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Full text of "La croix, l'épée et la charrue ou Les trois symboles du peuple canadien [microforme] : discours prononcé par Charles Thibault, ecr., avocat aux fêtes des noces d'or de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, le 27 juin 1884"

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1.0 ^iàa Ui 

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Photographie 

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Corporation 



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23 WBST MAIN STRIIT 

WnSTM.N.Y. USSO 

(716) t73-4S03 







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CIHM/ICMH 

Microfiche 

Séries. 



CIHIVI/ICIVIH 
Collection de 



m 




Canadian instituts for Historical Microreproductions / Institut canadien de microreproductions historiques 





T«ehnical and Bibliographie Notaa/Notas tachniquaa «t bibliographiquas 



TN 
to 



Tha Instituta bas attamptad to obtain tha baat 
original eopy availabla for filming. Faaturaa of thia 
copy which may ba bibliographieally uniqua. 
which may altar any off tha imagaa in tha 
raproduction. or which may significantly changa 
tha uaual mathod of filming, ara chackad balow. 



□ Colourad covara/ 
Couvartura da coulaur 



pn Covara damagad/ 



D 



D 
D 



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D 



D 



Couvartura endommagea 



Covara rattorad and/or laminatad/ 
Couvartura raatauréa at/ou pallleuléa 



rn Covar titia miaaing/ 



La titra da couvartura manqua 



□ Colourad mapa/ 
Cartaa géographiquca an coulaur 



Colourad ink (i.a. othar than biua or black)/ 
Encra da coulaur (i.a. autra qua blaua ou noira) 



Cotourad plataa and/or illuatratlona/ 
Plancfiaa at/ou illuatratlona en coulaur 



□ Sound with othar matarial/ 
Ralié avac d'autraa documenta 



Tight binding may cauaa shadowa or diatortion 
along intarior margin/ 

La reliure serrée peut causer de l'ombre ou de la 
diatoralon le kwig de la marge intérieure 

Biank laavaa addad during rastoretion may 
appaar within the text. Whenever possible, thèse 
hava been omitted from filming/ 
Il se peut que certainea pagea bianchea ajoutéaa 
lora d'une reatauration apparelaaant dana le texte, 
maia. lorsque cela était possible, ces pagee n'ont 
paa été filméea. 

Additional commenta:/ 
Commantairea suppiémantairea.- 



L'Inatitut a microfilmé le meilleur exemplaire 
qu1l lui e été possible de se procurer. Les détails 
de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du 
point de vue bibiiographique. qui peuvent modifier 
une image reproduite, ou qui peuvent exiger une 
modiflcetion dana la méthode normele de filmaga 
aont indiquée ci-deaaous. 



D 



D 



Colourad pages/ 
Pagee de couleur 



r~| Pagee damaged/ 



Pegea endommegées 

Peges restored and/oi 

Pagea reatauréas cl/ou peliicuiées 

Pagee discoloured. stained or foxei 
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Pagea detachad/ 
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I — I Only édition availabla/ 



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Pegea wholly or partieiiy obscured by errata 
slips, dssuas. etc., hava been refilmed to 
ensure the best possible imege/ 
Les peges totoiement ou pertieliement 
obscurcies per un feuillet d'errata, une pelure, 
etc., ont été filmées é nouveeu da façon à 
obtenir le meilleure imege possible. 



Thie item is filmed et the réduction retio checked below/ 

Ce document est filmé au taux de réduction indiqué ci-dessous. 



10X 








14X 








18X 








22X 








26X 








30X 
















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to tha ganaroahy of : 

UnivtrahédaMontrial 



Tha imagaa appaaring hara ara tha baat quality 
poaaiDia conaidaring tha condition and laglbility 
of tha original copy and in kaaping with tha 
fllming contraet apacif ieationa. 



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baginning with tha front covar and anding on 
tha laat paga with a printad or illuatratad impraa* 
aion, or tlia baek covar whan appropriata. Ail 
othar original copiaa ara filmad baginning on tha 
f irst paga with a printad or illuatratad impraa- 
aion, and anding on tha laat paga with a printad 
or illuatratad impraaaion. 



L'axamplalra filmé fut raproduit grioa à la 
géniroaité da: 

UniMrritidtMontiéal 



Laa imagaa auhrantaa ont été raproduitaa avac la 
piua grand aoin, compta tanu da la condition at 
da la nattaté da l'axamplalra filmé, at an 
conformité avac laa condMona du contrat da 
fllmaga. 

Laa axampialraa originaux dont la couvartura an 
papiar aat impriméa aont filméa an commençant 
par la pramiar plat at an tarminant aoit par la 
darniéra paga qui comporta una amprainta 
d'impraaaion ou d'Illuatration, aoit par la aacond 
plat, aalon la caa. Toua las autraa axampialraa 
originaux aont filméa an commençant par la 
pramiéra paga qui comporta una amprainta 
d'impraaaion ou d'illuatration at an tarminant par 
la darniéra paga qui comporta una talla 
amprainta. 



Tha laat racordad frama on aach microfiche 
ahaH contain tha symbol -^ (maaning "CON- 
TiNUED"), or tha symbol ▼ (maaning "END"), 
whichavar applias. 



Un daa symboias suh^ants apparaîtra sur la 
darniéra imaga da chaque microfiche, selon le 
caa: la symbole -i»* signifie "A SUIVRE", le 
symbole ▼ signifie "FIN". 



Maps, plates, chsrts, etc., mey be filmed at 
différent réduction ratios. Thoaa too large to be 
entirely included In one exposure ère filmed 
beginning in the upper left hand corner, left to 
right end top to bottom, aa many framea aa 
raquired. The following diagrams lllustrata the 
method: 



Lea cartes, plenches, tableaux, etc., peuvent être 
filmée é dea taux da réduction différents. 
Lorsque le document est trop grand pour être 
reproduit en un seul cliché. Il eet filmé é partir 
de l'angle aupériaur gauche, de geuche é droite, 
et de heut en bes, en prenent le nombre 
d'Images nécessaire. Les diagrammes suivante 
illustrant la méthode. 



rrata 
o 



lelure. 



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32X 



1 


2 


3 




1 


2 


3 


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6 



■ <*-t- ." - '. ■if.i: " 



BIBLIOTHÈQUE 

RELIGIEUSE ET NATIONALE 

APPROUVÉS 
PAB MoB L*àyÉQirai DB MONVBÉAIb 

SArib petit iN-ia 



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y i !^'" ' Il i^y» 



t 8 DEC 1965 



CROIX, L'ÈPÉE 



ET LA 



CHARRUE 



ou 



Les trois symboles du peuple Canadien 



DISCOURS PRONONCÉ PAR 

Charles Thibiult, Ecr., Hyocat 

Aux fiUi des noces iPor, df la Saint-Jean'Eaptiste^ 
à Montréal^ h 2*1 juin \^»^ 

O Canada 1 Mon Pays 1 Mes Amours t 



Et ^vùhit sixm$m ùt 
uaHoniiMsprocmi» 



".*'M 



MONTRÉAL 

LIBRAIRIE SAINT-JQSEPH 
Cadibux 4H IXbroms 







4 



^'i^'.um 



! ) 




LA CROIX, UÉPÉE 

ET LA CHARRUE 



iir- 



Les trois Symboles du Peuple Canadien 
discours prononcé par 

Charles Thibault, Ecr., Iyocat 

Aux fita des mces d'or de la Saini-Jean-BaptUte^ 
à MontrM^ k ^1 juin \%%^ 

O Canada I Mon pays, mes amours. 

naf»dn<(tMj^ootil* 



I 



M. LE Pbiîbidsnt, 

Mesdames et Messieurs. 

Les acclamations enthousiastes avec 
lesquelles vous m'accueillez me prou- 
vent, une fois de plus, que j'ai con- 
servé daAs vatre cœur, une place ; 
dans votre mémoire, un souvenir; 
dans votre âme, une indulgence. 

Mais quelque bruyants que soient 
vos applaudissements, je n'en entends 




6 



LA OBOIX, L^ÉPIÎB BT 



pas moins, parmi toutes les clameurs 
retentissantes de cette fête grandiose, 
chaque battement de votre cœur ; 
je n*en ressens pas moins toutes ses 
pulsations ; car, il y a entre le vôtre 
et le mien corrélation entière et har- 
monie parfaite. 

Ah ! que ne puis-je redire les pen- 
sées, les sentiments, les désirs, les 
souhaits, les vœux et les espérances, 
non-seulement de vous tous qui me 
prêtez, en ce moment, une bienveil- 
lante attention, mais aussi de ceux 
aui, moins heureux que vous, absents 
u sol natal, m'ont cnargé du mandat 
si honorable, mais si difficile, de les 
représenter, en cette circonstance 
mémorable. 

La langue humaine est limitée par 
des termes de convention qu'elle ne 
saurait enfreindre ; le cœur a plus 
de latitude. Je laisserai donc parler 
le mien, bien sûr d'avance de l'ac- 
cueil fraternel que vous ferez à ses 
paroles î bien convaincu qu'elles ré- 
veilleront un fidèle écho jusque dans 
les profondeurs de votre âme. 

Tout est fête en ce moment, tout 
est harmonie, tout est joie, tout est 



LA OHABiinB. t 

gloire!' Et, cependant, on vague 
sentiment de tristesse s'empare de 
nous en songeant à nos frères dis- 
persés sur de lointaines plages, par 
différentes tempêtes, et transportés 
partout, comme les sables mouvants 
des déserts. 

Ah ! pourtant, que les 600,000 
frères qui viveÀt loin de la Patrie, 
sur une terre étrangère, nous seraient 
utiles ! Qui nous rendra nos phalan- 
ges éparses ? 

Qui nous rendra ces jours de lutte et de grandeur, 
Où toujours réunis sous la même bannière, 
Nous bravions les efforts d'une race ôtranj^ère, 
Et gardions fièrement nos droits et notre honneur ? 

Mais qu'Si-je dit ? Nos frères ne 
sont*ils pas tous ici en ce inoment ? 
Oui, grâce à voujs. Organisateurs du 
cinquantenaire de la St-Jean-Baptiste 
au Canada, personne ne manque à 
votre patriotique appel. Ils y sont 
personnellemelt ou par len» nom- 
breuses délégations ; et, en celui qui 
vous parle, vous voyez le représen- 
tant des Canadiens du fond des plaines 
du Kansas, des hauteurs des Mon- 
tajznés du Maine, de quelques grandes 
villes manufacturières de la Nou- 
velle Angleterre et de r£tat de New- 



8 LA OBOIX, L^âPâE ET 

York, qui tous, avec nous, redisent 
au Canada. 

« Salùt au ciel de ma patrie I 
Salut au noble saint Laurent 1 
Ton nom dans mon âme attendrie 
Répand un parfUm enivrant. 
Canada, fils de la France 
Qui te couvrit de ses bienfaits, 
Toi notre amour, notre espérance, 
Qui pourra l'oublier jamais ! 



L'oublier notre pays ! Mais de- 
mandez donc si lé torrent dévie de sa 
course ? si Toiseau cesse son vol ? si 
le papillon abandonne la fleur ? si une 
mère oublie son enfant ? si un pa- 
triote répudie son ciel natal ? 

Oui, depuis longtemps^ gémissant 
sur des .bords éloignés, nos frères 
soupiraient après le moment de re- 
voir ces lieux si chers à leurs sou- 
venirs. Ils trouvaient bien long notre 
oubli ; et dans leur légitime impa- 
tience, dans le désespoir de leur in- 
supportable nostalgie, ils répétaient 
avec notre grand poète national, le 
regretté Crémazie. 

<« Ne reviendront-ils plus, ces jours trois fois bénis 
'* Où nous chantions en chœur la gloire de nos 

[pères ? 
** Ces doux chants d'union des fêtes populaires 
•' Ne les savez-vous plus, échos de mon pays ? 



LA OHÀBBUB. 







Oui, frères absents, la patrie re- 
trouve encore ces jours trois fois bénis 
et les chants de ses fêtes populaires. 
Oui, pour vous les répéter, les échos 
du pays les répercutent encore. Voilà 
ce que je devrai dire à mes manda- 
taires de par delà les rives du Missouri 
ou des bassins de TAroostook, quand 
j'aurai à leur rendre compte de la 
mission qu'ils m'ont confiée. 

Cette fête est la revendication pa- 
cifique de nos privilèges, c'est l'énu- 
mération de nos forces, c'est la cons- 
tatation de notre puissance, c'est l'af- 
firmation solennelle de nos droits : — 
droits reconnus et respectés, du reste, 
par l'Angleterre et les Puissances 
avoisinantes. Les nations nous re- 
gardent avec étonnement. " Ne sont- 
ce pas là les restes de ce petit peuple 
abandonné, trahi, persécuté, oublié 
et soumis à l'étranger, il n'y a guère 
plus d'un siècle ?" 



Et l'on est surpris de notre nom- 
bre prodigieux ; on ose à peine croire 
à la grandeur de nos travaux, à la 
multiplicité de nos institutions, à la 
consolidation de nos œuvres, à notre 



10 



LÀ OROIX, L'âPÉE ET 



préservation miraculeuse, sur cette 
terre d'Amérique ! Pourquoi ? si ce 
n*est parce que Ton nie les rapports 
mystérieux, de la nature morale et 
de la nature physique ! de Tâme et 
du corps ! du ciel et de la terre ! et 
quo Ton n'admet plus l'action Provi' 
dmtielle sur les sociétés terrestres ! 

Penché, sur Vabîme du doute, com- 
me Ëmpédocle sur le cratère de TEtna, 
rhomme désespère ! le doute a rem- 
placé la foi ! Gomme si le chrétien 
n'était pas la continuation d'un prin- 
cipe éternel ! Comme s'il n'était pas 
l'extension d'une résurrection vivante, 
sortie victorieuse de la corruption de 
la mort et des entraves du tombeau ! 

Les maux des sociétés modernes pro- 
viennent de trois négations : 

1. Cefle des fruits du christianisme 
dans Vordre moral ; 

2. Celle des fruits du christianisme 
dans Vordre social ; 

3. Celle des fruits du christianisme 
dans Vordre matériel, 

A ces trois négations, à ces trois 
blasphèmes, j'opposerai trois affirma- 
tions, trois symboles, qui furent les 



LA OHABRUB. 



11 



trois grandes forces de notre natio- 
nalité dans le passé et qui le seront 
encore dans Tavenir. 

J'ai nommé Messieurs ; 

1. £a croix ; 

2. L'épée ; 

3. La charrue. 

De fait, la croix est le signe du 
salut ; Tépée, celui du pouvoir ; la 
charrue, celui du travail. 

La croix, symbole de Tamour sur- 
naturel, a relevé Tordre moral ; Té- 
pée, symbole de la puissance légiti- 
me, a ennobli Tordre social ; la 
charrue, symbole du travail libre, a 
régénéré Tordre matériel. 

Trois nécessités découlent de ces 
trois signes symboliques : 

1. Oelle de se sauver, 2. celle de 
se protéger ; 3. celle de se nourrir. 
C'est donc une trinité de moyens qui 
se résume en une unité àe salut. 

Toute la philosophie du christia- 
nisme est là : Par la croix, l'on s'é- 
lève au ciel ; par Tépéo, Ton défend 



12 



LA CROIX, L'ÉPÉE et 



sa patrie ; par la charrue, Ton assure 
son existence. 

Oes trois symboles représentent 
donc la vie divine des âmes, la vie 
sociale des peuples et la vie matérielle 
des individus. Quelques mots sur 
chacune de ces pensées ; tel est le 
plan de ce discours. , 



LA OHABRUE, 



13 



LA OBOIX DANS L'OBDBE MOBAL. 

In hoe êigno vinee§. 

Le monde antiaue, quoiqu'ayant 
conservé une parcelle de théologie et 
quelques lueurs de vérité, a fini par 
perdre complètement sa voie ; — car 
Terreur ne vit qu'en autant qu'elle 
est mêlée de vrai ; seule, ce serait 
ténèbres complètes, mort certaine. 
Aussi, quand la vérité théologique 
cessa absolument d'éclairer le paga- 
nisme, celui-ci fut irrévooablèment 
dgstiné à périr ; le principe de sa vie 
s'était envolé. 

Il y eut toujours, dans les diverses 
phases de la vie des peuples, deux 
principes contraires, deux forces oppo- 
sées ; l'une les inclinant vers la bar- 
barie ; l'autre les poussant vers la 
civilisation. 

La civilisation est le fruit de la 
croyance dogmatique d'un peuple, de 
son affirmation théologique, de &es 
relations sociales, de ses connaissan- 



14 



LA OBOIX, l'ÉPÉB et 



f * 



ces intellectuelles, en un met de ce 
qui constitue son éducation, sa vie par- 
ticulière, sa manière d'être, ses mœurs, 
son identité, son caractère. C'est par- 
tant le développement graduel et 
harmonique de toutes les puissances 
constitutives de Tindividu et des 
sociétés humaines. 

Sans théologie, il ne peut y avoir 
de sociétés régulièrement organisées, 
ni même de possibles. C'est alors le 
règne de la barbarie, la phase néga- 
tive ; c'est la force brutale de Vantù 
quité païenne qui écrase le faible et 
persécute le juste ; c'est l'empire des 
passions désordonnées s'assouvissant 
sans frein et sans règle, sans pudeur 
et sans honte, sans scrupule et sans 
remords. Dans cet état de société, 
la vertu est inconnue, la n^orale ou- 
tragée, le droit foulé aux pieds L'Etat ! 
voilà le dieu ; l'homme ! voilà la vic- 
time. Le despotisme est si cruel que 
le grand Corneille était justifiable 

** De rendre grâces aux dieux de n'être point 

[Romain, 
« Pour conserver encor quelque chose d^humain. 

Il n'y a ni liberté individuelle, ni 
initiative privée. L'État a absorbé 



LA OHABBUB 



16 



l'individu à tel point qu'il n'y a plus 
que deux sociétés ; — celle des tyrans 
et celle des esclaves ; deux castes, 
celle des faux prêtres et celle des 
faux adorateurs; — deux principes, ce- 
lui de la force qui écrase.et celui de la 
faiblesse qui soufire. L'abjection va 
tellement bas, Messieurs, que ceux 
mêmes qui sont injustement con- 
damnés à la mort cruelle, mais inutile, 
des amphithéâtres passent en riant re- 
mercier leur bourreau. 

^ 

Ave, Cœsar, morituri te salutant ! 

Le dégoût s*empare de Tâme à la 
vue d'un paseil abaissement. 

Sans doute que l'on rencontre bien, 
par ci, par là, quelques beaux traits 
de vertu privée, quelques âmes supé- 
rieures qui jettent une clarté sou- 
daine sur la nuit de ces époques né- 
fastes. Mais, ce ne sont là que des 
météores qui brillent un instant pour 
s'éteindre à jamais dans les ombres 
épaisses qui recouvrent la terre. 

Oe monde ancien eut potirtant ses 
éclairs et comme de célestes visions. 
Mais une fois entièrement courbé 
sous l'esclavage de ses faux dieux, 



~\ 



16 



LA CROIX, L'ÉPÉB et 



nue fois complètement sorti de ses 
voies et tont-à-fait hors de sa mission, 
il semble n'avoir d'antre bnt qne de 
s'entredétmire, jnsqn'à ce ^n'nne 
grande nnité se soit accomplie snr 
ses mines. 

Oe qne la Q*rèce ne pût achever 
par ses lois modèles, Bome le fit par 
ses sanglantes con^nètes, C'était à 
Bome qne le divin crncifié avait 
donné rendez- vons an monde. Et le 
monde s'y tronvà concentré et rénni 
à l'henre marqnée. En laissant faire 
cette grande nnité politique, le ciel 
préparait dès longtemps le règne du 
Dieu unique. A chaqne peuple il 
avait assigné une mission, fait une 
promesse. La menace ne manqua 

Eas, non plus, aux prévaricateurs, 
les prophètes ont pleuré sur des 
ruines à venir, les aruspices ont an- 
noncé des catastrophes , prochaines. 
Les voix prophétiques sont mépri- 
sées ; les entrailles des victimes sont 
en vain consultées ; la malice des 
hommes a atteint les hauteurs du 
Giel ; les tonnerres de la justice 
divine éclatent ! La guerre sévit sur 
,les campagnes en ruines; la peste 
décime les cités en deuil ; et les 






LÀ OHABRUE. 



11 



matrones en pleurs gémissent dans 
les temples, en priant les dieux de 
détourner de dessus les peuples, leur 
courroux justement irrité, 

La vérité allait toujours en s'alté- 
rant. L'on peut retracer chaque 
phase de Thistoire par la connais- 
sance des divers systèmes philoso- 
phiques qui y correspondirent. D'af- 
firmatives d'abord, les civilisations 
successives s'étaient déjà considéra- 
blement modifiées à la naissance de 
la philosophie. Six siècles avant l'ère 
chrétienne, la G-rèce donna le jour à 
celle-ci ; elle devait s'y perpétuer 
pendant douze cents ans. Elle appa- 
rut dans le monde avec les lettres, au, 
contact de l'Egypte et de l'Asie 
mineure. 

Sa maturité se passe à Athènes, 
elle rencontrera sa décadence à Alex- 
andrie et à Some, altérée qu'elle sera 
alors par les erreurs orientales qui s'y 
seront glissées. Les philosophes se 
rapprochent trop du soleil de la vé- 
rité; ils devancent trop leur siècle ; 
ils sont ostracisés et mis à mort. C'est 
le propre do la vérité d'être persécu- 
tée ; son ombre même ne peut être 
tolérée par le paganisme. 

2 



18 



LA OBOIZ, iJÛPÉR BT 



Thaïes de Milet, contemporain de 
Grésus et de Solon, vient de fonder 
l'école ionienne on panthéisti^ue, mère 
de l'athéisme et du naturalisme mo- 
dernes, mais en revanche, Fythagore 
crée Técole italique^ qui, par sa science 
des nombres arrive a la connaissance 
de Fâme et à la perfection de Dieu. 
— Anaxagore, son disciple, parvint à 
la connaissance et à l'affirmation d'un 
principe intelligent et créateur du 
monde. — C'en était trop pour la my- 
thologie d'alors, pour les croyances 
polythéistes du temps ; Anaxagore, 
en dépit de la grande éloquence de 
son disciple Fériclès, est condamné à 
l'exil. 



Les faux dieux tremblent ; ils ap- 
pellent les sophistes à leur secours ; 
ceux-ci se précipitent en Grèce. Mal- 
heur à la morale ; l'on continua d'em- 
brouiller tout ; de leurs chicanes se 
perpétua le chaos. 

En vain Socrate yeut-il étudier plus 
attentivement l'homme et ses attri- 
buts, sa faiblesse et sa force ; en vain 
invente-t-il sa psychologie ; en vain 
voile-t-il sous le nom de démon celui 
caché de Jéhovab, les sophistes qui 




LÀ OHABBUB. 



19 



flattaient les passions populaires réus- 
sirent à le faire condamner à mort. 
Prêcher Timmortalité de Tàme était 
la ruine du matérialisme ancien ; 
enseigner la croyance à un Dieu uni- 
que était le renversement des idoles. 

Platon, fidèle disciple de Socrate, 
n'a pu sauver la vie à son maître, 
mais du moins, ô piété touchante ! 
il se fait le continuateur de son 
œuvre ; il l'explique, la commente, 
la perpétue et à ses charmes naturels, 
il lui prête encore l'esprit sarcastique 
d'Aristophane et la beauté noble de 
Sophocle. 

La fhéodicée de Platon se rappro- 
che de la nôtre ; son Dieu est non 
seulement intelligence et puissance^ 
mais il est surtout amour. Créateur 
de la théorie des idées, il a rasé de 
son vol sublime les hauteurs de cette 
philosophie qui devait lui conquérir 
un admirateur, sinon un disciple dans 
la personne du grand Augustin, le 
fondateur de la méthaphysique chré- 
tienne. 




Platon rend service à l'antiquité ; 
celle-ci le méconnaît. — Il aide de ses 



20 



LA CBOIX, Ia'ÉPÈK et 



conseils Denis le tyran, et celni-ci le 
fait vendre comme esclave. 

Aristote nidt de Platon, mais s'éloi- 
gne de son idéalisme pour aboutir ex- 
clusivement à Vexpérience. 

A la grande scolastique chré- 
Lienne sera donné d'épurer tous ces 
systèmes et de donner aux savants 
la véritable clef de la vraie science. 

Gomme Pythagore, Anaxagore, So- 
crate et Platon, Aristote, plus spiri- 
tualiste que l'école qu'il fonde, dé- 
couvre et proclame un Dieu, cause 
première de l'univers, intelligence 
étemelle qui dépend d'elle-même et 
se suffit à elle-même. En dépit de 
ses services immenses rendus à Ale- 
xandre de Macédonie, son élève, 
Aristote tombe en disgrâce et va 
mourir dans une île ignorée. 

Giceron crée la langue de la philo- 
sophie à Bome ; il laisse entrevoir 
d'autres récompenses que celles dé- 
cernées au Capitole ; Ciceron périt 
sous la hache des sicaires. 

Sénèque enseigne la vertu dans la 
Bome corrompue deisi empereurj^ 



Là CHÀBBITA. 



21 



Néron, déjà meurtrier de son frèie et 
de sa mère» se fera l'assassin de son 
ancien maître. Sénèque devra s'ou- 
vrir les veines du même fer avec le- 
quel la vertueuse Pauline, sa femme, 
a aussi versé une partie de son sang. 

Si maintenant des philosophes vous 
paissez aux orateurs, aux poètes, aux 
historiens, aux héros et aux grands 
guerriers qui ont jeté un si vif éclat 
sur leur patrie, que verrez- vous. Mes- 
sieurs ? Quel triste spectacle viendra 
frapper vos yeux ? Tous, ou presque 
tous ne sont-ils pas chassés de leurs 
villes, jetés dans les fers, envoyés en 
exil ou mis à mort ? 

Le vulgaire ne pardonne jamais au 
génie ; l'impiété s'offusque toujours 
de la vertu. La gloire monte trop 
haut ; elle illumine trop le front de 
ses éliis ; la bassesse abhorre la gloire. 
L'on ostracise les hommes de bien, 
parce qu'ils sont reconnus justes ! 

Gomme Saturne, les nations païei^- 
nes dévoraient leurs enfants. L'aube 
de la civilisation chrétienne, l'ordre 
moral n'apparaissent pas encore à l'ho- 
rizon des temps ; mais j'en vois pour- 
tant les signes et les symboles par- 



2â 



LA OBOIX, L'iÊP^B EU 



tout. J'entends le cygne de Man- 
toue suppliant sa mnse de s'élever et 
do chanter ces temps prédits par la 
sibylle et qui doivent nous donner 
Tenfant promis, lequel ramènera l'âge 
d'or dans le monde. 



** Magnus ab integro sxclorum ruueilur ordo,* 

De fait la croix existe, mais ne rè- 
gne pas encore ! Elle remonte pour- 
tant à l'origine des temps, à celui de 
la chute du premier homme, à l'épo- 
que de la première promesse, à l'oc- 
casion de la première faute, à l'ins- 
tant de la première menace. L'ordre 
moral est troublé par la révolte de 
l'homme ; la promesse de la croix en 
répare déjà les outrages. Aussi se 
montre-t-elle, dans l'ordre physique, 
sous toutes les formes, façonnée de 
toutes manières ; l'épée qui protège 
l'homme est taillée en croix, le soc de 
la charrue qui déchire la terre est 
construit en croix ; les flèches du 
paratonnerre qui protègent nos de- 
meures constituent aussi une croix. 

L'oiseau qui vole prend cette for 
me mystérieuse, ainsi que l'homme 
qui prie. L'arbre qui s'élève vers le 



tiA OHARBtTX. 



28 



ciel forme une croix, de même que le 
navire qui étend ses voiles. 

A Borne même, la Statue élevée à 
la Piété publique, sur le Forum, se 
tenait debout les bras en croix. — Les 
Egyptiens plaçaient la croix dans 
leurs temples et un ancien empereur 
de Chine, pour prier, joignait en- 
semble deux morceaux de bois en 
croix. 

Les actes les plus importants de 
TAncien Testament manifestent le 
symbole de la croix. La croix repré- 
sentée par le serpent d'airain, sauve 
Israël en route pour la terre promise ; 
la croix, de nos jours, enseigne au 
peuple chrétien le chemin qui con- 
duit à la Jérusalem Céleste. 

Quand Jacob, le vainqueur de 
Tange de la vie va être vaincu à son 
tour par celui de la mort, il fait le 
testament de la promesse ; il laisse 
sa bénédiction à ses descendants : il 
croise ses bras pour bénir Ephraim et 
Menasses. Trois ans durant une séche- 
resse désolante a ruiné les peuples. 
Eli s'élance dans les hautes solitu- 
des du Carmel, et là, le front dans la 
poussière, il étend les bras en forme 



â4 



LA dROI^, L'éPjâs El^ 



de croix et fait monter de la mer le 
nua^e qui ira rendre à la terre sa 
fraidieur et sa fécondité. 

Les Hébreux ont engagé la batail- 
le décisive contre Amalech ; le sort 
est incertain. Moîse monte au haut 
de la montagne pour prier le Dieu des 
armées. Au sommet des montagnes, 
les bruits terrestres n'arrivent pas ; le 
Ciel semblé mieux écouter. — Le grand 
législateur d'Israël s'en fera alors le 
prêtre, il tend les bras en croix. Il ne 
représente pas seulement ce signe, 
cet étendard de là rédemption à venir, 
dans cette attitude respectueuse ; il 
devient croix vivante, croix priante, 
croix instable dont le pied touche le 
roc, et dont les bras chancelants sont 
soutenus, aussi longtemps que la vic- 
toire est incertaine, par la piété d'Aa- 
ron et la constance de Hur. 

La croix est donc déjà un symbole, 
un signe, un mystère, un drapeau, un 
étendard, en attendant qu'elle de- 
vienne le sacrement de notre ré- 
demption. 

La malice humaine est à bon com- 
ble ; l'iniquité recouvre la terre ; 
l'anarchie remplit la cité ; le mal a 



LA OHABBUIC 



âs 



souillé tons les peuples. Le crime 
défie toute description ; toute âme 
honnête se détourne à la vue des ini- 
quités publiques et privées qui se 
commettent de toutes parts ; — toute 
oreille chaste se dérobe aux concerts 
d'obcénités que Ton entend partout. 
Le Circle, le Théâtre, le Forum sont 
souillés de sang et dlnfamie. La 
barbarie, la tyrannie, Técrasement, la 
haine, la cruauté et la luxure sont 
partout ; l'honneur, la piété, Tespé- 
rance, la vertu nulle part. L'ordre 
moral est inconnu, Tordie social ren- 
versé. Tordre matériel détourné de 
son but. Un sensualisme grossier a 
corrompu l'individu jusque dans la 
moelle des os ; un despotisme cruel 
écrase l'homme, comme l'artisan broie 
le métal. L'athéisme social règne, 
le sanctuaire de la famille est violé ; 
ses bases sont ébranlées. Elle n'a 
plus de lien ; elle a oublié l'honneur ; 
elle ignore même jusqu'au nom de 
vertu. 

Les nations se sont succédées le^ 
unes aux autres. Mais, ô singularité 
de l'histoire ! Messieurs* nulle grande 
période, nulle époque remarquable 
qui ne soit partie d'une ruine quel- 



m 



26r 



LA OBOIX, L*]£FftB Bl« 



conque pour aboutir à une grande 
conquête. Ainsi en fut-il pour les 
peuples anciens tombant les uns sur 
les autres : L'Assyrie sur la Q-rèce, 
la Grèce sur TEgypte, TEgypte sur la 
Fhénicie, la Phénicie sur la Judée. 
Puis Some tombant sur tous jusqu'à 
ce qu'enfin la croix de Jésus-Ohrist 
vienne s'implanter sur tous ces dé- 
combres et dpminer toutes ces ruines. 

De fait, si les empires modernes 
n'ont été créés qu'en vue du second 
avènement du Christ, tous les royau- 
mes antiques ne paraissent avoir été 
fondés qu'en vue de la venue de 
l'Homme-Dieu. Le grand avènement 
accompli, leur raison d'être n'existait 
plus. Ils avaient dû leur élévation 
aux mêmes causes, leur grandeur aux 
mêmes vertus, leur punition aux 
mêmes crimes, leur décadence au 
même aveuglement, leur destruction 
complète à leur même opiniâtre ido- 
lâtrie. ^ 

C'est l'heure du rachat du monde. 
Je la salue déjà aux signes extérieurs 
qui se manifestent, à la frayeur des 
tyrans, à la défaite des faux dieux, à 
la rage de l'enfer, aux miracles qui 
suivent la résurrection, à la joie des 



LA 0&ABBt7S 



27 



saintes femmes, aux Alléluia des 
anges. 

Déjà je vois que Ton se rallie au- 
tour d'un nouvel étendard ; une so- 
ciété nouvelle, empourprée du sang 
de Iz croix, naît à la vie ; voilà donc 
cet ordre nouveau chanté par les 
poètes, attendu par Ict anciens, an- 
noncé par les prophètes, proclamé par 
le ciel. 

Je salue cet étendard que les apô- 
tres dressent devant les nations : 

Vexilla Régis prodeunt 

O'est ce drapeau du Christ qui 
s'élance à la conquête du monde, à 
la réforme des empires, à la régénéra- 
tion des sociétés. vertu de la 
croix ! puissance merveilleuse du 
sang ! L'eau du déluge avait suffi 
pour laver le péché de l'homme, mais 
il fallut le sang d'un Dieu pour rache- 
ter le crime de son esprit ; car le 
péché de l'homme se retourne sur- 
tout contre lui-même, mais le crime 
de son esprit s'élève directement 
contre Dieu. 

L'homme aime l'inconnu, l'abîme 
l'attire, il cherche le mystère. Où 



«ï; 



ii4 



28 



LA dROiX, L'iPÉE £1* 



en trouvera-t-il un plus grand que ce- 
lui de la croix ? Aussi s'attache-t-il à 
ce nouvel emblème. La croix le ré- 
génère, l'ennoblit, lui rend sa liberté, 
le sauve. Symbole d'ignominie chez 
le païen, elle devient celui de la 
gloire ; signe de dégradation et d'op- 
probre chez les sociétés antiques, elle 
devient celui de la vénération et de 
Tamour. 

O étrange changement ! la croix 
conquiert les cœurs qui jusque là 
n'avaient pas connu l'amour ; — elle 
soumet les intelligences, elle dompte 
les volontés, elle adoucit les mœurs, 
elle élève la justice, elle proclame la 
liberté ; aux tyrans, elle prêche la 
modération ; aux puissants, la dou- 
ceur ; aux maîtres, la compassion ; 
aux esclaves, l'obéissance. 

Ceux mêmes qui détestent la croix 
sont obligés d'admettre sa puissance, 
de même que ceux qui l'aiment : la 
haine est parfois un critère plus 
manifeste que l'amour. Le guerrier 
place la croix sur sa poitrine, le che- 
valier sur son cœur, le roi sur sa cou- 
ronne. C'est maintenant le cachet 
de la puissance, la marque distinct! ve 






LA OHABBUE. 



29 



de la grandeur, l'éclat éblouissant de 
la gloire. 

Elle orne le sommet de nos temples ; 
elle brille sur nos autels ; elle fait 
reverdir Tespérance jusque sur nos 
tombeaux. 

Elle vient de sauver l'homme, elle 
élargit les bases du droit, elle rassé- 
rène Tordre moral. Si la terre lui 
doit son salut ; les empires, leur tran- 
quillité ; les sociétés, leur repos ; les 
nations, leur stabilité ; l'Église lui doit 
sa force, sa constance, sa résignation, 
sa x)ersévérance et son zèle. * 

La civilisation reprend sa marche 
radieuse dans les sociétés ; elle se 
réaffirme ; elle reconstitue les bases 
morales détruites ou oubliées. La 
barbarie tait place à la croix ; les 
ténèbres, au jour. Par la croix, la 
faiblesse devient force, le pouvoir 
succombe devant elle. Sortie des 
profondeurs des catacombes, la croix, 
portée au dessus des aigles de l'em- 
pire, va triomphalement s'asseoir sur 
le trône des Césars : — C'est de là 
maintenant, que ses rayons vont bril- 
ler sur l'univers. La force brutale 
e§t vaincue, l'ordre moral renaît, la 



m 



A 



1 



80 



LÀ OBOIX, L'ÉPÉB et 



famille, cette grande assise des nations, 
est reconstituée. 

Et comme pour se moquer de la 
force, le Dieu de la croix, s'appuie sur 
la faiblesse. — Sa religion avait com- 
mencé dans le sang, elle se raffermit 
par le martyre ; elle est continuée 
dans les larmes. 

Quelquefois j'entends l'impie se 
moquer de la souffrance. 

Ah ! le malheureux : 

Mais il ne sait donc pas à travers les orages 
Ce qu^un souffle inspiré peut briser de nuages : 
Mais il ne'sait donc pas qu'à Tombre du saint lieu 

Sa force est infinie 
Et qu'un cri de douleur monte plus vite à Dieu 

Que rélan du génie. 

Ce cri de douleur suffit au ciel ! 
C'est à l'humilité et à la faiblesse que 
sera confié le glorieux privilège de 
porter l'étendard de la nouvelle civi- 
lisation chez ceux qui ne la con- 
naissent pas encore. Ainsi, c'est de 
la main de Clotilde que les braves 
guerriers Francs reçoivent la croix, 
tandis que Théodelinde la fera con- 
naître aux farouches Lombards. 

Ceux-ci l'enseigneront à leur tour 
aux autres barbares en route pour 



LA OHARBUB. 



81 



écraser le colosse romain. 0*est un 
ancien petit esclave de la G-aule en 
Irlande qui retournera y planter la 
croix et faire connaître le christia- 
nisme dans cette île. — Les disciples 
de Benoît apprendront la foi nouvelle 
aux peuples de la Suède, de la Nor- 
vège et de la Germanie, Q-régoire-le- 
Q-rand, étendu douze ans sur son lit 
de douleur, comme sur le bûcher de 
son martyre, conserve toujours Té- 
nergie et la volonté de Pierre : c'est 
lui qui envoie Augustin porter la 
civilisation nouvelle aux Angles de 
la Grande Bretagne : 



Vexilla Régis prodeunt 

Ainsi la civilisation catholique pour- 
suivait, à travers les âges et au milieu 
des nations, sa marche bienfaisante. 
Attaquée d'abord par la tyrannie, elle 
s'en rendit maîtresse ; combattue par 
les schismatiques et les hérésiarques, 
elle les vainquit ; persécutée par les 
impies, raillée par les pseudo-philo- 
sophes, reniée parfois par ses propres 
enlîints, elle n'en continuait pas moins 
ses glorieuses évolutions vers l'Ouest. 
Les empires passaient ; celui de 
Borne s'était divisé, à la mort de 









m 



^1 

"l'A 






82 



LA OBOIX, litPÉK £T 



Théodose, en 895, en empire Romain 
on d'Occident, et en celui d'Orient ou 
de Bas-Empire. Le premier finit en 
41^6 avec Augustule et ne fut restauré 
qu'en 800 avec Gharlemagne, pour se 
diviser en 888, à l'époque du démem- 
brement de la puissance Oarlovin- 
gienne, et passer successivement aux 
mains des souverains de France, 
d'Allemagne et d'Italie. Il s'effondra 
vers 911 avec Louis IV, le dernier des 
descendants de Gharlemagne, pour 
être rétabli de nouveau en 962, sous 
le nom de saint-empire Romain de la 
nation Allemande^ par Othon le Gtrand. 

Le despotisme musulman renversa 
l'Empire Grec en 1463 ; Bonaparte 
brisa celui d'Othon le Grand au com- 
mencement de ce siècle. Ainsi tout 
passait, tout s'effondrait, tout dispa- 
raissait dans les tourmentes politiques, 
au milieu des guerres désastreuses. 
Une seule chose restait debout sur 
toutes ces ruines : — ^le christianisme. 
— Un seul étendard planait victorieux 
au dessus de toutes ces défaites : — 
l'étendard de la croix. 

Mais, du fond de l'Allemagne part 
un cri 4e guerre I 



LA OHABBUS, 



88 



Écoutez, écoutez I. ........ 

Une voix 8*élance et ru^t. 
Gomme un vent orageux, copime un immense 

[bruit, 

C'est celle de Luther ; elle tonne, 

Tout 8*agite ou 8*allume. 
L'Allemagne déborde et sème le chaos, 
Gomme un vase enflammé qui laisse fuir à flots 

8a bouillonnante écume. 

Luther dévaste tout....—.. 
Son bras, pour couronner cette œuvre de l'enfer 
Son bras est plus hardi, son langage plus fler ; 
Ce grand démolisseur qui sait si bien son rôle. 

Frappe avec la parole 

Et prêche avec le fer. 



L'erreur semble prévaloir en Euro- 
pe ! A rOccident, par de là les mers, 
de nombreuses tribus, plongées dans 
l'idolâtrie, courbées sous le joug de 
Satan, attendent encore leur déli- 
vrance ;— l'heure en est venue. Ce 
que l'Eglise perdra d'un côté, elle le 
reprendra de l'autre ; la croix traverse 
les mers avec Oolomb ; c'est en son 
nom que Cartier et ses compagnons 
s'emparèrent du Oanada. — Leur pre- 
mier acte fut d'y planter une croix : 



VexUla régis prodeunt. 

L'enfer s'agite, de sombres visions 
tourmentent i)onnacona, — car le ciel 
prend possession de ce pays. — Alors 

8 



84 



LA OSOIX, L'ÉPÉB et 



Eclatent dans les airs mille clameurs Joyeuses 
Des voix chantant en chœur sur nos rives heu- 

[reusesy 

Gomme un long hosanna, 
Et Ton vit voltiger des spectres diaphanes, 
Et récho sur les monts, dans les bois, les savanes 

Répète : Agouhanna 1 

Ainsi la croix, aidée de VEpée, va 
civiliser notre continent ; le rôle de 
cette dernière rons sera développé 
dans la deuxième partie. 



LA OHABRUB. 



86 



II 




l'épée dans l'ordre social 

Vives in gladio el frairi tuo servies. 

Sans cloute, vous avez compris, 
qu'en parlant de la croix, comme je 
viens de le faire, je n'ai pas voulu en- 
tendre par là, la forme ou la matière 
périssable dont elle se compose. 

Par cette idée, par ce mot, j'ai 
symbolisé toute la théorie, toutes les 
doctrines du christianisme, toute la 
philosophie catholique, tous les bien- 
faits de notre civilisation, toutes les 
gloires, toutes 'les souffrances et tous 
les deuils de la vérité, — ^l'Eglise enfin : 
l'Église avec ses larmes, ses combats, 
ses martyrs, ses espérances, ses bien- 
faits ; avec ses joies, ses revers, ses 
triomphes, ses victoires. 

Mais l'Église seule, persécutéct 
sanglante, dont le berceau était un 
infâme gibet, dont la puissance n'était 
(][ue ses larmes, les disciples que des 
ignorants, le fondateur qu'un soi-disant 
criminel auquel on avait préféré un 



86 



LÀ OBOIX, L'ÉPâS ET 



insigne voleur, dans sa propre patrie, 
— ^l'Ëglise, dis-je, comme ensemole de 
doctrines nouvelles, mystiques, im- 
palpables, spirituelles, célestes, n'au- 
rait pas toujours été comprise par des 
hommes grossiers, incultes, sensuels, 
barbares et esclaves, 

A cette Eglise donc il fallait des 
auxiliaires, des appuis, des moyens 
humains pour conquérir les cœurs. 
Et cette Eglise de paix, qui prêchait 
une parole de douceur, une doctrine 
d'humilité, une espérance d'amour, 
* dut appeler à son aide le secours de 
l'épée ! 

L'épée chrétienne dans Tordre social, 
signifie donc pouvoir judicieux, force 
civilisatrice, action bienfaisante, pui&- 
sance légitime qui fait respecter la 
vérité, qui raffermit l'État, qui conso- 
lide le trône, agrandit la nation, 
maintient la famille et protège l'auteL 

L'épée, symbole de l'autorité, re- 
présente la croix dans sa conforma- 
tion physique, comme dans sa signi- 
fication morale. 

Oui, chose digne de remarque, en 
effet, c'est que l'épée qui représente 



LA OHAIIRÛS 



87 



la justice, qui exprime la possession, 
qui maintient Tordre, qui venge l'in- 
nocent, oui fait respecter le droit a 
pour moaèle régulier, pour archétype 
I>arfait, la croix elle-même. 

Or, sur la croix, le sang d'un Dieu 
a coulé en telle abondance qu'il a 
entièrement lavé les iniquités de 
l'homme. Far l'épée, le sang a aussi 
coulé à flots jusqu'à ce qu'il ait obte- 
nu justice et compassion pour les 
peuples. Si la gloire ennoblit, si la 
justice élève les empires, c'est l'épée 
qui est l'instrument du châtiment 
des peuples, pour les ramener, vers 
les sentiers de la croix, vers les hau- 
teurs du Calvaire, vers les sommets 
de l'amour. L'épée, — c'est le fer qui 
frappe, qui corrige, et qui répand le 
sang. Or, le sang versé pour une 
cause juste et sainte possède une 
vertu puissante, un cachet spécial, 
une force particulière. 

L'épée se retrouve partout. 

Quand l'homme par son audacieuse 
révolte a perdu son empire, quand il 
va être à jamais chassé de cet Eden, 
embelli par la main de Jéhovah, 
orné de toutes les splendeurs d'une 



88 



LA OBOIX, L'ÉPÉE et 



création divine, de quoi l'ange exé- 
cuteur de la sentence incommutable 
contre le prévaricateur est-il armé, 
sinon d'une épée flamboyante ? Il 
se place ensuite à la porte du Para- 
dis terrestre pour en fermer les ave- 
nues à Adam et à sa malheureuse 
postérité. 

Depuis lors l'épée fut l'arme des 
nations les plus civilisées. — Les an- 
ciens Perses, les héros grecs devant 
Troie, les Spartiates, les Athéniens, 
les Eomains, les G-aulois, les Goths 
et les Espagnols s'en servirent dans 
leurs sanglants combats. 

Ghez les Romains, on plantait l'épée 
devant les Préteurs, comme attribut 
de leur puissance ; les Préfets du 
•Prétoire la portaient comme mar- 
que de leur dignité. Chez eux, com- 
me de nos jours, ceux qui se rendaient 
à l'ennemi, se dépouillaient do leur 
épée pour la remettre au vainqueur. 

La France gouvernementale qui a 
perdu le sentiment de la croix, semble 
plus n'avoir la force de tenir l'épée ; 
elle ne sait plus msmier que l'ins- 
trument da crocheteur ; elle tremble 
devant le Prussien ; ses armées plient 



LA OHABRUS. 



89 



devant les signes maçonniques de 
rAUemagne : elle ne se montre inso- 
lente que devant des femmes sans 
antre protection que la grille d'un 
couvent ! 

Aussi des mains affaiblies du neveu 
de Bonaparte, Vépée de la France dut 
s'humilier au point de passer à celles 
de Tempereur d* Allemagne. Et ce, 
devant Sedan, une citadelle française ! 
en présence des légions françaises ! 
en face des descendants des soldats 
qui avaient promené les aigles victo- 
rieuses du premier Empire, d'un 
bout de l'Europe à l'autre ! ! 

Pardon, Messieurs, de mettre cette 
honte devant vos yeux, quand il ne 
devrait, en ce beau jour, n'y passer 
que des gloires. 

Cepeu Jant, à côté de cette France 
impie, lâche, traître et païenne, il y 
aussi la France noble, sincère, patrio- 
tique, chrétienne ; la France de Cha- 
rette et de ses héros de Pàtay, de 
Rameau, de Claudio Jannet, de Char- 
les Perrin, du comte de Foucault, de 
Chesnelong, de Lucien Brun, d'Emile 
Keller, du comte à^ Mun, de Beaudry- 
d'Asson, des Yeuiliot, du Marquis de 



40 



LA OBOIX, IsÉPÈa JSt 



Montcalm et du grand Freppel, etc. 
Ne perdons donc pas espérance pour 
notre mère-patrie ; l'épreuve peut 
Tépurer, l'exemple de la Belgique 
doit l'encourager, le parti catholique 
peut encore la sauver. Car, si on 
arrache la croix de ses écoles, celle-ci 
protège encore ses autels ; elle a en- 
core une place dans le cœur du peu- 
ple. Or, la croix est le sacrement de 
la rédemption comme l'épée est celui 
du rachat des peuples : car en effet, 
l'épée est le signe de la victoire, de la 
puissance, de l'honneur et de la con- 
quête ; — c'est aussi, celui de la force, 
mais de la force du droit qui protège 
et non de l'injustice qui souille ; de 
la puissance qui élève et non de la 
violence qui flétrit. 

Quand l'on sacrait les anciens rois 
de France, ceux-ci prenaient alors 
l'épée sur l'autel pour attester qu'ils 
ne tenaient leur suzeraineté que de 
Dieu. Et, en Allemagne, l'épée et la 
crosse étaient les armoiries des grands 
dignitaires et justiciers ecclésiasti- 
<]^ues. En Normandie, la Haute- Jus- 
tice possédait le droit de l'épée, con- 
sistant en celui de faire exécuter ses 
arrêts par la force des armes. 



♦V^' T>*' 



ÎJl ohabetjb. 



41 



Trois grands Ordres militaires se 
sont honorés du titre '* d'Ordres de 
VEpée" La fondation du premier 
remonte à Guy de Lusignan ; il eut 
pour siège Tlle de Chypre achetée 
dans ce but, de Eichard Gœur-de- 
Lion ; sa fin était la protection du 
royaume. Aussi, portait-il fièrement 
sa devise sur laquelle se lisait *' Secu' 
ritas ref^ni" 

Albert, évêque de Biga, veut élever 
une barrière contre les envahisse- 
ments de Terreur, il fonde les " Cheva- 
liers du Christ des deux Epées" dont 
le but était de refouler au delà de la 
Livonie et de la Pologne, la barbarie 
de rOrient qui voulait briser les 
lignes chrétiennes de TOccident. 

L'Eglise de Suède soufire ; — ^le Lu- 
thérianisme fait brèche partout. — 
C'est encore à la chevalerie que le 
peuple chrétien va demander aide et 
protection ; Gustave Wasa fonde un 
troisième ordre de TÉpée. 

Aujourd'hui même, le titre de Che- 
valier de l'Épée n'est conféré, en 
Suè^e, qu'à ceux qui se sont illustrés 
sous les drapeaux. L'Èpée de cet 
ordre porte pour divise — '' Pro Patriâ,^ 
pour son pays. 



m 






4i 



LA OBOIX, L'ÉPÉB et 



Ainsi, si la croix est Temblême de 
Tamotir de Dieu pour les hommes, 
Tépée est celui du dévoûment à la 
patrie. C'est la eécurité du royaume, 
c'est la sentinelle du droit, c'est la 
protection des drapeaux, c'est l'im- 
molation pour l'intérêt commun, c'est 
le symbole des armées, c'est l'auxi- 
liaire de la croix. 

Et comment la catholique Espagne 
repoussa-t-elle par delà les colonnes 
d'Hercule la puissance des Maures 
sinon par l'épée ? 

N'est-ce pas par la valeureuse épée 
de G-odefroi de Bouillon et de ses hé- 
roïques croisés que le monde catholi- 
que a pu, en suivant les traces ensan- 
glantées des Chevaliers chrétiens, 
aller prier sur le tombeau du Christ, 
reconquis par le dévouement et la 
bravoure, contre le despotisme et la 
barbarie ? 

C'est l'Cpéo de Don Juan d' Autri- 
che et de Jean Sobieski qui barre à 
l'ipiamisme le chemin de l'Europe, — 
quand partout les armées du croissant, 
-victorieuses, semaient sur leurs pas, 
Vépouvante, l'atrocité et la mort. 
Nous ne pouvons non plus oublier 



LA OHABBUfi. 



4S 



les hécatombes des plaines de Foi- 
tiers et la victoire éclatante de Lépan- 
te, — toutes au profit du Catholicisme. 
Jehovah était encore terrible pour 
ses ennemis. 

Hélas ! comme Israël, faut-il aussi 
nous demander où est notre Dieu ? 
Le sang aurait-il perdu de son effica- 
cité première ? 

Non : — ^la mission de Napoléon 1er, 
ce lion du désert, — s'affirme ; l'Europe 
coupable a besoin de châtiment ; — 
il l'en abreuve ; de la pointe de son 
épée il taille et retaille les limites des 
royaumes, il flagelle les rois, il écrase 
les peuples jusqu'à ce que lui-même 
se sente rassasié de sang et de gloire. 

Cependant, il a outrepassé ses pou- 
voirs, il a abusé de ses victoires, il a 
outragé le représentant du Crucifié, 
il a méconnu la mission de son épée. 
Voilà (qu'elle sera à jamais brisée en 
ses mams : fait qui atteste une fois 
de plus, que l'épée est non seulement 
un fléau, mais qu'elle est aussi le 
sacrement de la justice et l'implacable 
instrument des vengeances célestes. 

Si la croix est l'unique espérance 
du chrétien, l'épée est souvent le 



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44 



LA CROIX, Ia'ÉPÉK et 



seul espoir des nations, quand elle 
est confiée à des mains fermes, pures 
et dignes. 

L'Église, Messieurs, est déjà dans 
Eome, mais la croix est encore cachée 
au fond des catacombes. — Pour Ten 
faire sortir, Dieu qui a les siècles 
pour lui, attend longtemps le secours 
d'un soldat chrétien. Oonstantin ac- 
complit son heureuse mission. Les 
autels sont élevés de toutes parts, mais 
le droit toujours barbare, ne peut en- 
core les protéger. 

Borne avait emprunté le dogme 
primitif de son droit aux Etrusques ; 
la Grèce lui avait donné ses formes 
symboliques, TOrient Tavait revêtu 
de ses mystères. Mais ce droit per- 
sonnifié dans rÉtat, s'appelait parfois, 
Tibère, Néron, ou Hélio^abale. Ce- 
pendant, tous les peuples conquis 
l'avaient accepté. L'unité chrétienne 
se préparait déjà, même par l'absolu- 
tisme du droit ! 

Ceux qui un jour viendront écraser 
Eome, étonnés dô la sagesse de ses 
lois, modifiées par le christianisme, 
les accepteront pour eux-mêmes et 
les emporteront comme l'un de leurs 



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LÀ OHABBUE. 



45 



plus beaux trophées, jusqu'au fond de 
leurs repaires. 0*est ainsi que la 
Germanie en recevra les lumières et 
que la Gaule en bénéficiera. 

En changeant de nom la républi* 
que romaine change de tyrans ; le 
droit reste le même. Ainsi Trajan re- 
venant de la Dacie fait égorger 10,000 
gladiateurs inutiles pour le circle, 
vu le manque des animaux pour y 
combattre ! Quoique mitigé sous les 
Antonins, le droit permet encore de 
jeter les hommes aux appétits aiguisés 
des lions. 

Au christianisme seul était donné 
d'asseoir le droit sur sa véritable base, 
de la ramener à Tordre, d'en faire la 
formule rigoureuse de la justice, 
G'est alors que parut la véritable 
égalité, prèchée par Paul ; l'unité par- 
faite réclamée par Pierre. Ce droit, 
ainsi épuré, éclairé du flambeau de la 
croix, opéra avec sagesse. Il ne détruit 
rien d'abord, l'Église étant la grande 
école du respect, — il corrige ; il ne 
sape pas, il appuie il ne libère pas 
tout d'un coup l'esclave, mais il en- 
seigne au maître d'abord la douceur, 
puis la charité, puis l'égalité. 



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46 



LA OBOIX, L'âPÉE ET 



Aux vieilles formules, Théodose 
substitue son nouveau code plus con* 
forme encore aux idées et à la dou- 
ce''.r chrétiennes. 

Le procès-verbal en sera donné à la 
dernière séance du dernier Sénat, 
vers le milieu du 6^°^® siècle, alors que 
l'heure des barbares est sonnée. Rome 
n'est plus ! Son cadavre sanglant 
est dépecé et les lambeaux palpitants 
en sont dispersés aux vents de la co- 
lère du ciel. 



Dieu a eu son tour ; il est tombé 
sur la malheureuse cité. 

Oe fut l'épée d'Attila et le pied 
d'Odoacre qui se chargèrent de cette 
formidable exécution. Les fantômes 
impériaux disparaissent. Le droit 
psûLen dont la lutte, commencée sur 
le mont sacré dans le sang de Virgi- 
nie, s'était perpétuée dans les Edits 
prétoriens, et par la philosophie stoî- 
cienifb, devait s'écrouler sur ses bases, 
pour reprendre sa véritable vie dont 
la source, cette fois, était l'Eglise, 
pour se perpétuer, avec k civilisation 
chrétienne, à travers tous les conti- 
nents et parmi toutes les nations. 



LA CHABBUE. 



4Ï 



Ce droit no vo' s apparait-il pas 
comme la conscience du christianis- 
me ? comme la sanction de notre 
civilisation ? Pensée profonde qui 
m'effraie pour l'Asie, berceau du mon- 
de qui j'a perdu, pour l'Afrique, étape 
des peuples voyageurs vers l'Europe, 
qui l'a rejeté, pour l'Europe qui le 
repousse et qui semble déjà retourner 
vers le paganisme ; car la civilisation, 
comme le torrent, ne remonte jamais 
vers sa source ; elle est progressive, 
ou elle périt. 

N'importe, le Code chrétien de 
Théodose survivra aux ruines de l'em- 
pire. St-Boniface le donnera à la 
Germanie ; on renseignera aux Gau- 
lois dans l'école de Clermont, et celle 
de York le fera pénétrer dans les 
mœurs et l'esprit de l'Angleterre. La 
vérité ne meurt point. 

C'est en vain que Frédéric Barbe- 
rousse, comme successeur de Trajan, 
se proclamera le propriétaire de ses 
sujets et que Louis XIV émettra les 
mêmes prétentions ; le droit prime 
la force ; il est maintenu. Le divorce 
disparait aussi. Grégoire VII pourra 
mourir en exil, mais au moins il aura 
la consolation de faire triompher la 



48 



LA OBOIX, L'ÉPÉB et 



doctrine chrétienne contre les abomi- 
nables prétentions de Philippe Au- 
guste et d'Henri YIII, O'est à Taide 
de TEglise que le droit romain nous 
est transmis, G'est lui qui adoucit 
le caractère des conquérants sangui- 
naires pour en faire des rois pacifi- 
ques. 

La croix, c'est-à-dire l'ensemble des 
doctrines catholiques, a changé la 
face du monde. L'Église a conservé 
la science. C'est elle ^ui avait fait 
aux moines une obligation de copier 
et de nous transmettre Sénèque et 
Oicéron ; Augustin d'Hippone nous 
avait conservé Platon, et Boêce nous 
a donné Aristote. 

L'éducation adoucit les mœurs ; 
les arts naissent à la vie ; la musique, 
la peinture et la poésie se transfor- 
ment. Et, sur la harpe des Bardes 
G-aulois et des Scaldes Germaniques 
la religion ajoute une corde divine 
pour chanter Tâme, la paix, le ciel et 
Dieu, tout en chantant la vie, la 
guerre, le peuple et la patrie. 

Trente ans après la mort de Ghar- 
lemagne son immense empire s'é- 
croule sous les coups redoublé» des 



LA OHABBUB. 



49 



et 
la 



Normands. Les Hongrois massacrent 
r Allemagne et Tltalie. Ils courent 
la laver dans un déluge de sang et 
ils y reçoivent le baptême de la foi ; 
car Dieu voulait s*en servir, comme 
de rempart, contre la corruption de 
Byzance qui cherchait à déborder en 
Occident. 

Ce droit enfin si amoureusement 
promulgué par la croix, si merveilleu- 
sement servi par l'épée, avait modifié 
le caractère de la nation Franque à 
tel point qu'elle était devenue la plus 
civilit^ée de TEurope, lors de la dé- 
couverte de l'Amérique. 

Au nom de son droit et par la croix, 
au nom de la justice et par son épée, 
la France avait fait d'admirables 
choses. Un mot sublime les qualifie ; 
" Gesta Deiper Francos'^ Et c'est là 
le plus beau témoignage que l'his- 
toire ait jamais rendu à un peuple, 
puisoue pour l'enregistrer dans ses 
annales, à côté des grands faits des 
hommes, elle a dû inventer une for- 
mule unique, une expression que l'on 
ne retrouve nulle part ailleurs. Gesta 
Dei per Prancos, Le génie chrétien 
seul a pu buriner oe trait céleste. 

4 



60 



LA CROIX, L*ÉP]£b BT 



Ge mot peut être la honte d*ane 
certaine France actuelle, il est la 
gloire de celle d'autrefois, espérons 
qu'il sera aussi celui de la France de 
Tavenir. France chérie, pourquoi 
te laisses-tu aujourd'hui périr quand 
près du Dieu de St. Louis et de Ste. 
Geneviève, la rédemption est toujours 
surabondante ? 

Ge que la croix, qui avait tant 
effrayé le farouche sauvage des bords 
du St-Laurent, n'aurait pu faire seule» 
en ce pays, Tépée Taccomplira. De 
fait, dans la nouvelle France, si le la- 
boureur fut apôtre, le soldat fut prêtre : 
— sa vie fut xine immolation continue, 
un sacrifice (instant. 

Les nombreuses peuplades qui se 
disputaient la possession de nos vas- 
tes territoires, étaient plongées dans 
les ténèbres les plus profondes, adon- 
nées aux plus abominables cruautés, 
courbées sous le joug le plus dégra- 
dant. Le missionnaire mourait de 
leurs mains sanguinaires ; la croix ne 
faisait encore aucune salutaire impres- 
sion sur leur âme cruelle. Pour 
dompter leur tyrannie, il fallut une 
puissance ; et cette puissance fut 



LA OHARBUB. 



61 



celle de Tépée, car si la croix est le 
signe de ramour, Tépée est celui de 
la crainte. 

La croix et Tépée ; voilà la double 
alliance qui a converti TAmérique ; 
voilà le double étendard qui a sauvé 
le Ganada. 

Ai-je be3oin de vous dire que c'est 
en chantant les hymnes sacrées que 
nos guerriers s'élançaient au combat ? 
que c'est en portant avec eux la croix 
que nos pères couraient à la mort ou 
à la victoire ? 

Singulière corrélation ! Deux mains 
fondent notre cher Ganada, deux mains 
Tagtandissent d'un océan à l'autre, 
deux mains le soutiennent dans toutes 
ses vicissitudes, deux mains le re- 
lèvent dans toutes ses chûtes, deux 
mains l'encouragent dans toutes ses 
défaillances, deux mains le protègent 
dans toutes ses adversités, deux mains 
lui assurent une durable victoire ; — 
celle du prêtre et celle du soldat ; la 
foi et l'action ; l'empire de la vertu 
et celui du courage ; la croix etl'épée. 

Le sang, sans lequel il n'y a pas 
de rémission, a été répandu à flots 



W- 4'S«/-jÇii 



52 



LA OBOIX, L'ÉPiE ET 



depuis Torigine du monde, sans apaiser 
la colère du ciel ! Parce que ce sang, 
au lieu de monter en holocauste au 
vrai Dieu, n'était destiné qu'à des 
sacrifices aux puissances infernales. 

Parmi toutes les horreurs du paga- 
nisme est celle des victimes humai- 
nes ! Les Carthaginois égorgeaient 
leurs propres enfa^s ! Et ces abomi- 
nations se pratiquaient au Mexique 
et parmi les sauvages de l'Amérique, 
lorsque les Européens y pénétrèrent 
et avant que Taurore de TÊglise ne 
les éclairât, avant que Tépêe ne les 
protégeât, ajirant que la croix ne les 
eût délivrés de la tyrannie de Satan. 

L'épée française a affermi l'État, 
protégé l'Ëglise, défendu la croix et 
ennobli l'ordre social en Canada. Et 
ce, par le moyen de la guerre cons- 
tante que nos pères durent faire, sans 
trêve ni relâche, sans tranquillité ni 
repos. Oette guerre que le cosmo- 
politisme universel voudrait yoir à 
jamais disparaître du monde, y est 
pourtanrun fait constant, perpétuel 
et normal depuis son origine. 

La guerre ! O'est la Justice de Dieu 
qui passe. Oe sont les iniquités des 



LAOHABBTTB. 



58 



hommes qui en ont appelé les atrocités 
sur leurs têtes, comme l'acier attire la 
foudre. La guerre est universelle. 
Et si Ton maudit Passassin, l'on ho- 
nore le guerrier parce qu'il est l'exé- 
cuteur des hautes-œuvres de son pays, 
parce qu'il en est le vengeur, le pro- 
tecteur, la sauvegarde et le rempart. 

Si la mer devenait inerte et immo- 
bile, si ses flots cessaient de monter ou 
ses vagues de redescendre, ce serait la 
ruine des hommes: ce calme engen- 
drerait la mort. Les eaux de Siloé 
devaient être agitées par l'Ange pour 
guérir le premier malade qui s'y 
plongerait, les eaux des mers ont 
besoin d'être remuées jusque dans 
leurs mystérieuses profondeurs pour 
en empêcher la corruption. La guerre 
est aux nations ce que la tempête est à 
l'Océan ; elle les purifie, elle les as- 
sainit, elle les relève, elle les ennoblit. 

Voilà la puissance du sang versé 
pour la justice ; voilà l'efficacité de 
Tépée. Voilà sa mission en ce monde ; 
mission sacro-sainte qu'elle a admi- 
rablement accomplie dans la Nou- 
velle-France. 

L'épée est synonyme de courage, 
de force, de bravoure et de vertu. 




•-■«.'«fB^JVBMttilSiWa,. 



54 



LA CHOIX, L*éPâE ET 



C'est elle qui protège la patrie, qui la 
défend contre ses envahisseurs, qui 
en recule les limites, qui en fait res- 
pecter les droits : c'est le patriotisme 
en action. 

Ah! depuis longtemps, vous sen- 
tiez ce mot de patriotisme sur mes 
lèvres, vous compreniez qu'il ne 
cherchait qu'une issue pour s'échap- 
per de mon cœur. C'est qu'en effet 
tout vibre aujourd'hui, tout sourit — 
tout s'élance, — tout vole, la terre A'^ers 
le ciel, — les cicux vers la terre :— nos 
âmes, les unes vers les autres. — C'est 
l'heure solennelle ; — c'est la grande 
journée canadienne-française du XIXe 
siècle en Amérique ; — c'est la fête des 
souvenirs s'harmonisant avec celle 
des espérances. 

Car, qu'est-ce que le patriotisme, 
sinon la forme unique de notre amour 
pour notre terre natale ? si ce n'est le 
culte pulic rendu à nos foyers ? 
un éclatant hommage donné à la 
patrie ? 

Or, la patrie ne représente pas seu- 
lement le territoire qui la compose, 
les beautés qui l'embellissent, les 
richesses qu'elle renferme, les magni- 



LA O&ABRtîE. 



55 



fiques horizons qui Tencadrent, les 
fleuves limpides qui l'arrosent, les 
prairies qui Tembaument, les forêts 
grandioses qui là parent comme d'un 
vêtement d'étemelle jeunesse, les 
métaux précieux qui renrichissent, 
les montagnes sublimes qui l'abritent, 
les constellations qui l'éclairent. 

La patrie est tout cela, mais est en- 
core plus que cela. 

La patrie ! C'est le souvenir de 
^c t ce que nous avons aimé, c'est lo 
1^ de la famille, c'est la mémoire 
du cœur ; ce sont nos réminiscences 
de jeunesse, nos espérances d'enfant ; 
c'est le vieux curé de la paroisse ; 
c'est le clocher de notre église ; — 
O'est l'autel de Marie, orné par nos 
tendres soins des lis de la vallée ; — 
C'est le vert gazon du cimetière ; — 
C'est la terre où reposent les nôtres ; 
— O'est l'humble toit de notre de- 
meure ; c'est un vieux chêne qui 
ornait le jardin ; c'est un ruisseau où 
s'abreuvaient nos troupeaux ; — C'est 
l'air embaumé de la terre natale. 

La patrie ! c'est encore tout ce que 
nous avoua caressé d'espérances et 
de chimères ; ce que nous avons 
éprouvé de joies et de peines, d'allé- 
gresses et d'épreuves. — C'est le rêve 



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66 



Là dBOIX, iJÉPàK WÊ 



de tontes nos illnsions et de tontes 
nos amonrs, les lienz chéris de notre 
enfance, les sonrires'amis, les caresses 
de nos sœnrs, les plaisirs pnrs de 
notre rie. 

Il y a des harmonies si snaves que 
les anges seuls pourraient les rendre, 
il y a des mots si tendres que la fem- 
me seule devrait les prononcer, — à 
cause de l'exquise délicatesse de ses 
sentiments, de l'excessive sensibilité 
de son cœur et de l'impressionnabilité 
de son âme : aussi me permettrez- vous 
de me servir des belles paroles de 
Melle Delphine Q-uay pour vous ré- 
sumer, en un mot, toute la tendresse 
qui se concentre dans l'idée de patrio- 
tisme : — c'est elle qui va nous donner 
une leçon magnifique. 

Ab 1 je vous appren()rai Tamour de la patrie I 
Le plus saiot des amours. La patrie est le lieu 
Où Ton aima sa mère, où Ton connut son Dieu ; 
Où naissent les enfants dans la chaste demeure, 
Où sont tous les tombeaux des êtres que Pou 

[pleure. 
Bn vain Ton nous condamne à n'y plus revenir, 
Notre pieux instinct Thabite en souvenir : 
Nous Taimons, malgré tout, môme injuste et 

[cruelle 
Et pour ce noble amour il n'est point d'infidèle: 
La haïr dans l'exil, c'est Timpossible effort ; 
Proscrit, nous revenons lui demander la mort. 
Et nous mourons joyeux si l'ingrate contrée 
Daigne garder nos os dans sa terre sacrée; 



LA OHAtlBUB. 



61 






La patrie ?— Oe sont encore nos 
sacrifices, nos martyrs, nos lattes, 
nos institutions, nos annales généalo- 
giques, notre histoire, nos combats, 
nos lois, notre langue et notre reli- 
gion ; liens puissants qui font, qu'a- 
près tant de difficultés et de périls, 
nous conservons encore, sur ce con- 
tinent, cette union, cette cohésion, 
cette homogénéité qui nous assurent 
de brillantes destinées dans toutes 
]fia parties de rAmérique du Nord. 
Oar, Tavenir, est aux races qui adorent 
et qui prient. Et, dans la grande 
liquidation que le ciel demande, tôt 
ou tard, et périodiquement aux nations, 
vous verrez même aux Etats-Unis, de 
terribles effondrements, d'effroyables 
banqueroutes. La banqueroute de 
la foi appelle la faillite des mœurs, 
bouleverse les assises qui étayaient 
les institutions et les peuples. 

Voilà ce que l'inexorable histoire 
proclame depuis l'Eden à l'Ararat, 
de l'Ararat au Calvaire, du Calvaire 
jusqu'à nous. 

Aussi, pour la patrie, soyons prêts 
à tous les sacrifices. Sur les autels, 
élevés à l'endroit même où Cartier 
monta sur notre royale montagne, 



68 



LÀ OBOIX, L'ÉPÉB et 



non loin du lien où l'on va élever le 
temple de la St-Jean-Baptiste, le pan- 
théon de notre gloire, à la concorde, 
à IV.ntente, à la fraternité française 
en Amérique, jurons que nous ou- 
blions à jamais nos haines, que nous 
défendrons toujours les droits de la 
vérité, que nous serons toujours fidè- 
les au drapeau catholique et national. 
Donnons ici, eh ce siècle de divisions 
profondes un spectacle unique: ce- 
lui d'un peuple vraiment chrétien, 
d'un peuple solidement uni, d'une 
nation de frères. 



LA OâABBÛS 



69 



III 



LA CHARRUE DANS L'ORDRS MATÉRIEL 

fortunati nimivm sua si 
bona morint agricole. 

La croix nous a donné une patrie, 
Tépée nous Ta conservée. G'est à la 
charrue qu'il faut maintenant deman- 
der de la faire fructifier, de lui faire 
produire Tabondance et de Tenrichir. 
L'individu, la famille, l'État, la Beli- 
gioîi sont tous également intéressés 
aux avantages matériels de la patrie, 

La question de la charrue implique 
doilc celle du bonheur de l'individu 
par le travail ; celle de la vertu de 
la famille par son action moralisa- 
trice ; celle de la sécurité de l'État 
par la stabilité des classes agricoles. 
L'ordre social est donc intéressé au 
bonheur du laboureur ; l'ordre moral 
n'a pas de garantie plus certaine que 
son travail ; l'ordre religieux se re- 
pose aussi sur lui comme sur l'une de 
ses bases les mieux affermies. 



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60 



LA OBoix, l*]£p]£e et 



Cette grave question implique par- 
tant la grande thèse si débattue de 
nos jours entre le capital et le travail, 
entre le riche et le pauvre, entre la 
propriété et le prolétariat, entre l'É- 
glise et la révolution. La révolution 
est cosmopolite aujourd'hui. Partout 
un mal profond, un malaise inexpri- 
mable agitent, soulèvent et tourmen- 
tent les sociétés modernes. L'on 
dirait que dans l'immense lournaise 
du XIXème siècle, bouillent tous les 
germes de sédition et de mort qui 
bouleversent le monde. 



L'homme ne veut plus travailler ! 
Partout Ion ne recherche que jouis- 
sances, l'on est dévoyé ; le char de 
l'Ëtat, brisé et à côté de la route, 
attend toujours l'habile mécanicien 
qui l'y réinstallera ; l'on ne voit de 
toutes parts que troubles et anxiétés. 

C'est en vain que la société s'agite 
pour trouver une solution à ses 
maux ; la cause du mal semble s'éloi- 
gner davantage, à mesure qu'on cher- 
che à la saisir : c'est le tourment 
sans cesse renouvelé de nos Tantales 
modernes. 



J-- 



LA OHÀBRUB. 



61 



L*on nous propose divers systèmes 
qui tous n'aboutissent qu'au désen- 
^i^hantement et à Tabîme. 

1^ phalanstérisme n'a creusé que des 
ruines, le socialisme n'a amoncelé que 
des décombres, le scepticisme n'a abouti 
qu'au désespoir, le modernisme ne fait 
que des dupes. 

Regardez partout. Messieurs, et que 
voyez-vous, sinon Tefiondrement ? et 
que constatez- vous de plus, sinon la 
véracité de cette sinistre parole de 
l'Aigle de Meaux : partout la mort en 
face ? 

Les Puissances ne sont plus qu'un 
jouet entre les mains de sociétés per- 
verses qui trament leur ruine, dans 
l'ombre ; les Républiques demandent 
à la force ce qu'elles n'obtiendront 
jamais que par la vertu. Aussi rien 
ne résiste, Messieurs, ni les monar- 
chies antiques avec leur gloire sécu- 
laire, ni les empires modernes avec 
leurs victoires sanglantes, ni les ré- 
publiques électives avec leur grossier 
athéisme : nous appelons le chaos ; 
le cataclysme approche. 



" -i--m -mmn mim^* nm » mf, --'n 



"f, .- . 



62 



LA CROIX, L'ÉPÉE BT 



Ah ! c'est <][u*il manque une clef de 
voûte à Tédifice, celle de la croix : 
c'est que les sociétés n'ont plus de^ 
base,— celle du travail, G'est que le 
pouvoir n'a plus de sceptre,— celui 
de i'épée. — La foi est éteinte, les bras 
sont oisifs, le courage n'existe plus. 

Au risque de passer encore une 
fois, pour VOratewr des vérités dures, 
Messieurs, il faut, au milieu du lan- 
gage de l'enthousiasme que tant do 
bouches éloquentes vous tiennent en 
ces jours, vous faire aussi entendre 
celui plus calme de la raison. Le 
cœur qui est une lyre sur laquelle se 
module tous les chants, peut avoir 
ties exaltations et en pxême temps faire 
de judicieuses réflexions. 

Il nous faut donc sonder la plaie 
qui ronge les nations, il faut trouver 
le dictame, il faut appliquer le remè- 
de, il faut enfouir au pied de la tri- 
bune, leur fosse naturelle, toutes les 
idées malsaines qui pullulent dans 
le monde, sur le grave sujet du travail, 
sur le but des sociétés, sur les aspi- 
rations des peuples. 

O'est en déplaçant cette grande 
question d'économie sociale, c'est en 



LÀ OHARRUE. 



68 



niant la déchéance originelle de Thom- 
me, c'est en excitant toutes les con- 
voitises des nations, c'est en aiguisant 
tous les appétits des multitudes, c'est 
en excitant toutes les passions popu- 
laires, c'est en prêchant une égalité^ 
une fraternité et une liberté monteuses 
que l'on a dévoyé les masses, et 
égaré les peuples. Il faut donc les 
ramener à leur véritable point de 
départ ; briser les anneaux multiples 
de la chaîne honteuse qui les retient 
dans les arceaux de l'erreur. La vé- 
ritable égalité n'est que dans le chris- 
tianisme, la seule liberté est dans la 
vertu, l'unique fraternité est dans la 
foi. Le pagani sme nous a donné p our 
modèle de fraternité Etéocle et Poly- 
nice, deux frères qui s'entrégorgent ! 
la révolution française ne nous a donné 
pour modèle de liberté que les noya- 
des de Nantes, et pour modèle d'éga- 
lité que les couperets de la guillo- 
tine. 



Dieu ne s'est manifesté que deux 
fois solennellement à l'homme dans 
toute l'antiquité : deux fois pour lui 
donner ses commandements, deux 
fois pour lui tracer ses devoirs. 



64 



LA OROIX, L'ÉPÉE ET 



Parce que Adam lui a désobéi, il a 
mérité sa haine ; il lui faut se rache- 
ter. Et quel est le moyen imposé au 
coupable ? un seul, Messieurs, celui 
du travail, Yoilà la grande loi 
primordiale à laquelle tous les êtres 
sont soumis : loi irrévocable, com- 
mandement absolu auquel nul n'é- 
chappe. La terre, maudite à cause 
de la désobéissance de Thomme, a 
pourtant encore conservé assez de 
force pour produire sans de trop 
grands efforts. Arrosée de sueurs 
elle se couvre encore de luxuriantes 
moissons et de fleurs magnifiques. 



A Torigine, les tribus se composè- 
rent de pasteurs ; les familles se parta- 
geaient une partie des champs ; le 
commerce, l'échange, le trafic n'étaient 
pas encore connus ; un bonheur re- 
latif régnait sur la terre : ca fut l'âge 
d'or du monde. Cependant les des- 
cendants de Seth, malgré la défense 
formelle de Dieu, font des alliances 
avec ceux de Gain, le fratricide. De 
ces alliances naît une race crimi- 
nelle, injuste et sanguinaire qui cou- 
vre la terre d'abomination. Le ciel 
va se repentir d'avoir créé l'homme ; 



IiÀ OHABBUB, 



66 



le déluge ya purifier une première 
fois toute U terre. 

L'histoire, ce tableau des œuvres de 
Dieu dans le genre humain en même 
temps que celui des œuvres de Thom^ 
me, agissant dans le domaine de sa 
liberté, d'après cette belle penrée de 
Mgr Parisis, ne commence, à pro^ 
prement parler, qu'avec les anciens 
empires, pour ne se continuer qu'avec 
les actions étonnantes, dérouléer par 
la nation choisie de Jéhovah, comme 
son peuple de prédilection, Oe peu* 
pie est dans le désert ; protégé de 
toutes manières il ne cesse cependant 
de murmurer contre ses chefs et 
contre Dieu ! Alors Jéhovah se montre 
de nouveau et promulgue, sur le 
Sinai en flammes, au milieu des hor- 
reurs de la nature, ses lois éternelles 
qui sont Tomniscience de JJfeu, et 
contre lesquelles viendront en vain 
se heurter toutes les sociétés à venir. 
Or, parmi ces arrêts da la justice 
divine, au nombre de ces préceptes 
qui seront toujours la réverbération 
de l'absolue sagesse du ciel étaient 
ceux-ci i 

** Vowne déroberez poinh 

Vqu$ ne emvoUeres point les biens des autres** 

6 






66 



LA CROIX, L'éPâE ET 



C'était bien là la sanction de la 
première sentence rendue contre 
Adam : 



TU mangeras ton pain à la sueur de ton front : 
Homonascilurad laborem. 



Dieu ne se déjuge jamais. 

Pourquoi donc fausser aujourd'hui 
réternelle doctrine ? pourquoi vou- 
loir vivre sans travail et sans peine ? 
pourquoi vouloir dépendre du bien 
d'autrui ? 



L'on aura beau venir nous prêcher 
que le travail est indigne de l'homme, 
que les biens sont communs, que 
l'égalité est parfaite, que la propriété 
est le vol, que l'homme est fait pour 
la jouissance, l'âme humaine qui 
entend encore, au milieu des clameurs 
socialistes, les échos toujours reten- 
tissants du Sinaï, s'insurge contre ces 
doctrines néfastes, contre ces funestes 
conseils. Oui, le travail honnête seul 
procure le bonheur, et donne la pai- 
sible possession des richesses. 

ffomo nascitur ad laborem^ 



LA OHARBUE. 



6Y 



C'est pour avoir oublié ces pré- 
ceptes divins ; c'est pour avoir mé- 
connu l'efficacité du travail que les 
nations antiques tombèrent dans une 
corruption si effrénée ; c'est pour se 
procurer des jouissances illicites qu'el- 
les exercèrent tant de cruautés et 
qu'elles instituèrent l'esclavage, qui a 
couvert le monde d'ignominie et de 
honte, qui a déshonoré et avili l'hom- 
me, qui a perpétué tant de crimes, 
qui a sanctionné tant d'injustices, 
qui a fait répandre tant de larmes. 

Du moment que la culture du sol 
tomba en décadence, du moment que 
les soins de la terre furent abandonnés 
aux mains des esclaves, c'en était fait 
de la moralité, c'en était fait de la 
société, c'en était fait de la richesse 
sociale. Car le travail libre seul 
est capable de maintenir l'équilibre, 
de combler les brèches faites aux for- 
tunes privées et aux fortunes publi- 
ques. C'est, du reste, le plus grand 
préservatif contre tous les vices g[ui 
déshonorent l'humanité ; son action 
étant essentiellement moralisatrice. 
C'est par lui que l'on arrive au progrès 
réel, durable et vrai, savoir la gravi- 
tiitiçR natigrelle4e l'homi^e vej:s Pieu, 



68 



LA OBOIX, L'ifipf E ET 



Les peuples qui ne travaillent pas 
sont malheureux, indigents, vicieux 
et dégradés ; les Arabes nous en four- 
nissent de nos jours même de tristes 
exemples, ainsi que les Sauvages non 
encore civilisés du Nouveau-Monde. 

Oui, l'histoire est là ; elle nous 
affirme que toutes les époques de 
décadence d'un peuple correspondent 
avec l'abandon de la culture de ses 
terres ; que la plupart de ses mal- 
heurs proviennent de son refus de 
travailler le sol ; car, si la croix est sa 
sauvegarde, si l'épée est sa sécurité, 
la charrue est sa garantie contre la 
misère et le vice, sa conséquence 
prochaine. 

Aussi les nations anciennes atta- 
chèrent-elles un singulier honneur à 
l'exploitation et à la culture du sol. 
Ce fut là la cause de leurs plus grands 
succès ; ce fut la pierre angulaire de 
leur civilisation. O'est ainsi qu'elles 
assurèrent d'abord leur bien-être et 
se fortifièrent au travail salutaire des 
champs. 

Aux dieux de l'Olympe étaient 
attribués les bienfaits de la terre. 



liA OBASKOH. 



69 






Osiris et Isis étaient regardés par les 
Egyptiens, comme les initiateurs de 
la science agricole. Les G-recs ren- 
daient leurs hommages à Gérés, et 
Zoroastre, chez les Perses, avait atta- 
ché aux travaux de la terre une 
espèce de sainteté. Les Bomains 
allaient arracher aux manchons de 
la charrue, leurs consuls, leurs dicta- 
teurs et leurs généraux ; ils prenaient 
grand soin de ne point dévaster les 
champs cultivés des nations où ils 
portaient la guerre. 



Le grand Pompée lui-même culti- 
vait ses propriétés, de même que 
Marins, Gincinnatus, Gurius Dentatus, 
Attilius, Gaton et Begulus. Il n'est 
pas de plus douce jouissance pour 
Horace que celle de la culture de son 
champ. Et, au dire de Sénèque, le 
grand Scipion travaillait ses terres. 
A Tâge de 80 ans, Varron écrivait un 
livre sur Tart agricole ; Golumelle, 
Pline et Palladius imitaient son ex- 
emple ; et Virgile nous donnait son 
admirable livre des Q-éorgiques, dans 
lequel sont réunis, en un style en- 
chanteur, toutes les beautés champê- 
tres, tous les charmes de la nature, 
tous les bienfaits de la terre, toutes 



70 



LA CROIX, l'ÉP^B et 



les douceurs de Texistence de la cam- 
pagne. 

lityre, iu paluîx recubans sub tegmine fagi 
Silvestrem tenui musam meditaris avena, 

Tu lityrôt lentus in umbra, 

Formosam resonare doces AmaryUida silvas. 

De fait, à l'origine des peuples, 
lorsqu'ils sont encore près des sources 
des grandes traditions de l'humanité, 
le travail est pratiqué par tous ; 
l'oisiveté est encore un crime. 

Les Pelages, que nos souvenirs 
helléniques nous découvrent les pre- 
miers, sont déjà occupés de grands 
travaux, dont la connaissance nous 
est transmise à travers les voiles do 
la mythologie et les données altérées 
du temps. Plus tard, aux plus beaux 
jours des héros grecs, Homore et 
Hésiode nous les représentent occu- 
pés aux travaux des champs. Paris 
et Anchise gardaient des troupeaux, 
Agamemnon et Achille apprêtaient 
eux-mêmes leurs propres repas. Ulysse 
façonnait de ses mains royales, dans 
un olivier sauvage, la couche qui 
servira à le faire reconnaître plus 
tard, et sa fidèle Pénélope ne cesse, 
tout le jour, de tourner ses fuseaux. 



LA OHABBttS. 



71 



Hésiode compare le paresseux aux 
frelons qui consomment dans Toisi- 
veté le jtruit des abeilles. 

Thésée et Solon avaient créé une 
large place au travail dans la consti- 
tution d'Athènes. Héla^ ! le luxe, 
la richesse, l'esprit d'aventure, le 
théâtre, la corruption engeridrèrent 
le dégoût du travail, et à sa suite 
tous les excès qui ruinent un peuple. 
Aussi, bientôt le mal a fait tant de 
ravages qu'il n'y a plus ni force pour 
supporter le poids des armes, ni cou- 
rage pour voler à la défense de la 
patrie, ni vertu pour en protéger les 
autels. La Grèce n'est plus qu'une 
proie facile pour Kome, sa glorieuse 
rivale. Car, du moment que Salluste 
a pu dire avec vérité à César : " Vvrtus, 
vigilantia^ lahor apud Grœcos nulla 
sunty^ c'en était déjà fini du royaume 
corrompu des Hellènes. 

Kome la frugale, l'énergique, la 
forte, l'active, la brave va pourtant 
périr par les mêmes causes que la 
Grèce ! Elle n'a pas su se prémunir 
contre les fatals présents de son an- 
cienne ennemie ; elle n'a pas repoussé 
avec assez d'énergie les séductions 



,2 u.0BOU,-i!i^*^^ 

Jesez mise en g«f^/^'S)Ué le Timeo 

Danaos et «?^„i,^- Jointes aux char- 

eonquêteB «'«^^^aiThènes. seront 
mesetàlamoUessea^ p^^^Q^s 

8apie«ed'aohom^e^- J^^ ^, ft,t 

assure que 1% P ?f .^.^ la suite de 
introduite en itaUequ a 

la conquête de 1 Asie. 

Aussi longtemP^r x^aS q" 
de travailler la tem. w F ^^^^g.. 
put compter ^r^des ^^^^ ^^ ., 
ques, forts, o'*^3~_x„ victorieuse 

^«'« ^^%?aïfe^SstV effet par 
et conauérante. ju e et de la 

la doulie P^f »^f .Jjint la domina- 
charrue <lllX^'i^lZûon qu'At- 
tricedu inonde, la a ésent 

taie lui fit de lAs^e^^ P^^^^^ 
funeste ; la «'«"^P^^^nde que ses 
étant «»«>'« t^oCau cœur, de 
richesses, ^^ï'^Jtnnvalùt l'empire ; 

^r^'ïfaïbSîôt suivi de tous 
le luxe y ï** î*r ° j du luxe à la 
les autres vices ,car,^ Voisiveté. 

mollesse, de }<\^^^^^ de la luxure 
JS^Sitsi'îèSîuement est 



LA OHABttUI! 



78 



)a8 
ars 
neo 
ses 
lar- 
:ont 
tous 
fut 
de 



une 

que 
liqtie 
lergi- 
;eux ; 
rieuse 
t par 
t de la 
naina- 
qu'At- 
nésent 
Orient 
ue ses 
Bur de 
mpire ; 
Le tous 
te à la 
)isiveté, 

luxure 

eut est 



naturel, complet, nécessaire et logi- 
que. 

Le mal se propagea bientôt dans 
toutes les provinces ; la catastrophe 
finale pendait déjà sur la tète du 
plus grand empire qui eut jamais 
existé. Dans ce triste état de dé- 
moralisation profonde, les travaux des 
champs étaient exclusivement aban- 
donnés aux esclaves ; les grands pro- 
priétaires s'étaient concentrés dans 
les villes. " Du pain et les plaisirs,^* 
voilà tout ce que demandait le romain 
efféminé par le crime, corrompu par 
les spectacles, souillé par le vice, 
étiolé par Toisiveté, affaibli par l'inac- 
tion. 

Aussi, qaand les barbares affamés 
par les exactions de Bome, abandon- 
neront leurs terres incultes, chassés 
par les tourments de la faim comme 
les fauves de leurs tanières, ils ne 
trouveront plus de résistance nulle 
part pour arriver jusqu' m centre de 
cette fiome qui avait été maîtresse 
de tout l'univers ! Elle avait retourné 
contre elle-même cet art perfide qui 
dans Oapoue lui avait servi pour 
perdre les légions de son plus ïedou- 



74 



LA OROIX, jJÉPÀE El? 



table ennen^i, ce terrible Annibal 
dont le serment de haine était éter- 
nel. 

Les mêmes phénomènes se repro- 
duisent dans la France du moyen 
âge : tant les principes sont absolus 
et immuables. — Oharlemagne encou- 
rage l'agriculture, de même que TÈ- 
glise ordonne aux moines de se livrer, 
avec ardeur, au défrichement des 
terres incultes et aux travaux des 
champs ; les successeurs du grand 
empereur imitent son exemple : la 
France est déjà forte et puissante. 
Henri IV, et son célèbre ministre 
Sully, continuent l'œuvre si heureu- 
sement commencée. Hélas ! Louis 
XIY ne comprit pas assez tous les 
grands avantages moraux et maté- 
riels du travail du sol. Il prépara 
les ruines à venir, le manque des 
moissons, les impôts qui en furent 
les funestes conséquences, l'agitation 
et le malaise qui contribuèrent à pré- 
cipiter la France dans l'abîme de 
l'anarchie. Aussi du moment que 
Louis XIV eut attiré à la cour, — lieu 
de corruption et de dangers, — ^tous 
les grands seigneurs terriens et les 
riches propriétaires du royaume ceux- 



LA OHABRITE, 



W 



ci perdirent bientôt leurs mœurs 
simples et le goût de la campagne et 
de la culture de leurs fermes. De là 
date le déclin de la France et son 
acheminement vers Teffroyable catas- 
trophe. 

Car, Ton avait enlevé les forces 
vives de la nation du milieu où elles 
opéraient avec sagesse et efficacité, 
en agrandissant leurs domaines, en 
civilisant les paysans, en dotant les 
églises, en aidant les pauvres, pour 
les transporter dans un centre mal- 
sain, délétère, pestilentiel et énervant. 

La Eévolution acheva le désastre. 
En morcelant la propriété elle épar- 
pilla, la richesse publique ; elle ap- 
pauvrit le propriétaire. Elle jeta 
en pâture des milliers de petits 
champs à des milliers de familles qui 
restèrent sans influence aucune. Elle 
a peut-être activé l'agriculture, mais 
Napoléon, le coryphée de la révolu- 
tion, et le roi des loges, en sanction- 
nant, dans son code, le principe du 
morcellement de la propriété, en 
faisant même une obligation absolue 
dans le partage des biens, porta un 
grand coup à la société telle que 



76 



hA CROIX, l'épéb et 



constituée depuis des siècles. L*efiet 
en fut contestable au point de vue 
agricole ; mais la révolution n'en 
poursuivait pas moins son but : celui 
de la dissolution des grandes familles, 
car elle comprend que l'organisation 
chrétienne de celles-ci et leur solide 
assise dans le sol est la plus grande 
force de résistance qui puisse lui être 
opposée. 

Le mal se perpétue en France ; les 
cultivateurs ont abandonné leurs cam- 
pagnes et sont venus constituer, avec 
les rentiers et les petits négociants, 
la bourgeoisie impie des grandes 
villes. C'est cette bourgeoisie vani- 
teuse et ignorante qui alimente les 
loges, qui soudoie les émeutes, qui 
démoralise les ouvriers. Aussi, le 
grand publiciste de notre siècle, le 
célèbre Louis Veuillot, reconnaissant 
la profondeur de l'abîme où se plon- 
geaient les classes moyennes, ainsi 
déplacées, leur conseillait-il de retour- 
ner sTir leurs terres, d'y dépenser 
leurs revenus, dont ils viennent dans 
les cités engraisser leurs pires enne- 
mis. " Vendez vos diamants, ajoute- 
" t-il, votre or et vos argenteries pour 
" fonder des écoles de Frères et deç 



I 



LA OHABBUii!. 



11 



" couvents de Trappistes, pour rele- 
" ver les églises, pour rétablir dans 
" les campagnes des œuvres de reli- 
** gion et de charité. Au lieu d'être 
" les derniers des bourgeois, conten- 
" tez-vous d'être les premier^ des* 
*' paysans et des hommes de bien." 

Ce sage conseil no prévalut pas ; 
le mal révolutionnaire ronge la France 
actuelle qui est victime de fausses 
théories économiques, de notions per- 
verses, de principes subversifs : une 
philosophie menteuse Ta égarée. L'on 
a déplacé le travail. Ton a méprisé la 
charrue, Ton s'est aggloméré dans les 

f grands centres, Ton s'est porté vers 
'atelier ; la production a été excei^ive, 
les crises financières s'en suivirent, 
les gages baissèrent, les grèves en 
furent la conséquence. Gomme si le 
travail pouvait jamais faire des lois 
au capital ! 

En face de cette situation critique, 
le Sphynx de la révolution a posé un 
problème ; le Socialisme nous en 
promettait une solution prochaine. 
Il commença par rejeter sur la tête 
du coupable tous les maux des peu- 
ples ; il appela sur lui toutes les- in^- 



w 



LA OBOIX, L'âPÉE ET 



précations des sociétés ; il le voua 
aux plus terribles vengeances. Il dit 
aux artisans : " vous êtes esclaves ! 
devenez libres ! le travail a ses privi- 
lèges comme le capital. Oelui-ci nie 
ses devoirs envers vous, faites valoir 
vos droits contre lui. Appauvrissez 
votre ennemi ; ne travaillez plus jus- 
qu'à ce que vous Tayez complète- 
ment vaincu." 

De là ces insurrections périodiques, 
ces révoltes constantes, ces chôma- 
ges forcés, ces haines inassouvies, 
ces effondrements commerciaux, ces 
g*rèves désastreuses pour l'industrie, 
pour le négoce, pour la morale, pour 
la famille, pour Taùtorité, pour TEtat 
et pour rÈglise. 

Les rôles sont renversés ; Tautorité 
monte d'en bas ; l'anarchie règne, la 
misère est au foyer ; le flot monte : 
le pétrole étincelle ! La société est 
sur un volcan ; les soupapes infer- 
nales sont entr'ouvertes. 

Voilà le dernier outrage du délire, 
la négation des commandements 
divins au srijet du travail, le renver- 
sement 4e to^t oxàvép le niyellemeni; 



LA OHARBUB. 



•79 



de tout principe, l'oubli de toute 
morale. 

Voilà où les prétendues revendica- 
tions socialistes'ont plongé le vieux 
monde. 

• 

Voilà Tœuvre de la révolution 
universelle que Ton propage aujour- 
d'hui par toute la terre ; en Espagne, 
par le libéralisme ; en Bussie, par 
lo nihilisme ; en Allemagne, par le 
socialisme ; en Italie, parle carbona- 
risme ; en Belgique, par le radicalis- 
me ; en Angleterre, par le fénianis- 
jae—dynamitard ; en France, par le 
républicanisme maçonnique ; aux 
Etats-Unis, par Tinternationalisme. 

En face de ces résultats, le socia- 
lisme ne sera-t-il pas obligé de con- 
fesser comme le malheureux roi de 
Thèbes, qu'il fût à la fois, la cause, le 
principe, l'instrument de tous ses 
désastres ? Comment cet infortuné 
n!est-il pas l'assassin de l'auteur de 
ses jours ? Ne s'est-il pas placé au 
ban des nations ? N'a-t-il pas appelé 
sur sa tête coupable les foudres ven- 
geresses de sa propre excommuni- 
cation ? 



80 



LA OBOIX, L'ÉPÉE et 



N'a-t-il pas fermé l'oreille à tous 
les enseignements de la vérité ? Ne 
s'est-il pas moané de tous les avertis- 
sements de l'Église ? N'a^t-il pas 
foulé aux pieds tous les préceptes 
du décalogue ? N'est-il pas main- 
tenant obligé, comme Sisyphe, à 
rouler sans cesse le rocher qui l'é- 
crase, sans jamais pouvoir le fixer 
un instant ? N'est-il pas condamné 
comme Œdipe à une cécité volontaire 
et à un aveuglement perpétuel, sans 
avoir même, pour guider ses pas 
incertains, l'amour filial, et le dévoue- 
ment héroïque d'une Antigène mo- 
derne ? 

Pardon, Messieurs, une amie en- 
core plus dévouée que l'héroïne de 
Sophocle lui reste toujours ; c'ect 
l'Église avec son dévouement ma- 
ternel, avec ses doctrines divines, 
avec son zèle infatigable, avec son 
baume consolateur. Kemontez donc, 
ouvriers, du fond de vos loges sou- 
terraines vous jeter de nouveau 
dans les bras de votre mère, con- 
templer encore les resplendissants 
rayons du soleil, les séduisantes au- 
rores de la vérité. Seprenez votre 
travail — cette sainte action qui puri- 



LA CHABRUE. 



81 



fie ; retournez autant que possible à 
vos occupations agricoles : ces salu- 
taires exercices qui sanctifient. 

Honorez de nouveau le travail ; 
là est la vraie félicité. 



Homo nascitur ad laboremé 






I 



Car sachez que le seul but de la 
vie humaine est le bonheur, et que 
son seul moyen est le travail ; que 
Tunique fin de Tâme est le repos 
céleste et que la seule voie qui y 
mène est Tobéissance aux lois divi- 
nes. 

L'erreur moderne est de séparer la 
théologie de la science ; la morale de 
sa sanction ; Tâme du corps ; la 
liberté de la foi ; Dieu de Thomme. 
Oomme si la théologie, la morale, la 
science, la foi et Dieu ne concou- 
raient pas tous à la même fin : la 
régénération de Thomme par le tra- 
vail, la sanctification de Pâme par le 
repentir. 

Que les gouvernements reviennent 

6 



82 



LA OBOIX, L'âPÉB ET 



de leurs erreurs, que l'on cesse de 
prêcher Tathéisme politique, que Ton 
rétablisse la confiance dans les socié- 
tés, que Ton ramène la concorde, que 
Ton ferme les loges, que Ton recons- 
truise les bases de la famille, que 
Ton restitue les biens à TÉglise, que 
Ton honore le travail, que Ton ob- 
serve les lois de Dieu ; le bonheur, 
la tranquillité, Tordre et la paix 
viendront reprendre possession du 
monde ; mais à ces seules conditions 
là. 



Homo nascitur ad laborem 



A quoi notre cher Canada doit-il 
d'avoir échappé jusqu'ici aux catas- 
trophes qui ruinent le vieux monde ? 
sinon à ses travaux agricoles ? à la 
salutaire influence de la religion ? 
à la puissante protection de ses 
armes ? 

Il est de notoriété universelle. 
Messieurs, que Dieu, dans tous les 
siècles, s'est choisi un peuple de pré- 
dilection, qu'il a entouré de soins 



LA CHARRUE. 



88 



spéciaux, qu'il a aflfectionné tout par- 
ticulièrement. 

Le grand amour de Jacob pour son 
Benjamin, le rejeton de sa vieillesse, 
le fils de ses espérances, — quand 
Joseph n'est plus, — n'est-ce pas là 
qu'une image affaiblie de la tendres- 
se de Dieu pour la nation Canadienne, 
ce Benjamin des peuples de l'uni- 
vers ? 

Aussi voyez-vous la croix, à notre 
origine, qui fraie notre route à travers 
les forêts sauvages de l'Amérique? 
Voyez l'épée chrétienne qui nous 
assure une protection efficace contre 
la barbarie ; voyez la charrue, bénie 
par la religion, défendue par l'Spée, 
qui trace dans notre sol vier^p son 
fécondant sillon. 

La colonie est alors essentielle- 
ment religieuse, — son but étant de 
convertir les âmes ; — accidentelle- 
ment guerrière, — il faut se défendre ; 
naturellement agricole,--les premières 
nécessités de la vie l'exigent. 

Et ces circonstances providentielles 
font que nous nous développons sous 



84 



LA OBOIX, L'ÉPÉE et 



Tœil de Dieu, dans Tharmonie, dans 
rospérance et dans Tamour. 

La religion, la guerre et l'agricul- 
ture ; savoir, la croix, Tépée et la char- 
rue correspondent aux trois grandes 
vertus de Foi, d'Espérance et de Cha- 
rité ; car Ton s'appuie sur la foi, Ton 
espère en Tépée, Ton donne de notre 
abondance. 

Partout Ton retrouve en ce pays 
Timage de cette trinité bienfaisante 
qui rappelle celle du Ciel. De faitj 
c'est le Dieu-Père qui nous donne la 
foi, c'est le Dieu-Fils qui est le seigneur 
des armées ; c'est le Dieu-Esprit qui 
nous anime de charité. 

Et à cette trinité mystérieuse cor- 
respond aussi celle des trois sauveurs 
du pays ; — le Prêtre qui nous ensei- 
gne la religion, le Q-uerrier qui dé- 
fend notre patrie, le Laboureur qui 
la rend fertile. 

Si ces trois faits ressortent de nos 
traditions ; trois symboles s'imposent 
à notre histoire : — la croix étend ses 
bras dans l'air, au-dessus de la tête 
de l'homme, pour lui indiquer le Ciel ; 



LA OHABRUSl. 



86 



l'épée, aussi faite en croix, se tient 
à côté du cœur du guerrier pour lui 
rendre le courage ; le soc de la char- 
rue, aussi façonné en croix, déchire 
la terre, sous les pas du laboureur, 
X>our lui assurer son existence. 

Le sang du juste, en coulant sur la 
croix, a sauvé le monde moralement ; 
le sang justement répandu par Té- 
pée a sauvé notre peuple — sociatement ; 
la rosée descendue sur le sillon du 
laboureur nourrit Thomme, individu' 
ellement. L'on peut dire de notre 
cher Canada ce que Turquety disait 
de sa belle Bretagne : 



Terre glorieuse et féconde 
Où la liberté règne, où dans les temps d'erreur 

La vertu, transfuge du inonde, 
8e retire d'abord comme le sang au cœur ! 
Non, dans les plus beaux jours que l'orgueil 

[humain vante, 

Quel que soit le siècle ou le lieu, 
Mon, jamais sol mortel n'a gardé plus vivante 

L'empreinte de la main de Dieu. 



s 

t 
s 
e 



Oui, nous sommes vraiment un 
peuple de prédilection ; nous sem- 
blous avoir été choisis x>our de gran- 
des choses. Et un jour Ton pourra 



86 



LÀ aBOIX, L^ÉPÉE BT 



dire des Oanadiens*français, en Amé- 
rique, ce qn'uu grand Pape, autrefois, 
disait de leur^ pères en Europe : — 
Gesia Dei per Francos. L'arche d'Al- 
liance nous a été transmise : — ^à nous 
de conserver ce précieux dépôt. Et 
c< -mment y parviendrons-nous ? Par 
r union intime avec notre clergé, et 
en conservant la simplicité de nos 
m' 3urs, la naïveté de notre foi, la 
iî(]^lité à nos principes ; — ^trois bases 
iciigieuses et sociales qui ne se con- 
solident, chez nous aussi, que par 
nos familles agricoles, et qrue nos 
populations civiques ont déjà laissé 
considérablement altérées. 

L'agriculture fait naître l'aisance ; 
son travail libre ennoblit l'homme ; 
il n'en est pas ainsi du travail mer- 
cenaire de l'atelier. — La culture 
du sol est une prière qui est portée 
à l'Éternel sur îee ailes des vents, 
par la voix des tempêt' 3, par le 
chant des oiseaux, par les harmonies 
de la nature, par l'écho des gxands 
bois, par les voix mystérieuses de la 
nuit. 

A la campagne tout est riant, tout 
est verdoyant, tout est gracieux ; le 






LA OHABBUB. 



87 



soleil a plus de rayons, les astres 
plus de beautés, la nature plus de 
sourires, et au milieu même des ora- 
ges, quand partout ailleurs Thorizon 
est sombre, quand le ciel est xsouvert 
d'épais nuages, il resie toujours, quel- 
que part au-dessus de la campagne, 
une petite échancrure par où le soleil 
perce, comme d'une fenêtre du para- 
dis. 

Et où est la liberté, Messieurs, si ce 
n'est chez l'agriculteur ? Où est le 
contentement ? où est le vrai bon- 
heur ? où la morale est-elle plus pure ? 
la foi plus consolante ? l'espérance 
plus douce ? la religion plus suave ? 
le respect plus profond ? l'amitié plus 
sincère ? la charité plus compatissan- 
te, si ce n'est dans nos campagnes 
canadiennes et dans nos familles 
à^habitants ? 

fiegardez nos villes, Messieurs, avec 
leurs princières demeures, leurs mo- 
numents grandioses, leurs immenses 
édifices, leurs larges avenues, leurs 
bruits, leurs discordes, leur agitation, 
leurs misères, leurs richesses, leur 
commerce, leurs incertitudes, leur 
agiotage, leurs catastrophes financiè- 



iii 



88 



LA OBOIX, L'ÉPÉE et 



res. leur fièvre de spéculation, leurs 
jeax de bourse, croyez-yons que îe bon- 
neur les habite ? que la sécurité y 
règne ? que la police nous y met à 
l'abri de tout danger ? 

Bétrompez-vous ; derrière les • ri- 
deaux de soie coulent plus de larmes 
en un jour, que vous n'en compteriez 
dans toute une année ! les sourires de 
l'homme d'affaires cachent parfois son 
anxiété ; le miel sur les lèvres d'un 
citadin cèle trop souvent l'amertume 
de son cœur. 

C'est là, au centre des grandes 
cités qu'habitent les sombres déses- 
poirs, les cuisants remords, les trou- 
bles, les agitations, les insomnies, que 
l'homme des champs ne connaît pas 
encore, heureusement, en ce pays. 
Le suicide, cette faiblesse maladive 
des cœurs lâches et des cerveaux 
détraqués, est le produit de l'exci- 
tation fébrile des villes. Delille va 
en compléter le désespérant tableau : 



Là règne, songez-y » l'orgueil et la bassesse : 
Les maux de la misère et ceux de la richesse ; 
Là, sans cesse attirés des bouts de Tunivers, 
Fermentent à la fois tous les vices divers ; 



LA OHABBirB. 



89 



Là, sombre et dédaignant les plaisirs légitimes, 
Le dégoût mène au vioe, et l'ennui veut des 

[crimes ; 
L&, des flripons gagés surveillent leurs complices, 
Et le repos public est fondé sur des vices ; 
Là, le pâle joueur, dans son antre infernal 
D'un bras désespéré lance le dé fatal. 
Que d'enfants au berceau délaissés par leur mère I 
Combien n'ont jamais vu le sourire d'un père ! 
Que de crimes cachés 1 que d'obscures douleurs I 
Combien coule de sang I combien coulent de 

[pleurs ! 
La nature en frémit ■ » 






Hâtons-nous, Messieurs, de dé- 
tourner les yeux de ces tristes scènes 
pour les reporter sur celles si douces 
et si paisibles de nos campagnes. 

Ah ! puissiez-vous, ô honnêtes ha" 
hitants, y couler des jours toujours 
aussi calmes et aussi heureux que 
ceux dont vous avez joui depuis la 
reconnaissance complète de la pléni- 
tude de vos droits. 

Je suis partisan de la théorie de la 
mission providentielle des peuples : 



<* Aux grands cœurs donnez quelque faiblesse." 

Car, pour parvenir à sa fin, il faut 
rester dans les voies tracées par le 



90 



LA OBOIZ, L'âPÉE ST 



ciel, dans les limites du devoir» dans 
les bornes assign'êes à notre mission. 

L*âme obéissant aux lois de l'attrac- 
tion es^ attirée vers son centre qui 
est Dieu ; le corps, subissant celles 
de la pesanteur, s'enfonce dans la 
terre ; pour les retenir à la hauteur 
où tous deux doivent se rencontrer, 
il faut la loi de l'équilibre, or, cette 
loi est celle du travail. 

. Mais il y a travail et travail ; l'un 
qui fortifie, Tautie qui énerve ; l'un 
qui sanctifie, l'autre qui corrompt ; 
l'un qai élèTe, l'autre qui rabaisse ; 
l'un qui ennoblit, l'autre qui rend es- 
clave. Celui du laboureur est plus 
sain, plus naturel, plus serein, mieux 
équilibré que tout autre. 

C'est à celui-H que l'homme avait 
été d'abord condamné. Tant qu'il y 
resta fidèle, le bonheur accompagna 
ses pas. Du moment qu'il s'insurgea 
contre sa sentence, qu'il se créa des 
besoins nouveaux, qu'il voulut vivre 
de la vie plus agitée, plus incertaine, 
plus spasmodique, plus enfiévrée du 
commerce, de l'industrie, de la spé- 
culation, il dut dire adieu à son bon- 



LA OHABBUE. 



91 



» 

le 



heur primitif, à son paisible repos, 
aux charmes de sa vie : il fut dé- 
voyé, et comme en dehors de sa 
jBn. 

Voyez l'antiquité : aussi loni^temps 

3ue les peuples vivent de 1 ^alture 
e leurs terres, de la garde «e leurs 
troupeaux, de la vie paisibi . s pas- 
teurs, leur existence est doucu et 
riante ; mais aussitôt qu'ils se sont 
concentrés dans les grandes cités, ils 
s'y créent des besoins factices qui les 
dévorent : Thèbes, Memphis, Baby- 
lone, Tyr, Sidon, Oarthage, en sont 
des exemples désastreux ; je n'ose pas 
encore nommer Londres, Paris, Ber- 
lin, Chicago et New- York. Aux 
orateurs de l'avenir de proclamer 
sur leurs ruines les vérités que j'é- 
nonce. 

Hélas ! la terre n'a pas voulu com- 
prendre les enseignements d'en Haut ! 

Aussi est-elle sans cesse travaillée 
en deux sens diamétralement opposés, 
par deux forces qui se repoussent, 
par deux puissances qui s'entrecho- 
quent, par deux énergies qui s'entre- 
heurtent, par deux principes qui 
s'entredétruisent, par deux drapeaux 







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LA OBOIZ/ L^ÉPifi BT 



2 ni luttent paur sa possession : celui 
e Pamonr et celui de la haine ; ceîui 
du bien et celui du mal ; celui de 
l'obéissance et celui de la révolte ; 
celui de la satisfaction dès peuples 
catholiques et celui des rerendica- 
tions sociales des nations révolution- 
naires ; celui de Taffirmation divine 
et celui de la négation satanique. 

Pour le chrétien, le travail est un 
châtiment et une récompense ; pour 
Timpie, le travail est une peine sans 
mélan|^ de joie, sans compensation, 
sans bienfaits. Pour celui-là, Thom- 
me est né pour le travail * pour celui- 
ci, pour les jouissances. 

L'Amérique du Nord édbappe à ces 
bouleversements sociaux ; il y a chez 
elle une sève, une vie, une activité 
qui la sauve encore des cataclysmes 
qui menacent l'Europe, qui ont perdu 
rAfrique, qui ont englouti l'Asie. 

Le peuplé canadien se forme dans 
des circonstances exceptionnelles, 
dans des conditions heureuses. Tout 
est grand dans son origine, tout est 
sublime, tout est légendaire, tout est 
mystérieux ; les nécessités mêmes de 



IiÀ OHABBUB. 



98 



sa vie rattachent à la culture de la 
terre ; son système seigneurial lui en 
fait une obligation rigoureuse* 

Aussi voyez ses premières familles 
s*7 livrer, comme les derniers de ses 
paysans. L'exemple, aussi contagieux 
pour le bien aue pour le mal, part de 
haut. O'est Mgr de Laval qui, de ses 
propres deniers, fonde une ferme 
modèle à St-Joachim et le premier 
collège apicole de notre pays ; c'est 
Ohamplain, le fondateur de Québec, 
c'est de Maisonneuve, le père de Mon- 
tréal, c'est Boucher, le gouverneur des 
Trois-Bivières, c'est Tdon, l'intendant 

Îénéraldela nouvelle France, c'est 
uchereau, le fondateur de Natchi- 
tochés, c'est Aubert de la Ohenaie, de 
Ohambly, de Yarennes, deSlorel, Yin« 
cent de flautmenil Legardeur, Leber, 
Bobert de la salie Langlade, de La- 
motte Saint-Paul, Dugué de Bois 
Brillant et tant d'autres valeureux 
officiers qui partout s'étaient multi- 
pliés sur les champs de bataille f qui 
répandirent leur sang à flots pour 
conserver à la France un empire 
dont elle n'était plus diçie; qui vont 
maintenant se faire dénicheurs, colo- 
nisateurs» cultivateurs, fondateurs de 



'?iîi 



94 



LA CmOXX, L'ÉPiS ET 







seigneuries, orgaliisatears de parois- 
ses, en un mot habitants tels que nous 
l'entendons en ce pays. Gontinuons 
cette grande oeuvre en aidant les 
sociétés de colonisations oui^ comme 
celle de St*Sauveur de Québec, en- 
tretient chaque année à ses propres 
irais, dix à douze colons au Lac 
St-Jeau. Archimède ne demandait 
qu'un levier pour soulever le monde. 
Notre obole donnée à l'œuvre de la 
colonisation consolidera la nationalité 
dans la Province de Québec. Û'est 
la culture du sol qui nous valut 
notre énergie, notre force, nos mœurs 
simples, nôtre foi vive ; qui nous firent 
résister à tous les obstacles, soutenir 
toutes nos luttes, affronter tous les 
périls, remporte^ tant de victoires. 
Nous étions là où la Providence nous 
voulait. 

Eh bien ! Oui. ^ cher Canada ! 

Eh bien I dans l'avenir oe qui fera ta gloire 
Ce n'edt pas ce progrès que Ton a peine à croire 
Ni tee oheoiins de fer, ni leurs réseaux de ùm. 
Ce sera la légende immortelle et bénie 
De ces cœurs pleins de foi qui donnèrent leur vie 
Pour le droit et pour Dieu. 

La colonie prospéra lentement mais 
sûrement après là cession :-— car nous 
ne fûmes jamais conquis. 




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IiàOEABRUB. 



95 




Mais bientôt deux causes néfastes 
devaient ralentir nos succès ; ces 
causes s'aggravèrent surtout depuis 
notre révolution. 

Ce ftirent lo Téducation et partant 
le trop grand nombre d'hommes de 
professions libérales, 2o le refus de 
travailler la terre et conséduemment 
notre agglomération dans les villes, 
et notre émigration dans la Eépubli- 
que voisine. 

lo. Notre système de haute éduca- 
tion importé du vieux monde, pou- 
vait être très-bien lE^Upté à notre 
Canada, il y a cinquante ans et plus ; 
il ne répondit pas absolument dans 
la suite aux exigences de notre société. 
Son effet immédiat fut do jeter chaque 
année, dans nos grandes villes, des 
centaines de jeunes gens qui auraient 
dû employer leur énergie aux travaux 
des champs, de déclasser nombre de 
familles ; c'était presque renouveler 
la faute de Louis XI Y ; c'était enlever, 
à la culture, des bras utiles et créer 
une classe oisive de consommateurs 
improductifs. I/on oublie trop qu'il 
n'y a pas ici de grandes fortunes sécu- 
laires et solidement assises, ni de nom- 




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96 



LA OBOIX, Jj'tPÉB ET 



brenses carrières ouvertes, comme en 
Europe, à la jeunesse. Que Ton relève 
le niveau des hautes études, tant que 
Ton voudra, mais que Ton fasse un 
triage judicieux ; que l'on enseigne 
à ceux qui doivent retourner à la 
charrue les sciences agricoles, les 
connaissances pratiques de la vie des 
campagnes ; à ceux qui doivent se 
livrer à Tindustrie et au commerce 
que Ton inculque les notions néces- 
saires à ces fins. 

La plupart de nos couvents ne ré- 
pondent pas, comme ils devraient le 
faire, aux besoins de notre pays ; voilà 
comment on fausse notre vocation. 
Diogène armé d'une lanterne, en plein 
midi, cherchait un homme ! Avec la 
vue de notre mission agricole, cher- 
chez une véritable femme de cultiva- 
teur sortie de nos couvents et vous 
éprouverez la surprise de l'interro- 
gateur du philosophe grec. Il est 
indéniable que nos collèges ont puis- 
samment contribué à sauver notre 
nation, aussi gardez leur caractère 
de piété, de foi, de science, mds cor- 
rigez et ajoutez selon les besoins des 
temps et des circonstances. N'oubliez 
pas que les pratiques Bretonnes vivent 



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LA OHARRTIB. 



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à cAté de nous. Faites en sorte, que 
le laîeisme n'ait jamais raison contre 
vous. Q-ràce au* clergé canadien, la 
réaction s'opère déjà de toutes parts— ^ 
dans l'éducation. 

2o. 1837 ei\t pour effet de chasser bon 
nombre de nos compatriotes au delà 
des frontières, vers les Btats-Unis ; 
ceux-ci en appelèrent d'autres : ce fut 
là le commencement de l'exode cana- 
dien. 

Les besoins nouyeauz, créés par 
notre éducation, par le luxe qui s'in< 
troduisit dans nos grands centres et 
qui de là irradiaient dans nos campa- 

Snes, força nombre de cultivateurs à 
élaisser des propriétés qui avaient 
suffi à la subsistance de leurs ancêtres. 
L'esprit d'aventure, des malheurs de 
famille, des catastrophes financières, 
le besoin d'agrandir ses propriétés, le 
désir de faire fortune, en dehors des 
modes ordinaires ; voilà en résumé ce 
qui a chassé, ostensiblement du 
Inoins, des milliers de canadiens de 
ce pays. L'on en compte près de 
500,000 aux Etats-Unis, échelonnés 
dans tous les Etats, depuis la rivière 
Ste-Oroix, dans le Maine, sur l'At* 

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lantique, au Golfe de Juan de Fuca, 

Ïrès de Tîle de Vancouver, dans le 
Wfique. 

Quelles ruines ! quels désastres éco- 
nomiques pour le Canada ! Supposez 
100,000 bras qui travaillent, évalués 
à une piastre par jour, prix moyen, 
nous perdons ainsi près de $30,000,000 
annuellement. Somme énorme qui 
devrait se dépenser ici et qui sert à 
enrichir nos voisins. 

Je suis heureux de représenter, en 
cette circonstance, auatre groupes 
importants de Oanadiens émigrés, 
dont deux sont livrés exclusivement 
à l'agriculture. Je les ai fait con- 
naître aujourd'hui même au congrès 
national. Oe sont nos amis du Man- 
dawaska (Maine), du Kansas, d'Og- 
densburgh, de Spencer, Mass. Je ne 
reviendrai pas sur ce sujet ; qu'il me 
soit seulement permis au point de 
vue patriotique de m'écrier : Frères 
expatriés, pourquoi donc nous avez- 
vous laissés ? ne songez-vous plus à 
nous ? 

Ah 1 pourquoi donc quittant le pays de vos pères 
Aller «emer vos jours aux rives étrangères ? 
jUut ciel esl-ilplus pur, leur aveair plus beau ? 



M 



LA OHABBITX. 



99 



An contraire, nos frères, par lears 
nombreuses délégations à notre belle 
ftte ne viennent-ils pas tous dire : 



Loin de son lieu natal, le Canadien qui s'exile 
Traîne son existence & lui-môme inutile ; 
Son oœi}r est sans amour, sa vie est sans plaisirs. 
Jamais pour consoler sa morne rdverie 
Il n'a devant les yeux le ciel de la patrie, 
Et le sol sous ses pas n'a pas de souvenirs. 



H 



a 



Voilà pourquoi il aime à revenir 
au milieu de vous ; c'est la fête St- 
Jean-Baptiste qui en est Toccasion. 
Et, cette fête, si belle, si canadienne, 
si patriotique, il la chôme dans tous 
les Etats-Unis; c'est son signe de 
ralliement, c'est son espérance d'ave- 
nir ; c'est par là, par la ^peume et par 
le cœur qu'il tient toujours au Ca- 
nada. Et qui sait ? les séparations 
terrestres ne sont pas éternelles ! un 

Suart d'heure peut changer la face 
u monde ! Une heure solennelle 
approche peut-être ?. » ... 

Dieu <]^ui donne à qui il lui plaît les 
territoires, qui élève ou abaisse les 
nations, qui protège ou ruine les peu- 



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IQO 



LA. cntoiz, L'iris m 



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pies, qui tire le bien du mal» ooitiiait 
seul ce que Tavenir réserve, dans 
tout le vaste bassin, formé par les 
Laurentides, les Alleghanies et les 
Montagnes Bochenses, à la nation 
canadienne. Tandis que les famUles 
américaines natives décroissent i vue 
d'œil, nous nous multiplionsà l'infini. 
Or, le nombre, c'est le pouvoir, sur- 
tout dans une république démocra- 
tique. 



L'américain a aussi abandonné la 
cultuxe 4e ses terres ; il s'est livré au 
commerce ; sa vie est instable, l'agio 
le ruine. Quand Washington travail- 
lait sa belle ferme de Mont Yernon, 
il savait manier l'épée ; quand Jack- 
son, Oalhoun, Olay, Toomb et Lee, 
cultivaient leurs fermes, ils savaient 
aussi £Edre face à l'ennemi. 



La nation américaine devra périr ; 
étiolée, sans force, sans mœurs, elle 
vogue, au milieu de ses fêtes et de 
ses plaisirs, vers une décadence cer» 
taine, vers une catastrophe terrible, 
désastreuse, inévitable. 



h 



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tiAOHABBint. 



101 



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An contraire, les Canadiens sont 
encore pleins de vitalité ans Etats- 
Unis, comme au Canada* Nons nous 
doublons en yingt-hnit ans ! Nos 
pères en 1668 n*étaient que 8,000, et 
60,000 en 17ô8. Nous sommes au- 
jourd'hui dans la confédération un 
million et «^^uart ; nous serons bientôt 
deux millions. Ainsi, les anglo- 
saxons qui, lors de la cession, étaient 
8,500,000 en Amérique, savoir 60 
contre un français, n'y sont aujour- 
d'hui que 45,000,000 en y compre- 
nant toutes les races étrangères qui 
^l'habitent, contre 2,000,000 de fran- 
çais, dispersés dans toute l'Amérique 
du Nord, savoir seulement vingt- 
deux contre un. 



- 



Ainsi, notre moralité nous assure 
la domination de ce continent; et 
cela par la seule force des choses, par 
le pouvoir du nombre, par la supé- 
riorité des œuvres, par la stabilité 
de nos institutions, par l'excellence 
de notre foi, par la multiplicité de 
nos iamilles, par le lien de notre 
religion. 

En haut donc le cœur, ferme notre 



•.;-'-^'''i" 



102 LJLOBOIZ,L'iPÉEXTLAOHABBXTB. 

espérance, constante notre union, yif 
notre amonr, car tout nous le demaii* 
de: 

Le vent de l^fbrdt, réoho de nos montagnes 
Qui chantent nos aïeux dans nos vertes cam- 

[pagne?, 
Les flots du Saint-Laurent disant leurs noms 

[bénis ; 
Des souvenirs sacrés indescriptible empire 
Dans nos cœurs attendris vibrant comme une lyre, 
Tout nous redit : soyons unis» 



FIN. 



ËciBàBE SENécAL & FiLS, ImprimouTS, MoniréaL 



^tf*:tM 



^ifsô^ êC 



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