 
VoilV voilal 

Et, to uj ours grommelant, Pe*russet ouvrit sa 
porte. 

— Je viens vous chercher. 

— Pourquoi faire ? 

— Le bateau qui nous garde ne garde plus 
rien; il ne sera pas en rade de la nuit; avec un 
radeau nous pouvons nous con fie r au cyclone, il 
nous portera jusqu'a la prochaine terre, Sydney, 
sans doute, et a vous, un vieux loup de mer, on 
donnera un brick pour revenir chercher les 
autres. 

Mais je le flatte en vain : Pappelant vieux loup 
de mer, vieux pirate, corsaire, etc. ; mon voca- 
bulaire s'e"puise, Pe*russet me regarde en silence. 
II est savant, et quand la science fait r6fl£chir 
on ne se livre pas volontiers al'inconnu. Enfin, 
bien gravement il me dit : 

— D'abord, nous n'avons pas de quoi faire un 
radeau. 

— II y a de vieux tonneaux; on les attache. 




MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 339 

— Ou en prendre ? 

— Partout ou il y en a, a la cantine, n'im- 
porte ou. 

— Et quand m6me, savons-nous on nous abor- 
derons ? 

— Dame! c'est la chance. 11 faut la tenter; il y 
a mille chances contre aucune de p£rir. 

— Eh bien, nous aurons celle que vous appe- 

lez aucune. 
Nous nous disputons, l'orage se d6chaine, la 

pluie commence. 

— Voulez-vous que je vous reconduise? dit 
P^russet inquiet du chemin que j'avais a faire ? 

— Non, je n'ai pas besoin de vous. 

Je lui jette sa porte au nez ; j'entends sa lampe 
qui tombe; pauvre vieux! il rouvre la porte, mais 
je lui crie de loin : 

— Je suis en nombreuse compagnie. 

Je lui dis cinq ou six noms! — Rentrez, nous 
partons a huit. 

— Est-ce bien sur? 

— Mais, sans doute, je ne mentirais pas. 

Ce n'est pas vrai, je suis toute seule et c'est 
meilleur quand on est en colere ; me tenant aux 
rochers je rentre a la baie de l'Ouest. 

Que c'est beau ! que c'est beau ! Je ne pense 
plus ni a Pe>usset ni a rien; je regarde, je 



WMmHMMai 



340 MriMOIRES DE LOUISE MICHEL 

regarde de tous mes yeux et de tout mon coeur. 
La mer, pareille a une nuit, &eve jusqu'aux 
rochers ou je suis, d'Snormes griffes d'^cume 
toute blanche ; il y a dans les flots comme une 
poitrine qui rale. 

En rentrant dans ma case je change de vete- 

ments, les miens eHant lourds comme du plomb, 
e*tant imbibes d'eau. 

Voila des visites, ce sont tous les jeunes gens 
mes Aleves ; ils ont eu peur qu'il ne nous arrive 
quelque chose et les voila. 

— Nous avons manque* , disent-ils, etre ren- 

versSs par le vent. 

J'en sais quelque chose. 

Ah ! si pour le radeau j'avais pense* plutdt a ces 
jeunes gens-la ; si le titre de capitaine au long 
cours ne m'avait pas Sblouie! comme s'il y avait 
a diriger quelque chose par le cyclone ! II n'y a 
qu'a s'y livrer! 

Ce sont ceux-la qui auraient bien trouve" ce 
qu'il fallait et nous aurions tente* le sort. 

Maintenant il n'est plus temps ; bah ! qu'est- 
ce que cela fait? Ce qu'on voit ici a son utilite* et 
sa beaute" et, e"go1ste que je suis, je me mets a 
regarder, regarder tant que j'ai des yeux, cette 
nuit ou tout s'^croule, gemit, hurle et qu'a tra- 
vers les torrents de la pluie comme a travers un 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 341 

voile de cristal, let eclairs se montrent splen- 

dides d'honeur. 

0»el silence au lendemain! S»r le mage 
echancre, iont jetees ensemble les «pm» arra- 
JZ au* entraUles de la mer et celles qu, v.en- 
i-nt de la presqn'lle ou de l'lle Nou. 
"t t «ne P branehe arracbe* a la foret une 
femelle d'oiseau a lunettes couve ses pet.ts que 
cyclone a emportes sans les briser. Jattacbe 
le mieu* possible labranchette a un gomuuer; 

elle sera toujours mieux qu'a terre. 
Comment les oisillons ne sont-ils pas tomb s 

du nid pendant leur terrible voyage? II a fallu 

que la mere les tint presses sous elle. 

* Dans la race humaine, par des «*"*"«* 
d'autres sinistres, quelques parents affoles o»- 

blient leurs enfants en s'enfuyant. 
Lesecondcyclone.iel'aivudeiour.aNoumea; 

c'etait beau mais moin. grand que le cyclone de 
nuit a la presqu'ile Ducos. 

Les toitures de t6le s'envolant comme d tm- 
eses papillons faisaient un effet etrange ; la 
mer aboyait avec rage et nous tremp.ons dans 
Teau plus qu'elle ne iombait taut ellese versa, 

comme un ocean, et, P°»^ V f * d ™r\ a 
etait moins terrible; serais* «* btas * e ,ik ' 
dessus comme sur le reste? 



342 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

L'aiguille de la boussole est affolge et cherche 
le nord avec angoisse; les grands coups d'aile 
du vent frappent plus fort de temps a autre an 
milieu de tous ces bruits £normes. 




IX 



ENCORE UNE PARENTHE8E 



Cette anne*e, aux jours de mai, sombres anni- 
versaires de TWcatombe, les morts vont vite! 
Trois tombes viennent de s'ouvrir : 

Victor Hugo! 
Amouroux ! 
Gournbt! 

Toutes trois rappellent 71 : Amouroux tratna 
le boulet du bagne en Nouvelle-Catedonie; 
Cournet fut proscrit, et la proscription fut la 
portion la plus malheureusepeut-etredesvaincus; 
Victor Hugo offrit sa maison, a Bruxelles, aux 
fugitifs de l'abattoir. 

C'est pourquoi l'ide"e de faire parler sur cette 
tombe M. Maxime Du Camp, pourvoyeur des 
tueries chaudes ou froides, me fait horreur. 

Tout enfant j'ai envoye* des vers a Victor Hugo ; 



344 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

je lui en ai envoye* toute ma vie, sauf depuis le 
retour de- Cale*donie. Pourquoi faire? Le mattre 
e*tait fete" par tous, meme parceux qui, autrefois, 
e*taient loin de le feter; je n'avais nul besoin 
d'assister aux jours joyeux. Mais, sur la tombe 
ou oseraparler M. Du Camp de Satory, je reviens, 
criant de la prison, comme les morts crieraient 
s'ils sentaient a travers le ne*ant, a travers la 
terre : « Arriere ! les bandits I Salut au barde qui 
maudissait les bourreaux ! » 

AUX MANES DE VICTOR HUGO 

To peux trapptr Mt homma tvec tranqoillltft. 

Victor Hooo. 

Aux survivants de Mai, dans la grande hecatombe, 
II offrit sa maison; aujourd'hui, sur sa tombe, 

C'est Maxime Du Gamp, 
Du Camp de Satory I qui prendra la parole. 
Pourquoi, pour saluer ce barde au Capitole, 

Un front marque de sang? 

De ce sang des vaincus, qui fit horreur au mattre; 
Non pas dans les combats, mais apres, comme un tratlrc. 

Comme a la chasse un chien 
Fait lever le gibier, ce mouchard volontaire, 
Six ans nous Tavons vu, pour les conseils de guerre, 

Chasser au citoyen! 

Le bourreau Gallifet se montre face a face; 
On salt les quinze noms de ceux du coup de grace; 
Dans l'abattoir sanglant 



BltMOIRES DE LOUISE MICHEL 345 

lis n'ont fait que tuer; lui, jetait de la boue 
A ceux qu'il indiquait pour qu'on les mtt en joue, 
Lui, Maxime Du Camp! 

Du Camp de Satory; on peut frapper cet homme 
Avec tranquillity, pas comme un autre, en somme, 

Mais en le souffletant. 
Car ce n'est quW d4fl, sa parole honteuse, 
Comme un crachat jete* a la foule houleuse 

Qui l'enloure en grondant. 

Sous les arbres en fleur, au rouge anniversaire, 
Comme une insulte a ceux qui dorment sous la terre, 

II ne parlera pas. 
mattrel nous veillons des tombes et des gedles; 
Sur toi ne tombera nulle de ses paroles 

Et nul bruit de ses pas. 

Ah! de la part des morts, de la tombe bcante, 
Le peuple jettera, fetu dans la tourmente, 

Le sinistre histrion. 
Qu'il aille sous le vent terrible des coleres, 
Sous le vent qui dans l'air fait craquer nos banntfres, 

Qu'il aille, cehaillon! 

Peut-etre que ce sera au Pere-Lachaise. 

Maxime Du Camp de Satory parlant au Pere- 
Lachaise! Devant le mur blanc des fusiltesl Ce 
monstre, qui servit pendant plus de six ans de 
pourvoyeur aux bourreaux, le faisait par plaisir 
et non comme les miserables vulgaires, qui le 
font la plupart pour nourrir leurs petits. Que de 






3*6 MI&M01HES DB LOUISE MICHEL 

cboses fait faire aux mise>ables la nich6e qui 
meurt de faim! Lui, Maxime Du Camp de Satory, 
il faisait pour son plaisir lever les vaincus devant 
les vainqueurs 1 

Je l'avais un peu oublie\ au milieu de tant do 
douleurs. L'e*pouvantable ide*e de le dresser 

devant nous aux jours de Mai m'a rappele* ses 
crimes. 

Peut-etre on trouverait Ik le juste chatiment 
s'il osait s'y montrer. 

La-bas, en Cale'donie, sur un rocher e*norme, 
ouvrant comme une rose ge*ante ses pe"tales de 
granit tache*s de petites coulees noires de lave 
pareilles k des filets de sang noir, est une strophe 
d'Hugo que j'y ai graved pour les cyclones : 



Paris sanglant, au clair de luno, 

RtWe sur la fosse commune . 

Gloire au general Trestaillon t 

Plus de presse, plus de tribune, 

Quatre-vingt-neuf portc un baillon; 
La Revolution, terrible a qui la louche, 

Est couchrfe k tcrre; un Cartouche 

Pout cc qu'aucun Titan ne put. 

Escobar rit d'un rire oblique. 
On voit trainer sur toi, gdante Republique, 

Tous les sabres de LiUiput ; 

Le jugf, marchand en simarre, 



I 



MEMOIRS DE LOUISE MICHEL 347 

Vend la loi. 
Lazarel Lazare! Lazare! 
Leve-toi ! 

Victor Hugo. 

Que cette strophe, 6 mattre, s'effeuUle sur U 

tombel . , 

ParoiUe au drame, qui n'existe plus sur les 

theatres parce qu'il se deroule reel dans les rues 
avec les foules de la legende nouvelle, la po<*sie 
anpartient ddsormais k tous. 

C'est uii sens qui se developpe comme celui 
de la liberie, comme celui de Vnarmonie, avec 
mille autres que nous ignorons encore, dans les 
eftluves revolutionnaires ok tout bourgeonne, ou 
tout fleurira, ok tout aura son fruit et fera sa 

^Une cbose asse* etrange, c'est la ressemblance 
qui existait entre quatre tetes de vieillards qui 
viennent de tomber, faucMes avec le siede qui 

unit. . n . 

Louis Blanc, Victor Hugo, Blanqui, Pierre 

Malczieux, V homme de Juin et de 1 1 , qui ne voulut 
plus vivre le jour ok, au retour, les patrons le 
trouverent trop vieux pour travailler. 

La ressemblance entre, Victor Hugo et Pieffe 
Malczieux etait frappante et complete : une meme 



348 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

grandeur, douce chez le poete, fiere chez le 
vieux lutteur, e*clairait ces deux visages d'une 
superbe lumiere, et tous deux ressemblent au 
vieil Homere. 
Avez-vous vu de vieux lions couches vous 

regardant? II y a dans ces fauves doux et forts 
quelque chose de ces grands vieillards. 

Le rocher dont je parlais tout a l'heure et sur 
lequel, entre deux lignes de laves qui l'encadrent 
comme une page de deuil, j'ai grave* la-bas des 
vers d'Hugo, atteste, par le nombre de pierres 
diffSrentes qui y ont &e* presses a I'&at incan- 
descent et dont quelques-unes, plus vite refroi- 
dies, ont garde* pure leur essence, que les terres 
de la Nouvelle-Cale'donie ont subi les revolutions 
g^ologiques qui ont fait ^merger des sommets 
nouyeaux ou conserve en partie ceux du conti- 
nent qu'elles disloquaient. 

Comme l'Australie et la Nouvelle-Z&andc, la 
Catedonie dut tenir a l'Asie; peut-6tre que les 
lies plus petites et plus rapp rochets de la Poly- 
ne*sie ont Emerge*, mais, a coup sur, certaincs 
e*chancrures de baies, certains arrachements de 
montagnes qui, d'une seule en ont forme* deux, 
qu'on pourrait rejoindre comme les deux parties 
les plus incontestablement soude*es autrefois, 
attest ent les tourments du sol cale*donien. En 




MdMOIRES DE LOUISE MICHEL 349 

outre, le rat catedonien m'a paru semblable au 
rat australien ; le chien de la Nouvelle-Zelande 
est considere* comme une varied du dingo 
australien, et si le crane quaternaire de ne*ander- 
tal a ses analogues dans les races encore vivantes 
oceaniennes, on peut done admettre qu'un 
immense continent s'est Smiette* dans l'onde aux 
epoques antehistoriques ; d'autres ont sombre" 

ailleurs. 

Je ne sais pas si les migrations des traditions 
polynSsiennes, qui trouverent une autre race Ik 
oil s'&ablissait la leur, sont fondles ou non, mais 
les ISgendes qui s'y rattacbent sont trop nom- 
breuses pour qu'il n'y ait pas un peu de v£rit<5 

au fond. 

Je ne sais pas non plus sur quoi s'appuient 
ceux qui voient en Asie certaines peuplades 
appartenant au meme type que des tribus 
oc6anienncs. Mais je crois que les pretendus 
albinos vus par Cook et d'autres dans ces parages 
ne sont pas des albinos, mais les derniers repre"- 
s. ntants d'une ramille arienne, aux longs cbe- 
voux et aux yeux blew, ce qui n'appartient nulle- 
nient aux albinos. 

Ces Arias, chares au cours d'une migration ou 
un milieu de la revolution gSologique, ont ve"cu, 
se inariant entre eux, parmi les tribus ocea- 

20 



i 



350 MiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

niennes ; c'est ce qui explique leur extinction 
et les formes rachitiques de leurs derniers repre- 

sentants. 

Andia, le barde blanc aux longs cheveux, 
Andia le Takala, qui, pres d'Atai, chantait et 
fut tu6 en coinbattant, 6tait l'un des derniers, si 
ce n'est le dernier; son corps 6tait tordu comme 
les troncs des niaoulis, mais son cceur 6taii 

brave. 

Andia, sou nom 6tait bien un nom des Arias, 
et, dans les traditions de sa race ou dans les 
ressources de son oreille plus savante, il trouva, 
au milieu des Canaques qui, pour orchestre, ont 
les branches de palmier remue"es, des bambous 
frappe* et la corne d'appel faite d'un coquillage, 
ii trouva ou retrouva le luth, dont il fit les cordes 
avec les entrailles d'un chat sauvage, descendant 
d6g<$ne>6, aux pattes de derriere tres hautes, aux 
pattes de devant tres basses, des chats aban- 
donne*s par Cook dans les forets, chez qui la 
n^cessite" de sauter dtWeloppe les jarrets du 
kangourou. 

Une cornemuse fut £galement faite par Naina 
(d'apris les traditions de ses ancttres) ; mais, sau- 
vage comme son entourage, il la fit de la peau 

d'un traitre. 
Ce barde au teint olivatre, aux jambes torses, 




MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 351 

a la tete enorme, a la taille de nain, aux yeux 
bleus pleins de lueurs, mourut pour la liberty de 
la main d'un traitre. 

Atat lui-meme fut frapp* par un traitre. ;Que 
partout les traltres soient maudits ! 

Suivant la loi canaque, un chef ne peut etre 
frapp* que par un chef ou par procuration. 

Noudo, chef vendu aux blancs, donna sa />ro- 
curation a Segou, en lui remettant les armes qui 
devaient frapper Atat. 

Entre les cases neigres et Amboa, Atat, avec 
quelques-uns des siens, regagnait son carape- 
ment, quand, se detachant des colonnes des 
blancs, Segou indiqua le grand chef, reconnais- 
sable a la blancheur de neige de ses cheveux. 

Sa fronde roulee autour de sa tete, tenant de 
la main droite un sabre de gendarmerie, de la 
gauche un tomahawk, ayant autour de lui ses trois 
fils et le barde Andia, qui se servait d'une sagaie 
comme (Tune lance, Atat fit face a la colonne des 
blancs. 
II apercut Segou. 
— Ah! dit-il, tevoila! 

Letrattre chancelaun instant sous le regard 
du vieux chef; mais, voulant en finir, il lui lance 
»ne sagaie qui lui traverse le bras droit Atat, 
nlors, levele tomahawk qu'il tenait du bras gauche; 



1 



! 



MHNMMMM 



352 MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 

ses fils tombent, Fun mort, les autres blesses; 
Andia s'&ance, criant : tango! tango! (maudit! 
maudit!) et tombe frappe' a mort. 

Alors, a coups de hache, comme on abat un 
arbre, Segou frappe Atat; il porte la main a sa 
t6te a demi d6tach£e et ce n'est qu'apres plusieurs 
coups encore qu'Ataf est mort. 

Le cri de mort fut alors pousse* par les Cana- 
ques, allant comme un e*cho par les montagnes. 

A la mort de Gaily Passeboc, les Canaques 
saluerent leur ennemi de ce m&me cri parce que, 
disent-ils, ils aiment les braves. 

La tete d' Atat fut envoye*e a Paris ; j'ignore ce 
que devint celle du barde. 

Que sur leur me*moire tombe ce chant d' Andia • 

« Le Takata, dans la foret, a cueilli I'adoue'ke, 
rherbe bouclier, au clair de lune, I'adoue'ke, 
Pherbe de guer 'a plante des spectres. 

« Les guerriers se partagent I'adoue'ke qui 
rend terrible et charme les blessures. 

« Les esprits soufflent la tempdte, les esprits 
des peres; ils attendent les braves; amis ou 
ennemis, les braves sont les bienvenus par dela 
la vie. 

« Que ceux qui veulent vivre s'en aillent. Voiia 
la guerre ; le sang va couler comme l'eau sur la 
terre; il faut que I'adoue'ke soit aussi de sang. » 



mmmm 



X 



Depuis que j'ai vu les cyclones, je ne regarde 
plus les orages d'Europe que j'aimais tant 
autrefois. 

La-bas, de temps a autre, les yeux fixGs sur la 
mer, la pensee libre dans l'espace, je revoyais 
les jours d'autrefois. Je sentais l'odeur des roses 
du fond du clos, du foin coupe* au soleil d'6te\ 
l'apre odeur du chanvre que j'aimais tant autre- 
fois ; maintenant je n'y songe plus. 

Je revoyais tout; mille details qui ne m'avaient 
point frapp^e jadis me revenaient dans les sou- 
venirs fouiltes ; je d^couvrais les sacrifices faits 
pour moi par ma pauvre mere, simplement, 
sans se plaindre; elle m'eut donn6 son sang 
comme elle m'avait, miette a miette, laisse* pren- 
dre ce que nous possesions, pour des idees qui 
n'etaient pas les siennes. Elle aurait voulu vivre 
pres de moi, dans un coin paisible, quelque 
ecole de village perdue au milieu des bois. 

20. 



,„ •H* r * l ' *<m* mwm*imm WMMMMMMMWV4WMMN 1 



I 






384 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

Pauvre mere! Maintenant, tout est fini; mais, 
apres toi (si ce n'est la Revolution), apres toi 
plus ne m'est rien, si ce n'est d'aller pres de toi 
la-bas ou tu dors. 

~ Maintenant, les plumes qui ont diverse* tant 
de venin sur moi peuventfouiller jusqu'au cceur, 
pareilles a des bees de corbeau ; elles n'y trou- 
veront plus que de la pierre. 

Et pourtant cette pierre saigne encore a cer- 
taines heures. 

Hier, 24 mai, je ne sais quel coup de clairon 
rapide a traverse l'air ; ce son de cuivre m'a fait 
froid duis la poitrine. Cet appel est comme un 
Ccho des jours de Mai 71 ; conduit-on encore les 
soldats contre ce peuple qui voudrait les de*fendre 
des Tonkins, ou leurs corps vont engraisser la 
terre? 

Parlons d'autrefois. 

A Noumea, je pouvais, a mon e*cole du diman- 
che, prendre sur le vif la race canaque. 

Eh bien! elle n'est ni bete ni lache, deux 
fameuses qualite's par le siecle qui court ! 

La curiosity de Tinconnu les tient autant que 
nous , plus peut-6tre ; leur perse've'rance est 
grande et il n'est pas rare qu'a force de chercher 
seuls a comprendre une chose qui les inte>esse, 
au bout de quelques jours, de quelques anne'es 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 355 

mtme, j'ai vu cela cela, ils viennent vous dire : 
« Moi compris ce que toi as dit V autre jour. » 
Ils appellent c.a V autre jour. 

Dans ces cerveaux, pareils a des feuillets 
blancs, se graveraient bien les cboses nouvelles ; 
mieux peut-£tre que dans les n6tres, tout em- 
brouill£s de doctrines et tout macules de 

ratures. 

II faut, pour les Ganaques, des mtHhodes mou- 
vementGes ; n'en faut-il pas pour tout esprit 
jeune, et nous-memes n'apprenons-nous pas plus 
vite ce qui nous arrive avec des couleurs drama- 
tiques que par des nomenclatures arides? 

Dans tous les cas, com me les Ganaques n'ont 
pas le temps ni les facility d'user les culottes, 
qu'ils n'ont pas toujours non plus, sur les bancs 
des 6coles, et que, du reste, ceux qui leur ont 
montre" jusqu'a present le peu qu'ils savent ont 
hate de les conduire jusqu'a I'^criture lisible, 
les moyens rapides doivent etre pre7e>4s aux 
autres. 

La lecture, le calcul, des cements de musique 
recoivent, en les enseignant au moyen dune 
baguette sur le mur ou soht traces les lettres, 
les chiffres et la ported ou un bout noir figurera 
les notes, une allure mouvemente'e qui en facilite 
la comprehension. 



«wt*W*ns MM- k #wM>»> « 



356 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

L'6criture est apprise comme par intuition; 
si, au moyen de lettres mobiles on fait composer 
les mots, on est tout Stonne" de voir le pauvre 
noir genre tres vite les mots convenablement. 

Je dis convenablement avec d'autant plus 
d'assurance que les Canaques sont d'une mer- 
veilleuse adresse de mains pour l'6criture comme 
pour le dessin. 

A propos du dessin, la confiance ou ils sont 

de rSussir pour des contours quelconques aussi 
bien que pour la forme des lettres les aide k 
imiter avec autant de perfection un dessin qu'un 
modele d'e'eriture. 

De Ik a refaire en relief, sur des planchettes, 
les memes contours, il n'y a pas meme un pas : 
e'est la m£me chose. 

J'avais a Noumea un piano dont les amis se 
souviennent ; une partie des notes e* taient muettes 
et, a moins de chanter constamment, on nepou- 
vait s'en servir, jusqu'au moment ou Bosuf le 
r6tablit tel qu'un veritable instrument; e'est 
ainsi qu'il servit. 

Eh bien! cela m'a servi a une portion de 
mgthode qui n'est pas sans rgsultat. Avec un 
piano d'6tude ou certains ressorts rendraient 
muettes, momentan6ment, tant6t une partie des 
notes, tant6t l'autre, les 61ev.es, en se rendant 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 357 

compte des lacunes, en les comblant tant6t pap 
les notes chanties du morceau qu'ils eHudient, 
tant6t en cherchant d'eux-memes une phrase 
musicale qui comble la lacune, arrivent a cre"er 
des motifs souvent granges, quelquefois beaux. 
Puisque nous en sommes la-dessus, ajoutons 
que je l'ai essaye* aussi bien la-bas sur les enfants 
des 6ooles qu'a mon cours canaque du dimanche. 

Lafaconlaplusrapide de commencerlamusique, 
c'est de faire transposer un motif extremement 
facile en ajoutant comme exercice gammes et 
accords, tantot plaques, tant6t en arpeges. 

Tout cela le plus simplement possible. 

Pour la mesure, les memes notes, changers 
de mesure par l'61eve, ne sont pas mauvaises. 

Ah! camarades, vous avez ri de l'orchestre 
canaque, attendez un peu; il y avait, a mon 
cours du dimanche, de grands Tayos aux oreilles 
bien de'tache'es de la t6te, pour mieux entendre, 
et bien bercSes par le vent de mer dans les pal- 
miers, bien pleines du bruit des tempetes, qui, 
ayant r6vasse" quelque cinq ou six ans sur le peu 
qu'ils ont appris, trouveront avec ce peu-la de 
quoi peut-etre nous dtonner. 

Le sens des nombres chez eux, contrairement 
a nous, que nos voyages et les foules ont habitue's 
aux immensity, est de tout petits nombres ; il 



MMUMWH»"«Mt«> 



3 

r 



338 MKMOIRES DE LOUISE MICHEL 

leur est impossible de nombrer de grandos quan- 
tity, et nous, ces quantity nous semblent 

petites. 

Cvaluer une foule considerable serait pour un 
Canaque nombarou, ce qu'on ne peut plus nom- 
brer; c'est pour nous aussi nombarou, mais, en 
sens contraire, cela nous parait une poignCe. 

C'est done par l'algebre qu'il faut leur com- 
mencer les mathe*matiques et non par rarithme"- 

tique. 

Laissez faire, ils reveront sur tout cela! Si, 
au lieu de civiliser les peuples enfants a coups 
de fusil, on envoyait dans les tribus des mattres 
d'e*cole, comme le d6sirait le maire de Noumea, 
M. Simon, il y a longtemps que les tribus, au 
lieu de cueillir le mirarem au clair de lune, 
auraient enterre' la pierre de guerre. 

C'est pendant mon se^our a Noumea que mou- 
rut P6russet des suites d'un naufrage auquel il 
n'avait dchappe' que grace a une Anergic pen 
commune. 

Je lui avais pardonne* depuis longtemps, au 
vieux loup de mer, son refus du soir du cyclone. 
II avait faitbien d'autres actions hardies ; sentait- 
ilque les flots lui seraient mortels? L'homme a 
comme la b6te son instinct qui l'avertit du danger ; 
c'est en le raisonnant que nous le perdons; le 

-J 



M^MOlRES DE LOUISE MICHEL 359 

cheval n'hlsite pas a s'y livrer et trouve le che- 
min cache* sous la neige, quand son maitre a bout 
^intelligence lui lache la bride. 
Peut-etre, s'il m'avait 6cout£e, fussions-nous 

parvenus, comme bien d'autres e"paves, en rade 

de Sydney, qui sait? 

De temps a autre, le dimanche, pendant mes 
cours canaques, j'apercevais a la fenetre la tete 
de M. Simon et j'eHais sure de recevoir apres ce 
qui nous manquait, blanc, planchettes pour sculp- 
tor, cahiers, etc., il y avait meme en plus des pe- 
tards, du tabac et autres gateries pour les Tayos. 

Quant a M me Simon, aux institu* rices de Nou- 
mea et a d'autres dames encore, elles savent, 
comme les amis de 71 qui sont resttte la- 
bas, combien leur souvenir m'est cher ; mais 
faut-il tout avouer? Eb bien, ce sont mes amis 
noirs surtout que je regrette, les sauvages aux 
\eux brillants, au coeur d'enfant. Eh bien, oui, ■» 
jc les aimais et je les aime, et ma foi ceux qui ; 
m'accusaient, au temps de la r6volte,de leur sou- 
haiter la conqu&te de leur liberty avaient raison. 
La conquete de leur liberte ! Est-ce que 
e'est possible avant qu'ils aient donnd de telles 
preuves d'intelligence et de courage. Qu'on en 
finisse avec la supdriorite* qui ne se manifeste 
que par la destruction ! 



i i»m h> ■ *4 »» i n wi'l « h»* » i«p mi 4«iki 




360 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

En meme temps que la nouvelle de 1'amnistie, 
je recus avis que ma pauvre mere avait eu une 
premiere attaque. L'ennui la tenait, elle avait peur 
de ne plus me revoir, j'avais peur 6galement 

d'arriver trop tard. 

Mon voyage fut done triste; a peine si je mon- 
tais sur le pont, de temps a autre ; la pensec 
quelle serait morte avant mon arrivee ne me 

quittait pas. 

Pourtant le voyage eHait beau et en passant 
par le canal de Suez, e'etait le tour du monde 
commence sur la Virgmie que j'achevais sur le 
John-Helder. II y avait, outre moi, vingt autres 
deportes rencontres a Sydney ou, grace aux 
lecons que je donnais et a l'aide de quelques 
amis, je pus aller par le courrier afin d'arriver 
plus t6t pres de ma mere. 

A Sydney, le consul francais n'etait pas decide 
a me rapatrier avec les autres ; mais sur la decla- 
ration que dans ce cas je serais obligee de faire 
pendant quelques jours des conferences sur la 
Commune de Paris et d'en employer le prix a 
mon voyage, il prefera m'expedier avec les autres 
par le John-Helder qui partait pour Londres. 

Je ne sais de quelle nature est le consul do 
France a Sydney. Mais j'ai vu en Hollands un 
tableau representant un bourgmestre flamuml. 



MgMOIRKS DE LOUISE MICHEL 361 

assis paisible devant une coupe de biere qui pour- 
rait etre celle de Gambrinus; c'est exactement 
son portrait, la coloration du visage, la pose, le 

calme profond. 

J'ai compris devant ce portrait mieux encore 
r[ue devant le consul, combien nos idees doivent 
lui parattre subversives et combien, outre labonte* 
qui se cache au fond de la physionomie, il a da 
trouver preferable de me laisser partir le plus 
vite possible pour retrouver ma mere. 

Nos amis, Henry et autres, nous comblerent de 
gateries pour le voyage; il y eut entre nous des 
discussions a qui en prendrait le moins pour lui 
seul, si bien qu'on laissa le tout ensemble et 
quils s'arrangerent pour m'en faire consommer 
hi plus grande partie. 

Je suis convaincue que bien des fois Us se 
passerent-de cafe tandis. que j'en avais tou- 

jours. 

J'avais vu un peu les environs de Sydney avec 
M me Henry; les bois, les grandes solitudes cou- 
ples de larges routes, ou Ton ne voit que la foret, 
toujours la forfit pleine de gommiers et d'euca- 

lyptus. 

On dit que le serpent-fouet et autres y sont 
communs ; nous n'en avons pas vu un seul. 

II est vrai que c'&ait a la fin de l'hiver et que 

21 



362 MEMOIRES 1)E LOUISE MICHEL 

la comme ailleurs, ces animaux doivent craindie 

le froid. 

Je n'ai pas vu non plus de kangourous, ce qui 
m'aurait beaucoup plus interess^e ; le confortable 
des routes si larges et si belles coupant les forets 
doit eloigner les animaux sauvages. 

Sydney est de*jk une vieille ville, Melbourne 
meme sent l'Europe; mais une Europe lavde par 
les flots. 

Quelques souvenirs. 

J'ai ici un album de Sydney ou M"* Henry et 
ses enfants, Lucien Henry et d'autres amis m'ont 
ecrit sur les premiers feuillets. En passant a 
Melbourne, des amis inconnus vinrent nous ren- 
dre visite; ils y ont ccrit leurs noms. 

Avant de nous separer, mes vingt compagnons 
de route y ont 6galement inscrit leurs noms. 

C'est tout ce qui me reste des pages. Les autre* 
ont ete effeuillees sur le John-Helder; j'y. avais 
esquisse" des petites tetes mignonnes et freles de 
ces nombreux babies anglais dont les passage™ 
des troisiemes cabines avaient des collections, 
«n leur double quality de gens peu fortunes et de 
fils d' Albion. 

Aux pauvres toujours les nombreuses nicb^es; 
la nature nipare d'avance les pousses fauchecs 
par la mort. 



MltaOIRES DE LOUISE MICHEL 363 

Le9 meres, blondes Anglaisescomuieles petits, 
m'ont demands ces croquis ; c'eHait juste. 

Quelques croquis de matelots a l'Snorme 
carrure suivirent le ifteme chemin; il ne m'est 
reste" qu'une esquisse faite pres de l'isthme de 
Suez, de ce desert de sable ou les rochers ont la 

forme d'Isis couchSes. Au loin toujours le sable, 
et sur la rive entre le Nil et les roches feuillete'es 
comme T^corce du niaouli qui torment des mu- 
railles, une caravane au repos avec les chameaux 
le cou allonge sur le sable. 

J'eus quelques bonnes fortunes, telles que la 
presence d'une dame anglaise qui s'occupe sp&- 
cialement de ces malheureuses qu'on abreuve de 
honte parcequ'on en a fait des prostitutes, comme 
si la honte etait pour les victimes et non pOur les 
assassins. 

Une vieille dame anglaise avec qui je fis la tra- 
versed de Melbourne a Londres, une Francaise 
et bien d'autres encore. Combien de bonnes 
amities pourront lier en voyage ceux qui vivront 
dans une soctete* moins apre que le n6tre ! 

Un peu de ridicule en passant pour ceux qui 
aiment a rire. 

J'avais rapporte de Noumea cinq de mes plus 
vieux chats, apres avoir confie les trois aulres 
plus jeunes et plus beaux a des amis. I)e Noumea 




mt«PT**W»«M WWM«M«im ' ''*■ *».ww-»i ■ 



361 MtiMOlRES DE LOUISE MICHEL 

a Sydney, ils firent le trajet sur le pont, s'abri- 
tant du froid com me ils purent dans une caisse. 
Dans les regions froides ou le vent soufflait 
rude et glace\ ils se serraient Tun contre l'autre, 

regrettant probablement le chaud soleil de leur 

patrie; mais avec une sorte de comprehension 
qu'ils devaient s'abstenir de manifestations 
bruyantes, ni la, ni sur. le John-Helder, ou apres 

etre entre*s en contrebande, presses tous les 
cinq dans une cage a perroquet, ils passerent 

toute la traversed attache's comme des chiens au 

rayon qui formait mon lit, ils ne pousserent pas 
une plainte, se contentant de me caresser triste- 
ment. 

Mais une fois a Londres, autour d'une ^norrne 
jatte de lait apportee par les amis devant le feu, 
ils commencerent a s'allonger en baillant, et la 
seulement le gros chat rouge et la vieille noire 
exprimercnt leurs impressions sans doute pen 
favorables au bateau anglais. Quant aux trois 
petits ils regardaient le feu avec adoration. 

Le Figaro et autres feu i lies drolatiques, au lieu 
de prendre beaucoup de peine pour preter a mon 
retour des Episodes burlesques, auraient mieux 
fait d'ouvrir les yeux assez pour voir que Marie, 
Jules Valles et moi, nous avions quelque chose 
sous les bras en guise de portefeuilles. 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 365 

Ge quelque chose bien cache sous nos man- 
teaux, c'&aient des chats ! 
• Trois sont encore vivants, la vieille noire et 
deux des petits; et, en rie qui voudra, ce quelque 
chose de vivant qui me reste du foyer, ces pauvres 
betes qui, en mon absence depuis deux ans, 

vivaient couche*es au pied de ma mere ou sur son 
lit, sont pour moi un cher souvenir — autant que 

quelque chose que ce soit peut tenir au coeur de 
ceux qui voient devant eux la vie d£serte et le 
foyer d&ruit. 

Peut-etre est-il pre*fe*rable que nous soyons 
ainsi; de cette facon on ne regarde plus en 
arriere. 



H IWM M— w^— « 



XI 



J'ai parle d£ja de la bonne reception qui nous 
fut faite par les proscrits de Londres. On ne 
s'dtait pas revu depuis dix ans ; cela nous faisait 
l'effet, nous retrouvant ainsi, de revivre les jours 
de la Commune. 

J'avais su en chemin, par une lettre de Marie, 
que mapauvremere, surl'annoncede monretour, 
s'6tait un peu remise, et j'6tais heureuse de me 
retrouver au milieu des n6tres ; mais j'avais trop 
de hate de la revoir pour ne pas partir de suite 
pour Paris 

Nos places payees et chacun dix francs en 
poche, les amis nous conduisirent a la gare ou 
nous devions prendre le chemin de fer pour nous 
conduire au bateau en partance pour Dieppe. 

La gare de Londres avail 6te" 6branl4e par le 
chant de la Marseillaise que de loin nous enten- 
dimes longtemps gronder sans que la suscep- 
tibility anglaise en ait eHe" le moins du monde 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 367 

trouble, ettant que nous Pavons entendue, nous 
avons r^pondu sans que personne ait cherch£ k 
nous en incriminer. 

A Dieppe des amis attendaient & la gare ; k la 
premiere station apr&s, c'6tait ma chfere Marie 

avecM"* Camille B... 

J'ai quelques documents conserves par Marie 
sur mon retour. 

Voici une lettre que j'adressais k Rochefort et 
h Olivier Pain : 

Chers ci toy ens RoehefOrt et Pain, 

Je regois une dcpdche de Pain qui me demande des 
details sur mon arrivee. 

Mais vous savez bien que si j'accepte d'etre Tobjet 
d'une de ces receptions qui ne sont pas payees trop cher 
de toute une vie, je ne veux pas que ce soil ina person- 
nalite, mais uniquement la Revolution sociale et les femmes 
do cette Revolution auxquelles tout soit adresse 

Du reste, je ne me souviens que de ceci : e'est que je 
vous ai tous embrasses k mon arrivle, et qu'affolce par 
Tidee de revoir ma mfcre, je n*ai rien voulu entendre et 
n'ai rien compris avant d'etre h la gare Saint-Lazare J*ai 
vu seulement cette gcande foule grondante que j'aimais 
tant autrefois et que j'aime plus encore depuis que je 
reviens du ddsert. J*ai entendu seulement la Marseillaise 
et une unique impression m'a dominie : c'est.qu'au lieu 
do livrer h de nouvelles hecatombes cette foule bien at mete, 
il vaut mieux ne risquer qu'une tOte, et que les nihilistes 
out raison. 




J0tMIK» i »—■»..„..„ .„ „ . . ...*. . ru<ni i ' | — Tf— — ■■ ».. ^^— . 



L 



368 MtiMOIRES DE LOUISK MICHEL 

J'ai hate de remercier, j'ai hate de dire qu'avec les 
dix deports qui sont revenus hier, nous avous eu ega- 
lement a Londres, par les derniers proscrits, un de ces 
accueils frateraels qui nous avaient presque prepares a la 
journee d'hier et qui prouvent combien nous sommes amis 
et combien nous nous suuvenons a travers le temps, l'exil 
et la mort. 

J'ricris, en mdinc temps qu'a vous, a Joffrin, au sujet 
de la reunion de Montraartre avant laquelle je ne puis 
aller a aucune ; e'est a Montmartre que j'ai marche* autre- 
fois, e'est avec Montmartre que je marche aujourd'hui. 

Je vous embrassc de tout coeur, 

Louise Michel. 



On a vu dans les chapitres pr£c£dents la reu- 
nion de Montmartre, dans cette salle de I'filysee- 
Montmartre, si pleine pour moi de souvenirs. 
Voici quelques-unes des autres; j'en trouve les 
comptes rendus dans un des registres de Marie. 

Entre autres celle de la salle Graffard. A ce 
propos, j'ignore pourquoi j'ai vu si souvent sous 
certaines cariAtures, sous des portraits, et je 
crois a l'inscription du Muse*e Gre*vin, Louise 
Michel a la salle Graffard; j'ai du etre a la salle 
Graffard com me dans toute autre salle; il me 
semble qu'on ne change pas de figure a une tri- 
bune ou a l'autre. 

Sous mon portrait qu'un tres jeune peintre, 
le fils de M me Tynaire, s'est entete* afaire pour le 



H.IM W —fW 



MgMOIRES DE LOUISE MICHEL 369 

Salon et que je lui ai laisse faire malgre* l'ennui 
que j'Gprouvais de poser en ce moment : c'^tait 
immediatement apres la mort de Marie, je crois 
quo le jeune artiste a mis cette legende : Louise 

Michel d la salle Graffard. 

J'ai laisse* faire ce portrait pour ne pas con- 
trarier un enfant de talent, sure que j'gtais qu'il 
serait recu pour deuxraisons. Celle que je place 
la premiere est qu'il peint bien ; la seconde sur 
laquelle je comptais pour lui est que ce portrait 
ressemble trait pour trait, et surtout expression 
pour expression, non pas a moi, mais a une an- 
cienne prisonniere que j'ai vue en 72,alacentrale 
d'Auberive el qui s'appelle M m * Dumollard. 

Je rends justice a ma laideur, mais entre cela 
et le portrait, magnifiquement peint — mais ne me 
ressemblant en rien — dont je parle, il y a la diffe- 
rence qu'oo peut verifier par n'importe quelle 
photographie de moi mise aupres du portrait. 

La reaction devait se frotter les pattes en 
disant : Quel monstre t 

Gela m'a fait rire jusqu'a ce qu'on ait eu la 
betise de laconter a ma mere divers incidents; 
mais son ennui n'a pas tenu devant la scene sui- 
vante : 

Un bonhomme tire" au moins a un million 
d'dpingles, un bonhomme bete et raide comme 

ti. 



r 



370 MI&MOIRKS DE LOUISE MICHEL 

une poupSe de bois, se pr6sente boulevard Or- 
nano, 43, ou nous demeurions ma mere et moi. 

— Mademoiselle Michel? me dit-il, en oubliant 
d'dter son tuyau de poele et en battant sa patte 
droite d'une petite badine. 

— C'est moi. 

— Non, ce n'est pas vpus. 

— Comment! ce n'est pas moi? 

— Allons done ! je connais Louise Michel, j'ai 
vu son portrait au Salon. 

— Ehbien? 

— Eh bien ! tachez de ne pas vous moquer de 
moi, et puis ce n'est pas une femme qui a che- 
vanx et voitures qui ouvre elle-meme sa porte. 
Allez me la faire venir! Je vous r<ipete que ce 
n'est pas elle qui ouvre la porte. 

— C'est elle qui la ferine aussi . 
Etla-dessuscommelebonhommen'etait pas tout 

afait dedans,jele poussetoutafait dehors la porte 
surle nez.il deblatere un peu derriere et puis 
je l'entends qui descend d<iblate>ant toujours. 

C'<Hait bien vrai qu'on me disait chevaux et 
voitures et qu'on faisait semblant de croire que 
les reunions e"taient k mon profit. 

Comme ceux qui les organisaient savent ce qui 
en etait fait, j'avoue que je ne m'occupais gu6re 
de ces racontars me'ehamment betet. 



MEM04RE8 DE tOCISE MICHEL *» 

Marie reatait prta de ma mere quand je aortaia 
etlTus ainai parcourir le Midi o* lea d.vera 
grapes revolutionnaire. m'avaient ««>«>*«• 
8 A Bordeaux f«* «ec Cournet. Je m« »ou- 
vien. q«-a une reunion intime oft ae trouvaient 
"rUnteee lea diverae. fractione «ch..onn«ea 
,ur le chemin que noua parcourons, on agita la 

net 11 penseit a» branle-baa qui aura lieu quand 
de parlout la Revolution monter. U'aaaaut de la 

Vi Ceiour-uioutlemondedo»ner.,etleaie«ne 9 
ett 1 rev nants de Vhecatombe. probablemen 
.dernier, blanquiate.; cea lien, appuierout 
lea forcea revolutionn.irea comma une armee^ 
En Z Soixante-et-onae prendra a. place avec 
ie" Kroupea anarchiete. ou noua avona le dro. 
de S r»rir auaai d.bout. Maia ne *«»» P^'f, 
pas, .mi. fauchea au rouge »«»"«"»"* *?£ 
dmpeaux arroaea de aang condu.aent au Per* 
Uchaiae. Voua «ea mort, aana ceaaer 1. lutte, 

,..i au vaguement. oar je ne l.a p«a ea £«■« 
depui. deux ana. ce qui s'eat paaae .« P*« 
Laohaiae le 26 mai. . 

CNSt.it impoaaible qu'U en fut augment; la 



I 



372 MEMOIR ES DE LOUISE MICHEL 

defense de porter les bannieres de couleurs pro- 
hibtes le faisait presage r. 
, mes amis, que nul d'entre vous apres la vic- 
1 toire du peuple ne soit assez fou pour songer a 
1 un pouvoir quelconque. 

Tous les pouvoirs feront de ces choses-la, tous ! 
/ Quand on a revetu la tunique de Nessus de l'au- 
/ torite", on sent en meme temps les efHuves de 
/ Charenton. 

Que cette fois le peuple soit le maltre ; le sens 
de laliberte* se deWeloppera. Peut-^tre vaudra-t-il 
mieux pour lui que nous tombions dans la lutte 
afin qu'apres la victoire il ne se fasse plus d'6tats- 
majors, et comprenne qu'a tous le pouvoir est 
juste et grand, qu'a quelques-uns il affole. 

Un ami me recite un passage de journal dont 
il veutque j'aieconnaissance. Apres les brutality 
de ceux qu'enivrent le vin et le sang, il y a comme 
en Soixante-et-onze ceux qui les applaudissent, 
les encouragent, trouvent qu'iln'y a pas assez de 
meurtres commis. 

Nous, au lendemain de la victoire et meme a 
1'instantou elle nous appartiendra, nous aurons, 
je l'espere, autre chose a fa ire que des infamies 
pareilles. 

La Revolution est terrible; mais son but 6tant 
le bonheur de 1' humanity, elle a des combattants 



mmmmm 



MSMOIREfl DE LOUISE MICHEL 373 

audacieux, des lutteurs impitoyables, il le faut 

bien. 

Est-ce que vouscroyez qu'on choisit, pour tirer 
les gens de l'eau ou ils se noient, si on les prend 
par les cheveux ou autrement? La Revolution agit 
ainsi pour tirer l'humanite' de l'oce'an de boue et 
de sang ou des milliers d'inconnus servent de 
puture a quelques requins. 

Allons, me voila emballe'e ! Je reprends mon 
re*cit. 

Apres mon arrestation pour l'affaire de l'anni- 
versaire Blanqui, Marie tomba malade. 

Depuis dix ans elle souffrait d'une maladie de 
cocur; toute emotion lui e*tait fatale; elle en eut 
une violente me voyant arreted. 

Pauvre Marie! 

Elle dort dans un grand chale rouge qu'on 
m'avait donn6 pour faire au besoin une banniere ; 
il a fait un linceul ; pour nous c'est la m6rae chose 
maintenant. 

MARIE perils' 

• 

Mos amis, puisqu'il faut nous diro quelle est morte, 
Qu'au seuil de nos prisons* uous ne la verrons plus ; 
hiisque du froid noant nul ne rouvre la porte, 
Que vers les tr4pass<?s nos cris sont superflus; 
Parlons d Vile un instant ; que son nom nous reporte 
Vers ceux que nous avons perdus. 



. .. .» ,. M ,>.wM1 



h 



374 MBMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Modeste, elle savait 6tre h^roique at fl&re. 
Souvent, nous admirions ce contraste charmant! 
Maintenant, e'en est fait, dans Ie noir cimeti&re 
Pour jamais elle dort, etnportant en mourant 
Notre dernier sourire ; et mon coeur sous sa pierre 
Se sent enseveli vivant. 

Entre le ciel desert et la terre marAtre, 
Quand, parfois, nous avons des tresors aussi beaux, 
(Test afln que la raort viennd nous les abattre, 
Afln que tout soit deuil sous les rouges drapeaux. 
Tous ceux que nous aimons com me un sarment dans Y&liv, 
Yivants sont pris par les tombeaux ! 

Revolution ! m&re qui nous devore 
Et que nous adorons, supreme (fgalit^! 
Prends nos destins brisks pour en faire une aurora. 
Que sur nos morts cheris plane la liberty ! 
Quand mai sinistre sonne, eveille-nous encore 
A ta magniflque clart^! 

LOUISK MlCHfcl*. 

F6vrier 1882. 



Je croyais mourir aprfes ce coup terrible; ma 
mfere me restait, ma m6re et la Revolution. Main- 
tenant je n'ai plus que la Revolution. 

Si ces M£moires auront un grand nombre de 
volumes? Je n'en sais rien ! cela depend de bien 
des ohoses. Si on voulait tout dire on 4crirait 
sans fin. 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 



375 



Dans tous les cas, je f'erais bien peut-etre d'es- 
quisser dans ce premier volume l'histoire de 
mes prisons. 

11 faut bien qu'on sache combien parmi ces 

mis6rables qu'on mgprise, se trouvent de braves 

coeurs; il faut bien qu'on voie une foule de choses 
telles qu'elles sont, et ceux-la seuls le savent qui 
les ont ve*cues! Je termine le chapitre des confe- 
rences pour en arriver a celui des prisons. 

Je cite quelques fragments encore ; en voici un 
de notre ami Deneuvillers. C'est la contre-partie 
bonnete de ce qui se passa le meme jour dans 
l'autre salle. J'ai raconte* dans un chapitre pr£- 
ce'dent les folies qu'y firent les rlactionnaires 
devenus enrages parce que les gens de bonne 
foi ttaoutaient, sans parti pris, parler de la Re* vo* 
lution. 

Je cite ce fragment, non par orgueil personnel, 
mais par orgueil re'volutionnaire. On y verra la 
conduite du peuple oppose* e a celle de ses exploi- 
teurs conscients ou inconscients du rdle qu'ils 
jouent. 

LOUISE MICHEL A OANU 

Louise Michel a donne* mercredi, au profit de la cause 
sneialiste, une conference a la salle du Mont-Parnasse. 
Trois mille compagnons dtaient presents et oat fait un 



M* PNr**<il %<«,>*•>''» 



r 



, yw*.,.* ..»*W« *! » ■ 



376 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



accueil enthousiaste a la contendere, qui a parte sur la 
propagande rSoolutionnaire. 

Lorsque la citoyenne s'est retiree pour aller donner 
une autre conference a l'Hippodrome, celle-ci dans un 
milieu bourgeois, r&ctionnaire, l'honnfiteetvaillante popu- 
lation gantoise voulait lui faire cortege pour la proteger 
contre les insulteurs. 

— II ne faut pas, leur a dit Louise Michel, laisser croire 
aux ennemis du peuple que nous prenons pour idole les 
uns ou les autres de nous. Nous ne devons faire cortege 
qu'a la Revolution. C'est pourquoi je vous demande de mc 
laisser partir seule. 



* * 



Autant les ouvriers se sont montres calmes et enthou- 
siastes, autant les reactionnaires de l'Hippodrome se sont 
montre's sauvages, furieux! 

Les ck'ricaux en de"lire avaient depuis trois jours prepare 
des choristes hurleurs qui devaient empecher d'entendre. 
On ne voyait que bouches large ment ouvertes, poussant 
des cris furieux, et une levee de gourdins a faire envie a 

Pietri ! 

CdU? comique : la conferenciere a garde" comrae souve- 
nir des argument ctericaux un fragment de banquette, du 
poids de deux kilos, qui lui a dte" jetd sur la tdte. 

Les meutes catholiques s'assemblaient dans les rues, ou 
elles donnaient de la voix contre les socialistes, dont on 
avait tentf d'assassiner celui qu'ils ddsignaient comme 
leur chef, le courageux Anseele, qui ne leur a dchappe" des 
mains que grace a notre intervention dans la lutte. 

Nous avons eu jusqu'au soir le spectacle des fureurs 
e*pileptiques de ceux qui, en cHouffant une conference 
croient avoir sauve* la religion et la soci6tc\ 
Sans la protection du bourgmestre et du commissaire de 



mm*** 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 3T7 

police en chef qui ont fait preuve d'un devouement vrai- 
ment biroique en s'interposant dans la lutte au Cirque, 
et jusque dans la gare, nous ne savons ce qui serait 

advenu a notre amie. 

Ces turpitudes n'empdcheront pas le vent de la libertc 
de souffler a pleines voiles ot de rendre la Revolution plus 
inevitable et plus proche. 

Deneuviixers. 

Je suis obligee de chercher mes citations chez 
les amis, ne pouvant trouver la verite ailleurs. 
Je coupe, du reste, quand c'est possible, les 
choses trop flatteuses pour moi qu'ils mettent 
parfois en reponse a celles qui sont trop exag6- 
rees par la haine en sens contrairc. 

Je ne suis pas merilante, puisque je suis ma 
pente comme tous les etres et comme toutes les 
choses, mais je ne suis pas non plus un monstre. 
Nous sommes tous des produits de notre epo- 
que, voilk tout. Chacun de nous a ses quality et 
ses defauts ; c'est laloi commune ; maisqu'importe 
ce que nous sommes, si notre oeuvre est grande 
et nous couvre de salumiere; il ne s'agit pas de 
nous dans ce que nous commencons, il s'agit de 
ce qui sera pour Thumanite quand nous aurons 

disparu. 
Qu'on me permette de citer cet extrait de 

YIntransigectnt : 



nwnma'tM 



WW JW^I ^ nr lin*'-' 



r 




378 MliMOIRES OE LOUISE MICHEL 

D'une part, nous lisons dans teVoltaire : 

Ce que rapporte la propagande rcvolutionnaire. 

Les conferences de M"* Louise Michel, k Bruxelles, lui 

ont etc payees k raison de S00 francs chacune, soit 1,500 fr. 

pour les trois. 

A ce prix, les appels a la revolte deviennent une assez 
bonne affaire. 

D'autro part, un lecteur aimable, s'etonnant du don 
princier que la citoyenne Louise Michel adresse, par notre 
entremise, aux victimes de Chagot, nous demande des 
renseignements sur ses nioyens d'existence. Au sentimen 
de ce monsieur, notre amie aurait pour speciality dedebi- 
ter « des idioties que nous trouvons charmantes » et de 
faire « des voyages d'agrement aux depens d'imbociles 
exploited par un coinite de gredins ». 

Au lecteur aimable, nous nous bornerons a soumettre 
quelques chiffres, dont ils sera loisible au Voltaire de faire 

son profit. 

Ici, nous sommes d'autant plus a l'aise que notre cou- 
rageuse et excellente amie est absente et qu'au risque de 
la mccontenter, nous pouvons dire d'elle une faible partie 
de ce que nous en pensons. 

Sur le prix de sa premiere conference, independamment 
de ce qui a etc consacre a des o&uvres de propagande re- 
volutionnaire, Ylntramigeant a recu cent francs pour les 
proscrits de 1871. 

Sur ie prix de la seconde conference, cent francs on* 
etc donnes aux mineurs du Borinage; cent autres francs 
a la presse socialiste d'Anvers et trois cents francs, ie 
ros te — e'est le « don princier », figuraient hier en 
tete de notre souscription en faveur des prevenus de Cha- 
lon-sur-Sadne et de leuys families. 



tiM*,******* 1 * 



MEMOIHRS DE LOUISE MICHEL »™ 

II n'a certainement pas dtc fait un moins digne et 
moins dcmocratique usage du prix de la troisieme confe- 

ri'iice. 
Notre correspondant est-il satisfait? 



Parlons un peu de la conference de Versailles. 
Nous y 6tions altes, tout un groupe d'anarchistes, 
nous attendant a tout, mais regardant comme un 
devoir daller saluer de la les poteaux de Satory 

et le mur du Pere-Lachaise. 

II me reste une lettre sur cette conference; la 

voici • 

Septembre 1882. 

A propos dos incidents qui se sont produits a la reunion 

nronisfo dimam-he dernier, a Versailles, par un groupe 

socialists rdvolutionnaire, la citoyenne Louise Michel nous 

adresse la note suivante : 

« Est-ce que nos amis attendaient pour nous une autre 

vdcoption? . 

« Nous n'avons pas besoin de parler de Revolution a ceux 
qui sont rcvolutionnaires, mais a ceux qui ne le sont pas. 
« Puisque nous avons commence par Versailles, jo no 
ois pas d'empe-chements a ce que nous iinissions par la 

Bietagne. 
« Nous irons prochaineiuent faire un tour dans ces 

bons pays du Roy. 

« S'il s'y Irouve des gens qui nous recoivent a coups dt 
foun-he, il sVn trouvera aussi qui seront acquis, par la 
propagande, a la Revolution sociale. Tout lour enteMnent 



V 



, 



380 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

breton se tournera vers le vrai; tout leur fanatisme sera 
pour Tavenir au lieu d'etre pour le passe. 

« II y a longtemps que j'y pense, pour ma part, a la 
conqufite do cotte Bretagne, depuis le jour ou, de la place 
do l'Hdtel-de- Ville, je rogardais avec indignation les largos 
faces blondes des gars bretons, collces aux vitres de la 
niaison commune, d'ou ils nous canardaient avec tant de 
conviction, de par le plan Trochu. 

« C'etait le 22 Janvier, 

« Oh! oui,nous les aurons, comme tous les autres, pour 
la Revolution, les fi deles du Roy, ttyit comme les autres 
proletaires. 

« Louise Michel. » 

Notre amie la citoyenne Louise Michel, a adresse hier 
au redaeteur en chef de V Intransigeant la lettre suivante, 
qui vise l'article intitule Souvenirs de Satory : 



« Au citoyen Rochefort, 
« Mon cher compagnon de route, 

« Je viens vous serrer la main pour votre article d'au- 
jourd'hui. 

« Comment pouvaient-ils s'imaginor, cesgens-lk, que la 
poursuite et les cris d'une meute inconsciente pouvaionl 
m'dmouvoir, tandis que j'avais devant moi Satory? 

« C'est absolument comme si je m'ctais amusce a me 
plaindre a la presqu'tle Ducos, avec Tile Nou a l'horizon. 

« Nous avons pu constater, une fois de plus, que les 
arguments serieux font defaut a nos adversaires. lis 
ernploient les hurlements : c'est avouer qu'ils sont perdus. 

« Ce troupeau, du reste, ne manquait pas de pittores- 
que; il y avait surtout un mendiant boiteux, s'allongeant 



. s,***^-.* v.t.-. ^ mmin r ) 



MriMOIRKS DE LOUISE MICHEL 38t 

comnie une araignee sur ses bequilles, etvociferanlcontre 
les ennemis de la proprteU. 
« Vous avez vu ies Gueuv de Cailot? On odt dit eelui-la 

dctachc du cadre. 

« II y avait aussi quelques grands drflles de la suite 
d'Amphitrite, et des gavroches (parmi lesquels plus d'un 
futur insurge) ; enfin tout le tableau de la bfitise humaine. 

(( N'importe! cette scene aura contribue a nous amener 
plus d'un auditeur. Les choses ont une eloquence que 
n'ont pas les paroles. 

« Louise Michel. » 

Non seuleinent les calomnies allaient leur 
train, mais des idiots affotes de haine firent 
paraitre dans un journal (je ne me souviens plus 
lequel) d'infames calomnies qu'ils avaient es- 
saySes sans succes, ou plut6t avec un succes 
contraire a leurs projets, dans une assemblee ou 
se trouvaient par hasard des d6port£s de la 

Commune. 

Cette> fois ils esperaient mieux, sans songer 
que des milliers de personnes avaient vu ma vie 
jour a jour. C'est un Caledonien encore, M. Loca- 
mus avocat, ancien conseiller municipal, ancien 
officier a Noumea (fui leur a repondu. 

Je suis obligee, devant lapersistance des calom- 
niateurs anonymes, a ces deux reprises, d'en finir 
par cette lettre, quelque fialteuse qu'elle soit, 
avec ces effrontes coquins. 



■ *.y tvjuwiP^'Vb ■■j 1 *' 1 H|*-vrt"*»,* -«i w» - 



I 



r 



382 Mtf MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Est-ce la peine? oui, puisque nous tous t&noins 
de ees mensonges, nous mourrons bientdt peut- 
etre, nous devons nous garder purs pour la 

Revolution qui vivra 6ternellement. 

II n'est pas inutile de secouer les tache de bouo. 

Le citoyen Loeamus, ancien conseiller municipal do 
Noumea, nous adresse la lettre suivante : 

Nous croyons devoir la publier, bien que notre amie 
Louise Michel n'ait besoin d'aucune attestation pour fa ire 
justice d'immondes calomnies, contre lesquelles sa vie 
tout entiere proteste : 

« Paris, 27 tevrier. 

« Monsieur le redacteur en chef, 

« Je viens de lire dans V Intransigeant les quelques 
lignes cxtraites de la reponse de Louise Michel a sos 
raloinniateurs. Je n'ai pas lu la calomnie et je suis eon- 
vaincu, comrae vous, qu*il n'y a qu'a la mcpriser. 

« Cependant, puisque Louise Michel a daigne rcpondre, 
je crois de inon devoir d'intervenir. 

c< Noumea est loin, et la reponse a ees calomnies pour- 
rait se faire trop longtemps attendre. Heureusement, il y 
a des Noumeens a Paris. 

« (Vest en ma qualite de conseiller. municipal de Nou- 
mea, delegue a Instruction publique en 1879 et 1880, que 
je viens donner a notre aneienne institutrice conununale 
un certificat d'estime et de satisfaction, 

« La commission de Instruction publique municipal* 1 
etait composee de trois membres, M. Puech, nogocinnt 
important, M. Armand deporte amnistie, et nioi. 



P 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 383 

« Les ccoles la'iques que nous avons inaugurees dans id 
rolonie ont donns les ineilleurs rcsultats. 
« Louise Michel, appelee a nous seconder par tin arrdt" 

du maire par interim, M. Simon, s'est acquittce de s«»s 

functions avec un dcvouement qui ne s'est jamais dementi. 

« Son concours nous a etc de la plus grande utilitc. 

« J'ajouterai que la conduite et l'attitude de Louise 
Michel a Noumea ont inspire le respect et l'adiniration, 

iiieine a ses ennemis politiques. 
« Recevez, monsieur, mes salutations sympathiques 

« P. Locamus. » 

Parlons des conferences de Londres. Les 
depenses de voyages furent faites par les citoyens 
Otterbein de Bruxelles, et Mas d'Anvers, a qui 

]e les dois encore. 
A Londres, j'aivecucommeprecedemmentcliez 

nos amis Varlet, Armand Moreau, Viard; tous 
m'ont un peu gatee comme toujours. Je suis loin de 
depenser de l'argent quand je vais a Londres; ce 
sont eux au coutraire qui en depensent; qtfant 
au resultat des conferences, nos amis savent ce 
qui devait en etre fait. 

Comme la salle etait fort chere, a une reunion 
des groupes revolutionnaires, il fut supplee a ce 
qui manquait; V Intratisigeant ajouta encore, car il 
avait ete proinis a nos amis de 71 devenus infir- 
mes qu'il y aurait pour eux un petit souvenir. 

La recette etait minimc devant le projet, que 



1 






f 



384 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

nous avions forme* depuis longtemps, de creer un 
etablissement plus que modeste, raais enfin ou les 
anciensproscritsdevenus incapables de travailler 
— ou plutdt a qui on refuse du travail, car les 
communards sont fiers, et d'autres deja ont pris 
la route du pere MalSzieux — ou, disons-nous, 
les meurt-de-faim anciens etnouveaux eussentau 
moins trouve* un peu de pain et quelques gouttes 
de bouillon, sans autre titre que la misere. Avec 
des reunions, nous pensions entretenir cette 
maison qui, tenue par des infirmes sous ce titre, 
Bouillon des proscrits, eut peut-etre sauve des 
de'sespe're's. 

Les journaux anglais, meme les plus aristocra- 
tiques et les plus r^actionnaires, rendirent compte 
avec une grande impartiality de mes conferences 
de Londres. Cette bienveillance relative etait 
due peut-6tre a la mauvaise foi de quelques 
feuilles bourgeoises du d^partement du Nord. 

Rien de plus favorable aux gens, que d'en dire 
trop de mal. Apres un bon e*reintement on s'aper- 
coit de suite des plus grossieres exagerations. 

Quant aux comptes rendus des journaux oppor- 
tunistes de Paris, ils etaient tous faits sur le 
meme cliche*. Ils n'avaient pas besoin d'envoycr 
des reporters. II leur suffisait de connaitre le 
nom de la salle ou je parlais, le sujet traite* et le 



MlSMOIRES DE LOUISE MICHEL 38S 

groupe qui avait organist la reunion, pour arran- 
ger de la belle facon « lafurie revolutionnaire ». 
Mes conferences de Londres &ant faites dans 
les quartiers riches, ou t'on ne me connaissait 
que d'apres la I6gende forgSe par mes ennemis 

de France, mes auditeurs britanniques furent 
tout eHonnSs de ne me trouver ni aussi mal e*le- 
vee, ni aussi ridicule qu'ils (Haient habitue's a l'en- 
tendre dire. lis ne reconnaissaient nullement le 
portrait horrible qu'on leur avait fait de moi. 
Aussi tous les journaux, meme l'aristocratique 
Pall Mall Gazette, furent-ils envers moi d'une 

courtoisie parfaite. 

Ce qui les 6tonnait beaucoup, c'est que je ne 
partageais pas les id6es courantes sur les work- 
houses, lis voyaient la chez moi, bien a tort du 
reste, une contradiction; mais je vais developper 
plus loin mes ide"es a ce sujet. 

lis se trompaient en parlant de mon enthou- 
siasme pour cette institution Ce n'est pas un 
pareil sentiment que peuvent inspirer les work- 
houses. Je constatai seulement avec plaisir que 
l'Angleterre, elle, consjdere comme un devoir de 
s'occuper de ceux qui n'ont ni pain ni abri. 

Je ne citerai pas les noms de ceux ou de celles 
qui, la-bas, me t(hnoignerent de la sympathie. 
Ceux-la se souviendront de ce soir d'hiver, de 

22 



iWWf :*.,:. .*,.,,.,, 



f 



386 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

cet hiver noir tie Londres, sur lequel flotte un 
linceul de brume, tombant par gouttes inces- 
santes et tout a coup par larges ondttes; un soir 
glace" dans la grande salle froide, devant l'audi- 
toire correct et froid du grand quartier aux 
immenses palais, sous lesquels les miserables 

ont des trous pareils a ceux des betes! Je sends, 

a travers tout cela, l'impression de l'honnetete 

humaine persistant malgre" les maudites entraves 
qu'on s'est tHernellement donnees. 

Ceux qui etaient la ne partageaient pas mes 
croyances, mais ils gtaient de bonne foi, et je ne 
sais pourquoi ils me firent, graves et froids 
comme ils sont, Teffet d'une famille. 

Alors, coinme autrefois dans men enfance a 

Vroncourt, comme au temps oil, toutejeune insti- 
tutrice, je m'asseyais chez M ,,,e Fayet sur la pierre 
de l'atre, en laissant s'echapper tout ce que j'avais 
dans le coeur, je me mis dans la grande salle 
froide, a dire les tableaux de ma vie qui passaient 
devant moi, depuis Vroncourt jusqu'a laNouvelle- 
Caledonie, avecla sensation presente des choses 

passe*es. 

II en est peut-etre qui s'en souviennent^ et je 
leur ai dit, du :-este, dy penser quand, dans nos 
proces, les tribunaux nous pr£sentent sous un 
aspect qui n'est pas le notrc. 



. ... - - -, „... Mf ,..„»-,.ww»™«.«f*»»». ■ w t m m Mnmm mmrm*UMI& 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 387 

Si, comme toute notre race, il y a en nous 
encore de la bete humaine, ce n'est pas la bete 
qu'on exhibe, le boniment est faux; c'esten quoi 
fait deTaut la prudence des serpents qui sifflent 
sur le m6me cratere ou rauquent les lions, atten- 
dant que la lave nous emporte. 

Une chose me frappa en Angleterre, et je l'ai 

dit de suite , c'est le soin avec lequel dans quelques 

workhouses, Lambeth par exemple, on ouate 

le nid immense ou la vieille Albion entasse la 
misere, pour qu'elle la laisse attendre dans son 
ile, confortablement situee pour cela, que le resle 
de l'Europe ait fait sa revolution. Alors, n'imitant 
pas les betises qu'elle a vu faire aux autres, elle 
fera tout d'une seule fois. Albion se levera sou- 
dain, secouera la poussiere de sa robe blanche 
et allumera le feu sacre, ou les vents du large 
lactiveront au lieu de l'^teindre et en feront une 
aurore. 

Pour que leurs institutions surann^es durent 
plus longtemps, les Anglais les rgchauffent de 
l'enthousiasme des femmes. Des femmes dirigent 
les workhouses; il $• aura des femmes au Parle- 
ment. 

Mais les branches vertes du vieil arbre ne 
peuvent rajeunir le tronc pourri ; elles produiront 
des feuilles et des fleurs tant qu'elles pourront 



1 



m&*- 



I 



388 lilliMOIRKS DE LOU IsE MICHEL 

vivre, en tirant, non de la seve tarie, mais de 
l'air plein de chauds effluves, ce qui soutient 
leur existence. 

II est certain workhouse ou les vieillards et les 
pauvres sont heureux ; c'est que celle qui le dirige 
a senti qu'il faut la liberty pour que les malheu- 
reux, comme les autres, puissent vivre. 

II n'y a pas de regiement; c'est Gcrit en toutes 

lettres sur le mur. 
Aussi l'ordre est plus grand la que partout 

ailleurs ; c'est l'horloge qui preside. 

Al'heure du repas, du travail, des promenades, 

chacun s'en va librement ou il faut, comme on va 
chez soi a son repas ou a son travail. 

Ah! vous croyez peut-etre, miss M..., miss 
X..., missF..., que je vous ai oubliees? Non, 

allez ! 

Vous croyez peut-etre, miss M..., quele hvre 
n'existe plus, ou vous m'avez 6crit les paroles du 
vieux de la Montagne : Ni Dieu, ni maitre! 

Si, je l'ai toujours. 

J'ai toujours aussi la chanson de la Chemise, 
si bien traduite en vers francais par vous, sir 

1 . fe. •• 



Xll 



Des fragments constituent ce chapitre; ce sont 

des conferences diverse*. Voici d'abord une 

lettre que j'adressais au journal le Cttoyen : 

Phrase historique : 

« On ne doit pas laisser le* cochons s'engraisser. » 

^retexpriment-iU grossierement, taadis que nous em- 
P Mais, tandis que les repus sont en tram de ^ r ' 

conference mom "«!,"?„ rtoiS^e ""»>■»* troUralt ch»- 



390 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

travail, et le peuple aurait lui-ni6me sauv6 de la mort aes 
freres de la deportation et du bagne. 
Ce serait le commencement de faire sea affaires soi-me'inc, 

Louise Michel. 
(Le Citoyen du 28 Janvier 1881). 

La seconde partie de cette lettre, seulement, 
a trait a la fondation du bouillon des proscrits, 
qu'avec rien nous espe>ions fonder; les confe- 
rences et le denouement de ceux qui travaillent 
aidant pour ceux qui ne travaillent pas. 

De ceux qui y auraient trouv<5 la miette qui 
parfois sauve une existence, quelques-uns eus- 
sent aide parfois. 

Quant au livre de comptes il eilt tHe" toujours 
ouvert. 

Encore ne faut-il pas passer pour des exploi- 
ters quand on met son temps et le peu qu'on 
peut gagner. 

Cette id^e d'exploitation, un tas d'imb6ciles 
dont les scies : que j'avais chevaux et voitures! 
que je poss^dais des rentes, etc., etc., me 1'ont 
fait subir pendant les trois ans que j'ai passes en 
liberte" apres le retour. 

Ma pauvre mere en a souvent pleure\ la bonne 
et simple femme. Quand des lettres d'insulte 
succ^daient a des demandes de trois ou quatre 
cents francs et meme de plusieurs milliers de 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL »*H 

francs, tandis qu'il n'y avail pas cent sous a la 

maison! 
On n'apas le temps de courir chez les editeurs 

quand on passe une partie du temps pres de sa 
mere malade, et l'autre aux conferences. 

C'est alors qu'on collabore avec ceux qui ont 
eu le temps de trouver un editeur. 

Ah ! pourtant que je serais heureuse si elle 
etait encore la, lachere/emme etcomme je ne 
m'inqui&erais guere de Unites les accusations! 
A propos d'argent, du reste, j'ai toujours eu 
la coutume de garder, tant en Nouvelle-Caledo- 
nie que depuis le retour, les recus ou pieces qui 
etablissent, en cas de besoin, ce que j'ai fait des 
diverses sommes dont j'ai pu disposer. 

Je reviens a la partie de la lettre qui n'a pas 
trait au bouillon des proscrits ; je l'explique, quoi- 
qu'elle n'ait trait qu'a une mesquinerie, pour le 
cas ou cela amuserait quelque lecteur. 

On aimait a faire croire dans certains jour- 
naux que j'avais dit cette betise de la Palisse : 

« Quand les cochons sont gras on les tue. » 
J'avais dit dans une suite de comparaisons que 
le sanglier degrade par l'engraissement devient 
pourceau domestique. C'est tout. 

Or, chaque fois qu'on faisait allusion au com- 
pagnon de saint Antoine, il etait opportuu aux 



1 



$Mli* 



1 

r 



392 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

r£actionnaires de dire qu'on insultait un person- 
nage du gouvernement. 

Tout ce qui 6tait gras ne pouvait plus etre 
nomine* ; le nom de Vitellius tHait prohibe\ 

Quelquefois on ne pensait pas meme au per- 
sonnage en question. S'il 6tait vivant, je ne ter- 
minerais pas si court a son sujet. Voici un frag- 
ment auquel la lettre cit£e precedemment devait 

faire allusion. 

Doux specimen des projets de la prophetesse revolution- 
naire M' u Louise Michel. Tandis que le cercle d*6tudea socia- 
listes des v* et vn* arrondisaements proclame qu'il faut aigui- 
ser les aruies de la Revolution, M ,u Louise Michel commente, 
dans deux lettres, eon mot desonuais historique : Quand let 
cochons sont gras, on les lite. 

Ext rait d'une lettre a M. Fayet : 

Quant aux craintes que vous me manifestez 8ur mon avcnir, 
soyez tranquillc, je n'aurai pas besoin de I'hospice. 

Voua po9sedez aaaez de mea vera d'autrcfois, pour recon- 
naltre que j'ai toujoura pens6 qu'il vaut mieux qu'im seul po- 
risse que tout un peuple. 

Les six dernieres lignes de ce fragment oppor- 
tuniste sont et seront toujours vraies. 

II n'est pas deTendu de ne vouloir vivre qu'au- 
tant qu'on est utile et de preTerer mourir debout 
a mourir eouche\ 

Quant a penser qu'un seul n'est rien devant 
tous, j'en ai toujours £t£ persuaded; seulement 



MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 3W 

le tyrannicide n'est praticable que quand la 
tvrannie n'a qu'une seule tete ou un certain 
groupe de tetes. Quand elle est devenue l'hydre, 
c'estla Revolution qui s'en charge. 

Le mot praticable semblera peut-etre mal em- 
ploye, mais sommes-nous autre chose que des 
projectiles plus ou moins bien appropries a la 
lutte et valons-nous la peine d'etre considers 
autrement, etres irresponsables que nous som- 
mes ! Ce langage froid nous convient, car notre 

poussiere de sauvages ne tiendra guere de place. 
La race que nous ne verrons pas et qui sera 

transformed et developpee par les evenements, 

meritera, peut-etre, des paroles plus elevens. 
Fauves encore nous-memes, nous cherchons 

a faire, cependant, la place nette pour ceux qui 

* vont venir. 

La Revolution sera la floraison de l'humanit<5 

comme l'amour est la floraison du cceur. 

Ceux-la qui y seront, marcheront dans I'epo- 
pee et, seuls sauront la dire, car ils l'auront 
faite etle sens rudimentaire des arts aura, a tra- 
vers des effluves nouveaux, son developpement 

pour tous. 

En attendant, le dernier des bardes qui chan- 
taient seuls, comme le vieil Homere, est mort 
d'hier; nous serous, nous, le chopur des bardes 



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394 MtiMOIRi£& DE LOUISE MICHEL 

qui ehanteront dun bout de la terre a l'autre en 
d^rapant enfin l^paye du vieux monde. 

Avant d'en finir avec les conferences, parlons 
de celle de Lille, pour la greve des fileuses. 

Elles e^aient autour de nous a la tribune, ces 
ouvrieres des caves de Lille, que leurs sabots 
gris prtSservent si peu de l'eau et que le travail 
tue avant I'age. 

Elles ne demandaient pour continuer cette 
horrible vie que deux ou trois sous de plus par 
jour. 

Deux ou trois sous pour le pain suftisant a 
celles qui travaiilent si durement pour les riches, 
pareilles au ver a soie qu'on fait bouillir quand 
il a tisse" son cocon. 

Elles aussi, quand le labeur est acheve\ il faut 
qu' elles meurent; il faut que la vie s'arrete avec 
le fil. Qu'est-ce done qui soignerait leur vieil- 
lesse? Est-ce que leurs filles, a peine«Jior£jlu 
berceau, ne se seront pas enchaine'es a la meme 
torture? II faut bien que les riches usentet abu- 
sent de leurs troupeaux. 

Les vers a soie, les filles du peuple, e'est fait 
pour filer. ' 

Et le ver sera bouilli et la fille mourra ou se 
tordra corame du bois vert ploye*. 

Deux ou trois sous pour un peu de pain, en 



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>" ■Jmrti'jntittJV -•■ 




ME MO IRKS DE LOUISE MICHEL 395 

plus, a ceux qui gagnent des milliards aux autres ! 

II fallait tenir une semaine et les exploiteurs 
eussent cedeT Pour cela il fallait deux mille 
francs. 

Gr&ce aux reactionnaires qui payerent leurs 
places pour venir m'insulter, nous avons eu, en 

une seule conference, les deux mille francs, que 
je priai les organisateurs de mettre de suite en 
surete* ; ensuite, je pus annoncer a ces messieurs 
que nous avions ce qu'il nous fallait et qu'ainsi 
ils £taient libres de m'entendre ou de passer le 
temps a hurler, ee qui nretait parfaitement £gal, 
puisque nous avions les deux mille francs qu'il 
fallait. 

Cette explication frunche les ayant calmes, la 

conference eutlieu sdns autre incident et je pus, 
vers une heure du matin, prendre le chemin de 
fer pour revenir pres de ma mere. Je rapportais 
pour la tombe de Marie Ferre\ comme un souve- 
nir sacre\ le bouquet donne par les ouvrieres de 
Lille. 

Malheureusement, des ma/faiteurs, — je main- 
liens le mot — fireuti a la fin de la semaine, croire 
a quelques travailleuses cr^dules que les autres 
rentraient au bagne capitaliste ; elles s'imagine* 
rent de leur devoir d'en faire autanl, etla, yiirent 
qu'on les avait trompe*es. 



^>te»- 



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396 MtiMOlRES DE LOUISE MICHEL 

II etait trop tard mais la le^on ne sera pas 
perdue. 

Voici un bout de journal sur les conferences 
de rUnion ouvriere d f Amiens. 



Amiens. — L'Union ouvriere d* Amicus avait d£l6gu6 cin- 
quante de se9 inenibres, sous la pr6sidence du citoyea Delani- 
bre, pour recevoir a la gare la citoyenne Louise Michel. Plus 
de cinq cents personnes s'etaient jointes k la delegation. 

Par les soins de T Union ouvriere, une conf6rence avait <Hc 
organ is 6e au cirque Longueyille pour Tapr^s-uiidi ; quinze 
cents citoyennes et citoyens y 6taient r6unis. 

Apris quelques paroles du citoycn Hamet, qui presidait la 
conference, Louise Michel est mont£e k la tribune. Etle a de- 
peint les souffrances de la classe ouvrifere et flagellfi la con- 
duite de nos gouvernants. 

« Les hommes au pouvoir aujourd'hui, a-t-elle dit, sont dca 
ji^suites sousle masque rGpublicain. lis envoient les soldats a 
Tunis pour finir comrne k Sedan. 

« Je revendique les droits de la femme, non servante de 
Thomme. Si un jour nos ennemis me tiennent qu'ils ne me 
ldchent pas, car je ne combats pas en amateur mais comme 
ceux qui veulent vraiment, et qui trouveut qu'il est temps que 
les crimes sociaux finissent. C'est pourquoi, pendant la lutte, 
je serai sans merci et je n'en veux pa3 pour moi, netant dupe 
ni des mensonges du suffrage universel ni des mensonges de 
concessions qu'on aurait fair de fa ire aux femmes. 

« Nous sommes une moi tic de l'huinanitg, nous combattous 
avec tous les opprimes et nous garderons notre part de l'6ga- 
lite qui est la seule justice. 

« La terre appartient au paysan qui la cultive, la mine k ceux 
qui la fouillent; tout est k tous, pain, travail, science, et plus 
libre sera la race humaine, plus elle tirera de la nature de 
richesses et de puissance. 

« La vile multitude est le nombre, et quand elle votulra 
clle sera la force, non pour ecraser mais pour delivrer. » 

Le citoyen Gauthier a pris ensuite la parole pour exposer 
ses idees sur la question du capital ou du travail. 

En parlant du Nord, jepense k une tourn^ede 



MEMOIRES DK LOUISE MICHEL 397 

conferences avec Jules Guesde, pour une greve 
encore. 
Pendant le trajet, nous avions eu la comeMie : 

un bonhomme racontant a un autre les enterre- 
ments d'hommes c&ebres qu'il avait deja vus, et 

si le diable existait, ce n'est pas lui qui raconte- 

rait ainsi. Je me demandais si c'e"tait pour tout 
de bon. Ayant reconnu que oui, je craignais 
que Guesde ne s'avisat de de>anger l'oiseau. Le 
bonhomme terminait ses espGrances de convoi 
par celles dont bientot Victor Hugo, dont il sup- 
putait l'age, lui procurerait le spectacle ; ayant 
longtemps remue - cette idee, il commenea un 
autre sujet, Thiers. 

D<5cide"ment il avait le de de la conversation, 
ce corbeau funebre; I'autre, dont le cou e"tait 
rouge comme celui d'un dindon Tadmirait ainsi 
qu'une jeune lemme aux yeux ^tonne's, quand un 
oommis voyageur, un commis voyageur ni po- 
seur ni vantard, le remisa en remplacmit par la 
verite les betises de ce monsieur qui deplorait 
los miseres des pauvres patrons. 

Cette tourne"e presenta de gais incidents. Dans 
un cafe*, une douzaine d'oisifs vinrent faire cer- 
cle autour de nous, nous regardant comme des 
betes curieuses. 

Je me mis a cravonner leurs lunettes et 

•23 



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398 MtiMOIRHS DE LOUISE MICHEL 

comme l'expression s'en accusait avec une nai- 
vete bestiale (elles Staient r^ussies), je mis des- 
sous ces 16gendes : « Mouchard b6at. Mouchard 
savant. Imbecile. Mouchard malveillant. » 
lis n'6taient pas plus mouchards que nous, 

mais c'&aittrop b£te de nous regarder ainsi. 

L'un d'eux regarda par-dessus mon e"paule, 
les autres aussi y vinrent et ils partirent; nous 
en eHions debarrass^s. 

A la reunion, le commissaire de police, revetu 
de son 6charpe, se placa pres de nous. Groyant 
sans doute les contes de la reaction, il parut 
s'6tonner du calrne conserve" par nos amis. 

II est vrai que l'un des quatre commissaires 
de la salle (quatre hercules) avait tres gracieuse- 
ment mis sous son bras, comme un jeune chat, 
un petit bourgeois qui donnait le signal du bou- 
can, avant qu'on n'ait rien dit encore. Les autres 
petits bourgeois se calmereut comme par en- 
chantement. 



.....v,-f»W»«rttidVj 



W H —IIIH — «—*^ 



X1I1 



J'arrive au proces de Lyon, pour affiliation a 
I' Internationale, qu'on sait ne plus exister. 

Au proces de Lyon, je songeais, en regardant 
M. Fabreguettes, leprofil anguleux, le bras leve 
avec la manche large qui remonte, la parole 
acerbe, je songeais a une gravure devant laquelle 
j'ai sou vent reve" dans mon enfance et qui repre- 
sente le grand inquisiteur Thomas de Torque- 
mada. 

A mon proces, je songeais a YEloge de la folk 
d'liirasme. 

Les marottes manquaient, mais le son des gre- 
lots tintait a l'oreille. 

Les jur£s he'be't^s, affotes du requisitoire ou 
!1 lour avait et6 dit'que, s'ils ne me condam- 
uaiont pas, leurs boutiques ne seraient pas en 
surety ; cette idee burlesque de m'accuser d'avoir 
ri sur une porte; les petits jeunes gens venus 
pour m'in suite ret dont quelques-uns, cependant, 



P^Vr ',„,*. 



\ 



400 m£MOIRKS DE LOUISE MICHEL 

sont sortis calm^s, pris peut-dtre par la Revolu- 
tion qui souffle dans les pr^toires, je revois tout 

cela. 

Mais cen'estpas moi, messieurs, que vousavez 

condamnee ; on sait bien que je ne cherche pas 

am'enrichir; c'est ma vieille mere que vous avez 
condamn6e a mort — et elle est morte. 
On ne la reveillera pas, sous terre. 

Qu'il me soit permis de me rendre une justice. 

Cette accusation d'avoir ri n'est qu'un leurre. 

On ne voulait pas me condamner autrement 

parce qu'une femme est plus vite tu£e par le ridi- 
cule. Retablissonsles faits : cc sont mes convic- 
tions qu'on poursuit en moi ; j'ai done le droit de 
mettre ici le manifeste de Lyon cornmej'avais 
ma place au proces des anarchistes et j'en 
partage toutes les id6es. 

Ceci sera une justice, et cela etant fait, je n'au- 
rai plus besoin de m'inquie"ter de mon proc6s. 

MANIFESTE DES ANARCHISTES 

Ce qu'est. l'anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons 

lc dire i 

Les aimrcbistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un 
siicle ou Ton i>recbe purtout la liberty des opinions, ont era 
de leur droit et de leur devoir de se recoinmauder de la liberie 
illitnit^e. 




MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 401 

Otii, messieurs, nous sommcs de par le monde quelquos 
milliers, quelques millions peut-fitre, car nous n'avons d'autre 
in6rite que de dire tout haut ce que la foule pense tout has, 
nous sommcs quelques millions de travailleurs qui revendi- 
quons la liberty absolue, rien que la liberty toute la liberty ! 

Nous voulons la liberty e'est-k-dire que nous r6clamons pour 
tout fctre bumain le droit ct le moyen de faire tout ce qui lui 
platt; de satisfaire integralement tous ses besoins t sans, autre 
limite que les iinpossibilitfis naturelles et les besoins de ses 

voisfas 6galement respectables. 

Nous voulns la liberty et nous croyons son existence incom- 
patible avec 1'exlstence d'un pouvoir quelconque, quelle que 
soit son origine et sa forme, quil soit 61u ou impost, nionar- 
chique ou r^publicain, qu'il s'inspire du droit divin ou du droit 
populaire, de la Sainte- Ampoule ou du suffrage universe!. 

C'est que l'bistoire est 14 pour nous apprendre que tous les 
gouvernements se ressemblent et so valent. Les meilleurs sont 
les pires. Plus de cynisme chez les wis, plus d'hypocrisie chez 
lea autres! Au fond, toujours les niSmes procMSs, toujours la 
infcine intolerance. II n'est pas jusqu'aux plus iibSraux en 
apparence qui n'aient en reserve, sous la poussifere des arse- 
naux lSgislatifs, quelque bonne petite loi sur Tlnternationale, 
a r usage des oppositions gftnantes. 

Le mal, en d'autres termes, aux yeux des anarchistes, ne 
reside pas dans telle forme de gouvernement plutAt que dans 
telle autre, II est dans Tid6e gouvernementale elle-mfime, il est 
dans le principe d'autorit6. 

La substitution, en. un mot, dans les rapports huinains, 
du libre contrat, perp6tuellement revisable et r6soiuble, k la 
tutuelle administrative et 16gale, k la discipline impost, tel est 
notre id£al. 

Les anarcbistes se proposent done d'apprendre au peuple a 
se passer de gouvernement comme il commence d6jA k se passer 
de Dieu. 

II apprendra Sgalcment k se passer de proprtetaires. Le pirn 
des tyrans, en effet, ce n'est pas celui qui vous embastille, c'est 
celui qui vous affame; ce n'est pas celui qui vous prend au 
collet, c*est celui qui vous prend au ventre. 

Pas de liberty sans 6galite! Pas de liberty dans une soctete ou 
le capital est monopolist entre les mains dune minority qui va 
se rdduisant tous ies jours et oti rien n'est ^galement r^parti, 
pas m&ne Tfiducatlon publique, pay6e cepeudant des deniera 
de tous. 



402 MlSMOIltES DE LOUISE MICHEL 

Nous croyons, nous, que le capital, patrimoine coriunun de 
I'huraanitt, puisqu'il est le fruit de la collaboration dea g6n6ra- 
* tions passees et des generations contenoporaines, doit dtre mis 
a la disposition detous, de telle sorte que nul ne puisse en £tre 
cxclu; que person ne, en revanche, ne puisse en accaparer une 
part au detriment du reste. 

Nous voulons en un mot T6galit6; Tfigalitfi de fait, comme 
corollaire ou piut6t comme condition primordiale de la liberte. 
A chacun selon ses faculty a chacun selon sea besoins; voila 
.ce que nous voulons sincferement, 6nergiquement; volli ce qui 
sera, car il n'est pas de prescription qui puisse prfivaloir contre 
des revendications h la fois legitimes et necessaires. Voil& pour- 
quoi Ton veut nous vouer h toutes les fldtrissures. 

Sc616rats que nous sommes! Nous r^clamons le pain pour 
tou«, la science pour tous, le travail pour tous; pour tous 
aussi l'ind6pendance et la justice 1 

Ce manifeste 6tait sign£ par le prince Krapot- 
kine, fimile Gautier, Bordat, Bernard et qua- 
rante-trois autres pr^venus. C'est Gautier qui 
Tavait r6dig£. 

Un seul compte rendu me reste des conferences 
de Lyon pendant le procfes. Je ne me rappelle 
plus k quel journal il est emprunt^. Le voici : 

« On t&6graphie de Lyon, 19 Janvier : 

Hier soir, h la salle de r£lys6e, Louise Michel a fait une con- 
ference au profit des families des detenus anarchistes. 

Krapotkine et Bernard ont 6t6acclam6s presidents d'honneur. 

En prenant la parole, Louise Michel reconnait d*abord que la 
force seule peut transformer la soci6t6, puisqu'on reniploie 
pour la d6truire. 

A Lyon, dit-elle, les anarchistes sont sur le banc des accu- 
ses. En Angleterre, lis sont membres de la Chambre des com- 
munes. 

Ette rapportait, ajouta-t-elle, une adresse, signer par les 
refugi6s fran?ais de Londres, protestant contre le procfes dc 
Lyon et se declarant solidaires des accuses et de leurs theories. 



MtiMOIRKS Dfi LOUISE MICHEL 403 

Mais, so sachant surveill£e par la police, elle a d6truit cette 
piece, afln de ne compromettre personne. 

Louise Michel d6veloppe longuement ses id6es sur la situation 
de la femme daag la soci6t6 actuelle. 

Le prGsideot met aux voix un ordre du jour concilia nt k une 
prise d'armes pour se defend re contre la bourgeoisie. 

Get ordre du jour est adopts 

Un nomm^ Besson demande [expulsion des journalisteg. 

Louise Michel proteste et dit que la liberty doit etrc 6gale 
pour tous. 

Un orateur demande que l'assembl6e 6mette un vceu en 
Favour de Tacquittement des anarchistes. 

Le president r6pond que cola est l'affaire des juges et non de 
I'assembtee. Un tel vcbu, diWl, ne peut etre 6mis sans l'assen- 
timent de9 prfivenus. 

La stance est lev^e au milieu des acclamations des assistants. 

A une autre conference, salle de la P^rle, je 

crois, on imagina de faire passer derri6re la tri- 
bune, en cassant une vitre, je ne sais quelle 
fumerolle qui, si nous fussions rest^s sans nous 
en occuper en disant que c'Gtait un true de 
la police ou des imbeciles, eftt fait porter k la 
fois une grande partie de la foule vers une toute 
petite sortie oix il y aurait eu des accidents. 

G'etaient des i nb^ciles. Honteux ils m'en- 
voy^rent leurs excuses, queje lus publiquement, 
sans dire les noms bien entendu. 

Souvenez-vous de ceci, femmes qui me lisez : 
On ne nous juge p( s comme les hommes. 

Quand les homries, m6me de mauvaise foi, 
accusent d'autres hommes, ils ne choisissent pas 
certaines choses, si monstrueusement bfttes, 



mtmfm>w,-y..... 



40i MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

qu'on se demande si c'est pour tout de bon. 

Quand 'une femme n'est dupe, ni de la souve- 
rainete* dont on berne les peuples, ni des hypo- 
crites concessions dont on berne les femmes, 
c'est comme ca qu'on s'y prend avec elle. 

Et il faut qu'une femme ait mille fois plus de 
calme que les hommes, devanl les plus horribles 
6v6nements. II ne faut pas que dans la douleur 
qui lui fouille le coeur elle laisse gchapper un 

mot autre qu'a I'ordinaire. 

Car les amis, par la pitie" qui les trompe; les 

ennemis, par la haine qui les pousse, lui ouvri- 

raient bien vite quelque maison de sante\ oil elle 
serait ensevelie, pleine de raison, avec des folles 
qui, peut-etre, ne l'^taient pas en entrant. 

L'homme, quel qu'il soit, est le maitre; nous 
sommes l'6tre interme'diaire entre lui et la bete, 
queProudhonclassaitainsi : me* nagere ou courti- 
sane. Je Pavoue , avec peine toujours, nous 
sommes la caste a part, rendue telle a travers les 
ages. Quand nous avons du courage, c'est un cas 
pathologique ; quand nous nous assimilons fa- 
cilement certaines connaissances, c'est un cas 
pathologique. 

J'ai ri de cela toute ma vie. Maintenant cela 
m'est 6gal comme toutes les erreurs qui tombe- 
ront. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 405 

Et puis, la sinistre picore des vieux cliches 
rdactionnaires voit, par dela notre £poque tonr- 
ment£e, les temps ou l'homme et la femme tra- 
verseront ensemble la vie, bons compagnons, la 
main dans la main, ne songeant pas plus a se 
disputerla supr£matie que les peuples ne son- 

geront k se dire chacun le premier peuple du 

monde ; et c'est bon de regarder en avant. 
Plusieurs semaines apres le proces de Lyon, il 

me semblait que j'eusse e*te* complice d'une 
lachete\ si je n'employais pas la liberte" qu'on me 

laissait, je ne savais pourquoi, a appeler, au lieu 

de Tlnternationale morte, une nouvelle et im- 
mense Internationale debout d'un bout de la terre 

a 1' autre. 

Cela, je Tavais dit et fait ouvertement. On ne 
m'en a pas dit un mot a mon jugement; c'e'tait 
convenu que j'avais ri sur une porte, un jour que 
le peuple demandait du travail, et que ma mere 
m'avait supplied d'attendre qu'elle fut morte pour 
aller aux manifestations. 

Pendant que certains reporters causaient avec 
moi dans une maison ou je nV/aw pas, d'autres 
me voyaient en partie de plaisir au Boh ou je 
n 6tais pas non plus. J'habitais dans les families 
de mes amis Yaughan et Meusy, d'ou je me ren- 
dais, v&tue en horn me, chez ma pauvre mere. 

23. 



1 



406 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

J'aurais pu, sous ce costume, ne pas quitter 
Paris, ou emmener ma mere a l'&ranger. 

J'aurais pu, meme, continuer a faire de la pro- 
pagande. Combien de fois suis-je alle*e dans les 
reunions d'ou les femmes sont exclues! Combien 
de fois, au temps de la Commune, suis-je alle*e, 
en garde national ou en lignard, a des endroits 

ou on n'a gufcre cru avoir affaire a une femme ! 

Quand vous lirez ceci, amis qui, a ce moment- 
la, m'avez donne* rhospitalile* comme a un membre 
de la famille, souvenez-vous bien que je regret- 
tais de vous tant tourmenter; mais il fallait me 
rendre avant le jugement ; c'est pour nous surtout 
que nous devOns etre implacables. Les men- 
songes eHaient trop honteux! 

Et vous, Louise et Augustine, souvenez-vous, 
mes grandes, que vous l'avez senti et que vous 
m'avez dit : Vous avez raison! Moi, jene l'oublie 
pas, je sais que vous serez ainsi toujours. 

S'il faudra du courage a vos freres pour les 
choses qu'ils verronl, il vous en faudra cent fois 
davantage. 

II faut aujourd'hui, qu'ou les hommes pleure- 
raient, les femmes aient les yeux sees. 

Et vous, les petites et les petits, croyez-vous 

que je vous oublie? 

Si Paul et Marius sont un jour ce que je crois 



•-'*» ■■•r *-.■***-"- 



MfiMOIRES DE LOUISE MICHEL 407 

qu'ils seront, eux aussi aurontbesoin de courage ; 
que Tun poete, l'autre musicien, fassent leur 
route au grand soleil, cherchant ou Tart se leve, 
degag6 des bandelettes de la mort. 

Et vous, Marie et Marguerite, vous aussi, mes 
petites, vous serez de la giande (Stape ou, rhuma- 

nite etanten marche, les femmes ne doivent pas 

faiblir. Tant pis et tant mieux ! 

Je reviens a mon procfcs. Plusieurs de nos 
amis s'&aient proposes pour me defendre, mais, 
outre que chacun de nous doit s'expliquer lui- 
meme, il m'etait impossible de choisir entre ceux 
qui deja avaient defendu nos amis comme on 
doit defendre des hommes libres et Locamus qui, 
a Noumea, defendait les deportee appetes aux 
tribunaux de la colonie. 

Combien de fois nous l'avons vu passer, ses 
clients eHant acquitted et lui condamnS pour 
insultes a la magistrature, et s'en allant en prison 
avec les menottes! 11 tenait a cette mise en scene, 
et se la faisait appliquer pour achever de la ridi- 

culiser. 
Et Locamus riait en passant, de maniere a vous 

faire rire aussi. 
II se carrait avec cela, tout comme Lisbonne 

sous sa casaque de forcat. 
Si ce n'est queTocamus tout droit secouait sa 



1 



:-JMr-\:,.-t. .-... 



\ 



408 MlhlOIHES DE LOUISE MICHEL 

grosse tete fris^e, et que Lisbonne, frappantsa 
bdquille, relevait la sienne sous sa criniere ; tous 
deux avaient des allures de lions. 

Ce qui gene pour parler devant un tribunal 
quand on est plusieurs accuses* c'est que vos 
phrases sontguette"es pour servir, quand c'est pos- 
sible, a en faire des armes a Taccusateur. J'espere 

avoir eVite" cet Scueil. 

Quant aux jeunes gens de'guise's en avocats, ou 
peut-etre avocats de fratche date, groups s a la 
facon des chceurs antiques, pour me regarder en 
riant, ou autres choses de ce genre, j'espere que 
les trois ou quatre qui ont cesse* les insultes ne 
se sont point laisse" enr61er dans la bande qui 

insulte les morts. 

J'espere qu'ils ne regardent point les choses 
par le petit bout de la lorgnette, et que les noms 
de Valles, de Rigault, de Vermorel, de Milliere, 
de Delescluze et de tant d'autres qui, eux aussi, 
ont 6te* des dtudiants, leur viennent quelquefois 
au souvenir. 

Nous ne sommes pas tenths pour la jeunesse 
des r61es de don Quichotte et tous les fourbisse- 
rnents d'armets de Mambria, tous les combats 
contre les moulins a vent, ne sont pas la revanche 
non (tune settle, mais de toutes les hontes de l'hu- 
manite*. 




MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 409 

La revanche, c'est la Revolution, semant la 
liberty et la paix sur la terre entiere. 

Quand tout monte en seve, il faut prendre rang 

d'un cdle* ou de l'autre, s'entasser dans l'orniere 

avec sa caste ou secouer les delimitations 
absurdes de castes et prendre sa place au soleil 

avec l'&ape humaine qui se leve. 
On a vu, dit-on, a lentei rement de Valles une 

multitude 4mue, sur laquelle flottaient les ban- 

nieres noires et rouges. 

Est-ce la toute 1'arme'e rtWolutionnaire? Est-ce 
l'avant-garde? C'est a peine un bataillon. 

Quand l'heure sera venue, avanc^e par les 
gouvernements feVoces et stupides, ce ne sera 
pas un boulevard, mais la terre entiere qui fr6- 
mira sous la marche de la race humaine. 

En attendant, plus large sera le fleuve de sang 
qui coule de l'e*chafaud ou Ton assassine les 
n6tres, plus les prisons regorgeront, plus la 
misere sera grande, plus les tyrannies se feront 
lourdes et plus vite viendra l'heure, plus nom- 
breux seront les combattants. 

Gombien d'indigngs seront avec nous, jeunes 
gens, quand les bannieres rouges et noires flot- 
teront au vent de colere ! 

Quel raz de mar^e, mes amis, quand toutcela 
montera autour de la vieille 6pave ! 






l#>-:>^.v,,. 



410 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

Comme ils fileront doux, lespetitsjeunes gens 
qui se pr&endent eHudiants et qui bornent la 
patrie aux boues de Sedan ! 

Nous voulons, nous, pour tous les peuples du 
monde la revanche de tous les Sedan, ou les 
despotes et les imbeciles ont traine* rhumanite\ 

La banniere rouge qui fut toujours celle de la 
liberte" effraye les bourreaux, tant elie est ver- 
meille de notre sang. 

Le drapeau de noir crepe" de sang de ceux qui 

veulent vivre en travaillant, ou mourir en com- 
battant, efFraie ceux qui veulent vivre du travail 
des autres. 

Oh Jflottez sur nous, bannieresnoireset rouges; 
flottez sur nos deuils et sur notre espoir dam 
I'aurore qui se leve! 

Si Ton 6tait libre dans unpays, libred'arbore: 
sa banniere ou et comment on le voudrait, on 
verrait, mieux qu'a un vo&m uelconqu e, de quel 
c6te* se rangerait la foule ; il n'y aurait pas moyen 
de mettre quelques hommes dans sa poche comme 
on y met des poigne'es de bulletins. 

Ce serait une bonne maniere de s'assurer de la 
majorite* non falsified, qui serait cette fois celle 
du peuple. 

Maisil n'estpermis d'arborernos drapeauxque 
sur les morts. Nous ne sommes pas a Londres. 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 411 

Gette id6e me remet en m£moire la derniere 
conference de Blanqui. 

La salle e'tait pavoise'e de drapeaux tricolores. 
II se dressa, le vieux brave, pour maudire les 
couleurs de Sedan et de Versailles qu'on faisait 

flotter devant lui, symboles de redditions et d '£- 
gorgements. 
Gette stance fut la derniere, les hurlements 

de la reaction couvraient souvent les paroles du 
vieillard. 

Mais souvent aussi le petit souffle de la poitrine 

de l'agonisant, s'emplissant du souffle immense 

de l'avenir, dominait a son tour. 

Apres cette stance il se mit au lit et ne se 
releva plus. 

Ce n'est pas le drapeau vermeil faisant une 
aurore sous le soleil qu'on poursuit, c'est tout 
r6veil de liberte", ancien et nouveau, ce sont les 
anciennes communes de France, c'est 1793. 
c'est Juin, c'est 1871, c'est surtout la prochaine 
Revolution qui s'avance sous cette aurore. Et 
nous, c'est tout cela que nous deTendons. 

Voila des pages qui auront bien de la peine a 
passer le seuil de Saint-Lazare ; mais ce n'est pas 
pour le laisser dans l'oubli qu'il y a un article 
favorable dans le reglement : 



BBSM** 



412 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

« Les avocats peuvent recevoir cachettes les 
lettres des prisonniers. » 

Un d'eux a compris que ces Memoir es 6tant un 
peu mon testament, j'ai le droit d'y mettre ma 
pense*e telle qu'elle est. 



XIV 



Je reprends mon recit. 

II y a eu deux ans au 14 Juillet, c'est-a-dire au 

lendemain matin, que je fus emmen6e a la Cen- 

trale de Clermont. 
Point de bonne fete sans lendemain ! 
Les prisons de femmes sont moins dures que 

celles des hommes: je n'y ai souffert ni du froid, 
ni de la faim, ni d'aucune des vexations faites a 

nos amis. 

Mon livre des prisons s'appellera le Livre du 
bagne; je n'ai qu'a en rassembler les feuillets; 
ilssont nombreux! 

Les premieres pages seront consacre"es a ces 
pauvres braves ambulancieres, condamnGes a 
mort et qu'on a dirige"es sur Cayenne, ou le climat 
est meurtrier, parce qu'elles avaient soigne" les 
blesses de la Commune et, en passant, cettx de 
Versailles, quand il s'en trouvait d'abandonn^s. 
Les blesses n'ont pas de camp ; souvent il fut 



1 



HuftM&<**-«.- 



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I 



414 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

opportun aux Versaillais d'en abandonner. 
Dame ! ca genait pour mieux canarder. 

Victor Hugo obtint la grace de ces simples et 
braves femmes, Retif et Marchais ; Su&ens, Papa- 
voine, Lachaise, condamne'es aux travaux forces 
pour les memes faits, les suivirent. 

On dut dire au Mattre que ces femmes dtaient 

des monstres, mais Versailles ne fut pas long- 
temps sans se d^masquer. 

Les chapitres suivants appartiendraient aux 
amis rencontres dans les prisons, en commencant 
par les ndtres. 

A Satory, des femmes de mes amis prison- 
nieres ne craignirent pas de m'embrasser, 
quoique je les eusse prerenues qu'on allait me 
faire mon affaire. C'^tait risquer leur vie. 

Aux Chantiers, dans la grande morgue des 
vivantes, sous les haillons pendus la nuit contre 
les murs, il en fut de meme. Merci aux braves 
coeurs; beaucoup, hilas! sont mortes. La pre- 
miere fut M me Dereure ; elle ne put survivre aux 
dures^preuves que, deja malade, elle eut a subir, 
et, en plein Paris vaincu, devant les vainqueurs, 
les couleurs de la Commune suivirent son cer- 
cueil. 

D'autres, sans doute, sont mortes, que nous 
n'avons pas revues. 



« . J .. J .-^»-»- »intMfi 



MlSMOIRES DR LOUISE MICHEL 415 

Que de prisons ! ai-je dit quelque part dans ce 
recit. Oh! oui, que de prisons! du bastion 37 a 
la Nouvelle-Cal6donie en passant par Satory, les 
Chantiers, la Roehelle, la Catedonie, Clermont, 
Saint-Lazare ! . . . 

Quand parattra mon livre des prisons, les dix 

ans et toute la mer qui avaient deja passe" sur les 
premieres pages seront suivis de bien d'autres 

choses. J/herbe aura pousse encore sur bien des 
cadavres inconnus. L'idSe sera la meme : l'irres- 
ponsabilite' de l'etre humain a travers l'abandon, 

la misere, I'ignorance. 

On a trouve" longtemps tres joli ce mot impi- 
toyable et illogique : « Que messieurs les assas- 
sins commencent. » Est-ce que les assassins, ce ne 
sont pas les vieux fitats ddcr^pits oil la luttepour 
Texistence est si terrible, quejes uns tournoient 
sans cesse au-dessus des autres, rSclamant la 
proie? On n'y entend que les cris des corbeaux 
ct leurs battements d'ailes sur les peuples cou- 
ches a terre. Vous savez les vers d'Hugo : 

Lazaret Lazare! Lazarol 
Leve-tni! 

Tout n'est que pieges; les malheureuses s'y 
prennent. 



■to* 



\mM'*»iv*.'.. 



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\ 



416 M^MOIHES DE LOUISE MICHEL 

Est-ce que c'est leur faute a ces malheureuses, 
s'il n'y a de place pour les unes que sur le trot- 
toir ou a l'amphith<&tre ; pour d'autres, si elles 
ont pris pour vivre ou pour faire vivre leurs petits, 
pour la valeur de quelques sous, quand d'autres 
jettent pour leurs caprices des millions et des 

milliers d'etres vivants? 

Tenez, je ne puis m'empecher de parler de ces 
choses avec amertume; tout s'appesantit sur la 
femme. 

A Saint-Lazare, cet entrepdt ge*ne*ral d'ou elles 
repartent pour toutes les directions, meme pour 
la liberty, on est bien place" pour les juger. 

Mais ce n'est pas en y passant quelques jours, 
c'est en y restant longtemps qu'on voit juste. 

On sent alors combien de cceurs genereux 
battent sous la honte qui les dtouffe. 

Oui, leve-toi, malheureuse qui as si longtemps 
combattu et qui pleures ta honte ; ce n'est pas toi 
qui es coupable. 

Est-ce que c'est toi qui as donne aux gros 
bourgeois scrofuleux et ballonn^s leur faim de 
chair fratche ? Est-ce que c'est toi qui as donne" 
aux belles filles qui ne possedent rien -Tidto 
de se faire marchandise ? 

Et les autres, les voleuses, voyons, quand on 
jette des femmes dans la rue, il est sur qu'elles 




1 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 417 

iront oft l'homme qu'or. appelle leur souteneur, — 

parce qu'il les bat et le.i exploite — les enverra. 

Elles iront seules aue si : est-ce qu'on nevapas 

toujours, toujours decant soi quand on est 
perdue]? 

II y a aussi des ouvrieres voleuses, elles ont 

garde* des bouts d'e"tolfe. Est-ce que messieurs 
les grands couturiers envoient reporter lesrestes? 

D'autres avaient fabriqu£ des allumettes. 
Dame! les enfants avaient faim. 

D'autres ont trompe* leurs maris ! Est-ce qu'ils 
ne les ont jamais trompe'es? 

Si on laissait les gens se choisir eux-m^mes 
au lieu d'appareiller les fortunes, cela n'arrive- 
rait pas si souvent. 

D'autres encore (des vieilles le plus souvent), 
quand elles crcvent de faim et qu' elles ont envie 
de vivre encore un peu. insultent un agent pour 
avoir du pain en prison. 

Lorsque j'e*tais pre>enue, j'ai vu une de ces 
vieilles qui n'avait rien mange depuis silongtemps 
que, apres avoir pris un peu de bouillon, elle 
s'affaissa comme ivre. 

Quelques jours apres elle mourait, son esto- 
mac ne pouvant plus s'accoutumer a aucune 
nourriture. 

A Clermont, en cellule, je ne voyais personne, 



BHtowtw^^ 



,1 

\ 



418 MtiMOIRES D£ LOUISE MICHEL 

mais j'entendais des bouts de conversation. En 
voici quelques fragments. 

Je choisis ceux qui disent la tristesse du fond 
de la misere. 

— Tu sors demain, tu es heureuse! 

— Ma fox non ! II fait trop froid et trop faim 
dehors. 

— Mais ta mere a une bonne place. 

— On I'a chass^e parce que je suis en prison. 

— Ou est-elle? 

— Dans la rue ! 

— Ou vas-tualler? 

— La grosse Chiffe m'a fait demander pour 
battre le quart ; je donnerai mon p^cule a ma 
mere et j' me renflanquerai Id. 

— Mais tu reviendras encore ici, gage ! 

— Comment done que j'ferais pour n'y pas 
revenir? Gna pas d'ouvrage pour cence qu'ont 
des vannees de certificats ; e'est pas pour y en 
avoiripour des numerotees. 

En voici d ? autres : 

— D'ou que tu sors? 

— D'Saint-Lazare pardi! puisque je suis 

d'Paris. 

— Qu6 que t'as fait? 



MtiMOlKKS DE LOUISE MICHEL 



419 



— Est-ce que je sais. Mon marlou a lev6 un 
magot; y parait que je suis complice. 

— T'en savais rien ? 

— Est-ce que tu crois qu'y me dit ous qiCy va 
lurbiner. 

— Y t'a peut-etre donne" queque chose ? 

— Lui, me donner? Y me prend plutdt. Y l'y 
faut quinze balles par jour. 

— Que qui fait de ca? 

— Ah dame ! y n'a pas gras, faut qu'y pave 
un camaro qu'a vu ce qui fait? Le camaro man- 
gerait l'morceau sans ca. 

— Comment que tu fais pour l'y trouver ses 

quinze balles? 

— I'faisais la fenStre; ca vaut mieux que le 

quart dehors. Faut bien qu'on vive ! Quand je 
cherchais du travail, on me renvoyait des maga- 
sins parce que j'etais pas bien mise. Une fois 
qu'on m'a prete" une robe, c'&ait autre chose. 
J'etais trop bien mise, aiors y a un michet qui 
m'a eminence et puis voila. II a fallu prendre une 
earte et un marlou par-dessus. 

— Oit que tu faisais la fenetre ? 

— Chez la Relingue, tu sais bien, celle que se 
fait ramasser pour faire la place pour sa boite 
dans les centrales. 

— La Relingue ! moi j'aime mieux c'te boite-ci 



r 



420 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

que la sienne ! Elle gagne trop de balles su no 
pauv y carcasses. 

— Et ous que tu veux que j'aboule ? La graine 
de prison ca ne prend racine que sur le trottoir. 

En voici d'autres : 

— T'es triste, hein, la camuse! 

— C'est que ye vas retrouver mon malheur. 

— Que* que c'est que ca, ton malheur ? 

— C'est le pere de mes enfants. 

— Es-tu marie* e ? 

— Non. 

— Pourquoi que tu ne le quittes pas. 

— Parce que c'est le pere de mes enfants ! Dans 
le temps le pauv' mdliny s'est donne* du mal pour 
les premiers ; mais les hommes c'est moins dur 
a la peine que les femmes. Quand le mauvais 
vent souffle faut bien qu'y couche le champ. 

Et apres la sortie, n'ayant nulle part pour se 
refugier? Carles asiles qu'on fait pour les femmes 
sortant de prison ne peuvent les contenir toutes, 
— c'est offrir une coupe a la cataracte qui coule 
toujours. 

Vous le voyez bien, vous qui etes de bonne 
foi, qu'il faut que la Revolution y passe en ne 
remplacant pas par des choses mauvaises les 



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BHtottv^. 



MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 421 

mauvaises qu'on d&ruit ; ennemettantpaslapeste 
la d'ou on 6te le cholera. Mais en assainissant. 

Si les femmes des prisons font horreur, moi 
c'est la societe* quime d^goute ! 

Qu'on 6te d'abord le cloaque. Quand la place 
sera nette sous le soleil, personne n'y enfoncera 
plus dans l'ordure. 

Jeunes filles aux voix douces et pures, en 
voici de votre age aux voix rudes et cassees. 
G'est qu'on ne vit pas comme elles vivent, sans 
boire pour s'etourdir, pour oublier qu'on vit. 

Saint-Lazare ! ficoutez, jeunes filles qui n'avez 
jamais quitte vos meres ; il y a ici des enfants 
comme vous, des enfants de seize ans. Mais 
celles-la, ou elles n'ont pas de meres ou leurs 
meres n'ont pas le loisir de veiller sur elles. 

Les pauvres ne peuvent pas garder pres d'eux 
leurs petits, ni prendre le temps de veiller leurs 

morts. 

Elles sont pales, fletries; c'est pour vous gar- 
der des attaques de ceux qui, disent les imbe- 
ciles, se jetteraient sur vous si leur faim de 
chair fraiche ne trouvait pas a se repaitre dans 
la rue sur la fille du peupte. 

On appelle ca de l'egalite et de la justice ! 

Un coup d'ceil sur l'une des plus terribles mi- 
seres humaines, afin que ce ne soit pas laplainte 

21 



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422 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

sur un seul 6tre qui gonfle Le coeur du lecteur, 
mais la r^volte contre les crimes sociaux. 

(Test peut-etre en cellule qu'on est le mieux 
pour tout entendre. Toute cellule donne surune 
cour quelconque et les voix montent ; il n'y a 
qu'a suivre quelques-unes des parties de cet 
horrible chceur de la misere. 

ficoutez : il y a entre les proprietaires des 

maisons de prostitution ^change de femmes, 
comme il y a e'change de chevaux ou de boeufs 
entre agricuiteurs ; ce sont des troupeaux, le 
bewail humain est celui qui rapporte le plus. 

Quand les michets de telle ou telle ville de 
province trouvent une femelle trop surmenee ou 
qu'iis en sont las, le proprie'taire s'arrange pour 
que la fille doive a la maison une somme dont 
elle ne pourra jamais s'acquitter ; cela la fait 
esclave, alors on la troque dans tous les maqui- 
gnonnages possibles. II faut que le beHail aille 
dans I'etable ou il sera plus profitable aux trafi- 
cants. 

Pour d'autres c'est un embauchage. Ellesani- 
vent naives de leur pays, ou si elles sont Pari- 
siennes et qu'elles n'ignorent pas qu'il y a des 
ogres pour la chair fralche ou des appe*tits a re- 
pattre, la misere les assouplit, et puis il y a les 
oripailleries fausses qu'une fois dans 1'antre on 



1 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 423 

leur fera payer six fois la valeur afin de leur 
creer une dette. 

II y a aussi le recrutement : de vieilles mise- 
rables trouvent moyen de se faire emprisonner 
pendant quelques mois, et elles recrutent, elles 
racolent toutes les joliesfilles qui y sont 6chouees ; 
il n'y a plus besoin qu'elles craignent d'avoir 
faim ; en sortant elles feront la noce. 

Oui, elles la feront, la noce, a en crever! Leur 
voix deviendra un rauquement, leur corps tom- 
t bera en lambeaux. C'est la noce — la noce des 
' bourgeois en app£tit. 

Celles de la rue sont encore les moins misC- 
rables, celles des maisons ferine" es ont une vie si 
horrible que cela 6tonne ceux qui ne s'6tonnent 
plus. 

Ce que j'entends la-dessus, je l'^crirai, paree 
que c'est si 6pouvantable, si honteux, qu'il faut 
qu'on le sache ! 

Mais en ce moment les batteuses de quart de la 
rue ont le dessus pour les histoires lugubres. 

Est-ce qu'on ne s'apercevra jamais que c'est 
entretenir tous les crimes, et qu'une fois devenue 
drdlesse, la femme s'cHourdira en se faisant 
donner de Targent par des imbeciles qui devien- 
dront des assassins. Tout le monde doit savoir 
cela ! Alors pourquoi le continuer? 



IV*Y> .■ 






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424 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

Si les grands negotiants des marches de 
femmes qui parcourent l'Europe, faisant la placo 
pour leur n^goce, etaient chacun au bout d'une 
corde, ce n'est pas moi qui irais la couper. 

Et si, quand une pauvre fille qui a cru entrer 
dans une maison honn&e (il y en a) s'apercoit 
ou elle est, et se trouve dans rimpossibilite* d'en 
sortir, elle etranglait de ses mains vengeresses 

un des mise'rables qui l'y retiennent; si elle 
mettait le feu a ce lieu maudit, cela vaudrait 
mieux que d'attendre le re*sultat des plaidoiries 
a ce sujet, car il n'y en aura jamais d'autre que 
ce qui existe, tant que les choses seront telles. 

Est-ce que les hiboux qui coupent les pattes 
aux souris pour les garder dans leur trou cesse- 
ront jamais d'agir ainsi ? 

Si la souris captive, au lieu de pousser son 
petit cri plaintif entre le ciel et la terre e*galement 
sourds, essayait de ronger la gorge au hibou qui 
la de"vore, toutes les premieres periraient ; mais 
la peur finirait par prendre la b6te avide, et 

comme tout 6tre veut vivre, elle finirait parse 
nourrir de graines plut6t que de crever. 
C'est ainsi que doit proce*der le miserable 
/ b(3tail humain ; la femme n'a pas & perdre son 
temps en r£clamant des droits illusoires (ceux 
qui les lui promettent n'en jouissent pas eux- 



n. w i m ii wMH i > mnnwiw 



MlJMOIRES DE LOUISE MICHEL 425 

memes), elle a a prendre sa place en tete de 
l'etape qui luttc, et en mcme temps a se d&ivrer 
elle-meme de la prostitution dont nul autre 
qu'elle-meme ne la delivrera. 
' Quand elle ne voudra plus etre la proie des 
app&its et des cupiditSs, elle saura que la mort 
est preferable a cette vie-la, et elle ne sera pas 
assez bete pour mourir inutilement. 

Voici ce que j'entends pendant que j'^cris. 

(Vest l'histoire d'un marche\ 

— Y a un zig qui m'a fait/wt'J su le boul des Bati- 
gnolles ; y voulait me donner que vingt ronds, 
moi j'avais faim et puis j'avais un martotipar ocas 
avec la flique ; fallait que je le paye, y m'aurait 
donne* une fiaupe'e/ moi j'ai pas voulu. 

— Que* que t'avais fait des qmrante ronds du 
vieux qu'Gtait siplein? 

— Je les avais donnas, vingt a not* marlou, vingt 
a une petite momiche qui chiolait la faim, qu'on 
ne voulait plus lui faire du pain A Vvil; toute la 
chieuWe chez elle allait en crever, qu'elle disait : 
Moi j'ai pas seulement larnpe delajournSe, j'aime 
pas quand je suis pas ftnfchc'e. 

— Pourquoi que tu ne t'es pas carapatee quand 

on t'a prise. 

— Puisque je te dis que j'avais rien lampe, 
autant HrelM M....! autant crever! 

24. 



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426 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Oui, vous avez raison, pauvres filles g6n«5- 
reuses jusqu'au fond du gouffre oil vous etes, 
mieux vaut crever que cette vie-la ou vous avez 
besoin de boire pour ne pas sentir l'existence. 

Je ne veux pas croire a la ne'cessite' pour 
l'homme de se repaitre a se gorger de toutes les 
saouleries. Mais il y a n^cessite* pour la femme, 
quelle qu'elle soit, a ne point etre souill^e de ces 
immondes brutalite*s. 

Mais regardons en avant, car dans ces tortures 
va naitre la jeune humanite*. C'est elle que Ferre" 
au poteau de Satory ; les nihilistes du haut des 
potences du tzar, les socialistes allemands la 
tete sous la hache, saluentcomme je le fais devant 
la vie — plus horrible que la mort. 



XV 



J'en arrive a la fin. 

Maintenant qu'a chants pour moi l'oiseau noir 
du champ fauve, il ne sera peut-6tre pas mau- 
vais d'en jeter quelques lignes comme e"tude, 
pour ceux qui ignorent les effets qui se produi- 
sent quand on n'a plus rien a craindre, qu'on ne 
peutsouffrirdavantage, et que de l'autre cdte* de 
la douleur on regarde froidement se tordre les 
haines qui dardent leur venin, et trottiner les 
imbe'cilite's gonfle"es d'envie. 

On n'a plus, devant le tas de ces idiots, que 
rindiffe'rence du chiffonnier remuant de temps 
a autre les guenilles avec son crochet; il n'y a 
pas de noms, mais chaque chose porte son ca- 
chet. 

Je n'y ai pas encore trauve" de morceaux de 
bare ou de toile grossiere, j'en ai trouve" de soie 
et de velours trained dans les ordures. 

Avez-vous remarque" combien certaines choses 






428 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

puent? Ces salens sans nom sentent l'odeur fade 
dcs detritus ! 

Si ractivite" gnorme d6ploy6e par certaines 
gens pour tacher de me salir eut 6t6 mise en 
mouvement pour une cause raisonnable, ils au- 

raient 616 utiles. Que de quality pre*cieuses 

d«5vi«5es a travers les b6tises de la society 6goKste! 

J'ai vu en Gale'donie, sur un mamelon Emerge 
dans les cyclones, un grand fucus encore tout 
visqueux des flots dont il s'dtait nourri; deux 
rumeaux qui tombent du haut sur la pente exposed 
au soleil deviennent de*ja une liane nouvelle ; — 
ils s'accrochent maladroitement encore a la terre 
qui leur donnera des sues plus chauds, et les 
feuilles, d'un vert moins noir, de*ja s'impregnent 
de la lumiere. 

Gombien d'^tres, eux aussi, s'imprSgneraient 
de lumiere dans un autre milieu ! 

En attendant, que de haines de*chafne*es contrc 
les mu rail les d'une prison s'usent inutilement 
les dents ! Vous cherchez le bonheur pour le 
ronger, pauvres fous ; passez votre chemin, le 
bonbeur n'est nulle part; je l'aurais eu si j'avais 
passe* ces deux ans pres de ma mere en la sen- 
tant heureuse ; mais vous voyez bien qu'il n'y a 
plus de crainte a avoir, puisqu'elle est morte . 
rassurez-vous, je ne serai plus jamais heureuse; 



mam 



MdMOIRKS DE LOUISE MICHEL 429 

mais ne vous agitez pas tant, vos insultes me 
sont indiflferentes. 

On comprendra pourquoi, sur ces terribles 
douleurs, la mort de mon amie et celle de ma 
m6re, je cite plutdt les amis qui ont racont6 ces 

tristes jours que je ne les raconte moi-mfeme. 

Le courage a des bornes, on ne les passe que 
si le devoir l'exige. 

Je trouve, dans le Dossier de la magistrature 
d'Odysse Barot,la relation exacte de i'arrestation 
de Marie FernS et je cite ces pages Sorites sous 
Amotion encore vive de Thorrible sc6ne; elles 
serviront de preface k sa mort* 

On se rappelle le proefts de Theophile Ferro, mpmbro 
do la Commune, son impassibility dedaigneuse au poteau 
do Satory en face des douze chassepots qui allaient lui 
donner la mort. Cette mort, il Tattendit en souriant, le 
cigare k la bouche, les yeux non bandcs; ehacun sait 

cela. 

Seulement, il y a un detail qu'on ignore et qui n'a 
(He ecrit nulle part jusqu'a ee jour : c'cst la fa$on dont 
fut operee rarrestation de Ferrc, le moyen auquel on eut 
recours pour dtfcouvrir sa retraite. 

Toutes les recherches avaient ele infructueuses ; on 
avait peut-fitre arriUe cinq ou six pseudo-Ferre comme 
on a fusille cinq ou six faux Billioray, cinq ou six Val- 

K»s. 

Que fait-on? On se dirige vers la petite maison de 
Lovallois-Perret, rue Fazilleau, que Tancien membre de la 
Commune habitait avec ses parents. 




430 MtiMOIRKS DR LOUISE MICHEL 

— Evidemment il n*y etait pas. 

— Parbleu! on savait fort bien qu*on n'avait aucune 
chance de le trouver la. 

— Eh bien alors, k quoi bon? 

— Que vous files naif! Ne vous ai-je pas dit qu'il de- 
meurait avec sa famille? Or, a quoi sert une famille si 
elle ne sert pas h denoncer et a livrer les siens? 

On penetre un peu brutalement, cela va sans dire, 
dans le petit cottage entourc d'un jardin de la rue Fazil- 
leau. Ah! tenez, je ne sais si .ma plume aura le courage 
d'achever. L'autre jour, une affaire m'appelait a Levallois; 
j'ai passe dans cette rue; arrive devant cette maison dont 
le numero me revint soudain a la memoire, je fus force 
de m'arrSter quelques minutes, Le sang me montait au 
cerveau, la sueur coulait de mon front, un simple souve- 
nir faisait gronder en moi des flots de colere et do 
rage, 

Pardonnez-moi cette emotion involontaire; car cette 
indignation, cette colere, cette rage, vous allez les parta- 
ger. Je continue : 

On entre. Le pere etait parti pour son travail quoti- 
dien, il ne restait la que deux femmes, la vieille mfcre et 
la jeune soeur de Thorn me que Ton recherchait. 

Cette derniere, M Ue Ferre, etait au lit, malade, dan- 
gereusement malade, en proie a une fl&vre ardent*. 

On se rabat sur M ma Ferre ; on la presse de questions, 
on lajsomme de reveler la rachette de son Ills. Elle 
affirme qu'elle Tignore et que, d'ailleurs, la connflt-ello, 
on ne pouvait pas exiger d'une mere qu'elle se fit la de- 
nonciatrice de son propre fils. 

On redouble d'instances; on emploie, tour it tour, la 
douceur, la menace. 

— Arrfitez-moi, si vous voulez, mais je ne puis vous 
dire ce que j'ignore, et vous n'aurez pas la cruaule do 
iii'arracher d'auprfcs dulit de ma flllc. 



■ - .^ti *n r+*f*w*xm *mn*n 



MriMOIUES DE LOUISE MICHEL 434 

La pauvre femme, a cette seule pensee, tremble do 
Ions ses membres. L'un do cos hommes laissa echapper 
un sourire. Une idee diabolique venait de sur^ir dans son 

esprit. 

— Puisque vous ne voulez pas nous dire ou est votre 
flls, eh bien, nous allons emmener votre fllle. 

Un cri de de"sespoir et d'angoisse s'echappe de la poi- 
trine de M"» Ferre. Ses prieres, ses larmes sont impuis- 
santes, on se met en devoir de faire lever et habiller la 
malade au risque de la tuer. 

— Courage, mere., dit M ,u Ferre ; ne fafflige pas je 
serai forte; ce ne sera rien. II faudra bien qu'on me rela- 
che. 

On va l'emmener. 

Placee dans cette opouvantable alternative, ou d'en- 
voyer son flls a l.f. mort ou de tuer sa fille en la laissant 
emmener, affolee de douleur, en depit des signes sup- 
pliants que lui adresse l'heroique Marie, la malheureuse 
mere perd la t6te, hesite!... 

— Tais-toi, mere! tais-toi! munnura la malade. 

Onl'emmene... 

Mais e'en etait trop pour le pauvre cerveau ma- 

tcrnel. 

Mme pcrrd s'affaisso *ur olio- memo; une fievro chaude 
so declare, sa raisons'obscurcit; des phrases incoherentes 
sYchappent de sa bouche. Les bourreaux patent l'oreille 
el Kuettent la moindrc parole pouvant servir d'indice. 

Dans son delire, la malheureuse mere laisse echao- 
\wv a plusieurs reprises, ces mots : Rue Saint-Sauveur. 

llelas! il n'en fallait pas' davantage. Tandis que deux 
de ces hommes gardent a vue la maison Ferre\ les autres 
p.ourent en hate arhever leur oeuvre. La rue Saint-Sauveur 
est cerne"e, fouillee. Theophile Ferre- est arrSte\.. Quel- 
ques mois plus tard, il est fusilld. 

Huit jours apres l'horrible scene de la rue Fazilleau. 



\ 



432 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

on rendait a la courageuse enfant sa liberie. Mais on no 
lui rendait pas sa mere, devenue folle et qui mourut 
bientOt dans un hospice d'aliencs, a l'asile Saintc- 
Anne. 

Marie 6tait encore debout dix ans apres ces 
horribles choses. Ceux qui avaient leur pere ou 
leur frere en Catedonie ou en exil savent quels 

^taientsondevouementetsoncourageinfatigable. 

A Londres, les proacrils me parlaient des 
quelques jours qu'elle y avait passes, comme si, en 
la voyant, ils eussent revu avec elle les amis dis- 
parus dans rhe*catombe ; je crois qu'ils l'aimaient 
plus encore que moi. Nous ne l'avons plus. 

Ceux qui dans Paris, oil Ton change si souvent 
de logement,habitent le n» 27 de la rue Condorcet, 
ancien appartement de M me Gamille Bias, y ver- 
ront peut-etre encore une chambre tendue de 
rouge ayant la forme d'une lanterne. 

Marie Ferre, au moment ou M me Bias arreta cc 
logement, me parla beaucoup de la chambre 
rouge : « C'est un veritable nid, me disait-elle, 
vous verrez comme on est tranquille. » 

C'6tait un nid, en effet, — le nid de la moil. 

Dans la nuit du jeudi au vendredi du 24 fdvrier 
1882, apres une courte maladie a laquelle nous 
dtions loin de supposer une fin aussi terrible, 
c'est la que nous l'avons perdue. 



.» j^^,*. fm««MMI 



■mmiii-miUM— I 



MlLMOIRES DB LOUISE MICHEL 433 

J'avais etc* un peu jalouse que ce ne fut pas 
avec moi qu'elle vint, mais elle me dit : 

— J'y serai si bien ! Au bout de quelques jours 
ce sera fini. 

C'6tait fini en effet! S'il y avait un Dieu, ce 
serait vraiment un monstre de trapper de tels 

coups. 

Le lit £tait place* en face de la porte, la tete 
contre le mur. 

Pendant les deux jours qu'elle y fut morte; 
quelqu'un, qui ignorait ce qui se passait la, ne 
cessa de jouer du violon en face; cela entrait 
dans le cceur. 

C'est ainsi dans les villes ou chaque maison 
est elle-m6rae une ville. 

C'est devant ce lit que nous l'avons couchee 
au cercueil, bien enveloppe"e dans moo grand 
chale rouge qu'elle aimait. 

A la mort de Th^ophile Ferre, c'est M me Bias 
qui, avec la pauvre Marie, ensevelit le fusille" 
corame l'eut fait sa mere. 



En face des magasins du Louvre, il y a une 
petite boutique de lainages ; la, pendant la de- 
portation, ma mere habita longtemps avec une 
parente pour laquelle elle eut toujours une pro- 

**_ ' __ « 



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\ 



434 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

fonde affection, avant d'aller chez ses parents de 

Lagny. 

Au n° 24 de la rue Polonceau, apres mon re- 
tour, bien fugitifs furent les instants de joie; 
ma mere et Marie pres de moi, j'avais presque 
peur ; le bonheur n'est-il pas un rameau si fragile 
qu'on le brise toujours en s'y reposant? 

Deux vieilles amies venaient chaque jour voir 
ma mere, elles avaient pour elle de ces petites 
attentions qu'aiment tant les vieillards et ma 
chere Marie restait pres d'elle pendant chaque 
reunion ; tout cela est passe". 



Au 45 du boulevard Ornano, au quatrieme 
e*tage, c'est Ik qu'elle subit la longue torture de 
deux anne^es passers sans moi avant sa mort. 

Son lit 6tait place* parallelement au corridor 
d'entree, dans la chambre du milieu. 

Au-dessus de la commode etait un grand por- 
trait de moi peint par M" ,e Jacqueline. Combien 
de fois la pauvre femme y eut les yeux pendant 

ces deux ans. 

11 m'a semble, pendant les derniers instants 
oil il lui £tait difficile de parler, qu'elle me faisail 
comprendre de le donner a Rochefort qui me 
Tavait conserved pendant ces deux ans. 



„m~**ni+* n v*,miim i, ir0 1 n vm m rm*m*MMM — KW 



MtiMOMES DE LOUISE MICHEL 435 

Par les jours de soleil, tant qu'on put lui faire 
croire seulement a un an de prison, elle restait 
longtemps a sa fenetre : c'etait Ik qu'elle m'avait 
si souvent attendue quand je revenais des der- 
nieres tournees de conferences, ou M" e Bias 

eiait rested avec elle. 
A partir du 14 juilletl8fi4 il fallut tout lui dire ; 

elle ne se mit plus a la fenetre. 

Je ne crois pas que cette douleur infligee a la 
pauvre vieille mere ait <He" bieu profitable au 
bonheur de qui que ce soit. 

Personne au monde n'y pent plus rien, on ne 
reveille pas les morts. 



Elle est morte le 3 Janvier 1885, a cinq heures 
moins trojs minutes du matin. 

Lorsque j'en descendis l'escalier, le matin du 
jour de l'enterrement, la laissant couchee dans le 
cercueil non encore cloue*, je songeais a sa dou- 
leur depuis deux ans, je me sentais au coeur tout 
ce qu'elle avaitsouffert, pauvre mere ! Gomme elle 
eut e*te" heureuse de* passer quelques jours avec 
moi! 

On a bien agi en me laissant pres d'elle a sa 
mort ; c'est pourquoi il faudrait peu de pudeur 
pour me faire grace sur son cadavre. ■ 

L 






436 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

Quand tout le monde sortira ou que mon temps 
sera fini. Jusque-la qu'on me laisse. 



^ Et les cimetieres, la-bas! Vroncourt dans 
Tangle en haut, sous les sapins, Andeloncom-t, 

Clefmont ! 

Et les petites maisons- basses et sombres dcs 
vi'eux oncles, la maisonnette enfonce'e en tone 
de la tante Apolline, celle de l'oncle Georges lout 
en haut de la c6te I 

Et la maison d^cole. Qui done maintenam y 
entend le bruit du ruisseau? 

Oh ! maintenant plus que jamais, par la fenetrc 

ouverte m'arrivent les senteurs des roses, d 
chaume.des foins coupe's ausoleil d'(H3; l'odeu 
acre des niaoulis metee a la frafcheur Acre ..I t- s 
flots. 

Et tout reparait, tout revit, les morts et les 
choses disparues. 

Et plus que jamais je voudrais les revoir. Il< 
m'appellent et pourtant rien ne reste d'eux, plu.s 
que du vent qui passe. 

Lors meme que la pense*e serait une sorte d 'at- 
mosphere qui enveloppe le corps, ne se dissipr 
rait-elle pas avec elle? 

Qu'importe! 11 faut aller jusqu'au bout; le tra- 



il 



MliMOIRES DE LOUISE MICHEL 437 

vail (Hourdit, la douleur fait marcher comme un 
eperon. C'est n^cessaire peut-etre pour fournir 

_ _ _ • » 



sa carriere. 



Des fragments retrouve's dans mes papiers 
diront mieux que moi le terrible groupement des 
choses depuis 71 : toutes se tiennent, denvent 
les unes des autres et m'apparaissent a la fois. 

Le premier qui me tombe sous la main date 

du28 novembre 1871. 

C'est au camp de Satory, tout ensoleille" dans 
le matin sur la neige de novembre, qu'avait lieu 
l'assassinat de Ferre\ mon compagnon d'armes ; 
j'aurais bien aime* y avoir ma place. 

Ma mere «5tait forte encore, relativement pres- 
que jeune. C'eut (He* moins cruel que la separa- 
tion d'il y a deux ans. 

Voicien quels termes un journal re"actionnaire 
raconte la morf heVofque de B erre* : 

... Les condamnes sont vraiment tres femes, Ferri, adosse 
a son pot^au, jette son chapeau sur la sol. Uu sergent s'avance 
pour lm bandar las yeux; il prand la bandaau et la jatta sur 
son chapeau... Les trois condamnes restent seuls. Les trois 
pelotons d execution qui Tiennent de s'avancer font feu. 

Roesel et Bourgeois sont tombes sur le coup; quant a 
Ferre, il est wete un moment debout et est tombe sur le cote 
droit. Le chirurglen-major du camp r M. Dejardin, se precipite 
vers es cadavres. II fait signe que Rossel est bien mort et 
uppelle les soldats qui doivent donner le coup de grace a 
l'errre et a Bourgeois. s ««■ ■ 

Eufln, le deflte continence... 

Dcvant le troisieme conseil de guerre, ou il fut traduit en 



J 



438 MtiMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

aoot, Ferre avail pronoace pour toule defense lea paroles aui- 
vantes : 

« Membre de la Commune, je auis entre les mains de aes 
vainqueurs : 

« Us veulent ma tete, qu'ils la preonent. 

« Jamais je ne sauverai ma vie par la lAchete. Libre j'ai 
vecu, j'enteods mourir de mime. 

« Je n'ajoute qu'un mot : La fortune est caprieieuse. Je 
confie a l'avenir le soia de ma memoire et de ma vengeance. » 

(La Liberie du 28 novembre 1871.) 

Le second, est le fac-simile* de la demiere 
lettre de Ferre* a ma chere Marie. 

Celui-la m'arrive le 24 mai de ceite anne*e ; je 
n'ai pas besoin qu'il y ait de lettre pour deviner 
que cela vient de vous, mon cher Avronsart. 

Je revois avec ce triste et fier adieu notre 
comite" de vigilance du 41, cbausse*e Clignan- 
court. 

— Tous des poetes et des sauvages ! me disait 
M me Meurice. 

C'e* tait vrai ! Comme nous nous aimions lit 
dedans, et comme on y e*tait bien ensemble ! 

Si bien, qu'on avait les yeux avec une sorte 
d'anxiete sur la pendule, qui marquait l'heure 
d'aller dans nos clubs ou dans ceux des partisans 
des redditions et du plan Trochu, afin d'y jeter 
des ide*es subversives, qui tombaient en e*tincelles 
sur la foule toujours g<£ne>euse qui, elle % ne vou- 
lait pas se rendre. 



MEMOIRES DB LOUISE MICHEL 439 

C^tait vite fait de desorganiser ces reunions 
de lacheurs de luttes et de Ucheun de sang. 

lis flairaient d'avance le sang des vaincus, et 
revinrent a leur. heure (l'heure des chacals); il 
leur faut la proie morte ou liee. 

Je crois avoir toujours, avec lalettre de Marie, 
la derniere qui me fut envoyge de sa cellule de 
Versailles, avant qu'on ne ra'ait fait partir pour 
Arras, d'ou je fus ramenee comme je Tai raconte\ 

Le 29 novembre au matin, au meme instant ou 
Marie venait chercher le corps du fusille\ nous 
e (lines la consolation de nous rencontrer. 

Je ne crois pas qu'aucune perquisition m'ait 
enleve ces papiers, mais les amis n'aiment pas a 
les remuer, nous tous etant morts ou prisonniers, 
et je leur laisse ce sentiment de tristesse sans le 
heurter. 

Je dirai seulementque, danscette lettre, Ferre, 
au lieu de s'attendrir sur lui-meme, regardait, 
par-dessus le fleuve de sang de 71, la Liberie se 
lever a l'horizon lointain. 

Ou done etes-vous tous, 6 mes amis? 

Si ce livre trouve.Burlot dans ses forets du 
Morvan, et le vieux brave Louis Moreau, je ne 
sais dans quel coin du monde, eux aussi se sou- 
viendront. 

Je nVapercoi* que j'ecris des noms et cenx qui 



Bhffitvi«' 



-. v*<» i**l' i* i"*- 'f*" 



4*0 MtiMOIRES DK LOUISE MICHEL 

les portent vivent encore ! Je m'arrdte, mais la 
page restera. 

Voici la derniere lettre de ThtSophile Ferre, 

Maison d'arrit cellulaire de Versailles, n« 6. 
Mardi 28 nov$mbre 1871, Sfc. i/2 matin. 

Ma bien chftre eteur, 

Dans quelques instants je vais mourir; au dernier moment f 
too souvenir me sera pr£seut; je to prie de demauder mon 
corps et de le reunir k celui de Aotre malheureuse mire; si tu 
le peux, fais insurer daus les journaux l'heure de mon inhu- 
mation, afln que des amis puissent m'accompagaer ; biea 
entendu, aucuae c£r6monie religieuse ; je meurs materialists 
comme j'ai v6cu. 

Porte une couronne d'immortelles sur la tombe de notre 
mire. 

T&che de gu6rir mon fr&re et de consoler notre pdre; dis- 
leur bien k tous deux combien je les aimais. 

Je t'embrasse mi lie fois et te remercie des bons soins que 
tu n'as cess6 de me prodiguer; surmonte ta douleur et, comme 
tu me las souvent promis, sois k la bauteur des 6v£nements; 
quant k moi, je suis heureux, j'en vais finir avec mes souf- 
frances, et il n*y a pas lieu de me plaindre. 

Tout k toi, 
Ton frere d6vou6 f 

Tn. FEnnft, 

Tous mes pupiers, mes vAtements et autres obfets, doivent 
fitre rendus,sauf 1'argent du greffe que j'abandonne aux d6tenas 
plus malbeureux. 

Th. Fear*. 

Je crois devoir donner quelques fragments des 
journaux de 28 juin 1882, sur les obsfcques de 
Marie. 




1 



MtMOIRKS DE LOUISE MICHEL 441 

Hier matin, k 9 he u res, ont eu lieu lea obsfeques de la coura- 
iteusc citoyenne Marie Ferr6 f sceur de Tb6ophile Fern* fusilte 
par la reaction bourgeoise, pour sa participation iila Commune. 

La vie de Marie Ferr6 ne fut qu'abnigatlon et d£vouement 
& la cause pour laquelle son frfcre mourut. 

Aussi est-ce avec une respectueuse admiration qu'un grand 
notubre d'amis suivaient bier, k sa derntere demeure, cette 
martyre de la foi r6volutionnaire. 



Le cortege se composait d'un millier de personnes, paraJ 
lesquelles on remarquait les citoyens Henri Rocbefort, Clovi* 
Hugues; les citoyenncs Hubertine Auclert, Canaille Bias, Ca- 
dolle, Louise Michel. 

Arant la levdc du corps a la inaison niortuaire, des bou- 
quets d'inimortelles ont 6t4 distribuis aux assistants. 

Huit couronnes de roses blancbes et trois eouronnes d'im- 
mortelles rouges ont 6te deposes sur le cercueil. 

Les tiois courcnnes d'ixnniortelles porta) tut les inscrip- 
tions suivantes : A Marie Ferr6, le Cercle d'ttudes sociales 
du xvui* arrondisseaent. A Marie Fen 6, la Libre-Ptnete de 
Levallols-Perret. 

A neuf beures un quart, le cortege s*e»t mis en marcbe 
pour Leva) lots- Per ret., ort se trouve le caveau de la famille 
Ferr6 et oft le frire de la dtfunte a 6t6 inhum£ aprds avoir 4te 
fusillA k Satory, 

Le deuil Atait conduit par lc pere et le frire de Marie Ferr*. 
M M Bias et Louise Michel. 

En traversant le boulevard des Batignolles, la rue de Levis 
et la rue de Tocqueville pour gagner la poite d'Asniirea, le 
cortege s'est gross! de quelques centaines de personnes. 

Plusieurs discours ont 6te pronoucts par des di)6gu4a des 
groupes rtvolutionnaires, des cercles deludes lociales, de la 
libre-peneie et du comity de vigilance duxviu*arrondissen*euL 

Le citoyen Edmond Cbamolet cite les paroles du po£te : 

< Elle 6tait : 

Do vurro pour gtaiir, d'aeier pour retUter. 

« Aussi 9 malgr£ les douleurs, nialgr£ les tortures morales et 
physiques quelle subisaait, dtiueurait-elle calme eu eppa- 
reuce, sinon rtsignie, au milieu des combats de I'cxistence. 

« Kile vivait d'une vie trop active, d'uue vie de fi«\re, et sa 
nuture lr*le et delicate fut bris<to par lea chagrins qui la mi* 

25. 



:ffins*v.". 



.1 



448 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

naient lentement; set forces la trahirent, la mort vient de nous 
l'enlever k la fleur de l'Age. 

« Adieu, Marie, dors auprts de ta pauvre rairo, aupr** da 
ion frftre mort pour la liberty. » 



u L'histoire, dit Jules Allix, assoeiera au souvenir de Thio- 
phile Ferr6 le grand et sublime dtvouement |de sa scaur 
Marie, dont nous saloons ici la vie simple et grande. 

« FrAle et douce comme les femmes, elle Malt forte comine 
les plus conrageuz d'entre les homines. 

« Salut k tol, Marie FerrA! Ton souvenir vivra inalgrt le soin 
que tu prenais k te cacher toi-mAme; et nous, les suppliers, 
nous, les bannis et les proscrits, nous te faisons ici cortdge, 
pour jut qu'au jour oft nous gloriflerons nos martyrs, morts 
pour feconder la liberty. 

<« La foule qui se presse auto a r de ta tombe, chftre citoyenne 
au grand ccBur, fait plus que tous les discours le panigyrique 
de ta vie, 

i« Honneur k toi, Marie Ferr6 1 Puisse-t-on imiter ton example, 
afln qu'au lieu du martyre on ait le triomphe. Vive la RApu- 
bliquel Vive la Revolution! » 



« En 71, dit le citoyeu Dereure, Marie Ferre qui s'ttait levie 
de son lit pour marcher k la prison, avalt sa mire morte, sou 
frtre ftistltt, son pftre et son second frire prisonnlers. 

« Rendue k la liberty seule entre ces tombes sanglantes et 
ces prisons, elle veillait avec un courage surhumaln feur ses 
morts et sur ceux qui lui restaient. » 

Quelques mots de Louise Michel et d'fimile 
(lautier terminent la douloureuse stance. 

« Citoyens, cest sur le coeur m6me de la Revo- 
lution que nous remettons la pierre de cette 
tombe : Souveuons-nous, souvenons-nous ! » 

« Vous aves bien dit, Louise, termine fimil* 



mmm 




MBMOIRES DE LOUISE MICHEL 443 

Gautier; souvenons-nous ! Que les souvenirs re- 
vivent,nous faisant entrevoir l'aurore des jours 
ou re-gneront la liberty, legalite" et la justice. » 
A la mort de Marie Ferre\ les femmes reWolu- 
tionnaires de Lyon du groupe Louise Michel 
prirent le nom de « groupe Marie Ferre* ». 

Merci aux justes et aux vaillantes. 

Jai, parmi les fragments du 28 Wvrier 1882, 
bien des pages touchantes Writes sur The" roique 
et touchante amie que nous avons perdue. 

Guand je la revis derailment a mon retour d'exil, 
dit Rochefort, j'avais gard<< de la jeune fllle dalors un 
souvenir ineffacable, que sa raort inattendue vient de 

raviver. 

Je la vois encore, glissant comme une ombre dans ses 
vehement* noirs, le long du corridor qui menait au par- 
loir ; nous nous rencontrions ordinairement trow dans ces 
sortes de boltes qui faisaient de la piece entiere comme 
une varied d'omnibus cellulaires : Rossel, Ferrf et moi. 
Etant tous les Irois marques pour la mort, nous avions ete 
loge-s Tun a cftte de l'autre au re*-de-chausse*e de la pri- 
son avec deux surveillants qui, a travers nos guichets 
ouverts, braquaient curieusement sur nous leurs yeux 

inquiets. 

Au parloir, M* Rossel, M»« Ferre et mes enfants se re- 
trouvaient dans une inquietude commune. 

Je n'oublierai jamais, quand elles surent que je n etais 
omdamntf qu'k la deportation perpdtuelle dans une 
enceinte fortiftee, le regard de convoitise sympathique que 
les deux jeunes lilies adresserent aux miens et qui wnblait 
dire t 



J 



I 



44* MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

- Voire pere est simplement destine a finir ses jours a 
six mille cinq cents lieues, chez les anthropophages fifes- 
vousheureux! 

Comme la soeur de Delescluze, la sceur de Ferre a lutte 
bravement contre 1'amertume de ses regrets, puis elle est 
tombee vaincue. 

Le iour ou le calendrier clerical, que le facteur nous 
apporte tous les ans, aura eteremplace par le calendrier 
repubhcain, le nom de cette martyre y brillera parmi les 
plus memorables et si jamais le bapteme civil succede au 
bapteme relig,eux f c'est sous l'egide de sa m^moire et de 
sa vertu que les honncHes femmesplacerontleursenfants. 



mmmmMMM 



XVI 



Ma mere me restait et, forte comme elle Stait, 
elle eut vdcu longtemps si les miettes de pain 
prises par quelques enfants affam£s (et a qui on 
en avait donne" d'abord) n'eussent 4te" aussi 
cheres. 

H&as! lepain estcher sous la troisieme repu- 
blique. 

Voici comment fut raconte* l'enterrement de 
la pauvre femme, qui eut lieu le 5 Janvier 1885. 

Comme elle ne souffrait plus, je n'ai pas de- 
mands a aller jusque-la. Elle morte, je n'avais 
plus rien a demander. 



A LA MAI80N MORTITAIRI 



Comme aux grands jours de revell populaire, les faubourgs 
vidalent leurs ruelles Hombres. De tons les cotes arriTalt en 
uiasso le Deuple* le vrai, celui des « repaires » et de l'atelier. 



i .,* - - «■>» www ny » . > « ' m -xii 1 1 itw m m ' » M WflWj H 



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4i6 MtfMOIRBS DE LOUISE MICHEL 

Devant le n<> 45 du boulevard Ornano, l'affluence 6tait tell* 
que toute circulation 6tait devenue impossible. 

A onze heures precises — trop precises, car des milliers 
de citoyens sont arrives dana la demi-heure qui a suivi le 
d6part, — le cercueil a 6t6 plac6 sur le corbillard. 

Louise Michel, avaut de retourner k Saint-Lazare, a voulu 
placer aupres du corps de sa m&re quelques souvenirs : une 
photographic d'elle accoudfte sur un rocher, encadr^e de pelu- 
che rouge; une inftche de ses cheveux attach6e avec un ruban 
noir et m£Iang£e au bouquet d'immortelles rouge3 qu'elle a 
rapports de Tenterroment de son amie Marie Ferr6 ; le por- 
trait de cette dernidre; enfin quelques-unes des fleurs appor- 
tees k la malade ces derniers jours. 

Le citoyen C16inencean 6tait venu presenter ses condo- 
lences k la famillo et s'excuser de ne pouvoir suivre le cor- 
tege. 

De nombreuses couronnes ont 6t6 d6pos£es sur le cercueil 
et derrtere le char : A la mere de Louise Michel, YIntramigeant; 
la Libre-Pemee ; la Bataille; etc.; beaucoup de bouquets aussi, 
formds de fleurs naturelles, viennent se niftier aux couronnes. 
Cello de Louise Michel est en perles noires et ne porta que 
ces mots : A ma mere I 

Le cortege s'est mis en marche dans Tordre suivant : 

Imui6diateincnt aprfts le char venait le plus proche parent 
do la defunte, M. Michel, vieillard k cheveux blancs, accom- 
pagn6 de ses deux fllles, les cousines de la prisonntere. 

Derri&re, marchaient le citoyen Henri Rochefort, son tils 
atn6, Vaughan et toute la redaction de YIntransigeant* 

Venaient ensuite les compagnons de lutte de la citoyenne, 
ceux qui la suivirent dans la proscription et qui continuent 
dans la presse ou k la tribune le combat r*volutionnaire. 
Citons notamment : Alphonse Humbert, Joffrin, Eudes, Vail- 
lant, flranger, Lissagaray, Champy, Henri Maret f Lucipia, 
Odysse Barot, S. Picbon, conseiller municipal de Paris; An- 
tonio de la Calle, ancien membre du gouvernement rtvolu- 
tioonaire de Carthagdne; Mofse, conseiller d'arrondlssement; 
Fr$d6ric Cournet; Victor Simond et Titard, du Radical, etc., 
beaucoup d'anciens dAportes de la presqu'lle Ducos et de for- 
mats de rile Nou. 

Signalons encore la presence du citoyen Deneuvillers t an- 
cien proscrit de 1871, correspondant de YIntramigeant k 
Bruxelles; du citoyen Th61eni, repr6sentant du Radical des 
Alpes; Bariol, dAllgut du cercle des Droits de Vhomme (Vau- 



tvr *»..;.l»,»i I «'. *■>*•*! 



mmmmmmmmm 



M^MOIRES DB LOUI8I MICHRL 447 

cluse); P. Arnal, deleguede l'Associatlon fratcrnelle des repu- 
hlicains des Basses-Alpes, de Vaucluse et da Var: heaucoap 
dautres cltoyens, delegate de groupes de province et do 
Paris, dont nous regrettons de ne pouvoir donner le* 
Doms. 

Au milieu de ce cortege d'aaeieos combattants de 1871 et 
d Homines eprouves, se trouyait melee l'ardente jeunesse des 
groupes revolutionnaires recemment crees.Ceux-la, parmi les- 
quels uae cenUine d'anarchistes, ont deploy*, sitot que le 
cortege s'est mis en marche, trois drapeaux rouges dont 1'un 
portait cette iuScrlption : La tentineUe revolutionnaire du 
xviii* arr<mdit$ment. 

Derriere, et tenant toute la largeur de la chaussee, venait 
une male immense apportant a Louise Michel, dans cette cir- 
coastance douloureuse, le tribut de son respect et de sa 
reconnaissance. 

SUR LB PARCOUR8 

Depute l'enterrement de Blanqui, cet imposant spectacle 
< une demonstration populaire ne s'etait pas renouvele, gran- 
diose et majestueux comme il letait hier. 

Le cortege s'est dirige vers le cimetiere de Levallois-Perret 
par les boulevards Oruano, Ney, Bessieres, Berthier et la porte 
ilu Courcelles. 

Les talus des remparts etaient garnis de nombreux apecta- 
leurs qui s'etageaient sur les declivites. Ou cote oppose, les 
uiuraiUes, les toils, les fenetres etaient egalement remplis de 
curienx. 

De toutes les rues qui debouchent sur la route strategique, 
tme nouvelie foule d'ouvriers, de roalheureux, se rangeaient 
respectueusement sur le passage du cortege ou venaient le 
grossir. 

La police ne se montrait pas; aussi le calme n'avaiMl pas 
eessa de regner et aucun tumulte ne s'Atait produit. Un sim- 
ple service d'ordre etait fait par deux gardiens sous la cou- 
dmte d'un sous-brigadier. 

Cependsnt, des mesures extraordinaires avaient ete prises 
i P .° Ur lancer » au b«»oin, sur les manifestants, la meute armee : 
» garde republiuaine se trouvdit rue Ordener, et sur tout le 
parcours on avail place, dans 1'interieur dee postes-casernes. 
ue» gardiens de la pais. Dans la courds la paserne de la Pepl- 



itot-j... ... , . ■ immoi . i , n w*»" »* * ** « ***t >* 'ia ■■ ■■!>. 



i 

i 



448 MEMOIRES DE LOUISE MICHEL 

utere, place Saint-Augustin, etait range ua balaillon d'infan- 
terie, sac au dos, prfit k marcher. 

A la porte Ornano, le cortege pouvait 6tre 6valu6 k plus tie 
douze mille personnes. 

De temps en temps un cri puissant de « Vive la Commune ! » 
ou de « Vive la Revolution sociale! » sortait de cette immense 
foule. 

Arrivfi pr6s du pont du chemin de fer de l'Ouest, deux cui- 
rassiers porteurs de depftches se sont months. Comme ce va- 
et-vient d'estafettes oificielles n'est jamais de bon augure, leg 
cris de Vive la Revolution ont redouble. Les deux cavaliers ae 
font empresses de se retirer nt6t leur besogne accomplie. 

Au boulevard Berthier, devant le bastion 49, se trou vaunt 
ranges line vingtaine dagents de police ccmmandes par lof- 
iicier de paix du x\ji e arrondisstnient, Florentin le nuiLe 
qui vient d'etre medailie pour avoir couvert de ea protection 
le mouchard provocateur Pottery. 

Le sieur Florentin s'etait sans doute promis de faire mer- 
veille et de gagner de nouveaux galons et de nouvelles me- 
dailles. 

Au moment, en effet, oi le char passe devant le poste, lo 
Florentin, suivi de ees homines, intercepte le boulevard et in- 
time 1'ordre de faire disparaltre les drapeaux rouges. 

D'immenses cris de « Vivela Revolution! Vive la Commune! » 
lui repondent, et les manifestants, faisant bonne garde autonr 
des drapeaux, semblent defier le eauveur de mouchards. 

Le citoyen Rocbefort s'avance alors vers Toificier de raix 
en lui disant : ' 

— Votre attitude co^aitue une veritable provocation ; tout 
s'est passe jusqu'ici dans 1'ordre le plus parfait; votre inter- 
vention est absolument deplacee. 

— J'ai re?u de M. Caubet Tordre formel d'lmpecher la cir- 
culation du drapeau rouge, repond Florentin, vhibleinent 
intiniide. 

— Ces drapeaux rouges dont vous parlez, rlpond Rocbefort, 
sont des bannieres de societes qui ont parfailement le droit 
de choisir la couleur qui leur convient. 11 y en avait aussi, 
des banni*re« rouges, derriire le cercueil de Gambetta, et 
personne n'osa s'opposer k ce qu'elles fussent deploy&ts. 

Ces paroles et Tattitude energiqne des citoyens presents firent 
reflechir le nomme Florentin, qui se radoucit instantaneiuent 
et prit lui-mfime, avec ses vingt-cinq bommes, la tftte du cor- 
tege en avant du corbillard. 



m w u i nmm 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



449 



Mais quand la police n'est pas fSroce, elle essaye d'Stre per- 
fide; c'est ce qui est arrive hier encore. 

A la porte d'Asnigres, sitdt que le char eut franchi la grille 
de l'octroi, les agents qui avaient premedite leur coup, vou- 
lurent refermer viveinent les portes pour couper le cortege et 
etnpScher cette exhibition des drapeaux rouges qu'ils avaient 
taut k coeur. 

Us comptaient sans la resolution des r6volutionnaires; les 
portes c6d6rent sous la pression du peuple. Quelques voi- 
tures inenie, rentrant k Paris, durent & cette circonstance de 
n'tHre pas visitees* 

Un dernier incident : pendant que le cortege longeait la 
ligne du chemin de fer de ceinture, un train passa ; tous les 
voyageurs elaient aux portieres, et reconnaissant le convoi de 
la mere de Louise Michel, un grand nonibre d'entre eux se 
uiirent k agiter leurs chapeaux et leurs mouchoirs. 

(Test ainsi qu'on arriva a Levallois Ferret. 

AD CIMETl&LE 



La petite ville de Levallois-Perret 6tait toute revolutionise. 
Depuis longtemps on n'y avait vu autant de monde. Beau- 
coup de voitures stationnaient aux abords du ciuietiere. Tous 
les habitants etaient sur pied et formaient la haie sur le che- 
min oft devait passer le cortfege. 

Le petit ciuietiere avait fait sa toilette. Les portes etaient 
$?randes ouvertes, et dej& beaucoup de citoyens, plus presses 
que les autres, prenaient leur place autour de Tendroit choisi 
pour l'inhumation. 

C'est la toinbe de Ferre assassin^ k Satory par les Versail- 
lais. II y est enterre avec sa sceur, Marie Ferr6, qui fut ramie 
inliine, la compagne devouee de Louise Michel. 

Le monument est modeste, entoure d'une grille et couvert 
dune large dalle. Une pierre debout porte les noma du mar- 
tyr et de sa soeur. 

La cloche sonne, anuoneant larrivee du cortege ftmftbre. 
Eu un clin d'oBil la foule a envnhi ce champ des inorts... (Test 
uvec uue peine extreme que les porteurs parviennent avec le 
corps jusqu*& la tombe, et ce neat qu'en faisant passer de 
main en main les couronnes qu'on peut les transporter du 
char au cercueiL Les drapeaux rouges sont dep!oy£s, les tombes 
diaparaissent sous le Hot vivnnt qui s'6lage du sol jusqu'au 



Hm^ 



■ 

I 



L- 




450 MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 

sommet des monuments funfcbres. Le spectacle est saisissant 
de grandeur et de majesty 

LBS DISCOURS 

Apris un moment d*attente plein de silence et de recueille- 

ment, notre collaborates, Ebhbst Roche, prend le premier la 

parole. 
Voici le r6sumG de son discours, frGqucmmeut interrompu 

par les approbations de la foule : 

« Qui soinuies-nous, let, autour de ce cercueil dune fenmio 
simple et b »nne, qui ne songea jamais k la c616brlte? 

« Pourquoi, en cette circonstance, cette confusion des nuan- 
ces rftpublicaines et sociallstes les plus diverses? 

« Quel sentiment nous anlme tous? quelle attraction nous 
am^ne? quelle communion des coeurs nous donne k chacun 
devant cette morte le mftme respect et la mftmc indignation? 

« Laissez-moi vous le dire. 

a U est un drapeau sacr6 entre tous, celui que les peuples 
n'arboreut qu'i certaines Spoques soleonelles, drapeau qui 
61ectrise plus que les ttoffes 6clatantes : e'est le drapeau de 
nos martyrs, de nos h6ros. 

« Le cadavre de Lucrfece renversa les Tarquins et fonda In 
RApublique romaiue ; les cadavres des hommes obscurs, fou- 
droyGs le 23 fevrier par les soldals de Louis- Philippe, provo- 
quferent l'6croulcment de son trdne; le cadavre de Victor Noir 
causa l'6branlement de I'Empire et prftctplta sa chute. 

« Le cadavre de la pauvre m6re do Louise Michel est notre 
trait d f union; car il fait naltre en la conscience de chacun do 
nous le mtoe sentiment d'horreur pour les criminels qui 

Tout assassin6e. 

« Ah! ne vous retranchez pas derrlftre lAge de votre vie- 
time, Basilest Ce ne peut 6tre un argument pour atttSnner 
1'odieux de votre forfait. 

« Gertes, ce nest pas elle, nous le savons Wen, que vous 
pr6m6ditiez d'atteindre. Pas plus quo TEmpire n'avait de 
haine particulifere contre Victor Noir. Que nous importo que 
votre fftrociW fauche dans nos rangs un modoste, un tacomiu 
ou un illustre ? Ce martyre dont tous le couropnea suim a 
notre colfere, comme il sufftt h son illustration, 

« Pauvres fences! Oujc qui le** ont connuiw savent con- 



i 



MI&MOIRES DE LOUISE MICHEL 



451 



bleu elles itaient indispeosables 1*ud6 k 1'autre. La mire vivait 
de cette atmosphere d'amour filial doot l'entourait sa fllle. En 
la lui enlevant, vous I'avez tu6e, et cette mort eatralnera petit- 
fttre une seconde victime, 

« Apr** elle, ce sera le tour de Kropotkine, qui agonise dans 
les cachots ; puis viendront lea autres, plus obacurs mais nou 
inoins malheureux. 

« Et vous ne voulez pas que nous nous emparions de ces 
cadavres, que nous nous rallions autour d'eux dans une mfitne 
penade de defease legitime contre ces voleursde milliards 
qui ruinent notre malheureux pays en attendant qu'ils le yen- 
dent & reochdre! 

« C'est Ik le pacte de danger, de vengeance et de justice que 
nous sommes venus signer devant la tombe de Ferr6, assas- 
sin6 par les balles versaillaises. devant le cercueil de cette 
femme empoisonn6e par la douleur. 

« II me reste k dire, de la part de nos amis et collaborateurs 
dc VIntran$igeant, au nom desqueis je prends ia parole, de la 
part de ceux qui combattirent & cdt6 de la vail Ian te citoyenne, 
qui partag6rent ses supplices de la proscription et ses joies 
du retour, combien nous sommes touches de la douleur qui 
afflige notre amie Louise Michel, et combien nous voudrions 
hi all6ger le polds, si l'auiitte et Testime pouvaient 6tre des 
compensations k une telle pertc. » 

Le citoyen Cbabert s'expriine en ces termes : 



ft Ici, ditril, il y a unanimity entre les socialistes comme au 
jour de la bataille o\\ tous, les armes k la main, on descend ra 
sur le terrain* 

« Tous, nous sommes d'accord stir le but, nous nc difftrons 
quo sur le choix des moyens. 

« D6jfc, on pent voir polndre le jour des revendicatlons 
sociules, car les opportunistes bourgeois ne se contcntent plus 
du tuer les hommes : ils tueht maintenant les femmes. 

« Soyons unis et a Tavance d^clarons bien que, si nous 
dovonons les mattres, nous nc vouloris plus aucune forme de 
gouvcrneineut. 

« Jl faut que lo peuple soft enfln le uiattre, 

« Ceux de nos 61 us qui chercheraient k nous tromper et k 
ft^riger en gouvernants, nous n'avons k les chAtier que par la 
mort. 



*t>tv 







452 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

« La bataille qu s'engagera prfisage notre victoire, parce 
que la situation est telle que tous devront participer k Taction. 

« Les opportunistes se laissent aller k la quietude, ils couip- 
tent sur le parlementarisine ; mais ce parlementarisme, nous 
le battons en brftche et nous soromes sur le point d'cn en- 
foncer la porte. » 

Le citoyen Diobon prend alors la parole : 

« Au noin des groupes anarchistes, dit-il, nous venous glo- 
rifler rh6ro!ne de la manifestation des Invalides. 

« Devant cette tombe, rfialisons Talliance de tons les revo- 
lutionnaires, je le veux Men, mais sur le terrain de la liberty 
absolue et sans arriere-pensee. 

« Je ne veux pas finir sans exprimer tout ce que j'al ainass6 
de haine contre les jouisseurs qui nous oppriment. Nous 
sommes les d6sh6rit6s de l'ordre social; e'est pourquoi nous 
avons taAte de voir l'avdncment de la justice. 

Puis, le citoyen Champy vient rendre bo in mage k Louise 
Michel; il s'associe k sa douleur : « II faut, dit-il* que la Re- 
volution dont elle 6tait Tapdtre donne au peuple r6gaiit£, le 
bien-6tre et la satisfaction de ses droits iinprescriptibles, qu'il 
conquiert par son travail. » 

Les citoyens Tortelihr, Oodin, prennent ensuite la parolo, 

La foule s'ost alors 6coul6c dans le plus grand calme; coin 
s'explique aisement d'ailleurs. 11 n'y avait pas d'agents. 

Merci, amis, vous tous qui tHiez \h. 

Ainsi, je vous revois, amis, je vous reverrai 
toujours autour de ma pauvre morte, r^unis, 
sans distinction de groupes, dans une m6me dou- 
leur, dans une m6me esp^rance. C'est qu'apres 
nous plus personne ne souffrira ainsi les meres 
s6par6es des filies pendant deux ans d'agonie. 



MtiMOIRKS DK LOUISE MICHKL I'M 

Dans la derniere lettre qu'elle ait dieted pour 
moi, ma mere me disait le 27 novembre 1884 : 

Ma chere fille. 

No te tourmente pas, je ne vais pas plus inal; ce qui 
uic fait de la peine est que tu t'inquietes toujours. 

Je t'envoie des soies, fais tes tapisseries; tu feras de 
ma part les vues de la mer dont je t'ai parte". 

Ta derniere tapisserie n'est pas aussi bien que les 
autres. je vois que tu t'attristes et tu as tort. 

Ne fais pas de tricots pour moi, j'en ai assez; il ne me 
faut plus rien; on depense deja trop pour moi. 

Surtout ne te tourmente pas; je t'embrasse de tout 
MEiir. 

La pauvre femme mentait en disant qu'elle 
n'allait pas plus mal, elle &ait deja au lit et ne se 

releva plus. 

Quant aux tapisseries dont elle me parle, les 
vues de la merne sont pas encore faites; la der- 
niere — « qui n'&ait pas si bien que les au- 
tres », c'est que je lasentais mouri r — repr^sentait 
le grand chene frappe" au coeur, ou attendait 
la cognde rested dans la blessure d'ou coulait 
la seve, triste souvenir que n'en gardera que 
mieux celui pour qui elle fut faite, un Talleyrand- 
PeVigord, qui t6t ou tard suivra le chemin pris 
pur Rrapotkine et les autres fils de fitodaux qui 
se sentent dans les vcines du sang de braves, 



f 



454 MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 

car bandits c'est vrai, mais laches non, &aient 
les grands fauves flgodaux. 

J'ai garde" les aiguilles qu'elle m'avait envoye*es. 
Elles ne serviront plus, pourtant je lui ob&rai, 

un jour. Je ferai de sa part les vues de la mer 
qu'elle a promises. 
Voici la copie de plusieurs lettres; les unes, 

au moment ou, le cholera se*vissant aParis, j'avais 

doublement le droit d'etre rapproche"e de ma 
mere et de la ville que je n'ai jamais quittee aux 
jours d'e'preuves; les autres, au moment ou, ma 
mere e*tant a ses derniers jours, je demandais a 
etre conduite pres d'elle. 

Ges copies de lettres doivent etre au livre des 
morts ; elles contenaient une double agonie, celle 
de ma mere et la mienne. 

Ceux qui s'imaginaient que je m'occupais de 
questions de nourriture me croyaient bien heu- 
reuse. 

J'e'tais bien traite*e, mais quand il en aurait etc 
autrement, est-ce que je sentais autre chose que 
le chagrin de ma pauvre mere? 



I 



MriMOIRES DE LOUISE MICHEL *&> 

Central* de Clermont (Owe), n« 1327, 

# 

21 novembro 1884. 

Monsieur le minisLre, 

Je u'ai que ma mfcre au monde. Si je pouvais elever la voix, 
mea plus cruels ennemis demanderaient pour moi, vu les cir- 
couatances prtsentfls, un transtereinent imm6diat * Paris, puis- 
que d'un iiistaut k l'auiro elle pout doublemnnt m'fitre enlev6o. 

Je ue demande ni visi»es f ni lettres dang la prison o4 on 
me niettra. Je n'aurai pas detraction si l'ou veut, mais je 
serai k Paris respiraut le m«me air, et ma inire me saura Ik ; 
e'est vivante et non morte quelle petit 6prouver ce bonheur. 

Kecevei 1 assurance de mon respect, 

Louise Michel. 

Cadrale de Clermont (Oise) n° 13:27. 

Dimanche, 15 novembro 84 
(personnellt) 

Monsieur le president de la R6publique, 

Voici la virit* ; s'il n'est pas un cceur d'homuae. pour le cow- 
prendre, qu elle soit mon t£moin. 

Depuis dii-hutt mois je n*al pas hi uue ligne de journal; 
roais, k travers U mur de ronde qui nous sipare de la pro- 
uiennde, il m'est parvenu* un lambeau de phrase : le cholera 
eit k Paris; il y a d*j& longtemps de cein, toutes Ies d6n«ga- 
tions n'y feront rien pour uioi. 

Puiaque pas un ne se souvlent quo j'y ai ma place en 
cutte circonstance, fftt-ce dans un cachot sous terre, e'est k 
vous que je die : Si ou me traite en criminelle d'filta^qu'oii *<> 
souvienoe que je viens loyal einent me remeitre moi-m6m^ 
aux mains des juges, et qu'on a«isse de m6me k mon *gard. 

LotlSK MtCUEL. 

Auties fragments de lettres dans lesquelles je 
demandais h 6tre oonduite pr&s de ma m6re. 



i 



\ 



456 



M^MOIRES DK LOUISE MICHEL 



Jo serai aussi loyale en offrant en ^change d'ane extraction 
on d'un sejour dani une autre prison, que ce soft a Paris pr6 s 
de ma mere, de partir pour la Nouvelle-Caledonie quand ello 
n'y sera plus; j'y ai deja ett utile et je pub I'etre encore en 
fondant des 6coles au milieu des tribus. 

Le commencement me manque ; cela e*tait sans 
doute adresse* au ministre de rintdrieur. 

Autre fragment encore : 

Je n'ai point eu de r6ponse et n'eu aurai probablement 
jamais. Qui salt pourtant ai dans le temps ou nous vivons un 
de tos petits-fils, dans la mime situation, oe rcgrettera pas 
que vous ne m'ayes pas repondu. 

Du resle, ce n'est pas une question politique, main la ques- 
tion de toutes les mires, car je ne f erai malheureuacmciU pas 
la derniere prisonniere. 

Louisa Michel. 

Que ces dpaves disent un peu de ce que j'ai 
souffert. 

Pendant longtemps je n'eus pas de reponse; 
enfin je fus transfe're'e u Saint-Lazare. Si on m'y 
avait amenee plus tdt, ma mere, avecsapuissante 
nature qui tout de suite reprenait vie a chaque 
visite, ne serait pas morte. 

Pourtant on a bien agi avec moi, car j'ai pu 
rester pres d'elle jasqu'a la fin, et l'ayant moi- 
meme couche*e comme elle aimait h l'etre, j'ai 
quitte* pour toujours la maison. 

Elle ne souffrait plus. Que justice soit renduc 
a tout le monde, surtout aux petits. 



f 



MtiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 457 

Les agents, aulieu de me tourmenter,nous ont 
aidds a transporter ma mere sans secousse d'un lit 
a l'autre chaque fois qu'elle le de*sirait. 
Elle les a remercie*s et je m'en souviens. 

lis ne sont pas de ceux qui s'occupent des poli- 
tiques et je crois qu'ils n'ont pas e"te* non plus de 
ceux qui assommerent le peuple le 24 mai de cette 
anne*e au Pere-Lachaise. Et puis, qui done, si 
ce n'est l'horrible engrenage des vieilles lois, 
repond des 6tats offerts aux enfants du peuple ? 
lis ne viennent pas au monde avec du pain sur 
leur berceau. 

Que le gouvernement qui abien agi envers moi, 
en me laissant pres de ma mere mourante, ne 
salisse pas cette ge'ne'rosite' d'une grace apres sa 
mort. 

Qu'ai-je fait plus que les autres, pour qu'on 
remue toujours cette question? 

Une grace ! A l'anniversaire de ce i4 Juillet oil , 
il y a deux ans, on m'emmena de Paris ou elle me 
ciut pendant un an ! 

Qu'ai-je fait a ceux qui me croient capable de 
la recevoir? 

C'est si peu de chose qu'une femme qu'ennemis 
comme amis sont toujours heureux de lui faire un 
sort avilissant, meme quand ils savent aussi bien 
les uns que les autres qu'elle ne faiblira pas. 

20 



«wv.*>» «»*#¥» w*lb**»w<wiaM ■ 






4b8 MEMOIRKS DE LOUISE MICHEL 

En Russie, en Allemagne on on lutte avec les 
vieux grands fauves, la lutte est plus terrible et 
partant plus propre; on de'daigne de salir les 
rdvolutionnaires. La corde et le billot sont la, je 
preTere cela. 

Une courte notice sur la vie de ma mere. Ceux 
qui l'ont connue savent combien elle 6tait simple 

et bonne, sans manquer pour cela d'intelligence 

et me me d'une certaine gaits' de conversation. 

Ma grand'mere me parlait souvent de toutes les 
peines subies courageusement par ma mere. Je 
n'ai vu, moi, que son ine*puisable denouement et 
les horribles douleurs qu'elle a supporters 
de 1870 a 1883. 

Je savais bien que je l'aimais, mais j'ignorais 
l'immense gtendue de cette affection; c'est en 
brisant son existence que la mort me l'a fait 
sentir. 

Ma grand'mere, Marguerite Michel, e*tant res- 
tee veuve avec six en tants, ma mere fut e'leve'e 
au chateau de Vroncourt; elle m'a souvent ra- 
conte* sa vie craintive de petite fille, transported 
du nid : mais combien elle aimait ceux qui l'41c- 
verent avec leurs fil9 et leur fille 1 

Peut-etre raconterai-je plus tard sa vie labo- 
rieuse et modeste. 

Elle contribua a leur dissimuler que l'aisancc 



MtiMOIRBS DE LOUISE MICHEL 459 

n'dtait plus a la maison et a leur adoucir la tris- 
tesse de la mort qui frappait largement autour 
d'eux. 

Je suis ce qu'on appelle batarde ; mais ceux 
qui m'ont fait le mauvais present de la vie e" taient 
libres, ils s'aimaient et aucun des mise>ables 
contes faits sur ma naissance n'est vrai et ne peut 

atteindre ma mere. Jamais je n'ai vu de femme 
plus honnete. 
Jamais je n'ai vu plus de reserve et de d£li- 

catesse ; jamais plus grand courage ; car elle ne 
se plaignait jamais et pourtant sa vie fut une vie 
de douleur. 

Deux jours avant sa mort, elle me dit : « J'ai 
£te* bien malheureuse de ne plus te voir et de 
tant co titer aux amis. » C'est la seule fois qu'elle 
m'a parle" d'un accent aussi triste, sa voix qui 
n'£tait plus qu'un souffle avait retrouve* un ge*- 
missement. 

Nos amis out reconnu souvent combien ma 
mere e'tait spirituelle et causait bien, dans sa 
simplicity. Moi seule, je sais combien elle e'tait 
l>onne, malgre' la peine qu'elle se donnait pour 
le cacher ; elle aimait souvent a parattre brusque 
et en riait comme un enfant. 

Des ennemis anonymes m'avaient menace - e, 
pour troubler sea dcrniers instants, de taire pas- 



«» . M. WTI M «■ • > *• *■ *Mtm t »ftn*" W»*#*Ml -F11M Si* t . 



I- 



460 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

ser sa paralysie pour une maladie contagieuse. 
lis n'ont pas r£ussi, quoique tout soit possible 
sur la credulity publique apres des epoques de 
cholera; ces viperes n'ont pu y parvenir cepen- 
dant. 

lis s'en consolent en ce moment en e*crivant 
de fausses lettres, en mon nom, a ceux qui sont 

assez crgdules pour y croire. 

J'envie le bonheur des gens qu'on pourrait 
ennuyer avec ces choses-la, je ne les sens plus. 

Tout le venin du monde pent tomber sur moi, 
sans que je m'en apercoive. 

Ce sont quelques gouttes d'eau ou tout l'oc6an 
a passg. 

mes mortes bien-aim^es ! Par vous j'ai com- 
mence' ce livre, quand Tune de vous vivait en- 
core; par vous je le termine, courbee sur la 
terre ou vous dormez. 

Ceux qui m'aiment et vous aimaient y ont con- 
serve' ma place. 

Mortes toutes deux ! 

Oui, la pierre du foyer est renversde. 

Seul, dans la chambre ou les amis m'ont range 
le lit et les meubles de ma pauvre mere comme 
de son vivant, un petit oiseau s'est glisse entre 
les lames des jalousies : il a fait son nid sur la 
fenetre. 



MtfMOIRES DE LOUISE MICHEL 



461 



Tant mieux! la place en est moins de'laisse'e. 
Ses pauvres vieux meubles, qui faisaient comme 
partie de son v6tement, ont sur eux les batte- 
ments d'ailes de ces innocentes betes. 

Ge sont eux qui entendent sonner la vieille 

pendule qui a marque* sa mort. 

A bientdt, ma bien-aim£e! 

Myriam! Que votre nom a toutes deux ter- 
mine ce livre avec le tien, Revolution! 



FIN DU PRBM1EH VOLUME. 



2«. 



1 



APPENDICE 



IMHiniriiinwnwi 



\ 



MES PROCES 



PREMIER PROGfiS 

IiA COMMUNE 



comptb rendu de la Gazette des Mbunaux. 
VI* C0N8BIL DE GUERRE (stant k Versailles). 

HHtSlDElWB DE M. DELAtORTE, COLONEL DU 12° CHASSEURS A CBEVAL 

Audience du 16 decetnbre 1871. 

La Commune n*avait pas asses pour se d6fendre des homines 
d6vou6s qui composaient la garde nationale, elle avail ihstitu* 
des cotnpagnies d'enfants sous le nom de « Pupilles de la 
Commune » ; elle voulot organiser un bataillon d'amaxones ; 
et, si ce corps ne tot pas constitute ou put voir cepeodaot des 
feiumes portant un costume militaire, plus ou molns fantai* 
slate, et la carabine sur l'6paule, prdctdant les bataillons qui 
se rendalent aux remparts. ' 

Parmi celles qui paraissent avoir exerc6 une influence con- 
siderable dans certains quartiers, on retnarquait Louise Michel, 
ex-lnslttutrice aux Batignolles, qui ne cessa de montrer un 
d6vouement sans homes au gouverntment insurrectionnel. 

Louise Mlehel a trente-six ans ; petite, brune, le front trAs 
d6velopp6, puis fuyant brusquement ; le net et le bas du visage 
trfts protminentst ses traits rAvftlentune extreme dureti. Elle 



i 



f 



466 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



est entidrement vfttue de noir. Son exaltation est la ui£tue 
qu'aux premiers jours de na captivity, et quand on l*amdne 
devant le conseil, relevant brusquement son voile, elle regarde 
ttxement ses jnges. 

M. le capitaine Dailly occupe le siftge du miaisttre public. 

M° Haussmann nomtnfi d'of&ce, assiste l'accus£e, qui cepen- 
dant a declare refuser ie concours de tout avocat. 

M. le grefder Duplan donne lecture du rapport suivant : 

C'est en 1870, k 1'occasion de la mort de Victor Noir, que 
Louise Michel commen$a k afficher ses id*es r6volutionnaires. 

Institutrice obscure, presque sans 61dves 9 il ne nous a pa? 
6t6 possible de savoir quelles 6taient alors ses relations et la 
part k lul attribuer dans les tenements prtourseurs du mon- 
strueux attentat qui a 6pouvanl6 notre tnalbeureux pays. 

II est inutile, ean* doute, de retracer en entler les incidents 
du 18 Mars, et cotnme point de d6t»art de l'accusation, nous 
nous bornerons k prAciser la part prise par Louise Michel dans 
le drame sanglant dont les buttes Montmartre et la rue dcs 
Rosiers furent le thfiAtre. 

La complice do l'ariestation des inforlun£t gAn6raux Lecomte 
et ClAment Tnomas cralnt de voir les deux victimes lui 6chap- 
per. <« Ne les lAchez pas I » crie-t-elle de toutei ses forces aux 
miserable* qui les entourent. 

Et plus tard, lorsque le meurtre est accompli, en presence, 
pour ainsi dire, des cad«vret mulills, elle ttmoigne toute sa 
joie pour le saogvers6 et ose proclamer « que c*est bien fait » ; 
puis, radieuse et satisfuite de la bonne journ6e, elle se rend k 
Belleville et k la Viltette, pour s*assurer « que eel quartiers 
•out rest6s arm6s ». 

Le 19, elle rentre ches elle, apris avoir pris la precaution 
de se d£pouiller de Tuniforme f6d*r6 qui pent lacompromeltre; 
mail elle epiouvo le besoin de causer un peu des 6v6nements 
avec sa coocierge. 

— Ah I s'£crie-t-elle, si C16menceau 6tait arrive quelqucs 
instants plus tdt rue des Rosier*, on n'aurait pas fustic les 
g£n6raux, porce qu'il s'y serait oppose, ttant du cdte des Ver- 
saillais. 

Eofia « riieure de Tav&nement du peuple a sonnA ». Paris, 
au pouvoir de reirangor et des viuriens accourus de tons les 
coins du moode, proclame la Gommuue. 

Secretaire de la societe dlte de « Morulisatlon del ouvriAres 
par le travail », Louise Michel organise le fameux ComitA cen- 



APPENDICE 



467 




tral de rtJolou des femmea, aiosi que lea comics de vigilance 
ciiargfes do recruter lea ambulauciers |et, au moment supreme, 
dps travuilleuses pour lea barricades, peut-6tre mftme des incen- 
diairos. 

Une copie de manifesto trouv6o k la mairie du x* arron* 
diaaement indique le rdle jou6 par elle dan« lesdits comitie, 
aux derniera joura de la lutte. Noua reproduiaona textueliement 
cet *crit 



a Au nom de la revolution aociale que noua acclamona, au 
noui de la revendication dea droits du travail, de L*6galit6 et 
de la juatice, r Union dea femmea pour la defense de Paris el 
lea aoina aux blesses proteate de toutea ae* forcea comme Tin* 
digue proclamation aux citoyenoes, affich6e avant-hier et *ma- 
naut d*un groupe de rdactionnairea. 

« Ladite proclumatiou porta que lea femmea de Paria en 
appellant k la g6n£roait6 de Veraaillea el dewandeut la paix k 
tout prix. 

« Non, ce n'est paa la paix, maia bien la guerre k outrance 
que lea travailleuaes de Paria vienneni rtdamer. 

« Aujourd hui une conciliation strait une trabisou Ce aerait 
renier toutea lea aapiratioua ouvrttrea acclaiuaot la renovation 
aociale absolue, f un6antissement de tou* lea rapports juridiquea 
et aociaux exiatant actuellement, la suppression de toua lea 
privileges, de toutea lea exploitations, la aubstitution du rigne 
du travail k celui du capital, en un mot, l'aJFrancbissement 
du travailleur par lui-mAuie I 

« Six moia de souffrancea et de trafaieon pendant le siege, 
six aemainea de luttca gigantesquea contre lea exploiteura 
coalle+e, lea flota de aaug verses pour la cause de la liberty, 
sout noa titrea de gloire et de veugeaace ! 

« La lutte actuelle ne peut avoir pour issue que le triomphe 
de la eauae popolaire... Paria ne reculera pas, car il forte le 
drapeau de Tavenir. L'beure supreme a sonuA I Piace aux tra- 
vailleursl Arriere leurs bourreauxl Dea acteat de renergiel 

« L'arbre de la llberte .crott, arrose par le aang de aea en- 
nemlal... 

« Toutea uniea et riaoluea, graodies et ftclairees par le<> 
souffrancea que lea criaea aocialea entratnent k leur suite, pro* 
foodiment convaincuea que la Commune, reprteentttnt lea 
princtpea internationaux et rAvolutionnairee dea peuples, porta 
en elle lea germea de la revolution socia'e, lea feminoa de 
Paria prouveront k la Pranoe et an monde qu'elles anaai eau- 



468 



MtiMOIRES DE LOUISE MICHEL 



ront, an moment da danger supreme, aux barricades, sur let 
remparts de Paris, si la reaction for$ait let portes, donner, 
comme leurs frfcres, leur sang et leur vie pour la defense et 
le triomphe de la Commune, c'est-k-dire du peuplel Alors 
*ictorieux, k mfime de s'unir et de s'entendre sur leurs intft- 
rftts communs, travailleurs et travailleuses, tous solidaires par 
un dernier effort... » (Cette derntere phrase est restfte ina- 
cbevfte.) Vive la R6pubHque unlver*ellel Vive la Commune! » 

Cumulant tous les eraplois, elle dirigealt une *cole, rue 
Oudot, 24. Lk, du haut de sa chaire, elle professait, k ses 
rares lolsirs, les doctrines de la I lb re pensie et falsait chanter 
k ses jeuoes gift ves les pofistes tombdes de sa plume, entre autres 
la chanson intituWe : les Vengeun. 

P resident e du club de la Revolution, tenu & r^gUse Saint- 
Bernard, Louise Michel est respoosable du vote rendu dans la 
stance du 48 mal (21 Aortal an LXXIX), et ayant pour but : 

€ La suppression de la magistrature, ran6antlssement dei 
Codes, leur remplacement par une commission de justice; 

s La suppression des cultes, l'arrestation immediate des 
prttres, la vente de leurs biens et de ceux des fuyards et des 
traitres qui ont soutenu les mi s6 rabies de Versailles ; 

« L'exicution d*un otage sftrieux toutes les vlngt-quatre 
heures, jusqu'4 la mise en Hbert6 et Tarrlvie k Paris du citoyen 
Blanqui, nommfe menibro de la Commune. » 

Ce nfilalt point asaez, cependant, pour cette 4me ardente, 
comma veut bleu la qualifier i'auteur d'uoe notice fantalslste 
qui figure au dossier, de soulever la populace, d'applaudir h 
Tasfassinat, de corrompre Tenfance, de prfecher une lutte fra- 
tricide, de pousser en un mot & tous les crimes, II fallait encore 
donner l'exemple et payer de sa personnel 

Aussi la trouvons-nous a Issy, k Clamart et k Montmartre, 
combattant au premier rang, faisant le coup de feu ou rallfont 
les fuyards. 

Le Cri du peupte Tatteste alnsl dans son num6ro du 14 avrll : 

« La citoyenne Louise Michel, qui a combattu si vaillam- 
ment aux Moulincaux, a 6t6 bless6e au fort d'Issy. » 

Trfes heureusement pour elle, nous nous empressoat de le 
reconnaltre, rhirolue de Jules Vallts fitalt sortie de cette brtl- 
lante affaire avec une simple entorse. 



APPBNDICE 



469 



Quel est le mobile qui a pousse Louise Michel dans la vole 
fatale de la politique et de la revolution T 

C'est evidemment l'orguell. 

Fllle lllegitime elevee par charlte, au lieu de remercier la 

, Providence qui lui avalt donrie une instruction supeneure et 

les moyens de vivre heureuse avec sa mere, elle ee laisie alter 

h son imagination exaltee, a son caractere irascible et, aprts 

avoir rompu avec ses bienfaiteurs, va courir raventure a Paris. 

Le vent de la Revolution commence a souffler : Victor Noir 

vient de mourir. . , ., . 

C'est le moment d'entrer en scene ; maw le r6le de comparse 
renuane a Louise Michel; son nom doit frapper 1 attention 
publique et flgurer en premiere ligne dans les proclamations 
et les reclames trompeuses. . 

II ne nous reste plus qu'a donner la qualification legale aux 
nctes commis par cette energumene depuis le commencement 
de la crise epouvantable que la France vient de traverser jus- 
qu'a la fln du combat impie auquel elle prlt part au milieu 
.les tombes du cimetiere Montmartre. 

Elle a assistc, avec connaissance, les auteurs de I arrestation 
d.>s eeneraux Lecomte et Clement Thomas dans les faiU qui 
Pout consommec, et cettc arrestation a ele suiyie de tortures 
corporelles et de la mort dc ces deux infortunes. 

Intimement liee avec les membres de la Commune, elle con- 

uaissait d'avanca^tous leurs plans. Elle les a aide, de ton e. 

e forces, de toTite sa volont6; blen plus, elle le. a awistes 

et souvent elle les a depasses. Elle leur a offert do se rendre 

f vTsSleVet d'assassiner le president de 1. Republlque, afln 

,le terrlfler I'Asseinblee et, selon elle, de falre cesser hi lutte. 

Elle est aussi coupablo que « Ferre le fler rtpublicaln ., 

•melle defend d'uue facon si etrange, et dont la teta, pour 

nous .ervir de .on expression, « est un deft jete aux con- 

fpiance. et la reponse une revolution ». 

E le a excU6 les passions de la foule. precbe la guerre sans 
Jrct nl treve et/louve avide do «ng elle a provoqu* la 
mort des otaaeB i»ar ses machination! infernales. 

En consequence, notre avis est^u'il y a lieu de mettr. 
Louise Michel en jugeinent pour t 
lo Attentat ayant pour but de changer le gouvernement ; 
2« AttswUt ayant pour but d'exciter la guerre civile en por- 
Unt SsTtoyen. • s'armer les uns contre les autre.; 
a. Pour uvoir, dans uu uiouvoment insurrectionnel, porte 

17 






I 



470 M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

des armes apparentes et un uniforme militaire, et fait usage 
de ces armes ; 

4° Faux en 6criture privfie par supposition de personnes ; 
' 5° Usage d'une piece fau&se ; 

6° Complicity par provocation et machination d'assaseiuat 
des personnes retenues soi-disant comme otages par la Com- 
mune; 

70 Complicit6 d'arrestations illggales, suivies de tortures 
corporelles et de mort, en assistant avec connaissance les 
auteurs de Taction dans les faits qui Tout consommie ; 

Crimes pr6vus par les articles 87, 91, 150, 151, 59, 60, 302, 
341 , 344 du code p6nal et 5 de la loi du 24 mai 1834, 

INTERROGATORS DB L' ACCUSER. 

if. le president : Vous avez entendu les faits dont on vous 
accuse ; qu'avez-vous h dire pour votre defense? 

Laccusie : Je ne veux pas me ddfendre, je ne veux pas 6tre 
d6fendue; j'appartiens tout entiire h la revolution sociale, et 
jo declare accepter la responsabilitd de to us mes actes. Je l'uc- 
cepte tout enti&re et sans restriction. Vous me reprochez d'avoir 
participS & 1'assassinat des g6n6raux ? A cela, je ripondraia 
oui, si me j'6tais trouv6o & Montmartre qutnd ila ont voulu 
faire tirer sur le peuple ; je n'aurais pas h£sit6 & faire tirer mui- 
m6me sur ceux qui donnaient des ordres seuiblablcs; tuui.s 
lorsqu'ils ont 6t6 prisonniers, je ne comprends pas qu on les 
ait fusill6s, et je regarde cat acta comme une insigno 16chet6 ! 

Quant & Tincendie de Paris, oul $ j*y ai participd. Jc voulais 
opposer une barriftre de flammes aux envabisseurs de Versailles. 
Je n'ai pas de complices pour ce fait, j'ai agi d'aprfcs mou 
propre mouvement. 

On me dit aussi que je suis complice de la Commuue 1 Assu- 
rtment oui, puisque la Commune voulait avant tout la revo- 
lution sociale, et que la revolution sociale est le plus cker do 
mes voeux; bicu plus, jc me fuis honneur d'fitro Tun des pro- 
uioteurs do la Gonimuno qui n'ost d'aillours pour rieu, pour 
rien, qu'on lc saclie bion, dans les assassinate et les iuceudiea : 
mol qui ai assist* 4 toutes lus stances de l'Hdtel deVillc, jo 
declare que jamais 11 ny a 6t6 question d'assassinit ou d'in- 
cendie. Voulez-vous connaltro les vrais coupables? Ce sout Iob 
gens de la police, et plus tard, peut-6tre, la luruliro se fera *ur 



L 



APPENDIGE 471 

tous ces dv&nements dont oa trouve aujourd'hui tout nature! 
de rendro responsables toua les partisans de la revolution 
sociale. 

Un jour, je proposals k Ferr6 d'envahir l'Assembtte ; je vou- 
lais deux victims, M. Thiers et raoi, car j'avais fait le sacri- 
fice de ma vie, et j'6tais d6cid6e k le frapper. 

Jf. U president : Dans une proclamation, vous avez dit qu*on 
devait, tous les vipgt-quatre heures, fusilier un otage ? 

R. Non, j*ai seulement voulu menacer. Mais pourquoime de- 
fend rais-je ? Je vous l'ai d6ji dtclart, je me refuse k le faire. 
Vous dies des hommes qui allez ine juger; vous 6tes devant 
moi k visage d£couvert| vous fetes des hommes, et moi je ne ' 
•uis qu'une femme, et pourtant je vous regarde en face. Je 
sais bien que tout ce que je pourrai vous dire ne changera en ' 
rien votre sentence. Done un seul et dernier mot avant de , 
m'asseoir. Nous n'avons jamais voulu que le triomphe des " 
grands prlncipes de la Revolution ; je le jure par nos martyrs 
tomb£s sur le champ de Satory, par nos martyrs que j'acclame 
encore ici hautement, et qui un jour trouveront bien un ven- 
geur. 

Encore une fois, je vous appartiena; faites de moi ce qu'il 
vous plaira. Prenez ma vie si vous la voulcz; je ne suis pas 
feanne k vous la disputer un seul instant. 

M.le president : Vous d6clarez ne pas avoir approuv£ Tassas- 
sinat des g6n6raux, et cependant on raconte que, quand ou 
vous l'a appris, vous vous fttcs 6cri6e : « On les a fiisill6s, c est 
bien fait. » — R. Oui, j'ai dit cela, je Tavoue. (Je me rappelle 
mime que c'6tait en presence des citoyeus Le Moussu et Ferr6.) 

O. Vous approuviez done l'assassinat? — R. Permettez, ccla 
n 9 en Atait pas une preuve; les paroles que j'ai prononcAcs 
avaient pour but de ne pas arrAter 1'glan N&voiutionuairo. 

D. Vous 6crivies aussi danc les journauz; dans le Cri du 
peupie, par example? — R. Oui, je ne m'en cache pas. 

D. Ces journaux demandaient chaque jour la confiscation 
d«m bieus du clergA et autres mesures rAvolutlonnaires sein- 
bibles. Toilet Ataient done vos opinions? — R, En effet; 
mn* remarquei bien que nous n'avons jamais voulu prendre 
••rs hieus pour nous; nous no eongions qu'4 les dooner au 
pen pie pour le bien-Atre. 

1). Vous avez demands la suppression de la magistrature? — 
R. t*est que j'avais toujours devant let yeux les exemplesde 
*«r< ^rrours, Je me rappclais laffaire Lesurquos ot tant d autres. 



i 



472 



MtfMOIRKS DE LOUISE MICHEL 



n °d V iT reconn ate8ez avoir voulu assasslner M. Thiers? - 
R. Parfaitement... Je l'ai deja dit et je le repete. 

1 mune? ? *T SSJ 0W J tMM divera C0,tumM 80 «» *» Com- 
i !Zlr^' J6taU v * tue comm6 d'habitude; je n'ajoutais 
; q« une ceiature rouge sur mes vetements. «Y°uuus 

D. N Wvouspas porte plusiours fois un costume d'homme? 
- line seule fois : c'etait le 18 Mars; Je mliabillai en «£de 
uational, pour ne pas atlirer les regards. 8 

M^i d „ e .,i* m . 0ln8 °?J t * t « n98i 8ne8,le8 fails reprocMs A Louise 
Michel n etaat pas discutes par elle. 

On entend d'abord la fetnme Pouiain, marchande. 

Jf. I* president : Vous connafssiez l'accusee? Vous savcz 

St ? elI , e ne , 8 « a cachalt P"- Tres exaltee, on ne ToSait 
qu telle dans les clubs; elle ecrlvait aussi dans les journaux 

D. Vous l'avez entendue dire, h propos de l'assassinat des 
gjniraux : . (Test bien fait! . - £. 6ui, manJZZT&Z 

Louise Michel : Mais j'ai avoue le fait, c'eit inutile que del 
teinoms viennent le cerUBer. wuiuuie que aei 

Femme Botin, peintre. 

vn *f '!*P r6,idmt : Louise Michel n'a-t-elle pas denonce un de 

,!„« i e .JT M i ent (au t6moin ) : Vous avei tu l'accusee un jour 
?ai«n?d« T °.S 8 | e P r ? meMnt au *»»«" de. garde, eti 

&>K<#e JffcAeJ , Mais cela ne peut pas etre wal. car ie no 
pouvai. Touloir imiter ce. reins, dont on parleYt q u?fe vou- 
ert«V«riL S |- r * 0,r . d f Cap . U * e * comine Mwie-Antolnett?. L^ verltr 
«m,^„ s i^ ,8t0Ut / impien,6Dt monM « en ▼oitureparce quo jo 
•ouffrais d une entorse qui etait la suite d'uno chute faite a Imj 

La femme Pompon, concierge, repete toutce qui seracoutait 
exlltfte COttlpto de llM5CU,oe - On 1* oonnaissait oomme trfis 

raccusJe DenHiat ' , * n " P rofc "'on» connaissait beaucuup 



APPENDICE 473 

M. le president : L'avez-vous vue babiltee en garde natio- 
nal? — R. Oui, une fois, vers le 17 mars. 

D. Portait-elle une carabine? — R. Je l'ai dit, mais je ne 
me rappelle pas bien ce fait. 

D. Vous Taves vue se promenant en voiture, au milieu des 
gardes natiouaux ? — R. Oui, monsieur le president, mais jc 
ne me rappelle pas ezactement les details de ce fait. 

D. Vous avez aussi d6jfr dit que vous pensiez qu'elle s'itait 
trouvta au premier. rang quand on avail assassin* les gin6- 
raux Cl6ment Thomas et Lecomte? — R. Je ne faisais que 
rdpiter ce qu'on avalt dit autour de moi. 

M. le capitaloe Dailly prend la parole. II demsnde au conseit 
de retrancher de la soci6t6 l*accut6e, qui est pour i>ll* un dan- 
ger continued II abandonne l'accusation sur tous les chefs, 
excepts sur celul de port d'armes apparentes ou cachAes dans 
un mouvement insurrectionnel. 

M 6 Haussraan, it qui la parole est ensuite donnie, declare 
que devant la volonte formelle de l*accus6e de ne pas 6tre 
d£fendue, il s'en rapporte simplement & la sagesse du conseil. 

Jf. /a prisicfcnt : Accus6e, avez-vous quelque chose & dire 
pour votre defense? 

Louise Michel : Ce que je reclame de vous, qui vous afflrmez 
conseil de guerre, qui vous donnes comme mes juges, qui ne 
vous caches pas comme la commission des gr&ces, de vous 
qui 6tes des milituires et qui jugez & la face de tous, e'est le 
champ de Satory, oik sont dijk tomb£s nos frires. 

II faut me retrancher de la socteti ; on vous dit de le faire ; 
eh bien ! le commissaire de la Republique a raison. Puisqu'il / 
•embl#que tout coeur qui bat pour la liberty n'a droit qu % ik un ! 
peu de plomb, j'en reclame une part, moi I Si vous me laissez 
vivre, je ne cesser*! de crier vengeance, et je dinoncerai k la 
vengeance de mes frdres les assassins de la commission des 
grAces... 

Jf. le president : Je nc puis vous laisser la parole si vous i 
continues sur ce ton. 

Louise Michel : J'ai flnl... Si vous n'dtes pas des l&ches, tun- j 
mot,., 

AprAs ces paroles, qui ontcausA une profonde Amotion daus 
l'audttoire, le conseil se retire pour dAlibArer. Au bout de 



> \ T,w*wm x* * * m**i m *M*iMnvm» tw>^ ■' 



i 

\ 



*U M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 

quelqaes instants, il rentre en seance, et, aux termes da ver- 
dict, Louise Michel est a l'unanimite condamnee a la deDorta 
tion dans une enceinte fortifile. 

On ramene l'accnsee et on lui donne connaiuance du jinre- 
ment. Qaand le greftter lul dit qu'elle a vingt-quatre henres 
pour se pourvoir en revision : « Non! s^crie-t-elle il n'v a 
point d'appel; mais je prefererais la mort! » 

OBSERVATIONS 

Je me bornerai a relever quelques erreurs : 

4° Je n'ai pas 6te elevSe par charity mais par les 
grands-parents qui ont trouve* juste de le faire. 

J'ai quitte Vroncourt apres leur mort seulement, 
et pour me preparer a mon diplome d'institutrice; je 
croyais ainsi pouvoir dtre utile a ma mere. 

2° Le chiffre de mes Aleves a Montmartre 6tait de 
cent cinquante. Ce qui a &t& constate" par la mairie 
au temps du siege. 

3° Peut-etre n'est-il pas inutile de dire que contrai- 
rement a la description de ma personne faite au com- 
mencement du compte rendu de la Gazette des tribu- 
naux,je suis plutdt grande que petite; il estbon, par 
le temps ou nous vivons, de ne passer que pour soi- 
mdme. 



DEUXI&ME PROCES 

ANNIVEBSAME DE BLANQUI 



kxirait de L'Intransigeant ou 7 janvier 1882. 
Police eorrectlonnelle. 

La premiere accusfo appelee est Louise Michel. La vaillante 
ntoyenne est tres calme. Cost de sa voix lente et d'une facon 
ires precise qu'elle repond aux questions du president. 

— Vous 6tes prevenue d'outrages aux agents, lui dit M. Pn- 

got. 

— Ce serait plutdt k nous de nous plaindre de brutalites et 
d outrages, r6pond Louise Michel, car nous avons ete tres 
calmes. Voici ce qui s'est passe et ce qui motive sans doute 
ma presence ici : 

En arrivant chez le cominiasaire de police, j'al vu en bas 
plusieurs agents qui frappaient violemment un bomme. No 
voulant rien dire a ces agents qui itaient tres surexcltSs, je 
suls montoe au premier; j'ai trouve la deux autres agents plus 
calmes nuxquels j'ai dit : Descendez vile, on assassine en bas. 

M. le president : Ce recit est en disaccord avec la deposi- 
tion des temoinn que nous allons entendre. 

Louise Michel : Ce que j'ai dit est la verit6. D'alllours, j'ai 
avoue des choses plus terribles que celle-la. 

Lo temoin appele est un nomme Conar, gardion de la palx. 
II raconte quil a trouv6 en arrivant chez le commissaire de 
police deux femmes, dont Louise Michel, et que celle-ci lui a 
dit : Vous Ates des assassins et des feignants (sic). 

Louis* Michel : C'est faux ! 

L 'agent persiste a afflrmer la veraciW de son recit. 



i .fi m w u inw n w«»i *«(»><•**«*»» -mi 



mm 



476 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



Malgr6 l'invraiwmblance da rtcit de Vacant i. Mi. n ..i 



NOTE ' 

Je cite ici Ylntransigeant, non pour Staler un 
compte rendu plus favorable, mais P arce que le pro- 
ces ne se trouve pas dans Ja Gazette des tribunauw 

wos amis ont raison de trouver invraisemblables les 
paroles qui me sont attributes. J'ai dit : on assassine 
ici, au lieu de la phrase d'argot qui m'est pret^e - le 
mot fetgnant n'est pas de mon vocabulaire 



troisieme proges 



MANIFESTATION DE I/ESPLANADE 
DBS INVALIDED 



extrait de la Gazette des tribunaux. 

COUR D f ASSISES DE LA SEINE 
pbAsidencb de H. Ram6 

Audience du 21 juin 1883. 



Je crois inutile de donner le texte de Facte d'accu- 
gation, dont voici les conclusions. 

Louise Michel; Jean-Joseph-fonile Pouget; Eugene Mareuil, 
sont accuses s 

1° D'avoir 6t6, en man 1883 k Parishes chefs et instigateurs 
du pillage, commis en bande et k force ouverte, des pains 
appartenant aux epoux Augereau,boul angers; 

2° D'avoir 6t6, k la mftme 6poque et au mfeme lieu, les chefs 
et instigateurs du pillage, commis en bande et k force ouverl**, 
des pains appartenant aux 6poux Bouch6, boulangers; 

3° D'avoir £t£, k la m£me Ipoque et au mfeme lieu les chefs 
et instigateurs du pillage, commis en bande et k force ouverte, 
des pains appartenant aux 6poux Moricet, boulangers. 

INTERROGATOR E DE LOUISE MIGUEL 



D. Avez-yous d6j& 6t6 poursuivie? — R. Oui, en 1871. 

D. II ne peut plus en 6tre question. Ces faits out 616 couverts 
par l'amnistie. Avez-yous 6t6 condamn6e depuis? — R. J'ai 

27. 



w »wwmM° ■ n^i itf** wirtW' •*— ■a w *■ ■ ■*■*»■ w^^w*..*^— *»—*»«. 



r 



n 



478 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



6t6 condamn6e k quinze jours de prison pour la manifestation 
de Blanqui. 

D. Yous prenez done part k toutes les manifestations ? — 
R. H6las oui 1 Je suis toujours avec les mis6rables. 

D. G*e8t pour cela que vous avez assiste a la manifestation 
de l'esplanade des Invalides. Quel r6sultat en esp£riez-vous ? 
— R. Une manifestation paciflque est tou jours sans r&ultat, 
mais je pensais que le gouvernement userait de ses moyens 
habituels et qu'une manifestation serait balay6e par le canon 
et it eftt 6t6 lftche de ma part de ne pas y aller. 

D. Yous avez recrute des adherents pour cette manifestation. 
Connaissiez-vous Pouget? — R. JVais rencontr£ Pouget daoa 
quelques reunions. 

D. Pouget 6tait votre secr6taire. C'6tait lui qui devait distri- 
buer en province les brochures propageant vos idfies. II re- 
cueillait le nom de vos adherents. — R. Ce ne sont pas u 
proprement parler des adherents. Ce sont des personnes 
curieuses de nos id6es. 

D. Vous 6tes le chef d'une petite manifestation sp6ciale qui 
a suivi la manifestation g£n£rale, mais nous devons d'abord 
nous occuper de celle-ci. Yous fites all6e aux Invalides et 
vous avez rencontrS Pouget? — R. Oui, monsieur. 

D. lStiex-vous d'accord avec Pouget et Mareuil pour vous 
rendre k l'esplanade? — R. Nod, monsieur, nous nous sommes 
rencontres par hasard. 

D. Est-ce qu'il n'y avait k cette reunion que des ouvriers 
sans ouvrage? — Oui, monsieur. 

D. Est-ce que vous croyez que cette manifestation pouvait 
donner du travail? — R. Je vous ai deja dit que non. J'y ai 6t6 
par devoir. 

D. La manifestation a 6te disperse. N'est-ce pas k ce moment 
que vous avez voulu faire votre petite manifestation? — R. Ce 
n'6tait pas une manifestation, c'6tait le cri des travaiileurs que 
je voulais faire entendre. 

D. Yous avez demands un drapeau noir ? — R. Oui, et on 
m'a apport6 un chiffon noir. 

D. Qui est-ce qui vous Pa donn6? — R. Un inconnu. 

D. On ne trouve pourtant pas si facilement et par hasard 
un drapeau sur l'esplanade des Invalides? — R. 11 sufflt d'un 
haillon noir et d'un manche k balai. 



APPENDIGE 



479 



D. 11 r£sulte de ce fait que la manifestation 6tait pr6par£e. 
Qui avait prfiparft ce drapeau? — R. Personne, et ce serait 
quelqu'un que je ne d&igncrais pas cette personne, ainsi que 
vous pensez Men. 

D. N'avez-vous pas quitt6 l'esplanade avec l'intention de faire 
une manifestation? — R. Je me suis mise simplement a la tfite 
d'un groupe. 

D. Pouget et Mareuil n'en 6taient-ils pas? — R. Oui ils se sont 
ent6t6s k me protftger. 

D. Quel fitait votre but en parcourant Paris, avec un dra- 
peau noir? Croyez-vous que vous procureriez ainsi du pain aux 
ouvriere? — R. Non, mais je voulais faire voir qu'ils en man- 
quaient et qu'ils avaient faim. C'est le drapeau des graves, le 
drapeau des famines que je tenais. 

M. le president ordonne k I'huissier de prendre sur la table 
des pi&ces it conviction un drapeau noir que Louise Micbei 
reconnalt pour fetre celui qu'elle portait le 9 mars. 

D. Vous files arrivfie au boulevard Saint-Germain, Pourquoi 
vous fites-vous arrfit6e devant la boulangerie du sieur Bouch6 ? 
— R. J'ai constamment march6. Les gamins m'ont dit qu'on 
leur donnait du pain, je ne me suis pas occup6e de ces de- 
tails, 

D. Vous prgtendez qu'on donnait volontairement du pain. — 
R. Oui, monsieur, les gamins nous ont dit qu f on leur donnait 
du pain et des sous. J'en ai mfime 6t6 trfts humiltee. 

D. Et les bommes arenas de gourdins, est-ce qu'on leur 
donnait volontairement du pain? — R. Nous n'avions pas 
avec nous de personnes armies de gourdins, ils ne sont pas 
au banc des accuses, ceux-lfr ! 

D. Vous ne pouvez pas contester le fait : le t6moin Boucb* 
vous a vue arriver k la tfite d'une bande, et quinze ou yingt 
iodividus s'en sont d6tach6s pour piller la boutique, en criant : 
<( Du pain, du travail, ou du plomb. » — R. lis n'Staient pas 
des ndtres. C'est la mise en ?c6ne de la police, cela. 

D. Vous avez dit dans un interrogatoire que vous ne regar- 
diez pas comme un dfilit de prendre du pain. — R. Oui, mais 
jamais je n'en ai pris, jamais je n'en prendrai quand mfime 
je mourrais de faim. 

D. Quand vous avez 6t6 arrfttfie, place Maubert, avez-vous 
dit k TofBcior de police : « Ne me faites pas de mal, nous ne 



I- 



MM 



*80 MtfMOlRES DE LOUISE MICHEL 

demandons que du pain »? - R. j e n'ai pat dit • « N« m„ 
mandon. que du pain, on ne tous fera pas de mal T 

mfnt DUler me R a ji n U .!f nge / ie de M ^J^ 6 a 6M complete- 
mem pmee. — R. Je n ai mjme pas vu de bo u Ian aerie to n« 
connais pas M. Boucb6. ""wngerio, je ne 

n *L « bouti ? afl « vance 8ur la ru e; elle creve let yeux. - 
HVUS^ ^ ' 1& ml86re ' je De Pen9al8 Pa8 au * A ««- 

«SJt™ R 6 jfnll 8 eD ? UUe ^P la b0Uti( * ae de M Au- 
gereaur — a. j e ne connais pas M. Augereau. 

» D j w ^«"u 1" ^V, *? . d «*apeau devant cette boutique. - 
». J ai pu le lever et le baistfer bien des fois. 

Ai?: £ VeZ *J° UB dit : tt Allez " ? ~ R - J ' ai P u »• <«re mais, i'ai da 
v£ns ai r '" " AU ° n " ° U march0 ° 8 » 5 J* ne m'ei sou- 

D. Combien aviez-vous de personnes devant vous ? - R. Je 

6 SaiS DAS. 



ne sais pas. 



«iHi.PT boutu *? e de M Augereau a 616 complement 
hSt 1**7 * / ne M18 pa8 et ' e m, «onne que M. Augereau bo 

chose Ce8 ml86re8 * J ' Bi VU pHler et tuer b ' en aulr « 

D. Alors cela vous est absolument indifferent? — R, Oui 
absolument indifferent 

D. Vous avez debouch* ensuite sur le boulevard Saint-Ger- 
main. Vous fites-vous arr6t6e devant la boutique Moricet? - 
R. Je ne sais pas et je ne comprends pas que vous me posiez 
une pareille question. * 

D. Vous «tes-vous mise h rire devant la boutique? — R. Je 
ne sais pas ce qui aurait pu me faire rire? Est-ce la misfcre 
de ceux qui m'environnaient, est-ce ce triste fitat de choses qui 
nous ramftne avant 1789 ? 

D. En somme vous vous pr6ten<2ez 6trang6re k tous ces 
faits-l&. — R. Oui t monsieur. 

D. Mais ces trois commergants d6valis6s pr6tendent que la 
foule ob6issait k un signal. — R. C'est ioepte. Pour ob6ir 4 un 
signal il faut qu'il soit convenu; il aurait done fallu faire 
savoir dans tout Paris que je Iftveraisou ba is serai a le drapeau 
devant les boulangeries. 

D. Alors c'est un mouvement populaire inslinctlf. — R. C*est 



APPENDICE 



481 



l'oeuvre de quelques enfants. Lee gens raisonnables qui m'en- 
vironnaient ne s'en sont pas occup6s. 

D. Vous avez quitte la manifestation place Maubert, laissant 
aux mains de la police Pouget et Mareuil qui se eont fait 
arrtter ponr vous sauver. Vous avez disparu. — R. Mes amis 
ont exig6 que je ne me fasse pas arrfiter ce jour-li. 

D. Avez-vous eu connaissance de la distribution faite en 
province par Pouget d'une brochure intitule ; A Varmiet — 
R. Au moment o4 les d'Orltans embauchaient ouvertement 
contre la Rfipublique, j'ai voulu embaucher pour la RSpublique, 
et c'est sous mon inspiration qu'a 6t6 distribute cette brochure. 
C'6tait un cri de dStreese ! 

D. Aviez-vous connaissance des etudes sp£ciales auxquelles 
Pouget se livrait sur les mati&res incendiaires? — R. Tout le 
monde aujourd'hui s'occupe de science. Tout le monde lit la 
Revue scientifique et cherche par \k k am^Iiorer le sort des tra- 
vailleurs. 

D. Nous ne sommes pas ici pour faire des theories. — 
Etiez-vous au courant des etudes auxquelles se livrait Pouget? 
— R. Je ne m'occupe pas de savoir si on lit ou si on ne lit 
pas les revues scientiflques. 

M. le president procSde ensuite k Tinterrogatoire de Pouget. 



\ 



AUDITION DES TEMOINS 

Bouche (Jules), boulaDger rue des Caneltes : Le 9 mars, vers 
une neure de l'apres-midi, une vingtaine d'individus ont en- 
vahi ma boulangerie. lis elaient armes de Cannes plotnbees et 
demandaient « da pain ou du travail! » Je lenr ai dit : « Si 
vous voulez du pain, prentz en mais ne cassez rien! 

D. Reconnaissez-vous 1'accusee? — R. Non, monsieur. 

D. Avez-vous laisse prendre votre pain, parce que vous ne 
pouviez faire autrement? — R. H n'y avait moyen de rien faire • 
toute resistance 6tait impossible. 

D. fitait-ce des enfants qui sont entree chez vous? — R. Non 
monsieur, c'etaient des gens raisonnables. (Rires.) ' 

Louise Michel : Les gens arrays de Cannes plombees n'etaient 
pas des ndtres, je eais bien d'ou ils vieuoent. 

D. D'ou venaient-iU done? — R. Do la police. (Rires.) 

Femme Augereau, boulangere, me du Four-Saint-Germain: 



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482 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



J'ai vu, dans l'aprds-midi da 9 mars, M»* Louise Michel 
s'arrfiter devant ma porte. On a cri6 : « Du paint du pain I » 
Gee messieurs sont entr6s et onl voifi du pain, des biscuits* 
lis ont cassfi une assiette et deux carreaux, 

D. fitait-ce des gamius qui out pilte votre boutique? — R. Oh! 
il y avait plus de graudes persouues que de gamius. 

D. Mais oil 6tait Louise Micbel pendant qu 9 on piliait? — 
R. Elle 6lait plant6e juste au milieu de la rue. 

D. Est-ce volontairement que vous avez donnfi votre pain? 

— R. Oh non, monsieur. 

D. Gombien y en avait-il? — R. Je ne puis pas vous le dire, 
inais il y en avait beaucoup ; c'6tait un veritable pillage. 

Fille Augereau (Rosalie), rue'du Four-Saint-Germain : Le 
9 mars dernier, nous avons vu arriver une bauds, k la tfete 
de laquelle il y avait une femme avec un drapeau noir, arrlvie 
devant chez nous, elle a frapp6 la terre avec son drapeau, 
quelqu'un a dit : « Allez ! » On a envahi la maison et tout a 
6t6 pill*. 

D. (k Louise Michel) : Voiifr le second temoin qui vous a vuc 
arrftt6e devant la boutique. 

Louise Michel : Je ne puis prendre ces d^positious-la au s6- 
rieux. Je ne puis, devant des hommes s£rieux, discuter ces 
cboses-14. (Rires.) 

D. (au t6moin) : Est-ce une voix de femme qui a dit « Allez 1 » 

— R. Oui, monsieur, 

D. Y avait-il d'autres femmes dans la foule? — Je n'en ai 
pas vu. 

Moricet, boulanger, boulevard Saint-Germain, 125 : Le 9 mars 
dernier, j'6tais couche quand ma petite-fille est venue me 
r6veiller. II y avait du monde plein la boutique, j'ai vu une 
femme qui s'eu allait avec un drapeau noir. 

Femme Moricet, boulang&re, boulevard Saint-Germain, 125 : 
Le 9 mars dernier, la foule s'est amas96e devant ma boutique. 
Elle avait k sa tfite Louise Michel; cette derniftre s'est arrfitie 
devant che2 moi, a frapp* la terre de son drapeau et s'est 
mise k rire. lis demandaient du pain ou du travail! Je me 
suis mise k leur donner du pain, mais ils n'ont pas tard* k le 
prendre eux-mfimes et k tout casser. 

D. (k Louise Michel) : Que pensez-vous de cette deposition? 
Elle est assez nette ? 



.m-r um m't^mm*"** 



APPENDICK 483 

Louite Michel ; Tellement nette que je n'ai jamais rien vu 
de pareil. (Hires.) Comment ai-je pa rire? Madame Pa complft- 
temeat rfivi. 

Le timoin ; Je suis ici pour dire ce que j'ai vu. 

Louise Michel ; Vous files libre de dire ce que vous voulcz, 
mais je suis libre de dire que vous Pavec rfiv6. 

D. (au t£moin) : Ce n'est pas librement que vous donniez 
votre pain k ces gene-14? — H. Nod, moneieur, c'est quails arri- 
vaient avec des gestes effrayants ; ils criaient : « Du travail et 
du pain ! » 

Louise Michel ; Oh I ils 6taient bien effrayants 1 J'6tais aussi 
bien effrayante ! Ces dames 6taient complement hallucin6es 
d'effroi; elles regardaient Louise Michel com me une esp&ce 
d'bydre. 

CornaU officier de paix du vi e arrondissement : Le 9 mars 
dernier, apprenant qu'une bande parcourait Parrondiseement 
en poussant des cris s6ditieux, je vais k sa poursuite et je 
Patteignis place Maubert. La bande 6tait dirig6e par Louise 
Michel, ayant k ses cdtis Pouget et Mareuil. J'arrfitai ces deux 
derniers et Pouget me traita de lAche et de canaille. Quant k 
Louise Michel elle put s'esquiver. Tous ces gens-lit criaient : 
« Vive le Revolution I k bas la police I » 

D. Louise Michel ne vous a-t-elle pasdit quelque chose? — 
R. Elle m'a dit : « Ne me faites pas de mall » 

Blanc, gardien de la paix au vi° arrondissement : Le 
9 mars dernier, un gardien est venu pr£venir Pofficier de paix 
qu'on pillait une boulangerie rue des Canettes. Nous nous 
sommes mis k la poursuite de la bande et nous Pavons atteinte 
place Maubert M. Tofflcier de paix a arrfit6 Louise Michel qui 
lui a dit : Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que 
du pain I Pouget a trait* M. Pofficier de paix de Jftche et de 
canaille. Mareuil criait : « A bas ia police! k bas Vidocql Vive 
la revolution sociale! » Lea assaillants avaient des Cannes 
plombles, des revolvers et des couteaux. 

Louise Michel : Je n'ai jamais dit : « Ne nous faites pas de 
mal, » mais seulement : « On ne vous fera pas de mal. » Tous 
ces messieurs 6taient dans le plus grand trouble. 

D. (4 Louise Michel) : II n'y avait que vous de sang-froid? 
— R. Nous en avons tant vu 1 je proteste pour Phonneur de 
la Revolution I J'ai bien le droit de relever les variations des 
t6moins, Je ne me suis jamais prostern6e devant personne. Je 






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484 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



n'ai jamais demand^ grAce. Vous pouvez dire tout ce que vous 
voudrez, vous pouvez nous condamner, mais je ne veux pas 
que vous nous d6shonoriez. 



Audience du 22 juin 

SUITK DES TEMOINS A CHARGE 

Demoiselle Moricet ; Le 9 mars dernier, j'6tais dans la bou- 
tique avec ma sceur et ma m&re, quand j'ai vu arriver devant 
la maison une bande conduite par une femme arm6e d'uu 
drapeau noir. 

Cette femme s'est arr6t6e devant la boutique, a frappfi la terre 
de son drapeau et s*est mise & tHrel 

Aussitdt la bande s'est jet6e dans la boutique, a pris tout le 
pain et les g&teaux qui 6taient 14, puis on a cass6 les assiettes 
et les vilres; j'ai 6t6 vite chercher mon p6re. 

D. Vous fetes bien sftre d'avoir vu Louise Michel s'arrfiter 
devant la boutique et rire en frappant la terre de sou dra- 
peau? — R # Oui, monsieur. 

Louise Michel : Je suis honteuse de r6pondre & des choses 
comme celles-l& I 

Quand la petite Moricet ana&nerait sa sceur, sa cousine, son 
petit frfere, et qui elle voudra je ne in'arrfiterai pas & rSpondrc 
h des choses aussi peu s6rieuses. 

J'attends le r6quisitoire pour y rSpondre. 

Demoiselle Moricet, soeur de la pr£c6dente : J'etais dans la 
boutique avec ma mfire, j'ai vu, tout d'un coup, toute une 
baude avee une femme k sa tfite ; c'6tait madame. Elic s'cst 
mite h rire en regardant la boutique et j'ai m&ne dit h ma 
m&re : Tien 8, elle te connalt done I A ce moment tout le mondo 
s'est jeto sur la boutique et i'a mise au pillage. 

Louise Michel : Je r6p6terai ce que j'ai dit tout & Theure: il 
est honteux de voir des enfants reciter ici les iejons que Ieurs 
parents leur ont apprises. 

Chaussadat, peintre, quai du Louvre, entendu surlademande 
de la defense : 
Le 9 mars, j'6tais au coin de la rue de Seine, en face la bou* 



APPENDICK 



485 



langerie Moricet, j'ai vu arriver la foule de loin, M"' Louise 
Michel est passes tans s'arr&er; — j'ai entendu plus tard, 
parler du pillage de la boulangcric (ou plutdt j'ai vu jeter 
du pain.) 

D. Vous n'appelez pas $a pillcr ? 

R. J'ai yu qu'on jetait du pain et les malheureux le ramas* 
saient. 

Louise Michel ; J'ai k remercierle t6moin de rendre hommage 
& la v$rit6 ! 

Henri Roc he for t f publiciste : Un jour, en parlant des mani- 
festations du mois de mars, Louise Micbel me dit que les jour- 
naux avaient beaucoup parte d'une somme de 60 francs 
environ qui avait 616 trouv6e sur un des accuses ; elle ajouta 
que cette somme provenait d'une collecte faite k une 
reunion. Louise Micbel m'a fait cette communicalion au mo- 
rn eot oft elle s'est rendue chez M. Camescasse pour se cons- 
titucr prisonnitre. Le m6oie jour, elle m'a confirm^ le caroc- 
t6re absolament pacifique de la manifestation k laquelle elle 
s*6tait livr6e. Elle n'avait ra£me pas voulu prendre le drapeau 
rouge. J'ai 6t6 tr6s surpris de cette accusation de pillage port6e 
contre Louise Michel. 

Vaughan, publiciste : M Uo Louise Michel, le soir mime de la 
manifestation, m'a dit que son ami Pouget serait trouv6 por- 
teur d'une somme de 60 ou 70 francs qui lui avait 6t6 remise 
par elle-mdme et qui 6tait le produit d'une collecte faite a 
une r 6 union. Je suis heureux de manifester k la citoyenne 
Louise Micbel ma tr6s vive sympathie. 

Louise Michel : .Citoyen, je vous remercic et je t&cherai 
qu'aucun citoyen n'ait jamais k rougir de moi. 

Rouillon, voisin de la mire de Louise Michel : La citoyenne 
Louise Michel n'avait aucune confiance dans l«ss suites de la 
manifestation. Elle me l'a d6clar6 avant d'y alter. La citoyenne 
n'y allait que par devoir. 

Le Wmoin entre ensuite dans d'assez longs details sur des 
violences et des menaces dont auraient 6t6 I'objet Louise 
Micbel et sa famille. 

Louise Michel : Vous voyez bien qu'on assassine nos families 
chez nous, et cela est permis 1 

Meusy, r6dacteur de VIntransigeant, confirme ce qu'a rap- 
port* le t6moin Vaughan k propos de la somme de 71 francs 
trouv6e sur l'accus6 Pouget. 



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486 



M^MOIRES DE LOUISE MICHEL 



* G'est le dernier t£moin k d6charge, 

La parole est donnSe ensuite k Tavocat g6n6ral Quesnay de 
Beaurepaire. Puis M. Balandreau, avocat nommg d'offlce, 
declare que Louise Michel entend se d6fendre elle-mdme. 



PLAIDOIRIE DE LOUISE MICHEL 

C'est un veritable procfts politique qui nous est fait ; ce n'est 
pas nous qu'on poursuit,, c'est le parti anarchiste que Ton 
poursuit en nous, et c'est pour cela que j'ai dft refuser lea 
offres qui m'6taient faites par M ? Balandreau et par notre ami 
Laguerre qui, il n'y a pas longtemps, prenait si cbaleureu- 
sement la defense dc nos amis de Lyon. 

M. l'avocat g6n6ral a invoqu6 centre nous la loi de 18*71 ; je 
ne in'occuperai pas de savoir si cette loi de 1871 n'a pas 6t6 
faite par les vainqueurs contre les vaincus, contr* ceux qu'ils 
6crasaient alors comme la meule 6crase le grain j c'^tait le 
moment oii on chassait le f£d£r£ dans les plaines, oil Gallifet 
nous poursuivait dans les catacombes, ob il y avait de cbaque 
cdt6 des rues de Paris dea monceaux de cadavres. II y a une 
chose qui vous 6tonne, qui vous gpouvante, c'est une femme 
qui ose se d£fendre. On n'est pas habitufi k voir une femme 
qui ose penser; on veut eelon I'expression de Proudhon, voir 
dans la femme une m£nag&rc ou une courtisane 1 

Nous avons pris le drapeau noir parce que la manifestation 
devait 6tre essentiellement pacifique, parce que e'est le dra- 
peau noir des grfeves, le drapeau de ceux qui ont faim. Pou- 
vions-nous en prendre un autre? Le drapeau rouge est clouS 
dans les cimeti&res et on ne doit le reprciidre que quand on 
peut le d6fendre. Or, nous ne le pouvions pas ; je vous 1'ai 
dit et je le r6p6te, c'6tait une manifestation essentiellement 
pacifique. 

Je suis all6e k la manifestation, je devais y aller. Pourquoi 
m'a-t-on arrfitee? J'ai parcouru 1'Europe, disant que je ne 
m reconnaissais pas de fronti&res, disant que ThumaniU entire 
\ a droit k l'h£ritage de l'humanitl. Et cet heritage, il n'appar- 
\ tiendra pas k nous, habitu6s k vivre dans l'esclavage, mais k 
ceux qui auront la liberty et qui sauront en jouir. Voilk com- 
ment nous ddfendons la R6publique et quand on nous dit que 
nous sommes ses ennemis, nous n'avons qu'une chose k 
r6pondre, e'est que nous I'avons fondle sur trente-cinq mille 
de nos cadavres. 



APPENDICE 487 

Vous parlei de discipline, de soldats qui tirent sur leurs 
chefs. Croyez-vous, monsieur l'avocatg6n6ral, que si, k Sedan, 
ils avaient tir6 sur leurs chefs qui les trahissaient, ils n'auraient 
pas bien fait. Nous n'aurions pas eu les boue* dc Sedan. 

M. ravocat g£u£ral a beaucoup parte des soldats ; il a vant£ 
ceux qui rapportaient les manffestcs anarchistes a leurs chefs. 
Y a til beaucoup d'officiers, y a-t-il beaucoup de gSnfiraux qui 
aient rapports les largesses de Ghantilly et les manifestes de 
N. Bonaparte ? Non pas que je faste le procfis aux d'Orl6ans 
ou it M. Bonaparte, nous ne faisons le proc&s qu'aux id£es. 
On a acquits M. Bonaparte et on nous poursuit ; je pardonne 
k ceux qui commettent ie crime, je ne pardonne pas au crime. 
Est-ce que ce n'est pas laloi des forts qui nous domine?Nous 
voulons la remplacer par le droit, et c'estUt tout notre crime ! 
> Au-dessus'des tribunaux, au-del& des vingt ana de bagne 
que vous pouvez prononcer, au-deli mfime de reternitS du 
bagne si vous youlei, je vois l'aurore de la liberty et de F6ga- 
lite qui so live. Et tenez, vous aussi, vous en 6tes las, vous 
en fetes £cceur6s de ce qui se passe autour de vous 1... Peut- 
on voir de sang-froid le prolfetaire souffrir con stam meat de la 
faim pendant que d'autres se go r gent. 

Nous savions que la manifestation des I rival ides n'abou- 
tirait pas et cependant il fatlait y aller. Nous sofrmies aujour- 
d'hui en pleine misfire... Nous n'appelons pas ce r6gime-l& 
une ripublique. Nous appellerious r£publique un regime o& 
on irait de l'avant, oA il y aurait une justice, oft il y aurait \ 
du pain pour tous. Mais en quo! votre Rgpublique difffere-elle * 
de l'Empire ? Que parlez-vous de liberty de la tribune avec 
cinq ans de bagne au bout ? 

Je n'ai pas voulu que le cri des travailleurs fftt perdu, vous 
ferez de moi ce que vous voudrez ; il ne s'agit pas de moi, il 
s'agit d'une grande partie de la France, d'une grande partie 
du monde, car on devient de plus en plus anarchiste. On est 
6cceur6 de voir le pouvoir tel qu'il 6tait sous M* Bonaparte. 
On a dbjk fait bien des revolutions ! Sedan nous a d£barrass6s 
de M. Bonapart*, on en a fait une au 18 Mars. Vous en verrez 
sans doute encore, et c'est pour cela que nous marchons pleins 
de confiance vers l'avenir ! Sans 1'nutoritA d*un seul, il y au- 
rait la lumidre, il y aurait la v£rit6, il y aurait la justice. L'au- 
torit6 d'un seul, c'est un crime. Ce que nous voulons, c'est 
1'autoriti de tous. M. l'avocat g6n6ral m'accusait de vouloir 
fetre chef; j v ai trop d'orgueil pour cela, car je ne saurais m'a« \ 
baisser et fetre chef c'est s'abaisser. 



MHUkv*-' .,■ .^fiKf -rtAfclW ' < 



488 MriMOIRES DB LOUISE MICHEL 

Nous voili Men loin de M. Moricet, et j f ai quelque peine k 
revenir k ces details, Faut-il parler de ces miettes distributes 
k des enfants? Ce n'est pas ce pain-J& qu'il nous fallait, c'6tait 
le pain du travail qu'on demandait. Comment voulez-vous que 
dea hommes raisonnablcs s'amusent k prendre quelques pains ? 
Que des gamins aient 616 recueilHr des miettes, je le veux bien 
mais il invest p£nible de discuter des choses aussi peu s6rieuses! 
J'aime mieux revenir k de grandes id6es. Qu<*la jeunesse tra- 
vaille au lieu d'aller au caf6, et elle apprendra k latter pour 
am61iorer le sort des mis6rables, pour preparer Favenir. 

On ue connalt de patrie que pour en faire un foyer de 
guerre; on ne connalt de fronti&res que pour en faire Tobjet 
de tripotages. La patrie, la' famille, nous les concevons plus 
larges, plus fitendues. Voili nos crimes. 

Nous sommes k une 6poque d'anxi£t6, tout le monde cher- 
che sa route, nous dirons quand mfime : Advienne que pourral 
Que la liberty ee fasse 1 Que P6galit6 se fasse, et nous serons 
heureux 1 

L'audience est lev6e a cinq heures, et la suite des dfibats 
est renvoyge k demain. 

Audience du 23 juin. 

La parole est donn£e & M° Pierre, dfifenseur de Pouget, puis 
a Pouget lui-m£me. M« Pierre defend ensuite Moreau, qui avait 
6t6 arr6t6 pendant le proc&s. 

M 6 Laguerre prend la parole le dernier en faveur des trois 
prgvenus restgs libres. 

Apr6s quelques mots de r6plique de M. Tavocat g6n£ral, 
M. le prfisident demande aux accuses s'ils ont quelque chose 
k ajouter pour leur defense. Louise Michel, seule, prend la 
parole en ces termes : 

Je ne veux dire qu'un mot : ce procfcs est un procfes poli- 
tique ; c'est un proc6s politique que vous allez avoir k juger. 
Quant ii moi, on me donne le rdle de premiere accus&e. Je 
raccepte. Oui, je suis la seule ; j'ai fanatis6 tous mes amis ; 
mais, alors, frappez-moi seule I Ii y a longtemps que j'ai fait le 
sacrifice de ma personne et que le niveau a pass6 sur ce qui 
peut m'6tre agrtable ou d6sagr6able. Je ne vois plus que la 
Revolution! C'est elle que je servirai toujours; c'est elle que 




APP'ENDICE 



489 



je gaiuel Palsse-UUe 86 lever sur des hommes au lieu de se 
lever sur des mines! 

A. trois heures moius nh quart, le jury entre dans la chambre 
de ses deliberations; il n'en sort qu'i quatre heures un quart. 

Lc chef da jury donne lecture du verdict. II est affirmatif, 
mais mitigi par des circonstances atttauantes, en ce qui con- 
cern Louise Michel, Pouget et Moreau, dit Gareau; nftgatif 
pour les autres accuses. 

En consequence de ce verdict, Mareuil, Onfroy, Martinet et 
la femme BouiUet sont immSdiatement acquittis. 

April uue demi-heure de dilibiration, la cour rend un 
arret par lequel elle condamne les deux accuses coutumaces, 
Gorget et Thierry, chacun k deux ans de prison, Louise Michel, 
A six ans de r 6 elusion, Pouget. & huit ans de inclusion, et 
Moreau dit Gareau k un an de prison. 

Louise Michel et Pouget sont en outre places sous la sur- 
veillance de la haute police pendant dix annies. 

Jtf. le president : Gondamn£s, vous avez trois jours francs 
pour vous poiirvoir en cassation contre i'arrfit qui vient d'etre 
rendu. 

Louise Michel ; Jamais ! Vous imitez trop bien les magistrate 
do r Empire. 

De violentes protestations, parties du fond de la salle, oat 
accueilli la condamnation des accuses. Quelques cris : « Vive 
Louise Michel 1 » se font entendre et c f est au milieu du bruit 
et des cris les plus varies que l'audience est levie. 

Le tumulte se continue en dehors et le citoyen Lisbonne, 
qui se fait remarquer par la vihimence de ses protestations, 
est expuls6 du Palais. La foule continue & stationner pendant 
quelque temps sur la place Dcuphine. 

NOTE 

Puisque e'estaujourd'hui k la foule que je m'adresse, 
jo dit ai ce que je n'ai pas cru devoir dire devant 1'ac- 
cusation; nous ne chercherions pas & apitoyer nos 
juges (chose inutile du reste; nous sommes jugis 
d'a vance). 



»AVIH«|t»d«IW niMMIIM IMIIWMMMM 



!! 



& 



M^MOIRBS DE L0UI8E fiUCHBL 

^Non seulementjene me lil j*. ^ 4 ^ Mte . 
ment sur one porte; mais venant de qullter ma m &re 
q*»me suppliait d'attendre q«»ell e $m plua p^ 

aUer aux manifestotione j'eyaie peu envie de L 
.Own* achoisir laboulangerie Moricet pour cita- 
delle dun mouvement rivplutionnaire, je tfai pas 
besom deme deiendrede cette absurdity 

d* monde ent.er qu'il faut a la race humaifie tout 
entiere, sans exploiter et sans exploited . . ;\ 



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