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Full text of "Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres 1811-1890"

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ARMAND DE POMMARTm 

SA ME i-:t ses oeuvres 

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EDMOND BIUE 



ARMAND DE PONTMARTIN 

SA VIE ET SES OEUVRES 

l8l T-T890 



MONACO 'V 



PARIS 
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

() , nUE DES SA I NTS-I'i; nES, G 

r 90 '1 



PRÉFACE 



Très nombreux sont les documents que j'ai eus à 
ma disposition pour écrire ce volume. Dans ses 
Mémoires, Pontmartin a fait à l'imagination une 
part peut-être trop large : ils n'en sont pas moins 
très sincères et demeurent , pour son biographe, une 
source précieuse de renseignements. Les souvenirs 
abondent, et cette fois presque toujours très exacts, 
dans ses Causeries littéraires, et .en particulier dans 
les vingt volumes des Nouveaux Samedis et dans les 
dix volumes des Souvenirs d'un vieux critique. Mais 
c'est surtout sa Correspondance qui m'a été d'un 
puissant secours. Outre qu'elles sont charmantes, — 
on le verra bien, — ses lettres, écrites de premier jet, 
toujours sous l'impression du moment, nous appren- 
nent tout de sa vie, de son caractère, de ses senti- 
ments. Il a écrit là, au jour le jour, ses vrais Mé- 
moires. Aux lettres que, pendant plus de trente ans, 
il n'avait cessé de m'adresser et oii il ne taisait rien 
de ses joies et de ses deuils, de ses succès et de ses 
mécomptes, sont venues se joindre d'autres corres- 
pondances, celles qu'il entretenait avec Joseph Au- 



PREFACE. 



tran, Victor de Laprade, Cuvillier-Fleury, Alfred 
Nettement, Jules Claretie. La communication m'en 
a été libéralement accordée par M"^^ et M. Jacques 
Normand, Jîlle et gendre d'Autran, par MM. Victor 
et Paul de Laprade, par M"^^ Victor Tiby, fdle de 
Cuvillier-Fleury , par M^^'^ Marie-Alfred Nettement, 
par M. Claretie. Que tous reçoivent ici l'expression 
de ma profonde gratitude! Mon livre, cependant, 
eût été incomplet si je n'avais eu l'aide, précieuse 
entre toutes, de M. Henri de Pontmartin, qui m'a 
soutenu de ses conseils et qui m'a si gracieusement 
ouvert le trésor de ses souvenirs. Qu'il en soit par- 
ticulièrement remercié ! 

J'ai été l'ami d'Armand de Pontmartin : l'affec- 
tion et la reconnaissance ont-elles influencé mes ju- 
gements? M'ont-elles conduit à parler de lui et de 
ses œuvres avec trop de faveur? Je ne le crois pas. 
Comme l'abbé de Féletz, qui venait de louer un de 
ses amis, je crois être en droit de dire : a L'amitié 
que j'ai pour lui n'a point enflé les éloges que je lui 
ai donnés ; elle n'a pas dû m' empêcher de lui rendre 
justice : elle a fait seulement que je lui ai donné ces 
éloges et rendu cette justice avec plus de plaisir ' . » 



I . Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature, par M . Ch.-M. 
(le Féletz, de l'Académie française, t. II, p. i24- 



ARMAND DE PONTMARTIN 



CHAPITRE PR EMIER 

LA FAMILLE ET L'ENFANCE 
(1811-1823) 



Les Ferrar. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine 
et Monsieur des Aiujîes. L'Émigration. En Ukraine. — Retour 
aux Angles. L'Oncle Joseph. M. Eugène de Pontmartin et 
M"° Emilie de Cambis. La marquise de Guerrv et les Trois 
Veuves. — iVaissance d'Armand de Pontmartin. L'hôtel de 
Calvitre et Mademoiselle de Sombreuil. La Mission de 1819 
et le voyage de la duchesse d'Angoulème. ^ irgile et M. Ract- 
Madoux. 



I 



Armand de Ponlniailiu n'a jamais voulu rire 
autre cliosc qu un écrivain, un homme de lettres. 
Rien ne lui était plus déplaisant que de s'entendre 
appeler Monsieur le Comte! Démocrate, il ne l'était 
guère; cela ne renq)écliait pas d avoir en horreur 
les généalogies et tout ce qui ressemblait à des 
préoccupations aristocratiques. Que de fois il s'est 
éga\(' à propos d'écrivains-genlilshommes qui. 
dans leurs Mémoires, commencent par déclarer 



2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

avec fracas qu'ils n'admettent d'autre distinction 
que celles de l'intelligence, et qui, ensuite, ne 
nous font grâce, ni d'un quartier, ni d'un détail 
héraldique! Le jour où, sur mes instances, il con- 
sentit enfin à écrire ses Mémoires . ses souvenirs 
d'enfance et de jeunesse, il évita soigneusement de 
parler de ses ancêtres ; des origines et de l'ancien- 
neté de sa famille, il ne dit pas un mot. Je n'ai 
pas le droit d'être aussi discret que lui. Le premier 
devoir d'un biographe est de replacer dans son 
milieu celui dont il écrit la vie, de faire connaître 
ses parents, de remonter au moins à deux ou trois 
générations en arrière. 

Le nom j^atronymique des Pontmartin est 
Ferrar et se montre d'abord à Avignon sous 
Henri IV. Les Ferrar étaient sans doute d'origine 
italienne, comme tant d autres familles avignon- 
naises; ce qui le ferait croire, c'est cette ortho- 
graphe d un nom en ar sans autre consonne 
finale, qui semble une transcription littérale du 
nom italien Ferrari. Sous Louis XIIL un Ferrar 
va d'Avignon s'établir à Montpellier, où il acquiert 
le titre et remplit les fonctions de Conseiller à la 
Cour des comptes, aides et finances de cette 
ville. Cet office devint héréditaire dans la fa- 
mille et se transmit d aîné en aîné jusqu à la fin 
du xvm'' siècle. La branche aînée possédait aussi 
le domaine de Pontmartin', acquis en i625. 

I. Aujourd'hui commune de Pujaut, canton de Villcneuve-lcs- 
Avignon (Gard). 



LA FAMILLE ET L ENFANCE. 3 

Suivant l'usage des familles parlementaires, les 
aînés, tout en possédant ce domaine, érigé pour 
eux en seigneurie en i6A/|, n'en portaient pas le 
nom et 's'appelaient Messieurs de Ferrar ; ils lais- 
saient prendre ce nom à leurs cadets, dépourvus 
de tout apanage. Un de ces conseillers, xA.ntoine, 
traduisit, non sans succès, la Jérusalem délivrée, 
du Tasse, ce qui lui a valu de figurer dans la 
Biograpine universelle de Michaud'. La branche 
aînée séleignit à lépocpie de la Révolution et les 
trois filles du dernier représentant de cette branche 
vendirent au père de l'écrivain, en i8i3, le do- 
maine de Pontmartin. 

Tandis que les aînés conservaient avec soin leur 
office de judicature, les cadets se tournaient du 
côté des armes. Le traducteur du Tasse avait un 
frère officier. Un autre de ses frères, son successeur 
dans sa charge (car lui-même mourut sans être 
marié), eut deux fils officiers, outre l'aîné qui, bien 
entendu, se réserva pour la magistrature. L'un 
devint général au service de l'Espagne et mourut, 
vers 1750, gouverneur de Lérida. L'autre, Antoine, 
qui porta toujours le double nom de Ferrar de 
Pontmartin, fit la campagne d'Espagne sous le 
Uégent comme capitaine au régiment de Rouergue : 
forcé par une blessure de quitter le service actif, 
il fut nommé directeur général des fortifications du 
Roussillon. Il mourut à Perpignan, en 17 18, lais- 
sant un fils âgé de quatre ans, Joseph-Antoine. Sa 

I Au mol Frrrttr. 



4 ARMAND DE PONT MARTIN. 

veuve n'eut pour toute ressource qu'une pension 
de deux cents livres et traversa quelques années de 
cruelle misère: mais en 1758 elle eut le bonheur 
de faire admettre son fils à l'Ecole militaire, ré- 
cemment fondée à Paris. Joseph-Antoine (ce fut 
le grand- père d'Armand de Pontmartin) eut une 
carrière militaire extrêmement brillante. C'était un 
homme superbe, un cavalier incomparable, dont 
il est fait mention dans plusieurs ouvrages du 
temps. Sorti de l'école à seize ans, en 1760, il fit 
les dernières campagnes de la guerre de Sept Ans, 
Son avancement fut rapide. Il était en 1780 mestre 
de camp commandant le régiment Commissaire- 
général-cavalerie, chevalier de Saint-Louis, titré 
de comte dans ses brevets. Lieutenant des gardes 
du corps en 1784, il n'avait que quarante-cinq ans 
en 1789 et pouvait espérer arriver plus haut. La 
Révolution brisa sa carrière. Il devait devenir plus 
tard maréchal de camp, mais seulement en 1798, 
pendant l'émigration, et en vertu d'un brevet daté 
de Blankenbourg et signé par le roi de France en 
exil. 

En 1781, son grade de mestre de camp, et peut- 
être aussi sa belle prestance lui avaient valu de 
faire un mariage qui, de la situation d'officier sans 
fortune, l'avait fait passer à celle de grand pro- 
priétaire. Il avait épousé, le 20 mars 1781. dans 
l'oghse du village des Angles', Jeanne-Thérèse 
Calvet des Angles, d'une famille de bonne bour- 

I. Commune des Angles, canton de Villeneuve-lès-Avignon. 



LA KV MILLE ET L ENFANCE. 5 

geoisie avignoniiaise ; son père était capitaine au 
régiment de Giiienne et chevalier de Saint-Louis: 
sa mère était lillc d'un bâtonnier des avocats au 
Parlement de Paris. Elle était 1 héritière du do- 
maine des Angles et même de la seigneurie de ce 
nom, acquise par son oncle, l'homme important de 
la famille, Monsieur des Angles, comme on l'ap- 
pelle, celui qui bâtit la maison oii a vécu et où est 
mort Armand de Ponlmartin. 

Elle cul deux fils, Joseph, né le 12 janvier 1782, 
et Eugène, né le février 1783. Devenus presque 
aussitôt orphelins, M'"' de Pontmartin étant morte 
à vingt-sept ans des suites de sa seconde couche ; 
privés de la présence de leur père que sa carrière 
retenait dans de lointaines garnisons, \alenciennes 
d abord, puis Versailles, les deux enfants trou- 
vèrent une seconde mère dans une cousine de celle 
qu'ils avaient perdue, personne d'une exquise bonté, 
qui se dévoua à eux et ne les quitta plus. 



II 



A la fin de 1791, M. de Ponlmartin émigra en 
Suisse et s'établit provisoirement à Vcvey, où ses 
fds allèrent le rejoindre. De là, on alla à Soleure, 
où les enfants passèrent deux ans au collège des 
Oratoriens de Bellela) . Ils y prirent le goût des 
lettres, en dépit de dures privations, souffrant du 
froid et même un peu de la faim. Les maîtres 



(i AUMAiVD DE PONTMARTIN. 

étaient comme eux des cmigics, dénués de toutes 
ressources. Au printemps de 1793, la famille est 
à Vienne, d'où elle passe bientôt en Pologne, puis 
en Ukraine, dans un domaine rural appelé Boube- 
noska. Un peu plus tard, on se fixe à Tulczin, tou- 
jours en Ukraine. Dans cette petite ville de la 
Russie polonaise, nos émigrés retrouvent comme 
un petit coin de France, oii l'ancien lieutenant des 
gardes du corps essaie par moments d'oublier ses 
peines en ravivant les douces et mélancoliques 
images de Versailles et de Trianon. Il y avait là, 
en effet, presque tous les Polignac, la comtesse 
Diane, non pas la brillante amie de la reine Marie- 
Antoinette, mais sa belle-sœur, non mariée, et 
avec elle ses trois neveux, Jules, Armand et Mel- 
chior de Polignac, qui se lièrent étroitement avec 
Josepli et Eugène de Pontmartin. 

Faisant contre fortune bon cœur, les pauvres 
émigrés avaient organisé chez le comte Vincent 
Potocki, au château de Kovalovka, une troupe de 
comédie et d'opéra-comique ; on jouait Nina ou la 
Folle par amour, Zémire et Azor, le Déserteur, 
Richard Cœur de Lion. On jouait aussi les pièces 
d'un membre de la colonie, l'abbé Chalenton. 
Lorsque Armand de Pontmartin arriva à Paris, en 
octobre 1823, pour faire ses classes, l'abbé Cha- 
lenton vivait encore. Il venait voir souvent les 
Pontmartin, et il déclara un jour que notre collé- 
gien aurait des prix de mémoire, parce que celui- 
ci venait de lui réciter toute une tirade de sa co- 
médie de Monsieur de Porcalaise ou le Gourmand, 



LA FV^IILLE ET L ENFANCE. 7 

composée tout exprès pour être représentée sur le 
théâtre de Kovalovka. Il y en avait trois comme 
celle-là, et l'abbé les avait recueillies dans un vo- 
lume, sous ce pseudonyme : Par un nouveau Sar- 
mate. 

Une voisine de Kovalovka, la comtesse Moc- 
zinska, très riche, mais dune noblesse inférieure à 
celle des Potocki, avait offert la plus généreuse 
hospitalité à M. de Ponlmartin et à ses deux fils. 
Un jour, le voyant découragé par les lenteurs des 
années d'exil, elle lui dit : (( Vous retournerez en 
France : vous rentrerez dans votre maison : moi, 
j'irai vous faire une visite, et vous demander l'hos- 
pitahléque je suis si heureuse de vous offrir. » Son 
âge et l'état de l'Europe et de la France, à la veille 
du i8 Brumaire, rendaient sa prédiction bien in- 
vraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa 
promesse, en avril i8o3, avec une suite nombreuse 
où figurait un jeune médecin, qui fut plus tard le 
célèbre docteur Double', membre de T Académie 
des sciences, père de Léopold Double, le fameux 
collectionneur, et beau-père du non moins fameux 
Libri, qui collectionnait, lui aussi, à sa façon. 

Chez la comtesse Moczinska, M. de Pontmartin 
fit connaissance avec SouvaroAv, qui lui offrit un 
grade de général dans l'armée russe : il opposa à 
toutes les instances qui lui furent faites un refus 
inébranlable. 

En 1801. il rentra en France, mais il ne voulut 

1. IVanrois-Joscpli Dolbi.e (i~']()-i8\2). Membre de l'Académie 
de médecine et de l'Académie des sciences, il refusa la pairie, en 



8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

pas quitter l'Ukraine avant d'avoir épousé la com- 
pagne de son émigration, la seconde mère de ses 
enfants. Ce mariage fut célébré à Tulczin, le 17 
mars 1801, sur une permission accordée en latin 
et en polonais par l'évéque de Kaminiec. 

On retrouva la propriété des Angles intacte; 
c'était un bien de mineurs, et ces mineurs n'avaient 
pas été considérés comme volontairement émigrés. 
Même la belle allée de marronniers, qui devait 
presque jouer un rôle dans la vie littéraire de l'au- 
teur des Samedis, avait été sauvée par le dévoue- 
ment d un fermier. M. de Pontmartin envoya 
alors ses fils à Paris pour y compléter des études 
que tant de déplacements et de hasards avaient dû 
singulièrement contrarier. 11 mourut aux Angles 
le S août i8o(). Sa veuve, qui lui survécut jus- 
qu'en 1824, eut le temps de connaître et de combler, 
de gâteries maternelles cet Armand qu'elle consi- 
dérait comme son petit-fds et qui. au terme de sa 
vie, parlait encore avec une tendre reconnaissance 
de celle que ses parents et lui n'avaient jamais ap- 
pelée que Tdtan-Bonne. 



III 



Des deux fils de l'ancien émigré, l'aîné ne se 
maria point ; Il ne devait être, toute sa vie, que 
V oncle Joseph. Très bel enfant en naissant, il 

1889, psrce que le Roi y mettait comme condition qu'il renonce- 
rait à exercer la médecine. 



LA F \ AI 1 1, 1, E ET I. E N F \ N C E . 9 

éprouva pendant les jours de trouble qui suivirent 
la mort de sa mère un accident qui le rendit con- 
trefait. L'oncle Joseph était donc bossu et d'une 
santé excessivement délicate. Mais ni cette épreuve 
ni toutes celles qu'il subit pendant l'émigration 
n avaient altéré son humeur. Personne n'eut plus 
d'entrain, plus de bonne grâce dans les relations 
mondaines, une plus souriante bonté. Il avait cédé 
tous les droits du chef de famille à son frère, dont il 
ne se sépara d'ailleurs jamais. Quand il eut un 
neveu, on peut deviner de quelle affection il l'en- 
toura et avec quel soin il s'occupa de son éduca- 
tion : il fut son premier maître, l initia au latin 
et au grec, et aussi à la chasse et au dessin, ses 
deux passions. L'oncle Joseph avait fait ses études 
à bâtons rompus, mais il avait conservé le goût 
des humanités : il s'y remit avec ardeur quand 
vinrent les années . de collège d'Armand ; bref, 
quand l'oncle et le neveu se trouvaient, par hasard, 
éloignés l un de l autre durant quelques semaines, 
ils s'écrivaient presque chaque jour, mais leur cor- 
respondance ne s'échangeait qu'en vers latins! 
Humaniste émérite, botaniste distingué, M. Joseph 
de Ponlmartin était, en outre, un paysagiste de 
talent, et la peinture était, avec l'éducation de son 
neveu, la principale occupation de sa vie. Les vues 
prises par lui d'après nature dans ses promenades 
et ses voyages forment un album d'aquarelles et de 
sépias, qui sont, non d'un simple amateur, mais 
d'un véritable artiste. A l'huile, il pratiqua mal- 
heureusement un genre aujourd hui démodé, le 



10 ARMAND DE PONTMARTIN. 

paysage composé : Corot n'était pas encore venu! 
Néanmoins, le genre une fois admis, on trouve à 
ces petits tableaux de sérieuses qualités. Leur au- 
teur savait son métier. S'il lui avait pris fantaisie, 
aux environs de i825, d'envoyer ses paysages au 
Salon de peinture, ils n'auraient pas fait trop mau- 
vaise figure à côté des toiles de Bidault et de Jean- 
Victor Berlin. L'oncle Joseph eut le chagrin de 
survivre à son frère ; il mourut à Paris , où il avait 
suivi sa belle-sœur et son neveu, le 1 3 janvier i832, 
le lendemain du jour où il avait eu cinquante ans. 
Son frère, Castor-Louis-Eugène, qui le suivit 
d'un an dans la vie et le précéda d'un an dans la 
mort, avait hérité de la haute taille et de la belle 
figure de leur père. Il avait tout près de six pieds, 
et son fils, si grand pourtant, paraissait petit à côté 
de lui. Eugène avait la plupart des goûts et des apti- 
tudes de l'oncle Joseph, sauf qu'il négligeait l'aqua- 
relle et le paysage composé pour se livrer à l'étude 
de la philosophie. Comme lui, il s'occupa avec un 
intérêt jDassionné des études classiques de son cher 
Armand; mais il n'avait pas le caractère enjoué de 
son frère. Malgré une bonté et une douceur sans 
bornes, il eut toujours quelque chose de mélanco- 
lique, comme s'il eût prévu qu'il était destiné à 
mourir à quarante-huit ans, de celle de toutes 
les maladies qui porte le plus à la tristesse, un 
cancer à l'estomac. Sa piété était austère, avec 
peut-être une nuance de jansénisme inconscient. 

11 n'allait au théâtre que pour voir de loin en loin 
jouer une tragédie. Une seule fois, il y alla pour 



L A 1' A M 1 L L E E 1 I, E > F A N C E , il 

une comédie, V Ecole des ] ieillanls\ de Casimir 
Delavigne, et encore savait-il qu'il y retrouverait 
Talma. Si plus tard il lui arriva de se relâcher de 
celte rigueur, c'était afin d'accompagner, pour le 
récompenser de ses succès, son fils qui a toujours 
été un peu réfractaire à la tragédie. De tous ceux 
que jai nommés ou nommerai dans ces pages, 
celui-là était sans doute le meilleur, et je n'ou- 
blierai jamais avec quelle affectueuse vénération 
son fils parlait de lui. 

En décembre 1807, à vingt-quatre ans, il 
épousa à Montpellier Emilie de Cambis, qui avait 
vingt ans. La famille de Cambis, venue de Florence 
au XV* siècle, tenait le premier rang à Avignon, 
soit par les fonctions qu'elle y exerçait au nom du 
Pape, soit par sa popularité presque égale à celle 
des Crillon, soit par tous les serviteurs distingués 
qu'elle avait donnés à la France, en vertu du pri- 
vilège de rcgnicolcs accordé par François I" aux 
habitants d'Avignon et du Comtat. Ce mariage 
présentait, au point de vue des idées aristocra- 
tiques, une certaine disproportion ; mais la belle 
mine, la vertu et la fortune relative du marié équi- 
valaient à un supplément de parchemins ; d'ail- 
leurs, au lendemain de la Révolution et de ses 
ruines, on devait se montrer moins exigeant qu'on 
ne l'eût été vingt ans plus tôt. M"*" de Cambis était 
petite, avec de gros traits, un teint bilieux qui lui 

1. Heprésenlée sur le Théâtre- Franrais le ."> décembre i8a3. Le 
rôle de Danvillc fui créé par Talma et celui d'Hortense par 
M"" Mars. 



12 ARMAND DE PONTMARTIN. 

était commun avec son frère, le futur pair de 
France; mais, par ses qualités morales, sa haute 
intelligence, son instruction, c'était une femme 
supérieure. Quelles que fussent les charmantes 
qualités d'esprit de son mari et de son beau-frère, 
comme on le voit presque toujours quand on étu- 
die les origines des hommes de talent, c'est de sa 
mère qu'Armand de Pontmartin tenait ses bril- 
lantes facultés comme les traits de son visage ; de 
son père il n'avait gardé que la haute taille. 

Emilie de Cambis avait, comme son mari, passé 
par bien des épreuves. Née à Avignon, elle avait 
été emmenée à Chartres par son père, Henri de 
Cambis dOrsan, marquis de Lagnes, colonel de 
dragons, qui fuyait les excès de la Révolution. 
A Chartres, il fut mis en prison et y mourut le 
5 janvier 1798 ; le procès du Roi et la perspective 
du sort réservé à l'auguste victime lui avaient 
porté un coup dont il ne put se relever. Sa veuve, 
Augustine de Grave, se retira alors à Montpellier, 
son pays natal, avec ses trois enfants, Henriette, 
Auguste et Emilie, qui, admirablement doués tous 
les trois, firent ensemble et presque sans maîtres 
des études exceptionnellement approfondies . 
M""" de Cambis avait deux frèics : l'aîné, le mar- 
quis de Grave, capitaine au régiment d'Hervilly, 
fut tué à Quiberon le ai juillet i/Qo: le second, 
le chevalier de Grave, plus tard marquis, fut pen- 
dant quelques semaines, du 10 mars au 8 mai 1799. 
ministre de la Guerre du roi Louis XVI. Décrété 
d'accusation le 27 août 1792, il se réfugia en An- 



1. \ F \ MILLE ET L ENFANCE. l3 

gleterre. d'où il ne revint qu'en \So\. Louis XVIll 
le nomma pair de France le 17 août 181 5. Il 
mourut sans enfants le lO janvier i8'33 '. Son 
frère avaitlaissé unelille, qui épousa sous l'Empire 
le marquis de Guerry, Vendéen de race et de sen- 
timents, et qui ne tarda pas à devenir veuve, son 
mari ayant été tué lors de la prise d'armes de 18 1 5. 
Ce beau-père fusillé à Quiberon, ce gendre tué au 
combat des Mallics, il me semble bien les avoir 
déjà rencontrés quelque part. Ajoutez-y par l'ima- 
gination une troisième génération qui sera la der- 
nière, un autre Vendéen mourant, lui aussi, pour 
le Roi, à la Pénissière, en i832, et vous avez les 
Trois Veuves ", une des premières et l une des 
plus remarquables nouvelles d'Armand de Pont- 
marlin. J'ai toujours pensé que ce petit récit était 
né du souvenir des morts liéroïques qui avaient 
voué M'"" de Guerry à un deuil éternel. Cette tra- 
gique histoire d'une cousine germaine de sa mère, 
contée souvent à la veillée, avait dû lui causer une 
inefiaçable impression*. 

M™« de Cambis, revenue à Montpellier, comme 

I. Vov.. sur le chevalier de Grave et sur son Ailrcssr aux ci- 
toyens en faveur de Louis \\ I. le Junrnal ti'un bounjcoh tir Paris 
yendunl In Tcrrriir. par Edmond Biré, t. I, p. 387. M. de (îrave 
publia en i8i() un Hssai sur l'art de lire. 

3. Voir les Contes d'un planteur de choux. 

S. M°" de (iuerry. après la mort de son mari, entra dans la con- 
grégation dite de l'icpus, consacrée à l'Vdoralion perpétuelle du 
SainlSacremcnl sous l'invocation des Saints Cœurs de Jésus et de 
Marie. Elle y était depuis plus de trente ans. lorsqu'cn 18.").?. à la 
suite de changements qu'elle considérait comme l'intrcJuction d'ime 
règle nouvelle, elle abandonna la communauté avec soixante de 



l'i ARMAND DE PONTMARTIN. 

je l'ai dit, après avoir perdu son mari, vécut dans 
cette ville jusqu'à sa mort, en 1821. Armand, dans 
ses jeunes années, fut souvent conduit en visite 
chez cette vénérable et très vénérée aïeule. L'aî- 
née de ses filles, Henriette, une sainte, avait 
épousé, en 1798, un Cambis d'une autre branche, 
habitant les Gévennes ; elle eut cinq enfants, cou- 
sins germains et amis d'enfance de Pontmartin. 
Tous l'ont précédée dans la tombe; le dernier dis- 
paru est l'abbé Adalbert de Cambis, longtemps 
premier vicaire de Saint-Sulpice, mort en 1879. 



IV 



Jamais ménage ne fut plus uni que celui de 
M. et de M"* Eugène de Pontmartin; ils avaient 

ses compagnes et résolut de porter dans une nouvelle maison l'in- 
tégrité des statuts édictés par les fondateurs de la Congrégation. 
Le pape Pie IX autorisa les religieuses séparées à vivre suivant 
l'ancienne règle, mais leur défendit de recevoir des novices ou 
d'admettre à la profession les novices qui les avaient suivies. C'est 
alors que M™" de Guerry, reprenant son nom, son titre et l'habit 
du monde, redemanda la fortune qu'elle avait apportée à la com- 
munauté de Picpus. Cette fortune était estimée par elle à une 
semme d'environ i. 300,000 fr. M. Emile Ollivier soutint devant 
les tribunaux la réclamation de M'"'^ de Guerry. qui fut combattue 
par M. Berryer au nom de la communauté. Le tribunal de pre- 
mière instance de la Seine donna gain de cause à la communauté ; 
mais M""^ de Guerry triompha devant la Cour impériale de Paris 
(i5 février i858). Avant de mourir, elle s'est réconciliée avec son 
ordre et lui a rendu la fortune qu'elle avait revendiquée contre lui. 
— Sur le procès, demeuré célèbre, de la marquise de Guerry con- 
tre la Congrégation de Picpus, voir les Œuvres île Derrycr, Plai- 
doyers, t. IIF, p. i53-3io, et l'Empire libéral, par Emile Ollivier, 
t. IV. p. 3.-i-4G. 



LA FAMILLE L T L E N F A N C E . 1 5 

les mêmes goûts, les mômes sentiments, les 
mêmes vertus austères. M'"" de Pontmartin nalla 
jamais au théâtre. Elle lisait et relisait sans cesse 
les grands écrivains religieux du xvir siècle. 
Bossuet. Bourdaloue, xMassillon. Elle a aimé ar- 
demment son fils, la trop gâté peut-être. Entre 
eux, l'intimité fut toujours grande; toujours il lui 
fut doux de parler d'elle et d'évoquer son image. 
Je ne sais pourtant s'il n'y avait point, dans la 
voix de Pontmartin. plus d émotion encore, plus 
d'infinie tendresse, quand il parlait de son père et 
de \ oncle Joseph : c'est qu'aussi on ne trouve pas 
facilement d'autres bontés comme celles-là. 

M. de Pontmartin et sa jeune femme vinrent 
s'établir aux Angles et louèrent pour 1 hiver un 
appartement à Avignon, rue Sainte-Praxède. dans 
la maison d'une famille amie, la famille d'Oléon. 
C'est là que vint au monde, après une attente de 
près de quatre ans. leur premier et unique enfant, 
Armand, né le i(i juillet 1811 '; il fut baptisé le 

I. \ illc d'Avignon. Exlrnil du Ri-riislre des Actes de l'état civil. 
— « L'an mil huit cent onze et le dix sept juillet, à neuf heures 
du malin, par-devant nous Charles-Pierre-Paul Blanchelti. adjoint 
dti maire et d'icclui chargé par délégation des fonctions de l'état 
civil de cette ville, est comparu en notre bureau Monsieur Castor- 
Louis-Eugène Ferrar de Pontmartin. propriétaire foncier, domi- 
cilié aux Angles ((îardj et demeurant en celte ville d'Avignon, 
rue Saintc-Praxède. lequel nous a déclaré que Madame Marie- 
Emilie- Aiméc-Augusline- Henriette -Charlotte de Gambis. son 
épouse, est accouchée le jour d'hier, à une heure et demie d'après- 
midi, dans sa maison d'habitation, d'un enfant mâle qu'il nous a 
présenté et auquel il a donné les prénoms d'Armand-Augustin- 
Joseph-Marie ; en présence de M. Joscph-l""ran(.ois-Marie Ferrar de 
Pontmartin, oncle paternel de l'enfant, âgé de vingt-neuf ans, 



iG ARMAND DE POMMARTIN. 

lendemain dans l'église de Saint-Agricol. alors 
cathédrale d'Avignon; le parrain fut l'oncle 
Joseph, et la marraine, M"" de Cambis, la grand'- 
mère maternelle. 

Les douze premières années de sa vie se pas- 
sèrent en grande partie aux Angles, avec un séjour 
de quelques mois chaque hiver à Avignon, dans 
un appartement qui n'était plus celui de la rue 
Sainte-Praxède, mais qui se trouvait rue Saint- 
Marc, dans l'hôtel du marquis de Calvière', 
devenu quelques années plus tard la résidence des 



et de M. Augustin-Marie-Jacques-François-Luc de Cambis, âgé de 
trente ans, oncle maternel de l'enfant, demeurant en cette ville, 
propriétaires fonciers; et ont signé avec nous après lecture faite, 
les jour et an susdits. — E. île Ponlmarlin. — J. Poitlinartin. — 
Aug. Cambis. — Blanchetli fils, adjoint. >> 

A noter, dans cet acte, l'absence de tout titre, même pour le 
marquis de Cambis; cela tient à ce que, sous l'Empire, les titres 
remontant à l'ancien régime n'avaient pas de valeur légale. Si je 
fais cette remarque, c'est uniquement pour aller au-devant de tout 
reproche possible d'usurpation à l'adresse d'Armand de Pontmar- 
tin, si éloigné de tout travers de ce genre et qui d'ailleurs, tout en 
se laissant donner le titre de son grand-père, ne le prit lui-même 
que très rarement. — Ln mot sur ses quatre prénoms : Joseph est 
celui du parrain, le cher oncle paternel; Au<justiii. celui de la 
marraine, Angustine de Grave, dame de Cambis, aïeule mater- 
nelle; celui de Marie vient d'un usage pieux, particulièrement en 
honneur à Avignon; celui d'Armand vient du culte que M. Eu- 
gène de Pontmartin et son frère, depuis léniigralion. avaient voué 
à la famille de Polignac. et surtout au duc Armand, frère aîné du 
prince Jules, le futur ministre de (Jharles \. 

I. Dans ses Mémoires (t. J, p. n\), Pontmartin appelle hôtel de 
Bernis la maison habitée par ses parents jusqu'à leur départ pour 
Paris, et que je viens de dénommer hôtel de Culvièrc. Les deux 
ilésignations sont exactes, car l'hùtel appartenait indivisément au 
marquis de Calvière et à sa sœur la comtesse René de Bernis. Cha- 



L V 1 A -M 1 L L E ET L E N F A N C E . 1 7 

Pères Jésuites. Armand de Pontmartin avait un 
vague souvenir des événements de 1810, des elTorts 
énergiques et couronnés de succès que fit son père 
pour empêcher une bande de pêcheurs du Rhône, 
d'un royahsme trop exalté, d'aller à la \ernède, 
à l'extrémité du territoire de la commune des 
Angles, piller le château d un général bonapar- 
tiste, le général Gilly. Il se rappelait avec plus de 
précision celte lugubre soirée de février 1820. où 
son père et un autre locataire de la maison Gal- 
vière, ayant entendu circuler de sinistres rumeurs, 
se rendirent à la préfecture et revinrent un quart 
d'heure après en disant : « Hélas ! c'est trop vrai! 
le duc de Berry est assassiné ! » Quelques jours 
plus tard, M. de Pontmartin se trouvait seul aux 
Angles; on lui envoya d' \vignon une pauvre 
femme, presque une mendiante, qui lui dit ces 
simples mots : « Gazes ' n'est plus rien ! » Dans 
son enthousiasme, il lui donna cinq francs pour 
la récompenser d'avoir apporté une si bonne nou- 
velle, et pourtant, il était d un caractère modéré, il 
ne partageait aucune des passions des ultras; mais 
il lui arrivait parfois, comme à beaucoup d'hon- 
nêtes gens de ce temps-là, d'être plus royaliste 
que le roi. Gomment ne se serait-il pas réjoui de 



ciinc de ces deux fumlllcs s'était réservé un appartement dans cette 
immense demeure, et c'est aiti>'! (juc Pontmartin fut l'ami d'enfance 
du fils do M. de Calvii-re et des deux fils de sa sœur. 

i. Par ordonnance royale parue au Moniteur dii 21 février 1820, 
M. Dccazes, président du conseil des ministres, avait été remplacé 
par le duc de Riclielieu. 



l8 ARAIAND DE PONTMARTIN. 

la chute de M. Decazes, puisque ce ministre était 
la bête noire de tous les blancs de 1820? 

M. et M""" de Pontmartin allaient peu dans le 
monde, et presque chaque soir, pendant une heure, 
on faisait une lecture à la table de famille, le plus 
souvent dans les Essais de morale de Nicole. A 
certains jours, on s'humanisait un peu, et on 
lisait les Oraisons Junèbres de Bossuet, Corneille, 
Racine, voire même le Misanthrope et les Femmes 
savantes. Dans ce vieil hôtel de Calvière, d'une si 
fière mine avec son escalier monumental, son 
portique d'ordre toscan, ses moulures en pierre 
et ses panneaux de boiseries sculptées, avec ses 
niches veuves de leurs statues, son bassin et sa 
fontaine rocaille, habitait aussi M""" de Villelume, 
née de Sombreuil, l'héroïne des massacres de Sep- 
tembre. Son mari avait été envoyé à Avignon 
comme gouverneur de la succursale des Inva- 
lides. Elle venait quelquefois dîner chez M. de Pont- 
martin, et ces jours-là on ne servait sur la table 
que du vin blanc ' I 

I. M"' de Sombreuil fut-elle forcée par les cgorgeurs de l'Abbajc 
de boire un verre de sang pour racheter la vie de son père? La 
plupart des historiens n'ont voulu voir là qu'une légende, Pont- 
martin lui-même n'admettait qu'à demi cette tradition consacrée 
par Victor Hugo dans une de ses plus belles Odes : « Ce que je 
crois vrai, dit-il dans ses Mémoires, t. I, p. 2^, c'est que le verre de 
sang lui fut présenté par les massacreurs de Septembre, qu'elle le 
prit, qu'elle allait le boire, et que, saisis d'un mouvement de pitié 
ou d'horreur, ces monstres le répandirent à ses pieds. » Ce mouve- 
ment de pitié, les massacreurs ne l'ont pas eu. C'est le poète des 
Odes et Ballades qui est dans le vrai. Comment, en eflet, conserver 
un doute sur la vérité de la tradition, en présence de l'attestation 



LA FAMILLE ET L ENFANCE. 19 

Les douze premières années d'Armand de Pont- 
martin, avant son départ pour Paris, ne lui avaient 
laissé, à travers les visions confuses de son 
enfance, que deux souvenirs bien distincts : la 
mission des Pères de la Foi, ayant ù leur tète le 
P. Guyon, dont la parole rappelait celle du P. Bri- 
daine, et le voyage de MADAME, duchesse d'An- 
goulème. 

La mission des Pères de la Foi est restée légen- 
daire à Avignon. Commencée le .'? 8 février 1819, 

suivante, adressée à M. Adolphe Graiiier de Cassagnac par le fils de 
M"' de Sombreuil : 

« Ma mtTC, Monsieur, n'aimait point à parler de ces tristes el 
affreux temps. Jamais je ne lai interrogée; mais parfois, dans des 
causeries intimes, il lui arrivait de parler de cette époque de dou- 
loureuse mémoire. Alors, je lui ai plusieurs fois entendu dire que, 
lors de ces massacres. M. de Saint-Mart sortit du tribunal devant 
son père et fut tué dun coup qui lui fendit le crâne; qualors elle 
couvrit son père de son corps, lutta longtemps et reçut trois bles- 
sures. 

« Ses cheveux, quelle avait très longs, furent défaits dans la 
lutte; elle en entoura le bras de son père, et, tirée dans tous le 
sens, blessée, elle finit par attendrir ces hommes. L'un d'eux, pre- 
nant un verre, y versa du sang sorti de la tête de M. de Saint- 
Mart, y mêla du vin et de la poudre, el dit que si elle buvait CELA 
k la santé de la nation, elle conserverait son père. 

« Elle le fit sans hésiter, et fut alors porlée en triomphe par ces 
mêmes hommes. 

« Depuis ce temps, ma mère n'a jamais pu porter les cheveux 

ongs sans éprouver de vives douleurs. Klle se faisait raser la tète. 

'Klle n'a jamais non plus pu approcher du vin rouge de ses lèvres, 

et, pendant longtemps, la vue seule du vin lui faisait un mal 

affreux. 

i< Sl(jiir : comte i>e Villelime-Sombuevil, » 

{Histoire des Girondins ri dos massacres de Septembre, par.V. Gra- 

:»IER DE CaSSVGS.VC, t. Il, p. 225.) 



20 ARMA M) DE PONTMARTIN. 

elle se termina le dimanche 28 avril par la plan- 
tation d'une croix sur le rocher des Doms, au-des- 
sous duquel s'étagent la métropole et le palais des 
Papes et qui domine un merveilleux panorama. La 
cérémonie fut belle entre toutes. Plus de quarante 
mille étrangers étaient accourus de toute la con- 
trée d'alentour, et. sans le débordement de la Du- 
rance, le nombre en eût été plus considérable 
encore'. Naturellement, les enfants n'avaient pas 
été oubliés. Pontmartin, qui n'avait pas encore 
huit ans, était du cortège. Il le décrira plus tard, 
avec un enthousiasme que soixante ans écoulés 
n'avaient pu affaiblir -. 

Le récit du passage de la duchesse d'Angoulême 
a également trouvé place dans les Mémoires^. 
L'auteur seulement a légèrement romancé ce petit 
épisode ; il l'a même, pour m'en tenir à ce seul 
point, antidaté d un an. Ce n'est pas en 1823, 
mais en 1823 que MADAME visita nos provin- 
ces méridionales. C'était au moment de la guerre 
d'Espagne. Pendant que le duc d'Angoulême était, 
de l'autre côté des Pyrénées, à la tête de nos trou- 
pes, la princesse parcourait le midi de la France, 
où le sentiment royaliste n'avait encore rien perdu 
de son ardeur. Le i2 mai 1823, — et non, comme 
le dit Pontmartin, le 27 avril 1822, — elle se rendit 
de Nimes à Avignon. La route royale côtoyait les 

1. Jean- François Pcricr, évéque d'Avignon, par l'abbé Alueut 
Durand, directeur au petit séminaire de Beaucaire. 

2. Mes Mémoires, par Armanu de Pontmartin, i" série, p. 3i-33. 

3. T. I, p. G-i',. 



L V F \ M I L L i: ET L E N F V > C E . il 

Angles. Tous les habitants, villageois et châtelains, 
étaient à leur poste, au bord de la route : au pre- 
mier rang, M. de Pontmartin, qui devait haran- 
guer la fille de Louis XM et qui jetait de temps en 
temps les yeux sur son papier : à quelques pas 
en arrière, l'oncle Joseph, tenant par la main son 
neveu, dont le cœur battait à se rompre. 

Tout à coup, on aperçoit, au haut de la montée 
de Saze. un énorme nuage de poussière, qui accou- 
rait d'un train effrayant: (( C'est elle! s'écrie-t-on ; 
c'est la duchesse ! c'est Madame î » bientôt le 
nuage s'éclaircit ; un rayon de soleil le perce de 
part en part ; on voit briller les casques et les 
sabres de Icscorte : puis les harnais de 1 attelage et 
les chapeaux enrubannés des postillons. Deux ca- 
lèches, menées à quatre chevaux, passèrent devant 
les bonnes gens des Angles sans s'arrêter. Inclinée 
à la portière, la duchesse salua d'un signe de tête. 
« Vive le roi ! » crièrent les paysans avec un en- 
semble digne d'un meilleur sort. Au moment où 
ils allaient crier : « Vive Madame ! » ils s'aper- 
çurent que les voitures avaient disparu. « Ce fut, 
dit Pontmartin, ma première leçon de philosophie 
politique ; depuis lors, j en ai subi de plus rudes. » 

Son éducation, cependant, commencée de bonne 
heure, amoureusement poussée et surveillée par 
les trois êtres dont il était l'alTcction principale, 
s'annonçait comme devant être exceptionnellement 
brillante. Dès qu'il eut huit ans, on lui donna un 
Virgile, et dans sa joie, il ne voulut plus s'en sé- 
parer, ni jour ni nuit. Un professeur du collège 



23 ARMAND DE PONÏMARTIN. 

royal d'Avignon. M. Ract-Madoux, lui donnait des 
leçons. Voyant qu'il en profitait si bien, on eut 
l'idée de lui faire faire les mêmes compositions que 
les élèves de la classe de troisième. Il fut premier 
dans toutes, il avait alors douze ans. Ses parents 
jugèrent bientôt qu'il serait dommage de se con- 
tenter pour lui d'une éducation provinciale. Encore 
bien qu'une telle combinaison fût un peu au-dessus 
de ce que leur permettait leur fortune, ils se déci- 
dèrent à quitter Avignon et les Angles pour aller 
s'établir à Paris. C était au mois d'octobre i893, 
et Armand de Pontmartin venait d'entrer dans sa 
treizième année. 



CHAPITRE II 

LES ANNÉES DE COLLÈGE 
(1 823-1 829) 



Le voyage d'Avignon à Paris en i823. Au 87 de la rue de \augi- 
rard. Le collège Saint-Louis. Le catéchisme de Saint-Thomas- 
d'Aquin et l'abbé de La Bourdonnaye. — MM. Roberge, Etienne 
Gros et Vendel-Heyl. Vox faucihus Itresit. — M. Valette et 
M. Michelle. Le Concours général. Sainte-Beuve et les vers latins. 
— Le jardin du Luxembourg, le salon du marquis de Gambis 
et le salon du docteur Double. Lf comte Ory. Les camarades de 
Saint-Louis. I^mmanuel d'Alzon et Henri de Gambis. 



I 



On loua une voiture de poste, on coucha cinq 
fois en route et on arriva à Paris dans la matinée 
du sixième jour, le i,"^ octobre. M. de Pontmartin 
avait arrêté un appartemeent, rue de Vaugirard. 
au second étage de la maison portant alors le nu- 
méro '.\- , plus tard .Si , aujourd'hui •:>. i . Cette mai- 
son faisait le coin du jardin du Luxembourg, 
presque en face de la rue du Pot-de-Fer ' : trois de 
ses fenêtres avaient vue sur le jardin. 

I. Aujourd'hui rue iionaparlo. 



■_i\ ARMAND DE POMMARTIN. 

En même temps que les Pontmartin, deux autres 
familles méridionales, — lesCambis elles d'Alzon, 
que des liens de parenté et d'amitié unissaient aux 
châtelains des Angles, — venaient également se fixer 
à Paris et prendre gîte, comme eux. dans la rue de 
Vaugirard, les d'Alzon au numéro 9. hôtel Crape- 
let; les Cambis. au numéro 18, liôlel Boulay de 
laMeurthe. Le but des trois familles était le même : 
l'éducation de leurs fds. Ces fils étaient au nombre 
de quatre: Henri et Alfred de Cambis. Emmanuel 
d'Alzon, Armand de Pontmartin. On décida qu'ils 
suivraient comme externes les classes de Saint- 
Louis. Ce collège avait une petite porte à l'usage 
des externes, qui ouvrait sur la rue Monsieur-le- 
Prince, presque en face de la rue de Vaugirard. 
Il n'y aurait donc qu'un pas à faire pour conduire 
les enfants et les aller chercher. Pas un seul instant 
les parents n'avaient songé à les mettre internes. 
Ils se défiaient, non sans raison, de l'esprit qui 
régnait alors dans les collèges de Paris. 

Ce sera l'honneur de la Restauration d'avoir, au 
sortir de la Révolution et de l'Empire, donné le 
signal de la renaissance religieuse en même temps 
que de la renaissance littéraire. Aucune époque 
n'a été plus féconde en œuvres catholiques ; si la 
plupart n'ont acquis tout leur développement et 
n'ont donné tous leurs fruits que plus lard, la jus- 
tice n'en commande pas moins de lui en reporter 
le principal mérite. Sur un point seulement ses 
efTorts restèrent complètement iniVuctueux. ses 
intentions et ses actes demeurèrent frappés de sté- 



I.KS ANNEES DE COLLEGE. a5 

rililé. Dans son désir de réformer l'euseigiiemenl 
universitaire, le gouvernenient royal confia la direc- 
tion de rinstruclion publique à un évêque. Un 
prêtre, dont le zèle égalait le talent, l'ahbéde Scor- 
biac, fut investi des fonctions d'aumônier général 
de l'Université, avec mission de visiter tour à tour 
tous les collèges de France et d'y donner des re- 
traites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix 
des recteurs et des proviseurs. Les aumôniers 
furent pris parmi les jeunes hommes les plus dis- 
tingués du clergé, et c'est ainsi, par exemple, que, 
de i8'î'^ à i8.'^o. le collège Henri IV eut pour 
aumôniers 1 abbé de Salinis. 1 abbé Gerbctct 1 abbé 
Lacordaire. Mais c'est vainement que l'on sème, 
si (( les graines tombent sur un terrain pierreux et 
parmi les épines qui croissent et les étouffent ». Les 
professeurs, hommes d'ailleurs instruits et d'une 
conduite privée irréprochable, étaient presque tous 
imbus des doctrines philosophiques du wni*^ siècle: 
leurs élèves étaient, pour la plupart, libcraii.r et 
voltairicns. « Un jour, dit M. Armand de Melun 
dans ses Mémoires, pendant que nous faisions notre 
philosophie' il nous prit fantaisie de discuter entre 
nous 1 existence de Dieu. (îétait pendant l'étude. 
Nous eûmes la délicatesse d'engager le surveillant 
à se retirer, pour nous laisser une plus entière 



I. Kn if<35, Vrmand de Melun «''lait élève du collîge de Sainlc- 
liarbe, dirigé par M. Henri Nicollc, Irère de l'abbé ISicollc, reclcur 
de l'Académie de l^aris. Intime ami du duc de Uicbelieu et aussi 
désintéressé que lui, l'abbé .Nicolle n'avait accepté le rectorat (pi'à 
la condition de n'en pas touclier les émoluments. 



■>.Q ARMAND DL POMMAKTIN. 

liberté et n'avoir pas à se compromettre lui-même. 
La discussion fut vive et approfondie ; et lorsqu'on 
passa au vote, l'existence de Dieu obtint la majorité 
(l'une l'oixl Je volai pour le bon Dieu. Telle était 
la religion des collèges de l'Etal'... » 

Deux collèges, cependant. Stanislas et Saint- 
Louis, avaient, dans une certaine mesure, échappé 
à la contagion régnante. Le proviseur de Saint- 
Louis était un ecclésiastique, l'abbé Thibault', qui 
avait établi au collège une discipline lout à la fois 
ferme sans rigueur el paternelle sans faiblesse. Il y 
avait deux aumôniers, l'abbé Léon Sibour. qui 
allait être remplacé par l'abbé Dumarsais '. et 
l'abbé Salacroux. 

Armand de Pontmartin fut placé en quatrième 
sous la férule clémente du bon M. Roberge. Cette 
même année, il fit sa première communion, non 
à Saint-Sulpice. dont les locataires du n" 87 de la 
rue de Vaugirard étaient pourtant paroissiens. — 
mais à Sainl-Thomas-d'Aquin. Les âmes les plus 
droites et les meilleures, celles qui se désintéressent 
le plus d'elles-mêmes, ont pourtant, elles aussi, 
leurs secrètes faiblesses. Si M. et M™'' dePontmar- 

5. Le vicomte Arniaml de Meliin, d'après ses Mémoires et sa cor- 
respondance, par M. l'abbé Balnard, p. l'i- 

2. Après avoir administré cinf[ ans le collège Saint-Louis, l'abbé 
Thibault le quitta pour devenir inspecteur de l'Université, en 1820. 
Il eut pour successeur un prêtre alsacien, l'abbé Ganser. En i83o, 
un proviseur laïque, M. Liez, fut placé à la tète du collège. 

3. L'abbé Léon Sibour, parent éloigné de M?^ Sibour. arche- 
vêque de Paris, avec lequel il était du reste étroitement lié. fut 
lui-même évêque in partibiis de Tripoli. M. Dumarsais devint curé 
de Saint-François-Xavier et chanoine de Paris. 



LES ANNEES DE COLLEGE. 37 

lin el leurs amis s'étaient arrachés aux douceurs 
du vieux logis familial, au soleil de l'Hérault et de 
la Provence, aux prairies de Lavagnac. aux riantes 
îles du Rhône; s'ils s'étaient aventurés dans ce 
dangereux et terrible Paris, ce n'était pas pour 
préparer leurs enfants à être journalistes, maires 
de leur village, conseillers municipaux ou même 
grands vicaires. Ils rêvaient pour eux les plus bril- 
lantes destinées, ils les voyaient déjà montés aux 
plus hauts postes. En attendant, ne convenait-il 
pas de les rapprocher le plus vite possible des futurs 
ducs et marquis du pur faubourg, des futurs pro- 
priétaires des beaux hôtels de la rue de l'Université 
et de la rne de \arenne.^ Ces marquis et ces ducs 
ne manqueraient pas. un jour venant, d'ouvrir à 
leurs anciens compagnons de catéchisme les portes 
des Tuileries et de les transformer en ambassadeurs, 
en pairs de France ou en gentilshommes de la 
flhambre. Et voilà pourquoi, au trop modeste 
Saint-Sulpice. on avait préféré 1 aristocratique 
Saint-Tlîomas-d'Aquin. C'est surtout de l'oncle 
Joseph que l'idée était venue. L'excellent homme, 
six ans plus tard, dut s'écrier, non plus avec son 
cher ^irgile, mais avec Lucrèce qu il connaissait 
presque aussi bien : O raïKis homiimni meules'. 

A Saint-Sulpice. Pontmartin aurait eu pour 
catéchistes son cousin germain, le saint abbé Adal- 
bert de (lambis. et un jeune prêtre, déjà presque 
célèbre, qui s'appelait l'abbé Dupanloup. A Saint- 
Thomas-d'Aquin. il fut presque aussi bien partagé. 
Le catéchiste en titre était l'abbé de La Bourdon- 



28 AKMAND D K l'ONIMAUTIN. 

naye. ^rèlrefénelo/den. dune piété fervente, dune 
éloquence pathétique, mais d'une santé délicate, 
qui dépensait pour ses élèves les restes de ses 
forces et de sa vie. Lorsqu'on lui apportait une 
tasse de bouillon, il leur disait avec un sourire qui 
leur serrait le cœur : « Mes enfants ! ne me regar- 
dez pas ! Ne m'imitez pas ! Je vis comme un 
païen ! » Il était secondé par l'abbé Hamelin, qui 
devint plus tard curé de Sainte-Cilotilde. Les 
dimanches. Pontmartin et ses camarades de caté- 
chisme avaient souvent M^-" de Quélen et l'abbé 
Borderies, qui mourut évêque de Versailles ; quel- 
quefois, l'abbé duc de Rohan. dont ils admiraient 
la suprême élégance, les pieuses coquetteries de 
geste et de parole, la tenue exquise, le rochet brodé 
de dentelles, le calice incrusté de saphirs et 
d'opales. 

Au même printemps de 182^ se rattache un épi- 
sode raconté au tome IV des Souvenirs d'un vieux 
critique. Armand de Pontmartin et ses parents 
allaient à la messe à la chapelle du couvent des 
Carmes, situé à deux pas de leur demeure et occupé 
par des religieuses carmélites'. Le dimanche 
23 mai, en se rendant à l'église, il longea le mur 
du jardin de l'hôtel d'Hinnisdal, qui formait l'angle 
de la rue de Vaugirard et de la rue Cassette. Sur 
le trottoir, il vil un jeune homme qui paraissait 
en proie à une agitation extraordinaire; non loin 

I. Ces religieuses furent remplacées plus lard dans le couvent de 
la rue de Vaugirard par les Dominicains, qui eux-mêmes ont cédé 
la place à l'Inslltut catholique. 



LES AWKES DE COLLEGE. 29 

fie lui slallonnait un lîacre. Un peu ému, Pont- 
inarlin alla prendre dans la chapelle sa place accou- 
tumée. Dans le chœur, à ccMé du grillage où se 
plaçaient les religieuses, il y avait une porte. Au 
moment oii la messe allait finir, celte porte s'ou- 
vrit et les assistants virent sortir une Carmélite 
qui, après avoir regardé à droite et à gauche, tra- 
versa rapidement l'église, comme si elle eût craint 
d'être poursuivie. On ne la poursuivit pas. Lorsque 
la fugitive avait passé près de lui en le frôlant de 
sa guimpe et de son voile, Pontmartin avait eu 
peine à retenir un cri de stupeur. Il aperçut ses 
compagnes pressées, comme des ombres, contre 
le grillage qu il leur était interdit de franchir. Il 
entendit un chuchotement vague, un susurrement 
insaisissable, pareil à un souffle de brise expirant 
sur les bords d un lac. Puis plus rien, que ce qui 
reste d'une apparition ou d'une hallucination ! De 
celte vision de son enfance, il restera seulement à 
l'élève de Saint-Louis un souvenir qui, après de 
longues années, lui inspirera une Nouvelle' dont 
le prologue seul est exact. 



Il 



Les vacances de iS'^'i se passèrent à Paris, les 
Angles étant trop loin pour que l'on pût y revenir 
chaque année, En octobre i(S2/i, Armand de Pont- 

I. ^fa (Uirm^liie, dans les Souvenirs iriin viriix crili<iue, t. I\, 
p. O2. 



3o ARMAND DE PONTMARTIN. 

maitin commença sa troisième sous un professeur, 
M. Etienne Gros, qui était un helléniste remar- 
quable. Sa santé toujours délicate fut éprouvée à 
ce moment par une croissance excessive, et au 
printemps de 1820. ses parents le ramenèrent aux 
Angles. Quand vint l'été, on alla passer six 
semaines aux bains de mer, à Marseille ; mais 
l'oncle Joseph n'y accompagna pas son frère et 
son neveu : aussi ce fut la grande année de la cor- 
respondance en vers latins. 

A la rentrée de i825, complètement rétabh, il 
recommença sa troisième, qu'il fit avec le plus 
grand succès. Aux vacances du jour de l'an 1826, 
son père, pour ses étrennes, lui offrit le choix entre 
une tragédie jouée par Talma et un spectacle du 
Cirque Olympique. Y Incendie de Salins \ qui atti- 
rait alors tout Paris. Hélas ! il choisit le Cirque. 
Talma mourut peu de temps après -, si bien que, 
par sa faute, Pontmartin, qui devait être un fana- 
tique de théâtre, n'a jamais vu le grand tragédien. 

Il prit, du reste, sa revanche aux mois d'août 
et de septembre 1827, après son année de seconde, 
où, sous la direction d'un excellent maître. 
M. Yendel-Heyl, il avait fait une ample moisson 
de couronnes. Pour l'indemniser de ses vacances 
manquées (comme celles de 182C, celles de 1837 
se passèrent encore à Paris), ses parents lui accor- 

I. En 1825, un terrible incendie avait dévoré la plus grande 
partie de la ville de Salins (.Tura) ; elle a été rebâtie sur un plan 
plus régulier. 

3. Le 19 octobre 182O. 



LES ANNEES DE COLLEGE. 31 

dèrent cinq soirées théâtrales : à l'Opéra, Moïse; 
au Théâtre-Français, M"" Mars dans les Femmes 
savantes cl dans la Jeunesse de Henri \ ; à l'Opéra- 
Comique. l/i Danf Blanche; au théâtre de Madame, 
le Mariage de l'aison, joué par Léontine Fay, 
Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul el Numa ; 
et enfin, à la Porle-Sainl-Marlin, le drame de 
Trente ans on la vie d.\in joueur, où Frederick 
Lemaître el M""^ Dorval, par leur merveilleux 
talent, faisaient illusion aux spectateurs sur la 
valeur réelle de la pièce de ,Victor Ducange et 
Dinaux '. 

Dans la seconde série de ses Mémoires ',Poni- 
martin a longuement parlé d'un accident, dont il 
fut victime à cette date, et qui, d'après lui, « a 
dominé toute sa vie. a décidé de sa carrière, a 
mêlé une souflrance secrète, intime, à la fois chro- 
nique et aiguë, à tous les épisodes, à tous les 
chagrins, à toutes les joies de son existence ». 

C'était le la septembre 18':»-, il était allé her- 
boriser, avec deux ou trois camarades de Saint- 
Louis, sur les coteaux de Bellevue et de la Celle- 
Sainl-Cloud : soudain il tomba en arrêt — comme 
Jean-Jacques devant la pervenche — devant une 
jolie petite Heur bleue, dont il ignorait le nom. Ce 
nom, il voulut le demander au plus savant de ses 

I. Ce dernier nom cachait un bantjuicr, M. Beudin, cl un chef 
d'institution. M. Goul)aux, qui avaient formé des dernières syllabes 
de leurs deux noms le pseudonyme de Dinaux. La première repré- 
sentation de Trente ans ou lu Vie d'un joueur avait eu lieu le 
i() juin 1827. 

a. Chap. I. p. i-5'|. 



3j ARMAND DE POM MARTIN. 

camarades ; mais ces derniers, pendant ses extases 
et ses rêveries contemplatives, avaient pris les 
devants et étaient déjà loin. Alors il voulut crier... 
Vox fdiiclhus A.7's//.'En quelques minutes, le timbre 
de sa voix avait subi une altération inexplicable ; 
ou plutôt cette voix sans timbre passait incessam- 
ment d'une sorte d'exlinction à des notes aiguës et 
fausses, d'autant plus pénibles pour lui qu'il avait 
et qu'il eut toujours l'oreille juste. « Ce n'est 
rien, c'est la mue .' » lui dirent ses camarades après 
1 avoir entendu. — « C'est la mue .' » dirent le soir 
ses parents. Celte mue devait durer toujours. 

Devons- nous croire que vraiment cette défectuo- 
sité vocale (( a dominé toute sa vie», que cette voix 
fluette, si peu en rapport avec sa haute taille, a été 
pour lui un martyre continu, la cause de tristesses 
et de déceptions sans nombre : qu'elle l'a empêché 
de se présenter à l'Académie, où plus d'une fois, 
en effet, il n'a dépendu que de lui d'être élu':' 11 
lui a plu de le dire, un jour qu'il avait ses nerfs, 
mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Et 
d'abord, celle prétendue aphonie était bien rela- 
tive. Que de gens ont causé avec lui sans jamais 
s'en apercevoir! Mais, réelle ou non, peut-être 
avait-elle pu impressionner son imagination assez 
vivement pour produire ce demi-désespoir dont il 
nous parle .^ Sans doute, mais c'est ce désespoir 
que je nie. On le comprendrait à peine, si Ponl- 
martin avait jamais eu le désir d'aborder le barreau 

1. Voir plus bas le chapitre sur Armand de Pontinarlin et l'Aca- 
démie française. 



LES ANNEES DE COLLEGE. 0^ 

OU la tribune. A aucun moment de sa vie, il n'y 
a songé. Sa seule ambition fut d'être un écrivain, 
et pour réussir dans les lettres, point n'est besoin 
d'avoir une grosse voix, 06' magna sonaturum. Le 
discours de réception à l'Académie ? Mais, fran- 
chement, se préoccupe-t-on trente ans d'avance 
d'une mauvaise heure à passer, quand cette heure 
doit être unique.^ El d'ailleurs, là même, n'a-t-on 
pas la ressource de prétexter au dernier moment 
une indisposition et de prier un Legouvé ou 
un Camille Doucet de lire à votre place ? Autre 
considération : quand un jeune homme est ou se 
croit atteint d'une infirmité qui l'humilie, la pre- 
mière chose qu'il fait d'instinct, c est de fuir le 
monde, où il redoute la raillerie des autres jeunes 
gens et plus encore celle des femmes. Or, nous 
savons, par le témoignage de ses amis et par le 
sien propre, que personne plus que lui n'y brilla, 
que nul n'y déploya plus de verve et de gaieté, et 
cela précisément dans les années où il voudrait 
nous faire croire qu'il vivait à 1 écart, en proie à ses 
sombres pensées. Autre chose encore : Pontmar- 
tin a siégé huit ans au Conseil général du Gard, 
et à coup sûr il ne s'y est pas senti humihé et infé- 
rieur à ses collègues, qui avaient peut-être plus 
d'accent que lui, mais qui, toutes les fois qu'il pre- 
nait la parole, l'écoutaient avec un plaisir sans 
mélange. Lnc seule fois, je l'ai entendu parler de 
sa voix grêle, et c'était en manière de plaisanterie, 
pour faire passer un de ces calembours dont il 
était coulumier. 



34 ARMAND DE POîSTMARÏIN. 



III 



Au mois d'octobre 1827, il entra en rhétorique 
où il retrouva, comme professeur de rhétorique la- 
tine, son professeur de seconde, M. Vendel-Heyl. Le 
professeur de rhétorique française était M. Charles 
Alexandre*, plus tard membre de l'Institut, hellé- 
niste de premier ordre et bon latiniste. Les deux 
professeurs d'histoire étaient également deux 
hommes d'un réel talent, M. Dumontet M, Charles 
Durozoir : le premier, auteur d'une bonne Histoire 
romaine, et le second, collaborateur très actif de la 
Biographie universelle de Michaud. 

Les vacances de 1828 procurèrent à Pontmar- 
tin une grande joie, le retour aux Angles après trois 
ans d'absence. 

En 18 28-1 82 9. il fit sa philosophie avec 
M. Valette pour professeur. Afin de compléter et 
de rectifier au besoin les leçons du collège, ses 
parents lui avaient donné pour répétiteur M, Mi- 
chelle, lui-même professeur de philosophie à Sta- 
nislas, fervent chrétien et membre de la Congré- 
gation . 

Jusqu'à la fin, il avait été sans conteste l'élève 
le plus brillant de Saint-Louis. Dans les années 

I. Charles Alexandre (1797-1870), élève de l'Ecole normale, 
professeur de rhétorique, proviseur, inspecteur général des études, 
membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, auteur 
d'un Dictionnaire grec- français, qui est longtemps resté classique. 



LBS ANNÉES DE COLLÈGE. 35 

i8'i6, 1897, 1828 et 18-29, ^^ collège Saint-Louis 
a remporté vingt prix au concours général. Armand 
de Pontmartin en a eu, à lui seul, plus du tiers : 
deux en 1826, deux en 1827, deux en 1828, un 
en 1829. Il obtint, en troisième (1826), le premier 
prix de vers latins et le second prix de version 
grecque: — en seconde (1827). le premier prix 
de narration latine et le second prix de version 
latine; — en rhétorique (1828), le premier prix 
de discours français et le second prix de version 
latine: en philosophie (1829). le second prix de 
dissertation latine. A ces sept prix se venaient 
ajouter une douzaine d'accessits. Dix-neuf nomi- 
nations au concours général, le cas assurément 
était rare. Dans la bibliothèque de sa maison des 
Angles, Pontmartin avait conservé ses volumes de 
prix ; il y en a cent soixante-quatre : cent un obte- 
nus au collège, soixante-trois au concours général. 
Au nombre de ces derniers, et parmi ceux qu'il a 
le plus souvent feuilletés, je remarque les volumes 
de critique de l'abbé de Féletz ' , de l'Académie fran- 
çaise. Les maîtres de Pontmartin prévoyaient-ils 
qu'un jour, avec plus d'esprit encore et avec un 
bien autre éclat que le très spirituel abbé, il ferait 
à son tour des Causeries littéraires, qui resteront 
les chefs-d'œuvre du genre .►^ 

Ses succès étaient d'autant plus remarquables 
que le surmenage n'y était pour rien. L'élève Pont- 
martin n'était pas ce que. dans le langage des 

I. Mélanges de philosophie , d'histoire et de littérature, par Ch.-M. de 
Féletz. de l'Académie française, 6 vol. in-8, 1826-1828. 



36 ARMAND DE PONTMARTIN. 

écoles, on appelle une hête à concours; il était 
externe libre, et nous verrons tout à l'heure que 
déjà il allait dans le monde et fréquentait quelques 
salons 011 les lettres étaient en honneur. Il soignait 
sa toilette, — ce qu'il sera loin de faire plus tard, 
elle mardi, jour de composition, il éblouissait les 
internes par l'élégance et l'éclat de ses bottes. En 
rien il ne ressemblait à ces pioclieurs que les chefs 
d'institution chauffent en vue du concours général 
et qui sont voués à une ou deux spécialités. 
Il n'était pas seulement un fort en thème, il était 
fort en tout, en discours français et en version 
latine, en thème latin et en version grecque, en 
vers latins, en discours latin et en dissertation 
française ; soit au collège, soit au concours géné- 
ral, il a remporté des prix dans toutes les facultés 
latines, grecques et françaises. Sainte-Beuve, si 
exact d'ordinaire, s'est donc trompé lorsque, dans 
ses Nouveaux Lundis, il a écrit que Pontmartin 
péchait par le manque d'études premières ; que, 
chez lui, le fonds classique était faible et insuf- 
fisant. (( Il cite sobrement du latin, dit-il, quelque- 
fois de l'Horace; mais aux moindres citations, 
pour peu qu'on en fasse, le bout de l'oreille 
s'aperçoit; quand il cite le vers : Lrit enini futgore 
suo..., il oublie Venim-: par oîi je soupçonne qu'il 
ne scande pas très couramment les Acrs latins. Un 
jour, à une fin de chronique littéraire ', parlant de 
la Dame aux Camélias et lui opposant la vertu des 

I. Revue des Deux Mondes, chronique de la quinzaine, i" jan- 
vier i85'|. 



LES ANNÉES DE COLLEGE. 87 

bourgeoises el des chastes Lucrèce, il a dit : 
DOMUM tnansif, lanam fecit ; d'où je conclus qu'au 
collège il était plus fort en discours qu'en thème'. » 
La vérité, au contraire, est que Pontmartin, éco- 
lier, avait réussi de façon peu commune dans les 
facullés latines. Le hasard fait que j'ai ici. sous la 
main, à la campagne, les Annales des concours 
généraux pour la classe de troisième. L'invasion 
de la Grèce par les armées de Xerxès, Athènes 
menacée par les Perses et sauvée par Minerve, 
Pallas Athenarum servalrix. telle était en iS'îG la 
matière à mettre en vers latins. Pontmartin eut le 
premier prix. Hélas ! quarante-quatre ans plus 
tard, lorsque les armées allemandes se sont, à flots 
pressés, précipitées sur la moderne Athènes, — 
où Minerve était représentée par Jules Favre. — le 
vieux critique aurait pu murmurer les vers de 
l'élève de Saint-Louis : 

Adsit, et insuUet palriis jain inœnibus hoslis 
Barbariis ; infjenud se jade l servus in urbe. 
Vos tainen, cives, minqaain cognala relinquet 
Libertas, inter belliqae fugn-que labores, 
V'obis libertas vultti arridebit amico... 
Tuque, noro splendore nitens rediviva resiirge. 
dilecta Diis ! 6 patria - ! . . . 



I. Nouveaux Luiidis, t. H, p. i3. 

3. Annales dos concours généraux, par MM. I$eli\ et Roche. Classe 
de troisième, p. 97, L. Hacheltc, rue Pierre-Sarrazin, la, Paris, 
1826. 



38 ARMAND DE PONTMARTIN, 



IV 



Rien n'égalait pour Pontmartin la douceur de ces 
souvenirs d'enfance et de jeunesse. Le collège 
n'avait point été pour lui un exil et une prison. 
Les conseils affectueux et le sourire de son père, les 
encouragements de l'oncle Joseph, les baisers de sa 
mère, ne lui avaient pas manqué un seul jour. De 
sa fenêtre, quand il interrompait un moment son 
travail, au lieu d'un noir et lugubre préau, il voyait 
le jardin du Luxembourg; il apercevait les palom- 
bes perchées sur les hautes branches des platanes, 
des hêtres et des tilleuls, le grand carré où des étu- 
diants et des rapins jouaient à la paume, se servant 
de leurs mains en guise de raquettes. Pour se 
rendre au collège, il lui fallait suivre dans toute sa 
longueur l'allée qui passe devant la façade du 
palais et conduit à la grille, voisine de l'Odéon ; il 
s'y croisait parfois avec des hommes célèbres qui 
auraient bien troqué leur renommée contre ses 
quinze ans s'il eût voulu les leur céder : Camba- 
cérès, le docteur Portai, François Arago, M, de 
Sémonville, le grand référendaire, et le chancelier, 
M. Dambray. Dans la belle saison, il avait presque 
tous les jours la bonne fortune de pouvoir s'incli- 
ner discrètement devant un petit homme à la che- 
velure grise, mais à la tournure encore jeune, 
invariablement vêtu du même costume : chapeau 
gris, gilet blanc, redingote bleu de roi. pantalon 



LES ANNÉES DE COLLÈGE, Sg 

de nankin, guêtres blanches, et, ù la main, une 
petite badine en ébène. Il ne se lassait pas d'admirer 
sa figure longue, un peu osseuse et pâle, son front 
d'une ampleur olympienne, ses yeux de génie. 
C'était Chateaubriand, qui s'acheminait d'un pas 
leste de la rue d'Enfer à l'Abbaye-au-Bois. Plus 
régulièrement encore, il rencontrait, le matin, un 
autre jeune vieillard, d'une tenue fort correcte, 
d'une physionomie spirituelle, appuyé sur une 
canne à pomme d'or et un livre sous le bras, qui 
ne manquait jamais de lui faire un petit signe 
d'amitié. C'était son voisin, le comte Joseph Bou- 
lay de la Meurthe', propriétaire d'un très bel hôtel 
entre cour et jardin, situé au coin de la rue du 
Pot-de-Fer et de la rue de Yaugirard, en face du 
n" 37. Notre collégien cependant continuait sa 
route; mais avant d'entrer en classe, il s'arrêtait 
chez le pâtissier de la rue des Francs-Bourgeois- 
Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et qu'il 
appelait Buissonière, parce qu'on y faisait l'école 
de ce nom, Pontmartin a fait depuis de meilleurs 
calembours, il en a fait de pires. 

Il lui arrivait souvent, les jours de congé, de 
passer la soirée chez son oncle, le marquis de 
Cambis-, qui occupait le premier étage de l'hôtel 
Boulay de la Meurthe. M. de Cambis donnait 

1. Ancien président, sous l'Empire, de la section de législation 
au Conseil d'Etat. Son fils aîné fut vice-président de la République 
en i8:i8. 

2. Le marquis Auguste de Cambis-d'Orsan {1781 -1860), député 
de Vaucluse le 10 novembre i83o, réélu le 5 juillet i83i, puis le 
31 juin i8.'<'i; pair de France le 3 octobre 1837, 



4o AIIMAND DE PO>TMAUTI>. 

d'excellents dîners et avait un salon politique, dont 
les principaux habitués étaient M. Laine, l'éloquent 
orateur ; le vicomte de Bonald : le comte Armand 
de Saint-Priest, père du spirituel académicien qui 
remplaça du même coup, en 1849, Ballanche et 
Jean Vatout : M. Renouvier', député de l'Hérault: 
M. Delalot, député de la Marne, un fin lettré, 
longtemps rédacteur du Journal des Débats. Les 
lettrés, du reste, n'étaient pas rares, en ce temps- 
là, sur les bancs de la Chambre. M. de Cam- 
bis, qui allait être bientôt député de \aucluse, 
puis pair de France, était lui-même un helléniste 
distingué. Dans sa jeunesse, en collaboration 
avec son ami M. Renouvier, il avait publié une 
traduction de Y Iliade, très neuve et en avance 
sur son temps de plus d'un demi-siècle. Mise au 
jour en 1810, elle n'avait pas réussi, parce qu elle 
était trop littérale, trop homérique, et que les 
contemporains de Lu ce de Lancival, de Bitaubé et 
d'Esménard ne pouvaient pas décemment supporter 
que Ion appelât Minerve la déesse aux yeux de 
génisse. Cet oncle de Pontmartin était du reste une 
encyclopédie vivante. Il connaissait bien les litté- 
ratures italienne et anglaise, s'intéressait aux 
sciences, avait même étudié la théologie. Mais ce 
qu'il possédait le mieux, c'était la littérature fran- 
çaise du xvii" siècle. Il savait par cœur plu- 
sieurs tragédies entières de Corneille et de Racine, 

I. Jean- Antoine Renouvier (1777-1863), député de Montpellier 
de 1837 à i834; père de M. Jules Renouvier, l'archéologue, et de 
M. Charles Renouvier. le philosophe. 



LES ANNÉES DE COLLEGE. 4l 

les Oraiso/is funèbres de Bossuet, les Caractères 
de La Bruyère. Malgré sa tendance au scep- 
ticisme, il mettait au-dessus de tout VHisloire des 
variations des Etj lises protestantes, de Bossuet, et 
y trouvait encore plus d'esprit que dans Voltaire, 
qui ne laissait pas pourtant de lui être cher, 

M. de Pontmartin conduisait aussi quelquefois 
son fils chez son ami le docteur Double. Le salon 
de M. Double, 19, rue des Petits-Augustins, res- 
semblait à une succursale ou à un vestibule de 
l'Institut. André-Marie Ampère, Arago, Poisson, 
Gay-Lussac, Mathieu, Biot, ïhénard, Alibert. 
Récamier s'y rencontraient avec Paul Delaroche, 
Pradier, Ary Scheffer, Guizot et Villemain. La 
conversation, la vue seule de ces savants, de ces 
artistes, de ces écrivains, n'était-elle pas pour le 
jeune collégien la plus éloquente des leçons, la 
mieux faite pour lui inspirer le goût du travail, la 
passion de l'étude.^ 

Quand il avait été premier trois fois de suite, 
son père le menait voir Iphi(jénie en Aulide, jouée 
par M"' Duchesnois, ou entendre la Dame Blanche 
chantée par Ponchard et par M™" Rigaut-Palar. A 
la lin de février 18 ri 9, il était en philosophie, et, 
déjà, malgré les explications de son professeur, il 
commençait à trouver, comme M. Jourdain, qu'il 
y avait là beaucoup de tintamarre et de brouillamini. 
Cela ne l'empêchait pas d'être encore premier à 
l'occasion. Un jour, à la suite d'un coup double en 
dissertation latine et française, on lui promit pour 
récompense une demi-soirée à l'Opéra. Il sortirait 



42 vrjMvnd de pommartin. 

du théâtre avant le ballet, de peur que les pirouettes 
et les ronds de jambes de M""' Legallois, Noblet et 
Montessu ne fissent une trop dangereuse concur- 
rence à Descartes et à Condillac ; mais il entendrait 
d'un bout à l'autre le Comte Ory, qui était alors 
dans toute la fraîcheur de son succès et qui ne du- 
rait que deux heures. Ces deux heures furent pour 
lui un véritable enchantement. Le chef-d'œuvre de 
Rossini était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur, 
Dabadie, Alexis Dupont, M'"" Damoreau, M"'^ lawu- 
reck. Nourrit surtout y était la perfection même. 
Le jeune philosophe était sous le charme. Le len- 
demain, quand le digne M. Valette lui demanda 
son opinion sur l'Ontologie, il fut sur le point de 
répondre : Une dame de haut pavage. Quand 
M. Valette voulut saA^oir ce qu'il pensait de l'asso- 
ciation des idées, peu s'en fallut qu'il ne réphquât : 
A la faveur de cette nuit obscure... 

Le Comte Ory s'était décidément emparé de ses 
souvenirs, de ses songes, de sa mémoire... Il le 
savait par cœur ; il en fredonnait les principaux airs 
en traversant la grande allée du Luxembourg, et 
lorsqu'il franchissait la petite porte de la rue 
Monsieur-le-Prince, il répétait mezza voce le chœur 
du second acte : En ce séjour chaste et tranquille! 
Qu'il dût devenir un critique célèbre, il ne s'en 
doutait guère, à coup sûr ; mais ce qu'il savait bien 
déjà, c'est qu'il serait certainement un mélomane! 

Malgré le charme qui ramenait si souvent le 
vieux critique et le vieux mélomane à ces heureuses 
et lointaines années, le plus vivant de ses souvenirs 



LES ANNÉES DE COLLEGE. 43 

de jeunesse était celui qui lui était resté de ses 
camarades de collège. 

Saint-Louis, en ce moment, passait pour un 
aristocrate, plus distingué, mieux surveillé, mieux 
élevé, mieux velu, mieux chaussé que Louis-le- 
Grand et Henri IV, Charlemagne et Bourbon. 
Dans la cour et dans les classes retentissaient 
les noms dXgolin du Cayla, de Louis d'Eckmûhl, 
de Guy de la Tour du Pin. de Pierre de Brézé (le 
futur évêque de Moulins), de Raymond de Mon- 
teynard. d'Henri de Cambis, de Charles de la 
Bouillerie, d'Emmanuel d'Alzon, d'Adrien Dela- 
hante, d'Hector de La Perrière, de Léon de Bernis, 
de Féodor de Torcy, etc., etc. Entre ces fils de 
grands seigneurs et les élèves de condition plus 
modeste, Armand de Pontmartin était volontiers 
le trait d'union. Il était aussi lié avec Casimir Gail- 
lardin ' , dont le père était portier chez le marquis 
de Dreux-Brézé, qu'avec Pierre de Brézé lui-même. 
Un de ses meilleurs amis était le fils d'un petit 
bourgeois de Limoges, Léonard Retouret, très bril- 
lant élève et le porte-drapeau des libéraux. Parmi 
ceux qui, comme Retouret, lui disputaient les 
premières places, il aimait à se rappeler deux autres 
de ses condisciples, Emmanuel Richomme et 
Armand de Crochard. Richomme était son rival 
le plus dangereux au point de vue des fins d'a/inée 
scolaire. Gai, amusant, spirituellement fantaisiste, 

I. Plus lard professeur d'histoire au collège Louis-le-Grand. et 
auteur d'une excellente Histoire </u rhjne de Louis XIV, couronnée 
par l'Académie française. (Grand prix Gobert.) 



44 ARMAND DE PONÏMARTIN. 

Armand de Grochard était le sourire de la classe. 
D'une intelligence extraordinaire, doué d'nn vrai 
talent poétique, il aurait certainement fait parler 
de lui, s'il n'eût préféré se retirer en province, dès 
qu'il eut fini son droit. Il mourut en i833 à Nogent- 
le-Rotrou, dans le pays Chartrain, où il avait 
accepté les modestes fonctions* de juge suppléant 
près le tribunal de première instance. Mais de 
tous les camarades de Pontmartin, celui qui lui 
inspira la plus vive affection, — une affection 
qui se mélangeait déjà de respect, — ce fut Emma- 
nuel d'Akon. 

Emmanuel d'Alzon'. qui devait être plus tard 
un si rude travailleur, l'infatigable ouvrier de tant 
de belles œuvres, le fondateur du collège de 
l'Assomption, à Nimes, était à Saint-Louis un élève, 
non pas médiocre, mais inégal, un peu fantasque, 
traité souvent de paresseux par ses professeurs. Un 
samedi, on venait de donner les places : Pont- 
martin était premier : d'Alzon n'avait pas fini sa 
composition, il fut classé parmi les derniers et ne 
parut pas d'ailleurs s'en émouvoir autrement. Les 
deux amis sortirent du collège en se donnant le 
bras : « Sais-tu, dit Pontmartin, à quoi je songeais 
pendant qu'on donnait les places ? A ces paroles de 
l'Evangile : Les premiers seront les derniers et les 
derniers seront les premiers. » 

Quelques années plus tard. Armand de Pont- 

I. Emmanuel Daudé d'Alzon, né en 1811, comme Pontmartin, 
mort le 31 novembre 1880. Voir sur lui Souvenirs d'un vieux cri- 
tique, t. 1, p. 335-3 'io. 



LES ANNEES DE COLLEGE. 45 

martin et Henri de Cambis ' se préparaient à passer 
leur soirée au Théâtre-Italien : on donnait Otelln 
avec Rubini et M""^ Malibran ! Au moment oii ils 
terminaient leur toilette, ils virent entrer leur 
cousin, l'abbé Adalbert de Cambis : « Je vous 
annonce, leur dit-il, une grande nouvelle, Emma- 
nuel d'Alzon est depuis trois jours au séminaire de 
Montpellier. » 

Et sans respect pour la cravate blanche d'Henri 
de Cambis et le bel habit de Pontmartin (un habit 
de Blain !), l'abbé ajouta : « H a choisi la meilleure 
part. » 

I. Henri-François-Marie- Auguste, comte de Cambis-d'Orsan. fils 
du marquis, né le8 juin 1810; élu député d'Avignon le iSaoût iS.'ia, 
réélu le i'' août 18^6. Il mourut le a'i aoiil i8.'i7. 



CHAPITRE III 

L ÉCOLE DE DROIT 
(1829-1832) 



M. Poncelet ou le professeur mélomane. A. la Sorbonne. Cours de 
MM. Guizot, Villemain et Cousin. — Jules Janin et le Siècle de 
Charles X. Les arts et les lettres en l'an de grâce 1829. Le 
romantisme de Pontmartin. — L'atelier de Pavd Huet et la pre- 
mière représentation à'Hernani. Félix Lebertre et la Silhouette. 
Le Petit Plutarque français. Le Correspondant. Première ren- 
contre de Pontmartin avec rVcadémie. Mort de M. Eugène de 
Pontmartin. — Mort de l'oncle Joseph. Le choléra. La prédic- 
tion de Léonard Retouret et le 19 avril 1832. La première 
représentation de la Tour de Nesle. Alfred Thureau-Dangin. — 
Retour à Avignon. 



I 



Au mois d'août 1829, Armand de Pontmartin 
passa son baccalauréat, ce qui fut, on le pense bien, 
une simple formalité. Si j'en parle, c'est pour ce 
petit détail : un de ses examinateurs s'appelait 
Villemain. Trois mois après, il prenait sa première 
inscription de droit. Des cours de l'école, il ne 
semblait avoir gardé aucun souvenir ; de ses pro- 
fesseurs il ne parlait jamais, sauf quelquefois de 



L ÉCOLE DE DROIT. 47 

M. Poncelet' professeur dhisloire du droit. Un soir, 
aux Italiens, à une représentation à'Otcllo, M. Pon- 
celet n'avait pas de place ; Pontmartin lui donna 
la sienne, sous le fallacieux prétexte qu'il allait au 
bal chez l'ambassadeur d'Angleterre. Depuis ce 
soir-là, ils furent amis, et ils prirent bientôt l'habi- 
tude de se rencontrer dans la grande allée du 
Luxembourg, où ils dissertaient à perte de vue sur 
Gluck et sur Rossini, sur Nourrit et sur Ponchard. 
sur M"' Sontag et sur M"" Damoreau. Au bout de 
trois mois, l'accord était si parfait entre nos deux 
mélomanes qu'As se tutoyaient. Cette liaison du reste 
n eut point pour effet d éveiller chez Pontmartin 
le goût de la procédure ou celui des Pandectes, 
et il continua de briller surtout par son absence 
aux leçons de MM. Duranton, Demante et Du 
Caurroy. En revanche, il était des plus assidus à la 
Sorbonne. Dès le collège, il avait été plus d'une fois 
conduit par son père et par l'oncle Joseph aux cours 
de MM. (iuizot, Cousin et Villemain. Etudiant, il ne 
manqua aucune de leurs leçons. L'impression qu'il 
en ressentit ne devait jamais s'effacer. 

M. Guizot avait choisi pour sujet de son cours 
de 1839-1830 l'histoire de la civilisation en France 
pendant les xi% xn' et xnr siècles, de Hugues 
Capel à Philippe de Valois. M. Villemain exposait 

I. François-Frédéric Poncelet (1790-1843). Il avait publié en 
1837 un ouvrage qui se rattachait à ses préoccupations musicales 
et qui a pour litre : Privilèges ilc l'Opéra. On lui doit aussi un 
Cours d'histoire du droit romain et un Précis de l'histoire du droit 
civil français. 



i8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

l'histoire de la langue et des lettres au moyen âge 
en France et dans l'Europe méridionale. M. Cousin 
avait pris pour thème l'histoire de la philosophie 
du xvin' siècle. 

11 n'était pas un jour de la semaine oîi le public, 
de plus en plus nombreux, ne fût assuré de voir 
monter en chaire un des trois professeurs : 

Le lundi, M. Guizot; 

Le mardi, M. Villemain ; 

Le mercredi, M. \illemain ; 

Le jeudi, M. Cousin; 

Le vendredi, M. Cousin; 

Le samedi, M. Guizot. 

Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, 
devenu un rendez-vous plus accrédité que le Bois 
de Boulogne, le Jardin des Tuileries et le Boule- 
vard des Italiens, se rencontraient, au milieu d'une 
jeunesse enthousiaste, le député et le pair de 
France, le membre de l'Institut et le journaliste, 
l'artiste et le poète, l'universitaire et le séminariste, 
les femmes savantes et les beautés à la mode, Phila- 
minte et Céhmène. Autour de la chaire se pressaient 
tons ceux qui, ayant un nom, voulaient le soutenir, 
ou qui, n'en ayant pas, voulaient le faire ; tous ceux 
qui allaient être ou qui ont failli être célèbres. Le 
duc de Broglie — l'ancien — y coudoyait le duc 
de Noailles; Théodore Jouffroy s'asseyait côte à 
côte avec Sainte-Beuve : les rédacteurs du Globe, 
du Journal des Débals, de la Revue française, 
préludaient à leurs destinées plus ou moins bril- 
lantes ; ils venaient apprendre à parler en écoutant. 



L KCOI.E DE DROIT. ^9 

Saint-Marc Giiardin, Vitet, Nisard, Cuvillier- 
Fleury, Charles Magnin. Duvergier de Hauranne, 
P.-J. Dubois, Louis de Carné, Silvestre de Sacy. 
Charles de Rémusat, Montaleinbert, Larcy, Dami- 
ron, Alfred de Falloux, et quelquefois Alfred 
de Musset, l'Académie de l'avenir, un vaillan], 
état-major de lieutenants prêts à passer capitaines. 
ou de capitaines destinés à devenir généraux ! 

Des trois illustres maîtres de la Sorhonne, 
M. Guizot, s'il était le plus original et le plus 
éloquent, n'était pas le plus couru et le plus 
applaudi. Ses leçons sur les éléments constitutifs 
de la société moderne, 1 aristocratie féodale, 
l'Eglise, la royauté, les communes, étaient des 
modèles d'impartialité. D'une science profonde, 
d'une forme élevée, sobre et ferme, elles étaient 
certainement supérieures à colles de ses deux 
collègues. Mais ce grave professeur au teint pâle, 
au profd correct, à la physionomie austère, impo- 
sait à ses auditeurs plus qu'il ne les attirait. Son 
magnifique organe, si net, si vibrant, avait conservé, 
de son éducation et de sa jeunesse, je ne sais quelle 
rigidité calviniste qui refroidissait l'enthousiasme. 
On l'admirait, mais 1 admiration était tempérée par 
une sorte de respect. Il n'y avait pas entre l'orateui- 
et son public ces courants électriques qui triplent 
le succès. On était conquis, on n'était pas charmé. 
Le charmeur, c'était Villemain. 

Lorsque ce dernier traversait la foule pour arri- 
ver jusqu'à sa chaire , le sourire était déjà sur 
toutes les lèvres. On s'était habitué si vite à sa 



5o ARMAND DE PONTMARÏIN. 

spirituelle laideur, qu'elle semblait une grâce et 
une malice de plus. Cinquante ans plus tard, 
Pontmartin évoquera en ces termes le souvenir de 
ces inoubliables leçons du Villemain de 1829 : 

Il me semble que je le vois encore, une liasse de livres 
ou de papiers sous le bras, le dos voûté, la tête penchée sur 
une épaule, le scintillement du regard voilé sous le renfle- 
ment des paupières, le pli des lèvres s'essayant au sourire 
comme un arc qui va lancer des flèches, le tout avec un 
petit air de Saint e-^itouche qui ne présageait rien de bon 
pour les idées communes, les ignorants, les pédants et les 
imbéciles. 

Il s'asseyait, il parlait, et aussitôt le charme opérait, 
l'orateur et l'auditoire étaient unis par un fd magnétique. 
Sa voix, par une incroyable flexibilité d'organe, une éton- 
nante variété d'intonations, donnait une valeur prodigieuse 
non seulement à toutes ses paroles, mais à tous ses silences. 
Quelle ingéniosité ! Quelle souplesse! Quel art caché sous 
ce naturel ! Quelle justesse de demi-teintes et de nuances ! . . . 
Les allusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions 
narquoises, étaient saisies au vol avec une promptitude qui 
nous mettait de moitié dans les spirituelles intentions de 
notre enchanteur. C'était plaisir de souligner ce qu'il di- 
sait, d'achever ce qu'il commençait, de deviner ce qu'il 
taisait '... 

Et pourtant, plus étonnant encore était Victor 
Cousin. Villemain était un merveilleux, un incom- 
parable virtuose, Cousin était tout un orchestre. 
Ce n'est pas de ses leçons de la Sorbonne que l'on 
aurait pu dire : Cela manque de musique. Il parlait 
histoire comme Guizot, littérature comme Ville- 

1. Souvenirs d'un vieux critique, t. JIl, p. 70, i8}S3. 



l'école de droit. 5i 

main ; il parlait même p/ùlosop/ne, et il obtenait 
des effets plus extraordinaires en traitant des 
sujets plus arides. Sa faculté d'exposition avait 
toute la valeur d'une invention originale. Partout 
où il voulait mener son auditoire . son auditoire 
le suivait, avec frémissement, avec transport. 

Nous sommes en 1887. Les maîtres sont morts. 
De leurs auditeurs, combien peu survivent! Pont- 
martin, l'un des derniers, se plaît à raviver, pour 
un moment, ces figures disparues, ces images 
éteintes, ces grands jours de la Sorbonne depuis 
longtemps évanouis. 

Le cours de M. Cousin, écrit-il, eut l'heureuse fortune 
de coïncider avec les premières ardeurs du romantisme. On 
lui a reproché d'avoir fait le roman de la philosophie plu- 
tôt qui' son histoire. Celait là justement ce qui nous 
transportait. Pour passer des Méditations , des Odes et Bal- 
lades, des Orientales, d'Eloa, de Cromiuell et de sa préface 
aux leçons de M. Cousin, nous n'avions pas besoin de chan- 
ger d'atmosphère. Poésie, art, philosophie, découlaient de 
la même source, s'allumaient au même foyer, échangeaient 
tour à tour leurs rayonnements et leurs reliefs. L'éloquent 
professeur réagissait énergiquement contre la philosophie 
sensualiste des demeurants du dernier siècle, tandis que nos 
poètes et nos artistes appliquaient le même elTort de réac- 
tion aux pâles continuateurs do ^ oltaire et à l'école de 
l'abbé Delille... S'il ne disait pas assez clairement ce que 
devait être la philosophie, il nous apprenait au moins ce 
qu'elle devait ne pas être. D'ailleurs, encore une fois, ce dé- 
tail nous semblait secondaire. Il était pour nous un oracle 
plutôt qu'un professeur, et il sied aux oracles de s'entourer 
de nuages. Au bout de soixante ans, je crois le voir et l'en- 
tendre encore : Deiis! ecce Deus!... Il restait debout, et sa 
chaire devenait un trépied. Ses yeux lançaient des flammes. 



52 AUAIVND DE PONTMVRTIN. 

Ses gestes excessifs ajoutaient à l'entrainement de sa parole. 
Il était sibyllin sans être pédant, et ses obscurités parais- 
saient calculées pour rendre plus vils et plus éclatants ses 
jets de lumière. Il avait des hardiesses de pensée et de lan- 
gage qui saisissaient nos intelligences, élargissaient les ho- 
lizons et introduisaient violemment l'histoire contemporaine 
dans la philosophie de tous les temps '. 



II 



Pour un jeune homme épris de l'amour des 
lettres, pour le lauréat du collège Saint-Louis et 
du concours général, quelles fêtes que ces mati- 
nées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au de- 
hors! Partout, dans la poésie, dans le roman, 
dans les arts, ù la tribune comme au théâtre, c'est 
un renoaveau merveilleux, « le plus beau comme 
le plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de 
nos siècles ait encore vu -, » — « Allons -nous 
donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc avoir 
le siècle de Charles X. comme nous avons eu le 
siècle de Louis XIV ^ ') » Hélas ! Charles X va 
tomber: il va reprendre le chemin de l'exil. Mais 
il semble que, à cette heure suprême, les chefs- 
d'œuvre veuillent se presser sur ses pas pour lui 
former un cortège digne de cette maison de Bour- 
bon, qui a fait la France. Au dernier Salon de 

1. Causerie du 22 août 1887, Souvenirs d'un vieux criliiiue, t. X, 
p. lo't et 106. 

2. Lamartine, Des Destinées de la poésie. 

S. Jules Janin. Histoire de la Ultératare Jrançaise. 1829. 



L KCOI.E DK DU on. 5.? 

pcinlure de la Reslauralion, les plus grands noms 
de 1 art au xix*" siècle se donnent rendez-vous. Parmi 
les peintres, Ingres, Eugène Delacroix, Paul De- 
laroclie, Léopold Robert, le baron Gérard, Eugène 
Devéria. Isabey, Sclinetz. Horace \ernet, Gudin, 
Heim, Sigalon, Brascassat, Paul Huet, Bonington, 
Granet. Ary Schefier. Parmi les statuaires, 
Duniont, Goriot, Pradier, David d'Angers, Foya- 
tier, Rude, Nanteuil et Bosio. Du mois de juil- 
let 1839, au mois d'août i83o, pendant cette der- 
nière année de la Reslauralion, qui fut précisément 
la première année de droit de Pontmartin, Ros- 
sini fait représenter Guillaume Tell, et Auber Fra 
Diarolo : Viclor Hugo et Alfred de A igny donnent 
au Théâtre-Français llernaid elle More de \ einse\ 
Alfred de Musset publie les Contes d'Espagne et 
d' Italie, Sainle-Beuve les Consolations, Lamartine 
les Ihinnonies, i'iiéopliile Gautier ses premières 
Poésies -. Après s'être essayé sous les pseudo- 
nymes d'Horace de Saint-Aubin, de Yiellerglé de 



I . Guilliiumc Tell a été représenté pour la [ircmière fois le 
3 août iSac); 1b More de Venise, le a'i octobre il^ag; Fra Diavolo. 
le a8 janvier i83o; Hernani, le rî5 février i83o. Les Orientales et 
le Dernier jour d'un condamné, de Victor Hugo, sont des premiers 
mois do i8:j»). ainsi que l'édition comiilète et définitive des Poèmes 
d'Alfred de Vigny. ]. es Orientales parurent au mois de janvier 1829, 
le Dernier jour d'un condamné au mois de février, les Poèmes de 
^ igri) au mois de mai. 

3. I.,es (fontes d'Esjiatjne et d'Italie furent publiés en janvier i83o. 
les Consolations en mars, les Harmonies le i \ juin. Les Poésies de 
Tliéopliile (iauticr furent mises en vente dans les derniers jours de 
juillet; nous les trouvons en cffel inscrites sous le n" '1270 de la 
Bibliographie de In France du .3i juillet i83o. 



54 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Saint- Aime et de lord R'hoone. Balzac, entré en 
pleine possession de son talent , écrit les Scènes 
de la vie privée ^ tandis que Prosper Mérimée, 
après avoir fait paraître, au mois de mars 1829, la 
Chronique du règne de Charles IX, compose ces 
nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus ache- 
vées, la Partie de trictrac, le Vase étrusque et 
V Enlèvement de la Redoute. En même temps que 
Guizot, Villemain et \ictor Cousin professent à 
la Sorbonne, Cuvier. après quinze ans de silence, 
reprend son cours au Collège de France. Berryer 
prononce son premier discours parlementaire, 
Montalembert écrit son premier article. 

Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmar- 
tin allait bouquiner, sous les galeries de l'Odéon, 
chez son voisin le libraire Masgana, sûr d'y trou- 
ver le chef-d'œuvre du jour, en attendant celui du 
lendemain. Comme sa bourse d'étudiant était bien 
garnie, il achetait le volume et, sans perdre une 
heure, il allait le lire, l'hiver dans sa chambre de 
la rue de Vaugirard, en été sous les tilleuls du 
Luxembourg. 

En dépit de ses brillantes études classiques, ou 
peut-être à cause d'elles, il était romantique, — ro- 
mantique avec Victor Hugo et Sainte-Beuve, mais 
plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord 
Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute 
des trois unités, à la brisure du rythme, à la cé- 

I . La première édition des Scènes de la vie privée a été |iubliée 
au mois d'avril i83o. Les Chouans avaient paru au mois de 
mars iSaf). 



L KCOI.E DE DUOIT. 35 

sure plus libre, à la rime plus riche : mais ces 
questions déforme et de style n'avaient à ses yeux 
qu'une importance secondaire. Ce qui l'attirait, ce 
qui le passionnait dans le romantisme, pur encore 
de tout excès, c'était le retour aux idées spiritua- 
lisles et chrétiennes. Il saluait en lui l'allié de 
l'opinion royaliste, 1 adversaire des coryphées du 
lihéralisnir. des voltigeurs de Voltaire et de l'Ency- 
clopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se 
plaisait à y voir la revanche de l'art chrétien, des 
siècles de foi, de la cathédrale gothique, contre le 
temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa 
littérature aussi glaciale que sa philosophie. Plus 
tard, quand l'Ecole nouvelle, au lendemain de la 
révolution de i83o, reniera ses glorieux débuts et 
se fera anti-chrétienne, quand q'3 aura remplacé 89, 
quand le Cénacle sera devenu un club démago- 
gique, Pontmartin s'en séparera, mais il ne se 
ralliera point pour cela au pseudo-classicisme de 
Ponsard et de Lucrèce. Il demeurera ce qu'il avait 
été en iHay; jusqu'à la fin, il sera un romantique 
impénitent. 

III 

Emmanuel Richomme, son ancien condisciple 
de Saint-Louis, était le neveu du peintre Paul 
Huet, le précurseur de notre grande école paysa- 
giste. Pontmartin fréquenta l'atelier de l'artiste, 
son aîné seulement de quelques années', et noua 

I. Paul Hucl Liait ne le .'î octobre iNo'i. Il mourut le i) jan- 



56 AR^rVND DE PONTMAKIIN. 

avec lui une amitié, qu'il consacrera plus lard en 
lui dédiant les Mémoires d'un notaire, ce roman 
qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, 
mais où il y a de si charmants paysages, d'un ton 
si juste et si vrai. Lors de la première représenta- 
tion à'Hernani, Paul Huet fut chargé de fournir 
une bande; il la recruta parmi ses élèves et les 
amis de son neveu. Et voilà comment Armand de 
Pontmartin se trouva, le soir du 25 février i83o, 
au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à 
tout rompre les vers de Hugo, en compagnie des 
rapins les plus frénétiques. 

Dans ses Mémoires^, il a retracé les principaux 
épisodes de cette soirée mémorable. Il sortit du 
théâtre plus hugolâtre que jamais, pressé du be- 
soin de dire à tous — urbi et orbi — son admira- 
tion et son enthousiasme. Il y avait justement, en 
ce temps-là, sur le pavé de Paris, un j)etit journal 
qui lui avait quelques obligations et ne demandait 
pas mieux que d'insérer sa prose. De ses deux cou- 
sins, Henri et Alfred de Cambis, le second, pares- 
seux et étourdi, avait été retiré du collège, où il 
perdait son temps ; le marquis de Cambis lui avait 

vier 1869. (( Paul Huet, dit Tliéophile Gautier (Portraits contem- 
porains), représente dans le paysage le rôle romantique, et il a eu 
son influence au temps de la grande révolution pittoresque de 
i83o. Sa manière de concevoir le paysage est très poétique et se 
rapproche un peu des décorations d'opéra par la largeur des masses, 
la profondeur de la pers])ective et la magie de la lumière .. Nul n'a 
saisi comme lui la i)hysionomie générale d'un site, et n'en a fait 
ressortir avec autant d'intelligence rex]iression lieureuse ou mélan- 
colique. » 

I . T. I, ]). 129-1 '(t). 



L ECOLE DE DU OIT. 



donné pour précepteur un jeune universitaire, 
quelque peu journaliste, nommé Félix Lebertre. 
Lebertre était libéral el hostile au pari i prêtre: mais 
comme cet ennemi de la Coiigréyaiion n'était pas, 
malgré tout, bien féroce, et qu'il avait la passion 
de la littérature. Pontmartin s'était lié avec lui et 
avait été un des premiers souscripteurs de son 
journal, la Silhoueflc : c'était une feuille à images, 
à prétentions mondaines, et qui s occupait volon- 
tiers des théâtres. Elle ouvrit avec empressement 
ses colonnes à l'article de Pontmartin sur Jlernani, 
improvisé en quelques heures le lendemain de la 
première représentation. 

En même temps que la Sil/iouelle, Lebertre 
dirigeait une autre publication, le Petit Plutarque 
fraiirais, Pontmartin y donna deux notices sur 
Corneille et sur La Fontaine, ornées de gravures 
sur bois. Mais il allait bientôt débuter dans un re- 
cueil plus important, dans une des principales 
Revues de l'époque, le Correspondant. 

Fondé le lo mars i8:u) par MM. Bailly de 
Surcy, Edmond de Cazalès et Louis de Carné, le 
Correspondant, après avoir été d'abord hebdoma- 
daire, paraissait, depuis le •>. mars i83o, deux fois 
par semaine, le mardi et le vendredi, en un cahier 
de huit pages in-V, à deux colonnes. 

A la fois religieuse, politique et littéraire, la 
nouvelle Uevue. dont presque tous les rédacteurs 
étaient des jeunes, professait hautement les doc- 
trines catholiques et monarchiques : en littérature, 
elle inclinait vers le romantisme, mais avec de 



58 ARMAND DE POMMARTIN. 

sages réserves. Elle venait justement de publier 
sur Hernani deux grands articles, oii je relève, à 
côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi 
prophétiques : « L'invocation au tombeau de Ghar- 
lemagne est noble et grande... toutefois l'ensemble 
est entaché du vice d'une fausse profondeur ; il y a 
plus d'images que de pensées, et les pensées arri- 
vent par les images. . . Mon oreille est étonnée, mon 
âme n'est pas profondément ébranlée ^.. » 

// y a plus d'images que de pensées, et les pensées 
arrivent par les images : \ictor Hugo poète, avec 
ses qualités et ses défauts, n'est-il pas tout entier 
dans cette phrase ^ 

Toutes les sympathies de Pontmartin allaient 
naturellement au Correspondant , et il se disait que, 
lorsqu'il aurait quelques années de plus, il serait 
heureux de se joindre à ce groupe d'élite. Plus tôt 
qu'il ne le pensait, et avant la fin de sa première 
année de droit, la porte de la Revue s'ouvrit à 
demi devant lui. en attendant de s'ouvrir plus tard 
toute grande. 

Le 29 juin i83o, eut lieu à l'Académie fran- 
çaise la double réception du général Philippe de 
Ségur et de M. de Pongerville. Les deux récipien- 
daires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de 
leur répondre, attaquèrent le romantisme avec une 
véritable furie : 

Ils étaient quatre 
Qui voulaient se battre... 

I. Le Correspondant du 12 mars i83o. 



LECOLEDEDHOIT. 5ç) 

Armand de Pontmaitln assistait à la séance, 
avec un billet que lui avait procuré son oncle, 
M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit trois ou 
quatre pages où il parlait des quatre immortels et 
aussi d'un demi-quarteron de leurs confrères, avec 
la plus parfaite irrévérence. Une heure après, l'ar- 
ticle était dans la boîte du Corvespomkint , au nu- 
méro 5 de la rue Saint-ïhomas-d'Enfer. 

Ce premier article, on s'en souvient toujours. 
(( Moi-même, écrira Pontmartin dans une de ses 
causeries de 1876, moi-même, à un demi-siècle de 
distance, je ne puis oublier avec quel battement de 
cœur je jetai dans la boîte du Correspondant le 
premier en date de mes innombrables articles, et 
quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant 
imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, 
Louis de Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là 
de ces impressions de jeunesse qui s'eflacent et 
que l'on croit mortes, tant que la vie semble en- 
core avoir encore quelque chose à nous donner. 
Mais quand tout manque à la fois, quand on n'a 
plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se 
retourne et l'on aperçoit bien loin, à l'extrémité 
de l'horizon, une pâle et faible lueur. C'est le fu- 
gitif rayon de la vingtième année, l'adieu furtif du 
premier rêve à la dernière réalité'. » 

Toutes nos joies sont courtes. L'article du Cor- 
respondant avait paru le 2 juillet: moins de quatre 
semaines après, éclatait la Révolution de i83o. 

I. Aoiiwdu.;- Samedis, I. Mil. |i. 33;<. 



6o VR>I\>D Di: J'ONIMARIIN. 

Ponlmarlin était encore a Paris, où il était resté 
avec sa mère et son oncle Joseph. Après les pre- 
miers jours de trouble, et dès que les routes 
furent rouvertes, on revint aux Angles, où M. de 
Pontmartin le père s'était rendu dès le printemps. 
On le trouva très souffrant, accablé par les nou- 
velles de Paris. Bientôt même il fallut le trans- 
porter à Avignon, dans la maison de son beau- 
frère de Cambis, afin d'être plus à portée des 
médecins. La douleur causée au fidèle royaliste par 
la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant 
plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son 
compagnon des années d'émigration, aggravèrent 
sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu en un 
jour de deuil monarchique, particulièrement poi- 
gnant au lendemain d'un nouvel exil des Bour- 
bons, le 2 1 janvier i83i. 



IV 



Ce fut seulement au mois d'octobre suivant que 
la famille, privée de son chef, rentra à Paris, et 
que Pontmartin commença sa deuxième année de 
droit. Celte seconde année ne devait guère res- 
sembler à la première. Plus de fêtes en Sorbonne, 
plus de soirées aux Italiens, plus de lectures pai- 
sibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg. 
Les émeutes succédaient aux émeutes et des me- 
naces de guerre venaient du dehors. Pendant que 
M"" la duchesse de Berry tentait en A'^endée son 



L KCOLE DE DHOII . 6l 

héroïque aventure, les républicains se battaient au 
cloître Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. 
Aux tristesses publiques venait se joindre pour 
Armand de Pontmarlin un nouveau deuil de fa- 
mille. Le i.'^ janvier i8.'i:^, un an jDresque jour 
pour jour après la mort de son père, il eut la 
grande douleur de perdre l'oncle Joseph, qui, 
malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équi- 
valait pour son corps débile à une grave maladie, 
avait tenu à suivre son neveu à Paris et à se réin- 
staller avec lui dans l'appartement de la rue de 
Vaugirard. Son corps fut rapporté aux Angles, 
accompagné par un prêtre ami. M"'" de Pontmar- 
lin n'avait pas voulu que son fils interrompît en- 
core ses études pour faire ce triste voyage. 

Dans les derniers jours de mars i83y, le cho- 
léra fit son apparition à Paris. Commencée le 26 
mars, 1 épidémie ne devait finir que le 3o sep- 
tembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, 
le chilïre des victimes s'éleva à 18 'lO^' '• 

De cette effroyable tragédie, de l'état d'âme des 
Parisiens pendant que le terrible fléau multipliait 
ses coups, de jour en jour plus meurtriers, Pont- 
martin a donné, dans ses Mémoires-, une émou- 
vante et très fidèle peinture. Ce chapitre parut 
dans le (!oi'rrs/>onila/if du 2 5 novembre 1881 . Après 



I. I.a population de Paris n'était alors (|ue de 6'i.")6()S âmes; le 
nombre des déct's fut donc de plus de :i.'> |>ar i 000 liabilants. F,e 
chiffre de iS '|o(i ^'appliquant aux seuls décès administralivemcnt 
constates, le chiffre réel a dû ("tre plus élevé. 

■>.. 'f'iimc I. |i. :', I ■>.-■(■>. '|. 



63 ARMAND DE PONTMARTIN. 

l'avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait : (( Je suis 
encore ému, mon cher ami, de l'émotion que 
votre récit, daté du choléra, a causée à ma femme. 
Que cela est bien pensé, bien dit! Si je ne suis 
pas avec vous, aussi avant que vous, dans un cer- 
tain mysticisme, qui convient aux solitaires quand 
ils ont de belles âmes, je n'en suis pas moins 
touché de ces nobles réminiscences, qui vont 
chercher en remontant quarante ou cinquante 
ans leurs souvenirs d'autrefois, et les trouvent 
presque rajeunis par cette éternelle fraîcheur des 
bons sentiments... » 

Dès le milieu d'avril, Paris n'était plus qu'une 
nécropole. Les marchands, sans doute, ouvraient 
leurs boutiques, les théâtres ne fermaient pas leurs 
portes; les fiacres roulaient, les bourgeois mon- 
taient leur garde. Rien n'était suspendu dans le 
mouvement des affaires, et l'on affichait même 
chaque matin les plaisirs de la journée'. Mais ces 
vains simulacres et ces fausses apparences ne 
trompaient personne. Les chiffres de la mortalité 
augmentaient d'heure en heure. Les hôpitaux re- 
gorgeaient; les corbillards étaient débordés, et, 
pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu re- 
courir à des omnibus funéraires, à de gigantesques 
tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux 
regards le chiffre des déménagements. Lne indi- 
cible terreur enveloppait la ville, et les plus braves 
eux-mêmes n'en étaient pas exempts. Quand on 

I. L'Epoque sans nom, Esquisses de Paris (i^'io-iSZ'i), par 
M. A. Bazin, t. II, p. 270 



LÉCOLE DE DROIT, 03 

se séparait le soir, on n'osait pas se dire : « A 
demain! » 

Pour ue pas eflrayer sa mère, Pontmartin s'ef- 
forçait de faire bonne contenance; mais, nerveux 
et impressionnable à l'excès, il avait peine à y 
réussir. Les images de mort qui se renouvelaient 
sans cesse sous ses yeux, en lui rappelant les chers 
défunts qu'il avait récemment perdus, le faisaient 
constamment songer à un proverbe provençal, qui 
dit que. lorsque la mort est installée dans une mai- 
son, elle n'en sort plus. A ces préoccupations fu- 
nèbres s' ajoutait une pensée superstitieuse et puérile , 
11 était encore sur les bancs du collège, lorsque son 
ami Léonard Retouret, dont une des toquades était 
de prédire l'avenir, lui avait dit : « Tu sais, toi, tu 
mourras dans cinq ans, » Pontmartin avait écrit, 
à la première page de son A irgile, la date de cette 
prédiction : 19 avril i8'27. A mesure que l'on ap- 
prochait de l'échéance fatale — ic) avril i83'î. — 
il croyait de plus en plus à la réalisation de la pro- 
phétie. Ce brave Retouret s'était trompé — et 
trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pont- 
martin se leva, pleinement rassuré, si bien que, le 
•2() mai suivant, il assistait avec quelques amis, au 
théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première re- 
présentation de la Tour de Sesle. Comme on était 
loin déjà de la première représentation d'IIerna/d! 
Ce n'était plus le même public. Les rapins d'atelier 
étaient toujours là. sans doute ; mais 011 étaient les 
autres claqueurs du a.j février i83o, fils de fa- 
mille, lauréats de l'Université, rédacteurs du Globe, 



(i4 ARMAND DE POTMARTIN. 

artistes a/r/ye.s', poètes du Cénacle? Ils étaient 
remplacés par des habitués d'estaminet, des acteurs 
et des actrices des petits théâtres, des journaUstes 
républicains, des housiiujots en bérets et en cas- 
quettes rouges. La fameuse tirade des Grandes 
dames provoqua des applaudissements frénétiques. 
Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis 
le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour : 
(( Je vais donner lordre qu'une taxe soit levée sur 
la ville de Paris à loccasion de ma rentrée », 
s'avança sur le balcon et dit au peuple : « Oui, 
mes enfants, je m'occupe de diminuer les impôts ; 
je veux que aous soyez tous heureux, car je vous 
aime!» Pontmartin était consterné. Son cher ro- 
mantisme n'était plus, après trois ans, qu'un épi- 
sode du triomphe révolutionnaire, gonflé de 
phrases de mélodrame et pimenté de tirades dé- 
mocratiques. (( Ah! disait-il tristement à ses amis 
pendant les entractes, — ce n'est plus ça, mais 
plus du tout! Adieu nos beaux rêves. » 

Parmi les étudiants qui l'accompagnaient à 
cette première de la Tour de Nesle, il en était un 
qui d'habitude n'allait point au théâtre, Alfred 
Ïhureau-Dangin^, qu'il avait connu dès le collège 
et qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, 
d'un esprit charmant, d'une piété ardente, Alfred 
Thureau était dès lors ce quil devait être toujours, 
et de plus en plus, un chrétien modèle, l'homme 



I. l'ire (le M. Paul Tliurciui-Dangiii, membre de lAcadémie 
française. 



L ÉCOLE DE DROIT. 65 

de tous les devoirs et de toutes les vertus'. Pont- 
martin était d'un caractère un peu faible, prompt 
aux entraînements. A cette heure critique, et si 
souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin 
d'un guide et d un appui. Ce lui fut une inesti- 
mable fortune de trouver dans Alfred Thureau 
rami-apùtre. celui qui est toujours prêt à donner 
les bons conseils et surtout les bons exemples. 

Quand le choléra fut en décroissance, au mois 
d'août. Pontmartin quitta Paris avec sa mère. Il y 
revint seul au mois de novembre, non pour y ter- 
miner ses études juridiques, mais pour y faire un 
court séjour, emballer les meubles à destination 
d'Avignon et dire un adieu définitif à la place du 
Panthéon et à la rue de \augirard. La littérature 
l'avait décidément conquis sur le droit, dont 
en somme il n'avait fait que deux années et passé 
que deux examens : il se contentait du titre de ba- 
chelier en droit, ce qui, après tout, était suffisant 
pour être un jour maire de village. 

I. Voir MiinuD'iir Tluirvau-lhmrjin, vifc-itrésidcnt (jénéral »//• /<( 
Soriélê de Saint-\ inrcnt de Paul, \otrs cl Souvenirs, 181 1-1S93. — 
Je lis à la page 8 de celte Nolico : « M. Tluircau fil son droit el 
c'est wm celle époque qu'il eut des relations d'amitié a\ec quatre 
jeunes gens à peu près de son âge qui ont laissé un nom dans les 
lettres el dans la |)oliliquc : Louis Vcuillol, l^ontmartin. Monta- 
leraberl cl Léon (^ornudel. >/ 



CHAPITRE IV 

LES ANNÉES D'AVIGNON 
(1833-1838) 



La rue Violette et le baron de Montfaucon. Un maire d'autrefois, 
Le Cercle de l'Escarène et le Café Boudin. — L'Affaire du Carlo- 
Alberto, le vicomte de Saint- Priest et la marquise de Calvière. 
Les bureaux d'une feuille royaliste en i833, Henri Abel et 
Eugène Roux. Les Revues littéraires de la Gazette du Midi. Esprit 
Requien et ses dîners du dimanche. Prosper Mérimée. — Le 
bonhomme Joudou et le Messafjer de Vaucluse. M"^ Dorval. 
Pontmartin et le théâtre romantique. Les élections de 1887. 
Brochure sur Berryer. — h' Album d'Avignon. Pages sur Alfred 
de Musset. Joseph Michaud à Avignon. « Lisez du Voltaire. » 



Tel qui part pour douze ans croit partir pour un jour. 

Pontmartin . en s'éloignant de Paris, se promet- 
tait d'y revenir bientôt. Il avait déjà quelques rela- 
tions dans le monde des lettres et des arts : la litté- 
rature, il le sentait bien, était sa véritable, sa seule 
vocation. Il louerait un appartement modeste, 
mais convenable, sur la rive gauche, dans un 
quartier classique, entre l'Institut et l'Abbaye-aux- 



LES A N N É K S D A A 1 G N O N . 67 

Bois, à deux pas de la Revue des Deux Mondes ; il 
se ferait présenter dans quelques-uns de ces salons 
où se réunissent les célébrités littéraires et scienti- 
fiques et qui sont souvent le chemin le plus court 
pour arriver à l'Académie. Ce rcve, rien ne lui 
était plus facile que de le réaliser. Il y renonça, 
parce qu'il lui aurait fallu quitter sa mère. 

M'"* de Ponlmartin était dune santé délicate, 
elle ne pouvait plus supporter le climat de Paris ; 
il lui fallait désormais le soleil du Midi. De plus, 
privée de son mari, de son beau-frère, elle se trou- 
vait hors d'état de diriger un jeune homme vif, 
ardent, passionné de théâtre, épris de ce roman- 
tisme qui ne lui disait rien de bon, prêta fréquen- 
ter, en même temps que les salons, ces ateliers et 
ces cénacles, qu'elle connaissait mal sans doute, 
mais qui lui apparaissaient comme des lieux de per- 
dition. Ponlmartin ne put se décidera lui faire le 
chagrin de rester seul à Paris à vingt et un ans. 
Peut-être, se disait-il /// petio, qu'après deux ou 
trois ans de séjour en province, ayant un peu mûri, 
il pourrait, sans effaroucher sa mère, se partager 
entre Avignon et la capitale, et passer dans cette 
dernière plusieurs mois chaque année. Il restera 
donc provisoirement à Avignon; mais, on le sait, 
rien ne dure plus longtemps que le provisoire. 

On s'installa, non à la campagne, mais à la ville. 
M'"- de Pontmartin s'y trouvait mieux pour sa 
santé et à cause du voisinage de l'église, celle des 
des Angles étant d'un accès très difficile. Elle ha- 
bita, avec son fils, un appartement situé rue Vio- 



08 ARMAND DE POM MARTIN. 

lette, dans l'hôtel du baron de Montfaucon', le 
dernier maire d'Avignon sous la Restauration. 
C'était un maire, comme on n'en fait plus, un de 
ces originauj- comme il en existait encore beau- 
coup à cette date et qui donnaient à la province 
une physionomie particulière, qu'elle a depuis 
longtemps perdue. Bon. affable, généreux, re- 
cherché dans les salons et populaire dans les fau- 
bourgs, il chantait joliment la romance sentimen- 
tale, jouait à merveille la comédie à ariettes, décla- 
mait sans broncher des scènes de tragédie. Jamais 
édile, du reste, ne sut mieux mêler l'utile à 
l'agréable. Quand le budget de la ville était menacé 
d'un déficit, ou lorsque son conseil municipal re- 
culait devant une grosse dépense, il avait une mé- 
thode qu'on peut recommander sans crainte à nos 
maires républicains, car on est sûr qu'ils ne la 
suivront pas. Il payait de ses propres deniers de 
quoi combler les lacunes. C'est ainsi qu'à l'inau- 
guration de la nouvelle salle de spectacle, il avait 
recruté à ses frais une troupe que lui enviaient 
Lyon, Marseille et Toulouse. 

Pris en grande amitié par le baron de Mont- 
faucon, spirituel jusqu'au bout des ongles, profes- 
sant en toute rencontre le carlisme le plus intransi- 
geant, Armand de Pontmartin devint bien vite le 



I. Louis-()abriel- Imagine, baron Pertuis de Montfaucon i 1790- 
i8'r'-). Nommé député du premier collège de Vaucluse (Avignon) 
le tii juin i8'io, il venait d'être réélu le g juillet 18'ii, lorsqu'il 
mourut (16 juillet) avant d'avoir pu reprendre séance. Il fut rem- 
placé par Henri de Cambis. 



L i: s A \ \ K E s n \ V I G N O N . 6(( 

favori de la haute société avigiionnaise. Or, Avi- 
gnon à cette époque, était une vraie succursale du 
faubourg Saint-Germain. On y rencontrait, dans le 
même salon, les Grillon, les Gramont-Gaderoussc, 
les Gaumont, les Galléan (ducs de Gadagne), les 
Monteynard, les Bernis, les Galvière. les Tournon, 
les Piolenc. les La Fare, les Forbin, les Gambis, 
les des Isnards, etc. 

Et comme elle avait son faubourg Saint-Germain, 
la ville des Papes avait aussi son Jockey-Glub, le 
cercle de \ Escarene, oh la jeunesse dorée passait 
sa vie, Pontmartin y fréquentait et y jouait le soir 
à la bouillotte. Le matin, il allait de préférence 
au (-(ifé Boudin, — un café ou plutôt un immense 
jardin, avec de beaux arbres, dont la renommée 
s'étendait à cinquante lieues à la ronde, grâce sur- 
tout à son magnifique jeu de paume. Le proprié- 
leire, le père Boudin, dont 1 un des fils devint 
secrétaire d'Augustin Thierry, avait installé une 
tonnelle dans la cour attenante à la salle. Au prin- 
temps, ces treillis peints en vert se couvraient de 
plantes grimpantes, houblon et vigne vierge, gly- 
cine et clématite. Les causeurs et les beaux esprits 
avignonnais s'y donnaient rendez-vous pour pren- 
dre leur tasse de chocolat avec lo classique pain au 
beurre, lire les journaux et parler politique. Pont- 
marlin était un des habitués de la tonnelle. Il lui 
arrivait même d'y aller le soir, quand elle s illumi- 
minait à giorno à l'aide de six quinquets et que 
les élégants et les belles dames y venaient, de 
neuf à onze heure?, prendre des glaces. 



^O ARMAND DE PONTMARTIN. 

Tout cela, paraît-il, ne laissait pas d'être grave, 
Aller dans le monde, passer ses soirées au cercle, 
dîner avec de joyeux amis, fréquenter le Café Bou- 
din! Horreur 1 Sainte-Beuve en est tout suffoqué; 
il se voile la face et il écrit ces lignes : (( A ceux 
qui en douteraient à voir la sévérité de sa doctrine, 
je dirai (ce qui n'est jamais une injure pour un 
galant homme) que M. de Pontmartin eut de la 
jeunesse. La ville d'Avignon s'en est longtemps 
souvenue, me dit-on et les échos l'ont répété'. » 

Si Pontmartin se pliait volontiers à la vie pro- 
vinciale, il ne renonçait pas pour cela à ses visées 
littéraires. Il dévorait tous les livres nouveaux, il 
lisait tous les articles de la Revue de Paris et de la 
Revue des Deux Mondes, et après chacune de ces 
lectures, il se disait : Semper ego audifor tantum? 
Doué dès cette époque d'une incroyable facilité de 
plume, il se sentait attiré surtout vers le journa- 
lisme. Malheureusement il n'y avait à Avignon 
aucun journal où il pût écrire. Il allait en trouver 
un ailleurs. 



II 



Il y avait alors dans les prisons de Marseille un 
certain nombre de royalistes, qui s'élaient associés 
à l'imprudente mais chevaleresque entreprise de la 
duchesse de Berry et qui avaient été arrêtés à la Cio- 

I. Nouveaux Lundis, t. Il, p. :>.. 



1,ES ANNEES D A VIT. NON. 71 

lat au moment où ils débarquaient du Carlo- Alberto. 
Depuis le i"'' mai i832, ils attendaient leur mise 
en jugement. Le plus marquant de ces détenus 
était le général vicomte de Saint-Priesl', ancien 
ambassadeur de France à Madrid. Sa sœur, la mar- 
quise de Calvière, était l'amie intime de M""" de 
Pontmartin, qui avait logé dans sa maison jus- 
qu'en 1823- ; elle lui écrivit qu'elle était venue ù 
Marseille pour voir son frère, qu'elle était horri- 

I. S.vint-Priest (Emmanuel- Louis Guigx\rd, vicomte de), né à 
l'aris le G décembre !78t), mort au cliàteau de Lamotle (Hérault), 
le 37 octobre 18S1. II suivit sa famille à Saint-Pétersbourg lors de 
l'émigration et. en i8o5, entra dansl'armée russe où il servit jusqu'à 
la chute de Napoléon. Colonel en 181 '1, il fut fait prisonnier; 
l'ordre de le fusiller, envoyé par l'Kmpereur, fut intercepté par les 
Cosaques. 11 s'échappa, servit avec ardeur la cause du gouverne- 
ment royal, tenta pendant les Cent-Jours de soulever les popula- 
tions du Midi, s'embarqua à Marseille à la nouvelle de la capitu- 
lation de la Palud, fut pris par un corsaire de Tunis, et, après 
quelques semaines de captivité, put gagner l'Kspagne et rentrer à 
la seconde Restauration. Il fut alors nommé maréchal de camp, 
gentilhomme d'honneur du duc d'Angoulème et inspecteur d'infan- 
terie. En l'èi'^, il prit part à la campagne d'Espagne, où sa conduite 
lui valut le grade de lieutenant général. Ambassadeur à Berlin (i8a5). 
puis à Madrid ( 1827), il négocia le traité par lequel l'Espagne 
s'engageait à rembourser à la Erancc, par annuités de '1 millions, 
sa dette de No millions. Au mois d'août i83o, il donna sa démis- 
sion et fut nommé par le roi Ferdinand ^ Il grand d'Espagne et 
duc d' Vlmazan. Devenu l'un des conseillers de la duchesse de Herry, 
il fut l'un des principaux organisateurs de la tentative royaliste 
de i8.'{2. Après son acquittement, il alla rejoindre MADAME en 
Italie. Elu en if<'|i) représentant de l'Hérault à 1' Vssembléc législa- 
tive, il ficvint l'un des chefs de la majorité. Sous le second l'impire, 
il fut l'im des serviteurs les plus zélés et les plus intelligents du 
comte de Cliambord, qui lui écrivit en 1867, sur la situation poli- 
tique, une lettre cpii eut un grand retentissement. 

a. Voir le chapitre I, p. iG. 



72 ARMAND DE POMMA RTIN. 

blement inquiète ' et que ce lui serait une grande 
consolation de l'avoir auprès d'elle. Deux jours 
après, M"" de Pontmartin et son fils descendaient 
à l'hôtel Beauvau. 

On était au mois de janvier i833. La Gazette du 
Midi, qui paraissait à Marseille depuis le mois 
d'octobre i83o, avait déjà pris dans toute la région 
une sérieuse importance. Une des premières visites 
de Pontmartin fut pour la feuille royaliste. 

La presse de province n'était pas riche en ce 
temps-là (les choses ont-elles beaucoup changé 
depuis .^^). L'imprimerie de la GazetU; occupait un 
sordide hangar dans la cour d'une maison de la 
rue Paradis, au n" 'x'] . On accédait par un escalier 
en bois au cabinet de rédaction, sorte de soupente 
qu'éclairait une seule fenêtre, et dont tout l'ameu- 
blement se composait de quelques chaises de paille 
et de deux pupitres en bois blanc peint de noir, 
avec encrier en tête de pipe, fiché dans la tablette 
supérieure ^ — Oui, mais devant ces pupitres d'éco- 



1. M. de Saint-Priest allait, en effet, être traduit en cour d'as- 
sises, ainsi que les autres prévenus de l'affaire du Curlo-Alberlo, 
M. de Kergorlay père et le comte de Mesnard, tous les deux anciens 
pairs de France, M. de Kergorlay fils, M. Adolphe Sala, M. de 
Bourmont fils, M'*' Mathilde Lebeschu, M. Antoine Ferrari, Génois, 
subrécargue du Carlo-Alberto. Ils comparurent, le 25 février i833, 
devant le jury de Montbrison (Loire). Etaient poursuivis, en même 
temps qu'eux, les prévenus de « la Conspiration de Marseille », 
MM. de Bermond, de Candolle, de Lachaud, Layet de Podio, Fran- 
çois Esig et Ganail. Les débats se terminèrent, le i5 mars, par 
l'acquittement de tous les accusés. 

2. Le Caducée. Souvenirs marseillais, provençaux cl antres (par 
M. Cauvicre), t. IV. p. 206, — 1880. 



LES ANNEES 1> \AIGNO\. 7^ 

liers, s'asseyaient chaque malin deux maîtres joui- 
nalistes, Henri Abel ' et Eugène Roux-. 

Henri Abel, le rédacleur en chef, avait trente- 
sept ans. Il y avait deux ans que, sur les instances 
de quelques amis, il avait quitté le commerce des 
denrées de Provence pour devenir le directeur du 
journal. Ses immenses lectures, sa prodigieuse 
mémoire, la rectitude de son esprit et l'énergie de 
ses convictions lui avaient permis, dès les pre- 
miers jours, d'écrire des articles, qui furent très 
remarqués. Comme ils n'étaient pas signés, on les 
attribuait à de hautes personnalités, quelquefois à 
Bcrryer lui-même. Si l'on objectait que l'article, 
tout d'actualité, avait certainement été fait sur 
place, que les lettres de Paris mettaient trois jours 
à venir, et que le ministre de l'Intérieur n'avait 
sans doute pas mis le télégraphe à la disposition 
du chef de lopposilion légitimiste : « Alors, repre- 
naient nos gens, qui ne voulaient pas se tenir pour 
battus, il doit être de Laboulie'. à moins qu'il 
ne soit du marquis de Montgrand K » Et per- 

I. Henri Abel. né à Vix le i5 juillet i7<)6. mort à Marseille le 
i(( novembre iJ^Gi. \ii milieu de ses travaux de polémiste, il a 
trouvé le temps de composer une liiitloirc dr France en cinq volumes. 

a. .Vtlaclié à la Gucfllr du Midi dès i83j, Kugè-ne Houx remplaça 
Henri \he\ comme rédacteur en clief et conserva la direction du 
journal jusqu'à sa mort, en niars i<'^77. 

S. I.ADOLLiR (Josepli-lialthazar-Ciustave de) (1800- 1867), avocat 
au barreau d'Vix, député de Marseille de \Xi'\ à 18.^7, représen- 
tant des IJouclies-du-Iiliùneà 1 \s>emblée constituante et à l'Assem- 
blée législative. Doué d'un rare talent de parole, il obtint de grands 
succès de tribune, et fut, avec M. de !-arcv, le meilleur lieutenant 
de Berryer. 

'1 ^^airc de .Marseille avant iN.3o: liomme bienfaisant et tout 



74 VRMVND DE POM MARTIN. 

sonne ne se doutait que l'anonyme, déjà célèbre à 
ses débuts, était le modeste commerçant, enlevé 
d'hier par la politique aux vulgarités de la « chère 
vôtre )). 

En i833, le nom d'Henri Abel était victorieuse- 
ment sorti de l'ombre, et le temps était proche où 
deux ou trois journaux parisiens lui feraient les 
propositions les plus séduisantes : il refusera sans 
hésiter. Il était bien trop spirituel, et surtout trop 
Marseillais, pour sacrifier la Cannebière aux Bou- 
levards, pour échanger le soleil et la mer contre 
les brouillards de la rue du Croissant ou le ruis- 
seau de la rue Montmartre. 

Armand de Pontmartin et Abel eurent vite fait 
de s'entendre. Il fut convenu, dès leur premier 
entretien, que l'ancien élève de Saint-Louis en- 
verrait à la Gazette du Midi des articles de critique 
littéraire. Le premier parut le 5 septembre i8,33 ; 
il était consacré aux Prisons de Silvio Pellico. 
Vinrent ensuite des feuilletons sur Volupté, de 
Sainte-Beuve ; Sfello, d'Alfred de Vigny ; le Lys 
dans la vallée, de Balzac ; la Confession d'un Enfant 
du siècle, d'Alfred de Musset : les Chants du Cré- 
puscule, de Victor Hugo; Simon ei Mauprat, de 
George Sand. etc.. etc. Ils eurent du succès, si 
bien qu'après les avoir signés d'abord .1. P.. puis 
A. de P., l'auteur se décida à y mettre son nom 
en toutes lettres. 

Cette collaboration, qui dura jusqu'en i843, ne 

dévoué à sa ville; éloge qui, du reste, pour les maires de la Res- 
tauration, est presque une banalité. 



LES A>M. ES D AVIGNON. 76 

tarda pas d'avoir pour lui d'heureux résultats. 
Jusque-là ses com[3atiiotes n'avaient guère vu en 
lui qu'un jeune homme instruit, riche, titré, spi- 
rituel, héros de cercle et de salons, qui ne man- 
querait pas de faire un jour un beau mariage ; après 
quoi, tout serait dit. Depuis que paraissaient, dans 
le journal le plus important de la région, ses 
Revues liUéraires, on le jugeait autrement: on 
commençait à se demander s'il n'y avait pas en 
lui l'étofTe d'un écrivain de talent et s'il n'était pas 
destiné à devenir célèbre. Parmi ceux qui suivaient 
ses articles avec le plus d'intérêt et qui lui prodi- 
guaient le plus d'encouragements, était M. Esprit 
Requien'. botaniste et géologue de premier 
ordre qui. sur un plus grand théâtre, eût été le 
rival des Jussieu. des CandoUe et des Mirbel. Sa 
science encN clopédique n'avait rien de pédantesque, 
d'olficiel et de gourmé. Sa simplicité, son esprit et 
sa belle humeur égalaient son savoir. Ses dîners 
du dimanche, oîi la chère était d'ailleurs excel- 
lente, avaient un succès universel. Les célébrités 
qui passaient à Avignon acceptaient volontiers son 
hospitalité. Pontmarlin vit successivement à sa 
table le duc de Lu vues. Horace Vernet. Paul De- 



I. I""sprit Requien. né à Vvignon en 1788, mort à Bonifacio 
dans un voyage d'herborisation le 3o mai i85i. Il a fondé et donné 
à la ville d'.Vvignon un Musée d'histoire naturelle qui porte son 
nom. Sans se môler aux luttes politiques et tout en avant des amis 
dans tous les partis, il a constamment gardé l'attitude et le nom de 
ce que l'on appelait un vieux blanc. — Voir, sur M. Requien, les 
Mémoires de Pontmarlin, t. Il, p. 5.5 et suivantes et les Nouveaux 
SnmedU, t. \. p. a 10 et .I71. 



7O AiniAND DE PONT-MMrrJN. 

laroche, Xavier Marmier. Mérv. J.-J. Ampère. 
Fauriel, M. de Mirhel, le peintre Champmartin, 
Liszt, Castil-Blaze et son fils Henry BlazedeBury, 
sans compter Prosper Mérimée, alors inspecteur 
des monuments historiques dans le Midi de la 
France. 

Le dimanche 17 août i83^, au dîner hebdoma- 
daire de la rue des Tanneurs, Pontmartin fut placé 
à côté de Mérimée, qui venait justement de publier, 
dans la Revue des Deux Mondes, une de ses nou- 
velles, les Ames du Purfjaloire^, et à qui Re- 
quien, dont il était l'hôte depuis deux ou trois 
jours, avait fait lire quelques-uns des articles de 
son jeune ami. On causa littérature et beaux-arts. 
Malgré ses préventions contre la province, malgré 
son désir de ne jamais être ou paraître dupe, Tau 
teur de la Double Méprise ne put conserver jus- 
qu'au bout son attitude glaciale et un peu hautaine. 
Charmé par l'esprit et la bonne grâce de son 
voisin, il se montra bienveillant, aimable, bon 
enfant. Quand on sortit de table, il avait quitté 
tout à fait son air de plnce-s(uis-rire. et il dit à 
Pontmartin : 

— Avez-vous la vocation.'^ 

— Oui, je le crois... j'en suis sûr... D'ailleurs, 
pourrais-je en avoir une autre ? 

— Eh bien, si vous avez la vocation, vous 
aurez tôt ou lard l'occasion. J'ai idée que nous 
nous reverrons un jour aux bureaux de la Revue 

I. Revue fies Deux Mondes du i5 août i83'i. 



.ES A N N K E S D A A I G N O > . 



tics Deux Mondes, chez Huloz, dans cette singulière 
maison de la rue Sainl-Benoît. qui a un jardin au 
premier étage. 

Cet oracle était plus sûr que celui de Léonard 
Rctouret. 



III 



La collaboration de Ponlmartin à la Gazette <la 
Midi lui laissait des loisirs. Il regrettait de ne pas 
avoir sous la main, à Avignon même, une feuille, 
si modeste fût-elle, où il pourrait écrire des chro- 
niques mondaines et des feuilletons de théâtre. 
Par une belle matinée d'hiver, au mois de no- 
vembre iH."i(). il reçut la visite d'un vieil original, 
nommé Joudou. dont la manie était de fonder des 
journaux qui vivaient, en moyenne, trois mois ou 
six semaines. Le bonhomme Joudou lui annonça 
qu'il allait créer un nouveau journal, le Messager 
(le Vaneluse. el il lui demanda de vouloir bien se 
charger du feuilleton. Pontmartin accepta, mais à 
la condition de ne pas signer. 

Le Messdfjcr devait paraîlre deu\ fois par se- 
maine, le jeudi et le dimanclie : il ne parlerait pas 
politique et traiterait seulement les questions de 
littérature, d histoire locale, d'archéologie, de 
travaux publics et d'hygiène. Le premier numéro 
parut le jeudi i" déceml)re iS,i(l : Ponlmartin 
inaugura sa collaboration, dans cehii du i i dé- 
cembre, par un feuilleton signé Z. /. Z. 



•^8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

]y(me Dorval venait d'arriver à Avignon, où elle 
devait donner une série de dix à douze représen- 
tations. C'était une bonne fortune pour le critique 
du Messager d'avoir l'occasion de parler d'une 
grande artiste et de passer en revue les princi- 
pales pièces du théâlre romantique. M™" Dorval 
joua successivement T renie uns ou la Me d'un 
joueur, de Victor Ducange et Dinaux ; Clotilde, de 
Frédéric Soulié ; Antony, la Tour de Nesle. Henri III 
et sa Cour, d'Alexandre Dumas ; Jeanne ] aubernier, 
de Pierre Lafitte^: Amjelo, de Victor Hugo: Chat- 
terton, d'Alfred de Vigny. 

Pontmartin ne lui consacra pas moins de six 
feuilletons-. Il parla d'elle avec enthousiasme. 
L'enthousiasme, dureste. était justifié. M™* Dorval 
n'avait pas la distinction aristocratique de M"* Mars, 
son élégance incomparable, son art savant et pro- 
fond ; mais, plus que sa glorieuse rivale, elle était 
une artiste d'inspiration, 1 interprète par excellence 
du drame moderne. Elle était la passion même, 
comédienne par hasard et par instinct, comme 
M"' Mars était une comédienne par la nature et 
par l'étude; comédienne avec son cœur comme 



1. Jean-Baptiste-Picrrc L.viitte (1-1)0-1879), aiilcvir dramatique 
el romancier. De ses nombreuses pièces de ihéàlre, deux surtout 
curent du succès, Jeanne Vanbenùer (1882) et le Pour et le Contre 
(iSôa). Il composa plusieurs romans historiques, dont deux, /<; 
Docteur rouge (i844) d Ir Guntier d'Orléans (i8/i5), furent juste- 
ment remarqués. Mais ce qui le sauvera de l'oidjli, ce sont les 
Mémoires du comédien Fleury (i) volumes in-S", 1 835-1 887), ou- 
vrage spirituel et agréable, dont ilfut le rédacteur. 

2. II, i5, 22, 29 décembre i836; 9 et 19 mars 1887. 



LES ANNEES D AVIGNON. 7() 

M"" Mars était comédienne avec son esprit'. 

Pontmartin dit dans ses Mémoires : a J'avais 
habilement mélangé la prose doctorale de Gustave 
Planche, les gentilles paillettes de Jules Janin et 
mes souvenirs personnels du théâtre de la Porte- 
Saint-Martin. J'exprimai le plus fougueux enthou- 
siasme et je citai un passage de la Revue des Deux 
Mondes, d'où il résultait que M"'' Mars n'allait pas 
à la cheville de M'"*^ Dorval -. » Cela n'est pas exact. 
Quoique romantique, Pontmartin aimait par-dessus 
tout ce qui était correct, délicat, charmant, distin- 
gué. Ses préférences devaient donc aller à M"' Mars. 
Quand il eut à parler de Henri III et sa Cour, 
évoquant son souvenir dans le rôle de la duchesse 
de Guise, qu'elle avait créé au Théâtre-Français, il 
n'hésita pas à la déclarer supérieure à M™' Dorval ^ 

Dans ce même article sur le drame de Dumas, 
il juge ses amis les romantiques comme un homme 
affranchi de toute servitude d'école : 

Notre ami Alexandre Dumas, dit-il, esprit avenlm-eux, 
peu profond, prêt à toute circonstance, avait d'abord fait sa 
pièce en trois actes, sous le titre de la Duchesse de Guise. Mais, 
à cette époque, on était engoué de chroniques, de moyen 
âge et de barbes pointues; on ne voyait plus au tliéàtre et 
dans nos musées la moindre toge romaine, la moindre tuni- 
que grecque, mais des pourpoints, des justaucorps, des sou- 
liers à la poulaine et des vcrlugadins. Notre auteur, voyant 
cette mode, imagina de plaquer au drame primitif deux 

I. Voy. Jules Janin, Hhloire de la UUérattirc dramatique, t. VI, 
p. 191. 

3. Mes Mémoiri's, t. II, p. 127. 

3. Messager de Vaucluse, du fi décembre i836. 



8o ARMAND DE PONTMAKTIN. 

actes de couleur locale et il l'intilula gravement Henri III et 
sa Cour. Le drame fut joué * et eut un grand succès que les 
romantiques (il y en avait alors) attribuèrent obstinément à 
la sarbacane du duc de Joyeuse, au bilboquet de d'Epernon 
et à la fraise de Saint-Mégrin : innocentes bribes historiques 
auxquelles personne aujourd'hui ne fait attention. Mais par 
bonheur Dumas, qui était dès lors un écrivain passionné, un 
cœur chaud et énergique, avait jeté à travers ces réminis- 
cences d'Anquelil quelques scènes de passion véritable... 

Dans son feuilleton sur Angelo, après avoir dit 
son admiration pour M"'° Dorval, qui jouait le rôle 
de Catarina Bragadini, la femme du podestat, il ne 
se souvient d'avoir été l'un des claqueurs à'Hernani 
que pour condamner plus sévèrement le nouveau 
drame de Hugo : « Elle nous a tant émus, écrit- 
il. nous l'avons si bien applaudie, que nous avons 
oublié de ne pas applaudir la pièce. Elle a tendu sa 
main à M. Hugo, et elle l'a sauvé. Que d'aumônes 
semblables elle a faites, dans sa vie! Que de nau- 
frages elle a épargné à ses poètes, et comme elle 
a mérité de rencontrer enfin celui qui ne lui lais- 
sera plus qu'à traduire et ne lui donnera rien à 
corrigera' » 

M'"' Dorval une fois partie, Pontmartin remplaça 
les comptes rendus de théâtre par des Causeries 
littéraires et mondaines, en même temps qu'il écri- 
vait de courtes nouvelles, songeant déjà à mener 
de front, s'il le pouvait, la critique et le roman. Du 
iG février au •îo avril iSiiy, il publia, dans le 

1 . 1-e lo février 1839. 

■>.. Mcssnfjcr (le Vaiirliisr, du 9 mars 1837. 



LES ANNEES D V\IC. NON. 8l 

Messager, une suite à'Esf/aisses, qui avaient pour 
titre : l. La Vie d'arfisle ; II. l ne Fleure dans la vie ; 
III. Les Courtisans de l'exil: IV. Les Deux violons. 
Le 25 juin, il commençait une nouvelle série, à 
laquelle il donnait ce titre : Souvenirs du monde, 
et qu'il faisait précéder de cette note : « Les frag- 
ments qu'on va lire font partie d'un ouvrage inti- 
tulé la Vérité vraie, qui paraîtra cet hiver chez 
Eugène Renduel. » Eugène Renduel était alors 
l'éditeur des romantiques. De ces Souvenirs du 
monde, deux chapitres seulement ont paru : Partie 
Carrée^ et Suicides amoureux-. 

Mais la politique à ce même moment, allait le 
distraire de la littérature. 

Le ^ octobre 18^7, la dissolution de la Chambre 
des députés fut prononcée, et les électeurs convo- 
qués pour le 4 novembre. Les électeurs d'Avignon 
allaient avoir à remplacer le marquis de Cambis, 
qui venait d'être appelé à la pairie. Le candidat 
constitutionnel était M. Eugène Poncet * ; les roya- 
listes lui opposèrent M. Berryer, lequel, du reste, 
ne prit aucune part à la lutte, étant assuré de sa 

I. Messager de Vaiichise, 39 juin et 9 juillet 1887. 

3. Messager de Vauchise, 3o juillet et 6 août 1837. 

3. Joseph Eugène I'oscet (17(11-1866). Incorporé en i8i3 dans 
le 4" régiment des gardes d'iionneur, il se distingua à Leipzig, 
reçut la croix de la Légion d'honneur et fit la campagne de Franco 
en i8i4. Sous la Restauration, il se livra au commerce et conquit 
une situation importante. Après la révolution de Juillet, il devint 
colonel de la garde nationale, adjoint au maire, président du trihu- 
nal de commerce, conseiller général de Vaucluse. 11 fut député de 
1887 à 18^0 et deux fois maire d'Avignon (i8'43 à i8'i7 et février 
à décembre i85i;. 

6 



82 ARMAND DE PONTMARÏIN. 

réélection à Marseille. Entre les deux candidats, 
la situation de Pontmartin était particulièrement 
délicate. M. Poncet était ouvertement patronné 
par le marquis de Cambis; il n'avait même con- 
senti à lui succéder qu'à la condition de se retirer 
dès que Henri de Cambis aurait trente ans, ce qui 
devait avoir lieu en i84o. Pontmartin avait une 
sincère affection pour son oncle, une vive amitié 
pour son cousin. Entre eux et Berryer cependant 
il n'hésita pas. Henriquinquiste intransigeant, il 
estima que c'était le cas, ou jamais, de mettre en 
pratique la vieille maxime : Amiens Plato. sed 
magis arnica veritas. 

Le 2 2 octobre 1837, il faisait paraître dans le 
Messager un grand article intitulé : Puissances in- 
tellectuelles de notre époque. I. Berryer. Premier 
article : Berryer homme politique . Ce premier article 
était suivi de cette note : « Au numéro prochain 
le deuxième article : Berryer orateur. » 

Le Messager de Vaucluse n'avait pas le droit de 
parler pohtique. faute d'un cautionnement que le 
bon Joudou s'était trouvé hors d'état de verser. La 
préfecture lui fit comprendre qu'il serait sage à lui 
de s'arrêter dans la voie 011 il venait de s'engager. 
Il refusa donc d'insérer l'article promis. Le jour 
du vote approchait. Pontmartin réunit ses deux 
articles en une petite brochure, qui parut le 
28 octobre, accompagnée de ces lignes : 

La première partie de cette esquisse a paru dans le 
Messager de Vaucluse; la suite n'ayant pu y être insérée, des 
motifs d'à-propos ont fait désirer qu'elle fût publiée, ce qui 



LES ANNÉES D AVIGNON. 83 

a forcé de réimprimer le tout. Nous rappelons ceci, non pour 
blâmer l'administration, mais de peur qu'on nous accuse 
d'avoir prétendu donner à un simple article de journal la 
valeur d'une œuvre plus durable. A. P. 

La brochure, on le pense bien, était un pané- 
gyrique enthousiaste du grand orateur, alors dans 
tout l'éclat de son magnifique talent. Sept jours 
après sa publication, avait lieu le vote. M. Poncet 
fut élu avec 268 suffrages sur 434 votants. Ber- 
ryer obtint i63 voix'. 



IV 



Il ne lui était pas permis dans le Messager — 
Pontmarlin venait d'en avoir la preuve — de 
faire, même en passant, de la politique. Pourquoi 
n'aurait-il pas un journal où il serait chez lui et 
où le timide Joudou n'aurait rien à voir.^^ La main 
lui démangeait d'écrire, il avait du temps, de l'es- 
prit et de l'argent à perdre: bravement, il fonda 
une Revue, à laquelle il donna pour titre : l'Album 
d'Avignon, Recueil d'I/iléret social et littéraire, publié 
par un des rédacteurs du Messager de Yaucluse. 

La Revue était mensuelle et son premier nu- 
méro parut le i" janvier i838 ; sa collection forme 
deux volumes. 

I. M. (lliarics ilc l^acombc. ilans sa Vie de Berrycr, |)Ourtant si 
complète, n'a rien dit de cette candidature avignonnaise de l'illustre 
orateur. 



84 VIIMAND DE PONTMARTIN. 

Quelques hommes de cœur et d'esprit, MM. Jules 
Courtet, H. d'Anselme. J. Bastet et Antonin de 
Sigoyer, prêtaient bien à Pontmarlin leur collabo- 
ration, mais d'une façon tout à fait intermittente, et il 
arrivait, presque chaque mois, que la livraison était 
son œuvre pour plus des trois quarts. Souvent même 
il évitait de signer ses articles, pour empêcher les 
lecteurs de voir qu'il était à lui seul toute la rédac- 
tion. Sa plume facile suffisait à tout. Etudes htté- 
raires, artistiques et musicales, chroniques poli- 
tiques, contes et nouvelles, il s'essayait dans tous 
les genres. L'abbé Charles Déplace' prêchait 
l'A vent à Avignon : le rédacteur de V Album ana- 
lyse ses sermons avec le plus grand soin sous ce 
titre : Prédications de la métropole'. Lorsqu'il faut 
descendre de ces hauteurs pour traiter les ques- 
tions locales, s'occuper des levées de la Barthelasse 
ou du pont suspendu entre Villeneuve et la Porte 
de la Ligne, il est également prêt; aussi bien, il 
s'agit du pont d'Avignon sur lequel, on le sait, 
tout le monde passe, même les littérateurs, même 
les poètes. Poète, il l'était aussi à ses heures : com- 
prendrait-on d'ailleurs un Album qui ne renferme- 
rait pas de vers? Pontmartin inséra dans le sien un 



I. Glaude-.Marie-Charles Déplace, entré dans la Compagnie de 
Jésus le 7 septembre 1824. Il professa la rhétorique dans plusieurs 
collèges, notamment à Saint- Acheul en 1828, avant les Ordonnances; 
puis, en i833, au Passage, en Espagne. Il quitta l'Ordre vers i838 
et se voua entièrement à la prédication, où il obtint de très grands 
succès. L'abbé Déplace est mort à Vicliy le 19 juillet 187 1. 

a. Janvier et novembre i838. 



LES ANNÉES D AVIGNON. 85 

court poème, le Lil de mort cVAvtlmr^ et des 
stances : A deux voyageurs-. 

Le poète, du reste, cédait volontiers chez lui le 
pas au conteur. Celui-ci ne se proposait alors rien 
moins que de publier, dans r.4/6Mm d'Avignon, 
vingt-quatre Nouvelles, les unes d'imagination, les 
autres empruntées à l'histoire, et dont les héroïnes 
auraient successivement pour initiales les vingt- 
quatre lettres de l'alphabet. Je me hâte de dire 
que l'alphabet n'y passa point tout entier. 

Après avoir fait paraître Alix, Béatrix et Caro- 
line, Armand de Pontmartin abandonna la partie 
et laissa là les dés. L'une au moins de ces trois 
nouvelles cependant, Caroline^ est déjà très remar- 
quable; mais c'est surtout le critique qui se révèle 
dès ce moment, qui prélude avec succès, vif, spi- 
rituel, ennemi du factice et du convenu, ayant ses 
préférences et sachant les justifier. A cette date de 
i838, la royauté poétique de Lamartine et de 
Victor Hugo était incontestée, et il ne semblait pas 
qu'Alfred de Musset pût prétendre à partager le 
trône avec eux. Sur ce point, il n'y avait qu'une 
voix parmi les critiques du temps. Sainte-Beuve ne 
voyait dans l'auteur de la iSuit de mai et de VEs- 

I. Février i838. 

3. ^[ars i838. — Les dnix voyageurs étaient George Sand et 
\lfre(l de Musset. Dans sa pièce, écrite au moment de leur départ 
pour Venise (décembre i83'i), Pontmartin ex[)rimait l'cs[)oir, peut- 
être un peu naïf, de les voir revenir bientôt " aux crovances reli- 
gieuses, aux régions certaines et à (lelui qui ne trom|)c pas ». 

3. Promiôre esquisse do I une de ses meilleures nouvelles, U's 
Trois Venvi's. — Voir le volume des Contes d'un planteur de choux. 



86 ARMAND DE PONTMARTIN. 

poir en Dieu qu'un poète « charmant », plein 
d'esprit et de naturel, et qui donnait de « bien 
gracieuses espérances ». Un des écrivains de la 
Revue de Paris, J. Chaudes- Aiguës, résumait 
ainsi une étude sur le chantre de RoUa : a De la 
verve, mais une verve insuffisante et qui a besoin 
d'être échauffée par une idée étrangère ; une ima- 
gination très folle, très vagabonde, très capricieuse, 
incapable de réflexion, habile à broder, inhabile à 
produire ; une versification claire, nette et franche : 
voilà, selon nous, ce qui appartient en propre à 
M. Alfred de Musset'. » On voyait plus juste à 
Avignon : Armand de Pontmartin n'hésitait pas à 
saluer dans Alfred de Musset un très grand poète, 
aussi grand que Lamartine et Hugo. De l'un de 
ses articles, je détache cette page : 

[...C'est là le caractère de la vraie poésie, dans notre 
temps : d'abord l'essai infructueux, le mécompte, le reproche 
amer, la lutte stérile, la folie même et le blasphème; puis, 
si l'âme est vraiment grande et poétique, après la récrimi- 
nation, l'aveu naïf de l'erreur; après la halte désespérée, 
une fuite nouvelle vers les idéales régions de la prière, de la 
rêverie et de l'amour, et l'échange des premiers vêtements, 
déchirés par l'orage, contre les voiles éblouissants et purs 
que rien ne déchire et ne flétrit. C'est ainsi que le poète 
devient le symbole à la fois le plus complet, le plus élevé et 
le plus consolant du siècle qu'il traverse, auquel il indique 
et le mal qui l'agite et ce qui peut le calmer, et avec lequel 
tout lui est commun, l'angoisse et l'espoir, la blessure et le 
baume, le blasphème réparé et l'hymne immortel, tout en6n, 
excepté la langue céleste que tout le monde entend, et qu'il 

1. Les Ecrivains modernes de la France, par^J. (Jhaudes-Aigues. 



LES ANNÉES d'aVIGNON. 87 

est seul à parler. C'est pour cela que "S'ictor Hugo et Lamar- 
tine, malgré leur incontestable génie, nous sont entièrement 
étrangers, et qu'ils n'ont conquis parmi nous qu'une posi- 
tion glorieuse, mais solitaire. L'un est un admirable et opi- 
niâtre artiste, dessinant aux œuvres de sa fantaisie des bro- 
deries délicates, de merveilleuses ciselures; l'autre est une 
lyre infatigable, une sorte de harpe éolienne, toujours prête 
à rendre des sons d'une mélodieuse uniformité : mais le 
souffle de notre vie et de notre monde n'a point passé sur 
eux ; ils n'en ont été que de factices interprètes et ils sont 
restés les brillants échos de leur pensée personnelle. Il est 
cependant un poète, un jeune homme de vingt-sept ans, 
auquel on n'a pas fait encore toute la place quuil mérite, et qui 
nous semble réaliser en lui d'une façon saisissante ce type 
que nous indiquons et que nous voudrions faire comprendre. 
Alfred de Musset, qui eut le tort de donner à ses débuts l'éclat 
d'un scandale littéraire et de fournir, par sa fameuse bal- 
lade à la lune, un prétexte aux ricanements des plaisants et 
des badauds, est la personnification éclatante de cet esprit 
poétique qui aime à se poser sur les débris d'un noble cœur, 
pour leur rendre la jeunesse et la vie et s'élancer de là, d'un 
vol infatigable, vers l'idéal et l'infini. Le public d'Alfred de 
Musset n'est pas encore formé ; aussi c'est à peine si nous osons 
dire que, parmi tous nos poètes, aucun n'a la ligne plus 
pure, le dessin plus correct et plus simple, l'allure plus libre 
et plus droite. Tous les jeunes gens qui savent par cœur 
Rolla, Frank el Namouna, qui ont lu avec délices toutes ces 
ravissantes fantaisies, Marianne, Emmoline, On ne badine pas 
avec l'amour, Fanlasio, achèveront sans peine notre pensée 
et comprennent depuis longtemps avec nous quelle place 
nous devons donner dans nos affections littéraires à ce génie 
svelte et gracieux comme Ariel, qui a su rendre original 
mOnic le pastiche, qui a donné une forme exquise et déli- 
cate à tant de songes de notre jeunesse, et dont le souffle 
enchanteur poétise et réveille tout ce qui semblait mort et 
muet en nous. 

...Que lui manquc-t-il encore? il manque à Musset ce 



88 ARMAND DE PONTMARTIN. 

qui manquait à Byron, une pensée vivifiante et venue du 
ciel, une croyance qui change pour lui les lueurs trom- 
peuses et passagères en un phare inaltérable et immortel. 
Ces regrets, qu'il n'est peut-être pas le dernier à ressentir, 
tout le monde peut les partager ; mais un catholique seul a 
lo droit de les dire, parce que seul il pourrait donner au 
génie quelque chose de plus grand et de plus beau que le 
génie même '. 

De telles pages n'étaient pas pour passer ina- 
perçues. U Album d'Avignon fut cité plus d'une fois 
par les feuilles royalistes de Paris et, en particulier, 
par la Quotidienne. Au mois de novembre i838, 
le directeur de cette dernière feuille, Joseph 
Michaud-, passa deux jours à Avignon. Accompagné 
de l'un de ses plus fidèles collaborateurs, M. Pou- 
joulat^^, il se rendait à Pise, où l'envoyaient ses 
médecins. Pontmartin lui fut présenté dans une 
maison amie. Longtemps après, dans un article 
sur Poujoulat, il parlera ainsi de cette visite : 
(( Michaud n'avait plus que le souffle ; mais ce 
souffle s'exhalait en paroles exquises murmurées 

1. Mars i838. — LWlbiim d'Avi'jnon, t. 1, p. 169 et suivantes. 

2. Joseph Michaud (1767-1839). fondateur de la Quolidienne , 
auteur du Printemps d'un proscrit et de V Histoire des Croisades, 
membre de l'Académie française. 

3. François Poujoulat (1800-1880J. rédacteur de la Quotidienne 
et de l'Union, représentant du peuple de i848 à i85i, auteur de la 
Correspondance d'Orient (en collaboration avec Michaud) et d'un 
grand nombre d'ouvrages liistoriques justement estimés : Histoire 
de Jérusalem; Histoire de saint Augustin; le Cardinal Maiiry; le Père 
de Ravifjnan ; Vie de M^^ Sibour ; Vie du Frère Philippe ; Histoire de 
la Révolution française; Histoire de France depuis 181U jusqu'à 
1865, etc., etc. 



LES ANNEES n AVIGNON. 89 

à demi-voix, que Ton écoutait trop avidement pour 
ne pas les entendre. Il ne se faisait aucune illusion 
sur son état, et se comparait en souriant à cette 
tour penchée vers laquelle on l'envoyait. Sa haute 
taille, sa pâleur, sa bonhomie un peu narquoise, 
sa résignation mélancolique et sereine, l'ombre 
d'une mort prochaine s'étendant peu à peu sur son 
visage émacié, prête à éteindre le rayonnement de 
la bonne humeur et de l'esprit, tout cet ensemble 
produisit sur moi une impression profonde qui ne 
s'est jamais effacée •. » 

Le directeur de la Quofidieiuie accueillit Pont- 
martin avec une bienveillance toute paternelle. Il 
avait lu quelques-uns de ses articles de Y Album et 
de la Gazelle du Midi, et les avait remarqués ; il 
joignit à ses encouragements de précieux conseils. 
Homme du win' siccle, plus que du xvn", attaquant 
ses adversaires avec leurs propres armes, comme 
ces généraux russes et allemands qui, à force d'être 
battus par Napoléon, avaient fini par apprendre de 
lui à le battre, il mettait au service de sa foi 
monarchique et religieuse une ironie délicate, un 
spirituel atlicisme, et quelques-unes des malices du 
scepticisme philosophique et politique. Son dernier 
mot à Pontmartin, en le quittant, fut celui-ci : 
« Bravo, jeune homme! bon début! Seulement, 
lisez du Voltaire ! » 

L'année finissait bien ; les abonnés commençaient 
à venir; la petite Ilevue faisuil ses frais, et son 

i. \ouVf(iux Samedis, t. W, |i. lâa. 



90 ARMAND DE PONTMARTIN. 

rédacteur promettait monts et merveilles pour 
l'année nouvelle. L'année nouvelle, il ne devait 
pas y en avoir pour V Album. La livraison de 
décembre i838 fut la dernière. Des considérations 
de famille et les inquiétudes de sa mère décidèrent 
Pontmartin à interrompre sa publication'. 

I. Lettre du 20 octobre 1886. 



CHAPITRE V 

LES ANNÉES D'AVIGNON 
(1 839-1845) 



LA MOUCHE, journal di's Salons. Le journaliste Deretz. Un duel 
dans l'île de la Hartlielasse. « L'AU'aire d'Avignon ». MM. de Sal- 
vador, d'Avorton et de Renoard. La garde nationale d'Henri V. 
Gustave de Laboulie et M. Dugabé. Le jjrésident Monnier des 
Taillades et le procureur du roi Rigaud. Le coût d'un article et 
les Mie Prigiani du gérant de la Gazette du Midi. — Les Causeries 
jirovinciales de la Quotidienne. Bcrrver et l'Académie. Première 
rencontre de Pontmartin avec Cuvillier-Flcury. — L'Inondation 
du Rhône à Avignon et aux Angles en novembre 18^0. La 
maison de la rue Banasteric et les Mémoires d'un notaire. Pont- 
martin conseiller général. Le vicomte Edouard Walsh et la Mode. 
-Mariage d'Armand de Pontmartin. Le départ pour Paris. 



I 



Trois événements d une inégale importance 
allaient marquer pour Pontmartin l'année 1839 • 
un duel, un procès, et son entrée dans la j^resse 
parisienne. 

Les passions politiques, très vives à cette époque 
dans toute la France, étaient particulièrement 



92 ARMAND DE PO>TMARTIN. 

ardentes dans le Midi. Exaspérés, non sans raison, 
il faut bien le dire, par les airs goguenards, par 
les allures batailleuses et provocatrices de la jeune 
aristocratie légitimiste, quelques jeunes gens de la 
bourgeoisie libérale voulurent avoir eux aussi un 
journal, une petite feuille légère, incisive, hardie, 
qui harcèlerait à son tour l'adversaire, et ne lui 
ménagerait pas les coups. C'était de bonne guerre. 
Le tort des fondateurs de la nouvelle feuille, — La 
Mouche, Journal des Salons, — fut de ne pas se 
mettre eux-mêmes en avant, de se tenir derrière le 
rideau, faisant venir de Paris un pauvre diable de 
journaliste ambulant nommé Deretz, qui se char- 
geait, moyennant quelques écus, d'endosser toutes 
les responsabilités. Ce Deretz avait, du reste, de 
l'esprit, plus d'esprit que de courage, comme on 
va le voir. Le journal paraissait depuis quelque 
temps, lorsqu'un matin, après avoir vidé son 
carquois 'contre les noblions et les hobereaux avi- 
gnonnais, il décocha une dernière flèche à l'adresse 
de Mossieu de Poniniartin . Ce dernier prit aussitôt 
la mouche (c'était le cas), courut à son cercle, 
y trouva deux de ses meilleurs amis, Frédéric 
d'Averton et Jules de Salvador, et les chargea 
d'aller demander au Parisien une réparation par 
les armes. Après une longue hésitation, Deretz 
consentit à se battre ; seulement, il demanda un 
délai de trente-six heures pour chercher et trouver 
des témoins. Rendez-vous fut pris pour le surlen- 
demain dans l'île de la Barthelasse. A cette époque, 
elle appartenait encore au département du Gard, 



LES ANNÉES D AVIGNON. \)'i 

ce qui assurait nos duellistes contre l'intervention 
des gendarmes. 

Au jour dit, — le 27 mars iSSg, — les adver- 
saires arrivèrent sur le terrain, Deretz un peu en 
retard; il avait recruté à grandpeine ses témoins, 
et il avait dû les prendre parmi les buveurs de 
chopes du Cujé TailleiLc, le Lemblin vauclusien ; 
les patrons de la Mouche avaient énergiquement 
refusé de l'assister. L'arme choisie était l'épée. Au 
moment où Pontmartin allait se fendre, Deretz 
laissa tomber son fleuret , et déclara que , déci- 
dément, il ne se battrait pas. a Je suis trop pauvre, 
dit-il ; la législation est sévère, et s'il arrivait 
malheur, je n'aurais pas, comme M. le comte, qui 
est riche, de quoi menfuir et me cacher. » — 
(( Soit, répondit Jules de Salvador, mais alors vous 
allez vous engager par écrit à ne plus recommen- 
cer vos attaques, et à nommer vos inspirateurs, si 
vous ne pouvez les décider à se nommer eux- 
mêmes )). 

Il y avait dans l'Ile une guinguette où les bons 
bourgeois d'Avignon venaient, le dimanche, jouer 
au\ boules. On y entra, et le pauvre Deretz signa 
tout ce qu'on voulut. Le soir me-me. il partait pour 
Marseille, et on ne le revit plus. La Mouche, journal 
(les Salons, avait vécu ' ! 

Après le duel, le procès. Au mois de juin iS'Si), 
les deux témoins de Pontmartin, Frédéric d'Averton 

1. .Vu tome II (le SCS Mémoires, p. i'|i-ir)3, l'onlmartin parle 
assez longucnnnl do ce duel; seul<incnt il lo place, non en iS.lç), 



((4 ARMAND DE PONTMARTIN. 

et Jules de Salvador, étaient, en compagnie d un de 
leurs amis, M. Ulric de Renoard, traduits devant 
le tribunal correctionnel d'Avignon, sous la double 
prévention de réunion illicite et de détention 
d'armes et de munitions de guerre. Etaient pour- 
suivis, en même temps qu'eux, vingt-neuf jeunes 
gens appartenant à la classe ouvrière. Ces derniers 
ne faisaient pas plus mystère que les trois gentils- 
hommes de leurs sentiments royalistes, et l'un 
d'eux, dans l'instruction, pressé de questions par 
le magistrat, avait répondu : « Eh bien ! si nous 
avions des armes chez nous, c'est que nous sommes 
la garde nationale d'Henri V ' ! » 

Les débats durèrent trois jours, du 27 au 29 
juin. Devant le bureau du tribunal figuraient les 
pièces à conviction : fusils de munition, carabines, 
cartouches et cocardes blanches et vertes. Le siège 
du ministère public était occupé par M. Rigaud, 
procureur du roi. La défense fut présentée par 
M'= Adolphe Teste (rien de l'avocat Jean-Baptiste 
Teste, le futur condamné de la Cour des pairs), 
par M" Redon père et fils et par Gustave de 
Laboulie, dont la plaidoirie fut une merveille d'élo- 

qui est la vraie date, mais en i834. Il appelle Deretz Fabrice Der- 
viEtx et transforme la Mouche en Ruche vauclusienne. Il indique, 
comme l'un de ses témoins, M. Guy d'Averton ; c'est le frère de 
Guy, Frédéric, ancien officier de la garde royale, qui servit de 
second à Pontmartin dans ce duel, moins épique assurément que 
le duel do Roland et d'Olivier en cette même île de la Barthelasse . 

Ils sont là tous les deux dans une ile du Rhône 

I. Gazette des Tribunaux dxi 21 juin iSSg. 



LES ANNEES D AVIGNON. gS 

quence, de verve et de spirituelle ironie '. Les pré- 
venus n'en furent pas moins condamnés à un cer- 
tain nombre de mois de prison-. MM. d'Averton, 
Salvador et Renoard furent, comme il était juste, 
gratifiés de la peine la plus forte. Ils n'avaient pas 
eu le temps de maudire leurs juges que déjà ils 
étaient consolés par la lecture, dans la Gazette du 
Midi, du compte rendu humoristique de leur pro- 
cès, rédigé par leur ami Pontmartin. Ce dernier 
leur avait fait bonne mesure et n'avait pas consacré 
moins de cinq articles à « l'Affaire d'Avignon ». 
Le président du tribunal était M. Monnier des 
Taillades, magistrat intègre et jurisconsulte de 
premier ordre. Le bruit s'étant répandu qu'il avait 
dit, en parlant du procureur du roi : « Ce mon- 
sieur n'est pas fort », Pontmartin crut pouvoir ris- 
quer ceci — ou à peu près — dans l'un de ses 
feuilletons : « M. le président a-t-il dit ou n'a-t-il 
pas dit que M. Rigaud n'était pas fort.*^ Peu im- 
porte, après tout. Dire du beurre qu'il est fort, 
est-ce le complimenter? Un fort de la halle est-il 
plus aimable qne le plus faible des académiciens i* 

I. Pontmartin, au tome II de ses Mémoires, p. 278, dit que les 
prévenus « curent pour avocats MM. de Laboulic et Dugabé ». 
M. Dugabé ne plaida [loint à Vvignon; mais l'affaire étant venue 
en appel, selon la législation alors en vigueur, devant le tribunal 
correctionnel de Carpentras (8, y et 10 août iSSg), M' Dugabé 
prit place celte lois sur le banc des défenseurs, à côté de M° de La- 
boulic. Il était le premier avocat du barreau de Toulouse, comme 
I. aboulie était le premier avocat du barreau d'Aix. Les électeurs de 
r\ri<ge (Foix) l'envovùrent à la Chambre des députés, où il siégea 
du :<i juin i83'i au a'i février i8'i8. 

>.. Gazette dcis Tribunaux d\i \ juillet i8.'?(). 



gG ARMAND DE PONTMARTIX. 

Lorsque vous êtes exaspéré d'une injustice, d'une 
bêtise, d'une catastrophe ou d'un scandale, vous 
ne dites pas : « C'est trop faible I » mais : « C'est 
trop fort ! » 

Ce n'était peut-être pas ires fort ; mais, en tout 
cas, ce n'était pas bien méchant. Grande rumeur 
pourtant dans la ville. Le tribunal s'émeut, le par- 
quet s'indigne. Poursuites contre la Gazette du Midi, 
et, le 8 août, à Avignon, condamnation du jour- 
nal à mille francs d'amende et du gérant à un mois 
de prison. Quant à Pontmartin, quoiqu il n'eût 
pas signé son article, il paya l'amende avec les frais. 
Si pauvre mathématicien qu'il fût. il se livra à un 
calcul d'arithmétique, et il reconnut que ses six 
lignes lui coûtaient 200 francs la ligne, 17 francs 
la syllabe et 4 francs la lettre'. C'était à dégoû- 
ter du métier ! 

A quelque temps de là, comme il venait de s'ac- 
quitter envers le fisc, il vit entrer dans son cabi- 
net un homme au teint fleuri, à l'œil émerillonné, 
à la lèvre souriante, le gérant de la Gazette, qui 
sortait de prison, rayonnant de joie et de santé. 
(( Monsieur le comte, disait-il, avec le plus pur 
accent de la Cannebière, quels remerciements je 
vous dois! Quel bon mois, grâce à vous, je viens 
de passer ! J'ai déjeuné et dîné tous les jours avec 
M. de Salvador, M. d'Averton et M. de Renoard. 
Quels braves jeunes gens! quels repas! Jamais, 
dans toute ma vie, je n'avais mangé autant de 

I. Mes Mémoires, t. II. p. 280. 



LES ANNÉES D A V I G N O > . 97 

perdrix, de bécasses, de lièvres, de poulardes, de 
truites, d'écrevisses !... Ah! monsieur le comte, 
je suis tout à votre service et prêt à recommencer, 
quand cela vous plaira. C'est égal! vous aviez fait 
là un fameux feuilleton !... » Les i 30o francs de 
Pontmartin n'avaient pas été placés à fonds per- 
dus ; il avait fait un heureux ! 



II 



Il avait écrit, à la dernière page de V Album 
d'Avignon : « La (Juoliilicnne nous a fait l honneur 
de nous citer trois fois et nous a demandé pour 
l'avenir des articles qui s appelleraient Causeries 
provinc iules et qui paraîtraient le même jour dans 
son feuilleton et dans notre mosaïque'. ^) 

Par suite de la disparition de l'Album, cette 
combinaison ne put se réaliser. Il fut alors con- 
venu que Pontmartin donnerait, deux ou trois 
fois par mois, à la feuille parisienne une Causerie 
provineiale. La première parut le 22 novembre 
i8.'^(). J'ai sous les yeux le brouillon de ce premier 
article, et j'y remarque un assez grand nombre de 
ratures. Le moment n'est pas encore venu où 
l'auteur des Samedis écrira toutes ses Causeries de 
premier jet, sans brouillon, sans remaniement, 

I. (iliarjuc livraison de V Album se terminait par un article qui, 
•>ou9 le titre de Mosaïque, n'était autre chose qu'une causerie litté- 
raire et [lolitique. 



gS ARMAND DE PONTMARTIN. 

sans retouches, effaçant à peine ici et là deux ou 
trois mots parasites. 

A cette date de fin novembre 1889, ce qui pas- 
sionnait la cour et la ville, Paris et la province, 
c'était de savoir qui serait élu à l'Académie, de 
Victor Hugo ou de Berryer. Le fauteuil de Michaud 
était vacante Quatre candidats s'étaient mis sur 
les rangs. Victor Hugo, Berryer, Casimir Bon- 
jour et M. Vatout. 

Berryer était à ce moment le maître incontesté 
de la tribune. C'était le temps où Timon écrivait : 
(( Depuis Mirabeau, personne n'a égalé Ber- 
ryer- )) ; — où Royer-CoUard disait aAcc l'au- 
torité de sa parole : « J'ai entendu Mirabeau dans 
sa gloire; j'ai entendu M. de Serre et M. Laine; 
aucun n'égalait Berryer dans les qualités princi- 
pales qui font l'orateur'; — où l'un de ses 
adversaires politiques, Henri Fonfrède, écrivait à 
un ami. dans une lettre particulière : « Berryer 
est le plus grand orateur qu'on ait jamais 
entendu ^. » Il n'était pas seulement le prince 
des orateurs, il était aussi le chef d'un grand parti. 
Sa candidature devenait dès lors une grosse affaire. 
Le gouvernement s'en émut; ses journaux se jetè- 
rent dans la lutte avec ardeur, et à leur tête le 
Journal des Débats, où Cuvillier-Fleury publia des 

1. Michaud était mort à Passy le 3o septembre 1889. 

2. Le Livre des Orateurs, par TiMO>i (M. de Cormeninj. t. H, 
p. 281. 

3. Noies sur M. Royer-Collard, par son neveu M. Genty de 
Bussy. député du Morbilian. 

4. Œuvres complètes de Henri Fonjrède, t. X, p. 2i3. 



LES ANNEES D AVIGNON. 99 

articles violemment hostiles. Il était certes permis 
à ceux dont Berryer était l'adversaire de ne point 
l'aimer, de dire, par exemple, comme M. Doudan. 
au sortir d'une séance où l'orateur légitimiste 
avait été magnifique : « Je n'aime pas qu'on prêche 
bien ailleurs que dans ma paroisse'. » Cuvillier- 
Fleury allait beaucoup plus loin. Il n'accordait 
pas que Berryer eût du talent ; tout au plus avait- 
il « des poumons redoutables ». Berryer, un ora- 
teur! Allons donc 1 un avocat, et pas davantage, 
l'avocat des intérêts du prince de Polignac et de la 
petite cour de Goritz ! « De grâce, disait-il, que 
l'Académie ne devienne pas une succursale de la 
Basoche, une doublure de la Société des Bonnes- 
Études-! » 

C'est à ces vives attaques que répondit Pont- 
marlin dans son article du 22 novembre, et il fut à 
son tour, vis-à-vis du rédacteur des Débats, aussi 
agressif que possible. On les eût bien étonnés l'un 
et l'autre si on leur eût annoncé qu'un jour ils 
seraient unis d'une étroite amitié. Il y avait d'ail- 
leurs, dans le feuilleton de la Quotidienne, à côté 
des épigrammes et des railleries, des réponses qui 
portaient et qui n'ont rien perdu de leur justesse. 
Voici l'une de ces répliques : 

M. Berryer, selon vous, n'est qu'un avocat, et rien de 
plus. La vérité est qu'une fois à la Chambre et à la tribune, 
«7 esl avocat moins que personne. Dans son geste, son attitude, 
son accent, son langage, rien ne révèle les habitudes et les 

I. Lcltn-s d,- X. Doiidim, t. H, p. iViG. 
■i. Joiirnnl des Débats, iCt novembre i8iU). 



lOO ARMAND DE PONTMARTIN. 

traditions du barreau; il n'est plus avocat, il est au plus 
haut degré orateur, ce titre que M. Cuvillier lui refuse, 
sous prétexte qu'il n'a rien écrit. De bonne foi, comment un 
homme d'une opinion hostile à la grande majorité de ses 
collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur 
de son temps ; comment, sans autre puissance que sa haute 
intelligence, conserverait-il une lelle action sur les affaires; 
comment serait-il chef d'un parti où il y a des hommes plus 
spirituels que M. Fleury, s'il n'était qu'un ergoteur de tri- 
bunal et de cour d'assises, un disputeur de mur mi- 
toyen et d'hypothèques? 

Mais M. Berryer « qui a des poumons, un geste véhé- 
ment, une voix sonore, c'est-à-dire tout ce qui s appelle 
l'éloquence » (merci pour l'éloquence!), ne peut compter 
dans le monde, parce qu'il n'écrit pas ses discours. En 
d'autres termes, c'est parce qu'il possède au plus haut degré 
cet admirable talent d'improvisation, le premier de tous, 
celui que rien ne remplace, et dont l'absence rendra tou- 
jours incomplète la puissance d'un orateur ; c'est parce qu'à 
l'aide de ce privilège merveilleux, il passionne, entraine, 
remue à son gré une assemblée que laissent froide les 
phrases les plus régulières, et les périodes les plus harmo- 
nieuses, c'est pour cela qu'il n'est pas orateur! Lord 
Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer 
point! La comparaison est malheureuse; car s'il y a un 
homme qui, après avoir joué un grand rôle par la puissance 
de sa parole, ait perdu aux yeux de la postérité qui lit ses 
discours, cette puissance et ce prestige, c'est à coup sûr 
Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui n'avoir rien laissé et 
n'être jugé par nous que sur la foi de cet éclat immense que 
sa parole jeta sur l'Assemblée constituante ! Ou plutôt 
qu'importe à Mirabeau, qu'importe à Berryer! Ils auront 
eu sur leur époque une influence sans rivale, ils seront 
arrivés aux plus grands effets de la parole ! Ils auront été les 
rois de l'éloquence politique ! Qu'importe après cela qu'ils 
aient peu éciùt, ou que leurs écrits, lus après cinquante ans, 
ne réveillent plus les émotions contemporaines ! Qu'importe 



Li:s a\m:i:s da\ic. non. ioi 

surtout qu'on leur refuse le droit littéraire de s'asseoir 
aujourd'hui auprès de MM. Dupaty et Viennet, domain 
peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury '. • 

Les articles de Pontmartin à la Quotidienne 
étaient tantôt des Causeries littéraires ou artisti- 
ques-, tantôt des chroniques huniouristiques % quel- 
quefois même des Nouvelles, Dulcinée^, Fabiano 
le Novice^, etc. Ils obtinrent tout aussitôt un vif 
succès, même à côté des feuilletons de J.-T. 
Merle", le plus ancien des rédacteurs de la Quo- 
fidienne, esprit fin et sans prétention, écrivain élé- 
gant, causeur aimable, pour lequel assurément 
n'avait point été créé le proverbe : Faute de grives 
on prend des nierles. Pontmartin cependant ne 
pouvait se décider encore à quitter Avignon, sa 
famille, ses amis, ses liabitudes. N'allait-il pas 
bientôt avoir trente ans, et n'était-ce pas un peu 
lard pour un début à Paris. ■^ N'y arriverait-il pas 
d'ailleurs dans d'assez mauvaises conditions.'^ Il 

I. Le cas devait en effet se réaliser, lierryer fut élu le ly fé- 
vrier i8ô:t; il siégeait encore sous la coupolo quand M. (luvillier- 
Fleurj- fut nommé le 12 avril 1866. 

a. Provence, par Adolplie Dumas (13 juillet i8'|0); Peintures 
(CEugène Devérui à \vi(jiioii {■>.\ juillet i8'io); Mathilde, par Kugène 
Sue; Colomba, par l'rosper Mérimée (ij août i8'|i); Milinitali, par 
Josepli Vutran (i" juin i8'r«), etc.. etc. 

3. Le Piijf en i>rov'tnce (ay octobre i8'40); 1' .\n(jlelerre en France 
(10 janvier i8'n); Eiilcrpc en voyage i^nj août i8'|.'i^. etc.. etc. 

^. 'j octobre iX\>.. 

5. 6 et 7 janvier. 10 et 11 février i8i3. 

f). Jean- Toussaint Miîule (i 785-1 853), auteur dramatique et 
journaliste. Directeur du ihéitrc de la l'ortc-Sainl- Martin de 1822 
à 182G, il fut le mari de M"" Dorval. 



102 ARMAND DE POMMARTIN. 

était riche et gentilhomme, deux méchantes notes, 
il ne l'ignorait pas. Sans doute on lui ferait porter 
la peine de son titre de comte et de sa modeste 
fortune. On se refuserait à voir en lui autre chose 
qu'un (( amateur », et l'on s'obstinerait à le traiter 
de (( cher confrère » du bout des lèvres seulement, 
tandis qu'on l'appellerait « Monsieur le comte » 
gros comme le bras. Le plus sage ne serait-il pas 
de préférer à l'honneur de devenir un membre de 
la Société des gens de lettres, voire même un aca- 
démicien, le plaisir d'écrire à son aise et à ses 
heures, sans ambition de renommée; de ne point 
fausser compagnie à la province, de n'aller à 
Paris chaque année que pour y prendre langue et 
pour revenir bien vite, auprès de sa mère, dans 
l'hôtel du toujours jeune M. de Montfaucon ou 
dans sa vieille maison des Angles.^ 



III 



Pontmartin disait souvent que les trois évé- 
nements tragiques qui l'avaient le plus frappé et 
dont il avait gardé la vision toujours présente, 
étaient le choléra de 1882 à Paris, l'inondation du 
Rhône à Avignon et aux Angles en novembre i84o 
et les Journées de Juin 18 48. 

L'automne de i84o avait été excessivement 
pluvieux; les plaines étaient, depuis trois semaines, 
entièrement submergées lorsque, le ^ novembre, 
l'inondation atteignit son maximum, c'est-à-dire 



LES ANNÉES DAVIG\0>. Io3 

la cote de huit mètres qui dépassait de soixante- 
quinze centimètres les plus fortes crues men- 
tionnées dans l'histoire du Comtat. Pontmartin 
et sa mère étaient à ce moment dans leur maison 
des Angles. Le rez-de-chaussée fut envahi par les 
eaux jusqu'à une hauteur d'un mètre vingt au-des- 
sus du sol. Tandis que M'"^ de Pontmartin était 
immobilisée au premier étage, son fils, obligé de 
pourvoir aux besoins de la maison, sortait par une 
échelle placée à la fenêtre d'une chambre au nord- 
est du logis, à un endroit où le chemin public, qui 
passe derrière les Angles , surplombe de deux 
mètres le niveau du rez-de-chaussée. Une fois sur 
ce chemin, il lui était facile de monter au village, 
situé au sommet d'une haute colHne, de prendre 
la route venant de Nimes qui redescend vers le 
Rhône, de traverser le pont qui, fortement menace, 
ne fut cependant ni emporté, ni couvert par les 
eaux et d'arriver à Avignon. Les quatre cinquièmes 
de la ville étaient submergés et on ne circulait 
qu'en bateau. L'hôtel de Montfaucon. où M"'^ de 
Pontmartin et son fils avaient un appartement, 
était envahi par l'eau jusqu'au premier étage. 

Ce qui ajoutait à la désolation et à l'horreur de 
ces spectacles, c'étaient les scènes tragiques dont les 
plaines qui entourent les Angles étaient journelle- 
ment le théâtre, les nombreux écroulements de 
maisons isolées, les incessants coups de fusil tirés 
en signe de détresse par les malheureux qui se 
trouvaient bloqués par le lleuve et en danger de 
mort, les elforts des courageux bateliers pour leur 



Io4 ARMAND DE POMMARTIN. 

porter des vivres et des secours, efforts qui n em- 
pêchaient pas toujours des catastrophes et qui en 
amenaient parfois de nouvelles. 

Quand il écrira, quelques années plus tard, 
les Mémoires d'un notaire, c'est avec ses souvenirs 
de l'inondation de novembre iS^o que Pontmartin 
retracera les scènes de la terrible inondation de 
novembre i-55'. Le livre parut seulement en 
lS^(), mais il commença d'y songer dès i842. 
Cette année-là. en effet, il acheta dans une rue 
assez triste, la rue Banasterie, à l'angle de la rue 
du Vice-Légat, une maison assez belle, dont la porte 
était surmontée de panonceaux et dont la façade 
était agrémentée d'affiches de toutes couleurs, 
annonçant les ventes, licitations, faillites, juge- 
ments et enchères du déparlement. C'était la de- 
meure d'un officier ministériel, héritier d'une 
dynastie de notaires. A peine Pontmartin y fut-il 
installé, qu'il eut l'idée de reconstituer par l'ima- 
gination tout ce dont ce vieux logis avait été té- 
moin depuis un siècle. De là les Mémoires d'un 
notaire, qui ont pour cadre la maison de la rue 
Banasterie. 

Pontmartin, à cette date, tournait décidément 
au propriétaire. Le siège de conseiller général, pour 
le canton de Villeneuve-lès- Avignon, étant devenu 
vacant, il posa sa candidature. Son concurrent, 
le marquis de Fournès, cousin germain du duc 



I. Le a') novembre i7.")5. le Rtiùne grossit de dis-huit pieds 
dans une nuit. 



LES ANNEES D AVIGNON. I05 

Victor de Broglie, fut nommé. Deux ans après, en 
i844, Ponlmartin fui élu à l'unanimilé. 

Son entrée au Conseil général avait été précédée 
de son entrée à la Mode, et, de ce dernier succès, 
il s'était plus réjoui que de son triomphe élec- 
toral. 

Les trois condamnés de iSoy, Jules de Sal- 
vador, Ulric de Renoard et Frédéric d'AAcrton, 
étaient allés passer en Italie Ihiver de i8A2-i843. 
Leur retour était annoncé pour le mois d'avril, 
et Pontmartin guettait l'arrivée de la malle-poste. 
Il en vit descendre avec eux un petit homme 
assez laid, mais dont la physionomie originale et 
fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. 
Il était si expansif, si liant, que les trois Avignon- 
nais et lui s'étant rencontrés à Naples quelques 
semaines auparavant, on en était déjà au tutoie- 
ment. C'était le vicomte Edouard AValsli, directeur 
de la Mode " . 

La présentation à peine faite. Edouard Walsh 
dit à Pontmartin : « J'ai lu vos articles envoyés à 
la Quolidien/ie : voulez-vous écrire dans la Mode?)) 
Dès le i5 mai suivant, l'élégante Revue royaliste 
publiait le Boiujuet de marfjueriles. Une seconde 
nouvelle, les Trois ]'euves, parut dans la livraison 



I. Le vicomte Étlouard Walsh était directeur de la Mode depuis 
le 35 septembre i835. Il était le fils du vicomte Joseph Walsh, 
l'auteur des Lettres veudéeimes (t825), du Fratricide ou Gilles de 
Bretagne (18^7), du Tableau [loétiqite des Fêles chrétiennes (i836j, 
des Journées mémorables de la Révolution française (1839-1840), des 
Souvenirs de Cinquante ans (18 '»4), etc. 



loO VRMVND DE 1' O N T M ART IN. 

du 25 septembre. C'était le début d'une longue 
collaboration. 

Le mariage de Pontmartin suivit de près son 
entrée à la Mode. A la fin de i843, il épousa 
M"' Cécile de Montravel. 

Sortie du Forez, la famille de Montravel s'était 
fixée avant la Révolution dans la partie la plus 
méridionale du Yivarais. Peu après la naissance 
de sa fille S M. de Montravel était allé demeurer 
avec sa belle-mère, M'"" de Larochette. au château 
du Plantier-. quittant ainsi une Provence pour une 
Auvergne, tant sont grandes, entre le sud et le 
nord du département de l'Ardèche, les différences 
de langage, de races, de costumes et de cultures. 
Le château du Plantier était la Providence du 
pays. La vie de ses hôtes était toute de piété et de 
bonnes œuvres. Tous, à l'exemple de la vénérable 
aïeule, semblaient avoir pour devise : Dieu, le Roi 
et les Pauvres. M™" de Larochette, qui avait couru 
les plus grands dangers et montré le plus ferme 
courage pendant la Terreur, consacrait son exis- 
tence à secourir les malheureux et à faire refleurir 
autour d'elle la religion. Elle avait restauré dans 

1. M'^^ Cécile de Montravel était née, le i6 novembre 1819, au 
château de la Bastide de Sampzon, près Vallon, arrondissement de 
Largentière (Ardèclie). 

2. M""* de Larocliette mourut à 81 ans en 1849. -^près sa mort, 
le Plantier échut à sa fille cadette; M. et M""' de Montravel durent 
se transporter dans une autre propriété qu'ils avaient achetée dans 
les environs, un peu au nord d"\nnonay. Cette nouvelle résidence 
s'appelait la Mûre. De i85i à 1862, Pontmartin y a fait cliaque 
été un séjour de plusieurs semaines; puis deux séjours en 1864 et 
deux autres en 1868. 



LES ANNEES D AVIGNON. 



son voisinage la chapelle de Notre-Dame cl'Ay', 
que fréquentaient maintenant, comme avant la 
Révolution, de nombreux pèlerins. C'est dans celte 
chapelle que fut célébré, le iG décembre i8A3, 
le mariage d'Armand de Pontmartin et de M"'^ de 
Montravel. 

Comme deux bons provinciaux, ils firent leur 
voyage de noces à Paris, oii ils passèrent deux 
mois dans la mélancolique rue du Mont-Thabor. 
De retour à Avignon, à la fin de février 1844, 
il reprit sa collaboration à la Mode. Marguerite 
Vidal parut dans les numéros des 25 juin, 5 et 
i5 juillet i844- A celte nouvelle succéda, dans les 
premiers mois de i8/i5, Xapoléon Potard. qui 
avait presque les dimensions d'un volume. 

M. Walsh écrivit à l'auteur qu'il réussissait, que 
les lecteurs de la Revue étaient ravis, et qu il ne 
tenait qu'à lui de se croire un écrivain à la mode 
(sans italiques). La tentation était trop forte. Au 
mois d'octobre i84o. Pontmartin se résolut à aller 
passer l'hiver à Paris. 



1. \oir sur cette chapelle les pages que lui a consacrées Pont- 
martin dans son écrit sur le Père Félix (iS6i), p. 19-21. 



CHAPITRE VI 

LES PREMIÈRES ANNÉES DE PARIS 
(1845-1848) 



Rue Neuve-Sainl-Augustin. Les bureaux de la Mode. Jules Sandeau 
et le pavillon de la rue de Lille. Contes et Rêveries d'un Planteur 
de choux. M"' Cardinal et le cabinet de lecture de la rue des 
Canettes. — La Mode en i84o. Les déjeuners chez Véry. Joseph 
Méry et ses 365 sujets de roman. Rue de Luxembourg. Mort de 
M"' Eugène de Pontmartin. — M. François Buloz, Octave et la 
succession de Gustave l^lanche. Le jardin de la rue Saint-Benoît, 
Sainte-Beuve et son article des Nouveaux Lundis 



I 



Au moment de son arrivée à Paris, à la fin 
d'octobre iS\o, Pontmartin n'aAait pas encore pris 
de résolution définitive au sujet de son installation 
dans la capitale. S'y fixerait-il à demeure ? N'y fe- 
rait-il, au contraire, qu'un séjour plus ou moins 
prolongé? Dans le doute, il ne voulut pas louer un 
appartement et se mettre dans ses meubles. Il 
logea à l'hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin. Etait-ce 
à cet hôtel de RiclieUeu\ où Lamartine, dans sa 

I. Cet hôtel occupait, rue ISeuve-Saint-Auguslin, les anciens 
appartements du maréchal de Richelieu. 



LES PUEMIEUES ANNEES DE PAUIS. lO») 

jeunesse, ne manquait jamais de descendre, toutes 
les fois qu il venait à Paris'? 

Le aO octobre, à peine débarqué, il se dirigeait 
vers la rue Neuve-des-Bons-Enfants, franchissait le 
seuil du numéro 3, montait d'un pied hésitant un 
escalier boiteux, qui lui rappela celui de la Gazette 
du Midi, et entrait dans un atelier humide et mal 
éclairé. C'était là que s'imprimait le recueil le plus 
élégant de cette époque, la Mode, étalant sur sa 
couverture jaune paille le double écusson de France 
et de Naples, afin d'affirmer le patronage de la du- 
chesse de Berry. Il eut vite fait d'oublier toutes 
ces laideurs, et il se crut transporté dans un 
palais enchanté, lorsque, quelques instants après, 
dans son cabinet directorial, étroit et sombre, le 
vicomte Edouard W alsh lui dit: « Courage! Je 
crois que nous allons trouver Sandeau corrigeant 
les épreuves de Ccdlievine. Je vous présenterai, et 
nous irons déjeuner ensemble. » 

La présentation alla toute seule ; il leur sembla 
que, sans s'être jamais vus, ils se reconnaissaient. 
Jules Sandeau était depuis longtemps le romancier 
de prédilection de Pontmartin. et, de son côté, 
1 auteur du Docteur llevheau a^ait vivement goûté, 
dès leur apparition, les premières Nouvelles de son 
jeune collaborateur, et en particulier l'émouvant 
récit des Trois 1 euves. 

Huit jours après. Pontmartin était accueilli chez 
Sandeau comme un ami. Le romancier habitait 

I. Correspondance de Lamartine, t. IIF. 



IIO ARMAND DE PONTMARTIN. 

alors, rue de Lille, 19, un joli pavillon qu'il fal- 
lait aller chercher en traversant la cour d'honneur, 
en baissant la tête sous la cage du grand escalier 
et en pénétrant jusqu'au bout du jardin planté 
d'acacias et de sycomores. « C'est là, écrira Pont- 
martin au lendemain de la mort de Jules Sandeau, 
c'est là que je goûtai, pendant six ou sept ans, les 
douceurs de l'amitié la plus vraie, de l'hospitalité 
la plus franche. C'est là que les conseils, les bonnes 
paroles de l'auteur de Marianna m'encouragèrent 
à persévérer, me soutinrent dans mes défaillances, 
me consolèrent dans mes tristesses. » 

Et un peu plus loin, dans le même article : 

Que d'heures charmantes j'ai passées dans ce nid char- 
mant ! Je puis vous assurer que, à cette époque, en i845, 
Jules Sandeau, jeune encore S ne regrettait plus rien. C'est 
à peine s'il aiguisait d'un peu d'ironie le sourire dont il 
faisait l'aumône à ses amours d'antan. Il avait auprès de lui 
sa femme, sa compagne, si gracieuse, si intelligente, mille 
fois plus dévouée à ses succès que lui-même, et son fils, le 
petit Jules, un délicieux enfant qui était sa plus douce joie, 
et qui devait être un jour son plus mortel désespoir-. Le 
babil de ce cher enfant était un véritable enchantement. Il 
semblait parler à un être invisible, sylphe, ange ou fée, et 
il terminait ses phrases par un gazouillement de fauvette 
qui nous ravissait. Pendant les belles soirées d'été, penchés 

1. Jules Sandeau était né le 19 février i8i i.ll mourut le 2^ avril 
i883. 

2. Le fils de Jules Sandeau, devenu un brillant officier de 
marine, rentrait au pays après une campagne dans l'Extrême- 
Orient, lorsqu'il mourut d'une maladie contractée au service de la 
France. Son père, en arrivant à Toulon, n'y retrouva plus qu'un 
cadavre. 



LES P H E M I E R E S ANNEES DE PARIS. m 

à la fenêtre ouverte, nous écoutions cette fraîche mélodie, 
tandis qu'un vrai rossignol, caché dans les massifs de ver- 
dure, lançait aux étoiles ses trilles et ses roulades. Ah ! ce 
sont là de ces moments qu'il faudrait arrêter au passage, 
qui laissent du moins dans l'âme un peu de leur parfum, 
comme ces fleurs que nous touchons sans les cueillir, et 
dont l'odeur suave s'attache à nos habits et à nos mains' ! 

Au mois de mai iS'iG. Ponlmartin publia son 
premier ouvrage, doutes et Rêveries d'un planteur 
de choux ; il était dédié à Jules Sandeau. 

La première partie du volume renfermait les 
récits qui avaient paru dans la Mode. \(tpoléon 
Potard, les Trois \ euves, Marguerite 1 idal. te Bou- 
quet de marguerites. Après les contes, venaient les 
rêveries, articles humouristiques et de pure fan- 
taisie, que l'auteur, à partir de la seconde édition 
de son livre, a cru devoir sacrifier. Il m'écrivait, 
le 3o novembre i88C : 

J'ai supprimé, dans les éditions suivantes, des articles 
sans importance, Melpomène en Provence, Tambiirini en 
voyage, deux épisodes qui ne pouvaient avoir qu'un succès 
d'à-propos et de localité ; puis, dans le même genre, Car- 
peniras apocryplie (dont j'ai fait plus tard la préface de la 
Petite ville, de Constant Moisand), Carter, Bobert-Macaire, 
feuilletons de province, rien de plus. 

Voici, du reste, la liste complète de ces ar- 
ticles, que l'auteur avait réunis sous le titre de 
Silfwuettes d'artistes en Province : L'Artiste en cage, 
(Icu'ter; L' \r liste en liai fions, Rohert-Macaire ; 

I. Souvenirs d'un vieax critique, t. IV. [i. 3<). 



113 ARMVND DE PONTMARTIN. 

L'Artiste en crimes (Lacenaire) ; L'Artiste inconnu, 
Freischiitz en Bohême ; Melpomène en province ; 
Tamhurini en voyage; Carpentras apocryphe. 

Pontmartin a-t-il eu raison de supprimer ces 
feuilletons? J'incline fort à penser le contraire. 
Sans doute ils dataient son livre : mais je suis, pour 
mon compte, de ceux qui croient qu'il ne faut pas 
mépriser les dates; et puis, ces chapitres étaient 
si spirituels, d'une si amusante fantaisie, que 
nous aurions encore aujourd'hui grand plaisir à 
les lire. Maintenant que nous n'avons plus que des 
auteurs de Tristes, cela nous changerait un peu. 

Mes lecteurs, j'en suis sûr. ne connaissent 
qu'une seule datne Cardinal, celle de Ludovic 
Halévy. J'en ai connu une autre, et qui valait 
mieux. A l'époque où je faisais mon droit — je 
parle de longtemps — il y avait, dans la vieille 
rue des Canettes, un vieux cabinet de lecture, où 
l'on ne trouvait que de bons livres. Il était tenu 
par Madame Cardinal, très connue dans le faubourg 
Saint-Germain, et que les marquises et les vicom- 
tesses de la rue de Varenne et de la rue de Gre- 
nelle chargeaient volontiers de faire elle-même le 
choix des ouvrages qu'elles devaient, dans la belle 
saison, emporter à la campagne. C'était une très 
honnête femme et qui n'avait pas de filles; bonne 
chrétienne et fervente royaliste, vive, active, en- 
jouée, et avec cela femme de goût, elle donnait, à 
l'occasion, de sages avis à ses abonnés. Elle me 
dit un jour, comme je revenais de vacances : 
(( A ous arrivez bien : on vient de me retourner de 



LES I'UEMir;UE>^ WNKES DE P\UIS. Il3 

la campagne un volume rarissime, les Contes et 
Rêveries (t'un planteur de ehoux. la première édi- 
tion, la bonne. Je vous recommande surtout les 
derniers chapitres, Melpomène en voyage. et le reste. 
C'est exquis. » Ht'las! le cabinet de lecture de 
M"" Cardinal est fermé, et le volume de i846 
est maintenant introuvable. 

Les contes, du reste, deux surtout, étaient bien 
pour suffire au succès du volume. Le Bouquet de 
marf/uerifes est une anecdote finement contée ; mais 
au demeurant, ce n'est qu'une anecdote. Dan s A a/)o- 
léon Potard. la nouvelle la plus développée du volu- 
me, si les scènes gracieuses ne font pas défaut, si les 
détails piquants abondent, l'idée première, la fable 
même du roman est décidément trop romanesque : 
un maréchal d Empire fait par Napoléon duc 
d'Iéna. et qui veut que son fils, jusqu'au jour où 
il aura vintit-huit ans. ne connaisse rien de sa nais- 
sance, de son illustration et de sa fortune. 11 faudra 
que ce fils vive jusque-là loin de lui et qu il lutte, 
avec des ressources médiocres et un nom vulgaire 
— le nom de Potnrd'. — contre les difficultés de la 
vie et les obstacles que la société oppose à ceux qui, 
sans autre litre que leur mérite, demandent leur 
place au soleil. 

Marguerite \ id(d, au contraire, est un récit 
achevé. C est un petit roman par lettres qui se 
passe sous le Consulat, à l'époque de la rentrée des 
émigrés, et qui rappelle les meilleurs ouvrages de 
M" de Sou/.a. avec plus de finesse encore dans 
l'analyse et la peinture des sentiments. 

8 



Il4 ARMAND DE PONTMARïlN. 

Dans les Trois Veuves, l'auteur a su faire revivre 
la Vendée de 1793, celle de 181 5 et celle de i833. 
Ce glorieux épisode de notre histoire, cette guerre, 
la plus légitime et en même temps la plus roma- 
nesque de toutes, n'avait encore fourni à aucun de 
nos romanciers d'aussi heureuses inspirations. 



II 



Edouard Walsh était un vrai journaliste. Il ne 
lui fallut pas longtemps pour deviner quels ser- 
vices lui pourrait rendre Pontmartin,avecla diver- 
sité de ses goûts, la variété de ses aptitudes et son 
extraordinaire facihté de plume. Au bout de peu 
de temps, l'auteur de Marguerite Vidal devint, à 
la Mode, une sorte de Maître Jacques romancier, 
causeur littéraire, critique dramatique, chroni- 
queur mondain. 

La petite revue, à cette époque, était au plus 
fort de son succès. Elle rachetait les excès, assu- 
rément regrettables, de sa polémique politique, 
par l'éclat de sa rédaction littéraire. Son directeur 
avait su grouper autour de lui lélite des écri- 
vains du temps : Alexandre Dumas, Jules San- 
deau, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan. Alphonse 
Karr, J.-T. Merle, Henry Berthoud, Paul Féval, 
Philarète Chasles, Amédée Achard, Arthur de 
Gobineau, le marquis de Poudras, le colonel de 
Gondrecourt, Théodore Muret, Alexis de Valon, 



LES PREMIERES ANNEES DE PVRIS. il) 

Alfred des Essarts, Eugène Pelletan qui signait 
un Inconnu; M""" Sophie Gay, M'"'= Ancelot, la com- 
tesse d'Arbouville. la comtesse Merlin, etc. Méry 
ne faisait pas encore partie du groupe : ce fut Pont- 
martin qui l'y introduisit au printemps de 1847. 

Le vicomte Walsh donnait chaque semaine chez 
Véry d'excellents déjeuners. Les convives habituels 
étaient Alfred Nettement, Pontmartin, l'avocat 
royaliste du Theil, Jules Sandeau, Merle, quelque- 
fois Roger de Beauvoir. Un jour, Pontmartin 
amena Mcry. Il l'avait entrevu à Marseille, trois 
ans auparavant ; l'ayant rencontré à Paris et l'ayant 
trouvé tiès disposé à écrire dans la Mode, bien 
qu il eût, vingt ans en ça, composé la Villéliade et 
la Corbiéréide , il lui avait donné rendez-vous chez 
Véry. Au premier mot que lui dit M. Walsh pour 
obtenir de lui un roman, l'auteur de la Floride et 
de la Guerre du Nizani répondit avec un sang- 
froid magnifique : « J'ai 3G5 sujets, un pour chaque 
jour de l'année. Je vais vous les raconter. » Et il 
raconta le premier, intitulé la (Arcéde Paris. Natu- 
rellement. ANalsh s'écria, en battant des mains: 
« Cest charmant ! Nous nous en tiendrons à celui- 
là ! )> La C/ircé de Paris parut, en ellet. quelques 
semaines après. 

De la lin de i8'i5 au commencement de i8'i8, 
Pontmartin fit, à la Mode, une campagne de deux 
ans; il n'est guère de livraison qui ne renferme un 
article de lui. Sous des signatures variées. — 1. 
— A. P. — Cfdi.rle Erniel. — Arnnnid de Poid- 
niarlin. — il publia tour à tour des causeries litlé- 



ri6 ARM \>D DE PONTMVRTIN. 

raires'. des causeries mondaines, des causeries ar- 
tistiques-, des causeries dramatiques. Gomme il 
avait de l'invention et que le critique chez lui était 
doublé d'un conteur, lorsque la pièce dont il avait 
à parler lui paraissait manquée. il ne se privait 
pas du plaisir de la refaire. C'est ce qui lui arriva, 
par exemple, au mois de mars 18^7- dans son 
article sur la comédie de Léon Gozlan, .\otre Jîlle 
est princesse. 

Comme à la Quolldienne, Pontniartin, à la Mode, 
entremêlait ses causeries de contes et de nouvelles : 
en i846î li( Confession d'un hachichin^ \ en 1847, 
le Dernier Dahlia'' et les Mémoires d'un notaire^. 
Les Mémoires d'un notaire n'étaient rien moins 
qu'un roman en trois volumes : le premier seul 
fut publié avant i848 ; les deux autres furent 
écrits après la révolution de Février, et nous aurons 
à y revenir. 

Après un premier séjour à Paris, d'octobre i8A5 
à mai i846, Ponlmartin avait passé l'été dans le 
Midi. Il était revenu seulement au mois d'octobre 
18A6, et. cette fois encore, il n'avait pas cru devoir 
prendre un appartement. Il se contenta de louer 

1. ^ oiti les litres des principales : en i8'i6, Clarisse Harlowe, 
de Jules Janin; Xélida, de Daniel Stern ; Passé et Présent, de 
Charles de Rémusat; ht Cousine Bette, de Balzac; Madeleine, de 
.Iules Sandeau. En iSi^, Petite Causerie à propos d'une grande His- 
toire (les Girondins, de Lamartine), etc., etc. 

2. En iS'i", Ponlmartin fit le Salon (26 mars et 36 avril). 

3. i5 juin i846. 

4. 26 décembre 1847- 

5. Octobre, novembre cl décembre 18A7. 



LES P K E M I K U E S ANNEES DE P A H 1 S . 117 

quelques chambres meublées dans la rue de Luxem- 
bourg ' . 

Le lundi u décembre, il venait d'assister, au 
lliéùlre de l'Odéon. à la répétition générale d'Agnès 
(le Méranie. Minuit sonnait aux horloges de l'As- 
somption et de Saint-Hoch. quand il rentra chez 
lui. La concierge lui remit une large enveloppe, 
dune physionomie officielle, portant le timbre du 
ministère de l'Intérieur. Il l'ouvrit avec un pres- 
sentiment sinistre, et voici ce qu'il lut : 

CABINET DU MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR 

21 décembre 1846. Par tûlégraplic. 

Le préfet de Vaucluse prie M. le Ministre de l Intérieur^ 
de faire prévenir M. Armand de Ponlmartin que l'état de 
madame sa mère s'est fort aggravé depuis quelques heures, 
tt (]uc son oncle ^ l'engage à partir immédiatement. 

Le Maitre des re'Hiétes, 
Chef du Cabinet, 

Edmond Leclerc*. 

En iS-'iG. le télégraphe aérien ne fonctionnait 
pas la nuit ; il fallait plusieurs heures pour la trans- 
mission et quand le temps était brumeux (cas fré- 

I. Aujourd'hui rue (lambon. 

■>.. M. DucliAlcl. 

\. Le marquis de Cambis. 

3. J'ai eu l'honneur de «onnaîlre M. Edmond Leclerc dans ses 
ilernicres annt'es. (JVlait l'esprit le plus fin et le « oeur le plus noble, 
l\|>e accompli île l'honncle homme. Il était le beau-frère du vicomte 
Henri Dclaborde, secrétaire perpétuel île l'-Vcadémie des Beaux- 
Arts. — Voir dans la Correspoiukincc de F^ouis Veuillot, t. I, ses 
lettres 'i M. fùlmond Lccicrc. 



Il8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

quent en décembre), il fallait souvent toute une 
journée. Madame de Pontmartin était morte pres- 
que subitement dans la matinée du 21 décembre: 
la dépêche n'était arrivée rue de Luxembourg que 
dans la soirée, après le départ de Pontmartin pour 
le théâtre. 

La santé toujours délicate de sa mère semblait 
en bonne veine, quand il lavait quittée deux mois 
auparavant. Lorsqu'il l'avait embrassée avant de 
monter en diligence, elle était presque gaie. Il 
était parti plein de confiance. La dépêche fut pour 
lui un coup de foudre ; elle ne disait pas sans doute 
toute la A érité ; mais s'il lui était permis de con- 
server encore une lueur d'espoir, sa douleur et ses 
inquiétudes étaient d autant plus cruelles, que les 
moyens de locomotion étaient à cette époque 
d'une effroyable lenteur : par la malle-poste, — 
qu'il fallait retenir longtemps d'avance, — trois 
nuits et trois jours; par la diligence, quatre jours 
et quatre nuits. En outre, dans la mauvaise sai- 
son, il suffisait d'une tombée de neige, d'une 
bourrasque, d'une couche de glace à la surface du 
Rhône ou de la Saône, pour allonger indéfiniment 
le trajet réglementaire. 

Le mardi 22 décembre, à dix heures du matin, 
son cousin le marquis de Besplas et son ami Joseph 
d'Ortigue le hissèrent dans le coupé de la dili- 
gence. Ce que fut ce voyage, il l'a dit, dans des 
pages émues, au tome II de ses Mémoires ', Arrivé 

I. P. 35i-35'4. 



LES l'KKMIERES VWKES DE PARIS. ni) 

à Clialon le vendredi matin seulement, il put 
monter sur le bateau à vapeur de la Saône. Le 
lendemain, il prenait à Lyon le bateau du Rbone ; 
le soir, à la nuit tombante, il arrivait à Avignon. 
Ses amis l'attendaient sur le quai. Ils se jetèrent 
dans ses bras, et il n'eut pas à les interroger. 



III 



Au mois d'octobre iSAt). lorsque Pontmartin 
avait quitté Avignon, sa mère savait qu'il empor- 
tait dans sa valise une nouvelle destinée à la Revue 
des Dm.r Mondes. Elle lui avait dit, avec un bon 
sourire : « Jusqu ici la Revue m'avait toujours fait 
peur. Je la crois bien encore un peu hérétique : 
mais elle est certainement en voie de s'amender, 
puisque tu vas y écrire. Je serai heureuse d'y lire 
ton article. » 

Quelques mois auparavant, en efTet. Jules San- 
dcau. qui venait de terminer son roman de Made- 
leine\ avait dit un soir à Pontmartin : « Il est 
temps d'agrandir votre cadre ; Buloz vous a lu. il 
veut vous connaître; je vais vous conduire rue 
Saint-Benoît. » Et simplement, sans phrases, avec 
une cordialité toute fraternelle, l'auteur de Made- 
moiselle (le la Seifjlière s'était fait l'introducteur et 
le patron du modeste auteur des Trois Veuves. 

Pontmartin avait passé dix ans à rêver Revue 

I. Il |iiiriit (liiiis la Kcviif ilrs Drux Mninli-s i juin-août i8'j6j. 



lao ARMAND DE PO > 1 \[ A U l I N. 

des Deux Mondes, comme les sous-lieutenants rê- 
vent le bâton de maréchal, comme les jeunes filles 
romanesques rêvent le Prince Charmant. Le cœur 
lui battait donc bien fort lorsqu'il se présenta, le 
2 avril 18A6. devant M. Buloz. sa copie à la main 
et ne demandant pas son salaire. Le tout-puissant 
directeur était dans son cabinet, a\ec sa culotte de 
velours noir et sa robe de chambre de flanelle 
bleue. Il fut extrêmement poH. serra le manuscrit 
dans un carton et promit de l'examiner. Quinze 
jours après, il indiquait à l'auteur des change- 
ments, des retouches, puis une refonte générale. 

Son goût était plus instinctif que réfléchi, mais, 
en somme, très sûr. On se trouvait presque tou- 
jours bien d'écouter ses avis. La nouvelle, légère- 
ment remaniée, parut dans la livraison du i" fé- 
vrier 1847, ^^^^ ^^ titre d'Octave. Elle réussit, et 
M. Buloz résolut aussitôt de s'attacher Poutmartin 
comme chroniqueur littéraire et dramatique de la 
Revue. 

11 était, à cette date, en même temps que direc- 
teur de la Revue des Deux Mondes, commissaire du 
roi près le Théâtre-Français. A ce dernier titre, il 
ne pouvait pas, en conscience, froisser les auteurs 
en vogue. Il lui fallait ménager M. Scribe, dont 
deux pièces au moins, Bertrand et Raton et Une 
Chaîne, tenaient souvent l'affiche, et qui parlait de 
lui donner une comédie nouvelle en cinq actes '. 
Il lui fallait, d'autre part, assurer le succès d'Alfred 

I. Le Piiff. Elle fut reprcsentôe le 22 janvier 18:^8. 



LES PHEMIEHES VNNEES DE PARIS. lU 

de Musset, qui allait débuter à la Comédie-Fran- 
çaise avec le Caprice, rapporté de Saint-Péters- 
bourg, par M'"" Allan. Malheureusement Scribe et 
Musset étaient aussi mal l'un que l'autre dans les 
papiers de Gustave Planche, qui était alors chargé, 
chez M. Buloz, de la critique théâtrale. Depuis 
douze ou quinze ans. il faisait hautement profes- 
sion de mépriser le talent de M. Scribe. Il ne pou- 
vait le prendre d'aussi haut avec Musset, qui était 
l'un des principaux collaborateurs de la Revue; 
mais brouillé avec le poète pour les beaux yeux 
de M""' Sand, il le traitait par la prétention, il se 
déclarait décidé à ne pas dire un mot de son 
Proverbe, si on le représentait. Comment faire .^ 
Comment se tirer de cette situation complexe et 
concilier les intérêts du directeur de la Revue et 
ceux du commissaire royal!' M. Buloz n'hésita 
pas: il enleva à Gustave Planche sa férule, et il la 
remit aux mains plus légères et mieux gantées du 
très spirituel rédacteur des (Causeries dramatiques 
de la Mode. 

Pendant près de cinq ans, du i" mai iS'iy au 
1.") mars iST))., il fut le chroniqueur attitré de la 
Revue, rendant compte à la fois des pièces de 
théâtre et des livres. Il y eut là pour lui, surtout 
dans les premiers mois et jusqu en février i848, 
des heures délicieuses, ce qu'il appellera plus 
tard sa lune de miel littéraire, 

La Revue fies Deux .\londes ne comptait guère 
alors que deux à trois mille abonnés ; mais elle 
était la Revue, la première, la seule. Son iniluence 



1-2-2 \RMVND DE PONTMARTIN. 

dépassait nos frontières et s'étendait sur toute l'Eu- 
rope. Ses rédacteurs n'étaient pas payés bien cher, 
mais dans cette glorieuse pléiade, il y en avait 
plus de sept qui étaient illustres : Alfred de 
Musset, Augustin Thierry. Prosper Mérimée. 
Alfred de Vigny. Sainte-lîeuve, Ludovic Vitet, 
Victor Cousin. Henri Heine '. 

Elle ne se permettait pas, d'ailleurs, d'autre luxe 
que celui dune rédaction exceptionnellement bril- 
lante. Son logis était modeste, une humble et 
bourgeoise maison, au numéro 20 de la rue Saint- 
Benoît, qui offrait pourtant cette double singu- 
larité d'appartenir à un futur académicien. M. Saint- 
René Taillandier, et de posséder un jardin au 
premier étage. Le souvenir de ce jardin légen- 
daire, suspendu comme ceux de Babylone et dont 
George Sand avait été longtemps la Sémiramis, 
devait être toujours cher à Pontmartin. qui écrira 
trente ans plus tard dans ses Nouveaux Samedis : 

Que n'a-t-on pas dit de ce jardin? Je crois que les solli- 
citeurs, les martyrs et les refusés de la Revue l'ont jugé à 
travers leurs frayeurs ou leurs rancunes. Pour moi, il ne m'a 
jamais paru que les fleurs y fissent des piqûres d'orties et 
que la verdure y fût jaune. J'aimais cette salle d'attente 
avec son ombre discrète, ses économies de soleil et ses allées 
étroites enroulées autour de son microscopique tapis de 
gazon. J'ai passé là d'agréables heures, ruminant un sujet 
d'article, méditant sur les corrections demandées, atten- 
dant une épreuve, jasant avec un merle à peu près appri- 

I. On s'étonnera peut-être de ne pas trouver ici le nom de 
George Sand. Elle avait cessé en i84i d'écrire à la Revue, et elle 
ne reprit sa collaboration que dix ans aprcs, en i85i. 



LES PREMIKUES A>NKES DE PAHIS. \>.'^ 

voisé qui semblait cliargé de siffler les manuscrits suspects 
et qui s'acquittait vaillanunent de la besogne. De temps à 
autre, par les fenêtres entr'ouvertes, m'arrivait un bruit 
de tempête et j'aurais été tenté de redire le suave mari 
magno... de Lucrèce, si je n'avais songé que j'étais moi- 
même à bord du navire, sur cette mer agitée par les vents. 
J'entendais le maitre, en proie à la fièvre de la veille du 
numéro, se déchaîner tour à tour contre M. de Mars ', 
— toujours en carême ! — contre le prote, contre le rédac- 
teur absent ou présent, contre une malheureuse coquille 
oubliée sur une moyenne de deux cents pages. Il y avait de 
mauvais moments; mauvais moments dont on l'ait plus 
lard. — trop tard, — de bons souvenirs'! 

On se réunissait presque tous les jours, de 
quatre à six heures, dans les bureaux de la Revue, 
Sainte-Beuve ne manquait guère d'y venir et 
c'était une fête pour Pontmartin de causer avec le 
célèbre critique. L'auteur des Porlrails liUéralrea, 
à cette date de i84'h était bien loin d'être ou du 
moins de se montrer ce qu'il sera plus tard, sous 
le second Empire, quêteur de popularité, associant 
Brutus à César, positiviste et matérialiste, arche- 
vêque du diocèse où fleurit l'athéisme. 11 fréquen- 
tait chez M. Guizot et surtout chez M. Mole, qu'il 
aimait à visiter en son château du Marais ; il était 
conservateur en politique comme en littérature, 
aussi loin maintenant d'Armand Carrol que de 
Victor Hugo. Sa figure rabelaisienne et narquoise 
s'éclairait d'un pieux sourire lorsqu'il parlait de la 
religion et du catholicisme, pour lequel il profcs- 

I. M. Victor (le Mars, gérant de la lirviie. 
■t. ÎKoiivciiii.T Siimedis, t. XV, p. 'Î71). 



134 VRAI VND DE PUNTM AU TIN. 

sait le plus profond respect. Quelquefois, il est 
vrai, il disait à Pontmartin : « Quand vous parlez 
des anciens, ne craignez jamais d'en trop dire. 
Quand vous parlez des contemporains n'ayez 
jamais l'air d'être leur dupe ' ! » Malgré tout son 
esprit, Pontmartin était au fond un naïf. Il fut la 
dupe de Saint-Beuve et il devint son ami. Voici 
du reste comment ce dernier, dans ses Nouveaux 
Lundis, parle de leurs premières rencontres dans 
les bureaux de la rue Saint-Benoît : 

Quand je le vis arriver à Paris et s'adresser pour ses 
premiers essais critiques à la Revue des Deux Mondes, où un 
compatriote de Castil-Blaze - avait naturellement accès, 
c'était un homme qui n'était plus de la première jeunesse, 
spirituel, aimable, liant, point du tout intolérant, quoique 
dans la nuance légitimiste. Il avait déjà écrit quelques contes 
ou nouvelles, il s'était essayé dans la presse de province et il 
aspirait à faire des articles critiques plus en vue. J'avoue 
que mon premier pronostic lui fut aussitôt favorable. Il 
avait la plume facile, distinguée, élégante, de cette élégance 
courante, qui ne se donne pas le temps d'approfondir, mais 
qui sied et suffit au compte rendu de la plupart des œuvres 
contemporaines^. 

Tout cela est au demeurant assez juste, à la con- 
dition pourtant d'ajouter que les comptes rendus 
de Pontmartin avaient une réelle originalité. La 
Revue, avant lui, avait eu des critiques très pédan- 

I. Souvenirs d'un vieux critique, t. V, p. Si". 

3. François-Henri-Josepli Bl.vze, dit Castil-Blaze (178A-1857), 
était nô à Cavaillon (Vaucluse). Sa fille Clirisline. sœur de Henri 
Hlaze de Bury, avait épousé ^I. Buloz. 

3. I\'ouvcaux Luiulis, t. II, p. 3. 



I-ES I' HE M IKK ES \\\EES DE PARIS. l <"• 

tesques et tii-s lourds comme Gustave Planche, 
ou très érudits et très fins comme Sainte-lîeuve 
lui-même. Elle n'avait pas encore eu un véritable 
causeur littéraire, c'est-à-dire un homme d'esjDrit 
qui, sans approfomlir, je le veux bien, sans appuyer. 
glisse avec grâce sur les sujets les plus divers, 
passe du roman de la semaine dernière à l'opéra- 
comique de la veille et à la comédie du jour, par- 
lant de tout avec goût, avec mesure, avec malice, 
et sachant à 1 occasion cacher, sous un mot pi- 
quant, une vérité sérieuse et une utile leçon. Ce 
chroniqueur littéraire, ce causeur qui avait jus- 
qu'alors manqué à M. l^uloz, Pontmartin le fut 
pendant cinq ans. Et comme il n'avait pas eu de 
prédécesseur à la Revue, il n y a pas eu non plus 
de successeur : on ne l'a pas remplacé. 

Ces chroniques de la Renie des Deux .hotitles, de 
18A7 à i852, sont au nombre de vingt-six: elles 
formeraient aisément deux ou trois volumes. 
Pontmartin n'en a jamais réimprimé une seule 
ligne. Combien de centaines d'articles n'a-t-il pas 
ainsi laissé perdre, sans vouloir prendre le temps 
et la peine de les recueillir! Rien ne le mortifiait 
plus, nous le savons, que de s'entendre appeler 
Monsieur le comie: son unique ambition était d'être 
un liomtne <li- lellres. — Oui. mais il restait malgré 
tout un (jeniUliouime, et il semait sans compter ses 
articles sur sa route, comme d'autres jettent leurs 
pièces d'or. 



CHAPITRE VII 

LA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER 

L'OPINION PUBLIQUE 

(1848-1852) 



Rue d'isly. Sainte-Beuve et le i'"' janvier i848. Le a'i février. — 
Fondation de ['Opinion publique. — Comment se faisait un jour- 
nal en l'an de grâce i848. — Rédacteur en chef sans appointe- 
ments. — Les Jeunes à l'Opinion publique. — Ponson du Terrail 
et Henri de Pêne. — Cham et Armand de Pontmartin. — Les 
Lettres d'un sédentaire et les Mémoires d'Outre-Tonibe. — La 
Sixième du second de la première. — Le 16 avril et le lô mai. Les 
journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant 
Paul Rattier et le caporal Emile Charre. — Le ministère de 
M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau. — Les Mé- 
moires d'un notaire. — L'Odyssée électorale de M. Buloz et les 
marronniers des Angles. — La révision de la Constitution et 
le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le 
coup d'Etat du 2 décembre. Suppression de l'Opinion publique. 



Puisque le succès décidément était venu, Pont- 
martin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris 
en camp volant : il lui fallait avoir maintenant un 
vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta 
le passage de la Madeleine, 011 il logeait depuis le 



LA KEPUBLIQUE DK FKVIUER. 147 

mois d'octobre précédent et il s'installa dans un 
petit appartement de la rue d'Isly- près la gare 
Saint-Lazare. 

L'année i848 commença bien, sinon pour les 
Ilotes du château', du moins pour le nouveau 
locataire de la rue d'Isly. Le matin du i" janvier, 
il vit entrer chez lui Sainle-Beuve qui venait de 
monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne 
année et lui apprendre la prise d'Abd-el-Kader. 
Quelques jours après, le Théâtre-Français annon- 
çait la prochaine représentation du Pujjf de 
M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu'il 
tenait d'ailleurs pour certain, M. Buloz donna la 
veille même de la première, un petit dîner d'intimes 
et de critiques influents, auquel Pontmartin fut 
invité, et qui réunissait Jules Janin (^Journal des 
Débats), Théophile Gautier (/« Presse), Hippolyte 
Rolle [Conslitutionnel , Alfred de Musset, Charles 
Magnin et Régnier, homme d'esprit, comédien 
charmant, fin lettré, chargé d'un des principaux 
rôles. Si, le lendemain, la pièce n'obtint qu'un 
demi-succès, Pontmartin n'en fut pas autrement 
•affligé, et il se consola vite en écrivant sur le PuJJ 
deux articles qui parurent, l'un dans la 3/o^/e, sous 
la signature Calixle Ermel, le 26 janvier: l'autre, 
le 1" février, dans la Jievne des Deux Mondes. 

L'hori/on politique cependant s'assombrissait 
de jour en jour. Trois fois par mois, dans la Mode, 
Alfred jNettement annonçait que la révolution était 

I. On sait qu'on appelait ainsi, sous la Ucstaiiration cl sous la 
monarchie de .iuiilt-l. le palais des l'uilcrics. 



138 AlOI AND DE POMMARTIN. 

proche, qu'elle allait éclater, que ce n'était plus 
qu'une question de semaines, de jours, d'heures 
peut-être. Pontmartin n'en croyait pas un traître 
mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant 
aux Angles, il crut pouA oir quitter Paris sans trop 
d'inquiétude ou de scrupule. Le '>.\ février le sur- 
prit à Avignon, d'où il adressa à la petite Revue 
de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue 
causerie sur la Révolution de février en province. 
Dès les premiers jours de mars, il était de retour 
rue d'Isly, Les républicains pullulaient à ce mo- 
ment. Hier encore une pincée, ils étaient légion 
maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plu- 
sieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de 
Larcy, M. de Falloux. estimaient que le devoir et 
la loyauté leur commandaient, non certes de se 
ralher au nouveau gouvernement, mais de lui 
laisser provisoirement le champ libre, de ne pas 
ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de 
temps pour montrer ce dont il était capable ou 
incapable. Pontmartin ne blùma pas ceux de ses 
amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de 
conduite. Elle le laissait d'ailleurs sans inquiétude: 
il était bien sûr, en effet, que la République les 
obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, 
à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s'il ne 
blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S'il 
n'avait pas ménagé les épigrammes au gouverne- 
ment de Juillet, il s'était soigneusement tenu à 
l'écart de toute compromission, de toute alliance 
avec l'opposition républicaine. Royaliste de senti- 



L\ m: PUBLIQUE DE FEVRIER. 13() 

ment et de raison, il redisait volontiers avec 
Homère : « Le gouvernement de plusieurs n'est 
pas l)on ; qu'il n'y ait qu'un maître et qu'un roi ! » 
et avec Corneille : 

Le pire des étals, c'est Tétai populaire. 

Le régime démocratique était à ses yeux le plus 
détestable des gouvernements, om/iwm deterrimum ; 
il ne voulut pas l'accepter, le saluer, ne fût-ce qu'un 
jour, ne fiit-ce qu'une heure. 

La Révolution de Février, si elle n'avait pas 
tué la Mode, lui avait porté un coup dont elle ne 
devait pas se relever. N'ayant plus Louis-Philippe 
à cribler de ses épigrammes. elle avait perdu sa 
raison d'être. M. Edouard Walsh, directeur plein 
d'entrain et de verve mondaine, aurait peut-être 
pu la soutenir: mais, à la suite d'un riche ma- 
riage, il avait passé la main à un M. de J..., qui 
avait tout ce qu'il fallait pour changer la retraite 
en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que 
d'une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, 
et voyant s'éloigner l'un après l'autre ses meil- 
leurs rédacteurs. Seuls. Nettement et Pontmartin 
lui restèrent fidèles, bien qu'elle eût cessé de les 
payer. De i8'i8 à i85o, Pontmartin y donna de 
nombreuses chroniques, parlant de tout, de litté- 
rature, d'art, de politique, passant du Théâtre- 
Français au Salon de peinture', rendant compte 

I .\rlicles des 2 cl 7 avril i8'i8. 



l3o ARMAND DE PONTMARTIN. 

un jour des Mémoires d'Outre-Tombe, de Chateau- 
briand ^ un autre jour des Confessions d'un révo- 
lutionnaire, de Proudhon^, mêlant à ses chro- 
niques parisiennes des chroniques de province, 
et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monar- 
chique. Malheureusement, publiés dans la Mode, 
ces articles ressemblaient à des feux d'artifice tirés 
dans une cave. Il fallait trouver autre chose: 
Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se 
résolurent à fonder un journal quotidien . 

Dans ses Episodes littéraires^, Pontmartin a 
raconté la naissance et la mort de V Opinion 
publique. Le ton épigrammatique de ce chapitre 
serait de nature à donner le change sur la valeur 
de la feuille dont il fut l'un des rédacteurs en chef, 
sur les services qu'elle rendit, sur le rôle à la fois 
si honorable et si brillant qu'y joua Pontmartin 
lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont 
suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu 
son heure d'éclat; qui. dans un temps où la presse 
n'était pas sans gloire, oii les journalistes s'appe- 
laient Louis Veuillot, Laurentie. Emile de Girardin, 
Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude*, 
Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin. John Le- 
moinne, a marqué sa place au premier rang. 

1. 2.5 septembre 18^8. 

2. 20 novembre i8'(9. 

3. Pages II 1-209. 

4. M. de Genoude mourut à Hyères, le 19 avril i8'49. %^ ^^ 
cinquante-sept ans. 



V RÉPUBLIQUE DE FEVRIER. i3l 



II 



Le 37 mai's i848. eut lieu, chez Alfred Nette- 
ment', rue de Monceau-du- Roule, une petite 
réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de 
Pontniartin, Théodore Muret", l'un des plus 
anciens rédacteurs de la Mode, et Adolphe Sala, 
ex-otlficier de la garde royale, démissionnaire en 
i83o. compromis en iSSa dans le procès du Carlo- 
Alherto, et qui, depuis, s'était occupé d'affaires, 
sans abandonner la politique. On tint conseil. 
Entre les deux principaux organes du parti légiti- 
miste, il y avait évidemment une place à prendre, 
pour un journal plus jeune d'idées, plus vif d'al- 
lures que VLfiion.\ moins absorbé que la Gazette 
fie Fntfice par l'étude abstraite des théories philo- 
sophiques et politiques. De cela nos quatre amis 
tombèrent aisément d'accord, et ils se dirent : 
(( Faisons un journal. » 



1. Alfred Nettement (iSoô-iSGt)). le plus fécond et l'un des plus 
remarquables journalistes du six' siècle. — Voir Aljred Nette- 
ment, sa l'If et Sfs letivres, par Edmod Biré. Un volume in-S", 
Librairie Victor Lecoffre, 1901. 

a. Théodore Muret ( i8o8-i8()();. auteur de Vllistoire de l'année 
fie Condé, de VHistoirc des Guerres de l'Ouest, de l'Histoire par le 
Théâtre, etc. 

3. Née de la fusion de la France et de VEcho français avec la 
Quotidienne. V Union avait commencé de paraître le 7 février i8't7, 



i32 ar:\i vnd de pontmartin. 

Aussi bien, rien n'était plus facile. Il ne s'agis- 
sait que d'aller chez un imprimeur. — avec de 
l'argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez 
seulement pour payer les frais de composition et 
de tirage du premier numéro, et, en mettant les 
choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait 
alTaire aux abonnés — ils ne pouvaient manquer 
de venir — de faire le reste. 

Les premiers fonds furent fournis par des amis 
de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, 
M. d'Escuns. Ln imprimeur royaliste, M. Brière. 
rue Sain te- Anne, très lié avec Théodore Muret, 
offrit ses presses. 11 fallait un bureau. Pour n'avoir 
pas à payer de loyer, on accepta l'hospitalité de 
la Mode, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons- 
Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la 
rue du Helder. un petit local dans le fond de la 
cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort 
étroite à l'entresol. Entre temps, on s'était mis 
d'accord sur le titre : le journal s'appellerait 
\ Opinion publique. Restait à trouver un gérant, 
cest-à-dire un brave homme prêt à faire de la 
prison toutes les fois qu'il le faudrait. On l'avait 
sous la main dans la personne d'un Vendéen, 
combattant de i832, M. P. Yoillet, qui avait 
déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à 
Sainte-Pélagie, pour le compte de la Mode, et qui 
ne demandait qu'à recommencer. 

On avait un titre, un imprimeur, un bureau, un 

sous le titre de VLnion monarchique. L'adjectif avait dû être sacri- 
fié aux circonstances après le 24 février i848. 



LA HKPUBLIQUE DE FINIUKU. 1 33 

gérant. Le a mai i8'j8, deux jours avant la réu- 
nion de l'Assemblée nationale, le premier numéro 
parut avec cet en-tête : 

RÉDACTEURS EN CHEF : 

Politique : m. alfked nettement. 
Littérature : m. a. de pontmartin. 

Le journal ', au début, se faisait d'une assez 
drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédac- 
tion était presque toujours vide. Le soir, elle se 
remplissait d'amis, de députés de la droite, qui 
venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On 
fumait beaucoup, on causait davantage encore. 
Cependant dix heures et demie, onze heures son- 
naient à la pendule : « Voyons, messieurs, disait 
gravement Théodore Muret, il faut laisser Nette- 
ment faire son grand article. » 

De quart d'heure en quart d'heure, le sage Muret 
reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de mi- 
nuit, on se retirait. Resté seul. Nettement se met- 
tait à la besogne. 11 couvrait de sa grande écriture 
de nombreux feuillets, dont le metteur en pages 
s'emparait vite au fur et à mesure de leur achève- 
ment. Après son grand article, il en composait un 
second, puis quelquefois un troisième. On finis- 
sait toujours par paraître, mais on manquait sou- 
vent le chemin de fer. L'accident du reste ne cau- 

I. Voir l'histoire compRle de VOpiniitn puf^liijiii', dans mon vo- 
lume sur Alfred Xctleineiit, sa vie et ses œuvres, chapitres xiv, xv 
et ivi. 



i34 ARMAND DE PONTMARTIN. 

sait pas grande émotion, a Ah çà ! messieurs, se 
bornait-on à dire, le journal n'est pas encore parti 
ce matin ; il faudrait pourtant s'arranger différem- 
ment. )) 

Les lettres des abonnés de province se succé- 
daient alors, toutes conçues à peu près dans les 
mêmes termes : « Monsieur le rédacteur, je me 
suis abonné à votre excellent journal, et je vous 
avoue que c'est dans l'intention de le recevoir. S'il 
ne me manquait qu'une fois de temps en temps, 
passe ; mais il me manque deux ou trois fois par se- 
maine. C'est un accident, je le veux bien; mais 
comment se fait-il qu'il soit si fréquent ' ? » 

Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S'il 
était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d'être 
très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred 
Nettement donnait chaque jour sous ce titre : 
Impressions à la Chambre, la physionomie de la 
séance de l'Assemblée. Armand de Pontmartin 
publiait des Chroniques de [Paris, qui étaient les 
plus spirituelles du monde. La politique, à ce mo- 
ment, n'était pas renfermée tout entière dans l'en- 
ceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans 
les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur 
les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala 
avaient charge de recueillir tous les bruits, de 
multiplier les échos, et, à côté de la physionomie 
de la Chambre, de peindre la physionomie de la 
rue. Et ainsi l'Opinion publique avait les allures 

I. Théodore ^[lret, Souvenirs et Causeries d'un joiirnaiiste, t. I, 
p. 198. 



I, V HKPL BI.IQUE DE FÉVRIER. i3r> 

d'un petit journal autant que d'une feuille sé- 
rieuse. C'était une Gazette de France en pleine 
jeunesse, une Quotidienne de vingt ans. 

Apres les journées de Juin, trois écrivains de 
réelle valeur, MM. de Lourdoueix'. Albert de 
Circourt - et Alphonse de Galonné ^ vinrent renfor- 
cer la rédaction du journal. A la fin de i848. après 
huit mois seulement d'existence. l'Opinion pii- 
hti(jue avait six mille abonnés. 

Le :^8 mai iS'iQ. elle transporta ses bureaux rue 
Taitbout. numéro lo. Alfred Nettement venait 
d'être nommé à l'Assemblée législative par les 
électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui 
lui était faite ne pouvait manquer d accroître en- 
core l'importance de son journal. Celui-ci pour- 
tant, à cette heure-là même, traversait une crise 
grave. 

11 ne suffit pas. pour qu'un journal vive et pros- 
père, quil ait des écrivains détalent, des abonnés, 



1. Jacqurs-Ilonoré Lel^kge;. baron de Lourdoueix (1787-1860). 
Il avait été directeur des Beaux-Arts. Sciences et Lettres sous la 
Restauration, qui le fit baron. Après la mort de M. de Genoude 
(avril iS'ig), il quitta YOjiinion iutblii/iw pour devenir propriétaire 
et directeur de la G<i:e(tc de France. 

2. Anne-Marie-Joscph-Albert. comte de Cuicourt, né en 1809, 
avait donne, i"i la suite de la révolution de i83o, sa démission 
d'officier de marine. Le 2 j juillet 1872. il fut élu par l'Assemblée 
nationale membre du Conseil d'État. Outre sa grande Histoire des 
Arabes d'EsfHuiite sous la domination «^/('sC/iré/icnA- (trois volumes in-S", 
iS^.j-iS'iSi. il a publié, en i8.'J2. Décentralisation et monarchie re- 
présentative, et. en i8r)8. la Hataille d'Ilastinys. 

.1. .Vlplionse liEHN.vHD, vicomte de Colonne (1818-1903). En 
i8'iS. avant d'entrer h VOpinion publique, il avait publié des bro- 



l36 ARMAND DE PONTMARTIX. 

un public ; besoin est qu'il ait aussi un financier, 
un calculateur, et V Opinion publique n'en avait pas. 
Si la rédaction était remarquable , l'administration 
n'était rien moins que sage. On avait agrandi le 
format et on avait abaissé le prix de l'abonnement. 
On avait multiplié, au delà de toute j^rudence, les 
Abonnements de prop)agancle. On jDubliait chaque 
jeudi un Supplément populaire, qui était très oné- 
reux. Un jour vint ovi il fallut bien s'avouer que 
les recettes et les dépenses ne s'équilibraient plus. 
Que faire .^ Suspendre le journal, au moment otj 
son influence était en progrès, alors qu'il rendait 
de véritables services.^ Il n'y fallait pas songer. 
Relever le prix d'abonnement.^ C'était bien péril- 
leux; c'était, dans tous les cas, aller contre le but 
auquel tendaient les fondateurs, qui avaient sur- 
tout voulu faire œuvre de propagande. 

Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen 
héroïque. « Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimer 



chures de circonstance , les Trois journées de Février, le Gouver- 
nement provisoire, histoire anecdolique cl politique de ses membres, et 
il avait été un des rédacteurs du Lampion, journal suspendu par le 
général Cavaignac (21 août i848j. 11 essaya. aAec le concours de 
Xavier de Montépin et de Yillemessant, de le remplacer par la 
Bouche de fer, dont le premier numéro fut saisi le jour de son appa- 
rition. En i85o, il fonda une feuille hebdomadaire, le Henri IV, 
Journal de la réconrillation. Il devint, en iSôô, directeur de la Re- 
vue contemporaine. Sous le semi-pseudonyme de A. de Beunaud, il 
a publié un assez grand nombre de romans, dont les principaux 
sont : Pauvre Mathieu, les Frais de la Guerre, le Portrait de lu mar- 
quise, etc. Devenu le doyen de la presse quotidienne, à quatre- 
vingt-trois ans il donnait encore au Soleil des articles sur les ques- 
tions artistiques. 



I. V HKPUBLIQUE DE FKVUIETl. 187 

ni réduire les dépenses matérielles, les frais d'em- 
ployés. Imjîossible également de ne pas payer les 
feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédac- 
tion habituelle. Décidons qu'elle sera gratuite. Que 
l'honneur de servir notre cause soit notre seul 
salaire, et travaillons gratis tant qu'il plaira à 
Dieu. » La motion fut votée à l'unanimité. Alfred 
Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en 
chef... sans appointements '. Et jamais ils n'ap- 
portèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent 
plus de copie. 

A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, 
faute de fonds, s adresser aux romanciers en vogue, 
aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de 
VOpinion publi(jue ouvriront leurs colonnes aux 
talents nouveaux, à ceux qui n'ont pas encore un 
nom, mais qui sont capables de s en faire un. Les 
Jeunes seront toujours sûrs de trouver près d'eux 
bon accueil. Ln jour, c'est un jeune homme de 
dix-neuf ans qui apporte rue ïaitbout une nou- 
velle intitulée hi ] raie Icarie et signée Pierre 
lin Terrai/. Elle est insérée sans retard' et il se 
trouve que. ce jour-là. Pontmartin a présenté au 
public l'auteur des Exploits de lîoeambole et de 
tant d'autres romans-feuilletons ^ Un autre jour. 



I. TiiÉoDoiiE Muui/r, op. cit.. t. I, p. 201. 
u. L'(tj,i„iim imU'uiiir des 2. 'i, S et i.") mars i8'|()- 
,T l'oNsoN i>f Ti iiitMi. (l'icrrc-Alcxis. vicomte dl). né pns de 
(Jronobic, le N juillet liSay. mort y bordeaux en janvier 1871. 



i38 ARMAND DE PONTMARTIN. 

c'est Moland '. destiné à devenir un de nos princi- 
paux médiévistes, qui fait recevoir une suite d'ar- 
ticles sur la Condition des savants et des ai'tistes au 
XIII" siècle. Comme Ponson du Terrail, Henri de 
Pène^ n'avait que dix-neuf ans, lorsque.au mois 
d'octobre 18^9, il se présenta aux bureaux du 
journal, où il est admis aussitôt comme reporter. 
On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis 
l'intérim des grands, quand Alphonse de Galonné 
se trouvera, d'aventure, empêché. Il publiera d'ai- 
mables proverbes. Il n'y a pas de fumée sans feu 
et de feu sans fumée, ou encore Jeunesse ne sait 
plus. Au besoin, il faisait l'article politique, et le 
premier-Paris ne l'effrayait pas. Le premier de 
chaque mois, il rédigeait les Tablettes du mois qui 
venait de finir, et jamais on ne mit tant d'esprit 
dans un almanach : 

Dans ie calendrier lisez-vous quelquefois ? 

Barbey d'Aurevilly avait quarante ans sonnés 
en 18/^9, mais il pouvait passer pour un jeune, 
puisqu'il était encore à peu près inconnu. Il fit pa- 
raître dans l'Opinion publique ses articles sur les 

I. Louis MoLAXD, né à Saint-Omer le i3 avril 182^, érudit et 
romancier. Ses principaux ouvrages sont : Peuple et roi au XIII' siè- 
cle ; Orifjiites littéraires de la France ; Molière et la comédie italienne, etc, 

a. Henri de Pèxe, né à Paris le 25 avril i83o. Il fut en 18G8, 
avec M. E. Tarbé des Sablons, le fondateur du Gaulois. La même 
année, il créa un autre grand journal politique, Paris, qui devint 
bientôt Paris- Journal. Ses chroniques forment plusieurs volumes, 
publiés sous les titres de Paris intime, Paris aventureux, Paris mys- 
térieux, Paris effronté, etc. 



LA HKrUr. I.HjLK DE FKVUIF. R. I .it) 

Prophètes du passé, sur Joseph de Maistre et M. de 
Bonald', et un peu plus tard une étude sur Marie 

Stnar/K 



III 



Pontmartin. au besoin, aurait pu se passer 
d'aides; il eût pu se dispenser de chercher des col- 
laborateurs. Il a donné à l'Opinion publique, pen- 
dant cette campagne de quatre ans. plusieurs cen- 
taines d'articles. Je ne crois pas qu'il y ait un 
autre exemple, dans la presse httéraire, d'une pa- 
reille fécondité. Ces articles (sauf trois sur les 
C/iansons de Déranger), il n'a pas voulu les conser- 
ver et les réunir, sans doute parce qu'ils étaient 
trop; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique 
y tenait trop de place. J'estime qu'il a eu tort. 

Il y a politique et politique, comme il y a fagots 
et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n'a 
rien perdu à vieillir. Avec lui. d'ailleurs, tant il 
avait desprit, de bon sens et de belle humeur, la 
poUlique même est encore de la littérature, et de 
la meilleure. 

Les articles qu'il a écrits de i8!\S à 1802 se 
peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les 
Chroni(jues de Paris, les Causeries musicales, les 
Causeries dramatiques et artistiques, et les Cause- 
ries littéraires. 

« Pour raconter heureusement sur les petits 

I. L'Ofiinion piibliijur des iç) décembre i^'it) et 17 janvier iSJo. 
3. .'i mars i8,u. 



l4o ARMAND DE P0!\TMA11ÏI>. 

sujets, il faut Irop de fécondité, c'est créer que de 
railler ainsi et faire quelque chose de rien. » Cette 
parole de La Bruyère pourrait servir d'épigraphe 
aux Courriers de Paris d'Armand de Pontmartin. 
C'est avec des riens qu'il trouve moyen de compo- 
ser ses plus jolies chroniques. Il prend, par 
exemple, VAlmanac/i national de MM. Guyot et 
Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui 
renferme les traits les plus piquants et, à côté des 
anecdotes les plus drôles , les leçons les plus 
sages'. Un autre jour, — c'était le i" janvier i85o, 
— assisté de son collègue et ami maître Calixte 
Ermel, il publie, après l'avoir préalablement ré- 
rédigé lui-même, le Testament d'une défunte, feu 
l'année 18^9- Jamais, depuis le Légataire universel 
de Regnard, on n'avait eu tant d'esprit par-devant 
notaire. Et la Lettre d\in représentant de province 
à un de ses amis, et les Bulletins de la République,., 
des lettres! Comme tout cela est vif, léger, ai- 
mable, et comme, à la lecture de ces pages écrites 
de verve, le mot de M'"° de Sévigné vous revient 
vite à la mémoire : (( Mes pensées, mon encre, 
ma plume, tout vole! » 

Les temps étaient durs, les craintes étaient 
grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme 
avait réussi à dérider les fronts , à ramener le sou- 
rire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le 
crayon de Cham ' se chargeait de consoler les hon- 

1. L'Opinion publique du 20 janvier iSôo, 

2. Amédée de ]Noé, dit Cham (1819-1882). Il élail le second fils 
du comte de Noé, pair de France. 



LA UKPLBLIQUE DE FKVRIER. l 'l I 

néles gens, de les rassurer.de les réjouir, en saisis- 
sant au vol le cote comique de ces épisodes et de ces 
personnages, éphémè'res créations de la nouvelle 
République. Les légendes étaient encore plus spi- 
rituelles que les dessins. Ln matin, c'était un bour- 
geois du Marais marchandant un poisson et 
s'écriant : a Jaimerais autant qu il ne lût pas de la 
veille. )) Le soir, c'était un pur, un humanitaire 
qui, pour sauver le genre humain, demandait trois 
cent mille tètes, et à qui l'imperturbable Cham ré- 
pliquait : (( Monsieur est coifl'eur? o 

Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les 
Parisiens, la plume de Pontmartin lefut, au même 
moment, pour les lecteurs de \ Opinion pulAiqiie. 
L'écrivain et le dessinateur étaient doués l'un et 
l'autre d'une incroyable facilité d'improvisation ; 
ils rivalisaient aussi à qui serait le plus réaction- 
naire des deux. Un joyeux compagnon, Auguste 
Lireux', avait tracé, au sortir des séances de l'As- 
semblée constituante, de très piquants croquis des 
premiers élus du suffrage universel. Cham joignit 
à son texte des charges d'une étonnante bouffon- 



I. Auguste LiiiEux. nô à Rouen vers 1819. mort à Bougival le 
a3 mars 1870. Journaliste infatigable, il créa à Rouen le petit 
journal Y Indiscrrl ; après quelques procès et duels, il vint à Paris, 
dirigea la Gazelle des Théâtres, fonda la Patrie en 18 ii, écrivit au 
Courrier français, à la Séance, au Charicari, au Messager des Théâ- 
tres, fit de iSjg à i8."),'j le feuilleton dramatique du Constitalionnel; 
quitta la littérature pour les affaires, oîi il s'enrichit. Ses derniers 
journaux furent la iJoiirse comi</iie et la Semaine Jinanri'ere. Direc- 
teur do rOdéon, de iS'n à i8'|,'. ce fut lui qui re^ut et fit jouer, 
le à2 avril i<*<)o, la Lucrèce de François Ponsard. 



l4a ARMAND DE PONT M ART IN. 

nerie, et de leur collaboration sortit un grand et 
beau volume, qui était tout bonnement un chef- 
d'œuvre, VAssemhlée nationale comique. Pourquoi 
la fantaisie n'est-elle pas venue au comte de Noé 
d'illustrer les Chroniques de Paris du comte de 
Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions 
eu un livre aussi amusant que V Assemblée natio- 
nale comique et qui aurait pu prendre pour épi- 
graphe : Les bons comtes font les bons amis. 

Pontmartin, dans les Souvenirs d'un vieux mé- 
lomane, publiés en 1878, a fait revivre pour nous 
l'âge héroïque de la musique dramatique, ces temps 
qui semblent aujourd'hui perdus dans la brume 
des fictions mythologiques, oii Nourrit, Duprez, 
Levasseur, M"^ Falcon et M'"' Damoreau chantaient 
à l'Opéra, où M""' MaUbranet M"^ Sontag, Rubini, 
Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens : 
Tempi passât i.' ... En 18^9 et en i85o, la salle Ven- 
tadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comp- 
taient encore d'admirables chanteurs. Pontmartin 
se réserva, dans V Opinion publique, le département 
de la musique, et il écrivit dans son journal, sous 
le titre de Causeries musicales, des pages où, après 
plus d'un demi-siècle, on croit entendre comme un 
écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes 
qu'interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, 
]\(me Persiani et M"' Sophie Véra. Le Théâtre-Italien 
était son théâtre préféré. Malheureusement, l'heure 
n'était plus à ces jouissances délicates, à ces réu- 
nions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de 
plus en plus rares, et souvent en sortant d'une re- 



I. \ H i: 1' U B 1. 1 O LE DE F K V lU E 11 . 1 l > 

présentation où La Cenerenlola, Don Pasfjuale, H 
Matv'iinonlo segrcfo avaient été joués dans le désert, 
il se demandait si son cher théâtre n'allait pas. 
d'ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne 
plus les rouvrir, si les électeurs d'Eugène Sue et 
du ciloven de Flotte ne diraient pas bientôt aux 
dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine : 

Vous chantiez, j'en suis fort aise ; 
Eh bien, dansez maintenant! 

Ses causeries sur le Théâtre-Italien, sur La 
Gazza ladra ou VElisire d'Amore, ont la tristesse 
d'une chose qui va finir et le charme mélanco- 
lique d'un adieu. 

Le critique tliéâtral de VOpi/tinn publique était 
Alphonse de Galonné. S'agissait-il cependant d'une 
(frande première, de la comédie ou du drame d'un 
poMc. c'élnit Pontmartin qui en rendait compte. 
De là, plusieurs Causeries tira/nul irjues. sur la Ga- 
hrielle d'Emile Augier', le Toussaint Louverture, 
de Lamartine-, la Fille d'Eschyle, de Joseph Au- 
tran ', le Matiyre de ]ivia. de Jean Reboul '. 

Pontmartin avait fait deux Salo/is à la Mode, celui 
de 18^7 et celui de 18/18. Dans l'Opinion publique, 
il donne, à l'occasion, des Causeries arlisliques où 
il apprécie tantôt les Peintures du grand escalier du 

I. l/i>i)inion iHibliiiiic du i 7 décember i8'|(). 

3. (_( avril iiS.")0. 

'\. 10 mai i8r)o. 

V i.'i juin iSfjO. 



lU ARMAND DE PONTMARTIN. 

Conseil d'Etat {Palais d'Orsay) par M. Chasseriaa\ 
tantôt les Peintures monumentales de M. Hippolyte 
Flandrin à l'église Saint-Paul de j\imes-, ou encore 
la \ouvelle fontaine de Ninies et les statues monu- 
mentales de Pradier^. 

C'est le I" octobre 18A9 *T^^ Sainte-Beuve en- 
treprit sa campagne des Lundis au Constitutionnel. 
Le 1 1 février précédent, Pontmartin avait inauguré 
ses Causeries littéraires à ï Opinion pjublique. Les 
principales sont consacrées à l'Esclave Vindex et 
aux Libres Penseurs de Louis Veuillot, aux Confi- 
dences et au Raphaël de Lamartine, à V Histoire du 
Consulat et de l'Empire de M. Thiers, au Journal 
de la Campagne de Russie en 1812, par le duc de 
Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux 
de Charles de Bernard. Les Causeries de i85i, 
écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, 
parurent sous le titre de Lettres d'un Sédentaire. 
Elles sont au nombre de seize et marquent un réel 
progrès dans le talent de l'auteur. Il a plus de loi- 
sirs qu'à Paris, et il en profite; il ne craint pas 
d'entrer, quand il le faut, dans de longs dévelop- 
pements. 11 a deux grands articles sur les Causeries 
du Lundi^, et ce n'est point à ceux-là sans doute 
que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à 
Pontmartin de « ne pas se donner le temps d'ap- 
profondir )). Il en a trois sur Béranger'', qui sou- 

1. 17 décembre 18 '1 8. 

2. l'f octobre iS^g. 

3. 8 juin i83i. 

4. 28 et 3o mars i85i. 

5. 19 novembre, 19 et 25 décembre i85i. 



LA REPLBLIQUE DE FEVIUEU. i'|.) 

lèveront des orages lorsqu ils seront réimprimés en 
1 855. Il en a cinq sur les Mémoires d'Outre-Tombe *, 
qui paraissaient alors pour la première fois en 
librairie. Les glorieux Mémoires eurent contre eux, 
au moment de leur publication, la critique presque 
tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui 
tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois 
exceptions près, ils se prononcèrent tous^ grands 
et petits, contre V empereur tombé. 

Sainte-Beuve attacha le grelot. Le i8 mai i85o, 
alors que les Mémoires n'avaient pas encore fini de 
paraître dans le feuilleton de la Presse-, il publia 
dans le Constitutionnel un premier article suivi, le 
27 mai et le .'{0 septembre, de deux autres, tout 
remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse 
et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus 
perfides \ 

Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de 
gloire, à cette réaction injuste et violente contre le 
grand écrivain. Il lui parut que le Testament litté- 
raire et politique de Chateaubriand ne devait pas 
être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec 
force le mal fondé des moyens de nullité invoqués 
par les adversaires, et il n'hésita pas à dire que 
« les Mémoires d'Outre-Tombe étaient un des plus 
étonnants chefs-d'œuvre de notre littérature, ou 
plutôt de toutes les littératures ». 

I . iti et •v.i février. :>.. i) et lO mars iS.")! . 

3. Leur publication y dura deux années, du 21 octobre i8'|S an 
ii juillet i8.")o. 

.3. Causeries du Lundi, {. I. p. 'lo);. et t. II. p. i38 et 5o5. 



i46 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Ce sera l'honneur de Pontmartin d'avoir mis 
ainsi à leur vrai rang les immortels Mémoires, d'en 
avoir parlé dès le premier jour comme en parlera 
la postérité, d'avoir eu raison, ce jour-là, contre 
Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son 
temps. 

J'avoue — cela tient peut-être à ce qu'elles sont 
enfouies au fond d'un journal depuis longtemps 
disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l'at- 
trait des choses rares — j'avoue que j'ai un faible 
pour ces premières Causeries littéraires. Ce qui me 
paraît certain, en tous cas, c'est qu'elles sont au 
moins égales à celles que l'auteur a réunies plus 
tard en volumes à partir de i85A- 

Outre ces articles de critique, il donnait encore 
à Y Opinion publique des œuvres d'imagination, une 
Nouvelle : r Enseignement mutuel^, un Proverbe : 
Les Premiers fusionisies, ou A quelque chose malheur 
est bon-. Entre temps, il écrivait pour la Mode le 
deuxième et le troisième volume des Mémoires d'un 
notaire et le Capitaine Garbas^'. A la Revue des Deux 
Mondes, il continuait de faire, dune façon régu- 
lière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme 
il n'était pas chez lui dans la maison de la rue 
Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu'à 
la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et 
passait son habit noir. Faut-il pour cela préférer 

1. 19, 20, 21, 22, 28 février i85o. 

2. 3 et /4 juin i85i. 

3. La Mode des 5, i5 et 20 décembre 1849, ^ et i5 janvier 
i85o. 



LV HKPUBLIQLE Di: FKVIUEU. i '»7 

ses articles de la Revue des Deux Mondes a ceux de 
V Opinion publique? Tel ne serait pas mon avis. A 
la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, cor- 
rect; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour 
son argent. A VOpinio/i publif/ue, il se dépensait 
tout entier: tout ce qu'il y avait en lui d'ardeur, 
de llamme, de passion, il le donnait à ce journal 
qui ne le payait pas. 



IV 



J'ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la 
campagne de Pontmartin à V Opinion publir/ue, 
laisser un moment de coté les quelques épisodes 
qui marquèrent pour lui. en dehors de cette cam- 
pagne, les quatre années de la seconde République, 
du 2^ février 18/48 au 2 décembre 1801. 

En se mettant dans ses meubles, rue d'Isly, à 
la fin de décembre 18I7, '' ^^^^'' devenu tributaire 
de la garde nationale. Immatriculé dans la sixième 
du second de la première, — ()" compagnie du 
2*" bataillon de la i'" légion, — il ne fit d'abord 
qu'en rire, croyant bien que ce serait là une simple 
sinécure. Il était loin de compte. Le lO avril i8'j8, 
une manifestation populaire menaça IHotel de 
Ville; le péril ne fut conjuré que par l'énergique 
intervention du général Changarnier, qui se trou- 
vait alors à Paris sans commandement et sans 
troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta 
dans le noble métier des armes, avec une tunique. 



I?i8 AIOIAND DE PONTMARTIN. 

extraite du magasin de la mairie, dont la taille 
trop courte lui remontait au milieu du dos. 

Le i5 mai, un peu avant midi, on battit le rap- 
pel. La sixième du second se réunit à son rendez- 
vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté 
de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet 
au Palais-Bourbon, le trajet n'est pas long. De 
quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux 
rencontraient des jeunes gens en blouse ou en 
bourgeron, très polis, très corrects, qui leur 
disaient : (( Retournez chez vous, Messieurs, vous 
n'avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession 
du Palais-Bourbon. Il est en train d'élire le nouveau 
gouvernement. » En l'absence de son capitaine, la 
sixième était commandée par son lieutenant, 
M. Paul Rattier, un très galant homme et très 
brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facile- 
ment que le caoutchouc auquel il devait sa belle 
fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint 
la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à 
côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure 
de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur 
une borne au coin de la rue de Bourgogne, et 
haranguant courageusement cette aveugle multi- 
tude qui aurait pu l'écharper et qui l'écoutait a^ec 
une certaine [déférence. Cinq minutes après, la 
garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les 
émeutiers. 

Après l'émeute du i5 mai, l'insurrection de 

Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna la 



Lv ukpubi.iqll: di: fi:\hieu. i'ii) 

première représentation d'il ne faiil jurer de rien, 
d'Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La 
pièce fut jouée en perfection par Provost. Brin- 
deau. Got. Mirecourt. mesdames Mante et Amé- 
dine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits 
pour écouler ce dialogue exquis, pour apprécier 
celte merveilleuse interprétation. La guerre civile 
était dans 1 air. et le très spirituel Louis de Geo- 
froy qui, en attendant d'être un diplomate d'une 
rare distinction, écrivait dans la Revue des Deux 
Mo/ides. dit à Pontmartin et à ses amis, en en- 
trant dans leur loge : « Pardon ! On peut jurer de 
quelque chose; c'est que. demain matin, on se 
battra dans la rue. » 

Le lendemain matin, en effet. Paris commençait 
à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf 
heures pour la garde nationale, fut à onze heures 
suivi de la générale. Pontmartin s'empressa de 
de se rendre à son poste. Dans cette première 
journée, la première légion subit des pertes sen- 
sibles à l'attaque d'une barricade élevée faubourg 
Poissonnière, ù la hauteur de la caserne de la 
J^ou^elle-France. Le soir, la sixième compagnie 
dut prendre quelques heures de repos dans la cour 
de la mairie du premier arrondissement. Le long 
de cette cour vaste et mélancolique, de grandes 
boites de paille, étendues sur le pavé, s'étaient 
transformées en lit de camp où reposaient des 
rangs pressés de dormeurs ; quand la couche de 
paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et 
chacun de ces deux étages un habitanl. Sans dis- 



j5o ARMAND DE PONTMARTIN. 

tinction de grade et d'épaulettes, le caporal ronflait 
sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. 
Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes 
nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, 
veillaient, groupés autour d'un gigantesque bol de 
punch et devisant des événements. Il a décrit, dans 
le Capitaine Garhas, cette nuit du 23 juin i848, 
qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes 
journées. 

Ce n'était pas, dit-il, une de ces belles nuits d'été, où 
Dieu fait ruisseler sur l'azur du ciel des myriades d'étoiles, 
comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie ; 
une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des 
champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues 
murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille 
frémissements de la nature endormie : c'était une nuit som- 
bre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque 
dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la 
saison, n'avait aucune des splendeurs de l'été ; quelques 
rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et dis- 
paraissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances 
sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à 
autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l'es- 
pace ; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des 
factionnaires : Sentinelles, prenez garde à vous ! s'élever, se 
répondre, se croiser, s'éloigner, s'affaiblir et se perdre dans 
les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c'est 
que l'homme s'y cache et s'y tait; ce qui rendait celle-là si 
sombre, c'est que l'homme y apparaissait partout, à l'ima 
gination et à l'oreille, au regard et à la pensée. 

La trêve fut de courte durée ; dès quatre heures 
du matin, le samedi 2\. la lutte recommença. 
A l'extrémité nord de la rue du Faubourg- 



LA Kl. I'UBI.ioul: ni: fkniîikh. iTh 

Poissonnière, pros du jardin Pauwels', les insur- 
gés avaient construit une barricade, précédée d'un 
fossé palissade, et dont les assises de pavés s'accu- 
mulaient en montagne contre la grille de la bar- 
rière. Ils occupaient les bâtiments de l'octroi et 
quelques maisons voisines : plus loin leurs tirail- 
leurs s'abritaient derrière les pierres du clos Saint- 
Lazare, où commençait à s'élever l'hôpital de la 
République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de 
La Uiboisière. Cette position était défendue de tous 
côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des 
Petits-Hôtels, rue d'Hauteville, et se reliait avec la 
barrière llochechouart et les barricades du fau- 
bourg Saint-Denis. C'était une véritable forte- 
resse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu'à 
trois heures de laprès-midi. tous les efforts du 2' ba- 
taillon de la I'" légion. A ce moment, il fut rallié 
par le général Lebreton, accompagné d'un parc 
d'artillerie. Au signal de trois coups de canon le 
bataillon s élance. Une lutte furieuse s'engage. La 
(i" compagnie, toujours commandée par l'intré- 
pide lieutenant Paul Uattier-, voit décimer ses 
rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal 
Kmile Charre, un caporal plusieurs fois million- 
naire, tombe pour ne plus se relever. La barricade 
enfin est emportée. I\estait le clos Saint-Lazare. Il 
fallut en faire le siège, qui absorba presque toute 
la journée du dimanche 2 5, et auquel le 2' batail- 

I . Usine îi gaz. 

■A. M. Paul Uatlier fut décoré pour l'Iiéroïquc l)ravourc qu'il 
avait montrée en ces terribles journées. 



102 ARMAND DE l'OM" M A ]l T I N . 

Ion de la i'' légion, placé ce jour-là sous les ordres 
de Lamoricière, prit encore une part importante. 

A la fin de juillet, Pontmarlin partit pour les 
Angles, afin d'y prendre quelques vacances ; mais 
la politique, qu'il avait peut-être cru fuir en quit- 
tant Paris, l'attendait en province. Depuis i84-i, 
il représentait le canton de Villeneuve au Conseil 
général du Gard. Ses amis lui firent un devoir 
d'accepter la candidature, lors du renouvellement 
qui eut lieu au mois d'août. Il fut nommé, après 
une lutte très vive ; mais son élection fut annulée 
pour erreur commise dans le compte des voix. 
Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau ; 
cette fois du moins le succès fut complet. 



« La France est une nation qui s'ennuie' », 
avait dit un jour Lamartine sous la monarchie de 

I. Lamartine prononça cette parole à la Chambre des députés, 
dans son discours du lO janvier i83g. « Mil huit cent trente, 
disait-il, n'a pas su créer son action et trouver son idée. \ous ne 
pouviez pas faire de légitimité : les ruines de la Restauration 
étaient sous vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire mili- 
taire : l'Empire avait passé et 'ne vous avait laissé qu'une colonne 
de bronze sur une place de Paris. Le passé vous était fermé; il 
vous fallait une idée nouvelle. 11 ne faut pas vous figurer, messieurs, 
parce que nous sommes fatigués des grands mouvements qui ont 
remué notre siècle et nous, que tout le monde est fatigué comme 
nous et craint le moindre mouvement. Les générations qui gran- 
dissent derrière nous ne sont pas lasses, elles veulent agir et se fa- 
tiguer comme nous. Quelle action leur avez-vous donnée.** La 
France est une nation qui s'ennuie ! » 



LA RÉPUBLIQUE DE F K ^ H I E U . I ").? 

Juillel. Elle n'avait plus maintenant le temps de 
s'ennuyer. C'était chaque matin une surprise nou- 
velle. Le lo décembre, le prince Louis Bonaparte 
était élu à la Présidence : le 20 décembre, un lé- 
gitimiste pur, Veiller ego de Berryer, M. de Falloux 
était nommé ministre de l'Instruction publique, et 
bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine 
il en r de la réaction. Le 17 janvier 18^9, il donna 
un grand dîner au prince-président. UOpinioii 
publique nous a conservé la liste des convives. La 
voici : le prince Louis Bonaparte, l'archevêque de 
Paris*, le curé des Quinze-Vingts, qui avait re- 
cueilli M^"^ AlTre au 2 5 juin. MM. Thiers, Mole, 
Berryer. ^ictor Hugo, duc de Xoailles. maréchal 
Bugeaud. Villemain. Cousin. Mennct, Saint-Marc 
Girardin. marquis de La Uochejaquelein, marquis 
de Maillé. Changarnier. marquis de Pastoret, gé- 
néral Baraguey d'IIilliers. marquis de Barthélémy, 
duc de Rauzan, duc de Mouchy- : 

D'anli-républicains c'était un l'or l bon plat, 

Grande fut la colère sur les bancs delà gauche. 
Armand Marrast surtout, le marquis de la Répu- 
blique, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu 
tant de marquis. — « Il n'y avait pas un répu- 
blicain ! » sécria-t-il, — « Quoi! répliquait le 
journal de Pontmartin pas même le Président de 
la République^ ! » 

I. M''""' Sibour. 

■1. L'Opinion publùme du i8 janvier iN'it). 

S. L'Opinion pnbliiiiie lia no janvier. 



l5'l AKMAND DE PONTMAKTIN. 

Si Pontmartin n'était pas des dîners de M. de 
Falloux, il lui arrivait fréquemment d'assister aux 
réceptions qui avaient lieu à l'hôtel de la rue de 
Grenelle. (( J'y vis affluer, dit-il dans ses Souve 
nirs d'un vieux critique, tous ceux que le péril 
commun unissait dans une même pensée de salut 
— ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y 
amenait le comte d'Escuns : M. de Gircourt y cau- 
sait avec M. d'Andigné. les académiciens avec les 
douairières, Poujoulat. Nettement, Laurentie, 
Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés roya- 
listes, toute la rédaction de V Union, de la Gazette 
de France et de Y Opinion publique, s'y rencontraient 
avec MM. Cousin. Mignet. Saint-Marc Girardin, 
Vitet. Patin, Marmier, et les universitaires. Si les 
titres n'avaient pas été abolis par la plus naïve des 
républiques, on aurait pu tapisser de parchemins 
authentiques toute la rue de Grenelle et tous les 
salons du ministère. Je me souviens même d'un 
petit détail assez curieux. Comme cette abolition 
des titres n'était pas prise au sérieux, le citoyen 
ministre avait recommandé aux citoyens huissiers 
d'annoncer chaque visiteur avec la qualification 
qu'il se donnerait : si bien que. un soir, les huis- 
siers annoncèrent madame la baronne Durand et 
M. de Montmorency'. » 

Des liens d'amitié et de famille rattachaient à 
M. de Falloux le rédacteur de Y Opinion publique. 
Ce dernier eut l'idée d'utiliser ces bonnes relations 

I. Souvenirs d'un vieux critique, t. III, p. aoo. 



I, V UEPL 1$I,1QL E DE l'EVUIER. I).) 

au profit de Jules Sandeau. En 18^9, Jules San- 
deau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur 
de son œuvre, Maria/ma. le Docteur Herheaii, 
Catherine, Madeleine, Mademoiselle de la Seiglibre ; 
mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille 
francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour 
atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda 
pour fauteur de Marianna un emploi de bibliothé- 
caire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le 
ministre le pria de lui amener son ami. L'audience 
fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux 
et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien 
différent, deux natures également fines et délicates ; 
ils s'entendirent à merveille. En adressant au ro- 
mancier de chaleureux compliments au sujet du 
Docteur llerheaa et de Catherine, les félicitations 
du ministre tombèrent si juste, qu'elles prouvèrent 
qu'il l'avait lu et ne l'avait pas oublié. Pontmartin 
avait donc lieu d'espérer une heureuse solution ; 
mais le guignon s'en mêla; M. de Falloux tomba 
malade quelques jours après ; lui-même partit pour 
le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné 
sa démission '. 



VI 



Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rap- 
portait en moyenne un millier de francs. Pont- 

I. La démission de M. do Falloux lui donnée le ■«> octobre i^'it). 
il avait dû, depuis quelque temps déjà, en raison du très mauvais 



I o6 A U M \ > D DE PO N T M A H l 1 \ . 

martin. au mois d'avril 18 '19, publia uq roman 
en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 
3 000 francs, lui coûta précisément cette somme. 
Le premier volume des Mémoires d'un notaire 
avait paru dans la Voc/e d'octobre à décembre iS^y. 
Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de 
la rcAue royaliste, très brillant officier et roman- 
cier de talent, M. de Gondrecourt ', avait offert à 
Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre 
Cadot-, qui était le libraire en vogue, au moins pour 
les romans, lesquels paraissaient alors en volumes 
in-octavo, dits de cabinet de lecture, a II paye peu, 
mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pont- 
martin avait été obligé de décliner son aimable pro- 
position. La veille, chez Véry, le vicomte Edouard 
Walsh lui avait dit, après force félicitations : « Il 
ne tient qu'à vous, mon cher ami, de faire une 
bonne œuvre et deux heureux : 1 imprimeur et le 
metteur en pages de la Mode, tous deux chargés de 
famille, seraient bien reconnaissants si vous leur 

état de sa santé, remettre l'intérim de son ministère à son collègue 
M. Victor Lanjuinai*. ministre de l'Agriculture. 

1. Henri-Ange-Alfred de Gondrecocrt, né à la Guadeloupe, 
le 22 mars 181 6, mort à Albi le 16 novembre 187G. Il devint co- 
lonel des chasseurs à cheval de la garde impériale, puis général de 
brigade. En 18OG, il fut nommé commandant de l'Ecole de Saint- 
Cyr. Son premier roman, les Derniers Kerven, avait paru en i844. 

II en a publié depuis un très grand nombre, parmi lesquels Médine, 
le Bout lie l'oreille, le Chevalier de Painpeloiine, le Baron la Gazette, 
les Mémoires d'un vieux (jarçon, etc. 

2. Alexandre Cadot, 17, rue Serpente, fut l'éditeur de Balzac, 
de Dumas père, de M""^ Sand, de Frédéric Soulié, des premiers 
romans de Dumas fils, du marquis de Fondras, de Roger de Beau- 
voir, et enfin du colonel de Gondrecourt. 



LA UKPUHI.IQUr: DE FKVHIEK. I.'t; 

accordiez la propriété de votre roman. Ils l'impri- 
meraient en volumes au fur el à mesure, ils n'au- 
raient pas d'autres frais que leur travail, et ils tou- 
cheraient les bénéfices. » Pontmartin avait répondu 
oui, et c'est ce oui qui devait lui coûter mille écus. 
Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages 
et l'imprimeur s'étaient hâtés de composer le pre- 
mier volume ; ils y avaient même ajouté, à l'insu de 
l'auteur, .Napoléon Polartl. Quand éclata la révo- 
lution de Février, qui fut meurtrière pour la Mode, 
pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d'un air 
navré qu'ils n avaient pas de quoi acheter le papier 
et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent 
de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant 
de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices. 
— Soit, dit encore Pontmartin. Il s'était remis à son 
roman, et il en écrivit les deux derniers volumes 
à travers 1 affolement des rappels, des émeutes, des 
rassemblements continuels, des nuits de corps de 
garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de 
toute sorte que lui causaient la fondation el la rédac- 
tion en chef de VOpinioii publique. Ses deux per- 
sécuteurs imprimaient toujours, faisant les mor- 
ceaux doubles et sinquiétant très peu d'augmenter 
les frais, dès l'instant qu ils n étaient plus à leur 
charge. Le jour où ils lui présentèrent l'addition, le 
chiffre rond était de .'i ooo francs '. 

Après s être exécuté sans trop se plaindre, il fit, 
à ses risques et périls, paraître ses trois volumes, 

I. Kpisoilrs UUriaira;, par A. de Pontmartin. [>. 'Xn cl siiiv, ' 



l58 ARMAND DE PONTMARTIN. 

qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à 
la veille des élections de l'Assemblée législative', 
alors que la presse, les électeurs — et les lecteurs 
étaient tout entiers à ces élections. Dans les Episodes 
littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de 
lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît 
de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il 
est bien vrai que. conçu à une époque où Eugène 
Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode 
les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son 
livre repose sur une donnée étrange, invraisem- 
blable, impossible. Les Mémoires de l'honnête Ca- 
lixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne 
sont rien moins que le récit d'une vengeance avi- 
gnonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les 
vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant 
quatre-vingt-dix ans, de génération en génération ; 
vengeance surhumaine, armant les bras de meur- 
triers qui ne sont pas nés encore, contre des vic- 
times que l'avenir verra naître. Encore une fois, 
cette donnée ne se peut admettre ; cette a engeance, 
datée du lo octobre 17 56, qui ne doit finir que le 
10 octobre i846, nous nous refusons à y croire. 
Mais sur cette trame grossière, l'auteur a dessiné 
d'élégantes broderies ; sur ce sauvageon il a greffé 
de gracieux épisodes. Deux surtout sont particu- 
lièrement remarquables, celui ((ui sert d'exposition 
à l'ouvrage, et celui qui a pour titre la Chasse aiu' 
Chimères. Dans le premier, l'auteur a tracé les 

I. Elles eurent lieu le i3 mai iS'içi. 



LA HEPUIÎLIQUE DE 1- K \ U I E R . i.")i) 

portraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, 
Julie Thibaut et Clotilde de Perne, — la iuture 
vicomtesse de Aarni, celle dont le testament don- 
nera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs 
d'amitié, types de trois classes : la bourgeoisie, 
le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés 
dilTérentes, nobles également, mais différemment 
nobles d'esprit comme de cœur : trois délicieuses 
têtes baignées d'air et de lumière et encadrées dans 
un paysage plein de couleur et d'éclat. La Chasse 
aux Chimères est un joli tableau de chevalet, l'his- 
toire du mariage de Delphine de Malaucène avec 
Raymon de \arni, la raison, la sagesse et la prose 
épousées dcAant notaire par l'imagination, le rêve 
et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne 
laissent pas du reste de désorienter un peu le lec- 
teur, le spectateur, si vous l'aimez mieux. On lui 
parle de le mènera l'Ambigu, on lui promet un bon 
gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes 
d'un sentiment très fin et très délicat. Il croyait 
aller au boulevard, et il se trouve qu'il est à la 
Comédie-Française. La désillusion après tout 
n'avait rien de pénible. Le public ne devait pas 
tarder à goûter ce livre oii tant de qualités deman- 
dent grâce pour les défauts. Les Mémoires d'un 
notaire ont eu de nombreuses éditions. 

VII 

Ils avaient paru, je lai dit. en pleine bataille 
électorale, à la veille des élections de mai i(>'i9- A 



i<ii> ARMAND Di: PONÏMARÏIN. 

peine étaient-ils à la vitrine des libraires, que 
Pontmartin était obligé d'aller en Avignon, non 
pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir 
celle... de M. Buloz. 

M. Buloz, en apparence un des vaincus de 
Février, avait été en réalité un des vainqueurs. 
C'est de i848. en effet , que date vraiment la for- 
tune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu'une 
réaction allait se produire, qu'elle grandirait de 
jour en jour et qu'elle compterait bientôt dans ses 
rangs tous les honnêtes gens et les gens d'esprit. 
Il fit résolument campagne contre les idées et 
contre les hommes du gouvernement nouveau. 
Sa haine contre la République égalait celle de 
Pontmartin lui-même, qu'il prit alors en parti- 
culière alTection. Il confia la rédaction de sa chro- 
nique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc 
Girardin. En attendant d'ouvrir la Revue des Deux 
Mondes à Louis Yeuillot' et à M. de Falloux-, il 
recommandait à ses lecteurs les Lettres de Beau- 
séant, du baron de Syon, que ses liens de parenté 
avec les Lafayette n'empêchaient pas de préférer 
aux idées du héros des deux mondes les doctrines 
du comte Joseph de Maistre. 

Devenu décidément homme politique, M. Buloz 



I. Louis Yeuillot a publié, dans la Revue des Deux Mondes, le 
Lendemain de la Victoire, scènes socialistes. lô juillet et i«f août iS^i); 
Une Samaritaine, dialogue, i"'" novembre i85o. 

2- M. de Falloux a publié, dans la Revue des Deux Mondes, Les 
Réi»ublicains et les Monarchistes depuis la Révolution de février, i*"" fé- 
vrier iSôi. 



LA REPUBLIQUE DE F K V lll E U . i()i 

voulut être député. Comme sa femme était de Ca- 
vaillon. il lui parut que sa candidature irait toute 
seule dans le Comtat. surtout si elle était patronnée 
par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser 
son concours, et il fut convenu qu'ils partiraient 
ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine 
d'avril. 

Lorsqu'ils arrivèrent, deux listes étaient déjà 
en présence : la liste blanche, avec MM. d'Olivier. 
Bourbousson. Granier. de Rernardi et Léo de 
Laborde; — la liste rouge, avec les citoyens 
Alphonse Gent . Elzéar Pin . Eugène Raspail . 
Dupuy (d'Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une 
troisième liste fut formée, qui comprenait, avec 
deux des noms de la première, ceux de MM. Gra- 
nier et Bourbousson. légèrement teintés de bleu, 
les noms de deux jeunes gens. Léopold de Gail- 
lard' et Gaston de Raousset-Boulbon -. qui venaient 

1. Léopold DE GAiLLARD-LwALnÈxE. né à BoUène (Vaucluse) le 
30 avril iSao. Au lendemain du "î'i février i8'|8, il avait fondé à 
Avignon, avec son ami Haoussel-Boulbon, une feuille catholique 
et rovalistc. la Commune. Après avoir été successivement rédacteur 
à V Assemblée iintionale et directeur de la Gazette de Lyon, il devint 
le chroniqueur politique et le directeur du Correspondant. Le 26 
juillet 1873, il fut nommé 'par l'Assemblée nationale conseiller 
d'État. Outre diverses brochtires et deux volumes : Questions ita- 
liennes, voyage, lii.'itoire, jiolitiijue (i8(jo) ; 1rs Etapes de l'opinion (1873), 
il a laissé un important travail historique, l'Expédition de Rome 
en 18VJ, avec piî-ces justificatives et documents inédits (1861). 
M. Léopold de Gaillard est mort à Hollt'nc le 8 juin 1893. 

2. Raolsset-Iîollbon ((îaston Haollx. comte deV nr à Avignon 
le a décembre 1817. Dans son héroïque aventure au Mexique, il 
fit la conquête de la Sonora ; mais, t'crasé bientôt par des forces su- 
périeures, il fui, le \'>. août i8."('i, fusilii!- i'i Guavmas. Il laissait un 



l62 ARMAND DE PONTMAUTIN. 

de faire une magnifique campagne dans la Com- 
mane d'Avignon, journal royaliste et décentrali- 
sateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur 
cette troisième liste, dite libérale. 

Quelques jours avant le vote, Léopold de Gail- 
lard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections 
d'avril i8-48', et dont la popularité faisait toute la 
force de la liste libérale, retira sa candidature. 
Celle de M. Buloz n'avait plus dès lors aucune 
chance. 

Le i3 mai, les candidats de la liste blanche 
eurent de trente-deux à vingt-sept mille xoix. ceux 
de la liste rouge en eurent de vingt-six à vingt- 
cinq mille. M. Buloz recueillit 2 786 voix, — les 
plus littéraires sans nul doute ; mais cela n'était 
pas pour le consoler. 

Dans les Jeudis de madame Charbonneau, ou 
plutôt dans la Semaine des Familles, car ce chapitre 
n'a point été recueilii dans le volume. Pontmartin 
a raconté avec humour l'odyssée électorale du 
directeur de la Revue des Deux Mondes. Il termine 
ainsi son récit : 

Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du 
scrutin, je voulus en épargner à Strabiros^ le déboire immé- 
diat, et je l'emmenai chez moi, à la campagne, dans un 

très remarquable roman, qui avait dû paraître d'abord dans l'Opi- 
nion publique, et qui parut dans la Presse, en i8.),"j, sous ce titre : 
Une Conversion. 

i. Pour l'Assemblée constituante. 

:>. . C'est sous ce nom que Pontmartin, dans la Semaine des Familles, 
désignait M. Buloz. On connaît le vers de Veuillot: 

Buloz, qui d'un seul œil peut éclairer deux mondes... 



LA UKPUBLIQUE DE FÉVHIEU, l(}3 

département limitrophe'. Mon hospitalité lut très simple, 
telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle 
fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps 
eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout 
des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une 
verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de 
splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de 
Strablros, j'avais invité les convives qui, par leurs goûts, 
leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le 
plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émer- 
veillé do ma maison de campagne: il admira surtout douze 
gros marronniers en fleurs, sysmétriquement rangés devant 
ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne 
produisent que des marrons d'Inde, que l'on n'avait pas 
encore songé à utiliser pour faire de l'amidon. N'importe! 
je vis que l'imagination de Strabiros en recevait une 
impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son 
expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans 
ses bureaux, cette impression se l'ormula dans les paroles 
suivantes qui résumèrent toute sa recoimaissance et tous 
ses souvenirs : 

(( Comment, lorscju'on a de si beaux marronniers, peut- 
on faire payer ses articles- ? 

Si M. Buloz n'avait pu devenir député, Pont- 
martin restait toujours conseiller général. Il 
eut. à ce titre, en i85i. à émettre un vote sur une 
question de laquelle dépendaient les destinées de 
la France. 

Dès le mois d août i85o, cinquante-deux con- 
seils généraux avaient émis un vœu en faveur de 
la revision de la Constitution. En i85i. le mou- 

I, Les Angles sont situés dans le département du Gard^ 
a, La Seinaiite des Familles, du -.i juin i8(»o. 



I h', A U M AND D K ]' O \ T M A U T I \ . 

vement révisionniste s'accentua encore. L'é- 
chéance de mai i852, à mesure qu'elle se rap- 
prochait , rendait ce mouvement plus \iï et plus 
général. C'était en effet à cette date que la Consti 
tution de i8/i8 avait fixé l'élection d'un nouveau 
Président et la nomination d'une nouvelle Assem- 
blée. Au commencement de juillet, les pétitions 
en faveur de la revision comptaient plus de treize 
cent mille signatures. Leur discussion s'imposait. 
Les membres de la Législative l'abordèrent le 
lundi i\ juillet. Le débat occupa la semaine 
entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au 
scrutin public, et par appel nominal. Sur 
72^ votants, il y eut pour la re vision ^^46 suf- 
frages, 278 contre. La proposition avait donc 
obtenu une majorité de 168 voix; elle n'en était 
pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour 
l'adoption, les trois quarts des suffrages expri- 
més. 

Cette majorité des trois quarts, elle existait 
dans le pays. On le A'it bien quelques semaines 
plus tard, lors de la réunion des conseils généraux. 
81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la 
re vision. 

Au conseil général du Gard, le 8 septembre, 
M. de Larcy proposa à ses collègues d émettre un 
vœu en faveur du retour à la monarchie tradition- 
nelle, héréditaire et représentative. Pontmartin 
et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce 
sens. « Je me souviens, écrira- t-il trente ans plus 
tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes 



LA UKPLBLIQUE DE FEVRIER. l(''i> 

27 contre 9 '. M. de Larcy - déploya, dans cette 
discussion très courtoise oii ses antagonistes n'al- 
léguaient que l'inconvénient d'introduire la poli- 
tique dans nos paisibles délibérations d'intérêt 
local, une éloquence tour à tour entraînante et 
attendrie, une émotion communicative, que l'on 
peut aujourd'hui appeler prophétique, Ah! quel 
cœur vraiment français ne saignerait en songeant 
à celte effroyable série de catastrophes, d humi- 
liations, de malheurs et de crimes que la France 
eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses 
assemblées départementales, fût devenu l'expres- 
sion de la volonté nationale, parlant assez haut 
pour rendre également impossibles les violences 
d'un coup d'Etat et les criminelles entreprises de 
la République démagogique*. » 

Au mois d'octobre, Pontmartin ne partit point 
pour Paris, comme il était dans l'habitude de le 
faire depuis quelques années. Il venait pourtant 

I. Le chilTre exact fut de i.) voix pour l'adoption du vœu, et 
i3 contre. (l'roccs-vcrbaux des séances du conseil gênerai du (îard, 
Session de septembre i8.')i.) 

3. Charles-Paulin-lloger de S\ubekt, baron de L^uct (180.")- 
i88a); député de Montpellier de i8.'?(j à i8'|(J; représentant du 
peuple de i8'|8 à i8.Vi; membre de l'Assemblée nationale de 1871. 
Minisire des Travaux-Publics dans le ministère de conciliation du 
i() février, il reprit ce portefeuille dans le cabinet du duc de Bro- 
glie (■>.(') novembre i873-i(J mai 187'jj, et fut élu sénateur inamo- 
vible le '1 décembre 1877. Par son talent, son courage et sa droi- 
ture, il marqua sa place au premier rang dans nos assemblées 
délibérantes, il fut l'un des meilleurs amis d'Armand de Pontmar- 
tin. Voir sur lui les Souvenirs d'un vieux critiijuc, t. III, p. .ti-j-j'i'. 

3. Soin'fnirs d'un vieux criliijur, t. IIF, p. tjS. 



l66 ARMAND DE PONTMARÏIN. 

d'y arrêter, au numéro lo de la rue Laffitte, un 
nouvel et plus grand appartement, avec lespoir 
d'y faire enfin une installation complète en famille. 
Cette installation complète et définitive n'avait pu 
encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant 
été presque toujours retenue à la campagne par la 
santé de son fils'. Quand il était seul à Paris, 
Pontmartin pendant les années que nous 
venons de raconter, était obligé de prendre ses 
repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un 
journaliste et un brillant causeur comme lui, n'était 
ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque 
tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne 
de Richard-Lucas, où l'on mangeait à bon marché 
d'excellents rosbifs en excellente compagnie. 
Chaque matin, le rédacteur de Y Opinion publique 
avait le plaisir de s'y rencontrer avec plusieurs 
députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Bel- 
vèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, 
et aussi avec un amiral, l'amiral Coupvent des 
Bois, et un acteur du Gymnase, Dressant, le dé- 
licieux Bressant, alors dans tout l'éclat de sa 
seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les 
députés de la droite, il n'allait plus les retrouver, 
en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1801 , 
le soir du coup d'Etat, ce qui lui valut, ainsi qu'à 
tous ses compagnons de voyage, d'être consigné à 
la garejusqu au lendemain matin. C'est du reste 
tout le dommage qu'il eut à subir. 

I. Henri de Po.\tmauti\, né à Avignon le ai novembre i84/|. 



1. V REPUBLIQUE DE l- K V K I E H . i<)7 

Moins heureux, Alfred Nettement avait été 
arrêté à la mairie du X' arrondissement et enfermé 
à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction 
de VOpi/iion pahlu/ae échut à Pontniartin ; mais 
cette direction, sous le régime de l'état de siège, 
n'était et ne pouvait être qu'une sinécure. Le 
2 décembre, à la première heure, les scellés avaient 
été mis sur les presses. Ils furent levés seulement 
le jeudi ii décembre. Le vendredi 19, le journal 
reparaissait, mais sans qu'il lui fût possible d'in- 
sérer autre chose que des notes et des documents 
officiels sur les événements qui venaient de s'ac- 
complir; il lui était interdit de les commenter. 

Jusqu'au 3i décembre, Y Opinion publique se 
borna à reproduire les actes du gouvernement et à 
donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, 
elle avait publié un article de Pontmartin sur les 
Chansons de Bévanger. Le 19 et le 20 décembre, 
elle fit paraître la suite et la fin de cette étude ', qui 
passa naturellement inaperçue au milieu des cir- 
constances que l'on traversait. 

Le I" janvier i852, le journal de Pontmartin et 
de Nettement- donna des étrennes à ses lecteurs 

I . Ces trois articles sur Déranger terminaient les Lettres d'un 
sêilentuire (Lettres \IV, \V et WIi. 

■>.. [I était sorti, depuis quelques jours, de la prison do \ in- 
cennes, où il avait été transféré le 8 décembre. « Dans la nuit du 
i3 au I '( décembre, on vint réveiller Alfred Nettement, et on le fit 
s'habiller, sans vouloir lui apprendre ce qu'on allait faire; puis, on 
le conduisit dehors, en lui disant : Vous êtes libre. Il était à ce 
moment deux heures du matin. Trouver une voiture n'était pas 
chose facile. Il était cinq heures lorsqu'il sonna à sa porte. Ce fut 
M""^^ Nettement, toujours sur le qui-vivc. qui entendit le premier 



l68 ARMAND DE POMMARTIN. 

— des étiennes royalistes. En tête même de son 
numéro, il inséra une lettre du Comte de Cham- 
bord, écrite à la date du i"' décembre i85i — la 
veille du coup d'Etat — sur les Intérêts calJioliques 
et français en Orient. 

Louis Bonaparte se disposait à édicter une nou- 
velle Constitution, à demander au peuple de recon- 
naître en lui le légitime héritier d'une dynastie 
nouvelle. Le Q '^doay'\ev,V Opinion publique -çnhYm — 
et c'était là son premier-Paris — une page de 
Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de 
main d'homme ' et, en même temps, une page — 
non moins belle — du Père Lacordaire sur la 
grandeur incomparable de la Maison de France -. 

Le numéro du 7 janvier commençait par un ar- 
ticle d'Albert de Circourt sur la situation politique. . . 
en Autriche. L'article se composait de quelques 
lignes suivies de deux colonnes de blanc. L n peu 
plus loin venaient les TalAettes du mois. Ici encore, 
sous la date du 2 décembre, plusieurs hgnes de 
blanc. 

Le jour même, VOpinion publique était sup- 
primée. 

coup de sonnette et qui vint lui ouvrir. » Aljred Ni'tlriiiciit, sa vie 
cl ses œuvres, par Edmond Biiié, p. !ii(î. 

1. Cette page était extraite de VEssai sur les principes rjénéralcws 
des Constitutions politiques et des autres institutions fuiinaines. 

2. Voir la 73* Conférence de Noire-Dame de Paris. 



CHAPITRE VIII 

LA REVUE CONTEMPORAINE ET L'ASSEM- 
BLÉE NATIONALE. - CONTES ET NOU- 
VELLES. — CAUSERIES LITTÉRAIRES. — LA 
FIN DU PROCÈS. 

,1852-1855) 



Le marquis de Belleval ou un ûmule «le M. de (ioislin. La Revue 
coittemporaiiic. Un mot d'Henry Mûrgcr. Alplionse de (Jalonne. 
— L'Assemblée italloiuilc. M. Vdrien de La Valeltcet M. Mallai- 
Le fds de Paul et de Virginie. — Les Contes et Xouvelles. La 
Marquise d'Aureboniie et le Srcrel ilu doeteur. — L'histoire d'.lu- 
rélie. Geonjetlc ou une sœur d'.V.urLlie. I^es \ouvraux Lundis. Où 
l'on voit Sainle-Heuve monter sur ses grands chevaux. Où l'on 
voit encore comment les petits pâlissent toujours des querelles 
des grands. Feu Ldmo.nd Dlpré. Ma premicre rencontre avec 
Armand de l'ontmartin. — Le premier volume des Causeries 
littéraires. Louis Vèuillot et (iuvillier-l'leury. — Le Fond de la 
Coupe, VEnvers de la Comédie et la Fin du Procès. 



I 



h'Opinion publirjue n'existait plus. Restait à 
Pontmaiiin la Revue des Deux Momies ; mais y pu- 
blier un article tous les mois, ou même tous les 
quinze jours, n'était pas pour lui suffire. Qu'une 
occasion d'écrire ailleurs se présentât, il ne la lais- 
serait sans doute pas échapper. 



170 ARMAND DE PONTMAUTIN. 

Au mois de mars i85i, Alfred Nettement et 
Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de 
Belleval*. C'était encore un de ces originaux dont 
l'espèce, j'en ai peur, est pour longtemps perdue. 
Très érudit. travailleur acharné, le marquis de 
Belleval s'engageait à fournir autant de copie qu'on 
le voudrait, à une condition cependant, c'est qu'on 
ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte 
bizarre qu'il n'avait pas besoin pour vivre qu'on 
lui payât ses articles — ce qui d'ailleurs était vrai. 
Il était donc entré au journal et, jusqu'au jour de 
sa suppression, il y avait donné, trois fois par 
mois, sous le titre trop modeste de Bulletin biblio- 
graphique, de copieux feuilletons où il rendait 
compte de presque tous les ouvrages qui parais- 
saient, principalement de ceux qui avaient un ca- 
ractère historique. 

Au lendemain du coup d'Etat, la première pen- 
sée de ce galant homme fut pour les écrivains 
dont il avait été le collaborateur bénévole. 11 se 
dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, 
la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre 
leur maître. En même temps, l'union entre les 
deux grandes fractions du parti monarchique lui 
apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En 
attendant que la. fusion entre les princes devînt un 
fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un 
rapprochement entre les orléanistes centre-droit et 
les légitimistes purs.'^ Et le meilleur moyen d'y 

1. Louis-Cliarles de Belleval, marquis de Belleval, né à A.bbe- 
ville (Somme; le lO mars i8i'i : mort à Paris le 6 juin 1875. 



LV RKVUK COMEMI'OU AINE. 17 1 

arriver ne scrail-il pas de créer une publication 
périodique, liospitalière. indépendante, qui sup- 
pléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui 
recueillerait les naufragés du a 4 février et les 
épaves du 2 décembre ' ? 

Créer une Revue n'est pas une petite affaire. 
Réunir des actionnaires en nombre suffisant n'est 
pas cliose commode. Il y faut beaucoup de temps, 
et M. de Belleval estimait qu'il n'avait pas de 
temps à perdre. Donc, point d'actionnaires ; il 
s'en passera ; il puisera dans sa bourse, sans invi- 
ter ses amis politiques à y déposer leur obole ; il 
tentera l'entreprise sans engager d'autre responsa- 
bilité que la sienne. 

Les fonds ainsi faits, le titre trouvé : Revue 
contemporaine, restait la question des rédacteurs. 
Nature exquise et élevée, aussi distingué que mo- 
deste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis 
de Belleval était l'homme le plus aimable qu'on 
pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. 
Il groupa autour de lui. sans trop de peine, de 
nombreux écrivains, et non des moindres. A oici 
la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui 
promirent leur concours : Guizot. Vitet, Sal- 
vandy, Berryer — qui devait écrire pour la nou- 
velle Revue ses Souvenirs personnels, — Prosper 
Mérimée, Viennct. le duc de jNoailles, Villemain, 
soit huit membres de l'Académie française : — 



1. Voir, «lans les h![iisotles lillcrain-s, p. «09 et suiv.. le ( liapitrc 
sur la \uissuiice <Vimc Revue. 



173 ARMAND DE PONTMAUTI>. 

Adolphe Adam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron 
Taylor, de l'Institut; — Paul Féval, Léon Gozlan, 
Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmous- 
seaux de Givré, comte Beugnot, Emile Augier, 
Mcry, comte de Marcellus, Philarète Ghasles, 
Edmond Texier, le Père Ventura. L'ancienne ré- 
daction de V Opinion publique n'avait pas. on le 
pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de 
Belleval avait été de s'assurer la collaboration 
d'Alfred Nettement et celle d'Armand de Pontmar- 
tin. L'excellent marquis préluda par quelques 
dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à 
titre de répétition générale, et comme moyen de se 
compter. L'état-major de la Revue était au com- 
plet ; quelques hommes politiques, tels que M. Mole 
et M. de Falloux, ajoutaient encore à l'éclat de la 
réunion. M. Villemain s'approcha de Pontmartin, 
qu'il avait connu vingt ans auparavant, chez le 
docteur Double, et lui dit avec son sourire ven- 
geur : (( Je plains le futur empereur, s'il n'a, 
pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici'. » 

Le premier numéro de la Revue conlemporaine 
parut le i5 avril i852. Il contenait deux articles 
de Pontmartin, un Bulletin bibliographique et, 
sous ce titre : Symptômes littéraires du temps, une 
étude critique sur les Mémoires et en particulier 
sur ceux d'Alexandre Dumas, alors en cours de 
publication dans la Presse. 

Avec tout son esprit, Pontmartin, j'en ai déjà 
fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s'ima- 
ginait pouvoir collaborer à la Revue contemporaine 



LA REVUE CO>TEMPOUAI>E. 178 

tout en restant un des rédacteurs de la Revue des 
Deux Mondes. C'était compter sans son hôte, 
c est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile 
de prévoir que l'irascible directeur, jaloux de la 
gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se 
résignerait pas à voir un de ses principaux rédac- 
teurs doiHier des articles à une revue riAale, à un 
recueil dont la maison n'était pas au numéro 20 
delà rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. 
M. IWloz mit Pontmarlin en demeure d'opter 
entre lui et M. de Hclleval. 

La Revue des Deux Mo/tdes était à l'apogée de 
son succès ; comme elle avait mis à profit la révo- 
lution de Février, elle avait également bénéficié du 
coup d'Etat de décembre. Elle était devenue une 
puissance; sa renommée était européenne. La Re- 
vue conleiiiporaine naissait à peine ; elle navait pas 
encore d'abonnés, elle serait peut-être morte dans 
six mois. Combien de Revues, qui semblaient 
appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées 
autour de leur berceau, avaient comblées de dons 
et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans 
un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! 
L'intérêt de Ponlmartin était évident : il ne devait 
pas quitter le certain pour l'incertain, sacrifier à 
des chances problématiques une position assurée, 
brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, 
au bout de quelques années, ne pouvait manquer 
de le conduire tout droit à l'Académie. Son choix 
fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami ; la 
lierne conlemporaiite était nettement et hautement 



174 Al", AI AND DE POMMARTIN. 

royaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se 
sépara de M. Buloz' et alla chez M. de Belleval. 
Sa collaboration fut très active, surtout au début. 
Il publia, en i852, outre plusieurs revues litté- 
raires, deux de ses meilleures nouvelles, Aurélie 
et la Marquise cVAurebonne, une étude sur Joseph 
Autran et un très éloquent article sur le Louis XVIl 
de M. de Beauchesne. En i853, il donna un ar- 
ticle sur la Poésie et la Critique en France au com- 
mencement de 1853, et, comme pendant à son cha- 
pitre sur Joseph Autran, un chapitre sur François 
Ponsard^. 

' Il n'allait pas tarder cependant à quitter la Rerue 
contemporaine . Que s'était-il donc passé? 

La Revue du marquis de Belleval avait très 
vite conquis une place honorable. Elle avait eu 
des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon 
Gozlan, des études historiques et littéraires de 
Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Des 
vétérans comme Villemain, Salvandy et Vitet y 
donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, 
Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à 
autre, un article à sensation venait réveiller la cu- 
riosité publique, qui ne demandait qu'à s'endormir. 
C'était, un jour, un article de M. Guizot : A os 

1. Sa collaboration à la Revue des Deux Muinles, suspendue le 
i5 mars i85a. ne devait reprendre que le i"' janvier i85/j. pour 
s'interrompre le i" ft'vrier i855. 11 y eut encore deux courtes 
réapparitions, en i86i et en i8ô6. 

2. L'article sur Louis XVII et ceux sur Autran et sur Ponsard ont 
été recueillis par Pontmartin dans le tome I de ses Causeries litlc- 
raires. 



LA REVUE CONTEMPORAINE 17J 

mécomptes et nos espérances. Une autre fois, c'était 
le Louvre, un chef-d'œuvre de M. \itet. 

Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y 
en avait d'autres. Un jour que Pontmartin sortait 
des bureaux de la /?eyaeco«/emjDO/'a«7*e, rue de Choi- 
seul, n" 21, il rencontra Henry Miirger, qui lui 
dit, au cours de leur conversation : « Pour bien 
diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; 
pour bien diriger une Revue, il ne faut pas être 
trop poli. )) M. de Belleval était un émule de 
M. de Coislin : c'était l'homme le plus poli de 
France. Faire de la peine à quelqu'un, refuser à un 
galant homme d'insérer sa copie., fùt-elle la plus 
ennuyeuse du monde, était pour lui chose impos- 
sible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles 
de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût ap- 
porté que des Fables '.), puis, ce qui fut plus désas- 
treux encore, une certaine Histoire des Conseils du 
Roi, dont la publication dura plus d'une année. Le 
résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses 
comptes, s'aperçut qu'il avait, en moins de trois 
ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille 
hancs et — ce qui pour lui était plus grave — 
qu il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia 
de s'arrêter sur cette pente; il dut s'y résigner; 
seulement, il quitta sa chère Revue, comme il 
l'avait créée, — en grand soigneur. Il la céda pour 
rien à un de ses collaborateurs, qui était en môme 
temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Ga- 
lonné. 

Au bout de peu de temps, il devint visible que 



176 AH M AND DE PONTMAUÏIN. 

la Revue, depuis le départ de M, de Belléval, si 
elle n'était pas passée au gouvernement, du jour au 
lendemain, préparait cependant une évolution dans 
ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste 
qu'Alfred Nettement, n'eut pas une minute d'hé- 
sitation. Malgré les instances du nouveau directeur, 
tous les deux se retirèrent. 



Il 



Avant sa séparation de la Revue contemporaine, 
Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très 
haut placé dans l'estime publique, qui lui avait 
proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes 
une causerie littéraire. 

Le 29 février 18:^8, M.Adrien de La Valette' 
avait fondé V Assemblée nationale-, journal de 
combat qui, sans mettre encore un nom en tête 
de son programme, se signala, dès le début, par 
la vivacité de ses attaques contre la République. 
Cette attitude répondait sans doute au senti- 

I. Adrien, comte de L.v Valette, né à Paris en i8i4- Sous le 
second Empire, il prit part, non sans succès, au mouvement indus- 
triel et principalement à la construction, en Suisse, d'une ligne de 
cliemin de fer, dite la ligne fllialie, parce qu'elle devait y aboutir 
par le percement du Simplon. Il a fait la partie valaisane de la ligne, 
celle qui remonte le Rliùne depuis le lac de Genève jusqu'à Brigue: 
il échoua pour le percement : l'heure n'en avait pas encore sonné. 
— UAssrinblée nationale reparut, sous sa direction, en septem- 
bre 1877. 

a. Ses bureaux étaient situés rue Bergère, 20, près le boulevard 
Montmartre. 



LA REVUE CONTEMPORAINE. 177 

ment du pays; car, au bout de trois semaines, 
V Assemblée natiouale comptait plus de dix-huit 
mille abonnés, chiffre considérable pour l'époque. 
Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain 
monarchique et défendit la fusion avec une éner- 
gique sagesse. Au mois de février i8oi, M. Ber- 
ryer, accompagné du duc de Noailles, du duc de 
Valmy, de MM. de Falloux. de Saint-Priest et 
Mandaroux-Yertamy, était entré dans le comité de 
direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Mole, 
Duchàtcl et de Salvandy '. 

Plus heureuse que l'Opinion publique, VAs- 
senthh'e nalionale n'avait pas été supprimée après le 
coup d'Etat. Au commencement de i853, à la 
suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l'Em- 
pire, elle avait perdu du terrain, mais elle se sou- 
tenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé 
la direction à M. Eloi Mallac, ancien chef de ca- 
binet de M. Duchâtel. C'était un petit homme sec, 
de tournure élégante, d'une politesse exquise et 
d'une figure encore charmante, avec de beaux yeux 
noirs, froids et pénétrants. On l'appelait le beau 
Mallac. et comme il était né à l'Ile de France, son 
ami Louis \ euillot le disait en riant « fils de Paul 
et de ^ irginie ». Nature de créole, spirituel et non- 
chalant, il n'écrivait jamais dans son journal, mais 
il savait choisir ses rédacteurs, Amédée Achard 
était cliargé du courrier de Paris. Edouard Thierry 
du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de la 



1 i 



''-• Berryer, [>ar Charles 'le Lacombe. t. III, |i- i|0. 



178 ARMAND DE PONTMARTIN. 

chronique musicale. Les questions qui touchent 
plus spécialement à la politique et à la philosophie 
étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier 
et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement 
débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille 
de la rue Bergère une série d'articles où il prenait 
la défense de la Restauration contre le bonapar- 
tisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils 
étaient signés du nom de leur auteur ; mais comme 
ce nom n'était pas encore connu à Paris, on y 
chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre per- 
sonnage. L'engouement des salons s'en mêla, et 
des noms célèbres furent prononcés. Celui de 
M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était 
ravi, si bien qu'il dit un jour à Léopold de Gail- 
lard : (( Décidément, il n'y a que vous autres Mé- 
ridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi 
donc votre ami Pontmartin. » 

A quelques semaines de là, le 28 janvier i853, 
Y Assemblée nationale insérait un article de Pont- 
martin, Considérations humouristiqaes sur la cri- 
tique. Le 8 février suivant, paraissait sa première 
Causerie littéraire, consacrée à M"'* Emile de Girar- 
din et à son roman de Marguerite ou Deux amours. 
Pendant cinq ans, jusqu'à la suppression du 
journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine 
son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à 
l'époque des vacances. 



LA REVUE GONTEMPOUAIXE. 



III 



Au mois de mai i853, il réunit, sous le titre de 
Contes et iSouvelles, les récits qu'il avait publiés 
dans la Mode et Y Opinion puhlirjue, dans la Revue 
lies Deux Mondes et la Revue contemporaine . Ces 
récits sont au nombre de cinq : Albert^, Aurélie, 
le Capitaine Garfjas, la Marquise d/Aurebonne, l'En- 
seignement mutuel. Balzac, le 3 décembre 1882, écri- 
vait au directeur de la Revue de Paris, M. Amédée 
Pichot : « Quant à n'écrire que des contes, quoique 
ce soit, à mon avis. — autre hérésie peut-être. — 
l'expression la plus rare de la littérature, je ne veux 
pas être exclusivement un contier. » C'était une 
hérésie, à coup sur: ce qui est vrai, c est que des 
contes comme l'I/derdiction, le Colonel Chabert, la 
Grenadière et le Message-, sont d'un prix inesti- 
mable, et que des nouvelles sans défauts, comme 
Aurélie et la Marrjuise d'Aurebonne, valent plus 
que de longs romans. 

Dans une lettre qu'il m'adressait le k dé- 
cembre 1879, Pontmartin raconte comment fut 
écrite la Marquise d'Aurehonne : 

J'avais rapporté aux Angles le manuscrit d'^uré/te pour 
\ faire quelques légères retouches. Après l'avoir envoyé à 

I. C'est la nouvelle qui avait paru dans la Revue des Deux Mondes, 
le i5 février 18^7, sous le titre d'Octuve. 

3. C>es quatre nouvelles «le lialzac font partie des Scènes de la vie 
[irivée. 



l8o ARMAND DE PONÏMARTIN. 

M. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me 
fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse 
faute qui me consterna, et que vous retrouverez dans ce 
numéro pâli du i5 juillet iSôa, dont vous me parlez si bien ; 
le point enluminant, pour le point culminant. Heureux 
temps! J'étais presque jeune; l'isolement et le vide ne 
s'étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait desti- 
née à me survivre un quart de siècle. Après la publication 
de ce numéro du i5 juillet, le bon marquis de Belleval 
m'écrivit une lettre si aimable, où il m'engageait si vivement 
à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon 
oncle ', à la campagne, dans un site assez pittoresque, j'em- 
portai un cahier de papier et un crayon. C'était dans la plus 
belle saison de l'année, et, cette année-là, ma convalescence 
me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs 
de septembre, les senteurs varices des peupliers, des aulnes, 
des érables, des vignes sauvages, l'air balsamique de nos 
collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et le 

Mitls in apricis coquilur vinâemia saxis. 

Je vois encore le joli coin de pavsage où j'allais chercher 
la solitude : un groupe d'ormeaux et de chênes ; à leurs 
pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur 
par un ruisseau virgilien ; sur ce ruisseau un grand tronc 
d'arbre. Je m'y asseyais tant bien que mal, et j'ébauchais au 
crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard, la 
Marquise d'A urebonne. . . 

La donnée de cette nouvelle était à la fois très 
neuve et très dramatique. La marquise s'est 
installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la 
maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et un 

I. Le marquis Auguste de Cambis, qui habitait à ii kilomètres 
des Angles, le château de Sauveterre, commune de ce nom, canton 
de Iloquemaure (Gard). 



LA REVUE CONTEMPORAINE. l<Sl 

ans. il est beau, bien portant, riche; il aime 
Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le 
mariage, ardemment désiré par la marquise, se 
ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui- 
même devant le bonheur, s'il n'était pas, à 
mesure qu il approche de sa vingt-deuxième année, 
hanté de plus en plus par des idées noires, par une 
idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plu- 
sieurs générations, les chefs de la famille d'Aure- 
bonne sont tous morts de la poitrine ù vingt-deux 
ans. Kaoul le sait, il se croit condamné, il attend 
l'échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le 
menace ; sa santé est parfaite ; il a pris le sang 
riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait 
pas son œuvre, l'idée fixe fera la sienne. Poitri- 
naire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On 
le sent, on le voit; le docteur lui-même n'ose pas 
dire non. 

M"" d'Aurebonne, alors, a une idée terrible, 
une idée affreuse, qu'elle aura le courage de 
mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne 
reculera pas devant le plus douloureux des sacri- 
fices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle 
s'accusera d'une faute qu'elle n'a pas commise. 
Elle dit à Raoul qu'il n'est pas le fils de celui qu'il 
a cru son père, mais le fruit d'un amour cou- 
pable, et qu'ainsi il n'a rien à craindre de la fata- 
hté héréditaire, rompue par cette faute. A ce men- 
songe sublime, que Dieu a du pardonner. Raoul 
relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra 
heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra, 



l8-2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

et sur la tombe de la marquise d'Aurebonne, au- 
dessous de l'inscription mortuaire, le docteur — 
qui a tout deviné — écrira ces mots : « Martyre 
et Sainte. » 

Le 3i janvier i865, le théâtre Beaumarchais 
représenta le Secret du Docteur, drame en trois 
actes, en vers, par M. Jules AUevarrès ' . C'était la 
Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La 
pièce était habilement faite et remarquablement 
écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps 
l'affiche. Théophile Gautier termine ainsi son 
feuilleton du Moniteur : « Le Théâtre Beaumar- 
éhais. en sa joie naïve, a pu inscrire sur son 
affiche : grand succès^ ! ï) 



IV 



Aurélie a toute une histoire. 

Le i"' avril i852, Pontmartin présenta à 
M. Buloz, sous le titre de Françoise, une Nouvelle 
qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter 
mieux, et comme, à ce moment, la Revue contem- 
poraine était à la veille de paraître, il porta sa nou- 
velle à M. de Belle val. Il avait seulement démar- 
qué le trousseau de Françoise, qui, d'ailleurs, n'en 
avait pas besoin, puisqu'il ne la mariait pas. Il la 
débaptisa, il l'appela Aurélie, et c'est sous ce nom 

I. AUevarrès était l'anagramme et le pseudonyme de M. Jules de 
Serravalle. 

•?. Moniteur du 6 février i865. 



LV UEVUE COM'EMPORAINE. iS3 

plus romanesque quelle parut dans la nouvelle 
Jh'vue. 

Aingt-sept ans se passent. Le i'^' octobre 1879, 
Ponlmarlin ouvre la Revue des Deux Mondes et. à 
son grand étonnemcnt. il y retrouve cette même 
Aurélie que M. Buloz avait presque refusée. — 
Aurélie. un peu changée sans doute, grandie, dé- 
veloppée, mais encore très reconnaissable. surtout 
pour l'œil d'un père. Elle ne s'appelle plus Aurélie 
d'Ermancey: elle s'appelle Georgette Danemasse^; 
mais ce changement de nom n'empêche pas les 
deux jeunes filles d'avoir la même physionomie et 
les mêmes traits, de se ressembler comme deux 
soeurs. Les détails varient, les incidents offrent 
certaines différences, le dénouement n'est pas le 
même. N'importe! les similitudes n en sont pas 
moins frappantes, les situations principales n'en 
sont pas moins identiques. Les deux sujets sont 
exactement semblables, ou plutôt c'est le même 
sujet : une jeune fille pure, innocente, chastement 
aimante, sincèrement aimée, faite pour les hon- 
nêtes joies du pays natal et de la famille, victime 
des désordres superbes de sa mère. 

Pontmartin va-l-il crier au plagiat ? Il est bien 
trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, 
il ne voudrait contrister une femme, et l'auteur de 
Geoi'fjelle est justement une femme, qui a déjà 
fait SCS preuves de talent et qui sans doute n'a 
jamais lu Aurélie, — Pontmartin en est persuadé. 

I. (jronjt'lte, p;ir M'" Tli. Hcntzon. licvue îles Deux Moiules des 
i" et I.") oitobre, i" cl i5 novembre i^'Çi. 



l«4 ARMAND DE PONTMARÏIN. 

Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit 
épisode une causerie charmante, qu'il termine 
ainsi: « Si Georgette était une pièce de théâtre, 
j'aurais prié M"* B..., de me donner un fauteuil 
d'orchestre pour la première représentation. 
Puisque Georgette est un roman, je me tiendrai 
pour très content, si M""" B..., en publiant le 
volume chez notre éditeur Calmann-Lévy, veut 
bien le faire précéder d'une page où elle mention- 
nera ma pauvre Aurélie, et ajoutera, non pas que 
les beaux esprits se rencontrent, mais que les vieux 
peuvent encore être bons à quelque chose ' . » 

La pauvre Aurélie, du reste, n'avait pas trop à se 
plaindre. Est-ce qu'elle n'avait pas eu l'honneur, 
en 1862, d'être mise par Sainte-Beuve à l'ordre 
du jour des Nouveaux Lundis? Sainte-Beuve, à ce 
moment, était complètement brouillé avec l'auteur 
des Causeries littéraires, \oici pourtant comment il 
parle de la nouvelle de Pont mar tin : 

Aurélie est une nouvelle qui débute d'une manière 
agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est 
charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée 
un matin au pensionnat par uue mère belle, superbe, au 
front de génie et à la démarche orageuse, le peu d'empresse- 
ment de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide 
réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton 
et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le Iront can- 
dide de la jeune enfant, les conditions qu'elle impose ; puis 
les premières années de pension de la jeune fille, ses ten- 
dres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vive- 
ment, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu'il y 

1. Nouveaux Samedis, t. W. p. 'S'2.. 



LA REVUE CONTEMPORAINE. l85 

ait de sa faute et sans qu'elle se rende compte du mystère ; 
l'amitié plus durable avec une seule plus âgée qu'elle et qui 
a dans le caractère et dans l'esprit plus d'indépendance que 
les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d'une 
grande finesse d'analyse. On devine bientôt le secret: la 
mère d'Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité 
d'humeur et par ennui de se voir incomprise, est une per- 
sonne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès 
recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup 
parler d'elle, qui a demandé à ses talents la renommée et 
l'éclat, à ses passions les émotions et l'enivrement à défaut 
de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit 
que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour 
laquelle, du plus loin qu'elle s'en souvienne, elle s'est pour- 
tant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, 
lorsqu'il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, 
la pauvre Aurélié arrive à l'âge de dix-sept ans sans s'être 
rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le 
frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil 
sujet, qui vient d'autant plus régulièrement visiter sa sœur 
qu'il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme 
est avocat, il a des succès et voit déjà s'ouvrir devant lui une 
lionorable et brillante carrière. 11 a pour tuteur M. Marbeau, 
un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le 
cabinet duquel, bien des années auparavant, s'est consommée 
à l'amiable la séparation du père et de la mère d'Aurélie. 
Ln jour, un soir d'été, que M. Marbeau est venu à la pen- 
sion, il y rencontre Jules, son pupille, qui s'v trouvait déjà 
en compagnie de Laurence et d'Aurélie ; ils sont tous, dans 
une allée du jardin, à jouir delà beauté et des douceurs de 
la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. 
Aurélie n'a jamais été plus belle; Jules n'a jamais été plus 
amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre 
part à leurs espérances. Tout d'un coup, au tournant dune 
allée, .Vurélie pousse un cri de joie ; elle vient d'apercevoir 
sa mère, qui, ne l'ayant pas trouvée au parloir, s'est dirigée 
vers le jardin; mais la présence de M"" d'Ermancey apporte 



l<S(i ARMAND DE PO M" MARTIN. 

à l'insianl du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d'abord 
reconnu M. Marbeau, l'arbitre de la séparation conju- 
gale, celui- ci a repris son front de juge ; la contrainte succède, 
un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera 
le dernier beau jour de la vie d'Aurélie. 

Jusqu'ici, j'en conviens, la nouvelle est parfaite '. 

Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la pre- 
mière moitié du récit dePontmartin, autant il est 
dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est 
vrai, une analyse qui n'est rien moins qu'exacte. 
Dans la nouvelle, M. d'Auberive, voisin de cam- 
pagne et ami de M. d'Ermancey, vient lui 
demander pour son fils Emmanuel la main d'Au- 
rélie. M. d'Ermancev commence par refuser. Il 
craint pour sa fille, pour le mari qu'elle prendra, 
les propos méchants, les calomnies, suites fatales 
des désordres de la mère et de son orageuse répu- 
tation ; il soumet à son ami les scrupules que lui 
dicte une exquise délicatesse. « Si l'envie et la 
malice, dit-il à M. d'Auberive, se sont si aisé- 
ment emparées de la réputation d'Aurélie, c'est 
qu'Aurélie n'est pas placée dans les conditions ordi- 
naires ; c'est que cette réputation leur était livrée 
d'avance par un implacable souvenir, par une tache 
ineffaçable... » Il finit cependant par céder aux 
instances de M. d'Auberive ; il consent au mariage 
de sa fille. « J'y consens, dit-il à son ami... 
Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux 
jours. Si vous persistez dans votre demande, 
j'appellerai Aurélie, et elle prononcera. » Mais 

i. Nouveaux Lundis, t. II, p. i8. Article du 3 février 1862, 



LA UEVUE CONTEMPORAINE. 187 

Aurélie a tout entendu, et elle refuse d'épouser 
Emmanuel d'Auberive. — Dans l'analyse de 
Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. 
L'auteur des Aouveaux Lundis, — après avoir 
solennellement déclaré qu'il ne montera pas sur 
ses (jvands chevaux, — néglige de mentionner le 
refus d' Aurélie, et il nous montre M. dErmancey 
refusant su fille, faisant bon marché de son bonheur, 
la réduisant de gai té de cœur à Vétat de paria pour 
toute sa vie, piisant le mal par préjugé et par orgueil. 
Il s'exalte lui-même au tableau imaginaire de là 
conduite qu'il lui plaît d'attribuer à ce malheu- 
reux M. d'Ermancey, qui n'en peut mais, et tout 
à coup, dans un accès d'éloquence qui dut faire 
tressaillir d'aise les abonnés du vieux Constitu- 
tionnel ', il s'écrie, non sans avoir préalablement 
comparé M. d'Ermancey à un « Appius Claudius yy : 
a Odieuse et horrible moralité aristocrati(juc! V'duwe 
Aurélie, qui devrait s'appeler l'Enfant maudit .' La 
fatalité plane, en vérité, sur elle comme au temps 
dijEdipe, la malédiction comme au temps de Moïse 
et (VAaron. Dans quel siècle l'auteur croit-il donc 
vivre? iNous ne vivons plus sous la loi. mais 
sous la grâce. Le talion est depuis longtemps 
aboli. Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces 
duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féo- 
dales et patriciennes^ ! » 

I . Après avoir commencé la série de ses I.undis au Constitutionnel 
en oclobrc 18 '19 et après ôlre passé au Moniteur h la fin de iSâ^i, 
Sainlc-Ucuve élail rcnln'' au Constitutionnel en septembre 1861. 

a. .\ouveaux Lundis, t. II. p. 26. 



i88 ARMAND DE PONTMAUTIN. 

C'était bien du bruit pour un mariage manqué. 
Je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque. En 
ce temps-là, entre un achat de graines d'arachides 
et une vente de caisses de savons, je m'amusais 
parfois à publier dans la Revue de Bretagne et de 
Vendée des chroniques signées : Louis de Kerjean 
ou des causeries littéraires signées: Edmond Dupré. 
Sous cette dernière signature, je pris la liberté' de 
relever les inexactitudes contenues dans l'article 
de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me 
risquai jusqu'à dire, comme Marfurius : Il me 
semble qu'il n'est pas impossible qu'il puisse se 
faire que, par aventure, le célèbre critique ait 
commis un pas de clerc en montant sur ses grands 
chevaux. Ce diable d homme lisait tout, même la 
Revue de Bretagne ; il me le fit bien voir. Peu de 
temps après, réimprimant son article, il me con- 
sacra une note où il me reprochait d'épilogaer-. 
Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un 
nouvel article sur M. de Ponlmartin, il me prit de 
nouveau à partie, citant même, pour me confondre, 
un passage de ma chronique, et m'accusant d'inju- 
rier l'Univers K' Je n'avais pas le droit de me 
plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui 
ne me regardait point et de ne pas me souvenir, 
avec La Fontaine, que de tout temps 

Les petits ont pâti des querelles des grands. 

1. Revue de Bretagne et de Vendée, février 1862. 

2. Nouveaux Lundis, t. II, ji. 25. 
'6. Nouveaux Lundis, t. III, p. 44- 



LA. REVUE CONTEMPORAINE. l8() 

Lue riche compensation allait d'ailleurs m'in- 
demniser des légères malices de Sainte-Beuve, les- 
quelles, après tout, étaient de bonne guerre. 

Pontmartin, à qui j'avais envoyé mon article. 
me répondit, à la date du 5 mars 1862 : 

... Si vous m'aviez adressé un seul jour plus tard votre 
lettre et le numéro de la Revue île Bretagne, je n'aurais pas 
eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille des 
Jeudis (le Madame Cliarbonneaa par un hommage de recon- 
naissance à M. Edmond Dupré. Je n'ai pas osé écrire votre 
vrai nom, craignant de vous déplaire et n'ayant pas le temps 
de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en 
relard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui 
vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale 
des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des 
romanciers), c'est que j'avais si bien oublié Aurélie que 
j'acceptais non pas précisément l'arrêt, mais l'analyse de 
M. Sainte-Beuve. C'est vous qui m'avez remémoré le dénoue- 
mont, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me 
brouillai à cette époque pour l'amour de la Revue contempo- 
raine (qui depuis... mais alors!), me dit : \otre première 
partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente : 
or Sainte-Beuve dit tout le contraire... 

Et voilà comment je figure, moi chétif, à la der- 
nière page des Jeudis de Madame Charbonneau. Cette 
page est trop aimable à l'endroit d'Edmond Dupré 
pour que je puisse songer à la reproduire. Jamais 
depuis aucun de mes articles ne m'a été payé aussi 
njyalement. 

Si je me suis étendu, un peu trop longuement 
peut-être, sur les Contes et.Xouvelles, c'est qu'à leur 
publication se rattaclic un de mes plus chers souve- 



190 ARMAND DE PONTMARTIN. 

nirs de jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre 
une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Per- 
reyveS j'écrivis quelques pages sur le volume 
acheté la veille sous les galeries de l'Odéon, et je 
jetai mon article dans la boîte de V Assemblée natio- 
nale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander 
à ma pension d'étudiant, rue du Petit-Lion-Saint- 
Sulpice, et, ne me trouvant pas, m'y laissa ce 
billet : 

Paris, lé 12 mai i853. 

Monsieur, 

Le rédacteur en chef de l'Assemblée nationale me com- 
munique un article signé de vous, sur l'ensemble de mes 
ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais 
croire que je mérite les éloges dont vous mo comblez ; mais 
par cela même qu'il est trop bienveillant et trop flatteur, il 
y aurait peut-être quelque difficulté à l'insérer tel quel dans 
un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. 
Nous désirerions donc. Monsieur, en causer avec vous, et 
vous demander quelques légères modifications. Je serai 
demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue 
Bergère, n' 20, et si vous n'aviez rien de mieux à faire, je 
serais heureux d'offrir mes remerciements à mon bienfaiteur 
inconnu. S'il vous est plus commode que j'aille chez vous, 
veuillez m'indiquer l'heure où il vous plaira de me recevoir, 
et, en attendant. Monsieur, veuillez agréer l'expression de 
ma vive reconnaissance, de ma haute considération. 

Armand de Pontmartin, 

10, rue Laffilte. » 

Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bien 

I. Père de l'admirable abbû Perreyve. 



LA KEVUE CONTEMPOUAINE. i()l 

voulu rappeler ces petites circonstances dans une 
page qu'on me pardonnera de citer : 

Je n'ai jamais oublié, je n'oublierai jamais ma première 
rencontre avec Emond Birc, dans les bureaux de Y Assemblée 
nationale, où il venait présenter un article sur mon premier 
volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d'autres. Biré 
n'avait que vingt ans, et je n'étais déjà plus jeune; car une 
des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à 
l'aris, s'entend !) à un âge où la plupart de mes contempo- 
rains, de mes camarades de collège et de concours, Monta- 
lembert, Falloux, Nisard. Cbampagny, Nettement, Henri 
Hlaze, Alphonse karr,Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, 
Théophile Gautier, Jules Sandeau, \ ictor deLaprade, avaient 
déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en 
ruine, et de n'être pas tout à fait mort, quand tous ou 
presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque 
un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané 
d'un jeune homme inconnu, arrivant de l'autre extrémité 
de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce 
qu'il fallait pour m'inspirer sympathie et gratitude. Cepen- 
dant, un secret pressentiment m'avertit que nous n'en res- 
terions pas là, que, malgré la différence «le nos âges, ce 
serait la première étape d'une longue campagne où nous 
servirions, avec la même cocarde, daus le même régiment. 
Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais 
déjà tant de gré de s'être occupé de mon livre, avait lu tous 
les articles que, depuis i845, j'avais publiés dans la Mode, 
la Rerue des Deux Mondes et VOpinion publique, et qu'il s'en 
souvenait mieux que moi "... o 

I. Le Corresfiondant du lo se|itcmbre 1888. — Souvenirs il'un 
vieux critique, t. X, p. .'i4a- 



uja ARMAND DE PONTMARTIN. 



Pontmaitin n'avait jamais songé à faire des 
livres avec ses articles de V Opinion publique, de la 
Revue des Deux Mondes et de la Mode. Le succès de 
ses feuilletons de V Assemblée nationale le décida à 
les réunir en volumes. La première série des Cause- 
ries littéraires iparut au mois d'avril i854- 

Les Causeries ne réussirent pas moins que les 
Contes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute 
quelques négligences, relever ici et là des phrases 
écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter 
trop de facilité et trop de complaisance de jugement ; 
mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans 
cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de 
bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et 
de belle humeur. Si les critiques sont les historiens 
del'esprit, jamais écrivain, plusque Pontmartin, ne 
fut plein de son sujet. Ses chapitres sur M"" Emile 
de Girardin, sur Jules Janin et son Histoire de la 
littérature dramatique, sur le Constantinople de 
Théophile Gautier, sur le docteur Véron et ses 
Mémoires, sont en leur genre de petits chefs- 
d'œuvre, 

Louis Yeuillot consacra aux Causeries littéraires 
un de ses premiers Paris de Y Univers : 

Les Causeries de M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà 
paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles 
gagneront cependant à être relues. On pourra mieux en 



LA REVUE CONTEMPORAINE. 198 

apprécier la linesse, le bon sens, l'allure vive, quoique pru- 
dente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, 
de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du 
commun et de l'extraordinaire. C'est vraiment une causerie. 
Il ne bavarde nas. il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, 
c'est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c'est le 
ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent ; 
les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l'esprit pour 
causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop dis- 
cret. Point d'appareil d'érudition ni d'éloquence, point 
d'esthétique; un peu do recherche, une certaine toilette de 
salon, jamais d'attitude, surtout jamais d'effort. Nous avons 
donc là mieux qu'un docteur qui donne des consultations, 
et bien mieux qu'un homme de lettres qui fait des grâces : 
nous avons un homme d'esprit fort au courant do tout. On 
parlo du livre nouvoau. Il connaît le livre ot il donne son 
avis; l'avis d'un galant homme très indulgent '... 

Un peu plus loin, après avoir reproché à Pont- 
martin d'être trop bienveillant, de ménager trop 
certains écrivains dont la religion et la morale 
avaient à se plaindre, Louis ^ euillot ajoutait : 

Par les noms dos auteurs, il avait sous la main à peu 
près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle 
qu'elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, 
débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au 
monde, et pour ollo-mème; un négoce, rien de plus; et quel 
négoce, en certains quartiers! (lertcs, c'était un tableau à 
nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce 
qu'il faut, un talent précieux d'analy.se, un sens droit, une 
plume ferme et hne comme le burin, une pointe d'esprit 
très pénétrante, le don do n'enfoncer celte pointe qu'autant 
(|u il vrut. 

I. Mèlniujes ilc Louis Vcuillol. •>.' siric, t. II. \>. aO(j-:<r<. — 
L'article est du '1 avril uS'»', . 

i3 



If)4 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Louis Veuillot, s'il eût été de ceux qui prennent 
un blason, n'aurait sans doute pas choisi celui 
que l'on rencontre dans les Devises du P. Bouhours, 
une abeille avec ces mots : Sponte favos, segre 
spicula, le miel de bon gré, le dard à regret. Il 
prodiguait d'habitude le blâme plus que la 
louange. Pontmartin avait donc lieu d'être fier 
des éloges qu'il ne lui avait pas ménagés ; il estimait 
même que le rédacteur de V Univers l'avait loué 
au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, 
M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, 
qui était, il est vrai, sa bête noire, n'en avait pas 
dit assez. Le 8 avril i85/i, il écrivait à Pontmar- 
tin. 

Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire 
(peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, ^ euillot 
vous a flatté. Par ce côté d'homme du monde qui cache un 
écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l'origina- 
lité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans 
le bon goût éloquent, on dirait qu'il ne vous a pas connu. 

Pontmartin a doublement réussi comme roman- 
cier et comme critique. Le voilà devenu tout à 
fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 
i85/i, faire un nouveau bail avec la capitale, et se 
transporter avec les siens au numéro 5i de la rue 
Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d'une cour. 
Il y restera huit ans, jusqu'au mois d'août 1862. 



LA REVUE CONTEMPORAINE. i<).") 



VI 



Le succès des Co/ifes cl \ouvelleii était fait pouf 
encourager Pontmartin aune récidive. Du 2'î dé- 
cembre i85.S au 9 juin i85A, il publia dans 
V Assemblée nulionale sous ce titre : Pourquoi 
nous sommes à Vichy, trois nouvelles, le Cœur et 
r Affiche, le (Chercheur de Perles, VEiwers de la 
Comédie. Elles formèrent le volume intitulé : le 
Fond de la (Joupe. 

L'Envers de la Comédie repose sur une donnée 
entièrement originale. 

Le 'id> mars 18A7, le Théâtre-Français avait joué 
une comédie de Léon Gozlan, Notre file est prin- 
cesse, dont voici le sujet. M. Roger — qui s'appel- 
lera plus tard M . Poirier — est un bourgeois enri- 
chi, trois ou quatre fois millionnaire. — en ce 
temps-là on ne connaissait pas encore les milliar- 
daires. Il n'envie plus que ce qui lui manque : 
la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince 
de Charlemont, le plus atYreux vaurien qui se 
puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se 
ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est char- 
mante; il ruine son beau-père dont les veux ne se 
dessillent qu'au cinquième acte, au moment où le 
gouffre qu'il a creusé sous ses pas est prêt à 1 en- 
gloutir, lui et les siens. Heureusement, l'auteur a 
inventé un autre abîme à l'usage des gcnlleme/i- 
riders du Théâtre-Français. C'est un étang glacé 



I()f) AllMVND DE PONÏMAI'.TIN. 

que le prince veut franchir dans l'entraînement 
d'un steeple-chose... et crac! glace, étang, cheval, 
gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne 
reste qu'un heau million que M. Roger sauve du 
naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses 
affaires; sans compter qu'il y a là, tout à point, 
un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine 
et qui sera heureux comme un prince, le jour oii 
notre fille ne sera plus princesse. 

Appelé dans la Mof/e à rendre compte delà pièce ', 
Pontmartin ne s'attarda point à en faire ressortir 
les défauts: il improvisa, à côté de la comédie de 
Léon Gozlan. toute une comédie nouvelle : 

Un jeune homme, éerivait-il, entre dans le monde; il 
est beau ; il a de l'esprit ; il a du cœur ; il a un grand nom ; 
mais il est pauvre. Dernier rejeton dune race illustre et rui- 
née, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un 
fardeau... La richesse est devenue l'unique et suprême con- 
dition de bien-être, de considération et de plaisir : Le 
monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, 
mais en riches et en pauvres : ceu\-ei sont les parias; ceux- 
là sont les privilégiés. 

Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince 
de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, 
inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette 
perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de 
sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui 
offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour 
lui. 

Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger M. Roger, 
dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, 
qui est de son siècle, qui ne s'amuse pas à copier M. Jour- 

I. Voir ci-dessus, joge i iC. 



LA KEVUE CONTEMPORAINE. H17 

dain. parce qu'il a mieux à l'aire, et qu'il sait (ju'aujourd'hui 
un homme riche commande à tous, même aux princes qui 
n'ont pas d'argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné 
toutes les jouissances; il en est une, d'une nature plus 
exquise et plus raffinée, qu'il amhitionnc, comme ces gour- 
mets ([ui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger 
se souvient dun certain George Dandin, qui fut martvrisé, 
du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, 
parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait 
alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien 
malheureux! M. Roger se propose de le venger: il veut 
pouvoir dire : Xolre gendre est prince ! non pas par gloriole 
de parvenu, mais pour se donner le plaisir d'écraser sous la 
toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié : 
c'est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont. 
Vous voyez d'ici ma comédie : l'argent tyrannisant le 
blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa 
femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, 
découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des 
épaules de vraie duchesse. — Tout beau, monsieur mon 
gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c'est 
notre argent qui les achète : que ces robes décolletées, c'est 
avec nos billets de banque que votre femme les paie à Pal- 
myre ! — Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le 
monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j'aimerais 
mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette 
vie d'intérietir que nous pourrions rendre si sereine et si 
douce! — ^ ous plaisantez, je crois ! Pensez-vous (|ue nous 
vous ayons épousé, (|ue nous vous avons tiré de l'indigence, 
pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur 
de vos seize quartiers de noblesse!' — Mais voici qui est 
plus grave; je crois m'apercevoir qu'il v a là un petit cou- 
sin, habillé par Ilumann. ganté par Boivin ol doré par 
Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire 
la cour à ma femme! — Eh! mon Dieu, simples repré- 
sailles! George Dandin en a vu bien d'autres. Quoi! vous 
vous emportez pour une bai,'atelle! Ça, venez, notre gendre. 



igS ARMAND DE PONTMARTIN. 

l'aire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop 
riche pour exposer sa vie contre vous. D'ailleurs, ne savez- 
vous pas que le duel est défendu par les lois que nous 
avons faites) Souffre/ donc patiemment de cette petite re- 
vanche des Dandln d'autrefois con tre les Sotenville d'au- 
jourd'hui. 

Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute 
sa hauteur. Tant qu'il ne s'agissait que de ridicules, d'ennuis, 
de tracasseries domestiques, tant qu'il n'avait à craindre 
qne de voir mener trop grand train cette fortune qui n'est 
pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l'instant que 
l'honneur parle, Charlemont n'hésite plus ; il fait un petit 
paquet de ses modestes harde s de gentilhomme ruiné ; il 
tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée 
d'argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le 
velours ! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen- 
Drake ! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs 
et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s'il le 
faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le 
laisse pas partir, et que sa femme qui n'est, après tout, ni 
dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dan- 
din et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant : 
Viens, mon ami, allons l'eslaurer ton vieux château avec les 
jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charle- 
mont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très 
rare, de bons riches et de vrais nobles ! 

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'une 
comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus 
vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus atten- 
drissante que celle qu'a inventée M. Gozlan '... » 

Quelques années après, Jules Sandeau et Emile 
Augier portaient, à leur tour, à la scène cette ques- 
tion, si souvent controversée, de l'alliance entre 

I. Im Mode (lu :<8 mars 1847. 



LA REVUE CONTEMPOUAINE. 199 

un gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et 
une jeune fille d opulente bourgeoisie. Le 8 avril 
i85i. le théâtre du Gymnase donnait, avec un écla- 
tant succès, la première représentation du Ge/tdrç 
(le M. Poirier. 

La pièce ne versait pas dans le mélodrame, 
comme celle de Léon (îozlan; elle restait d un bout 
à l'aulre dans le ton de la comédie : la sensibilité 
délicate de Sandeau s'y mêlait heureusement à la 
verve gauloise d Augier. Mais, au fond, c était tou- 
jours la vieille histoire du gentilhomme pauvre 
épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gen- 
tilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est 
un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, 
qui profite de son mariage pour continuer sa vie 
de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec 
une femme de son monde d'autrefois. S'il se relève 
un peu à la fin, cest parce que sa femme, la fille 
du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du 
cœur et toutes les supériorités de l'esprit. Tout en 
déployant dans leur pièce beaucoup d'entrain, de 
mouvement, de gaieté communicative, les deux 
auteurs n'étaient pas sortis du chemin battu : ils 
avaient, selon le mot de Montaigne, « vagué le 
train commun », 



VII 



Piqué au jeu par le succès du Gendre de 
M. Poirier, Pontmartin revint à son idée de iS^y 



200 ARMAND DE PONTMARTIN. 

et, dès le lo mai ï8b^, il faisait paraître le pre- 
mier feuilleton de V Envers de la Comédie. Au risque 
d'être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à 
rebours de ceux qui l'avaient traité avant lui. 

Georges de Prasly, marquis comme Gaston de 
Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n'a 
d'autres causes que le malheur des temps et les 
dissolvants révolutionnaires ; peu à peu . la pau- 
vreté rature ses parchemins, gratte les armoiries 
sculptées sur la porte de son château seigneurial : 
château si délabré, tellement hypothéqué, que, 
malgré le souvenir de vingt générations chevale- 
resques, leur dernier héritier, n'ayant pas de quoi 
le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que 
cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis 
plusieurs années et dont le cœur s'est attaché à ces 
vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par 
s incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à 
épouser M"" Sylvie Durousseau, sa voisine de 
campagne, dont le père a fait dans l'industrie une 
colossale fortune. M. Durousseau est un habile 
homme et un homme d'esprit. Il ne rêve pas, 
comme son contemporain M. Poirier, d'être fait 
pair de France. Il n'a ni ambition ni vanité; il a 
mieux que cela : il a de l'orgueil. Il a la passion 
du commandement, et cette passion, il lui plaît de 
la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres 
aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son 
bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu'au vieux 
château où ses pères ont vécu. Il lui semble ori- 
ginal, grand, digne d'un homme profondément 



I. V UEVUE CONTEM POU \I\K. noi 

pénétré de l'esprit cl des progrès de son siècle, de 
prendre pour gendre un gentilhomme auquel il 
pourra rappeler, à chaque a elléité de révolte, qu'il 
n'est qu'un zéro dont lui, Durousseau. est le chiffre; 
que c'est lui qui l'a tiré du néant où notre siècle 
laisse tomber ceux qui n'ont rien; que ses chevaux, 
ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, 
sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont 
autant de liens qui le font son obligé, son vassal et 
son esclave. — A ce jeu, il est vrai. M. Durousseau 
joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais 
il n'a sur ce point nulle inquiétude. Georges de 
Prasly est un timide, un faible. — il le croit du 
moins; fdspicux.il sera un mari soumis, un gendre 
docile, et ses révoltes, si par hasard il s avisait 
d'en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage 
a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s'in- 
stalle à Paris, chez son beau-père, dans un des 
beaux hôtels de la rue Laffilte. M. Durousseau n'a 
de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le 
pauvre descendant des Croisés se sent humble et 
petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un 
luxe inouï, plein d'artistiques merveilles. 11 se 
trouve dépaysé dans ces salons où affluent les 
célébrités, où 1 on entend des virtuoses à deux 
mille francs par soirée, où les reines de la mode 
rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve 
entouré de parents, d'amis de la famille, qui n'ont 
pas besoin de titres et de particule pour se faire 
admettre au Jockey, briller au premier rang des 
sportsmen et rayonner, parmi les arbitres de 1 élé- 



•iO-i A10IV>D DE PONT MARTIN. 

gance et du goût sur les cimes du high life. Sylvie 
est une honnête femme, toute prête à aimer son 
mari; elle n'est pas coquette, mais elle aime le 
monde, et le monde la réclame. Elle ne manque 
ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces 
salons où Georges s'efface, se laisse oublier et 
souffre en silence. Lne lettre du pays lui apprend 
que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se 
peut consoler de son absence, est gravement 
malade. Au sortir d'une fête, où sa femme s'est 
vue plus courtisée que jamais, il la fait monter 
dans une berline de voyage, et. sans même préve- 
nir M. Durousseau. il prend avec elle la route de 
Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui 
arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au 
fond, l'enchante, pourrait être pour eux le point 
de départ dune vie nouvelle et d'un bonheur dont 
l'un et l'autre sont dignes. Mais ils n'arrivent à 
Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la 
vieille marquise. Georges se dit que c'est son 
mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui 
répète tout bas, avec une expression de tendresse 
timide : Elle m'a pardonné! — Oui, mais moi, 
je ne me pardonne pas, répond-il. 

Après l'enterrement de la marquise dans le cime- 
tière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, 
au confident de sa mère : (( Il n'y avait qu'une 
marquise de Prasly... c'est celle que vous venez 
de conduire à sa dernière demeure ; à la place delà 
dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau ; à 
la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu, 



LA UEVLi: CONTEMPOU VINF. 2()3 

mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille 
qu'ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu'ils 
ne les ont pas humiliés ! » 

Le lendemain. George de Prasly partait pour 
l'Afrique et s'engageait dans le ii'' léger. 

Là s'arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini.^ 
Dctouscùlés. on demanda à l'auteur de donner une 
suite à YE/ivcrs de la Comédie. Elle parut, dans 
Y Assemblée /lationale, du ai décembre i85^ au 
2 février i855, sous ce titre : Récoiicilialio/i. 

Les suites, d'ordinaire, réussissent peu. Il n'en 
fut pas de même cette fois. La seconde partie du 
roman vaut la première. Si elle renferme quelques 
scènes un peu trop mélodramatiques, elle en con- 
tient d'autres, et en grand nombre, qui sont vrai- 
ment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en i850, 
réunit en un volume Y Envers de la Comédie et 
Réconciliation, il donna pour titre à son livre : La 
Fin du procès. 

Des trois épisodes dont se composait d'abord le 
Fond de la Coupe, il n'en restait plus que deux. 
Pour remplacer le troisième, YE/ivers de la Co- 
médie, Pontmartin écrivit, en iSb"], une autre 
nouvelle, YÉca de six francs : ce qui le conduisit 
à changer le titre primitif du volume. Le Fond de 
la Coupe sappela, dans les éditions postérieures, 
Or el CUnquanl. 



CHAPITRE IX 



LE CORRESPONDANT, L'UNION ET LE JOUR- 
NAL DE BRUXELLES. — LES DEUX ÉROS- 
TRATES. — LA MAIRIE DES ANGLES 

(1855-1862) 



Le second volume des Causeries littéraires. L'article sur Bcranger. 
Lettre de Louis Venillot à l'ontmartin. Le ')0 et le Vt de la rue 
du Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Yeuillot. — 
L'entrée au Correspondant. Pontmarlin et le théâtre. — Les deux 
Erostrates. Le Spectateur et la suppression de l'Assemblée natio- 
nale. L'entrée à YUnion. — La ^[ùre et le château de Gourdan. 
La mairie des Angles. Un préfet homme d'esprit. Lettre de 
Louis Yeuillot. - — Les Variétés du Journal de Bruxelles. — 
Biographie du Père Félix. — Rentrée à la Revue des Deux Mondes. 
Pontmartin en 1862. 



I 



Au mois d'avril i855, en ayant fini avec V En- 
vers de la Comédie ei Réconciliation, Pontmartinfit 
paraître le second volume des Causeries littéraires. 
Le premier, l'année précédente, avait obtenu un 
complet succès; aucune critique n'était venue se 
mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement 
que la deuxième série aurait même fortune. 



LE COURESI'ONDANT. 30J 

Il avait eu 1 idée, pour corser le volume, d'y 
ajouter son étude sur Béranger. parue quatre ans 
auparavant, nous l'avons vu, dans \ Opinion pu- 
blifjue, et qui n'avait pas soulevé le moindre orage. 
M. Mallac. sans le prévenir, inséra cette étude dans 
V Assemblée nationale. C était une démolition com- 
plète de l'Idole (car Béranger en était une à ce 
moment). Sans nier le mérite de ses « jolies chan- 
sons' ». Pontmartin se refusait à voir dans le 
chantre de Lisette un poète lyrique, et à recon- 
naître dans le rival de Désaugiers un successeur et 
un rival d'Horace. Il ne cachait pas son mépris 
pour l'homme qui avait insulté l'Ange Gardien et 
la sœur de Charité, profané l'image sacrée de 
l'aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu 
des Chrétiens par le Dieu des Bonnes Gens, discré- 
dité les Bourbons, glorifié lo Bonapartisme, tra- 
vaillé enfin — coup double dont la France mourra 
peut-être — à nous donner à la fois la Répubhque 
et l'Empire. 

Louis Yeuillot s'empressa de signaler ces pages 
vengeresses : 

Les nouvelles Causeries littéraires de M. de Pontmartin, 
écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous 
siiriialons comme une bonne action et comme un chef- 
d'œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, 
qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main 
d'ouvrier. Le fameux auteur de Frélillon est jugé, pour le 
fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. (Icux 

1. l'aul-Louis (Courier définissait liérangcr : « I/lionimc qui a 
fait de jolies chansons, » 



2o6 AHM\>D DE l'ONTMARTIN. 

qui ont senti l'odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils 
sont nombreux, n'ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger 
mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bon- 
homie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, 
tel est le bilan des « chansons nationales ». C'était justice 
qu'il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les ba- 
lances d'or du talent ; qu'un souffle puissant dissipât cette 
longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses 
saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs 
fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché 
du travail de M. Pontmartin, permettra d'apprécier la saine 
beauté de l'ensemble... 

Et après une longue citation, Louis Veuillot 
ajoutait : 

Le critique va jusqu'au bout avec cette franchise, avec 
cette vigueur, avec ce fouet qui n'a pas un claquement inu- 
tile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. 
Et le public applaudit, parce qu'enfin c'est une belle et 
agréable chose que Icsprit au service du bon sens et de la 
justice '. 

Les journaux et les écrivains préposés à la garde 
de (( nos gloires nationales » gardèrent d'abord le 
silence. Leur stupeur était plus grande encore que 
leur colère. « Parmi tant de fidèles dont les chan- 
sons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore 
Louis Veuillot, personne ne se lève pour le pro- 
phète ; le goum du Siècle lui-même et toute la tribu 
des Ben-Havin restent immobiles. » Force leur fut 
bien cependant de se mettre en campagne. Taxile 
Delord (celui qui plus tard, dans les Jeudis fie 

I. Mélanges de i.ouis Veuillot, i "^ série, t. Vi, ji. ,'Î38, 34^. — 
Avril i855. 



LE CORHESPOND AN 1 . '.O- 

Mddame Charhonneaii . sera Parus Duclinrjua/il). 
Emile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent 
(le furieuses attaques contre l'auteur des Causeries 
lUféraires, transformé par eux. pour les besoins 
de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en 
Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis feuil- 
let d'ailleurs s'était chargé de ce soin. Le grand 
polémiste publia sur Déranger et ses défenseurs 
toute une série d'articles qui eurent vite fait de 
mettre en déroute les Ben-ITavinites '. 

Presque au lendemain de cette brillante cam- 
pagne, Louis A euillot fut cruellement frappé: il 
perdit coup sur coup deux de ses filles -. Aux con- 
doléances de Pontmartin, il répondit par une 
lettre admirable, l'une des plus belles qu'il ait 
écrites : 

Paris le 19 juillet i855. 
Cher monsieur. 

Je savais combien vous ave/ pris part à mon chagrin ; je 
vous sais gré de me fournir l'occasion de vous en remercier. 
Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes 
de la haine ; mais toute sympathie m'émeut délicieusement, 
et c'est un bonheur dont j'ai beaucoup joui dans ma vie mi- 
litante, parce que la sympathie n'est toujours venue du bon 
côté. Là où il V a de l'honneur, de l'amour pour le bien, du 
zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, 
là sont mes amis. Je n'ai pas traversé une circonstance 

I. Voir dans les MéUtiKjes, i'° série, t. VI. p. 538 à b~\. 

•i. Louis Veuillot avait cin(j filles. Deux venaient de mourir, 
l'une à Reiclislioircn, le 18 juin i855, au château de M. de Hus- 
sières, et l'autre, le 3 juillet, à Versailles, chez sa grand'mère 
maternelle. Une troisirme, Madeleine, devail mourir à son tour, peu 
de temps après, à Paris, le » aoùl. 



2o8 AR^rVND DE POMMA IVTIN. 

pinible sans qu'on m'ait tendu la main du sein de cette 
élite courageuse. C'est plus qu'il ne faut pour supporter les 
choses extéiieurcs. 

Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l'âme, où 
nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie 
a soin d'y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce 
propos. 

Il dit : (v Le monde voit la croix et ne voit pas l'onction. » 
Ce que Dieu met dans les cœurs qu'il déchire est inénar- 
rable. J'en suis à m'étonner de mes pleurs. Je vois ces chers 
enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient 
ici, mais à l'abri, mais immortelles. C'est un groupe d'étoiles 
qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là 
tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous 
l'aile des Anges, et je remercie Dieu de m'avoir donné cette 
égide contre les traits et les attraits du monde. 

Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous 
sommes ingrats ! Que de miséricorde de nous faire trouver 
la plus grande paix dans la plus grande douleur ! Ce sillon 
terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d'une se- 
mence de foi, d'espérance et d'amour. 

Quand je venais à penser autrefois que je pourrais 
perdre un de mes enfants, c'était une angoisse inexprimable 
et il me semblait que j'entrerais du même coup dans des 
ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces 
deux tombes, creusées presque au même instant, n'ont été 
que des jours ouverts sur l'Éternité. Je ne me lasse pas de le 
redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle 
dont j'aurais été le témoin et l'objet. Il n'y a pas de mort, 
il n'y a pas de séparation, il n'v a qu'une absence qui peut 
finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que 
par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d'allumer 
dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les 
lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre 
et de nous égarer. 

Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois 
les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent 



LE CORRESPONDANT. 209 

assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager 
à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur 
les droits de Dieu. Il \ a des moments où l'on voit avec la 
clarté (le l'évidence qu'il faut tout faire pour Dieu et ne rien 
faire que pour Dieu. Un sont que cela seul est fait, que tout 
le reste a été inutile ou criminel. 

Si j'avais en ce moment tout ce que le monde peut 
donner de fortune et de gloire, je l'abandonnerais avec joie, 
non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les 
revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de 
mémoire et d'honneur parmi les hommes ne pourrait m'être 
plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront 
rendues que si j'aime Dieu et que si je le sers uniquement, 
et nous ne l'aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons 
dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères 
humaines. 

Voilà ce qu'il faut nous dire quand nous prenons la 
plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à 
nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus 
soulever le bruit des injures, pour exciter celui des 
louanges, alors c'est la séparation, c'est le commencement 
de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abime où 
notre âme languira longtemps et (jue peut-être elle ne fran- 
chira jamais. 

Je me suis laissé aller bien loin ; cependant je ne recom- 
mencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous 
l'adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus 
sincère témoignage que je puisse donner de toute mon 
amitié et de toute mon estime '. 

Pontmartin n'admirait pas seulement dans 
Louis ^ euillot le puissant écrivain, l'incomparable 

I. Correspondance de Louis Veuilht, t. I, p. 355. — Celte lellrc 
porte pour suscription : .1 M. le comte A. île Pontmartin, à der- 
rières (Antennes. Il faut lire : .1 Serrieres ( AnVechc). l'ontmartin 
était alors chez sa belle-mùre, au cliùteau de la Mûre, à 8 kilo- 

ï '1 



2IO ARMAND DE PONTMARTIN. 

polémiste, l'homme aussi l'attirait; sa conversation 
le charmait plus encore que ses merveilleux 
articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, 
les trois étages du rédacteur de ï Univers, au 44 
de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui 
arrivait parfois d'entrer, le mercredi, au numéro 4o, 
de monter au premier étage et d assister aux ré- 
ceptions de Montalembert ; mais ce n'était plus la 
même chose. Au 4o, il lui fallait se souvenir qu'il 
était Monsieur le comte et cela ne faisait pas du 
tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs ca- 
lembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé 
quelque part une peinture, peut-être un peu trop 
poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d'élé- 
ments de curiosité respectueuse, de sympathie, 
d'admiration, régnait un majestueux ennui. « Pris 
isolément, dit-il, chaque personnage était exces- 
sivement intéressant, l'ensemble était, comme 
disent les vulgaires loustics, à porter le Diable en 
terre; et, en effet, le Diable, dans cette société 
édifiante où il eût perdu son temps, n'avait rien 
de mieux à faire qu'à se faire enterrer. On eût dit 
des ombres chuchotant avec des fantômes, des 
revenants du parlementarisme , accourus pour 
donner des nouvelles du discours qui allait être 
prononcé, du projet de loi qui allait être voté, de 

mùtres du bourg de Serrières. qui était le chef-lieu île canton et le 
bureau de poste. Comme le nom de la Mûre avait souvent donné 
lieu à des confusions avec deux petites villes de l'Isère et du Rhône 
et entraîné de grands retards dans l'arrivée des lettres, la consigne 
de la famille était de [mettre sim[)lement sur l'ailresse j Serrières 
{Ardèche). 



LE COURESPONDANT. 3ii 

ramendement qui allait être discuté, de la sous- 
commission qui allait s'organiser au moment où 
quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos 
législateurs. Quelquefois. — les grands soirs. — 
apparaissait une célébrité britannique ou irlan- 
daise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de 
choisir entre sa langue naturelle et le finançais, 
prenait le sage parti de rester muette, et contri- 
buait à l'cfTet imposant plutôt qu'à la gaîté de la 
soirée ' . » 

Au y\. quelle différence! Quelle simplicité! 
quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, 
Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s'y 
montrait tout simplement ce qu'il était en réalité, 
c'est-à-dire un bo/i garçon. Rien ne lui faisait plus 
de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en 
ces heureuses soirées) qu'il était, comme le maître 
de la maison, un parvenu de la plume, un enfant 
de In halle. Il s abandonnait alors sans contrainte à 
toute sa verve ; il prodiguait sans compter les traits 
les plus piquants et les aperçus les plus fins, les 
à-pea-près les plus impossibles et les calembours 
les plus détestables. 



Si lié qu'il fût avec le directeur de Vinirrrs. 
Pontmartin se séparait cependant de lui sur le ter- 



I. Souvenirs il'un vieux critique, t. \. p. 167. 



213- ARMAND DE PONÏMARÏIN. 

rain politique. 11 n'allait pas tarder à devenir l'un 
des rédacteurs du nouveau Correspondant , dont 
Louis \ euillot était le plus ardent adversaire. 

En i85o. Montalembert, privé de la tribune et 
ne pouvant songer à créer un journal, prit la 
direction de la Revue fondée par Edmond de Ca- 
zalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt- 
cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. 
Depuis longtemps déjà, elle n'avait plus qu'une 
existence languissante et précaire; à peine lui 
restait-il quelques centaines d'abonnés. Le grand 
orateur crut qu'il était possible, dans les circon- 
stances où l'on se trouvait alors, de la relever, d'en 
faire un organe d'opposition politique, en même 
temps qu'une arme de défense religieuse '. Il solli- 
cita la collaboration d'Armand de Pontmartin. 
Celui-ci débuta dans la Revue renaissante-, par un 
article sur le Correspondant et la littérature, qui 
parut le 25 février 1 856. Jusqu'à sa mort, il ne cessa 
d'y écrire. Dans l'un de ses derniers articles ^ celui 
du lo décembre 1889. revenant sur ces vieux et 
chers souvenirs, il dira : 

... En février i856, le comte de Montalembert me fit le 
très grand honneur de m'engager à collaborer au Corres- 

1. Voir, dans la biograpliie de Montalembert, par le P. Lecanuct. 
le chapitre vi du tome III. 

2. La première livraison du nouveau Correspondant — celui de 
Montalembert, de M. de Falloux et du prince Albert de Broglie 
— parut le 25 octobre i855. 

3. Le dernier article de i^ontmarlin dans le Correspondant parut 
le 10 mai 1890. Il avait pour titre : Le Suicide d'un journal, L'As- 
semblée nationale. \oir Episodes littéraires, p. 25'i-32i. 



LE CORUESl'OND VNT. 2l3 

pondant rviiénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de 
cela, trente-trois ans, — un tiers de siècle, — et voilà que, 
au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cetlp même 
place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, 
l'éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessaire- 
ment m'inspirer l'émulation du bien. J'étais heureux et lier 
de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils 
chefs. Aujourd'hui tous ont disparu. La France, profondé- 
ment pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la 
double complicité de l'impiété et du vice, d'une politique 
ignoble et d une littérature infecte, s'efforce sans doute de 
les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, 
sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à 
ne pouvoir songer qu'avec un remords à leurs sujets d'or- 
gueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent 
d'autant plus haut que la société moderne est tombée plus 
bas, d'autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. 
Montalombert! Augustin Cochin! Théophile Foisset ! 
Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perrey ve ! 
Charles Lenormant ! Lacordairel Dupanloup ! Ravignan! 
Gerbet! ^ os noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils 
éveiller les images funèbres que la mort offre à notre fai- 
blesse .^ Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que 
vous, la mort, c'est encore la vie; le deuil s'adoucit par la 
foi; le regret s'éclaire d'espérance. Aujourd'hui, en écrivant 
ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me pro- 
téger en ce monde, — je ne suis plus de ce monde, — je 
vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et 
de bonté, afin qu'il m'accorde la faveur de bien mourir '. 

L'article sur le (Correspondant et la littérature 
n'est pas, tant s'en faut, parmi les meilleurs de 
Ponlmartin. Il vise à être un manifeste, une pro- 
fession de foi, un programme. L'écrivain sans 

1. Episodrs littéraires, p. 303. 



2l't ARMAND DE PONTMARTIX. 

doute était toujours élégant et spirituel; mais il 
traduisait sa critique en maximes et la condensait 
en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère 
quelque chose de solennel et d'un peu apprêté. 
Même il lui arrivait, à lui si simple d'ordinaire, si 
éloigné de toute prétention et de tout pédantism^, 
il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d em- 
ployer de grands mots, des termes ambitieux, ses- 
fjuipedalia verba. C'était toujours du Pontmartin, 
mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l'ai- 
maient mieux en son habit de tous les jours, eurent 
d'abord un peu d'inquiétude. Allait-il donc chan- 
ger son salon en une salle de conférences, monter 
à la tribune pour faire, lui aussi, sa Déclaration 
des droits de Vhomme... et du critique.^ Est-ce 
que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche 
l'empêchaient de dormir.'' Ces inquiétudes durèrent 
peu. Dès le aô mai i856, il publiait un article 
sur les Contemplations de Victor Hugo, bientôt 
suivi d'une étude sur Balzac ' et d'une autre sur le 
Roman bourgeois et le roman démocratique'^; et 
dans ces divers morceaux se retrouvaient ses 
anciennes qualités , auxquelles se venait ajouter 
parfois une sorte de divination. Telles, par 
exemple, dans son étude sur les Contemplations, 
les pages où il pressent, oii il voit, oii il décrit, 
dès i856. les dernières œuvres, les dernières 
années du grand poète ; oii il nous montre Hugo 

1. 25 décembre i856. 

2. A propos (les romans de M. Edmoml About et de M. Gustave 
Flaubert. — 20 juin 1857. 



LE CORRESPONDANT. 3 1 Ô 

devenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa 
création, comme dans le miroir de sa grandeur et 
de sa divinité: se grisant d'infini, s'endormant 
dans cet enivrement olympien, au murmure des 
océans et des mondes... et se réveillant à Charen- 
ton ' ! — Pardon ! c'est au Panthéon que je voulais 
dire. 

Pontmartin était passionné pour le théâtre, et 
ce goût chez lui devait persister jusqu'à la fin. De 
1873 à 1878, j'allais tous les ans passer avec lui, 
à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous 
les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me 
fallait l'accompagner à l'Opéra ou à l'Opéra- 
Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous 
arrivions toujours avant le lever du rideau et où il 
s'amusait comme un enfant. Lorsqu'il était rédac- 
teur en chef de VOpinion publique, ce lui était un 
vif plaisir, nous l'avons vu, de prendre quelquefois 
la place de son lundisle, — Théodore Muret ou 
Alphonse de Galonné, — pour rendre compte lui- 
même de la pièce nouvelle. A Y Assemblée /lat to- 
nale, il lui avait fallu se cantonner dans son do- 
maine propre, les livres, et laisser les théâtres à 
Edouard Thierry- ou à M. Robillard d'Avrigny. 
Au Correspondant, il allait trouver la place libre. 

I. Causeries da Samedi, t. I, [>. i3'j-i35. 

3. Edouard Thierry, né à Paris le i '1 septembre i8i3. Après 
avoir été longtemps un <le nos meilleurs 'triliques dramatiques, il 
devint, en octobre i85<). administratetir île la Comédie-Française, 
fonctions qu'il abandonna en 1871. Il fut alors nommé conservateur- 
administrateur de la Bibliotln'que de r\rsenal. 



2l6 ARMAND DE PONTMARTIN. 

C'était l'époque où Dumas fils, Emile Augier. 
Octave Feuillet, Ponsard. Mctorien Sardou triom- 
phaient à la scène. Le Correspo/ulant jusque-là 
n'avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre : 
mais force lui était bien maintenant de regarder 
aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir 
pour quantités négligeables des pièces dont le suc- 
cès était éclatant, dont l'influence, salutaire ou 
funeste, était, de toute façon, considérable. Pont- 
martin fut chargé d'en entretenir les lecteurs de la 
Revue, de les apprécier au point de vue littéraire 
et surtout au point de vue social, de rechercher, 
non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles fai- 
saient ou non de grosses recettes, mais si elles éle- 
vaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. 
Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je 
lis dans une de ses lettres de cette époque : « Mon 
rêve a toujours été de généraliser et d'élever autant 
que possible les questions théâtrales et celles qui 
s'y rattachent, en dehors des commérages de foyer 
et des détails de coulisses. Que de choses par 
exemple à dire cet hiver sur le Fils naturel^: sur la 
Jeunesse ^ et sur les tendances que suppose dans la 
société le succès de pareilles pièces ^ ! » 

Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre 
feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tort 



I . Le Fils naturel, comédie en cinq actes et en prose, d'Alexandre 
Dumas fils, jouée sur le Théâtre du Gymnase, le i6 janvier i858. 

a. La Jeunesse, comédie en cinq actes et en vers. d'Emile .\u- 
gier, jouée sur le Théâtre de l'Odéon, le 6 février i858. 

3. Lettre à Alfred Nettement, du 12 juin i858. 



LE COHUESl'ONDANT. 



de ne pas en faire l'objet d une publication spé- 
ciale. A la différence des courriéristes dramatiques, 

— ils s'appelaient alors Théophile Gautier. Jules 
Janin. Paul de Saint- Victor, Edouard Thierry, 
Francisque Sarcey, — il ne se borne pas à juger 
les pièces, abstraction faite de la société qui les 
produit, les accepte ou les explique, Il montre, au 
contraire, les rapports intimes et toujours crois- 
sants de cette société avec le genre de littérature 
le plus bruyant, le plus lucratif et le plus popu- 
laire. Ses articles ne sont pas de simples feuille- 
tons, improvisés le lendemain d'une première; ce 
sont des études faites à loisir, qui embrassent par- 
fois, à propos de la pièce nouvelle, l'ensemble 
même des œuvres dun auteur. Cette suite de cha- 
pitres, s'ils étaient réunis, formerait une his- 
toire de l'art dramatique en France de 1857 à 
186C, c'est-à-dire pendant la période la plus bril- 
lante que le théâtre ait traversée au xix'' siècle. 
Voici la table des matières de ce volume, qui serait 
parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann 
Lévy : La Question d'argent, M. Dumas fils ^ . — 
La Société et le Théâtre. M. Dumas fils. Un Père 
prodigue-. — Octave Feuillet, auteur dramatique^ . 

— Eugène Scribe \ — M. Victorien Sardou et le 
r/icdtre en 1861 '. — Le Théâtre en 1863. Jean 



l. Le Correspondant du 25 février 1807. 

a. 26 «lécembre 1859. 

3. 20 novembre 18G0. 

•i. 25 avril 1861. 

5. 25 (lôccmbrc 1861 . 



3l8 AR^IAND DE PO M" M AR T I >". 

Baudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de 
Penarvan^. — Le Lion amoureux et le Théâtre de 
M. Ponsard^. — La Contagion et le Théâtre de 
M. Emile Augier^. 



III 



Pontmartin collaborait toujours à V Assemblée na- 
tionale. Ses Causeries littéraires paraissaient régu- 
lièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il 
donna au journal de la rue Bergère un roman dont 
la publication dura du 21 mai au 9 août i85G. Il 
portait dans le journal ce titre : les Deux Érostrates, 
en attendant de s'appeler, dans les éditions posté- 
rieures, Pourquoi je reste à la campagne, puis les 
Brûleurs de Temples'. 

Le roman commence mal. Il s'ouvre par un long 
prologue qui ne se rattache en rien à l'action. 
Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général 
et de l'Ecole de droit, qui aurait pu être, s'il 
l'avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain 
distingué, et dont la Bévue des Deux Mondes a déjà 
publié un ingénieux récit : Eveline, — j'allais dire 
Octave, — habite depuis huit ans la province, où il 

1. 25 décembre i863. 

2. 25 février 1866. 

3. 25 mars 1866. 

'\. Ce fut Michel Lévy qui, voulant faire entrer le volume dans 
une nouvelle collection à 2 francs, imagina de l'appeler les Brûleurs 
de Temples, ce qui contraria beaucoup i'ontmartin, surtout au point 
de vue de la loyauté envers l'acheteur. 



LE CORRESPONDANT. !îl() 

s'est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne 
manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu'il est 
conseiller municipal de sa commune et marguillier 
de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s'il 
a eu raison de renoncer à la littérature. Ln jour. 
— c'est au moment de l'Exposition universelle de 
i855. — il se décide à louer un hôtel à Paris, à 
revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant 
quelques mois, et qui sait.*^ peut-être pour toujours 
cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à 
laquelle il n'a pas renoncé sans regret, Parmi les 
amis qu'il retrouve, il en est deux, Anselme May- 
nard et Julien Féraud. qu'il a perdus de vue depuis 
qu'ils sont entrés dans le journalisme. Partis de 
deux points extrêmes, et ayant employé des moyens 
contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le 
même mécompte et dans le même malheur. Félix 
Daruel se fait raconter leur histoire, — et ce sera 
précisément là le roman. Il apprend d'eux com- 
ment la société peut repousser à la fois ceux qui 
l'attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confi- 
dences l'éclairent sur l'imprudence qu'il commet- 
trait, s'il cédait à l'envie d'entrer à son tour dans 
la lice et d'échanger contre une chance de succès 
et d'éclat le calme de son existence : elles lui ap- 
prennent à redouter l'épreuve, à retourner dans ses 
montagnes et à se contenter d'être heureux. 

Ce prologue n'est pas seulement inutile: par son 
caractère factice et conventionnel, il met le lecteur 
en défiance. Le roman, qui est excellent et qui 
peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beau- 



2ao ARMAND DE PONTMARÏIX. 

coup à être débarrassé de ce cadre un peu vieillot. 

La Révolution de i848, survenant à l'heure où 
Pontmartin, après des débuts remarqués à la Mode 
et à la Revue des Deux Mondes, pouvait se croire 
assuré d'un succès brillant et d'une vie heureuse, 
— cette Révolution aAait produit sur lui une im- 
pression qui ne devait plus s'effacer. Jeté soudain 
au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve 
plus que pour l'action, il avait vécu, pendant 
quatre ans. d'une vie ardente, fiévreuse, passionnée. 
Les spectacles et les émotions de ces quatre années, 
il les a retracés dans ce roman des Deux Erostrales , 
qui commence à la veille du 2 A février i848 et 
qui se termine au lendemain du 2 décembre 1801. 
Aussi bien son livre est-il moins un roman qu'une 
page de Mémoires. On éprouve en le lisant (pour 
peu qu'on oublie le fâcheux prologue) la sensation 
que donnent les choses vues et les choses vécues. 

Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de 
la passion dans lesquelles il excellait, l'auteur, cette 
fois, avait accordé à l'action et au mouvement du 
drame une part plus large ; sans verser dans le réa- 
lisme, il avait donné à ses personnages une indivi- 
dualité plus forte et plus accentuée. M. Servais, le 
député, Julien Féraud, le journahste. Nathalie Du- 
vivier, la directrice des postes, sont des types saisis 
sur le vif. si réels et si vrais qu'après plus d'un 
demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième 
République, tels que l'auteur les avait représentés 
sous la seconde. Dans cette peinture de quelques- 
unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait dé- 



LE CORRESPONDANT. 2JI 

ployé des qualités de vigueur et d'énergie qu'on ne 
lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins 
pour une fois, très au-dessus de son ami Jules San- 
deau. Son ennemi Balzac, s'il eût vécu, aurait 
applaudi à ces scènes de la vie politique, a ce ro- 
man royaliste et catholique. 

L'Assemblée nationale cependant n'avait plus 
longtemps à vivre. 

Un bien averti en vaut deux. De ce proverbe, 
Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles ' ; mais, 
sous l'Empire, au moins en matière de presse, le 
vieux proverbe avait cessé d'être une vérité. Un 
journal bien averti, loin d'en valoir deux, n'en va- 
lait plus même la moitié d'un. Il était comme un 
condamné mis en chapelle, et il n'avait plus qu'à 
attendre la venue de l'exécuteur. Ainsi en fut-il 
pour V Assemblée nationale. Déjà frappée d'un 
double avertissement, elle fut, en juillet iSj". sus- 
pendue pour trois mois, avec défense, si elle repa- 
raissait, de garder son titre qui avait trop l'air d'un 
défi lancé aux vamqueurs du 'i décembre. Lors- 
qu'elle reparut en octobre, elle s'intitula le Specta- 
teur. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, 
mais ce sera seulement pour quelques semaines. 
Le I A janvier i858, avait lieu l'attentat d'Orsini. 
Le lendemain, le Spectateur publia un article où il 
laissait entendre, en termes très légèrement voilés, 
que l'Empire, n'ayant pas de racines dans le pays 

I . L'Enseignement mutuel ou Un bien uverti m vuul deux, dans lo 
volume des Contes et \ouvellcs. 



232 ARMAND DE PO>TMARTI>. 

et ne tenant qu'à un homme, aurait cessé d'exis- 
ter si les bombes d'Orsini avaient atteint Napo- 
léon III. Vingt-quatre heures après, le Spectateur 
avait vécu. 

Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires 
de Pontmartin cessassent de paraître, précisément 
à l'heure oii il était devenu, sans conteste, le 
maître du genre. Plusieurs journaux solHcitèrent 
aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins 
riche et qui lui faisait les offres les plus modestes 
fut précisément celui dont il accueillit les proposi- 
tions. L'Union ne peut lui donner que -5 francs 
par article; n'importe, il écrira dans V Union, ^'est- 
elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de 
Laurentie et d'Henry de Riancey, l'ancienne Quoti- 
dienne, qui publia jadis ses Causeries provinciales? 

Son premier article parut le 2 3 mars i858. De 
même qu'il avait autrefois consacré sa première 
causerie de Y Assemblée tiationale à M°"= Emile de 
Girardin, dé même il consacra sb première cau- 
serie de Y Union à M. Emile de Girardin, qui venait 
de perpétrer une comédie ridicule, intitulée la Fille 
du Millionnaire. L'article avait pour titre : le Fils 
du Millionnaire ou les Délassements d'un homme 
fort. C'est une des pages les plus spirituelles de 
Pontmartin ' . 

i. Voir Causeries du Samedi, t. II. [>. 878. 



LE CORRESPONDANT. 223 



IV 



Si vifs qu'il fussent, ses succès parisiens ne 
faisaient point oublier à Pontmartin sa province 
natale, son petit village et la maison paternelle, 
sa maison des Angles. Il continuait d'y habiter la 
plus grande partie de l'année. Chaque année aussi, 
en août et septembre, il venait à la Mûre', avec 
son fils, passer les vacances chez l'aïeule mater- 
nelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le 
beau château de Gourdan, appartenant au comte 
de Vogiié. L'intimité régnait entre la modeste 
villa et la demeure seigneuriale, où grandissait 
Eugène-Melchior de Vogué, de trois ans jdIus 
jeune qu Henri de Pontmartin. L'auteur des Cau- 
series litlérnires assistait avec bonheur aux jeux de 
son fils et du futur académicien, dont il pressentit 
de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la 
grande joie d'être le premier à saluer les éclatants 
débuts-. 

Ainsi commencées dans l'Ardèche, les vacances 
se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans 
le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de 
plus en plus Pontmartin. En cette année i858, où 
nous a conduits notre récit, il devenait maire des 



I. Voir ci-dessus page aog. 

3. Sur le vicomte Kugènc-Mclchior do Vogiié, voir Nouveaux 
Sametlis, tomes \V et \X ; Smwenirs il'un Vieux critique, tomes V, 
^II, ^Illcl I\; Derniers S'i med is, lomes I et II. 



224 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Angles . Comment la chose arriva , lui-même le raconte 
en ces termes dans une lettre à son ami Autran : 

Les Angles, le i8 octobre i858. 

Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans 
notre correspondance. Si je vous dis comment je l'ai remplie, 
il faudra ou que vous cesssiez d'être poète, ce qui vous est 
impossible, ou que vous cessiez de m'almer, ce qui, je 
l'espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, 
j'ai été absorbé par une crise municipale et rustique d'où je 
crois que je vais sortir... maire des Angles ! Oui, mon ami, 
voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, 
le bâton à la main, pour le pays de l'idéal. On rêve littéra- 
ture, critique et roman ; on détourne superbement sa 
pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; 
la lassitude arrive ; on revient chez soi, l'aile blessée; et 
alors on s'aperçoit que, pendant que l'on courait le monde 
des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village 
se sont complètement emparés du pays où l'on avait eu jadis 
de l'influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient 
tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et 
riveraine sans cesse exposée et menacée. C'est ce qui m'est 
arrivé cette année, et il s'y est joint la conviction que, si cet 
état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, 
toute honnêteté étalent perdues dans cette pauvre commune 
que j'aime, et où j'avais toujours tâché de faire un peu de 
bien. Alors je suis allé me plaindre, j'ai eu affaire à un 
préfet', homme d'esprit, qui m'a dit en souriant qu'il y 
avait moyen d'arranger les choses, mais que quand on avait 
boudé pendant six ans, et que l'on demandait au gouver- 
nement une marque de confiance, il fallait payer une petite 
rançon... Bref, mon cher ami, on m'a fait entendi'e 
poliment, et même avec quelques compliments fort bien 
tournés, qu'en acceptant la mairie des Angles, je lèverais 

I. Le baron Pougeard-Dulimbert. 



LE CORRESPONDANT. aaj 

toutes les difficultés. Je me suis récrié d'abord, puis j'ai 
réfléchi, et j'ai fini par dire oui; si bien que j'attends ma 
nomination d'un moment à l'autre. Eh bien 1 cher ami, vous 
connaissez ma manie d'anal vse. Je me suis convaincu, de 
visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre 
d'eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l'esprit 
s'accoutumaient le plus aisément, c'était l'amoindrissement 
du cadre. Le fait est que j'ai fini par me passionner contre 
le sieur P.... mon féroce prédécesseur, comme je me pas- 
sionnais autrefois contre feu Gustave Plaache, ou contre 
Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la 
troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péri- 
péties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des 
autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, 
pour moi, les proportions d'un drame de la Porte-Saint- 
Martin ou du Gymnase, dont j'aurais été auteur et acteur. 
Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai 
que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été 
tellement fouette, agité, chauffé, que j'y ai gagné une série 
de clous horrii»lemcnt mal placés, qui ont achevé d'accrocher 
ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m'asseoir 
et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de 
pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c'est assez vous parler 
de moi. \ otre changement d'adresse me prouve que vous 
vous êtes étaljli à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet 
automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au 
rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. 
Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et 
mon Bonapartiste', et j'irai vous retrouver dans le courant 
de décembre. Quand je songe que je perds une grande 
partie de votre séjour à Paris, que j'allais publier, le 
i" novembre, mon cinquième volume deCauseries littéraires, 
que Lévy s'apprête sans doute à laisser tomber silencieu- 
sement dans son gouffre iiebdomadaire; que j'aurais pu 
profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, et 

i. Son fils ilenri qui suivait les cours du Ivcte Bonaparte 

i5 



326; ARMAND DE PONTMARTIN. 

de fcetle espèce de trêve littéraire que votre salon m'a lou-i 
jours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au, 
plaisir d'administi-er un village de /|00 âmes..., je me 
demande si on m'a tout à coup fait changer de nature, de 
goûts, d'idées, d'habitudes, en vertu de quelque avatar 
rustique oublié par Théophile Gautier*. Faut de la raison, 
mais pas trop n'en faut, et il me semble cette fois que les 
extrêmes se touchent, que jamais je n'ai été plus fou que 
depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte 
pour mon adjoint, qui m'apporte à signer un devis des- 
réparations de l'église ; le malheureux ! il a écrit réparation 
avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte 
sa faute d'orthographe. Que les ambitieux sont lâches! 
Omnia serviliter faciant pro dominatione, 

Tout à vous ; gardez-moi le secret de mes faiblesses gram- 
maticales auprès des illustres gardiens de la langue fran- 
çaise, et croyez-moi 

Bien à vous de cœur, 

Armand de Pontmartin. 

P. S. — Ma nomination m'arrive à l'instant. Mon émo- 
tion m'empêche d'ajouter un seul mot-. 

L'installation de Môsieii le maire eut lieu le 
dimanche 2 A octobre, avec accompagnement de 
salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en 
perce et feu\ d'artifice, telle à peu près qu'elle est 
décrite dans les Jeudis de Madame Charbonneau ^. 

Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe 
rural et les lauriers villageois du Critique devenu 

1 . Théophile Gautier avait publié en 1 856 un conte intitulé : Avatar. 

2. Je dois de pouvoir publier cette lettre et toutes les autres 
lettres à Autran qui vont suivre, à la gracieuse obligeance de la 
fille et du gendre du poète, M. et M™' Jacques Normand. 

3. P. 306-209. 



LE COURESPONDANT. 227 

berger; quelques-uns cependanl ne lui ménagèrent 
pas les félicitations, et Louis ^ euillot joignit aux 
siennes de très nobles conseils, Il écrivait à Ponl- 
martin, le 29 novembre i858 : 

Mon cher ami, 

J'ai reçu votre lettre par la poste d'Avignon, mais votre 
livre ' n'est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne 
veux pas l'attendre davantage pour vous remercier. Votre 
lettre est pleine de l'amitié que je désire de vous, j'en ai le 
cœur trop heureux. 

Je vous loue sincèrement d'avoir permis qu'on vous fit 
maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et 
j'ai la conviction que nous n'y perdrons point. Ce petit ma- 
niement des hommes et ce plus long séjour aux champs 
accroîtront votre force sans rien ùler à votre charmante et 
merveilleuse agilité. J'ai toujours cru et j'ai toujours un 
peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été 
diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez 
par là vos pensées, comme voire cœur y était dès longtemps. 
Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère 
ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l'aiment. 
A ce métier on se diminue, et l'on ne fait pas le bien que 
l'on pourrait faire. Il faut être ce que l'on est. Nous sommes 
des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir 
du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes 
choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la 
sainteté de l'épée. Opposons la noble cpée au stvlet. Ne 
rendons pas au monde l'arme que Dieu nous a donnée, 
mais à Dieu lui-même. Pour n'être pas accrochée dans les 
musées académiques, elle n'en aura pas moins son lustre, si 
nous aimons la gloire; et il v a une gloire qu'il faut aimer. 
C'est la gloire d'avoir détendu la vérité, non suivant nos 
intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu'elle est et contre 

I. Le tome II des Causeries du Samedi, qui venait de paraître. 



228 ARMAND DE PO>TMAI\TI>. 

les amis tièdes autant que contre les ennemis. SI ce que je 
vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu l'ana- 
tlquc, attendez un peu, et songez-v la prochaine fols que 
vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, 
voyez s'il leur faut des vérités nouvelles, ou s'il y a quelque 
chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pen- 
sez que Dieu vous a donné une voix, et qu'il ne donne rien 
qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n'v a qu'une 
chose qui soit quelque chose, c'est la vérité. Dieu nous a 
confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous Inter- 
rogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de 
manifester cette pensée : vous ne me saurez pas mauvais 
gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si 
nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons 
guèi'e des gens d'esprit qui font le Figaro. 

Adieu, très cher ami, je désire hlen que vous ne veniez à 
Paris que très lard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier 
au 10 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de par- 
tir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. 
Où puls-je aller ? 

Votre bien dévoué en Notre-Seigneur, 

Louis Veuillot. 

29 novembre i858. 

Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de 
retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre 
poche. J'ai vu votre jeune ami qui m'a paru fort bien. Il y 
a dans Aotre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais 
pas. Je l'emporte à Rome '. 

L'auteur des Causeries littéraires n'eut point à 
regretter d'avoir accepté l'écharpe municipale. Elle 
lui permit de faire un peu de bien, et puis, outre 

I. Cette lettre de Louis Veuillot ne figure pas dans sa Corres- 
pondance. 



LE CORRESPONDANT. ;î2() 

la belle lettre de Louis Veuillot. elle lui valut de 
recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de 
Joseph Autran. qui figure en bonne place sous ce 
titre : Mairie de village, dans les Epilres rustiques 
du poète '. 

La mairie de Pontmartin devait durer six ans. 
Le 7 août i8G4, après une longue maladie, suivie 
d'une interminable convalescence, il donna sa dé- 
mission. 



Pontmartin n'avait dans V Union que deux cau- 
series par mois - Ce n'était là pour lui qu'une trop 
faible et trop courte besogne. Depuis longtemps 
il a pris l'habitude d'écrire au moins un article 
par semaine. Et c'est pourquoi, en même temps 
qu'à ïinion. il collabore au Correspondant, à \'U/ù- 
vers illustré, à la Semaine des Familles et au Jour- 
nal de Bruxelles, la plus importante des feuilles ca- 
tholiques de Belgique. 

Les causeries du Journal de Bruxelles — la pre- 

I. Voir Josei)li_Aulran, Œuvres complètes, t. II, p. 3^3. 

•A. Elles paraissaient le mardi, tous les quinze jours, à la troi- 
sième page du journal, sous le litre : ]'(triétés. (lomme elles avaient 
un très vil" succès, M. de Rianeey insista auprès <le Pontmartin i)Our 
qu'il lui donnât non plus deux mais (juatre articles par mois. On 
lit dans ï Union du .■<i<<lécembre i8,")8 : m A dater du i" janvier i8."i(), 
les (iauseries littéraires de M. Armand de Pontmartin deviendront 
liebdomadaircs; elles j)araîtront ri'gulièremenl le sameili de chaque 
semaine dans le feuilleton du journal. » 



23o ARMAND DE PONTMARTIN. 

mière parut le 2 A mars iSSg — avaient pour titre 
général : Symptômes du temps. Elles étaient signées 
Z. Z. Z.. comme l'avaient été, vingt-trois ans plus 
tôt, les premiers articles de Pontmartin dans le 
Messager de T auclnse. 

Pendant les années i843, iSAi et i845, Sainte- 
Beuve s'était fait, lui aussi, chroniqueur extra mu- 
ros. hors frontières. Il envoyait régulièrement à 
Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur 
de la Revue Suisse, des articles qu'il ne signait 
pas'. Cela lui permettait de prononcer sur les 
hommes et sur les choses des jugements tout à fait 
libres et indépendants, dégagés de ces ménage- 
ments, de ces atténuations, dont souffrent la vérité 
et la justice. Il ne faisait ainsi qu'user de son droit. 
Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, 
à la même heure, il couvrait le même écrivain, le 
même livre, à Paris de louanges publiques, et à 
Lausanne d'injures anonymes-. 

Avec Pontmartin, rien de pareil n'était à craindre. 
Il use largement, dans le Journal de Bruxelles, de 
son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages 
la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences ; 
mais il ne se dédit pas d'un côté de la frontière à 
l'autre ; ceux qu'il loue à Paris, il ne les dénigre 
pas à Bruxelles: ceux qu'il critique à Bruxelles, 

I. Le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, M. Jules froubat, a 
recueilli ces articles en 1876 sous le titre de Chroniques parisiennes. 
Un vol. in-i8, Calmann-Lévy, éditeur. 

3. Cf. l'article de Sainte-Beuve sur la Vie de Rancé, par Chateau- 
briand, dans la Revue des Deux Mondes du i.ô mai i844. et le cha- 
pitre Lvm des Chroniques parisiennes, du 'i juin i8Vi. 



LE CORRESFOND.VNT. a3i 

il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas. les 
critiques sont plus vives, plus accentuées ; dans ces 
libres causeries, l'auteur met tout son aiguillon. 
Il s'attache moins, du reste, à l'examen et à l'ana- 
lyse des livres, qu'à l'étude des mœurs littéraires. 
Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion 
de peindre la société de son temps. Ces pages où 
le critique cède le pas au moraliste formeraient, si 
elles étaient réunies, un bien curieux volume, 
d'une ingéniosité piquante, d'une information sûre 
et d'une observation malicieuse. 

Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par 
Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix ', 
avec une éloquence simple et forte, avec une puis- 
sance de logique admirable, traitait. depuis plusieurs 
années déjà, la question du Progrès. Le progrès de 
l'industrie, de la science, de la machine, du bien- 
être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies 
par l'homme seul, assez fort pour se passer de 
Dieu, est devenu le mot d ordre, le symbole, le 
Credo d'une époque qui ne veut plus subir l'humi- 
liation de croire, ni le chagrin de douter ! A celte 
idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu'à 
remplacer les religions tombées, le P. Félix oppo- 
sait le Progrès par le Christianisme. Il parut à Pont- 



I. Cclcslin-Jose|>li Félix, membre de la Compagnie de Jésus, nô 
à Neuvillc-sur-l'F^S' aut, près Valencienncs, le ai) juin 1810, mort 
le 6 juillet i8()i à Lille. Ses Conférences de Notre-Dame sur le 
Progrès par le Chrislianismr, prononcées de i8j3 à 1872, forment 
dix-neuf volumes in-8. 



aSa ARMAND DE PONTMARTIN. 

martin que ces belles conférences avaient plus 
d importance et présentaient plus d'intérêt, même 
pour un simple critique littéraire, que les comé- 
dies de M. Dumas fds ou de M. Augier. que les 
romans de M. Feuillet ou de M. Mûrger. Il leur 
consacra, non pas une ou deux causeries, mais 
tout un petit volume, qui parut en ï86i sous ce 
titre : Le Père Félix, Etude et Biographie^ C'est un 
de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en 
ses derniers jours, le souvenir lui était le plus pré- 
cieux -. 

Depuis le i" février i855, Pontmartin avait 
cessé de collaborer à la Revue de M. Buloz. Celui-ci 
ne pouvait s'en consoler, et, toutes les fois que 
l'occasion s'en présentait, il essayait de ramener 
au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur 
prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire 
de le détacher du Correspondant : mais à cela il ne 
fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l'été 
de 1861. que Pontmartin, tout en restant le cri- 
tique en titre de la Revue de la rue de Tournon ^, 
donnerait de temps à autre des articles à la Revue 

1. Un vol. ln-32. (',. Dillct, iklileur, rue de Sèvres, i.*). 

2. Voir, au tome II des Derniers Samedis, p. 117, le chapitre sur 
le R. P. Félix. « Je me souviens, écrit Pontmartin, de l'époque 

où j'avais le bonheur de l'entendre à iNotre-Dame Que de fois 

j'ai entendu M. Cousin, auditeur attentif et assidu de ces confé- 
rences, me dire, au sortir de l'église, avec son exuhérance habi- 
tuelle de parole et de pantomime : « Je n'ai pas il'objcclion ! jen'ai 
pas d'objection ! » 

3. Les bureaux du Correspondant ('taicnt alors rue de Tour- 
non, 29, à la librairie Ch. Douniol. 



LK CORRESPONDANT. ^.VS 

des Deux Momies. Sa signature y reparu l le 
i-'août 1861. Il m'écrivait le l'i janvier iSGa : 

11 est très vrai que j'ai été rappelé à la Revue des Deux 
Mondes avec quelque insistance par les maîtres du logis ' ; 
j'étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue 
Saint-Benoit, et ils m'écrivirent à cette époque trois ou 
quatre lettres de rappel. Mais je ne m'y sens plus à mon 
aise ; j'y perds, ce me semble, le peu d'originalité et île 
physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mes 

I. Déjà, à la fin de 18.")-. Ponlmartin s'était, encore une fois, 
rapatrié avec Huloz. Seulement, ce dernier voulait qu'il rcdébutdl 
|iar un article de criticjuc, et Pontmartin vorait à cela plus d'un 
inconvénient, il écrivait à Vutran, le lO janvier i8j8 : « Tout le 
monde ici. à commencer par ma femme, me dit que j'ai pris, depuis 
trois ans, une situation trop accentuée dans la critique, pour que 
ma rentrée à la Revue puisse s'effectuer sans inconvénient. Buloz, 
il faut l'avouer, est plus anticlirétien que jamais. Il est homme à se 
lever la nuit, une veille de numéro, pour changer, supprimer ou 
ajouter, dans un de mes articles, de quoi me faire passer pour un 
déserteur ou un capitulateur en religion ou en politique. Il n'en 
faudrait pas davanttif,'e pour me faire fusiller, sur toute la ligne, 
depuis les Barbey du Réveil et les Jouvin du Fiyfiro, jusqu'aux 
.\lloury et aux Kigaud des Débats. Kt cette fois, ce serait sur des 
points plus graves que ( e qui touche à la vanité littt rairc. Il en 
résulte, de mon côté, des hésitations, des alternatives, des lenteurs, 
qui, se combinant avec toutes les aspérités de Huloz, amènent le 
résultat négatif que vous voyez. Mon désir serait de débuter par 
\'Ecu de six francs, liuloz voudrait, au contraire, me faire com- 
mencer par un article de critique et ce petit tiraillement intérieur 
a encore tout ajourné. » — Pontmartin tenait bon pour sa Nou- 
velle; IJuIoz, naturellement, exigeait une refonte générale de VÉcu 
de six francs. Pontmartin se résigne, et, le 5 février, il écrit : « Je 
corrige à satiété, avec une docilité d'élève de quatrième, les di-r- 
nières pages de ma Nouvelle, qui avait dû paraître irrévocablement 
le i.") janvier, puis le i'" février et qui me semble maintenant 
ajournée au i" mars. » 

Le i'' mars, rien ne [laraît, et, h; '|. Pontmartin écrit de nouveau 
à Autran ; « Le a."i février, lorsque les '|i |>ages de ma ]Nouvelle 



a34 ARMAND DE PONTMVRTIN. 

amis, sans me blâmer absolument, s'inquiètent pour moi de 
ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes ; aussi, sous 
ce rapport comme sou» tous les autres, l'approbation 
d'hommes tels que vous m'est infiniment précieuse. 

En 1861, Pontmartin publia successivement 
dans la Revue : les Poètes et la Poésie française en 
i86P; — Henry Miirger et ses œuvres-; — Le 
Roman et les romanciers en 1801^; puis, le i" mai 
1862, le Théâtre contemporain . 

A cette date de 1862, Pontmartin a conquis une 

étaient composées, corrigées par de Mars et par moi, lorsque le bon 
à tirer était donné, M. Buloz a déclaré que de ^lars m'avait égaré, 
que ma première donnée était la bonne, qu'il fallait y revenir, 
mais que nous n'avions plus le temps pour le i"^ mars. Ce n'était 
là qu'une façon de prévenir mon irritation du jjremier moment. 
Hier, nous avons eu une longue conversation, et il m'a demandé de 
tels changements qu'il serait beaucoup plus court et plus simple 
d'écrire une œuvre toute nouvelle. Pourtant, dans ce naufrage, j'ai 
eu au moins un bonheur; je ne me suis pas emporté une seule 
minute ; nous nous sommes quittés sans orage, et s'il y a séparation, 
il n'y aura pas rupture. » 

Et puisque j'ai rouvert ces lettres de Pontmartin à Autran, je 
détaclierai île celle du lô décembre 1857 un mot typique de 
M. Buloz, qui avait perdu, le i3 décembre, son beau-père, M. Castil- 
Blazc. le très spirituel critique musical du Journal des Débats, où 
il signait : X. X. X. «Adieu, clier! écrivait Pontmartin; j'attends 
ma femme après-demain et j'aurai alors un peu plus de liberté. 
J'en profiterai pour aller recueillir çk et là quelques-unes de ces 
nouvelles que je ne vous donne pas aujourd'iiui : ce que je sais de 
plus intéressant, ce sont deux enterrements : Gastil-Blaze et Lefèvrc- 
Deumier. Voici l'oraison funèbre de C. Blaze, adressée par Buloz 
à sa femme : « Votre père s'est toujours plu à me contrarier ; le 
voilà qui meurt l'avant-veille d'un numéro ! » — C'est tout ce qu'on 
a [)u tirer du Heviewer quand même. » 

I. Revue des Deux Mondes, i"' août 1861. 

2.1" octobre i86i. 

3. i" décembre 1861. 



LE CORRESPONDANT. a^.') 

légitime et brillante renommée. Ses nouvelles et 
ses romans, d'une part, et ses Causeries, de l'autre, 
auraient suffi à faire la réputation de deux écri- 
vains. Comme conteur et romancier, il n'est quau 
second rang ; mais, comme critique, il est bien près 
d'être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le 
maître incontesté de la critique : mais s'il n'occupe 
pas le trùne, Pontmartin — selon le mot d'un 
spirituel écrivain de ce temps-là ' — « Pontmartin 
est assis sur les marches, et c'est le premier de nos 
princes du sang ». Il s'est d'ailleurs créé un apa- 
nage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa 
province, son domaine propre, que nul de ses 
confrères nest en état de lui disputer. Il a Ihon- 
neur d'avoir des ennemis, mais il a l'amitié de 
Louis Veuillol, et aussi celle de Montalembert. Les 
grandes Revues lui sont ouvertes, la Revue des 
Deu.r Mondes aussi bien que le Correspondant. Les 
Guizot. les Cousin, les Falloux. les \illemain, 
les Noailles et les de Broglie. sont ses justiciables. . . 
et ses obligés. Il est sur le seuil de l'Académie; 
encore deux ou trois ans. encore deux ou trois 
volumes, et il sera l'un des Quarante. 

Sainte-Beuve, qui ne l'aime pas et qui voudrait 
bien pouvoir faire le silence autour de lui. est 
obligé, précisément à cette date où nous sommes 
arrivés, de lui consacrer un de ses Lundis -. « J'ai 
eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir 
avec M. de Pontmartin ; je ne viens pas réveiller 

1 . M. \ ictor l'oiirncl. 

■>.. F>un<li 3 février iS6>.. \ouveaux Lunili:^, t. H. p. i. 



236 ARMAND DE PO > T M A Rï I>". 

la querelle ; mais il m'est difficile d'éviter de parler 
d'un écrivain qui se fait lire du public et que nous 
rencontrons à chaque moment. » 

Tout lui sourit donc : le succès lui vient de tous 
les côtés : mais la Fortune est traîtresse, et c'est à 
l'heure où il semble que Pontmartin va entrer au 
port, qne la tempête s'élève, et va l'en éloigner. 
Au mois d'avril 1862. éclate la crise Charbonneaa. 



CHAPITRE X 

LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU 
(1862) 



Jacques LecolTrc, Alfred Nettement et la Semaine des Familles. — 
Le maire de Gigondas. — Journal d'un Parisien en retraite. — 
Modifications et retranchements. — L'Odyssée électorale de Slra- 
biros. — La mort de Raoul de Mar/uelonne. — Jules Sandeau et 
H. de Balzac. — MM. Taxile Delord et Ernest Lcgouvé. — La 
lettre au Firioro. — Léopold de Gaillard et Léo de Laborde. — 
Le Diogène et M. Jules (Haretie. — Les Jeudis de Madame Mar- 
tineau. — Philinte et Alceste. — Carilidès et ses Cahiers. — Où 
Sainte-Beuve adresse une invocation à Jupiter hospitalier. — La 
visite chez Marphise. — M. Ferdinand Brunetière. — Lettre de 
Jules Janin. — Les Vrais jeudis de Madame Charbonneau. 



I 



A la suite de la publication, au mois d avril 
i855, du second volume des (kiuserie.s lilféraires, 
renfermant l'article sur Béranger, Pontmartin.nous 
l'avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. 
Républicains et bonapartistes, lthci-au.ret parlemen- 
taires plus ou moins victimes, cependant, du Deux- 
Décembre, tous avaient fait bloc contre le mal- 
appris qui. avec une telle irrévérence, parlait du 



a38 ARMAND DE PONTMARTIN. 

chantre de Fréiillon et du Dieu des bonnes yens. Ce 
fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la 
ligne, depuis le Charivari jusqu'au Siècle, un feu 
roulant d'imprécations et d'injures. Quand l'orage 
s'apaisait un peu, dans les moments d'accalmie, on 
se contentait de le traiter de triple jésuite et 
d'ennemi invétéré de <( nos gloires nationales » ! 

L'année d'après, nouvelle bourrasque. En i856, 
Balzac était passé à son tour à l'état de fétiche. 
Ceux mêmes qui l'avaient insulté vivant faisaient 
maintenant bonne garde autour de sa gloire. On 
ne l'adorait pas seulement pour lui-même, dans 
son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme 
le précurseur, l'aïeul de 1 école naturaliste, et les 
tenants de cette école, déjà toute-puissante, vou- 
laient qu'on aimât Balzac, comme Montaigne 
aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin 
refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce 
titre : les Fétiches littéraires, dans le Correspon- 
dant d'abord', puis dans le premier volume des 
Causeries du Samedi, il publia sur la (Comédie hu- 
maine et son auteur une étude très éloquente, très 
vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, 
par plus d'un côté, pleine de vérité autant que de 
courage. Et voilà que, après avoir protesté contre 
le fétichisme-Balzac, Pontmartin. dans le même 
temps, s'élevait contre le fétichisme-Hugo '. Cette 

ï. Le Correspondant du aô décembre i856. — Causeries du Sa- 
medi, t. I*', ch. n. 

2. Le Correspondant du 2.") mai i8j(). — Causeries du Samedi, 
t. I", ch. m. 



LES JEUDIS DE MADAME CHAUBON>EAU. ■>'^\} 

fois, la mesure était comljle. La tempête de nou- 
veau fit rage contre le malheureux critique. Il y 
eut, à ses dépens, redoublement d'injures et de 
quolibets, d'insinuations venimeuses et de gros 
mots. Pontmartin, très nerveux et très impres- 
sionnable, était extrêmement sensible à la critique, 
trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à 
user de représailles. Ni en 1807. ni en 1808. l'idée 
ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J'ai 
sous les yeux sa Correspondance de cette époque. 
ses Lettres à Joseph Autran. à Alfred Nettement, 
à \ictor de Laprade, celles, très nombreuses, qu'il 
m'écrivait et où il ne me cachait rien de ses senti- 
ments et de ses projets. Nulle part on ne trouve 
un seul mot qui permette de supposer chez lui 
l'intention, le dessein de faire expier à ses adver- 
saires les libertés qu'ils ont prises à son endroit, 
de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins 
malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque 
aussi bien nul n'avait plus d'esprit que lui, et de 
plus mordant. 

Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus 
lard, en iSSq, à écrire les Jeudis de Madame Char- 
hntifiean? La solution de ce petit problème ne sera 
peut-être pas sans intérêt. 



II 



Au commencement de i858, le chef d'une des 
plus importantes maisons de librairie de Paris. 



a4o AllMAND DE PONTMARTIN. 

M. Jacques Lecoffre, s'ouvrit à Alfred Nettement, 
dont il était l'éditeur et l'intime ami, de son désir 
dé créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nette- 
ment en serait le directeur, et comme à l'Opinion 
publique, en i848, il aurait pour principal lieute- 
nant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, 
Pontmartin, au premier instant, fit de même; 
mais, à la réflexion, estimant que la combinaison 
projetée n'allait pas sans de sérieuses objections, 
il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre 
suivante : 

Mercredi matin (3 février i858). 

Mon cher ami, 

Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte 
conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observa- 
tions supplémentaires à notre causerie d'hier au soir : il me 
semble que nous nous lançons bien témérairement, en des 
circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien 
hasardeuse... 

A l'âge où nous sommes parvenus, au point de notre 
carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dis- 
simuler qu'un fiasco serait pour nous deux un désastre 
irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des ma- 
nières indépendantes de notre mérite. A quoi lient l'exis- 
tence et le succès d'un journal qui repose sur deux per- 
sonnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma 
gastralgie me remonte de l'estomac à la tête. Vienne une 
indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et 
l'excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices, Il y 
a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti 
les inconvénients dans l'Opinion pubU<jae. Ainsi, pour m'en 
tenir au plus prochain, je suis obligé d'aller passer huit ou 
dix jours à Avignon. J'ai mon syndicat des bords du Rhône, 



LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU. 2'jl 

dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous 
les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir 
du lo août, jour de la distribution des prix au lycée Bona- 
parte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, 
vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis dispo- 
ser pour un travail régulier. 

Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande 
des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne 
parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant 
dans un journal quotidien ' , où il y avait mille autres choses, 
politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suf- 
fire et même plaire : pourvu que mon lecteur y trouvât un 
peu de distinction et do grâce, un peu de malice, il se tenait 
pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces cau- 
series courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans 
un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que 
de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d'autres 
termes, nous arriverons à éreinter. Qui éreinlerons-nous? 
Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, 
mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant 
notre troisième numéro. Les écrivains des Débats, de la 
Revue (les Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment- 
ci, ils sont menacés. Les écrivains de l'école révolutionnaire, 
démocratique, socialiste ? Il y a beaucoup à dire, mais le 
gouvernement pi'endra peut-être telle ou telle mesure, 
d'après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. 
Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni 
des..., ni des... Ceux-là s'appuient sur le pouvoir. C'est du 
haut d'une citadelle qu'ils fusillent leurs adversaires. Nous, 
nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre ca- 
ractère naturellement poli et bienveillant que nous serions 
obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas 
possible, et cependant nos noms sont trop significatifs... 

La fin de la lettre manque, mais la conclusion 

I . \^\\sscinUcc nationale. 



242 ARMAND DE PONTMARTIN. 

se devine aisément. Pontmartin ne croyait pas 
devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans 
revenir sur son refus de donner à la Revue projetée 
une collaboration régulière et suivie, il indiquait à 
Nettement dans quelles conditions il lui serait ce- 
pendant possible d'y écrire : 

Les Angles, 5 juin i858. 

Mon cher ami, 

L'événement n'a que trop justiûé les appréhensions qui 
m'empêchèrent en février dernier d'accepter les honorables 
oETres de notre excellent ami M. LecofTre. Il s'agissait, vous 
le savez, d'une publication dont l'avenir eût reposé presque 
tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je 
me sentais dans une mauvaise veine ; et, en effet, dès le 
mois de mars, j'ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, 
d'une irritation du larynx qui m'a forcé de quitter Paris 
dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, 
mais mon [médecin veut absolument m'envoyer aux Eaux- 
Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans impru- 
dence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc 
pour les Pyrénées le 20 ou le 2 5 juin ; j'y passerai un mois, 
puis je repasserai par Paris, afin d'assister à la distribution 
des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les va- 
cances, mon cher petit ménage, dont j'aurai été séparé bien 
longtemps. Il n'y a guère moyen de fournir, à travers toutes 
ces allées et venues entremêlées de verres d'eau chaude, un 
travail régulier et à jour fixe. Je viens d'écrire à M. de 
Riancey ' pour le prier de me mettre la bride sur le cou à 
partir du 29 juin, et de m'autoriser à remplacer mes cau- 
series littéraires par quelques articles de fantaisie, qui 

I. M. Henry de Riancey, directeur de l'Union, où Pontmartin, 
depuis la suppression de ï Assemblée nationale, publiait ses Cau- 
series littéraires. 



LES JEUDIS DE MADAME CH ARBONN E A U. 2'j3 

pourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant 
pour M. Lecoffrc. Du i5 juillet au i5 octobre, il me serait 
difficile de lui promettre des articles de critique. Je n'ai pas 
ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu 
nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, 
et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, 
soit dit entre nous, mieux convenir à un journal ou maga- 
zine illustré que des études purement littéraires. Ce seraient 
des récits de chasse, impressions de vovage, chroniques des 
eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littéra- 
ture d'été. Si, à la rentrée des classes, M. LecofFre persiste, 
je m'engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une 
ou deux Causeries par mois... 

Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici 
quelques jours ! ^ ous me consoleriez du mistral qui nous 
ruine et nous causerions de omni re scibili. Vous avez la 
bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot '; ils 
m'ont donné plus de peine qu'ils ne valent, et l'illustre 
impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n'a pas écrit, 
lui si exact en pareilles circonstances ; et pendant ce temps 
beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complai- 
sance pour l'écrivain aux dépens de la politique et de l'his- 
toire. 

Comment faire ? Adieu encore ; pardonnez-moi tout ce 
verbiage ; mettez-moi aux pieds de M""" Nettement et 
croyez-moi tout à vous de cœur. 



La petite Revue cependant, \e Magazine, comme 
l'appelait Pontmartin. achevait de s'organiser. 
Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait 
été d'abord question, mais hebdomadaire : elle 
aurait pour titre : La Semaine des Familles, Revue 

i. Pontmartin venait de publier dans l'Union trois articles sur le 
tome I'' des Mémoires [tour servir à l'histoire de mon temps, par 
M. Guizot. Voy. ces articles au tome II des Causeries du Samedi. 



an ARMAND DE PONTMAUTIN. 

universelle sous la direction de M. Alfred Nette- 
ment. Le premier numéro parut le samedi 2 octo- 
bre i858. Le 9 décembre, Nettement recevait la 
lettre suivante, qu'Armand de Pontmartin lui écri- 
vait de sa maison des Angles : 

Mon cher ami. 

Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques 
lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur 
les Souvenirs de la Restauration' et qu'il faut que je sois 
prêt après-demain au plus tard. En lisant la Semaine des 
Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux aux- 
quels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette 
publication. Une causerie littéraire approfondie et détaillée, 
consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la 
défunte ^ssem6/ée, telle que j'en écris encore dans l'Union, 
n'aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée 
d'accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce 
me semble, une singulière figure au milieu des articles si- 
gnés Curtius -, Félix Henri, Nathaniel ^, etc. J'avais cru pri- 
mitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue au 
Réveil ^... Au lieu de cela, vous nous donnez un Musée des 



1. Souvenirs de la Restauration, par Alfred Nettement. Un vol. 
m-i8, i858. 

2. Le pseudonyme de Curtius cachait le nom d'un sous-directeur 
du Timbre, M. Cliarles Bougie : il avait publié autrefois dans la 
Mode, d'abord sous le titre des Leçons de A'euilly, puis sous celui de 
l'Enfant terrible, des dialogues extrêmement piquants et qui avaient 
eu leur quart d'heure de célébrité. 

3. Alfred IVettement, dans la Semaine des Familles, ne prenait 
pas moins de trois pseudonymes : Félix-Henry, Nallianiel et René, 
si bien qu'il y avait souvent, dans la môme livraison, sous trois 
ou quatre noms différents, trois ou quatre articles du directeur. 

4- Le Réveil était un recueil hebdommadaire, dirigé par A. Gra- 
nier de Gassagnac, avec la collaboration de Louis Veuillot, Barbey 
d'Aurevilly, Ernest Hello, etc. 



LES JEUDIS DE MADAME C H A R B O N N E A U. a^J 

Fainilles avec une nuance plus monarcliique et plus chré- 
tienne, mais dont le but paraîtra surtout d'intéresser les 
jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je 
n'ai plus trop su ce que je pourrais laire pour ce journal. 
Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n'y fal- 
lait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du 
centre. J'ai pensé à me rabattre sur la province, et je vous 
propose une série d'articles qui s'appelleraient les Jeudis de 
M''^'^ Charbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais 
entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la 
société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, 
quelques détails de mœurs provinciales, quelques physio- 
nomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions 
nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quel- 
ques numéros, nous tournerions court. Qu'en dites-vous? 
En cas d'afllrmative, écrivez-moi oui. et je vous enverrai 
mon premier article pour le jeudi 1 5 décembre... 



Est-ce donc qu'enfin, à ce moment, en dé- 
cembre i858. ridée lui est venue de mettre à mal 
ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles 
querelles.^ En aucune façon. Seulement, il est 
arrivé ceci : le i5 octobre i858, il a été nommé 
maire de son village, maire des Angles! Il peut 
bien avec ses amis plaisanter de sa nomina- 
tion ; au fond . il est véritablement et sincèrement 
ému, parce que ces modestes fonctions vont 
lui permettre de faire un peu de bien et d'empê- 
cher beaucoup de mal dans ce village qu'il aime 
et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là 
même, une illumination soudaine s'est faite en 
son esprit. Depuis un an, il se demande quel 
genre d'articles il pourrait bien donner à la Se- 



2'|6 ARMAND DE PONTMARTI>. 

maille des Familles, au Magazine de] M. Lecoffre. 
Plus d'incertitudes maintenant, plus de difficultés ! 
Le Cadre, si vainement cherché, le voilà : Un 
écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, 
mais que n'ont épargné ni les mécomptes ni les 
orages, quitte un beau jour la capitale et revient 
chez lui, l'aile blessée. A peine est-il de retour en 
sa maison, qu'on le bombarde maire du village ; 
mais, au village, il retrouve ce qu'il vient de quit- 
ter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ri- 
dicules, l'homme, enfin, à peu près le même par- 
tout. Pour se consoler de ses déceptions pari- 
siennes, il lui suffira de se donner tour à tour îè 
spectacle des scènes d hier et de celles d'aujour- 
d'hui, de mettre en regard les uns des autres les 
épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de 
campagne. Sous des costumes et avec des acteurs 
différents, c'est au fond la même pièce, la même 
comédie, — la comédie humaine, — qui se joue 
sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et. . . 
à Gigondas ! 

Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et 
son dessein, à ce moment, est de ne pas appuyer 
sur (( les choses ayant rapport à la littérature », 
et de développer surtout ce qui a trait aux 
(( mœurs provinciales ». Il a pour cela, d'ailleurs, 
deux bonnes raisons : d'une part, ses articles s'a- 
dresseront à de jeunes lecteurs, peu famihers avec 
les hommes et les choses littéraires, et, d'autre 
part.il se fait une fête de peindre avec toutes sortes 
de détails ces scènes villageoises si nouvelles pour 



LES JEUDIS DE MADAME CHAUBONNEAU. j'iV 

lui; il est encore dans sa lune de miel administra- 
tive, et il lui plaît d'en savourer les douceurs. 

Nous connaissons maintenant la genèse des 
Jeudis de Madame C/iarbonneaii. A l'heure oîi 
Pontmartin en jette sur le papier les premières 
pages, il ne se propose nullement de composer 
un pamphlet et de faire du scandale. Son unique 
but est d'écrire, en se jouant, quelques articles 
qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite 
Revue de M. Lecofire. et un peu aussi leurs pa- 
rents. 



III 



Le I" janvier 1859. la Semaine des Familles 
commença les Jeudis de Madame Charbonneau, 
avec ce sous-titre : Jour/iald'un Parisien en retraite. 
La publication dura près de deux ans. Le samedi 
^ août 1860, elle n'était pas encore terminée. Ce 
jour-là. la .Sema/«e contenait le chapitre sur l'in- 
stallation de George de \ernay (aliàs Armand de 
Pontmartin) comme maire de Gigondas. La suite 
prochainement, lisait-on au bas de l'article, ha. suite, 
les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la 
lire. Elle a pour titre, dans le volume : Comme 
quoi il n'est pus nécessaire, pour faire un FOUR, 
d\'tre auteur (trama lifjue. (y Qui le récit des amours 
de Madeleine Tournut et du jeune et bel Ilippo- 
lyte, le/oM/v/te/' de la commune. L'idylle villa- 
geoise se termine par un mariage... forcé. On 



248 ARMAND DE PONTMARTIN. 

était, à bon droit, très rigoriste à la Semaine des 
Familles. Alfred Nettement mit son veto, et le cha- 
pitre ne passa pas. La fin des jeudis a paru dans 
Y Univers illustré. 

En écrivant ses articles, Pontmartin s'était laissé 
aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il 
comptait s'attacher surtout à la peinture des mœurs 
provinciales et glisser rapidement sur les scènes 
empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il 
commencé de les esquisser que sa verv^e l'entraîne, 
que son esprit le grise, qu'il s'amuse tout le pre- 
mier de ces scènes si amusantes, et qu'il ne résiste 
pas au plaisir d'ajouter chaque semaine à sa galerie 
quelque nouveau portrait. Lui qui d'abord ne vou- 
lait pas appuyer, il se trouve maintenant qu'il appuie 
trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne 
ne l'avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami 
de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et 
qui n'est, après tout, dans son coin de province, 
qu'un petit fabricant d'huiles et de savons. La 
publication, je l'ai dit, dura près de deux ans, et 
dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclama- 
tion ne se fait entendre. Pontmartin en tire natu- 
rellement cette conclusion, que 1 œuvre est inno- 
cente et la satire anodine. Il pourra m'écrire, en toute 
bonne foi, quelques années plus tard : « ...Nette- 
ment me demanda quelques articles pour cette ver- 
tueuse Semaine. Pour me servir d'un mot dont on 
abuse, je fus d'abord tout à fait inconscient en écri- 
vant ces chapitres qui me semblaient avoir assez 
peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper, 



LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU. a'iQ 

c'est que la Semaine des Familles, s'adressant à un 
public spécial, faisait très peu parler d'elle dans la 
République des lettres ' . . . » 

Il avait si peu songé, en composant ses articles, 
à faire du bruit, à casser les vitres, que, les Jeudis 
une fois terminés, il les laissa dormir dans le petit 
Magazine de M. Lecoffre. Ils y restèrent en som- 
meil pendant près de deux ans. Bien des amis 
cependant l'engageaient à leur donner la publicité 
du livre, et lui disaient de temps en temps : « Vous 
avez là les matériaux d'un bien joli volume : quand 
le publierez-vous? » Le plus considérable de ces 
amis était Louis Veuillot ; ses conseils finirent par 
l'emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout a 
l'heure : « Ce fut Louis Veuillot qui me décida à 
publier les Jeudis.. . » 

Ils parurent le 'i avril 18G2. Les modifications 
que leur avait fait subir lauteur ne laissaient pas 
d'être considérables; mais ces changements, bien 
loin d'ajouter aux malices premières, les avaient, 
au contraire, très notablement atténuées. 

Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les prin- 
cipales différences qui existent entre les articles et 
le livre. 

Le chapitre II, dans la Semaine des Familles', se 
termine par l'indication, très sommaire, mais la 
plus suggestive et la plus piquante du monde, de 
quelques-uns des dossiers renfermés dans le porte- 
feuille du terrible M. Toupincl : Dossier Jules 

i. Lettre du •.>.■>. sei)teml)rc 18(^7. 
a. Livraison du 1 5 janvier iS5t). 



20O ARMAND DE l'ONTMARTIN. 

Janin; — dossier Alphonse Karr ; — dossier Sainte- 
Beuve; — dossier des chroniqueurs : MM. Paul 
d'Ivoi, Henri d'Audigier, Eugène Guinot, Auguste 
^illemot. etc. Ces jolies pages ont été supprimées. 

Au chapitre III. dans la lettre de Clérisseau 
à l'ami Toupinel, suppressions très nombreuses 
encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin 
et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Fey- 
deau et son roman de Fanny, Octave Feuillet et 
son Roman d'un jeune homme pauvre^ . 

Lorsque George de ^ ernay retrace, au chapitre IX, 
ses souvenirs des premiers temps du second 
Empire, il parle assez longuement — dans la 
Semaine des Familles- — de la Revue contempo- 
raine, de son directeur, le généreux Ariste (le mar- 
quis de Belleval), et du successeur de ce dernier, 
le jeune Cléon (Alphonse de Galonné). Tout cela 
est écrit de verve. Supprimé dans le volume. 

Jusqu'ici cependant, tout se borne à des suppres- 
sions partielles. En voici de plus importantes. 

Je trouve dans la Semaine du lo décembre 1869, 
tout un chapitre sur le Figaro, sur Gorgias (M. de 
Villemessant), sur Mâc/iefer (B. Jouvin) et sur 
quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur 
son propre terrain et avec ses propres armes; le 
spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, 
pas une ligne n'a passé dans le livre. 

Mais, de tous ces retranchements, les plus 
fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitres 

1. Semaine des Familles du 12 février 1809. 

2. Livraison du 26 novembre iSôg, 



LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU. au 

parus les 2 et iG juin 18G0. Dans le premier, 
George de Vernay raconte avec humour l'odyssée 
avignonnaise de Strabiros, le directeur d'une Revue 
célèbre, candidat aux élections de 18^19 pour l'As- 
semblée législative'. Tout ce chapitre, l'un des 
meilleurs du livre, a disparu. 

Le chapitre suivant, — également supprimé dans 
le volume. — raconte la mort de Raoul de Mague- 
lonne (Jules de la Madelène), l'auteur de cet admi- 
rable roman, le Marquis des Sqffra^-. A l'époque 
où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le 
père de Jules de la Madelène, colonel du régiment 
en garnison à Avignon, logeait dans l'hôtel oii 
habitaient ses parents, et les deux fds du colonel, 
Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de 
la maison. Après vingt-cinq ans. il se souvenait 
encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands 
cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais 
leur nom n'était prononcé devant lui sans éveiller 
dans sa mémoire tout un cortège d'images riantes 
et printanières. 

Ln jour, un ami vint lui dire : « Jules de la 
Madelène se meurt. » Une heure après, il était 



I. Voir ci-dessus notre chapitre vu. pages ifii et suivantes. 

■t. Lu Mmicrcitc (.Iules-P>ançois-Ézéar de), né en 1820, à Ver- 
sailles, d'ime famille originaire de Carpentras, mort en 18Ô9. Ses 
(Puvres principales sont, avec /c ^lar<jin<, <li's SaJJ'ras, Briiiilte et le 
Comte AJ'iijlHfiu. — Son frôre Henrv, auteur également de plu- 
siejirs romans remarquables, parmi lesquels je citerai en première 
lifrne lu Fin du innnfu'mU dWiircl (iS-ij). a public, en i!<7)(\, le 
Comte Gaston île Raoumct-Bdnlbon. sa vie et ses aventures, il'oprès sa 
correspondance. 



252 ARMAND DE POM'MARTIN. 

dans la chambre du malade, à un cinquième étage 
de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants 
du jeune et malheureux écrivain est d'une émotion 
d'autant plus poignante, qu'il contraste davantage 
avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici 
la fin : 

« Raoul ! Raoul ! calme-toi ! Aie pitié de nous ! » s'écriait 
son frère avec angoisse. 

Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous 
regarda l'un après l'autre. La sœur de charité priait; elle 
avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette 
chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul ; il 
ne me repoussa pas, mais il me dit d'une voix qui s'étei- 
gnait de plus en plus : « Epargnez cette page... Je l'aime... 
d'ailleurs le papier manque... et puis... tout finit! » 

Ses lèvres s'agitaient encore; mais le murmure qui en 
sortait n'était plus intelligible : bientôt ce murmure ne 
fut plus qu'un souffle ; une heure après, Raoul expira. 

Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les 
devoirs suprêmes. Un prêtre qui l'avait connu enfant et qui, 
par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au 
commencement de cette maladie qui tourna si court, pro- 
nonça les dernières prières. Pendant que nous pleurions 
notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent 
flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur 
qui n'avait pas su résister à une déception littéraire, et re- 
commandait à Dieu l'àme immortelle qui venait de briser ses 
liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous 
déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de 
fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville per- 
fide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait 
de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à 
mes souffrances*. 

i. Semaine des Familles du i() juin iSGo. 



LES JEUDIS DE MADAME C II A R BON NE AU. riô.i 

Ce chapitre était le morceau capital des Jeudis ; 
il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. 
Il forme le nœud même de l'ouvrage, puisque 
c est à la suite de la scène à laquelle il vient d'as- 
sister que George de \ernay se décide à quitter 
Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi des lors 
l'avoir sacrifié .^ 

Les suppressions que je viens de signaler n'étaient 
pas seulement regrettables en elles-mêmes ; elles 
avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans 
le livre, assez de vides pour que 1 auteur n'eut plus 
la matière de ce que les anciens appelaient un juste 
volume, justiim volumen. Ces vides, il les fallait 
combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à 
intercaler dans son ouvrage de véritables hors- 
d'œuvre. comme \ Homme bien informé et Y Invalide 
de lelfres. et d'autres pages encore qui n'avaient 
vraiment rien à y faire. 

En voulant « rajuster » les Jeudis, Pontmartin 
les avait gâtés. N'y aurait-il pas lieu aujourd'hui, 
dans une édition définitive, de les donner tels 
qu'ils furent primitivement composés, tels que 
Pontmartin les avait écrits de verve et de premier 
jet. tels enfin que les avaient publiés, en 1809 et 
en iSGo. la Semaine des Familles ei Y Univers illus- 
tré? 



254 ARMAND DE PONTMARÏIN, 



IV 



Les Jeudis firent un bruit terrible, selon le mot 
de Sainte-Beuve lui-même ^ Les amours-propres 
avaient été blessés, et les amours propres ne par- 
donnent pas. Ce fut un déchaînement général, une 
tempête furieuse, auprès de laquelle les orages 
qui avaient précédemment accueilli l'auteur des 
Causeries littéraires et des Causeries du Samedi 
n'étaient que des brises légères et de simples bo- 
naces. 

Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à 
Jules Sandeau son premier ouvrage ; il avait de 
même inscrit son nom à la première page des Jeudis. 
L'auteur de Marianna n'était pas un méchant 
homme, mais il était faible, et il y avait déjà long- 
temps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses 
lettres à M"'^ Hanska : « Jules Sandeau a été une de 
mes erreurs... 11 est sans énergie, sans volonté. 
Les plus beaux sentiments en paroles, rien en ac- 
tion ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni 
de corps-... » Quand il vit Pontmartin attaqué de 
toutes parts, il écrivit aux journaux qu'il ne le 
connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le 
seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au 
cours de cette longue et tumultueuse crise, — la 
crise Charbonneau. Il afiectionnait sincèrement 

1. Nouveaux Lundis, t. III, p. 35. 

2. Lettres à l'ÉtraïKjhrc, p. 3o3, 8 mars i830. 



LES JEUDIS DE MADAME C H A R BON >" E A U. 2,"),") 

Jules Sandeau ; il se réconciliera bientôt avec lui et 
il lui donnera jusqu'à la fin de nouvelles et écla- 
tantes preuves de sa fidèle amitié. 

Balzac, en son temps, avait traversé une crise 
analogue. « Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 
i836. je suis seul... Je dois même rendre justice à 
la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité 
contre moi'. » Cela aussi, Pontmartin l'eût pu dire. 
Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux 
qui étaient nommés dans son livre poussaient des 
cris de paon. Ceux qu'il n'avait pas nommés et qui 
se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, 
ne se montraient pas moins animés, et peut-être 
étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs 
de mépris, et allaient répétant partout : Il na pas 
osé s'al laquer à moi! il eût trouvé à qui parler ; il 
le savait bien et il s'est (/ardé des représailles ! Mais 
si les attaques se multipliaient, les réclamations, 
en revanche, étaient rares. Il n'y en eut que deux. 
M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandè- 
rent deux rectifications, portant sur deux erreurs 
de fait, d'ailleurs de médiocre importance. L'auteur 
leur donna aussitôt satisfaction, comme il conve- 
nait à un galant homme. Cela fait, et les attaques 
continuant, Pontmartin adressa au directeur du 
Fifjaro la lettre suivante : 

Paris, le 8 mai i80u. 
Monsieur, 
Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seul 

I . Histori(]iu' du procès utnjucl « </o;i/it' lieu « h' Lys dans la vallée ». 
Mai i83(i. Balzvc. Œuvres compre les, t. Wll.p. 'i3<i. 



256 ARMAND DE PON TM AR TI>'. 

contre tous la porte du Figaro, j'entre sans façon, et je vous 
demande une courte audience. 

Que l'on attaque mon livre et son auteur, je serais très 
ridicule de m'en plaindre. Je n'ai fait qu'user du droit de 
représailles : qu'on en use à mes dépens sur une échelle plus 
grande que cellede Jacob ! Liberté, liberté complète, pourvu 
que les blessures s'arrêtent là où l'amour-propre change de 
nom. 

La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par 
moi parce qu'elle portait sur un fait que j'ai reconnu vrai 
et qu'attestaient nos amis communs. 

J'ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce 
qu'il me faut plus de cinq minutes pour m'accoutumer à voir 
dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel. 

J'ai autorisé trois hommes particulièrement honorables 
à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne l'eposait 
que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; 
ils avaient constaté d'ailleurs, sur des preuves irrécusables, 
que spontanément, sans y être invité, et pour une raison 
que dira ma nouvelle préface, j'avais fait, dix jours d'avance, 
trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait. 

Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé 
savent et peuvent dire si je leur ai fait l'effet d'un homme 
qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes 
ou de ses écrits. 

En somme, pour expier mes excès de méchanceté, trois 
excès de modération. 

Maintenant, à ceux qui seront tentés de m'en deman- 
der un quatrième, je répondrai ceci : 

Voulez-vous attendre la seconde édition du livre ? C'est 
l'affaire de quelques jours. 

Ltes-vous pressé ? Je le suis plus que vous ; il serait 
inutile de réclamer d'autres explications que celles qu'on 
trouvera dans ma préface. Epargnez-vous donc la peine de 
prendre le plus long, et contentez- vous de me demander le 
nom et l'adresse des amis chargés de répondre pour moi : ils 
sont désignés d'avance et ils sont prêts. 



LES JEUDIS DE MADAME C H ARBONNE A U . 3.">7 

Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remer- 
ciements et crovez à mes cordiales sympathies. 

Armand de Pontmartin. 



Les deux amis choisis par Ponlmartin étaient 
Léopold de Gaillard et Léo de Laborde. ancien 
représentant de Yaucluse, lun des plus énergiques 
députés de la droite à la Législative. L'honneur de 
lauteur des Jeudis était en bonnes mains. Aucune 
réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune 
demande d explications ne se produisit. 

Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi les jeunes 
de chaudes sympathies. Jules Claretie s'en fit 
l'interprète dans un petit journal qui ne laissait 
pas de tenir alors assez brillamment sa place au 
soleil, le Dioyè/ie. Très touché de son article, 
Pontmartin l'en remercia aussitôt : 

Dimanclic matin, ii mai. 

En toute circonstance. Monsieur et jeune confrère, je 
vous aurais chaleureusement remercié de votre article si 
bienveillant et si sympathique. Mais j'en suis particulière- 
ment touché dans un moment critique où mes amis les plus 
dévoués me blâment, où les tièdcs s'éloignent de moi comme 
d'un homme compromettant et où ceux que j'ai offensés se 
livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et 
courageux, mon cher conirère: vous vous êtes généreuse- 
ment placé en dehors de ces colères pour juger un livre ex- 
cessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer 
pour méchant, mais où il v a, je crois, un fond d'honnêteté 
et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j'espère bien, 
mon cher Confrère, que nos relations n'en resteront pas là, 
et vous verrez peut-être, à l'user, que je ne suis pas aussi 

17 



258 ARMAND DE PONTMARTIN. 

noir que j'en ai l'air. Agréez, en attendant, mon cher dé- 
fenseur, avec mes remerciements bien sincères, l'expression 
de mes cordiales sympathies . 

La petite guerre cependant continuait. Il m'écrit 
le 20 mai : 

... Je me reprochais déjà mon silence comme une ingra- 
titude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoi- 
gnage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure 
que j'ai bien besoin d'être ainsi soutenu par quelques amis ; 
car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident 
désagréable; hier soir, par exemple, on m'a annoncé que le 
théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre des Jeudis de 
Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon 
livre, où je serai très maltraité. Ceci n'est rien, et me 
semble de bonne guerre; mais ce sera tout nalurellement 
l'occasion d'un éreintement collectif dans les feuilletons du 
lundi suivant, et la crise Charhonneau, que je regardais 
comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée. . , 

Je crains qu'il ne me soit maintenant comme impossible 
de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature 
sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je 
cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit 
livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma 
conscience, sinon comme un remords, du moins comme un 
regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enQam- 
més qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. 
Mais, pour le moment, je n'aspire qu'à une chose, à la cam- 
pagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter 
Paris, c'est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j'irai, non 
pas chez moi, — j'v trouverais encore trop de mouvement 
et d'affaires, — mais chez ma belle-mère, où je tâcherai 
de vivre, pendant quelques semaines, d'une vie purement 
végétative et contemplative : car je suis exténué, accablé, 
brisé, à bout de forces... Quoi qu'il en soit, j'espère, mon 
cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nos 



LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU. 2J9 

liens de bonne confraternité: ceux qui. dans cette circon- 
stance, me sont demeurés fidèles, peuvent d'autant plus 
compter sur ma reconnaissance, qu'ils ont été plus rares. 
Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m'a rendu de grands 
services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m'acquitterai 
de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre... 

On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux 
succès de son livre, au lieu d'en être enivré, en 
ressentait du regret, presque du remords. On le 
peignait comme vindicatif et méchant : il était, en 
réalité, l'homme le plus doux du monde, le plus 
bienveillant, le plus prompt à l'éloge. S'il avait 
mérité un reproche comme critique, c'était d'être 
trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire : 
(( Beau livre, charmant livre, excellent livre ! » 
On l'appelait communément le Philinte de la litté- 
rature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses 
rubans roses par les rubans verts d'Alceste ; mais 
cela, en dépit des apparences, n'avait rien changé 
au fond, et le fond, chez lui. c'était la bonté. 

Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, 
comme Alceste. Pontmartin était un gentilhomme. 
A la fm de son livre, laissant là tous les pseudo- 
nymes, à la La Bruyère ou par à-peu-près, dont il 
s'était servi au cours du volume, il avait mis sous 
chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable. 
— Qui entendez-vous par Argyre? M. Edmond 
About. — Et Poriis Duclinquant? M. Taxile De- 
lord. — Et Polycralc ? M. Gustave Planche. — Et 
Molossard? M. Barbey d'Aurevilly. — Et Cariti- 
dès? M. Sainte-Beuve. — Et ainsi pour tous les 



26o ARMAND DE PONTMARTIN. 

autres. Après tout, c'était assez crâne, et on me 
permettra bien de mettre en regard de cette atti- 
tude les agissements de... Caritidès. 

Il n'est pas un homme de son temps, illustre 
dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve 
n'ait encensé, ou au moins ménagé. Il n'en est pas 
un qu'il n'ait dénigré, ridiculisé, criblé d'épi- 
grammes. Seulement, les dithyrambes étaient 
pubhcs, lesépigrammes, les méchancetés restaient 
secrètes. Il les confiait prudemment à des cahiers, 
soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi 
a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, 
Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, 
Montalembert, Guizot, Cousin, \illemain, Thiers, 
Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. 
Ces notes clandestines devaient sortir de l'ombre, 
un jour venant, mais seulement quand leur auteur 
serait à l'abri de toutes représailles. C'est d'autre 
sorte qu'agissait Pontmartin. S'il a satirisé, — non 
pas ceux qu'il célébrait en public, — mais ceux 
qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, 
ne lui avaient pas ménagé les attaques ; s'il les 
attaquait à son tour, c'était en plein soleil, en face 
et visière levée. 

Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 2 5 juillet 
1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, 
il publia un grand article, dans lequel il s'effor- 
çait de la raviver. L'article est très habile, très 
spirituel, très brillant, mais les accusations qu il 
renferme ne sont rien moins que justifiées. Le 
célèbre critique insiste d'abord sur la prémédita- 



LES JEUDIS DE MADAME CIIAUBONNEAU. 2(3 1 

tion, qui ne lui parait pas douteuse. « Il y a eu, 
dit-il. préméditation, s'il en fut jamais, et ruse; 
vous n'êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous 
savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille 
des portraits méchants, et, selon vous, jolis : com- 
ment les produire "^ C'était une affaire de tactique. 
Vous les avez fait d'abord filer un à un, presque 
i/worjitifOj sans le masque et sans clef, dans un 
journal honnête qui colportait vos hrùlots ou 
pétards sans s'en douter'... » 

Rien n'est moins exact. Pontmartin. — les faits 
que j'ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres 
que j'ai citées, le démontrent sans réplique, — 
Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel 
livre il ferait, sans même savoir s'il ferait un livre. 
Quand il a commencé, il s'agissait tout simple- 
ment pour lui d'envoyer de la copie à la Semaine 
des Familles, qui lui en demandait: il ne s'agissait 
en aucune façon de mettre au jour des portraits 
qu'il avait en portefeuille . 11 n'avait jamais rien en 
portefeuille, il ne savait pas ce que c'était que 
d'avoir une (jardoire. Improvisateur merveilleux, 
il n'attendait jamais au lendemain pour produire 
l'œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l'impri- 
meur la page dont l'encre était à peine sécliée, 
c'était là toute sa tactique. Qu'il eût raison de 
toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, 
mais enfin c était la sienne. 11 laissait à d'autres, 
— que Sainte-Beuve connaissait bien, — les 

I. yonvruiir LtiniltA, t. III, p. 30. 



2(52 ARMAND DE PONÏMARTIN. 

manœuvres sava,ntes, les temporisations habiles 
et les longues préparations. 

Le second reproche, ou plutôt la seconde accu- 
sation de l'auteur des jSouveaux Lundis n'est pas 
plus fondée que la première : a Les Anciens, 
honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une 
religion : tout ce qui était dit à table entre convives 
était sacré et devait rester secret; tout ce qui était 
dit sous la rose, suh rosâ (par allusion à cette 
coutume antique de se couronner de roses dans 
les festins), ne devait point être divulgué et pro- 
fané. Oh ! que cela ne se passe pas ainsi avec 
M. de Pontmartin et sous ses marronniers M » 
Et, continuant, il parle d' « abominable pro- 
cédé )), de (( vraie traîtrise », de « manquement à 
tous les devoirs et à toutes les obligations envers 
Jupiter hospitalier » . Et savez-vous pourquoi toute 
cette belle indignation, toute cette éloquente in- 
vocation aux Anciens et à Jupiter hospitalier; 
pourquoi Sainte-Beuve remonte, cette fois encore, 
sur ses grands chevaux-? Eh! mon Dieu, tout 
bonnement parce que Pontmartin a répété le joli 
mot de M. Buloz sur les marronniers des An- 
gles, un mot d'homme d'esprit et qui n'était pas 
pour nuire à la réputation du directeur de la 
Revue ! 

Mais voilà qu'après avoir invoqué Jupiter, 
Sainte-Beuve invoque... le comte d'Orsay : « Un 
jour qu'il était ruiné, un libraire de Londres lui 

1. Nouveaux Lundis, t. III, p. 42. 

2. Voir ci-dessus, chapitre viii, p. 187, 



LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU. uGS 

oflrit je ne sais combien de guinées pour qu'il 
écrivît ses Mémoires et qu'il y dît une partie de ce 
qu'il savait sur la haute société anglaise avec 
laquelle il avait vécu. — « Non, dit le comte 
après y avoir pensé un moment, je ne trahirai 
jamais les gens avec qui j'ai dîné*. » Ce que le 
comte d'Orsay n avait pas voulu faire. Pontmartin 
ne Ta pas fait davantage. Le seul des personnages 
de son livre avec lequel il eût dîné, c'était « le 
célèbre conteur Eulidème », — Jules Sandeau. Il 
n'en parle qu'avec la plus vive sympathie. « Dieu 
merci! dit-il. je suis heureux de commencer par 
celui-là : car, de toutes mes illusions provinciales à 
l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, 
il en est peu qui me soient restées plus intactes. 
C'est une âme honnête et délicate qu'Euti- 
dème'... » 

Dans les Jeudis, Eutidème conduit un soir 
George de Vernay chez Marphise (M"* Emile de 
Girardin), qui est à la veille de faire représenter 
au Théâtre-Français sa tragédie de Cléopdtre, avec 
Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture 
de la tragédie, et ce n'est pas la moins jolie scène 
du volume et la moins malicieuse. Les juges les 
plus indulgents s'étonnèrent que Pontmartin eût 
persiflé M. et M""' Emile de Girardin après leur 
avoir été présenté et avoir passé quelques heures 
sous leur toit. La vérité est que l'auteur des Jeudis 
n'avait jamais mis les pieds dans le salon du petit 

I. \oiiveaux Lundis, t. 111, p. '|i. 

■.!. Lis Jeudis de Madame Cliarbonneaii, p. (i."). 



364 ARMAND DE PO>TMARTI>. 

hôtel de la rue de Chaillot. « Jamais, dit-il dans 
ses Souvenirs d'an vieux critique \ jamais je ne 
me serais permis ces railleries si j'avais été vrai- 
inent reçu par l'illustre Delphine, si j'étais resté 
cinq minutes dans son salon, si j'avais pris un 
verre d'eau chez elle ! Dans mon récit, où la fan- 
taisie alternait avec la satire, il m'avait semblé que 
je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réelle- 
ment lieu le 12 novembre 18^7, au foyer du 
Théâtre-Français, à la répétition générale de 
Cléopâtre. Là, j'étais strictement dans mon droit, 
puisque M. Buloz- m'avait amené pour me mettre 
en mesure de rendre compte de la tragédie nou- 
velle dans la Revue du 1 5 . » 

Au fond, dans tout cela, il y avait plus d'épi- 
grammes que d'indiscrétions, plus de malices que 
de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du 
plus fm. mais peu ou point de fiel. C'était une 
satire, très vive à coup sûr, ce n'était point un 
pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par 
excès de faiblesse et d'indulgence, mais qui a un 
sens droit et une ferme raison. M. Ferdinand Bru- 
netière. a pu dire, en toute justice et vérité, au 
lendemain de la mort d'Armand de Pontmartin : 
(( Il fut de ceux à qui la vie littéraire n'a pas été 
clémente; et on ne peut s'empêcher de philoso- 
pher en songeant de quel prix ce galant homme, 
cet écriA ain de race et ce critique de talent a payé 

I. Tome IV. p. \5. 

a. M. Buloz était alors commissaire du roi près le Théâtre-Fran- 
çais, en même temps que directeur de la Revue des Deux Mondes. 



LES JEUDIS DE MADAME C H A R BO N N E AU. af).") 

jadis les indiscrétions, qui paraîtraient bien inno- 
centes aujourdluù. de ses fameux Jeudis de 
Madame CJiarbonneau^. » 

En finissant, je ne veux retenir de cet orageux 
épisode des Jeudis qu'une très belle lettre de Jules 
Janin. Le lundiste des Débats avait été quelque peu 
égratigné dans le volume sous le nom de Julio: il 
n'en écrit j^as moins à un jeune littérateur de pro- 
vince, M. Emile Pages, qui venait de publier un 
article sur le livre de Pontmartin : 

Passy, f) octobre 1862. 

J'ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingé- 
nieuses, d'une critique indulgente et de la meilleure com- 
pagnie. Elles me sont arrivées hier ; votre lettre arrive 
aujourd'hui comme une confirmation de vos déférences 
pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu 
au respect de la profession. 

Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l'art 
de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu'un 
des nôtres insulte à l'art même qu'il exerce, avons soin de 
jeter sur sa fiiute un pan de notre manteau, gardant le 
reste du manteau pour nos jours d»^ défaillance! 

Et vous avez eu raison, même en lui donnant fort pour 
cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin : son mérite 
et son talent, tout ce ([u'il a fait, tout ce qu'il doit faire 
encore, plaident en sa laveur. C'est un grand esprit, mieux, 
encore, un homme d'honneur, i^rand ennemi des forces 
injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, 
opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres 
françaises feraient une grande perte en perdant M. de 
i^ontmartin. 

I. Revue des Deux Mondes, i7) novembre i8()i. 



206 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y 
marchez d'un pas léger, et votre parole a l'accent vrai. 

Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez 
sur toutes les déférences de votre ancien '. 

Toutes ces choses sont bien loin. Quand un 
combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il 
suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques 
grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provo- 
quée par les Jeudis de Madame Charbonneau, et à 
laquelle prirent part les abeilles — et les frelons 
— de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a long- 
temps. Il a suffi, pour la faire tomber, dun peu 
de ce sable que nous jettent en passant les 
années : 

Hi motus animorwn atque hœc certamina tanta 
Pulveris exigui jaclu compressa quiescunt. 

De tout ce bruit, de cette querelle littéraire 
autrefois si fameuse, il ne reste plus aujourd'hui 
qu'un souvenir à demi effacé et un « diable de 
petit livre » , — non le volume rose ou bleu édité 
par Michel Lévy, mais celui qui parut dans la 
Semaine des Familles, où il faudra bien qu'on aille 
le chercher un jour. — un petit livre ingénieux, 
charmant, spirituel au possible. — et qui vivra. 

I. Correspondance de Jules Janin, p. 22 '|. 



CHAPITRE XI 

LA GAZETTE DE FRANCE. — ENTRE CHIEN 
ET LOUP. — LES NOUVEAUX SAMEDIS. - 
LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN. 

(1862-1 867) 



L 'Avenue Trudaine. — Frédéric Béchard et Amable Escande. 

— L'entrée à la Gazelle de France. — M. Silvestre de Sacy. — 
Entre chien cl loup. — La Revue <les Deux Mondes et la signature 
F. de Lagenevais. — M. Challemel-Lacour et Ms'' Dupanloup. — 
A Pradine, chez Joseph Autran. — Alexandre Dumas fils et 

les Idées de W"" AuhruY. — Mort de Joseph d'Orligue. — Au- 
rélien Scholl, le .\ain jaune et le Camarade. — Les menus de 
M. Bec. — Les (Àiurriers de Paris, de ï Univers illuslrè. — l'ont- 
martin est cité par le V. Félix en chaire de Notre-Dame. — Les 
Nouveaux Samedis, Arthur de Boissieu et les Lellres d'un PassanU 

— Les Corbeaux du Gévaudan. — Joseph Joubert. — Une lettre 
en vers. 



I 



Il faut bien croire que la Crise C/inrlionneaa 
navait pas élé trop meurtrière pour l'ontmartin, 
puisque, dès le mois de juillet i8()2, alors que les 
derniers bruits de la bataille nétaicnl pas encore 
éteints, il publiait dans le (.^orrcyto/ulaul, sur les 



a()8 ARMAND DE PONTMAUTIN. 

Misérables de Victor Hugo* , une longue étude qui 
est un de ses morceaux les plus achevés. 

A la fin des Jeudis, George de Vernay, le maire 
de Gigondas. retourne dans la capitale, qu'il avait 
juré de ne plus revoir, et il reprend a cette vie 
littéraire contre laquelle tous les serments res- 
semblent à des serments d'ivrogne et de joueur ». 
Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit 
même ce moment pour s'installer dans un coquet 
appartement, au n" 8" de l'avenue Trudaine. 
Comme au 5i de la rue Saint-Lazare, il y habitera 
pendant huit ans, de i863 à 1870. 

L'avenue Trudaine était alors une oasis d'hon- 
nêtes gens et de maisons correctes à l'extrémité 
de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, 
mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir 
étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses 
rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de 
chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de 
pantoufles éculées, de corsages équivoques, de 
maquillages déteints, de chignons suspects; tout 
un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, 
de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, 
de déclassés, de fruits-secs et de raies. — où la 
Commune recrutera plus tard ses colonels, ses 
chimistes et ses pétroleurs. Au haut de cette rude 
et orageuse montée, vous vous trouviez dans une 
large avenue, plantée d'une double rangée de pla- 

1. Le Corrfspoiidaiit des 20 juillet et 20 août 1862. — Semaines 
liUéraires, t. II, p. i-<)2. 

2. Aujourd'hui n° 18. 



LA GAZETTE DE FRANCE. 3(u) 

tanes, et aussitôt il vous semblait que vous res- 
piriez un autre air : 

A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de 
maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voi- 
tures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de pro- 
meneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des 
arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquille- 
ment leur journal. Aux lenctres entr'ouNerles. à travers de 
légers nuages de mousseline, des sourires de mamans, de 
fins visages de bébés agitant à la brise printanière les ballons 
roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épar- 
gnés par la démolition universelle, dans l'épaisseur des 
marronniers de la cité Malesherbes, que n'haijitait pas 
encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux 
sarcasmes du terrible lanlernier. Derrière la grille des petits 
hôtels, on vovait des volées de moineaux se disputant les 
miettes de pain éparpillées par les élèves de l'Ecole com- 
merciale ou ceux du collège Uollin. A la sortie des classes, 
c'étaient des cris de joie, des gazouillements d'oiseaux déli- 
vrés de leur cage, d'amusantes poussées d'adolescents en 
belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le 
plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une minia- 
ture de l'Éden à vingt pas d'un diminutif de l'enfer; une 
vague sensation d'apaisement et de bien-être. J'ai passé là 
huit ans, et je dois croire que j'y étais à peu près heureux, 
puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où le Siècle 
me qualifiait d'idiot et où le Cliarivari me traitait d'im- 
bécile ' . 

En même temps qu il quittait la rue Saint- 
Lazare pour l avenue Trudainc, il transportait ses 
pénates littéraires à la Gtcellc de France. 

Pontmartin se trouvait un peu gêné à VUnioti, 

I. Souvenirs (l'an vieux criliijuv, t. II. p. ■i')-i. 



270 ARMAND DE POXTMARTIN. ■ 

OÙ il était entré, nous l'avons vu, en i858. Grave, ^ 

solennel d'allure, souvent dogmatique, le journal 
de M. Laurentie n'était pas le cadre qui convenait 
à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à 
ses boutades humoristiques. Dès qu'il put le faire 
honorablement et sans rupture, il cessa sa colla- 
boration. Je ne lui cachai pas mon regret de le 
voir abandonner une feuille plus pohtique sans 
doute que littéraire, mais qui, la première parmi 
les feuilles parisiennes, avait accueilli ses cause- 
ries de province. Il me répondit, le 10 jan- 
vier i863 : 

Ce qui m'a décidé, mon cher ami, c'est le désir de rendre 
service à mon compatriote Frédéric Béciiard -, qui m'avait 
donné des preuves de dévouement pendant la crise Char- 
bonneau. Or, Béchard avait grande envie d'être mis en pos- 
session d'un feuilleton dramatique, ce qui est le hoc erat in 
votis d'une certaine catégorie d'écrivains parisiens. Nous ne 
voulions pas déloger le pauvre Escande-, qui en serait mort 

1. Frédéric Béchard était né à Nimes en novembre iSa^- Jour- 
naliste, il a collaboré à V Artiste, à la Mode nouvelle, à la Patrie, à 
la Revue de Paris, a la Gazette de France, etc. Romancier, il a pu- 
blié les Existences déclassées (iSôg), et Jambe d'argent, scènes de la 
grande chouannerie (i865). Auteur dramatique, il a fait jouer à 
l'Odéon les Tribulations d'un grand homme (1847J et le Passé d'une 
femme {i85g), et au Vaudeville les Déclassés (i856). Il était fils de 
Ferdinand Béchard (i 799-1 870), l'un des meilleurs lieutenants de 
Berryer, député de la droite de i8'j2 à i846, puis représentant du 
Gard aux Assemblées de i848 et i849- 

2. Amable Escande, né à Castres (Tarn) en 1810. De i834 à 
i848, il écrivit dans la Gazette de France, la Mode et l'Union. Après 
le 24 février, il alla prendre la direction de l'Écho du Midi, à Mont- 
pellier. Un de ses articles fut l'occasion d'un duel fameux entre 
M. Aristide Ollivier, rédacteur en chef dn SuJJraije universel, et le 
comte de Ginestous. M. Ollivier, frère du futur ministre de l'Em- 



LA GAZETTE DE FRANCE. 271 

de chagrin, et Janicot ' a mis pour condition que nous en- 
trerions ensemble, l'un portant l'autre. Cela durera tant 
que je pourrai y sulTire. Mais je sens que je vieillis. Je suis 
comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que 
certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens 
vieux, les notes qui me resleraient, ce serait la charge, la ca- 
ricature, la fantaisie en prose et môme en vers, toutes choses 
qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à 
des anachronismes ou à des y;rimaces. 



Sa collaboration à la Gazelle de France devait 
durer vingt-huit ans. Il l'inaugura, le samedi i3 
décembre 18G2. par un article sur le roman de Si- 
bylle, par Octave Feuillet. 

Ses feuilletons de la Gazelle — ils paraissaient 
sous le titre de Semaines lilléraires — ne se res- 
sentent aucunement — est-il besoin de le dire.^ — 
de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 
10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu'il 
parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de 
M. Ernest Feydeau ou de M"" Sand. de M. Guizot 
ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à Ibeure son 
goût, très vif en effet — et très ancien — « pour 
la charge, la caricature, la fantaisie en prose et en 

pire libéral, fut tué sur le coup, cl M. de Ginestous grièvement 
blessé. A la suite de cette malheureuse allaire, Escande revint à 
l'aris (i85i) et rentra à ï Union, puis à la Gazette de France, dont 
il ne se sépara, après une longue et très aclive collaboration, que 
pour devenir directeur de la Gazette du Languedoc à Toulouse. 

I. M. Gustave Janicot était, depuis i8()j, directeur de iAGazetle 
de France, oh il avait succédé à M. de Lourdoueix, et où il défend 
encore aujourd'hui avec un talent toujours jeune et une inlassable 
vaillance la cause de la monarchie et celle de l'Eglise. 



272 ARMAND DE PONTMARTIN. 

vers )). Son article sur la Sorcière de Michelet* 
est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement 
égalé. Le jour 011 il écrivit ce feuilleton, il était en 
fortune, selon le mot de M"" de Sévigné. 

Un jour que Pontmartin faisait visite à M, Sil- 
vestre de Sacy, celui-ci le gronda doncement de 
son engagement hebdomadaire. « Quand on écrit 
un article par semaine, lui disait l'académicien, 
c'est beaucoup s'il y en a un de bon sur quatre ! » 
Pontmartin n'en demandait pas tant, — ce qui ne 
l'empêchait pas de mettre souvent quatre fois de 
suite dans le mille. 



II 



Au commencement de 1 863, il écrivait encore 
dans le Journal de Bruxelles. D'une de ses lettres 
de cette époque, je détache ces lignes : (( Le direc- 
teur du Journal de Bruxelles a soin de me relancer 
de temps en temps ; les lettres que je lui adresse 
m'amusent, sauf à ne pas produire le même effet 
sur les lecteurs belges. J'y trouve une sorte de sou- 
pape pour les commérages parisiens qui ne peu- 
vent trouver place dans ma Causerie littéraire, et 
j'y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas 
toujours du goût de M. le comte Treilhard^. » 

1. Janvier i863. — Semaines Ultéraires, t. II. p. 233. 

2. Lettre du 7 avril i8()3. — Le comte Achille Treilhard, petit- 
fils du conventionnel, était depuis le 28 août 1862 directeur de la 
presse. 



LA GAZETTE DE FRANCE. 278 

Du i"' janvier iSG."*) au 9 juin, jour où prit fui 
sa collaboration au Journal <le Bruxelles, Pontmar- 
tin n'envoya pas à la feuille belge moins de onze 
articles. 

Sa grande alTaire. au demeurant, était la publi- 
cation de ses Causeries littéraires. Chaque année, 
il en donnait un nouveau volume. En 1862, i863 
et i8G-'i. parurent les trois séries des Semaines lii- 
iéraires. Pendant que s'imprimait la troisième 
série, il tomba très gravement malade et force lui 
fut d'interrompre ses Samedis. Le 27 février i8G'j. 
il fut atteint d'une tluxion de poitrine, qui mit ses 
jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu'il 
put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à 
la Mûre, oîi il n'avait pas à redouter l'invasion des 
affaires et des visites qui. aux Angles, seraient 
venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne 
dura pas moins de quatre mois, passés dans l'Ar- 
dèche et coupés par une saison de trois semaines à 
\ichy. — (( Vichy est le lieu le plus ennuyeux de 
la terre, m'écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le 
sophisme médical qui m'a envoyé à des eaux diges- 
tives sous prétexte de réparer d'une pleuro-pneu- 
monie l'irréparable outrage : je n'ai qu'une con- 
solation, c'est de voir mon Empereur, dont l'état 
empire, plus alfaissé et plus déjeté que moi... » 
Comme sa lettre renfermait deux ou trois calem- 
bours, j'en conclus que le mal était décidément 
conjuré. La rentrée aux Angles n'eut lieu qu'à la 
fin d'août, et il y resta six mois afin d'éviter l'hiver 
parisien. 



27 '« ARMAND DE PONT MARTIN. 

Le I" mars i8G5. il réintégrait l'avenue Tru- 
daine et préparait la publication de la première 
série des \ouveaux Samedis. Tandis qu'autrefois à 
ses volumes de critique se venaient joindre des 
volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il 
semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d ima- 
gination. Il avait bien donné au Correspondant de 
i863 un court récit. Ln Trait de lumière^; mais 
c'était tout. En i865. il revint au roman, et il y 
fut ramené, on va le voir, par des motifs qui 
n^avaient rien de romanesque. 

Il m'écrivait, de Paris, le 27 avril i865 : 

Laprade est parti vendredi ; Gaillard annonce son départ 
pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires 
mettent en fuite tous ceux qui n'ont pas à Paris une chaine 
d'or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes litté- 
raires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus 
méridionaux me manquant à la ibis, je me suis effrayé, et 
j'ai accepté les otTres de ^lustration, qui désirait rompre avec 
le Siècle, son Ijateau remorqueur, et passer de gauche à 
droite. Mais je me suis embarqué dans une série fantastique 
qui m'efPrave et où. comme Petit-Jean, ce que je sais le 
mieux, c'est mon commencement. Il me manque, pour y 
réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l'ancien 
et du nouveau Paris, et une foule d'autres choses... 

On était alors au plus fort des démolitions de 
Paris. L'œuvre était grande, utile, nécessaire 
même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs 
n'y trouvaient pas leur compte. On leur donnait 

I. Le Correspondant du 25 septembre i863. 



LA GAZETTE DE FRANCE. 27:3 

une belle lampe toute neuve, propre et bien 
polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de 
rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient 
le conte des Mille et une Nuits, et ils se demandaient, 
comme Aladin. s'ils n'allaient pas perdre au troc 
et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le 
Magicien africain, — c'est M. Haussmann que je 
veux dire. — n'était pas précisément la lampe mer- 
veilleuse. A mesure que le vieux Paris s'elfaçait 
et que s'élevaient les nouvelles bâtisses, leur ima- 
gination réagissait contre cette immense débâcle de 
toutes les poésies du passé. Plus les boulevards 
s'allongeaient, plus les rues s'élargissaient, plus les 
façades neuves rivalisaient de monotonie et de 
blancheur, plus ils s'enfonçaient dans leurs souve- 
nirs et leurs songes. C'est cet état d'ûme dont la 
description avait tenté Pontmartin. 

Il supposait un vieillard, poète ou artiste en 
son temps, contemporain des premiers récits 
d'Hoflmann et des promenades de Victor Hugo à 
travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le 
chevalier Tancrède — ce sera le nom de son héros 
— revient à Paris après de longues années d'ab- 
sence ; il regarde autour de lui et se demande avec 
angoisse si l'âge a obscurci sa vue ou s'il est le 
jouet d un cauchemar. Le berceau de son enfance, 
le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le 
refuge de ses chagrins, tout a disparu: il ne sait 
pas même où loger ses regrets; il lui semble que 
son exil recommence sur les lieux mêmes où il 
vient de finir : c'était son corps qui n'avait plus 



27O ARMA>D DE POMMARTIN. 

de patrie; maintenant, c'est son âme. Là où il ne 
se croyait qu'absent, il se reconnaît étranger. Bien 
des images perdues au fond de sa pensée s'y ré- 
veillent pour mourir encore ; bien des liens qui 
s étaient détendus se resserrent un moment pour 
se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette 
maison, cet escalier, cette chambre, autant de 
figures aimées, devenues des visages indifférents; 
s'ils ont encore des larmes dans les yeux ou des 
sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont 
pour d'autres que lui. 

Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir 
le trop près et se rejetant sans cesse dans le loin- 
tain, le chevalier Tancrède vit moins avec les 
réalités du présent qu'avec les fantômes du passé. 
Les villes ont des âmes comme les hommes. Le 
vieux Paris a une âme ; le chevalier la connaît, 
il laime, et c'est elle qu'il regrette et qu'il pleure. 
C'est elle qu'il essaie de retrouver dans ses longues 
flâneries du soir à travers un Paris bizarre, e/itre 
chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, 
railleur, sinistre, imaginaire. 

J'avais applaudi aux premiers chapitres qui 
avaient pour litre, dans Vlllustrafio/i, Paris fantas- 
tique, Pontmartin m'écrivit, le 9 juin 1860 : 

Je vous remercie de ce que vous me dites d'encoura- 
geant au sujet de Paris Jantaslique. Je ne savais pas trop 
bien, au début, où j'allais et ce que je pouvais faire; à pré- 
sent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus 
clairement, et j'y mets un peu de passion, ce qui est tou- 
jours une chance de réussir. Cela s'appellera, chez Michel 



LA GAZETTE DE FRANCE. ■>--- 

Lévv, Entre chien et loup, et si je ne m'essouffle pas trop 
vite, il est possible que cette série suffise au volume tout 
entier... 

Ce fut seulement au printemps de 1866 que le 
livre parut. « Savez-vous, mon cher ami, me man- 
dait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui 
dépend la date précise de la mise en vente de mon 
petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des 
Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest 
Renan. En d'autres termes, Michel Lévy prétend 
que. dans mon intérêt même, je ne dois pas paraî- 
tre dans la même semaine que ces nouveaux 
Ap(}lres qui absorberont, pendant huit jours, toute 
son activité commerciale. Soit; mais j'aimerais 
mieux céder le pas à un bon livre... » 

D'une autre lettre, écrite quelques jours après 
la publication, qui eut lieu le 19 avril, j'extrais ce 
passage : 

... Je n'ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous 
avez d'assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour 
avoir constaté, soit dans l'Illustration, soit dans le vo- 
lume, que j'étais arrivé à la 79' page sans savoir ou j'al- 
lais. Mon idée avait été d'abord de faire une série de ta- 
bleaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient 
été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne 
tardai pas à reconnaître que l'entreprise était au-dessus 
de mes forces, et que je n'avais pas d'ailleurs le pied assez 
parisien pour m'en tirer. C'est alors que j'employai le colTret 
d'Adolpliine comme planche de sauvetage, et que je pus 
tant bien que mal arriver jusqu'au port. J'avais paru dans 
de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement 
haché et si peu remarqué dans V Illustration, que, sans vous 
et Michel Lévy, je ne l'aurais peut-èlrc pas publié en vo- 



278 ARMAND DE PONTMARTIN. 

lume. Vous voyez que les remerciements que je vous dois 
sont de plus d'un genre; certes, si j'avais reru, l'an passé, 
le quart des encouragements que je reçois aujourd'hui, je 
puis dire que je n'aurais pas si souvent jeté le manche après 
la cognée et que le livre serait meilleur'... 

L'apparition d'Entre chien et loup coïncidait 
avec les préliminaires de la guerre austro-prus- 
sienne. Le petit volume allait donc avoir contre 
lui, non seulement Renan et ses Apôtres, mais 
encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le 
chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, 
c'était le pot de terre contre le pot de fer. Le 
pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en 
éclats. Il résista si bien que, peu de semaines 
après, il fallut procéder à une nouvelle édition. 
Ce fut, pour l'auteur, l'occasion d'écrire une très 
spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son 
livre de « n'être pas un roman dans l'exacte ac- 
ception du mot », il répondait ; 

... Est-il bien nécessaire que toute œuvre d'imagina- 
tion et de fantaisie soit un roman? ... Fant-il croire, comme 
Sganarelle, que tout soit perdu si, de la première page à la 
dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, 
ficelés, serrés comme la cravate d'un garçon de noces, en 
vue du grand événement qui doit combler les vœux d'Ar- 
thur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de 
Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au 
cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante 
des facultés humaines, et n'est-ce pas la condamner à une 
véritable servitude, que de la forcer à s'ajuster toujours aux 

I. Lettre du n mai 18G6. 



LA GAZETTE DE FRANCE. 279 

mêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer 
par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? 
Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt- 
cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de 
trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous 
me pardonneriez d'avoir essayé de faire un roman qui n'en 
soit pas un. 

La vérité est que le livre manque d'unité. La fin 
ne correspond pas au début. Commencé comme 
un conte fantastique, l'ouvrage se continue et se 
termine comme un roman : qiiesta coda non è di 
qiieslo gatto. 

Ce petit volume à'E/dre chien et loup n'en méri- 
tait pas moins son succès. Le chapitre sur Maria- 
Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur 
la Thérésa du café Bataclan, eût suffi à le justifier. 
Ce n'est qu'un pastel, mais dont les couleurs n'ont 
point pâli, et que ne doit pas faire oublier leau- 
forte glissée quelques mois plus tard par Louis 
Veuillot dans les Odeurs de Paris ^. 



III 



L'auteur des Causeries littéraires avait quitté la 
Revue des Deux Mondes en mai 1 862 . Buloz et Pont- 
martin ne pouvaient pas s'entendre et ils ne pou- 
vaient pas non plus se passer l'un de l'autre. Ils 
ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouiller 

I. Pages i'|(i-i5o. Les Odeurs (/c l'aris parurent en novembre 
i8(36. 



aSo ARMAND DE POMMA RTIN. 

et de se raccommoder. Le i" juin 18GG, la Revue 
publiait un article intitulé : Symptômes du temps. 
La Curiosité en littérature. IDEES ET SENSA- 
TIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé : F. de 
Lagenevais. L'article était de Pontmartin; nul ne 
pouvait s'y tromper. Comme je lui en avais écrit 
aussitôt, il me répondit, le 7 juin : 

... L'article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le 
retrouverez probablement dans mon douzième volume. 
Comme j'avais été obligé de l'abréger pour des nécessités de 
pagination et comme je n'étais pas bien sur que le ton géné- 
ral ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de 
mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sen- 
sation et de l'idée, j'ai accepté la proposition de Buloz, qui 
a été, pour la première fois, d'avis de recourir à cette élas- 
tique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en 
os n'existe pas... 

Le I" juillet et le i" août 186G, deux autres 
articles — l'un sur les Romans nationaux (?) de 
MM. Erckmann-Chatrian, l'autre sur le roman de 
Dumas fils: Affaire Clemenceau: mémoire de Vac- 
eusé, — paraissaient également sous la signature 
Lagenevais. Dans le tome IV des Nouveaux Samedis, 
à la suite de ces trois articles, on en trouve un qua- 
trième, sur la Littérature pieuse, qui a son his- 
toire. La voici, telle que l'a contée, dans une de 
ses lettres, Pontmartin lui-même : 

Puisque aous aimez, m'écrivait-il, à connaître nos des- 
sous de cartes littéraires, voici l'histoire de ce chapitre. 11 
devait paraître dans la Revue des Deux Mondes et faire suite, 
sous le titre de Symptômes du temps, aux trois morceaux qui 



LA GAZETTE DE FRANGE. iSi 

ouvrent ce nouveau volume. Quand je quiltai Paris en juil- 
let 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait 
à la Revue, me demanda, presque en forme de gageure, si je 
me croyais capable de faire un article où, tout en restant 
chrétien bien sincère et bien net, je ne m'écarterais pas trop 
des traditions de la rue Saint-Benoit. Il paraissait y voir un 
moyen de conciliation ; j'acceptai. D'autre part, — car je ne 
crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses, 
— j'en voulais un peu à Mî"' Dupanloup, qui, se donnant 
la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l'usage 
des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgnes ' 
(ma béte noire) et avait complètement passé sous silence 
mes Causeries littéraires. C'est sous cette double influence 
que j'écrivis -mon article. Mais je perdis du temps; je fus 
surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inon- 
dations de septembre. Mon article ne partit des Angles que 
le 1" octobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l'article 
tomba entre les mains de M. Challemcl-Lacour-, démagogue 
et Yoltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d'un 
mois, l'article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons 
que cela n'était nullement dans l'esprit de la Hevue; si bien que 
M. Buloz m'a avoué en décembre ne m'avoir pas lu : mais 
dans l'intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés 
les mandements et la brochure^ de l'Evèque d'Orléans, et 
la situation s'était tellement envenimée, que Buloz voulait 
attaquer M^' Dupanloup devant les tribunaux!!! Je repris 
mon manuscrit; j'aurais dû peut-être le jeter au feu; mais 
vous connaissez les secrètes laiblesses des auteurs; je le fis 
lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. 11 n'y trouva rien 
ou presque ricii qui dut m'empècher de le publier. Voilà 
toute l'hislorielle, mon cher ami, et maintenant vous voyez 



I . Auteur d'une Histoire de Clirisloplu' Colomb. Voir sur hii les 
Caiisrrirs ilii Suinrdi, t. Il, p. 3i-{-3!3. 

:i.M. Challcmel-I.acour fui, jïcndanl quelques mois, gérant de la 
Revue des l),ii.r Mondes, après la mort de M . N . de Mars. 

3. Lettre pastorale sur les Mullteins cl les Si'jiies du teiniis. 



282 ARMAND DE PONTMAKTIN. 

combien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces 
questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au 
public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci 
toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous 
ne dites pas * ! . . . 

IV 



Le I" août t86G, nous venons de le voir, Pont- 
martin avait publié un article sur Alexandre Dumas 
fils. A l'automne, il devait se rencontrer avec l'au- 
teur du Demi-Monde, à la campagne, chez leur ami 
commun, M. Joseph Au tran. Le i5 octobre, ce der- 
nier lui écrivait de La Malle, l'un de ses châteaux' ; 
il en avait presque autant que le roi de Bohême : 

... Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez 
moi jusqu'au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je 
espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pour- 
riez l'être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus 
tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! 
Figurez-vous que nous aurons la prim.eur de cette comédie 
que Dumas vient d'achever à peine. Il l'apporte dans sa 
valise. « J'ai hâte, m'écrit-il, de vous lire cette curieuse 
étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait. » C'est à 
Pradine'^ que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n'est- 
ce pas?... )) 

Pontmartin n'avait garde de ne pas répondre à 
ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les pre- 

I. Lettre du 1°"^ juillet 1867. 

■2. Situé dans la commune de Cabriès, canton de Gardanne, 
arrondissement d'Aix (Bouches-du-I\hùne). 

3. Le château de Pradine, commune de Grambois, canton de 
Pertuis, arrondissement d'Apt (Vaucluse). 



LA GAZETTE DE FRANCE. 283 

miers jours de novembre, non à Pradine, mais à 
La Malle. L'auteur des Jeudis et des Samedis passa, 
dans l'hospitalière maison du poète, une délicieuse 
semaine'. Dumas lut sa comédie, les Idées de 
M"'^ Aahray. H n'était pas seulement un habile dra- 
maturge, c'était aussi un merveilleux causeur. 
Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. 
De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran : 

Les Angles, mercredi soir, i4 novembre. 

Mon cher ami, Ggurez-vous que je n'ai quitté Marseille 
que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas 
voulait m'emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, 
cl en mille autres lieux 1 J'ai triomphé de ce iascinateur et 
de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la 
vertu est toujours récompensée, j'ai trouvé au logis deux des 
plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon 
seuil... Je n'avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour 
me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos 
meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines de 

I . Voir, dans les Souvenirs d'un vieux mélomane, le chapitre xvii, 
une Partie de boules. Souvenirs des vacances de ISGO. Pontmartin y 
a placé une très exacte description de La Malle : « Sur l'ancienne 
route royale d'Aix à Marseille, à une distance à peu près égale en- 
tre la vieille capitale du Parlement et la nouvelle capitale de la 
Méditerranée, à deux portées de fusil du Pin, autrefois relais de la 
poste aux chevaux, aujourd'hui bureau de la poste aux lettres, on 
voit une jolie maison de campagne, qui a l'esprit de n'ôtre ni un 
château, ni une villa, ni une biisli<le. De grands arbres, presque 
aussi vieux, mais beaucoup plus beaux que des académiciens, 
d'élégants massifs de marguerites, de dahlias et de chrysanthèmes, 
des allt'cs plantées de sycomores et de saphoras, une gracieuse 
façade se tournant à demi du côté des champs et des collines, 
comme pour éviter les regards indiscrets ou la poussière du grand 
chemin : entre la maison et la route un quinconce d'ormeaux 
séculaires sur une terrasse séparée des passants par une grille. » 



284 ARMAND DE POTMAUTIN. 

votre image. Quelle semaine ! quels sujets de réflexions de 
toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efl'orts, 
me rendre un compte bien net de l'impression qu'a pro- 
duite sur moi le héros de la fête. C'est à peine s'il suffirait 
de me dédoubler pour faire le triage. L'esprit est ravi, le 
cœur est attristé, l'âme n'est pas satisfaite. Ce type si mo- 
derne, si profondément et si brillamment contemporain, 
intéresse et émeut par la peine même qu'il prend pour trou- 
bler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures 
d'intérêt et d'émotion. C'est un plongeur intrépide et ro- 
buste qui a touché du pied le fond de la mer, qu'un prodi- 
gieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de 
regarder en l'air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et 
de l'horizon, s'obstine à regarder, à travers cette onde per- 
fide qui n'a plus de secrets pour lui, les plantes marines et 
le sable, le gravier et la vase où il a failli s'empêtrer et 
s'embourber. On lui sait gré de ce qu'il est en songeant à ce 
qu'auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son 
premier entourage, les leçons qu'il a reçues, les exemples 
qu'on lui a donnés. On l'admire, on l'aime... et on le 
plaint... mon ami ! Nous à qui la vertu est apparue tout 
d'abord sous les traits d'un père et d'une mère, songeons à 
ce qu'il y a eu d'affreux dans cette situation où c'est une 
chose énorme, presque héroïque, d'être tout à fait un hon- 
nête homme, un galant homme selon le monde ! 

Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, 
n'avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui 
fit part de ses impressions dans une lettre du 
2 2 novembre : 

... Savez-vous ce qui m'a guéri... pour quelques mois ? 
La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du 
bel esprit français de i866, le produit le plus complet, le 
plus brillant, et, pour être juste, le j)\us propre de la société 
moderne, une intelligence d'élite, le Morny du coup de 



LA GAZETTE DE FRANCE. 28.") 

théâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la 
patente et le brevet avec garantie du gouvernement ! Et re- 
marquez qu'il est charmant, (|ue je crois même qu'il se 
calomnie ([uand il fait étalage de table rase et de matéria- 
lisme pratique ; mais, grand Dieu ! que sont donc les autres? 
Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de 
ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d'or crois- 
sant sur les bords d'un lac empesté. Il a, lui, cinquante 
excuses pour une ; nous, nous n'en aurions point. 

Fils d'un père lionnête homme et d'un fervent chrétien, 
A ce Danois du drame, ami, n'envie/ rien !... 

Le lendemain du jour oi^i il écrivait cette lettre, 
un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le 
frapper au cœur. Sans que rien l'y eût préparé, il 
apprenait la mort de Joseph d'Ortigue '. l'éminent 
critique musical, son compatriote et son plus in- 
time ami. 11 m'écrivit le 28 novembre : 

... Le 23, j'ai été foudrové en ouvrant le Journal des Dé- 
bats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans pré- 
paration aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la 
mort subite de mon pauvre vieil ami d'Ortigue. Il y a de 
cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma doulou- 
reuse stupeur, je ne puis m'accoutumer à l'idée que je ne 
reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, 
de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l'homme 
dont les sentiments, les goûts, les rêves s'accordaient si bien 
avec les miens qu'on nous appelait les inséparables. Vous 
lirez dans la (ja:eUede samedi prochain l'hommage que j'ai 

1. .loseph-F.ouis d'Ortigue, né à (lavaillon (Vaucluse) le >.■>. mai 
if<02. mort à Paris le io novembre if<(i(i. Il a fait la critiqui- musi- 
cale clans la (Jiiotidiennr, VJ'Jrr iwiivcUc, VOi/ution piiblitjiir. le Jour- 
uni lies Drbals. et publié plusieurs ^olumes de lill< rature et d'bistoire 
musicales : la Sainle-BaiiiiK', le lialcoii de l'Oitèra, la Mtisi<iue à 
l'ctjlisf. In Miisù/ae au lliéùtre, etc. 



286 ARMAND DE PONTMARTIN. 

essayé de lui rendre. Je n'ai pas dit la moitié de ce que 
j'aurais dû et voulu dire : il m'aurait fallu une feuille de 
Revue, et l'on m'aurait répliqué sans doute que d'Ortigue 
n'était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. 
Enfin, je suis allé au plus pressé. 

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longue- 
ment d'un homme que vous ne connaissiez pas, et d'une 
douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement 
plein de mon sujet qu'il m'arrive plusieurs fois dans la 
journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pou- 
voir les retenir et d'être obligé d'interrompre ce que j'écris 
ou ce que je fais. En face de cet avertissement, je suis bien 
peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé 
à vous écouter lorsque vous me pariez de l'Académie, comme 
vous le faites encore dans votre dernière lettre... 



Quelques jours après, je recevais l'article de la 
Gazette ; je me reprocherais de n'en pas reproduire 
ici les dernières lignes, si vraiment belles et si 
touchantes : 

... L'auteur de la Messe sans paroles, s'il a pu se recon- 
naître avant de mourir — ce que j'ignore encore en écri- 
vant ces lignes ! — aura eu le droit de se dire que, pendant 
trente-sept ans de journalisme, il n'avait pas publié un mot 
offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux 
à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage ! 
Pour moi, aussi faible qu'il était fort, aussi nerveux qu'il 
était doux, aussi mauvais qu'il était bon, sans renseigne- 
ments sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison 
en deuil, je n'ose encore mesurer l'étendue de ma perte : je 
craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en 
ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, cl ce 
que je connais le mieux dans la grande ville, c'est la rue 
qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux 
vacances, il me devait une longue visite; il était heureux de 



LA GAZETTE DE FRANCE. ^67 

s'acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jus- 
qu'à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le rece- 
voir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront 
jamais ! Echange inépuisable d'idées, de sentiments, de ré- 
cits, de confidences, de raison et de folie ! Perdu tout cela, 
perdu pour toujours! Lne mort comme celle-là, c'est un 
pas de plus que fait l'ombre de la nuit pour envahir l'ami 
qui reste. Bon et cher Joseph ! « Je n'ai plus ni soir ni ma- 
tin ! » disait d'Alembert en perdant une de ses vieilles 
amies. C'est avec un autre battement de cœur, un autre 
déchirement d'amitié et un autre recours vers le ciel, que je 
te dis : (( Sans toi, il me semble que la ville et la cam- 
pagne, que Paris et la province vont me manquer en 
même temps' ! » 



Au milieu de décembre. Pontmartin regagnait 
Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son 
cher d'Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multi- 
pliait plus que jamais sa copie. On retrouvait un 
peu partout sa signature, même dans un petit 
journal dirigé par Aurélien SchoU". le Camarade. 
Autran ne laissa pas d'être surpris et quelque peu 
scandalisé. Une lettre de Pontmartin. du 20 fé- 
vrier 1867. lui donna le mot de l'énigme : 

Mon cher ami, 

Tn quofjiie... et vous aussi, vous avez cru que j'écrivais 
dans le Camarade! Hélas! j'expie encore, en 67, mes sol- 

I. Nouveaux Samedis, t. IN, p. i '|8- 

•t. Aurélien Scholl (i833-i()o«). auteur dramatique et journa- 
liste. Il a, pendant un demi-siècle, alimenté de ses clironiques une 



288 ARMAND DE PONTMARTIN. 

lises de 63. Après celle crise, cherchant quelques appuis 
dans la petite presse dont les picpàres avaient fini par être 
pour moi ce que sont les tavans cl les moustiques pour les 
rosses les plus paisibles, cédant d'ailleurs aux instances de 
Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles 
au Nain Jaune : quelques mois plus lard, la chose tomba 
d'elle-même. Mais M. Aurélien SchoU, que je n'ai pas vu 
depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le ré- 
dacteur du Camarade, trouve commode et économique d'y 
répéter, sans me consulter, les vieux articles duAain Jaune; 
voilà toute l'histoire... 

Le beau-père d'Autran, M. Bec, était célèbre 
sur tout le littoral de la Méditerranée par l'exquise 
finesse de son goût et le génie de son cuisinier ; il 
aurait rendu des points à Brillât-Savarin et à 
Grimod de ^^la Reynière, et c'est lui qui fut l'in- 
venteur des trois côtelettes grillées l'une sur l'autre, 
et dont un gourmand ne mange que celle du mi- 
lieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau- 
père, et c'est sans doute en souvenir des plantu- 
reux menus de La Malle, de Pradine et de l'hôtel 
de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, 
dans sa lettre du 20 février : 

Là-dessus, cher ami, je vous quille; voici, d'aujourd'hui 
au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas 
ceux du baron Brisse : 

Samedis de la Gazette, purée à la Chambord. 

Mercredis delVUnivers illustré, sauce aux câpres, pointes 
d'asperges au gros sel. 

Une notice surlM. Thiers pour VJlhistration; salade com- 
posée (se mange avec des oublis). 

vingtaine de journaux, et il a créé une nuée de petites feuilles, la 
Silhouette, le A(((;/ Jaune, le Club, le Jurlxcy, le Lor(ji\on, etc.. etc. 



LA GAZKTTE DE FRANCE. <8(> 

Un roman pour le Figaro, flanqué de petits fours ! 

Et tout cela parce qu'un chimiste a inventé la fuchsine,' 
parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens 
que cette poudre tue à tout jamais nos garances. 

Pontmartin parle ici de ses mercredis de Ylni- 
vers illustré, où il faisait à ce moment le Courrier 
de Paris, pour suppléer le courriériste en titre, 
M. Paul Parfait', absent ou empêché. Outre qu'il 
obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, 
le propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il 
excellait, l'amusaient. Trois ans de suite — 18GG, 
1867, 1868 — il lui arriva de faire, pendant plu- 
sieurs mois ou plusieurs semaines, l'intérim de 
M. Parfait. Son nom, d'ailleurs, ne paraissait pas. 
Les (lourriers de Paris étaient uniformément signés 
Gérôine. Mais quand Pontmartin tenait la plume, 
les lecteurs s'apercevaient bien vite qu'on leur 
donnait, non plus seulement du Parfait, mais du 
plus que parfait. 

Les Idées de M'"" Auhray, dont les hôtes de La 
Malle avaient eu la primeur, furent jouées au 
Gymnase le iG mars 18G7. Quelques semaines 
plus tard, Pontmartin rendait compte en ces 
termes, à Autran, de la première représentation 
et de ses suites : 

... Vous parlez d'Alexandre Dumas fils et de sa pièce; 
ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu'on 
pourrait supposer d'après certains articles et d'après l'effet 

I. Paul l'AnFAiT. ne à Paris le ■«.'? octobre i8'|i, journaliste et 
romancier. Il fut le secrétaire d'Vlcxandre Dumas père, qu'il 
accompagna en Italie, écrivit au Clmrivari, au Rapin'l, au A'ilin- 



2{jO ARMAND DE PONTMARTIN. 

voulu de la première représentation. La salle avait été 
admirablement composée; les deux premiers actes avaient 
charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance 
qui n'a cédé que lorsque le rideau s'est relevé et qu'on a 
nommé l'auteur. A dater de la quatrième représentation, la 
réaction a commencé et dure encore ; l'impression du pu- 
blic raisonnable est celle que nous avions vaguement éprou- 
vée et dont je vous faisais l'aveu, le lendemain de la lec- 
ture : un sujet impossible, révoltant même, traité avec une 
habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n'avait pas été 
joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été 
terminée, comme elle l'était en novembre, par le mot en- 
fantin de Lucienne : m Mon bouvreuil est guéri ! » je ne 
sais pas trop ce qui serait arrivé. Le : « C'est égal, c'est 
raide! » adopté à la dernière répétition générale, a tout 
sauvé; le public, voyant qu'Arnal était de son avis, s'est 
tenu pour satisfait. 

Croiriez-vous, mon cher ami, que je n'ai plus revu le 
triomphateur? D'une part, j'ai eu honte de ne pas être 
chargé, comme il s'y était attendu, de rendre compte de 
Madame Aubray dans la Revue des Deux Mondes^; de l'autre, 
j'étais écrasé de travail pendant qu'il passait, du moins je 
le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa 
nouvelle paternité; et puis l'avenue ïrudaine est bien loin 
de l'avenue de Wagram; et puis les courants de la vie pa- 
risienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le 
Père Félix vient de me citer en chaire dans la même confé- 
rence où il éreinte l'Affaire Clemenceau ; et puis les vitrines 
des papetiers, sous ce titre ébouriffant : Menken, sa mère et 
Alexandre Dumas père, nous montrent une série de photo- 
graphies d'une telle indécence, que ce nom populaire en est 

md, à la République française, et publia plusieurs romans, l'Assas- 
sin du bel Antoine, la Seconde vie de Marius Robert, l'Agent secret, 
les Audaces de Ludovic, etc. 

T. Ce fut M. Ghallemel-Lacour qui rendit compte de la pièce 
flans la livraison du i"^ avril 1867. 



LA GAZETTE DE FRANCE. 2()I 

encore compromis... Tout cela rend bien difûcile ce qui 
nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, 
dans ce cadre offert par votre charmante liospitalité. Mais 
me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j'oublie que 
vous aurez peut-être quelque peine à me lire' ; j'ai tant de 
plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! 
L'Exposition parait mieux tourner depuis quelques jours et 
devenir intéressante; le temps s'adoucit; le soleil ne garde 
plus l'anonvme; Gaillard est ici jusqu'au i5 mai, et La- 
prade va revenir-... 

Le Père Félix, en ellet, clans sa quatrième 
conférence de 18G7, qui fut prononcée le 3i mars 
et qui traitait des causes de la décadence artistiqae, 
avait cité Pontmartin et l'avait feit en ces termes : 
(( Pour assurer ces succès deux et trois fois hon- 
teux qui humilient ensemble la littérature, l'art et 
l'humanité, vous savez les puissances qu'on in- 
voque : entre toutes, ces quatre choses qu'un cri- 
tique justement illustre^ a si bien nommées « les 
quatre grandes puissances de la littérature contem- 
poraine : l'Annonce. l'Affiche, la Prime et la 
Héclame' ». 

Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que 
celui de Notre-Dame, c'était pour l'auteur des 
Causeries liUéraires, la plus enviable des récom- 

1 . \ulran sotilTrait alors d'une alleclion de la vue qui devait le 
conduire, dans les dernières années de sa vie, à une cécité presque 
complète. 

2. Lettre du i '1 avril 18(57. 

3. De Pontmartin (Note du Père Félix). 

'l. Le Profjrès par le rhri.'iliaitisiiu'. Conférences de \olrc-Danic de 
Paris. Année 18O7. page •26'. 



2()2 ARMAND DE PONTMARTIX. 

penses. Presque au même moment lui arrivaient 
d'autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne 
laissaient pas d'être de quelque prix. Au mois de 
juin 18G7, il publia le tome IV des Xouveaux Sa- 
medis. Le très spirituel Arthur de Boissieu ' lui 
consacra une de ces Lettres d'un Passant qui obtin- 
rent, à la fin du second Empire, un si légitime 
succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs 
airs d'enjouement et de badinage. Il louait en 
Pontmartin (( le goût qui choisit, l'esprit qui 
charme et l'art d'écrire aussi juste qu'il pense ». 
Il vantait <( son amour des lettres humaines, sa 
fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse 
native qui, dans le cours d'une vie honorable et 
longue, l'avait tenu à l'abri des défaillances et au- 
dessus du soupçon ». Puis venait cette page : 

M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il 
prend le lecteur par la confiance qu'il inspire et le retient 
par la grâce cju'il déploie. Il a la force de se contenir et l'art 
de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière 
au long parcours qui ne retarde sa marche qu'afin de 
donner à ses flots j^lus d'espace pour féconder la terre et ré- 
fléchir les cieux. Il sait son chemin, et s'il s'en détourne 
parfois, c'est pour décrire plus de terrains et embrasser plus 
d'horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. 
J'oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et cer- 



I. Arthur de Boissieu, né en i835, mort à trente-huit ans le 
29 mars 1878. Il avait débuté, sous le voile de l'anonyme, parles 
Lettres de Colombine, qui eurent une grande vogue dans le Figaro 
et dont le mystère fut longtemps si l)ien gardé. Ses Lettres d'un 
Passant, publiées dans la Gazette de France de i8();ï à 1873, for- 
ment cinq volumes (18O8-187,")). 



LA GAZETTE DE FRANCE. <i).5 

laines indulgences partielles (|ui parlent de son cœur et non 
de son esprit; mais comme il revient vite à l'impartialité 
première qui est le fond de sa nature et le signe de son 
talent ! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d'être vrai, 
mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des 
qualités (pi'ils possèdent, il leur suppose celles qui leur 
manquent ou leur prête celles qu il a. Même en supposant, 
il reste juste; même en prêtant, il reste riche'. 



VI 



Dans sa lettre à Autran, du "îo février, Pont- 
martin lui parlait d un roman qu il écrivait pour le 
Figaro. Il s'agissait des Corbeaux du Gévaudan qui 
furent publiés en feuilleton, dans le journal de la 
rue Rossini -, du aG avril au .3 juin 18O7. 

Le 19 août i858, dans son rapport à l'Académie 
française sur les prix de vertu, M. Saint-Marc Gi- 
rardin avait raconté une touchante histoire : 

En 1 8a 1 , disait-il, un affreux assassinat fut commis à 
Joucas ( Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un 
paysan de ce village, nommé Durand, fut accusé d'avoir 
commis le crime. 

Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui ; ce- 
pendant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, 
pendant les déhats, avait toujours prolesté de son innocence. 
Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Du- 
rand, qui était convaincue que son mari n'était pas cou- 

I. Lettres il'iin Passant, t. Il, p. i^-. — Juin i8(i7. 

>.. Les bureaux du F'ujanj étaient alors rue llossini, ."?. C'est seu- 
lement en \i<-\ que le journal de Villcmessant se transporta rue 
Drouot, n" jJ). 



29'l ARMA>D DE P0NTMART1>. 

pable, s'avança devant le siège des magistrats, et, la main 
levée, prenant le Christ à témoin, elle s'écria : 

(( — Mon pauvre mari est acquitté, mais il n'est pas lavé ; 
il est complètement étranger, je le jure, au crime alTreux 
qu'on lui a imputé par suite de machinations infernales, et 
je prends ici l'engagement solennel, devant Dieu qui m'en- 
tend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants 
de sa justice sur la terre, d'amener bientôt sur ce banc d'in- 
famie les véritables auteurs de l'assassinat de madame veuve 
Boyer. » 

... Pendant sept années entières, la femme Durand a par- 
tout épié et surveillé ceux qu'elle soupçonnait d'être les 
coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, 
questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant 
patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, 
allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. 
Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe 
d'intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus 
tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la 
veuve Boyer, elle les vit s'acheminer vers une maison isolée, 
près du village de Joucas ; ils y entrèrent et s'y renfer- 
mèrent. 

Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre 
causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans 
leur entretien le secret qu'elle poursuivait depuis si long- 
temps, le secret de l'innocence de son mari. La nuit arrivait. 
Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, 
arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, 
se suspend à un treillage en fer qui montait près d'une 
croisée, et comme les contrevents n'étaient qu'à demi fer- 
més, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient 
une de ces conversations qu'ont presque toujours entre eux 
les complices d'un crime. Bourgue accusait Chou d'être ba- 
vard et d'avoir trop parlé ; Chou demandait à Bourgue de 
l'argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des 
deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue 
payait cette fois encore le silence de son complice. 



LV GAZETTE DE FRANCE. -ÎQJ 

Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des cou- 
pables; elle pouvait justifier de l'innocence de son mari. Dès 
le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du 
roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient 
traduits devant la cour d'assises à Carpentras; deux de ces 
accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les 
autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, 
l'innocence de Durand. l'ancien acquitté, était hautement 
proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de 
la société. 

L'acquittement de Durand était de 1823; la condamna- 
tion de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand 
avait mis sept ans à rechercher et ù découvrir la vérité qui 
devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, 
de dangers, de soins, d'intelligence, de courage, de dévoue- 
ment, — et, au bout de sept ans, un jour de joie et d'hon- 
neur !... 

Joucas n'est pas loin d'Avignon, et Pontmartin, 
dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien sou- 
vent les péripéties de ce drame étrange, tous les 
détails de celte enquête de porte en porte, pour- 
suivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, 
ces nuits sans sommeil employées à épier les cou- 
pables, cette maison isolée, cette croisée entr'ou- 
verte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, 
mais d'une stricte vérité, l'imagination ou la tradi- 
tion populaire avait ajouté un détail plus extraor- 
dinaire encore que tout le reste, dont M. Saint- 
Marc Girardin n'avait pas parlé, et qui eût été 
cependant à sa place à l'Académie, puisqu'il était 
renouvelé des Grecs et rappelait l'épisode des grues 
d'Ibicus. 

Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, au 



296 ARMAND DE PONT MARTIN. 

milieu d'un champ, la veuve Boyer, un vol de 
ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu'on 
appelle grato dans le pays, avait traverse l'espace, 
au-dessus du champ maudit. La victime les vit : 
— Li (jraïo lou diran\ dit-elle d'une voix expirante, 
et ses yeux se fermèrent. — Plus tard, à la cour 
d'assises, ce souvenir avait arraché à lun des assas- 
sins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, 
les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs 
de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru 
voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. 
(( Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent... Li 
graïo lou diran. 

Pontmarlin avait un peu modifié le drame de 
1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de 
majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Bou- 
card, condamné aux travaux forcés à perpétuité; 
de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, 
la fiancée de Jacques. A cette transformation, 
certes, le roman n'avait rien perdu. Courageuse et 
touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, 
Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce 
voisinage, la Jeannie Deans de Walter Scott et la 
Colomba de Mérimée. Quand parut le volume, la 
critique lui fut indulgente : Dat veniam corvis née 
vexât censura Columbas. 

Les Corbeaux du Gévaudan sont dédiés à Frédé- 
ric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez 
haut degré le sentiment dramatique et qui avait eu 

I . Les corbeaux le diront. 



LV GAZETTE DE FRANCE. 21)7 

des succès au thcùlrc, avait douné à Pontmarlin 
d'utiles conseils; c'est un peu grâce à lui que l'au- 
teur dWiirélie et du Fond de la Coupe avait com- 
pris qu'il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes 
d'analyse, qu'un ))areil sujet ne comportait pas de 
subtilités psychologiques, qu'il fallait aller droit 
au but, montrer les événements et les personnages 
par le dehors; que c'était, en un mot. par l'action 
que devait se dessiner le caractère. 

Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, 
une ébauche de collaboration, mais une ébauche 
seulement. Pontmartin m'écrivait, le 1 1 mai 18G7: 
(( Un mot, rien qu'un mot, car me voilà gagné de 
vitesse par le Figaro et ne sachant plus où donner 
de la tête. Ma collaboration avec Béchard n'a été 
bonne qu à me faire perdre plus de temps, de 
papier et d'écritures. En réalité, c'est moi <jui ai 
tout fait ». 

Un des principaux dramaturges de lépoque, 
M. Eugène Grange', fournisseur attitré de la 
Porte-Saint-Martin et de l'Ambigu, qui avait déjà 
tiré dune cause célèbre, celle de Fualdès, une pièce 
très réussie, avait été frappé des éléments de succès 
que les Corbeaux du Gévaudan pourraient trouver 
à la scène. (( Les Corbeaux s'impriment, m'écri- 
vait Pontmartin le i*' septembre... Je ne sais si je 

1 . Pierre-Eugène Basté, dit Grange, né à Paris en 1 8 1 :i . Il a com- 
posé un grand nombre de vaudevilles, de comédies et de drames, 
dont les principaux sont : Les Premiers beaux jours (iS'\-}, Fualdès 
(i8'|8). les Doincst'ujues (i8()i), h Boite au lail (18G2), le Supplice 
d'un homme (18(55), /« Voleuse d'enjaiils (i8(ij), la Benjen- .//.w 
(i8(»()), un Voyarjc autour du demi-monde (18O8). 



2Ç)8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

VOUS ai dit qu'il est question d'en faire un drame, 
et que M. Eugène Grange m'a demandé pour cela 
des autorisations que je me suis empressé de lui 
donner? » 

Les Corbeaux avaient des ailes ; ils franchirent la 
frontière, et il en parut des traductions en Espagne 
et en Allemagne. 

L'année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. 
Ses lettres de cette époque respirent un vrai conten- 
tement; celles à Joseph Autran sont particulière- 
ment enjouées. Autran est à Vichy, oii il voit tous 
les jours madame A '"^ Heine, qui lui parle souvent de 
Pontmartin. dont elle achète religieusement et dont 
elle fait magnifiquement reher tous les volumes. 
Le poète ne manque pas d'en informer son ami, 
qui est resté à Paris malgré l'Exposition, malgré le 
Grand-Turc qui vient d'arriver. Et Pontmartin de 
répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre : Paris-By- 
zance, je ne sais quelle date de l'Hégire, et, pour 
ces chiens de Chrétiens, le l" juillet 1867 . Après 
quelques détails sur la chronique parisienne, arri- 
vant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un 
des plus énormes calembours qu'il ait jamais ris- 
qués : (( Que ne suis-je auprès de vous, dit-il. non 
loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir 
autant d'indulgence que de millions! Vous savez 
qu'elle a un intendant qui s'appelle Laroche. Si 
cet intendant lui fait attendre l'argent qu'il doit lui 
envoyer, on pourra dire : La Roche-tard-paie- 
Heine... Mais j'oublie que le Grand-Turc est dans 



LA GAZETTE DE FRANCE. •*()(» 

nos murs, et qu'on a élranglé des visirs ou jeté des 
lenimes dans le Bosphore pour moins que cela ! 
C'est in-sal(aii(, un pareil degré de bêtise! donc, je 
me sauve, en vous remerciant encore... » 

Joubert. l'ami de Chateaubriand, écrivait par- 
ibis ses lettres en vers, mais en vers libres". 11 
arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, 
de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels 
la rime, et même la rime riche, ne manque pas 
plus que la mesure. Ainsi fit-il. par exemple, le 
G décembre 18G7. Le 2 mai précédent, les cléri- 
caux de l'Académie avaient préféré M. Jules Favre 
au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu ve- 
nait de prononcer, au Corps législatif, un violent 
discours contre Pie IX et le pouvoir temporel'. 
Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il 
conserve à sa lettre la physionomie de la prose : il 
se trouve pourtant qu'elle est écrite en vers. Eu 
voici la fin : 

... Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me 
parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici 
venir un détail qui me navre : On nomma, l'an passé, le 
fameux Jules l'Havre. Qui le nomma? Falloux, Montalem- 
bert, Berrver, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. 
Aujourd'hui, son discours qui me froisse et me choque, du 
pouvoir temporel publitpiemcnt se moque. Préférer ce 
bavard à mon poète Autran, n'est-ce pas trop haïr l'infortuné 
Tyran, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont 
l'étoile pâlit, dont le cerveau s'embrouille, et qu'.Vrthur de 



I. Du noiivrau sur Joubcrl, par l'abbû (j. l'ailhôs, p. 'lO et suiv, 
•1. Séance du a décembre iS(>7. 



3oo ARMAND DE PONTMARTIX. 

Boissieu, l'homme du vendredi*, persifla récemment dans 
un conte liardi - ? Pour notre âge de fer en contre-sens fer- 
tile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un men- 
songe s'accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la 
liberté !... soit; mais que faites- vous de certaine Encyclique 
qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous 
blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors le Syllabus 
dit vrai ; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 
89 aille le dire à Rome! — ô cercle vicieux, même pour la 
vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... 
Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il 
interroger l'énigme qu'il m'apporte? Il me dévorera, si je 
devine mal. dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si 
je devine bien, hélas! qu'y gagnerai-je? Pourrai-je triom- 
pher du trouble qui m'assiège? Si le mot est Peut-être, il 
vaut mieux l'ignorer ; mieux vaut croire et bénir que mau- 
dire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, 
mieux vaut s'agenouiller humblement sur la dalle, crier : 
Med culpà! je suis un grand crétin, puis dire à mon ami : 
Tout à vous, 

PoNTMARTIN. 

1. Les Lettres d'un Passant, d'Arthur de Boissieu, paraissaient le 
vendredi dans la Gazette de France. 

2. ^oir, dans les Lettres d'un Passant, t. Il, t^. i^'-iOg, la Lettre 
d'un Japonais ù sa fiancée. 



CHAPITRE XII 

LA REVANCHE DE SÉRAPHINE 
LES TRAQUEURS DE DOT 
(1 868-187) 



Élection ilAulraii à lAcaclémio. (Pliasses dans la Crau et la Camar- 
gue. — M"*" Uacliel et J'onsanl, Pernette et Victor de Laprade. 

— M. Victorien Sardoii et la Dévole. La Revanche de Sérapliiite. 

— Mort de Lamartine et de Sainte-Beuve. — Les Traqiieiirs de 
dol et le Fijaro. — L'Empire libéral. Prévost-Paradol. La guerre 
et la Marseillaise, Paul Clievandier de Valdrôme. Histoire d'une 
décoration. 



I 



Au commencement de 18G8, Pontmartin eut 
encore une vraie joie : elle lui vint de l'Académie. 
Il n'avait pas voulu s'y présenter; il avait repoussé 
toutes les avances que lui avaient faites les maîtres 
du logis. Mais cette immorl allié dont il ne voulait 
pas pour lui-même, il la désirait ardemment pour 
un autre, pour son cher Autran, que minait depuis 
longtemps la fièvre verte et qui tenait pour rien et 
son hôtel delà rue de Montgrand', et La Malle et 

1. Vujuurd'IiHi rue .losepli-.Vulran. 



3o2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Pradine, et ses autres domaines, tant qu'il ne 
serait pas assis sous la coupole du Palais-Mazarin. 
Pontmartin qui, depuis plusieurs années, multi- 
pliait en sa faveur les visites et les lettres, eut enfin 
la satisfaction de pouvoir lui adresser, le 2 4 février 
18G8, ce bulletin de victoire : 

Je vous dirai que votre nomination est certaine, indubi- 
table. M. Guizot lui-même' l'a dit à Michel Lévy, en ajou- 
tant que, cette fois, il était heureux de pouvoir se joindre à 
ses excellents collègues, Mignet, Thiers et Berryer. Ces deux 
derniers ont en ce moment une telle prépondérance, un tel 
regain de popularité et de gloire, que, s'ils le veulent bien, 
ce n'est pas la majorité que vous devez avoir, mais la quasi- 
unanimité. De cette façon, la réparation, quoique tardive, 
sera complète '... 

Joseph Autran fut élu le 7 mai 1868 en rempla- 
cement de Ponsard. 

A la fin de mai, après avoir publié la cinquième 
série de ses Aouveaux Samedis, Pontmartin quitta 
Paris pour le Vivarais, 011 l'appelait le mariage d'une 
de ses belles-sœurs. Les mariages de province ne 
se font pas aussi vite que ceux de vaudeville, et il 
resta près de deux mois, à la Mûre, aux environs 
d'Annonay. (( Cette ville, écrivait-il à un ami, offre 
ce trait particulier que tous les habitants s'y 
occupent, jour et nuit, à manger du chevreau. Pour- 
quoi.^ Parce que le chevreau, complet, se vend 
2 fr. 75 centimes; quand on l'a mangé, la peau, 
si elle est réussie, se vend 3 francs : il y a donc un 

I» yi» Guizot avait jusque-là \o[v contre Autran, 



LA REVANCHE DE SEUAPIIINE. .wA 

bénéfice net de 20 centimes — le prix d'un londrès 
— à dévorer cet animal innocent, qui n'est pas 
beaucoup plus mauvais que le chat, et qui, en 
outre, rappelle une foule de souvenirs virgiliens, 
bibliques et bucoliques ' . . . » 

La vie lui était du reste très douce à la Mûre. 
(( Ma femme et ses sœurs, écrivait-il encore, ont 
voulu me ménager ici un ou deux mois de repos, 
de laitage, de fruits rouges, de promenades ou de 
haltes dans les bois d'essences résineuses, et même 
d'installation dans une étable à vaches, assez hel- 
vétique, oîi on m'a posé, dans un coin, une petite 
table avec tout ce qu'il faut pour écrire. Je ne me 
plains pas; car la campagne est délicieuse, et je 
réalise ici l'idéal qui me manque complètement 
aux Angles : la vie rurale sans affaires. » 

Il passa le mois de juillet aux eaux de ^als. 
Cetle année 18G8 paraît d'ailleurs avoir été pour lui 
une année de repos... relatif. Quand vint l'automne, 
il se livra tout entier à son plaisir favori. Chaque 
matin, avec ses deux chiens, Flore et Diavolo, il se 
lançait à la poursuite de lièvres invisibles et de 
perdrix absentes. « Les lapins se moquent de 
moi, écrivait-il, les tourdes se tiennent à distance, 
les pies me volent ma poudre et les merles me 
sifflent. N'importe, je poursuis, avec un courage 
digne d'un meilleur sort, ces promenades hygié- 
niques'... )) Il rentrait, le soir, avec une mauviette 
dans son carnier, heureux du reste et répétant ce 

I. Li'llre à M. .Iules Clan'lic. iln ■>.() mai iMic<. 
:j. Lfllro à M. Jules Glarclic. 



3o4 ARMAND DE PO N T M ARTIN. 

mot de l'un des auteurs de l'Anthologie : « Je suis 
sorti ce matin pour chasser des sangliers et je suis 
rentré ne rapportant que des cigales. » 

Il lui arriva, cette année-là. de pousser ses expé- 
ditions cynégétiques jusque dans la Crau et la Ca- 
margue. Au retour d'une de ces courses, le 29 sep- 
tembre 18G8, il écrit à Autran : 

Mon cher ami, à qui le dites- vous !' Il y a un mois que je 
suis ici', et il y a aujourd'hui 3i jours que je voulais vous 
écrire. Si vous n'avez pas de ma prose, c'est que je voulais 
faire quelque chose de mieux. J'étais invité par un de mes 
amis-, en pleine Crau, non loin de la station de Raphèle ; 
une fois là, je me disais, comme le Crevel " de Balzac, que 
je n'en ferais ni une ni deusse, et que j'irais vous faire une 
petite visite, soit rue de Montgrand, soit à La Malle. Vous 
ne devineriez jamais, mon cher ami, ce qui m'en a empêché; 
c'est le mancjue de linge, de chaussures, de bas et de pan- 
toufles. Par suite d'épisodes aussi peu intéressants que peu 
prévus, ma malle était accrochée à la petite gare de Salaise, 
qui correspond avec Serrières. D'autre part, mon ami 
m'attendait à Arles, avec sa voiture, à jour et à heure fixes. 
Je suis donc parti avec le strict nécessaire pour trois jours 
de chasse; mais j'avais compté sans les instances d'un autre 
habitant de la Crau, un frère de M. Léo de Laborde. Or, sa 
Crau à lui est à celle des environs de Raphèle ce que les ma- 
rais pontins sont à la rue de Rivoli. Vous figurez-vous 
votre longissime ami pataugeant dans des flaques d'eau, 
poursuivant des bécassines, ne rencontrant que des taureaux 
d'allure fort inquiétante, surpris par la pluie et n'ayant pas 

1. Aux Angles. 

2. ^1. le Y'-" de Salvador, au Mas d'Auplian, par Raplièle, près 
Arles. 

3. Célestin Crevel, l'un dos principaux personnages delà Cousine 
Belle. Il figure également dans César Birotteau et dans le Cousin 
Pons. 



LA REVANCHE DE SÉllAPHINE. 3o5 

de quoi changer de chaussettes et de souliers ? Je suis revenu 
dans un piteux état, etje dois remercier le ciel de n'avoir pas 
attrapé une maladie. 

Maintenant, je suis à votre disposition, où vous voudrez, 
quand vous voudrez, tant que vous voudrez... 

La lettre à laquelle répondait le châtelain des 
Angles était de la main de madame Autran, ce 
qui inspirait à Pontmartin ces jolies lignes : 
(( Vous ne me dites rien de votre santé; mais votre 
écriture a parlé pour vous, et, quoi qu'elle soit 
charmante, quoique la main qui a tenu la plume 
soit vôtre, j ai le chagrin d'en conclure qu'il n'y a 
pas encore de mieux bien sensible. Puissions-nous 
au moins vous distraire!... » — Et plus loin, en 
terminant : « Ma femme et Henri sont à Evian de- 
puis le i5 septembre; je suis seul ici, accablé d'af- 
faires, me débattant avec des fermiers qui par- 
courent tous les degrés de l'insolvabilité, et n'ayant, 
pour me consoler, que le jjlaisir de vous écrire et le 
plaisir encore plus vif de songer que je vous verrai 
bientôt. Adieu, mon cher ami, je baise respectueu- 
sement la main qui écrit, etje réponds tendrement 
à la voix qui dicte, par l'expression d'une fidèle et 
inaltérable amitié. » 



II 



En novembre, eut lieu, à Pradine, la réunion 
annuelle. Pontmartin, cette fois, s'y rencontrait, non 
plus avec Dumas fils, mais avec M. Jules Claretie, 



3o6 ARMAND DE PONTMARTIN. 

lui aussi futur académicien. Autran leur donna 
la primeur de son discours de réception, consacré 
à François Ponsard. Il n'y disait pas un mot de 
M"'' Rachel et du rôle de cette dernière dans la 
renaissance classique qui rendit possible le 
triomphe de Lucrèce. Cette lacune parut fâcheuse à 
Pontmartin, qui, en sa qualité de vieux romantique, 
était très rebelle au génie de Ponsard et se refu- 
sait à voir en lui un initiateur et un chef d'Ecole. 
De retour aux Angles, il écrivit donc à Autran : 

Vous êtes en veine, et quoique je ne sois ni sorcier ni 
prophète — dans mon pays ni ailleurs — je crois pouvoir 
vous prédire un brillant hiver, un glorieux prélude ou cor- 
tège' à votre discours de réception, que je regarde d'avance 
comme un succès infaillible. A ce propos, mon cher ami, 
permettez-moi une remarque d'après coup, qui n'a aucun 
rapport avec le mérite de l'œuvre, et dont vous ferez ce qu'il 
vous plaira. Une allusion de trois lignes à l'apparition 
de M"" Rachel, qui précéda de cinq ans la tragédie de 
Lucrèce et lui prépara les voies, ne "serait-elle pas tout 
ensemble un acte de justice et un moyen détourne, non pas 
de diminuer Ponsard, mais de rétablir ces proportions et ces 
nuances que le très spirituel public des premières représen- 
tations de l'Académie comprend à demi-mot? Il est certain 
que ce fut sous les traits de cette méchante fille- que Melpo- 
mène fit vraiment sa rentrée. Rachel i'ut la Muse, Ponsard 
ne fut tout au plus que le prêtre, arrivant au moment où 
l'autel et le temple étaient déjà relevés. Il vous suffirait, je 
le répète, de trois lignes pour indiquer ce sous-entendu, 
une date, un nom, une phrase, pas davantage^.. 

1. Autran avait alors en préparation un nouveau volume de poésies. 

2. M"*' Rachel s'était refusée à jouer le rôle de Méganire dans la 
Fille d'Eschyle, de Joseph Autran. 

3. Lettre du 20 no^embre i868. 



LA REVANCHE DE SÉUAPHI>E. 807 

Ces trois lignes, Autran se décida à les écrire. 
Les voici, telles qu'on les trouve dans son discours 
de réception, prononcé le 8 avril 1869 : « Qui ne 
se souvient de ces heureux débuts de Ponsard?... 
Quand il apparut, c'était son heure; la foule, 
ramenée aux anciens modèles par une tragédienne 
inspirée, commençait à se détacher de la poésie 
aventureuse et sans frein, du drame turbulent et 
audacieux. » 

Pontmartin se défendait, nous venons de le 
voir, d'être « sorcier ou prophète ». A ce moment- 
là même pourtant, il se laissait aller à faire une 
prophétie qui allait bientôt se réahser. A l'occasion 
du poème tie Per nette, par Victor de Laprade, il 
avait publié deux articles' où, tout en rendant jus- 
tice aux beautés de l'œuvre, il ne taisait pas son 
regret de voir l'auteur mêler la politique à la poésie 
et faire de son héros l'interprète de ses haines contre 
le premier et, par ricochet, contre le second 
Empire. En envoyant ces articles à Laprade, il lui 
écrivait, le i" décembre 1868 : 

Je n'aime ni n'estime le gouvernement actuel : mais je ne 
puis pas vous suivre, Léopold de Gaillard et vous, sur les 
roches escarpées de l'opposition quand même; je redoute 
plus f[ue tout une Révolution; j'en ai trop vu! J'ai gardé 
un trop fidèle souvenir de l'incroyable sentiment d'humilia- 
tion et d'angoisse que je ressentis, le 20 février i8'|8, lors- 
que, après dix-huit ans d'une opposition furieuse et insensée 
contre Louis-Philippe, je me vis tombé dans les bras de 
Caussidière et de Louis Blanc! Si l'Empire tombe, sur vimjl 

I. Xonveaux SoinndU, t. I\ , p. ■>.\n-:i~(t. 



3o8 ARMAND DE P O NTM ARTI N. 

chances il y en a trois ou quatre pour les d'Orléans et le reste 
pour une troisième République, moins formidable que la pre- 
mière, mais moins débonnaire que la seconde... 

Dans cette étrange et douloureuse position, que faut-il 
taire? Se rallier? Nullement; mais revenir, tout en gardant 
le décorum, k un idéal plus désintéressé des incidents de la 
vie politique; les poètes à la poésie; les prosateurs à ces 
créations qui vivent d'une vie imaginaire, à mille lieues de 
nos tristes réalités... 

Six jours auparavant, le 25 novembre, il avait 
écrit, sur le même sujet, à Joseph Autran : 

...La haine contre le premier, c'est-à-dire contre le second 
Empire, finit par être, chez Laprade, une véritable obses- 
sion, et si elle lui vaut les applaudissements de quelques 
coteries, il y perdra toute l'élévation, toute la pureté, toute 
l'idéalité de son talent. Je ne suis ni fonctionnaire, ni cour- 
tisan ni journaliste officieux; mais je dis franchement aux 
poètes : Prenez garde! Un siècle ne défait pas dans 
sa seconde moitié la poésie qu'il s'est faite dans la première. 
Il Y a des pourvois contre les sui'prises ou les erreurs de l'his- 
toire; il n'y en a pas contre les créations, même mensongères, 
de l'imagination des peuples. Bonaparte, même condamné au 
nom de la vérité et de l'humanité, restera poétique. Si des 
génies ou des talents bien divers, Byron, Manzoni, Lamartine, 
Victor Hugo, Béranger, Casimir Delavigne, ont vibré 
presque en même temps, c'est que, depuis Brienne jusqu'à 
Sainte-Hélène, jamais destinée ne fut un plus riche texte de 
poésie. Si la légende de gloire napoléonienne a pu prévaloir 
à l'époque où les plaies de la France étaient encore sai- 
gnantes, où retentissaient encore les sanglots et les impréca- 
tions des mères, ce n'est pas au bout de cinquante ans que 
vous effacerez ce prestige, sous prétexte que M. Rouher vous 
trompe, que M. de Morny vous vola ou que M. Haussmann 
vous démolit... 



LA REVANCHE DE SÉUAPHINE. 809 



III 



Le 29 décembre 1868, le théâtre du Gymnase 
représenta une comédie de M. Mctorien Sardou, 
Séraphinc. qui avait dû s'appeler d'abord In Dévoie, 
titre que la censure avait refusé. Très habilement 
faite, renfermant deux ou trois scènes vraiment dra- 
matiques, la pièce réussit. Quelques naïfs du par- 
terre, qui ne connaissaient peut-être que de nom 
le Tartufe du grand Poquelin, avaient même crié : 
Bravo, Molière! Hélas! ce n'était pas Tartufe que 
rappelait la comédie de M. Sardou, c'était tout 
bonnement le Fils de Giboyer. Séraphine, la pré- 
sidente de l'œuvre pour le rachat des petits Pata- 
gons, n'était qu'une copie, très poussée au noir, de 
la baronne Pfeffers, d'Emile Augier. 

Rendant compte de la pièce dans Paris-Journal, 
Henri de Pêne exprima le regret que l'auteur n'eût 
pas consulté un homme du monde — tel M. de 
Pontmartin — mis en contact par nécessité ou par 
goût avec de vrais dévots et de vraies dévotes. 

L'auteur des Causeries littéraires était aux 
Angles. Piqué au jeu par ce gracieux souvenir, il 
lut Séraphine et improvisa en quelques jours une 
réplique, qui n'était rien moins elle-même qu'une 
petite comédie en deux actes et un prologue. Elle 
parut aussitôt dans Paris-Journal sous le titre de 
la Revanche de Séraphine. 



3lO ARMAND DE PONTMARTIN. 

Dans sa lettre d'envoi à Henri de Pêne, Pont- 
inartin disait : 

... Séraphlne m'a paru, comme à la plupart de ses juges, 
plus dramatique que juste, plus intéressante qu'impartiale. 
La véritable question demeure intacte ; Sardou ne l'a pas 
vue, ou il l'a redoutée. 

Il n'y a, selon moi, que deux manières de traiter ce 
sujet, si actuel, de la Dévote : ou le léger croquis à la plume 
qui nous montre une femme à la fois catholique et mondaine, 
allant le matin à l'église, le soir au bal ou au spectacle, se 
passionnant pour le prédicateur à la mode et inventant de 
bonnes œuvres pour le plaisir d'organiser une fête, où elle 
inaugure une nouvelle toilette : mais on ne fera rien de 
mieux, en ce genre, que la Vie parisienne ; la veine me semble 
épuisée, et ce n'est d'ailleurs que la surface du sujet. 

Ou bien — et c'est ici que le drame pourrait prendre 
de plus larges proportions — la Dévote vraie, sincère, émou- 
vante et irritante tout ensemble : avec son bien et son mal, 
les embarras qu'elle entraine dans la vie d'un homme d'ima- 
gination, mais aussi la sécurité qu'elle apporte au foyer d'un 
homme d'honneur. De là des conflits, des contrastes, des 
alternatives de comique et de pathétique, dont un maître tel 
que Victorien Sardou pourrait, je crois, tirer un grand 
parti. 

Je me couvrirais de ridicule, mon cher ami, si je vous 
disais que, dans la Revanche de Séraphine, j'ai eu la préten- 
tion de faire ce que je viens d'indiquer. Déclarer que cette 
esquisse est injouable, ce n'est pas assez. J'ai voulu seule- 
ment répondre à votre appel, en écrivant une page de criti- 
que dialoguée, vivante, résumée en quelques personnages, 
ou mieux encore, comme dirait un joueur de uhist, une 
invile à un véritable auteur dramatique — et pourquoi pas 
à Sardou lui-même? — pour s'emparer de mon germe d'idée 
et en faire une vraie pièce. 

Pôntmartin faisait trop bon marché de son es- 



LA REVANCHE DE SERAPHINE. 8ll 

fjnisse. La Revanche de Séraphine n'était pas si injoua- 
ble i[ue cela. C'est une vraie pièce, bien conduite, 
émouvante par endroits, toujours spirituelle. Peut- 
être, s'il l'avait voulu, s'il eût récidivé, s'il s'y était 
appliqué sérieusement et avec suite, peut-être l'au- 
teur des Samedis aurait-il réussi au théâtre, comme 
il avait réussi dans le roman. 



IV 



Le I" mars iBGq, Lamartine mourait à Passy, 
pauvre, oublié, dans l'ombre et le silence, — heu- 
reux pourtant, car il avait à son chevet des amis 
véritables, une nièce, ou plutôt une fille, digne de 
porter son nom, M'"* Valentine de Lamartine, un 
prêtre qui allait mériter bientôt la palme du mar- 
tyre, celui-là même qui avait reçu le dernier sou- 
pir de Chateaubriand, l'abbé Deguerry, curé de la 
Madeleine. Il mourait fidèle au Dieu de son berceau, 
pressant sur ses lèvres ce Crucifix qu'il avait célé- 
bré, dans ses Méditations, en vers impérissables. 

Quatre jours après, Pontmarlin me mandait ce 
qui suit : 

Paris, vendredi 5 mars 1869. 

... Je reçois à l'instant votre lettre, et je vous écris 
ces quelques lignes pour nie reposer le cœur et l'esprit. Je 
viens de passer trois jours écrasants pour un homme d'âge. 
Lundi, h cinq heures, mon fils, en rentrant, m'annonce la 
mort de Lamartine. .\ sept, visite du directeur de Vllluslrn- 
tion, (jui me demande d'urgence un Lamartine pour mardi 



3l3 ARMAND DE PO>TMARTIN. 

soir; ce même mardi, à 8 heures du matin, lettre de Jani- 
cot, qui m'adjure de devancer de deux jours ma semaine lit- 
téraire et de laire mon Lamartine' pour jeudi soir. Engage- 
ment et promesse de ma part, que M. Janicot récompense 
immédiatement par l'envoi d'un fauteuil d'orchestre pour 
la première de Faust à l'Opéra. Cette brillante représenta- 
tion, embellie, à ma gauche, de la présence de notre Empe- 
reur, à ma droite de celle de S. M. la Reine d'Espagne ; 
nous applaudissions encore et nous rappelions mademoiselle 
Niisson- à une heure 1,2 du matin. Hier j'étais moulu 
comme si on m'avait jeté du haut de la Gemmi dans une 
écritoire. Mais enfin me voilà sorti de ce coup de feu et ren- 
tré dans les conditions de la vie ordinaire... 

... Quant à mon petit volume^ (qui parait jeudi pro- 
chain), c'est lui faire beaucoup d'honneur que de publier la 
petite note que je vous envoie. Tout l'intérêt et peut-être 
tout le péril de ce volume résideront, je m'y attends, dans 
l'étude de 55 pages sur Berryer^, Je ne suis pas tout à fait 
rassuré de ce côté-là. L'expression d'une tendre admiration 
obtiendra-t elle grâce pour les restrictions et les réserves i* 
L'hommage chaleureux à la Restauration me fera-t-il par- 
donner certaines nuances de désabusement mélancolique ? 



1. Ces deux articles sur Lamartine, celui de ïlUustration et celui 
de la Gazelle, se trouvent au tome \1I des Nouveaux Samedis. 

2. Christine Nilssox, cantatrice suédoise, née en i843. Après 
avoir débuté à Paris, au Théàlre-Lvrique, le 27 octobre i804, dans 
le rôle de ^ iolelte de la Traviata, de ^ erdi, elle fut engagée au 
Grand-Opéra, le i5 novembre 1867, pour créer le rôle d'Ophélie 
dans VHaiiilel de M. Ambroise Tiiomas, et joua en 18O1), dans le 
Faust de Gounod, le rôle de Marguerite. Apres son mariage à 
Londres, en 1872, avec un Français, M. Auguste Rouzcaud, fils 
d'un riche négociant de Jonzac, elle ne joua plus à Paris cl ne fit 
que de courtes apparitions sur les scènes lyriques de la province et 
de l'étranger. 

3. Le tome A l des Nouveaux Samedis. 

4. Berrycr était mort le 29 novembre 1868. L'étude de Pont- 
marlin parut le 3i décembre 18O8. 



LA REVANCHE DE SERAPHINE. 3j3 

Les anecdotes artistiques et les notes familières paraîtront- 
elles diirnes de ce grave sujet? Je doute, et, dans le doute, 
je demande à mes amis de ne pas me juger avec trop de ri- 
gueur. Peut-être y a-t-il de la vanité dans mon inquiétude, 
et la solution de ce petit problème sera tout simplement 
qu'on laissera passer le volume sans y prendre garde : 

Gresset se trompe, il n'est pas si coupable ! 

Pontmartin était coupable pourtant, et il avait 
raison de n'être point rassuré. Son chapitre sur 
Berryer est une erreur et une faute, — une faute 
qu'il aggravera encore quinze ans plus tard, en 
attendant de la réparer par un suprême et définitif 
hommage. 

La lettre du 5 mars se terminait ainsi : 

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, avec quelle 
impatience j'attends les bonnes et très bonnes feuilles de 
votre l'ictor Hugo '. \otre point de vue de l'éreintement 
dans l'admiration me semble excellent, et soyez sûr que 
vous aurez bien des gens de votre côté. La mort de Lamar- 
tine, sans être tout à fait un événement (car on le savait 
envahi déjà par les ombres de la mort, morle futarn), a 
cependant attendri les imaginations et les âmes, ramené 
les souvenirs vers des époques où nul ne lui aurait disputé 
le sceptre de la poésie moderne, et j'aperçois çà et là des 
indices, des velléités de comparaison qui laisseraient l'avan- 
tage au poète des Harmonies. Quant à moi, ie ne dissimule 
pas mes préférences lamartiniennes -.. . 

S'il pleura Lamartine, je crois bien qu il n'a pas 

I. Victor IIiKjo et la rifstaiiralion, |);ir Edmond Biré. l ii volume 
in-i8; 1869. 

•2. Ponlmarlin n'a pas consacré à Lamartim- moins de nonf Cau- 
series. 



3i4 ARMAND DE PONTMARTIN. 

pleuré Sainte-Beuve, mort à quelques mois de là 
le i3 octobre 1869. Depuis longtemps déjà rien ne 
subsistait plus de leur ancienne amitié. Nul plus 
que Pontmartin ne prisait le talent de l'auteur des 
Lundis ; mais il admirait Sainte-Beuve en le méses- 
timant. (( En dehors des crises passagères, dit-il 
quelque part, des bourrasques et des gourmades 
de la vie littéraire, le sentiment dont j'ai toujours 
eu à me défendre à l'égard de Sainte-Beuve, ce 
nest pas l'aversion, 1 animosité ou le dépit; c'est, 
au contraire, l'irrésistible attrait qu'un homme 
rempli de bonnes intentions, mais faible et pec- 
cable, éprouve pour une splendide et spirituelle 
courtisane'. » 

Pontmartin était à deux cents lieues de Paris 
lorsque mourut Sainte-Beuve et que son corps, 
comme il l'avait demandé, fut transporté de son 
domicile au cimetière Mont-Parnasse, sans passer 
par l'église. Son article, publié dans la Gazette de 
France dès le 17 octobre, n'était forcément qu'une 



I. Nouveaux Samedis, t. XI\, p. 320. — Quelques jours après 
la mort de Sainte-Beuve, Pontmartin écrivait, des Angles, à 
]\1. Jules Glaretie : « En fait de rappel, il me semble que la litté- 
rature n'est pas épargnée par le tambour voilé de crêpe. Lamar- 
tine et Sainte-Beuve dans la même année, c'est trop!... Étranges 
natures que les natures littéraires qui pourraient se dédoubler dé 
manière à produire un méchant et un bonhomme sous une même 
calotte de velours! Depuis deux ans, si j'avais osé, je serais allé dix 
fois lui serrer la main, à ce pauvre Sainte-Beuve, et je faisais des 
vœux bien sincères pour que ce maître, ce modèle, nous fût con- 
servé encore quelques années. J'ai appris sa mort, et les détails de 
sa mort avec une douloureuse émotion. » (Lettre du 30 octobre 
18G9.) 



LA REVANCHE DE SÉUAPHINE. 31."» 

première esquisse, un simple crayon: il se termi- 
nait par ces lignes : 

Remarquez que j'ai fini, et que je n'ai pas dit un mot de 
religion. Au comble de ses vœux, sénateur, bien en cour, 
parvenu aux dignités et à la gloire, admis dans la plus 
intime familiarité des princesses, Sainte-Beuve était cruelle- 
ment froissé de se sentir impopulaire; il s'est délivré du 
pli de rose du sybarite en embrassant la religion de l'épicu- 
rien. Il a fini par obtenir ce qui lui manquait : il est parvenu 
à la popularité par l'athéisme; désormais, il pouvait tra- 
verser sans crainte le Luxembourg; il aurait même pu re- 
monter en chaire. La libre pensée est accommodante: elle 
permet de donner beaucoup à César, pourvu qu'on l'efuse 
tout à Dieu, ^'importe! Celte mort serre le cœur: elle est 
effrayante et sinistre; cela vous fait froid dans le dos. Mais 
nous sommes encore trop près de ce cercueil sans consola- 
tion, de ces funérailles sans prières, de cette tombe sans 
espérance. Le chrétien aurait trop à dire; l'homme du 
monde doit se taire. A la religion du néant on ne peut 
opposer que le silence '. 



Quelques mois auparavant, en décembre 18G8, 
M. de Villemessant avait annoncé à ses lecteurs la 
prochaine publication d'un roman spécialement 
écrit pour le Fifjam par MM. A. de Pontmartin et 
Frédéric liécbard, et qui aurait pour titre : les Tra- 
(jnenrs de <lol. .l'avais aussitôt écrit aux Angles 
pour demander ce qu'il y avait de vrai dans cette 

I. }\oiweaux Samedis, t. VII, [>. 'i!^•2. 



3lG ARMAND DE PONTMARTIN. 

nouvelle, et Pontmartin m'avait répondu le 19 dé- 
cembre : 

Je regrette que vous ayez pris au sérieux ces Traqueurs de 
dot. Voici leur histoire. Au mois de septembre, Frédéric 
Béchard m'écrivit une lettre vraiment touchante, où il 
m'exprimait ses scrupules et ses remords sur ce qu'il y 
avait d'illusoire dans son semblant de collaboration aux 
Corbeaux, et il ajoutait que, pour s'acquitter envers moi, il 
me priait de consentir à une contre-partie exacte des Cor- 
beaux, c'est-à-dire à un roman dont il serait l'auteur, et 
que je corrigerais en détail, avant qu'il le livrât aux impri- 
meurs. J'ai résisté, il a insisté, et nous aAons fini par tran- 
siger. Il a été convenu qu'il m'enverrait le scénario, que je 
lui communiquerais mes idées, et que j'ébaucherais, à moi 
tout seul, la pi-emière partie (il y en aura trois). Mais surtout 
il avait été stipulé que mon nom ne paraîtrait pas. Malheu- 
reusement, M. de \ illemessant, outre sa légèreté prover- 
biale, a des préventions contre le talent de Béchard, et 
celui-ci lui ayant demandé, comme une gracieuseté, d'in- 
sérer dans le Figaro la note relative aux traductions alle- 
mande et espagnole des Corbeaux, il a profité de cette occa- 
sion pour commettre cette première indiscrétion, qui sera 
probablement suivie de quelques autres. J'ai immédia- 
tement écrit, et on m'a promis qu'il n'y aurait plus que 
des indiscrétions verbales, boulevardières, et que, dans tous 
les cas, mon nom ne figurerait jamais au bas des feuilletons. 
Quant à moi, je n'ai pas moins de deux romans et de trois 
nouvelles dans la tète. 

Les romans : l'Epée à deux tranchants, F Auberge du 
Vivarais. 

Je n'ai pas encore trouvé le titre des nouvelles; dès que 
je serai à Paris, j'en écrirai une; car ici je perds un temps 
énorme, et dans des conditions hébélantes. Puis je verrai si, 
avec cette nouvelle, et les quelques esquisses que j'ai en 
portefeuille, je pourrai faire mon volume, les Miettes du 
pauvre. Mais, dans tout cela, je mourrai sans avoir réalisé 



LA REVANCHE DE SEUAPHINE. ."îi" 

mon grand lève : un livre gigantesque, une épopée intellec- 
tuelle qui se serait appelée les Mémoires de Figaro et serait 
allée de 1784 à i85i (coup d'État). 

Six mois après cependant, le 8 juin 1869, le 
Fifjaro publiait le premier chapitre des Tvcujaeurs 
de dot, avec la double signature d'Armand de 
Pontmartin et de Frédéric Béchard. La veille avait 
paru, en tête du journal, la lettre suivante, adres- 
sée au rédacteur en chef : 

Cher monsieur de Villemessant, 

Voici nos Traqueiirs de dol, vous vous étonnerez peut-être 
d'y trouver nos deux noms. 

Lorsque nous avons publié, dans le Figaro, les Corbeaux 
du Gévaudan, signés d'un seul de nous, nous avons cédé, 
selon votre désir, au préjugé qui Trappe de discrédit la colla- 
boration. Cette fois, celui des deux auteurs qui avait gardé 
l'anonyme pour le premier roman était naturellement dési- 
gné pour assumer à lui seul la responsabilité du second. Mais 
nous avons fini par apprécier si bien les avantages du travail 
en commun que ces cachotteries nous ont paru puériles et 
que, bien loin de dissimuler notre collaboration, nous dési- 
rons l'affirmer. 

Pourquoi n'en serait-il pas du roman comme du théâtre? 
L'essentiel, c'est qu'au fond les deux collaborateurs soient 
liés par la communauté absolue des idées générales. Nous 
comprenons ([ue des écrivains, partant de principes con- 
traires, n'obtiennent cjue des effets disparates. S'ils se trou- 
vent placés, pour observer la société, au même point de 
vue, leur observation ne peut que se compléter au lieu de 
se contredire, et leur œuvre, en son ensemble, est forcément 
homogène. 

Quant aux détails, la nature même du roman nous parait 
la meilleure justification de ce procédé littéraire. Lue fois 



3l8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

le plan bien arrêté, le champ y reste encore assez vaste pour 
que l'imagination des deux conteurs puisse s'y déployer 
librement. 

Dans les Traqueiirs de dot, par exemple, qui transportent 
tour à tour le lecteur des salons les plus parisiens sur les 
neigeuses Cévennes, et des étroits horizons de la vie de pro- 
vince dans les immenses et brûlantes savanes de l'Amérique 
du Sud, nous ne risquions ni l'un ni l'autre, avouez-le, 
d'être gêné par le voisin. 

Au surplus, cher monsieur, vous restez absolument libre 
de maintenir la combinaison primitive. Nous vous soumet- 
tons seulement notre idée, justifiée d'ailleurs par d'illustres 
et heureux précédents. C'est à vous de choisir et de décider. 

Tout à vous, 

A. DE PONTMARTIN, FrÉDÉRIC BÉCHARD. 

Pressé par Frédéric Béchard, traqué par Ville- 
messant, Pontmartin avait fini par céder. Lourde 
était la faute, car ce roman médiocre, ces feuille- 
tons auxquels il avait pris une si petite part, — 
quorum pars parvafuit, — ne pouvaient que nuire 
à son bon renom d'écrivain et de conteur. Il le 
sentait mieux que personne ; à peine la publication 
fut-elle commencée qu il s'en désintéressa complè- 
tement. Le 27 juin, il m'écrivait de Paris : 

Un mot seulement, qui vous expliquera bien des choses. 
Ma femme est malade depuis la fin d'avril ; il n'y a jamais 
eu de danger, mais elle est restée dans son lit près de six 
semaines, et nous n'en sommes pas encore, malgré un 
mieux décisif, à la promenade en voiture. Il en est résulté 
que j'ai complètement lâché les Traqueiirs : je n'ai pas 
même revu le manuscrit ; c'est Béchard qui a corrigé les 
épreuves. . . 

Maintenant, au risque de vous trouver incrédule, je vous 



LA REVANCHE DE SERAPHIXE. ihç) 

dirai que je désire ardemment un fiasco, et que jusqu'à 
présent circonstances extérieures, public, administration du 
journal et imprimeurs me servent à souhait... La collabo- 
ration, chose désastreuse en elle-même, anti-littéraire, 
ennemie de toute inspiration franche et personnelle, ne peut 
avoir de prétexte ou d'excuse que lorsqu'elle est agréable. 
Or, pour moi, c'est un cauchemar et un supplice. 

En dépit de ces tristes Traqueiivs de dot, ainsi 
laissés pour compte par Pontmartin, sa campagne 
de 1869 n'en avait pas moins été très brillante, 
puisqu'elle avait eu à son actif la Revanche de 
Sérap/iine, une très remarquable nouvelle. Fran- 
çoise, publiée dans le Correspondant^, le Salon 
de 1800 à YLnivers illastrc, le tome sixième des 
iXouveaux Samedis, et les Causeries hebdomadaires 
de la Gazette de France. Au mois de juillet, igno- 
rant que l'auteur des Samedis était encore à Paris, 
où le retenait la santé de sa femme, Joseph Autran 
lui écrivait : 

Est-ce aux Anyles, ou à quelque port de l'Océan, est-ce à 
vos montagnes du Vivarais qu'il faut aller vous demander? 
ou plutôt n'est-ce point encore à cette avenue Trudaine où 
vous avez, ce me semble, poussé de plus fortes racines que 
vous ne pensiez? Je m'explique du reste à merveille celte 
recrudescence de tendresse pour Paris. A ous venez d'y faire 
une de ces campagnes qui sont tout un rajeunissement, et 
vous y avez cueilli de nouveau trop de charmants succès 
pour en quitter sans regret le cher théâtre. En vérité, cher 
ami, j'admire cette puissance de sève. Il n'y a que vous 
pour se renouveler ainsi de saison en saison et pour dresser 

1. Lo 10 novembro iSCm). 



320 ARMAND DE PONTMARTIN. 

une tige toujours plus haute et toujours plus verte au milieu 
de tant de jeunesses déjà flétries... 

Autran finira pourtant par retrouver son ami et 
par l'attirer, cette année encore, à Pradine, dans 
ce charmant pays que le Luberon abrite contre le 
mistral et qui réunit les pittoresques beautés de la 
montagne aux douceurs et aux agréments de la 
plaine. Pontmartin y passera tout le mois de 
novembre, et quand il sera rentré aux Angles, 
Joseph Autran lui écrira : 

Mon cher ami, ce n'est pas à vous de m'écrire les souve- 
nirs que vous emportez de Pradine. C'est à moi plutôt de 
vous dire ceux que vous y laissez. Croyez bien qu'une 
grande partie du charme de notre foyer vient de ce que 
vous y apportez, et quand j'ai appelé ces douces journées 
d'automne u l'été de la Pontmartin «, je pensais moins à la 
sérénité des jours qu'à ce rayonnement du cœur et de l'es- 
prit qui marque votre passage. Dieu nous accorde de les 
renouveler souvent encore et de vieillir dans cette chère 
amitié qui, depuis trente ans, n'a pas eu un nuage. 



VI 



L'année 1870 s'inaugura par la formation du 
ministère Ollivier. Ce coup de théâtre était 
presque un coup d'Etat. Napoléon III biffait, le 
2 janvier, ce qu'il avait écrit le 2 Décembre; il 
brillait ce qu'il avait adoré, il adorait ce qu'il 
avait brûlé. Le nouveau ministère, en effet, avait 
pour mission de transformer l'Empire autoritaire 



LA REVANCHE DE SERAPHINE. 3:ii 

en Empire libéral. Il y eut, dans le camp de l'op- 
position conservatrice, un applaudissement presque 
universel. Les hostilités s arrêtèrent; à la guerre 
ouverte succéda l'armistice, prélude d'une récon- 
ciliation prochaine. M. Guizot reparut dans les 
salons officiels: M. Odilon Barrot présida la com- 
mission de décentralisation ; le duc Albert de Bro- 
glie accepta d'entrer dans la commission de l'ensei- 
gnement supérieur, où figurait également Virréco/t- 
ciliable Léopold de Gaillard. Encore quelques 
semaines, et Prévost-Paradol deviendra ministre 
de France aux Etats-Unis, pendant que M. Emile 
OUivier sera appelé par l'Académie française à 
l'honneur de remplacer Lamartine : MM. Tliiers et 
de Falloux se chargeront d'aller annoncer à l'heu- 
reux élu le vote presque unanime de l'illustre 
Compagnie '. Pontmartin fut moins prompt à 
l'enthousiasme. Même au plus beau moment de 
cette lune de miel, il ne pouvait se défendre de 
répéter : 

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. 

Le 25 février 1870, il m'écrivait des Angles : 

... Je suis agacé de voir les choses tourner de façon à ras- 
surer peut-être l'égoïsme bourgeois, mais à frapper de pres- 
cription indéfinie nos principes et nos espérances. L'Empire 
libéral, c'est un pommier produisant des pêches ; c'est 
Guillot le sycophante ou le loup devenu berger. Ce n'est 
pas en greffant ainsi la liberté sur le despotisme, l'économie 

1. L'éleclioii eut lifii Ir 7 avril 1870. M. Éinili' Ollnicr rômill 
2O voix sur a8 volaiils. 



322 ARMAND DE PONTMARTIN. 

sur la dilapidation, la justice sur l'arbitraire, l'honnêteté 
sur la rouerie, que l'on refait l'esprit public, le sens moral 
d'un peuple, ou, pour tout dire en un mot, son âme... 

Il avait du reste, à ce moment, de nombreux 
sujets de tristesse. De cette même lettre du 
2 5 février, je détache ces lignes : 

Je lutte, depuis un certain temps, contre une jettatura 
que tout le corail napolitain ne réussirait pas à conjurer. 
Tombée malade au mois de mai, ma femme commençait à 
peine à se remettre lorsque j'ai été repris par cette gastralgie 
nerveuse qui m'a déjà fait de si fréquentes et de si dés- 
agréables visites. Plus d'appétit, plus de sommeil surtout. 
C'est comme un voile grisâtre, une brume de novembre 
répandue sur ma pauvre imagination et, tant que ma 
femme n'est pas tout à fait rétablie, nous ne pouvons 
pas songer à retourner à Paris, où il paraît que l'on 
n'échappe à la glace et à la neige que pour maudire le 
dégel, la boue et M. Chevreau '... 

Le I" mars, il conduisit sa femme à Cannes et 
l'y laissa avec son fils, pendant que lui-même re- 
venait à Paris, comptant n'y rester que quelques 
jours, le temps seulement de donner congé à son 
propriétaire de l'avenue Trudaine et de publier le 
septième volume des Nouveaux Samedis. Les nou- 
velles de Cannes étant devenues meilleures, il pro- 
longea son séjour de quelques semaines jusqu'au 



I. Henri Chevreau (iSaS-igoS). Préfet de l'Ardèche à 26 ans, 
conseiller d'Etal et préfet de L>on depuis i86/j, il avait été nommé 
préfet de la Seine, le 5 jamier 1870, en remplacement du baron 
Haussmann. Le 10 août suivant, il fut appelé à prendre, dans le 
ministère Palikao, le portefeuille de Tlntérienr. 



LA REVANCHE DE SÉUAPIIINE, ^U.'J 

milieu de juin, et, comme l'année précédente, il lit 
le Salo/i à VI niret's illustré. Il se disposait à retour- 
ner aux Angles, quand il rencontra, un soir, à 
l'Opéra, Prévost-Paradol, lui-même à la veille de 
partir pour Washington. Comme il regagnait sa 
place, Paradol l'arrêta amicalement au passage et 
lui dit : (( Si votre modestie vous empêche de son- 
ger à la succession de M. \illemain ', nous sommes 
menacés de perdre bientôt un autre de nos collè- 
gues, le pauvre Prosper Mérimée-... » L'ouver- 
ture qui commençait interrompit celle que l'auteur 
de la France nouvelle allait lui faire. 

Un mois plus tard, la guerre éclatait. Pontmar- 
tin était aux Angles. Il n'eut pas un instant d'illu- 
sion ; dès la première heure, il comprit l'immensité 
du péril. Tandis que les patriotes ou les dilettantes 
de la capitale, bien installés dans leur fauteuil d'or- 
chestre, applaudissaient Faure ou M""^ Marie Sass 
chantant la Marseillaise, il disait aux Parisiens, aux 
ministres, aux généraux, à l'Empereur lui-même : 
(( Prenez garde, la -Marseillaise ne vous portera 
pas bonheur! » Et peu de jours après, au lende- 
main de nos premiers désastres, il ajoutait : « Des 
invités de Compiègne, des familiers du Palais- 
Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les 
dieux et les demi-dieux de l'Olympe officiel. Nous 
qui sommes constamment restés à l'écart, loin des 

1. M. ^illf•main était niorl le 8 mai 1870. 

2. Prosper Mt'riméc mourut, en ciTel, peu de temjjs ajirès. au 
mois de septembre 1870. Prévost-Paradol, liélasl était mort a\aiit 
lui, à Washington, le 11 juillet. 



Sai ARMAÎSD DE PONTMARTIN. 

grandeurs et des flatteries de ce monde, nous serons 
plus respectueux et plus humbles. Selon nous, 
si la fortune a paru d'abord infidèle à nos armes, la 
faute n'en est ni au chef suprême, ni au major- 
général, ni au Grouchy de 1870, ni au précepteur 
dans l'embarras. Le vrai coupable, ou, pour parler 
plus exactement, le véritable ^e/Za/ore, c'est Rouget 
de Lisle ; c'est l'hymne néfaste, trop connu sous le 
nom de Marseillaise. » L'article se terminait ainsi : 
(( M. Emile OUivier s'est écrié, du haut de la tri- 
bune : (( Le plébiscite ' est la revanche de Sadowa ! » 
Non : le plébiscite a été le prologue de Wissem- 
bourg, de Wœrth et de Forbach, ou, pour parler 
la langue des joueurs, cette campagne de Prusse en 
France est le paroli, le banco du plébiscite. — 
(( Sire, répondait Michaud à Charles X qui lui re- 
prochait son mutisme à la tribune, j'ai dit trois 
mots ; ils m'ont coûté trois mille francs : je ne 
suis pas assez riche pour continuer. » La France 
n'a dit qu'un monosyllabe, et il lui a coûté beau- 
coup plus cher. » 

Ces lignes paraissaient dans la Gazelle de France 
du 19 août. Deux jours après, Pontmartin rece- 
Aait un pli officiel lui annonçant qu'il était nommé 
chevalier de la Légion dhonneur. 

Voici ce qui s'était passé : 

Lors de la formation du ministère OUivier, 
M. Eugène Chevandier de Valdrùme, député de la 
Meurthe et l'un des chefs du tiers-parti libéral, 

I. Le }il('biscilo du 8 mai 1870. 



LV REVANCHE DE 8ERVPIHNE. ^i.") 

avait reçu le portefeuille de l'Intérieur. Pontmarlin 
était lié de longue date avec le frère du ministre, 
Paul Chevandier de Valdrome, peintre de talent, 
qui aurait peut-être été un grand artiste, un pay- 
sagiste de premier ordre, si les entraînements de 
la vie mondaine ne l'avaient trop souvent éloigné 
de son bel atelier de la rue de la ïour-d' Auvergne. 
Plus d'une fois, dans ses Salons de la Mode et de 
VUnivers illastrc, il avait signalé à ses lecteurs, 
en termes particulièrement élogieux, les tableaux 
de son ami. Paul Chevandier avait une dette à 
payer. Sans en rien dire à Pontmarlin, il demanda 
pour lui à son frère le ruban de chevalier. Le mi- 
nistre n'éleva aucune objection. Pontmartin sans 
doute était un homme des anciens partis ; c'était 
un adversaire, mais un adversaire courtois; sou- 
vent même il avait dénoncé le ridicule de la petite 
guerre d'allusions et d'épigrammes que ses amis 
de l'Académie faisaient à lEmpereur. Du coté de 
M. Emile Ollivier, qui prisait très haut le talent 
de l'auteur des Samedis, les choses allèrent toutes 
seules: il se montra plus favorable encore que son 
collègue de 1 Intérieur. L'affaire une fois décidée, 
restait à obtenir l'adhésion du principal intéressé. 
Paul Chevandier, dans les derniers jours de juin, 
donna un dîner où son frère Eugène et Armand de 
Pontmartin se trouvaient tous les deux. Au des- 
sert, le peintre dit au critique : « Pourquoi ne 
portez-vous jamais votre ruban rouge .^ — Mais je 
ne l'ai pas. — Impossible! — C'est pourtant 
vrai. )) Alors le ministre, qui jusque-là n'avait rien 



326 ARMAND DE PONTMARTIN. 

dit, prit la parole et déclara que si M. de Pont- 
martin s'engageait à ne pas refuser, lui-même se 
chargeait de mener l'affaire à bonne fin, sans que 
l'écrivain eût à faire la moindre démarche. Etait-il 
possible de réj)ondre par un refus à une offre faite 
de si bonne grâce ? Pontmartin promit de ne pas 
se montrer intransigeant. Quelques jours après, il 
quittait Paris, pour apprendre bientôt la déclara- 
tion de guerre, nos premières défaites et la chute 
du ministère OUivier'. Absorbé par ses angoisses 
patriotiques, il avait complètement oublié sa ren- 
contre avec le malheureux ministre de l'Intérieur 
et le double engagement qui s'en était suivi, 
quand, le dimanche i^ août, au moment de se 
rendre à la messe, il reçut une grande enveloppe 
cachetée de rouge : c'était un brevet de chevaher 
de la Légion d'honneur, daté du 9 août 1870, 
signé par l'Impératrice-Régente Eugénie, et con- 
tresigné par le ministre des Lettres, Sciences et 
Beaux-Arts, Maurice Richard. Cette nomination 
qui, dans un autre moment, l'eût sans doute ré- 
joui, lui causa plus de tristesse que de joie : elle 
coïncidait avec le deuil de notre armée ; elle lui 
arrivait entre Reichshoffen et Sedan ! 

I. M. Emile OUivier, M. Clievandier de Valdrôme et leurs col- 
lègues furent renversés le lo aoiit 1870, et remplacés par le cabinet 
Palikao. 



CHAPITRE XIII 

LES LETTRES D UN INTERCEPTÉ. — LE RA- 
DEAU DE LA MÉDUSE. — LE FILLEUL DE 
BEAUMARCHAIS. — LA MANDARINE. 
(1870-1873) 



La Ga:(-'ilf de Xiiiws et les Lettres d'un intercepté. M. (lambetla. La 
Journée d'un Proconsul. — Cenl jours à Cannes. La Décentralisa- 
tion et le Radeau de la Méduse. — Mort de M™*' de Pontmarlin. 
Le Filleul de Beaumarchais. Ln mot de Louis David. — Le comte 
d'Haussonville et Saint-(jcnest. Un Bûcheron qui ne débile pas 
de fagots. La souscription nationale pour la libération du terri- 
toire. Projet de Pontmarlin. Le comte de Kalloux. — Hôtel 
B\ron, rue Laffitle. La Taverne de Londres. M. Thiers. UHomme- 
Fentine de Dumas fils. Au château de Barbentane. Le toast de 
Mistral. Entre voisins. L'inondation du lUiône en 1872. — Au 
l*avillon de Ilohan. Une campagne au Gaulois. La Mandarine. Le 
■à\ mai 1873, Si le Roi n'avait rien dit ! 



I 



Après son article du 12 août, Pontmarlin cessa 
ses envois à la Gazelle de France. Continuer à 
écrire, comme autrefois en pleine paix, une Cau- 
serie littéraire, il n'y fallait pas songer. Les Prus- 
siens, d'ailleurs, allaient se charger de trancher 



328 ARMAND DE PONTMARTIN. 

eux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, 
et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute com- 
munication devenait impossible. Il écrira cepen- 
dant ; il publiera dans un journal du Midi, la 
Gazette de Nimes, des articles où il essaiera une 
espèce de terme moyen entre le premier-Nimes et 
la Causerie littéraire. 

Ces articles parurent sous le titre de Lettres 
d'un intercepté. Il m'en parle en ces termes dans 
sa lettre du 5 novembre 1870 : 

... On a fondé à Nimes un journal, pour lequel on m'a 
demandé ma collaboration. Il m'a paru que, dans un mo- 
ment comme celui-ci, l'important n'était pas de rechercher 
un succès littéraire, qui d'ailleurs est impossible, mais d'ex- 
primer rapidement quelques vérités utiles. La proximité 
m'assurait presque le bénéfice de V à-propos, et, une fois en 
train, j'ai écrit seize articles presque sans interruption. 
Comme ils sont reproduits dans un journal d'Avignon, me 
voilà finissant par où j'ai commencé, et redevenant, après 
plus d'un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vau- 
cluse. 

Les Lettres d'un intercepté sont au nombre de 
vingt-six ; elles vont du 29 septembre au 28 dé- 
cembre 1870. 

Pontmartin les écrivait en plein pays rouge, 
dans ces départements du Midi où 1 on menaçait 
— de loin — les Prussiens, et où l'on faisait — 
sur place — la guerre aux moines et aux prêtres, 
au Pape et à l'Eglise. Sous l'impression que lui 
causaient les scènes hideuses d'Autun, de Lyon, 
de Saint-Etienne, de Toulouse, de Limoges, de 



LES LETTRES DUN INTERCEPTÉ. .Jai) 

Marseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, 
un peu trop dur peut-être pour les hommes du 
\ Septembre et en particulier pour Gambetla. Si 
le dictateur de Tours eut le tort, l'impardonnable 
tort, de mettre lintérèt de la République au-dessus 
de l'intérêt de la France, — Répahliqae d'abord! 
— il n'est que juste de reconnaître que son effort 
n'a pas été entièrement stérile, qu'il y a eu. à cer- 
taines heures, au milieu de ses Jiàblevies, un 
souffle de vrai patriotisme, et qu'il a su parfois, 
du haut de son balcon, esquisser de beaux 
gestes. 

Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, 
Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme 
George Sand' et Pierre Lanfrey. et avant eux, 
il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a 
maudit la dictature de Vincapacité -. C'est lui qui 
a attaché le grelot à « cette faconde d'estaminet, h 
celte célébrité de carton, à cet héroïsme de clin- 
quant, à cette dictature du balcon » . Son livre se 
pourrait appeler lAidi-Gamtjetla. Pontmartin n'en 
a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il 
s'élève, au nom de la France de saint Louis, de 
Jeanne d'Arc, de Fénelon, contre l'appel fait par 
le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, 
dont les mains étaient rouges de sang français, // 
signor Garibaldi^l A coté de ces pages venge- 

I. Journal (l'un voyatjeur pi-n<lunl la (jacrre, avril 1S71. 
3. Le mot est du rijmblicain l.aiifri\. Moniteur de Scinc-ct-Oisc. 
Décembre 18-0. 

3. Lettre du la octobre 1870. 



33o ARMAND DE PONTMARTIN. 

resses, il y a des pages prophétiques, telles que 
la suivante, écrite le 23 novembre 1870 : 

Le caractère si profondément anti-chrétien de la révo- 
lution du 4 septembre est ce qui m'épouvante le plus pour 
rissue de la guerre et l'avenir de mon pays. Ce pays a les 
reins solides. Quelle que soit l'incroyable série de ses re- 
vers, il reviendra peut-être de l'état désespéré où l'ont 
plongé les fautes de l'Empire, aggravées par ceux qui de- 
vaient les réparer ; mais ce dont il ne se lavera jamais, c'est 
d'avoir laissé outrager cette chose sainte qu'on appelle la 
religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu'on 
nomme la patrie ; c'est d'avoir permis qu'un vieux forban, 
justement exécré de tous les catholiques, à la tête de 
quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous in- 
fligeât l'immonde parodie des interventions étrangères ; c'est 
de n'avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sons 
l'étreinte d'un ennemi vainqueur, c'était à la fois une honte, 
un crime, une bêtiàe et un suicide. 

Le vent est aux prophéties, et je suis d'autant plus tenté 
de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements 
ne m'ont que trop donné raison. J'écrivais, le i" août : 
(( Prenez garde ! la Marseillaise ne vous portera pas bonheur. » 
— Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, 
de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de 
Rouget de Lisle. — Aujourd'hui, je dis : (( Prenez garde! 
la guerre au bon Dieu vous portera malheur. Ne bravez 
pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous 
qui n'êtes pas et qui ne faites pas des prodiges ! 

Avec un écrivain tel que Pontmartin, l'esprit 
ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces 
beaux chapitres : Après Sedan ; Si Pergania ! Gari- 
baldi; le Talion; Vile d'Elbe et Wilhelmshœhe; 
les Honnêtes gens ; Que faut-il croire? la Guerre au 
bon Dieu; — tournez le feuillet, et donnez-vous la 



LES LETTHES D US INTEUCEPTE. 33i 

lelc de savourer les pages sur les Préfets hommes de 
lettres, — MM. Cliallemel-Lacour et Alphonse 
Esquiros, — et surtout la Journée d'un Proconsul, 
fragment de manuscrit trouvé par un élève de 
l'Ecole des Chartes dans la bibliothèque de Ca/iors. 



II 



Ses angoisses patriotiques, les victoires de la 
Prusse, aggravées et envenimées par les victoires 
de la démagogie, le mauvais état de sa santé, tout 
se réunissait pour accabler Pontmartin. 

Il dut obéira l'ordre de son docteur, qui voulut ab- 
solument le renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, 
il s'y installait, à la villa des Dames de la Présen- 
tation ; peu de jours après, je recevais de lui une 
lettre où il me disait : « Nous sommes venus 
nous réfugier sur cette plage, presque déserte cet 
hiver, comme de véritables naufragés. Je sens que 
je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout 
de forces, atteint d'anémie, le cœur déchiré par 
les malheurs de notre chère France, ayant vu 
sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du moins, 
le repos du père de famille et du citoyen, je me 
fais à moi-même reffet de mon propre spectre, 
errant sur ce littoral 011 je retrouve les ombres de 
Cousin et de Mérimée ' . . . » 

I . Victor Cousin et Prosi)cr Mérimée étaient morts tous les deux 
à Cannes, le preniier le i.'i janvier 1807; le second le 28 septembre 
1870. 



332 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Il devait y rester jusqu'au 17 avril 1871, ce qui 
lui permettra de dire plus tard : « J'ai eu, moi 
aussi, mes Cent Jours^. » 

Au commencement de mars, les Lettres d'un 
intercepté parurent à Lyon, chez les libraires Jos- 
serand et Pitrat. La vente avait lieu au bénéfice des 
blessés et prisonniers de V armée française. Pont- 
martin écrivit, à cette occasion, au directeur du 
Figaro : 

Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871. 

Mon cher chef, 

La réapparition du Figaro, au cercle de Cannes, a été pour 
nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. 
Je vois que votre journal se porte mieux que jamais : en 
quoi je ne lui ressemble guère. N'importe ! mon indignation 
contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces 
absentes, et il en est résulté, sous le titre de Lettres (Vim 
intercepté, un volume que je vous recommande, parce que 
vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité du 
Figaro, et que le volume se vend au bénéfice des victimes 
de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachette 



I. A oir clans le Correspoiutanl des 10 août et 10 septembre 1871,- 
Cent jours à Cannes pendant les deux sièges, et dans la Mandarine, 
\). igÔ-Sog. — Dans son récit, Pontmarlin parle avec reconnais- 
sance des personnes qu'il vovait pendant ce séjour à Cannes et 
dont l'amitié le soutint dans cette épreuve ; mais il ne les désigne 
que par des initiales : « M. Ernest L...d, élégant et poétique tra- 
ducteur des sonnets de Shakespeare, de Pétrarque, de Lope de 
Vega; labbé C. ; M. Dubois d"\. ; M. X., un des avocats les plus 
distingués de Paris; M™'' Justin D... ». — \oici les vrais noms : 
M. Ernest Lafond; l'abbé Ciiaix, du clergé de Cannes; M. Duboys 
<r\ngers, premier président de la Cour d'appel d'Orléans à la fin 
de l'Empire; M. Grandmanche de Beaulieu; M™'' Justin Durand, 
née de Zagarriga, femme de l'ancien député des Pvrénées-Orien- 



LES LETTRES n UN INTERCEPTÉ. 333 

a dû; sur ma recommandation expresse, vous en adresser 
deux ou trois exemplaires. Je n'ajoute rien ; les grandes 
douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous 
demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un 
malade, et je suis tout à vous. 

Lorsqu'il revint aux Angles, le i8 avril, sa santé 
ne s'était guère améliorée, mais le courage et la 
force morale lui étaient revenus, comme en témoigne 
la lettre suivante, qu'il m écrivait le 2 A mai : 

Mon cher ami, je n'attendais qu'un mot de vous pour 
renouer au plus vite une correspondance qui aura été une 
des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons 
par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, 
après avoir été, vers le 10 avril, presque à l'agonie et avoir 
reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce 
mieux dure depuis six semaines, je crois que l'on peut se 
reprendre à l'espérance. Quant à moi. j'étais revenu de 
Cannes dès qu'il m'a été prouvé que ma femme ne pourrait 
pas venir m'y rejoindre et que son état inspirait des inquié- 
tudes. Nous étions assistés, mon fds et moi, par une de 
mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. 
Mais cette effroyable série de désastres, d'angoisses, de cala- 
mités publiques, de douleurs privées, de souffrances ph\- 

lali's au (^>rps Icf.nslalîf, qui, à la vcillt- i\o la fruorro, pxorçait luio 
vraie rovaulé dans toute la réiriou de i'erpignaii et de Montpellier, 
l'ontniarliu, (jui sait encore sourire au milieu de ses larmes, parle 
d'elle eu ees termes : « Madame Justin D.... Ivpe de charité, de 
grâce et de bienveillance, à qui j'ai mi faire quelque chose de bien 
j)his extraordinaire qu'une aumône de cent mille écus ou une sous- 
cription de trois millions : cliilTres q«ii n'eussent pas été en désac- 
cord avec son immense fortune et les inspirations de son cœur gé- 
néreux. En [>lein siège de Paris, elle trouva moven de se procurer 
tous mes ouvrages, et je crois même, Dieu me pardonne, qu'elle 
les lut: » 



334 ARMAND DE PONTMARTIN. 

siques et morales, coïncidant avec l'échéance prochaine de la 
soixantième année, a produit en moi un effet singulier. Je 
suis atteint d'une anémie qui n'a rien de douloureux, sauf 
que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter ; 
et, en même temps, comme pour rétablir l'équilibre, — ou 
plutôt, hélas! achever de le rompre, — je me sens dans le 
cerveau, dans l'imagination, dans le cœur un redoublement 
d'ardeur et de vie, que j'attribue, pour une moitié, à l'exci- 
tation nerveuse, et, pour 1 autre, à la grandeur même des 
événements. J'éprouve à la fois le besoin d'exprimer des 
idées que je crois vraies, et l'ardent désir de me dévouer 
à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles 
Garnier', à la suite d'un échange de lettres, m'ayant demandé 
ma collaboration, j'en ai immédiatement profité pour com- 
mencer, dans la Décentralisation, une seconde campagne, 
qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit 
volume, si les Communards de Paris et de la province nous 
laissent un carré de papier et une bouffée d'air respirablc. 
Ce qui m'attriste, c'est que, tout près de moi, un de mes 
meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gail- 
lard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une 
impression contraire. Il m'écrivait avant-hier une lettre 
empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne 
considérer que les apparences, la France ressemble à un 
malade incurable. 11 faut qu'elle ait été mordue par un 
démadogue enragé pour remplir ses conseils municipaux 
d'hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent 
tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela 
au moment où cette insurrection communiste retarde la 
reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de 
leurs ruineuses exigences. Mais c'est justement le caractère 
surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui 
m'a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage. 



I. Alors directeur de la Déccnlralisation, de Lyon, après avoir 
appartenu à la rédaction de la Ga:(.'tte de France. De Lyon il passa 
à Marseille, où il dirigea la Gazette da Midi et où il est mort en 1899. 



LES LETTRES D UN INIEUCEPTÉ. S;*.*) 

D'une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si 
étrange, de si gigantesque, do si biblique, nous avons si 
brusquement passé d'Horace ^ ernet à Martin', qu'à moins 
de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s'incliner devant 
une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et 
tout réparer. De l'autre, je me dis qu'il faut que Dieu ait 
ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour 
que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, 
en proie, pendant les dernières années de l'Empire, à une 
sorte d'atonie, tentées presque de traiter d'illusions leurs 
croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été 
tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte 
par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, 
achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène 
à mes moutons, interceptés une seconde fois par les Prussiens 
de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en 
m'annonçant la 3" édition de mon volume, m'écrit que, 
contre son attente, les journaux du Midi — Nimes, Avignon, 
Montpellier, Marseille, etc. — ont accueilli lo livre par un 
silence de glace, tandis qu'il a été énergiquement soutenu 
par les journaux de l'Ouest. 11 ne m'a pas été difficile 
de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale 
influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour 
moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages du Corres- 
pondant, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, 
auxquelles j'ai déjà pu donner 600 francs (j'espère que nous 
irons à mille, et nous y serions sans les événements de 
Paris)... Ecrivez-moi de temps en temps, si vos travaux 
et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le 
plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront 
toujours parmi les consolations les plus douces d'un affligé 
qui vous aime, d'un obligé qui vous remercie, d'un malade 
qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. 
Tout à vous. 

I. .John Martis, pc'inlro anglais. 1789-18,")'!. Srsnioillciircs loilos 
sont : In Chute de Babylone, le Festin de B(ilttta:ar, la Destruction 
d'JIerculanum, la Ctiute de Xiniee. 



336 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, 
mais toujours même ardeur, même résolution de 
combattre, avec ce qui lui restait de forces, la 
mauvaise littérature et l'esprit révolutionnaire : 

J'ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j'ai 
réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, 
entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la 
mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Ar- 
cueil, l'éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je 
n'ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus lé- 
gitime et la plus intense n'avait rien de commun avec le dé- 
couragement et l'abandon de ce qui peut encore se tenter 
dans l'intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour 
Paris, où il va reprendre la direction du Correspondant, qui 
reparaîtra le 20 juin. Je lui ai promis pour une des deux 
premières livraisons, un article où j'essaierai de profiter de 
mes tristes aA'antages et de déterminer la nouvelle situation 
faite à la critique par les calamités sans nom qui nous 
écrasent... 

Après avoir rapidement esquissé le plan de l'ar- 
ticle' qu'il projetait d'écrire pour le Correspondant, 
il terminait ainsi sa lettre : 

... Le cadre est immense; c'est tout au plus si j'aurais 
la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel 
horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la 
foi, le feu sacré! Exoriare aliqiiis!... Ce qui m'afflige et 
m'inquiète, c'est l'altitude de la jeunesse, du moins dans 
nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes 
gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et 
sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Y 

I. L'arlicle parut le lo jiiillel 187 1, dans le Correspondant, sons 
ce tilre ; la Cril'ujue en 1871 . — ^ oir ISoiiveaux Samedis, t. Mil, 
1). i-ôi. 



LES LETTRES D UN INTEUCEPTE. 337 

en aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, 
s'associer à une restauration morale et sociale, travailler à 
une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs 
que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruelle- 
ment trahis, qui pourraient nous trahir encore? L'abomi- 
nable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu'il 
nous coûte, les ruines qu'il nous laisse, retardent indéfini- 
ment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, 
et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout 
homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres 
et les movens de les réparer... 

Pontmartin reprit donc sa tâche. D'avril à oc- 
tobre 1871, il publia, dans la Décenlrallsalion, une 
suite d'articles qui parurent en volume, au mois de 
janvier 1872, sous ce titre : le Radeau de la Mé- 
duse. 

L'insurrection du 18 mars, l'assassinat du gé- 
néral Lecomte et de Clément Thomas, le renver- 
sement de la colonne Vendôme sous les yeux des 
Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des 
otages : que de leçons à tirer de ces terribles évé- 
nements ! Pontmartin les fit ressortir avec force. 
La Prusse el la (Commune, Paris, Cri de détresse, 
la colonne Vendôme, Sommations respectueuses à 
l'Assemblée nationale, autant de chapitres qu'il est 
impossible de relire aujourd'hui sans rendre hom- 
mage au bon sens de l'écrivain qui nous donnait 
de si fermes conseils, sans déplorer l'aveuglement 
qui nous a empêchés de les suivre. 

En nous signalant toute l'étendue du mal et en 
nous indiquant le remède, Pontmartin n'avait eu 
garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, qui 



338 ARMAND DE PONTMARTIN. 

recommande d'enduire de miel et de sucre les 
bords du vase que l'on présente au malade : 

Cosi air egro fanciul porgiamo aspersi 
. Di soave licor gli orli del vaso. 

Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits char- 
mants et les mots heureux. Rien de plus piquant 
que les Epaves académiques, et en particulier le 
récit de la réception de M. Emile Ollivier, — ré- 
ception qui n'a jamais eu lieu'. — Le discours du 
successeur de Lamartine est, comme il convient, 
écrit envers, et, naturellement, les strophes du réci- 
piendaire rappellent les strophes du Lac : 

Un jour, t'en souvient-il ? nous gardions le silence : 
On n'entendait, au sein du Corps législatif, 
Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadence 
Le pupitre plaintif... 

Se non è vero... Les lecteurs du nouveau Lac 
durent se dire que rien n'était désespéré, puisque 
l'on pouvait trouver d'aussi bons morceaux sur le 
Radeau de la Méduse . 



III 



Les douleurs et les deuils se succédaient sans 
relâche au cours de cette horrible année 1871. En 
avril, M"" de Pontmartin avait été presque à l'ago- 

I. Voir, au sujet de cet épisode, l'éloquent écrit de M. Emile 
Ollivier : M. Thiers à l'Académie et dans l'histoire (1880). 



LES LETTRES D UN INTERCEPTÉ. SSg 

nie ; puis une apparence de mieux qui avait permis 
à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une 
rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la 
fin. M""= de Pontmartin était morte le 19 août, à 
5i ans, conservant jusqu'au dernier moment sa 
pleine connaissance et son courage : pas une 
plainte, pas un murmure, une foi ardente, une 
résignation incomparable. Son âme s'était élevée 
depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, 
pour les chrétiens (et M""" de Pontmartin était 
une chrétienne des anciens temps), est la vie véri- 
table. 

Sous la deuxième République, Pontmartin avait 
représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au 
conseil général du Gard. Au mois d'octobre 1871, 
ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau 
sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, 
puisque, le 2 juillet précédent, à une élection par- 
tielle pour l'Assemblée nationale, le canton de 
Villeneuve avait donné 4oo voix de majorité aux 
candidats démagogiques. Il accepta sans enthou- 
siasme, fit bravement campagne et obtint un demi- 
succès : le dimanche 8 octobre, la majorité ultra- 
républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des 
trois quarts. Il n'en était pas moins battu, et, 
quelques jours après, il m'écrivait : (( J'ai été, je 
l'avoue, navré de cet échec, non pas pour moi — 
j'y gagne de pouvoir rendre à la littérature un 
temps que m'auraient pris les attributions singu- 
lièrement agrandies du conseil général — mais 



3Ao ARMAND DE PONTMARTIN. 

pour ce pays que j'aime malgré ses ingratitudes et 
ses folies ' . » 

Les électeurs lui faisaient des loisirs ; il en pro- 
fita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, 
pour écrire ce Filleul de Beaumarchais, auquel il 
songeait depuis le 2 décembre i85i et qui avait dû 
s'appeler d'abord les Mémoires de Figaro -. Il 
m'écrivait, le 6 novembre 1871 : «Je commence 
ce soir» ; — et, un mois plus tard, le 5 décembre : 
(( En attendant, je me console avec le Filleul de 
Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée 
aujourd'hui même au Correspondant^. J'ai fini par 
me passionner pour mon sujet au point de ne plus 
pouvoir songer à autre chose, et j'ai écrit à la Ga- 
zette de France que décidément je ne reprendrais 
mes articles qu'après le jour de l'an. Pourtant, mon 
cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare 
un récit de longue haleine, une page d'histoire; 
ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse 
rêvé en i852 s'est réduit peu à peu à des propor- 
tions de statuette... » 

Né le 27 avril 1784, le soir même de la pre- 
mière représentation du Mariage de Figaro, le 
héros du roman, dans la donnée primitive, était 

1. Trois ans plus tard, le 4 octobre 1874, une brillante revanche 
fut prise pour ce même siège au Conseil général par Louis-Numa 
Baragnon, qui déploya dans la lutte, sur ce petit théâtre, un mer- 
veilleux talent. Pontmartin avait été le principal patron de sa can- 
didature; il eut les joies de la victoire, sans en avoir les embarras. 

2. Voir ci-dessus cliapitre XII, p. Si". 

3. Le Filleul de Bemimarcliais a paru dans le Correspondant des 
25 décembre 1871, 10 et 30 janvier 1872. 



LES LETTRES D L > INTERCEPTÉ. 3'ji 

tué, le 1 OU le 5 décembre i85i, au cours de cette 
émeute plus ou moins factice qui suivit le coup 
d'Etat, Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient 
en somme que soixante-sept ans, il allait d'étape 
en étape, personnifiant une sorte de Cil Blas sé- 
rieux, aux prises avec autant de déceptions qu'il 
y avait eu d'illusions à son baptême. 

De cette donnée première, il reste peu de chose 
dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou 
plutôt dès i8o4- J'étais, pour ma part, quelque 
peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui 
me répondit le 19 janvier 1872 : 

Ce que vous me dites du Filleul de Beaumarchais m'a un 
peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire 
qu'un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout 
une grande page historique et romanesque. Mes deux mo- 
dèles ont été Paul et Virginie et Graziella; or ces deux récits 
ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Gra- 
ziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au 
seuil de la jeunesse, à l'aube de la vie. Je vous avoue d'ail- 
leurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Gene- 
viève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible 
de 1784 à i8o4, personnifiaient à mes yeux quelque chose 
comme le chœur antique, — la pitié, l'humanité, la vérité, 
la justice, s'efforçant de se faire leur part dans ce chaos de 
passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d'anar- 
chie et de dictature. Si j'avais réussi, c'est là ce qui donnerait 
une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi 
enfantine histoire... 

La chaste idylle de Pierre Goudard — le Filleul 
— et de Jeanne d'Erlange a pour cadre la Révo- 
lution, la Terreur, le Directoire et le Consulat de 



3'|2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Bonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis 
David disait un jour : « Si je veux peindre deux 
amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes 
amants tout petits pour que mes Alpes aient une 
certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à 
l'état de miniatures, pour que mes amants soient 
grands comme nature. » L'écrivain a ici plus de 
ressources que le peintre, et Pontmartin a su très 
habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie 
l'histoire, sans jamais y verser, sans se heurter 
non plus à un autre écueil, qui était également à 
redouter. Puisque aussi bien son idée première 
avait été de montrer que la Révolution a fait ban- 
queroute, qu'elle n'a ni tenu sa promesse ni 
rempli ses engagements, n'était-il pas à craindre 
que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? 
Il n'en a rien été. L'auteur a même eu le bon goût, 
dans ce récit franchement royaliste, de peindre 
sous les couleurs les plus sympathiques le docteur 
Berval, qui est républicain : il est vrai qu'il l'est si 
peu ! En revanche, le romancier ne ménage guère 
l'oncle de Jeanne, un ci-devant pourtant, le mar- 
quis de Trévières. C'est que l'âme de son livre 
n'est pas l'esprit de parti, mais l'esprit de réconci- 
liation, de justice, de concorde et de paix, — sans 
préjudice de l'esprit tout court, l'esprit qui ne pou- 
vait pas ne point tenir une grande place dans un 
ouvrage en tête duquel figure le nom de Beau- 
marchais, et qui est signé : Pontmartin. 



LES LETTRES D U\ INTERCEPTÉ. 6\'i 



IV 



Commencé aux Angles, le Filleul de Beaumar- 
chais avait été terminé à Cannes, où Pontmartin 
s'était rendu dès le commencement de janvier 
1872, et où il avait pris gîte au Pavillon des Jas- 
mins. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer 
M. d'Haussonville ' et Saint-Genest', du Figaro, 
qu'il ne connaissait pas encore et qui allait de- 
venir un de ses plus chers amis. Il m'écrivait, le 
28 mars : « Saint-Genest (dont le vrai nom est 
Bûcheron, mais qui ne débite pas de fagots) est 
ici pour quinze jours ; nous avons fraternisé dès 
la première séance. » 

C'était le moment où M. Paul Dalloz, directeur 
du Moniteur universel, proposait de payer les cinq 
milliards de notre rançon au moyen d une sous- 
cription nationale. Si l'idée était peu pratique, elle 
était du moins généreuse et patriotique. Pontmar- 
tin l'adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, 
sentant bien qu'elle ne pouvait réussir parce que 

I. Josepli-Otlienin-BornanJ de Cléros, comte d'Haussonville 
(1809-188/1), membre de l'Académie française, auteur de Vllistoire 
de la réunion île la Lorraine à la France, de l'ÉrjUsc romaine et le pre- 
mier Empire, etc. 

3. Vrthur-Marie Blcheron (i834-i<)02), connu sous le pseudo- 
njmo de Saint-Genest. Ses articles du Figaro ont eu un grand reten- 
tissement. !.,a plupart ont été réunis en volume: La Politique d'un 
soldat (iH~:>.); Lettres d'un soldat (1873), etc. — Voir sur lui I^lou- 
veaux Samedis, l. Mil, p. i'|0; tome \I. p. 178; t. XIV. p. 389. 



344 ARMAND DE POTSTMARTIN. 

le chiffre était effrayant; comprenant que, pour 
obtenir le difficile, il ne faut pas demander l'impos- 
sible, il voulait que Ton se bornât à demander aux 
souscripteurs cinq cents millions, c'est-à-dire Tin- 
térêt de la dette prussienne pendant deux ans. 

Même avec cet amendement, le projet n'aboutit 
pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve 
la trace dans une de ses lettres : 

Forcé d'ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, 
m'écrivait-il le i3 mars 1872, je m'étais un moment rabattu 
sur la souscription nationale pour la délivrance du terri- 
toire. Cette noble idée m'avait passionné, bien moins à 
cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu'être 
incomplet, que parce que j'y voyais une revanche morale, 
une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre 
commune et indiscutable des milliers de volontés et d'intel- 
ligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les 
mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pou- 
vions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner 
aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacri- 
fices, contre les chances d'une nouvelle invasion, y aurait 
perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses 
haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre 
de 5oo millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 
i4 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire 
sur un espace de dix-huit mois, c'est-à-dire de 55o jours 
environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par 
semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, 
les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes 
compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du 
reste. Ce n'était ni impossible, ni même difficile. J'ai ex- 
posé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie fran- 
çaise au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais 
notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathu- 
salem d'opposition dynastique, ne comprend et n'aime rien 



LES LETTRES D UN INTERCEPTÉ. 345 

de ce qui touche à la grandeur morale, à l'esprit de sacrifice. 
Il ne nous a pas même fait l'aumône d'une neutralité silen- 
cieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion — 
comme à toutes les autres... 

Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus 
en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. 
A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il 
m'écrit : 

... La Semaine sainte ! que de devoirs elle m'impose, 
que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre 
année 1873,011 je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par 
la mort de ma pauvre femme qne j'avais cru destinée à me 
survivre un quart de siècle, séparé par l'absence de mon fils 
qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, 
assombris par d'autres deuils, ne pas s'absorber dans des 
pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu 
nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les 
événements les plus terribles semblent n'être que le prélude 
de calamités plus effroyables encore !... 

Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce 
que je lui avais écrit de M. de Falloux. de la 
sagesse de ses vues, de l'habileté de sa politique, 
Pontmartin ajoutait : 

Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d'une 
grande justesse ; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous 
qu'il nous épargne? Les chefs nous manquent ; mais som- 
mes-nous dignes d'en avoir? L'esprit de parti, ren\ie, la 
haine, notre manie d'opposition épigrammatique et fron- 
deuse, n'ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants 
aux gouvernetnents, aux hommes d'Etat, à toutes les 
garanties d'autorité matérielle et morale ? Personne n'admire 
plus que moi M. de Kalloux. Il est, depuis la mort de 



346 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Berryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le 
plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sau- 
ver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de con- 
duite, une régularité de mœurs et d'habitudes que Berryer 
n'avait jamais eus. L'a-t-on assez calomnié ! assez déchiré ! 
Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l'ai-je pas 
bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de 
tous les motifs ; parce que, lors de son ministère, je l'avais 
trouvé ou avais cru 1^ trouver trop froid, quand je lui adres- 
sais quelque demande ! 

Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait 
un séjour de trois mois. La veille de son départ, il 
écrit à M. Jules Claretie : 

Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent 
beaucoup d'Anglaises, entre autres Miss-tification . Figurez- 
vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et 
d'innombrables rafales de vent d'Est. Aussi ma santé qui 
n'était que mauvaise est-elle devenue détestable. J'espère 
pourtant avoir la force et le courage de partir le 1 7 ou le 
18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans 
l'Univers illustré. Jugez de mon empressement à aller me 
jeter dans vos bras. Hélas ! quel abîme enlre nos dernières 
causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de 
cœur... Aimons la France; mon cher ami, aimons-la avec 
une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous 
console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour 
ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans 
cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour 
des vétilles et qui s'embrasseraient en regardant leur mère 
en pleurs. 



LES LETTRES D UN INTERCEPTÉ. -HV 



Le Filleul de Beaumarchais parut en volume le 
9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à 
l'Œuvre du Sou des c/iaumières. Il avait dii. 
dailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, oii il 
n'arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n'avait 
plus son appartement de l'avenue ïrudaine. il logea 
hôtel Byron. 20. rue Laffitte '. J'eus le plaisir d'y 
passer quelques semaines avec lui ; nous prenions 
d'ordinaire nos repas, à langle de la rue Favart et 
de la place de 1 Opéra-Comique, chez des restau- 
rateurs qui s'appelaient, je crois, Edouard et Félix, 
et dont l'établissement était parfaitement français, 
quoiqu'il s'intitulât « Taverne de Londres ». Là 
se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pont- 
martin, des journalistes, des hommes de lettres et 
des artistes, Xavier Aubryct. Albéric Second, 
Alphonse Royer, Robert Mitchell. Mario Lchard, 
JNuitler, Mermet. Aaucorbeil. La vie d'hôtel et la 
vie de restaurant ne sont guère propices au travail, 
surtout lorsque l'on a soixante ans bien sonnés. 
Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler 
comme par le passé. « Jenepuis, disait-il, renoncer 
au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vie 

I. Pontmartin ne devait pas larder à quitter le n" 30 de la ruo 
Laffitte pour prendre, au n° 3 de la même rue, un petit apparte- 
ment meublé dans l'immense immeuble qui était alors la propriété 
d(.' sir [{icliard Wallace. 



348 ARMAND DE PONTM ARTI N. 

que le pain que je mange et l'air que je respire. » 
Dès son arrivée, il avait repris à la Gazette de 
France sa collaboration hebdomadaire, suspendue 
depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée 
parut le i5 mai 1872, avec ce titre : Notre conver- 
sion^. En même temps.il faisait, à l'Univers illustré, 
le compte rendu du Salon , auquel il ne consacra 
pas moins de neuf articles. Il fera encore chez 
Michel Lévy les Salons de 1878 et de 187 4. Son 
dernier 8a/o/z, celui de 1878, paraîtra dans le Cor- 
respondant. 

Littérature et beaux-arts sont bien loin, du 
reste, à ce moment, de l'absorber tout entier. 
L'avenir de la France, les périls qu'elle traverse, 
les calamités qui la menacent, voilà sa grande, 
presque son unique préoccupation ; elle n'est 
absente d'aucun de ses feuilletons de la Gazette ; 
elle le suit même au Salon, elle tient surtout une 
large place dans ses lettres. A de certaines heures, 
le découragement le gagne. Il m'écrit j)ar exemple, 
le i5 juin 1872, après mon retour en Bretagne: 

... A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des nau- 
fragés, à des nageurs qui, d'une part, verraient s'éloigner de 
plus en plus le rivage ou le port, et, de l'autre, sentiraient 
la vague grossir, monter, d'abord sur leurs épaules, puis sur 
leurs tètes. Les quelques députés que j'ai vus depuis 
dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des der- 
nières élections-. Ah! si nous n'étions tous dans la poêle à 



1. Nouveaux Samedis, l. \ III, p. 52. 

2. Le g juin 1872, des élections partielles avaient eu lieu dans 
le Nord, dans la Somme et dans TYonnc. MM. Deregnaucourt, 



LES LETTRES D UN INTERCEPTÉ. 3'i9 

Irirc, comme je rirais le jour où cette miniature, cette 
contrefaçon de grand liomme, ce Cromwcll de Lilliput, 
ce AVashington de buvette parlementaire sera avalé, d'une 
bouchée, par l'ogre démagogique ! Vous pouvez aisément 
vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela 
cette malheureuse littérature... 

Le !•? juillet, il revenait aux Angles, juste à 
temps pour y recevoir, comme un dernier écho de 
Paris, l'étrange livre de Dumas fils. l'Homme- 
Femme, qui lui inspira aussitôt un très bel article ', 
sans préjudice de cette vigoureuse page, que je 
détache de sa lettre du 21 juillet : 

... C'est un mélange effroyable et incrovable d'aspira- 
tions chrétiennes et de malpropretés réalistes ; l'Évangile 
annoté par le D'" Ricord, la pathologie expliquant le caté- 
chisme, une goutte d'eau bénite dans une cuvette d'eau de 
lavande, \énus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et 
sainte Elisabeth. Si l'auteur a spéculé sur ce contraste pour 
avoir un grand succès de vente, il doit être content ; mais 
quoi de plus triste et quel douloureux indice ! Au fait, dans 
un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi 
l'auteur du Demi-Monde ne serait-il pas un père de l'Eglise 
et un prophète ? S'il i'aut faire de la politique tarée pour être 
accepté comme grand citoven et grand patriote, pourquoi 
serait-il défondu de passer par la littérature tarée pour arri- 
ver au rôle d'apôtre? M. Gambetta, grand homme de 
guerre et Washington de l'avenir ; M. Hugo, poète natio- 
nal; M. Dumas, prédicateur d'une régénération sociale; 
M. de X., défenseur du trône et de l'autel, tout cela se tient, 
se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du sur- 

Barni cl Paul Bcrl, tous les trois n'|iublicains avancés, avaient rtô 
noiiiniôs. 

I. Sôuvcaux Samedis, t. A III. |>. 9.t):i. 



35o ARMAND DE PONTMARTIN. 

naturel, je commence à comprendre qu'une société favo- 
rable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un 
expédient, améliorée par une transaction, mais transformée 
par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de 
vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de 
cliambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon 
cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspon- 
dance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par 
la Gazelle de France. Mes appréhensions, mes angoisses ne 
font que redoubler en moi la conviction que nous devons 
lutter jusqu'au bout, donner l'exemple du travail à bien des 
paresseux démocratiques et communards qui nous accusent 
d'être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m'ont rendu ser- 
vice — hélas! un service acheté bien cher. — Car, je dois 
vous l'avouer, trois mois avant la chute de l'Empire, je me 
voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier ; 
énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille 
sous forme de [vers latins ou de version grecque (1826) et 
dont la plus récente (20 juillet 1872) s'achemine vers la rue 
Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, 
deux Républiques, un Empire et plus d'argent qu'il n'en 
faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas 
la poule, mais le faisan doré. 

L'automne de 1872 fut marqué pour Pontmar- 
tin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il 
était à la villa de Barbentane*, chez le marquis 
Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s'y 
trouvait en même temps que lui. A table, le chan- 
tre de Mireille porta un toast en vers, recueilli 
depuis dans les Iles d'Or, et dont voici la traduc- 
tion : 

1 . (-anbon de Cliâleaurenard, commune de Barbentane (Bouches- 
du-l\liùne). 



LES LETTRES D U N INTERCEPTÉ. S.'ii 



ENTRE VOISINS 

Pour faire bien ce qui est dû — comme au temps de la 
reine Jeanne — et de René le roi féal — aux nobles dames 
du château — je bois ce vin de Barbentane. 

Je bois ensuite au marquis d'Andigné ' — qui, dans la 
guerre âpre et farouche — lorsque s'éteignait toute gloire 
— sous le feu des canonniers, — lui, se ramassait une 
couronne. 

Puis à Monsieur de Pontmartin — je porte un toast à 
coupe rase, — car il est le roi de ce festin, — et dans ses 
livres diamantés — sa plume d'or vaut une épée- . 

Entre voisins!... A peine Pontmartin était-il 
revenu de Barbentane, que son voisin le Rhône lui 
faisait la politesse de venir jusqu'au seuil de sa 
porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait 
eu, depuis le i" octobre, pendant plus de quinze 
jours, des pluies continuelles et torrentielles. On 
put craindre un moment une inondation plus ter- 
rible que celles de 18A0 et i85G. Pontmartin dut 
faire transporter au premier étage de sa maison 
tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta, 



I. Le général marquis Léon d'.Vsdigné pair do France, séna- 
teur (le Maine-et-Loire, fils du comte Auguste d'Andigné, l'auteur 
des Mémoires; il était le gendre du marquis de Barbentane. U s'était 
conduit en héros à ReichsIiofTen et à Sedan. Dans la journée du 
I" septembre 1870, il avait été laissé pour mort sur le champ de 
bataille. Deux chevaux tués sous lui, ses deux jambes traversées, 
son bras droit fracassé par des balles, attestaient racharncment de 
la lutte soutenue. 

•j.'Lis Isrlo d'or, par Frédéric Mistral. 187.1. 



352 ARMAND DE PONTMARTIN. 

dans ses habitudes, durant quelques semaines, un 
bouleversement complet, et un vrai serrement de 
cœur, en face de cette plaine fertile, changée en 
un lac gigantesque. 

Chose singulière, c'est au milieu de ces boule- 
versements et de ces ennuis qu'il a écrit quelques- 
uns de ses plus jolis articles, ces Fantaisies et 
Variations sur le temps présent^, qu'il a placées sous 
le couvert de M. Bourgarel, ancien magistrat, et au 
milieu desquelles s'épanouit ce petit chef-d'œuvre 
d'humour et d'ironie, M. Gambetta, memtjre de 
r Académie Jrançaise^. 



VI 



Ce fut seulement le 12 mars 1878, après un 
séjour de huit mois à la campagne, qu'il revint à 
Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de 
Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier 
lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, 
trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son 
âge et pour ses goûts. 

Le 5 avril, le Gaulois annonça quil publierait, 
chaque semaine, deux articles de l'auteur des 
Samedis. Pensant bien que cette collaboration à 
une feuille bonapartiste me causerait quelque 



1. Nouveaux Samedis, t. IX, p. 08 et siiiv. 

2. Gazette de France du i3 octobre 1872. — Xouveaiix Samedis, 
t. IX, p. 69. 



LES LETTRES D UN INTERCEPTE. S.'iS 

surprise et quelque contrariété, Pontmarlin 
m'écrivit le jour même : 

Vous verrez dans le daulois de ce matin l'annonce d'une 
collaboration qui vous surprendra. Voici l'explication pour 
mes vrais amis. En cjuittant les Angles, j'ai pu me convain- 
cre que, grâce à nos quatre inondations, - — il v en a eu une 
cinquième le 16, — la récolte de cette année serait à peu 
près nulle ; sans compter les dégâts et les réparations urgen- 
tes. User de mon droit strict, c'est-à-dire obliger à me 
payer des gens qui ne récoltent rien, ce n'est nullement 
dans mes habitudes, et j'ajoute qu'au milieu de notre mat 
arin républicaine et méridionale, ce serait très impolitique, 
si ce n'était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé*, 
gracieux et élégant gentleman, m'a offert un prix si nou- 
veau pour moi, tellement hors de proportion avec mes 
honoraires habituels, que je n'ai pas cru devoir refuser. 
J'essaierai de faire, dans le Gaulois, quelque chose d'in- 
termédiaire entre le premier-Paris et la Causerie littéraire; 
une variante des Lettres d'un intercepté sous une forme plus 
parisienne ; je garde le droit d'y rester, si je veux, absolu- 
ment légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que 
nous touchons à une phase où il sera plus utile de démar- 
quer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux 
dont la victoire approche. Le comte de Chambord, — et 
c'est, j'en suis sur, l'opinion de M. de Falloux et la vôtre, 
— s'est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié 
dans le surnaturel, dans le sentiment d'une mission provi- 
dentielle qu'il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne 
nous laisse plus d'autre champ de bataille que celui où 
peuvent s'unir tous les défenseurs de l'ordre, de la religion, 
des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer le 

I. Edmond Takuiî des S vblo>s (1838-1902), criliquo imisical, ro- 
mancier (.'t autour dranialique. Le '^ juillet 1868, il avait fondé, 
a\ec Henri de Pêne, !r.> journal 1c Gaulois, dont il resta, l'année 
suivante, luniqui.' directeur et f|u il ne <|uilla r|u"en juillet i^~{). 

23 



354 ARMAND DE PONTMARTIN. 

péril urgent et combattre l'ennemi commun. Sous ce rap- 
port, le Gaulois, qui tire à 25ooo exemplaires et qui espère 
avoir, vers la fin du mois, loooo abonnés déplus, m'est 
plus favorable que la Gazette de France... 

Il n'abandonnait point, du reste, la Gazette, où 
ses Samedis ne subirent aucune interruption. 

Les chroniques de Pontmartin au Gaulois 
parurent du q avril au 2 4 juillet 1873. Elles sont 
au nombre de vingt-trois. En voici les titres : La 
Première hirondelle; — Pilote habile; — Le Plat 
du jour ; — Le Second Favre ; — Héloïse et Abé- 
lard: — Le Rouge et le Jaune, ballade parisienne; 

— Le Secret des monarchistes: — Les Termites; 

— Leur Modération; — La Revanche; — La 
Vraie recette ; — La Confesson d'un.. . moine italien ; 

— Les Hommes nécessaires; — Hé! donc? — 
Les Vieilles lunes ; — Libérateur du territoire ; — 
La Rosière de Draguignan, saynète; — Qui veut la 
fin veut les moyens ; — Ce qu'ils auraient fait, ce 
que vous faites; — Le Pour et le Contre; — La 
Première du ROI S'AMUSE ; — Lettre d'Usbek à 
son ami Rustan, à Téhéran; — Les Pèlerinages. 

De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement 
ont été reproduites par Pontmartin dans ses Nou- 
veaux Samedis '. Ce sont celles qui ont pour titres : 
Pilote habile, le Plat du jour, leur Modération, la 
Confession d'un... moine italien, Qui veut la fin veut 
les moyens. S'il eût réuni en un volume spécial 
ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques, 

I. .YoLiveaux Samedis, t. X, p. 2C)0-3'43. 



LES LETTRES D UN INTERCEPTE. 355 

ce volume eût été l'un de ses meilleurs. Les maîtres 
du genre. Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, 
J.-J.Weiss, n'ont peut-être jamais fait une cam- 
pagne aussi brillante. 

Au mois d'avril, précisément à l'heure oii il 
commençait sa campagne du Gaulois, Pontmartin 
avait publié un volume de nouvelles, la Mandarine. 
La Mandarine, ce n'est pas ici cette esj)èce 
d'orange qui nous est primitivement venue de 
Malte: c'est la femme du mandarin. Rousseau 
demande quelque part à son lecteur ce qu'il ferait 
dans le cas où il pourrait s'enrichir en tuant en 
Chine, par sa seule volonté et sans bouger de 
Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème. Pont- 
martin a brodé un petit roman d'une invention 
originale et d'une singulière vérité d'observation. 
Il nous a conté comment, dans un instant plus 
rapide que l'éclair — le temps qu'il faut pour avoir 
une mauvaise pensée — l'honnête et malheureux 
Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine. 

Cet ingénieux et dramatique récit ' forme la 
pièce principale du volume, que complètent 
d'autres nouvelles, Françoise, Un Trait de lumière, 
Cent jours à Cannes, les Deux talismans et Une Cure 
merveilleuse. 

L'Assemblée nationale s'était séparée le 
8 avril icS"^ pour ne reprendre ses séances que le 

1. La .Va/if/«/inc avait paru dans le Correspondant du lo juin 1870. 
(>cllc nouvelle, primilivenicnt destinée à la licviic des Deux Mondes, 
avait dû s'a|)[teler tout d'aburd le Feu <le sarments. 



350 ARMAND DE PONTMARTIN. 

19 mai. Le 27 avril, l'ex-instituteur Barodet, le 
maire révoqué de Lyon, fut nommé député de 
Paris, battant de 4o,ooo voix M. de Rémusat, 
ministre des Affaires étrangères. Cette élection 
démagogique était le coup de cloche qui annonçait 
la chute prochaine de M. Thiers. J'avais quelque 
désir d'assister de près à l'événement. Mes amis 
de Versailles m'engageaient à venir à Paris. Pont- 
martin me mandait qu'il m'avait trouvé au Pavillon 
de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je 
me décidai à l'aller rejoindre, et nous passâmes 
ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir 
m'est resté très présent. 

Je trouvai Pontmartin dans une véritable lièvre 
de travail. Il écrivait quatre grands articles par 
semaine, une Causerie du samedi à la Gazette, 
deux premiers-Paris littéraires au Gaulois et une 
Revue du Salon à l'Univers illustré. Joignez à cela 
une correspondance active, force visites, déjeu- 
ners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez 
Guvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez 
Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous 
aurez une idée de l'activité de ce sexagénaire qui 
se disait toujours mourant, rendu, fini! Il compo- 
sait en général ses articles le matin en se prome- 
nant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, 
alors à peu près désertes. L'article une fois fait, 
et quand il ne restait plus qu'à l'écrire, il l'écrivait 
de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et 
sans retouches. Si, à ce moment-là, j'entrais dans 
sa chambre, et si je voulais prendre un livre ou 



LES LETTRES D UN INTERCEPTE. 3.")- 

une Revue : a Pourquoi lisez-vous ? disait-il ; cau- 
sons plutôt comme si de rien n'était. Ce n est 
rien du tout que mon article. » Et ce rien du 
tout, qu'il jetait sur le papier tout en causant, 
c'était quelquefois une page exquise, un morceau 
achevé, un chapitre fait de main d'ouvrier. 

Le 21 mai, j'étais à Versailles, Pontmartin 
n'avait pu m accompagner, ayant à faire ce jour-là, 
pour la Gazette de France, un article sur les 
Sonnets capricieux, de Joseph Autran. « J'entre- 
prends, disait-il, aujourd'hui mercredi, 'M mai, 
j'entreprends d'écrire une page à propos de ce 
livre, sans être hien sûr que mes écritures ne se 
heurteront pas en chemin à une révolution ou à 
un coup d Etat '. » 

L'article parut le samedi a/j mai, à cinq heures 
du soir, au moment où l'Assemblée nationale, 
en retard de deux ans, renversait M. Thiers. 

Ce même soir, l'Opéra-Comique donnait la pre- 
mière représentation de LF ROI L'A DIT, paroles 
d'Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J'y 
assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. 
On se disait dans les entr'actes : « Thiers est battu, 
Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte. » Malgré 
les préoccupations politiques, la pièce obtint un 
éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, 
quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la 
France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1878^ 
LE ROI n'avait RIEN DIT ! 

1. Xotivcnux Snincdis, l. \, \>. iii. 



CHAPITRE XIV 

LES ÉLECTIONS DE 1876. — L'EXPOSITION 
UNIVERSELLE DE 187 8. — SOUVENIRS D'UN 
VIEUX MÉLOMANE 

(1874-1878) 



L'Union de Vaucluse. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin. 
Beati non possidentes ! — Les Elections de 1876. Rue et hôtel de 
Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Ran- 
don. Léontine Fay et le THÉÂTRE DE MADAME. — Mort de 
Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers. — 
Séjour à Hyères. M^"^ Dupanloup. La villa de Costebelle. La 
Messe à bord du vaisseau-école le Souverain. Lettre de l'Evêque 
d'Orléans. L'Exposition universelle et la rue de Passy. — Prome- 
nade au Salon de 1878. Le Barabbas de Cliarles MuUer et V Apo- 
théose de M. Thiers. M"'' Sarah Bernliardt et le buste de M. Emile 
de Girardin. Les Souvenirs d'un vieux mrlomane. Article d'Henri 
Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n'y plus revenir. 



I 



Pontmartin, après le 2 4 mai, avait cru au retour 
prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, 
qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une 
inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une 
grave atteinte. Il m'écrivait, le ^ novembre : 
(( Depuis qu'a paru la lettre néfaste, mes insom- 



LES ÉLECTIONS DE 187G. SSq 

nies, qui n'étaient que fréquentes, sont devenues 
continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, 
un assoupissement maladif, qui dérange même 
l'équilibre de mes facultés intellectuelles. Jai dû 
m'interdire tout travail. » 

Mais, pour lui, ne plus écrire, c'était la chose 
impossible. Là, d'ailleurs, était le devoir. Il me 
mandait des Angles, le 3i janvier 187 A : « Je 
voudrais pourtant travailler encore ; il me semble 
que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain 
n'est tout à fait libéré que lorsqu il est tout à fait 
mort. )) Dès la fm de novembre 1878, sans re- 
prendre encore ses Samedis de la Gazette, sus- 
pendus depuis le mois d'août, il avait taillé de 
nouveau sa plume. « Voici plus de trois mois, me 
disait-il, le 37 février 187A, que je me suis fait, 
non pas. hélas ! prophète, mais journaliste dans 
mon pays. J'ai eu parfois envie de vous envoyer 
mes articles, mais il m'a paru qu'ils ne pouvaient 
intéresser que 1rs Aauclusiens. Pourtant un des 
derniers, intitulé Ilononim dehoiiestumentuin. a eu 
quelque retentissement. » 

C'est dans VLnion de Vaucluse que paraissaient 
ces articles ; deu\ des plus réussis, les Fantômes 
et Marphavius on les Snperstitions, ont été recueillis 
dans fe tome X des \ caveaux Samedis, où ils for- 
ment les chapitres A II et ^ III de la série qui a pour 
titre : la PolUifjne en sabots. Ils ont été écrits à l'oc- 
casion de l'élection partielle dont le département 
de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, 
et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru- 



36o ARMAND DE PONTMARTIN. 

RoUin et un ami de Pontmartin, le marquis de 
Biliotti ' . 

Cette petite campagne de presse, dans sa ville 
natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses 
débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en 
profita pour envoyer au Correspondant deux grands 
articles, l'un sur Prosper Mérimée, à propos des 
Lettres à une Inconnue -, l'autre sur le Quatre-vingt- 
treize de Victor Hugo '\ Autran lui écrivait, le 
27 mars, après la lecture du second de ces articles : 
(( Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous 
qui trouvez ainsi ces flots d'une prose éloquente, 
toujours plus pure et toujours plus abondante. H 
est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes 
un de ceux-là. Le Figaro disait, l'autre jour, par la 
plume de ce mystérieux François Duclos \ que 
vous n'aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le 
crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte- 
Beuve n'a eu cette ampleur de vue et cette maes- 
tria de style qui vous appartiennent. Il avait sans 
doute des qualités de finesse incroyables; mais, si 
exquises qu'elles fiassent, elles étaient certaine- 
ment d'un ordre inférieur aux vôtres... » 



1. Ce fut Ledru-Rollin qui l'omporla. Il fui élu lo i""^ mars. 

2. Le Correspondant du 10 janvier 187^. 

3. Le Correspondant du 2J mars 1874. 

4. Voici le passage auquel fait allusion Josepli Autran : « M. de 
Pontmartin n'a eu de rival, comme critique, que Sainte-Beuve, à 
qui son talent n'avait rien à envier, et qui lui a, jilus d'une fois, 
envié devant moi sa foi chrétienne et monarchique. » Le Figaro 
du 20 mars 187'). Article signé François Duclos, pseudon>me qui 
cachait un des plus spirituels écrÏNjains du temps. 



LES ÉLECTIONS DE 1876. 36i 

Cette lettre d'Autran alla trouver Pontmartin à 
Cannes, d'où il m'écrivait à ce même moment : 

Caones, Hôtel de la Plage. 29 mars 1874. 

Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon Ions: silence, 
ce seul mot, Cannes, vous répondra pour moi. J'allais partir 
pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné 
de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, 
est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là 
par l'hiver iS'S-iSy^- Je me suis enrhumé, et mon médecin 
m'a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai 
Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le 
golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est 
permis d'être un peu girouette quand le vent est si violent, 
le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis 
donc venu à Cannes, et j'y resterai probablement jusqu'au 
i5 avril; un mois d'exil ou de vacances, suivant qu'on est 
plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. 
Au surplus, je dois vous avouer que, d'année en année, 
Paris m'attire moins et m'effraie davantage. Qu'irais-je y 
faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exacte- 
ment, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et 
qu'on n'est guère valide, c'est le pays natal; c'est la maison 
des champs où l'on a grandi, où l'on a promené ses pre- 
miers rêves après avoir lu René et les Méditations, où l'on a 
vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l'aile mater- 
nelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas 
la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de 
ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou 
le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de 
plus misérable que lo spectacle auquel nous assistons?. . . 

Quel bon moment pour acheter des sabots et lire les (iéor- 
(jiques! En attendant, mon cher ami, Cannes m'inonde de 
soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes des Lettres à 
l'Inconnue : « Il y a tant de fleurs et de si belles partout. 



362 ARMAND DE PONTMARTIN. 

que la verdure est une exception dans le paysage. » Pen- 
dant que je vous écris, je n'ai qu'à lever les yeux pour aper- 
cevoir, de ma fenêtre entr'ouverte, ces montagnes que l'ima- 
gination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, 
celte mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur 
la plage dans leur frange d'écume, avec un murmure mono- 
tone et mélancolique ; c'est très beau et un peu triste ; mais 
quoi de plus humain, de plus en harmonie avec les cordes 
mystérieuses de l'âme, que ce mélange de beauté et de tris- 
tesse? Tout ce qu'il faut pour charmer nos regards, et pour 
nous avertir qu'il existe encore quelque chose au delà?.,. 

Dans les premiers jours de mai, Pontmartin 
revient à Paris et s'installe, comme en 1878, au 
pavillon de Rohan. Il publie le dixième volume des 
Nouveaux Samedis et fait sa rentrée à la Gazette de 
France, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, 
qui venait de mourir'. L'article est des plus élo- 
gieux, et c'était justice. Jules Janin était, lui aussi, 
un écrivain de race, et Pontmartin eut raison de 
célébrer sa verve intarissable, son amour sincère 
et constant pour la belle littérature, ses Lundis, qui 
avaient été, pendant quarante ans, une fête hebdo- 
madaire. Lui-même, d'ailleurs, lors de la crise 
(Iharhonneau, avait eu grandement à se louer du 
critique des Débats. Il n'oubliait pas non plus 
qu'un jour Jules Janin, lui envoyant sa traduction 
d'Horace, avait écrit sur la première page du 
volume ces deux vers, délicate allusion aux opi- 
nions royalistes du critique de la Gazette .: 

Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu'elle. 
Pourquoi? me direz-vous. — Vous êtes plus fidèle. 

I. Juk's Janin mourut le it) juin \^~\. 



LES ÉLECTIONS DE i87('». 363 

Au lendemain de son article, Pontmartin 
regagna les Angles. De loin, les Angles, c'était 
pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la 
rêverie sous les grands arbres, la promenade au 
bord du fleuve, le travail que rien ne trouble, 
sinon le chant des oiseaux dans le jardin et le mur- 
mure du vent dans les vieux marronniers : 
Anguhis ridet. De près, ce n'est pas tout à fait cela. 
Il m'écrit, le 29 janvier 1875 : 

... C'est moi qui suis en retard, et je m'en accuse; mais 
je dois ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, sub- 
mergé. Figurez-vous que ma littérature n'est que le très 
petit accessoire de mes journées; c'est ce qui devait nécessai- 
rement arriver dans un pavs où personne n'admet que mon 
temps n'appartienne pas aux solliciteurs, aux fermiers, aux 
visiteurs, aux amis, aux affaires d'autrui surtout, exacte- 
ment comme si je n'avais jamais touché une plume de ter ou 
d'oie. Tantôt c'est un syndicat que je préside, après avoir 
préalablement donne à diner à quelques-uns de mes collè- 
gues; ce qui m'ahurit pour 24 heures; tantôt c'est l'ingé- 
nieur de notre chemin de fer, chez qui je suis obligé de 
courir pour lui démontrer, un plan à la main, que le iracé 
qu'il a choisi ruinerait notre malheureuse plaine... 

Pour un peu, le pauvre propriétaire sécrierait 
— ne fût-ce que pour n'avoir rien de commun 
avec le comte de Bismarck — Beali non possi- 
denles ' ! Une ressource pourtant lui restait; c'était, 
après avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se 
réfugier sur le littoral delà Méditerranée. En mars 

1. \m Chancelier de fer, qui aimait à luaximer ses pratiques, 
«lisait volontiers : lieali possidentes ! (yi:[a\l aussi l'un des mots fa- 
voris de son maître i'Védéric II. 



36A ARMAND DE P0> T M AR TIN. * 

et avril, après quelques semaines passées à Cannes, 
il fit un assez long séjour à Marseille. « Vous me 
demanderez peut-être, m'écrivait-il de cette der- 
nière ville, pourquoi je suis resté si longtemps à 
Marseille. C'est d'abord parce que j'espérais appor- 
ter quelque distraction à M. Autran, dont l'état 
m'attriste profondément ; c'est ensuite parce que 
j'ai été comblé de politesses et de témoignages de 
sympathie. Sans le mistral, j'aurais pu me croire 
à Nantes, au milieu d'un groupe auquel vous 
auriez appris à m'aimer, et même à me lire. Invi- 
tations, déjeuners à la campagne, promenades sur 
mer, parties de pêche, c'est une série d'honnêtes 
plaisirs qui 

Chatouillent de mon cœur la secrète faiblesse. 

Cette bonne vieille radoteuse, qu'on appelle la lit- 
térature, peut donc servir à quelque chose .^ J'en 
avais douté bien souvent, mais non pas quand je 
vous lisais ' . » 

Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, 
les amis de Pontmartin. L'un des plus chers, après 
Autran, était un autre poète, le traducteur de 
Catulle, l'auteur des Poésies simples et des Sentiers 
unis, M. Eugène Rostand, qu'il appelle quelque 
part (( un charmant causeur, un vaillant publiciste, 
un homme excellent, un poète exquis^ ». Quelle 
délicieuse maison que celle de M. Rostand! Pont- 

I. Lellrc du '4 avril 187."). 

3. Souvenirs d'un vieu.r critique, t. VII, p. 201. 



LES ÉLECTIONS DE 187 li. 3(»5 

martin y voyait le mélodieux frère d'Eugène. 
Alexis, et aussi le jeune Eddy', ses gentilles sœurs 
et leur aimable mère, ^ingt-huit ans plus tard, 
Eddy, devenu membre de l Académie française, se 
souviendra du vieux critique, de l'ami de son en- 
fance, et il dira, dans son discours de réception : 
« C'est élégant comme du Pontmartin ». Et 
Eugène-Melchior de \ ogiié lui dira, dans sa ré- 
ponse : (( La demeure de vos parents était accueil- 
lante aux écrivains, aux artistes. ^ ous vous rap- 
pelez l'un de ces familiers, haute silhouette maigre, 
voix fluette et spirituelle; vous aussi, vous avez 
joué sur les genoux de mon cher maître, Armand 
de Pontmartin : donnons ensemble un souvenir 
respectueux au vieil ami qui eut dû nous précéder 
dans cette Compagnie-. » 

Toute cette année 1875 se passa sans que Pont- 
martin revînt à Paris : mais il n'interrompit pas 
pour cela ses Semaines littéraires \ et il publia 
deux nouveaux volumes de Causeries : en mars, le 
tome XI; en octobre, le tome XII des iSouveaux 
Samedis. 

I. Edmond Rostand, l'auteur de Cyruiio de Bergerac, des /îoma- 
nesques et de l'Aiglon. 

a. Académie française, séance du 'i juin IgoS. 

3. (rétait le titre sous liqiicl paraissaient, d&ns la Gcetle de 
Fninre, ses articles du samedi. 



366 ARMAND DE PONT.M ARTi:t . 



II 



Lorsque s'ouvrit l'année 1876, l'Assemblée na- 
tionale de Versailles avait vécu. 

Le 3i décembre 1873, elle avait décidé que 
l'élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont 
la nomination appartenait au corps électoral, aurait 
lieu le 3o janvier 1876, celle des" députés le 20 fé- 
vrier ; que les nouvelles Chambres se réuniraient 
le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement 
qu'expireraient théoriquement les pouvoirs de 
l'Assemblée. Mais, en fait, la séance du 3i dé- 
cembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le 
dernier jour de L'année 1876, pour ne jamais plus 
se réunir. 

Les élections du 3o janvier et du 20 février 
allaient décider des destinées du pays : l'avenir, la 
prospérité, la vie même de la France était l'enjeu. 
Pontmartin n'avait jamais manqué au devoir pa- 
triotique ; cette fois encore, il s'y dévouera tout 
entier. Vainement son médecin insiste près de lui 
pour qu'il aille passer l'hiver à Cannes. Il s'y re- 
fuse, et, le 6 janvier, il m'écrit ; ou plutôt il dicte 
à son fils une lettre à laquelle j'emprunte ces 
lignes : 

... Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préfére- 
raient la plage de Cannes au pavé d'Avignon ou de Nimes ; 
mais je ne crois pas devoir m'éloigner du théâtre de la lutte, 
quand même je n'y gagnerais que la douleur d'assister au 



LES ELECTIONS DE iJ<70. 867 

triomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu'une 
voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais 
jusqu'à la fin sur la brèche; j'ai la tète pleine de petites 
vérités sociales, économiques, politiques, à l'usage de nos 
ruraux, et il est possible que j'en fasse une brochure de 
6!\ pages in-Sa ([ue nous tâcherions de propager, surtout 
dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais 
je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, 
il me semble bien difficile et bien inutile de s'occuper des 
délauts et des mérites d'un roman et d'un volume de 
poésie... 

La brochure projetée parut en six fois dans 
V Union de Vaucluse et, sous ce titre : les Elections 
de 187 G, fut répandue dans les départements du 
Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement 
après, vinrent six articles contre Gambetta ; puis, 
un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de 
ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela 
presque en pure perte ! Des scrutins du 20 février 
cl du 5 mars sortit cette majorité des SQS, dont 
les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin 
m écrivit aussitôt pour me dire — ce sont les 
dernières lignes de sa lettre du 5 mars : « Ser- 
rons-nous l'un contre l'autre dans la mauvaise 
fortune. Courage, si c'est une crise ! résignation, 
si c'est une iin ! iNotre Roi n'a pas voulu de 
nous : mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il 
pitié de la France. » 

Dans les premiers jours de juin, il revenait à 
Paris, après une absence de deux ans, descendait 
rue et hôtel de Rivoli, 202, et publiait la treizième 
série des Xonveaux Samedis, où il y avait heureuse- 



308 ARMAND DE PON TM ARTI> . 

ment assez d'esprit et de talent pour conjurer les 
mauvaises chances du nombre i3. 

En juillet, la chaleur étant devenue insuppor- 
table, il alla passer quelques semaines chez son 
cousin le marquis de Besplas, au château de la 
Garenne-Randon, — près de la station d'Epone-la 
Garenne , — la bien nommée , disait-il ; car, dans une 
seule allée du parc, il avait compté un matin 67 la- 
pins. Jamais chasseur méridional ne s'était trouvé 
à pareille fête I La bibliothèque du châtelain était 
un gîte très commode pour ses écritures; c'est à 
peine cependant s'il pouvait, le mercredi soir, aller 
jeter à la boîte de la poste son article hebdoma- 
daire. Aussi bien, la demeure de l'aimable M. de 
Besplas ne désemplissait pas de comtes et de mar- 
quis, de baronnes et de duchesses. Elégants et 
belles dames n'étaient point du reste pour effarou- 
cher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de 
Seine-et-Oise, qu'au restaurant Caron ou à la Ta- 
verne de Londres. Il en était quitte, mélomane 
incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les 
arbres du parc, la romance du Pré-aux-Clercs : 

Les rendez-vous de noble compagnie 

Se donnent tous dans ce charmant séjour. 

De retour aux Angles, il reprenait ses écritures 
avec une activité nouvelle. Le décès de M""^ Volnys 
— la Léontine Fay du Mariage de raison — morte 
pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait 
un de ses meilleures feuilletons ^ «Je vous recom- 

I. Nouveaux Samedis, t. XIV, [). 300. 



LES ÉLECTIONS DE 1876. SC);) 

mande ma Léonfine Fay. qui vous intéressera, me 
mandait-il le 8 septembre. C'est encore un cha- 
pitre de mes souvenirs de jeunesse, et je recon- 
nais, chaque fois que je touche à ces notes mélan- 
coliques et vibrantes, que vous avez bien raison et 
que ce genre mixte entre la critique, l'histoire 
intime, l'impression personnelle et le roman, est 
peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais 
n'est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus 
en plus décisifs de la démocratie radicale ne crée- 
ront-ils pas bientôt une société nouvelle oii les 
souvenirs de l'ancienne ne trouveront plus 
d'écho.»^... » 

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. 
Le moindre mot. le plus petit détail, suffisent à les 
réveiller. Un jour, — c'était à quelques semaines 
de la lettre qu'on vient de lire, — je lui annonce 
que j'ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, 
dans leur édition originale ', la collection à peu près 
complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du 
Scribe delà Restauration, de jS'2\ à 1829. Pont- 
martin me répond, le i5 décembre 1876 : 

... Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde 
de souvenirs vous m'avez rendu en me parlant de celle jolie 
édilion beurre frais, rose ou abricot du Répertoire du Théâtre 
de Madame-. C'était bien en i8j(), et ce fut, après les austères 

1. Chez Baudouin frcTcs, l'ulld et Barba. rm> df Vaujjirnnl, 
n' 17. rue du Tcinpic, n" 'M\, et au l'alais-i\oyal. 

2. 1,0 Tliéàtri! du (Jjmuase, dont Ku^'ène Scribe était le [iriiici- 
pal fournisseur et que la dueliesse de Berry avait pris sous sa pro- 
tection, porta, depuis le (S septembre iV'i'x et jusqu'à la révolution 
do Jtiiilct. le nom de Thcnln- </<■ Sm Mirssc Rimilr Mmlnmi'. 

24 



370 ARMAND DE PONTMARTIX. 

années de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphé- 
mères au concours général, une de mes premières jouis- 
sances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On 
en trouvait l'assortiment chez Masgana, galerie de l'Odéon, 
et j'échangeais — proh pudor! — mon dictionnaire grec de 
Planche contre quatre de ces élégantes brochures, la Demoi- 
selle à marier, le Charlatanisme, rHéritière et les Dernières 
amours. Est-ce assez loin? Etions-nous assez jeunes, et 
sommes-nous assez vieux? J'ai peine, cher ami, à retenir 
mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes ; c'est que 
je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! 
l'abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle 
que pour moi... 



III 



Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le 
mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, 
je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, 
après une aussi longue séparation, nous retrouver 
enfin à Paris. Il me répondait, le <i janvier 1877, 
au sujet de ce projet de réunion : 

... Nous rayons, n'est-ce pas, le mois de janvier? Me 
voici en plein dans ma 66° année ; je m'enrhume facilement, 
et si j'arrivais à Paris pour le parcourir en tous sens (pardon- 
nez-moi celui-là ; il est d'une vieillesse qui a droit au res- 
pect), notre but ne serait pas atteint. Savez- vous quelle 
avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison 
meublée avec jardin, où j'aurais passé toute une saison, du 
i5 mars au i5 juin. Mpn fils serait venu m'y retrouver un 
peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa 
chambre. J'ai un domestique fort peu élégant, inais brave 
homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour 
les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer à 



LES ELECTIONS DE \X-(). 871 

Paris une partie de nos journées, et, quand nous aurions 
ressenti quelque fatigue, messieurs de rextrème gauche ne 
nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques 
ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de 
mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou 
les niaiseries parlementaires ' n'ont pas réussi à supprimer. 
Si cette idée vous déplait, ne vous en effrayez pas trop. Elle 
n'a rien de précis, de positif; c'est plutôt la vague impres- 
sion d'un vieux qui commence à se trouver un peu dépaysé 
au milieu des encombrements parisiens et du tapage des 
voitures... 

Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, 
sans que rien l'eût prépan' à cette nouvelle tris- 
tesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu'il 
m'annonça, le jour même, en ces termes : 

Mercieili luntia. 7 mars 1877. 

Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais 
je suis foudrové par une nouvelle que, très probablement, 
vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de 
M. Joseph Autran. Je l'apprends, à l'instant, par un télé- 
gramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m'arrive 
qu'avec la Gazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien 
ne m'y préparait, .\tteint, depuis six ou sept ans, d'une 
cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d'ailleurs 
jouir d'une bonne santé. Son père avait vécu jusqu'à 8^ ans. 
Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l'a 
emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, 
où j'espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de 
mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne 
suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je per- 
dais un anù intime, non moins intime ami de Léopold de 

I . I.a (Chambre des (li'putrs cl le Stjiial >i(''^'caitiil encore à Ver- 
!>ailles. 



372 ARMAND DE PONTMAIITIN. 

Gaillard, M. Louis de Guilhermier' ; dans l'inlervalle, j'ai 
tremblé pour ce jeune homme ^ si bon, si pieux, si dévoué, 
dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous 
appelions ensemble le Biré de la onzième heure ; il n'est pas 
mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a 
cru qu'il serait impossible de le sauver, et sa mère m'écrit 
ee matin qu'il est encore si faible qu'elle me demande de 
retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 
1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes 
gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de 
foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces 
tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, 
pour m'excuser de ne pas vous avoir encore remercié de 
l'envoi de l'Union de VOuest et de cet article'' où je me suis 
retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cette 



I. Pontmartin eut beaucoup d'amis. J'en ai nommé plusieurs. 
Je me reprocherais de ne pas citer ici les trois amis d'enfance, de 
jeunesse et de toujours, avec lesquels il eut peut-être la plus con- 
stante intimité : Alphonse d'Archimbaud (i8ii-i865), fds du 
marquis d'Archimbaud, député de la Chambre introuvable, dont 
les réceptions cordiales et paternelles dans .son château de Vérone, 
près ISyons (Drôme), avaient laissé à Pontmartin de tels souvenirs 
qu'il aimait à les évoquer sans cesse, surtout dans ses dernières 
années; — Isidore d'Alhénosy (1806-1872J, fils d'un haut fonction- 
naire de l'administration pontificale à Avignon, un homme d'étude 
et de science, un royaliste militant, un catholique des anciens temps; 
— Eugène de Baciocchi (1807-188^), fils d'un officier corse marié 
à Avignon, aulhentiquement cousin des parents de Napoléon III, 
peut-être même cousin de l'Empereur. Il n'aurait eu qu'un mot à 
dire pour obtenir une préfecture ou tout autre haut emploi, que 
sa grande intelligence et son vaste savoir l'eussent rendu apte à 
remplir; mais ce mot, par fidélité royaliste et quoiqu'il fût pauvre, 
il ne voulut jamais le prononcer. 

a. M. Amédéf de Jnnqiiières, qui devait entrer, en novembre 
1878, au noviciat de la Compagnie de Jésus, devenir profès de 
celte C]ompagnie le i.'i août i8()7 et avoir, en 1901, les honneurs 
de la j)roscription. 

3. Sur le tome XH des iSnurcaii.r SuinciUs. 



LES ÉLECTIONS DE 187G. 878 

amitié est infatigable depuis près d'un quart de siècle, et 
mon regret est de n'avoir pas un peu moins d'années et un 
peu plus de talent pour la suivre et la juslilier jusqu'au bout. 
Mes remerciments, quoique velus de deuil, n'en sont pas 
moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à 
rattraper le temps perdu. 

Mais, hélas ! quel néant que la vie ! quel néant surtout que 
nos glorioles! Hier, à propos de la Biographie d'Alfred de 
Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces 
souvenirs qui vous intéressent. Je me voyais, à la première 
représentation du Caprice, puis, dix-huit mois après, au 
lendemain de la première de Lôuison (un petit four), quand 
nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et 
moi, comment on pourrait s'y prendre pour dire un peu de 
vérité sans offenser le poète favori de la Revue des Deux 
Mondes. En ce moment, la porte s'ouvre, et nous voyons 
entrer Musset nous apportant les Trois marches de marbre 
rose. Il y a de cela 28 à 3o ans ; la chute do Louis-Philippe, 
la seconde République, le coup d'Etat, l'Einpire, les désas- 
tres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restau- 
ration monarchique, l'avortement de nos espérances, les 
victoires de la République radicale, nos humiliations du 
dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de 
Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant 
il me semble que c'était hier! qu'est-ce que l'homme, ou 
plutôt qu'est-ce qu'un homme, un individu, un atome, un 
grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements 
gigantesques, jusqu'à ce qu'il soit emporté lui-même et dis- 
paraisse! Et dire qu'il y a des gens qui bouleversent le 
monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire 
comparer leur petitesse à ces grandeurs! \ oilà le triomphe 
de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet 
horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l'hu- 
milité (jui devrait nous être aussi naturelle que l'usage de 
nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que 
nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de com- 
mettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l'or- 



374 ARMAND DE PO>TMARÏI.\, 

gueil, si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, 
ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que 
dans la foi qui lui promet l'infini. Pardonnez-moi, cher 
ami, ce verbiage qui n'est peut-être que du pathos et du 
galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes 
tristesses de cœur. J'y aurai du moins gagné de prolonger 
avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans 
compter, tant j'y trouve de consolation et de douceur! 
Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réu- 
nion parisienne. Votre poignée de main me sera plus néces- 
saire que jamais. A vous, bien à vous de cœur. 

Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, 
comme l'année précédente, à l'hôtel de Rivoli. 
Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le 
renvoi parle maréchal de Mac-Mahon de M. Jules 
Simon et de ses collègues, et la constitution du 
cabinet de Broglie-Fourtou. J'allai, à ce moment, 
rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant 
dans le succès de l'entreprise du maréchal : 
il n'avait jamais cru à la République conserva- 
trice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu'on en 
voulait faire qu'un acheminement plus prompt 
vers le triomphe de la République radicale. Il 
A'enait du reste de tomber assez sérieusement ma- 
lade, et il dut, pendant deux mois, suspendre ses 
Samedis de la Gazelle. En juillet, sa santé rétablie, 
il s'installa, pour quelques semaines, comme il 
l'avait fait en 1876, au château de la Garenne- 
Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préju- 
dice des grandes dames et des cliibmeii obligés, 
avec un héros, le général de Charette, et un grand 
compositeur, Charles Gounod. 



LES ÉLECTIONS DE iS-û. S'ô 

La dissolution de la Chambre des députés avait 
été votée par le Sénat'. De nouvelles élections 
étaient imminentes, et elles emprunteraient aux 
circonstances une gravité exceptionnelle. Pont- 
martin ne voulut pas s'en désintéresser. Avant de 
quitter La Garenne, il publia, dans la Gazelle de 
France, en août, une réplique au manifeste des 
sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, 
réplique qui lut répandue dans tout le département 
par les soins de M. de Besplas. « Si tous les 
conservateurs, m'écrivait-il. suivaient l'exemple de 
ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup 
plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le 
matin, dès G heures et demie, je le trouve dans sa 
bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires 
de son arrondissement, abrégeant mon article pour 
qu'il puisse être propagé dans tous les cafés du 
pays, puis recevant quelques braves paysans qu'il 
associe à son œuvre et se concertant avec eux. » 

Parti de La Garenne le 17 août, il prit le rapide 
jusqu à Marseille pour éviter la fête votive de son 
village et une séance de syndicat, suivie d'un 
énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour la 
Gazelle du .Midi un article électoral qui, dans sa 
pensée, devait être la contre-partie méridionale de 
sa Uéplique au manifeste des sénateurs et députés 
de Seine-et-Oise. 

Kentré aux Angles, il continuera la campagne. 
En dehors de ses Samedis, il envoie à la (îazelle 

I . Le 'i'S juin i^~~ ■ 



37(') ARMAND DE PONTMARïIN. 

de France quatre articles sur M. Thiers', écrits en 
vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 
3o septembre : (( J'avais pensé à faire de mon tra- 
vail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois 
que vous avez eu la même idée ; mais je suis si 
peu secondé ! si peu encouragé ! Il y a six mille 
lieues de mon allée de marronniers au boulevard 
des Italiens... Je viens pourtant d'écrire quelques 
lignes à Léon Lavedan-, qui dispose, m'a-t-il dit, 
de plus de deux cents journaux, et qui nous les a 
offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la 
période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit 
pour en faire reproduire des fragments, soit pour 
la colliger en un format économique et portatif. » 
Les élections, à ce moment, étaient proches ; 
elles avaient été fixées au i/i octobre. Pontmartin 
ne s'illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre 
du 3o septembre se terminait par ces lignes : 
(( Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, 
mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les 
élections sont encore radicales! N'importe! restons 
fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, 
tout son devoir, c'est beaucoup, quand on réussit; 
l'avoir fait, c'est quelque chose quand on suc- 
combe. )) 

1. M. Thiers était mort le 3 septembre 1877. 

2. M. Léon Lavedan était alors directeur de la presse au minis- 
Vère de l'Intérieur. 



LES ÉLECTIONS DE iS-Ct. S-j- 



IV 



Après les tristesses de 1877, 1 année 1878 allait 
lui apporter une grande consolation, une des meil- 
leures joies de sa vie. Au commencement de 
février, il s'était installé à Hyères, lavait quittée 
pour Cannes, où l'appelaient Léopold de Gaillard 
et \ ictor de Laprade : puis, après quelques jours 
passés avec eux, était revenu à Ilyères, où M'' Du- 
panloup faisait un séjour, par ordre de ses méde- 
cins. Les relations de l'évêque d'Orléans et de 
l'auteur des Samedis n'avaient été jusque-là qu'in- 
termittentes, mais l'entente ne fut pas longue à 
s'établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque 
l'un pour l'autre et à une foule de souvenirs com- 
muns : (i On écoutait, ravi, a dit un de leurs audi- 
teurs, l'intarissable critique et le grave et souriant 
évêque, se laissant aller tous les deux au charme 
de ces souvenirs '. » 

Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte 
et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron 
et la baronne de Prailly, en cette villa de Coste- 
belle, où vivait la mémoire du P. Lacordairc. 

Pontmartin accompagnait souvent l'évêque ù 
quelques lointaines promenades. « C'est pendant 
ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de 
cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avec 

1. liV de M^' Diipanhiip, [lar l'abbû F. Lagha>'ge, t. III, p. '|5o. 



378 



ARMAND DE PONTMARTIN. 



vingt minutes d'arrêt et de silence pour le bré- 
viaire, que s'ouvrait pour moi ce livre vivant, cette 
inappréciable collection de chapitres d'histoire 
contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la 
douceur de l'évêque, la sagacité du politique, la 
résignation du chrétien, l'enjouement du causeur, 
l'éloquence de l'orateur, le suprême langage de 
l'expérience et de la sagesse, l'âme du grand 
citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la con- 
viction que tout aurait pu être sauvé et la crainte 
que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au 
hasard un nom célèbre, je rappelais une date mé- 
morable : il ne m'en fallait pas davantage pour 
voir passer devant moi tel ou tel de ces person- 
nages qui ont figuré un moment sur la scène du 
monde politique... » 

Dans la rade d'Hyères stationnait, avec ses 
douze cents hommes d'équipage, le grand vaisseau- 
école le Souverain. Le commandant était un marin 
aussi chrétien que brave, M. Lefort, l'inventeur 
des torpilles, et le commandant en second, M. de 
Montesquieu, dont la belle-sœur. M"* Standish, 
née des Cars, appartenait à une famille depuis 
longtemps en relation avec M*^' Dupanloup. Tous 
les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte 
de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire 
les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 
10 mars, la messe fut dite à bord du Souverain 
par l'évêque d'Orléans. Pontmartin y assistait. Il 
quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans 
avoir envoyé à la Gazette de France le compte 



LES ELECTIONS DE i^yf), 879 

rendu de celte cérémonie, si majestueuse à la fois 
et si émouvante. Sa Causerie, qu'il n'a pas repro- 
duite dans ses Samedis et qui est pourtant une des 
plus belles pages qu il ait écrites, n'arriva à Coste- 
belle qu'après son départ. Il reçut de l'évêque la 
lettre suivante : 

Hj-i-res, 2 1 mars 1878. 

Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à 
ne plus vous voir à Hvères ! C'est ce que je viens d'ap- 
prendre avec grande tristesse. Oh ! le méchant homme ! qui, 
comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée 
de toutes les douceurs les plus mortelles à l'amour-propre 
des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de 
protester pour la forme ! C'est afl"reux de s'en aller ainsi, 
quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de 
vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme 
le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; 
et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris : ce 
(|ui n'est pas la même chose que sur les bords de cette mer 
enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux 
de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et 
tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. 
Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise 
bienveillance; et j'espère bien <|u'il n'en sera pas de ces re- 
lations qui m'ont été si douces comme de ces brumes colo- 
rées qui flottent en ce moment sur les îles d'Hyères, et qui 
s'évanouissent. Je les redemanderai toujours '. 

V [lyères, où ses licures de travail lui étaient 
disputées par une foule d'aimables prétextes d'oi- 
siveté, Pontmartin avait vite reconnu qu'il lui se- 
rait impossible de continuer sous leur forme lia- 

I. l (.■ </<■ Mn' DiiiKiitloiiii. I III. |i. '^7^^^. 



38o ARMAND DE POM'MAUTIN. 

bituelle ses articles de critique qui n'allaient pas 
sans beaucoup de lectures. Il eut l'idée de compo- 
ser de courts récits qu'il pouvait rêver pendant la 
nuit et improviser le matin. C'est ainsi que furent 
écrits l'Olivier qui parle, conte fantastique, le 
Pigeon qui parle, le Colonel Herbert \ 

Les Samedis cependant succédaient aux Samedis. 
Dès son retour aux Angles, il s'était remis à ses 
Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. 
Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était 
arrivé d'écrire : (( Voici bientôt trente ans que je 
rêve, comme le hoc erat in votis, un petit chalet à 
Passy, au milieu de cette colonie charmante oii je 
compte des amis, non loin de mon cher Saint- 
Genest et de son adorable famille, à deux pas de 
Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis 
où je retrouve la trace des deux enchanteurs de 
ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infini- 
ment probable que ce doux rêve ne se réalisera 
jamais; mais je le reprends avec un mélancolique 
plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin 
n'est-il pas admirablement connaisseur du cœur 
humain, quand il exprime par le même mot désir 
et regret - ? » 

Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit 
un appartement à Passy, dans une maison meu- 
blée de la rue de ce nom, au n" 82, tout près de la 
gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous dé- 
çoivent, même quand ils semblent s'accomplir. 

1 . Voir ces trois récits dans les Souvenirs d'an vieux Mélomane. 

2. \ouvcaux Samedis, t. X, p. 334- 



LES ÉLECTIONS DE \S-(]. 38l 

Celui de Pontmarlin vint se briser contre la plus 
brutale des réalités. On était en pleine Exposition 
universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en 
face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au mi- 
lieu du tapage et de la cohue, assourdi par les 
tranurays et les voilures, contemplant chaque jour 
cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe 
qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, 
sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire 
que tout était sauvé, si elle voyait le matin un 
tambour-major, à midi un shah, le soir une opé- 
rette. 

Au milieu du tapage de l'Exposition de 1867, 
après l'audition de cette cantate du vieux Rossini, 
exécutée par mille musiciens, un orgue, deux 
pièces de canon et douze cloches. Augustin Cochin 
s'écriait: « U Mozart .' Jlûlc eiichnnlée'. » Pont- 
martin, en 1878. songeait, lui aussi, au divin 
Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette 
pente, obéissant à la loi des contrastes, il se re- 
voyait en idée sur cette terrasse de Costebelle. où 
il était assis à côté de M'^' Dupanloup. et d'où ils 
contemplaient ensemble l'horizon merveilleux qui 
se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la 
mer et les montagnes. 



V 



Heureusement pour lui. à côté de l'Exposition 
des machines, il y avait l'Exposition des Reaux- 



383 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Arts. Il y trouva le sujet de deux grands articles, 
publiés dans le Correspondant sous le titre de 
Promenade au Salon de 1878^. Dans la Mode, 
nous l'avons vu, et àân?, V Univers illustré, il avait 
déjà fait plusieurs Salons. Celui de 1878 fut le 
dernier qu'il écrivit. 

Les Salons de Pontmartin sont encore des Cau- 
series. Il n'essaie point, comme Théophile Gautier 
ou Paul de Saint- Victor, de faire de sa plume un 
pinceau et de son encrier une palette : il se pro- 
mène tout simplement le matin à travers les 
tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre 
salon, il en parle avec goût, avec agrément, en 
homme du monde qui ne se pique pas d'avoir du 
métier. Quedejolis morceaux il y aurait à extraire 
de cette Promenade au Salon de 1878, qu'il n'a pas 
recueillie dans ses œuvres ! 

Le clou de l'Exposition était le Barabhas de 
Charles Muller, l'auteur de Y Appel des condamnés- 
et d'une Messe sous la Terreur^. Pontmartin lui 
consacre deux ou trois pages dont voici le début : 

La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille : 
tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, 
l'abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l'éblouisse- 
ment du grand jour succédant tout à coup à l'obscurité de 
la prison, la stupeur d'une ovation aussi peu prévue que 
peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de 
son cortège ; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peu 

I. Le Correspondant du lo juin et du y.") juin 1878. 
3 . Salon de i85o. 
3. Salon de i863. 



LES ELECTIONS DE \^-^K :'>S:\ 

plus d'esprit que ceux qui le portent en triomphe. — Il nous 
faut Barabbas ! Entendez-vous bien ? — Mais c'est un mi- 
sérable, un gibier de potence : il a volé, il a assassiné peut-être 
et celui que vous lui sacrifiez ne s'est révélé à vous que par 
des bienfaits. — Il nous faut Barabbas ! — Mais réfléchissez ! 
voilà, d'un côté, la vertu, l'innocence, la bonté, la charité, 
le dévouement, la piété, l'honneur ; de l'autre... — C'est 
tout réfléchi ; il nous faut Barabbas ! — Mais il a un dossier, 
un lourd dossier! — C'est justement pour cela que nous le 
voulons ; s'il valait mieux que nous, où serait le plaisir de 
l'acclamer, d'en faire notre élu et notre idole?... Plus vous 
nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le 
choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu'aux 
moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de 
Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le 
nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de 
notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lau- 
riers et de fleurs, c'est ce qu'il nous faut ! Mort à Jésus ! vive 
Barabbas! — Pardon ! je crois en vérité, que j'allais parler 
politique ! 

Le peintre Vibert avait exposé VApof/iéose de 
M . Thiers, et Pontmartln d'écrire, au risque de 
faire encore de la politique : 

Bien ne s'accorde plus mal que ces allégories mytholo- 
giques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typi- 
que, de cet homme illustre et discutable, dont U portrait, 
malgré Bonnat et M"'^ Nélie Jacquemart, est encore à faire : 
figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qua- 
lités comme dans ses défauts ; intelligence merveilleusement 
douée, esprit alerte, souple, varié, dexlre plutôt que droit, 
avisé, agile, ouvert, plus riclie d'expédients (|ue de principes, 
prêt aux éventualités, fertileen ressources; imagination sans 
élan, sans couleur, sans chaleur et sans style ; rebelle à toute 
tentative d'idéalisation poélicpie ou fantasmagoricjue : pa- 



384 ARMAND DE PONTMARTIN, 

triote avec économie et calcul, insensible aux joies sublimes 
du sacrifice ; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, 
dont l'art consista tout entier à tempérer la Révolution par 
la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, 
à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une 
popularité tardive en persuadant tour à tour aux conserva- 
teurs qu'ils pensaient comme lui et aux républicains qu'il 
travaillait pour eux. En somme, le contraire d'un héros 
dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une 
taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment 
spirituel... 

Avec M"* Sarah Bernhardt, nous passons de la 
peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité 
comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé 
un buste de M. Emile de Girardin. Déployant vis- 
à-vis d'elle la politesse de l'ancienne cour, Pont- 
martin lui dédiait ces lignes : 

M"' Sarah Bernhardt est le contraire d'une académie de 
province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle 
fait énormément parler d'elle. On vante les élégantes origi- 
nalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de 
l'avenue de ^ illiers, qui a eu, j'aime à le croire, Melpomène 
et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, 
malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des 
rivalités de théâtre et d'atelier, la charmante artiste a été 
ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage 
à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, 
c'est le bruit que l'on a fait courir, c'est la crainte de la voir 
renoncer à l'art dramatique, si elle réussissait assez sérieu- 
sement sa sculpture pour prendre définitivement un rang 
parmi nos statuaires illustres. C'est donc dans l'intérêt de 
sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de 
ses habitués, que nous oserons lui dire : « Vous êtes ado- 
rable ; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdre 



LLS ÉLECTIONS DE 187G. 385 

mieux que M"'" Rachel. Mais nous vous devons une sensation 
bien plus extraordinaire, ^'ous aviez à perpétrer le buste de 
M. E... de G..., c'est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, 
du plus odieux de tous les modèles. Eh bien ! vous êtes 
parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du mèm3 
coup toutes les victimes de M. E... de G... D'un masque 
effrayant vous avez fait une grimace simiesque ; votre œuvre 
est à deux lins. L'original était bronzé; le buste est coulé ! 

Les tableauv militaires avaient été exclus de 
l'Exposition : ils s'étaient disséminés sur plusieurs 
points, derrière les vitrines de nos marchands les 
plus accrédités : rue Taitbout. dans 1 emplacement 
de l'ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pont- 
martin écrit à ce sujet cette dernière page, plus 
vraie encore après vingt-cinq ans qu'elle ne l'était 
en 1878: 

Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, 
Détaille. Dupray, Berne-Bellccour , Protais, Bellanger, 
Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sen- 
timent étrange. Nous n'en sommes plus à compter nos hu- 
miliations : nous ne voulons pas savoir si cette mesure 
émoUiente et lénitive nous protège, nous honore ou nous 
humilie. Non ! une émotion plus douloureuse encore, une 
idée plus ncluelle et plus poignante nous serrait le C(rur 
devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l'in- 
vasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs 
devaient nous rester présents, éternellement présents, non 
pas, à Dieu ne plaise ! pour nous exciter à des haines stériles, 
à des représailles insensées, à des revanches impossibles, 
mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu 
sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, 
plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, 
dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenir.-», 
qu'en avons-nous fait ? Oui s'en occupe aujourd'hui? Dans 

a.") 



38C ARMAND DE POTMARTIN. 

cette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l'étour- 
dissant chaos de cette Exposition universelle, de ce tournoi 
pacifique, \[m nous fait — à nous et à bien d'autres — l'effet 
du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés 
dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces na- 
vrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux 
une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan 
et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l'Alsace perdue, aux 
provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages 
massacrés, à Paris incendié ? C'est tout au plus un songe de 
tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, 
s'extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent 
japonais. Peu s'en faut que les républicains radicaux, les 
hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de 
leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en 
fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec 
la date de leur avènement. Ils s'y prennent si bien qu'ils 
réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu'aux 
sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épou- 
vantable, qui avaient donné à l'élite de la nation la force 
de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en 
détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils 
flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est 
nécessaire à un peuple pour se relever quand on l'abaisse, 
pour se réhabiliter quand on l'outrage, pour se redresser 
quand on le menace, pour se maintenir où se retrouver à la 
hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands 
sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, 
ces journées d'angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous 
réduisent presque à les regretter. C'était la défaite, c'était 
l'écrasement, c'était l'agonie ; mais c'était aussi le patrio- 
tisme, c'était l'honneur ; c'était un même battement de cœur, 
une passion commune devant un SEUL ennemi. Aujour- 
d'hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous 
n'aurions plus même de quoi être vaincus. 

Pour protester à sa façon contre cette Exposition 



LES ÉLECTIONS DE ICS76. 887 

universelle, qu'il voyait peut-être trop en noir et 
qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de 
la matière sur l'esprit et sur l'art, il publia, pen- 
dant qu'elle battait son plein, deux nouveaux 
volumes; au commencement de juillet, la seizième 
série des Nouveaux Samedis: à la fin d'octobre, les 
Souvenirs (Vun vieux Mélomane. Ce fut un jeune, 
un très jeune dilettante, qui se chargea de pré- 
senter les Souvenirs aux lecteurs du (lorrespon- 
(Ja/it : (I Pourquoi vieux? écrivait-il: l'auteur aura 
beau le dire; personne ne le cioira, car il se 
dément lui-même par l'entrain juvénile et la 
verve chaude de tableaux et de récits où palpite 
l'enthousiasme d'un cœur de vingt ans. ] ieux! 
qu'il accumule tant qu'il voudra les lustres sur sa 
tête; il ne le deviendra jamais ! Ce n'est pas fait 
pour lui. heureusement pour nous... Mais s'il n'est 
pas vieux, comme il est mélomane 1 On devine, 
en le lisant, qu'il ne peut écrire le nom seul des 
divas qui l'ont enchanté naguère sans ressentir 
encore le frisson des représentations fameuses dont 
il réveille le souvenir. L'écho lointain du timbre 
d'or de la Malibran. de l'archet de Paganini, des 
accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait 
tressaillir et 1 enflamme comme aux jours heureux 
où ils soulevaient les auditoires transportés ! . . . Kn 
sa qualité do jeune, l'auteur- a le premier don de 
cet âge heureux : la fantaisie, et c'est elle qui a 
surtout in.spiré ce volume chatoyant où s entre- 
mêlent le sourire et les larmes, la malice et le 
sentiment, où trouvent à se satisfaire tous les 



388 ARMAND DE PONTMAKTIN. 

goûts et tous les caprices... » Le jeune critique, 
qui devait revêtir un jour — s'en doutait-il alors ? 
— le frac à palmes vertes, terminait ainsi son 
article : " On raconte que Brillât-Savarin ne 
s'asseyait jamais à un repas lin et succulent 
qu'après avoir endossé son habit le plus coquet et 
mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien ! 
les raffinés et les gourmets littéraires devraient 
aussi se mettre en habit et en cravate blanche 
pour savourer les Souvenirs d'un Mélomane K.. » 
A 1 heure où parut son volume, Pontmartin 
avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi 
par le bruit, si fatigué par la cohue, qu'il se pro- 
mit de ne plus retourner à Paris : il s'est tenu 
parole. 

I. Le Correspondant du 20 décembre 1878. Article de M. Henri 
Lavedan. 



CHAPITRE XV 

PONTMARTIN ET LACADÉMIE 
(1 868-1878) 



La Jicvre verlr. Lf faiilcuil do M. limjiis. Lettre au Flrjaro. Le 
fauteuil (le Sainte-Beuve, l ne |)agc des Jeudis. — Lettres de 
M. de Falloux, «le (luvillier-Fleury el do Joseph Autrau. Le Non 
possumiis do Ponluiartiii. — Le fauteuil de Saint-Marc (îirardin. 
Fantaisies et Varintioits anti-académiqties de M. Bourgarel. — 
Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l'on voit que Pontniartiu 
était moins fort en calcul que feu Barrème. — Le fauteuil <le 
Jules Janin. La jteau de chagrin... académique. Le fauteuil d'Au- 
Iran. M. Emile Zola se met en marche vers le l'alais-.Mazarin. 
M^' Diq)anloup s"efTorco de décider Poutmartin à poser sa candi- 
dature. Pourquoi il ne s'est jamais présenté. 



I 



Alors que l*onlmarlin abandonne ï*aris pour 
n'y plus revenir, c'est peul-èlre le moment de se 
demander s'il y a quelque chose de vrai dans 
l'opinion qui assigne pour cause à sa retraite défi- 
nitive aux Angles le refus qu'aurait l'ait l'Acadrmie 
de lui donner un de ses fauteuils. On le rcprésciile 
essayant d'entrer au l'alais-Mazarin, grattant à la 
porte, et, dépité de ne pas la voir s ouvrir, quittant 



Sgo ARMAND DE PONTMARTIN. 

la capitale et jurant de n'y plus remettre les 
pieds. 

C'est là une pure légende, que je crois être en 
mesure de combattre, pièces en mains. 

Armand de Pontmartin ne fut point de ceux 
qui attaquent l'Académie et qui lancent contre 
elle des épigrammes, d'ailleurs faciles. Rien ne lui 
paraissait plus enviable que d'en faire partie. 
Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, 
avait lieu une séance de réception, il ne manquait 
jamais d'en rendre compte, en toute liberté sans 
doute, avec une entière indépendance, mais aussi 
avec une réelle sympathie, comme quelqu'un qui 
n'est pas encore de la maison, mais qui, en atten- 
dant, se montre un bon voisin et un fidèle ami. 

A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était 
difficile que l'auteur des Samedis échappât com- 
plètement à la contagion, et qu'il n'eût pas, lui 
aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins 
fort, de cette fièvre qu'il nomme quelque part la 
fièvre verte, et qu'il a si bien décrite : 

Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c'est que Ibl fièvre 
verte? C'est une maladie bizarre que l'on risque d'attraper 
en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux 
et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes 
vénérables que l'on peut, au premier abord, prendre pour 
de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni 
simples, car ce sont des académiciens. 

MéQez-vous ! Si le manteau d'un de ces favoris des dieux 
effleure votre redingote, si son regard s'abaisse sur vous d'un 
air de bonhomie narquoise, s'il pousse encore plus loin la 
condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exem- 



PONTM VRTIN L T L ACADEMIE. 891 

pies de son sccrélaire perpétuel', il vous dit en vous mon- 
trant certaine coupole : « Quand donc serez-vous des 
nôtres? » vous voilà pris: les plus savants docteurs y per- 
draient leur latin et leur quinine ; vous êtes livrés, plume 
et papier liés, aux tvranniques capi'ices de la fièvre verte... 
Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains 
encore plus si elle passe à l'état chronique-... 

Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 186 A, 
cinq ou six pages d'une fantaisie charmante, Heu- 
reusement, quand on badine ainsi avec son mal, 
c'est que la fièvre est légère et l'accès passager. 
La « fièvre verle <> n'a jamais été, chez F*ontmarlin, 
une fièvre continue, mais seulement une fièvre 
intermittente. Ses velléités académiques, nous 
allons le voir, n'ont jamais tenu bien longtemps. 
IMus d'une fois, ses amis ont obtenu de lui qu'il 
acceptai l'idée d'une candidature: jamais ils n'ont 
pu le décider à faire les démarches nécessaires, à 
se mellre officiellemenl sur les rangs : en réalité, 
il ne ses! jiundis présenté. 

J'en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. 
Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois. 
Je le reconnais, jusqu'à l'indiscrétion, je l'ai pressé 
de poser sa candidature. Hien ne m'est donc 
aujourd'hui plus facile que de tracer, à l'aide de 
ses lettres, et aussi un peu à l'aide des miennes, 
qu'il avait bien voulu conserver, l'odyssée acadé- 
mique — ou plutôt, hélas! anti-académique — de 
l'auteur des Samedis. 

I . M. Villcmain. 

VI. iSoiivi'uiix Snmrilis, l. I. p. i(i'|. 



Sga ar:ma>d de pontmartin. 

A la fin de 18G8, il y avait (rois fauteuils vacants : 
ceux de Viennet, de Berryer et dEmpis. Le 24 
décembre, j'écrivais à Pontmartin : «< Voilà trois 
places vacantes à l'Académie. Ouand commence- 
rez-vous vos visites ? Je ne vous tiendrai quitte 
que le jour 011 vous me donnerez la joie de vous 
applaudir au palais Mazarin, Mais le sujet vaut 
qu'on y revienne et nous y reviendrons. » 

Moins de huit jours après, en etîet, le 3i dé- 
cembre, je lui adressais ce nouvel ajDpel : 

Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l'Aca- 
démie. Depuis ma dernière lettre, j'ai lu dans le Gaulois, 

— qui n'est pas toujours Français, — et dans le Français, 

— qui est quelquefois Gaulois, — que vous étiez décidé à 
poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d'inspirer à 
Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. II me tarde de 
recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je per- 
siste à penser que le moment est venu pour vous de prendre 
rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m'est 
bien difficile d'apprécier quelles peuvent être vos chances 
actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès 
n'est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps 
attendre. 

Pontmartin était alors aux Angles, et c'est de là 
qu'il me répondit, le 2 janvier 1869 : 

Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos 
deux dernières lettres. La mienne vous a appris que j'étais 
encore aux Angles, à 180 lieues du pont des Arts, et beau- 
coup plus loin, je crois, de la salle des séances du palais 
Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le 1"^ ou le 
2 février, et là seulement je pourrai sa^oir de quoi il 
retourne. La noie du Français, si elle est, comme je le 
suppose, de Léon Lavedan, ne signifie pas grand'chose ; 



PONTMARTIN ET L ACADEMIE. 3()3 

c'est son amitié qui a voulu risquer ce ballon d'essai. D'autre 
part, on m'écrit, au contraire, que les trois places vacantes 
sont déjà prises, que les politiques patronnent M. Duvergier 
de Ilauranne, que Mgr l'évêque d'Orléans protège M. Franz 
de Champagny, et que, pour le fauteuil de l'insignifiant 
Empis, la majorité se décidera à faire une concession du 
côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés 
par la minorité. ^ ous voyez, cher confrère et ami, que, 
même sans tenir compte de mon penchant invétéré à Vobsten- 
tion, la plus grande réserve est ici de rigueur, surtout si 
ceux que je dois regarder comme mes patrons naturels ont 
déjà jeté les yeux sur d'autres candidats... 

La triple élection fut fixée au 9.ç) avril; le 3, le 
Figaro annonçait, dans ses Echos de Paris, la 
candidature de Poutmartin au fauteuil d'Empis; 
il prit aussitôt la plume et reclifia en ces termes 
la nouvelle : 

W'ndrocli, a avril i8G(). 

Monsieur et cher confrère, 

Je lis à l'instant dans vos spirituels Echos de Paris: « Les 
autres candidats sérieux à l'Académie sont, en première 
ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pout- 
martin. » 

J'ignore si je suis sérieux ; mais je [)uis vous affirmer que 
je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du 
[daisir de vous lire, sans vous donner l'ennui de recevoir 
ma ré[)onse, si je n'avais deux motifs et deux excuses. 

D'abord, si bien pensant, si catholique et si voltigeur de 
i8i5(piej«' sois, mon abstention me donne le droit de ne 
pas servir de repoussoir à Théo[)liile Gautier, dont j'ai pu 
quelquefois combattre les doctrines, mais dont j'a[)[)elle 
l'élection de tous mes vœux, et dont j'admire le prodigieux 
talent. 



d()'4 ARMAND DE PO NT M ART IX. 

Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, 
ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d'une mino- 
rité consolante, dans le scrutin du 29 avril, pourraient 
croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, 
là où il n'y aura pas eu même de lutte et de tentative. 

Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueil- 
lir et publier ma réponse dans vos Echos de Paris, et je vous 
prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévoué 

A. DE PONTMARTIN. 

Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 
29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Ber- 
ryer échut à M. de Ghamj)agiiy, celui de Viennet 
à M. d'Haussonville et celui d'Empis à M. Auguste 
Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre i4 
données à Théophile Gautier. 

Deux académiciens, et non des moindres, 
moururent en cette même année 1869, Lamartine 
le I" mars et Sainte-Beuve le i3 octobre. 

Le 16 octobre, j'écrivis à Pontmartin : 

...Qui remplacera Sainte-Beuve à l'Académie? J'ai lu ce 
matin au cercle, dans le journal la France, une petite note 
où il est dit que l'hésitation n'est pas possible, et que l'Aca- 
démie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gau- 
tier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pont- 
martin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main 
sur ce numéro de la France, j'en détacherait l'entrefilet en 
question et le glisserai dans ma lettre. J'ignore si c'est Caro 
qui a rédigé cette note ; qu'elle vienne de lui ou d'un autre , 
elle n'en a pas moins une valeur et une portée à laquelle 
vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous 
vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il était trop 
tôt; ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui le moment est 
venu, l'heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce que 



PO NT MARTIN I- T L ACADEMIE. ^^^ 

l'on VOUS dise ce que l'on a dit à Charles X et à Louis- 
Pliilippe, ce que l'on dira un jour, bientôt peut-être, à Napo- 
léon m : // est trop tard!... 

Pontmartin était alors en Provence et songeait 
d autant moins à rentrer à Paris que sa femme 
était gra\ement malade. Il ne se souciait d'ailleurs 
aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans les 
Jeudis de Madame Cliavhoimeau, n'avait-il pas tracé 
de lui ce portrait, sous le nom de Caritidès? 

Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût 
exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses 
aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de 
rares facultés de poésie. 11 possède et pratique en maître 
l'art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des 
infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précau- 
tions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de 
la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à 
distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence, de 
manière à rendre l'essence vénéneuse ou le poison délicieux. 
Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme 
un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s'enjo- 
live à la fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. 
Caritidès a voulu être un pèlerin d'idées, moins la première 
des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. 11 a fait, en ama- 
teur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s'y 
fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air de les 
trahir. .\ccusé injustement de traîtrise et d'apostasie, il a 
tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l'ennemi 
de ceux dont il n'était que le déserteur. Son erreur a été de 
sophistiquer ce qu'il aurait pu faire tout simplement, avec 
tant de grâce, d'esprit et de supériorité naturelle, de traiter 
la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait 
constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses 
habits. On assure (|u'il passe son temps à colliger une foule 



Sgô ARMAND DE PONTMAKTIN. 

d'armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu'il 
aime aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il 
déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Cari- 
tidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n'est 
que la plus friande des curiosités littéraires ^ 

Il parut à Pontmartin qu'il ne pouvait, en con- 
science, mêmeavecles sous-entendus académiques, 
faire l'éloge de l'homme sur lequel il avait écrit 
cette page. Il avait raison, et je n'insistai pas. 



II 



Jules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve 
le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait 
être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l'in- 
tervalle, la guerre, la chute de l'Empire, le siège 
de Paris, la Commune, avaient comme suspendu 
la vie de l'Académie. Lorsque, dans les derniers 
mois de 1871, elle put enfin reprendre régulière- 
ment ses séances, il se trouva qu'elle avait à pour- 
voir à quatre vacances : il lui fallait remplacer 
Montalembert, Villemain, Prévost - Paradol et 
Prosper Mérimée-. 

L'occasion, certes, était propice, et il convenait 
de ne la pas laisser échapper. Avant même d'agir 
auprès de Pontmartin, jécrivis à M. de Falloux 

1. Les Jeudis de Madame Charboniicaii, p. •ji. 

2. Montalembert était mort le i3 mars 187(1: ^ illeniaiii, lu 8 mai; 
Prévosl-Paradol, le 11 juillet; Prosper M('rinii'('. le a3 septembre. 



PONTM.VRTIN ET L ACADÉMIE. 3()7 

pour iiiassurer de ses intentions, et j'en reçus la 
réponse suivante, datée du 8 août 1871 : 

Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souve- 
nir et de l'appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie 
situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de 
M. Thiers, je n'en suis plus surpris depuis un certain 
nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai 
dit à lui-même : il se trompe aujourd'hui sur l'état de la 
France, comme il s'est trompé sur l'état de l'aris avant 
le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher : 
elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables cata- 
strophes. 

En attendant. l'Académie reste une de nos dernières 
épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à 
ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. leducd'Au- 
male pour le fauteuil de M. de Montalembert ; celui de M. Yil- 
lemain irait parfaitement à M. de I^ntmartin, et il sait 
d'avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs 
d'entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin 
d'il y a dix-huit mois ', et, à cette époque, il résistait à toutes 
les instances. Si vous pouvez le décider aujourd'hui, vous 
obtiendrez un succès que n'ont pu remporter de très anciens 
amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez 
donc d'avance mes remerciements avec mes vœux, et par- 
donnez-moi leur trop brève expression. Malliciueusement, 
ma tète revient bien surmenée par le spectacle et les tris- 
tesses de Versailles-, et je paie aujourd'hui mon voyage 
comme s'il eût été un plaisir. Veuillez n'en pas moins 

I. .Vu piiulcmjjs (le 1870 (li's ~ avril et i() mai), il y avait on, 
non pas \u\ triple, mais un f|uailrii[)lc scrulin; MM. Kmilc 011i\i<'r, 
Jules Janin. Xavii-r MarmiiT cl Duvcrfricr do Hauranno avaiiiit ('tr 
ôlus ou roniplacouieiil ilr Laniartino, <lo Saiiilo-Houvo, (!»> M. do 
Pougorxillo ot du duc \ iclor do Bro{,'lio. l'uiilmarliu n'avait posé 
>a caudidalurc à aucun des qualro l'aiilouils. 

•!. Sur ce vo>agc de M. <!<• Kalloux à \ orsaillos. au mois d'auûl 
li^-i, *■>} 1'- Mrnioin-^ J'iiii royaliste, l. II, [>. 4<3((-.Jii. 



3()8 ARMAND DE PO N T M AR T IX. 

demeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant 
attachement. 

Fallodv. 

Caradeuc, près Bécherel (llle-et-\ ilaine). 

Pontmartin parut assez bien disposé. Il m'écri- 
vait des Angles, le 6 novembre : 

...Pour me consoler de mon échec', je suis allé passer, au 
pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours 
qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète 
est presque aveugle, et d'une tristesse voisine du désespoir. 
Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va 
l'emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu'il arrivera 
vers le i5 novembre; que, sitôt installé, il s'assurera des dis- 
positions de ses confrères, et m'écrira si je dois venir à Paris 
en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin 
de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais 
me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, au 
devoir; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent 
que pour les jeunes écoliers qui commencent!... 

Les candidatures cependant commençaient à se 
dessiner. M. deFalloux m'écrivait, duBourg-d'Iré, 
le 28 novembre : «Je ne crois pas que MM, Littré, 
Gautier et Dumas aient chance de succès ; je n'ai 
entendu parler jusqu'ici, en dehors du duc d'Au- 

I. 11 venait d'être battu, comme candidat au Conseil général, 
dans le canton de Villeneuve-lès-ÀA ignon, par un j)etit avocat d'Uzès, 
ex-sous-prcl'el gambettistc. J'extrais de sa lettre du 6 novembre ce 
menu détail : « Les mêmes électeurs qui m'ont repousse comme 
trop aristocrate, trop féodal, c'est-à-dire, j'imagine, trop peu libé- 
ral, ont voté comme un seul homme, pendant la phase impériale, 
pour un chambellan qu'ils n'avaient jamais vu : voilà le suffrage 
imiversel! «Voir, sur ce petit épisode électoral, !o chapitre XIII, 
p. 339. 



I»ONT MARTIN K T L ACADEMIE. 'S[)\) 

maie, qui paraît n'avoir pas de concurrent, ([ue de 
M. M. Camille Roussel, de Loménie. Wallon et 
Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va cer- 
tainement prendre rang parmi les candidats les 
plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que 
mon concours ne lui fera pas défaut. » 

Le mois de décembre arrivait, et Joseph Aulran 
ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait 
aux Angles, et c'est de là qu il m'adressait, le 5 dé- 
cembre, la lettre suivante : 

Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte! 
A se déterminer la Provence est moins prompte... 

En d'autres termes, et en vile prose, je crois, sans on être 
positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs 
précoces de l'hiver, est encore à Marseille, en vraie mar- 
motte provençale, et qu'il n'ose pas m'informer de ce relard 
indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je 
l'ai quitté le /i novembre; il comptait partir le il\ au plus 
tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m'écri- 
rait pour me donner son adresse, et commencer notre 
correspondance académique. Or, il m'écrit de Marseille, 
le 18, en me parlant d'irrésolution, de la peur que lui faisait 
un vovage de Paris dans celle saison, des bronches de 
M"" Autran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. 
Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le 
froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolé- 
rable! J'en conclus que notre poète n'a pas bougé de son bel 
hôtel de la rue de Montgrand, qu'il y vit au jour le jour, 
plus indécis que jamais, et qu'il craint de me contrarier en 
m'apprenant que son départ est probablement retardé jus- 
qu'au mois de février. 

\oilà, mon cher confrère, à (|ucl point nous en sommes! 



400 ARMAIVD DE PONT MARTIN. 

Quant à moi, il m'est impossible, en ce moment, de me 
diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la 
plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j'ai 
encore un reste d'anémie qui me rend horriblement frileux. 
Je m'enrhume à tout propos. Songez d'ailleurs que je serais 
obligé, en arrivant à Paris, de loger à l'hôtel, n'ayant plus 
d'appartement. Tout cela m'effraie, et, en attendant, je me 
console avec le Filleul de Beaumarchais, dont la première 
partie sera expédiée, aujourd'hui même, à M. de Gaillard. 
J'ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne 
plus pouvoir penser à autre chose... 

Après m'avoir entretenu de la situation jDoli- 
tique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de 
ses tristesses depuis la mort de sa femme, il 
ajoutait : 

Voilà, mon cher ami, ce qui m'empêche d'attacher un 
bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, au- 
rait été l'objectif de ma vie littéraire. Je me dis : A quoi 
bon ? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble 
dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des 
épreuves? x\cceptons la loi du travail que les progrès de la 
démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui 
est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; 
mais cessons d'y mêler une ambition qui pourrait amener 
de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... 11 
est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n'est pas 
définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d'onglée 
et d'entendre le mistral mugir dans mon corridor, j'avais 
sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de 
Cuvillier-Fleury m'annonçant qu'ils ont préparé les voies 
et que l'enfant se présente bien, peut-être changerais-je 
d'avis et de langage. Quoi qu'il en soit, continuons ce doux 
échange d'idées, de sentiments, de projets, de conseils; 
chaque jour, j'y trouve plus de charme; quand le malheur 



PONTMARTIN ET L ACADEMIE. /|0I 

ne rend pas égoïste, 11 ajoute à cette faculté que nos pères 
appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal rem- 
placée... 

A peine en possession de cette lettre, j'écrivais 
à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt : 

... Il y a déjà bien longtemps. Monsieur, que notre cher, 
aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) 
Armand de Pontmartin est mon candidat in petto pour l'Aca- 
démie. Mais voici très exactement comment jusqu'ici les 
choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon 
accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes 
occasions; elles arrivaient, il n'était plus là ; cependant, on 
était près de s'entendre; puis, de plus actifs que lui, plus 
Parisiens, plus près f/u Jeu, se produisaient, faisaient récolte 
et réussissaient. Ensuite, — tout ceci entre nous, — nous 
avons eu la phase de l'abstention, du renoncement absolu. 
Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt 
à l'intention de l'Académie, mais nous écrivait (j'ai les let- 
tres) qu'il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous 
faisions mine de remuer seulement une phalange. Nous 
nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient 
une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne 
pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la 
guerre). Ses meilleurs amis, et les plus liant placés, nous 
disent à nous, invariables dans notre préférence : u Mais où 
est-il? Il ne se montre pas. Yeut-il, ne veut-il pas? » Les 
intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold 
de Gaillard, Victor de Laprade, d'autres encore, sont réduits 
à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... 
« Ne vois-tu rien venir?)) Depuis, Monsieur, et dans cette 
concurrence du moment très vive, et qui s'accroît chaque 
jour, le nom de notre ami n'a été prononcé par personne, 
parce qu'il n'a pas été mis en avant par lui-même. Je n'ose 
dire qu'il soit trop tard pour moi. Ce mot des révolutions 
n'a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrères 



302 ARMAND DE PONTMARTIN. 

entre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s'il n'a rien 
d'absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et 
entraver la voie. C'est ma crainte en ce moment. Je me hâte 
de vous l'écrire, non sans vous prier de me garder le secret 
de cette confidence, sinon de mon entier déyouement à 
notre ami et de ma haute considération pour vous. 

Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour 
Paris, Pontmartin partit pour Cannes. C'était 
tourner délibérément le dos à l'Académie : et pour- 
tant, à cette heure-là même, si tardive qu'elle fût, 
il lui eût suffi de poser nettement sa candidature 
pour qu'elle eût encore chance de triompher. 
Voici, en effet, ce que m'écrivait Joseph Autran, 
le lo décembre : 

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à 
l'Institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Mar- 
seille aujourd'hui seulement... Je suis heureux que nous 
nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de com- 
mune amitié pour M. de Pontmartin. J'ai eu, en effet, le 
plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes, 
il paraissait fort incertain entre le projet d'aller passer 
l'hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement h 
Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l'idée d'une candidature 
à l'Académie; mais il avait, depuis nombre d'années, opposé 
aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants 
que je doutais encore un peu de sa résolution . C'est dans 
ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes prépara- 
tifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs 
excessives d'un hiver prématuré, m'y ont retenu plus long- 
temps que je n'eusse voulu. J'ignore, d'ailleurs, où se trouve 
en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai 
écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, 
je me demande s'il est encore aux Angles ou s'il est déjà à 
Paris et peut-être même ù Cannes. 



PONTMARTIN ET L ACADEMIE. io3 

Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pont- 
martin. Est-ce à moi qu'il convient de les rappeler, à moi 
qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n'ai pas cessé de suivre 
avec autant d'admiration que de sympathie les travaux de 
celte plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent 
même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants 
écrivains de ce temps. S'il n'est pas encore de l'Académie, 
c'est qu'il n'a pas encore voulu en être. Il n'avait qu'à se pré- 
senter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes 
devant lui. Aujourd'hui encore, quelle que soit la date des 
prochaines élections (^et jusqu'ici j'avais cru qu'elles seraient 
ajournées au printemps), aujourd'hui encore, il n'aurait 
qu'à dire : Me voici, et je suis convaincu qu'il n'aurait pas 
à attendre. 

Je vous parle sciemment, car je n'avais pas attendu jus- 
qu'à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns 
de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j'ai interro- 
gés m'ont répondu d'une façon qui ne laissait aucun doute 
et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je 
porte au célèbre auteur des Samedis... 

La quadruple élection eut lieu le samedi 3o dé- 
cembre. Pontmartin n'était pas au nombre des 
candidats. Le duc d'Aumale fut élu, au premier 
tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fau- 
teuils furent plus disputés. M. Littré fut nommé, 
en remplacement de Villemain, par 17 voix contre 
9 données à Saint-René Taillandier et A données 
à M. de Vicl-Castel. M. Camille Uoussetet M. Louis 
de Loménie remplacèrent Prévost-Paradol et 
Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de 
Mérimée, Edmond About avait obtenu i/j suf- 
frages . 

Jusqu'à la dernière heure, M^=' Dupanloup avait 



4o4 ARMA>D DE POM'MARTIN. 

combattu M. Littré, dans lequel il voyait « l'apô- 
tre des doctrines les plus subversives de tout ordre 
religieux, moral et social ». Il disait à ses con- 
frères : (( Quoi ! vous voulez sauver la France, et 
c'est ainsi que vous vous y prenez ! Une glorifica- 
tion solennelle du matérialisme et du socialisme, 
voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce mo- 
ment oii elle penche au bord de tous les abîmes ! 
On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la 
sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemp- 
tion, la croix; et le peu qui lui reste : Dieu, l'àme, 
la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez ? 
Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que 
vous receviez ' ! . . . » 

Le soir même de l'élection, l'évêque d'Orléans 
écrivit au directeur de l'Académie ce simple mot : 
(( J'ai le regret de ne pouvoir plus continuer de 
faire partie de l'Académie française » 

L'élection de Littré, la quasi-élection d'Edmond 
About, semblaient donner raison à Pontmartin. 
N'avait-il pas bien fait de ne se point mettre sur les 
rangs.»* Profitant de ses avantages, il m'écrivit, 
le 19 janvier 1872, de Cannes, du Pavillon des 
jasmins, où il était installé depuis quelques se- 
maines : 

J'admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard cl avec 
vous, que les catholiques laïques, qui sont de l'Académie, 
aient pu et dû y rester, malgré la splendide démission de 
l'évêque d'Orléans et le conseil de M. Yeuillot; mais que 

I. lie de Ms' Dupanloup, évéqiic d'Orléans, par M. l'abbé F. La- 

GR.VNGE, t. m, p. 245. 



POTMARTIN ET L ACADEMIE. 4o5 

les catholiques, qui ne sont pas encore académiciens et qui 
n'ont même pas risqué une candidature, ne doivent pas 
être singulièrement refroidis par les élections du 3o dé- 
cembre; que M. Thiers ', s'il reste au pouvoir, ne soit pas 
à peu près sûr d'amener MM. Marmier, Janin, Camille 
Roussel et Littré à voter pour M. About; enfin, que l'Aca- 
démie, en nommant successivement Emile Ollivier en 
avril 1870, Littré en décembre 187 1, et en accueillant 
Edmond About à la meilleure place de son antichambre, 
n'ait pas affaibli pour très longtemps ce prestige, celte auto- 
rité morale qui l'avaient jusqu'ici placée au-dessus de toutes 
les critiques et de toutes les épigrammes, ceci est une autre 
question, et il n'y a pas d'illusion à se faire; ce qui est tout à 
fait positif, c'est que voilà six académiciens qui vont atten- 
dre leur tour de réception (j'oubliais M. Duvergier de Ilau- 
ranne-,tout acquis d'avance au candidat de M. Thiers); que, 
suivant toute probabilité, il n'y aura pas d'élection nouvelle 
avant avril 1878: que, d'ici là le Roi, l'âne ou moi, nous 
mourrons, ou, en d'autres termes, qu'il v aura de tels évé- 
nements que cette pauvre Académie pourrait bien sombrer 
dans le naufrage universel; que, par conséquent, il y a lieu 
de la laisser provisoirement reposer, et d'en délivrer notre 
correspondance, où elle occupe, soit dit sans reproche, au 
moins une page sur quatre : moins d'honneur à en faire 
partie, moins de chance d'y entrer, plus de lointain et de 
vague dans les perspectives, en faut-il davantage pour nous 
décider à chercher d'autres sujets de causerie ?... 

1. M. Tlùtrs u\ail t'ié le patron cl le principal agent do rélection 
de M. Lillré. 

2. M. DuNcrgier de Hauranne, élu le 19 mai 1870, en remplace- 
ment du duc \ iclor de Brogiie, n'avait pas encore pris séance; il ne 
le devait faire que le 'U) février 187"?. 



/lo6 ARMAND DE PONTMARTIN. 



III 



Pontmartin, comme on le voit, m'avait donné 
poliment mon congé d'incitateur académique. Il 
l'avait déjà précédemment donné à Léopold de 
Gaillard, et aussi à Victor de Laprade, auquel il 
avait écrit : 

Je suis à la fois, mon cher ami, profondément touché et 
sincèrement désolé de la façon dont vous avez pris, Léopold 
et vous, une confidence qui ne devait rien vous apprendre. 
Mon devoir est de trancher dans le vif ces illusions de l'ami- 
tié et de ne pas vous préparer, dans l'avenir des déceptions 
et des regrets. C'est une chose dite, arrêtée, irrévocable, et 
la meilleure marque d'affection que puissent me donner 
ceux qui m'aiment, c'est de ne plus m'en parler. J'écrirai 
dans ce sens à Autran et à Cuvillier-Fleury. Je résume dans 
le gnothi séauton et dans le non possumus ce petit débat et je 
ne vous demande plus, cher poète, que la Voix du silence^... 

Les Bretons sont têtus, et, dès la fin de cette 
même année 1872, je revenais à la charge. 

Le P. Gratry était mort, à Montreux, le 7 fé- 
vrier 1872. L'élection de son successeur devait 
avoir lieu le 16 janvier 1878. J'adressai un nou- 
vel appel à l'auteur des Samedis. Voici sa réponse : 

Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72 
(le beau jour de Noël). 
Mon cher ami. 

Vous avez compris que nos deux lettres s'étaient croisées 
I . C'est, on le sait, le titre d'un des meilleurs recueils de Laprade. 



PONTMARTIN ET L ACADEMIE. ^07 

et que j'avais à peine eu le temps de vous remercier des deux 
journaux... 

Passons maintenant, non pas au déluge, — il nous a 
noyés pendant deux mois, — mais à l'Académie. Je dois 
vous avouer que je n'y songeais plus du tout. Je savais mes 
principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; 
Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme : 
Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de 
médecine et dans un état à faire pitié ; M^"^ d'Orléans, dé- 
missionnaire ; M. de Falloux sédentaire ; Cuvillier-Fleury 
passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé 
avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d'Hausson- 
ville, Saint-Marc Cirardin, Vitet, etc. De tout cela, il ré- 
sultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j'en 
profitais pour continuer ma campagne dans la Gazette de 
France. J'ai fini par m'attacher à ce travail, plus honorable 
que brillant, que je serais forcé d'abandonner si je m'endor- 
mais journaliste, pour me réveiller candidat et me réen- 
dormir académicien. Vos deux lettres m'ont donc trouvé 
dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais 
Ma/arin, préparant mon neuvième volume', et me disant, 
avec une résignation philosophique ou une répugnance pour 
les raisins trop verts, que, depuis la chute de l'Empire, les 
désastres de la France, la nomination successive de 
MM. Jules Favre, Emile Ollivier et Littré, la démission de 
M'=' Dupanloup, l'Académie n'avait plus sa raison d'être, 
qu'elle serait emportée, un de ces matins, par le flot déma- 
gogique, que la majorité sur laquelle j'aurais pu autrefois 
m'appuycr est complètement désorganisée, et que. à dater 
du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n'osera pas 
donner à un libre penseur, il faut s'attendre à l'invasion des 
Edmond About, des Taine^, des Renan et des Dumas fds, 

1. Le tome IX de ses iS'ouveaux Samedis. 

2. Taine navail pas encore publié le ^)^emie^ volume de son ad- 
mirable ouvrage sur les Origines de la France contemporaine, qui pa- 
rut seulement en 1876, et dans lequel il prenait si courageusement 
parti pour l'histoire contre la légende. 



4o8 ARMAND DE PONTMARTIN. 

favorisés par le salon et l'entourage de M. Thiers. Sérieuse- 
ment, mon cher ami, j'ai manqué le bon moment. Il fallait 
ne pas faire les Jeudis de M""" Charbonneau, me mettre en 
ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de 
Broglie, et profiter de ces années où l'Académie servait de 
centre et de point de ralliement à l'oppos ition de bonne 
compagnie. J'avais alors mon intérieur et mon ménage à 
Paris, ma santé meilleure et un peu plus d'horizon. Un ou 
deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n'au- 
raient eu aucun inconvénient. J'étais Parisien, je ne chan- 
geais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge 
pour attendre. Aujourd'hui toutes ces conditions accessoires 
sont changées. Si je me décidais — bien tardivement — à 
être un des candidats du i6 janvier, je serais obligé de des- 
cendre ou de monter dans un hôtel, au milieu du brouhaha 
du Jour de l'An, dans une saison où Paris n'a d'autre alter- 
native que la pluie ou la gelée. J'aurais à improviser mes 
démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sa- 
chant que mes concurrents ont sur moi un trimestre 
d'avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me 
décourage et jette, comme on dit, le manche après la co- 
gnée ; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs 
m'ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce 
monde. Si ma défaite était trop complète, si je n'étais pas 
soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au der- 
nier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et 
j'aurais le temps de mourir de vieillesse — ce qui ne peut 
pas être bien long — avant de risquer une seconde candi- 
dature. 

Vous me dites, mon cher ami, qu'il y a là pour moi 
quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre 
avis. Si, contre toute vraisemblance, j'étais nommé, ce se- 
rait par quelques amitiés étrangères à l'ancienne majorité; 
Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. 
Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la trans- 
formation de droite à gauche, qui s'opère à l'Académie de- 
puis trois ans. L'élection de Littré, les iZj voix obtenues 



PONTMARTIN ET L ACADEMIE. ^09 

par Edmond About. no prouvent que trop où elle en est. 
Montalemberl, le P. Gralry et M-' Dupanloup ne sont plus 
là. Laprade se meurt; Aulran n'est jamais à Paris; M. de 
Falloux se tient en dehors. Le duc de Xoailles, MM. de 
Carné et de Champagny sont incapables de résister au cou- 
rant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre 
terrain et que les candidats catholiques et monarchiques 
.sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le contre 
gauche et tout le groupe bonapartiste. C'est pourquoi il mo 
semble qu'au point de vue du devoir, je fais mieux de rester 
sur la brèche et de continuer ma Ultérature de combat. 

\ous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, 
comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer 
mes quatre pages. J'étais si éloigné de penser à un départ 
pour Paris et à une candidature, que j'ai invité mes vieux 
amis d'Avignon à venir manger aux Angles la dinde de 
Noël. Seulement, commme chacun avait sa dinde, la 
mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. ?sous avons 
ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres 
et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis ! que 
de tristesses à l'âge où l'on aurait le plus besoin d'avoir au- 
tour de soi un peu de gaieté et de soleil !... 



Le I G janvier, ce fut un ami de Pontmartin, 
M. Saint-René Taillandier, qui fut nommé au fau- 
teuil du 1^. Gratry. 

Presque aussitôt se produisaient deux autres 
vacances. Le général Philippe de Ségur mourait 
le 25 février iSyS et Saint-Marc Girardin, le 
12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à 
Paris, installé pour deux ou trois mois, rue de 
Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis le pressè- 
rent de se présenter, sinon pour remplacer M. de 
Ségur, dont la succession paraissait acquise à 



'lio ARMAND DE PO JN T M A R T IN. 

M. de Viel-CasteL du moins pour remplacer Saint- 
Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop 
de difficultés et, le i8 avril, il m'écrivait : 

Mon cher ami, pardonnez-moi ce retaid ; j'ai été souf- 
frant : pas assez pour interrompre mon travail quotidien ou 
hebdomadaire ; assez pour que mon fils, qui est arrivé 
mardi, me forçât de voir un médecin ; ce n'est rien, un re- 
froidissement que j'avais attrapé, jeudi soir, en sortant de 
chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de 
cache-nez, toutes les précautions désirables ; il n'en est pas 
moins vrai que ma pauvre santé exige les plus grands mé- 
nagements ; qu'il m'est prouvé, pour la vingtième fois, que 
le climat de Paris ne me convient pas ; que cette vie d'hôtel 
et de restaurateur finirait par me rendre tout à fait malade. 
Ce ne sont pas là, vous le voyez, des préliminaires bien fa- 
vorables à une candidature académique ; j'ai cependant 
causé avec plusieurs académiciens, Autran d'abord, puis 
Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. 
Tous sont du même avis. Les démarches que je pourrais 
faire aujourd'hui seraient à peu près stériles. L'élection * de- 
vant avoir lieu dans douze jours, la 'plupart des académi- 
ciens étant engagés avec ou pour M. de Vicl-Castel, c'est 
tout au plus si j'aurais trois ou quatre voix. Un pareil an- 
técédent ne me créerait pas une chance de plus pour le fau- 
teuil de Saint-Marc Girardin, et j'aurais en plus tout l'ennui 
matériel et moral à travers une existence déjà si encom- 
brée que c'est à peine si je puis trouver un moment pour 
écrire à mes meilleurs amis. Mais voici une autre laison à 
laquelle je n'avais pas songé. J'étais arrivé ici avec ma naï- 
veté provinciale et mon amour-propre d'auteur, conti'arié 
que la Gazette de France n'eût pas, à Paris surtout, plus de 
publicité. J'avais donc cru pouvoir accepter sans inconvé- 
nient les propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé, 

I. L'élection en remplaceincnt de M. de Ségur. Elle eut lieu le 
i*^^' mai 1873. 



PONTMAUTIN ET L ACADEMIE. ^ii 

décidé que j'étais à faire une campagne contre la démagogie. 
Or il se trouve, au dire de mes amis les mieux situés et les 
mieux informés, que ma collaboration au (taulois^ est prise 
en mauvaise part, qu'on me blâme, non seulement parce 
que le Gaulois reste bonapartiste, mais parce qu'il appar- 
tient, comme le Figaro, au demi-monde littéraire. Les plus 
sévères vont jusqu'à dire que, par mes relations avec ce 
journal, je me suis momentanément déclassé, ic dois main- 
tenant songer à me tirer de ce mauvais pas ; mais il serait 
très impolitique de brusquer la situation. \ oici la marche 
que l'on me conseille : ne pas interrompre mes articles tant 
que je suis à Paris ; le 6 mai, — mon premier mois fini, — 
annoncer à M. Tai'bé que ce travail est au-dessus de mes 
forces et que je vais partir pour la campagne ; retourner aux 
Angles, ce qui amènera une interruption toute naturelle ; 
attendre là les renseignements que me donnei'ont les trois 
ou quatre académiciens que je compte parmi mes amis, et, 
à leur premier signal, revenir à Paris. Ce programme, qui 
me parait fort sage, est d'accord, d'ailleurs, avec mon état 
de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations ner- 
veuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où 
il me faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de 
l'eau chaude ou une serviette. Mon second mois finit le 
13 mai ; il est donc infiniment probable que je repartirai ce 
jour-là; car ce ne serait pas la peine de faire, pour une 
quinzaine, une nouvelle installation et un déménagement. 
Tandis que vous jouissez au Pouliguen d'une température 
admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées 
chaudes et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres 
tristesses de la polit i(|ue ajoutent encore à cet ensemble (|ui 
me serre le cœur et me donne envie de m'enfuir, d'aller me 
cacher dans quelque solitude... 

II resta cependant à Paris, retenu par la gravite 
de la situation politique et par la publication de son 

I. Voir, ci-dessus, chapitre XIFI, ji. 303 cl sui\antes. 



i4i2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

neuvième volume des Nouveaux Samedis. J'allai 
le rejoindre, le i5 mai, au pavillon de Rohan. et 
je passai avec lui quelques semaines, au cours des- 
quelles se produisirent deux événements d'inégale 
importance, la mort d'un académicien, M. Pierre 
Lebrun' et le renversement de M. Thiers. A peine 
de retour à Xantes, je recevais de Pontmartin la 
lettre suivante, datée de Paris, le G juin : 

... Je profite de mon premier moment de liberté pour 
vous dire que votre lettre m'a causé un vif plaisir, mais ne 
m'empêche pas de regretter les moments trop courts que 
nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, 
dans les archives de notre amitié, aux grands événements 
du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne 
me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac- 
Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures 
contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu 
de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu'on 
lui laisse. J'ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le pre- 
mier effet avait été excellent; d'autant meilleur que l'on sa- 
vait, à n'en pouvoir douter, les projets de manifestations 
écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais 
déjà, me dit-on, reparaissent cjuelques-uns des symptômes 
qui inquiétaient les honnêtes gens. C'est tout simple. Les 
démagogues jugent d'après eux-mêmes le parti conservateur. 
Ils savent à quel point, cjuand ils sont maîtres du terrain, 
ils méprisent la légalité et se font un jeu d'opprimer ceux 
qu'ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le 
premier instant, ils s'attendaient à tout ce qu'ils feraient 
s'ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu'on les laisse 
respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d'ordre, ils 
reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise 
qui peut assurer leur revanche. C'est ainsi que les choses se 

I. M. Pierre Lebrun était décédé suintement le 27 mai 1873. 



PONTMAUTIN ET L ACADEMIE. il3 

sont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute 
de la Commune; c'est ainsi qu'elles se passeront, si l'Assem- 
blée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nou- 
velles vacances, à prolonger son règne et à traiter des ques- 
tions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade 
politique, qui multiplie les points noirs, alors même que le 
ciel semble éclairci et l'orage apaisé... Quant à l'Académie, 
voici ce qui s'est passe avant-hier soir, au Théâtre-Français 
(première représentation de l'Absent, d'Eugène Manuel). 
Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l'ai 
rencontré daus le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé 
qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: 
(( Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu'on le dit 
patronné par M. Guizot? » Puis, il a ajouté : u 11 y a, dans 
votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter 
vos affaires; c'est celle où, sous le pseudonyme de M. Bour- 
garel, vous vous moquez de l'Académie '. Vous êtes donc in- 
corrigible? » Tout cela était dit d'un ton très amical; mais 
je n'en ai pas moins compris qu'il y avait là de quoi offen- 
ser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cher 

1 . Voir, ci-dessus, chapitre XIII. p. 3.^2. — Smis le pseudonvme de 
M. Bourgarel et sous le litre de Fantaisies et Variations sur le temps 
présent, Pontniartin avait inséré, dans son neuvième volume des 
Nouveaux Samedis, trois ou quatre chapitres humoristiques publiés 
au mois d'octobre 1872 et dont le premier était intitulé : « M. Gam- 
betta, membre de l'Académie française. » Le discours du réci|)ien- 
daire est écrit dans une langue si... gand)elliste, qu'après lavoir 
entendu, cin(( quarts d'heure durant, les académiciens |)rodiguent 
«les marques de l'aliénation mentale la mieux caractérisée : <( M. Pin- 
gard danse la pvrrhique; M. de Laprade crie : Vive l'Knipereur 1 
M. le d)ic de Broglie donne un croc-en-jambc à \U^ le duc tlAu- 
malc ; M. Duvcrgier de Hauranne se croit métamorphosé en pain 
(Ir; sucre, et en olFre un morceau à M. Guizot; M. Dufaurc s'ha- 
bille en Apollon du Belvédère cl marivaude avec les trois Grâces ; 
M. Lebrun demande une valse à M"' Mohl; M. Jules Favre calcule 
tout haut combien il entre de pouces cubes dans un moellon, et 
s'écrie en éclatant de rire : <( Pas uni » — M. de Sacv risque trois 
calembours indécents; M. Liltré dit : JE C/^OlS i:.\ DIEU en 



4ri ARMAND DE PONTMARTIN. 

ami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me 
plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je 
m'interromps avec une très vive et très sincère douleur. 
J'apprends à l'instant la mort de M. Yitet. J'avais vu, sa- 
medi dernier, cet homme éminent et excellent à l'Exposition 
des portraits de Gustave Ricard. Je l'avais trouvé un peu 
sombre, un peu vieilli ; mais rien ne faisait pressentir un 
dénouement si prompt et si funeste. mon ami! qu'est-ce 
donc que la vie ? Ils s'en vont tous ; la France républicaine 
n'est pas digne de conserver l'élite de ses enfants. Vitet six 
semaines après Saint-Marc Girardin ! Et pas un vide ne se 
fait dans les rangs de la gauche radicale ! Soumettons-nous 
à la volonté divine. Dieu nous a protégés le 24 mai ; il nous 
protégera encore... 

Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... 
Il me tarde, je dois vous l'avouer, de retrouver à la cam- 
pagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile 
n'est bonne ni pour l'esprit, ni pour l'âme, ni pour la 
conscience, ni pour le corps. abi campi ! ^s'est-ce pas dans 
les temps troublés que ces images virgiliennes nous re- 
viennent avec le plus de mélancolie, de charme et de dou- 
ceur ?... 

Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin 
ne le quitta que dans les premiers jours de juillet. 
Il me mandait le 17 juin : 

... Je ne partirai qu'après avoir fait pour l'Académie plus 
que le nécessaire. J'ai suivi toutes les indications de 

quatorze langues ditl'érontes ; M. Patin fait une déclaration d'amour 
à M""' Mathusalem ; M. Saint-Marc Girardin ôte sa cravate pour y 
tailler deux paires de draps ; le duc de Noailles jure comme un char- 
retier. A la fin, M. Cuvillier-Fleury, seul maître de ses sens, pro- 
pose à l'Académie de lui lire Alexandre, tragédie inédite tle feu 
M.Viennet. Cette proposition insidieuse met tout le monde en fuite 
et les immortels se réveillent sur le pont des Arts, comme s'ils 
sortaient d'un mauvais rè\e. » [Xoiiveaiix Saine(Us. t. IX, p. ^S.) 



PONT MARTIN ET L ACADEMIE. 4l5 

M. Cuvillier-FIeury. J'ai remis le Filleul de Beaumarchais ', 
avec ma carte, à la porte d'une douzaine d'académiciens. 
J'ai revu ici Laprade, qui va mieux et qui se montre fort 
passionné pour ma candidature. Autran parle de moi à ses 
collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J'ai vu Camille 
Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui 
tous savent à quoi s'en tenir. ^ ous en conclurez, mon cher 
ami, que ces préliminaires suflisent pour le moment, que 
je puis m'accorder trois mois de vacances rustiques, et que, 
en revenant à Paris le 20 septembre, c'est-à-dire six se- 
maines avant l'élection, je serai en mesure de faire les dé- 
marches décisives. Au surplus, si j'en crois toutes les per- 
sonnes qui m'en parlent, la mort de M. Vitet et les 
désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes 
chances, à ce point qu'il suffira d'éviter soigneusement les 
imprudences et d'y mettre, pendant les dernières semaines, 
un peu de résolution et d'entrain... 

Les choses paraissaient donc en bonne voie. 
Tout annonçait que Pontmartin, cette fois, y allait 
pour (le 6o«. Et pourtant il n'avait pas encore fait 
la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il 
n'avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre 
de candidature : il n'avait pas brûlé ses vaisseaux, 
et besoin était qu il le fît, prompt, comme ill'était, 
à se décourager, à abandonner la partie, à jeter les 
cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses 
amis, quand ils insistaient : « Un fauteuil.'^ Bah ! à 
quoi bon ? J'ai ma causeuse .' » 

Septembre arrive et, au lieu de m'annoncer son 
départ pour Paris, il me mande que son intention 

I. Ce volume de Pontmarlin a\ail paru au m^is daNril iH-ri. — 
Voir clia|iilre \III. p. ^\~- 



4l6 ARMAND DE PONTMARTIN. 

est d'aller en Provence chez Joseph Autran. Il 
m'écrit, le Ix septembre : 

... Je n'ai aucune nouvelle académique, malgré les pro- 
messes que j'avais emportées de Paris, et je me demande si 
l'inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-FIeury, 
des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vain- 
cus du 24 mai, ne cbange rien à leurs bonnes dispositions 
pour l'auteur de certains articles contre M. Thiers et son 
groupe. Ce qui est positif, mon cher ami, — puisque vous 
avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails, — c'est 
que, si ma santé me le permet, j irai, vers la fin de ce mois, 
passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, 
pour ainsi dire, dans une succursale de l'Académie, en 
mesure d'abord de consulter le maitre de la maison, puis de 
correspondre directement avec les gros bonnets de l'Aca- 
démie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je 
pourrai vous renseigner d'une façon plus précise sur cet 
épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez 
plus que moi ; car, dussiez-vous m'accuser d'impénitence 
finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me 
retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine ver- 
dure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face 
de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être 
atténuées par ma présence, je redeviens absolument indif- 
férent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai 
pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me 
présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l'Empire 
mettait d'accord la droite, le centre droit et le centre gauche. 
A cette époque, d'ailleurs, la gloriole personnelle n'était pas 
absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d'in- 
quiétudes publiques... 



PONTMARïl.N ET L ACADEMIE. 4l- 



IV 



Ce n'était pas encore une renonciation défini- 
tive, mais c'était déjà un mauvais son de cloche. 
Septembre, octobre se passent : Pontmartin est tou- 
jours aux Angles et ne donne pas signe de vie aux 
fjros bonnets de l'Académie. M. de Falloux m'écrit, 
le 3i octobre: « Que devient M. de Pontmartin? 
Connaissez-vous ses intentions pour l'Académie ? 
Les plus graves événements politiques ne font 
point trêve pour les candidats ; je vois que les par- 
ties se nouent, que les engagements se prennent, 
et M. de Gaillard ne m'a pas répondu sur mes 
questions académiques. Le scrutin approche pen- 
dant ce temps-là, et l'on parle de nous y appeler 
pour la fin de décembre, immédiatement après la 
réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel- 
Castel. )) 

Je suppliai VErmile des Angles (s'il eût été 
l'Ermite de la (Chaussée dWnlin, il aurait été aca- 
démicien depuis longtemps), je le suppliai de sor- 
tir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de 
plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en 
ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 no- 
vembre : 

Les Angles, le aS novembre 1873. 

Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m'afflige sin- 
cèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque 
majeure déjà, n'est pas habituée. Ce n'est pas sur le fond 



/n8 ARMAND DE PONTMARÏIN. 

même de la question académique que nous pouvons être en 
désaccord; car j'y suis plus intéressé que vous, et je con- 
viens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et la- 
borieuse vie n'a plus beaucoup de sens si elle n'aboutit pas 
à l'Académie. C'est donc tout à fait malgré moi que je vais 
vous opposer quelques raisonnements, d'autant plus sérieux 
et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant 
me tromper. 

D'abord, ètes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles 
aussi bonnes qu'elles l'auraient été si l'Empire avait duré 
quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers 
groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de 
Hauranne, Dul'aure, Mignet, Littré, Jules Favre et — ne 
vous récriez pas — Logouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. 
Je no veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien 
patron académique, soit désormais contre moi ; non, mais 
il est singulièrement refroidi, et je n'en veux pour preuve 
que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. 
M. deViel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, 
a contre moi des préventions inexplicables. 11 prétend que 
] ai éreinté son Histoire de la Restauration, tandis que je suis 
certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, 
Emile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus 
Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de 
Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à 
venir par extraordinaire à l'Académie, pour voter contre 
moi . 

Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus 
cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; 
que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa 
santé ; que Joseph Autran n'ait pas le courage de quitter sa 
chère Provence, que me restera-t-il? Assurés : Camille 
Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de 
Broglie, d'Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, 
qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre 
beaucoup de chaleur : 8. 

Non moins probables, mais presque étrangers pour moi, 



P O N l" M A K r 1 N ET J. \ C \ D K M I K . fHQ 

le duc de Noailles, D. Msard, de Chainpagn\, duc d'Au- 
male : Z|. 

Vous le vovez, les calculs les plus favorables ne peuvent 
me donner plus de 1 1 à i3 voix; car il faudrait admettre 
que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun 
n'ait pris des engagements pendant ma longue absence et 
mon long silence. 

Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n'y trou- 
vez pas un obstacle suffisant. J'aime mieuv vous dire que, 
cédant à d'affectueuses instances, je vais partir après- 
demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Au- 
tran'. Laprade a promis de s'y trouver le 27, s'il n'est pas 
trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés 
pour avoir dos renseignements exacts. Mous tniraillerons sur 
la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la 
liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, 
les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles 
est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six 
jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour 
Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candi- 
dature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; 
mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le 
droit de manquer aux traditions et aux usages et, d'autre 
part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop 
vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de 
dix-huit heures, c'est ime bien triste recrue que j'offre à 
l'Académie. 

Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement 
que le désire votre amitié, je compte mériter votre indul- 
gence en m'eflorçant de faire ici un peu de bien et en 
dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à 
l^eris, les hùlcls, les restaurateurs et les fiacres. Notre mal- 
heureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si 
terrible! L'hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un 
mot de plus, vous croiriez cpie je cherche déjà des faux- 

1. 1.0 cliâlcaii (le Pradiiic, luniniiinc ili; (ironib(>is ( Vaurliisf». 



420 



ARMAND DE P O N T IM A R T I N . 



fuyants et des prétextes, et mieux vaut vous rcpéler que je 
suis à vous de tout cœur. 



Pontmarlin, on le voit, réduisait à 12 les voix 
sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage 
n'était rien moins qu'exact. Il mettait tout d'abord 
hors de cause trois de ses plus chauds partisans, 
\ictor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, 
sous prétexte qu'ils pourraient être malades. Sans 
doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi 
dans l'autre camp.*^ Il passait sous silence Loménie 
et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre 
séance avant le jour de l'élection et qui lui étaient 
tout dévoués. 11 tenait pour hostiles Cuvillier- 
Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers 
patrons de sa candidature et ne pouvaient hono- 
rablement se tourner contre elle. En réalité, il y 
avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu'il reconnaissait 
lui être acquises. Cela faisait, d'entrée de jeu, 
19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, 
puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis 
la retraite de M^' Dupanloup et la mort de 
MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. 
J'ajoutais dans ma réponse à la lettre du 26 no- 
vembre : (( Octave Feuillet vous a de très grandes 
obligations; Auguste Barbier est l'ami de Laprade, 
qui a sur lui une grande influence. M. de Viel- 
Castel suivra M. Guizot. J'écris aujourd'hui à 
M. de Falloux et je lui demande s'il ne pourrait 
pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude 
Bernard. » 



PONTMAUTIN ET L ACADEMIE. /|2I 

Pontmartin m'avait annoncé son départ pour 
Grambois, et c'est là que je lui adressais ma lettre. 
11 ne s'y était pas rendu. M. Autran, à qui j'avais 
aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 
A décembre : 

Mon cher monsieur, 

M. de Pontmartin n'est pas auprès de moi, mais j'ai 
M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant 
que nous exprimons journellement le désir de voir notre 
ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureuse- 
ment, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le phis 
fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit 
le tenir, il vous échappe; quand il vous a dit oui la \cille, il 
vous écrit non le lendemain. Ce n'est ni à moi, ni à M. de 
Laprade qu'il convient de parler des titres de cet éminent 
écrivain, et la plupart des membres de l'Acadénie partagent 
là-dessus l'opinion de ses meilleurs amis. // entrera quand il 
voudra, mais encore faut- il qu'il ne se dérobe pas aux 
instances qui sont faites auprès de lui. C'est donc à lui, 
mon cher monsieur, bien plus qu'à novis, que vovis devez 
vous adresser dans votre amicale entreprise... 

Hélas! mon « amicale entreprise » était vouée au 
plus lamentable échec; au moment où je croyais 
enfin toucher au porl, ma pauvre barque allait 
coulera pic. Le 12 décembre. je reçus celle lettre : 

Mon cher ami, 

Je m'étonne que M. .\utran, à qui vous avez cru devoir 
écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma 
lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à 
l'auteur de Pernette : Le samedi 22 novembre, j'ai fait une 
ehute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, 
un accident de ce genre ne saurait être absolument insigni- 



Il22 ARMAND DE PONTMARTIN. 

fiant, j'ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis 
trente ans. Il a constaté qne ma chute n'était rien ou 
presque rien, mais que j'étais atteint d'une gastrite ner- 
veuse passée à l'état chronique, à laquelle il fallait attribuer 
mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. 
Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil 
adage médical : Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais 
plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 187 1 par 
des misères et des chagrins de toutes sortes, ne modère plus 
mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre 
machine. J'ajoute, pour en finir sur ce sujet, et afin qu'il 
n'en soit plus question, que, lorsque j'ai demandé à mon doc- 
teur s'il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris 
et d'affronter les soucis d'une candidature, il m'a regardé 
avec stupeur et m'a répondu que, en pareil cas, je ne ferais 
pas mal de m'arrèter à la station de Charenton, pour ne pas 
arriver jusqu'au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qua- 
lité d incorrigible, avoir ébauché un pitovable calembour sur 
la chaise et sur le fauteuil. 

\ oilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de 
ce que j'ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communi- 
quer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Mainte- 
nant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne 
puis même songer à des démarches qni engageraient l'ave- 
nir ; car je veux rester libre de me soigner, d'acheter un 
petit chalet à Cannes, d'éviter tout ce qui pourrait me 
forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, 
à la retraite et au repos le peu de temps c[ui me reste à 
vivre. J'ai à Avignon des amis d'enfaace avec lesquels je 
pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffi- 
samment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu'à titre de 
compatriote, me voir académicien. Pas un n'oserait, en ce 
moment, me donner un autre conseil que celui de mon 
docteur. Pas un n'oserait prendre une responsabilité qui se 
changerait en regrets et en remords si. en arrivant à Paris, 
je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec 
la rude franchise d'une fidèle amitié. Votre acharnement 



POM MARTIN i: T L ACADEMIE. '|33 

académique, vos persécutions incessantes, votre système de 
sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à 
M. Cuvillier-Flevny, tantôt à M. Autran, tout cela m'attriste 
et finirait par m'exaspérer. Il y a des moments où je suis 
tenté de regarder comme une légende lantasti([ue ce f|ue je 
sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec 
lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables tra- 
vaux, de vos patientes recherches, et où j'ai envie de croire 
que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt- 
quatre heures appartiennent à une idée fixe. D'ici à peu 
d'années, vous verrez l'Académie dégringoler d'une telle 
façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d'une 
telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout 
étonné d'avoir attaché tant d'importance à faire de moi le 
collègue de MM. Jules Favre et Liltré, en attendant Kenan 
et About. Donc, n'en parlons plus; vous compromettriez 
notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez 
le but diamétralement contraire à celui que vous vous pro- 
posez. La question me semble tellement épuisée que, si vous 
y reveniez dans nos prochaines lettres, je ne vous répondrais 
[)lus. J'aurais dû pcut-èlre m'expliquer plus tôt aussi nelle- 
ment qu'aujourd'hui; mais, d'abord, j'étais moins souf- 
frant; ensuite, j'espérais toujours que vous lâcheriez prise 
et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne : 
quand je devine que quelque chose est désagréable à un 
ami, et quand ce quelque chose n'intéresse ni son honneur, 
ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, cl, 
généralement, je m'en trouve bien. Etre plus royaliste cpie 
le roi n'est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie 
privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon lan- 
gage ; il fallait en finir, et cotte fois je me flatte que c'est 
bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n'en sera que 
plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de 
ces éternels tiraillements. N otre tout dévoué de cœur ' . 

I. f '(';l((li(jri (Mit lien k- 3t) jain itr \i<-\. Le faiileiiil de M. fi- 
bnin fui attribué à Dumas (ils: celui île Saint-Marc (iiranliii, à 
M. Mézières ; et celui de Vilel, à M. (laro. 



42'» ARMAND DE PONTMARTIN. 



V 



Ce petit dissentiment n'était pas pour altérer 
en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules 
Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me per- 
mit de lui reparler de l'Académie. Il persistait, il 
est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa ré- 
ponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. 
Dans une lettre qu'il m'adressait de Marseille, le 
4 avril 1875, il me disait : 

... Un mot encore sur l'Académie. Mes chances seraient 
aussi mavivaises qu'elles auraient été bonnes en 1878. Je 
n'ai plus M. Guizot ' ; M. Autran n'est pas en état de re- 
tourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi 
ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu'il 
puisse avoir la moindre influence. M. ïhiers dispose de qua- 
torze voix qni toutes me seraient hostiles. En fait de bona- 
partistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. 
Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s'est sin- 
gulièrement amincie; ce chagrin- là est le moindre des 
miens... 

Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pont- 
martin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, 
que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt 
de sa candidature et la combattirent préventive- 
ment. Ainsi fit le Sémaphore, journal républicain 
de Marseille, qui avait pour correspondant parisien 
M. Emile Zola. Pontmartin était alors à Marseille; 

I. M. Guizot était mort le 12 octobre 1874. 



PONTM VRTIN ET L ACADEMIE. ^25 

il répondit sur-le-champ au rédacteur en chef du 
« Sémaphore » : 

Monsieur, 

Avant d'altaquer une candidature, il faudrait, ce me 
semble, s'assurer qu'elle existe. Depuis la mort de M. x\u- 
tran.je n'ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; 
je puis me rendre cette justice (jue, en pleurant mon 
illustre ami, en m'associant au deuil de sa famille et de sa 
ville natale, je n'ai pas mêlé à mes regrets la moindre ar- 
rière-pensce académique. Je délie que l'on cite un mot de 
moi, une démarche, une ligne d'écriture cjui trahisse des 
velléités de candidat, \otre correspondant prétend que 
(( j'en meurs d'envie n. Je crois avoir prouvé le contraire. 
Cette envie, d'ailleurs, me parait peu compatible avec 
l'épithcte de provincial qu'il me décerne, dont je suis loin 
de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un sin- 
gulier effet dans la correspondance d'un journal de pro- 
vince. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la 
France, j'ai cessé d'habiter Paris; je suis redevenu, non 
seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d'un 
homme atteint de nostalgie académique? J'en appelle à 
votre justice. 

Cette attaque m'étonne d'autant plus cjue mes relations 
avec le Sémaphore avaient toujours été fort amicales. Per- 
mettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l'attribuer ou 
aux inquiétudes d'un candidat pressé d'écarter même les 
concurrents imaginaires, ou pout-ètrc aux rancunes d'un 
romancier désiieux d'accaparer à lui tout seul les privilèges 
de Y Assommoir . 

Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l'in- 
sertion de cette lettre, je vous en remercie d'avance et je 
vous prie, monsieur le rédacteur, d'agréer l'assurance de 
ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies. 

A. DE PoNTMARTIN. 

Marseille, 24 mars 1877 



426 ARMAND DE PONTMAUTIN. 

Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la 
question. Il lui eût été doux de louer son ami, et 
peut-être n'était-il pas sans désirer qu'on le char- 
geât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, 
souhaitait vivement que son éloge fût confié à 
l'auteur des Samedis, à l'écrivain qui, en tant de 
rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son 
propre désir, ni les instances de M'"° Autran, ni 
celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le 
faire revenir sur son parti pris d'abstention et 
d'absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les 
choses. Le 17 avril, M. le duc d'Audiffret-Pasquier 
posa sa candidature ; celle de Pontmartin dès lors 
devenait impossible, puisqu'ils avaient, lun et 
l'autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de 
Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de 
la situation, m'écrivit de Paris, le 2,5 avril : 

... Je vous aurais répondu depuis longtemps si j'avais eu 
à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à 
l'Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma 
connaissance, il a été l'objet d'avances aussi flatteuses ([ue 
peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot 
pour lui dire : Votre moment est venu ; posez votre candida- 
ture, nous la soutiendrons . Cette fois encore, M. d'Hausson- 
ville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. 
Jamais notre cher indécis n'a daigné répondre ; Je vous re- 
mercie, j'accepte et j'arrive. 

Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil 
qu'il mérite si bien, s'il avait voulu écrire sa lettre de de- 
mande et laisser agir ses amis. Il v a un mois, après une 
visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation 
d'alors : Sardou seul en avant : le duc Pasquier sollicité, 
mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fau- 



PONT MARTIN ET L ACADÉMIE. 437 

tcuil politique. Je ne mets pas en doute que si notre ami 
avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on 
n'eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en 
effet, n'a écrit qu'à la date du i- avril. Maintenant que 
l'occasion est manquéc, je ne conseillerai pas à Pontmartin 
de se jeter en avant, évidemment, la moitié des voix sur 
lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat 
politicpie. Si l'élection est renvoyée à l'hiver prochain, il 
faudra voir, et tout pourrait peut-être s'arranger comme 
nous le désirons, vous et moi, et même lui, en dépit de ses 
hésitations. Si l'élection a lieu tout de suite, on croit à deux 
ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis 
assez peu duc et assez peu liomme de lettres pour avoir une 
opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment 
pour l'rVcadémie Salon politique et littéraire, contre l'Aca- 
démie Société des Gens de lettres. C'est pour cela que notre 
ami qui est, par excellence, un gentleman et un écrivain 
devrait se décider. . . 

Au commencement de 1878, Pontmartin passa 
deux mois à Ilyères, 011 se trouvait l'évêque d'Or- 
léans. Nous avons vu quel caractère de cordialité 
prirent bien vite leurs relations '. Il y avait alors 
trois vacances à l'Académie, par suite de la mort 
de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Lo- 
ménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir 
de droit à Pontmartin. M^' Dupanloup insista 
auprès de lui pour qu il se mît sur les rangs. Seul, 
l'illustre évêque pouvait triompher de cette résis- 
tance que n'avaient pu vaincre ni M. Guizot. ni 
M. d'Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il 
put croire un instant qu'il avait partie gagnée. Le 

1. Voir ci-ili <,-!iis cliij|iilr(' Xl\. |). 376. 



/|28 ARMAND DE PO > ÏM AR TI N. 

7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pont- 
martin venait de quitter, il me faisait l'honneur de 
m'adresser ces lignes : 

Monsieur, 

Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois 
l'avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa can- 
didature. Je vais y travailler encore... 

Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, 
m'envoyer ce nouveau billet : 

Monsieur, 

Je suis l'admirateur et l'ami de M. de Pontmartin; et si 
cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de 
l'Académie française . 

J'ai quitté cette Académie, mais j'emploierai ce qui me 
reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de 
Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre 
également honorable pour l'Académie et pour M. de Pont- 
martin. 

Mb'"^ Dupanloup ne devait pas s'en tenir là. « Je 
ferai, m'écrivait-il quelques jours plus tard, je 
ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais 
pour personne autre. Je serai heureux de revenir 
à l'Académie le jour 011 il s'agira de voter pour 
lui. » Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Etre 
nommé dans de telles conditions, n'était-ce pas 
être nommé deux fois.^ Pontmartin refusa'. 

Cette fois, tout était bien fini. A peu de temps 

I. L'élection au fauteuil de iNI. de Loménie eut lieu le l 'i novem- 
bre 1878. Tainc, devenu le candidat de la droite de l'Académie, lut 
élu par 20 voix sur aO. 



POMM AUTIN ET L ACADEMIE. 4^9 

de là, le ii octobre 1878, l'éveque d'Orléans 
mourait, après une courte maladie, au château de 
la Combe ', par Domène (Isère). Après lui, nul ne 
pouvait plus songer à parler encore de l'Acadé- 
mie à Pontmartin. 

On a souvent répété que les JewUs de M'"" Char- 
bonneau avaient jusqu'au dernier jour fermé à 
Pontmartin les portes de l'Académie. Rien n'est 
moins exact, nous venons de le voir. Il n'a tenu 
qu'à lui, et à plus d une reprise, d en franchir le 
seuil. S'il n'a pas été académicien, c'est parce 
qu'il n'a pas voulu l'être. Est-ce à dire qu'il dé- 
daignait de figurer parmi les Quarante.^ Il était 
trop homme d" esprit pour avoir ce sot orgueil. Il 
eût été, au contraire, très heureux et très fier de 
s'asseoir auprès des maîtres et des amis qu'il 
comptait dans l'illustre compagnie. S'il s'est obs- 
tiné jusqu'à la fm à ne point poser sa candidature, 
ce n'est ni par excès d'orgueil, ni par excès de 
modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus 
dans un détail minuscule qu'il se plaisait, il est 
vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite 
portée de sa voix qui lui.faisait peur d avance.'* Je 
sais bien que dans ses Mémoires -, c'est à cette 
malheureuse voix aigrelette qu'il attribue tout le 
mal. C'est derrière elle qu'il se retranchait, lorsque 
SCS amis le pressaient de trop près et lui repro- 

I. I.c cliâlean flo la Comljc ili' [.oiKe\. n|)|)arliMiant à M. MbcTl 
(lu Hu\s. 

•2. Mes ,W;;io(Vc.s, Imuv H. clia[>ilre i. 



43o ARMAND DE PONTMARTIN. 

chaient de se dérober, même quand l'occasion était 
propice et le succès certain : « Comment ne devines- 
tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le 
jour de la réception qui est, pour le nouvel acadé- 
micien, le jour du triomphe serait pour moi le 
jour de la confusion ? On viendrait à ma séance 
pour se moquer de moi ! )) Un autre jour, comme 
M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine 
qui l'attendait au palais Mazarin : « Oui, répondit- 
il, avec tristesse, il y aurait même une voix de 
trop , c'est la mienne ! » 

L'obstacle pourtant, — et Pontmartin le savait 
bien — était de ceux qui se peuvent tourner. Un 
académicien a le droit, comme un simple mortel, 
d'avoir la grippe et de faire lire son discours par 
un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la 
séance du 9 novembre 1871. Le comte d'Haus- 
sonville était un des plus chauds partisans de 
Pontmartin. 11 lui fît dire par un ami commun 
qu'il se tenait à sa disposition pour se mettre en rap- 
port d'abord avec l'Académie pour sa candidature, 
puis avec le public pour le jour de la réception. 
L'obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures 
conditions, puisque aussi bien M. d'Haussonville 
était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne 
fut pas agréée. C'est que le véritable obstacle était 
ailleurs ; il était dans l'irrésolution et la nervosité 
de son caractère, dans son éloignement pour tout 
ce qui ressemblait à une compétition et à une 
lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il 
jetait le manche après la cognée. Il était surtout 



P0> TMAHTIN ET 1, VCADÉMIK. ;i:3i 

dans le sentiment qui, après les désastres et les 
deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus 
à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un 
simple campement, et qui le décida à tinir ses 
jours à la campagne. Peut-être, après tout, choi- 
sissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait 
désarmé, je 1 avoue, le jour où je reçus de lui ces 
lignes, où le sourire se mouille dune larme : 

Si j'étais de l'Académie, il me faudrait habiter Paris une 
partie de l'année; force au moins me serait d'y aller aux 
époques d'élection ou de réception... Depuis la mort de ma 
pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, 
Paris ne m'attire plus, au contraire, je n'y arrive que pour 
m'enrhumer : le théâtre, dont j'ai conservé le goût, me 
fatigue et m'endort. Dans les maisons où je suis invité, on 
dine trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes 
soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon 
vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques 
amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de 
fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en 
perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, 
non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce 
n'est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me 
blâmer. 



CHAPITRE XYI 

LESANGLES- MES M ÉMOI RES — SOU VENIRS 
D'UN VIEUX CRITIQUE. — LE MILLIÈME 
ARTICLE. — LES NOCES D OR. 
(1879-1887) 



Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les 
visiteurs. Soirées d'hiver. Evocation dupasse. — Delenda est res... 
punica. Pontmartin et la République conservatrice. — Mes Mémoires. 
Le chapitre sur Berrver. Les Souvenirs d'un vieux critique. — Le 
Millième article. L'Encrier de la Gazette de France. Les deux 
Bustes. Les souscripteurs. Lettres de M^r de Dreux-Brézé, de 
Belcastcl. Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre 
de Pontmartin au directeur de la Gazette de France. — Le criti- 
que et le romancier. La Correspondance de Pontmartin. 



Pontmartin maintenant ne quittera plus les 
Angles. Loin, Ijien loin de Paris et de ses vaines 
rumeurs, il passera ses dernières années dans cette 
maison oii s'est écoulée son enfance et où il lui 
sera doux de mourir. 

L'heure est venue de la décrire. 

Située sur la rive droite du Rhône, presque en 



LES ANGLES. MES MEMOIUES. 433 

face d'Avignon, mais dans le département du Gard, 
la plaine des Angles, bornée d'un côté par le fleuve, 
est entourée de tous les autres côtés d'une chaîne 
de collines formant hémicycle. La maison est au 
fond de la plaine, à l'endroit le plus éloigné du 
Rhône, au pied de la colline, qui s'élève presque 
à pic derrière elle. C'est une construction à deux 
étages, à contrevents verts, datant du milieu du 
xvni* siècle, ainsi que le rappellent quelques 
ornements Louis X\ . Logis modeste, en somme, 
et dont 1 aspect n'a rien de seigneurial, bien que 
dans toute la région on l'appelle couramment 
le château. Ce qui en fait le charme, ce sont de 
nombreuses sources d'eau vive, de riantes prairies, 
de magnifiques arbres, parmi lesquels les marron- 
niers célèbres et un platane qui n'est pas moins 
légendaire dans le pays. L'été, c'est un nid de 
verdure et une fraîche retraite; Ihiver, le soleil 
ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat 
et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière 
la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, 
à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village 
des Angles, avec son prieuré du xiv" siècle et son 
église du x^^ Vu du bout de l'allée des marron- 
niers, il ressemble détonnante façon à ces nids 
d'aigle des environs de Nice et de Monaco, tels 
qu'Eza, que leurs habitants avaient bâtis sur des 
cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarra- 
sins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui 
connaissaient la Corniche étaient frappés de cette 
ressemblance. L'ascension au chdleauh. ce village 



434 ARMAND DE PONT MARTI N. 

perché sur son rocher est très fatigante; mais, 
parvenu au sommet, on découvre une vue mer- 
veilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des 
Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et 
douce à la fois, qui donne tant de charme aux 
paysages méridionaux. 

Pontmartin avait fait du grand salon du rez- 
de-chaussée son cabinet de travail. C'était une 
très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant 
au midi. Aucune élégance dans l'ameublement, 
demeuré tel qu'il était au temps de M. Eugène de 
Pontmartin et de l'oncle Joseph : deux canapés^ 
et six fauteuils Pvestauration garnis de toile perse 
assortie aux rideaux des fenêtres ; deux fauteuils 
Louis XVI ; deux chaises de cuir Louis XIII ; deux 
fauteuils modernes plus confortables ; quelques 
chaises de paille ou de canne : une vieille table de 
trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines 
de Chine ; entre les fenêtres, deux consoles sur- 
montées de deux étagères-bibliothèques : sur la 
cheminée, une belle pendule Louis XIII de la 
forme dite religieuse, flanquée de quatre potiches 
et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre 
grandes gravures d'Audran, d'après les tableaux 
de Jouvenet : la Pêche miraculeuse, la Résurreclion 
de Lazare, les Noces de Cana, la Guérison du para- 
lytique. Au milieu de la pièce, une grande table 
ovale, toujours submergée de papiers, de livres, 



I. Depuis le prinlem[)s de 1888, un des deux canapés a cédé la 
place au très beau buste en marbre du Maître [)ar Antoine Bastct. 



LES ANGLES, MES MEMOIRES. 435 

de journaux. C'est là que, tous les matins, assis 
en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et 
articles avec une régularité, une facilité et une 
abondance qui ne connaissaient pas la fatigue. 

Après le déjeuner, il visitait son jardin, il fran- 
chissait son enclos et, quand ses forces le lui per- 
mettaient, il promenait ses rêveries dans ces 
champs familiers et ces sentiers connus, à travers 
ce petit coin de terre oii s'étaient écoulées ses pre- 
mières années. Il reprenait une à une les impres- 
sions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne 
vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait 
VEpitome ou le De Viris. Sous cet ormeau, il avait 
lu pour la première fois Indiana, la Peau de c/iar/rin, 
Barnace. Stella, le Roufje et le \oir. Il avait relu 
Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Childe Harold, 
Don Juan, Parisina, Faust, Jlanilet, Roméo et Ju- 
liette. Si la chaleur n'était pas trop grande, il 
poussait jusqu au Rhône, ce terrible voisin, dont il 
redoutait les visites, mais qu'il ne pouvait se dé- 
fendre d'aimer, malgré ses débordements et ses 
colères. 

Le printemps surtout lui était, chaque année, 
une fête nouvelle, et il se demandait alors comment 
il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril 
ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeu- 
nissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou 
même le jardin de la Revue des Deux Mondes, quand 
il passait la revue de ce petit monde — arbres, 
nids et ileurs — sur lequel il régnait et qui tenait 
à toutes les fibres de son cœur? « Pas un de ces 



436 ARMAND DE POIVTMARTIN. 

amis ne manque à l'appel, dit-il quelque part. 
Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes 
étalent plus d'or que notre budget n'en réclame. 
La pervenche se tapit entre les dernières violettes 
et les premiers lilas. Les églantiers s'entrelacent 
aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des 
acacias, plus pressés d'habitude, ont attendu que 
les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs 
aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me 
sont dénoncées par un essaim d'abeilles, qui vont 
leur demander leur miel. Les plantes grimpantes 
montent à l'assaut de mon toit. Et les nids ! Je les 
reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les 
pères et mères ne se défient pas de mon hospita- 
lité.,. Je les vois tous à leur place : le nid de tour- 
terelles sur le grand pin : le nid de loriots sur le 
peuplier de Virginie. A une branche de l'érable, 
le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le 
nid de fauvettes ; dans une touffe de fusains, le nid 
de chardonnerets ^ » 

L'hiver même n'interrompait pas tout à fait ses 
promenades, bien que l'anémie dont il avait été 
atteint en juillet 1870 et dont il ne s'était jamais 
très bien guéri, l'eût rendu extrêmement frileux. 
Il y avait, de sa maison au pont d'Avignon, un 
chemin abrité par une colline boisée de chênes 
verts, de micocouliers et surtout d'oliviers, en 
plein midi, en plein soleil. Il l'appelait le Cagnard, 
et, même en décembre, même en janvier, il allait 

I. Souvenirs d'un vieux critique, t. YII, p. 3^0. 1886. 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. ^87 

y faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses 
articles. 

Hiver comme été cependant, la plupart de ses 
après-midi se passaient dans son salon, où il lisait 
le livre du jour et d'un crayon rapide l'annotait 
pour le mieux juger à l'occasion. Le vendredi 
seulement, laissant là livres et crayon, il recevait 
ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête 
pour la société avignonnaise, il déployait toutes 
les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autre- 
fois à Paris, on lui pouvait appliquer le mol de 
Montaigne : « Il n'est rien à quoy il semble que 
la nature l'aye plus acheminé que pour la So- 
ciété. )) 

Les autres jours de la semaine, d'ailleurs, les 
visiteurs n'étaient pas rares, et pas n'était 
besoin qu'ils portassent un nom connu dans le 
monde ou dans les lettres, pour qu'ils fussent 
assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse 
à l'un de ceux qui l'ont vu alors le plus souvent et 
de plus près le soin de nous dire ce qu'était Pont- 
martin dans ce salon des Angles, où il avait désor- 
mais renfermé sa vie : 

... Dès qu'on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée 
de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile 
de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet 
œil souriant presque avec gratitude : Soyez le bienvenu. Il 
jetait le livre commencé, semblant dire : A demain les 
affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans 
son grand fauteuil adossé au mur et au coin delà cheminée. 
Il affectionnait cette place, d'où son œil pouvait embrasser 
le parc merveilleux (jui se déroulait sous ses fenêtres, les 



438 ARMAND DE PONTMARTIN. 

vertes pelouses baignées par l'ombre des marronniers sécu- 
laires. Peu à peu la conversation s'engageait à bâtons 
rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une 
pierre dans les touffes que l'on rencontre. C'était l'événe- 
ment du jour, l'actualité, une anecdote du temps jadis à 
propos d'un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis 
la conversation s'élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs 
par des méandres capricieux, par des chemins détournés, 
s'arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait 
d'esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s'en- 
fonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, 
d'où l'on pouvait voir dévastes horizons. L'éminent écrivain 
jugeait alors d'un mot ou d'un aperçu une œuvre, un auteur, 
une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d'un 
trait, sans la moindre pédanterie. Car Arrriand de Pontmar- 
tin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la cau- 
serie les grâces naturelles de son esprit si fin et si prime- 
sautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa 
mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans 
un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les 
illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n'eût 
pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus 
faits qu'il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé 
lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons 
qu'il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était 
bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d'un fil aussi 
solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocra- 
tique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C'était, 
en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajou- 
tait plus de charmes à la séduction qu'il exerçait sur l'es- 
prit de son interlocuteur, c'est qu'on n'y apercevait pas 
la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute natu- 
relle et sans le moindre eflort ^ 



I. M. Eilme Catle, docteur en médecine à Avignon. Bulletin de 
l'Association amicale des anciens élèves île l'Ecole libre Saint-Joseph 
d'Acignon. Juin 1890. 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. '|39 

Longue serait la liste des visiteurs, des amis, 
pour qui c'était une fête de faire le pèlerinage des 
Angles. 

L'évêque de Nîmes, M^' Besson, lui-même écri- 
vain très distingué*, était particulièrement fier de 
son diocésain ; toutes les fois que s'offrait à lui l'oc- 
casion de l'aller voir, il était heureux de la saisir. 
Quand Pontmartin avait 1 honneur de recevoir son 
évêque. il ne manquait jamais de me l'écrire et de 
m'associer — de loin — à sa joie. Elle était com- 
plète lorsqu'il pouvait faire asseoir à sa table, le 
même jour, M^' Besson et son vieil ami Léopold de 
Gaillard. 

Par une heureuse fortune pour Pontmartin. en 
même temps qu il abandonnait définitivement 
Paris, M. de Gaillard renonçait également à la 
capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démis- 
sion de conseiller d'Etat et venait habiter son châ- 
teau de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quel- 
ques lieues seulement des Angles. Si les deux 



I. François-Nicolas-Xavicr-Louis Besson (1821-1888), évêque de 
Nîmes de 187.") à 1888. Ses Serinons, Conférences, Panéfjyriqnes et 
Oraisons funèbres ne l'ormcnt pas moins de quinze volumes. On lui 
doit en outre la Vie de Me' Cari, évêque do Nîmes, la Vie de 
M. l'abbé Besson, ancien secrétaire général des Allaircs ecclésias- 
tiques, Montalentbert en Franche-Comté, la Vie du Cardinal Mathieu, 
\a Vie de M^' Paulinier, arciievêque de Hesançon, etc., etc. Sur 
Me' Besson, \oir Nouveaux Samedis, tome X\, et Souvenirs d'un 
vieux critique, tomes III «t VlTf. — M^' Besson avait succédé sur le 
siège de Nimes à M»' Plantier, évêque de i8J5 à 1875, qui avait, 
lui aussi, comblé Pontmartin de prévenances et de marques de 
vraie amitié, et en qui lautcur des Samedis saluait un causeur en- 
core plus remarquable que l'orateur et l'écrivain. 



44o ARMAND DE PONTMARTI>. 

amis, retenus chez eux par des occupations di- 
verses, n'allaient guère qu'une fois ou deux par an 
l'un chez l'autre, dans l'intervalle de ces visites, 
que de bonnes rencontres à Avignon ! Une ou deux 
fois au moins chaque mois, jusqu'à la fin de 1887, 
époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint 
trop grande, on se donnait rendez-vous à Y Hôtel de 
l'Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces « rendez- 
vous de l'omelette », ajoutez des lettres sans nom- 
bre, si bien qu'en réalité leur amitié ne connais- 
pas l'absence . 

Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à 
Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes 
habituels du salon des Angles? Je n'en veux citer 
que quelques-uns, parmi les plus fidèles : le doc- 
teur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et 
un érudit (ceci n'est point un pléonasme), le bon 
poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Cou- 
londres, ancien magistrat, homme grave, spirituel 
et savant, M. François Seguin, imprimeur et direc- 
teur de l'Ln/on de Vaucluse, pour lequel Pontmar- 
tin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait 
une particulière sympathie, en raison surtout de sa 
fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, 
on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux 
siècles que les Seguin pratiquent l'art de Guttem- 
berg, et toujours pour en faire un usage bon et 
sain. 

Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, 
Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à 
évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeu- 



LES A>GLES. MES MEMOIRES. Vn 

liesse, et surtout ces deux dernières années de la 
Restauration, dont rien n'égala jamais la douceur 
et l'éclat. Il se reporte par la pensée à ses prome- 
nades sous les arbres du Luxembourg ou sous les 
galeries de l'Odéon, aux leçons de Villemain ou 
de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 
1829, où il alla, avec un de ses camarades de 
collège, entendre Guillaume Tell à l'Opéra. Il 
revoit le rideau qui se lève sur le chœur Quel jour 
serein pour nous s'apprèle! Il croit entendre encore 
l'exquise romance du pêcheur, Accours dans ma 
nacelle! puis le foudroyant appel de Guillaume : 
Reliante et Vllehélie pleure sa liberté'. Et le len- 
demain, il écrit : 

Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit 
ans. Depuis longues années, je n'entends plus d'autre 
musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais 
souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l'àme se détache 
des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, 
j'évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fau- 
teuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces 
airs, ces daos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On 
me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créa- 
lions pathétiques ou riantes, tragiques ou boulTonnos, mais 
toujours mélodieuses, de Kossini, de ses émules et de ses 
meilleurs disciples : Sémiramide et Desdemona, Ninetta et 
Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, EdgarJo 
et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et 
Robert, Valenline et Raoul. Fidès et Sclika: et, avec eux, 
leurs interprètes, Rubini et Lablache, Konconi et Mario, 
Tamburini et Julia Grisi, M"" Malihran et sa sœur Pauline 
Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était helle, les 
auditoires n'étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célé- 
brités de l'élégance, de l'art, de la jioésie, du théâtre, du 



^2 ARMAND DE PONTMARTIN. 

blason, de la richesse? Dans quelle nécropole faul-il les 
chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des 
suaires ; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des 
spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont 
des ombres. C'est à peine si les petites-filles savent les noms 
de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et 
les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent 
battre les cœurs des dandys les plus éblouissants, des plus 
brillants officiers de la garde royale et de l'armée, et qui 
constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où 
sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de 
leurs colliers? vanité! ô néant! C'est triste; ce serait lugu- 
bre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne 
récitait un Pater et un Ave, si, après ces litanies mondaines, 
on ne répétait les véritables : « Rosa mjsiica.' Rose mystique, 
qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais ! Stella matu- 
tina ! Étoile du matin, d'un matin qui n'aura pas de soir, 
d'un jour qui n'aura pas de nuit ' ! » 



II 



Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se 
retira ainsi aux Angles. L'âge est venu, mais non 
la paresse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit : 
Invisa primum desidia posiremô amatur. Avec une 
régularité plus grande encore que par le passé, 
il enverra à la Gazette de France sa causerie heb- 
domadaire. S'il lui arrive parfois d'avoir une heure 
de découragement, ce ne sont pas seulement ses 
amis les plus anciens, ses Aieux coreligionnaires 
et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui deman- 

I. Article du \i octobre 1887. — Souvenirs d'un vieux critique 
t. X, p. 278. 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. 'i'(3 

(lent de ne pas interrompre ses Semaines litté- 
raires; c'est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit : «Non, 
vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, 
bien souvent politique de la Gazette, où vous vous 
honorez si grandement par le talent, la vivacité et 
la sincérité de Tesprit. l'originalité souvent fami- 
lière, toujours spirituelle'. » El Cuvillier-Fleury 
ajoutait, à propos d'un article de Pontmartln en 
réponse à une attaque de M. Emile Zola - : « A ous 
avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû 
faire sortir toutes ses grilTes, suavitei- in modo, Jor- 
iiier in re. Voilà le Figaro qui vous complimente 
après vous avoir immolé. C'est le Capitole après 
la Roche ïarpéienne. N'importe, j aime mieux cela. 

1. Lellrc du 12 janvier 1881. 

2. I^'article de M. Emile Zola avait paru dans le Figaro du 27 dé- 
cembre 1880, sous ce titre : MONSIEUR LE COMTE. Yovez la 
réponse de Pontmartin au tome I des Souvenirs d'un vieux critique, 
p. 355 et sui\anlos. J'en détache seulonienl ces lignes, où il répond 
au Iriompliant auteur de Xaïui qui le raillait d'être « un vaincu ». 

« Oui, vous êtes lui vaincpieur ; moi, je suis un vaincu, >aincu 
depuis cinquante ans, et je m'en lais gloire ; vaincu, avec la justice, 
avec la vérité, avec le droit, avec l'honneur, avec la lumière, avec 
la liberté, a\cc l'Alsace, a\ cela Lorraine, a\ec la l'Vance ; — je nedis 
pas avec la Ueligion, plus victorieuse dans ses défaites (jue dan^ ses 
triomphes; \aincu en bien bonne compagnie, avec les nobles femmes 
condamnées à l'amende pour avoir protesté contre des eflraclions 
sacrilèges; ^aincu avec les ordres religieux que l'on disperse, avec 
les sœurs de Saint-Vincent-de-Paid que l'on expulse, avec les images 
sacrées que l'on déchire ou que l'on décroche, avec les Frères de 
la doctrine chrétienne que les médecins les moins dévols saluaient 
comme des héros pendant le siège et la guerre ; vaincu avec les 
zouaves de Lamoricière et les zouaves de Charettc, avec tout ce 
qu'il j a, dans notre nialheureuv pa\s, d'honnête, de lovai, de géné- 
reux, d'élo(pienl, d'iiiuslre, de libéral, d(; fidèle aux lois immor- 
telles du beau, du vrai et du bien ! » 



44'4 ARMAND DE PO>TMARTI>. 

On VOUS a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré 
cette grande possession que vous avez montrée de 
vous-même. On attendait ^e vous un éreintement 
de première grandeur ; Vous avez préféré un enter- 
rement de première classe. » 

C'est précisément parce que la Gazette de France 
était une tribune politique, ainsi que l'écrivait 
Guvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, 
ne voulait pas la déserter. Il combat la République 
depuis le jour où elle est née; il la combattra 
jusqu'à la fin. 11 continuera donc de parler encore 
littérature, roman, poésie, mais à la condition de 
terminer cliacun de ses articles par un mot, par 
un cri, toujours le même : Delenda est res... pu- 
nica. Même quand la République se présente sous 
des apparences modérées, il refuse d'être dupe; 
ni la houlette et la panetière, dont parfois elle 
s'affuble, ne le trompent, et sous le déguisement 
de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le syco- 
phante. Quand des Religieux , comme le Père 
Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralHement 
et annoncent le prochain avènement d'une Répu- 
blique chrétienne, il leur répond : 

C'est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, 
contresigné par M. de La Palice, mais c'est un rêve. La 
République ressemble à ces vins frelatés qui s'aigrissent en 
vieillissant... L'expérience prouve que la République est 
forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer 
vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radica- 
lisme et le jacobinisme. Je me souviens d'une très amu- 
sante pièce de M. Labiche, ov'i Hyacinthe jouait le rôle d'un 
fabricant de bougies de l'Aurore boréale. On lui faisait 



LES ANGLES. MES >[ÉM0IRES. 'l'i") 

observer que ses bougies coulaient et n'éclairaient pas. — 
(( Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répli(juait-il avec 
un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de V Aurore 
boréale. » — Si la République pouvait se fixer dans un 
programme d'amabilité, d'honnêteté, de modération, 
d'équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait 
pas la République'. 

De telles pages, on en rencontre à cha([ue 
instant dans les Causeries de Pontmartin. et c est 
pourquoi, bien loin d'avoir vieillli , elles sont 
plus actuelles que jamais. 

De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, 
et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillisse- 
ment d'esprit et de talent, ne pouvaient croire 
qu'il eût définitivement renoncé à toute idée de 
retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu'il 
m'arrivait d'y aller, je le suppliais de venir m'y 
rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses 
étaient toujours négatives. Telle, par exemple, 
cette lettre du ai avril 1880 : 

.,. Je n'ai pas le courage de me décider. Tout à l'heure, 
je me promenais seul dans mon allée de marronniers où 
je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais le pour 
et le contre de ce voyage : d'un côté, le plaisir de rentrer 
un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques 
figures amies, de m'asseoir dans un fauteuil dorchcslre du 
Théâtre-Français, de faire quehiues visites au Salon, dont 
je ne rends plus compte; de l'autre, la nuit en chemin de 
fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme on 
1S77, la difficulté de se procurer tous ces petits détails de 

1. Souvenirs d'un l'ieux critùjue, t. V. [i. 230. i88/|. 



446 ARMAND DE PONTMARTIN. 

bien-être et de chez sol, dont on ne s'aperçoit que quand 
ils vous manquent. J'étais exactement comme l'âne de 
Buridan entre deux bottes de cbardons d'égale grosseur. 
Tout à coup, j'ai entendu le premier rossignol de l'année, 
qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif 
d'érables; ce n'est rien, et pourtant le gazouillement de ce 
petit oiseau m'a presque décidé au parti le plus sage, c'est-à- 
dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu'un 
poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un 
sonnet presque sans défauts ? Mais la poésie, c'est la jeunesse; 
la jeunesse, c'est le vrai printemps; ce rossignol, dont j'ai 
probablement entendu chanter les ancêtres les plus loin- 
tains, n'avait pour moi que le charme mélancolique d'un 
fugitif retour au passé ' . 

L'année suivante, je revenais à la charge, mais 
sans plus de succès. Il me répondait, le 7 no- 
vembre 1881 : (( Vous me demandez si je n'ai pas 
idée d'aller à Paris au mois de décembre. Hélas! 
j ai l'idée contraire. Il ne faut pas que la surabon- 
dance de mes écritures vous fasse illusion sur mon 
âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien 
froid ou bien humide, avec des jours bien courts, 
des rues bien boueuses et des boulevards bien 
bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m'en- 
gage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l'auteur 
d'Orphée aux En/ers, le boule vardier par excellence, 
m'écrivant pour me remercier d'un article, ajoutait 
récemment : « Ne venez pas à Paris ! Vous ne le 
reconnaîtriez pas. Il n'est plus digne de vous. » 

I. Cfltc lettre n'est pas de la main d'Armand de Pontmarlin ; 
elle l'ut dictée par lui à son fils. Il en sera de même, à partir de ce 
moment, pour la plupart des lettres qu'il m'adressera. 



LES ANGLES. MES ^FEMOIRES. ','47 

S'il 7ie va plus à Paris, il y enverra du moins 
ses volumes, à raison de deux par an. En 1879. il 
publia la dix-septième et la dix-huilième série des 
Nouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la 
vingtième. 

Ce tome XX des Nouveaux Samedis n'était rien 
moins que le vingt-neuvième volume des Causeries. 
(( Si nous adoptions un nouveau titre .'^ » lui écrivit 
son éditeur. M. Calmann-Lévy. Ponlmartin, lésh- 
renient piqué, proposa, un peu «6 irato : Souvenirs 
posthumes, ou Causeries posthumes. Au fond, 
M. Calmann-Lévy avait raison, et, d'un commun 
accord, on adopta, pour les séries futures, le titre 
de Souvenirs d'un vieux critique. 

Le premier volume des Souvenirs parut au mois 
de juillet i88t, avec cette dédicace : 

A 

MA CHÈRE FILLE 

JEANNE d'hONORATI 

VICOMTESSE HENRI DE PONTArAUTlN 

HOMMAGE 

DE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE 

A. DE PONTMARTIN. 

Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril 
précédent. En me l'annonçant, le iG avril, il ter- 
minait ainsi sa lettre : « Je vous embrasse de cœur 
dans toute l'eflusion d'une honnête joie. » 



i48 ARMAND DE PONTMARTIN. 



III 



Bien des fois, je l'avais engagé à écrire ses Mé- 
moires. Il me répondait que ses vrais Mémoires, 
les seuls qu'il pût avoir la prétention de publier, il 
les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel 
était aussi, du reste, l'avis de Cuvillier-Fleury,qui, 
dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait : « Vos 
feuilletons prennent figure de mémoires « pour ser- 
vir à l'histoire de notre temps », presque aussi 
politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de 
littérature, de souvenirs personnels et de commé- 
rages friands. On les savoure et on en garde le 
goût comme d'un mets délicatement épicé. Tout 
est là, être délicat dans un siècle qui ne l'est plus. )) 

Un jour vint cependant où, se trouvant de loi- 
sir, — c'était au mois d'août 1881, — il prit une 
belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux 
mots : MES MEMOIRES, écrivit d'un trait le pre- 
mier chapitre et l'envoya au Correspondant ' . Au 
bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait 
et conduisait le lecteur jusqu'à l'année 1882. 

Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mé- 
moires et les Confidences de nos illustres, Chateau- 
briand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand, 

I. Le premier volume des Mémoires, avec ce sous-titre : Enfance 
et Jeunesse, parut dans le Correspondant des lo et 25 seplemlirc, 
25 octobre, 25 novembre et 25 décembre i88i. 



LES ANGI.KS. MES MEMOIRES. 'l'iQ 

et il ne s'était pas fait faute de condamner chez 
eux l'abus de la personnalité, ces complaisances 
du Moi, qui les avaient conduits à entretenir le 
public de tout ce qu'ils avaient fait depuis le 
berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègle- 
ries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de 
leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc 
pas ; mais. 

Souvent la peur d'un mal entraîne dans un autre. 

Comme il est bien décidé à ne point se poser en 
héros de sa propre histoire ; comme il s'efforce de 
se dégager de toute préoccupation d'amour-propre, 
il arrive qu il s'en dégage trop. Il semble qu'il 
éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de 
diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de 
chercher seulement en lui-même les éléments d'in- 
térêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est 
ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d'assez près, 
à substituer son imagination à sa mémoire et à 
roniancer ses souvenirs. Obligé de faire le départ 
de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l'être, 
le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son 
plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant 
de pages charmantes, on la modestie la plus sin- 
cère se relève de l'esprit le plus piquant. 

Pontmartin avait terminé la préface de ce pre- 
mier volume, en disant : « Je commence, au ris- 
que, hélas! de ne jamais finir. » Ce fut seulement 
quatre ans après, en 1880, qu'il se décida à donner 

3i> 



45o ARMAND DE PONTMARTIN. 

la suite : MES MÉMOIRES. SECONDE JEb- 
NESSE\ 

Ce nouveau volume allait de 18.^2 à i845, du 
retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfer- 
mait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas 
de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1887 et 
7 839, avait très bien parlé du grand orateur'. Plus 
tard, en 1869, sans renier sa première admiration, 
il avait atténué ses louanges et élevé quelques chi- 
canes^. Cette fois, son jugement était d'une sévé- 
rité qui allait jusqu à l'injustice. D'où était venu 
ce changement? Dans ce chapitre même, avec une 
entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne 
se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis 
que de grands artistes, des écrivains célèbres, des 
hommes d'Etat plus ou moins étrangers à la cause 
royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Dela- 
roche, Berlioz, Mole, Cousin, Guizot, Villemain, 
Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des 
marques de sympathie, Berryer le traitait en in- 
connu*. Le grief était mince et ne justifiait guère 
ces représailles contre le chef du parti que lui-même 
avait si persévéramment et si noblement servi, 
contre celui que Jules Janin avait si bien défini un 
jour : (( Cet admirable et charmant Berryer\ » 
Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse et 

1 . Ce second vohmic parut dans le Correspondant des 35 novem- 
bre, lo et 25 décembre i885, lo janvier, lo cl aS février 1886. 
a. Voir ci-dessus, cbapitre IV, p. 82, et chapitre V, p. 98. 

3. Voir ci-dessus chapitre XII, p. 3i2. 

4. Mes Mémoires, t. II, p. 218. 

5. Correspondance de Jtdes Janin, j). 265. 



LES ANGLES. MHS MEMOIRES. d5l 

ma désapprobation. Je le suppliai de ne pas repro- 
duire dans le volume les pages publiées dans le Cor- 
respondant^, ou tout au moins de les modifier. 11 
me le promit. A quelques jours de là, parut une 
réplique de M. Charles de Lacombe- ; elle eut 
pour résultat de décider Pontmartin à maintenir 
son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, 
d'une note ainsi conçue : 

Cédant aux instances de mon ami Kdmond Biré, j'allais 
retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le 
dorrespoihlanl a publié le beau travail de mon éminent con- 
frère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce tra- 
vail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récils, 
paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui 
jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre les- 
quels il proteste. 11 aurait trop l'air de s'agiter dans le vide. . . 
J'ajoute cjue, bien difTérent des plaideurs ordinaires, je 
désire avoir tort. 

Il avait tort très certainement. Encore un peu 
de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son 
erreur avec une générosité de cœur, avec une 
noblesse dame, qui ne laisseront rien subsister de 
la faute commise. En 1888, rendant compte, pré- 
cisément dans le (Correspondant^, d'un livre oii 
j'avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces 
quelques lignes : 

Le cœur! l'âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu'il 
traitât à la tribune de la Chambre une question d'honneur 
ou d'intérêt national, soit qu'il plaidât un procès politi(|ue, 

I. I^ivraison du .tl) dcc ciiihit' iS8."). 

?.. t)aiis le Corri'spondnnl du lo jamicr 1886. 

'i. Le Corrrspoiiilant du 10 septembre 1888. 



452 ARMAND DE PONTMARTIN. 

soit que, devant la cour d'assises, il se fil le défenseur d'ac- 
cusés dont la têle était en jeu? Le cœur, l'âme, la convic- 
tion, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent 
faire de la parole humaine, non pas un instrument mer- 
veilleux sous les doigts magiques d'un Thalberg ou d'un 
Paganini, mais l'expression d'un sentiment supérieur à 
toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation 
divine! Na-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de 
s'écrier : « Eh mon Dieu! on parle de fascination, de 
talent... Savez-vous ce que c'est que le talent pour un hon- 
nête homme? C'est d'étudier, c'est de sentir, c'est d'expri- 
mer avec vérité ce qu'il a dans son cœur... Quand on sait 
rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a 
du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la 
vérité dont on est convaincu. » 

Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma 
part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit 
l'occasion de faire amende honorable à une illustre 
mémoire ; de réparer les malencontreuses chicanes que 
m'avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujour- 
d'hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon 
de soleil. Eh! n'est-ce pas le soleil ou plutôt l'immortelle 
lumière qui se lève lorsque toutes les autres s'éteignent ' ? 

La rédaction de ses deux volumes de Mémoires 
n'avait pas interrompu ses Semaines littéraires. 
De 1881 à 1887, il publia huit volumes des Sou- 
venirs (Vuii vieux critique. Il allait être bientôt octo- 
génaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient 
pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison 
de dire en 1879 : « T ^^«•^•'i^ ne le deviendra jamais ! 
Ce n'est pas fait pour lui... » Ses lecteurs étaient 
surpris autant que charmés de cette jeunesse sans 

I. Derniers Samedis, t. 11 [. n. ."),"). 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. 'j53 

cesse renouvelée. Cuvillicr-Fleury lui c'crivait, le 
3o mai i883 : « J'envie de plus en plus, quoique 
j'en profite tous les huit jours, cette jeunesse per- 
sistante de votre plume dont vos adversaires vous 
savent sans doute moins de gré... » 

Un autre académicien, M. Camille Jlousset, 
l'historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 
7 avril i885 : « Comment faites-vous, admirable 
magicien, pour rester toujours aussi jeune. '^ En 
vérité, votre plume n'a jamais été plus vive, plus 
alerte, plus gracieuse et, dans l'occasion, plus 
acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné 
au diable ; mais à coup sûr, vous lui avez arraché 
le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j'applau- 
dis à votre l)onne fortune qui devient celle de vos 
lecteurs. » — 11 lui écrira encore, le 1 5 juillet 1889 : 
« Vos deux articles sont magnifiques, pleins de 
choses, pleins d'idées, surtout pleins de cœur. 
Quelle variété ! quelle verve ! quel entrain ! quelle 
jeunesse ! » 



IV 



« J'ai commencé ce matin l'article numéro 
mille \ auquel je désespérais d'atteindre; après 
quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou con- 
tinuer mon radotage sénile... » Ainsi m'écrivait 

I. [>(j miinéro /««//("«les Saincilisilc la Gn:i'tlc de France, ^iii eux- 
luùiiies l'aisaicnt suite aux Semaines litlérairt-s «le V Assemblée natio- 
nale, du Speclaleur et fie VLnion. 



^54 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Pontmartin, le 3i janvier 1887. Comme il était 
toujours en avance à la Gazette, l'article ne fut 
publié que le dimanche q.I\ avril ^ Il s'était amusé 
à en disposer ainsi len-tête : 

M 
1,000 Mille 

J'ai mis dans le mille. 

(Pomadour. — Eugène Labiche. — 29 degrés à l'ombre.) 

Le jour même où paraissait le millième article, 
l'Ermite des Angles voyait entrer dans son salon 
deux rédacteurs de la Gazette de France, M. Louis 
de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, 
au nom de M. Gustave Janicot et de son 
journal, lui offrir un encrier d'honneur. MM. de 
La Roque et Poussel s'étaient adjoint, pour rem- 
plir leur mission, deux vieux amis du vieux cri- 
tique, le poète Roumanille^ et M. Augustin Can- 

1. Il avail pour sujet la jniblicalion de M"' Charles Lcnorniant : 
Le temps passé. Mélamjes de Critique littéraire et de Morale par M. et 
M""" Gui:ot. Pontmartin ne l'a pas recueilli dans ses volumes de 
Causeries. 

2. Joseph RouMANiLLE (1818-1891), ne à Sainl-liémj de Provence 
d'une lamille de jardiniers, mort libraire à xV^ignon. Catholique 
et royaliste, il a publié, sous la seconile République, en langue 
provençale, de merveilleux dialogues en prose pour la défense re- 
ligieuse et sociale, le Choléra, les Clubs, un Rouge et un Blanc, les Par- 
tageux,laFéri(joulo[c'esl-k-d\re\e thjm, emblème du parti rouge), les 
Prêtres, etc. Plus tard, sous la troisième République, il a l'ail, dans 
le même genre, les Enterre-Chiens; l'apostolat est resté identique; 
mais la verve a baissé. A la même époque que les premiers dialo- 
gues appartiennent les [)oésies, les Marguerites, les Songeuses, la 
Part du bon Dieu, les Fleurs de songe, et aussi ua recueil de Noëls, 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. 455 

ion ', l'un des plus anciens journalistes de province. 

En termes émus, M. de La Roque exprima les 
sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs 
envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq 
ans, n'avait pas cessé de donnera tous l'exemple du 
travail; qui, depuis un quart de siècle, avait tou- 
jours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l'hon- 
neur. (( C'est l'amitié, dit-il en terminant, qui, en 
ce jour, rend hommage au talent, au caractère et 
à la fidélité. » 

Ponlmartin remercia par de touchantes paroles ; 
puis, tout émerveillé, lui, l'infatigable écrivain que 
l'encre avait si souvent grisé, il se prit à contem- 
pler, avec une joie d'enfant, le magnifique encrier 
qui allait être désormais le sien. 

œuvres cxquisos de senlinient, simples de forme, el qui conservent 
absolument la note populaire, quoique l'auteur soit un ^rai lettré 
et même un humaniste. 

I. Augustin Camion (1829-1888), né el mort à \vignon, n'a 
guère vécu ailleurs et se serait senti dépaysé partout, saul'dans les 
deu\ Romes, celle du Rliône et celle du Tibre. Il était le principal 
rédacteur de l'Union de Vawluse. Son instruction était grande en 
toutes choses, mais, en histoire locale, elle était prodigieuse. Il 
a^'ait décluHré et classé tous les manuscrits de la région. Sa -xerve 
était à la hauteur de sa science, et queUiuel'ois même elle lui nui- 
sait : on l'accusait, à l'occasion, d'avoir inventé ce qu'il avait véri- 
iablemcnl découvert. Catholique ardent, liturgiste consommé, sa 
piété très italienne n'excluait pas une grande liberté de langage 
quand il s'agissait de juger les évêques et les curés dans leurs rap- 
ports avec le pouvoir civil. En sonuiie, personnage très intéressant, 
el peut-être encore plus amusant. Il avait le mérite de conserver 
une inaltérabli" gaieté au milieu d'une existence (jui n'était qu'une 
lutte contre la pau\relé. l'eu d'Injuniies ont plus honoré (pie lui, 
par son talent, son désintéressement et sa (idélité, la presse monar- 
chique de j>ro\ ince. 



45t) ARMAND DE POTS T M A R T I> . 

Le sujet allégorique de celte belle pièce, en 
argent ciselé, représente une urne renversée sur 
laquelle s'appuient deux Amours et d'où s échappe 
une nappe d eau coulant dans une vasque, ornée 
de deux cartouches style Louis XY. Sur celui de 
droite, on lit l'inscription suivante : « La Gazette 
de France à Pontmartin, q,\ avril 1887 », et sur 
celui de gauche se trouvent gravées les armoiries 
de sa famille, qui sont : d'azur à une porte cou- 
lissée et renversée d'aryent, mouvante du côté droit 
de Vécu et accompagnée d'un lion d'or armé, lam- 
passé et couronné de gueules. 

Cette fête du Millième avait eu un caractère 
intime. Dans les départements de la région du Sud- 
Est, où l'écrivain comptait tant d'admirateurs et 
d'amis, on décida de faire en son honneur une ma- 
nifestation d'un caractère plus général et qui serait, 
d'ailleurs, exclusivement littéraire. h'Lnion de Vau- 
cluseei les principales feuilles du Midi ouvrirent une 
souscription dont les fonds devaient être consacrés 
à l'exécution de deux bustes de M. de Pontmartin : 
l'un, en marbre, qui lui serait offert; l'autre, en 
bronze, qui serait placé dans le Musée d'Avignon. 

Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes 
qui combattaient les opinions de l'auteur des Same- 
dis, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre : les 
ISoces d'or de M. de Ponfinai'tin, Francisque Sarcey 
rendit un complet hommage à son caractère et à 
son talent. « Ce n'est pas peu de chose, écrivait-il, 
d'avoir durant tant d'années dirigé l'opinion d'une 
foule d'honnêtes gens, d'avoir toujours témoigné 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. 457 

d'une justice, au moins relative, même envers des 
adversaires, d'avoir toujours respecté sa plume, 
aimé les lettres, et de se trouver encore, à 1 âge où 
Ion a depuis longtemps pris sa retraite, à la tète 
du mouvement, entouré de la considération et de 
la sympathie universelles. » 

En publiant, le oi juillet 1887, ^^ première 
liste de souscription, Yinion de Vaucluse la faisait 
précéder de la lettre suivante, écrite au nom de 
M-' \igne, archevêque d'Avignon : 

Cher monsieur, 

M*^' l'archevêque me confie l'agréable mission de vous 
transmettre sa souscription au buste de noire clier et 
illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, 
et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu 
l'inspiration et pris l'initiative d'élever un monument à la 
gloire de notre éminent critique. 

Cet hommage ne s'adresse pas seulement à l'écrivain 
distingué dont l'incomparable talent a jeté un si vif éclat 
sur la littérature française, mais encore à l'homme de 
caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les 
grandes et saintes causes, n'a jamais cherché le succès que 
dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien 
et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont 
tant d'autres abusent, et que sa plume éloquente et venge- 
resse flétrissait hier encore avec une si énergique indigna- 
tion. A ce litre, votre entreprise doit trouver de l'écho dans 
toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et 
je lui souhaite un plein succès. 

N euillez agréer, cher monsieur, l'assurance de mes sen- 
timents bien respectueux et dévoués. 

L. Plalti>, 

Vic.-gén., se<r. de M^' l'archevêque d'Avignon. 



558 ARMAND DE POIN TM AR T IN. 

Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre 
de 58o. Les fonds versés s'élevèrent à G 768 fr. 25, 
somme qui dépassait de beaucoup celle demandée 
par le sculpteur. 

Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de 
France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient 
de hauts dignitaires de l'Eglise, des académiciens, 
des notabilités de tout genre, et, auprès des prin- 
cipaux représentants de l'aristocratie, des commer- 
çants et des industriels, des ouvriers de la ville et 
de la campagne. 

On trouvera plus loin' les noms de tous les 
souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les 
autres dans l'ombre, serait mal répondre au sen- 
timent éprouvé par Pontmartin : les témoignages 
de sympathie auxquels il se montra le plus sen- 
sible furent ceux qui lui venaient des petits et des 
humbles. 

Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur 
cotisation d'une lettre d'envoi ; plusieurs de ces 
lettres méritent d'être reproduites. 

M.^'' de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait 
suivre son offrande de ces lignes : 

Bien faible tribut des constantes sympathies de l'évêque 
de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors 
concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les 
styles, hormis les styles académique et ennuyeux. 

M. de Belcastel, l'ancien et vaillant député de 

I. Voir V Appendice, à la fin du volume. 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. 409 

la Haute-Garonne à l'Assemblée nationale de 1871 , 
écrivait : 

N'étant pas à Toulouse lorsque le Messager de cette ville 
a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand 
écrivain, Armand de Pontmartin, je n'ai pas eu l'occasion 
d'v prendre part. Mais j'aurais un trop vif regret de ne pas 
m'inscrirc au nombre des admirateurs de ce beau talent, 
qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la 
force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois... 

Voici quelques lettres d'académiciens. 
De M. Edmond Housse : 

Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux 
qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie 
est un bel exemple de probité littéraire : et son œuvre 
atteste, avec le talent de l'écrivain, le courage de l'homme 
et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste 
hommage à tous les témoignages d'estime et de respect dont 
les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de 
bien. 

De M. Désiré Nisard : 

Je m'associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le 
projet d'offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre 
comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si 
verte et si féconde, au caractère si honorable de l'illustre 
écrivain. 

De M. Emile OUivier : 

Monsieur, j'éprouve pour la personne de Pontmartin une 
sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu'elle date des 
réunions de 18^9, chez Joseph d'Orligue. J'admire son 
tatent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé 
de poésie et, à l'occasion, vibrant d'élocpience, et dans lequel 
la pointe malicieuse n'est (|ue la bonne humeur d'un esprit 



4Co ARMAND DE PONTMARTIN. 

sain, ou la mise en relief du bon sens, et non l'échappée 
d'une âme maligne. 

J'aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères 
à l'Académie. C'est vous dire que j'approuve fort la sous- 
cription dont vous avez pris l'initiative, et que je m'y associe 
avec empressement. 

Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une 
Académie, écrivait de Maillane : 

GLORI A PONTMARTIN! 

Pontmartin, — et ce n'était pas l'un de ses 
moindres titres d'honneur, — avait toujours 
défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le 
Père Victor Delaporte \ le poète des Récits et 
Légendes, à défaut d'autre obole, lui envoya ce 
sonnet : 

A l'encrier des I ooo articles 

Encrier idéal, source de maint volume, 
Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur. 
Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume, 
Laisse couler à flots son esprit et son cœur. 

Tu bouillonnes toujours et tu n'as point d'écume ; 
Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur. 
Puise en ta profondeur claire et sans amertume 
Son style ferme et franc — malin, mais non moqueur. 

I. Le P. Victor Delaporte, nû lo 6 novembre i8^G à Sainl- 
Vandrille (Orne). Ses deux volumes de Récits et légendes ont eu 
onze éditions. Une troisième série, .1 travers les âges, a obtenu un 
égal succès. On lui doit aussi des drames en vers, Loc'h Maria 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. ^6l 

Sous ses doigts l'encre tombe en gouttes de lumière, 
Faisant éclore au jour toute fleur printanière, 
Reflétant à la fois l'or et l'azur du ciel ; 

Qu'on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire. 
Pour éloge, ou devise unique dans l'histoire : 
Cinquanle ans de critique ! et... pas un jour de fiel. 

Le vieux critique pouvait être fier de ces témoi- 
gnages de sympathie. Il en fut surtout très heu- 
reux, et. pour remercier les souscripteurs, il 
adressa la lettre suivante au Directeur de la Gazette 
de France : 

Mon cher ami, 

Au moment où va se clore une souscription pour laquelle 
j'avais redouté un four, avec d'autant plus de vraisemblance 
que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, 
et qu'avant d'être fondu en bronze, je fondais en sueur, 
j'ai recours à la Gazette de France pour adresser mes remer- 
ciements à qui de droit. 

A vous d'abord, et à la Gazette. On prétend que le conte- 
nant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, c'a été 
le contraire. Le buste était contenu dans l'encrier. C'est 
l'encrier qui a donné à mes amis de Provence l'idée dont ils 
ont poursuivi l'exécution avec un merveilleux entrain. 

A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante 
où (7 lançait l'ajfaire. a prouvé que l'amitié ressemblait à nos 
vins de France, d'autant plus généreux qu'ils sont moins 
jeunes. 

Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patrio- 

Sainl Louis, Totbiac, Pour l'Hoiiiicur, Palrin, etc., ainsi que plusieurs 
volumes de critique littéraire : Du Merveilleux dans la litk'ratrue 
française sous le rèr/ne de Louis XIV ; L' Arl poéliiiue de Boileau, com- 
menté |)ar Boileau et ses conl<iii|)or;iiu-i; les Eludes et Causeries lit- 
téraires, etc. 



Ali2 ARMAND DE PONT MARTIN. 

tlsme, son âme essenliellement française, élèvent au niveau 
de toutes les fortunes, depuis l'exil présent jusqu'au trône 
prochain. 

A nos saints et vénérables Evêques, qui, au lieu de m'ac- 
cueillir à coups de crosse, m'ont donné leur bénédiction. 

Aux membres éminents de l'Académie française, qui ont 
voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne 
pourrais remercier dignement que si j'avais de l'esprit 
comme quatre. 

A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que 
je ne l'avais pas ruiné. 

Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en 
ma faveur les romans de M. Zola. 

A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voi- 
sins, à qui je suis obligé d'adresser l'expression collective de 
ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et 
que tous l'ont tout entière. 

Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins 
riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévoue- 
ment invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur 
leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au 
vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait 
mort, — et de persévérer. 

Si j'avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces 
témoignages doivent m'encourager à mieux faire. Mais, à 
mon âge, quel mieux peut-on demander et attendre? Un 
seul : le silence, et vous ne le voulez pas. 

Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à 
nos excellents collaborateurs. 

Armand de Pontmartin. 

Les Angles, 1 1 septembre 1887. 

Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut 
remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à 
Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut dépo- 



LES ANGLES. MES MÉMOIHES. '|l)3 

sée au Musée Calvct. ù Avignon. Lexcédcnl des 
recettes sur les dépenses ayant été de 2 109 francs, 
ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pont- 
martin, fut versé à M^'"^ Vigne pour des œuvres de 
bienfaisance. 



Rarement hommage fut plus mérité que celui 
qui venait d'être rendu à Pontmartin. 

Son œuvre critique était la plus considérable du 
siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente- 
sept volumes', que cinq autres bientôt allaient 
suivre- ; soit, en tout, quarante-deux volumes. En 
voyant ainsi, d'année en année, croître son œuvre, 
Pontmartin ne songeait nullement à répéter VExegi 
monumentiini d'Horace, mais il se croyait le droit 
de lui appliquer le ] ires acquirit ewvh de son 
cher Virgile : a Je sens, m'écrivait-il le 98 juin 1868, 
que mes volumes de Causeries littéraires gagnent. 
à se multiplier, une sorte de valeur indépendante 
de leur mérite. » 

Pendant plus d'un demi-siècle, Pontmartin a 
parlé de tous les écrivains et de tous les livres de 
son temps, non comme un bibliographe, non pas 



I. Causeries litléraires, 3 volumes; Causeries du Samedi, 3 vol.; 
Semaines litléraires, 3 vol.; Nouveaux Samedis, aovol.; Souvenirs d'un 
vieux critique, 8 volumes. 

■A. Souvenirs d'un vieux critique, tomes l\ el \ ; Derniers Samedis, 
3 volumes. 



464 ARMAND DE PONTMARTIN. 

même comme un critique de profession, mais 
comme un homme du monde, très mêlé au mou- 
vement littéraire, et qui, sans avoir l'air d'y tou- 
cher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses 
Mémoires — et à ceux du voisin. « S'il me fallait 
chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt 
des analogies, dit très hien M. Léopold de Gaillard, 
je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de 
lettres, vivant au milieu des auteurs comme l'autre 
vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, con- 
naissant tout, racontant tout par le menu, non 
certes sans malice, ni sans parti pris, ni même 
sans une certaine pointe d'aristocratie, mais avec 
la honne foi visihle de la passion, avec une verve 
infatigable, et pour ses lecteurs avec l'heureuse 
surprise d'un esprit toujours en scène, et qui n'a 
pas l'air de s'en douter ^ » 

Quarante-deux volumes d'extraits et de comptes 
rendus, c'est beaucoup, dira-t-on; j'ajoute, pour 
ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais 
les feuilletons de Pontmaitin ne sont pas des ex- 
traits ; il n'oublie jamais qu'il est un causeur, et un 
causeur, dans son salon, n'a pas un livre à la main 
et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus 
des comptes rendus, à proprement parler. Sans 
doute il a lu avec soin l'ouvrage dont il veut entre- 
tenir ceux qui l'écoutent ; mais, sa lecture faite et 
le volume fermé, il ne l'analyse pas, ou très rare- 
ment ; il en prend texte seulement pour développer 

1. Notice svir Armaml de IVnilmartiii, en tète îles Kpisorlcs litté- 
raires. 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. 465 

à son tour les idées que le sujet lui suggère. L'au- 
teur lui a fourni le libretto, il se charge d'écrire 
la musique. 

Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout 
lorsqu'il lui faut parler d'un roman, de le reprendre 
en sous-œuvre et d'ajouter au canevas des brode- 
ries nouvelles ! A propos du roman par lettres de 
M""" Caro — \ouvelles amours de Hevmami et de 
Dorothée, — il écrit : « J'en veux à l'auteur d'avoir 
manqué un délicieux sujet, oii nos patriotiques 
rancunes auraient pu rencontrer un commence- 
ment de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, 
comment elle aurait du le traiter. » Et, en un tour 
de main, l'auteur et son roman se trouvent re- 
faits'. 

La Veuve est un des meilleurs récits d'Octave 
Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. 
Les dernières pages cependant n'ont pas laissé de 
le choquer. Un autre critique se fiit borné à don- 
ner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera 
mieux; il propose une variante, il imagine un 
autre dénouement ■. 

Dans un de ses premiers romans, Mensonges, 
Paul Bourget avait développé avec succès toutes 
les délicatesses, toutes les subtilités de l'analyse 
psychologique ; mais il y avait mêlé des peintures 
sensuelles, des pages où la psychologie se faisait 
plastique. Et Pontmartin de se demander : « Efait- 
il donc impossible d'écrire un roman complète- 

I. Nouveaux Samedis, t. IX, p. 317. 

3. Souvenirs d'un vieux critique, l. V, p. 178. 

3o 



466 ARMAND DE PONTMARTIIV. 

ment chaste avec le sujet choisi par M. Paul 
Bourget? Essayons. » Il essaie, et à la toile du 
jeune maître il apporte d'heureuses retouches ^ 

Un autre jour, ayant à parler des Maximes de 
la vie, par M"'" la comtesse Diane -, il prend deux 
ou trois de ces maximes et il les illustre par des 
exemples, jDar deux ou trois saynètes du tour le 
plus piquant ^ 

C'est ainsi qu'avec lui la critique est souvent 
une véritable création. 

Ses confrères, même les plus justement célèbres, 
n'ont qu'un cadre, toujours le même, qui sert 
pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au 
contraire, que les cadres de Pontmartin. 

Une femme d'infiniment d'esprit, la comtesse 
de Boigne, publie en 1866 un roman — une Pas- 
sion dans le grand monde — qu'elle avait composé. . . 
en 18 16. L'article de Pontmartin revêt la forme 
d'une lettre à M. l'abbé de Féletz, à Paris, lettre 
datée du 12 janvier 181 7, et qui dut faire les 
délices du très spirituel abbé, alors rédacteur au 
Journal des Débats, en attendant l'Académie fran- 
çaise^. — A-t-il à parler d'un poète, de François 
Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie 
en vers\ A propos de la Sorcière, de Michelet, il 
nous transporte sur une des cimes du Brocken, 



1. Souvenirs d'un vieux critique, t. X, p. 197. 

2. La comtesse Diane de Beausacq. 

3. Souvenirs d'un vieux critique, t. V, p. iSa. 
4- Nouveaux Samedis, l. IV, p. 2ri. 

f). Souvcidrs d'un vieux critique, l. II, p. 29O. 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. ^67 

avec une décoration dans le genre de celle de la 
fonte des halles, de Freyschùtz, et il nous fait 
assister à un Ballet sur balai, moitié vers, moitié 
prose'. Ailleurs, à l'occasion du Lycée Condorcet 
(tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re- 
bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet 
fantastique, mais de vraies scènes de comédie ■. 
Jamais Lycée de la République ne s'était trouvé 
à pareille fête, et ce n'est pas ce jour-là qu'on 
aurait pu dire : 

L'ennui naquit un jour... de l'Université. 

Les Causeries ne renferment pas moins de neuf 
ou dix articles sur les romans de M. Zola. « Com- 
ment faites-vous, demandait-on à un vieux journa- 
liste, pour faire votre article tous les jours? Quel 
est donc votre secret ? — Mon secret est bien 
simple. 11 tient en quatre mots : dire, redire, se 
contredire. » Pontmartin, dans ses dix articles sur 
Zola, ne se répèle pas ; encore moins, se conlredil- 
il ; seulement, sur ce fond invariable, il applique 
sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos 
d'Une page d'amour, pour ébrancher, ou plutôt 
pour couper par le pied l'arbre généalogique des 
Rougon-Macquart, le cbevalier Tancrède déroule 
sur le tapis du salon l'arbre généalogique des 
Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés ^. 

1. Semaines littéraires, t. II, |). 333. 

2. Nouveaux Samedis, t. VIII, p. 33o. 

3. Nouveaux Samedis, l. WII, p. 1."),"). 



4^8 ARMAND DE PONTMAllTIN. 

C'est de la jDarodie, mais c'est aussi de la critique, 
et de la meilleure. Tantôt, il commence un élo- 
quent article sur Xana — Nana partout — par une 
désopilante fantaisie sur le naturalisme et la 
réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle 
du sabbat ^ Lne autre fois, quand M. Zola met en 
pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin 
nous raconte la première de V Assommoir sur le 
Grand-Théâtre d'Athènes, et c'est merveille de voir 
quelle exquise poésie il a su extraire de l'argot de 
Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su 
changer le tord-boyaux de Mes-Bottes en vin de 
Chypre ou de Samos". 



VI 



Bayle a dit quelque part : « Combien y a-t-il de 
gens d'esprit qui s'ennuient à la lecture d'un ou- 
vrage qui resserre leur imagination en la tenant 
toujours appliquée à un même sujet ! Qui n'aime la 
diversité? » Ceux-là ne s'ennuieront pas avec les 
Causeries de Pontmartin. Où trouA er plus de diver- 
sité.^ Diversité dans les cadres, nous venons de le 
voir, diversité aussi dans les sujets. D'habitude, les 
critiques littéraires ne parlent que des livres. Pont- 
martin parle de tout ; il a des feuilletons sur les 
théâtres et sur les grandes premières ; il en a sur 
les réceptions académiques — et ce lui est un jeu 

I. y ouveaux Samedis, t. XIX, [). 3()a. 
•i. Nouveaux Samedis, t. XX, p. i. 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. 469 

de montrer que si les immortels ont, à eux tous, 
de l'esprit comme quarante, il a. à lui seul, de 
l'esprit comme quatre. A un article de critique 
succède un article de fantaisie : après une grande 
étude sur les Misérables, de A ictor Hugo, vient 
une dramatique nouvelle intitulée le ] rai Jean 
Valjean '. A la suite de feuilletons sur les romans 
d'Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent 
d'émouvantes pages sur les Invalides du Sanc- 
tuaire', Y Orphelinat dAuteuiV et les Sœurs hospi- 
talières '. 

Les autres critiques ne s'occupaient que dos 
vers publiés à Paris. Ponlmartin s'occupe volon- 
tiers des poètes restés fidèles à leur province, et 
en particulier de ceux qui n'ont pas voulu quitter, 
pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et 
de la Durance. Roumanille . Mistral. Aubanel . 
Félix Gras. Anselme Mathieu. C'est lui qui a. dès 
i854, bien avant l'apparition de Mireille, appelé 
l'attention sur ce réveil de la littérature provençale, 
qui contraste si singulièrement avec les tendances 
générales d'une société dont le génie centralisateur 
est encore secondé par la rapidité des communi- 
cations . le mouvement des idées et l'inévitable 
abandon des mœurs, des traditions, des physiono- 
mies locales. C'est l'auteur des Causeries littéraires 
qui nous a fait connaître et aimer cet admirable 

1. Nouveaux Samedis, l. \I\. y. •>.n~. 

2. Nouveaux Samedis, t. XII, [). 1. 

3. Nouveaux Samedis, l. XVII, |>. '^71). 

4- Souvenirs (Tun vieux critique, t. VIII. p. i. 



470 ARMAND DE PONTMARTIN. 

Roumanille , dont les œuvres en prose et en vers 
ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce 
modeste qui, par ses eflbrts, sa persévérance, ses 
poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu'à 
sa mort, il est resté le centre et d'où Mistral a pu 
sortir, son poème de Miréio à la main, sûr d'avoir 
un public et un auditoire. 

Si la philosophie l'attire peu, et s'il s'obstine à 
trouver, ainsi qu'il le faisait au collège, qu'il y a 
là beaucoup de tintamarre et de brouillamini, il 
aborde volontiers, quand l'occasion lui en est 
offerte, les questions morales et religieuses. Ses 
articles sur les livres de Renan, et en particulier 
sur son volume des Apôtres^ sont d'excellents 
chapitres d'apologétique chrétienne. 

Romancier et poète, il a du goût pour l'histoire, 
— je veux dire celle de son temps et de son siècle ; 
car, de l'histoire ancienne, il n'avait guère souci. 
En politique, comme en littérature, il a des prin- 
cipes, il a un critérium, qui lui permet de bien 
juger. Jeune, il avait été un carliste intransigeant, 
et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les 
années, la leçon des événements, la connaissance 
des hommes, lui ont appris l'indulgence et lui ont 
rendu facile l'impartialité. Nul peut-être n'a mieux 
parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste 
impénitent. Ses huit articles sur les Mémoires de 
M. Guizot^ sont vraiment dignes de l'illustre 

1. Nouveaux Samedis, t. III, p. 3C7. 

2. Causeries littéraires. — Semaines littéraires. — Nouveaux Sa- 
medis. 



LES ANGLES. MES >[ÉM0IRES. \-l 

homme d'Etat. S'il est parfois obligé de le com- 
battre, il n'engage avec lui qu'un duel ii armes 
courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son 
épée. 

Pontmartin excelle encore dans ces études d'en- 
semble, dans ces portraits après décès, qu'il con- 
sacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé 
dans la politique ou dans les lettres et dont la 
tombe vient de s'ouvrir. Il aurait suffi de les réu- 
nir en un ou deux volumes, pour avoir comme une 
annexe de l'Exposition des Portraits du siècle : 
Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, 
Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond 
About, Louis de Carné, Brizeux, lleboul, Charles 
de Bernard, Jules Sandeau, M"' Dupanloup, le 
Père d'Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Jo- 
seph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, 
Jules Janin, Salvandy, ^ ilet, Saint-Marc Girardin, 
le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de 
Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, 
Charles de Rémusat, Villemain. Silvestre de 
Sacy, etc., etc. 

Mais où il excelle surtout et se montre vraiment 
original, c'est dans ce genre qui lui est propre, 
qui donne un charme si particulier à ses Souvenirs 
dun vieux criti(/ue, et qu'il a défini lui-même — 
on se le rappelle peut-être. — un genre mixte entre 
la critique, l'histoire intime, l'impression person- 
nelle et le roman '. 

1 . \ oir ci-tlcssus, page 869. 



472 ARMAIND DE POTS TM ARTIIN . 

Rien n'égale donc la variété de ces quarante- 
deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères 
comme des abeilles, qui butinaient sur tous les 
livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les 
fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épi- 
graphe ces vers de son poète préféré : 

Illx continvLÔ salins silvasque peragrant, 
Purpureosque mêlant flores , et flumina libanl 
Samma levés. Hinc nescio qua dulcedine lœtae 
Progeniem nidosque fovent; hinc arte récentes 
Exciuhml ceras, et mella tenacia fingunt^ . 

En même temps qu'une extrême variété dans 
les sujets et dans les cadres, les Causeries litté- 
raires offrent un autre caractère plus rare encore 
et plus essentiel, l'unité. Un même souffle de spi- 
ritualisme chrétien anime ces chapitres sans 
nombre, où Fauteur, toujours fidèle à lui-même, 
n'a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le 
beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la 
patrie. En publiant son dernier volume, au bas de 
la dernière page, il aurait eu le droit d'écrire : 
Qaalis ah incepfo. 

Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans 
ces Causeries .►^ Assurément non. Soit dans le 
blâme, soit dans l'éloge, Pontmartin dépasse quel- 
quefois la juste mesure. Il a ses bëtes noires : tel, 
par exemple, Barbey d'Aurevilly, pour lequel il se 
montre sans pitié. Barbey d'Aurevilly sans doute 

I . Géorgiqucs, livre IV. 



LES ANGLES. MES MÉMOIRES. 478 

eut rimpardonnable tort de vouloir fréquenter à 
la fois chez Josepli de Maistre et chez le marquis 
de Sade, de prendre l'attitude d'un ultra-catholique 
à l'heure même où il écrivait des contes qui rele- 
vaient de la police correctionnelle, les Dhiboliqaes^ 
et Une Histoire sans nom. Ces inconséquences, 
certes, il les fallait signaler : il fallait déplorer ces 
aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en 
même temps que les vingt volumes des Œuvres et 
des Hommes au A/A*^ siècle sont une œuvre maî- 
tresse, et que notre littérature compte peu de ro- 
mans aussi remarquables que l'Ensorcelée, le Che- 
valier Des Touches el le Prêtre marié'? 

Trop sévère, injuste même à l'endroit de cer- 
tains écrivains, Pontmartin est ailleurs d'une in- 



I. Le livre fut saisi, et, pour arrôlcr les poursuites, 11 ne fallut 
rliii moins que l'intervention de (lambelta. Je lis, à ce sujet, dans 
une lettre de Pontmartin à M. Jules Claretie, du 3 janvier i8~5 : 
« Que dites-vous de l'ami Barbey.'^ Cette fois, c'est trop fort. Quand 
je conseillais la tolérance à ce fouirucus absolutiste, je ne m'atten- 
dais pas à le voir conduire Joseph de Maistre dans une de ces mai- 
sons qui empruntent leur sous-titre à la plus belle des vertus chré- 
tiennes. C'est dommage, car à ne juger son livre qu'en artiste, avec 
Icdilettanlismi; imj)assibl(> qu'on a|)porterait, parex('m[)le. au musée 
secret de Napl<'s, ce diable d'homme — (i() ani — n'avait jamais 
rien fait de si fort. Le Rideau cramoisi, Lue \ cmjeancc do femme, et 
surtout Un Dincr d'Alliées, sont trois magnifiques cantharides. Figu- 
rez-vous qu'au moment où j'ai appris la saisie, j'allais en parler, et 
je comptais plaifler la Possession, comme on l'entendait au Moyen 
Age. » 

a. Pontmartin m'écrivait, des Angles, le ^ décembre 1879 • " ^^ 
peine avais-je fait partir ma dernière lettre, que je me suis reproché 
de vous avoir parlé de M. Barbey d'Aurevilly avec cette amertume 
el de ce ton tranchant qui me va si mal. Royalistes et catiioliques, 
la charité chrétienne est pour nous, en pareil cas, non seulement 



47'» ARMAND DE PONT M ART IN. 

dulgence parfois excessive. Avec ses amis (et. pour 
ma part, j'en sais quelque chose), il est volontiers 
prodigue de louanges. Les épithètes les plus flat- 
teuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! déli- 
cieux! charmant! balsamique! magnifique! ado- 
rable ! admirable ! — (( Mais enfin, lui disais-je un 
jour, si vous donnez ainsi de V admirable à A . et à 
Y., que vous restera-t-il pour caractériser les 
œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de 
Maistre.»^ » Pontmartin souriait : « Bah! me ré- 
pondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et 
quelques autres, si je n'avais toujours dans ma 
maison une ou deux chambres à offrir à mes 
amis. )) 

On n'écrit pas impunément quatre grands ar- 

une vertu, mais une habileté, en face de tant d'ennemis acharnés 
contre nos croyances. Mes bonnes résolutions ont persisté... 
a't heures. Un de mes amis avignonnais, vieux, spirituel et lettré, 
est venu me voir, levant les yeux au ciel, agitant un journal au- 
dessus de sa tète, se livrant à une pantomime qui traduisait le : 
« Où allons-nous.'' » de J. Prudhomme. C'était un n° de Paris- 
Journal (21 novembre), renfermant un feuilleton de B. d'Aur... sur 
/(■ Mariage de Figaro. Mon ami, après m'a voir demandé une tasse 
de tilleul pour calmer ses nerfs, m'a lu le passage suivant : « En 
regardant M'^'^ Reichenberg, en voyant, à genoux, aux pieds de la 
comtesse, ces jambes de femme qui ont leur sexe, je pensais aux 
jambes sans sexe qu'il faudrait (je ne note que des indigences) à 
cette charmante et incertaine créature d'entre les deux sexes, qui 
s'appelle Chérubin ; je songeais à ces jambes si voluptueusement her- 
maphrodites iV. ) que Raphaël donne à ses archanges, et que montre 
en ce moment à tout Paris cette merveille d'Emma Juteau. l'acro- 
bate du Cirque. » Pas de commentaires, cher ami; mais encore un 
remerciement et une cordialissime poignée de main. » — Ce jour- 
là, on le pense bien, je n'essaxai même pas de plaider les circon- 
stances atténuantes en faveur de Barbey d'Aurevilly. 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. 470 

ticles par mois, et souvent bien davantage. Quoi- 
qu'il en ait laissé un grand nombre en dehors de 
ses volumes , il en a pourtant conservé quelques- 
uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, 
en quelques rencontres, de sacrifier à l'éclat du 
mot la précision de la pensée, de préférer au feu 
qui couve et qui dure l'étincelle qui jaillit et brille 
un instant pour s éteindre bientôt. Il lui arrive 
aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les 
synonymes, de s abandonner aux excès de sa verve 
et de donner à sa phrase, toujours cependant har- 
monieuse et pure, une ampleur démesurée. 

Mais ces défauts — pouvait-il donc ne pas y en 
avoir dans une œuvre d une si extraordinaire 
étendue.^ — ne sont-ils pas rachetés, et bien au 
delà, par tant de brillantes et durables qualités ."^ 
Pontmartin a été l'un des meilleurs écrivains du 
XIX'' siècle, 1 un des plus éloquents et, en même 
temps, l'un des plus naturels. Le naturel, ce signe 
distinclif, cette grâce suprême des bonnes littéra- 
tures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin 
l'avait au plus haut degré. Lui qui si facilement 
atteignait à l'éclat, il prisait par-dessus tout la sim- 
plicité. (( Tâchez, disait-il souvent, tâchez d'être 
simples, sans être vulgaires. » Un bon juge, J.-J. 
Weiss, disait un jour : « Pontmartin est du petit 
nombre de ceux de notre temps qui écrivent natu- 
rellement en français. » Ecrire naturellement en 
français, c'est peu de chose, semblc-t-il. et pour- 
tant rien n'est plus rare. Ln autre bon juge, 
Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand il 



\-^b ARMAND DE PO>TMARTI>. 

écrivait à Pontmartin : « Ah! combien j'en ai vu 
mourir de jeunes et de vieilles réputations ! La 
vôtre qui a le slyle vivra ce que le style vit, tou- 
jours, plus ou moins célèbre, mais toujours! 

Vivant coinmissi calores 
.EoUx fidibus puellœ^ ! » 



Yll 



Les Causeries littéraires de Pontmartin ne doi- 
vent pas nous faire oublier ses romans. Dans le 
Correspondunf da 2ô octobre i865, Victor Fournel' 
publia sur l'auteur des Samedis un article oii il don- 
nait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin 
m'écrivit aussitôt : 

Je veui maintenant, puisque votre amitié me tend ce 
piège, vous dire un mot de l'article de Victor Fournel. Assu- 
rément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités 
plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant 
de mon cœur de romancier l'orgueilleuse faiblesse eût mieux 
aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu'une part 
un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, 
que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes 
préférences, a suivi tout simplement l'opinion généralement 
adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi : sous 
les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles com- 
pensations, il a fait clairement entendre que, dans mon 

1. Lettre du 2') octobre 1879. 

2. François-Victor Fouuxel ( iSsq-iS;)^), ériuHt, critique et ro- 
mancier; ses principaux om rages sont : les Contemporains de Molière, 
la Littérature indépendante, les Rues du vieux Paris, l'Ancêtre, le Ro- 
man d'un père, Esquisses et croquis parisiens. 



LES ANGLES. MES MEMOIUES. '177 

bagage, la critique représente les malles, et le roman tout 
au plus le sac de nuit. 11 ne s'est pas aperçu que, dans son 
système, le roman d'analyse, qui n'est souvent que de la 
critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur 
du roman d'aventure, contre lecjuel nous n'avons, au con- 
traire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; 
Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redevien- 
draient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire 
d'où nous aurions à expulser les délicats, les analvseurs. tels 
qu'Octave Feuillet, etc.. etc. Mais en voilà bien assez sur ce 
sujet où je devrais me récuser '... 

Avait-il, comme ille croyait, une véritable voca- 
tion de romancier.'^ Peut-être. Les Brûleurs de 
Temples, la Fin du Procès, les Jeudis de madame 
(Iharboniieau, Entre chien et loup, le Filleul de 
Beaumarchais ont de rares et précieuses qualités. 
Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi- 
partie roman. La vigueur de la conception, la puis- 
sance et la fertilité de Finvention n'égalaient pas, 
chez Pontmartin, la finesse de 1 observateur et la 
délicatesse de l'analyste. 11 n'avait pas assez de 
poigne pour étreindre de fortes situations, pour 
soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nou- 
velle lui était plus favorable : nos meilleurs auteurs 
en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, 
Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles 
d'une plus belle eau que la Marfjuise dWurebonne, 
Aurélie et Marguerite Vidal. 

Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de 
la Correspondance de Pontmartin. 

t. l^cHri' tlii i'"'^ iio\ciiihr<.' 18(1."). 



'j78 ARMA>D DE PONTMARïIN. 

Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une 
rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas 
d'ailleurs qu'aucun fragment pût en être jamais 
publié, et il n'y attachait pas plus d'importance 
qu'à des paroles qui volent et dont rien ne reste. 
Elles resteront pourtant, parce qu'elles sont les 
plus simples, les plus naturelles — et les plus 
spirituelles du monde. 

Ses principaux correspondants furent Léopold 
de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, 
Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de 
Blocque ville et la duchesse de la Roche-Guy on. 
Dans les j dernières années de Pontmartin, la 
duchesse et lui s'écrivaient tous les trois jours en 
prose et en vers. 

Les lettres à Autran, que la famille du poète a 
bien voulu me confier, vont de 1845 à 1876. Le 
châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, 
le 28 octobre 1878: 

Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et 
charmante. 

Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre 
santé, et m'annonce des résolutions qui, je l'espère, ne sont 
pas irrévocables. 

Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez 
seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. 
Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c'est que 
j'ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j'ai 
reçues de vous depuis l'origine de notre amitié. Je les ai 
réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus 
précieuse que la fameuse cassette d'Alexandre. Autrefois, je 
relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. 
Je relirai maintenant celles d'Armand à Joseph, et l'amitié 



LES VNGLES. - — MES M ÉMOI II ES. ^79 

ne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur 
donnerai. 

La correspondance avec Cuvillier-Fleury s'étend 
de i85'i à 1886. « Savez-vous bien, mandait un 
jour à l'auteur des Scmiedis l'auteur des PorlniUs 
révolutionnaires, savez-vous qu'on ferait deux ou 
trois beaux volumes après notre mort — Di talem 
averti le cas uni .' — avec les lettres que nous échan- 
geons depuis dix ans, vous fournissant l'esprit, 
moi le reportage parisien, vous la mélancolie de 
l'exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui 
court les rues, bien que je ne sorte guère de la 
maison ; mais la rue nous arrive par tous les canaux 
de la publicité, par tous les bruits du boulevard 
qui semblent retentir dans nos solitudes subur- 
baines'... )) 

Un des rédacteurs du Journal des Débats, M. Er- 
nest Bertin. a eu la bonne fortune de pouvoir lire 
les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il 
ne cache pas qu'il en a été émerveillé. Il résume 
ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: 
(( Près des lettres de Guizot j'en aperçois d'autres, 
rassemblées sous un cordon rose, et signées : 
Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! 
Quelle écriture fine et serrée ! Mais quelle facile et 
agréable lecture! C'est une heureuse lluidité de 
langage, qui touche à tout, en se jouant, à la poli- 
tique, aux lettres, au monde, monde de Paris, 
monde de la province ; c'est aussi une ironie brll- 

I. (Jiivillicr-Fleurv demeurait à Passv, a\eniio naphaël, \. 



48o AKM.VND DE PONTMARTIN. 

lante et souple, qui tantôt s'échappe et se disperse 
en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, 
tantôt se concentre, s'aiguise et s'enfonce en belle 
chair vive, avec une sorte d'allégresse cruelle ; mais 
toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle hu- 
meur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, 
il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se 
fait pardonner ce qu'il ose, même les calembours 
les moins académiques, tant il y met d'abandon, 
de bonne grâce, d'imprévu. « Peu s'en estfallou, 
écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je ne Montalem- 
6e/'...cadère de larue Saint-Lazare pour aller vous 
surprendre dans votre riante oasis », et son indul- 
gent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans 
crier, étant déjà aguerri par l'habitude. 

(( Il se moque de tout le monde et de lui-même, 
de lui-même un peu plus que de tout le monde, 
sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille 
fort agréablement les Angles, près Avignon, où il 
a sa gentilhommière, — les Angles obtus, comme 
il date l'une de ses lettres, — les airs de grande 
ville affectés par ce maigre village, et lui, tout 
le premier, le dilettante de lettres, le critique atti- 
tré de la Gazette de France, mordu, sur le tard, de la 
passion des grandeurs municijîales, et s'en ofirant 
jusqu'à saturation les ineffables jouissances, organi- 
sant des courses locales, faisant épierrer et arroser 
la piste, signant des autorisations de buvettes, 
débattant le prix de location des écuries ou allant 
faire l'aimable chez les belles dames patronnesses 
d'ane Société hippique fondée dans un pays qui ne 



LES ANGLES. MES MEMOIRES. 48l 

produit que des ânes.'... C'est 1 histoire du maire 
de Gigondas, dans les Jeudis de madame Charbon- 
neau, moins les enjolivements et les hyperboles de 
la fiction . Et, tandis qu'il vaque à ces soins variés, il 
sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s empâter, 
s'amortir, et il demande grâce aux Atiiéniens de 
Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béo- 
tiennes. \ oulez-vous un exemple de sa rouille, de 
son empâtement épislolaires .^^ Ecoutez la façon dont 
il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est 
impatiemment attendu : 

Vous savez la vieille histoire de ces aimables alTamés qui, 
dans une partie de campagne, au moment de se mettre à 
table, s'aperçoivent qu'ils ont oublié le pain. On envoie un 
domestique à franc étrier, à la ville voisine ; on lui com- 
mande d'aller ventre à terre et l'on calcule le temps, la 
distance : il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à 
cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... 
En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, 
d'un air bête :' c Je ne puis pas trouver la bride ! » La bride 
que je n'ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c'est 
d'abord un rhume de ma femme au moment où nos malles 
étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m'a 
mis dans l'alternative ou de partir sans argent ou d'atten- 
dre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres 
que moi, etc. '. 

Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 18G3 
à 1890 et que j'ai en ce moment sous les yeux, ne 
sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles 
que celles à Guvillier-Fleury. 

Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, en 

I. Journal des Débats du 28 novembre 1897. 

3i 



/l82 ARMAND DE PONÏ^tARTIN. 

ne prenant même que le dessus du panier, on fera 
aisément un ou deux volumes exquis, qui seront 
un vrai régal pour les délicats, — s'il en existe 
encore quand ces volumes paraîtront. 

Toutes les lettres qu'il recevait de ses amis, 
Pontmartin les conservait précieusement; c'était 
un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n'en 
allait pas de même de celles que, pendant près d'un 
demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justi- 
ciables. Ces autographes, signés de noms illustres 
ou tout au moins célèbres : Guizot, Villemain , 
Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de 
Broglie et son beau-frère M. d'Hausson ville, Vitet, 
Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier', Octave 
Feuillet, Désiré Nisard, Caro. J.-J. Weiss, Ludovic 
Halévy, Paul de Saint- Victor, Paul Féval, etc., 
étaient faits pour flatter sa vanité, et d'autres les 
auraient collectionnés avec soin : il n'en gardait 
jamais un seul. Plusieurs fois il m'arriva de lui en 
demander. Il me répondait invariablement : 
(( Hélas! mon cher ami. il ne m'en reste pas une 
bribe. Toutes les fois qu'il y a en Avignon une 
tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir 
et un plaisir d'y envoyer quelques-uns de ces auto- 
graphes : lorsqu ils atteignent un haut prix, j'en 
suis fier pour mes auteurs ; j'en suis surtout heureux 
pour nos pauvres. » 

I . Parce qu'il était Nimois et aussi parce qu'il a beaucoup de ta- 
lent et qu'il est un parfait galant homme, M. Gaston Boissier est 
un des écrivains dont Pontmartin a toujours parlé avec le plus de 
sympathie. Voy. Nouveaux Samedis, t. III. 



CHAPITRE XVII 

LES DERNIÈRES ANNÉES — ÉPISODES LITTÉRAIRES 

LA MORT D ARMAND DE PONTMARTIN 

(1888-1890) 



La (liïièino série des Souvenirs d'un vieux critique et les Péchés de 
vieillesse. Une Revue q\ii paie royalement. M. Frédéric Masson et 
les Lettres et les Arts. — \ingt-fjuatre articles d'avance, Episodes 
littéraires. — Le dernier article, ^L Kinile Zola et la Béte humaine. 
Un souvenir de Virgile. — La dernière maladie. Visite de Léo- 
pold de Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d'Armand 
de Pontmarlin. 



I 



Puisqu'il a maintenant un si bel encrier, il faut 
bien que Pontmartin écrive encore. En 1888, il 
publie la neuvième série des Soiirenirs d'ii/i vieux 
critique. La dixième parait en i88g, suivie, la même 
année, d'un volume de Nouvelles, Péchés de vieil- 
lesse^. Jeune, il avait aimé ce genre si français : il 

I. Voici les litres des sept nouvelles qui composent ce volume : 
les Feux de paille; le Point d'orgue tragique; l'Impasse; English 
Spoken; la Veillée: la Véritable auberge des Adrets; Rachel à trois 
époques. 



484 ARMAND DE PONTMARTIN. 

y revenait encore une fois, souriant à son dernier 
rêve, suivant d'un mélancolique regard l'étoile qui 
va s'éteindre, la dernière, dans le ciel assombri. 

Deux de ces nouvelles avaient d'abord para 
dans les Lettres et les Arts, que dirigeait M. Frédé- 
ric Masson, « une étrange Revue qui coûte 3oo fr. 
par an, qui a beaucoup d'argent, qui paie royale- 
ment et qui n'a pas dabonnés. ^ » La collaboration 
de Pontmartin à la Revue de M. Frédéric Masson 
ne fut du reste qu'une collaboration de pure fan- 
taisie. Bien que le Correspondant et la Gazette de 
France payassent moins royalement, il leur resta 
fidèle. Sa collaboration au Correspondant ne fut 
même jamais plus active qu'en ces dernières an- 
nées. De 1887 à 1889, outre sa nouvelle les Feux 
de paille, il y publia de nombreux articles de cri- 
tique et d'histoire : Le cardinal de Bonnechose ; — 
Honnêtes gens et livres déshonnêtes ; — les Com- 
mencements d'une conquête : l'Algérie de i83o à 
1 8/10 ; — Napoléon et ses détracteurs, d'après le livre 
du prince Napoléon ; — les Causeries littéraires 
d'Edmond Biré : — une Légende mystique au dix- 
septième siècle (le duc et la duchesse de Ventadour); 
— Deux livres jumeaux (Remarques sur l'Exposition 
du Centenaire, par le vicomte Melchior de Vogiié ; 
n89 et 1889, par Emile Olhvier). Bientôt, ce ne 
sont plus seulement des articles, c'est tout un 
volume qu'il écrit pour la Revue de la rue de Tour- 
non. Sous le titre d' Episodes littéraires, il y donne 

I. Lettre du 11 novembre 1886. 



LKS DEUMKUES ANNEES. 485 

la suite de ses Mémoires et les conduit cette fois 
jusqu'au mois de janvier i858'. Comment il fut 
amené à entreprendre cette nouvelle série, il me 
l'apprenait dans une de ses lettres : 

... Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner 
sur l'origine de mes Episodes Ultéraires. J'en étais arrivé à 
avoir vingt-quatre r rticles d'avance dans les bureaux de la 
Gazette. J'ai compris tout ce qu'il y avait de déraisonnable 
à rendre compte par exemple d'un roman de M. Ferdinand 
Fabreou de M. Georges Obnct dans un article qui ne paraî- 
tra que six mois après le livre. Je me suis souvenu de ce que 
vous m'aviez écrit au sujet de la première forme que j'avais 
donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m'avait ex- 
primé la même opinion. J'avais trop versé dans la fantaisie 
et le roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, 
je puis assurer que la plupart de ces pages sont d'une 
exactitude photographique et qu'elles serrent de beaucoup 
plus près les divers épisodes de ma vie littéraire... 

Souvenirs de IS'iS. LE Pi FF d'Euyètic Scribe. 
— Le lendemain du coup d'Etat dans un salon litté- 
raire. Emile Augier. — La Mort d'un journal. La 
Naissance d'une Revue. L'OFLMOX PUBLKJLEet 
la REVUE CONTEMPORAINE. — Le Suicide 
d'un Journal, l' ASSEMBLÉE NATIONALE : tels 
sont les titres des quatre chapitres qui forment le 
volume de Pontmartin. Ainsi qu'il me l'avait écrit, 
les Episodes littéraires, sauf sur deux ou trois 
points, sont très exacts et cette exactitude ajoute 
singulièrement au piquant du récit. Les portraits, 

1. Les Épisodes HUéiaiies oui paru ilans lo CorrrsiMiulanl îles 
3."» octobre, lo et a5 novembre lo cl 25 décembre i88tj, lo janvier 
et lo mai 1890. 



486 ARMAND DE PONTMARTIN. 

très nombreux, sont très vivants. L'esprit et le 
style sont toujours jeunes. Je ferai cependant un 
reproche à l'auteur. Il fait vraiment trop bon mar- 
ché de sa belle campagne à l'Opinion publique. Il 
parle d'Alfred Nettement et de lui-même, j'en ai 
déjà fait la remarque', de façon à laisser croire que 
ce journal n'a été qu'un journal pour rire, alors 
qu'en réalité V Opinion publique a été l'un des jour- 
naux qui, de i8/i8 à 1862, ont le plus honoré la 
presse française. 

Les Episodes littéraires devaient être le dernier 
volume de Pontmartin. En voici les dernières 
lignes; elles sont du 10 janvier 1890 : (( Je dois 
désormais laisser reposer ma vieille plume qui n'a 
que trop couru et trop écrit. On a dit souvent que 
les vieillards doivent vivre dans le passé; oui, mais 
ils doivent aussi vivre dans l'avenir, et cet avenir- 
là n'a rien de commun avec les écritures et les vani- 
tés humaines. » 



II 



Jusqu'à la fin cependant il continuera d'écrire. 
Le lA mars, il acheva un article sur M. Zola et son 
roman la Bête humaine, qui venait de paraître. 
C'était son dernier Samedi-. L'effort, un peu de 

1. Ci-dessus chapitre MI, p. i3o. 

2. Il fut publié dans la Gazette de France du 28 mars. — Au 
moment de sa mort (29 mars), Pontmartin avait dix-huit articles 
d'avance aux bureaux de la Gazette. Ils parurent sans interruption 



LES DERNIÈRES VNNÉES. ^87 

fatigue s'y font sentir. Ce n'est plus la verve étin- 
celante. la merveilleuse facilité des beaux jours. 
Cette plume, qui allait hier encore la bride sur le 
cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va 
plus lentement, la main est moins légère ; déjà la 
maladie pèse sur elle ; mais la pensée n'a rien perdu 
de sa vigueur, l'âme a conservé toute sa noblesse, 
le cœur ressent toujours les belles indignations 
d'autrefois. Armand de Pontmarlin a eu cette 
heureuse fortune, le jour oii la plume allait tomber 
de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une 
dernière fois au service de ses convictions, au ser- 
vice de la vérité, de la morale et du goût. Il s'est 
élevé une dernière fois contre le matérialiste en 
littérature et en politique, contre les naturalismeset 
les jacobins. Son article se terminait par ces lignes : 

\oilà, en deliors de toute querelle d'école, le vice radical 
des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la res- 
ponsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus 
à l'aise, il l'a abrité sous l'arbre généalogique des Rougon- 
Macquarl, qui l'aurait couvert de ridicule, si le ridicule 
pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit 
tout l'intérêt que pourraient inspirer ses personnages et 
toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces 
conditions d'anarchie ou de servitude morale (synonvmes 
ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s'accor- 
der admirablement avec le règne de le républicjue jacobine. 
Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévcnct, Spuller, 
Fallières, ne seraient pas fâchés d'apprendre que, s'ils Ibnt 

pendant quatre mois. Le dernier, publié le 2 août 1890, est consacré 
au volume de M. Heur) Houssaje sur Aspos/c, Cléopàtrr, Tlu'oilora. 
On le trouvera au tome I des Derniers Samedis: il est daté du 8 mars 
1890. 



fl88 ARMAND DE PONTMARTIN. 

mieux leurs affaires que celles de la France, ce n'est pas 
leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décro- 
chant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en tri- 
chant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, 
non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d'hérédité 
transmise par l'âge de pierre où leurs ancêtres et leurs pré- 
curseurs vivaient dans les cavernes '. 

Un détail, purement littéraire, celui-là, me 
frappe dans cet article. Pontmartin était un amou- 
reux de Virgile. Ecoutez comme il en parle dans 
une de ses premières Causeries de la Gazette, à pro- 
pos de Barthélémy et de sa traduction de VEnéide. 
(( Pour mai, disait-il, cet auteur préféré, ce poète 
par excellence, c'est Virgile, Horace est aussi 
exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. 
Mais il y a, chez Virgile, un fond de mélancolie 
et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à 
l'âme, et qui, sans compter certaines vibrations 
quasi prophétiques, signalées dans le PoUioii. en 
fait le plus chrétien de tous les poètes du paga- 
nisme. Cette sorte de sécheresse didactique qui 
nous gâte souvent nos admirations d'humanistes, 
n'existe pas avec lui : il a été, dès le premier jour, 
l'ami, le consolateur, le confident, l'interprète déli- 
cieux des premières rêveries, des premières visions 
de l'adolescence. Pour ceux d'entre nous qui ont 
été d'abord élevés à la campagne, le charme est 
plus puissant. Telle image du poète, tel passage 
des Géorgiques, tel vers se détachant sur l'ensemble 
comme un point lumineux sur la brume lointaine, 

I. Derniers Samedis, i. Il, p. 372. 



LES DERNIÈRES ANNEES. ^89 

s'unissent étroitement dans notre imagination ou 
dans notre mémoire aux vagues frissons, aux 
mystérieux tressaillements qu'éveillèrent en nos 
jeunes âmes les spectacles de la nature ou les 
scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque 
arrivent les années de déclin et d'adieu, nous ne 
savons plus si c'est le poète qui nous a rendus sen- 
sibles aux douces harmonies de la campagne, ou 
si ce sont ces harmonies qui nous ont initiés aux 
ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, 
c est Racine et Lamartine en un seul génie avec un 
degré de perfection plus exquise'. » 

Ces impressions remontaient, pour Pontmar- 
tin. non seulement à sa jeunesse, mais à son 
enfance même. Dès I âge de huit ans, avant le 
collège, il courait les champs, son Mrgile à la 
main, le lisant déjà à livre ouvert. Il ne s'endor- 
mait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour 
le retrouver au réveil. C'est pourquoi sans doute 
il n'a pas voulu écrire son dernier article sans y 
mettre le nom du poète qu'il avait le plus aimé, 
sans répéter une dernière fois quelques-uns de ces 
vers dont 1 harmonieuse douceur avait été l'un des 
enchantements de ses jeunes années. Son article, 
je l'ai dit, est consacré à M. Zola et à la Bêle 
liama'uie. N'importe ! il y parlera de Virgile et de 
V Enéide, il citera ces vers délicieux : 

Parpureus i<ehtli ciim flos, succisus aratro, 
Lanjuescit moriens ; /assoi'r? papavera collo 
Demisere capat,plavid cum forte gravantur ! 

I. Nouveaux Samcdia, l. T, |i. ii'|. 



4<)0 ARMA>D DE PONTMVUTIN. 



III 



Le 23 mars, je recevais de son fils la lettre sui- 
vante : 

Votre amitié m'en voudrait si je ne vous associais pas aux 
inquiétudes que nous donne depuis dix jours la santé de 
mon père. Il s'était à peu près relevé de sa pénible crise du 
mois de décembre, et en janvier et février il allait relative- 
ment bien, mais il s'alimentait peu et il ne reprenait pas de 
forces. Il y a aujourd'hui quinze jours, il s'enrhuma, et ce 
rhume qui, en lui-même, n'a pas été bien grave, a amené 
pour lui un elTondrement de ses dernières forces. Depuis le 
vendredi i4 (jour où il a terminé son dernier article), il est 
dans son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un 
assoupissement constant, Le pire, c'est qu'il est impossible 
de combattre cette faiblesse; car son dégoût pour toute 
nourriture est absolu, et à grand'peine on parvient à lui 
faire prendre un peu de bouillon. Il a du reste conserve 
toute sa lucidité, et hier il s'est un peu ranimé pour recevoir 
la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près 
infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu'ici. Mon 
père est résigné el préparé à tout : ce sont les deux expres- 
sions qu'il emploie sans cesse. 11 a reçu les sacrements, sauf 
Textrême-onction, Je ne veux pourtant pas vous présenter 
son état comme désespéré ; on a vu des vieillards subir de 
pareilles crises et se relever ensuite. Mais enfin la situation 
est grave, et je ne pouvais vous la laisser ignorer. Une lettre 
de vous serait une grande joie pour mon père ; et je suis 
sûr qu'il sortirait un moment de sa torpeur pour v répondre. 
Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais 
vous lui écririez comme vous le faites d'habitude et, je 
suppose, comme pour répondre à sa dernière lettre. V^otre 
amitié saura bien ce qu'il faut lui dire. Je vous sais si bien 



LES DERMERES ANNEES. 401 

de cœur avec nous que j'ai à peine besoin de vous dire 
combien je vous suis affectionné et dévoué. 

Plus heureux que moi, Lcopold de Gaillard 
avait pu aller aux Angles. Celait le 2:^ mars : 

La dernière fois que j'ai vu mon vieil ami, écrit-il', il 
n'avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien 
caractérisée, mais d'une faiblesse extrême et ne prenant 
aucun aliment solide, il n'était pas alité et se tenait dans le 
grand salon où sa vie s'est écoulée, en face de trois fenêtres 
qui donnent sur la riche vallée du Khône. Son seul exercice 
se bornait depuis quelques jours à se traîner d'un fauteuil à 
l'autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu'il put s'as- 
seoir à mes côtés. 11 m'annonça avec une parfaite sérénité sa 
mort pour un des jours de la semaine qui allait s'ouvrir. 
(( Je n'ai pas attendu, ajouta-l-il, le dernier moment pour 
me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B. - vient me 
voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah ! mon 
ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consola- 
teurs!... » Je le louai avec toute l'effusion d'une amitié 
chrétienne, puis j'essayai de lui parler de ses travaux, des 
livres nouveaux et du buste donné par souscription que je 
voyais en face de moi. Pontmarlin redevint aussitôt le char- 
mant causeur qu'il a toujours été. Je me souviens que 
m'étant plaint à lui d'une photographie aux traits durcis et 
de couleur très sombre qu'on envoyait à ses souscripteurs, 
il me répondit en souriant. Peu de temps après son écla- 
tante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Cha- 
teaubriand signé par Girodel. Chacun craignait la colère du 
maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s'en tirer par 

1. A'o/ùe sur Armand de Pontmarlin. 

2. Le R. P. Elle Bonnet, de la Compagnie de Jésus. Il avait été 
aumônier militaire en Algérie, puis à Avignon pendant les cinq ou 
six ans où nos garnisons eurent des aumôniers. Il est mort au col- 
lège de Mongré (Uliônej en mars i8()5. 



^92 ARMAND DE POMMARTIN. 

un bon mot. Comme le tableau était tri-s poussé au noir : 
« Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan. — Oui, 
ajouta l'empereur, mais à un conspirateur qui serait des- 
cendu par la cheminée! » 

Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l'espoir 
que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet 
entrain de conversation n'allait pas avec un épuisement 
complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous 
ceux qui ont surtout vécu par l'esprit, c'est l'esprit qui 
meurt le dernier. C'est sa flamme qui brille encore quand 
toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d'une vie 
toute d'intelligence et vouée tovit entière aux plus nobles 
occupations ! 

Le 28 mars, Henri de Pontmartin m'adressait 

ces lignes : 

Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu'aux 
larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le 
lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins 
et l'empêcher d'user ses dernières forces dans l'effort inouï 
qu'il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l'es- 
calier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la 
combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe 
n'est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il est 
préparé, et il se remet entre les mains de Dieu. 

Le samedi 29 mars, à onze heures el demie du 
matin, Armand de Pontmartin s'endormit dans la 
paix du Seigneur. Puisque je n'ai pas eu la con- 
solation d'assister à ses derniers moments, je tiens 
à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. 
Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, 
raconte en ces termes cette mort si doucement 
chrétienne : 

A ceux qui l'entouraient, il parlait de sa mort prochaine 



LES DEUMÈRES \\>ÉES. 403 

comme de l'événement le plus ordinaire, réglant lui-même 
le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le 
cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la 
visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour 
de la Saint-Joseph' et le jour même de sa mort. Et alors 
que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin pro- 
chaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant 
déjà la joie des élus. Ma profession m'a condamné à voir 
souvent mourir, mais je n'oublierai jamais les derniers mo- 
ments d'Armand de Ponlmartin. Il avait reçu la commu- 
nion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de 
temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l'assistait : 
(( Oh ! comme je suis bien! » Puis il s'était endormi douce- 
ment pendant qu'on lui donnait l'extrême-onction. Par les 
fenêtres entr'ouvertes, le soleil du printemps inondait la 
chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille 
en pleurs, torturés par une émotion poignante, que](|ues 
serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux 
prières de l'Eglise, et sur son lit d'agonie Armand de Poat- 
martin exhalait son dernier soupir-. 

Ln autre témoin adressait d'Avignon, le 3i mars, 
au rédacteur en chef de Vinivers, une lettre doù 
j'extrais ces détails : 

J'ai revu M. de Pontmartin le 13 mars : il avait sur sa 
table la Béte liumaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il 
préparait l'article qui a paru dans la Gazelle de France, et, 
malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s'expri- 
mait avec une véhémence peu ordinaire sur l'œuvre mau- 
vaise du romancier. 

Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, et 

I. Le 19 mars. — Joseph ôtait l'un de ses prénoms, et aussi celu 
de l'ondo qui l'avait tant aimé. 

3. Bulletin de V Association a/nicale des anciens élèves de l'Ecole libre 
de Saint- Joseiih dWvlijnon. Juin 1890. 



/l94 AR.MAND DE PO>TMARTIN. 

le grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort 
prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers 
ses écrits, s'est résolument et avec une piété touchante 
tourné vers le bon Dieu. lia reçu trois fois la sainte com- 
munion. 

Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême 
visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint 
viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n'a 
voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa con- 
naissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l'aimaient 
comme un père, il disait après cette dernière communion : 
« Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant 
avec le bon Dieu ! « La veille, il avait dit à sa belle-fille : 
« Sais- tu par cœur le Salve Regina? Récite-le avec moi. » 

La visite du prêtre le comblait de joie; c'est avec effusion 
qu'il remerciait le modeste curé des Angles de ses encoura- 
gements et de ses prières. Depuis c{uelques jours, il avait 
coutume de dire : (( Oh! les robes noires, quel bien elles me 
font! Ce sont elles surtout que je veux voir ! » 

Les derniers moments ont été calmes : rien n'a ti'oublé la 
sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie... 

Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise ! 
Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les mi- 
sères, assurées de trouver là, de la part de l'illustre défunt 
et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L'aumône 
se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de 
M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres 
et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres 
et les petits... 

S'arrachant pour un instant à ses larmes, le fils 
de mon vieil ami m'envoyait ce douloureux et con- 
solant bulletin : 

... Je vous ai dit que, le vendredi matin', il avait lu sur 
I . a8 mars. 



LES DKRMERES ANNEES. 'iijj 

son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions 
cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l'effusion de 
votre amitié, et l'intéressa par le récit de tout ce que vous 
aviez fait à Paris. « Ouel contraste, me dit-il, entre cette 
activité et l'état auquel je suis réduit! » La journée et la 
nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes 
de toux, sommeil ; il semblait que le séjour au lit, en sup- 
primant les terribles efforts qu'il devait faire les jours précé- 
dents pour reslerdebout, avait amené une détente, qu'il était 
moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus 
la marque du même accablement. Le samedi matin notre 
curé lui apporta la communion, ainsi qu'il avait été convenu 
l'avant-veille avec son confesseur. 11 la reçut avec sa con- 
naissance, remerciant ensuite le curé, s'excusant de l'avoir 
dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir 
sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, 
dix minutes plus tard, après m'ètre acquitté de ce soin, je 
le trouvai endormi d'un sommeil paisible et qui paraissait 
réparateur. Une heure après, c'est-à-dire vers dix heures, 
nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas 
aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, 
après l'avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya cher- 
cher de nouveau le curé pour l'extrême-onction, qui fut 
administrée pendant qu'il respirait encore, et, au moment 
où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. 
On peut donc dire qu'il s'est endormi dans le Seigneur, 
surabondamment assisté et consolé par la religion, et con- 
servant jusqn'à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les 
adieux, dont l'amertume lui a été épargnée'. 

Par une singulière coïncidence, Armand de 
J*ontniarlin est mort un Samedi, ce jour qui était 
devenu le sien. Dans ses dernières années, il se 
plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres : 

I . Lettre (lu ? avril i8f)o. 



/jgC ARMAND DE PONTMARTIN. 

(( Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, 
je soignerai par-dessus tout mon dernier article. » 
Et en effet celui-là, celui qu il ne craignait pas 
d'appeler en souriant, au risque de faire un de ces 
jeux de mots qu'il affectionnait, « l'article de sa 
mort )) — celui-là fut admirable. 



IV 



Les obsèques furent célébrées le mardi i" avriL 
Ainsi qu'il l'avait demandé, elles furent très simples : 
nul apparat, nulle pompe extérieure. Mais cette 
simplicité même les rendait encore plus émou- 
vantes. Elles eurent lieu dans la petite église pa- 
roissiale des Angles. La levée du corps fut faite par 
M. le curé des Angles, assisté de plusieurs de ses 
confrères du voisinage, MM. les curés de Ville- 
neuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l'abbé 
Agniel, aumônier des victimes à Saint-André-de- 
Villeneuve. En tête du cortège marchaient les 
femmes et les jeunes filles du village, auxquelles 
s'étaient jointes des députations des œuvres de 
charité dont le châtelain des Angles était le bien- 
faiteur ; les Petites-Sœurs des Pauvres, les Reli- 
gieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires 
de Villeneuve. 

Le cercueil était porté sur un brancard par les 
hommes des Angles, fiers de donner à celui qui 
avait été leur ami ce témoignage de respect et 
d'affection. 



LES DE 11 MERES ANNEES. ^97 

Le deuil était conduit par le fils du défunt, le 
comte Henri de Pontmartin, par son beau-frère le 
comte de Montravel, par son neveu M. de Frois- 
sard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son 
cousin germain. Derrière venait toute la popula- 
tion de la commune, et, avec elle, la plupart des 
notabilités avignonnaises ou des environs, les 
représentants de la presse conservatrice régionale, 
un des grands- vicaires de M''" Vigne, archevêque 
d'Avignon, et plusieurs membres du clergé régu- 
lier et séculier. 

Le long et pieux cortège gravit lentement la 
pittoresque montagne, qui lui faisait un cadre mer- 
veilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa ver- 
dure naissante, avec ses rochers aux plantes sau- 
vages. Dans le ciel limpide brillait un soleil de 
printemps, qui donnait un air de fête à cette scène 
de deuil, mais d'un deuil chrétien tout rempli de 
saintes consolations et d'immortelles espérances. 

L'église était trop étroite pour recevoir la nom- 
breuse assistance ; par une touchante attention, 
les habitants des Angles s'abstinrent d'y pénétrer, 
la laissant tout entière à la disposition des amis et 
connaissances du maître, venus du dehors pour 
assistera ses funérailles. 

Le curé des Angles célébra le saint sacrifice ; le 
curé de Villeneuve donna l'absoute. De ferventes 
prières s'étaient élevées de tous les cœurs quand 
le prêtre avait invoqué de Dieu les joies éternelles 
en faveur de celui qui l'avait fidèlement servi : ni 
qu'ui in le spcravil et crediiHt... Gaudia œterna pos- 

33 



498 ARMAND DE PONTMARTIN. 

sideat ; quand il avait dit à la Communion de la 
Messe : Beati morfui qui in Domino moriuntur ! 

Le cimetière du village est situé au sommet 
même de la montagne, avec une vue magnifique 
au nord et au sud sur tout le pays environnant, 
jusqu'au Ventoux, d'un côté, et, de l'autre, jus- 
qu'aux Alpines. 

Trois discours furent prononcés : par M. le baron 
de Roubin, au nom de la famille, au nom des 
habitants des Angles et du canton de Villeneuve; 
par M. Charles Garnier, rédacteur de la Gazette 
du Midi, au nom de la presse, et plus spécialement 
de la presse méridionale; par M. Rochetin, au nom 
de l'Académie de \aucluse. Le talent et les œuvres 
de l'écrivain furent dignement loués: mais, au 
moment de fermer ces pages, je veux oublier l'au- 
teur; je ne veux me souvenir que de l'homme et 
de l'ami, du royaliste et du chrétien. Je ne veux 
retenir de ces hommages funèbres que ces paroles 
de M. de Roubin, l'un des témoins de sa vie : 

Armand de Pontmartin a voulu passer ses dernières 
années, il a voulu mourir dans la maison paternelle... Il 
ne pouvait mourir ailleurs celui qui était aux Angles et 
dans son canton la providence de toutes les infortunes. 

Heureux d'employer son superflu au secours des malheu- 
reux et de toutes les œuvres charitables, — ces sentiments 
qui lui avaient été légués par ses pères, il les a si parfaite- 
ment transmis à son fds, que les pauvres, à l'avenir, s'aper- 
cevront à peine que ce n'est plus la même main qui 
donne... 

La foi vive et ardente qu'Armand de Pontmartin avait 
puisée au berceau l'a accompagné jusqu'à la tombe. — Oui, 



LES DERNIERES ANNEES. ijgg 

il s'est vu mourir, il a suivi une à une la décroissance de 
ses forces physiques , et il a puisé dans ses croyances reli- 
gieuses le soutien de ses derniers jours. Le Bon Dieu, qui 
est venu le visiter souvent dans sa dernière maladie, lui a 
accordé la faveur de s'éteindre sans souffrir, et de garder 
jusqu à la fin les vifs rayons de ce charmant esprit qui a si 
longtemps brillé dans le monde. 

Les plus belles vies sont celles que couronne une 
sainte mort. C'est pourquoi, malgré les épreuves 
qui ont traversé son existence, malgré les deuils 
qui l'ont assombrie, nous devons envier Pontmar- 
tin. Il n'a servi qu'une seule cause. Il a défendu 
jusqu'à son dernier jour les idées et les principes 
pour lesquels s'était passionnée sa jeunesse. II a 
passé ses dernières années sous le toit qui avait 
abrité son enfance. Il est mort dans la maison de 
son père, assisté par le curé de son village, ayant 
au pied de son lit son fils, sa belle-fille et ses vieux 
domestiques. 



APPENDICE' 



LISTE DES SOUSCRIPTEURS 



AU BUSTE 



DE M. ARMAND DE PONÏMARÏIN 

1887 



Francs. 

L'Académie de M.vn- 

SEILLE 100 » 

Adam (\>tomls^, a 

Paris. 5 » 

V" O. dAdhémar, a 

Avignon 20 » 

L'abbé Agniel, aumù- 

KiER, A Villeneuve. 5 » 

L. d'Albiousse, a Uzès. 5 » 

V. Alecsandri, minis- 
tre DE Roumanie, a 
Pari? 5o » 

Un. .Vlexandre, a 

Maçon 10 » 

S. Allemand, a Avi- 
gnon 2 » 

Henri .\llemand, a Ro- 

QUEMAURE (fîlKI)). . I >, 

I. Ci-dc»u8, jiage 4J8. 



A. d'Amoreux, asc:e.n 

OFFICIER, A Uzès. . lO >' 

\ '"^ Louis André, a 

Marseille. .... 20 » 
André-Papuzeaud, a 

Avignon. o 5o 

Angevin, a Sauveterre 

(Gard) o 2J 

Commandant u'.V.muet- 

GAS, A Avignon. . . 5 » 

M'" d'Archi.mbaui), a 

Avignon 10 » 

Ar.mand, relieur, a 

Avignon. 10 »> 

François .Vrmand, a 

.\viGNON. O 5o 

Gabriel Arnauj-, a 

Caumont(Va[ CI u*>nl. I t* 



5o3 



APPENDICE. 



LoLis d'Athénost, a 

AviGNOX. 

AuBANEL FRÈRES, IMPRI- 
MEURS, A AtIGNOS. . 

M" d'Aymard de Cha- 

TEAURE>ARD, PaRIS. 

M"* DE BaGIOCCHI , A 

AviGNOX 

E. Baculard, a Roque- 
maure 

Qttsse jjg Balleroy, a 
Balleroy (Calva- 
dos) 

b\rbastaji, pecitre, a 
Pernes 

Barbeirassy, ancie:» di- 
recteur DES Do- 
maines 

Lucien Barbeirassy, 
Avignon 

M'"= DE Barberey, a 
Paris 

G" DE Barbeyrac 
S' Maurice, Avignon. 

yusse jjj, Bardonnet, née 
Hyde de Neuville. 

D^ Barral, Avignon, 

C''' Hé lion de Barreme. 

A IS'iCE. 

Barrés, bibliothécaire, 

Carpentras .... 

M"'= Barrett.a-Worms 

(G G M É D l E-F R A N- 
çaise) 

A. DE Barthélémy, ro- 
mancier 

Barthélémy, a Roque- 
maure 

Ed. DE LA Bastide, a 
AviGNO:» 

EuG. B.ASTiDE. Avignon. 



Francs. 


lO 


" 


5 


» 


20 


)) 


5 


» 


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» 


20 


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20 
20 


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30 


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10 


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8 


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5 


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40 


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5 


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20 


» 


5 


» 


5 


n 


10 


» 


5 


» 



Francs 

.M" DE Bausset, CAPIT"' 

de VAISSEAU. ... 10 ); 

G '""Marie de Bausset, 

Avignon 10 » 

0. Baze, Avignon. , . 20 m 

Beillier, Avignon. . . 3 >, 

G. deBelcastel, ancien 

député, Toulouse. . 10 >; 

Michel Bérard, Avi- 
gnon 5 >; 

Béraud, prof'' de mu- 
sique, Avignon. . . i >; 

Berbiguier, serrurier, 

.A Roquemaure ... O 5C' 

Henri Berçasse, a Mar- 
seille 25 » 

Bernard, tailleur, Avi- 
gnon I » 

M"> Bern.ard, a l'Isle 

(VaUCLUSe) 5 )) 

Ch. Bernardi, a Avi- 
gnon 20 H 

L'abbé Bersange, a Ber- 
gerac 5 » 

Horace Bertin, journa- 
liste, Marseille. . 10 » 

Bertin, clerc d'huis- 
sier, A Roquemaure. o 5o 

Berton père et fils, 

Avignon 20 » 

\. Berud, au Thor 

(Vaucluse) .... 1 » 

Monseigneur Besson, a 

Nîmes 100 » 

J'^uG. Bezet, A Avignon. o 5o 

L'.ABBÉ Bidon, a Avi- 
gnon 2 » 

Bigot, coiffeur, .\vi- 

GNON. ...... I M 

.V. BiRÉ, sénateur, 

LuçoN 10 » 



APPENDICE. 



5o3 



Ho. BiRÉ, A N.VMTES. . 

(lu. BiSTAGNE. Mar- 
seille. 

J'' Blanc, a Avignon. 

Blvnc fils aIné. Avi- 
gnon 

R* Père Jacques Blanc, 
S . J . , Avignon . . . 

BOGE, PEINTRE, AviGNON. 

G. BoissiEH, DE l'Aca- 
démie Trançaise . . 

FiRMIN BoiSSIN, JOURNA- 
liste, tollolse. 

Esprit Bonneau, a Sau- 
VETERRE (Gard ) . . 

BONNEIILLE, MARBRIER, 

A Avignon 

L'abbé Bonnel, clré, 
Lacoste (Valcluse). 

Jllien Bonnet, avocat, 
Avignon 

IvÉON Bonnet, id., Avi- 
gnon 

Justin Bonnet, a Sau- 
veterre 

Gustave Bord, a Nan- 
tes. 

V" S'-Glair de la 
Borde, Avignon . . 

Borty, a Roquemaure , 

V" Borty, a Roque- 
maure. 

Joseph Bosse , a Avi- 
gnon 

Félix Bouchet,aThiers 
( puy-dk-dome i . . . 

De Bouciionv. Avignon. 

ALvRius Boulle, Avi- 
gnon 

Justin Bouu(;et, a Beau- 
CAIRE 



Francs. 




Fra 


ne». 


20 


» 


B. Bourret, A Sauve- 










terre 





00 


20 


» 


BOUVACHON-COMMIN, 









5o 


Avignon. 

Henri Bouvet, Avi- 


5 


» 





00 


gnon 

.Marc Bouvet, a Pujaut 


I 


» 


2 


,, 


(Gard) 





5o 


I 


" 


PvUL Bouvet (Gard). 
llÉMY Bouvet (Gard). 




I 


5o 
» 


20 


» 


L'abbé Bouyac, a Avi- 










gnon 





» 


3 


)) 


B. BouzoN, A Sauve- 










terre 





20 





5o 


Sébastien Bresst, Avi- 










gnon 





» 


5 


» 


Eug. de Bricqueville, 










Avignon. 


25 


» 


10 


» 


Léon de la Brière, a 










Paris. 


5 


» 


10 


" 


BuocHÉRT, \ Avignon. 
Bruguier-Roure, a 


5 


» 


10 


" 


PONT-S'-ESPRIT . . . 
linULAT, PEINTRE. . . 


i5 

I 


» 





5o 


L .vBBÉ Brun, curé, Ve- 

DÈNES ( VaUCLUSe). . 


, 


.")0 


10 


>t 


Lucien Brun, sénateur. 
Edouard Bru.nel, a Ga.- 


20 


» 


10 


» 


VAILLON 


I 


5o 


5 


"' 


D" C.*.DE, A Avignon. . 
Georges de Cadillan, 


20 


» 


I 


)) 


A Tarascon. .... 


20 


» 






Calmann-Lévt, a Paris. 


200 


» 


3 


» 


Calla, ancien député, 










Paris. 


20 


» 


5 


» 


L.deC.vmaret,aPernes 






5 


» 


( Vaucluse). .... 


10 


» 






M. Cahbe, a Pujaut. 





5o 


I 


» 


S. C.\.MBE, A Sauve- 










terre 


(1 


00 


1 


„ 


Uoni Campé, Avignon. 


2U 


» 



5o4 



APPENDICE. 



Franc 



Francs. 



CaXONGE, T0UR5ELR, A 
VlLLE>'EUVE 

Capmartis, a Roque- 
maure 

Ch. Cappeau, a Ro- 
quemaure 

E. Cappeau, a Ro- 
quemaure 

Paul Cappeau, a Ro- 
quemaure 

Carabi.\, peintre, a 
Avignon 

M°" de Caraton-La- 

TOUR, A ViRELADE (Gl- 

ronde) 

8°° DE CaRMEJA>E- 

Pierredon, a Avi- 

GXO.N. 

Carsayon, a Roque- 
maure 

G" Jules de Garsé 
(Indre-et-Loire) . . 

D' Carre, Avignos. . 

Labbé Carrier (Ar- 
DENNES) 

Le Duc des Cars. . . 

M. ET M"' Louis Car- 
tier, Avignon. . . . 

Gartous, a Sauve- 

TEKRE. 

J. DE Cassières, prési- 
dent A LA Cour, 
Amiens 

C A VILLON, épicier, AvI- 
gnon 

Cavoret, épicier, Avi- 
gnon 

Cercle de l'Agricul- 
ture, Avignon. . . 

B"* DE Chabert, Avi- 
gnon 



o oo 
o 5o 

5o 

1 5o 

3o » 



-20 
20 


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5 


» 


20 


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75 


» 





25 



o 5o 



D"^ Chabert, Roque- 
maure 

Calixte Chabrel, a. 
Villeneuve. . . . 

Léon Chabrel, a Ville- 
neuve 

Félix Charrier, Avi- 
gnon 

Chaigne, a Bourg- 
S'-Andéol 

L'abbé Chaix, a Cannes. 

Chambon, a Pujaut. . 

G. DE Champv.ans, an- 
cien préfet .... 

Chansroux, a Roque- 
maure 

C*' DE ChaNSIERGUES, 

Avignon 

Chantelauze, publi- 
ciste, Paris. . . . 

M»" D''= DE Charnacé 
(Maine-et-Loire) . . 

C'° GuT DE Charnacé, 
(Maine-et-Loire), . 

A. Charpentier (Cal- 
vados) 

D"' Charruau, Nantes. 

L. Chauvet, au Thor. 

Léon de Chênedollé 
(Calvados). .... 

Jules Cl.aretie, de 
l'Acad. française. . 

J** Clause AU, a Avignon. 

E. Clerc, a Roque- 
maure 

D"^ Clément, Avignon. 

Clérissac, a Roque- 
maure 

CocH.^^T, A Avignon. . 

Joseph de Cohorn, a 
Avignon 



o 25 



)) 

20 )) 

1 » 



» 
3 » 

1 » 



30 


)) 


30 


» 





5o 


10 


» 


I 


» 





5o 



APPENDICE. 



5o5 



Francs. 



Collège S'-Joseph, a 






AviG.Nori. 


Ao 


)) 


L. Collet, a Avignon. 


5 


» 


CH.*.>iOI?!E CODAMIX, 






Lto.n 


lO 


). 


M'" DE CoRions, Mar- 






seille 


30 


» 


C"= DE COS.NAC (COR- 






REZEJ. 


lO 


» 


V. CoTTARD, Avignon. 


5 


» 


COULONDRES, ANCIEN 






SL^GISTRAT, AviGNON . 


lO 


>l 


COURCELLE, ANCIEN 






DÉPUTÉ 1 H"-SaÔNe) . 


;> 


), 


Crégut, a Roqlemaure. 


I 


)l 


Victor Crotat, to.nne- 






LiER, A Roqlemaure. 


o 


oo 


B"" de Croze (Halte- 






Loire) ...... 


lO 


» 


Clnin, A Avignon. . . 


2 


" 


L. CURNIER, ANCIEN DÉ- 






PUTÉ, Le Havre. . 


5o 


» 


Cuv ILLIER- Fleuri 






(Ac. Française). . . 


20 


» 


L'.vBBÉ Daniel, Toulos. 





» 


J.-S. David, a Sauve- 






terre 


l 


). 


Esprit David, a Sm ve- 






terre 





oo 


J.-C. David, a Salve- 




, 


terre 


o 


5o 


Sixte David, a Sauve- 






terre 


o 


oo 


J.-L. David, a Pujaut. 


2 


» 


Dau, compositeur de 






MUSIQUE, Avignon. . 


lO 


" 


Ch. Dayma, .\vi(;non . 


5 


» 


Léonce D\ymv. Avi- 






gnon 


lO 


» 


L'abbé Delacroix, 






CURÉ, Bagnols. . . 


lO 


.. 



R. Delecze, .Vvignon. 
Delorjie fils aî.xé, .\vi- 

GNON 

Léon Delorme, Avi- 
gnon 

Delote, CO.'îSERVATEUR 
DU Musée, Avignon . 

C" Roger du Demaine, 
Avignon 

G.ABniEL Démians, .Avi- 
gnon 

Desaide, graveur, Pa- 
ris 

M'^'Desvernat (Loire). 

Deville, pu'"", Saint- 
Saturmn ( Vaucluse) . 

De ville, médecin, Saint- 
Saturnin (Vaucluse). 

F. Digonet, Avignon. 

\ .DES DiGuÈREs (Orne). 

Dinard, Avignon . . . 

Ch. Do.mergue. Be\u- 
caire. 

Donat-Darut, a Bo- 
quemaure 

George Doncieux, P.^- 
RIS 

C. Doucet (.Vc.\^démie 
Française"), Paris. . 

V"' Douladoure, Tou- 
louse 

Doutavès, maçon, Avi- 
gnon 

\U^ DE DrEUX-BrÉZÉ, 

ÉvÊQUE DE Moulins. 

Commandant Dt iiois, 
Paris 

ly \. DuDOi nn. Roque- 
maure 

Dl.COMMUN, HORLOGER, 

Avignon 





20 



3 

20 

20 

3 



5o6 



APPENDICE. 



Francs. 



Commandant Ducos, 

Avignon lo » 

Gilles Dufour, a Pu- 

JAUT o 5o 

Léon Dufour, a Avi- 
gnon 5 » 

J*" DuFRAissE (Haute- 
Garonne) 5 » 

L'abbé Dumas, curé de 

Saint-Pierre ... 5 » 

Alexandre Dumas 

(Acad" Française). 20 » 

Durand, libraire, Avi- 
gnon I )> 

Edouard, a Roque- 
maure 2 » 

Colonel comte de 

l'Église, Paiis. . . 20 » 

n. Escoffier, Petit 

Journal, Paris. . . 20 » 

B"" d'Espalungue 
(Basses-Pïrénées) . 

D"^ d'Espinet, a Nice . 

M'^ DE l'Espine, Avi- 
gnon 

De l'Estang, avoué, 
Brignoles 

M""' d'Estienhe de S'- 
Jean, a Aix .... 

Fr. Estournel, a Pu- 

JAUT 

V. Estournel, maçon, 

PUJAUT 

gon dEtigny, Avignon. 
D'Everlange. Nîmes . 

EySSETTE, CONTRE- 
MAITRE, A RoQUE- 
ÏIAURE I » 

Adr. Fabre, Avignon. 5 » 

Cl. Fanot, carillon- 

NEUR, Avignon. . . 2 >■ 



10 


)) 


10 


» 


10 


" 


5 


)) 


20 


" 





20 





25 


20 


)) 


5 


)) 



(;i.-33e jjj. Farct 
(Maïennej .... 

A. Farget, a Avignon. 

P.vul de Faucher, a 
Bollène 

Th. Fa vie r, a Avignon, 

\j:se j,j, Fa^yex, Ch. 
d'Avent (Eure) . . 

G*' Achille de Félix, 
Avignon 

Jules Fénard, a Cher- 
bourg 

Th. Fénard, a Cher- 
bourg 

Octave Feuillet (Ac.v- 
DÉMiE Française). . 

M™° Harold Fitch, 
Marseille .... 

\jius Fléchaire, Avi- 
gnon 

M"" Zénaïde Fleuriot 
(Morbihan) .... 

M" de Forbin, a P.\^- 
RIS 

M'^ de Foresta, a Mar- 
seille 

Ant"° Fortunet, Avi- 
gnon 

Jules Fortunet, Avi- 
gnon 

EuG. Fortunet, au 

Thor. 

F. Fourcade, arbitre 
DE coM*^"^, Nantes. . 

M'^ DE FouRNÈs, Paris. 

Colonel Franche t 

d'Espérey, Avignon. 

Frvnçois-Massart, a 

Sauveterre. . . . 

Henri Franquebalme, 

.\viGNON 



20 


» 





5o 


3 


» 


I 


» 


10 


» 


5 


» 



10 » 

10 » 

4o » 

4o » 



5 » 



2 


» 


20 


» 


5 


» 





25 


5 


» 



APPENDICE. 



5o7 



MS"' FuZET, ÉVÊQUE DE 
LA RÉUMO.X .... 

L'abbé Gabriel, curé, 
Les Salles t Gard) . 
Léopold de Gaillard. 
Pierre de Gaillard . 
Henry de Gaillard. . 
Denis Galet, a Amiess. 

GaLLAY, ANCIE.X maire 

DL VIII', l\^RIS . . 

.\I" DE GaSAY. I'aRIS. 

Ch.de GantelmidIlle, 

A Aïs 

Fn. Gard, a Lzès . , 
Ch. de Gargax, a 

Luxembourg. . . . 
Ch. Garmer, publi- 

cisTE, Marseille. . 
Pierre Gassi.v, a Avi- 

GNOM 

GvUCHERAND, PEINTRE, 
AVIGKO» 

La Gazette de France . 
La Gazette du Midi. . 
JosephGexet.a Pujaut. 
Geoffroy, a Tournay 

(Hautes-Pyhénées) . 
Ed. Geoffrijy, .\vi- 

(;non 

Le premier Président 

Germanes 

.\ldert Gigot, ancien 

préfet 

filLLES, A ËyRAGUES 

I Bouches-du-Ruone). 

M'" DE GiLi.v. A Tais 

(Drome) 

C" DE GlNE<TOUS, A 

Cavaillon. .... 

G lUARD , SCULPTEUR , 

Avignon 



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20 


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100 » 
100 » 

o 5o 



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!• rancs. 
FuÉDÉRIC GlR-VUD, Pa- 

RIS 10 » 

L'abbé Giraud. aumo- 

MER, Avignon. . . 5 » 

L'abbé Giraud, vicaire 
A Saint-Didier, Avi- 
gnon 3 >' 

Alfred Giraudeau, 

Paris 10 >: 

Fernand Giraudeau, 

Marseille lo » 

J"" Gontard, Avignon o 5o 

V" de Gontaut-Biron, 

ANC. ambassadeur. . 10 (( 

Th. Goubet, avocat, 

Avignon 5 » 

Albin Goudareau, Avi- 
gnon ao » 

Emile Goud-vreau, Avi- 
gnon ao » 

Jules Goudare.au, Avi- 
gnon 10 » 

Goulet, banquier, 

Reims lo » 

B. Gr.4Net, a Roque- 
maure I » 

Léonce Giuanet, a Ro- 

quemaure a » 

1r. Granier, ANC sé- 
nateur, Avignon. . .5o » 

Auable Gr-vs, Avi- 
gnon a » 

Félix Gras, Avignon. 5 » 

M" DE Grave (Haute- 
Vienne) ao » 

Ed." Grenier, poète, 

Paris ao » 

Ms' Grimardias, év. 

DE Cahors a5 » 

Emile Grimaud, Nan- 
tes 5 » 



5o8 



APPENDICE. 



L'a3bé Grimaud, Sor- 

GUES (VaUCLLSe) . . 

Grouiox, a Roque- 
maure 

GuÉRO , ANTIQUAIRE , 

Avignon 

v" guerghet, orfèvre, 

Paris 

GuiBERNE, Avignon. . 

Qttsae L. DE GliLHER- 

MiER, Avignon. . . 

F. ' Glillaumont, a 
Sauveterre .... 

Paul Glillaumont, a 
Sauveterre. . . . 

Guillaume Guizot, Pa- 
ris 

Ludovic Halévy (Aca- 
démie Française) . . 

Hébrard, a Roque- 
maure 

M"'deHennault, Avi- 
gnon 

Henry-Chrétien, Aai- 
GNON 

Ed. Hervé (Académie 
Française) .... 

Heugel, éditeur de 
musique, Paris. , . 

hostalért père et 

FILS, CaUMONT ^VaU- 

cluse) 

Hugues , serrurier , 

roquemaure. . . . 
M" d'Ivrv (Cùte-d'Or) . 
Président Jacques , 

Avignon. 

Claudio Jannet, Paris. 

ytesse jjg J^XZÉ, PaRIS. 

Ant. de Jessé-Charue- 
' VAL, Marseille . . 



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EuG. JoHANTS, Roque- 
maure 

Joseph Joubert (Maine- 
et-Loire) 

Lacour, Avignon. . . 

M^' Labouré, év. du 
Mans 

Lagieh-Fornért, Avi- 
gnon 

Aufred Lallié, Nan- 
tes. 

Lamatt, a Pujaut . . 

Langlois, a P.aris. . 

\jme Victor de La- 

PRADE 

G. DE Laurens, Avi- 
gnon 

B°° Alfred du Lau- 
rens, Avignon. . . 

B°" Guillaume du 
Laurens, Avignon. . 

Et. Laurent, Aureille 
(B.-du-Rh.). . . . 

C'' DE LaVAUR-S'" FoR- 

tunade (Gorrèze) . 

Le Bourgeois, Bonse- 

cours-rouen. . . . 

Qtesse j,g LÉAUTAUD, 

Paris. 

Levêque, a Roque- 

MAURE 

StÉPHEN LiÉGEARD, ANC. 

DÉPUTÉ (CÔtE-d'Or) . 
LlFFR-AN, NOTAIRE, Ro- 

QUEMAURE 

C'° DE LoNGPÉRIER 

(Oise) 

g. de longchamp, 
Marseille 

A. jNLagnan, Sauve- 
terre 



Fia 


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5 ). 

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5o » 



APPENDICE. 



5o9 



ElG. AI\G>E, AviGXOM. 

Mahuh, a Roqlemalke. 

D' B. DE Malherbe, a 
Changuaï 

Léon Maillé, a Cas- 
tres 

Albert Mallac, Bol- 
GIVAL 

Paul M-ojivet, Avi- 

(ÎN'OX 

Manon aîné, Avignon . 

J'' Manon, Avignon . . 

Elie Maria, Vvignon . 

I'aul Mariéton, Paris. 

Maurice Marin, Roqce- 
MAURE 

Ch. Marin, Roque- 
maure 

Marin aîné, Roque- 
M\URE 

X. Marmier (Académie 
Française) .... 

.Martin fils aîné, Ro- 

G.NONAS (B.-DU-RlI.). 

Martin, typographe, 
-VviGNON 

Martin-Four, Avignon. 

F. Mazet, a Roque- 
maure 

Mercier, ancien sous- 
préfet, Avignon . . 

V" DU Mesnil DU Buis- 
son (Orne) .... 

l'R., Adr. et Auguste 
Metnadieh, Avignon. 

Mkymer, avocat, Mar- 
seille 

I.. Michel, médecin, al 
Tmor. 

D' .Michel-Béchct , 

.\VIGN0N 



Francs. 
5 X 
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20 » 



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Francs. 

M»« Marie Michel, 

TaRASCON 5 1) 

-Michel, Société Géné- 
rale, Avignon ... 10 !> 

P. Michel, a Sauve- 
terre o 5o 

Michel-Bent, Avignon. 5 » 

MiCHELLAND, AU ThOR . I )) 

Er. de Millaudon, 

Avignon 30 » 

Mille, a Avignon. . . o 5o 

MiRANDOL , BOULANGER , 

Avignon o 5o 

Frédéric Mistral . . 20 » 

M I s T R A L - B E R N A R D , 

S' Rémt-de-Pro- 

VENCE 4o » 

D"^ MoNMER, Avignon . 5 » 

Aug. Monition, au 

Thor I » 

M" DE Montalet Al.vis, 

(G.ard) 20 » 

B°" DE Montf.aucon, 

Paris 20 » 

G'""" DE Mor.VNGIÈS, 

(Lozère) 20 » 

MOREAU de BeLLEY. 

Avignon i » 

MoTTEROZ, IMPRIMEUR, 

Paris 5o » 

A. MouNET, Roque- 
maure I ) 

Jules Mouret, Avi- 
gnon o ôo 

Camille Moutin, M\n- 

SEILLE 5 » 

.Vlexis Mouzin, poète, 

-VviGNON 5 » 

1>mile niel, ingénieur, 

Avignon 5 » 

[). iNlSk.RD(^.\CAD''FR"). aO )) 



5io 



APPENDICE. 



Francs 

Ch. Nisard, de l'Ins- 
titut » 

M. ET M™' Jacques 

Normand 5o " 

G. Odoter, a Sauve- 
terre 2 » 

Fr. d'Oléon, Avignon. 20 » 

C" d'Olivier, Avignon. 10 » 

Emile Ollivier (Aca- 
démie Française) . . 20 » 

Louis d'Ortigue, Ck- 

VAILLON " 

V. Paillet, au Thor . I » 

Auguste Palun, Avi- 
gnon 00 » 

Paxun de Bésignane, 

AU Thor i » 

INI" DE Panisse-Passis 

(B.-DU-Rn.) .... 25 » 

Chanoine Par.\.nque, L.v 

Ciotat 4 " 

Le Comte DE P.^^ris. . 100 » 
Pasquier de la Gres- 

sièhe (Ardennes) . . 10 « 
P. de Pèlerin, Nîmes. 25 » 
P. Pelletier, verrier, 

Paris 20 » 

M. ET M™' Pellissier, 

A PuJAUT 2 » 

B"" du Peloux (Ain) . 25 » 
Henri DE Pêne. ... 20 » 
Jules Pernod, Avignon. 20 » 
J.-L. Perrier, A Roque- 
maure 5o 

A. Perrin, a Roque- 
maure 2 » 

Conseiller Perrot, 

Avignon 20 » 

Louis Perrot, Avignon. 5 » 

J. Peyraque, Pujalt. g 5o 

Et. Philibert, PujALT. o 00 



Francs. 



Njcolas Philibert, 

PujAUT 

Philibert, Sauveterhe. 

Adolphe Pieyre, Nîmes. 

G. Pijotat. Marseille. 

^I" de Pimodan, Pa- 
ris. 

AuG. Planche, a Lzès. 

L'abbé Plautin, Avi- 
gnon 

Plauzoles, a Mont- 
fort-l'Amaury. . . 

PoiROTTE PÈRE ET FILS, 
MENUISIERS, PuJAUT. 

V" DE PoLi, Paris . . 
André Pons, Avignon . 
Victor Pons, confiseur, 

Avignon 

Benoît Pons, a Moulins. 
C'^ DE Pontevès-Sa- 

BRAN, Marseille. . 
Clément Poulain, 

N.VNTES 

Henri Poussée, publi- 

cisTE, Avignon . . . 
Alexandre Poussée, 

Paris 

M'-- PouzoL, A Pljaut. 

J.-B. PoUZOL, A PujAUT. 

Prat-Noillt, Mar- 
seille 

V. Prévôt, Avignon . 

Protart (Pas-de-Ca- 
lais) 

V" du Puget (Somme) . 

r.vbillon, cafetier, 
Roquemaure. . . . 

C'"" DE RaOUSSET- 

BouLBON, Avignon . 

Rastoul, Univers, 

Paris 



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APPENDICE. 



Francs. 
Ravanis, clré dote.n, 

RoQUEMAURE. ... 3 ); 

ViCAIRE-GÉSÉnAL 

Redon, Avig.non . . 5 >> 

De Rémusat, >'ar- 

seille 20 » 

Renaudin, chapelier, 

Roquemaure. ... o 5o 

Renocard, employé au 

P.-L.-M., Avignon . i » 

Frédéric Ressegaire, 

Avignon i .» 

Isidore de Ret, au 

Thor I » 

Retnard-L espinasse 

(Et.), Avignon . . 20 » 
Rey.naud de Trets, 

Marseille. .... 20 » 
Charles de Ribbe, a 

Aix 10 X 

Alg. de Ribbe, Avi- 
gnon 5 » 

M"' DU Ribert et ses 

filles 20 » 

Ch. Ricard, a Pdjaut. 2 >' 

Ricard, a Pujact . . o 65 

]SIf Ricard, Marseille. 10 » 
Anselme Rieu, a Pu- 

JAUT o 5o 

Eug. Ripert, Avignon . o 5o 

Ad. Roch, b.vnquier, 

Avignon 2 >■ 

Rochat, a Nogent-sur- 

Marne 5 » 

Louis Roche, Roqie- 

MAURE o 5o 

Duchesse de la Rociie- 

GuYON 200 » 

M" OE LA ROCHEJAQUE- 

LEIN 20 » 

fl. de Rocher, Bollène. 2.") » 



D' Rochette, Paris. 

M"" R0CHETIN, UzÈs 

M" de la Rociiethulon. 

Th. Rodde, Avignon . 

Jules Rolland, a Albi. 

Sincère Romet (Gazette 
de France) ..... 

Louis de la Roque, 
Montpellier. 

RosTAN d'Ancezune, 
Marseille. 

Eug. Rostand, .^L^^R- 
seille 

Alexis Rostand, Mar- 
seille 

L. Roubaud, au Thor. 

B*"" Albert de Roubin, 
Villeneuve 

3°° Armand de Roubin, 
Avignon 

Famille Rouchette, a 
Pujaut 

Joseph Roumanille. . 

Gustave Roure, confi- 
seur, Avignon . . . 

Ed. Rousse (.\cadémie 
Française^ .... 

Gh. Rousseau, a 
Thouars 

Camille Rousset (Aca- 
démie Française). . 

D"" RoussiLLON, au 
Bourg-d'Oisans. . . 

Jules-Charles Roux, 
Marseille. .... 

Victor Roux, Mar- 
seille 

Jules Roux, avoué, 
.\vignon 

B°" de Roux-Larcy. . 

F. Royer.a Villeneuve. 



Francs 
5 ) 

25 

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5l2 



L'abbé Rolzeald, Tou- 
louse. 

C" DE RuFFO-Bo>'>EVAL, 

Marseille 

Duc DE Sabra>"-Po>- 

TEvÈs, Marseille. . 
G" Emm. de Sabran- 

P o >■ T e V È s , M A u - 

seille 

C" Guillaume de Sa- 

BRA>'-PoSTEVÈS, MAR- 
SEILLE 

Alpu. Sagmer, Avi- 

G>0}i 

S'-Patrice (Triboulel), 
Paris 

L'abbé S alla. Roque- 
maure 

P. Salomox, a Ville- 
neuve 

JoANMN Samuel, Avi- 
G>'ON 

G*= DE Saporta, a Aix. 

M" DE SaQUI-S\.N>ES, 

Avignon. 

V" Jules de Salvador, 

Avignon 

G" Henri de Salvador, 

Remoulins. .... 
L'abbé de Salvador, 

Avignon. 

Joseph de Salv.vdor, 

Avignon 

Saubot-Demborgez, 

Paris 

Seguin frères, Avi- 
gnon 

Marc Serguier, a Ro- 

quemaure 

B'° DE Serres de Mon- 

TEiL, Avignon , . , 



.\ P P E > D I C E . 

France. 

L'aebé Settre (Alpes- 
Maritimes) .... 

V" DE SiNÉTY, AviGNO.X. 

B. Soulier, ancien 
maire, Pujaut. . . 
loo » Em. Soulier, ancien 
maire, Sauveterre. 
Fréd. Soulier, a Pu- 
jaut 

Max"" Soulier, a Pu- 
jaut 

20 » Michel Soulier, a Pu- 
jaut 

Michel Soulier, a Pu- 
jaut 

20 » EuG. Soustelle, Avi- 
gnon 

Ed. Stofflet, Le Mans. 
Colonel de Surville, 

A Nîmes 

J*" deTalode du Grail, 

o " Mouilleron (Vendée) 

20 » Tastevin, publiciste. 

Valence 

L. Taulier, a Pujaut. 
Teissère, a Marseille. 
5o )' Ant.Teissier, aPujaut. 
Gharles Teste, a Ba- 
gnols (Gard) . . . 
J. DE Terris, kot.vire, 

Avignon. 

Joseph Thomas, Avi- 
gnon 

Paul Thureau-D.vngin, 

Paris 

Toulon père, Mar- 

20 » seille. 

}tU' ToLRA DE Bordas, 

o ôo Nice 

G" DE Toulou^e-Lau- 

10 » TREC, A LaVAUR , . 



Francs. 

5 » 
20 ) 



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1 » 
10 » 

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4o » 

20 » 

lO )' 

10 » 

5 » 



APPENDICE. 



5l3 



Tn.\COL, NOTAIRE, Avi- 

ayoy lO » 

].' Univers, \ Paris . . 5o » 
Pall V.vcHiEB, PEnxnc, 

Avignon 2 >- 

Jonathan Valaduùgle, 

Avignon 10 » 

A«ÉDÉE VaLABRLGLE, 

Avignon. 10 » 

Adr. Vallat, Uoqle- 

malre o JO 

Aristide Valette, Ilo- 

QUEMAtRE 5 )• 

L'addé Valette, curé, 

Pujaut 5 )' 

De Vatimesnil (Klre). 10 » 

Blaise Velat, Pljalt. a » 

Gabriel, Verdet, Avi- 
gnon 5o » 

Marcel Verdet, Avi- 
gnon 20 » 

Théodore Verdet, Avi- 
gnon 20 " 

L. Vernet, statuaire, 

Avignon i 5j 

L'abbé de Vérot, Avi- 
gnon 10 " 

\. Veux, Uoquemaure. i >i 

J'' Vidal, I'ujaut . . 1 » 

M*' Vigne, archevêque 

d'Avignon 5o )i 

Alfr. Viguier, Paris. i ôo 

D' ViLLARs, Avignon. 20 > 

M'* DR Vil. i.Ern ANCHE, 

Paris 2Ô >• 



C* DE VlLLENEUVE- 

Bahgemon, Avignon. 

C" de Villeneuve- 
EscLAPON. Avignon. 

Fréd. ^ illet , Avi- 
(;non 

Charles Vincens, Mar- 
seille 

C'"" Elzéar de Vogué. 

Henri Yvaren, .Avi- 
gnon 

Trois anonymes, Avi- 
gnon 

Deux anonymes, Mar- 
seille 

Lx ASONï.ME, Avignon. 

Un ANONYME ( HaUTE- 

Saône) 

Ln ANONYME, OFFICIER, 

Avignon 

V. D. S. J 

C. F., A Avignon. . . 

Deux félibres, Avi- 
gnon 

Deux charpentiers, 
Avignon 

II. II. Y. iCùtes-du- 
ISORDJ 

Un lecteur des Se- 
maines, .\vigno.n 

U."* MOINE de LÉRINS 

Un petit belge . 
r., A Avignon . . 

Total . . 



2.) » 
5 ». 



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33 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



NOMS PROPRES CITÉS DANS CE VOLUME 



AnEL (Henri), 66, 78, ~\. 
About (Edmond), 174. 2i4, 259, 

'io3, /jo4, Ao5, ^07, /jog. '»23. 

471. 
AcHvRD (Amédce), ii4, 177. 
Ad.vm (Adolphe), 171. 177. 
Affre (Me'), i53. 
Agmel (l'abbé), 496. 
Alboni (Marictta), \'ii. 

Vl.EMBERT (d'), 287, 

Vi.EXWDRE (Charles), professeur, 

Aubert (le D'), 4i- 

Ai.i.vN (M""), comédienne, 121. 

Allevarrès. Voyez Serr.vv\lle. 

Allourt (Antoine), a33. 

Alzon (Emmanuel d'). a^, 43, 

4'i, 45, 471. 

A>n'ÈRE ( André-Mariei, 4i- 
V.Mi'KRE (Jean-Jacques). 7."). 
VXCELOT (M"'), Il5. 
Andigsé (Auguste, comte d), 

i54. 35i. 
Andigné (Léon, marquis d"), 

35i. 



Angles (Monsieur des), 5. 
Angoulème (duc d'), 20, 71. 
Angoulème (duchesse d'), 19 

31. 

Anselme (H. d'), 8^. 
Ai'Pius Cl.vldils, 187. 
AuAGO (François), 38. \i. 
Arbouyille (^M""' d'), ii5. 
Ahchimbvud (Alphonse d'), 
AuN.vL, comédien, 290. 
Arnallt (Antoine-\ incent) 
AiHÉNosï (Isidore d'), 373. 
Atticus, 478. 
Aib.vnel (Théodore). 469. 
Alber, .")3. 

AiBRYET (Xavierj, 347- 
Audiffret - Pasquier (duc 

'126, 427. 
AuDiGiER (Henri d'), 2,k). 
Aldran (Girard), graveur, 
AtGiER (Emile), i43, 172, 

iqt). 3i(), 218, 333, 309, 

485. 

AUMALE (duc d'). 397, 898, 

4i3, 419. 
AuTRAN (Joseph), loi, i43. 

32'|, 32(), 339. 333, 234. 



, 30, 



373. 

, .')8. 



d"), 



m. 

198, 
'.18. 



■>.'Si]. 



5i6 



APPENDICE, 



267, 282, 283, 284, 287, 289, 
298, 298, 299, Soi, 3o2, 3o4, 
3o6, 307, 3o8, 819, 320, 35(3, 
358, 3Co, 3Gi, 3G4, 871, 889, 
898, 899, 4oo, 4o2, io6, 407, 
409, 4io, ii5, A16, 4i8, 419. 
420, 421, 422, 428, 424, 425, 
471, 478, 

AuTRAN (M""' Josephj, 3o5, 899, 
426. 

Atertox (Frédéric d), 91, 92, 
98, 94, 90, 96, io5. 

AvERTON (Guy d'^, 94. 



Baciocchi (Eugène dei, 872. 

BaILLY DE SlRCT, 57. 

Ballanche, 4o. 

Balzac (H. de), 54, 74, nG, 

i56, 179, 2i4, 221, 287, 288, 

254, 255, 3o4. 
JÎaraoo}» (Louis-Numa), 34o. 
Baraguet d'Hilliers (Achille, 

comte), maréchal de France, 

i53. 
Bara^îte (baron Prosper de t. 

471. 
Barbent A>E (marquis Léon de ), 

35o. 
Barbet dAurevillt (Julesj, i38, 

288, 244, 260, 472, 478, 474. 
Barbier (Auguste), 894, ^lS, 

420. 
Barm (Jules), 349. 
Barodet, 356. 
Barrème, calculateur, 889. 
Barrot (OdiloD), 821. 
Barthélémy (Augustej, 488. 
Barthélémy (marquis de), i53. 



Bastet (Antoine», sculpteur, 

434, 462. 
Bastet (J.), 84, 
Baudelaire (Charles), 471 • 
Bayle (Pierre), 468. 
Beauchesne (Alcide de), 174. 
Bealsacq (comtesse Diane dcj, 

466. 
Beauvoir (Boger de), 11 4, ii5, 

i56. 
Bec, 267, 288. 
Béchard (Ferdinand), 270. 
Béchard (Frédéric), 267, 270, 

288, 296, 297, 3i5, 3x6, 817, 

3i8. 
Belcastel (Gabriel de), 433, 

458. 
Bellangé, peintre, 385. 
Belleval (marquis de), 169, 170, 

171, 172, 178, 174, 175, 176, 

180, 182, 25o. 
Belvèze (de), 166. 
Beî(tzo:v (M™" Th.), i83. 

BÉRA?iGER (P.-J. de), 189, l44. 
167, 2o4, 2o5, 206, 207, 287, 

3o8. 
Berlioz (Hector), 45o. 
Bermo:sd (de), 72. 
Bernard (Saint), 208. 
Bernard (Charles de), i44. 471, 

Bernard (Claude), 4 18, 4ao, 

427. 
Bernardi (de), 161. 
Berne-Bellecour, peintre, 385. 
Bernilvrdt (Rosine Bernard, 

dite Sarah), 358, 384. 
Berms (comtesse René de), 16. 
iÎERMs (Léon de), 48. 
IJerry (duc de), 17. 
Berry (duchesse de), 60, 70, 71, 

109, 369. 



APPENDICE. 



017 



Herryer, i'i. ,")'!, ()(3, 78, 81, 83, 
83, 91,98. 99. 100, loi, 128, 
i53, 171. 177. 370, 399, 3o2. 
3i2, 3i3, 3'j6. 393, 394, 433, 
/iSo. 4ji, 'j52. '171 . 

Bert (Paul). 3 '19. 

Bertin ( Ernest I, 479- 

Berti>- (Jean-Victor), 10. 

Berthoud ( Henry ) . 1 1 '1 • 

Besplas (marquis de), 118, 358, 
308. 375. 

Besso>- (^Ie^), 439. 

Beudix, auteur dramatique, 3i. 
Beugnot (comte Arthur), 173. 
Beulé (Ernest), 4i3, 4iô. 
Bidault, peintre. 10. 
BiLiOTTi (marquis de), 36o. 
Biot, 4i 
BiRÉ ( Edmond 1, i3, i3i, 168, 

191. 3i3. 373, 'i46, 45i, 4ô3, 

48',. 
Bismarck (prince de). 378, 303. 

BlTAUnÉ. '|0. 

Blain. tailleur. 43. 
Blvnc I l^ouis). 307. 
Blanchetti (Paul), i3. 
Bl.vze de Burt (Henry), 76, I3'i. 

191. 
Blocqleville (marquise de). 

478. 
BoiGSE (comtesse de), 460. 
B01SSIER (^Gastoni. ',83. 
BoissiEu (Vrthur de), 2O7. 391, 

3oo. 35.3. 
Bonald (vicomte de), '|0. 139. 
BOMXGTOX, 33. 

BosjoLR ((^asimin, 98. 

Bo»AT. 3,S3. 

BoNET lie V. Elie), 491- 

BORDERIES (Ms'i. 38. 

Bosio, sculpteur, 53. 



BOSSLET, l5, 18. 4l. 30 1. \-\. 

Boudin, cafetier, O9. 

Boudin fils, O9. 

Bouclé (Charles), 344- 

BouHOURs (le Père), 194. 

Boulât de la Meurthe ( le comte 
Joseph), 39. 

BouRBOusso>. député, lOi. 

B0URDALOUE, i3, 

Bourget (Paul), 463. 400. 

BouRMoxT fils (de), 73. 

Brascassat, peintre, 53. 

Bressaxt, acteur, 1O6. 

Brid.uxe (le P.), 19. 

Brière, imprimeur, i32. 

Brillât-Savarin, 388, 388. 

Brindeau (Paul), acteur, i^,)- 

Brizeux (Vùgustc), 471. 

Broglie (duc Victor de), 48, io5, 
397, 4o5, 407. 

Broglie (duc Albert dc). i05, 
212, 335,321. 374, 4o3. '108, 
4i3, 4i8, 43O. '183. 

Brunetière (Ferdinand), 387. 
364. 

Bûcheron (Vrtliur-Marie). con- 
nu sous le pseudonyme de 
Saint-Genest, 327, 343, 33(), 

371)- 

Bugeaud (le maréchal), i53. 

Buloz (François), 77, 108, 119, 
120, 121, 134, laS, laO, 137, 
147, 160, lOa, i63, 173, 174, 
183. i83, 333, 333, a34. 3O3, 
3O4. 279, 380, 281, 373, 373, 
38o, 471. 

Buloz (Christine Blaze, dame), 
134- 

BussiÈREs (de), 307. 

Bussonnier, pâtissier. 39. 

Btron (>rd). 54. 88, 3o8. 



APPENDICE. 



Cade (Edme), 438, '\!\o, 491- 

C.vDOT rA.lexandre), éditevir, i56. 

Galonné (\lphonse de), i35, i38, 
i43, 169, 175, 2i5, aSo. 

Calyière (marquis de), 16, 17. 

Calvière (marquise de), 66, 71. 

Cambacérès (le prince), 38. 

Cambis d'Orsan (Henri de), 
marquis de Lagnes, grand-père 
maternel de Pontmartin, 12. 

Cambis d'Orsan (Augustine de 
Grave, marquise de), grand- 
mère maternelle de Pontmar- 
tin, 12, i3, 16. 

Cambis (^Henriette de), 12, i4- 

Cambis (Augustin, marquis de), 
pair de France, 12, 16, 23, 39, 
4o, 56, 09. 60, 81, 82, 117, 
i3o. 

Cambis (Alfred de), 2 4, 50. 

Cambis (Henri de), 24, 43, 45, 
56, .68, 82. 

CviiBis (l'abbé Adalbert de), i4. 
37, 45. 

Candolle (de), 72. 

Cakdolle (Pvrame de), botaniste, 
75. 

Canrom (Augustin), 44o, 454- 

Captier (le Pèrej, 336. 

Cardinal (M™*), 108, 112, ii3. 

Carné (comte Louis de), 49^ 57, 
59, 312, 2i3, 409, 4io, 4i8, 
471. 

Caro (Edme), 174, 394, 423, 
483. 

Caro (M'"'' Edme), 465. 

Caron, restaurateur, 368. 

Carrel (Armand), I23. 

Cars (duc desj, i32. 



Castil-Blaze (Henri-Joseph 

Blaze, dit), 76, 124, 234. 
Caussidière, 307. 
Calvièrez. 72, 
Cavaignac (général), i36. 
Cazalès (Edmond de), 67, 09, 

212. 
Chaix il'abbéj, 332. 
Chalenton (l'abbé), 6. 
Ghallemel-Lacour, 267, -s8i, 

290, 33i. 
Cham (vicomte Amédée de Noiî, 

dit), 126, i4o, i4i, i42. 
Ch.*_mbord (comte de), 71, 91, 

94, 168,353. 
Ciiampagny (Franz de), 393, 39'i, 

409, 419. 
Champmartin, peintre, 76. 
Changarnier (général), 147, i53. 
Charette (général baron de), 

374, 443. 
Charles X, 02, 324, 395. 
Charre (Emile), 126, i5i. 
Chasles (Philarète), 11 4- 172, 

Chassériau (Théodore), i44. 

Ghatam (lord), 100. 

Chateaubriand, 39, 54. i3o, i45, 
23o, 260, 299, 3x1, 36i, 448, 
491. 

Chaudes-Aigues (J.), 86. 

Chevandier de Valdrôme (Eu- 
gène), 324, 325, 326. 

Chevandier de Valdrôme (Paul), 
3oi, 320. 

Chevreau (Henri), 322. 

CicÉRON, 478. 

GiRCOLRT (Albert, comte de), 
i35, i54, 168. 

Claretie (Jules), 337, 257, 3o3, 
3o5,3i4, 346, 473,478, 48i. 

CocHiN (Augustin), 2x3, 38 1. 



\ P P E N D I C K . 



JI9 



GONDILLVC, 4«- 

CoNST.vNs (Enicst), 487. 

CoppÉE (François), '|66. 

(loRMEMN (vifomle de), 98. 

Corneille (Pierre), 18, '|0, 129. 

(loRMDET (Léon», r»5. 

(]oROT, peintre. 10. 

CoRTOT, sculplcur, .i3. 

CouLONDREs (Alfred), 44o. 

CoLPVENT DES Bois (amiral), i(îG. 

(louRiER (Paul-Louis), ;io5. 

OouRTET (Jules). 8 't. 

Cousin (Aictor), 4^', \~, '|8, ôo, 
5i, 54, 132,. i53, i54, aSa, 
235, 3O0. 33i, 441, 'i5o,47i. 
482. 

(^ROCHARD ( \rniaiid de), 43, 'i'|. 

C^uviER (Georges), 54- 

(^ivillier-Fleirt, 49. <^>2, 91, 
98, 99, 100, ioi, 1O9, 194, 
356, 38o, 389, 4oo, 4oi, 4oG, 
'107, 4io, 'ji3, 4i'i, 4i5, 4iG. 
'118. 420, ^23, 443, 'i44, '»48. 
'i53, '175, ',78. '.79, ',80, -181. 



D 



Dabadie, chanteur, 42. 
Dalloz (Paul), 343. 
Dambray (le chancelier), 38. 
Damiron, '19. 

I)amoreal-Ci>ti (M™'), canta- 
trice, '|2, '17, 1^2. 
Dal'det (Alphonse), 4^9. 
David (F^onis), 337, 3Vî- 
David d'Angers, 53. 
Decazes (duc Klic), 17, 18. 
Deguerry (l'abhé), 3li. 
Delabokde (vicomte Henri), 117. 
Delacroix (Eugène), 53, '|5o. 
Delaiunte (Adrien), ')3. 



Delalot (vicomte), 4o. 

Delaporte (le Père Victor), 'i(5o. 

Delarociie (Paul), 4i, 53. 75, 
'i5o. 

Delavigse (Casimir), ii,3o8. 

Délires (Léo), 357. 

Deulle (Jacques), 5i. 
! Delord (Taxile), 2o(), 325, •«37, 
355, 25(). 259. 

Demante (A. -M.), '17. 

Déplace d'aijhé Charles), 84. 
I Deregnaucourt, député, 3^8. 

Deretz, journaliste, iji, 92. 93, 

Déroulèdb (Paul). 4l)li. 
Désvugieus, 2o5. 
Descartes (René), 43. 
Des Essarts (Alfred). Ii5. 
Desmousseaux de Givré. 172. 
Détaille, peintre, 385. 
Devèria ( Eugène), 53, loi. 
Didon (le Père), 44 'i- 
DiNALX, auteur dramaliqiie, 3i, 

78. 
DoRVAL (M"-^), 3i, M, 78, 79, 

80, 101. 
Double (le D' François-Joseph), 

7. 23, 'ii, 172. 
Double ( Léopold). 7. 
DoucET ((]amille), 33, 4i5. '|i8. 
DouDA?i (Ximéncs), 99. 
Drelx-Brézé (marquis de). '|3. 
Dreix-Brézé (Pierre de), évècpie 

de Moulins. 43, 432. 458. 
Dubois ( P.-J.), 49. 
Dl Boys (Albert), 429. 
DuBOYs d'Angers, 332. 
Dlcwge (Victor), 3i. 78. 
Du Caurroy. 47- 
Dl CAYLA(Ugolin). '|3. 
Dlchatel (comte). 117, 177. 
Duchesnois (M""'). '1 1 . 



530 



APPENDICE. 



DucLos (François), 36o. 

Dlf.vure (^Jules), 4i3, 4i8. 

Dlg.*£É, avocat, 91, 95. 

DuMARSUS (l'abbé;, 2G. 

DuiiAS (Adolphe), 10 1. 

Dumas père (Alexandre). 78, 79, 
ii4, iô6, i58, 173, 289, 290, 
423, 448, 477- 

Dumas fils ^Alexandre), i5G, 216, 
217, 282, 267, 280, 282, 283, 
284, 289, 3o5, 349. 398, 407. 

Ddmost, professeur, 34- 

DuiioNT, statuaire, 53. 

DuPA>LOtP (M?'), 27, 2i3, 267, 
281, 299, 358,377, 378, 38i, 
389, 4o3, 4o4, 407, 409, 420, 
427, 428, 4Ô0, 471- 

DcPATY (Emmanuel;, 201. 

DupoxT (Alexis), 42. 

DiPKAY, peintre, 385. 

DupRÉ (Edmond), 169, 188. 189. 

DupREz (Gilbert-Louis;, chan- 
teur, i42, 387. 

DupuT, de Cavaillon, 161. 

Dupu Y,. d'Orange, 161. 

Ddraxd (baronne), i54- 

DuRAXD (Justin), député, 332. 

Dlr.\.nd (M"' Justin;, 332, 333. 

DURA>T0>, 47. 

DuROzoïR (Charles), 34- 
Du Theil. avocat, iiô. 

DuVERGIER DE HaURANNE (PrOS- 

per;, 49, 393, 397, 4o5. 4i3, 
4i8. 



EcKMLHL (Louis d';, ^3. 
Edouard et Félix, restaurateurs, 

347- 
Empis, académicien, 089, 892. 



393, 39 '|. 



Erckmaxx-Chatri.vx, 280. 
E3CAXDE(Ama]5lc;, 267, 270, 271. 
Escuxs (comte d'), i32, i54- 
EsiG (François), 72. 

ESMÉNARD, 4o. 

EsQuiROs (Alphonse), 33 1. 
EuGÉME (l'Impératrice;, 3a6. 



Fabre (Ferdinand;, 485. 

Fages (Emile), 265. 

Falco>- (M"'=), i42. 

Fallières (Armand), 487. 

Falloux (comte Alfred de), 49» 
12O, 128, i48, i53, i54, i55, 
160, 172, 177, 191, 212, 2l3, 
235, 299, 321. 327, 345, 353, 
389, 396, 397, 398, 407, 409, 
'417, 4i8, 420, 423, 471- 

Faure, chanteur, 323. 

Fauriel (Claude), 75. 

F.AVRE (Jules), 37, 299. 407, 4 13. 
4i8, 423. 

Fay (Léontine), voir Volxys. 

Féletz (l'abbé de), 35, 466. 

Félix (le Père), 2o4, 23i, 282, 
267, 290, 291. 

Ferdi.\a>d \II, 71. 

Ferrar (Messieurs de), 2, 3. 

Ferrar (Antoine de), 3. 

Ferrari (Antoine), 73. 

Ferville, comédien, 3i. 

Feuillet (Octave), 216, 217, 
232. 200,271, 4i8, 420, 465, 
482. 

FÉVAL(Paul;, ii4, 172, 174, '182. 

Feydeau (Ernest), 25o, 271. 

Fezens.ac (duc de), i44- 

Flaxdrix (Hippolyte), l'i^. 

Flaubert (Gustave). 2i4. '171- 



APPENDICE. 



Flotte (Paul de). i'i3. 
l'oNFRÈDE (llonri), ()8. 
l'ouDRvs ( marquis de), 1 1 'i, l56. 
FouRNEL (\iclor), 235, 476. 
FouRNÈs (marquis de), io'|. 
FouRTOu (de), 374. 

FoYATIER. .")3. 

I'rédkrk. Il, 3r»3. 
Froissved-Buoissiv (de), 'if)~. 



Gaillard (Léopold dei, itii, 1O3, 
178, 337, 3.")7, iô[). i-^, 291. 
807, 32 1, 33(), 357, 373, 370, 
877, 4oo, /|Oi, Ao'i, \o{), 'il-, 
43(>, ^37, 43o, 489, /i4o, 'i42, 
4()i, 4(>A. 'i7''*. 483, '18:., '190, 
491. 

Gaillvrdix (dasimir), 43. 

Gambetta (Li'on), 337, 33(), 
349. 3.J3, 3(l7, ',i3, '173. 

GvNAIL, 73. 

(tvnser (ral)béi, aO. 
(îvRciA (Manuel), 44 1- 
(ivRiRALDi ((iiuseppe), 339, 
• ivRMER (dliarles), 33'|, '198. 

(.VUSSIN (M"-,, 38'4. 

(ivuTiER (Théophile), .")3, ôC), 
137, 183, ii)i, 193. 317, 33I), 
383, 893. 89',, 898, ',71. 

<i vY I M"- Sophie), i i."i. 

(i VY-LUSSAC, 4l- 

(■EXOLDE (Eugène de), i3t), i3."». 
(îent (\lphoiise), ilii. 

(lESTY DE Bl>SY, 98. 

Geofroy (Louis <le), i '19. 
(îÉRARD (le l)aron), .")3. 
Gerdet (M»-'), 3."), 318. 
(ÙLLY {\e gi!'ntral), 17. 
GoESTOus (comte de), 370, 371. 



GiR.\RDt>- (Emile de), i3o, 333, 

268, 358, .388, 384, 385. 
GiRARDiN- (.M""= Emile de), 178, 

193, 3 23, 3(33. 

GiRARDiN ( Saint-Marc ), '19, iHd, 
i53, i54, iC'O, sGo, 398, 39."), 
889, 407, 409, 4io, 4i4. 430, 

433. 471, 483. 
G1R0DET, 491. 
Glucr, 47. 

Gobineau (Arthur de), ii'i. 
Go.NcouRT (Edmond cl Jules dii, 

380. 
GoxDisET ( Edmond j, 857, 
(JoxDRECOLRT (général de), 11 '1, 

i5(3. 
(iosTiER, acfeur, 3i. 
(îoT (Edmon<l), i'i9. 
GouBAUx, auteur dramatique, 3i , 

(ioLNOD, 3l3, 871. 

(îoiPiL, 385. 

(iozLAN (Léon), ll4. II''. i~'> 

174, 195, i[)(k 198, 199. 
Gra>dma>che de Bealliec, 883. 
(iuANET, peintre, .")3. 
(ÏRASGÉ (Pii-rre-Eugèno Basté. 

dit), 297, 398. 
G RAMER, sénateur, iGi. 
(iR.\MER DE G ASS.vGS.vc (Adolphe ) , 

19, 3't4- 

(ÎRAs (Félix), 4G9. 

(îratry (le Père), 407, '109. 

(iRAVE (le chevalier de), I3, i3. 

Grvve (marquis de), I3. 

(Jrimod de la Ueymkrk, 388. 

(Jrisi ( Julia), 4'ii. 

(itvos (Etienne), professeur, 23, 

3o. 
(Jldix (Théodore), 53. 
Glerry (marquis de), i3. 
G LERRY (marquise de), i3, i'|. 
Glii.iikrmier (Louis rie), 873, 



53 2 



APPENDICE. 



GuisoT (Eugène), aôo- 

GoizoT (François), ^i, '4~, 48, 
49, 54, 123, 171, 174, 177' 
178, 235, 343, 260, 271, 3o9. 
321, 407, 4i3, 4i8, 420, 424, 
426, 427, 448. 45o, 470, 471- 
479. 482. 

GuizoT (Guillaume), i74- 

GuTO?( (le Père), 19. 

Gltot, éditeur, i4o. 



H 



Halévy (Ludovic), 112, 'l'iih 

482. 
H.viiELiN (l'abbé), 28. 
H.osK.v (comtesse), plus tard 

M"' H. de Balzac, 2 54- 
Haussma>n (le baron), 275, 3o8. 
Hausso.nville ( comte Bernard d' 1. 

327, 343, 394, 407, 4i8, 42G. 

427, 43o, 482. 
Heim, peintre, 53. 
Heine (Henri), 122. 
Heine (M""'), 298. 
Hello (Ernest), 244- 
HoFFMA>-.\ (Théodore), 275. 
Horace, 36, 2o5,363, 403, 488. 
Homère, 129. 
Hovssaïe (Henry), 487, 
Huet (Paul), 46, 53, 55, 50. 
Hugo (Victor), 18, 53, 54, 7'i, 

78, 80, 85, 86, 87, 98, 123, 

i53, 2i4, 2i5, 288, 260, 268, 

275, 3o8, 3i3, 349, 36o, 4i8, 

435, 469. 
Hyacinthe (Louis-Hyacinthe Dl- 

FI.OST, dit), 444; 



I 



L\wLRECK (M"''), cantatrice, 42. 
Ingres, 53. 
Isabey (J.-B.), 53. 
Ivoi (Paul d'), 25o. 



Jacquemart (>!"•= Nélie), 383. 

Janicot (Gustave), 271, 3 12, 
454, 455. 

Janin (Jules), 40, 52, 79, 116, 
127, 192, 193, 217, 237, 25o, 
365, 358,362, 38o, 889, 896, 
397, 4o5, 4i8, 420, 424. 43o, 

471. 
J0NQU1ÈRES (le P. Amédée dc), 

372, 
JossERAND, libraire, 332. 
Joubert (Joseph), 367, 399. 
JouDOU, journaliste, 66, 77, 82, 

83. 
JoLFFROY (Théodore), 48, 

JOURDAN (Louis), 207. 

Jouvenet (Jean), 434- 
JouviN (B.), 333, 35o. 
JouY (Victor-Joseph Etienne, dit 

de), 58. 
Jussieu (Adrien de), 75. 
Juteau (Emma), acrobate, 474- 



Karr ( Alphonse), ii4, 191,250. 
Kerdrel (Audren dc), 166. 
Kergorlay (comte de), 72. 
Kergorlay fils (de). 72. 



APPENDICK. 



533 



La Hédou.ikre (Emile Gigaui.t 

Jei, 307. 
LvBicHE (Eugène). Vi'i- '\'^'\- 
L.^LvcHE, lia. 44 1 • 
I.\BORDE (Léo de), ilu. t'i-, 

a.");.* 3o'i. 
La Bovillerie (Charles de). 43. 
Laboulie (Gusta\e de), 71, 91, 

94, 95- 
La Bourdonxaye (abbé de), !i3, 

I^A Hrltkre (Jean dei, 'ii, i4o. 

Lacenvire, 1 12. 

F^ACHviD (de), 73, 

LvcoMBE (Charles de), 83, 4ôi. 

Lacordaire (le Père), 35, i(J8. 

3i3, 33i, 377. 
Lacroix (Jtdes). 191. 
LvcRoix (Paul). 191. 
La Ferrière ( Heclor de), 43. 
Lafitte (Pierre), 78, 
Lafond (Ernest), 333. 
La Fontaine (Jean de), 188. 
Lagenevais (F. de), 267, 380. 
LAGR.'i?(GE (M^'), 377. 
Laisé, 4o, 98. 

La Madelène (Henry de), 2Ô1. 
La Madelène (Jules de), 25i. 
Lamartine ( \l|>hon>e dc^, Sa, 53, 

54, 85, 80,87, 108, 116, i3o, 

i43, i4'i, i53, aOo, 371, 3oi, 

3o8, 3ii, 3i3,3i3, 3i4, 33i. 

338, 38o, 39',, 397, '|33, \\^. 

471. '189. 
Lamartine iM""" Xaltiilino dei. 

3ii. 
F>AMORiciÈRE (général de), lôa. 

'i'i3. 
Lanfrev ( ['icrrc). 33i|. 



Lanjltnais (Nicton, i5<3. 
Laprade (Victor de), 191, iSq, 

374, 384. 291, 299, 3oi, 307, 

3o8. 377, 4oi, 4oG,4o9, 4i3, 

4i5, 4i8, 419, 430, 'i3r. '|33. 

424, 471, 478- 
Larcy (baron de), '19, 73. 138, 

i6'i. i05, 471. 
Laroche, 298. 
La Roche-Guyo.n (duchesse de), 

478. 
Larochette (M°" de), io<'. 
La Rochejaquelein (marquis 

Henri de), i53. 
La RoQiE (Louis de), 454, 455. 
La ToiR DL Pin (Guy de), 43. 
Lairentie l^Pierre-Sébaslicn), 

i3o, i54, 270. 
La ^ alette ( Vdrien de), 169. 

17(3, 177. 
Lavedan (comte Léon), 376, 393. 
Lavedan (Henri), 358, 388, 452. 
Layet de Podio, 72. 
Lebertre (Félix ), '|0, 57. 
Lebeschl (M"'^ Mathilde), 73. 
Lebreton (général), i5i, 166. 
Lebrun (Pierre), 4 12, 4i3, 430, 

423. 
Lecaslet (le Père), 313. 
Leclerc (Edmond), 117. 
Lecoffre (Jacques), 237, 3'io, 

2'i2, 343, 240, 247. 349. 
Lecomte (général), 337. 
Ledru-Roli.in, 359. 3Ho. 
Lefêvre-Delmieh (Jules), 33'|. 
Lefort, 378. 
Legali-ois (M"'), 42. 
Legouvé (Ernesl), 33, 237, a55, 

356. 4 10. 4i5'. 4i<5, 4 18. 
LemaÎtiie (Frederick), 3i. 
Lemoisne (John), i3o. 
Lesormant (Charles), 2i3. 



;)2i 



APPENDICE. 



Lenormant (M"" Charles), 454. 
Lermi>'ier, 178. 

Levasseur, chanteur, ^2, i^a. 
Lévt (Calmann), 18/I, 21", 447, 

462. 
Lévt (Michel), 218, 220, 226, 

277, 3o2, 348- 
LiBRi(Giiillaume-Brulus-Iciliiis), 

7- 
Liez, proviseur, 26. 

LiREux (Auguste), i3i. 

Liszt (Franz), 76. 

LiTTRÉ (Emile), 398, 4o3, 4o4, 

400, 407, 4o8, 4i3, 4i8. 423. 
LoMÉME (Louis de), Sqq, 4o3, 

417, 420, 427, 428. 
Louis-Philippe I", 129, i32, So-, 

373, 395. 
LouRDOiEix (Honoré de). i3ô, 

i54, 271. 

LVCE DE LaNCIVAL, 4o. 

Lucrèce, 27. 

Luther (M""^ Amédine), i49- 
LuTNES (Honoré-Thcodore, duc 
de), 75. 

M 

Machiavel, 299. 

Mac-Mahos (maréchal de), 367. 

874, 4i2. 
Magnis (Charles), 49, 127. 
Maigret, peintre, 385. 
Maillé (marquis de), i5o. 
M.iisTRE (Joseph de), 139, 160, 

168, 473, 474. 
Malibra>' (M°"=), 45, i42, 279, 

387,44,1. 

Mallac (Éloi), i()9, 177, 178, 
2o5. 

.^Lv^DAROUX-VERTAMy, I 77. 



Ma:<te (M"''), 149. 
Manuel (Eugèncj, 4i3. 
Manzom (Alexandre), 3o8. 
Marcellus (comte de), 17a. 
Mario (Joseph, marquis de Ca\- 
DiA, dit), chanteur, i42, 887, 

44i. 
Marmier (Xavier), 75, i54. 173 

397, 4o5, 4io, 4i5, 4i6, 4i8, 

420. 
Marrast (Armand), i53. 
Mars (M"»), 11, 3 1, 78, 79. 
Mars (Victor de), 128, 234, 281 , 

372, 878. 
Martin (John), iieintre anglais 

335. 
Masgama (Paul), libraire, 54, 870. 
Massillon, i5. 

Masson (Frédéric), 488, 484. 
Mathieu, astronome, 4i. 
Mathieu (Anselme), 469. 
Maumus (le Père), 444, 
Melun (vicomte Armand de), a5, 

2G, 2l3. 
Merle (J.-T.), ioi, ii4, ii5. 
Merlix (comtesse), 11 5. 
Mérimée (Prosper), .54, 60, 76, 

loi, 122, 171, 174, 290, 323, 

83 1, 36o, 896, 4o3, 477- 
JMermet (Auguste), 847. 
Méry (Joseph), 75, 108, 1x5, 

172, 174. 
Mes\ard (comte de), 72. 
Meyerbeer, 45o. 
Mézières (Alfreil), 428. 
Michaud aîné, 3, 84. 
MicHAUD jeune, 60, 88, 98, 824. 
Michelet (Jules), 271, 27a, 466. 
^IiCHELLE, professeur, 28, 34. 
Migxet (François), i.j'i, 802, 4i8, 

482. 

MlUABEAU, 98, 100. 



APPENDICE. 



MiRBEL (^Gharles-Fran(.ois), bola- 
nislc, 70, 7O. 

MiRECOiRT, acteur, i^O- 

NlisTRAL (Frédéric), 827, 35o, 
35i, 4O0, 'jOi), '170. 

MiTCHELL (Robert), 3^7- 

MoczixsKA (comtesse), 7. 

MoHL (M"«), '»i3. 

MoiSAXT (Constant), m. 

MoLAXD (Louis), i38. 

MoLÉ (comte), i23, ij3, 173, 
177, ^5o. 

Molière, 197, 809. 

Mo>MER DES Taillades, 91, 9Ô. 

Mo>TAiGNE (Michel de), 238. 

MosTALEMBERT (comtc Charles 
de), 49. 54, 65, 191, ao4, 
310, 313, 2i3, 335, 260, 299, 
396, 397, 409, 45o, 483. 

MoNTÉPiN (Xa>ierdc), i36. 

MoNTEssu (M""*), 43. 

Mo.NTESQLIOU (dc), 378. 

MosTEYSARD (Raymond de), 43. 
MoxTFAUcoN (baron de), 66, 68. 
.MoNTGRAXD (^marquis de), 73. 
MoNï.MORE.NCY (duc de), 1Ô4. 
-MoNTRAVEL (M. de), beau-père 

de l'onlmarlin, 106, 
MoNTRAVEL (M"" de), belle- mère 

de Pontmartin, 106. 
Mo>TRA\EL (comte de), beau- 

fnre de Ponlmartin, 497- 
MoxTRAVEL (Théodore de), 497. 
.MoR>¥ (duc de), 384, 3o8. 
Mozart, 38 i. 
MoLGiir (duc de), i53. 
MtLi.ER (Charles), 358, 383. 
MiRET (Théodore), 11 4, i3i, 

i33, i33, i3'i, 137. 2i5. 
\[iiRf;ER (Henri), itii), 17."), 33a, 

234. 
-Mlsset (Vlfrcd de;, 49. 53, 66, 



7'i, 85,86, 87, 13 1. lAj. 127. 
149, 191, 260, 373, 435. 
Musset (Paul de), 373. 

N 

Nanteuil (^Charles-François Le- 

BOEUF, dit) sculpteur, 53. 
X.vpoLÉo:i I"^, 71, II 3, 3o8. 

N.VPOLÉOf III, l53, 168, 223, 

330, 395. 
Napoléon (le prince), 48'i. 
Nettemext (.\lfred), ii5, 137, 

139, i3o. i3i, i32, i33, i3.'j, 

i35, 137, i54, 167, 172, 176, 

191, 216, 237, 339, 24o, 343, 

243, 244, 248, 486. 
Nettement (M"'"^ Alfred), 167, 

243. 
Neuville ( Vlphonse dei, peintre, 

385. 
Nicole (Pierre), 18. 
NicoLLE (l'abbé), 25. 
NicoLLE (Henri), 35. 
NiLSSON (M""), 3i2. - 
NiSARD (Désiré). 49. 191, '119, 

433, 159, 482. 
NoAiLLEs (duc Paul de), 48, i53, 

171, 177, 235, 409, '|i4, '119. 

NOBLET (M""), 42. 

Nodier (^(-harles), 260, 477- 
Normand (Jacques), 226, 
Normand (M""" Jacques), 226. 
Nourrisson (Félix), 178. 
Nourrit (Adolphe), 42, 47- l'i'- 
NuiTTER (Charles), 347. 
Numa, comédien, 3i. 



OiiNET (Ceorgesj, 469, 485. 
(Ji.iviER (Juste), 23o, 



APPENDICE. 



Ollivier (Aristide), 270. 
Ollivier (Emile), li, 820, Sai, 

320, SaO, 338, 397, 4o5, ^07. 

432, 459, 484. 
Ollivier (d'j, 161 • 
Orsay (comte d'), 268 . 

OrSIM (Félix), 321, 333. 

Ortigue (Joseph d'), ii3. 267, 
285, 286, 287, 459. 



Pagamm, 387, 402. 

Pailhès (l'abbé), 299. 

Palirao (comte de), 32(3. 

Parfait (Paul), 289. 

Paris (M^"^ le comte de), 'i.")8. 

Paris (Paulin), 172. 

Patin (Guillaume), i.'i'i. 4i3, 

t^l'\, 4i8, 420. 
Pall, comédien, 3i. 
Pelletan (Eugène), 11."). 
Pellico (Silvio), 74. 
Pêne (Henri de), 126, i38, 809, 

3io, 3.53. 
Perretve, professeur de droit, 

190. 
Perreyve (l'abbé), 190, 2i3. 
Persiani (M""=;, i42. 
PicHOT (Amédée), 179. 
Pie IX, 299. 
i'i.\ (Elzéar). i<ii. 
Pl>GARD, 4i3. 

PiTRAT, libraire. 332. 

Planche (Gustave). 79, 108, 121, 

120, 193, 21^, 230, 260. 
Planche (Louis-Augustin). 870. 
i'i.ANTiER M^"^), 439. 
Plautin (l'abbé), 457. 
Poisson, géomètre, 45. 
PoLiGNAC (Armand de). G, i<>. 



PoLiGNAC '(Jules de), 6, i(), (io, 

1)9- 
PoLiGNAC (Melthior de), 6. 
PoLiGNAC (comtesse Diane de), 6. 
Poncelet, professeur de droit, 

4(i, 47- 
Poncet (Eugène), 81, 82, 83. 

PONCHARD, 4l. 47. 

Pongerville (dej, 58, 897. 
PoNSARD (François), 55, i4ii 

174, 216, 218, 801, 3o2, 3o6, 

807. 

PONSON DU TerRAIL, 126, l5~ , 

i88. 

PoNTMARTiN (Joseph-Antoinc de 
Ferrar, comte de), grand- 
père de Pontmartin, 8, 4, 5, 8. 

Pontmartin (Jeanne-Thérèse 
Calvet des Angles, dame de), 
grandnière de Pontmartin, 4, 
5. 

Pontmartin (M'"" de), seconde 
femme de Joseph-Antoine, 5-, 
8. 

Pontmartin (^Eugène de), père 
d'Armand de Pontmartin), 5, 
IO, i4, i5, i6, 17, 18, 21, 
28, a6, 46, 60, 434. 

Pontmartin (Emilie de Cambis, 
dame de), mère d'Armand de 
Pontmartin, xi, i4, i5, 18, 
26, G7, 71, 72, io3, 108, 
118. 

Pontmartin (Joseph de), oncle 
de Pontmartin. 5, 8, 9, 10, 
i5, 16, 21, 27, 3o, 46, 47. 
Go, 61, '484. 

Pontmartin (Cécile de Montra- 
vel, comtesse Armand de), 
106, 107, 337, 388, 389. 

Pontmartin (Henri de), 16G, 238, 
225, 3o5, 4'i7. 497- 



APPENDICE. 



l'o-MMARTH» (Jtanne r> Hosorati, 
eomlesse Henri de), 4'i7- 

PoRT-U- (le docteur), 38. 

PoTocKi (comte Vincent), 0. 

Pradier (James), 'n. ."ïS, i44- 

Praii.lt (baron dei, ^77. 

Praillï (^baronne de;, 377. 

I'révost-Paradol, 3o 1,321, 323, 
33.), 39G, 4o3. 

Protais, peintre, 383. 

Proudhos (P.-J.j, i3o. 

Provost, comédien, 1^9. 

Pouge.vrd-Dl'llmdert, 324. 

PoLjouLAT (^François), 88, i5'|. 

l'oussEi. (Henri), /|34. 



gtÉLEN (}U' de). -'.H. 



K 



Kacuel (^P''■j, 'i63. 3(ti, 3o6. 

384. 
lUcixE (Jean), 18, io, 381,489, 
UvcT-M.vDOui, professeur, 23, 

26. 
Raoll-Rochette, 171, 
RAOussET-liol i.BO.N (Gaston, comte 

dc), i6l. 
Raphaël, 474- 
Raspail (Kiifrcne), 161. 
Rattier (l'anl), laO, i48, i3i. 
Ralzan (duc dc), i33. 
Ravicitan (le Pore de;. 2i3, 23i. 
Rebocl (Jeau), i43. 172, '171. 
Récamier (le docteur), '|i. 
Redo> père, avocat, 9'i 
RtiK3\ lils, avociil. i)'i 
Reoahd, I '|0 



Régmeii (François- Joseph), 

:icleur, 127. 
RiicHEMBERG (M"' Suzaunc) 

'.74. 

RÉMtSAT (Charles de). '|(), 1 lù, 

3,')(), 4 18, 471. 
Re\a>- (Ernestj, 277. 278. '107, 

'|23. 

Rendlel (^Eugène), 81. 
Renoard (Ulric de;. 91. 9^1. 93. 

96, io5. 
Re.volvier (Charlesj, 4o. 
Re>olvier (Jean-Antoine), 4o. 
Re\ouvier (Jules), '|0. 
Reqliex (Esprit), OC). 73. 
Rktolret (Léonard), 43, 40, 03, 

77- 
RiAXCET (Henry de), 222. 221), 

2 '( 2 . 
RicvRD (Gustave), 4i4. 
RiciivRD (Maurice), 33G. 
RicuARD- Llcas, restaurateur, 

laO, 16G. 
Richelieu (duc de), 17, 25. 
RicHOMME (Emmanuel), 43, 53. 
RiGAUD, procureur du roi, 91, 

95. 
RiGALD (Hippolyte), 233. 

RlGALT-P.VLAR (M""), '|1. 

RoBERGE, professeur, 23, 2(1. 
Robert (Léo[)old), 53. 

RoBILLARD D.YvRIGSY, ai3. 

RocHEFORT (Henri), 269. 
RocHEPLATTE (comtc de), 377. 
RocuEPLATTE (comtesse de), 377, 

378. 
Rof:HETi.N, 498. 
RoHAN (l'abbé duc de), 28. 
RoLLE (Hippol)te), 127. 

RONCOM, l'|2. 4'»I- 
RoSELLY DE LORGLES, 28 1. 

Rossi.Yi, \-i, '17, 53, 38 1, 4'»i. 



APPENDICE. 



Rostand lAlexisj, 3G5. 
RosTA>D {Edmondj, 365. 
Rostand (Eugène), 3G4, 305. 
RoLBix (baron dej, 44o, ^98. 
Rouget de L'Isle, 324. 33o. 
RouHER (Eugène), 3o8. 
RouMvNiLLE (Joseph), A4o, 454, 

A69, 470. 
Rousse (Edmond), A32, 45ç). 
Rousseau (Jean-Jacques), 355. 
RoussET (Camille), 399, 4o3, 

4o5, 4o8, 4i5, 4i8, 453. 
Roux (Eugène), 66, 73. 
RouzEAUD (Auguste), 3i2. 
Roter (Alphonse), 347- 
R0TER-C0LL.ARD, 98. 
RuBiM, 45, i42, 44 1- 
Rude (François), 53. 



S.ACT (Silveslre dej, 49, i3o, 267, 

272, 285, 4i3, 4i8. 471. 
Sade (marquis dej, 473. 
Saint-Mart (dej, 19. 
Saist-Priest (comte Armand de), 

4o. 

Saint-Priest (Emmanuel-Louis 
GuiGNARD, vicomte de), 06, 71, 
72, i32, i54, 177- 

Saint-Simon (duc de), 464. 

S.iiNT-\ iCTOR (Paul de), 217, 
382, 471, 482. 

Sainte-Beuve, 28, 36, 48, 53, 54, 
70, 74, 85, 108, 122, 123, 
124, 125, 126, 127, i44. i45, 
169, i84, 186, 187, 188, 189, 
23o, 235, 287, 25o, 254, 260, 
262, 263, 3oi, 3i3, 3i4, 3x5. 
30o, 389, 392, 394. 395, 396, 
397. '171- 



Sala (Adolphe), 73, i3i, i34' 

i36, i54- 
Salacroux (l'abbé), 26. 
Salinis (Me' de), 25. 
Salv.vdor (vicomte Jules de), yi, 

92, 98, 94, 90, 96, 108, 3o4- 
Salvandy (comte de), 171, 174, 

177,471- 

Sand (George), 74, 85, 121, 123, 
i56, 271, 829, 448. 

S.ANDEAU (Jutes), 108, 109, 1 10, 
m, ii4, ii5, 116, 119, 126, 
i44. i55, 191, 198, 199, 221, 
387, 254, 256, 268, 856, 357, 

408, 4io, 4i5,4i8, 424, 471, 

S.vndeau fils (Jules), iio. 
Sarcey (Francisque), 217, 456. 
Sardou (Victorien), 3 16, 217, 

3oi, 809, 810, 426. 
Sass (M"'= Marie), 828. 
Saulct (de), 171. 

SCHEFFER (Ar\), 4l, 58. 

ScHNETz (Jean-\ictor), 53. 
ScHOLL (Aurélien), 267, 2^7, 

288. 
ScoRBiAC (abbé de), 35. 
Scribe, éditeur, i4o. 
Scribe (Eugène), 120, 121, 127, 

217, 869, 485. 
Second (Albéric), 847- 
Seguin (François), 44o. 
Ségur (général Philippe de), 58, 

409, 4ïO. 

Sémonville (marquis de), 38. 
Serratalle (Jules de), 182. 
Serre (comte de), 98. 
Sévigné ( M°" de), i4o, 272. 
SiBouR (Me-), 2O, i53. 
SiBOUR (abbé Léon), 26. 
SiGALON (Xavier), 58. 
SiGOYER (Antonin de), 84. 



APPENDICE. 



Saq 



SiMOs (Jules), 37 '|. 

SOMBRELIL (M""'clc), 18, I9. 
SONT.VG (M"'\), '17, l\-2. 

SouLiK (Frédéric), 78. i5(). '177. 

SoUVAROW, 7. 

SoLZA (M""" de), 1 13. 
Spuller (Eugène), 487. 
Standish (M"'), 878. 
Stern (comtesse d'Agoult, dite 

Damel), ii(). 
Sle (Eugno), loi , i'j3, i58, 

477- 
Syon (baron de), i(»u. 



Tacite, Vl3. 

ÏAiLLANniEK (Saint-René), 123, 

399, io3, 409, 417. 420. 
Taise. 4*>7. '128. 
Talma, 1 1. 3o. 

TaMBLKIM. I '|3, 4^1. 

Tarbk des Sablo.ns (Edmond), 

i38. 333. 'iio, 4ii. 
Taylor ( hanjn I, 171. 
Teste V du I plie). 9'|. 
Teste i Jean-Baplisle), 9'|. 
Texier (Edmond), 17?. 
Thai-berg. 4*>3. 
Thénard (baron). '|i. 
TiiÉRÉSA (Emma Naladon, dite). 

•<7'.t- 

TllÉVEVLT, '187- 

TiiiBAi i.T (abbé), ■«("). 
Thikuaui.t, fondeur. V'*. 
Thierry ( Augustin), ("19. i-j"?. 

..'*''■ - 

Thierry (Edouard), 177, >.\o. 

TmER> (\dolj)hfi, l'i'i, i,")3. 

3<io. '^88, .'ioa, 3ui. 3-^7, 3'|8, 

350, 3.")7, 358, 376, 383, 897. 



4o5. '408, 'il!, liC). '|i8, V^'i. 

437. '.71. 
Thomas ( Vmbroise), 3iJ. 
Thomas ((élément), 337- 
Thlreal-Dasgi\ (Alfred), 64- 
Thureau-Da:«gin (Paul), 4t), O'i, 

()5. 
Tirard, 487. 

Tocqueville (Alexis de), utio. 
ToRCT (Féodor de), 43. 
Treii.hard (comte Acliille), 272. 
Tréve-neuc (de), député, lOO. 
Trolbat (Jules), !?3(). 



LcHARD (Mario), 3 '17. 



Valette, professeur, ^3, 3'|, 'it. 

Valmy (duc de), 177. 

Valon (Alexis de), 11 4. 373. 

Vatolt (Jean). 4o. 98. 

\alcorbeil, 347. 

Nendel-Heyl, professeur. a3. 
3o, 34. 

Ventura (le Père». 172. 

Véra (M"' Sophie). i\>.. 

Aerdi, 3ia. 

^ ERXET (Horace). 53. 75. 

Véron (docteur). 19"*. 

Vertpré (Jenny). 3i. 

Véry, 108, 1 15, i5G. 

\ EUILLOT (Louis), i3o, l'i'i. iT»<>. 
1G3, 1O9, 177, 191, 193. 193, 
19'», 2o4, 3o5, 3oO, 307, 309, 
•M3, 337, 3a8, 339, 235, 24'|. 
■j49, 271, 379, 4o4- 

\ ivuDOT (Pauline CÎarciv, damei. 
'l'ii. 

34 



53o 



APPENDICE. 



YiBERT, peintre, 383. 
Viel-Castel (baron Louis de), 

4o3, 407, 4io, 417, 4i8, 420. 
ViE>XET (Jean-Pons-Guillaume), 

loi, i53, 171, 175, 392, 3g'i, 

4i4. 
Vigne (Me-), 407, 463, 497- 
ViGNT (Alfred de), 53, 74, 78. 

122, 260, 435, 471- 
ViLLELUME- Sombre uiL (comte de), 

19- 

Vllemao (Abel), 4i, 46, 47, 
48, 49, 5o, 54, i53, 171, 172, 
174, 235, 260, 323, 391, 396, 
397, 4o3, 44i. 45o, 47i> A8a. 

Villemessant (Hippolyte Car- 
tier, dit DE), i36, 300, 3i5. 
3i6, 317, 3i8. 

YiLLEMOT (Auguste), 25o. 

Virgile, 21, 27, 463, 483, 488, 
489. 

VlTET (Ludovic), 49, 123, 1.)'), 

171, 174, 175, 407, 4i4, 4i5. 
420, 423, 471, 482. 
AoGûÉ (comte de), 223. 



Vogué (vicomte Eugène-Melchior 
de), 223, 365, 484- 

VoiLLET, dit VoiLLET DE SaINT- 

Philbert, i32. 
Voisins (de), i66. 
VoLNYS (Léontinc Fay, dame), 

3i, 358, 368, 369. 
Voltaire, !^l, 5i, 55, 66, 89. 

w 

Wallace (sir Richard), 347- 

Wallon (Henri), 399. 

Walsh (vicomte Edouard), 91, 

io5, 107, 109, ii4, ii5, 129, 

i56. 
Walsh (vicomte Joseph;, io5. 
Walter Scott, 54, 296. 
VVeiss (J.-J.), 355, 475, 482. 



Zola (Emile), 389, 424. 443. 
4G2, 467, 468, 483, 486, 487, 
'189, '.93. 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE PREMIER 
La Famille et l'Enfance (181 1-1823). 

Les Fcrrar. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine 
et Monsieur fies Angles. L'Emigration. En Ukraine. — Re- 
tour aux Angles. L'Oncle Josej)li. M. Eugène de Pontmartin 
et M"' Emilie de Cam'ois. La marquise de Tiuerry et 1rs 
Trois Veuves. — iVaissance d'Armand de Pontmartin. 
L'hôtel de Calvière et Mademoiselle de Sombreuil. La 
Mission de i8ig et le vovagc de la dnchcssc d'Anirou- 
lémc. Virgile et M. Ract-Madoiix. 

CHAPITRE II 

Les Années de collège (1823-1829). 

Le vovage d'Avignon à Paris en i823. Au ^7 de la rue de 
Vaugirard. Le collîge Saint-Louis. Le catéchisme de 
Saint- Thomas-d'Aquin et l'abbc de La Bourdonnaye. — 
MM. lloberge, Etienne (iros et Vendel-Heyl. ]'ox fauribus 
hœsil. — M. Valette et ^L Michelle. Le Concours général. 
Sainte-Beuve et les vers latins. — Le jardin du Luxem- 
bourg, le salon du marquis de Cambis et le salon du doc- 
teur Double. Lr rumti' (Jry. Les camarades de Saint-Lonis. 
I']mmanucl d'Al/on et Henri de Cambis 



532 TABLE DES MATIÈRES. 

CHAPITRE III 
L'École de Droit (1829-1832). 

M. Poncelet ou le professeur mélomane. A. la Sorbonne. Cours 
•le MM. Guizot, Villemain et Cousin. — Jules Janin elle 
Siècle de Charles X. Les arts et les lettres en l'an de grâce 
1829. Le romantisme de Pontmartin. — L'atelier de Paul 
Huet et la première représentation d'Hernani. Félix Lebertre 
et la Silhouette. Le Petit Plutarcjue français. Le Correspon- 
dant. Première rencontre de Pontmartin avec l'Académie. 
Mort de M. Eugène de Pontmartin. — Mort de l'oncle 
Josej)!!. Le choléra. La prédiction de Léonard Retouret et 
le 19 avril 1832. La première représentation de la Tour 
de Nesle. Alfred Thureau-Dangin. — Retour à Avignon. ^6 

CHAPITRE IV 
Les Années d'Avignon (1833-1838) 

La rue Violette et le baron de Montfaucon. Ln maire d'au- 
trefois. Le Cercle de l'Escarène et le Cajé Boudin. — 
L'Affaire du Carlo Alberto, le vicomte de Saint-Priest et la 
marquise de Calvière. Les bureaux d'une feuille royaliste 
en i833, Henri Abcl et Eugène Roux. Les Revues litté- 
raires de la Gazette du Midi. Esprit Requien et ses dîners 
du dimanche. Prosper Mérimée. — Le bonhomme Joudou 
et le Messager de Vaucluse. M°" Dorval. Pontmartin et le 
théâtre romantique. Les élections de 1837. Brochure sur 
Berryer. — UAlbum d'Avignon. Pages sur Alfred de Mus- 
set. Joseph Michaud à Avignon. « Lisez du Voltaire. », . 66 

CHAPITRE V 
Les Années d'Avignon (1839-1845). 

LA MOUCHE, journal des Salons. Le journaliste Derctz. In 
duel dans l'ile delà Barthclasse. — d L' Vllaire d'Avignon». 



TABLE DES ArvTlÈllES. 533 

MM. de Salvador, d'Avcrton et de Renoard. La garde na- 
tionale d'Henri V. Gustave de Laboulie et M. Dugabé. Le 
président Monnier des Taillades et le |irocureur du roi 
Rigaud. Le coût d'un article et les Mie Prigioni du gérant 
de la Gitzcltf du Midi. — Les Causeries provinriales de la 
Quotidienne. Berrver et l'Académie. Première rencontre de 
Pontmartin avec (^uviilier-l'lcury. — L'Inondation du 
Rliùne à Avignon et auï Angles en novembre i84o. La 
maison de la rue Hanasterie et les Mémoires d'un notaire. 
Pontmartin conseiller général. Le vicomte Edouard Walsli 
et la Mode. Mariage il'Vrmand de i'ontmarlin. Le départ 
pour Paris. 91 



CHAPITRE VI 
Les premières Années de Paris (1S45-1848), 

Rue Neuve-Saint-Augustin. Les bureaux de !a Mode. Jules 
Sandean et le pavillon de la rue de Lille. Contes cl Rêveries 
d'un Planteur de clioax. M""" Cardinal et le cabinet de lec- 
ture de la rue des (Manettes. — La Mode en i8'i5. Les dé- 
jeuners chez Véry. Joseph Méry et ses 365 sujets de roman. 
Rue de Luxembourg. Mort de M"'' Eugène de Pontmartin. 

— ^L l'rançois Huloz, Octave et la succession de Gustave 
Planche. Le jardin de la rue Saint-Benoit, Sainte-lienvc et 

son article des .\ouveaux Lundis 108 

CIIAPITIU-: VII 

La République de Février. — L'Opinion publique 
(1848-1852). 

Rue d'Isly. Sainte-Beuve et le i" janvier i8'|8 Le a'i février. 

— Fondation de l'Opinion pubiuiue. — Comment se faisait 
un journal en l'an de grâce i8'|8. — Rédacteur en chef 
sans appointements. — Les Jeunes à l'Opinion publiipie.- — 
Ponson du Terrail et Henri de Pêne. — (^ham et .Vrmand 
de Pontmartin. — l..es Lettres d'un sédentaire et les Mé- 
moires d'Outre-Tombe. — La Sixième du second de la pre- 
mière. — Le i*'t avril et le i."i mai. Les journées de Juin. La 



531 TABLE DES MATIÈRES. 

barricade (^e la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et 
le caporal Emile Charre. — Le ministère de M. de Falloux 
et la Bibliothèque de Jules Sandeau. — Les Mémoires d'un 
iiohnrc. — L'Odyssée électorale de ^L Buloz et les mar- 
ronniers des Angles. — La revision de la Constitution et 
le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. 
Le coup d'État du 2 décembre. Suppression de l'Opinion 
publique 136 



CHAPITRE Mil 

La Revue contemporaine et l'Assemblée nationale. — 
Contes et Nouvelles. — Causeries littéraires. — La 
Fin du procès (1852-1855). 

Le marquis de Belleval ou un émule de M. tle Coislin. La 
Revue contemporaine . Un mot d'Henry Mûrger. Alphonse 
(le Galonné. — \J Assemblée nationale. M. Adrien de La 
Valette et M. Mallac. Le fils de Paul et de Virginie. — Les 
Contes et Nouvelles. La Marquise d'Aurebonne et le Secret 
du docteur. — L'histoire d'Aarélie. Georrjelte ou une sœur 
d'Aurélie. Les Nouveaux Lundis. Où l'on voit Sainte-Beuve 
monter sur ses grands chevaux. Où l'on voit encore comment 
les petits pâtissent toujours des querelles des grands. Feu 
Ldmond Dupré. Ma première rencontre avec Armand de 
Pontmartin. — Le premier volume des Causeries littéraires. 
Louis Veuiilot et Cuvillier-Fleury. — Le Fond de la Coupe, 
ï Envers de la Comédie et la Fin du Procès 167 



CHAPITRE I\ 

Le Correspondant, l'Union et le Journal de Bruxellesi 

Les deux Érostrates. — La Mairie des Angles 

(1855-1862). 

Le second volume des Causeries littéraires. L'article sur Bé- 
ranger. Lettre de Louis Veuiilot à Pontmartin. Le /(O et 
le ![!\ de la rue du Bac. Le salon de Montalembert et les 
soirées de Veuiilot. — L'entrée au Correspondant. Pont- 
martin et le théâtre. — Les deux Érostrates. Le Spectateur 



I Vin.i: DKS MATIÈRES. 535 

et la suppression de IWssemblée nationale. Lenirée à 
Vi nion. — La Mùre et le cliàteau de Gourdan. La mairie 
des Angles. Un préfet homme d'esprit. Lettre de Louis 
Veuillot. — Les Variétés du Journal <le Bruxelles. — 
Biographie du Père Félix. — Rentrée à la Revue des Deux 
Mondes. Ponlmartin en 1863 jo'i 



CHAPITRE X 

Les Jeudis de Madame Charbonneau (1862). 

Jacques Lecoll'rc, Alfred Nettement et la Semaine des Familles. 

— Le maire de Gigondas. — Journal d'un Parisien en 
retraite. — Modifications et retranchements. — LOdyssée 
électorale de Strabiros. — La mort de liaoul de Mwjue- 
lonne. — Jules Sandcau et H. de Balzac. — MM. Taxile 
Deloid et Ernest Legouvé. — La lettre au Figaro. — 
Léopold de Gaillard et Léo de Laborde. — Le Diogène et 
M. Jules Claretie. — Les Jeudis de Madame Marlineau. — 
Philinte et Alceste. — Caritid'es et ses Cahiers. — Où 
Saintc-Reuvc adresse une invocation à Jupiter hospitalier. 

— La visite chez Marphise. — ^L Ferdinand Brunetière. — 
Lettre de Jules Janin. — Lps ] rais jeudis de Madame 
Charbonneau. 'fij^ 

CHAPITRE \I 

La Gazette de France. — Entre chien et loup. — Les 
nouveaux Samedis. — Les Corbeaux du Gèvaudan 
(1862-1867). 

L'.\ venue Trudainc. — Frédéric Béchard et Aniablc Escandc. 

— L'entrée à la Ga:ette de France. — M. Silvestre de 
Sacy. — Entre chien et loup. — La Revue des Deux Mondes 
et la signature F. de Lagenevais. — M. Challemel-I.acour 
et M''' Dupanloup. — .\ Pradine, chez Joseph Aulran. — 
Alexandre Dumas fils et les Idées de V°" .\ubray. — Mort 
de Joseph d'Orligue. — .\urélien Scholl. le .\ain jaune et 
le Camarade. — Les menus de M. Bec. — Les Courriers 
de Paris, de \'l nirers illustré. — l'ontmartin est cité par le 



536 TABLE DES MATIÈRES. 

P. Félix en chaire de Noire-Dame. — Les Xouveaux Same- 
dis, Arthur de Boissieu et les Lettres d'un Passant. — Les 
Corbeaux du Gévaudnri. — Joseph Joubert. — Une lettre 
en vers. ^<37 



CHAPITRE XII 

La Revanche de Sèraphine. — Les Traqueurs de dot 
(1S68-1870). 

Élection d'Autran à l'Académie. Chasses dans la Crau et la 
Camargue. — M"« Rachel et Ponsard, Pernette et A iclor 
de Laprade. — M. Victorien Sardou et la Dévote. La 
Revanche de Sérapli'me. — Mort de Lamartine et de 
Sainte-Beuve. — Les Traqueurs de dot et le Figaro. — 
L'Empire libéral. Prévost-Paradol. La guerre et la Mar- 
seillaise, Paul Chevandier de Valdrôme. Histoire d'une 
décoration. 3oi 



CHAPITRE XIIÏ 

Les Lettres d'un intercepté.— Le Radeau de la Mé- 
duse. — Le Filleul de Beaumarchais. La Mandarine 
(1870-1873), 

La Gazette de Nîmes et les Lettres d'un intercepté. AL Gam- 
betta. La Journée d'un Proconsul. — Cent jours à Cannes. 
La Décentralisation et le Radeau de la Méduse. — Mort de 
.M™'= de Pontmartin. Le Filleul de Beaumarchais. Un mot de 
Louis David. — Le comte d'Haussonville et Saint-Genest. 
Un Bûcheron qui ne débite pas de fagots. La souscription 
nationale pour la libération du territoire. Projet de Pont- 
martin. Le comte de P'alloux. — Hôtel Bvron, rue Laffitte. 
La Taverne de Londres. AL Thiers. U Homme Femme de 
Dumas fils. Au ciiàteau de Barbenlane. Le toasl de Mistral. 
Entre voisins. L'inondation du Rhône en i8~-i. — Au Pa- 
villon de Rohan. Une campagne au Gaulois. La Mandarine. 
Le 2\ mai 1873, Si le Roi n'avait rien dill 3a7 



I V 15 I. i; D K s M A I I K lU:) S . 687 



CHAPITRE XIV 

Les Élections de 1876. — L'Exposition de I87S. 
Souvenirs d'un vieux mélomane (1874-1878). 

L' L iiiijii ilr \ i.iu<'liisi'. La Polilimie en sabots. Mort île Jules 
Jaiiiii. Beat i non posxidentes ! — Les Élections de 187(1. Rue 
et liùtel lie Rivoli. Le marquis de Besplas et le cliàleau de 
la Garennc-Randon. Léontine Fav et le THÉÂTRE DE 
MADAME. — Mort de Joseph Vutran. Le Scize-Mai. Les 
articles sur NL Thiers. — Séjour à ll%ères. Ms"^ Dupan- 
ioiip. La >illa de Coslebelle. La Messe à bord du vaisseau- 
école le Souverain. Lettre de l'Evèque d'Orléans. L'Expo- 
sition universelle et la rue de Passy. — Promenade au Salon 
(le y^'76'. Le Barabbas de Charles Midler et V Apothéose de 
M. Thiers. M"" Saraii Bernhardt et le buste de M. Emile 
de (iirardin. Les Souvenirs d'an vieux mélomane. Article 
d'Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n'y plus 
rev(>nir. '.\5q 



CHAPITRE XV 
Pontmartin et l'Académie (1868-1878). 

La Jierre verte. Le fauteuil île M. I^uipis. Lettre au Fifjttro. 
Le fauteuil de Sainte-lîeuve. Lue Jjage des Jeudis. — 
Lettres de M. de Falloux, de (^uvillier-Fleury et de Jose|)li 
Vutran. Le .Vo/i possumus de Pontmartin. — Le fauteuil de 
Saint-Marc Girardin. Fantaisies et Variations anti-acadé- 
miques (K- M. Bourgarel. — Nouvelle lettre de M. de 
Fallouv. Où l'on voit que Pontmartin était moins fort en 
calcul que l'eu Barrèmc. — !.,(; fauteuil de Jules Janin. 
I.,a peau de cliaffrin... académique. Le fauteuil fl'.Vulran. 
M. Emile Zola se mcl en marche vers Ut Palais-Mazarin. 
M^' l)ii|>flnloup s'ellorce de décider Pontmartin à [)oser sa 
candidature. Pourquoi il ne s'est jamais présenté 889 



538 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE \YI 

Les Angles. — Mes Mémoires. — Souvenirs d'un vieux 
critique. — Le millième article. — Les Noces d'or 
(1879-1887). 

Description Jc-s Angles. Le cabinet <ie lra^ail, les prome- 
nades, les visiteurs. Soirées d'hiver. Evocation du passé. — 
Delenda est res...piinica. Pontmartin et la Répulilique con- 
servatrice. — Mes Mémoires. Le chapitre sur Berrver. Les 
Souvenirs d'un vieux critique. — Le Millième article. L'En- 
crier de la Gazette de France. Les deux Bustes. Les sous- 
cripteurs. Lettres de Me>" de Dreux-Brézé, de Belcaslel, 
Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de 
Pontmartin au directeur de la Gazette de France. — Le cri- 
ticpie et le romancier. La Correspondance de Pontmartin. 'i-Sa 

CHAPITRE XVII 

Les Dernières années. — Épisodes littéraires. 
La mort d'Armand de Pontmartin (1888-1890). 

La dixième série des Souvenirs d'un vieux critique et les Péchés 
de vieillesse. Une Revue qui paie royalement. ^L Frédéric 
Masson et les Lettres et les Arts. — Vingt-quatre articles 
d'avance, Episodes littéraires. — Le dernier article, M. Emile 
Zola et la Bête humaine. Un souvenir de Virgile. — La der- 
nière maladie. Visite de Léopold de Gaillard. Une mort 
chrétienne. Les obsèques d'Armand de Pontmartin.. . . '|83 



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l'HII.IPPE RENOUAUD 



If), ruo des SiÙQls- Pères 



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