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Full text of "Bulletin historique et littéraire"

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\ 



20« ANNÉE - 1871 



> SOCIÉTÉ DE UHîSTOmE 

DU/PROTESTANTISME FRANÇAIS 



EN COUNTY PUBLIC LIBRARY 



3 1833 01823 1776 

BULLETli 



GENEALORY 

B8732Y, 
1871 

SEP-NOM 



HISTORIQUE ET, LITTÉR 



Deuxième Série Sixième Année^ 
N" 9. 15 Septerabi-e 1871 




PARIS 

.. .y AGENCE CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ 

43 et 45, rue des Saints-Pères (Écrire franco). 
Paris. ~ ch. Meyrueis. — Grassarfc. — ©feerbuHez. 

Londres. _ Nutt, 270, Strand. = Leipzig. — F, -A, Brockhaus. 

AMSTEaDAM. — Van Bakkenès et Cie. ;= BHnXBI.I.BS. - Mouron. 

^ . ■ 1871 



TïPOOnAPUIB DR eu. MBTRnslS, RDB CUJAS. i3„ 



SOMMAIRE 

. >€7irouIasre . . " .. ■ . -, , .» ■ , , , , . 385 

Vin^ième année. ïîos deuils, par M. Jules Bonnet. . . . . . . . 387 

StETDSS BISTORXQUES. 

Emile Perrot. Biog^raphie des premiers temps de la Réforme 

(1'" partie), par M. Charles Dardier. . . . . , . . . . . , 401 

X>OOUMCKTS INÉDITS ET OBXOZHAnS. 

Petit dialogue d*un consolateur consolant TE^lise en ses afflic- 
tions, tiré du Psaume CXXZS, par Pierre Du Val. (Suite.) . • 417 

l?e protestantisme à timoçes (1572). Gommu^nication de M. le 
pasteur Eonhoure . .... . . . . . . . , , . . . , 447 

BïBaxooBAyHîs.'-; 

Histoire de Marie Stuart, par M. Jules Gauthier. Article de M. Ed. 
Sayous , . . . . .. . . . ... . . . . . . . . ^ 43, 

VARIÉTÉS. • 

Wne controverse entre Bossuet et Jean du Bourdieu, par M, le 
pasteur Pb. Corbière. . , : . . . . . ........ . . 435 

^^f,**^®"'**""' maire de la Rochelle en 1628. Fragment de 
M. Eag. Bazin . . . . . . .... ... ... . . . 440 

COBRBSFOHDÂNCS. - • .■ 

Une page du Refuge en Suisse. . . . ... . ; . . . . 445 

Procès- VERBAUX DU comité. 

Séances du 3.4 juillet et du 8 septembre 1870. ..... . 447 



CORRESPONDANCE DES RÉFORMATEURS dans les pays de langue 
française, recueillie et publiée par A.-L. Herminjard. Tome 111 (4532- 
à 1536). Grand in-8. Prix : 10 fr. 

HISTOIRE DE LA RÉFORMATION EN EUROPE au temps de Calvin, 
par J.-H. Merle d'Aubigné. ~ Toine V : Angleterre, Genève, Ferrare. 
în-8. Prix : 7 fr. 50 c. * 

HISTOIRE DES PRINCES m cmHÈ pendant les XV!» et XVII» siè- 
cles, parM. leducd'Aumale. 2 vol. in-8, avec cartes et portraits. 45 fr. 

NOUVEAUX RÉCITS DU SEIZIÈME SIÈCLE, par Jules Bonnet. 4 volume 
grand in-18. Prix ; 3 fr. 50 c. 

JEAN CALAS ET SA FAMILLE. Etude historique d'après les docu- 
ments originaux, suivie de pièces justificatives, etc., par Atbanase 
Coquerel fils. Seconde édUlon. Un beau voi. in-8. Prix : 8 fr. 

LES HUGUENOTS DU SEIZIÈME SIÈCLE, par Adolphe Scliœffer. 1 vol 
m-8. Prix : 5 fr. 

JEAN DE MORVILLÎER, évêque d'Orléans, garde des sceaux de 
France. Etude sur la politique française au XVI^ siècle, par Gus- 
tave Baguenault de Puchesse. 4 vol. in-l^. Prix : 3 fr. 50 c, 

L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE LA ROCHELLE. Elude historique parL Del- 
mas. 4 vol. în-i2. Prix : 2 fr. 50 c. 

ORIGINES DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE. J. Lefèvre d'Etaples 
d'après des documents nouveaux, par H. de Sabatier-Planlier. Bro- 
chure gr. in-8. Paris, 1870. Prix : i fr. 50 c. 

THÉ0D0RE-A6RIPFA D'AUBIGNÉ A GENÈVE. Notice biographique 
avec pièces et lettres inédites, recueillies par Théophile Heyer. Bro- 
chure in-8. Genève, 4870. 

HISTOIRE DU PEUPLE DE GENÈVE depuis la Réforme jusqu'à FEs- 
calade, par Amédée Regel. Tome 2« livraison. 

ALPHONSE TURRETTINÎ, théologien genevois, par M. Eug. de Budé. 
rvol. in-l2. Prix : 3 fr. 50 c. 



BULLETIN 

DE LA SOCIKTf: DE L'HISTOIRE 

DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Colloction complète (l^c série), t. I. à XIV, prix : 150 francs. 

Table générale des matières, prix : 6 francs. — On peut se la 
procurer séparément. 

Les 1. 1 à IV de la 2" série du Bulletin, formant 
quatre beaux volumes de plus de 600 pages, sont 
en vente au prix de 10 fr. chacun. 



AVIS. — LES ABONNÉS DONT LE NOM OU L' ADRESSE NE 
SERAIENT POINT PARFAITEMENT ORTHOGRAPHIES SUR LES BANDES 
IMPRIMÉES SONT PRIES DE TRANSMETTRE LEURS RECTIFICATIONS 
A L'ADMINISTRATION, 

. ANCIENNES COLLECTIONS 

On peut se procurer les volumes parus du Bulletin aux prix 
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l^e année 

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> iO francs le. volume* 

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On ne fournit pas séparément les numéros des 9^, lOe^ l !e^ I2« 
et 13fi années. 

Une collection complète (1852-1869) : m francs. 



20 francs le volume. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 

DU 

PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Le Comité, réuni le 13 juillet dernier, a décidé l'envoi de la circulaire 
suivante aux abonnés du Bulletin : 

Paris, 20 juillet 1871, 

Monsieur, 

La Société de FHistoire du Protestantisme français va repren- 
dre le cours de ses travaux si douloureusement interrompus de- 
puis le mois de septembre dernier. 

Elle ne voit dans les épreuves infligées à notre chère patrie 
qu'un motif de persévérer dans l'œuvre de restauration histo- 
rique et religieuse qu'elle poursuit depuis vingt ans. Cette œuvre 
lui semble aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Quelle his- 
toire, en effet, mieux que celle des huguenots français, peut mon- 
trer à la France par quelles vertus un peuple se relève, et puise j 
dans l'excès de ses malheurs, le secret d'une vie nouvelle ! 

Un moment, en février dernier, nous avions espéré de renouer 
la chaîne de nos publications mensuelles, sans faire le sacrifice 
d'un seul anneau. Les maux de la guerre civile, succédant aux dé- 
sastres de la guerre étrangère, ont fait évanouir cet espoir. Nous 
ne pouvons aspirer aujourd'hui qu'à reprendre notre tâche in- 
terrompue, en comblant, autant qu'il est en nous, d'inévitables 
lacunes. 

Le dernier cahier paru du Bulletin est celui du ^5 août 1870» 

xix-xx. 25 



386 CIRCULAIRE. 

Celui du 15 septembre était sous presse, à la veille de l'investis- 
sement de Paris. Il paraîtra le 15 septembre prochain, sous le 
millésime de 1871. Les cahiers d'octobre, novembre et décembre 
le suivront à leur date. Ainsi, deux années se trouveront réunies 
en un seul volume, correspondant au même abonnement. Avec 
1872 s'ouvrira un exercice nouveau, marqué, nous l'espérons, par 
un redoublement de zèle et d'ardeur dans l'accomplissement de 
notre belle mission. 

Est-il besoin d'ajouter. Monsieur, que nous comptons plus que 
jamais sur vos sympathies et votre concours? Les temps sont sé- 
rieux, et on ne se console de tant de ruines que par l'espoir de 
contribuer à la fondation d'un édifice meilleur qui puisse résister 
à tous les orages. Dieu bénit les plus humbles efforts, et les en- 
couragements ne nous manquent pas. A la veille des grands dé- 
sastres qui ont navré nos cœurs, sans ébranler notre foi, notre 
Société venait d'être reconnue comme établissement d'utilité pu- 
blique. La Bibliothèque du Protestantisme français, miraculeuse- 
ment préservée des excès de la Commune, est un nouveau gage 
des bénédictions réservées à notre œuvre, si nous savons la pour- 
suivre avec courage et fidélité. 

Agréez, Monsieur, l'expression de nos sentiments très-dévoués. 

Au nom du Comité : 

Ze président : FEmAm Sqeickler, 
Le secrétaire : Jules Bonnet. 

P. S. Le concours ouvert le 10 mai 1870 sur le sujet suivant : 

Théodore de Bèze, considéré dans sa vie et ses écrits, est prorogé au 
31 décembre 1872. Un prix de 1,200 fr. sera décerné au mémoire 
couronné. 



VINGTIÈME ANNÉE 
NOS DEUILS 

Septembre 1871. 

Ce titre n'exprime que bien faiblement ce que nous avons 
souffert pendant Tannée qui vient de s'écouler, en laissant 
une effroyable trace dans l'histoire. Notre France bien-aimée 
livrée avec la plus coupable légèreté à toutes les horreurs 
d'une g-uerre aussi , follement engagée qu'inhabilement con- 
duite; le sol de la patrie foulé par d'implacables ennemis 
ressuscitant l'antique barbarie sous les formes de la civilisation 
la plus raffinée ; des désastres inouïs et des capitulations sans 
nom qui ne laissent pas même debout, malgré la vaillance 
des soldats, l'honneur du drapeau ; l'empire s'écroulant sous 
le poids de la réprobation publique pour faire place à un 
gouvernement improvisé qui ne puise sa légitimité que dans 
le péril du pays ; Paris investi dans un cercle de fer que ne 
peut rompre l'effort des provinces, étonnant le monde par la 
constance de son attitude, et ne capitulant que devant la 
faim; une paix plus douloureuse que la guerre elle-même 
consacrant le déchirement de la patrie par la perte de deux 
provinces, chair de notre chair, os de nos os; dans une 
extrémité si cruelle, lorsque tous les maux semblaient déjà 
déchaînés sur notre pays, les horreurs de la guerre civile 
succédant aux calamités de la guerre étrangère, et la France 
ne recouvrant sa capitale que sur les ruines accumulées par 
la plus criminelle des insurrections, tel est le bilan de cette 
année néfaste, le rêve affreux qui demeure pour nous la plus 
triste des réalités. 

Devant une succession de catastrophes qui dépassent nos 
mesures comme nos prévisions, l'esprit se refuse aux expli- 



388 VINGTIÈME ANNÉE. 

cations ordinaires, et remontant plus haut, il ne voit dans 
l'épreuve qu'un châtiment. Dieu règne, et son action tou- 
jours présente, quoique voilée parfois à nos faibles regards, 
se manifeste tour à tour par ses miséricordes et ses juge- 
ments, qui ne sont eux-mêmes que des miséricordes cachées 
pour qui sait en comprendre le sens. Oui, nous avons dure- 
ment expié notre ignorance, notre frivolité, notre présomp- 
tion, l'oubli des commandements divins qui livre l'âme 
à toutes les convoitises vulgaires, et cette ivresse des prospé- 
rités matérielles qui l'endort au bord des abîmes, en disant : 
Paix, où il n'y a point de paix! Nous savons ce qu'il en 
coûte de glorifier d'odieux attentats, d'abdiquer aux mains 
des violateurs de la justice, et de se désintéresser des devoirs 
qui sont la dignité des citoyens et la sauvegarde des nations, 
républiques ou monarchies. Dans la rapide décadence des 
mœurs et des caractères, inséparable de la servitude, qui 
peut se flatter de n'avoir pas fléchi ? Qui ne doit se frapper 
la poitrine et prendre sa part de responsabilité dans les mal- 
heurs publics? Ah! disons -le bien haut, dut cet aveu se 
retourner contre nous, un châtiment était nécessaire à la 
France courbée sous un régime avilissant, qui, prenant pour 
auxiliaires nos pires instincts, avait comme tari à sa source 
tout sentiment généreux, toute ambition noble et désinté- 
ressée. Le châtiment ne nous a pas été épargné. Il a revêtu 
d'effrayantes proportions. Il a éclaté comme la foudre, dans 
un ciel en apparence serein, et il a brisé tous les appuis de 
notre fausse prospérité pour ne nous laisser de recours qu'à 
Dieu seul dans notre détresse. Jamais le cri de l'apôtre : 
Sauve-nous, Seigneur, car nous périssons ! nous a été 
plus impérieusement arraché, comme le mot de notre propre 
situation. Nous l'avons répété à ces heures sombres où tout 
semblait nous manquer à la fois, où les travaux qui sont 
pour nous le prix de la vie semblaient à jamais suspendus, 
et nous avons compris la vanité des études qui ne seraient 
pas un appel incessant à ce que l'homme a de meilleur, à 



VINGTIÈME \mv.p.. 389 
cette voix du saint et du juste que l'on n'étouffe pas impu- 
nément, à ces principes éternels qui contiennent le secret de 
toute, g-randeur et de toute prospérité dig-nes de ce nom. Le 
salut de la France est à ce prix. 

Après le sincère aveu des fautes qui nous ont coûté si 
cher, on ne s'étonnera pas si nous relevons avec une ég-ale 
justice les torts de ceux qui associant Dieu lui-même à la 
satisfaction des haines les moins justifiées, osent se dire les 
instruments de sa justice jusque dans la perpétration des 
actes qui soulèvent la réprobation de toute âme honnête. La 
guerre a ses excès devant lesquels l'humanité se voile, et 
dont gémissent les vrais héros, les cœurs vaillants et magna- 
nimes. Mais cj^ue dire de ce droit des gens qui n'est que le 
mépris du droit des gens, de ce code du meurtre et de la 
rapine froidement appliqué par les disciples d'une religion 
épurée? Comment rappeler sans douleur Bazeilles, Cherizy, 
Ablis, Saint-Cloud, cent autres lieux, monuments d'une bar- 
barie sans scrupule comme sans excuse? Est-il une villa, 
sur les hauteurs voisines de Paris, qui ne porte la trace de 
ces déprédations effrontées qui déshonorent ceux qui s'y 
livrent, parce qu'elles ne sont pas la pratique du droit de la 
guerre, mais un vol justement flétri par toutes les nations 
civilisées : « Nous avouons avec simplicité, dit un grave 
témoin, que trompé par les habitudes studieuses de l'Alle- 
magne, par l'idéalisme de ses philosophes et la sentim.entalité 
de ses poètes, nous avions fait de ce pays une sorte de con- 
trée idyllique où s'étaient réfugiées bien des vertus que ne 
possédait plus la France, la pureté, la candeur, le noble dédain 
des intérêts matériels. Le livre de Madame de Staël, peu 
récent, il est vrai, avait contribué à cette illusion. La guerre 
de 1870 nous montre l'Allemagne sous un aspect tout nou- 
veau. Le pays de la spéculation transcendante nous apparaît 
comme singulièrement pratique. Jamais un peuple n'avait 
poussé aussi loin l'esprit d'ordre et de calcul, et la puissance 
d'organisation. La discipline est incomparable, de l'avis de 



390 VINGTIÈME ANNÉE. 

tous. Dans les combinaisons stratégiques, dans le choix des 
positions, dans la marclie en pays ennemi, jamais une erreur, 
jamais une faute. Dans les mouvements des troupes, dans 
le transport des approvisionnements et du matériel de guerre, 
jamais un retard, une négligence. Mais à côté de cette supé- 
riorité incontestable, quelle révélation nous a été faite du vrai 
caractère de nos ennemis ! Ils se montrent à nous orgueil- 
leux, jaloux, vindicatifs et froidement cruels. Ils sont disci- 
plinés dans l'espionnage, dans le meurtre, dans le pillage et 
dans l'incendie, comme dans la bataille. Sous les murs de 
Paris nous avons pu constater cliez eux des instincts de des- 
truction et de rapacité auxquels nous n'aurions pu jamais 
croire. » 

Ce sentiment, qui ne l'a partagé en voyant se dérouler les 
lugubres phases d'une guerre commencée, il est vrai, en ré- 
ponse à d'injustes provocations, mais bientôt poursuivie avec 
un but avoué de spoliation et de conquête, au mépris des 
vœux les plus légitimes de populations qui, sous le joug 
étranger, demeurent inviol ablement attachées à la France. 
C'est là ce que de pieux sophistes appellent « conquérir 
pour Dieu, » en brisant les liens les plus sacrés, en semant 
partout le deuil et la ruine, et pour mener à bien cette œuvre 
impie, ils se flattent de trouver des complices dans nos 
rangs (1). Ah! qu'ils le sachent bien, ces faux fils de la Ré- 
forme, qui par leurs maximes et leurs actes déshonorent son 
noble drapeau, l'amertume de la défaite recèle pour nous, 
protestants français, une douleur de plus, qui n'est que la 
honte de voir la confusion établie entre des croyances révé- 
rées, et des actes qui sont la négation de toute croyance. 
Oui, disons-le bien haut, nous, représentants d'une minorité 
longtemps proscrite, auxquels la calomnie ne fut point épar- 
gnée au début de cette horrible guerre, nous nous sentons dou- 

(1) Voir l'éloquent article de M. Lichtenberger : le Protestantisme et In Guerre 
de 1870, dans la Revue chrétienne de. mai, juin, juillet 1871, et dans le cahier 
d'août, p. 407, l'admirable lettre d'un chrétien de l'Alsace, dont il faudrait tout 
citer. 



VINGTIÈME ANNÉE. 391 

blement blessés dans notre patriotisme et dans notre foi, en 
voyant les principes de la Réforme aussi odieusement tra- 
vestis par ceux qui s'en disent les vrais interprètes. Il n'y 
a rien de commun entre le pharisaïsme féroce des Allemands 
et la foi des vieux Huguenots, aussi généreux que braves. 
La France catholique n'a jamais dit : Malheur aux vaincus! 
La France de Coligny et de Mornay n'eût pas répudié les 
pures traditions de saint Louis! 

Mais détournons les yeux des abus de la force, qui pro- 
voquent tôt ou tard de justes retours, pour les laisser re- 
poser sur le seul tableau consolant accordé à notre âge, 
celui de la charité venant en aide aux victimes des discordes 
humaines, relevant les blessés, consolant les mourants sur 
les champs de bataille, ou franchissant la frontière pour aller 
porter un soulagement aux captifs. C'est aux volontaires 
de cette pacifique armée, qui compte aussi des héros, que 
s'adressent ces paroles du Christ, leur plus belle récompense : 
« J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, 
et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez 
accueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et 
vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous m'êtes venus 
voir. » (Matth. XXV, 35, 36.) Le protestantisme français n'a 
pas failli à sa mission dans cette sainte croisade, dont l'ini- 
tiative appartient à un peuple voisin et ami qui l'a lui-même 
si généreusement accomplie. Notre Eglise a trouvé dans les 
rangs de ses pasteurs et de ses laïques, des aumôniers, des 
infirmiers, des diaconesses volontairement enrôlés sous la croix 
de Genève. Elle a eu ses ambulances errantes à la suite de nos 
armées, ou fixées dans les murs de Paris pendant un blocus 
rigoureux de cinq mois. Mais la charité n'a pas d'histoire, car 
son plus beau privilège est de s'oublier elle-même. Que de 
scènes touchantes, de dévouements ignorés dont furent témoins 
les lieux consacrés par nos malheurs, Reichshoffen, Forbach, 
Metz, Sedan, les rives de la Loire ouïes gorges du Jura, et ces 
salles hospitalières de l'hôtel de Chimay et du collège Chaptal, 



392 VINGTIÈME ANNEE. 

OÙ tant de souffrances furent adoucies, tant de douleurs 
consolées ! « Ils sont là, immobiles et sans force, ces pauvres 
soldats, naguère pleins d'élan. On les débarrasse de leur 
vêtement, et on lave doucement, avec de l'eau tiède, leurs 
membres meurtris; puis, on les dépose dans un lit bien propre 
et bien chaud. Leurs yeux se mouillent de larmes de recon- 
naissance, et ils n'oublieront jamais ce qu'un des nôtres appe- 
lait si bien la première heure de la cJiarité. Avec quel intérêt 
on retourne les voir ! Plusieurs succomberont ; quelques-uns 
reviendront à la vie, à la santé, et pendant les insomnies des 
longues nuits, ils verront encore nos dames, comme des sœurs 
et des mères, se pencher à leur chevet ! 

(T Touchante émulation du bien ! Déploiement universel de 
la charité ! Oui, nous pouvons le redire, Paris a présenté pen- 
dant les longs mois de siège le spectacle d'une consolante 
union dans les sentiments de patriotisme, dans l'accomplisse- 
ment du devoir, dans l'activité féconde de l'amour chrétien. 
Nous aurions voulu, non pas sans doute prolonger nos souf- 
frances, mais prolonger leur effet salutaire sur tous les 
cœurs. Nous nous souvenons, aux environs de Noël, d'avoir 
été frappé de la beauté de certaines nuits d'hiver. La lune 
répandait sur les monuments une grandeur reHgieuse et mé- 
lancolique. Pourquoi ce spectacle nous frappait-il comme une 
nouveauté? C'est que la lumière du gaz avait été éteinte, 
et que celle des pâles flambeaux qui éclairaient Paris n'éclip- 
sait plus la lumière du ciel. C'était bien l'image de ce qui se 
passait dans les âmes : les lumières factices, fortune, élé- 
gance, plaisirs, avaient disparu, et du même coup s'étaient 
allumés les astres de notre ciel moral, Dieu, le devoir, l'oubli 
de nous-mêmes (1). » . 

Telle a été, sans doute, au miheu de bien des tristesses, 
la consolante vision de ceux de nos amis qui, durant cette 

(1) J'emprunte ces diverses citations à un beau livre qui réalise pleinement 
son titre : Foi et Patrie, discours prononcés pendant le siège de Paris par M. le 



VINGTIÈME ANNÉE. 393 

fatale année, ont été rappelés dans un monde meilleur. Après 
nos deuils publics, il faut dire nos deuils privés, et compter 
les tombes qui marquent l'entrée de la carrière ouverte à nos 
pas. Cette préface n'est, hélas ! qu'un nécrologe. Le premier 
nom qui s'offre à nous est celui d'un savant distingué, qui 
portait dignement un nom déjà illustre, M. André Duméril, 
professeur au Jardin des Plantes, membre libre de l'Académie 
des sciences, et auteur d'importants travaux, parmi lesquels 
on remarque V Histoire naturelle des Poissons, Il a succombé, 
le 14 novembre dernier, à une longue maladie, laissant au 
Muséum un vide difficile à remplir, et dans nos cœurs un 
affectueux regret. M. Duméril était un zélé protestant. « Dans 
nos grandes solennités, dit le Lien^ on aimait à le voir dans 
les rangs des fidèles qui se pressaient aux abords de la table 
de communion. Il les dominait presque tous de sa haute taille. 
Sa belle tête, aux grands traits, encadrée de longs cheveux 
grisonnants, était empreinte d'un recueillement viril, aussi 
exempt d'ostentation que de fausse timidité. » Rappelé, sem- 
ble-t-il, avant l'heure (il avait à peine cinquante-huit ans), il n'a 
pas vu le jardin créé par Kichelieu, illustré par Buffon, 
Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, impitoyablement bombardé 
par les canons allemands. Il a pu croire à la magnanimité 
d'un ennemi qui ne pouvait épargner le Jardin des Plantes, 
après avoir dirigé ses boulets sacrilég-es sur la bibliothè- 
que et sur la cathédrale de Strasbourg ! 

Cette illusion n'était plus possible à un pasteur vénéré, 
M. Charles Cailhatte, que nous comptions parmi les plus an- 
ciens membres de notre Société, et qui sut unir les études du 
cabinet aux labeurs d'un long ministère à Lemé, Arras, Mar- 
sauceux. D'importants recueils, la Eevue des Deux-Mondes et 
la Billiotlilqu^e universelle^ s'enrichirent de ses travaux; la 
Revue chrétienne a reçu les derniers. Mais il aimait surtout 

pasteur Ernest Dhombres. En publiant ces discours, d'une inspiration si géné- 
reuse et si élevée, l'auteur a fait acte de patriotisme aussi bien que de talent : il 
a gravé son nom d'une manière durable sur le socle de nos malheurs. 



394 VINGTIÈME ANNÉE. 

sa chère paroisse de l'Eure. Que n'a-t-il pas fait pour la pré- 
server des maux de la guerre, pour étendre sur elle la protec- 
tion qui semblait assurée aux royales sépultures de Dreux? 
Il est mort, le 17 novembre, au bruit du canon qui démentait 
sa plus cbère espérance, et son dernier écrit a été une pro- 
testation indignée contre la destruction du village de Clie- 
rizy (1). Nul pasteur ne put l'accompagner à sa dernière de- 
meure. Ses funérailles furent célébrées par une Eglise en 
larmes, oii se mêlaient catholiques et protestants confondus 
dans une même douleur. Originaire de Genève, mais natura- 
lisé par quarante ans de services rendus à notre patrie, il di- 
sait à une fille digne de lui, peu de jours avant sa mort : 
« Les malheurs de la France ont été ma vraie lettre de natu- 
ralisation! » Mot touchant qu'il faudrait graver sur sa tombe, 
à côté des promesses de la vie éternelle, dont il fut le fidèle 
messager. 

Avec M. Victor de Pressensé (nom doublement cher au 
protestantisme français!), s'est éteint, le 4 janvier 1871, à 
l'âge de soixante-quinze ans, un des plus purs représentants 
du réveil religieux qui a porté de si beaux fruits dans la pre- 
mière moitié de ce siècle. Issu d'une famille également atta- 
chée à l'ancienne monarchie et à la foi catholique, que les 
orages de la Révolution avaient poussée successivement en 
Hollande et en Suisse, il connut, au chevet d'une sœur mou- 
rante, les principes d'une foi nouvelle qui devint plus tard la 
sienne. La Révolution de 1830 ouvrait de plus larges hori- 
zons aux esprits. Un journal, le Semeur^ inaugurait avec 
éclat cette belle alliance que nous poursuivons encore entre 
la religion et la liberté. M. de Pressensé en fut le gérant. La 
régénération de la France par l'Evangile, dégagé de tout 
contrat avec les pouvoirs qui le dénaturent, fut le rêve de 
sa vie et le but constant de ses efforts. Nommé représen- 

(1) Lettre adressée au Times le 18 octobre 1870. Voir la Tievue chrétienne, nu- 
méro déjà cité, p. 312. Un autre de nos correspondants, M. le pasteur Delmas, 
président du consistoire de La Rochelle., s'est honoré par une fort belle lettre au 
roi de Prusse, après Sedan. 



VINGTIÈME ANNÉE. 395 

tant de la Société Biblique britannique et étrang^ère, il a di- 
rigé cette œuvre, durant quarante ans, avec une sag-esse et 
une fidélité qui ne se sont jamais trouvées en défaut. Ni le 
poids de l'âge, ni la perte d'une compagne chérie, demeurée 
dans le souvenir de ceux qui l'ont connue une des plus tou- 
chantes personnifications de l'esprit chrétien, ne purent ra- 
lentir son ardeur. Au premier bruit de nos désastres, on le vit 
arriver du fond de la Suisse, où il était allé chercher un re- 
pos bien nécessaire. A Paris, puis à Tours, où les obus prus- 
siens ne purent troubler sa sérénité d'esprit, il a poursuivi 
jusqu'à la fin sa bienfaisante activité. Il a rendu le dernier 
soupir entre les bras de sa fille, léguant à tous un exemple, 
une vertu. Quelle vie mieux que la sienne a réalisé cette 
belle parole : « Le sentier des justes est comme la lumière 
resplendissante qui va croissant jusqu'à ce que le jour soit 
dans sa perfection! » 

M. de Pressensé a quitté ce monde rassasié de travaux et de 
jours. M. Philippe de Montbrison atteignait à peine la vi- 
gueur de l'âge, quand une mort glorieuse l'a enlevé, à qua- 
rante-quatre ans, à tous ceux qui l'aimaient. Il nous est doux 
de reproduire l'hommage qui lui a été rendu dans un autre 
recueil : ce Montargis, la ville guerrière, inscrira sans doute 
plus d'un nom sur les panneaux de la salle élective où elle 
grave le souvenir de ceux qui sont morts pour la patrie. Pour- 
rions-nous oublier ici le brave colonel de Montbrison, qui les 
commandait? Il a succombé à la suite de la fatale journée de 
Montretout, comme si cette âme vaillante s'était refusée à la 
douleur de voir la chute de Paris. Ancien officier dans l'ar- 
mée, ayant largement payé ce qu'il devait au pays, il s'était 
engagé au commencement de la guerre dans une ambulance ; 
après avoir prouvé sa valeur, il se croyait obligé de mettre 
sa charité au service de ses compagnons d'armes. Quand les 
circonstances devinrent plus graves, il crut que son ancienne 
dette, augmentant avec les malheurs de la France, n'était 
plus soldée au gré de son honneur. Il reprit cette épée qu'on 



396 VINGTIÈME ANNÉE, i 

a VU briller pour la dernière fois le 19 janvier. Il la dressait 
en l'air, portant au bout son képi pour être mieux vu de ses 
soldats. L'ennemi le voyait aussi : une balle prussienne est 
venue le frapper mortellement (1). » Ainsi périt, au siège 
de Gueldres, ce jeune Philippe Mornay de Bauves, tant 
pleuré de sa mère : « Heureuse fin à luy, né en l'Eglise de 
Dieu, élevé en sa crainte, mais à nous commencement d'une 
douleur qui ne prend fin que par la mort ! » 

M. le comte Claramont-Pelet de la Lozère ressuscitait, à 
nos yeux, l'image d'un siècle presque entier, renfermé dans 
les limites de sa longue vie, depuis les orages de la Révolu- 
tion française jusqu'aux désastres du second empire renouve- 
lant ceux du premier, sans la compensation de la gloire. Né 
le 12 juillet 1785, élevé à Genève avec de jeunes compa- 
triotes, fugitifs comme lui, dont l'un fut M. François Deles- 
sert, et l'autre, M. Guizot, Claramont-Pelet remplit avec dis- 
tinction de hauts emplois sous Napoléon V\ fut député sous 
la Restauration, ministre et pair sous la monarchie de Juil- 
let, et montra partout un esprit droit, une vive intelligence 
des nécessités de son temps, une rare bonté de cœur, unie à 
une simplicité antique. Il servit l'empire en le jugeant dans 
un livre remarquable (1), et ne sépara jamais la cause de la 
liberté politique de celle de la liberté religieuse, dont il sut 
être le ferme défenseur. Avec 1848 commencèrent pour lui 
ces jours de retraite que le sage aime à placer entre la vie ac- 
tive et la mort. Il déposa le fruit de ses réflexions dans de 
savantes études politiques, et surtout dans un recueil de pen- 
sées inédites, qui rappellent parfois La Bruyère et Vauve- 
nargues. Sa belle résidence de Villers-Cotterets, occupée par 
les Prussiens, garde le secret des patriotiques douleurs qui 
ont peut-être abrégé sa vie. Il a rendu son âme à Dieu le 
7 février. Il était prêt pour une vie meilleure dont il trouvait 

(1) Revue des Deux-Mondes, du l*' février 1871, p. 483, article de M. Louis 
Etienne. 

(2) Les Opinions de Napoléon sur divers sujets de politique et d' administra' 
tion recueillies par un membre de son conseil d'Etat, Paris^ 1835, in-8. 



VINGTIÈME ANNÉE. 397 

l'avant-goût dans ses méditations quotidiennes, et son nom, 
vénéré de tous, occupera ime belle place dans les annales du 
protestantisme contemporain. 

Le souvenir de M. Emeric Granier n'a rien qui ressemble 
à la célébrité, à la gloire, et cependant, il est de ceux qui 
doivent être profondément gravés dans le cœur de notre 
Eglise reconnaissante. Comme il .y a plusieurs demeures 
dans le royaume du P^re céleste, il y a aussi des lots divers 
pour ceux qui, suivant l'exemple du divin Maître, n'ont mar- 
qué leur passage ici-bas qu'en faisant le bien. C'est dans 
l'humble emploi de collecteur pour les missions évangé- 
liques que M. Granier a borné sa vie. Il a créé le Sou mis- 
sionnaire^ qui lui survit. Mais qui dira les trésors de foi et 
d'admirable bonté cachés dans cette âme si pure? Pascal 
avait, dit-on, écrit sur un morceau de papier cousu dans son 
habit ces mots : « Joie! joie! Paix parfaite en Jésus-Christ! j> 
Ces paroles se lisaient sur la figure rayonnante de l'ami que 
nous avons perdu, et qui, rentré volontairement à Paris 
avant le siège, y est mort le 4 avril, victime peut-être des 
privations qu'il s'était imposées pour secourir d'autres infor- 
tunes, et martyr volontaire de la charité. 

Cette liste serait incomplète si nous n'y joignions, avec un 
respect attendri, un nom qui évoque pour nous ce que le 
passé eut de meilleur, le souvenir d'une amitié demeurée 
l'honneur de notre vie, en même temps qu'il se lie aux plus 
nobles vœux et aux plus généreuses ambitions de notre 
temps. Au milieu de nos deuils publics, la mort si imprévue 
de M. le comte Agénor de Gasparin, décédé au Jlivage, le 
14 mai, a été comme un deuil de plus, également senti en 
France et en Suisse. Il n'avait pas soixante-un ans (1). Qui 
ne se souvient de ses remarquables débuts à la chambre 
des députés, et des accents d'une éloquence toute chrétienne 

(1) Rappelons ici la notice que lui a consacrée dans le Journal de Genève 
du 16 mai dernier, une plume aussi pieuse qu'autorisée, celle de M. Adrien Na- 
ville. 



398 VINGTIÈME ANNÉE. 

qu'il fit entendre à la tribune? Il était, à lui seul, le parti 
des saints. L'abolition de la traite et de l'esclavage, la liberté 
des cultes, toutes les causes élevées, avaient trouvé en lui. 
leur apôtre. Cette voix éloquente se tut trop tôt pour la pa- 
trie! Mais Genève nous en renvoyait l'éclio dans ces belles' 
conférences qui devenaient de beaux livres. Pourquoi cet 
écho même a-t-il cessé! C'était à l'auteur d' Un Qrandj Peicplo 
qui se relève à nous dire les secrets de ce relèvement si néces- 
saire à la France. Nul ne l'a plus aimée que lui, et ses der- 
niers écrits lui ont été consacrés. Par lo. Déclaration de 
guerre^ il essayait de la prémunir contre un entraînement fu- 
neste. La Eépuhliqtie neutre d'Alsace est un suprême effort 
du patriotisme pour empêcher un des plus monstrueux abus 
de la force. L'auteur a vécu assez pour le voir s'accomplir! 
Il repose dans l'humble cimetière d'un village suisse, sous 
la garde d'une douleur qui n'a d'égale que l'immensité de 
la perte, et qui ne veut point être consolée. Mais la foi vit 
plus haut que la terre, et pour les cœurs épris des réalités 
du monde invisible, les horizons prochains se confondent déjà 
avec les célestes horizons. 

Notre tâche serait achevée, si la mort pouvait se lasser 
de frapper de nouveaux coups, et de nous rappeler la fragi- 
lité de la vie dans les âmes d'élite qui nous en révèlent le 
prix. Plus d'un nom cher, vénéré, vient encore s'ajouter à nos 
deuils. Nous avons perdu M. Lucien Des Menards, ce pieux 
témoin de la renaissance évangélique dans la patrie de Ber- 
nard Palissy, et M. Frank Courtois, le dernier survivant de 
trois frères qui, dans la ville de Calas, ont offert le spectacle 
de la plus touchante union dans les œuvres de la foi et de la 
charité. La Société des livres religieux de Toulouse en est le 
fruit durable. Nous ne saurions trop regretter, en M. Théo- 
phile Heyer, le collaborateur savant autant qu'aimable qui 
formait comme le lien entre notre Comité et la Société d'his- 
toire et d'archéologie de Genève. Un hommage plus corn- 



VINGTIÈME ANNÉE. 399 

plet lui sera rendu dans ce BuUeim. C'était aussi un de nos 
lecteurs, un ami de notre œuvre historique, que ce vertueux 
magistrat, qui a montré dans les prisons de la Commune 
l'âme de l'Hôpital et de Mathieu Molé. C'est dans la lecture 
d'un Nouveau Testament, demandé à l'un de nos collègues, 
qu'il puisait la force du sacrifice dont il sentait l'heure appro- 
cher. Quand elle est venue, il était prêt. Sa dernière pensée 
a été pour « la sainte compagne )> dont il s'était volontai- 
rement séparé pour accourir au poste du péril. Dans la soirée 
du 24 mai, M. le président Bonjean a entendu sans pâlir le 
fatal appel. Il est mort comme mouraient nos héros, nos 
martyrs ; comme cet autre magistrat, le président de La Place, 
une des plus illustres victimes de la Saint-Barthélemy ! 

De tels exemples d'héroïsme et d'immolation volontaire 
au devoir font du hien à contempler. Ils montrent toujours 
ouvertes et toujours jaillissantes ces sources de vie morale 
qui ne peuvent tarir dans un pays tel que le nôtre. Ils pré- 
servent le cœur du découragement qui suit les grandes 
catastrophes. Le présent s'unit au passé pour nous fournir ces 
hautes leçons. Plus d'une fois, en ces douloureux temps, une 
page de d'Auhigné nous est revenue à la mémoire. C'était au 
lendemain du désastre de Moncontour, lorsque tout semblait 
perdu pour nos vieilles bandes huguenotes, et pour l'homme 
invincible, quoique plus d'une fois vaincu, qui était leur 
suprême espoir : « Comme on portait l'amiral (atteint de trois 
blessures) dans une litière, Lestrange, vieil gentilhomme et 
de ses principaux conseillers, cheminant en même équipage 
et blessé, fit en un chemin large avancer sa litière au froùt 
de l'autre, et puis passant la tête à la portière, regarda fixe- 
ment son chef, et se sépara la larme à l'œil avec ces paroles : 
Si est-ce que Dieu est très- doux! Là-dessus ils se dirent 
adieu, bien unis de pensée, sans en pouvoir dire davantage. 
Ce grand capitaine a confessé depuis à ses privés que ce petit 
mot d'ami l'avait relevé et mis au chemin des bonnes pensées 
et des fermes résolutions pour l'avenir. » 



400 VINGTIÈME ANNÉE. 

Et nous aussi, sachons accepter, comme une preuve d'a- 
mour, les dispensations sévères qu'il a plu à Dieu d'envoyer 
à notre patrie. Recevons-les avec la ferme certitude que l'é- 
preuve virilement supportée contient le secret du relèvement. 
Considérons l'histoire en général, et la nôtre en particulier, 
non comme le délassement de quelques heures de loisir, ou 
comme une étude propre à orner l'esprit sans régler la vie, 
mais comme une austère école de toutes les vertus si néces- 
saires à notre pays. Ames blessées et cœurs souffrants, 
mais soutenus par une indestructible espérance, rallions- 
nous autour de la belle devise : Oremus et laboremus ! 



Jules Bonnet. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU 

PROTESTANTISME FRANÇAIS 



ÉTUDES HISTORIQUES 



EMILE PERROT 

BIOGRAPHIE DES PREMIERS TEMPS DE LA RÉFORME 

Nous n'avons pas à faire ici l'élog-e de la France ffotestante^ 
« ce monument immense qui, suivant l'heureuse expression de 
Michelet, a ressuscité un monde. » Quand on pense à tout ce 
qu'il a fallu aux frères Haag- de temps, de sagacité, de dé- 
vouement, d'érudition et de persévérance, pour achever une 
œuvre aussi vaste, on ne peut qu'éprouver à leur égard un 
profond sentiment de gratitude. Toutefois, il n'est donné à 
personne de tout voir et de dire le dernier mot sur tous les 
sujets, en particulier dans le domaine de l'histoire. Des docu- 
ments nouveaux peuvent être découverts; d'autres, déjà con- 
nus, peuvent être mieux interprétés, restitués à leurs auteurs 
et mis à leur véritable date. C'est donc une étude qui n'est 
jamais définitivement close, et qui peut fournir à d'habiles 
chercheurs l'occasion de bien mériter du protestantisme et de 
la science. De ce nombre est assurément le savant éditeur de 

xix-xx. — 



402 ' EMILE FERROT. 

la Cofresfondance des Réformateurs dans les pays de langue 
française, M. Aimé-Louis Herminjard, dont le recueil, modèle 
d'érudition et de sage critique, est une mine inépuisable qui 
ne demande qu'à être exploitée pour offrir aux amis de notre 
histoire d'intéress^antes découvertes et des satisfactions inat- 
tendues. Après avoir étudié ailleurs ce recueil (1), nous ve- 
nons à notre tour glaner quelques épis dans un champ qui 
promet une riche moisson. 

Emile Perrot n'est pas précisément un personnage inconnu. 
On savait déjà qu'il avait été conseiller au parlement de 
Paris, et qu'il était très-versé dans la science des lois. Les 
affirmations abondent sur ce point. Ainsi, Etienne Dolet le 
cite parmi les jurisconsultes français contemporains (2). Cres- 
pin parle de lui à propos de son fils Denis, tué à la Saint- 
Barthélemy : « Denis Perrot, de Paris, dit-il, jeune homme 
d'environ trente-deux ans, fils de maistre Milles Perrot, l'un 
des plus entiers et droits hommes de son temps (3). » De Thou 
porte un jugement identique : il déclare qu'il était « célèbre non 
moins par son intégrité que par sa connaissance du droit (4), » 
Enfin, Patru, en tête de la biographie de Nicolas Perrot, 
sieur d'Ablancourt, arrière-petit-fils d'Emile Perrot, a écrit 
ces paroles : « La famille de Perrot est ancienne dans le par- 
lement, et alliée de tout ce qu'il y a de plus illustre dans la 
Tobe (5). » 

Mais jusqu'à présent personne ne s'était douté qu'Emile 
Perrot fût protestant, et qu'il eût pu rendre quelque service 
à la cause évangélique. L'auteur le plus récent qui se soit 
occupé de lui, notre vénéré professeur J.-E. Cellérier, dans 
une savante Notice hiograflàque siùt Charles Perrot, fasteur 
genevois atù XYl" siècle^ s'exprime ainsi : 

(1) Voir le Lien, années 1860, 1868 el i869. 

(2) Dans le tome II de ses Commentaires sur la langue latine, imprimés en 
1539, p. m. 

(3) fiftfoire des Martyrs, 1572, f. 714, b. 

(AjThaani Hist., lih. LO, p. 1077, ad ann. ^572 : « Dionysius item Perrotus 
Jîmilii senatoris Parisiensis non mirnis integritate quam juris scientia clari 
.F[ilius] tanto pâtre digaissimus eaitideni forlunam subiit. » 

(5) (kavresde Patru, L H, p. 334. Edition de Hoiiaade, 1692. 



EMILE PERROT. 403 

« Emile Perrot était un jurisconsulte distingué, catholique 
et d'une grande noblesse de robe. Plusieurs membres de cette 
famille ont joué un rôle important et occupé de hautes posi- 
tions en France, en Ang'leterre, en Italie, à Genève enfin. 
Les enfants de Charles Perrot s'allièrent chez nous aux Minu- 
toli, aux de Chapeaurouge, aux Saladin, aux Rilliet. L'un de 
ses fils fut conseiller d'Etat, l'autre membre des Deux-Cents, 
ainsi que ses petits-fils. 

«. Il semble qu'il y ait eu dans la famille, catholique pour- 
tant, d'Emile Perrot, quelque semence secrète et vivace de 
protestantisme. Nous voyons deux de ses fils pasteurs h Ge- 
nève. Un de ses petits-fils, d'une autre branche, Paul Perrot, 
se fit protestant à Oxford. Son arrière-petit-fils enfin, le cé- 
lèbre d'Ablancourt, fils de Paul, né protestant, se fit catho- 
lique, mais pour rentrer bientôt dans l'Eglise protestante où 
il vécut avec conviction pendant les quarante dernières années 
de sa vie. Bien des choses conduiraient à soupçonner que la 
mère de toute la famille, Magdeleine Gron, femme d'Emile 
Perrot, était protestante au moins de cœur. 

« Quoi qu'il en soit, les deux frères, qu'en 1564 nous re- 
trouvons pasteurs à Genève, étaient nés catholiques et à 
Paris. Que s'était-il passé entre deux? Quelles données avons- 
nous sur leur conversion, sur leur histoire intérieure pendant 
les vingt-cinq ans environ qui séparent les deux époques? 
A peu près aucune. Bien dans les sources n'éclaircit ce. 
point (1). » 

M, Cellérier n'a pu malheureusement connaître les docu- 
ments que vient de publier M. Herminjard ; sans cela il 
aurait compris pourquoi deux fils d'Emile Perrot, Denis et 
Charles, avaient embrassé la carrière pastorale. Une « con- 
version » au protestantisme n'avait pas été nécessaire sans 
doute, puisque nous avons le droit d'affirmer qu'ils avaient 
été élevés depuis leur plus tendre enfance dans les idées et 

{!) Mémoires et documents publiés par la Société d'Histoire et d'Archéologie 
de Genève,, tome XI; 1859, p. l à G8n Une Notice a été Urée à part 



404 ÉMILE PERROT. 

les sentiments de leurs parents. Et, mieux que personne, le 
fils du pieux pasteur de Satigny aurait compris tout ce qu'on 
peut retirer de lumière, de foi, de dévouement chrétien d'un 
contact journalier avec un père franchement évangélique. 
Quant à Madeleine Gron, nous pouvons supposer qu'elle 
aussi était imbue des idées nouvelles : un homme de la valeur 
d'Emile Perrot a dû chercher dans le mariage l'harmonie des 
sentiments et la communauté de vie religieuse. 

Emile Perrot naquit à Paris, dans les premières années du 
XV? siècle. Il fit ses études au collège Le Moine, où il 
compta parmi ses professeurs Guillaume Farel, qui montra 
toujours à son égard une grande affection, et soutint quelque 
temps avec lui une correspondance intime (1). Il suivit aussi 
probablement les leçons de Jean Lange, qui enseignait le 
grec, en 1521, dans le même collège (2). Et il ne faut pas 
s'étonner si ces deux professeurs, qui avaient été eux-mêmes 
les élèves de Lefèvre d'Etaples, communiquèrent à Emile 
Perrot quelque chose de leur sympathie pour les doctrines 
évangéliques. On connaît le zèle dévorant de Farel en fait 
de prosélytisme; on sait qu'il ne pouvait rester muet quand 
il s'agissait de rendre témoignage à la vérité qui faisait sa 
joie et sa vie. Et quant à Lang'e, nous voyons par une lettre 
qu'il écrit de Meaux à Farel à Bâle, le P'" janvier 1524, 
qu'il partageait pleinement les idées nouvelles : « Vous serez, 
lui dit-il, grandement aimé de Lefèvre, de Roussel, de Vata- 
ble et de bien d'autres, si vous poursuivez vaillamment l'œu- 
vre chrétienne que vous avez entreprise. Mais que ne ferions- 
nous pas pour Christ, si nous avions au fond du cœur la foi 
vivante de Christ? (3) » 

On peut même supposer que Perrot, condisciple et ami de 

(1) Correspondance des Réformateurs, t. \, p. 208 et note 1, 242; II, p. 165, 
236, 208. 

(2) « in commoditatem studiosorum [qui nobis grge.cissant).... — In colle- 

gio Ganlinalis inonachi. » Dédicace dos Hieroglyphica d'Orus Apollo, publiés à 
Paris en 1521. Corr. des Réf., l, p, 71, note 10. 

io) « ..... modo renri quam cepisli^ chri^tiano semper tuioris defendasque » 

Ibid., I, p. 181. 



ICMILE PERROT. 405 

Jean Canaye, a pu entendre bien souvent, comme ce dernier, 
Lefèvre lui-même parler des nouvelles croyances, non pas, il 
est vrai, sous les voûtes de la Sorbonne, où jamais, quoi 
qu'en dise Théodore de Bèze, Lefèvre n'a enseig-né, mais 
dans ces entretiens intimes et journaliers que Jean Canaye se 
plaisait à rappeler à Farel, et dans lesquels « cet homme si 
saint et si savant distribuait d'une main fidèle le pain et 
l'eau vive 'de l'Evang-ile (1). » Ne serait-ce point là V audi- 
torium de Lefèvre, dont parle de Bèze dans ses Icônes (2)? 

Il est également probable que Perrot assistait aux prédi- 
cations évangéliques qui étaient données par Farel, dès 1523, 
dans l'Eglise secrète de, Paris, et que son ami Canaye regret- 
tait tant de ne plus entendre, depuis le départ de Farel (3). 
Sans nous livrer aux conjectures, nous pouvons dire qu'il 
était alors rempli de zèle et fervent d'esprit, car il se plaint 
plus tard, nous le verrons, d'avoir beaucoup perdu de cette 
ardeur. 

Tout en faisant des progrès dans la foi, il en faisait aussi 
dans les lettres; et le professeur Lange lui rend ce témoignage 
« qu'il les cultivait avec le plus grand soin (4). » Arrivé au 
terme de ses études universitaires, il obtint le diplôme qui 
lui donnait le droit de se présenter comme régent; et, grâce 
au talent que ses maîtres lui connaissaient, il lui fut facile 
d'obtenir ce poste honorable : nous le voyons, en effet, en 
1524, régent des classes de grammaire dans le collège même 
où il avait été élevé (5). Les élèves les plus distingués te- 
naient en g'énéral à remplir ces fonctions pendant un an ou 
dix-huit mois; ainsi avait fait Farel, après avoir obtenu, 
en 1517, son grade de maître ès arts. 

(1) Panis ille imoùaioq et potus, quibus, Fabro, illo viro sanctissimo juxta ac 
doclissimo, porriofpnte, dies multos viximus. » Corresp. des Réf., l, p. 241. Let- 
tre (lu 13 juillet 1524. 

(2) « ex Siapulensis audHorio prœstantissimi viri plurimi prodierint. » 

(3) « ,„... a tiio discessu vix semel aique ileruiii nos visitant [Girardus], idque 
sine ulla cuncione. » Ibid., î, p. 242. 

(4) « Milo, Ganseus, dilig-enip.r navant operam litteris. » Lange à Farel, du 
janvier 1524. Ibidem, l, p. 181. 

(5) ...... Mileurn tiiiim, qui grammnticos moderatur m collegio Cardinalico^ 

ut scis. )) Ibid., 1, p. 208. Lefèvre à Farel, de Paris, 20 avril 1524. 



406 EMILE PERROT, 

Perrot se rendit ensuite à Toulouse pour y étudier le droit. 
Dans l'hiver de 1527, il vit passer docteur dans cette ville 
un ancien élève de Farel, qui portait le prénom de Nicolas 
et dont le réformateur s'était informé (1). Il s'y lia d'une 
tendre amitié avec plusieurs jeunes hommes qu'il devait re- 
trouver plus tard à Padoue, en particulier avec Pierre Bunel, 
célèbre humaniste dont nous aurons à parler bientôt, et qui 
entretint avec lui une correspondance d'où nous tirerons 
quelques renseig*nements biographiques (2). 

Nous ne savons presque rien de sa vie d'étudiant à Tou- 
louse. Jusqu'à quel point les fortes semences de piété qu'il 
avait reçues à Paris purent-elles se développer librement? Nous 
l'ig-norons. Il y connut peut être Jean de Caturce, qui mourut 
martyr en 1532, après avoir professé quelque temps la juris- 
prudence à Toulouse. Il est certain toutefois (nous le savons 
par un mot d'une lettre de Bunel), qu'il prenait plaisir à se 
trouver et à s'entretenir avec de saints amis, et qu'ils s'ex- 
hortnient réciproquement à la piété. Et, plus tard, Bunel ne 
pourra s'empêcher de répandre des larmes, quand, pendant 
leur séjour en Italie, à la vue de la vie licencieuse des étu- 
diants, il se rappellera leurs pieuses exhortations de Tou- 
louse (3). Et nous savons aussi que Perrot dit à Farel, en lui 
donnant des nouvelles de ce Nicolas qu'il avait vu recevoir 
docteur : « Ses dispositions religieuses me semblaient avoir 
un peu changé, et je ne saurais dire s'il est encore des 
nôtres (4). » N'était-ce point dire indirectement que lui-même 
n'avait point changé? 

(1) « NicolauR de quo audire aliquid te optasse dicis, ante duos annos, Tholosse, 
me pres^ntp^ doctor leg-um dpclaratns. » E. Perrot à Farel, lettre du 6 janvier 
13S9. Corresp. des Réf., II, p. 165. 

(2) « P'dri Bunelli... et, Pauli Manutii... Episto/œ Ciceroniann stylo 
scriptse,.. » Genevse. H. Stephanus. 1581, in-8. Le D'' F. -A. -G. Grauff a donné 
une nouvtille édition de cet ouvrag'e. Berne, 1837. Ce recueil ne renferme, pas 
moins de vingt et une lettres adressées par Bunel à Perrot, de 1530 à 1532 ou 
1533. 

(3) « "Nihil dico de nnoribus horum hominum corruptisslmis..., mihi ocnli do- 
lent quotics in eos incurro, et simul sanctissirnorurn amicorum sermones re- 
quiro, etc.. » P. Bunelli, Epist.. p. 9, ppist. V. 

(4) « Nnnc qu-'im spctetur parlera non satis scio. » Perrot à Farel, 6 janvier 
1520. Corresp. des Réf., II, p. 166. 



EMILE PEUUOT. 407 

Il partit de Toulouse vers le milieu de 1528. Le 6 jan- 
vier 1529, en effet, il écrit de Turin à Farel que « depuis 
qu'il est arrivé dans cette ville, c'est-à-dire depuis six mois, 
il ne sait rien de ce qui se passe en France dans le domaine 
religieux (1). » Canaye est avec lui et se livre aussi à l'étude 
des lois (2). Ils avaient passé les Alpes dans l'intention de se 
rendre à Padoue, université célèbre fondée depuis le XIIP siè- 
cle; mais ils avaient dû s'arrêter à Turin à cause des agi- 
tations politiques de la Péninsule (3). Ils restèrent assez long- 
temps dans cette dernière ville, vingt mois peut-être : Perrot 
ne put réaliser ce projet de voyage à Padoue qu'après les 
premiers mois de 1530. 

Le séjour de Turin ne fut rien moins qu'agréable aux deux 
amis : il y avait là peu ou point de piété, et, par contre, 
des discordes intestines, plus violentes qu'en aucune autre 
partie de l'Italie, et qui, dans la pensée de Perrot, ne peuvent 
se concilier avec l'Evangile. Il connaissait peu de personnes 
qui s'occupassent des choses saintes, soit par des lectures 
pieuses, soit par des prédications ou des entretiens avec les 
docteurs. Dans un pareil milieu, son ancienne ferveur s'était 
un peu refroidie; et il ne pouvait en être autrement. Les 
écrits de saint Paul et des autres apôtres montrent assez, 
ajoute-t-il, combien des exhortations continuelles sont néces- 
saires pour entretenir le feu sacré. Il attend de Christ des 
temps plus heureux où l'on connaîtra et fera sa volonté seule, 
et où son empire prévaudra sur toutes les puissances du 
monde. Et pour que ces temps bénis arrivent bientôt, il prie 
le Seigneur à toute heure et du fond de l'âme, convaincu 
que ce doit être là l'ardente et continuelle prière de tous 
les chrétiens (4). ' 

(1) « De piis rebns, quo in statu sint apud nostrates, nihil intellexi ex quo 
hùc veni, id est ante semestre. » Corresp. des Réf., Il, p. 167, 
(%) M Canaius mecum est Taurini. » Ibid., II, p. 166. 

(3; « totum semestre iiiagis tranquillitatis spes hîc detinuit. » îbid., II, 

p. 166. 

(4) « Taarini aut nulla est, aut rara religio... » Ibid. La doctrine évangélique 
faisait alors de grands progrès au delà des Alpes : nous le savons par le témoi- 



408 EMILE PERROT. 

Nous reviendrons sur le caractère de cette piété intime; 
mais nous avons hâte d'arriver à une lettre très-importante, 
que la Correspondance des Réformateurs nous donne sous le 
n° 268 (II, p. 209), et qui n'est rien moins que la révélation 
faite à Pierre Giron, secrétaire de la ville de Berne, d'un 
complot tramé par les cinq cantons catholiques contre les 
cantons évangéliques. 

Cette lettre, qui n'est point signée, se trouve en manuscrit 
original aux Archives de Berne, et elle porte, au-dessous du 
P.-S.^, la note suivante qui est de la main de Giron : « Cette 
lettre était incluse dans une lettre écrite de Turin à Farel, 
le 27 novembre 1529, par Emile Perrot, Français, demeurant 
chez l'archiprètre de Carmag'nole, au couvent de Saint- Jean, 
à Turin (1). » Or, la lettre à Farel, dont il est question dans 
cette note de Giron, n'est pas aux Archives de Berne. Etait- 
elle perdue? On pouvait le croire. Mais M. Herminjard a 
eu la bonne fortune de la découvrir à la Bibliothèque impé- 
riale de Paris (Collection Dupuy, tome CIII). Ce n'est pas 
i'orig-inal, c'est une copie ancienne. En la comparant avec la 
lettre au chancelier Giron et avec la note sus-mentionnée de 
celui-ci, il est arrivé à la certitude que c'était bien la lettre 
qui contenait celle au secrétaire de Berne; et il ne peut, en 
effet, y avoir le moindre doute sur ce point : les deux let- 
tres ont été écrites le même jour, c'est-à-dire le 27 novem- 
bre 1529 (2). Quant à l'auteur de la lettre anonyme à Farel, 
la copie ancienne le désigne en toutes lettres dans une note 
qui était probablement tracée de la main de Farel sur la 
lettre originale. Cette note a dû être écrite après la mort de 

gnage d'un médficin de Milan, Hortensio Landi. Il écrivait à Vadian, vers la fin 
de novembre 1529 : « Sachez que la caase de Christ est très-florissante dans 
presque toute l'Italie, quoique 1 antechrist s'agite beaucoup çà et là pour écraser 
son ennemi. Je pense que ses efforts seront vains. — Scito rem Christiariarn in 
tota ferme Italia maxime florere, etc. » [Corresp. des Réf., II, p. 209, note 2.) 
Mais nous croyons que par le mot sectiones Perrot entend les partis politiques, et 
non les partis religieux. 

(1) « Hœ literee fuerunt inclusse literis Milei Perrotti, Galli, e Taurino..., 
etc. » 

(2) D'après le copiste de Dupuy, l'année 1530 serait la date approximative de 
la lettre à Farel : c'est une erreur de vingt et un ans que notre savant éditeur 
a rectifiée. 



KMILR PEHROï. /lOB 

Perrot : elle fait allusion à son ardent amour pour la piété 
et aux regrets qu'il a laissés après lui (1). 

Voici maintenant la lettre de Perrot au chancelier bernois : 
« Que le salut vous soit donné par N. S. Jésus-Christ ! 

« La charité répandue dans mon cœur par le Saint-Esprit 
me pousse à vous communiquer un fait qui intéresse au 
plus haut point votre prospérité ; et non-seulement la vôtre, 
mais la nôtre aussi, car je n'ai rien tant à cœur que de 
voir s'affermir et s'étendre toujours davantage la doctrine 
évangélique qui fait de grands et rapides progrès dans ma 
patrie, malgré l'opposition jalouse de Satan. Je vous écris 
pour vous découvrir les embûches que celui-ci a tendues; 
et je tiens le fait d'une personne qui est parfaitement sûre, 
je devrais dire d'un témoin oculaire. Je tairai mon nom; 
je me contente de vous signaler le complot, dans la pensée 
que par ce simple avis, vous et les magistrats de Berne, pour- 
rez, avec votre prudence habituelle, conjurer le péril. 

c( Le 14 de ce mois de novembre 1529, un député des cinq 
cantons catholiques, l'Amman de Ziig, a passé par Turin. 
Il se rendait à Bologne auprès de l'empereur Charles-Quint, 
afin de l'engager à entreprendre une expédition contre les 
cantons évangéhques, lui promettant un concours actif de 
la part des cantons catholiques. Vous comprenez assez quel 
est le danger qui vous menace. L'intrigue a été conduite très- 
secrètement; mais je pense que Dieu a permis qu'elle me 
fut révélée afin que vous en fussiez avertis. Et ne recevez 
pas cette nouvelle comme un simple bruit public : elle est 
parfaitement certaine. Une fois avertis, vous pourrez plus 
facilement échapper au péril. On dit ordinairement que les 
coups prévus portent moins. Que le Christ tourne à bien 
l'avis que je vous donne, et qu'il vous conserve longtemps 
à l'abri de tout mal dans la même foi (2) ! » 

(1) C'est ainsi du moins que nous comprenons ces mots : « ^mylii Perrotti 
animus pielatis amantiSsimus et steculi sui querela, » Corresp des Réf., Il, 
p. 207, note 1. 

(2) « Salus tibi sit a D. N. Jesu Ghristo! etc. » Ibid., p. 209-210, 



410 EMILE PERROT. 

Les historiens suisses, sauf Ruchat (1), se taisent sur cette 
démarche des cantons catholiques. Mais Perrot était bien 
renseigné ; et l'on peut croire que cet avis secret permit 
aux Bernois de prendre leurs mesures en conséquence. 

Aussi bien, le péril était grand. Les cantons catholiques 
(Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwaid et Zug), exaspérés des 
progTès de la Réforme, avaient formé entre eux une ligue 
particulière; ils venaient en outre (février et avril 1529) 
de s'allier avec Ferdinand d'Autriche, roi de Bohême et de 
Hongrie, pour le maintien de la religion catholique (2). Le 
29 mai, un pasteur zurichois, Jacob Keyser, avait été con- 
damné au feu et avait subi le martyre à Schwitz : il avait 
été traîtreusement enlevé par des gens de ce dernier canton, 
au m^oment où il allait prêcher à Oberkirch, dans le pays de 
Gaster (3). L'irritation était à son comble de part et d'autre. 
On allait en venir aux mains, les deux armées étaient déjà 
en présence, lorsque quelques cantons neutres (Glaris, Bâle, 
Soleure, SchafiPouse et Appenzell), auxquels se joignirent les 
Grisons et les villes de Strasbourg et de Constance, s'inter- 
posèrent comme médiateurs. Après quinze jours de violents 
débats, la paix fut conclue et signée le 26 juin (4). Toute- 
fois, les cantons catholiques n'avaient cédé qu'à contre-cœur, 
parce qu'ils se sentaient trop Mbles; et ils attendirent en 
frémissant qu'une occasion favorable s'offrît à eux pour atta- 
quer les cantons réformés. En congédiant leur armée, ils 
recommandèrent que chacun entretînt ses armes en bon état 
et se trouvât prêt au premier signal. Et, en novembre, ils 
nouèrent l'intrigue démasquée par Perrot. 

Ils avaient choisi le moment avec beaucoup d'habileté. 
Charles- Quint était tranquille du côté de la France. Le 
funeste traité de Cambrai, cette œuvre de honte accomplie 

(1) Histoire de la Réformation de la Suisse, par Abraham Ruchat. Edition 
L. Vulliemin. Tome H, p. 123. 

(2) Ruchat, II, p. 105. 

(3) Ibid., II, p. 111. 

(4) Ibid., M, p. 116. 



liMlLE 1>EUU0T. Mi 

par deux femmes, Marg-uerite d'Autriche et Louise de Savoie,' 
avait été conclu le 5 août 1529. Ce traité « anéantissait mora- 
lement la France en Europe, selon l'expression de Michelet... 
Il faisait François P'" plus faible que Pavie (1). » Les Turcs, 
qui avaient un instant fait trembler l'Europe, venaient de 
lever le siég-e de Vienne (14 octobre), décimés par la famine, 
le froid, la pluie et la longue arquebuse, perfectionnée en 
Alleniag"ne. Le puissant empereur pouvait donc tout oser : 
il ne rencontrait personne devant lui qui pût s'opposer à sa 
volonté. Il était libre, en particulier, de tourner toutes ses 
forces contre les cantons évang-éliques. Et l'on pense bien 
que le pape Clément YII, qu il vit longuement à Bologne, 
en novembre 15^9, ne dut pas le détourner de ce pieux devoir. 
Le souverain pontife le gagna, en effet : il lui fit promettre 
que s'il ne pouvait pas ramener les luthériens à l'obéissance 
de l'Eglise romaine par la douceur, il le ferait par la voie 
des armes (2). * . 

Emile Perrot redoutait avec raison cette influence. En 
donnant avis (vers le milieu de janvier 1530) au chancelier 
de Berne, que « le député des cinq cantons catholiques était 
encore à Bologne, où il avait été très-bien accueilli par l'em- 
pereur, )) il ajoutait : « L'intimité est merveilleusement g-rande 
entre ce monarque et le pape, et cela doit nous inspirer des 
craintes sérieuses pour la cause évangélique, car l'empereur 
ne voit que par ses yeux (3). » 

Heureusement pour la Suisse réformée, Charles-Quint 
tourna toute son attention du côté des luthériens d'Allemagne. 
C'était là, en effet, qu'il fallait frapper un grand coup, afin de 
tarir à sa source le flot impur de l'hérésie. Aussi ne prêta-t-il 
pas main-forte aux cantons catholiques, quoique ceux-ci lui 
eussent encore envoyé des députés à la diète d'Augsbourg. 
Il avait assez d'ennemis sur les bras. Un nouvel acteur venait 

(1) Réforme, p. 340. 

(2) Rachat, 11, p. 235. 

(3) « Mira est Caesaris ipsius et pontificis conjunctio, etc. » Corresp. des 

Mf., Il, p. 228. Lettre à Pierre Giron, à Berne. 



412 EMILE PERROT. 

de paraître sur la scène, et bientôt la guerre avec les Turcs 
et avec la France, rallumée plus vive que jamais, le contrai- 
gnit de nouveau de porter ailleurs toutes ses forces (1). 

Mais avant d'aller plus loin nous devons examiner une 
question qui ne manque pas d'importance. Nous avons at- 
tribué à Emile Perrot les deux lettres anonymes écrites à 
Pierre Giron. Avons-nous eu le droit de le faire? Est-ce bien 
à lui que revient l'honneur d'avoir fait cette révélation au 
chancelier bernois, et d'avoir ainsi rendu un éminent service 
à la cause de la Eéforme ? Examinons. 

La lettre du 27 novembre n'est pas signée : « Je tairai mon 
nom, » dit l'auteur. Le post-scriptum, tracé par Perrot en 
caractères cursifs sur un petit carré de papier collé au bas de 
la lettre, porte ces mots : « L'ami commicn donne à ce messager 
un écu d'or au soleil pour frais de route (2). » Et dans la lettre 
à Farel, dans laquelle est enfermé le billet anonyme à Giron, 
Perrot dit : « Quelqtùtm {quidam) m'apporte l'épître ci-in- 
cluse, adressée au secrétaire de la ville de Berne, votre ami 
et familier, comme il le disait. » Cette épître à Giron est-elle 
donc bien de Perrot ? — Les mots que nous avons soulignés 
sembleraient nous obliger à l'attribuer à un autre. Mais nous 
sommes arrivé à la conviction que ce qtddam^ ce commttnis 
amicus^ si bien renseigné sur les relations intimes qui existent 
entre Farel et Giron, est tout simplement Perrot lui-même. 
Et voici nos raisons. D'abord, l'écriture est bien de lui : c'est 
la même que celle de la lettre autographe et signée du 
3 février 1530, adressée aussi à Pierre Giron. L'adresse ne 
semble pas être, il est vrai, de la même main que le corps de 
la lettre ; mais, dans son désir de garder l'anonyme, le pru- 
dent Perrot a fort bien pu contrefaire son écriture : l'adresse, 
en effet, est écrite en grosses lettres rondes mi-gothiques (3). 
Et d'ailleurs, la suscription d'un autre billet anonyme, écrit 

(1) Le Christianisme dans l'âge moderne, par Etienne Chastel, p. 21. 

(2) « Co>nmunis amicus dat haie nunlio uimin aureurn solarem ad vialicum 
itineris. » Corresp. des Ré/'., JI, p. 210. 

(3) /6iV/., p. 211, note la. 



EMILE PERROT. 413 

(le Turin à Giron, quelques semaines plus tard (vers le milieu 
de janvier 1530), par le même ami commun, est certainement 
de la main de Perrot (1). Il y a de plus une grande ressem- 
blance de style : c'est le même esprit et le même cœur qui ont 
dirigé la plume. Et puis encore, quel peut être cet ami com- 
mun'? commun^ à qui? à Farel et à Giron évidemment. Toutes 
ces raisons nous font penser à Perrot. 

Voici toutefois la raison péremptoire qui nous autorise à 
voir dans Perrot non le copiste ou le rédacteur, mais le propre 
auteur de ces lettres anonymes : c'est que, dans la seconde 
(celle écrite vers le milieu de janvier 1530), nous lisons ces 
lignes : « Le duc de Savoie doit aller bientôt vers l'empereur 
(à Bologne où se trouvait aussi le souverain pontife), Qije dois 
y aller avec lui (2). » Et d'un autre côté, nous savons par une 
lettre de Pierre Bunel à son ami Perrot, que celui-ci « a mi de 
ses yeux le pape et l'empereur (3). » Or, sa position de for- 
tune était plus que modeste; il dit à Farel : « Si j'avais de 
l'arg'ent, je viendrais vous voir..., mais la pauvreté me re- 
tient. » Où donc aurait-il eu l'occasion de voir ces deux sou- 
verains, sinon lorsqu'il accompagna le duc de Savoie à Bo- 
logne et qu'il assista au couronnement de l'empereur, qui 
eut lieu le 24 février 1530 ? Il faut donc supposer que Perrot 
était au service de Charles III, ou attaché à un titre quel- 
conque à quelque seigneur de la cour. lia pu ainsi savoir bien 
des choses que le public ne savait pas, et les savoir de première 
main et très-sûrement. Des hommes comme Perrot sont tou- 
jours recherchés. Le célèbre professeur Danès faisait grand 
cas de lui ; et le cardinal de Tournon aurait voulu l'avoir à sa 
suite et se l'attacher en qualité de secrétaire ; mais Bunel, 
de qui nous tenons ce dernier fait, ne conseille pas à son ami 
d'accepter cette offre, quelque honorable qu'elle fût : il pré- 

(1) Corresp. des Réf., Il, p. 229, note 5. 

(2) « egoque cum eo iturussum. » Ibid., Il, p. 229. 

(3) « De pontificeet Csesare quid ego tibi scribam quum et tu utrumque de fa- 
de noris, et meam de illis sententiam pulchre calleas? » Ëpist. XVI, p. 25. Lettre 
écrite de Venise, et quoiqu'il n'y ait pas de date, on voit par le contenu qu'elle 
est do la fin de janvier 1533. 



MA EMILE PERROT. 

fère lui voir continuer ses fortes études de jurisprudence (1), 
Il n'y a rien d'étonnant à ce que Perrot, quoiqu'il fût tout 
gagné aux idées nouvelles, se mît ainsi au service du duc de 
Savoie : il espérait que ce prince pourrait être rendu favo- 
rable à la cause protestante. Luther avait eu cette espérance 
en 1523, et il avait écrit une lettre qui fut portée à la cour 
de Savoie par le chevalier français Anémond de Coct. Il était 
revenu au réformateur que le duc « était animé d'une ardeur 
incroyable pour la gloire de l'Evangile, » et il s'en réjouissait 
comme d'une nouvelle conquête du Seigneur (2). Perrot se 
berçait encore d'une illusion analogue. On croit si facilement 
ce qu'on désire ! Il ne pensait pas toutefois que ce fût par 
sympathie pour l'Evangile que le duc pourrait se montrer 
favorable, mais par intérêt politique et par cupidité. Voici, en 
effet, ce qu'il écrivait à ce sujet à Pierre Giron, le 3 fé- 
vrier 1530 : 

« Notre ami commun de Turin désire que je vous transmette 
sur la cour de Savoie quelques renseignements très-sûrs et 
de nature à vous intéresser. Le duc s'entretient assez souvent 
avec l'un de ses familiers qui connaît bien les Eglises d'Alle- 
magne, et il le questionne volontiers sur ce sujet. Que ce soit 
par sympathie pour V Evangile, nous n'avons pas lieu de le 
croire ; mais son extrême cupidité fournirait peut-être une 
chance d'autant plus certaine de le rendre favorable à notre 
religion, que les trois Etats de Savoie, requis ces jours passés 
de lui accorder de l'argent pour une guerre contre les luthé- 
riens allemands, ont déclaré qu'ils ne les considéraient pas 
comme étant leurs ennemis. Messieurs de Berne devraient peut- 
être sonder les dispositions du duc en lui adressant un exposé 
de la doctrine évangélique. On pourrait lui parler de la sécu- 
larisation des biens de l'Eglise, lui rappeler que sa maison est 

(1) « ..... contra eç^estaletn conari non possiim, » Corre.sp. des Réf., II, 
p. 208 Cst aveu de Perrot n'ôte rien à l'eslime que fait de lui le carditir;] de 
Tournoa : « Adeo ut is non solum iaudarir,, sed te .mis habere, si quo paclo fiori 
posset,, velle dixerif,,. » Bunolli. Spist. XVI, Ven'ilîis (fia janvier 1533). 

(2) « ..... incredibiiiter fervens in gl.oriam Evaagelii. » Ibid.;, ï, p. 132. 



EMILE PERROT. 415 

issue de ce pays de Saxe où l'Evangile vient de renaî- 
tre, etc. (1). » 

Ce familier de la cour de Savoie était le docteur en théo- 
logie Joachim Zasius, natif de Fribourg en Brisgau, qui fut 
pendant plus de vingt ans le secrétaire allemand deCharlesIII. 
C'était probablement par ce docteur ou par les amis de ce 
docteur que Luther avait reçu des informations et qu'il avait 
espéré pouvoir agir su^ l'esprit de ce prince (2). Le fait est 
que Charles III fut toujours très-versatile en politique; et ceux 
qui ne le connaissaient pas à fond, ou qui n'étaient pas très- 
versés dans les secrets de la diplomatie, ont pu se flatter de le 
voir un jour ou Tautre se tourner du bon côté. On l'a sur- 
nommé le Bon; mais l'appellation à.Q Malheureux lui aurait 
convenu davantag-e. Il flotta sans cesse entre François F'", son 
neveu, et Charles-Quint, son beau-frère, et il fut maltraité par 
tous les deux. 

Quoi qu'il en soit, Berne ne paraît pas avoir suivi le conseil 
de Perrot. La puissante répuMique savait à quoi s'en tenir 
sur les prétendues dispositions favorables du duc de Savoie. 
Elle avait renoncé, le 6 octobre 1529, à l'alliance conclue 
avec lui, après avoir renouvelé trois jours auparavant sa com- 
bourgeoisie avec Genève. Les méfiances étaient mutuelles; 
et bientôt la lutte éclata. En octobre 1530, en efl^et, une armée 
suisse vint défendre Genève contre les gentilshommes sa- 
voyards de la Cuiller, qui assiégeaient la ville au nombre de 
plusieurs milliers et se promettaient, après l'avoir prise 
d'assaut, de tout passer au fil de l'épée (3). 

Disons deux mots, en passant, de Pierre Giron, le corres- 
pondant de Perrot. Il mérite bien cet hommage de notre re- 
connaissance, car il favorisa de tout son pouvoir et avec une 
habileté consommée la cause évang'élique dans la Suisse ro- 
mande. C'était un ancien élève de Farel à l'université de Paris 

(1) Nous avons transcrit le sommaire qui nous est donné par M. Herminjard. 
Voir le texte latin dans la Corresp. des Réf., U, p. 237-8, 

(2) Ihid., n, p. 237, note 4, et 1, p. 152, note 2. 

(3) Rucliat, Jl, p. 300-307, 



Ai6 EMILE PERROT, 

(1519), et il conserva toujours une g*rande amitié pour son 
maître. Il avait d'abord été notaire et secrétaire allemand de 
la justice à Fribourg, sa ville natale. Mais dès le milieu de 
l'année 1525, il fut au service de messieurs de Berne, et en 
qualité de chancelier de cette république, il contribua puis- 
samment au progrès de la Réforme (1). Plus d'une fois sans 
doute il fut appelé à modérer la foug'ue toute méridionale de 
l'ardent Dauphinois, et à contenir son zèle impétueux dans les 
bornes de la légalité et de la sagesse. Farel voyait les choses 
en missionnaire, ne comptant pour rien les difficultés, parce 
qu'il comptait sur le secours de Dieu et qu'il n'était respon- 
sable que devant sa conscience. Giron, au contraire, voyait 
les choses en homme d'Etat, qui se sent responsable devant 
ses concitoyens et qui n'est pas obligé de tenter l'impossible. 
Mais on peut dire que le réformateur exerça une influence 
considérable sur le chancelier, et que celui-ci ne fut pas 
étranger à ces vaillantes décisions qui assurèrent le triomphe 
de l'Evangile, à Berne, d'abord, et puis dans les pays romands 
qui étaient plus ou moins sous la dépendance des Bernois. Il 
est certain que Farel a connu sinon inspiré cette belle « adresse 
de messieurs de Berne à tous leurs ressortissants » (du 17 no- 
vembre 1527), pour annoncer la fameuse dispute qui eut lieu 
à Berne le 5 janvier 1528 et les jours suivants, dispute à 
laquelle furent invités les évêques de Constance, de Bâle, du 
Valais et de Lausanne, et après laquelle Berne se déclara 
officiellement pour la Réforme. La traduction de cette adresse 
du latin en français est de la main de Farel (2) . 

Charles Dardier. 

[La suite au prochain numéro.) 

(1) Corresp. des Réf., II, 1, note 1. 

(2) «... Habes hîc versum Mandatum prout tumultuarie potui... » Farel à 
Martin Krumm, sous-secrétaire de Berne; d'Aigle, 8 décembre 1527. Ibidem ^W, 
p. 63. Le Manifeste est à la page 34. 



DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX 



PETIT DIALOGUE 

d'un consolateur consolant l'église en ses afflictions 
tiré du pseaume cxxix, par pierre du val (1) 

L*ÉGLISE. 

A bon droit je t'ayme et te révère, ô Consolateur, me réputant 
heureuse pour l'avoir rencontré, et ne doubte point que ton adresse 
à moy ne me soit un don singulier de Dieu. Pourtant me persua- 
dant de ta clémence accoustumée, je deviseray tant plus familiè- 
rement avec toy. Tu ne trouveras donc eslrange si je te fais la ques- 
tion que Hérémie (XH) tant sainct prophète, fort expérimenté aux 
afflictions : David (ps. LXXIII) roy tant fidèle etrenommé : Job (XXI) 
le juste, rocher invincible de patience, et Abachut (1) vertueux 
voyant ont fait : s'esmerveillant pour veoir les meschans abonder 
en prospérité. Car pour ma part, je ne me coniriste point tant des 
injures et outrages, qu'on me fait, en mes membres que pour veoir 
le sainct nom de mon Dieu blasphémé, blasmé et diffamé. Et aussy 
pour ouyr que les séducteurs sont appelez sainctz docteurs, gens 
contagieux, bons religieux. Les devins, divins. Les apostats, aposto- 
liques. Les iniques, celiques. Les persécuteurs, zélateurs. Les mes- 
chans, innocens : et au rebours, les pacifiques sont dits hérétiques 
et troubleurs de républiques, les gens de bien sont estimez pires 
que chiens : mais encor ce qui plus esbranle les miens, et donne 
matière d'orgueil aux ignorans, c'est que le Seigneur semble ré- 
sister entièrement à ceux qui taschent d'avancer sa gloire, et au 
contraire, estre favorable à ceux qui la reculent de tout leur pou- 
voir : de quoy advient que plusieurs disent (Esaïe V) le mal estre 
bien et le bien estre mal : mettans ténèbres pour lumière, et lumière 
pour ténèbres : chose amère pour douce, et chose douce pour 

(1) Voir le dernier numéro Bulletin, t^, 354. 

xix-xx. — 27 



•418 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

amèro. Je te proposeroye des exemples assez du temps passé, si 
nous n^en avions des présentes toutes prestes devant nos yeux. Qui 
est maintenant le fidèle qui ne souspire quand on lui met audevant 
ce misérable royaume d'Angleterre? Qui est le cerveau si dur, qui 
n'en respande quelque larme, considérant un pays tant florissant, 
un roy tant bien instruict, des églises tant bien réduictes, avoir eu si 
soubdaîne cheute, une ruyne tant précipitée, et un renversement 
si hastif? fut-il onques tragédie tant terrique, horreur plus horrible, 
et jugement plus admirable? Veoir le sainct service de Dieu, sa 
divine paroUe foulée, mesprisée, et totallement corrompue, le ser- 
vice des ydoUes dressé et eslevé(i). Que peuvent dire à cette heure, 
ou s'ilz ne le disent-ilz le pensent, aucuns malheureux desvoyez? 
Disent-ilz point ou que ceste parolle qu'on y preschoit paravant, 
n'estoit point la pure parolle de Dieu, ou ilz estiment que Dieu est 
plus faible que les diables, puisqu'il ne défend point sa parolle. 
N'est-ce point là un blasphème intoUérable et digne d'estre déploré? 
Si donc il y a en toy (Philip. Il) quelque exhortation selon Christ, si 
quelque consolation de charité, je te prie de Tespandre en moy. 

LE CONSOLATEUR. 

Je ne veux te priver de ce à quoy je t'ay paravant que j'estoye 
envoyé à toy. Pour donc satisfaire à ta prenîière demande, par la- 
quelle tu voulois aucunement prouver l'occasion juste de ton deuil, 
allegant tesmoins dignes de toute foy qui ont esté attainz de tels 
ennuys que toi : l'un voulant disputer avecques Dieu (Hérém. XH) 
et parler jugement avec îuy. L'autre disant (psaim. LXXII) que ses 
pieds à peu près avoyent décliné, et que peu s'en estoit failly, que 
ses pas ne fussent glissez. Le tiers (Job XXÎ) se troublant disoit 
tremblement avoir saisy sa chair. Le quart (Abac. I) se plaignant 
d'avoir crié pour la violence et de n'avoir esté exaucé. Or, il te faut 
entendre que nonobstant la fidélité, vertu et piété, de ces sainctz 
personnages, si avoyent-ilz leurs affections humaines, que l'Escriture 
n'a point voulu taire, pour déclarer que rien n'est parfaict qu'un 

('!_) Cette remarquable appréciation de l'état de l'Angleterre, pendant Je court 
essai de restauration tenté par la catholique Marie, succédant au protestant 
Edouard VI, ne semble pas moins étonnante sous la plume d'un prélat que celles 
que nous avons déjà signalées, p. 354, en note; on en vient insensiblement à 
se demander si Pierre Duval, l'auteur du Petit Dialogue, est bien le même que 
Pierre Du Val, évéque de Séez. 11 y a la un mystère difficile à éclaircir; on se 
borne à l'indiquer. 



CONSOLANT l'ÉGLISIÎ EN SES AFFLICTIONS. 419 

seul Dieu, qui leur a aisément pardonné ceste faute, en laquelle ilz 
ne sont demeurez, eoninie très-bien le demonstrent leurs sainctes 
parolles après. Encor pourroii-on dire sans faillir que telles ques- 
tions sont comme admirations excessives d'espritz transportez et 
ravis jusques au jugement de Dieu. Veu que tost après Tun dist 
(Abac. I) : 0 Seigneur créateur, tu es net des yeux, sans que tu re- 
gardes mal, et ne pourras regarder à l'iniquité. L'autre {Hérém. XII) 
dist- il pas avec une grande tiance : et toy Seigneur tu m'as cogneu, 
tu m'as veu et as esprouvémon cœur envers toy? Et David revenant 
(ps. LXXni) à soy, dit-il pas incontinent après : quand je propose- 
rois de parler ainsi, je seroy injurieux vers la génération des enfans 
de Dieu : jusques à ce que suis entré au sanctuaire de Dieu, j'ay 
considéré jusques aux fais derniers des meschans. Mais Job (XXI) 
parlant plus profondément dit : qui enseignera la science à Dieu 
qui juge les choses hautes? car autrement il est escrit (Esaïe XLY) 
malédiction sur celui qui estrive contre son facteur, comme le pot 
envers le potier de terre : Veu (Esaïe LXIV) que c'est ce grand 
Seigneur, formant la lumière et créant les ténèbres, faisant la paix 
et créant l'adversité. A il pas créé le destructeur pour dissiper? 
N'est-ce pas (Job V) aussy le tout-puissant qui fait la playe et met 
l'emplastre ? qui navre et ses mains rendent la santé? qui lui (Job IX) 
dira donc pourquoy fais-tu ceci ou cela, et sera innocent? Il te faut 
contenter simplement de sa volonté juste : toutesfois l'Escriture 
montre quelque cause. Quant aux mauvais donc, je croy que tu n'as 
point d'envye du bien que Dieu leur fait (Math. V) faisant lever 
son soleil sur eux, et leur envoyant la pluye comme aux bons : car 
autrement ce grand père de famille^ te pourroit à bon droict dire ce 
qui lust dit à cet ouvrier murmurant (Math. XX) : ne m'est-il pas 
licite de faire ce que je veux de mes biens? Et ton œil est-il mau- 
vais que je suis bon? Mais j'entends bien que tu es troublée de veoir 
les gens de bien mesprisez, foulez, persécutez, oppressez, et Dieu 
eo eux deshonnoré.Tu as déjà bien peu entendre, que tout homme 
doit captiver son esprit en tout ce qui pîaist au Seigneur, comme 
aussy il veut qu'on le prie que sa volonté soit faicte en la terre 
comme au ciel, estant riche en tous les deux. 

Or, tous les cieux (ps. GXV) sont au Seigneur, mais ilfi donné la 
terre aux enfans des hommes : voire (Job IX) aux mauvais, afin que 
par ce moyen ils soyent inexcusables : lorsque Dieu leur repro- 



420 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

chera leur ingratitude, et qu'à luy n'aura tenu qu'ilz ne soyent estez 
receus aux biens célestes : veu qu'il les y a alléchez par les biens 
de la terre. Ainsi est-il dit à ce mauvais riche (Luc XVI) estant ès 
tourmens en enfer : filz (lui dist Abraham au sein duquel estoit le 
Lazare un des tiens) souvienne toy que tu as tenu les biens en ta 
vie, et Lazare semblablement les maux : et maintenant il est con- 
solé, et tu es tourmenté. Ainsi donc les meschans ne croyans ou ne 
cerchans de vie que la présente : Dieu leur y donne aucune fois 
pour quelque respect, prospérité : en quoy mesme reluyt la gran- 
deur de sa miséricorde : et cela mesme suffiroit pour te contenter : 
entendant que Dieu reservant les biens et richesses célestes aux 
siens, il ne veult qu'ilz s'amusent aux voluptez et délices de ce 
monde : qui au près des éternelles ne sont que vanité et misère. Et 
jaçoit qu'il ayt quelquefois donné à aucuns des siens abondance de 
biens, comme à Abraham, Isaac, David, et autres : si les a il meslez 
de fascheries et de troubles, afin de retirer leurs cœurs de ces 
choses caduques et corruptibles, pour les ravyr aux parfaictes et 
incorruptibles. Mais encore depuis que Christ est venu, sachant 
pleinement la volonté de son père, il a plus amplement déclaré, 
tant par doctrine que par vie (Act. XI.V) que par diverses tribula- 
tions il faut entrer au royaume des cieux. Et luy mesme qui estant 
mis pour signe (Luc II), auquel on a tousjours contredit, pour la 
joye à lui proposée (Héb. XIl) a enduré la croix, ayant contemné 
honte et a souffert telle contradiction des pécheurs à i'encontre de 
soy. Il ne doit point ùnve mal à ceux qui portent son nom de porter 
aussi sa marque : et ne faut pas que les membres présument de 
passer par autre voye que n'a fait le chef. Car le père Ta mis pour 
exemple aux siens, et ne faut demander raison de cela, sinon celle 
que donne l'apôtre S. Paul à savoir (1 Gorint. I) que Dieu a affolly 
la sapience de ce monde, quand il lui a pieu par la prédication de 
la croix, que le monde répute folle, sauver ceux qui croyent, qui 
ne se doivent estonner (1 Pier. IV) quand ils sont esprouvez comme 
en la fournaise : en tant qu'ilz communiquent aux afflictions de 
Christ, lequel toutesfois a souffert pour autre occasion que ses 
fidèles, et aussi son sang est d'autre nature que celuy de ses mar- 
tyrs : car Christ a souffert pour les péchez de tout le monde^ luy 
juste (1 Pier. III) pour les injustes comme celuy en la bouche du- 
quel n'a esté trouvée fraude : mais toy le plus souvent en la per- 



CONSOLANT l'ÉGLISE EN SES AFFLICTIONS. 421 

sonne des tiens, tu souffres pour tes peschez, lesquels toutesfois il 
plaist (ps. XXXII) au Seigneur cacher et couvrir, ne te les imputant 
point, à cause de sa miséricorde : et mesme en tes afflictions il te 
fait conformer à l'image de son filz, qui (Rom. VII) a apprins obéis- 
sance par les choses qu'il a souffertes : duquel aussy le sang pro- 
fère meilleures choses que celuy des tiens : car le sang de Christ 
ployé Dieu (Hébr. XII) à miséricorde et annonce la paix, ou celui 
des tiens provoque la justice divine (Gen. ÎV) et crie vengeance 
contre ceux qui le répandent (Apoc. Vi), et avec ce il leur est com- 
mandé de se reposer encore un petit de temps jusques à ce que 
leurs compaignons serviteurs soyent accomplis : et leurs frères qui 
doivent aussy estre mis à mort comme eux. Il apparoît par cela 
que le nombre des sainctz martyrs de Christ n'est pas encore 
accompli. Davantage quand Hélie se plaignoit {\ Rois XIX) d'estre 
tout seul ayant le zèle du Seigneur : responce lui fut faite qu'en 
Israël y en avoit encore sept mille de reste, desquels les genoux 
n'avoient point esté ployez devant Baal. C'est là une autre cause de 
la patience de Dieu : qui (Rom. II) pour l'amour des siens espargne 
les meschans, lesquels par sa longue attente^ pacience et bénignité^ 
il invite à repentance. 

L'ÉGLISE. 

Tu as grandement récréé et fortifié mon esprit par tes douces 
parolies : si que tu as apeuprès essuyé mes larmes, ou pour le 
moins changé, car ou Je déploroye en amertume de mon cœur les 
afflictions des miens, tu me donnes matière de plus îost déplorer 
l'impiété de mes adversaires, t'oyant dire que la récompense ter-- 
rible de leur meschanceté est mort éternelle, et la peine des miens 
n'estant que d'un moment : est en l'attente d'une gloire infinie. Mais 
je te prie de m'enrichir encor ce propos, selon le don que Dieu t'a 
donné par lieux de la Saincte Escriture, en laquelle gist tout mon 
support et ma joye : car tu ne m'allègues passage (Hébr. IV) qui ne 
m'atteigne jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, aussy des joinc- 
tures et des mouelles. Or je te requiers de la mesme rémunéra- 
tion, comme de mon enfant (1 Cor. VI) et ainsy que je t'ai ouvert 
mon cœur, eslargy moy aussy le tien. 



422 



PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 



LE CONSOLATEUR. 

Ce me sera un grand plaisir de te pouvoir induyre à te rendre 
louable en toutes choses, comme servante de Dieu : en miaintes 
(2 Cor. Vï) souffrances, en tribulations, en nécessitez, en angoisses, 
en pîayes, en emprisonnemens, en labeurs, en pacience, par armes 
de jusîice à dextre et à senestre : par honneur et deshonneur, par 
diffame et bonne renommée, en sorte que les tiens estans repuîez 
abuseurs, soyent toutesfois véritables, comme mourans et voicy ils 
vivent, comme chasiiez et toutesfois non mis à mort, comm.e tristes, 
et toutesfois toujours joyeux, comme poures et tootesfoîs enrichis- 
sant plusieurs, comme n'ayaos rien, et toutesfois possédant toi.'tes 
choses (Collos. I). C'est aussy bien raison qu'"ilz accomplissent le 
reste des affîicîions de Christ en ieur chair, tant qn'ïh seront eo ce 
monde (i Cor. lY) portans tousjours partout en leurs corps, la mor- 
tification du Seigneur Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi ma- 
nifestée en leurs corps, sans qu'ils ayent honte si sont affligez 
comme chresfiens (\ Pier. IV) sachant qu'ils glorifient Dieu en ceste 
partie : car à la révélation de la gloire de Christ iiz seront resjouis 
estant en liesse. Jésus aussi soubs une propre similitude monstre 
bien cela (Jean XVII). Quand, dit-il, ta femme enfante, elle a tris- 
tesse, pourtant que son heure est venue : mais après qu'elle a en- 
fanté un enfant, il ne luy souvient plus de la douleur, pour la joye 
qu'elle a qu'un est nay au monde. Puis il promet qu'après la tris» 
tesse, il les reverra derechef et leur cœur s'esjouira : leur disant 
davantage. Vous aurez affliction au monde et paix en moy. Au bout 
de tout, il les encourage parce qu'il a vaincu le monde^ A ce propos 
servira aussy fort bien (i Es. A, 7) la parabole qui est proposée à 
Esdras, d'une cité édifiée, estant pleine de biens, de laquelle l'en- 
trée est estroicte, et mise en lieu dangereux de cheoir en bas, telle- 
ment qu'à dextre il y a quehjue feu, et à semestre une profonde 
eau : et n'y a qu'un seul sentier mis entre eux, à savoir entre le feu 
et l'eau : et le sentier ne contient seulement que le pas d'un homïn.e. 
Si l'on donne en héritage la cité à un homme, comment recevra il 
son héritage si jamais paravant ne passa le péril qui est mis au- 
devant? 

Telle est la portion des tiens. Jésus Christ (Math. Yïl) confirme 
ce propos, disant que la porte est estroicte qui conduict à la vie, 



CONSOLANT i/ÉGLISK KN SES AFFLICTIONS. 42l3 

et peu entrent par ycelle. Il n'y a point de faute que cette voye 
estroiste ne soit la voye d'affliction : comme il est dit (I Pier. IV) 
que le juste est sauvé difficilement en soulFrant et endurant : et la 
raison est (4 Esdr. iO) qu'Adam ayant transgressé les constitutions 
du Seigneur, les entrées de la vie à venir ont esté faites estroictes, 
tristes et laborieuses. Et ores que cela soit commun tant aux fidèles, 
qu'aux infidèles : si est ce que le grand Dieu voulant déclarer sa 
puissance vers les siens^ les fait venir à leur but et heureuse fin par 
choses contraires : à savoir au bien souverain par un grand mal, à 
honneur par deshonneur, à bénédiction, par malédiction, à repos 
et séjour par labeurs et travaux, à joye et liesse par pleur et tris- 
tesse, à tranquillité et paix par troubles et fascheries, à port par 
tempeste, à vie par mort, à salut par perilz, en liberté par capti- 
vité, en lumière- et clarté par ténèbres et obscurité, à richesse par 
poureté, à contentement par contemoement, à amitié par inimitié, 
à dignité par indignité, à consolation par désolation, à satiété par 
famine, à réfrigère par feu, au plaisir par déplaisir, à bonheur par 
malheur. Gomme donc tu as pour le présent expérience des choses 
adverses, assure toy des heureuses et prospères à Fadvenir. 

l'église. 

De tant plus oy je tes parolles et les gouste, d'autant ou plus reçoy 
je de contentement par icelîes. Que beny sois tu du Seigneur qui 
m'as tant bien confortée : Et puis que tant libéralement tu te com- 
munique à moy, je seray tant plus hardye de te descouvrir tout ce 
que j'ay sur le cœur. Or m'as tu desjà ouy dire, que les meschans 
m'ont fait mille assaux dès ma jeunesse, et m'ont souvent travaillée^ 
et toutesfois ilz ne m'ont peu vaincre ne destruyre. Mais maintenant 
je me sens grandement débilitée, tant pour ce que je suis vieille et 
décrépite, et que cest âge n'est pas si propre à souslenir les coups 
et horions comme quand j'estoye jeune et forte. Nonobstant de tant 
plus que suis caduque et approche de ma fin, de tant plus me charge 
on de coups : tellement que je crains que sur la fin, il ne me faille 
rendre les armes. Car à la mesure que je deviens faible, mes adver- 
saires se fortifient. Hz ont jà fait une merveilleuse brèche en mes 
forteresses. Vray est que j'ay munitions à force : mais si je ne m'en 
puis aider que me profiteront-elles? je souloye avoir des plusgrandz 
à mon secours, mais Dieu me les a ostez. Il en y a bien encore assez 



424 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

bon nombre, qui du commencement se sont assez bien employez : 
mais à la longue et pour la continuation du combat, ils sont descou- 
ragez et devenus froidz à merveille. Les autres se sont addonez à 
volupté en laquelle ilz se sont tellement abastardis, qn'ils ne tas- 
cbent qu'à composer paix, pour mieux vaqner à leurs ordures et se 
vautrer en leur bourbier. Les autres par légèreté et inconstance, 
ont laissé mon party et se sont retirez aux ennemys. Les autres se 
sont esgarez ça et la, qui s'efforcent de me combattre, et les papistes 
mes adversaires. Les autres sont comme espions, pour guetter ceux 
qui sont les plus faibles, pour les laisser et suyvre les plus fortz 
pour les troubler. 

Brief je ne voy (1 Cor. IV) de mon costé que gens condamnez à 
mort, qui sont faitz un regard au monde, aux anges et aux bommes. 
Gens foiz ponr Christ, villains jusques à cesle beure ayant faim et 
soif, eslans nudz, buffetez, errans d'un lieu en l'autre, labourans et 
ouvrans de leurs propres mains : desquelz on dit mal, et ilz disent 
bien : on les persécute et ilz l'endurent : on les blasuie et ilz 
prient : ilz sont faits comme les abhominations de ce monde, et 
comme l'ordure de tous jusques a ceste heure. 

LE CONSOLATEUR. 

Pour certain (Apoc. XH) tu es bien comparée à ceste femme en- 
ceinte, qui crie en travail d'enfant et souffre douleur pour enfanter. 
Car le serpent fait une cruelle bataille contre ceux de ta semence, 
qui gardent le commandement de Dieu : et ont le tesmoignage de 
Jésus Christ : lesquelz je ne double point que tu n'ayme comme la 
mère ses chers enfans (4 Esdr. 5). Mais les as-tu plus aysnez 
(Daniel XIÎ) que celuy qui les a fait? qui par ce moyen les veut net- 
toyer, blanchir et esprouver : Ores qu'ilz tresbuchent (Daniel XI) 
par l'espée, par flamme, et en captivité, et en piilerie, par plusieurs 
jours. Or par le menu je veux respondre à toutes les coïnpiaintes 
que ta me fais. En m'allégant donc que dès ta jeunesse ilz t'ont 
tourmentée : cela ne cède point à ton mai, veu qu'il est bon de 
porter le joug du Seigneur en la jeunesse, car on se tient plus 
(Prov. XXlî) coy, et la voye qu'on tiendra en jeunesse, on ne la re- 
jette point en vieillesse. Pourtant en la tienne (Lauien. lU) se joug 
continue, auquel toutesfois le Seigneur ne te reboutera éternelle- 
ment, qui me fait dire que ta vieillesse est plus à ton avantage qu'au- 



CONSOLANT l'ÉGLISE EN SES AFFLICTIONS. 425 

trciiicnt : car plus cs-lu vieille, mieux dois-tu être exercitée à la 
guerre, et tant mieux cogriois-lu les ruses de l'adversaire, tant plus 
aysément le vaincras-tu, comme plus expérimentée au combat. Far 
cela encore dois-tu prendre plus grand courage, comme asseurée 
d'avoir en brief bonne issue de la bataille, et d'obtenir pleine vic- 
toire. Puis donc que ceste condition t'est donnée du Seigneur de 
combattre, il te le faut faire jusques au bout. Car (2 Tim. il) si 
aucun combat, il ne sera point couronné s'il n'a combattu deument. 
Ceux aussi (2 Cor. IX) qui courent à la lice, courent bien tous, 
mais un seul emporte le pris, à savoir celuy qui court jusques au 
bout, par persévérance : car qui persévérera (Mat. XXl et XXIV) 
jusques à la fin sera sauvé. Il faut que le laboureur laboure premier 
que prendre des fruictz; je te veux encor ramentevoir les paroles de 
ce tien Paul approchant de sa fin : je dois, dit-il, maintenant estre 
sacrifié et mis à mort : le temps de mon defioement est prochain. 
J'ay bataillé bonne bataille, j'ay achevé mon cours, j'ay gardé la foy 
à mon capitaine Jésus-Christ : quant au reste, la couronne de gloire 
m'est gardée, que le Seigneur juste juge me rendra en ceste jour- 
née-là : et non-seulement à moy, mais aussy à tous ceux qui auront 
aymé sa venue. Ouy mais, tu devois, foible comme tu dis : et tes 
ennemys fortz? véritablement les adversitez du juste sont en grand 
nombre (ps. XXXIV), toutesfois le Seigneur le délivre de toutes. 
N'est-ce pas luy (ps. XXXV) qui soustient la cause contre ceux qui 
te font la guerre? Ne prent-il pas l'escusson et la lance, et se levé à 
ton aide? tire il pas la lance et la serre contre ceux qui te poursuy- 
vent? ne rend il pas confus et honteux ceux qui quierent ton âme 
et qui pensent mal contre toy? Sont ilz pas repoussez arrière et 
deshonnorez? Le Seigneur magnifique aime il pas la paix de sa ser- 
vante?Voys tu pas (ps. XXXVlîl) que les meschans ont desgainé le 
glaive, et 0!it tendu leur arc pour faire tresbucher l'affligé, et le 
povre et pour meurtrir ceux qui sont droictz de cœur : mais leur 
glaive entrera en leurs propres cœurs et leurs arcz seront rompus? 
Or de cecy je te parleray davantage cy-après. Contente-toi donc, 
sans te descourager pour ta viellesse, de la respooce faite à Paul, 
priant le Seigneur que l'ange de Satan se partis! de luy : ce t'est 
assez (2 Cor. Xll) de ma grâce, car ma puissance est parfaite en in- 
firmité. Par quoy donc avec ce sainct apostre glorifie toy contre tes 
adversaires en tes infirmitez afin que la puissance de Christ ton 



4.26 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

espoux habite en toy : preiis plaisir comme lai en infirmitez, en in- 
jures_, en nécessitez^ en persécutions, en angoisses^ par Christ : car 
quand tu seras ainsi foible^ alors tu seras puissante. Au. reste tu dé- 
plore la lascheté de ceux qui font laissée : Jésus-Christ dit-il pas 
(Mat, XV) que toute plante céleste que son père n'a point plantée 
sera arrachée (Jean XV)? il oste aussy touîe branche de la vraye 
vigne qui est Curist, laquelle en luy ne porte point de fruict. N'est- 
ce point (Esaïe VI) le peuple qui a le cœiir endurcy, les oreilles 
estoupéeSj les yeux fermez que le Seigneur a rejeiié? Laisse les crier 
conjuration, n'aye crainte d'eux, et qu'ils ne t'espoiivanîent : car ce 
n'est (Esaïe 1) qu'une gent pescheresse, uo peuple aggravé d'ini- 
quité, une semence mauvaise, des enfans corrompus, qui ont dé- 
laissé le Seigneur, et non seulement toy : ilz ont provoqué le sainct 
d'[sraëi., et se sont relirez arrière de luy. C'est le peuple rebelle, 
dont les fils sont menteurs, cnians qui ne veulent escouter (Esaïe XXX) 
la loy de Dieu. Quelle en sera donc la fin? Geste iniquité leur sera 
comiDe une ruyne qui chet : et comme une rompure soy jeltant et 
pendant hors en quelque haute muraille, de iLiquelle le tresbuche- 
ment vient soubdain et à coup. Mais de toi il est «lit : que ceux qui 
t'édifieront se hasteront (Esaïe XLIX), et ceux qui te veulent des- 
truire et gaster, s'en iront arrière de toy. Pour ce peuple angiois 
lequel tu lamente tant, à cause du scandale qu'il t'a fait : estime que 
c'est une de ces sept testes de ceste beste qui monte de la mer 
(Apoc. Xllî) laquelle avoit esté comme occise à mort et la piaye de 
sa mort a este guarie, laquelle piaye loi avoit esté faite par ce glaive 
teinct de sang, qui est la parolle de Dieu : lequel les a réprouvé, en 
quoy il a déclaré un merveilleux jugement : mais quel tort leur a il 
fait, leur ayant donné un tel livre de refus, (Esaïe L) et d'avoir ré- 
pudié une telle paillarde? Et qui est le créditeur auquel il les a ven- 
dus? N'ont-ilz pas esté vendus pour leur iniquité? Ceste putain 
affectée n'est-elle pas délaissée pour ses forfaicîz? Pourquoi est-ce 
que quand il est venu à eux ilz ne l'ont point voulu recevoir? 
Quand il les a appelez, pourquoy n'ont ils pas répondu ? Mais 
encore sa main est-elle tant abrégée, qu'il ne les puisse racheter? 
Voicy tous les meschans d'entre eux s'envieiliiront comme le veste- 
meni et la teigne les consumera : Le Seigneur donc ne pourra il les 
ramener quand il lui plaira? Et encore quand il ne le (era : qui es- 
tu, ô paisible église, que tu craignes l'homme mortel, et le dis de 



CONSOLANT l'ÉGLISE EN SES AFFLICTIONS. 427 

riioiiinic qui est mis comme le foin. Et bien que (Esaïe LIV) le Sei- 
gneur l'ait appellée comme femme délaissée et affligée d'esprit_, et 
conmie femme rejettée en jeunesse, et encore qu'il t'ait délaissée 
pour un petit moment : si te rassemblera il par grande compassion. 
Ores qu'il ait un petit, comme en un moment de indignation, muré 
sa face de toy, si aura il compassion de toy par miséiicorde éter- 
nelle. Relien aussy pour un poinct asseuré, que nonobstant l'incon- 
stance des hommes, 'a vanité est corruption d'yceux : le ferme fon- 
dement de Dieu demeure qui a ce sceau : (2 Tim. !ï) le Seigneur 
congnoist ceux qui sont siens, et quiconque invoque le nom de 
Christ, qu'il se retire d'iniquité. Je retourne encore à te dire pour 
ceux qui se sont retirez de toy, ce que S. Jean disoit (4 Jean D) : ils 
sont yssus de toi, mais ils n'estoient pas des tiens, ils fussent certes 
demourez avec toy ; mais afm qu'ilz soyent manifestez, que tous ne 
sont point des tiens : entre lesquels {1 Cor. XI) aussy il faut qu'il y 
ait des sectes afin que ceux qui sont approuvez soyenî descouvertz. 
Mais entens la fin de ces scandaleux en la (Matt. Xlll) manière, dit 
Jésus-Glirist, qu'on cueille Tivroye et qu'on la brusle au feu, ainsi 
seront ilz au definement de ce monde : le filz de l'homme envoyera 
ses anges, et cueilleront de son royaume tous scandales, et ceux qui 
font iniquité, et les jetteront en la fournaise du feu, ià où sera pleur 
et grincement de dentz. 

{La fin au prochain numéro.) 

LE PROTESTANTISME A LIMOGES 
1572 

A Monsieur le Rédacteur du Bulletin. 

Limoges, le 7 juillet 1870. 

Monsieur, 

Je regrette que mes occupations m'aient empêché de vous envoyer 
plus tôt copie du document que vous m'avez fait l'honneur de me de- 
mander. 11 ne renferme aucun détail nouveau sur la mort de Goligny, 
comme vous pourrez vous en convaincre; mais il indique les motifs 
qui déterminèrent les autorités de Limoges, à s'opposer au massacre des 
protestants, bien que « chascun en son cœur le souhaitât,» et, à cet 



428 Lp PROTESTANTISME A LIMOGES. 

égard, il offre un véritable intérêt. Il m'a mis sur la voie d'autres pièces 
plus précieuses relatives à l'établissement et aux progrès de la Réforme 
à Limoges et dans plusieurs localités du Limousin. Je m'occupe de re- 
cueillir toutes les indications éparses dans divers manuscrits et dans 
quelques ouvrages historiques très-anciens, et j'espère pouvoir vous 
transmettre un jour ou l'autre quelques-uns des résultats de mes re- 
cherches. J'y joindrai, avec le volume promis à la Bibliothèque du 
protestantisme français, le fac-similé du calque d'un vitrail représen- 
tant Jeanne d'Albret prêchant l'Evangile à Limoges, avec cette lé- 
gende : 

Mal sont les g-pns endoctrinés 
Quand par femme sont sermonnés. 

Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments tout dévoués. 

''i J. BONHOURE. 

LES NOUVELLES DE LA MORT DE L'ADMIRAL ET AULTRES SEIGNEURS 
DE PARTY; l'ordre et DÉLIGENCE A LA GARDE DE LA VILLE. 

La moysson avoit esté assés fertille au païs de Limosin en ceste 
année mii soixante-douze^ heu égard aux précédentes eî grand 
stérilité des pays eirconvoysins. Le peuple vivoit en paix, et com- 
meiiçoit ung peu respirer et reprandre son halaine; ung chascun 
espéroit passer le reste de l'année^ et ja les consulz se proposoit ung 
re[)oz et délivrance d'affaires, mestnes qu'on assuroit la paix mieulx 
establie par le mariage du roy de Navarre et de Madame Margue- 
rithe, soleoipnisé à Paris au conmancement du moys d'aoust après 
la mort de la royne de Navarre, décédée à Paris au moys de jung 
précédent. 

Le pénultième jour dudict moys d'aoust, le maistredhosteî du sei- 
gneur Decosse, amy favorable de fa ville, passant par ceste ville en 
deligence, s'adressa à ung consul en particulier et secret, luy des- 
couvrit {\UQ le vandredi ving deuxiesme jour dudit moys d'aoust, 
l'admira! avoit esté blessé dung coup d'arquebousade par ung soldat 
qui iuy estoit au guet. Le boulet luy avoit percé le bras et emporté 
ung doibt de la main. Geulx de sa faction tout ce jour et le lende- 
main avoient instanment pressé le roy en f.ùre raison, usans de 
grandes menasses et propoz de vindicte. Et sur ce on avoit descou- 
vert l'entreprise et détestable conspiration contre Sa Majesté, son 
sang et tous les grandz seigneurs de sa cour faict par iedict admirai 



LE PROTESTANTISME A LIMOGES. 429 

et ses adhérans, qu'auroit esté l'ocasion que le dimenche, sur une 
heure après minuict, on avoit conmancé ung grand et sanglant 
massaere, auquel le dict admirai avoit esté tué dans son logis, getté 
par la fenestre de sa chambre au milieu de la rue, où son corps 
estoit délaissé, ensevely dans la boue, en opprobre et vitupère de 
tout le peuple de Paris. Le compte de La Roche Foulcauld, lesPar- 
dillans, le cappitaine Pilles et ung fort grand nombre de seigneurs 
et gentilhommes de merque suivant ce party avoient esté mis au 
Cousteau en mesme instant. Le consul, ayant entendu ce discours 
en particulier^ pour Timportance de l'affaire, le pria venir en la 
maison du consulat, où, en présence de la pluspart desdits consulz 
et aulcuns des principaulx de la ville, assemblés en mesme heure, 
il discourut de rechef tout au long la vérité de la tragédie, et l'as- 
suroit pour l'avoir veu et y avoir esté. Les premières et plus qu'es- 
tranges nouvelles d'ung si soubdain et inopiné changement estoient 
tant eslongniés de la pensée et jugement des hommes quelles re- 
serabloit plus tost la mémoire d'ung songe que à ung vrai récit et 
histoire de vérité. Toutes fois la grandeur de l'affaire, le péril qui 
s'en pourroit ensuyvre et le désir que les consulz et tous les bons 
cytoiens avoient de conserver Testât de la ville en repoz et sûreté, 
les esveilla de leur songe et sommeil, et facilement leur persuada 
que tout ce discours estoit véritable, et d'autant plus qu'un chascun 
en son cœur le souhetoit pour se veoir délivré entièrement des 
anciennes injures, misères et tormens des troubles passés. 

Il fust dont en premier lieu mis en délibération de pourvoir à la 
seureté de la ville pour empescher toute surprinse par les ennemis 
extérieurs et intérieurs, si aucuns y en avoit. Pour cest effect, huict 
centeniers furent esleuz pour prandre les armes et renger tout le 
reste des habitans par huict cantons soubz leur conduicte et gou- 
vernement. Fust aussi résolu de stipandier trente soldatz qui sui- 
voient Gabriel Raymond, capitaine de la ville, pour attendre la 
nuict aux Heulx les plus dangereux des murs d'icelle. L'ordre, l'exé- 
cution, le commandement de tout estoit réservé aux consulz, pour 
employer les centeniers et leurs gens à la garde des portes et des 
murailles, ainsi qu'il verroit estre expédient pour la tuition et def- 
fence de la ville. Ainsi on commança dès ce jour velier et faire 
garde le jour et la nuict. Troys jours après, le pacquet du roy fust 
apporté^ par lequel les susdites nouvelles furent certainement con- 



430 LE PROTESTANTISME A LIMOGES. 

firmées, avec commandement de mainctenir toutes choses en seureté 
et bon estât. Peu de jours après on entendit que le corps de Tad- 
miral avoit esté trayné par la ville de Paris, et après pendu par les 
piedz et sans teste à Montfaulcon; que tous ceulz de la nouvelle 
religion d'Orléans avoient esté massacrés en nombre de douze cens 
et plus, qu'ainsi après en estoit advenu à tous ceulx de Lyon et de 
plusieurs aultres villes du royaume. D'ung jour à 1 aultre, durant 
ung mois, on n'entendoit d'aultres nouvelles; mesmes enfin le 
bruict vint que ceulx de ladite religion de Bourdeaulx avoit reçeu 
pareil traictement que les aultres. Tous ces exemples servoient d'ar- 
gument au peuple de ceste ville pour en faire le semblable à l'en-, 
droict de quelques habitans qui faisoient profession de ladicte reli- 
gion, estant en fort petit nombre. 

Les consulz, craignans un désordre, firent plusieurs convocations 
des plus notables habitants de tous estatz et qualités, où il fust 
résolu d'ung commun advis que ung magistrat et ung consul, 
assistés de deux centeniers et de leur troupe, fairoient la ronde a 
divers corps de garde, la nuict, chascun en son reng, affin d'em- 
pescher toute invasion et voye de faict. La raison estoit fondée en 
deux principalles considérations : Fune que les officiers du roy et 
les consulz n'avoient reçeu aulcun commandement d'ainsi procé- 
der, comme les aultres villes esquelles les gouverneurs avoient exé- 
cuté telles charges; faultre que, si le peuple conmançoit librement 
prendre les armes, il estoit à craindre qu il les emploierait indis- 
crètement à son apetit, non seullement contre ceulx de la religion, 
mais contre les principaulx habitans qui avoient bruict d'avoir leurs 
maisons et boutiques bien garnies (1). Cependant fust arresté envoyer 
lectres au roy pour savoir son intention, affin que Sa Majesté cogneu 
que les habitans estoient en bonne délibération à suivre entière- 
ment sa volunté extérieure et intérieure. Ces délibérations furent 
déligenment et par bon ordre exécutées, et, pour en brief scavoir 
la résolution du tout, envoyarent homme exprès en cour. Par ces 
moyens on retarda Texécution du massacre qu'aucuns avoient pré- 
paré et entrepris et presque commencé en ladicte ville. Et comme 

(1) Le scrupule qui retint les magistrats de Limoges était celui qu'éprouvait 
dans la même circonstance le gouverneur de Lyon, Mandclot^ mai? qui ne suffit 
point à préserver les malheureux protestants lyonnais. Voir l'intéressante étude 
de M. Puyroche : la Saint-Barthélemii à Lyon et le gouverneur Mandelot, Bull.. 
t. XVni, p. 320. ./ j i/ 



LE PUOTESTANTISMK A LIMOGES. 431 

nng chascun travailioit ainsi à la conservation de la ville, Mons^ le ba- 
ron de Cozan^ lieutenant de Mons»" le Conte de Vantadour, gou- 
verneur de Limosin, et Mons^ le baron de Maignac, en vertu d'une 
commission de Mons^" de Montpezat, se présentarent pour gouverner 
et commander à Limoges, et y mectre garnissons pour le service du 
roy et seureté de la ville. 

Sur Faltercation qui estoit entre ces seigneurs, les consulz, par 
lad vis des habitans, leur firent responce quilz en advertiroient ledit 
sieur Conte et Mons^ de Montpezat, et cependant qu'ilz se char- 
geoient de bien et fidellement garder la ville au roy comme ilz 
avoient faict Jusques à ce Jour, les remerciant toutesfoys de leurs 
bonnes voiuntés et compaignies qu'ilz leur vouloient bailler. Ainsi 
la ville fus! soulaigée et le peuple retenu en transquelité jusques à 
ce que le roy escripvit aux consulz sa volunté, et peu après la dé- 
claira plus ouvertement par edictz publiés en ce siège. 

(Extrait des archives de Limoges.) 



BIBLIOGRAPHIE 



Histoire de Marte Stuart, par M. Jules Gauthier. 3 voL in-8. 
Paris. Librairie internationale, 1869. 

« Procès jugé et non plaidé, » disait Gambacérès à propos du 
9 thermidor. « Procès souvent plaidé, jamais jugé, » pourrait-on 
dire de Marie Stuart et du meurtre de Darnley, la plus célèbre de 
toutes les causes célèbres de l'histoire. Après Mignet et Dargaud, 
après Lahanoff etWiesener, on pouvait croire que Taccusation et la 
défense avaient épuisé leurs ressources : le jury délibérait; il dé- 
libérera longtemps. 

Fâ voici qu'en moins d'une année un historien français et un 
légiste d'Edimbourg (i) consacrent à la réhabilitation de la reine 
d'Ecosse de longs efforts et des écrits consciencieux. Nous n'avons 
à nous occuper ici que de M. Jules Gauthier et de son très-savant 

(î) Mar7j Queen of Scots and her accusers, par M. Hossack. Voir sur ce livre 
l'excellent article de M. Rod. Reuss. (Revue critique du 2 juillet 1870.) 



432 BIBLIOGRAPHIE. 

ouvrage en trois volumes — trois volumes sur un seul personnage, 
important sans doute^ mais bien connu! Les deux volumes de 
M. Mignet avaient un peu effrayé déjà, avant la lecture il est vrai. — 
Eh bien, non, ces détails, ces confrontations de témoins intéressent 
et instrnisent. Peut-être aurait-il mieux valu s'arrêter aux premières 
années de la captivité de Marie : ainsi faisait, juste en même temps, 
Tauteur écossais. 

II avait de bonnes raisons pour cela : Darnley et Bothwell, le 
deuxième et le troisième mariage de l'infortunée reine, ne sont pas 
seulement des épisodes foudroyants de sa vie; ils sont sa vie même 
et son histoire. IMarie Stuart coupable n'est qu'une figure intéres- 
sante de la Renaissance^, à moitié italienne, à moitié française^ sorte 
d'intermédiaire entre Lucrèce Borgia et la reine de Navarre; 
sa captivité est une expiation, sa mort une nécessité politique. 
Marie Stuart innocente devient une martyre, et toute sa vie est 
comme transformée : son enfance tourmentée, son règne si court 
comme épouse de François II, son dur exil de la terre de France, 
son arrivée au milieu de fanatiques désagréables et de lords sans 
scrupules, tout cela émeut, attendrit : on croit voir ses premiers 
pas dans la voie douloureuse qui devait la conduire à une captivité 
imméritée et à un échafaud sanctifié. 

Aussi l'effort principal des historiens, de M. Gauthier comme des 
autres, porte-t-il sur les trois années tragiques 1565, 1566, 4567. 
Son but est de démontrer la complète innocence : Marie n'a rien eu 
à se reprocher du côté de Châtelard, rien du côté de Riccio : elle 
n'a eu aucun tort etivers Darnley; loin d'avoir pris aucune part à sa 
mort, elle a cru le complot dirigé contre elle. A la vérité « on ne 
a peut disconvenir qu'il n'y ait eu dans sa conduite après ce funeste 
« événement des défaillances, des témérités et des fautes qu'il est 
« impossible d'excuser. » Mais peu après cet aveu le courageux 
défenseur cherche et trouve des excuses. Marie a eu horreur de 
Bothwell, elle a été forcée de l'épouser — c'est, on le voit, une 
théorie complète, orthodoxe, armée de toutes pièces. 

Je dis que le but de l'auteur a été de la démontrer. Ici M. Gauthier 
■va m'arrêter, et me dire que loin d'avoir eu un parti pris favorable 
à Marie Stuart, il est arrivé en Ecosse persuadé de sa culpabilité; 
que peu à peu, malgré lui, s'est formée dans son esprit la convic- 
tion contraire. — M. Gauthier est évidemment sincère en cela 



BIBLIOGRAPIIIF,. 433 

comme dans tout son livre, mais ne se fait-il pas illusion? Ou ne 
s'aperçoit-il pas qu'il dénigre constamment Elisabeth et l'Angleterre 
pour atteindre le protestantisme? Voici une phrase bien singulière 
sur Philippe II : « La mort de Marie Stuart sembla un instant de- 
voir trouver un vengeur dans le roi d'Espagne. Ce prince avait contre 
V Angleterre de graves et nombreux griefs ; l'outrage fait à la riiajesté 
des rois dans la personne de la reine d'Ecosse fit déborder les res- 
sentiments qu'il avait longtemps dissimulés. » Il est vrai que l'An- 
gleterre avait eu l'indisciétion de gêner Philippe II dans ses projets 
de domination universelle et dans ses hautes œuvres des Pays-Bas; 
mais l'ambassadeur du monarque qui venait de faire assassiner 
Guillaume d'Orange, qui avait tramé avec le pape Pie V l'assassinat 
d'Elisabeth, n'était-il pas, pour certains motifs, suspect à l'Angle- 
terre? Et cet « outrage à la majesté des rois » dont Philippe II se 
fait le chevalier désintéressé, tout au plus avec l'arrière-pensée de 
conquérir l'Angleterre? Quand il s'agit d'Elisabeth, c'est de la «per- 
fidie, » de la c( duphcité, » et même de « l'indécision, » des a ter- 
reurs ridicules, » qu'on oppose à la « douceur, » à « l'énergie, » 
à « l'habileté » de Marie Stuart. — Comme il arrive souvent, même 
aux meilleurs esprits, en fait d'impartialité, l'auteur promet plus 
qu'il ne tient. Ne demandons plus à son livre une parfaite équité 
dans les vues générales, et revenons à la question essentielle. 

M. Gauthier, trop avocat pour un historien, est un bon avocat. 
Il a rendu un vrai et double service à la mémoire de son héroïne, 
j'allais dire de sa cliente. D'abord, il accumule les preuves avec ta- 
lent sur des points de détail qui ont leur importance, et par là com- 
plète l'œuvre de M. Wiesener et des autres défenseurs de la reine 
d'Ecosse. On reste convaincu, ou à peu près, que Marie n'a pas fait 
disparaître les étoffes précieuses de la maison condamnée, que les 
fameuses lettres de la cassette et plusieurs dépositions sont d'une 
authenticité au moins douteuse, que les lords écossais, amis ou en- 
nemis de la reine, étaient presque tous des intrigants et des scélé- 
rats; que Buchanan était un insigne calomniateur. — Ensuite 
M. Gauthier a de la chaleur, une émotion communicative : il 
trouble, il inquiète la conscience du juge. Pour ma part, j'hésite 
plus encore après l'avdir lu. 

Mais qu'il obtienne plus et mieux que le doute, c'est ce qu'il est 
impossible d'accorder. Tous ces détails victorieusement démontrés, 

xix-xx. — 28 



434 BIBLIOGRAPHIE. 

que prouvent-ils? Que Marie Stuart n'était pas assez sottement 
avare pour fournir une preuve contre elle en sauvant quelques 
hardes, qu'elle a eu des ennemis méchants et perfides, que son pro- 
cès a été mal fait, traîtreusement ourdi par les contemporains. 
Mais voilà tout. Je voudrais éviter toute comparaison blessante pour 
cette poétique mémoire; mais enfin, n'a-t-on pas vu devant les 
cours de justice des accusés incriminés par de mauvais moyens, par 
des témoins suspects, et cependant ou condamnés ou flétris, mal- 
gré un acquittement arraché par l'insuffisance des preuves maté- 
rielles? L'ensemble de leur conduite, l'enchaînement de leurs ac- 
tions les écrasait. J'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi de Marie 
Stuart; que, sans prendre une part active au meurtre de son époux, 
elle n'en ait eu connaissance de même qu'elle en a profité. 

Une jeune reine élevée dans l'horrible cour des Valois, entre les 
bûchers de Paris et les pendaisons d'Amboise, entre l'avide cruauté 
des Guise et la fourberie des Médicis, épouse d'un roi bien jeune 
qui ne tarde pas à mourir, semble déjà mal préparée à son rôle 
difficile de reine veuve. Viennent les adorateurs : Châtelard, trop 
hardi, meurt sur l'échafaud; le beau Darnley plaît subitement, est 
épousé; l'Italien Riccio devient l'ami intime : il s'entretient conti- 
nuellement avec Marie de la religion cathohque et des moyens de 
combattre l'hérésie; il est égorgé aux pieds de la reine. Darnley, 
brouillé quelque temps, se réconcilie; il est étranglé. La veuve 
épouse l'assassin. — On arrangera comme on voudra cette tragédie 
qui se déroule avec une lugubre unité. La femme de la Renais- 
sance, avec son caractère tour à tour réfléchi et passionné, cruel 
et sympathique, explique tout, relie tout. Le monstre est inadmis- 
sible. Quant à la sainteté, la dégage qui voudra de cet ensemble 
suspect. 

Un tel effort n'est pas impossible, mais il exige beaucoup de 
bonne volonté ou d'esprit de parti, et il suppose l'oubli des vraies 
conditions de l'histoire, l'étude des époques et celle des carac- 
tères. Cependant, quand un livre repose, comme celui de M. Gau- 
thier, sur l'étude détaillée des faits et des lieux mêm.es où les évé- 
nements se sont accomplis, nous pouvons en recommander la 
lecture attentive à nos lecteurs : ce n'est que justice. Les protes- 
tants en effet n'ont ni Index ni Syllabus; ils trouvent avec plaisir, 
dans les ouvrages de leurs adversaires, le travail, la conscience et 



VARIÉTÉS. 435 

le talent. Ne se sentant pas infaillibles, ils cherchent la vérité dans 
ses nuances les plus difficiles à saisir, et Thabitude du libre examen 
les préserve de Tirritation et de l'injustice. Ed. Sayous. 



YARIÉTÉS 



UNE CONTROVERSE 

ENTRE 

BOSSUET ET JEAN DU BOURDIEU 

L'un des personnages ci-dessus nommés est bien connu; quel- 
ques détails sur la famille et la personne de l'autre sont ici néces- 
saires. 

Jean Du Bourdieu était fils d'Isaac Du Bourdieu, ministre de l'E- 
glise de Montpellier, qui dut quitter cette ville après l'arrêt du par- 
lement de Toulouse du 15 novembre 1682, en vertu duquel le 
grand temple fut démoli pour le motif qu'il avait ouvert ses portes 
à Lsabeau Paulet, après une abjuration illégale ou tout au moins 
forcée. Il mourut à Londres à l'âge de quatre-vingt-quinze ans. 

Les savants auteurs de la France protestante se sont demandé s'il 
a existé quelque lien de parenté entre Isaac Du Bourdieu, pasteur 
à Montpellier, et Armand Du Bourdieu, né à Izeste, dans le Béarn, 
qui soutint une thèse à Saumur en 1622, et remplit successive- 
ment les fonctions du ministère évangélique à La Sauvetat, à La- 
fitte et à Bergerac. Quelques faits venus à notre connaissance nous 
déterminent à penser qu'Isaac était fils d'Armand. Il est établi, d'a- 
bord, qu'Isaac fut pasteur à Bergerac (1) comme Armand, et qu'il 
y eut, en 1651, de sa femme Marie de Gostebadie, un fils du nom 
d'Armand, qui fut docteur en médecine et épousa, à Montpellier, 
le 25 janvier 1672 (2), lsabeau Despuech. Cette double circonstance 
qu'Isaac était pasteur dans la même Eglise qu'Armand, et que le 

(1) Actes de l'état civil de l'Eglise de Montpellier : Mariages. 

(2) Idem. 



436 VARIÉTÉS. 

nom de celui-ci fut donné au premier fils d'Isaac, ne rend-elle pas 
extrêmement probable que le pasteur Armand était le grand-père et 
le parrain du fils d'Isaac? 

Les actes de Tétat civil nous font connaître qu'Isaac Du Bour- 
dieu eut un second fils du nom de Jean. C'est celui dont nous al- 
lons nous occuper. 

Jean Du Bourdieu fit ses études théologiques à l'académie de 
Puylaurens, où il eut pour condisciple et pour ami Jacob Bayle, 
ministre du Cariât. Pierre Bayle, le célèbre auteur du Dictionnaire 
philosophique, rappelle à Jean Du Bourdieu, alors ancien pasteur 
de l'Eglise de Montpellier (8 juillet 1705), les liens d'amitié qui 
avaient uni les auteurs de leurs jo,urs, et Fassure qu'il ne dégénère 
pas par ce point-là, c'est-à-dire qu'il partage pour lui les sentiments 
que son père avait pour le sien. Par une de ses tantes, Jean Du 
Bourdieu était cousin du pasteur de La Haye : Armand de La 
Chapelle. Pour en finir avec ces détails biographiques, nous devons 
ajouter que Jean avait épousé Marguerite Voisin, et c'est très-pro- 
bablement de ce mariage qu'étaient issues deux filles restées en 
France, qui touchaient des pensions sur la caisse des amendes, et 
Jean-Armand Du Bourdieu, dont la carrière n'a pas été sans gloire. 
Nous nous bornerons à rappeler ici l'anecdote suivante, que nous 
empruntons à un manuscrit de la collection d'Antoine Court (1). Il 
avait prononcé, en 1709, sur ce texte de Daniel IV, 23 à 32 : « La 
royauté t'est ôtée, etc., » un sermon dans lequel il s'était fort em- 
porté contre Louis XIV, et qui avait fait beaucoup de bruit. Après 
la paix d'Utrecht (1713), des démarches diplomatiques eurent lieu 
à ce sujet, et Du Bourdieu dut se présenter, pour ce fait, devant 
révêque de Londres. Il y comparut en effet le 28 juin 1713, accom- 
pagné de quatre anciens de l'Eglise dont il était pasteur, à Londres, 
et, après que l'évêque lui eut demandé ce qu'il avait à dire pour 
sa défense, il répondit que le mémoire dont on venait de lui donner 
lecture ne contenant que des plaintes générales, il se bornait à faire 
observer que, pendant la guerre, à l'exemple de plusieurs prélats 
et ecclésiastiques de l'Eglise anglicane, il avait prêché librement 
contre l'ennemi commun et le persécuteur de l'Eglise ; que la plupart 

(1) Bibliothèque de Genève, n° 42 de la collection Court père et fils. Ce volume 
est intitulé : Histoire des ministres de France, Malheureusement, ce volume ne 
contient que -les trois premières lettres de l'alphabet, encore ne termine-t-il pas 
la lettre C. 



VARIÉTÉS. 437 

de ses sermons étaient infiprimés avec son nonn, et qu'il n'avait 
garde de les désavouer; mais que depuis la publication de la paix, 
il n'avait pas dit la moindre chose qui intéressât le roi de France. 
Compte fut rendu à la reine, par l'évêque, de la justification de Du 
Bourdieu, et Taffaire n'eut point d'autre suite. 

La date de la controverse dont nous allons parler est clairement 
déterminée par les deux écrits que nous avons entre les mains. 
Quand Bossuet écrivit sa lettre, il était évéque de Gondom. Quand 
Du Bourdieu fit sa réponse, Bossuet était déjà nommé à l'évêché 
de Meaux. La controverse appartient donc à l'année 1681 : elle fut 
publiée à Amsterdam, chez Bernard à Vado le jeune, en 1682. 

Voici quelle fut l'occasion de cette controverse : 

Un auteur inconnu avait écrit, je ne sais à quelle intention, une 
lettre dont la substance était l'argument de Daillé, d'après lequel 
les catholiques n'ont pas le droit d'accuser les protestants d'héré- 
sie, puisqu'ils reconnaissent que tous les articles dont se compose 
leur « créance » sont approuvés par les catholiques; d'où il résulte 
que la religion des derniers ne faisant qu'une partie de celle des 
premiers, et encore la plus essentielle, ceux-là ne pourront accuser 
ceux-ci de rien croire qui ne soit orthodoxe. Cette lettre était entre 
les mains de M. François Ricard, seigneur de Saussan, et conseiller 
du roi à la cour des comptes, aides et finances de Montpellier, qui 
la remit à son parent Pierre de La Broue, alors évêque de Mirepoix, 
des mains duquel elle passa entre celles de Bossuet. La lettre de 
Mgr l'évêque de Gondom fut une réponse à cet écrit. 

Voici comment Bossuet entre en matière : « Assurément, Mon- 
sieur, celui dont vous m'avez montré la lettre est un homme de très- 
bon esprit, et les principes de vertu que je vois en lui me font dé- 
sirer avec ardeur qu'il en fasse l'application à un meilleur sujet 
qu'à une religion comme la sienne. » Après, il attaque son sujet et 
produit des objections auxquelles nous opposerons les réponses de 
Du Bourdieu; car, à son tour, celui-ci fut prié par M. de Saussan 
de répondre à l'écrit de l'illustre Bossuet. 

Voici le début de sa réponse : « Vous avez voulu que j'exami- 
nasse la lettre de Mgr de Meaux, qui vous avait été communiquée 
par Mgr l'évêque de Mirepoix. Je vous avoue que mon humeur ne 
s'accommode guère des disputes de religion, et que j'aime mieux 
employer mon loisir à toute autre chose. Mais les obHgations que je 



438 VARIÉTÉS. 

VOUS ai^ et à M. le marquis de Caila, votre gendre, vous donnent 
tant de droits sur moi et sur mes études^ que je n^ai pas cru me 
pouvoir dispenser de vous obéir. Je vous dirai encore franchement 
que les manières honnêtes et chrétiennes par lesquelles Mgr de 
Meaux se distingue de ses confrèreS;, ont contribué beaucoup à vain- 
cre la répugnance que j'ai pour tout ce qui s'appelle dispute... Ce 
prélat n^emploie que des moyens évangéliques pour nous persuader 
sa religion... Il sait que la persuasion et révidence sont les seules 
clefs qui ouvrent les cœurs. » 

Après ces préludes^ il faut mettre les adversaires en présence. 
Mgr de Meaux veut réfuter Fargumentation de l'auteur de la lettre 
en poussant sa méthode à Fextrême. « Les sociniens, lui dit-il^ 
raisonneront envers vous comme vous le faites envers nous. » Et il 
ajoute que pour être orthodoxe, il ne suffit pas d'admettre une par- 
tie de ce que croit TEglise, il faut tout admettre. Si les réformés 
n'admettent pas toutes les croyances des catholiques, ils ont, en ou- 
tre, des croyances que les catholiques n'ont pas. Ils croient, par 
exemple, que Tétat de l'Eglise peut être interrompu, qu'elle peut 
tomber en ruine, qu'elle peut se tromper, qu'elle peut cesser d'être 
visible, et nous croyons que toutes ces choses sont directement con- 
traires, non-seulement aux vérités révélées de Dieu, mais aux véri- 
tés fondamentales et à ces articles du Symbole : « Je crois au 
Saint-Esprit, la sainte Eglise universelle, la communion des 
Saints, etc. » 

«Nous croyons tous les fondements de la foi, ajoute Bossuet, or 
les protestants demeurent d'accord que qui croit tous ces fonde- 
ments, est en la voie de salut : donc ceux de la religion (protestante) 
ne peuvent voir que nous y soyons. Quand un chemin est si simple, 
il faut marcher, autrement la lumière se retire et on demeure dans 
les ténèbres. » 

Voilà en résumé la lettre de Mgr de Condom. 

Avant de répondre directement à cette argumentation. Du Bour- 
dieu commence par poser quelques principes dont voici les princi- 
paux. Toutes les vérités enseignées dans l'Ecriture sainte ne sont 
pas des vérités fondamentales. Les articles fondamentaux qui font 
la partie essentielle de la religion sont ceux que chaque fidèle 
est obhgé actuellement de croire et de pratiquer pour être 
sauvé; Christ est notre médiateur ; voilà une vérité fondamen- 



VARIÉTÉS. 439 

taie. On peut renverser cette vérité de deux manières ; 1« en 
niant que Christ soit notre médiateur; 2» en soutenant qu'il y a 
d'autres médiateurs que lui. C'est un point fondamental qu'il doit 
toujours y avoir une Eglise dans le monde; mais la manière dont 
cette Eglise y doit être, n'est pas une vérité fondamentale. La né- 
cessité de la grâce est une vérité fondamentale, mais il n'est pas 
absolument nécessaire pour le salut, de savoir de quelle manière la 
grâce agit dans nos cœurs; si c'est par une vertu physique, ou par 
une suasion morale. La foi de la plupart des hérétiques a été pure 
sur quelques articles, cependant, ils ont été hérétiques parce que 
c'est l'être que de ne croire pas tous les articles fondamentaux. 

Nous avons reproduit ces principes pour le motif qu'ils indiquent 
assez exactement le fond de la pensée théologique de Du Bourdieu. 
Quant aux efforts qu'il fait pour défendre l'argument de Dailié qui 
est celui que Bossuet attaque, et d'après lequel les protestants se- 
raient orthodoxes aux yeux mêmes des cathohques, puisque tout ce 
qui fait partie de leur « créance » se trouve dans la doctrine catho- 
lique. Du Bourdieu établit une distinction entre les principes posi- 
tifs et les principes négatifs qui en sont inséparables, et c'est par ce 
moyen qu'il prétend échapper aux raisonnements de Bossuet pris 
de la doctrine socinienne et des considérations d'après lesquelles les 
protestants n'auraient pas dû se séparer des catholiques, puisqu'ils 
reconnaissent que ceux-ci sont dans la voie du salut. «Si les fidèles, 
doivent croire clairement, distinctement, explicitement les points 
positifs fondamentaux, dit Du Bourdieu, ils doivent aussi être 
toujours dans la disposition de rejeter les erreurs opposées à 
ces points, et les rejeter en effet, lorsque ces erreurs viennent à leur 
connaissance... Comme je crois qu'il ne faut adorer que Dieu, je 
conclus que le catholique fait mal d'adorer l'hostie. Comme je crois 
que Dieu a défendu de servir des images, je conclus que le catho- 
lique fait mal de leur rendre un service religieux. Comme je crois 
qu'il ne faut prier Dieu qu'au nom de Jésus-Christ, je conclus que 
le catholique fait mal d'adresser ses prières aux saints... Ils adorent 
Dieu et ils adorent l'hostie, ils élèvent leur cœur à Dieu et ils se 
prosternent devant des images; ils invoquent Jésus-Christ et ils 
invoquent les saints ! Ils croient le sacrifice de la croix, et ils croient 
le sacrifice de la messe î C'est cette aUiance de nos vérités avec 
leurs erreurs qui est incompatible avec les vérités de la foi. » L'an- 



440 VARIÉTÉS. 

teur compare incidemment l'Eglise romaine à ce sculpteur qui^ 
ayant voulu dorer une Vénus d'un ouvrage fini que tout le monde 
admirait, la rendit moins belle en voulant la faire plus riche. 

Nous résumerons toute cette discussion dans les détails de la- 
quelle il nous est impossible d'entrer, par un syllogisme qui est 
l'œuvre de notre auteur et qui se trouve à la fin de sa réponse à 
Mgr de Meaux : 

« Nous avons des articles fondamentaux qui sont approuvés par 
les catholiques romains. 

« Donc les catholiques romains doivent avouer qu'ils sont ortho- 
doxes. 

« Puisqu'ils avouent qu'ils sont orthodoxes, ils doivent aussi 
avouer que ceux qui leur sont directement opposés ne sont pas 
orthodoxes. 

c( Mais la plupart des dogmes que l'Eglise romaine croit et que 
nous ne croyons pas, comme l'invocation des saints, le culte des 
images, l'adoration de la croix, sont directement opposés aux ar- 
ticles qu'ils avouent nous être communs. 

0 Donc les dogmes que l'Eglise romaine croit et que nous ne 
croyons pas, ne sont point orthodoxes. » 

Il nous a semblé qu'une controverse dans laquelle les controver- 
sistes se traitaient avec des égards réciproques, et où tout était laissé 
à la force des raisons, était d'un assez bon exemple pour devoir 
être rappelée. 

Pu. Corbière. 



JEAN GUITTON 

MAIRE DE LA ROCHELLE EN 1628 (1) 



I l 

La Rochelle a jeté son dernier cri d'alarmes : 
Une dernière fois, pour la Réforme, aux armes ! 



(1) Ce n'est pas déroger au double caractère historique et littéraire de ce re- 
cueil que d'y insérer un fragment où sont poétiquement évoqués de grands sou- 
venirs. Notre histoire n'est-elle pas aussi une épopée? D'Aubigné, Voltaire l'ont 
montré pour ses époques primitives, et il n'est pas interdit de s'en souvenir après 
eux. {[(éd.) 



VARIÉTÉS. 



441 



Israël^ verras-tu sur ta tête écroulés 

Ces murs où de tes saints les serments sont scellés (2) ? 

Le roi sous les remparts a campé son armée, 
Et, du côté du port, toute issue est fermée. 
Au plus profond des flots, à leur sommet battants 
Des rocs sont entassés par la main des Titans : 
Richelieu dans la mer a bâti cette digue, 
Richelieu, pour ses fins, d*or et de sang prodigue; 
Que, sous les coups qu'il porte, on appelait tyran; 
Mais la postérité, juste, Tappelle grand. 

Il gouverne Louis; mais la gloire le mène; 
Il a le cœur français sous sa pourpre romaine ; 
Pour son maître, il conçut les plus vastes projets; 
Déjà les grands, sous lui, ne sont plus que sujets l 
De la maison d'Autriche abaissant l'insolence, 
En Europe bientôt il tiendra la balance; 
Tout obstacle au dedans devient un attentat : 
Il ne veut plus qu'un roi, qu'un maître dans l'Etat. 

Les protestants surtout gênent sa politique. 
Cette secte est rebelle au niveau despotique... 
On en fait un parti, pour crier trahison. 
Oui, qu'ils chantent en paix leur psaume à la maison; 
Mais, pas de droits acquis, pas de requête armée. 
Pour leur religion qu'ils disent réformée, 
Qu'est-il besoin d'édits, de lieux de sûreté? 
Tout un plan de ruine est dès lors arrêté; 
Et, pour couper d'un coup les bras avec la tête. 
Sur La Rochelle enfin éclate la tempête. 

A cet instant suprême, un homme s'est trouvé. 
Sage dans les conseils, aux combats éprouvé : 
Jean Guitton, âme forte et dans la foi trempée. 
Contre tout oppresseur, prompt à tirer l'épée. 
Impétueux mais pur, et cœur répubUcain, 
Poutrait être Brutus, si régnait un Tarquin (1). 



1) V. la Confession de foi de La Rochelle, avril 1571. 

[2) V., sur le caractère de Guitton, Mézeray, Moréri, Arcêre, Griffet, Mervault, 



442 



VARIÉTÉS. 



II 

Guitton est élu maire; on sait que, dans Forage, 
Lui seul peut au péril égaler son courage. 

Il avait tout prévu; mais sans être troublé. 
Aussitôt un conseil de guerre est assemblé. 
Ils viennent, confiants et les mines hautaines, 
Sacremore, David, les braves capitaines ; 
Puis, tristes, recueillis, les ministres Salvert 
Et Vincent; devant eux le saint livre est ouvert. 

Des temples, des maisons, des murs, de chaque ruC;, 
La foule, à la commune en silence accourue (1), 
Ecoute; et dans les cœurs qu'elle a remplis d'effroi, 
Résonne sourdement la cloche du beffroi (2). 
Mais le maire est debout; sa parole de flamme 
Aux chefs de la cité communique son âme : 

« Amis; il n'est ici besoin de longs discours! 
« Le danger, le voilà, devant vous, et j'y cours! 
a Nos pères ont conquis, gardons nos privilèges, 
« Et nos temples fermés par des mains sacrilèges, 
« Et notre liberté qu'on met à Finterdit. 
a Le fils de ce grand roi qui nous donna Tédit, 

G Oui, je îe reconnais souverain légitime, 

« En fidèle sujet; mais non pas en victime. 

a On nous a, comme loups, traqués de toutes parts, 

« Et même notre nom tombe avec ces remparts. 

a Ah! si Louis pour nous se sentait des entrailles; 
ce S'il aimait mieux avoir nos cœurs que nos murailles!.., 
a Mais ils sont là ceux qui, sous leur pieux manteau, 
« Contre notre Henri dirigeaient le couteau; 

Journal du Siège de La Rochelle, Callot « La postérité, calme et libre de 

toute passion^ juge enfin de tels hommes^ les applaudit et leur vote des statues.» 
(Délibération du conseil municipal de La Rochelle, 19 février 1841.) 

(1) La Rochelle avait son hôtel de ville, oUj comme ils l'appelaient, la commune; 
et les membres du conseils s'appelaient les pairs, 

(2} L'article 13 de la capitulation ordonna que cette cloche, qui servait cy-devant 
à convoquer les assemblées de ville, fût ôtée et fondue. 



VARIÉTÉS. 443 

a Et, de ce même fer qu'on nous tient sur la gorge, 

a Malheureux protestants! vous tous on vous égorge I 

a Ils ne savent haïr, ni frapper à demi; 

« Ils ont glorifié la Saint-Barthélemy; 

« Et, comme dans un jour qu'un grand exploit consacre, 

a Chanté le Te Deum pour cet affreux massacre. 

« Leur bras tue en secret, s'il n'est pas le plus fort; 

a Charles neuf, au besoin, a remplacé Montfort (1)... 

a 0 brebis sans bercail, à périr condamnées! 

« Vienne un roi qui, chargé de souillure et d'années, 

a Aux pieds d'un confesseur se jette effarouché, 

a Sire ! lui diront-ils, pour laver tout péché, 

o: Et satisfaire au cri de votre âme dévote, 

G 0 Sire! exterminez la race huguenote!,.. 

a Mais nous, à te servir, si tu nous destinas, 

a Nous n'avons pas, comme eux, besoin d'assassinats (2); 

« Eternel! sois notre aide ! et le maire indomptable, 

« Mettant son poignard nu devant lui sur la table : 

« Si je cède jamais à Richelieu vainqueur, 

a De ce fer, le premier, que l'on me frappe au cœur» 



III 

Huit mois sont écoulés d'angoisse, de misère. 
Dans le cercle de fer qui toujours se resserre, 

La ville, à demi morte, à mourir s'affermit. 

Guitton craint tout pour elle et dans son cœur frémit. 



Mais, c'est ici son poste; à l'heure solennelle. 
Le dernier dans les murs, il fera sentinelle. 

Voyez-le sur la brèche, au conseil, et, la nuit, 
Donnant l'ordre aux soldats que lui-même il conduit. 
Vétérans de Goutras, et bourgeois sous l'armure, 
A son commandement, ils marchaient sans murmure, 

(1) Simon de Montfort, le cruel exécuteur de la croisade contre les Albigeois. 

(2) Le fanatisme de la patrie mourante poussa un homme à se dévouer pour 
tuer Richelieu. Voir dans Callot la réponse de Guitton. 



VARIÉTÉS. 

Décimés par la faim, frappés en combattant, 

Tous, ils lui témoignaient avoir le cœur content. 

Là, dorment les héros, inconnus sous Targile; 

Là, fut le boulevard, jadis de V Evangile? 

Il a vu vos exploits, saintes rébellions; 

Et son nom, à présent, est la Fosse aux lions (i). 



La Rochelle toujours résiste, exterminée, 
Sans espoir; sous leurs pas la terre était minée. 
Et leurs toits s'écroulaient sous la flamme et le fer, 
Et les bombes, nouvelle invention d'enfer. 
Ils s'obstinaient encor; mais la lutte est finie; 
C'est le râle, à présent, d'une lente agonie. 
Honneur à ces vaincus ! Allume ton flambeau, 
0 muse de l'histoire, et veille à leur tombeau. 

Elles ont succombé, les épouses vaillantes; 
Les enfants aff'amés, les mères suppliantes 
Par les mousquets royaux ont été repoussés. 
Hélas! et de leurs corps ils comblent les fossés. 
C'est en vain qu'on s'arrache une horrible pâture; 
Par la rue, aux maisons, gisent sans sépulture. 
Des cadavres en tas et rongés à moitié... 
Louis, en les voyant, pleurerait de pitié. 

0 roi, tu peux entrer maintenant, tu l'emportes : 
Ils n'ont plus de soldats pour te fermer les portes. 
Ah ! ne les compte pas d'un regard menaçant! 
Ils ont été six mille..., ils ne sont plus que cent. 

Les vainqueurs s'avançaient abattant les murailles : 
Et le ciel répondait au cri des funérailles. 
Et l'ouragan vengeur attaquait à grand bruit 
La digue et les vaisseaux que d'un souffle il détruit (2). 

(1) Le boulevard de Lude, dit, plus tard, le boulevard de l'Evangile; et auquel 
enfin ses nombreuses épopées ont mérité le nom de Fosse aux Lions. V. Callot 
et Mervault. 

(2) Une tempête éclata presque aussitôt l'entrée de l'armée royale, rompit la 
digue et ouvrit passage aux vaisseaux. 



CORRESPONDANCE. 445 

Au loin se déployaient les pompes triomphales; 
Et le vent mugissait, et parmi les rafales, 
A la ville expirée aux pieds de Richelieu, 
Guitton et sa Rachel envoyaient leur adieu (!]... 



Et toi, viens leur sourire, ô lointaine espérance ! 
Montre à leurs yeux en pleurs ces temps où, dans la France, 
Enfants du même Pieu d'amour, de vérité. 
Tous vivront dans la paix et dans la charité. 

Eugène Bazin. 



CORRESPONDANCE. 
UNE PAGE DU REFUGE EN SUISSE 

(extrait d'une lettre de m. ABRAHAM TRAGHSEL A MADAME L. LANGER, 
DU HAVRE, SA NIÈGE). 

Yverdon, 3 mars 1852. 

Ma fille me dit que dans la conversation vous aviez ouvert le cha- 
pitre de nos aïeux, et que vous aviez témoigné le désir d'avoir une no- 
tice sur leur histoire; je me fais donc un plaisir de vous dire le peu que 
j'en ai appris de ma mère d'édifiante mémoire. 

Comte, son aïeul et par conséquent mon bisaïeul, possédait une belle 
fortune à Annonay, alors que les Gévennes gémissaient des cruautés 
exercées contre nos malheureux coreHgionnaires. Rome s'engraissait 
du sang qu'elle faisait répandre par les mains des bourreaux de 
Louis XIY, et déjà des milliers de Cévenols avaient pris le chemin de 
l'exil ou souffert le supplice de la roue, et glorifié le nom du Seigneur 
dans les plus affreux tourments. La terreur avait couvert le pays. 
Comte, heureux de souffrir aussi pour le nom de son maître, aban- 
donna tous ses biens et s'enfuit avec ses onze enfants, cherchant un 
asile pour y prier en paix. 11 vint en Suisse, où le canton de Berne et le 

(1) Griffet, vol. III, feuille 621, dit que Guitton mourut exilé en Angleterre, 
La tradition des Rochelois veut que Richelieu l'ait fait disparaître. 



446 



CORRESPONDANCE. 



comté de Neufchâtel accueillaient ceux qui quittaient la France pour la 
bonne cause, sans craindre les menaces de leur puissant et cruel voi- 
sin. On vit alors à Yverdon un spectacle des plus émouvants : le nom- 
bre des pasteurs et des troupeaux réfugiés était si grand, que quoique 
reçus en grand nombre dans les villes du pays de Vaud, il fallut arri- 
river à caser la surabondance de fugitifs; la Prusse (Neuchâtel) con- 
sentit à en recevoir un grand nombre ; ceux donc qui se trouvaient à 
Yverdon et qui ne pouvaient s'y établir étant trop nombreux, équipèrent 
une grande barque pour se rendre à Neuchâtel, et par le plus beau 
temps possible levèrent l'ancre en chantant les louanges de Dieu. Ja- 
mais on n'avait entendu une aussi sainte et aussi belle mélodie sur le 
port d'Yverdon, couvert d'une foule émue et priant pour leurs malheu- 
reux frères qui allaient chercher asile et protection en Prusse. 

Comte n'était pas avec eux; il s'était rendu dans le comté de Neu- 
châtel par les Yerrières, oii une terrible épreuve l'attendait. En quittant 
le sol français, le clergé des environs lui suscita une querelle et lui fit 
enlever un de ses enfants, sous prétexte qu'en ayant onze, et la dîme 
appartenant au roi, il la lui prélevait de droit. Il lui fallut dévorer cette 
affliction et se résigner à n'avoir de ce pauvre enfant aucune nouvelle 
certaine; on 0roit qu'il fut élevé dans un couvent. Comte arriva enfin 
dans le con^té de Neuchâtel, où il fut accueilU favorablement, lly par- 
cot^rut uçe longue carrière, à la grande édification de tous ses alen- 
tours, -et il mourut dans sa centième année, le jour anniversaire de sa 
naissance. 11 avait une telle certitude de son salut qu'il regardait la 
mort comme ce qui pouvait lui arriver de plus heureux ; il rassembla 
sa famille autour de son lit, quelques heures avant sa fin, pour l'exhor- 
ter à être fidèle au Seigneur et à vivre chrétiennement; puis sentant 
son heure approcher, il leur dit : « Mes enfants, j'ai combattu le bon 
combat; j'ai achevé ma course, je vais vers mon Dieu; retirez-vous 
dans l'autre chambre et revenez ici dans peu d'instants, car alors je se- 
rai en paix. >» On exécuta ses ordres ponctuellement, et on rentra dans 
sa chambre un quart d'heure après ; il était mort, mais il avait le sou- 
rire sur les lèvres et semblait endormi. 

Quelques années après, la persécution s'étant apaisée, ma grand'- 
mère, sa fille, avec deux enfants (ma mère et ma tante Bonnet), espé- 
rant quelque justice du gouvernement, s'achemina vers le Vivarais. 
Elle acheta un âne, y mit deux paniers, dans chacun desquels elle 
plaça une de ses filles, et prenant son bâton d'une main et le licol do 
l'âne de l'autre, elle s'achemina à petites journées vers le pays de ses 
aïeux. Elle y retrouva le même esprit légèrement modifié, fit quelques 
réclamations, probablement mal dirigées et plus mal encore accueillies. 



SKANCES DU COMITE. 447 

On lui donna quelques écus pour la dédommager de la confiscation des 
biens de son père, et elle revint en Suisse avec la même monture. Elle 
vécut longtemps, comme son père, et atteignit quatre-vingt-quinze ou 
quatre-vingt-seize ans. Ma mère naquit en 1740; on peut ainsi fixer 
approximativement l'époque du voyage de ma grand' mère au Yivarais. 
Je regrette de n'avoir pas plus de détails à vous donner; voilà tout ce 
que j'ai recueilli de la bouche de mes parents. 



SÉANCES DU COMITÉ 

EXTRAITS DES PROCÈS- VERBAUX. 

SÉANCE DU 14 JUILLET 1870^ 

M. Henri Bordier préside la séance en l'absence de M. Schickler, 
Après la lecture du procès-verbal, le secrétaire annonce à ses collègues 
une nouvelle bien propre à les réjouir : la reconnaissance de la Société 
comme établissement d'utilité publique. Les pièces officielles ne nous 
ont pas encore été transmises. Elles seront déposées, avec nos sta- 
tuts, dans un registre spécial à la Bibliothèque du Protestantisme fran- 
çais. 

M. Rossignol, auteur de Vies des Protestants illustres, propose une 
collecte en dehors de nos souscripteurs ordinaires de Paris, d'après une 
liste de noms nouveaux qui fourniraient sans doute plus d'un adhérent 
à la Société. Après un échange d'observations entre MM. Gaufrés, 
Douen, Bonnet, cette proposition est adoptée. 

Un intérêt plus spécial s'attache à la mission dont M. le pasteur Ber- 
sier a bien voulu se charger aux Etats-Unis. Le secrétaire donne lec- 
ture d'un projet de lettre à M. Bersier, qui lui servirait de mandat au» 
près des Eglises américaines. Cette lettre, où sont rappelés les liens qui 
unissent les protestants français aux EgUses du Nouveau Monde, est 
adoptée. Elle sera traduite en anglais' et adressée à divers journaux. 

M. Ch. Read demande que M. le pasteur Bersier veuille bien s'en- 
quérir à New-York de l'original des Mémoires de Jacques Fontaine, 
traduits en français et publiés par Anne Maury. 



Correspondance. — Lettres de MM. Ch. Dardier, Bonhoure, Rahlen- 
beck et Philippe Plan, bibliothécaire à Genève, accompagnant l'envoi 



448 SÉANCES DU COMITÉ. 

de divers documents. M. Henri Suchier, de Francfort-sur-l'Oder, des- 
cendant de réfugiés français, a trouvé dans la bibliothèque de Cassel 
d'intéressantes pièces pour l'Histoire du protestantisme en Poitou, 
qu'il nous transmettra prochainement. Des remercîments lui seront 
exprimés au nom du comité. ? 

SÉANCE DU 8 SEPTEMBRE 1870. 

Membres présents : MM. Block, Douen, Bonnet. M. Franklin, mo- 
mentanément éloigné de Paris, s'excuse par une lettre contenant l'état 
financier de la Société : 3,899 fr. 50 c. à la date du 7 septembre. 

Le secrétaire expose en peu de mots l'objet de la séance. C'est dans 
des circonstances exceptionnellement douloureuses que nous sommes 
réunis pour aviser aux devoirs qu'elles nous imposent. 

1» Le Bulletin ào\i-\\ continuer à paraître, lorsqu'une partie de notre 
territoire équivalant à plus de dix départements est occupée par l'en- 
nemi, et que les communications sont impossibles? Il est décidé d'un 
commun accord (avec l'adhésion de MM. Franklin et Gaufres), de sus- 
pendre la publication du Bulletin en attendant de meilleurs jours. 

2° Bibliothèque du Protestantisme français. — Le travail commencé 
pour le catalogue des brochures sera interrompu. Dans l'impossibilité 
de mettre à l'abri nos précieuses collections contre l'éventualité d'un 
siège prochain, nous les confions à la sollicitude de ceux de nos collè- 
gues présents à Paris et à la protection toute-puissante de Dieu. 

Laus Deo! notre espoir n'a pas été déçu. La Bibliothèque du Pro- 
testantisme français, située, comme on sait, place Vendôme, 21, a tra- 
versé l'épreuve des deux sièges, et les effroyables dévastations dont 
Paris a été le théâtre, sans perdre un volume. L'humble sanctuaire de 
nos études est demeuré intact, lorsque la Bibliothèque du Louvre et 
tant d'autres étaient la proie des flammes! Un éclat d'obus pénétrant à 
l'intérieur a seulement écorné le cadre de la célèbre gravure de Girar- 
det : les Protestants suripris au Désert, portant cette épigraphe : En la 
crainte de V Eternel est ma ferme assurance! 



Paris. — Typographie de Ch. Meyrueis, rue Cujas, 13.— 1871, 



OLSX uaod 'se T V qixidt xea HaiBVD ad aa ziv^ ai 



8J18 :^iop mpiiTiQ^ np uoipispaj. euaoouoo inb oo :^iiojl 

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S9j;ni3^p !^u9(^iq'Bi| U9 mb s9uao?J9d S9{ '.s^nSis^p snss9p-T0 Si£^d 
S9| sirep 9nb 9|qi?sod :^s9^n saou^^^mb S9p :^U9m9jAnoo9i 9^; 

SMoÇno^ Oîùop 9.od/dM uoi'^v.optmmfv ^2 ''.'&^'dm,%%\x\h S9p uot^'b; 

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20' ANNÉE - 1871 



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SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 

DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



BULLETIN 

H I S T 0 R I Q U E E T L I T T É R A I R E 

Deuxième Série — Sixième Année 
N" 10. 15 Octobre 1871 




PARIS 

AGENCE CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ 

33, rue des Saints-Pères (Écrire /ranco). 
Paris. — ch. Meyrueis. — Grassart. ^ Cherbulîez. 

LONOBES. KTutt, 270, Strand. == Leipzig. — P.-A. Brockhaus. 

AnSTEROÂM. — - Van Bakkenès et Çie. = BRUXELLES. — Veyrat (M"*). 

'■, ■ .1871 ■ 



— — ' — : — ■■ — : 

TYPOGRAPHiB DE CH. MBiTRUEIS, RDB CUJiS, 13. 



SOMMAIRE 

. Pages. 

Etudes HISTORIQUES. 

La Réforme à Venise, les Martyrs (3= partie), par M. Jules Bonnet. 449 

Notice sur Louise de Coligny, princesse d'Orange, et sur sa cor- 
respondance avec Charlotte-Brabantine de Nassau, par M. Paul 
Marchegay 467 

DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX. 

Lettres de Louise de Coligny, princesse d'Orange, à sa belle-fille 
Charlotte-Brabantine de Nassau, duchesse de la Trémoille 

(1598-1620). 1" partie . . . . . * 481 

VARIÉTÉS. 

Fête de la Réformation. . . . . . . . . ... . . . 509 

BIBLIOGRAPHIE. 

Œuvres d'Agrippa d'Aubigné . . 512 



ESSAI SUR L'HISTOIRE 

DES 

ÉGLISES RÉFORMÉES 

DE BRETAGNE 

Par- B. VAtJRIGAUD- 

PASTEUR DE l'ÉGLISE REFORMÉE DE NANTES 

3 vol. grand in-8. 



LES HUGUENOTS DU SEIZIÈME SIÈCLE, par Adolphe Scbseffer. 1 vol. 
in-8. Prix .: 5 fr. 

JEAN DE MORVILLIER, évêque d'Orléans, garde des sceaux de 
France. Etude sur la politique française au XVP siècle, par Gus- 
tave Baguenault de Puchesse. 1 vol. in-lg. Prix : 3 fr. 50 c. 

L'ÉGLISE RÉFORMÉE DE LA ROCHELLE. Etude historique par L. Del- 
mas. 1 vol. in-12. Prix : % fr. 50 c. 

ORIGINES DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE. J. Lefèvre d'Etaples 
d'après des documents nouveaux, par H. de Sabatier-Plantier. Bro- 
chure gr. in-8. Paris, '1870. Prix : 4 fr. 50 c. 

THÉODORE-AGRIPPA D'AUBIGNÉ A GENÈVE. Notice biographique 
avec pièces et lejttres inédites, recueillies par Théophile Heyer. Bro- 
chure in-8. Genève, 1870. 

HISTOIRE DU PEUPLE DE GENÈVE depuis la Réforme jusqu'à l'Ès- 
calade, par Amédée Roget. Tome livraison. 

VIE DE FRANÇOIS TURRETTINI, théologien genevois, par M. Eug. 
de Budé. \ vol. in-n. Prix : 3 fr. 50 c. 

LEIBNIZ ET BOSSUET. Essai sur le Protestantisme, par Edmond 
Hugues. Broch. in-8. 4871. 

PHŒNIX ILLE : LES 95 THÈSES DE LUTHER CONTRE LES INDUL- 
GENCES. Réimprimées d'après l'original latin et translatées en français 
par un bibliophile. Broch. grand in-8. 18*70. 



SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU 

PROTESTANTISME FRANÇAIS 



ÉTUDES HISTORIQUES 



LA RÉFORME A VENISE 

LES MARTYRS (1). 

Le départ de Vergerio (décembre 1549) est la date d'un 
changement important dans la politique de la seigneurie, et 
ce changement d'abord inaperçu, insensible, correspond à l'as- 
cendant de plus en plus marqué du cardinal Caraffa dans les 
conseils de l'Eglise. Après le pape Paul III, de la maison de 
Farnèse, qui ne parut avoir qu'une passion, celle de l'agran- 
dissement de sa famille, et qui mourut des suites d'un accès 
de colère en apprenant l'ingratitude d'Octave son neveu, de- . 
venu le séide de la politique espagnole dans le nord de la 
Péninsule, Rome vit se succéder rapidement Jules III et 
Marcel II, dociles instruments de l'inquisition dans sa lutte 
contre l'hérésie. Déjà régnait, sans porter la tiare, par l'ar- 
deur d'un zèle farouche comme par l'autorité d'un génie su- 

(1) Voir le Bulletin du 15 avril et du 15 juillet 1870. 

xix-xx. — 29 



450 LA RÉFORME A VKNISE. 

périeur, l'homme qui après avoir encourag'é, au début de sa 
carrière, les tendances mystiques, et fondé l'Oratoire de l'a- 
mour divin où se réunissaient de vertueux prélats rêvant une 
Eglise épurée, devint le sombre inspirateur du saint-office, 
et ne se montra, sous le nom de Paul IV, qu'entouré de l'ap- 
pareil des tortures, réalisant ainsi sa hautaine devise dirigée 
à la fois contre les Allemands et les Espagnols : Super asjn- 
dem et hasiliscîom amhulahis {\) ! 

C'est dans un rapport de l'ambassadeur vénitien, Bernardo 
Navagero, qu'il faut chercher le portrait, singulièrement 
ferme et saisissant, du pontife octogénaire qui, dès le ber- 
ceau, parut prédestiné au gouvernement de la chrétienté ca- 
tholique (2) : c< Sa nature est bilieuse et sèche; ses actions 
portent l'empreinte d'une solennité et d'une grandeur in- 
croyable, au point qu'il semble véritablement né pour régner 
(nato a signoreggiare). Il est d'une santé robuste, et lors- 
qu'il marche, c'est à peine s'il touche terre; son corps est 
tout nerfs. Dans ses yeux, dans tous les mouvements de son 
corps, éclate une énergie au-dessus de son âge... Les qualités 
intellectuelles du saint-père répondent à sa complexion phy- 
sique, et certes elles sont surprenantes. Il est versé dans toutes 
les littératures. Il parle italien, grec, espagnol avec une telle 
perfection qu'on le croirait né à Athènes ou à Madrid. Sa mé- 
moire est si forte qu'elle retient tout ce qu'il a lu en tous 
genres. D'une promptitude sans ég*ale en affaires, il ne sup- 
porte pas la contradiction, et g-ardeun vif ressentiment contre 
quiconque ose s'opposer à ses vues, parce que, dit-il, outre 
la dignité dont il est revêtu, et qui doit mettre à ses pieds 
tous les monarques de la terre, il se sait encore de très-noble 
origine, doué de connaissances infinies, et si fier d'une exis- 
tence à laquelle, depuis tant d'années, il n'y a rien à repren- 
dre , qu'il tient en souverain mépris les cardinaux eux-mêmes 

(1) Tu fonleras aux pieds l'aspic et le basilic, 

(2) « Le duc de Palliano me dit un jour que la signora Vittoria, mère du pon- 
tife, disait publiquement, quelques semaines avant ses couches, g'w'e//^ avait le 
pape dans le corps. » Armand Caschet, les Ambassadeurs véniliens, p. 189. 



LES MARTYRS,. 451 

et dédaig-ne leurs conseils. Bouillant et véhément dans tous 
ses actes, il ne se possède plus quand il s'agit de l'inqui- 
sition, et la plus grande injure qu'on puisse lui faire est de 
lui recommander quelqu'un suspect d'hérésie (1). » 

Tel était l'homme dont l'influence comme légat s'exerçant, 
durant plus de dix ans, sur la seigneurie de Venise, devait la 
prédisposer peu à peu aux mesures de rigueur qui attristè- 
rent ses annales dans la seconde moitié du XVP siècle. Déjà, 
en 1532, il fait entendre un cri d'alarme, et dans un rap- 
port des plus véhéments, il signale au pape Clément VIT les 
progrès de la nouvelle doctrine dans la ville des doges. Il 
charge un relig'ieux connu par son zèle, le Père Bonaven- 
ture, provincial des Zoccolanti^ de porter ce message à Rome, 
et d'insister sur l'adoption des mesures les plus promptes et 
les plus énergiques contre les dissidents : « Vous direz au 
saint-père la vive douleur avec laquelle je vois croître le mal 
de jour en jour, principalement dans cette ville où l'on ne sent 
que trop l'influence de l'hérésie dans la conduite de plusieurs 
qui n'observent plus le carême, s'abstiennent de toute confes- 
sion, et se nourrissent de livres prohibés par l'Eglise. Vous 
ajouterez que cette peste luthérienne, dont les ravages ne 
s'exercent pas moins sur les doctrines que sur les mœurs, s'at- 
taque surtout à deux classes de personnes qui vont la propa- 
geant partout. Les uns sont des apostats déclarés, et les au- 
tres des membres du clerg'é rég^ulier que Dieu, dans sa bonté, 
a déjà mis dans la confusion en leur ôtant leur chef. Disciples 
d'un frate qui était ouvertement hérétique, ils ont voulu lui' 
faire honneur en marchant sur ses traces. De ce nombre est 
ce Fra-Galateo dont Sa Sainteté me chargea d'instruire la 
cause, il y a un an, et que je condamnai comme relaps et 
impénitent. Il est encore en prison, et ces seigneurs s'excu- 
sent de ne pas faire exécuter la sentence prononcée contre lui, 
en disant que le saint-père n'a pas encore publié de manifeste 



(1) Armand Baschet, ibidem, ip. 190. 



452 LA RÉFORME A VENISE. 

contre l'hérésie... Deux autres religieux, Fra-Bartolomeo et 
Fra-Alessandro di Pieve, ne sont pas moins dignes de châti- 
ment. Mais la seigneurie se montre très-froide dans les pour- 
suites, et le nombre des suspects va se multipliant. Le chef 
principal, et pour ainsi dire le capitaine de la bande, est un 
archihérétique bien connu, qui répand partout le poison (1). » 
Le lecteur a nommé Paolo Vergerio. 

Bien des années s'écoulèrent avant que la seigneurie se 
montrât sérieusement attentive aux instances des légats et 
aux remontrances delà cour de Rome. En 1550, malgré quel- 
ques mesures de ngueur qui avaient déterminé un certain 
nombre de personnes à s'éloigner de son territoire, elle hésitait 
encore entre la tolérance et la répression des idées nouvelles. 
De son asile de Vico Soprano, dans le pays des Grisons, Ver- 
gerio avait l'œil fixé sur son ancien diocèse, dévolu à l'inqui- 
siteur Tomaso Stella. Il crut le moment favorable pour plai- 
der la cause de la liberté des cultes auprès des mag'istrats 
vénitiens, et il le fît avec une sing'ulière habileté dans une let- 
tre adressée au doge lui-même, « le sérénissime Donato. » En 
invoquant la tolérance au profit des réformés, il parut ne ré- 
clamer qu'une plus large application des principes si sages 
qui guidaient la seigneurie dans ses rapports avec les étrangers 
fixés sur le territoire ou dans les colonies de la république. 
Le respect des droits de la conscience, qui n'est que l'inspira- 
tion d'une politique supérieure, devait, dit-il, s'appliquer à 
tous les dissidents, quelle que fut leur origine : « Que par- 
lai-je, Messeig-neurs, de ce qui se passe dans vos comptoirs de 
Chypre et de Candie, dont la mer nous sépare? N'avez-vous 
pas accordé, il y a moins de quarante ans, aux Grecs établis 
sur le sol même de la République, la permission de construire 
une église, celle de Saint-George, où ils peuvent célébrer leur 

(1) « Pure il capitano et quasi condotiere par che sia questo archiheretico quai 
voi sapele, che per luUo va seminando il veneno. » J'emprunte cette citaiion à 
un tres-imporlant manuscrit inédit du Dritish Muséum : Caracciolo, Vila di 
Paolo IV, t. I, p. 128, 130. La lettre de CarafFa n'a pas moins de vingt pages 
in-4''. C'est un document capital pour l'histoire de la Rétorme en Italie. 



LES MARTYRS. 453 

culte en toute liberté? Vous ne l'ignorez pas, cependant, la 
doctrine qu'ils professent, sans parler de leurs rites, est de 
tout point contraire à celle de Rome. Ils ne reconnaissent, en 
eifet, le pontife romain ni comme vicaire du Christ, ni comme 
pasteur universel. Ils nient le purgatoire dans le sens qu'on 
attribue ordinairement à ce mot, admettent' le mariage des 
prêtres, la communion des laïques sous les deux espèces, re- 
poussent les messes privées et n'approuvent que la confession 
publique des péchés. Votre tolérance ne se borne pas aux 
Grecs, qui ne sont nullement tenus d'assister chez vous aux 
cérémonies papistiques. Vous usez de la même douceur à l'é- 
gard des Juifs, qui sont chez vous en très-grand nombre. Vous 
leur concédez un terrain pour leur synagogue, où ils nient 
ouvertement le Christ venu en chair. Et nous qui retenons la 
pure doctrine du Christ, ne répudiant que les idolâtries dont 
elle a été souillée dans le cours des âges, non-seulement on 
nous refuse un lieu où nous puissions adorer dans l'unité de 
l'esprit avec tous ceux qui croient au Rédempteur, mais on 
nous prodigue l'injure, la calomnie. On nous condamne avec 
ce divin Maître à l'exil, aux galères et au bûcher (1). » 

Il est permis de regretter que ce vœu si différent de celui 
des légats n'ait pas été accueilli par la seigneurie, toujours 
si jalouse de son indépendance vis-à-vis de Rome. Deux voies 
s'ouvraient devant elle à ce moment si critique de son his- 
toire : l'une, celle de la tolérance, aussi conforme à ses inté- 
rêts qu'à son génie, pouvait établir sa grandeur sur des bases 
nouvelles et lui ouvrir des perspectives de progrès indéfini, 
en créant au milieu des lagunes de l'Adriatique un refuge de 
la foi, un asile inviolable de l'esprit humain, rôle glorieux 
qui allait échoir à des cités moins favorisées du nord de l'Eu- 
rope, et préparer l'éclatante fortune des Pays-Bas. L'autre 
voie était celle que suivaient docilement les Etats soumis au 

(1) « Ma insieme com lui siam diffamati, banditi, imprigionati, posti nelle 
galère ne faocbi. » Al serenissimo duce Donato et alla eccellentissima republica 
Venetia, oratione et defension del Vergerio, in-12, 1551. (Ex. de la Bibl. de 
Zurich.) » 



454 LA RÉFORME A VENISE. 

dogme catholique et aux vieilles législations du moyen âge 
dont le saint-offîce avait encore accru la rigueur. La dépopu- 
lation, déjà visible en Espagne, dont la misère semblait croître 
avec l'or du Nouveau-Monde, et les nombreux fugitifs qui 
commençaient à s'éloigner de l'Italie, montraient assez les 
fruits du système qui débute par l'asservissement des con- 
sciences pour aboutir à l'apauvrissement et à la ruine des 
peuples soumis à son fatal empire. Du choix entre deux poli- 
tiques si opposées dépendait, à bien des égards, la grandeur 
et la prospérité de la ville des doges. Au lieu de regarder 
vers l'avenir, elle se tourna vers le passé : elle ferma l'oreille 
à Verg-erio pour écouter CarafFa (1) ! 

Le procès d'un étudiant de l'université de Padoue, Pompo- 
nio Algieri, premier nom inscrit sur le martyrologe vénitien, 
montre à nu les ressorts de la politique de Venise dans cette 
phase importante de ses annales. Originaire de la petite ville 
de Noie, près de Naples, qui fut illustrée au Y" siècle par l'é- 
piscopat de saint Paulin, et qui vit naître, au XVP, le grand 
martyr de la philosophie, Jordano Bruno, Algieri semble 
avoir ressenti, dès sa jeunesse, l'influence de l'évangélique 
réveil qui se propagea si rapidement de Naples aux monts de 
Calabre, du temps de Valdez. A Noie comme à Padoue, il 
porta sur les bancs de l'école la ferveur du néophyte épris de 
vérités plus hautes que celles qu'enseignaient les maîtres les 
plus renommés de la renaissance, les Lampride et les Alciat. 
Le triste sort de Spiera expiant au milieu des angoisses d'une 
agonie sans nom une courte faiblesse, dut encore exalter son 
ardeur. « Ne pouvant, dit son biographe, recéler dans son 
cœur les vérités qu'il avait puisées dans l'Evangile, il tra- 
vaillait sans cesse à gagner les âmes à Christ, comme il l'a- 
vait fait dans sa patrie (1). » Mais cet apostolat n'était pas 

(1) Les vicissitudes de la politique véniiienne, en matière de religion, ont 
été très-bien notées par l'auteur si regretté de Jordano Bruno, M. Christian Bar- 
tholmèss, que notre Société s'honore de compter parmi ses membres fondateurs. 
Vtir t. I, p. 195 et suivantes de son remarquable ouvrage. 

(2) « Quod et in palria feceral. » Panlaléon, Hixtoi ia rerum in Ecclesia ges~ 
tarurn, pars secunda, f" 329. 



LES MARTYRS. 455 

sans péril. Dénoncé à l'inquisition par des agents secrets qui 
avaient paru entrer dans ses sentiments pour mieux en pro- 
voquer la manifestation, il fut arrêté par ordre dn podestat et 
jeté dans les prisons de Padoue. Il y subit de longs interro- 
gatoires, où il laissa librement éclater les dissentiments qui 
le séparaient de Rome sur les points principaux de la foi. 
Voici quelques-unes de ses réponses aux questions de l'offî- 
cial : « Crois-tu la sainte Eglise catholique, apostolique et 
romaine? — Non, car elle n'est point catholique, mais parti- 
culière. Je suis membre de l'Eglise universelle qui n'a pour 
chef que Jésus-Christ. — Tu n'es alors qu'un méchant héré- 
tique ! — Pourquoi m'appelles-tu ainsi, comme si j'étais de 
quelque secte jacobine, cordelière, basilienne, croisée, béné- 
dictine, carmélite ou autre?... A Dieu ne plaise que je sois 
d'autre secte que celle de Jésus-Christ l » 

Les réponses d'Algieri sur les sacrements et sur la valeur 
attribuée aux mérites des saints ne furent pas moins expli- 
cites : « Reconnais-tu, lui dit le juge, l'intercession des saints 
glorifiés? — Un seul suffît, Jésus-Christ (1) ! » Accusé de mé- 
pris pour les magistrats, il se justifia en ces termes, oii la dis- 
tinction du temporel et du spirituel est si nettement établie: 
« Il y a sur terre deux sortes de magistrats; l'un ès choses 
séculières pour la protection des bons et la punition des mé- 
chants; l'autre pour instruire en la crainte de Dieu et pure 
foi par actes et par paroles. Or je reconnais pour mon pas- 
teur ès choses séculières le magnifique gouverneur de cette 
ville de Padoue, et les seigneurs de Venise qui sont mes 
princes terriens; mais pour cè qui concerne la Parole de Dieu, 
je ne reconnais nul pasteur dans la synagogue du pape. — 
Si tu n'es avec elle, tu te trouves donc sans Eglise et sans 
pasteur? — Nullement, car il se peut faire qu'un chrétien se 
trouve chez les Turcs ou en pays barbares; s'il confesse Jé- 
sus-Christ, alors même qu'il est seul et séparé de toute con- 

(1) Histoire des Mnrti/rs, édition de 1597, f° 340. Je ne fais qu'abréger ce ré- 
cit, en reproduisant autant que possible les paroles du conlesseur. 



456 LA RÉFORME A VENISE. 

grégation extérieure, il n'en doit pas moins être tenu pour 
chrétien. » A cette réplique hardie, le juge ne put contenir 
sa fureur : « Tais- toi ! tais-toi ! lui dit-il ; retourne en ta pri- 
son. Voici la nuit où tu reconnaîtras à loisir si tu es sans pas- 
teur et prêt à rétracter tes blasphèmes ! — J'irai volontiers 
en prison, voire à la mort, s'il plaît à Dieu. Jésus-Christ est 
la lumière et la consolation des affligés en leur détresse. Je 
suis chrétien, et je ne voudrais changer pour devenir pa- 
piste (1) ! » 

Après plusieurs mois passés dans les prisons de Padoue, 
Algieri fut transféré à Venise, sur les instances du nonce 
Délia Casa, pressé d'en finir avec un hérétique aussi dange- 
reux. Il ne montra pas moins de fermeté devant les mag*is- 
trats de cette ville qui, touchés de sa jeunesse, de ses talents, 
firent de grands efforts pour le sauver. C'est ce que nous ap- 
prend une lettre du captif lui-même, écrite des cachots de 
Saint-Marc (les terribles puits î ) et dans laquelle il s'accuse 
presque de rester insensible <r aux sollicitations des plus au- 
gustes, des plus pieux et des plus sag-es sénateurs. » Enseveli 
dans un sépulcre anticipé, il n'emploie pour peindre sa triste 
situation que de riantes images, et sa voix a des accents 
d'une héroïque sublimité : « J'ai trouvé (qui le croirait?) le 
miel dans les entrailles du lion, une agréable retraite dans un 
précipice affreux, les g*racieuses perspectives de la vie dans 
le sombre séjour de la mort, la joie enfin dans un abîme de 
l'enfer!... La prison est dure sans doute pour le coupable, 
mais elle est douce à l'innocent. Elle distille la rosée et le 
miel, et donne en abondance le lait qui restaure l'âme. Ce 
n'est pas pour moi un désert, mais une plaisante vallée, le 
plus noble séjour de la terre! » Le stoïque confesseur ne s'at- 
tendrit qu'au souvenir des chrétiennes amitiés qu'il abaissées 
à l'université de Padoue, et dont les prières le soutiendront à 
l'heure du sacrifice suprême : « Priez pour moi, vous, mes 



(1) Ibidem, f" 240, 342. 



LRS MARTYRS. /i.57 

amis dans le Seig'neur. Je salue avec un saint baiser Silvio, 
Pergola et Justo, mes maîtres, ainsi que Fedele de Petra, et 
une personne nommée Lelia, que je connais, quoique éloigné 
d'elle. Je salue aussi le syndic de l'université, ainsi que tous 
ceux dont le nom est inscrit sur le livre de vie (1). » 

Il paraît que In, captivité d'Algieri fut longue comme les 
résistances qui montrèrent l'énergie de sa foi. « Tout jeune 
qu'il estoit, dit l'annaliste des martyrs, il se monstra si con- 
stant et si vertueux que la renommée en fut espandue en Ita- 
lie. » Désespérant de l'amener à une rétractation, les magis- 
trats de Venise le condamnèrent en gémissant aux galères. 
La peine parut trop douce au nonce Délia Casa, qui avait juré 
sa mort. Un nouveau pontife venait de monter sur le trône de 
saint Pierre : c'était le cardinal Caraffa, l'implacable Paul IV ! 
Quelle offrande pourrait lui être plus agréable que celle de 
l'hérétique obstiné, qui semblait également insensible aux 
prières et aux menaces, et dont l'exemple était si dang-ereux 
pour les populations soumises aux lois de l'Eglise? Le nonce 
demanda l'extradition d'Algieri, sans doute comme un don 
de joyeux avènement au nouveau vicaire de Jésus-Cbrist. Le 
pontife lui-même la réclama, comme un gage des dispositions 
de la seigneurie, si longtemps accusée de favoriser les nova- 
teurs, et le sénat eut la faiblesse d'y consentir. Il put dire 
comme Pilate : Je suis net du sang de ce j teste ! en le li- 
vrant aux bourreaux. Le sort de Pomponio Algieri n'était 
en effet que trop facile à prévoir. A peine arrivé à Eome, il 
fut incarcéré au château Saint-Ange, où il montra la même 
sérénité que dans les cachots de Padoue et de Venise. Il n'en 
sortit que pour entendre sa condamnation, et monter sur un 

(1) Je reproduis cette lettre d'après le texte de Pantaleon, qui tenait, dit-il, 
l'original des mains de Gelio Secondo Gurione, si bien instruit des choses de l'I- 
talie. Elle est datée du 12 juillet 1555, et du délicieux jardin de la prison Léo- 
nine, désignation qui s'applique aux priions de Saint-Marc, situées non loin du 
fameux lion de bronze qui servait d'armoirie à la république. Rome avait aussi 
s,dL prison Léonine &àm la cité de ce nom, au château Saint-Ange, où fut trans- 
féré bientôt Algieri. Je n'en dois pas moins rectifier l'erreur que j'ai commise 
dans Aonio PaleariOj p. 306. Le récit demeure vrai en y changeant quelques 
mots. 



458 LA RÉFORME A AENISE. 

bûcher voisin du Tibre. Il y parut comme à un autel, et sa 
constance au milieu des flammes excita l'étonnement, pres- 
que la terreur, des cardinaux présents à ce triste spec- 
tacle (1). 

Le procès de Pomponio Algieri était l'indice d'un grave 
changement dans la politique de la seigneurie, la révélation 
d'un pacte secret avec le Vatican. Il inaugurait une ère né- 
faste pour les protestants vénitiens. Paul IV n'épargna rien 
pour le rendre irrévocable, et pour détruire les espérances 
que les amis de la Réformation avaient pu fonder sur le seul 
Etat de la Péninsule capable de transiger avec l'esprit nou- 
veau : <i II ne faut pas oublier, dit un contemporain, l'opi- 
nion commune qu'on a de ladite république par toute l'Ita- 
lie, c'est que pour ses qualités rares et pour une liberté 
qui a esté là par long espace de temps, ne s assujettissant 
point à l'inquisition cruelle du pape, on y devoit voir multi- 
plication de fidèles, ce qui n'estoit pas sans occasion, d'autant 
que jusques en l'an 1542, il y avoit eu telle liberté de parler et 
traiter des affaires de la religion, qu'on y faisoit presque pu- 
bliquement des assemblées au sceu des nations estranges (2). 
Or, telle espérance s'est d'autant plus esloingnée qu'elle sem- 
bloit estre prochaine , à cause que l'auteur et père de men- 
song-e, par le moyen de son lieutenant qui est siégeant à 
Rome, commença d'infecter des cardinautés, arclieveschés, 
éveschés, abbayes, chanoineries et autres siens bénéfices, la 
noblesse vénitienne, ou la plupart de ceux qui estoient des 
premiers à jouir des honneurs en icelle république, à cause 
de leur vertu et prudhommie, et desquels les autres despen- 
doient aucunement; afin que puis après il pût par ce moyen 
introduire plus sûrement la tyrannie du siège papal en ladite 

(1) Histnire rhs Ma^iyrs, f" 344, et Th. de Bèze ; Icônes. La mort d'Alg-ieri 
doit se placer cà la fin de Tannée 1555. 

(2) 11 «st remarquable de voir l'historien des martyrs et le Compenflium in- 
quisitorurn signaler pri'sqne dans les mêmes termes les progrès de la Réforme à 
Venise; pr euve sans t éplique de la véracité du premier. Voir la l'" partie de cette 
étudo.T MUetin d'avril, page 153, note 2. 



LES MARTYRS. 459 

cité(l). » Mcilgré l'habileté avec laquelle furent distribuées 
ces faveurs corruptrices, Paul IV ne put réussir à faire re- 
connaître par les Vénitiens la fameuse bulle : In cœna Do- 
mini^ cette charte de l'absolutisme romain. Mais il dut se 
flatter d'avoir associé la ville des doges à ses plans de restau- 
ration catholique, quand il vit adopter les mesures les plus 
sévères contre les dissidents. Soit que la seigneurie jugeât 
opportun de rentrer dans les bonnes grâces de la papauté par 
des concessions sur les points que celle-ci avait le plus à 
cœur, soit qu'elle fut uniquement inspirée par la crainte de 
voir l'esprit de libre examen se portant des matières de la re- 
ligion sur celles de la politique, miner peu à peu le despo- 
tisme savamment organisé qui formait la base de l'Etat, elle 
n'hésita point à se départir, durant près de dix ans, de ses plus 
invariables maximes, et à mettre ses propres agents au service 
de l'inquisition (2). Elle ne cessa pas, il est vrai, de mainte- 
nir son droit de juridiction particulière; mais elle prononça 
des sentences dont la rigueur ne laissait rien à désirer aux 
tribunaux ecclésiastiques. Elle ne fut plus que le docile instru- 
ment du saint-office. 

Malgré le péril attaché à la profession des croyances nou- 
velles, les protestants vénitiens ne laissaient pas de se réunir 
en secret, et d'entretenir d'activés relations avec les Eglises 
d'Allemagne et de Suisse. Il paraît même qu'après 1560, ils 
appelèrent un ministre étranger, élurent des diacres chargés 
de visiter les pauvres, et tentèrent de s'organiser sur le mo- 
dèle de l'Eglise de Genève (3). Mais dans les rangs de l'évan- 
gélique congrégation, aspirant à se donner une constitution 
régulière, s'étaient glissés de faux frères qui n'étaient que les 
agents stipendiés de Rome. La trahison tendit ses pièges oc- 
cultes au sein des familles, et la délation fît son œuvre. On 

(1) Histoire des Martyrs, f" 680. 

(2) Tous les ans^ une somme considérable était envoyée de Rome « pour dis- 
tribuer à sens qui fassent oiïice d'espions et de mpporlenrs secrets. » Ibidem. 

(3) Ibidem, t" C80. Le Journal d'-s inquisiteurs dit que Calvin entri^tenait une 
correspondance avec plusieurs membres de l'arislocratie vénitienne. En 1560, uu 
des frères du doge, Andréa da Ponte, se relire à Genève. 



460 LA RÉFORME A VENISE. 

ne le reconnut que trop aux arrestations qui, succédant à 
un calme trompeur, jetèrent la consternation parmi les réfor- 
més, et aux sentences cruelles qui décimèrent leurs rang*s. Ici 
reparaît le sombre g-énie qui distingue le Conseil des Dix, et 
marque de son sceau jusqu'aux supplices réservés à ses vic- 
times. L'Espagne brûle les condamnés pour hérésie sur des 
places inondées de soleil, où se pressent peuple et roi comme 
à une fête. Philippe II n'en connut pas de plus douce. Rome 
les immole sur le Campo di Fior^ voisin du théâtre de Mar- 
cellus, ou sur la place du Château-Saint- Ange, à l'entrée du 
Borgo, où siège le représentant d'un Dieu d'amour. Paris a 
son lug'ubre défilé de la Conciergerie au parvis Notre-Dame, 
du parvis à la place Maubert, où s'élève le bûcher attisé par 
une populace féroce qui ne peut se rassasier de l'agonie des 
martyrs. Venise noie les condamnés, à la faveur des ténèbres, 
comme pour mettre en harmonie le supplice lui-même avec 
les traditions de sa politique mystérieuse et défiante. A minuit 
le prisonnier est tiré de son cachot, et placé sur une barque 
avec deux mariniers et un confesseur masqué le plus souvent. 
La barque funèbre s'éloig'ne rapidement du quai des Escla- 
vons vers la haute mer. A une certaine distance elle rencontre 
un second bateau qui s'approche silencieusement du premier. 
Une planche est jetée entre les deux. On y met le condamné, 
les mains liées, avec une lourde pierre attachée aux pieds. Le 
prêtre prononce les dernières prières. A un signal donné, les 
deux barques s'éloignent l'une de l'autre, et le condamné 
disparaît dans les profondeurs de la mer sans laisser une trace 
à sa surface. 

Julio Guirlauda, de Trévise, fut la première victime de 
ces nocturnes exécutions, dont le chiffre demeure inconnu. 
Retenu de longs mois dans les prisons du Conseil des Dix, 
et soumis plusieurs fois à la torture, il ne renia pas les 
croyances pour lesquelles il était prêt à faire le sacrifice de 
sa vie. Son exemple ne contribua pas peu à affermir ceux de 
ses frères qui vinrent bientôt le rejoindre dans les cachots, 



LES MAHTÏRS. '^.Qi 

sombre vestibule de la mort! Le 16 octobre 1562, il entendit 
prononcer sa sentence avec un calme, une sérénité qui éton- 
nèrent ses juges. Tl monta sur la funeste gondole, comme s'il 
partait pour un joyeux voyage. Mis sur la planche , qui 
devait marquer sa dernière station terrestre, il dit adieu au 
capitaine, en ajoutant, avec la certitude de la foi qui discerne 
l'invisible : Azo revoir par delà! « Incontinent les gondoles 
se retirant, l'une d'un costé et l'autre de l'autre, il tomba 
au fond de la mer, en invoquant le nom de Jésus- Christ (1). » 

Le supplice de Guirlauda n'était que le prélude des exécu- 
tions qui se succédèrent avec une sinistre régularité durant 
plusieurs années. En ces jours de terreur où la persécution 
n'épargnait aucun des Etats de la Péninsule, on vantait la 
tolérance de l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. 
Un certain nombre de fidèles, appartenant à l'ancien diocèse 
de Vergerio, partirent de Capo d'Istria pour aller chercher 
un refuge sur les côtes de Dalmatie, qui relevaient de l'Empire. 
Leur barque allait mettre à la voile quand ils furent arrêtés 
sur la dénonciation d'un Grison, qui prétendit être créancier 
de l'un des passagers pour la somme de quarante ducats. Con- 
duits devant le juge, ils n'eurent pas de peine à montrer la 
fausseté de cette allégation. Le dénonciateur se vengea en 
articulant une accusation plus grave, celle d'hérésie, et trois 
des émigrants, Antonio Eicetto, de Vicence, Francesco Sega, 
de Rovigo , Nicolao Buccella, de Padoue, furent retenus comme 
suspects, tandis que leurs compagnons continuaient librement 
leur voyage. Le 27 août, les trois inculpés furent incarcérés 
à Venise, où, dit l'annaliste des martyrs, ils se consolèrent 
et se fortifièrent en Dieu. Buccella ne persévéra pas dans ces 
sentiments. Après une tentative d'évasion déjouée par ses 
geôliers, il se déroba par une rétractation volontaire au châ- 
timent dont il était menacé. Ricetto et Sega furent plus con- 
stants, et ne laissèrent échapper aucun signe de faiblesse 

(1) Histoire des Martyrs, f" 680, au verso. 



h62 LA RÉFORME A VENISE. 

dans les nombreux interrogatoires qui aboutirent, après une 
captivité de deux ans, à une sentence de mort. Eicetto avait 
particulièrement intéressé ses juges. On espéra que la voix de 
la nature serait plus puissante sur lui que la crainte du der- 
nier supplice. Il avait un fils, âgé de douze ans, qu'il chéris- 
sait de toutes les tendresses de son âme. L'enfant fut intro- 
duit dans le cachot de son père, et se jetant à ses pieds, avec 
des cris et des larmes, le supplia de ne pas le laisser orphelin. 
Ricetto fut ému, mais son cœur demeura ferme : «: Mon fils, 
dit-il, rappelle-toi que le vrai chrétien ne doit tenir compte ni 
de son bien, ni de ses enfants, ni de sa vie, pour rendre 
gloire à Dieu. Je suis prêt à mourir! » Le 25 février 1565, 
le capitaine Claramonte se présenta dans le cachot pour 
annoncer aux deux condamnés que l'heure était venue, à 
moins qu'ils ne fissent amende honorable : « Voulez-vous être 
obéissant? » dit-il à Seg'a. Celui-ci répondit : « Oui, » prolon- 
g'eant ainsi ses jours par une équivoque. Ricetto dédaigna 
de suivre un tel exemple : « Je veux faire mon devoir, dit- il, 
envers mon souverain Seigneur qui est aux cieux ! » et il se 
laissa paisiblement lier. Un religieux lui présentant un cru- 
cifix de bois à baiser, et l'adjurant de se réconcilier avec 
l'Eglise romaine, seule héritière des promesses de Jésus- 
Christ : (( C'est du cœur, dit-il, qu'il faut confesser le Christ, 
et non de la bouche, en le reniant par les actes! » Puis il 
monta sur la g'ondole qui l'attendait non loin des cachots de 
Saint-Marc. La nuit était froide, et le martyr, dépouillé de 
son manteau, ne put se défendre d'un frisson à l'heure où il 
avait besoin de toute sa force pour le dernier combat. Il re- 
demanda donc le vêtement qu'on lui avait ôté, comme la 
seule faveur qu'il attendît des hommes. « Quoi ! lui répondit 
le gondolier, tu crains maintenant un peu de froid; que sera-ce 
donc au fond de la mer? Que ne cherches-tu à sauver ta vie? 
Ne vois-tu pas jusqu'aux puces mêmes du cachot, elles fuient 
la mort? — Et moi, répondit le captif, je fuis la mort éter- 
nelle ! » Sur la planche fatale il ne dit que ces mots : Pardonne- 



LKS MARTYRS. 463 

leur, ô Père, car ils ne savent ce qu'ils font! Puis tirant dou- 
cement sa chaîne à lui : Je remets, Seig-neur, mon esprit 
entre tes mains ! et il disparut dans les flots, « laissant gran- 
dement esbahis ceux de la justice, lesquels n'avoient point vu 
auparavant en autre quelconque une si ferme constance en 
mourant. » 

Le récit des derniers moments de Ricetto dut porter Sega à 
faire un salutaire retour sur lui-même. L'arrivée dans les pri- 
sons d'un nouveau captif, Francesco Spinola, de Milan, qui 
ne montra pas moins de fermeté que Ricetto, acheva de dissi 
per une courte faiblesse. Les deux prisonniers échangèrent, 
du fond de leurs cachots, de pieuses exhortations et des té- 
moignages d'affection fraternelle. Réconcilié avec Dieu par la 
repentance, avec lui-même par l'humble aveu de sa faute, 
Sega pouvait mourir. Il fut condamné comme relaps, et la 
nuit du 23 février 1567 fixée pour son supplice. Les g-eôliers 
l'ayant averti qu'on viendrait le prendre à une heure du ma- 
tin pour le suprême voj'age, il demanda pour toute grâce de 
revoir Spinola : « Mon ami, lui dit-il, priez pour moi! » Les 
terreurs qui l'avaient longtemps assailli lui livrèrent alors un 
dernier assaut : « Mon âme est triste jusqu'à la mort! » 
s'écria-t-il à plusieurs reprises. — Elle sera tantôt joj^euse à 
jamais! » répondit Spinola, et une pieuse sérénité reprit pos- 
session de l'âme du martyr. Pendant le funèbre trajet, un 
moine l'exhortant à s'amender et à reprendre le bon chemin : 
« Je vais, dit-il, à Jésus -Christ! » Il se laissa paisiblement 
lier les mains et ne fît entendre une plainte que quand on 
lui serra le corps d'une lourde chaîne. Ce fut, pour ainsi dire, le 
dernier frémissement de la chair. Il retrouva presque aussitôt 
une chrétienne disposition à recevoir tous les maux en pa- 
tience, ce Ainsi qu'il fut mis sur Tais, il recommanda son âme à 
Dieu, et, délaissé des deux gondoles, il tomba au sépulcre de 
la mer et mourut paisiblement (1). » 

(1) Ibidem; ï" 681. Gerdès, Spécimen Italix reformata, page 33G. 



464 LA RÉFOUME A VENISE. 

Spinola suivit de près le confesseur qu'il avait si puissam- 
ment fortifié pour le grand sacrifice. Dans les divers interro- 
gatoires qu'il eut à subir, il montra une présence d'esprit et 
une vigueur de dialectique extraordinaire. Comme on lui pré- 
sentait un Traité de la Cène où le sacrement était dépouillé de 
la magique vertu que lui attribue l'Eglise romaine, il s'en re- 
connut l'auteur, et, tout en protestant de son respect pour les 
symboles sacrés du corps et du sang* de Jésus-Christ, immolé 
pour les péchés des hommes, il réserva son adoration pour 
Dieu seul. Il nia la primatie de saint Pierre, l'efficacité des 
prières pour les morts, et n'admit pas d'autre purg'atoire que 
le sang versé sur la croix. Le cardinal Alexandrin, Michaele 
Ghislieri, bientôt si célèbre sous le nom de Pie V, siégeait, en 
qualité de légat, sur le banc des juges. Il apostropha plusieurs 
fois l'accusé avec une hauteur méprisante, et n'en obtint que 
cette fière réponse : « Vous êtes de la race de Caïphe et des 
pharisiens, vous qui ne songez qu'à persécuter Jésus-Christ 
dans ses membres ! » Sommé de se rétracter, il s'y refusa. 
Malgré cette ferme attitude, Spinola devait aussi éprouver un 
moment de faiblesse dans les ténèbres du cachot oii on le lais- 
sait pourrir vivant. Mais il recouvra bientôt son ancienne éner- 
gie, et se déclara prêt à mourir pour la confession qu'il avait 
présentée à ses juges. Ceux-ci hésitèrent entre le genre de sup- 
plice usité pour les cas d'hérésie, et une peine plus sévère, 
celle du feu. Le 19 août 1567, Spinola entendit prononcer sa 
sentence : il était condamné à être noyé comme hérétique. 
« Je ne suis point un hérétique, dit-il, mais un fidèle servi- 
teur de Jésus-Christ. — Tu mens! » s'écria le cardinal Alexan- 
drin. L'exécution de la sentence fut cependant ajournée. Ce 
ne fut que le 31 janvier suivant que Spinola fut conduit à San- 
Pietro di Castello, résidence du patriarche, pour être solen- 
nellement dégradé : il était prêtre. La nuit suivante, il périt 
au lieu accoutumé, « cependant qu'il louait et bénissait Dieu 
d'une constance admirable. » 

Combien de fois se renouvelèrent ces nocturnes exécutions 



l.ES MARTYRS. 465 

de disciples de l'Evangile, qui n'eurent pour témoins que 
l'ombre et les flots, complices muets des fureurs de l'homme? 
Nul ne le sait. L'annaliste des martyrs qui va partout re- 
cueillant les faits, et composant sa gerbe de touchants sou- 
venirs [Flos martyrum!)^ avoue n'avoir connu que la moindre 
partie des victimes de l'intolérance vénitienne, en ces années 
néfastes où la seigneurie parut abdiquer sans retour ses meil- 
leures traditions. Quel fut le sort de Fra-Galateo, si long- 
temps détenu dans la prison de Saint-Marc? Que devint Bal- 
dassare Altieri, le fidèle correspondant de Mélanclithon? On 
l'ignore. Un seul nom surnage encore pour nous sur ce gouffre 
de l'oubli, qui semble plus cruel que celui de la mort. Fra- 
Baldo Lupetino était un religieux franciscain, aussi pieux que 
savant, provincial de son ordre. Pendant de longues années, 
il avait prêché l'Evangile en langue vulgaire aux popula- 
tions de ristrie. Il exposa même la doctrine du salut dans 
des conférences publiques qui eurent un grand retentisse- 
ment. C'était un hotliérien! L'inquisiteur et le nonce Délia 
Casa, que nous avons tant de fois rencontré dans nos récits, 
le firent enfermer dans une étroite prison. Il y passa vingt 
ans, continuant son fidèle témoignage, et rendant, comme 
Paul, ses liens honorables dans le monde entier. Les princes 
protestants d'Allemagne sollicitèrent vainement sa délivrance. 
Il ne devait la trouver que dans le sacrifice qui couronna di- 
gnement son apostolat. Le nonce et le pape (saint Pie V !) 
demandaient qu'il pérît par le feu. La seigneurie leur refusa 
cette satisfaction. Il ne sortit de son cachot que pour finir 
dans les flots, où l'avaient précédé tant d'autres victimes (1) ! 

Trois siècles sont écoulés depuis les tragiques événements 
dont je viens de tracer le tableau, et les vicissitudes de Venise 
survivant à sa grandeur, et ne se réveillant à la voix de Paolo 
Sarpi, l'éloquent historien du concile de Trente, que pour re- 

(1) Ces détails inconnus de Crespin sont empruntés à un ouvrage fort rare de 
Malhias Flach Illyricus, l'auteur du Catalogus testium veritafis, neveu, de Baldo 
Lupetino. Voir Maccree^ Réforme en Italie, p. 263 et 264. 

xix-xx. — 30 



466 LA RÉFORME A VENISE. 

tomber dans sa létharg-ie, et entrer dans une longue période 
de décadence qui ne semble pas même terminée avec les 
jours de sa servitude, révèlent assez les fruits de l'intolérance 
qui là, comme ailleurs, n'a semé que la ruine. La vieille reine 
de l'Adriatique, aujourd'hui si déchue, la patrie de Manin 
qui s'est honorée dans l'épreuve d'un long* siège, juste orgueil 
de ses fils, verra-t-elle se lever de meilleurs jours pour eux 
sous les auspices de la liberté? Nul n'a plus besoin de le 
croire que le voyageur ému des mélancoliques évocations du 
passé, qui va de Saint-Marc au Rialto, ou se laisse bercer le 
long du Oanal Grande entre deux lignes de palais qui res- 
semblent à des tombeaux. Au sortir de Venise, sur la route 
du Lido, il se retrace sans peine les funèbres tragédies dont la 
mer garde le secret. Ou si, le soir, dans quelque ruelle écartée, 
il entend tout à coup Thymne d'une évangélique congTéga- 
tion, reiiaissant pour ainsi dire de ses ruines, il relie sans ef- 
fort ces pieuses mélodies aux martyres igmorés du XVP siècle. 
Ainsi se renoue, dans les péripéties de l'histoire, la chaîne 
des temps que l'on a pu croire brisée. Ainsi se réalise un 
prog'rès d'autant plus sûr qu'il a corité plus de larmes. L'into- 
lérance, trop longtemps victorieuse, à Venise comme à Rome 
ou à Madrid, n'a pu. cependant achever son œuvre délétère. 
Elle doit à son tour s'avouer vaincue. Ames d'Algieri, de 
Spinola, de Baldo Lupetino, et de tant d'autres confesseurs, 
obscurs ou illustres, votre témoignage n'est pas perdu! votre 
sacrifice ne fut point inutile ! 

Jules Bonnet. 



NOTICE 

SUR 

LOUISE DE GOLLIGNY, PRINCESSE D'ORANGE 

ET SUR SA CORRESPONDANCE 

AVEC 

CHARLOTÏE-BRABANTINE DE NASSAU 

Modique débris d^ine correspondance intime eniretenue pendant 
vingt-trois ans (1598-1(550), les soixante-huit lettres qui suivent n'en 
sont pas moins un des plus beaux fleurons du chartrier de M. le 
duc de la Trémoille. Leur découverte est récente, et trois seule- 
ment ont été imprimées. Elles doivent attirer l'attention sur leur 
auteur, aussi recommandable par l'esprit et le caractère que par la 
naissance et le rang, sa vie n'ayant élé, d'ailleurs, « qu'un tissu 
d'afflictions continuelles, capables de faire succomber toute autre 
âme moins résignée aux volontés du ciel que !a sienne (1). » 

En attendant que la fille de l'amiral de Colligny (2), la veuve de 
Téîigny et de Guillaume le Taciturne, soit l'objet d'une notice et 
d'une étude spéciales, com.me l'ont été plusieurs grandes dames pro- 
testantes des seizième et dix-septième siècles (3), nous allons rap- 
peler, d'après divers auteurs et documents contemporains, les prin- 
cipaux faits relatifs aux quarante-trois premières années de son 
existence, c'est-à-dire jusqu'au moment où elle se dépeint elle- 
même dans ses lettres à la plus chérie de ses belles-filles. 

La princesse d'Orange, née le 28 septembre '1555, était le qua- 
trième des huit enfants du grand-amiral de France, Gaspard comte 
de Colligny, seigneur de Châtillon-sur-Loing, et de sa première 
femme, Charlotte de Laval. Quand celle-ci mourut, Louise venait 

(1) Aiibéry du Maurier, Mémoires pour servir à rhistoire de Hollande, 
pag'iî 182. 

(2) Je rétablis l'orthographe de ce nom d'après la signature de l'amiral et de 
sa fille. 

(:^) Notamment Charlotte de Bourbon-Montpensicr, par M. Jules Bonnet, dont 
on attend Renée de France; Jaqueline d'Entremonls et Eléonore de Roye, par 
M. le comte de Laborde; Madame de Mornay, par M. Guizot; la comtesse de 
Derby, par M. Gustave iMasson, etc., etc. 



4G8 NOTICE SL-R LOUISE DE COLLIG?>Y, 

d'atteindre sa treizième année. Les leçons et les exemples du foyer 
domestique avaient néanmoins répondu si complètement aux vœux 
de Famiral que, dans son testament olographe (5 juin 1569), il lui 
parlait en ces termes : a Suivant les propos que j'ai tenus à ma fille 
aînée, je lui conseille, pour les raisons que je lui ai dites à 
elle-même, d'épouser M. de Téligny, pour les bonnes conditions et 
autres bonnes parties et rares que j'ai trouvées en lui. Et si elle le 
fait, je l'estimerai bien heureuse; mais en ce fait, je ne veux user 
ni d'autorité, ni de commandement de père : seulement je l'avertis 
que, l'aimant comme elle a bien pu connoître que je l'aime, je lui 
donne ce conseil pour ce que je pense que ce sera son bien et con- 
tentement, ce que l'on doit plutôt chercher en telles choses que les 
grands biens et richesses (i). » 

Beauté, courage, esprit, famille, tout recommandait, du reste, à 
la jolie Louise un choix loué sans réserve, à la cour comme dans 
tout le parti protestant. A La Rochelle, le 26 mai 4574, et sous les 
yeux de l'amiral, qui venait lui-même de s'y remarier avec la veuve 
du comte du Bouchage (Jacqueline de Montbel, comtesse d'Entre- 
monts), les deux jeunes gens furent unis en présence de Jeanne 
d'Albret, de son fils, depuis Henri IV, des princes de Condé et de 
Marsillac, de la Noue Bras de Fer et de Louis de Nassau. L'année 
suivante, au mois d'août, le peu de distance qu'il y avait de Châ- 
tillon-sur-Loing à Paris, et le désir d'assister aux fêtes annoncées 
pour le mariage du jeune roi de Navarre avec Marguerite de Valois, 
sœur de Charles IX, amenèrent Louise de Colligny à la cour, avec 
son mari et son père. 

Encore sous le charme des danses, festins et tournois auxquels 
son âge la conviait, elle fut témoin, le vendredi 22, de l'attentat 
commis sur l'amiral. Dans la nuit du 24, elle vit (2) périr le hé- 
ros du protestantisme et Téligny, son digne gendre, sous les pre- 
miers coups des assassins de la Saint-Barthélemy. Arrachée au 
massacre par des amis dévoués, elle put rejoindre à Ghâtillon sa 

(1) Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme, vo\. I, page 266. 

(2) Aubéry du Maurier (page 179) dit que Madame de Téligny apprit ce dé- 
sastre en Bourgogne, confondant Châtillon-sui*-Seine avec Châldlon-sur-Loing, 
qui faisait partie de l'ancien Câlinais. — M. Jules Bonnet {Bul/etin de la So- 
ciété de l'Histoire du Protestantisme, vol. I, page 368) a corrigé cette erreur 
géographique; mais pour ce qui concerne le lieu où se trouvait alors Louise de 
Coligny, nous ne croyons pas que le témoignage de Du Maurier, imprimant, un 
siècle et demi plus tard, un résumé du manuscrit de son père, puisse l'emporter 
sur celui du très-exact et très-minutieux historien des princes d'Orange. Il ré- 
sulte évidemment du passage de Joseph de la Pise, cité plus loin, page 472, que 
la princesse sa contemporaine, qu'il avait connue et dont il parle longuement, 
était à Paris lors du massacre de son premier mari et de son père. 



PRINCESSE d'orange. 



469 



belle-mère, qu'y avait retenu une grossesse avancée. Quelques 
jours après, les malheureuses femmes et deux tils de Famiral par- 
taient pour chercher un refuge en Suisse. Us n'échappèrent pas 
sans de grandes difficultés aux périls de ce long et triste voyage. 

Tandis que sa belle-mère cédait au funeste désir de rentrer en Sa- 
voie, son pays natal. Madame de Téligny et MM. de Châtillon et 
d'Andelot étaient accueillis à Berne avec le plus touchant intérêt. 
Neuf ou dix mois plus tard, elle alla les rejoindre à Bâle, où les 
avait attirés la présence du jeune comte de Laval, leur cousin, et 
de sa famille. La première lettre connue de Louise de Golligny est 
datée de cette ville, le 10 juin 1573. La jeune veuve, qui n'avait 
pas encore dix-huit ans, y remercie les magnifiques seigneurs 
avoyer et conseil de Berne de leurs bienfaits et du soin qu'ils ont 
pris de la faire accompagner par un des leurs à sa nouvelle rési- 
dence. Elle leur écrivit encore le 25 août suivant, afm de demander 
la continuation de leur amitié en faveur de ceux qui ont appartenu 
à l'amiral, et surtout pour les prier de solliciter la délivrance de sa 
belle-mère, prisonnière à Turin. 

Combien de temps Madame de Téligny et ses frères séjournè- 
rent-ils à Bâle, dont les habitants leur témoignaient autant de bonté 
que de courtoisie? On ne l'apprendra qu'en recourant aux archives 
de la ville hospitalière oii florissait alors la plus docte et noble co- 
lonie du protestantisme français. Le genre de vie et les préoccupa- 
tions de Louise de Golligny sont du reste très-positivement indiqués 
par le passage suivant de Brantôme, écrit une vingtaine d'années 
plus tard : « Cas étrange, en ce pays barbare et rude, [la princesse 
d'Orange] prit telle grâce et telle habitude si vertueuse, qu'étant en 
France de retour, elle se rendit admirable par ses vertus et bonnes 
grâces, et donna au monde occasion de s'ébahir et de dire, pour 
l'amour d'elle, que les pays durs, agrestes et barbares rendent 
quelquefois les dames aussi accomplies et gentilles que les autres 
pays doux, courtois et bons. Non que je veuille dire que le pays de 
Bâle soit tel, car il produit force personnes et choses bonnes, mais 
non pas les femmes si avenantes, cointes et agréables comme les 
autres pays. Mais on dira bien aussi que ladite princesse avoit pris 
habitude en France, et coutumièrement retient-on mieux les pre- 
mières et plus jeunes impressions. » 

Lors de son mariage, Louise de CoUigny reçut en dot 3,000 livres 
de rente dont le capital, 50,000 livres, fut en partie acquitté par 
l'attribution du domaine de la Mothe de Château-Renard, en Gâti- 
nais. Pareil douaire lui avait été donné par Téligny, et assigné par- 



470 NOTICE SUR LOUISE DE COLLIGNY, 

tiellement sur sa terre de Lierville^ en Beauce. La mort do son 
mari, sans qu'ils eussent eu d'enfant, l'en rendit propriétaire. 
Quand après un nouveau séjour à Berne, et probablenjent en pas- 
sant par Genève, elle rentra en France vers la promulgation de l'é- 
dit accordé par Henri III aux réformés (à Poitiers, en 4577), elle 
se retira sans doute dans Tune de ses deux seigneuries. La pre- 
mière était voisine de Ghâtillon*sur-Loing, apanage de son frère 
aîné, dont elle signa le contrat de mariage le 21 mai 1581. De la 
seconde, elle n'avait qu'une courte distance à franchir pour gagner 
les châteaux des bords de la Loire, séjour ordinaire du roi. Dans 
un moment où les idées de tolérance paraissaient devoir rem|>or- 
ter, la présence de Louise de Golligny à la cour était justifiée par les 
démarches que ses frères et elle avaient commencées, dès le 11 avril 
1575, afin d'obtenir la cassation de l'épouvantable arrêt rendu 
parle Parlement de Paris, le 27 septembre 1572, contre la mé- 
moire de l'amiral leur père. Elle trouvait d'ailleurs réunis autour 
de Henri lîl la plupart de ses amies d'enfance et beaucoup de pa- 
rents très-proches, entre autres les nombreux fils et filles, gendres, 
brus et petits-enfants de son grand-oncle le connétable Anne de 
Montmorency. 

« Madame de Téligny ayant, dit Du Maurier, vécu en son veu- 
vage avec une conduite admirée de tout le monde, » venait d'at- 
teindre sa vingt-huitième année, lorsqu'elle fut recherchée par un 
prince pour lequel sa dot la plus précieuse était la connaissance 
de ses vertus, et le nom célèbre de son père l'amiral. 

On sait que Gmllaume de Nassau, surnommé le Taciturne, fut 
frappé à la tête, le 8 mars 1582, par la balle de l'assassin Jaureguy. 
Au moment où des soins aussi dévoués qu'habiles étaient parvenus 
à sauver les jours du libérateur des Provinces-Unies, la douce et 
pieuse Charlotte de Bourbon-Montpensier, sa troisième femme (1), 
succombait aux angoisses et aux fatigues causées par cette catas- 
trophe. Elle ne lui avait donné que des filles, au nombre de six. 
Des deux précédents mariages étaient nés trois filles et seuleiïient 
deux fils. L'aîné, Philippe-Guillaume, enlevé par le duc d'Albe de 
l'université de Louvain, le 13 février 1568, restait toujours prison- 
nier du roi qui avait fait assassiner son père. Maurice de Nassau 
était donc pour l'assister, ou plutôt lui succéder dans son œuvre 
glorieuse) le seul espoir des Provinces-Unies. Le prince d'Orange 

(1) Voyez 'Nouveaux Récits du XVP siècle, par M. Jules Bonnet, page 2'3S, et 
J.-L. MoUey, Re'oolution des Pay^s-Bas, vol.. IV, page 362. 



paiNciïssE d'orange. 471 

était à peine âgé de cinquante ans. Sa force, sa belle mine n'avaient 
pas été sensii)lenient altérées par les fatigues du canap et du cabi- 
net. En le sollicitant de prendre une nouvelle compagne des rudes 
et cruelles épreuves auxquelles sa vie était vouée^ ses concitoyens 
espéraient surtout voir naître un autre fils à leurlibérateur, et d'une 
mère allemande. Cependant Guillaume, détourné par le souvenir 
d'Anne de Saxe, sa seconde femme, de se remarier dans ce pays, 
choisit encore une Française, malgré les injustes soupçons de ses 
concitoyens, — augmentés par la funeste et perfide surprise d'An- 
vers (17 janvier 1583), — qu'il voulait livrer les Pays-Bas à îa 
France. 

Ses démarches auprès de Madame de Téligny, appuyées par 
Henri îll,par la maison de Bourbon et par les principaux seigneurs 
protestants, çont agréées. Conduite par mer en Zélande, Louise de 
Colligny débarque le 8 avril 4583 à Flessingue, d'où elle remonte 
l'Escaut jusqu'à Anvers, accouipagnée d'un grand nombre de ses 
compatriotes qui s'étaient portés à sa rencontre. Le contrat de ma- 
riage, signé le 12 au palais du prince d'Orange, eut pour témoins 
le bourgmestre, un échevin et le greffier de la ville, M. de Waufin, 
gentilhomme des Pays-Bas, la comtesse de Schwartzbourg, sœur da 
prince, Guy-Paul de Colligny, comte de Laval, Antoine de Cormont, 
gentilhomme champenois, et Marie de Juré, seconde femme de l'il- 
lustre la Noue Bras de Fer, alors prisonnier des Espagnols au châ- 
teau de Limbourg. Louise de Colligny y fit porter que son avoir, 
tant en deniers que vaisselle d'argent, se montait à C0,700 livres. 
Pour douaire, Guillaume lui assigna une rente de 8,000 livres, la 
jouissance des châteaux de Berg-op-Zoom et de Grave, plus une 
maison dont la situation n'est pas précisée. Le mariage fut célébré 
le même jour, dans la chapelle du château. 

L'aimable physionomie, la bienveillance et la piété de îa nouvelle 
princesse ne pouvaient manquer d'être appréciées au milieu d'une 
population où ces qualités faisaient chérir Guillaume, auquel le 
surnom de Taciturne n'avait pas été donné à cause d'un caractère 
soucieux et d'un visage morose, mais par suite de son habileté à se 
tenir en garde contre ceux qu'il savait ses ennemis, à leur cacher 
ses desseins et à pénétrer les leurs. Attirée vers Louise de Colligny 
par l'aspect du bonheur qu'elle ramenait dans la maison de son 
mari, l'afi'eclion générale ne put toutefois l'emporter sur le préjugé 
existant à Anvers contre son origine. Ces témoignages de défiance 
contribuèrent à éloigner Guillaume de la Flandre. Le 22 juillet 1583, 
il partit pour la Hohande et vint se fixer à Delft. La princesse y fut 



472 NOTICE SUR LOUISE DE COLLIGKV, 

d'autant mieux accueillie qu'elle arriva enceinte; et le 28 février 
suivant, mit au monde un beau fils auquel Frédéric, roi de Dane- 
mark, et Henri, roi de Navarre (1), donnèrent leurs noms. 

Cependant la joie causée par cette naissance fut de courte durée. 
Dès le 10 juillet 1584, le pistolet d'un nouveau meurtrier (Baltha- 
zar Gérard) envoyé par Philippe II, frappe le prince d'Orange et le 
renverse expirant dans les bras de sa malheureuse femme, qui 
semble destinée à. voir périr de mort violente ceux qui lui sont les 
plus chers. « Quasi mourante en l'excès de sa douleur, dit Joseph 
de la Pise (2), elle invoque Dieu qui la fortifie, adresse sa prière au 
Tout-Puissant, et à voix gémissante, à cœur ardent, les yeux et les 
mains élevés au ciel : « Mon Dieu^ dit-elle, donne-moi le don de la 
« patience, et de souffrir selon ta volonté la mort de mon père et de 
a mes deux maris, tous trois assassinés devant mes yeux! » 

A cette nouvelle, un immense deuil se répand dans les Provinces- 
Unies, ainsi que chez leurs alliés catholiques et protestants. Les 
cours d'Espagne et de Rome déploient seules la cruelle joie qu'elles 
avaient déjà éprouvée en apprenant la Saint-Barlhélemy et le meur- 
tre de l'amiral. Des mesures prudentes et énergiques sont immé- 
diatement prises par les Etats généraux pour que les résultats obte- 
nus par le prince d'Orange ne soient pas détruits. Excepté à l'égard 
de Maurice de Nassau, aujourd'hui leur unique espoir, et qui com- 
mence déjà à marcher sur les traces de son père, ils montrent une 
apathie et une avarice aggravées par l'absence de la personne natu- 
rellement appelée à protég'jr la veuve et les jeunes orphelins. 

Jean de Nassau, puîné et aujourd'hui le seul existant des frères 
de Guillaume le Taciturne, avait eu en partage les biens de sa fa- 
mille situés en Allemagne. Après avoir bravement secondé le prince 
d'Orange, et contribué à la réunion du pays d'Utrecht aux Pro- 
vinces-Unies, il abandonna, en 1580, leur service et même leur sé- 
jour, ne pouvant plus surmonter les misères et les dégoûts qu'on lui 
faisait éprouver comme stathouder de Gueldre. Par les extraits sui- 
vants des lettres que Louise de Colligny lui adressa à Dillem- 
bourg (3), on verra quelles furent les conséquences de cet éloigne- 
ment pour sa belle-sœur et ses plus jeunes neveu et nièces. 

(1) Il avait écrit au prince d'Orange, le 29 juillet 1583 : « Mon cousin, j'ai été 
bien aise d'avoir entendu de vos nouvelles par le S"" de Vauffîn, nommément du 
bon accomplissement de votre mariage. Je prie Dieu qu'il le comble de l'heur et 
prospérité que pouvez désirer, comme par sa grâce il lui a plu de si loin rassem- 
bler vos vertus ensemble... Je m'assure aussi qu'il en tirera du fruit pour ses 
églises... » 

(2) Histoire d'Orange, page 546. 

(3) Après son mariage, elle lui avait écrit : « Me sentant tant honorée de Dieu 



PRINCESSE d'orange. 



473 



« De Delft, 26 juillet 1584. — Mons»- mon frère (1), j'ai senti si 
avant et sens encore raniiclion qu'il a plu à Dieu m'envoyer^ que 
j'ai oublié tout devoir vers mes parents et bons amis, ne me don- 
nant la tristesse aucune relâche ni loisir de penser à autre chose 
quelconque. Je vous prie donc. . . de m'excuser si, jusques à présent, 
je ne vous ai écrit aucunes lettres..., et vous supplie de rechef que 
ce mien défaut n'empêche la continuation de la bonne amitié que 
je sais qu'il vous a plu. de me porter, pour l'amour de feu Monsei- 
gneur. Et comme maintenant cette pauvre famille, tant moi que 
tous les enfants, n'avons en ce monde autre père que vous, aussi 
je vous prie bien humblement de nous vouloir, en nos affaires, 
montrer votre affection paternelle... » 

G De Delft, 28 octobre 1584. — Mons^' mon frère, j'ai eu grande 
occasion de vous remercier... de ce qu'il vous plut donner charge 
dernièrement à vos conseillers, venant par deçà, d'avertir les con- 
seillers de feu Monseigneur que votre avis étoit que l'on me fît jouir 
de mes conventions matrimoniales, et principalement de mon 
douaire. Mais combien que j'aie sollicité de tout mon pouvoir ceux 
qui ont été ordonnés pour la conduite des affaires de la maison, si 
est-ce que jusques à présent je n'en ai pu obtenir aucune réponse. 
Je fais ce que je puis pour me maintenir avec la dignité de la 
maison en laquelle j'ai eu cet honneur d'être alliée, et le ferai encore 
tant qu'il sera en ma puissance, tant pour mon regard que [celui] 
des petits enfants que j'ai retirés près de moi. Suivant quoi, com- 
bien que c'est avec grands frais, même pour la longueur du chemin, 
j'ai retiré de France quelques moyens, sans lesquels il m'eût été dui 
tout impossible de soutenir une telle dépense que celle qu'il me 
faut faire; mais iceux moyens venant à me faillir, si je ne puis 
avoir autre provision de deçà, je vous supplie bien humblement, 
Monsr mon frère, de m'excuser si je suis contrainte d'obéir à la 
nécessité, qui sera plus forte que ma volonté, qui a été et est encore 
de demeurer en ces pays, si Dieu m'en fait la grâce, et d'y élever 
mon fils... Si votre commodité ne permet de vous trouver par deçà, 

que d'avoir mis au cœur de Monseigneur le prince de me prendre pour sa com- 
pagne, j'ai reconnu n'être des moindres faveurs qu'il lui a plu de me faire de 
m'avoir alliée à tant de seigneurs de grande qualité, et principalement qui ont 
la crainte de Dieu, entre lesquels, Monsieur, comme vous tenez le premier rang, 
aussi je me liens la première en volonté de vous faire bien humble service. » 

(1) Ces lettres de la princesse d'Orange au comte Jean de Nassau ont été pu- 
bliées par M. Groën Van Prinsterer dans les Archives et Correspondance de la 
maison d'Orange-Nassau. 



474 NOTICE SUR LOUISE DE COLLIGNÏ, 

OÙ néanmoins sans votre présence je ne prévois que confusion gé- 
nérale, au moins qu'il vous plaise écrire auxdits commissaires 
l^ordre que vous entendez qui soit suivi pour ce regard, et leur 
ordonner, s'il vous plaît, bien expressément de le faire, d'autant 
que leur principale réponse est qu'ils n'ont pas puissance de ce 
faire. » 

« De Lcyde, 49 décembre 1584. — Nous sommes extrêmement en 
peine pour n'avoir rien entendu de votre part, depuis qu'il vous plut 
envoyer de deçà deux de vos conseillers. Cependant, Mons^" mon 
frère, les affaires de cette désolée maison sont en si piteux état que 
si, par votre prudence et bon conseil, il n'y est bientôt pourvu^ j'y 
prévois une bien grande confusion... 

« Je suis tenue et obligée de désirer voir qu'il y soit mis un bon 
ordre, pour le général de la maison; mais pour mon particulier, la 
nécessité me presse de telle façon que, comme je vous ai mandé, 
Monsr mon frère, par une autre de mes lettres, la nécessité, à la 
iongue, forceroit ma volonté pour me retirer en lieu oùj'aurois 
plus de commodité que je n'ai ici : car il y a un mois que je suis 
avec quaire de mes belles-tilles, mon fils et moi, avec un grand 
train, sans que les eni'ans ni moi ayons reçu un seul denier de la 
maison, et sommes tous remis à quand il vous aura plu mettre 
ordre aux affaires de la maison. 

c( Nous sommes venues, vos dites nièces, votre petit neveu et 
moi, en cette ville de Leyde, où j'ai désiré de venir pour m'ôier du 
lieu où j^ai reçu ma perte, bien qu'en tous lieux je porte mon afflic- 
tion et la porterai toute ma vie, le changement de demeure ne 
pouvant y apporter de diminution. » 

« De Middelbourg, 28 avril 1589. — Vos petites nièces et mon 
fils, voire petit-neveu, se portent bien... J'espère que Dieu me 
conservera ce gage, que j'ai si cher, de Monseigneur son père : c'esf. 
toute ma consolation et mon unique plaisir... Cette maison... est 
réduite maintenant à tel point que je ne sais plus comment les 
enfants et moi avons moyen de nous entretenir selon l'honneur de 
la maison. » 

Nous ignorons à quelle date cessa la misérable condition si 
franchement exposée par les lettres de la princesse d'Orange. 
Toujours est-il que, pendant cinq années au moins, à défaut du 
payement de son douaire et des pensions allouées par les Etats de 



PRINCESSE d'oRANGIÎ. ,475 

plusieurs provinces aux dernières fiHcs de Guiiiaume, ce fut sur 
les modiques revenus et capitaux formant sa fortune personnelle, 
que vécut Louise de GoUigny, et qu'elle fit vivre son fils et quatre 
de ses belles fiiles. Ces dernières, issues du mariage du prince d'O- 
range avec Charlotte de Bourbon-Montpensier, étaient : Louise- 
Julienne, née le 31 mars 4 576; Elisabeth, née le mars de 
l'année suivante; Gharîotte-Brabantine, née le 27 septembre 1580, 
et Amélie, née le 9 décembre 158î. 

Quoique Louise de Golligny n'y soit pas nommée et que les pres- 
criptions n'en aient été suivies, avec raison il nous semble, que 
pour Gaiherine et Flandrine de Nassau, il n'est pas hors de propos 
de citer ici un fragment de la belle lettre (1) écrite par Elisabelh, reine 
d'Angleterre, le 17 octobre 1584-, au duc de Montpensier, en faveur 
de six orphelines dont il était le grand-père. 

a Monsieur mon cousin, comme le feu prince d'Orange, pré- 
voyant le danger imminent auquel il étoit toujours sujet, par les 
secrètes menées et embûches que lui tendoient ses ennemis, nous 
eut, de son vivant, bien instamment prié d'avoir ses filles pour re- 
commandées et de les prendre en notre proteciion, s'il lui advenoit 
de les laisser sans père, se reposant, comme à bon droit il pouvoit 
faire, sur la faveur et affection que lui avons de tout temps portée, 
nous avons avisé, après cet infortuné accident de la mort dudit 
prince, de faire bailler l'aînée [Louise-Julienne], à Madame la prin- 
cesse de Navarre Bierne (2), sa parente comme savez, où elle ne 
peut faillir d'être bien et vertueusement nourrie, et de mander 
quérir la seconde [Elisabeth], qui est notre filleule, pour la tenir ici 
près de nous; ayant ci-devant recommandé celle d'après, qui se 
nomme Brabantine, à madame la duchesse de Bouillon, votre sœur, 
pour être nourrie près de mademoiselle de Bouillon, sa fille (3), les 
deux autres étant déjà accordées, l'une nommée Amelyne, à TEIec- 
trice-Palatine, et l'autre nommée Katerine, à la comtesse de 
Schwartzbourg, leurs marraines. Et quant à l'autre, Flandrine, 
que la dame du Paraclet (4) avoit déjà auprès de soi du vivant du 
père, nous la lui avons de longtemps bien expressément recom- 
mandée...» 

(1) ; Imprimée par Groën Van Prinsterer, 

(2) Oa Béarnaise, surnom de Catherine de Bourbon, fille de Jeanne d'Albret. 
(3j Qui fut la première femme du vicomte de Turenne, et lui transmit le duché 

de Bouillon. 

(4) Jeanne de Bourbon-Montpensier, sœur de Charlotte, qui passa de l'abbaye 
du Paraclet à celle de Jouarre. 



476 



NOTICE SUR LOUISE DE COLLIGNY, 



En restant réunies comme elles Tavaient été du vivant de leur 
père, sous la direction affectueuse et dévouée de Tune des femmes 
les plus accomplies de son siècle, les quatre premières sœurs, moins 
par l'habitude que par Téducation, contractèrent une intimité qui 
dura toute leur vie et est encore attestée par un grand nombre de 
leurs lettres. L^aînée, Louise-Julienne, dix-huit ans après l'anni- 
versaire du mariage de sa mère, épousa, le 14 juin 1593, son pa- 
rent Frédéric de Bavière, électeur-palatin; et afin de diminuer les 
charges de la princesse d'Orange, elle emmena sa plus jeune sœur 
à Heidelberg, l'y gardant jusqu'à son mariage avec le duc de 
Landsberg. Dorénavant, les soins maternels de la princesse d'Orange 
ne sont plus partagés qu'entre Elisabeth et Charlotte, outre son fils 
c( qui venoit d^échapper à la main meurtrière d'un prêtre renié » (1). 

Tandis que Henri de Nassau commençait ses études à Leyde, 
sous la direction du célèbre Scaliger et d'après le plan dressé par 
Du Plessis-Mornay, pour l'instruction de son fils unique, Louise de 
Colligny put enfin réaliser le projet de revoir, après plus de dix ans, 
sa France chérie. Elle était encore à Middelbourg le 8 juin 1594, 
date d'une lettre qu'elle écrivit aux Etats de Bretagne, mais ne tarda 
guère à s'embarquer. Madame de Rohan (Catherine de Parlhenay), 
écrivait en effet à Madame deMornay, de Paris, le 30 juillet suivant : 
« Mnie la princesse d'Orange est en cette ville. On se persuade qu'elle 
et moi désobéissons aux édits, encore que nous n'y pensions pas, 
et parle-t-on de nous assommer. » A tous les siècles de notre his- 
toire, le peuple de Paris s'est montré le docile et sauvage instrument 
des meneurs les plus fanatiques et les plus cruels, soit en religion, 
soit en politique. Le fait suivant, rapporté par le Journal de l'Estoile, 
se passa au Louvre, le 18 septembre de la même année : « Madame 
la princesse d'Orange ayant troUvé dans la chambre de Madame, 
sœur du Roi, la duchesse de Montpensier, en sortit aussitôt, disant 
tout haut qu'il ne lui étoit pas possible de voir de bon œil pas un 
de ceux ou de celles qui avoient été cause de la mort du feu roi 
(Henri HI), parce qu'elle étoit Françoise et aimoit les François. » 

Ces actes de zélée huguenote ne nuisirent en rien à l'accueil que 
Louise de Colligny reçut de Henri IV, nouveau converti, et de la 
plupart^ des familles chez lesquelles, à défaut de cour, le grand 
monde se réunissait. Elle était heureuse d'y produire les deux jeunes 
princesses dont le maintien et l'esprit prouvaient la bonté des en- 
seignements qu'elles avaient reçus et le fruit qu'elles en avaient 

(l) Joseph de la Pise, Histoire d'Orange, page 813. 



PRINCESSE D'oUANGIi:. 



477 



tiré. Charlotte, encore petite et grêle, ne paraissait pas avoir ses 
quatorze ans; mais Elisabeth, la filleule de la reine d'Angleterre, 
se voyait déjà l'objet d'hommages dûs à sa gentillesse non moins 
qu'au renom de son père et à la parenté de la maison royale. Elle 
fut surtout remarquée par un des seigneurs les plus influents et les 
plus riches, Henri de la Tour, duc de Bouillon, veuf depuis qua- 
tre ou cinq mois d'une cousine germaine de mesdemoiselles de 
Nassau. 

A peine la princesse d'Orange et ses filles étaient-elles de retour 
en Hollande, qu'elles virent arriver l'ambassade chargée, avec la re- 
commandation de Henri IV, de demander la main d'Elisabeth. Le 
mariage eut lieu à La Haye, le 15 avril 1595, avec autant de pompe 
que de joie de la part de la population; et environ un mois après, 
la jeune duchesse repassa encore la mer, conduite en son ménage 
par la princesse d'Orange et par sa chère Brabantine. 

Les charmantes lettres qu'elle adressa à celle-ci, après leur sé- 
paration (1), donnent des détails sur ce second voyage, duquel 
Charlotte et sa belle-mère étaient revenues en Hollande au com- 
mencement d'aoijt 1596, et sur les amitiés des deux sœurs à la cour, 
ainsi que sur leur éducation, leur instruction et leur caractère. Dans 
celle du 7 juillet, la jeune femme adresse à sa cadette maintes 
questions sur les amoureux qui s'empressaient autour d'elle. Une 
croissance et un développement inespérés lui ont alors valu, de la 
part de son frère aîné, Maurice de Nassau, le surnom de la Belle Bra- 
bant. Déjà plusieurs princes d'Allemagne se sont présentés; mais le 
désir de se rapprocher de l'Electrice-Palatine n'a pu l'emporter sur 
les conseils de la princesse d'Orange et de la duchesse de Bouillon. 
Elle peut d'ailleurs choisir entre les chefs de deux maisons illustres 
et puissantes. A Henri, vicomte de Rohan, qui avait à peine une an- 
née de plus qu'elle, Charlotte-Brabantine préféra Claude de la Tré- 
moille, duc de Thouars, âgé de trente-deux ans, et cousin germain 
de son beau-frère le duc de Bouillon. Aussi spirituel que brave et 
zélé protestant, il était d'ailleurs, par ses grands biens et comme 
oncle du prince de Condé (héritier présomptif de la couronne), le 
plus brillant parti de toute la France. 

Dans la marche suivie pour obtenir la main de la plus grande et 
la plus jolie des filles de Nassau, on ne tarda guère à reconnaître 
que M. de la Trémoille ne jouissait pas, auprès du roi, de la faveur 
due à son rang et à ses services. Après avoir contribué au triomphe 

(1) Voir Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme, vol. XV, p. 37 
et suiv. 



478 NOTICE SUR LOUISE I)E COLLIGNy, 

du Béarnais^ en combattant à ses côtés sur presque tous les champs 
de bataille, à la tête des régiments levés et entretenus à ses frais, il 
était un des seigneurs à l'égard desquels la conduite de Henri IV 
lui avait mérité, de la part des mécontents, le surnom de Ladre 
Vert. Prodigue d'or et de pensions à l'égard des anciens li- 
gueurs qui se rapprochaient de lui, le monarque était parcimo- 
nieux, avare môme, envers ceux qui venaient de verser leur sang 
et de se charger de dettes pour lui assurer le trône. L'érection du 
duché de ïhonars en pairie, pour l'arrière-petit-fils d'une cousine 
germaine de François î^^", n'ajoutait qu'un manteau d'hermine aux 
armoiries d'une famille dont le chef, la paix étant à peu près rendue 
à la France, désirait voir réduire le nombre de ses créanciers. D'ail- 
leurs, deux ans et demi s'étaient écoulés sans que les lettres-patentes 
de la pairie fussent enregistrées par le parlement. En outre, comme 
î'un des principaux chefs du parti réformé, le duc était irrité de 
voir l'ajournement indéfini des garanties promises et dues à ses co- 
religionnaires. Aussi l'abjuration de Henri IV et ses changeantes 
amours donnaient-elles un ample aliment à la causticité du genlil- 
bomme qui tenait, avant tout, à avoir une femme bien nourrie et de 
même relif/ion que lui. 

M, de la Trémoille n'en est pas moins à blâmer de n'avoir pas 
sollicité l'agréiiient de son roi, avant d'envoyer vers le comte Jean 
de Nassau et le prince Maurice, oncle eî frère de Charlotte-Braban- 
tine. ïl eut le tort de céder aux conseils du duc de Bouillon, qui se 
préparait déjà^ comme disait l'honnête Buzanval, à s'envelopper en 
un étrange labyrinthe. La demande fut, en effet, formée au nom de 
l'assemblée des Eglises protestantes, par une sorte d'affectation à 
donner au mariage un caractère politique. Quoi qu'il en fût, le mé- 
contentement de Henri IV ne se manifesta pas assez pour compro- 
mettre le succès de la démarche. Des amis sages et dévoués, entre 
autres Gaspard de Schomberg, comte de Nanteuil, provoquèrent de 
la part du duc, et appuyèrent des explications et des assurances 
auxquelles, bien que tardives, le roi, naturellement porté à la clé- 
mence, ne resta pas insensible. L'ofîense fut encore atténuée par 
l'intervention personnelle de la princesse d'Orange, préparée sans 
doute par une de ces missives intimes qu'elle échangeait souvent 
avec son ami d'enfance (i). 

De Dieppe, où elle était débarquée le 'IS janvier 1598, après une 

(1) Témoin celle que Henri IV lui écrivit, le 2 avril 1606, au sujet de la sou- 
rnission du duc de Bouillon : « Ma cousine, je dirai, comme fit César : Veni, 
vicli, vici, ou comme la chanson : Ti^ois Jours durèrent mes amours, eic, etc. » 



PRINCESSE b'oRANGE. 479 

péniblo traversée, elle arrive directement à Paris, pour présenter sa 
chère fille au prince dont les hautes qualités lui font excuser les fai- 
blesses. Doublement heureuse de l'accueil reçu par Henri de Nas- 
sau comme par sa sœur, Louise de Colligny part pour le Poitou vers 
le milieu de février. L'absence de Du Plessis-Mornay, retenu auprès 
de Henri IV pour les négociations avec le duc de Mercœur et les 
préparatifs du voyage de Bretagne, rendait impossible la célébra- 
tion du mariage à Sdumur, ainsi qu'on l'avait d'abord arrêté. D'un 
commun accord, on choisit Châtellerault, où était encore réunie l'as- 
semblée des Eglises réformées. Un logis y avait éfé préparé pour la 
princesse d'Orange, ses enfants et leur suite. Ils y arrivèrent à la fin 
du mois, en compagnie de la duchesse de F>ouillon, tandis que le 
mari de celle-ci et M. de hi Trémoilie accouraient à Tours, pour 
prier Henri IV « d'excuser le passé et d'attendre d'eux, pour l'avs- 
ïiir, toute obéissance (1); » promesses trop vite oubliées. 

Par le contrat de mariage signé le i l mars, la duchesse reçoit un 
douaire de 12,000 livres de rente, si M. de la Trémoilie meurt sans 
postérité. S'il laisse des enfants, cette somme sera réduite à 9,000 li- 
vres, mais avec usufruit de tous les biens pendant leur minorité. La 
dot de la mariée se monte, outre ses droits à la succession de son 
père, encore indivise, à 30,000 écus du chef de sa mère, dont 
20,000 promis par le duc de Montpensier, à titre de restitution au- 
tant que par amitié. Seize mille livres donnés par les Etats généraux 
des Pays-Bas; 6,000 livres et une rente de -1,000 livres, au capital 
de 14,000, par ceux de la province de Hollande, témoignent leur 
reconnaissance envers la mémoire du libérateur des Provinces- 
Unies. Il y avait encore la rente de 2.000 livres votée par les Etats 
de Brabant, lors du baptême de leur filleule. 

La cérémonie religieuse fut célébrée le soir même, puis toute îa 
compagnie s'achemina vers Thouars, où eurent lieu les véritables 
noces, c'est-à-dire les festins, danses, feux de joie et autres réjouis- 
sances. Un mois plus tard, la princesse d'Orange et Henri de Nas- 
sau, puis le duc de la Trén:ioil!e lui-même, allaient rejoindre le roi 
à Nantes, où fut rendu le mémorable édit dont la révocation, par le 
petit-nls de Henri IV, restera l'un des plus grands malheurs qu'ait 
jamais éprouvés la France. Madame de Bouillon partit elle-même 
pour Turenne à la fin d'avril. Désormais, à part quatre ou cinq 
rencontres de courte durée, il fallut recourir à la correspondance 
épistolaire pour l'entretien d'affectueuses relations, à peine traver- 

(1) Lettre de Villeroy, imprimée dans ia Correspondance de Du Plessis-Mornay, 
vol. VIlî, page 154. 



480 NOTICE SUR LOUISE DE COLLIGNY, PRINCESSE d'oRANGE. 

sées par quelques nuages dissipés promptement, et dont le résultat 
fut de mettre en relief le bon cœur ainsi que le jugement de Louise 
de Colligny. 

A partir du mariage de la duchesse de la Trémoille; et après ces 
détails peut-être un peu longs, mais indispensables pour Tintelli- 
gence de plusieurs de nos lettres les plus importantes, il ne reste 
plus que peu de mots à ajouter, la princesse d'Orange ne pouvant 
avoir de meilleur biographe qu'elle-même. Sa mort suivit de près 
la dernière de ses missives, car elle décéda au milieu de novem- 
bre 1620, à Tâge de soixante-cinq ans. Elle fut inhumée dans son 
pays natal, où elle avait tant souffert mais qu'elle avait encore plus 
aimé. 

Ses lettres, toutes olographes et sans date d'année, n'ont pu être 
classées par ordre chronologique qu'avec beaucoup de peine, et 
non sans erreurs probablement. Il a paru convenable d'y établir 
une orthographe régulière et uniforme, ainsi qu'il a été fait pour les 
citations précédentes, et d'y ajouter, entre crochets, quelques mots 
échappés à la plume ou nécessaires pour fixer le sens. Enfin des 
notes nombreuses désignent les personnages qui y sont nommés, ou 
expliquent les principaux faits indiqués sommairement. 

Outre leur intérêt historique, surtout pour le règne de Henri IV 
et pour les affaires des Provinces-Unies, alors si intimement alliées 
de la France, les lettres de Louise de Colligny sont remarquables 
par les sentiments et par le style. Ces qualités sont aujourd'hui 
reconnues à la correspondance des grandes dames protestantes 
du XVle et du XYII^ siècle. Nous ne croyons pas qu'elles y exis- 
tent nulle part à un si haut point que dans celle de la princesse 
d'Orange avec la duchesse de la Trémoille. 

Aux Roches-Baritaud, 7 septembre 1871 . 

Paul Marchegay. 



DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX 



LETTRES 

DE 

LOUISE DE GOLLIGNY, PRINCESSE D'ORANGE 

A SA BELLE-FILLE 

CHARLOTTE-BRABANTINE DE NASSAU 

DUCHESSE DE LA TRÉMOILLE 

1598-1620 
1. — B& Paris, "Ders le 4 novembre 1598. 

Chère fille, ayant eu des nouvelles de Monceaux (1) de- 
puis avoir fait partir votre laquais, j'ai estimé vous devoir 
envo^^er celui-ci, afin que M. de la Trémoille fut d'autant 
mieux éclairci, par la lettre que je lui envoie, de l'intention 
du Roi. Sa présence ici lui servira plus que chose du monde. 
Au nom de Dieu, conseillez-lui d'y venir, et en cela ayez 
plus d'égard à sa fortune qu'à votre contentement. Je sais 
bien que vous avez le courage assez mag-nanime pour en 
cela surmonter votre propre volonté. Plus tôt il sera ici et 
plus tôt il sera de retour auprès de vous. 

Monsieur votre cousin (2) s'en va dans deux jours à Rouen, 
et demain MM. le comte d'Auvergne (3) et de Nemours (4), 

(1) Château royal situé près de Meaux (Seine-et-Marne), que Henri IV 
avait donné à Gabrielle d'Estrées en lui conférant le titre de marquise 
de Monceaux. 

(2) Henri de Bourbon, duc de Montpensier, gouverneur de Nor- 
mandie. 

(3) Charles, bâtard de Valois, duc d'Angoulême, etc., etc., fils de 
Charles IX et de Marie Touche t 

(4) Henri de Savoie, duc de Nemours, 

xix-xx. — 31 



482 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ 

le Grand (5) et d'autre jeunesse vont à Monceaux, danser un 
ballet devant le Roi, qui doit, ce dit-on, venir lundi à Saint- 
Germain (6). Ma fille, soyez soigneuse que votre bon mari 
m'apporte mon argent (7), mon horloge et mes pommes de 
lit, et je serai soigneuse de faire ici tout ce que me man- 
derez pour vos coucbes. 

Bonsoir, clière fille, je suis toute à votre service. 



2. — De Paris y le 6 décembre 1598. 

C'est le pied en l'étrier pour aller à Saint- Germain que je 
vous écris ce mot, remettant par M. de Saint- Christophe (1) 
à vous écrire davantage. Nous avons donné ordre à tout 
ce qui est contenu dans votre mémoire. Je laisse ici mon 
tailleur pour faire tout ce qui est de son métier. Les tapis- 
siers assurent que ce qui est du leur sera prêt dans peu de 
jours; de façon que je crois que rien ne vous manquera au 
temps qu'en aurez à faire. Vous avez beau me dire que désirez 
que je soie à vos couches. Je vous ai mandé la seule occa- 
sion qui me retenoit, et y pouviez donner ordre, au moins 
votre bon mari; ne l'ayant pas fait, je crois qu'il n'en a 
point envie. J'en suis bien en colère contre lui, et ne lui 
écrirai point par dépit, encore que j'aie prou de sujet pour 
lui écrire, mais ma colère et mon partement soudain m'en 
empêchent. Je vais me mettre en continuelle prière pour 
vous. Puisque présente je ne vous puis rendre de service, 
absente je vous rendrai celui-là, qui est bien le meilleur de 
tous; et le cœur me dit que Dieu vous donnera un fils, 
car tout ce que je fais faire, je dis toujours : Po%r le petit^ 
sans y penser; et ne m'est jamais arrivé de dire : Pour la 
petite, 

(5) Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France. 

(6) Henri IV était à Monceaux au commencement de novembre 1598, 
et il y a une lettre de lui, datée de Saint-Germain-en-Laye le lundi 8. 

(7) Elle avait fait au duc de la Trémoille, lors de son mariage, un 
prêt dont la gêne de celui-ci retarda le remboursement. 

(1) Gentilhomme de la maison du duc de la Trémoille, et gouverneur 
de INIauléon, en Poitou, aujourd'hui Châtillon-sur-Sèvre. 



PRINCESSE d'orange. 483 
Adieu, ma clière fille, Dieu vous donne aussi lieureuse 
délivrance que la vous désire L. 

A Paris, ce 6 décembre. 

3. — Dq Paris^ vers le 15 décembre 1598. 

Chère fille, je suis désespérée de ne pouvoir être à vos 
couches, que je crois devoir être dans huit jours, et m'ima- 
gine que vous donnerez un beau fils à M. de la Trémoille, 
pour ses étrennes. Non, il est. bien certain que je ne lui 
pardonnerai jamais, ou pour le moins de longtemps, d'être 
cause que je ne suis pas auprès de vous à heure où je ne 
crois pas que je vous [eusse] rendu beaucoup de service, 
mais je sais bien que Ton est extrêmement aise d'avoir ce 
que l'on aime et que (1) l'on est assuré d'être bien aimé; et 
sans doute si j'eusse eu de l'argent j'y fusse allée. Voulez- 
lui-en un peu de mal, je vous prie, et le sollicitez d'envoyer 
un pouvoir pour traiter avec le comte de Fiesque (2), car si 
ce n'est par ce moyen-là, je vois bien que je ne suis pas 
encore prête d'être payée. 

Faites aussi, ma fille, que ce bon enfant me fasse réponse 
touchant la terre dont je lui écris, car je veux sortir d'affaire 
avec M. de la Noue (3), et il n'a point de moyen de me 
payer qu'en vendant une terre. Il m'a donné la déclaration 
de Chavannes (4), que j'entends que M. de la Trémoille veut 
avoir. S'il ne la prend, je la prendrai, et crois qu'il me la 
laissera à 25,000 écus. 

Si M. de la Trémoille la veut prendre, on m'a dit qu'il 
désire que je prisse des rentes de Hollande. Vous n'y avez 
que 1,000 livres de rente assurée, rachetablede 14,000 francs, 

(1) Sic, pour de qui. 

(2) Pour un emprunt probablement. 

(3) Odet de la Noue, fils du célèbre François de la Noue, surnommé 
Bras de Fer, et de Marguerite de Téligny, sœur du premier mari de la 
princesse d'Orange. 

(4) Terre située près de Montreuil-Bellay,, en Anjou, et non loin de 
Thouars, dont elle relevait. 



484 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNi., 

que je sais bien que Messieurs les Etats ne sont pas en terme 
de racheter, car leurs moyens sont fort courts à cette heure. 
Et quand ils le pourroient, je sais que ce n'est pas leur 
intention, car ils veulent que vous et les vôtres reteniez 
toujours ce témoig'nage de leur libéralité ; et moi je désire 
aussi que ce que j'ai en France demeure en France, afin 
que mon fils se ressouvienne toujours qu'il a eu une mère 
françoise. C'est pour vous dire, ma chère fille, que quand 
M. de la Trémoille achèteroit cette terre de M. de la Noue 
pour m'en bailler l'arg-ent, je ne pourrois prendre partie de 
mon paiement sur ces rentes là. Qu'il me fasse donc réponse, 
s'il vous plaît, et s'il prendra cette terre ou non; je lui en 
envoie la déclaration (5). 

Au reste, j'ai dit à M. de Dommarville (6) qu'il vous mande 
le ballet dont votre petit frère a été et où il a triomphé. 
Vous aurez les paroles des airs qui y ont été chantés à la 
première commodité. Je mande à M. de la Trémoille quel- 
que jDetite brouillerie qui fait que je vais un peu plus rarement 
que je ne soulois chez Madame (7), mais toujours je n'y suis 
point mal; avec M""" de Rohan (8), aussi bien que jamais. Il 
y a mille petites choses qui se pourroient dire. Accouchez 
vitement, et puis nous envoyez votre bon mari; il apprendra 
en peu de temps force nouvelles pour vous reporter. Et moi 
je vous assurerai que je suis toujours cette mère qui vous 
rdme comme elle-même, et qui prie à cette heure continuel- 
lement Dieu qu'il vous donne heureux accouchement. 

4. — De Paris ^ h SI décembre 1598. 



Ma fille, un fils (1)! j'en pleure de joie. Enfin je n'ai 

(5) Acte dans lequel sont énumérés les droits, domaines et revenus 
appartenant à une seigneurie. 

(6) Gouverneur de Frédéric-Henri de Nassau. 

(7) Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV. 

(8) Catherine de Parthenay. 

(1) Henri de la Trémoille, né le 22 décembre 1598, fut baptise le 
15 mars 1601. Son parrain fut Henri IV, représenté par M. de Pa- 
rabère, gouverneur de Poitou, et sa marraine la princesse d'Orange. 



PRINCESSE d'orange. 485 

point de parole pour vous représenter mon contentement, 
car il est par-dessus toutes paroles et tous discours. Vrai- 
ment vous avez bien de l'avantag-e sur toutes vos sœurs (2) 
d'avoir si bien commencé, et si promptement. Quoi, dix jours 
après être mariée (3)y Pour certain, je crois que c'est du 
jour que nous déjeunâmes si bien sur votre lit. Or, Dieu soit 
loué, de quoi vous êtes si lieureusement accouchée; mais je 
voudrois bien vous avoir vue et ouï ce que vous disiez en 
vos maux, et désire bien de savoir comment vous vous serez 
portée depuis. Commandez bien à M"^ d'Averly (4) qu'elle 
me l'écrive fort particulièrement. Je meurs d'envie de voir ce 
petit-fils, et comment vos petites mains le manient. Croyez 
que votre petit frère est bien glorieux d'avoir ce petit neveu, 
et M. de Bouillon bien en colère de ce que votre sœur ne 
ne lui en fait (5). 

Du Vilars (6) a été prophète, car elle m'a toujours dit que 
vous accoucheriez le propre jour que vous fîtes, et que vous 
feriez un fils. Elle veut que [ce] soit elle et non moi qui 
vous envoie les vers qui ont été faits à un ballet (7) qui a 
été dansé à Saint-Germain, au baptême d'Alexandre -Mon- 
sieur (8), dont votre petit frère étoit, et des premiers et de 
ceux qui ont eu plus de louange. M. Dommarville vous écrira 
tout particulièrement, et moi je ne vous parlerai d'autre chose 
que de vous et de vos faits. J'admire que vous m'ayez écrit 
sitôt après vos grands maux et si bien, car jamais vous 

(2) « Vous avez emporté le prix de nous toutes, ayant fait un beau 
garçon. » Lettre de Madame de Bouillon. 

(3) Le contrat avait été signé le 11 mars, mais les scrupules de la 
jeune épousée retardèrent la consommation du mariage. Aussi le duc 
de Bouillon écrivait-il, le 13, à Du Plessis-Mornay : « Les noces sont 
faites, mais non du tout accomplies, s'y étant passé plusieurs jolies 
contestations. )> Elles paraissent avoir duré une dizaine de jours. 

(4) Demoiselle d'honneur de la duchesse, qui l'avait amenée des Pays- 
Bas. 

(5) Des deux fils (avec six filles) qu'il eut d'Elisabeth de Nassau, 
l'aîné, Frédéric-Maurice, naquit le 22 octobre 1605, et le second, Henri, 
l'illustre vicomte de Turenne, le 11 septembre 1611. 

(6) Demoiselle d'honneur de la princesse d'Orange. 

(7) Pour les nombreux ballets dansés à la cour de Henri lY, voir no- 
tamment les Mémoires de Bassompierre. 

(8) Second fils de Henri iV et de Gabrielle d'Estrées, né à Nantes le 
19 avril précédent. 



486 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

n'écrivîtes mieux. Je vous .garderai cette lettre pour faire 
honte à celles que vous écrivez en santé ; et finirai cette lettre 
avec la fin de l'année, car voilà minuit qui sonne le dernier 
de l'an. 



5. — De Paris ^ au commencemmt de mars 1599. 

Je suis si interdite du partement de votre frère que je 
ne sais [ce] que je fais. Cela m'a empêchée, depuis que j'ai en 
cette nouvelle, d'écrire ni à vous ni à personne, car je ne 
pense plus qu'au moyen de le faire retourner avec quelque 
lustre et moyen de servir sa patrie : de façon que je ne 
parle à cette heure qu'hommes, armes et chevaux ; et pour 
en faire, je vous laisse à penser s'il me faut trouver de 
l'argent, à quoi me fait extrême besoin celui que me doit 
votre bon mari. Vous avez intérêt, ma fille, à ceci : c'est 
pour l'honneur de votre frère, pour le bien de votre pays. 
Faites donc, je vous supplie, que je reçoive cette partie. 
Quand vous ne me la devriez point, je m'adresserois à vous 
en une telle occasion, où il y va de l'honneur et de la répu- 
tation de votre cher frère, car Messieurs les Etats (1) me 
prient instamment qu'il leur mène une bonne troupe. Je 
remets à M. Chauveau (2) à en discourir davantage à M. de la 
Trémoille et à vous. Je vous baise les mains à tous deux. 

Le principal reg'ret de votre petit frère est de ne vous pou- 
voir voir, et son petit neveu, devant partir. Madame (3) part 
jeudi. Vous n'avez jamais [vu] tant de regrets de laisser la 
France. M'"'' d'Angoulême (4) m'attend à dîner, qui me fait 
finir. Adieu, ma fille. 



(1) Frédéric-Henri. Les Etats généraux des Pays-Bas l'avaient rap- 
pelé pour qu'il prît part aux opérations militaires de cette année. 

(2) L'un des secrétaires du duc de la Trémoille. 

(3) La sœur de Henri lY avait épousé, le 30 janvier 1599, Henri de 
Lorraine, duc de Bar. 

(4) Diane, bâtarde légitimée de Henri II, veuve de Prançois de Mont- 
morency, maréchal de France. 



PRINCESSE d'orange. 



487 



6. — De Paris ^ mars 1599. 

Madame ma fille, je vous ai écrit il n'y a que deux jours, 
par M. de Bourron (1), et ce laquais a vu partir Madame 
et vous en porte des lettres, et de votre sœur (2), qui a vu 
les derniers adieux du Roi et de Madame, qui ont été pitoya- 
bles : car Madame s'évanouit en disant adieu' au Roi, qui 
pleura fort aussi. Je me prépare bien aussi à des larmes au 
partement de votre petit frère, dont j'attends d'heure en heure 
le dernier commandement; qui est occasion que je ne puis le 
vous envoyer, et vous assure qu'il en a extrême regret. 
M"^ de Touteville (3), M"^ de Lucé (4) et M"'' de Toury (5) me 
demandent toujours fort de vos nouvelles. M"" de Lucé dit 
que vous l'avez oubliée, et je lui fais toujours reproche que 
c'est elle. Le mariage de M"^ de Longueville (6) est près 
d'être rompu; toutefois on est après pour faire qu'il s'achève, 
mais la petite M""" de Longueville n'est pas toujours capable 
de raison. 

Ah! qu'il y a de discours à faire! Mais d'écrire, point 
de nouvelles? Laissez venir votre mari, il en apprendra prou. 
Je suis si malade depuis deux jours qu'à peine vous puis- 
je faire ce mot, et n'écris point à votre bon mari, car il faut 
que je me mette au lit n'en pouvant plus d'une extrême 
migraine. Au reste, chère fille, je vous ai tant de fois fait 
mes plaintes, et à lui aussi, de mes incommodités, que je ne 
saur ois faire autre chose, sinon de continuer et vous sup- 
plier d'y apporter un remède. 

(1) Gilles de Bourron, gentilhomme du duc de la Trémoille, chargé 
de ses affaires en cour. 

(2) Madame de Bouillon. 

(3) Marguerite d'Estouteville, fille de Léonor d'Orléans, duc de Lon- 
gueville, et de Marie de Bourbon. 

(4) Anne de Montafié, mariée le 27 décembre 1601 avec Charles de 
Bourbon, comte de Soissons. 

(5) Françoise de Noailles, femme de Gabriel de Glermont-Tonnerre, 
seigneur de Toury. 

(6) Catherine d'Orléans, sœur aînée de Mademoiselle d'Estouteville, 
morte sans avoir été mariée. 



488 LETTRES DE LOUISE DE C0LL1GN7, 

Je VOUS baise mille fois les mains, faisant vœu inviolable 
de vous aimer à jamais plus que moi-même. 



1. — Be Pans, 24 avril 1599. 

Madame ma fille, au retour d'un petit voyage que j'ai 
fait jusques à Vigmy (1), où votre petit frère me dit adieu. 
Je fis la Cène à Mantes, à Pâques, et de là revenant ici, 
je trouvai Certon (2) de retour, par lequel je fus extrêmement 
aise de savoir des nouvelles de M. de la Trémoille, de vous 
et de mon petit-fils, qu'il m'a dit être le plus beau du monde; 
et encore hier j'en appris par un de votre bon pays, qui 
m'apporta un mot de votre main, qui me dit que cet enfant 
est si beau et en si bon point que l'on le prendroit toujours 
pour un Hollandois, qui est à son opinion la plus belle 
louang'e qu'il lui puisse donner. A mon retour ici je trouvai 
bien du cliangement par la mort de M'"'' la duchesse (3) ; mais 
ce piteux discours vous aura été fait de tant d'endroits que 
ce seroit redite de vous en faire un récit sur ce papier. De 
vous dire aussi comme il ne se parle d'autre chose que de 
marier le Roi, vous le savez; je vous parlerai donc d'autre 
chose. 

Seriez-vous bien si honnête femme que d'être d'une partie 
que nous avons faite, M. de Bouillon et moi, d'aller aux 
bains ce mois de juillet? M""' de Bouillon s'y trouvera aussi. 
Je sais bien que vous n'avez point de maladie qui vous y 
mène, Dieu merci; mais je sais bien aussi qu'il n'y a rien 
au monde qui fût meilleur pour la migraine de M. de la Tré- 
moille, et m'assure que vous êtes si bonne femme que vous 
ne voudriez pas manquer de l'accompagner. Plût à Dieu que 
cette bonne inspiration lui vînt en l'esprit. 

(1) Ancien et Leau château existant encore, près de Pontoise, et qui 
appartenait alors à Cliarles de Montmorency, amiral de France, frère 
du connétable Henri. 

(2) Yalet de chambre de la princesse d'Orange. 

(3) Gabrielie d'Kstrées, marquise de Monceaux, puis duchesse de 
Beaufort, morte dans la nuit du 9 au 10 avril précédent. 



PRINCESSE d'orange. 489 

Vous avez tort de vous plaindre de ce que votre petit frère 
ne vous a point été voir, car il en a eu encore plus de regTet 
que vous; et croyez, ma fille, que s'il eut été possible il 
eût fait ce voyag-e. Quand vous ouirez toutes mes raisons, 
vous jugerez bien qu'il n'a pu ; et faut que je vous avoue 
que j'ai été surprise en son partement, car je ne pensois pas 
qu'il dût être mandé si tôt; et m'a fallu user d'une telle 
diligence, pour ne faire point attendre les vaisseaux, que je 
n'ai pas eu loisir de lui faire faire mille choses qui lui étoient 
nécessaires. Je n'ai point eu de ses nouvelles depuis son 
embarquement (4), qui fut il y eut hier huit jours, avec un 
si bon vent que j'espère que Dieu l'aura conduit heureuse- 
ment. 

Je vous supplie, ma fille, vous ressouvenir de la promesse 
que vous m'avez faite par Certon, et en solliciter celui à qui 
vous en avez donné la charge. Il est bien certain que cela 
nous a du tout incommodés, votre petit frère et moi. Je n'en 
veux plus écrire à M. de la Trémoille, car je vois bien que 
cela l'importune. 

Quant à ce que vous me mandiez pour Isabeau (5), j'é- 
tois après pour lui persuader de vous aller trouver, lorsque 
j'ai su que la vôtre vous avoit promis de demeurer. Je 
trouvois de grandes difficultés en la mienne, parce qu'elle 
ne vouloit promettre de demeurer auprès de vous qu'autant 
que je demeurerois en France, et je sais bien quelle in- 
commodité c'est d'avoir des femmes pour peu de temps et 
combien ce changement est fâcheux. Après elle vouloit de- 
mander congé à sa mère : somme que je trouvois force diffi- 
cultés, [ce] qui m'a fait être bien aise que vous ayez retenu la . 
vôtre. On m'a dit que M"'' d'Averly sera bientôt en cette ville; 
je m'en réjouis pour apprendre par elle bien particulièrement 
de vos nouvelles. Bonsoir, ma fille, je meurs d'envie de dor- 
mir. Je m'assure que vous aurez autant de peine à lire cette 
mauvaise écriture que moi la vôtre; certes, il faut que je 

(4) A cause de la guerre contre les Espagnols, les communications 
entre la France et les Provinces-Unies des Pays-Bas no pouvaient avoir 
lieu que par mer. 

(5) Fille de chambre. 



490 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

dise que vous désapprenez tous les jours à écrire. Si vous ne 
croyez que je suis toute à, vous, et que je vous aime plus que 
ma vie, vous avez extrême tort; mais amenez ce mari aux 
bains, pour Dieu, et aimez toujours la pauvre mère qui vous 
baise, et mon petit, cent mille fois. Bonsoir encore un coup, 
ma fille. 

Je n'écris point à M. de la Trémoille, car je vois bien qu'il 
me veut du mal. Si serai-je, voire quand il ne le voudroit, sa 
très-humble mère. 

A Paris, ce 24 d'avril. 

8. — De Fougues^ juillet 1599. 

Madame ma fille, j'arrivai hier au soir en ce lieu de Pou- 
g-ues (1), où j'ai trouvé M. et M""" de Bouillon et leur petite (2), 
qui est la plus belle et la plus jolie qu'il est possible. Au 
reste elle m'a prise en une amitié si grande que j'en suis 
extrêmement glorieuse, car ils disent tous qu'elle n'a jamais 
caressé personne que moi. Elle ne fait plus cas de père ni 
de mère; il n'y a que sa grand'maman. Cela est si violent que 
j'ai peur qu'il ne dure pas; je ferai bien pourtant tout ce 
que je pourrai pour conserver sa bonne grâce. 

J'ai trouvé que l'on vous faisoit cette dépêche. M. de Bouil- 
lon m'a dit tant de bien de vous qu'il n'est pas possible de plus, 
et m'a tant représenté l'extrême contentement que vous possé- 
dez que je meurs d'envie de vous y voir; et serois de la partie 
pour vous aller trouver là où W° de Bouillon vous doit voir, 
si des affaires d'importance ne me rappelloient à Paris au 
commencement d'août, à quoi je ne pourrois manquer sans 
un notable préjudice. Mais si faut-il bien, ma fille, que nous 
trouvions moyen de nous voir. N'y auroit-il point de moyen 
que vous puissiez venir faire vos secondes couches à Sully (3), 

(1) Bourg du Nivernais (Allier), célèbre par ses eaux minérales. 

(2) Louise de la Tour, morte jeune. 

(3) Kn Sologne (Loiret). Après avoir acquis du duc de la Trémoille, 
en 1602, à raison de 150,000 livres, la baronnie de Sully et ses dépen- 



phincesse d^orange. 491 

là où je vous irois servir de garde, mais je ne me l'ose pro- 
mettre, tant je le désire ; et toutefois, si vous étiez bonne 
fille, vous donneriez ce moyen-là à votre mère, qui vous aime 
et vous chérit de toutes ses affections et est plus à votre 
service qu'elle ne vous peut dire. M. de Bouillon dit que votre 
fils ressemble à sa fille. C'est imagination, car il ne l'a pas 
vu. Ma fille, je n ai encore nulle assurance pour cet argent 
que vous savez (4). Je vous supplie d'y mettre ordre, vous 
ne croiriez pas combien cela m'incommode. Je ne m'en prends 
qu'à votre bon mari et non pas à vous, mais je vous supplie, 
ma fille, d'y pourvoir ; et me tenez en votre bonne grâce, et 
m'aimez comme votre humble et très-affectionnée mère à 
vous faire service. 



9. — De CMtea'w-Renafdj 29 octobre 1599. 

J'aimerai toute ma vie davantage cette belle demeure de 
Château-Renard (1), puisque, contre mon espérance, chère 
fille, j'y ai reçu de vos nouvelles. J'en ai de l'obligation à 
M. de Moulinfrou (2) qui a eu le soin, incontinent qu'il a été 
arrivé chez lui, d'envoyer exprès vers moi pour m' envoyer 
vos lettres et me mander de vos nouvelles, qui ne pouvoient 
arriver en meilleure saison qu'à cette heure que je viens d'en 
recevoir une qui m'afflige un peu. C'est qu'en ayant des 
lettres de votre bon pays, par lesquelles on m'assure que vos 
frères se portent fort bien, on écrit à une de mes femmes 
qu'un des laquais de votre petit frère est mort de peste. Vous 
savez qu'il n'en faut pas tant à mon appréhension pour me 
donner bien de la peine, mais je me fie que Dieu gardera 
ce que nous aimons. 

Il est bien certain que je ne ponvois recevoir rien qui me 

dances, Maximilien de Béthune, marquis de Rosny, les fit ériger en 
duché-pairie, au mois de février 1606, 

(4) Un fragment de lettre de M. de la Trémoille à sa femme, en date 
du 2 septembre suivant, porte qu'il enverra un de ses gentilshommes 
pour payer Madame la princesse d'Orange. 

(1) Près de Montargis (Loiret). 

(2) François de la Trémoille, frère bâtard du duc. 



492 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ 

consolât davantag-e en cette afSiction ici que vos lettres, qui 
m'apprennent que vous et notre petit mig*non vous portez 
bien. Dieu sait, mon cœur, combien je me souliaiterois à la 
naissance de ce qu'avec l'aide de Dieu vous mettrez bientôt 
au monde; mais il m'est impossible pour des affaires qui 
m'appellent à Paris, incontinent après cette Saint-Martin, que 
je ne pourrois négdiger sans une notable perte. J'ai pris ce 
peu de temps pour en venir faire quelques-unes ici, et don- 
nerai jusqu'à la maison de ma cousine, la marquise de Mire- 
beau (3), qui est à deux journées d'ici (4), où je trouverai 
mon frère (5) et ma belle-sœur, le marquis, la marquise et 
leur fille. Je partirai le lendemain de la Toussaint pour y aller 
et ne serai que huit jours, si Dieu plaît, en tout mon voyage, 
pour incontinent m'en retourner à Paris, où j'ai laissé votre 
bon et cher mari, qu'il faut bien que je vous dise que j'aime 
mieux que je ne fis jamais, pour tant de démonstrations 
d'amitié qu'il m'a fait paroître, et surtout en l'honneur qu'il 
m'a fait de vouloir que je soie témoin au nom que portera 
mon petit-fils : de quoi je me suis déjà réjouie avec vous par 
une lettre que je vous écrivis à mon partement de Paris, où il 
m'a retenue contre ma volonté plus de quinze jours; mais qui 
pourroit résister à ses prières quand il veut quelque chose ? 

Ce qui me le fait aimer plus que tout, c'est l'extrême amour 
qu'il vous porte; car c'est chose certaine qu'il est passion- 
nément amoureux de vous. Je m'étonne de ce que vous dites 
qu'il y a si longtemps que n'avez eu de ses lettres, mais à 
cette heure je sais bien que vous en aurez reçu, et qu'il 
n'aura pas failli à vous mander la bonne chère que lui fait 
le Roi, et le commencement de témoignage qu'il lui a rendu 
de sa bonne volonté. Je hâterai le plus que je pourrai mon 
voyag-e, afin de le retrouver à Paris, car si j'y faux il ne me 
le pardonnera jamais. Vous ne croiriez pas combien il est en 
colère de ce voyage que je vais faire en Bourgogne : nous 

(3) Anne de CoUigny, fille de François de GoUigny, seigneur d'Ande- 
lot, et femme de Jacques Chabot; leur fille, Catherine, épousa en 1615 
le l3aron de Termes. 

(4) Tanlay, près Tonnerre (Yonne). 

(d) Charles de CoUigny, marquis d'Andelot, marié à Huberte de Chas- 
tenay. 



PRINCESSE d'orange. /i93 

en avons eu mille querelles, mais de ces querelles que vous 
savez. Il est fou de son fils et nous a souvent conté, à 
M. de Montpensier et à moi, les caresses qu'il avoit faites 
à Madame sa femme (6), qui arriva à Paris deux jours après 
que j'en fus partie. Il y a aujourd'hui quinze jours que je 
laissai cette grande cité, de façon que ce que je vous en 
pourrois mander seroit vieilles nouvelles, et aussi que vous 
en aurez eu de Paris depuis que j'en suis partie. 

Je finirai donc après vous avoir un petit tancée, chère 
fille, de ce qu'il semble que vous eussiez eu doute de mon 
amitié. Non croyez, mon cœur, que si rien au monde est 
ferme et stable, que c'est la parfaite amour que je vous porte. 
Les paroles, et même dites sur ce papier, sont de trop faibles 
témoignages pour vous en donner assurance ; mais votre bon 
naturel, je m'assure, vous le persuade, et mes effets et mes 
services vous le feront toujours paroître. Baisez bien ce petit 
mignon pour moi. Je m'assure que vous l'aimerez encore 
davantage de ce qu'il ressemble à ce petit oncle. Je m'imagine 
qu'il sera une aussi bonne pièce que lui, puisqu'il commence 
déjà à imiter ses petites opiniâtretés. 

Le Roi avoit donné charge à Aerssen (7), qui y est allé 
faire un voyage, de prier Messieurs les Etats, de sa part, 
qu'il pût venir ici cet hiver, mais on me mande qu'il n'y a 
point d'apparence qu'il puisse obtenir ce congé. Cela, avec 
cette autre fâcheuse nouvelle de ce laquais, ne me ré- 
jouit g'uère. Vos frères sont encore à la campagne, mais ils 
doivent [être] à la Haye à la Toussaint, qui sera dans deux 
jours. 

Ma fille, je suis plus à vous qu'à moi-même. Je vous écrirai 
à mon retour de Tanlay. 

Je pensois que vous aviez reçu cette boîte qu'un de mes 
laquais vous apporta dès que je revins de Pougues; mais il 
me vient de dire qu'il avoit charge de M'" d'Averly de l'en- 
voyer en vos mains propres, sans qu'elle tombât en celles 

(6) Henriette-Catherine de Joyeuse, duchesse de Montpensier. 

(7) François d' Aerssen, greffier des Etats généraux des Pays-Bas, 
puis leur ambassadeur en France. 



494 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ 

de M. de la Trémoille, de façon qu'il Tavoit gardée jusques 
à cette heure, de quoi je l'ai bien tancé., 

A Château-Renard, ce 29 d'octobre. 



10. — De Paris, décembre 1599. 

Vous m'avez donc fait une petite fille (1) ! Mon Dieu, que je 
m'imagine qu'elle est jolie et vous trop brave d'avoir écrit 
soudain, après avoir eu tant de mal, à ce cher mari qui est si 
glorieux d'avoir fils et fille que l'on ne dure plus à lui. Au 
reste, croyez que si vous l'avez désiré en vos grands 
maux qu'il s'y est bien souhaité, et que s'il eût été en sa 
puissance il ne vous eiit abandonnée; mais je m'assure que 
vous ne voudriez pas qu'il eût laissé ici ses affaires imparfaites 
pour votre particulier contentement. 

Tout bonheur lui est venu à la fois, car le lendemain qu'il 
a eu la nouvelle de la naissance de sa fille, il a été reçu pair 
en la cour de Parlement (2) , là où il a été accompagné de 
toute la maison de Lorraine (3) et de tous les seigneurs de 
cette cour. Et chose qui ne fut jamais, des dames y ont as- 
sisté. M™" de Retz (4), les marquises de Maignelais (5) [et] de 
Noirmoutier (6) , M"'" de Fontaines (7) et moi y avons assisté : 
je dis séantes dans le parquet, auprès des gens du Roi. Au 
partir de là, il fit un fort beau festin à la compagnie, mais je 
vous dis très-beau, où rien ne fut oublié : vous connoissez 
ses curiosités. Je vous réponds que toute la compagnie est 
extrêmement édifiée. Au demeurant, il se gouverne de façon 

(1) Charlotte de la Trémoille, dont il sera souvent parlé plus loin. 

(2) Le 7 décembre, en vertu de lettres de jussion, datées du 3 juin 
précédent. 

(3) Les ducs de Guise, de Mayenne, d'Aumale, d'Elbeuf, etc., et 
leurs familles. 

(4) Claude-Catherine de Clermont, femme d'Albert de Gondy, duc de 
Retz, et ses filles, 

(5) Antoinette de Pons. 

(6) Charlotte de Beaune, veuve de Simon de Fizes, seigneur de 
Sauves, et femme de François de la Trémoille, marquis de Noirmou- 
tier. 

(7) Anne de Bueil, cousine germaine du duc de la Trémoille. 



piimcESSB d'orange. 495 

qu'il se fait aimer à tout le monde, et, miracle de ce temps, il 
n'a point encore eu de brouillerie, de façon que la vérité est 
qu'il se fait aimer et admirer. Pour moi je vous avoue que je 
l'aime mieux que je ne fis jamais, et vous estime la plus heu- 
reuse femme du monde, car vous avez un des plus honnêtes 
hommes du monde, de qui vous êtes parfaitement aimée. Et 
avez raison de croire qu'il n'a point d'amour, car il est certain 
qu'il n'en peut avoir que pour vous; et moi, mon cœur, qui 
meurs d'envie de vous voir, avec le petit peuple que je baise, 
et vous, en imagination un million de fois. J'eus hier des 
nouvelles de votre petit frère, qui se porte fort bien, Dieu 
merci. 

Adieu, ma mig*nonne. Votre bon mari est présent, qui me 
fait veiller et enfin qui fait de moi ce qu'il veut ; mais il est 
si tard que je ne peux faire réponse h W^" de Moulinfrou (8) 
et ne sais plus ce que je dis. 

U. — De Paris, 7 juin 1600. 

Vos lettres m'ont encore trouvée ici, désespérée de ce que 
cette mauvaise maison (1) est en si mauvais état que je n'y puis 
aller de trois semaines. Il faut faire refaire tout le bas du 
log-is, à cause qu'il y a eu tout cet hiver du bétail qui l'a 
tellement gâté et empuanté que c'est pitié. Mais je ne sais 
si cette lettre vous trouvera à Thouars. Que je porte envie à 
ce petit voyage que vous allez faire, oii je voudrois bien faire 
le tiers; mais je le regretterai moins si vous ramenez la com- 
pagnie à Thouars, où je ne faudrai de me trouver au temps 
que vous l'ordonnerez. 

Mon Dieu, chère fille, que je pris de plaisir hier à ouïr ra- 
conter les louanges de votre petite famille. Ce fut le sieur Pa- 
taudrière (^2), que vous avez vu en Hollande, qui m'en entre- 
tint une bonne heure, et surtout me dit que votre fille seroit 
une des plus belles de France. Votre petit frère a été bien 

(8) Jeanne de Gugnac. 

(1) Lierville, en Beaiice (Loir-et-Cher, canton cVOnzouer-le-Marché, 
commune de Verdes). 

(2) Gentilhomme poite'vin au service des Etats généraux. 



496 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

malade d'une gTande fièvre qui l'a pris par trois fois, et par 
ses opiniâtretés de Nassau que vous connoissez, car il ne se 
vouloit g-arder en façon du monde. Si j'eusse su son mal tel 
qu'il a été, il n'y eût rien eu qui m'eût pu empêcîier de passer 
la mer. 

Le Roi est sur son partement, mais le jour encore incertain. 
M'"" d'Entragues (3), qui est mieux avec lui que jamais, a 
été un peu malade ces jours-ci, et craignoit-on qu'elle accou- 
chât. Ça été la peur d'un extrême tonnerre qu'il fit il y a 
quelques nuits qui lui a causé son mal ; à cette lieure elle se 
porte bien. Ce tonnerre tomba en deux lieux dont mon logis 
est au milieu. Je vous laisse à penser quels furent mes effrois. 
Le Roi en fait des contes, et me fait dire mille choses à quoi 
je ne pensai jamais. Tl ne fut g-uère moins effrayé que moi, 
quelque bonne mine qu'il fasse. A la vérité ce fut une chose 
épom^antable; et a-t-on remarqué que huit jours auparavant 
il étoit tombé sur Notre-Dame, où M' d'Evreux (4) avoit 
prêché, et ce jour là à Saint-Germain (5), où il avoit aussi 
prêché : de façon que l'on dit que ce tonnerre étoit Huguenot. 

Je finis pour aller mener la duchesse de Brunswick (6) chez 
M'"*" la princesse de Condé (7), qui demeure à cette heure en 
cette ville, et M. le Prince (8) aussi, qui est le plus joli qui fut 
jamais. 

Adieu, ma fille, je suis toute à votre service. 

Je n'ai point encore reçu ce que vous savez. S'il vous plaît 
d'en parler à M'' de Bouillon ou lui en écrire, vous m'obligerez, 
car la vérité est que je suis incommodée pour la quantité d'ar- 
gent qu'il me faut mettre à cette maison. 

(3) Nouvelle maîtresse de Henri ,1V, qui lui donna le titre de mar- 
quise de Verneuii. 

^4) Jacques Davy du Perron, fils d'un ministre protestant, et qui de- 
vint successivement évêque d'Evreux, cardinal du titre de Samte- 
Agnès, grand-aumônier de France, archevêque de Sens. 

(5) Saint-Germain-l'Auxerrois, dans la paroisse duquel est situé le 
Louvre. 

(6) J'ignore si c'est la duchesse de Brunswick-Lunehourg (Dorothée, 
fille de Christiern, roi de Danemark), ou celle de Brunswick-Wolfen- 
buttel (Elisabeth, petite-fille du môme roi). 

(7) Charlotte-Catherine de la Trémoille, sœur du duc et veuve de 
Henri I" de Bourbon. 

(8) Henri II de Bourbon, prince de Condé, né en 1588. 



PRINCKSSE D^ORANGE. 497 

M. de Fervaques (9) se meurt ou est mort. Sa femme y est 
allée en une grande dilig-ence. II y en a bien après pour 
succéder à ses gouvernemens, qu'elle pensoit qui fussent as- 
surés pour son fils; mais le Eoi m'a dit ne lui avoir jamais 
promis. Je pense que [ce] sera M. le Grand qui les aura, au 
moins une partie. 

A Paris, ce 7 de juin. 



12. — De Lierville, 11 octohre 1600. 

J'ai retins (1) votre laquais plus que je ne pensois, ma clière 
fille, parce que j'attendois des nouvelles de vos frères et que 
je savois bien que cela vous rendroit sa venue doublement 
agréable ; mais j'ai été frustrée de mon attente, car voilà des 
dépêches que j'attendois de Paris par lesquelles j'en pensois 
apprendre, et on me mande qu'il n'en est point venu : de 
façon que je n'en espère que par le retour du S' de Beau- 
mont (2), que j'y ai dépêché il y a six semaines. J'attribue 
cela au vent, qui a toujours été contraire, et n'excuse pas 
pourtant la paresse de delà la mer, car elle y est très-grands. 
Mais il me semble que votre bon mari n'est pas aussi bien 
fort diligent, de ne vous avoir rien mandé depuis qu'il est aux 
bains (3). Je crois cju'ils lui profiteront, car j'entends que c'est 
un souverain remède. Dieu veuille qu'il en revienne bien sain. 
J'attends en grande dévotion le laquais que j'ai envoyé à Tu- 
renne (4), et crois [qu'il] repassera à Thouars pour me rap- 
porter encore des nouvelles de toute la petite famille. Je ne 

(9) Guillaume do lîautemer,. duc de Granccy, maréchal de France, 
lieutenant-général au gouvernement de Normandie, ne mourut qu'en 
1613. Il avait épousé, en 1.599, Anne d'Allègre, veuve de Guy XÏX 
(Paul de Goligny), comte de Laval, dont elle n'eut qu'un fils, Guy XX, 
mort célibataire en 1G05, comme on le verra ci-après. 

(1) Sic, pour retenu. 

(2) Gentilhomme de la princesse d'Orange. 

(3) Les eaux, ou plutôt les boues de Barbotan (Gers), n'ont pas con- 
servé la renommée qu'elles avaient alors contre la goutte. 

(4) En Limousin (Gorrèze), chef-lieu du vicomté dont le nom a été 
rendu immortel par le neveu de Madame de la Trémoille. 

xix-xx. — 32 



498 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

Yous puis résoudre, ma mig-nonne, du temps que j'aurai ce 
contentement de l'aller voir, parce que cela dépend de ce que 
me manderont ces bons beaux-fils, car eux et vous disposez de 
moi pour cela et pour toute autre chose. 

Je suis si empêchée en mon nouveau ménage que vous 
ririez si vous me voyez. Je m'en vais lundi commencer à faire 
vendanges. Je suis aussi affectionnée à mon jardin que vous 
m'avez vue à celui de la Haye, mais quoique je fasse, je ne 
rendrai jamais cette maison agréable, car je n'y ai ni bois ni 
eaux; aussi, si j'en puis tirer mon argent, aimerois-je bien 
mieux en avoir une autre. J'ai eu mon frère qui y a demeuré 
des jours (5), mais il s'en reva demain trouver sa femme, qui 
croit être en pareil état que vous ; toutefois elle n'a point encore 
senti bouger son enfant. Je ne vous mande point de nouvelles, 
car à cette heure que je suis aux champs je n'en apprends 
pas beaucoup. Seulement viens-je d'apprendre, par des lettres 
de Paris, que la Eeine (6) sera à Lyon à la fin de ce mois. Les 
dames en sont parties pour aller l'attendre à Marseille. 

Ma chère fille, aimez toujours votre mère, qui vous chérit 
et vous aime toujours à l'égal de soi-même. Croyez-le, ma 
mignonne, et que je suis toute entièrement à votre service. 
Baisez mes enfans pour l'amour de moi : il me tarde tant de 
les voir que j'en meurs. 

C'est à Lierville, l'onzième d'octobre. 

13. — De LiermlU^ fi% d'ocfohre 1600, 

Madame ma fille, j'étois toute prête de vous dépêcher un 
laquais lorsque ce petit est arrivé. Je suis extrêmement aise 
d'avoir appris, par les lettres de votre cher mari et les vôtres, 
l'état de vos santés et de la petite compagnie; mais mon 
Dieu, ma fille, quel contentement de voir que ces bains lui 
aient été si utiles ! Je me suis fait représenter par ce laquais 
comment il étoit dans cette boue. Je me le représente avec un 

(5) G'est-à-clire ^plusieurs. 

(6) Marie de Médicis n'y arriva que le 2 décembre. 



PRINCESSE T) ORANGE. 



499 



gros valet qui lui pesoit sur les épaules pour le faire enfoncer, et 
lui qui faisoit une étrange mine de voir sa belle peau ainsi sale, 
mais bonne saleté puisqu'il s'en trouve si bien. Non, j'en ai 
une telle joie que je ne lavons saurois représenter, car pour 
moi je crois, que puisqne cette année il a senti un tel profit, 
que quand il y aura été encore une antre fois qu'il ne se sen- 
tira du tout plus de ses manx. M. de Bouillon m'a mandé aussi 
qu'il s'étoit fort bien trouvé de ces eaux. 

A ce que je vois, vos baptêmes sont remis jusques en 
février. J'enverrai bien auparavant savoir précisément le 
temps, car j'y veux être devant tous les autres. Je donnerai 
ordre cependant à mon ménage, où je suis si empêchée que 
je ne prends pas seulement le loisir d'aller à une lieue d'ici, 
de peur de faire perdre une journée h mes cavales, qui me 
servent à cette heure à tout. Je fais faire un jardin et planter 
force arbres, car je n'en ai trouvé un seul ici; mais j'ai appris 
aujourd'hui de M. de La Rainville(l) un ménage qu'il dit qui 
vient de vous, à ce que lui a dit M. de la Noue, de quoi je 
me réjouis infiniment, car cela m'exemptera d'une grande dé- 
pense. C'est pour des ormes (2) femelles que je fais planter, 
que j'achète 50 francs le cent ; et il dit qu'en plantant des 
mâles, que j'aurai à beaucoup meilleur marché, les faisant 
enter ils seront encore plus beaux que les autres. Plût à Dieu 
que ma maison fût aussi près de vous que Chavannes, nous 
nous apprendrions Tune à l'autre de bons ménages. 

Il me tarde si extrêmement de vous voir que j'en meurs. 
Je me suis bien fait conter des nouvelles de mes enfans par ce 
laquais. J'ai quelque espérance que nous pourrons bien voir 
cet hiver votre petit frère, que (3) Messieurs les Etats ont envie 
de l'envoyer vers le Roi, quand Sa Majesté sera mariée, pour 
se réjouir de son mariage et lui dire : Â la donne heure ! 

(1) Gentilhomme poitevin, probablement père de celui dont parle 
Levassor [Histoire de Louis XIII, vol-Yl, page 219 de l'édition in-4o}, 
et qui était attaché au duc de Soubise. • 

(2) Cet arbre réunissant sur le môme pied les fleurs des deux sexes, 
il est probable qu'on donnait alors le nom de mâle à Tormeau cham- 
pêtre, et celui de femelle à l'ormeau à larges feuilles. Le dernier, en- 
core préféré pour la plantation des avenues, se vend 120 fr. le cent. 

(3) Sic, pour car. 



5«j0 LKTTKES de LOUISE DE COLLIGNY^ 

comme on fait en votre bon pays. J'en suis extrêmement aise, 
et principalement afin qu'il ne demeurât point cet hiver en 
cette oisiveté de la Haye, là où ils se débauchent extrême- 
ment. Croyez que j'en ai écrit depuis deux jours une bonne 
lettre à votre petit frère, par laquelle je parle bien à lui. 
Votre cousin le comte Ernest (4) est son grand gouverneur, 
et c'est lui qui le perd. Je lui en veux bien mal. Vos deux 
frères se portoient fort bien quand le sieur de Beaumont en 
est parti, qui est arrivé seulement depuis huit jours. Votre 
sœur (5) n'a point encore fait sa paix avec son frère. La du- 
chesse d'Aerschot (6) est auprès de son mari ; le comte et la 
comtesse de Hohenloe (7) sont à Buren (8), tout le reste à l'ac- 
coutumée. Mais, ma fille, mandez-moi un peu des nouvelles 
de ce mariage pour votre sœur (9), dont me parle M. de la Tré- 
moille. Il me semble qu'il ne faut pas laisser échapper cela. 
J'entends que la belle Catherine de Eohan ne le refuseroit pas 
à cette heure. Il y aura delà fatalité aux filles de Nassau de 
lui ôter ses serviteurs (10). MM. deRohan (11) ont été en Hol- 
lande comme Beaumont y étoit ; l'aîné m'écrit c[u'il est fort 
content de vos frères et de Messieurs les Etats. Françoise (12) 
est là, qui fait fort de la galante; et est-on fort étonné de 
quoi elle a laissé sa maîtresse. 

(4) Fils (lu comte Jean de Nassau, frère puîné de Guillaume le Taci- 
turne, prince d'Orange. 

(5) Emilia de Nassau, fille de Guillaume le Taciturne et de sa seconde 
femme Anne de Saxe, avait, malgré son frère-germain, Maurice de 
Nassau, épousé Emmanuel de Portugal, lils du roi Antoine, détrôné 
par Philippe II, roi d'Espagne. 

(6) Marie de Brimeu, femme de Charles de Groy, duc d'Aerschot, 
prince de Chimay. 

(7) Marie de Nassau, fille du premier mariage de Guillaume le Taci- 
turne, et l'ainée de toutes les soeurs de Madame de la Trémoille. 

(8) Ville des Pays-Bas, province de Gueldre, chef-lieu d'un comté ap- 
partenant aux deux enfants que le prince d'Orange avait eus d'Anne 
d'Egmont. 

(9) Amélie de Nassau, la plus jeune des sœurs germaines de Ma- 
dame de la Trémoille, ne fut mariée qu'en 1616 avec Frédéric-Casimir, 
duc de Landsberg, second fils du duc de Deux-Ponts. 

(10) Notamment le duc de la Trémoille. La belle et non moins sage 
Catherine épousa le frère aîné du duc de Landsberg, le 28 août 1604, au 
château du Parc-Soubise, près Mouchamp (Vendée). 

(11) Henri, alors vicomte, puis duc de Rohan, et Benjamin, s^"" de 
Soubise. 

(12) Fille de chambre. 



l'IUNCESSE n'OHANGE. 



Je n'ai eu nulles nouvelles de M. et de M'"" de Bouillon 
depuis le retour de mon laquais, qui étoit allé par Tliouars. 
Il me tarde bien de voir M""' de Givry (13) pour apprendre 
particulièrement de vos nouvelles, et le temps que vous devez 
accouclier. Ma cousine la marquise de Mirebeau et ma sœur 
d'Andelot sont en même état que vous. Vilars dit qu'elle sait 
bien que vous aurez toutes des fils, et M'"" de Bouillon. Mais, 
ma fille, ne vous étonnerez-vous point de cette fille de Vilars, 
qui est à cette heure si g-rande ouvrière que l'on ne la peut 
tirer de l'ouvrage, et se plaît tellement ici que si ce n'étoit 
pour aller à Thouars elle n'en voudroit point partir. 

Comme j'étois en cet endroit, il m'est venu force nouvelles 
de Paris. Je vous en envoie copie, encore que je pense que 
M. de la ïrémoille est beaucoup mieux averti que moi; 
mais parce que celles-ci sont les dernières qui sont venues de 
Paris, possible ne les aurez-vous pas encore reçues. M""" de 
Nevers (14) et de Long*ueville m'écrivent des lettres si pleines 
d'affliction qu'il n'est pas possible de plus, principalement 
cette pauvre mère, qui me fait extrême pitié. 

Ma fille, je suis à vous, vous le savez bien : je dis plus 
qu'à moi-même. Je vous baise mille fois les mains. 

14. — De CMtemo-Renard, 28 janvier 1601. 

Je bénis doublement ce jour ici, m'ayant été heureux en deux 
sortes : pour y avoir reçu des nouvelles de mes deux chères 
filles, et y avoir appris la naissance d'une nouvellement venue 
au monde (1) . Je m'attendois que M"'^ de Bouillon auroit un fils, 
mais ce sera donc vous, ma belle mignonne, qui m'en donnerez 
un. Je fais en état départir d'ici, pour vous aller aider, de jeudi 

(13) Marguerite Hurault, veuve de Anne d'Anglure, marquis de 
Givry. 

(14) Henriette de Glèves, veuve de Louis de Gonzague, duc de Ne- 
vers, et sa fille aînée, Catherine de Gonzague, veuve de Henri d'Or- 
léans. Il s'agit probablement de la perte de la puînée, Henriette, femme 
de Henri de Lorraine, duc d'Aiguillon, dont le P. Anselme indique, 
par erreur, la mort en 1601. 

(1) Marie de la Tour, qui épousa, en 1619, son cousin-germain Henri 
de la Trémoille. 



502 LETTRES DE LOUISE DE GOLLIGNY, 

en huit jours, s'il plaît à Dieu, et passerai par Tours et vous 
mènerai votre sage-femme (2), si elle n'est encore partie. J'irai 
par eau jusqu'à Saumur, de façon qu'il faudra, s'il vous plaît, 
que votre carrosse et vos chevaux fassent la petite corvée pour 
me venir quérir jusques-là. M. de Bouillon me mande qu'in- 
continent qu'il saura le Roi à Paris qu'il s'y en ira et qu'il me 
verra ici en passant, mais je lui mande que je m'en vais à 
Thouars, et que s'il est bon frère et bon fils qu'il nous vien- 
dra voir là ensemble ; et à la vérité vous ne devez pas laisser 
passer cette occasion pour le baptême de vos enfans, car s'il 
est une fois embarqué à la cour il n'obtiendra pas son congé 
aisément. Je m'assure qu'il est trop honnête homme pour 
manquer à la promesse qu'il en a faite à M. de la Trémoille 
et à vous. Je vous envoie des lettres de madame votre tante 
et sœur, religieuses (3). Excusez-moi de plus longue lettre, 
car je ne m'ose beaucoup baisser pour une grande dé- 
fluxion qui m'est tombée sur les dents, qui m'a enflé toute la 
moitié du visage, de telle façon que je ne vois presque goutte 
d'un œil. Je n'écris point à cette occasion à M. de la Tré- 
moille, aussi que vous me mandez qu'il n'est pas à Thouars. 
Je serai très-aise, chère fille, s'il vous plaît de m'envoyer un 
laquais, comme vous me mandez, afin que par lui je vous 
mande sans faillir le jour que je pourrai être à Saumur. J'eus 
hier des lettres de M'"" la Princesse, qui me commande fort 
de vous assurer qu'elle est fort à votre service. Elle me pen- 
soit déjà à Thouars. 

Le roi arriva mercredi en poste à Paris, ne fît que dîner 
chez Gondy et s'en alla à Verneuil (4). 

Bonsoir, chère fille, que j'aime à l'égal de mon âme; je re- 
mets tout discours à cette vue tant désirée. 

Ce dimanche au soir, 28 de janvier. 

f^) Dans une lettre de M. de la Trémoille, elle est appelée la Boura- 
sel, Qi Madame Bourasê dans une lettre de Madame de Bouillon. 

(3) Jeanne de Bourbon-Montpensier, abbesse de Jouarre, près Meaux; 
etFlandrine de Nassau, qui devint plus tard abbesse de Sainte-Croix 
de Poitiers. 

(4) Près Senlis (Oise), chez la belle Entragues. 



PRINCESSE d'orange. 



503 



15. — FontaineUeau^ 26 mai 1601. 

Chère fille, j'attendois toujours à vous écrire amplement 
par le S' de la Sauzaye (1), et il a demeuré ici tant de jours 
qu'il est mieux instruit de beaucoup de nouvelles qui s'y 
passent que moi-même, qui, hors ce qui se fait en la chambre 
de la Reine, ne sais pas gTand'chose. Et pour cela je vous 
aurai bientôt représenté toute notre vie, qui est premièrement 
que l'on se lève fort tard. Pour moi, je ne vois la Eeine qu'a- 
près son dîner, car nulle dame ne se trouve ni à son lever ni 
à son coucher, qui n'est pas petite commodité ; et soudain 
qu'elle est prête, elle va ouïr la messe, et puis dîne. L'après- 
dîner, toutes les dames se trouvent en sa chambre, où nous avons 
l'honneur de parler fort familièrement à elle. Le Roi va et 
vient de sa chambre au cabinet ; il y fait mille voy ag-es par 
jour. Durant sa diète (2), la Reine et nous toutes ne bougions 
de son cabinet, là où nous avions toutes nos ouvrages, qui est 
un lit qu'a commencé la Reine, où nous travaillons toutes. 
Sur le soir, on se va un peu promener, à cette heure que le 
Roi l'a achevée; et auparavant que Sa Majesté la commençât, 
c'est tout le jour la chasse aux sangliers. On revient fort tard. 
Après souper, la musique en la chambre de la Reine, où ce- 
pendant elle rit et cause avec nous et est de la meilleure hu- 
meur du monde. Madame de Ch. (3) est ici d'hier, qui défraie 
la compagnie. J'en suis bien fâchée ; mais quoi, il faut rire, 
car le Roi a des mots qu'il n'y a pas moyen de s'en empêcher. 

On ne sort point de la chambre de la Reine qu'il ne soit 
minuit et une heure. Hier soir il en était deux. 

La Reine s'habille toujours à l'italienne, et ne prendra point 
l'habit français qu'après ses couches. 

Je ne vous puis mander comment on porte des robes d'éta- 

(i) Gentilhomme du duc de la Trémoille. 

(î) Régime que suivait Henri I^^, à cause de la goutte. 

(3) Ces initiales désignent, je crois, Marguerite d'Ailly, veuve de 
François de Châtillon, l'aîné des frères d© la princesse d'Orange. On lit 
dans une lettre que M. de la Tréraoilie écrivait de la cour à sa femme : 
« M^ie de Ghastillon est ici, qui est bien laide et fait la jolie. » 



504^ LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY;, 

mine, car je n'en ai point encore vu cette année; mais on 
porte fort des robes de petit taffetas noir doublées d'autre petit 
taffetas de couleur et toutes découpées, je dis tous ces deux 
taffetas, afin que la frange jette la couleur avec ce noir. 
M"° de Guise (4) s'habille à l'italienne quand elle va à cheval. 
La marquise de Verneuil s'y habilla hier soir, et lui sied fort 
bien à cheval cet habillement, mais à pied non. La Reine fait 
fort bomie chère à M""' de Verneuil. A moi, elle me fait l'hon- 
neur de me la faire la meilleure du monde (5). Toute la cour 
part bientôt d'ici pour aller à Monceaux, et moi je m'en vais 
à i;Paris, voir si je ferai de fortunées affaires. Les dernières 
nouvelles que j'ai eues de vos frères sont du 5 de ce mois. Ils 
étoient à La Haye, se portoient bien et ne faisoient encore 
rien. 

Voilà M. de la Sauzaye qui me presse si fort, qu'il faut 
que je finisse tout court, en vous assurant que je vous aime 
de toutes les puissances de mon âme, et nos petits enfants, et 
surtout mon petit mig-non. Quand je serai à Paris, je lui en- 
verrai un petit cheval tout chargé de coco. Je désire bien 
savoir si vous vous porterez à cette heure mieux, et si toutes 
vos douleurs sont passées, et comment M. de la Trémoille 



(4) Louise-Marguerite de Lorraine, fille du Balafré, qui, après une 
jeunesse des plus galantes, épousa, en 1605, François de Bourbon, 
prince de Gonti, 

(b) Voici d'autres nouvelles de la cour, contenues dans une lettre du 
duc de Bouillon à la duchesse de la Trémoille, datée de Paris, le 8 mars 
précédent : 

« Je n'ai pas vu grande cérémonie, n'ayant vu la Reine assise, mais 
toute debout, M^^^ de Guise près d'elle, qui travailloit à des bandes de 
canevas pour une tapisserie. Le Roi se promène par la chambre avec 
elle; M™'^ de Verneuil y est venue une fois, laquelle fit rougir la Reine 
aussitôt qu'elle la vit, et puis elle la vint entretenir. Ladite marquise a 
fort souvent des piques avec le Roi, qui voit souvent la Bourdaisière ; 
mais rien encore. Hier au soir, ladite marquise lui dit : « Vuus voulez 
« aller à la guerre ce soir ! Vous êtes un vaillant homme qui ne faites 
« rien , ne tuez ni ne blessez personne. » Le soir, le Roi demeure en la 
chambre de la Reine demi-heure, et puis s'en va à, la ville, où la Va- 
renne seul l'accompagne. Aux habits, je n'y ai rien reconnu de changé. 
Peu de femmes, et moins que n'en voyoit Madame. Mille brouilleries : 
la marquise de Guercheville mal avec sa maîtresse; la signora Léonor 
mal avec le maître; peu de serviteurs dans cette maison de qualité. La 
Reine a une façon libre, n'ayant encore guère étudié à celle de Reine : 
fort gaie et fort triste. Il n'y a ici lieu d'y voir séjourner beaucoup de 
femmes que je connois. » 



PRINCESSE d'orange. 505 

se porte de sa diète. Adieu,, clière fille, jo n'ai plus de loisir; 
je suis toute h votre service. 

A Fontainebleau, ce 26 de mai. 

16. — De Paris, 13 juin 1601. 

C'est avec tant de larmes et d'extrême ennui, clière fille, que 
je vous écris cette lettre que vous m'excuserez si je ne la vous 
fais longue. Je fais le discours à M. de la Trémoille de l'occa- 
sion de ma tristesse, à laquelle je sais bien que vous partici- 
perez à bon escient, car je sais combien vous étiez servante 
de cette dig-ne princesse (1), qui n'a rien laissé au monde de 
semblable à elle. Je suis si touchée de cette perte, si parti- 
culière pour moi, que certes il m'est avis que j'ai perdu une 
partie de moi-même. On attend Madame k la fin de ce mois, 
et M""" de Montpensier dans deux ou trois jours. Je ne vous 
puis dire encore ce que je ferai. Je suis commandée d'aller à 
Monceaux; si mes affaires m'y portent, j'irai, et non autre- 
ment. 11 y a si peu que je suis en cette ville, et avec tant de 
douleur pour la maladie et puis pour la perte de cette pauvre 
princesse, que je n'ai pas encore eu loisir de m'y reconnoître 
ni de rien faire pour notre petit mignon; mais je m'en vais 
aviser à lui envoyer, par la première commodité, ce que je 
penserai qui lui soit agréable. M""^ de Eetz vous baise, et à 
votre cher mari, très-humblement les mains, et vous assure 
qu'elle est votre servante. C'est toujours la meilleure femme 
du monde. 

A Paris, ce 13 de juin. ' 

17. — De Paris, 21 juin 1601. 

C'est avec une médecine au corps que je vous écris ce mot, 

(l) Françoise d'Orléans-Rothelin, veuve de Louis de Bourbon- 
Gondé, mère du comte de Soissons, morte l'avant-veille à Paris. 



506 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ 

de façon que votre clier mari et vous m'excuserez de long dis- 
cours. J'ai toujours été malade depuis la mort de cette prin- 
cesse, ce qui m'a empêchée d'aller à Monceaux, où sont Leurs 
Majestés, où je suis tous les jours conviée d'aller et par leurs 
lettres et parleurs commandements ; mais enfin, il faudra que 
j'y aille demain, car la Reine dit qu'elle me veut montrer sa 
maison. Leurs Majestés attendent Madame; je vous laisse à 
penser quelle joie pour elle et sa troupe (1). J'ai eu l'honneur 
de voir M"'*' la princesse de Condé, à laquelle j'ai dit que je 
demandoisune après-dînée d'audience particulière, pour parler 
de vous, c'est-à-dire de votre cher mari, sur le :,sujet des 
plaintes qu'il a sujet de faire d'elle. Je ne l'ai encore pu voir 
qu'avec compagnie, mais elle dit toujours que ce sera quand 
je voudrai. Il y a bien à discourir là-dessus; mais [ce] sont dis- 
cours pour Lierville et non pour mettre par écrit. M. le Prince 
est fort joli. 

Je crois que vous verrez , si n'avez déjà vu , M. le 
Grand (2), qui vous aura conté force nouvelles. Celles de Hol- 
lande, c'est que vos frères sont devant Berg, sur le Ehin, que 
j'espère qu'ils emporteront bientôt. Je m'en vais envoyer 
Beaumont mener un fort beau cheval à votre petit frère, que 
le Roi m'a donné pour lui. M. et M""^ de Montpensier sont à 
Monceaux; elle est fort crue et embellie, et fort jolie. Ils s'en 
vont bientôt à Champigny, à ce qu'ils disent; et moi, je vous 
baise les mains tout court, et à toute la petite troupe que je 
baise en imagination mille fois. 

A Paris, ce 21 de juin. 

18. — Paris, 29 pdlUt 1601. 

Voilà M. de Bourron qui m'avertit qu'un messager part 
dans une heure pour aller à Thouars, et il faut que dans demie 
je me trouve au prêche chez Madame, au Louvre. Vous sau- 
rez donc seulement, chère fille, que j'ai été extrêmement aise 

(1) Surtout de quitter le séjour de Bar. 

(2) Le grand écuyer, M. de Bellegarde. 



PRINCESSE d'orange. 



507 



d'apprendre par vos lettres que votre mal de bras soit guéri : 
j'avois peur que ce fut comme celui de M'"' de Bouillon. Vous 
êtes donc encore grosse ? Que cela ne vous afflige, mon cher 
cœur : c'est une bénédiction de Dieu bien grande. Notre Reine 
l'est à bon escient, comme étant entrée depuis quelques jours 
en son huitième mois. Cela est cause d'avoir rompu le voyage 
de Blois, car elle y vouloit aller avec le Roi. Leurs Majestés 
partent demain pour aller à Fontainebleau, d'où la Reine ne 
partira plus qu'après ses couches. J'ai reçu commandement 
d'y aller, mais je séjournerai quelques jours ici pour de petites 
affaires. Je regrette que le voyage de Blois ne se fait, pour 
l'amour de vous, car vous ne recouvrerez pas aisément une 
si bonné occasion pour faire votre cour. Et vous. Monsieur 
mon cher fils, qui vous en allez aux bains, si faut-il bien que 
vous soyez de retour devant que je repasse la mer. 

Les dernières nouvelles que j'ai eues de là sont du 6 de ce 
mois. Ils prenoient ce terme ici pour être maîtres de la place, 
de façon que j'espère 'que les premières nouvelles que j'en 
aurai, ils seront dedans. L'Archiduc (1) assiège de son côté 
Ostende, mais il y a de bons hommes dedans. 

On me presse de façon qu'il faut, mes enfants, que je 
finisse en vous baisant mille fois les mains. Encore faut-il 
que vous sachiez que la comtesse de Saint-Paul et M""" d'El- 
beuf (2) sont venues aux prises en la chambre de la Reine, 
pour les rangs. 



19. — D& Paris, 2 août 1601. 

Chère fille, s'il fait aussi chaud où vous êtes comme il fait 
ici, je pense que votre exercice est, comme le nôtre, de cher- 
cher à vous rafraîchir; et encore, en l'état où vous êtes, vous 
êtes doublement à plaindre. Quand je vois la Reine et les in- 

(1) Albert d'Autriche, mari de l'infante Isabelle, gouvernante des 
Pays-Bas espagnols. 

(2) Anne de Gaumont, veuve du prince de Carency, remariée à 
François d'Orléans-Longueville, et Marguerite Chabot, femme de Charles 
de Lorraine. 



508 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ PRINCESSE b'OUANGE. 

commodités qu'elle souffre, je pense en vous et en celles que 
vous souffrez. Il est vrai que vous n'êtes pas si grosse qu'elle, 
car elle est dans son huitième mois ; mais cela n'empêche pas 
qu'elle fait des traits qu'autre femme g-rosse qu'elle ne fit 
jamais : car le Roi lui fait faire tous les jours des promenades 
et par eau et par terre, qui nous rendent toutes malades et si 
harassées que nous n'en pouvons plus; mais Sa Majesté ne 
ressent nulle incommodité de tout cela. 

J'ai fait retarder ce laquais pour reporter réponse à votre 
dur mari des poulets que j'ai donnés de sa part. Madame m'a 
promis que ce seroit demain. Vous n'avez jamais vu tant 
d'union qu'il y en a entre Madame et la Reine, ni moins de 
brouilleries qu'il y en a à cette heure à la cour .Vous avez vu M . le 
Grand et M. et M'"'' de Montpensier, qui vous en auront appris 
plus de nouvelles que je ne vous en saurois dire. J'attends de 
celles de vos frères avec une grande impatience : car ces sièges 
durent toujours, desquels je crois néanmoins que Dieu nous 
donnera enfin bonne issue. Je ne faudrai de vous faire part 
de leurs nouvelles quand j'en saurai ; et, pour cette heure, je 
finirai avec la plus cruelle envie de dormir que j'eus jamais. 
Je baise mille fois tout notre petit peuple, et particulièrement 
notre petit mignon. Je crois que vous savez bien que la petite 
Dampierre 'est mariée avec M. de Ragny (1). Bonsoir, chère 
mignonne; je vous baise mille fois. 

A Paris, ce 2 d'août. 

(1) Probablement par suite de fautes d'impression, on lit dans le 
P. Anselme que le mariage d'Hippolyte de Gondy avec Léonor de la 
Madelaine, marquis de Ragny, eut lieu en janvier 1607. 



VARIÉTÉS 



FÊTE DE LA RÉFORMATION 

Le G novembre 1870, qui devait être consacré à la célébration d'mi 
pieux anniversaire, a été pour l'Eglise réformée de France un jour de 
deuil. Devant les effroyables désastres de la patrie et le mystère des 
jugements divins, elle n'a pu que dire avec le Psaimiste : Je me suis 
iu, car c'est toi qui l'as fait! Un pasteur vénéré de l'Eglise de Paris 
s'est rendu l'organe de ce sentiment dans un sermon qui renferme de 
beaux développements historiques et religieux (1). Prenant pour texte 
les premiers versets du psaume CXXXVII, la plus sublime expression 
que le patriotisme ait revêtue dans la langue des hommes, il a su en 
tirer de touchantes applications au temps actuel : « On s'était proposé, 
dit-il, au commencement de cette année, de consacrer un jour spécial à 
rappeler, pour en rendre grâces à Dieu, la délivrance qu'il a accordée à 
l'Eglise et au monde par la Réformation, et c'est tout particulièrement 
la France que l'on avait en vue dans cotte fôte de notre Eglise. Mais, 
hélas! la France est dans le deuil, et notre Eglise est dans le deuil 
avec elle. Une succession de désastres presque inouïe dans l'histoire 
a fondu sur notre patrie. Nous sommes comme captifs et menacés de 
mort dans la ville qui faisait sa gloire. Et le pays d'oii nous sont venus 
ces désastres, c'est l'Allemagne qui se glorifie d'avoir été comme le 
berceau de la Réformation. La puissance qui a rassemblé l'Allernagne 
pour nous faire tout ce mal, et qui s'acharne à nous anéantir, s'appelle 
protestante et invoque le nom de Dieu qui a donné à la France et au 
monde la Réformafcion. 0 douleur de la France ! ô humiliation de notre 
peuple! Mais aussi, ô deuil, ô humiliation de la Réformation! com- 
ment au milieu de ce double deuil et de cette double humiliation, pour- 
rions-nous célébrer en France, dans notre Paris assiégé, une Fôte de 
la Réformation? Ce que nous pouvons, c'est de pleurer sur l'une et sur 
l'autre, comme le prophète captif d'Israël pleurait sur Jérusalem et sur 

(1) La France et la déformation en deuil, sermon prononcé à Paris, le 
6 novembre 1870^ par Guillaume Monod. Brochure in-8. L'auteur a joint à ce dis- 
cours plusieurs lettres où les malheurs de la patrie lui ont inspiré des accents 
d'une vraie éloquence. On ne peut lire sans émotion celle qui s'achève par une 
fort belle prière adressée au roi de Prusse. 



510 VARIÉTÉS. 

le temple en ruine. Mais comme lui aussi pleurons devant Dieu, avec 
amour pour notre pays et amour pour notre Eglise. Cherchons en Dieu 
la consolation et les moyens de les relever l'un et l'autre! » 

Le fragment suivant d'une lettre écrite de Wittemberg, le l^^" novem- 
bre 1870, exprime la même douleur avec une rare élévation : « Aujour- 
d'hui, dans la vieille cité de la Réformation luthérienne, j'éprouve plus 
que jamais le besoin de m' affliger avec vous des entraves que l'huma- 
nité apporte à la réalisation des plans divins. Hier, il y a plus de trois 
siècles et demi que, dans cette obscure petite ville, le moine alors plus 
obscur encore, jetait un défi à l'EgHse infaillible, et posait le premier 
jalon de l'ère moderne. Le temps a marché, et à la théorie de l'EgUse 
infaillible se substitue celle de l'homme se déifiant lui-même, et tous 
les progrès, toutes les lumières convergent vers la solution de ce pro- 
blème unique : trouver le meilleur moyen d'anéantir les créatures d'un 
Dieu de paix et d'amour! Aujourd'hui... mais n'est-ce pas l'anniver- 
saire que notre chère Société rappelait à la pieuse vénération des Egli- 
ses, le jour qui les ralliait à nous, et qui, en présence des glorifications 
catholiques, leur demandait de retremper leur foi dans l'exemple et la 
mémoire des martyrs huguenots? Et cette année les foules émues 
ne se presseront pas dans les gorges des Gévennes. Nos vieux psaumes 
n'iront pas réveiller les échos de la montagne. C'est le canon seul qui 
parle, et le présent est trop solennel, trop douloureux, pour qu'il soit 
permis de songer au passé ! Je suis à Wittemberg. Là, sous mes 
fenêtres, se dressent couronnées de guirlandes les statues de Luther 
et de Mélanchthon. Et moi non plus je ne puis m'arrêter à évoquer 
les grands souvenirs que ces noms rappellent, et dans l'alvéole d'oiî est 
sorti un des éléments primordiaux de la révolution religieuse, je ne 
vois que la forteresse avec son campement, ses casernes pleines de 
captifs, ses ambulances où s'ahgnent les lits des blessés et des ma- 
lades!... >) 

Après un an révolu, la même vision nous poursuit encore, et les 
scènes désolantes de la guerre, toujours présentes à notre esprit, ne 
sont adoucies que par l'image de la charité, qui ne se lasse point de 
faire son œuvre bénie, et qui laisse un lumineux sillon partout oii 
s'exerce son divin ministère. Nous avons essayé d'exprimer nos deuils. 
Ah! combien ils sont plus poignants, plus profonds que nous ne l'a- 
vons su dire ! Dans le cœur de tout protestant français , il y avait un 
sentiment fraternel pour l'Allemagne. Ce sentiment se confondait avec 
le souvenir des aïeux, avec les pures affections du foyer, avec la 
légende même du berceau. Il était cimenté par l'étude qui ravivait 
sans cesse en nous la mémoire des bienfaits reçus, échangés, aux 



VARIÉTÉS. 511 

jours du Refuge. Si parfois s'élevait un nuage entre le protestantisme 
d'outre-Rhin et le protestantisme français plus libre dans ses allures, 
nous aimions à nous souvenir du beau mot de Calvin sur Luther : 
« Quand même il dirait que je suis un démon, je proclamerais sur les 
toits qu'il est un docteur venu du ciel! » Dissiper de mutuels préjugés, 
servir comme de trait d'union entre l'Allemagne et la France pour le 
commun progrès de la science et de la foi, tel était le rôle providentiel 
assigné à la minorité rehgieuse dans notre patrie. Hélas ! et mainte- 
nant... il nous faut mener deuil sur une de nos illusions les plus chères, 
gémir sur la tache, peut-être ineffaçable, imprimée au noble drapeau 
qui abritait sous ses plis tous les fils de la Réforme, malgré la diversité 
de leur origine. Un abîme, dont on n'ose sonder la profondeur, sépare 
deux peuples qui ne semblaient appelés qu'aux luttes fécondes de la 
civiUsation et de la paix! Qui le comblera? 

L'anniversaire du 5 novembre prochain empruntera un intérêt excep- 
tionnellement douloureux aux épreuves qu'il a plu à Dieu d'infliger à 
notre pays, et que nous devons doublement ressentir comme croyants 
et comme citoyens. S'il est permis d'en esquisser ici le caractère, ce 
sera d'abord un acte d'humiliation pour les fautes, hélas ! trop nom- 
breuses, qui ont appelé le châtiment sur notre patrie. Est-il un seul 
d'entre nous qui, dans l'affaissement général, puisse répéter le mot du 
pharisien : Je suis meilleur que cet homme là! Ce sera aussi un acte 
de pardon, le plus beau mot que la charité puisse placer sur les lèvres 
humaines, le mot qui couvre tout, excepté l'attentat aux principes de 
justice éternelle que l'on ne viole pas impunément. Ce sera enfin un 
acte de foi, de viril espoir en des jours meilleurs, et c'est à nous de 
les préparer activement, d'entretenir avec amour l'humble lumignon qui 
fume encore. Jamais l'insuffisance des fondements sur lesquels s'ap- 
puyait notre édifice terrestre, gloire, honneur, prospérité, n'a été mieux 
démontrée. Jamais aussi n'éclata plus tristement la vanité des formules 
qui se flattent de contenir la somme de vérité nécessaire à consoler 
l'homme des maux de la condition présente, à le rendre plus miséricor- 
dieux, plus juste et plus humain. L'immensité des ruines accumulées . 
autour de nous atteste l'immensité de l'oeuvre réparatrice que nous 
avons à faire. Ce n'est pas trop de tous les courages, de tous les 
dévouements pour l'accomplir. Si parfois un peu de lassitude se mêle 
à nos efforts, regardons en haut, aux régions d'où vient le secours. Il 
ne nous manquera point. Si la cause de la Réforme, qui nous est si 
chère, a subi un réel déchn jusque dans son apparente victoire, rap- 
pelons-nous que r Evangile survit aux formes et aux dénominations qui 
prétendent le représenter fidèlement ici-bas, et qui n'en sont que 



512 BIBLIOGRAPHIE. 

l'enveloppe fragile et passagère. Le mot si. profond du Christ à la 
Samaritaine , demeure toujours vrai : « Femme, crois-m.oi. Le temps 
vient que vous n'adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni à 
Jérusalem .'...Dieu est esprit, et il veut que ceux qui l'adorent, l'adorent 
en esprit et en vérité. » (Jean IV, 21, 24). J . B, 

p. s. — La rédaction du Bulletin appelle de tous ses vœux les com- 
munications relatives à l'anniversaire du 5 novembre prochain, et 
offrant un intérêt historique. 



BIBLIOGRAPHIE 



ŒUVRES D' AGRIPPA D'AUBIGNÉ. 

Nous sommes heureux d'annoncer une publication qui sera un digne 
hommage à l'un des plus grands caractères et des écrivains les plus 
originaux qu'ait produits la Réforme. « Les œuvres de d'Aubigné, im- 
primées de son vivant et au XYil<î siècle, deviennent de plus en plus 
difficiles à trouver. Les éditions que le XVIII^ siècle nous a léguées 
sont plutôt des traductions et des paraphrases qu'une reproduction des 
manuscrits. De nos jours, les éditeurs les plus consciencieux n'ont 
donné des œuvres nombreuses de cet écrivain que trois ouvrages dont 
le texte, malgré leurs efforts, laisse encore à désirer. En outre, une 
partie de l'œuvre d'Agrippa d'Aubigné est inédite. Un travail nouveau 
était indispensable, et nous l'avons entrepris. Nous venons donc offrir 
aujourd'hui au public lettré une collection aussi complète, aussi exacte 
que possible de cette œuvre, dont les textes seront revus sur les édi- 
tions originales et les manuscrits les plus authentiques. 

Ainsi s'expriment, dans un prospectus que nous avons sous les 
yeux, MM. Eug. Réaume et François de Gaussade, qui n'ont rien épar- 
gné pour tenir la promesse faite au public. Les belles collections de la 
famille Tronchin leur ont été libéralement ouvertes, et ils y ont puisé 
les éléments d'un travail aussi neuf qu'intéressant. Leur édition sera 
divisée en deux parties, et formera dix volumes in-8, dont le premier, 
comprenant les Mémoires et la Correspondance, est annoncé pour no- 
vembre prochain. Nous prions ceux de nos correspondants qui possé- 
deraient quelque lettre inédite de d'Aubigné de vouloir bien en faire 
part aux savants éditeurs par l'intermédiaire du Bulletin, ou à la li- 
brairie d'Alphonse Lemerre, passage Ghoiseul, 47, à Paris. 



Paris, — Typographie de Ch. Meyrueis, rue Cujas, 13. — 1871. 



A NOS AMIS 



Le 5 novembre prochain va ramener l'anniversaire qui 
rappelle aux protestants français le grand bienfait de la 
Réformation. . 

Après les désastres accumulés de la patrie, cet anniver- 
saire ne sera qu'un jour d'humiliation et de deuil. Il doit 
être plus encore : au moment où la France si cruellement 
éprouvée fait appel .au dévouement de tous ses fils, un tel 
jour doit sceller de viriles résolutions chez tous ceux qui 
n'ont appris qu'à la mieux aimer, pour la mieux servir 
dans le malheur. De l'aveu de tous, l'heure a sonné d'une 
œuvre austère et réparatrice. L'histoire a des leçons qui ne 
doivent pas être perdues. L'exemple de nos héros, de nos 
martyrs, a sa place marquée dans ce grand enseignement 
qui relève, qui fortifie, et qui contient le secret d'un avenir 
meilleur. 

Aussi sommes-nous assurés que la Société de l'Histoire 
du Protestantisme français ne sera point oubliée dans les 
pieuses libéralités de ceux qui ont à cœur l'œuvre historique. 

Puisse leur nombre croître à proportion de nos pertes, 
hélas! trop sensibles, et le zèle de chacun grandir avec ses 
devoirs et ses^ responsabilités ! . 



AVIS 



Le SvMetin paraît le 15 de chaque mois par cahiers de trois 
feuilles au moins. On ne s'abonne pas pour moins d'une année. 

Nous rappelons à nos souscripteurs que tous les abonne- 
ments datent du 1^"^ janvier, et doivent être soldés à cette 
époque. 

Le prix de l'abonnement est ainsi fixé : 

10 fr. » pour la France, l'Alsace et la Lorraine. 
12 fr. 50 c. pour la Suisse. 
15 fr. » pour l'étranger. 
7 fr. 50 c. pour les pasteurs des départements. 
10 fr. » pour les pasteurs de l'étranger. 
La voie la plus écononiique et la plus simple pour le paye-/ 
ment des abonnements est l'envoi d'un mandat sur la poste, 
au norti de M. Alf. Franklin, trésorier delà Société, rue de 
Condé, 16, à Paris. — Nous ne saunons trop engager nos 
abonnés à éviter tout intermédiaire , même celui des libraires. 
Les personnes qui n'ont pas soldé leur abonnement au 

15 MARS, reçoivent UNE QUITTANCE A DOMICILE , AVEC AUG- 
MENTATION , POUR FRAIS DE RECOUVREMENT, DE : 

1 fr. )) pour les départements; 
1 fr. 25 c. pour la Belgique; 
1 fr. 50 c. pour l'Algérie; 

1 fr. 75 c. pour les Pays-Bas et la Suisse; 

2 fr. 50 c. pour l'Allemagne; 
• 3 fr. » pour l'Angleterre. 

Ces chiffres couvrent à peine les frais qu'exige la présen- : 
tation des (luiUsinces:, f 'administration préfère donc toujours 
que les abonnements lui soient soldés spontanément. 

Le recouvrement des quittances n'est possible que dans les 
pays ci-dessus désignés; les personnes qui en habitent d'autres 
et qui n'auraient pas payé leur abonnement avant le 15 mars, 
cesseront à cette époque de recevoir les livraisons. 

Tout ce qui concerne la rédaction du Bulletin doit être 
adressé au secrétaire, M. Jules Bonnet, rue du Champ-Royal, 5, " 
à Courbevoie (Seine). L'affranchissement est de rigueur. 



LJB DB CB C&HXBB EST FXXÈ A 1 FA. 25, POUB 1871.. 



20" ANNÉE - 1871 

________ 

SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 
DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



BULLETIN 

HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE 

Deuxième Série — Sixième Année 
N« 11. 15 Novembre 1871 




PARIS ' 

AGENCE CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ 

33, rue des Sainls-Pères (Écrire franco). 
Paris. — ch. OZeyrueis. — Grassart. — Cherbuliez. 

270^ Strand. = LbxVZXO. — F.-A. .Brockhaus. 
AmSTERDAM..- Van Bakkenès et Cie. » BRVUUB8. — Veyral (M"«). 

■ • ,1871 V 



SOMMAIRE 

■ Pages. . 

ETVDEa BISTOBIQUEB. ^ 

Emile Perrot. Biog^raphie des premiers temps de la Réforme 

(2« partie), par M. Charles Dardier . . . s . . 513 

BOGVMEHTfl IKÊDXTS ET ORZOINAUZ. 

Petit dialogue d'un consolateur consolant l'Eglise en ses afflio- 
" tions, tiré du Psaume CXXIX, par Pierre Du Val (fin), avec une 
' lettre de M. le pasteur Gagnebin 524 

Lettres de Iiouise de Coligny, princesse d'Orange, à sa belle-fille 
CSharlotte-Brabantine de Nassau, duchesse de la Trémoille 

(1598-1620). 2« partie 536 

BIBLIOOBAVRIE. 

Xi'Eglise réformée française de Copenhague. Notice par M. Clément. 555 ^ 

VABIÉTÉS. 

Fête de la Réformation à Lille ; . . . . . ...... . 559 

MËGBOLOOXE. 

M. le professeur de Félice. . . .... . . . . .- . . 560 



ESSAI SUR L'HISTOIRE 



ÉGLISES RÉFORMÉES 

DE BRETA&NE , o ^ 

Par B. VAURIGAUD 

PiSTBUR DE l'Église réformée de nantbs 



3 vol. grand in-8. 



JEÂN DE MORVILLIER, évêque d'Orléans, garde des sceaux de 
France. Etude sur la politique française au XVI» siècle, par Gus- 
tave Baguenault de Puchesse. 1 vol. in-12. Prix : 3 fr. 50 c. 

ORIGINES DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE. J. Lefèvre d'Etaples 
d'après des documents nouveaux, par H. de Sabatier-Planlier. Bro- 
chure gr. in-8. Paris, 4 870. Prix : 1 fr. 50 n. 

THÉ0D0RE-A6RIPPA D'AUBIGNÉ A GENÈVE. Notice biographique 
avec pièces et lettres inédites, recueillies par Tliéophile Heyer. Bro- 
chure in-8. Genève, 4870. 

HISTOIRE DU PEUPLE DE GENÈVE depuis la Réforme jusqu'à l'Es- 
calade, par Amédée Roget. Tome 2° livraison. 

VIE DÈ FRANÇOIS TURRETTINÏ, théologien genevois, par M. Eug. 
de Budé. 1 vol. in-12. Prix : 3 fr. 50 c. 

NOTICE HISTORIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE sur les imprimeurs 
de l'académie protestante de Die en Dauphiné, par £. Arnaud. 
• Broch. in-8. 4870. Prix : 1 fr. 

PHŒNIX ILLE : LES 95 THÈSES DE LUTHER CONTRE LES INDUL- 
' GENCES. Réimprimées d'après l'original latin et translatées en français 

par un bibliophile. Broch. grand in-8. 1870. 
LE. CHANSONNIER, HUGUENOT DU XVI« SIÈCLE. 2 vol. in-12. Paris, 
4 874 . Librairie Tross. 



SOCIÉTÉ DE T/HISTOIRK 



DU 

PROTESTANTISME FRANÇAIS 



ÉTUDES HISTORIQUES 



ÉMFLE PEimOT 

BIOGRAPHIE DES PREMIERS TEMPS DE L.V RÉFORME * 

Un douloureux sujet s'impose h l'historien des premiers 
jours de la rénovation religieuse du XV? siècle. Nous devons 
rapporter ce que Perrot écrit à Farel au sujet de la sainte 
cène et des déplorables dissentiments qui avaient éclaté sur 
ce point entre les réformés. Ce sera un moyen de mieux con- 
naître son caractère et la nature de sa piété : « Vous passez, 
dit-il, à la question du pain et du vin. Nous soninios, pour 
la plupart, fort afflig-és de ce que tous les évang-éliques ne 
sont pas d'accord h cet égard; d'autant plus que les Ecri- 
tures, invoquées par les deux partis, Inissent la question indé- 
cise. Nous ne regardons pas aux hommes; nous sommes 
toujours prêts à préférer l'Ecriture h qui (pie ce soit : il est 
vrai que des deux côtés on semble s'appuyer sur elle. Toute- 
fois, sur le point capital, h savoir la rédemption par Jésus- 

■ (1) Voir le Bulletin de septembre, p. 401. 

\ix-x\. ~ 33 



hik- EMILE PERROT. 

Christ, ni eux (les partisans de Luther), ni nous, ne sommes 
en désaccord. Si j'avais le temps et que j'eusse à ma disposi- 
tion des livres sur cette matière, j'étudierais la question avec 
le plus grand soin. Cette facilité me sera donnée une autre 
fois sans doute : les livres aident beaucoup à l'intelligence 
des Ecritures, et je pense que vous êtes de mon avis (1). » 

Cette lettre est du 6 janvier 1529. Les dissensions sur la 
sainte cène avaient commencé en décembre 1524. Il y avait 
donc plus de quatre ans qu'on discutait, et aussi, hélas ! qu'on 
se disputait et qu'on s'injuriait de part et d'autre. — Qui 
donc aujourd'hui n'éprouverait sur ce point les sentiments de 
tristesse qui remplissaient le cœur d'Emile Perrot? Comment 
ne pas déplorer la fermeté obstinée avec laquelle Luther a 
défendu son dogme de la présence réelle dans le pain et le 
vin de la communion? Loin de nous, sans doute, la pensée 
de lui jeter la pierre. Cette défaillance sur ce point spécial 
ne nous fait pas oublier les grandes choses qu'il a accomplies 
dans l'Eglise, en prenant la Parole de Dieu comme autorité 
unique et suprême. Il a posé le principe de l'affranchissement 
des consciences-, c'était là l'essentiel : c'est à nous à tirer de 
ce principe les conséquences qui en découlent, dussions-nous 
formuler autrement que lui les faits moraux relatifs au salut. 
Ce vaillant et hardi lutteur a jeté bas tant de superstitions et 
d'erreurs, qu'on ne peut lui en vouloir si sa main fatig-uée 
a faibli dans cette œuvre d'épuration. Il était, d'ailleurs, à ce 
moment, effrayé des conséquences que les anabaptistes et les 
paysans révoltés de la Souabe et de l'Alsace tiraient, à tort 
ou à raison, de la révolution religieuse qu'il avait provoquée, 
et il s'arrêta brusquement dans cette voie de progrès qu'il 
avait si héroïquement ouverte : il ne fit pas un pas de plus; 
il posa la borne juste au point où il en était arrivé lui-même, 
et il ne permit pas que cette borne fût dépassée par les autres. 
Il a cru, et de très-bonne foi, que s'il abandonnait ce dogme, 

(1) « Sed tu ab hac qusestione ad aliam, pam's et vint, transis; de qua.., 

plerique cruciamur, etc. » Corr. des Réf., t. II, p. 166. 



EMILE PEUROT. 515 

Jésus-Christ lui-même lui échappait, et avec Jésus-Christ le 
salut, et il s'attacha invinciblement au sens littéral des paro- 
les du Seigneur : Ceci est mon corps. Nous comprenons que 
dans une telle disposition d'esprit il n'ait voulu rien céder. 
Mais la douleur de l'évangélique et charitable Perrot n'en est 
pas moins légitime, et il nous est doux de la lui voir épan- 
cher dans le sein de son maître et ami Farel. Il est navré de 
ces tristes débats; cruciamtcr, dit-il. Et nous pouvons en être 
encore plus navrés que lui, si possible ; car il ne faisait qu'en- 
trevoir avec son cœur de chrétien les malheurs dont ces dis- 
sentiments pouvaient être la source, tandis que l'histoire, en 
se déroulant devant nous depuis trois siècles, nous a appris 
combien désastreuses ont été les conséquences de ces divi- 
sions, pour l'Allemagne et pour la France. 

Les évangéliques français, comme ceux de Strasbourg, de 
Bâle et de la Suisse, interprétaient dans un sens plus spirituel 
les paroles de Jésus-Christ. Pour eux, ils ne voyaient dans la 
sainte cène qu'un mémorial de la mort du Seigneur, et dans 
les éléments consacrés qu'un symbole de sa présence. Farel, 
en particulier, était très- net et parfaitement arrêté sur ce 
point, et il ne comprenait pas qu'on se disputât pour si peu. 
Esprit éminemment religieux et pratique, il avait saisi le 
christianisme par le cœur et tenait avant tout à ce qu'on le 
traduisît par la vie. Cette question de la cène était pour lui 
une question du pain et de vin^ comme nous le voyons par 
la lettre de Perrot. Il écrivait à Zwingle (23 juillet 1528) : 
« Je vous salue, homme de Dieu, efforcez-vous, avec la grâce 
de Dieu qui est en vous, de rendre l'Eglise toujours ])Ius res- 
plendissante, et que C/irist la délivre de toute vaine dispute 
d'eau et de chair ^ afin que pleinement affranchie elle soit 
fondée sur le Christ seul (1)! » « Quand le Seigneur nous 
ouvrira le ciel, dit-il à Capiton, on ne se disputera pas tant 
à propos de pain et d'eau : se disputer là-dessus, c'est comme 

(1) « Semper clariorem redde Ecclcsiam..., ut plane libéra uni innitatur 
Christo! » Corr. des Réf., t. II, p. 150. 



516 ÉMFLE PERROT. 

si l'on s'arrachait quelques brins d'herbe après que le siège 
est levé et qu'on peut se procurer des aliments (1). » 

L'opinion de Farel se trouve clairement formulée dans une 
lettre qu'il écrivit, en 1528 ou 1529, à Martin Hanoier, natif 
d'Augsbourg, qui avait subi jusqu'à un certain point l'in- 
fluence des doctrines réforaées. Celui-ci avait accusé un de 
leurs amis communs nommé Hugues (probablement Hugues 
de Loës , citoyen d'Aigle) , de s'être laissé entraîner dans la 
€ maudite secte luthérienne. » — « Plût à Dieu, répond Fa- 
rel, que vous en fussiez aussi éloigné que lui ! Sachez donc 
que nous repoussons les interprétations charnelles de Luther 
(en latin : Luterum carnalem). Nous ne l'approuvons que lors- 
que ses opinions sont conformes à l'Ecriture sainte, car c'est 
là, à la source de la clarté céleste, que nous puisons notre 
foi (2). » Un peu plus loin : « Nous n'avons pas à défendre 
Luther ou ses dogmes : il a son juge par lequel il est con- 
damné ou justifié. Nous lisons ses écrits avec discernement, 
éprouvant les esprits, pour savoir s'ils sont de Dieu. Là 
où il prêche la gloire de Dieu et le Christ crucifié pour 
nous, élevé h la droite du Père; là où il enseigne qu'il faut 
avoir une pleine confiance dans le Père par le Fils, qu'il faut 
prier pour recevoir l'Esprit qui tourne nos cœurs vers Dieu, 
qu'il faut aimer notre prochain à cause de Dieu, nous l'é- 
coutons et nous le recevons. Mais s'il écrit quelque chose qui 
soit contre, nous le repoussons (3). » Voilà, encore une fois, 
le vrai principe protestant. Aussi Farel se sépare-t-il nette- 
ment de Luther sur l'article de la cène ; et il développe cette 
pensée qu'en célébrant la sainte Eucharistie, nous professons, 
conformément aux Ecritures, le dévouement au prochain, 
l'union spirituelle avec Christ, l'expiation des péchés par son 
sang et la certitude de posséder en Lui la vie éternelle. Il 
conclut ainsi : « Ne cherchez pas la présence corporelle de 

(1) « Gnm Domirius cœlnm apernerit non tanta erit super aqiia et pane con- 
lenlio,rtc. » Corr. des Réf., t. U, p. 180. 

(2) Ibidem, t. H, p. 81 . 

(3) « Nostrum non est Luterum hominem aut sua dogmata tuei i, etc. » 



EMILE PERROT. 517 

Christ, ou de tout autre, mais uDiquement la Parole de Dieu, 
sa vertu et sa puissance divine, qui guérit toutes les maladies 
de l'âme, sanctifie et rend heureux par la foi (1). » 

Et cette façon toute spirituelle de concevoir la cène n'était 
pas récente chez Farel. Il n'eut pas à attendre, comme Fran- 
çois Lambert, d'Avignon, que les arguments de Zwingle au 
colloque de Marbourg lui eussent ouvert les yeux. Dans une 
lettre qu'il avait écrite en octobre 1525 à Jean Pomeranus, 
à Wittemberg, il avait exprimé peut-être plus vivement 
encore son sentiment à cet égard (2). Tous les évangéliques 
de France partageaient ses sentiments, et ils étaient, comme 
lui et son élève Perrot, profondément troublés de ces divisions 
intestines, a A peine puis-je dire, s'écrie Gérard Eoussel, 
combien je suis malheureux des dissentiments qui se sont 
élevés naguère. Contentons-nous de prêcher Christ et le vrai 
usage des sacrements (8). » Vœu plein de sagesse et malheu- 
reusement trop peu entendu! 

Les pasteurs de Strasbourg tentèrent une démarche auprès 
de Luther (octobre 1525); mais celui-ci ne voulut enten !i-e à 
aucun accommodement : « Après tout, disait-il, il faut que 
les uns on les autres nous soyons des ministres de Satan, eux, 

ou nous Que chacun donc agisse librement de son côté 

Quel alliance peut-il y avoir entre Christ et Bélial (4/? » Il 
faut convenir que Luther a fait habituellement des citations 
plus heureuses des saints écrits. 

Après cette digression, il nous est plus facile peut-être de 
comprendre le sentiment qui faisait dire à notre Emile Perrot 
qu'il voyait avec une profonde douleur ces divisions entre les 
évangéliques. Telles furent les pensées qui l'animèrent jusqu'à 
ses derniers jours. 

(1) « Non quaeras Christi corpoream prcBscntiam..., sed tantiim Doi ver- 
buiii, etc. » Ibidem, p. 88. 

(2t V Quid, quœso, digladiamur pro panis frustulo^ cuin suum nobis dederit 
Filium?... » Ibidem, t. I, p. 394. 

(3) « Qaanium mihi displiceat dissentio nuper orta, vix efî-iri possuiii. » Ibi- 
dem, t. 1, p, 460. 

(4) Ibidem, \. I, p. 473, note 8. 



518 ÉMILE PlîHROT. 

Mais revenons à son séjour en Italie. Avant de se rendre à 
Padoue, Perrot fit un voyage à Rome avec Jean de Hangest, 
le jeune évêque de Noyon, qui avait été son condisciple et 
celui de Bunel, et qui voyageait alors en Italie pour son 
instruction (1). Là, comme ailleurs, il laissa des amis qui, 
deux ou trois ans plus tard, demandaient avec empressement 
de ses nouvelles à Bunel, quand celui-ci alla passer quelques 
jours dans cette ville (2). 

A la fin de 1530, il est h Padoue, et il a avec lui un jeune 
Français, nommé Louis, qui est arrivé récemment de France 
pour étudier dans cette université sous la direction de Per- 
rot (3). Et c'est il ce mom(mt que la correspontLince avec Bunel 
prend plus de régularité et d'intérêt. Celui-ci se réjouit de 
la promesse que lui fait Perrot de lui écrire fréquemment, car 
il le tient non-seulement pour un savant, mais encore pour 
un homme pieux (4). 

Pierre Bunel était catholique et resta catholique. Il appli- 
que, en efi^et, au mouvement religieux qui s'est produit en 
Allemagne les noms de poiso7i et de peste; mais il déclare 
que « cette mnladio dangereuse (^t invétérée » ne vient que 
de « la corruption inouïe qui règne daris le monde, » et que 
a: le seul moyen de la guérir, c'est de revenir aux règles 
austères de l'antique discii)line (5). » Ces paroles se trouvent 
dans une lettre adressée à un autre correspondant que Perrot. 
Et comme nous n'avons rien trouvé de précis sur ce sujet 
dans les lettres de Bunel à son ami, il faut supposer qu'ils 
évitaient de toucher à ces matières délicates sur lesquelles ils 
n'auraient pas été pleinement d'accord. Tout au plus pou- 

(1) « Gallus... qui te una cum Noviodunensi Romee vidit. »> Bunelli Epist. V, 
30 septembre 1531. 
(2; Bunelli Epist. XIX, XX (H juin 1532). 

(3) « Quam voUem esse Patavii, ut cum Ludovico tuo, qnem venisse andio, de 
rébus Gailicis perscriberes. » Ibidem, Epist. IV. Venitiis. Pridie Calend. Decemb. 
(30 novembre 1530.) 

(4) « Tu homo non solum doctus, verum etiam, quod certo scio, pius » 

Ibidem, Epist. III, 23 novembre 1530. 

(5) « Nostri corruptissimi mores, summaque negligentia banc pestent 

nobis invexerunt, etc. » Bunelli Epist., p. 64. Epist. Francisco Selvae — à Fran- 
çois de Salve. 



ÊMILR PFIIROT. ' 519 

vaient-ils continuer par écrit et d'une manière gviiorale ces 
conversations pieuses qui faisaient leurs délice?, nous l'avons 
vu, quand ils étaient ensemble h Toulouse. 

Leurs études, tel est le sujet ordinaire de leurs entretiens. 
Il y a du charme à suivre leur échange de confidences à ce 
sujet. En ces jours de renaissance littéraire, ]huvA lit Démos- 
thène avec Lazare de Baïf, auibassadeur de France à Venise, 
i;t il parle avec émotion de l'aimable condescendance dont il 
e.^t honoré à cet égard par le noble diplomate. Ils sont convenus 
qu'à la première heure de la nuit (on était à la fin de novem- 
bre), pendant que l'ambassadeur se préparait nu repas du soir 
par une douce promenade, Bunel lirait le grand orateur d'A- 
thènes, et que de Baïf expliquerait le grec et le commenterait, 
si besoin était : c'était comme une ygréable distraction aux 
gTaves préoccupations de sa cliarge. Ils ont déjà lu les Olyn- 
thiennes^ et ils prendront plus tard Je Prorhde V ojvi)(ïssade (1). 
Perrot, de son côté, suit les leçons de Lazare I)onami('u. Ce ])ro- 
fessenr, qu'T^rasme appelait « nn des ])lus illustres héros de la 
république des lettres, » enseignait avec éelat à l'académie de 
Padoue et communiquait le feu sacré autour de lui. Extrê- 
mement aimé et estimé par les hommes les plus savants de son 
siècle, il exerçait en Italie une véritable royauté, la royauté 
du savoir. Il disait quelquefois qu'il aimerait mieux parler 
comme Cicéron, que d'être pape, et qu'il aurait préféré l'élo- 
quence de ce grand orateur à l'empire d'Auguste (2). Les 
deux amis voudraient en quelque sorte surprendre les secrets 
de l'éloquence de ce célèbre professeur. Perrot sans doute l'a 
interrogé sur ce point, mais Bonamico a fait le mystérieux. 
Eh bien ! lui répond Bunel, nous y suppléerons par une étude 
plus attentive des auteurs (3). 

L'amitié qui les unissait leur faisait de temps à autre fran- 

(1) Ihiilem, Epist. ]]], 23 novcnil)rp 1o30. 

(2) Voir les Eloges des lîo^mnes savatts, lirez de l'Histoire de M. de Thou, par 
Antoine Teissier, t. I, 4*^ édit. revue. Leyde, 1715, p. 126-8. 

(3) « Lazarani non velle sua mysteria (trofcrre, fero ut debeo... » Epist. XII, 
p. 19. Il Galend. Januar. (31 décembre 1530.) 



520 EMILE PERROT. 

chir la distance, peu considérable du reste, qui sépare les 
deux villes italiennes. Perrot allait donc à Venise et Bunel à 
Padoue. Ils avaient à se dire bien des choses intimes qu'il 
aurait été imprudent de confier au papier : les porteurs n'é- 
taient pas toujours sûrs, et le secret des correspondances n'é- 
tait pas inviolablement gardé. Nous trouvons dans les épîtres 
de Bunel des allusions à ces visites réciproques (1). 

A l'université de Padoue, Perrot fut la cause innocente 
d'une rixe entre étudiants : un de leurs amis reçut deux bles- 
sures. Mais cette lutte sanglante ne fut pas amenée par quel- 
que dissentiment de religion : elle fut causée plutôt par quel- 
que rivalité de nationalité, comme cela arrivait si souvent au 
moyen âge dans toutes les universités. Toutefois Bunel con- 
seille à son ami de partir; et, en vrai cicéronien qu'il était, 
il appuie son avis de l'exemple de Cicéron (2). Perrot, qui 
était un homme de paix, suivit le conseil de son ami. Aussi 
bien, il ne demandait pas mieux que de vivre tranquille et de 
pouvoir se livrer sans distraction à ses études favorites. Il se 
retira donc à Marostica, petite ville de Lombardie, dans la 
province de Vicence, près de Bassano. Il n'y était pas seul, du 
reste : il avait avec lui deux autres Français, Louis et Fran- 
çois, et plus tard un certain Paul de Toulouse, qui avait de- 
mandé d'étudier près de lui pour suivre ses conseils (3). 

Dans sa solitude de Marostica, Perrot était souvent par le 
cœur avec ses amis de France, et il désirait ardemment savoir 
de leurs nouvelles. Il supplia Bunel de lui en donner. Il vou- 
drait que celui-ci interrogeât un homme de cour sur tous ces 
mystères de la politique. Mais Bunel se défend de commettre 
une si grande indiscrétion. Il s'agit d'affaires de trop grande 
importance : on les disait à peine à l'oreille; aussi, ne peut-on 
pas les écrire dans des lettres qui peuvent être interceptées (4). 

Il dut rester deux ou trois ans à Marostica. Et il s'adonna 

(1) Epist. vin, VI, X, XXII, XXI, XXIII. 

(2) Ibidem, Epist. X (1531). 

(3) Dunelli Epist. V, XIX, XX. 

(4) Ibidem, Epist. XVll. Ad XII Calend. Aug. 21 juillet (1531). 



EMILE PERHOT. Bl^l 

au travail avec tant d'ardeur qu'il tomba sérieusement malade. 
11 faut lire les ligfnes pleines de sollicitude et de tendresse 
que Bunel lui écrit à ce moment, et les atîectueux reproches 
qu'il ne lui ménage point au sujet de son excès d'application : 
€ De grâce, moucher Emile, lui dit-il, que veux-tu? Pourquoi 
te tuer? Pourquoi n'as-tu aucun souci de ta sauté? Il faut sans 
doute se livrer sérieusement au travail; mais il faut aussi 
veiller à ce que tu puisses étudier aussi longtemps que pos- 
sible. Je me souviens qu'autrefois je t'ai écrit dans ce sens : 
vois donc si, en voulant trop te presser, tu ne t'exposes pas 
à tomber sans espoir de relèvement (1). » 

Aussi bien,, la manière dont il étudiait le droit exigeait un 
travail considérable et devait amener de grandes fatigues. Il 
faisait de la science pure et s'efforrait d'en pénétrer les pro- 
fondeurs. Il paraît même que quelques ignorants désapprou- 
vaient cette méthode très-difficile et très-longue : « Ne te laisse 
pas émouvoir par leurs clameurs, lui écrit Bnnel, poursuis 
jusqu'au bout ton plan d'études. Il suffit que ces imbéciles 
désapprouvent, pour que de mon côté j'applaudisse. Ces 
marchands de droit ou plutôt de procès cliercbent avant tout 
à gagner de l'argent*, le chemin qui ne conduit pas directe- 
ment aux écus leur paraît un chemin sans issue Mais toi, 

tu te proposes un but plus noble Or, sans que tu le re- 
cherches, tu retireras de ta manière d'étudier une gloire 
immortelle. Tu n'as pas besoin de mes exhortations, car je 
sais que personne n'est plus persévérant que toi; tu es d'nil- 
leurs trop avancé dans cette voie où tu es entré de toi-même 
et sans que personne t'y poussât et te servît de guide, pour 
qu'il te fut honorable de t'en retirer aujourd'hui (2). » 

Durant sa maladie, Perrot a pensé à retourner en France, 
mais il voudrait auparavant terminer la lecture des cinquante 
livres des Pandectes; il consulte son ami sur ce point, et Bunel 

(1) « Amabo te, mi iEmili, quid libi vis? cur te essecas?... » Ibidem, Epist. V, 
30 septembre 1531. 

(2) Tu modo, qua ratione jus civile tractare instiluisti, eamdem ad extremum 
lene..., etc. » Ibidenij Epist. XV, 29 janvier 1531. 



522 EMILE PERROT. 

lui répond qu'il trouvera aisément dans sa patrie bien des 
villages d'un climat aussi salubre que ceux de l'Italie et d'une 
tranquillité plus grande, où il pourra se livrer tout entier et 
sans péril à ses chères études (1). 

Toutefois, Perrot ne quitta l'Italie que dans les premiers 
mois de 1533. Avant de partir, et comme pour couronner ses 
études, il se fit recevoir docteur. Et d'après le témoig'nage 
de son ami, ce fut aux applaudissements des Italiens qui 
élevaient jusqu'au ciel sa science dans le droit civil. Bunel 
lui envoie de chaudes félicitations, et il regrette beaucoup de 
n'avoir pas été là pour assister à son triomphe (2). 

En partant d'Italie, Perrot dut se diriger du côté de Lyon, 
où ses livres le rejoignirent. Il est certain qu'il était dans cette 
ville en 1533. Dans une lettre subséquente, son ami lui dit : 
« Quand tu seras arrivé à Lyon (3). » C'est là, en effet, qu'il 
publia son premier ouvrage, sur un point spécial de juris- 
prudence (4). Cet ouvrng(;, qui sortit des presses de Sébas- 
tien Gryplie, le mit d'emblée au rang des jurisconsultes les 
plus distingués de l'époque. 

Dès ce moment, nous le perdrons à peu près complètement 
de vue. Sa correspondance cessa avec Bunel, nous voulons dire 
qu'aucune lettre de celui-ci, écrite après 1533, ne nous a été 
conservée. Bunel lui-même dut quitter l'Italie bientôt après 
le départ de Perrot. Il ne voit pas, dit-il, pourquoi ni dans quel 
endroit de ce pays il resterait. Il pense donc à retourner en 
France avec l'ambassadeur, non point pour se produire à la 
cour, mais pour trouver à Paris quelque coin où il puisse se 
cacher. Et il compte pour cela sur l'aicie de son ami. 

De ces derniers mots on pourrait induire que Perrot devait 
aller à Paris, après un séjour plus ou moins prolongé à Lyon. 

(1| Ibidem, Epiai. V. 

(2) « Tuam in jure civili eruditionem in cœlum extoUentibus » Ibideniy 

Epist. XX, p. 32. 11 juin 1532. 

(3) Ibidem, Epist. XXI, p. 35. Cette lettre n'a point de date, mais elle doit 
être de Télé d(^ 1532. 

(h) Quuni Lugdunum veneris » Epist. XXIII, p. 39., Cette lettre n'est point 

datée non plus; mais elle doit être du second semestre de 1532, ou du commen- 
cement de 1533. 



EMILE PEUROT. 523 

Mais nous sommes réduit aux conjectures, et nous devons 
nous arrêter discrètement là où les documents nous font d('!faut. 

Au moment de nous séparer du célèbre humaniste dont les 
lettres nous ont fourni de précieux renseig-nements biogra- 
phiques sur Perrot, il est juste que nous disions un mot de 
lui : ce mot sera un élog-e. — Il mourut à Turin, en 1546^ 
k V'<\p;Q de quarante-sept ans; et le Vénitien Paul Manuce, qui 
l'avait vu h Venise pendant quatre ans et qui avait été en 
intime relation avec lui par suite de leur conformité de goûts 
littéraires, rend un hommage bien senti h la parfaite pureté 
de ses mœurs. Il écrit à Gui du Faur, à Padoue : « Il a cultivé 
toutes les vertus qui sont dignes d'un philoso])he et d'un 
chrétien, mais surtout la continence. Par elle il a triomphé 
complètement et triomphé alors qu'il était adolescent, à l'âge 

où la volupté exerce sur les autres un empire absolu La 

fin de la vie, qui doit être, comme dans ]c dernier acte de la 
tragédie, la partie la plus parfaiti^, a été chez lui héroïque 

et presque divine, d'après ce qui me revi;Mit Dès qu'il 

apercevait un vice, dit-il encore, il le censurait sans pitié (1). 
11 avait l'habitude de distin'2,uer les hommes, non par leur 
fortune, mais par leur moralité. » On comprend que Perrot 
ait été digne de l'affection d'un tel homme. Leurs rapports 
sont une page intéressante des amitiés qu'inspira la renais- 
sance. 

Charles Dardier. 

[La fin nu prochain numéro.) 

(1). « Ubi vitiiim noscat, censor acerrimus » Panli Mnnutii epistnla- 

rum libri XII. Edit. do Li^psick, 1681. Epist. VI, p. 2^. Vido Fabro Palavium- 
IV. Cal. Decemb. 1546 (28 novembre). 



DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX 



PETIT DIALOGUE 

d'un consolateur consolant l'église en ses afflictions 
tiré du pseaume cxxix, par pierre du val (1) 

A Monsieur le Rédacteur du Bulletin. 

Amsterdam, le 21 septembre 1871. 

Monsieur, 

C'est avec une vive joie que j'ai vu reparaître le Bulletin de la So- 
ciété de l'Histoire du Protestantisme français, que j'étais habitué de- 
puis tant d'années à recevoir chaque mois, et que chaque mois j'atten- 
dais avec une nouvelle impatience. Permettez -moi de vous en exprimer 
ma sincoro reconnaissance. 

Permettez-moi on même temps de vous soumettre une nouvelle con- 
jectun» (jue m'a sup;gérée la lecture de l'excellent « Petit Dialogue d'un 
Consolateur de V Eglise, » que vous avez eu l'heureuse idée de republier, 
et de la note dont vous l'accompagnez à la i>age 418. Vous dites dans 
cette note : « On en vient insensiblement à se demander si Pierre Du 
Yal, l'auteur du Petit Dialogue, est bien le même que Pierre Duval, 
évêque de Séez. » Et vous avez raison; car chaque ligne de cet excel- 
lent petit écrit atteste qu'il n'a pas pu avoir pour auteur un évêque timide, 
qui n'aurait pas eu le courage ou la loyauté d'abandonner la charge 
qu'il occupait dans une Eghse qu'il juge si sévèrement, et le fait que 
l'auteur signe son livre de son nom , « Pierre Du Val, » achève de 
prouver que ce n'est pas l'évêque de Séez, S'il avait eu le coarage de si- 
gner un livre pareil, il aurait eu aussi celui de quitter sa charge, à sup- 
poser qu'on lui eût laissé la faculté de le faire volontairement. 

Mais si ce n'est pas l'évêque, qui est-ce?... Dans la liste des hérétiques 
ajournés par les gens du roi, en 1534 {Bulletin, XI, p. 253), se trouve 
un « Pierre Du Val, » désigné comme « trésorier des menus plai- 
sirs. » N'a-t-il pas pu fuir de Paris, aller étudier et devenir pasteur, 

(1) Voir le Bulletin d'août et de septembre derniers, p. 334 et 417. 



PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 525 

commo plusieurs de ses compagnons, Thomas Barbarin, Gaspard Gar- 
mel, et d'autres peut-être?... 

En 1554, l'Eglise française d'Emden, dans la Friso orientale, avait 
pour pasteur maistre Pierre Du Val, ami de Jean-A. Lasco, et surtout 
de François Perrucel, dit de la Rivière, avec lequel il entretenait une cor- 
respondance assez fréquente. Le 29 septembre 1554, Perrucel lui écrit 
d'Anvers une lettre de dix pages, pour so justifier de l'accusation dont 
on le chargeait d'être devenu « luthérien. » — Le 12 décembre 1555, 
l'Eglise d'I^mdon écrie à Perrucel pour le supplier de venir à Emdon 
« pourestre collègue et compagnon do M. Pierre Du Val au ministère de 
la paroUe, d'autant qu'une Eglise nayant qu'un ministre de la parollo 
est souvent destituée de ses consolations, survenant quoique maladie ou 
autre empeschemont, ainsi quil nous est en advenu une fois, si qu'a la 
longue un ministre seul ne peut pas longuement durer sans soulage- 
ment. » — Perrucel n'accei)ta pas cetle vocation ; mais sur les instances 
de Calvin, il se rendit à Francfort, commo vous le savez, — Pierre Du 
Val mourut à Emdon dans l'été de 1558. Le 4 août 1558, les jiasteurs 
et anciens de l'Eglise d'Anvers écrivirent à l'Eglise française d'Emdon 
une lettre de condoléance à l'occasion do rotto mort, ot lui envoyèrent un 
d'entre eux pour y prêcher « pour quelque temps au furnissoment du 
defuncq. » 

Voilà, Monsieur, ce que m'apprennent des pièces authonliquos (]uo 
j'ai en mains. Ge n'est pas encore la preuve que le [tasteur d'Emden eût 
été l'auteur du Peiit Dialogue. Pourtant la chose me paraît assez pro- 
bable. Du reste, j'ai écrit, il y a deux jours, à M. IL-A. Hesse, pasteur 
à Emden, pour le prier de faire quelques recherches à cet égard; mais 
comme sa réponse peut tarder, et que vous annoncez la lin du Petit 
Dialogue pour le prochain numéro àn Bullefi?! , j'ai pensé qu'il pourrait 
vous être agréable de recevoir un peu tôt les indications que je prends 
la liberté de vous adresser. 

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération très-di^tingué(\ 

F. -H. 0\r.Ni:niN, pasteur. 

l'éguse, 

Vrayment il est bien vray ce qui est dit de la |)arollc de Dieu 
(prov. XXX) qu'elle est purgée et est le bouclier à ceux qui ont es- 
pérance en icelle. Car elle est (Héréni. XXIII) couune le feu qui em- 
brase tous les assaux de Satan : et comme le marteau qui brise la 
pierre. Et a t'ouyr il me semble que mes playes sont réfrigérées 



526 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

d'un emplastre doux à merveille, et en la force de la parolle de Dieu 
je suis fortifiée, en mes combatz je suis addressée, en mes troubles 
consolée, en mes dangers asseurée, en mes pleurs resjouye, et en 
mes tentations soulagée. 

Je mettray désormais mon espoir (ps. XXXVII) au Seigneur : mon 
plaisir sera du tout en luy : je lui remettray mon fait, conmiettray 
ma voye et m'attendray du tout à luy. Et quand (Job XIII) il me 
tueroit si auray je espérance en luy : car je say bien qu'il me sera 
en salut. Si suis je encor à mes grandes afllictions. 

Pourtant que les laboureurs ont labouré sur mon dos, et ont 
allongé leurs rayes : et ont forgé sur mon dos ne plus ne moins que 
s'eust esté une encinme : en sorte que tous ceux (Lament. II) qui 
passent le chemin ont frappé des mains sur moy : ils ont (Esd. 40) 
siblé et remué leur teste contre moy. Brief ceste plainte d'Esdras 
me seroit fort bien appropriée. Nostre sanctuaire qui est le pur ser- 
vice de Dieu est délaissé : nostre autel à savoir Christ (Hébr. XIII) 
immolé est demoly; nostre temple est destruict et changé en temple 
des idoles : nostre psalterion, par chansons dissolues, est humilié : 
Thymne, par fausses invocations, se taist; nostre exultation, est par 
tristesse rompue : la lumière de notre chandelier, qui est la parolle 
de Dieu est estaincte par ignorance : l'arche de nostre alliance, par 
les corrumpeurs des sacrcmcns, est pillée : noz choses sainctes sont 
souillées, par le barbouillement des traditions humaines; le nom 
qui a esté invoqué sur nous est presque poilu ; noz enfanz ont souf- 
fert opprobre, n'estans instruictz : nos ministres de la parolle sont 
bruslez : nos anciens et diacres sont menez en captivité : noz vierges 
sont corrompeues par vœux iniques : noz femmes violées par les 
sacrificateurs de Baal : noz justes sont ravis : nos petits enfants sont 
perdus par mauvaise éducation : nos jouvenceaux ont servy aux 
dieux estranges : et noz forts ont perdu leurs forces par vains pè- 
lerinages : et ce qui est le plus grand, il semble que je soye desti- 
tuée de ma gloire, et que Dieu nous ait donné ès mains de ceux qui 
nous ont hays, Toutesfois pour tout cela, je ne me deflie point de 
mon Dieu, qu'il n'accomplisse en moy tout ce qu'il a pronns. Ce- 
pendant en ceste mienne bonne volonté appuyée sur la saincte pa- 
rolle de mon Dieu (Matt. XXIII) : ne me cache ces talens que Dieu 
t'a donné : trafique les avecque moy, espérant que tu y gaigneras le 
double : et que finalement le Seigneur t'ayant trouvé sur peu fidèle 



CONSOLANT l'ÉGLISE KN SES AFFLICTIONS. 627 

serviteur, te constituera sur beaucoup, et te fera entrer en sa gloire. 

LE CONSOLATEUR. 

En toutes ces tribulations que tu m'as alléguée, tune peux mieux 
que t'appuyer sur la bonté et miséricorde de ton Dieu : (i Cor. X) 
qui est vrayment fidèle, et ne permettra que sois tentée pardessus 
tes forces, mais il fera bonne yssue avec la tentation, afin que tu 
puisses soustenir. 

Tu Tas déjà bien expérimenté parce qu'il t'a délivrée de tant 
d'ennemys que tu as eu du commencement, qui estoyent robustes 
et puissantz, et de tant (i'assaux qu'ilz t'ont faitz : la vie du tidèle et 
bon chrestien n'est pas sans grandz combatz : et à l'entrée du ser- 
vice de Dieu, faut qu'il se prépare à la tentation. Car l'haine des 
persécuteurs n'est pas nouvelle ne peu souvent. Paul ton gendarme 
chevalereux a bien eu l'essay de cela, (2 Cor. XIIl) en playes exces- 
sivement, en prisons abondamment, en péril de mort souventesfois, 
ayant receu des Juifz par cinq fois quarante playes, une moins, 
ayant esté baptu de veri,^es par trois fois, lapidé une, par trois fois 
en péril de noyer en la mer, en laquelle il a esté nnict et jour, 
souventesfois es chemins et perilz de fleuves, es périls des brigands, 
es périls de sa nation, es périls des gentilz, es perilz en cité, es perilz 
en desertz, es perilz en mer, es perilz entre faux frères : en labeur, 
en travail, en veilles souvent, en faim et en soif, en jeunes sou- 
vent, en froidures et nudité : ayant bien sentu ce que le Sei- 
gneur Christ avoit dit de luy, (Actes IX) qu'il lui monstreroit 
combien il lui failloit souffrir pour son nom. Pareillement aussy 
tu dis que les laboureurs ont labouré sur Ion dos. En quoy tu 
entens que tes persécuteurs sont des laboureurs, pourtant qu'ils 
travaillent et ont peine à te persécuter, comme les laboureurs 
à labourer. Caïn (Gen. IV) machinant la mort de son frère, fut pas 
sa face murée et changée de mal talent? Pharao (Exod. Vlll. IX. X. 
XI. XIX.) persécutant le peuple d'Israël en quelle peine esloit-il? 
Saùl affligeant David (I Sam. XVIII) et le regardant de travers après 
qu'il eut fiappé le Philistin, a il pas plus de peine que David mesme? 
En quels travaux (1 Uois XX, XXI) csloit Achab persécutant Nabolh 
pour sa vigne : et Hélie le Prophète et Michée? En quel poinct 
estoit (Daniel III) Nabuchodonozor, voyant la constance de ces trois 
enfants hebrieux? n'estoit-il pas remply de fureur, et le regard de 



528 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

sa face mué contre ces trois enfans? Qu'advint-il à ce misérable 
Antiochus (2 Mac. IX) persécutant les Juifz, lors le peuple de Dieu? 
Mourut-il pas en douleur intollérable? Quelle peine (Luc XVI) avaient 
ces maudis scribes et pharisiens, poursuyvantz Jésus-Christ très in- 
nocent? Mais aussy ceux qui persécutoyent Estienne (Act.VII) cre- 
voyent-ilz pas en leur cœur, et grinçoyent leurs denlz contre luy? 
Herode meurtrier de Jacques (A et. XIV), persécutant ta jeunesse, 
est-il pas puny de sa meschanceté? Ceux qui emprisonnèrent 
(Act. XVI) à Philippes, Paul et Silas avoient-ilz pas plus de 
peine que eux? Quels travaux avoient les persécuteurs de Paul 
(Act. XII, XXlî, XXIIÏ), tant en leurs menées que conspirations? 
Et aujourd'huy tes adversaires combien de maux ont-ilz? entre- 
prenant/, espiants, cerchans, chassans ça et là, commandans, 
defendans, foudroyantz, escommuniants et pourchaschantz? Si 
qu'a bon droict pour la peine qu'ilz prennent, ilz sont bien 
des laboureurs, et pour le fruict de leur labeur, il ne leur 
reste que la mort éternelle. En ce aussy que tu es labourée, tu as 
quelque similitude avec la terre : laquelle comme par le labeur est 
nettoyée et purgée des espines, ronces et chardons, et après porte 
bon fruict et doux : pareillement aussi par les afflictions tu es exer- 
citée, et mieux disposée à porter fruict en pacience. Autant de (ois 
donc que tu es labourée par persécution, c'est autant d'espines 
qu'on ôte de toi (Mat. XIII, Luc VllI, Marc IV). Et ceste semence 
qui est la parolle de Dieu ne produira ses fruicts en toi, si ces lieux 
pierreux ne sont osiez par le labourage de la persécution, et ces 
espines qui suffoquent la parole ne sont essartées : et si ceste voye 
n'est labourée par la herse d'affliction, le grain qui est semé dessus 
est inutile et ravy parle mauvais. Davantage, estant ainsy labourée, 
tu as quelque semblance à Jésus ton époux (Es. LXllI) duquel il est 
dit qu'il a pressé seul le pressoir, et des peuples il n'y a pas eu un 
homme avec luy. Par cela tu voy bien que tes persécuteurs, pensans 
te faire grand mal te font grand bien : soit aussy qu'ils forgent sus 
ton dos comme dessus une enclume; si ne te pourront-ilz non plus 
nuyre en te battant que le mareschal fait à l'enclume la frappant. 
J'entensbien que la longueur du temps de la persécution signifiée 
par l'allongement des rayes t'est enniiyeuse et te semble longue : 
mais asseure-toy que la fin de toutes choses est proche. Et le der- 
nier temps est (2 Pier. III). Mais il ne faut pas que tu ignores une 



CONSOLANT l'ÉGLISR KN SKS AFFLICTIONS. 529 

chose : c'est qu'un jour envers le Seigneur est comme mille ans, et 
mille ans sont comme un jour. Le Seigneur ne retarde point sa 
promesse, comme tes persécuteurs estiment retardement : mais il 
est patient envers tous : ne voulant point qu'aucun périsse, mais 
que tous reçoyvent et viennent à repentance. Mais qu'il te suftise 
que tes ennemis ne font que te haster, à la venue du jour de Dieu. 
Et note bien ce qui est escrit : (Apoc. XXII) le temps est près, qui 
est injuste qu'il soit injuste encor, et qui est juste soit justitié encor, 
et le sainct soit sanctifié encor. Et voicy je viens tost. Et mon salaire 
est avec moy pour rendre à un chacun comme sera son œuvre. Car 
(Hébr. VI) le Seigneur à qui tu es, et auquel tu sers est juste. Il ne 
mettra donc en oubly ton œuvre et labeur. Desjà il a couppé et 
couppera les cordeaux des meschans (Hébr. XIII). Etsi a dit(Josué I) 
je ne te laisscray point et ne t'abandonneray point, en sorte que tu 
peux seurement dire (Ps. XVIll) : le Seigneur m'est adjuteur, je ne 
craindray chose que Fliomme me puisse faire. Encore (Hébr. X) un 
bien petit de temps, et celuy qui doit venir viendra : et ne tardera 
point, lequel couppant les cordeaux de tes persécuteurs, leur ren- 
dra ainsi qu'ils t'ont fait : et sciont payez au double selon hnu's 
œuvres. Au Iianap lequel ils t'ont meslé il leur (Apoc. XVIII) sera 
meslé au double, de tant qu'ilz se sont glorifiez, et qu'ils ont prins 
de plaisir à l'affliger, d'autant leur sera il donné de tourment et 
pleur. Et c'est ce qu'un de tes prophètes (Esaïe LXI) parlant à toy 
au nom de Dieu dit : 0 affligée et yvre non pas de vin : ainsy dit le 
Seigneur ton Dieu lequel a débattu pour son peuple : Voicy j'ai 
prins de ta main le calice de forsenerie, la lie du calice de ma 
fureur. Tu ne le boiras plus, je le mettray en la main de ceux qui 
t'ont affligée : il y a donc plus matière de pleur en eux qu'en foy. 
C'est aussy la cause (Luc XXIll) pourquoy Jésus aux femmes qui 
plouroyent après luy allant au supplice disoit : tilles de Jérusalem, 
ne plourez point sur moy, mais plourez sus nous mesmes et sus 
vos enfanz : Car si on fait ces choses au bois verd (prov. XI) que sera 
il fait au sec : Voicy dit le Sage (Prov. XI) le juste sera payé s'il a 
mesfait en la terre, combien plus le meschant et le pécheur? A ce 
propos le Seigneur dit (Jérém. XXV) : j'ay commencé à envoyer 
affliction en la cité sur laquelle mon nom est invoqué. Et vous ini- 
ques en serez vous quittes? Vous n'en serez pas quittes : je feray 
tourner vostre rétribution sur vostre teste. Car véritablement le mau- 

xi\-xx. — 34 



530 PETIT DIALOGUE D*UN CONSOLATEUR 

vais est retenu (Job XX\) pour le jour de perdition, et sera mue au 
jour de fureur. Hz t'ont labourée comme tu as dit. Et bien qn'ilz 
mettent les faucilles (Joël III) a point, car la moisson est meure. 
Qu'ilz viennent et qu'ilz descendent, car le pressoir est plein; les 
pressoirs respandent, car leur malice est multipliée : que reste il 
plus, sinon (Apoc. XIY) que ccst ange jette sa faucille tranchante 
en la terre et qu'il vendange la vigne de la terre : et Tenvoye au 
grand pressoir de l'ire do Dieu : qui fait choses merveilleuses et pré- 
voit de loing les conseilz; il establit choses certaines (Esaïe XXV). Il 
est la force du chétif et la force du poure en su tribulation, le re- 
fuge contre le tourbillon, et l'ombrage contre la chaleur, qui ra- 
baisse le tumulte des meschans et infidèles comme la chaleur im 
lien sec : et humilie le jctton des tyrans comme la chaleur soubz la 
nuée. Et les persécuteurs seront froissez dessoubz lui, aiiicy que les 
pailles sont froissées au vent. Et voicy ceux à qui n'estoit pas donné 
le jugement, de boire le calice, le boiront : le meschant donc n'en 
sera point exempt. Gomme ilz t'ont fait ainsi leur sera il fait. Tu 
seras comme le feu, et les tiens comme la ilamme, et tes persécu- 
teurs seront comme l'esteule. Le Seigneuries foulera en son yre, et 
les enyvrera par sa fureur (Esaïe LXIll) et abaltra en terre leur 
force : ilz seront comme fumée en sa fureur. l\lais quant à toi tu es 
bienheureuse, o !v.;lise (Deut. XXXHÎ); qui (îsl coinuie loy? qui es 
sauvée par le Seigneur, bouclier de ton ayde, et glaive de ta magni- 
ficence? tes enneniys seront aiîoiblis vers toy, et mai cheras sur leur 
hautesse. Geste est la jusliee de ton Dieu (Esaïe LXVl) et lapacience 
des sainctz : qui à la tin seront joyeux : ou les meschans seront 
confus : les tiens chanteront pour la joye de leur cœur, et leurs 
persécuteurs crieront pour la douleur de leur cœur, et ...ront pour 
le desconfort de l'esprit : et laisseront leur nom pour exécration 
aux esleuz de Dieu. 

l'éclisi':. 

En vérité tu m'as consolée (Uuth H) et as parlé selon mon cœur, 
ayant sufhsamment satisfait à mes demandes : espérant que par 
ceste Divine parolle, je seroy désormais plus forte en mes tribula- 
tions, quand la gloire de Dieu (Esaïe L) le requerra : et puisqu'il est 
mon adjuteur, je cognoye bien que ne seray confuse : ores que 
ma face soit mise comme la pierre bise, ou a feu : car celuy qui 



CONSOLANT l'ÉGLISF, EN SRS AFFLICTIONS. 'yH 

me justifie est près : qui débattra contre moy? (Esaïe LVII) Que 
mon adverse partie s'approche de nioy. Voicy le Seigncui* Dieu 
m'est en ayde, qui est celuy qui me condemnera. Je ne craindray 
plus l'opprobre des hommes, et n'auray peur de leurs injures : veu 
qu'il/ ne sont point tant robustes, que la teigne ne les inange 
comme le vestement^ et le ver les dévore comme la laine. Si vou- 
dray je bien encore entendre plus amplement de leur lin et issue : 
jacoit que tu me r.iyo aucunement desja touché. Mais quoy? (lori- 
ront-ilz longtemps sans que leur fleur tombe? Leur gloire sera elle 
I)erpetuelle sans estre humiliée? auront-ils tousjours le pardessus? 
seront ilz point mis quelque jour audessoubz? leur cruauté cessera 
elle point, pour n'avoir plus pouvoir derespandre le sang innocent? 
quand s'apostumera l'enflure de leur cœur gros? sera point bien 
tost persée la vessie de leur orgueil, afin qu'on en voye l'ordure? hi 
fleur de leur vanité durera elle encor longtemps, sans se seiciier (^t 
flestrir? reste il encore grand espace devant que leur verdure soit 
fenée, pour estre mise au feu, et estre brusiée? 

].E CONSOI.ATEIMl. 

L'oreille es|>roMV(' (.lob \\\l\'; la parollc : et le pallais gousie la 
viande. Je suis joyeux (pie le Seigneur m'a donné une langue, pour 
savoir au temps opportun dire la [)arole de consolation, à celle (pii 
est lasse (Hébr. XI). Je t'ay ja dit, comment les tiens ont esté es- 
tendus et battus, ne tenans conte d'estre délivrez, les uns estans 
esprouvez par moqueries et baptures, de liens et de prisons : les 
autres ont esté lapidez, ils ont esté tranchez, ilz ont esté tentez, ilz 
ont esté mis à mort par oceision de glaive, ilz ont cheminé çii et 
là, vestuz de peaux de brebis et de chèvres, destituez, op{)r;'ss( /. 
aflligez, desquels le monde n'estoit point digne, et dont les cnne- 
mys sont péris comme s'ilz n'avoient point esté : mais ieeux sont 
(Eceles. XLIV) les hommes de miséricorde, descpielz la verlu ii'rst 
point faillie : La semence d'ieeux et leur gloire ne sera point dé- 
laisï ée, leurs corps sont ensevelis en paix, et leur nom vivra de. gt'- 
nération en génération : les peuples racontent la sapienee d'ieeux 
(Sapien. XYl) : car il failloit qu'à ceux qui ont exercé la tyrannie, 
perdition sans excuse leur survint, ayanlz délaissé aux honunes la 
rémunère de leur folie : mais aux autres il failloit seulement 
monstrer par quelle manière leurs ennemys estoyent destruictz. 



532 PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

Pourtant (Sapi. XVII) ces iniques estintians de pouvoir dominer sus 
la saincte nation seront liez e ténèbres, et mis en ceps (Sapien. III). 
Mais les ames des justes sont en la main de Dieu, et le tourment de 
la mort ne les touchera point : il a semblé aux yeux des folz mon- 
dains, qu'yceux mourroient et que leur yssue estoit affliction : mais 
yceux sont en paix. Et combien qu'ilz ayent souffert tourmens de- 
vant les hommes, toutesfois leur espérance est pleine d'immorta- 
lité. Et estanz travaillez en peu de choses ilz seront rémunérez en 
grandes : car Dieu les a esprouvé (Ecclés. XXXIl) et les a trouvé 
dignes de soy. Or, comme le mal a tousjours esté contre le bien, 
et la mort contre la vie : pareillement aussy le pêcheur contre le 
juste, et le persécuteur contre le fidèle. Mais à la fin Dieu brisera la 
teste des ennemys qui disent : il n'y a point d'autre que nous. Ce- 
pendant pour ta consolation il est dit que ceux qui t'ont en hayne 
seront confus et reculez en arrière. Et non sans cause, car ils sont 
mis en lieux glissans et Dieu les fera tresbucher en ruyne. Hz sont 
aussy comme le songe de celuy qui estesveillé. Car ainsy que celuy 
qui a fairii songe qu'il mange, mais quand il est esveillé son âme 
est vuide : et comme celuy qui a soif songe qu'il boit, et après qu'il 
est esveillé il est las, et son ame appete : ainsy sera la multitude 
de toutes gens qui bataillent contre toy. Et ceux qui te font mal 
(Ps. XXXIX) seront exterminez, et adviendrn dedans un petit de 
temps, que les meschans ne seront plus. Hz jxjriront consumez 
comme la graisse des aigneaux, et s'esvanouyront comme la fumée. 
Attens le Seigneur et tu verras la destruction des meschans : les- 
quels ores qu'ilz ayent esté puissans, quelquefois comme le verd 
laurier, si est-ce qu'incontinent ayant passé un peu plus outre, ilz 
ne seront plus : car leur dernier salaire est perdition. Dieu lesostera 
comme l'aigret de la vigne (Job XV) et les jettera arrière comme 
l'olivier sa fleur. Hz seront aussy comme le chaume devant le vent, 
et comme la paille que le tourbillon soubstraict. C'est ce qui est 
fort bien exprimé cy-après, de quoy je t'ay desjà parlé, à scavoir 
qu'ilz seront comme l'herbe des toictz, laquelle est seiche devant 
qu'elle soit arrachée. Voilà la fin du labeur des meschans, et tout 
ce qu'ils gaignent en te tourmentant, labourant et allongeant leurs 
rayes : cela ne leur servira non plus que l'herbe qui croist sur des 
vieilles masures, voire eux mesmes seront couppez comme le foin, 
et seicheront comme l'herbe verde (Esaïe XXXIH. 2 Roys XIX), 



CONSOLANT l'Église en ses afflictions. 533 

Ainsy advint-il à Sennacherib, persécutant l'Eglise d'Israël, du 
temps de Esaïe et Ezechias, duquel ces paroUes sont dites comme 
de tous tes autres persécuteurs. Ainsy quelle est la semence des 
meschans (Gai. VI), telle est leur moisson. Qui sème en la chair il 
moissonnera aussy de la chair corruption. De toy et des tiens 
(Ps. XVI) qui semez en larmes, il est dit que cueillerez en joye. Hz 
alloyent, dit-il, et ploroyent portans leur semence : mais ilz revien- 
drent avec gayeté portans leurs gerbes. Tout le contraire advinct 
aux meschans, qui sèment en joye, mais ils recueilleront en pleurs. 
De leur semence aussy le moissonneur ne remplist sa main, ne le 
glenneur ses aisselles. Et pour cause. Cartelz meschans (Job XXIV) 
ravissent l'orphelin de la mamelle et prennent gage du povre. Hz 
font cheminer l'homme nud sans vestement et prennent la gerbe 
et la glenne des affamez. Est-ce donc de merveille si la gerbe de 
lelz est sans truict? Veu qu'ilz ont violé et ravy la gerbe d'autruy? 
Le prescheur dit bien un mot (Ecclés. VI II) à cause que la sentence 
ne s'exécute incontinent sur l'œuvre mauvais, pointant est-ce que 
les enfans des hommes ont le cœur rcniply pour mal faiic. Or com- 
bien que le pécheur eust fait mal cent fois, et ([ue nonobstant liiy 
ait Dieu prolongé sa vie, si cognoy-je néantmoins que bien sera à 
ceux qui craignent Dieu, et ont révérence à sa face : et ne sera point 
bien au meschant, et ne luy prolongera ses jours, mais sera comme 
l'ombre, pourtant qu'il ne craint point la face de Dieu. 

Somme toute, le labeur des meschans et folz, ne fait que (Eccl. X) 
les affliger, puisque le moissonneur de leur labeur ne remplit point 
sa main. Et si le moissonneur n'y trouve rien qui vaille, il n est jà 
besoing que le glenneur y voise après pour y trouver quelque chose 
de bon. Comment y trouveroit on quelque bonne chose {V<. I) 
quand ils sont comme la paille que le vent pousse? Leurs vains 
efforts sont bien exprimez en ce qu'il est dit (Esaïe XVU) qu'ilz 
seront poursuivis comme la paille des montagnes de devant le vent 
et comme le tourbillon de devant la tempeste : au temps du vcspre, 
voicy tremblement, et avant le malin ne sera plus en estre. C'est ce 
que Jean Baptiste (Matth. lll) veut dire, que Dieu a son van en sa 
main pour nettoyer son aire. Si qu'assemblant son froment en son 
grenier, il bruslera la paille au feu qui jamais ne s'estainct 
(Ps. XVIll). Ces meschans donc seront brisez comme la poudre qui 
est jettée par le vent, et ne seront reputez non plus que la fange des 



53i PETIT DIALOGUE d'uN CONSOLATEUR 

rues. Et leur espérance (Sapien. XVIII) se consumera comme la 
glace de rhyver, et découlera comme Teau superabondante. Par 
telles et semblables similitudes TEscriture te monstre que les entre- 
prises des meschans sont vaines, et prochaines de (1 Thess. II) con- 
fusion, afin que tous ceux soyent jugez et condamnez, qui n'ont pas 
creu à la vérité, mais ont approuvé iniquité, et la sont tresbuchez, ilz 
ont déboutez, et ne se sont peu relever (Ps. XXXVII). Dont advien- 
dra que les passans ne diront point la bénédiction de Dieu soit sur 
vous; nous vous bénissons au nom du Seigneur, nous prions, et 
vous soubhaictons bien. Qui sont les passans sinon les vivans? Quel 
bien pourroient-ilz dire de ce d'où il ne vient point de bien? Qui 
benyra ce qui est maudit de Dieu? qui prisera ce que Dieu a mos- 
prisé? Quel bon soubhaict fera on d'une chose qui n'est que mau- 
vaise? que serviroit bénédiction sur malédiction? Qui s'esjouyra au 
faict d'un meurtrier? qui congratulera à l'homme qui rpspand le 
sang, qui requiert vengeance, et non point bénédiction? qui louera 
le tyrant, sinon ceux qui ont soif du sang innocent? Quoy donc? 
est-ce pour néant que Christ a dit, bénissez ceux qui vous mau- 
dissent : faites bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux 
qui vous nuysent? En dit pas autant sonapostre (Rom. XII) : Parlez 
bien de ceux qui vous persécutent, bénissez-les et ne les maudis- 
sez point? Encor un autre (1 Pier. III) dit : Ne rendez pas mal 
pour mal, ne malédiction pour malédiction, mais au contraire 
bénissez : sachant que vous estes appelez à cela, afin que vous 
possédiez en héritage bénédiction. Ou bien les fidèles sont-ils point 
les passans dont il est parlé? Certes Jésuschrist ne ses apostres, ne 
recommandent rien contraire à la doctrine des prophètes. Et Dieu 
a tousjours voulu, comme il veut, que les siens bénissent, ayment 
et prient pour leurs persécuteurs. Mais c'est autre chose de prier 
pour les persécuteurs, et pour la persécution. Qui est l'homme 
de bien qui voudroit prier pour le bon succès de quelque meschan- 
ceté? Il faut prier pour le tyran et non pas pour sa tyrannie, 
ains plus tost pour sa conversion. C'est ce que le prophète disoit 
(Ps. CXXXIX). Seigneur, n'ay-je point haï ceux qui t'ayment? et ay 
esté marry contre ceux qui s'eslevent contre toy? je les haissoye de 
parfaicte hayne et les tenoye pour mes ennemys. Or ceste hayne, 
quelque véhémente qu'elle soit, si n'empesche elle point les fidèles 
de bien faire aux meschans tant qu'il plaira au Seigneur les souffrir. 



CONSOLANT l'ÉGLISE FN SES AFFLICTIONS. 535 

los secourant en ce qu'ilz ont de Dieu, à savoir au corps. Et puis 
que Dieu ne leur retire encore sa benevolcnce, quicorupie U) vou- 
dra ressembler, faut aussy qu'il ne leur retire point la sienn(\ Mais 
cola en quoy ils sont sennblables à Sathan, en leur vie et mauvaises 
mœurs, en leurs entreprinses et iniquitcz, il les faut abhorrer et 
détester comme peste sans les benyr aucunemenl. il ne reshi donc 
à ceux qui vespandent le sang innocent fors malédiction comme il 
t'a esté dit assez par cy devant. Sur quoy tu le consoleras, et confir- 
meras en saincte pacience, en l'attente de la veime de ion espoux, 
qui viendra en brief et ne tardera point. 

l'église. 

J'ay bien noté toutes tes parolles, qui m'ont semblé plus douces 
que miel. Le Seigneur mon Dieu qui a commandé que la lumière 
resplandist (2 Cor. IV) des ténèbres, cognoissant les choses qui ne 
sont pns comme celles qui sont, qui a luyt en noz co'uis, pour re- 
cevoir illumination, de la coguoissance de sa gloire, en la lac(; (h; 
Jésus-Christ : selon sa grande m!séricoi''!e et infinie bonté, me rem- 
plisse de toute force, constance, bon courage et pacience en mes 
tribulations : me donnant un cœur invincible pour adhérer entiè- 
rement à luy, me fier et appuyer en ces promesses, craitidre et 
révérer ses menaces,, et avancer le règne de son filz. Et qu'il luy 
plaise de manifester par tout son Evangile, et bonne volonté envers 
tous, en sorte que toutes ténèbres d'ignorance soyent chassées par 
la venue de sa clarté ! 

Et que tous persécuteurs ignorants soyent réduis à la droicte 
voye de salut, cessans leur tyrannie et persécution (2 Sa. XXII). 
Quant au reste, je croy, confesse et recognoye que le Seigneur 
Dieu est entier en sa voye, et le bouclier de tous ceux qui ont espé- 
rance en luy. Car qui est Dieu fors le Seigneur? et qui est fort sinon 
iiostre Dieu, qui m'a corroborée de force, et les miens? Et ores 
qu'il nous mette à l'abandon, connue brebis pour estre mangez, et 
qu'il nous esparse entre les gens, et que soyons en opprobre et mo- 
querie à noz voisins en branlement de teste entre les peuples, si 
n'oublyons nous point son alliance, nous sommes à luy, soit à la 
vie ou à la mort. Tant seulement qu'il ne nous délaisse, et ne nous 
abandonne point, ains que servions entièrement à sa gloire et celle 



536 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

de son ûlz, qui vit avec luy et le Sainct Esprit, en gloire éternelle- 
ment. 

Ainsi soit-il. 



LETTRES 

DB 

LOUISE DE COLLIGNY, PRINCESSE D'ORANGE 

A SA BELLE-FILLE 

CHARLOTTE-BRABANTINE DE NASSAU 

DU('11ESSE DE LA TRÉMOILLE 

1598-1620 

20. De Paris, 27 aoul 1601. 

Que j'ai eu d'affliction, clière fille, lorsque j'ai su, par vos 
lettres que le S' Chauveaii m'a apportées, l'accident qui vous 
est arrivé en votre grossesse. Il y en a prou à qui la même 
chose est arrivée qui n'ont pas laissé de se trouver grosses 
pour cela; je ne serai point à mon aise pourtant que je ne sache 
ce que vous en croyez et en quel état vous êtes à présent. On 
m'a dit qu'il ne se peut rien voir de plus joli que notre petit 
fils. C'est chose que je crois aisément, car de ce que j'en ai vu, 
c'est sans cajolerie que je le dis, mes yeux n'ont jamais rien 
vu qui lui ressemble. 

A ce que je vois, vous vous donnez bien du bon temps. Je 
savois bien que vous trouveriez M'"*' de Montpensier bien à 
votre gré quand vous l'auriez un peu pratiquée (1). Pour moi, 
je suis sa servante fort passionnée, et l'aime de tout mon 
cœur. J'attends avec l'impatience que vous pouvez imaginer 

(1) Le billet suivant prouve l'intimité de leurs relations. Son premier 



PRINCESSE d'orange. 



537 



ce ([ui arrivera du siège d'Ostende. J'en conçois cependant 
toute bonne espérance, car ceux du dedans ont fort bon cou- 
rage. Il ne leur manque rien de tout ce qui est nécessaire à 
une place assiégée. Vos frères sont en Zélande, pour apporter 
à leur secours tout ce qui se pourra (2). 

Il faut que je réponde à ce que vous dites avoir appris que 
je ne suis pas en cette cour comme je le devrois, et que vous 
craignez que cela soit un jour préjudiciable à vos frères. 
vous prie de croire que je ne suis point si mal avisée que je 
fasse chose qui le leur puisse être, ni k aucune de la maison. 
Je crois que ce que vous voulez dire c'est pour les rangs. Or 
de cela on ne peut dire qu'il se soit fait nulle cérémonie où il 
s'en soit tenu. De tenir anticliambre, qui est là où on en sou- 
loit tenir, c'est chose qui est fort rare ; et quand il y en a eu, 
j'y ai mon siège, et sommes toutes assises autour de la Reine 
sans aucun rang; et tous les jours j'ai mon siège en la cham- 
bre de la Reine et s'y assied-on comme on se trouve. IVjiir 
passer aux portes, on passe aussi comme cela. La vérité est que 
M"'' de Guise, au passage des portes, du commencement, le 
vouloit toujours prendre. J'ai évité cela, et trouvois invention 
ou de ne m'y trouver point ou d'en faire passer d'autres de- 
vant moi auxquelles on sait bien que je ne cède point, ou de 
passer par d'autres portes. Enfin, sachant bien que le Roi ne 

paragraphe est de la main de M. de Montpensier, et le deuxième de 
celle de M. de la Trémoille : 

« Madame ma chère cousine, mon papi(>r est si lioau et si honnête 
(juo vous ne me sauriez refuser la reijuèto qu'il vous jiorte : (jui est de 
taire Tlionneur à votre cousine de lui aidera faire î'homu'ur (h- chez 
nous, (jiii est chez vous aussi, car vous y avez la mèinc; puissniice. 
C'est {)Our recevoir ces deux grandes filles de qui je vous parlois hier, 
qui y seront C(* soir; et cependant nous chasserons Mons"" voire mari 
et moi, qui SUIS en tout votre serviteur. 11 n'est pas besoin (h^lirc^ 
que nous savions qu'elles dussent arriv(M'; plutôt, s'il vous plait, ([ue 
vous ignoriez même qu'elles dussent venir. 11 vous «^st ordoiuié, mais 
je dis par arrêt donné en la chambrer de Fleur de Lys. que vous serez, 
vêtue tout ainsi ([u'hier. 

« Vous voyez le counnandcnienL (ju'on vous fait.. le ne vous verrai ([ue 
demain. Nous allons à la chasse, et vous aurez ces deux longues lilbîs 
sur les bras. Dieu vous fortifie pour les bien soutenir. i) 

Quel est le nom des deux visiteuses? 

(2) La place fut prise par les Espagnols le 19 septembre 1604, apiès 
un siège de trois ans (^t trois mois. 



538 LETTRES DE LOUISE DE GOLLIGNr, 

vouloit donner l'avantage ni à l'une ni à l'autre, et trouvoit 
bon que nous marchassions comme nous nous trouverions, 
tantôt l'une, tantôt l'autre, voilà comme nous avons vécu de- 
])uis sans cependant en parler. Quand c'est à des festins où 
nous mangeons à la table du Roi, je suis toujours du côté de 
Leurs Majestés, auprès de M'""' de Nemours (3) ou de Guise (4) 
et M"" de Guise de l'autre côté. 

Somme, vous devez croire qu'il ne fat jamais moins tenu de 
rangs; et quand s'en tiendra, croyez que je ne m'y trouverai 
point, si je ne reconnois y pouvoir tenir celui que je dois. Je 
n'ai garde d'en faire de grands cancans, car ce seroit bien cela 
qui seroit préjudiciable, sachant bien (pi'il y a ces quatre mai- 
sons (5) qui tiennent rang en France, qui sont si proches au 
Roi qu'il ne donnera jamais d'arrêt à leur désavantage. Voilà 
pourquoi j'aime bien mieux n'en faire point parler, et éviter 
de me trouver aux lieux où je prévoirai que j'en pourrois 
avoir dispute, car je ne veux pas faire comme firent dernière- 
ment les comtesses de Saint-Paul et M""' d'Elbeuf, qui (^urent 
des paroles bien grosses en la chambre de la Renie. M. de 
Montpensier vous l'aura pu conter. |Pour| le temps que j'ai à 
demeurer en cette cour, (pii ne sera ])as long, je crois que je 
ne puis mieux faire que de n'y deminuler point de rang, puis- 
que je suis en doute d'obtenir celui que j'y devrois avoir; et me 
mettrois au liasard d'avoir un arrêt qui me seroit désagréable, 
là où et moi et tous ceux de la maison sommes toujours sur 
nos pieds pour le demander. Cependant^ croyez que je me 
garderai bien de céder en chose qui soit préjudiciable à la 
maison où j'ai eu l'honneur d'être mariée. Cela seroit sujet à 
d'autres discours qui ne se peuvent représenter par lettres. 

Je vous baise les mains, chère fille, et suis toute à votre 
service. 

A Paris, ce 27 d'août. 

(3) Anne d'Esté, petite-fille de Louis XIl, et veuve 1» de François de 
Lorraine, duc de Guise; 2» de Jacques de Savoie. 

(4) Catherine de Clèves, veuve de Henri de Lorraine, duc de Guise, 
le Balafré. 

(5) Longueville, Lorraine, Montpensier et Nemours? 



P I INCESSED ORANGE. 



21. — De Paris, septembre 1001. 

Votre dernière lettre, chère fille, me ffiit plus (jne janmis re- 
connoître votre bon naturel, voyant combien vous ])renez à 
cœur tout ce qui me touche. Vous dites que vous n'rtes ])as 
contente des bruits que Ton fait courir de ma faveur ])ar le 
moyen de la marquise de Verneuil. Je ne sais où ou preud cette 
faveur, car si vous étiez ici vous verriez que je suis toujo\u*s 
d'une même façon. A la vérité le Roi et la Keiuo me fout l'hon- 
neur de me faire fort bonne chère, et n'y a pas apparence, pour le 
moins d'un des côtés, que la marquise en soit cause. De dire 
que je la maintiens en son crédit sont deux choses qui ne s'ac- 
cordent point, car il faudroit donc que j'eusse plus de crédit 
qu'elle, et par conséquent ma faveur ne dépendroit ])as de la 
sienne, mais la sienne de la mienne. La remarque que l'on a 
faite que nous étions à Saint-Cicniuiiii lo^'écs tout proclic l'une 
(le l'autre est ibrt véritable; mais on ne dit pas (|ue M"" ds 
(iruise et M""' de ( niercheville, elle et moi avions nos ciiambi'es 
toutes d'un même rang-, comme eu un cloître; et qu<' s'il est 
arrivé que la mienne ait été la plus près de la sienne, il s'en 
faut prendre aux maréchaux des log'is et non à moi, qui ne 
dispose pas de mon logis aux maisons du Roi. Je m'assure que 
l'on vous aura bien dit aussi que nous mangions souvent en- 
semble ; mais on ne vous aura pas dit que M'"" de Guise et de 
Retz en faisoient de même. On ne vous aura pas dit aussi 
que je n'ai pas voulu loger au Louvre, parce que la chambre 
que l'on m'y donuoit étoit près de la sienne ; aussi n'ai-je pas 
pris cette excuse-là pour n'y point loger. 

De dire que je vois plus souvent ladite marquise que la Reine ; 
ah ! pour celui-là il iij a point d'apparence, et faut bien que 
cette invention provienne de quelque personne (j[ui me veuille 
mal et qui veuille bien épargner la vérité; car chacun sait et 
chacun voit que je ne bouge de la chambre de la Reine. Que 
je n'avoue avoir beaucoup d'obligation à la marquise, je serois 
ingrate si je disois autrement; mais je ne suis pas si sotte 
que cela me fasse faire chose qui soit contre ce que je dois. 
Mes actions ont prou montré jusques ici ce que je suis; et 



5i0 letthes de louise de collignt, 

ceux qui voudront médire de moi, cela retournera plus à leur 
blâme qu'au mien, car je n'en donnerai jamais sujet, s'il plaît 
à Dieu, aux gens de bien ; pour les autres, [ce ] me sera louange. 

Continuez donc à tenir mon parti, ma fille; et pour cela, 
quand vous en ouïrez parler, et pour mon rang de quoi on 
vous parle tant. Pardonnez-moi si je vous dis que vous avez 
tort de demeurer sans réplique, comme vous dites que vous 
faites; et demandez s'il vous plaît à ces personnes qui en par- 
lent tant où c'est qu'ils ont vu que l'on ait tenu rang, et s'ils 
vous le peuvent remarquer, je leur pardonne. Mais que dirai-je 
de vous, ma fille, qui me condamnez tout platement, me disant 
qu'il est tout certain que je fais tort à votre maison et à vos 
frères. Certes, ce mot m'a pénétrée jusques au cœur, je le 
vous avoue. Je vous ai répondu sur cet article par mon autre 
lettre, et vous dis encore que je ne suis point si sotte que 
d'avoir fait nulle action qui leur puisse jamais être préjudicia- 
ble, ni ne ferai. Dieu aidant; et croyez, ma fille, que l'honneur 
de votre maison m'est trop cher, et qu'il ne me pourra jamais 
être reproché avec raison que j'y aie fait brèche; et m'assure 
que quand vous seriez ici que vous jugeriez vous-même que 
je ne puis ni ne dois m'y gouverner autrement que je fais, et 
pour cela et pour toute autre chose. Ma fille, je me souvien- 
drai toujours fort bien de qui j'ai eu l'honneur d'avoir été 
femme et fille. C'est chose dont je chéris trop la mémoire 
pour l'éloigner jamais de la mienne. 

Or brisons ce discours pour vous dire que j'ai eu l'honneur 
de voir votre cousin (1), qui m'a mise en peine de ce qu'il m'a dit 
que l'accident qui vous étoit arrivé à Champigny vous est en- 
core revenu depuis. Je vous supplie que je sache comment 
vous vous en serez portée. Depuis il m'a dit mille biens de 
mon petit-fils, et qu'il n'a jamais rien vu de si joli. Je sup- 
plie M. de la Trémoille de m'excuser si je ne lui écris. Je me 
trouve si mal d'un rhume que j'ai depuis trois jours que je 
n'en vois goutte. Je lui envoie une lettre, écrite d'Ostende, 
par laquelle il en apprendra plus de nouvelles que je ne lui en 
saurois mander. Je m'en vais demain à Fontainebleau, pour 



(1) Leduc de Montpensier. 



PRiwcKssK d'orangr. 55^^ 

être aux couches de la Reine, qui n'attend plus que l'heure, 
étant bien avancée dans son neuvième mois. Bonsoir donc, 
ma fille, je vous baise [les mains] et à votre cher mari et notre 
petit mignon. 

22. — De Paris, 25 juillet 1602. 

Vous dites, ma chère fille, que vous avez trouvé fort courtes 
les Ictti-es que je vous écrivis par le S' d'Availles (1). Ne l'at- 
tribuez à autre chose qu'à la presse qu'il me faisoit d'écrire, 
pensant partir d'heure à autre; et cependant le commande- 
ment du Roi l'arrêta encore quelques jours après avoir reçu 
mes lettres. Pour le parlement de mon neveu de Chatillon (2), 
il fut si soudain que je ne le voulus en façon du monde arrêter 
pour écrire ni à vous ni à M""" de la Boulaye (3), car il avoit 
un trop juste sujet pour s'en aller en gTand(^ dih'g-encc^ et me 
promit d'en faire mes (^xcuses à toute la conipag"nie. S'il y a 
manqué, il a manqué à sa parole. 

Ne croyez donc point, chère fille, que vous trouviez jamais 
nul changement en moi. L'amitié parfaite que je vous ])oi te a 
ses fondements si solides et si fermes que vous ne devez jamais 
craindre qu'il y ait aucune diminution, car quand même j'en 
recoiniaîtrois en la vôtre, ce que je n'attends pas de votre bon 
naturel, je ne laisserois pas d'être telle pour vous que j'ai tou- 
jours été; car je ne manque jamais à mes devoirs et à mes 
amitiés, et vous avouerai que j'ai combattu, en ce dernier 
vo^^age que je vous ai vue, contre des personnes qui me vou- 
loient faire juger, par vos actions et [celles] deM'"*" de Bouillon, 
que toutes deux vous ne me rendiez pas le témoignage d'a- 
mitié que vous aviez accoutumé. Je vous jure que ce m'a été 
un déplaisir bien sensible de ce que la plupart de la cour, tant 
hommes que femmes, faisoient ce jugement que j'ai toujours 
rabattu, et aligné des raisons pour fiiire juger le contraire. 

(1) Jacques Eschallard, seigneur d'Availlos-Chritillon. 

(2) Gaspard, lils de l'aîné des frères de la princesse d'Orange. 

(3) Marie du Fou, veuve en i)remières noces de René de Talensac, 
seigneur de Loudrière, et en secondes noces de (^Iharles Eschallard, 
seigneur de la Boulaye, gouverneur de Fontcnay-Ie-Comte. 



542 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY^ 

Peut-être vous sera-t-il témoigné quelque jour par ceux même 
qui m'en parloient; et lors vous connoîtrez qu'il n'est jamais 
rien entré en mon esprit qui m'ait pu fjxire [croire] que vous 
eussiez diminué ni de l'amitié ni de l'estime que j'ai toujours 
reconnu que vous aviez pour moi. Et certes, ma fille, si cela 
étoit, aussi me feriez-vous extrême tort; mais brisons là, il ne 
faut pas seulement y penser. 

Impossible de me pouvoir rendre à la bienvenue de ma 
nièce (4). J'en écris à M""' de La Boulaye et lui en fais mes 
excuses, car elle me faisoit la faveur de me mander qu'elle 
m'y désiroit, ce (pie n'a pas fait M""' de Cliastillon, ni du ma- 
ring'e ni de la bienvenue. Je dis auparavant sa maladie, car 
encore que peut-être elle dira qu'elle savoit bien que je n'y 
pouvois pas être, je dirai que pour cela elle ne devoit pas 
laisser de m'en prier. Etant ce que je suis à sa fille, la civilité 
la convioit à me rendre ce devoir. 

Je ne vous parle point de ce qui se passe ici, car vous en 
êtes avertie par personnes qui en savent plus de nouvelles que 
moi, qui m'enquête seulement de celles de vos frères, dont je 
suis en telle peine que je ne pense et ne m'enqiiiers d'autre 
chose; et le désir d'en aller apprendre à Saint-G(>rmain, où on 
me vient de dire (pui le Hoi en n reçu, me fait finir tout court, 
en vous assurant, m:; chère filU^, <]U(>. l'icn au monde ne vous 
peut davantage uinnu-, estimer, chérir et honorer que fait 
votre maman, qui vous baise cent mille fois les mains, et à 
mon petit cœur et mes petites mignonnes. Dieu veuille les 
bénir. 

A Paris, ce 25 de juillet. 

23. — De Paris, '20 janvier 1603. 

Ma chère fille, civec les yeux tout pleins de rhume, la tète 
pleine de douleurs, et tout le corps de cette fâcheuse coquelu- 

(4) Fi'ançoise de Colligny, sœur de (raspard, venait d'épouser Hené 
de Talonsac, soigneur de Loudrière, fils du premier mariage de Ma- 
dame de la Boulaye. 



PRINCESSK n*OIlANGF.. 543 

che qui court, je vous fais ce mot pour vous dire que je me 
réjouis extrêmement de ce que votre douleur de jambe com- 
mence à se diminuer. J'espère que le beau temps vous achè- 
vera du tout de guérir. Au reste, je vous dirai que j'ai m?irié 
Vilars, et qu'elle est extrêmement contente. Elle s'en va de- 
main, et M. de Waufin (1) l'emmène à son ménag-e. J'espère 
qu'elle se gouvernera si sagement qu'elle fera mentir tous 
ceux qui ont médi"; d'elle; et à la vérité elle a eu du malheur, 
car il n'y a eu autre mal en clic*, que de la vanité. Vous con- 
noissez son humeur : ça été la. ménK> (diose que vous avez vue. 
Je dis la même, car ça été ce (jue vous ;i,vez vu en Holl<Mn(h), 
et n'y avoit point moyen d'arrêter cette humeur (ju'en hi ma- 
riant; mais certes, à cette heun^, elle est bien ré.-olue d(* vivre 
tout d'une autre façon, et je crois qu'elle sera fort Iteureuse. 
Et moi bien malheureuse de ce qu'il fiudra que je m'en aille 
sans vous voir, car je voudrois qu'il m'eut conté do mon sanij- 
et avoir eu un jour à vous entr(;tenir; mais ji^ ne ]'e.<i)ére plus, 
car je n'attends que le retour de votie tVéï'o v]\ Hollande v\ 
un i)eu de plus beau tem})s jiour jiasser la nier, .b,' \ ()us dis 
pa.s encore adieu, car je vous écrirai encore, .bj \ ()us l)aise les 
mains. 

Le 20 janvier. 

24. — De La Haye, ters le 5 mars 1G03. 

Ma chère fille, ma mignonne, j'ai reçu depuis trois jours 
votre lettre du 28 de janvier, (pii est la seule (jne j'ai eu de 
depuis être partie de France. Je vous ai écrit (Ilmix fois depui.- 
être arrivée en votre bon pays, et adressé m(>slettrcsà nunisieur 
votre bon mari. Celle-ci est par un de vos bour<j\")is de l'ile- 
Bouchard (1), qui m'a été adres.^é lorsque je vouloir \ ous dé- 
pêcher un laquais, et à M""" de lîouillon. Celte occasion sera 
cause que j'enverrai mon laquais droit à ]V)rdeaux et de là à 
Turenne; mais au retour je lui comnunrâerai de pa ser à 

(l) OéJéoii (In Wanlin, f,a;ntillioiiinio hollandais, (pti l'ul, dciiuis -oii- 
vorneur de Cllià(,oaii-Uonar(b 

(l) En Touraino, chef-lieu d'une belle haronnie apiiartciiaiU à la mai- 
son de la Trémoille. 



54'|. LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNT, 

ïhouars pour me rapporter des nouvelles de tous mes chers 
enfants. Que je plains cette pauvre femme (2) ! Mon Dieu, que 
nevoudrois-je point apporter de ce qui seroit en ma puissance 
pour son soulagement, car je connois ses appréhensions que 
je crois qui ne sont pas petites, et certes ce n'est pas sans 
sujet. M. de La Trémoille m'a mandé que vous la deviez 
aller voir; M. de Bouillon me l'a mandé aussi. Je m'assure 
que ce lui sera une souveraine consolation que votre présence. 
Vous croyez bien que ces affaires-là me donnent bien de la 
peine. J'en ai eu beaucoup lorsque j'étois sur les lieux où j'en 
savois plus de nouvelles qu'ici; à cette heure que j'en sais 
moins, cela redouble ma peine. Le meilleur remède est le temps, 
la patience et l'humilité de M. de Bouillon. Mon opinion et 
celle de tous ceux de deçà est telle, et que s'il en recherche 
d'autres, il ruinera plus ses affaires qu'il ne les avancera. 

Je vous envoie à ce coup des lettres de vos frères. Certes 
il ne se peut rien voir de plus paresseux à écrire qu'ils sont, 
et demeurent toujours en ces belles maximes : qu'il n'y a rien 
au monde de plus inutile ; que vous savez bien qu'ils vous 
aiment et qu'ils sont à votre service ; que c'est tout ce que 
vous peuvent représenter leurs lettres. Ils me font mourir 
quand ils se mettent sur ces opiniâtretés-là, que vous connois- 
sez, car il n'y a raison qui les puisse vaincre. Et notez que 
monsieur mon fils est un vrai sing-e de son frère, car il a si bien 
composé ses humeurs selon les siennes, que c'est une même 
chose. Nous vous souhaitons bien souvent ici, ou nous trois 
sautés auprès de vous. Vous êtes fort aimée en votre bon 
pays, et se plaît-on extrêmement à ouïr dire combien vous êtes 
heureuse en mariage. 

M. de Barneveldt (3) a marié ces jours passés sa jeune fille 
au S' Vandermyle (4), que vous avez vu étudiant à Leyde (5), 

(2) La duchesse de Bouillon, dont le mari, accusé de conspiration 
contre Henri IV, venait de sortir de France. 

(3) Jean d'Olden Barneveldt, grand-pensionnaire de Hollande, .lamais 
homme, dit Aubéry du Maiuner (Mémoires de Hollande), ne fut si sag(^ 
ni si vertueux. 

(4) Corneille Vander Myle, qui fut ambassadeur des Pays-Bas à Ve- 
nise, puis en France, et curateur de l'université de Leyde. 

(5) Oiî elle avait séjourné avec la princesse d'Orange' lorsque le peiil 
frère suivait aussi les cours de l'université. 



PRINCESSE d'orange. 5 15 

qui est un fort honnête jeune homme. Nous y avons été, trois 
jours durant, tous les soirs en festin. Cela s'appelle cinq heures 
à table, et puis le bal où votre aîné (6) triompha de danser 
toutes sortes de danses, pour me montrer qu'il n'a rien oublié; 
mais mon fils ne danse plus rien que des allemandes. Vous 
n'avez jamais rien vu tant sur la g-ravité : je pense qu'il a 
appris cela en la Germanie. 

Votre aîné se tient toujours à ses amours accoutumées et ne 
change point. Sa dame a acheté ici une jolie maison où elle est, 
à ce que Ton dit, fort proprement accommodée, fort bien en 
point. Elle se tient là avec ses deux petits enfants, que l'on 
dit être fort beaux. Elle ne va en nulle compagnie; et encore 
que cela soit su de tout le monde, qui veut faire plaisir à voti'e 
fille (7), fàut ignorer et ne lui en parler point. Pour moi je 
ne lui en ai pas encore ouvert la bouche. 

J'ai fort essayé de faire la paix de votre sœur (8) avec lui. 
« Je m'assure fort ne lui vouloir aucun mal, mais de la voir 
<r cela ne serviroit de rien, ce dit-il, et lieaucou]) moins son 
c( mari. » Ils se tiennent toujours à Delft (9), et me viennent 
quelquefois voir, et leurs deux ])(^tifs enfants, qui sont bien 
jolis. Ils ont perdu leur dernière petite fille, que la nourrice 
étouffa au berceau. Votre sœur est encore prêter d'accoucher. 

La comtesse de Solms (10) ne bouge de son logis, presque 
toujours malade, de façon que ma solitude n'est guère inter- 
rompue par les dames qui sont ici. Je fais faire force ouvrages 
et ne me vais guère promener, de façon que mon cabinet, que 
vous connoissez, et moi nous tenons bonne compagnie. Je 
crains que vos frères ne me la tiendront plus guère, car l'en- 
nemi a pris par surprise, depuis quatre jours, le cluiteau de 

(G) Maurice do Nassau, dont l'inî^ratitudo of l'ambition liront périr 
Barnovoldt sur réclialaud, lo 13 mai lOll). il mourut o('>lil);it;iiro, mais 
eut i^lusiours fils do la dame de Mechrlen (V. Morrn, Vil, W.W). 

(7) Probablement une lilloule de Madame de la Trémoillo, oar sa lilie 
n'alla en Hollande (|u'en IGOiS. 

(8) La princesse de l^orLugal. 

^^ille de Hollande, où (îuillaume lo Taciturne ('tait mort assas- 
siné, le 10 juillet ITxS'i. 

(10) Elisabeth de Nassau-Dillembouri,', veuve de Conrad do Solms, 
morto le 8 novembre IG03. Ce fut avec leur petite-lille, Amélie, que le 
fils de la princesse d'Orange se maria, en 1G25. 

xix-xx. — 35 



546 LETTRES rife LOUISÈ DE dOLLIGNT, 

Wactendon^ en Gueldré. La ville tient contre, et [je] crois qu'ils 
iront pour la secourir et reprendre ledit château, de façon que 
me voici au commencement de mes appréhensions. Je vous 
fais faire des portraits, mais je vous supplie aussi que j'aie le 
vôtre et celui de M. de la Trémoille. Celui de mon petit mi- 
gnon tient le plus beau lieu de mon cabinet, et vous, ma 
mignonne, la plus belle place en mon âme. 

Encore faut-il que je vous dise un mot du comte d'Eg- 
mont (11). Il est plus fou qu'il ne fut jamais. Il s'est proposé 
un voyage aux Indes, là où il dit qu'il sera reçu roi, a fait 
déjà toutes les lois de son royaume, donné toutes les charges 
et offices. Il ne lui manque qu'une femme. Sans vanité, si j'y 
voulois entendre, je crois bien que je serois la première refusante 
ce beau royaume imaginaire. Je lui ai proposé M'"' de Guise. 
Il m'a priée d'en faire sonder sa volonté, à quoi je me suis 
obligée; mais il aimeroit encore mieux la petite Anne de 
Eohan (12). Je lui ai promis d'en écrire aussi, car il veut avoir 
plusieurs cordes en son arc. Il y a de la pitié en cet homme. 

En voilà assez pour une fois. Il faut finir avec mon papier. 

25. — De La Haye^ 15 mars 1603. 

Ma chère fille, je vous ai écrit fort amplement depuis peu 
de jours par un homme de l'Ile-Bouchard, qui s'y en retour- 
noit, étant venu ici pour chercher quelque soldat, qu'il a 
trouvé mort. Il me promit vous porter incontinent mes lettres 
à Thouars, mais on me mande de Paris que vous êtes auprès de 
W^" de Bouillon; et estimant que vous y pourriez être encore 
lorsque ce laquais y arrivera, j'ai mis cette lettre au hasard, 
qui vous apprendra que, Dieu merci, je suis hors de l'ap- 
préhension en laquelle j'étoislors de mon autre lettre, car vos 
frères ne vont point à Wactendon, ayant eu nouvelles hier, 

(11) Lamoral II, fils de Lamoral I", comte d'Egmont, que le duc 
d'Albe avait fait décapiter en 15G8. 

(12) La plus jeune des filles de Catherine de Parthenay, que Louise 
de Colligny désirait ardemment faire épouser à son fils, comme on le 
verra plus loin. 



PRINCESSE d'orange. 5W 

comme ils vouloient partir, que la ville a repris le château, 
dont je suis extrêmement aise, car ce petit voyag-e-l;\ me flon- 
noitbien de Fappréhension. J'envoie, ma fille, cr porteur exprès 
pour me rapporter des nouvelles de M""" de Bouillon. .Te la 
crois à cette heure accouchée, et ne doute point que ce ne lui 
ait été infini contentement de vous avoir près d'elle, et h vouh 
de lui pouvoir apporter quelque soulagement en toutes ses 
peines, que je crois n'être pas ])etites. 

Hélas ! voilà qu'en écrivant ceci j'apprends la mort de la 
pauvre M'"" de Retz (1), qui me fait tomber la plume de la 
main, car certes j'en ai un si extrême regret ([ue mon cœur en 
est plus qu'outré de douleur, car je l'aimois plus qu'une sœur, 
et je sais que j'étois aimée et chérie d'elle tout ce qui se peut 
aimer et chérir au monde. Permettez-moi que je finisse pour 
donner lieu à ma douleur, et me croyez toute à votre service. 

A La Haye, ce 15 mars. 

26. — De La Ilaye^ fin cV avril 1003. 

Ma chère fille, j'eus hier le bonheur de recevoir une de vos 
lettres, du 2 de ce mois, par lesquelles j'appris plus particu- 
lièrement que je ne le savois les tristes nouvelles de l'affliction 
nouvellement survenue à la pauvre M""" de Bouillon. Je la 
savois un jour auparavant par des lettres de M*"" l'Electrice (1) 
et de votre sœur d'Orange. Mon Dieu que je plains cette pau- 
vre créature, car il semble que toutes sortes de maux la ])our- 
suivent. Ça été un grand heur que vous avez été auprès d'elle 
en cette affliction, car je m'assure que vous aurez été cause 
qu'elle l'aura bien plus doucement supportée ({u'elle n'eût fait 

(1) TjO P. Ans-clmc s'osl. (,r()injȎ vn d.Tl.nit s;i, mort \\o rnnnrc 
Dans l(î Dictioimairc (h^ Moréii, on coiTii;»' en imprimant, l(>(i:{. 

(1) Loiiise-Julionno de Nassau, l'iiiniM; des souirs germaines de Ma- 
dame de la Trémoille, mariée, on \{^\y^, avec Frédéric IV, électeur-pa- 
latin, et qui avait emmené avec elle sa ]»!us jeune sceur Amélie, (|uon 
appelait Mademoiselle d'Orange. Les autres îilles de Charlotte de Bour- 
bon-Montpensier étaient, outre Mesdames do Bouillon et de la Tré- 
moille : Cathcrino-Belgio, mariée au comte do Hanau, et Flandrine, 
religieuse à Sainte-Croix de Poitiers. 



548 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

étant seule. On me mande que M. de Bouillon Ta passé avec 
une constance admirable, bien que l'on voie qu'il en a très-vif 
ressentiment. Certes Dieu l'exerce en beaucoup de façons. 
Veuille sa divine bonté lui donner les consolations nécessaires. 

Nous avons ici deux conseillers de M. [l'Electeur] et de 
-j^me l'Electrice, envoyés pour aviser aux affaires qu'elle et 
toutes mesdames ses sœurs — dont je crois que vous avez quel- 
que pouvoir sur une — ont avec la maison mortuaire de feu 
monsieur votre père. Demain ils doivent faire leurs proposi- 
tions au conseil de votre aîné. Aujourd'hui je les ai traités, 
où mon fils leur a fait paroître qu'il n'avoit pas mal profité 
en Allemagne. Je crois qu'il sera à cette heure l'ambassadeur 
ordinaire de l'Etat, car il est prêt à partir pour une très-belle 
légation, dont Messieurs les Etats l'ont choisi pouV chef. C'est 
pour aller trouver le nouveau roi d'Angleterre (2). Cette 
charge lui eût été fort agréable en hiver; mais à cette heure 
il a bien fallu capituler pour l'y faire résoudre, parce qu'il 
craint que son frère ne se mette en campagne en son absence ; 
mais on lui a promis qu'en ce cas il laissera l'ambassade, 
quand elle ne seroit pas achevée, pour le venir trouver. 

M. [le comte] et M""' la comtesse de Hohenlohe sont à Delft. 
Ils me vinrent voir hier. Votre sœur est si engraissée qu'elle 
est toute ronde. Elle a avec elle la petite fille de la femme de 
votre cousin le comte Louis (3), qui est une petite fille de six 
ans, bien jolie. Votre dit cousin fait bien de l'homme marié : 
il est si sage à cette heure que c'est tout un autre homme que 
vous n'avez vu. Le petit comte Ernest est toujours lui-même. 
Les conseillers de M. l'Electeur m'ont dit que l'on parle d'un 
mariage pour votre sœur d'un prince polonois, dont ils di- 
sent beaucoup de bien. Il est allé en France et doit repasser 
par ici. M""' l'Electrice me le recommande fort. Quand je l'au- 
rai vu, je vous en manderai ce qu'il m'en semble. 

Voilà tout ce que je vous puis dire, pour cette heure, de 
tous les vôtres de deçà. J'attends un laquais que j'ai envoyé 
il y a plus d'un mois pour avoir des nouvelles de M"'" de 

(2) Jacques h"", qui avait succédé à la reine Elisabeth le 3 avril pré- 
cédent. L'ambassade des Pays-Bas arriva à Londres vers le l^r juin. 

(3) Louis II de Nassau-Sarbruck, marié avec Anne-Marie de liesse. 



PRINCESSE d'ohange. 54-9 

Bouillon. Je ferai, s'il est possible, que votre aîné l'enverra 
visiter sur cette nouvelle affliction (4). Il a envoyé depuis peu 
de jours vers M. de Bouillon, C'est Goost qui a eu cette com- 
mission, ne s'en étant point trouvé de plus propre (|ue lui. Les 
affaires d'Ostende sont empirées depuis peu do jours, par la 
surprise qu'a faite l'ennemi de quelques forts qui étoient 
dehors. Le porteur vous en dira plus de particularités, et mon 
bon et cher enfant m'excusera si je ne lui écris point, car certes 
j'ai fait cette lettre avec mille peines, pour un mal de tète 
extrême que j'ai depuis quelques jours, h quoi tous les remèdes 
que j'y apporte ne m'ont encore apporté guère de soulage- 
ment. Hier on me tira plus d'une livre de sang, et si je ne m'en 
trouve pas mieux et ai avec cela une douleur au jarret qui me 
fait extrêmement appréhender de devenir boiteuse; seroit bien 
pour ressembler du tout à Marquet (5). Dites | à] votre bon et cher 
qu'il se g'arde bien de penser que ce soit le mois de mars qui 
m'apporte ces incommodités. Je m'assure ([u'il aura bien re- 
gretté aussi M""' de Retz. Je viens de recevoir force lettres de 
Paris, par lesquelles on me mande que depuis cette mort tout y 
est si triste qu'il semble qu'il n'y ait plus de boiuie compagnie. 
On me [donnej tout plein d'autres petites nouvelles, de quoi 
je l'entretiendrois si ma mauvaise tête ne me contraignoit de 
finir, en baisant en imagination et le père et la mère et tous 
les enfants ; mais particulièrement le mignon des mignons. 
Il faut, ma fille, que vous me donniez une de vos filles (6). 

27. — De La Haije^fin de 1603 ou commencement de 1604. 

Ma fille (1), j'ai été priée par M"" de Lisconel, qui est une 
fort honnête femme et de bon lieu, et qui honore extrêmement 
M. de la Trémoille, de vous faire une requête pour elle, qui 

{\} La mort do reiifaiiL doiih clic vouait (l'arcoucluT. 

(5) Géiirral hollandais (jui s'ctait (lisliiif^iir à la (Irrcnsc (rOstondo. 

(G) Oliarlotto, qui avait ou pour marraine sa tante patcrnidic, la [irin- 
cessc de Condé; et Elisabeth, tenue au ba])t(''me jiar sa tanti; maternelle, 
la duchesse de I3ouillon. Ccll(^-ei, qui était née infirme, mourut à la fin 
de novembre 1G04, un mois environ après son père. 

(1) Ce billet doit avoir été ajouté à une lettre non retrouvée. 



550 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, 

est qu'elle vous supplie d'accorder à un petit-fils qu'elle a la 
place de premier pag*e de M. le prince de Talmont (2). Je vous 
en supplie, ma fille, de tout mon cœur, et m'assure que vous 
ne vous repentirez point d'avoir obligé une si honnête femme. 
Faites m'en réponse, s'il vous plaît, afin qu'elle voie que je 
me suis souvenue de la prière qu'elle m'en a faite. 



2S. — I)e Paris, 31 décembre 1605. 



Ma chère fille, si je puis recevoir consolation en l'extrême 
perte que je fais, avec ma maison, en la personne de feu mon 
pauvre neveu M. le comte de Laval (1), ce ne peut être que de 
voir tomber cette illustre maison, dont je suis sortie par ma 
mère, ès mains d'une autre que je tiens pour mienne et à la- 
quelle je suis si étroitement liée, et de parenté et d'amitié et de 
toutes sortes de devoirs, que je ne pense avoir fait perte qu'en 
la personne. Il est besoin que vous donniez ordre de bonne 
heure à recueillir cette belle et g-rande succession ; et crois que 
la première chose que vous devez faire c'est d'écrire au Roi, 
pour le supplier de vous commander comment il plaît à Sa 
Majesté que vous vous gouverniez en cette affaire. Il y a ici 
M. de Montmartin (2) qui a toujours été très-afii^'ectionné à la 
maison de Laval, et qui en entend fort bien les affaires pour en 
être un des principaux vassaux. Il m'a promis, si le Roi le 
trouve bon, de vous aller trouver dans peu de jours et vous 
faire entendre infinies choses dont il est besoin que vous soyez 
instruite. Je vous réponds de son affection, fidélité et dexté- 

(2) En Bas-Poitou. Donné, depuis la fin du XY« siècle, aux aînés de 
la maison de la Trémoille, ce titre fut bientôt remplacé par celui de 
prince de Tarente. Le puîné, Frédéric, fut, en 1603, appelé comte de 
Laval. 

(1) Guy de Colligny, petit-fils de François d'Andelot, oncle de la 
princesse d'Orange, venait de mourir célibataire. 11 était comte de La- 
val du chef de son aïeule Catherine (UUc aînée de Guy XVI). T^a puî- 
née, Anne de Laval, avait épousé le bisaïeul des mineurs de la Tré- 
moille. Pour le partage de cette succession, voir l'édition française de 
X Histoire générale du président de Thou (Londres, 1734), vol. XIV, 
p. 414 et suiv. 

(2) Jean Du Matz, seigneur de Terchant et de Montmartin, dont on a 
publié les Mémoires. 



PRINCESSE d'orange. ^51 

rité pour vous bien servir. Feu mon cousin de Laval, père du 
dernier mort, lui avoit donné la capitainerie de Vitré, dont 
il a joui par longues années; depuis M'"" deFervaques (3) |la] 
lui a ôtée sans aucune récompense. Son désir seroit qu'il vous 
plût l'honorer de la même cliarg-e ; et je vous en supplii* de 
tout mon cœur, sous l'assurance que j'ai que vous on serez 
fort fidèlement et fort bien servie. .Te vous avois envoyé ces 
jours passés une lettre de M"" de Fervaques pour une potite 
affaire, mais vous en aurez bien à cette lieure déplus g-randes 
à déuiôler ensemble. Il faut bien vous évertuer à cette heure, 
afin que Dieu vous donne et santé et dextérité pour bien con- 
duire le surcroît des grandes affaires qui vous viennent en 
cette grande succession. Or je prie Dieu, ma chère fille, qu'il 
vous ait en sa très-sainte garde. 

A Paris, ce dernier jour de l'an. 

Vous avez de belles étreiines pour Ir commencenTcnt d'an- 
née (4). 

29. — De Paris^ 2 janvier IGOG. 

Ma chère fille, puisque c'est le S' de Bourron qui vous porte 
cette lettre, il vous rendra si bon compte de ce qui se passe ici 
qu'il n'est point besoin que j'en emplisse ce papier. Seule- 
ment je vous dirai que vous y êtes attendue en bonne dévotion 
et que je crois qu'il est besoin, pour vos affaires, que vous y 
soyez bientôt, car M. de Fervaques, à ce que l'on dit — car 
c'est celui que je ne vois point — se prépare bien au combat. 
Il est tous les jours avec ma belle-sœur, laquelle je vois aussi 
peu que de coutume. Mon frère et lui ont rompu, car c'étoit 
son intention, lorsqu'ils traitèrent enseml)l(% d'avoir de l'ar- 
gent dans peu de temps, et celle de M. de Fervaques, tout au 

(3) Dont, il avait été lo promior mari. 

(4) M. de Supervillo écrivait de La Rochelle, le 15 janvier 160G, à 
Scaliper, qui habitait Leyde : c Vous ne saui iez croire combien tout ce 
pays Réformé est aise de; la grande» succession ([u'ont eu MM. de la 
Trémoille, par la mort de M. de Laval. » 



552 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNT, 

contraire, comme il Fa bien montré ; de façon que mon frère 
me vient de céder son droit, et en venons de passer nn petit 
contrat que M. Robert a minuté. 

Le S' de Bourron vous dira l'avis que tous vos amis vous 
donnent pour le regard de vos enfants, les amenant ici, comme 
je crois que vous les y devez amener y venant pour y demeu- 
rer longtemps, comme il ne se peut autrement; et me semble 
que vous pouvez bien avoir ici votre fille sans la mener à la 
cour qu'une fois, pour faire la révérence à la Reine, et cette 
fois chacun lui fera tant de caresses qu'elle n'aura point loisir 
de s'asseoir (1), de façon que cela ne portera nul préjudice à 
ce que vous pourrez obtenir en uu(^ autre saison qu'elle sera 
plus grande. Car en ce petit âge où elle est, chacun jug'e que 
vous ne devez pas vous attacher bien fort à demander une 
chose que vous auriez grand'peine à obtenir si vous ne mon- 
triez des preuves bien certaines que cela ait été, car on ne 
s'arrêtera pas sur des ouï-dire; et de vous mettre au hasard 
d'être refusée, c'est chose qu'il semble que vous ne devez pas 
faire. 

Je suis encore incertaine si votre frère viendra ou non, car 
le venta toujours été si contraire, depuis le passage de M. de 
Buzanval, qu'il n'est rien venu depuis lui. Je vous envoie une 
boîte de tablettes que M'"" la Garde des Sceaux (2) m'a don- 
née pour vous envoyer. Elle dit que c'est son apothicaire qui 
en a la recette, lequel elle ne m'a jamais voulu nommer, et 
dit que toutes les fois que vous en voudrez avoir qu'elle vous 
en enverra; mais j'ai dit au S' de Bourron qu'il demande la 
recette à M. de la Violette (3) . Pour de cette étoffe pour une robe, 
j'en ai vu plusieurs pièces, mais toutes si chères que je n'en ai 
pas voulu prendre ; aussi que l'on m'a dit que c'est à Tours où 
elle se fait, et que Bourron passant par là en pourra voir e;t 

(1) Il s'ap;issait d'obtenir pour Charlotte le tabouret au cercle de la 
reine, et il lui fut accordé, comme on le verra dans la lettre S^^. 

(2) Claude Prudhomme, femme de Nicolas Brulart , marquis de 
Sillery.^ 

(3) L'un des médecins du roi. Son confrère Superville, dans une let- 
tre écrite de La Rochelle, le 24 mai 1600, à Scaliger, en fait l'éloge sui- 
vant : « M. de la Yiolette, grand médecin en la nouvelle et vieille mé- 
decine, Gascon, fait merveilles. » 



PB INCESSE d'oUANGE. 



553 



vous dire le prix, et que de jour à autre | vousl vous en ferez 
apporter. J'attends les gants que l'on m'a promis de faire pour 
mon petit mignon; s'ils sont faits, le S' de Bourron les portera. 

Leurs Majestés sont à Saint-Germain. La Reine n'a avec 
elle que M""'' les princesses de Condé et de Conti. M"'" de Mont- 
pensier avoit été mandée pour y aller, et moi commandée 
pour l'y accompagner, mais nous avons si bien fait jusqu'ici 
que nous sommes exemptées de cette petite corvée. Et je crois 
qu'aujourd'hui toute la cour va à Vigny, chez M. l'Amiral, et 
que de là tout reviendra ici; qui sera un fort grand plaisir, 
car c'est une peine extrême d'aller à cette heure par les cham})s. 
Voilà Bourron qui vient demander mes lettres. Je finis donc 
en vous embrassant, et toute la petite troupe, de tout mon 
cœur, et vous conjurant d'aimer toujours votre maman. 

A Paris, ce second jour de l'an. 

30. — De Paris, 25 dècenilre IGOO. 

Chère fille, vous pouvez croire que j'ai reçu un extrême 
contentement de vous savoir heureusement arrivée chez 
vous (1), et que vous y avez trouvé toute votre petite famille 

(1) La reproduction textuelle de la lettre suivante, écrite pendant l'ab- 
sence de Madame de la Trémoille, prouvera que l'orthographe de la 
princesse d'Orange, quoique peu défectueuse, devait être rectifiée. 

« A Monsieur, Monsieur de la Trimouille, duc de Touars. 

« Mon henu petit fils, cependant (juo j'estois a Paris, j'avois re con- 
tenttMnent d'ouyr souvent de voz nouvelles, j)ar 1(> moyen de Ma- 
dame de la Trimouille, ma fille. Lorsqu'elle en est partie pour aler 
boyre des eaux de Spa, je suis partie aussy jiour m'en venir en 
Beauce, en une maison si séquestrée du monde que jf n'en oy j»oint 
parler qu'au pris (jue j'en envoyé aprendre d(>s nouvelles. Et désirant 
sçavoir des vostres, et de vostie frère et seur, je vous despesche ce la- 
qués pour vous prier m'en faire part, et d(^ celle (jue vous avés eue de 
Madame de la Trémouille et quant elle vous ])arle de son retour. Pour 
moy je ne feray plus guère de séjour icy ; mais et iey et partout ou ie 
seray jamais, ce sera toujours avec resolution d(^ vous layre service de 
tout ce qui sera en ma imissance, et à mon autre petit-lils et lill(\ Mais 
conme a l'ayné je vous })arle pour tous trois et vous embrasse tous trois 
en ymagination, vous priant de m'aymer conme estant vostre très af- 
fectionnée mère a vous fayre service. 

(t LOUYSE DE COLLIGNY. 

« De Lyerville, ce 25 d'oust. » 



554 LETTRES DE LOUISE DE COLLIGNY, PlUNCESSE D^ORANGE. 

çn bonne santé. Je vous ai mandé notre retour en cette ville; 
à cette heure je vous manderai comme Mons"" votre frère (2) et 
madame sa femme en partirent vendredi après dîner. M'"'' la 
Princesse, M. le Prince, M'"'' de Fontaines et moi l'accompa- 
gnâmes jusqu'au pont de Charenton. Ce fut des pleurs in- 
croyables que ceux de M. le Prince et de madame sa sœur; 
j'entends qu'elle en fut malade à la couchée. J'ai bonne opi- 
nion qu'elle n'est pas prête de revenir à Paris. M. de Buzanval 
arriva hier soir, qui m'assure que votre cadet lui dit en par- 
tant qu'il seroit ici aussitôt que lui, de façon que je l'attends 
au premier vent, si autre chose n'arrive qui le retienne; car je 
ne serai point assurée qu'il vienne qu'il n'ait passé la mer. Je 
vous en avertirai soudain qu'il sera ici. 

Vous savez que M. le maréchal de Fervaques est en cette 
ville. Je ne l'ai point vu, mais on m'a dit que M""' de Ferva- 
ques y doit venir quand elle saura que vous devrez vous y 
rendre, et qu'elle est toute disposée à accorder, si vous voulez 
y entendre. 

Je vous ai déjà mandé la réponse que me fit le Roi sur l'af- 
faire de votre fille, qui se rapporte à celle que vous fit la Reine : 
de façon que c'est à vous à faire vos preuves, comme font les 
chevaliers du Saint-Esprit, car si cela a été on ne vous le peut 
refuser sans vous faire tort. Avisez donc toutes les preuves 
que vous en pourrez faire paroître, et nous en avertissant nous 
en ferons bien notre profit. Vous êtes aimée et honorée en cette 
cour (3) et ne devez point douter que faisant paroître que ce 
que vous demandez a été, que vous n'y soyez favorisée. 

('2) Philippe-Guillaume de Nassau, fils aîné du Taciturne, prisonnier 
du roi d'Es])a£^ne pendant près de trente ans, venait d'épouser à Fon- 
tainebleau, le 23 novembre, Eléonor de Bourbon-Gondé, nièce de Ma- 
dame de la Trémoille, avec laquelle il partait pour prendre possession 
de sa principauté d'Orange. 

(3) En annonçant la mort du comte de Laval, M. de Loménie énu- 
mérait au Roi les grosses sommes qui devaient lui revenir, pour les ra- 
chats des terres du défunt. Henri IV l'interrompit en ces termes : « Non, 
Loménie, je veux que M™« de la Trémoille ait ceux qui appartien- 
nent à ses enfants. Gela lui aidera bien pour acquitter leurs dettes 
(300,000 ècus), car elle le saura bien ménager, et c'est une bonne 
femme. Je voudrois bien que M^^ de Bouillon lui ressemblât; elhi dis- 
poseroit mieux son mari à faire ce qu'il doit qu'elle ne fait. » Lettre de 
G. de Bourron, 22 janvier 1605. 



BIBLIOGRAPHIE. 5^5 

Je ne vous ai point encore envoyé de cette étoffe pour faire 
une robe, parce que l'on n'en trouve point à si bon marché 
que l'a eue la comtesse de Oliâteau-Vilain (4). Jeudi on m'en 
doit encore faire apporter, de façon que j'espère qu'après ces 
fêtes, qui sera à cette heure-là, nous barguiig-nerons tant que 
si nous ne l'avons à si bon marché il ne s'en faudra ^iière. 
Vous aurez aussi des g-ants pour notre petit mignon. Je vous 
prie, ma fille, de dire an S' Chauveau que je désire savoir 
quelle réponse a faite celui à qui il a donné la déclaration de 
ma terre (5). J'ai la cervelle si troublée des propos que me 
vient de tenir M. de B. (6) sur les affaires de votre bon pays, 
que je n'en dormirai de la luiit; et faut que je finisse en vous 
baisant les mains. 

A Paris, ce jour de Noël. 

[La fin au prochain îiumero.) 

lilBLIOGRAPIIIE 



L^Egltse réformée française de Copenhague. Notice par 
M. Clément. Copenhague, 1870, in-8. 

Un intérêt tout particulier s'attache à l'histoire des Eglises du Refuge. 
Constituées une à une, dans l'exil, à l'heure brûlante do la persécution, 
elles représentèrent longtemps, au sein des nations ijrotesl.antes, la foi 
austère et l'héroïque constance des huguenots, Aujoiinriuii la jdu- 
part de ces foyers se sont éteints, ou, par une niarclie naturelle, ils ont 
uni leurs forces et leurs destinées à celles d(^s Eglises (jui les avaient 
fraternellement nccueillies. Cette fusion n'(>st cepcMidant pas (^Uec- 
tuée partout, et l'Eglise réformée française do (îopenhague est uno 
do celles où, de nos jours encore, se perpétuent les souvenirs de la révo- 
cation de rédit de Nantes. Nous cm])runtons les détails (|ui vont suivre 
;x la courte mais instructive Notice publiée, l'an dernier, par M. le niar- 

(4) N. d'Atri, très-noble et pauvre italienne, avait énousé le partisan 
Ludovic Adjaceto, après qu'il eut acquis le comté de Cliàteau- Vilain. 

(5) Il s'agit de la description authentique du domaine de Lierville. que 
la princesse d'Orange voulait vendre. V. lettre 32. 

(6) Probablement Çeaumont. 



556 BIBLIOGRAPHIE. 

guillier Clément. Des monographies comme la sienne rendent de vérita- 
bles services en précisant des faits et en rappelant des noms que l'on 
chercherait difficilement ailleurs. 

C'est à la reine Charlotte-Amélie, princesse de Hesse, épouse de 
Christian Y, et nièce de la princesse de Tarente, que les réfugiés durent 
de pouvoir s'étaWir en Danemark. L'intolérance luthérienne, il est pé- 
nible de le constater, leur opposa d'abord une vive résistance (l). La 
reine, élevée dans la çomniunion r'''forniéo, ne se laissa pas décourager 
par les obstacles, obtint du roi, par doux actes, en date du 3 janvier et 
du 11 avril de la mémorable année 1685, les privilèges les plus étendus 
en faveur des « réformes, » soit Français, soit Allemands, soit Hollan- 
dais, établis à Copenhague ou qui viendraient s'y établir. Aujourd'hui 
ces privilèges sont devenus inutiles, la Constitution actuelle ayant 
introduit uno entière liberté roligiouso. 

A la fin do l'année IGSr), lo culte fut organisé dans une maison parti- 
culière, sous la présidence do MM. Philippe Mosnard et Jean delà Pla- 
cette pour les Français, de MM. Musculus et Rœne pour les Allemands. 
Cette union des deux communautés n'a jamais été détruite, quoique 
chacune ait conservé sa direction particulière : un môme temple, con- 
struit de 1688 cà 1689, servit aux deux troupeaux, et le règlement, rédigé 
par la reino ello-môme, peu de temps avant sa mort, pourvoit avec le 
soin le plus scrupuleux au maintien de cette propriété et de cette orga- 
nisation communes. La pieuse princesse, qui avait largement contribué 
à l'érection du sanctuaire et des maisons pastorales, choisit ello-môme 
les niinistr(>s, (^t s'odorca d'attiix^r à (iO[HMilia,:iuo (h* nouveaux r(''("ugios. 
Parmi C(>s dorniors, niontionnons les dou/o coiifesseuscs qu elle j)arvint 
à faire délivrer dos couvents oi^i on les retenait ca])tives et auxquelles 
elle assura dos pensions ou un sort. Par un testament en neuf articles, 
daté d'Oldenbourg, 13 septembre 1713, la reine rappelle et confirme ses 
donations, veille à la sûreté des capitaux destinés à l'entretien des mi- 
nistres et placés par elle en pays étranger, et décide qu'en cas d'extinc- 
tion de la double communauté, les droits et propriétés seront réversi- 
bles au Consistoire français de Cassel. 

Le terrible incendie qui ravagea la ville de Copenhague en" 17*28, dé- 
truisit le temple réformé; les collectes à l'étranger permirent de le réé- 
difîer et de le rouvrir au bout de trois ans. 11 peut contenir de sept à 
huit cents personnes. L'auteur n'indique pas, même approximativement, 
à combien s'élevait la communauté primitive. La peste do 1711 emporta 
quarante et un des membres. Un sièole plus tard, on 1812, lo nombre 
de doux ])asteurs pour chafjuo brandie fut diminué d(> moitié. Fn 1870, 
la communauté française comptait 126 membres, y compris les enfants 
non confirmés ; il ne reste presque plus de descendants des premiers 
réfugiés. 



(i) Voir à ce sujette livre VIÏ de V Histoire des Réfugiés ^ par Ch. Weiss. 



BIBLIOGRAPHIE. 



557 



La monographie de M. Clément renferme plusieurs lisfes de ces fa- 
milles })rimitives et quelques intéressantes notices biographiques. Nous 
y voyons que, de IG88 à 1869, l'Eglise française a été desservie par dix- 
sept pasteurs; mais nous n'insisterons ici (juc sur les rens(;ignom('nts 
qui ne se trouvent pas déjà dans la France protestante do MM. Ilang(l). 

1. Philippe Mesnard. 1085-1G80. 

2. Jean la Placetie, 1080-1711. 

3. Th. le Blanc. 1099-1709. Il avait le titre de chapelain de la reine. 
N'ayant pas voulu prêter le serment exigé des fonctionnaires ecclésias- 
ti(iues, il retourna desservir l'église française d'Altona et y mourut 
le 30 juin 1726. 

4. Pierre de Saiîit-Ferrêol du M'as (*) de Provence. 1705-1711. 
pelé à Copenhague en qualité de sutïragant, refuse également de prêter 
le serment, comme attentatoire aux droits et la conscience; pasteur à 
Altonade 1711 à 1714. 

5. David de la Tour d'Alics 1709-1711. D'une famille nuhle de 
Guyenne, fds du baron de Caussade, réfugié à Genève, puis en Hollande 
oii il fut consacré par le Synode d'Amsterdam en 1704. 11 exerça d'a- 
bord le ministère à Delft, ensuite à Copenhague oiî il succomba à la 
peste. 

0 Daniel de Loches (*), de la Brille en Flandnv 1709-1711. Il re- 
tourna occuper la place do })asteur dans son lieu de naissance. 

7. Paul Ei/raitd, dit Hérault. !712-17'i:^. D'une faniilh» originainMlu 
Dauphiné, mais né et élevé à Genève, chaj)eliHii d'ambassade de l*'ran- 
çois le Fort, ministre de Pierre le Grand; ensuite, |)eiidant dix-sept 
ans, j)asteur à Wezel avant d'être appelé à Copenhague où il UM-mina 
une existence bien remplie. 

8. .1. -Jacques Martin. 1713-1720. Fils du célèbre David Martin. Il 
avaitd'abord été pasteur del'Eghse de Ham; de 1720 à 1728 il fut chargé 
d'organiser la nouvelle colonie de Frédéricia, dans le Jutland,et il passa 
les deux dernières années de sa vie dans celle de Jloltzapfel, près de 
Coblentz (2). 

9. J -Ferd. Mourier {*). 172l-l75i.Né à Rolle,eu Suisse, de parents 
réfugiés, avait reçu l'imposition des mains à Lausanne. 

10. P. -Paul Eyraud. 1743-1783. Fils du pasteur au(|uel il succéda; 
né à Copenhague, ordonné à Genève. 

11. F . Moïse Mourier . 1748-1786. Fils du |)asteur au(]uel il succéda; 
né à Copenhague, ordonné à Lausanne; il avait épousé la lille de l'ami- 
ral de Fontenai. 

(1) Les noms marqués d'une astériquc ne fi^nreiit pas dans la France protes- 
tante. 

(2) M. Clément demande si ce ne serait pas là ce troisième lils du pasteur de 
Castres, dont MM. Haag- ignoraient le nom. Le fait est mis hors de doute par 
l'aflirmation positive de M. le pasteur J.-M. Dalgas, dans sa notice très-complète 
pubUéeà Copenhague, en 1797, sous le titre de : Tableau fiistorique de la colo- 
nie de Frédéricia. (Bibl. du Prot. français.) 



^58 



bibIliOgIràphie, 



12. Jean Broca, i*780-i793, qui aprns a^^oir été emprisonné à Meaux 
comme ministre protestarit (voir Haag), obtint son élargissement, prê- 
cha pendant six mois à Londres, deux ans à Amsterdam, passa en 
Espagne, puis retourna en France, et, en 1780, s'établit à Copenhague 
cil il épousa la fille du pasteur Eyraud. 

13. Mourier. 1786-1831.— 14. Jean Monod. 1794-1808. — 15. Vien. 
— 16. Rafard.— 17. Krayenhuhl. 

En Danemark, comme dans le Brandebourg et en Hollande, les réfu- 
giés appartenaient aux diverses classes de la société. On trouve dans 
leurs rangs des gentilshommes qui prirent du service dans les armées 
de terre et de mer ou furent attachés à la cour par des charges honori- 
fiques, et des marchands et ouvriers qui apportèrent au pays le secret 
d'industries qui lui avaient manqué jusque-là. Il est regrettable que 
l'auteur nous laisse sans renseignements sur l'influence exercée par 
l'immigration; de même, parmi les noms que nous relevons dans ses 
listes, il en est plusieurs sur lesquels on aimerait à posséder quelques 
détails plus circonstanciés. Les corps de métiers les plus abondamment 
représentés, sont les tapissiers, tailleurs, perruquiers, orfèvres, horlo- 
gers, passementiers, faiseurs de peignes, cuisiniers, ouvriers en soie, 
faiseur de crépons; quelques drapiers, couteliers, fabricants de gla- 
ces, de bas, de rubans, de chapeaux. Il y a deux libraires, trois mé- 
decins. Honoré Bonneire de Paris, Desquilat, Antoine Jean; un doc- 
teur en droit, maître de langues, d'Apzac les Junies ; deux peintres, 
Agar et de Villars; un pasteur sans fonctions, M. de Bois-Clair. 

M. Weiss rappelle qu'une ordonnance de Louis XIV ])ermit à ceux 
de ses sujets qui avaient quitté la France après la révocation, et qui 
entraient dans l'armée du roi de Danemark, de jouir de la moitié des 
revenus de leurs biens; il espérait ainsi les détacher du service de Guil- 
laume d'Orange et les éloigner du voisinage de ses propres Etats. Nous 
rencontrons en effet, sur les listes d'ofliciers, les noms suivants : De la 
Bochcfoucauld, comte d(» Roye, feld-maréchal, commandant en chef de 
toutes les troupes danoises ; marquis de Bussière, capitaine de cava- 
lerie; marquis Susannel de la Forest, général major; de Sagnols, colo- 
nel; de Cheuses, lieutenant-colonel, et MM d'Escorbiac, Formont de la 
Forêt, de la Savrie, de Montclus, de Ghevry, de la Gattodière, des Loges, 
d'Antichon, d'Aprimont, de Buy, de la Primaudaye, de la Botardière. 
Dans la marine : Le Cercler de la Monerie, Lalouhé du Perron, de 
Laval, Lesage, de Fontenay, son fils le commandeur Benjamin de Fon- 
tenay et leurs descendants Frédéric et Charles-Frédéric, parvenus tous 
deux au grade élevé d'amiral. Citons encore le conseiller d'Etat Richier 
de la Colombière, et les familles Mayer de la Garde, Bosc de la Calmette, 
et plus tard, de Dompierre de Jonquière. 

M. Clément cnumère trente-sept legs faits à l'Eglise réformée française. 
Deux des donateurs méritent une mention &\^(iç\di\(i. Jean Hugueiais , né 
en 1654, à Lyon, oiî son père était imprimeur-Hbraire, avait amassé de 



VXtllKTtîS. 



550 



grandes ricliossos dans l'a rcgio des finances. A In rnvoration il se fixa (^n 
Danemark, où il devint, au bout de peu d'années, l)arond'Odyck, comte de 
Guldenstein et où il prit surtout à cœur les intérêts do la communauté 
réformée. U avait eu à Paris un lils naturel , ZZenn Desmnrcièrrs, nofnrhé 
en 1720 chambellan du roi de Prusse, et auquel le gouvornonKMit. danois 
confia ensuite la direction de la banque et de la compagnie d'Arri(|ue. 
Possesseur d'une très-grande fortune, anobli, comblé d'honneurs, Des- 
mercières fut pendant vingt-cinq ans le membre le plus iniluent du 
Consistoire; il prit à sa charge l'éducation de douze enfants pauvres et 
légua une rente de 650 rixdalers pour l'entretien des orphelins, des mi- 
nistres et du lecteur. Il mourut en 1778, à l'nge de quatre vingl-on/.e ans. 

La famille de Connick, originaire de Hollande, établie à Coi<enhague 
depuis 1763, figure également au nombre des bienfaiteurs. M. Clément 
a jugé bon de passer entièrement sous silence les divisions qui agitèrent 
la communauté en l'année 1793, lors de la promulgation du règlement 
basé sur celui de la reine Charlotte- Amélie, dont l'existence au fond 
des archives avait été longtemps ignorée. Une violente opposition à ce 
règlement éclata au sein de la minorité consistoriale, et M. Frédéric do 
Connick s'en fit l'écho dans une brochure qui nous a été conservée. 
Imitons la réserve de l'auteur de la Notice et ne ra])j)elons ces orages 
que pour féliciter l'Eglise do Copenhague de les avoir lu^ureusement 
surmontés, et d'être sans doute de ce petit nombre^ de troup(\uiK du Re- 
fuge auxquels Dieu daignera permettre de célébrer bientôt le second 
jubilé séculaire de leur fondation. V. S. 



VARIÉTÉS 



FÊTE DE LA RÉFORMAïION A LILLE. 

Nous avons célébré la fête de la Réformation à Lille, le 1'='' novembre, 
par la dédicace d'un nouveau temple. C'était démontrer le mouvement 
en marchant; voyc/c le progrès parles faits! lly a trois siècles, on traînait 
nos pères à la maison échevinale; la justice criminelle de la rb;itellenie. 
se saisissait d'eux, de concert avec l'inquisiteur, et ils étaient bientôt 
condamnés et exécutés sur la place qui s'étendait devant la Pretes([ue. 
En dernier lieu, la maison échevinale était dovenue le café Lalubie, 
maintenant entièrement rasé pour faire i)lace à la rue de la Gare; il 
n'est pas plus question d'échevins que d'inquisiteurs. Lors du rétiiblis- 
sementdes cultes, les protestants, que la persécution n'avait jamais ex- 
tirpés de Lille, reçurent vu don du gouvenienient l'église des Hons-Fils 
ou Bons-Fieux,par décret du j)remier consul daté du l""" nivôse an XII. 
Ce modeste édifice a fini par gêner l'accroissement des bâtiments du 



560 NÉCROLOGIE. 

chemin de fer, et il a eu le sort de l'Hôtel des échevins ; il a été démoli, 
et il n'en reste plus trace que dans le souvenir de ceux qui l'ont fré- 
quenté. Plus justes que le gouverneur et les échevins du temps jadis, 
l'Etat et la municipahté ont construit pour notre culte un temple deux 
fois plus grand, un presbytère, des écoles protestantes, qui à elles 
seules ont coûté 200,000 fr. Ce nouveau temple était inauguré le 1" no- 
vembre, et les magistrats du pays honoraient la dédicace de leur pré- 
sence et de leurs paroles sympathiques. Une assemblée aussi nom- 
breuse que possible, de ferventes prières, des chœurs harmonieux, les 
grandes doctrines et les nobles souvenirs de notre foi réformée élo- 
quemment exposés dans deux services consécutifs, un splondide ban- 
quet et d'abondantes aumônes ont consacré ce jour de fête. En évo- 
quant les souvenirs de la Réforme et de notre protestantisme français, 
nous avons eu le privilège de faire nous-même de l'histoire, et de mar- 
quer une date imi)ortante dans le développement de l'Eglise de Lille. 
Plaise à Dieu que nous sachions iniilor la fidélité do nos pères, (^to])te- 
nir de nouveaux gages de la miséricordieuse protection assurée aux 
disciples de Jésus-Christ! 

Ch.-L. FnossAUu, ancien jnisteur de Lille. 



NÉCROLOGIE 

M. LE PROFESSEUR DE FÉLICE 

Au moment où les protestants français s'api)rètai( nt à célébrer la fête 
de la Réformation, nous recevions la douloureuse nouvelle de la mort 
de leur pieux historien, M. Guillaume de Félice, décédé à Lausanne le 
23 octobre dernier, à l'âge de soixante-neuf ans. Nous rappellerons un 
autre jour les travaux qui ont rempli sa vie et honoré son nom. Nous 
ne pouvons que reproduire aujourd'hui le juste hommage placé en tête 
de V Espérance du 7 novembre : « L'Eglise réformée de France est en 
deuil. M. le professeur de Félice, ancien pasteur et ancien doyen de la 
Faculté de théologie de Montauban, vient d'entrer dans son repos, à 
Lausanne, en Suisse, oiî il avait passé l'été. Le temps et divers détails 
nous manquent pour rappeler, dès aujourd'hui, tous les titres de cet 
éminent serviteur du Christ à la reconnaissance et à la vénération du 
protestantisme français. Mais ce (jue nous ne renverrons pas à une 
autre fois, c'est de dire avec (juelle profonde sympathie nous nous 
associons aux regrets de' sa famille, de ses amis et de ses anciens 
élèves. » 



Paris, — Typographie de Ch. Meyrueis, rue Cujas, 13. — 1871. 



BULLETIN 

DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE 



DU PROTESTANTISME FRANÇAIS 



Collection complète {i'^ série), 1. 1. à XIV, prix : 150 francs. 

Table générale des matières, prix : 6 francs. — On peut se la 
procurer séparément. 

Les t. I à IV de la 2' série du Bulletin, formant 
quatre beaux volumes de plus de 600 pages, sont 
en vente au prix de 10 fr. chacun. 



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SERAIENT POINT PARFAITEMENT ORTHOGRAPHIES SUR LES BANDES 
IMPRIMÉES SONT PRIÉS DE TRANSMETTRE LEURS RECTIFICATIONS 

A l'administration. 



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ANCIENNES COLLECTIONS 

On peut se procurer les volumes parus du Bulletin aux prix 
suivants : 

i^e année 
2« — 

3« — 

\ 10 francs le volume. 

5e — 
6e — 
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8e — 

9e année 
10e _ 

lie année 

i2e 

13e 

^4e _ ^ francs le volume. 

15e — 

16e _ 

17e _ 
18e _ 

Chaque numéro séparé : 3 francs. 
Un numéro détaché de la 7e ou de la 8e année : 5 francs. 
On ne fournit pas séparément les numéros des 9e, 10e, 11 e^ 
et 13e années. 
Une collection complète (1852-1869) : 190 francs. 



Le Bulletin p|raît^Ie4î5i4e chaqueiipaois.pariC de trois 
feuilles aii inoins,?,Pn ne s^ajbp^e pas^our moins d'une année. , / 
Nous rappelons à nos souscripteurs que tous les abonne-: , 
mental datent du 1" janvier, et doivent être soldés à cetté^; : 
é^ç^: yUy . ; . rify[ 

ffie prix derrabonnement est ainsi fixé : 
^ ,*!l^j3^fr*. D pour la France, l'Alsace et la Lorraine. 

'12 fr. 50 c. pour la Suisse. ' ' ' J ' 

15 fr. » pour rétranger. ' ■ ' ' M; 

7 fr. 50 c. pour les pasteurs des départements. 
10 fr. D pour les pasteurs de l'étranger. 
La voie la plus économique et la plus simple pour le paye- 
ment des abonnements est l'envoi d'un mandat sur la poste, 
au nom de Mv Alf. FrailMin, trésorier de la Société, rue de 
Condé, 16, à Paris. — Nous ne murions trop engager nos 
abonnés à éviter tout intermédiairey même celui des libraires, s 

Les personnes qui n'ont pas ,solde leur abonnement au ^ ^ 
15 marsvceeçolvent une quittance a'domicile, avec aug- 

MENTATION, POUR FRAIS DE recouvrement, DE : 

l ÎY. » pour les départèments; 
1 fr. 25 c. pour la Belgique; « 
1 fr. 50 c. pour l'Algérie; ; ; 

1 fr. 75 c. pour les Pays-Bas et la Suisse; 
1 2 fr. 50 c. pour l'Allemagne; ■ 
'3 fr. 3> pour l'Angleterre. 
Ces chiffres couvrent à peine les frais qu'exige la présen-f^ 
tation des quittances; l'administration préfère donc toujours'^" 
que le^ abonnements lui soient soldés spontanément. 

Le^îî^ouvrement des quittances n'est possible que dans les > 
pays ci-dessus désignés; les personnes qui en habitent d'autres .\ fi 
et qui n'auraient :;pas payé leur abonnement avant le 15 mars, f 
cesseront à cette époque de recevoir les livraisons. / 
Tout : qui concerne la ré^ :JBulletin doit être^? 

adressé au seciiétaiîie^ J^-rJ^l^^poii^ 

à Gourbevoie (Seine}, L'afPraiwJjis^^ est de rigueur. - r 



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1/5/2007