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Full text of "Annales de la propagation de la foi"

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ANNALES | 


PROPAGATION DE LA FOI. 


RECUEIL PÉRIODIQUE 


DES LETTRES DES ÉVÈQUES ET DES MISSIONNAIRES DES MISSIONS DES DEYX 
radis ÊT DE TOWS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS ET À 
L'ŒUVRE DE LA PROPAGATION BE La POI. 


Collection faisant suite aux Lettres Fdifiantes. 


Satis À) Ad Eprermergrne ram 


Janvier 1837. — N° L, « 





A LYON, 


CHEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 


RAUE DE LA PRÉFECTURE , Nos. 


A PARIS ET DANS LES AUTRES VILLES, 
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 
1837. 


Avec approbation des Supérieurs. 


AVIS. 


-Nous croyons devoir renouveler À nos cotres- 
pondants l'invitation de faire parvenir le plus tôt 
possible , aux Trésoriers de Paris et de Lyon , les 
recettes de l’année 1836. Toutcs les sommes qui 
n'auront pas été reçues avant le 1°° mars, époque 
fixée pour la clôture des registres, seront renvoyées 
à l'année suivante. Pour prévenir les réclamations, 
nous prierons nos lecteurs de remarquer que les 
comptes-rendus ne contiennent que les sommes 
encaissées le 1°°-mars au plus tard. 


Prix de ce Cahier, . 5 53 4 + + + . 7bc. 


LYON ; IMPRIMERIE DE M. P. RUSANB. 





MISSION DE CORÉE. 


En annoncant dernièrement à nos lecteurs la mort de 
Mgr. de Capse, nous ignorions que la Providence nous 
eùt conservé un legs précicux do ce saint prélat : c'est 
le journal de son voyage à travers toute la Chine, et jus: 
qu'aux frontières de la Corée. Le vif intérêt qui s’est at- 
taché à cette courageuse entreprise, les détails curieux et 
les traits édifiants que renferme le mémoire dont il est 
question, tous ces molifs nous ont engagés à le porter à 
la connaissance des Associés de la Propagation de la Foi. 

La Religion , et, nous osons le dire aussi, les sciences, 
ont fait une grande perte par la mort prématurée de Mgr. 
de Capse; mais la mission de Corée nerostera pas pour cela 
abandonnée : nous savons déjà que de nouvelles mesures 
sont prises, de nouyeaux Apôtres sont prêts às'élancer dans 
la périlleuse carrière qui leur est ouverte. Soutenons-les 
par nos prières : nous le devons à la mémoire d’un Evé- 
que auquel notre Œuvre a été si chère pendant sa vie ; à 
une paüon dont les néophytes reçoivent le baptême de 
sang; à des chrétiens dont l'héroïque constance , depuis 
tant d'années et à travers tant de privations et d'épreuves, 
mérite bien aussi que nous nous intéressions en leur fa- 
veur. 13 


"2 





© 196 ) 


Relation du voyage de Mgr. Brugquière, ais de 
Caypse. 


4 MM. les Directeurs du séminaire des Missions feu 
geres , a Paris. 


« Messizurs, 


« J'érats encore en France et fort jeune lorsque j’enten- 
dis parler de la mission de Corée. L'état d'abandon où 


étaient ces pauvres néophytes m’inspirait un grand désir 


d'aller vers eux; mais, sentant mon insuffisance , et ne 
voyant d'ailleurs ancun moyen d'exécuter un projet sem- 
blable, je me contentais de former des vœux pour Île 
salut de ces infortunés. J'ai conservé ce désir pendant bien 
des années dans mon cœur , le regardant plutôt comme 
une yelléité sans objet, que comme la marque d’une vo- 
cation véritable. J'en étais là lorsque nous reçumes à Siam, 
en 1829, votre lettre commune de 1828, par laquelle 
vous nous appreniez que la sacrée Congrégation de la Pro- 
pagande nous avait offert cette mission : nous n’ertendi- 
mes pas bien le sens de cette lettre. Dès-lors, je sentis mes 
désirs s’accroitre ; je crus apercevoir l’occasion favorable, 
sans dire séparé de mes confrères , d'aller portcr secours 
à des malheureux qui imploraient depuis trente ant 
Passistance de l'univers chrétien. J’en fis l’ouverture à 
mon Evèque Mgr. de Sozopolis ; il reçut cette proposition 
avec joie , me promit de m'aider de tout son pouvoir; ct 
il m'a tenu parole. « L’Eglisc est une, me dit-il, nous 
consiituons tous la communion des Saints : l'Eglisè n’est 
pas moins unie dans les objets spirituels que dans les ob- 
jets temporels. Il faut savoir sacrifier l'interët particulier 
d’une mission qui perd peu, et peut-être mème rien, à 
l'intérêt général. » 


( 197 ) | 

« Je ne me fis point illusion sur les difiicultés innom- 
brables que j'allais rencontrer , il me semble que je les 
prévis toutes ; mais mon sentiment était qu’il fallait se 
roidir contre les obstacles. La réussite , dit-on , est mo- 
ralement impossible, il n’y a aucunc routeconnue. — Eh 
bien, il faut en faire unc. — Personne ne vous accompa- 
gnera. — Cest ce que nous verrons. Dieu aurait-il donc 
formé, par miracle , des chrétiens dans ces régions loin- 
taines, pour les abandonner et les laisser périr le jour 
même qui les a vus naître ? ce n’estpas là l’ordre de Îa 
Providence. Que l’on expose un seul Missionnaire : s’i] 
réussit , il aura bicntôt des confrères qui marcheront sur 
ses traces ; S'il périt à l'attaque , il gagnera beaucoup , 
et les Missionnaires ne perdront rien. Attendre que Îles 
Coréens indiquent les moyens à employer ct tracent la 
route qu’il faut tenir , c’est exiger l'impossible. Un peuple 
pauvre , qui ne connaît qu? son pays, dont il ne sort 
jamais , à l'exception de ceux qui viennent à Péking en 
qualité d’ambassadeurs ; un peuple qui a une horreur 
naturelle de la mer, ct qui ne peut voyager qu'entre 
fes étroites limites de sa contrée , n’est guère propre à 
fournir des instructions parcilles. Si l’on ne va point au- 
devant des Coréens , les Coréens ne viendront point au- 
devant de nous. Telles étaient mes réflexions ; c'est ce 
qui m'a déterminé à presser mon départ de Macao. Au- 
jourd'hui , je vois plus que jamais qu’elles étaient justes. 
J'écrivis à Rome, Mgr. en fil autant de son côté; je 
priai M. Umpières (1) et M. Lamiot (25 de me procurer 
des renscignements sur cette mission , et de me donner 
leur avis pour faire réussir l’entreprise. 





(1) Procureur des missions de la Propagande. 
(2) Ancien Missionnaire lazariste à Péking, mort à Macso. 


( 200 } 

point osé penser qu'il-se décidât à me suivre. Cependant, 
quand je partis de Syncapour, il voulut absolument m'ac- 
compagner. Etonné d’une pareille résolution : « Savez- 
vous où je vais, lui dis-je ? — Oui, je le sais — I parah 
bien cependant que non : car je ne vais point en Chine , je 
suis envoyé dans une contrée plus éloignée et bien plus 
dangereuse encore. Si vous vous obstinez à venir, il ex 
très-probable que dans peu de temps on vous mettra à 
mort ; faites là-dessus vos réflexions. — Je suis instrunñ 
de tout , me répondit-il, vous allez en Corée; et je suis 
disposé , avec la grâce de Dieu , à m’exposer aux périls 
qu'offre cette mission. Après tout , donner sa vie pour 
Dieu , est une destinée plutôt à désirer qu’à craindre. » 
Charmé d’une telle réponse, je voulus cependant lé- 
prouver ; je fis examiner sa vocalion par différentes per- 
sonnes , soit à Syncapour , soit à Macao ; fl ne changea 
jamais de langage : dès-lors je lui permis de me suivre, 
Ce jeune homme m'a été très-utile ; il est d’une activité et 
d’une résolution peu ordinaires parmi ses compatriotes. 
A pied ou sur une mauvaise monture , il a déjà fait plus 
de chemin, pour m'être utile , qu’il n’y en a de Péking à 
Paris ; et cependant il est d’une santé très-fréle. Quand 
mes affaires furent terminées à Syncapour , je pris congé 
des chrétiens ; je les exhortai à conserver la paix et la 
concorde avec tout le monde; je laissai à M. Clémen- 
ceau le soin de leur construire une église dont, peu de 
temps après , j’appris l'érection ; et je partis. 

« Le 12 septembre , nous fimes voile pour Manille ; 
mais à peine étions-nous en mer, que le vaisseau qui 
devait me porter gratuitement à Macao , arriva. Î m'en 
coûta donc près de mille francs, pour m'être un peu Wrop 
pressé. 

« Notre capitaine était un homme simple ct religieux ; 
il était toujours en prières , pour obtenir du bon Dieu 


( 207 ) 
qu'il lui conservêt son vaisseau ; il avait une peur terrible 
des typhons (1). Comme j'avais éprouvé , quelques années 
auparavant , une affreuse tompête dams ces paruges ; à 
me copgétait avec une confance qui m'étonnañ. « Que 
pensei-vous de ee tomps-ci, me disai-f ? Quels 
sont les signes avant - coureurs des typhons P Quelle ma- 
aoœuvre fait-on quand on en estrmmenacé P » Jc hui disais ce 
dont je pouvais me souvenir. Toutes les fois qûe nous 
avions da gros. temps , il était fidèle aux instructions que 
jo lui avais données : il n'avait jamais voyagé sur les 
mers de Chine. Le bon Dieu nous accorda une navigation 
heureuse. Le typhoa nous avait dovancés à Manille, où 
il avait fait du dégät; nous en fûmes quittes pour la pour. 

«Nous arivimes dans la baie de Manille un lundi 
15 octobre ; mais quand nous fùmes à terre , nous nous 
trouvâmes encore au dimanche 30 septembre. Les Espa- 
gnols ont découvert les Philippines en faisant voile d'o- 
ricnt en occident, par l'Amérique ct l'océan Pacifique. 
Aujourd'hui , l’on va dans ers îles en naviguant d'occident 
en orient, en doublant le cap de Bonne-Espérance et par 
la mer des Indes : c’est l'unique cause de ce phénomène 
singulier. 

a Quand or eut jeté l'ancre , je ne savais comment faire 
pour descendre à terre et retirer mes effets ; je n'avais 
point d'argent pour paycr le transport. Une heureuse cir- 
constance me tira d'embarras. Le capitaine espagnol qui 
vint reconnaître le navire, ayant su que j'éuis ectlé- 
siastique , me mia de lui faire l'honneur d'accepter sa 
chaloupe ; je n’eus garde de refuser. 11 me traita avec 
distinciron , et me donna la première place. Pendant 1e 
trajet , qui ne fur pas long , on m'examina de la tête 


DRe=— ot ARE ER ÉEREe 








(s) Voyez Auoales, N° XLVIH , pages 70 et 25. 


( 202 ) 
aux pieds. On trouva que j'étais habillé trop simplement. 
On me fit quelques questions , dont voici les principales : 
« Etes-vous religieux? — Non, je suis prêtre séculier. 
— Où allez-vous P? — En mission. — Combien vous 
donne votre gouvernement ? — Rien du tout. — Quelles 
rentes avez-vous donc ? — Aucune , nous n'avons que 
ce que nous donnent volontairement nos pieux et chari- 
tables compatriotes. — Que venez - vous faire à Ma- 
nille ? — Rien, mon dessein cst d'aller aussitôt à Ma- 
cao. —. Mais n’était-il pas plus simple d'aller directe- 
ment de Syncapour à Macao ? — Sans doute, si j'avais 
eu de l'argent pour payer mon passage. — Mais n'en 
aVCz-VOus pas Cu pour venir ici ? — J'en ai cu , parce 
que l'on m'en a prtté? — Pourquoi ne vous cn a-t-on 
pas prêté pour aller en droiture à Macao ?-— Parce qu'il 
aurait fallu unc plus forte somme , et que je n'aurais pu 
la trouver. J'espère rencontrer à Manille quelque généreux 
Espagnol , qui me rendra le même service pour continuer 
ma route jusqu’à Macao. » On me fit entendre que je 
ne serais pas trompé dans men attente. Cependant on 
était un peu étonné de voir un ecclésiastique s’exposer à 
de si longues courses , sans avoir des rentes fixes ct as- 
surécs. Lorsque nous eûmes débarqué, uu officier me 
donna sa voiture pour me conduire à l'archevèché, ct ro- 
tourna à pied chez lui : en aurait-on fait autant en France? 
Mgr. Ségui (1) me reçut comme il reçoit tous les Mis- 
sionnairces français ; il a été lui-même missionnaire. 
A 
(1) Mgr. Joseph Ségui, archevêque de Manille, est un rcligioux 
espagnol de l'urdre des Augnstins déchaussés de la province de 
Manille. Il exerça peudant plusieurs années les fonctions de mis- 
sionnaire dans la province de Cauton, en Chinc, dépendante du 
diocèse de Macao. En 1829. Sa Sainteté le nomma Évêque t# pare 


tibus de Iliérocesarée et Condjuteur de l'Archevèque de Mauille. 
1 v’était pas encore sacré lorsque l'archevèché étunt dovenu vas 


( 208 ) 

« Manille, capitale de l'ile de Luçon , la plus grande et 
h plus fertile des îles Philippines , est une ville assez 
régulière ; elle n’est pas bien grande. Les maisons sont 
pou élevées, et construites de manière à résister aux 
twemblements de terre , qui sont très-fréquents dans ces 
Îles. Manille m'a paru présenter un aspect sombre , si- 
leneieux et mélancolique. Les églises sont d’une richesse 
prodigicusc ; quand elles sont ornées , les jours de fètcs 
solennclles , on ne voit dans le saâctuaire qu'or et argent. 
Le maitre-autel , ses pilastres , les statues , les lampes , 
les candélabres , les sièges même , tout est d'argent ; les 
ornements et les vases sacrés sont aussi fort riches. C'est 
l'Amérique qui a fourni le précieux métal dont ces tem- 
ples sont décorés. Si les Espagnols ont possédé les tré- 
sors du Nouveau-Monde , ils ont su en faire un noble et 
religieux usage ; Dicu n’a point été oublié, il a eu la 
meilleure part (1). 





cant, il se trouva Archevéque en titre. C'est un prélat d'un me- 
rite distingué, recommandable par ses vertus et sa science. 1l 1é- 
moigue en toute occasion une bicnveillauce particu'ière pour 
l'œuvre des Missions étrangères, et reçoit dans son propre pa- 
Jais les Missionnaires qui passent par Manille pour se rendre à 
leur destination. 


(1) Tout respire à Manille grandeur et magnificence, disent les 
voyageurs mudlcrnes : le mouveinent continucl des embarcations, 
et la quantité innombrahle de bâtimceuts de commerce mouillés 
dans la rade, annoncent la ville la plus importante de ces paragcs: 
vu superbe pont en pierre, jeté sur la rivière qui coule au milieu 
de a cité, en réunit les deux parties, dont l’une est la ville de 
guerre et l’autre la ville marchande. Les maisons, dans l'intérieur, 
sont bâties en picrres de taille ct toutes entourées, au premier 
étage, d’une galerie fermée avec des chässis en écaille de nacre, 
œoustruits de manière à ce qu'en les ouvrant on puisse les glis- 
ser sur les côtés. Cettc galeric est fermée extérieurement par des 





(204 ) | 

« Manille renferme quatre couvents de Religieux euro- 
péens ; ils exercent le saint ministère à Manille et dans 
l'intérieur de l'île. Le clergé séculier est tout composé 
de Prètres indigènes , aïnsi que le chapitre métropolitain, 
qui est le seul des Philippines. Il y a une université , où 
l'on enseigne la théologie , le droit canon et le droit civil. 
Toutes les communautés religieuses sont fort régulières , 
et jouissent d’une grande considération. Les Dominicains, 
que j'ai été à même de voir plusieurs fois., m'ont singu- 
Jièrement édifié. Ils sont fort ausières , ils font maigre 
toute l’année , jeüncnt fréquemment , se lèvent à minuit, 
récitent deux ou trois offices , font plusieurs méditations , 
etc. On voit reluire sur leurs personnes quelqne chose de 
saint, qui force à les respecter et à les aimer , avant 
même de les connaître. Ils sont , en général , bons théo- 
logiens. Ils sont pauvres , depuis que les révolutionaires 
d'Amérique leur ont enlevé leurs revenus ; toute leur 
richesse est dans leur église. 

« L'ile de Luçon cst divisée en quatre diocèses ; Ma- 
nille est la métropole ; les autres sièges sont ses suffra- 
gants. N y a trois millions de catholiques indiens dans l’île 
de Luçon ; le seul diocèse de Manille en contient un 
million. I! n'y a de paicns que quelques péuplades sau- 
vages et féroces retirées dans les montagnes : on travaille 
à leur conversion , mais ce n'est qu'avec beaucoup de 





jalousies : c’est un lieu de promenade agréable quand le mauvais 
temps empêche de sortir. Les sucs sout droites et fort larges; le 
soir elles sont couvertes d'une multitude d’'équipages, qui se ren- 
dent en dehors dela ville de guerre, lieu ordinaire des promenades : 
on sort rarement à pied. La cathédrale, le palais du capitaine- 
général et deux des principaux couvents, sont les édifices les plus 
remarquables. La population de cctte grande cité est évalnée à 130 
mille âmes , en y comprenant ses faubourgs, qui sont três-vastes ; 
çar La ville proprement dite a peu d'étendue. 


(, 205 ) 
peine et da rrence que. l'on obtient quelques faibles 
succès. On fonde successivement des missions nouvelles , 
soit dans l'ile de Luçon, soit dans les iles voisines : elles 
prospèrent ; mais ici, comme ailleurs , on se plaint de 
la pénurie des ouvriers évangéliques ; il n’en vient plus 
d'Europe un aussi grand nombre qu'autrefois, Le clergé 
indigène , quoique nombreux , n’est pas suffisant. Je tiens 
‘ous ces détails de Mgr. l'Archevéque. 

« Les Manillois sont fort attachés au catholicisme , il 
ont cette réputation dans l'Inde ; ceux de la capitale o! 
des environs se ressentent un peu trop des scandales que 
leur donnent les Europécns. L'influence de la Religion a 
conservé jusqu'ici celte colonie à l'Espagne. Ces insulaires 
sont heureux , ils sont traités avec beaucoup de bonté et 
de douceur : quelques-uns ne sentent point leur bonheur, 
J1 me semble que l'amour de la nouveauté a pénétré 
jusque dans ces parages. Il en est qui soupirent après un 
nouveau mode de gouvernement : ce sont des aveugles, 
qui ne voient pas que leur malheur commencera du jour 
où ils ne seront plus soumis aux Espagnols: 

« Je passai peu de jours à Manille. Le 12 octobre ar 
soir, je montai à bord d’un navire américain qui faisait 
voile pour Canton. Mgr. l'Archevéque me donna l’argent 
nécessaire pour payer mon passage; je no l’acceptai qu'à 
ütre de prêt: il lui fut exactement remboursé à Macao. 
Je lui demandai le secours de ses prières. « Dans quelque 
temps, mc répondit-il, je pourrai aider les Missiounaires 
autrement que par des prières. » Ilme dit pour dernier 
adieu: « Vous ne réussirez pas dans votre entreprise, » 
Je ne crus pas alors qu’il füt prophète ; car, pour moi, 
j'ai toujours pensé qu’il fallait espérer même contre LouL: 
espérance. 

« Le 13 au matin, nous sorttmes de Îa baie de Ma 

ile; et le 17 , malgré le courant et les vents contraires, 


( 206 ) 
nous fümes en vue de Macao. Le 18, je descendis à terre: 
j'allai directement chez M. Umpières. 

« Le 21, je reçus mes bulles. On aurait dit qu'elles 
étaient tombées du ciel : qui les avait envoyées ? qui les 
avait apportées? je n'en sais rien. J'écrivis à Mgr. de So- 
zopolis que je n'étais plus son coadjuteur , et qu il était 
libre à Sa Grandeur d'en choisir un autre. 

« Le 11 novembre, M. Langlois m’annonça que l'Œuvre 
pour la Propagation de la Foi m'avait alloué cinq mille six 
cents francs : je fus très-scnsible à une action si géné- 
reuse. Îl est vrai que ce secours vint fort à propos : M. Um- 
pières et moi cn avions grand besoin. Que le Dieu de 
bonté, qui juge digne de ses récompenses un verre d’eau 
donné en son nom, daigne combler de bénédictions ces 
pieux fidèles qui n’oublient point, devant le Scigneur, un 
pauvre Missionnaire transporté à l’autre extrémité du 
monde. Dociles à l'invitation du divin Maître, ils obticn- 
nent, par leurs prières, que le Père de famille envoie des 
ouvriers à sa moisson. Les ouvricrs évangéliques rlantent 
et arrosent ; mais Dicu, favorablement disposé par les 
humbles supplications de tant d'âmes saintes, donne l’ac- 
croïssement à nos travaux. La reconnaissance, et en quel- 
que sorte la justice, commandeni la réciprocité; je me 
fais un devoir de prier pour ces Associés, soit pendant leur 
vie, soit après leur mort, quand j'offre le saint Sacrifice. 
À Siam , nous célébrions pour eux une Messe toutes Îles 
semaines : si le Ciel, favorable à nos vœux et à leurs priè- 
res, m'ouvre enfin les portes de la Corée, nous espé- 
rons, mes confrères et moi , faire quelque chose de plus. 

« Le 18, la barque du Fokien, qui devait nous porter à 
Fougan, arriva. Mgr. du Fokien, qui réside dans ce dis- 
trict , avait expressément recommandé au capitaine de me 
réserver une place , dans le cas que je fusse arrivé à Ma- 
cao. Cette barque devait venir quelques mois plus tôt. Le 


( 20® ) 

bon Dicu permit qu’elle fût attaquée par des pirates, à la 
bauteur de Canton; elle fut obligée de gagner le large, ct, 
à la faveur d’un bon vent, elle revint au Fokien. Elle ne 
put reprendre la mer que trois mois après; sans ce contre- 
temps, j'aurais manqué une occasion si favorable. La 
Providence, qui dirige tout pour notre bien , permit pent- 
être exprès pour moi un accident qui me fut très-favorable, 
et qui ne fit tort à personne, pas même au epAs de 
ette barque. 

« Le 20 , je fus prié par M. le Vicaire capituluire de 
donner la Confirmation et les Ordres à quelques élèves du 
sanctuaire; je fis encore une autre vrdinalion quelques 
jours après. 

« Le 23, j'envoyai Joseph à Peking porter des lettres à 
Mgr. de Nanking, qui réside dans cette ville ; au Prêtre 
chinois (le Père Pacifique) , qui devait me précéder cn Co- 
rée, et aux députés coréens eur-mêmes, qui vont à Péking 
tous les ans, à la 12° lune, saluer l’empereur au nom de 
leur roi. Il y a toujours quelques chrétiens parmi eux. Je 
disais à ces derniers en substance : « Le Cicl a exaucé vos 
prières, il vous envoie des Missionnaires et un Evêque! 
C'est moi qui ai obtenu cette faveur. Je pars incessamment 
pour aller vivre et mourir au milieu de vous; ne soyez 
pas effrayés par les dificultés que présente l'introduction 
d’un Européen dans votre royaume. Recommandez cetta 
grande affaire à Dieu, priez ses Anges ot ses Saints; mcet- 
tez-vous surtout sous la puissante protection de la Mère de 
Dieu : le Seigneur , qui a commencé son œuvre , la ter- 
minera heureusement, » Je m’efforçai, tant que je pus, de 
ranimer leur zèle; j'ai toujours été persuadé que le plus 
srand obstacle qui s’opposerait au succès de mon voyage 
serait la timidité des Coréens. Je redoutais aussi que l'en+ 
trée du Père Pacifique ne füt pour moi un nouvel obs- 
ile : il y avait lieu en effet de craindre que les Coréons, 





SRE 


( 208 ) 
satisfaits d’avoir un Prêtre chinois, ne montrassent pius 
une aussi grande ardeur à introdnire des Européens. 

« Je recommandai à Joseph d’user d'une grande di- 
ligence pour pouvoir rencontrer les députés coréens. Il 
dovait les encourager, convenir avec eux du lieu où je me 
rendrais, et des signes. pour nous reconnaître mutuelle- 
meat sans causer de soupçon. Il remplit sa commission 
aussi bien qu'il lui fut possible. Il partit en assez triste 
équipage, avec peu d'argent , au commencement d’un 
hiver rigoureux; il était même malade. Son premier coup 
d'essai, cn fait de voyages, fut de douzo cents lieuos; 
car, dès qu'il fut arrivé à Péking, il dut accompagner le 
Père Pacifique en Tartarie; de là il vint me joindre à 
Nanking. Depuis ce moment jusqu'à ce jour, ïl a été tou- 
jours en course. À quelques journées de Péking , il nent 
plus d'argent ; il fut obligé de vendre une de ses couver- 
tures , qui lui était plus nécessaire que jamais (les Chi- 
nois en voyage portent toujours leur lit; on n’en trouve 
point dans les auberges). A trente lieues de son terme, il 
se trouva cacore sans ressource. Îl était fort embarrassé 
de sa personno; il promenait son inquiétude dans une 
petite ville, lorsqu’il fut accosté par un Chinois, qui lui de- 
maada pour quelle cause il était si mélancolique : « Je suis 
triste, dit-il, parce qu'il fout que je me rende incessam- 
ment à Péking, et je.n’ai plus d’argent pour continuer ma 
route. — N'ayez pas de chagrin, lui dit cet inconnu, 
moi aussi je voeux aller à Péking, je cherche un compa- 
gnon; nous ferons voyage ensemble , et je fournirai aux 
frais de la route, » Quand ñs furent arrivés à Péking, cet 
homme entesdit parler pour la première fois de la Reli- 
gion chrétienne; il voulut se faire instruire , et dès-lors il 
manifesta le désir de l’embrasser. Le bon Dieu lui rendit 
ainsi au centuple le prix de sa bonne action. 

« Le 17 décembre, à dix henres du soir, nous mcnté- 


( 209 ) 
mes sur une barque de Macao, pour aller joindre celle du. 
Fokien, qui devait nous attendre à quelque distance de la 
rade : nous concertimes fort mal nos mesures , on eùt dit 
qne nous n'avions d’autre dessein que de nous faire pren- 
dre. Nous fümes deux jours à explorer et à louvoyer de 
côté et d’autre, sans pouvoir rencontrer notre barque ; nous 
étions déjà en route pour revenir à Macao, lorsqu'elle 
parut. Quelques matelots profitèrent de cette circonstance 
pour nous voler. On se plaignit, on fit des recherches, 
mais tout cela inutilement. Les matelots se plaignirent à 
leur tour. Ils exigèrent réparation d'honneur; ils vou- 
laient qu’on leur donnât un billet en bonne forme, certi- 
fiant qu'ils étaient d’honnêtes gens et que l’on était con- 
tent d’eux. T1 fallut absolument en passer parlà, de crainte 
qu'il ne nous arrivät pis encore par la suite. La difficulté 
fait de les saüsfaire, sans cependant blesser la vérité. 
11 fut convenu que l’un de nous, qui n'avait point été volé, 
témoiguerait en son privé nom qu'il n'avait point à se plain- 
dre de la probité de l'équipage; l’affaire fut ainsi terminée. 

« Le 19 ou le 20, nous montimes à hord de notre frêle 
csquif. Nous étions six Missionnaires : deux Français, 
M. Maubant, du diocèse de Bayeux, destiné pour le Su- 
Tchuen; M. Laribe, du diocèse de Cahors, Lazariste fran- 
ais, envoyé au Kiang-Si; deux Lazaristes portugais, du 
diocèse d'Evora, qui allaient au Kiang-Nan; un Francis- 
cain italien, du diocèse de Naples, missionnaire de la 
Propagande, pour le Chang-Si ; et moi qui allais je ne sais 
où , car je n’étais guère sûr de mon fait. Il y avait un autre 
Ecclésiastique chinois de la province de Canton ; il prit sa 
route par terre jusqu'à Fougan. 

«Notrebarque était fort incommode; mais l'équipage nous 
traita avec beaucoup d’égards et d’honnêteté : le capitaine, 
le subrécargue, le pilote et quelques mâtelots étaient chré- 
tiens; les autres païiens. 

T0. 9. L. 14 





(210) 

. «Notre voyage fat long, ennuyeux, pénible et queique- 
fois dangercux. La distance de Macao à Fougan, résidence 
de l'Evêque du Fokien, n'est pas de deux cents lieues : 
On crut que l'on pourrait faire ce voyage en quatre se- 
maines; assurément ce n’était pas beaucoup promettre. 
Un navire européen aurait fait ce trajet en trois jours : 
pour nous , nous en employämes soixante et quinze. Nos 
fournisseurs, trompés par la promesse du capitaine, ne 
nous donnèrent des vivres que pour un mois. Nos gens 
aussi quelquefois nous volaient nos petites provisions; 
nous fùmes bientôt réduits à un jeûne très-rigoureux : de 
telle sorte qu'un d’entre nous devint si faible, qu’au sortir 
de la barque il ne pouvait plus marcher; il tomba trois ou 
quatre fois, sans pouvoir ni parler, ni respirer; mais, quand 
on eut de quoi manger, les forces revinrent. 

« Nous restâmes à l'ancre du 19 au 26 : cela nous arriva 
fréquemment. Le capitaine disait que le vent était con- 
traire; on aurait voulu du vent du sud, et nous entrions 
dans la mousson du nord-est, qui dure plusieurs mois. 
Les Chinois ne peuvent ou ne savent naviguer par un vént 
contraire ; la mauvaise construction de leurs barques, la 
crainte qu’ils ont de s’égarer, ne leur permettent jamais de 
gagner le large; ils ne perdent pas la terre de vue : c’est 
ce qui rend leur navigation longue et dangereuse. Ils ont, 
il est-vrai , la boussole, mais ils n’en font pas grand usage; 
je doute même qu’ils connaissent les différentes déclinai- 
sons de l'aiguille aimantée, connaissance si nécessaire pour 
les voyages de long cours. Il me paraissait que nos pilotes 
ne savaient point distinguer les différents rumbs du vent. 
Cependant on doit avouer , à l'honneur de la Chine, que 
la boussole y était connue bien des siècles avant qu'elle 
ne l’ait été en Europe (1). 





(r) Ce n'est guère que vers la fin du 13° siècle qu'on com- 


(211) 

« Le 24, le capitame et le subrécargue vinrent me pricr 
le leur dire la Messe, la nuit de Noël. Après avoir pris 
conseil de tous nos confrères, je consentis à leur désir. 
Quoique nous eussions pris toutes les précautions que les 
circonstances ‘exigent en pareil cas, il arriva un léger ac- 
cident, qui me dégoüla pour jamais de l'envie de célébrer 
sur un navire. Quand j'eus dit la Messe je me rappelai 
qu'il était défendu, par un décret de la sacrée Congréga- 
üon, de célébrer sur la mer de Chine: la réflexion vint 
trop tard. 

« Le 25, jour de Noël, la barque du mandarin du 
poste vint nous visiter. Elle enleva deux caisses d'opium 
dans la jonque qui était à côté de nous, ct passa outre. 
Le bun Dieu nous préserva d’un danger imminent ; On au- 
rait trouvé chez nous autre chose que de l'opium. 

« Le 26, on se mit en routc; mais après quatre heures 
de navigation on jeta l'ancre, parce qu'il faisait trop froid ; 
nous n’étions cependant qu’au 22° degré de latitude. C'est 
pour de pareilles raisons que nous fûmcs deux mois ct 
demi en route. Le vent, la pluie, la marée, la crainte des 
pirates, tout interrompit notre navigation. Tous les soirs 
nous allions passer la nuit dans une anse, sous le canon 
d’un fort, si toutefois on peut donner un parcil nom à 
une vieille masure qui n'avait pour toute défense qu'un 
pauvre mandarin et ses domestiques. Au bas de la 
forteresse il y ævait ordinairement une barque armée en 
guerre, pour protéger, dit-on, les jonques marchandes, 
des pirateries des forbans qui infestent ordinairement ces 
mers, dans la 11° et la 12° lune. 


RES ES SSSR need 


mença à voir la boussole en Europe. Les uns attribuent l’hon- 
neur de cette invention à Flavio-Goya , uapolitain ; les autres 
à Paul, vénitien , qui, en ayant appris la construction en Chine, 
l'apporta en Italie. 

(4. 





(212) 
1835. 


« Le 24 janvier, un petit mandarin fut épris de la 
‘beauté de notre barque; il lui prit envie de la mettre en 
réquisition pour transporter des troupes à Formose. Les 
Chinois étaient alors en guerre avec les insulaires, qui s’é- 
taient révoltés et avaient égorgé le gouverneur. Hçureu- 
sement notre mandarin n’avait point encore reçu l’ordre 
formel du vice-roi de la province. Nos gens lui donnèrent 
plusieurs raisons bonnes ou mauvaises ; il eut l’air de s’en 
contenter. Que serions-nous devenus s’il eût persisté ? 
Nous priâmes pour avoir un bon vent. Le bon Dieu nous 
l’accorda; nous nous échappämes à la faveur de la nuit. 

« Le 25, nous arrivâmes à un poste où deux sommes (1) 
chinoises avaient été volées, la nuit précédente. Les sol- 
dats du poste eurent la bonté de nous prévenir et de 
nous exhorter à faire bonne garde ; mais ils ne promirent 
pas de nous secourir, ils se contentèrent de faire payer 
l'ancrage, et se retirèrent. 

« Le 28, plusieurs barques de pirates, bicn armécs, 
nous attaquèrent. Îls commencèrent par enlever deux pe- 
ttes jonques qui s'étaient trop avancées. Comme les gens 
de l'équipage ne firent point de résistance, ces forbans se 
contentèrent de leur enlever leurs habits, et les laissè- 
rent dans un état de nudité complète, mais sans leur 
faire aucun mal. Ces pauvres malheureux, transis de froid, 
vinrént le lendemain implorer la charité de notre équi- 
page; pour nous, il nous fut défendu de contribuer à la 
bonne œuvre, crainte de trouver des ingrats qui nous au- 





(x) On sait que c’est le nom que l’on donne à certaines barques, 
en Chine et au Tong-King. 


( 213 5 

raient vendus au mandarin pour prix de notre assistance, 
Après ce coup de main ,-lcs pirates s’adressèrent à nous. 
Notre capitaine donna le signal de détresse , il héla toutes 
les barques voisines; elles se réunirent au nombre de six, 
et marchèrent de front. Le capitaine ‘et le subrécargue 
vourent plusicurs Messes : nos gens, quoique transis de 
peur, faisaient bonne contenance. Toutes nos barques réu- 
nics donnaient à peine un contingent de cent quarante 
hommes sans armes : je ne sais si ce nombre est exact; 
c'est le rapport du subrécargue. Les pirates étaient au 
nombre de plus de trois cents, bien armés: car en Chine 
il est défendu d’avoir des armes à bord des navires, sous 
peine d'être déclaré voleur et puni comme tel; lespi- 
rates sculs se dispensent de cette loi, 

« Le bon Dieu eut pitié de nous; ces forbans se ret- 
rèrent sans avoir jamais osé en venir à l’abordage. Nous 
récitines le Te Deum , mais à voix basse, cramte d’être 
entendus des matelots des barques voisines. À la nuit 
tombante , nous entrâmes dans unc rade où se trouvaient 
réunies plusieurs centaines de barques. Les soldats vin- 
rent, selon l'usage , faire la visite et payer l'ancrage ; on 
s’empressa de leur donner ce qui était dû et de leur ra- 
conter , fort au long, notre aventure. Ils parurent sensi- 
bles au rapport des dangers que nous avions courus. 
Cependant la auit survint, ils se rotirèrent sans avoir fait 
la visite : c'était précisément ce que nous voulions. Peu 
de temps après, les pirates reparurent à l'entrée de la 
rade; mais ils n’osèrent rien entreprendre. Nous les re- 
vimes encore pour la troisième fois, lorsque nous étions 
en route; mais nous étions accompagnés alors d'environ 
cinquante barques qui marchaient de conserve : ils 
n'étaient pas les plus forts , ils prirent sagement le part 
de se retirer. Depuis ce temps-là, ils ne nous molestèrens 
plus. Nous étions dans la 12° lune chinoise : à cette élu» 


(214) 

que , les vols sont fréquents et la justice peu sévère ; les 
mandarins , par crainte , par faiblesse , et peut-être par 
une espèce de superstition, ferment les yeux sur ces excès. 

« Cependant le mauvais temps continuait; nous fai- 
sions des vœux pour voir enfin le terme d’un si ennuyeux 

voyage , pendant que Mgr. du Fokien priait de son côté 
pour que nous n’arrivassions pas si tôt. Il craignait que 
notre barque ne fût arrêtée au port de Fougan et envoyée 
à Formose, par ordre du vice-roi. Enfin nous estrûmes 
-au port, le 1°" de mars, lorsqu'on annonça officiellement 
que les troubles de Formose étaient apaisés. | 

« Rien n'égale la charité que Mgr. du Fokien a mon- 
trée pour nous et pour moi en particulier. Nous nous 
sommes trouvés chez lui jusqu’à quatorze, en y compre- 
xant les courriers ; quelques-uns y ont passé plusieurs 
mois. Il a pourvu généreusement à tous nos besoins , il 
s'est donné des soins pour nous faire continuer sûre- 
ment notre voyage. Du reste, ce n'est pas envers nous 
seulement qu'il s’est montré si généreux , il a rendu les 
mêmes services aux Missionnaires qui nous ont précédés 
et à ceux .qui nous ont suivis; il les invite même à pas- 
ser par son vicariat. Une conduite si noble et si digne 
d’un Evèque catholique , lui a mérité les éloges et les 
remerciments de la Propagande. Il est cependant peu 
riche; mais, malgré ses faibles ressources, il donne 
beaucoup aux pauvres. Quelquefois nous lui manifestions 
la peine que nous éprouvions en voyant les dépenses 
qu'il faisait , soit pour nous, soit pour les autres ; il nous 
répondait seulement :-Deus providebit : Le Se ai ÿ 
pourvoira. 

« Le 9 mars, M. Maubant vint m’annoncer qu'il renon- 
çaitau Su-Tchuen pour aller en Corée. « Il y a longtemps, 
me dit-il, que j'ai ceue vocation ; mais j'ai voulu, avant 
de la déclarer, l'examiner sérieusement.» Surpris de cette 


( 215 ) 

démarche , mais ne voulant rien prendre sur moi, je 
convins avec Îui que nous irions ensemble consulter 
Mgr. du Fokien. Ce prélat ayant entendu les raisons pour 
et contre, pénsa que non-seulement il était bon, mais 
même nécessaire, en quelque manière, que M. Maubant 
allât en Corée. Nous écrivimes à l'instant à Mgr. du Su- 
Tchuen; nous confiâmes nos lettres à un courrier qui 
ahat partir pour cette province; et, le même jour, 
M. Maubant s'achemina pour Hing-Hoa. Quinze mois après 
je reçus une lettre deMgr. de Sinite, vicaire apostolique 
du Su-Tchuen. Ce prélat me disait: « La Corée a encore 
plus besoin de Missionnaires que nous. Nous aurions 
bien désiré que M. Maubant fût venu exercer son zèle 
dans notre mission ; cependant nous ne voyons pas avec 
peine qu'il vous suive. Quant à Joseph Taen, je vous 
l'accorde bien volontiers. » | 

« Le district du Fougan, où réside Mgr. du Fokien, est 
un pays hérissé de collines et de montagnes de médiocre 
hauteur; quelques-unes sont couvertes de petits pins et 
d'arbres à thé. C’est principalement le Fokien qui produit 
ce précieux arbuste (1). En général, toutes les monts- 





(1) Puisque l'occasion se présente de parler de cette plante, dont 
nous faisons un si grand usage, quelques-uns de nos lecteurs ne 
seront peut-être pas fächés de trouver ici quelques notions gur sa 
nature et les préparations qu’on lui fait subir. 

Le thé, cultivé au Japon et à la Chine, est un arbuste rameux 
et toujours vert. Il s’élèverait à une assez grande hauteur si l'on 
n'avait soin, après quelques années de plantation, de le couper par 
le pied pour le rajepnir : de cette sorte on se procure des feuilles 
plus délicates et en plus grand nombre. Les plus petites sont 
en cflet les plus estimées, aussi est-ce pour ce motif qu'on les re- 
cueille en trois fois : à la fin de l'hiver, au printemps et vers le 
milieu de l’été. La troisième récolte donne le thé le plus grossier, 
parce qu’à cette époque Les feuilles sont parvenues à leur deruière 


( 216 ) 
gnes de la Chine ct d’une bonne partie de la Tartarie sont 
nues et presque stériles. Ce n’est qu’à force de patience 
et de travail que les habitants parviennent, en certains 
endroits , à les rendre productives; elles soht d’un aspect 
si triste , qu’elles inspirent la mélancolie. Quelle différence 
des montagnes de la partie méridianale de l'Asie, de la 
côte de Malaise et des îles de la Sonde! Celles-là, du 
pied jusqu'au sommet, sont couvertes d'arbres de haute 
futaie , et tout y annonce une végétation vigoureuse qui 
flatte agréablement la vue et épanouit le cœur ; celles-ci 





croissance. La préparation des feuilles de thé consiste à les expo- 
ser sur des plateaux de fer brûlant, dont la chaleur seule les fait 
replier et roulcr en les desséchant. Cependant des ouvriers ne 
cessent de les remucr jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus tenir la 
main sur le plateau ; alors on verse ces feuilles sur des nattes, où 
elles sont de nouveau roulées entre les mains d’une manière uni- 
forme. Cette opération est répétée plusicurs fois avant de mettre 
Je thé en magasin. Quelquefois on se contente de plonger dans 
l'eau bouillante les feuilles qui ont été cueillics fort jeunes: c'est 
sans doute ce qui a donné lieu à cette opinion assez répandue, 
quoique d’ailleurs sans fondement, que le thé qui nous vicut de 
Chine a déjà servi en infusion aux habitants de ce pays. 

L'usage du thé remonte , en Chine, à une haute antiquité; mais 
il n’est counu des peuples occidentaux que depuis le milieu du 
27° siècle; à cette époque il fut apporté par des négociants hol- 
Jandais , qui le reçurent des Chinois en échange de quelque autre 
marchaudise. On a souvent tenté de transporter la culture de cet 
arbrisseau en Europe: il devrait, ce semble, y réussir, puisqu'on 
Je trouve en plein champ dans les environs de Péking, où l'hiver 
est bica plus rigoureux qu'à Paris. La grande difficulté consiste à 
conserver un assez grand nombre de graines de thé assez fraiches, 
pour pouvoir les planter à leur arrivée. Cependant quelques 
Cssais out réussi. 

La fin de la récolte du thé donne lieu à des fêtes publiques en. 
Chine. Malgré la consommation immense qui en est faite en ce 
vaste empire, on estime que l’exportation aunuclle s'élève à plus 
de 20 nuillions de livres pesant. 


(217) 

ne présentent que des rochers rembrunis par le temps, 
ou une terre sèche et jaunâtre qui ne produit, de loin en 
loin, que quelques maigres arbustes dont la faible végé- 
tation semble se plaindre de la dureté du sol qui les a 
produits. Dans le Fokien, on commence à trouver du 
blé, et peut-être aussi dans le nord de la province de 
Canton ; mais les habitants ne savent pas en faire du pain; 
le riz est leur nourriture ordinaire. Ceue province pro- 
duit peu de fruits, encore sont-ils de mauvaise qualité. 
J'en excepte toutefois le li-tchi (1), qui est très-estimé 
en Chine. C'est dans les environs de Hing-Hoa que se 
trouvent les mcilleurs ; il n’y en a point dans le nord 
de La Chine : l’empereur en fait apporter jusqu’à Péking. 
Voici le moyen que l'on prend pour les conserver frais 
jusqu’à la ville capitale : lorsque l'arbre est en sève, on 
lie à une de ses branches une jointée de fumier, dans 
lequel Ie ramcau pousse des racines ; on le coupe ensuite, 
et on le plante dans une caisse remplie de terre; il se 
couvre de fleurs et de fruits. Quand le li-tchi est près de 
mürir, on l’envoie en poste à Pcking; on mesure si bien 
la distance et le temps, que l'arbre chargé de ses fruits 
arrive au palais de l'empereur au moment même où ces 
“fruits sont parvenus à une parfaite maturité. 





(1) On distingue plusicurs espèces de li-tchi, dont lc fruit est 
plus ou moins savoureux : le plus estimé, celui dont on parle 
sans doutc ici, cst un arbre qui croit jusqu’à 15 à 18 pieds de 
hauteur. Ses baics, d’un beau rouge ponceau , d’une forme pres- 
que sphérique, contiennent sous une peau coriace une pulpe très- 
délicate, dont le goût peut être comparé à celui d’un excellent 
raisin muscat. Les Chinois, pour conserver ces fruits, Îles font 
sécher au four comme des pruucaux, ct ainsi préparés, ils devien- 
nent un objet dr commerce. L'arbre du li-tchi aété introduit à l'Ile- 
de-France ctaux Antilles : il a prospéré partout. 


( 218 ) 

« J'ai vu, dans le Fokien, un de ces arbres singuliers 
qui produisent la cire (1). Quelqu'un a dit que les feuilles 
de cet arbre étaient rouges; il paraît que cela n'est 
pas exact : celles que j'ai vues ne prennent cette couleur 
qu'en automne; peut-être en est-il autrement dans d’autres 
provinces. On m'a assuré que dans certains endroits de 
la Chine on trouve de petits insectes qui déposent de la 
cire sur un arbre d'une espèce particulière; quant à moi, 
je n'ai rien vu de seinblable (2). 





(2) L'arbre de cire a le port du myrte, sa hauteur est celle de nos 
petits cerisiers ; les bz'es de cet arbuste aquatique sout de la gros- 
seur d’un grain de coriandre, et d’un gris cendré; elles contiennent 
des noyaux recouverts d’une espèce de résine, qui a quelques 
rapports avec la cire. On retire de ces baies, eu Îles faisant bouillir 
dans de l'eau , une sorte de cire verte qui surnage, et dont on peut 
faire des bougies. Une livre de grains produit deux onces de cire. 
On parvient ensuite à blanchir un peu ce résidu , qni a une odeur 
douce et aromatique; cependant, quelque soin que l’on puisse 
prendre, sa blancheur n’égale jamais celle de notre cire ordi- 
uaire. Ce sant sans doute des fruits de cet arbrisseau que les sau- 
vages des iles Gambier, au rapport de nos Missionnaires, ap- 
pellent rama, et qu'ils bràlent pour s’éclairer, après les avoir en- 
filés à un petit bâton (Aunales, n° XLV{11). L'arbre de cire est 
assez commun à la Louisiane ct dans les Caroliues. On l’a trans- 
porté en Augleterre et en France, dans les jardins botauiques ; 
niais Où ignurail jusqu'ici qu'il existât aussi en Chine, 

(2) Cet arbre, qu'an numimeen Chine pe-la-cho, y est très-rare ; 
sur ses feuilles s’attachent, dit-on, de petits vers, qui y laissent 
des rayons de cire Lien plus petits que ceux des abeilles ; cette 
cire est très-dure, très-luisante, mais écailleuse, et coûte beaucoup 
plus cher que la cire des abeilles. 

Suivant une lettre du Père d’Incarville, qui était Missionnaire 
en Chine, on retire la cire blanche des vers mêmes. « On trouve, 
« dit-il, dans une province de cet empire, de petits vers quise 
« nourrissent sur un arbre: on les ramasse, on les fait bouillir 
« dans l’eau, et ils rendent une espèce de graisse qui , étant figée, 
« est la cire blanche de la Chine. » 


(219 ) 

« Le Fokien et la partie maritime des provinces voi- 
sines m'ont paru bien désagréables en hiver et dans le 
printemps ; depuis le mois de décembre jusqu’à la fin de 
mai, je n'ai pas joui de quinze jours absolument beaux : co 
n'est presque toujours qu’un froid huméde, chargé de 
brouillards; il tombe souvent de la pluie. En général, il 
fait plus froid en Chine qu’en Europe, par le même degré 
de latitude. Fougan n’est qu’au 27° ou au 28° degré; il y 
gèle cependant, et il y neige jusqu’au bord de la mer. 
Dans le Che-Kiang ct dans le Kiang-Nan (33 degrés), les 
Canaux de communication se glacent, la navigation est 
quelquefois interrompue un mois entier. À Péking (39 de- 
grés 56 minutes), il gèle pendant près de cinq mois sans 
interruption. 

« Les Foquinois sont, dit-on , fiers, intrépides, com- 
Merçants, pêcheurs et marins; ils sont répandus dans 
toutes les îles et sur toutes les côtes de l'Asie où les Chi- 
nois ont pu pénétrer. Près dela mer, ils n'ont guère d’autre 
nourriture que le poisson et le riz rouge. On prétend que 
les pêcheurs de cette province nsent d'un singulier expédient 
pour se procurer dos coquillages groset gras : ils tracent des 
sions sur le rivage, probublement dans lés basses marées, 
et y sèment (si toutefois l'expression est admissible) tous 
les petits poissons à coquilles qu'ils ont pu ramasser. La 
marée montante donne assez d'eau à ces animaux pour n8 
pas mourir. Quelques mois après, les pécheurs revien- 
nent, etretrouvent dans le sable ces poissons assez gros 
pour être mangés. Je ne garantis pas la centitude du fait; 
je ne suis point témoin oculaire, ni celui qui me l’a rap- 
porté non plus. 

« Dans la partie nord-est de cette provines, il y a un bon 
: sombre de chrétiens; en quelques endroits, on professe 
même publiquement le Christianisme. Quand nous fùmes 
arrivés. nous voulions rester enfermés dans l'enceinte de 


( 220 } 

notre domicile; mais Monseigneur nous dit que cela n’é- 
tait pas nécessaire. Nous sortions donc plusieurs ensem- 
ble; tous ceux que nous rencontrions nous saluaient, les 
paiens comme les chrétiens; il est bien à croire cepen- 
dant qu'ils nousg'econnaissaient pour Européens. Les per- 
sonnes du sexe sont très-picuses, toutes sont fort attachées 
à notre sainte Religion et aux Missionnaires. Il y a quel- 
que temps qu'un de ces chrétiens cominit une faute grave, 
et ses propres parents en conçurent un tel chagrin qu'ils 
résolurent de le tucr; heureusement ils allèrent prendre 
conseil de Mgr. l'Evèque, qui les cn détourna, comme 
vous le pensez bien. 

«Le nombre des vierges qui se consacrent à Dieu est 
considérable. 11 y a parmi ciles de vraics religieuses du 
ücrs-ordre de St-Dominique. Quand elles ont aucint l'âge 
_ de trente ou quarante ans, on leur donne le voile; mais 
elles ne portent l'habit religieux que le jour de leur pro- 
fession et celui de leur sépulture. Le reste de leur vie 
elles ont pour costume une robe bleue ou noire, d’une 
étolfe ordinaire , assez semblable à celle des Prètres mis- 
sionnaircs; elles n'ont aucun ornement de têle, c'est par 
là qu’on les distingue des personnes de leur sexe qui 
n’ont pas renoncé au monde. Leur règle est austère : elles 
doivent se lever à minuit, elles font de fréquentes prières 
et jcûnent plusieurs fois la semaine. Ces religieuses ne 
sontpointcloitréces, elles restent dans le sein de leurs familles; 
elles ont cependant des prieures et des sous-pricures. Elles 
vivent du travail de leurs mains. Quelquefois leurs pa- 
rents leur assignent une dot; en cela, ils font violence aux 
lois chinoises, qui ne permettent pas de doter les filles. 
Les parents peuvent bien les vendre comme de vils ani- 
maux ( la législation condamne ces horreurs, mais le .gou- 
vernement les tolère), ils peuvent même les faire mourir; 
mais ils ne peuvent point les doter. Les garçons seuls hé- 





( 221) 
ritent. S'il n'y a que des filles, le bien passe de plein droit 
au plus proche parent en ligne masculine, à moins que le 
père de famille n’ait adopté un enfant mâle, n’importe à 
quel degré de parenté il soit. Un préjugé barbare fait con- 
sidérer le sexe comme une espèce dégénérée , inférieure à 
l'homme. C'est surtout dans la classe supérieure de la s0- 
ciété que l’on aperçoit mieux cet état de servitude et d’hu- 
miliation. Ïl n’y a que la Religion chrétienne qui, en Chine 
comme dans Île reste de l’Asie, adoucisse le sort des fem 
mes, et leur donne une plus grande liberté. On peut dire 
que le Christianisme leur a rendu , en quelque sorte, l’état 
civil. La différence entre les chrétiennes et les paiennes 
est si sensible, que les Chinois appellent la Religion chré- 
tienne La Religion des femmes. 

«fl y a quelque temps, un infidèle foquinois voulut 
forcer une de ses filles, qui était chrétienne, à épouser un 
genul. Cette généreuse vierge, ne voyant aucun autre 
moyen d'éviter cette union abhorrée, s'enfuit de la maison 
paternelle. Pour donner le change à son père, elle laissa 
quelques-uns de ses vêtements au bord d’un fleuve , et se 
réfugia auprès d’une religieuse dominicaine. On crot 
qu'elle s'était noyée. Quelques années après, le père 
de cette fille tomba dangereusement malade ; celle-ci, 
l'ayant appris, courut aussitôt auprès de lui, pour tâcher 
de le convertir. Cet homme, qui croyait sa fille morte de- 
puis long-temps, fut agréablement surpris de la reveir : 
elle lui raconta son histoire, et travailla si efficacement à 
sa conversion, qu'il demanda et reçut enfin le baptême. 
Après cet acte de piété filiale, cette sainté fille se réfugia 
dans son asile, auprès de sa bicnfaitrice. , 

«ll est arrivé dans coute provinceun autre fait, qui prouve 
bien que la gräâce d'élection est un pur effect de la miséri- 
corde divine. Un infidèle marié, avec dispense, à une 
femme chrétienne, avait promis que tous les enfants qui 





( 222 ) 

rialtraiént dé ce mariage seraient élevés dans la Region 
_ chrétienne, comme il est formellement prescrit par les 
décrets de la Propagande. Cet homme eut une nombreuse 
famille; il permit que tous ses enfants fussent baptisés , à 
Pexcepuion d'un seul, qu’il voulut absolument élever däns 
le paganisme : la raison qu'il en donnait était, qu'il fal- 
lait bien que quelqu'un prit soin de son âme après sa 
mort. « En effet, qui m’offrira des sacrifices, disait-il, qui 
me donnera à manger , qui m'’habillera , quand je ne serai 
plus de ce monde? Cependant cet homme tomba malade 
de à maladie dont il mourut. Il ne paraît pas que ses en 
fants-aient beaucoup travaillé à sa conversion; probable 
menñt ils déscspéraient d'y réussir. Le seul de ses fils qui 
était païen tenta de le convertir, et il en vint à bont : 
« Mon père, Jai dit-d, je suis docteur lettré, j’m beau- 
coup lu; je connais bien des religions, et la nôtre surtout; 
j'ai reconnu qu’il n'y a de vrai quo la Religion chréticane. 
Je vous conseille donc de l’embrasser, si vous voulez être 
heureux après votre mort. Mon conseil n’est pas intéressé, 
puisque je professe la même religion que vous. » Le mou- 
rant fut persuadé par ce discours, il réçut le baptôme et 
mourut chrétien. Le fils, au contraire, qui avait travaiHé 
à sa conversion, resta dans l’infidélité ; Unaws assumetur, 
et alter relinquetur (1). 

« La mission du Fokien cst confiée aux révérends Pères 
dominicains de Manille. Le Vicaire apostolique, le Père 
Vicaire provincial, tous les Missionnaires et les Prêtres 
chinois , élèves du séminaire du Fokien, sont :Dominicains. 

‘« Le 3 avril j’allai voir le séminaire, d’après l'invitation 
du révérend Père Vicaire , qui en est le Supérieur. Il est 
placé dans un site charmant, sur le penchant d’unë eol- 





(1) « L'un sera pris, et l'autre laisss. « (Luc. xvix, 34.) 


( 233 ) 

line, en face d'une agréable vallée ; au bas coule la rivière 
de Fougan, qui forme le port où nous débarquâmes. Il ÿ 
a une chapelle intérieure, où l’on conserve le Saint-Sacre- 
ment ; un peu plus au-dessous, on a construit une église 
assez vaste. C’est là que se rendent les fidèles: pour assis- 
ter à l'Office divin: c’est la merveille de la mission du 
Fokien ; les chrétiens l’appellent la petite Rome. Nous cé- 
ébrâmes les officcs de la Semaince-Sainte avec autant de 
solennité qu’il nous fut possible. 11 nous fallait une petite 
statue de la Ste. Vicrge pour ornér l'autel; elle était dans 
une chapelle distante de deux lieues. Quatre docteurs, en 
grand aniforme, allèrent la prendre en procession, accom- 
pagnés d’une foule de chrétiens qui portaient des cierges. 
Ils traversèrent un village dont les habitants sont presque 
tous psiens et grands ennemis des chrétiens. Pour cette 
fois, ils n'osèrent rien dire; ils n'auraient pas été les plus 
forts: 11 y a telle ville, en France, où une sémblable céré- 
monie aurait peut-être donné licu à bien des sacriléges. 
Le jour de Päques, les fidèles voulurent une Messe s0- 
lennelle; il fallut consentir à leurs désirs. La difMiculté était 
de trouver des chantres qui sussent lire et qui connussent 
le chant: il s’en présenta deux qui se souvenaient d’avoir 
chanté autrefois une Messe de Beat4. 11 fut donc décidé 
que je dirais la Messe de Pâques, pendant que le chœur 
chanterait la Mcsse de la Sainte Vierge. Le lendemain, 
on commença une neuvaine en l'honneur de saint Vincent- 
Ferrier. 11 y eut sermon tous les jours (le Prédicateur était 
un élève du séminaire), et de plus musique à grand or- 
chestre; on aurait bien voulu que j'y assistasse : heureu- 
sement je fus incommodé, ce qui me procura un honnête 
prétexte pour m'en dispenser. Le moindre défaut de la 
musique chinoise est une fatigante monotonie. Les Chinois 
ont des instruments grossiers, et quelques-uns donnent un 
son si rauque , si bruyant , qu'ils pourraient, au besoiu, 
garer dans un véritable charivari. 





( 224 ) 

« Plusieurs chrétiens nous prièrent de les honorer de 
notre présence. Le révérend Père Vicaire voulut bien les 
sausfaire. Îls paraissaient étonnés de la grandeur des nez 
européens et de la couleur de mes yeux; ils croyaient 
que j'étais aveugle. En effet , je crois que l’on pourrait 
parcourir toute la Chine et une bonne partie de l'Asie, 
sans qu'il füt possible de trouver un homme qui eût les 
yeux bleus. Le Père dominicain avait la barbe blonde; 
les Chinois étaient persuadés qu'il avait au moins soixante 
ans. «]] a, disaient-ils, la barbe entièrement blanche. » Vers 
la fin de nos visites, nous fûmes conduits chez un chré- 
ticn que l'on disait riche, et qui paraissait jouir d’une cer- 
wine considération. La dame voulut nous voir; elle fit 
d'abord appeler son beau-père, et exigea de lui qu'il 
ferait évacuer la salle, à la réserve des ccclésiastiques. 
Quand elle fut à la porte, elle s’aperçut qu'il y avait 
parmi nous un Prêtre chinois, son propre parent; elle 
envoya encore un message à son beau-père, pour le prier 
de le congédicr. Après ce coup d'état, elle daigna nous 
honorer de sa présence : elle parut en grand costume ; 
elle portait une espèce de dalmatique, et par-dessus en- 
core une pièce d’étolfe qui ressemblait à un pallium; clle 
était soutenue par deux dames d’honneur , de crainte de 
quelque chute ; elle n'avait cependant que quatre pas à 
faire, et le payé était fort uni. Elle vint droit à moi, me 
salua et se retira à l'instant même. Par hasard , un petit 
chien européen qui était au séminaire nous avait SWivis ; 
elle voulut le voir sans être vue : on eut la complaisance 
de faire passer et repasser le chien devant la porte du 
cabinet. Elle aurait bien voulu avoir le joli épagncul , 
mais le propriétaire ne fut pas d'avis de le lui donner ; 
c'est par là que fut terminée cctte singulière visite. de 
fus ua peu scandalisé d'une parcille scène. Cette dame 
était cependant humble et fort pieuse ; mais en dame de 


( 225 ) 
qualité, elle voulut user de tous les priviléges que lui 
donnait sa condition : or ces grands privilèges consistent 
à n'être vue de perse , et à ne savoir pas marcher, 

« Le 12, on nous annonça qu'il fallait se préparer au 
départ pour le Kiang-Nan. Quand je voulus faire mes 
malles et compter mon argent, je me trouvai avoir juste 
deux cent soixante francs d’argent monnayé ; tout le reste 
ne passait pas. Avec cette modique somme, il me fallait 
entreprendre un voyage de scpt à huit cents licues. Je 
renvoyai mon courrier à Macao , pour changer les pièces 
qui n'avaient pas cours et m'en apporter de nouvelles. 
Depuis ce temps-là, je n'ai revu ni courrier ni ar- 
gent (1). | 

« Le 23, nous alläimes à bord de la barque qui devait 
nous conduire à Nanking, ct nous levâmes l’ancre le 
27. Notre navigation fut plus agréable que la précédente; 
cependant nous eûmes souvent des brouillards si épais, 
qu'on ne distinguait rien à deux ou trois encäblures de 





(1) Je dois faire ici une observation nécessaire. Dans le nord de 
la Chine on ne reçoit point les piastres ; dans certains endroits on : 
ne Îcs prend point au poids, même à vingt pour cent de perte. 
La forme, les figures, les fleurs , etc., de cette monnaie étonnent 
lcs Tartares ct les Chinois du nord; ils craignent qu'il n’y ait 
quelque supercherie cachée sous de si belles apparences ; de 
B ilarrive souvent qu’au lieu de cent piastres que l’on est censé 
svoir reçues, on n'en recoit réellement que quatre-vingts, et 
quelquefois moins encore. 1l est un moyen fort simple d'éviter cet 
inconvénient, c’est de changer les piastres en petits lingots d’er- 
gent de forme ronde ou héinisphérique, avec un petit bouton au 
miheu. Les Chinois les‘appellent ventricule de brebis : les meil- 
leurs au change sont ceux qui valent de cinq à sept piastres : ils 
ont cours dans toute la Chine, au lieu que les lingots de forme 
différente, ou qui sont marqués au coin de certaines provinces , 
ne passent pas partout, et l’on perd au change. Cette pcrmutation : 
de monnaies se fait facilement et sans perte à Canton. 


204. 9. L. " 1b ns 


( 226 ) 

distance. Les barques qui marchaient de conserve se 
hélaicnt à l’aide d’un bambou, pour qu'on ne s'écartât 
pas trop , et qu’on ne tombât point au pouvoir des pirates. 
On était quelquefois obligé de jeter l'ancre, crainte d’aller 
se briser contre des rochers que l'on n'aurait point aper- 
çus à temps dans l'obscurité. Depuis le mois de février 
jusqu’au mois de mai inclusivement , ces mers sont sou- 
vent couvertes d’une brume épaisse; mais , lorsqu'elle se 
dissipe , l'air devient très-pur, et l’on distingue fort bien 
les objets à une grande distance : c'est l'observation de 
la Peyrouse. Il me semble que j'ai observé quelque chose 
de semblable. 

« Le 6 mai, un peu avant Ie lever du soleit, nous 
fûmes jetés sur un banc de sable. Heureusement le vent 
élait faible, et les pirates n'étaient pas là pour s’aperce- 
voir de notre embarras. Nous parvinmes enfin à sortir de 
ce mauvais pas ; on sonda, on ne découvrit aucune voie 
d'eau. 

« Le 10 et le 11 , nous fümes vus et probablement 
reconnus comme Européens par trois individus qui vin- 
rent à bord. L'un deux, pour nous voir plus à son aise, 
ouvrit la porte de la cabane dans laquelle un de mes cog- 
frères s'était caché. Celui-ci fut un peu offensé de cette 
curiosité intempestive ; mais notre subrécargue , homme 
intrépide , nous assura qu’il n’y avait rien à craindre. 
Comme nous continuâmes notre route , ils n’eurent point 
le temps d'exécuter leur mauvais dessein, s’il est vrai 
toutefois qu’ils en aient eu de mauvais. 

« Le 12, nous arrivâmes au port d’Hiapou, dans la 
partie septentrionale de la province de Che-Kiang ; c'est 
en cet endroit que l’on trouve des sommes chinoises qui 
vont au Japon. I] paraît que ces barques partent en juin ; 
elles profitent de la mousson de sud-est pour aller , elles 
reviennent en Chine au changement de mousson. Peu 


(227 ) 
après nous descendimes à terre; nous juâmes un: ba: 
teau qui nous transporta à Chang-Nan-Fou , une des 
villes les plus méridionales du Kiang-Nan. Le patron de 
notre barque nous reconnut ; notre étrange figure, notre 
silence affecté , le soin que nous prenions de nous cacher, 
lui firent naître des soupçons. Quand nous fûmes près de 
la ville, il ne voulut plus ramer : « Vous avez introduit 
dans ma barque , disait-il au docteur Foquinois qui nous 
accompagnait, des Anglais marchands d’opium ; votre 
imprudence me fera prendre. » Lo docteur soutenait le 
contraire, mais le patron persistait à croire que nous 
étions des contrebandiers européens. On lui fit glisser 
dans la main quelques centaines de sapècques (1), moyen- 
nant quoi nous ne fûmes plus ni anglais, ni marchands 
d’opium. Nous descendimes , en plein jour , dans la mai- 
son d'un pharmacien chrétien; nous étions trois : un jeune 
Missionnaire portugais, un jeune Prétre chinois qui 
avaient été ordonnés au Fokien, et moi. Comme mes 
yeux sont d’une couleur inconnue dans ces pays , je les 
couvris d’un bandeau de gaze noire, qui me masquait 
en partie les sourcils et le nez : les voyageurs s'en servent 
pour préserver leurs yeux de la poussière. Les yent 
bleus , les grands nez, les cheveux blonds, les visages 
ovales , le teint fortement coloré, sont suspects en Chime. 
Un Missionnaire qui aurait la tête grosse et ronde, le 
visage aplati, des sourcils peu fourrés et peu saillants , 
de petits yeux noirs, durs et plats, pourrait voyager 
sûrement , surtout s’il parle passablement la langue man- 
darine, Cependant, comme la forme physique et les traits 
du visage ne donnent point la vocation , il vaut mieux 
consulter l'Esprit-Saint et avoir égard aux qualités morales 








(1) Monnaie chinoise de la valeur d’un desmni-centime environ. 


15. 


( 228 ) 

du Missionnaire , que de s’en tenir à un pareil signale- 
ment. [l faut s’abandonner à la Providence, sans toute- 
fois négliger les règles de la prudence. Le bon Dieu sait 
aussi, quand il le veut, jeter un bandeau sur les yeux 
des infidèles, afin qu'ayant des yeux, ils ne voient pas. 
Il peut même arriver que l’on soit reconnu, sans qu'il 
en résulte des suites ficheuses , surtout si l’on a de 
l'argent pour fermer la bouche au délateur. 

« À minuit , nous rentrâmes dans le canal ; et le 16, à 
cinq heures du matin , nous arrivâmes à une ferme où 
il y avait une chapelle. Les chrétiens nous prièrent de 
rester pour célébrer la Messe le jour de l’Ascension , qui 
était le lendemain. Mes deux confrères voulurent conti- 
nuer leur route; je restai pour satisfaire aux, vœux des 
chrétiens. Un catéchiste chinois observa que j'étais ha- 
billé trop simplement ; je l’étais mieux cependant qu'à 
Siam. « Excellence, me dit-il ( on donne ce titre aux 
Evêques portugais ) , vous ne pouvez pas célébrer la 
Messe avec une telle robe, les chrétiens en seraient 
scandalisés. — Que faire ? je n’en ai pas d'autre. — 
Jl faut en acheter. — Je n'ai pas d'argent. — On 
vous fera crédit. — Et quand pourrai - je restituer P 
— Plus tard. — Je crois que je ne le pourrai ja- 
mais ; je réserve le peu d'argent qui me reste encore, 
pour des besoins plus pressants. J'aime mieux être mal 
habillé que de mourir de faim. » On n'agréa pas mes ex- 
cuses ; le catéchiste du lieu me prêta ses habits de cé- 
rémonie. Le Célébrant, ceux qui servent à l'autel , et 
tous les hommes qui assistent à l'Oflice divin , sont tou- 
jours couverts , même pendant l'élévation et la commu- 
nion ; les personnes du sexe , jamais : c'est-à-dire , que 
dans ces parages on fait tout le contraire de ce que saint 
Paul prescrit. Au Chang-Si , les femmes sont voilées 
lorsqu'elles vont à confesse , ou lorsqu'elles reçoivent Îa 


( 229 ) 
sommunion. Ïl me paraît que dans le commencement on 
a cu trop d’égard pour les coutumes chinoises. On est 
parvenu à détruire de plus grands préjugés ; on aurait 
pu et l’on peut encore détruire celui-ci. Au Chasg-Si, 
ie célébrais découvert, ceux qui servaient à l'autel étaient 
aussi découverts; personne n'y faisait attention. 

« Avant de partir , les chrétiens voulurent me donner 
un repas de cérémonie. On plaça sur la table deux flam- 
beaux surmontés de deux chandelles de suif de couleur 
rouge ( on eut la précaution de ne pas les allumer, 
c'était midi } ; on décora la table et les fauteuils d’une 
étoffe de soie rouge et damassée , on mit le couvert à 
l'européenne. Dans les repas de parade , quelques man- 
darins se servent de cuillères et de fourchettes : hors de 

| ces cas , ils mangent avec de petits bâtons. La première 
place est, comme cheznous , au milieu ; on observe seu- 
Jement que les veines du bois soient en face du premier 
convive. Toutes les fois que l’on apportait un plat , on 
l'élevait , et l’on faisait la génuflexian devant moi ; je ne 
sais si c'était un privilège spécial ou une coutume géné- 
. sale en Chine. On commence par servir les fruits , ensuite 
la viande accompagnée de quelques mauvaises herbes : 
tout cela se mange sans pain et sans riz ; mais on boit 
du vin. À la fin du repas , on sert le riz. Après qu'on a 
desservi, on fume et l’on boit le thé ; quelque temps après, 
on apporte des fruits ou’des confitures ; mais il faut être 
bien opulent pour avoir une table si splendidement servie. 
Les Chinois déjeünent ordinairement à neuf heures, et 
dinent à cinq ou six heures ; à midi , ils mangent des 
fruits et des douceurs, quand ils en ont : c'est là le re- 
gime des gens riches. Quant aux pauvres , ils mangent 
aussi deux fois le jour ; mais leurs repas, comme on 
le pense bien, sont mal réglés , et l’on peut dire d'eux 
qu'ils. dinent fort tard et fort mal. J’omets bien d’autres 


( 230 ) 
particularités qui n’ont point échappé à la perspicacite 


des Jésuites : leurs relations sont complètes. Je n’oserais 


pas néanmoins assurer que les mêmes usages soient ri- 
goureusement observés partout. Les Chinois, il est vrai, 
sont graves , uniformes et constants, cérémonieurx et escla- 
ves de l’étiquette ; ils n’ont pas l'imagination ardente et 
mobile des Français. 1l y a cependant de légères nuances 
qui distinguent les temps et les lieux : un Chinois d’au- 
jourd'hui, par exemple, n’est pas habillé comme l’étaient 
ses ancêtres il y a trois siècles. De même , les Foquinois 
sont plas simples dans leurs vêtements et plus ronds 
dans leurs manières que les Nankinoïs ; ceux-ci ont 
plus d’urbanité et déploient un plus grand luxe , peut- 
être parce qu’ils sont plus riches. L'écriture et le génie 
de la langue sont les mêmes dans tout l'empire ; mais la 
prononciation et le ton diffèrent sensiblement selon Îles 
provinces. Le Tchy-Ly et le Chang-Si sont deux provinces 
limitrophes ; cependant les habitants ne s'entendent pas 
toujours , quoiqu’ils parlent la même langue. Le dialecte 
du Fokien, et même celui de Canton, sont ceux qui dif- 
fèrent le plus de tous les autres : personne n’entend les 
Foquinois , à moins d’avoir vécu avec eux. 

« La partie est-du Kiang-Nan, que les Européens appel- 
lent Nanking, est riche : elle abonde en riz, en légumes 
et en fruits. Ceue province renferme de vastes plaines , 
qui sont coupées , dans tous les'sens, par une infinité de 
canaux. Ces canaux sont toujours chargés de petits bateaux. 
Comme les chemins sont mauvais , et souvent fangeux , on 
voyage de préférence par eau. C’est le Kiang et le fleuve 
Jaune qui les alimentent. Les chrétiens sont nombreux 
dans le Kiang-Nan ; ils sont pieux , mais timides ; la ma- 
jeure partie est dans la campagne. Les pêcheurs sont fer- 
vents chrétiens, ceux qui travaillent Ja terre le sont moins ; 
les riches et ceux qui habitent les villes sont les plus 


( 231 ) 

éèdes. On m'a dit qu'en général tous cependant , tant les 
hommes que les personnes du sexe, satisfont au devoir 
pascal. Les chapelles sont belles, quelquefois élégum- 
ment décorées : on y rencontre d’assez bonnes peintures ; 
mais les peintres chinois , qui ne trouvent rien de mieax 
que les coutumes de l'empire du milieu, représentent 
saint Michel en uniforme de mandarin mihtaire , aainte 
Agnès et sainte Catherme en costume de dame chinoise ! 
ils ne peignent cependant que d’après des gravures eu 
ropéennes. Auprès de ces chapelles , il y a souvent une 
communauté de vierges sous la direction d’une supé- 
rieure ; mais elles ne font point de vœux : il y en à d'au- 
tres qui conservent la virginité dans le sein de leurs fa- 
milles. Je dois observer , à l'honneur des Chinois , qu'ils 
font aussi grand cas , dans certaines occasions , de la eon- 
tinence parfaite que du mariage. En Chine, on fiance 
souvent les enfants dans un âge peu avancé, et quelque- 
fois dès leur naissance. La volonté des futürs époux est 
rarement consultée. Ces fiançailles sont difficiles à rom- 
pre, surtout à la réquisition des personnes du sexe. L’au- 
torité civile force, bon gré malgré, les jeunes filles à 
| contracter mariage avec ceux auxquels leurs parents les 
ont promises. Comme il s'écoule bien des années depuis 
le premier engagement jusqu'au mariage , il arrive par- 
fois que le garçon meurt. Si la jeune fiancée déclare ors 
qu'elle s’en tient au premier engagement ; et qu’elle n'en 
contractera pas d'autre , elle a droit, en faisant cette dé. 
caration devant l'autorité compétente , à percevoir une 
certaine somme d'argent, qui est fixée. par les lois. 
La jeune vierge peut employer cet argent à s0n usage, Ou 
à faire élever un monument qui s0it un témoignage per- 
pétuel de sa résolution : c'est une espèce de mariage avec 
l'ombre du défunt. Dans le Kiang-Nan , on trouve fré- 
quemment de ces monuments le long des grands canaux, 


( 232 

des chemins publics , et pa devant la porte des 
maisons. On choisit toujours les lieux les plus apparents, 
ou les plus fréquentés. Ces monuments ont la forme d’une 
porte cochère : ils consistent en deux grandes pierres 
placées - verticalement à une certaine distance l’une de 
l'autre , sur lesquelles on en renverse horizontalement une 
troisième ; on grave sur celle-ci le nom de la personne 
en l'honneur de laquelle le monument a été élevé. Toutes 
ces pierres sont plus ou moins sculptées, mais celle qui 
est placée en travers est surchargée d’ornements. 

« Dans le Fokien , le Kiang-Nan , le Chang-Si, et pro- 
bablement dans toutes les provinces de la Chine, on a grand 
soin de faire administrer les malades. Pendant mon séjour 
à Nanking , j'en ai vu que l'on apportait dans de petits 
bateaux d’une distance de trente ct même de quarante 
lieues , pour qu’ils reçussent le saint Viatique ct l’Ex- 
trême-Onction : aussi plus d’une fois l’onction sainte fait 
des miracles. Quelle différence entre la foi vive de ces 
bons néophytes et la cruelle compassion de certains Fran- 
çais pour leurs parents malades ! leur foi chancelante les 
fait reculer avec horreur à la seule idée de recevoir dans 
leurs maisons leur Sauveur et leur Dieu. C’est le plus sùr 
moyen qu'ait trouvé le démon pour faire périr dans le 
crime ces vieux pécheurs qui s'étaient promis de se re- 
connaître à la mort, ou plutôt c’est le dernier trait de 
la justice divine contre ces téméraires présomptueux. 

« C'était le temps des maladies périodiques qui afiligent 
cette province. Il meurt plus de femmes que d'hommes; 
sur sept à huit administrations que j'ai faites , il n’y avait 
qu'un homme : cela vient probablement du genre de tra- 
-vail auquel les femmes de la campagne sont occupées . 
pendant cette saison. Les hommes sèment et plantent le 
riz ; c’est aux personnes du sexe à le cultiver et à le sar- 
oler. Les exhalaisons des rizières toujours submcrgécs 


( 233 ) 
d’eau croupissante , l’ardeur d’un soleil brûlant , la dé 
catesse de leur sexe , tout contribue à rendre la mor- 
talité plus grande parmi les femmes que parmi les 
hommes. 

« Le 1° juin , je reçus la visite d’un Prêtre ; il venait 
pour me prier, au nom d’une dame chinoise , de ressus- 
citer la fille de celle-ci, morte depuis deux mois , ou du 
moins de prier pour Île repos de son âme. Je répondis que 
je promettais bien de prier pour la défunte , mais que je 
ne pouvais point promettre de la ressusciter. Dieu seul 
fait les miracles; les hommes, quelque saints qu’ils soient, 
ne sont que ses instruments. 

« Le 26, Joseph arriva du Kiang-Nan; il avait vu à Pé- 
king le seul Coréen chrétien qui se trouvât à la suite de 
l'ambassadeur ; il lui remit ma lettre, qui apprenait aux 
Coréens qu'ils avaient des Missionnaires , un Evêque , et 
que j'étais déjà en route pour aller à eux. Ce chrétien fut 
frappé d’une nouvelle si peu attendue, il dit quelques mots 
qui montraicnt sa satisfaction particulière; mais, dans le 
fond, il témoigna moins de contentementque de surprise. Il 
ajouta, en terminant la conférence, que, pour lui , il favo- 
riserait mon cntrée; mais qu’étant seul, il ne pouvait rien 
promettre avant d’avoir pris conseil de ses compatriotes. Îl 
rrtit quelque temps après. 

« Mgr. de Nanking voulut que Joseph accompagnât le 
Père Pacifique en Tartaric. « Tu connaîtras , lui dit-il , le 
chemin ; tu prendras des arrangements avec les chrétiens 
du Leao-Tong , afin que l'Evêèque de Capse puisse loger 
chez eux en sûreté jusqu’à son entrée en Corée. En- 
suite tu iras le prendre au Fokien; et tu le conduiras, 
par le même chemin , jusqu'au lieu destiné. » 

« Le Père Pacifique et Joseph s’acheminèrent donc, 
après Piques , vers la Tartarie. Quand ils furent arrivés 
à la grande muraille , ils n’osèrent point passer par la 


( 234) 

porte ; ce pas est, en effet , difficile à franchir : ils esca- 
ladèrent le mur par une des brèches que le temps a faites. 
Celles qui sont le plus près de la porte sont gardées par 
des patrouilles, qui font la ronde à certaines heures 
du jour : ils furent assez heureux pour ne pas rencontrer 
la garde. Mais ce n'était pas 1oui que d’entrer soi-même, 
il fallait encore faire entrer les malles ; elles contenaient 
plusieurs objets de religion , qui auraient pu grandement 
compromettre les porteurs. Ils engagèrent trois femmes 
chrétiennes à monter sur un chariot avec les eflets , et à 
tenter le périlleux passage : ils étaient convenus d'avance 
du lieu où ils devaient se rencontrer. La tentative réussit 
heureusement. Arrivés en Tartarie, le Père Pacifique de- 
vait commencer la mission dans le Leao-Tong, et Jo- 
seph me chercher un asile parmi les chrétiens. Les pre- 
miers auxquels il s’adressa parurent désirer de me rece- 
voir; ils dirent quelques paroles flatteuses à ce jeune 
homme : celui-ci prit ces compliments pour des témoi- 
gnages sincères de dévouement. Sur cela, il vint en toute 
hâte à Nanking. Chemin faisant, il rencontra un Chinois 
qui allait à Macao. Il pensa qu'il devait profiter d’une si 
belle occasion , pour mettre M. Umpières au courant de 
nos affaires. Il dit tout ce qu’il crut vrai; ce sont ses 
lettres qui induisirent bien des personnes en erreur. Ce 
n’est pas sa faute , il a été trompé le premier. 

* Quand il arriva à Nanking, il était porteur de quelques 
lettres de l’Evêque de cette ville. Ce prélat donnait ordre à 
ses Missionnaires de me fournir toutes les choses dont 
j'aurais besoin , et de me procurer des courriers pour 
passer en Tartarie. On jugea nécessaire que j'en eusse 
trois ; j'en avais déjà deux. Joseph s’adressa à un homme 
d'une quarantaine d'années , qui savait parler latin ; à 
le harangua avec tant d’éloquence , et d’une manière si 
pathétique , qu'il eut le malheur de le persuader. Ce troi- 


( 235 ) | 
sième courrier s'appelait Jean ; le chef et le pringipal guide 
était un vieillard appelé Paulo. | 

« J'avais peu d'argent , et le peu que j'avais ne passait 
_pas dans la province de Nanking ; je perdais vingt pour 
cent au change. Dans le Kiang-Nan , il n'y a guère que 
les piastres frappées au coin de Charles IV qui aient cours, 
encore faut-il qu’elles soient bien gravées. Les particuliers 
ne veulent point recevoir celles qui sont au cain de Fer- 
dinand : « C'est, disent-ils , la figure d’une femme. Il a 
les cheveux courts , et partant nous n’en voulons pas. » 
Pour ne pas faire une si grande perte, je donnai une 
partie de ces piastros à un marchand chinois. Il s’obligea 
à nous rendre la même valeur en lingots, quand nous 
serions parvenus à Péking. Cet argent nous a été fidèle- 
ment rendu. 

« Quand il fallut partir , on délibéra si l’on irait en 
Tartarie par mer ou par terre. J'aurais désiré voyager 
par mer; mais un Prêtre chinois , qui se mélait de cette 
affaire , me dit qu’il n'avait aucune confiance aux mate- 
lots et au capitaine qui devaient me prendre à leur bord. 
Joseph, par une affection mal entendue , m’en détournait 
aussi : « Nous ferons naufrage, disait-il ; et quand 
l'Evêque sera noyé , c'en sera fait de la Corée. ‘» Îl fut 
donc résolu que nous irions par terre. 

« Nous nous mimes en marche le 20 juillet : c’était pré- 
cisément au commencement des grandes chaleurs. Elles 
sont insupportables dans le Kiang-Nan pendant les mois 
de juillet et d'août ; il n’y a que les pauvres qui voyagent 
dans cette saison, on court risque quelquefois d’être 
asphixié ; je doute qu’il fasse jamais plus chaud entre 
les tropiques. Dans les appartements où le soleil n'entre 
jamais , le bois des tables et des chaises est aussi chaud 
que si on l'avait approché du feu. Heureusement ces 
chaleurs ne durent pas; après trois , quatre ou cinq jours, 





( 236 ) 

les orages surviennent ; les vents ou d’autres causes en 
diminuent l'intensité , mais elles reprennent bientôt après 
avec la même violence. Ces variations durent jusqu’en 
septembre exclusivement. Dans ces jours de crise, il m'a 
paru qu'il faisait aussi chaud à minuit qu’à midi à 
l'ombre : ce n'est que vers les deux ou trois heures après 
minuit que l’on commence à respirer. Les chréticns, qui 
craignaient pour ma vie, me détournaient de me mettre 
en route par un temps si chaud. Je ne pus consentir à 
leur désir.: plus tard , je n’aurais pas eu mon principal 
guide ; il devait aller à Macao , dans la huitième lune. 
Joseph réfutait ces objections à sa manière : « Quand on 
a passé plusieurs années sous le soleil de la ligne, et 
quand on est disposé à souffrir le martyre , on peut bien 
braver les chaleurs de la Chine. » 

« Nous partimes donc le 20 juillet. Mes trois guides 
étaient tous d’une timidité et d’une incapacité à peine 
concevables ; j'ai bien souffert pendant tout le temps que 
j'ai été sous leur tutelle. J’ai cru plusieurs fois que j'ex- 
pirerais en route de fatigue et de misère ; le bon Dieu 
ne l’a pas permis. Nous voyageîmes quelques jours 
en barque , sur les petits canaux qui aboutissent au 
Kiang (1). 

« Le 26 , nous rencontrâmes une douane. Les pré- 
posés dormaient , et ceux qu’ils avaient constitués à leur 
place ne nous dirent rien , ni nous non plus. Je regardai 
ce pelit événement comme un boh augure pour le reste 
de mon voyage. 

« Le 27, nons étions dans le canal Impérial : j'y 
avais déjà navigué , dans le Che-Kiang. 1l paraît que ce 
canal commence dans le Fokien ; il est tracé dans de 


Pan aree 





(2) Voir ce qui est dit plus loin sur ce fleuve. 


( 237 ) 
vastes plaines , traverse les provinces de Che - Kiang , 
Kiang-Nan, Chang-Tong, Tchy-Ly, et se termine à la mer 
Jaune , à une légère distance de Péking ; il s’éloigne peu 
de la mer , et par cela même il n'est pas aussi utile 
qu’il pourrait l'être. Il me semble qu’il a près de quatre- 
cents lieues en longueur ; peut-être en a-t-il davantage, 
en y comprenant ses sinuosités : il m'a paru que sa 
moyenne largeur était deux fois et demie plus grande que 
celle du canal du Langucdoc. J’ignore quelle en est la pro- 
fondeur ; il est alimenté par le Kiang , le fleuve Jaune, 
et les autres rivières qu'il rencontre dans son cours. On 
peut distinguer ce canal en deux parties , qui sont l'ancien 
et le nouveau canal. L'ancien canal commence au Fokien, 
et finit à Nanking ; le nouveau s'étend depuis le fleuve 
Jaune jusqu’à la mer, près de Péking. Je ne sais qai a 
fait construire l’ancien canal (1) ; le nouveau a été creusé 
par les ordres de l’empereur Ku-Hu, de la dynastie Minh. 
C'est le premier empercur de Chine qui ait transporté le 
siége de son empire à Péking : il a voulu s'approcher de 
la grande muraille , pour être à même de réprimer plus 
facilement les irruptions des Tartares mand-choux. Jus- 
qu'à son règne , Nanking avait été la capitale de l’em- 
pire. Ce n’est point l’utilité pablique qui a fait creuser 
ces canaux , mais seulement celle du gouvernement ; 
c'est-à-dire qu'on a voulu faciliter le transport, d’abord 
à Nanking , ensuite à Péking, du riz que certaines pro- 
vinces fournissent à titre de tribut. Ce camal n’est pas , 
à mon avis , aussi magnifique que l'ont prétendu certains 





(1) Ce canal fut creusé sous le règne de Chi-Tsong, premicr 
empereur de la vingtième dynastie dite Yuen, qui est la dynastie 
des Tartares occidentaux, lesquels s’emparèrent de la Chine vers 
l'an 1280. Cet empereur mourut en 1295. 


( 240) 
faisait la description de Ninive ou de l’ancienne Babylone ; 
mais les orientaux sont sujets aux hyperboles. Pour trou- 
ver la vérité dans leurs rapports, il faut réunir la somme 
des faits et des circonstances , diviser par dix , et prendre 
le quotient. 

« Le 31, nous descendimes à terre. Paulo, mon pre- 
mier courrier, voulait s’en retourner; il avait observé que 
je montais trop souvent sur le pont de notre barque. 
« Les rameurs des barques voisines et les gens de la 
campagne auront pu le voir, disait-il, et le reconnaitre 
pour un Européen ; ce qui nous suscitera de mauvaises 
affaires. Pour moi , je ne suis point d'humeur à m’exposer 
à un danger évident, par l’imprudence des autres. » 
Josephr lui fit un petit discours , il lui promit que je serais 
plus réservé à l'avenir ; enfin, il fit si bien que le vieillard 
resta. Quand cette bourrasque fut apaisée, on délibéra 
sur la manière de voyager : tout le monde convenait 
qu’il fallait économiser; la traite était longue et nous avions 
bien peu d'argent. Joseph pensait qu'il fallait aller à pied 
et en train de mendiant. Je réclamai contre ce projet : 
« 11 m'est impossible, leur dis-je, de faire cinq cents lieues 
à pied par un temps si chaud, surtout si nous devons 
faire dix à douze lieues par jour, selon notre premier 
plan. » Jean déclara qu'il avait des vertiges , que de plus 
il était menacé d’apoplexie : par conséquent il lui fallait 
une monture. La conclusion fut , que nous ferions notre 
route comme nous pourrions. Paulo , comme premier 
courrier , se chargea d'organiser la caravane. On m’ar- 
prit cependant à boire, à manger, à tousser, à me 
moucher, à marcher, à m’asseoir , etc., à la chinoise ; 
car les Chinois ne font rien comme nous. Peu après Paulo 
nous amena deux brouettes , l’une pour porter nos effets, 
l'autre pour trainer un ou deux voyageurs. Je montai sur 
ma brouette avec un courrier ; les deux antres , assis sur 


Catr) 

deux ânes, faisaient l’oflice d’écuyers. Comme on craignaït 
toujours que je ne fusse reconnu , on m'habilla en pauvro 
chinois, on me donna seulement un pantalon et une che- 
mise sales , un vieux chapeau de paille à grands bords ; 
en me couvrit les yeux d’un large bandeau noir : on au- 
rait pu me prendre pour un masque. Un costume si 
bizarre , au lieu d'écarter les curieux, attirait davantage 
leur attention ; les enfants et d’autres aussi venaient 
s’agenouiller devant moi pour contempler cette si étrange 
figure. 

« Nous commençâmes donc notre voyage en ce’ triste 
équipage ; heureux si nous avions pu le conserver long- 
temps ! Mais le bonheur de ce monde est de courte durée, 
et bientôt il fallut renoncer à tout ce train. Les pluies , 
les mauvais chemins, les bourbiers que nous rencontrions 
à chaque pas , nous forcèrent à mettre pied à terre. Au 
lieu d’être portés par nos brouettes, ce fut nous qui dûmes 
alors les porter: restait , il est vrai, la poste aux ânes; 
mais notre guide , par une trop grande économie , ne vou- 
lait pas en louer; et quand, harassé de fatigue, il en 
cherchait, souvent il n’en trouvait pas. Je demandai que 
Jon me procurât une monture, à quelque prix que ce fût ; 
on me loua un âne pour une demi - journée, ce fut la 
première et la dernière fois. J’eus le malheur de donner 
uue fois mon avis, il fut mal reçu; l’on me condamna au 
plus rigoureux silence. Quelqu'un me fit observer que 
c'était faire injure au chef de la caravane : c’est à lui 
de tout prévoir et de tout régler dans sa sagesse. Une ré- 
flexion intempestive pouvait l'offenser, et lui faire rebrous- 
ser chemin. 

« 1 fallut donc marcher comme Ics autres. Les patins 
chinois et leurs bottes en guise de bas me blessèrent bien- 
tôt les pieds: j'enlevai cette singulière chaussure, ct j'al- . 
hi nu-pieës. Mes courriers virent cela avec peine: « Pou 

r0s. 9. L _16 





(242) 

Raou kan, me disaient-ils; cela n’est pas beau à voir. - Il 
estrare, en effet, de rencontrer un Chinois -sans souliers; 
un mendiant peut mourir de faim, mais il ne peut point 
mourir déchaussé. Mon vieux guide tenait si fortement à 
sa chaussure, qu’il passait les rivières avec ses souliers. 

« J'étais parti de Nanking mal guéri de la fièvre; dès 
le premier jour de marche, je me trouvai plus mal. La 
fatigue , la chaleur , la privation de nourriture et de bois- 
son, les vexations de tout genre que j’eus à essuyer, me 
causèrent de violentes douleurs d’entrailles, accompa- 
gnées d'une maladie qui avait tous les symptômes de la 
dyssenterie. La fièvre, qui se déclara aussitôt, me rédui- 
sit dans un tel état de faiblesse, que j'étais obligé de me 
coucher ou de m’asseoir à chaque moment. J'aurais eu 
besoin de quelque repos, mais il ne fut pas possible de m’en 
procurer. Séjourner dans une auberge, c'était, disait-on, 
dangereux; faire venir un médecin, c'était s’exposer encore 
davantage. On aurait pu aller chez les chrétiens , mais per- 
sonne ne les connaissait; prendre des informations auprès 
des gentils, c'était commettre une grande imprudence. 
Tout cela était vrai. Il n’y avait d'autre moyen que de se 
rendre au plus tôt dans le Tchy-Ly, se remettant pour tout 
le reste entre les mains de la divine Providence. Une nour- 
riture abondante et saine aurait pu nous rendre nos forces, 
mais nous ne trouvions que de la pâte cuiteàla vapeur de 
l'eau. Quelquefois encore le boulanger avait farci ses petits 
pains de feuilles d’une espèce de porreau fétide , qui les 
rendait immangeables pour moi. Mes gens , au contraire, 
étaient fort friands de ces pains. Quelquefois on nous 
donnait une écuellée de pâte coupée en petits morceaux 
et nageant dans de l'eau bouillante; pour la rendre plus 
agréable au goût, on y jetait à poignées de l'ail, du poi- 
vre d'Espagne, de la courge crue, etc.; puis on assaison- 
Jait cet étrange ragoût d’une huile si rance, que le gosier 


LL eu. mt ee ut ne LE ©" EN JE RO 15 


(243) 
en était écorché pendant vingt-quatre heures. Quoique 
je sentisse le besoin de manger, je n’ai pu m’accoutumer 
à cette bouïllie. Après trois ou quatre bouchées, j'étais 
obligé de m'arrêter, quelques efforts que je fisse pour con- 
ünuer. L'ail et les autres herbes chandes m'incendiaient 
l'estomac et me causaient une soif ardente, que je ne pou- 
vais point saüsfaire. Il fallut donc y renoncer; je me con- 
tentai de ces petits pains; je prenais garde seulement 
qu'ils ne fussent point assaisonnés au porreau. J'aurais 
mangé des fruits et des melons, que l’on nous donnait pour 
un demi-sou la pièce; mais la maladie dont j'étais me- 
nacé ne me le permettait pas. Le soir était le moment le 
plus favorable pour manger et pour me reposer, mais 
c'était alors que la fièvre était plus forte. Mes gens m'ap- 
portaieut ma portion sur le lit où j'étais couché. J'avais 
beau leur dire: « Dans ce moment il m'est impossible de 
manger, mettez quelque chose dans un coin de mon lit; 
lorsque la fièvre sera sar son déclin, je mangerai : — 
Ce n’est pas l'usage en Chine de manger pendant la nuit, 
me répondait-on. » Sur cela, ils se retiraîent avec l’é- 
cuellée. Il n’y avait que le thé chaud ct pris en quantité 
qui me fit du bien, mais on n’en trouvait pas toujours 
dans ces misérables hôtelleries. Je faisais signe à 
quelqu'un de mes courriers de venir auprès de moi 
(il m'était défendu de parler}; quand il venait (car 
il ne venait pas toujours), je le priais de me donner du 
thé: « Il n’y en a pas. —Eh bien , donnez-moi de l’eau. — 
L'eau fraiche est contraire à votre maladie; quelque grande 
que soit votre soif, vous devez vous abstenir de boire de 
l’eau fraiche. — Donnez-moi donc de l’eau chaude. — En 
Chine on ne demande jamais d’eau chaude, à moins qu'on 
n’ait du thé. — Dites au maître d'hôtel que c’est pour un 
malade. — L’urbanité chinoise ne permet pas de fatiguer 
"hôte de tant de demandes importunes. » Le résultat de ce 
16. 


(244) 

dialogue était que je devais me passer de boire. Quelque- 
fois je cachais , à leur insu , une tasse de thé pour boire 
pendant la nuit ; la fatigue et la fièvre m'’altéraient singu- 
lièrement ; quand ils s’en apercevaient, ils me l’enlevaient 
impitoyablement, et pourquoi ? parce que ce n’est pas l’u- 
sage en Chine de boire pendant la nuit. Cette singularité, 
aperçue dans l'obscurité par des gens qui couchaient ail- 
leurs , aurait pu me faire reconnaître pour Européen. 
Pourrait-on croire que la peur troublât ainsi le jugement ? 
C'était cependant la peur qui les faisait agir de la sorte. 
On craignait , disait-on , que je ne fusse reconnu et pris , 
et dès-lors la mission de Corée serait restée abandonnée. 
Leur intention était bonne sans doute , et je dois leur en 
savoir gré ; mais ils auraient pu , ce me semble , user de 
moyens moins durs pour parvenir à leur but. Ils étaient 
d'une timidité qui est à peine concevable. Quand nous en- 
trions dans une auberge , je devais me coucher le visage 
tourné vers La muraille. Si je m’asseyais en face d’une 
table , ceux qui étaient assis à l’autre table pouvaient m'a- 
percevoir , disait-on; si jeme tournais en diagonale, 
c'était inoui en Chine ; si je me tournais vers le mur , c'é- 
tait une singularité qui aurait pu faire naître des soupçons; 
si j'étais placé du côté de la porte, les passants auraient pu 
connaître que j'étais Européen ; enfin , à leur avis , il n'y 
avait d'autre position favorable que d’être couché. Une 
fois ils me refusèrent du thé, parce que je ne portais pas 
mes lunettes ; or il était onze heures de la nuit. Mais en 
voilà assez sur cet article , et je reviens à notre voyage. 

«Depuisle Tche-Kiang jusqu'aux frontières du Chang-Si, 
c'est-à-dire l’espace d’environ trois cents lieucs, nous 
marchâmes toujours dans des plaines vastes et fertiles : on 
trouve rarement quelques collines isolées. Pendant cin- 
quante lieues , nous ne rencontrâmes pas même une butte; 
c'était partout un plan uniforme qui s’étendait à perte de 








(245) 

vue : seulement ce monotonie était interrompue de loïs 
en loin par des monceaux de terre de six à dix pieds 
d'élévation ; c’étaient des tomheaux. A l'horizon , quelques 
bosqueis de saules étaient pour nous un indice certain de 
quelque ville ou village : ce sont commè des jalons qui 
servent à guider le voyageur , quelquefois aussi à l’égarer. 
On se tromperait cependant , si l’on jugeait du reste de la 
Chine par le tableau que je viens de tracer. On trouve 
ailleurs , et même dans les provinces dont il est question , 
bien des collines et des montagnes; mais je parle seulement 
de la route que nous avons tous parcourue. Dans ces belles 
plaines , nous ne vimes que des villes et des villages mal 
bâtis; partout des huttes de terre n'ayant que le rez-de- 
chaussée ; des toits et des murailles couvertes d'herbe : de 
telle sorte , qu’on aurait pris ces misérables habitations 
pour de simples tertres , si l’on n’avait aperçu les portes et 
les fenêtres. Les rues n’ont point de pavé , même dans les 
villes ; seulement , dans les endroits considérables, on 
trouve quelques maisons bâties en briques. 

« Notre voyage concourait avec le temps de la seconde 
moisson. Les Chinois ne laissent jamais les terres en ja- 
chère, souvent ils les ensemencent deux fois dans un av; 
ils ne donnent du reste qu’une seule façon à leurs champs; 
ils ne sèment point le froment à la volée , mais sillon par 
sillon , de la même manière que l’on plante des herbes po- 
tagères dans les jardins. Ils ont plusieurs espèces de millet, 
qui leur servent en quelque sorte de pain. L'une d’entre 
elles ressemble à celui dont on fait les balais en France : 
ils mangent le grain ou en font du vin ; les feuilles nour- 
rissent les bestiaux ; la tige leur sert de bois de chauffage, 
et quelquefois pour leurs constructions. On trouve partout 
de grands champs semés de haricots , de courges, de 
melons , de pastèques (1). Dans le nord de la Chine, on 


… (1) On sait que la courge pastèque est une espèce de mulua 
un, 


(246) 
a presque toutes les plantes céréales et tous les fruits que | 
l’on trouvé en France. Ceux qui sont particuliers à la Chine 
sont tous inférieurs aux nôires ; ils ont de plus un goût 
sauvage qui décèle le peu de soin que prennent les Chi- 
nois d'améliorer les espèces. En Europe , chaque famille 
d'arbres fruitiers a un nombre considérable d'espèces ; 
en Chine, clles sont fort peu nombreuses. Ils ont quelques 
fruits que nous n’avons pas , mais nous en avons un bon 
nombre aussi qu’ils n'auront jamais. On trouve quelques 
ceps de vigne en forme de treilles ou de berceaux, et quel- 
ques qualités de raisins qui sont passablement bonnes, 
quoique en général le raisin ne parvienne jamais à une par- 
faite maturité. Les Missionnaires européens sont les pre- 
miers qui aient tenté d’apprendre aux Chinois à faire le 
vin; mais ils n'ont pas complètement réussi. Dans le 
Tchy-Ly, on le fait fermenter avec du sucre ; au Chang-Si, 
médiocrement cuire ; l’on m’a dit que, dans le Su-Tchuen, 
on le mêle avec le vin d'Europe. L'arbre fruiter le plus 
commun dans les provinces du nord , est le jujubier ; on 
le trouve sur tous les chemins. On dit que la Chine est 
le pays des vers à soie : cela peut-être ; cependant j'ai 
rencontré un bien petit nombre de müriers. Le cotonnier 
est la plante que l’on cultive de préférence: il diffère de 
celui qui se trouve dans la partie méridionale de l'Asie ; 
celui-ci est un arbuste qui ressemble assez au lilas par la 
forme de ses branches ou de ses feuilles. Celui que j’ai vu 
en Chine est une plante herbacée qui se sème et ne s’élève 
guère qu’à la hauteur de trois ou quatre pieds ; ses 
feuilles sont d’un vert pâle, et découpées comme celles 
de la vigne ; la fleur est blanche ou jaune. Dans le nord, 
on lesème à la fin du printemps , et on le cueille à la fin 
de l'été ou au commencement de l'automne. Cette plante 
prosptrerait dans les provinces méridionales de la France. 
Dans la province de Nanking , on trouve une espiec de 


(247) 
cotonnier jaune qui sert à fabriquer les étoffes connues 
sous le nom de nankin (1). S 

« D’après tout ce que j'ai été à même de voir ou d'ap- 
prendre de témoins dignes de foi, il paraît que géné- 
ralement les montagnes sont stériles ou bien peu fer- 
üles en Chine ; les plaines sont très-productives , beau- 
coup plus que celles de France , lorsqu'il pleut suffisam- 
ment. La sécheresse est le plus grand fléau de l'empire , 
et le retour de cefleau est fréquent ; alors la misère est 
grande, et plusieurs millions de Chinois meurent de faim. 
Il n’est pas rare du reste de voir , dans la mêre année, 
une partie de la Chine affligée de la sécheresse , tandis 
qac l’autre partie est dévastée par les inondations , sur- 
tout celle qui avoisine le Kiang ct le fleuve Jaune. En 
somme , toutes les productions de ces pays en céréales , 
en légumes et en fruits , sont d’une qualité bien inférieure 
à celles de France. Ils n’ont véritablement de bon que le 
riz, les oranges , le li-tchi , les pêches , les melons et 
les pastèques. 

« L'agriculture est réputée le premier des arts méca- 
niques; un laboureur lettré a droit à toutes les places de 
l’état. Le commerce n'est guère estimé , mais on honore 
les riches commerçants : on fait peu de cas de l’état mili- 
taire ; un mandarin militaire est toujours au-dessous d’un 
mandarin lettré. L’état de barbier rend infâme jusqu’à la 





(1) On ne connaît rien jusqu’à ce jour sur les procédés que 
suivent les Chinois pour cultiver les cotonniers, ni sur la pré- 
paration qu’ils donnent au produit de cet arbre: ce qu'ilya 
de certain, c’est qu’ils mettent beaucoup de choix dans l'emploi 
qu'ils font des diverses espèces, comme on en peut juger par les 
éloffes qui viennent de ce pays. Nous sommes à peu près dans la 
méme ignorance relativement aux autres parties de l'Asie méri- 
dionale et des Grandes-Indes, dans lesquelles le cotonnier est 
cultivé partout. | 


( 248 ) 
seconde génération. Voilà quelques-uns des traits que j'ai , 
cru observer dans mon voyage ; je reviens maintenant 
aux détails, 
y «Le 2 août, je fus reconnu par un Foquinois ; il 
dit À qui voulut l'entendre , que j'étais un £a #i sang jen 
( Européen ou vieux homme de la mer occidentale } ; il 
disputa long-temps avec son compagnon de voyage. « Cela 
n'est pas possible , disait celui-ci, tu es un téméraire ; 
un Européén aurait-il 086 s’avancer jusqu'ici ? — Je ne 
suis point un téméraire , reprenait l’autre , je dis la vé- 
rité ; c'est un Européen, je l’ai reconnu à ses yeux bleus, 
je suis prêt à parier avec qui que ce soit. » Heureusement 
il fut obligé de partir par un chemin bien différent du 
nôtre ; cela mit fin à une dispute qui aurait pu devenir 
tout autrement sérieuse. Cette petite aventure rendit 
mes courriers plus intraitables, et ma situation plus 
pénible. 

« Le 4, nous rencontrâmes une douane placée au milieu 
d’un lac ; nous la passômes sans difficulté et sans danger. 
Notre premier guide commença à trembler de nouveau ; 
il dit aux deux autres : « Vous pouvez seuls accompagner 
l'Evêque ; pour moi, je ne suis plus de la partie. » 
Une si triste annonce les affigea. Joseph fut encore 
obligé de se mettre en frais , pour l'exhorter à la patience 
et pour ranimer son courage ; enfin il fit si bien, qu'il 
le persuada ; pour la troisième fois , il consentit à m'ac- 
compagner. 

« Le 6, nous voyageïmes sur la route impériale et 
eentrale de Péking. Rien n’est plus pitoyable que ce che- 
mio : sur les montagnes, c’est une échelle ou un escalier ; 
dans les plaines , pendant les pluies, ce n’est qu’une 
couche de boue de quelques pieds de profondeur ; quel- 
quefois on rencontre des bourbiers sans fond , dans 
lesquels le char s'enfonce jusqu’à l'essieu , et les chevaux 


Ld 
= 


(249 ) 

jusqu'aux oreilles ; il n’est pavé ni entretenu nulle part ÿ 
on n'y fait des réparations que lorsqu'il est entièrement 
impraticable. Les voyageurs marchent de préférence 
dans les champs voisins , soit pour abréger ( car le che- 
min fait de très-nombreuses sinuosités ), soit pour n’être 
pas obligés de battre continuellement la boue ou la 
poussière, selon que le temps est sec ou humide. Ces 
routes royales n’ont de remarquable que leur largeur. 
On y trouve quelques ponts en pierre. | 
i «Le 6, je fus reconnu pour la troisième ou quatrième 
fois. Mes gens s'étaient arrêtés dans une échoppe placée 
sur la grande route, pour prendre le thé. Un mandarin 
survint ; ses porteurs voulurent boire avec nous ; ils pla- 
cèrent la chaise et le mandarin qui était dedans précisé- 
ment devant moi , pour que son Excellence püt con- 
templer tout à son aise un si étrange personnage. Pen- 
dant que tont le monde était à se rafratchir, il passa un 
groupe de Chinois qui allaient , disait-on , à l'audience 
du mandarin de la province. Un d’eux s’écria : « Voilà 
un Européen! » À ces mots terribles, mes gens consternés 
donnent le signal de détresse et prennent Ja fuite. Je 
les suivis, ignorant quelle était la cause de cette terreur 
subite. Cet accident nous valut un surcroit de marche et 
de fatigue , pour mettre entre nous et nos accusateurs un 
espace considérable : nous avions cependant marché 
pendant quarante heures sans interruption. Le bon Dieu 
ne permit pas que les paiens qui étaient à notre suite 
s’aperçussent de rien ; du moins ils n’eurent point l'air 
de s’en apercevoir. Cette dernière reconnaissance mit le 
comble à mes maux. Mes conducteurs ne savaient plus 
que faire de moi; et toutes les mesures qu'ils prenaient 
pour diminuer le danger n'étaient, dans le fond , qu'un 
surcroît de vexations. 

« Le:10, nous nous égarâmes ; il ÿ eut un malen- 


( 250 ) 
tendu dès le commencement de la journée ; les uns pri- 
rent une route , les autres une autre; je me trouvai 
seul au milieu de la campagne, fort embarrassé de ma 
personne. Heureusement je fus joint par un de mes cour- 
riers , qui n'était guère plus à son aise ; il craignait , à 
chaque moment , d’être attaqué d'apoplexie. Il mourait 
de faim , et moi de soif : il y avait près de vingt-quatre 
heures que nous n'avions ni bu ni mangé. Nous nous 
amusions à sucer les tiges d'une cspèce de millet que 
les Chinois appellent kiang-liang. À quatre heures du 
soir , nous renconirâämes un laboureur qui nous donna 
de l’éau et un bouillon à l'ail. « Allons, courage ! dis-je 
à mon compagnon ; si nous avons faim , du moins nous 
n'avons plus soif. » Nous avions pris nos arrangements pour 
trouver à souper: il avait. sur lui un petit manteau , nous 
convinmes que nous le vendrions pour avoir de quoi 
manger ; nous abandonnâmes le soin du lendemain à la 
Providence , mais nous ne fümes pas réduits à une telle 
extrémité. Les habitants d’un hameau voisin nous don- 
nèrent des nouvelles de nos confrères. Nous étions ha- 
rassés de fatigue ; nous louâmes sans argent un tombe- 
reau, auquel on attela un cheval et un bœuf. On nous 
traîna ainsi jusqu’à l’endroit ‘où nous supposions que se 
u'ouvaient nos compagnons : nous promimes au conduc- 
teur de le payer au terme de notre course. Nous entrâmes 
ainsi dans une petite ville, où nous rencontrâmes nos 
gens. Personne ne fut étonné de notre équipage : il n’est 
pas rare en Chine de voir un cheval , un âne , un bœuf 
et une mule attelés tous ensemble à un même char. Nous 
déjeünâmes à la hâte ( le soleil allait se coucher } ; je 
croyais que nous allions nous reposer , mais mon premier 
guide ne fut pas de cet avis: il fallut se remettre en 
marche. Après une heure de chemin , nous nous égarâ- 
mes encore ; enfin nous nous trouvâmes tous réunis , à 


( 251 ) 

onze heures du soir, dans la même auberge ; alors on 
m'apporta à manger ; je demandai à boire : « À cette 
heure , me dit-on, il n’y a point de thé. — Eh bien, 
je ne mange pas. » Je savais par expérience qu’un potage 
pareil à celui qu’on me servait ne faisait qu'irriter ma soif 
sans me nourrir , et je me couchai sans souper : ce n’é- 
tait point la première fois, et ce ne fut pas la dernière. 
Cette journée me fatigua beaucoup, mon mal ne qu 
pirer depuis. 

« Le 13, nous traversäimes le fleuve Jaune. Ce fleuve 
prend sa source dans la Tartarie, entre en Chine par le 
Kiang-Sien , pénètre dans le Chang-Si , passe au nord du 
Hou-Pé, puis dans le Ho-Nan, traverse le Chang-Tong ct 
une parüe du Kiang-Nan, et va se décharger dans la mer 
de Chine , au nord du Kiang ; ses eaux sont toujours de 
la couleur du cuivre jaune, ce qui lui a fait donner , à 
juste uütre , le nom de fleuve Jauñe ; son cours est très- 
rapide , quoiqu'il coule au milieu de vastes plaines , ce 
qui m'a fait croire que le sol de la Chine s'élevait de l’est 
à l’ouest. En effet le Thibct, qui se trouve à l’ouest et au 
sud-ouest de la Chine , csttrès-élevé au-dessus du niveau 
de la mer; on y trouve des pics plus hauts que le Chim- 
boraço des Ardes ou Cordilières (1). Dans l'endroit 
où nous passâmes ce fleuve , il avait à peine quinze cents 
mètres de large ; quoique ce füt dans Je temps des pluies, 
ses eaux étaient de niveau avec ses bords; dans les grandes 
crues, il couvre un espace considérable et désole tous les 
riverains. On lui oppose des digues en quelques endroits; 
mais souvent il renverse ou franchit ces digues, submerge 
les villages qu'il rencontre et leurs habitants , et cause de 


no A Es 
(r) Entre autres les groupes de l’'Hymälaya, dont les sommets 


offrent les plus hauts pics conous de tout le globe, et qui s'élèvent 
à É 100 toises au-dessus du niveau de ls mer. 


( 252) 

grands ravages. La barque ou espèce de bac dans laquelle 
nous traversâmes était tellement pleine de monde, que 
personne ne pouvait s'asseoir , et qu’on avait bien de la 
peine à se tenir debout. Je me trouvai placé devant un 
Chinois qui voulait absolument savoir qui j'étais, mais je 
ne voulus pas le lui dire ; il s'accroupissait comme il pou- 
vait pour me regarder tout à son aise , il était comme en 
extase devant moi : par bonheur , le timonier qui gouver- 
nait la barque sauta sur mes épaules et sur celles de mes 
voisins ; ce brusque mouvement , qui dura autant que le 
trajet, fit cesser cette espèce d’enchantement. Quand nous 
fèmes près de terre, nous trouvämes le rivage couvert 
de barques ; il n’y avait de libre qu’un petit espace, il 
fallait gouverner bien juste pour aborder heurcusement. 
Le courant, qui était très-fort , nous portait contre l’épe- 
ron d’une somme chinoise qui était à l'ancre. Nous cou- 
rions risque d’être brisés et de périr ; à force cependant 
de se héler, de crier : « Gouverne à droite, vire àgauche,» 
nous ne fimes que frôler notre ennemie; et puis, d'un 
seul saut, nous nous trouvämes à terre , dans la province 
du Chang-Tong, 

« Le 17, après avoir marché toute la matinée dans l'eau 
et dans la boue , comme de coutume , nous renconträmes 
une rivière qui n’était pas guéable ; il fallut s’embarquer. 
Mes gens dinèrent , et moi je dus jeüner , parce qu’il 
n'y avait rien de sain dans le bazar : c’est du moins l’ex- 
euse qu’ils me donnèrent lorsque je leur demandai à 
manger. Quand nous fûmes dans la rivière , j'éprouvai 
un redoublement de fièvre beaucoup plus considérable 
qu’à l'ordinaire ; j'étais dévoré d'une soif ardente ; mcs 
lèvres étaient tellement collées l'une à l’autre, que j'étais 
obligé de porter ma main à la bouche pour les desserrer. 
Je demandai à boire, personne ne put ou ne voulut me 
rendre ce service; nous étions cependant au milicu d’un 


| (253 ) 

fleuve. Je m'aperçus, en coulant ma main par-dessous la 
planche sur laquelle j'étaisconché, que l’eau filtrait dans la 
cale; je fus ravi d’avoir fait une telle découverte. Je trempai 
souvent mes doigts dans cette eau, et j'en humectai ma 
langue et mes lèvres. Je pensai alors au mauvais riche, 
et je trouvai que ma situation était bien préférable à la 
sienne. Je n'étais point couché sur un brasier , et j'avais 
plusieurs gouttes d'eau pour me rafraîchir , au lieu que 
ce léger soulagement lui sera éternellement refusé. Quand 
il fallut débarquer , on fut obligé de me porter à bras 
sur le rivage : je haletais comme un asthmatique à l’age- 
nie. Je fus attaqué d’une si grande suffocation que je 
crus, pendant vingt minutes , que j'allais expirer: je me 
roulais dans la poussière , comme un homme en proie à 
des convulsions. Un spectacle si singulier et un costume 
si bizarre attirèrent autour de moi une multitude de Chi- 
nois : mes courriers épouvantés me firent déménager au 
plus vite. J'étais à l'ombre d’une cabane ; ils m’envoyèrent 
respirer , en bel air , dans un champ exposé à toutes les 
ardeurs du soleil. Pour compléter’ la scène , un d’eux 
plaça sur mon visage un chapeau chinois , qui fermait 
si hermétiquement toutes les avenues à l'air extérieur, 
que peu s’en fallut que je ne perdisse entièrement le pea 
de respiration qui me restait encore. Enfin le bon Dieu 
voulut que l’on trouvât du thé; j'en bus quelques tasses 
presque bouillantes. Cette Loisson me rendit la respira- 
tion , mais elle ne me rendit pas les forces : «Allons, me 
dis-je à moi-même , je ne mourrai point aujourd’hui. » 
Cependant il fallait partir ; le poste était dangereux. 
Comme le chemin était sec et uni, je fus dispensé de 
marcher ; on me jeta sur la brouette. Je pus ainsi jouir 
de quelque repos jusqu'au gite. Pendant le trajet , j'étais 
à réver sur les moyens que je devais employer pour con- 
tinuer notre route : lé jour suivant, je me voyais dans 


( 254 ) 
1 impossibilité de faire un pas: Mais j'aurais dû me rap- 
peler l'instruction que Notre-Seigneur avait faite à ses 
disciples : « Ne vous mettez pas en peine du ländemain, 
à chaque jour suflit son mal. » En effet , il plut tant et 
si long-temps qu'il fallut séjourner. Cet accès de fièvre 
fut suivi d'une abondante sueur ; quoique je n’eusse pris , 
dans l’espace de quarante-huit heures , qu’une once de 
nourriture , il me parut que cette fcrte transpiration avait 
un peu rétabli mes forces. Mes courriers , toujours transis 
de peur , me condamnèrent à passer ces trente-six heures 
de reläche , couché sur une planche, le visage tourné 
contre Ja muraille. Cette position n’était pas commode : 
je crus qu’en prenant quelques précautions , je pourrais 
me touruer de l’autre côté; je me trompai; ce léger 
mouvement consterna mes guides , il me procura une forte 
réprimande. L'un d'eux me dit : « Je parlerai moi-même 
aux Coréens , je t'empêcherai bien d'entrer ; j'écrirai 
même à Rome , pour que l’on rappelle un homme dont 
l’imprudence est capable de causer la perte de toutes les 
missions de la Chine , etc. » Mais enfin pourquoi un si 
grand vacarme ? parce qu'après être resté couché sur le 
côté droit pendant plusieurs heures , j'avais eu la témérité 
de me tourner un moment sur le côté gauche. Je ne 
répondis rien à unc correction si chavitable; je me con- 
tentais , quand je voulais changer de position , de virer 
de bord de la tête aux picds: en faisant ainsi, j'avais 
toujours le mur cn face. Ces singulières évolutions les 
scandalisèrent un peu , mais elles ne leur causèrent point 
de crainte ; ils se contentèrent de dire que cela sentait 
l'originalité. Un jour j'entendis que l’un d’entre eux disait 
à l’autre en ma présence : « 11 faut le contredire en tout, 
et faire le contraire de tout ce qu'il désire, afin de 
dompter.son caractère et de le rendre digne d'entrer en 
Corée. » Il paraît qu'ils n’en ont point fait assez , puisque 





(25% ) 
je suis encore en route. Cet homme était persuadé que 
tous les Français avaient une tête de fer ( c'était son ex- 
pression ) et un caractère indomptable , et moi j'étais vie- 
time de ce singulier préjugé. 

« Le 19, il fallut me remettre en route à jeun et tout 
trempé de sueur. Les chemins étaient inondés. Après une 
heure de marche , pendant que j'étais à sonder avec mon 
bâton l'endroit où il y avait moins d’eau, je mejetai dans 
un ravin. Je restai enseveli dans ce gouffre ; jusqu’à ce 
qu'au moyen des plantes que je trouvais sous la main , je 
me hissai à bord : dès-lors je fus trempé tout autrement 
que de ma sueur. Je descendis dans un autre fossé moins 
profond , pour laver ma courte veste ; car je n’avais rien 
pour changer. Dans un quart -d’heure le soleil sécha 
tout. Je m'attendais à un redoublement terrible de fièvre; 
mais le contraire arriva , l'accès fut moindre que les 
autres jours. En France , cela eût sufli pour me donner la 
mort ; ici je me trouvai mieux. | 

« Le 23, tout le monde tomba malade ; il fallut encore 
faire scjour. 

« Le 24, Joseph m’apporta unc grappe de raisin aussi 
acide que du verjus , et un pot de vin chinois qui ne va- 
lait certainement pas de l’eau: je pense qu’il voulut mo 
faire célébrer splendidement la fête de mon saint Patron. 
Depuis mon départ de France , je n'avais jamais eu uno 
grappe de raisin en mon pouvoir; je la mangeai avec 
un morceau de pâte mal cuite. Ce repas de mandarin me 
valut une forte indisposition. | 

« Ce jour on renvoya une partie de nos gens, et 
bientôt après on congédia le reste. Ils auraient bien voulu 
me saluer avant de se retirer; mais Joseph leur fit en- 
tendre que j'étais couché, comme à mon ordinaire , et 
incapable de recevoir leurs compliments, Il ne paraît pus 
que ces hommes simples et rustiques se soient jantais 


( 256 ) 

doutés de rien : ils croyaient que j'étais sourd, pres- 
que aveugle et même un peu fou. On leur laissait croire 
ce qu'ils voulaient, pourvu qu'il ne leur prit point envie 
de croire que j'étais Européen. Ils disaient quelquefois 
à mon élève : « Quel homme est celui-là ? il n'entend rien, 
ñ ne parle jamais , il ne sait point marcher , il s’assied 
partout, comme quelqu'un qui n’est plus dans son sens. 
Vraiment vous avez là un grand embarras. — Vous avez 
bien raison ; répondait l’autre ; il a voulu venir avec nous 
visiter nos amis communs ; il faut bien , bon gré, mal 
gré , que nous ayons soin de lui; si nous avions pu pré- 
voir combien il nous est à charge , nous n’aurions point 
consenti à le prendre. » Les uns et les autres disaient vrai, 
mais dans un autre sens que ces bonnes gens l’entendaient. 

« Le 26, j'éprouvai unè fatigue et une faiblesse extrême; 
il fallait cependant marcher ; nous n'avions plus ni âne ni 
brouette , tout avait été congédié. Mon guide me conduisit 
dans un cabaret pour prendre le thé : à peine fus-je assis 
que je m'endormis. Mon guide épouvanté me fit sortir au 
plus vite, pour aller me reposer en rase campagne ; ül 
craignait , disait-il , qu’une. telle incongruité , inouïe en 
Chine , ne fit naître des soupçons aux autres commensaux. 

« Peu après, nous nous remimcs en marche. Je considé- 
rais de temps en temps, à mon ordinaire , la hauteur du 
soleil et la longueur de mon ombre, pour voir s’il serait 
bientôt nuit ; c'etait le seul moment où je pouvais jouir 
de quelque repos. J’en étais là, lorsque nous entränes 
dans un village. Je suivais à pas lents mon vieux guide : 
tout-à-coup je me sens saisi par deux bommes qui m'en 
Wainent dans une maison. Je fus un peu surpris d’une si 
brusque attaque ; cependaat je n’eus pas peur , je ne sais 
pas pourquoi , peut-être n’en eus-je pas le temps. En effet, 
je m'aperçus, lorsque je les eus un peu considérés, que ce 
s'étaient point des archers : tout en me faisant violence , 


( 257 ) 
îls avaient l'air de s'excuser , 114 me disaient en leur Hne 
* gage : « Nc craïgnez rien , entrez chez nous. » Bon , mé 
dis-je à moi-même; ce sont des chrétiens, nous voilà ar- 
rivés ! Ce qui m’élonnait un peu , c’est qu’ils m’eussent si 
facilement distingué de la foule. Mais Joseph, qui m’avait 
précédé , leur avait donné mon signalement. J'avais , en 
effect, des traits si distincuifs , qu’il était facile dé me re: 
connaître. : 

« La prémière chose que je demandai en arrivant chez 
més hôtes , ce fut un lit ; maïs à poine fus-je couché , que 
la fièvre me reprit. Je devins si faible, que je ne pus, peri« 
dant U'ois semaines, ni marcher ni rester nssis ; j'étais 
obligé de passer les journées entières sur mon lit. En@a , 
après un mois de repos , je n’eus plus de fèvre , et les 
forces me reviarent; mais un singulicr accident, ssrvenu la 
nuit qui précéda mon arrivée, me procura une autre 
maladie. 

« Le courrier qui m comp ant voulut me loué une 
couverture , malheurcusement il en trouva une. Dès queje 
mis ceue courte-pointe sur mon corps , je fus convert, de 
la tête aux pieds , d’une vermin fort commune en Chine ; 
car il n’est aucun habitant du grand empire du milieu, qui. 
n'en soit abondamment pourvu. J'avais su m’en préserver 
jusqu'alors, à compter du moment que j'étais sorti de la 
Larque du Fokicn ; mais enGn j'en fus bientôt délivré. Cette 
légère incommodité fut aussitôt suivic d’une autre; j'éprou- 
vai uue terrible démangeaison qui dura six mois , j'étais 
écorché de la tête aux pieds ; je crus que j'avais la gale. Je 
consultai plusieurs médecins chinois. Après m'avoir tâté 
le pouls à droite et à gauche ct pendant long-temps , ils 
convinrent que ce n'était pas la gale. Les uns disaient 
que j'avais cu froid , les autres que j'avais bu trop d'eau ; 
cependant peu s’en était fallu que je ne fusse mort de cha- 
leur et de soif. Un d'eux attribua la cause de mon mal ed 

TO. 9. L. 17 


( 258 ) 

chagrin. Il peut se faire que celui-là ait bien jugé. Quoi 
qu'il en soit, tous me traitèrent comme un galeux, ils 
erdonnèrent une onction ; il fallut se soumettre. À poine 
celte onction eut-elle été faite, que ma tête enfla singu- 
lièrement ; je ne pus ni boire, ni manger , ni ouvrir la 
bouche ; le sang coulait de toutes mes gencives ; enfin, 
après six mois de remèdes et de patience , je fus entière- 
ment guéri. 

_ « Dès le jour de notre arrivée, nous primes des mesures 
pour nous remettre en marche. Comme j'étais malade, 
mes courriers disposèrent de tout sans me consulter , et 
ua peu différemment que je ne l'aurais désiré. On acheta 
deux mules , un cheval et un chariot ; le tout coùta envi- 
ron quatre .cents francs. Quand il fallut payer, on n'eut pas 
assez d'argent ; on emprunta à un paien , à gros intérêt. 


L'ufire fut entamée et conclue en deux jours , sans que 


j'en susserien; ils crurent qu'il n’était pas nécessaire de me 
consulter. J1 ne manquait plus qu'un conducteur ; le Mis 
sionnaire chinois dans le district duquel nous séjournions , 
se chargea de nous en procurer ua. Il envoya prendre , à 
cinq journées de là , un homme qu'il disait être le conduc- 
teur le plus capablo qu’il connàt dans tout le voisinage. Cet 
homme, consterné à une telle proposition , refusa net: « Jo 
ne veux point , dit-il , exposer ma personne , l’'Evêque et 
tous les chrétiens à une mort certaine. » Ce message jeta 
la terreur dans tout le village. L'excessive timidité de mes 
* guides avait commencé à inspirer des craintes aux chré- 
üens, la réponse du charreticr y mit le comble. 

« Le 1°" septembre, nos courriers ct les notables du vil- 
lage vinrent me trouver pour me faire part du résultat de 
leurs délibérations. L'un d’eux portait la parole : « Excel- 
lence , me dit-il, vous ne pouvez plus avancer ; les dan- 
gers sont grands et certains , personne ne se hasardera à 
vous accompagner ; il faut que votre Excellence revienne 


( 239 ) 
sur ses pas , ou bien il faut qu’elle aille on au Chang-S!, 
ou au Hou-Qouang, ou à Macao. Les chrétiens de ce bourg 
ne veulent plus vous garder. Voilà notre sentiment , quel 
est le vôtre ? » Puis il ajouta : « Si votre Excellence tente 
de passer en Tartarie, elle sera certainement prise, mise à 
mort, et avec elle les Evéqués du Fokienet de Nanking, tous 
les chrétiens de ces missions, et tous les mandarins des 
provinces par lesquelles nous avons passé ; de là fa per- 
sécution s’étendra dans le Chang-Si, dans le Su-Tchuen , 
etc. » Tout le monde applaudit à l'orateur ; on était per- 
suadé que le massacre allait devenir général, par l’impru- 
dence d’un seul homme. Joseph seul était d’un'avis con- 
traire : « On peut, disait-il, passer en Tartarie en suivant 
la route que j'ai déjà tenue moi-même. » Son avis fut très- 
mal reçu : « Tu es on téméraire , lui disait-on ; tu intro- 
duis des Européens dans le sein de l'empire et jusqu'aux 
portes de Péking, au risque de causer une persécution 
générale et de faire massacrer tous les chrétiens; si ty 
persistes à donner de pareils conseils, nous allons nous 
retirer ; que pense votre Excellence ? » Je jugeai qu'il 
p’était pas prudent de les contredire. Je leur répondis 
seulement : « Je vous dirai ce que je pense, quand j'aurai 
parlé à monélève. » Aussitôt on leva la séance. « Eh bien 
dis-je à Joseph quand les autres furent partis, que pen- 
sez-vous de notre situation ? que faut-il faire ? — Je pense 
qu’il faut avancer. — Je pense de même. La Providence 


mous à conduits jusqu'ici, elle nous a fait éviter tous les 


dangers ; c'est une garantie pour l'avenir , pourvu quo 
nous prenions toutes les précautions que la prudence peut 
exiger. Je serais digne de blâme , et le Souverain Pontife 
aurait lieu de se plaindre de moi , si, pour une terreur pa- 
nique, je rétrogradais ; je suis résolu à mettie tout en usago 
pour parvenir au terme de-ma carrière. Je ne reviendraisur 
mes pas que lorsqu'il ne sera plus physiquement possible 


e. 


. —— 


( 260 ) 

d'avancer, ou lorsqu'il n’y aura plus personne qui veuîfle 
m’accompagner. » On comm!r "71 ma réponse au conseil 
elle ne fut point agréée , tout le monde persista dans le 
premier sentiment. a Puisqu'il ’y a point d'autre moyen, 
il faut aller à Péking chercher un guide; cn attendant , je 
restcrai caché dans la maison de quelque chrétien. » Cot 
avis fut adopté. 

aLe 3, à minuit, tout lo monde disparut; les uns allèrent 
à Péking , les autres reviarent à Nanking , et moi je restai 
enfermé nuit et jour dans une chambre. Je ne voyais que 
deux personnes qui m’apportaient à manger. . 

« Le 22, les envoyés arrivèrent de Péking; ils m’appor- 
tèrent un peu d'argent de la part de Mgr. de Nankig; cet 
argent servit à payer mes dettes , et fournit aux frais des 
voyages que je fus encore obligé de faire. Joseph était 
tombé malade de fatigue , ct resté à Péking pour Ho 
sa santé. 

| «Le 29, la petite earavane se mit en marche; île était 

composée de quatre individus , savoir : un guide qui ne 

savait pas Je chemin, uu bouvicr qui remplissait los 
fonctions de cocher , un interprète qui n'avait. que la 
peur en partage , et un Missionnaire sourd-muet qui ne 
savait trop où on le conduisait. Mon compagnon était 
un peu inquiet sur les suitcs de notre voyage. Je lui dis 
pour le rassurer : « J'en augure bien. C'est aujourd'hui 
la fête de saint Michel et de tous les bons Anges ; si les 
hommes refusent de nous accompagner , nous aurons les 
saints Anges, ce qui vaut encorc inicux. » 

« Le 1° octobre , nous renconträmes notre guide ; il 
consentit à nous accompagner, malgré les prières ct les 
larmes de sa femme et de ses enfants , qui s’efforçaient 
de le retenir ; ils craignaient, disaient-ils , de ne plus 
le revoir ; il n'y avait que la plus jeune de ses filles qui 
Pexhortät à avoir bon courage. Du reste , il n'avait pas 











( 261 ) 

besoin qu'on laïguilonnât, 1 avait déjà fait ses preuves : : 
l'année. précédente, il avait accompagné un Missionnaire 
italien Cu Hou-Qouang au Chang-Si. Cet homune m'a paru 
bien propre à remplir ceutc fonction : plüt à Dicu que 
mes premicrs guides cussent cu sa fermeté ct son espé- 
ricacc | | 

« Le G, il fallut franchir ou plutôt passer une douane pla- 
cée dans unc gorge furmée par deux montagnes, à l'entrée 
de la province du Chang-Si. Jean était intimidé ; il ma 
fit habiller de soic , plaça sur mon nez une paire de lu- 
nettes du poids d'environ six onccs , et dont les verres 
avaient un pouce ct demi de diamètre ; il me fit exéeutcr 
uae espèce d’excrcice , m’apprit à m’asseoir comme un 
mandarin , à porter mon corps ct placer mes mains 
comme un homme d'importance , etc. J'avais l'air d’un 
mannequin que l'on remuc à volonté. Pendant une heure 
et demie que dura le trajet de l'auberge à la douane , il 
Cut toujours les yeux sur moi, pour voir si j'observais 
bien la consigne ; il frissonnait lorsqu'il s'apercevait que 
je m'en écartais. Enfin nous arrivämes au fatal passage. 
Mon guide , monté à cheval et habillé en grand uniforme, 
faisait l'office de premicr courrier. Les préposés , placés 
sur un rang devant la porte de leur bureau , attendaicnt 
le noble mandarin qui allait passer .; quand j'arrivai, ils 
me considérèrent attentivement avec des figures allon- 
gécs. Après un moment de silence , ils nous firent signe 
de passer, sans en venir à l'examen. Nous continuâmes 
notre route, sans regarder en arrière : je fus un pou 
élonué qu'on eût pris tant de mesures pour passer une 
douane qni n'avait pas l'air d'ée bien difficile. Jean 
voua trois Messes, il me pria de les acquitter. 

«a Le 8, je fus témoin d'une scène singulière , ct qui ne 
peut arriver qu'en Chine. Nous renconurâmes quelques 
forçats cenchainés, que l'ou menait en exil. Dès qu'ils 


( 262 ) 

nous aperçurent, Îles archers qui les conduisuient s'as- 

sirent sur un tertre ; un seul tenait le bout de la chaîne. 

Aussitôt il s'élève un différent entre ces malfaiteurs ct 
mes gens: «Nous voulons de l’argent, disaient les forçats. 
— Vous n’en aurez pas , répondaient mes guides. — 
Eh bica ! nous allons nous faire écraser sous les roucs 
du chariot ( en effet ils se couchèrent dans le chèmin, 
en travers de la jante). — Retirez-vous. — Nous ne 
voulons pas ; nous aurons de l'argent, ou nous mourrons 
ici. » Des paroles on en vint aux coups. Mes gens les 
trafnèrent par la chaine loin du chariot sous lequel ils 
étaient couchés ; ceux-ci blessaient mon monde. Mon 
guide fit un dernicr effort , et resta maître du champ de 
bataille. Par malheur , ces galériens amenaicnt avec eux 
des femmes ; elles prirent leur place, et recommencèrent 
le combat. Dans ce pays-ci, mettre la main sur une 
femme, même pour unc juste défense , est une affaire 
d'état ; il fallut en venir aux prières et aux compliments. 
Mon interprète , qui était fort poli , les harangua ; mais 
rien ne put les ébranlcer. Elles déclarèrent qu'elles 
n'abandonneraient le poste qu'après avoir reçu de l'ar- 
gent (elles s'étaient placées sous Îles picds des chevaux ) ; 
il fallut donc en venir à une transaction. Nous leur donuä- 
mes six francs, moyennant quoi nous eûmes le pussage 
libre. Nous aurions. pu , ilest vrai , avoir recours au man- 
darin ; mais c’eût été à moi, comme principal personnage 
de la caravane , de poursuivre la plainte : c'était. tomber 
dans un nouveau danger. Les soldats eurent l'air d’être 
étrangers à, ce singulier combat ; au licu de s'opposer à 
l'audace de ces malfaiteurs, dont ils étaient responsables, 
ils restèrent tranquilles spectateurs : ils devaient avoir 
leur part du gâteau. En certains districts de Ja Chine ; 
on vole publiquement, mais on ne tue point. Il est rare 
qu'on réprime eflicacement ce brigandage. À tente lieues 


(263) 

sud de Péking, il y a depuis quelques années une. s0- 
dété de volears ; ils exercent leurs brigandages publi- 
quement et. en plein jour. Les magistrats, qui devraient 
veiller à la sûreté publique , favorisent ce désordre ; ils 
sont du complot, et partagent avec les malfaiteurs le fruit 
de leurs rapines. L'empereur désire que sc sujets soient 
heureux , qu'ils vivent en paix sous la protection des lois; 
ä veut que la justice soit rendue également , et sans ac- 
ccption de personne , à tout le monde ; il fait punir sévè- 
rement les mandarins qui ne remplissent pas lenr devoir ; 
mais il n’est pas toujours obéi. Le cri du peuple parvient 
difficilement jusqu’au trône ; le mode du gouvernement, 
le fasic superbe des despotes orientaux ne pernet jamais 
à un simple particulier, je ne dis pas de parler au prince, 
mais même de le voir. | 

« Nous terminâmes notre course sans aucun fâcheux ac- 
cident. Co voyage, comparé au premier, me parut une 
promenade de plaisir; dans ces montagnes nous avions de 
quoi manger, landis que nous mourions de faim dans la 
plaine; ct de plus, je n’étais pas obligé de marcher : ce- 
- pendant tout n’était pas beau. J'étais fort à l'étroit dans 
mon chariot; un gros Chinois s'asseyait , par charité, sur 
la moitié de mon corps, afin que la vuc d'aucun indiscret 
voyageur ne pôt parvenir jusqu'à moi. À l'approche de 
chaque ville et de chaque village , et il y en a prodigicu- 
sement en Chine, ils étaient deux. Ceue précaution ne 
faisait qu'irriter la curiosité des passants; ils voulaient 
absolument savoir qui était au fond du chariot, et ils 
en venaient à bout plus d’une fois. 

« Quand nous eùmes attcint la grande route occidentale, 
le mauvais chemin commença. Pendant cinquante fcues 
nous fùmes obligés souvent de marcher sur le roc nu , ou 
dans des ravins; qüelquefois il fallait grimper sur des 
cobines escarpées, ct puis nous devions descendre dans 


( 264 ) 

de profondes vallées , marchant toujours sur le rocher sec. 
La deseente était si rapide, qu’à vingt pas de moi je ne 
distinguais plus le chemin ; il me semblait qu'il se rocour- 
bait sous mes pieds, Nos mules éluient renversées par 
terre à chaque instant ; il y avait toujours Lois qu quatre 
hommes qui tesaient fortement le chariot, crainte d’acci- 
dent. Quand la mule de devant voyuit ces rochers qu'il fal- 
dit gravir , elle commençait à frissonner, à souffler ; puis, 
reculant jout-à-eoup, elle entrainait le timonier ct Je 
chariot, au risque de les briser contre le rocher, ou de 
Jes précipiter au fond du ravin. Ce malheur n’axriva pas, 
nous ne versimes que deux fois; il v cut trois blessés, 
Jun d’oux s’est ressenti assez long-temps de ses blessures. 
Dans ces occasions péiilleuses, tout le monde descendait; 
il n’y avait que moi qui devais courir le hasard; ils pen- 
soient qu'il y avait moins de danger pour moi d’être froissé 
daus une voiture que d'être vu des passants. 

« Le 10, j'arrivai au Jieu où Mgr, du Chang-Si a sa ré- 
sidence. Mou guide nous devança, pour prévenir ce prélat 
de mon arriyéc. Ceuc nouvelle fut un coup de foudre pour 

son procureur ou maître d'hôte}. « Hélas! s'écriait-il, qu'a- 
vons-nous fait à Mgr. de Nanking pour nous envoyer un 
Ævêque qui peut-être causcra neure perte? » Monseigneur lo 
Vicaire apostolique tâchait de dissiper ses crsintes, Comme 
je n’arrivai que deux heures après ce cri d'alarme, Ie major- 
flome eut le temps de reprendre ses esprits ; ainsi je no 
me ressentis paint de sa mauvaise humeur ; il me vit même 
avec plaisir, ct il disait, quelque temps après, aux aubres 
domestiques : « Vraiment , c'est un bienfait signalé de la 
Providence, que la préseuce de cet Evêque n'ait point 
encore compromis la sûreté de la mission. v 

«Le Vicaircapostolique du Chang-Si est italien, ainsi que 
tous les autres Missionnaires européens qui sont dans son 
vicarint. Je n'ai qu'à me louer de 13 manière aflable aycc 


_ . PR ” —_— 


( 265 ) 
isquelle ce digne prélat me reçut ; il a eu pour mol des 
attentions pariiculières, il m’a donné des preuves non 
équivoques de sa bienveillance, soit pendant le long sé. 
Jour que j'ai fait dans sa province, soit méme après mou 


« Nous commençâmes cependant à prendre des mesures 
pour tonter un passage en Fartarie par. le nord de la pro- 
vince du Chang-Si. Je n'attendais plus que Joseph pour 

reprendre notre route vers le Leno-Tong. 

« Le 11 novembre, Joseph'arriva; il était allé mo cher- 
cher jusqu'aux frontières du Chang-Tong. Ne m'ayont 
point trouvé , il revint à Pcking , at de.là il repurtit pour 
me joindre au Chaag-Si ; il n'assura que les chrétiens 
du Leao- Tong n'avaient point refusé absolument de 
me recevoir, muls avaient dit ou écrit : « Depuis peu 
H «paru plusieurs navires anglais sur les côtes ‘de ia 
Tartarie , quelques marchands et quelques matelots sont 
descendus à terre, ot l’empereur a fait punir de mgrt 
des mandaring qui ne s'étaicnt point opposés à leur des- 
eenic. Nous craignons , ajoutaicnt-ils , do mous comnro- 
meitre , si l'Evèque de Corée cst obligé de faire un long 
sûjour au milicu de noas ; cependant, si les Corcens cou 
sentont à le recevoir chez eux , nous ne refusons pas de 
lui offrir un asilo paur quelque temps. » 

« Le 18, je renvoyai Joseph à Pékiag avec les inatruc= 
tions les plus étendues ct dos lettres pour les Coréens. ll 
mo semblait que j'avais pris Loutes les mesures nèvetr 
saires pour entrer.dans le cœurunt de l'annce suivante ; 
mais ikost derit que l'homme propose, et le Seigneur dis- 
pose 508 voies. Les Corcens ne purent point cutie ansée, 
et Joseph s'on revint saas avoir rien fait; comme sa com- 
mission appartient à l'arinée prachaine, je n'en porlarat 
qu'à son retour. En xitendont , je dirai quelque chose de 

la mission du Chang-Si. 


( 266 ) 

, «Les Chang-Sinois sont simples et pacifiques. Le com- 
merceintérieur et le trafic est fortdeleurgoûl; ilssontrépan- 
dus dans toutes les provinces de l'empire, mais ils n'en dé- 
passenk point Îles limites ; ils n’aiment point la mer; ils 
sont, par rapport à la Chine, ce que sont les Arméniens 
au reste du monde. 

-, « Mgr. le Vicaire apostolique, qui réside danscccpro- 
vince, a sous sa juridiction le Chang-Si, le Kan-Sicn , 
qui n'est qu'un démembrement de la Tartarie, ct le Hou- 
Qouang. On dit que cette mission ct celle du Su-Tchuen 
sont les meilleures de la Chine : cependant la mission du 
Su-Tehuen est plus fournie de Missionnuires, soit curo- 
péns, seit chinois ; peut-être même a-t-clie un plus grand 
nombre de clwétiens. S'il fant juger du reste des chrétiens 
du Chang-Si par ceux qui sout duus le distriet de Mgr. le 
Vicaire apostolique, ils sont fort pieux; ii y en a un bon 
nombre d'exilés pour’ la Foi dans la Tartarie occidentale, 
à près de mille lieues de leur patr'e. 

« Peu de temps avant mon arrivée dans celte province, 
l'un d'entre eux donna un exemple rare de constance. Les 
Tartares occidentaux s'étant révoltés, lPempereur €n= 
voya des troupes pour les faire rentrer dans le devoir. Co 
confesseur de la Foi se trouva cnferméavecquelqnes mar- 
chands chinois entre les deux armées; ils craignirent, de 
quelque côté qu'ils sc réfugiassent, d’être mis à mort, 
par les uus comme ennemis, ct par les autres conne Wrans- 
fuges. Ils prirent Je parti de sc réfugier dans la Tartaric 
russe; il y avait encore vingt jonrnécs de chemin pour at- 
teindre les frontières. Ils éprouvèrent Lout ce. que l'on peut 
. souffrir dans les déserts que l'on est obligé de traverscr ; 
ds n'avaient quelquefois, pour toute nourriture , que des 
racines ct des objets encarc plus vils. Ie gouverneur 
russe les reçut avec bonté, les traita comme la charité chré- 
tienne l’exige en pareille circonstance , puis il les fit con- 








( 267 ) 

duire jusqu’à Pékiog. Ils furent traduits, par ordre du 
gouvernement, devant le mandarin de leur province. Ce- 
lui-ci renyoya les marchands chez eux, sans autre examen. 
S'adressant ensuite au chrétien :« Pour quelle cause, dit-il, 
êtes-vous en Tartarie? — Pour la Foi ; j'ai été exilé dans 
cette province pour n'avoir pas voulu renoncer au Chris- 
tianisme, — Renonce maintenant à la Religion, et tu re- 
tourneras libre dans le sein de ta famille. — Que j'apos- 
tasie aujourd’hui, s’écria le généreux confesseur , après 
tant d'années de souffrances! à Dieu ne plaise! — Eh bien! 
retourne en exil. — J'y retourne. » Il fut anssitôt enchainé 
et ramené dans le licu de son exil, à mille lieues loiu de 
sa patrie. Plusieurs de ces confesseurs ont été amnisuiés 
l'année dernière 3 ils prirent les armes contre Îcs rebelles, 
en faveur du gouvernement qui les persécutait. Le chef de 
l'armée s’est intéressé pour leur faire obtenir la liberté : 
parmi eux se trouvaient un Prêtre et un prince tartare. Ce 
prince est petit-fils de l'empereur Kang-Hi, qui a si bien 
mérité de la Religion par la puissante protection dont il 
environnait les Missionnaires et les néophytes. Cet illustre 
confesseur a passé dix-huit ans en exil, La fidélité qu'il a 
montrée, dans la dernière guerre, à un parent qui n'a- 
vait pas de grands titres à sa reconnaissance , lui a obtenu 
son rappel. 11 parait qu'il doit plutôt cette faveur à la géné 
rosité du mandarin militaire qu’à l'indulgence de l'empe- 
reur ; car il n'ose point revenir à Péking,. crainte d’être 
encore recherché. Sa constance à professer la Foi chré- 
ÿenne lui a fait perdre son rang , Sa dignité et les insignes 
de prince du sang. Il est aujourd'hui dans la maison du 
Vicaire apostolique du Chang-Si: il a demandé à ce prélat, 
comme une grâce , d’être reçu au nombre de ses domes- 
tiques, afin, lui dit-il, de pouvoir entendre la Messe tousles 
jours, et pratiqueren paixses exercices de religionlereste de 

«a vie. Mgr. le Vicaire apostolique le garde à uitre de caté- 


-_ + 





( 268 ) 

chiste. Quand je contemple ce saint vicillard, toujours ntile- 
ment occupé el tonjours en prières , Son port majestueux, 
son ton ñoble ct modeste, sa barbe blanclk: qui tombe 
jusque sur sa poitrine, il me senible voir un vénérable 
anachorète ; ‘mais quand je considère en lui un iustre 
confesseur qui a préféré l'humiliation de la croix à l'hon- 
rour d'apprôcher de si près du trône impérial, Re petit- 
fe d'un des plus grands empereurs du monde debout 
modestement devant moi, n'osant jamais s'asseoir , quet- 
que instance que j'aie pu faire, ambätionnant l’houncur 
de servir Jésus-Christ dans là personne de son indigne 
ministre , j'éprouve une espèce de frissonnement, el je 
voudrais être à sa place. 

«Îl y aquelqnes années, il arriva dans cette mission un 
fait mémorable qui prouve que Dieu enverrait pluiôt un 
Ânge pour instruire un fidéle qui suit dans toutes ses 
actions Îles lumières de sa conscience , que de le laisser 
dans son infidélité, comme l'enseignent saint Thomas ct 
les autres thévolagiens avec lui. Il existait, dans le siècle 
dernier , um Chinois qui faisait exactement tont ce 
que lui dictait 1n droite raison , quoiqu'il n'eût jamais 
entendu parler du Christianisme. Il était surtout fort 
sévère sur l'article de la justice, vertu peu connue en 
Chine parmi les paîens : on en rapporte certains traits 
qui prouvent qu'il portait son exactitnde plas loin que ne 
l'auraicnt exigé Tes easuistes les plus rigoureux. ne 
parait pas que cet homme ait pratiqué ancun acte d'ida- 
Ritrie (on trouve beaucoup de Chinois qui ne fout aucun 
cas des td ler. Cet honnête homme mourut enfin, où 
tout an moins on le crnt mort. Lorsqu'on prorédait à 
ses funérailles , 11 donna des signes de vie, et voici ce 
qu'il dit: « J'ai été véritablement mort; mon âme a 
comparu devantie grand Juge, il m'aparlé ainsi : « Tu as 
toujours suivi les lumières de ta conscience, je ne veux 





( 269 ) 

point te condamner; mais tu n'es point chrétien, je no 
peux te récompenser ; retourne au monde, je te rends 
la vie, embrasse Ie Christianisme. » Tel fut son rapport, 
et aussitôt, il fit prendre des informations , afin de 
trouver des chrétiens. Après quelques recherches, on 
rencontra un catÿhiste qui l’instruisit et le baptisa. De 
néophyte il devint Missionnaire ; il prêcha l'Evangile pen- 
dant les quarante jours qu’il vécut encore , et il convertit 
plusieurs païens. Ce terme expiré, il mourut sans retour, 

et alla recevoir la récompense due à sa foi et à ses mé- 
rites (1). Je tiens.ce fait de la bouche mine du vénérable 
Evêque du Chang-Si ; je lai écrit, en quelque-sorte, sous 
sa dictée. Ce prélat en envoie actuellement la relation à la 
sirée Congrégation de la Propagande. 1 est donc vrai que 
Dieu ne punit personne sans qu’il l'ait mérité ; il est encorc 
vrai, quoi qu'en disent les incrédules, que hors du Christia- 
pisme il n'y a point de salut. Ici, comme partout ailleurs , 
la justice est d'accord avec la miséricorde. 


1934. 


a Cette armée ne s'ouvrit pas sous des auspices plus favo- 
rables, j'eus un pressentiment qu'elle ne serait pas plus 
heureuse que les autres ; cependant je m'occupui de mon 
affaire comme si j'étais sùr de réussir. 

« Le 10 mars, Joseph revint de Péking sans ayoir ricn 
fait. Les Corécns chrétiens ne parurent pas ; j'en connus 
la cause l’année d'après. Celui qui allait à Péking avec les 
lures de ses compatriotes, rencontra le Père Pacifique 
aux frontières ; on crut que l'on ne pourrait pas lintro- 

(t) Nous n’avons point cru devoirsupprimer ce fait, bien que nons 
ayons pensé que plusicurs de nos lecteurs peut-être.-rcefuseront d'y 
ajouter une foi entière. L’Îlistoire ecclésiastique nous présente 
plusieurs exemples de ce genre, ct des traits tout aussi frappants 


de la miséricorde de Dicu à l'égard de personnes rappelées mi- 
raculeusement à la vie. 








(270) 

duire sans son secours. En conséquence, celui-ci obtint, 
sous différents prétextes , la permission de revenir sur ses 
pas. 

« Le 24 avril, je reçus une lettre de M. Maubant : il 
m'annonçait qu’il était arrivé à Péking le 1°*° du même 
mois; il me disait de lui manderoù il défait alleret ce qu’il 
devait faire. Je me trouvais dans le cas de lui adresser la 
méme question. Il était parti du Fokien vers la mi-décem- 
bre : après avoir fait naufrage une fois , il arriva à la ca- 
pitule , monté sur un âne. Les préposés à l'octroi se con- 
tcntèrent de lui enlever toutes ses sapèques, et le laissèrent 
passer; ils étaient bien loin de croire que ce füt un Euro- 
péen. Il était en effet si défiguré et si couvert de poussière 
que Mgr. de Nanking le prit pour un Chinois, quoiqu'on 
lui eût annoncé l’arrivée d'un Européen; il ne commença 
‘à le croire tel, que lorsqu'il se fut convaincu par lui-même 
que le voyageur ne savait pas parler chinois. Sa présence 
jeta la consternntion dans le palais épiscopal; on ne pou- 
vait croire qu’un Européen eût pu entrer à Péking sans les 
passe-port impériaux et sans l’esrorte de Sa Majesté, on 
trouvait encore plus de difliculté à le garder. Mgr. de Nan- 
king voulait l’expédier de suite pour la Tartarie occidentale; 
il lui accorda cependantun délai jusqu'à l'arrivée du courrier 
du Chang-Si. Mgr. l'Evêque lui-même est prisonnier dans 
son palais, il estsous la surveillance du gouvernement; on no 
Jui a accordé la permission de rester à Péking que sous pré- 
texte de maladie. Son église, la seule qui existe des cinq 
qu'il y avait autrefois, cst toujours ferméc. On y célèbre 
la Messe , mais presque aucun chrétien n'y assiste ; on cé- 
lëbre pour eux dans des oratoires particuliers. Le manda- 
rin, ou plutôt le prince, à qui l'empereur a donné le 
droit d'acheter l'église, le palais épiscopal et ses dépen- 
dances, a promis qu’il ne la fcrait point détruire. Ce sera 
un monument qui conscrvera cn Chine le souvenir des 


(a71) 
Européens. Après la -mort de Mgr. de Nanking , il n'y 
aura plus de Missionnaire. européen à Péking ; il parait 
même, d'après les mesures qu’a prises le gouvernement, 
qu'ils neseront jamais rappelés. Néanmoins ce prélat pense 
différerament. Voici encore un trait de reconnaissance de 
ces despotes orientau pour les-bienfaits que leur ont ren-, 
dus les Jésuites et ceux qui leur ont succédé : tout.ce que 
la capitale et le palais impéri2l renferment de beau et 
d’utile est l'ouyrage des Européens ; pour prix de leurs 
services, ces princes ont commencé par vexer des Mis- 
sionnaires, les humilier, les punir par l'exil ct l’empri- 
sonnement; enfin lo dernier empereur a porté une, lai 
qui meuace de mort tout Européen qui catrera sur les 
terres de l’empire pour prêcher la Religion chrétienne. 
Ceuc loi existe encore dans toute sa rigueur, et elle n’a 
êlé que trop souvent mise à exécution. L'empereur de 
Chine, accoutumé aux adulations des grands mandarins 
qui sont aulour de sa personne, no regarde les Euro- 
péens que comme des barbares qui sont trop honorés 
d'être ses serviteurs. L’archimandrite russe qui réside 
à Péking, sous le titre d'ambassadeur, si je ne me trompe, 
ou d'agent consulaire, ne jouit d'ancune considération ; 
il n'est jamais admis à l'audience de l'empereur; lors- 
qu'il arrive, ou qu'il retourne en Russie, en l'annonce 
au prince , et l’on passe aussitôt à: l'ordre du jour, saus 
jamais lui perincttre de prendre congé de Sa Majesté. À 
mon avis , la Religion a plus gagné que perdu à léloigne- 
ment des Européens de la capitale : les Missionaaires qui 
sont dans les provinces scront moins recherchés; les 
grands mandarins n'ayant plus devant leurs yeux cet objet 
de haine et d’envic causée par la supériorité du talent et 
du mérite, penseront moins à molester les chrétiens ; et 
les Missionnaires n’emploicront pas un temps précicux à 
Cultiver des arts et des sciences étrangers à leur vocation, 


(272) 

pour complaire à un prince qui ne leur sait point gré ds 
leurs services, et sans que la Religiôn en retire aucun 
avantage. En effet Péking , qui contient , dit-on , plusieurs 
millions d'habitants, ct qui depuis deux siècles à en un si 
grand nombre de Ministres évangéliques, compte à peine, 
duns:sa vaste enceinte, urois mille chrétiens ; encore ne 
&ont-ce pas les meilleurs de Ja Chine. ‘ni hâte de revenir 
à mon Sujet. . 


« Deux chrétiens s'étaient offerts pour me conduire jns- 
qu'aux frontières de la Corée ; mais la ronte qu'ils con- 
naissSaient était trop périlleuse pour moi, et celle que jè 
voulais prendre leur était inconnue, Tout ce que la re- 
nommée en publiait n'é@it pas propre d'ailleurs à leur 
inspirer le désir de l’explorer : tantôt c’étaient des monta- 
gnes qu'il fallait gravir , au risque de mourir de froid ; 
tantôt v’étuient des déserts, repaires de voleurs et de bêtes 
féroces, qu'il fallait traverser. Ce sinistre rapport était exa- 
géré sans doute ; il y avait cependant beaucoup de vrai. 
Après out, comme je ne voyais aucuh autre moyen d'a 
vancer, je me décidai, à quelqne prix que ‘ce ft, à 
faire explorer cette route. Quelques voyageurs allaient à 
moitié chemin de notre destination ; je résolus d'envoyer 
au moins deux hommes avec eux : mais oùtrouver des 
gens qui voulussent s’aventurer ainsi? Il n’y eut que Joseph 
qui se présentit , m’assurant qu'il courrait volontiers les 
risques de ce voyage pour une si belle cause. Il partit 
donc seul , n'ayant d'autre guide ct d'autre secours 
que la Providence pour un trajet de neuf vents licues. 
J'auvais désiré louer ou acheter une maison ; mais ce 
jeune homme partant seul, sa mission se borna à me 
wacer une route jusqu'aux frontières de Ja Corée. 

« Le 31 mai, je recus unc lettre de Macao, qui m'en- 
joignait de donner cent piastres à M. Maubant, cent à 
M. Chastan , et quatre-vingt-cinq au P. Pacifique. J'étais 


(278) 

de plus autorisé à en garder deux cents pour moi. Je n'a- 
vais qu’une légère somme à ma disposition , encore me 
l'avait-on prêtée. Le même courrier annonçait officielle- 
ment à Mgr. du Chang-Si et à ses Missionnaires , qu'il n’y 
avait point de viatique pour eux cette année : les dé- 
penses que l’on avait été obligé de faire pour la Corée et 
pour l'expédition d’un jeune Missionnaire italien, avaient 
épuisé les finances. Ce fut donc pour la troisième fois 
qu'ils ne reçurent point de viatique , et c'était toujours la 
Corée qui causait ce déficit. Ces nouvelles n’étaient pas 
de nature à me faire plaisir; mais Mgr. le Vicaire aposio- 
lique ne faisait qu’en rire , il était bien éloigné de faire 
paraître de l'humeur contre moi (1). 

« Le 29 août, je reçus deux lettres de la part des Corééns; 
elles étaient ouvertes : ce n'était point leur faute ; c’est le 
porteur qui prit sur lui de les ouvrir et d’en distribuer des 
copies partout où il passa. La première de ces lettres por- 
tait en substance : « Nous espérons que le bon Dieu , fq- 
vorablement disposé par les prières de la Sainte Vierge et 
des Saints , vous ouvrira les portes de 1n Corée. » Mais ils 
n’indiquaient aucun moyen pour réaliser leurs espérances. 
Dans la seconde, après un préambule qui exprimait 





nm + cu meer 


(a). Ainsi se montre en toute rencontre cette insuffisance de 
ressources , à laquelle l’œuvre de la Propagation de la Foi est des- 
tinée à suppléer. Sans doute ce n’est point l’argent et l'or qui 
procurent le succès des missions ; mais la grâce de Dicu, la prière 
et le zèle : cependant il est vrai de dire que Dieu veut aussi que 
les moyens temporels servent à la réussite des entreprises les plus 
saintes; car ce serait tenter la Providence que de.compter toujours 
sur des miracles : or quel meilleur usage pouvons-nous faire des 
biens de ce monde que de les employer à aider à sauver des äincs ? 
C’est leconseil même de N.S. : Facite vobisamicos de mammond 
iniquitatis ; ut, cum defecerilis, recipiant vos in æterna taberna* * 
cula (Luc. xvr, 9). | 

TOM. 9, L. 13 


(274) 

avec toute l’emphase orientale leur admiration , leur 
joie , leur reconnaissance, ils me disaient avec toutes les 
précautions oratoires et toute. la politesse tartare, qu'il 
était très-dificile , c'est-à-dire impossible de me recevoir, 

à moins que le roi ne voulüt me permettre d'entrer pu- 
bliquement. Ainsi , à leur avis, il fallait que 1c Souverain 
Pontife armât un navire à ses frais, qu’il envoyät un am- 
bassadeur avec de riches présents au roi de Corée , pour 
obtenir de ce prince l'exercice public de la Religion chré- 
tienne. Si la première ambassade ne réussissait pas, le 
Pape devait en envoycr une autre avec de nouveaux pré- 
sents , et successivement jusqu'à une parfaite réussite. Du 
reste , ils étaient disposés à suivre mes avis et ceux du 
Père Paeifique. Je regardai cette clause comme non avenue, 
comme une précaution et un détour adroit pour éviter le 
blâme d’un refus absolu, Quand on a vécu quelque temps 
ayec les Orientaux, on sait apprécier de pareilles formules: 
l’urbanité asiatique ne permet jamais à un inférieur de 
donner une réponse négative à un supérieur ; c’est à celui-ci 
à découvrir une négation dans une proposition aflirmative. 
Mais enfin les Coréens ont changé de sentiment; l'appa- 
rition d’un navire anglais sur leurs côtes , et la terreur que 
ce navire a inspirée au gouvernement , les ont fait renon- 
cer au projet d'ambassade. 

« Le courrier qui m’apporta mes lettres m'apprit en- 
core qu’aucua chrétien du Leao-Tong ne voulait me re- 
eevoir : « Le père Pacifique , dit-il, est entré; neuf ou 
onze Coréens ont été emprisonnés pour la Foi, parmi 
eux se trouvaient trois femmes ; tous ont généreusement 
confessé leur Religion. « Nous vous prions, disaient-ils aux 
juges, de ne point user d’indulgence à notre égard , nous 
désirons de mourir pourobtenir la palme dumartyre. » Les 
femmes ont été mises en iiberté , les hommes ont été con- 
damnés à mort; mais le jeune roi, persuadé que la Reli- 


( 275) 
gion chrétienne ne nuit point à La sûreté des étais, leur a 
accordé la grâce. Ils étaient encore en prison, quand le 
Coréens sont venus recevoir le Père Pacifique, À cette 
époque ,; il n’y avait que vingt-quatre d’entre eux qui 
sussent qu'ils avaient un Missionnaire; probablement à y 
en avait encore moins qui eussent appris qu'ils avaient un 
Evêque. Il ÿ a quarante mille chrétiens en Corée. » 
« Tel fut le rapport du courrier qui avait conduit le Père 
Pacifique sur les frontières : il avait parlé aux Coréens 
ux-mêmes. Cependant le nombre de chrétiens désigné 
me paraît fort exagéré. Les Coréens qui sont venns cue 
année ont dit qu’il y en à plusieurs dizaines de mille , ou, 
pour le moins , plus de vmgt mille. Mais , quand je leur ai 
fait demander si les catéchistes connaissaient à peu près le 
nombre des chrétiens qui étaient dans leurs districts , ils 
ont répondu négativement. Ainsi il n’y a rien de certam 
sur ce point. Le jeune prince qui paraissait favorablement 
disposé pour le Christianisme, est mort ; on en a nommé 
un second , qui est mort aussi. L'empereur de Chine vient 
d’en faire inaugurer un troisième ; on dit que c'est un en- 
fant : cela a’est pas de bon augure pour la mission. Sons 
ua roi mineur , il faut nommer des tuteurs , établir une 
régence; mais une malheureuse cxpérience a prouvé que 
Je temps des régences est une époque désastreuse pour 
les néophytes. 

« Par ce même courrier , j'appris les aventures de 
M. Chasian : voici un épisode de son voyage. Trompé par 
la lettre de Joseph dont j'ai parlé naguère, etpar les fausses 
espérances qu’elle contenait , tout le monde se mit en 
mouvement. M. Umpières prépara une maison pour ser- 
vir de séminaire aux jeunes Coréens que l’on attendait à 
Macao ; ils allaient arriver ineessamment. Îl fallait un Di- 
recteur ; M. Umpières jeta sur les yeux sur M. Chastan ; * 
mais celui-ci pria avec tant d'instance qu'on l’exposät au 

18. 





(276) 

danger , qu’il obtint enfin son congé , non saus beaucoup 
de peine. La- barque du Fokien qui fait la fonttion de pa- 
quebot de Macao au Fokien, ct du Fokien à Nanking, 
était sur le point.de faire voile pour Fougan ; on profita 
d’une si belle occasion, M. Chastan s’embarqua en scptem- 
bre 1833 , et arriva à Fougan en novembre. M. Maubant 
y était encore ; il lai apprit cette heureuse nouvelle , que 
tout le monde regardait comme certaine. A l’instant même 
on prit des mesures pour partir , et dans peu de jours 
M. Maubant et M. Chastan furent cn route pour la 
Corée. Ce faux rapport vint fort à propos pour débar- 
rasser Mgr. du Fokien de deux Missionnaires européens , 
dans un temps où l’un de ses coufrères venait d’être arrêté; 
et il y avait lieu de craindre que cette arrestation ne causât 
une persécution générale dans cette province. 

« Quand M. Chastan fut parvenu au Kiang-Nan, il s’a- 
perçut qu’on l'avait induit en crreur. Alors il forma un 
autre plan de campagnc ; il s'embarqua , lui quatrième, 
sur la mer Jaune, et alla jusqu'aux frontières de la Corée , 
construire ou acheter une maison. Îl sc persuada qu’il 
pourrait bien rencontrer le Père Pacifique , et entrer avec 
lui. Quand il eut pris terre en Tartarie , deux de ses cour- 
riers, transis de peur à la vue d’une contrée inconnue et 
presque déserte , s'enfuirent ; et ils remontèrent dans 
leur barque , pour revenir à Nanking. Ils voulaient 
même entraîner M. Chastan avec eux ; mais celui-ci tint 
ferme, il les paya et les congédia ; il s’en alla ensuite à la 
découverte avec un seul Fokinois , qui lui resta fidèle. 
Après un mois de temps employé à des courses hasar- 
deuses et à des recherches inutiles, il arriva sur les fron- 
tières de la Corée ; il en contempla les montagnes à loisir ; 
comme Moïse, il salua de loin cette terre promise; et 
comme le législateur du peuple de Dieu, il ne put point y 
entrer, il ne trouva personne qui voulüt l’introduire : il fut 


(277) 

donc obligé de rétrograder sans avoir rencontré le Père 
Pacifique , et sans avoir préparé un logement à ceux qui 
devaient marcher sur ses traces. 11 vint débarquer près de 
Péking ; par-là, il évita une douane que les Chinois eux- 
mêmes franchissent dificilement. Deux interprètes latins, 
dont l’un est du Su-Tchucn et ancien élève de Pinang, et 
l'autre du Fokien, furent iustruits de sa triste situation ° ils 
prirent sur eux de l’introduire dans Péking , au péril do 
leur vie; ils le tinrent caché chez eux, et fournirent géné- 
reusement à tous ses besoins. Ne pouvant faire mieux, je 
ks remerciai par lettre. Mgr l'Evèque de Nanking lui 
offrit alors ou de retourner à Macso , où d'aller dans le 
Chang-Tong exercer le saint ministère sous la juridiction 
de M. Castro, son vicaire-général; il accepta ce dernier 
pari. | 

« 1] se mit en route vers Îa fin d'août pour sa nouvelle 
mission; il y fut reçu en triomphe et au son des fanfares, 
on chanta des Messes en musique et à grand orchestre , il y 
eut grand concert pendant son diner, etc. Cette brillante 
réception se fit à un quart de lieue du village où j je fus re- 
tenu prisonnicr pendant trente-six jours. 

«M. Chastan est encore dans le Chang-Tong; il est fort 
content de se trouver là, en attendant le moment où il sera 
appelé pour aller en Corée. Il croit pouvoir faire le trajet 
du Chang-Tong en Corée en vingt-quatre heures, si le 
vent est favorable. 

« Dans sontrajet du Fokien au Kiang-Nan, il avaitrelâché 
au port de Hiapou , à l'extrémité nord de la province du 
Tche-Kiang. IL vit là une jonque chinoise, qui faisait voile 
pour le Japon. Il crut qu'un Prêtre chinois, ct même un 
Missionnaire européen, quisaurait bien la langue, pourrait 
monter à bord de quelqu’une de ces jonques , sous prétexte 
de commerce, et de là s’introduire dans le Japon, pour 
planter une seconde foisl’étendard de Ja Croixsur une terre 


( 278 ) 
arrosée du sang d’un million de martyrs. « Ï] n’y a point de 
doute , me disaitl, qu'on nc puisse sans peine allumer 
dans les cœurs des neveux le flambeau de la Foi, qui a 
jeté un si brillant éclat parmi leurs ancêtres. » Je consultai 
Mgr; du Chang-Si et un de ses Missionnaires : ils furent 
d'avis qu'il fit une :entaüve, s’il voyait quelque possibilité 
de rénssir. Je lui répondis donc : « Je suis bien loin de re- 
tenir votre zèle; peut-être la divine Providence ne vous 
e-t-elle conduit dans cette province que pour ouvrir une 
nouvelle mission. L'entrée de la Corée est bien difficile, 
pour ne rien dire de plus ; si le Japon présente moins de 
difficulté, allez-y, je vous laisse libre de vos actions; fai 
tes ce que le bon Dieu vous inspirera. » Quelques mois 
après 11 m’écrivit de nouveau ; il me disait qu'il était très- 
content de la mission qui lui échéait. « Rien ne m’arrêtera, 
ajoutait-il, j'exécuterai vos ordres; je prends des mesures 
pour me procurer une place sur quelqu'une des jonques 
qui vont au Japon. Je pense partir en juin (1835). » Il 
m’avait pas bien saisi le sens de ma lettre ; je fus donc 
obligé de lui étrire une seconde fois , à peu près en ces 
termes : « Je ne vous ai point donné des ordres, je ne vous 
ai fait qu’une invitation ; je n'ai qu’une juridiction indi- 
rectc sur le Japon : votre mission n’est pas évidemment 
divine; je pense que l’entrée de la Corée, présentant 
cette année-ci moins de difficulté, il est plus sûr et plus 
prudent d’entrer d’abord en Corée, pour passer de là au 
Japon. Cependant je ne gêne point votre zèle : si vous 
avez trouvé une occasion favorable de pénétrer dans cts 
lles infortunées, profitez-en. » Si ce que j'ai lu on en- 
tendu est vrai, car je ne sais d’où me vicnnent ces l'ER- 
seignements , il est presque impossible à un Missionnaire, 
de quelque nation qu'il soit, de pénétrer au Japon. Lors 
que le gouvernement japonais proscrivit sans retour le 
Christianisme, et fit faire un massacre général de tous 


LE s 


( 279 ) | 
ceux qui professaient la Religion sainte, il parut un édit 
qui défendait, sous peine de mort, aux Japonnis de sor- 
ür de leur patrice, sous quelque prétexte que ce fàt,-ct 
aux Européens de ne plus jamais paraitre sur les terres de 
l'empire, même sous le titre d’ambassadeur. On fit met- 
tre à mort les derniers envoyés du roi de Portugal; on 
permit seulement aux Hollandais, aux conditions les plus 
bumiliantcs pour leur nauon et les plus honteuses pour la 
Religion, de prendre terre dans une petite île qui se trouve 
à l'entrée du port de Nangasaki, le seul qui leur soit ou- 
vert. L’horrible sacrilège auquel on les obligea , et auquel 
la soif de l'or les fit soumettre (1), a fait croire à ce peu- 
ple que les Hollandais n'étaient pas chrétiens. On défen - 
dit aussi aux Chinois de former des ‘établissements dans 
ces îles ; on leur permit seulement d’aborder dans certains 
ports pour faire le commerce, à condition qu'ils n’amène- 
raient aucun chrétien avec eux. Il paraît que ces faits sont 
authentiques. Ces lois funestes sont encore rigoureusement 
observées. En 1820 ou 1822, l’empereur de Russieenvoya 
une ambassade au Japon; après bien des difficultés pour 
permettre aux ambassadeurs de descendre à terre, après 
deux ou trois mois de délai, on leur envoya un message 
avec cette réponse : « Nous ne voulons ni de votre amitié, 
pi de votre alliance. Nous ne pouvons accepter vos pré- 
sents, parce que nous scrions obligés de vous en faire d’au- 
tres; nous sommes résolus de n’avoir jamais rien de com- 
mun avec un prince chrétien. » 

« On ignore si l'on oblige les Chinois à des actes supers- 
ütieux, pour s’assurer qu’il n’y a point de chrétiens parmi 
eux; et, supposé la vérité de ce fait, on ignore si l’on 
exige ces actes supersütieux lorsqu'on va reconnaitre le 


re nn 


(1) On leur fait fouler la croix sous les pieds. 





( 280 ) 

navire, ou lorsque l’équipage descend à terre. I faudrait 
prendre des informations exactes sur cela avant d'envoyer 
un Missionnaire sur une barque chinoise , autrement ce 
serait l'exposer à une mort certaine et inutile pour la mis- 
sion. La Corée ne présente point, ce me semble, cet in- 
convénient. Il y a des Japouais établis à la partie sud-est 
de cette presqu'ile; où pourrait en convertir quelques-uns, 
ct, par Îcur moyen ,» S'ouvrir Secrétement une voie pour 
entrer au Japon. Mais enfin, y a-t-il encore des chrétiens 
dans ces îles? et s’il y en a, où se trouvent-ils? qui cst- 
ce qui conduira Île Missionnaire jusqu’à eux? Ce sont au- 
tant de questions auxquelles il est bien difficile de répon- 
dre. Ce que l’on rapporte de Mgr. de Chanmont dans les 
nouvelles Lettres édifiantes, porte à croire qu'il y en a. 
Pendant que ce respectable Missionnaire était dans le Fo- 
kien , on trouva dans la maison d’un Japonais un 4#qnus 
Dei : le gouvernement donna ordre que la maison fût ren- 
vcrsée jusqu'aux fondements. Je ne sais si l’on fit mourir 
ceux qui l’habitaient. Mgr. de Chaumont était résolu d'en- 
voyer un cutéchiste chinois dans cet cndroit-là, lorsqu'il 
fut appelé à Paris pour être directeur du séminaire des 
Missions. Son rappel fit évanouir ce projet. Dans le siècle 
dernier, il a paru dans la Cochinchine et ailleurs des hom- 
mes qui se disaient Missionnaires du Japon; ils exigeaicnt 
le plus profond secret : je crois qu’un d'eux 'adressa à 
Mgr. d’Adran pour lui demander quelques ornements sa- 
crés. Il est donc possible qu’il y ait encore des chrétiens 
au Japon. Quoi qu'il en soit, voici un fait certain et récent, 
qui prouve qu’il y en a quelques-uns maintenant, tt que 
l'on pourrait en faire d’autres. 

«11 y a environ quatre ans, un navire japonais fit nau- 
frage sur les côtes de Luçon (Manille) : une partie de l'é- 
quipage se sauva à terre. Les naufragés étaient, si je ne 
me trompe, au nombre de vingt : on les traita avec touie 


( 281 ) 
l’hamanité et toute la charité que la Religion chrétienne 
inspire envers los malheureux. On remarqua qu'ils avaient 
sur eux des objets de piété (des médailles), auxquels ils 
rendaient, dit-on, un culte superstütieux. On leur demanda 
quelles étaient ces figures? qu'est-ce qu'elles représen- 
taient? Ils ne donnèrent aucune raison satisfaisante; tout 
ce que l'on put savoir d'eux, c’est qu'ils tenaient ces ob- 
jets de dévotion de leurs ancêtres. Du reste, on se con- 
vainquit qu'ils n’avaient aucune connaissance de la Reli- 
gion chrétienne : on les instruisit. Tous, à l'exception de 
trois , demandèrent le baptème. Ils assurèrent que le peu- 
ple se souvenait encore de la Religion des Européens (le 
Christianisme); on éprouvait un sensible déplaisir qu'elle 
fût proscrite , et l’on désirait qu'elle füt prêchée de nou- 
veau : l’empereur et les magistrats s’y opposaient. Onleur 
fournit le moyen de retourner chez eux. A-t-onprisd’eux 
d'autresrenscignements? je l’ignore. Ce fait m'a été rap- 
porté par M. le Procureur de la Propagande, à Macao; 
et il m'a été confirmé en Tartarie par un Prêtre chi- 
nois, qui se trouvait à Manille en mème temps que 
ces Japonais. Il les a vus, je crois même qu'il leur 
a parlé par écrit ou par interprète. Tout récemment, 
un aufre navire japonais fit naufrage sur la côte de Ma- 
ca0 : on voulut les instruire de la Religion chrétienne; mais 
on s'y prit si mal , que ces infortunés sont retournés 
chez eux plongés dans l'erreur comme auparavant : On 
n’a pas su profiter d’un événement que la divine Pro- 
vidence paraissait avoir ménagé pour un meilleur succès. 
Je me suis un peu écarté de mon sujet; mais j'ai cru que 
cette courte relation pourrait faire plaisir aux Missionnai- 
res qui se sentiront animés du désir de reconquérir à la 
Religion des îles qui paraissaient destinées à réparer, en 
parie, les pertes immenses que l'Eglise a faites par les 
dernières hérésies. Cependant il ne faut point désespérer : 


( 282 ) 


la prière fervente est toute-puissante auprès d’un Dieu 
miséricordieux, qui veut que tous les hommes soient saue 
vés ; les humbles et ferventes supplications des Associés 
pour la Propagation de la Foi obtiendront ce prodige. 
L'exécution d’un pareil projet est sans doute impossible à 
la faiblesse humaine, mais tout est possible à Dicu. 

« Le 8 septembre, Joseph, quel’on croyait mort, arriva; 
il avait été cent vingt jours en route , il avait rempli sa 
commission aussi bien qu'il lui avait été possible ; voici 
son rapport : « {l y a un chemin pour aller de la Tartaric 
orientale en Corée ; on peut passer la grande muraille , 
soit par les portes, quoiqu'elles soient toujours gardées , 
soit par les brèches que les injures du temps y ont faites. 
J'ai trouvé dans la Tartarie occidentale des lieux où 
vous pouvez étre en sûreté; les chrétiens consentent à 
vous recevoir ( ces districts appartiennent à MM. les La- 
zaristes français ); mais dans la Tartarie orientale ( Leao- 
Tong ) , je doute qu'aucun chrétien veuille agir de 
même. Dans la Tartarie occidentale , on trouve de grands 
déserts; ce sont des lieux presque inhabités et dangereux 
pour les voyageurs ; ils couvent risque d’être dépouillés 
par des bandes de voleurs qui infestent ces contrées. Deux 
petites caravanes qui nous précédaicnt ont été volées ; 
le bon Dicu nous a préservés de ce malheur , ces marau- 
deurs ne nous ont point aperçus. On peut aller facilement 
jusqu'aux frontières de la Corée sans être reconnu, on 
peut même entrer fartivement dans ce royaume ; j'ai 
parlé à des Chinois qui l'avaient fait. J'ai été jusqu'à la 
porte chinoise qui est à l'extrême frontière de la Tartarie ; 
on peut tromper la vigilance des gardes. Entre cette porte 
et le premier poste coréen, il y a un désert d'environ 
douze lieucs ; il est traversé par un grand fleuve, qui est 
gelé deux mois de l’année. Il est défendu à qui que ce soit 
de former des établissements dans ce désert. Les Chinois 


_— 


( 283 ) 

et les Coréens peuvent pêcher dans le fleuve : c'est un 
moen de plus pour s’introduire. Il ÿ a trois foires qui 
se tiennent régulièrement tous les ans : la première , à la 
troisième lunes la seconde , à la neuvième lune; et la 
troisième , à la onzième lune. Ces fuires se tiennent en 
deçà de la porte chinoise ; les deux nations peuvent s’y 
rendre , et trafiquer librement pendant quelques jours. Il 
y a encore quelques autres foires , mais le nombre et l’é- 
poque n’en sont pas fixés ; elles ne s'ouvrent que sur la de- 
mande du roi de Corée, agréée par le gouvernement 
chinois. » 

« Ce jeune homme ayant passé par Péking à son retour, 
à l'entrée de ia ville on lui vola le peu de hardes qu'il 
apportait. 

« Le 17, je renvoyai Joseph à Péking. Le courrier qui 
avait accompagné le Père Pacifique jusqu'aux frontières , 
m'assura que les Coréens viendraient très-probablement à 
là neuvième lune , et non point à la onzième. Cette nou- 
velle et d’autres raisons m’engagèrent à hâter mon départ 
pour Sivang en Tartarie : [à , j'étais plus près de Péking, 
et plus à méme de traiter avec les Coréens. 

« Le 22, je me séparai de Mgr. du Chang-Si et du révé- 
rend Père Alphonse , dont j'avais reçu des preuves signa- 
lées de charité et de bienveillance. Ce prélat voulait em- 
Prunter une somme considérable pour me la donner ; je 
s'eus garde d’accepter une offre si généreuse , crainte 
d'augmenter encore l’état de gêne où il se trouvait. Je lui 
dis seulement : « Quand je serai dans la nécessité , j'aurai 
recours à votre Grandeur. » Cette occasion s’est bientôt 
présentée , etle Prélat a tenu sa promesse. 

« Autant mes précédents voyages avaient été pénibles et 
fatigants , autant celui-ci fut agréable et facile. Je rencon- 
trai sur ma route quelques chrétiens; ces bonnes gens 
firent un effort de charité , ils me donnèrent plus que je 
ne dépensai dans le trajet. 


(284) 

« Le 7 octobre , nous arrivâmes à la grande muraille, 
tant vantée par ceux qui ne la connaissent pas, ct décrite 
avec tant d’'emphase par ceux qui ne l'ont jamais vue. 
Ce mur et les autres merveilles de Chine ne doivent être 
vus qu’en peinture, pour que leur réputation reste jutacte. 
La grande muraille n'a de remarquable que sa longueur, 
qui cst de plus de cinq cents licues; clle forme plusieurs 
sinuosités ; sa direction principale cest de l’est à l'oucst ; 
au nord du Chang-Si , elle tourne un peu à l’ouest-sud- 
ouest. Ce rempart, recouvert autrefois de briques qui sont 
tombées, forme la limite de trois à quatre provinces, dont 
chacune ferait en Europe un royaume considérable. Dans 
les plaines et dans les défilés , il a la forme d’un boulevard 
àcréneaux, decinqàsixtoisesd'élévation ; sur lesmontagues 
je doute qu’il ait dix pieds dehaut. Là ce n’est qu’un tertre, 
flanqué , à des distances très-rapprochées , de quelques 
petites buttes qui ressemblent à des redoutes; mais il nya 
personne pour les garder. De loin en loin, on trouve des 
portes pour la facilité des voyageurs et pour la perception 
des octrois. Près dela mer sont établis’deux postes assez 
difficiles à fraachir. M. Maubant a passé cette muraille 
par une autre porte, et Joseph à deux portes différentes. 
Leur rapport est conforme au mien. Ce mur est la sépa- 
ration physique de la Chine et de la Tartarie : les aversins 
des montagnes qui sont au sud, appartiennent à la Chine; 
ceux du nord, à Ja Tartaric. Je passai par la porte appelée 
Chan-Tchakon ; c'est par-là qne passent les Russes , lors- 
qu'ils vont à Péking : personne ne fit attention à moi. 
Les employés me tournèrent le dos , pour m’enhardir 
peut-être et ceux qui viendront après moi. Si la survcil- 
lance devenait rigoureuse | on pourrait franchir la mu- 
raille par Îcs montagnes, ou par les brèches que le temps 
y a fuites. 

. «C'est l'empereur Ché-Houang , de la dynastie Tching 


| (285 ) 
ou Tsing, qui fit construire cette grande muraille , pour 
défendre ses états des irruptions des Tartares : toutes 
les provinces fournirent un certain nombre d'ouvriers et 
de manœuvres. Î] fallait que cet empereur eût une fort 
mauvaise idée de ses ennemis , pour croire qu'ils seraient 
contenus par un tel rempart , lequel ne pouvant être dé- 
fendu sur tous les points, vu sa longueur immense , de- 
venait par-là même mutile. Les Tartares, en effet, ont 
franchi ce faible boulevard toutes les fois qu'ils l'ont 
voulu , et enfin ils se sont rendus maîtres de la Chine. 
Ceuc conquête a reculé bicn au-delà de cette barrière 
les limites de ce vaste empire. | 

« C'est le même empercur qni fit brûler tous les livres, 
ct mettre à mort tous les savants. On dit qu’ils furent 
enterrés tout vivants jusqu’au coù ; ctque, par ses ordres, 
on fit passer la charruc par-dessus Jeurs têtes. Il voulait 
que l’ère de toutes les connaissances littéraires et histo- 
riques datât de son règne. On croit qu'il y avait autant 
de politique que de cruauté dans ces mesures extraordi-. 
naires : il regardait les gens de lettres comme des hommes 
pernicieux à l’état, et dangercux pour sa personne. C'est 
de cette époque que date l’urigine de cette chronologie 
fabuleuse qui fait remonter la fondation de l'empire- 
chinois à une si haute antiquité : les monuments histo- 
riques étant détruits, on eut recours, après la mort de cet 
empereur , à des traditions populaires et incertaines ; 
l'amour du merveilleux et l'orgueil national les firent 
adopter comme des faits certains. Les savants chinois font 
peu de cas de cette chronologie. Quand on soumet les 
faits historiques qu'ils regardent comme indubitables , 
quoiqu’ils ne le soient pas toujours , aux règles d’une 
sage critique , on voit que Ja fondation de leur empire 
remonte à peine à quatre mille ans , c’est-à-dire long- 
temps après le déluge , si l’on adopte la chronolägie des 


( 286 ) 
Septante ; et peu de temps après que Noé fut descendu 
dans les plaines de Sennaar, si l’on s’en ent à la chrono- 
logie du texte hébreu et de la Vulgate , ce qui n’est 
pas absolument impossible. C’est cependant à ces tradi- 
tions fabuleuses , incapables de soutenir l'examen d’un 
homme raisonnable , qu'ont eu recours d’impies blasphé- 
mateurs qui ambitionnent le titre de savants , pour don- 
ner , S'il était possible , un démenti à l'Esprit-Saint (1). 

« Le 8 octobre , j’arrivai à Sivang en Tartarie , où je 
trouvai M. Maubant , que je n'avais pas vu depuis mon 
départ du Fokien. 

« Sivang cstun villageassez considérableet presque tout 
chrétien. Les néophytes de Sivang sont pieux, ils aiment les 
Prêtres , ils paraissent nous voir avec plaisir. Îls avaient 
une église , qui fut construite à l’époque où l’empereur 
défunt envoyait les chrétiens en exil , et les Missionnaires 
au supplice. Cette église s’est trouvée bientôt trop potile ; 
ils en construisent actuellement une autre beaucoup plus 
grande, elle sera terminée sous peu. Quoiqu’ils soient 
très-pauvres , ils font, avec leurs propres fonds et les 
aumônes de leurs confrères , ce que bien de riches pa- 
roisses ne fcraient point ailleurs avec des offrandes vo- 
jontaires. La nouvelle église a été commencée dans le 
même temps que les Pc-lien-kiao ont égorgé un man- 
darin dans la province du Chang-Si : cette révolte a 
produit , par contre- coup , une persécution contre les 
chrétiens dans l'arrondissement de Sivang. Cette malheu- 
reuse affaire n’est pas encore terminée ; on espère néan- 
moins que la paix se rétablira bientôt. J'en parlerai en son 
temps. Sivang me paraît être uu lieu sûr pour un Mis- 
sionnaire, si l'on peut dire toutefois qu’il y ait en Chine 
et en Tartarie un lieu de sûreté pour un ministre de 
l'Evangile. 





(x) Vôir la note sur la chronologie chinoise, à la fin de la Rela- 


Uon. 


( 287 ) 

« M. Sué (1) a formé dans le même endroit un sémi- 
naire préparatoire , qui alimente celui que M. Torrette a 
formé à Macao. Parmi ses élèves ilyenaun dont la vocation 
à la Foi et à l’état ecclésiastique est extraordinaire. Il 
est né de parents païens , dans la province du Chang-Si : 
1 fut placé , à ütre de commis, dans la maison d’un 
marchand chrétien. Ce jeune homme s’aperçut bientôt 
que son maitre professait une autre religion que la sienne; 
il se fit instruire, ct voulut recevoir le Baptème contre le 
gré de ses parents. Pour se débarrasser, une fois pour 
toutes, de leurs vexations , ilrésolut de s’éloigaer d’cux. 
On lui proposa d'aller chez l'Evêque du Chang-Si ; mais 
il jugca sagement qu’il serait encore tropprès de sa fa. 
mille , et par 6cla même en butte à des sollicitations dan- 
gereuses : il prit donc larésolution de s’expatrier. Il avait 
catendu parler d’un séminaire fondé en Tartarie; mais 
il ÿ avait près de deux cents lieues de distance, et il ne 
savait pas le chemin. Après quelques légères instructions, 
il se mit en marche. Ce jeune homme , qui n'était jamais 
sorti de chez lui , s’égara bientôt : la divine Providence 
lui fit rencontrer un homme qui allait à une légère dis- 
tance de Sivang ; il le prit pour guide , et parvint ainsi 
heureusement jusqu’au séminaire de M. ‘Sué, où il est 
encore aujourd'hui. 

« La partie de la Tartarie où je me trouve est un 
pays pauvre et très-froid. Sivang n’est guère qu’au 41° 
degré 39 minutes de latitude, c’est-à-dire plus au midi 
qu'aucune ville de France; et cependant il y fait aussi 
froid qu’en Pologne. Les gelées blanches , quoique peu 
sensibles dans un climat si sec, commencent à la lin 
d'août, ou à peu près. L'année dernière , il y gela forte- 


ne 


(1) Lazariste chinois. 


( 288 ) 
ment le 8 nine: Dans les vallées qui sontpeu échauf- 
fées par les rayons du soleil , il y a de la glace toute 
l’année; cependant cette contrée n’est qu'à soixante lieues 
de la mer. Les montagnes les plus élevées n'ont guère 
Plus de deux cents à deux cent cinquante toises d’élé- 
vation. On monte peu de Péking à Sivang , si l'on suit 
la vallée. En hiver ici, ct surtout dans les environs , le 
thermomètre de Réaumur descend jusqu’à trente degrés , 
et quelquefois plus bas : alors toutes les liqueurs gè- 
lent, excepté l'esprit-de-vin. Je disais la Messe dans 
une petite chapelle remplie de monde ; il ÿ avait quelque- 
fois deux brasiers à côté de l'autel, on conservait le vin 
dans un vase d'eau chaude ; malgré ces précautions , 
j'avais bien de la peine à empêcher que les’saintes espèces 
ne gelassent. Dans ces occasions, on ne peut toucher 
aucun métal ; si peu que l’on ait Jes mains moites, l'objet 
se colle aussitôt fortement aux doigts , et on ne l'enlève 
qu'en arrachant quelquefois l’épiderme. Lorsque lon 
sort, et que l'on reste quelque temps en plein air, 
les vapeurs qui s'exhalent par la respiration ‘se congèlent 
sur la barbe et sur la moustache , et forment des glaçons 
de l’épaisseur du doigt. Quand on voyage , on est obligé 
de se couvrir fe nez et les oreilles avec une espèce de ca- 
puchon fourré qui descend sur les épaules ; sans cette 
précaution , on serait exposé à les perdre. Cela n'empêche 
pas que les poils des moustaches, se collant avec ceux de 
la barbe, la bouche ne reste, pour ainsi dire , fermée à 
clef ; alors on respire plus par le nez que par la bouche. 
Tout ce que je rapporté ici est fondé sur ma propre ex- 
périence, et sur celle desautres aussi. Transporté Lout d’un 
coup des chaleurs de la ligne dans un climat si froid, 
j'aurais dù, ce semble, m’en ressentir ; je n'ai éprouvé 
cependant aucun effet sensible de l'influence d’une telle 
température. Comme on est toujours couvert de la tête 


(289) | 
dux pieds , que le cielest constamment beau et le solcil 
brillant , on s'aperçoit peu de l'intensité da froid. Néan- 
moins M. Maubant ct Joscph se sont un peu ressentis 
de la dureté du climat , ils ont été malades pendant tout | 
le temps que le thermomètre de Réaumur s’est soutenu 
de vingt à trente degrés au-dessous de zéro. 

« Voici la gradaalion croissante ou décroissante du froid, 
sclon les différents mois de l’année : 

Hax septembro , de 3 à 4° au-dessons de zéro , ther- 
momètre de Réaumur. 

Octobre , du vingt au vingt-deux. + 9° 112 
Fin do novembre à « + + + + 14 1 
Trente-un décembre + « + +. 23° 115 
Sept janvier, près de . , « + . ‘26° 

Aux environs de Sivang, dans unc ex}0- 
sition favorable . . . . . . . -« 80 
et quelquefois au-dessous. 

Mi-février . . + . . . + + 20° 
Da dix-huit au vingt mars, presque. 17° 
Quinze avril. . + 4 + + + - 13° 
Huit mai. ... « + + + + . 10° 
£ept juin e ‘ d'a . + 8t4. 

« Je pense que, le vingt du nine mois, le thermomètre 
pouvait être au moins à zéro. _ ne pus pas l'observer , 
je n'avais pas de thermomètre. 

« Tout le mois de juillet a été frais et se 

« À la fin du mois d'aoët , il m'a paru que le therm0- 
mètre était à zéro. 

« Les265 ,26, 27 septembre , fortes gelées. 

« Depuis la fin de l'été jusqu'à Ia mi-février , Re ciel est 
ordinairement beau , et l'air wès-pur ; dans les grands 
froids , l'atmosphère est aussi azurée dans l'endroit op- 
posé au soleil qu'au zénith. On ne voit point, comme 
es France mème dansles plus beaux jours, ces légers 

ton. 9. L. 19 








| (290 ) 

nuages on ces Tapcurs blanchâtres qui ceignent l'horizon 
d'une espèce de gaze plus ou moins épaisse ; le solcil est 
chaud dansles licux abrités, ct dans une position favo- 
rable il dégèle ua peu; mais l'air est toujours glacial. 
Voici le rapport de différence d’une position à l’autre. ‘ 

« Au lever du soleil , le thermomètre marquant 23° 
au-dessous de zéro ; midi, à l'ombre, 11° 112. 

« Au soleil, midi trois quaris , 27° au-dessus de zéro ; 
différence de l'exposition de l'ombre au soleil 15° 142. 
— De sept heures du matin à midi, à l'ombre, différence 
11° 112. — Différence du soleil à l'ombre , et de sept 
heures du matin à une heure après midi , 50 degrés. 

« Autre ohservation. À sept heures du matin , 26° a“ 
dessous de zéro. — Midi, à l'ombre, 17° 112; au soleil, 
19° 112 au-dessus de zéro. — Différence du matia à 
midi, à l'ombre, 8° 112 ; — Du matin à midi , au soleif, 
45° 112. 

« De la fin de novembre jusqu’au premicr avril , on 
passe sur la glace la petite rivière qui coule devant Si- 
vang. La terre.cst gelée bien avant dans le moïs de mai. 
I est bon d'observer que l'hiver dernicr a été fort doux, 
comparé aux hivers prit ‘dents ; tout 1e monde cn con- 
vient. Quelle aurait été l'intensité du froid , si Fhiver eût 
été rude ! Les habitants de la Tartario nc craignent point 
k froid ; tant que la température n'est qu'à 16 ou 18 
degrés , ils disent qu'il ne fait pas froid , mais frais scu- 
lement. Comme les chapelles où nous célébrions les divins 
Offices étaient trop petites , une partie des fidèles était 
obligée d'entendre la Messe dans unc cour ; il y avait de 
quoi frissonner quand on voyait des hommes ct des 
femmes à genoux , par un froid terrible , sur un tas de 
neige ou de glace , pendant une heure ct demie ou deux 
heures. Les mendiants qui ne trouvent aucun abri pour 
passer la nuit , se bloitissent dans la neige. L'expérience 


(291 ) 
semble démontrer, en effet, que dans les conirées sepirn- 
trionales le thermomètre descend moins sous la neige 
qu’à la surface (1). 

« Les animaux semblent participer de ce tempérament. 
Les bêtes de somme et les autres animaux domestiques 
n'ont ni table , ni écurie , ni abri; quelque froid qu'il 
fasse , ils sont toujours logés à la belle étoile ; ils ne s’en 
ressentent pas , on dirait même qu'ils ont plus de vi- 
gueur. Au contraire , les chaleurs de l'été, qui ne sont 
pas assurément excessives , débilitent leurs forces. La 
nature semble avoir prévu cet inconvénient , cÎle les a 
pourvus d’une double fourrure ; tous ces animaux sont 
couverts d'un poil long , épais et crépu. 

« Îlneige rarement, ct fort peu chaque fois. Dans le prin- 
temps , l'air n'est pas sipur qu’en hiver ; Patmosphère 
esmsouvent surchargée de légers brouillards dont la 
réfraction est désagréable à la vue ; ils brisent ct reflé- 
chissent , en tout sens , les rayons du soleil ; le ciel res- 
semble à du verre dépoli. Il s'élève quelquefois des vents 
du nord-oùest très-forts , ils cntraincnt des tourbillons 
de poussière qui produisent l'effet d’un nuage épais. 
L'été est la saison de l’annéc où il pleut davantage. En 
plein air, à l'ombre , ke thermomètre monte jusqu'à 30 
et 32° de Réaumur; dans les chambres, il monte rare- 
ment à 26 et 27°. À l'ombre, la différence du grand 
froid et des grandes chaleurs est de soixante degrés 
de Réaumur. 

« Les montagnes de cette partie d: la Tartarie sont aussi 
tristes que celles de Chine. Dans les vallons , les gorges 


nage mm 





= 





(1) C'est ainsi que l’on voit des plantes résister, sous l'abri de 
la neige, aux rigoureux et longs hivers de la Sibérie, lesquelles ne 
peuventrester en pleineterre, dans nos contrées, pendant la même 
saison. 

39. 





( 292 ) 
et les ravins, il ya quelques arbnstes, ct même quelques 
arbres fruitiers sauvages , dont les habitants ne savent 
pas profiter : ils n'ont, pour sc chauffer , que ces ar- 
bustes et quelques herbes sèches. 1 y a des mines do 
charbon ; mais le gouvernement ne permet pas de les 
exploiter. 

_« Les terres qni sont en culture’ produisent un peu de 
froment , de lavoine, du sarrasin, du millet ct quelques 
légumes. Toutes ces céréales sont fort maigres , ct sou- 
vent le froid ou la sécheresse les fait périr en partie avant 
la moisson. Le chanvre cstla plante qui vient îe micux ; 
il s'élève jusqu’à la hauteur de sept à huit picds , el peut- 
dire davantage. Depuis quelques années , on cultive cn 
Tartarie les pommes de terre ; elles prospèrent ct pro- 
duisent beaucoup. On sait que cette plante précicuse , 
originaire de l'Amérique septentrionale , à été apportce 
par un capitaine anglais dans la Grande-Bretagne. Cette 
utile racine passa bientôt en France, et se répandit en- 
suite dans toute l'Europe ; tout récemment elle à été por- 
tée de la lussie en Tartarie et dans le nord de la Chine. 
C'est le supplément du pain ct du riz. 

« La contrée de la Tariarie où se trouve Sivang, n'a 
commencé à être cultivée que depuis quatre-vingt-dix 
ans. Le froid , quelque grand qu'il soit encore, l'est 
beaucoup mois qu'autrefois : on sème aujourd'hui des 
grains qu'on ne pouvait pas semer il y à trente ans. On 
sait qu’à mesure que les défrichements augmentent , le 
froid dimmuc proportionnellement : les terres culiivées 
onservent la chaleur , et absorbent micux les r1ÿ0n$ du 
soleil que les terres en friche. Les Grecs ont fait cette 
observation par rapport à la Thrace, ct les Romains à 
l'égard des Gaules ; ce qu’ils rapportent de lu tempéra- 
ture de ces régions, conviendrait à peine aujourd'hui au 
Pansnark ou à la Sutde. 


| ( 293 ) 

« Cette courte notice sur la partie de la Tartarie où j'ai 
déjà fait un assez long séjour , m'engage à parler du reste 
de cette antique nalion, connue des anciens sous le nom 
de Seythes. Les Chinois nc distinguent que trois espèces de 
Seythes , Tartares ou Tatares, savoir : les Mantchoux, les 
Mankoux, cules Tartaresoccideutauxmahométans, qu'ils ap- 
pelleut Houitze, ou Lien Henci-Houci, Les Mantchoux et les, 
Mankouxsontau-delà dela grande muraille, les premicrs au 
nord-est, les scconds au uord-oucst ; ils professent tous 
le lamisme (1). Les Mantchoux habitent le Leno-Tong ; 
les Chinois appellent cette provinec Quang-Tong. Depuis 
le règne de la présente dynastie, les Tartarcs qui com- 
posent cette G'ibu, ou plutôt tous les ‘Tariares diffèrcut 
peu des Chinois, quant an physique ; ils ont sculement 
les veux plus saillants, leur teint est d’un rouge basané ; 
ils ont un idiôme particulier ct monosyllabique, Is ont la 
consonne R, que n'ont pas les Chinois; ils écrivent du 
haut en bas et de droite à gauche comme ceux-ci, mais ils 
ont des caractères particuliers, Cette tribu et celle des Man- 
koux ont-clles toujours possédé le pays qu'elles occupent 
maintenant ? je ne saurais l'assurer, J'ai vu, ce me semble, 
quelque part, que ces peuples étaient originaires d'une 
autre partie de l'Asie. Dans la suite des temps ils se divis 
sérent; Les Mantehoux n'eureut qu'un chef, ctils s'adon- 
nérent à la culture des terres ; les Mankoux eurent plu- 
Sicurs chefs où kans ; ils ont encore le méme mode do 
fouvernement, sous la suzcraineté de l'empereur de ln 
Chine. Les Mantehoux sont plus civilisès et plus po'is que 
leurs voisins ; ils ont été pendant long-temps la terreur de 
ha Chine. C'est pour mieux s'opsoser à leurs incursions , 
que l'empereur Ku-flu, de la dyuastic Minh , transporta 


ES 





Û 
, 
t 
! 


(5) Voir ce qui est dit plus loiu sur le lamisme. 


( 251) 
le siége de l'empire de Nanking à Péking. Ils règnent au- 
jourd’hui en Chine sous le nom de la dynastie Thaoux; de- 
puis cent quatre-vingt-dix ans, elle compic six empereurs : 
Tchoung-Tché, Kang-Hi, loung-Tcheng, Kia-Long, Kia- 
Tcheng, Tao-Quouang. Peu d'années avant cette époque, 
un perfide cunuque , trompant la confiance de son mai- 
tre, fit révoltcr l'armée coutre son prince ; il réduisit 
l'infortuné empereur à unc telle extrémité , qu’il se donna 
la mort après avoir tué sa fille de sa propre main. Le 
troitre fut bientôt puni de sa perfidic. Il se forma alors 
plusieurs partis qui ravagèrent ce vaste empire ; un nou- 
veau tyran prit le titre d'emperceur ; il fut bientôt renversé 
du trône qu'il avaitusurpé. Un général, fidèle aux princes 
de la fumille Minh , appela les Mantchoux pour l'aider à 
soumettre les rebelles : les Tartares accoururent; ils curent 
bientôt dissipé tous les partis qui désolaient les provinces. 
On dit que quatre-vingt mille Tartares mirent en déroute 
un million de Chinoïs. Ceux-ci, outre l'avantage du nom- 
bre, avaient encore celui de la position : ils étaient 
postés sur les montagnes du district de Fougan , ct occu- 
paicnt toutes les avennes. Quand le calme fut un peu ré- 
ubli, on crut que les Tartares se retireraient dans leur 
pays; on se trompa : ils imitérent les Anglo-Saxons que 
les anciens Bretons avaient appelés à leur-sccours contre 
les Pictes; ils conservèrent la Chine, qu'ils avaient conquise 
on quelque sorte ; le prince mantchou fut proclamé cmpe- 
reur. Cutte dynastie règne avec gloire; ses princes n'ont 
en vue que le bonheur de leurs sujets. Plüt à Dicu qu'ils 
portussent le même intérêt à la Religion sainte , sans li 
quelle il n'y a point de vraie gloire dans ce monde, ni de 
bonheur dans l'éternité! Tehounzs-Tché et Kang-i furent 
trés-favorables au Christianisme; mais foung-Tehons , fils 
de Kaug-Hi, en devint le premier perséeuteur, Depuis ce 
temps-là, la Rclision est toujours en butte à la fureur de 


( 295 ) 

ses ennemis ; heureusement les mandarins font rarement 
tout le mal qu'ils pourraient ae us lt teneur des 
lois , on dit que l'empereur Kang-ili avait désigné pour 
son successeur un de ses cnfants qui avait reçu le baptéme, 
Tous les Missionnaires se réjouissaieni dans l'espoir de voir 
la Religion chrétienne assise sur le trône du phis grand 
empire du monde ; mais le prince Joung-Teheng sut par 
supsrcheric tromper l'attente générale, et, au grand éton- 
nement des Jésuites, au licu d’un prince chrétien, ils 
trouvèrent un prinec persécuteur. On dit que loung-Tcheng 
fit ajouter ua trait de plus au caractère qui désignait le 
nom du futur empereur : ce fut un oficicr du palais qui 
lui rendit ce service ; et, par cctle supercheric, il fut 
substitné au prince légitime, 

« Les Mankoux sont nomadeset pasteurs ; ils vivent sous 
des tentes comme les anciens patriarches , crrant dans 
leurs déserts avec de nombreux troupeaux ; ils n'ont pour 
nourriture que quelques grains et la chair de leurs bes- 
üaux, ils boivent du lait de brebis et de jument ; d'après 
Rubréquis (1), ils font fermenter le lait de jument’, et en 
composent une liqueur spiritueuse dont ils sont fort 
friands. En s’avançcant toujours vers l'ouest-nord-ourcst , 
on trouve des troupeaux de bêtes de somme sauvages qui 
errent dans les déserts de la Tartarie, tels que les cha- 
menux , les ânes, les chevaux, les bœufs, les mulets, ete. 
Les Tartares domptent quelques-uns de ces animaux , ils 
se nourrissent indistinctement de la chair de tous; en 
hiver, ils mangent de préférence de la chair de cheval ; ils 
disent qu'elle est chaude et qu'elle donne de la force pour 
résister au froid. L’anaéc dernière, on nous cu apport un 


ER 





(1) Fameux cordelier, qui fut envoyé par le roi St. Louis 
sers Sartach, prince turtare, en 1252e | 


(€ 296 ) 

morceau en ragoût ; un d'entre nots en mangea, à nc Îa 
trouva pas excellente, Les bêtes de somme’dont on se sert 
-ordinairement-en Tartarie et dans le nord de la Chine, sont 
les chameaux, ou plutôt les dromadaires; ces déserts 
glacés en contiennent une grande quantité. J'avais cru jus- 
qu'ici que ces animaux ne 80 U'ouvaicnt que dans les pays 
-Chauds, me voilà détrompé. Bicn loin de craindre le 
-froid, on ne les fait voyager cu’en hiver; cette saison leur 
ést plus favorable que Pété (1). 

« Ces deux castes de Tartarcs professent le Tamisme. Les 
Mankoux sont fort malpropres; ils sont dans l'usage 
d'essuycr leurs doigts dégouttants de graisse à leurs habits, 
afiu que personne n'ignore qu’ils mangent de la viande. 
Lorsqu'ua Tarlare mankou veut honorer son hôte ou un 
convive , il prend un gros os qu'il ronge d'abord, puis il 
le donne à celui-ci, qui le ronge à son tour; à la fin du 
repas, le Tartarc cssuye ses doigts à la robe de son hôte , 
en commençant du col jusqu’à l'extrémité inférieure ; la 
politesse exige que le convive lui rende la parcille. 

« Les lamas ne sont guère plus propres qu'eux ; ils 
toyagent ordinairement en caravane, montés sur des 
Clramcaux : nous cn avons trouvé un assez bon nombre en 
chemin. Leur costume consiste en une robe ronge et 
un bonnet à poil de forme tartare. Les chefs de pagode 
ont un manteau jaune ct une csptcc de mitre placée do 
manière qu'un des angles répond au front, ct l’autre au 
derrière de la tête. Les lamas vivent en communauté 
dans leurs pagodes , comme des religieux ; ils gardent le 
célibat. Îl existe entre eux une espèce de hiérarchie ; cha- 
que communauté a un chef; mais ces dignitaires, quelque 


er, | : - 


(1) On assure que les Mogols conduisent ces auimaux jusquo 
vers lu luc Dui-Kal, vers lo 53° degré, 








(297 ) 
qu'ils soieñt, ainsi que icurs sebordonnés , sont 
sous la juridiction du grand-lama. Celui-ci réside dans le 
Thibet : l'empereur Kia-Long le ft venir à Péking, mais 
fl est probable que lui ou son successeur revint au Thibet. 
Ces lamas honorent les montagnes d'un certain colle ; 
c'est là qu'ils construisent leurs pagodes : c'est peut-être 
Îa raison pour laquelle leur patriarche a fixé son siège 
daos le Thibet , qui est la région Ia plus élevée de l Asie. 
Ils admettent ponr article fondamental l’immortalité de 
Pâme ct la métempsycosc; dans leur système de reli- 
gion , les bons sont récompensés , et lcs mécliants sont 
punis après Îcur mort : c’est-à-dire qu'ils admettent l'exis- 
tence du ciel et de l'enfer. Ils reconnaissent un grand es- 
prit immortel ct immuable ; il réside , si jcnemcetrompe, 
dans le corps du grand-lama , qui est comme le temple 
qu'habite la Divinité. Do ce principe ils déduisent cette 
conséquence , savoir : que Île grand-lama ne meurt jamais ; 
quand il a un corps usé par l’âge ou accablé d'infirmités , 
il en prend un aatre plus vigoureux et plus jeune, à peu 
près comme on change d'habit quand le premier est usé eu 
déchiré; le grand esprit passe à l'instant dans le corps d’un 
jeune Tamas il parait qu'il no ‘sort jamais de la pagode. 
Comme la communanté est nombreuse , il n’est pas facile, à 
la scale inspection, de reconnaitre celui d’entre eux qui est 
devenu le grand-lima : lui-même n'en sait rien. Voici, 
dit-on , l'expédient dont ils se servent. Ils ag'tcnt successi- 
vement plusieurs sonncties, parimi lesquelles se L'OUVO 
celle qui avait appartenu au défunt ; celui qui, au son, sait 
la disüngucr de toutes les autres , est proclamé gränd- 
Jama; on fait son apothéose : car Île grand et les petits 
jamas sout des dicux vivants , c’est le titre qu'ils se donnent 
cux-mémes ; leurs statues sont simplement des dicux. 
Voilà tont se que je peux vous dire sur ec singulier mode 
«d'élection, ct sur le lamismo, Du reste , il y a quelques 


« .…— 


( 298 ) 

traits de ressemblance entre le lamisme et le fétichisme do 
toutes les sectes de bonzes de la Haute-Asie ct de l'Inde. 
Le. petit nombre de chrétiens qui se trouvent dans ces 
contrées ne.date que du dix-septième et du dix-huitième 
siècle : il serait dificile de nrouver qu'il y en eùt eu dans 
des temps plus reculés. J'oubliais de dire qu’il ÿ a des com- 
munautés de femmes lamas; clles gardent 1e célibat, ct 
vivent sous la direction et juridiction des lamas. 

« Les Houitze ou Tartares mahométans sont à l’ouest de 
Ja Chine ; ils occupent cet espace immense qui s'étend d'un 
côté jusqu'à la mer du nord , borné au midi par le Tlibet , 
Ja Perse , l'Arménie , la Géorgie , la Mingrélie , le Tur- 
khestan, le Don ou le Tanaïs des anciens; pent-être même 
que les habitants du royaume de Cosan, et les Cosaques de 
l'Ukraine sont d'origine tartare. Tous ces Tartarcs ne sont 
pas mahométans sans exception ; il y a parmi cux des amas 
et des chrétiens dans les provincesquisont sous l'ubéissance 
des Européens. La partie de la Tartarie qui est comprise 
entre les possessions russes d’un côté , ct le Thibet ct J'In- 
dostan de l'autre, appartient à la Chine; le reste appartient 
à la Porte et à la Russie. J'ignore s’il existe encore une Tar- 
tarie indépendante (1); il est probuble que ces Tartares ct 
les T'artares Maukoux n’ont eu primitivement qu'une même 
origine : c’est. peut-être pour cela qu'ils sont uppelés 
Mogols dans l'Inde et en Europe. 

« La destine et la renonunée de ecs peuples ont subi 


SR "RS 


(1) Toute cette partie de la Târtarie, comprise entre les os 
sessions russes et le royaume de Kaboul , le Inc Palkati et Ja mer 
Caspienne, est habitée par des tribus indépendantes, sous le gou- 
vernement de différeuts kans, pnrini lesquels ou distingue ceux 
de Boukarn , de Kivu et ile Skoland. C'est daus le kauat de Bou 
kara que se trouve Samarcande, patrie de T'amcrlan , et qui cou- 
serve encore Le tombeau de jaspe de ce fameux conquérant. 


| ( 299 ) 

bien des variations. À la fin du douzième siècle et au com- 
mencement du treizième , Gengis-Kan (1) , ayant réuni 
sous sa. puissance toutes ces différentes tribus , étendit au, 
loin ses conquêtes ; il entra en Chine , connue alors sous le 
nom de Kathaï. À cette époque , ce vaste empire était di- 
visé cn trois royaumes , le royaume de Péking, celui de 
Nanking , et un troisième dont le siége était je ne sais 
où, peut-être dans le Su-Tchuen. Gengis-Kan ne put 
point soumettre d'emblée tout le Kathaï ; il paraît que les 
Chinois lui opposèrent une vigoureuse résistance. Ce ne fut 
qu'un de ses successeurs , connu cu Europe sous le nom de 
Koublaï (2), qui s'empara de tonte la Chine. Il combattait 
encore contre le roi de Nanking lorsque Marc-Paul (3), 


qq 


(1) Gengis-Kan, l’un des plus fameux conquérants qui aient paru 
dans le monde, naquit en 1154 ;, il remporta pendant vingt-<leux 
ans les victoires les plus signalées sur les Slugols et sur les Tar= 
tares, dont il subjugua toutes les tribus. Fondateur d'undes plis 
grands cnpires du monde, dont les Jimites s'étendaient de la 
Chine à La Vistule, et del'ite de Sumatra à celle de Saghalien , il 
mourut eufin en 1226, à l'age de 72 ans. Sa puissance nc jus$a PAS 
à ses successeurs; après sa auort ils se divistreut ses élals. 


(2) Koublaï-Kan, fondateur de la dynastie chinoise des Mongous 
on des Yuen, régnn avec gloire sous le nom de Chi-Tsou, aprés 
avoir défait Je slernier des empereurs de la dynastie des Soug, les- 
quels s'étaient déjà depuis long-temps retirés au-delà du fleuve 
Kiang. 11 fut recuunu pour souverain de toute la Chine vers l'an 


1280. 
(3) Marc-Paul (Marco Polo), vénitien, voyagenr célèbre dans 


le treizième siècle, par la singularité de ses aventures et la vaste 
étendue des pays qu'il parcourut : il fut le premier Européen qui 
parviut à la cour des empereurs chinois. 11 fut traité avec distine- 
tion par Koublai, auprès duquel il resta loug-temps. Il revint one 
fin en Europe, où lu relation de ses voyages eut une grande in- 
ilieuce sur les progrès de la uavigaliou et du commerce C'uth 


( 300 ) 

vénitien , voyageait dans l'Inde et dans le Kathaï. Cetto 
dynastc, appelée Yucn par les Chinois, régna glorieusc- 
ment en Chine pendant quatre-vingt-huit ans : les annales 
chinoises en font un grand élogc. Ma:s le dernier empe- 
reur de celc race n'ayant ni les vertus , ni ics talents do 
ses prédécesseurs , les Chinois le renversérent du trône et 
Jui eu substituèréat un autre. Les Tartarcs passèrent dans 
l'Inde et portèrent leurs armes jusqu’en Europe , ravagè- 
rent la Pologne , rendirent tributrire la Fussie, et frent 
trembler tout l'Occident. Quand ils voulaient marcher 
contre une nation , ils agitaicnt leur grand étendard de ce 
côté-là , n'importe à quelle distance ils fussent : c'était 
pour cux une juste déclaration de gucrre. 

« Pendant long-temps, ils sc moutrè:cent ennemis des 
mahométans ; plusieurs fois le grand-kan proposa ct fit des 
alliances avec les princes chrétiens , pour réunir leurs 
armes contre l'ennemi commu. [y cut une coalition pro- 
jetée entre saint Louis ct le grand-kan pour attaquer 
Îcs Sarrasins en même temps à l’oricnt ce à l'occident : le 
saint Roi envoya successiveinent en Tartaric deux ambas- 
sades. On avait répandu le bruit en Europe que le kan était 
chrétien ; ce qui fut trouvé faux. Rubréquis, frère mineur, 
était chef de la seconde ambassade ; il rencontra quelques 
ncstoriens à la cour de ce prince. En 1274, le grand- 
kan envoya une célèbre ambassade au scconil concile do 
Lyon. Le prince tartare donnaït au Souveraia l’ontife, dans 
Ja lettre qu'il lui adressait , les titres les plus grands ct les 
plus magnifiques ; mais , s'il sc montrait généreux pour 10 








dater de cette épaque que l'on commença à voir sur les cartes 
géographiques la Tartarie, la Chine et le Japon, pass inconnus 
on grande purtie des anciens, et l'extrémité de l'Afrique, que les 


@avigalcurs s'elurcérew dés-lors de doubler. : 


( 3071 ) 

Vicaire de Jésus-Christ , il l'était encore bien davantage 
pour lui-même : il prouait les titres les plus pompeux et 
les plus fastueux. Toutes ces ambassades mutuelles se r6- 
duisirent à La conversion de quelques députés tartares. Les 
princes latins ne surent point tirer parti d’une si puissante 
alliance pour humilier l'islamisme; la Religion seule en pro- 
fta. Le saint pape Grégoire X envoya Corvin , frère pré- 
cheur , pour annoncer l'Evangile dans les vastes contrées 
de la Tartaric : ce Missionnairc fit des conversions nom- 
breuses ; il envoya cn Occident unc rclation de ses travaux; 
il demandait du sccours , parec que , disait-il , son zèle no 
pouvait point suflire aa soin des néophytes ct à l'instruction 
des infdèles. On ignore s'il cut des coopérateurs, les mo- 
puments historiques du temps n’en parlent pas. 

« Vers la fin du treizième siècle, ic mahométisme, pour 
lequel ces peuples avaicnt montré jusqu'alors tant d'é- 
loignement , commença à s'inu'oduire parmi eux. Halon- 
Houla-Hou , un de leurs kans particuliers , était mabomé- 

. tan ; il n'était pas pour cela plus favorable à ses co-rcli- 
gionnaires. Au commencement du quatorzième siècle , cé 
vaillant Tartarc entra dans le Diarbeck ct dans la Syrie ; il 
vainquil le Vicux de la Montagne ct le fit mourir : il eut la 
gloire d’avoir délivré l'univers de l'assassin des rois. Le 
calife de Bagdad , croyant son autorité blessée , lui écrivit 
une lettre orgueilicuse , dans laquelle il lui demandait de 
quel droit il avait osé porter ses armes dans ces contrées , 
sans avoir pris scs ordres. À ne cousulter que l'usage 
établi, la plainte était juste. Tant que les califes conser- 
vèrent la force ct la valeur , eux seuls faisaient la paix ou la 
guerre; mais, quand l'amour du pluisir et Icur incapa- 
cité les curent rendus méprisables , le commandement des 
armées passa à leurs licutenants ; seulement, pour que la 
guerre fût déclarée juste , les généraux et même les princes 

.« obitenaient l’agrément du calife et étaient censés être ss - 


( 302 ) 

Xeuteuants. Le fier Tartare crut pouvoir se dispenser de [a 
règle commune , il ne vit dans la lettre du vicaire du Pro- 
phète qu'un outrage personnel : il court aussitôt à Bagdad, 
prend la ville et le calife , le fait coudre dans un sac de 
foutre , le fait lier à la queuc de sou cheval , et le traine 
dans les rues de Bagdad jusqu’à ce que l'infortuné calife eùt 
expiré. 11 s'appelait Mostazet ou Moustazet : avec lui périt 
le califat ; ceux d’Espagne et de Babylone , d'Egypte ou du 
Caire n'existaient déjà plus. Ainsi , depuis cinq cents ans, 
l'islamisme n’a plus de représentant du Prophète, et les 
prétendus vrais croyantssont acéphales. Les Tartares maho- 
métans ne sont ni de la secte d'Omar , ni de celle d’Ali; 
is sont d’unc secte plus picticulière , plus simple ct moins 
superstitieuse que celle d'Omar. 

« C'est de cetteépoque que date la décadence'de cet em- 
pire éphémère , composé de plusieurs nations différentes 
de mœurs et de langages. Différents kans formèrent des 
principautés indépendantes : la Chine secoua leur joug ; 
les Européens les repoussèrent loin de leurs frontières ; la 
Russie recouvra son indépendance sous le règne d'Ivan 
(II peut-être" 1). Ce prince couquitle royaume de Casan, 
et réunit la Sibérie à ses états. Ses successeurs étendirent 
leurs conquêtes an loin dans la Tartarie ; enfin ils se sont 
rendus maîtres du Kamtschotka, ctils l’ont civilisé; de ils 
ontpassé cn Amérique, où leurs possessions s'étendent déjà 
jusqu'aux sources du Mississipi. L'empereur de Russie 
n'est plus obligé d'offrir pour hommage, un genou à terre, 
un pot de lait au député du kan , et de lécher les gouttes 
que le Tartare laissait tomber, en buvant, sur la crinière de 
son cheval. D'un autre côté, la Chine s’empara de la meil- 





(1) Ce fut en effet sous le règne d’Avan JE que la Russie secoua 
le joug des Tariares, ensuite de plusieurs victoires remportéts 
eur Akmrct-Ksn, leur prince, vers l’an 1/75, 











( 303 
leure partie de la PR bornes de s0n 
empire non loin de la Perse et de la mer Caspienne. Ta- 
merlan , tartare lui-même , après avoir vaincu «et fait pri- 
sonnier Bajazet 1°", empereur des Turcs , dans les plainés 
de l’ancienne Mésopotamie (1) , tourna, dit-on, ses armes 
vers l’Indostan , dont il s'empara. Alors fut anéantie pour 
jamais la puissance de la famille de Gengis-Kan , qui avait 
régné dans la majeure partie de l'Asie, et menacé l'Eu- 
rope d’une entière invasion. Les successeurs de Timur 
n'ont pas eu un meilleur sort : au commencement du dix- 
septième siècle , Tamas-Kouli-Kan (2) entra dans l'Inde, 
et s'empara de Delhi, dont il fit égorger plus de cent mille 
habitants en quelques heures ; il retint prisonnier Méhémet- 
Schah, empcreur des Mogols , ct ne lui rendit la liberté et 
ses états qu’en lui imposant les plus dures conditions ; puis 
il retourna en Perse , chargé de richesses immenses. Les 
Anglais enfin , depuis peu d'années , se sont emparés du 


(D 


(a) Cet événement eut lieu en 1402. — Tamerlan ou Timur 


mourut en 1415, à l’âge de 71 ans. Ses enfants se partagèrent ses 
conquêtes. 


(2) Nadir-Koul, si célèbre au commencement du 18° siècle sous 
Jenom de Tamas-Kouli-Kan , fut d’ahord soldat, puis chef de 
brigands; enfin, à cause de sa valeur, élevé à nn poste important 
per le Schah de Perse, Tamas, lequel changen le nom de cet avene 
jurier en celui de Tamas-Kouli-Kan. Mais bientôt, oubliant la 
reconnaissauce, Nadir-Koul détrôua son bicnfaiteur, ct vers l'an 
1730 il s’empara du pouvoir suprême. Le reste de sa vie fut une 
suite continuelle de combats et de victoires : il'tourna d’ahord ses 
armes contre les Turcs, qu’il défit en plusieurs batailles, et ensuite 
contreles Mogols, dontil renversa l'empire. Tamas-Kouli-Kan était 
mahométan ; mais, dans le fait, il méprisait tous les cultes : il s’é- 
tait vanté de donner au monde une religion meilleure que celle 
de J. C. ct de Mahomet. La Providence l’arrêta au milieu de ses 
projets de réformes religieuses : il périt en 1747, de la maïo d’un 
de ses propres neveux. 


(304) | 
teste des états du Mosol et de ses trésors : ils ont réduit 
ce prince à une simple pension. Il n’y a plus aujourd'hui 
de Tartaric ‘indépendante , que cette partie de l'Asie qui 
se troûve resserréc entre la Perse , les possessions chi- 
noises ct celles de la Russic ; si toutefois cette dernièro 
puissance ne s'en cst pas eulièremcnt emparée (1). Sio 
transit gloria mundi (2). | 

« Les Huns ou les Avarez, qui, dans destemps plus re 
eulés, firent tant de mal à l’empire romain , étaient aussi 
tartarcs: ils habitaicnt à l'est Cu Palus-Méotide (mer 
 d’Azof ou de Zabaches). Sous le vigne de Valentinien HI, 
Autila, roi des [lans, apris avoir soumis tous ses voisins , 
les força à le suivre ct à marcher conuo Rome; il était 
appelé par unc princesse vindicative, qui voulait satis- 
faire sa haine par là ruine de sa patrie. Ce priuce, sur- 
nômmé Île fléau de Dicu, ravagca la Germanic, la Belgique 
ét une partie des Gaules ; ilrenversa de fond en comblo 
Trèves, Auxerre, Arras, Besançon ct bien d'autres 
villes. Dans ces temps malheureux, la Religion seule pré- 
éerva l'empire romain d'une entière ruinc; tandis qno 
Je prince ct les peuples constcrnés restaient dans l'inac- 
tion, plongés dans une cspèce de stupeur, les Évêques 
seuls veillaient au salut de l'état. Sainte Gencviève sauva 
Paris par ses prières ; mais cette héroïnc de la Religion . 
fat mal récompensée da soin qu'ello prenait de sos 
éompatrioles; peu s'en fallut qu'ils ne la jetussent dans 





(1) 1 existe bien encore, ainsi que nous l'avons observé plus 
bant ; une rertaine étendue de terres halñtées par des tribus tar- 
tares indépendantes: il faut cependant distraire du pays, merqué 
ordinairement sur les cartes sous le nom de Tartaric. indépen- 
dante, celui occupé par les Kirgis de la petite horde, Su et 
sont vassaux de la Russie. 


(3) « Aiosi passe La gloire du monde. » 





( 305 ) 
la Seine. Saint Loup , par sa vertu et par son éloquence , 
préserva Troyes de la fureur d’Attila. Saint Amand , voyant 
Orléans menacé d’un siége qu'il n’était pas en état de 
soutenir , courut à Arles pour implorer le secours d’Aétius, 
Hun lui-même, et général des armées romaines : il le 
pria instamment de venir arracher ses malheureux diocé- 
sains à une perte certaine; il revint aussitôt à Orléans, 
et engagea les habitants à prier avec ferveur et à se dé- 
fendre vaillamment. Cependant Aétius rappela à Arles ses 
légions , qu'il réunit aux troupes auxiliaires des Francs et 
des Goths, et marcha vers Orléans. Attila était sur le 
point d’emporter la ville d'assaut, lorsque saint Amand, 
qui était sur les remparts, aperçut des tourbillons de 
poussière; il exhorta les Orléanais à redoubler d’ardeur, 
et leur annonça l'arrivée de leur libérateur. Attila leva 
promptement le siége, et se retira vers le Rhin. Aétius 
l'atteignit dans les plaines de la Champagne, près de Châ- 
lons-sur-Marne, lui livra bataille, lui tua plus de cent 
mille hommes , et le força à repasser le Rhin. Le com- 
bat fut si opiniâtre de part et d’autre, qu'Aétius ne sut 
qu'il était vainqueur que par la prompte retraite de son 
ennemi. Celui-ci usa d’un stratagème , et se sauva à la 
faveur de la nuit; mais tel est l’ascendant que donnent la 
vertu et la Religion, même sur les âmes les plus féroces, 
Autila voulut que saint Loup l’accompagnät jusqu’au-delà 
du Rhin. Le fier Tartare ne crut pouvoir échapper aux 
armes victorieuses du général romain, qu’en ayant un tel 
guide et un tel protecteur. Attila reparut encore l'année 
suivante avec une armée formidable : semblable à un 
fleuve qui à rompu ses digues , il porta la désolation 
etla mort dans le nord de l'lulie; il marcha droit à Rome; 
en passant, il prit Aquilée et la saccagea. L'épée de 
l'empire romain , le brave Aétius n’était plus; un faible 
et crédule empereur l'avait tué de sa propre main , trompé 
Tux. J. L, 20 


( 306 ) 

par une fausse accusation. C’en était fait de Rome, 4 
elle n'eût eu un pape tel que saint Léon, D'un seul mot 
le Pontife arrêta Attila dans sa course, et lui fit repas- 
ser le Danube. Le barbare méditait une troisième expé- 
dition, lorsque la justice divine , dont il avait été l’ins- 
trument, satisfaite des maux qu'avait éprouvés le monde 
chrétien, arracha à ce fier Tartare la verge dont elle l'avait 
armé , enluienlevant la vie. 1] mourut d’une hémorragie 
la nuit de ses noces, 

« Le portrait que saint Loup fait d’Attila convient aus 
Tartares que j'ai sous les yeux. 

« Un visage plat, un nez épaté, des yeux petits et pétil- 
lants, une barbe légère et hérissée, un teint basané, les 
cheveux noirs et rudes, une taille carrée : à la peutesse 
près, c’est parfaitement le portrait d’un Mantchou ou 
d’un Mankou. On chercheraït aujourd'hui en vain la puis- 
sance et même le nom de ces peuples, on ne les trouve 
que daus l’histoire : « semblables à ces tonrbillons rapi- 
« des, ils ont passé en faisant du bruit. Mais votre règne, 
« Seigneur , est éternel et immuable : Transierunt cuin 
« sonilu , tu autem in œternum permanes (1). » 

« Cette partie de la Tartarie appelée Heize ou Hueisse 
par les Chinois, n’est autre, en effet, que la Mongolie 
des Européens. Ses habitants , pour la plupart, ont été 
idolâtres jusqu'au quatorzième siècle; dès-lors le maho- 
métisme fit des progrès rapides dans ces contrées. Il est 
certain qu'il y a eu des chrétiens. Il est probable que Le 
Preste-Jean ou Prête-Jean, si fameux dans l’histoire ec- 





(r) Après cet exposé rapide mais fidèle de tous les événements 
célèbres auquels les Tartares ont pris part à différentes époques, 
il est bon de se rappeler que Mgr. de Capse n’avait, lorsqu'il l’a 
tracé , d'autre livre que son bréviaire, et qu’il a puisé tous ces dé- 
tails dans les ressources seules de sa mémoire. La même retter- 
que s’applique à ce qui suit encore. 











| ( 307 ) 
clésiastique da moyen âge, régnait dans le centre de 13 
Tartarie. 11 était prêtre et roi; il paraît qu'il était nesto- 
rien. On raconte bien des histoires sur le compte de ce 
prince et de son royaume , je doute qu’elles soient bien 
authentiques. Je crois avoir lu qu’il n’y avait qu'un seul 
Evêque dans ses vastes états. Ce prélat faisait successive- 
ment la visite de toutes les provinces de l'empire : il or- 
donnait prêtres tous les enfants mâles qui étaient nés 
depuis la dernière visite. Ainsi, depuis le prince jusqu’au 
dernier sujet, tous les hommes étaicnt initiés au sacerdoee. 
Si le royaume du Preste-Jean était pauvre en Evêques, il 
était au moins abondamment pourvu de Prêtres. Je laisse 
aux savants critiques le soin d'examiner la vérité d’un 
fait si smgulier; je ne suis pas assez instruit pour en faire la 
discussion. Quoi qu’il en soit , ces Prêtres n'étaient tenus 
ni au célibat, ni à l'observation des autres lois que l'Eglise 
a imposées aux Ministres des autels. Les Portugais, il est 
vrai, ont placé le Preste-Jean dans l'Abyssinie. 11 est cer- 
tain qu'ils sont dans l'erreur; les auteurs du moyen âgo 
donnent clairement à entendre que le PresteJean était 
dans le centre de l'Asie : l’Abyssinie est placée bien avant 
dans l’Afrique. Le premier était nestorien; et les princes 
abyssins, eutychéens. Le prince tartare était prêtre (1); le 
pape Alexandre III lui donna le titre de très-saint Prêtre ; 
Sanctissimus Sacerdos, dans la lettre que ce Pontife 
Jui écrivit (l'an 1177) pour lui donner les éclaircissements 
que celui-ci avait demandés sur certains points de 





(1) C’est en 1145 que l'histoire ecclésiastique parle pour le 
première fois du Préte-Jean : on disait à cette époque qu'il avait 
rempvrté des victoires considérables sur les Persans, et qu’il vou- 
lait venir au secours de la Terre-Sainte, en faveur de laquelle 
s’armaient alors les Croisades. 32 ans plus tard le pape Alexan-, 
dre I Im écrivait la lettre dont il est question, et dont le texte 


nous a été conservé. 
an 


( 308 ) 

réligion ; au contraire, aucun prince abyssin n’a été 
prêtre, du moins personne ne saurait le prouver. En- 
fin, à l'époque où l’on a commencé à parler du Preste- 
Jean , les Européens voyageaient de préférence en Asie ; 
pour l'Afrique, ils n’en connaissaient que la partie septen- 
trionale : aujourd’hui il est très - dificile à un Européen 
d'aller par terre en Abyssinie. Au commencement du 
seizième siècle, peu de temps après qu’ils eurent doublé 
le cap de Bonne-Espérance, la surprise que leur causa la 
découverte d'un prince et d’un royaume chrétiens , leur 
rappela Iè souvenir du Preste-Jean qui n’était plus connu 
que dans l'histoire; ils le confondirent avec le prince 
abyssin, sans se donner la peine de prouver l'identité de 
ces deux personnages. Depuis les conquêtes de Gengis. 
Kan et de ses successeurs, on n’a plus entendu parler du 
Preste-Jean ; il est probable que les Tartares s'emparè- 
rent des états de ce prince, et qu'ils en dispersèrent les 
chrétiens, ou les mirent à mort. Lesambassadeurs desaint 
Louis ne trouvèrent aucun vestige de christianisme dans 
ces vastes régions ; ils virent seulement quelques nesto- 
riens à la cour du grand-kan des Tartares; ils rencontrè- 
rent , sur leur route, des villes ruinées ct des plaines jon- 
chées de cadavres et d’ossements : cela pouvait être les 
débris et les reliques, en quelque sorte, des états ct des 
sujets du Preste-Jean ; mais ce n’est pas une preuve dé- 
monsirative, 

« Il est certain que les Nestoriens, poursuivis par les 
empereurs grecs et chassés hors des limites de l'empire, 
trouvèrent un asile en Perse. Les successeurs de Sapor 
crurent se venger des Romains en recevant, dans leurs 
états, des hérétiques que ceux-ci repoussaient loin de leurs 
provinces. De là , les Nestoriens entrèrent dans l'Inde et 
Iles autres royaumes voisins de la Perse; en s’avançant 
toujours vers l'orient, ils pénétrèrent en Chine, dans le 





( 309 ) 
sixième ou le septième siècle : quelques monuments, décou 
verts en Chine dans ces derniers temps, prouvent qu’il 
y avait à cette époque des chrétiens nestoriens. 

« Dans le treizième siècle, Corvin, missionnaire domini 
cain, précha l'Evangile en Tartarie : il eut de grands suc- 
cès ; mais, son zèle n’ayant point été soutenu, ces missions 
s’éteignirent après la mort de ce saint Missionnaire. Peu 
après , ces peuples embrassèrent l’islamisme ; dès - lors 
tout espoir de les soumettre au joug de l'Evangile fut à 
peu près perdu : on sait que la conversion d’un juif 
ou d’un mahomèétan est un prodige. Il n’y a aujourd’hui 
en Tartarie d’autres chrétiens que ceux qui ont été exilés 
pour Îa Foi : les Tartares idolâtres convertis à la Foi sont 
bons chrétiens. 

« D'après la relation d’un chrétien qui a passé dix- 
huit ans dans le Yli, ct le Peu que je sais de mon pro- 
pre fonds , la Tartarie en général, la Mongolie, les terres 
des Mankoux et des Mantchoux comprennent des ré- 
gions immenses; c'est un pays pauvre et très-froid ; il 
est coupé , en certaines contrées, par des montagnes fort 
hautes ; dans d’autres, on trouve de grandes plaines 
de sable, et de vastes déserts remplis de bêtes de somme 
et d'animaux féroces ; il y a même des tigres ; en un mot, 
Ja Tartarie est stérile, à quelques contrées près , et mal 
pcuplée. Il ya, parmi ces Tartares , plusieurs tribus qui 
errent dans les déserts à la suite de leurs troupeaux, à la 
manière des Scythes. Je ne m'étendrai pas davantage sur la 
description d’un pays si peu connu des Européens, crainte 
de dire des choses hasardées ou peu certaines. Je reviens 
à la relation de mon voyage , il en est temps. 

« Le treize novembre, Joseph arriva de Péking sans 
avoir rien fait : c'était la quatrième ambassade coréenue 
qui était envoyée ; depuis le départ duPère Pacifique , 
aucua chrétien de cette nation n'avait paru. 


( 310 ) 


1835. 


« Le 9 janvier , je fus encore obligé d'envoyer Joseph 
à Péking pour traiter avec les Coréens : bien qu'il fût 
malade de fatigue et de froid , lethermomètre se soute- 
nant de vingt àtrente degrés au-dessous de zéro, il n’hé- 
sita pas à se mettre en route. Je lui donnai des lettres de 
créance pour traiter en mon nom ; je l’établissais mon 
plénipotentiaire. « Je vous envoie, disais-je aux Coréens, 
maître Joseph Ouang , ne pouvant pas aller moi-même 
vers vous ; traitez avec lui comme vous traiteriez avec 
moi en personne. Vous le connaissez , il mérite votre 
confiance ; il est probable qu'il sera un jour votre Mis- 
sionnaire : répondez clairement ous ou zon à toutes les 
questions qu’il vous fera , déclarez franchement si vous 
voulez recevoir votre Evéque, ou non. Je regarderai toute 
réponse équivoque ou conditionnelle , ou toute demande 
de temps pour ‘délibérer encore , comme une réponse 
évasive et négative, et à l'instant même j'écrirai au 
Souverain Ponufe que vous ne voulez pas recevoir l'Evé- 
que: que Sa Sainteté vous envoie , et que vous avez de- 
mandé vous-mêmes. Lisez et relisez attentivement la 
longue lettre que je vous ai écrite ; et donnez votre ré- 
ponse de suite, avec clarté et simplicité , sans circonlo- 
cutions et sans compliments. » 

« Je donnai à Joseph une série de questions auxquelles 
les Coréens devaient répondre par écrit, pour éviter 
l’équivoque ou la méprise. Les Coréens prononcent mal 
le chinois, mais ils l’écrivent pour le moirs aussi bien que 
les Chinois eux-mêmes. | 

« Je défendis à Joseph de parler d’autre Missionnaire 
que de leur Evèque. Ceue précaution fut inutile : on leur 
avait déjà appris, dans le Leao-Tong , qu'il y avait à 


( Six ). 

Péking un autre Prêtre européen qui voulait aller ches 
eux; qu'il s'appelait Jacques : c'était M. Chastan. Cette 
nouvelle leur fit plaisir. 

 « Le 19, Joseph eut sa première conférence avec les 
Coréens. Dès l’entrevue , il leur présenta ses lettres de 
créance ; puis il ajouta : « Me reconnaissez-vous pour le _ 
légiüme représentant de Mgr. de Capse , votre Eréque ? 

— Oui. — Suis-je nanti de pouvoirs suflisants pour traiter - 
défaiivement avec vous ? — Oui: — Voulez-vous rece- 

voir votre Evêque , Mgr. de Capse ? — Oui. » On ‘en 

était À , lorsqu'un importun entre brusquement dans la 

salle des conférences, et ,imerrompant les interlocuteurs : 

« L’Evêque de Capse , s'écrie-t-il, ne peut point entrer 

ea Corée, il est Européen. — Qui es-tu, pour te 

méler de cette affaire ? reprit Joseph d’un ton sevère 

et fronçant les sourcils ; retire -toi, tu n’as rien à faire 

ici. » Cela dit , on reprit les conférences. « Combien y 

a-til de chrétiens en Corée ? — Il y en a plusieurs mit- 

lers , mais nous n'en connaissons pas exactement le nom- 

bre. — Sont-ils réunis ou dispersés ? — Les uns sont 

dispersés , les autres sont réunis. Îl y a un bon nombre de 

villages entièrement chrétiens. — Avez-vous , parmi vos 

compatriotes , des personnes consacrées à Dieu P — 

Parmi les personnes du sexe , il ya beaucoup de vierges 

qui ont fait vœu de continence; parmi les hommes , il y 

en a moins. — Pourrait-on trouver quelques jeunes gens 

propres à l’état ecclésiastique ? — On en trouvera , mais 

le nombre n'en sera pas considérable. — Avez-vous des 

oratoires ? — Non, les chrétiens prient en famille ; il y 
a des cæéchistes pour instruire les fidèles et les catéchu- 
mènes , et quelques vierges qui üennent des écoles pour 
l'instruction des jeunes personnes de leur sexe. — Avez- 
vous les corps de ceux de vos frères qui sont morts pour la 
Foi? — Nous cn avons quelques-uns. — Quelle est aujoure 


( 312) 


d’hui la disposition du gouvernement à l'égard des chré- 


tiens ? — Le gouvernement paraîtmieux disposé maintenant 
qu'il ne l'était autrefois. — Le Père Pacifique parle-t-il 
bien coréen ? — Non, il n'catend les confessions que 
par écrit. — Combien y a-t-il de personnes qui sont ins- 
truites de l’arrivée du Vicaire apostolique et du Père 
Pacifique ? — Il y a deux cents personnes qui savent 
que le Père Pacifique est entré, c'est-à-dire, les per- 
sonnes quise sont confessées. Six chrétiens seulement, 
qui sont les chefs de la chrétienté , savent qu'ils ont un 
Evêque ; sur ces six , quatre opinent fortement pour son 
introduction , et deux paraissent être d’un avis contraire.» 

« Le parti qui est pour l'Evique se compose d'un 
homme de lettres, d’un soldat, d’un pauvre paysan et d’une 
religieuse ( il paraît que cette vierge a de l'influence ). 
Charles, c’est-à-dire le soldat , pense que le Père Paci- 
fique quittera bientôt la Corée. Il suit de cet exposé, 
que, Sur trente ou quarante mille chrétiens, six seu- 
lement savent que j'existe ; ct sur ces six, quatre sont 
pour moi : ainsi toules mes espérances reposent sur 
les bonnes dispositions de trois ou quatre individus. 
Le même Charles dit à Joseph que l'on me préparerait 

un domicile dans la partie sud-est de la Corée, non loin 
du Japon. 

« Le 26 janvier , Joseph revint de Péking ; il me fit 
part du résultat de ses conférences avec les Coréens ; il 
m'apporta plusieurs lettres , et entr’autres la suivante : 

« Nous pécheurs , Sébastien et les autres, nous écrivons 
cette lettre : 

« Le grand Maitre , l'Evêque de Capse , par la faveur 
du Seigneur supréme et de la sainte Eglise , s’est chargé 
de prendre soin et de paître les brebis de la Corée ; il 
vient (pour cela | dans cette obscure mission pour l’ho- 
uorer et lui accorder une faveur au-dessus de son mérite. 


CF =" a CES : 
7. se Ma 


+ ES 
#@ ° 





( 313 ) 

Sommes-nous dignes d’un tel bienfait ? Outre cela , volui- 
geant comme un étendard agité par les vents, et cou- 
rant comme un char; appuyé sur un bâton, excédé 
de fatigue , il travaille avec activité depuis des mois 
ct des années , mùû seulement par un amour‘abondant, 
et par un senüment d’une compassion miséricordieuse 
envers nous pécheurs. Mais nos ressources sont min- 
ces et modiques ; et, parce que les circonstances et 
les malheurs du temps ne nous permettent point d'aller 
le recevoir au lieu convenu , nous sommes brûlés de 
tristesse , nous sommes comme agités (comme troublés) : 
c'est pourquoi nous ne savons ce que nous faisons. Mais 
heureusement notre propre Prêtre est venu chez nous, il a 
été reçu peu honorablement (c’est une phrase orientale), 
ila répandu ses bienfaits et sa faveur , et aussitôt toutes 
les âmes ont repris une nouvelle vie ; il a.été pour nous 
comme ( un flambeau ) qui répand.la lumière au milieu 
d'une nuit éternelle , et comme celui qui apporte de la 
nourriture à des malheureux affamés. Nous pécheurs, sem- 
blables à des infortunés qui poussent des gémissements , 
nous avons obtenu ce spécial bienfait : comment pourrons- 
nous même partiellement reconnaître un seul bienfait des 
dix mille (c’est-à-dire innombrables bienfaits ) que nous 
avons reçus, Le temps nous ayant empêchés de venir 
l'année précédente, prosternés à terre, nous sommes en 
grande sollicitude , desirant savoir si le grand Maître s'est 
Loujours bien porté , s’il jouit de toutes les félicités , et si 
toutes les personnes qui sont à son service le servent avec 
joie et en bonne santé. 

« Nous. pécheurs , nous avons abtenu une a misériopr- 
dieuse compassion. Notre propre Prêtre est nourri en 
paix , il est conservé avec soin dans la mission. Connais- 
sant le bienfait de bénédietion que nous avons reçu , nous 
cn rendons des actions de grâces infinies. 





( 314) 
« Quant à l'entrée du grand Maitre en Corée , le Prêtre 

(le Père Pacifique ) a déjà exposé l’état des choses dans 
la lettre qu'il envoie. Nous, pécheurs , nous sommes 
véritablement incapables de décider s’il est expédient qu’il 
entre ou non ; muis , outre notre avis , fruit d’ün génie 
borné , nous sommes obligés de faire connaître à Son 
Excellence une ou deux circonstances , pour la mettre à 
même de voir s’il lui est expédient d'entrer ou de rétro- 
grader. 

«Le grand Maître ayant un visage et une couleur tout- 

àait différents de ceux des Coréens , ne pourra point 
éntrer furtivement ( secrètement ). Sa forme et son lan- 
gage le trahiront facilement au milieu de la foule , dans 
k supposition même qu’il pôt entrer et prêcher laReligion. 
Enfin il sera exposé au danger (il sera reconnu ). Voilà 
ce qui nous met dans de grandes angoisses. 
* « Nous n'osonspas vous forcer à venir à nous, ni 
chercher des prétextes pour nous dispenser de vous 
recevoir , dans la crainte de nous priver du plus grand 
bienfait de l'Eglise. Nous ne savons quelles actions de 
grâces rendre au grand Maitre (l'Evèque de Capse) 
pour sa grande‘charité , son zèle , ses chagrins , ses pei- 
hes ou sés travaux. Outre cela , nous le prions de voir et 
d'imaginer un moyen quelconque pour éclairer notre 
cécité. Alors nous serons au comble da bonheur , et nous 
ne pourrons’ jamais vous én rendre d'assez grandes .ac- 
tions de grâces. Cependant nous prions Dieu de combler le 
grand Maître de toute espèce de félicités. » 

« Cette lettre est pour le moins aussi mauvaise que celle 
de l’innée dernière, elle manifeste clairement le désir de 
me voir revenir dans le lieu d'où je suis parti ; ïls me font 
éntendre qu’en prenant cette détermination, je les tirerai 
d’un grand embarras. 

« Joseph donna, à son tour, aux Coréens une très- 


( 315 ) 

longue lettre que j'avais écrue dans les premiersjours de 
éaavier, J'avais développé, dans cette Lettre, tous les mor 
fs qui devaient les engager à me recevoir ; je faisais ve- 
Joir toutes les raisons ürées de la gloire de Dieu, de leurs 
propres intérêts et de ma propre position ; je leur disais, 
ea terminant : « Quelle que soit votre détermination , je 
suis résolu de terminer la mission qui m’a été confiée par 
le Vicaire de Jésus-Christ. Je me rendrai aux frontières 
de la Corée dans le courant de la onzième lune; je frap- 
perai à votre porte et je verrai par moi-même si, parmi 
tant de milkers de chrétiens , il s’en wouvera au moins ua 
qui ait assez de courage pour introduire l'Evêque qu'ils 
ont eux-mêmes demandé , et que le Ciel leur a envoyé 
dans sa miséricorde. » 

« Des Coréens lurent cette lettre avec beautoup d'at 
tendon : je ne saurais dire au juste quelle impression 
elle ft sur leur esprit; ils dirent seulement qu’elle était 
forte. Ce quiles frappa le plus, ce fut un décret du Souve- 
rain Pontife qui menace d’excommunication encourue par 
le seul fait quiconque empêchera, d’une manière acüve, 
par parole ou par conseil, ou par tout autre moyen inr 
juste, un Vicaire apostolique d'entrer dans sa mission, 
Ils parurent épouvantés quand on leur cita ce décret : cela 
prouve qu'ils ont la foi. La constance mébranlable qu'ils 
ont montrée jusqu’à ce jour à professer notre sante Reli- 
gion , enest d’ailleurs une preuve sans réplique. 

« Cependant, pour remplir mes intenuons et la promesse 
qu'ils avaient donnée de répondre d’une manière claire et 
précise sur mon admission, ils m’envoyèrent la lettre 
suivante : 

« Les péchcurs Augustin et autres, saluant avec crainte 
pour la seconde fois, écrivent cette lettre au trône de 
l'Evêque : 


« Nous pécheurs, entièrement dignes, à cause de nos 


( 316 ) 

péchés et de notre méchanceté , d’être frappés d'excom- 
Munication,- depuis trente ans nous n'avons eu aucun 
Missionnaire ; nous attendions avec plaisir l’arrivée d’un 
Prêtre , de même qu’un enfant soupire après sa mère. 
Voilà que tout-à-coup, contre notre attente , nous avons 
obtenu un grand bienfait du suprême Seigneur. L'année 
dernière un Pasteur est venu jusqu'à nous, et a dépassé les 
frontières sans danger. Cette année-c1 , nous avons encore 
obtenu un nouveau bienfait : Monseigneur s’est solennelle- 
ment et courageusement engagé de venir en Corée pour 
sauver ses brebis , ct ne point rendre inutile le prix du sang 
de Jésus-Christ répandu pour nous. Nous rendons de 
grandes actions de grâces à Dieu pour un si grand 
bienfait, à la Sainte Vierge et à tous les Saints et Saintes. 
Nous remercions encore l'Empereur de la Religion ( le 
Souverain. Pontife) et l'Evèque (de Capse). Nous rendons 
aussi des actions de grûces à maiure Ouang (Joseph), qui 
ne craintai les dangers de la mort ni les travaux de la 
vie, voulant, uniquement pour nous , épuiser toutes ses 
forces, ‘courir ct travailler. Nous ‘ne pouvons concevoir 
comment de si grands pétheurs tels que nous sommes 
avons obtenu de si grands bienfaits; émus et attendris, 
nous versons des torrents de larmes. 

… æ Une des raisons pour lesquelles nous ne sommes point 
venas Pannée dernière recevoir l'Evêque, estcelle-ci: nous 
étions dans la persuasion que Monscigneur, différant beau- 
coup des Chinois par la forme et le visage, ferait certaine- 
ment naître des soupçons à ceuxqui ne le connaîtraient pas, 
et pourrait être cause indirectement de quelque fâcheux 
événement en Corte. C’est ce qui nous a engagés à inviter 
Monseigneur à venir en Corce sur un grand navire, et àaller 
aborder près de la ville capitale, disant publiquement 
« Je suis de telle nation, né en tel endroit; je suis venu ici 
pour publier la Religion sainte, je désire précher dars 


(317) 
votre royaume, etc. » Et comme une telle déclaration au- 
rait certainement pris beaucoup de temps (en conférences 
réciproques), alors nous aurions vu l’état des closes, et 
nous aurions pris une dernière détermination. En adoptant 
ce plan, ç'aurait été bien autrement que d'entrer clan- 
destinement et à la dérobée. Voilà le motif qui nous a fait 
écrire cettelettre. Ce n’est point parce que nous ne voulons 
point recevoir Mgr., ou parce que nous voulons le re- 
jeter (à Dieu ne plaise ! ) : nous craignons la peine de la 
réjection (d’excommunication). Mais aujourd’hui , frappés 
de terreur comme d'un coup de foudre à la lecture de 
l'avis ou de l'ordre que Mgr. nous a envoyé, nous avons 
la confiance qu'il daignera examiner l’état des choses. (Ils 
ont mal pris le sens de ma lettre, peut-être leur a-t-elle 
été mal expliquée.) Or, nous obéissons aux ordres que 
Mer. nous a envoyés par maitre Ouang. L'amée prochaine, 
à La onzième lune , nous enverrons des chrétiens à Pieu- 
Men pour recevoir Mgr. absolument de la même manière 
que nous reçümes , l’année dernière, le Père Pacifique. 
Mgr. et maître Ouang se {rendront (au lieu convenu) 
quelque temps avant le jour fixé ; ils prendront logement 
dans une boutique. Les signes de reconnaissance seront 
les deux lettres ou caractères : Ouan, Sing( c'est-à-dire, 
dix mille félicités, où bien, avoir une entière confiance). 
Ils tiendront à leurs mains les mouchoirs (dont on est con- 
venu), et cela ira très-bién. Nous recevrons d’abord 
Mgr. , et ensuite, l’année prochaine, maître Ouang; ce 
qui sera aussi bien. Nous vous rappelons l’état de notre 
pays : tous les chrétiens sont pauvres, ils u’ont pas de 
quoi vivre;. comment pourront-ils sc procurer l'argent 
que nous pensons être nécessaire (pour recevoir, loger et 
nourrir Mgr.) ? Nous dépenserons pour cela au mains la 
somme de cinq cents taëls (environ 3,500 francs). Si 
Mgr. désire que tout soit bien et beau, en ce cas-là , 








( 318 ) 

fl faudra mille où même deux mille taëls (14,000 francs). 
Plus il y aura d'argent, mieux on arrangera tout. Mais 
pourrons-nous employer une si grande somme ? Il faut 
préparer tout selon nos forces ct selon les circonstances 
du temps; cela se fera peu à peu. Nous espérons que 
Mgr. aura égard à l’état misérable de notre pays, et qu'il 
ne se plaïndra point : nous l’espérons , et nous l’espé- 
rons. 

« Îly a, outre ce que nous venons de dire , bien d'au- 
tres choses que nous avions confiées à maître Ouang pour 
être rapportées verbalement à Mgr. : c'est pour cela que 
nous ne les mettons pas par écrit. Qu’il donne prompte- 
ment réponse. 

« Nous souhaitons que Mgr. soit mîîle et dix mille fois 
content , joyeux et tranquille ; qu’il ne fasse pas d’ins- 
tances (qu'il ne se presse pas); ce que nous espérons. 

« Toutes les années, on peut entrer à la 14° lune, 
depuis le 6° ou 7° jour jusqu’au 10°, 11°, 12° et 13° jour. 
La seconde fois on peut entrer à la onzième lune , depuis 
le 16° où 17° jour jusqu’au 20°, 23° ou 24°. A cette dernière 
époque , on apporte à l'empereur les présents d'usage à 
l'occasion de la nouvelle année. Nous viendrons probable- 
ment dans ce temps-là. Quand vous serez parvenus à la 
porte chinoise, vous attendrez pendant quelques jours. 
Maïs pourrez-vous attendre sans danger? Nous espérons 
seulement que nous traiterons bien cette affaire. 11 faut 
prendre les précautionsnécessaires, afin de ne point causer 
dé soupçons. » 

« D'après la teneur de cette lettre et les colloques qu'ils 
onteus avec d’autres personnes, on a des preuves certaines 
que les Coréens désirent m'introduire chez eux, ainsi que 
les autres Missionnaires européens. Hs seraient au com- 
ble de Ja joie, s’ils pouvaient avoir et conserver un Evéque 


* 








( 319) 
sans danger ; mais ils craignent tous de ne pas pouvoir 
surmonter les difficultés qui s'opposent à mon entrée, ils 
veulent me voir avant de s’aventurer. Ils n’ont donné 
qu’une promesse conditionnelle (peut-être). Ce forsttan 
de mauyaïis augure diminue de beaucoup mes espérances. 

« Le 29 janvier, Joseph repartit pour Péking; nous nous 
quitiâmes , j'allais presque dire pour ne plus nous revoir. 
Peu s’en est fallu qu’il ne soit devenu victime de son zèle. 

« Pendantson absence je reçus des lettres de Macao, qui 

m’annonçaient les tristes événements arrivés au Tong-King 
et ea Cochinchine, et la mort du vénérable E vêque de Sozv- 
polis, Mgr. Florens. Cette nouvelle aigrit encore la denleur 
que j’éprouvai quand je dus me séparer de ce respectable 
Prélat, que je regardais comme mon père. Le souvenir 
de ses vertus et des Lontés qu’il a eues pour moi me ren- 
dra sa mémoire toujours chère. Je pense souvent à ce 
saint Evêque, et toujeurs avec attendrissement. 

« Les chagrins que me causèrent tant de tristes évé- 
nements arrivés coup sur coup , et l’inquiétude que me 
donnait une entreprise que je regardais presque comme 
désespérée, furent un peu adoueis par la nouvelle du glo- 
rieux martyre du vénérable M. Gàgelin, et par la réception 
du rescrit de la Propagande, qui , daignant satisfaire vos 
vœux et les miens, confait la mission de Corée aux soins de 
notre Société. 

« Le 7 février, l'affaire fut entièrement terminée. Joseph 
remit entre les mans des Coréens la somme conve- 
nue, avec quelques effets ; et les Coréens lai donnèrent un 
habillement complet , dont je devais me revêtir aux fron- 
uères. Le révérend Père Sué, lazariste chinois, me prêta . 
la somme dont j’ai parlé ; elle a été restituée à M. Tor- 
rette, à Macao. 

« Pendantque j'étais au Chang-Si, un catéchiste qui a été 
long-temps au service de Mgr. le Vicaire apostolique de 


( 320 ) 
cette province, me promit , quand je le voudrais , d’aller 
louer une maison sur les frontières de la Corée. Quand je 
fus assuré de la bonne volonté des Coréens , je crus devoir 
accepter cette offre : sans ce moycn, il me paraissait trop 
dangereux de passer quelque temps aux frontières , logé 
chez des ptiens. 

« Le 30 mars, j'envoyai donc am courrier au Chang-Si 
pour avertir ce catéchiste et l'amener avec lui. 

« Pendant la nuit du 2 au 3 avril, quelques séditieux 
d’un district du Clrang-Si, peu éloigné du domicile de 
Mgr. le Vicaire apostolique, égorgèrent le mandarin da 
chef-lieu , sa famille, ses domestiques, sa garde, et après 
ce massacre ils mirent le feu à la maison; deux individus 
seulement purent se sauver pendant l'obscurité. Bien des 
personnes sont persuadées que les meurtriers sont de 
malheureux Chinois poussés à bout par les exactions exor- 
bitantes de leur mandarin. Les confrères de celui-ci , dont 
la conduite n'était pas meilleure , craignirent d'être re- 
cherchés ; ils frent courir le bruit que c'était une conspi- 
ration tramée par les Pe-lien-kino. Le premier mand2- 
rin militaire du district fit aussitôt cerner la ville, 
plaça des corps-de-garde dans toutes les avenues, se 
saisit de tous les gens suspects, et, comme c’est l’ordinaire, 
fit arrêter tous les chrétiens qu'il put trouver. On sait 
qu'il n'y a parmi eux aucun Pe-lien-kiao, que leur relt- 
gion les oblige à rester fidèles à leurs princes et aux magis- 
trats ; mais n'importe , le Christianisme est unc religion 
prohibée par le gouvernement , il faut la persécuter : il 
n'arrive point de -funeste événement dont les chrétiens 
n'aient à souffrir. Parmi les chrétiens que ce chef militaire 
fit arrêter il se trouva un Prêtre chinois; ce malheureux 
accident mit le Chang-Si ct les districts voisins en rumeur: 
le gouverneur-général publia un édit foudroyant contre 
les Pe-lten-kiao et contre toutes les sectes prohibées, 


( 321 ) 

parmi lesquelles il comprenait la Religion chrétienne, qu'il 
uommait expressément. Par une contradiction inexpli- 
cable , il défendait d’inquiéter les bonzes, de quelque 
secte qu'ils fussent, quoiqu’on en eût arrêté quelques-uns, 
comme convaincus d'être Pe-licen-ki1o. Tout semblait 
présager une persécution générale dans le Chang-Si. A Ta- 
Juen-Fou , métropole de la province, on avait commencé 
à procéder contre les chrétiens : un certain nombre avait 
été conduit en prison. Mgr. du Chang-Si ct ses Prètres 
prenaient des mesures pour détourner l'orage qui grondait 
sur leurs têtes ; 1l était à craindre que mon courrier et ceux 
qui venaient de Macao ne fussent arrêtés avec les effets et 
les lettres qu’on cnvoyait d'Europe. Un parcil malheur 
aurait compromis toutes les missions du nord de la Chine et 
de la Tartarie. Mgr. du Chang-Si m'écrivit et me manifesta 
ses craintes; mais le bon Dieu permit que l'orage se 
dissipât au moment même qu’il commençait à éclater. 
L'édit de persécution contre les chrétiens fut révoqué le 
second ou le troisième jour après sa publication ; le Mis- 
sionnaire chinois et les autres chrétiens arrêtés en diffé- 
tents endroits furent relächés ; mon courrier et ceux de 
Mgr. arrivèrent heureusement au Chang-Si. 

« Cependant, si l'orage qui s'était formé dans cette pro- 
vince l’épargna , il vint nous attcindre en Tartarie. Le 
gouvernement du Chang-Si avait fait instruire le vice- 
roi du Tchy-Ly du malheureux événement dont j'ai parlé , 
et du soupçon qui pesait sur les Pe-lien-kiao. Celui-ci 
montra un zèle aussi ardent, pour le moins, que son col- 
lègue : il parut bientôt un décret qui ordonnait aux man- 
darins inférieurs d'informer contre les Pe-lien-kiao et 
les chrétiens. Le mandarin de notre arrondissement 
méprisa cet ordre , et déclara à ses officiers qu’il n’enta- 
merait andune procédure contre les chrétiens : « Je con- 
nais , dit-il, par l'expérience de mes prédécesseurs, qu’il 

TO». 9. L. 21 


À 322 ) 

est dangereux d'inquiéter les chrétiens; de paretts procès 
ont toujours nui à ceux qui les ont suscités. » Un autre 
mandarin , duquel nous dépendons en premier ressort, a 
montré encore plus de fermeté ; il a résisté jusqu'à ce 
jour aux ordres réitérés plusieurs fois de procéder coatre 
les chrétiens ; il a mêmo fait prévenir ceux de Sivang 
de donner la bastonnade à tous les satellites qui vien- 
draient les inquiéter, parce qu'ils seraient venus sans 
ordre. Cependant, à n’en juger que d’après les apparen- 
ces, dans une persécution, Sivang devrait être le plus ex- 
posé : les mandarins ct tous les paicns du voisinage saveat 
que c’est comme la métropole de tous les chrétiens 
du district; plusicurs mandorins n'inorent pas qu'il y 
a une église, et qu'actucliement même on en construit 
une autre plus vaste ct plus belle; ils connaissent les 
principaux habitants du bourg ; on ne doute point qu'il 
p’y ait des Missionnaires. Mais Dieu n’a pas permis 
qu'aucun malheur nous arrivät. L'affaire des Pe - lien- 
kiao n'aurait pas eu des suutes fcheuses , sans un autre 
accident qui faillit causer un embrascment général. 

« Le 17 juin, à sept heures du soir, message extraordi- 
maire, dont voici le rapport: « Le vice-roi de la province, 
prévenu qu’il y a des Missionnaires, européens cachés à 
Sivang , a donné ordre au mandarin de l'arrondissement 
de les faire prendre à l’instant. Prenez la fuite à l'heure 
même, et cachez-vous où vous pourrez; peut-être que le 
. mandarin et les satcllites sont en chemin pour vous saisir. 
La nouvelle est certaine; les officiers du mandarin , ins- 
truits de cet ordre , ont averti le chef des chrétiens du 
district de se tenir sur ses gardes et de prendre des 
mesures de sûreté.» Cette nouvelle, qui paraissait ofi- 
cielle , jeta l'alarme partout. On serra au plus vite dans 
de profondes cavernes tous les objets de religion , et ceux 

qui pouvaicnt directement ou indirectement faire soup- 








( 323 ) 

gonuer ou révéiller l'idée d'un Eeærapéen. Nous travailla 
mes jusqu’à une heure après minuit. Cela fait, on nous 
relégua , à petit bruit , dans une eaverne. En attendant le 
cours des événements, on plaça des sentinelles à certaines 
distances , pour être prévenus à temps de l’arrivée de 
l'ennemi : alors nous aurions gravi la montagne. Les deux 
chefs du bourg nous donnèrent de grandes marques de 
dévouement. J’admirai leur charité ; ils oubliaient leur 
propre danger pour ne s'occuper que du nôtre: cepen- 
‘ant ds étaient bien plus exposés que nous. 

« Le 18 et le 19 , nouveau message. « Ce ne sont poine 
les Européens qui sont l’objet des poursuites du vice-roi ; 
on ignore même s’il y en a un seul dans toutc la province : 
c’est un mandarin militaire qui est Ia cause de ce mal- 
heureux événement. Cet officier, promu à un grade supé- 
neur, est allé remercier le vice-roi ; celui-ci lui a demandé 
s’il y avait des rebelles pe-licn-kiao dans son district : «Non, 
Excellence, dit-il, il n’y a point de Pe-lien-kiao, mais il y 
a beaucoup de chrétiens. » Ce méchant homme , ennemi 
secret des chrétiens, s’est plu par des rapports cilomnicux 
à les rendre suspects et odieux au mandarin ; il a obtenu 
un ordre adressé au gouvernement de Sueng-Ilo-Fou, 
pour informer contre eux et contre le Missiomwire du lieu 
désigné. Le prêtre, averti à temps, s'était sauvé à la 
faveur de la auit. Pour comble de malheur , officier mi- 
litaire accusateur et ennemi personnel des chrétiens à 
été chargé de faire les recherches : il a arrêté tout ce 
qu'il en a pu trouver , hommes et femmes, et les a 
fait traîner à Sueng-Ho-Fou. I a même dépassé les 
limites de sa juridiction, il s’est permis de faire des ar- 
restations dans un district étranger. S'il eût été question 
d’une affaire purement criminelle, il eùt été sévèrement 
puni; mais en Chine, comme ailleurs, lorsqu'il s’agit 
d’une inermmiuauon contre la Religion chrétienne, tout es! 


( 324) 

permis; on peut impunément violer wus les droits de 
la justice , et faire violence aux lois. Cependant le man- 
darin lettré , à qui il appartient de porter la sentence, 
indigné de la conduite irrégulière de l’oflicier militaire, a 
fait délivrer toutes les femmes et un bon nombre d’hom- 
mes ; il n’a retcnu prisonniers que dix à douze chefs 
de familles. 

« Cette injuste inquisition a réveillé la cupidité de que 
ques autres mandarins lcttrés ct militaires. Il y a eu plu- 
sieurs chréticns persécutés en certaius districts ; quelques- 
uns se sont rachctés à prix d'argent; d’autres ont été 
cruellement tourmentés, et condamnés à de fortes amen- 
des. Nous apprimes , il y a peu de jours, qu'un saint 
vieillari connu de tous les Missionnaires a été- frappé 
d’une manière inhumainc. Ce vénérable confesseur, crai- 
gnant de succomber aux tourments, a offert environ quatre 
mille francs au mandarin pour n'être pas tourmenté da- 
vantage. Ce ministre de l’enfcr lui a répondu : « Non, tu 
apostasicras, et de plus tu me donneras celte somme. » 
Le saint confesscur à tenu ferme. Plusieurs ont pris la 
fuite, aimant mieux perdre leurs biens rue de s'exposer 
à perdre la foi. Quelques-uns se sont réfugiés chez uous. 
Le mandarin duquel nous dépendons immédiatement a 
encore refusé de faire des informations contre les chré- 
tiens : Dieu veuille le confirmer dans sa bonne résolution! 

« Le 23, le catéchiste de Sivang, mù par un mouf de 
‘compassion excessive , nous fit sorür de notre. caverne, 
et nous ramena à notre premier domicile. Nous éuons pas- 
sablement bien dans cette habitation souterraine. Ces 
cavernes ne ressemblent pas à celles que la nature a 
creusées dans les montagnes: ce sont des habitations 
préparées de main d'homme dans le flanc d'une colline ; 
on y trouve toutes les petites commodités qui sont dans 
les pauvres cabanes bâties en plein air ; il y a des familles 


( 325 ) 
entières qui passent leur vie dans ces obscures retraites. 
Cependant l'air y est humide et malsain ; comme il n’y a 
qu’une seule ouverture qui est souvent fermée, il cir- 
cule dificilement. Le 26, une nouvelle alerte nous obli- 
gea de fuir une seconde fois ; nous allämes chercher un 
asile dans une vieille baraque , sur une montagne. 

« Le 3 juillet, un nouveau motif de compassion nous fit 
rappeler à Sivacg : pou s’en fallut que nous ne fussions 
obligés de fuir pour la troisième fois. 

«Le 7, un nouveau message nous fit prendre de nou- 
velles mesures de süreté. Depuis ce temps jusqu'à ce 
jour, nous sommes entre la crainte ct l'espérance. 
Le vice - roi est fort mal disposé ; il a répondu à la 
consultation du mandarin de l'arrondissement qu'il fal- 
lait continuer les recherches , ce qui signifie qu’il fant en 
venir à une perséculion générale. Celui-ci a jusqu'à pré- 
sent éludé cet ordre. Puisque les Pe-licn-kiao nous 
causent , sans s’en douter , tant de tracasserics, vous se- 
rez probablement bien aises de les connaitre. Les Pe- 
lien-kiao , ou sectateurs de la religion de la fleur du 
nymphæa , sont de vrais francs-maçons chinois; ils sont 
répandus dans toutes les provinces de l'empire; le nombre 
est de plusieurs millions : c’est une espèce de gouverne- 
ment qui travaille secrètement à reuvcrser le gouverne- 
ment établi; ils ont un chef et des ofliciers inférieurs 
qui se distinguent par différents grades. Tous sont liés 
par un serment qui les oblige au secret le plus inviolable; 
ils sc font un devoir de nier qu'ils soient de la secte, 
quand ils sont poursuivis comme le-lien-kiao. Ils se 
livrent à des superstiions secrètes, mais à l'extérieur 
ils ne diffèrent en rien du reste des Chinois ; ils ont seu- 
lement des signes particuliers pour se connaître enlr’eux , 
font des collections pécuniaires, et forment un trésor 
pour les besoins de l’ordre. Lorsqu'ils sont découvert& 


( 326 y ; 
sous un nom , ils en prennent un éutre. Aujonrd'hel ils 
se disent sectateurs de la religion du suprême Ciel, mais 
le vulgaire ne les connaît que sous leur premier nom de 
Pe-lien - kiao. Leur but principal est de renverser le 
gouvernement, pour lui en substituer un autre composé 
seulement de Pe-licn-kiao. Plusieurs fois ils ont tenté - 
de réaliser leurs principaux desseins, mais ils ont toujours 
échoué. Sous le règne du dernier empereur (Kia-Tching) , 
il ya environ vingt-cinq ans, ils furent sur le point d’exé- 
cuter leur projet (1). Un jour plus tard , et lu Chine avait 
un empereur pe-lien-kiao : on se pressa un pou trop. 
Parmi les conjurés se trouvaient des Chinois de toutes les 
classes ; des princes du sang , des eunuques du palais, 
des maynats, etc.: on se saisit du chef. L'empereur voulut 
l'interroger lui-même : « Combien as-tu de sectateurs , lui 
demanda-t-il ? — J’ai pour moi lc tiers de l'empire. — 
Âs-tu parmi tes partisans des scctateurs de la religion de 
Ciel (c'est-à-dire des chrétiens) ? — Je n'en ai aucun qui 
professe cette religion. » Maluré ce glorieux témoignage et 
cette déclaration auchentique, l’ingrat empereur porta vers 
le même temps une loi qui condamnait à mort tous les Mis- 
sionnaires, et les simples fidèles à l'exil perpétucl. Ilestcer- 
tain que cette secce est funeste à la Religion chrétienne. El: 





(r) Mgr. l’Evêque de Capse se trompe sur l’époque où la sec& 
des Pe-lien-kiao fut sur le point de détrôner la dyuastie ré- 
gnante : ce fut environ dix ans plus wôt. {ls exercèrent leurs ravages 
daus différentes provinces, depuis 1794 jusqu’en 1802. C’est en 
cette année-là qu’un de leurs principaux chefs fut pris. Voyez ce 
qui est dit, à ce sujet, dans les nouvelles Lettres édifiantes 
tome ur, p. 379 et suiv., et tome 1v, p. 3 et 4. 

Ce ne fut que plus de deux ans après la défaite des Pe-lien- 
kiao, c'est-à-dire en 1805, que l'empereur Kia-Tching com- 
mença à molester les Missionunaires et les chrétiens, surtout à Pé- 
king ; mais ce ne fut au’en 1814 qu’il condamna à mort les blis- 
stounaires. 


(527) 
n’y a point de révolte de Pe-lien-kiao , qui par contre-coup 
ne nuise aux chrétiens. On dit que cette secte fameuse en 
Chine a commencé avec celte dynastic; mais il paraît 
qu’elle est beaucoup plus ancicnne. 

« Vers la fin de juin ; j'envoyai un courrier pour aller 
chercher Joseph, dont je commençais à être fort en peine. 
Sur la route, cet homme rencontra un Prêtre chinois qui 
lui ft rebrousser chemin pour nous annoncer la prochaine 
arrivée de M. Mouly, lazariste français. En effet , ce Mis- 
sionnaire parvint à Sivang le 12 de juillet. Il passa sans 
danger danstous les licux où la persécution était le plus vio- 
lente : le bon Dicu le protégea d’une manière particulière, 
Cherain faisant, il alla loger chez un chrétien qui avait été 
visité , ainsi que bien d’autres , par le mandarin du dis- 
trict; peu après son départ , le mandarin revint et fit con 
duire en prison tous les chrétiens qu’il trouva dans cette 
maison et ailleurs. Un peu plus tôt , un peu plus tard, 
M. Mouly était certainement arrêté. Un si grand malheur 
aurait donné à la persécution une terrible intensité. 

« Le 6 juillet, j'envoic, pour la seconde fois , le même 
courrier sur les traces de Joseph: Le journal impérial 
avait, dit-on , annoncé que trente barques, du nombre de 
celles qui apportent le riz à l'empereur, avaient été brülées. 
Trois cents personnes avaïcnt péri dans l’incendic; on crut 
bientôt que Joseph était de ce nombre. Je ne pus me per- 
suader qu'un tel malheur lui fût arrivé; je ne pouvais 
point. concevoir d’abord comment trente barques qui 
naviguent à une distance plus ou moins grande les unes 
des autres , auraient péri par un même incendie : cc— 
pendant l'annonce officielle d’un événement qui n'était 
contredit par personne , me causait les plus vives ap- 
préhensions. | 

« Enfin, le 8 septembre, il arriva à Sivang dans l'état le 
plus pitoyable ; il était couvert de plaies et de tumeurs 


( 328 ) 

Le froid qu'il avait supporté en Tartarie et sor la route de 
Péking, ajouté à l'humidité et aux vapeurs malsaines de 
sa barque , l'avaient mis dans ce triste état ; il est en- 
core dans une impossibilité complète , je ne dis pas de 
marcher, mais même de voyager à cheval ou dans un 
chariot. Cependant son courage est toujours au-dessus 
de ses forces ; il voit bien que , dans la circonstance ac- 
telle | sa présence m'est très-nécessaire. 

« Le funeste événement dont j'ai parlé plus haut s'est 
trouvé vrai, du moins en partic. Plusieurs barques du 
nombre de celles qui portent le riz à l'empereur, ont été 
brülées dans le fleuve Yang ; un grand nombre de mate- 
lots et de voyageurs ont péri dans l'incendie ou dans 
l'eau , en s’cflorçant de gagner le rivage. Ces barques 
étaicnt à l'ancre , et à côté les unes des autres. On at- 
tribue cet accident à la malveillance. L'équipage de plus 
de cent autres barques s’est révolté contre ses chefs, ils 
les ont égorgés ainsi que bien d’autres personnes ; les 
uns sont morts dans cette rixe , les autres ont pris la 
fuite : ceux qui sont restés sont entre les mains de la 
jusuce ; cnfin quelques autres barques ont été brisées par 
le courant ,en remontant une cataracte ou chute d’eau. 
Les Chinois ne connaissent point l'usage des écluses ; ils 
ignorent les ressources de la science hydraulique, qui 
produit des prodiyes en Europe : aussi la navigation en 
Chine , soit sur les côtes , soit dans l’intérieur , est-elle 
toujours pénible , longue ct souvent même dangereuse, 
Les barques du Kiang-Si qui naviguent sur le cana! im- 
périal, sont un an pour aller au port de Péking ct re- 
venir dans leur province ; cependant la distance est à 
peine de trois cents lieues. Joscph s’est trouvé dans la 
bagarre , il a été témoin de tous ces funestes accidents ; 
mais le bon Dieu l'en a préservé comme par miracle , il 
en a été quitte pour son infirmité. 


( 329 ) 

« La persécution contre les chrétiens de ce disuict 
commence à se ralentir, mais elle n’a point entièrement 
cessé. Neuf de ces généreux confesseurs ont été con- 
damnés à l’exil perpétuel en Tartarie. Pendant qu’on les 
conduisait de leur canton au chef-lieu de l’arrondisse- 
ment , les archers sc sont arrêtés dans une auberge 
pour se rafraichir. Un Prêtre chinois qui attendait l'occa- 
sion favorable , a profité de la circonstance pour les con- 
fesser ; trois ont reçu la communion. Le Missionnaire 
aurait bien voulu les communier tous ; mais les satellites 
ont voulu coutinuer leur marche, et il n'était pas prudent 
de se trouver avec les prisonnicrs à leur arrivée. 

« IL paraît que les premiers qui furent arrêtés au 
mois de juin , au nombre de douze, scront condamnés à 
un exil de dix ans. On ignore quelle scra la destinée de 
ceux qui ont été cruellement fustigés dans une petite villo 
voisine. Le mandarin qui les a fait tourmenter a été 
appelé par le vice-roi de la province; on ne sait pourquoi. 

« Les habitants de Sivang , et les Missionnaires aussi, 
n'ont pas l'air de craindre. Quoique nous soyons presque 
au centre des endroits où la persécution est allumée, les 
chrétiens de ce pays-ci n’ont point interrompu la cons- 
trucuon de leur église : elle est enfin achevée; elle est 
belle pour un bourg si misérable ; peut - être l'est - elle 
trop. Un tel édifice, que l'on peut appeler à juste 
titre la merveille de cette partie de la Tartarie, pourrait 
bien attirer l'attention de quelque mandarin peu favora- 
ble au Christianisme, et causer sa ruine et celle des 
chrétiens. Après Péking, Macao et le Fokien, je ne 
connais que Sivang qui ait un édifice public consacré au 
culte divin. Depuis quelques jours , nous nous trouvons 
huit Missionnaires réunis à Sivang , savoir : un Evêque 
européen, deux Missionnaires aussi européens, cinq 
Prètres chinois , aon compris bon nombre de Catéchistes 


(33 ) 
et quelques élèves du sanctuaire. En voilà plus qu'il n'en 
faut pour tenir un synode en forme. 

« Joseph va mieux, mas il n'est pas entièrement 
guéri ; son courage ne l’a point abandonné. 

« Nous partons mercredi prochain 7 da mois d'octo- 
bre. Nous avons acheté un petit chariot qui ressemble 
assez à une brouctte; il nous coûte sept francs , y compris 
l'attelage. On nous donne deux chevaux pour la somme de 
cent quarante francs , et un troisième pour rien : nous 
formons une petite caravane. Nos gens s’arment de toutes 
pièces, nous devons marcher pendant deux cents et 
quelques lieues à travers les montagnes ct des déserts 
remplis de voleurs et de bètes féroces; d'un jour à 
l'autre on nous annonce quelque nouvelle spoliation. 
Ordinairement ces voleurs ne tuent point , à moins qu'on 
ne fasse résistance ; ils sc contentent de dévaliser les 
voyageurs , quelquefois ils leur enlèvent jusqu’à leurs 
habits. Or, dans la circonstance actuelle , une telle 
spoliation équivaut à un cruel assassinat; car, quoique 
nous soyons encore dans Je mois de septembre , il gèle 
néanmoins bien fort. Le pays que nous allons traverser 
est encore plus froid que Sivang. Après un mois de mar- 
che, nous entrons dans le Leao-Tong; dans cette pro- 
vince , la température est un peu plus douce, mais les 
habitants ne nous sont guère favorables. Je prévois d'a- 
vance qu'aucun chrétien ne voudra nous donner un asile, 
même en passant. {ls ont une peur terrible des Européens; 
si nous ne pouvons pas vaincre leur apiniätreté , il faudra, 
bon gré mal gré, prendre logement chez les paiens. 
Au commencement de la onziéme lune, nous irons à 
l'extrème frontière , où se tiennent les foires ; alors nous 
serons nécessairement sculs parmi des milhers d’infidèles, 
et entourés de la gendarmerie chinoise qui se trouve 
là tout exprès pour faire rançonner les commerçants et 


(33) 

examiner les étrangers. Si nous pouvons, nous consurui- 
rons une pelite baraque; nous aurons l’air de faire le 
comcrce, ét nous atiendrons avec résignation l’arrivée des 
Coréens: Quand ils seront venus , supposé encore qu’ils 
viennent , nous entrerons si le bon Dieu le veut. Notre 
situation est bien critique; pour comble d’embarras, mes 
compagnons de voyage sont sans courage et sans capacité ; 
beureux encore d'avoir pu trouver trois hommes qui aient 
voulu courir les chances d’un pareil voyage. Du reste, 
je m'inquiète peu des suites de cetie périlleuse entreprise, 
j'ai remis ma destinée centre les mains de Dieu, je me 
jette entre Îles bras de la divine Providence, et cours, 
tête baissée à travers les dangers, jusqu’à ce que je sois 
arrivé au terme de ma course. 

« Bonne nouvelle ! il me vient de l'argent du Chang-Si 
avec un excellent guide, qui consent à m'accompagner 
jusqu'aux portes de la Corée. Le Chang-Si a un nouvel 
Evèque ; Mgr. le Vicaire apostolique de cette province 
vient de sacrer pour son Coadjuteur le ‘révérend 
Alphonse , religieux franciscain , né à Naples ; c’est un 
excellent sujet , j'ai l'avantage de le connaitre ; il a toutes 
les qualités nécessaires à un grand Evèque. 

« Pour surcroît de bonheur, les chefs des courriers 
que j'avais euvoyés au Leac Tong arrivent ( 1° octo- 
bre ). On m'a loué une maison assez spacieuse à une 
petite demi-licue de l'endroit où sc tiennent les foires 
entre les Chinois et les Coréens ; le prix du loyer est de 
cent cinq francs pour l’espace d’une année. 


« Je termine ici cette longue relation, dont vous recevrea 
Ja suite par le prochain courrier. » 


s Sivang , Tartarie occidentale , le 5 octobre 1836. 


at Banrnéuxm, éoéque de Cape , et vicaire 
apostolique de la Corée. » 


( 332 ) 

Le courrier par lequel Mgr. de Capse devait trans- 
mettre de nouveaux détails n’a plus apporté de dépêches 
de ce saint Prélat; à la place de celles aucndues, M. le 
Supérieur du séminaire des Missions étrangères a reçu 
la lettre suivante : 


« Révéasgnp Monsiaun , 


« C'est avec la plus vive douleur que je vous annonce 
Ja mort de Mgr. Barthélemi Bruguière. Parti du seminaire 
de MM. les Lazaristes français en Tartaric , le 7 octobre 
1835, pour se rendre en Corée, il arriva le 19 du même 
mois à une maison de chrétiens, sur la route, pour se re- 
poser et y attcndre la permission de Mgr. l'E vêque de 
Nanking, afin de se rendre au Leao-Tong. Le 20 , après 
diner, il tomba soudainement malade. Un Prêtre chinois, 
qui l’accompagnait , lui donna l'Extrême-Onction, et une 
heure après il mourut. Deux messages furent aussitôt 
expédiés; un pour le Chang-Si , Icquel nous apporta la fa- 
tale nouvelle ; l’autre pour Sivang , afin de l'apprendre à 
MM. les Lazaristes et à M. Maubant. Nous ne savons pas 
encore ce que fcra ce dernier , nous nous attendons qu'il 
se dirigera vers la Corée. 

« Mgr. Bruguière avait prédit sa mort; dans une de 
ses lettres il nous écrivait : « Je mourrai dans une terre 
étrangère, en Tartarie. Que la volonté de Dieu s'accom- 
plisse ! » 

« 11 avait assez souffert pour J. C. : il méritait de rece- 
voir sa récompense. Nous avons la ferme espérance qu'il 
intercède maintenant dans cicl auprès de Dieu pour la 
miss'on dont il était chargé. 


« Ÿ Alphonse ps Donata, éréque de Carade. » 





(333) 


Note sur ls chronologie chinoise , écrite par Mgr. l'E- 
véque de Capse, à l'appui de sa Relation. 


Les Chinois ont des histoires et des annales. Tout le monde en 
Chine a le pouvoir de composer des histoires , mais toutes ne suut 
pas véridiques , ni reconnues pour telles par le gouvernement et 
par les Chinois instruits. Ce ne sont souvent que des fables, pro- 
pres sculement à induire en erreur le vulgaire ignorant et crédule, 
el à amuser les gens oisifs. C’est dans ces histoires fabuleuses que 
l'on trouve cette chronologie qui donne au monde une si prodi- 
gieuse antiquité. 

Les Annales chinoises sont les sculs monuments historiques re- 
connus par le gouvernement et par les savants critiques. Tous les 
faits rapportés dans les Annales sont regardés comme authenti- 
ques et d’une certitude irréfragable. Depuis plus de quatre mille 
ans, c'est-à-dire depuis la fondation de l’empire chinois, il existe 
une société de savants, instituée par les premiers empereurs: 
cette société est chargée de rédiger l’histoire de la nation; le 
nombre de ses membres est fixé, et ils ont chacun un nom 
particulier, qui ne change jamais ; il passe à leurs succes- 
seurs : c'est ce qu’ on appelle le tribunal des Annales. 1l est placé 
dans la capitale, où réside le chef de la nation. Pour éviter les 
dangers de l'adulation et de la crainte, les ouvrages rédigés par 
les membres de ce tribunal sont déposés dans des coffres de fer 
que personne n’a le droit d'ouvrir, pas même l’empereur. Ces 
Annales ne sont livrées à l'impression et connues du public 
qu'après le changement de la dynastie, dont elles contiennent 
l'histoire. On dit que celles de la précédente dynastie, c'est-à- 
dire des Tartares Mantchoux, est encore à paraître, quoiqu'il y ait 
déjà quatre coffres remplis de mémoires. 

D'abord ces Annales étaient éparses comme les rapsodies d'Ho- 
mère, ce qui ouvrit peut-être un moyen facile à la falsification et 
à l’interpolation. Le docteur Kin-Gin-Chan, qui vivait dans le 
quatorzième siècle de l’ère vulgaire, réunit toutes ces’ Annales en 
un même corps d'histoire. Il rejeta toute l’histoire des temps fa- 
buleux, qui appartiennent au règne de Fo-Hi. Son ouvrage com- 
mence à la première année du règne d’Yao, que les Chinois re- 
gardent comme leur second empereur, c’est-à-dire vers l'an 2353 
avant Jésus-Christ Selon l'opinion commune, Jésus-Christ est 


2 — 





Le 


( 334 ) 

venu au monde l'an 4004 de la création : or, si l’on soustrait 2353 
du nombre 4004, on aura pour différence 1651; cette époque, À 
six années près, coïncide avec le déluge. Cette légère erreur 
chronologique aura pu se glisser facilement dans une histoire qui 
comprend une si longue durée. Cet Yao pourrait bien étre un des 
petits-fils de Noé. Ainsi le plus ancien empire du monde ne peut 
faire remonter ses connaissances Listoriques que jusqu’au déluge, 
en s’en tenant même à la chronologiedu texte hébreu; mais si l’on 
adopte la chronologie des Septante, admise par toute l'Eglise 
grecque, et suivie par l'Eglise latine, toutes les difficultés s'é- 
vauduissent. On a plus de temps qu'il n’en faut pour placer 
après le déluge le règne fabuleux et incertain de Fo-Hi. 

Le docteur Nau-llien, qui flurissait dans le seizième siècle de 
notre ère, ajouta aux Aunales authentiques, rédigées par Kin- 
Gin-Chan, l’histoire fabuleuse de Fo li, que l’on dit ètre le pre- 
mier empereur chinois. Plusieurs critiques croient que c’est Noé. 
Par cette addition Nan-Hien recule l’origine de lempire chinois 
jusqu’à l'an 295: avant Jésus-Christ. Si l’on s’en tient à la chro- 
nologie des Septante, on ne‘ trouve dans l’histoire de la Chine 
rien qui soit contraire à l'EcritureSainte. Le règne de Fo-Hi 
est postérieur au déluge de plusieurs années; mais une pareille 
époque semble contredire la chronologie hébraïque: cependant 
cette contradiction pourrait bien n'être qu’apparente. Il est très- 
probable que Fo-Hi est Noé, selon le sentiment de plusieurs sa- 
vants, Un déluge arrivé vers cette époque , suivant les traditions 
populaires des anciens Chinois , semble donner une grande pro- 
babilité à cette opinion; il est bien possihle encore que les Chi- 
nois, en prenant Noë, sous le nom de Fo-Hi, pour leur premier 
empereur, aient fait commencer son règne à l’année même de sa 
naissance, et que, réunissant cette époque qui précède ledélugo avec 
celle qui l’a suivi , ils en aient fait une seule qui forme la durée 
du règne de ce prétendu empereur : en effet, si l’on retranche 
2951 du nombre 4004, on a pour différence 1053. ‘Or, cette 
date , à compter depuis la création du monde, répond, à quelque 
chose près, à l'époque à monele le texte hébreu place la nais- 
sance de Noé. 

De ces principes découlent naturellement ces conséquences : 
1° les Annales chinoises, qui sont l’histoire authentique de la na- 
tion, ue sont point opposées à la chronologie du icxte hébreu, 
encore moins à celle du texte grec ; 2° l'histoire fabuleuse du 
régne de Fo-Hi ne contredit paint le texte grec, ct peut-tre même 











(335) 


#accorde-t-elle avec le texte hébreu ; 3° la chronologie chinoise, 
qui fait remonter l’origine du monde à une si haute antiquité. 
est rejetée de tous les savants critiques chinois ; elle ne se trouve 
consignée que dans des ouvrages fabuleux, rejetés par tous les 
gens sensés. 





Nous étions loin de nous attendre, en terminant ce 
cahier , à avoir une nouvelle et bien doloureuse perte à 
annoncer: c'est celle de Mgr. Auvergne, archevêque d'lcone, 
délégat du St-Siége dans le Levant, et qui , dernièrement 
encore , venait d'être nommé Visiteur apostolique du dio- 
cèse de Babylone. Lui et M. l'abbé Guinoir, son grand- 
vicaire, étaient partis d’Alcp le 19 août, avec leur suite, 
pour se rendre à Bagdad par la Mésopotamie. Arrivés à 
Diarbekir le 2 septembre , ils se trouvèrent indisposés le 
10 , et firent appeler les médecins européens des régi- 
monts turcs qui sont en garnison à Diarbekir. Ceux-ci leur 
administrèrent des remèdes qui n'eurent point un heureux 
effet. Le 12, Mgr. l’Archevêque d’icone a passé à une 
mocilleure vie; et le 14, M. l'abbé Guinoir l’a suivi dans 
le tombeau. 

Le clergé de Diarbekir , une partie de celui des autres 
villes de la Mésopotamie qui était venu à la rencontre du 
Prélat, et toutes les populations catholiques de ces contrées 
sont inconsolables. Les corps des défunts ont été inhumés 
dans l’église des Chaldécns de Diarbekir , où Hs reposent 
chacun dans un tombeau neuf ; et l'autorité turque a fait 
apposer les scellés sur tous les objets qui leur avaient 
appartenu. En apprenant cette affligeante nouvelle, M. le 
consul de France à Alep s’est empressé d'envoyer à 
Diarbekir le chancelier de son consulat : celui-ci a dù re- 
cueïllir tout ce qu'avait pu laisser le Prélat ou son Grand- 
Vicaire , et faire une enquête sur un événement si triste 
et en même temps si inattendu. Tous ces détails sont 
extraits d’une lettre que nous écrit un négociant français 
d’Alep , sous la date du 26 octobre 1836. 

La mort de Mgr. Auvergne laisse un bien grand vide 
à remplir. Il était le seul Evèque latin dans un espare 
d’une prodigieuse étendue : toute la Syrie , l'ile de Chyÿ- 


( 336 ) 

pre, l'Arabie, l'Egypte, formaient sous sa juridiction 
un immense vicariat apostolique, dont les limites étaient 
d’un côté les cataractes du Nil, et de l’autre l'Euphrate. 
I! était le représentant du St-Siége au milicu de tous les 
Evüques et Patriarches catholiques des divers rits qui se 
trouvent dans ces pays. La nouvelle mission qui lui était 
confiée , et qu’il allait remplir , ajoutait aux contrées dont 
nous venons de parler, la Mésopotamie, la Syrie , la 
Chaldée , une partie même de la Perte. 

L'influence qu'exerçait ce Prélat était très-grande : 
à son entrée dans unc vilie ou dans un village , les po- 
pulations en masse, catluliques , hérétiques, Grees et 
Turcs, s'empressaient sur son passage : au Caire, les hon- 
neurs militaires lui avaient êté rendus ; Mélhémet-Aliavait 
honoré en sa personne le représentant du Souverain Pon- 
üfe , et Ibrahim avait solennellement accordé , à sx prière 
( chose inouïe jusqu'alors } , la grâce d’un chrétien renégat 
repenti. 

Quant à son zèle, il était véritablement infaugable : 
depuis environ quatre ans qu'il était dans le Levant , il 
n'avait presque cessé d'être en cheinin pour visiter quelque 
partic de sa vaste délégation apostolique ; il arrivait à 
peine de la Haute-Egypte, et déjà il s'achemninait vers 
Bagdad. 11 est probable qu'il s’était détourné un peu de 
sa route pour visiter le Patriarche catholique chaldéen de 
Babylone, qui réside à Diarbekir. Un peu plus d'un mois 
avant sa mort, le 7 août 1836, le Prélat nous écrivait 
d’Antioche , en accusant réception des fonds qui iui furent 
envoyés pour la dernière répartition : r J'ai fait faire un tri- 
duum de prières , pendant lequel j'ai offert le saint Sa- 
crifice pour l'Œuvre > et pour tous ceux qui y partici- 
pent.. » Telle a été sa dernière lettre. 

Mgr. Jean-Baptiste Auvergne était frunçais , né dans 
le diocèse de Nîmes ; il avait été choisi pour délégat 
apostolique par Sa Sainteté le pape Grégoire AVI lui- 
même , et sacré à Rome en 1833; à peine était-il âgé 
de 46 ans lorsqu'il est mort. 











. ANNALES 


DE LA 


PROPAGATION DE LA FOI. 


RECUEIL PÉRIODIQUE 


6ES LETTRES DES EYÊQUES ET DES MISSIONNAIRES DES MISSIONS DES DEUX 
MONDES, ET DE TOUS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS ET 4 
L'OUUVRE D£ LA PROPAGATION DE LA FOI. 


Collection fuisant suite aux Lettres Edifiant3e. 








Mass 1837. — N° Li, 


» 











A LYON, 
CUEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 
AUE UE LA PRÉFECTURE, N°5. 
A PARIS ET DANS LES AUTRES VILLES, 
CREZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 


. 1857. 


Res 


. 4vec approbution des Supérieure. 


AVIS. 


mc 


MM. les Collecteurs de diza’nes sont instam- 
ment priés de faire circuler régulièrement les 
Annales parmi tous les Souscripteurs dont ils ontla 
charité de recueillir les aumônes : un assez grand 
nombre se plaint d’être privé de cette lecture édi- 
fiante, si propre à nourrir le zèle en faveur de 
J'Œuvre, et à entretenir l'esprit de foi parmi 
nous. 


a 


Cet Ouvrage se vend au profit de l'Œuvre. 


| Prex de ce Cahier. Le La » * e e e 76e. 


Oo PP 


LYON, IMPRIMERIE DE PÉLAGAUD ET LESNEF, 











AVERTISSEMENT. 


Nous continuons la publication des cartes géogra- 
phiques des pavs où se trouvent des missions secourues 
par Œuvre de la Propagation de la Foi. Celle qui ess à la 
tête de ce cahier comprend les Etats-Unis, le Canada et 
quelques autres régions adjacentes. Malgré les étroites . 
limites du cadre auquel nous nou: : :nmes astreints, nous 
y avons fait entrer à peu près tous les endroits où il y a 
des catholiques et des chapelles, et tous ceux qui pour un 
mouf quelconque ont marqué dans l'histoire des missions. 
Ce travail a été revu avec soin , pour'les Etats-Unis, par 
Mgr. Bruté, et pour le Canada et le Nord par Mgr. Pro- 
vencher ; nous avons lieu de le croire aussi exact que 
possible. La division indiquée par des tracés de points 
est celle des diocèses actuels , les évêchés se recon- 
naîtront à la croix et au caractère romain. Le nom des 
peuplades sauvages encore existantes se trouve sur les 
lieux qu’elles habitaienr lors de la publication des pré- 
cédents N°° des Annales. 

Nous dirons peu de choses sur deux des grandes divi-- 
sioûs de cette carte: la statistique de l'Eglise des Etats- 
Unis est assez connue aujourd'hui, et nous l'avons déjà 
offerte à nos lecteurs (1). No: rappcllerons seulement que 
depuis l'époque où nous leur en présentâmes le tableau , 
deux nouveaux siéges épiscopaux ont été érigés : ce sont 





(5) Annales, N° XXIV, pages 714 et suivantes. 


+ 


22. 





(340 ) | 
ceux du Détroit et de Vincennes. Ainsi le nombre des dio- 
cèses dans toute l’étendue du territoire de l’Union, est de 
quatorze, y compris celui de Baltimore qui a le titre 
d’archevéché. Ce nombre s’aceroîtra très-probablement 
encore ; un peu plus tard’, et lorsque nous aurons recueill 
tous les renseignements que les divers Prélats de ces con- 
trées veulent bien successivement nous transmettre, nous 
nous réservons de rédiger une nouvelle statistique de l’état 
actuel de l'Eglise dans cette partie si intéressante du 
Nouveau-Monde. 

Tous les pays placés à gauche ou à l'ouest des Etuts- 
‘Unis, sont, jusqu’à l’océan Pacifique, habités par des peu- 
plades de sauvages. Les Jésuites s'occupent en ce moment 
de missions parmi ces tribus, errantes pour la plupartetsans 
villages mn demeures fixes. Le temps viendra sans doute où 
des Evêques ou Vicaires apostoliques ‘seront nommés pour 
ces pays reculés ; en attendant, tous ceux qui se trouvent 
placés dans le vaste territoire qui s'étend du Missouri 
jusqu'aux montagnes Rocheuses, sont soumis à la juridic- 
on de Mgr. l’Evêque de St-Louis. La résolution prise par 
le congrès américain de transporter au-delà du Mississipi 
tous les restes des anciennes nations indiennes , aug- 
mentera quelque peu le nombre des habitants de ces 
immenses et presque désertes contrées. 

La troisième division, qui comprend le Canada et les pays 
adjacents, demande quelques explicauons plus détaillévs : 
uous alluas es parler à part. 








MISSIONS DU CANADA. 


I n’est pas hors de propos sans doute, en offrant le ta- 


bleau d’une mission dont nous avGns à peine dit quelques 
mots , de le faire précéder d’une notice sur l’ensemble de 
celles qui se trouvent dansles possessions anglaises de l'A- 
mérique septentrionale et dont celle-ci dépend. Le Canada 
forme la portion la plus notable de ces missions : on sait 
que c’était autrefois une colonie’ française , qui a porté 
même pendant quelque temps le nom de Nouvelle-France. 
IL fut découvert en 1534; mais ce n’est qu’à l'année 1608 
que peut se rapporter le premier établissement fait à 
Québec , ville capitale de tout ce pays. Quelques années 
après, des Religieux récollets, puis des Jésuites vinrent y 
prêécher la Foi. Bientôt elle se propagea au loin : les Jé- 
suites la-portèrent aux peuplades les plus reculées , bien 
souvent aux dépens de leur propre vie, car dans un assez 
bref délai quatre de leurs Missionnaires furént massacrés 
par les Iroquois. En 1659 , arriva au Canada le premier 
Evêque envoyé dans cette contrée par le St-Siége; il avait 
le titre de Vicaire apostolique. Quatre ans plus tard, un 
séminaire fut établi à Québec , qui devint le .siége d’un 
évêché en 1670. Dès-lors la Religion ne cessa de faire 
des progrès jusqu’en 1763, époque où un traité de paix 
vint garantir à l'Angleterre la libre possession d'une CO- 
lnie qu'elle avait conquise. 


4 


(342) 

Un tel changement ne devait pas être favorable au ca- 
tholicisme ; le gouvernement anglais ne permettait , sous 
aucun prétexte, à des Prêtres français de s'établir dans 
ces contrées. Cependant les religieux , qui avaient tant 
contribué au bien opéré jusqu'alors, s’éteignaient succes- 
sivement ; les vides devenaient nombreux , et ce ne fat 
qu’à la fin de la révolution française que le gouvernement 
de la colonie se relâcha un peu de ses mesures rigou- 
reuses. Alors une trentaine de Prêtres français arrivèrent 
successivement. et rendirent de signalés services à l'E- 
glise.Depuis ce moment, la position des catholiques s’amé- 
liora. Aujourd'hui le c'ergé canadien est traité avec égard 
par les autorités anglaises ; l'exercice du culte est public, 
les processions se font librement , et les sacrements. sont 
portés aux malades avec toute la solennité désirable. En 
1831, le nombre des catholiques, dans: le bas’ Canäda 
seulement, était de 403,472 , sur une population totale 
d’un peu plus de 500,000 âmes (1); cèlui des anglicans 
était de 34,000 environ, le reste partagé entre différentes 
sectes. 

On compie danstoute l'étendue des possessions anglaises 
de l'Amérique du nord, quatre évêchés, Québec, Mont- 
réal, Kings-Ton et Charlotte-Town; trois vicariats apos- 
toliques , ceux d'Halifax, de Terre-Neuve , et dè St-Bo- 
niface de Ia Rivière-Rouge : ces trois vicariats sont ad. 
ministrés par des Evêques î# partibus, vicaires-généraux 
de l’'Evêque ‘e Québec, dont ils relèvent. 

L'évêché de Québec, érigé en 1670, ainsi que nous 
l'avons dit, compte déjà une succession de quatorze 

Evêques. Celui qui occupe aujourd’hui ce siége est Mgr. 


(1) On a remarqué que cette population augmentait d’un tiers 
environ tôus les dix ans. | 


(343 ) 
Joseph Signay, depuis le 19 février 1833 ;,il a un Coadju- 
teur. Les exigences du gouvernement , qui entretient un 
Evêque anglican à Québec , ne permettent point au Prélat 
catholique de prendre le titfe d’Archevêque, bien qu'il en 
exerce la juridiction. Son diocèse proprement dit se com- 
pose du district de Québec et de celui des Trois-Rivières, 
c'est-à-dire d’une grande partie du bas Canada, du côté de 
mer. 

L'évêché de Montréal a eté jusqu'à présent une depen- 
dance de celui de Québec , mais gouverné séparément : 
les Anglais ayant cessé de mettre obstacle à l'érection d’un 
évêché dans cette ville, le St-Siége y a récemment nommé 
Mgr. J. Lartigues, qui en était précédemment adminis- 

. trateur. Cet Evêque a également un Coadjuteur ;.la partie 
du bas Canada , vers l’ouest ou l’intérieur des terres, 
forme la circonscription de son diocèse. 

* Le diocèse de Québec a maintenant deux séminiires, 
deux hôpitaux desservis par des religieux ; le nombre des 
Prêtres est d'environ 150. Le diocèse de Montréal possède 
également un grand et un petit séminaire, deux collèges, 
deux hôpitaux et près de 140 Prêtres. Québec et Montréal 
sont aujourd'hui des villes assez importantes ; la popula- 
tion de la première est au moins de 30,000 âmes ; celle- 
de la dernière doit dépasser 40,000 ; elles possèdent 
l’une et l’autre de vastes églises ,et en nombre suflisant. On 
compte dans tont le bas Canada vingt-deux couvents de 
femmes. 

L'évéché de Kings-Ton(1)comprend tout le haut Canada, 
son érection ne date que de 1819. Quelquesannées aupara- 

” vant, l'Evêque actuel , Mgr. Mac-Donnald , n’avait trouvé, 


(1) C’est celui auquei n” <ecours à été attribué lors de lo der. 
uière répartition. Voir le N° XLI des Annales , page 419. 








( 344 ) 
à son arrivée dans le haut Canada , que deux Prêtres; il 
en a maintenant trente en presque-totalité irlandais ou 
écossais , et un Coadjuteur depuis 1832. Ce diocèse est 
un véritable pays de missions; à part quelques villes 
habitées par des Anglais nouvellement arrivés , il n’est 
occupé en grande partie que par des sauvages. 

La population totale, sans comprendre les tribus erran- 
tes , est évaluée à 170,000 âmes , sur lesquelles 70,000 
environ sont catholiques. Sur ce nombre on compte 40,000 
blancs, et 30,000 sauvages convertis. On ne troùvce dans ce 
vaste diocèse que trois églises en pierre , dont une dans cha- 
cune des villes principales, savoir : Toronto, Glingaris et 
Kings-Ton; et environ soixante chapelles, en bois ou troncs 
d’arbres, couvertes d’écorces , dont chacune peut contenir - 
à peine trente personnes. C’est dans le haut Canada que 
les Jésuites possédaient autrefois de si florissantes missions. 
En 1819, elles n'étaient plus qu’au nombre de dix à douze, 
et la plus nombreuse ne comptait pas 300 âmes. Ce nom- 
bre a beaucoup augmenté aujourd’hui, puisqu il est de 
quarante-neuf. 

La province du golfe St-Laurent forme le diocèse de 
Charlotte-Town ; ce siége est actuellement vacant par la 
-mort de Mgr. Mac-Eachen , qui en était titulaire (1). Le 
clergé ne se compose que de quatorze Prêtres , répartis 
dans les diverses parois-es de l’ile du Prince-Edouard , 
de l’île de St-Jean, et du Nouveau-Brunswick. St-Andrew, 
petite ville de ce district, à peu de distance du territoire 
des Etats-Unis, possède une assez belle chapelle catho- . 
lique. Nous manquons, du reste, de renseignements 





(x) Cet évéché a été secouru par l’'OEuvre dans les années 1830 
et 1832. Voir les Annales, N° XX VIII, page 423; et N° XXXII, 


page 127 





( 345 ) ct 
certains sur le nombre des catholiques du diocèse de 
Charlotte-Town. 

L'île de Terre-Neuve a pour Vicaire apostolique, depuis 
1829, Mgr. Fleming , évêque de Carparie, in partibus. 
La population de cette île est éparse le long des côtes ; si 
l'on excepte St-Jean ,,sa capitale, qui compte 12,000 ha- 
bitants , et trois ou quatre autres petites villes, il n’y a point 
d'agglomération tant soit peu considérable : il y a cepen- 
dant, à notre connaissance, sept églises dans l'ile de Terre- 
Neuve , et depuis peu un couvent de religieuses de la Pré- 
sentation a été établi à St-Jean ; elles élèvent de huit à 
neuf cents enfants. Le nombre exact des Prêtres et des ca- 
tholiques est encore ignoré Ge nous ; tout ce que nous 
savons , c'est que les courses apostoliques de l’Evêque et 
de ses Missionnaires doivent être bien pénibles et même 
périlleuses dans un pays totalement denué de routes , et 
”_ ‘couvert de neiges pendant les deux tiers de l’année, 

Le vicariat apostolique de la Nouvelle-Ecosse comprend, 
en outre du district de ce nom, l’île du cap Breton. Avant 
1833, ces pays se trouvaient placés sous la juridiction de 
Mgr. l’Evêque de Québec (1). Le Vicaire apostolique actuel 
est Mgr. Fraser, évêque de Tanen , ## partibus. 50,000 
catholiques , seize Prêtres répartis dans des paroisses fort 
éloignées les unes des autres, point de collége ni de 
séminaire , un hiver presque éternel placent ce vicariat 
apostolique à peu près dans la même position que celui . 





(1) D’après l’almanach du Canada pour 1835, l’ile du cap Bre- 
ton dépendrait de l'évêché de Charlotte-Town : mais une statis- 
tique qui nous fut précédemment envoyée par ordre de Mgr. l'Evé- 
que d'Halifax , portait cette île comme placéesous sa juridiction. il 
nous a paru plus convenable de suivre les indications du Prélat, 
qu'on almanach qui s'occupe plus des divisions administratives 
que des circonscriptions d’évêchés. 





( 346 ) 
de Terre-Neuve. Mgr. de Tanen , faute d’un nombre de 
Prêtres suflisant , est obligé de desservir lui-même trois 
ou quatre paraisses. 

Enfin tout cet espace qui s’étend à l’ouest des grands 
Lacs , jusques’au pôle , forme un dernier vicariat aposto- 
lique placé sous la juridiction de Mgr. Provencher, évêque 
de Juliopolis , én partibus. Le chef-lieu de cetie mission 
est St-Boniface de la Rivière-Rouge : c’est là, du moins, 
qu'est fixée la résidence de l’Evêque , et que se trouve la 
seule église en pierre qui existe dans ces contrées ; elle 
n’est point encore terminée. Deux autres chapelles sont éga- 
lement en construction, La population de St-Boniface , de 
St-François-Xavier et de deux ou trois autres résidences 
assez rapprochées, n’est en tout que de 5 à6,000 habitants; 
plus de la moitié sont catholiques. Quant au nombre 
des sauvages, il est inconnu ; mais, d’après le témoignage 
de Mgr. de Juliopolis ,:il est très-grand. Cet Evêque n'a : 
avec lui que.trois Prêtres canadiens , sachant la langue qui 
est parlée à la Rivière-Rouge ; deux autres Prètres ca- 
nadiens doivent partir au mois d’avril prochain pour la Ri- 
vière-Colombie , nouvel établissement qui prend chaque 
jour de l’importance. Tout le district de Colombie , dont 
la possession est revendiquée par les Etats-Unis , et tous 
les pays qui s'étendent jusqu'aux confins de l’Amérique 
russe ont , depuis peu, été placés sous la juridiction de 
. Mgr. de Juliopolis. Ce Prélat, pendant son séjour en Eu- 
rope, a bien voulu nous transmettre la relation suivante 
sur l’état général de la mission confiée à ses soins. 


Mémoiresur l'établissement de la mission de la Rivière. 
Rouge, et ses progrès depuis 1818. 

« La colonie de ce nom ne date que de 1812 ; elle doit 

son esistence à ün seigneur écossais, lord Selkirk. Ka 


“ 





( 347 ) 
1811, ce seigneur acheta de la compagnie de la baie d'Hud- 
son , à Londres , un très-vaste terrein , dans les environs 
du lac Winipic, dans Jequel se jette la Rivière-Rouge. 
L'année suivante 1812 , il envoya d'Ecogse les premiers 
colons. Dès son origine, cette colonie prit querelle avec la 
société da nord-ouest , qui faisait la traite de la pelleterie 
par Montréal ; ces dissensions amenèrent, en juin 1814, un 
combat , dans lequel dix-neuf personnes furent tuées : le 
gouverneur de la compagnie , M. Semple , fut du nombre 
des morts. À la suite de ce combat, la colonie fut dispersée; 
plusiéurs familles furent tçansportées au haut Canada par 
la compagnie du nord-ouest ; le reste se sauva au fond 
du lac Winipic, et revint à la Rivière-Rouge la même année. 
Lord Selkirk , informé de l'état des choses , passa à Mon- 
tréal, en 1815, avec sa famille. Un procès effrayant par les 
dépenses qu’il entraîna fut intenté à la compagnie du nord- 
ouest; il fit retentir les tribunaux du bas et du haut Canada, 
: pendant plusieurs années, sans décision définitive; il fut 
ensuite renvoyé à l’échiquier en Angleterre, où il est resté 
sans jugement. Les deux compagnies de la baie d'Hudson 
et du Nord-Ouest se réunirent en 1821 , sous le nom de 
compagnie de la baie d'Hudson ; alors le parlement britan_ 
nique lui donna une charte, qui lui accorde le commerce 
exclusif dans tout le territoire dont les eaux se jettent 
dans les baiés d'Hudson et James : cette réunion mit Ja 
paix dans le pays. Lord Selkirk ne resta pas inacuf à 
Montréal: outre son procès qu'il poursuivait avec vi- 
gueur , il fit fe voyage de la Rivière-Rouge. Il partit en 
1826, et se rendit au fort William , sur le lac Supériecr, 
où il passa l'hiver : ce fort était le point de réunion 
de tout le commerce de la compagnie du Nord-Ouest. 
En 1827 , il se rendit à la Rivière-Rouge avec des com- 
missaires appointés par le gouvernement , pour prendre 
des informations sur les lieux ; ilne lni fut pas difficile 


( 348 ) 

de voir que Îles hommes qui avaient fait tant de mai à sa 
colonie , manquaient totalement de principes: en consé- 
quence, il fit signer par quelques colons catholiques une 
requête à l’Evêque de Québec , pour demander des Pré- 
tres, et quitta le pays vers l’automne , se rendit sur le 
Mississipi, et de 14 à Montréal , en traversant les Etats- 
Unis. 

« Au commencement de janvier 1828, il fit faire la de- 
mande de Missionnaires , pour sa colonie, par le gouver- 
neur du Canada. L'Evêque de Québec, Mgr. J.-0. Plessis, 
ne laissa pas échapper une si belle occasion de faire briller 
le flambeau de la Foi dans ces parties reculées de son im- 
mense diocèse. Je fus mis à la tête de cette mission nais- 
sante, et fus accompagné d’un Prêtre et d’un jeune Ecclé- 
siastique comme catéchiste, Nous quittâmes Montréal le 19 
mai, et arrivâmes à la Rivière-Rouge le 16 juillet 1818. 
Nous trouvâmes la colonie dans une grande pauvreté : tout 
le monde vivait des produits de la pêche ou de la viande 
de buflle , séchée an soleil ou au feu i encore fallait-il la 
faire venir de très-loin. Quoique nous fussions à la table du 
gouverneur, nous n’étions pas mieux que les autres, etnous 
n’y voyions jamais de pain. Bientôt il fallut penser à se 
loger pour l’luver , et tout manquait dans le pays: point 
-doutils , point de charpentier. Je fus obligé d'exercer tous 
les métiers ; je vins enfin à bout d'élever une maison , qui 
devait me servir de chapelle et de logement ; je la couvris 
avec les roseaux d’un marais voisin , et en mis un coin à 
l'abri de la neige: rar il y faisait presque aussi froid dedans 
que dehors. 

« Au milieu de nos privations, nos regards se portaient 
sur la moisson future, qui avait la plus belle apparence, 
quoique peu abondante : mais, le 3 du mois d'août, il tomba 
une p uie de sauterelles qui couvrirent toute la terre et 
dévortrent toutes les moissons ; de plus , elles déposèrent 


C 349 ) 

des œufs qui , au printemps de 1819, produisirent autant 
de petites sauterelles , grosses comme des puces, qui cou- 
vrirent de nouveau la campagne, et rongèrent tout ce qu’il 
y avait alors de végétation , jusqu'à l’écorce des arbres. 
À la fin de juillet , étant alors à leur grosseur , et ayant 
leurs ailes , elles s’élevèrent dans les airs comme un nuage 
épais , et disparurent. Il n’y eut cette année-là aucune ré- 
colte. L'année suivante , 1820 , chacun sema avec cou: 
fiance ; et les grains avaient la plus belle apparence , 
lorsque le 26 juillet il tomba une aussi grande quantité de 
sauterelles qu’en 1818. Elles firent les mêmes dégâts, 
déposèr®nt leurs œufs dans la terre ; et la récolte de 1821 
fut aussi la proie de ces insectes, dont nous ne fûmes dé- 
livrés qu’au mois d'août. Ainsi s’écoulèrent quatre ans, 
pendant lesquels on ne put récolter ni grains ni légumes. 
Les sauterelles ne parurent plus ; mais à leur place, des 
souris, en nombre infini, vinrent ravager nos petits champs. 
À la suite de tous ces malheurs, il n’y avait plus de semence 
dans le pays : il fallut en envoyer chercher, avec des frais 
immenses, à la Prairie du Chien sur le Mississipi; pour 
comble d’infortune , ce grain arriva trop tard pour être 
semé cette année-là. Pendant les années 1824 et 1826 il 
n’y eut point de fléaux dévastateurs, et les récoltes furent 
assez abondantes; mais l'hiver de 1825 à 1826 fut un des 
plus rudes que j'aie vus dans ce pays.41l commença par une 
neige abondante , qui tomba au quinze d’octobre ; le froid 
se soulint constamment à un degré très-élevé. Au prin- 
temps, cette quantité de neige , fondant tout-à-coup, pro- 
duisit une inondation épouvantable ; l’eau s’éleva environ 
à trente pieds au-dessus de son niveau ordinaire. Pendant 
l'été, tout le pays , dans l’espace de deux ou trois lieues , 

fut submergé de chaque côté de la rivière ; toutes les mai- 
sons des habitants furent emportées par la glace ou par la 
rapidité des flots. L’ean baissa aussi lentement qu’elle avait 


( 350 ) 

monté. Ce ne fut qu'au 10 juin que les terres élevées 
furent découvertes ; alors il n’était plus temps de semer. 
Pendant toutes ces années de détresse la population entière 
ne vécut que des produits de la pêche, et de la viande de 
buffle. Le froid de l'hiver nous donnait le moyen de la 
manger fraîche ; en été, on la faisait sécher au soleil ou 
au feu ; le sel qui se faisait dans le pays en était le seul 
assaisonnement. Cette inondation ; dont je viens de parler, 
fut la dernière de nos plaies; mais ses suites se firent senur 
pendant plusieurs années encore. Une partic des colons 
quitta le pays, et gagna le Canada ou les Etats-Unis ; les 
autres se retirèrent dans les lieux de pêche et de‘thasse, 
pour vivre avec leurs familles. Peu à peu ils se construi- 
sirent des maisons , et se réunirent encore une fois sur les 
bords dela Rivière-Rouge. Heureusement personne n’avait 
péri dans l’inondation , et peu à peu le pays se remit de 
tous ces malheurs. Le sol , qui est fertile , produit le blé, 
l'orge , l’avoine , les pois et tous les légumes. Malheureu- 
sement les femmes, qui sont toutes métisses ou sauvages , 
ne savent fabriquer ni toiles ni étoffes, pour habiller 
leurs familles ; il faut avoir recours aux magasins de la 
compagnie de la baie d'Hudson, pour cetobjet dispendieux. 

« À mon arrivée à la Rivière-Rouge, je trouvai la colonie 
partagée en deux. Une partie était sur la rivière, au-des- 
sous de St-Boniface : c'était là véritablement le lieu de 
l'établissement. J’y fixai ma demeure , et travaillai d’a- 
bord à instruire les femmes et les enfants des chrétiens du 
pays. Il fallait leur apprendre les prières et le catéchisme; 
personne autre que nous ne pouvait le faire , parce que 
aucun de ces colons ne savait lire. Ce poste, qui était le 
muins populeux alors , est devena le plus peuplé par la 
suite. M. Dumoulin , mon compagnon , fut chargé d’ins- 
truire l’autre portion de la colonie, qui était à une ving- 
taine de lieues de St-Boniface, dans nn lieu nommé 


( 35: ) 

Pembina. fi fit entrer dans le sein de l'Eglise un bon 
nombre d’infidèles qui l'aimaient comme leur père, bâtit 
üne chapelle, une maison et une école : mais cet ouvrage 
reste imachevé , parce que , par de nouveaux traités entre 
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, le poste de Pembina 
fut cédé aux premiers. Tous les frais qui y avaient été 
faits furent donc perdus, et M. Dumoulin obligé de 
quitter cette résidence : ceci se passa en 1823. Cependant 
la population s’obstina à rester à Pembina ; et ce ne fut 
qu'en 1824 qu’une partie alla se fixer à cinq lieues de . 
St-Boniface , sur la rivière Assiniboine , qui se jette dans 
la Rivière-Rouge devant l’église de St-Boniface : ce nod- 
veau poste porte le nom de Prairie du Cheval-Blanc, et a 
pour patron $. François-Xavier, qui avait été le patron de 
Pembina. D'abord un Prêtre de St-Boniface visita ce poste 
de temps en temps ; en 1827 , on y bâtit une petite cha- 
pelle , qui bientôt devint trop petite ; en sorte qu’en 1832 
on en a élevé une autre de 80 picds sur 34 : on y dit la 
Messe depuis Noel 1833, quoiqu'elle n'ait ni toiture ni 
plancher. Un Prêtre, M. Charles Poiré, y a été placé 
résident dans l’automne de 834: il sait la langue du pays, 
assez pour confesser et expliquer la doctrine chrétienne. 

« À cinq lieues plus haut , sur la même rivière, est une 
mission sauvage commencée en 1833. M* G.-A. Belcourt , 
arrivé dans le pays en 1831 , en est chargé ; il entend et 
parle facilement la langue des Sauteurs (on prononce Sau- 
eux) ou Odjibwa. Environ deux cents de cette nation étaient 
décidés à se faire chrétiens : plusieurs d’entr’eux fréquentent 
les instructions ; un petit nombre seulement a été admis 
au Baptême, parce que le Missjonnaire tâche de s'assurer 
auparavant de la sincérité de leur conversion , afin que 
les premiers admis au nombre des chrétiens puissent servir 
de modèles aux autres par leur régularité. Il a fallu fixer 
un lieu de réunion pour l'instruction de ces sauvages er- 


( 352 ) 
rants et nomades. Déjà ils ont renoncé à plusieurs de leurs 
préjugés contre la Religion chrétienne ; ils laissent baptiser 
leurs enfants en bas âge assez facilement, ce qu'ils ne: 
voulaient pas faire il y a quelques années. Les femmes 
embrasseraient la Foi sans difficulté ; mais ni elles, 
ni les jeunes gens ne feront jamais un pas en avant sans 
la décision des vieillards, et plusieurs de ceux-ci sont 
retenus parce qu’ils savent bien qu’il ne leur serait pas 
permis de conserver plusicurs femmes, et qu'ils ont établi 


. Chez eux la polygamie. Cependant nous ne sommes pas 


sans espérance que la Foi entrera peu à peu dans ces cœurs 
cûdurcis ; déjà une vingtaine de jeunes personnes ont été 
jugées assez sages et assez instruites pour recevoir le 
Baptême , un plus grand nombre est ébranlé. M. Bel- 
court a composé pour ces sauvages des cantiques qu'ils 
chantent très-bien, car ils aiment fort le chant; il a fait aussi 
en leur langue une traduction du Catéchisme et des prin- 
cipales prières chrétiennes. M. Belcourt travaille eu 
ce moment à un dictionnaire et à une grammaire : ce sera 
un grand service rendu à ceux qui vicndront un jow 
après lui. ‘ 

« Je pourrais établir bivn d’autres missions dans l’im- 
mense dictrict aont je suis chargé , mais il faudrait être 
en état d’assurer aux Missionnaires quelques moyens de se 
vêtir et même de se nourrir : car les sauvages croiront faire 
assez en les écoutant , et ils ne les écouteront même pas 
toujours au premier abord. C’est donc bien aussi dans tous 
ces pays du nord que la moisson est vraiment abondante , 
mais pénible à recueillir, et qu’il y a bien peu d'ouvriers, 
tout cela faute de pouvoir donner à ces ouvriers le denier 
si justement mérité. Seul avec un Prêtre jusqu’en 1831, 
et sans aucune ressource , il ne m'a pas été possible de 
tenter de planter la Foi au loin. Maintenant j'ai trois 
Prêtres. dont deux sont chargés des deux postes que je 





(353 ) 
riens de décrire ; le troisième , M. J.-B. Thibault, a été 
ordonné dans le pays dans lequel il arriva en 1833; il 
parle aussi passablement la langue sauvage, il est chargé 
en ce moment de la desserte de St-Bonifacc. Ces trois 
Prêtres sont canadiens : les Anglais ne veulent pas en ad- 
mettre qui soient d'une autre nation. 

« Le chef-lieu de mes missions, ‘qui est aussi celui de 
ma résidence , est situé sur la rive droite de la Rivière- 
Rouge , vis-à-vis l'embouchure de la rivière Assiniboine ; 
cette rivière, qui vient du couchant, se jette dans la Rivière- 
Rouge , devant l’église de St-Boniface. La Rivière-Rouge 
vient du midi, elle reçoit dans son cours une multitude de 
petites rivières , sortant toutes des immenses prairies qui 
la bordent des deux côtés, et va se jeter dans le las 
Winipic. 

« La maison que je bâtisen 1818, et qui ne futachevéeque 
long-temps après, me scrvit d’abord de logement, de cha- 
pelle et d'école. En 1820 , une chapelle de 80 pieds sur 
34 fut bâtie en bois ; elle ne fut mise à l’abri de 11 nluie 
et de la neige qu’en 1826 : cette chapelle subsiste encore, 
elle me sert de cathédrale. En 1820, je descendis à 
Québec pour rendre compte de ma mission; l'Evêque de 
Québec, Mgr. J.-0. Plessis, arrivait alors de Rome, où 
il était allé en 1819 pour les affaires de son diocèse, et 
surtout pour en obtenir la division. Il partagea en cinq 
diocèses, avec l'approbation du St-Siége , ce qui restait 
du diocèse de Québec, dont la Nouvelle-Ecosse avait été 
séparée quelques années auparavant ; Halifax, qui en est 
la capitale, ayant été érigée en vicariat apostolique. Ces 
cinq diocèses furent Charlotte-Town , dans le Nouveau- 
Brunswick ; Québec , Montréal , Kings-Ton dans le haut 
Canada, et le territoire de la baie d'Hudson, qu'on appelle 
communément le district du Nord-Ouest. Je fas préconisé 
somme premier Evêque de ce district, le 1” février 1829. 

tou. 9. ut. 23 





(354 ) 

Comme le printemps de 1821 fut celui de la réumion ues 
deux compagnies du nord-ouest et de la baie d'Hudson, afin 
d’avoir le temps de connaître quelle tournure prendraient 
les choses à la Rivière-Rouge, ma consécration fut différée 
jusqu'au 12 mai 1822. Je partis pour ma mission le 
4° juin de la même année, et arrivai le 7 août à ma des- 
tination. Pendant mon séjour en Canada , j'avais été placé 
curé dans le district des Trois-Rivières ; j'avais mis de 
côté, autant que j'avais pu , les revenus de cette cure, afin 
d’avoir à mon retour quelque moyen de faire du bien ; 
mais , par je ne sais quel malentendu , mon passage , qui 
avait d’abord été accordé gratis sur les canots de la compa- 
gnie (1), me fut refusé au moment du départ; je fus obligé 
 d’en faire les frais, de sorte que je dépensai tout ce que 
j'avais , et me trouvai absolument sans ressource à mon 
arrivée. Depuis ce temps, la compagnie a toujours accordé 
gratis mes passages et ceux de mes Missionnaires. 

« En 1829, je bâtis une maison do pierre pour mon lo- 
gement ; cette maison avait 45 pieds sur 35 : elle fut la 
première bâtisse en pierre dans le pays ; elle est malheu- 
reusement peu solide. En 1830, je descendis en Canada 
pour deux fins : la première était d’y trouver un Prêtre, 
qui se consacrât uniquement à l'étude de la langue sau- 
vage et ensuite à leur instruction ; ce que je trouvai dans 
la personne de M. Belcourt, qui est maintenant à la tête 
d’un établissement uniquement pour les sauvages, comme 
je lai dit plus baut : la seconde était de faire une sous- 
cripüon parmi le clergé et le peuple du bas Canada, pour 
m'aider à bâtir une église en pierre. Je trouvai de la gé- 
nérosité dans le clergé, quoique ce fût pour la troisième 
fois que semblable souscription se faisait pour le soutien 





(1: Ce trajet se fait dans des canots d'écorce. 








( 355 ) 
de cette mission. Cette même année 1830, le conseil de la 
compagnie de la baïe d'Hudson m’alloua cent livres ster- 
ling (1) pour m'aider à bâtir cette église, et cela de son 
propre mouvement. Je passai l'hiver à Québec, et le 
26 avril 1831 je quittai Montréal pour retourner à la Ri- 
vière-Rouge , où j'arrivai le 17 juin. J'avais compté sur 
l'unique maçon qu’il y eût dans le pays, assez habile pour 
conduire la construction de mon église ; à mon arrivée, 
je le trouvai engagé à la compagnie, qui avait commencé 
à bâtir une maison en pierre. Il fallut retarder d’un an, et 
faire venir des maçons de Montréal ; de sorte que je ne 
pus jeter les fondations de mon église qu’au mois de juin 
1832. Elle a 100 pieds de longueur sur 43 de largeur 
en dedans ; elle est sur un terrein de 26 ares, donné par 
lord Selkirk; cette église, à laquelle j’ai fait travailler tous 
les ans, selon mes moyens, n'est pas encore finie ; ses 
murs se finiront peut-être dans le cours de cet été, 1836. * 
Ma souscription du Canada, à laquelle se joignirent les 
dons de l'Association de la Foi, qui commença à m'al- 
touer une part dans ses distributions annuelles, en 1830, 
ne fut pas employée uniquement à la construction de cette 
église ; il me fallut avec cet argent pourvoir aux besoins 
de trois Prêtres, et de deux filles parlant français et sau- 
vage, qui, depuis huit ou neuf ans, montrent à lire aux 
petites filles, et apprennent le catéchisme à toutes les per- 
sonnes de leur sexe; deux maîtres d’école furent aussi 
payés sur cet argent ; enfin il fallut faire venir d'Europe 
les livres nécessaires pour ces écoles. De plus, fes cha- 
pelles, maisons, etc., construites aux deux autres missions 
mentionnées plus haut, absorbèrent aussi une partie des 
secours qui m'avaient été donnés. Me voyant au bout de 


LS 


(a) 250e francs. 
23. 





( 356 ) | 
mes finances à la fin de 1834, je formai le dessein de 
passer en Europe pour exposer en personne les besoins 
de mes missions, et la perspective du bien à faire dans 
ces contrées du nord. Quelque temps après que j’eus 
formé le projet de ce voyage, je reçus une requête de la 
part d’un certain nombre de Canadiens et autres anciens 
serviteurs de la compagnie: ces chrétiens, dont les femmes 
et les enfants sont infidèles, me demandaïent des Prètres 
pour les instruire ; ils sont établis dans les environs de la 
rivière Colombie, qui descend des montagnes de Roches 
et se jette dans l’océan Pacifique. Le gouverneur de la 
compagnie, auquel je montrai cette requête, m'accorda aus- 
sitôt des passages gratis pour transporter des Prêtres à 
cette grande distance, mais à condition qu'ils seraient ca- 
nadiens. Tant de choses, qui s’arrangeaient pour ainsi 
_dire d'elles-mêmes, m’encouragèrent à entreprendre le 
voyage d'Europe, pour lequel je ne sentais aucun attrait. 
Je quittai la Rivière-Rouge le 17 août 1836, et arrivai à 
Montréal le 12 octobre. Je vis de suite l'Evêque de Québec 
au sujet de cette mission projetée sur l'océan Pacifique. 
Comme ce territoire, du moins en grande partie, semble 
renfermé dans son diocèse , le Prélat se décida à y en- 
voyer deux Prêtres qui doivent partir au mois d’avril de 
la présente année. C'est pour mettre ces Missionnaires plus 
à l’aise, pour s’étendre dans ce pays qui n’est habité que 
par des sauvages, que l'Evêque de Québec a demandé au 
St-Siége de joindre à mon district et de mettre sous ma 
juridiction tous les territoires au-delà des montagnes de 
Roches, où aucune ligne reconnue ne démarque .ou sépare 
le territoire des Etats-Unis de celui de la Grande-Bretagne, 
- et aussi sur les immenses terres sauvages qui avoisinent 
mon district, où le 49° degré cst la ligne des Etats-Unis. 
Cette ligne reconnue ne va que jusqu'aux montagnés de 
Roches. Jamais cette immense étendue de pays, le long 


(357 ) 

de l'océan Pacifique, depuis le Mexique jusqu'au nord, 
n'a été visitée par des Missionnaires catholiques. fl y 
a malheureusement un ministre méthodiste, rendu dans . 
le pays depuis trois ans; de sorte qu’il est pressant d'y 
faire passer des Prêtres avec d’amples pouvoirs , afin qu'ils 
ne soient pas gênés dans l’exercice de leur ministère ‘dans 
un pays où il faudra au moins trois ans pour avoir des 
réponses de Rome. Des personnes dignes de foi, que j'ai 
vues, donnent une grande idée de ce pays, où tous les 
grains et même les fruits des pays chauds réussissent très- 
bien. Probablement que par la suite il sera nécessaire d’y 
placer un Evêque; il faut attendre les rapports qu’en 
feront les Missionnaires. Avec laide de Dieu, je me pro- 
pose de visiter ce pays dans trois ou quatre ans. Les Mis- 
sionnaires qui doivent partir au mois d’avril prochain, 
donneront leurs soins d’abord aux chrétiens du pays, 
dont les femmes et les enfants sont infidèles, et s’ap- 
pliqueront en même temps à l’étude des langues né- 
cessaires, Le gouverneur de la compagnie m'a promis qu’l 
dounerait des ordres pour que ces Prêtres ne fussent pas 
exposés à manquer du nécessaire. 

« La Rivière-Rouge qui donne assez communément son 
nom à cette contrée, qu’on appelle aussi Assiniboïa, est 
un pays de plaines; il n’y a des bois que sur les bords des 
rivières; de sorte que l’on peut aller à cheval et même 
en voiture’ au Mississipi , au Missouri, ct même, m'a-t-on 
dit, jusqu’à l’océan Pacifique. On rencontre dans ces im- 
menses plaines différentes nations sauvages, qui vivent 
de la chasse des bêtes sauvages qui les habitent, et sur- 
tout des bufiles, qu’on y trouve en bandes considé- 
rables. Tous les ans, deux fois par été, quatre ou cinq 
cents charrettes, appartenant aux colons, vont se charger 
de la viande de ces animaux ; ils la coupent par tranches, 
et 11 font sécher au feu et an soleil. Il faut la viande de 


(358) 
dix vaches pour faire la charge d’une charrette : cette 
viande sert de nourriture aux babitants du pays ; la plus 
grande partie est achetée par la compagnie de la baie 
d'Hudson, comme provision et munition pour ses engagés 
dans les endroits plus au nord qui manquent de cette res- 
source. | 

« Le climat de ce pays est sain; le froid s'élève en hiver 
à 35 degrés de Réaumur ; la gelée commence à se faire 
sentir dès le commencement de septembre. La neige couvre 
la terre vers le 15 novembre ; deux fois je l’ai vue tomber 
le 15 octobre : elle est toujours fondue au 10 avril; mais 
la gelée, les vents froids, etc., se font sentir le reste de 
ce mois et la plus grande partie du mois de mai ; le temps 
des grandes chaleurs est du 16 juin au 15 août ; les longs 
froids du printemps seront toujours un obstacle insurmon- 
table pour la vigne, le pommier, le poirier, etc. Les grands 
lacs de ces contrées sont très-poissonneux. Aussitôt que la 
glace des rivières qui se jettent dans ces lacs est partie, 
les poissons les remontent en foule; ct alors ceux qui sont 
sur les bords de ces rivières font facilement, soit avec des 
filets, soit avec des hameçons, des captures très - abon- 
dantes. Aux approches de l’hiver , le poisson descend les 
rivières et retourne dans les lacs, 

« Avant de terminer ce petit mémoire, j’ajouterai encore 
ici, et sans ordre, quelques détails qui mont échappé 
lors de sa rédaction. 

«La mission de la Rivière-Rouge prit son premier élan 
au moyen d’une souscription qui se ht en Canada, à la 
recommandation de l'Evêque de Quésec, en 1818. Les 
frais de transport, et ceux qu'il fallut fure pour les fourni- 
tures de deux chapelles, etc., absorbèrent tout le produit 
de cette souscription , de sorte qu’il n’y avait plus rien du 
tout lorsque j’arrivai à Montréal en octobre 1820. J’em- 
prunta donc quelques piastres pour m'acheter une sou-. 


( 339 ) 
tance , des souliers et un chapeau. En attendant ces trois 
articles , je fus obligé de rester au logis, tant étaient en 
mauvais état ceux qu'ils devaient remplacer. 

« Jusqu'en 1822 la compagnie avançait, à crédit, aux 
colons tout ce dont ils avaient besoin, sous la responsa- 
bilité de lord Selkirkl, c’est-à-dire que le compte des 
avances faites aux colons était présenté à lord Selkirk en 
Angleterre, lequel le payait à la compagnie, et lui- 
même attendait que les colons eussent le moyen de lui 
rembourser ses avances en produits du pays ou autre- 
ment. | 

« En 1822, la compagnie mit en circulation des billets de 
papier-monnaic , et cessa d’avancer à crédit aux colons, 
qui depuis cette époque ont payé comptant ce qu'ils ont 
pris au magasin. 

:« Me trouvant dans la nécessité de payer comptant, et 
n'ayant d'argent ni dans le pays ni ailleurs, je me vis 
forcé de me passer de tout. Cependant le gouverneur de 
la compagnie ayant remarqué que je ne prenais rien, 
me fit dire de ne pas laisser écouler tout ce que con- 
tenait le magasin sans prendre ce qui m'était nécessaire. 
Je lai fis répondre que je n'avais aucun moyen de payer ; 
alors il eut la politesse de mo faire dire de prendre ce 
qu'il me fallait, et que je paicrais quand je pourrais. Je 
pris donc en petite quantité des artickes qui pouvaient être 
considérés plutôt comme propres à!cacher ma pauvreté, 
qu’à suppléer aux besoins de ma maison. 

« En 1823, M. Dumoulin , mon premier compagnon, 
retourna en Canada, où il fut chargé du soin d’une cure : 
il adressa au clergé, à sou retour, une notice sur ma 
mission ; il fit voir qu’elle donnait plus d'espérance de 
réussite qu’on ne paraissait alors le croire, et demanda 
en même temps des secours pour l'aider à se soutenir : il 
réussit à en obienir. Ce fut la seconde souscription faite 


( 360 ) 
publiquement en Canada ; la troisième fut celle que je fs 
en 1831. 

« En 1825 , le gouverneur de la compaguie ( Georges 
Simpson ) qui avait passé l'hiver précédent à la Rivière- 
Rouge, se trouva plus cn état de connaître mes besoins, et 
il tâcha d'y suppléer. Il me fit allouer 60 livres sterling 
annuelles par le conseil de la compagnie, qui se tient ordi- 
nairement à Ja factorerie d'York, sur Ja baie d'Hudson ; 
en outre une certaine quantité de thé, sucre, café, etc., 
qui m’a été continuée depuis. 

«Au mois de juin 1835 le conseil de la compagnie, tenu 
à la Rivière-Rouge , porta à 100 livres sterling annuelles 
la somme de 50 que je recevais depuis 1825. 1 
donna aussi 100 livres sterling une fois payées , pour aider 
à finir mon église ; ce qui faisait 200 livres sterling, 
votées pour cette bâtisse, en y comprenant 100 livres 
votées en 1829. Ces dons généreux furent faits par la 
compagnie, de son propre mouvement et sans aucune 
demande de ma part. Il est bon de remarquer que tous les 
membres de cette compagniesontprotestants, à l'exception 
de quatre ou cinq, qui sont catholiques. 

« Dans les commencements de l'établissement de la 
colonie, lord Selkirk y avait fait passer, par la baie 
d'Hudson , des animaux domestiques. Ces animaux au- 
raient pu être déjà passablement nombreux , lorsque j'y 
arrivai en 1818 ; mais ils avaient tous été détruits dans 
les troubles qu'éprouva la colonie en 1814, de sorte qu'il 
n’y ep avait plus du tout à cette époque. Dans l’automne 
de 1818, on y amena de la baie d'Hudson une couple de 
cochons. Cet animal multiplie vite ; en été il trouvait 
facilement sa vie , mais en hiver il fallait le nourrir , etil 
n’y avait ni grains ni légumes pendant plusieurs années; 
de sorte que, pour en conserver l’espèce , nous étions obli- 
gés de les nourrir de la même viande dont nous nous now 
rissions nous-mêmes. 


( 363 ) 

« Les poules furent apportées du saut Ste-Marie, qu 
est la décharge du lac Supérieur dans le lac Huron ; et 
aussi de la Prairie du Chien sur le Mississipi. En 1892, il 
n’y en avait plus qu’une couple dans tout le pays; c’est de 
cϾtte couple unique que sont sorties toutes les poules, 
qui sont maintenant abondantes. Les dindes et les oies 
furent apportées plus tard , par la baie d'Hudson ; il y en 
a encore (rès-peu. 

«Les vaches furent amenées du Missouri, en 1826, au 
sombre de quatre ou cinq cents. Ceux qui avaient de l’ar- 
gent en achetèrent alors ; les autres s’en procurèrent par 
la suite. Elles sont maintenant très-multipliées. . 

« Les moutons furent amenés du Kentucky, en 1833,au 
moyen d’une souscription faite à cette fin dans le pays. 
Malheureusement, de plus de douze cents moutons qui 
partirent du Kentucky , il n’en arriva qu'environ deux cent 
soixante à la Rivière-Rouge ; le reste mourut en route. La 
. Compagnie , voyant que ces moutons revenaient à un trop 
baut prix, et qu'il était difficile de les partager entre 
tant de souscripteurs dont plusieurs n’avaient pas mis une 
somme suflisante pour cn avoir un, remit l’argent aux 
souscripteurs et garda tous les moutons, qu’elle laisse 
multiplier. 

« J’añ, depuis deux ans, sixenfants sortis de mes écoles, 
qui étudient le fatin. Ils parlent la langue française et 
deux langues sauvages; trois sont à la charge de la mission. 

« Voilà, Messieurs , le récit sincère de ma positon , de 
mes besoins, et de mes projets pour étendre le royaume 
de Dieu ; je vous l’ai présenté avec simplicité , je me ferai 
{oujours un devoir de remplir les vues de l’Association dans 
l'emploi des fonds qu’elle voudra bien mettre entre mes 
mains. 
| « J'ai l'honneur d’étre , etc. 

« À d. N. » évdque de Juliopolis. » 








MISSIONS DU TONG-KING. 


EEE 


IL y a long-temps que nous n’avons rien dit des suites 
de la persécution qui désole l'Eglise tong-kinoise. Le 
naufrage de MM. Simonin et Vial était le seul incident re- 
marquable qui y eût quelque rapport, et que depuis près 
de deux ans nous ayons pu insérer dans les Annales ; tou- 
tefois ce triste événement ne se raltachait que d'une ma- 
nière indirecte à l’histoire de cette mission. Mgr. Havard, 
vicaire apostolique de la partie occidentale de ce royaume, 
a bien voulu nous adresser la relation des faits qui ont 
suivi la première année de persécution. Cette relation 
est déjà un peu ancienne de date; mais on conçoit que 
les communications ne sont pas faciles dans des contrées 
soumises à de si terribles épreuves, puis il nous a semblé 
que la lettre suivante était d’un intérêt tel que nous ne 
devions pas priver nos lecteurs de sa connaissance, 


Lettre de Mgr. Havard, évéque de Castorie , au Ré- 
dacteur des Annales. 
« Monsure, 


« Je vous ai dit dans mes précédentes que le roi Mini.- 
Méênh avait, par son édit du 6 janvier 1833, proscrit la 


(363) 


Religion catholique dans toute l'étendue de ses états; je 
ne reviendrai point sur les détails de cette affreuse per- 
sécution : le sang dés martyrs a rougi la terre annamite, et 
tous les signes du culte chrétien en ont disparu. Cepen- 
dant ce n’était point assez encore pour le but que Minh- 
Mênh se proposait: il sait bien que la Religion ne consiste 
pas entièrement dans des pratiques extérieures; et il a juré 
de l'étouffer, s’il lui estpossible, dans le cœur même de tous 
ses sujets. Réfléchissant donc sur les moyens d'atteindre 
plus sûrement ce terme affreux de ses désirs, voici ce que, 
dans sa politique astucieuse, lenouveau Julien vient d’ima- 
giner. Il s’est rappelé que le Décalogue des chrétiens était 
la principale règle de leur conduite, que les païens eux- 
mêmes le citaient souvent avec éloge, et que quatre fois 
par année nos fidèles se réunissaient en grand nombre 
pour célébrer ensemble leurs saints Mystères. Le roi a trop 
de portée dans l'esprit pour croire qu’il lui soit possible 
d’anéanur un cultesans rien substituer à sa place : en prince 
philosophe il a donc résolu d’opposer ,en quelque sorte, 
calte à culte, fêtes à fêtes, et décalogue à décalogue. Aussi 
il a fait feuilleter une foule d'ouvrages de morale, ceux 
de Confucius entr’autres, dont on a noté par ses ordres les 
plus beaux endroits, ainsi que tous ceux qui pouvaient 
avoir quelque analogie avec la doctrine des chrétiens ; en- 
suite on a cousu tout cela du micux qu’il a été possible, 
et voilà un corps de doctrine complet ; enfin on l’a divisé 
en dix articles. Une préface pompeuse a rappelé aux An- 
namites que, désireux de marcher sur les traces de ses 
augustes prédécesceurs, le roi, dans sa paternelle sollici- 
tude, a composé ces dix préceptes. Leur exacte obser- 
vance, y est-il dit, ne peut manquer d’obtenir du Ciel une 
paix heureuse pour tous les babitants de ce royaume, et 
ls plus abondantes moissons. 

« Un autre décret règle le cérémonial de la réception de 


( 364 ) 

cette importante piece. Partout on deit se préparer à la 
recevoir avec un religieux recueillement ; il faut aller pro- 
cessionncilement à sa rencontre, la porter avec respect 
sur ses épaules; elle sera renfermée dans une sorte de 
châsse, comme les reliques desSaints ; de temps à autre un 
certain nombre de salutations et de prostrations est réglé. 
Quatre fois l'année, c’est-à-dire au.commencement de 
chaque saison, il est ordonné de se réunir pour en en- 
tendre la lecture ct l'interprétation, que doit en faire un 
lettré : hommes, femmes et enfants, grands et petits, 
personae enfin n'est exempt de prendre part à celte grande 
cérémonie. 

« Le temps désigné pour la première lecture étant donc 
arrivé, le roi envoya un paquet d’imprimés de ce déca- 
logue à tous les gouverneurs de province; ceux-ci les en- 
voyèrent à leurs inférieurs, et ainsi jusqu'aux chefs des 
plus petits villages. En présence des mandarins, tout se 
passa avec le cérémonial prescrit; mais, en l'absence de 
ceux-ci, le peuple manqua grandement de respect à ce 
fameux décalogue. Dans plusieurs endroits, les chefs des 
villages s'étant rendus chez le mandarin pour lc recevoir, 
furent obligés d'attendre quelque temps à la porte ; en sorte 
qu'ils se mirent à boire pour calmer leur ennui , et la plu- 
partrapportèrent dans leurs poches ce qu’ils devaient porter 
en cérémonie sur leurs épaules. La prédication n’eut pas un 
succès meilleur ; les païens mêmes n’en furent pas con- 
tents; ils ne se génèrent guère pour dire que le roi se 
moquait entièrement d'eux, qu’il voulait les amuser avec 
des colifichets comme des enfants, que chacun savait bien 
d'avance tout ce que renfermait son bel imprimé, etc. : 
tant il est vrai que tous ces catéchismes de préceptes 
naturels n’ont jamais satisfait Je cœur de l'homme, etqu'ils 
y laissent un vide immense que rien ne saurait remplir 
que la véritable Religiou. Ce décalogue de Minh-Mènbh res- 


( 365 ) 
semble beaucoup au culte de la Raison, denospatriotes fran- 
çais: au reste, voici un petit précis de cette pièce, que le 
roi regarde comme un chef-d'œuvre. 


« 1°" Couwaneuenr. Garder exactement les rapports 


sociaux (1). C'est comme qui dirait les droits de l’homme. 


Maïs au Tong-King on les entend autrement qu'en France : 


les rapports sociaux sont ceux du roi aux sujets; les droits 
du roi sont tout, ceux des sujets absolument rien; vien- 
nent ensuite ceux du père au fils, du mari à la femme, 
des frères entre eux, puis des amis ou hôtes. Ces cinq 
espèces de rapports jouent un grand rôlé dans tous les 
Uvres de morale chinoise, dont on se sert uniquement ici. 
On dit là-dessus beaucoup de paroles qui dans le fond 
signifient bien peu de chose, mais tout cela est extrêmement 
classique; et tout écolier qui ne les saurait pas par cœur. 
serait nécessairement taxé d’ignorance (2). 

« 2®eCowwannswenr. Porter en toute chose une grande 





, 
(1) Dans le Décalogue chrétien, le premier précepte a Dieu 
pour objet : dans celui-ci el dans tous les systèmes de nos mo- 
dernes philosophes , alors qu’il s’agit de devoirs, l’homme occupe 
le premicr rang. C'est ainsi que de nos jours la philanthropie 
(amour de l’homme) est subsiituée à la charité qui rapporte tout 
à Dieu. Il y a accord parfait sur ce pointentre Minh-Ménh, légis- 
lateur des peuples idolätres du Tong-King, et ceux qui nous 
disent que le Christianisme s’en va, parce qu'ils voudraient le 
détruire : c’est toujours le même renversement de principes, 
comme aussi le même langage. … « Je placcrai mon trône au- 
dessus de l’aquilon , et je serai semblable au Très-Faut.... » 

(a) Il est bien fächeux que Mgr. Havard, ou quelque Mission 
aire, pe nous ait point transmis une version exacle et complète 
d'ane pièce aussi importante : nous en avons: reçu, ilest vrai, un 
exemplaire; mais les caractères, en partie chinois, en partie 
tong-kinoïis , ont déronté jusqu'ici les personnes qui, en France, 


j trepris | ction, . 
en avaient entrepris la tradu : 


( 366 ) 

pureté d'intention. Cette droiture est fort recommandée 
comme étant la règle de nos actions, qui seront toutes 
bonnes si notre cœur est droit, simple et juste; mauvaises, 
si l’on s’écarte de cette droiture. C’est là, sans doute, un 
très-bon précepte, mais en même temps une réminiscence 
de la loi chrétienne; Minh-Ménh ne s'en est peut-être pas 
douté. 

« 3° CommanDemenT. Remplir avec diligenceles devoirs 
de notre état et condition. Il faut être content de sa con- 
dition, ne pas se plaindre de l’état où il a plu au Ciel de 
nous faire naître, en remplir les devoirs avec soin et avec 
joie, travailler avec ardeur et contentement. Cela regarde 
tout le monde : laboureurs, artisans, marchands, soldats, 
tous doivent être satisfaits; alors ke bonheur des sujets de 
Sa Majesté sera parfait. Ceci est vraiment admirable: il 
est fâcheux cependant que le législateur ne se donne pas 
la peirfe d'indiquer les moyens de l'obtenir ; car il est 
bien de dire aux hommes : «Soyez contents ;» mais il est plus 
utile de leur apprendre comment on parvient à le devenir. 

« 4% Couuanpsuenr. Sobriété dans le boire et dans le 
manger. Ce commandement prescrit d’user modérément 
des biens que le Ciel nous a donnés, dene pasimiter ceux qui 
dans certains jours de débauche consument tout leur avoir, 
et meurent ensuite de faim pendant tout le reste de l’année. 
Il est dit que l’intempérance, ainsi que la passion du jeu, 
engendre la pauvreté, les vols ct les brigandages : c'était 
prendre les Annamites par leur faible et les frapper à l’en- 
droit sensible, aussi ont-ils su très-mauvais gré au roi de cet 
article. On ne pouvait manquer de comparer l’état de mi- 
sère dans lequel gémissent ua grând nombre de ses su- 
jets, à l'abondance qui règne dans la cour voluptucuse de 
Minh-Ménh : aussi disait-on qu'il est facile de prêcher la 
fôbriété à des misérables, quand on ne se refuse rien à 
soi-même. | 


( 397 ) 

« 5 CoumanDemenT. Garder les usages et les rits. Les 
développements de ce précépte ne répondant pas au ütre, 
et n'étant que de longues et vagues dissertations qui n’ont 
point de rapport au texte, je ne m’y arrêterai pas. 

« 6 CouMANDEMENT. Les pères et mères doivent élever 
leurs enfants avec soin, et les frères ainés rendre le 
méme service à leurs cadets, Le roi regarde l’éducation 
domestique comme la base de l'édifice social, et certes 
cest avec raison : aussi cet article a-t-il été reçu sans 
contradiction aucune, et même avec applaudissement. 

« 7=° Coumanpsmenr. Eviter lesmauvaises doctrines, 
et n'étudier que les bonnes. Le législateur désire que tous 
les hommes se livrent à l'étude, et ne laissent même 
passer aucun jour sans lire, apprendre ou étudier ; mais 
qu'ils se gardent bien d’avaler le poison avec les aliments 
qui sont destinés à les nourrir. C’est en cet endroit que 
Minh-Ménh se livre sans mesure à toute sa haine pour 
le nom chrétien : il dit que de toutes les fausses doc- 
urines celles du christianisme sont les plus opposées à la 
raison et les plus dangereuses pour les bonnes mœurs, 
que ses partisans vivent confondus pêle-mêle hommes et 
femmes comme des brutes, que plusieurs ont déjà payé 
de leur tête la folie qui les avait engagés dans les supers- 
utions de ce culte, que les peuples doivent donc bien se 
garder de les imiter ; mais que tous doivent suivre en tout 
point les usages anciens et les rits accoutumés dans le 
royaume , soit dans les mariages et les enterrements, soit 
dans le culte des ancêtres et celui des génies tutélaires, 
c'est-à-dire qu’il veut obliger tous les chrétiens à prendre 
part aux cérémonies idolâtriques. Ce décret révèle, de la 
part du prince, de bien funestes intentions. On pouvait es- 
pérer que le premier édit s’effacerait à la longue de la 
mémoire des Annamites, la légèreté habituelle de la na- 
tion le donnait un peu à penser ; mais, cette pièce devaut 


( 368 ) 

être publiée quatre fois par an, comment espérer que 
les idolâtres oublieront qu'ils ont le droit de persécuter 
les chrétiens, de les forcer aux superstitions, de leur ex- 
torquer de l'argent? C’est là sans doute l'accomplissement 
de cette parole que le roi avait donnée à ses mandarins 
d'inventer contre nous des ruses auxquelles n’avait pensé 
encore aucun de ses prédécesseurs, et de détruire ainsi tôt 
ou tard et pour toujours la Religion chrétienne dans ses 
états. Il n'a que trop réussi jusqu'ici dans cet infernal 
projet : car, aussitôt après la publication de cette pièce, 
les païens, dont la fureur s'était un peu calmée, ont re- 
doublé de zèle à nous poursuivre; et depuis ce temps, dans 
plusieurs paroisses, les malades meurent saris sacrements, 
parce que personne ne veut recevoir de Prêtre. de crainte 
de s’exposer à être arrêté. Cependant, au milieu de tant 
de misères, il est une chose qui nous rassure; c’est que si 
Dieu est pour nous, nous n'avons rien à craindre des 
hommes : Si Deus pro nobis, quis contra nos P Forts de 
cette pensée , nous abandonnons l'avenir aux soins de sa 
miséricordieuse providence. 

« 8 Coumanpemenr. Gardez la chasteté et la pudeur. 
Minh-Ménh recommande cette vertu à ses peuples, sans 
doute pour imiter notre décalogue ; it promet des récom- 
penses aux personnes qui se distingueront dans la pratique 
de cette vertu , il punira le vice qui y est contraire. Mais 
il faudrait une autre sanction que celle du roi pour faire 
goûter aux Annamites une vertu dont ilsne connaissent 
guère que le nom, et dont on ne trouve la pratique que 
chez les chrétiens. Entouré qu'il est d’un sérail_ nom- 
breux , ila mauvaise grâce d’ailleurs à prêcher la chas- 
teté à ses peuples , qui trouveront plus facile sans doute 
d'imiter sa conduite que de garder ses préceptes. 

« 9me CouuannemenT. Observer exactement les lois du 
royaume. Entr'antres recommandations que fait cet arti- 


( 369 ) 

cle, on insiste sur l’exactitude dans le palement du tribut. 
Ceci a fait murmurer les auditeurs : car rien dans ce pays 
n'irrite plus les esprits que d'entendre parler d'impôts, 
comme rien ne flatte tant que leur remise. Je crois que, si 
j'avais assez d'argent pour payer pendant huit années les 
contributions des sujets païens de Minh-Ménh, en dépit de 
ses édits et de ses préceptes, tous se convertiraient au 
Christianisme, ou du moins en observeraient les pratiques 
extérieurement. 

«10° CoMMANDEMENT. La pratique des bonnes &ütres. 
Ce précepte est sans doute emprunté de la morale chr- 
tienne, car on ne trouve rien d’exprès sur ce sujet dans les 
livres des philosophes chinois. I] est dit, entr’autres choses, 
dans ce chapitre : « Soyez persévérant dans la pratique 
des bonnes œuvres. »{C’est, en d’autres termes, la maxime 
de l'Evangile : Oportet semper orare , et nunquam de- 
ficere. « Faites, ajoute-t-on encore, aujourd’hui une bonne 
œuvre , demain une autre ; ne vous relâchez jamais , et 
vous aurez une abondance de bonnes œuvres inépuisa- 
ble. » C’est ccmme qui dirait : Habebis thesaurum non 
deficientem. Ainsi le roi lui-même , par ses larcins , rend 
témoignage à l’excellence de notre morale et à sa néces- 
sité , même pour les peuples païens, 

« Tel est en substance le fameux décalogue de Mini. 
Méoh , dans lequel on remarquera qu’il n’est question ni 
du vol, ni du mensonge, nÿ de l’homicide, etc. Peut-être 
que le prince législateur e’. philosophe désespère de rien 
obtenir de ses sujets sur les deux premiers points; peut-être 
attend-il la fin de la guerre pour parler du dernier ; peut- 
être aussi n’y a-t-il point songé. Du reste , en beaucoup 
d'endroits, on néglige déjà fort la lecture des dix préceptes 
et la prédication qui doit la suivre ; dans d’autres lieux, 
presque personne n’assiste au sermon. « Nous avons bien 
autre chose à faire, disent Jes païens, que d’aller apprendre 

Tom. 9. Lt. Z4 


(370) ; 

qu’il faut payer le tribut pour nournr le sérail de notre 
bien-aimé roi et seigneur :» car le roi n’est plus à la diète, 
le temps de li” pénitence qu'il s’était imposé est fini (1). 

« 1 faut maintenant, Monsieur, que je vous parle de la 
visite des différentes chréticntés que j'ai parcourues l’an- 
née dernière. Quelque fussent les embarras et les dangers 
dans lesquels se trouvait la mission du Tong-King , je crus 
devoir comme un bon pasteur exposer ma vie pour mes 
brebis , les consoler, et leur porter les secours religieux. Je 
partis donc le 10 novembre 1834, et me rendis pendant la 
nuit au chef-lieu de la paroisse la plus prochaine : elle s'ap- 
pelle Ién-Loc. Mais tout-à-coup, dès le second jour , des 
bruits sinistres se répandirent: « Un Européen est à Jén- 
Loc, le mandarin le sait , demain le village sera cerné. » 
Force me fut donc de partir au plus vite , au grand regret 
de tous les fidèles, qui fondaient en larmes , ct qui tous 
voulaient m'accompagner jusqu’à une rivière sur laquelle 
je devais m'embarquer. Peu après, nous passâmes près 
d'une douane dont les employés ne nous aperçurent pas. 
Je visitai dans ces parages deux chrétientés situéesau mi- 
licu des païens , et parvins enfin dans une contrée toute 
montagneuse et assez déserte. Ce pays est remarquable 
par des cavernes très-vastes et fort singulières. Les unes, 
semblables à de grandes routes, traversent les montagnes 
de part en part; une barque y passerait à la voile, tant le 
dôme en est élevé. Les autres se prolongent sous ces 
chaînes de montagnes, dans la direction de leur étendue. 
Nous entrâmes dans l’une d'elles par une ouverture si 
étroite , qu'il fallut nous coucher à plat ventre et ramper 
pendant cinq minutes à différentes reprises ; bientôt nous 
par vinmes, à la lueur des Fambeaux de bambou, dans ux 





n S 


{1) Voir le N° XXXIX des Annales 


(371) 

vaste salle plus longue que large, et de 20 à 30 pieds de 
hauteur. À la voûte, qui paraissait de tuf, étaient attachés 
des espèces de chapiteaux formés par des stalactites; au- 
dessous de ces chapiteaux s’élevaient des bases formées 
aussi par des gouttes d’eau qui descendent de ces cha- 
piteaux ; les bases et les chapiteaux tendaient en certains 
endroits à se réunir ; en quelques lieux, ils l’étaient déjà; 
alors ils formaient tout autant de colonnes solides qui sem- 
blaient soutenir la voûte. Dans d’antres endroits, l'ouvrage 
était plus ou moins avancé , selon l’âge des stalactites. 
Nous en avons détaché quelques fragments ; ils étaient 
d’une blanchcur éblouissante , et cédaient sous l'effort du 
doigt. Je demandai à mes conducteurs par quel hasard ces 
grottes étaient creusées naturellement, sans que l’homme y 
eût jamais mis la main ; mais ces bonnes gens, qui ne sont 
pas naturalistes , au lieu de répondre à ma question , me 
racontèrent comment, du temps de la dernière persécution 
(en 1798), feu Mgr. de Gortyue était entré dans cette ca- 
verne, et d’une voix sonore yavait entonné le Te Deum. Ils 
sc proposaient maintenant d'y bâtir une église où je pourrais, 
disaient-ils, officier ponüficalement, en dépit de Minh-Ménh 
et de ses satellites. Je visitai plusieurs autres endroits 
de cette caverne , où je trouvai encore deux ou trois ré- 
servoirs d’eau dans lesquels nageaïent de petits poissons. 
J'ai vu, dans mes courses rapides,un grand nombre de ca- 
vernes de cette sorte ; toutes étaient dans le même genre 
que la première. | 

« J'ai ditdans mes courses rapides, c'est qu'il n’était pas 
sûr de faire un long séjour nulle part. Les mandarins mili- 
taires des environs étaient sur leurs gardes , il fallut se 
hâter pour échapper à leurs recherches. Après donc avoir 
administré trois paroisses, toujours en me dirigeant vers le 
nord , je me retrouvai à l’orient des montagnes , où sont 
plusieurs chrétentés sauvages appelées a plupart 

| ä. 





(372) | 
n'avaient jamais vu d’Evêque ; car l'insalubrité de l’air et 
celle de l’eaufysont telles, que les Européens n’osent jamais 
y entrer. J’envoyai d’abord un de mes gens s'informer de 
l'état des lieux ; il revint bientôt et me.rapporta que tout 
y était en paix , et que les chrétiens me désiraient ardem- 
ment. Nous partimes donc à trois heures et demie du 
matin, pour tromper la -vigilance des sentinelles qui gar- 
dent ordinäirement les défilés ; et un peu avant la pointe 
du jour, nous nous trouvâmes à l’un de ces défilés. Je le 
frauchis à la tête de mon escorte; mais il aous fallut marcher 
nu-pieds sur des cailloux pointus et des pierres aiguës, 
pendant environ deux heures. Au bout de ce temps, nous 
rencontrâmes un peloton de sauvages quinous attendaient ; 
nous étions alors au milieu des gorges de ces montagnes 
escarpées à perte de vue, entrecoupées par des vallées 
verdoyantes et couvertes d’une herbe épaisse qui croît à 
la hautcur de 4 à 6 pieds. Cette terre est déserte , la der- 
nière guerre a moissanné tous ses habitants. Le premier 
hameau que nous rencontrâmes porte le nom de Dong- 
Baû; il est flanqué de très-hautes montagnes, semblables à 
de grosses tours qui entoureraient une citadelle ;' il est 
habité par des chrétiens. Nous y parvinmes avant l'heure 
* à laquelle on nous attendait , en sorte que nous trouvi- 
mes ces pauvres gens dans un embarras vraiment critique. 
De toutes parts on s’annonçait la bonne nouvelle , on 
courait chercher son plus bel habit, on se hâtait de se 
mettre en ordre pour venir processionnellement à ma ren- 
contre ; mais déjà j'avais grimpé l’échelle qui conduit à 
l’église , car dans ce pays toutes les maisons sont bâties 
sur pilotis. On agit ainsi dans la crainte du tigre, qui, 
lorsqu'il est pressé par la faim , vient dévorer le bétail 
placé au-dessous de l'habitation , et laisse les hommes en 
repos. Alors il s’agit de venir me saluer. « Mais c’est un 
Evèque , et pour Îa plupart nous n’en avons jamais vu, 





( 373 ) 
comment s’y prendre pour salüer un Evêque ? » Le Père 
annamite qui a soin de cette chrétienté avait dit qu’il fallait 
baiser mon anneau ;.or c'était là un grand embarras : les 
uns Île baisaïent avec la joue, d’autres avec le sommet de la 
tête , quelques-uns le voulaient arracher de mon doigt, 
d’autres enfin se tenaient immobiles, debout , sans oser 
faire aucun mouvement ; en sorte que tous, quoique 
fort contents , étaient en même temps fort embarrassés. 
Toutes les fois que je descendais de mon échelle , tout le 
monde accourait aussitôt, grands et petits, hommes et fem- 
mes ; ils se mettaient à genoux au milieu même de la boue, 
pour avoir la consolation de baiser mon anneau épiscopal. 
J'administrai et confemai deux ou trois chrétientés dans 
cet endroit, puis me dirigeai vers le nord où je savais en 
trouver quelques autres. À peine avais-je marché quelque 
temps , que je fus joint par un homme armé d’un sabre à 
poignée d'argent. Le pantalon relevé jusqu’au-dessus du 
genou , le turban incliné sur l'oreille droite, une démar- 
che ferme , des jambes bien musclées , toute sa tournure 
enfin annonçait un guerrier. À sa suite se groupaient sept 
à huit hommes portant des fusils et la giberne sur le dos, 
ils venaient pour me faire honneur et pour m’escorter. 
Avec une telle suite, je me serais presque persuadé que 
je n’étais plus sous la juridiction de Minh-Ménh. Dans le 
vrai, nous avions peu à craindre de ses satellites dans ces 
pays de montagnes ; et, chose étrange , les rebelles et les 
brigands au milieu desquels nous passions nous respec-' 
taient également. Bientôt nous vimes venir à nous d’au- 
tres hommes armés aussi de fusils et de lances, et plus 
de vingt tambours du pays dont le son répercuté par les 
échos ne cessa pas, pendant plus d’une heure, de me dé- 
chirer les oreilles ; maïs il fallait faire semblant de trouver 
ce son fort agréable. Arrivé à Dà-Chôm, viMge sur pilous 
comme tous les autres, je trouvai le Père annamite , curé 





NP OU NUE “— in 


(3;4 ) 

de cette paroisse” qui venait à ma rencontre ; il me témoi- 
gna son étonnement sur mon voyage dans des lieux si 
malsains. « Vous le serez bien plus encore, lui répliquai- 
je , quand vous apprendrez que j'ai dessein d'aller dans le 
Lac-Thô : » c’est un territoire contenant plus de 1500 ha- 
bitants en grande partiè chrétiens , fort rapprochés les 
uns des autres, et où jamais Evêque n’était entré depuis la 
prédication de la Religion au Tong-King, tant l'air et l'eau 
y.sont insalubres. Effectivement deux jours s'étaient à 
peine écoulés , que je me dirigeai vers Lac-Th6 : j'y par- 
vins, mais non sans peine, et après unenouvelle journée de 
marche au milieu des rochers et des précipices. Cepen- 
dant quelle ne fut pas ma consolation à la vue d’une longue 
haie de chrétiens habillés de blanc, à genoux et. les 
mains jointes pour recevoir ma bénédiction ! J'étais alors 
à l'extrémité du Tong-King, du côté de l'occident. A l'ho-" 
rison s'élevait une haute chaîne de montagnes dont la cime 
se perdait dans les nues : c’est tout auprès de ces monta- 
gnes que commence le Laos. Aux trois autres côtés appa- 
raissaient d’autres montagnes entourant un assez long 
bassin ou vallée , dans laquelle se trouvent mille à quinze 
cents chrétiens. Presque tous sont sous la juridiction d’un 
petit seigneur qui paie tribut au roi Minh-Ménh. 

« Ce seigneur , tout païen qu’il est, ayant appris que le 
grand Maître de la Religion était arrivé , permit aux chré- 
tiens de me recevoir avec toute la pompe qu'ils jugeraient 
convenable. Aussi firent-ils tout ce qu’ils purent pour me 
fêter de leur mieux : tambours, fifres, décharges de mous- 
queterie, rien ne fut oublié. Je parcourus l’un après l’autre 
tous les villages ; sur ma route il s’en trouva un d'idolätres, 
mais ils n’eurent garde de troublernos marchestriomphales. 
Toute la maison du seigneur psïen s’empressa d'assister 
aux fêtes que l’on me faisait ; le seigneur lui-même vint 
me saluer à son retour d’une chasse où il était allé avec 


(373 ) 

quelques chrétiens, et il m’exprima le regret de n'avoir 
rien tué qui füt digne de m'être offert. Il portait si loin le 
respect pour ma personne , qu’il n'aurait osé s'asseoir à 
côté de moi sur la même natte. Je lui fis cadeau d’un petit 
couteau d'Europe, qui lui fit grand plaisir ; et j’acecptai l'in- 
vitation d'aller voir son petit château, que je trouvai envi- 
ronné d’une forte palissade de bambous. Il nous régala de : 
thé et de bétel, et nous nous séparimes bons amis, avec 
promesse de sa part de ne point inquiéter les chrétiens sur 
l’article des superstitions. Ce seigneur exerce sur ce petit 
peuple des droits qui ne ressemblent pas mal, en quelques 
points, aux anciens priviléges féodaux. Les habitants de ce 
pays doivent à leur seigneur de subvenir à tous les frais 
que peuvent entraîner la naissance , le mariage , la mort ; 
de cultiver les champs qui servent à sa nourriture; de 
l'aider de leur argent s’il se trouve dans la gêne, ce us 
n'arrive que bien rarement. C’est là tout leur tribut : 
seigneur s'arrange ensuite avec les maudarins du roi, aux- 
quels il doit donner de l’ivoire , et quelques autres objets 
qui peuvent se trouver dans ces montagnes. 

« Les sauvages de ce lieu parleht un idiôme particulier ; 
la plupart cependant connaissent la langue du Tong: 
King, qu'ils ont apprise par leurs relations de commerce 
avec les peuples de ce royaume : c'est aussi celle qu'ils 
parlèrent avec nous. Ils n’ont point d'écriture particulière; 
ceux qui étudient apprennent les lettres chinoises, mais 
le nombre en est fort petit. Un peu plus loin, les sauvages 
ont des caractères alphabétiques écrits de gauche à droite 
à l’européenne. Ces peuples n’ont point de code de lois : 
mariages , sucoessions , tout se règle par la coutume ; les 
enfants font coname leurs pères, et les descendants comme 
leurs aïeux. Ils paraissent misérablét , vivent mal, et sont 
enclins à l’ivrogneric; ils n’ont cependant d’autre boisson 
que celle qu’ils font avec du riz, encore n’est-il pas distillé 


(376 ) 
comme aa Tong-King , mais tout simplement fermente au 
moyen d’un levain. Quelque dégoutante que paraisse cette 
boisson , qu’ils mêlent encore avec de l’eau , elle ne laisse 
pas de les enivrer complètement. 

« Je dis adieu à cette ehrétienté, et repris la route que 
j'avais suivie en venant; mais il tombait une plüie si abon- 
” dante, les chemins étaient devenus si glissants et les ruis- 
seaux si gonflés, qu’obligés tantôt de marcher au milieu de 
l'eau et de la boue, tantôt de nous traîner sur les pieds 
et sur les mäins, et bien souvent à plat ventre , crainte de 
nous rompre la tête en descendant les précipices , nous 
eùmes bientôt l'air de véritables spectres. Quant à nos 
gens, avec leurs sabres et leurs fusils, ils ne ressemblaient 
pas mal à des soldats en déroute qui cherchent leur salut 
dans la fuite. | 

« Revenus à Dà-Chôm, d’où nous étions partis quelques 
jours auparavant , je voulais me diriger vers la paroisse de 
Son-Mieng, où m’attendait M. Retord; mais les mandarins 
étaient aux aguets. Nous n'avions d'autre moyen de sortie 
que de suivre le courant du fleuve, etils étaient postés sur 
un radeau au milieu même de ce fleuve. Nous nous mettons 
donc entre les mains de la Providence, et nous nous embar- 
quons sur le soir ; mais alors plus de promenades mili- 
taires ; adieu fusils, tambours, hallebardes; il faut se faire 
petit, et passer, s’il est possible, ensilence. Arrivés non loin 
du poste militaire, qui s’ébranlait déjà pour venir à notre 
rencontre , on me jette sur le rivage ; nous parcourons au 
pas de course une petite langue de terre, et je m’élance 
dans une barque qui m’attendait de l’autre côté. Nous nous 
trouvâmes ainsi derrière nos ennemis , alors qu'ils nous 
croyaient encore devant eux. Ils nous cherchèrent bien 
cependant, mais tous leurs efforts furent inutiles : c’est 
ainsi que Îa Providente fait tout arriver à point pour ceux 
qu’elle a pris sous sa protection. Je trouvai, à mon arrivée 


(377) 
en lieu sûr, un homme envoyé par M. Retord pour me 
féliciter de mon heureux voyage et me demander une 
entrevue ; une foule de chrétiens se pressaient aussi sur 
mes pas, joyeux de me voir échappé au danger. 

« Après avoir visité trois ou quatre chrétientés, je m’ap- 
prochai de celle où se trouvait M. Retord. On me dit en 
route que ce cher confrère ne buvait, ne mangeaïit ni ne 
dormait depuis trois jours, tant il lui tardait de me ren- 
contrer. Une singulière circonstance signala notre en- 
trevue , c’est que cet ardent Lyonnais était devenu muet. 
«Eh! comment, cher confrère, êtes-vous donc fâché de me 
voir? pourquoi ne répondez-vous rien? » Et lui de demeu- 
rer silencieux ; cependant son embarras perçait de toutes 
parts. « Parlez donc ; pourquoi gardez-vous le silence? » 
Enfin, au bout de quelques instants, il prononce ces quatre 
mots assez‘mal articulés : « J'ai oublié le français. » 

« Effectivement, depuis deux ans il ne le parlait plus : au 
reste , il ne tarda pas à s’y remettre; et notre conver- 
sation se serait prolongée bien avant dans la nuit , s’il n’a- 
vait fallu aller se mettre au confessionnal pour satisfaire 
l’impatience des fidèles, empressés de se préparer à rece- 
voir le sacrement de Confirmation. Je l’administrai le len- 
demain à plus de cent personnes. Je passai un peu plus 
d'une semaine auprès de M. Retord, après quoi il fallut 
enfin se séparer, ce qui nous causa autant de chagrin que 
notre entrevue nous avait procuré de satisfaction. 

« La même scène, à peu près, se renouvela à la rencontre 
de M. Rouge, qui se trouvait à quelques journées de là ; 
mais, avant d'arriver au domicile de ce dernier , j'avais 
couru un très-grand danger dont je fus préservé par l’effet 
de cette toute bonne Providence qui veille sur nous, 
comme une bonne mère sur le fruit chéri de ses entrailles. 

« Je partis à huit heures du matin de Ke-Suy , près de 
Kc-Dam, pour me rendre auprès de M. Rouge; et le soir, 





( 378 ) 

sur les quatre heures , arrive un mandarin militaire avec 
des soldats pour cerner le village et mettre la main sur 
moi. Heureusement j'avais pris les devants. J'avais été 
dénoncé par des gens qui en voulaient aux propriétaires 
de la maison où je logeais, et qui étaient bien aises de les 
compromettre. Nous ne cessions d'admirer, M. Rouge 
et moi , la manière dont notre bon Maître pourvoit à la 
conservation de ceux qui s'abandonnent entre ses mains, 
Enfin , après de longs compliments de condoléance et de 
regrets réciproques , je quitai M. Rouge; et ayant passé 
en barque près du gouverneur de la province , je revins 
trouver mes chers écoliers’, qui m’attendaient depuis long- 
temps. Quelques jours après mon retour , j'appris que 
plusieurs endroits qui jouissaient d’une paix profonde 
lorsque j'y avais passé , étaient de nouveau inquiétés pour 
fait de religion : nouveau motif de remercier la Provi- 
dence qui m'avait conduit, comme par la main , dans les 
diverses courses que j'avais entreprises. 

« Il faut que je vous dise maintenant, Monsieur, quelque 
chose de notre position particulière, et de la situation inté- 
rieure, si je puis parler ainsi, de cette mission. Nous 
sommes persécutés , il est vrai; mais nous nous rions de 
la persécution et des dangers qui l’accompagnent. L’idée 
de la mort, avec laquelle nous sommes familiarisés désor- 
mais , ne nous eïraie plus. La paix , l’union , la concorde 
règnent dans l’intérieur du vicariat; tous les Missionnaires 
n'ont qu’un cœur et qu’une âme , tous sont à leur poste, 
et ne se plaignent que d’une chose : c’est que l'ouvrage 
manque au zèle qui les enflamme. Les Prètres indigènes 
nous secondent de tout leur pouvoir ; plusieurs font preuve 
d’un grand courage et d’un entier dévouement , ce qui 
console grandement de la pusillanimité de quelques-uns, 
en petit nombre, qui montrent moins d'énergie. Un Prêtre 
annimite m'écrivait naguère : « L'état déplorable de la 


(379 ) | 
« Kefigion me touche vivement le cœur; la situation de tant 
« debrebis dispersées par la terreur m’arrache des larmes 
« des yeux; je sens que mon courage s'exalte à la vue de 
« nos presbytères détruits , de nos temples renversés : je 
« me remets de nouveau entre vos mains , prêt à redes- 
« cendre dans l’arène et à combattre sous les yeux de mon 
« Supérieur et de mon Evêque ; je suis prêt à tout pour le 
« bien de l'Eglise, et le salut des âmes rachetées par 
« le sang de J. C. Envoyez-moi au plus fort du combat, 
« dans l'endroit le plus périlleux : je ne tiens pas compte 
« de ma vie, s’il faut mourir pour une aussi belle cause. » 
« Les bons sujcts ne me manquent point, ils se mul- 
tiplient au contraire de plus en plus , par le soin qu’on 
appris pour faire un choix mieux entendu qu'auparavant. 
L'état présent des choses promet donc beaucoup pour l’a- 
venir, si Pon peut le continuer. Des Diacres sont tout prèts à 
recevoir la prétrise ; d'autres prendront leur place aussitôt 
après la promotion des premiers , pour faire face à tous 
les besoins , et remplir les vides causés par la persécu- 
tion de Minh-Ménh. Les étudiants montrent une grande ar- 
deur. Mais tout ce bel édifice est peu de chose, s'il n’est 
soutenu par une main divine. Je recommande donc, d’une 
manière spéciale, aux prières des fidèles de l’Europe , cette 
mission , l’une des plus désolées, et qui grandement aussi 
a besoin de leurs secours. » 


a Ÿ Ju.-M., évdque de Castorie. » 


P. S. « Avant de clore ma lettre, deux mots sur 
h politique de ce pays: sa situation est vraiment dif- 
cile à décrire. Ce n’est ni la paix ni la guerre, mais un 
état qui tient de l’un ct de l’autre; Îa paix est au centre, 
et la rebellion aux deux extrémités : impossible, du reste, 


( 380 ) 
de connaîtré au juste les événements ; sans les morts « 
les blessés qu’on rapporte, on douterait qu’il y eût des 
combats, tant sont contradictoires les bruits qui cir- 
culent en Cochinchine. « Koi (1) , disent les uns , se tient 
renfermé dans les murs de Giâ-Dinh. — Non, disent 
les autres , il a quitté ses remparts , et conquis déjà trois 
provinces ; soutenu par les Siamois , et fier du secours 
que lui promettent les Anglais , il gagne du terrein et tient 
la capitale en échec. » Alors vous verrièz ces derniers ra- 
conter leur nouvelle avec une joie qui éclate, malgré eux, 
sur leurs visages. En général , le peuple ne désire rien 
‘tant qu'un changement de gouvernement. Deux personnes 
se rencontrent-elles, la première chose est de se présenter 
du bétel ; la seconde , de se demander comment vont les 
affaires de l’état. Si l’on apprend que les rebelles sont 
vainqueurs, de suite c’est une grande allégresse; des nou- 
velles contraires produisent des effets opposés. D’un autre 
oôté , le roi, pour calmer l'agitation des esprits et com- 
primer cet élan pour les nouveautés , envoie de temps en 
temps à son peuple quelques proclamations en beau style, 
dans lesquelles il assure que les rebelles sont réduits à 
l'impuissance , qu'il faut se reposer sur lui, qu’il veille au 
salut de l’état. Il compare Koi et Chân-Väân ( ce dernier 
est le chef des rebelles du nord) à de grands poissons pris 
dans des filets, d’où il leur est impossible de s'échapper, 
et que le pêcheur réserve pour régaler ses amis aux jours 
de fête : mais personne ne se laisse tromper par ces beaux 
mots; on a été si souvent abusé par de telles pièces , 
lesquelles ne ressemblent pas mal aux anciens bulletins de 
la grande armée impériale , que personne n’y croit plus : 
ainsi l'on ne sait vraiment rien. Tout ce que je puis assurer 





(1) Fameux chef de rebelles. 


(38: ) 

à l'égard des guerroyeurs du nord, don nous sommes 
plus rapprochés , c’est que , refoulés de toutes parts par 
les armées du roi, ils ont pris le parti de faire une guerre 
d’embuscades qui est très-nuisible aux troupes régulières, 
et qui leur a fait jusqu'ici beaucoup de mai. 

. «Le jour de l’Annonciation de la Ste. Vierge nous avons 
recu la très-agréable nouvelle dé l’arrivée de deux Mis- 
sionnaires, dont l’un est pour le Tong-King, l’autre pour la 
Cochinchine: ce sont MM. Vialle et Simonin. Dieu, qui les 
destine à de grandes souffrances , leur a fait faire en route 
un bien précieux apprentissage. Je n’entre dans aucun 
détail au sujet de leurs aventures, parce que vous les 
connaissez sans deute. Quant à nous, depuis trois ans 
nous n’avions presque rien reçu de France : nous comp- 
üons, comme les autres missions, participer cette fois aux 
effets de la libéralité de cette Association généreuse dont les 
bienfaits se répandent jusqu'aux extrémités du monde; 
mais Dieu , dont les jugements sont impénétrables , en a 
disposé autrement : viatique des deux années précédentes, 
qu'on nous envoyait à la fois ; indemnités pour les pertes 
passées , vin pour dire la Messe , huile et autres objets 
nécessaires au culte ; tout , ou presque tout, est devenu 
là proie des brigands , dans le temps précisément où ces 
secours nous étaient plus nécessaires que jamais. Mais 
gardons-nous bien de murmurtr : que ces épreuves sont 
avantageuses à ceux qui savent les envisager avec les yeux 
de la foi ! Dieu, qui fait tout pour ses élus et pour ceux 
qu'il aime , a jugé sans doute ces pertes nécessaires pour 
‘détacher nos cœurs des biens périssables de cette terre 
d'exil: Omnia propter electos.— Quos amat castigat(1). 


« 1°" avril 1836. » 


(1)= Tout pour les élus. — Ceux qu'il aime, il les châtie. » 


Li 


( 382 ) 


Extrait d'une lettre de M. Masson , missionnaire apos- 
tolique au Tong-King, à M. Langlois, en Rain deu 
18 mai 1836. 


« Monsieur, 


« L'année dernière je vous écrivis au long , au sujet de 
la persécution violente qui avait éclaté dans ce pays; 
actuellement, grâces à Dieu, les choses se sont améliorées, 
au moins en plusieurs endroits. Les mandarins ne s’oc- 
cupent guère de nous ; et quoiqu'ils sachent que les 
chrétiens récitent leurs prières à haute veix, vont à la 
Messe comme ci-devant, et, qu’ils connaissent l'endroit où 
est notre collége , ainsi que le lieu de mon domicile ordi- 
naire , rien de tout cela ne paraît leur faire ombrage. En 
général, malgré les édits sévères du roi contre nous, ils 
n'aiment pas beaucoup à se mêler de nos affaires. Ainsi 
nous sommes assez libres dans les villages composés de 
chrétiens ; avec un peu de prudence, nous pouvons 
facilement les administrer , et recevoir ceux qui viennent 
nous visiter pour affaires ou autres choses. Mais il n’en 
est pas de même dans les villages mixtes, composés de 
chrétiens et de païens : nous ne pouvons, sans nous 
exposer aux plus grands dangers , mettre Îles pieds dans 
ces derniers ; ce qui force les chrétiens à apporter les 
malades quelquefois de fort loin au lieu de notre domi- 
sile, pour leur administrer les sacrements. Dans ces lieux- 
là , les païens usent de toutes sortes de vexations pour 
extorquer de l’argent des chrétiens , ou pour les forcer à 
contribuer au culte des idoles ; et, en pareilles circons- 
tances, c’est à moi que les fidèles ont recours pour les aider 
à se ürer d'affaire : la plupart d’entr’eux sont actuellement 





( 383 ) 
réduits à un tel état de misère, qu'ils ne peuvent abso 
lument rien donner. Cependant souvent les sommes exigées 
par nos oppresseurs sont si énormes, qu'il nous est abso- 
lument impossible de satisfaire leur cupidité; alors il n°y 
a d'autre parti à prendre pour les chrétiens exposés à 
de par”illes vexations, que d'abandonner tout-à-fait le 
lieu de leur domicile, et d’aller s'établir au loin. Plusieurs 
ont eu Île courage de prendre ce parti violent , au prix 
des plus grands sacrifices, aimant mieux tout perdre que 
d'être exposés à perdre leur foi: néanmoins un plus grand 
nombre encore, privés depuis long-temps de secours reli- 
gieux, de la présence de leurs Pasteurs et de leurs ins- 
tractions, n'ayant personne pour les encourager et les 
soutenir , ont eu le malheur de se montrer faibles ; et il 
est même à craindre que plusieurs n’oublient peu à peu 
leur Religion, à moins que les édits de persécution ne 
soient révoqués. Dans les deux provinces de Nghé-An et 
de Ha-Tinh confiées à mes soins, je n’ai pas administré 
les sacrements à plus de la moitié des chrétiens; les 
autres, s'étant laissé vaincre par l’appréhension des tour- 
ments , ont actuellement besoin d’épreuve. Au milieu des 
vexations contimuelles qu’on exerce contre eux, les chré- 
tiens n’ont pas la ressource qu'ils avaient auparavant de 
pouvoir s'adresser aux magistrats, afin d'obtenir justice; 
les juges n’oseraient pas se déclarer en leur faveur, etils 
perdraient certainement leur cause. Cependant nous avons 
eu quelques cas où les chrétientés qu’on voulait forcer au 
culte des idoles ont,moycnnant quelque argent, gagné leur 
procès; une entr'autres des plus considérables , celle de 
Dong-Kiên , a tenu une conduite admirable dans ces 
circonstances. Les paiens mirent tout en œuvre pour 
forcer les chrétiens à des pratiques superstitieuses; mais 
tous , sans exception, s’y refusèrent avec courage. Les 
puiens alorg s’adressèrent au mandarin, qui arriva tout 


( 384 ) 

courroncé au village, fit mettre à la cangue trente des 
principaux chrétiens, et les jeta ensuite en prison, où on les 
écrasa de coups pour les forcer à apostasier; mais ils 
tinrent ferne, et la constance d’aucun ne se démentit. On 
vint m’avertir de ce qui se passait, me priant de venir au 
secours de ces pauvres confesseurs de la Foi : je donnai 
deux barres d'argent, environ 150 fr. , moyenant quoi le 
mandarin se radoucit; et, après avoir fait publiquement 
l'éloge de leur courage, il les renvoya absous. Depuis ce 
temps, ils n’ont plus été molestés. J'ai connu bien d’autres 
exemples de constance de la part d’un grand nombre de 
chrétiens qu’on voulait forcer à contribuer au culte ido- 
ltrique ; mais rien ne surpasse la fermeté de deux 
pieuses femmes qui me sont connues : seules , elles ont 
résisté aux païens de tout un village, qui, bien que hon- 
teux de se voir vaincus par deux femmes, non-seulement 
les ont laissées tranquilles, mais encore n’ont plus rien osé 
dire aux chrétiens des environs. 

« D'après ce que je viens de vous rapporter, vous devez 
juger qu'il nous est extrêmement difficile de passer d’une 
chrétienté à l’autre; les Prêtres indigènes même ne voya- 
gent pas sans danger. Il n’y a pas long-temps que quatre 
d'entr’eux furent arrêtés lorsqu'ils allaient à la visite des 
malades; moyennant de l'argent, ils se tireront d'affaire. 
Ainsi, quoique notre situation se soit un peu améliorée, il 
y a encore loin de là à un état de paix. Cependant, dans 
certaines provinces , les choses vont beaucoup mieux. 
M. Borie, dans le Bô-Chinh, chante des Grand’Messes 
et fait des processions solennelles sans trouver d’oppo- 
sition. | 

« Aux maux de la persécution il faut ajouter maintenant 
ceux d’une cruelle famine , telle que je n’en ai pas vu de 
semblable depuis que je suis dans le pays. Presque tout 
le monde est réduit à l’aumône 4€! personne n’a les moyens 


( 385 ) 

de la faire. Je suis accablé de demandes; mais mes 
ressources sont épuisées, et j'ai la douleur de ne pouvoir 
soulager la misère publique. Ainsi jamais les secours de 
l'Œuvre de la Propagation de la Foi ne nous auraient 
été plus utiles que dans les circonstances présentes; mais 
voilà que, par suite du.naufrage de MM. Simonin et Vialle, 
tout ce qui nous était envoyé a péri , et depuis deux ans nous 
sommes privés de tout secours. Mais Dieu l’a voulu ainsi, et 
sotre devoir est de nous soumettre avec résignation à 
cette nouvelle épreuve. 

« Les troubles et les révoltes se multiplient; on n’entend 
parier que d’insurrections causées par la tyrannie du roi, 
par les vexations inouïes qu’il exerce et qui rendent son 
joug insupportable. 

« N'ayant donc que des maux à attendre de la part des 
hommes , toute notre espérance est en Dieu, et nous ne 
cœæssons de nous écrier en invoquant: Da pacem, Doms- 
ne....; quia non est alius qui pugnai pro nobis, nisitu, 
Deus noster (2). 

« J'ai l'honneur d’être, etc. 


__« Masson , missionnaire apostolique. 


Extrait d'une lettre de M. Rouge , missionnaire apos- 
tolique au Tong-King, à M. Langlois, en date du 
24 juin 1836. 


«a Monsinua , 


« Dans ma dernière lettre d'avril 1834 , je vous donnais 
quelques détails sur les progrès et les suites de la persé. 





(1) « Donnez-nous la paix, Scigneur.… , car il n’est personne qui 
« combatte pour nous, si ce n’est vous qui étes notre Dieu. » 
von. 9. Lu. 


( 386 ) 
cution à laquelle nous avons été exposés. Bien que ralentie, 
cette persécution est loin encore d’être terminée. Minh- 
Ménh a cessé , il est vrai, de faire couler le sang sur les 
échafauds ; mais la famm , Les prisons , l'exil , les chaînes, 
les ceps, la cangue, ete, , tous les genres de supplices 
inventés pour éprouver les disciples de la Croix, ont fait 
périr plus de monde que n'aurait pu le faire le glaive. Un 
grand nombre de généreux confesseurs, emprisonnés ou 
exilés, sont morts dans le courant de l’année dernière, 
entr’autresle vénérable Père Odorico, et deux des servants 
de notre saint martyr Gagelin : ils étaient bien dignes, 
par leur foi et par leurs vertus, de partager le sort de leur 
vénérable maître. — Depuis quelque temps nous somme » 
exposés à toutes surtes de vicissitudes : tantôt la paix, tan- 
tôt la guerre ; aujourd’hui beau , demain variable , après- 
demain tempête. Il n’y a de constant que l’avarice et l’m- 
satiable cupidité des mandarins, qui ne cessent de nous 
vexer pour nous extorquer de l'argent : cependant, depuis 
un an environ, nous jouissons d’un peu plus de tranquil- 
lité. Notre bon Maitre, qui ne souffre pas que ceux qui 
espèrent en lui soient tentés au-dessus de leurs forces , a 
permis que l’édit de persécution soit tombé en désuétude, et 
que, d’un autre côté, les ré1 àltes et les guerres civiles qui 
ont suivi de près cette persécution aient fait ouvrir les 
yeux à bien des gens. Beaucoup ont vu, dans les soulève- 
ments qui ont eu lieu simultanément dans un grand nombre 
de provinces , une punition du Ciel contre le tyran persé- 
cuteur ; aujourd’hui l'opinion publique est que son nom 
ne peut tarder d’ailer ajouter un nouvel anneau à la chaîne 
des rois détrônés. Néanmoins, quoique nous n'’ayons 
guère pour ennemis déclarés que la plupart des manda- 
rins et autres agents subalternes du gouvernement, aux- 
quels il faut joindre aussi quelques chrétiens apostats , les 
vlus dangereux de tous , nous sommes obligés, afin de ne 


( 387 ) 
pas donner ombrage , d’user de la plus grande circonspec- 
üon dans l’exercice du saint ministère. Il y a encore beau- 
coup d’endroits assez mal disposés, et où même les Prêtres 
indigènes n'osent se présenter, crainte de gravesaccidents; 
mais, dans la plupart, on va et l’on vient de jour comme de 
nuit , sans courir de grands dangers. 

« Dans les premiers temps de la persécution, de tous les 
Missionnaires du Tong-King , c’est peut-être moi qui ai eu 
la meilleure part aux tribulations. Presque toujours caché 
dans des souterrains ou d'autres réduits ténébreux où je 
trouvais la nuit au milieu du jour, errant de côté et 
d'autre , obligé quelquefois de changer de demeure cinq 
à six fois en vingt-quatre heures, sans savoir où trouver un 
asile où je pusse être en sûreté: telle a été ma vie durant 
plusieurs mois. Dieu a heureusement abrégé ces jours de 
ténébreuse mémoire , sans quoi je n’aurais pas tardé à 
succomber. À présent je puis respirer le grand air, exercer 
mes saintes fonctions , annoncer la parole de Dieu , pré- 
cher l'Evangile même aux païens , et donner un libfe accès 
auprès de moi à quiconque désire me voir. Pendant les 

six derniers mois, j'ai entendu environ deux mille confes 
sions, baptisé solennellement dix-huit adultes, et fait 
baptiser à l’article de la mort an moins deux cent cin- 
quante enfants nés de parents infidèles. L'année dernière 
j'avais entrepris de convertir une petite peuplade d’environ 
cinquante paiens, faisant partie d’un grand village dont 
ja majorité des habitants est chrétienne. Mes efforts n'a- 
vaient pas été infructueux ; déjà trente-quatre avaient 
reçu le Baptême, et les autres se disposaient à suivre leur 
exemple ; mais le démon vint opposer ses efforts aux 
miens, et me forcer de quitter temporairement mon en- 
treprise. L'auteur de cette alerte était un apostat concu- ” 
binaire et chef de brigands, à qui dans un temps où sa 
conduite était moins scandaleuse j'avais rendu de nom- 
28. 





( 336 ) 

breux services. Le malheureux m'en témoigna sa recon- 
maissanve en allant me dénoncer aux mandarins : nou- 
veau Judas , il leur promit de me livrer entre leurs mains, 
espérant par cet acte de trahison se les rendre favorables 
dans l'exercice de ses brigandages. On lui donna des 
satellites pour me saisir, et m’amener garrotté au pré- 
toire ; mais, averti à temps de ses perfides démarches, je 
ne lui donnai pas le loisir de les exécuter , et je pris aus- 
sitôt la fuite. Le traître ne tarda pas à recevoir la juste 
récompense de sa trahison; les mandarins, croyant qu'il 
les avait joués, quand ils le virent revenir sans la proie 
qu’il avait promise, le firent emprisonner, une lourde 
cangue au cou et les ceps aux pieds. Dans peu je me 
rendrai ayprès de mes chers catéchumènges , et je tâcherai 
de finir l'ouvrage que j'y avais si heureusement commencé. 
Je prendrai occasion des tribulations à travers lesquelles il 
a plu à Dieu de me faire passer, ctdes dangers dont sa mi- 
séricorde a bien voulu me délivrer, pour les engager à lui 
en rendre grâces et à se joindre à moi pour l’en glorifier. 

« Notre vénérable Vicaire apostolique , après être resté 
caché pendant long-temps, a enfin pu aussi se mettre en 
campagne. Dans les mois de décembre , janvier et “évrier 
derniers , il a parcouru diverses provinces , et donné 
l3 Confirmation à plusieurs milliers de chrétens, sans 
avoir été exposé à aucun grave accident. Comme je pense 
qu'il vous instruira lui-même de ses travaux , je ne vous 
parlerai que d’une aventure qui lui est survenue dans le 
district où je me trouve, et dont le Prélat ne vous fera 
peut-être pas mention. Se trouvant dans deux ,graudes 
chrétientés où j'avais passé environ six mois l'année der- 
nière, il y rencontra un vieux apostat qui durant cette per- 
sécution s’est rendu fameux par ses vexations contre les 
chrétiens. Mgr., touché de compassion pour ce misérable, . 
, €t espérant toujours ramener cette brebis égarée , alla 


( 359 ) 


le visiter dans sa maison. L’hypocrite le reçut avec des 
démonstrations d’une grande joie et d’une‘humilité ex- 
traordinaire: Sa Grandeur, à la vue de sa misère, lui donna 
quelques ligatures ; mais le traître, après avoir reçu les se- 
cours que la main bienfaisante de son Pasteur lui donnait, 
alla presque aussitôt le dénoncer au gouverneur de la pro- 
vince. Heureusement le Prélat fut instruit à temps, et il 
put s'évader pour chercher uf asile auprès de moi : j’é- 
uais alors À une distance de six à sept lieues. Le mandarin 
et les satellites envoyés pour prendre Mgr. n'ayant trouvé 
personne, accusèrent le dénonciateur de les avoir trompés. 
Ïl fut donc saisi, mis en prison, la cangue au cou; et au bout 
de trois mois de détention , il ne fut congédié qu'après 
avoir reçu cent coups de bâton : telle fut la récompense 
de sa trahison. — Nous avons été exposés à bien d’autres 
avanies de la part des apostats ; cependant nous avons 
la consolation de voir que Dieu se fait encore des élus 
parmi ceux mêmes dont l’état paraissait le plus désespéré. 
Tous les jours il en vient quelques-uns, avec des signes 
d'un vrai repentir, se soumettre avec la plus édifiante hu- 
milité aux longues et sévères épreuves auxquelles nous 
Jes soumettons , pour nous assurer de la sincérité de leur 
conversion, avant de les admettre à la participation aux 
sacrements. Cette fatale persécution a produit des maux 
incalculables, et il nous faudra bien des années de paix 
pour les réparer. | 

« Ceux de nos conféères à qui sont mieux à portée que moi 
de correspondre avec notre cher et intrépide confesseur 
de la Foi M. Jaccard , vous donneront sans doute des 
nouvelles plus détaillées sur sou compte. Jai appris que 
sa santé s’affaiblissait de jour en jour dans sa prison. Con- 
damné, comme vous le savez, à y périr de faim, le 
tyran qui le persécute avait envoyé plusieurs fois des mes- 
sagers pour savoir s’il était mort. Le mandarin chargé 


( 390 ) 

de le surveiller, et qui , touché de sa douceur et de sa ré- 
signation , le favorise un peu, avait constamment répondu 
qu'il ne savait pas comment cela se faisait, mais que, 
_ quoique privé de nourriture, il vivait toujours. Le roi s’est 
contenté de cette réponse, et a mieux aimé croire que les 
Missiqnnaires avaient le secret de vivre sans rien manger, 
que de soupçonner ses mandarins de le womper. 


« J'ai l'honneur d’être , etc. 


« Roucs, miss. apost. » 


Extrait d'une lettre du méme à M. Voisin, dérecteur 
du séminaire des Missions étrangères, à Parts. 


Tong-King, 14 Juillet 1835. 


« Monrrecr ur BIEN C8ER ConrRèng, 


« ]L n’y » que quelques semaines que j'ai écrit à 
M. Langlois une assez l. ngue lettre , où je donne quelques 
nouvelles de notre mission. Je ne répèterai donc pas les 
détails qu’elle contenait ; j’y ajouterai seulement le récit 
d’une affaire fort critique, qui vient d’avoir lieu dans le 
district où je me trouve. L’apostat dont j'ai parlé dans ma 
précédente n’a point été corrigé par le châtiment qu’il 
avait subi, ce châtiment n’a fait au contraire qu’exciter sa 
rage inferaale; et il vient d’en tirer une bien cruelle ven- 
geance. Dans le même village où il avait conduit le manda- 
rin pour prendre Mgr. de Castorie, se trouvaient un Prêtre 
et un Diacre avec sept à huit personnes de la maison de 
Dieu, qui se tenaient cachés là pour le service des chré- 
tiens. Cet apostat, l'ayant su, alla aussitôt les dénoncer, et 


(391) 

accusa en même temps plusieurs autres chrétiens. Le 
mandarin, accompagné d'environ 158 soldats, arriva audo- 
micile indiqué, vers le. milieu de la nuit, au moment même 
où l’on célébrait la sainte Messe. Ainsi non-seulement le 
Prêtre, le Diacre , tous les gens de la maison de Dieu, et 
plusieurs autres chrétiens qui entendaient la sainte Messe, 
farent pris, mis à la cangue et conduits en prison; mais 
encore tous les yases sacrés et ornements furent saisis, et 
la maison du Prêtre entièrement pülée et saccagée. De 
site ou s’empara encore de toutes les personnes dénon- 
cées, qui furent aussi conduites en prison la cangue sur 
les épaules, L'’äffaire était donc des plus sérieuses ; et si 
le mandarin eût fait son rapport au roi, il est probable 
que les 30 personnes détenues auraient remporté ka palme 
du martyre. Mais faire des martyrs , c'est enrichir le ciel, 
œuvre qui n’a pas beaucoup de prix aux yeux de nos 
mandarins; lorsqu'il s’agit de grossir leur bourse, ils 
savent mieux Jeur métier, Aussi celui-ci, après avoir saisi 
nos 30 chrétiens , les a forcés par toutes sortes de tortures À 
à Jui donner de l’argent; et quand sa cupidité a été plei- 
nement satisfaite, il les a remis en liberté les uns à la suite 
des autres: il en reste maintenant fort peu en prison. 
Une personne que javais envoyée, il y a huit jours, pour 
visiter nos prisonniers , me rapporta à son retour que les 
dépenses faites en cétte occasion s’élevaient déjà à 15 
barres d'argent; et qu'on m'avait racheté encore que le 
Prêtre, 4 hommes , 7 femmes et les vases sacrés. Avant 
quetout cela finisse, il est probable que 2@ autres barres 
d'argent ne suffront pas : or c’est une sommo énorme, cu 
égard à la misère de ce pays. Ces pauvres gens, sortis 
de prison, sont presque tous tombés dangereusement 
malades; et en-ce moment, il en est quelques-uns qui ont 
déjà reçu la récompense des tourments qu'ils ont endurés 
pour la Foi, Le. : 





(392 ) 

« Nos bons chrétiens , témoins des malheurs que vien- 
nent d’éprouver leurs infortunés frères , en ont conçu une 
frayeur inexprimable : dans le district où je me trouve , je 
ne sais plus oùme cacher, chacun craint pour soi. 
D'ailleurs les autres mandarins, voyant l’heureuse réussite 
de leur collègue et les richesses qu'il a acquises en aussi 
peu de temps , sont actuellement tous tentés de l’imiter. 
L’apostat dont j'ai parlé cherche aussi, de son côté, à 
gagner de l'argent ; il vient d'imposer un tribut à plusieurs 
familles chrétiennes , avec menace de les livrer aa man- 
darin s'ils ne lui paient pas ce qu'il exige. Mais où pren- 
dre de quoi le payer, dans ces temps de guerre et de 
famine P La moisson du cinquième mois a manqué dans 
plusieurs provinces, et les cris des indigents se font 
entendre de toutes parts... 


« J'ai l’honneur.d’être , etc. 


« Rouce , mission. apost. » 


Nous terminerons ce que nous avons reçu de nouvelles 
sur le Tong-King, par le relevé numérique des sacrements 
qui y ont été administrés pendant l’année 1834; il 
a été dressé par Mgr. le Vicaire apostolique de cette 
mission. Il convient d'observer que le nombre des chrétiens 
est d'environ 160 mille pour le Tong-King occidental seu- 
lement, sur une population d'environ huit millions d’âmes. 
Enfants de chrétiens baptisés, 7046 ; enfants d'infidèles 
baptisés, 1576; adultes baptisés, 249; confessions, 
136,233; communions , 67,000 ; viatiques, 1071 ; ex- 
RENE 2370 ; mariages bénits , b28 ; chrétiens 


( 393 ) 

confirmés , 1865. En 1833, le nombre d’adultes buptisés, 
c'est-à-dire le chiffre des conversions n’était que de 190; 
mais avant la persécution il était toujours d'environ 500, 
et quelquefois au-dessus ; celui des enfants infidèles bap- 
üsés en danger de mort était également plus considérable ; 
il est à regretter que les communions pascales ne soient 
point distinguées des communions réitérées. 

L'extrait suivant d'une lettre de Mgr. l’Archevêque de 
Manille fait connaître les mêmes résultats numériques 
obtenus dans le Tong-King oriental. 


«.…. Je viens de recevoir des lettres du Tong-King 
oriental. Mgr. Delgado, vicaire apostolique de la mission 
espagnole , m'écrit , en date du 7 novembre 1836 , que 
la persécution s’est un peu calmée, et qu'avec des 
précautions les Prêtres peuvent exercer leurs fonctions. 
La liste des sacrements administrés est : baptêmes d’a- 
dultes païens, 217; baptêmes d'enfants, 6671 ; confes- 
sons, 132,902 ; communions , 122,612; extrêmes-onc- 
tons , 1847 ; mariages, 1060. Ayez la bonté, pour 
l'édification des fidèles , de communiquer ces petits détails 
aux souscripteurs des ‘Annales de la Propagation de la 
Foi. 

: « + Fr. José, arch. de Manille. » 





MISSION DE LA COCHINCHINE. 


Nous sommes entièrement privés de nouvelles de cette 
mission, depuis celles qui ont été insérées au N° XL des 
Annales. Dans le temps, nous fimes part à nos lecteurs de 
la mort du R. P. Odorico, arrivée le 25 mai 1834. À cette 
époque, le vénérable Confesseur avait succombé à ses souf- 
frances, et remporté la couronne d’un long et douloureux 
martyre. Bien que depuis plus de deux ans il soit au ciel, 
nous avons pensé qu’on ne serait point fâché de retrouver 
ici encore son souvenir. Une lettre de M. Jaccard à M. de 
la Motte, reçue depuis la publication du dernier Cahier 
relatif à la mission de la Cochinchine, contient les détails 
suivants. 

« Le R. P. Odorico, né dans les états de Lucques, en 
1788, renonça au monde dès l’âge de 18 à 19 ans, et 
entra dans l’ordre de S. François de l’étroite Observance. 
Il fit son noviciat aux environs de Rome , et étudia ensuite 
lx théologie dans le couvent d’#ra-Caæli. Lorsque Buo- 
naparte s’empara de Rome, la plupart des religieux ayant 
été dispersés, le R. P. Odorico retourna dans sa patrie, 
où il demeura jusqu’en 1814.Comme il avaiteu, dès sa jeu- 
nesse, du goût pour les missions , il s’y livra à son retour à 
Rome; et ayant obtenu la permission de ses Supérieurs , il 
s’embarqua pour Lisbonne en 1817, passa ensuite au Bré. 
sil, à Manille et à Macao: ce ne fut qu’en 1821 qu'il arriva 
çn Cachinchine. Le roi ayant déjà formé, en 1827, le 


(395 ) 
projet de s’emparer de tous les Missionnaires, le K. P. 
Odorico fut obligé de se présenter ; il partagea la capti- 
vité de Mgr. d'Isauropolis et de M. Gagelin jasqu’en 
1828, qu’ils obtnrent tous, per la faveur du grand man- 
darin Ong-Tä-Quäâm, la faculté de le suivre en Rasse-Co- 
chinchinc. Pendant cet intervalle, le R. P. Odorico avait 
fait, en qualité d’interprète, un voyage à Syncapour, sur 
un navire du roi. Lors de l’édit de persécution du 26 jan- 
vier 1833, croyant qu'il étant prus expédient pour la Re- 
Egion de se rendre que de se sauver , et ce dernier moyen 
li paraissant très-difficile, il prit encore le parti de se 
présenter aux mandarins : c’est ce qu’il exécuta au com- 
mencement de février. Il demeura prisonnier en Basse- 
Cochinchine jusqu’à son départ pour Hué, où il vint me 
joindre au mois de juillet. On sait quels étaient sa ferveur, 
son désir du martyre, son zèle pour la propagation de la 
Foi; je ne dirai que deux mots de son caractère, c'est 
qu'il était très-vif et très-sensible. Cependant sa patience, 
qui a été mise à bien des épreuves pendant les dix mois 
que j’ai passés avec lui, ne s’est jamais démeatie.….. » 

À la suite de cette lettre, M. Jaccard faisait la description 
de la prison dans laquelle il était détenu. 

« Le Dôn d’Ai-Lao est situé dans une petite plaine 
tout entourée de montagnes. Le fleuve passe à une portée 
de fusil de l’enclos, il peut avoir à peu près 150 pieds 
de large ; ses eaux , limpides et saines pendant la saison 
sèche, coulent lentement sur un lit sablonneux; mais elles 
deviennent troubles et jaunes pendant la saison des pluies, 
et dès-lors elles sont malsaines. On donne pour princi- 
pale raison de cette insalubrité, que les sauvages ayant 
contume de brûler, tous les ans, quelque partie de leurs 
foréts pour y semer du blé et du maïs, ce sont les cendres 
de ces arbres, dont plusieurs sont vénéneux, qui gâtent en- 
tièrement les eaux: les feuilles pourries , entrainces par les 


( 396 ) 
orrents qui se précipitent des montagnes, doivent aussi 
y contribuer beaucoup. Elles commencent déjà en ce mo- 
ment à être mauvaises (au mois de juillet}, et ce n’est 
que sur la fin d'octobre qu'elles redeviennent saines. Le 
Dôn d’At-Lao peut avoir une portée de fusil en carré; il est 
environné d’un fossé planté de piquets, et d’une palis- 
sade de bambous taillés en pointes par le bout et forte- 
ment liés ensemble. La plus grande partie de l'enceinte 
est plantée de jaquiers, de manguiers , d’aréquiers (1); j'ai 
partont admiré la force de la végétation. C’est la même 
chose à Ai-Lao : tous les fruits , et le peu d’Rerbage que 
l'on y plante, sont de très-bonne qualité ; il y a des ja- 
quiers qui ont au moins quatre pieds et demi de circon- 
férence ; le riz que l’on y mange est excellent. Les buffles 
et les cochons n’y sont pas gras; la viande n'en est pas 
aussi honne que dans la plaine. Ï peut y avoir aux envi- 
rons du Dôn une vingtaine de maisons de Cochinchinois ; 
je ne suis entré que dans une seule ; elle n'offrait rien de 
remarquable. Plusieurs soldats de Câm-Lo ont leur babi- 
tation dans le Dôn, au milieu duquel est un autre enclos, 
qui renferme la maison principale, et deux autres pour 
les soldats sur les côtés de la principale; par derrière 
celle-ci, il y a un autre petit enclos qui enviranne notre 
prison. Cette prison n’a rien qui la distingue des habita- 
tions ordinaires , si-ce n’est une forte cloison de pièces de 
bois jointes ensemble , qui renforcent par dehors une faible 
muraille de terre. C’est là que nous étions renfermés au 
nombre de plus de 60 individus jusqu'à la deuxième lune, 
époque à laquelle la moitié des prisonniers a été envoyée 
contre Îles Laociens. Nous étions 28 avant la mort da 





(1) Voir ce qui est dit sur ces différents arbres dans Îles trois 
orécédents Nes des Annales. 


(397 )_ 

R. P. Odorico , je suis maintenant le Mnstssilne. 
J'ai dans ce réduit » qui a environ 20*pas de long 
sur une largeur de 11 à 12, un coin pour ma part, 
qui, bien mesuré, peut avoir 8 pieds en carré. Heu- 
reuscment pour mes hardes , la muraille des deux côtés , 
et une palissade des deux autres, font que je suis chez 
moi. Une porte qui se ferme avec une espèce de claie, 
et que l’on lie quelquefois pendant la nuit, me met à 
l'abri des voleurs. Je n’ai perdu qu’une ligature depuis 
que j'habite cet appartement. À vec un lit, la cuisine, l’eau, 
le bois, enfin , toutes mes provisions , et une colonne au 
milieu , vous sentez qu’on en ferait difficilement une salle 
de bal. Les autres prisonniers couchent pêle-méle sur deux 
rangs. Lorsqu'ils se comportent bien , on ne les met pas 
ordinairement aux ceps ; mais quand ils font du bruit , et 
quelquefois lorsque les gardes veulent faire les hommes 
d'importance , on les y tient depuis 7 à 8 heures du soir 
jasqu’an jour. À voir ces malheureux la chaîne au col et 
aux pieds, nus pour la plupart, remplis de gale et de 
vermine , n'i1yant pas souvent du riz à satiété, ou déchar- 
nés par la fièvre, ressemblants à des spectres, on ne 
peut, dans les commencements, se défendre d’un mouve- 
ment de pitié. Mais quand on les a connus , cette pitié di- 
migue 1n peu. Voici un trait qui m'est arrivé dans le temps 
du vent du nord-est, qui est très-froid. Un de ces malheu- 
reux, malade , tout nu, n’ayant pas de riz à manger, me 
demanda un habit; je ne pus le Jui refuser : vous creyer 
sans doute qu’il va bien le conserver. Le vent se radouci 
pesdant quelques jours : mon homme reçoit l'argent que 
le roi donne aux prisonniers pour se procurer du riz ; rieu 
de plus pressé que d'aller jouer ; il perd son argent, et 
joue ensuite l’habit dont je lui avais fait cadeau. Cepen- 
dant le vent recommença à soufller plus fort que jamais, 
@ais il ne revint pas me demander un autre habit ; il fit, 


( 398 ) 

du reste , fort sagement. Il n’est pas nécessaire de vous 
dire quels propos ils tiennent habituellement , quelles 
chansons obscènes ils chantent, et quelles malédictions ils 
vomissent les uns contre les autres pour la moindre chose. 
ka plupart des soldats , qui se relèvent presque tous les 
mois pour faire la garde , ne valent guère mieux qu'eux. 
Les compagnies de la cohorte Diùh-Mancô , qu’on appelle 
les cinq Dôi-Dupi , ne sont composées que des prisonniers 
qui ont passé leurs trois ans à la chaîne à Aît-Lao. Ils ont 
tous des lettres gravées sur les deux joues : c'est vraiment 
là le signe de la bête. Voilà, je crois , à peu près tout ce 
que j'ai à vous dire sur Aî-Lao. » 


Une dernière lettre de M. Jaccard à M. Voisin, directeur 
du séminaire des Missions étrangères à Paris, porte la 
date du 16 mai 1836 ; nous la transcrirons en entier. 

« Je viens de recevoir votre lettre du 29 juillet 1833. 
Je vous ai écrit l’année dernière à peu près dans ce temps- 
ci; depuis j'ai presque toujours été malade, et le suis 
encore. La fièvre et l'hydropisic qui m'ont tenu pendant 
plusieurs mois, sont assez bien passées; mais un squirrhe 
énorme , qui occupe tout le flanc et la partie gauche du 
ventre , me fait beaucoup souffrir , et surtout m’empêche 
de pouvoir me livrer à un travail soutenu. Je viens de 
faire un certain nombre de lettres ; celle-ci est au moins 
la trentième ; je n'en puis plus de fatigue , ainsi je serai 
bref avec vous. Du reste , je n’ai pas la moindre nouvelle à 
vous marquer ; ici je ne fais rien , je n’entends rien ; que 
pourrais-je vous dire ? la seule chose que j'aie faite depuis 
la mort du R. P. Odorico , c’est d’avoir reçu la confessron 
d’un fameux chef de brigands tonquinois, qui est prison- 
nier avec MOI. 

« Vous trouvez que mon écriture a changé, vous 
pensez que je dois avoir changé aussi. Jo suis bien de 
votre avis; mais c’est l'intérieur qui n’a point changé 


( 399 ) 
assez : j'ai bientôt 36 ans , j’ai déjà bien souffert, je de: 
vrais être un homme fait, et ne suis encore qu’un enfant. 
Priez donc pour moi, et croyez-moi toujours tout à vous 
en N.S. 


- « FE. Jaccann. » 


Rien autre sur le saint Confesseur ; nous savons seulc- 
ment que lorsqu'on annonça à sa mère , il y a plus d’une 
ansée , qu'elle perdrait sans doute bientôt son fils , cette 
femme vraiment chrétienne s’écria : « Oh! quelle bien 
boureuse nouvelle ! quel bonheur pour notre famille, de 
compter parmi ses membres un martyr ! » réponse digne 
en effet de la mère d'un généreux martyr. Et voilà les 
exemples que Dieu nous donne dans ces jours d’une froide 
et si générale indifférence !.…. 





MISSION DE CORÉE. 


Css ET 
+. 


On à vu dans la Relation de Mgr. l'Evêque de Capse, 
insérée au N° L des Annales, qu’un Prêtre chinois , ap- 
pelé Pacifique Ly, avait réussi à pénétrer en Corée. Ce 
Prêtre est un élève du collége chinois de Naples, où il 
fut ordonné et renvoyé dans son pays en 1830. Lorsque 
la mission de Corée fut décidée , il fut placé sous kes 
ordres de Mgr. Bruguière , qui lui fit prendre Les de- 
vants pour lui préparer les voies. Le rapport que l'on va 
lire est adressé à M. Umpières, procureur. de la Pro- 
pagande à Macao. IL laisse sans douto beaucoup à dé- 
sirer; mais on connaît si peu de choses sur le pays dont 
il parle , que les moindres détails deviennent par 
cela seul intéressants. L'original est écrit en latn ; 
nous nous sommes efforcés, en le traduisant, de lui 
conserver, autant que possible, le ton de simplicité qui 
le caractérise. 

Après avoir rapporté d’abord les difficultés de tout genre 
qu’il lui fallut surmonter, les dangers auxquels il fut ex- 
posé de Péking jusqu'à la dernière douane chinoise, et de 
celle-ci à la limite de la Corée, à travers des pays dé- 
scrts, infestés de tigres, de loups, etc., les moyens 
auxquels il eut recours pour éluder la vigilance sévère 
des gardes des frontières , le P. Pacifique continue 
ainsi : 

… * Enfin nous cuträmes dans la première ville 








C4or) 

coréenne ;-miais il faut dire auparavant que nous étions 
dans une grande inquiétude , car nous ne savions où aller 
loger. La Providence nous tira d’embarras ; elle nous 
conduisit à une hôtellerie où il n’y avait point, dans ce mo- 
ment , de voyageurs. Un de mes guides , que j'avais en- 
voyé devant moi , vint bientôt m'y rejoindre avec un petit 
nombre de chrétiens. Le lendemain , quoiqu'il fût tombé 
pendant la nuit beaucoup de neige, nous préparâmes 
trois chevaux , et je me mis en route en la compagnie de 
six chrétiens, pour me rendre à la capitale. J'y parvins 
enfin, après un trajet de treize jours : j'y fus caché dans 
une maison fort petite et dans laquelle, depuis ce moment, 
j'ai été bien long-temps malade ; et ainsi, quoique j’eusse 
un très-grand désir de travailler, je n’en avais pas la force. 
Actuellement je vais un peu mieux, je m'occupe le jour 
et la nuit à instruire les chrétiens; cependant, jusqu'à cette 
heure , il n’y en a guère plus de cent qui aient participé 
aux sacrements. Îl est vrai que je suis diflicile à les y ad- 
mettre , parce que je veux auparavant les bien éprouver. 

« J'ai apprisque le Père Tchou (1) fut livré dans le temps 
aux mandarins par des chrétiens apostats , et que sa mort 
fut le signal d’une persécution violente dans laquelle plus 
de quatre cents chrétiens furent mis à mort, cinq ou six 
cents autres furent envoyés en exil. Depuis ce’ moment il 
ÿ a toujours, de temps en temps, un certain nombre de 
traitres dont il faut beaucoup se défier. Dans les diverses 
persécutions qui ont suivi la première, plusieurs cen- 
taines de chrétiens ont été pris ; ceux qui ont confessé 
leur Foi avec courage sont encore détenus en prison, 
j'ignore s'ils seront mis à mort ; ceux qui ont apostasié 
n’en ont pas moins été exilés. 





(x) Le P. Tchou fut le premier Missionnaire envoyé en Corée, 
Ü y « environ 5o ans; il y fut martyrisé. 
vou. 9. vi. 26 





( 402 ) 

« Lorsque l'on considère l'état présent de notre sainte 
Religion en Corée, on peut conjecturer que, si elle a de 
nouvelles persécutions à supporter, elles ne seront pas 
probablement aussi violentes ; car le nombre des fidèles 
augmente de jour en jour , la barbarie des supplices 
n’est plus tout-à-fait La méme , et les mandarins et leurs 
satellites commencent à concevoir une bonne opinion des 
chrétiens : e’est ce dont tout le monde est d'accord. 

« Dans ce moment le nombre des chrétiens est, dit-on, 
de plus de vingt mille ; mais je ne sais encore si ce chiffre 
est bien réel. L'hiver prochain j'enverrai de coté et 
d’autre, afin de prendre à ce sujet des informations exactes, 
et lorsque je saurai quelque chase de plus certain , j'aurai 
soin de vous en informer. 

« La maison dans laquelle j'habite appartient à deux fa- 
milles, mais qui sont si unies ensemble qu'elles n’en fornient 
en quelque sorte qu’une seule. L'une de ces familles se 
compose du mari et de la femme ; l’autre compte deux 
personnes de plus. Quelques vierges et plusieurs veuves 
passent pour Îles servmtes de cette famille ; car c'est 
ainsi que se compose , en Corée , le domestique des mai- 
sons riches. Ces vierges et ces veuvess’emploient, pendant 
le jour, à porter des lettres aux chrétiens ; la nuit, elles 
les instrujsent pour se disposer à recevoir les sacrements. 

«Pour ce qui regarde les fonctions de mon ministère , 
je suis assisté de trois ou quatre catéchistes; mais je 
suis obligé de me mêler quelque peu des affaires domes- 
tiques ; car , la maison où je me trouve étant un rendez- 
vous pour les chrétiens de l'extérieur , il est rare qu’un 
jour se passe sans qu'il y ait une vingtaine de personnes à 
nourrir. Aussi, quoique les fidèles en général se mon- 
trent assez généreux , nous vivons si pauvrement , que 
c'est à peine si j'ai À ma suflisance du riz liquide avec 
des herbes. 


(403) 

« Je ne donne à personne le droit de se méler de ce qui 
regarde la Religion, mais je traite moi-même tout ce qui 
ya rapport, et ne confère le sacrement (1) qu’à ceux dont 
les bonnes dispositions sont attestées par leurs parents. 
Quant aux autres, non-seulement ils ne me voient point , ° 
mais on leur laisse même ignorer que je suis venu en 
Orient. C’est ainsi que j'agis depuis dix mois que je suis 
arrivé. 

« La langue coréenne est très-difficile pour les étrangers, 
parce qu'elle est différente pour chacun, selon le rang 
qu’il occupe dans la société. Il y a d’abord trois grandes 
divisions principales, mais chaque ordre se subdivise en- 
core, et chacun a sa manière de s'exprimer; de telle sorte 
que, d’après son langage, on puisse connaître à quel rang 
il appartient. Les Coréens des deux premiers ordres ont 
beaucoup de faste ; fs ne travaillent pas, et ne se livrent 
ni au commerce ni à l’agriculture; autrement ils seraient 
censés déchoir de leur dignité. Vêtus d’une mapière somp- 
tueuse , ils passent leurs jours à rester oisivement assis 
dans leur maison, ou ils consument le temps en repas 
qu’ils donnent à leurs amis, ou à des conversations inuti- 
les. Les hommes de ces deux classes sont , ‘en général , 
d’un mauvais naturel ; ils vivent de leurs revenus , ou de 
l'intérêt de l'argent qu’ils prêtent aux pauvres à usure, 
et souvent encore les tourmentent-ils de toutes manières 
pour leur extorquer de l'argent. Voilà la véritable cause 
de la grande pauvreté du pays. Les hommes d’une 
classe inférieure cultivent la terre et font le commerce. 
Les femmes s'emploient comme les hommes au négoce : 
ceux-ci vont dans les rues, portant avec eux des mar- 





(1) Nous croyons qu'il cst ici question du sacrement de Bap- 


téme ous adullies, 
26. 


( 404) 

chandises qu'ils cricnt ; les femmes ne portent que de 
petits objets} mais elles entrent dans les maisons pour les 
vendre : ces sortes de visites me gênent beaucoup. 

« Quant aux vêtements, les hommes les portent blancs; 
* ceux qui sont en dignité, verts avec des manches larges 
comme celles des bonzes chinois. L’habit des femmes est 
court et étroit; elles ont de plus une sorte de surtoutappelé 
fing-ke qui tombe de la poitrine jusqu'aux talons. On ne se 
sert en Corée que de sandales à semelles de bois. Les hom- 
mes comme les femmes entretiennent leur chevelure : les 
premiers portent de grands chapeaux faits avec des crins 
de cheval ; les dernières ont autour de la tête une sorte de 
cercle fabriqué avec des cheveux postiches, et de médio- 
cre grandeur. Du reste, point d'autre ornement sur toute 
leur personne, ni or ni argent, pas même des fleurs. 
Lesfemmesmariées ou non portent des habillements bleus, 
rouges et verts. Les veuves des deux premières classes en 
portent de blancs toute leur vie; elles ne peuvent pas se 
remarier. C’est une règle rigoureuse de la politesse co- 
réenne , que les hommes et “les femmes ne doivent point 
se faire de visite, à moins qu'ils ne soient liés par des liens. 
étroits de parenté ou d'amitié. Les femmes des deux 
premiers ordres ne sortent jamais que de nuit, celles d’une 
classe inférieure sortent à toutes les heures indistincte- 
ment. Les personnes de l’un et de l’autre sexe connaissent 
les caractères chinois comme ceux de leur propre pays, 
ce qui facilite merveilleusement l'extension de notre 
sainte Religion dans ces contrées. Tous ceux qui veulent 
subir Îles examens nécessaires pour obtenir quelque 
grade dans les sciences ou quelque dignité, doivent con- 
naître aussi les caractères chinois. Les maisons sont fort 
petites, beaucoup sont couvertes en paille , un bien petit 
nombre en tuiles. Quoiqu'elles aient des murs , elles sont 
construites de manière qu’on peut voir et entendre tout ce 


( 405 } 

qui se passe au-dehors: Elles sont en outre si basses, 
qu'en élevant la main on peut en toucher le toit; si étroites 
que, lorsque je sufs couché, ma tête touche le mur 
oriental , mes pieds celui de l’occident , €t que selon que 
je me tourne à droite ou à gauche je puis, en étendant la 
main, atteindre alternativement les deux autres murs. Ces 
maisons n’ont point de fenêtres, l’air y circule difficilement, 
en sorte qus la chaleur y est intolérable en été, et le froid 
très-rigoureux en hiver : quant à la porte , elle est telle- 
ment abaissée qu'il faut se courber en deux pour entrer. 
On ne trouvé ici ni tables-, ni chaises , ni lits ; on mange 
par terre , on s’asseoit par terre, on dort par terre. De 
"Plus, toutes leshabitations sont remplies d'insectes qui vous 
dévorent et ne vous laissent pas un instant de repos. La 
nourriture ordinaire des habitants est le riz et l'orge ; ils : 
ne boivent l’eau que chaude; ils ne connaissent ni le thé 
ni le sucre. On ne mange jamais de viande de brebis, 
parce qu'il est défendu d'élever cette sorte d'animal. 
La viande dont on mange principalement est celle du 
chien , ensuite du porc, puis de la poule , et enfin du 
bœuf ; mais, depuis que je suis ici, je n'ai goûté qu’une 
seule fois de celle du porc. Je n’ai pas vu non plus qu'on 
fit usage d'huile ou de graisse; seulement on se frotte le 
corps avec une huile chargée d’aromates. 

« Le sol de la Corée est, en général, montagneux; il y 
a beaucoup de forêts, les animaux féroces y abondent ; ces 
années dernières , ils ont dévoré beaucoup de personnes , 
parmi lesquelles quelques chrétiens. Le pays est coupé 
par beaucoup de rivières ; les champs sont couverts de 
sable ; tous les instruments d'agriculture sont d’une forme 
bizarre. Sur dix familles , neuf sont pauvres. Il n’y a pas 
très-long-temps qu’une disette affreuse enleva près de la 
moitié de li population. Les chrétiens ont, en outre, à sup- 
porter les épreuves les plus terribles ; dans les temps de 


( 406 ) 

persécution, plusieurs ont été obligés de fuir sur les 
montagnes et dans des lieux déserts, où ils n'avaient que 
de l'herbe pour se nourrir. Ceux qui ne prenaient pas la 
fuite, ne pouvant conünuer leur négoce, à cause de la crainte 
toujours présente d'être impliqués dans quelque supers- 
tition , étaient obligés de mendier. Cependant , à quelque 
point de misère qu'ils se trouvassent réduits , jamais ils ne 
se laissèrent aller au murmure ni au détouragement , mais 
ils aiment Dieu et observent ses commandements avec 
bien plus de fidélité que les Chinois. 

- « Pour moi, depuis que je suis ici, je passe ma vie au 
milieu des alarmes et des privations de tout genre ; c’est 
à peine si je puis me procurer une nourriture suflisante. 
Mais , quand j'aurais des mets salubres et en abondance, 
pourrais-je les manger à la vue de tantde misère P Une seule 
chose me confole , c'est que je suis venu ici par la volonté 
de Dieu. 

« L'an 1825, l’empereur du Japon écrivit au roi de 
Corée , pour l’avertir que six de ses sujets qui adoraient 
Jésus avaient fui dans une petite barque : « S'ils sont venus 
dans votre royaume , ajoutait-il , je vous prie de les faire 
chercher et de me les envoyer. » D’après ce fait, nous pou- 
vons croire qu'il existe encore des chrétiens au Japon (1). 
La Corée et le Japon sont à peu de distance l’un de l’autre; 
tous les trois ans, ces deux pays s’envoient réciproquement 
des présents ; trois cents Japonais et autant de Coréens 
veillent sur les côtes des deux états, pour empêcher toute 
rixe entre les sujets de l’un et de l’autre. » 


En Corée , 1°” novembre 1836. 





(a) Voir, à l'appui, de cette assertion les faits cités dans la Rels- 
tion de Mgr. de Capse. (Annals, N° L, pag. 280 et suiv. j 








MISSION DE SIAM. 


CEE | GER 


Uns seule lettre nous est parvenue, depuis un an , sur 
l’état dela mission de Siam; elleest do M.E. Albrand, datée 
de Bang -Kok, le 24 novembre 1836, et adressée à 
M. Dubois, supéricur du séminaire des Missions étrangères 


à Paris : nous en extrayons quelques détails qui sont d’une 


haute importance , et bien consolants en même temps. 

« .. Quoique la conversion des Siamois présente de 
grandes difficultés , on ne peut dire cependant que nous 
s07Ons sans espérances pour l'avenir: ces espérances sont 
fondées sur celle d’uno meilleure forme de gouvernement, 
qui n’est peut-êtrepas éloignée. Le roi régnant est déjätrès- 
âgé; son fils aîné, qui aurait pu lui succéder, est mort; et 
les autres sont encore en bas âge. Ce roi, qui est monté sur 
le trône au détriment de ses deux frères aînés , est d’ail- 
leurs fort peu aimé de ses sujets qu’il accable d'impôts, 
de telle sorte qu’on s'attend à une révolution à sa mort, 
et peut-être même avant. L’aîné de ses frères , à qui le 
trône appartenait de droit, de dépit d’avoir été supplanté, 
s’est fait talapoin (1), afin d'être dispensé de donner des 
marques de respect à l’usurpateur : car c'est un prvi- 
lége dont jouissent ici tous les talapoins , de n’être_ pas 
obligés de saluer le roi les premiers. Ce prince, du reste, 
est aimé du peuple, ami des chrétiens , et déjà même 
chrétien. dans le fond du cœur. Par-dessus tout, il dé- 





(1) Prêtre des idoles du puys. 


+ 





| ( 408 ) 

teste les talapoins, dont il connaît à fond la fourberie. 

« Pour vous faire mieux apprécier ses dispositions, je 
vous citerai les traits suivants. MM. Pallegoix et Clémen- 
ceau (1), ainsi que deux Prêtres du pays , ont avec lui 
des relations assez fréquentes. Un jour on vint lui dé- 
noncer en leur présence la conspiration d'une bande de 
talapoins qui avaient pris une part active à une révolte 
dans le Laos. « Je ne fais aucun cas des talapoins sia- 
mois, s'écria-t-il , je ne me mêle plus de leurs affaires; » 
montrant ensuite nos confrères: «Voilà les véritables tala- 
poins, dit-il, ce sont les seuls que j'estime ; ».et il con- 
tinua avec eux la conversation sur des matières religieu- 
ses. Il à avahé plusieurs fois que la Religion ghrétienne , 
qu’il connaît passablement , et qu'il vénère , est la seule 
véritable; etsouvent on l’a entendu s’écrier :« Comment se 
fait-il qu'une religion si sainte ne sanctifie pas tous ceux 
qui la professent ? » Pour mieux s’instruire des choses de 
Dieu, il a commencé à étudier le latin; il a pris pour maître 
un chrétien siamois qui a été long-temps au collège ; il 
fait déjà quelques petites phrases. Il est, du reste, certai- 
noment le plus érudit des Siamois ; il est fort studieux , il 
possède une connaissance parfaite de la langue Pahly, qui 
est la langue savante de ces contrées , et peut-être une des 
plus anciennes du monde : c’est celle dans laquelle sont 
écrits tous les ouvrages anciens du pays , la seule qui 
soit en usage dans le culte religieux. 

« Ayant fait réparer dernièrement sa salle d'audience, il 
a écrit de sa propre main au-dessus de a porte, en 
langue siamoise , mais en caractères européens , deux 
lignes dont le sens est: « Ces misérables talapoins, ces 
«< corps tortueux, ces imposteurs ne cessent dé séduire 


(EE EE EE 
(1) Missionnaires européens de ln mission de Siam. 


( 409 ) 

« le peuple, ils le perdent ; on devrait leur arracher leur 
« habillement jaune. Qu'on se garde donc bien de les écou- 
« ter, et de suivre surtout leurs doctrines. » 11 dit publi- 
quement que la religion siamoise ne saurait conduire au 
bonheur : il n'ose pas cependant ajouter que ce n’est qu'au 
moyen de la Religion chrétienne qu’on y parvient. - 

« Un jour s’entretenant familièrement avec M. Pallegoix, 
il lui demanda : « Si je me faisais chrétien, pourrais - je 
devenir prêtre ou évêque P » La réponse ayant été aflir- 
mative, il se tourna vers des talapoins présents, et leur dit: 
« Vous voyez combien est généreuse cette Religion qui ne 
fait acception de personne, et qui ne distribue ses dignités 
qu'au mérite et à la vertu.» Une autre fois, parlant à un 
petit mandarin chrétien, il lui fit cette question: «Est-ce 
que si j'étais en danger de mort, un Prêtre voudrait venir 
m’administrer le Baptême? — Il n’y a pas le moindre doute, 
reprit le chrétien, à moins qu'on ne l'empêchât de vous 
approcher. — Dans ce cas, répondit le prince, j'espère 
mourir chrétien, » 

«Son frère cadet n’est pas moins favorablement disposé; 
il a dans sa chambre un crucifix , une statue de la Sainte 
Vierge et plusieurs images des Saints qu'il invoque. l 
s’est déclaré le protecteur des chrétiens, il a de plus 
obtenu du roi que tout ce qui peut les concerner fût de 
son ressort. Ces jours derniers il se fit apporter le catalo- 
gue de tous les chrétiens qui sont à Bang-Kok, et s'étant 
aperçu que le nom de l’un d’entr’eux qu’il avait connu 
ne s’y trouvait pas, il demanda ce qu’il était devenu. 
Lorsqu’on lui eut dit qu’il avait apostasié il parut très-mé- 
content, s’informa où il s'était retiré, et ordonna qu'on le 
lui amenât: « Je saurai prendre des mesures, ajouta-t-il, 
pour empêcher que ce lâche n'ait des imitateurs à l'avenir.» 
Dans ce pays, lorsque quelqu'un a contracté des dettes 
qui s'élèvent à quarante tikaux ( environ trente francs ), 





(410) 
s'il n'y a pas de quoi les payer, ses créanciers ont droit 
de le saisir et de le garder comme esclave jusqu'à ce 
qu’il se soit libéré : un grand nombre de chrétiens ont 
été réduits à l'esclavage pour ce motif. On dit que le prince 
vient d'obtenir du roi de payer leurs dettes des deniers 
publics, et de leur rendre ainsi la liberté. . 

« Si un changement de règne faisait monter l’un ou 
l’autre de ces deux princes sur le trône , on a donc hen 
de penser que notre sainte Religion en retirerait un grand 
avantage: car un nombre considérable de Siamois seraient 
dès à présent très-disposés À se faire chrétiens, s'ils 
n'étaient retenns par les intérêts humains. » 


Rs | 


Au moment de mettre sous presse ce Cahier, on nous 
communique une lettre d’unc date peu réculée , adressée 
par Mgr. Taberd, vicaire apostolique de Cochinchine , à 
M. l'abbé Lyonnet, chanoine de l’église primatiale de 
Lyon. Cette lettre est écrite de Pinang, le 30 mars 1836. 
Le Prélat y exprime la douleur qu’il éprouve d'être toujours 
séparé de son troupeau , et ne se console un peu de cet 
éloignement que par l'espérance de reparaître bientôt au 
milieu de lni ; il ajoute ensuite : «Je n’ai point de nouvelles 
de fraîche date de ma mission ; seulement j'ai appris 
que le roi de Cochinchine avait lancé un nouvel édit 
secret pour prendre les Missionnaires européens. Il paraît 
que 8. M. ne se lasse pas de nous persécuter : quand finira 
cet acharnement contre les chrétiensP impossible de le 
prévoir, Dieu seul connaît le terme de nos malheurs. Priez- 
le, je vous en conjure, pour le pasteur et pour Île trou- 
peau ; je recommande l'un et l’autre aux prières des âmes 
ferventes..… » 

Ainsi cette persécution, que nous ‘croyions prête à 
véteindre . menace de s’enflammer tout de nouveau ; 


(411) 
prions donc pour qu’il plaise au Seigneur de donfer cndx 
la paix à ceuo Eglise”, et nous souvenant que tout est 
promis à la persévérance dans la prière, nous ferons une 
sainte violence au Ciel. 


Ps ss es mix." à] 


Dans le N° XLIX des Annales, nous avions annoncé le 
prochain de-Mgr. l'Evêque de Maronée, vicaire 
apostolique de l'Océanie occidentale , de quatre Mission- 
asires de sa congrégation, et de quelques. Frères qui 
J’'accompaguaient. Nous étions loin de prévoir alors le 
long séjour que ce Prélat serait forcé de faire au Hävre, 
à cause des vents contraires qui l’y ont retenu pendant 
près de deux mois. Sur le point de mettre enfin le pied 
sur le navire qui le dérobe à sa patrie et aux nombreux 
anis qu'il y laisse, Mgr. Pompallier a voulu leur dire 
ua dernier adieu; il nous a adressé la lettre suivante , 
qu'on lira sans doute avec intérêt. 


Aus Membres du C nseil de l'Œuvrede la Propagation 
* dela Foi, à Lyon. 


« Mussizuns , 

« Vous pensez peut-être que je suis bien loin sur l'Océan 
avec ceux de ma suite ; mais, hélas ! Dieu veut que nous 
sayons encore au Hivre, à attendre que des vents favo- 
rables reçoivent les ordres de sa puissance pour nous 
laisser mettre à la voile. Prévoyant qu’une fois partis de 
France , nous ne pourrons, d’un an peut-être, vous donner 
de nos nouvelles, je profite aujourd hui de nos derniers dé- 
lis d'embarquement pour vous exprimer encore notre re- 
connaissance et nos adieux en quittant notre patrie, et vous 
dire où en est la mission qui, dès le principe, a excité 
d'une manière particulière votre attention et votre bien- 
veillance. 

« Depuis plus de deux mois les vents ontété contraires à 





(412) 
lanavigation, et surtout au départ des navires parle Hâvre. 
Le nôtre , qui est loué et payé, s'appelle La Delphine. C'est 
un excellent voilier, dit-on, qui a déjà fait plusieurs fois 
le voyage de Valparaiso. Le capitaine a une réputation 
d'habileté et d'expérience ; il y a plus de trente années 
qu'il parcourt les mers avec succès. Nous sommes 12 Mis- 
sionnaires ou catéchistes à bord de la Delphine, 4 de la 
congrégation de Picpus pour l'Océanie orientale, et 8 de 
la société de Marie pour la partie occidentale, qui est encore 
presque tout entière couverte des ténèbres de l’idolâtrie. 
Quenoussommesheureux d’avoir été choisis par leSeigneur 
pour ÿ faire connaître les premiers le Soleil de justice, qui 
est 4. C., et annoncer sa sainte parole ! Quand nous sera- 
t-il donné d'amener à ce bon Pasteur de nombreusesouailles 
qui ne l'ont pas encoro connu ? Ah ! que les desseins de 
Dieu sont impénétrables aux hommes ! Pourquoi sommes- 
nous retenus en France aussi Jong-temps? Gémissons, ado- 
rons et prions... Dieu veut tout cela, que son saint nom 
soit béni! 

« Depuis que nous habitons près du Hävre, nous avons 
exercé le saint ministère, à la demande des Pasteurs de 
cette ville ct des paroïsses environnantes, et nous avons 
eu la consolation de voir bien des âmes, touchées de la 
grâce, rentrer dans la voie du salut, ou se préparer à sanc- 
üfier les grandes fêtes qui approchent. Nos petits travaux 
nous ont aidés à prendre patience dans nos délais de 
voyage. Cependant combien souvent nous avons examiné si - 
le temps devenait favorable à notre départ! mais les nuages 
s’enfuyaient dans un sens contraire, les girouettes des 
édifices étaient constamment mal tournées , les marins 
étaient tristes, et il y avait encore des £mes assez bonnes 
pour prier Dieu que nous ne partissions pas de si tôt : elles 
n'ont pas mal été exaucées, à ce qu'il paraît. 

" « Enfin appreche le moment de notre embarquément : 


(413) | 

le vent devient bon ; le capitaine de, la Delphine me fait 
dire que demain, à dix heures du matin, il faut être à 
bord. Quelle heureuse nouvelle ! elle nous comble de 
joie ; je me hâte de vous l’apprendre. Je prolonge ma 
willée pour vous dire aussi ce que la divine Providence 
a fait en notre faveur. Jusqu'ici, à le bien prendre, il 
n’y a pas jusques à nos délais qui ne nous aient été avan- 
tageux sous plus d’un rapport, tout en mortifiant nos 
désirs de traverser les vastes mers qui nous séparent des 
lieux où le Scigneur daigne nous envoyer. Ces délais 
nous ont permis de vaquer à la prière et à l'étude, de re- 
cueillir plusieurs connaissances fort utiles à la mission, et 
de mettre plus de maturité et de perfection à tous nos pré- 
paratifs. 


« Noussommes logés ici chez une veuvenommée Dodard, 


dame fort âgée, fort riche et fort chrétiénne, qui a voulu 
nous recevoir tous dans sa maison, avec Mgr. Blanc et 
plusieurs de sa nombreuse suite : toutes sortes de soins 
nous ont été prodigués. Mais, hélas ! cette signalée bien- 
faitrice des Missionnaires , Dieu va l’enlever de ce monde ; 
elle est attcinte d’une maladie qu'aggrave un poids de plus 
de 80 ans. Ses mains sont pleines de bonnes œuvres devant 
le Seigneur , sa couronne est prête. J’ai eu moi-même la 

consolation de lui donner hier les derniers sacrements; elle 
les a recus avec beaucoup de présence d'esprit et de piété ; 
j'étais accompagné de tous ses hôtes missionnaires , qui en 
ont été les témoins édifiés. Quel événement ! nous allons 
tous nous embarquer pour des terres étrangères, et cette 
-pieusc dame va au ciel. Elle emporte bien avec elle nos dé- 
sirs , nos regrels et notre reconnaissance ; pour elle, ses 
vœux sont accomplis : elle avait tant désiré , depuis long- 
temps, mourir quand elle aurait beaucoup de Missionnaires 
dans sa maison. Peut-être cependant serops-nous embar- 
qués qu’elle n’aura pas quitté ce monde; car son agonie 


C4r4) 
ne paraît pas douloureuse, mais elle peut”’se prolonge 
quelqnes jours. Quoi qu'il en soit, son souvenir sera pré- 
cieux aux Missionnaires en partance au Hâvre. Depuis bien 
des années elle s'était faite leur hospitalière, et elle édi- 
fiait tous les environs par sa piété et par ses vertus (1). » 


Mgr. Pompallier entre ensuite dans quelques détails sur 
les frais qu'ont occasionés les préparatifs et les achats de 
toute espèce d’objets, instruments, vêtements, etc., des- 
tinés pour la mission qui lui est confiée ; il dit quelques 
mots sur les dépenses qu'il prévoit encore, et auxquelles, 
sans les secours continuels de l'Œuvre, il lui serait im- 
possible de faire face; puis il ajoute : 

« Quant à nous, les privations et la mort sont un 
gain ; mais l’inutilité des premiers efforts du St-Siége en 
nos personnes, et des fonds considérables que la Propaga- 
tion de la Foi vient de consacrer , en 1836 , à la mission, 
et par-dessus tout le salut manqué où retardé pour les 
âmes de l'Océanie occidentale ; voilà ce qui nous affi- 
gerait sensiblement. Ah ! plus on examine cette mission 
si lointaine, plus on y trouve de difficultés insurmon- 
tables à la prudence humaine abandonnée à elle seule. 
Mais nous sommes pleins de confiance : rien n’est impos- 
sible à Jésus-Christ ; c’est lui qui nous envoie par son 
auguste Vicaire , N. S. Père le Pape, qui nous a bénis. 
En outre, il y a des promesses du divin Maître : il faut 





C 


(1) Cette bicnfaitrice des missions est décédée le 1° janvier 
1837. Sa mort a été semblable à sa vie; elle s’cst endormie du 
sommeil des justes. « J’espère, disait-elle à sa dernière heure, 
qu'après avoir reçu ici-bas tous ceux qui étaient envoyés en son 
nom, le bon Dieu me recevra, à sou tour, dans ses tabernacles 
éternels. » 








(415) 

que la Foi soit portée jusqu'aux contrées les plus reculées. 
Trop heureux sont ceux qui , dociles à l'autorité de son 
Eglise, sont employés à coopérer d'une manière éloignée 
ou immédiate à l’accomplissemient de ses mémorables ct 
consolantes promesses! 

-e Nous nous félicitons ici, nous, comme de pauvres 
isstruments entre les mains de Dieu. Nous vous félicitons 
vous, Messieurs, avec reconnaissance, avec respect et 
avec affectidn. Nous félicitons aussi, en cette manière , les 
Associés à la Propagation de la Foi. Priez bien le bon Pas- 
teur pour nous . nous ne saurious vous oublier sur les 
terres que nous devons arroser de hos sueurs, et heureu- 
sement peut-être de notre sang. Priez aussi l’auguste 
Vierge Marie , dont vous habitez la cité favorite : cette 
divine Mère connaît bien ses enfants , mous lui appartenons 
d'une manière spéciale, Que la grâce et la paix de son 
adorable Fils soient toujours à vous, que sa protection 
maternelle vous environne. Sans adieu; au ciel, c’est notre 
véritable patrie !.… 


« + François Powparier , évéque de Maronée, 
‘vic. apost. de l'Océanie occidentale. » 


Nos lecteurs, en grande partie du moins, savent le reste. 
Mgr. Pompallier a mis à la voile avec ses Missionnaires , 
et ceux de la congrégation de Picpus , le 24 décembre au 
matin. À la même heure est parti aussi le vaisseau qui 
portait Mor. Blanc, et quatorze Prêtres et Religieuses des- 
ünés pour le diocèse de la Nouvelle-Orléans ; enfin un 
troisième bâtiment sur lequel étaient montés quelques au- 
tres Missionnaires, se rendant dans l’une de nos colonies. 
Dans la nuit du 24 au 26, une tempête affreuse se déchaîna 
dans la Manche , et submergea une grande partie des na- 
vires qui avaient attendu une heure plus tardive pour 
leur départ. Plus de douze bâtiments ont péri corps et 
biens dans ce désastre , quelques-uns en vue de la côte, 
etsaus qu’. .it eté possible de leur tendre le moindre se- 
cours. Mais les vaisseaux qui portaient les Missionnaires . ‘ 


(416 ) 

ebgr quelques heures plus tôt, avaient pu prendre Île largu- 
’ua d'eux, celui de Mais Blanc, avait abordé à Sr 
celui de Mgn Pompallier s'était refugré en Angleterre. Le 
troisième, qui se trouvait aussi en haute mer, a sans donte 
pu continuer sa route ; rien n’annonce , du moins , qu'il 
lui soit arrivé aucun malheur. Ainsi la main de Dieu s’est 
montrée, en cette circonstance encore, d’une manière 
bien évidente. Mais après tout, depuis quinze années 
que l'Œuvre de la Ag ue de la Foi existe, nous 
n'avons point vu que les Missionnaires périssent jamais 

sur les flots : ils sont réservés par la Providence pour de 
plus glorieux combats ; car c’est pour eux surtout qu'ont 
été dites ces paroles: Spectaculum facti sumus mundo, . 
et Angolis et hominibus : « Nous sommes devenus un spec- 
« tcle au monde, aux Anges et aux hommes. » 





La mort ne se lasse point de frapper dans les rangs des Evêques 
placés à la tête des missions : on vient de recevoir, au séminaire 
des Missions étrangères, la triste nouvelle de la mort de 
Mgr. Héber, évêque d'Halicarnasse , ‘supérieur de la mission 
française aux Indes orientales : ce Prélat est décédé à Pondi- 
chéry, le 5 octobre 1836, à l’âge de 73 ans, dont 22 d’épis- 
copat ;’ et 47 passés dans les missions. Sa maladie a été longue et 
douloureuse, mais il l’a supportée avec un courage et une rési- 
gnation dignes de sa foi et de sa vie toute saiute. Mgr. Bonnand, 
évêque de Drusipare, qui était son coadjuteur , se trouve mainte- 
nant à La tête de la mission des Malabares. 

Après des pertes sidouloureuses el aussi multipliées, ce sera uns - 
consolation sans doute d'apprendre le départ de nouveaux Mission- 
naires. Cinq, envoyés par leiséminaire des Missions étrangères, 
ont dù s’embarquer au Hävre dans les premiers jours de mars: 
ce sont MM. J.-L. Freycenon, du diocèse du Puy;J.-F. Vernhette, 
du diocèse de Rodez; N.-F. Libois, du diocèse de Séez ; J.-B. 
Raufaing, de celui de St-Diez ; et J.-J..S. Claudet , de celui de 
Besançon. Tous se rendent à Macao, où leur destination ultérieure 
sera déterminée par les besoins. MM. de la congrégation de 
St-Lazare ont fait également partir deux Missionnaires pour la 
Chine , où le Saïnt-Siége vient de leur confier de nouvelles et 
vastes missions : ce sont MM. Peschaud et Sempau, l’un et l’autre 
attachés à La maison principale de la Congrégation, à Paris. Trois 
jounes aspirants, MM. Burke, Ring et Collins, ont dù s’embarquer 
également au Ilâvre, pour les missions d'Amérique. 





ANNALES 


DE LA 


PROPAGATION DE LA FOI. 


RECUEIL PÉRIODIQUE 
DES LETTRES DES EVÈQUES ET DES MISSIONNAIRES DES MISSIONS DES DEUX 


MONDES, ET DE TOUS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS ET À 
L'OEUVRE DS LA PROPAGATION DE LA POI. 


Collection faisant suite aux Lettres Edifiantes. 





Mar 1837. — N° LII. 








A LYON, 
CHEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 


AUE DE LA PRÉFECTURE, Nes. 


A PARIS ET DANS LES AUTRES VILLES, 
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 


1837. 


® 
Avec approbation des Supérieure. 


Cet Ouvrage se vend au profit de l'Œuvre. 


lrix de ce Cahier. 8 + + + © + ee «e 15 Q 


LYON; 
IMPRIMERIE DE PÉLAGAUD, LESNE ET CROZET, 
SUCCESSEURS DE RUSAND. 


ANNALES 


DB LA 


PROPAGATION DE LA FOI. 


EE PE ÉRPEE GR, 


Avanr de présenter le Compte-rendu annuel de l'Œu— 
vre de la Propagation de la Foi, nous nous empressons 
de faire connaître les développements nouveaux qu’elle 
est sur 19 péint de recevoir. On apprendra avec un vif m- 
térêét sans doute qu'elle commence enfin à pénétrer en 
halie; que déjà à Florence, à Modène , à Lucques, dans 
toute la Toscane, elle compte des Associés dont Ic nombre 
s’accroit de jour en jour. À Rome elle fait des progrès ra- 
pides ; bientôt elle va s'étendre dans tous les Etats ponti- 
écaux. Toutefois l'unité de l’'Œuvre ne sera point altérée, 
et le centre restera toujours en France, avec l’approba- 
tion de Sa Sainteté , dont le désir est qu’une œuvre des- 
tinée à concourir à k propagation de la Foi chrétienne 
soit une pour toute l'Europe, et générale pour toutes Îles 
missions du monde. 

Des efforts sont également tentés pour introduire l’Œu- 
vre en Angieterré, dans le Piémont , dans le royaume de 
Naples et dans le Levant. 

27. 





( 420 } 
Telles sont les espérances que présente l'avenir ; les 
succès obtenus pendant l’année 1836 ne sont pas moins 
consolants. 


Le Conseil de Paris a reçu de Ls 
Franceetdes Colonies 337,713f. 29 c. 
De la Belgique. . 63,602 42 

De l'Angleterre et 
de ses Colonies. . . 785 66 


392,101 f, 36 c. 


Le Conseil de Lyon a reçu de la 
FranceetdesColonies 312,172 14 

De la Savoie. . . 6,306 95 

De la Suisse. . . 13,576 76 

De l'Allemagne. . 4,277 01 { 7766 65 

Du Piémont , . . 847 40 

Du Levant. . . . 589 00 


Toras des recettes (1) . + 729,867 f. 91 c. 
Il restait en caisse une réserve de. . 252 44 





Toraz général . . 730,120 £. 36 c. 





{x) Dans le total de ces recettes se trouvent divers dons parti- 
culiers parmi lesquels nous citerons les suivants, pour lesquels 
une mention spéciale a été demandée, savoir : du diocèse du Mans, 
8,455 f. 5o c.; de Rennes, 9,600 f. dont Go f. pour l'Océanie 
orientale; de Rouen, 4oo f. ; de Quimper, 2,000 f. donnés à l'OEuvre 
par Mur. l’Evêque de ce diocèse ; de Nimes, 1,600 f.; d'Avignon, 
2,500 f.; de Viviers , 1,500 f. ; de Liége, 900 f. destinés à la 1nis- 
sion de New-York; de Malines, 1,115. 57 c.; de Tournay, 1,700 f.: 
en outre, une personue charitable de ce diocèscet qui désire garder 
l'anonyme, a constitué à l'OEuvre une rente perpétuelle de 1,00of., 
en plaçant 20,000 f. à 5 p. *, sur les fonds belges. 


(421) 
La répartition des aumônes entre les diverses missions 
a été arrêtée dans l’ordre suivant : 


Au séminaire des Missions étrangères , situé rue- ds 
Bac; à Paris sé Luis 56 aa 5x 
Une somme de . . . . 184,080 f. 
pour les missions ci-après, savoir : 
Pour celle de Corée. . . . . . . + 10,918£. 80 c. 
Pour celle du Fo-Kien en Chine. . . 1,819 80 
Pour celles du Su-Tchuen, du Yu- 
Nan et du Koui-Tcheou, dans l'empire _: 
de Chine. .........+++ 22,937 60 
Pour celle du Tong-King occidental 29,616 80 
Pour celles de Cochinchine , du Cam- 
boge et du Laos. . . . . . . . . .'. ‘31,436 60 
Pour celles de Siam et du royaume de  : .: 
Quéda.........,..... 21,837 60 
Pour celle des Malabares . . . . .« 18,198 
Pour le séminaire de Pulo-Pinang. . 7,279 20 
Pour les dépenses extraordinaires de  : 
la Procure de Macao. . . . . . . … ‘20,017 80 
Pour frais de voyages des Mission-. . : 
nairesenvoyésdansles missionssusdites. 20,017 80 
Aux Lazarisies, une somme 
de............ 88,120f. 
Savoir : 
Pour la mission de. Constantinople 11,215 30 


195,296 f. 30 c. 





Nous nous faisons un devoir de recommander aux prières de 
tous les Associés les Bienfaiteurs del’OEuvre, dont plusieurs sont. 
morts dans le courant de 1836, 


( 422 ) 

Report 
Pour la mission de Smyrne . .,, 
Pour celle de Naxie. . . . . . .. 
Pour celle de Santorin. . . . . .. 
Pour celle de Salonique . . , . . . 
Pour celle d'Alep. .....,..,. 
Pour celle de Damas . . . , . . 

Pour celle d'Antoura . . . . . . 
Pour celle de Tripoli, Sgorta et Eden 
Pour celle de Macao, le noviciat de 
Chinois et l'administration centrale des 
MUSSIONS SSL a dé dead 
Pour le petit séminaire de Mongolie 
en FAMtArnes ss se d'a cé 
Pour la mission de Péking. . . . . 
Pour celle du Kiang-Si . . . . . . 
Pour celle du Tché-Kiang . . . . . 
Pour celle du Ho-Nan. .. . . . 
Pour celle du Hou-Pé. . ..... 
Pour celle de Kiang-Nan . . . . . 


195,296 f. 30 c. 
1,401 90 
1,401 90 
1,401 90 
4,205 70 
2,803 80 
4,205 70 
5,607 60 
2,803 80 


14,619 20 


10,514 40 
8,504 80 
8,504 80 
706 96 
1,401 90 
700 96 
700 90 


Pour les anciennes missions portu- . 


gaises en Chine , actuellement confiées 
aux Lazaristes français. . . . . . . . 
Pour les missions de la Compagnie 
de Jésus, une somme de . . 40,440 f. 
Savoir : 
Pour celle du Maryland. . . . . . 
Pour celle du Missouri . . . . . . 
Pour celle du Kentucky . . . . . . 
Pour celle du Mont-Liban et Chaldée 
Pour celle du Maduré aux Indes 
orientales. ........,.... 


17,524 60 


16,038 
7,128 
6,582 
3,564 


7,128 


RS 


312,640. 


(433) 
Report 312,640 f. 

Au séminaire de la Congrégation 

des SS. Ctears de Jésus et Marie, situs 

rue de Picpus, à Paris, pour les 

missions de l’Océanie orientale. : « « #1,140 
À Mgr. Pompallier, vicaire aposto- 

tolique de l'Océanie occidentale, . . « 23,700 
À Mgr. Cao , évêque de Zama , vicaire 

apostolique d’Ava et Pégu « : : . « à 6,740 
À Mgr. Pessoni, évêque d'Esbona, 

vicaire apostolique du Thibet et de lin- 

dostan ser. 6,740 
Pour ‘la mission de Cochin, Indes 

orientalés. , . sous oeesee 6,056 
Pour la mission de Brousse . . . . 1,685 
Pour la mission d’Ancyre en Àr- 

Ménié. sers. 3,370 
À Mgr. Naccar, évèque syrien de 

Nabeck. . su... 0,740 
Pout la mission da Mont-Carmel. . 506 
À Mgr. Bonamie, archevêque de 

Smyrne sous 10,110 
À Mgr. Hillereau, vicaire apostolique 

patriarcal de Constantinople . . . . . 8,425 
Pour la mission de Bulgarie. . . 3,370 
À Mgr. Justiniani, évêque de Scio. 4,685 
À Mgr. Blancis, évêque de Syra, | 

vicaire apostolique de la Grèce conti- 

nentale. . . . . hoc ose 6,740 
À Mgr. Fleming, évêque de Car- 

parie, vicaire apostolique de Terre- 

Neuve.et du Labrador, . . : « + + + 10,110 





458,760 L 


( 424 ) 


Report 468,750 f. 

À Mgr. Fraser, évêque de Tanen, 

vicaireapostoliquedela Nouvelle-Ecosse 3,395 
À Mgr. Provencher, évêque deJulio- 

polis, pourla mission delabaied’Hudson 13,480 
À Mgr. Mac-Donnald, évêque de 

Kingston, pour les missions des Sau- 

vages du Haut-Canada. . . . . an 6,740 
"À Mgr. Eccleston, archevêque de 

Baltimore. . . ........ as 8,370 
À Mgr. Flaget, évêque de Bards- 

(0WM. esse ee + + . 26,960 
À Mgr. Purcell , évêque de Cincin- 

DA oo oo + + + + 23,620 
A Mgr. Rezé , évêque.du Détroit. . 13,480 
À Mgr. Bruté, évêque de Vincennes 30,330 
À Mgr. Rosati, évêque de St-Louis . 28,260. 
À Mgr. Portier, évêque de Mobile (1) 60 
A Mgr. Blanc, évêque de la Now. . . 

velle-Orléans. . , ........«. « 23,690 
À Mgr. England, évêque de Char- 

IéslOh's es ss cassis à 6,740 
À Mgr. Dubois ; ‘évêque de New 

TOR ae se de 14,380 
À Mgr. ‘Kenrick , soninraer du 

diocèse de Philadelphie ere 6,740 
À Mgr. Fenwick, évêque de Boston 13,480 
Pour les missions de la Guyane . . 6,740 

Les frais d'impression et autres dé- . 

680,116 f. 


enr EEE) 


(2) Don spécial pour Mohile. 


€ 425 ) | 

Report 680,116f. 

penses d'administration se sont élévés 

à la somme de (1).. ... . . . . . . 49,596 78 
Nous avons réservé en caisse une 

somme de... ....... . 408 67 


© Totane « « + 730,120 f. 36 c. 


= —— 





Voici dans quelle proportion chaque diocèse a contribué 
aux sommes versées dans les caisses des deux Conseils. 


CONSEIL DE PARIS. 

Le diocèse de PARIS. . . 38,868f. 26 c. 
Le diocèse de Chartres . . 2,592 80 
Le diocèse de Meaux . . . 1,324 40 
Le diocèse d'Orléans . . . 4,047 

Le diocèse de Blois . . . . 2,300 

Le diocèse de Versailles. . 5,572 60 
Le diocèse d'Arras . . . . 9,299 65 
Le diocèse de Cambrai. . 5,744 60 
Le diocèse de ROUEN. |. 11,795 10 
Le diocèse d'Evreux . . . 6,428 

Le diocèse de Bayeux. : . 12,604 65 
Le diocèse de Séez , . . . 3,799 40 


_ 103,376f. 26 c. 








(1) Les Associés de l'Œuvre remarqueront avec intérêt que l’aug- 
mentation des frais de cette année, sur ceux de l’aunée précé- 
dente , n’est que de 5,609 fr., proportion qui, comparée à l’ac- 
croissement des recettes , nous dispense sans doute de tout détail. 
Il est facile de voir que l’économie la plus sévère a été apportée 
partout. Les Annales ont été tirées de 28 à 29 mille exemplaires, 
le Coup-d’œil à plus de 30 mille, sans parler des autres impres- 
sions , des éditions allemandes:etc. 





( 426 ) : 
Report 103,376 f. 26 c. 
Le diocèse de Coutances 8,678 42 
Le diooëse de SENS... . 2,715 
Le diocèse de Troyes . . . 2,426 
Le diocèse de Nevers . . . 1,860 
Le diocèse de Moulins. + . 3,080 


Le diocèse de REIMS. . . 4,869 46 
Le diocèse de Soissons. 6,100 
Le diocèse de Châlone-sur- 

Marne ....... 4,000 
Le diocèse de Beauvais . . 2,967 30 
Le diocèse d'Amiens. . . . 4,631 41 
Le diocèse de TOURS . . 6,888 
Le diocèse du Mans. . . . 21,461 81 


Le diocèse d'Angers . - . 36,100 60 
Le diocèse de Rennes . . . 35,435 60 
Le diocèse de Nantes . . . 35,000 
Le diocèse de Quimper . . 6,600 
Le diocèse de Vannes. . . 14,110 
Le diocèse de Si-Brieux. 3,300 
Le diocèse de BORDE À UX 10,842 76 
Le diocèse d'Agen. . . . . 3,142 25 
Le diocèse d'Angouléme. . 841 
Le diocèse de Poitiers. . . 7,802 60 
Le diooëse de La Rochelle 4,916 
Le diocèse de Lucon. . . . 6,553 76 
Le diocèse dePérigqueux (1) 1,166 96 
Tzs Bouasos. . . 0 « 850 365 


337,713£. 29 c. 








(1) L'OBuvre s'organise três-actirement dans ce diocèse, où elle 
:wväit été peu connue jusqu'à ce jour ; elle s’établit dans toutes les 
paroisses avec les plus belles espérances de succès. 





( 427 ) 
Report 337,718f, 29 c. 
BELGIQUE. 

Le diocèse de MALINES . 11,881 90 
Le diocèse de Tournay . 11,627 01 
Le diocèse de Liége, . , . 26,150 26 
Le diocèse de Namwr . . . 3,433 36 
Le diocèse de Gand. . .. 6 
Le diocèse ds Bruges . . . 604 71 


ANGLETERRE. 
Ds L’ANGLETRaRE . . . . 176 
Ds L’Iie Maurice . . . , 0 610 66 
Tora des sommes reçues par 
le Conseil de Paris. . . . « . . 892,101f. 36 c. 


CONSEIL DE LYON. 

Le diocèse de LYON . ..  64,426f. 66 c. 
Le diocèse d' Autun . . .. 6,838 15 
Le'diocèse de Langres. . . 8,740 

Le diocèse de Dijon. . . . ‘ 4,700 

Le diocèse de St-Claude. . 6,681 90 
Le diocèse de Grenoble . . 10,238 16 
Le diocèse de BOURGES. 3,436 65 
Le diocèse de Clermont. . 8,794 40 
Le diocèse de Limoges. . . 3,392 76 
Le diocèse du Puy . . . . 4,460 

Le diocèse de St-Flour ,; « 11,275 24 
Le diocèse de Tulle. . . . 1,661 
Ledioc. d'ALBF {C3 0 6,424 85 
Le diocèse de Cahors. . . 6,200 

Le diocèse de Rodez. . . . 6,000 

Le diocèse de Mende . .. 9,141 20 
Le diocèse de Perpignan . 1,196 70 
Le diocèse d'AUCH.... 6,271 680 


168,879. 14 c. 





(428 ) 





Report 168,879 f. 14 c. 
Le diocèse d'Aire. . . . . 2,600 
Le diocèse de Bayonne . . 6,756 66 
Le diocèse de Tarbes (1). . : 2865 
Le diocèse de TOULOUSE 10,967 86 
Le diocèse de Montauban . 1,050 
Le diocèse de Carcassonne 4,254 
Le diccèse de Pamiers. . . 1,080 
Le diocèse d'AIX . . . . . 5,647 30 
Le diocèse de Marseille. . 10,909 41 
Le diocèse de Fréjus. . . . 6,554 656 
Le diocèse de Digne. . . . 1,539 65 
Le diocèse de Gap. . . . + 1,057 50 
Lo diocèses d'Ajaccio . . . ,104 
Le diooëse de BESANÇON 17,776 . 
Le diocèse de Metz. : . . . 4,832 60 
Le diocèse de Strasbourg . 6,781 : 
Le diocèse de Nancy . . . 4,800 
Le diocèse de Verdun. . . 3,391 
Le diocèse de Belley. . . . 4,785 15 
Le diocèse de Si-Dié . . . 8,499 10 
Le diocèse d'AVIGNON.. 10,972 87 
Le diocèse de Valence. . . 2,594 
Le diocèse de Montpellier(2) 13,238 12 
Le diocèse de Nimes. . . . 4,150 
Le diocèse de Viviers . . . 10,642 35 
ALGER cu ds ss de 26 
| 
812,172f.140 





(1) L'OEuvre commence à pénétrer dans le diocèse de Tarbes, 
où le zèle du vénérable Prélat qui le gouverne est un gage in, 
| d'espérance. 
(2) Sar lesquels 3,269 de la ville même de Montpellier. 





( 429 ) 
Report 312,172f. 14 c. 


PIÉMONT. 
Le diocèse de Turin. . . . 663 40 
Le diocèse de Mondovi. . . 62 
Le diocèse de Savone. . . . 2 
Le diocèse de Nice. . . . . 80 
SAVOIE. 


Le diocèse de Chambéry. . 3,405 925 
Le diocèse d'Annecy. . . . : 2,900 


SUISSE. 
Le diocèse de Coire et St- 
Gall is: su ss ss 8,110 
Le diocèse de Lausanne . . 2,677 20 
Le diocèse de Sion. . ... 1,995 36 
Le diocèse de Bâle. . . . . 793 20 





ALLEMAGNE. 
De l'Allemagne. . . 2,259 16 
Du diocèse de Breslaur (. 2,017 86 
LEVANT. | 
De Smyrne. . . ...., 480. 
De Santorin . ...... 109 
Tora des sommes perçues 
le Conseil de Lyon. . . . . ….… 337,766f. 5bc. 


Toras général des sommes versées dans les caisses de 
l'Œuvre de la Propagation de la 
Fois se Sea res 729,867 f. 91 c. 





(2) Savoir 356 fr. d’un lecteur des Annales, du nord de PAle- 
magne; et 1,661 fr: 86 c. du diocèse de Breslaw, par les maïns de 
M. le chanoiïne Ritter. 


( 430 ) 

Nous eontinuons à extraire des Mandements de Nossei- 
gneurs les Evêques ce qui est relatif à l'Œuvre de la Pro- 
pagation de la Foi : plus de douze Prélats ont joint, cette 
année, leurs recommandations pressantes à celles qu'a- 
vaient faites précédemment en sa faveur un si grand 
nombre de leurs collègues dans l’épiscopat. Nous désire- 
rions pouvoir reproduire dans leur entier tous ces témoi- 
gnages de protection et d’intérêt ; mais puisque les limites 
étroites qui nous circonserivent s'y opposent, nous cite- 
rons du moins quelques phrases de chacun d'eux. 

Mgr. l'Evêque de Carcassonne presse les fidèles de 
son diocèse de concourir à l’'Œuvre; il s'exprime en ces 
termes : 

« En vous agrégeant à l'Œuvre de la Propagation de la 
Foi, N.T, C. F., vous contribuerez à répandre la lu- 
mière de l'Evangile sur des régions ensevelies jusqu’à ce 
jour dans les ténèbres; à étendre jusqu’aux extrémités du 
monde le règne de notre divin Sauveur; à faire connaître, 
louer, bémir son saint nom par des hommes qui ne lé con- 
naissent pas core, et qui lmi devront, avec la paix du 
cœur sur la terre, Îc bicnfait inappréciable de l’éternelle 
félicité. — Des relations édifiantes et curieuses vous ins- 
truiront de temps en temps des progrès de la Foi dans des 
contrées barbares ou sauvages qu'arrôse de ses sucurs et 
même de son Sang un petit nombre de héros de la Reli- 
gion , parmi lesquels vous reconnaîtrez des noms chers à 
ce diocèse; vous applaudirez aux triomphes de ees qu- 
vriers évangéliques , et vous prendrez une part d'autant 
plus vive à leurs suecès, que vous aurez cherché à les 
favoriser par votre association à l’Œuvre de Ia Propagation 
de la Foï. » | 

Mgr. l’Evêque de Limoges rappelle ce que S. Paul, 
dans les premiers temps du Christianisme, écrivait aux 
fidèles de Corinthe : « Quant aux auménes. comnte je 


(431) 

l'ai déja réglé pour les églises de Galatie , que chacun 
de vous, le premier jour de la semaine, mette à pœrt 
os qu'il pourra deuner, afin qu'à mon arrivée je fasse 

ir vos dons à Jérusalem. Nous rappelons ces 
paroles du grand Apôtre , ajonte le Prélat, principalement 
en faveur d’une Œuvre à laqnelle elle semble avoir servi 
de règle ot de base ; Œuvre vraiment apostokique, si simple 
dans ses moyens, si facile dans son exécution, si efficace 
dans ses résultats, qu'il est permis de penser qu'elle a été 
soggérée d'en haut autant pour maintenir Fa Foi parmi 
nous, que pour la répandre dans les contrées lointaines. F 
est vrai de dire de l’oblation pour la Propagation de k Foi, 
comme l'Apôtre, de celle qu’il sollicitait des Corinthiens, 
qu'elle nesuppléepasseulementaux besoinsdes saînts , maïs 
qu’elle est riche et abondante envers Dieu, par le grmd 
sombre d'actions de grâces qu’elle lui fait rendre pr 
tonte la terre. » | 

Mgr. PEvêque de Fréjus n'est pas moins pressant darts 
l'invitation qu'il adresse aux fidèles confiés à ses soie. 

« Continuez, nos Frères bien-aimés, nous ne sauriens 
trop vous y exhorter, continues à coopérer à cette Œuvre 
excellente. Vous dites tous les jours au Seigneur; dans 
la belle oraison que so divin Fils nous a enseignée : Que 
wtre nom soit sanctüfé , Sanctificatur noren tuum. 
Par-là , ne témoignez-vous pas le désir qaë ee nom soit 
connu , honoré, glorifié dans toute la terre ? K+ qu'est-ce 
que contribuer à PŒurvre de la Propagation de la Foi, 
si ee n’est concourir à ce que, se propageant toujours de- 
vantage , elle porte partout cette précieuse connaissance, 
et qu’elle gagne à Jésus-Christ des âmes que le démon 
tient sous son empire ? Qu'ils sont dignes de notre admi- 
ration , ces hommes vwraiment évangéliques qui , sacri- 
fiant leur repos , leurs biens , leur santé , et prêts à sa- 
crifier leur vie même, si la glaire du martyre leur ot ré- 





( 432 ) | 
servée , traversent les mers , et vont répandre cette dr- 
vine lumière de la Foi dans les régions les plus lointaines! 

« Quel avantage pour nous de nous associer en quelque 
sorte à leurs travaux ! Si nous désirons ( et qui de nous 
pourrait ne pas le désirer ardemment? ) si nous désirons 
conserver la Foi et la voir se conserver et s’accroître dans 
le pays que nous habitons, pouvons-nous prendre un 
moyen plus propre à l’obtenir ? Ah ! Seigneur , vous êtes 
si bon et si sensible au peu que nous faisons pour vous! 
Vous ne nous enlèverez pas ce précieux trésor, si nous 
contribuons à le faire partager à tant d’infortunés qui ne 
le connaissent même pas. » 

S. E. le Cardinal Archevêque d’Auch unit également 
sa voix à celle des autres Prélats de l'Eglise de France. 

« Parmi les œuvres de charité , il en est une, N. T. 
C. F. , que nous voulons spécialement désigner à votre 
piété , c’est l’'Œuvre de la Propagation de la Foi, dont 
l’objet consiste à aider de nos prières et de nos aumônes 
les hommes zélés et courageux qui se dévouent pour 
aller établir le règne de J. C. parmi les fidèles. Pouvons- 
nous rien faire de plus beau aux yeux de la Foi, de plas 
cher au cœur de Dieu, et de plus méritoire pour nous- 
mêmes ? Nous eussions depuis long-temps excité votre zèle 
à ce sujet, si nous n’eussions eu la consolation d'apprendre 
que , dans un grand nombre de paroisses, cette Œuvre 
si précieusc était également chère au Pasteur et aux f- 
dèles. Puissent celles où elle n’est pas encore conpue, n 
pas rester étrangères aux grâces abondantes qu’elle n6 
peut manquer d'attirer sur ceux qui la pratiquent! » 

Mgr. l’Archevêque de Paris s'exprime à peu près do la 
même manière ; il recommande à l'attention , aux soies, 
à la générosité du clergé et des fidèles de son diocèse , 
cette Œuvre si éminemment catholique. « Quelle gloire 
ct quel bonheur pour un chrétien , dit le Prélat en termi- 


( 433 ÿ 
® nant, de contribuer , par quelques faibles sacrifices, À 
propager le royaume de Jésus-Christ ! » 

Mgr. l’Archevêque-Administrateur de Lyon rappelle àses 
diocésains que l'Œuvre de la Propagation de Ja Foi a pris 
naissance parmi eux, et il les presse de redoubler de zèle 
pour son extension: | 

« Si vous devez remercier Dieu, N. T, C, F., pour le 
précieux bienfait de la Foi, vous devez aussi étendre 
son royaume autant qu'il sera en vous. La propagation de 
la Foi doit être l'objet de vos désirs, de votre zèle et 
de vos efforts. Pour remplir un ministère si noble, si glo- 
rieux, ne croyez pas qu’il vous soit nécessaire de faire de 
grands sacrifices, de traverser les mers, de vous transporter 
aux extrémités de la terre, d'aller vivre au milieu des na- 
tions infidèles ; non , N. T. C. F., sans quitter votre patrie, 
sans sorür du sein de votre famille , sans vous déranger 
de “vos occupations journalières, vous pouvez devenir 
Apôtres de J. C. et Ministres de l'Evangile. Pour cela il 
sufät de vous agréger à l'Œuvre de la Propagation de la 
Foi, Œuvre admirable qui a pris naissance dans netre 
diocèse, qui s'y maintient et y prospère. En vous asso- 
ciant à une Œuvre si agréable à Dieu , si utile à l'Eglise, 
vous vous associez aux travaux et aux mérites de ces 
zélés et courageux Missionnaires qui vont porter la lu-. 
mière de l'Evangile aux nations infidèles, quittent toht, 
affrontent les plus grands dangers et s’exposent à toutes 
sortes de privations. » 

Le Prélat invite ensuite ses chers coopérateurs dans le 
ministère à ne rien négliger pour établir dans leurs pa- 
roisses une (Kuvre si sainte et si salutaire, et à lui donner 
tout le développement dont elle est susceptible. Dans 
celles où elle existe déjà, il les exhorte à faire tous leurs 
eflorts pour l'affermir, la propager et l'agrandir de plus 
en plus. | 

Tom. 9. Lu, 28 


(434) 

Mgr. l'Evêque de Bayonne recommande pour la seconde e 
fois notre Œuvre au clergé et aux fidèles de son diocèse ; 
on ne lira pas sans émotion les pressantes considérations 
qu'il fait valoir : « Nous vous conjurons de nouveau , au 
nom de J. C., do ne point oublier les besoins spirituels de 
ceux de nos frères qui gémissent encore dans. les ténèbres 
de l’infidélité. Au milieu de la défection presque générale, 
l'âme chrétienne éprouve un sentiment de consolation à la 
vue des biens immenses qui sont dus à l'Œuvre de la Pro- 
pagation de la Foi. Ah! N. T.C. F., si les ravages de l’im- 
piété dans. notre France autrefois si chrétienne ren- 
plissent le cœur de tout catholique de la plus amère 
douleur, il s'ouvre encore à l'espérance, en pensant que 
c'est du milieu de nous que sont sortis ces nombreux str- 
viteurs de J. C. qui ne craignent ni les privations , ni les 
fatigues , ni les périls, ni la mort même pour arracher à 
l'enfer un si grand nombre de victimes. Il nous est donné 
d’entrer en participation des travaux de ces hommes apos- 
toliques , en leur fournissant les moyens d'élever des tem- 
ples en l'honneur de J. G. , et d'amener aux pieds de sa 
croix ces. peuples infortunés qui voient enfin luire pour 

eux le jour de leur délivrance. 
« Réunissons nos prières et nos aumnônes pour. assurer 
‘ja prospérité d’une Œuvre si grande et si méritoire ; c’est 
peut-être le soul moyen qui nous reste d’ebtenir pour 
nous-mêmes la conservation d’un don qui est offert à des 
nations bien moins coupables que nous. Nous ne croyons 
pouvoir trop exhorter nos très-chers cospérateurs à ins- 
truire leurs paroissiens sur le précieux avantage de cebte 
admirable Association : il n’en est pas qui soit plus digne 
d'être proposée à leur zèle et à leur piété, » 

Mgr. l'Evêque de Montauban à publié un Mandement 
spécial en faveur de Œuvre ; nous regrettons de ne pou- 
voir le citer en entier : il est rempli de raisonnements s0- 


( 435 ) 
lides , et renferme les plus puissants motifs qui peuvent 
porter les fidèles à concourir à la grande Œuvre qui nous 
occupe. Le Prélat s'attache d'abord à faire remarquer 
quel est le prix des âmes des infidèles : « Le prix d’une 
âme, s’écrie-1-il, c’est le sang de J. C. même. Eh quoi | 
N.T.C.F., vous seriez insensibles à leur perte; et vous tien- 
driez plus à votre or qu’à leur salut ! vous ne consentiriez 
pas à un léger sacrifice pour les arracher au démon! il 
vous serait égal que le ciel leur fût ouvert, ou que l’enfer 
dilatât ses entrailles ! et si votre avarice les laissait périr, 
Dieu’ ne vous demanderait-il pas compte du sang de J. C., 
que votre-dureté aurait rendu inutile?..» Mgr. de Montau- 
ban passe ensuite à Ja considération de toutes les institu- 
tions utiles fondées par les Missionnaires , partout où ils 
ent pénétré; du Baptême procuré à tant de milliers d’en- 
* fants; des lumières de la civilisation que répand le Chris- 
tianisme; des intérêts de Ja France que l’amour des nou- 
veaux Apôtres pour leur patrie a toujours si heureusement 
secondés; de ces établissements où la jeunessé des deux 
sexes trouve une éducation-religieuse et éclairée ; du dé- 
vouement admirable de ces Prêtres, de ces Filles angé- 
liques de la Charité, qui, dans des temps de désolation et 
de mort, ont forcé l'admiration et les hommages des dis- 
sidents même dans la Foi : tels sont les résultats des lé- 
gères aumônes recueillies au nom de J. C. 

«.s. C'est, en quelque sorte, l’étincelle de la charité, 
qui allume un incendie capable d’embraser toute la 
terre; mais d’un feu vivifiant, qui la purifie, ka régénère , 
la rend digne des regards du Père commun de tous les 
hommes. 

« Et remarquez , N. T. C. F., que cette aumône ne 
saurait demeurer stérile à votre égard. Nous nous adres- 
sons à ceux qui apprécient leurs devoirs d’après les règles 
de la Foi. fl ne s’agit pas seulement du mérite de l’au- 

28, 


(436 ) 

mône, qui nous délivre du péché, qui en couvre même 
la multitude, nous avons encore intérét à ce que le 
nombre des enfants de l'Eglise croisse tous les jours. 
Ces âmes, .que les missions gagnent à. Dieu, n’ignorent 
pas à qui elles sont redevables: on les accoutume à prier 
pour leurs bienfaiteurs; et la prière de ces âmes si pures 
doit être puissante sur le cœur de Dieu. D'ailleurs, tout 
le bien qui se fait dans l'Eglise catholique est un trésor 
qui appartient à chacun de ses membres; plus cette com- 
munion de biens spirituels s'étend, plus elle nous enrichit. 
Ajoutons, N. T. C. E., que si vos aumônes font: des 
apôtres, vous recevrez la récompense des apôtres; si 
elles font des justes, vous receyrez la récompense des 
justes; bien plus, elles font souvent des martyrs, vous 
recevrez donc la récompense des martyrs. L'engagement 
de Jésus-Christ est formel à cet égard. » | 

Nous sommes forcés d’omettre toutes les autres consi- 
dérations que fait valoir le Prélat. Il termine par cette tou- 
chante allocution : | 

« Nous vivons, N.T. C. F., dans une sorte d’abondance 
des secours spirituels; le Prêtre est toujours à nos côtés; 
il veille sur notre naissance, il nous suit dans tous les 
pas de la vie, il nous ouvre les portes’ de l’éteraité; La 
Religion nous prodigue ses consolations, ses richesses , 
ses espérances : quelle affreuse et coupable insensibilité , 
si nous pouvions oublier ceux qui sont dansla disette de 
ces biens! Semblables au mauvais riche , imiterions-nous 
sa dureté-envers le pauvre qui ne sollicite que les miettes 
d’un somptueux festin ? Il en sera autrement, N. T. C. F.; 
nous n’aurons pas plaidé en vain auprès de vous la cause 
de tant de pauvres dans la Foi, qui est celle de la Religion, 
qui est aussi la vôtre. Pleins de dévouement et dé zèle 
pour cette croisade spirituelle que nous vous annonçons 
aujourd’hui , vous la favoriserez de vos largesses, vous 


.C 437 ) 
l'aiderez de vos prières: et dans tous les cœurs retentirs 
encore ce cri, qui précipita jadis vos pères vers l'Orient, 
ce cri de, Dieu le veut , cette fois pis charitable et 
plus chrétien. » 

Le Mandement que Mgr. l’'Evêque du Puy a publié 
cette année pour le Carëme, est tout entier également sur 
l'Œuvre de la Propagation de la Foi. 

Mgr. de Bonald commence par le portrait de la cha- 
nté chrétienne qu'il dessine rapidement, puis il ajoute : 

«..… À ces traits, N. T.C.F., ne reconnaissez-vous 
pas l'Œuvre de la Propagation de la Foi, cette Œuvre 
de zèle et d'amour ; cette Œuvre dont le plan a été tracé 
sur le Calvaire avec le sang de Jésus-Christ; cette Œuvre 
dont le Disciple bien-aimé a puisé la pensée dans le eur 
de son divin Maitre , qu’il a transmise, par la bouche de 
l’Ange de Smyrne (1}, à l’Ange de Lyon (2), qui lui- 
même l’a déposée, comme un germe précieux, dans cette 
Eglise célèbre , la Rome des Gaules, la Cité des Martyrs , 
pour que dans la suite des siècles elle fût fécondée par le 
zèle de ses successeurs? Œuvre apostolique chargée de 
la solicitude d’une multitude d’Eglises, fondée pour faire 
briller une grande lumière aux yeux des nations qui 
marchaïient dans les ténèbres (3), instituée pour faire 
connattre aux tleslointaines laloide Dieu qu'elles atten- 
daïent avec impatience (4). Œuvre de véritable progrès, 
destinée à faire pasger les peuples de l’abrutissement à 
la civilisation , de la férocité à la mansuétude, de la 
rapacité et de la dissolution à la justice et à la tempérance, 
RSR 

(:) S. Polycarpe, disciple de S. Jean. 

(2) S. Trénée , disciple de S. Polycarpe. _. 

(3) Is. 1x, 2. en 

(4) Le. zut, 4. : \ 


( 458 ) 

Œuvre de sancuñcation: elle va dresser les admirables 
pavillons d’Israel sur les ruines des temples élevés à des 
divinités infâmes ou cruelles , pour y faire descendre, au 
milieu de néophytes fervents et ravis , la Miséricorde et 
la sainte Humanité de leur Sauveur et de leur Dieu. 
Œuvre d'espérance : puissant secret que le Seigneur 
semble nous avoir confié pour faire tomber la foudre de 
ses mains, au jour de .sa plus grande colère ; gage de 
protection et de salut dans un temps où les hommes les 
moins timides sèchent de crainte en sentant les fonde- 
ments de l'édifice social profondément ébranlés sous leurs 
pieds, et tremblent dans l'attente de catastrophes que 
présagent assez l’oubli de Dieu , la violation de sa loi et 
le nfpris des bonnes mœurs... Telle est l'Œuvre que les 
Evèques , successeurs des Apôtres, doivent surtout re- 
commander à la charité des fidèles, qu'ils doivent 
accréditer par leurs exhortations, encourager par leur 
libéralité , étendre par tous leurs efforts... 

« L'Œuvre de la Propagation de la Fos est autant 
au-dessus des autres œuvres de bienfaisance , que l'esprit 
est au-dessus de la matière, que les biens de léternité 
sont préférables aux biens du temps. Ce n’est pas un acte 
de bienfaisance seulement que vous pratiquez à l'égard 
de ces peuples égarés, c'est un Æpostolat que vous 
exercez au milieu d'eux. L’obole que vous consacrez à 
J'Œuvre catholique dont nous vous entretenons , n’est pas 
seulement Île prix du morceau de. pain qui servira à sou- 
æenir la vie laborieuse d’un ouvrier évangélique, c'est la 
parole qu£ contertira les âmes; c'est la doctrine qui 
éclairera l’ignorant; c’est la voix qui ébranlera le désert , 
qui déracinera les habitudes les plus invétérées , qui 
brisera les cœurs les plus endurcis. Quand vous l'offrez 
cette obolc, ce n’est pas une aumône vulgaire que vous 
répandez dans le sein des pauvres, c’est vous alors, 


c 


(459 ) 
N. T. C. F., qui préchez avec le Missionnaire, qui baptises 
avec lui... » 

Un peu}plus lois, Mgr. l'Evêque du Puy rappelle ces 
paroles de la Sagesse divine : 

« Si me persecuti sunt, et vos persequentur : « S'ils 
m'ont persécuté, ils vous persécuteront (1). » Aussi enten- 
dez-vous, ajoute-t-il, des voix ennemies décrier l'Œuvre 
de. la Propagation de la Fot, en lui prétant un but po- 
litique. N’at-on pas été jusqu’à voir dans scs Centuries 
des légions prêtes à s’ébranler ; dans ses modestes of- 
frandes, les trésors pour subvenir aux frais de formi- 
dables expéditions, et le noir dessein de faire rétrograder 
toutes les nations vers la barbarie, couvert du projet ap- 
parent de rendre les peuples à la dignité d'hommes créés 
a l'image de Dieu? Mais le cœur d’un disciple de Jésus 
calomnié ne doit ni se troubler, ,ni craindre(2?). L'emploi 
des dons offerts par la charité pour répandre le few que le 
Sauveur est venu apporter au monde (3), est facile 
à vérifier, Tous les ans, il est mis sous les yeux du 
monde entier ; la part faite à chaque mission est claire- 
ment désignée; le nom de ces missions et de leurs chefs 

n’est un secret pour personne. Interrogez , dirons-nous à 
nos ennemis, les Confesseurs qui sont dans les chaînes, et 
demandez-leur si leurs frères de France se sont souvenus 
de leur captivité. Interrogez les enfants orphelins -et les 
malades de l'Amérique septentrionale , et informez-vous 
auprès d'eux s’il est vrai que les Filles de saint Vincent 
de Paul soient venues prendre soin de leur jeunesse ou 
remuer leur couche de douleur. Ipterrogez toutes ces 





(2) Joan. xv, 20. 
(a) Ibid. xrv, 27: 
(3) Luc. xur, 49. 


(440) 

Eglises naissantes, et demandez-leur si l'Eglise de France 
est leur Providence depuis plusieurs années, si elle a doté 
les unes de flurissantes communautés , lesautres detemples 
superbes. Demandez aux magistrats des Etats - Unis d'où 
descendaient ces anges consolateurs que l’on trouvait plus 
assidus auprès du lit des malades de toutes les commu- 
nions, à mesure que la contagion répandait davantage le 
deuil et l’épouvante. Demandez - leur d'où venaient ces 
hommes qni montraient tant de mépris pour le danger et 
un si-grand attrait pour la mort ; et vous pourrez vous 
convaincre que les dons recueillis pour la Propagation 
de la Foi sont parvenus à leur destination, puisqu'ils ont 
opéré toutes ces merveilles. » 

Le Prélat s'adresse ensuite à son clergé : | 

« C'est à vous, Ministres de l'Evangile, ambassadeurs 
de Jésus-Christ, qu'il est donné de comprendre tonte 
l'excellence de PŒuvre de La Propagation de la Fes; 
vous devez en être les plus fermes soutiens et les plus ar- 
dents apologistes. N'êtes-vous pas envoyés, comme ke Ré- 
dempteur, pour arracher les âmes infidèles à /a puissance 
des ténèbres et les transporter dans le royaume du Fils 
bien-äimé de Dieu (1)? Le jour de votre ordination n’avez- 
vous pas été aussi faits pécheurs d'hommes (2), et ne 
devez-vous pas aller les chercher jusqu'au fond des 
gouffres de l’iniquité, où ils se cachent P Si la grâce de 
l'imposition des mains ne s’est pas affaiblie en vous, pour- 
riez-vous jeter un regard sur ces contrées couvertes d'une 
motsson blanchissante, où il y a si peu d'ouvriersetune 
récolte si abondante à faire (3), sans ressentir l'esprit 





(2) Goloss. r, 13. 
(2) Marc. 1, 17. 
(8) Joan, EN; 35. — Matth. 1Æ, n, 2 





C4) 

sacerdotal s’agiter dans yotre cœur? Des millions de mains 
qui se lèvent de toutes les parties du monde pour implorer 
votre secours, nous demandent la lumière de la Foi, la 
paix de la conscience ; et nous, les propagateurs-nés de 
cette Foi et les dispensateurs de cette paix, nous serions 
sourds à des supplications qui ont fait descendre le Fils de 
Dieu sur la terre! Il n’en sera pas ainsi, Pasteurs des âmes; 
vous recommanderez à la charité et au zèle catholique de 
vos ouailles les besoins spirituels de troupeaux qui errent 
çà et là, sans conducteurs, et que décime tous les jours 
la dent meurtrière des loups ravissants. Si ce zèle pouvait 
s’attédir, vous le réchaufferiez par vos fréquentes exhor- 
tations , et si cette charité pouvait se lasser , vous la rani- 
meriez par vos exemples. » 

Après s'être adressé à son clergé et aux fidèles de toutes 
les classes, le Prélat ne veut point oublier les pauvres ; 
l'Œuvre de la Propagation de la Foi est leur œuvre aussi, 
car c’est celle de tous les chrétiens ; tous sont appelés à y 
concourir , chacun selon la mesure de ses forces et les 
moyens que la Providence lui a départis. 

« Pauvres de Jésus-Christ, N. T. C. F., continue 
Mgr. de Bonald, rie croyez pas que votre indigence vous 
prive de l'honneur de concourir à l'Œuvre excellente de 
la Propagation de la Foi. Vous ne pouvez donner une 
pièce de monnaie, priez: et votre prière favorablement 
écontée décidera les vofations, enverra des ouvriers 
évangéliques, préparera les voies à la Vérité , et lui sou- 
mettra les cœurs. Priez ! des familles paiennes auendent 
vos prières pour donner le spectacle consolant d’une s0- 
ciété” chrétienne , telle qu'on l’admirait au temps des 
Apôtres , et les rois de l'Orient viendront déposer aux 
pieds de Jésus-Christ l'offrande d’un esprit docile et-d'un 
cœur vaincu par la grâce. Priez et jeùnez ! et le souverain 
Pasteur de l'Eglise verra de nouvelles brebis accourir 


— 


(442) 
sous sa houlette pacifique; et s'il ne lui est pas donné 
.… d’être l'unique Pasteur d’un seul bercail, il verra au moins 
reculer les bornes de son empire de mansuétude, et 
ses bénédictions paternelles tomberont sur-un plus grand 
nombre d'enfants. » | 

Nosseigneurs les Evêques de St-Diez, de Langres, de 
Verdun, de Meaux, de Montpellier, de Grenoble ont aussi 
recommandé l'Œuvre dans leurs Mandements, Circulaires, 
où Ordo de leurs diocèses. Mgr. l'Evêqué de Grenoble re- 
garde , avec ses collègues dans l’épiscopat, l'Œuvre de la 
Propagation de la Foi comme la plus importante de toutes 
celles que l’on puisse établir dans son diocèse. Il exhorte 
donc et conjure dans le Seigneur tous les membres de son 
clergé de faire leurs efforts pour organiser ou étendre cette 
belle Association dans les paroisses , comimünautés, pen- 
sons, etc. , qui dépendent d’eux, et de la confier aux per- 
sonnes pieuses et zélées dont ils ont la direction. Il recom- 
mande la lecture des Annales, et, [ainsi que beaucoup 
d’autres Evêques, autorise la célébration solennelle des 
fêtes de l'Association. . 

À l'extérieur, les Eyêques de Liège, d'Annecy, d'Aoste 
et de Lucques ont parlé cette année en faveur de l'Œuvre. 
Nous citerbns quelques fragments de leurs Mandements 
ou Circulaires. 
© Mgr. l'Evêque d'Aoste en Piémont approuve , dans les 
termes suivants, l'établissement de l'Œuvre dans son dio- 
cèse : « Nulle œuvre n’est plus conforme à l'esprit du 
Christianisme que celle dont le but spécial est de faire 
connaître , aimer et bénir le saint nom de Dieu par des 
peuples qui n’en ont jamais entendu parler, de Îles éclai- 
rer du flambeau de l'Evangile, et d’ouvrir la voie du salut 
à des âmes pour qui a coulé le sang du Rédempteur. 
.— L'Œuvre de la Propagation de la Foi approuvée, re- 
commandée de la manière la plus pressante par tous les 


(443) 

Evêques de France et par un grand nombre d'Evêques des 
autres pays , enrichie des faveurs et des bénédictions des 
Souverains Pontifes, d'indulgences et d’encouragements 
de leur part, est devenue une œuvre catholique : considé- 
rant d’ailleurs les avantages spirituels qué cette Œuvre 
procure à ses Associés, nous désirons sincèrement la voir 
s'établir et prospérer dans notre diocèse. » 

Au centre de l'Italie, Mgr. l’Archevéque de Lucques a 
bien voulu publier une Lettre pastorale pour le même ob- 
jet. Après avoir rappelé le butde l’'Œuvre etson origine, le 
Prélat ajoute : «Nous nous empressons de la faire connaître. 
aux fidèles confiés à nos soins, et nous les exhortons vive- 
ment et dans le Seigneur à être les premers dans'le centre 
de l'Italie à donner l’exemple en s'y agrégeant. » Mgr. l'Ar- 
chevêque de Lucques entre énsuite dans les considérations 
qui peuvent engager à prendre un vif intérêt à cette Œuvre 
sainte ; il fait valoir surtout celle de la reconnaissance des 
peuples auxquels est porté le flambeau dela Foi, et des Mis- 
sionnaires que nous aidons de nos secours. «Figurez-vous, 
dit-il, un de ces apôtres que l'amour de Dieu et le zèle dés 
âmes entraînent dansles contrées éloignées de nous : croyez- 
vous que lorsqu’à l'aide de vos aumônes il aura rassemblé 
autour de lüi un certain nombre de ces sauvages habitants 
qu’il sera parvenu à coaverür, il ne leur fasse pas con- 
naître qu'après Dieu ils seront redevables |de leur salut 
aux fidèles charitables de France , de Suisse, de Savoie, 
d'Allemagne et de Lucques, dont les aumônes l'ont aidé 
à travailler à leur conversion? « Ainsi donc, leur dira-t-il, 
soyez pleins de reconnaissance, levez les mains au Ciel, 
afin d’attirer sur vos bienfaiteurs les plus abondantes béné- 
dictions.» Le Prélat rappelle le souvenir du vénérable Père 
Odorico, qui était né à Lucques, et demande si l’on peut 
douter de l’eflicacité des prières que les martyrs adressent 
à Dieu pour nous à leur dernière heure. Il voit ensuite 





(444) 
dans les Annales comme un puissant contre-poison à oppo- 
ser à tant de livres irréligieux ou obscènes qui circulent 
aujourd'hui en Europe, et il termine en s’adressant à tout 
son clergé, lui recommandant d’instruire ses ouailles 
sur l'excellence de PŒuvre de la Propaÿation de la Foi, 
de leur expliquer la manière de s'y agréger, de la re- 
commander en toutes rencontres , de l’autel , de la chaire, 
au tribunal sacré de la Pénitence, et dans les écoles. : 

Enfin Mgr. d'Annecy en Savoie s'exprime ainsi dans 
son Mandement de Carême : « Il est aujourd’hui, N. T. C. 
F., un genre d’aumône dont les résultats sont incalcula- 
bles , et qui associera des peuples entiers à nos plus chers 
intérêts ‘c'est mcontestablement l’aumône la plus sainte 
et en même temps la plus facile que nous puissions pro- 
poser à la piété des fidèles. Elle traversera les mers, il est 
vrai; mais, avant d'arriver à sa destination , elle passera 
par le Ciel, et s’imprègnera de toute-puissance en saluant, 
en adorant sur son passage le trône des miséricordes qui 
s’ouvrira , qui s’inclinera, pour ainsi dire, pour combler 
de bénédictions et ceux qui l’auront offerte, et ceux pour 
qui elle est destinée. Cette aumône, c’est celle de la Pro- 
pagation de la Foi. Notre diocèse s'honore d'avoir fourni 
quelques-uns de ces courageux et infatigables Mission- 
naires qui vont fonder des églisesaouvelles aux extrémités 
du monde , et accomplir par leur zèle les prophéties qui 
annoncent que la terre éntière doit être éclairée des di- 
vines lumières de l'Evangile. 

«Cetteaumône si vivement désirée parles ouv riers évan- 
géliques , si solennellement approuvée , si généreusement 
bénie pâr le Chef de l'Eglise, cette aumône consiste à 
mettre chaque semaine un sou , un seul sou à part, pour 
être envoyé dan® ces régions lointaines, y servir à bâ- 
tir des temples au vrai Dieu, et amener des populations : 
sans nombre au bercaiïl de J. €. 


( 445 ) | 

« Oh! N. T. C. F., quelle Œuvre! quelle grande 
Œuvre | Pourriez-vous en imaginer nne à qui äl soit donné 
de produire d'aussi admirables effets, ah! disons-le, 
d'aussi étonnants et d’aussi consolants prodiges ? Ces nou- 
veaux chrétiens, engendrés par vos aumônes , élèveront 
vers le Ciel des mains pures et des vœux brôlants » pour 
que le Sergÿneur inonde notre ‘patrie de ses grâces, et 
comble leurs bienfaiteurs de ses Le abondantes miséri- 
cordes... » e 

Et maintènant, qu'on nous permette de le demander, 
n'y à-t-4 pas quelque chose de grand, de majestueux , 
d’imposant même, dans ce concert de tous les Evêques, 
qui, des différentes contrées de l’Europe , exaltent à l’envi 
PŒauvre sainte de la Propagation de la Foï, dans cet ad- 
mirable accord qui les porte à la recommander à leurs 
peuples, à les presser avec tant d'instance de sy agré- 
ger? Que si, après tant de témoignages favorables, tant de 
marques de protection et d'intérêt , nous écoutons encore 
la voix grave et solennelle du St-Siége, conjurant instam- 
ment et dans le Seigneur tous les fidèles de la soutenir 
de leurs efforts , de l’étendre, de la dilater partout, pour- 
rat-on s’empêcher de dire que c’est là une Œuvre vérita- 
blement catholique, et qu'il n’y a point ‘d'iustitation 
pieuse dans l’Eglise qui soit plus hautement approuvée? 

Aussi de toutes les parties de l’Europe les fidèles s’em- 
pressent-ils d'y concourir. Ce n’est plus aujourd'hui un 
peuple seul ; avec nous c’est la Belgique et la Savoie , la 
Suisse et plusieurs contrées de l’Allemagne, c'est le Sep- 
tentrion et le Midi, l'Italie et Rome, Rome même qui veat 
apporter à la grande Œuvre le tribut de ses prières et 
de ses aumônes, et le poids entraînant de son exemple. 
L'Œuvre de la Propagation de la Foi est donc comme une 
aouvelle croisade de tous les peuples de notrehémisphère : 
croisade cette fois toute spirituelle, pour aider à une 


( 446 ) 

conquête qui est toute spirituelle aussi, mais à la con- 
quête du monde pour lequel le Sauveur est mort! 
À la tête de cette pieuse croisade, et par une touchante dis- 
position de la divine miséricorde, se trouve placée la 
France, afin , comme l’a dit un Prélat vénérable , que cette 
‘France, qui avait tant contristé l'Eglise, fût la première 
aussi à la consoler par la vivacité de sa foi (1). 

Un grand mouvement aujourd'hui semble s’opérer dans 
l'univers : de toutes parts des missions s'élèvent, d’autres 
s’étendent et grandissent de jour en jour. L’Evangile est 
porté jusqu'aux extrémités du globe; les iles nombreuses, 
selon l'expression du Psalmiste, serréjouissént en entendant 
la parolesainte : les sauvages mêmes de l'Océanie après des 
siècles s’éveillent, brisent leurs idoles, reconnaissent le 
Sauveur des hommes et tombent au pied de sa croix. On 
dirait que les temps se pressent , que les nioments ap- 
prochent où l'Evangile aura été annoncé partout, où tout 
ce qui est sous lessoleil düra vu briller le flambeau divin ; 
et au milieu de cette admirable préparation de la Provi- 
dence, c’est l'aumône et la prière du pauvre , c'est l'Œuvre 
qui a crù sous nos yeux, qui a gragdi comime le grain de 
sénevé; c’est elle qui a-été choisie, il est consolant de le 
dire, pour être un des instruments destinés à l’accomplis- 
sement de ces grands desseins-de miséricorde. Ne cessons 
donc point de concourir à ces desseins, aidons de nas suf- 
frages, de nos prières, de nos secours, les Confesseurs, 
les Missionnaires et ics Martyrs, tous ces hommes apos- 
toliques enfin qui, dans toutes les parties du monde, 
travaillent, au prix de leurs sueurs et de leur sang, à jeter 





(1) Mgr. lArchevéque de Lucques, dans la Pastorale déj 
citée. 


( 447 ) 
partout les fondements de cet édifice qui s'élèvera majes- 
tueux jusqu'aux demeures éternélles |! 

Que si après cela il nous reste encore quelques craintes ; 
si, à la vue des progrès de l'impiété toujours crois- 
sante, notre cœur se trouble, songeons que le moyen le 
plus sùr pour affermir le règne de Dieu parmi nous, 
c'est de contribuer puissamment à l’étendre aussi chez 
les autres : car il n’est pas possible, selon l'expression d’un 
Evêque, d’un illustre Martyr, et aujourd’hui d’un Saint (1), 
il n'est pas possible qu’un peuple vienne à perdre jamais 
la foi,. tant qu’il montrera autant de zèle pour la porter 
jusqu'aux extrémités du monde! 





MISSION DU SU-TCHUEN. 


L'érat de la Religion en Chine est toujours à peu près 
le même depuis les dernières nouvelles que nous en avons 
publiées. 11 est hors de doute que si l'Evangile pouvait 
être prèché librement dans ce vaste empire, les Chinois 
se convertiraient en grand nombre : ils estiment, ils vé- 
nèrent même, pour Ja plupart, la Religion du Maftre du 
ciel ; mais les édits de proscription toujours subsistants, 
la crainte de la mort, la menace des tourments ou de 
l'exil, sont des obstacles qui s'opposent avec trop de force 
jusqu'ici aux progrès rapides que pourrait faire le Chris- 





(2) Mgr. de Capse. 


(4488) 

tanisme. On ne peut pas dire cependant qu'il y aît une 
persécution générale : en plusieurs lieux, les mandarins se' 
soucient même fort peu de se méler des affaires des chré- 
tiens, et surtout de celles des Missionnaires ; ; ils savent 
bien qu’en poussant les choses à bout il en résulterait de 
graves inconvénients pour eux; le moindre serait la perte 
de leurs emplois pour avoir manqüé de yigilance, en lais- 
sant un Européen s'introduire dans leurs provinces. Si 
la connaissance d’un tél fait parvenait aux. oreilles de 
l'empereur, une punition sévère serait infligée non-seu- 
lement jux magistrats des lieux où le Missionnaire aurait 
été découvert, mais encore à ceux des provinces par les- 
quelles il aurait passé ; tous seraient déclarés coupables 
d’une fnexcusable négligence dans l’accomplissement de 
leurs devoirs. Malgré cela, les dénonciations des apostats, 
les vexations des satellites et des agents subalternes tou- 
jours prêts à chercher querelle aux chrétiens pour leur 
extorquer de l'argent, quelquefois aussi la haine de cer- 
tains gouverneurs de provinces, ne laissent pas d’octa 
sioner de temps à autre des persécutions locales. Tel est le 
résumé général deslettres écrites par les Missionnaires; tous 
sollicitent avec instance les Associés de la Propagation de 
la Foi d’unir leurs prières aux leurs, afin d’obtenir du 
Dieu des miséricordes qu'il fasse luire des jours de salut 
pour les 300 millions d'habitants qui peuplent l'immense 
empire de la Chine, pour qu'il lui plaise d’y susciter 
enfin des princes moins ennemis de son nom; et alors, 
disent-ils, on verra s’opérer bientôt une des révolutions 
les plus heureuses: et les plus consolantes dont l'univers 
catholique ait encore été le témoin (1). 





(r) Les Lettres que l’on va lire sont un peu anciennes de date ; 
mais, outre que l'abondance des documents nous a forcé à en re- 


( 449 ) 


Lettre de Mgr. l'Evéque ‘de Sinile, vicaire apostolique 
du Su-Tchuen, à MM. les Directeurs du séminaire 
des Missions étrangères , à Paris. 


Su-Tchuen, le 16 septembre 1835. 


_« Massiurs ar rrès-cuses Conrnènss, 


« La violente persécution qui avait été suscitée contre 
les chrétiens de la province de Koui-Tcheou, est enfin 
parvenue à son terme ; plusieurs de ces chrétiens ont cou- 
rageusement confessé la Foi et avec une persévérance vrai- 
ment admirable, en présence des mandarins et d’un grand 
nombre d’idolâtres. Parmi ces confesseurs, vingt-quatreont 
été condamnés à l’exil et déportés en Tartarie; deux ont eu 
le bonheur de subir le martyre: l’un a été étranglé comme 
prédicateur de la Religion, parce que dans le prétoire, 
en face même du gouverneur et des autres mandarins, il 
avait hautement exhorté les chrétiens à ne point renier la 
Foi (1); l’autre a expiré dans la prison, après avoir enduré 
avec patience de longs et douloureux tourments (2). 





œuler la publication, il est bon de se rappeler aussi que la pro- 
vince du Sa-Tchuen est située à l’une des extrénfités de la Chine, 
-et que ce n'est pas sans de longs délais et sans beaucoup de dif- 
ficultés que les dépêches des Missionnaires peuvent parvenir à 
Macao, d'où elles sont envoyées en Europe. 
{1) Voir le N° XLI des Annales, p. 84. 
‘(2) Nous trouvons dans une Lettre d'un autre Missionnaire, 
écrite à peu près à la même More un trait Que DOUS ne pon- 
Trou. 9. Li. 29 


( 450 ) 

« Les chrétiens partis pour la Tartarie sont au nombre 
de plus de trente, parce que quelques-nns ont obtenu la 
permission de mener avec êux leurs femmes et leurs en- 
fants. Les autres, à qui cette faveur a été refusée, ont dà 
se séparer de leurs farilles et les laisser dans leur pays, 
où plusieurs d’entr'elles, pauvres et privées de tout sou- 
tien, vivent dans une grande misère. Depuis le départ 
des confosseurs pour la Tartarie, les chrétiens de la pro- 
vince jouissent de la tranquillité. Les enfants et les femmes 
qui n'ont pu obtenir de partager l'exil de leurs pères et 
de leurs époux, de retour dans leur pays; n’ont pas craint 
de réciter leurs prières à haute voix, même dans la ville 
capitale &e la province, et ils persévèrent ainsi dans leurs 
pieux exercices sans être molestés par les satellites, non 
plus que par les autres paiens; aussi ont-ils pu recevoir, 
cette année, Ja visite et les consolations d’un Prêtre s2ss 
aucun inconvénient. Tous les ans, quelques infidèles æ 
convertissent et reçoivent le saiat Baptême; mais ce n'est 
qu'avec les plus grandes difficultés qu’on a pu visiter les 
Chrétiens qui se trouvent à l’extrémité de la province, parce 
que le pays est ifesté par des bandes de volcers. Un à 
nos Prôêtres ayant eu le malheur de tomber entre les mais 





vons passer sous silence : « Un enfant de douze ans, dit ce Mis- 
sionnaire , arrêté pendant cette persécution, a montré en coufes- 
sant la Foi un courage vraiment digne des Martyrs des premiere 
siècles. Le juge le pressant avec menace de se soumettre à ce qu'il 
exigeait de lui : « C’est Dieu qui vous a créé, lui dit ce jeune n6o- 
phyte; votre difnité et votre pouvoir, c’est de lui que vous tenez 
tout; si donc il est votre Maître, pourquoi vous obéir plutôt qu'à 
lui? — Mais si tu n’abjures ta Religion, reprend le juge, je vais te 
faire mourir. — Qu'importe, répond l'enfant, ne vaut-il pas 
mieux souffrir que de renoncer le Seigneur? » Et le juge déses- 
pérant de le vaincre le laissa au nosabre des confesseurs, qui fu- 


rent bientôt condamnés à un exil perpétuel. 








(451) 
de ces brigands, 3 l'ont accablé de coups et ne l'ont 
relâché, avec ses compagnons de voyage, be leur 
avoir enlevé tout leur argent. 

« Ce qui vient de se passer dans le Yu-Nan nous nur 
à croire que la persécution y est aussi éteinte : deux chré- 
tiens étant morts en prison par suite de mauvaistraitements, 
leurs parents ont réclamé leurs corps au gouverneur do la 
ville , pour les ensevelir; mais celui-ci, qui avait fait en- 
terrer les cadavres sans l'inspection préalable ordonnée 
par À loi, a rejeté la demande de ces chrétiens en les trai- 
tant avec dureté : ils ant eu aussi à subir, de la part des 
satellites, des avanies et des vexations. Afin d'obtenir 
justice de .ces indignes traitements, ils ont accusé et 16 
gouvermeur et les satellites devant le vice-roi de la pro- 
vince : celui-ci a reçu leur plainte avec bienveillance; 4 
a examiné leur affaire, et comme il est resté démonté qua 
ls deux chrétiens dont il est question et beaucoup. d'au 
tres étaient morts de faim dans la prison, et per suile 
des vexations que les satellites leur. avaient fait subir; 
que leurs cadavres avaient été enterrés sans aucune in# 
pection, et que les soldats et les mandarins eux-mêmes 
avaient extorqué aux chrétiens des sommes considérables, 
le vice-roi a fait infliger de fortes punitions à ces manda- 
rins,.et a ordonné que les soldats fussent arrêtés ct très- 
sévèrement punis. C'est pourquoi les satellites et ceux des 
palens qui de eoncçert avaient vexé les chrétiens ct leur 
avaient extorqué de l'argent, redoutant leurs graves et 
trop justes aceusations, ont cherché tous les moyens de 
se metire en paix aYeC eux. 

« Dans le Su-Tchuen , les chrétiens ont eu aussi cette 
année , comme par le passé, des persécutions à subir dans 
différentes localités; mais elles ont été de courte durée, 
ei ont cessé dès qu'on a pu satisfaire l’avarice des satel- 
lites qui ne cherchaient qu’à extorquer de l'argent. M. Ma- 

29. 


( 452) 
rette a été arrêté et remis auësitôt ef liberté , moyennant 
une somme de trente taëls (1) que les chrétiens ont donnée 
aux satellites pour sa rançon, et pour se délivrer eux- 
mêmes des vexations violentes qu'ils n’auräient pu éviter 
si un Missionnaire européen avait eu à comparaitre dans le 
prétoire. 

« Quatre chrétiens, accusés d'avoir engagé une famille 
païenne à embrasser la Religion, ont été conduits devant 
le gouverneur de la ville de Lo-Tche. Ils ont d’abord 
montré béaucoup de constance au milieu des longues et 
cruelles tortures qu'ils ont souffertes; mais, hélas! vers 
la fin du combat, et sur le point d'obtenir la couronne, 
ils ont cédé à la violence des tourments, aux instances 
réitérées de renièr la Foi, et ont eu le malheur d’apostasier. 
À peine cependant étaient-ils délivrés et revenus dans le 
sein de leurs familles, qu'ils ont amèrement déploré leur 
.Chute, protestant énergiquement devant les païiens et les 
chrétiens qu'ils étaicnt encore disciples de J. C. On a re- 
marqué surtout Îc repentir du plus âgé d’entr’eux, qui a 
souffert les plus violents tourments, auxquels il ne paraît 
pas devoir long-temps survivre : un grand nombre dé 
paiens dont quelques-uns étaient ses ennémis, s’étantrendus 
dans sa maison pour Île féliciter de son apostasie , et y 
placer les tablettes superstitieuses, il a confeusé à haute 
voix, et en versant un torrent de larmes , que la Religion 
chrétienne est la’seule véritable, qu'il éprouvait la plus 
vive douleur de l'avoir abandonnée un instant , qu'il était 
encore et qu’il voulait mourir chrétien. Tous les meinbres 
de sa famille , mélant leurs larmes et leurs protestations 
aux siennes , ont déclaré hautement qu’ils ne quitteraient 
point la Religion chrétienne, qu'ils voulaient mourir en pre- 

; | | 


nr À 








(1) Eariron 20 francs. 


( 453 ) 
fessant la Foi, et qu'ils ne recevraient jamais les tabloties 
superstiieuses. Ces puiens se sont retirés frappés d'éten- 
nemenÿ en voyant une telle persévérance, après les pertes 
et les tourmients que ees chrétiens avaient eu à souffrir. 

« Les deux colléges du Su-Tchuen et du Yu-Nan sont 
toujours sur pied; mais la crainte des persécutions que 
nous éprouvons si souvent, nous empêche d'y recevoir un 
trop grand nombre d'élèves: êes deux colléges n'en comp- 
tent que dix-huit. 

« Deux nouveaux Missionnaires européens nous sont 
heureusement arrivés cette année ; M. Bertrand par {a voie 
de Canton, et M. Favard par le Fo-Kien. Le premier a ap- 
pris la langue chinoise avec tant de facilité, qu’il-pourra 
Lientôt être envoyé à la visite des chréücns. 

« Les deux courriers envoyés dans le Tong-King pour 
introdaire M. Cornay en Chine , ont été attaqués d’une ma- 
ladie mortelle dans la capitale de ce royaume, et y ont 
succombé; c’est pourquoi ce Missionnaire n’a pu encore 
parvenir à sa destination. 

«Les Prêtres indigènes sont au nombre de 28 ; mais cinq 
d’entr’eux ne peuvent plus faire la visite des chrétiens, à 
cause de leur âge et de leurs infirmités. Les chrétiens con- 
damnés à la cangue l’année dernière sont morts pour la 
plupart; toutefois il en reste encore six, qui continuent à 
porter cet instrument de supplice avec une résignation qui 
édifie les'chrétiens et tous les infidèles eux-mêmes. 

« J'ai eu soin cette année qu'on fit le catalogue généràl 
des chrétiens, des catéchumènes et des enfants qui ont 
reçu le Baptême, comme noug le faisons tous les cinq ans. 
En voici le chiffre exact : confessions annuelles, 36,797; 
confessions répétées, 4,980; catéchumènes nouveaux, 
314 ; adultes baptisés, 288 ; enfants de fidèles bapti 
1,704; confirmés, 1,862; moriages bénits, 261 ; .€x- 
trêmes-onctions, 600; adultes morts, 1,396 ; enfamts de . 


( 454 ) 

fidèles morts, 1,180 ; chrétiens non visités, 557 ; enfants 
d'infidèkes baptüsés en danger de mort, 7,587 ; sur ce 
nombre 6,269 sont morts. Ecoles de garçons, #8; de 
filles, 76; catéchumènes , 6£4; enfants de fidèles vivants, 
8,881. Le nombre des fidèles, y compris les catéchu- 
mènes , est de 49,921 environ (1). | 

« Vous pouvez voir, d’après ce catalogue, que le nombre 
des chrétiens n'a point augménté ces dernières années ; 
mais n’en soyez pas surpris : cela tient aux guerres, aux 
maladies épidémiques qui ont détruit des districts entiers; 
cela tient aussi à l'extrême misère qui a obligé beaucoup 
de chrétiens à émigrer dans des pays lointains d’où il nous 
a été impossible d’avoir de leurs nouvelles. 

« Je suis, etc. 


a + J. Louis, évéque de Sinite, 
. vicaire apostolique du Su-Tchuen. » 


C 


Extrait d'une Lettre de M. Verrollss , missionnaire 
apostolique , datée de Tchong-Kin-Fou en Chine , 
9 septembre 1835, à M. Dubois. 


« .… Vous me demandez des nouvelles détaillées de 
notre mission ; je n'ai rien de bien important à vous ap- 
prendre ; je vous dérai cependant ce qui sé passe dans ce 
cein de terre qui m’a été donné à défricher. 

« Depuis six à sept ans, dans une des longues chaînes 
de montagnes qui sillonnent mon district , notre sainte 








(1) On compte-dans Le vioriat spestelique du Sa-Tchnèn 607 
thrétientés. 


( 455 ) 
Religion fait des pregrès , lents à la vérisé et peu ses- 
sibles , mais soutenus : et vous ne. dovineries pas où le 
bon Dieu va chercher ses élus ? c'est sons terre, dans. 
ces antres profonds et témébreux où se creuse la houille, 
qu’ se plait à faire briller la lumière de la vérité et à se 
choisir des adorateurs ; en sorte que l’oracke du Sauveur : 
Evangelizare pauperibus misèt me , trouve son atcom- 
plissement dans tous les pays du monde, Cette année j'ai 
baptisé cinquante adultes, et j'en ai admis ciaquante- 
deux autres au catéchuménat , la plupart appartenant 
à cette classe de mineurs. L'an dernier j'en baptisai 
soixante-six; quoique notre ministère n’ait pas des succès 
brillants | à cause des dilicuktés et des contradicuons 
sans nombre dont il est accnmpagné , il ne laisse pas 
de produire des fruits de salut. Il est certain d’abord 
quesans les secours et les exemples desMissionnaires euro- 
péens, les chrétientés déjà formées par leurs travaux et 
leurs souffrances ne sauraïent long-temps se soutenir. Puis 
ilestun très-grand bien œuquelil donnelieu, bien inestimable 
pour toute personne qui conserve une étnoglle de foi, 
et qui connaît le prix des âmes; c’est le baptème de 
milliers d'enfants d'infidèles , en danger de mort. Cette 
année , dans mon seul district , six cent dix de ces jeunes 
fleurs ont été arrosées de l'eau haptismale , et je sais 
que déjà plus de quatre cents ont été transplantées dans 
le séjour de la bienheureuse immortalité. Voici -comment 
ROUS AOUS y prenons pour procurer la grâce du Baptème 
aux enfants mourants des idolâtres : dans les endroits les 
plus populenx de la mission , nous établissons des per- 
sounes destinées à: exercér cette bonne œuvre ; Ces per- 
sonnes auxtuelles on à bien appris la forme du Baptême 
sont ordinairement des femmes d’ur certain âge, qui ont 
quelque expérience dans le traitement des maladies 
des enfants , et qui, à ca titre, ont un aocès facile partout. 


( 456 ) 

J'en s ai huit dans mon district employées à cet office. 
Munies de quelques piNules inoffensives et d’une bouteille 
d'eau bénite , dont elles vantent la vertu : eltes s’intro- 
duisent dans les maisons où elles savent qu'il y a des en- 
fants malades ; elles commencent par tâtef le pouls à 
l'enfant , non pas au poignet comme nous faisons , mais 
à l'index , et connaissent bientôt, à certains symptômes , 
s'il est en danger imminent de mort. Dans ce cas , elles 
en avertissent les parents , et leur disent qu'avant d’ad- 
ministrer d’autres remèdes il est nécessaire , pour les 
rendre plus efficaces , de leur laver le front avec l’eau 
purifiante qui est canténue dans leur bouteille. Les pa- 
rents, ne se doutant pas de la pieuse ruse, y consentent 
facilement ; et c'est par ces innocentes fraudes qu’on 
vient à bout de procurer, chaque année dans notre mission, 
le Baptême à sept à huit mille enfants. Oh ! cher Confrère, 
quelle belle conquête ! quelle gloire pour notre divin 
Maître ! de quel œil de complaisance ne voit-il pas: ces 
créatures innocentes, purifiées par les eaux régénératrices, 
accrolire pat milliers , d'année en année, le nombre de 
ses adôrateurs dans le ciell Les personnes employées 
par nous à cette bonne œuvre reçoivent un modique 
salaire tiré d’un fonds que nous mettons à part, unique- 
ment pour celte fin , sur les aumônes que nous recevons 
de Ja Propagation de la Foi. Si nous avions des ressources 
plus abondantes, nous pourrions tripler le nombre- des 
baptémes d'enfants d'infidèles moribonds. Quel sujet de 
joie nc doit-ce pas être pour les âmes pieuses en Europe , 
qui contribuent à cette excellente Œuvre , de penser 
qu’au moins une partie du sou par semaine qu'elles 
donnent contribuera à die au ciel quelqu'une de ces 
innocentes créatures ! 

. Nous venons de un par le nlus heureux 
hasard , qu'il existait au milieu des montagnes du Koui- 


| ( 457 ) 

Tcheou , une centaine de familles chrétiennes, qui s’y 
étaient réfugiées anciennement dans des temps de persé- 
cution , et dont on n'avait jamais entendu parler ; elles 
ont conservé la foi ct les principales pratiques religieuses. 
Le lieu de leur résidence est à quinze jours environ de 
marche de celle de ‘nos chrétientés Ja plus rapprochée 
d'eux. On vient d'envoyer des personnes de confiance 
auprès dé ces chrétiens abandonnés. À leur retour, et 
d'après leur récit , on prendra des mesures pour aller à 
leur secours.’ 

« Je vous ai parlé plus haut de ceux de mes chrétiens 
occupés à exploiter les mines de houille ; voici comment 
ils procèdent à leurs travaux. L'issue à travers laquelle 
on pénètre dans Ja mine a souvent plus d’une lieue de 
long , dans une position presque horizontale ; elle est 
ordinairement assez étroite. J'ai vu plusieurs de ces 
antres, dont l'orifice n’avait guère qu’un pied et demi ou 
deux pieds carrés; on dirait une véritable tanière de 
renard , et l’on ne penserait jamais qu’ un homme osât 
s Hatrodnire dans de pareils trous. Les mineurs s'engagent 
dans ces souterrains ténébreux , avançant à tétons et 
attelés comme des bêtes de somme ; ils tirent chaque fois 
de 80 à 100 livres de charbon, dont ils remplissent une 
espèce de coffre oblong garni en fer ; on ne peut le plus 
souvent le traîner sur des roues, à cause de l'inégalité du 
terrein; on le fait avancer à force de bras , car les Chinois 
sonttrès-ignorants en mécanique. Pour bee les contusions 
dans ces chemins raboteux , et s’éclaircr au milieu de 
cœtte profonde obscurité , le mineur se garantit l'avant- 
bras au moyen d’un sabot qu’il y adapte , et ceint un falot 
autour de son front; pour son pénible travail , il reçoit 
un modique salaire d'environ dix sous par jour. Pauvres 
gens ! si, éclairés de la lumière de la Foi , ils savaient au 
moins rendre leurs rudes travaux utiles et fructueux pour 
l'éternité ! 


(458) 

« On trouve dans mon district l'arbre à vernis de la 
Chine (1); il est de moyenne grosseur. Pour en urer h 
liqueur dont est eomposé le vernis , on fait une ou plu- 
sieurs incisions au tronc, et le jns coule dans un vase adapté 
pour le recevoir; lorsque ce vernis sort de l'arbre , il est d’un 
blanc jaunâtre ; mais dès qu’il est reposé à l'air , sa sur- 
face prend d’abord une couleur roussâtre , et peu après 
il devient noir. Beaucoup de personnes ne peuvent en 
soutenir l’odeur ni même la vue , aussi long-temps qu’il 
est dans un état liquide; si elles s’en approehaient, peu de 
temps après la tête enflerait et la peau se couvrirait de 
pustules et d'ulcères (2) : cet effet n’est pas cependant gé- 
néral , il dépend du tempérament ; je m'en suis souvent 
approché , et je l’at plusieurs fois touché sans éprouver 
aucun accident. 

« On trouve dans la province où je suis la plupart des 


D 

(1) Cet arbre croît dans la Chine, la Cochinchine, le royaume 
de Siam et les Moluques : sa hauteur est médiocre, ses rameaux 
s'élèvent verticalement ; on prétend que ses fruits desséchés peu- 
vent être mangés sans danger , sans cette précaution ils empoi- 
sonneraient. Le principal usage qu'on fasse de cet arbre est d'en 
ürer le vernis, ce qui a lieu de la manière dont parle M. Ver- 
rolles dans sa Lettre. Ce vernis est employé pur, ou mélé à diverses 
substances coloriées; il est appliqué ensuite sur diliérents meu- 
bles et objets de luxe, auxquels il donne un poli et un éclat tout 
particulier. Cette résine est employée encore comme médicament 
en certaines maladies, après toutefois qu'on l’a:fait bouillir pour 
lui enlever un principe volaul qui est d’une äcreté extrême. 

(2) Peu d'ouvriers, parmi ceux qui travaillent à extraire le 
vernis, sont exempts d'être attaqués une fois de la maladie des 
clous de vernis, ou pustules sur Ja peau ; mais elle n’est que dou- 
loureuse, et n’est point mortelle : il est ordonné du reste, par une 


loi fort sage, à ces ouvriers de se servir d’un masque, d'avir 


des gants, des bottines ei un plastron de peau dévaiit l'estouse. 


7 





( 459 ) 

fruits d'Europe, téls que pommes, poires, pêches, prunes, 
abricots , et aussi ur grand nombre des légumes cultivés 
dans nos jardins; mais il s’en faut de beancoup que 
les uns et les autres aient le goût des nôtres ; la plu- 
part des plantes potagères en Chine sont fades et sans sa- ‘ 
veur, et les fruits en général (à l'exception de l'orange 
qui cst délicieus@ont un goût insipide , et sont à peine 
mangeables: j’attribue, en grande partie, cette dégénération 
de la nature végétale aux pluies fréquentes et excessives 
qui tombent dans le pays. 

« ... En général, les sciences naturelles et physiques , 
l'industrie , les arts et méticrs , sont encore dans l'enfance 
et dans l’état où ils étaient il y a deux mille ans. Les Chi- 
sois n’ont rien perfebtionné; la science de leurs lettrés ne 
consiste guère qu’à apprendre leurs innombrables carac- 
tres ; ceux qui en savent le plus sont réputés les plus 
érudits ; leur vie est presqu’uniquement occupée à cette 
dégoûtante et inutile étude. En Europe , un jeune homme 
sludieux acquerra en trois ou quatre ‘ans plus de 
conuaissances sur l’histoire , la physique , les mathéma- 
tiques , l'astronomie , la rcligion , la morale, qu'on 
Chinois, tout occupé de l'étude de ses caractères, ne 
pourra en apprendre , quelqu'intelligent qu'il soit, en 
quinze et vingt années , et même durant toute sa vie. 

« Voilà ce que j'ai à vous écrire pour le présent; une 
autre année je pourrai entrer dans de plus amples détails. 

« Je suis , etc. | ; 


« E. VeRROLLES , missionnaire apostolique. » 


Une Lettre de Mgr. de Maxula, coadjuteur de Mer. le 
Vicaire apostolique du Su-Tchuen, écrite à la mêmo date 
que la précédente, contient quelques détails assez curieux 
qui doiveat trouver ici leur place. 


( 460 ) 

« On distingue en Chine , dit le Prélat , deux espèces 
de bonzes , les mitigés et les réformés ; ceux-ci s'appellent 
observantins , comme ‘{ sans comparuison ) , chez les 
franciscains ,' on distingue les conventuels et Jes obser- 

‘vantins. Les bonzes observantins ( Cheoë-Kiay ) ont 
une règle plus sévère que les autres , et s’obligent à ob- 
server dix préceptes. On sera peut - bien aise, en 
Europe, de connaître cette espèce de décalogue. Le démon 
qui l’a dicté, pour fair illusion à ces pauvres idolätres , 
y a mis quelques bons préceptes à côté de futilités; mais 
ce singe infernal qui veut être adoré à la place de Dieu, 
et par des cérémonies qui ont quelque rapport aux céré- 
monies chrétiennes, n’y a pas mis la principale obligation 
de l’homme envers son Créateur , et envers ceux qui le 
représentent sur la terre. Voici, du reste, quels sont ces dix 
préceptes. Le 1°" prescrit de ne point boire de vin ; le 2°, 
de ne point manger de viande; le 3%, de ne point com- 
mettre de fornication ; le 4*, de ne point mentir; le 5%, 
de ne point tuer d'animaux ; le 6, de ne pas dormir dans 
un lit élevé, large et long ; le 7=°, de s'abstenir du vol; le 
8°, de ne point porter d'habits de soie, ou ornés de fleurs; 
le 9", de ne point chanter ni danser; et le 10%* enfin, de 
ne point recevoir d’or , ni désirer de posséder de l'argent. 
Je tiens cette pièce d’un très-fervent chrétien, qui a été lui- 
même un de ces honzes observantins. À l’âge de seize ou 
dix-sept ans , ayant entendu dire aux bonzes qu’il y avait 
un enfer où les tourments sont affreux , et dans lequel les 
bonzes ne vont point, il quittalemonde et se fitbonze, pour 
ne point descendre dans cet enfer. Comme il a un caractère 
vif, il voulut bientôt parvenir à la perfection de son état, 
et, dans l'espoir de jouir d’une plus grande gloire dans 
le paradis des bonzes , il se fit observantin. Les bonzes 
observantins sont beaucoup moins nombreux que les bonzes , 
relâchés. C’est par une cérémonie cruelle qu'ils sont admis 








( 46: ) 

à ce haut rang : pendant deux ou trois jours A ne prennent 
aacuae nourriture , ni aucun sommeil ; ils sont sans cesse 
en prière dans la pagode, Cet état de faiblesse et d’épui- 
sement diminue la sensation du feu. Le troisième jour, 
on leur brûle cruellement la tête en plusieurs endroits ; : 
et c’est au milieu de ces douleurs qu'ils font leur espèce de 
profession. Cet ex-bonze, qui m’a raconté tout ceci, devint 
par la suite procureur de sa pagode; et comme les fonc- 
tions de cette charge l’obligeaient d’aller souvent à une 
petite ville appelée Lä-Ky , où nous avons des chrétiens , 
il fit connaissance avec eux, et les pria de lui expliquer la 
doctrine chrétienne ct de lui prêter des livres. Cette âme 
droite , qui cherchait sincèrement la. vérité, ne fut pas 
long-temps à la reconnaître. La grâce opéra dans son 
cœnr; il y fut docile, il renonça à l'idolâtrie , et embrassa 
avec ardeur le Christianisme. Alors il quitta en secret la 
pagode , et se retira dans une ville éloignée, où où lui 
avait dit qu’il y avait beaucoup de chrétiens. Je me trou- 
vai, À cette époque, en visite: assez près de cette ville : 
l'ayant su , il vint avec empressement me demander Île 
catéchuménat. Déjà il avait appris beaucoup de prières 
et une grande partie du Catéchisme ;- il vivait dans une 
grande ferveur. Je lui fis donner des instructions plas 
particulières durant quelques jours , puis je l’admis ou 
catéchuménat avec les autres nouveaux chrétiens. Quatre 
mois après je le baptisai , lui donnai la Confirmation, et 
l'admis à la sainte table. Depuis ce temps il est toujours 
très-fervent, et gagne bien sa vie en faisant un honnéte 
négoce... 


« + J. L., évéque de Maxula , coadfuteur. » 


C'est une chose bien touchante. sans doute que cet 
échange mutuel de prières, d'aumônes et de mérites, 








j ( 462) 

que l'Œuvré'de la Propagation -de la Foi établit entre les 
fidèles de toute la terre : sous ce rapport , la petite Lettre 
suivante sera lue avec intérêt : nous la transcrivons sans 
altérer en rien sa naïve simplicité. L'original , écrit en 
chinois, a été traduit aussi exactement que possible par 
l'un des Missionsaires qui se trouvent actuellement as 
Su-Tchuen, 

« Las chrétiens de Chine aux Associés de l'Œuvre de 
la Propagation de la Foi. 

« Nous serviteurs des trois provinces du Yu-Nan, du 
Su-Tchuen et du Koui-Tcheou, bumblement prosternés , 
saluons vous chrétiens de l'Association de la Propagation 
de la Foi, qui, d’âme.et de corps, êtes bien mieux par: 
tants que nous, ct qui êtes beaucoup plus avancés que 
nous dans les vertus ct la grâce de Dieu. Depuis bien 
des siècles nous étions tous sous la puissance du diable ; 
a’ayant personne pour nous insitruire, nous devions tous 
être brûlés éternellement par le feu de l'enfer , quand, 
par le secours de vos prières et de vos bonnes œuvres, 
vous qui êtes nos frères et.comme nos pères dans là Foi, 
Dieu se rendant propice, déjà dès le temps de notre 
empereur Kang-Hy, beaucoup de Pères spirituels de votre 
royaume sont venus dans nos provinces prêcher la Re- 
ligion du Seigneur du ciel, qui est la seule véritable ; d’où 
il est arrivé que beaucoup de nous autres sont sortis des 
ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, et se sont convertis 
à la vraie Foi. Cependant nous sommes encore bien pes 
de chrétiens, si l’on nous compare à lagrande multitudedes 
paiens, qui sont plus de mille pour nous un seul] chrétien, 
Certainement que nos péchés et notre peu de zèle sont un 
grand obstacle aüx grâces divines et à la conversion des 
idolâtres. Nous comptons beaucoup sur vos bonnes pr'ères 
et œuvres de charité, que nous vous prions proeternés 
de vouloir bien toujours nous continuer, afin que le 


( 463 ) 
Seigneur du ciel, touché de votre très-grande charité, 
détruise toutes les Supersütijons de nos' provinces , et 
rawêne toùt l'empire à la vrafe Foi. 

« Nous savons que c’est par le secours de vos prières et 
de vos bonnes œuvres que plusieurs Pères spirituels 
viennent chaque année de plusieurs milliers de lieues, ne 
craignant ni les travaux ; ni les dangers très-prands des 
mers "ni la mort même, Pour nous administrer les sacre- 
ments el sauver nos âmes. Mais, Pour tantet de si grands 
dons, quel bionfait pourrions-nous vous rendre , nos 
très-chers Frères? Nous n'avons rien de pareil à vous. 
Nous prions donc humblement le Seigneur du ciel , père 
des miséricordes, d’être lui-même Yotre récompense. 

« Maiatenant nous tous chrétiens des trois provinces da 
Yu-Nan, du Su-Tchuen et du Koui-Tcheou , humblement 
Prostérnés, saluons très-respectueusement ke souverain 
Pontife, tous les EÉvêques, tous les Prétres, et tous les 
chréliens qui sont dans la Société de charité et de bonnes 
Œuvres pour la propagation de la Foi parmi nous. 

« Année du Seigneur 1836. | | 

« (De Tao-Quang, empêreur , la quinzième année, le 
18 de la 6% June. ) | 


« Nous soussignés Etienne Ho-Ta-Yr, François-Louis 
Ta-Ys, Beuoit Houanc-Teux-Mun, Paul Teuan-Tisx-Tcaou, 
Jean Ho-Ten-Yuen, Jean Ho-TEn-Ku, pour tous les autres 
catéchistes, » | 


Nous termiverons tout ce que nous avons à faire con- 
naître sur les missions de la Chine par une pièce extrait 
des journaux de Canton, et insérée dans un journal anglais. 
Il paraît que ce décret a été provoqué par les manœu- 
vres d’un émissaire de la société biblique : cet émissaire, 
embarqué sur un bâtiment anglais qui était catré dans 





( 464) 

la rivière de Canton, jetait de là, à droite et à gauche sur 
le rivage, des bibles profestantes dont plusieurs farent 
saisies. Le gouvernement chinois s'est alarmé de cette 
distribution imprudente, et il est à craindre que les 
Missionnaires catholiques n'éprouvent quelque persé- 
cution, par suite de ce zèle inconsidéré de l’émissaire 
protestant. Voici la traduction du décret : 

« Le trésorier Goo , le juge supérieur Vam , tous 
deux de la province de Canton , de l’ordre de l’empereur, 
nous faisons savoir au public en général, qu'à différentes 
époques des Européens ont pénétré dans l’intéricur de 
l'empire. pour y prêcher le Christianisme , imprimer se- 
crètement certains livres, provoquer des réunions , et 
tromper un grand nombre de personnes. Plusieurs Chinois 
se sont faits chrétiens, et ont ensuite eux-mêmes préché 
cette religion. 

« Dès qu'on en eut acquis la certitude , les principaux 
d’entre eux furent immédiatement exécutés; leurs secta- 
teurs reçurent ensuite leur sentence de mort dans leur 
prison, et ceux qui ne voulurent pas se rétracter ont été 
‘bannis dans la ville habitée par les mahométans, et con- 
damnés à l'esclavage (1). C’est ainsi que, dans la cinquan- 
ième année du règne de Kien-Lung, trois Européens , du 
nom de Lo-Matam, Gai-Kien-San et Pobin-Luon, se 
sont introduits dans l’intérieur de l’empire pour y prêcher 
leur culte , et que , dans la vingtième année du règne de 
Kea-Kin, les deux Européens Lam-Yo-Vam et Nico-Lam 
y ont pénétré dans le même but; mais ils ont été arrêtés 
à différentes époques, condamnés à mort, ou chassés du 
pays. 





(1) Exilés dans la Tartarie, dont une partie est remplie de ms- 
hométans, 





( 465 ) 

« Par les poursuites corstamment dirigées contre les 
chrétiens, leur religion a été heureusement extirpée dans 
notre empire. Mais durant le. printemps de l'année der- 
nière, plusieurs bâtiments anglais ont parcouru mystérieu- 
sement les côtes de‘la Chine, et ont distribué des livres 
européens; et comme ces livres prescrivent d’honorcr le 
chef de cette religion, nommé Jésus, il paraît que © est 
le même culte qui à été persécuté en différents temps et 
banni de l'empire 1ves la plus rigoureuse sévérité. 

« Déjà un commissaire a reçu l’ordre de $e rendre à 
Macao, habité principalement par les Etropéens; où il 
a fait arrêter un certain Kin-a-Fly, occupé à graver des 
livres. Ce commissaire a saisi plusieurs livres européens, 

qui ont été apportés devant le tribunal de cotte ville, 
Toute personne en possession de pareils livres doit les re- 
mure, dans le délai de six mois, aux autorités des divers 
districts, sous peine d’être arrêtée et punie très - - sévère” 
ment. Répandre la religion chrétienné des Européens , 
c’est tromper le peuple. Cette religion est contraire aux 
principes de lxrmorale, et dégrade le cœur humain : 

c'est pourquoi elle a été prohibée de tout temps par les 
lois et suivant les leçons de l'expérience qui nous-ont été 
transmises par nos ancêtres; le passé doit servir de règle : 
pour-l’avenir. ; 

« Vous tous qui jouissez du calme et de la paix, vous 
devez faire connaître la vérité et détruire l’etreur; il 
est également de votre devoir d'éviter toute nouvelle 
secte, et de suivre la religion des rois nos ancêtres ; 
de cette manière , la .paix.et la vertu fleuriront dans 
notre empire , et nous désirons ne trouver en vous que des 
sujets loyaux et fidèles dans cette époque heureusc de 
notre règne. 

« 16° année, 24° jonr, 4° lune. 


« Signé Taon-Kwanc. » 
TON. 2 ATE. 20 








: MISSION 
DE TÉRRE-NEUVE ET DU LABRADOR. 





En traçant ui le tableau de l’état de la Religion 
dans les possessions anglaises de l'Amérique septen- 
trionale (1), nous n'avous dit que quelques mots rapides 
sur la mission‘de ‘Ferre-Nouve eï du Labrador : nous 
nous félicitons aujourd’hui de pouvoir offrir quelques 
détails plus précis sur ceté importarite mission. Le 
Vicaire apostolique de ces contrées, Mgr. Fleming, récem- 
ment afrivé en Europe , a bien voulu , à son passage à 
Lyon, nous laisser une relation fort intéressante que nous 
dous empressons de communiquer à nos lecteurs. 

L'ile æe Terre-Neuve est, comme on le sait, situés 
sur la côte oricntale de l'Amérique du Nord, à l’entrée 
du golle de Saint-Laurent. Elle est séparée du Labrador 
ou Nouvelle-Bretagne par le détroit de Belle-lle, et du 
-Canada par là baie de Saint-Laurent. Sa plus grande lon- 
gucur est de 117 lieues environ , sa largeur de 66 (2). Sa 
population, qui s’accroit d'année en année, était estimée 
en 1330 à 60, 6000 habitants. Un ciel toujours bramcux, 
un sol aride , des orages presque continuels , un froid 
rigoureux et long , tel est l'aspect que présente cette Île, 
dent l'intérieur est à peu près désert (3). 





{r) Annales, N° LI, p. 345. 

(a) La mission de Terre-Neuve et du Tabador n’avait point eu 
part jusqu'ici aux secours de l’'OEuvre; elle sé trouve comprise 
dans la répartition de cette année. Foir p. 423. 

(3) En face de l'ile de Terre-Neuve se trouve le grand banc du 


8 
(467) 

Le Eabrador ou Nouvelle-Bretagne est placé sous une 
température qui 'est plus sévère! encore : l’eau-de-vic 
y gèle; la glace à, sur lés rivières, jusqu'à huit pieds 
d’épaissear ; le froid pendant neuf mois de l’année çst tel 
qu'il ne peut, au rapport des voyageurs, être comparé qu’à 
celui qu’on éprouve sous le cercle polaire. Le sol de 
ce pays est généralement stérile ; il n'offre que des cam- 
pagnes désertes , des rpcs escarpés qui s'élèvent jusque 
dans les nues, des ravins profonds , des vallées ‘arides où 
le soleil ne pénètre point, et que rendent inhabitabkcs des 
amas de neige qui semblent ne fondre jamais. Be loin 
en loin on aperçoit à peine de misérables arbrisseaux, ou 
quelquesbrins dérizsauvage. Cette triste contréeesthabitée 
par les  Eskimaux, peuples qui passent tout l'hiver d2ns des 
demeares souterraines , à la lucur d’une lampe. Les rivages 
glacés du Labrador s'étendent au nord da fleuve Saint-Lau- 

rent, dansun prolongementde 80 lieues environ, et figurent 
une metz presqu'ile dont la pointe septentrionale regarde 
le détroit d'Hudson. 

Eafin l'ile d'Anticosti on de l’Assomption; située dans le 
golfe même de Saint-Laurent et à l’'embouchüre du grand 
Beuve de ce nom , forme le complément de l'immense 
vicarïat apostolique placé sous la-juridiotibn de Mgr. Fle- 
ming. Ce Prélat est irlandais ; il a bien voulu nous pro- 
mére dé plus amples détails à l’avenir sur l'état d’une 
mission déjà florissante , et qui n'a été hi ce jour 
qu'imparfaitement connue." 





même nom, si renommé par la pêche de la morue; il a environ 
150 lieues de long sur 8o de largeur : la pêche, qui commence vers 
le mois de mai, et ne finit qu’à la fin de septembre, est très-pro- 
ductive. En 18:13, le revenu en poisson et huile exportés de Terre- 
Neuve , s’éleva à 25 millions de francs. 


30. 





( 468 ) 


Lettre de Mgr. Fleming , vicaire apastolique de Terre- 
Neuve et lu Labrador ; à la Société catholique pour 
la Propagation de. la Foi (1). 


, Lyou, le 25 février 1837. 


« ÂMIS CHRÉTIENS, . 


« li'existe au milieu des glaces de l'Atlantique, le 
tong du triste rivage du- Labrador, use Île que l'hiver 
sillonne de ses orages et couvre de ses frimas pendant 
huit mois de l’année, et où l'été brille à peine deux mois 
* sur l'horizon. Cotteile est celle de Terre-Neuve. 

« L'intérieur du pays est occupé par de vastes forêts, 
de grands-lacs, des marécages , qui ne permettent pas 
d'aller par'terre d'un port à l'autre. La population, 
refoulée par ces obstacles, s'est disséminée le long d'une 
côte profondément découpée, et qui n’a pas moins ds 
trois cents milles d’étendue. N 

« Les habitants de Terre-Neuve, presque tous pauvres, 
n'ont guère d'autre ressource que la pêche, Ils y tra- 
vaillent sans relâche | malgré les glaces que l’hiver amon- 
cellc et malgré les ardeurs de l'été, pour enrichir quelques 
#æarchands dont ils ne reçoivent bien souvent d'autre 
salaire que des injures contre le CO Iene et ees 
ministres. 

« La majeure partie de la re se compose 
d'irlandais nés. dans de sein de la véritable Eglise , et 
chez l:squels on retrouve ce zèle religieux qui a toujours 
distingué la catholique Irlande. Mais leur misère ne m'a 
pas permis de les faire jouir, autant que je le désirais, 





(1) L'original de cette Lette est cn anglais. | 





,C 469 ) | 
des avantages spirituels auxquels notre sainte Religion 
appelle ceux qui lui sont fidèles. 

« Amis chrétiens ,-enfants d'un Dieu de charité, me 
soupgonnerez-vous d'agir pamun motif d’intérét personnel, 
si je trace ici une peinture simple et fidèle de cette inté- 

_vessante mission ? 

« Elle compte déjà cinquante-deux ans d'éfunss: et 
cependant, depuis l’époque où 1e docteur O’Donnel, pre- 
mier évêque, vint prendre possession de son siége. le 
uombre des Missionnaires était resté stationnaire. On 
n’avait construit, dans'cet intervalle, que quatre églises; 
aucune école n'avait été fondée pour l'éducation de la 
classe pauvre. Le saint Sacrifice ne se célébrait guère que 
dans la ville capitale et dans quelques endroits des en- 
virons, et jamais les habitants des autres parties de l’île 
a avaient Le bonheur d’y assister. Le sacrement de Mariage 
ftait tombé en désuétude , ct le peuple croupissait -dans 
une si grande ignorance , qu'on a vu des vicillards se 
vanter d’appartenir à l'Eglise, quoiqu’ils n'eussent pas 

‘encore été régénérés dans les eaux saintes du Baptéme. 

« Avant l'établissement de la mission, les catholiques 
n’ayant aucun local pour l’exercice de leur culte, gusieurs 
d'entre eux ge laissèrent entraîner dans les temples pro- 
testants, et l'habitude d’aller prier-avec les sectaires 
prévalut tellement, qu’elle a résrsté à tout le zèle et à 
toute la piété de mes prédécesseurs. Ils eurent sans 
doute à lutter contre bien des vices , dans un pays où le 
lien conjagal-avait perdu sa sainteté, où c'était le plus 
souvent un pêcheur de la lie du peuple qui accomplissait 
une sorte de cérémonie du Mariage, et, à son défaut, une 
vieille femme qui, se créyant sans doute moips autorisée , 
avertissait lessépoux que sa bénédiction perdrait son eflica- 
cité au moment où le Curé viéndrait à passer. L'immoralité 
devait être grande là où les semences de licence étaient 





( 470 ) 

impunément répandues , où rien ne s’opposait à ce e que 
l'ivraie n’envahit tout le champ du Père de famille , où Ja 
population ne se fixant nulle part, et .se renouvelant 
sans cesse , n’était pas même retenue par la contrainte 
qu'inpose, à défant de la Religion , le mécanisme maral 
de la société, Cette immoralité devait surtout se montrer 
dans la classe si improprement appelée}, the bester 
classe (4). 1 fallait aussi pourvoir à ce relâchement dang la 
discipline, qui paraît presque licite partout où l’établis- 
sement de la Religion est récent ; et-qui rend fert diffivile 
k position des premiers envoyés apostoliques. 

« ‘Amis chrétiens, je viens de vous donner un aperçu 
rapide de l’état de la mistion de Terre-Neuve sous mes 
prédécesseurs. J’arrive au moment où l’on me ehargea, moi 
le plus faible des hommes, de cembattre cet esprit de sé- 
duction qui entratnait les enfants de la grâce dans le ber- 
cail du mercegaire, où l’on me confia le soim d'arrêter 
un torrent qui ménaçait de renverser sur ce point du globe 
tout l'édifice religieux. Comment, avec la bénédiction d’en- 
haut, cette tâche at-elle été remplie ; comment la mission 
de Terre-Neuve est-elle devenne la plus prospère de toutes 
celles qui, ayant commencé à Li même époque, embras- 
sent la même étendue de payé, € e’est ce Lo je vais vous 
dire èn pea de mots, 

« Ce fut dans l’année 1829 , qu'au très-grand détriment 
de mon repos, je fes proma au. vicariat de Terre-Neuve. 
Déjà instruit des besoins du pays par un séjour de huit 
années en qualité de Coadjutesr, je n’hésitai pas ua moment 
à mettre la main à ‘tout ce qu'il y avait à faire, Je renonçai 
de prime-abord à mes propres convenances, à tonte satts- 


faction pcrsonnelle, pour pontoir procurer à mon pauvre 
e° 





(1) La meilleure classe, la classe distinguée, 


C 471 ) 

”_ peuple une plus grande somme de biens spirituels. Je sube 
divisai le district dont le revenu avait servi jusque - là À 
défrayer l'Evêque, et j'en coufiairune parte à n Prêtre! 
résident, qui se trouva ainsi à la tête d’une paroisse sé- 
parée; et quoiqu'il ne me restit plus qu’an débris de ce 
ærritoire qui, dans son entier, n'avait sufli qu'à l’amtretion 
d’un seul Ecclésiastique , j'ai trouvé le moyen d'entretenir 
auprès de moi, ces quatre dernières années, trois Prêtres 
pour instruire mon peuple. Mais je ne m'en suis pas tes à; 
je navais, au commencement de mon épiscopat, que 
quatre Prêtres, parmi lesquels ñ s'en trouvait un qui ne 
pouvait remplir aucune fonctien; j'en ai procuré depuis 
dix-huit autres à la mission ; ce qui,.dans Le court espace 
de sept années et de, en a porté le nombre à 

vingt-un. 

« Je sentais vivement combien la Religion et les se 
mœætrs étaient intéressées à ce que mOn pauvre penple 
reçôt enfin quelque éducation. Lorsqué je n'étais encore 
qu’un humble Curé, j'avais souvent gémi de ee que Lins- 
truction ne lui était offerte que par Jos sociétés de pro- 
sélytes prôtestants. J'appelais de tous mes vœux le, mo- 
ment où je pourrais soustrairé les enfants au danger de 
l’apostasie; et ce que j’avais-tont particulièrement à cœur, 
c'était de retirer des écoles bibliques tes jeunes filles que 
l'on y tient péle-méle avec Les enfants de l’autre sexe, 
sans s'inquiéter des dangers auxquels les expose une sem 
blable confusion. 

« J'ayais déjà divisé mon district, ce qui avait beau- 
coup diminué mon revenu : Ce D ‘était pas sans peine que 
je faisais vivre trois Prêtres avec le produit de Ja part qui 
me restait ; j'avais. traversé deux fois l’Adontique pour 
amener un Prêtre à ma mission, et ces voyages m avaient 
. Occasioné bien des dépenses et fait courir bien des dan- 
gers. Cependant je me décidai à me mettre en mer une 


( 472 ) 
troisième fois, et j'amenai d'Irlande des religieuses de ha 
Présentation, pour élever les filles pauvres de Terre- 
Neuve. Ÿai payé 70 livres anglaises (1) la maison qu'elles 
oecupent. Je les ai entièrement défrayées jusqu’à ce jour, 
et tout cela a été fait sans que j'aie rien reçu de quelque so- 
ciété ou de quelque individu que ce soit, à l'exception d’un 
petit nombre de Hvres d'école et de livres d'heures qui 
m'ont été envoyés par des personnes charitables de 
Dublin. è 
. « Amis chrétiens, ces entreprises si cotiteuses ne m'ont 
‘pas empêché d'élever à la Majesté suprême des temples 
qui #e sont pas tont-à-fait indignes d'elle. Trois belles 
églises viennent d’être terminées dans les trois ports les 
ples populeux de mon district, et les plus éloignés de k 
: ville capitale; et sur Jes huit districts dont se compose au- 
jourd'hui mon diocèsé, il n’en est aucun qui n'ait deux 
‘églises en construction, et qui nie doive avoir par la suite 
quatre églises. - 

« Vous êtes curieux, je m’imagine, d'apprendre com- 
ment j'ai pu faire face à tant de dépenses, et probable- 
ment vous ne sérez pas peu surpfis lorsque je vous aurai 
répondu que je n’en sais rien. Je sais seulement qu'avec 
l'aide de Dieu j'ai amené des Missionnaires , bâti des 
églises et fondé pour l'éducation des filles une école qui 
procurera les plus grands avantages au pays. 

« Le succès a couronné mes efforts et je me trouve am- 
plement dédommagé des privations que je me suis im- 
posées, lorsque je considère que Dieu a daigné se servir de 
moi, son indigne serviteur, pour répandre les lumières de 
la vraie Foi dans une contrée si intéressante et si long- 
temps négligée. J'avais autrefois pour mes voyages deux 





€ 
(1) 1.550 francs, 


(473 ) 

bons chevaux, j' j'ai êlé obligé dè m'en défaire; j'avais des 
domestiques et une table convenablement service , il a 
fallu retrancher tout cele. Mais n'importe; je suis prêt 
à vendre mon lit et à me contenter, comme ces quatre 
dernières années, de -la nourriture la plus grossière. si 
cela est nécessaire pour la gloire dé Dieu et les progrès | 
de sa sainte Religion. 

« C’est au moyen de ces sacrifices que j'ai pu consacrer 
des autels au Dieu vivant dans les parties les plus éloi- 
gnées de mon immense vicariat, que j'ai eu le bonheur 
de voir la Croix s’éléver au mijicu des solitudes, les 
sauvages courber la tête sous le joug de la civilisation, 
et faire retentir leurs foréts d'actions de grâces, parce quo 
le Fils de Dieu a daigné faire luire sur eux sa lumière. : 

« Cependant il y a encore quelques cantons dans File de 
Terre-Neuve, et au Labrador une côte de plusieurs cen- 
taines de milles d’étendue , où les enfants parviennent 
à l’âge viril, où souvent les vieillards desceent dans 
la tombe sans avoir eu la consolation de voir une seule 

‘fois un Prêtre. 

« O mes amis! ces hommes ont la même foi que vous, 
votre cœur se briserait si vous étiez témoins de leurs 
angoisses. Leur déplorable situation! ne doit-elle pas dé- 
terminer ceux d’entre vous que le Père de famille a éta- 
blis ses économes, à payer les frais de passage des Mis- 
sionnaires qui iraient défricher cette partie de la vigne 
du Seigneur ? 

« Bienveillants enfants de la Religion, lorcque ; j'ai aug- 
menté le nombre des églises, j’ai dû me proposer d’aug- 
menter aussi le nombre des Missionnaires , et c'est pour 
cette Œuvre par excellence que je compte sur tout votre 
intérét ; car, vous ne voudriez pas qu'une seule de ces 
âmes , pour lesquelles a coufé le sang d’un Dieu , se 
perdit faute d’une légère aumône qui aurait permis de la 
faire participer aux biens de la grâce. ; 





( 474 ) 

« Pour moi, jai épuisŸ toutes mes ressources; mais je 
suis déterminé à poursuivre la carrière où je Suis entré, 
dans l'espérance que Dieu inspfrera à quelques-uns des 
riches de la terre de venir en aide à mon pauvre peuple, 
et de racheter leurs âmes par cet acte de charité qui, j'en 
suis sûr, aura pour seconde récompense d’assurer leur 
fortune à leurs enfants. | 

« Je suis parvenu , non sans beaucoup de sollicitade , à 
élever des temples au vrai Dieu dans les districts de mon 
vicariat ; mais tandis que je les enrichissais d’édifices reli- 
gieux , je me voyais obligé de négliger un point essentiel. 
L'église de St-Louis suflit à peine pour contenir, les jours 
de dimanche, la moitié de la Congrégation, quoiquele saint 
Sacrifice y soit offert trois ou quatre fois ces jours-là ; et an 
fort de l'hiver des centaines de fidèles qui veulent partici- 
per à la célébration des divins Mystères , restent dans le 
cimetière., la tête découverte et agenouillés dans la neige 
ou sur un Sol de glace. Cette église, dont le vaisseau est si 
peu spacieux, est un bâtiment tout en bois qui date de 
quarante ans. Le terrein qu’elle occupe n’appartient pas à” 
la Congrégation : on nous l'afferme au prix énorme de 80 
livres (1), et le. bail expire dans deux ans. 

« Cet état de choses m’a décidé à adresser au roi d’An- 
gleterre une pétition dans laquelle je sollicitais la conces- 
sion d’un terrein, pour bâtir une église moins indigne de la 
majesté du vraï Dieu et aussi plus en rapport avec l'impor- 
tance de la mission. Ma pétition n’a pas été accueillie dès 
l’abord ; mais au lieu de me laisser décourager par un re- 
fus , je suis revenu à la charge , et cette fois j'ai été plus 
heureux :-on m’a promis de me donner ce terrein, dont j'en- 
trerai en possession à mon retour de Rome. 


mg 


(1) 3,000 francs. 


(475) 

« Amis chrétiens, on aime à arrêter ses regards sur les 
nombreuses églises qui décorent votre cité. Ces splendides 
monuments de la piété de vos pères, construits en matériaux 
durables, semblent braver les injures du temps. Mais tan- 
dis que vous faites retentir leu:s voûtes majestueuses de 
vos chants pieux, n'oubliez pas les pauvres chtétiens qui à 
l'extrémité de l’Allantique prient sans abri, sous la voûte 
du ciel : ce soht vos frères en J. C., et ils réclament votre 
assistance. Leur Evêque s’est présenté à vous dans 
l'humble attitude d'un suppliañt ; si les-travaux , los souf- 
frances , les privations, les sacrifices, les périls par mer et 
par terre, sont des titres pour ne pas solliciter en vain 
votre charité , il ne doit pas craindre que vous rejeties ses 
demandes, il doit au contraire compter sur votre bienveil 
lance. | 

« En résumé : | ° 

« Nécessité d'entretenir huit Prêtres de plus dans les 
parties reculées de mon diocèse, où des centaines de 
pauvres chrétiens n’ont pu jusqu'ici recevoir l'instruction 
et ne participent point aux sacrements. 

« Nécessité de bâtir des églises sur la côte que ces 
chrétiens habitent. Nécessité d'achever -vingt églises dont 
la misère de mon peuple m'a forcé de suspendre la cons- 
truction , et de procurer à la mission les ornements sacer- 
dotaux et autres objets dont elle est presque entièrement 
dépourvue, si l’on en excepte deux ornements pour chaque 
district. Jusqu'ici chaque Prêtre a été obligé de porter sur 
son dos, d’un endroit à l’autre, le calice, les ornements, la 
pierre d’autel. 

« Besoin de secours pour le couvent de la Présentation, 
lequet se compose de six Sœurs de chœur et d'une Sœur 
converse, qui donnent chaque jour l'instruction religieuse à 
1,200 enfants. | 

« Besoin de secours pour les écoles que je m’efforce de 


( 476 ) 
maintenir dans les différents ports de l'ile, et qu sontin- 
dispensables pour l'éducation des cnfants pauvres des deux 
sexes. r 

« Enfin nécessité d'avoir. Me fonds à à ma disposi- 
tion lors de mou retour, pour commencer la construction 
d'une église à St-Louis, d’un couvent, d'une maison pour 
l’école et d’une maison d'habitation pour mon clergé. 

« Tel est l'exposé de mes principaux besoins. Mais ce 
que je désire le plus, cest de pouvoir mé "procurer de 
quoi fournir à l’entretien de cinq Missionnaires. 

« On ne me soupçonnéra pas, je pense, de solliciter 
dans mon propre intérêt. Tout ce que je possédais et tout 
ce qui m'a été si généreusement donné à Terre-Neuve pour 
mon entretien , je lai dépensé pour mon pauvre peuple. 
Je lui ai sacrifié aussi ma santé , et je ne puis plus espérer 
de vivre assez four voir s’accomplir tous les vœux que 
que j'ai formés. Mais ce que je demande à Dieu par d’ar- 
dentes prières, par tous les élans de mon âme , c’est qu ‘il 
me permette d'achever ce que j'ai commencé pour sa 
gloire; et, le dirai-jeP j'ai la ferme crane que je l’obuen- 
drai de sa miséricorde. 

« Les dons de la Société pour la Propagation de la Foi 
seront reçus avec une vive reconnaissance. Puisse le Dieu 
tout-puissant et tout bon:, dont je plaide la cause en plai- 
dant la cause de ses enfants, inspirer à ceux qui en ont les 
moyens , la bonne pensée de coopérer à une Œuvre qui 
les rendra dignes de la récompense réservée dans le ciel À . 
ceux qui sur la terre auront aimé les pauvres! 


« Amis chrétiens, 
« Votre dévoué serviteur et frère en d. Css 


«+ Michel-Antoine FLeune, évdque de Carpatie, 
vicaire apostolique de Terre-Neuve et du Labr ‘ador.x, 


MISSION DE COCHINCHINE. 


Lettre de M. Retord , missionnaire apostolique » à 
Mlle. LA, G Lyon. 


« Loués soient les saints noms de Jésus et de Marie! 


« Ma chère Sœur en J. C- 


« À d’autres j'ai fait le narré succinct de nos se , 
avec vous je changerai de style , d'autant plus qu'il n’est 
pas expédient d’être toujours triste , ek encore moins d’at- 
trister les autres ; je vous dirai donc mes plaisirs, bien 
différents de ceux que recherche le monde , que je n né“ 
changerais pas avec les siens : puissiez-vous , en lisant la 
description que je-vais vous en faire , sentir votre cœur 
brûlant d’amour pour celui qui me.les donne, et de sèle 
pour la Religion qui me les fait goûter ! 

« Ma chère Sœur , vous êtes sans doute étonnée que je 
me propose de vous parler de mes plaisirs : « Eh ! de quels 
plaisirs pouvez-vous jouir , me direz-vous, si loin de votre 
patrie, sur un sol aussi insalubre ; dans un royaume païen, 
peuplé de voleurs et de malheureux , et gouverné de plus 
par un cruel tyran ; parmi des hommes dont les mœurs 
et les coutumes sont si différentes des vôtres , dans un 
temps de persécution sanglante , sous le soleil brûlant de 
la zône torride ? encore une fois, quels peuvent être vos 
plaisirs P » Or, écoutez, chère Sœur, je vais vous les dire; 
j'en ai de différents genres , et les voici : plaisirs dans 


C478) 

mes courses apostoliques ; plaisirs dans mes visites à nos 
chrétiens, et dans celles qu'ils me font quelquefois; plaisirs 
dans les miséricordes que Dieu manifeste pour la conver- 
sion des pécheurs ; plaisirs dans la protection sensible que 
la Providence accorde à notre sainte Religion; plaisirs dans 
l'exercice de mon ministère ; que de plaisirs ! Reprenons- 
les maintenant en détail. 

«1°Plaisire dans mes courses apostoliques, — Qu'elles 
sont belles! Tantôt semblable à un gros mandarin, je les 
fais mollement couché dans un filet recouvert d’une belle 
natte , et porté par deux Annamites. C’est ainsi que nous, 
bommes d’un autre monde , soumes obligés d'en user ici, 
lorsque, pour des raisons pressantes , nous allons quel- 
que part pendant le jour : dans ce filet et sous cette natte 
l'œil du méchant ne peut nous voir ; telle cst la ruse dont 
aous sommes obligés de nous servir, afin de tromper nos 
ennemis. Tantôt, heureux héritier de la barque de Pierre, 
je voyage sur les eaux des fleuves , qui sont très-beaux ici et 
en très-grand nombre, grâce à. des inondations qui pendant 
plus de quatre mois couvrent entièrement le pays. Ce mede 
de transport devient fort commode ; et les païens, qui me 
voient voguer dans ma pauvre petite nacelle, croient que 
je vais comme eux à la pêche des poissons , quand je vais 
à celle des hommes, Le plus souvent c'est à pied que je 
fais mes courses. Figurpz-vous un individu dont la taille 
est de cinq à six pouces plus haute que celle de tous ceux 
qui l’environnent ; une longue barbe cache presque son 
visage , un large turban enveloppe sa tôte , et un chapeau 
de paille de neuf pieds au moins de circonférence la couvre 
en entier ; ses larges habits, d'une forme touts singulière, 
sont relevés jusqu'aux genoux; ses pieds sont nus, et sa 
main est armée d'un gros et noueux bâton : le voñlà qai 
s’avance précédé d’üne douraine d'hommes armés de lon; 
gués perches de bambous ; car c'est ainsi qu'il faut en user 





(479) 

pour ne pas S'expaser à (omber éntre les mains des bri- 
gaads qui pullulent sur cette malheureuse terre annamite: Je 
marche au milieu des ténèbres d'fne nuit profonde, dans 
des chemins tortueux et étroits, bien souvent dans la boue 
ou dans l’eau jusqu'à la ceinture , et malgré la pluie et les 
vents. «Où allez-vous dans cet équipage?» me direz-vous. 
Où je vais ? oh ! quelquefois chercher la brebis errante 
pour l'arracher au loup infernal , d’autres fois je fuis pour 
m'arrachor moi-même à la fgreur des persécuteurs ; Inais 

peu importe , je me trouve heureux : dons le silence de 
mes pensées , je réfléchis que notre VS n’est aussi qu'un 
pélerinage , ce monde entier un lieu d’exil ; et que J. C., 
notre maître et notre modèle , a comme moi parcouru les 
bourgs et les bourgades, tantôt pour précher aux pauvres, 
tantôt pour fuir les méchants Les Prophètes qui l'ont pré- 
cédé , les Apôtres et tant d’autres Saints qui l'ont suiw, 
u’ont-ils pas trainé aussi leur existence sur le sommet des 
montagnes , dans la profondeur des vallées , dans l'obs- 
curité des souterrains , couverts de peaax de chèvres et 
de brebis, eux dont le monde n’était pas digne ? Or ne 
suis-je pas Heureux, wa chire Sipur, de former un nouvel 
anneau de cette grande chaîne de Prophètes, d'Apôtres ct 
de Missionnaires ; de cette chaîne qui embrasse tous les 
lieux, et s’allonge le long de tous les siècles ? Je suis là, il 
est vrai, comme un roseau fragile au milieu des cèdres mar 
jestueux du Liban ; mais enfin j'y suis, ma placé est mar- 
quée et mon nom écrit au milieu de tous ces prédicateurs 
de la bonne et grande nouvelle. Voilà ce qui me fait 
trouver un très-grand plaisir dans mes courses aposto- 
liques , quelque aventureuses qu’elles’ soient. 

« 2° Plaisirs dans mes visités aux chrétiens. et dans 
celles qu'ils me font. — Non, vous ne sauriez croire, ma 
chère Sœur, combien on éprouve de joie lorsque, sur une 
terre paienne, si loin du lieu de sa naissmce on ren- 


( 480 ) 
éoitre-des chrétiens qui nous sont unis par les liens d’une 
même foi, le sentiment d'une même espérance, et le feu 
d'une même charité. Qu'elle est bellé cette Religion qui, 
de tant de peuples divers de langages, de coutumes et de 
mœurs, n’en fait cependant qu'un seùl peuple , qu’un 
seul troupeau sous la houlette d’un même pasteur! Qu'elle 
est belle cette vigne du Seigneur, qui a étendu ses 
plants jusqu’à la mer, et depuis les rives du fleuve jus- 
qu'aux extrémités du mondg! Ezxtendit palmites suos 
usque ad mare gi à flumine. Quand je vais dans une 
chrétienté faire I!Mission, un de mes grands plaisirs est 
d'entendre les fidèles chanter à haute voix, dans leurs 
maisons particulières , ou réunis ensemble dans une mai- 
son commune, les prières du matin et du soir : je le dis 
à notre honte, ils font leurs prières plus longues et plus 
exactement que nous. Bref, à peine le Missionnaire est-il 
arrivé chez eux, les voilà qui viennent le saluer et lui offrir 
des présents : les hommes lui apporteront une tête de 
cochon ou de buafile, du bétel, des poissons ; les femmes 
et les’filles, différentes espèces de pains de riz, des 
œufs, des fruits, etc. ; les enfants aussi se cotisent, et 
viennent par bandes présenter quelque chose au grand 
Père. Je m’imagine que ces présents sont à peu près du 
genre de ceux que les bergers offrirent à l'Enfant Jésus , 
et dans ce cas, comment ne pas s’en trouver honoré ? 
Arrivés devant le Missionnaire qui est assis, à la mode 
des tailleurs, sur une estrade un peu élevée, les hommes 
le saluent en s’agenouillant, le front incliré jusqu'à 
terre ; les femmes s’asseient sur une natte, joignent les 
mains, et se baissent aussi profondément. Le salut fait, 
on cause un instant : je leur raconte des histoires sur la 
France ; je leur dis combien est grand dans ce pays le 
nonbre d’Evêques et de Prêtres , comme les églises sont 
hautes, ont de grosses colonnes et de pesantes voûtes en 





(4r)e 

pierre; je leur parle de la multitude d’autels qui se trou- 
vent dans ces églises, de leurs grosses cloches, du chant 
majestueux des offices, etc. ; je n'oublie pas les pieux 
fidèles œui font l’aunfône aux missions, qui leur envoient 
des chapelets, des croix et des médailles, et je rappelle 
aussi combien nous sammes obligés de prier Dieu pour cux. 
Ces braves gens sont enchantés de mes histoires ; ils se 
disent entre eux : « 1] paraît qu'on est bien heureux dans 
ce pays, puisque la Religion s’y exerce si solennclle- 
ment.» Hélas! ils ne se doutent point que je ne lève 
devant leurs yeux qu'un coin du voile, celui qui cache le 
beau côté ; mais pour cette partie qui dérobe à leurs re- 
gards les œuvres de crime et de mort de vos savantsimpies, 
je la laïsse abaissée devant eux, comme elle devrait l'être 
pour toutes Jes générations. 

« Outre Ja circonstance du temps où le Prêtre va faire 
la mission dans une chrétienté, à est encore ici deux 
époques, savoir , les trois premiers jours de l’année, et 
le cinquième jour du cinquième mois, où les fidëles se font 
un devoir de venir présenter à leurs Pasteurs leurs homt- 
mages et quelques présenté. Voilà ce qui contribue à nourrir 
le Prêtre et aussi les gens de sa maison ; car, dans chaque 
paroïsse de deux; de quatre ou desix mille âmes, les Prêtres 
ont toujours avec eux de vingt à quarante jeunes gens qui 
leur aident à exercer leur ministère, et dont les uns sont 
. per la suité élevés à la dignité de catéchistes, les autres 
envoyés au collége, après toutefois que leur Curé leur a 
appris à lire passablement le latin. Mais en voilà bien 
assez sur cet article, je poursuis. 

« 3° Plaisirs dane les miséricordes que Dieu ma- 
nifeste pour la conversion des pécheurs. — Nous ne 
sommes venus ici, en effet, que pour la conversion 
des pécheurs; quel plaisir n'est-ce donc pas paur ous 
‘d'en pouvoir convertir quelques - uns ! plaisir plus grand 

TOM. 9. Lni. 31 





( 484) 

je lui conférai lé saint Baptême. Or ce brave homme s'était 
fait maître d'école, pour se procurer de quoi vivre. Parmi 
ses écoliers , il y avait deux petits païens de 13 à 16 ans : 
ces deux enfants ont appris les prières avec Jeur mait-e 
puis ils ont catéchisé leurs père et mère qui se sont con- 
vertis volontiers , et tous ont eu le bonheur d'être baptisés. 
Aux environs de Pâques dernier, lorsque. je faisais la 
mission dans un village dont les deux tiers sont chrétiens, 
mon catéchiste étant sorti pour se probreher autour du 
village, rencontra deux pauvres hommes qui le saluèrent 
très-poliment; pensant que c'étaient des chrétiéns, il leur 
demanda s'ils s'étaient déjà confessés. Ils lui répondi- 
rent : « Nous voudrions bien aller parler au grand Père ; 
mais n'étant pas chrétiens , nous n’osons pas. — Hé bien ! il 
faut vous faire chrétiens ; vous avez une bonne occasion 
maintenänt. — C'est aussi ce que nous désirons , répondi- 
rent-ils, mais nous ne savons comment nous y prendre: — 
Oh! cela n’est pas dificile; venez , venez parler au grand 
Père’, et il vous dira ce qu'il vous faut faire. — Mais 
nous sommes très-panvres, et nous n'avons rien à lui 
offrir; et d'ailleurs, étant si mal habillés, comment 
nous présenter‘ devant Ini ? — Peu importe, le grand 
Père pe fait pas attencion à tout cela , il aime autant 
les pauvres que les riches ; car , dans notre sainte Reli- 
gion , on ne méprise personne.» Alors ces deux hommes 
vinrent me parler: jeeur fis mon petit sermon, les félicitant 
de ce que le Maitre du ciel avait daigné toucher leuc 
cœur: je les encoarageai à persévérer, et leur permis de 
venir à l’assembléé , pour apprendre lès prières et écouter 
l'explication du Catéchisme: Mes deux hommes s’en rc- 
tournèremt fort sadisfais , parlèrent de tout cela à leurs 
femmes Au vec lenrs enfants, résahwrent aussi de 50 
convertir Ainsi, je compté dans cès deux familles huit 
adultes qui pourront étre baptisés lorsque le Prêtre passerd 


( 485 ) 
une autre fois. Voilà combien les miséricordes de Dieu 
sont admirables. 

« 4° Plaisirs dans la protection sensible que le Soi” 
gneur accorde à notre saints Religion. —Il est vrai , le 
Seigneur quelquefois frappe ses enfants de calamités pas- 
sagères ; mais c'est un bon père, il ne châtie que pour 
corriger ;. et s'il permet que les méchants persécutent 
quelques jours son Eglise , il saura bien, dgns le temps 
marqué par sa sagesse, arrêter leur fureur effrénée, et 
punir leur'audace criminelle. C'est ainsi qu'il en agit 
autrefois contre les empereurs romains qui croyaient pou- 
voir , avec leur colossale puissance, étouffer l'Eglise dans 
son berceau : il suscita contre eux d'innombrables lé- 
gions de barbares, et leur trône orgueilleux fut brisé. 
C'est: ainsi qu'il agit -encore envers ces hommes qui en- 
treprirert un jour , das notre France, de démolir les 
autels , et d’en noyer les débris dans un torrent de sang : 
eux-mêmes furent emportés par ce terrible. torrent. Cette 
couduite de la Providence envers les persécuteurs de 
Y'£glise . est remarquäble , et nous en voyons encore un 
exemple dans les troubles, tes guerres, les misères de tout 
genre qui aflligent le royaume annamite. Avant l'édit de 
persécution , tout était en paix ; mais à peine fut-il lancé, 


que de toutes parts des hordes de rebelles apparurent sur 
‘ les montagnes, prêtes à déchirer l’emprre. Qui pourrait. 


dire combien de soldats , eombién de mañdarins sont 
tombés , depuis un an, sous les coups de leur fer meur- 
urier ? Et voilà qu’après bien des combats donnés pent-être 
sur plus de vingt points du royaume, contre plus de vingt 
partis différents , le feu de la gucrre civile est encore bien 
toin de s ‘éteindre. Je ne veux pas éntrer dans de longs dé- 
tails sur les affairespolitiques de cepays, je veux seulement 
vous montrer au doigt les lieux où gronde le tonnerre 
des vengeances célestes , et ceux où tombe la foudre ex- 





TE = ————— 


en. 


a 


nn, 
a ee 


( 486 ) 
terminatrice. Vous voyez que ces lieux sont les trônes et 
les royaumes qui rejettent insolemment le bonheæe et les 
bienfaits qu’un Dieu nous a achetés au prix de- son sang : 
Et nunc, reges, intelligite; erudiminé, qui fudicatis 
térram : « Et maintehant , Ô rois | comprencz ; instruisez- 
vous, juges de la terre (Psal. n , 10), » Cette vérité a 
été si bien pronvée par les exemples des siècles prétédents, 
qu'ici les ptééns mémés n’en doutent pas : ils croient sincè- 
remérit que lé roi, persécutant la Religion de désits, ne 
saurait conserver long-temps son royaume (1). Il. paraît 
thême que le tyran 4 tremblé : car in beaucoup ralenti l’ar- 
deur du feu de sa coiète contre nons , il a feint de croire 
que les chrétiens de ses états ont définitivement abandonné 
da Religion; et l’on raconte qu’A à porté un nouvel'édh, par 
lequel il défend d’accuset dorénavant qui que ee soit 
comme chrétien (2). Le motif qu’il donne de cette dé- 





+ (13 On dit que les mandarias de a ville royale (Phûn-Xuan ) 
ee sont rassemblés, il y a quelques mois, pour csariner d’où pou- 
vaient venir les troubles et les guerres qui agitent le roçaume: 
ayant considéré qu'avant la persécution il n’y avait nf guerre ni 
indice de guerre, que ce n'étaient pas les chrétiens qui se révol- 


‘tient, mais les paiens et les sauvages des montagnes, ils ont 


conclu que le Ciekétait irrité de © que le roi persécntait la Reli- 
$ion de Jésus, et ils ont pensé que pour faire cesser toutes ces ca 
lamités il n’y avait point d'autre moyen que de laisser libre cette 
Religion , comme de l'était duftemps du roiGia-Long, pére du roi 
ictuél. Aprés avoir ainsi délibéré, ils sont allée au palais faire part 


‘de leur pensée at rei , qui n’a rien répondu : cst-ce par mépris ou 


par: honte de revetir sur ses pas, ou parce qu'il veut réfléchir 
plus mûrement avant de se décider? c’est ce qu’on ne peut 
savoir, (Vote de Mgr. de Castorie. ) 

(2) M. Retord se trompe; l’édit défend seulement 1° aux man- 
darins, de sévir contre les chrétiens, comme chétiens, pourva 
toutefois qu'ils n’observent plus Ja Religion : 2° aux poïcns, de 


(437) 

fense est, que tous ayant aposiasié , on ne pourrait porter 
contre eux une accusation semblable que par. une. ca- 
lomnie affreuse , qui mériterait d’être sévèrement punie.. 
Quand il eut fait étrangler M. Gagelin , il avait encore. 
” sous sa main M. Jaccard et le R. P. Odorico ; cependant, 
il n’osa les frapper de mort, il se contenta de les envoyer 
cn exil sur les montagnes qui séparent la Cochinchine du 
Laos. Il est vrai que Fordre de les laisser périr de faim. 
était bien l'équivalent d’une sentence capitale; mais Dicu , 
qui üent dans sa main le cœur des rois , a encore un peu 
amolli celui de Minh-Méënh , et il s’est décidé à leur faire 
donnes du riz ct rengre leurs livres (1. 

« Voilà, ma chère Sœur, bien des preuves. de la 
protection divine envers l'Eglise ; je veux cependant vaus 
raconter encore une ou deux autres anecdotes qui prou- 
vent la même vérité. À Ké-Noù , petite chrétienté appar- 
tenant à mon district, les paicns., qui dans le ‘villago 
forment la majorité, avaient gragdement inquiété les chré- 
tiens pour leur faire prendre part aux, superstitions : ils 
leur avaient enlevé une partie du bois de leur église, et 
extorqué beaucoup d'argent ; mais voilà qu’un dè leurs 
notables, celui précisément qui s'était montré le plus 
acharné, a été frappé de mort subite. Eux aussitôt de 
consulter le démon-pour savoir pourquoi-cet-homme-était 
mort d’une manière si extraordinaire; maïs, par une per- 
mission divine, l’oracle à répnndu-qne c'était parce qu'il 
avait persécuté les chrétiens et qu’il s'était emparé du bois 
de leur église ; que si l'on voulaitfiviter de plus grands ma- 


x 
* t 





a me td ne 4. 
" T 


vexer qui quo ce sets prétexte de religion, par exemple, pour 
avoir été jadis chrétien ; mais l'édit de persécution n’est pas rap- 
porté, ( Mote de Mgr, de Castorie. ) 

(1) Le R. P. Odorico est mort depuis. 


| ( 488 ) 
beurs , fl fallait réparer le tort fait aux chrétiens, et tes 
prier d’aller chercher le Prêtre, pour faire la mission 
comme auparavant. Les païens ont obéi, et le Prêtre 
annamite a pu aller visiter ces pauvres chrétiens (1). Dans 
unc autre chrétienté dé mon district ( Bât-Doat ), un 
riche païlen avait forcé les chrétiens de lui vendre leur 
église, dont it avait fait un hangar ; or ce païen est tombé 
dangereusement malade , et le sorcier qu'il a consulté lai 
a répondu que sa maladie venait de ce qu’il possédait l'é- 
glise des chrétiens. Ce païen, craignant de mourir, a bien 
vite rendu cette église , sans même oser redemander l'ar- 
gent qu’il avait donné pour l'acheter. Dans un autre en- 
droit peu éloigné de mon district ( Ké-Roua ), les païèns 
s'étaient mis à abattre une église, quand tout-à-coup 
une partie de l'édifice tomba sur eux, leur tua deux 
bommes et en blessa grièvement deux autres. J'apprends 
à l'instant même le Pfit suivant, rapporté par un clerc 
nommé Quibh , qui est à la suite de M. Borie , au Bô- 
Hinb. Un païen du Bô-Hinh s’était emparé de la paille 
et de quelques pièces de bois provenant d’une église de 
chrétiens , il s’en était servi pour raccommoder sa propre 
maison ; mais à n’a pas joui long-temps du fruit de son 





(:) Mgr. de Castorie me disait, dans une Lettre , qu'il fallais 
écrire ce fais aux Associés de la Propagation de la Foi; c'est le 
motif pour lequel je vous le communique aujourd'hui. (Wote de 
M. Retord. ) | ® 

Les locteurs des Annales ont dû remarquer que des faits sem- 
blables arrivent assez fréquemment en Chine, au Tong-King et 
dans tous les pays idolâtres oh la Religion chrétienne est persé- 
cutée. Ces faits nous sont, du reste, comme nous l’ont écrit à di- 
verses reprises plusieurs Missionnaires, si bien attestés, qu'il est 
impossible de les révoquer en doule ; sur les beux mêmes cle ne 
vignt en idée à personue. 


: ( 489 ) 

* vol sacrilége. Un jour qu'il était allé se baigner dans 
une citerne , up tigre vint, emporla ce malheureux dans 
une forét;'et, quelques j jours après, où trouva son ca- 
davre, que l'animal féroce n'avait dévoré qu'en partie. 
Je pourrais vous dire encore ce qui vient de m'arriver 
à moi-même : deux païens , par un esprit de vengeance 
outre le maire d'un village tout chrétien où je faisais 
la mission , découvrirent mon existence au mandarin de 
l'arrondissement ; leur intention était que ce maire fût 
trouvé en faute , et puni comme recevant des Européens 
dans son village : mais l’adoint du mandarin nous a fait 
donner avis de cette dénonciation , et j’ai eu le temps de 
fuir dans un autre arrondissement où j je suis inconnu aux 
officiers du roi. C’est ainsi que le Seigneur est bon ; il 
châe , il corrige, il punit, il protège aussi et il guérit, 
il Sat tout pour sa plus grande gloirs et pour le salut 
de ses enfants : n'ai-je donc pas raison de trouver un 
grand plaisir dans la considérätion de cette marche sage 
et juste de la Providence , et de cette protection ER 
qu'il accorde à son Eglise? 

« 5° Plaisirs dans l'exertice de mon ministère. Lo 
plaisir que nous trouvons dans l'exercice-de notre minis- 
tère est un plaisir certainement mêlé de beauconp de 
peines , et néanmoins nous sommes extrêmement contents 
lorsque quelques moments de tranquillité nous permettent 
de vaquer à ce ministère. Mais je vous entends me de- 
mander : « Comment faites-vous la mission dans ce pays? » 
Ma chère Sœur en J. C., nous la faisons bien simplement, 
sans pompe, sans appareit, sans chant, sans cérémd- 
nie. Nous logeons dans une cabane , notre église est 
aussi une cabane appartenant à des chrétiens. Deux heures 
avant le jour on donne le signal du réveil, et les fidèles 

7 viennent réciter la prière et le chapelet dans la cabane. 
convenue , après quoi le Prêtre s'habille. Avant de cam 





( 490 ) 
mencer la Messe, il fait aux fidèles une courte instrneton; 
pendant la Messe le catéchisie récite à haute voix les actes 
avant la communion, pour ceux qui s'y préparent, et après 
la Messe il récite les prières après la commusion, pour 
ceux qui ont eu ke bonheur de la reccvoir. Ensuite cha- 
cun d'eux s’en retourne à son ouvrage ; le catéchiste va 
chercher et exhorter dans leur maison les paresseux.et 
lez endureis ; le Prêtre confesse ; catéchise les petits. en- 
fants,. reçoit les visites des chrétiens, juge leurs diffé- 
rents., ermpôche les. procès , éteint les haincs et les dis- 
seusions qui peuvent régner entre eux : ainsi se passe le 
jour. Si, après toutes ces occupations , ik a quelques mo 
meta de reste, 1l les emploie à la lecture, À écrire à sef 
amis, ou hier à dormir, afin de regagmer.le sommeil perds 
à casse des-confessions de ln nuit précédente, 

, « Sut le: soin, les chrétiens viennent à confesse, et le 
Prêtre ass souvent obligé de rester une partie de la nuit et 
même + nuit entière au tribunal de la Pénitence : ce cen- 
fessiomnal n'est ordinairement autre chose que la fenêtee de 
sa cabane, à laquelle on adapte un treillis de bambaus. 
La pénitent s'agenoulle en dehors, et le Prètre est en 
dedans assis. simplement sur une naîte; les autres pénitents 
se préparent de-eôté et d'autre, où ils peuvent. A la nuit 
les.fidèles se rassemblent de nouveau, mais en trois lieux 
différents, savoir. les grandes personnes dans à maison où 
le Prêtre dit la Messe; là le premier catéchiste leur adressa 
ure petite instruction sur les sacrements de Pénitence et 
d'Buchanstie , fait redire alternativement aux . hommes et 
aux femmesquelques chapitres du Caiéchisme, leur fait una 
kecture spirituelle ; puis on récite vu plutôton chante la prière 
et lechapelet. Les enfants quise préparent à la première Come 
munion se rassemblent, dans une autre maison, auprès du se- 

cond catéchiste : celui-ci leur fait réciter le Catéchisme, le 
teur explique an pen, les aide à. s'exominer pour leur can 


® 
( 4g1 ) 

fession générale , et, après Ja récitation de la prière et du 
chapelet, il Les renvoie chez eux. Enfia les petits enfants 
de l’un et de l'autre sexe, depuis 7 jusqu’à 11 et 19 ans, 
se rassemblent dans une autre maison, auprès du troisième 
disciple du Prêtre : ce jeune homme léür apprend leur 
prière, les instruit suf la manière de se confesser , et leur 
explique un peu les premiers principes de la Religion. 
Ces exercices durent près de deux heures, et pendant ce 
temps Je Prêtre est, comme je l’ai dit, au tribunal de la Pé- 
nitemce. Le dimanche, ce sont encore les mêmes exer- 

point de différence, si-ece n’est qu'ux plus grand 
ve, Jr fidèles y assistent. Dès le soir du samedi ils 
arrivent en foule des chrétientés environnantes , mais 
quelquefois très - éloignées de cello où le Prôtre fait 
la mission. En hiverils parcourent des chemins affreux, 
dass la boue et dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux. 
Depuis le commencement de juillet jusqu’à la fin. de no- 
vembre, particulièrement dons mon distriet, les champs 
sont, comme je l'ai déjà dit, entièromem-cau verts d'eau; les 
wllages ressemblent à de patts îlots, et l'on va à la Messe 
en barque. Voilà donc, ma ekère Sœur, comme je fais Îa 
mission dans ce temps de persécution où nous sommes; je 
né sxis pas encore Comment on La fait en. temps de” paix 
Lorsque tous les fidèles se sont approchés deé sacrements, 
le Prêtre passe dans une autre: chrétienté, de la manière'es 
dans l'équipage que je vous ai déerit plus haut : c'est du 
moins amsi que j'en use. Mais si tous les habitants qu ken 
sont chrétiens ; il arrire souvent que les fidèles prrent 
le Missionnaire de faire la bénédiction de leur village 
avant. de partir. J'ai déjà fait deux bénédicitons de ce 
genre. La première fois j'étais monté sur une barque, en 
surplis et en bonnet carré ; je fis Ie tour du vittage , et Île 
bénis solennellement aux quatre points cardinaux. L’au- 
rore commençait à paraître; une vingtaine de barques 


e pr Pen: . 


EL 


e 
. (492 ) 

escortaient la mienne ; tout était tranquille duns la nat 
re , excepté Je zéphvr qui s’agitait dans les airs , et y ré- 
pandait une agréable fraîcheur. La seconde fois je-fis cetto 
bénédiction pendant-la nuit : tout Je village, ohantant à 
demi-voix les litfhies des Saints ct celles de la Sie. Vierge, 
marchait à ma suite, à la lueur d’un grand nombre de 
torchés enflammées. Alors je béais les maisons, l’eau du 
puits, et les buffles attachés près du chemin. En temps de 
paix, le Missionnaire a de plus le plaisir de chanter 
quelques Messes solennelles ; mais je. n’ai pu'me pre- 
turer encore ce plaisir qu’une seule fois , il y FR, 
deux mais; c'était une Messe de morts, que je cél bien 
avant l'apparition de l'aurore. Deux de mes gens faisaient 
acolytes ; trois autres, revôtus de chapes, chantaïient au 
pupitre; seize cierges brèlaient sur le catafalque : les fidèles 
des environs étaient venus en foule , dès la veillo , pour y 
assister. Si: vous saviez comme je fis retentir ma voix, 
quel bonheur c'était pour moi e pouvoir chanter sans 
eotrainte les lousmges du Scigneur ! Croiriez - vous 
qu’une de mes plus grandes privations est de ne pouvoir 
plus! chanter ces divines louanges? Oh! quand je me rap- 
pelle les chants et les cérémonies de Lyon (1), comme 
je pousse de profonds soupirs ! il n'y a que la pensée du 
- Gel , où j'espère chanter et entendre chanter toût à mon 
aise, qui me console de cette privation : oh! oui, vive le 
&ell.: Mais pardonnes cette digression , j'ai hâte de re- 
venir. PR 

« Un riche païen des environs, qui me conpaissait de ré- 
‘patation , se trouvant alors dans le village où je célébraïs 
cette Messe, demanda la permission d’y assister ; il en fut 





. (3) M. Retord est lyonnais. 


( 493 ) | 
émerveillé, Quelques jours auparavant, le frère aîné de 
ce pañen était venu me rendre visite, me priant d'aller me 
cacher chez lni, #il arrivait quelque .circonstmmce désa- 
gréable : nouvelle. preuve que la Providence veille sur 
nous , puisqu'elle nous prépare dans le secret , jusque 
méme dans les camps de l'ennemi , des retraites contre 
les jours mauvais , retraites que les méchants ne sauraient 
même soupçonner. Oh! que le Seigneur .est donc bon ! 
que sa Providence est admirable ! Que les enfants de la 
terre s’attachent à ce monceau de boue, qu'ils se disputent 
à l’esuyt quelques grains de sable ; pour moi, je ne veux 
que vous , Ô mon Dieu ! et je me tiens bien content de 
la part que vous m'avez assigne. Prècher J'Evangile aux 
pauvres , courir de cabane cn cabane sur les pas de 
Jésus; oh! que ce ministère est beau! À d’autres le pénible 
* état de faire retentir la parole sainte à l’oreille des grands , 
de la précher sous la voûte résonnante des basiliques 
riches et superbes, entourés d’an auditoire iHustre et 
nombreux ; mais à nous la gloire de catéchiser le pauvre 
et l’ignorant sous sa ‘case de paille. Que d'autres par- 
courent soleunellement les provinces , précédés par 1 re- 
nommée qui proclame leur arrivée par avances; pour ous, 
‘notre honneur est de passer inaperçus-sur kes cmpires 
où le démon règne tyranniquement , de ruiner sourde- 
œent son pouvoir en lui débauchant ses sujets. 

« Mais, ma chère Sœur, je vous entends me. dire : 
« Comment pouvez-vous être content:et heureux, si loin de 
votre patrie, panvre et dénué de tout, seul et abandunné à 
vous-même ? » Si lon -de ma patrie ! Hé ! vous ne savez 
donc pas que pour le philosophe , le monde entier cst lu 
patrie ; maie pour le chrétien, la patrie véritable est le ciel: 
Là se twouxeile rendez-vous commun , le rendez-vous éter- 
nel, où j'espère rencontrer mes amis de France et d’ail- 
lervs ; oh ! alors que de plaisir ! Ce qui m'inquiète , c'est 


Lé 


( 496 ) 

pour en être Bossédée , pour être son bien , sa joie rt 
sa aliment incompréhensible ; en un mot, ce bonheur du 
juste sur la terre , je ne vous en parz , Vous le con- 
naissez mieux que moi, ma chèce Sœur : tiède et Jan- 
guissaat dans la vertu , comme je le suis , comment pour- 
rdis-je en sentir toutes les douceurs ? C'est pourquoi tous 
mes plaisirs » dont je viens de vous parler, sont entremèlés 
de bien des croix, de bien des peines : ne les regardez 
que comme un peu de miel que Dieu met sur les bords 
du calice qu'il nous fait boire, comme à son Fils. Au sur- 
plus, le parfait bonheur n’est pas un fruit de la terre, 
il faut l'aller cueillir dans les contrées du monde éternel. 
Du fond de cette vallée de larmes, élevons donc nos re- 
gards vers les collines de la terre des vivants ; attendons 
avec patience que la nuit d'ici-bas s’écoulé ; quand le s0- 
leil de la gloire du Seigneur se lèvera sur nous, alors, 
mais seulement alors, nous serons pleinement rassasiés : 
* $atiabor cm apparuerit gloria iva. 


«Tout à vous dans les Cœurs de Jésus et de Marie. 


« RETORD , missionnaire apost. » 


On se rappelieràa sans doute la Lettre écrite par Îles 
deux Conseils , au nom de tous les Associés de l'Œuvre, 
aux Evêques , aux Prétres et aux Fidèles persécutés dans 
les missions du Tong-King et de la Cochinchine (1) : cette 
Lettre ; partie de France au mois d'avril 1836 , est par- 
venue à sa destination : elle a provoqué , de la part de 
ceux auxquels elle était adressée , des réponses qui vien- 
nent de nous être transmises ; nous nous faisons un de- 
voir de ne pas différer de les publier. 





RES 


(1) Annales, N° XL, p. 578. 


( 497 ) 


Leître des Missionnaires du Tong-King occidental aus 
Membres des deux Conseils de l'Association pour la 
Propagation de la Foi, et à tous les Souscripteurs 
pour cette bonne Œuvre. 


« Massreurs er cures Frènxs en J. C., 


« Nous ne saurions dire les sentiments qu'ont éprouvés 
nos âmes à la réception de votre admirable épître. Il nous 
semblait entendre les paroles des chrétiens de la primitive 
Eglise portant à leurs frères affligés des consolations affec- 
tueuses, et les soulageant dans leurs besoins par leur 
sainte prodigalité. Ah! oui, dans cette lettre sont peints 
en traits de feu l’esprit de foi et de religion dont vos âmes 
sont pénétrées. Rien, dans nos tribulations et nos peines do 
tout genre, ne nous a consolés comme des encouragements 
si sincères d’une affection si touchante. Pourrait-on encore, 
avec de tels encouragements , balancer un moment à em- 
ployer jusqu’à son dernier souffle de vie, pour faire triom- 
pher la cause que nous soutenons? Non, aidés de vos 
prières et de vos secours de tout genre, nous n’aurons 
garde de manquer à ce que nous devons à l'Eglise et à son 
vénérable Chef qui nous a confié le soin d’une portion si 
considérable du troupeau de J. C. ; nous dirons avec l’A- 
pôtre des nations : Zmpendam et superimpendar.… Ni- 
hil horwm cereor, nec facio animammeam pretiosiorem 
quèäm me, dummodô consummem cursum meum (1). 





(2) = Je donnerais trés-volontiers tout ce que j'ai, et je me don- 
perais encore moi-même pour le salut de vos âmes. Je ne craius 
rien de toutes ces choses, et ma vie ne m'est pas plus précieuse 
que moi-même et que mon salut; il me suffit que j'achève ma 
course. » 


zow. 9. 1n. 32 


( 498 ) 

Car la vie dont nous jouissons est un dépôt et nous sommes 
prêts à le rendre à celui qui nous l’a confié, quand il lui 
plaira de nous le redemander ; que notre dernier soupir 
soit un hommage à la Religion que nous prêchons et un té- 
moignage de la Foi que nous professons, et nous estime- 
rons le plus beau moment de notre vie celui qui en termt 
nera le cours ! 

«Nousavonsété pénétrés de reconnaissance à la vue des 
secours extraordinaires qui ont été alloués à la mission du 
Tong-King : ces secours seront employés , suivant l’inten- 
tion des donateurs, à soulager les pauvres et malheureux 
membres de J. C. battus, persécutés pour la Foi , et pour 
délivrer différentes chrétientés des superstitions. Déjà on a 
écrit au Curé de l’ancienne vi::e royale du Tong-King, pour 
tâcher de délivrer Badng-Sô, chrétienté de plus de 400 
âmes, cngagée depuis peu dans les superstitions. 

« Votre admirable Lettre a été communiquéc à tous les 
Missionnaires , qui en tireront copie, et en feront part aux 
Chrétiens des différentes paroisses après l'avoir traduite ; 
cela ne peut manquer de produire un effet admirable. 

« On engagera aussi les membres du clergé indigène et 
les chrétiens de l'Eglise gnnamite à répondre par lettres 
à des prévenances aussi charitables, et sans doute que tout 
le monde le fera avec empressement. 

« Nous avons l'honneur de salucr les Membres des deux 
Conseils et tous les Souscripteurs , dans le saint baiser dont 
S. Paul saluait les fervents chrétiens de son temps, et 
Aous sommes en union de foi et de charité, 


« Messieurs et très-honorés Frères en J. C., 
« Vos très-obéissants serviteurs , 
« + J°-M. HavanD, évêque de Castorie, 
vicaire apostolique; 
« Et presque tous les autres Missionnaires. » 


( 499 ) 


Réponse faite par un Prétre tong-kinais nommé André 
Linh (1), au nom de tous les Fidèles du Tong-King, 
à la Lettre que MM. les Membres des Conseils cen- 
traux établis à Paris et à Lyon pour la direction 
de l'Œuvre de la Propagation de la Fvi ont envoyée 
dnosseigneurs les Evéques, aux Missionnaires, Pré- 
tres et Fidéles annamites persécutés pour la Foi de 
J. C.;en date de février 1836 (2). 


« Lus catholiques annamites, aux catholiques de tous tes 
raags des villes de Paris et de Lyon, et à tous leurs Frères 
fraaçais , salut respectueux, vénération, estime et amour 
dans le corps mystique de J. C. N. S. 

« Nous venons de recevoir, très-chers Frères, la lettre 
de consolation que vous nous avez écrite. Oh! quelle fa- 
veur admirable et insigne, que le Seigneur nous ait choisis 
pour ne faire qu’un peuple d’amis avec vous ! Qui l'aurait 
pensé, que les mers d'Orient et d'Occident puissent s'unir 
d'une manière si touchante? Grâces vous soient rendues , 
6 nos chers Frères ! habitants d'une terre ferme et pai- 
sible, vous n'oubliez pas ceux qu’agite la fureur des flots 
et des vents,comme un vaisseau battu pâr une tempête, qui 
déjà a fait périr plusieurs personnes. Que nous nous tron- 
vons heureux d’être appelés par la bonté divine à vivre 
avec vous dans le scin de la sainte Eglise, d’être en commu- 
nion de mérites avec vous par la grâce du Baptême , d'être 





(1) Lisez Ligne, c'est-à-dire Spirituel. 

(a) L’original de cette Lettre, conservé dans les archives des 
Conseils , est écrit 1° en caractères annamites , 2° en langue anua- 
rmite et en caractères européens, 3° en français. La traduction en 
cette langue a été faite, dans le pays même , par un des Mission- 
naires qui s’y trouvent actuellement. 


32: 


( 500 ) 
éclairés par les rayons lumineux d'une même foi que vous! 
Chrétiens du midi ou du nord, du couchant comme du le- 
vant, nous nous écoulons tous comme une eau paisible vers 
une même mer qui est Dicu; nousétanchons tous notre soif 
aux mêmes sources d'eau vive, qui sont les sacrements que 
le Seigneur Jésus nous a Iégués en mourant; et nous nous 
nourrissons tous du même pain spirituel dans la sainte Eu- 
charistie. Nous vous félicitons, chers Frères, d’être sur une 
terre sainte, terre où le roi et les mandarins sont chrétiens 
et observent tous d'un commun accord la sainte discipline 
de l'Eglise; nous vous félicitons de pouvoir vous nourrir 
à satiétc de la manne céleste que le Seigneur donne à ses 
amis dans les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. 
Vous marchez à l’envi dans les sentiers de la vertu, et 
vous êtes remplis de joie comme ceux qui environnent Île 
trônc de l’Agneau dont S. Jean cut une vision dass l’île de 
Paunos. Un grand nombre d’entre vous savent prier Dieu 
comme il fant, savent faire des considérations élevées sur 
les mystères les plus sublimes. Vous êtes pleins de lu- 
mières, unis à Dieu et comme plongés dans une mer de 
grâces, ct vous pouvez facilement pratiquer sans obstacle 
notre sainte Religion. Mais nous, 6 Dieul que notre sort est 
différent! placés au milieu de cruels lions et de loups sau- 
vages qui harcellent et dévastent le champ de la Religion, 
plusieurs d’entre nous sont déjà tombés. Hélas ! nous 
sommes plongés dans une mer d’amertume, comme jadis 
le peuple hébreu captif sur la terre de Babylone. Nos 
églises sont renversées , ainsi que les muisons de nos Prè- 
tres; plusieurs couvents de religieuses ont aussi subi le 
même sort; nos Evêques et nos Missionnaires vivent fugi- 
uifs dans le trouble ct l'agitation; les Prètres indigènes ou 
meurent, ou fuient se cacher en différents lieux. Spectacle 
déchirant! le père abandonne ses enfants, les disciples 
quittent leur maître! plusieurs des élèves de la maison de 


( 50: 
Dieu sont rentrés dans ie monde. Que dire des fidèles ? 
il en ést qui ont renié la Religion, d’autres qui l'ont tota- 
lement abandonnée; un grand nombre deviennent tièdes 
et languissants de plus en plus chaque jour ; plusieurs meu- 
rent sans sacrements. Oh! malhear au troupeau de brebis 
annamites ! il est des endroits où elles se dispersent et se 
font les esclaves des païens, qui les forcent de contribuer 
à leurs superstitions sacriléges. Telles sont leurs misères 
et bica d’autres encore , dont la somme est augmentée 
chaque jour; et cependant, quoique nous soyons dans un 
état si déplorable, vous voulez bien daigner vous souvenir 
de nous , Ô chers Frères! ct de plus. nous aimer. L'espace 
qui nous sépare est immense, mais vos cœurs qui chéris- 
sent nos âmes savent facilement le franchir pour s'unir à 
nous. Oh! qui aurait cru que Jonathas, vivant dans un palais 
royal, au milieu des plaisirs et des honneurs , voulüt bien 
lier amitié avec David fugitif et malheureux? Qui aurait 
cru que vous, qui vivez dans la joie et les voluptés célestes, 
près de Dieu et pleins de ses grâces, pensassiez à nous, 
néophytes lointains et malheureux, faibles dans la foi et 
l'espérance ? Vous n’épargnez aucun sacrifice pour nous : 
les Missionnaires qu viennent nous visiter s’exposent pour 
nous sur mer à tous les périls des tempêtes, et quand ils 
sont descendus sur nos plages, leur cœur est déchiré de 
chagrin à la vue des misères qui accablent-les brebis du 
Seigneur. Qui pourrait dire combien est pesante la croix 
des Ministres de l'Evangile dans les circonstances ac- 
tuelles , et combien nous craignons que les pasteurs étant 
ainsi frappés, les brebis ne se dispersent, selon la parole des 
Livres saints , sans pouvoir les réunir de nouveau? Com- 
bien nous craignons que la Religion ne nous soit enlevée, 
comme au Japon! Noussommes comme des navigateurs dont 
Je navire est brisé; nous espérons en vous, Ô nos Frères ! 
aidez-nous à nous arracher au-naufrage. 1] est vrai, quel- 


(502 ), 


ques-uns d'entre nous ont souffert et sont morts pour [a 
Religion; c’est là notre joie, mais elle ne saurait effacer 
la douleur.que nous cause le malheur de ceux qui per- 
dent leurs:âmes. Nous vous rendons grâces, très-chers 
Frères, pour les aumônes que vous faites à notre pauvre 
royaume, et.surtout pour les paroles de consolation, ten- 
dres et affectueuses , que vous nous adressez ; elles sont 
pour :nous d’un prix infini, et nous causent une grande 
joie dans nos misères. Oh! quand nous vous voyons rem- 
plis comme d’une mer d'amour dont les flots se répandent 
au loin jusque sur nous, nous ne pouvons retenir nos lar- 
mes , et nous. ne savons comment vous témoigner notre re- 
connaissance autrement que par nos pleurs : recevez -les 
donc comme run effct de votre amour et une preuve du 
oôtre. L'or et l'argent sont des biens périssables , mais les 
consolations que vous nous adressez ne s’effaceront jamais 
de nos cœurs. Oh! combien nous les trouvans touchantes! 
il nous semble en les lisant être transportés près de vous, 
à nos heureux Frères! près de vous dont nous baisons les 
pieds en les arrosant de nos larmes. Ah! que ne nous 
est-il donné de pouvoir aller jusque chez vous pour rendre 
grâces à votre charité! pour vous voir au moins une fois! 
Oh! oui, si nous pouvions rencontrer nos bons Frères 
. d'Europe une sesle fois dans la vie, nous quitterions le 
monde sans regret! car si les paroles que vous nous en- 
voyez de si loin ont tant de pouvoir sur nos cœurs pour 
les attendrir et faire couler nos larmes, que ne ferait pas 
votre présence? et que pourrions-nous encore désirer en 
ce monde, après vous avoir vus? Mais où Ôtes-vous, nas 
très-chers Frères? et quelle route conduit jusqu'à vos ai- 
mables demeures? Hélas ! nous ne pouvons le savoir. Eh 
bien! si nous re pouvons pas vous voir, donnez-nous au 
moins la satisfaction d’entendre souvent vos paroles affec- 
fucuses, douces et encourageantes. Quoique venues de 


( Soi j 

l'extrémité du monde, elles:ne perdent rien de leur force. 
en traversant l’espace immense jeté entre vous et nous. 
Oh! avec quelle impatience nous attendrons dorénavant 
de vous quelques nouvelles paroles de consolation! II est 
vrai, nous ne saurons jamais vous rendre grâces autant 
que vous le méritez ; mais le grand Maître du ciel le saura 
faire pour nous malheureux exilés; il vous donnera de 
jour en jour de nouvelles vertus, et vous fera reposer, 
ainsi que nous l’en prions, dans le sein amoureux de Jésus, 
comme autrefois $. Jean. De cet asile, source de toute 
grâce, vous étendrez vos mains pour essuycr les larmes 
de vos petits Frères qui pleurent en secret sur la terre an 
aamite ; qui pleurent en secret, disons-nous, à la vue de 
la Religion qui périt de jour cn jour parmi nous. Profonde 
afiliction ! douleur amère ! le roi nous force de fouler aux 
pieds la croix adorable de Jésus. Plus barbare que les 
Juifs qui, voyant Jésus harassé de fatigue, lui donnèrent 
$imon pour lui aider à porter son fardeau, il est pour 
vous sans pitié; nous voyant abattus sous le poids de nes 
nisères, il nous foule de ses pieds tyranniques, ct veut 
que nous foulions des nôtres le seul objet qui fait notre 
consolation. O nos Frères! entendez-vous nos gémisse- 
ments? voyez-vous couler nos larmes? Ah ! ille faut Lien, 
puisque vous avez pour nous de si grands sentiments de 
compassion. Continuez donc de prier le Maître du ciel 
qu’il nous fasse la grâce d’être fermes et patients dans le 
malheur, afin que nous puissions un jour nous trouver avec 
vous dans le ciel. 

« Salut à nos bich-aimés Frères de la grande ville de 
Paris, qui font l’aumône à la Maison qui envoie des Apô- 
tres répandre la lumière sur nos terres paiennes ct té- 
nébreuses, comme des étoiles qui dissipent les ténèbres 
de la nuit. C’est parce qu'ils s’exposent à tout danger pour 
venir nous instruire, que nous connaissons le Maitre du 





(504 ) 
ciel. Les uns souffrent les horreurs des prisons ou les 
ennuis de l'exil , les autres trouvent la mort sur Îles mon- 
tagnes ou dans les flots de la mer, perdent pour nous 
leurs peines, leurs biens et leur vie; bienfaits inappré- 
ciables , que nous recevons d’eux par votre sccours ! 

« Salut aussi aux charitables Frères de l’illustre ville de 
Lyon, qui nous aiment grandement : Lyon, patrie du 
grand P. Ventô (M. Journoud ), déjà parmi les morts de- 
puis plus de quatre ans, et des deux grands PP. Doan 
(M. Charrier ) et Liéou ( M. Retord ); qui jouissent en- 
core d’une bonne santé (ainsi que tous leurs confrères ). 
Grâces soient rendues à leurs parents qui les ont élevés 
avec peine et, lorsqu'ils fondaient sur eux de belles espé- 
rances, les ont vus avec douleur partir pour venir nous 
consoler ! Priez donc le Maître du cisl de leur donner 
la paix, afin qu’ils puissent nous instruire et être auprès 
de nous à la place de tous nos Frères de Lyon. Hélas! de 
trois grands Pères qui nous arrivèrent le même jour ( ie 
p’y a pas encore quatre ans ), le seul P. Liéou nous restel 
Chers Frères , nous espérons que de nouveaux Mission- 
naires sortis de Lyon viendront prendre la place de ceux 
qui quittent ce monde. Oh! oui, désormais dans nos mi- 
sères tant spirituelles que temporelles, nous nous jetterons 
à genoux la face tournée vers cette France, d’où nous 
espèrerons toujours des secours , des prières et des conso- 
lations, pour nous aider à porter avec courage les croix que 
le Scigneur nous envoie dans ce temps de cruelle persécu- 
tion. Ainsi autrefois le prophète Daniel, captif dans le pa- 
lais du roi de Babylone, tournait la face vers Jérusalem et 
priait le Seigneur d’avoir pitié de lui. La lettre de con- 
solaticn que vous nous avez envoyée a déjà bien dimi- 
nué la tristesse de nos cœurs; Dieu aussi a fait la grâce 
que la plus grande partie de ceux qui étaient tombés 
par faiblesse se sont relevés de leur chute. Priez donc. 


( 505 ) 

chers Frères, pour que nous supportions de bon cœur la 
faim, la soif, la persécution ct les cent mille miséres que 
les hommes pourront nous susciter; que nous puissions 
bientôt sortir de Ia prison de ce monde , pour être un jour 
avec vous dans le: ciel. Comine les enfants d'un même 
Père, les serviteurs d’un même Scigneur, les disciples 
d'un même Maitre, unis par une mème foi et un même 
amour, nous loucrons à l’envi le grand Père commun, 
et nous nous réjouirons ensemble éternellement. 

« Adieu à tous nos Frères ct Sœurs du grand et illustre 
Occident. Le nom de N. S. J. C. nous cest témoin que nos 
cœurs se rappelleront toujours vos bontés, et seront tou- 
jours touchés de votre tendresse. 


« Le second mois de l'année européenne (février), l'an mil 


huit cent trentc-six depuis la naissance du, Fils du Blaitre du 
ciel ». 





NOUVELLES DIVERSES DES MISSIONS. 


On apprendra avec intérêt l'entrée de M. Maubant en 
Corée, et le départ de M. Chastan de la province de Chine 
où il était momentanément réfugié, pour aller joindre son 
confrère. C’est encore l’infatigable Joseph, le fidèle com- 
pagnon de feu Mgr. de Capse, qui a accompagné M. Mau- 
bant et l’a déposé sain et sauf dans sa nouvelle mission : 


on espère qu'il pourra rendre le même service à 
M. Chastan. — 

Une Lettre de M. L. de Bessi, missionnaire de la Pro- 
pagande , en date du 7 janvier 1835, et dont rous n'a- 
Yons eu connaissance que depuis quelque temps , annonce 
la triste nouvellede l'incendie de la belle église et du couvent 
de St-Joseph, à Macao. Ces édifices, les plus remarqua- 
bles de cette ville, appartenaient anciennement à la Com- 
pagnie de Jésus : le couvent avait servi de séminaire pour 


( 506 ) 
les missions du Japon, dans le temps où celies-d floris 
saient. Après la destruction de la Compagnie, il avait été 
transformé en casernes; et c’est, à ce qu’il paraît, à la 
négligence des soldats portugais qu’est dà l'incendie qui 
en peu d'heures l’a réduit en un monceau de cendres. La 
maladresse avec laquelle les secours furent dirigés, ne 
permit pas de conserver l’église, qu’un peu plus d'acti- 
vité aurait pu sauver ; On ne voit plus aujourd’hui debout 
que les murs, les colonnes à demi-calcinées , et quatre 
statues de S. Ignace, de S. François Xavier, de S. Fran- 
çois de Borgia, et de S. Louis de Gonzague, que les flammes 
paraissent avoir respectées. 

Depuis le départ des Jésuites de Macao, l’église de St- 
Paul était constamment fermée, sauf le dimanche, où la 
Messe y était célébrée pour la garnison : cette église était 
enrichie de nombreuses reliques des Martyrs du Japon, 
et d’unc partie notable de celles de S. François Xavier ; 
ces dernières seules ont été sauvées. 

De tous les établissements de la Compagnie de Jésus, 
il ne reste plus aujourd’hui à Macao qu’une seule maison 
dédiée à S. Joseph, et occupée par les Lazaristes. 





Nous avions été induits en erreur lorsque nous avons an- 
noncé, dans le N° LI des Annales, que les navires sur les- 
quels étaient embarqués les deux Evêques partis du Hävre 
le 24 décembre passé, avaient abordé l’un en An- 
gleterre et l’autre à Cherbourg. Tous deux ont eu une 
navigation heureuse ; la tempête horrible soulevée 
dans la Manche s’est changée , pour les bâtiments partis 
d'avance, en un vent très-favorable. Une Lettre de 
M. l'abbé Rousselon , qui accompagne Mgr. l'Evêque de la 
Nouvelle-Orléans, adressée à sa famille à Lyon , et datée 
du 30 janvier 1837 , porte les détails suivants : 


( 507 ) 

« Après 32 jours de traversée, nous sommes arrivés à la 
Guadeloupe le 26 de ce mois, tous en bonne santé. Le 
voyage a été des plus heareux , et à part quelques heures 
de calme, ii était impossible de faire un trajet plus 
agréable. Tous les jours nous avons pu dire la sainte Messe; 
le soir nous chantions des litanies , des cantiques et des 
psaumes. Nous sommes tous maintenant chez le Curé de 
Pointe-à-Pitre. Les habitants de cette colonie sont très- 
hospitaliers. Nos huit dames religieuses sont logées à 
l'hôpital , où elles n’ont aussi qu’à se louer du gracieux 
empressement avec lequel elles ont été accueillies. Hier 
dimanche , Mgr. a oflicié pontificalement , et a ensuite 
prêché. La tenue des nègres et négresses à l’église nous 
a paru très-édifiante..… » 

On a reçu également des nouvelles de Mgr. Pom- 
pallier : le Prélat et tous les Misssionnaires qui l’ac- 
compagnent étaient arrivés sains ct saufs à Santa-Cruz, 
dans l’île de Ténériffe, le 16 janvier 1837. Un acci- 
dent arrivé au gouvernail du navire, et dont on s'était 
aperçu un peu tard , avait engagé le capitaine à s'arrêter 
quelques jours dans ce mouillage. En attendant, le Prélat 
et tous ceux qui étaient avec lui étaient descendus à terre, 
où l’'Evêque et le clergé de l'ile les avaient fort bien ac- 
cueillis. Un logement avait été offert au Vicaire aposto- 
lique de l'Océanie , dans le palais épiscopal (1) ; mais il 
avait cru devoir le refuser , pour ne point se séparer de 
ceux de sa suite : ceux-ci préludaient aux travaux de la 
tie apostolique, en couchant sur des planches , dans une 
salle commune, chez un ouvrier de la ville. L'Evêque 
de Santa-Cruz a forcé du moins Mgr. Pompallier à accepter 
un anneau de prix , un don pour sa mission, et il a de 





(1) La résidence de l’Evêque, comme on le verra plus tard, est 
dans une tille à deux lieues de Sanfa-Cruz. 





( 508 ) 
plus témoigné l'intention d’établir dans son diocèse 
V'Œuvre de la Propagation de la Foi. 

Presque tous les Missionnaires qui se rendent aux Indes 
orientales passent devant l’île de Ténérilfe ; mais fort peu 
ont l'occasion d'y débarquer , quoique ce point soit fort 
rapproché de l'Europe. Nous croyons donc faire plaisir 
à nos lecteurs en insérant ici la petite description suivante, 
écrite par l’un des Missionnaires qui se trouvent avec Mer. 
de Maronée. 

« Les îles Canaries sont au nombre de sept, Té- 
nérille, l'Ile - de-Fer, Gomera, Palma, la Grande- 
Canarie qui donne son nom à tout l'archipel, Lan- 
cerote et Fortaventure. Ténériffe , située à l’ouest de la 
Grande-Canarie , a environ 18 licues de long sur 8 de 
largeur ; sa population est estimée à cent mille âmes. 
Languna , la capitale de l'ile, Santi-Cruz et une ou deux 
autres petites villes renferment de huit à dix mille habitants 
chacune. Placées près de la zône torride, les Canaries 
jouissent des avantages de ce climat. À côté de nos pro- 
ductions d'Europe se trouvent tous les fruits des Tro- 
piques , l’oranger , le limonier, le bananier , le palmier, 
la canne à sucre , le figuier d'Inde qui nourrit la co- 
chenille (1) élevée dans ces tles , etc. 

« Dans l'ile de Ténériffe se trouve le fameux pic , point 
le plus élevé de l'Afrique (2). II sert de reconnaissance 
aux marins , qui l’apercoivent de 50 à 60 lieues , quand 
il n’est pas perdu dans les nues. Il est dans le milieu de 
l'Île, à dix à douze lieues dans les terres; de temps en 
temps il vomit des laves et des métaux fondus. 





(1) On sait que la cochenille est un petit insecte desséché, dont 
on se sert pour la teinture de l’écarlate et du cramoisi. 


(2) Son élévation au-dessus du niveau de la mer est de 190 
toises. 


( 509 ) 

« L'intérieur de l’ile que nousn’avons pu visiter est, dit- 
02 , enchanteur; nous n’en voyons ici que-le mauvais côté, 
aride , brûlé par le soleil , avec un horizon borné par les 
mornes qui bordent la côte de tontes parts- 

e« Ténériffe, colonie des Espagnols ; n’a, comme le reste 
des Canaries, suivi que de loin les mouvements qui agitent 
la mère-patrie ; cependant les couvents sont fermés , les 
moines sécularisés ou expatriés. Santa-Cruz, lieu de relâehe 
pour les navires, est au fond d’une rade, à l’abri des vents 
de nord et d'ouest, mais qui n’est pas cependant sans 
péril. Trois ou quatre forts et unc assez faible garnison dé- 
fendent la ville, bâtie en amphithéâtre devant la rade; ses 
rues sont régulières , propres, bien percées, avec des trot- 
toirs; les maisons, toutes ou à peu près toutes construites 
sur Je même modèle, offrent dans leur distribution uné 
vaste salle de réception entre deux chambres de moindre 
grandeur ; au-devant se trouve une galerie intérieure ‘et 
couverte , qui fait le tour de la cour. La végétation est #1 
active, que l'herbe se fait jour entre le pavé; vous marches 
sur la pelouse à côté des dalles des trottoirs. Il n’y a id 
d'autre hiver que la saison des pluies. Nous sommes au mois 
de janvier, et nous avons la température du mois de juin en 
France. Le chameau, le cheval et l’âne sont les animaux do- 
mestiques que l’on trouve dans cet archipel; ils servent 
aux transports. Quant aux voitures, elles sont, à ce qu'il pas 
raît, bien rares; nous n’en avons vu qu’une seule. Le peuple 
est bon, docile et doux ; jamais on n’entend parler ni de 
vol, ni de meurtre : mais c’est là le beau côté, et avec 
cela que de vices! la paresse, entr’autres, est poussée au 
dernier degré, ct la misère sa fidèle compagne ne lu 
manque point ; c’est pitié de se voir entouré , poursufvi 
à tout moment par une foule d'hommes, de femmes, 
d’enfants demi-nus, habitués dès l'enfance à tendre là 
œain. Santa -Cruz surtout offre le spectacle dégoûtant 





(510 ) 

de cette misère et de cette paresse ; c’est le refuge . de 
cette population vagabonde qui veut vivre sans travailler. 
Heureusement les habitants de cette île sont sobres, et 
ces mendiants, comme les sauvages de la mer du Sud, 
vivent de petits poissons qu'ils font griller sur des char- 
bons ; ils n’ont pas d’autre nourriture. Quand vient le 
soir, alors que l'insulaire, nonchalamment couché sur la 
dalle, pince sa guitare qu’il accompagne d'un chant mo- 
motone comme l'instrument qu'il fait vibrer sous ses 
doigts , les rochers contre lesquels la mer se brise se 
couyrent d'une foule de ces misérables qui n'ont d’autre 
couche que la pierre , et d'autre pavillon que le ciel. 

« On ne rencontre dans les rues que des fenunes da 
peuple : elles ont sur la tête un voile qu’elles laissent 
tomber sur les épaules, pour le ramener ensuite par- 
devant ; sous ce voile est un chapeau d'homme; mais 
ces voiles, comme tout le reste des habillements, ne sont 
souvent que des lambeaux. Les dames ne sortent que pour 
aller à l’église ; elles sont coiflées en cheveux, voilées, tou- 
jours sans chapeau , et un éventail à la main : le sexe en gé- 
néralest peu modeste. Les hommes, pour la plupart, portent 
habituellement le manteau. Les églises sont belles ct riches: 
la plus remarquable est, dit-on, à la Grande-Canarie , île 
à douze lieues de Ténériffe. Languna , ville à deux lieues 
de Santa-Cruz , est la résidence de l’'Evêque , le premier 
de ce siége de nouvelle création. D'origine française par 
sa mère , l’Evêque cultive les lettres ; il parle assez bien 
notre langue , et connaît la littérature de notre pays. 
Une bonté, une affabilité toute cordiale, le disunguent. 
Homme de talents, il s'est entouré d’Ecclésiastiques sa- 
vants. Le recteur des Facultés de théologie et de droit est 
digne de la place qu’il occupe. Les Prétres sont plus 
vénérés ici qu'en France ; mais nos cérémonies sont plus 
touchantes, mais nos fidèles sont plus recueillis , mais 


( 5rr ) 
n08 églises sont plus fréquentées. Depuis Lyon jusqu’à 
Ténérifle , nous n'avons rien encore retrouvé qui puisse 
se comparer à la ville des Martyrs (1), 


« Bast, missionnaire apostolique. » 





ll nous reste maintenant une tâche bien douloureuse à 
remplir , en faisant connaître aux Associés de l'Œuvre les 
dernières nouvelles qu’on a reçues des missions persé- 
catées. Le sang des chrétiens continue à couler sur cette 
malheureuse terre annamite : àne nouvelle victime a été 
sacrifiée à la fureur de Min-Ménh : M. Marchand, l'un des 
Missionnaires européens , a souffert un glorieux mais hor- 
rible martyre. En attendant de plus amples détails, voici 
Jes principales circonstances de ce déplorable événement. 

Lors de la dernière insurrection, M. Marchand se trou- 
ait malheureusement dans le district occupé par les is- 
surgés, qui , harcelés et poursuivis par les troupes royales, 
farent obligés de se réfugier dans le fort de Sai-Gon. Dans 
leur retraite , ils enlevèrent de force le Missionnaire, et 
l'obligèrent de les suivre dans la fortéresse, d'où il ne put 
plus s'échapper sans s’exposer à tomber entre les mains 
des troupes du roi, qui avaient investi et bloqué la place 
de tons côtés. Le fort, après un long siége, fut pris, 
et M. Marchand fait prisonnier. Le roi, ravi d’une si 
précieuse capture , qui lu fournissait l’occasion d’assouvir 
sa haine contre la Religion chrétienne, en faisant mettre à 
mort un de scs ministres, et voulant cependant donner une 
apparence de justice à l'horrible genre de mort qu'il mé- 
ditait contre. lui, le. condamma , sous la double charge 
de chef des rebelles et de prédicateur de la Religion 
perverse de Jésus, à être pendu, après avoir eu toutes 





(1} Sous ce nom, M. Bret veut désigner Lyon, cité la plus cé- 
lèbre, après Rome, par le nombre de ses Martyrs. 


( 513 ) 

les parties charnues du corps disséquées et coupées en 
morceaux. La sentence fut ponctuellement exécutée. Le 
prétendu coupable ayant été conduit à la place de l’exécæ- 
tion au milieu d’un concours prodigieux de peuple, les 
bourreaux le lièrent, et lui arrachèrent les chairs succes 
sivement et par morceaux avec des tenailles de fer rougies 
au feu , commençant par le gras des jambes, les cuisses, 
et jusqu'aux mamelles et aux deux joues. Le saint Martyr 
supporta avec une patience et un couragehéroïques ces hor- 
ribles tortures , dont il faudrait chercher l’exemple dans les 
Actes des Martyrs de la primitive Eglise. Ce fut au miliea 
de ces tourments, et avant qu’ils fussent finis , que son 
âme s’envola au ciel et entra dans la joie de son Seigneur. 
Son corps inanimé fut ensuite attaché à une potence, d’où, 
après quelque temps, ayant été descendu, sa tête fut séparée 
du tronc. Ce dernier fut transporté à deux ou trois lieues 
de distance dans la mer, et jeté dans l’abtme. Sa tête dé- 
charnée, ayant été fixée au bout d'une perche, fut pro- 
menée dans toutes les parties des deux royaumes, pour 
être exposée aux insultes et aux railleries de la populace. 
On avait ordre surtout de la porter dans tous les villages 
où l’on soupçonnait qu'il y avait des chrétiens cachés, afin 
de leur inspirer la terreur. Après avoir été ainsi exposée 
dans les deux royaumes, elle fut broyée dans un mortier 
et jetée à la mer. 

M. Marchand était du diocèse de Besançon. Voilà donc 
deux martyrs que ce diocèse fournit dans bien peu de 
temps à l'Eglise de Jésus-Christ! Si memoris illorum in 
benedictione , et ossa eorum prullulent de loco sw. 


ge | 


La Congrégation de Picpus vient de faire une perte bien grande 
dans la personne de M. l'abbé Coudrin, son fondateur ; nous es- 
pérons pouvoir, dans un N° prochain, consacrer quelques be 
gues à La mémoire de ce vénérable Ecclésiastique. 


Denins por de lodiér. 





MARTYRE DE M: FRANÇOIS-ISIDORE 
GAGELIN , 
A HUÉ EN COCHINCHINE, 


: LA 47 l'itotpe, Las (35, 


ANNALES 
PROPAGATION DE LA FOI. 


RECUEIL PÉRIODIQUE 


DES LETTRES DES ÉVÈQUES ET DES MISSIONNAIRES DES MISSIONS DES DEUX 
MONDES, ÊT DE TOUS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS ET A 
L’OBUVRE DE LA PROPAGATION DE LA FOI. Fe 


Collection faisant suile aux Lettres Edifiantes, 


Jouer 1837. — N° LI. 





A LYON, 
CHEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 


AUR DU PERAT, Ne 6. 


A PARIS ET DANS LES AUTRES VILLES, 


CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 


_ 1837. 


Avec approbation des Supérieure. 





AVIS. 


Des -circonstaness entièreurant isdépendaptes de metre 
.tonté nous ayañt forcé de différer jhsqu'à té jour la 
publication de la gravure représentant le martyre de 
M. Gagelin, nous da joignons au présent Cahier. Les per- 
sonnes qui conservent la collection des Annales, pourront 
facilement transporter celte gravure au XXXIX° ou au 
XL° N°, dans lequel eHe se trouvera convenablement 
placée. 


Cet Ouvrage sc vend au profit de Œuvre. 


Prix de ce Cahier. 9% , e e e « e * 15 Ce 


LYON, 
EMPRUMERYE DE PÉLAGAUD, LÉSNE ET CROZET, 
SUCCESSEURS DE RUSAND. 


189374 








3 FE h 1 412 she Le a PAS te, 


ss Roi a 


1 


DE L'OOVRE dt LA PROPAGATION DE LA FOI 


BANS'LES es plocÈsrs ce Y ONT CONCOONE 
PENDANT L'ANNÉE 1836. 


us 
u Lt” Us PR Le LESC 6 


oo les deux minégs précédentes, Bla publiez 
dondes tableau comparatifs dexsituation de l'Œuyré dat 
les différent diocèses, noué engage à ne plus réserver 
aujourd’hur cette pubhication aux seuls corfespondant# "de 
Conseils. Il'n’est pas'sans importance, en éffet, de’ “porter : à 
la connaissance dé toutes les parsonnes qui y cncouremt 
l'état réel de l'Œuvre dans chaque diocèse, de donner le: 
mesure des -progrès de obiéaus, d'indiquer le capport 
du nombre des souscriptears à ‘celui des populatiohs, et 
de mettre ainsi en évidence aux yeux de thus, conbien le 
premier est faible encore, eambien il est oigné &es limi- 
es que, sas aucune présomption, on doit espérer d'at- 
tindre, de ee que demandaraient de nous enfin ne 
mèenses des missions. “1 

Les aunfdnes retueillies en 1836 se sont ‘élétées à 
129,867 fr. 91 cént. Dgns celte somme sont (0 
81,158 fr. 80 cent. provenant -de l'étranger et des s ÀA 
mer. Cellesde la Franoë offt déga été de 48,709 HS 
É’aécroissement sur l'année 183Best de 188, 1126 06e, 

33. 


Re 516 ) 
et de 157,860 fr. 20 cent. sur les recettes des diocèses 
de France. 

Voici dans quel ordre se.classent les différents diocèses 
qui ont contribué à l'Œuvre en 1836, eh comparant le 
nombre de leurs souscripteurs à leur population. Nous 
avons omis quelques diocèses dy Piémont où l'Œuvre ne 
fait que commencer, ainsi que quelques autres points pour 
Icsquels les éléments de comparaison nous manquent en- 
core. | 

Nora. Les diocèses marqués d’un astérisque sont ceux qui cor- 
respondent avec le Conseil de Lyon. 


Le diocèse d'Angers à *St-Claude, un sur 133 
compté en 1836 un * Alby, » 135 
souscripteur sur 33 * Chambéry ;: » 137 
habitants. | * Porentruy, (Suisse), 137 

. Naäntesj  dn'sûr : ‘'34]* Grenoble, » 139 
“Mende, :: 1%»: 1 39 |: Chélons-S.-Mi,y») 140 
res ,. m . | 42/*St-Djé, » 150 
"Lyon,  . 2. 46|* Rodez, ». 155 

Rennes, » . 65] Rouen, » 158 

St-F loi » 59] Le Mans, » 161, 
Paris, | » 62! Tournay, » 161 
* Montpellier, ec» 2:68!" Careassonne, »'  : 165 
lHegps : oem ss , 72: Clermont, » 169. 
* AVIERED 1. Pr lus 78 “Le Puy, ‘» 129 
“hangres,, , » ,, 791] Coutances, » 177. 
Vannes, .», 19} Arras, » 185 
“A, li gslepeloy: : © n° : : 188 
* Sion (Sütsse),» *.' 98{* Auch, ” » 199 
* Viviérs, ” x 96| Poitiers, »", , 192 
+ Toulouse, > 101|*Besangon,  » 195 
Bayeux, -.,»,; 102! Orléans, . » 196 
OrS, > 119 Evreux, , » . 203 
*Fréjus,  » 125 *Dijon, se "208 
jurs, ‘=: #31!" Versailles, ‘: » 309 
Lééon, ‘::° en 131! Mabnes, » : ‘218 
nent 1 “1 1.1. 133] Reis, » 219 


U 


É5i5) 


* Metz, un sur 2241 Beauvais, unsur 348 


* Nancy, »’:.1:71 225! *Nimes, a 364 
* Autun, » 229! Nevers, » 395 
‘Bayonne, » 234|- Namur, » 396 
La Rochelle , » 235 |* Limoges, » 422 
* Verdun, » 241 |" Strasbourg, ,». DE 
* Annecy, » 251, Cambray, ,. » 
Moulins, » 251|* Tulle, ,: 7» 462 
Soissons , D 261! St-Brieux, :, » 471 
* Digne » 263 |" Bourges, °  » ‘  b3b 
Troyes, » 264 |" Montauban, » ‘ 601 
Blois, » 266 |” Pamiers, » (609 
Aire, » 281| Meaux, » . 636 
Agen, » 237 | Sens, » 720 
Quimper, » 296! Périgueux, » 1017 
* Valence, » 300! Angoulême, » .1122 
Séez, » 302 |* Suisse (dans son en-” 
Amiens, » 305 semble), »,, 1646 
Chartres, » 316 |“ Tarbes, » 2137 
“Gap, » 517 Bruges, » 3114 
“Perpignan, » 


341 j Ajaccio, ÿ , 4886 


RE Se 


La Propagation de la Foi a dü compter en 1836, d’après 
le tableau qu'on vient de voir, 232,617 souscripteurs, 
72,398 de plus qu’en 1836, ou 43,826, à ne considérer 
que la France seulement. 

Il ne sera pas sans intérêt d'examiner maintenant le 
mouvement de l'Œuvre dans les différents diocèses, pen- 
dant le cours de l’année écoulée. Le tableau suivant lo 
rendra sensible , en mettant sous les yeux du lecteur le- 
nombre d’Associés dont s’est accru ou a diminué, par 
100,000 habitants, chacun des diocèses, en 1886. : 





‘Le diocèée d'Ari- 
.gers à gagné . 
souscripteurs par 
100,000 habit. ; 


Liége, 

* Mende, 
Nantes, 

* Toulouse, 

* Montpellier, 

rRodez, 
Lucon, 

Aix, 

* Marseille, 

* Carcassonne, 
Annecy, 

# St-Claude, 
Vannes, 

# Viviers, 
La Suisse, 
Versailles, 

* Fréjus, 

* Grenoble, 
Roues, 

* Metz, 

*St-Dié, 
Evreux, 


Châlons-S.-M. , 


“Valence, 
Bordeaux, 
Chambéry, 


(518 À 


sg se! 


“Digne, 
St-Brieux, 
Rénnes, 
Namur, 

* Montauban, 
Périgueux , 
Troyes, 
Arras, 
Moulins, 
Beauvais, | 


5|*St-Flour, 





Limoges, 
Séez ; 

La. Rochelle, 
*Nancy, 
Rouen, 
Coutances , 


168} Cambray, 


165 
164 
152 
139 
132 
121 








* Autuw, 
Le Mans, 
Meaux, 
Sens, 
Chartres, 
Blois , 


30!" Ajacoee, 
” Belley, 28 an ne 
Nimes, : 27 Angoblëme, L 
*Verdiur, 271 Bruges, à 
‘Strasbourg, 47| Amiens. à 





DIOCÉSES EN DÉCROISSANCE. 


Ci 


Le diocèse d’ a perdu 283 
s souscripteurspar 100,000 


Pamiers, 42 
Clermont, 37 





Neuf diocèses ne figurent point dans les deux derniers 
tableaux : ce sont ceux de Quimper et de Bourges , de= 
meyrés stationnaires ; et ceux de Lyon , Besançon , 
Langres, Bayonne, Avignon , Tournay et Malines , où 
l'Œuvre a été réellement en progrès pendant l'année 
1836 , et où néanmoins elle paraiîtrait en décroissance 
si nous ne les enssions laissés en dehors. Le motif de 
cette décroissance apparente se trouve dans le retran- 
chement que nous avons cru devoir opérer des dons 
qui ont été faits à l'Œuvre pendant l'année 1836 , avant 
de procéder aux calculs qui ont amené les classe- 
ments précédents. Ce retranchement n’avait point êté 
fait pour la statistique de 1836; il a donc dù reculer, 
dans le tableau du mouvement réel, en 1836, les dio- 
chsca dans la recette desquels se tronvaient ces dors ;’ 





( 520 À 

et d’une manière d'autant plus notable que le ‘chiffre 
de Ces mêmes dons a été plus élevé; cela , jusqu’à faire 
paraître en décroissance des diocèses dans lesquels le 
nombre des Associés s'est cependant véritablement accru. 
Un semblable inconvénient ne se rencontrera plus à l'a- 
venir; mais il fallait commencer à asseoir nos statis- 
tiques sur une base qui fût celle du nombre vrai des 
souscripteurs, et c'est ce que nous venons de déter- 
miner. 

Nous avons donc bien fait connaître l'actuelle et vé- 
ritable situation de l'Œuvre ainsi que son mouvement 
en 1836. Pour ne rien omettre toutefors des éléments 
qui peuvent constituer cette statistique , il serait juste d'a- 
voir égard encore au plus ou moins de ressources de 
chacun des diocèses qui ont contribué cette année à la 
Propagation de la Foi. Mais l’on sentira dans quels {détails 
ces considérations nous entraîneraient, et à combien 
d'erreurs nous serions involontairement exposés. Tout 

ce que nous pouvons dire d’une manière générale , c'est 
que parmi les diocèses qui occupent les premiers rangs , 
il en est, comme Meude ct St-Flour , dont l'importance 
sous le rapport des richesses est fort petite , et où la 
dispersion des populations est telle qu’elle rend néces- 
sairement les relations rares et difficiles. Ces diocèses 
devraient occuper un rang bien moins avantageux, 
sans doute, si le zèle, si la piété et l'esprit de foi qu 
distinguent leurs habitants n'étaient avant tout les mobiles 
principaux d’une œuvre qui est elle-même toute de foi 
et de charité. Ainsi, dans le diocèse d'Angers, où elle 
a pris une extension si remarquable , les recettes sont 
composées en presque totalité des aumônes de ces 
hommes qui vivent péniblement de leur travail quotidien 
et à la sueur de leur front. Là, on a vu de pauvres où- 
vriers s'imposer des privations volontaires, afin de pouvoir 


( 5ar ) 
contribuer , eux aussi, à l'Œuvre du sou par semaine. 
Faut-il s'étonner , après cela, si de telles aumônes et 
les prières de tels chrétiens sont toutes-puissantes auprès 
de Dieu, soit pour attirer des grâces de conversion 
sur les infidèles , soit pour conserver la foi parmi nous? 
Jadis, pour fonder son Eglise , ce furent douz pécheurs . 
que choisit le Sauveur du monde; aujourd'hui c'est 
l’aumône du pauvre encore , c’est le denier et la prière 
de la veuve qui contribaent à étendre le règne de J. C. 
jusqu'aux extrémités de l'univers. Ainsi donc, de nos 
jorrs comme de ceux du grand Apôtre , c’est toujours 
par des vues tout opposées à celles de la sagesse humaine 
que les œuvres de Dieu se manifestent, c’est toujours 
avec des moyens bien faibles qu'il opère les plus grands 
prodiges : Infirma mundi elegit Deus , ut confunda 
fortia. | 








MISSIONS 


DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 


On sait quels furent les services que la Compagnie de 
Jésus readit antrefois aux missions : il r’élait presque au- 
cane eontrée de la terre où ses religicux n'eussent pé- 
nétré , et où ils n’eussent porté aussi, avec le flambean 
de la Foi, leurs laborieuses et savantes investigalions. 
Toutes les contrées du Levant, l’Archipel, Constanti- 
nople, la Syrie, la Perse même , avaient été témoins 
de leur zèle; l'Egypte les avait vus, en même temps qu'ils 
travaillaient au salut des âmes, fouiller les ruines de ses 
cités antiques , interroger leurs débris et les tombeaux 
de ses rois. Plus au centre de l’Afrique, ils avaient pé- 
nétré jusqu'en Ethiopie. Aux Indes, le souvenir d’un 
François-Xavier et de ses nombreux successeurs est 
tout vivant encore ; et les noms de Goa , de Travancor, 
de Ceylan, de Malaca, ne peuvent plus se prononcer 
cn quelque sorte sans rappeler en même temps la mé- 
moire des travaux de ces saints Apôtres , dont ils furent 
autrefois les théâtres. En Chine, ils s'étaient concilé 
la faveur des empereurs , et tandis que, par des tra- 
vaux qui étonnaient les lettrés, ils établissaicnt la su- 
périorité du génie européen chez un peuple qui croyait 
tout savoir, ile trouvaient le temps encore de veiller au 


{ 523 ) 

développements de ls Religion, objet principal de leurs 
soins, .et d'envoyer aux académies d'Europe: es savants 
mémoires qui ont rendu justement célèbres les :nems des 
Pareauin:, des Gaubie et des Prémare. Os per oux 
que la Ltérèure de 1 Chine, ses livres do philosophie 
et d'histoire, que les meurs «1 les-coutumes dosws:ln 
bitants, que les productions mêmes de son sol-nots sons 
asjourd'hui connus comme ceux d’une :comtrée: d'Europe . 
Mieux qu'aucun autre géographe , ils nous ont transmis 
l'exacte description du eéleste empire ; et les cartes kes 
plus préeises dont puissent se servir Res navigateurs qui 
parcourent la mer de Chine, sont aujourd'hui eneore 
celles qui furent dressées par leurs soins. Enfin fs ont 
pénétré jusqu’au Japon; et l'on sait quels prodiges is 
opérèrent dans ces îles, où des flots de sang et des 
persécutions inoules n'ont pu éteindre entièrement un 
reste d’attathement à notre Réligion same, un feu dont 
ñ ne reste plus que quelques étineelles , mais qui se ral. 
hemerait Lien vite si les circonstances devenaient ptes 
favorables. , 

Dans un hémisphère opposé, leurs missions s’étaiom 
étendues depmis les rives glacées des Esquimaux jus- 
qu'aux peuplades les plus reculées de PAmérique du sud: 
leurs travaux dans le Canada en assurèrent jadis la pos- 
session à la France, on même temps qu’à la Religion ca- 
tholique ; enfin ils jetèrent partout les premières semences 
de la Foi, qui fructifièrent ensake sur FRE points 
de l'Amérique septentrionale, 

Dans l'autre partie du Nouveau-Monde, ils cen- 
tribuèrent puissamment à inspirer aux descendants des 
Européens qui l’habitent cet attachement simeère au 
emhokeïsme, attachement qui a survécu à toutes es 
révolutions qui ont désolé ces riches contrées depuis 
Feor séparation de l'Espagne , leur métropole. Les os 


( 524 } 

breux établissements qu'ils fondèrent ; é1 qu'on retrouve 
encore à chaque pas ; témoignent de leur zèke pour cpnso- 
lider la foi dans le cœur des populations civilisées de 
ces pays, tandis que leurs célèbres réductions parmi Les 
sauyages du Paraguay feront à jamais. l'admiration des 
hoinmes de bien et peut-être aussi des législateurs et des 
politiques. sr. 

Après la ruine de la célèbre Sogiété dont il est ques- 
tion , une partie de ses missions fut donnée aux Laza- 
ristes et aux Religieux des ordres de Si-Dominique et de 
St-Frapçois ; d’autres furent peu à peu abandonnées. 
Depuis quelques années, le St-Siôége , daus sa sollicitude 
pour le bien de l'Eglise entière, a confié de nouveau à la 
Compagaie de Jésus le soin de quelques-unes des an- 
ciennes missions qu'elle dirigeait dans les deux hémis- 
phères, et la Providence a permis aussi que le gouverne- 
ment britannique réclamât son concours pour plusieurs 
de ses colonies , sentant bien qu'à la Religion catholique 
seuleilappartient d'imprimer fortement dans les consciences 
la subordination au pouvoir, le respect pour les propriétés 
et les personnes , tous Îcs autres principes enfin sur les- 
quels repose l’ordre social. Les missions dirigées aujour- 
d’hui par les Jésuites sont établies dans les pays dont les 
noms suivent : dans le Levant , la Chaldée et le Liban; 
dans l’Archipel, Tine et Syra; dans l'Amérique sep- 
tentrionale, le Maryland , le Kentucky et le Missoun, 
Philadelphie et la Nouvelle-Orléans ; aux Indes , Calcutta 
et le Maduré ; la Jamaïque, dans les Autilles ; Buénos- 
Ayres, dans l'Amérique du sud. Les missions du Ma- 
duré et de la Jamaïque ne sont point établies encore, 
mais elles ne tarderont point sans doute à l'être. Nous 
avons déjà publié plusieurs Lettres sur les travaux des 
Missionnaires jésuites qui se twouvent parmi les sauvages 
au-delà du Mississipi; nous avons fait connaître aussi leur 


{ 525 } 
premier établissement dans la capitale. des possessions 
anglaises aux . Indes orientales. Les iles de l’Archipel du 
Levant , Calcutta .et Buénos-Ayres sont. le "" des re- 
lations qe l'on va lire. 





NOTICE SUR LES MISSIONS DE TINE ET DE SYRA. 


En mm SEe 


« Ts et Syra sont comptées parmi les Îles les plus im- 
portantes de la mer Egée ; ce sontd’ailleurs les plus intéres- 
santes par le nombre des catholiques qu’elles renferment. Il 
y en a près de 6000 À Tine, et 4000 à Syra. Santorin n’en 
possède que 600, Chio et Naxie chacune 300; à peine en 
rencontre+-on quelques-uns dans les îles d’Andros, de Pa- 
ros et autres environnantes. Les Russes, pendant le peu de 
temps qu'ils ont été maîtres de ces parages, ont fait à la Reli- 
gion un tort irréparable ; la moitié des catholiques. s’est 
Jaissé entraîner dans le schisme., Les xexations des Turcs, 
les persécutions continuelles et plus d’une fpis sanglantes 
des de ont pas peu us à favoriser cette 
défection. 

.« La fidélité de Tine A . Syra à conserver la Foi de 
leurs pères au milieu de. tant de .périls.et d'exemples de 
sédaction , ne s'explique que par upe faveur spéciale de 

12 Providence, dont elles sont redevables. sans doute à La 
protection de Marie ; protection qui, depuis plusieurs 
siècles; s’est mapiféstée sur alles d'une manière.rériable- 
ment merveilleuse. :Âu temps où des, Turcs faisaient de 
continuelles incursions. sur les domaines .des Vépitiens, 
dépouillant, massacrant, enleyant-une foule de malheureux 


{ 526 } 

Mébhents do toutes As Go PAtope, “ébttt de hrie oi 
de Syra: Gérért-phnicurs Fils eut svtitià es miracles 
débotité Mila partie cêtte puissante patronne Les rites 
s’approchaient-ils de leurs côtes , une terrétt'patique ‘on 
des vents violents les en écartaient tout-à-coup. Y étaient- 
ils quelquefois descendus , Tes serviteurs de Marie échap- 
paient à leurs yeux, soit au moyen d'un nuage épais qui 
se répandait à propos sar l’île, soit au milieu des joncs et 
dés -rOseaux , faible: retalt6 quite Vén sit dééhtéome eut. 
sante pour les dérober à la fureur de leurs ennemis. De 
nombreuses chapelles, élevées sur les différents points des 
deux îles, perpétuent la mémoire de ces bienfaits; et la 
reconnaissance des habitants yhondre HE Viètge protetthice 
soùs le riom:de'M Pherye wux roseuur. 

“eL'incienne Compagnie de fésus entretenuit six Mission 
maires à Tine, et &enx à 'Syra: ces Missionnäires 86 por£ 
tient, au”besoïn , dans'les Hes-envitonhantes. Outre leuts 
drsses et leurs autres fonctions accoutimées, As fistient 
de fréquentes excursions dans-bès'campagnes , ingtrhisant 
séparément les labenreurs et les Bergets à iresuré qu'ils 
les rencontraent, ‘et entendant souvent-leurs confessions, 
appuyés contre ‘un drbte où -contre Îa borne d'un champ. 
Les Pères donnäiént-encore lenrssbins à des'Congrégatons 
dc files qi Sont eonnmes dañs'ices îles sous: le nom de 
Vierges de Ste-Ursule. Les unes sont cloîtrées et reçoivent 
des pensionnäirés, les antres vivent her leuts pirénts , 
autres enfin sont ‘féunies ér'céMain noônibre datis une 
Maison 'comrirütie , d'où éflès né sübient que pôur ér-offices 
&cd'Ege ,“où poir vaquer ans Les fHiies à mille exet- 
ticés-de.zée ete Ward! + 7. © 0 SN 

«A l'époqe de a sdppréessibti de 1 Éiphnis le ride 
Pranee,qui'atañlt patronage de tons les tâthotiques soÿets 
dt brun Porc ; envoya dés! Pres Hi Congrégitibn dé 
Enidt-Edrate haie: Syrie ; etc.-Ceuix'd'enitte-etix tp 


( Sar) 

sétdtilirentià Tiné 8€ à Syra re pPurèht jamais s'y mune- 
fäute de ressources. Les Missiomnaires dela Compagnie, 

quelques-uns étéiéht ofiginaires de -ecs îles, et qui 
œous . avdieht de longties hibitudes, rejudrent donc alors 
leurs travaux. En 1905, deux nouveaux Religieux , les 
Pères ‘Vedturi et Mot, vimrent potr s’adjoindre à euxou 
phtôt pour les remplacer; car, consumés de travaax et 
plems dé jours, ils ne tardèrent pus, es uns après les 
ænrés, À aller recevofr dims KR ciel fa ‘récompense 
d'ûne vi employée ont entière à procurer Fa gloire de 

«En 1823, ks Pères ‘Venturi et Mot avaient 'sac- 
donisé : un seu Jébuitéi siéilien se:trouvait employé dans les 
missions de l'Archipel ; entere, dans l'espace de ‘sept 
amhées -qu'il y resta, fut appelé plusieurs ‘fois pour 
wrôcher le Carérie aux citholières de Constunténople. 

« Copéndan l'église de Syra et'în maison des Mission- 

nâfres, qui y était jointe, MenaÇwient ruine ; de reîle ‘sèrte 
qu'en 1825 le Vicaire apostolique se vit dans la ‘triste 
mécéssité d'interdire désormais d'y fire le service divin. 
Le rèle des hibitants de Syra ne se démendt: point dans 
eetté circonstance’ : ils entreprirent d’édñier ane autre 
église et ils y mirent tant d’ardeur, qu'un an n'était point 
écoulé-encore, que déjà tout d'élfice était achevé. A est 
Be à Hi Sainte Vierge, sous le-titre de Notre-Dame du 
Mônt - Carinel. Outie 6 ‘maître-autel, on compte dns 
de Église quatre autels latéraux, Ea-dépense totile , 
déuction frite: dés -oavrages igrituns , s'éleva à 25, #00 
piastes türqeeb (plus &:63,806/fruncs). 
” Ohisléditera pareise pes milicu des-horreurs de 
fuite a plus détasnenso, ls hab de: Syea nid 
“bu subvemis à utie éitreprése airs :disperdiente ; et L'est 
Bit ictilé Heu de faire remarquer encore lesdits: de” ln 
Brotoblion de La Sainte: Vierge les îles catholiques de 
F'Archipel. 





( 528 } 

a Tine et Syra s’etant déclarées neutres au milipa dn 
conflit général , leur ruine fut résolue. Tine était assez 
bien défendue par les tempêtes continuelles qui. règnent 
autour d'elle ; mais Syra offre un port aussi sûr que cé- 
lèbre , et dont l’abord est du plus facile aecès. 

\ _« Les efforts des Grecs conjurés se tournèrent donc d’2- 
bord contre clle; la haine du catholicisme enflammait en- 
core leur ressentiment. Les habitants de Syra se voient 
attaqués à l’improviste par une troupe nombreuse de 
schismatiques, auxquels sont réunis dessoldats de toutes les 
parties de l’Europe. Ils savent combien de terres et demers 
om déjà été ensanglantées par les exploits de leurs adver- 
saires ; mais ils ne s’en résolvent pas moins à s'opposer 
à leurs projet de descente. Au nombre de 600 seulement, 
occupés hier encore à la culture de leurs terres , ils re- 
çoivent l’ennemi avec tant de résolution que bientôt il 
ose à peine se montrer hors de ses vaisseaux. L’at- 
taque se continue pendant huit jours, et Syra n’a encore 
perdu que deux de ses défenseurs.’ Mais les munitions 
s’épuisent , elles vont manquer entièrement ; c'en est 
fait d'elle, malgré son héroïque résistance , lorsqu’ue 
navire français sc montre tout-à-coup à l'horizon : sur 
les signaux qui lui sont faits, il s'approche , et prenant 
Syra sous la protection de la France , il force ses ennemis 
à prendre Îa fuite. Ceux-ci, plus d’une fois, reviennent 
pour essayer de nouvelles attaques ; mais à peine leurs 
corsaires étaient-ils en vue, que les femmes et les es- 
fants se précipitaient en foule dans l’église du Mont- 
Carmel , y réclamaient l'assistance de Marie, ct toujours 
quelques bâtiments français qu anglais . arrivaient agsez 
à temps pour s'opposer à la descente Une protprtion si 
éclatante engagea un grand nombre de Grecs à se refagier 
à Syra. L'ile y gagna pour les richesses ; mais le grand 
aombre de réfugiés schismatiques la mit bientôt dans un 





( 529 } 

nouveau danger. Enhardis par leur mixkitude (1), les senis 
matiques conçurent la pensée d’opprimer les catholiques x 
ils ne purent cépendant venir à bout d’exécuter leur mav- 
vais dessein. Bien plus , comme ils s’occupaient à se bâtir 
uñe ville sur la côte dé l'île, l’Evêque, plein d'une 
sainte intrépidité , se rendit auprès d’eux; ct en leur 
présence , et sur le terrein qu'ils occupaient ,‘ il jeta 
les fondements d’une nouvelle chapelle en l’honnear de 
la Mère de Dieu , comme pour lui assurer de plus en 
plus la possession et le patronage de l'ile entière. 

« La reconnaissance des habitants de Syÿra se mani 
festait cependant par plusieurs entreprises pieuses , exé- 
cutées Coup sur coup. L'église de St-Sébastien, qui do- 
mine le port, était trop petite ; ils la restaurèrent et l'a- 
grandirent. Plusieurs des innombrables chapelles qui 
couvrent l’île étaient endommagées par Île temps; elles 
sont toutes maintenant réparées. Enfin l’église de St- 
Georges menaçait ruine, il s'agissait de la rebâtir à neuf; 
cette entreprise fut encore exécutée, et l’on vit des dames 
disunguées par leur rang porter de leurs propres mains 
les pierres et le sable nécessaires à la construction de 
l'édifice. 

« Leshabitants de Tine; quoique moins exposés que ceux 
de Syra , ne s’en reconnaissent pas moins redevables à la 
protection de la Ste. Vierge. Avertis qu’une nuit avait été 
marquée pour leur destruction générale , et n'ayant 
atcun moyen de salut ,-ils ont recours à leur puissante 
patronne; et voilà qu’une maladie se déclare chez leurs 
ennemis , enlève un grand nombre oe. leurs soldats, et 
préserve l’île d’une invasion. 


D  S 
(1) On compte aujourd’hui à Syra de douze à treize mille Grecs 


schismatiques. 
TOM. 9. Lm. 34 





(S) , 

«Plus. las semps davendient maurdis, pus les Évôqnes 
ss deux ljes faisaient d’instonces pour ebtasir de non 
veaux ouvriers. En 1830, cinq Religieux , inois Prétres 
et deux Enères leur furcat 2ænvayés de Rome. Bes trois 
Prêtres , l’un.étajt espagnol; l'autre, belge ; le dernier , 
polonais : l’un des Frères était allensangl, et ip second, ita- 
lien..Le nombre. des ouvriers évangéliques s'étant donc 
accru, ds purent élargir un peu le cerale de leurs trayaax. 

« En 1832, l'un‘des Pères fut appelé à Chio par 
Mgr. Giustiniani, qui en est.évéque; ce Père employa deux 
mois à parcourir jusqu'aux moindres hameaux de ce 
diocèse. L'île de Chio, si célèbre auirefois par ke nombre 
et la piété de ses habitants , a été réduits dans la der- 
sière guerre à l'état le plus déplorable. Toutes les villes y 
eat été incemdiées ; tous les habitants catholiques, r6- 
duits à s'enfuir : trois cents seulement , revenus de caite 
dispersion , se sant vus pendant long - temps ebligés 
d'hbier sur les ruines de less eucienors demeures. 
es malheurs, du reste , loin de tourner au profit de 
deur piété, semblaient au contraire l'avoir presque éteinte. 
Le séjour dans les îles voisines avait été fatal à la foi et 
aux mœurs des catholiques; mais, grâces à la sollicitude 
de leur Evêque et aux travaux du Missonnairs , ils pa- 
rureat cette. année revenir de bon cœur à leuvs habitudes 
religiouses. 

«. La même année vit s'ouvrir à Syra, sons la direction 
des PP. Jésuites , une écale pour les enfants et un cours 
de théologie morale pour les jeunes clercs. Un pelit pen- 
sionnat avait été aussi établi à Tine ; l'insalulyrié de là 
maison, et sa situation peu favorable pour l'exercice du 
saint ministère , ont obligé les Pères à l’abandonner au 
bout d’un an et demi. ; 

« En 1834, les efforts des Missionnaires se dirigèrent 
spécialement sur l'ile de Naxie. Cette île était depuis 


(551 ) 

long-temps le théâtre de dissensions acharnées , et ceus 
année l’exaspération des partis semblait ‘être par 
venue à son comble. Les habitants , partagés en trois fac- 
uons, ne pouvaient se voir même à l’église; plus d’une 
fois elles avaient été sur le point d’en venir aux armes 
jusque dans le lieu saint. L'Archevêque avait donc appelé 
à son secours deux Pères; et pendant tout le Carême leurs 
exhortations publiques , gussi bien que leurs entretiens 
particuliers , étaient restées sans effet. Enfin , le ; jour 
Vendredi-Saint , l’un des Pères convoque dans sa maison 
les principaux | habitants de tous les parus: chacun s'y rend, 
sass s'attendre à y trouver ceux du parti contrairé ; mais 
à peine se voient-ils en présence » que fout leur respect 
pour le Missionnaire suffit à peine pour contenirléur fureur. 
Ce fut bien pis quand ils entendirent le mot paix sortir 
de sa bouche : tous se lèvent alors spontanément et veu- 
lent sortir en toute hâte , mais ils trouvent les portes de 
la maison fermées ; force leur est donc d'entendre les pa- 
roles du Missionnaire. Celui-ci prie, conjure , menace, in- 
voque la sainteté du jour, fait parler le sang du Dieu dont 
il dent à la main l'image, eufia il triomphe : ses auditeurs 
s'avouent vaincus , et déposent au pied de la croix leurs 
trop longues inimitiés. 

«Nous terminerons cet aperçu par un trait édifiant, 
choisi entre plusieurs autres , et qui prouve bien que la 
solidité des vertus et l'élévation de la foi se rencontrent 
dans les catholiques de Archipel comme ‘dans ceux des 
autres contrées. 

« Un pauvre homme avait perdu trois bœufs, etaveceux 
la plus grande partie de son petit patrimoine ; aucune plainte. 
cependant n’était sortie de sa bouche. Deux mois après : 
pendant qu'il travaillait à rebätir l'église de St-Georges , 

son fils upique gst écrasé par. l'aile d’un mqulin à vent. 
Le père, averti, RCCQUE ; il voit Son Ms étendn mor} ’ 


d e 





( 532) 
et pendant que tous ses voisins fondent en larmes , que 
son épouse l’accuse et se livre à toute la violence de sa 
douleur , lui, calme , lève les yeux et les mains au ciel, 
et proteste que ses péchés méritent encore de bien plus 
rigoureux châtiments. Ensuite, sans se départir un seul 
instant de cette résignation héroïque , il veille auprès du 
cadavre de son fils, veut lui-même porter son cercueil , 
et répond à ceux qui cherchent à l’en détourner : « Laissez, 
Maissez-moi rendre de mes propres mains à son Créateur 
Je fils qu'il avait bien voulu me donner sur la terre, 
‘et qu'il rappelle maintenant à lui. » 
, «Cesmissions du Levant peuvent denc rapporter aussiau 
centuple ; mais leurs besoins sont grands , et nous les re- 
commandons instamment aux prières de toutes les âmes 
Charitables qui désirent voir le saint nom de Dieu conne 
et glorifié par toute la terre. » 


- MISSION DU BENGALE. 


:« Ona vu, dans le N° XL des Annales, que les Jésuites 
avaient été appelés au Bengale par le gouvernement 
anglais, et que, d'accord avec le St-Siége , la mission de 
Calcutta leur avait été confiée. Les Pères qui se trouvent 
dans cette mission depnis 1834, sont anglais, irlandais 
_ Et français. Ils sont sous la conduite d’un Vicaire apos- 
tolique qui n’est point évêque, mais dont la juridiction 
s'étend sur toute la préfecture politique de Calcutta; 
c’est-à-dire, d’un côté jusqu'aux limites du royaume de 
Pégu et An, et de l’autre jusqu'au vicariat aposto- 
ligue confié aux soins de Mgr. Perzoni, résidant à 


{ 533 ) 
Agra (1). Le Vicaire apostolique de Calcutta’, le R. P. St- 
Leger, est français ; il prend le titre de Vicaire apostolique 
du Bengale. Le R. P. Moré, dont on va lire les Lettres, 
ext également français. Nous avons déjà inséré, dans 
le N°XLI des Annales, une relatiou écrite par ce Religieux. 


Lettre du P. Moré, missionnaire de la Compagnie 
de Jésus, à um Père de la méme Compagnie. 


Calcutta, collége de St-François-Xavier, 22 avril 1836. 


eMon névéasnn Père, 
a P. C. 


« Je satisfais au désirque vous m'avez exprimé d'avoir 

quelques détails sur notre mission. | 

"« Nos travaux, jusqu’à présent, n’ont pas été fort éten- 
das. Vu notrepetit nombre, nous nous sommes bornés aux 
chrétiens de la ville : à vrai dire, ils suffisent pour nous 
occuper ; seuls ils pourraient même occuper un nombre 
trois fois plus grand de Missionnaires (2). Nous les caté- 
chisons en anglais, en portugais et en bengali. Les con- 
fessions se font dans beaucoup de langues, à cause de 
l'affluence d’étrangers qui se rendent à Calcutta; Pen ai 
déjà entendu en sept langues différentes. Ce ministère 
est ici très-difficile ; le défaut d'instruction, les vices qui 
sont le résultat inévitable d'un commerce journalier avec 





( 1) La juridiction de Mgr. Pezzont s'étend depuis le Gangc jus- 
qu'au Thibat. Voir le No XLIT des Annales, pag. 161. 
No gombre des catholiques de Calcutta ést actuellement de 
Q .. PE , 


S 








( 55% ) 

let idolätres , 16 reridént foit pésiblé : héahnièine be 
Prêtre catholique ekereg'ane dutoré pleïre et eutière au 
saint tribanat. Obligé souverit dè méntier de l'indignatibn, 
sértout à l’égard de cert#ins péchewrs semduienx , 11 ent 
toujours écouté avec un grand respect ; fl sémble que les 
menaces Îles plus terribles, les expressions les plus dures, 
soient précisément ce qui les touche et les amène à se con- 
vértir. 

« Pour opérer un bien solide, le moyen le di sk 
nous a paru être l'éducation des enfants ; c'est donc à eux 
surtout que nous donnons nos soins. H n'y avait ou jus- 
qu'ici, dans cette ville , que des institutions protestantes 
qui étaient pour les catholiques une source d'erreur et de 
Jibertinage. Nous avons d’äbord établi, pour les pauvres, 
une école qui renferme‘aujoerd'huiplus de 200 enfants; et 
récemment nous avons ouvert, pour la haute classe , un 
collége dit de St-François-Xavier, quicompte déjà 56 éco- 
liers, dont 10 pensionnaires ; ces derniers sont tous 
catholiques: nous n’admettons point de dissidents dans 
notre intérieur; les externes sont de toutes les religions. 

. < Ces commencements sont faibles,comme vousle voyez; 
néanmoins nous espérons tout de la divine Providence 
ct de la charité de nos frères d'Europe. Déjà plus d’une 
circonstance heureuse est venue animer notre confiance : 
nous avons commencé sans avoir un denier , et à peine 
notre projet a-t-il été connu qu’un bon Arménien nous a 
donné une maison pour le nouvel établissement; une 
dame portugaise en a soutenu, pendant six mois, toute 
la dépense ; une princesse musulmane, qui vient d’'em- 
Drasser la Foi catholique , nous a fait présent d'nne 
somme considérable , à la charge d'élever trois écoliers 
pour le.sanctuaire. Déjà le service divin se fait dans 
otre église avec un recueillement et une piété remarqua- 
bles. Nous sommes loin toutefois de pouvoir donner aus 





(35) 
cérémonies ssintes tout Lérlas dub leu? convieht, et tjuf 
est si nécessaire pour frapper imagination des Indous:: 
notre embarras est grand pourleslivres, quels qivils sufénit; 
ils coûtent catessivemitint cher s' les elssiqués sorit si ra 
res, que nous $emnies résolus de faise réprimer à OM 
cutta coux mêmes-dom tous rocevrous d'Europe des exist 
plaires. Vous voyet dut nbes: abons encore de grindf 
besoins, Mais ce que nous détirériens vivement surtont ; 
ce serait de.rcesveir ‘an renfort d'eutwiets évtangéliques. 
« Je vons dirai maiatenaët quelques assoc sur. les idt- 
Litres de Calosth | | | 
« Récemment j'ai été témoin oonlsire d'unt fie relt- 
gieuse qu'ils kcélébraient en l'honneur de leur ééeské’ 
Kalli : c’est une des plus solenuelles de Panttée, elle”se 
nomme la fête de la Pénétence: Or: voici de quelles pèni- 
tences vraiment étranges js fus: le spectateur. Le pié- 
mier jour de la fête, le mulétude des curieux était rif- 
mense , elle couvrait -en quelque sorte le nombte des pé-' 
nitents; mais le socond' et le troisième jour, je vis en beau- 
ooup d’endroits, principalement ant coins des rues et 
dans les carrefours , des hommes qui avaient le milieu de 
la langue trañapercé verticalement d’une longue barre de 
fer; ils l'agitaiens-en-cadencerau sen des instruments , et: 
ils dansnient eux-saésnes en cet éfut. D'dumes s'étaient fait 
uno large onvérture bus reins etaux épaules , et dans chét- 
cun des trous passait ein serpéat énorme dont dos replis En: 
veloppaient leur obrpé: | | 
, « Mais voici uuo opératiôn db ces pénitents, qui est'bient 
antrement doulouretse. Figüres-vous' aus espèes:de CF" 
rousel dont les barres horizontales seraient placées à 30 
pieds environ de hauteur. A l'extrémité de chaque barre 
se trouve une poulie sur laquelle s’enroule une corde 
assez grosse, d'où pendent quatre crbchets en fer. On fait 
descendre ces crochets jusqu’à terre ; alors les pénitents 


| ( 596 } 
s'avancent , ils se coûchent pat terre à plat ventre ; et 
deux hommes, les saisissant parle dos, y enfoncent les 
quatre crochets. On tire aussitôt la corde, et ces malheu- 
reux se trouveut suspendus dans l'air, où ilss'agitent et 
restent en cet état pendant un quart-d'hetre ou une demi- 
heure, selon leur dévotion; alors is marmottent quelques 
paroles etils poussent des cris plaindfs , qui sont censés 
des actes de contritionet des louanges à 1x déesse Kalli (1). 
« Plusieurs, il est vrai , ne se font saisir que par deux 
crochets, et ils attachent les deux autres à une forte cein- 
ture qu’ils ont autour des reins; mais il s'en trouve tou- 
jours de plus intrépides qui ne veulent poiat de ces déli- 

catesses. | 

« Je fus extrêmement surpris, je vous l'avoue ,monR.P., 
de voir cette énergie dans les timides habitants de l'inde, 
eux qui, dans unè simple dispute, se montrent les plus 
lâches des hommes, et qui's’enfuient par troupes à la vue 
d'un Européen irrité qui leur montre sà canne. Je fis donc 
à ce sujet quelques recherches , je questionnai des În- 
dous que leur caractère et loar position sociale rendaient 
dignes de foi, et voici ce qu’ils m'ont appris. D'abord, 
ces malheureux sont tous de la lie du peuple; en second 
lieu, le repenür de leurs crimes n'entre posr rien dans 
les tourments qu’ils s’infligent; mais de riches Indiens 
leur donnent de l'argent pour. les déterminer à s'offrir 
ainsi en spectacle, et à contribuer à la célébrité de la fête. 
‘Or vous saurez qu'il n’est rien , absokament rien qu'un 
Jadien ne fasse pour avoir de l’argent. Ceux dont je vous 
ai parlé précédemment , qui s'embrochent ka langue, qui 





(1) Voir, dans le N° XLI des us p. 125, uue autre des, 
cription des mêmes cruautés. 





( 537 ) 

se percant les reins et les épaules , qui s’entrelacent de 
serpents, n'ont d'autre but que d'obtenir quelques aumo- 
nes , et is se croient fort heureux et amplement dédon- 
magés, s'ils parvienrent à ce but. C'est sans doute le cas 
de s’écrier avec le Poète romain: 

+ +°% "3" Quid non mortalis pectora cogis, 

Auri sacra fames ! | 

« Mais en même temps pourrait-on ne pas être attendri 
jusqu'au fond de l’âme en voyant le malheur de ces pau- 
vres idolâtres, dont le démon fait dès à présent une si 
cruelle boucherie ? 

« Je terminerai en vous exposant une entreprise fort ira- 
portante à laquelle nous mettrons incessamment la main. 
Les catholiques de Calcutta se sont réunis pour faire im- 
primer une feuille périodique qui traitera .des matières re- 
ligieuses , c'est-à-dire de tout ce qui peut intéresser la 
gloire et la prospérité de la Religion. Ce journal se ré- 
pandra dans toutes les Indes ; et, en donnant le détail de 
ce que fait le catholicisme pour l'honneur du vrai Dieu et 
pour le bonheur de l'humanité, il relëvera infiniment, aux 
yeux des Indous, la dignité de notre sainte Foi; il les 
rapprochera du royaume des cieux et paralysera, je l'es- 
père, les efforts fanatiques des sectes protestantes. 

| «Jerecommande cette entreprise, commetous nos autres 
travaux, à vos prières, et je suis, etc. | 


«H. Mon, Sd 


Pr ‘à 


à! 


+ 


MISSION DE BUÉNOS-AYRES. 


À l'époque où les Pères Jésuites furent chassés d’Es- 
pagne par un déeret, en 183b; le président de la répu- 
blique Argentine s’empressa de faire connaître au À. P. 


qui sb rendraient à Buénos-Aÿres, et que méde sl æ 
chargérait de tous brs frais du voyage. D'après ces invi- 
tations, cinq Pères et ua Frère cosdjstéur partirent dé 
Cadix l’année suivante ; la Lettre qu'on va lire fera con- 
naître comment ils ont été reçus. 


Ettraft d'ane Lettre du R. P. Céshir Gonsuler, de la 
Comptiynie de Féna, à un Père dé ls même Com- 


pagnie. 
Duétios-Ayres , 10 sébt 1886. 
« Mon dEténénn Pie, 
« La paiz'de N. S. ; 


« I est teraps que, selon ma promesse, je vous rende 
compte du sûocès de natte voyage : quant à la traversée, 
ovrhme elle a été fort heureuse , elle n’effre rien qui puisse 
veus intéresser. Partis de Cadix le 28 mai, sur le brigan- 
tin l'Aicle, nous aperçèmes, le 14 juin, les iles du Cap- 
Vert ; le.S juillet, nous passämes la ligne à 10 heures du 
soir; et le 7 août, à la nuit tombante, nous étions en vue 
de Buénos-Ayres. Nous ne pûmes donc jouir que le len- 
demain du spectacle magnifique de cette grande ville, en- 
tourée à perte de vue d'une -eampagne délicieuse, et de 
son port immense couvert d’une forêt de vaisseaux. Vous 
dire combien il-neus tardait-do deberquer,serait une chose 
inutile; mais, contrariés tantôt par le vent, tantôt par la 
marde..il ous fallut attendre le joux suiyant. Cependant la 
Prowidencese servait decedélaipour nous préparer lés voies: 
car notre pilete, étant allé à terre le jour mêrue, mépandit 


( 8% ;) 
cetiement le bruit dentttre arritée, que bietôt Myr. l'Evé- 
ue:et le président de la répuklique en furent instruits. 

« Le 9, dès 8 heures 1/2 du matis:,-notre capitaine par- 
tit dans sa chhloupe pour aller demander l’entrée du port; 
nous étbris tous sur le pont en halnts séculiers { car nout 
smention était d'aborder incagaito ), attendant s0n relour 
avec imjiatince, quand tout-à-coup nous le vimes revenir 
vers le vaisseau, atoompagné d'une autre bârquequ'il avait 
sescontrée on chemin. Un pilote côtier, que nous avions 
à bord, nous avertis que œews -ngmvelle chaloupe était 
selle du gouvernement. Un instant après, le capitaine de 
cette ehialonpe rions-crih du ton le plus emical : « Que les 
Pères se préparent, j'ai érdre du gouvernement de les 
emmener avec rhoi, » À:cétte nouvelle aussi heureuse 
qu'inespérée., sous reprimes Phabit de la Compagnie, et 
hissant dans le vaisspaunotré Frère coagjuteur, nous 
descendimes du brigantin, pleins de joie et comme .en 
triomphe. Ce-jour-là, fleuve tranquille ‘vent et marée, 
tout était à souhait, aussi nous approckious rapidement 
de la:ville: un earrosse du gouvernement, attelé de 

chevaux blancs, s'était avancé dans l’eau au-devant de 
nous, et le capitaige du port aous pria d'y entrer avec 
Jui. Cette manière da débarquer ne doit pas vous sur- 
prendre, car l'eau est si basse sur les bords du fleuve 
de la Plata, que les, plus légères embarcations ne, pour 
vant arriver jusqu’à terre, on est obligé de pousser dans 
la rivière des voitures qui vous portent ensuite sur Île 
rivage. À quelque distance, trois Ecclésiastiques,, en 
voyés sans doute par Mgr. l’Evêque , nous invitèrent à 
monter dans un autre carrosse, qui nous conduisit a8€7 
Jong-temps le long du fleuve, mais toujours dans, l'eau. 
Nous étions confus de tant. d'honneur ,: Je môle était 
couvert d’une foule immense. Aussitôt qu’on noûs if 
mettre pied à terre, ce furent des acclamations répétées; 


( 540 ) 

mais nous étions biens moins sensibles à ces démonstrA- 
tions qu’au bonheur d’être les premiers Jésuites à qui il 
fût donné , après 69 ans, de fouler cette terre arrosée 
des sueurs et du sang de tant de dignes enfants de notre 
Compagnie. À peine débarqués, nous nous dirigéâmes, 
accompagnés du clergé et d’un peuple nombreux , vers 
l'église de notre ancien collége. On’ toucha l'orgue à 
notre arrivée, ‘et, après une courte adoraton devant le 
maître-autel, le Te Deus fut entonné par le Curé de la 
paroisse, et poursuivi par un chœur de musiciens. Les 
douces émotions dont nous fûmes pénétrés durant cette 
cérémonie, seraient difficites à peindre. Lorsqu'elle fut fi- 
nie , nous fûümes présentés à Mgr. l'Evôque , qui réside 
par intérim dans notre collége, et qui nous reçut aver 
les témoignages d’une sincère affection. Nous nous rendi- 
mes ensuite chez le président, pour offeir nos nor viobs à la 
république. 

« Les vues que le gouvernement a sur la Compagnie sont 
très-étendues : il désire non-seulement que nus ouvrions 
des écoles et que nous élevions des cohéges pour les habi- 


‘tantset les jeunes ecclésiastiques de Ia capitale; mais il veut 


encore nous confier le soin des nouvelles agglomérations 
de population qui se forment et l'instruction des Indiens 
confédérés , qui, bien que civilisés , ne sont pas encore 


Chrétiens. Si vous ajoutez à tout cela le désir que ma- 


nifeste Mgr. l’Evêque de Buénos - Ayres, de nous faire 
parcourir les missions des campagnes dans lesquelles 
il doit aller au printemps prochain administrer le sa- 
crement de Confirmation et consacrer quelques églises , 
il sera facile de comprendre-combien nous aurons à travail- 
Jer,et combien difficilement nous pourrons répondre à tout 
ce qu’on attend de nous. Il sera donc bien nécessaire que 
de nouveaux ouvriers viennent nous aider au plus tôt à 
recutillir l’abondante moisson qui nous est offerte. 


(341) 

e ‘On s'occupe maintenant à fournir notre demeure , 
laquelle n'est autre que notre ancien collége, de toutes 
les choses nécessaires , de lui assigner des revenus , et 
d'étabkr la Compagnie sur le meilleur pied possible;: car 
je ne doute pas que les provinces ne s’empressent bientôt 
de nous demander, à l'imitation de la capitale, 

_« L'ancien clergéi de ces pays est très-cavaht ; il sora 
donc fort à propos que ceux qui nous seront envoyés 
par la suite ne soient pas moins iustruits que vertnèux. 

« Donc tout est plein ici des souvenirs de l’ancienne Com- 
pagnie de Jésus : de là l'estime qu’on nous témoigne par- 
tout , et ph por où l’on est que nos. Marne seront 
utiles. 

« Je suis, dans l'union de vos saints etc. 


« C. GonzaLès, S. d.» 


Extrait de la Gazette de Burénos-Ayres, , du 13 août 
1836. 


« C’usr avec ane vive satisfaction que nous apprenons 
à nos lecteurs le débarquement” de six Religieux de la 
Compagnie de Jésus. :Ils ont reçu, à leur entrée dans 
cette ville , des marques d’une véritable affection. La pré- 
sence de ces dignes enfants de St. Ignace de Loyola , de 
ces membres d'une Compagnie si célèbre dans la chré- 
üenté et dans le monde littéraire , a réveillé parmi nous 
de grandes et anciennes sympathies. L'arrivée de ces nou- 
réaux ouvriers, en augmentant le nombre des ministres 
du culte, leur permestra de donner plus d’étendue et de : 
suite à leurs travaux évangéliques , non, moins importants 
aux yeux de ces peuples toujours nourris dans l'attache- 


ment à l'Eglise catholique , apostolique et romaine , qu'à 


(a) 
cou d'un gouverngment jaloux de 66 meptrér son enfant 
soumis ot son généreux protoctour. Nous avons lieu de 
_€roire que la scienes profonde et le sèle éclairé de ces 
‘Religieux rendront ser séjour utile et ieur ministère pré- 
ceux à notre patrie. : 

« On se propose, dit-on, de former sur notre frontière 
méridionale, sus la direction de ces Pères, uas réduc- 
tion nouvelle, où seraient réunis ot fonmés aux vers 
chrétiennes environ hait malle indigènes, pris parmi les 
fauvages amis de note gouvernement. » ; 


* 


‘ # 
| La méme du 26 aoét 1336. 


r à 


_ Muusrèas pe c'irémievr, 


« Des Religieux de la Compagnie de Jésus , au nombre 
de six, étant arrivés d'Enrope , le gouvernement a jugé 
convenable de les accueillir avec distinction ; ct cette me— 
sure à été généralement applaudie par les habitants , tous 
catholiques, de cette ville. Lesdits Religieux ont ensuite 
manifesté le désir de se rendre utiles duns ce pays par 
Pexercice des fonctions de leur institut, qui paraltrout 
devoir contribuer le plus à la prospérité publique. 

: «À ces causes :le gouvernement, considérant que v'est 
ane occasion favérable pour rétablir dass cetie provinces 
la susdite Compagnie , si henorée parmi nous pour des 
services immenses qu'elle a rendus, en d'autres temps, à 
la Religion et à NEtat, dans les différents disiriets dont se 
compose aujourd'hui la république Argentine { de ‘a 
Plaui ) ; dons la vue de fuciliter le succès de cette inspes- 
tante entreprise , en «vertu du pouvoir souverain dom 
lest investi, a déerété et ardenné ce qui suit : 

« Anr. 1%. Les susdits six Religious de laConpagnée de 


(545 ) 

Jésus soront logés, durant'leur séjour en cote ville, dans 
le coktége qui apparäntautrefois à la Compagnie du néese 
nom ; on leur remettra les ekefs de tous les bâtiments qui 
portent aujourd’hui le nom de cokége , afin qu'ils puis- 
sent y vivre en communauté selon leur règle, y recevoir 
les autres membres de la Compagnic qui viendraient 
d'Europe pour observer leur institut dans cette province, 
et y établir les cours d’étude que le gouvernement jugerai 
propos de leurconfter. Dans ce dernier cas, on agrandira, sil 
est nécessaire, le locai qui leur est assigné, eu y joigaau!, 
_ Selon le besoin, les autres parties du même édifice. 

« Anr. Il. Et sera fa présente ordonnance communiquée 
à Mgr. l’Evêque de ce diocèse et à tous les autres 
qu’elle concernerait, publiée et insérée dans le bulletin 
oficiel. 


« Signé : Le président, Rosas. 


« Et plus Las : 
« Le premier officier du ministère de l'intérieur, 
« Augustin GARRiGOS. » 


La méme du 31 août 1886. 


« Lx décret du gouvernement, en date du‘86 août cou- 
tant, lequel a pour but de donner le collége de cette 
ville aux six Religieux de la Compagnie de Jésus arrivés 
d'Europe , et de rétablir parmi nous cet Ordre célèbre, a 
été reçu par toute la population avec un général applau- 
dissemeni. C’est, en effet, une louable résolution ei digne 
d'un gouvernement qui a pris sur lui ki tâche salntuire de 
réparer les pertes occasionécs à'la Religion par tant d'é- 
vcnements de si doulourcuse mémoire. Mais, outre que 


( 544 ) 

ce but est louable en lui-même, on doit encore, dans cette 
sage résolution, féliciter le pouvoir d’avoir choisi, pour 
l’exécuter , des ouvriers évangéliques si zélés pour exer- 
cer dans cette province les fonctions de leur institut, et 
d’avoir saisi une occasion aussi favorable pour rétablir un 
Ordre si fécond en hommes éminemment utiles à la Reli- 
gion de l’état ; un Ordre dont les grands services ont laissé 
dans la mémoire des peuples de la république Argentine 
de précieux souvenirs, qui se raniment aujourd'hui en 
présence de ces fervents propagateurs de l'Evangile , de 
l'éducation solide et chrétienne, et de toutes les con- 
naissances utiles dont ils ont enrichi les sciences et les 
ArlS.o.o » 


Buénos-Ayres , où les Pères de Ja Compagnie de Jésus 
viennent d'être si solennellement rappelés, est une des 
plus grandes villes et des plus commerçantes de l’Améri- 
que méridionale : elle est située près de l'embouchure de 
l'Uragay, et sur la rive droite de la Plata, l’un des plus 
grands fleuves du monde, dont la largeur, dans cet endroit, 
est d'environ sept lieues. Des rues régulières et pavées, 
avec des trottoirs ; de belles maisons, quoique presque 
toutes à un seul étage; quelques vastes bâtiments, de 
nombreuses églises avec leurs dômes et leurs clochers, 
rendent agréable l'aspect de cette ville, dont le climat jus- 
tifie le nom que son fondateur Mendoza lui a imposé. 
L'intérieur des églises est richement décoré; on en compte 
quinze. La cathédrale est d’une architecture élégant£. De 
nombreuxcouvents et trois hôpitaux complètent les établis- 
sements religieux de cette cité. Malgré les sanglantes ré- 
volutions dont elle a été Je théâtre depuis 1800, elle pos- 


( 545 ) 

sède cncore une population d'environ 65,000 âmes, 
parti lesquelles 4000 Français et autant d’Anglais. 

Anciennement capitale de la vice-royauté de ce non, 
Buénos-Ayres l'a été, depuis 1810, non-seulement de 
l'état de Buénos-Ayres » Maïs, par intervalle, de tous les 
pays qui ont formé, en se séparant de l'Espagne, la con- 
fédération de Rio de la Plata etla république Argentine. 
Ces états ont été, un moment, au nombre de quatorze; 
ce nombre a diminué adjourd’hui à la suite de l’anm- 
chie et des guerres civiles qui ont désolé ces belles con- 
trécs. . 

'Buénés-Ayres était jidis aussi un point important pour 
fes missions : c’est de là que partirent les Jésuites espa- 
gnols qui insensiblement s’avancèrent dans l'intérieur 
des terres possédées par des Indiens barbares , dont 
ils convertirent de nombreuses peuplades ; de là qu'ils 
pénétrèrent enfin jusque dans le Paraguay, où ils fondè- 
rent , au commencement du XVII° siècle, par leur admi- 
rable Mmdustrie et !ur constante patience, ces réductions 
fameuses, dont ils avaient su réndre les habitants si heu- 
reux en leur inspirant l'amour de la vertu et ke goût du 
travail. Ces réductions tombèrent en 1767 , époque où 
le roi d’Espagne expulsa les Jésuites de ses états d'Amé- 
rique. C'est donc , comme l’observe le R. P. Gonzalès, au 
bout de 69 ans qu'ils sont rappelés sur une terre où ils 
avaiént laissé tant de traces de leur passage. 


+0u. 9. nt. 58 





_ MISSION DU LIBAN. 


+ SE 


Pau de temps avant d'cytreprendre le voyage de Ba- 
hylone, qu’il ne devait paint terminer, Je saint Préht 
dont toutes les Eglises du Levant déplorent encore aujour- 
d’hui la perte, nous ayait adressé deux relations que 
aous communiquerons successivement à nos lecteurs. 

Accablé sous le poids de pollicitudes nombreuses , 
presque sans casse en course pour parcourir les différen- 
tes parties de son immense délégation apostolique , Mgr. 
Auvergne ne pouvait prendre sans doute, au milieu de 
ses voyages, que des notes bien rapides qui faisaient le 
sujet de sa correspondance avec ses amis d'Europe. Il 
se réservait de leur donver plus de développement en- 
auite, au moyen de ses souvenirs, dans quelque instant de 
repos: c'est ce qui explique Ja date toujours un peu an- 
ciennce des faits contenus dans .ces relations, au moment 
où elles nous parvenaient. Nous avons la confiance ,. du 
resic , qu’elles seront lues avec intérêt; la Terre-Sainte, 
Jérusalem, le Saint-Sépulcre sont des objets dont on nc 
se lasse point d'entendre parler. 

Entre la relation que l’on va lire et celle qui est inséréc 
au N° XLVI des Annales , il se trouve une lacune quil 
nous est impossible aujourd’hui de remplir. Il paraît que 
Mgr. Auvergne nous avait adressé une lettre dans laquelle 
il décrivait les monuments religieux de la Galilée : 
cette relation ne nous était point parvenue ; le Prélat, au- 
quel nous en avions demandé une copie, était sur le point 





( 547 ) 
-denous ladresser, lorsque la mort est venue avé a 
plame. Nous ne sommes pas'sahs espérance néatanoiés 
"de pouvoir nôus prôeurer enebre queldties notes , que le 
vénérable Délégat apoëtoliqte aurait pu laisser ,'sar fes 
lreux , pleins de souvénirs , qu'il avait parcourus , depuis 
les ruines de Thèbes jusqu’à Diirbekir où il'est mort. $i 
cet espoir se réalise, nous aurons soin dé ‘réserver ute 
“place dans'les Atinales à ces fragments. Nous es recuei- 
“lerons avec lërespect qui est dù À la’ miémoifo d'au Prélac 
“qui déjà , -en si peu de: temps ,'avait'resdu de si fnpor- 


Leitre de Mgr. PE »,ar ohevéque d'Icons, dilé- 
‘gai ce. na au Rédaoteur des Annales, à Lyon. 


« « Moxsisus, 


« Lz pélerinage du mont Thabor et de Tibériade dont 
je vous ai entretenu étant terminé, il ne nous restait plas rien 
debien intéressant à voir, soit à Nazareth, soit dans lesalen- 

tours de ce bourg; aussi, aprèsavoirtémoigné aux Pères de 
. Terre-Sainte toute hgratitade quenous avaientinspirée leurs 
:bontés, nousnonsmimes en devoir de quitter la Galiléeet do 
"éatinuer , en traversant la Samarie, jasqu’à Jérusalem, 
notre précieuse visite des saints lieux. On pourra obser- 
ver méanmoinsqu’en passant sous lesmars mrêmes de la Cité 
sainte, à l'exemple de Néhémie ; nous ne crûmes pas de- 
voir y entrer : il nous parut plus conforme à la natute des 
faits évangéliques de vénérer d’abord à Bethliéem le saac- 
usire où naquit le Sauveur des hommes; et ensuite, après 
‘avoir parcouru à Jérusatem -k voie douloureuse, de 
monter avec lui sur'le Culsaire, où ls dun __—— F'i- 
“tachèrent à lreroix. 

‘a Cefa-le 16 dévembre 1836 que nous partis LE 

3ù 


# 


( 548 ) 

Nazareth. Nos regrets, en quittant ce lieu de bénédietion, 
furent en rapport avec les divines consolations de la foi 
que nous y avions goûtées. Après avoir traversé de nou- 
veau les montagnes qui séparent cette ville de la plaine 
d'Esdrelon, nous saluñâmes pour là seconde fois, quoi- 
que de loin , et la montagne du Précipice, et les ruines de 
Naim et de Cana, et ce mont sacré du Thabor dont on 
aperçoit encore, à une assez grande distance, le majes- 
tueux sommet. Nous avions visité tous ces lieux. Enfin 
nous arrivâämes à un petit villageassez généralement connu 
sous le nom de Jemmi ou Gimin , situé sur les confins de 
. la Samarie et de la Galilée, On croit que c’est à Gimin qu’ac- 
coururent les dix lépreux guéris parle Sauveur, et dont il 
est parlé dans le xvu° chapitre de St. Luc, 

«La nuit arrivait; obligésdenous arrêter-en ce lien, nous 
fûmes qnelque temps embarrassés de savoir où trouver 
un logement. Nous entrions dans un pays entièrement 
peuplé de Turcs, et c'était un Délégat apostolique, en cos- 
tume latin et la croix sur la poitrine, qui allait leur de- 
mander l'hospitalité, Cependant notre janissaire nous de- 
vance de quelques pas; cet homme, assez industrieux, 
interroge , cherche , et finit enfin par nous trouver une 
assez vaste chambre : c'était le lieu des assemblées du 
cheick et des principaux du village. Bien qu'ils y fassent 
_ réunis alors, accroupis sur une natte , selon leur usage , 
et tout occupés à fumer leurs pipes, la nouvelle de l’ar- 
rivée d’un voyageur français suffit pour leur faire évacuer 
aussitôt l'appartement etle mettre à notre disposition tout 
entier. Ils frent plus encore, ils nous procurèrent dans 
le village, pour nous et pour nos Chevaux, toutes les pro- 
‘visions nécessaires, tant est grande l'hospitalité des Turcs. 
La lendemain, à peine le chant du coq s'était fait enten- 
dre ; que nous étions tous sur pied et disposés à nous re- 
mettre en route, I nous fut impossible de dire la saints 


( 549 ) 
Messe avant de partir ; ce fut la première fois peut-être, 
depuis le départ de notre résidence , que nous avions été 
privés de ce bonheur. Nous cédâmes à la force des cir- 
constances et, montés à cheval , nous primes la route de” 
Naplouse. Quatre heures avant d'arriver à cette villé, 
nous aperçûmes, sur une hauteur, de vastes ruines : 
c’étaient les ruines de l’ancienne Samarie ou Sébastc. 
Tournant aussitôt bride , nous gravimes cette hauteur, où 
nous trouvâmes encore debout de beaux restes d’une 
église , sous laquelle la tradition veut que repose le corps 
du saint Précurseur à côté de celui de St. Zacharie , son 
père, et entre ceux des deux prophètes Abdias ct Elisée. 
Il était tout naturel que nous désirassions visiter ces vé- 
nérables ruines, nous qui avions le bonheur d’avoir le 
saint Précurseur pour patron; ce ne fut pas sans peine, 
néanmoins, que nous parvinmes à obtenir cette faveur. 
Sans compter qu’on ne l'accorde pas à tout le monde, 
pour entter dans la partie du temple qui existe encore et 
qui est convertie en mosquée, il ya plusieurs conditions à : 
remplir, entr’autres celle de quitter sa chaussure. Si c'eût 
été pour visiter le tombeau même qu'il eût fallu s’astrein- 
dre à cette mesure, la loi eût été en cela parfaitement 
d'accord avec nos sentiments ; mais être obligés d’eh agir 
de la sorte pour traverser une mosquée qui se trouvait 
attenante au tombeau, c’est à quoi nous ne pouvions point 
consentir. On insista beaucoup et assez long - temps; 
enfin, soit à raison d’une certaine fermeté que mon Grand- 
Vicaire déploya en cette circonstance, soit à canse des 
promesses pécuniaires qu'il lui fit, le santon dévint moins 
scrupuleux , et nous laissa entrer avec nos chaussures. 
À la Jueur d’une simple bougie, on nous fit descendre 
dans un souterrain, puis dans une chambre obscure dont 
tout le pavé est en marbre; on nous fit remarquer une 
petite fenêtre qui donnait précisément , disait-or , sur le. 


( 55a) 
tombeau. de St, Jean-Baptiste: c'est tont ce que,.naus pi- 
mes en découvrir. Selon quelques auteurs , St Jean fut, , 
pu ordre d'Hérode Antipatre, jeté en prison et décollé. 
dansun château appelé Macheronte, situé le long du Jour- 
dain, près de la mer Morte, dans la triba de Ruben; mais ce 
fut à Sébaste en Samarie, ville capitale des états de ce 
roi impie, que fut porté par ses disciples le corps dn. 
saint Précurseur. La tête, retenue par la trop fameuse 
Hérodiade, aurait été ensevelie dans son palais, dans la 
crainte, dit un auteur estimable , que la tête de St. Jean 
ne se réunit de nouvean à son corps, et qu’une seconde 
fois il ne vint lui reprocher publiquement son adultère. 
On sait que ce précieux chef est conservé à Rome, dans 
Je couvent de St-Sylvestre in capite. 

«Il est marqué dans l'Ecriture que sous Roboam, fils de 
Salomon, dix tribus se retirèrent de son obéissance. Amri, 
devenu roi de ces dix tribus, acheta de Somer , dans la 
tribu d’Ephraïm', un mont de Samarie sur lequel il bâtit 
upe ville qui devint .a capitale de ces dix tribus et qu'il 
appela Samarie, du nom de Somer à qui les hauteurs de 
Samarie avaient appartenu. Salmanazar, roi des Assy- 
riens, prit Samarie et emmena en capuvité les Israélites, 
à la place desquels il envoya, À Samarie même, des peur 
ples idolâtres ; mais bientôt il fut obligé de leur envoyer 
des Prétres du vrai Dieu pour faire cesser les fléaux aux- 
quels ils étaient en proie en punition deleurs crimes. De là 
ecite confusion totale des dogmes et des maximes de la 
sraie Foi et de l’idolâtrie, qui caractérisent les Samari- 
fains de cette époque. Plus tard, Alexandre-le-Grand 
s’élant soumis Samarie , Sanaballath obtint de ce prince 
ja permission de bâtir un temple sur le mont Garizim ; à 
J'instar du temple de Jérusalem. Son but était de retenir 
Jes Samaritains dans une parfaite soumission, en les sépa- 
past entièrement des Juifs. Hirean, fils de Simon Macba- 


(557 ) 

bée , prit Samarie et'ia rüini. Hérode-le-Grand la rétabtit 
et la nomma Sébaste, en l’honneür d’Auguste. Les Sama: 
ritains devinrent, plus tard , les ennemis des chrétiens ; 
ils se révoltèrent même plusieurs fois contre les empereurs 
romains , qui finirent pat les disperser; ils disparurent to- 
tement commé-riatfon'au temps deSt. Grégoire-le-Grahd. 
Néanmoins: il: est tonjours resté ét il reste encore des es- 
pèces de Samaritains, qui vont quelquefois officier et sa- 
crifler sur le mont Garizim. I} est à observer que les 
Samaritains , chassés de Samarie par Alexandre, se reti- 
rérent à Sichem, adjourd’hui Naplouse : c’est, sans doute, 
ce qui à fait dorinér quelqueftis à cette ville le nom: de 
Nouvelle-Samarie. 

 « De Sébaste à Naplouse, ce ne sont-que montagnes ct 
rochers escarpés. Arrités sur le sommet d'une de ces 
montagnes les plus voisines de Naplouse, nous vimés 
cette cité se développer dans’ un assez vaste bassin. Ses 
édifices qui s’élancent ‘au travers de nombreux bosquets 
omés de fleurs, des arbfes totfffüs-et toujours verts qui 
l'environnent , des ruisseaux multipliés dont les eaux 
limpides et smgulièrement pures renouvellent sans cesse 
la fraîcheur du feuillage, tout cela nous sembla devoir 
fatré de Naplôuse un séjour’. aînent enchanteur. Nous 
ne tardâmes pas d'arriver à ses portes. Quelle ne fut pas 
notre surprise d’y retroüver encore, comme au temps de 
Notre-Seigneur, un certain nombre de lépreux réclamant 
quelques faibles seéours d'un ton dé voixquiexcitait vraimen 
la pitié! que nous eussions voulu alors, en adoucissant par 
quelques aumônes leur sert temporel, leur être d'une 
bien autre utilité pour les intérêts de leurs âmes ! Ne de- 
vant point nous arrêter dans la ville, nous parcourùmes 
dans toute sa longueur une de ses rues principales; ik 
nous fallut près de demi-heure pour faire le trajet d’unc 
porte à l’autre. En général, cette partie de la ville nous 


(552) 

parut assez bien; le bazar, qui en fait le principal orne- 
ment, est un des plus beaux de l'Orient. Naploase tonte- 
fois se ressentait encore des désastres de la guerre dont 
elle avait été récemment un des principaux théâtres ; elle 
était alors presquedéserte, eu égard à la population qu’elle 
renfermait auparavant et qui, il y a dix ans, se portait à 
plus de douze mille âmes. Cette antique cité, de la tribu 
d'Ephraim, était connue jadis sous le nom de Sichem ou 
Sichar. C'est à Sichem que se retira Abraham lorsqu'il 
quitta son pays pour obeir à la volonté de Dieu. Les en- 
fants de Jacob ruinèrent cette ville : plus tard elle fut 
rétablic, puis ruinée. une seconde fois par Abiméleck. 
Jéroboam , roi d'Israel , la rebâtit et en fit momentané- 
ment sa capitale. On lit dans l’Ecriture-Sainte que Jacob 
avait donné les possessions qu’il avait achetées à Sichem, 
à son fils Joseph , qui y fut ensuite enseveli. On montre 
encore, à un quart-d’heure de la ville, un tombeau sous le- 
quel , dit-on , reposent ses cendres. Garamond , patriar- 
che de Jérusalem, tint, dans le XII° siècle , un concile à 
Naplousc. On conserve dans cette cité un très-ancien ma- 
nuscrit samaritain du Pentateuque; il ne nous fut pas 
donné de le voir. 

/ “Tout auprès de Napiouse et vers le ossi , est le 
mont Garizim. Ce fut là que Josué, selon l’ordre de 
Moïse, fit publier par les Prêtres la loi du Décalogue 
en présence de l'Arche, et qu'Abiméleck prononça son 
bel apologue rapporté dans le Livre des Juges. On a 
vu que, du temps d'Alexandre, un temple avait été élevé 
sur celte montagne : Hirtan le détruisit; on le releva 
plus tard , et c’est à ce temple que la Samaritaine faisait 
allusion cn parlant à Notre-Seigneur. L'empereur Zénon 
en fit une église ; mais les anciens Samaritains s'étant ré- 
volés, les cmpcreurs finirent par les ruiner, eux, leur 
temple et leur ville, 








(553) 

-« Souslemont Garizim et non loin deNaplouse, est le puits 
de Jacob, autrement dit de la Samaritaine. L’orifice en 
est obstrué par de grosses pierres; la profonder:r n’en est 
pas considérable , s'il faut en juger par le bruit que laisse 
entendre une picrre jetée; mais on prétend que le sol qu’elle 
frappe n'est qu'une espèce de palier à côté duquel est le 
véritable puits. Or il était près de midi ; fatigués du che- 
min, nous nous assîmes auprès de ce puits , et nous lümes 
avec une religieuse attention la touchante histoire de la Sa- 
maritaine, telle que la rapporte St. Jean. Nous nous sen- 
times alors pressés de bénir mille fois le bon Pasteur qui 
recherche avec tant de miséricorde Ja brebis qui s'est 
égarée.' 

_«Nous avancions : déjà nous avions franchi les dernières 
montagnes de la Samarie ; nous étions encore dans la tribu 
d'Ephraïm, lorsque s’offrirent à nous les ruines d'une an- 
cienne église. Nous nous en approchâmes ; nous recon- 
nûmes, aux restes assez imposants de cet édifice, la géné- 
reuse piété de Ja mère’ du grand Constantin. Ces ruines 
sont presque au milieu d’un village qu’on appelle aujour- 
d’hui Elbir, et qui est connu dans l’Ecriture-Sainte sous le 
nom de Machmas. Jonathas y résida pendant quelque temps. 
On croit même que c’est dans ce lieu que la Ste. Vierge 
s'aperçut que son fils Jésus n’était plus dans sa com- 
pagnie, lorsqu'elle retournait de Jérusalem à Nazareth après 
la solennité de Pâques. L'église était bâtie à l'endroit 
même où la tradition rapporte que s’est passé ce fait 
évangélique. Nous entrâmes ensuite dans la tribu de Juda. 
Nous arrivions sur le sommet d'une montagne, lorsque 
tout-à-coup une voix s’écrie : Jerusalem ! et soudain nous 
apparait une vaste cité qu'entouraient de toutes parts de 
hautes murailles. Sur ces murs s'élevait une tour : c'était 
la tour de David. Dans la cité, on découvrait un long et 
vaste monument environné de parvis : c'était la place 


( 554 ). 

du temple de: Salomon. À côté, s'élauçait an:veste-dôme : 
cC’étaitle dôme du Saint-Sépuicre. Au sud;.le mont Sion; 
à lorient, la montagne des Olisiers ; entre cette mentagns.. 
ct la ville, une vallée assez.étroite, la vallée de Josaphat; 
dans le fond, un torrens desséché, c’étais.le torrent de 
Cédron. L'impression qu'on éprouve: à la 'vne de Jéru- 
salem est si vive, que le sentiment de rooneillement dont 
nous fûmes saisis nous aocompagna jusqu'aux portes de. 
cette ville de. prodiges. Nous- n’y entrêmos pas cepen-. 
dant ; nous étions désireux de visiter d’abord le sancturire 
de Bethléem , qui n’est qu’à trois petites lieues.au nédi do: 
la Cité sainte. Après avoir salué de loin le Saint-Sépulore 
nous longeâmes donc les murs de Jérusalem , et nous en- 
trâmes bientôt dans la plaine qui devait nous conduire à 
Bethléem. 

a Après une demi-heure environ de marche, on nous fit 
remarquer une sorte de puits à trois orifices, appelé. la 
corne des trois Rois.: la tradition vent que ce sort 
le lieu où l'étoile reparut aux Mages allant à Betiéem. 
Une demi-heure après, on trouve une église grecque schis- 
matique ; en face.et sur le chemin qui conduit. à Bethiéem, 
on montre, sous -un olivier, le lieu ou était Elie lorsqu'un 
esprit céleste luï ordonna de la part de Dieu de se rendre 
au mont Horeb; un peu au-delà est la tour de-Jacob, où 
l'on croit que reposa ce patriarche allant en Mésopotamie. . 
On entre ensuite dans le champ de Rama: c’est là que 
l'on voit le. tombeau de Rachel; ce tombeau a la forme 
d'un édifice carré surmonté d’un petit dôme. Les Turcs, 
qui honorent les. familles des patriarehes, se rendent fré- 
quemment dans ce lieu pour y prier ; il devient aussi, À 
certaines époques de l’année, un lieu de dévotion pour les 
joifs. Rama est dans a montagne à droite. 1 nons semblait 
entendre encore de ce lieu de désolation la voix Rachel: 
Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus; 


(353 ) 

Rachel plorans filios suce, et noluit consoleri, buis non 
sui (1). Un peu.avant d'arriver à Bethléem, nous allâmes 
viser Un vieux Monument Que NOUS avions Aperçu sur 
notre gauche, et que l’on nomme.citerne de David. C’est 
cælle.sans doute dont ce prince religieux avait désiré de 
l'ean avec tanted'ardeur, et dont il n’osa boire cependant, 
parce. qu'elle lui avait été apportée par ses braves au périt 
ée leur vie. Enfin nons parvinmes à Bethléem. 

« L'heureux jonr que celui où nous entrâmes dans celien 
de bénédiction! Nous arrivions ; et sans délai, précédés 
des vénérables Pères de Terre-Sainte, nous descenditmes 
dans l’auguste Grotte, autrefois la vile étable où voulut 
nabre le Sauveur du, monde. On descend par un escalier 
de forme longue dans cette grotte, qui est éclairée par 
de nombreuses lampes. En avançant à pas lents, nous 
agivômes au pied de l'autel, au-dessous duquel nons 
les, remplis d'admiration et d'amour, ces ineffables pa- 
roles : Hia. Christus de Virgine Manid natusest. « Ici 
le Christ est né de la Vierge Marie. » C’est là, en effet, 
que Marie à mis au monde et enveloppé de pauvres 
lagges son divin Fils. Sur cet autel , les Grecs et les Àr- 
méniens schismatiques disent. seuls la Messe. Nous salui- 
mes avec beaucoup de respect ce lien sacré; et bientôt 
à notre droite, du côté de l’épitre, s’offrit à nos regards 
me petite chapelle dans laquelle on descend par deux de- 
gés; elle est formée par une voûte assez peu élevée et 
enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, ex- 
haussé d’un pied au-dessus du sol ct creusé en forme de 
berceau, indique le Jieu où se trouvait autrefois la crèche 





(v)« Une voix a été entendue à Rame, accompagnée de pleurset 
do gémissoments : c'était la voix de Rachel pleurant ses enfants, 
et eile ne voulait point se consoler, parce qu'ils ne sont plus. » 


(556) 

dans laquelle Maric reposa l'Enfant Jésus. À deux pas, 
vis-à-vis de Ja créche, est un autel qui occupe la place où 
les Mages trouvèrent, en entrant, l'Enfant avec sa mère et 
l'adorèrent er silence. C’est sur cet autel, élevé en l'hon- 
eur des Mages, que Îles Prètres catholiques seuls céle- 
brent les saints Mystères. Quant à la crèche, &lle n’est plus 
à Bethléem; c’est à Rome qu’elle a été transportée, comme 
an le sait, il y a déjà plusieurs siècles. 

« En sortant de la grotte de la naissance du Sauveur, 
nous descendimes dans la chapelle souterraine où la tra- 
dition place la sépulture des saints Innocents. Par un pri- 
vilége particulicr , que nous dûmes à l'extré me bonté des 
Pères de Terre- Sainte , il nous fut permis d'entrer 
par une porte assez étroite dans l'endroit même où repo” 
sent les cendres de ces jeunes enfants, victimes de la 
cruauté d'Hérode. La grotte des Innocents nous conduisit 
à la grotte de St. Jérôme : on y voit le sépalcre de ce 
grand Docteur de l'Eglise ; son corps repose à Rome, dans 
la chapelle dite del Prœsepe. À côté de la grotte de 
St. Jérôme est le tombeau de Ste. Paule et de Ste. Eus. 
tochium, sa fille, et celni de St. Eusèbe de Crémone, 
abbé de Bethléem. Dans l'oratoire de St. Jérôme, on re- 
marque encore avec intérêt, comme du temps où M. de 
Châteaubriand le visita, le tableau où le saint Docteur 
conserve l’air de tête qu’il a pris sous le pinceau de Car- 
rache ou du Dominiquin. Dans celui de Ste. Paale et de 
Ste. Eustochium, le tableau de ces deux héritières de 
Scipion, où elles sont représentées mortes et couchées 
dans le même cercueil , est aussi d’une grande beauté. 
Nous nous rappelions alors les réflexions que fit le célèbre 
auteur du Génie du Christianisme au sujet de la ressem- 
blance parfaite de ces deux Saintes : « On distingue seu- 
«lement, dit-il, la fille de la mère à sa jeunesse et à son 
« voile blanc ; l’une à marché plus long-temps et l'autre 





(557 ) 
« plus wite dans le chemin de la vie , et elles sont arrivées. 
«au port au même instant. » 

«Le lendemain 13 décembre, après la sainte Messe 
que nous eûmes le bonheur de célébrer dans la sainte 
Grotte, ce qu’il nous fut permis.de renouveler chaque jour 
pendant tout le temps que nous passâmes à Bethléem, 
nous commençâmes notre visite par la basilique de Ste- 
Hélène, Ce monument est si beau et si plein d'intérêt dans 
tous ses détails, que nous ne pouvons nous cmpêcher d’en 
donner ici une idée. Ïl est certain d'abord que .cette 
église est d’une haute antiquité , et, quoique souvent dé- 
truite et souvent réparée, elle conserve les marques de 
son origine grecque : sa forme est celle d’une croix. La 
longue nef, oùse trouve le picddelacroix, estornée dequa- 
rante-huit colonnés d'ordre corinthien placées sur quatre 
lignes. Ces colonnes ont plus de six pieds de diamètre vers 
Je bas et dix-huit de hauteur, en y comprenant la base et le 
chapiteau. Comme Ja nef n’a point de voùte,' ces colonnes 
ne portent qu’une frise de bois qui remplace l’architrave 
et tient lieu de l’entablement entier ; la voûte est rempla- 
cée par une charpente qu’on dit être de bois de cèdre. 
Les murs sont percés de grandes fenêtres ; ils étaient or- 
nés autrefois de tableaux en mosaïques, et de passages de 
l'Evangile écrits en caractères grecs et latins; on en voit 
encore des traces. Les Grecs et les Arméniens schismatt- 
ques sont en possession de la nef du milieu, y compris les 
trois autres branches de la croix : celles-ci sont séparécs 
par un mur , de sorte que l’église n’a plus d'unité. Quand 
vous avez passé ce mur, vous vous trouvez en face du 
sanctuaire ou du chœur , qui occupe le haut dela croix : 
on y voit un autel dédié aux Mages. Sur le pavé, au bas 
de cet autel, on remarque une étoile de marbre : la tradi- 
tion vent que cette étoile corresponde au point du ciel où 
s'arrêta l'étoile miraculeuse qui conduisit les trois Rois à 


( 558 ) 

Bethlésm. Ce qu'il: Y a de:vcertain, c’est que l'eudroit où 
naquit le Sauveur du monde se -wouve perpendicolsire- 
ment au-dessous-decetterétoile,tlans Fégliss souterraine 
dela crèche. Les 'Séux chtrémmités te lzrwaverse de :la 
croix sont nues etsens'autel. Dons ostaliers iurnants, com 
posés chacun dequnxe degrés, s'ouvrent: aux-deux cô- 
tés duchœuret cotdueient à l'église souterrame. Combien 
de fois, pendant notre :séjour’à Bothiéem , nous descea- 
dimes ces dogrés ! Tout otre bonheur était d'aller chaque 
journous enfermer dans la Grette sainte ; et là, passant tour 
à tour du lieu ‘où naquit le Sauveur du monde à celai où les 
Mages l'adorèrent, sous restions prosternés sur ces lieux 
augustes ; nous baisions avec respect le marbre dont 
ils sont recouverts ; nous nous elforcions de fatre naître 
dans notre.eœur les begux sentiments dont était embrasé 
le eœur de St. Jérôme, qui voulut vivre et mourir auprès 
dela-crèche, En sortant de la Grotte, nous neus rendtmes, 
par ue escalier assez obscur, dans l’église deSte-Catherine 
où les Pères de Terre-Bsinte font tous leurs offices. Cette 
église est assez grande et bien ornée : elle est annexée au 
monastère, qui est luismême très-vaste , mais qui depuis 
peu avait grandement souffert des terribles effets d'un 
tremblement de terre ; on était occupé alors à en réparer 
les ruines. En général , ce monastère a l'air d'une vérita- 
ble forteresse ; la porte d'entrée est basse, et ses murs si 
épais qu'ils soutiendraïent aisément un siége contre les 
Turcs. Il y a au-dessous du couvent ane immense salle, 
qui servait autrefois d'église sotterraine, sous Île vocabic 
de St-Nivolas. Dans le couvent des Arméniens schisma- 
üques, attenant au eouvent latin, on voit'eucore une 
église basse, désormais sans usage: un rang de evlonses 
placées au milieu ; coupe l'église en deux nefs; on l'ap- 
pelle communément Ecole de:St. Jérôme, parce qued'on 
croit que c'était là que ce savant imterpnèto :de l'Ecritutc 
étudiait ct ensciguait, 


(559) 

« À deux cents pas de Bethiéem, est une caverne sases 
pmeuinée qu'on appelle groe du Lait : selon Lx tradi- 
Son du pays, la Sainte Vierge allaitant en ce lieu l'Enfant 
Jésus, la terre se trouva une Yois humeetéc de quelques 
&outtes du lait virginal de Marie. Son entrée est fort busso, 
et l'on y descend par six marches; sa voûte est soutenue 
de tois colonnes qui empêchent qu’elle ne tombe en ruine, 
parce que non-seulement les chrétiens , mais les Tunes 
mêmes en tirent beaucoup de terre , laquelle à ; dit-on, 
Mae vertu contre les fièvres et certaines propriétés favera- 
bles aux nourrices et à leurs enfants. Au milieu dela 
grotte , il y a un autcl où Les Pères de Terre-Sainte aélè- 
brent quelquefois la Messe. Après avoir prié quelques 
instants dans cette grotte , les Religieux de Bethléem , qui 
nous avaient accompagnés dans cette visite, et qui avaicnt 
Æt6 suivis à leur tour d'un grand nombre de fidèles, en- 
tonnèrent en arabe les litanies de la Sainte Vierge. Un peu 
auflelà de cette grotte, on cn trouve une autre appelée la 
grotte des Pastours : les Arabes l’appellent encore le vii- 
lage des Pasteurs. Qn prétend qu'Abraham faisait pañtre 
ges troupeaux dons ce lieu, et que les bergers de Judée 
furent avertis , dans le même endroit , de la naissance da 
Sauveur. La piété des fidèles a transformé cette grotte en 
-une chapelle, dont se sont emparés les Arméniens scbis- 
-mauquos ; ils peuvent seuls y célébrer. 

« Une dami-lieue plus loin, et après avoir gravi à cheval 
une montagne assez élevée, on nous fit remarquer à 
droite une plaine assez étendue : au milieu de cœus 
plaine on monirdit quelques ruines. Ce sont là , aous dit- 
.on, les ruines de l’ancienne Engaddé, si eélèbre dans k 
sainte Ecriture par Ja quantité et la qualité des vignes qui 
y croissaient. On assure que d'est dans une de ses caver- 
nes que David se egntenta de cogper le bord de la robe 
de Sal , son ennemi, qui Le éhorehait pour le.aiettre à 


( 560 ) 

mort. De cette nauteur s’offrit à nons un point de vue ma- 
gnifique : à la suite de quelques ondulations de montagnes, 
nous découvrions la cime de deux hautcs tours qui s’élè- 
vent dans une vallée profonde; on nous dit que c'était le 
couvent de St. Sabas. À gauche de ce couvent, et tout- 
à-fait à l'extrémité de l'horizon, s’étendait une grande 
nappe d’eau: c’était la mer Morte. Toujours en tournant 
vers la gauche, se dessinaient , entourées de gothiques 
remparts, les maisons d’une grande cité : c'était Jérusa- 
lem. Nous jouîmes quelques instants de cet imposant 
spectacle, et à la hâte nous revinmes sur nôs pas, pour 
pouvoir avant la nuit être rendus au couvent. Sur notre 
route, nous remarquâmes encore les ruines d’un ancien 
monastère : c'était celui de Ste-Paule, devenu autrefois 
si célèbre par les soins qu'y recevaient, sans distinction , 
de la part de cette Sainte, tous les pieux pélerins qui vi- 
sitaient les saints lieux, 

«Rentrés au couvent, nous nous reposimes des fatidues 
da jour, ct nous formâmes pour le kendemain de nov- 
veaux projets de course. Il s'agissait d’aller visiter succes- 
sivement les magnifiques réservoirs de Salomon et la ville 
d'Hébron, de revenir ensuite par l’ancienne Thécué. Le 
lendemain donc, âprès la sainte Messe, nous montâmes à 
cheval , et, accompagnés de plusieurs Pères de Terre- 
Sainte, nous nous rendimes directement aux bassins eélè- 
bres attribués au plus sage des rois. Arrivés sur les lieux, 
notre attention se porta d’abord sur une fontaine assez 
petite, mais à laquelle se rattachaient de bien religieux 
souvenirs : c'était cette fontaine si connue dans la sainte 
Ecriture sous le nom de Fontaine scellée, Fons signatus, 
que Salomon fit construire pour porter , par un immense 
canal, l’eau nécessaire aux ministres et aux officiers du 
temple. On croit qu’elle est ainsi appelée, parce que Je 
roi faisait tant d'estime de cette source qu'il en faisait ca- 





(.56x ) 

cheter la pate avec son anneau royal, afin que personne 
n’y entrât sans permission. Cette fontaine coule encore, 
son eau est excellente et toujours fraîche. Près de là sont 
d'immenses réservoirs au nombre de trois, destinés sans 
doute à recevoir l’eau qui coulait de cette fontaine. On 
les considère aussi comme étant l'ouvrage du roi Salo- 
mon. Ils sont en forme de carrés longs, de grandeur iné- 
gale; le plus petit a plus de trois cents pas de circonférence. 
ls sont placés à l'extrémité d’une vallée qui, s'élargis- 
sant peu à peu, forme une plaine très-fertile. C'est là qu’é- 
tait le Jardin fermé , Hortus conclusus , dont Salomon 
fait l’éloge dans son Cantique des Cantiques; nous le tra- 
versimes, et nous nous rendiîmes ensuite dans la fameuse 
vallée de Mambré , vallée fertile et agréable dans la Pa- 
lesüine ; elle est en même temps célèbre dans l’Ecriture- 
Sainte. On n'ignore point que ce fut dans cette vallée 
qu’Abraham, habitant sous ses tentes, reçut les trois 
anges qui lui prédirent la naissance de son fils Ieaac : ce fut 
là qu’il les servit À table sous un arbre , que St. Jérôme 
appelle un térébinthe; d’où cette vallée a été ainsi nommée 
la vallée du Térébinthe. Ce même saint Docteur assure 

qu'on voyait encore cet arbre de son temps, sous l'empire 

de Constantin-le-Jeune. Quoiqu'il ait disparu depuis long- 

temps, il a repoussé des rejetons de sa souche que l’on 

montre encore. Quelques ruines éparses çà et 1à indiquent 

la place d’une église qui avait été bâtie en cet endroit e 

ordre de Constantin. 

«De là à Hébron on compte près d’une heure de trajet. 
Hébron est en Palestine, dans la tribu de Juda : on la 
regarde, avec raison, comme l’une des plus anciennes 
villes du monde ; on dit qu’elle fut bâtie peu après le dé- 
luge. Pendant un certain temps , elle fut la capitale des 
Philistins. Josué la prit et la cèda à Caleb dontle fils, Hé- 
bron, donna son nom à la ville. David y fut élu roi, et y 

TOM. 9. Lin. 


( 562 ) 

régna sept ans. Hébron fut, pendant quelque temps, le 
sége d'un évêché ; aujourd'hui ce n’est plus qu'un bourg 
assez considérable , il est vrai, et qui porte le nom de 
la niême cité. On nous dit que dans la mosquée de ce 
bourg on conservait encore, avec une grande vénératon, 
lés tombeaux d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; mais il 
nous fut impossible de les voir; le gouverneur lui- 
même n’osait répondre dessuites que pourrait avoir sa con- 
descendance, s’il nous donnait la permission d'entrer dans 
cette mosquée. Il fallait donc neus contenter d'aller visi- 
ter , comme il nous y engagea, le haut de la mosquée, 
d’où l’on nous fit apercevoir le sanctuaire que le Père des 
croyants et ses deux fifs occupent depuis près de quatre 
mille ans. La journée du lendemain fut affreuse , une 
pluie battante nous accompagna d’Hébron jusqu’à Beth-- 
léem. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine que, 
trayersant les ruines de l'ancienne Thécué , patrie des 
prophètes Habacuc et Amos, nous pûmes remarquer 
l'emplaceinent et quelques restes d’un ancien bapüstairc. 
C’est, sans douté, de cette même ville de Thécué que fut 
envoyée au roi David la femme dont il est parlé dans le 
second Livre dés Rois, pour obtenir de lui la grâce d’Ab- 
salon , son fils. 

« Il était déjà nuit quand noûs arrivimes à Bethiléem. 
La fête de la Nativité du Sauveur approchait : quelle joie 
pour nous de nous retrouver dans cette bourgade cé- 
lèbre ! Nous eùmes le bonheur d'officier ponüficalement 
la nuit de Noel : alors , traversant solennellement la basi- 
lique de Sainte-Hélène , et portant entre nos mains l’image 
du divin Eufant, nous allimes, après la Messe solennelle 
de minuit, la reposer avec respect sur lé lieu même où était 
né l'Enfant Jésus, et bientôt après sur le lfeu même où il 
avait été couché däns la crèche : c’est là que nous eùmes 
li consolation dé eélébrér nos trois Messes. 


( 563 ) 

« Le jour üu départ étant ensuite arrivé, nous descen- 
dimes de nouYehu dans la Grotte saïnte; et après avoir 
baisé pour Îa dernière fois chacun dés lieux vénérés, 
nous nous rérhîmes en marthe, nous dirigeant vers le 
bourg de Jean fn montanu. Avant d'y arriver, nous vi- 
sitimes la fontaine de St. Philippe, source d'eau vive, 
auprès de laquelle on trouve quelques restes d’une anh- 
cienne église : c'est là, diton, que St. Philippe baptisa 
l'eunuque de la reine &’Ethiopie. Après avoir franchi 
en grandé hâte, à l’exernple de Marie , les montagnes de 
la Judée , nous arrivâmes sur une hauteur qui dominait le 
bourg à peu de distance duquel est le litu à jamais célè- 
bre de la visite de Marie à Elizabeth et de la naissance du 
saint Précurseur. La nouvelle de notre atrivée fut pour 
les Religieux, comme pour les fidèles, le sujet d'une 
grande joie. Ces derniers venaient tout récemment d’être 
victimes d’une mesure aussi sévère qu’insolite : plusieurs 
de leurs parents avaient été pris, quoique chrétiens, pour 
être enrôlés dans les armécs égyptiennes. Ils-pensaient, 
et avec raisoh , qu'en notre qualité de représentants dü 
St-Siége, nous pourrions leur être de quelque utilité en 
cêtte circonstance : Dieu sait tout ce qué nous avons 
fait plus tard, et non sans succès, auprès de l'autorité 
supérieure, dans l'intérêt de leur cause. 

… «Un monument indiquait autrefois la placé qu'avait ot- 
cupée la pauvre mais vénérable derneure où le Précur- 
seur fut sanctifié dans le sein de sa mère, et tressaillit en 
présence da Dieu qui la visitait. Nous n'y trouvâmes plus 
que les restes d’un monastère et d’un temple en ruine ; 
mais il faudrait être là comme nôus le fümés, sur ces rti- 
nes , à la place même où était Marie il y à dix-huit siècles, 
pour sentir cé que nous dûmes éprouver eh répétant les 
paroles de ce beau cantique qui a retenti à travers Îles 
dges : Magnificai ahima mea Dorminum..…. 

36. 








564 ) 

« À quelque distance de ce licu saint et dans le bourg 
même , est une belle église élevée en l'honneur du saint 
Précurseur. Dans une chapelle latérale , du côté de l'E- 
vangile , est la crypte où St. Jean-Baptiste naquit. C'est là 
que nous dimes la sainte Messe, et que nous pümes ensuite 
collér nos lèvres respectueuses sur le lieu où reposa la 
crèche du saint Enfant. Après la Messe, on nous conduisit 
dans un grand vallon à trois quarts-d’heure du bourg : on 
nous dit que c'était le désert que s’était choisi St. Jean 
pour y faire pénitence ; on nous montra même un antre 
dans lequel il se rendait pour prier. Nous priimés nous 
aussi dans cet antre , après y avoir lu à haute voix le pas- 
sage de l'Evangile qui présente St. Jean faisant pénitence 
dans le désert. 

« Non loin du bourg de St-Jean, et assez près de Jéru- 
salem , sont un vaste couvent et une belle église isolée. 
Sous le maître-autel , est un trou profond qu'environnent 
diverses lampes : c'était la place, selon la tradition, 
qu’occupait l’arbre dont on sc servit pour former la croix 
de Notre-Seigneur. Cette église est à la disposition des 
Grecs schismatiques. 

« Le plan que nous nous sommes proposé, de décrire, 
avant de parler de Jérusalem, tous les lieux célèbres que 
nous avons visités dans ses environs, nous force à dire 
jei quelques mots d’un voyage que nous ne fimes qu’un 
peu plus tard : c’est celui de la mer Morte et du couvent 
de St-Sabas, qui se trouve sur une des routes qni y condui- 
sent, Un officier militaire à la tête de quelques soldats , 
_ plusieurs Pères de, Terre-Sainte et les gens ordinaires de 
notre suite formaient notre petite caravane. Nous fran- 
_chissions depuis Jong-temps des vallées et des montagnes, 
. Jorsque tout-à-coup nous découvrimes la cime des deux 
hautes tours de St-Sabas. Les Religieux, informés de 
notre arrivée prochaine , s'étaient préparés, bien qne 


(565) 

grecs schismatiques , à nous rendre des honneurs distin- 
gués. Nous les trouvâmes tous réunis en-dehors du cou- 
vent , tenant chacun un cierge à la main et nous donnant 
de grands témoignages de respect. Les bâtiments du mo- 
nastère sont immenses; ils s'élèvent, par des escaliers per- 
pendiculaires et des passages creusés dans le roc, sur le 
flanc de la ravine du torrent de Cédron; ils parviennent 
ainsi jusqu’à la croupe de la montagne, où ils se terminent 
par deux tours carrées. Nous montâmes jusqu’au haut 
d’une de ces tours; et c’est de là que nous pûmes découvrir 
les sommets stériles des montagnes de la Judée , tandis 
qu’au-dessous de nous notre œil plongeait dans le ravin 
desséché du torrent de Cédron, où l’on voitencore des 
grottes qu’habitèrent jadis les premiers anachorètes. Nous 
remarquâmes encore, comme l'avait fait M. de Chà- 
teaubriand , ce palmier qui croît dans un mur sur une des 
terrasses du couvent. Il faut être environné d'une stérilité 
aussi affreuse pour sentir tout le prix de cette touffe de 
verdure. On nous conduisit ensuite dans une espèce de 
chapelle où l’on nous fitremarquer, dans un enfoncement, 
trois ou quatre mille têtes de morts que l’on nous dit être 
celles des Religieux massacrés par les infidèles. Rendus 
dans le divan du Supérieur , on nous servit à souper. La 
auit fut peu tranquille; nous fûmes plusieurs fois déran- 
gés par le bruit d’un marteau qui, frappant sur une lame 
de fer , rend un son aigu lequel retentit dans tout le cou- 
vent : c’est la cloche des Frères, et elle indique lesheures de 
leurs exercices. Le lendemain, il était à peine jour que nous 
traversions les montagnes qui environnent le couvent de 
St-Sabas , pour nous rendre sur les bords de la mer 
Morte. Nouæcheminâmes ainsi pendant près de trois heu- 
res, lorsque enfin nous parvinmes au dernier rang des 
monts qui bornent, à l'occident, la vallée du Jourdain 

et les eaux de la mer Morte. I était midi; nous descen- 


( 566 ) 
dîmes de la croupe de la montagne pour aller prendre, 
‘aux bords mêmes de la mer, notre petite réfection; mais 
ce n’était pas sans quelque crainte. On nous avait dit que 
le lieu n’était pas sûr. Déjà nous avions rencontré quel- 
ques Arabes armés errant çà etlà; tout-à-coup nous aper- 
cûmes, dans le lointain , un certain nombre de cavaliers. 
À cette vue, notre petite troupe se resserre, nos soldats 
se mettent en mesure; et, notre repas fini, nous marchons 
en avant avec précaution, Mais la bande inconnue s'en- 
fonça et disparut dans l'horizon. Nous cheminions entre des 
dunes de sable et les fissures qui s'étaient formées dans 
tine vase cuite aux rayons du soleil; une croûte de sel 
recouvrait l'arène, et présentait comme un champ de neige 
d'où s’élevaient quelques arbustes rachitiques. Nous ar- 
rivâmes enfin au lac appelé mer Morte ou mer Salée dans 
j'Ecriture, Asphaltite par les Grecs et les Latins, Almota- 
nah et Bahar-Loth par les Arabes , Ula-Degnisi par les 
Turcs. Aucun bruit, aucune fraîcheur ne nous avaient an- 
noncé l'approche des eaux; un silence profond régnait 
dans ces lieux; le flot était sans mouvement et absolu- 
ent mort sur la rive. La première chose que nous fimes 
en mettant pied à terre fut de porter l’eau à la bouche, 
pour en connaître le goût; mais il fut impossible de l'y 
garder un scul instant. Elle est d’une amertume affreuse, 
ct la salure en est beaucoup plus forte que celle de la mer; 
pous en remplimes néanmoins une bouteille, que nous 
conservâmesavecsoin. Entre autres naturalistes, M. de La- 
voisier, en 1778 , analysa une bouteille de cette eau ; il 
résulta de cette, opération qu’elle contenait, par quintal, 
quarante-quatre livres six onces de sel; savoir: six livres 
quatre onces de sel marin ordinaire , et trente-huit livres 
deux onces de sel marin à base terreuse. | Ge au- 
teurs s'accordent à dire que les abtmes de cette mer, si 
£élèbre dans l'Ecriture, ne recèlent aucun être vivant: 


( 563 ) 
sons fümes donc fort surpris de.trouver sur ses borde 
quelques poissons déjà morts et couverts de sel, que nous 
recueillimesavecempressempent. D'où venaientces poissons, 
si ce n'est de la mer Morte ? à moins de supposer, ce qui 
serait cependant assez vraisemblable , qu'après les avoir 
reçus du Jourdain, elle les vamit sur ses bords. On avait 
prétendu qu'aucun oiseau n'approchait de ce lac empesté, 
et que la nature de ses eaux ne permettait à aucun corps 
étranger d'y surnager. Le fait est que nous avons vu à 
loisir un. vol considérable d’outardes qui s’efforçaient de 
traverser le Jac dans sa largeur; nous avons vu aussi et 
considéré long-temps des corps qui surnageaient, et qui 
mous ont paru être des morceaux de bois arrachés à la 
rive par les derniers flots et entraînés ensuite assez avant 
dans la mer. Daniel , abbé de St-Sabas, qui avait fait le 
tour de cette mer, dit: «qu’à son extrémité occidentale 
«elle est comme séparée en deux, et qu’il y a un chemin 
« par où on la traverse n'ayant de l’eau que jusqu'à mi- 
« jambes, au moins en été; que là la terre s’élève et borne 
«un autre petit lac, de figure ronde un peu ovale , en- 
« touré de plaines et demontagnes de sel, et que les cam- 
« pagnes des environs sont peuplées d’Arabes sans 
enombre. » Ce fut sur les bords de cette mer que 
cinq villes, parmi lesquelles Sodome et Gomorrhe, périrent 
par le feu du ciel. La manière dont s’opéra sans doute ce 
prodige se comprend facilement sur les lieux mêmes : on 
sent en effet*combien aisément le feu du ciel, la foudre 
peut-être, partie à l'instant que Dieu l’ordonna , alluma les 
abîmes de soufre sur lesquels étaient bâties les villes coupa- 
bles, qui devinrent en un moment la proie des flammes ; 
d'autant mieux, ajoute un célèbre géographe, que Sodome 
et Gomorrhe étaient probablement bâties en pierres bitü- 
mineuses et faciles à s’enflammer au feu du ciel. Plusieurs 
voyageurs assurentavoir vu, sur les bords du lac, les débris 


| (568 ) 

de ces villes fameuses. Strabon donne soixante stades de 
tour aux ruines de Sodome : ; Tacite parle de ces débris ; 
Josèphe dit qu’on apercevait, sur le bord du lac, les 
ombres des cités détruites. Le lac s’élevant ou se retirant 
selon les saisons , il ne serait pas impossible que l'on eu- . 
trevit quelquefois des ruines que nous ne pümes alors 
apercevoir. 

« Après avoir erré assez Jlong-temps sur les bords de 
cette mer célèbre, nous aurions vivement désiré pouvoir 
considérer le Jourdain à l'endroit même où il se jette 
dans ce lac; mais il nous fut impossible de satisfaire ce 
désir, parce que le fleuve, à une lieue de son embou- 
chure , fait un détour sur la gauche et.se rapproche de 
la montagne d'Arabie. Il fallut donc nous contenter de 
marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée de 
nous. Nous avancions vers un petit bois d'arbres de ta- 
marins , lorsque au fond d’une ravine nous aperçümes un 
fleuve jaune, dont nous avions peine à distinguer la couleur 
de celle du sable de ses rivages. Ce fleuve était profondé- 
ment encaissé , et roulait avec lenteur une onde épaissie : 
c'était le Jourdain. Un peu plus haut que l’endroit où nous 
nous trouvions , nous aperçümes sur le cours du fleuve 
un bocage d’une grande étendue ; nous voulàmes le vi- 
siter : car on disait que c’était à peu près l'endroit où les 
Israélites passèrent le fleuve en face de Jéricho, celui 
où la manne cessa de tomber , où les Hébreux goûtèrent 
les premiers fruits de la Terre promise, où Naaman fut 
guéri de la lèpre, et où J. C. enfin reçut le baptême de 
la main de St. Jean-Baptiste. Nous marchâmes pendant 
quelque temps pour y parvenir. Notre premier soin, en y 
arrivant, fut de nous mettre à genoux avec tous nos gens. 
Nous lûmes quelques passages de l'Evangile , relaüfs au 
lieu ; nous puisimes ensuite de l’eau du fleuve, que nous 
trouviines excellente, Les cavaliers turcs qui nous accom- 


( 569 ) 

pagnaient firent eux-mêmes des ablutions ; car le Jour- 
dain est un fleuye sacré pour les Turcs et les Arabes, qui 
conservent plusieurs traditions hébraïques et chrétiennes. 
À une certaine époque de l’année, ils s’y rendent en 
grande affluence pour prier sur ses bords. Après avoir 
satisfait notre pieuse curiosité, nous saluâmes pour la 
dernière fois le Jourdain. Nous primes encore une bou- 
teille de son eau et quelques roseaut de son rivage, et 
nous commençâmes à nous éloigner pour gagner l'an- 
cienne Jéricho. 

« 11 était nuit close, etnous avions encore près de deux 
lieues à faire pour y parvenir ; pour comble d’infortune, 
nos gens avaient perdu la route, et les cavaliers qui nous 
accompagnaient ne se reconnaissaient plus. Il fallut donc 
aller à tâtons, et attendre pour point de‘mire la première 
lumière qui s’offrirait dans l'horizon au milieu de: si pro- 
fondes ténèbres. Il en apparaît une enfin dans le lointain, 
nous la suivons ; mais où nous conduit-elle P au milieu de 
quelques familles de Bédouins , vivant sous des tentes et 
peu disposés , comme on peut %e croire , à donner l’hos- 
pitalité à des voyageurs égarés. Nous nous aperçûmes 
à temps de la méprise; et avant même que les Bédouins 
eussent pu entendre le bruit de nos chevaux , nous re- 
broussâmes chemin. Enfin, après bien des dieu. nous 
parvinmes au pied d’une haute tour que nous primes d’abord 
pour une des tours de Jéricho. On crie, on interroge, 
personne ne répond; on interroge encore, et du haut de 
cette tour se fait entendre la voix d'un berger qui, ap- 
prenant de nous notre mésaventure, nous indique enfin 
le chemin qui devait nous conduire à Jéricho. Nous y 
étions déjà que nous cherchions encore ces beaux, ces 
magnifiques murs dont il est parlé dans l’Kcriture, et qui 
. rendaient si célèbre cette ancienne cité. Il n’en existe pas 
une seule ruine. Jéricho n’est plus aujourd’hui qu'un 





(530 ) 
simple hamean, dont les maisons basses et étroites sont 
toutes recouvertes de chaume, 

« L'ancienne Jéricho fus la première ville que prirent et 
occupèrent les Israélites venant d'Egypte, après avoir 
passé le Jourdain, Hérode-le-Grand en avait fait un vrai 
lieu de plaisance : hippodrome, amphithéâtre, rien v'y 
manquait. Elle fut saccagée durant les guerres de Vespa- 
sien et de Titus, 

« La plaine de Jéricho, fertile par elle-péme , le serait 
bien davantage si elle était cultivée. On y voit encore de 
ess fleurs ressemblant assez à la fleur de sureau , qu'on 
_ appelle roses de Jéricho, et dont l'éclat et l'abondance 
avaient provoqué cet éloge de l'écrivain sacré: Qrezsi 
plantatio rose in Jericho. On remarque aussi la prune 
die de Zaccon, dont l'huile est si salutaire ; et les 
petites pommes à couleur d'or, renfermant un suc d’une 
adeur fétide, et n’affrant, au bout de quelques jours, 
que des graines sèches renfermées dans une écorce égale- 
went desséchée : c’est probablement la fameuse pomme de 
Sodome. 

« À trois quarts-d'beure au-dessus de Jéricho > 0D nous 
St remarquer une source dont les eaux, autrefois amères, 
furent adoucies par un miracle d’Elisée. Cette source est 
située presque au pied de la montagne où J. C. pria et 
jeûna pendant quarante jours; elle se divise en deux bras. 
-On voit sur ses bords quelques champs de douras, des 
groupes d’acacias, l'arbre qui donne le baume de Judée, 
et des arbustes qui ressemblent au lilas pour la feuille, 
mais dont on ne voit pas la fleur. Un vieil acacia protège 
la source ; nn autre arbre se penche un peu plus bas sur 
le ruissean qui sort de cette source, comme pour servir de 
pont au voyageur. 

«Nous ne restâmes que quelques instants près de la 
source d'Elisée, et nous nous acheminâmes vers le mont 


# 


(571 ) 
de la Quarantaine, Ce nioùt est au-dessus de Jéricho, 
presqne en:face du-môht Xbakin, d'où. Moise, avant de 
mourit , aperçut la: Terre de promision. Ne pousant 2% 
teindre: k sominet du mont de lu Quarantaine , nous. nous 
contentâtnes , k mi-côte, de:lirs lo pasiage de l'Evangile 
qui a rapport à-eë fait mémoreble , et: nous primes dès 
ce moment'Îla ronté de Jérusalem, Ex: rentrant dans les 
montagnes de la Judée, noss:vimes les restes: d'un, amer 
duc romain. Le chémih qué nous smivions. étaif. large, et 
quetquefbis pavé : c'est peut-être une:ancienne voie. ro- 
maine. Dè F1 nous aperçtmes, sus. hauv d'une monta 
gne, un château gothique qui prétégeair et fermait Le 
chemin. Après cette montagne, nous descendimes dans 
une vallée noire.et:pre fonde qu'on appelle Adomæin. on 
le lieu du Sang: on nous dit qu} y'avait près de:là une -cité 
de la tribu de Juda, et que ee fur-dans cetendroit sdlitaise 
que le Samaritain secourut le voyageur bJjessé. Nous pas- 
sâmes à Bathurim, où David, fuyant Salomon, faillit être la- 
pidé par Sémét: Un peu plus loin éfait une fontaine : on croit 
que c'était là que Notre - Seigneur avait coutume de se 
reposer avec ses Apôtres en revenant de Jéricho. Nous gra- 
vimes encore une montagne, et nous nous trouvâmes en 
face deBéthanie. On sait que Béthanie était le bourg de pré- 
dilection de Notre-Seigneur, à cause de la famille de Lazare. 
Arrivés à Béthanie, nous demandâmes à voir le sépulcre 
de cet ami du Sauveur. Quelques degrés conduisent dans 
une grotte où l’on trouve, en entrant , une petite chapelle. 
La tradition porte que c’est le lieu où le Sauveur dit aux 
sœurs de Lazare mort : Uhi posutstis eumP «Où l’avez- 
vous mis?» En avançant un peu dans la grotte, et par une 
ouverture assez étroite, nous vimes l’endroit même où 
l'on déposa le cadavre. Cet endroit, où nous descendimes, 
a vraiment la forme d’un sépulcre ; mais il nous parut uz 
peu trop large pour la longueur. À quelque distance de à 


(572) 
on trouve Bethphagé, d’où le Seigneur partit pour se ren- 
dre en triomphe, peu de jours avant sa mort, dans la Cité 
sainte. Nous franchimes enfin la montagne des Oliviers, 
nous traversâmes le torrent de Cédron dans la vallée de 
Josaphat, et nous arrivâmes à Jérusalem... 

« Je désire bien, Monsieur , que vous ne trouviez pas 
cette lettre trop longues; j'en ai retranché cependant bien 
des détails qui n'auraient peut-être pas été sans intérêt. 
Mais en parlant des saints lieux on voudrait tout dire, 
et ce n’est pourtant pas possible. Je regrette de n'avoir 
pu vous envoyer cœœtte relation que de Nazareth , où je 
me trouve pour la seconde fois : il n’est pas facile d'écrire 
dans le cours d’un voyage tel que celui que je fais. J'aime 
à croire, toutefois, que vous ne serez pas nos de recevoir 
une lettre datée de Nazareth. 


« Je suis, etc. 


«+ J.B., archevêque d'Icone. » 





pa 


MISSION DE COCHINCHINE. 


Relation du martyre de M. Marchand, extraîte des 
Lettres de MM. de la Motte et Marette, mission- 


naÿres apostoliques en Cochinchine, en date des 
29 janvier et 21 février 1836. | 


« M. Mancuann était né au viliage de Passavant, près de 
Vesoul , dans le diocèse de Besançon. Il partit de France 
en 1829, et fut destiné pour la Basse-Cochinchine. Lors- 
qne la persécution éclata, seul des Missionnaires eu- 
ropéens qui se trouvaient alors dans cette partie de la 
mission , il refusa de céder momentanément à l'orage; 
et, dans l'espérance sans doute que le calme revien- 
drait bientôt , il se cacha comme il put chez quelques 
chrétiens généreux : plus d’une fois aussi les antres ct lès 
jorèts lui servirent de retraite. Cependant la guerre 
civile s’alluma dans cette province, assez éloignée de la 
cour. Deux officiers mécontents , Nghiêm et Khôi, en 
firent soulever les habitants et s’emparèrent de plu- 
sieurs places , entre autres de Gia - Dinh, ancienne 
ville royale (1); mais bientôt la mésintelligence s'étant 


qe 


(3) Nons trouvons dans une Lettre d’un Missionnaire les détails 
de cet événement : « Au mois de juillet 1833, dit-il, il y eut une 
grande révolution en Cochinchine. Khôïi, ancien chef de brigands, 


(574) 
mise entre eux, Nghiêm rentra sous l’obéissance du roi 
avec une parte considérable des treupes qui s'étaient 
soulevées en sa fateur. Khôl se trouvant donc seul et 
hors d'état de résister dans la plaine , prit le parti de se 
reürer à Gia-Dinh, dont il fortifia la citadelle, et il par- 
vint à s’y maintenir, jusqu'en septembre 1833 , contre 
toutes les troupes qui vinrent l’y assiéger. Pendant ce 
temps , les Siamois profitèrent de ces troubles pour 
aie une excursion sur le territoire annamite. Leurs 
succès toutefois se bornèrent à prendre un assez grand 
sombre de Cochinchinois, qu'ils emmenèrent capüfs, parmi 





qui avait été poursuivi au“'ong-King, il y a quatorze ou quinze 
aus , par le grand mandarin Taquâm (le même qui mourat à Dông- 
Nai nu mois d'août 1632), avait alors mis bas les armes, Après se 
soumission, le grand mandarin lui trouvant des talents militaires, 
êe prit en affection, et lui donna à Dông-Nai un grade équivalant 
à celui de lieutenant-colonel parmi nous. Lorsque Taquâm qui, bien 
que païen, se montra Constarmment le protetteur des Missionnaires 
français, fut mort, KhO on créature se uouva compromis dans 
£e procès que le roi fit à ce vieux guerrier, jusque dans sa tombe. 
Saisi d'indignation à la vue d’une telle conduite de la part du 
grince , et animé du désir de venger son bienfaiteur , Khôi se ligua 
avec Nghiém, colonel, qui se trouvait aussi à Dông-Nai. Toas 
deux de concert soulevèrent ke peuple, puis s'étant mis à ln tête 
des insurgés, ils messcrèrent pendant la nuit les mandarias de 
Güia-Dinh , ancicnne ville royale, mirent les prisonniers en liberté, 
désarraèrent la tronpe et s'emparèrent de la ville. Nghiém ne 
goulant pas dépendre de Khôi son subalterne, demanda à celui-ci 
fa direction des affaires depuis Gia-Dinh jusqu’à Siam , laissant à 
Khôi toute a partie qui s'étend de Gia-Dinih à Haé ; mais à peine 
eut-il obtenu ce qu’il désirait, une partie de l’armée et presque 
toute là marine, qu’il ne tarda pas à se détiarer contre son cosn- 
gegaon de révolte, et à rentrer sous l’obéissance du roi. Khôi se 
gepantabandonné deNghiëm, se renferma dans la viïle de Gia-Plah 
avec une partie de ses rebelles, et s’y mit en état de soaterir 
sêège, avec deur mille hommes environ qui fui réstéfenit strachése 


(575) 

lesquels étaient M. Régéreau, quelques Prétres avec leurs 
élèves, él quinze cents chrétiens environ. Quant à 
M. Marchand , il était tombé entre les mains des insur- 
gés. Ceux-ci, dàns l'espérance sans doute d’augmenter leur 
parti en attirant à eux des chrétiens , lui permirent de 
faire ouvertement tous les exercices du culte, permis- 
sion dont il profita sans doute : du reste, le détail de son his- 
toire pendant ce temps nous est absolumentinconnu. Toute 
communication , même par lettre , fut impossible durant 
ces deux ans et demi. Cependant Khôi était mort de 
maladie perdant le siége ; ses partisans ne laissèrent 
pas de continuer à se défendre avec fureur. Enfin, en sep- 
tembre 1835, le roi fit donner un dernier assaut à la 
citadelle de Gia-Dinh. Cette tentative lui réussit, la cita- 
delle fut enlevée; on y trouva environ douze cents 
hommes , qui tous , à l'exception de six dont nous par- 
lerons bientôt, furent passés au fil de l'épée. La joie 
de Minh-Ménh fut grande en apprenant cette nouvelle ; 
il avait perdu beaucoup de troupes dans les différents 
assauts donnés à Ha place, maïs la victoire présente 
Jui faisait tout oublier. Il y eut alors remise d'impôt, 
amnistie pour tous Îes autres délits ; tout le monde dut 
se réjouir. Les qualités d'Européen et de Missionnaire 
devaient naturellement faire distinguer M. Marchand, 
après la prise de Gia-Dinh , de la foule de ceux qui y 
avaient été saisis. Il fut mis à part avec quatre des 
principaux chefs des rebeñes, et un jeune enfant de 
Khôi , âgé seulement de sept ans : enfermé comme eux 
dans une cage de bois, il fut porté à Hué, où il parvint 
le 16 octobre suivant. Le crâne de Khôi, arraché à son 
cadavre , et celui d’on autre de ses principaux com- 
plices qui étaîit également mort, faisaient partie du convoi. 

_« Arrivés à la capitalo, M. Marchand fut interrogé 
le premier. On commeuça par apporter tous les instru- 


| (556) 

ments du supplice : fouet, rotin, pinces, tenailles 
furent étalés devant lui, afin de l'épouvanter. On lui 
adressa ensuite les questions suivantes : « Etes-vous 
Phà-Koai - Uhon ( c’est le nom que le roi avait donné 
à Mgr. d’Isauropolis en 1827 )? — Non, je ne le suis 
pas. — Où est-il donc ? — Je l’ignore. — Le connaissez- 
vous? — Je le connais , mais depuis long-temps je ne 
l'ai pas vu. — Combien y a-t-il d'années que vous êtes 
dans ce royaume ? — Jl y a cinq ans. — Avez-vous 
aidé Khôi à faire la guerre, et vous êtes-vous déclaré 
avec lui contre le roi P — Khôi m'a fait prendre et con- 
 duire de force à Gia-Dinh ; il me tenait strictement 
gardé dans un endroit d’où il ne me permettait pas de 
sortir : c'est là que je suis toujours demeuré, occupé à 
prier Dieu et à célébrer la sainte Messe ; je ne connais 
rien à l’art de faire la guerre. — Avez-vous envoyé des 
lettres à Siam. et aux chrétiens des environs de Dông- 
Nai, pour les engager à venir au secours des rebelles P — 
Khôi m’a ordonné de le faire; mais je m'y suis refusé 
en disant que ma Religion me le défendait, que j'aimerais 
mieux souffrir la mort que de consentir à de tels ordres. 
Cependant Khôi m’apporta ces lettres, afin que je les 
siguasse ; je les pris et les brülai en sa présence : Khôi 
en fut courroucé; dès ce moment il me tint plus resserré 
que jamais. » 

«a Le lendemain, les quatre chefs des rebelles su- 
birent aussi leur interrogatoire; tous cherchèrent à s'ex- 
cuser et à rejeter la faute sur autrui. L’un d'eux surtout , 
riche marchand établi depuis long-temps à Dông-Nai, 
dit que la guerre avait pour but principal de faire pro- 
clamer roi le prince Anghoà , neveu de Minh-Mènh, et 
fils de ce prince annamite qui fut jadis conduit en 
France par feu Mgr. l’Evêque d’Adran : que l’auteur 
de la révolte était le prince Kiènm, frère utérin du 


C 577 ) 

roi; il Chargea aussi Nghiëm et M. Marchand, dont ik 
était mécontent sans doute depuis qu'il avait refusé de 
favoriser la cause de la rebellion, Cette déposition ne fus 
pas oubliée: car Nghiêm fut condamné à mort , et peu de 
temps après exécuté, quoique d’une manière moins cruelle. 
On ignore ce qui arrivera aux deux princes , mais leur 
vie est bien exposée. 

« Quant à M. Marchand , dans la nuit du 17 au 18 
on l’interrogea de nouveau , on rappela toutes les charges 
que les chefs des rebelles avaient avancées contre lui, 
et on lui demanda si c'était vrai. Comme il persista à 
le nier, on sc mit à le tourmenter, et on Jui brûla ow 
lui enleva, dans cette nuit, la chair des deux cuisses 
avec des pinces de fer rougies au feu. M. Marchand 
répondait toujours que ce dont on l’accusait était faux ; 
et pendant qu’on le tourmentait d’une manière si horrible, 
il tenait les yeux élevés au ciel, poussait quelques sou- 
pirs, ou duelquefois aussi des cris que lui arrachait la 
douleur. 

« Le 19, nouvel interrogatoire , mais on ne le tour- 
menta pas; on ignore les questions qu’on lui adressa. 
On le ramena ensuite dans sa cage. Ctte cage , haute 
de deux pieds et demi, en avait trois de long et 
deux de large; de sorte qu'un homme de stature 
ordinaire ne pouvait ni s’y tenir les jambes allongées, 
ni y être assis autrement que la tête penchée sur la 
poitrine. Les cages des autres prisonniers étaient placées 
en file, à la distance de 7 ou 8 pie:s les unes des autres. 
La prison qui les contenait, large et ouverte, était 
gardée par des sentinelles. Le roi fournissait aux détenus 
ane nourriture valant environ vingt sous; mais il est 
‘bien à croire que les gardiens ne manquaient pas d'en 
retenir pour eux une bonne partie. Cependant il était 
permis aux personnes charitables d'approcher È cages, 

30m. 9. LI, 


(578 ) 

æ de tendre éns prädnniers quelques légers soeurs. 

 « M s'écoula dinsi psès d’un aois et dom. Le roi. 
attendait,” pour prononger la sentpace définitive, que 
le gros. de Farmée et les mandarins militaires surtout 
fussent roveaus de Dông - Nai. Enfa , le 30 novembre 
{ jour de St-André , spôtre) fu Sxé pour l'exécution. 
Ce jour-là , après le lever du soleil, on tra sept coups 
de canon. De suite tous les mandarius se rassemblent 
et vont prendre M. Marchand , les trois chefs des rebelles 
et le jeune fils de Khôi; ile les tirent de leurs cages, 
leur font déboutonner leur veste et remonter le pantalon 
jusqu'au haut des cuisses. On les conduit en cet état à 
Pendroit appelé Ngo-Mon, qui est situé non loin du 
palais. Lä, les mandarins les saisissent fortement par la 
poitrine (c'est la manière de prendre les criminels ); 
pais ils les font avancer un peu, afin que le roi les 
voie, et les forcent à se prosterner le visage contre terre 
pour saluer sa Majesté. Cette cérémonie se répéta jus- 
qu'à cinq fois. Le roi, les ayant regardés, prit en main un 
pavillon qu'il laissa tomber : c'était un signal qui voulait 
dire : « Allez exécuter mes ordres. » Les mandarins, 
ayant ramassé le pavillon, conduisireat M. Marchand 
avec les rebelles à Ia maison du grand conseil, Là, on 
acheva de les dépouiller de leurs vêtements ; on ne leur 
laissa qu’une ceinture et un morceau de toile attaché 
au col, sur lequel était écrit leur nom. Ils furest ensuite 
diés isolément avec des bandelettes sur des brancards 
à dossier ; et.comme le fraid commençait à être vif, 
bien qu'il n'approche point, en ces pays, de celui 
‘qu'on éprouve en Europe, on jeta sur eux une cou- 
-verture. Chaque brancard étais porté,par quatre -hom- 
‘mes; c'est 7 ait lieu du sup 
plice, » 
« dci commence nge scène d'hrreur: M. Mareue, qui 


+ + ° 


( 579 ) 
l’a écrite, en tient tous.les affreux détails de l'un de-se 
catéchistes, qui en fut témoin oculaire. . 

« La haine que Min-Ménh porte à la Religion chré- 
tienne avait besoin de quelque chose de plus, contre 
M. Marchand, que des supplices destinés en commun 
aux rebelles auxquels il l'avait assoc:é. La Providence 
le souffrit sans doute afin de bien faire voir que ce n’était 
pas le crime de révolte qui était poursuivi en lui, mais le 
Prêtre d’une Religion sainte, abhorrée par un prince impie, 
Les fers rouges et les traces cruelles qu’ils laissèrent fe- 
ront donc reconnaître autre chose, dans celui qui en su- 
bit les atteintes , qu’un chef de séditieux , autre chose 
même qu'un innocent malheureusement compromis par 
les circonstances ; aux yeux éclairés de la foi, elles 


signaleront un martyr. 


__ « En allant au lieu du supplice, on passe devant Ia 
maison de la Question : on s’y arrête. Les brancards 
sont déposés en dehors du seuil ; celui de M. Marchand 
est en face de la porte, le visage tourné vers l’inté- 
rieur. À peine le Missionnaire a-1-il aperçu le foyer où 
se rougissent , à l’aide du souflet, les fers qui plu- 
sieurs fois déjà ont brûlé ses chairs non encore cica- 
trisées, qu'un mouvement involontaire d'horreur le fait 
tressaillir; il s’agite ; ses mouvements font glisser un peu 
le drap qui le recouvre, et laissent à découvert la peau 


‘blanche de ses épaules, dont la vue excite la risée de la po- 


pulace. Alors des bourreaux lui prennent fortement les 
jambes , et les étendent. Au signal du mandarin criminel} 
assis l'intérieur de l'appartement , Cinq autres bour- 
reaux saisissent cinq grosses pinces rougies au feu, 


Jongues d’un pied et demi chacune , et serrent les 


chairs des cuisses et des jambes à cinq endroits dif- 
férents, À l'instant, un cri aussi aigu que la douleur 


_ s'échappe de la bouche du patient: « O Cha. üi!.. 


37. 


( 580) 

‘littéralement : «Oh! Père!.. oh..l» comme qui dirait chez 
nous : « Mon Dieu ! » et l’on voit s'élever une fumée fétide 
qui s’exhale des endroits brûlés. Pendant long-temps les 
fers sont maintenus sur ces chairs qui se consument de 
plus en plus; ils s’éteignent enfin, ils refroidissent, la 
fumée cesse; alors seulement les bourreaux s’écartent 
et courent remettre dans le feu ces tenailles affreuses, 
afin de les faire rougir de nouveau pour la seconde ques- 
tion. De crainte que ces bourreaux ne se laissent surpren- 
dre par unmouvement de pitié, des soldats armés de verges 
sont postésderrière chacun d'eux, prêts à fra pper celui qui 
montrerait le moindre sentimeut d'humanité. Quant à la po- 
pulace qui a été attirée par lanouveauté du spectacle, la plus 
grande partie mêle ses cris aux accents de M douleur, 
tandis que d’autres insultent encore le patient et l’appellent 
Père de la Religion de Jésus. Incontinent après la ques- 
tion , le mandarin criminel adresse l'interrogation sui- 
vante : « Pourquoi dans la Religion chrétienne arrache- 
t-on les yeux aux moribonds ? » Le Missionnaire recueille 
ses forces pour lui répondre : « Cela n’est pas, je ne 
connais rien de semblable. » Il faut se rappeler que l’édit 
de persécution avait réchauffé cette vieille calomaie des 
païens , à l’occasion des onctions faites sur les yeux des 
malades auxquels .on administre le sacrement de l’Ex- 
trême-Onction. Suit une seconde question avec les mêmes 
| circonstances de barbarie; et quand les fers sont de 
nouveau éteints, la seconde interrogation est celle-ci: 

le Pourquoi les époux se présentent-ils devant le Prêtre, 

près de l'autel? — Les époux, répond le patient, viennent 
faire reconnaître leur alliance par le Prêtre, en présence 
des chrétiens assemblés , ct attirer sur eux les bénédic- 
tions célestes. » On passe a latroisième question , qui 
complète quinze nouvelles acatrices profondes , ajoutées 
à celles des précédents interrogatoires. La troisième de- 


( 565 ) 

mande porte: «Quel pain enchanteur donme-t-on à ceux 
qui se sont confessés , de sorte qu’ils tiennent si fort à la: 
Religion ? » Le Missionnaire : « Ce n’est point du pain qu’on 
leur donne, c’est le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ 
incarné , devenu la nourriture de l’âme....» Je cite le sens 
des réponses; le catéchiste, perdu dans la foule des specta-, 
teurs, ne peut se rappeler les termes précis employés par 
le Missionnaire. Il ne paraît pas, du reste , qu’il se soit 
fort étendu -en discussion ; outre - que c’eût été inutile, 
son afaissement ne le lui aurait point permis. Je ne 
puis me persuader que-le roi eût l'intention réelle de 
connaître, par ces interrogations mélées aux tourments , ' 
les mystères de notre Foi : il est instruit de tout , puisque 
nos livres de religion sont entre ses mains. Son dessein 
était bien plutôt, sans doute, d'humilier le nom chrétien 
en exposant un Prêtre aux railleries de son peuple, et de 
faire des supplices iafligés au Missionuaire un épouvan - 
tail pour tous les chrétiens. Je ne pense pas non plus 
qu’il soit besoin de justifier M. Marchand des cris invo- 
lontaires qui lui échappaient toutes les fois que le feu tou- 
chait son corps affaibli ; la résignation a beau être dans 
l'intérieur , la nature a ses droits. Hélas ! si nous de- 
vions passer à untel creuset, qu'il serait à : craindre 
que notre’ vertu ne nous abandonnât entièrement ! 

« Aprts la question , on donna à manger aux criminels 
qui étaient restés en dehors de cette maison de supplices. 
Le mandarin dit aux serviteurs : «Demandez à monsieur 
l'Européen ce qu'il veut manger.» Nonu-seulement M. Mar- 
chand refusa le choix des mets, mais même il réponaït : 
«Je ne mangerai plus rien;» et tandis que les criminels pre- 
naient leur dernier repas, lui, abattu par la douleur et 
tout occupé de la mort , demeurait recueilli sous les 
yeux de la multitude. Ce qui est digne de remarque ce» 
pendant. ce sont ces mots : « Monsieur l’Européen , » 


( 582 ). 

srrachés peut-être par un sentiment de respout dù &: Fe: 
fortane d’un innocent. Poor ke choix des mets qu'on lui: 
donna , je crois que c’est l'usage général d'en —. 
envers tous ceux qu'on conduit au dernier 

«Le mandarin, après avoir rempli sa tâche , Livre to 
cinq condamnés au mandarin exétuteur. Tous furent alors 
dépouiltés du drap qui couvrait lear nudité, et reçurent 
dans ‘la bouche un frein, ou pour contenir leer langue, 
ou pour comprimerles cris dela douleur. Ranviron centhom- 
més de troupes escortaient les victimes , toujours assises 
étattachéessur les brancards, qui étaientportésdans l'ordre 
marqué. Une partie de la foule suivit, mais la majeure 
partie rentra dans la ville. Le lieu de l'exécution avait 
été fixé près de la chrétienté Tho-Duc (Teu-Donque ), à 
gne liene environ de marche. Rien de remarquable ne se 
passa dans ce voyage, da moms le témoin n'a rien po 
én dire , car les soldats ne permettaient de les suivre que 
d'assez loin. 

« Enfin ce lugubre convoi arrive au lieu destiné pour 
Je supplice, Cinq potonces, en forme de croix, y étaient 
plantées sur'une même ligne. Les brancards s'avancent 
près de ces gibets, et le premier coupable est déposé 
près de la première potence , à gauche; la seconde vic* 
time, M. Marchand, est placée près de la deuxième; 
ainsi de suite, en allant à droite, jusqu’à l'enfant in- 
fortuné du général Khôi, lequel occupe la cin- 
quième potence. Les caisses contenant les crânes des 
deux chefs d'insurrection qui étaient morts sont aussi 
placées à leur rang, comme pour témoigner que ceux 
auxquels ils appartenaient méritaient les mêmes tour- 
ments. La foule qui attendait déjà dans ce lieu’, renforcée 
‘de la colonne qui arrive de la capitale, .entoure la place de 
Texécution à une distance de trente pas, où des soldats 
Ja contiennent. Aussitôt les bourreaux délient les patients 


(585 ) 
attachés au dossier des bréneards. teur ôteñt le morceau 
d'éteffe ou éeriteuu où est inscrit: leur nom; et sans leur- 
dormer le tmps de faire le moindre mouvement , ils les 
prennent par les bras, les approchent des poteaux , les y 
Lieat debott per le miliéu du corps ,'et attachent leurs 
bras étencas au croisillon de la potence; les pieds seuls 
rement libres. Deux bourreaux, armés de contelas, se’ 
placent aux deax côtés de chacune des victimes. Alors’ 
da ronlement de timbourse fatemendre..… N cesse... Les 
deux bourremix saisissent les mameltes des patients, les 
coniperit dun seul coup ,! et jettent à terre ces lambeaux 
d'un demi-pied de long... Le catéchiste, les yèux fixés sur 
le Missionnaire, ne lui voit fäire aucun mouvement. Les 
bourreaux le saisissent par derrière , deux énormes imor- 
ceux de chairs sont ‘encore coupés: Le patient s’agite 
sa vae se porte vers Îé ciel. On descend aux jambes , deux 
lambeaux desgras de jambe tombent sous îe fer... Alors la 
nature épuisée succombe , la tête s'incline, l'âme da Con- 
fessear s'envole au ciel.…..! Frappe, bourreau, le cadavre 
est insensible , le Martyr a déjà reçu sa couronne....! La 
gauche du boutreau saisit les cheveux, redresse la tête, 
ét sa drôîte la, décolle d’un seul coup. Elle est incontinent 
jetée dms un vase rempli de chaux. Ce n’est point assez :. 

le tronc mutilé est détaché de la potence; ïlest étendu à 
terre sur le ventre , et fendu en quatre comme une bû- 
che de bois , en long d’abord, ensuite en travers...! 

” « Les autres suppliciés ne cessèrent de vivre qu'après 
avoir été décapités; mais le Missionnaire avait été si fort 
äffäibli par les précédentes tortures, que son corps, autret 
fois si replet, n’était plus qu'un squelette , que la mort 
éût enlevé dans peu ,-quand bien même le glaive l’aurai- 
épargné. Aussi, quand le sang des quatre autres victimes 
ruisselait avec abondance ,.à peine apercevait-on quelques 
gouttes du sien, ]1 est à remarquer aussi que ses deux 


( 584 ) 
bourreaux s’acquiuèrent avec tant de sang-froid de leur. 
tâche, qu'ils ne durent point être stimulés par: les ser-. 
gents armés de fouets, comme ceux. de quelques autres. 
des suppliciés. 

« Quel sort est réservé maintenant à ces lambeaux de. 
chair humaine, qui gisent à terre tout sanglants P Celui 
qui avait fait déterrer le cadavre de M. Gagelin , crainte 
qu'il ne ressuscitât, va y pourvoir. Onramasse ces lambeaux 
dans des corbeilles pêle-mêle , on les descend dans une 
barque ; escortés d’un peloton de soldats, ils sont conduits 
au port de mer le plus proche, distant d'environ deux 
lieues ; à on les remet au mandarin du port, avec ordre 
d’aller les jeter en haute mer. Pour les têtes, il paraît. 
qu'on n’en conserve qu'une avec celle de M. Marchand, 
et les crânes des deux chefs d’insurrection morts avant 
la prise de Gia-Dinh. Le roi ordonne que ces têtes seront 
exposées dans tout le royaume. En effet, enfermées dans des 
caisses, elles arrivèrent à l’ancienne capitale du Tong-King 
le 2 janvier 1836. Là on ouvrit la caisse contenant la tête de 
M. Marchand, pour que le peuple la considérât à loisir, 
tandis que les autres restèrent renfermées. J'entends dire 
que cette face livide n'était reconnaissable pour euro- 
péenne, qu'à l'indice des cheveux courts et de la barbe 
fournie. Depuis le 15 jusqu’au 30 janvier, ces têtes 
ciroulèrent dans les trois provinces de l'Ouest que j'habite ; 
elles ne furent point sorties de leurs caisses. Un écriteau 
voisin indiquait le contenu de chacune. Tous les chefs- 
licux de province ont été ainsi successivement honorés de 
la tête de M. Marchand pendant trois jours. Je pense ‘ 
que l'anéantissement de ces têtes sera marqué par quel- 
que singularité cruelle (*); mais qu'importe? celui qui 





(1) On a vu, dans le précédent No des Annales, que la tête de 
M. Marchand avait êté broyée dans un mortier et jetée à la mer. 


( 585 ) 

nous a créés. de rien, saura bien -ressusciter un .jour 
. les restes épars de ses serviteurs; alors le persécuteur 
humilié enviera la gloire de sa victime. | 

«M. Marchand, injustement associé à des rebelles, mou- 
rant au milieu de tourments dont Îc récit seul épouvante, 
et mêlant en quelque sorte son sang à celui des séditieux, 
rappelle le Sauveur lui-même, qui expira entre deux mal- 
faiteurs. Le disciple aussi a été confondu avec des mé- 
chants, il lui fallait ce dernier trait de ressemblance avec 
son diun modèle : Et cum iniquts repulalus est. » 





Aux extraits de Mandements en faveur de l’'Œuvre, que 
contenait le N° LII des Annales, nous pouvons en ajouter 
deux autres qui sont venus un peu tard à notre connais- 
sance. Mgr. l'Evêque de Langres s'exprime en ces termes : 

« L'Œuvre de la Propagation de la Foi, dont les résul- 
tats se développent et s'étendent avec une miraculeuse 
prospérité, qui sera la gloire chrétienne de notre siècle, 
et qui fait faire de si heureuses conquêtes à notre sainte 
Religion, est depuis long-temps florissante dans notre 
diocèse; et en cela, comme en tout ce qui touche au ser- 
vice de Dieu, il tient proportionnellement un des pre- 
miers rangs cn France : nous sommes en droit d’espérer : 
qu’il se conservera toujours ; et puisque chaque année les 
offrandes grossissent partout, nous comptons aussi sur 
une augmentation progressive , et nous nous en rappor- 
tous pour cela au zèle de nos chers coopérateurs. 

Mgr. l’Archevêque de Tours parle en ces termes: «Faites 
des vœuxardents pour quela parole dusalnt porte des fruits 
abondants parmi nous et parmi les nations infidèles aux- 
quelles elle est annoncée. Nous savons, N.T.C.F. le zèle qui 
vous anime pour la Propagation de la Foi; ct nous vous 





(586 3 
rappelons d’antant plus volontiers éette bonte Œavee; - 
que c’est une occasion pour nous de donner à vote sèbke 
et à vos pieuses libéralités les éloges et es escoarage- . 
ments qu'ils méritent. Espérons que cette sainte Acso- 
clation portera parmi nous des fruits de plus on ples abon-: 
: dants de justice et de sanctification , ét que coli qui est. 
riche en miséricorde mulfipliera ce que vous aurez semé, 
et augmentera les fruits de votre justice (II. Cor.x3,10).» 

Mgr. l'Evêque d’Aire a adressé aux membres desc. 
clergé une Circulaire spéciale pour le même objet. 

« J'ai d'autant plus à cœur, dit le Prélat, de voir pros- 
pérer dans le diocèse l'Œuvre de la Propagation de la 
Foi, que je la regarde comme devant attirer les plus 
abondantes bénédictions sur toutes les autres œtrvres que 
j'ai entreprises ou que je pourris entreprendre a vec vetre 
concours. Dieu pourrait-il laisser sans récompense les 
prières que nous lui offrons dans une intention si étnisem- 
ment charitable, et ne pas agréer 208 sacrifices pour nous 
associer au zèle et aux mérites de ces fervents Missionsaires 
tri, en présence de tant de périls, travaillent avec une 
constance si admirable à la conversion des infidèies ? 

« Appliquez-vous, mes très-chers Coopérateurs, à ré- 
pandre dans vos paroisses les relations si mtéressæntes dés 
travaux de ces hommes apostoliques, et vous verrez bien- 
16t s’accroître le nombre de ceux qui ambitionneat de 
faire partie de la précieuse Association pour la Propaghtion 
de la Foi. Je ne pense pas qu'il y ait dans le diocèse üne pa- 
roisse, pour si petite qu’elle soit, où il ne fùt possible de 
former yne première dizaine d’Associés. Quels sucoès ne 
pourrait-on pas obtenir dansles paroissesplus considérables! 

: « C'est avec la: plus grande confiance, mes très-chets 
Coopérateurs, que je fais ce nouvel appel à votre zèle. » 

. Nosseigneursles Evêques de Bayeux et d'Orléans ont éga- 
lement recommandé l'Œuavre, quoique d'ane manière moins 


(587 ) 
explicite. Les noms de ces Prélats soût dortc à ajouter 
à ceux dont nons avons fait mention au N°’ LIT des Annales; 
o qui porte à vingt-trois le nombre des Evêques qui ont 
parlé -en faveur de l'Œuvre cette année. 





Le vif et juste intérêt qu'a excité le sort de M. Jaccard 
nous engage à ne pas différer la publication d'une Lettre 
récemment reçue de ce vénérable confesseur. Elle est 
adressée à M. Voisin, directeur du séminaire des Missions 
étrangères à Paris, et datée de Cam-Lô , le 9 mai 1836. 

« Je vous ai écrit le 16 mai dernier de ma solitude d'Ai- 
Lao ; depuis cette époque, j’ai été rappelé dans la plaine 
de Haute-Cochinchine, pour être de nouveau occupé au 
service de sa Majesté qui, malgré le besoin qu’elle a de 
mon ministère , n’a pas honte de me tenir toujours prison- 
nier, confondu avec des brigands. Je me consolerais fa- 
cilement de ce traitement indigne, si j'étais le seul à souf- 
feir de ses mauvaises dispositions à notre égard ; mais, 
hélas ! je suis presque le mieux traité. Vous apprendrez 
Ja manière horrible dont on s’est défait de M. Marchand, 
et les ordres qui ont été donnés pour faire rechercher les 
Européens et les Prêtres du pays. Toutes les tortures que 
Jon a employées pour ébranler le courage de M. Mar- 
chand n'avaient pu lui arracher aucnn aveu déshonorant 
pour la Religion ; cela n’a pas empêché que, dans sa der- 
nière ordonnance, le roi le calomniât effrontément , disant 
qu’il a avoué 4° que nous nous servions pour ensorceler 
les chrétiens d’un pain confectionné avec des ingrédients 
enchantés (renouvelant à l'égard de l’Eucbaristie les ac- 
cusations des paiens contre les fidèles des premiers siècles); 
2° que l’on employait les yeux des morts mélés avec de 
l’encens pour servir de remède; 3° que, dans la célébration 
religieuse du mariage, il se passait des choses abomina- 
bles (1). Autant d’horreurs dont M. Marchand n'a jamais 





(1) On a vu que c’étaient les trois questions qui furent adres- 
ostes à M, Marc au milieu des tortures. RUES 


( 588: } 
parlé, si ce n’ost pour les démentr. Je devais bien con- 
naître déjà la malice de Minh-Ménh , mais ce dernier trait 
prouve une corruption d'âme vraiment diabolique. Avec 
de tels sentiments contre la Religion , jugez de quoi serait 
capable ce monstre, si le bon Dieu ne tenait sa puissance 
enchaînée ! 

« Désirez-vous savoir à quoi il m'occupe? toujours à tra- 
duire. Depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de janvier, 
j'ai expliqué les cartes géographiques des cinq parties du 
monde. Il a démandé tous les détails possibles sur l’éten- 
due, la population, les forces, les mœurs, la religion de 
tous les états. C’est une tâche difficile et fort délicate. 
Toutefois il aura pu voir que les peuples les plus bar-! 
bares sont idolâtres comme lui, et que l'Inde même, d'où 
lui viennent ses dieux, n’est pas le pays des philosophes. 
Les conquêtes des Européens dans le Nouveau-Monde ne 
sont pas ce qui peut lui inspirer le plus de confiance pour 
eux; cependant j'ai tâché de faire envisager les choses 
sous le point dé vue le moins odieux. 

« Vous sentez bien que Minh-Ménh ne me laisse pas dire 
Ja sainte Messe ; il a été un temps où l’on ne me permettait 
pas même d’avoir des livres : j'étais dispensé alors de ré- 
citer mon bréviaire. Voici environ trois mois qu'ayant fait 
saisir quelques livres dans ma maison près de la ville 
royale, il m’en envoya une partie. Ainsi me voilà assez 
libre pour ce qui est de la lecture ; mais s’il savait que j'ai 
un bréviaire , il me le ferait sûrement ôter. S'il savait sur- 
tout que je vous écris, et qu’en Europe on connaît une 
partie de ses hauts faits, je serais bien sûr de n'avoir plus 
long-temps à vivre. 

. ePriez beaucoup pour moi, cher Confrère , surtout au 
saint aute), et croyez-moi, etc. 
«Fr. Jaccanp. » 





Voicr une preuve nouvelle de la protection spéciale de 
la Providence à l’égar:l de l'Œuvre des missions et de tous 
ceux qui s’y consacrent. | 

On a reçu des Letues de Mar. Provencher,évêque de Ju 


C 589 j | 
liopolis , datées de Montréal en Canada, le 7 avril dernier. 
Le Prélat se disposait à retourner à la Rivière-Rouge aus- 
sitôt que la saison le permettrait. Son voyage de l’Angle- 
terre au Canada avait été prompt et heureux ; maïs il n’en 

“fut pas de même de celui des trois bâtiments qui le suivirent, 

et sur l’un desquels avaient été embarqués tous les objets 
nécessaires à sa mission , vases sacrés, ornements d'église, 
divres de religion , etc., qu’il s'était procurés en Europe, 
et pour l'achat desquels il avait épuisé toutes ses res- 
sources. Sur ce même navire se trouvait un pieux jeune 
‘homme du nom de Morin, destiné par ce Prélat à diriger 
une école parmi les jeunes sauvages de son district. Les 
trois navires dont il s’agit, appartenant tous à la Com- 
agnie de la baie d'Hudson, s'étant trop avancés dans la 
baie, se trouvèrent pris dans les glaces. L’un d’eux fut 
englouti et périt corps et biens ; un second, après avoir 
jeté à la mer toute sa cargaison, put enfin rebrousser 
chemin et arriver en Angleterre dans l’état le plus'triste; 
le troisième enfin, celui qui portait les effets de l'Evêque 
vt le jeune Morin, parvint à se dégager après des efforts 
extraordinaires, et arriva sain et sauf à la Rivière-Rouge, 
lieu de sa destination, sans avoir éprouvé aucune perte ni 
avarie considérables. 

Le jeune Morin attribue sa conservation et celle du 
navire à la protection de la Ste. Vierge qu’il ne cessa d'in- 
voquer pendant le danger, et à la médaille miraculeuse 
qu'il porte suspendne à son cou. 





Errata. 


Nous nous empressons de rectifier une erreur commise dans 
le N° LII des Annales, p. 420. Ce n’est pas dans le diocèse de 
Tournay, mais dans celui de Liége , qu’une personne charitable « 
constitué à l'OEuvre une rente annuelle de 1000 fr, 


FIN. 





TABLE DES MATIÈRES 
: CONTANURS 


DANS LE NEUVIÈME VOLUME. 





Nora. Le chiffre romain indique le cahier, et le chiffre arabg 
a page. 


ŒUVRE DE LA PROPAGATION DE LA FOI. 


Compte-rendu de la quinsième annde (1836), LIL, 421. 
Statistique de l'Œuvre en 1836, LIL, 516. 
Mandement de Mgr. l'Evéque de Carcassonne, LII, 490. 
Mandement de Mgr. l'Evéque de Limoges, LI, 431. 


Id. id de Fréjus, LI, 451. 
Id. id. d’'Auch, LIL, 432. 

Id. id. de Paris, LH, 432. 
Id. sd. de Lyon, LI, 433. 

Id. id. de Bayonne, LI, 434. 
Id. id. de Montauban, LI, 434. 
Id. id. du Puy, LI], 437. 

Id. id. d'Annecy, LIT, 442. 
Id. id d'Aoste, LU, 442.  ” 
Id. id. de Lucques, LII, 645. 
Id, td. de Langres, LUI, 686. 


Id. id. de Tours, LIT, 586. 
Circulaire de Mgr. l'Evéque d'Aire, LIN, 686. 


| 


Mission de l'Océanie, XLVIIL, 1. 
Lettres de M. Caret, mis. ap., XLVIS, 14, 29, 33, 42. 
Leitres de M. Honoré Luval, m. a.,XLIX,139,151,168. 


( bg: ) 

Lettre da Mgr. de Nilopolis, vicaire apost., XLIX, 192. 
Lettre de M Cirssntins Liausu, XLIX, 185. ” 
Lettre de Frère Melchior, XLIX, 187. 
Lettre de Frère Colomban 7; XLIX, 188. 
Lettre ns a Andpé Caro, XLIX, 192, : ” 
Letire . Pompallier , vicaire apostoli 

l Ooéauie vocident de, LI, 411. d + 
Lettre de M. Bret, missionnaire apostolique LI, 508, 





Mission de Corée, L, 1956. 

Relation du voyage de Mgr. Bruguisre, L, 196. 

Note sur la chronologie chinoïse, par le méme, L, 533. 

Extrait d'un rapport de M. Pacifique Ly, missian- 
naire apostolique chinois, LI, 400. 





Missions de la Chine, LIT, 447. 

Lettre de Mgr., de Sinite, vicaire apostolique du %- 
Tchuen, Lil, 449. 

Lettre de M. Verolles, miss. apost., LI, 454. 

Lettre de Mgr. de Maxula, coadjuteur, LI], 460. 

Lettre des Catéchistes chinois aux Associés de Œuvre, 
LIT, 462. 

Décalogque des bonzes observantins, LI, 460. 

Décret de l'empereur de la Chine contre la Religion 
chrétienne, LI, 464. 





Mission des Lazaristes en Chine, XLVIIL, 57 
Lettre de M. Rameaux, Lasartete, ALVIIE, 56. 
Lettre de M. Laribe, XLVIII, 65. 

Lettres de M. Terrette, XLVUI, 66, 81, 

Letire de M. Mouly, XLVHI, 68. 





Missions du T “Kine, LI, 262. 

Lettre de Mgr. Havar , évêque. de Castorie, LI, 362, 

Déoaloque de Minh-Ménh, Li, 363.  . 

Lettre de M. Masson, missionnaire apostolique, LI, 387. 

Letires de M. Rowg, miss. posts 385, 390. ne 

Lettre des Missionnuires du Tong-King occidental aus 
Conseils de l'Œuore, Lll, 497... .:, 


(592 ) 
Leitre d’un Prétre tong-kinois aux Associés, LIT, 499. 


Mission de la Cochinchine, LII, 477. 

Lettre de M. Retord, missionnaire apostolique, LII, 477. 

Lettre de M. Jaccard missionnaire apostolique, LI, 394. 

Relation du martyre de M. Marchand, extraite des 
Lettres de MM. de la Motte et Marette, LIII, 573. 

Lettre de M. Jaccard, miss. apost., LIIT, 687. 





Mission de Siam, Li, 407. 


Mission des Malabares, XLIX, 116. 

Lettre de Mgr. d'Halicarnasse ,XLIX, 117. 

Lettres de M. Pacreau, miss. apost., XLIX, 193, 128. 
Lettre de M. Charbonneaux, miss. apost., XLIX, 133. 
Mort de Mgr. d’Halicarnasse, LI, 416. 


Missions de la Compagnie de Jésus, LIN, 622, 
Missions de Tine et de Syra, LIN, 526. 
Mission de Calcutta, LII, 533. 

Mission de Buënos-Ayres, LUI, 537. 


Mission du Liban, LIIT, 546. | 
Mort de Mgr. Auvergne, archevéque d’Icone, LI, 335. 


Mission du Missouri, XLVIII, 88. 
Relation d'un voyage chez les tribus indiennes , par le 
__R. P. Van-Quic orne, XLVIII, 88. 





Missions du Canada, LI, 341. 
Etablissement de La inission dela Rivière-Rouge,LI,346. 
Mission de Terre-Neuve et du Labrador, LIT, 466. 


Lettre de Mgr. Fleming, vicaire apostolique, Lil, 468 
Départ de Misrionnaires, LI, 415, 416. 


FIN DE LA TABLE DU TOME Xe 


ANNALES 


DE LA 


PROPAGATION DE LA FOI. 


Cet Ouvrage se vend au profit de l'Œurre. 


Prix de ce Cahier. e. + 3 tt + ee ee 75 c. 


LYON, 
WIPRIMERIE DE PÉLAGAUD, LESNE ET CROZET, 
SUCCESSEURS DE RUSAND. 
1837. 





ANNALES 


DB Ls 


PROPAGATION DE LA FOE 


RECUEIL PÉRIODIQUE 


DES LETTRES DES ÉVÊQUES ET DES MISSIONNAIRES DES MISSIONS DBS BST" 
MONDES, £T DE TOUS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS. BP- a 
L'ORUVAS DE LA PROPAGATION DS LA POI. 


Collection faisant suite aux Lettres Edifiantes.- 


TOME DIXIÈME. 


Seereusre 1837. — N° LIV. 














A LYON, 
CHEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 


AUE DU PÉRAT, Me 6, 


A PARIS ET DANS LES AUTRES VILLES, ! 
CBEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES. 
1837. 


Avec approbation des Supérieure 


AIS # 


Les Souscripteurs de l'Œuvre remurqueront qu'à dater 
du présent Cahier , les Annales sont imprimées sur un pa- 
picr plus fia que celui dont-on s’estservi-jusqjeliti:, et œussi 
d'une qualité supérienre. Les réclamations qui nous sont 
parvenues à cet égard nous ont engagés à céder aux vœux 
des Associés, malgré le. pett suroroit- de ‘dépenses qui 
pourra en être le résultat. Nous croyons devoir prévenir 
aussi que , si, par Suie ‘de’ cetie mesure , les Numéros pa- 
raissent plus minces, ils n’en contiennent pas inoins le 
même nombre de pages que par le passé. 


z « 
" s 
° ® : 


MISSION DU LIBAN. 


Re » - <] 


Lettre de Mgr. Auvergne, droher4que d'Jcone, etc., an 
ÆRéllaeteur dis Annales, & Lyon. 


« Monsieur, 


« Si les Associés de la Propagation de la Foi ont lu avec 
intérêt les précédentes relations que je vous ai adressées , 
je ne doute pas qu'ils n'aient celle-ci pour agréable : il 
s’agit des licux sanctifés non plus seulement par la 
présente, mais par le sang précieux du Rédempteur des 
hommes. 

« Nous approchions dé Jérusalem, ct nous étions encore 
à une demi-heure de cette ville , lorsque nous nous vimes 
entourés tout-à-coup par les nobles et courageux gardiens 
du Saint - Sépulcre, les Pères de l’ordre de St-Fran- 
çois (1). Un officier turc, seul et à cheval, s'était joint 
à eux; mais le gouverneur , à qui l’on donne le titre bono- 





(1) Dès lan 1257, 69 ans après. que .les Latins eurent perdu 
Jérusalem , conquise sur eux par Saladin, les RR. PP. Francis- 
cainsjvinrent ên Palestine pour garder le Saint-Sépulcre et les 
autres sanctüaires vénérés. Mais ce n'est qu’en 1342 qu'il leur fut 
permis d’avoir un établissement pergmanent à Jérusalem , tel qu'ils 
l'ont encore aujourd’hui. | 


(6) 

-#ifique de pacha , Soliman-Bey nous attendait lui-même à 
Za porte de la ville avec un piquet de cavalerie et un poste 
assez nombreux d'hommes à pied. Ceux-ci, placés au- 
Æedans de la porte, nous rendirent les honneurs militaires. 
ÆL'est donc ainsi que nous fimes notre entrée dans Jérusa- 
em, précédés par le gouverneur de la ville, suivis par les 
-Æ8valiers , et toute cette escorte nous accompagna jusqu'à 
4a porte du couvent des Pères de Terre-Sainte : là elle 
«nous laissa , admirant dans le fond de notre âme les hom- 
mages que la Providence faisait rendre dans notre per- 
sonne au chef suprême de son Eglise, et par des infidèles 
eux-mêmes. Le lendemain, nous nous hâtâmes de com- 
:mencer la visite des saints Lieux. 

« La montagne de Sion , à laquelle nous nous rendimes 
“d'abord, est célèbre dans la sainte Ecriture. Tour-à-tour 
“objet des bénédictions et des lamentations des prophètes, 
e nom de Sion se mélait souvent à leurs prédictions , et 

: #æux accents de la harpe inspirée de David, avec un charme 

+cqui n’était point sans mystère. Des monuments nombreux 

<æonvraient autrefois cette montagne ; ceux dont il reste 
<æüjourd'hui des traces ne sont plus qu'au nombre de 
ru$is : le Cénacle , la maison de Caïphe et le tombeau de 

Tavid. 

« Jadis la picuse Hélène avait fait renfermer le Cénaclr 
{ans une église magnifique : ruinée par les Sarrasins, 

lle fut réédifiée un peu plus tard ; on en remarque cn- 

- sore la coupole et quelques murs restés debout après sa 

premibre dévastation. Cette église fut confiée aux Pères 

. de Terre-Sainte , qui avaient un couvent à côté; mais Cu 
4661 les Musulmans s’en emparèrent, et convertirent l’é- 
-ghise en une mosquée, et le couvent en un hôpital turc. 

. Ua escalier d’une vingtaine de degrés conduit au Cénacle: 
<’est une grande salle voûtée et soutenue par deux colon- 
-2es. Que de souvenirs semblent se presser dans cuite 


C7) 

enceinte : l'institution de l’Eucharistie, la venue de l’Es- 
prit sanclificateur , l'élection de St. Matthias , les premiè- 
res prédications des Apôtres, le premier concile de 
Jérusalem, la mémoire du Roi-Prophète dont les cendres 
reposent sous ce lieu sacré ! Vivement pénétrés de toutes 
ces pensées , nous nous agenouillämes , méditant toutes 
ces merveilles et priant dans toute l'effusion de notre 
“me. Mais ce n’était point assez; nous demandâmes et 
vbtinmes la permission de célébrer , dans ce lieu auguste, 
les redoutables Mystères. Là , non loin du tombeau de 
celui qui, trente siècles auparavant ,'s’était écrié : Cali- 
cem salutaris accipiam :« Je recevrai le calice du salut; » 
et dans le sanctuaire où J. C. pour la première fois avait 
consacré ce véritable calice du salut, nous eüùmes le 
bonheur de faire couler le sang de l’Agneau réparateur. 
Depuis le concile de Trente’, c’est-à-dire depuis plus de 
trois siècles , le même privilège n'avait été concédé à au- 
cun pontife. 

« La maison de Caïphe est aujourd’hui une église assez 
belle, desservie par les Arméniens schismatiques. La 
table de l'autel que l’on fait voir est, dit-on, formée d'une 
portion considérable de la pierre qui servit à couvrir le 
tombeau de J. C. Du côté de l'épitre , dans le sanctuaire 
on montre un petit oratoire que l'on dit être une prison 
dans laquelle ce divin Sauveur fut jeté la nuit même où 
il fut pris. Hors de l'église , près de la porte, à droite, on 
fait aussi remarquer une porüon de la colonne sur laquelle, 
d'après la tradition, le coq aurait chanté pour avertir 
Pierre de son prochain reniement. Non loin de là , au 
milieu des ruines d'un vestibule qui a dû être considé- 
rable , est un arbre appelé arbre des Pommes d'or; on 
croit qu’il se trouve à la place où était Pierre lorsque , se 
chauffant près d’un foyer, il renia son bon Maitre. Les 
Pères de Terre-Sainte étaient autrefois en possession de 





(8) 
ce sanctnaire , ils om ewcore conservé le droit d'y eéké- 
brer la ‘Messe une fois. par-on. Nous edmes aussi le 
bonheur d'y offrir le saint Suorifiec. 

« Près de l'èglise-du-Génadle, dont nous.avons parlé, se 
frouve aussi l'entplaeement: du paluisque:Daxid ft bâtir , 
et où il conserva ‘pendant-4rois mois l'Arche d'alliance. 
On y vénère somtombenu; mais défeasc.expresse est faite 
aux chrétiens d'entrer dans la salle qui:le renferme. Ce ne 
fut que par un-priwflége particulier ‘qu'ä-nous fut donné de 
voir, d'une des salles supérieures, le'haut du cénotaphe 
du Roi-Prophète. 

« En descendant de k:montagne de fion, du côté de l'o- 
ricnt, nous traversämes un iorremt desséché. C'était ce 
torrent que David, plein de tristesse, avait franchi, fuyant 
devant Absalon; c’est celui aussi que lenouveau David, l'âme 
triste jusqu’à Ja mort, avait traversé pour aller à Gethsé- 
mani : c'était le torrent de Cédron. On à marqué la place où 
une tradition veut que le Sauveur soit tombé alors que les 
soldats l’emmenaient garrotté. Au-delà de ce torrent, nous 
tronvâmes bientôt le jardin de Gethsémani. Ce jardin, 
de soixante pas en carré, est dépourvu de clôture ; il ren- 
ferme éncore, debout dans son enceinte, huit antiques 
oliviers qui annoncent une extrême vétusté. « Leurs troncs, 
_chenus et bossés, dit an vieil auteur , surpassent en 
grosseur tous les autres arbres de la Palestine. Ces huit 
arbres étant les seuls que les Furcs aient exemptés de la 
taxe imposée sur les autres plantes aux environs de 
Jérusalem , depuis que cette ville est tombée dans leurs 
mains , on en a concla , et avec raison , qu’ils sont d’une 
très-haute antiquité, que peut-être même ils existaient du 
temps de Notre-Seigneur. Les souverains Poatifes ont dé- 
fenda d’en arracher du bois vert ; on recueille avec soin les 
branches sèches ou 1embées à terre; dont-on fabrique des 
chiapetots, L'huile et Les. noyaux des olives sa distribuent 





EE 


(9) 

aussi comme objets de piété. On montre à Gethsémani le 
ficu où les trois Apôtres, accabfés-de tristesse et de som- 
meil, furent révoittés’trois fois par le Sauveur, et aussi la 
place où Judas donna à son Maître’ le perfide baiser. 
Quant au village de‘Gethsémani, fl :n°en existe plas-ricn : 
c'était jadis un petit bonrg dont lc nom, Pressoir des Oli- 
ves , indiquait la production et l’mdustnie de ces lieux ; il 
est placé centre Jérusalem et le mont des Oliviers. ]1 pa- 
raît qu’il avait été donné anx prétres:et aux lévites pour 
frire paître les animaux qui devaient être offerts dans le 
temple. De là on les conduisait par la porte des Tron- 
peaux, ou de St-Etienne, à la Piscme probatique. Ce 
n'était que lorsqu'ils avaient -êté purifiés dans cette pis- 
cine, qu'ils étaient recommus propres au sacrifice. 

« Toutauprès du Jardin des Douleurs est un souterrain 
obscur: c'est la grotte où le Sanveur répandit une sueur 
de song. On y entrait autrefois de plain-pied ; aujourd’hui 
on x descend par sept à huit degrés grossièrement façon- 
nés. Dans ke fond et au-dessus de l'autel, où il nous à 
été donné de célébrer plusieurs fois les samts Mystères, 
sont écrites ces étonnantes paroles : Ho factus esi 
sudor ejus sicut quiiæ sanquinis decurrentis in ter- 
ram (1). Nous nons mimes à genoux sur cette terre où 
s'était prosterné ke fuveur, priant avec tant d’amertumc. 
Qui ne se sentirait vivement porté au regret de ses fauics, 
lorsqu'on se trouvo sur le lieu même où elles apparurent 
à l1 pensée du Sauveur des hommos-et lui causèrent de si 
cruels tourmenté ? 

« Sortant de:Géthsémani et passant sur an pont d’unc 
seule arche , jeté-sur la ravine da torrent de Gédron , nous 





1) « Ici il fut couvert d’une sueur de sang, qui découla jusqu'à 
terre. »: « . 





(ro) 

nous rendimes à la maison d'Anne. Cette maison , située 
près la porte de David, au pied de la montagne de Sion et 
en dedans des murs de Jérusalem, a été convertie en une 
église placée sous le vocable des saints Anges. On y vé- 
nère surtout le lieu qui retentit du sacrilége soufflet au 
bruit duquel les ennemis de Jésus poussèrent des ris in- 
solents. Les Arméniens schismatiques sont seuls en pos- 
session de cette église, 

« De là, ayant déjà visité sur le mont Sion la maison de 
Caïphe, nous accompagnâmes par la pensée le Sauveur 
jusqu’au palais de Pilate. Ce palais est aujourd’hui tout en 
ruines. À l'entrée du Prétoire , ouverte sur la grande rue 
qui traverse Jérusalem de l'est à l’ouest , est un escalier 
composé de onze marches : ces marches sont d’un côté 
engagées dans le mur du palais, et de l’autre reposent sur 
un mur d'appui en forme de rampe. On croit que cet es- 
calier remplace celui qui était là anciennement, et qui avait 
vingt-huit marches: celui-ci a été transporté à Rome , où 
il est vénéré sous le nom de Scalasancta. Trois fois Notre- 
Seigneur monta et descendit par cette échelle sainte, d'abord 
étant conduit de Caïphe à Pilate ; et il en descendit, étant 
trainé du palais de Pilate à celui d’Hérode; il la monta 
une seconde fois quand il fut renvoyé d’Hérode à Pilate, 
et il en descendit quand de chez Pilate il fut conduit au 
lieu de la flagellation ; il la monta de nouveau, après la 
flagellation, pour venir recevoir la couronne d’épines, et il 
en descendit enfin pour prendre la croix et la porter au 
Calvaire. Lorsqu'on est parvenu au haut de cet escalier , 
on entre dans une cour assez vaste, et sur la droite com- 
mencent deux grandes et longues voûtes : ce fut sousl'une 
d'elles, sans doute , que les soldats jetèrent sur les épau- 
les ensanglantées de Jésus une espèce de manteau de 
pourpre, qu'ils placèrent dans ses mains un roseau fragile 
en l'accablant des railleries les plus piquantes et des ou- 


C1) 

trages Îles plus amers ; là qu’il fut condamné à mort 
par le mème juge qui venait de rendre à son innocence le 
plus éclatant témoignage. Ces voûtes nous conduisirent à 
la galerie appelée par les Romains Xystus, et qui aujour- 
d’hui n'a plus d’autre nom que celui de l'Arc de l’Ecce 
Homo. Au milieu de cet Arc est unc fenêtre : c’est de là 
qu’en présentant le Sauveur aux regards des Juifs, Pilate 
s'écria: Ecce Homo: « Voilà l'homme. » 

« À quelque pas de l'Arc de l'Ecce Homo, on aperçoit 
une coupole chancelante ; rien n’en défend plus l'appro- 
che, et le lieu qu’elle couvre est lui-même rempli de pro- 
fancs immondices : c’est le lieu vénérable de la Flagella- 
tion. Etant entrés dans ce lieu abandonné, nous nous 
y prosternâmes, comme dans le plus beau temple du 
monde ; et, tâchant d’exciter dans notre âme une vive foi, 
nous demandâmes l'amour des souffrances à Jésus fla- 
gcllé. Ce sanctuaire appartenait autrefois aux Pères de 
Terre-Sainte ; il leur a été , depuis un certain temps , ar- 
raché comme tant d’autres. C'est pour cela même que, 
pendant notre séjour à Jérusalem , des démarches, aux- 
quelles nous avons cru devoir ne pas rester étrangers, ont 
été faitesauprès du gouvernement égyptien à l'effet derecon- 
quérir au plus tôt cette ancienne possession. Tout porte à 
croire que ces démarches n’auront pas été inutiles, et que, 
rentré sous le domaine des pieux gardiens du Suaint-Si- 
pulcre , ce sanctuaire profané recouvrera bientôt l'hon- 
neur dont il est depuis trop long-temps privé. Ce n’est 
que là que commence, à proprement parler, la Voie dou- 
loureuse , c’est-à-dire le chemin que parcourut le Sauveur 
du monde en portant sa croix. 

«a Nous quittâmes le lieu de la Flagellation : avançant dans 
la grande rue vers l'occident, puis tournant sur la droite, 
nous marchâmes vers le nord par une petite ruelle. C'est 
au fond de ce sentier qu’on nous ft remarquer le fameys 


(12) 
palais d'Hérode , aujourd'hui tout en ruines, Ce fut dans 
une des salles de ce palais, et à l'extrémité opposée de la 
porte prinaipale., que l’on revétit le Sauveur d’une robe 
blanche, en signe de mépris. 

« Retournant ensuite sur nos-pas, nous reprimes la 
grande:rue, près de l'angle de laquelle on montre, à gauche, 
nne colonne quai indique-la place où , selon la tradition , le 
Sauveur succomba pour la première.fois sous le poids de 
l'instrument de son snpplice. Un peu plus loin, dans 
une ruclle, on aperçoit les ruines d’une église consacrée 
autrefois à Netre-Dame des Douleurs. Ce fut en cet endroit 
que Marie, chasséce d’abord par les gardes , rencontra son 
divia Fils : ainsi le rapporte la tradition. « Dixuit siècles 
écoulés, des persécutions sans fin, des révolutions éter- 
nelles , des ruincs toujours croisssantes n'ont pu, dit à 
ce sujet M. de Chäteaubriand , effacer ou cacher la trace 
d’une mère qui vient pleurer sur son fils.» Presque en face 
de cette ruelle, et à-main droite, nous vimes le lieu où se 
jenait le pauvre Lazare, et un peu plus loin, de l’autre côté 
de la rue, la maison du mauvais Riche. St. Chrysostôme, 
St. Ambroise, Si. Cyrille, ont cru que l’histoire de Lazare 
et du mauvais Riche n’était pas une simple parabole, mais 
un fait réel et connu. Les Juifs appellent le mauvais Riche 
Nabal, Avant d'arriver à la maison du mauvais Riche, on 
+ourne à droite, et l’on suit la direction du couchant; à 
l'entrée de cette rue est une place à laquelle trois rucs 
‘aboutissent : c’est celle où les Juifs, apercevant Simon 
de Cyrènc , qui arrivait des campagnes voisines par la 
porte de Damas, le contraignirent d'aider Jésus à porter 
sa croix. À cent dix pas de là, on reconnaît à troismarches, 
surmontées d'une porte assez hasse, l'emplacement de la 
maison de Véronique, et le lieu où cette. pieuse femme es- 
suya, en passant, laifaee adorable du Sauveur. On croit 
que. de mouchoir dont ellersesonvi-pont 0e DEUX minis 


(13) 

tère était som propre ‘voile, ct. qu'étant plié cntrois,,. La 
figure de J. C. s’imprima sur chacun de sessplis. L'un de: 
ces plistest conservé à Rome. . Le. nom de: œtte pieuse: 
femme était. Bérénice ; plus tard il fut changé en celui de 
Vera-lcan , vraie image. Après avoir fait uue centaine-de 
pas, on arrive.à la porte Judiciaire, où. NotreSeigacur 
tomba une seconde fois : c'était la porte par où sortaient. 
les criminels qu'on exécutait sur le Golgotha. 

a Le.Golgotha, aujourd’hui renfermé dans la nouvelle 
dt, était hors de l'ancienne Jérusalem. Les Turcs ont 
muré la porte dont nous: venons de-parler, à.partir du ‘bas 
jusqu’à la moiué de sa hauteur. Les pélerins passent à 
gauche ,.par une: autre porte attenante et plus petite. On 
coutinue à marcher, par un: chemia difficile et pierreux, 
jusqu'à une pointe. qui divisait la route en deux branches : 
là ,on reprend à gauche le chemin du couchant. C’est à 
l'entrée de cette rife, aboutissant au Calvairo, que le Christ, 
suivi d’un :peuple immense , se tourna vers les pieuses 
femmes qui s’affligcaient.de sa mort;:et que, versant des 
larmes, il leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur 
« moi, mais pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants. » 
Ceite place est marquée par ua trouçon de colonne de 
marbre, cafancé. dans le mur. Poursuivant la route , on 
parvient à-un lieu où J. C. tomba pour la troisième fois ; 
de R au Calvaire il n'y a. que peu de distance. 

a Nous allions donc-entrer dans l'antique et. célèbre 
basique du Saint-Sépulre , temple auguste, dont 
le seul aspect imprime, je ne sais quels semimentis 
ineffables de crainte, de respeot et d'amour. Arrivés 
à la porte principale, nous y trouvämes réunis les 
Pères de Terre - Sainte, spécialement chargés de lu 
garde du glorieux Sépulcre.. Leur proier soin fut de 
nous conduire au:Calvane. Ua riche escalier , placé à. 
droite de la porte du temple, uous iuuoduisit . dans. une. 


(14) 
chapelle construite sur le rocher même où fut crucifié le 
Fils de Dieu. Au fond, est unautelélevé à la place où des 
bourreaux déïcides l’attachèrent à la croix. Près de là un 
autre autel indique celle où, suspendu entre deux larrons, 
l’Auteur de la vie voulut ressentir les atteintes de la mort. 
Là , tout frappe l'esprit , tout parle au cœur ; les pierres 
mêmes crient, et leur voix retentit au fond de l’ime. Dans 
le silence du recucillement, on croit entendre encore ces 
insultes, ces blasphèmes , ces cris de rage dont le Sau- 
veur couronné d’épines devint l’innocent objet; le cœur 
est déchiré par le retentissement de ces marteaux affreux 
qui clouèrent à la croix les mains qui avaient créé le 
monde : c'est ici que le sang de l’Agneau de Dieu a coulé, 
il a détrempé cette terre; ici la divine Victime a été 


Remplis de ces pensées, nous nous prosternâmes, et 
nos lèvres ne trouvèrent plus d'autre prière à adres- 
ser au Fils de Dieu crucifié, si ce n’est qu'il daignât, 
comme le grand Apôtre, nous attacher avec lui à 
sa croix. Âu bas du Calvaire est la pierre de l'Onc- 
tion, ainsi appelée parce qu’elle occupe la place où 
fut cmbaumé le corps du Sauveur. Huit lampes brûlent 
continuellement au-dessus de cette pierre; trois grands 
candélabres sont placés à chacune des extrémités. Nous 
fimes également là notre prière, nous baisâmes le marbre 
qui recouvre cette pierre vénérable; et, marchant par la 
pensée à la suite de Joseph d’Arimathie et du pieux Nico- 
dème , lorsqu'ils portaient au tombeau le corps sacré, 
nous arrivâmes devant le Saint-Sépulcre. Comment re- 
dire tous les sentiments qui agitent l'âme à la vue d'un 
sépulcre plein de vie, contre lequel la mort vint un jour 
se briser? Snr les parois de ce tombeau sacré, qu'on pour- 
rait bien appeler aussi le Sépulcre de la mort, il semble 
que soientinscrites en caractères ineffaçables ces étonnantes 


C19 ) 
paroles : ÆBsorpta est mors in victori4 (1). Confondus 
d'admiration, nous franchimes , en inclinant doucement la 
tête, le scuil de la première porte, et nous entrâmes dans la 
chapelle de l’Ange. Sur les restes précieux de cette pierre 
où l’envoyé céleste s'était assis, nous priâmes quelques 
instants, et nous pénét imes enfin dans le plus auguste des 
sanctuaires. Quel licu ! quel moment! C'était Jà le Saint- 
Sépulcre. Le marbre sur lequel nous étions debout re- 
couvrait donc Île roc même où il avait été creusé. Nous 
tombâmes à genoux; et, demeurant ainsi prosternés, nous 
donnâmes cours à toutes les pensées qui vinrent se pres- 
ser dans notre esprit. Que de souvenirs! la mort, le 
péché, le prince des démons enchaînés l’un à l’autre et 
fixés enscmble au fond de cette tombe ; le suaire jeté 
un moment sur la face adorable du Sauveur, et bientôt 
après délaissé dans ce sépulcre d'où le divin Conqué- 
rant s'était élancé ; l'Ange du Seigneur revêtu d’habits 
éclatants, assis à la droite de ce tombeau pour annoncer 
l'étonnante nouvelle du triomphe de Jésus; Pierre des- 
cendant avec un saint transport au fond de cette tombe 
miraculeuse, regardantavec étonnement, et s’arrétant plein 
d'admiration ! Consolés , réjouis par ces souvenirs , nous 
nous levâmes; et sur ce même sépulcre qu'Isaïe, six cents 
ans auparavant, avait vu tout rayonnant de gloire, sur 
ce sépulcre devenu un instant le théâtre de la plus écla- 
tante de toutes les victoires, sur ce sépulcre enfin, 
désormais la joie et l'espérance de l’univers, nous renou- 
velâmes l'immolation de la Victime triomphante , le sa- 
crifire de l’Agneau vainqueur. Heureux moment! tu vi- 
vras à jamais dans notre mémoire , à jamais tu éveilleras 





(3) = Le mort fut anéantie par la victoire. » 





(16) 

dans notre cœur Îles souvenirs les plus consplants. (1). 

a Ce ne fut point assez pour nous, pendant notre séjour 
à Jérusalem, d'aller unc fois le jour seulement visiter 
l'Eglise du Saint-Sépulcre ct ÿ célebrer les saiats Mystè- 
res ; nous voulèmes encore nous y rerfermer avec les 
bons Religieux dé Terre-Sainte, afin d'y satisfaire plus 
particulièrement aotre dévotion, et de connaitre plus à fond 
tout ce qui intéresse ceue belle basilique. Nous nous y 
trouvions, entre autres circonstances, le jour de la fête 
de l’Epiphanic. Tout l'oflice sc fait, ce jour-là, dans Ie 
Saint-Sépulere. Mon Graud-Vicaire fut prié d'y chanter 
la Messe, à la fin de laquelle nous donnäâmes solenneile- 
ment, de dessus le tombeau mème du Sauveur, la bénc- 
diction pontificale. 





(r) Tous Les pélerins qui ont visité le Saint-Sépulcre paraissent 
avoir éprouvé cette impression des souverirs de gloire qui l'en- 
tourent, ct qui en fout vu quelque sorte disparaitre toute la tic - 
tesse : noas citcrons quelques fraginents des voyages modernes au 
Licux-saints. « À l’eutréc, dit le R. P. de Géramb, est la chapelle 
de l’Auge, ct la pierre sur laquelle étuit assis l'envoyé céleste 
lorsque les saintes femmes vinrent embaumer le corps de Jésus, 
et qu'Aleur dit: Surrerit, non est te : «-Hestresssuscité, il n'est 
« plas:ici, = De:somble-t.il pas -que; par la: disposition mène du 
lieu, par les pensées de-joie-ct de vio- qu'il réveille., la bouté de 
Dicu ait voulu tempérer les impressious trop douloureuses qu’eût 
produites la vue subite du tombeau de Jésus? et n’y atil pas 
là en quelque 'sorté une voix d'ange qui dit aux chrûtiens, 
comme aux’ saintes fonnnes à Cousolemvous, il est ressusuité : » 
surrexit ? ( Pélorinage-à Jérusalén , par le R, P. de Géramb. ) 

«.…. Tout ce que je puis assurer, dit M. de Chätcaubriand, 
c'est qu'à la vue de ce sépulcre triomphant, je ne seatis plus ma 
faiblesse ; et quand Mon guide s’écria avec saint Paul : Ubi est, 
mors , vicloria tua ? ubi est, mors, stimulus luus P « O mort , où 
« est La victoire? 6 mort, où ést lon uiguillon? » je prélai l'ureitle, 
comme si la mort allait répondre qu'elle était vaincuc et en- 
Chuinée daus ce mohument. » 


(17) 

@' L'église du Saint-Sépulcre présente dans son en- 
#emble une forme presque ovale. La porte principale 
‘est au nord, au milieu de l’un des murs latéraux. En 
face de la grande porte on aperçoit la pierre de l’ Onc® 
‘tion, placée entre des candélabres. Plus loin et au centre 
de la basilique, s'élèvent , en rond et à une assez grande 
hauteur, des arcs qui supportentune vaste coupole (1); au 





«() = L’églisc du Saint-Sépulcre, dont il est question ici, 
à été édifiée sur les ruines de celle qui fut presqu entièrement con- 
samée par le feu le 12 octobre 1808, sans qu’on ait pu savoir si cet 
‘incendie a été l'effet d’un accident ou de la malice. La rapidité du 
feu fut telle que, dans l’espace de quelques heures , les galcrics, 
les colonnes, les antels, furent anéantis.….. L'église du Saint-Sé- 
palcre a été rebâtie; maïs comme la pauvreté des Religieux catho 
liques est extrême , et qu’ils n’ont reçu pour cette destination au- 
feun secours proportionné à la grandeur de l’entreprise, ils ont été 
forcés d’en laisser l'honneur aux Grecs ct aux Arméniens qui, 
étant fort riches, ont pu l’exécuter à leurs frais. L'’impossibilite 
où se sont trouvés les Latins d’avoir la principale part à la recons 
traction de l’église, leur a causé le préjudice le plus capable 
d'afliger un cœur catholique. Seuls possesseurs autrefois de la 
‘plus grande partie des Lieux saints, ils se sont vus obligés de par- 
tager avec des étrangers ce trésor inestimable dont ils avaient été 
si long-temps seals maîtres, et que seuls ils avaient défendu 
‘contre les Turcs, au prix de leur sang et de leur vie. Les Grecs 
‘et les Arméniens assurent que les frais , en comptant les présents 
‘qu'ils ont dà fire pour obtenir les firmans nécessaires, surpas- 
sent quatorze millions de piastres turqnes, environ cinq millions de 
francs.» ( Pélerinage à Jérusalem, par le R. P. de Géramb). 

. M. de Châteaubriand, qui le dernier a vu et décrit la basilique bâtie 
par sainte Hélène , en parle ainsi : « Cette église figure une croix. 
La chapelle même du Saint-Sépulcre forme la grande nef de l’édi- 
fice : elle est circulaire comme le Panthéon de Rome, et ne reçoit 
Je jour que par un dôme au-dessous duquel se trouve le Saint-Sé- 
pulcre. Treize colonnes de marbre ornent le pourtour de cette 
rotonde : elles sontiennent, en décrivant dix-sept arcs, une ga- 
lerie supérieure, également composée de scize colonnes et de 


Tom. 10. Liv.” | 





exf 
milieu de la coupole, est le 5 ON est ranformé lc 
Saint-Sépulre. Ce Movument'ressemble à.un petit 4em- 
ple dont l'extrémité postérieure: est ronde; il est surmonté. 
hussi d’une éonpolé immédiatement placée au-dessous de 
Ta grande don! il vient d'être question. La porte d'entrée. 
d'environ quatre pieds de hauteur, regarde l'orient; elle. 
introduit dans la chapelle de P'Ange. Celle du Suint-Sépul- 
chre , qui suit immédiatement , a environ six pieds carrés, 





dix-sept arcades plus polites que lés-aolbnnes vi les arsadts qui lès 
portent. Des uiches corrcsyondrules aux aroades s'élèvent au-des- 
sus de la frise de la dernière yelerie. et le détneprend se naisseues: 
sur l'arc de ces niches, Celles-ci étaientautrefdis décorées du me 
saiques représentant les douss-Apêtres, ssinib. Mélène, l'empervur 
Constantin,.et trois eutres parvis inoonuux Le chœur der 
l'église du Saint-Sépulere est à l'ontent do la uef du tenrhean ; il! 
est double comme dans lus ancionnes busiliquus , c’est-à-dire qu'il 
a d’abord une émivence avoc des stslles pour le: prêtres, ensuite: 
un sanctuaire reculé et élevé de deux degrés au-dessus du pre- 
snier.…. L'architecture de l'église est. évid: wment. du siéele de 
Constantin. L'ordre corinthien demins psrtout. Les: pilicrs sont: 
lourds et maigres, ct presque toujours aus proportion avec leur. 
hauteur... Le petit monument du 1nerbre qui couvre le Saint 
Sépulcre a la forme d'un estafalque : orné d'arctaux dermi-go- 
thiques , engagés dens les.cotés-plains de es-entéfalque, il s’éléto. 
<légamment sous le dôme qui l’éelire.s… L'intériers du cate 
falque offre un tombeau de nærlbre blanc fort simple, apjraÿé - 
d’uu côté au mur du monuments. et, sorvant.d'autel aux Religieux 
catholiques : c’est le tonibeau de Jésus-Christ, = 

La nouvelle chapello du Saiut-Sépulere ne paraît gaère lo céder 
en magnificence à l’aneicnnc: + C’est une rotoude magnifique, dit 
le R. P. de Géramb : huit gros pilicrs l’antaurent, et sauiennent . 
une galerie et un dôme majestueux. Au miliou et sous Île dûme 
d'où part la lumière qui éclaire l’intérieur , s'élève un édifice et 
uu inausoléce de marbre jauno et blanc, en forme de catafalque. 
C'est sous ce monument qu'est le sépulcre de Jésus-Christ » 

On lit dans uue relation de l'incendie de l'église du Suint-Si- 
pulcre, écrite par un témym occulaire digne de fai, et répétée 


(19) | | 

À droite, et adossée au mut, tu trouve ené pierre de mûre 
bre servant d'ausl, et couvrant la place vù le 1ombeea 
avait été creusé daes Le-roc. Ces chapelles, surtout. ln 
seconde , renferment un grand nombre de lampes qui 
brèlent saus cusso, En fuce et à dx pus dt la porte d'en: 
trée,.estle chœur des Gress schistaueues jikbet réste:tt 
arrondi. en. forme. de demi —vercle, Dertièés et thut adiour 
de ce chœur, sont distribuées six chapelles, Lapumièie ; à 
gauche, et selon l’ordre. suivi daus la proesision qui s4 
fait chaque jour, eat la-chapelle que l'on appela Prison de 
Notre-Seignaur, où il. fut jeté pendent qu'en faisait Les derr 
niers apprêts du supplice. La seconde chapelleæstdédiéa à 
St. Lougin.,. celui selon la tradhion ; qui peryæ le ot de 
Jésus-Christ, à qui il rendit ensuite le plus dchftunt lé» 
moignage. Le lieu de sa chapelle parait avelr été celui 
de sa pénitenee, La iroïsième chapelle est appelée Che- 
pelle de la Division : elle a. cinq pas de long et:uois de 
large ;.elle est au môme lieu où Noire-Bbigneur fu dé- 
pouillé par les soldats avant que d’être aitunhé à lu croix 
Là, ses vêtements furent joués et partagés : c'estpour cola 
qu'on l'appelle Chapdile dela Division. 

e En sortant de ceue chapelle on renceuire , à main 
gauche , un grand escalier qui perce la muraille de l'é- 


eu + Onde _ — nn + 








gear le R. P. de Géramb,que lies qu'au oœutre de l'inecunlie, où 
dans l'endroit où le fou était le plus actif, la chapelle du Saint-Sé- 
pulcre, ensevelie dans les flammes, n'éprouva cependant aucun 
dommage dims son intéricur; que la chapelle de PAuge , phacte ts 
l'entrée, n'eut de brûlé que La moitié des velours qui lui servaient 
d'omnermrents;ct qu'enfin à da chapelle du Calvaire on sauva épaie- 
ment intacte la statue de la Ste. Vierge des Douleurs, présent d'un 
doi de Portagat. La pierre de l'Onction, que l'on éroyait ël- 
etude, n'épronve rièn phes mean donmmage. I en Fut de mrètme dk 
Ja'mertstie, ot dur petit monastère Acs vénérabils Pêres du Ferres 
Sainte. L 


o 


( 40 ) 

glise. Cet esc lier a vingt-huit marches; il conduit à ans 
espèce de souterrain creusé dans le roc. Un peu plus 
avant dans ce souterrain, est une chapelle vulgairement 
appelée Chapelle de Ste-Hélène , parce que cette pieuse 
‘princesse était à en prières pendant qu’elle faisait cher- 
cher la sainte croix. Descendant encore à droite un se- 
‘cond escalier de douze marches, on voit un autre autel 
en l’honneur de la croix qui fut trouvée en cet endroit 
même avec les autres instruments de la Passion. 

« La cinquième chapelle est appelée Chapelle de l’Im- 
propère : elle a quatre pas de long, et deux et demi de 
large. Au fond de cette chapelle est un autel; et sous cet 
autel une colonne de marbre gris , marquetée de taches 
noires, haute de deux pieds environ, et du diamètre d’un 
pied : c’est la colonne de l'Impropère. Elle est ainsi appelée 
parce que, dans le Prétoire, on y fit asseoir Notre-Scigneur 
pour le couronner d’épines. Cette chapelle est adossée au 
Calvaire, lequel forme la sixième chapelle. On y monte par 
un double escalier de marbre, placé tout auprès et à droite 
de la grande porte. Au milieu de la chapelle établie sur 
le Calvaire et toute couverte de marbre, est un grand arc 
qai coupe la chapelle dans sa longueur. Au fond sont deux 
autels : celui de droite est élevé sur le lieu même où Notre- 
Seigneurfutattaché à la croix; l’autre indique celui où futfixée 
cette même croix. Cette dernière place est plus particulière- 
Ment indiquée, au-dessous de l'autel, par un trou profond 
qui laisse apercevoir le roc du Calvaire, dans lequel il est 
pratiqué (1). Les tombeaux de Godefroi-de-Bouillon et de 





(1) Mgr. Anvergne a oublié de parler de la fente du rocher da 
Calvaire, lequel se déchira au moment de la mort «le Notre-Sei- 
gneur. Cette fente est encore visible aujourd’hui. ( Voir ce què 
est dit à ce sujet dans les Annales, N° XX VIII, p.515. ) 


(a1) 

Baudouin, son frère, détruits depuis quelques anées (1), 
étaient au-dessus de cette chapelle. La partie basse de 
l'église est occupée par des habitations réservées au clergo 
de chaque rit. 

< Vue de ce point la basilique offre dans son intérieur, 
quoique d’une manière imparfaite, la forme d’une croix 
latine dont les deux points extrêmes dans sa longuear 





(1) « Je saluai, dit M. de Châteaubriand, les cendres de ces. 
rois chevaliers qui méritèrent de reposer près du grand Sépulcre. 
qu'ils avaient délivré. Ces cendres sont des cendres françaises, 
et les seules qui soient ensevelies à l'ombre du tombeau de J. C. 
Quel titre d’honncar pour ma patrie ! » 

Les monuments de Godefroi et de Baudouin étaient descereueils 
de pierre, portés sur quatre petits piliers. Sur ces cercueils on 
lisait les inscriptions suivantes, écrites en lettres gothiques : 


Hic acer ixcuvros Dox Gonxrnous pe 
BüLION, QUI TOTAM ISTAM TERRAM AC- 
e QUISIVIT CULTUI CHRISTIANO ; CUJUS ANIMA 
‘ AGGRET CUxm CanisTo. AMEN. 


Rex Bacouinus, Jupas aurer Macuanæus, 
QUEM FORMIDABANT , CUI DONA,TRIBUTA FEREBANT 
Cepan 2r Ecrerus, Dan Er nomicipa Dawascus, 
PRO DOLOR ! IN MODICO CLAUDITUR HOC TUMULO. 


. Les Grecs qui ont rebâti l'église non-seulement n’ont pas pris 
soin de ces monuments respectés par les flammes, mais ils ont 
fait couvrir de plâtre leurs inscriptions, en sorte qu’il n’en reste 
plus aucun vestige. 

‘ « Indigné de cet outrage, dit M. de Forbin dans le relation de 
son Voyage à Jérusalem , je courus chez le Patriarche grec, pour, 
Jui demander compte de ces monuments respectables. Le P2- 
triarche, ses archimandrites et ses diacres, se confondirent en 
politesses : ils sont tous d’une finesse ignorante. Mais je comptai 
peu sur Île succès de ma réclamation, dès que je me fus assuré 
qu'aucun d’eux n'avait entendu parler des croisades.…., Que dire 
de parcilles gens ? » 





(22) 

scrtient saanpegs par lu chopetie do lu Bivision «1 des pe- 
lavies habitées, etics deux croisées pur de Chivaire et la 
Prison de Notre-Seigmeur. | 

« Enfin presque en face de la grande porte d'entrée, an 
delà de là rotonde, on rescentre un autel mdiquant le lieu 
où NotwerSeigneuc apparut à Magdcteine, et un ‘pou plus 
Jets nne chapelle qu marque celui où le Sauveur se fit 
Yoir à sa divine Mère : c'est dans cette chapelle que l'on 
conserve le Saint-Sacrement; c'est là que les Pères de Terre- 
Sainte chantent chaque jour l'office canonial. À ln droite 
du maître-autel, du côté de l'épltre, est un second autel au- 
dessus duquel, dans un enfoncement pratiqué dans le mur, 
‘8e conserve avec beaucoup de respect un fragment de ln 
colonne à laquelle fut attaché Notre-Seigneur pendant la 
fingellation. L'autre fragment est à Rome, dans Péglise.de 
.Sainte-Praxède. L'orgue des Latins est placé en dehors et à 
d'entrée de cette chapelle. Les offices des divers rits se 
‘succèdent presque continuellement, et la nuit:et le jour, 
dans cette immense église. Les Prêtres catholiques seuls 
ont le droit de célébrer les saints Mystères dans le Saint- 
Sépulcre. Les Grecs schismatiques font leurs offices dans le 
grand chœur, en face de l'entrée du monument et sur le 
Calvaire, à l'awtel où fut élevée la croix de Notre-Scigneur. 
‘Les Cophtes schismatiques ont une chapelle adossée à l’ex- 
trémité postérieure du Saint-Sépulcre. Les Armériensschts- 
matiques ont seuls la jouissance de l'autel de sainte Hé- 
Jène dans la chapelle souterraine : néanmoins le clergé de 
ehaque rit a la droit d'aller encenser tous les saints Heux 
renfermés dans im basilique (1). il cst un certain nembre 


< 
GR GRR 
k 


(s)=LesPrêtres chrétiens des différentes sectes, dit A,.de Chä- 
teaubriand, habitent les différentes parties de l'édifice: du haut 
des arcades, du fond des chapeMes et des souterrains, ils font 
entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour ct de Îs 


(53) 
de:fltes où astie:hesilique reste ouverte, sans permission 
perticalière, pendant les-effioss-des divers rits ; à cela près, 
ellasest toujours formée. Les-clefs sent entre les mains des 
dgents. du gouvernement :cpmmei ne l'ouvrent que sur Îa 
demande éespélerine, eta ver lndouble permission des auto— 
ritée civieectecclésiastique. Fellsestenabrégéla description 
de l'église du Sarat-Sépatere. Tomtefois, avant de terminer, 
ÿà faut que je vous dise un mot da fon miracuieux des Grees. 
sobismatiques. Le Sumodi-Saint , unde leurs évêques, étant 
presque entièrement dépouillé, est porté #vec enthonsiasine 
sur les bros de ses sectaires. On le jette dans la petite cha- 
pelle de l'Ange : la parte se ferme aussitôt, afin que per- 
sonne, bien entendu, ne puisse voi comment se fait Re 
miracle. Des trous latéremx se trouvent placés à l'entrée 
de cette chapelle : C’est par l'un de ecs trous que le than 
reaturge, ou plutôt le comédien, glisse Hientôt un flambeau 
qu'il vient d'iflumer sans effort dans là solitude où on Pa 
jeté. À peire k flambean s-t-# para, quel'on crie de tou- 
tes parts au miracle; ctraeun s'empresse d'allumer son 
cierge au florhbenn nrivaeuieer ot quelqu'un de ceux qui 
vent été aïlnmés. ‘On agite ces cierges;'on se Îes passe mr 
taelfement sous le visage et autour du corps, pour constater” 
Ja céleste origine de cette flamme qui ne cause aucun dom- 
mage. Bientôt des milliers de cierges jettent autant de fu- 
mée que de fumière ; hr fumée s’épaissit, Pair sc décom- 
pose; on se trouve mal, on crie, on veut sortir du temple, 
‘et les éfforis que Pon fit pour ecla remdent bientôt lis- 


mm O , 


nuit... Chose extraordinaire ! ajonte le R. P. de Géramb, non- 

sondcmsutrt les Catholiques, mnis les @recs.ei les Arinéniens séhis-" 
maiques. les Abyssins et les Ceplums , en un mot:tous les peuples. 
qui portent le nom de Chrétiens, ont des représeutanls auprés du 

Saint-Sépulcre ; une scule voix n’y murmure pas le nom de J. C.. 

C'est celle dun Protestant !.... » | 





(4) 

sue impraticable; on tombe, on meurt; Îles plas coura- 
geux montent sur les cadavres, etarrivent presqueexpirants 
sur la grande place qui précède la basilique. Si, chaque 
aanée, ces désordres ne sont pas aussi considérables, il 
est des années où ils sont portés au plus haut degré. En 
1834, il mourut dans la basilique plus de cent personnes. 
Le celèbre Ibrahim , que la curiosité y avait attiré, faillit y 
perir; il ne dut son salut qu'au courage irrité de quelques- 
uus de ses braves qui, le portant sur leurs bras et foulant 
aux pieds les morts et les mourants, le jetèrent sur Îa 
place respirant à peine. Ibrahim a souvent plaisanté de- 
puis , en rappelant cette aventure. Reprochant un jour cette 
supercherie à un évêque grec, il en reçnt la réponse que 
font presque tous les Grecs, savoir : que le respect pour 
l'usage, et la crainte de la populace (il aurait pu ajouter, 
œærtains avantages pécuniaires), leur imposent un silence 
que trahit fort souvent d’ailleurs le mépris qu'ils font eux-. 
mêmes de ce ridicule miracle. Les catholiques gémissent 
de ces scandales, et cherchent à les réparer par les ferven- 
tes prières qu'ils redoublent alors dans oet auguste sanc- 
tuaire que les schismatiques viennent de profaner. Nous 
passâmes une huitaine de jours dans l’église du Suaint-Sé- 
pulcre ,avec les bons Religieux de Terre-Sainte. De retour 
au couvent de Saint-Sauveur, nous reprimes la visite des 
divers lieux qui nous restaient à voir dans Jérusalem et 
aux environs. 

a Nous commençâmes par la citadolle ou tour de David, 
dont nous ne pûmes voir que le dehors, parce qu'elle 
etait occupée alors par les troupes du pachah. Il paraît que 
cutte citadelle, appelée par les chrétiens Château ou Tour 
des Pisans, a été bâtie sur les ruines de l’ancien château 
de David. On n’y voit rien de remarquable : c'est une for- 
Wresse gothique avec des cours intérieures, des fossés, 
dus chemins couverts, etc. Du château de David, on 


(25) 

aperçoit sous les murs et en dehors de la ville, à l'ouest, 
la piscine de Bethsabée, fossé profond et large, mais des- 
séché. Un peu au-delà de la tour de David, est le lieu 
qu'on appelle loeus Mariarum , celui où le Sauveur, après 
sa résurrection, apparut aux saintes femmes et leur dit : 
Avete. Un peu plus loin, est la petite église de l’apôtre 
saint Thomas, bâtic sur le‘lieu qu’il avait babité. Presque 
immédiatement après, est l’église et le monastère de 
Saint-Jacques-le-Mineur, C'est, après l'église du Saint-Sé- 
pulcre et la basilique de Bethléem , bâtie par Ste. Hélène, 
l’une des plus belles et des mieux ornées. La tradition 
porte que c'est dans cet endroit que saint Jacques-le-Majeur, 
frère de saint Jean, consomma, le premier des Apôtres, 
son glorieux martyre. À droite, est une petite chapelle avec 
un autel. Sous cet autel, on remarque une place recouverte 
d’un marbre rouge : c’est là, nous dit-cn, que ce saine 
Apôtre eut la tête tranchée. Son corps fut transporté de 
Jérusalem à Compostelle ea Espagne. 

« En sortant de l’église de Saint-Jacques , on nous con 
duisit dans. la maison de Marie, mère de Jean Marc, ou 
saint Pierre se retira lorsqu'il eut été délivré par les An- 
ges : c'est une église desservic par les Syriens. Non loin 
de là, on montre aussi l’église de Saint-Jean l’'Evangéliste, 
qu'on appelle vulgairement maison de saint Jean. Bâtie en 
forme de croix, elle présente un assez bel aspect. On di, 
que c'est là le lieu de la naissance du Disciple bien-aimé. 

« Enfin, près du Calvaire, on nousfitentrer dans la prison 
de saint Picrre, vicilles murailles où l’on montre cncorc 

quelques crampons de fer : c'est là que cet Apôtre fut jete 
"par ordre d'Hérode Agrippa, et qu'il en fut miraculcuse- 
ment délivré par les Anges. On conçoit tout ce que doit 
inspirer de vénération un lieu qui a été honoré et de lu 
présence des Anges, et des chaînes du grand Apôtre. La 
porta ferrea n'existe plus, on en indique seulement la 


(26 } 

vlace. Laissant à gauche église du Cakäire, nous col 
courûmes de nouveau la voie douloureuse." | 

« Arrivés devant le temple dé Salomon où plmôt hit: 
quée du temple, nous eussions vivement désiré pouvoir y 
entrer; mais on sait que peine de mort est portée contre 
tout chrétien qui oserait souiller cette mosquée par sa 
présence. I fallut donc nous contenter d'arriver jasque 
dans l’immense parvis qui environnele temple : de-ce point 
nous le considérâmes attentivement. On se rappelle quéle - 
temple, bâti par Salomon, fat détruit par Nabuchodonosor. 
Zorobabel le rétablit après Ia captivité de Babylone; et ce: 
second temple, qu'Hérode PAscalonite avait presque renow- 
velé ot où le Sauveur avait faîttant de prodiges, fut brèlé par 
Titus. Julien l'Apostat voulut le réédifier, maïs des flämmes 
sortant de terre dévorèrent les ouvriers (1). Au septième 
siècle, le calife Omar fit bâtir la mosquée qui existe amjottr— 
d'hui sur l'emplacement même du temple de Salomon. Les 
J'ois chrétiens de Jérusalem transformèrent cette mosquée 
en église. Saladin, au douzième siècle , lui rendit sa des- 
tination première , qu’elle n’a plus perdue, Cette mosquée 
est bâtie au milieu d'une immense place, sur laquelle se 
trouve un vaste parvis qu peut avoir cinq cents pas de. 
longueur sur quatre eent soixante de largeur. Les. mu- 





29 te mm co 


(1) Un auteur paten, Ammien-Marcellin, nous a transmis les 
détails de ce remarquable événement. Voici ses paroles : «Pen - 
dant. qu'Alypius, aidé du gouverneur de la province, donnait 
ses soius à cet ouvrage, de terribles globes de feu sortirent des 
fondements, et dévorèralt les matériaux etles ouvriers employés à 
la reconstruction. La même chose étant arrivée plusieurs fois, les 
flammes rendirent le lieu tout-à-fait inaccessible, et dlélibepuinn 
fut abandonnée.» Ainsi Ja Providence fit servir. Fimpiété même 
de celui qui avait voulu faire sentir Foracle de J, « C-s à en con- 
firmer la vérité : « x ne restera pas ici pe sùF re » 


(27) 

rilles de a: ville ferment cette place à l'orient ct au midi : 
ete est bernée, à l'occident, par des maisons turques; au 
nord, par les mines du Prétoire et du palais d'Hérode. 
Douzc portiques, placés à des distances inégales , donnent 
entréc sut Île parvis. Chaque portique est composé de trois 
où qratre arcemmx placés sur deux rangs; ce qui donne à 
l'ensemble l'aspect d'un donble aqueduc. Au milieu de ce 
parvis on en ‘trouve ‘un plus petit, élevé de six à sept 
pleds, comme une terrasse sans balustre, au-dessus du pré- 
védent ; on y monte de quatre côtés par un escalier de 
marbre. Au centre de ce parvis supérieur, s'élève la fa- 
meuse mosquée de a Roche, ainsi appelée parce quant 
milieu de à mosquée apparaît une roche de dessus la- 
quelle les makemétans disent qne Mahomet s’éleva pour 
niler au ciel, On créit:que ce fut sur cette roche que David 
aperçut l’Ange extcrmmateur. Le temple est octogonc. 
Une lanterne , éghlement à hait faces et percée d'une fc- 
nêtre sur chaque face, couronne le monument. Cette lan< 
terne est recouverte d'un dôme. L'édifice a deux cent cin- 
quante pas de circuit. Les murs sont revêtus extérieurement 
de petits carreaux de brique peinte de diverses coulenrs. 
Los vitres som chargées d'arabesques, et de versets du Co- 
ran écrits en‘ettres d'or. Les hait fenêtres de la lanterne 
s0nt ornées de vitraux ronds et coloriés. Il paraît que l’in- 
térieur du temple est pavé en marbre, et parsemé de co- 
lonnes. Jo me suis arrêté à ces détañls, parce que ce tem- 
ple et son parwis offrent lun des plus remarquables monu- 
ents modernes de Jérusalem, sans parler des sonvenirs 
qmi:s’y rattachent. Un peu au-delà de ce temple, est um 
autre monument qa'on appelleie Temple de la Présenta- 
tion. Quelquos-ans l’atribuent à sainte Hélène; Quares- 
Juius pense qu'il a été äti sous l'empereur Justinien 1°, 
par les soins de saint Sabbas, abbé. Il est FpAenCnt au 
prouve” des Teres. 


(28 ) 

« Poursuivant notre course, nous nous arrêtâmes un 
instant à la maison de Simon le Pharisien. Il paraît que 
c’est là que Magdeleiné confessa ses fautes, L'église qu’on 
éleva sur les ruines de cette maison, est totalement dé- 
truite : on montre seulement encore une pierre de deux 
pieds en carré , où se trouve un vestige que l’on dit être 
celui de l’un des pieds du Sauveur. Presque au bout de la 
ville, et tout-à-fait à son orient, on remarque les ruines 
d’un ancien monastère : c’est le monastère de Ste. Anne, 
mère de la Sainte Vierge. La grotte appelée de la Concep- 
tion immaculée cest précisément sous l’église d’un monas- 
tère qu'occupaient autrefois des Religieuses:; plus tard, on 
en fit une mosquée : ce n’est plus aujourd’hui qu'un point 
de réunion pour les carayanes des environs. Il serait à dé- 
sirer qu’on püt parvenir à restaurer un édifice auquel se 
rattachent de si précieux souvenirs. 

« À quelques pas de ce monastère , et tout auprès de la 
porte de St-Etienne, on montre encore la Piscine pro- 
batique : elle n'offre plus que l'aspect d’un grand réser- 
voir desséché. Du côté du temple, on aperçoit des ares 
soutenant probablement un aqueduc qui portait l'eau daus 
le temple. Ce fut au bord de cette piscine que J. C. dit au 
paralytique : « Levez-vous, ct emportez votre lit. » Nous 
lûmes là le passage de l'Evangile qui fait mention de cette 
guérison miraculeuse. 

« Sortant ensuite de la ville par la porte de St-Etienne, 
nous allmes faire notre prière au lieu où fut martyrisé le 
premier Diacre et le premier Martyr. Ce lieu est marqué 
par une roche, sur laquelle il parait qu’il expira. Un peu 
plus loin, et au pied de la montagne des Oliviers, au-delà 
du torrent de Cédron , presque attenant à Gethsémani, est 
lesépulcre de la Sainte Vierge : c’est une église souterraine, 
ou l’on descend par cinquante degrés assez beaux. Vers le 
milieu de l'escalier, à droite en entrant , est un-antel qne 


5 r 29 | 
Jon désigne comme Île sépulcre de saint Joachim et de 
sainte Anne. Vis-à-vis, à gauche, est un autre autel ap- 
pelé le Sépulcre de saint Joseph. Au bas de l'église, dont 
Ja forme est très-irrégulière , on entre à droite dans un 
petit oratoire où est le tombeau de la Sainte Vierge. Quoi- 
qu'elle ne soit pas morte à Jérusalem, elle fut, selon l’o- 
‘pinion deplusieurs Pères, ensevelie à Gethsémani par les 
Apôtres. Euthymius raconte l’histoire de ces merveilleuses 
funérañlles. Saint Thomas ayant fait ouvrir le cercueil, on 
n’y trouva plus qu'une robe virginale, simple et pauvre 
vêtement de cette Reine de gloire que les Anges avaient 
enletée au ciel. L'église du sépulcre de la Sainte Vierge, 
autrefois en possession des Latins seuls, appartient au- 
jourd’hui à toutes les sectes, à l'exception des Latins. 

.« Sortant du sépulcre de la Sainte Vierge, et après avoir 
visité de nouveau lelieu de l’agonic de Notre-Scigneur, nous 
entrâmes dans la vallée de Josaphat. Cette vallée, appelée 
encore dans l’Ecriture Vallée de Savé, Vallée du Roi, Val- 
lée de Mclchisedech, est longue et étroite. Son aspect est 
désolé. Ce ne sont, de côté et d’autre, que des rochers 
arides, qui par eux-mêmes sont très-propres à inspirer la 
tristesse (1). Au commencement de cette vallée, à gauche, 





(1) « L'aspect de la vallée de Josaphat, dit le R. P. de Géramb, 
est extrémement triste : les murailles gothiques de Jérusalem , 
. qui la couronnent du côté du couchant , y répandent une ombre, 
une espèce d’obscurité bien propre à retenir l’âme dans les ré- 
flexions sérieuses. Elle paraît avoir été de tout temps uu lieu de 
sépulture : l'œil ne peut s’y arrêter que sur des trophées de là 
mort ; on y trouve des tombeaux de la plus haute antiquité, 
on en trouve d’un jour. C'est vers cette vallée que les’ Juifs 
dispersés dans l'univers tournent leurs regards , dans l'espoir 
d’y être un jour ensevelis. Leurs pierres sépulcrales y sont in- 
nombrables : elles couvrent tout-à-fait le mont du Scandale, 
s'étendent le long du torrent de Cédron, et remontent derrière 


( 30) 
est une petite colline qu'on appelle Mont du Scandale . 
parce qu’au sommet de cette montagne Salbmon fit bts 
un temple à la déesse des Sidoniens, comme pour faire uf- 
front au puissant Dieu d'israel, dont le temple anguste 
£tait en face. Là, est 1e Heu où Judas se pendit dé ééses- 
poir. An revers opposé de cette œlline, à son orient, on 
montre celui où Jésus matdit lo figeter stérile. Près de 1h 
eat l'endtoft où se cachèvent les Apôtres:, ot que: pour cotia 
raison On nomme entore labs Apostolorum. Got sh 
‘roit sert aujourd'hui à la sépulluro dès imvines grecs. et 
d'autrés personnes de culte radon, de l'un et de l'autre 
soxe. Sur le penchant de la montigne di Seautluis, se 
srouvoat és tombeaux de Zneherie, du Jbsdptiet ct d'Ab- 
salon. Le tombent d’Absulon est tme musse carrée, for- 








les tombcaux d’Absalon, de Zatharie ct de Josaphat, jusqu'au 
chemin de Béthanie. Le village de Siloé en est tellement entonré, 
qu'A parait faire partio de ce vaste ceroucil dès Esraélites. 

« La vallés de Josaphas est uns vallée db nrystite. Sun non, 
qui signifie Jugement de Dieu. éveilk dans l’âme ; jp ,ne sais 
quelles pensées douces et terribles, mélange ineffsble d’espérauce 
et d'effroi. Suivant le proplièle Joel , les homimes y comparailront 
un joue devant le Juge suprême: « J'assemblerat totues les nn 
« tions, je les amènerai dans la vallée de Josaphat, et j'entrerai en 
a jugement avec elles... » 

« ILest raisonnable, dit le P. Nau, que l’houneur de J, C. soit 
réparé publiquemens dans le lieu où il lui « été ravi par tant 
d'approbres et d'ignominies , et qu'il jage justement les hommes 
où ils l'ont jugé siinjustement. » 

M. de Châteaubriand achève sinsile talleau de cette véllée de 
désolation. « À la tristesse de Jérusalem, dont il ne s'élève aucune 
fumée, dont il ne sort aucun bruit ; à La solitude des montagnes, 
où l'en n'aperçoit. aucun être vivant; au désordre dé toutes ces 
tombes fracassées, brisées, demi-onvertes, on dirait que la trom- 
petie du jugement s’ost déjà fait cntendreset que los inorts vont 
se lever daus la valléc de Josaphat....» 


(3r) 

née. d'une seule roche, laquelle a été tailléc daus la mov- 
tagne ,. dout cite n'est séparée que dé quinze pieds. L'or- 
moment de ce stpulcre consisle en vingt-quatre colonnes 
d'ordre dorique sans caunelure, six sur chaque front du 
monument. Au-dessus du socle, est une pyramide trian- 
gulaire qui parak être d’un autre morceau que le corps 
du monument. 

__« Le sépuicre de Zacharie à avec celu-ci beaucoup de 
ressemblance : ilest taillé. dans le rac de la mêtse manière, 
et.8e termine en une pointe ua peu recourbée. Ce Zacha- 
rie est le prophète, . fils: de Barachie FA pere les 
Juifs entre Le vessbule et l'autel. 

« Le sépulcre de Josaphat est une grotte, sans autre dé- 
cration qu’une porte d’un assez bon goûl. Près de ces 
tombeaux, cst l’anire où saint Jacques-le-Miseur se cacha 
au temps de la Passion du Sauveur. S'il faut en croire la 
vr'adition, c'est là que Jd. C. lui-même lui aurait apparu 
après sa résurrection. En suivant toujours la vallée, on 
arrive enfin à la foutaine et à la piscine de Siloë. La fon- 
taine sort d'un rocher, elle coule en silence ; et ses eaux 
vont se réunir dans la piscine, réservoir long et profond 
anquel elles communiquent une sorte de flux et de reflux 
assez régulier. On sait tout ve que cette fontaine à de 
célèbre dans les divines Éerüures. Les Lévitcs répan- 
dajeut l’eau de Siloé sus l'autel, à la fête des Taber- 
naoles , en disaut : Haurieli; aquam in gaudio de 
fontibus Salvatoris (1). C'est là que, sur la parole du 
RBédempteur ,.se rendit l'aveugle-né dont la miraculeuse 
gaérison ‘irrita si hautement la haine des Scribes e1 des 
Pharisiens jaloux. On croit que cette fontaine sortit tout- 





) « Vous puiscrez de l'eau Die dums Îcs fontaines de 
«otre Sauveur. » 


(3) 
à-conp de la terre pour apaiser la soif d’Istie, lorsque le 
prophète était emmené au licu de son supplice. À quelque 
distance, on montre le chêne sous lequel ce prophète fut 
scié en deux, avec une scie de bois, par l’ordre de Manas- 
sès. Là encore est le puits de Néhémie, ou du Feu, 
ainsi appelé parce qu'oa croit que c'est celui où les prêtres, 
d'après l’ordre de Jérémie, cachèrent le feu lorsque les 
Juifs devaient être tout prochainement conduits captifs à 
Babylone. Un peu plus loin, est une autre fontaine que 
les uns appellent Fontaine du Dragon, comme il est rap- 
porté dans le second livre d’Esdras; et les autres Fon- 
taine de Rachel, comme on le voit dans le livre de Josué. 
Cette fontaine est belle, grande et spacieuse ; elle paraît se 
remplir des eaux sortant du temple au moyen de canaux 
souterrains. Voilà pourquoi sans doute, dans la bénédiction 
de l’eau, l'Eglise fuit allusion à cette fontaine quand elle 
dit : Widi aquam egredientem de templo à latere 
dextro (1). Du reste, la tradition porte que la Sainte 
Vicrge se rendait à cette fontain pour y puiser l'eau né- 
cessaire à la sainte Famille, [orsqu’elle venait à Jérusalem, 
comme au temps de la Présentation. 

« De If vallée de Josaphat, en passant sous la partie 
méridionale du mont Sion, on se read à Haceldama ou 
le Champ du Sang: c'est celui qui fut acheté avec les 
trente deniers de Juda. Au milieu de ce champ est un 
vaste enclos dont les murs, extrêmement élevés, enfer- 
ment un long cimetière. Dans sa partie supérieure, on 
voit de grandes ouvertures par où l’on était dans l’usage 
de jetcr les cadavres. 11 paraît que dans le principe ce 
champ était destiné à ensevelir non-seulement les péle- 
rins, mais encore tous ceux qui n’avaient pas de sépulture. 





(1) « J'ai vu l’eau sortir du côté droit du temple, a 


(33 ) 
Quelques auteurs pensent que c’est dans ee champ qne 
Judas fut enseveli. Du champ d’Haceldama nous re- 
tournâmes, par la porte de Bethléem, au couvent da 
St-Sauveur. 

«Que pouvions-nous désirer encore, si ce n’est de gravif 
la montagne sainte, et là d’être témoin en esprit des der- 
niers moments que le Sauveur passa sur la terre, de re- 
cueillir les dernières bénédictions qu'il laissa à son Eglise 
en montant au ciel ? Ce désir, nous le satisfimes avec bon- 
heur; et après avoir parcouru encore, ce même jour, la 
Voie douloureuse, nous arrivâmes au pied de la montagne 
des Oliviers. Nous renouvelâmes là notre prière dans le 
jardin de Gethsémani, et suivant un chemin tortueux, 
semé de‘ ‘cailloux, nous arrivâmes près d’une roche, 
d'oà l'on prétend que J. C, regarda la ville coupable, en 
pleurant sur la désolation prochaine de Sion. De cette 
roche nous montâmes à des groues qui sont à la droite 
deu chemin : on les appelle les Tombeaux des Prophètes. 
Elles n’ont rien de remarquable, et l’on ne sait trop de 
quels prophètes elles peuvent garder les cendres. Ün peu 
au-dessus de ces grottes est une espèce de citerne qui 
nous parut ôtre , dans le principe, soutenue par douze ar- 
cades, aujourd’hui presque toutes ruinées : c'est là que 
Ja tradition place les Apôtres composant le Symbole de 
notre croyance. On monte encore un peu plus haut, et 
l'on rencontre les ruines ou plutôt l'emplacement désert 
d’une chapelle , où l’on croit que J. C. a enseigné l'Oraison 
dorainicale. A trente pas de à, en tirant un peu vers le 
nord, est un olivier, près duquel le souverain Arbitre 
prédit le jugement universel. 

‘« Enfn, on fait une cinquantaine de pas sur Ka mon- 
tagne, et l’on arrive à une petite église de forme octo- 
gone , élevée à l'endroit où J. C. monta au ciel après sa 
résurrection. Près de la porte d'entrée, à droite, est use 

70%. 10. Liv. 3 


(4) 

pierre sur laquelle reste l’empssinte dc l'un des piads de 
Aotre-Seigneur : d'est colle du pied gauche, lequel parait 
fre tourné vers. le nord, en eort qu'en montant au ciel 
le Sauveur aurait eu Jérusalem à gauche et Rome en face. 
Ses catholiques seuls célébremt ta Messe dans ka chapelle; 
des schismatiques la disent ee dehors , sur le parxis. Deux 
fois pendant notre séjour à Jérusalem , mous avons eu le 
bonheur de célébrer Les saints Mystères dues ce lieu en- 
core plein de k gloire de ln déviue Ascension. Aù 4 Dion 
sait si, en élevaat nos mains à Pjeureux anoment de ka 
hénédiction pontéegle, aous appelâmas de riches ei abos- 
duntes bénédicuons sur ions les fidèles confiés à note 
solichude , et sur tous ceux sacore qui, peur habiter deg 
sontrées cloignées, men cosservent pas moins mn droi 
imprescripiéhle à noire ragpnnaissance, Que ne nous ft-Ù 
donné de partages le kosheur de cs serviteur fdéle, lar 
quel, dans la vesite des sous Lieux , avait demandé ot ab. 
tenu la grice de sévre partout le divin Samyeur, et qu, 
l'ayant suivi es effet jusqu'au mont de l'Ascesgien, par is 
plus heureuse mort Le suiyi encore jasqa'au plus haut 
des cieux ! À ane petite dislance de l'église du mout des 
Oliviers, on pous monta un liqu appelé Ari Gaÿsles : 
c'est le heu où des doux Anges vêtus de dlasc, ent pue 
lEcritune, se présentèrent aux Apôines et deur ‘direat : 
x Hommos de Gajilée, que ésitesrvous 22 regandnot nies; 
au ciel...» Besceodant ensuite de la montagne , sessunar- 
chèmes par des cheuius escanpés jusqu’à l'angle septon- 
uional de la wéle, De là, courant à l'ouest et longeant de 
mur qui fait {nee au nard, nous anrivämos à da groue où 
Jérémie composa ses Lamentations, C'est 1e amtre vaste et 
profend., creuse dans de r@. 

+ = Près de là sent les.sépalorss des rois :éls sont élgi- 
ægacs de ln ville cowren d'un mille. On drst d'abord 
me sisaple :exca vatiou d'une casricre abandonnée. Peur 


(53) 

3 ariver pojour'hui, il fapt se glisser ep rampant le 
d'un .cpnduit qui aboutit à une chambre çarrée, dans, 
quslle se wrouyent trois portes : ces pores sont cplles 
sept sépulcres d’inégalc grandeur. Des trous de six pi ds. 
de long sur trois pieds de large sont pratiqués dans les 
murailles. Les cercueils, dont on voit encore quelques 
fragments, étaient de pierres et ornés d’arabesques. Ces 
ornements $e reljouyent encore sur quelques portes qn 
ruines, &t sur quelques pans de murs extérieurs. Après 
avoir observé religieusament ces palais de la mort, mous 
rentrimes à Jérusalem par la porte de Damas. 

« Cest pepfêtre ici le lieu de fire connaître les diffé- 
rentes portes de Jérusalem. Eiles sant qu nombre de sept, 
dont quatre opvertes ct trois murées. 1° La porte de 
Beshlégm à l'ouest ; elle est aussi appelée porte des Péle- 
rins , ft quelquefois aneore, quoique improprement, porte 
de Damas. 2° La porie de David au midi, sur le mont 
de Sion; sa position lui fait aussi donner le nom de 
porte de Sion. 3° La pprte de St-Etienne ou de la Sainte 
Vierge, parçe qu'elle conduit au lieu du martyre de saint 
Œuepne ou an sépulcre de la Sainte Vierge,: elle est à 
d'erient, en face du mont des Oliviers. Les anciens Juifs 
Y'appglaient porte des Troupeaux, que l'an conduisait par- 
Jà à la Piscine probatique et qu temple. 4° La porte de 
Damas qu de la Golpqne , au ngrd. C'est par ,ces quatre 
portes que l'on entre aujourd'hui à Jérusalem. Entre Ja 
parie de Davigd,et,la parte de Marie, se trouvent, au sud- 
est, la porte Sterquiline qu des Ordures, par où les Juifs 
apgnèpent JC. éhez Anne ; et.ln parte Dgrée, à l'est, 
par où J..C..cntra à Jérysalem le jour des Rameaux. Une 
Raédictiop aanqpçe qux Tures qne les, Chrépigas prendropt 
ajour la yille par cçue porte. La premigre de,ces deyx 
pres est hoisfe et myrée ; la seconde ,est myrée ep” 
dérement :.elle donge sur le parvis du pale Ha 


* 





(36) 

entre la porte de la Vicrge ct la porte de Damas, est 
Ja troisième porte murée, au septentrion, appelée éga- 
‘Icment porte de l’Aurore, porte du Cerceau, porte 
‘d’Ephraïim ou d'Hérode. Les trois portes mures sont 
“beaucoup plus petites qne les quatre grandes portes ou— 
vertes. Outre ces sept portes on montre encore, dans 
l'intérieur de la ville et non loin du Saint-Sépulcre, le: 
licu où se trouvait la porta ferrea, qui s'ouvrit devant 
saint Pierre miraculeusement arraché à la prison ; et la 
porte Judiciaire dans la Voie douloureuse, celle par ot 
Notre-Seigneur passa en allant au Calvaire. 

«a Les principales rucs qui traversent Jérusalem presque 
‘dans toute son étendue sont : la rue de la porte de a 
‘Colonne ou de Damas ; elle traverse la ville du nord au 
midi : la rue du grand Bazar ; clle court du couchant 
‘au Îevant : et enfin la Voie douloureuse, qui commence 
à la porte de la Vicrge, passe au prétoire de Pilate, et 
se prolonge au-delà du Calvaire. | 

« Les murs qui environnent Jérusalem sont en assez 
bon état ; ils ont à peu près une lieue d’étendue. 

«a On donne à Jérusalem une population d’environ 
‘25,000 âmes; et néanmoins ses rues désertes, ses maisons 
qui ont l'air d’être abandonnées, rappellent d’une manière 
frappante la solitude et la désolation que les prophètes 
‘lui avaient si souvent prédites. La population catholique 
Jaune de Jérusalem n’est guère que de neuf cents âmes : 
le soin en cst confié aux Révérends Pères de Terre-Sainte , 
qui excrcent Îles fonctions paroissiales dans l’église ren- 
fermée dans leur couvent de St-Sauveur. Les autres 
églises ou chapelles desservies par eux sont:celles du 
Saint Sépulcre, de Gethsémani et du mont des Oli- 
vicrs : toutes les autres églises sont au pouvoir des héré- 
tiques et des schismatiques de tous les rits. Il y a cncorc 
à Jérusalem des catholiques de divers rits, mais cn petit 


(37) 

nontbre. N'ayant pas de Curé respectif, ils sont tous sous- 
la jaridiction des Pères de Terre-Sainte. Le nombre des 
pélerins catholiques latins qui arrivent à Jérusalem n'est 
pas très-grand ; celui des pélerins catholiques des divers 
rits orientaux est plus considérable, par la raison toute 
simple que leur pays est moins éloigné. Les pélerins 
schismatiques venus de l'Anatolie, de la Mésopotamie et 
autres lieux où ils surabondent, en forment le plus grand 
nombre. Cette affluence d'étrangers augmente la popu- 
lation de la ville pendant le Carême, surtout aux fêtes de 
Pâques, ct donne un surcroît de sollicitude aux Pères 
de Terre-Sainte, qui accordent aux catholiques et surtout 
aux laüns la plus touchante hospitalité. 

« Malgré toutes les révolutions qui ont bouleversé la. 
Palestine, et qui auraient dû la rendre tout-à-fait inculte, : 
elle est encore assez fertile en certains endroits : elle le. 
serait bien davantage, si des mesures publiques concou-| 
raient à ce résultat. En temps dc paix, Jérusalem et ses” 
environs jouissent avec assez d’abondance des produc- 
tions en bestiaux, fruits et vins. Les fruits que lon y 
mange sont surtout Îles dattes et les figues de sycomore; 
les récoltes spéciales sont celles du dourab, du maïs ; du 
sésame et du coton (1). 

« Jérusalem a subi dix-sept principales révolutions, 





(1) Dourah est le nom arabe et égyptien de la plante céréale 
Ja plus cultivée en Egypte, et dont on fait trois récoltes par 
aunée, On donne aussi quelquefois, dans. ce pays, le nom de 
dourah au maïs. 

. Le sésame, connu aussi sous le nom de jugeoline, est une plunte 
originaire des Indes, qu’on cultive dans plusieurs contrées de 
l'Orient. On retire de ses semences une huile que les Arabes np 
pellent sirith. Cette plante ct son huile ont été de tout temps en 
grande réputation dans l'Orieut. Les Babyloniens ne se servaient, 


(38) 
dur'ont suictessivement changé la face de cette ville. Elle 
fat fondée, l'an du monde 2023, par le grand-prètre Mel- 
chisedéch. I la nomma Salem, c'est-à-dire la Paix : ehe 
W’occupait alors que les deux montagnes de Moria et 
d'Acra. 

« Cinquante ans après sa fondation, elle fut conquise 

dr les Jébuséèns, qhi bifrent unc forteresse sur le mont 
on : elle reçnt alors le nom dé Jérusalem, vision de 
Paix. | 

« Josué prit Jérusalem sins chasser entièrement les 
Jébüséens; qui se retirèrent dans la forteresse d’où David 
Jes expulsa. Ce prince agrandit la ville. Salomon , qui lui 
succéda , y ajouta de ñoüveaux omements et hâcit lc pre- 
mier temple. | 

« Cinq ans après la mort de Salomon, Sesar, roi 
d'Egypte, attaqua Roboam, prit et pilla Jérusalem. 

« Un demi-sibcte après, Joas, roi d’israel, la sateagea 
de nouveau. | D 

a Pis târd; Nâbachodonosor renversa Jérusalem de 
foid en combte, brûlà le temple, et transpiorta les Juifs 
à Babylone. 

« Zorobäbel, Esdraé et Néhémie, Soixante - dix ans 
après, rétablirent le temple et la ville, qu'Alexandre Île 
Gräti& vigsith l’in du monde 3583. Mais Antiochos Epi- 
phane la saccagea de nouveau, et plaça dans le temple 
l'idoie de Jupiter Olympien. 

« Les Machabées arrachèrent Jérusalem aux rois de 


Ci ”, ft, COR 





an rapport d'Hérodote, que de l'huile qu’ils exprimäitht dt sé- 
same, mais avec plus de s6jn Sans douté que 1é$ häbitätS dé Fr Sy- 
rie nele font aujourd'huf, Les Egyptiens donnent le nom de FARINE 
pu marc de l'huile de sésame, auquel ils ajoutent dû miel et ds 
jus, de citron. Ce ragodf est fort en voÿüe parmi ef, 4dBrgri 


# “41 +7 Vi = 4/1 
ue mérite guère de l'être. 


U3g y 
l'Asie; maiè Aristobuk et Hire se dispuiant plus rd : 
14 evurbmie ; Poñrpée se rendit maître de Jérushlem et du 
temple, fa non: des Romañis. 

« Les Juifs s'étant révohés; Fitus assiggea et prit Jé- 
russie; it brêlæie terhple ; ct fit périr quatorze ont mille 
Jaifs, sans compter les prisonaiori , les femimes et les 
enfants. 

« Le résté &6 Ia natioir juive s’élant soulevé de nou- 
veñti; Adrien achréva de détruire ce que Titus avsfit laissé 
debout dns l'antenne Jérusxienr. H bâtit la nouvelle 
ville, et renferme le Mint Calvaire duns l’ehceinte des. 
murailles. 

« Constantin arracha Jérusalem à r’idolatrie, renversa 
les idoles élevées sur le sépulcre du Sauveur , et consacra 
les sairits L'enx pat des édifièes qu'on y voit encore. 

« L'an 613 de Jésus-Christ, Chosroës, roi des Perses , 
prit et ravagea Jérusalem, et enleva la vraie croix, qu'Hé- 
raclius y rapporta quatorze ans après. 

« Neuf ans s'étaient à pemne écoulés, que le calife Omar, 
troisième successeur de Mahomet, assiégea et prit l’infor- 
tunée Jérusalem, qui resta sous la domination turque jus- 
qu'aux croisades, l'an 1099. 

« Jérusalem devint très-florissante sous les rois chré- 
tiens qui la possédèrent pendant près d’un siècle. 

« Saladin s'en empara, après un siége assez court, 
en 1188. | 

« Les Karismiens y entrèrent plus tard, et en massacrè- 
rent tous les habitants. 

« Les Mamelouks succédèrent aux Karismiens. 

« Sélim mit enfin un terme à toutes ces révolutions. 
L'an 1716 il devint maître de Jérusalem, qui est restée 
Aepuis sous la puissance des Turcs. 

« Ne serait-ce pas ici le cas de s’écrier à la vue de 
cette dix-septième ombre de la Jérusalem primitive : « Jé— 


(40) 

rusalem, Jérusalem, pourquoi as-tu donc tué tes pro- 
phètes, et lapidé ceux que la divine miséricorde t'avait 
envoyés? Tu étais la cité de Dieu, et tu es devenue une 
ville d’anathèmef....» Ce sont là du moins les graves sou- 
venirs qui se présentèrent souvent à notre esprit au mi- 
licu de la cité de David, et comme les dernières paroles 
que nous lui adressâmes en nous éloigaant. 

« Puisse ce récit de notre visite. aux saints Lieux in- 
téresser la piété des fervents Associés de la Propagation 
de la Foi, etles dédommager un peu des privations que 
la distance leur impose, de ne visiter jamais eux-mêmes 
ces Lieux sacrés ! 


« Agréez, etc. À 


ed. B., archevéque d'Icone, » 


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MISSION DE SIAM. 


+ 19 


Qovius la Lettre suivante soit un peu ancienne de 
date , les détails qu'elle contient mous engagent à ne pas 
en omettre la publication. 


Lettre de M. Candalh , missionnaire apostolique dans 
la mission de Siam, à M.** 


Padang, dans l'ile de Sumatra, le 6 février 1835. 


« L'occasion qui nous avait été offerte , en septembre, 
de passer dans l'ile de Nias, ayant manqué, nous 
avons dà différer notre projet jusqu’à nouvel ordre ; cn 
‘attendant, nous sommes allés visiter les catholiques 
qui se trouvent répandus dans la grande île de Sumatra. 
Ces catholiques sont tous militaires au service de la Hol- 
lande , auxquels une partie de l'île appartient. Les postes 
les plas nombreux sont à quatre ou cinq journées de dis- 
tante de la côte. Notre arrivée au camp fut un sujet de 
joie pour tous les soldats catholiques, et surtout pour 
plusieurs d’entre eux qui avaient des enfants à baptiser. 

« L'ile de Sumatra est une des plus grandes du globe ; 
l'intérieur , si l'on en excepte les portions occupées par 
les Hollandais, est encore à peu près inconnu. Le pays 
est divisé en une foule de petits royaumes, qui tirent 
leurs différents noms du nombre de villages qu'ils ren- 


? 


( 42 ) 

ferment. Le sol y quoique montagneux, est fertrfe ; Ed 
produit trois récoltes de riz par année, beaucoup de 
café , de poivre , de cannelle, d’encens , de noix mus- 
cades, etc On ÿ troute fus dos fes d'or ; mais 
les Malais sont si paresseux, qu’ils ne sc donnent pas la 
peine de les exploiter : ils ne travaillent que lorsqu'ils 
sont pressés par la faim , et ils sont extréèmement sobres ; 
un peu de riz avec des piments est ordinairement leur 
nourriture. 

« Leur reliÿfôh et celle de Mæhomät, à laquétle 
ils ont ajoté grand nenibré de pratiques dolitiqnes : 
ils y sont excessivement attachés; et qé entreprendraif 
la conversion de l’un d’entre eux, serait à peu près certain 
d'être assassiné par les autres. Ils commencent leur 
cârêmie lé 1*" jour dé jmvier, et le fimissent le 30 dé 
même mois. Le 31% est tin jour de réjouissance, dans 
lequel le grand - prêtre lit le Coran; mais lorsqu'il à 
achevé sa lecture , il doit vite pourvoir à sa sûreté ; car 
ces peuples s’imaginent que s'ils peuvent le tuer alors, 
ils auront une récolte très-abondhnte. Fort heuretsémènt 
pour celui de Padang, il se trouvait ur régiment Ÿ 
la cérémonie de cètle année ; mAgié cela, ce né fut pis 
sans peiné que les soÏdäts pañvinrént à l’émpéchér d'été 
ris en pièces. Cepéndant te jour ést le senl due R# 
prêtrés malais aîent À Fédoutet’ : à peine est paëté 
qu'ils reprennent sét ces peuplés barbarés tôut le 
Ascendant ordinaire , et tet tScendittit est immiélfée. . 

« Dépuis douze ans, lés Mbllmdais fônt de gra 
efforts pouY assujetti à leur érhpite’ les hibMMé dù 
l'intérieur dé Pile, mal éeux-ti leur résisténe 6piAfée 
trémient, et Port de fat de pet cet d'antré br gherre 
à moft : nuss? It haine dbs Maltts tontreiles Europétrié 
est-éllé poifésée Ar dérit sente j'eu à seiiban dé s'és 
Joigiièr um pet: 46: Padng, du e68 Oil n'y # pont. 
de trot <pi' RAR eau d'étrertoé. | 


(43) 


« Sur là cdic Per de Sumatra, À pen près et 
face de l’île de Nias, se trouvent les. Bat{àks ou Battas : ce 
termè , en langue du pays , signifie sale où misérable. 
Cetie nation esi indépendahte et anthropophage. Tous Îles 
ans , dans Îcurs grandes fêtes, ils mangent un certain 
nombté d'hommes ou de femmes, par principe relii 
gieux. Lorsqu'ils n’ont point de prisouniers , ils choi- 
sissent parmi eux ceux qui ont commis quelque fante, 
où bien ceux qui ont des deltés ét qui Sont hbt# d’élac 
de les payer. Dernièrement un capitaine me räcontait 
qu’en traversant une partie de ce pays avec sa troupe , 
il aperèut unè jeüme fille attachée à un arbre et fon 
&aht en larmes. I d'approche d’ete, et Mi dettiante quel 
est le sujet de 54 douléir : à Je suis tondainnéé, id 
répond - elle , à être mangée aujourd” hui pour une pe- 
tite dette que je ne puis acquitter. » Le capitaine , touché 
de corhpassion, compta la somme qu’elle devait; et 
Jà rendit aindi à la vie. Il ménhça bien ensiité Tes chefs dt 
village de teur fâire la guérre s'ils Cohtinuaient à manger 
des hommes, mais il n’y a pas lieu de croire que sa mé- 
n'ace dit ei un grand effet. Au moîs dejuin dernier; nous 
apprihes à Batayfä que deux missionnaires protestants 
d'Amérique venaient dé paf aftir four lfé de Nins ; êt ER 
arrivant à Padang, on nous ännonça qu'ils avaient Été 
mangés par lés Battas, avec un de leurs domestiques. 
Voiei éominent où dit que les sauvages traitent les vic- 
fimés qu'ils sont décidés à mängér. On les nttathe à 
ün arbre, lés bras étendüs ; älors te roi S'approcie fe 
premier , coupe d’abord les narines et les oreilles du 
patient, puis la chair qui se troûve daus ke creux des mains 
et'sôus Ri ptnte des pieds : ce sônt IA, à teur got, les 
morceaux les jilus délicats. Aprés cette Opération ; , ñ 
est permis à chacun dé s'approcher ét dé couper an 
morceau de la victime, qui est ainsi dévorée vivante, 


( 44) 
jusqu'à ce qu'on vienne à toucher Îes organes essen- 
fiels à la vic (1). 

-& Quant à l'ile de Nias, qui se trouve à peu de 
distance de celle de Sumatra , elle est tout aussi inhos- 
pitalière , avec cette différence que les Nias ne mangent 
pas leurs ennemis ; ils se contentent de leur couper la 





(1} Quelque épouvautables que soicnt ces faits, ils sont attestés 
par tous les voyageurs qui ont visité ces parages, et quelques- 
uns même en ont été témoins oculaires. 11 paraît que c'est par 
respect pour leurs lois ct les institutions de leurs ancêtres que les 
Bettas sont anthropophages; car on ne les voit point, quel que soit 
‘leur goût pour la chair humaine, en manger hors des cas prévus par 
leur code sanguinaire. Sont condamnés à être mangés vivants : \qus 
ceux qui ont commis quelque crime , ou qui ont été faits prison- 
niers de guerre. La sentence prononcée, les chefs boivent chacun 
un œup, formalité qui est équivalente à celle de siguer chez 
nous un jugement. On laisse ensuite passer deux ou trois jours, 
pour donner au peuple le temps de se rassembler. Le jour fixé, le 
prisonnier cst amené, ct dévoré de la manière affreuse qui vient 
d’être décrite. La chair de la victime est mangée tantôt crue, tau- 
tôt grillée ; jamais ailleurs que sur le lieu du supplice, où l'on a 
soin de tenir prêts, pour l’assaisonner, des citrons, du sel et du 
poivre : on y ajoute souvent du riz. Jamais on ne boit de Li- 
queurs fortes pendant cet affreux repas ; mais quelques individus 
apportent des bambous creux, qu’ils remplissent de sang et qu'ils 
Doivent. Quoique les supplices soient publics, les hommes sculs y 
assistent, la chair humaine étant dééendue aux femmes, qui s’en 
procurent cependant de temps à autre à la dérobée. La tête de la 
victime appartient au chef de l'assemblée : après l'avoir coupée, 
il l'emporte chez lui comme un trophée, et la suspend devant sa 
maisou. Ainsi donc ces crimes épouvantables se commettent de 
sang-froid ; excepté pourtant lorsqu'il s’agit de prisonniers de 
guerre, car on les déterre quelquefois pour les dévorer quand on 
n'a pu les manger vivants. Voilà daus quel degré d'abrutissement et 
de barharie tombent les peuples qui n’ont pas été éclairés du flam- 
beau de la Foi, et quelquefois aussi ceux qui après l'avoir reçu 
le rejettent, 








= 


(45) 
tête, ou de Îles empoisonner , ou bicn encore de les 
vendre comme esclaves ; mais le plus ordinairement 
ils font mourir les étrangers. 

« Ces insulaircs n’ont presque aucune religion ; tout 
leur culte consiste à offrir des sacrifices au diable, qu'ils 
paraissent craindre beaucoup. Ils font ordinairement ces 
sacrifices quand ils sont malades, ou à la mort de leurs 
parents , afin que le diable nc fasse pas de mal au dé- 
funt. Chaque famille Nias à dans sa maison de petites 
statues en bois, très-grossièrement travaillées, repré- 
sentant les parents défunts , ou faites du moins en leur 
honneur. Devant cette petite troupe rangée en ligne, 
est placée une statuc plus grande, qu’ils appellent le 
grand Diable. Leurs sacrifices, où ceux du moins que 
j'ai vu faire dans une maison de Nias, consistent à tucr 
deux poules, dont ils ont soin de conserver le sang ; 
ils les font cuire ensuite avec du riz : alors le prêtre, 
qu’on appelle Eré, fait sortir tout le monde, et reste 
seul près des idoles, auxquelles il est censé donner 
à manger. Après Ctre demeuré ainsi quelque temps 
tout seul, ce prêtre fait rentrer les assistants pour feur 
dire que la grande idole ct les autres ont mangé des 
mets; tout le monde est alors dans la joie, et l’on se 
partage ce qui reste. Avant de se retirer, le prêtre a 
bicn soin de se faire payer ; sans cela, le sacrifice ne 
serait point agréable au diable. Pendant la cérémonie, 
et avant de tuer les poules, Île prêtre Nias que je 
vis arrachait les plumes à ces pauvres animaux, et 
les plaçait sur des fenilles de cocotier, dont les niches 
des idoles étaient ornées. Il en plaça même une dans 
la main de la plus grande idole, en récitant des prières 
que personne ne comprenait; je ne sais s’il se com- 
prenait lui-même : tant il y a que lui seul cst censé 
savoir des prières ; le peuple n’en apprend ancune. 


(46 ) 

J'gi vous entrer en discussion ayec ce prêgre, 
présence de la famille ; je J'ai même engagé : à donner 
à manger à ses idoles devant moi, mais il la cons 
sapment refusé : je m'y altendais. Alors je parlai de 
Jiautilité de pareilles cérémonies, du crime gont ils 
ge rendent coupables en adorant les démons, puisqu'ils 
peronaissent un Dieu bon, créateur unique de toutes 
gheses : je leur représentai l'injustice d’adorer d’autres êtres 
que lyi. L’assistant du prêtre me disait : « Cela et vrüt, 
c'est juste — Pourquoi donc, lui ré ipliquai-je » agissez- 
xous comme yous le faites ? — C est, me répondit-il que 
telle est la coutume chez nous. » Pour le prêtre , il ne di- 
sait mot ; il lui tardait d’avoir son argent et de s’en aller. 
Quelle pitié de voir ce panvre peuple entre leÿ mains 
de semblables fourbes ! 

« L'ile de Nias a vingt lieues, au plus, de long , et 
amant de large ; elle est environnée d’autres îles plus 
petues. Son intérieur est jout-à-fait inconnu; on y 
aperçait beaucoup de montagnes, de rivières et de fo- 
xêts. La population, selon toutes les apparences, esl Lrès- 
aombreuse. D'après le rapport des Nias qui sont ici, le 
pays est divisé en différents villages ; ; chaque village 
A son chef, indépendant des chefs des autres villages. 
{Ces chefs .se font la guerre sous le moindre prétexte , 
æ& çela dags le but de se procurer des esclaves. Les rois 
ne font élus que popr un ap. Chaque année, le nouvel 
élu ,est obligé de donner une fête à son peuple : elle 
consiste à faire tuer cinq à six cents coghons , animanx 
ui spat en grande abondance dans l'île, et apré ès ao 
ymapgé de cette viande , et du riz dont ils ne goûtent que 
dans | les jours de fête (car les autres jours ils se con- 
4gntent d'une grosse pomme de terre et de quelques 
sberbes )> ils se mettent tous à danser ; les homes , d'un 
gé > Se tenant par le petit doigt, et les femmes de 





+ 


C4) 
l’autre, dans la méne attitude. Jamais les hommes et 
les femmes ne sopt Afljt ass : un homme qui 
toucherait la main d’une femme autre qu'une de ses 
parentes , serait mis à mort sur-le-champ. Il est 

déendy aux hopumcs de pyrer 
aux femmes , à moins qu’elles ne soient de leur 
famille. La justice est très- sévère à Nias. Le coupable 
est traduit devant le res, qui fait assembler tout le 
peuple dans un lieu destiné pour ces assemblées ; il ex- 
pose le délit dont le coupable est accusé, et, du con- 
aamtement du paunle , A prononce le sentence, qui £$ 
exéouiée de même jour. Le patient ess atadké à un 
arbre ; et le bourreau , qui st. placé en fe, jui fait 
sauter la tête d’un coup de sabre. 

« L'argent monnayé wa point de cours chez les Nias ; 
ils préfèrent l'or, le cuivre et le fer en barres. Les 
hommes et les femmes se couweat de hraelets d’or 
gu de cuivre ; mais ils n’ont, du reste, presque aucun vé- 
jement. À l'opposé des autres Malais, ils craignent 
bequeoup la mer. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre 
fur ce peuple. 

« Le 22 nyyewbre dernier, une forte fièvre me 
ronquisit aux portes de la mort. Dès le secoud jour 
je à toute connaissance, et je n'avais auprès 
#e moi qu'un Nias qui était lui - méme malade. Telle 
est di de R Missionnairg : abandonné, souvent même 
rebuté des hommes , il doit apprendre à ne meurs 
Fe. sopfiance qu'en Dieu. Après tout, il ne perd rien 
à Agir de là sûre; car celui en qui il se conlie ct 
hign grand, et il ne délajsse jamais ceux qui placent 
AU Haute leur espérance. 


a Caupaun ; NUS. AN. 





MISSIONS 


DES LAZARISTES EN. CHINE, 


D. | 


Lettre de M. Torrette, supérieur des nrissions des La- 
zaristes en Chine, à M. le Supérieur général de La 
Congrégation de $t-Lazare. 


: Macao, le 28 mai 18354 


« Monsiun LE SUPÉRIEUR , 


« En 833, je vous avais adressé a relation du voyage 
de notre cher confrère M. Rameaux, depais Macao jusque 
chez nos chrétiens du Hou-Pé. L’incendie qui brüla, à une 
petite distance du détroit de la Sonde, le vaisseau qui 
portait mes lettres, vous a privé du plaisir que je me flat- 
tais de vous procurer par la lecture des détails de ce 
voyage. Le 24 juillet 1834, je vous en cnvoyai une copie 
qui ne vous est pas encore parvenue. Je vais donc, pour la 
_ troisième fois, vous raconter les aventures de notre Con- 
frère lors de son entrée dans le céleste Empire. 

, «La grande province du Hou-Quang, au centre de la 
Chine, est aujourd’hui divisée en deux parties , dont l’ime 
septentrionale , que l’on appelle le Hou-Pé, ct l’autre mé- 
ridionale, nommée le Hou-Nan. 11 ne faut pas confondre 
ectic deruière province avec le Ho-Nan, qui est au mord 
du Hou - Pé, et où nous avons aussi une mission, C'était 


( 49 ) 
dans.cette dernière province, c’est-à-dire le Hou-Pe , que 
se rendait M. Rameaux : il avait donc la moatié de la Chine 
à traverser pour arriver au milieu de ses ouailles. 

« Les premiers jours de son voyage se passèrent assez 
heureusement; mais à peine fut-il entré dans la partie méÿ 
ridionale du Hou - Quang, qu’un de ses porteurs le res 
congut pour européen. Il faut observer ici que les deux 
provinces sont séparécs par une chaine de montagnes qu'il 
faut nécessairement traverser à pied ou en chaise ; et que, 
pour être moins exposé à la vue des passants , M. Rameaux 
se faisait porter avec son courrier. Déjà fort importun 
le long de la route, le porteur dont il est question était à 
peine arrivé à la première hôtellerie, qu'il n’eut rien de 
plus pressé que de faire part de sa découverte. La nou- 
velle s’en répandit bientôt dans tout le village, et en un ins- 
tant la maison fut remplie de curieux qui faisaient leurs 
Observations sur le pauvre Missionnaire : Pun faisait remar- 
quer son nez, l’autre se portait la main sur les yeux, un 
troisième demandait qu’on lui montrât l’Européen. Nos 
voyageurs s’efforçaient de faire bonne contenance de leur 
mieux, sans manifester aucune crainte ; mais à la fin du 
repas, qui ne dut pas étre long, M. Rameaux prit les de- 
vants avec son premier courrier, laissant au second le 
soin de payer leur hôte, et d'apporter les effets et les pa- 
lanquins. Ils auraient bien désiré changer leur porteur dan- 
gereux , mais c’eût été trop s’exposer : ils savaient qu'en 
arrivant à la ville il trouverait main-forte ; il les y aurait 
suivis et même devancés; le rusé courrier Paul aima 
mieux dissimuler, se proposant de lui donner le change 
un peu plus tard. | 
 « Etant donc parvenu à Y-Tchang-Hien, ville du troi- 
sième ordre, chacun joua son rôle à sa manière : le por- 
teur en publiant, dans Pauberge où l’on s'arrêta, les 
mêmes bruits que dans la précédente; ke courrier, on don- 

70m. 10, Liv. 4 


( % ) 

oant des preuves de sou adresse. Celui-ci, en arrivant, ft 
monter M. Aameaux dans un-appartement où il devait êlre 
seul avee Le second courrier, ptit des habits propres, 
quelques toiles de cojen qu’it s'était pracurées , et deseen- 
dt en toute hâte. : « J'ai à parle qu mandarin, dit-il au 
porteur, et das présents à lui faire; viens me les ap- 
ponter.». Notre homme, bien surpris de ce début, chercha à 
s'excuser , car ül craignait que ses propos ne lui atürassent 
quelque mauvaise affaire. Cependant il fallut obéir. Ar- 
. pivé chez le mandarin, Paul. se fait annoncer : #4 ost reçu 
avec yn empresçement et une affnbiité extraordinaires. H 
fait ses présents, regeil en retour des leures de recomman- 
dation pour la ville voisine, et renvois ensuite son por- 
teur, qui.ne se fit pas dire deux fois de parür , se gardunf 
bien de prononcer de nouveau le nom d’Européen, et 
désavouant même ce qu’il avait avancé jusque là. 

« Je dois vous. dixe maintonant epmment Paul a pu 
mériter un accueil aussi favorable du mandarin. Dans une 
semblable expédition qu'il avait faiçe au Su-Tehuen quel- 
ques mois auparavant, en introduisant M. Mareue du sé- 
minnire des Missions étrangères, ilrencantra sur la route 
ua des pramiers employés de ce ingme mandarin, et 
voyagea peadant deux jours awec lui Calui-ci, manquant 
de maunaie, s'adressa à. ya autre de coursiers.da M, Mar 
ratte , le pniane de lui paôtor queljues pièoes qu'il devait 
fui gendre. à son arrivée. Le. cqurrier. lui er donna 200, 
qui font eaviron.un faana ; mais, craignant, df n'an Wa 
pas remboursé en arrixeat à la mile, dlcs.lui.nedemaads 
dans la soirée, L'hamme du pedioine lui répondit: « Gom- 
ment voulez - vous que je vous les rende: dans qœ (Mr 
ment ? vous savez que. j'en ai déjà déponsémar partie, et 
qua la reste peut, à pains me AMfnepous a91oxfr m6 
voyagg, Soyez sans inquiéiade, je voyx sulinferat, Ar 
sijôt, que. nous acrons. aravés, » Paul, témoin de 04 


(ü) 

gen débat, et jugeant l’ocvasien favorable pour se faire 
un ami auprès du mandarin, fit glisser, à la manière chi- 
noisc, sous là manche de Pécrivain 600 supèques, envi- 
rou 5 fnaños, soit pour: achever sa route , soit pour rent- 
boursen lea 206 qu'il avais empruntées. Arrivé à k vite, 
l'écriveis vweulut rendre à Paul teuts Lx somme qu’il lui 
avais préica ; mais notre rusé conducteur ne voulut rien 
recevok : 1k prévoymt lion 0e qui arriva. L'écrivain s’em- 
presse d'aller raconter à sou maitre son aventure, et ki 
manière chligennie dont il avait été waité par un habitant 
de Canton, avec lequel wait voyagé. Le mandarin vou- 
Jut vor Raul, et li donna des manques de sa bienveil- 
lance : e Quelle différence, lui disait-il, entre les habitants 
de. Canton ot ceux du Su-'Tehaen! Les premiers sont 
polis , tandis que les autres sont rustiques ot grossiers. » 
ll li donna ensuite des lettres de recommandation: pour 
la vilée voisine , et lui $t promettre de venir 1e voir à son 
retour du Su-Tchuen ; ce que Paul ne manqua pas dr 
faire. Le mendarin le-changea de-faire plusieurs emplettes 
à Camton, et de les Li apposter à la: première occasion. 
Or etétait ce même mandatin qui reget s bien: Puut ; et 
les 1oiles,de cotes, eti plusiqurs autres objets qu'il alla lui 
offrin, étaient les commissions dont il l'avait pour lors 
chargé, Voilà une:de ces: mille: cireonstances heureuses, 
iménagées par la Rrowdence pour favoriser l'entrée des 
Missionnaires dans le Chine. 

a M. Rameaux, étant arrivé à la maison où les avait 
adressés le mandarin de Y-Tchang-Hien, fut agréablemest 
surpris de voir lempressement que l’on mit à chercher 
-wme barque:pour lui et ses conducteurs. Le maître de la 
maison, ayant pris: sesremæignements, dit à Paul :« D’après 
la resomeandation qui n'a été adresseu, j'ai fait tout:man 
. possible. peur vous: étre utile. Je veus fais. donc: elmat- 
ver que ai: ln ua do ‘VOS 





(2) 

:Screz exposé à être pillé; car, à cause de la disette, on 
rencontre sur toutes les routes une multitude de voleurs. 
D'un autre côté, je sais que vous ne pouvez pas louer 
une grande barque, qui vous coûterait au moins 80 pias- 
‘tres. Voici donc un arrangement que je vous propose. 
Deux mandarins qui sont ici vont partir demain por 
le Hou - Pé, où vous vous rendrez : ils ont arrête 
‘une grande barque, et ils consentent à vous céder une 
chambre, si vous voulez l'accepter. » La proposition 
était avantageuse pour de vrais Chinois ; mais elle était 
bien périlleuse pour la contrebande d’un Missionnaire. 
Cependant, danger pour danger, Paul, après avoir exa- 
miné attentivement la physionomie des deux mandarins, 
qui lui parat douce, accepta l'offre. 11 alla aussitôt se présen- 
ter à eux pour leur offrir ses hommages, qu’ils accueillirent 
très-bien. Dès le lendemain on partit sur de petites barques 
pour aller joindre la grande, qui était à une journée de 
distance. M. Rameaux fit ce petit trajet séparément avec 
ses deux courriers : en passant devant une douanc, ils furent 
.si sévèrement visités et examinés, que M. Rameaux se 
crut un instant perdu. « Quel homme as-tu là, dit-on à 
‘Paul ? Quelle singulière figure! sans doute il fume 
l'opium ? — Je vous assure que non, dit Paul, et vous 
pouvez vous en convaincre par la visite de nos effets. 
Ce que vous croyez remarquer d’extraordinaire en lui, 
il faut l’attribuer peut-être à sa surdité absolue. » Les 
douaniers s’avancent pour lui parler , ils crient de toutes 
leurs forces sans obtenir aucune réponse : « Tu es donc 
bien sourd, lui disent-ils ? — Je vous ai déjà dit, re- 
“partit Paul, qu'il n’entend rien ; à quoi bon vous épui- 
ser idutilement?» Alors on commence la visite, on le 
fouille scrupuleusement , on passe la main dans tous: ses 
habits , on ouvre son coffre ; mais toutes les recherches 
sont inutiles; ne trouvant rien qui puisse le compromettre, 
les douaniers le laissent aller. 


(53) 

. « Nous voici maintenant dass la compagaic de nos deux 
mandarias. Nouveaux dangers pour le pauvre Mission- 
naire , nouvelles ruses de la part de Paul. Au moment 
du départ, arrive un malade qui demande en grâce une 
place dans la barque. Les maudarins , qui avaient réelle- 
ment un bon cœur, le reçurent après quelques difficultés : 
ce malheureux mourut au bout de trois jours. La barque 
alors fut obligée de s'arrêter pendant huit jours, selon 
l'usage en pareille circonstance. Pendant tout ce temps, 
elle ne désemplit pas d’allants et de venants ; ce qui ren- 
dait la position de M. Rameaux bien critique, et d’autant 
plus périlleuse que dès le premier jour il avait été re- 
connu par le domestique du défunt, qui était de Canton. 
Il n’en avait pas fait un mystère ; la nouvelle en passa bientôt 
de bouche en bouche, et parvint jusqu'aux oreilles des deux 
mandarins voyageurs. Le plus jeune s’approcha de Paul en 
le touchant du bout du nez, et lui dit: « Hé ! dis-moi, ton 
maître !.… Qu'est - ce que ce maitre? — Je ne sais, lui 
répondit Paul, ce que vous voulez me dire, ni quel est 
le but de vos questions.» L'autre mandarin , s'aperce- 
vant de l'embarras de Paul et connaissant le bruit qui cou- 
ait, mit fin à la conversation en appelant son compa- 
gnon et lui reprochant son indiscrétion : « À quoi bon, lui 
dit-il, questionner ces gens ? ils vont au Hou-Pé comme 
nous ; ne vous inquiétez pas de ce qu’ils vont y faire.» Paul. 
avait le cœur bien serré : son sac, si fécond en ruses, était 
épuisé ; il ne savait vraiment comment se tirer de ce mau- 
vais pas. Le Cantonais excitait les matelots à se saisir du 
Missionnaire, les assurant qu’ils en obtiendraient bien une 
rançon de mille taels, environ 7000 francs. Ils l’eussent cer- 
tainement fait s’ils n’eussent été intimidés par la présence 
des deux mandarins, qui, dans cette circonstance, et par 
unc disposition bien visible de la Providence , au lieu d’être 
les accusateurs naturels ct les juges du pauvre M. Ra- 


(54) 
ptaux, devinrent ses protecteurs et sès sauveurs, Ba bar- 
que confinuañt à être phéfhe de curieux, et ducet we re: 
tournait à terre sans s’êtte procuré la satifiction de vu 
J'Enrôpéen : probablement même c'était le détér de voir 
qui attiraft tant dé curienx pendant les huit joure qu'he 
séfournèrent en cet endréf. Paul, voyaht le dnngér de- 
venir de jour en jour plus pressaht, voulait descendre à 
terre et Continuer la ronte à pied ; mais il désiraN awpn- 
ravant le faire agréer aux déux mandañns, et Ne tfey- 
cier de leurs bontés. « Vons ne potrvez prudeniment, ut 
répoudirent cout - d, voyaget par terre, Vôus voyez. 
qu'il ÿ a un pied de neïge sur les chemins ; et vor. 
savez combien vous avez à craindre ta rencoftre der 
voleurs, qui sont pattout en si grand nombre, Au sm- 
plus, ajouta l'un d’eux, nous connaissons tonte “votre af- 
faire ; mais soyez tranquille, À ne vous arrivera en 
de ficheux, nous sommes là pour vens proWgéer.» |} 
n’en fallut pas davantage pour rassurer nos voyageurs durs 
Jeur fâcheuse position. Cependant Paul cret prudent, te 
jonr de l'enlèvement du corps, où la fonrle était plus non 
bréuse qu’à l'ordinaire, de faire destendre M, Ramesux 
dans la cale, où it derneura tonte la journée couté. Ser 
le soîr, le plus Agé des deux mandarins dit à ‘Paul : n° Ou 
est donc tof maître? je ne l'ai pas va de temteln journée, 
— Jde li faft descendre dans la cale, lui répondit Pauls 
— Comment ! &ans la cale ! reprit le mendaribs 4n 
veux donc aussi le füuire monrir? Fais-le rhonter de 
suite, je le veux ; je t'ai déjà dit d'être tranquille ; jé te 
je répète encore, vous n'avez rien à craindné, » il 16 
inviti ensuite à diner avec eax ; de qui àrriva quathe autres 
fois avant où nprès vètte circonstance. Cet‘honmeur éfai 
pout eux uñe preuve non équivoque de bianvedianee , dt 
un frein à ka méchanceté des sutehites. Paal reprit alors 
courge; trats A-cret_ prudent de faire: glisser quelque 


\ 


(55) 
piastres sous la manche du domestique du défant , pour 
l'empéehcr de faire de nouvelles indiécrétions et de non- 
 velles menaces, qé auraient pu-avoir des suites fâcheuses. 
La précaution eut tout l'effet qu’il en attendait : le domes- 
tique se tut, et il ne fut plus question de rien. La barque 
arriva enfin à sa destination. M. Rameaux, après avoir ap- 
pris de Phul la manière de préndre congé de leurs pro- 
iccteurs, se présenta devant eux, et fit son salut avec tant 
de grâce qu'ils firent compliment à Paul de la bonne édu- 
câtionetdés manières distmguées de son nlaitré. Du reste, 
M. Raineaux m'écrivait que, sous ke rapport de la poli- 
tesse, il n'avait #fen vu de mienx eh Etrope que ces deux 
mandarins. Lorsqu'il mangeait avec eux il gardait le si- 
lence, parce qu'à n’était pas encore fort habile dans la 
langue chinoise. Une fois seulement il remercia l’un d’eux, 
qui lui avait offert d’un plat. Ils s’en amusèrent beaucoup; 
mais fort honnétement. « Ton maître, dirent-ils un jour à 
Paul, a déjà mangé plusieurs fois avec nous ; aujour- 
d’hui seulement il a dit : £o-sié lao-yé, «bien obligé, 
a monsièur.» Pourquoi done ne parle-t-il pas quelquefois ? 
nons serions bien aises de causer un peu avec lui. 
— Mon maitre, repartit Paul, garde ordigairement le 
stlenvce ; il n'est pas grand parleur de son naturel. » 
Mais Paul avait beau dire, ils savaient bien à quoi s’en 
tenir. Comme ils étaient des environs de Péking, ils avaient 
certainement cotendu parler de notre sainte Religion et 
des bceupitions des Européens dans l’intérieur de l’em- 
piré : aussi ils se plaisaiest quelquefois à le contraricr et à 
l'embarrasser par leurs questions. Dieu veuille les récom- 
penser, dès cétte vie, de la bonne œuvre qu'ils firent en 
faveur de notre cher confrère ! Qu'il leur donne surtout 
la connaissance de nos saints Mystères, et la force d’em- 
brasser la Foi et d'observer ses préceptes ! Ils ont hicn 
droit à notre reconnaissance : car, sans leur protection, 


| (56) 
M. Rameaux était perdu, et la Chine serait privée d'un 
Missionnaire plein de zèle, qui fait et qui fcra, longues 
années , je l'espère, un bien infni pour la gloire de Bieu 
et le salut des âmes. 
« J'ai l'honneur d’être, etc. 


« TORRETTE, miss. apost. » 


Lettre de M. Laribe, müssionna're apostolique en 
Chine, à M. Etienns, procureur-général de la 
Congrégation de St-Lazare , à Pari. 


« Lonsoue je parvins dans la province où je metrouveac- 
tuellement, un de nos confrères chinois m’attendait, et me 


reçut dans une petite ville dans laquelle nous n'avons pas 


trente chrétiens : nous y demeurâmes ensemble quinre 
jours dans une très-vaste maison , où étaient à la vérité 
quatre familles chrétiennes , mais en même temps six fa- 
milles de païens ; et la porte de cette maison était com- 
mune à tous. Les autres maisons voisines de celle - 
là avaient sans exception, pour habitants, des familles 
paicnnes ; malgré cela, matin et soir les chrétiens chan- 
taient à haute voix leurs prières , et nous y célébrions le 
saint Sacrifice en plein jour. Les chrétiens de quelques 
autres localités, ayant appris mon arrivée, vinrent aussi- 
1ùt me rendre visite ; et comme nous nous trouvions dans 
la Semaine-Sainte , ils passaient une grande partie des 
jours à chanter le Rosaire et d'autres prières. Le Ven- 
dredi-Saint et le jour de Pâques, il y cut prédication avec 
assez d'appareil. Ce lieu n'est cependant éloigné d'une 
ville du premier ordre, que d'un quart de licue. Etonné 
d'un parcil début, j'interrogeai non-seulement notre 
confrère, mais les chrétiens eux-raêmes, pour savoir 


( 57 ) | 
si nous ne commetlions pas une impruaence en agis- 
sant si ostensiblement. Ils me répondireut que non-seu- 
lement le peuple , mais les autorités elles-mêmes savaient 
fort bien qu'ils étaient serviteurs du Maître du ciel ; et qu’il 
n'y avait rien à craindre , pourvu que l’on ignorât que 
je fusse Européen. « Deux ans auparavant, me dirent-ils, 
le mandarin nous a demandé expressément si nous avions 
pour chef un Européen ; sur notre réponse négative, il 
nous a laissés en repos. » 

«Je me transportai ensuite dans un lieu qui n’est éloigné 
de la même ville que d’une lieue et demie, et où, sur cinq 
cents âmes , nous ne comptons pas cent chrétiens. J’y pas- 
sai près de deux mois dans une petite maisonnette destinée 
pour le Missionnaire en temps de visite, et dont le toit est 
couronné d’une croix eu pierre qui a au moins deux pieds de 
haut. Jene pus, enl'apercevant, m'empêcher d'en témoigner 
ma surprise; les chrétiensmedirent alors, en souriant, qu'ils 
allaient m’en faire voir uncbien plus grande, etils me condui- 
sirent à leur cimetière, dans lequel je vis effectivement une 
autre croix d’une seule pierre, haute de plus de six pieds, et 
sur laquelle on a gravé, en caractère chinois de la dimen- 
sion de deux pouces, le nom sacré de Jésus et tout le 
mystère de l’Incarnation. J'avoue cependant que nulle 
part ailleurs je n’ai rien trouvé encore de semblable. 

« Je visitai également, à cette époque, pour me rendre 
aux instances des chrétiens, plusieurs autres lieux du 
même distriel ; et je trouvai partout qu’on y pratiquait les 
cérémonies extérieures de notre sainte Religion avec la 
même sécurité. Enfin jusque dans la ville du premier 
ordre, dont j'ai déjà parlé, ct dans laquelle nous comp- 
tons seulement cinquante chrétiens , on se conduit à peu 
prés de même que dans les licux les moins périlleux. On 
m'assura, dans cette ville, que parmi les domestiques du 
anandaria il ÿ en avait deux qui étaient chrétiens. Je bé- 





(58) 
nissais Dieu de tont ce que je voyais, el pouvais à peine 
croire à mes propres yeux. 

« Trois mois après je descendis à la ville capitale de la 
province, et me rendis à notre église ou résidence, que 
je trduvai bâtie hors de la ville , dans un lieu où il n'ya 
pas tn seul chrétien. d’un côté est la grande route, et de 
J'äutre des maisons de païens. Ceux-ci voient les chrétiens 
de l’intérieur de la ville entrer dans cette église et en 
sortir ; ils les entendent chanter leurs prières et les ca- 
téchistes prêcher : il en est de même des innombrables 
voyageurs qui passent journellement par cette route. Nos 
chrétiens, 8’ étant bientôt aperçus que le lieu était loin de 
me plaire , ne négligèrent rien pour m’inspirer de la con- 
fiance. « Pour ce qui est des païens qui avoisinent l’église, 
me disaient-ils , ils ne pensent même pas à nous inquiéter. 
— Mais les passants, leur répliquai-je? — Ces voyageurs, 
ajoutèrent-ils, disent seulement entre eux quelquefois, mais 
sans aucune conséquence : « Àh { voilà des addrateürs du 
« Maitre du ciel.» Ïls me racontèrent ensuite que huit ans 
auparavant une persécution avait éclaté en cet endroit, 
comme pour me montrer qu'il ne pouvait plus y en avoir. 
Voici quelle fut l’occasion de cette persécution. Un très- 
riche païen faisait, tout près de cet endroit, les funérailles 
d’un de seë parents avec beaucoup de pompe, c'ést-à-dire 
qu’il avait fait accompagner le convoi d’un assez grand 
nombre de mets, selon l'usage. Comme il se trouvait assez 
Join de sa maison, et qu'il n‘avait rien apporté pour dé- 
poser ces objets du sacrifice, il vint emprunter deux 
tables , qu’une femme chrétienne des environs n’osa Jui 
refuser, parce qu’elle était seulé. Un de nos chrétiens 
arriva sur ces entrefaites : cette femme S'empressa de lui 
raconter ce qu’elle avait fait. Celui-ci entra aussitôt dans 
une sainte colère; ct, sans examiner quelles pouvaient 
étre les conséquences de sa démarche, il court du lieu de: 


(59 ; 

Je sépalture, jette par terre tout ce dont on avait chargé 
Jes tables, etles emporte. Les priens regardèrent cette con- 
duité comme une grañide injure qui leur était faite, injure 
d'antant plus impardonnable qu’il s'agissait d’un mort. De 
JA grande rumeur, et ensuite dénonciation à l’autorité. Le 
mandarin , après avoir fait arrêter le chrétien en ques- 
tion, se transporta lui-même dans église, eten enleva toutes 
les plaques adossées aux colontes, plaques sur lesquelles 
étaient gravés les mystères de notresainte Religfon. On crat 
alors tout perdu , et l’on démeura dans de très-grandes 
perplexités pendant plusieurs jours , après lesquels le 
mandarin fit rapporter les plaques enlevées, en disant qu'il 
Jes avait examinées, et qu’elles ne conteriaiént rîen de mau- 
vais. Fl remit en même temps en liberté le chrétien pri- 
sonnicr , et tout fat fini. Nos chrétiens concluent de.ce fait 
qu'il n’y aura plus de persécution dans cet éndroit, par la 
raison que lautorité sait ce qui s’y passe, ét qu'elle ne 
J'improuve pas. J'ai baptisé , en ce lica, un domestique 
d'un mandarin du cinquième ordre , ainsi que sa fille. 

« Je remontai ensufte un autrefleuve pourme rendre dans 
une autre chrétienté. Parvenu à une ville du premier 
ordre, je fus conduit par mes courriers à la maison 
«le parade d’un mandarin, à la garde de laquelle trois sol- 
dats chrétiens étaient préposés. Là j’aperçus le portrait, 
en grand, de St. Vincent de Paul, placé dans le plus vaste 
et le plus beau de tous les appartements. Ce portrait était 
Yent de France, et avait été donné par M. Torrette 4 
J'un deces soldats qui était allé à Macao. « Le mandarin l'as 
{-Îl vu? m'écriai-je aussitôt. — 11 Ya va, me répondit-on; et 
en le voyant, il a dit en souriant : Voilà un bonze parfaite: 
« ment teptéscnté.rJe vous avoue, cher Confrére, que j'eus 
de la peine à revenir de ma surprise. Jugez vohs-même, 
d'après cela , si nous n’avons pas lieu d'espérer que fa Re- 
Jigion jouira tonjours ici d’une certaine tranquillité qui fa» 
vôriséra ses progrès. 


( 60 ) 

« J'ai visité depuis un grand nombre d'autres chrétientés 
de cestroisdistricts ; et, quoique dans quelques-unes il faille 
user de certaines précautions, je n’ai pas moins trouvé 
partout de grands sujets d’étonnement pour un Européen. 
Dans les lieux où il n’y a pas eu encore de persécution, 
ces bons chrétiens me disent que par cette raison même 
il n’y en aura jamais; et dans ceux où il y en a déjà eu, ils 
en concluent qu'il ne peut plus y en avoir, puisque le. 
mandarin, les connaissant pour chrétiens , les laisse néan- 
moins tranquilles. 

« C’en était assez pour changer toutes les idées que je 
m'étais formées de ces pays en arrivant. Peu à peu ma 
confiance augmenta , et bientôt me fit regarder comme 
possible la réunion de tous nos confrères ; réunion qui me 
paraissait bien désirable, afin de nous concerter sur les 
moyens à prendre pour le plus grand bien de notre mission. 
Cette réunion s’opéra en effet au lieu de ma résidence. Je 
leur parlai à tous alors de tout ce que j'avais entendu et vu 
dans les trois districts par lesquels j'avais passé , et leur 
demandai s'il en était de même dans les sept autres villes 
du premier ordre dont nous prenons soin. Ils me répon- 
dirent que tout s’y passait de même. « Il n’y a pas de lieu si 
retiré, ajoutèrent-ils , où il n’y ait au moins une ou deux 
familles chrétiennes ; les mandarins grands et petits en 
sont certainement instruits , et cependant on ne les tour- 
mente point. Bien plus, au premier jour de l’année , les 
païens ont coutume de placer des objets superstitieux au- 
dehors et dans l'intérieur de leurs maisons, sur les deux 
battants de leurs principales portes et au-dessus des fe- 
nêtres : or les chrétiens, dans la même circonstance, placent 
dans les mêmes endroits des maximes de notre sainte Re- 
Jigion, avec le monogramme du Sauveur, et un autre formé 
Alu saint nom de Marie ; de sorte que personne ne peut 
ignorer quelle est leur croyance. Dans les endroits où les 





(61) 
chrétiens sont enterrés, les lettres J. H. S. (1)se trouvent 
également presque à toutes les tombes sur une large 
pierre érigée aux pieds du défunt; et sur cette pierre. 
à côté de son nom chinois, est aussi gravé son nom de 
baptême. » 

« Jai dit plusieurs fois que les chrétiens chantaient leurs 
prières : c’est une circonstance que vous ignorez sans 
doute, et qu’il est intéressant de vous faire connaître. Les 
Chinois ne savent ce que c’est que de réciter des prières 
-comme on le fait en Europe , ils les chantent. Ils chantent 
même le Confteor au tribunal de la Péniténce, ainsi que 
l'acte de contrition, dont ils entremélent les paroles de 
soupirs et de sanglots. J'ai trouvé des endroits où, après 
la prière du soir, ils chantent le Catéchisme. L'un fait les 
questions en chantant, et les autres répondent de même. 
Du reste, ce chant est assez insipide; mais tel est l’usage: 
on chante en se lamentant à la mort d'un parent ou d’un 
ami; les Chinois chantent jusque dans l'expression de ‘ 
leur colère, ils s’injurient et se maudissent aussi en 
chantant. 

« Par tous les détails que je viens de vous donner, 
cher Confrère, vous pouvez juger que nous ne sommes pas 
tout-à-fait dans la position où se trouvaient les Apôtres 
aux premiers temps de l'Eglise , alors que le glaive 
était partout levé sur la tête des chrétiens. I] est bien vrai 
qu'il existe des lois contre la Religion , lois qui ont prévu, 
dans les détails les plus minutieux, tous les cas qui 
pourraient se présenter ; il est encore vrai que nous 
sommes à la merci des mandarins, qui ont en mains tous 
les moyens de sévir contre nous et les fidèles ; mais il n’est 
pas moins vrai aussi que, lorsqu'il s’agit des chrétiens , 





(5) Jesus, homiium Salvator : «Jésus, Sauveur des horsmes.» 





(6 ) 

<es mômos mandarin osent mettre la mais à Fœuvre, 
‘de crainte de trauslier contre eux-mêmes et de perdre 
Jeurs places, ev: qu leër:eet avrivé dns prosque Loutep 
los pesséutions. Je’ sais qu'ici la prise d’un Furopéoa 
ne scrait pas une petite affaire : si l’emperesn venais à 
es Ctse imstset, à faudrait #infonmer pur quelle pro- 
vince ibesk cmtné on Cline , et quelles étaient les pa- 
ttes et les grandes 2mteritte qui Fadmänistraient à l'époque 
où s'y œt'introduit. Lep lois kes déclurenmont toutes cou- 
pables, et-pan conséquent digwss de punition. On s'infor- 
mperaë dans quelles provmoes il à séjourné ou méme 
‘passé ; et malhôur à tous les mandnrins de ces provinces, 
pauce qu'ils sevaient entrés, sons le savoir, dans te complot 
de cet Européen! « lequel ne s’est introduit en Clnne , 
serait-il dit, que pour y faire des prosélyies , afin de 
s'emparer de l'empire. » 

« No enoyeg pas cependant que nous soyons calirement 
exempts d'inquiétude : nous sommes toujours des agneaux 
envoyés au: milieu des loups. 8i-nous ne sommes pus abso- 
lument exposés au martyre, nous n’en sommes pas moins 
pour. cela dans la nécesshé de prendre des précautions. La 
moindre dificulté qui s'élève entre les. abrétiens ct les 
paies, et quelquefois entre les chrétiens oux- mêmes, 

"suft pour nous susciter quelque mauvaîse affaire ; le seul 
espoir. da tirer quelque argent de nous est pour un Chinois 
un motif plus que sefsant pour exciter contre nous quel- 
que vexhtion. Ainsi, que:ceux qui. voudront venir partager 
noS travaux , nc 90 lmisconL point arrêter par la orainte: dc 
ac pas-trourer en Chine la palæe du martyre : ils la wou- 
verontdans:u pratique. do toutes les vertus qui, auprès 
de Dieu, la font mériten. Ils auront de quoi, exereer leyr 
zèle et pratiquer cette constante abnégation de soi-même, 
qui nest en soi qu’un long et douloureux martyre. Je les 


assure, dureste, qu'ils-pournont opérer de grandsiens ; 


(8) 
avea le secours toutefois des prières de tous les fervents 
<athokrques d'Burope, auxquels nous nous recommandons 
très-instamment, 

« Ces prières nous sont nécessaires sous bien des rap- 
ports. Si je ne vous ai pas écrit l’année dernière, c’est 
que les tribulations au mieu desquelles je me trouvais 
m'en ont empêché. J'étais alors au sein d'une chrétienté 
qui jouissait autrefois d’une grande aisance : elle possédait 
une assez vaste plaine, dont elle tipait d'abondantes ré- 
celtes, surtout en blé, riz, eoton et oranges. Aujourd’hui, 
elle sc trouve dans la plus grande misère, Peut-être l'abus 
desgrâces de la part d’un certain nombre de chrétiens, ou les 
paiens qui s'y trouvent encore en grand nombre, ont par 
leur superstition poussé à boutin patience de leur Créatear 
méconne. Soit, du reste, que la. cause des calamités vint des 
paiens ou des chrétiens, ou plutôt des uns et des autres ; 
ce qui arriva d'abord, fut que k froid extraordinaire de 
Vhiver. de +829 fit périr plus des trois quarts de leurs 
ovangers., et puis une inondation extraordinaire qui eut 
lieu l'été suivant leur enleva toute la récolte. En 1836, 
1831 et 1832, même malheur, provenant toujours du dé- 
bordement de deux fortes rivières, au confluent desqueHes 
ce pays, d'ailleurs si beau à voir, se trouve situé. Kg 
1833, on compta jusqu'à neuf inondations. Dans cette cir- 
constance je dus, comme beaucoup d’autres, passer une 
quinsaine de jours dans un galqtas, où l'on monte par une 
trappe à l’aide d'une échelle, et où Pon est bien plus mul 
que dans nos groniess d'Europe : c’est là notre premier, 
deuxième et dernier étage. Les maisons dans ce. pays, 
quoique très vastes, n'ont qu'un rez-de-chaussée. E'annéo 
+68 , Finendation. fat encore. bien. plus effroyable; de 
mémoire d'homme, on n’en await.pas.vu de semblable dans 
cts contrées : couvertes dieau. dans tome: leur étpndee, 
æHes-offraient lk perspective d'une petite men, La promière 


( 64 ) 

nuit de l’inondation, l'eau monta de quatre à cinq pieds 
dans notre église; et la seconde, jusqu’à neuf à dix. Les murs 
de notre petit jardin furent renversés : en un mot, il n'y 
“eut que notre église et unc maison d’un chrétien qui ré- 
sistèrent ; toutes les autres furent on ‘entièrement détruites 
ou grandement endommagées , ‘de sorte qu'aujourd'hui 
tous les nombreux villages de cette vaste et riche plaine 
ont disparu ; il n’en reste que des débris. 

« Il était naturel de penser que de semblables malheurs 
pendant cinq années consécutives , devaient en attirer 
bien d’autres. Des chaleurs insupportables, qui se firent 
sentir aussitôt que les eaux se furent retirées, occasiont- 
rent en effet une peste qui était due sans doute aux exha- 
laisons d’une terre long-temps demeurée sous lcs eaux. 
Deux chrétientés en furent particulièrement atteintes. Ce- 
pendant. au milieu de ces désastres, le bon Dieu me pro- 
curait bien des consolations ; et si mon cœur était plongé 
dans la douleur en voyant nos pauvres chrétiens en proie 
à de si terribles fléaux , des larmes bien abondantes cou- 
laient souvent de mes yeux en voyant combien la grèce 
opérait de merveilles, et combien d’âmes à l’occasion de 
ces calamités rentraient dans la voie du salut. C'était un 
grand adoucissement à ma douleur. Une circonstance sur- 
tout me consola beaucoup ; et voici comment : 

.« En bapüsant quatre adulles qui s’étaient convertis, 
et qui moururent de la peste peu après leur baptême, 
j'avais cru, pour de bonnes raisons, devoir différer à l’é- 
gard d'un catéchumène l'administration du sacrement. 
Bientôt on vient m’annoncer en toute hâte qu’il avait été 
atteint de la contagion, et qu'il se trouvait à l'extrémité : aus- 
sitôt je me mets en route, faisant toute la diligence pos- 
sible pour pouvoir lui administrer le Baptême avant qu'il 
eût expiré. La distance était d'environ deux lieues : il me 
semble que je volais, tant je craigaais que le malade ne 


( 66 ) 

mourût avant mon arrivée. Vous pensez avec quelle ar- 
deur je dirigeais vers Dieu mes prières en sa faveur pen- 
_ dant toute la route. Je le trouvai encore en vie , je pus 
même m'assurer de ses dispositions et lui administrer 
le Baptême; mais la cérémonie était à peine terminée, 
pendant que je me réjouissais avec nos chrétiens d’avoir 
eu le bonheur d'arriver à temps, qu’on vint m’avertir qu'il 
avait rendu le dernier soupir. Je me retirai en bénissant 
Dieu d’une grâce si insigne qu’il avait faite au défunt, et 
d’une si grande consolation qu'il m'avait accordée à moi- 
même. 

. « Ce n'est pas là encore tout ce que nos pauvres chré- 
tiens devaient supporter de malheurs. Voici le troisième 
Ve, la famine qui se fait horriblementsentir depuis quelque 
temps. Je ne vous en exposerai pas toutes les horreurs ; 
je vous dirai seulement que dans cet endroit la popula- 
Lion païenne a diminué de moitié, soit par la mort, soit 
par l’émigration , soit par la vente des femmes et des en- 
fants. Quant aux chrétiens, ils ne sont guère moins 
malheureux. Comment égaler et secourir tant d’infortunes ? 
Dans des circonstances où chacun a à craindre de manquer 
du nécessaire , comment compter sur le bienfait de l’au- 
mône ? J'ai fait tout ce que j'ai pu jusqu'à présent , j'ai 
partagé avec eux le peu que j'avais , j'ai eu la consolation 
de pouvoir leur distribuer des secours abondants que 
M. Torrette m'a envoyés de Macao ; mais qu'ils sont loin 
de suffire ! Dieu veuille avoir pitié de ce pauvre peuple ! 
Que le glaive de l’Ange exterminateur rentre dans le 
fourreau , que la miséricorde prenne la place de la jus- 
tice , et que la bonté divine vienne adoucir l'amertume 
de tant de douleurs ! C’est ma prière de tous les jours, 
de tons les instants. Veuillez vous unir à moi pour dé- 
sarmer la colère ee Dieu et obtenir grâce pour tant d'in- 
fortunés. 

10m. 10. Lrv. 6 


( 66 :) 

« Je termine ici ma lettre, déja bien longue. Je vous 
recommande .de nouveau nes iatéressantes missions do 
Chine ; je les recommande aux :prières des-pieux Associés 
dek Propagation de le Soi, à quinoss devens tant de 
reconnaissance, et que nous -moublons point devant 
Dieu. 
« Je suis, en l'amour de Notre-Soigneur-et-en l'union 
de: vos saints Sacrifrces , etc. 

« LARIBE, mniss. apost. » 





La: Lettre suivante, éerite à peu,près à la même date 
par Les:chrétiens de la province du Hau-Pé, 4 adressée par 
oux à M. Torratte, supérieur des Lazaristos à Macao, et à 
tous leurs amis. d'Europe. (:tel est le titre.de œue Leure ) 
contient aussi des détails.sur les tristes événements dont 
il-rient d'être question. Onsera bien aise sans doute d'eu- 
tendre. comment s'expriment eux-mêmes ces hommes 
simples et pleins. de foi, dont nous parlent si souvent les 
Mässionnaines. 

«... Darurs 4831 jusqu'à,oe jour , sous avans été tel- 
ioment dénués de tout ,‘et nqus avans souffert ane si hor- 
rible farine, que l'homme le .plus ‘élerment,ne :sxivié 
raconter lés maux-que nous avons éprouvés. Les hammes 
les plus durs, dont:le cor était de piesseres, de fer , Ont 
été 1émus de compassion et on merdé des larmcs à ha vue 
_d’ansilameutable spectacle. 

«Dans l'année H831,.à:la cinquième.luse, goure feuve 
stsuenite et s'estdéhondéavec sans de wiolence: dans: loue 
la campagne, qu'an ambre in fi de: malsans-grandes:es 
peñiics,: agrachées de lcurs fondiments, ont âté empariéos 
au tailieu des flots. Less débeis-ramagés ions. pu ser. 
vir qu'à faire cuire les aliments. Les cadavres "de. œux 


( 67 ) 


qui périrent dans œefte inoudation étaient en aussi grand . 


nombre que:les herbes qui s'élèvent au-dessus de la swr- 
face des eaux. Plusieurs, qui échappèrent à l’inondatiou, 


mojrurent qu milieu des chemins, exténués, dévorés par . 


Ja faim. Leurs corps, demeurés sans sépulture, soat de- 
venus la proie des oiseaux et des chiens. 

« “Les jeunes gens alèrent habiter d’autres proyinces. 
Les pères ont élé séparés de leurs &ls; les épouses , de 
leurs maris. Les mères, succomant à la faigue et à Lu 
faim , abandonnent sur les chemins , malgré leurs. cris et 
leurs gémissements , les peiés.enfanss qu’elles, portaient eL 
ceux qui les suivaient en tenant le bord .de leur robe. 
Hélas! qui eët pu retenir ses larmes. au speciale déchi- 
rant de ces mères quise séparaient de ces tendres enfanis? 
La plupart des vieillards périrent dans les eaux qui sub- 
mergèvrent les vallées. Parmi ceux qui échappèrent, les uns 
étaient étendus qur les chemins, pleurant, gémissant ; 
les autres, qui, a’ayant plus de forces, ne pouvaient fuir 
bien lom, gagnèrent des cavernçs vaigines , ou se bi- 
tirent de petites cabanes 4 vec de lu paille, où ils se nour- 
rissaient d'herbes et de choses immandes. Pour. prendre 
lear sommoï , ls n'avaient d'autre greiller que le bras 
passé sous k tête, et poun lit que la paille. D'autres enfin 
montèrent surde petites banques pour. prendre .des pois- 
sons et des vers, fin de s'empêcher. de mourir. Nus, ou cou- 
verts d'haliits déchirés ,. ils éjuiant exposés aux vents el à 
‘Ja neige.Fous çes hemmes , .en butte à tant de malheurs , 
pcrdirent leurs forces et séchèrent cgmgme le foin des 

-<harups. : on: ne voyait plus. dans-laurs corps que les os 

66 les nesfs; leurs. mains et leurs pieds.étaient si faibles, 

-quéls ne pouN:ébnt se lever ni se. seair dsbont. Leur vie 

offrit d'mg. dela mort. Dans .cea iemps malheureux , 

‘48 n© pouvaient tnabyer. auprès de .persopne de l'argent 

‘à empramuer, méme an.grps intérâl ; A NY JK8itDAYIONRE 
6. 





( 68 ) 
qui se décidät à acheter leurs champs et à leur venare 
«des aliments. Les paiens voulurent vendre leurs épouses , 
mais ils ne trouvèrent point d'acheteurs; aussi, n'ayant 
aucun moyen pour se conserver la vie , la plupart pé- 
zirent misérablement. 

« Dans ces calamités, combien moururent à l’insu de 
‘eurs parents ! Dans les familles même les plus nombreuses, 
on ne pensait ni à son père ni à sa mère, le fléau exerçant 
ses ravages sur tout le monde : les vivants marchaient au 
milieu des morts nus et laissés sans sépulture. Si on les 
enterrait, ce qui arriva rarement, on en mettait un 
acand nombre dans la même fosse. Hélas ! ces lugubres 
4ésastres n'étaient point le signe de la miséricorde de 
Dieu sur nous, mais bien celui de sa vengeance sur nos 
.iniquités. 

« Cette année , nous avons souffert v'1 nouveau genre 
de malheurs; car, outre la sécheresse qui a été grande, 
al'innombrables sauterelles couvrirent K terre. Quand 
ælles volaient dans l’air, semblables à d''s nuages épais, 
<lles obscurcissaient le soleil et la lune. Ces insectes dévo- 
rèrent toutes les herbes des montagnes et des collines. 

« En proie à tant de maux, pouvons-nous ne pas 
mettre notre confiance dans des hommes dont le cœur 
est ouvert aux infortunés? Nous espérons qu’ils tourneront 
des régards de pitié vers des pauvres qui gémissent sous 
lc poids des tribulations. Que font les hommes dans les 
temps de sécheresse ? ne regardent-ils pas l’arc-en-Gel 
qui annonce la pluie ? 

« Ce n’est point en vain que nous avons espéré ; car déjà 
par l'entremise du Père Torrette, qui a demandé des se- 
cours en France, deux Pères , animés de la plus grande 
Charité, ont volé auprès de nous. Ils ont apporté avec eux 
Je feu sacré qui a fait fondre les glaces de nos cœurs; 
sis nous ont secourus dans toutes nos nécessités. . Leurs 





( 69 ) 

bienfaits ressemblent à ce miracle du Seigneur qui, avec 
cinq pains et deux petits poissons, nourrit cinq mille hommes 
dans le désert. Nons étions très-indignes de tant et de si 
grands effets de votre amour , lesquels peuvent être com- 
parés à cette douce manne qui tomba du ciel , pendant 
quarante ans, pour la nourriture des Juifs dans le désert. 

«Oh! combien est grande votre charité ! que de fois 
nous la repassons dans notre esprit ! mais nos forces sont 
au-dessous de nos sentiments. Nos ailes , comme les ailes 
de l'oiseau qui vient de naître, ne peuvent nous transpor- 
ter au-delà de l'immensité des mers. Prosternés donc et 
tournés du côté de la mer, nous rendons à tous nos frères 
d'Europe des actions de grâces; nous les prions tous de 
pardonner à notre faiblesse , à notre ingratitude. Nous es- 
pérons qu’au jour du jugement les nombreux amis qu'ils se 
seront faits par le bon emploi de leurs biens, les rece- 
vront dans les tabernacles éternels , les couronneront et 
les placeront sur des trônes élevés. 


« Vos très-humbles serviteurs, 

« Laurent Lr, Philippe Lisou, Jean Kunc, 
Stanislas Yen, Pierre Lio - Teau - CHEN, 
Matthieu Yé-Youan-Sisn, Paul Tcazu-Koanc- 
Yan , Jacques Hu-Taousn-YouEn, 

« Au nom des chrétiens du Hou-Pé. » 


Lettre de M. Baldus , missionnaire lazaristeen Chine, 
à M. Etienne, procureur-général de la Congréga- 
tion de St-Lazare. 

Hou-Pé , le 3 août 1835. 


« Monsiaur ar TRès-chen CONFRÈRES, 
« Duaanr les quatre mois que je passai à Macao , je 
n'eus qu'à rendre grâces à Dieu des consolations qu'il 


4 0 ) 
me donnalt sous 10üs les rtipforts. I mie fat Lien’ pré- 
cieuk de me tfüuver dahs la compagnie ‘de uinue Mis- 
sionnaires, françaîs pouf la plupart, qui atteridtiem le 
moment favorable pôtir sc rénidre à leat desfitiation res- 
pective. Je les vis tous partit, pbur me plus Îles revoir. 
Enfin arrivd iiopinément moh jour, célti où je devais 
me dépoiiller des maiières et des‘habits françdis, pour 
adopter ceax de la Chine. M. Mouly, notre bon dt ver- 
tucux confrète , était parti R& matin, et moi je parts le 
so: 'altait pAr térre,'et moi par mer; c'est-à-dire qu'il 
entra où Chine par à provinee de Quang - Tong, ct 
düe moi Je là côtoyais sûr ane barque de chrétiens fo- 
'kinül, afin de pénétrer dans l’intérieer par le.pays de 
cés défniers. Je pus, pendant ke curs de cette sraversée , 
considérer à loisir les montagnes arides et escarpées ds 
cès deux provintés : nows ne perdimès jamais la terre 
dé vie ; èt surtout chrique soir nos prddents navigateurs, 
selon la coutume du pays, avaient sbin de jeter à l'eau 
leur ancre de bois. Cette traversée, qui dura deux mois, 
et que, sur un bon navire européen et avec un bon vent, 
nous eussioris pu ‘faire en quatte où éhq jours, n'eut de 
remarquable que sa longueur. Le vent mous était con- 
traire , ct les Chinois ont la lenteur pout éaractère. Nous 
étions presque sans cesse au miliéé d’une multitude in- 
nombrable dé barques, qui couvretit la surface de cette 
partie de la mer des Indes. Nous aperçdmes cependant 
au thilieu d’elles, vers la province du Fo-Kien, distine- 
tement et de très-près, deux navires européens, anglais 
probablement, stationnés non loin du rivage, et dont le 
L''incipal commerce consiste en opium. Les Chinois, ceux 
surtout qui sont voisins de la mer, ont une fureur 
pour cette marchandise, qüi cause des ravûges épou- 
valtables dans les familles où l’on en fait usage. L’abru- 
tisseinent de la raison , le dépérissement:des forces phy- 


CH) 

ae , une mor prémaluréc:pour le fumeur d'o:iur , 
3 vente da tous :s8s hiens, suivie de celle de sa femme 
Ætde:ses enfants. une .misère.centainç et un enchainement 
de crimes sont la suite. ordinaire de cette funeste. pas- 

sion. C'est là le: moindre souci des Européens , et par- 
ticulièrament des Anglais, .en qu la considération de 

J'humanité ne prévaut pas-sur l’appât du gain. Les lojs 
de la Chine sont impuissantes contre cette contrebande : 
a D'ailleurs, disent les Chinois, l'Empereur lui-même 

et los mandarins sant travaillés de cette passion de l’o- 

pium, ot usent ep secret de ce :nauveau genre de tabac, 
qu'ils n’interdisent aux autres que quand ils n’ont pas 

d'argent à. en. attendre. » C’est vraiment une chose cu- 

rieuse que de voir ua Chinois, couché sur son lit depuis 

Je matin jusqu'au soir, une lampe toujours allumée 

près de lui, muni de divers instruments de préparation, 
avaler À longs traits le poison des Anglais. J'ai cu loc- 

easion de voir, de mes propres yeux, ce spectacle aussi 

dégoütant que ridicule. 

a Non loin du rivage, vis-à-vis le milieu de la province 

du Fo-Kien, on rençontre une mubitude d’iles char- 

mantes par leur site et leur verdure ; nous nous hätämes 
cependant de passer outre, afin d'arriver au plus vite 

à l’endroit où réside le vieux Evêque du Fo-Kien. C'est 

dans ce lieu, appelé Ting-Tao , que j'ai trouvé clez ce 

vénérable doyen des Missionnaires de la Chine, à barbe 

lougue ct blanche , l'hospitalité la plus cordialc et la plus 

généreuse pendant près de trois semaines. Je Pai vu 
entouré de Ja vénération et de l’amour de ses chrétiens, 

qui sont au nombre de cinquante à soixante mille, dis- 

persés dans des chrétientés peu éloignées les unes des 

autres, parmi lesquelles il habite depuis près de quarante- 

cinq ans. La mission du Fo-Kicn appartient aux Dominicains 

espagnols ; et elle est =dmir ‘strée en ce moment par cinq 


(72) 

Européens, y compris l'Evêque, et cinq ou six Prêtres 
chinois, aussi dominicains. Les Prêtres des missions 
étrangères de Paris ont aussi une petite chrétienté dans 
cette province ; elle est dirigée par an Missionnaire fran- 
çais et un chinois. Les fidèles du Fo-Kien sont ceux, de 
tout ce vaste empire, qui jouissent d’une plus grande paix. 
Cette espèce de liberté, ils l’ont comme conquise sur la 
peur ou l’insouciance des mandärins, en se montrant cou- 
rageux plus que ne le sont les Chinois des autres pro- 
vinces. J'ai vu plusieurs de leurs églises, notamment celle 
de l’Evêque et celle du lieu où se trouve le séminaire, le- 
quel est fort beau. Ces églises sont bien et assez grandes, 
les cérémonies s’y font aussi publiquement qu’en France. 

«Enfin arriva le jour si désiré où, à proprement parler, 
j'allais entrer en Chine et m’exposer au danger. Il me 
restait encore bien du chemin à faire ; j'avais trois pro- 
vinces à traverser , chacune aussi grande que nos royau- 
mes d'Europe : le Fo-Kien,le Kiang-Si et le Hou-Pé, 
à l'extrémité duquel je devais aller chercher le bon M. Ra- 
meaux. J'ai traversé le Fo - Kien et le Hou-Pé à pied, 
le Kiang-Si en bateau. Dans les parties du Fo-Kien 
voisines de la mer, durant un espace de 80 lieues , nous 
avons gravi des montagnes très-escarpées , où l'on trouve 
à peine du riz à manger. Après celles-ci, nous cn avons 
trouvé d'autres couvertes d'arbres à the plantés avec 
beaucoup d'ordre et de symétrie , à peu près comme la 
vigne en France ; et partout une multitude de personnes 
occupées à en ramasser el préparer les feuilles. C’est 
là que l’on trouve le meilleur thé de toute la Chine. Sur 
Ja route, dans toute cette province, on rencontre, à peu 
près à chaque demi-lieue, des hangars construits par une 
main bicnfaisante pour la commodité des voyageurs. 
C'est là qu’en été surtout ou se repose , qu'on se fait d’im- 
portunes questions sur le pays d’où l’on est, sur sa pro- 


(73) 
fession, et que selon la coutume on échange une pipe de 
tabac. Pour moi, j'étais parcimonieux de cérémonies, et 
surtout avare de paroles ; j'avais bien soin de ne ques- 
uonner personne sur ses affaires, trop heureux quand 
je pouvais éviter de subir moi-même des interrogations. 
Je m'en tirais cependant assez bien , surtout dans le Fo- 
Kien et le Kiang-Si. Comme, dans ces deux provinces, le 
langage est un patois que les Chinois des autres provinces 
ae comprennent pas, je répondais en langue mandarine(1); 





(1) On ne doit point entendre par langue mandarine une langue 
spéciale que parlent les mandarins chinois, comme la langue la- 
tine est actuellement en Europe une langue particulière aux per- 
sonnes instruites : il n'existe point en Chine de langue de ce 
geare; la langue des mandarins, des lettrés, etc., est la langue or- 
dinaire , la langue commune en Chine, c'est-à-dire celle qui est 
parlée dans le plus grand nombre des provinces : commune parop- 
position aux dialectes particuliers , qui ne sont compris que dans 
un nombre très-limité de provinces. C’est ainsi que la langue du 
Fo-Kien n'est entendue en aucun autre endroit de l'empire; il 
en est de même de la langue de Canton, de celle de Tché-Kiang 
et de Chang-Tong. 

La langue commune est appelée par les Chinoïs kouan hoas, 
communia verba, langue vulgaire, parce que le mot £ouan si- 
gnifie commune. Nous rappellerons, à cette'occasion, que le mot de 
mandarin est une désignation appliquée aux magistrats chinois 
par les Portugais, de la langue desquels ce mot dérive. En Chine 
les magistrats sont appelés Kouan , parce qu'ils sont les officiers 
publics, comme en Europe les maires, adjoints, etc. ; et c’est sans 
doute parce que le même mot signifie public et magistrat, qu'on 
a appelé en Enrope la langue vulgaire, langue des magistrats , 
langue mandarine. — Nons conserverons néanmoins ces noms 
à l'avenir dans les relations et les lettres que uous publierons 
encore, puisque l'usage de les employer a prévalu ; maisnousavons 
cru cette explication nécessaire. C’est impraprement aussi qne les 
Portugais ont appelé Fice- Roi celui qui gouverne en chef une pro- 
vince, en Chine ; le magistrat qui a cette charge est désigué sous le 
nom de Æoung-Tou , generalis Gubernator, Gouverneur général. 


( 74) 

je disais gravement que je de savais parier qne le vrai 
mandarin, qu’äinsi il nous était impossible de lie’ con: 
versation , et que du reste ils pouvaient s’entreterir dvéc 
mes courriers qui savaient leur idiôme. Ces espèces de 
hangars sont parfois de jolies galeries, ét presqué tou- 
jours la demeure d’une ou de plusieurs idoles. Ici c’est 
l'énorme et monstrueuse carcasse de Fou; là c'est la 
déesse impudique Xouan-In; ailleurs c’est un prophète 
que les dévots voyageurs consultent sur le’suvcès de leurs 
affäires. | 

« Enfin, au bout de treize jours de marche, après ayoir 
traversé grand nombre de villes considérables, à rem- 
parts de briques presque écroulés, j’arrivai à Kïen - 
‘Fchang - Fou, une des villes principales du Kiang-Si, 
dans laquelle je fus retonu près de dix jours tant 
pair une inondation considérable du fléuve qui'læ:tra- 
ycrse, que par les instañces réitérées dé nos thrétiéns 
de cet endroit et des environs, qui voulaient absolu- 
ment me garder au milieu d'eux, ou du moins pen- 
dant quelques moiïs. lis me le demandaient en se proster- 
nant à mes pieds, et avec dés démonstrations derespeset 
et de vénération qui me touchèrent jusqu'aux larmes. 
Quelle foi vive dans ces pauvres chrétiens! Oh! qu'ils con- 
naissent bien le prix des secours spirituels qui leur 
manquent si souvent, pendant que tant d’autres. les ont 
en 4bondance sans en profiter ! Il est impossible de com- 
prendre ce qu’éprouve un Missionnaire dans ‘une’ se- 
blable circonstance, et quelle consolation il goûte en 
voyant de si beaux sentiments. Qu'il sait alors apprécier 
le don inestimable de sa vocation ! 

« Les eaux du fleuve s’étant un peu retirées, je pris 
deux nouveaux courriers et une barque , et je me rémis 
»n route. Deux jours après nous arrivâmes à Nan-Tchang- 
Fou, capitale de la province du Kiang-Si, et dans ce mo- 


C7 ) 
ment k'résideseé de M. Laribe : il s'y trouvait avec un 
vomfrère chinois. de n'essnierai pas de vaus dépeindre 
fdut ce que mon cœur éprouva en embrassant ce cher 
-étréspectable cônfrère : je passai avec lui ang jours; mais 
entôt deux courriers du Hôu-Pé, emvoyés à ma décou- 
‘#erte par M. Ramenux, vinrent me rejoindre et presser 
-#ron départ. Il faHat donc mehâter de rompro le doux repos 
dont je jouissais. Je déseendis pendant quatre ou cinq jours 
on fleuve immense ,'où il me parut que je retrouvais la mor 
ét ses grod'marsouims qui venaient-se jouer autour de notre 
barque. Ce fleuve est certaiiement vin des plus cousidé- 
#ables' du monde; H descénd dahs Ia province appelée 
Kfang - Nan, à laquelle il'donne sen nom, c'est-à-dire 
fleuve du midi : Cest À qu'il-se jette dans la mier. En le 
éruiténit , jé remiontai ar de: ses bras’, qui est aussi d’une 
éténdué prodigieuse ; jusqu'à OnTchang-Fou, capitale de 
a province du Hou-Quang., dont le HowPé, où je me 
réndais ; n’est qu'ime partie. Cette ville, presque aussi 
peuplée que Paris, est très-considérable par som com- 
Mérce et te nombre de ses navires, qui y sont plus nom- 
‘Pbrétx que dans tous les ports de France pris ensemble. 
Sañs compter une multitæde mnombrable de barques de 
tommerce, dont les mâts réunis fornent comme une 
vaste forêt, on y voit continuellémeñt rangés avec symé- 
fie 1506 ou 2800 navires miquement chargés de sel. 
€ fut dans cette ville qué fut martyrisé notre véné- 
rable confrère M. Clet. Elle a un aspect assez impo- 
$ant. N'est nne autre vite appelée Han-Keou , qui n’est 
séparée de la première que par un vaste fleuve, et qui est 
atssi très-corsidérable par son commeres, et peut-être 
plus habitée que la capimie de Ja France. C'est là que 
 fommencé notre mission du Hon-Pé. Ainsi, nous ne 
sommes séparés de la chrétienté dirigée par les Mis- 
fionnaires de la Propagande que par un fleuve, mais 


(96 ) 
ce fleuve est bien large. Après avoir séjourné deux jours 
dans cet endroit chez nos chrétiens qui me reçurent comme 
un Ange qui descend du ciel , je montai sur une très-jolie 
barque; et dans moins de trois jours j'’arrivai à Mien- 
Hyang, patrie de M. Ly. J'y demeurai six à sept jours 
dans la maison d’un de ses parents, médecin. Ce fut 
1à que, pour la première fois, je me hasardai à pré- 
cher en chinois à un assez grand nombre de chrétiens 
réunis le dimanche pour entendre la sainte Messe. 
Après avoir attendu ‘en vain une barque de chrétiens qui 
fut arrêtée par la violence du vent contraire, pressé par 
mon impatience et celle de M. Rameaux, dont je reçus 
encore une lettre , je recommençai mes courses à pied, 
laissant la plupart de mes effets pour une meilleure 
occasion. Au bout de cinq jours je me trouvai dans une 
autre chrétienté, appelée Gan-To-Fou, où je m'arrétai 
très-peu de temps. Ce fut dans ce voyage que j’eus tout 
le loisir de contempler les tristes restes d’une inondation 
qui, il y a trois ans, avait couvert ce pays de ruines ,' 
porté la peste et la famine chez nos chrétiens, et causé 
la mort d'une multitude innombrable de païens. Lorsque 
l’on considère l'étendue de ces plaines , on ne pourrait 
jamais croire qu'il pôût y avoir un débordement de 
fleuve assez considérable pour les envahir. Cependant 
‘comment en douter en voyant ces lieux, autrefois cou- 
verts de riches moissons de riz, de froment , de coton, 
etc. , qui ne sont aujourd’hui qu’une plage de sable où 
l'on s'enfonce sans presque pouvoir se dégager. Je fus 
moi-même arrêté par une nouvelle inondation qui s’éten- 
dait à deux ou trois lieues; cependant, en changeant de 
route, je pus continucr mon voyage. Nous marchômes 
encore pendant six jours , après lesquels nous nous trou- 
vâmes au milieu d'ime multitude de montagnes très - 
fautes et csearpées : ce n'était pas, comme on le voit 


(77) 
ordimairement, une chaîne qui sert de bornes à un pays; 
c'était un espace immense où les montagnes se trouvent 
plantées comme des quilles sur une plate-forme. C'était 
la nouvelle patrie que Dieu me destinait, et où il m'x 
fait arriver sans accident et en parfaite santé. 

_ « Ma lettre, quoique bien longue , surait pu renfermer 
encore plusieurs petits détails qui ne seraient pas sans in- 
térêt. J'aurais pu, par exemple, raconter les cérémonies 
superstitieuses dont j'ai été témoin sur les fleuves et 
sur terre , et vous y auriez vu de quoi déplorer l’aveu- 
glement de ce pauvre peuple. J'aurais pu vous parler 
des grandes pagodes, peuplées d’un grand nombre de 
bonzes, qui veillent à la garde de leurs monstrueuses 
idoles ; de leurs processions tumultueuses, accompagnées 
d’une musiqne barhare, où l’on porte le feu sacré et 
une divinité tutélaire. J'aurais encore pu vous dire un 
mot des gémissements sans larmes que des inconso- 
lables vont pousser auprès de la demeure des morts , à 
une heure fixe, où ils interrompent brusquement leur 
rire pour smger des pleurs qu'ils n’ont pas besoin d’es- 
suyer. Le respect pour les morts, que l’on représente 
comme si extraordinaire en Chine, n’est vraiment en réalité 
qu'une grimace d'usage. Dans ce pays, tout est dans 
Ja coutume, et rien dans le sentiment. C’est un phéno- 
mène en Chine, non qu'un enfant illégitime voie le jour, 
mais qu'il vive seulement quelques heures; on s’en 
est bientôt débarrassé. Dans ce. pays, où l'on prétend 
avoir tant de respect pour les morts, rien de plus com- 
mue que de rencontrer des cadavres étendus sur les che- 
mins publics, sans qu'aucun des nombreux Chinois , qui y 
marchent pour ainsi dire dessus , se mette en peine de 
les enlever au moins comme immondices. Tel fils qui 
lorsque son père meurt dans la maison fait tant de céré- 
monies autour de soh corps, le laissgrait gisant dans 





(78) 
la rue, s'il l'y xayait sans être reçognn, bian conten£ 
de sépargner.les frais des funérailles. J'ai moi-méme.ren- 
COAHÉ Sur anA-roHÉe Six qu sept de ces cadayres ahon- 
dognés, 
« Je termina en réclamant le secours de vas, prières. 
pour.le encgès. du œinisigne qui,m'est, confié, eLxuis, elc. 


« BALDUS, #n1s8. apost. » 





NOUVELLES DIVERSES DES MISSIONS 


Unz ‘Lettre que-M. Maubant écrivait avant d'eatrer en 
Corée, et qui nous a. été communiquée , contient , sur Les 
deraiers instants du saint Evôque de Cape, qwelques 
détails.que nous nous. empvressons de.eonseqver dans les 
Annales : « Queique.les privations, lesfatiguea et les peinas 
de 1out:genre.assayées. par le Prélat, soit.sous le.climat 
brülant de inde, soit en parcourant le vaste empire de 
Ja Chine , fussent extrêmes, son amour pour. la montificar 
tion état tel qu'il ebservait encore .un jeûne rigoureux , 
et ne diminuait ries de see prières. Gheyue semaine. il en 
droatit beaucoup, £L une entre -autres,:tous les. jours, pour 
de suocès.de sa laborieuse entreprise .et pour :leg chasir 
tables fidèles. de PŒuvre de la Propagaion de:la Foi, wir 
vants-et morts. Depuis quaique temps. il était sujet. à de 
viélents semaux de tête; le froid déjà si rigoureux de.le 
‘{lantarie, à l’époque. du mois d'actabre, où l'on.5e 1pauNait; 
aggrava ses .infinmités ei -le réduisithiontüt. à: ua .élot-tal 
qu'il ne put plus. digérer .auoune postriture, pas môme.|ls 
lait , qu'il, pranait anpc Rio. de ,pépugnape que. 1 
auire cbese.;:Gan esiprmnc épuisé 48h mAlSanS. JU 


(99 ) 

don, tout ce qui lui était offert. C'était lé 20 octobre; il 
venait de-sc'laver les.piods et de.se fajreraser, on. fisis* 
san de lui arrangeriles:chevenx il: manibre:desGhinaës.. 
lorsque-tout-i-cougr.il se sentit saisi dinpo-vive doulewr, 
et serrant sn tête ottzses daux mains il s'éésia.: « Añgez , 
assez» et alla so:jctr sur .somilit. Il. pramonça. énverc 
quelquesmets européens, sans doute les noms. de désus et 
de Marie, puis perdit lgsage ‘deln ‘parole.’ Le Rpèsre 
chmois qui llaçceompagmit se hâta de lui acministrer 
l'ExnrémerOnetion , lui applique l'indigenos plénière at 
récita aupnès de son ki:les puières des:aganisants ; pou 
après, Mgr.de Capse rendit sa belle âme à son.Crégieur. 
{1 y avait peu de Lempae, dins ma bourg dela Fartarie, 
il avait été reconnu pour Européen : la Providence l’a- 
vait délivré de ce nouveau danger , comme de tant 
d'autres qu’il avait courus...» M. Maubant finit en disant 
qu'il est disposé à profiter de la ‘bonue disposition des 
Coréens et à se présenter à eux à la place de Mgr. de 
€Capee, pour :catrer dans leur pays. Une autre’Lestre de 
M. Chastan, en date du T°" mai 1836 , annonce l'entrée 
en Corée de M. Maubant, effectyée par les soins de l'in- 
fatigable conducteur de Mgr..de Çapse, le fidèle Joseph. 
Gc dernier -éait rexeau à Péking, où il se préparait 
à recevoir les Ordres saerés et à conduire-M. Chastan en 
Corée. En attendant l'arrivée de quelque Prêtre européen, 
il devait établir ensuite , dans le Léao-Tong, une maisoyr 
de prosure, mtermédiaige emre Macao et La ppuvalle 
HARèTOn. 

On apprendra encore avec intérêt que ‘M. ’Imbert, 
l'un des plus gnciens Missionnaires du Su-Tchuen, à 
st apmipé Viçaire apostolique de la Carée,, en cempla 
cement de feu Mgr. Bruguières ; les, bulles qui lui.çan- 
fèrent cette importante et périlleuse dignité doivent être 
actuellement parvennes à ler destmation. Enfin, unc 


(8 ) 

Lettre que le Prêtre chinois Pacifique Ly adressait , le 
3 novembre 1835 , à Mgr. de Capse dont il ignorait la 
mort, porte le détail des sacrements administrés par lui 
pendant le cours d’une année dans la capitale des Coréens; 
le voici : adultes baptisés , 315 ; adaltes baptisés sous 
condition, dans le doute s'ils l'ont été, 94; cérémonies 
du baptême suppléées à des adultes, 186 baptêmes 
d'enfants ,23; cérémonies suppléées à des enfants, 36; 
confirmations, 13; confessions annuelles, 158; commu- 
nions annuelles, 147 ; extrêmes-onctions, 7; mariages, 6. 
Le P. Pacifique parle aussi de cinq maisons qu'il a dis- 
posées dans la ville, de manière à pouvoir y célébrer la 
sainte Messe, et de trois À l’extérieur. 





DÉPART DE MISSIONNAIRES. 


: Les Missionnaires destinés pour le Maduré dans l'Inde, et dont 
le départ avait été retardé par diverses circonstances , se sont em- 
barqués, le 5 juillet, à Bordeaux, pour Pondichéry. Ils sont au 
nombre de quatre : MM. Bertrand, Duranquet, Garnier, 
Alexandre Martin. Avec eux est parti un autre Prêtre, M. Bou- 
logue , destiné pour la mission de Calcutta. Les Missionnaires du 
Maduré sont sous la juridiction de Mgr. l’Evêque de Drusipere, 
résidant à Pondichéry. 

; : Trois autres Missionnaires sont partis dans une autre direction; 
ces derniers sont Lazaristes , et vont dans le Levant. M. Gros est 
destiné pour la mission de Smyrne, et MM. Basset et Amaye 
pour les missions de Syrie. Quatre Frères de la même Congréga- 
tion les accompagnent et sont envoyés, un à Smyrne, un autre à 
Santorin , et deux à Constantinople. 

*’ Enfin, on annonce comme très-prochain le départ de deux 
Missionnaires , l’un français et l’autre anglais, pour la nouvelle 
miesion de la Jamaïque. 


FIN DU LIv° CARJER. 


ANNALES 
PROPAGATION DE LA FOI. 
© RECUEIL PÉRIODIQUE 


‘DES LETTRES DES ÉVÊQUES ET DRS.MISSIONNAIRES DES MISSIONS DES DEUX 
MONDES , ET DE TOUS LES DOCUMENTS RELATIFS AUX MISSIONS 
s ET À L'OEUVRE DE LA PROPAGATION DE LA FOI. 


COLLECTION FAISANT SUITE AUX LETTRES ÉDIFIANTES. 





Novexsre 1837. — N° LV. 





+ DEUXIÈME ÉDITION. 


Hire 


| A LYON, 
CHEZ L'ÉDITEUR DES ANNALES, 


AUE DU PÉRAT, N0 6. 


1843. 








Cet Ouvrage se vend au profit de l'Association. 
” Prix de ce Cahier. à ss 400 





MISSIONS DE LA CHINE. 


En publiant aujourd’hui une carte des Missions de la 
Chine , nous l’accompagnerons , selon notre ‘usage, de 
quelques notes explicatives. 

La Chine , indépendamment même des pays qui lui sont 
soumis comme tributaires, est un des plus riches, des 
plus peuplés et des plus vastes empires du monde. Bornée 
d’un côté par la mer, de l’autre par les différents pays de 
la Tartarie , du Thibet et de l’Inde au delà du Gange , elle 
8e trouve ainsi circonscrite dans une forme presque circu- 
hire. Les peuples qui habitent cette contrée immense ne 
Jui donnent pas, dans leur langue, d'autre nom que celui 
de l’Empire , le Monde, le Royaume du milieu. Quelque- 
fois cependant aussi ils la désignent sous celui de la dynas- 
tie qui règne au moment où ils parlent, 

Le climat d’un pays qui s’étend depuis le tropique 
jusqu'au 66° degré , doit différer infiniment selon les 
provinces : celui de la Chine offre, en effet, beaucoup de 
variations. L’hiver est très-rigoureux à Péking ; au nord 
de la capitale , le froid est comparable à celui de la Sibé- 
rie ; la chaleur de Canton ressemble à celle de l’Indostan. 

La population de cette vaste contrée a été l’objet de grands 
débats entre les Européens. Les Chinois tiennent pourtant, 
avec beaucoup de soin , des états statistiques et des relevés 
des dénombrements ; mais il y des classes nombreuses 
qui ne sont point comprises dans les recensements, et 

6. 


(4 
(34) 
c'est sur ces classes que portent les différences énormes 
qui s'observent entre les calculs des auteurs les plus dignes 
de foi. : 

La nation chinoise est paisible , laborieuse, patiente et, 
jusqu’à un certain point , polie; mais chez aucune autre 
peut-être ne se montre d’une manière plus tranchée , d’un 
côté, ce que peut le génie de l’homme pour la civilisation 
matérielle et l’organisation extérieure; de l’autre , ce qui 
manque et manquera toujours à un peuple qui ne connaît 
point la vraie Religion , ou qui, la connaissant, la dédai- 
gne dans la pratique. 

 Considérée sous le premier rapport, la Chine offre à 
l'œil du spectateur de sages et durables institutions. Ces 
institutions, maintenues par la politique et la conduite 
uniforme des empereurs , ont traversé les siècles et se 
sont profondément empreintes dans les mœurs. L'ordre 
social, assis dès la plus haute antiquité sur des bases ha- 
bilement calculées , semble y reposer d’une manière iné- 
branlable. Là on ne connaît point ce despotisme militaire 
que le mahométisme a établi dans Ie reste de l’Asie. La 
piété filiale , la vénération pour le souverain , l’obéissance 
à ses délégués sont en honneur. Le mariage , devant les 
lois du moins , n’est pas, comme chez les Musulmans , un 
vain nom; “bien que la polygamie soit permise ou tolérée , 
une seule femme a le titre et les droits d'épouse, les autres 
sont censées à son service. 

Tel cest le premier point de vue sous lequel on peut en- 
visager la Chine; mais si l’on jette d’un autre côté ses re- 
gards, des vices affreux se présentent et viennent enlaidir 
encore le côté défectueux du premiertableau. L'orgueil des . 
Chinois est poussé au dernier terme : un disciple de Con- 
fucius ne croit rien pouvoir apprendre d'aucun autre. L'a- 
mour de l'argent est effréné, le vol très-fréquent, la justice 
souvent vénale. L'amour flial est plus apparent que réel ; 


(85 ) 
la coutume et une sorte de respect ‘humain sont les seuls 
motifs des marques extérieures de vénération prodiguées 
aux morts , et le sentiment opposé se décèle en mille cir- 
constances. Les mœurs , pour être ostensiblement et jus- 
qu'à un certain point réglées , n’en sont pas pour cela plus 
pures : la corruption engendre des crimes abominables , 
l'infanticide est très-fréquent, et non-seulement il es! 
. inouï qu'un enfant illégitime conserve la vie ; mais très- 
-souvent des mères dénaturées étouffent de leurs mains le 
fruit de leurs propres entrailles. L'usage d’exposer les en- 
fants dans les ruc$ et sur les chemins a prévalu à 1el 
point , que le gouvernement est obligé de le tolérer , etque " 
tous les moyens qu’il a employés pour afrêter un si affreux 
désordre ont été sans grand résultat. Nouvelle et triste 
preuve , entre tant d’autres , que les règlements et les lois 
humaines ne constituent pas une civilisation réelle; qu'un 
peuple n’en est pas moins barbare pour avoir des institu- 
tions fort belles, quand ces institutions ,ne reposent pas 
sur la vérité qui est de Dieu , et qu'il a révélée aux hom- 
mes { Que la Chine devienne chrétienne , tout ce qu'il y a 
dans ses lois de principes sages acquièrent une sanction 
nouvelle , et la plus forte de toutes ; les vertus naturelles 
. à ses habitants deviennent plus solides , les règlements ex- — 
tériears plus efficaces, parce que le Christianisme arrête 
les désordres dans leur propre source, que sa charité est 
plus industrieuse que l’amour seul de l'humanité , qu’elle 
sait mieux aussi réparer les suites du vice , et en réprimer 
* les progrès quand elle n’a pu le prévenir. 
Trois religions sont admises en Chine : la première est 
celle des lettrés , dont Confucius est le fondateur ; elle a 
* pour base une sorte de panthéisme philosophique , diver- 
sement interprété suivant les époques. D'après cette doc- 
trine , toutes les idées de morale sont uniquement appuyées 


sur lamour de l’ordre et d’une certaine conformité avec 
; { 





les vues du Ciel , mot vaguement exprimé , qui a été re- 
gardé par les uns comme comprenant l’idée de Dieu , et 
a été pris par d’autres dans une acception toute matérielle. 
Cette religion , si on peut l’appeler ainsi, n’admet ni 
prêtres , ni images ; chaque magistrat est censé l’exercér 
dans le cercle de ses fonctions, et l’empereur lui-même 
en est de patriarche. Généralement tous les lettrés s’y at- 
tachent; mais comme il est naturel à l’homme d’avoir un 
culte qui se produise au-dehors de quelque manière, les 
sectateurs de Confucius ne renoncent point pour cela aux 
pratiques des deux autres religions, surtout à celles de 
la seconde, qui est regardée comme la plus ancienne en 
Chine. Celle-ci n’est au fond qu’un véritable polythéisme : 
un culte idolitrique est rendu au Ciel, aux génies de la 
terre et des astres, à ceux des montagnes et des fleuves, 
aux âmes des parents défunts ; des prêtres et des prêtres- 
ses, voués au célibat , pratiquent habituellement la magie, 
l’astrologie et mille autres superstitions ridicules. 

La troisième religion est celle de Boudha, venue de 
l'Inde , et répandue en Chine deux siècles avant notre ère. 
. Le nom de Boudha , que les Chinoïs transcrivirent Fo-Tho, : 
a, par abréviation, formé le nom de Fo. Les prêtres 
boudhistes gardent aussi le célibat; mais négligeant pour 
la plupart l'étude de la philosophie de leur secte, philo- 
‘ sophie extrêmement embrouillée, ils enseignent une ido- 
trie réelle qui se montre au-dehors par beaucoup de 
cérémonies dans leurs temples , et des figures allégoriques 
monstrueuses. 

On trouve encore en Chine u mahométans , quelques 
juifs qui ont passé très-anciennement des provinces les 
plus orientales de la Perse, et des manichéens », Sectai- 
res des premiers siècles de l’Eglise, lesquels ont ew au- 
trefois des établissements dans la Tartarie. Plus tard nous 
_ parlerons des catholiques. 





( 87) 

On a pensé perdant long-temps que le pouvoir résidait 
tout entier , en Chine , entre les mains de l’empereur ; on 
sait mhintenant que certaines classes de magisträts ont 
&roit de représentation. Le souverain est obligé. d’ailleurs 
de choisir ses agents, d'après des règles fixes, dans le 
corps des lettrés. Ces derniers forment donc une aristo- 
ctatie qui se recrate perpétuellement par les examets o les 
concours. 

Toutes les affaires de l’état sont distribuées en six 
ministères ou conseils. Le tertitoiré est partagé en 21 pro- 
vinces , dont plasieurs offrent une étendue et une popula- 
tion égale à celle des royaumes les plus puissants de l’Eu- 
rope. Le gouverneur-général, que nous nommons vice-roi, 
à ordinairement deux provinces sous son administration ; 
A ya, on outre, dans chacüne un intendant et divers 
auttes magistrats secondaires. Les provinces sont parts- 
gées en départements (fou ), ceux-ci: en arrondissements 
(tcheou), et les derniers en districts (hian). Les villes 
n'ont d'autre nom que celui du département, de l’arron- 
dissement ou’ du district dont elles sont le chef-lien. Les 
rangs des habitants sont déterminés relativement à l’es- 
time qu'on en fait; les professiaus se classent dans cet 
orûre , les leurés, les laboureurs , Li artisans et les mar- 
chands. . 

_ L'histoire de la Chine remonte, avec plus ou moins de 
certitude , jusqu’äux temps voisins du déluge (1). Fou-Hi 
passe pour avoir été le fondateur de l’empire ; mais son 
règne , et celui de plusieurs de ses successeurs , est rempli 
de circonstances fabuleuses. Le commerce de la soie, 





{x) Voir , sur la chronologie chinoise, la Note de Mgr. Bru- 
guière, évêque de Capse, insérée dans les Annales, N° L 
vag. 332 et suiv. 


' 


( 88 ) 

nommée ser par les Tartares voisins de la Chine , a porté 
dans l’Occident , dès la plus haute antiquité , la renommée 
d'un grand empire situé à l'extrémité de l'Orient : ausä 
les Chinois et leur pays ont-ils été connus des Romains et 
des Grecs sous le nom de Sères ou de Sériques. Le nom 
Tsin , donné à une dynastie qui commença à régner 266 
ans avant J. C. , a prévalu en Europe depuis que les Por- 
tugais ont abordé en Chine par les mers de l’Inde. Le nom 
de Cathaï ou Kithaï , célèbre dans le moyen-âge, est venu 
de celui des Kitans , qui occupaient les provinces septen= 
trionales de l’Europe. Il s’est conservé chez les Russes , 
qui s’en ‘servent encore aujourd’hui. 

Les Indiens , les Persans, et même les Arabes , avaient 
commencé depuis longtemps à commercer avec les pro- 
vinces méridionales de la Chine : les Romains y vinrent 
dans les premiers siècles de notre.ère. Les Grecs de By- 
sance y. pénétrèrent- par le nord , un peu plus tard , à la 
suite. des caravanes de la Perse et de la. Boukbarie. Au 
moyen-âge , des Religieux et des négociants d'Europe vi- 
sitèrent la Chine , alors soumise aux Mongols : Marc Pol, 
Vénitien , la parcourut dans toute son étendue. On oublia 
. ‘la Chine pendant près de deux siècles , après lesquels les 
Portugais en firent de nouveau la‘ découverte vers 1517. 
Saint François Xavier forma le projet d’y précher la Foi, 
en 15652 ; etle P. Matthieu Ricci, jésuite, exécuta ce même 
projet, en 1582 , en entrant en Chine par la province du 
Quang-Tong. Il fut même mandé à Péking par l’empereur, 
: à cause dé ses connaissances en mathématiques , et il mou- 
rut dans cette dE om _en 1610, à l’âge de quatre-vingt- 
huit ans. 

! Pendant la conquête de la Chine par les Tartares orien- 
taux , en 1664 , les Missionnaires , portugais pour h plu- 
. part, qui s’y étaient introduits, furent obligés de se dis- 
perser et de se cacher dans les provinces. La Religion 


é 


(83). | 
chrétienne fit peu de progrès dans ces temps de troubles ; 
elle ne commença à fleurir que lorsqu'ils furent calmés. En 
: 1685 , six Jésuites français furent envoyés en Chine (1) ; 
ils arrivèrent à Péking le 21 mars 1688. 

L'empereur Kang-Hi ; prince éclairé , ami des arts et 
des sciences de l’Europe , régnait alors. Il fut toute sa vie 
favorable aux Missionnaires, les honora publiquement ge 
& protection, en-occupa plusieurs dans son palais , 
surtout dans le tribunal des mathématiques. Enfin , on un 
édit solennel, daté du mois de mars 1692 , il lebr ‘accorda 
la permission de prêcher publiquement leur loi, qu’il avait 
étudiée et qu'il estimait. Le nombre des Missionnaires aug- 
menta ; il en vint de différents ordres religieux : celui dés 
chrétiens croissait en proportion. Nous ne pouvons dire 
précisément à quel chiffre il parvint; mais il devait être 
fort élevé , à l’estimer par les progrès dont parlent les let- 
tres des Missionnaires de cette époque. En 1703, le Père | 
François Noel écrivait que. vingt ans auparavant les Jé- 
suites portugais , fondateurs de la Mission de la Chine, 
avaient déjà, dans la province seule de Nanking ,, plus de 
cent églises et de cent mille chrétiens. De 1694: à 1703, 
les Jésuites de Péking seulement baptisaient nindlenient 
de six à sept cents adultes. Dans les provinces , le nombre 
était plus considérable encore ; il n’était pas rare de voir 
un seul Missionnaire baptiser de mille à qumze cents per- 
sonnes dans une année. 

Le culte catholique étant ouvertement permis, de tous 
côtés s’élevèrent des églises en l'honneur du vrai Dieu; 
dans peu on en compta quatre dans la capitale. Elles 





(4) C'étaient les Péres de Fontenay , Tachard , Gerbillon, Lecomie, 
de Videlou , et Bouvet, tous sujets distingués ct capables de remplir » 
méme en France, des emplois importants. - 


/ 


( 90) 
mirent sans contredit, être comptées parmi les plas beaux 
édifices de la Chine. On vit se former des congrégations 
d'hommes , des confréries pieuses ; et plus de huit cents 
dames s’occupaient journellement, à _. des bonnes 
œuvres convenables à leur sexe. 

Toutefois, cet état de prospérité dura pou: la jalousie des 
grañds mandarins , éveillée par la supériorité trop évi- 
dente du génie européen, excita diverses persécutions 
dans les provinces. Elles furent tempérées encore néan- 


moins par les dispositions bien connues de l’empereur 


Kang-Hi; mris ce prince étantmorteri 1729, Yong-Tching, 
son successeur, donna, en 1724, un édit qui expulsait 
tous les Européens de l'empire : il y eut alors plusieurs 
martyrs. Le fils de Yong-Tching, l’empereur Kien-Long, 
quoique d’un caractère assez doux, se prôta néanmoins 
aux persécutions suscitées contre les chrétiens : en 1736 
Ü ordonna des recherches contre eux, et surtout‘contre 
les Prêtres qui étaient cachés parmi les fidèles. En 1784, 
nouvelle persécution. L'empereur Kia- King, qui monta 
sur le trône en 1795, enchérit sur les dispositions hos- 
‘iles de ses prédécesseurs. En 1806 , la position des 
Missionnaires résidants à Péking, dont le crédit avait tou 
jours été, malgré tant de traverses, plus ou moins utile à 
la Religion, changea subitement d’une manière désespé- 
rée. Une persécution plus terrible que les précédentes 
. éclata. La cause de cette persécution fut la prise d’une 

carte géographique que le R. P. Adéodat avait dressée, 
et qu'il envoyait à Rome pour faire fixer, les limites de 
Ja mission italienne, dont il faisait partie, avec la mission 
portugaise. Cette malheureuse carte compromit toutes les 
missions ; elle fut, aux yeux des Chinois, un moyen par 
lequel les Missionnaires donnaient connaissance de l'em- 
pire aux gouvernements européens, afin de leur en faciliter 


(91) | 
di invasion (1). Ea maison française de Péking fut rigoureu- 
sement visitée , et les chrétiens tourmentés de toutes ma- 
nières : plusieurs subirent des supplices affreux; d’autres 
furent condamnés à l'exil. L'empereur fit faire la re- 
cherche des livres de religion, pour les détruire, et 
briser les planches d'imprimerie. Alors parut le sévère ré- 
glement concernant h police des églises de la capitale; 
en voici les principales dispositions : Chaque grand man- 
darin préposé à l'administration des églises nommera deux 
substituts pour les surveiller, et quatre inspecteurs pour 
les visiter fréquemment ; on effcera les inscriptions qui 
sont sur les portes des églises, et que les empereurs eux- 
mêmes avaicnt fait metre. Ces inscriptions portaient : . 
« Maison du Seigneur du ciel. » Les Chinois ne‘ pourront 
entrer chez les Européens ; les Européens ne pourront 
aller qu’au tribunal des mathématiques , ils seront ac- 
compagnés d'un satellite. Les Européens feront twaduire 
par les Russes les lettres qu'ils enverront en Europe et 
à Canton ; on traduira de rrême celles qui leur seront 
adressées. Dès-lors l'empereur refusa de recevoir à sa 
cour aucun nouveau Missionnaire; apprenant même que 
les deux derniers (2), auxquels après de longs délais il 
avait donné permission de venir , ‘étaient à quelques 
lieues de Péking, il leur envoya l’ordre de retourner € et de 
sortir au plus tôt de l’empire. 

En 1811, ensuite d’un libeile présenté à Kia-King contre 
les chrétiens, il fut décidé qu'il ne resterait plus à Péking 
que trois Missionnaires employés au tribunal des ma- 
thématiques , et un quatrième comme interprète. Les Mis- 
sionnaires de la Propagande partirent donc, et leur église 





(1) Voir les Annales , tom. 1°, N° IV , pag. 152 et suir. 
(2) C'étaient MM. Richenct et Dunazcet, français. 


(92) 

fut ruinée. Peu après , deux autres églises furent saisies et 
détruites de même : sur les ruines de l’une d'elles , on éleva 
une salle de spectacle. Il ne reste plus maintenant que celle 
de Mgr. l'Evêque de Nanking , lazariste portugais ; et 
comme il est très-âgé, on attend sans doute sa fin pour 
s’en emparer : après lui, il n’y aura plus un seul Euro- 
péen reconnu et toléré dans la capitale, 

Tant que vécut l’empereur Kia-King , il ne cessa d 
tourmenter les chrétiens ; mais la plus cruelle des persécu- 
tions qu’il leur fit subir fut, sans doute , celle qu’il sus- 
tita en 1814. Pius ou moïns violente , elle dura , sans in- 
* terruption , ‘jusqa’à sa mort. Cette persécution s’étendit 
dans toute la Chine ; elle fut terrible surtout dans la pro- 
vince du Su-Tchuen , où. le dergé, tant européen qu'indi- 
gène, se trouva bientôt réduit au tiers de ce qu'il était 
auparavant. Îl y eut à cette époque un grand nombre de 
martyrs , parmi lesquels le vénérable Evêque de Tabraca, 
Mgr. Dufresse , vicaire apostolique du Su-Tchuen, déca- 
pité pour la Foi le 14 septembre 1815. En 1818 et 1819, 
les mandarins continuèrent leurs perquisitions pour arré- 
ter les Missionnaires , et leurs violences contre les fidèles 
pour les faire apostasier. Dans la province du Hou-Quang, 
M. Clet, Missionnaire lazariste, âgé de soixante-dou2e 
ans , fut condamné à être étranglé et mis à mort le 18 
août 1819. , 

Enfin , ce cruel persécuteur des chrétiens , l’empereër 
Kia-King , mourut subitement en Tartarie , le 2 septembre 
1820. Tao-Kouang , son fils , qui lui succéda , ne se mon- 
tra guère plus favorablement disposé dans le commence- 
cement de son règne ; le sang coula encore : la persécution 
cependant fut moins vive peu après; elle s’amortit , et, 
bien que les édits de proscription subsistent, ‘Jeur appli- 
cation dépend aujourd'hui des dispositions des vice-rois et 
de celles des grands mandarins ; or , leur intérêt proprt , 


/ 


(93) 

comme nous l'avons plusieurs fois fait connaître, les en- 
gage à ne point molester les chrétiens (1). On dirait 
même que l’empereur les tolère sciemment ; on assure 
qu'il connaît leur Religion, et qu'il a pour elle de-l’estime. 
Le peu de suite donné au décret lancé en 1836 (2), 
semble venir à l'appui de cette opinion. Ce décret paraît 
avoir été surtout dirigé contre les Anglais, dont l’empe- 
reur redouté l'influence. On a saisi depuis des livres cu- 
tholiques, et l’on'ne sache pas qu’il en soit rien résulté 
de fâcheux. | 

Telles sont les épreuves à travers lesquelles le Chris- 
tianisme a passé en Chine. Tant de persécutions succes- 
sives ont diminué beautoup , en certains endroits, le 
nombre de ses fidèles ; la mission de Péking et celle de 
Naoking ont le plus souffert sous ce rapport. Toutefois , 
bien loin de la détruire entièrement, les violences exer- 
cées contre elle n’ont fait que donner à la Religion de 
Jésus-Christ unc force toute nouvelle ; la vue des tour- 


ments, le sang même des martyrs a enfanté de nouveaux 


chrétiens, et l'Eglise de Chine a gagné en viguear ce qu’elle 
peut avoir perdu en nombre. La Religion du Sauveur, 
connue aujourd'hui dans tout l'empire, n'attend qu’une 
favorable occasion pour se développer rapidement : 
voilà pourquoi les Missionnaires, dans toutes leurs let- 
tres, pressent si vivement leurs frères d'Europe d’unir 
aussi leurs prières pour obtenir la conversion de l’em- 
pereur. Îl ne faudrait qu'un Constantin, ne cosseut-ils de 
le dire, et l'Eglise comptévait bientôt dans son sein près 
de trois cent millions de nouveaux fidèles. 

Toutes les missions de la Chine sont partagées en trois 








ppt 


(1) Annales, N° LIT, p. 448. 
(2} Voir Aunalcs, N° LIT, p.464. ù 


€ 94) 
grands vicariats apostoliques et trois évéchés. Les pre 
miers sont ceux du Chan-Si, du Fo-kKien et du Su- 
Tchuen. Les évéchés ont pour titre Péking, Nanking et 
Macao. Chaque vicariat apostolique a deux évêques : ke 
chef de la mission et un coadjuteur. Le vicariat aposto- 
lique du Chän-S$i comprend les quatre provinces du 
Chan-Si , du Sen-Si, du Kan-Siou et du Hou-Quung. 
Ceue mission est desservie par des Franciscains italiens 
de la Propagande; leur séminaire est à Naples (1). Le 
nombre des Missionnaires européens qui se trouvent dans 
le Chan- Si, ontre les deux Evêques, est de cinq; celui 
des Prêélres indigènes, dix-sept; des chrétiens, environ 
soixante mille, dont dix mille dansle Hou-Pé, Cette dernière 
province est nouvellement formée d’une division du Hou- 
Quang; les Lazaristes français en ont le soin. Les chré- 
tiens du Chan-Si jouissent d’une sorte de tolérance par 
rapport à la Religion. Le vicariat apostolique du Fo-Kien 
est à la charge des Dominicains espagnols de Manille; 
le Vicaire apostolique et son Coadjnteur ont avec eux cinq 
Religieux et neuf Prêtres indigènes. La mission dont il 
est question est une des plus florissantes et des plus-li- 
bres de la Chine : le culte, en certains endroits , y est pu- 
blic; elle compte trente mille fidèles, presque tous réunis 
dans uue seule province. Le KiangSi et le Tché-Kiang 
renferment, en outre, le premier six mille, et le second 
près de trois mille chrétiens. Lèà:se retrouvent encore les 
Missionnaires français de St-Lazare. Enfin, l'ile de Formoss 
forme le complément du vicariat apostolique du Fo-Kien.' 
Le vicariat apastolique du Su-Tchuen comprend la vaste 





(1) Ce séminaire a été fondé par Matthicu Ripa, cn 178, pour 
Véducation de; jeunes Chinois qu’on amène de leur patrie à Naples, 
et qui , après avoir reçu la prétrise , sont renvoyés en Chine pour 
y travailler aux missions. 


L 


(95 ) 
. province de ce nom, et de plus, le Yu-Nan et le Koucf- 
Tcheou. Il est confié au séminaire français des Missions 
étrangères, de Paris. Il y a actuellement au Su-Tchuen 
deux Evêques, neuf Prêtres européens , trente indigènes, 
et cinquante-deux mille chrétiens. 

* L’évêché de Péking se compose des provinces du Pé- 
Tché-Ly et du Chang-Tong. Mgr. l'Evêque de Nanking, ré- 
sidant à Péking , est administrateur de ce diocèse. Le 
nombre des chrétiens est d'environ quarante mille dans 
ces deux provinces ; celui du clergé nous est inconnu. Les 
Lazaristes ont, dahs la portion de cette chrétienté qu'ils 
desservent, un Missionnaire français et cinq Prêtres chinois. 

L’évêché de Nanking est gouverné par un Vicaire-Géné- 
ral de l’'Evêque qui réside , comme il vient d’être dit, 
dans la capitale. Les Lazaristes français prennent soin 
d'une partie des chrétiens qui se trouvent dans les pro- 
vinces du'Ho-Nan et du Kiang-Nan, lesquelles orient 
la circonscription de ce diocèse. 

4L'évêché de Macao se compose des provinces de Quang- 

Tong, de Quang-Si et de l’ile de Hai-Nan. fl est adminis- 
tré par un chapitre, le siége étant depuis long-temps va- 
cant. Les Prétres indigènes ont seuls le soin de ces 
provinces, où les Européens ne sauraient se cacher, à 
l'exception toutefois de la ville de Macao, dans laquelle 
on compte quatre à cinq mille chrétiens sur une popu- 
lation de douze mille âmes, Le nombre des chrétiens dans 
toute l'étendue de l'évêché s'élève, dit-on, à quarante mille, 

C’est à Macao que résident les Procureurs des diverses 
missions: c’est là que se trouve aussi le séminaire de 
Chinois de la congrégation de St- Lazare; lequel, établi 
primitivement à Péking , fut transféré par M. Lamiot daus 
la ville dont nous parlons , à l’'énoque de la persécution, 
en 1805, Un autre séminaire de Chinois, dirigé par 1 
même Société , est établi dans un village de là Tartarie, 
au-delà de la grande muraille. 





MISSIONS 
DES LAZARISTES EN CHINE. 





Lettre de M. Mouly, missionnaire apostolique, à, M. 
le Supérieur dis de la Congrégation de St-Lazare, 
à Parts. 


Si-Ouen-Ise ou Sivang, en Tartarie , le 42 octobre 1835. 


«a MOonsiEUR LE SUPÉRIEUR , 


« C’esr du lieu même de ma destination que j'ai l’hon- 
neur de vous écrire. La divine Providence, qui avait si bien 
veillé sur moi durant ma traversée de France'à Macao : 
m'a favorisé de la même protection durant le long voyage 
que j'avais encore à faire pour arriver en Tartarie. Vous 
ne serez pas peu consolé en apprenant que, malgré les 
dangers innombrables et de tout genre auxquels je me re- 
gardais comme exposé sur terre et sur mer, je suis par- 
venu assez promptement et sans la moindre mauvaise aven- 
ture au lieu qui m'était destiné par l’obéissance. Aidez-moi, 
Monsieur le Supérieur ,. à en remercier l’auteur se tout 
bien. 

« Ce fut auprès du bon et ot M. Rameaux que 
je fis mes premiers essais dans le ministère apostolique 
de la Chine. Après avoir passé quelques jours avec lui, 
il se sépara de moi pour trois semaines seulement. IL me 
qüitta le lundi de Pâques pour se rendre dans sa résidence 


L . 


( 97 ) | 
des montagnes du Hou-Pé, où sa présence était nécessaire, 
Je m'y rendis ensuite moi-même. La maison est bâtie sur 
le flanc d’une montagne , dans un site agréable , au centre 
de deux mille chrétiens disséminés dans un espace de 
deux lieues. Elle est construite de terre, couverte en 
chaume, et par conséquent de Ja plus grande simplicité. 
‘Telles sont d’ailleurs en général les maisons de ces mon- 
tagnes, que l’on n'aperçoit guère que lorsqu'on y est 
arrivé. À une petite distance de la maison, les chrétiens 
me montrèrent l’emplacement où était autrefois une cha- 
pelle de la Saïnte Vierge, qui fut détruite quelques années 
avant la prisé et la mort de M. Clet. Cette chapelle était 
h merveille du pays; et elle inspirait une telle vénération, 
que le mandarin quila fit abattre hésita long-temps à en en- 
treprendre la destruction : il ne s’y résolut que forcé par les 
poursuites d’un concurrent jaloux qui l’avait accusé de ne 
pas faire son devoir, de favoriser les chrétiens en laissant 
subsister une chapelle élevée à la Religion proscrite. Tout 
près de cette chapelle était une école , qui fut aussi ruinée. 
M. Rameaux vient d’en faire construire une autre un peu 
au-dessous de l'emplacement de la première. Un catéchiste 
ÿ instruit tous les jours les enfants les moins, pauvres dont 
les parents peuvent se passer; et le dimanche, tous s’y réu- 
nissent pour le catéchisme. Cette école sert en même 
temps de chapelle. On y a pratiqué aussi deux chambres 
pour entendre Jes confessions, et recevoir les personnes du 
sexe qui ont besoin de parlcrau Missionnaire. Là leschrétiens 
sont très-fervents, et peuvent seuls occuper constamment 
deux Missionnaires : il n’est pas nécessaire de les engager 
à se confesser , il serait plutôt besoin au contraire de me : 
dérer leur empressement. M. Rameaux, se voyant excédé 
de fatigue, voulut établir que le samedi seulement serait 
le jour consacré à entendre les confessions ; mais il fallut 
renoncer à cette mesure , qui était impraticable. Rien de 

TOM. 10. Lv. 7 


( 98 ) | 
plus édifiant que cette chrétienté ; on dirait la commu- 
nauté la plus fervente ; j'en étais dans l'admiration. Tous 
les jours, grand conèours de fidèles à la sainte Messe; 
je voyais des femmes même fort âgées, appuyées sur 
un bâton, venant de plus d’une demi -lieue pour sa- 
tisfaire leur piété. Le nombre augmentait considérable- 
ment le dimanche, quoique la sainte Messe se célébrâs 
en deux ou trois endroits un peu éloignés. N’apercevant 
que très - peu de maisons, je ne pouvais m'expliquer d’où 
pouvait sortir tant de monde, et je remerciais Dieu de tout 
mon cœur de me rendre témoin’ d’un spectacle aussi tou- 
chant dans une terre infidèle. Jamais je ne me serais 
attendu à trouver une chrétienté tout entière aussi édifiante 
en Chine : je ne me souviens pas d’avoir rien vu de sem- 
blable , même en France. L’éta florissant de cette chré- 
tienté est dû au zèle ct au dévouement apostolique de M. Ra- 
meaux : avant lui, depuis la mort de M. Clet, c’est-à-dire 
depuis seize ans, aucun des Missionnaires chinois n'avait 
eu le courage de pénétrer dans ces montagnes, où l’on est 
beaucoup plus exposé que partout ailleurs. À peine l’ar- 
rivée d’un nouveau Missionnaire européen fut-elle connue, 
que les chrétiens d’un district de ces montagnes , éloigné 
d’une lieue de notre résidence , s’empressèrent de venir 
m’inviter à aller célébrer au milieu d’eux la fêie de l’Ascen- 
sion. Ce fut une consolation pour moi de me rendre à leurs 
désirs : je me hasardai même, pressé par les vives instances 
que l’on me faisait, à entendre quelques confessions. Je 
ne pouvais encore dire que quelques mots chinois; mais j’a- 
vais étudié un examen de conscience, ce qui w’aidait beau- 
coup. M. Rameaux m’encouragea, m’assurant que cet essai 
me serait très-utile pour apprendre ke chinois, et pour me 
rendre plus tôt capable d’exercer le saint ministère. Je pus 
en effet me convaincre, par expérience, qu’en confessant 
j'apprenais à parler ;. de manière qu'après avoir entendu 
une cinquantaine de confessions, j’entendis très-facilement 


*  :C99) 
les autres. Ce commencement de la vie dé missionnaire 
était bien doux et bien consolant. 

« Comme je me disposais à quitter M. Rameaux pour 
continuer ma route vers la Tartarie, arriva M. Ouang. 
Ce bon confrère nous annonça qu’une révolte avait éclaté 
dans le Ho-Nan, qu’un mandarin avait été tué, et qu’on avait 
envoyé des troupes du Hou-Pé pour châtier les révoltés et 
rétablir l’ordre, La cireonstance était critique pour un voya- 
gear, surtout pour un voyageur européen. J'avais plus à 
craindre des soldats que de tout autre : au lieu de protéger 
les voyageurs, pour l’ordmaiîre ils les vexent, et quelquefois 
méme ils les volent. J'avais surtout à éviter leurs interroga- 
tions importunes, qu'il est difficile de décliner sans donner 
des soupçons. Nous nous rappelions que M. Aubain avait 
élé pris én chemin dans une circonstance toute semblable. 
Ce respectable Missionnaire se rendait auprès du Vicaire 
apostokhque du Chan-Si pour traiter des affaires de sa 
mission , lorsque , interrogé en chemin qui il était. et ne 
pouvant se tirer d’embarras sans mentir, il fut obligé de 
répondre qu'il était européen, Il fut incontinent conduit 
en prison. Le petit mandarin crut avoir fait une bonne 
capture; mais le mandarin supérieur , à qui il déféra le ju- 
gement , lui répondit qu'il s'était mis dans une mauvaise 
affaire , qu'il ne voulait pas s’en charger, et qu'il eût à s’en 
tirerseulcommeil pourrait. Celui-ci n’osant renvoyer M. Au- 
bain et ne pouvant poursuivre son jugement, prit le parti 
de le faire empoisonner dans la prison. Nous crûmes donc 
prudent de prendre nos précautions avant de nous mettre 
en route. Îl fut décidé alors que je me rendrais au lieu 
de la sépulture des Missionnaires, à une lieue de Péking, 
lieu où M. Han était allé préparer ce qui était nécessaire 
pour y passer trois jours, après lesquels je devais partir 
au plus vite pour la Tartarie , avant que la persécution 
S'étendit et nous empêchât de nous cacher. 

7, 


+ ( 100 ) 

:” « Arrivé à la maison de notre sépulture , j'y fus donc 
reçu par M. Han. Vous serez bien aise, sans doute , que 
j'entre dans quelques détails sur ce lieu mémorable à tant 
d’égards, etsur lequel vous n avez probablementencorereçu 
aucun renseignement. Je fus d’abord conduit à la chapelle: 
c’est un bâtiment assez vaste, situé derrière la maison, de 
laquelle il est entièrement séparé. H s’y trouve trois autels 
parallèlement placés. Celui du milieu est dédié à Notre- 
Seigneur , sous le titre de Sauveur du monde; il est sur- 
monté d’un beau tableau peint de main de maitre, et en- 
touré d’un beau cadre doré. L’autel de droite est dédié à 
la Sainte Vicrge, sous le titre de J’immaculée Conception; 
celui de gauche est dédié à l’'Auge gardien. On n’y voit 
aucun autre tableau que celui de Notre-Seigneur, dont je 
viens de parler : cependant toute la chapelle est peinte. 
Les peintures représentent de belles perspectives d’Eu- 
rope , des vases de fleurs, des colonnades , etc. ; clles 
sont d’une beauté remarquable. On entre dans la maison 
par une petite cour , au bout de laquelle se trouve un ves- 
tibule qui conduit dans une seconde cour, laquelle forme un 
carré long. Au milieu de cette cour, est un cadran solaire 
clevé sur un haut piédestal en pierre. À droite, on voit 
une grande pièce où sont renfermés une grande quantité 
de livres européens qui composaient autrefois la riche bi- 
bliothèquede l’église française de Péking. Les Pères Jésuites 
lesfirent jadis venir, à grands frais, pendant les jours de paix 
et de bonheur de l'Eglise de Chine. Hélas ! dans les temps 
inalheureux où nous nous trouvons, nous ne pouvons Îles 
conserver ni en faire usage; ils nous sont, pour ainsi dire, 
à charge ; et Dieu veuille qu’ils ne nous trahissent pas ! 
À gauche, se trouvent u'ois pièces que l’on peut habiter ; 
eten face, est une salle qui servait autrefois de réfectoire. 

On voit encore placé au milieu un pien, c'est-à-dire une 
“espèce d'écusson que l'empereur donne à ceux qu'il veut 


( 101) 
honorer , et pour lequel les Chinois ont tant de respect 
. qu’ils ne se permettraient jamais de s’asscoir au-dessous : 
c'est un grand tableau carré, surmonté d’ornements dorés, 
et enchâssé dans un beau cadre aussi doré. Le cachet de 
l'empereur, placé dans un autre petit cadre pareillement 
doré, occupe le milieu du tableau. Quelques caractères en 
lettres d’or insérés de chaque côté indiquent le nom de 
l’empereur qui a accordé ce titre d'honneur, celui de 
la personne qu’il a voulu honorer, et l'année où le pten 
a été accordé. AÂu-dessous sont placés deux titres d’hon- 
neur, accordés par trois grands mandarins dont on voit le 
cachet. Tous ces titres furent accordés au Père Perrenin 
par l’empereur Kan-Hi, qui avait une grande affection pour 
Jui, tant À cause de son grand savoir que de la facilité avec 
laquelle il parlait le tartare, langue maternelle de 
l'empereur. Ce pien n’est pas loriginal , mais la copie 
de celui qui se trouvait dans la maison de Péking, et que 
l'empereur fit retirer lors de expulsion des Missionnaires. 
Avant de démolir la maison , des mandarins allèrent , par 
son ordre, le chercher: ilsl’enveloppèrent d’un grand voile 
de sofe jaune , et le portèrent respectueusement dans un 
appartement du palais impérial, où il doit encore exister. 
Cette même salle autrefois était ornée d’un grand nombre 
de portraits de Pères Jésuites , mais ils disparurent au 
milieu des désastres de la persécution : deux seuls ont 
échappé et s’y trouvent encore, celui du Père Perrenin ct 
celui du Père Bourgeois. Ils sont placés aux deux côtés 
d’une longue épitaphe, écrite par le révérend Père Amyot 
au nom de tous ses confrères, lorsqu'ils apprirent la dis- 
solution de leur illustre Société en Europe. Quoique je ne 
sois pas naturellement très-sensible , mon cœur fut pro- 
fondément ému ct mes larmes coulèrent en abondance à 
la simple lecture de cette épitaphe. Elle est écrite sur un 
papier fort, collé sur bois. Malheureusement le temps ct 


( 102 ) 
l'humidité en ont fait disparaître près de trois lignes. Le 
portrait du Père Amyot était autrefois placé au-dessus de 
cette épitaphe. Voici tout ce qu’on peur lire : 


n nomine Jesu : 
Amen. 
Inconcussa 
Diù , tandem 
Tot victa procellis, occu- 
buit. 
Sta , viator , et 
lege ; 
‘atque humanarum incoastantiam rerum paulisper 
tecum reputa. Hic jacent Missionnurii galli, ex 
illà, dum viverent, celeberrimä Societate quæ 
ubique locorum genuinum veri Dei cultum 
docuit et promovit; quæ Jesum à quo nomen 
accepit, in omnibus , quantèm patitur bumana 
imbecillitas , propiüs imitata, inter labores et 
ZTUMNAS + + + + + + + + … o 
. + + (1) Nos Josephus Maria Amyot, 
cæterique ex eâdem Societate Missionnarii 
galli, dum Pekini Sinarum , sub auspiciis 
et tuteläà Tartaro-Sinici Monarchæ , 
obtentu scientiæ et artium , rem 





(1) Voici les mots effacés, qui ont été trouvés dans les archives 
de MM. de St-Lazare, à Paris. 
 Virtutes excoluit, proximum juvit et, 
omania omnibus facta ut omnes lucrifaceret, 
per duo et ampliüs secula quibus floruit , suos 
dedit Ecclesiæ martyres et confessores. 


( 103 ) 
divinam adhuc promovemus ; dum in ipso 
imperiali palatio, tot inter inanium 
delubra deorum, præfulget adhuc Gallicana 
nostra Ecclesia : heu, ad ultimum vitæ diem 
tacitè suspirantes, hoc fraternæ pietatis 
monumentum ferales inter lué6s posuimus. 
Abi, viator, congratulare mortuis, 
condole vivis, ora pro Omnibus, mirare ct 

tacc. 


Anno Cbristi MDCCLXXIV, 
Mensis octobris die XIV. 
Imperii Kien-Long XX- 
Lunæ nonæ die X (1). 


« Si ce n’est pas là le cantique du Prophète pleurant 
sur les malheurs du peuple de Dieu à Babylone, ces hgues 
le rappellent du mois; et les maux dont a été accablée la 
Religion en Chine depuis que les Jésuites n’y sont plus, ne 
justifient que trop ces lugubres gémissements. 





(1) Au nom de Jésus : Amen. luébraulable peudant long-temps , 
vaincue enfin après tant de tempêtes, elle est tombée. Arrête-toi, 
voyageur,et lis. Médite pendant quelquesinstants sur l’inconstance 
des choses humaines. Ici reposent les Missionnaires français de 
cette Société célèbre qui en tous lieux a enseigné et propagé le 
culte du vrai Dieu; qui, au milieu des travaux et des peines ; 
imitant de plus près qu’il est possible, et autant que le permet la 
faiblesse humaine, Jésus dont elle porte le nom, (ligues effacées ) 
a pratiqué les vertus, aidé le prochain, et, s’étant faite toute 
à tous pourgagner toutes les dmes,pendant deux siècles et plus 
qu’elle a été florissante, a donné à l'Eglise ses martyrs et ses 
confesseurs.Nous Joseph-Marie Amyot, et les autres Missionnaires 
français de la même Société, pendant que sous les auspices et la 
protection du Movarque Tartaro-Chinois , à l’aide des sciences ct 
des arts que nous pratiquons, nous pouvons encore travailler 


( 104 ) 

« Malgré l’état de délabrement de cette pauvre maison, 
On y aperçoit un je ne sais quoi d’européen qui fait 
plaisir, surtout quand depuis long-temps on n’a vu de 
toutes parts que de misérables chaumières ; mais ce plaisir 
est détrempé d’amertume et de douleur quand où se rap- 
pelle tous les souvenies qui s’y rattachent : on voudrait au 
moins que ce mon@ment pût toujours subsister. Malheu- 
reusement, je crains fon que nous nesoyons privés de cette 
consolation. Nous sommes exposés à la voir vendre à vil 
prix et détruire impitoyablement par ordre de l’empe- 
reur , comme on a déjà fait de. Péglise et de la maison de 
Péking. Aucun Chinois ne peut posséder les biens qui ont 
appartenu aux Européens, sans une permission expresse 
de l'empereur ; et persoane n’ose demander cette permis- 
sion. Jusqu'à présent nous l'avons conservée en la faisant 
passer sous Je nom de Mgr. de Nanking, qui a toujours 
habité Péking ostensiblement; mais, à sa mort , je ne sais 
comment nous pourrons faire. Dieu, sans doute , y pour- 
Voira ; AOUS sommes, ainsi que tout ce que nous possédons, 
cntre les mains de sa providence. 

« Après vousavoir parlé des RR. Pères Jésuites qui nous 
ont précédés dans cette mission, il est bien juste que je vous 
parle aussi de nos confrères qui les ont remplacés, et qui 
ont été chargés de continuer le bien qu’ils avaient si heu- 





pour la cause du Ciel dans la capitale de la Chine ; tandis que 
dans le palais méme impérial, au milieu des autels des faux 
dieux, notre Eglise de France brille eneore d’un certain éclat; 
gémissants en secret jusqu’au dernier de nos jours, nous avons 
placé ici au milieu de ces forêts sauvages ce monument de notre 
fraternelle: amitié. Va, voyogeur, continue ta course, félicite 
ceux qui sout morts, plains ceux qui survivent, prie pour tous, 
et, saisi d’étonnement, retire-toi dans Je silence. L’an de Jésus- 
Christ 1974, le 14° jour du inois d’octobre, la 20° année Ge 


l'empire de Kieu-Lon:, le rot jour de la dixiéme lune. 


, 


: ( 105 ) 
reusement commencé. Il m’a été bien ‘doux, en arrivant 
ici , de recucillir les souvenirs qu’ils y ont laissés, et de 
respirer la bonne odeur qui s’exhale encore des vertus 
dont ils n’ont cessé de donner les plus beaux exemples. 
Quoique Dieu les ait appelés à lui depuis un bon nom- 


bre d’années, leur mémoire est encore toute vivante et 


précieuse aux yeux de tous nos chrétiens qui les ont vus, 
et de ceux mêmes qui en ont seulement entendu parler. 
Ce sont eux qui m'ont mérité le bon accueil que je reçois 
et les témoignages dé vénération et de réspect dont je 
suis environné , malgré ma faiblesse et mon inexpérience. 
Chacun me raconte tout ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu 
de leur conduite édifiante ; on ne tarit pas en éloges, sur- 
tout sur notre vénérable confrère M. Raux. Les mandarins 
de la cour, me disent nos chrétiens, avaient une haute 
estime de sa science, de sa vertu, et surtout de la rare pru- 
dence qu'il manifesta däns les circonstances critiques au 
milieu desquelles il se trouva placé; mélant toujours une 
grande douceur à une fermeté inébranlable, commandant 
le respect , l'affection, même aux personnes les plus pré- 
venues contre hu. Il jouissait, en outre, d’une grande ré- 
putation comme astronome ; sa belle taille le rendait 
très-recommandable aux Chinois : tout cela, réuni à toutes 
ses autres excellentes qualités , fit que Fon passa pour 
lui sur la règle ordinaire, et qu’il fut nommé astronome 
de l’empereur. Nos Prêtres chinois aussi ont conservé une 
bien vive reconnaissance des tendres soins que leur prodi- 
guaient MM. Ghislain et Lamiot (1). L'office d’interprète de 
l'empereur, qu’occupait le dernier, ne l’empêchait pas de 
travailler assidèment à former les jeunes gens à toutes les 





(1) Voir ce qui est dit plus loin au sujet de MAX. Raux, Ghis- 
bin, Lasniot et Clet. 


( 106 ) : | 
sciences ecclésiastiques. M. Ghislain , professeur de 
physique au palais de l’empereur , quoique très-savant, 
regardait les fonctions de cette place comme une occupa- 
tion accessoire; l'essentiel pour lui était le soin de ses 
. Chers chrétiens et de ses séminaristes ; c'était aa milieu 
d'eux que se trouvaient son cœur et ses délices : aussi eut- 
il des élèves dignes de lui, qui surent profiter de ses 
Jeçons et de ses exemples , et qui nous donnent une idée 
de ce qu'était le maître. Deux d’entre eux, MM. Chen et 
Tong, furent exilés pour la Foi. Le premier, enveloppé 
dans la persécution dirigée contre M. Clet, fut empri- 
sonné avec lui, partagea une partie de ses tourments , et, 
après son martyre , fut envoyé en exil, où il fut tué par les 
ennemis de notre sainte Religion au moment où il venai 
d'obtenir la permission de rentrer dans sa patrie. M. Tong 
vit encore, et travaille avec grand succès à la vigne da 
Seigneur. M. Tching, aujourd'hui dans le Kiang-Si , en 
cassé de vieillesse, et incapable, par ses infirmités, de 
rendre désormais aucun service; mais il a laissé une 
grande réputation de zèle. et de courage dans la mission 
du Hou-Pé , que dirige maintenant M. Rameaux. On yre- 
cueille aujourd’hui le fruit des travaux de ce bon Mission- 
naire, et le bien qu'il y a opéré perpétuera sa mémoire 
dans cette contrée. M. Tchang a terminé sa carrière dans 
le Kiang-Nan, où son nom est encore en grande vénération 
parmi les pauvres pécheurs, au salut desquels il s’était en- 
tièrement dévoué. Manquant souvent de secours pour sa 
propre subsistance, il allait de temps en temps faire mis- 
sion dans des contrées plus opulentes, recueillait quelques 
aumônes, et retournait ensuite les partager avec ses chers 
Chrétiens, qui ne cessent de bénir son nom et de raconter 
les effets de son zèle et les bienfaits de son industrieuse 
charité. M. Kao mourut en Tartarie, après avoir fourni 
une longue carrière apostolique : il expira subitement au 


{ 107 ) 
milieu d’un sermon qu’il prêchait.sur la mort. Il ne nous 
reste donc plus que quatre Missionnaires chinois, élèves 
de nos anciens confrères , dont ils retracent les vertus : 


M. Song dans le Ho-Nan, et MM. Lin, Han et Sué que 


j'ai le bonheur d’avoir avec moi, pour partager la sollici- 
tude de notre mission de Péking, Tous sont dignes des 
maîtres qui les ont formés, Durant tout le temps qu'ils ont 
_été privés de Missionnaires européens , ils ontfait, au- 
près de nos chrétiens, tout ce que l’on pouvait attendre 
de Prètres chinois; mais M. Sué, qui était le Supérieur, a 
été bien au-delà et a montré , par sa conduite , que l’es- 
prit de Dieu peut faire de grandes choses dans un Chinois 
comme dans un Européen, À une vertu plus qu’ordinaire, il 
joint un grand talent d’administration, Lors des désastres de 
la mission de Péking et de l'expulsion des Missionnaires eu- 
ropéens (1), ce fut lui qui conçut et réalisa la pensée de 
transférer notre séminaire en Tartarie, où il l’établit sur un 
très-bon pied ; et tout en prenant une part active aux tra- 
vaux des missions, et en dirigeant ses confrères , il don- 
nait des soins assidus aux séminaristes et formait d'excel- 
lents élèves. IL connaît très-bicn la langue latine , la parle 
facilement , et possède à fond les matières ecclésiasti- 
ques. « C’est un saint Prêtre , m'a dit plusieurs fois Mgr. 
de Capse , et je voudrais bien que tous les Prêtres chinois 
lui ressemblassent ; ils feraient un bien immense. » 

« Je ne voulus pas quitter notre sépulture française, sans 


avoir visité le lieu même où sont cnterrés les illustres ou-. 


vriers évangéliques qui ont défriché et cultivé avant nous 
ce champ du Père de famille , et sans avoir prié sur leurs 
tombeaux ; non pas tant pour les recommander à Dieu, 
que pour me recommander moi-même à leur intercession, 
me © mm) 


(1) Voir ce qui est dit plus loiu à ce sujet. 





2 


( 108 }) 
C’estun terrain carré, planté d’arbres et fermé par un mur 
de 8 à 10 pieds d'élévation ; on y arrive par une longue 
allée couverte par un berceau de vigne. La porte se trou- 
vaut ouverte, dès l'entrée j’aperçus au loin dans l'allée 
le signe de notre rédemption; cette vue me surprit agréa- 
blement, et me causa une joie qu'il me serait difficile de 
rendre : je la manifestai plusieurs fois à M. Han qui m’ac- 
compagnait. Je me crus alors transporté dans ma chère 
patrie ; car je ne me serais pas attendu qu'après tous les 
malheurs et tous les désastres qu’a éprouvés notre pau- 
vre église de Péking , on eût pu conserver intact ce glo- 
ricux monument de notre sainte Religion. Cette croix est 
en pierre, semblable à celles que l’on rencontre souvent 
en France sur les routes. Placée sur un, massif aussi en 
pierre , élevé au milieu d'une petite terrasse , elle domine 
toute l’enceinte et les lieux environnants, de sorte qu’on 
peut l’apercevoir de fort loin. Elle fut dressée en 1731 
par les Pères Jésuites, et réparée aussi par eux en 1776. 
Il me serait bien impossible de vous retracer ce qui se 
passa en moi, et les pensées, les sentiments, les souvenirs 
qui occupaient mon esprit eLmon cœur en me voyant dans 
ce lieu si capable d’exciter les plus douces et les plus tou- 
chantes émotions. Je ne pus retenir mes larmes, qui cou- 
lèrent en abondance; je me prosternai et je répandis mon 
âme devant le Seigneur , avec nne foi que je n'ai jamais euc 
si vive. Ce fut dans cette circonstance que je sentis forte- 
ment tout ce que demande de moi la vocation sainte à 
laquelle il a plu à Dieu de m'appeler, me voyant destiné 
à rétablir la succession de tant d'hommes apostoliques 
qui ont si abondamment répandu dans cette contrée la 
bonne odeur de Jésus-Christ, à continuer le ministère 
qu'ils ont si heureusement commencé, et à perpétucr les 
exemples de vertu qui ont marqué tous les jours qu'ils ont 
passés sur celte terre étrangère, Aussi, avec quelle ferveur 


( 109 ) 
j'adressai des vœux et des prières à Dicu pour qu'il me 
remplit de son esprit et de tous les dons de sa grâce, dont 
j'avais besom pour imiter ces vénérables prédécesseurs , 
devenir un saint missionnaire, un véritable apôtre, et 
remplir tous scs desseins sur moi. 

« Après ma prière , je voulus voir à loisir tous les tom- 
beaux. Il y en a en tout 46; 33 seulement ont des inscrip- 
tions en latin et en chinois. À Ia droite de la croix, il s’en 
trouve un plus grand et plus élevé que les autres: c’est 
celui du Père Jean-Damascène , augustin déchaussé , 
sacré Evêque de Péking en 1730 , et mort en 1731. En 
avant de ce tombeau sont ceux de deux saints confesseurs 
des missions étrangères, MM. Devaut et Delpon. D’après 
l'avis de leur Vicaire apostolique, Mgr. de St-Martin, évè- 
que de Carade, comme d’autres Jonas ils se livrè- 
rent entre les mains de leurs persécuteurs, afin d’apaiser 
leur fureur et de procurer quelque relâche à leurs chré- 
tiens du Su-Tchuen. Mais , hélas! cet acte héroïque de 
vertu produisit un effet tout contraire à celui qu’on en at- 
tendait ; la persécution n'en devint que plus terrible. 
Abreuvés de toute sorte d'outrages, ces deux Missionnai- 
res furent conduits dans les prisons de Péking, où, réduits 
à l’état le plus déplorable, ils moururent, en 1786, de 
langueur et de misère avec d’autres Missionnaires italiens 
du Chan-Si. M. Raux, dont les efforts généreux ne purent 
Obtenir que trop tard pour eux la permission de visiter 
et de secourir les confesseurs de la Foi, et de faire re- 
passer en Europe les Missionnaires arrêtés , eut au moins 
la consolation d'obtenir an décret de l’empereur qui l’au- 
torisait à leur élever, dans la sépulture des Missionnaires 
français, un tombeau semblable à ceux des RR. Pères 
Jésuites. Vingt-deux tombeaux des RR. Pères Jésuites : 
bordent Îcs deux côtés de l’allée qui conduit de la porte 
à la croix. Le premier de droite et celui de gauche sont 


( 110 ) 

ceux des Pères Bouvet et Gerbillon, les deux fonda. 
de l’église française de Péking. Le premier présidait à la 
construction de l’église pendant que l'autre alla en France 
réclamer la générosité des âmes picuses et de Louis-le- 
Grand, et faire une recrue d'ouvriers évangéliques. Ce- 
* lui-ci mourut en 1707, et l'autre en 1730. Les deux der- 
mers tombeaux n’ont pas d'inscription. Immédiatement 
avant se trouvent ceux des Pères Bourgeois et Amyot. Ce 
dernier mourut en 1793, avant même l’arrivée de notre con- 
frère M. Lamiot, qui avait été envoyé pour le remplacer. 
On voit un peu plus loin, à droite de l'allée du milieu, 
une rangée de neuf tombeaux; cinq ont des inscriptions 
qui iadiquent cinq Jésuites chinois. À gauche de la croix, 
on aperçoit deux tombeaux sans inscription: ce sont ceux 
où reposent nos deux confrères MM. Raux et Ghislain. 
M. Raux mourut en 1801 , et M. Ghislain en 1812. Près 
de leurs tombeaux, se trouve celui de notre confrère 
M. Ana, anglais d'origine. D'un côté, le long du mur, sont 
trois tombeanx de Chinois, et de l’autre côté sept dont 
cinq, qui portent une inscription, sont de Frères Jésuites 
européens. Trois de ces Frères et six Pères étaient très- 
considérés de l’empereur, qui fit graver sur la pierre d’ins- 
cription l’estime qu'il en faisait, et la somme qu'il avait 
accordée pour élever leurs tombeaux ; ce qui est une mar- 
que insigne de distinction, Je vis plusieurs inscriptions 
renversées , des tombeaux un peu dégradés, et deux 
grandes brèches au mur de clôture du jardin. J'ai chargé 
M. Han de faire relever les inscriptions et le mur, et de 
réparer le tout de manière à conserver convenablement 
ce monument si glorieux pour la Religion. Tout me porte 
à croire que, si nous ne conservons pas la maison, dumoins 
nous pourrons continuer à posséder ce lieu de sépulture. 
C'est l'essentiel, à mon avis, car c’est ce que nous avons de 
plus précieux en Chine. 


( 115 ) 

a Je ne puis encorc vousdire au juste quelest le nombre 
de nos chrétiens dans notre mission de Péking : ce qu'it y 
a de certain, c’est qu’il y en a dans la ville et sur tous les 
points de la province ; ce qu'il y a de certain encore, c’est 
que le nombre en est doublé depuis La mort de M. Ghislain. 
Je vais m'occuper d’en faire le relevé aussi exact qu'il me 
sera possible, et je vous l’enverrai. De plus, environ 900 
chrétiens , qui appartenaient aux Missionnaires italiens de 
la Propagande, furent mis sous notre conduite depuis l’ex- 
pulsion de ces Missionnaires en 1811; ce qui augmente 
encore notre troupeau. 

« La persécution de 18156 et les nombreuses vexations 
auxquelles sont sans cesse exposés, depuis plus de 3 ans, 
les Missionnaires de la ville de Péking, la destruction 
de notre église et des deux autres, la défense rigou- 
reuse de se rendre dans les maisons des chrétiens et d'y 
exercer le saint ministère , tout cela forme de grands obs- 
tacles à la conservation et à la propagation de la Foi dans 
la capitale de l’empire. Il règne de la tédeur parmi un 
bon nombre d'hommes, et, ce qui est bien plus malheu- 
reux encore, c’est qu'il y à quatre ou cinq mauvais chré- 
tiens qui sont devenus nos ennemis les plus dangereux : 
ils épient les démarches des chrétiens et des Mission- 
naires, et saisissent toutes les occasions de les molester, 
afin d’en obtenir de l’argent; ce qui rend les familles chré- 
tiennes très-timides, et oblige les Missionnaires à user 
des plus grandes et des plus minutieuses précautions, 
Malgré cela, nous avons des âmes bien belles et dignes 
des premiers siècles de l'Eglise. Durant la persécution de 
1805, seize personnes, parmi lesquelles se trouvaient 
trois femmes, trois Tartares de la famille impériale et urs 
mandarin, furent envoyées en exil. Tous ont soutenu gé- 
néreusement le poids de la persécution, et ont persévéré 


dans la Foi. Trois autres furent condamnés à porter la 


1 


( 122 ) 

vangue, et eurent la croix gravée avec un fer chaud à la 
plnte des pieds, pour les forcer à marcher dessus. Deux 
sont morts, depuis long-temps, en vrais martyrs dans Ia 
prison. Le troisième vit encore : il porte la cangue depuis 
80 ans. Il se nomme Pierre Tsay : son nom est précieux 
à conserver ; car plus tard, j'en ai la confiance, ce sera 
le nom d’un martyr. Cette seule parole, « Je renonce à ma 
Religion, » parole qu’on s'est efforcé mille fois et vaine- 
ment de lui arracher , suffirait pour le délivrer de l’instru- 
ment de son supplice ct le rendre à la liberté; mais, par la 
grâce de Dieu , il a toujours été et il sera , nous l'espérons, 
inébranlable dans la Foi jusqu’à son dernier soupir. Il a 
êté placé dans unc prison appelée Tong-Hoa-Men, et située 
à une des portes de la ville de Péking, de manière à ce 
que tous les passants puissent l’apercevoir, et contempler 
. Ca lui un exemple de la sévérité à laquelle doivent s’at- 
tendre ceux qui seraient disposés à embrasser la Foi de 
J. C. Ce vénérable athlète de la Religion demeurc inac- 
cessible aux promesses el aux menaces des persécuteurs : 
rien de plus édifiant que de voir le contentement qu'il 
éprouve dans"sa cruelle position. Les âmes pieuses vont 
souvent Île visiter pour s’édificr, l'encourager et lui pro- 
curer tous les soulagements qu’il peut recevoir. Ce sup- 
plice si long et si douloureux, et la facilité avec laquelle 
il pourrait s’en délivrer en apostasiant, le rendent plus 
grand mille fois devant Dieu que s’il portait sa tête sur 
l’échafaud. Quelle belle couronne le Seigneur lui réserve 
dans le ciel! Ce confesseur de la Foi est un véritable 
trésor pour notre chrétienté : c'est un exemple qui parle 
fortement à la conscience de ous, qui fortifie les faibles, 
qui soutient les fervents , et qui fait comprendre combien 
on est heureux de souffrir pour te nom de J. C. 

« Que les jugements de Dieu sont impénétrables ! 
l'un est choisi, et l’antre est laissé. Le plus méchant 


(.113 ) 

et le chef de ces mauvais chrétiens dont je vous ai 
parlé tout-à-l'heure, celui qui nous a causé des maux 
infinis, et qui ne cherche qué des occasions nouvelles 
de nous en faire encore, est cependant le petit-fils d’un 
de ceux qui furent exilés en 1805 et qui confessèrent 
si généreusement la Foi , et le fils de l’un de ceux qui 
furent mis à mort dans la prison , par conséquent le fils 
d’un martyr de Jésus-Christ. Le Seigneur l’a livré à son 
sens réprouvé, sans doute pour quelque cause secrète 
qu’il ne nous est pas donné de connaître. Après avoir 
honteusement apostasié , il vient dé se faire bonze. Dieu 
veuille toucher son cœur, en considération des mérites de 
son père et dé son aïeul , et lui accorder la grâce d’une sin- 
cère conversion! 

« La mission portugaise de Péking rie m'est pas assez 
connue, pour qué je vous en parlé en détail ; mais je crois 
qu’elle ne tardera pas à avoir le sort de la mission fran- 
çaise. Un mandarin est déjà désigné pour acheter l’église 
et la maison de Mgr. l'Evêque de Nanking aussitôt après 
sa mort, qui ne peut être éloignée, vu soh âge avancé. 
Monseigneur espère que l’on conservera sa cathédrale, 
au moins comme un monument des Européens; mais il 
est très-probable qu’elle aura le même sort que la 
nôtre. Les mandarins, jaloux du mérite des Euro- 
péens , et humiliés de leur être inférieurs , se garderont 
bien de laisser subsister un monument qui, perpétuant 
le souvenir dés grands talents des Européens, les ferait 
peut-être un jour désirer et rappeler. H n’y a donc plus 
d'espoir de nous voir rétablir publiquement à Péking , 
et je doute fort si nous devons le regretter, vu les en- 
uaves sans cesse renaissantes et de plus en plus vexa- 
toires que Ton mettait à l'exercice du saint ministère, 
les peines, les embarras et les grandes sommes d'argent 
par lesquels il fallait acheter pour un instant une ombre. 

TON. 10. LV. 8 


C6) 

de protection pour soi et pour les Missionnaires des pro- 
vinces. Les Jésuites n’ayant pu réussir À exécuter ke grand 
dessein conçu par l’Apôtre des Indes, la conversion de 
l'empereur et des grands de l'empire , qui aurait facilité 
extraordinairement celle de tous les peuples de la Chine, 
ct Dieu ne nou