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Full text of "Écrits pour l'art: floriculture, art décoratif, notices d'exposition, 1884-1889"

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MRS. MAURICE DUPRlS 


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https://archive.org/detàils/critspourlartfloOOgall 




\ 




its pour l’Art 



ÉMILE QALLÉ 




Écrits 


pour l’Art 




FLORICULTURE — ART DÉCORATIF 
NOTICES D’EXPOSITION (1884-1889) 


MJCROFORMED BY 

PRB^RVâTION 


ïw. 3 ■% '■0 t 


DATE... OCX 2. 5 . 199t. 


PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR 

6j RUE DE TOURNON, 6 







NK 

1 ^ 4-6 

G-3 


AVERTISSEMENT 


Ce volume est destiné à ceux qui ont aimé Émile 
Gallé. Il leur fera prendre patience jusqu^à la publica- 
tion de la Vie et de la Correspondance de leur ami. 
Ceux d^entre eux qui possèdent des lettres de lui vou- 
I dront bien contribuer à la préparation de sa biographie 
I en les communiquant à Madame Emile Gallé. 
j Dans le présent volume^ on n^a rien donné d’inédit, 
t On s’est borné à rassembler les publications éparses 
d’Émile Gallé. Encore ne les a-t-on pas toutes repro- 
\ duites; et celles qui ont été reproduites ne l’ont pas été 
I toutes en entier. Puisque ce volume ne comportait pas 
! d’illustrations^ il a bien fallu s’abstenir de réimprimer 
certaines pages qui avaient été publiées avec accompa- 
gnement de dessins. On a tenu compte des corrections 
qu’ Émile Gallé avait lui-même faites sur les exemplaires 
qu’il gardait de ses publications^ en vue d’une édition 
possible de son œuvre littéraire. 

On a intitulé ce recueil Ecrits pour l’Art^ et 
pourtant la première partie en est consacrée à la flori- 
[\ulture et à la botanique. Il ne faut pas s’en étonner. 


VI 


AVERTISSEMENT 


Si Émile Gallé a renouvelé Fart décoratifs c^est pour 
avoir étudié la plante^ Varbre^ la fleur à la fois en 
artiste et en savant, A cet égards les articles quHl a 
prodigués au modeste Bulletin de la Société nancéienne 
d^ horticulture s dont il fut longtemps le secrétaire^ puis 
le vice-présidents avaient droit de flgurer dans ces Écrits 
pour l’Art. 

On a tenu à reproduire les notices des envois faits 
par Émile Gallé à des expositions déjà ancienneSs celle 
de r Union des Arts décoratifs s en i 884 s et celle de 
188 g s pour V intérêt qu^ offrent ces noticeSs au point de 
vue tant de Vinvention technique que de Voriginalité 
artistique. 

On a dressés à la fin du recueils la liste des publica- 
tions d^ Émile Gallé. Les titres de celles qui sont repro- 
duites ici y sont marqués d’un astérisque. On n’a pas 
cru devoir grossir cette liste des lettres et articles 
qu’ Émile Gallé a été amené à écrires dans les journaux 
parisiens et nancéiens s de i8g8 à igois quand il com- 
battait pour la justice et pour le droit. Ces articles 
trouveront leur place dans sa biographie. 

Henriette Gallé-Grimm, 


La Garenne, Nancy. 


FLORICULTURE 


E. GALLE 


1 



L’Horticulture 

et les versants méridionaux des Alpes 

Notes de voyage (') 


I 

Pour le voyageur qui traverse la France du nord 
au sud, la transition entre le climat du nord et celui 
du midi s’effectue lentement; ce n’est pas en peu 
d’heures qu’il est permis de toucher aux deux 
extrêmes; graduellement, mais sûrement, l’obser- 
vateur verra se succéder les régions du blé et de la 
vigne, puis celles du mûrier, de l’olivier et de 
l’oranger. Il n’en est pas de même quand on va, du 
nord au sud, par la Suisse ou l’Autriche en Italie. 
Les passages du Brenner dans le Tyrol, du Saint- 
Gothard, du Simplon, du Stelvio, du Saint-Bernard 
et du Splügen dans les Alpes suisses, ce dernier sur- 
tout, offrent des changements de climat si rapides, 
que, peu d’instants après avoir foulé aux pieds les 


1. BulL de la Soc, d^horticulture de Nancy ^ déc. 1877, 
'fév. et avril 1878. 


4 


ÉCRITS POUR l’art 


neiges éternelles, le voyageur est transporté en 
pleine Hespérie, au milieu des figuiers et des oran- 
gers. C’est qu’en effet on peut s’avancer fort loin 
dans le sud à l’abri des Alpes sans que l’altitude 
permette à la latitude de se traduire par la tempé- 
rature et la végétation ; celles-ci, quoique dans une 
zone tempérée, sont tenues en bride et tout alpines 
sur les sommets ; mais elles se transforment brus- 
quement aussitôt que des abris naturels et surtout 
l’abaissement du sol le leur permettent. De là des 
contrastes piquants entre les plantes spontanées et 
cultivées, des surprises, des révélations inattendues 
pour le touriste arrivant du nord, des bonnes for- 
tunes pour le botaniste, qui pourra cueillir d’une 
main la flore alpine, de l’autre la flore méridio- 
nale (^). Parfois, même dans la région des oliviers, 






! 


C 


1 . Je pourrais citer une foule d’exemples frappants; je ^ 
me contente de ceux qu’offre le canton du Valais, où les ' ^ 

contrastes m’ont paru plus heurtés qu’ailleurs. Des cha- 
leurs vraiment tropicales régnent dans la vallée du Rhône, 
tandis que, sur les sommets, à peu d’heures de marche, , 
sévissent des rigueurs polaires. Aussi voit-on les rochers ; i 
que rongent les âpres morsures du glacier d’Aletsch se | 
couronner de roses au mois de juin. A Saillon, les cerises 
mûrissent dans les neiges qui tombent de la Dent-de- ! 
Mordes, et les raisins à Bovernier, dans ce qui reste à 
l’automne des avalanches printanières. A Zermatt, les 
avoines inclinent leurs épis mûrs au-dessous des glaciers, 
à une chaleur qui atteint parfois + 4oo centigrades. Le 
chef-lieu du Valais, Sion, entouré de cimes vertigineuses, 
abrite une flore tout à fait méridionale. Ce n’est pas sans 


FLORICULTURE 


5 


il se verra suivi par quelques plantes dont l’aire est 
réellement alpestre (^). Aussi, quels charmants ca- 
prices dans cette nature à la fois riante et sévère, et 


étonnement que le touriste, à peine échappé aux périls 
de la Dent-Blanche ou bien aux horreurs des Diablerets, 
rencontre la grande pervenche Vinca major à l’ombre des 
figuiers, et que, descendant le Val d’Hérémence, tout 
fier de porter à son chapeau le Leontopodium alpinum, 
cette autre étoile polaire, emblème de la liberté suisse, 
ou le rarissime rhododendron à fleurs blanches, il s’arrête 
surpris devant VEphedra distachya (Gaud. non L.) et cet 
étrange Genista radiata^ au port d’éphédra, où naissent 
I des fleurs jaunes de cytise. Il faudra que le botaniste 
i vide sa boite pleine de Viola calcarata au suave parfum, 
i de Gentiana verna et acaulis^ de Silene acaulis^ de Saxi- 
fraga exarata, etc., s’il veut encore cueillir le Rhamnus 
i pumila^ nerprun en miniature collé si , exactement aux 
parois des rochers qu’il est difficile de l’en détacher, le 
( Sempervivum arachnoideum aux élégantes toiles d’araignées, 
1 le Narcissus bijlorus^ les corolles violettes et les pistils d’or 
) des Crocus sativus^ qu’il pourra, dans un même bouquet, 
réunir au safran des neiges. Crocus vernus, les fleurs écar- 
lates de la Tulipa oculus solis^ enfin, les Cactus opuntia et 
, le grenadier, qui prospèrent à plus de 5oo mètres d’alti- 
tude dans les ruines du prétoire bâti par le général romain 
Valérius. Dans les graviers du Rhône, la Trigonelle de 
Montpellier^ la Stipa capillata, le Tragus racemosus^ Gra- 
minées de la région méditerranéenne, le Xeranthemum ina- 
pertum^ la Clypeola Jonthlaspi, VEchinops sphaerocephalus^ 
le Bupleurum fruticosum^ etc. 

I. A Bellaggio, on trouve, sur les rives du lac de 
Côme, deux plantes des Alpes, la Glohularia niidicaulis 
et VAlchemilla alpina^ tandis qu’à quelques pas, l’hélio- 
1 trope du Pérou, si sensible à la gelée, passe l’hiver dans 
les jardins. 


6 


ÉCRITS POUR l’art 


comme ces rivages des lacs italiens sont bien la 
terre promise pour l’horticulteur, pour l’amateur 
de plantes et d’acclimatation, puisque les rhodo- 
dendrons, les daphnés des Alpes et de l’Himalaya 
peuvent y prospérer côte à côte avec les palmiers 
d’Algérie et les cactées du Mexique ! 

Il faudrait un observateur vraiment attentif pour 
découvrir la transition si cachée entre le climat de 
notre plateau lorrain et celui des plaines de la Lom- 
bardie. Pourtant cette transition existe, et l’éclosion 
d’un climat plus doux, pour sembler rapide à la n 
descente des versants méridionaux des Alpes, n’en 
est pas moins préparée de longue main ; un horti- 
culteur, un botaniste aurait, pour découvrir ces 
fines nuances, l’œil plus perçant que tout autre ; 
les plantes cultivées, sub spontanées ou sauvages, 
seraient des points de repère excellents pour tine| 
étude de ce genre ; celle-ci ne manquerait pas d’of- ^ 
frir, de Nancy à Bâle et à Milan, un intérêt véri- 
table, peut-être aussi grand que celle qu’on pour- 
rait faire de Dijon à Nice et à Gênes. Qu’on me 
permette, avant de décrire les versants des Alpes, 
exposés au midi, d’esquisser à grands traits l’étude 
de ces transitions entre la zone froide et la zone 
tempérée, en signalant ici quelques-uns de ces jalons 
levés au passage et qui m’ont paru former de véri- 
tables étapes vers le pays du soleil. f 

Il est un arbre peu cultivé à Nancy et qu’on n’y' 


FLORICULTURE 


7 

voit jamais dans un état de prospérité et de vigueur 
parfaites^ c’est le Magnolia Yulan^ toujours assez 
maigre dans nos cultures, soit parce que le sol ne 
lui convient pas, soit parce que les rares individus 
qu’on y rencontre sont encore assez jeunes. Dans 
les Vosges, en Alsace, le Magnolia Yulan et ses va- 
riétés se rencontrent plus fréquemment et montrent 
une rusticité plus grande que chez nous ; j’en con- 
nais de beaux échantillons à Sainte-Marie-aux- 
Mines, à Epinal, à Bischwiller, à Strasbourg; à 
Colmar, à Mulhouse, à Bâle, j’en ai vu de remar- 
quablement forts, dont les cônes arrivent presque 
tous les ans à maturité et suspendent durant l’au- 
tomne leurs grains de corail à des fils de soie. A 
Epinal, on cite un buisson de Magnolia umbrella 
qui mûrit ses fruits et à Bains un très fort Kalmia 
latifolia. 

Nous savons tous depuis l’hiver 1870-1871 que 
le Cèdre Déodora gèle à Nancy et que les froids 
rigoureux atteignent quelquefois la flèche du Sé- 
quoia; en Alsace, en Suisse, ces arbres sont parfaite- 
ment rustiques et le Cunninghamia Sinensis orne 
quelques jardins abrités de Mulhouse et de Bâle; le 
laurier-amandier s’y émancipe et quitte ces allures 
déprimées que les hivers lorrains lui infligent. La 
flore est plus significative encore : tandis que celle 
de nos environs, si riche pourtant, ne possède au- 
cune espèce un peu méridionale, de l’autre côté 
des Vosges, au contraire, nous trouvons VOrnitho- 


8 


ÉCRITS POUR l’art 


galum îiutans à Rouffach et à Mulhouse, le Gladiolus 
palustris à Benfeld, le Typha minima à Strasbourg, 
le Leucoium aestivum en Alsace, VAnchusa officinalisy 
buglosse d’Italie, à Haguenau, V Helichîysum are- 
narium et le Tamarix Germanica dans les grèves du 
Rhin. Avec quel plaisir n’avons-nous pas cueilli 
maintes fois, dans les pierriers des vignes, à Türk- 
heim près Colmar, la Tulipa sylvestris^ le Géranium 
sanguineum^ et respiré vers Pâques le suave par- 
fum des Muscari racemosum ! A Ribeauvillé, sur le 
gneiss, on trouve parfois la rare Goodyera repens^ 
V Asplénium adianthum nigrum^ le curieux et rare 
Acrostichum septentrionale. Le buis croît spontané- 
ment aux environs de Bâle. Passons le Jura et nous 
trouverons à Neuchâtel le curieux Glaucium luteum^ 
signalé par M. Briard. A Lucerne, la jolie linaire 
cymbalaire revêt partout les murs. Déjà sur cer- 
tains points des lacs de Genève et des Quatre-Can- 
tons, le climat se modifie sensiblement. A Versoix, 
par exemple, à l’abri du Jura, à Gersau, protégé 
des vents du nord et de l’est par le Rigi, la tem- 
pérature est plus égale. A Vevey, sur le Léman, 
et à Villeneuve, dans la vallée du Rhône, comme 
à Vitznau et à Brunnen sur le lac des Quatre-Can- 
tons, les lauriers-amandiers sont de grands arbustes, 
chargés de fleurs au printemps, de longues grappes 
de baies noires en automne, et les figuiers, en pleine 
terre, rivalisent de taille avec eux. A Beckenried (lac 
des Quatre-Cantons)^ exposé cependant au nord, 


FLORICULTURE 


9 

ce sont presque des arbres sous lesquels les étran- 
gers qui habitent les hôtels trouvent un abri pen- 
dant la chaleur. A côté d’une flore subalpine, je 
remarque le romarin dans les jardins des chalets, 
sur les bords du lac ; les paysannes endimanchées 
qui vont à la messe en portent un rameau à leur 
corsage ; les arômes mystiques et puissants qui se 
dégagent de cette plante servent à les tenir éveil- 
lées. Là-bas, plus poétique et plus gracieux, le ro- 
marin remplace le buis dans les églises ; il y laisse 
après lui une senteur toute particulière qui se mêle 
aux vapeurs de l’encens. Je constate aussi que la 
sauge officinale et la lavande, cultivées avec le ro- 
marin à Beckenried, ont des tendances à s’échapper 
des jardins, et vagabondent sur les murs, à demi 
sauvages. Dans les haies, les grandes fleurs d’un 
jaune sale et les feuilles gluantes et parfumées de la 
Salvia glutinosa donnent un joyeux essor à tous 
mes souvenirs d’herborisation dans le Dauphiné et 
la Savoie. Voici à Gersau VErica carnea L. {herba- 
cea Wendl.) déjà chargée de milliers de boutons 
que les premiers beaux jours, en février, en janvier 
même, teindront d’une charmante rougeur. Chaque 
fois que je rencontre dans quelques jardins de 
Nancy ses touffes compactes, qui, suivant la jolie 
expression de M. Rambert (^), rusent avec Vhiver^ 


1. E. Rambert, Les Alpes suisses (Bâle et Genève, Georg, 
1869), 3e série, p. i4. 


10 


ÉCRITS POUR, l’art 


et, du soir au lendemain, percent la neige de leurs 
grappes de fleurs roses aux anthères saillantes, je 
m’étonne que cette ravissante espèce, rustique à 
toute épreuve, ne soit pas, elle et sa variété à fleurs 
blanches, plus généralement cultivée. Aussi je l’ai 
toujours saluée avec un véritable plaisir à l’état 
sauvage, en Savoie, par exemple, en Suisse, sur le 
Salève, dans la Valteline à Bormio, où on la trouve 
côte à côte avec une autre plante, dédaignée aussi à 
tort par nos amateurs, la bousserole ou raisin d’ours 
{Arhutus ma ursi L.). Qu’on aille voir au Jardin bo- 
tanique de Nancy cette vieille plante, qui supporte 
vaillamment des froids de — i 5 °à — 20® sans perdre 
une de ses feuilles, d’un vert foncé et luisant : on 
admirera ses tiges, comme appliquées au sol, ses 
fleurs penchées, à corolle rose, qui s’épanouissent 
en avril, et au mois d’août ses baies rouges qui lui 
donnent l’air du Vaccinium vitis-Idaea^ et l’on con- 
viendra que ces deux plantes sont éminemment dé- 
sirables pour nos jardins. Mais qu’on me pardonne 
cette digression et qu’on veuille bien m’accompa- 
gner sur la route qui suit le lac des Quatre- Cantons 
et conduit, par Brunnen, à Fluelen et en Italie. La 
chaleur est intolérable; pour la supporter, il fau- 
drait être un de ces lézards qui font leur sieste dans 
le sable et les feuilles sèches, en compagnie des Géra- 
nium sanguineum^ des Coronilla Emerus^ des Erica 
herbacea. Sur un promontoire de rochers qui s’avance 
dans le lac et porte une chapelle, se dressent de 


FLORICULTURE 


11 


vieux pins sylvestres qui projettent au-dessus du 
lac leurs branches étalées en parasol et jouent à dis- 
tance les pins pignons de la Méditerranée. A partir 
de Brunnen^ et bien qu’un amphithéâtre de glaciers 
semble plutôt annoncer l’accès du pôle, le lac se 
tourne brusquement vers le sud, dont chaque pas 
vous rapproche. Je m’en aperçois bien àSeelisberg, 
où le cyclamen d’Europe abonde dans les flancs 
verts du classique Rütli ; à Fluelen, que les Italiens 
appellent d’un nom charmant, Fiora; à Altdorf, où 
je visite avec intérêt le jardin d’un couvent de ca- 
pucins. Ce jardin, formé de terrasses péniblement 
construites dans les rochers qui descendent du 
Bannwald, abrite, dans un fouillis pittoresque, une 
Italie en miniature. Au milieu du cloître, un gi- 
gantesque houx couvert de roses grimpantes, des 
vignes sauvages qui livrent dans cette enceinte 
paisible le grand combat de la vie à d’antiques lau- 
riers-amandiers. Ailleurs, des Cucurbitacées s’élan- 
cent à l’assaut d’une pêcherie en ruine, à laquelle 
je vois bien que mon savant collègue le frère Dosi- 
thée n’a jamais mis la main ; elle s’effondre pour- 
tant sous le poids réuni des pêches et des citrouilles. 
Enfin, sous de grands figuiers, dans les décombres 
récemment tombés de la montagne, d’énormes 
touftes de sauge of&cinale, au feuillage gris, imprè- 
gnent l’air de chauds parfums. Mais une fleur ne 
fait pas le printemps, et en quittant ce désordre 
poétique, la vision de l’Italie entrevue s’évanouit 


12 


ÉCRITS POUR l’art 


bien vite. Pour la retrouver réelle et vivante ^ il 
nous faudra traverser les neiges éternelles; néan- 
moins, à Bürglen, lieu de naissance de Guillaume 
Tell, à 55o mètres d’altitude, en face des sauvages 
glaciers des monts Surènes et de l’Urirothstock, un 
climat plus doux se trahit encore par des buissons 
de rosiers du Bengale hauts de deux mètres, chargés 
de milliers de fleurs rouges. On a même la préten- 
tion d’y cultiver la vigne ; mais le raisin que des 
fillettes, perchées sur les murs, offrent aux passants, 
me paraît un atroce verjus. D’Altdorf à Amsteg, la 
flore devient rapidement subalpine, et autour du 
village de Silenen, dont le nom est bien fait pour 
plaire à un botaniste, on récoltera sur le gneiss les 
grandes panicules pyramidales de la Saxifraga coty- 
lédon^ toujours, dans les murs, la linaire cymbalaire, 
le Sedum sexangulare^ variété du S, acre^ le joli 
S. dasyphyllum presque bleuâtre, le Carduus carlinae- 
folius (Lam.), VHieracium ramosum (Wald. et Kit.) et 
la Valeriana sambucifolia^ qui ne sont pas des plantes 
françaises, le Vincetoxicum laxum (Gren. et Godr.), 
variétés à feuilles étroites du V. officinal, etc. La 
route qui d’ Amsteg mène par-dessus le Saint-Go- 
thard ne nous oflrira plus rien de méridional, et je 
n’ai pas à décrire ici cette flore des glaciers et des 
névés, qui règne en maîtresse souveraine sous les 
pins Cembro, dont les branches effarées se penchent 
dans les gouffres où mugit la Reuss et se blottissent 
contre les parois des couloirs d’avalanches. Voici la 


FLORICULTURE 


13 


1 


paisible vallée d’Andermatt, émaillée de pensées 
des Alpes, puis les hautes cimes qui forment la 
ligne de partage des eaux, et enfin, au milieu de 
ces solitudes désolées, un nom magique, celui du 
Tessin, ranime les courages abattus : c’est bien lui, 
le Ticino, qui s’échappe, étincelant comme un dia- 
mant pur, du petit lac Sella. Aussitôt le Val Tre- 
mola nous entraîne par une pente vertigineuse loin 
des champs glacés où végètent les Carex frigida^ les 
Eriophorum capitatum aux blancs flocons de soie; 
on retrouve vite la chaleur, la poussière, et avec 
elles la végétation qui fait l’objet de ce récit. 

Voici d’abord des forêts de mélèzes : ces arbres, 
toujours assez rares à l’état spontané, couvrent dans 
les Alpes certains versants méridionaux, ceux du 
Valais, par exemple, au-dessus de Martigny ; leurs 
troncs rosés, leur feuillage léger et d’un vert tendre, 
leurs branches gracieusement inclinées annoncent 
en quelque sorte l’accès d’un climat plus doux. A 
Airolo (1 179 mètres), ce malheureux village que 
"^^wiious devions retrouver en flammes quinze jours 
après notre passage, s’ouvre le Val Leventina (can- 
ton du Tessin). Une population tout italienne s’a- 
gite dans l’unique rue d’ Airolo ; mais, malgré les 
mouches et la chaleur, malgré le beau raisin, plus 
mûr que celui d’ Altdorf, malgré les piments rouges 
et les aubergines violettes que j’aperçois aux éta- 
lages et qui sont apportés de Bodio ou de Giornico, 
malgré le style transalpin des maisons, le type des 


ÉCRITS POUR l’art 


l4 

habitants 5 leur langue qui réjouit sur les enseignes 
la vue des hommes du Nord, malgré tout cela, il 
ne faut pas trop oublier qu’on est encore en Suisse 
et dans les Alpes. 

Un coup d’œil sur les cultures m’en fait vite sou- 
venir : ni vigne ni blé autour de ces pauvres vil- 
lages à moitié détruits par les avalanches, et dont 
la population se compose en grande partie des ou- 
vriers employés à percer le tunnel du Saint-Gothard. 
Çà et là, dans les environs de Dazio (à 048 mètres), 
quelques herbes serviront au botaniste de fil d’Ariane 
pour le guider en quelque sorte à travers ces val- 
lées sauvages vers le pays de la lumière : c’est la 
Centaurea transalpina (Schleicher), le Lathyrus Lus- 
serif qui ne sont pas des espèces françaises, mêlées 
à un fond de plantes des Alpes du Dauphiné ou de 
la Suisse, telles que la Centaurea alpestris^ la rare 
Woodsia hyperborea^ fougère délicate, le Dianthus 
atrorubens^ le Thalictrum fœtiduni^ VHieracium pulmo- 
iiarioides^ le Phyteuma Scheuchzeri (ce dernier s’a- 
vance au sud, parfois jusque dans le département^ 
du Var), la Vicia Gerardi qu’on trouve aussi dans le 
Dauphiné et la Provence. Un peu plus bas encore, 
la route s’enfonce dans une gorge tapissée par les 
rosettes d’énormes saxifrages pyramidales et par le 
velours des Selaginella Helvetica; elle accompagne 
hardiment le Tessin à travers un chaos où le tor- 
rent furieux s’est frayé un passage dans les flancs 
du mont Platifer. A partir de là se clôt définitive- 


FLORICULTURE 


l5 

ment la région des Alpes et l’on respire de toutes 
parts la vie méridionale (^). A Faido (721 mètres), 
l’agriculture reprend ses droits^: le blé, le maïs, dis- 
putent pied à pied le terrain aux pâturages ; la 
vigne fait son apparition ; de beaux noyers entou- 
rent un couvent de capucins ; partout, d’admira- 
bles châtaigniers, des mûriers; puis, en entrant à 
Giornico ( 4 o 4 mètres), les premiers grands figuiers. 
Sous leurs larges feuilles découpées, le paysage, sé- 
vère encore par la menace éternelle des cimes envi- 
ronnantes, prend un caractère tout italien : les 
formes abruptes s’estompent et s’adoucissent, les 
lointains bleuissent mollement, la campagne se 
peuple de ces vieilles tours lombardes, rouillées au 
soleil, dont la forme carrée est devenue classique. 


1 . Le passage du Simplon offre encore un plus rapide 
changement de décor : à la sauvage grandeur des soli- 
tudes où végètent les saules nains, les renoncules et les 
armoises glaciales, succède l’horreur toujours croissante 
des défilés; puis, le tumulte effroyable des eaux accueille 
y le voyageur à sa sortie de la galerie de Gondo, pour le 
replonger, après d’étroits passages, dans l’obscurité de 
nouvelles galeries, dont la dernière lui montre tout à 
coup le Cactus Opuntia attaché aux blocs de marbre blanc 
dont est bâti l’Arc de la Paix à Milan. Mais aucun des 
passages des Alpes centrales ne pénétre plus brusquement 
que le Splügen au cœur de la vie italienne et de la végé- 
tation méridionale. Là, point de transition; c’est, au sortir 
des Enters, cette entrée subite aux Champs-Élysées qu’a 
chantée le poète : 

Dcvenere locos laetos et ainœna vireta. 


i6 


ÉCRITS POUR L-ART 


Abîmes suspendus, torrents déchaînés, tout prend, 
on ne sait pourquoi, un air riant : partout des cas- 
cades, la Cramosina, la Cribiasca, la Calcaccia, se 
suspendent comme des écharpes légères aux flancs 
des rochers et glissent plus qu’elles ne tombent. La 
vigne semble prendre à tâche de cacher les gros 
blocs, sassi grossi^ qui se détachent parfois de la 
montagne; elle couvre leur nudité d’un manteau 
de verdure ; elle s’élance en festons le long des ber- 
ceaux et forme des allées couvertes où la lumière 
ne pénètre pas ; les sarments ligneux et arborescents 
sont supportés par des blocs de pierre de trois mètres 
de haut, et, suspendue à la voûte de ces berceaux, 
dans l’ombre tiède, la grappe mûrit à l’abri du 
soleil. Un peu plus loin, à Bodio, la vigne grimpe 
d’arbre en arbre, elle passe par-dessus la route et 
devient la fidèle compagne du piéton, vraie Ita- 
lienne, robuste fille qui court, gracieuse et chargée. 
On voit déjà qu’en Lombardie il lui faudra le peu- 
plier pour la soutenir, elle et ses trésors. Malgré 
cette ardeur, cette générosité, les vins restent dans 
le canton du Tessin assez ordinaires et peu estimés. 
A Bodio (317 mètres), au milieu même des ruines 
causées par l’éboulement de 1868, croissent partout 
les mûriers et les figuiers ; VOsmonde royale atteint 
deux mètres de haut. 

Autour de Bellinzona, chef-lieu du canton du 
Tessin, se retrouve à peu près notre flore du Dau- 
phiné : VHieracium staticaefolium ; une jolie variété 


FLORICULTURE 


/ à ailes rosées du Polygala chamaehuxus^ le P, rhodo- 
ptera. Dans les grèves duTicino^ j’aperçois, courbés 
par le souffle puissant qui descend de la vallée, des 
taillis de Tamarix Germanica^ VAnchusa officinalis (L.), 
plante qu’on rencontrerait également à Briançon, à 
Marseille et à Hyères; les chaumes raides d’une 
graminée qui abonde en Provence et remonte le 
Rhône jusqu’à Lyon, VAiidropogon gryllus (L.), la 
Centaurea splendens (Lap.), ou C. Salmantica (L.), 
qui, en France, habite les lieux stériles de la région 
des oliviers. Dans les champs cultivés se rencon- 
trent les fleurs jaunes du Bunias erucago (L.), plantes 
de nos moissons du Midi, de Lyon à la Méditerra- 
née; le Trifolium Michelianum de la Corse. Dans les 
chaudes murailles du Castello Grande, le Ceterach 
ojfcmarum^ vêtu de drap d’argent et posé comme 
en vedette, redit le pays du soleil au botaniste qui 
le cueille. Le Galeopsis pubescens (Bess.) ne me paraît 
pas une plante française. La Pariétaire officinale 
(Sm.), P. diffusa (Koch), forme aux vieilles tours 
bâties par les gens d’Uri une chevelure d’un vert 
sombre qu’on retrouvera partout en Italie, jus- 
qu’au sommet du Colisée. Enfin, le Phytolacca 
decandra se montre ici, comme il se montrera tout 
le long du chemin, un habitué des ruelles et des 
décombres, étranger naturalisé, mais d’une réputa- 
tion douteuse. 

A Bellinzona, nous rencontrons pour la première 
fois des jardins et jardinets bien entretenus, mais 

E. Cîz-VLLÉ 


2 


i8 


ÉCRITS POUR l’art 


r 

récemment créés. Les Conifères de toute espèce y \ 
jouent un grand rôle; ils sont plantés les uns près 
des autres, sur des pelouses microscopiques, comme 
s’ils ne devaient jamais grandir. On comprendra 
que, dans ces vallées où il n’y a ni grandes villes, ni 
vastes domaines, l’horticulture ait bien peu d’im- 
portance. Mais il est évident que, là où le figuier 
atteint trois à quatre mètres de hauteur, elle a de 
la marge, et pourrait au besoin se donner carrière. 
Elle se développe richement à Locarno, où j’atteins 
le lac Majeur et les premiers orangers en pleine 
terre; le jardin du Grand-Hôtel de Locarno, quoi- 
que de création récente, offre au regard, sur des 
pelouses bien dessinées, des spécimens de Conifères 
d’une belle venue, des touffes de Gynérium^ à^Arundo 
Donax^ d^Erianthus .Raveiniae^ et des bosquets de 
lauriers-roses variés. Ce vaste hôtel est posé sur des 
grottes en rocaille, avec draperies et franges de sta- 
lactites, colonnades de stalagmites, et tout l’accom- 
pagnement obligé de plantes grimpantes, lierres et 
Ficus minima^ de fougères et de palmiers. Sur le 
port, une petite promenade plantée d’acacias abrite 
le ferniente des bateliers, vrais lazzaroni qu’éveil- 
lera tout à l’heure la cloche du bateau le Verbanus. 
Vu des rocailles du Grand-Hôtel, ce tableau est en- 
chanteur ; on se croirait difficilement en Suisse, dans 
la terre classique des noirs sapins. Il faut toute la 
passion d’un botaniste avide de trouvailles pour 
quitter les amples stores bariolés et le vermout de 


FLORICULTURE 


19 

Turin du Café deirUnione^ courir au soleil et noter 
les plantes suivantes : un arbre cultivé et subspon- 
tanéj le Diospyros Lotus; une mauvaise herbe com- 
mune dans l’Europe méridionale^ VOrthopogoji imdu- 
latifolium (R. et S.) ; sur les grèves 5 les feuilles 
linéaires argentées et les fleurs lilas de la Scabiosa 
graminifolia (L.). Depuis le bateau, en passant de- 
vant la dernière localité suisse, Brissago, les Alle- 
mands et les Anglais peuvent admirer, sur les ter- 
rasses de la rive, des espaliers de citronniers, des 
cédrats; ces cultures, protégées encore par des 
abris, ont un caractère tout particulier. Sous d’énor- 
mes cyprès, la vieille tour lombarde de l’église ras- 
semble autour d’elle les tombes d’un Campo santo 
singulièrement égayé par les cris des bateliers, les 
sourires des belles filles, de l’eau bleue et d’un ciel 
couleur de rose. 

Saluons à Fornasette la douane italienne qui fait 
avec une exquise politesse les honneurs du pays, 
ainsi que la chasse aux cigares et surtout au phyl- 
loxéra ; gare donc à la viticulture, à l’horticulture, 
aux boîtes à herboriser, particulièrement suspectes ! 
Si nous pensions que le phylloxéra ne pût se passer 
de notre concours pour s’introduire en Italie, nous 
n’aurions garde de nous faire complice d’un visi- 
teur si dangereux ; mais nous sommes convaincu 
cju’il n’use pas du bateau à vapeur, et c’est sans 
aucun scrupule que nous dissimulons aux galants 
douaniers nos innocentes récoltes du Saint-Gothard. 


20 


ÉCRITS POUR l’art 


A Cannero, nous atteignons les plantations d’oli- 
viers; ces arbres jettent dans un paysage encore 
alpestre par la présence des hautes montagnes qui 
entourent le lac une note argentine bien connue 
des voyageurs en pays méridionaux ; les feuilles 
luisantes des autres arbres à feuillage persistant com- 
mencent à jeter partout des miroitements qui fati- 
guent l’œil en été, mais qui^ plus tard^ réfléchiront 
agréablement l’azur pâle des belles journées d’hiver; 
le mûrier nous accompagne partout; ses grêles re- 
jets sont dépouillés par la cueillette des feuilles qui 
servent à nourrir les vers à soie 5 dont la production ^ 
sur les bords du lac Majeur^ est estimée à 900 000 ki- 
logrammes de cocons. 

Enfin, voici pour ce jour le terme du voyage : 
déjà les villas innombrables, les cottages d’Intra et 
de Pallanza apparaissent au soleil couchant ; des 
plantations exotiques variées, des arbres d’un colo- 
ris bleuâtre extraordinaire attirent de loin les re- 
gards et me promettent pour demain de rares 
jouissances, après une nuit réparatrice à VAlbergo 
Vitello d^Oro. 

Mais la nuit descend, une nuit d’Italie, ?vVec ses 
chants, ses lumières; tandis qu’au fond du lac le 
petit archipel des îles Borromées s’endort dans les 
voiles d’une brume violette, les neiges du nîont 
Rose et du Simplon s’éteignent dans une lente apo- 
théose. 


FLORICULTURE 


21 


II 

Ce n’est pas de nos jours seulement que les ver- 
sants méridionaux des Alpes ont attiré les amateurs 
de parcs et de jardins. Dans l’antiquité, les rivages 
du Verbanus, du lac de Corne, ont été comme 
aujourd’hui le séjour des grands, des poètes, des 
artistes; ils étaient peuplés de villas somptueuses 
bâties par les patriciens de Rome ; là où l’auteur 
des Géorgiques avait chanté l’agriculture, Pline 
l’Ancien herborisait, et plus tard, Paul Jove se fai- 
sait gloire d’y posséder un palais sur l’emplacement 
d’une des villas de Pline le Jeune. De nos jours, 
l’horticulture a versé sur ces pentes toutes ses ri- 
chesses ; les villas, comme sous le règne de Tibère, 
s’y pressent et s’y coudoient; il semble que le 
monde entier se porte vers ces rivages heureux ; 
les Anglais et les Russes s’y disputent les caresses 
du soleil d’Italie avec un acharnement pacifique. 
Le style des jardins s’y ressent de ce cosmopolitisme 
brillant ; il est plus libre, plus varié cpi’à Rome. 
Le style régulier des jardins romains forme à des 
ruines imposantes un décor classique, œuvre des 
siècles ; il n’est guère permis d’y rien innover : 
aucun effort de l’art, aucun raffinement d’élégance 
n’égalerait des beautés sévères consacrées par le 
temps. Il n’en est pas de même sur les bords des 
lacs italiens, où l’affluence d’étrangers, désireux de 


22 


ÉCRITS POUR l’art 


s’établir^ aide au morcellement de la propriété^ et 
par suite à l’abandon du genre régulier qui exige 
de grands espaces. 

Le voisinage de la montagne autorise d’ailleurs 
un genre plus libre. J’ai vu ici, comme sur nos 
côtes de la Méditerranée, que maint arrivant, en 
se taillant un parc sur tel ou tel flanc de montagne 
bien exposé, n’avait fait qu’améliorer les sentiers 
tracés par les chevriers dans les genêts et les bruyè- 
res, sous les bosquets de châtaigniers ; ceux-là con- 
servent pieusement les clairières semées de blocs 
de rochers ; ils ne cherchent pas plus à imiter la 
nature qu’à lui donner des leçons de maintien ; ils 
la prennent telle qu’elle est avec ses admirables 
défauts, dont ils se contentent d’adoucir un peu 
les angles, de réprimer un peu les écarts, voilà 
tout. Est-ce là de l’horticulture? Peut-être. En tout 
cas, c’est de l’art paysager économique, et ces des- 
sinateurs-là sont les plus habiles. 

Mon collègue de la Société d’acclimatation, le 
prince Pierre Troubetzkoï, à Intra, a eu ce talent 
et ce bon goût de respecter scrupuleusement ce 
que la nature avait si bien préparé dans le champ 
d’expériences horticoles qu’il s’est choisi, après de 
longues recherches et un examen approfondi. Les 
essences exotiques de la plus récente introduction, 
plantées chez lui en pleine terre, sans aucun abri 
artificiel, dans les rocailles et les gazons de bois, 
sur la lisière des maquis du pays, ne semblent nul- 


FLORICULTURE 


23 


lement dépaysées ; les palmiers, les agaves, les 
bambous sont jetés avec un art si naturel, que le 
visiteur ne sent nulle part la serre, qu’il n’est tenté 
nulle part, même en face des plantations les plus 
risquées, de lever la tête pour chercher un vitrage 
protecteur. Le vitrage de ses serres, à lui, c’est le 
climat qu’il a su choisir, c’est le ciel bleu de l’Italie 
alpestre, et au-dessous, le lac Majeur d’un azur 
profond, méditerranéen. Comme suspendues entre 
le ciel et l’eau, s’arrondissent des pelouses en pente 
qui viennent tomber à pic dans le lac ; des pal- 
miers lïalancent leurs éventails de feuilles, des 
agaves dressent leurs candélabres fleuris (^). 

Aussi les satisfactions d’ordre purement scienti- 
fique soit-elles accompagnées à la villa Troubetzkoï 
par les j3uissances les plus vives que puisse goûter 
un artiste épris d’une nature séduisante, enchante- 
resse ; hs étrangers abondent à la villa ; ils y sont 
admis dî la façon la plus libérale ; une simple carte 
de visit3 suffit à ouvrir les portes de cet Eden. 
D’ordiniire, un jardinier conduit les pas du visi- 
teur, er donnant avec exactitude les noms des 
plantes, J’ai eu la bonne fortune d’être guidé par 
le prime lui-même, qui a bien voulu renoncer à 
siéger parmi les jurés de l’Exposition de Pavie pour 
faire a>^ec une grâce parfaite les honneurs de ses 


1. Vcir la belle gravure du Gardeiier^s Chroniclc^ 2 août 
1S77. 


24 


ÉCRITS POUR l’art 


belles collections au secrétaire de la Société de 
Nancy. Je voudrais pouvoir dire ici toutes, les 
remarques intéressantes ^ tous les renseignen/ents 
précieux qui m’ont été donnés par mon hôte pen- 
dant une promenade de plusieurs heures à travers 
six ou huit hectares de plantations de luxe. C|(aque 
objet commande ici l’attention, le plus souvent 
par la rareté ou la nouveauté du sujet, tomours 
par sa culture irréprochable ; mais je serai con- 
traint de me borner aux plantes qui m’ont e plus 
frappé. 

L’exposition générale de la propriété est À plein 
midi, complètement abritée du nord par l’morme 
barrière des Alpes. Le thermomètre desceuji rare- 
ment au-dessous de 6° centigrades ; le sol est un 
humus léger, imbibé par des sources nomlireuses. 
Les plantes vertes en tirent une sève puissa ite. Les 
mouvements naturels du terrain fournis.^^nt les 
expositions les plus variées; certains coiis sont 
couvés par des chaleurs torrides, pendant [ue des 
vallons tournés au levant jouissent d’une fnîcheur 
délicieuse. Les plantations ont été faites eu tenant 
compte de ces orientations, du tempérament des 
sujets, de leur taille, de leur coloris. 

Le prince me fit visiter tout d’abord le kmeux 
Agave Salmiana en fleurs dont il est fier \ juste 


titre. Tous les journaux horticoles en ont plrlé, le 
Gardenefs Chronicle lui a réservé les honneurid’une 
gravure. Il sera peut-être intéressant de rappeler 


FLORICULTURE 


25 


que cette plante, haute actuellement de six mètres, 
n’avait pas cinquante centimètres lorsqu’elle fut 
confiée à la pleine terre en 1871. Les feuilles ont 
aujourd’hui une longueur d’un mètre soixante-dix, 
et elles forment un bouquet de sept mètres cin- 
, qualité d’envergure ; on ne saurait se figurer la su- 
perbe prestance de ce colosse, à demi couché sur 
une pente abrupte, prêt à verser dans le lac, tan- 
dis que sa hampe florale monte dans l’air, droite 
et majestueuse. La fécondation a été opérée au 
mois de juillet avec le pollen des Agave Celsiana^ 
maculata et Xalapensis, Cette fécondation a parfai- 
tement réussi, les capsules paraissent mûres, et tout 
fait espérer que les semences seront fertiles et don- 
neront naissance à des variétés ornementales . Seules 
les collections d’agaves du baron Vigiers, à Nice, 
et de M. Connet, à Hyères, pourraient, par la 
force et l’âge des sujets, disputer la palme à celle 
de la villa Troubetzkoï. Parmi 85 espèces et va- 
riétés, je citerai : V Agave Mexicana vrai, offert par 
le docteur Thuret ; les Agave Verschaj^elti^ macu- 
losa^ ferox,> mitraeformis^ applanata^ laetevirens iriargi- 
nata, Salmiana latifolia^ hystrix^ Taylorea (Williams), 
Salmiana variegata (Frœbel), Marciisea (L. Desmet), 
et un curieux hybride de VA. Celsiana. U A. Mar- 
cusea^ plante récemment introduite du Nouveau- 
Mexique, a été dédiée à M. J. Marcus, amateur à 
Cologne. Ses belles feuilles glauques sont garnies 
d’épines bleues à la base et noires à la pointe. \JA. 


26 


ÉCRITS POUR l’art 


Taylorea est un hybride obtenu par MM. Wil- 
liams, du croisement de VA. geniiniflora par VA. 
densiflora; une alêne brune et luisante termine des 
feuilles étroites, vert sombre, marginé de blanc 
pur, et d’où se détachent de longs filaments pen- 
dants. Toutes ces plantes sont cultivées en pleine 
terre, sans le moindre abri ; leur beauté, leur vi- 
gueur ne laissent rien à désirer. 

Auprès d’elles, six à huit variétés de Dasylirion 
(ancien Bonapartea)^ disséminées parmi les gazons 
et les rocailles, montrent tout le parti que l’art du 
jardinier paysagiste peut tirer de ces Broméliacées 
mexicaines, plus originales et non moins rustiques 
que les agaves. Je ne saurais trop les recommander 
comme nouveauté extra pour les jardins du Nord 
pendant la belle saison. Elle feraient sur nos pe- 
louses un ornement admirable; leur tempérament 
se prête à la transplantation et leur rusticité à un 
hivernage en orangerie près des vitres ; ces touftès 
compactes et épineuses, au port bizarre, aux feuilles 
retombantes, glauques, dentées en scie et termi- 
nées par un pinceau de poils blancs seront pour 
tout amateur une excellente acquisition. Les Dasy- 
lirioji gracile^ Beaucarnei^ longifolium (variété tenui- 
foliuni) montrent chez le prince Troubetzkoï des 
hampes florales de trois à quatre mètres de hauteur, 
garnies de bractées portant les deux sexes et des 
milliers de fleurs. Plus loin, je remarque un Beschor- 
nerici Parrnentieri^ des B. Mexicaiia et Californica en 


FLORIGULTURE 


27 

fleurs, qui ont été fécondés entre eux. Nous avons 
vu à l’Exposition de Nancy ces girandoles couleur 
de corail, et leurs jolies clochettes vertes et roses. 
Des Phormium variés presque tous fleuris, le Canna 
iridijlora^ plante qui n’est pas encore mise dans le 
commerce, prête à ce bel ensemble la rareté et 
l’éclat de ses énormes fleurs écarlates. 

Sous peine d’étre atteint d’une insolation, je dois 
quitter ce petit Mexique, et je vais chercher, sinon 
la fraîcheur, au moins l’ombre dans une élégante 
serre construite par MM. Carré, de Paris. On m’ex- 
cusera de passer un peu vite devant des choses 
gracieuses, telles que Selaginella Japonica^ temio- 
clada^ Todea himantophylla^ pellucida^ Geonoma gra- 
cilis^ Groton Andreanum (Linden), Ceroxylum ni- 
veum^ Vanda suavis^ Saccolabium guttatum^ splendens^ 
Oncidium papilio. D’ailleurs, tout ce qui a besoin 
ici d’un abri est un peu dédaigné, on le conçoit, 
pour d’autres merveilles dont la beauté robuste ne 
craint ni l’air, ni le soleil, ni les belles nuits d’Italie. 
Tels sont les bambous : avec eux nous sommes 
transportés dans l’Inde et au Japon. Certes, l’illu- 
sion est complète dans ces taillis de Bambusa gra- 
cilisy de B, mitis mêlés à des Cryptomeria elegans^ à 
des Musa Sinensis. Le bambou est assurément l’un 
des plus beaux ornements des jardins méridionaux : 
l’exubérance de la végétation, la noblesse du port, 
la légèreté du feuillage, tout le pose en rival heu- 
reux du palmier. J’ai pu, à la villa, en passer un 


28 


ÉCRITS POUR l’art 


grand nombre d’espèces en revue^ entre autres le 
Bambou carrée introduction toute nouvelle dans les 
cultures d’Europe. Le Bambusa spinosa se montre 
à Intra fort sensible aux moindres gelées ; quant 
aux Bambusa Simonii^ mitis (8 mètres de hauteur^ 
plantation de sept années), viridiglaucescens^ aurea^ 
et tutti quanti^ nous les connaissions, mais non pas 
tels qu’on les peut voir sur les bords du lac Majeur, 
c’est-à-dire merveilleux de taille, de cachet exoti- 
que. Il faudrait le spirituel pinceau d’un Japonais 
pour rendre ces jets aériens, ces courbes hardies, 
ces cascades de verdure qui se résolvent en une 
pluie de feuilles aux pétioles invisibles, mobiles 
comme une nuée de papillons. J’ai vu à l’isola 
Madré un vieux bambou dont je n’oublierai jamais 
l’effet : des centaines de minces colonnettes, étroi- 
tement serrées les unes contre les autres, formaient, 
par l’assemblage de leurs faisceaux, des fûts de 
deux mètres de diamètre, d’une architecture origi- 
nale et saisissante, unissant la grâce svelte de nos 
piliers gothiques à la majesté robuste des colon- 
nades de l’Inde. Je serais volontiers resté des heures 
en extase au bord d’une source, à la villa Trou- 
betzkoï, sous le couvert délicieux d’un bosquet de 
Bambous verticillés et de Bambous calames (B, scrip- 
toria) : rien n’est joli comme ces tiges d’un noir de 
jais qui brillent dans l’ombre de fourrés impéné- 
trables; rien n’est séduisant comme cette coquet- 
terie, cette fine élégance qui donne tant de cachet 


FLORICULTURE 


29 

aux mille riens fabriqués en Asie avec le bambou ; 
rien d’amusant comme l’entrain^ si je puis m’expri- 
mer ainsi, avec lequel tout ce monde sort de terre, 
luisant et propret, verni de la tête aux pieds. 
L’amateur leur pardonne si aisément de s’étendre et 
d’envahir ! Il ose à peine couper ces belles cannes 
noires ou vertes, bleuies, piquetées, rayées, mar- 
quées de nœuds, laquées ou bronzées mat. Il re- 
doute d’ailleurs la terrible crise, l’époque de la flo- 
raison, qui viendra tôt ou tard mettre fin à toute 
cette féerie. 

Un rayon de soleil perce l’épaisse frondaison 
d’un grand B. viridiglaucescens^ et vient se poser à 
ses pieds sur les feuilles panachées d’un bambou 
nain; la lumière traverse ces tissus délicats, d’un 
blanc de neige, ou à peine colorés de jaune pâle; 
voici des espèces de l’Himalaya, nouveautés intro- 
duites par la Société d’acclimatation de Paris, puis 
le B, Mazeli^ très rustique à Intra; plus loin, les 
bois dorés du B. aurea s’élancent au bord d’un 
bassin où des eaux tombent à travers un réseau 
inextricable formé par le Cissus Veitchii^ jolie vigne 
vierge aux vrilles tenaces ; le ruisseau reprend sa 
course à travers une véritable flore asiatique, em- 
pruntant aux Indes l’éclat de ces buissons de La- 
gerstraemies qui mirent dans l’eau leurs pétales de 
mousseline rose et blanche, frisée et gaufrée, où se 
fixent les papillons. Le nord de la Chine a fourni ces 
buissons trapus Edgeworthia chrysantha^ au feuil- 


30 


ÉCRITS POUR l’art 


lage vert noir en dessus et soyeux argenté en des- 
sous, aux fleurs de daphné, mais jaunes, et sentant 
la primevère; le Japon a donné ces variétés inté- 
ressantes de Lilium auratiim^ lancifolium^ tigrinum 
flore plenOj, ces Erables polymorphes à feuilles de cui- 
vre rouge, laciniées et peintes de mille façons. Les 
tribus nombreuses de rhododendron, de magnolia, 
campées çà et là sur les pentes moins exposées à 
l’ardeur du soleil, proviennent des flancs alpestres 
de l’Himalaya, du Sikkim, du Bhotan, du Népal. 
Citons le rare Magnolia Campbelli^ à grandes fleurs 
rouges, les Rhododendron argenteum (Hooker) à flo- 
raison exquise, Nuttali dont les corolles en tubes 
rappellent la fleur du lis, un Rhododendron arboreum 
de cinq mètres de haut, les Rh, Falconeri, Hodgsoni^ 
Aucklandi^ Lindleyaniim^ lancifoliiim^ camelliaeflorum^ 
formosum^ ciliatum^ Hartwegi^ espèce nouvelle de la 
Californie, je crois. 

Mais un végétal singulier attire mes regards, et 
me transporte par la pensée en Australie, dans 
cette Nouvelle-Hollande qui a fourni déjà tant 
d’originales productions aux jardins méridionaux : 
c’est le Brachychiton populneum {Pœcilodermis po- 
pulnea^ Schott et Endlicher), famille des Sterculia- 
cées, originaire des montagnes du Queensland. Cet 
arbre est encore rare en Europe ; pendant long- 
temps il n’y a été représenté en pleine terre que par 
l’exemplaire du jardin Filhe, à Hyères. Il est porté 
sur le catalogue de M. Ch. Hubert (1878), et le 


FLORICULTURE 


31 


jardin botanique de Saint-Mandrier^ près Toulon, 
s’est risqué à en planter un pied au printemps de 
1877. Il avait déjà à l’automne dernier six à sept 
mètres de haut. C’est un arbre qui rivalisera certai- 
nement avec l’eucalyptus par sa croissance rapide 
et par son beau port élancé ; mais ce que le Brachy- 
chiton a de plus ornemental encore que sa forme 
pyramidale et la verticale rigide de son tronc uni 
et strié dans le genre de l’érable de Pensylvanie, 
ce sont ses feuilles longuement pétiolées, tantôt, 
suivant l’âge de la plante, simples, tantôt à deux, 
trois, quatre et même cinq lobes. Quand le Pœci- 
lodermis de la villa Troubetzkoï sera en âge de 
fleurir, la forme et le coloris étrange de ses fleurs, 
de ses fruits folliculaires en feront un des plus inté- 
ressants objets de cette collection. Je ne puis quitter 
cette belle plante sans m’arrêter aussi devant ses 
compatriotes, les Acacia nemo^ aux panaches écar- 
lates, puherulenta^ véritables plumes couleur bleu- 
lapis, et sa variété viridissima ; enfin, devant les 
Eucalyptus^ pour lesquels le prince Pierre a un véri- 
table culte. Il est l’introducteur de ces utiles végé- 
taux en Italie ; il s’est fait en quelque sorte l’apôtre 
de l’eucalyptus dans la Campagne romaine; c’est 
malheureusement, paraît-il, prêcher dans le désert. 
La collection de ces beaux arbres est ici complète ; 
j’en compte vingt-cinq variétés ; certaines parties 
de la propriété forment même de petites forêts d’eu- 
calyptus. Le géant de cette Tasmanie en lîiiniature 


32 


ÉCRITS POUR l’art 


est un E. amygdalinus^ âgé de huit ans et haut de 
seize mètres ; à trois pieds du sol, le tronc m’a paru 
mesurer plus d’un mètre de circonférence. La So- 
ciété d’acclimatation de Paris a récompensé par 
une médaille ces tentatives qui n’ont rencontré ail- 
leurs qu’une regrettable indifférence. 

Mais le triomphe de la villa russe d’Intra^ ce 
sont assurément les Conifères. Qu’on s’imagine une 
terrasse d’où l’on domine le lac Majeur, depuis 
Luino jusqu’aux îles Borromées; au milieu s’étend 
une allée droite, véritable exposition d’horticulture, 
bordée, sur un long parcours, de gazons anglais où 
s’étalent en plein air presque toutes les espèces de 
Conifères connues. C’est une dernière édition, 
revue et augmentée, du livre de M. Carrière, édi- 
tion de luxe, avec la nature pour illustrations, et 
quelle nature! Un Retinospora squarrosa (Sieb. et 
Zucc.), R, ericoides (Carr.), étale sur la pelouse une 
fourrure de seize mètres de tour, épaisse à la fois et 
vaporeuse, d’un bleu violacé assorti aux teintes si 
douces des montagnes; çà et là se montrent, par 
groupes de quinze à vingt, les strobiles aux écailles 
entr’ ouvertes, laissant voir les ailes brunes et mem- 
braneuses des graines : un Retinospora obtusa^ var. 
plumosa aurea^ de pareilles dimensions ; son plumage 
brillant forme avec le précédent un beau contraste ; 
un Jimiperus Attica^ bleu comme l’eau du lac ; un 
Sciadopytis verticillata^ masse ronde de près de trois 
mètres, le plus fort en Europe après celui de Lady 


FLORICULTURE 


33 


Williams, à Fregullow en Cornouailles ; tous mes 
collègues connaissent cette plante si délicate dans 
nos cultures, qui supporte mal le séjour en pots et 
qui gèle en pleine terre ; aussi n’ai-je pas besoin de 
leur dire quel effet produisent ces élégantes rosettes 
de feuilles, d’un vert sombre et lustré, étagées sur 
des rameaux brun rouge ; un Cryptomer ia elegans ; 
il est d’un vert gai, et n’a pas encore revêtu sa pa- 
rure d’hiver, car, de même que chez nous, ces arbres 
rougissent fortement pendant la saison du repos. 
Puis viennent les nombreuses variétés de Cupressus 
Lamoniana (compacta^ gracilis, aureo et argenteo va- 
riegata^ etc.) ; d’admirables formes pleureuses et 
glauques des G. thuyoides et Nuthaensis ; le majes- 
tueux G. torulosa de l’Himalaya ; plus loin un Reti- 
nospora leptoclada^ un énorme Thuyopsis dolabrata^ 
plante qui se montre extrêmement rustique à Nancy, 
mais qui y croît lentement et d’une façon dépri- 
mée ; elle ne paraît pas devoir atteindre chez nous 
un pareil degré de beauté, qui est dû à un déve- 
, loppement rapide. 

Voici des variétés de Wellingtonia et de Gené- 
vriers de Virginie^ aux panachures blanches et jau- 
nes, qui excitent chez nous la compassion des 
profanes par leur air souffreteux, et ici l’admiration 
par la régularité et la fraîcheur du coloris, l’éclat 
net et franc de la panachure. J’énumère en passant 
de beaux spécimens diAbies nobilis^ Lindleyana^ py- 
ramidalis^ Kaerripferi^ Engelmanni (authentique, 

E. GALLE 


3 


ÉCRITS POUR l’art 


34 

plante récemment introduite, remarquable par sa 
teinte glauque), Brunoniana^ Pindrow^ Leonensis 
(faciès de VA. pinsapo)^ l’intéressant Cedrus verticil- 
lata glauca^ et une monstruosité qui s’est produite 
à la villa Troubetzkoï dans un semis : trois formes, 
rappelant le Biota Meldensis ou Retinospora squar- 
rosa^ et les Retinospora dubia^ juniperoides^ sont réu- 
nies sur le même pied, si dissemblables entre elles 
que des savants en feraient bien vite des espèces. Ce 
curieux exemple de polymorphisme formerait au 
besoin, entre les vaillantes mains de M. Carrière, 
une arme assez piquante contre les faiseurs d’es- 
pèces; je dis piquante au figuré, bien qu’au sens 
propre elle ne le soit pas moins, par ses broussins 
de feuilles aciculaires, d’un vert glauque et rosé. 
Cette plante fructifiera-t-elle ? Les semis découvri- 
raient certainement la paternité, comme cela est 
arrivé pour le Biota Meldensis^ dont les graines pro- 
duisent des individus qui retournent au Juniperus 
Virginiana mère et au Biota Orientalis père. Le 
Cupressusy ou, si l’on veut, Retinospora monstruosa de 
la villa Troubetzkoï ménage peut-être à son pro- 
priétaire d’autres surprises. Serait-il bien étonnant 
qu’avec l’âge, des feuilles squamiformes vinssent 
à apparaître et à l’emporter sur les aciculaires, 
comme il en arrive du Biota Meldensis dans le 
Midi ? 

En approchant de l’habitation, les plantes rares 
deviennent plus nombreuses : je vois des deux 


FLORICULTURE ^5 

côtés de l’allée le Dammara Browniiy de la Nou- 
velle-Zélande, distinct et vigoureux ; les Casuarina 
temissima et Fitzroya Patagonica ; les chênes Daimyo 
et striatifolia (Linden), feuillage persistant zébré 
d’or; de grands lauriers camphriers, cinq à six mè- 
tres, Persea camphora (Spreng.), dont les feuilles 
coriaces, luisantes, ressemblent assez à celles du 
lierre en arbre; VOreodaphne regia, au feuillage par- 
fumé, aux fruits étranges ; des Pinus insignis^ qui 
me rappellent, hélas ! tous ceux que j’ai perdus à la 
Garenne ; d’énormes touffes de Polycarpa Maximo- 
wiczii^ traités à la façon des Pawlowniüy des Sterculia 
platanifolia en fruit, la collection des pins du Mexi- 
que, introduits par Rœzl, et dont quelques-uns 
sont inédits, la plupart rarissimes dans les cultures, 
presque tous en état de porter ou portant des 
cônes. A tout seigneur tout honneur : l’un des plus 
intéressants à la villa me paraît être le Pinus Trou- 
betzkoiana (Rœzl; Carrière, Gonif.^ p. 52 2), aux 
feuilles excessivement longues, quinées, pendantes. 
Cet arbre, d’un aspect aussi étrange que magnifique, 
a été trouvé par Rœzl au sud-ouest du volcan l’Ix- 
tacihuatl, à une altitude de 9000 à 10000 pieds. 
Le climat des bords du lac Majeur paraît convenir 
parfaitement à ces beaux végétaux ; ils ne sont point 
faits, malheureusement, pour vivre sous le nôtre, 
et ne nous intéressent que d’une façon purement 
spéculative. 

Voici la perle des collections d’Intra, le Cupressus 


36 ÉCRITS POUR l’art 

Cashmyriana (Royle), originaire du Thibet, forme 
probable du Cupressus torulosa ou religiosa^ peut- 
être unique en Europe comme âge et comme 
beauté. Il compose une pyramide élancée d’où se 
détachent^ en décrivant des courbes gracieuses, de 
minces feuillets d’éventail, très longuement effilés 
et pleureurs, formés de rameaux rouges et de ra- 
mules et ramilles distiques, extrêmement compri- 
més, aux feuilles squamiformes-aciculaires d’une 
ténuité infinie, d’un gris-vert clair, et parfois d’un 
blanc bleuâtre. J’ai vu déjà bien des Conifères 
rares et précieux, mais c’est à celui-ci que je dé- 
cerne le prix de la beauté; je comprends le culte 
que les tisserands artistes du Cachemire, que les 
Sikhs, que les Paharis de l’Himalaya ont voué à 
leur arbre sacré; le jardinier devient poète en le 
cultivant ; il me semble que le prince, en en déta- 
chant une branche pour mon herbier, commet un 
sacrilège. On éprouve une sorte de respect tendre 
en contemplant ces voiles de gaze au coloris si doux 
et si voyant à la fois, ces franges argentées qui des- 
cendent jusqu’à terre, ces flots de dentelles suspen- 
dues, si légers, si transparents que le paysage sourit 
au travers. 

Devant l’habitation et tout autour, les planta- 
tions sont presque uniquement composées de pal- 
miers, tous en parfaite santé, quelques-uns forts et 
garnis de régimes (Chamaerops Fortunei^ Ch. excelsa). 
Je remarque de beaux Brahea dulcis qui n’ont que 


FLORIGULTURE 


37 

quatre ans de plantation^ le Livingstona filifera^ le 
Cocos campestris^ le Latania Borbonica^ le Chamaerops 
Martiana^ les Sabal Palmetto et Adansoni^ les touffes 
élégantes du Rhapis flabelliformis^ le feuillage glau- 
que et métallique d’un Chamaerops species Algérien- 
sis^ les fleurs à odeur de violette d’une variété de 
Ch. humiliSf le Ch. gracilis^ qui prend en pleine 
terre des proportions plus amples qu’en vase^ le 
Phoenix tenuis^ V\m des plus rustiques à Intra; au 
centre de la terrasse^ un magnifique Dracaena indi- 
oisa^ sans aucun abri. 

Les vastes toitures du chalet abritent des Aralia 
Sieboldi^ des variétés chinoises et japonaises d’oran- 
gers et de citronniers, des mandarines en fleurs et en 
fruits. Les lianes suivantes garnissent les piliers du 
toit : Tacsonia mollissima^ Hakea Victoria^ Passijlora 
caerulea^ Stauntonia hexaphylla^ Physianthus albicans 
(fleurs et fruits), Tecoma jasminoides^ T. mirabilis 
(Lem.); celle-ci possède un joli feuillage, mais la 
fleur est assez médiocre ; l’autre a des feuilles cadu- 
. ques, grave défaut en Italie ; la fleur et le fruit sont 
insignifiants. La vigne Isabelle donne ses beaux rai- 
sins au parfum mêlé d’ananas et de cassis, et le 
Solanum jasminiflorum variegatum ses innombrables 
fleurs de tulle blanc dans un feuillage maïs. Des 
Orchidées suspendent devant les fenêtres leurs 
essaims de fleurs ailées, Oncidium papilio^ Vanda 
suaois^ etc. Enfin, en dehors de la terrasse, des 
gerbes de Pampas grass^ Gynérium variés, émergent 


ÉCRITS POUR l’art 


38 

pour ainsi dire du vide. J’ai le plaisir de reconnaître 
parmi leurs panaches blancs et roses la variété Ren- 
datleri carmineum^ plus vive de ton qu’elle ne paraît 
chez nous... 

III 

Vis-à-vis de l’établissement Rovelli se dresse le 
Grand-Hôtel de Pallanza^ avec ses nombreuses dé- 
pendances et son beau jardin; c’est l’œuvre remar- 
quable d’un homme de tête^ M. Seyschab, un Alle- 
mand qui fait marcher comme un régiment cette 
vaste machine, où j’avoue avoir pris mes quartiers. 
Si j’avais à faire ici l’éloge de ce lieu de séjour^ ne 
fût-ce que comme renseignement à l’adresse de mes 
collègues disposés à faire le voyage, je dirais volon- 
tiers le bien que je pense d’une organisation par- 
faite qui, au rebours des auberges italiennes, offre 
tout le confort désirable; mais ce que je ne puis 
taire, c’est l’arrangement des terrasses en un jardin 
d’hiver délicieux. J’ai passé là de douces heures 
entre les plantes, l’eau et l’air. Dans ce pays char- 
mant, le beau ciel, le lac bleu, les plantes surtout, 
éternellement vertes, jouent un grand rôle; elles 
sont une des curiosités de la petite ville de Pallanza; 
le touriste et le malade en séjour s’y intéressent 
forcément; les Allemandes, les Anglaises font une 
prodigieuse consommation de papier brouillard et 
de keepsake^ où elles sèchent précieusement des fleurs 


FLORICULTURE 


39 

ravies à tous les buissons d’alentour. Dans les guides 
qui s’impriment à Londres et à Leipzig, on trouve 
les noms botaniques des espèces les plus communes 
de lauriers, de palmiers, de magnolias, et à force 
d’interroger les gens du peuple, de leur faire épeler 
et redire ces noms, l’étranger a bien vite gravé sa 
petite leçon dans ces mémoires italiennes. Ce ne fut 
pas sans étonnement que j’entendis dans la bouche 
des bateliers et des cicerone des noms latins assez 
difficiles, bien appliqués souvent, et toujours avec 
cette prononciation redondante qui est, dit-on, 
celle des anciens : Laou-rousse cammephô-ra (Laurus 
camphora) ; Coupress-ssousse Louzitanî-ca (Cupressus 
Lusitanica) ; DjounUperousse (Juniperus), etc* A 
Rome, le questionneur bienveillant, mais naïf, en 
sera pour ses frais, et voici à peu près le dialogue 
qui s’engagera : « Qu’est-ce que cette plante, mon 
ami? — C’est une herbe, signor. — Bien; mais, 
comment l’appelez -vous, je vous prie? — Oh! 
c’est une petite plante, signor », ou bien : « C’est 
une grande plante ». M. Seyschab a mis à Pallanza 
bon ordre à cette sainte ignorance ; des étiquettes 
en fer-blanc s’étalent partout, pas toujours assez 
discrètement, et un peu à la façon d’épitaphes ; on 
a même reproché à ces malhèureux engins de faire 
des promenades italiennes un grand jardin botani- 
que, d’en chasser les artistes, de romprfe le charme 
et de mettre en fuite l’illusion ; et pourtant, ces ins- 
criptions, que d’ailleurs visiteurs et visiteuses pa- 


4o 


ÉCRITS POUR l’art 


raissent lire avec intérêt devant des végétaux exo- 
tiques parfaitement heureux de vivre à l’air libre, 
ces inscriptions ne parlent-elles pas de pays lointains, 
ne sont-elles pas pour tout esprit bien doué une 
source de remarques, de surprises, et comme ces 
clefs d’or qui ouvrent le palais enchanté du rêve ? 
En général, elles n’ont pas même cette prétention, 
elles se contentent d’offrir des déterminations justes, 
des renseignements sur l’âge du sujet, sur la patrie 
de la plante. J’ajouterai avec plaisir qu’au Grand- 
Hôtel de Pallanza les Conifères, les lauriers cam- 
phriers (Persea camphora^ Spreng, ; P. glandulifera^ 
Nees) du Népaul, le frileux avocatier des Antilles 
{Persea gratissima^ Gaertn.), P. australis (Linden), 
P. frigida (Linden), du Brésil, P. indica (Spreng.); 
le P. Maderiensis^ les lauriers sassafras {Laurus Bor- 
bonea L.), le laurier benzoin, le Tetranthera Japo- 
nica (Spreng.), les palmiers, les eucalyptus, sont 
aussi soigneusement traités, aussi heureux de vivre 
que les hôtes les plus brillants de l’hôtel. Que dire 
de ces belles soirées où l’on passe la nuit dehors, les 
uns groupés et causant sur les terrasses illuminées, 
enguirlandées de roses Maréchal Niel^ de Ficus re- 
pens^ dCElaeagnus pungens^ de Solanum jasminiflorum^ 
les autres errant à la lueur magique du clair de lune 
sous les acacias, légers éventails de plumes qu’au- 
cun souffle n’agite ? Des fusées montent dans l’air, 
moins brillantes que la nuit ; les barques de plai- 
sance sillonnent le lac d’une moire d’argent ; au 


FLORIGULTURE 


4l 


loin, vers Pallanza, le bruit des chants et des danses ; 
sur la route d’Intra, le mouvement lent des prome- 
neurs ; tout à coup, une voix s’élève, tout se tait : 

Connais-tu le pays où fleurit l’oranger... 

Il est vraiment fort agréable, un beau matin, de 
se réveiller en pays inconnu, d’entendre dans la rue 
les mille bruits d’une vie toute différente, les voix 
d’enfants qui s’appellent dans une autre langue et 
de se dire : « Je suis en Italie, » Oh ! comme alors 
les fatigues de la veille sont vite oubliées, comme 
on se sent dispos, comme on a hâte de sortir, d’en- 
filer les ruelles aux fraîcheurs glaciales, aux pavés 
gras, les voûtes noires qui découpent des pans de 
ciel bleu, de fureter sous les arcades odorantes de 
friture, encombrées de légumes et de fruits incon- 
nus; ces premières promenades à bâton rompu sont 
délicieuses et plus fertiles en jouissances qu’un long 
séjour. En chasse du nouveau, de l’imprévu, on 
s’intéresse aux moindres détails. C’est ainsi que, 
sur le chemin de la villa Franzosini, je m’arrête 
devant ces murs de jardins, semblables à des cor- 
beilles trop petites qui laissent échapper leur riche 
contenu ; les arbustes à feuiUes persistantes, toujours 
d’une taille qu’ils n’atteignent jamais chez nous, 
débordent de toutes parts en buissons volumineux, 
en bouquets énonnes. Les grappes violettes et in- 
terminables des Buddleya globosa^ Lindleyana^ inter- 


43 


ÉCRITS POUR l’art 


media^ se mêlent aux rameaux du Desmodium pen- 
duliflorunif ruisselants de fleurs roses ; les fusains du 
Japon cachent sous leur couvert épais les toits des 
maisons de campagne ; VElaeagnus pungens, plante 
japonaise aux jets puissants, épineux, bronzés, aux 
feuilles métallisées, forme à distance des murs une 
seconde muraille, de six à huit mètres de haut, sur 
une épaisseur de dix centimètres à peine, tondue 
au ciseau, stores vivants, tenture impénétrable au 
soleil. Les rosiers sont partout : le Maréchal Niel 
attache des toisons d’or à tous les angles, les Bourbon 
s’accrochent à la moindre saillie et versent une pluie 
de roses sur la tête des passants. 

Mais le supplice de l’insolation commence. J’ar- 
rive au site le plus chaud, le plus abrité d’Intra ; 
des Cryptomeria émergent çà et là des propriétés 
que la route côtoie ; leurs squelettes brûlés ne 
projettent pas d’ombre; leurs maigres os rôtissent 
arrosés de cendres. La route blanchit au loin ; dans 
la chaleur blanche de l’air, tout est silencieux, tout 
est blanc, depuis la réverbération des grands murs 
et la lumière éblouissante qui filtre à travers l’om- 
brelle, jusqu’aux rayons des roues qui tournent 
sans bruit dans une poussière aveuglante. 

Tout à coup, les murs s’abaissent et se trouent, 
des ombres s’étendent sur la route, de grands ar- 
bres font au passant une nuit fraîche, où il entrevoit 
pendant quelques instants une oasis, avec des visions 
de mousse et des bruits d’eau. C’est la villa Prina, 


FLORICULTURE 


43 

créée par la princesse Poniatowska^ aujourd’hui 
acquise au chevalier Franzosini, président honoraire 
de la Société horticole du lac Majeur. Le chevalier 
a tenu à honneur de conserver à ces jardins le re- 
nom qu’ils avaient en Italie. La villa Prina carac- 
térise bien, avec des raffinements tout modernes, 
des élégances et des recherches de luxe, le genre 
un peu théâtral des créations paysagistes en Italie. 
Je dis théâtral, car c’est une véritable suite de dé- 
cors, bien faits comme arrangement et comme cou- 
leur, largement traités, admirablement éclairés, 
souvent grandioses, et tels en vérité que pourrait 
les rêver un de nos meilleurs faiseurs de l’Opéra. 
C’est une mise en scène de ce genre qui s’offre aux 
regards du visiteur dès son entrée : un pont de 
lianes est jeté par l’artiste sur un ravin de lycopodes 
et de sélaginelles où murmure un torrent qui s’at- 
tarde sous les roches noires ; des Alstrœmeria psitta- 
cina^ des fougères en arbre, des Cycadées, des Phor- 
mium Colensoiy des Bégonia^ des Adianthum^ puis 
l’ombre d’une forêt tropicale; il ne nous manque 
plus que Paul et Virginie, qui trouveront là des 
feuilles de bananier pour se mettre à couvert de 
l’orage... 

Voici un autre tableau : Arbutus andrachne, 
grands cyprès, vieux Pinus lanceolata^ bruyères et 
rhododendron en arbres, camellia en futaies, où 
des femmes assises dans les branches récoltent pour 
les semis les fruits ou pommes du camellia. Ne 


44 


ÉCRITS POUR l’art 


sommes-nous pas à la villa du czaréwitch à Nice, 
ne sommes-nous pas à Menton ou à Bordighera ? 
Non, car voici le plus fort camellia d’Italie, au dire 
du cicerone ; celui-ci est de la variété rubra maxima^ 
il a environ sept mètres de tour ; les fleurs sont dou- 
bles et rouge vif. Il fait l’un des ornements princi- 
paux de la terrasse, avec un Magnolia grandijlora^ 
cette belle variété dont les feuilles sont ondulées et 
comme frisées, montrant dans leurs gaufrures des 
revers roux et ferrugineux. Cette pièce remarquable 
a deux mètres de circonférence de tronc à la base et 
des branches qui se traînent sur le sol à six ou huit 
mètres de leur attache et se relèvent chargées de 
fleurs ; le promeneur passe sous leurs arceaux em- 
baumés et découvre tout à coup un tableau d’un 
grand eflfet, moins cherché que les précédents : des 
pins maritimes et un Epicéa gigantesque, sortant des 
profondeurs d’un ravin, arrivent ensemble à niveau 
de la terrasse, puis enlèvent leurs étages et leurs 
dômes de verdure à perte de vue ; ce premier plan 
sévère, ces coulisses d’un dessin magistral s’enlèvent 
en vigueur sur l’azur du lac ; au fond, la cime du 
Sasso del Ferro se perd dans un lointain vaporeux. 

Devant l’habitation, sorte de pavillon gothique 
moderne, s’étendent des parterres de plantes molles 
et des mosaïques fort riches, parmi lesquelles je 
remarque un panier de Coleus^ d^Echeveria^ etc. 
Une anse rustique, enguirlandée de lierre, passe 
d’un bout à l’autre; j’avais vu, il y a quelques an- 


FLORICULTURE 


45 


néeSj une semblable corbeille à Ventnor, dans l’île 
de Wight; c’est fort joli, et je recommande cette 
idée originale aux amateurs qui voudront essayer 
du nouveau. Des espèces italiennes de Pélargonium 
zoiiale à fleurs doubles^ en massifs, me paraissent 
bien moins florifères que les nôtres. Je ne puis quit- 
ter la terrasse sans donner un regard à quelques 
maîtresses pièces, entre autres à un très fort La- 
gerstrœmia Indien^ littéralement couvert de fleurs ; 
l’écorce de cet arbuste est d’un beau roux. 

Le parc conduit de la villa, par des pentes douces, 
à un Pinetum^ composé de Conifères rares, jetés sur 
les pelouses par groupes de la même espèce. Parmi 
les plus forts, je remarque : 

CupressusBenthamiana^ végétation drue, compacte ; 
magnifiques Abies Morinda^ d’un vert clair, redres- 
sant avec une hardiesse coquette l’extrémité de leurs 
branches longuement pendantes ; des Thuya gigan- 
tea de quinze mètres de haut, d’une rare beauté ; 
des Pinus excelsa^ des Thuya Lobbi^ des Cupressus 
, pendulosa^ etc. J’appelle tout particulièrement l’at- 
tention de mes collègues, pépiniéristes et amateurs, 
sur V Abies inversa. Celui de la villa Franzosini a un 
port si pittoresque, des allures si fantaisistes, qu’il 
force pour ainsi dire l’admiration et captive le re- 
gard. Il en est de même d’un Thuya Tatarica pendula^ 
qui rivalise d’étrangeté avec tout ce que j’ai vu de 
plus singulier dans les cultures ; j’insiste sur cette 
plante et sur les précédentes, parce qu’elles sont 


46 


ÉCRITS POUR l’art 


très rustiques et trop peu connues dans nos jardins. 
Ce thuya est composé de trois ou quatre grosses 
boules écrasées, posées les unes sur les autres, et 
ayant l’apparence floconneuse des Retinospora; de 
cette grosse masse arrondie jaillissent en forme 
de jets d’eau six à huit tiges décrivant des arcs de 
cercle et se terminant par de longs appendices 
en queue de cheval. Je n’ai jamais vu dans nos 
cultures que la forme connue ; celle que je viens 
de décrire est sans doute une anomalie fort rare. 

Mais nous arrivons à des travaux paysagers de 
haute fantaisie qui font lé plus grand honneur à 
l’imagination et au talent d’exécution des jardiniers 
dessinateurs de la villa Franzosini, et entre autres à 
M. Paolo Cazzaniga. Ici, ce sont des pelouses cou- 
vertes de cycas ; là, en plein soleil, des gazons cou- 
pés par de grands bancs de rochers ; des groupes 
d’agaves et de palmiers à chanvre sont jetés magis- 
tralement au milieu des pierres noires ; ailleurs, des 
sources jamais taries s’écoulent sur de vastes mar- 
ches de granit qui percent le sol comme les ruines 
d’un amphithéâtre antique ; nul ne monte ces de- 
grés, c’est un chemin où se poursuivent les rameaux 
des chèvrefeuilles et des bignones en fleurs. Là-bas, 
des acacias au feuillage azuré, entourés d’hortensias 
bleus; puis, des suites d’escaliers, de gradins, de 
jardins suspendus, aux températures différentes; 
l’un d’eux est accroché comme un nid d’aigle au 
flanc d^une de ces terrasses; de hautes murailles 


FJLORICULTURE 47 

l’abritent ; il est planté d’une vingtaine de dattiers^ 
Phœnix dactylifera^ d’une douzaine de Dr amena in- 
divisa^ de Dasylirion en fleurs, de Yucca à feuilles 
étroites lignées de blanc. 

On sent que ce petit coin doit être vraiment le 
jardin du maître ; c’est pour ces splendeurs afri- 
caines que le soleil à son déclin semble déployer sa 
pourpre, ses derniers rayons paraissent vouloir con- 
server aux murs une douce chaleur pendant la nuit; 
toutes ces feuilles en éventail, les palmes qui ornent 
c*ette loge princière paraissent attendre l’heure où 
quelque sultane, quelque rajah des Indes, viendra 
goûter les premières fraîcheurs du soir. 

Je n’abandonnerai pas les jardins du lac Majeur 
sans dire un mot de ces fameuses îles Borromées, 
tant de fois célébrées, tour à tour décriées et van- 
tées, élevées aux nues par Jean-Paul et ridiculisées 
par TôpflFer. Je n’ai pas la prétention d’invoquer à 
mon tour la muse des îles Borromées, et de chanter 
; l’isola Bella sur des cordes neuves ; mais il me sera 
permis, dans une notice purement horticole, de 
mentionner ces beaux lieux, de dire combien, après 
les premiers moments de déception causés par l’exa- 
gération des réclames, ils me sont devenus chers au 
bout de quelques jours i C’est justement la peur de 
cette déception qui, pendant les premiers temps, 
me fit passer maintes fois devant les îles sans y des- 
cendre : je me contentais, dans mes excursions à 


48 


ÉCRITS POUR l’art 




Santa-Catarina, au mont Motterone, de naviguer 
autour; je craignais, en y touchant, de faire éva- 
nouir ce joli rêve tant de fois bercé. 

Je ne dirai rien de l’île des Pêcheurs, extrê- 
mement pittoresque, mais ne renfermant pas de 
cultures ; elle est en face de cette magnifique villa 
Henfry, dont on voit de partout les innombrables 
tourelles, les clochetons de granit rouge, et les mer- 
veilleux jardins. Les deux jardins contenus dans 
chacune des deux autres îles, l’isola BeUa et l’isola 
Madré, sont des types, l’un de style régulier, clas- 
sique, l’autre de style paysager. 

Je parlerai d’abord du premier qui me tient moins 
à cœur, bien que ces grottes en petits cailloux, 
rappelant les rustiques figulines de Palissy, ces étages 
entassés sur un étroit espace et chargés de vases, de 
pyramides et d’un peuple de statues au-dessus du- 
quel une licorne héraldique se cabre, bien, dis-je, 
que tout ce rococo ne manque pas d’une certaine 
tournure ; mais, il faut en convenir, ce genre exige 
un tel cadre ; il réclame ces vastes espaces, ces , 
perspectives d’eaux et de montagnes; ce sont les 
jardins du grand roi, ou bien ce n’est plus que le 
jardinet grotesque, émaillé de plâtres et de terres 
cuites, d’un vieux grognard à la retraite. Ces ter- 
rasses ont d’ailleurs, chez le comte Borromée, 
l’avantage de réunir l’utile et l’agréable ; elles sont 
garnies d’orangers, de citronniers, de cédrats en 
espaliers. En visitant ces constructions, je ne pou- 


FLORICULTURE 


49 

vais m’empêcher de les comparer aux jardins du 
même genre que bâtirent, au dix-septième siècle, 
les missionnaires jésuites pour un empereur chinois, 
et je me disais que pareille machine devait plaire à 
un monarque d’ Orient. Dans ces travaux où ve- 
naient s’enfouir des sommes considérables, dans ces 
fantaisies de petits rois, car tels étaient les comtes 
Borromée au dix-septième siècle, je retrouve comme 
régularité, comme genre de plantation, certains dé- 
tails identiques des jardins princiers des nababs et 
des rajahs de l’Inde, par exemple ces rangées symé- 
triques de grandes auges de pierre, remplies de terre 
et contenant des arbustes rares, dont se compose 
en partie l’isola Bella et presque tous les jardins 
des résidences royales indiennes. M. Alessandro 
Pirotta, jardinier du jeune comte, veut bien me 
donner quelques indications sur ses cultures, vé- 
ritable école de botanique. Je remarque : un lau- 
rier camphrier, le plus grand d’Italie, hauteur 
d’un fort peuplier suisse ; le feuillage est persistant, 
parfumé, et ressemble exactement à celui du lierre 
en arbre; un Leycesteria formosa, curieuses corolles 
enfilées les unes dans les autres ; le Cocculus laurifo- 
liüy les grappes roses de VIndigofera décora ; un Ster- 
culia diversifolia ; le curieux Acacia heterophylla ; un 
admirable pied de Dacrydium cupressinum^ un Casua- 
rina torulosa de quinze à dix-huit mètres de haut ; 
en pleine terre comme les précédents, un tapioca en 
fruits (Jatropha Manihot^ /. edulis) ; le Thea Bohea^ 

E. GALLÉ 4 


5o 


ÉCRITS POUR l’art 


en fruits ; un caféier délicat et souffreteux ; VArto- 
carpus imperialis^ la Gunnera scabra^ en fruits; la 
curieuse Porlieria hygrometrica, zygophylacée du 
Chili et du Pérou^ dont les folioles s’écartent ou 
se rapprochent, suivant les variations atmosphé- 
riques. Voici encore quelques arbustes intéressants : 
Fabiana imbricata^ Fuchsia arborea du Mexique, le 
Leptospermum triloculare. Magnolia fuscata^ Eugenia 
Ugnif Dodonaea triquetra^ de vieux lauriers-sauces, 
âgés de trois cents ans, de la hauteur et de la forme 
d’un peuplier d’Italie : la légende veut que Napo- 
léon ait gravé dans leur écorce le mot victoire^ 
trois jours avant la bataille de Marengo, honneur 
qui vaut à ces malheureux arbres d’être écorcés vifs 
par les Anglais; des chênes variés, dont le plus 
beau me paraît être le Qiiercus suber (chêne-liège). 
Mon guide me fait remarquer, dans une fente du 
mur, au-dessus du lac, un câprier; ce joli arbrisseau 
est planté, le câprier ne pousse pas spontanément 
au lac Majeur. Une série de grottes, toutes tapis- 
sées différemment, la première de Bignonia radicans^ « 
une autre de Capillaire de Montpellier ; de la voûte 
d’une troisième descend à terre un énorme pied de 
lierre, colonne suspendue de cinq mètres de largeur, 
toute fleurie et couverte de nuées d’abeilles bour- 
donnantes ; il n’est pas un passant qui ne s’amuse à 
mettre en branle cette masse. Une quatrième grotte 
abrite des Convolvulus Mauritaniens, ravissant liseron 
aux corolles lilas ou indigo, plante vivace qu’à 


FLORICULTURE 


5l 


Nancy il faut rentrer en serre froide ; de ce tapis 
sortent des Amaryllis maritimes. 

Voici un vieux Gingko biloba^ le premier intro- 
duitj dit-on, en Italie; c’est un pied mâle qui fleurit 
tous les ans ; il suflirait, pour obtenir des fruits, d’y 
greffer quelques branches femelles. Un bosquet de 
Magnolia Yulan conduit à une orangerie; le sol est 
couvert d’un tapis de Convallaria Japonica (l’herbe 
aux turquoises) ; il s’en faut de beaucoup que cette 
plante ait un feuillage aussi gracieux que notre in- 
comparable pervenche ; le Comaüaria ressemble à 
un carex à feuilles noires et luisantes, très étroites, 
très touffues. Contre le vitrage de l’orangerie, à 
l’air libre, grimpe un charmant Ipomaea à corolles 
rouges, à feuilles finement laciniées ; une corbeille 
de Mimosa pudica^ dont les jolies fleurs roses, le 
feuillage violemment contracté, ne réussissent pas à 
toucher de pitié les Anglaises qui se succèdent de 
minute en minute à travers les jardins, et qui ne 
manquent pas, en passant devant la corbeille, de 
se donner le spectacle du spasme nerveux des sen- 
sitives. On me fait admirer un Abies monocaulis^ 
dont les maîtres sont très fiers, paraît-il; c’est, en 
effet, une plante rare, beaucoup plus curieuse que 
V Abies Cranstonii^ en ce sens qu’elle ne pousse ab- 
solument pas de bourgeons latéraux; l’épicéa de 
l’isola Madré ne développe chaque année que son 
bourgeon terminal, il a donc, non pas le port d’un 
sapin, mais à peu près celui d’une perche à houblon. 


52 ÉCRITS POUR l’art ; 

Je ne recommande pas du tout cette plante aux 
amateurs du beau, c’est un monstre dans toute la 
force du terme ; avec l’âge, les aiguilles tombent, 
de sorte qu’il ne reste qu’un pieu nécessitant, pour 
ne pas être renversé, le support d’un autre pieu ; 
l’un des deux est équarri et ne pousse plus, l’autre 
pousse encore un peu, mais si peu, heureusement, 
que les amateurs n’osent espérer la perpétuité de 
l’espèce. 

Combien, au contraire, j’admire de bon cœur 
ces Pins strobus qui surgissent de la terrasse appelée 
Giardino d’Amore^ le jardin d’amour ! Plantés par 
feu le comte Borromée en 1817, ces arbres, au 
nombre d’une douzaine environ, prêtent à ces lieux 
un caractère de sauvage poésie. Leurs troncs de 
marbre montent ensemble et s’enlacent dans l’air 
bleu, leurs bras immenses se cherchent, se nouent 
et se quittent, ou pendent chargés de tourterelles 
grises et roses : leurs draperies légères ombragent 
des mosaïques de fleurs ; on entend les couples 
qui roucoulent et le doux gémissement des bran- 
ches qui bercent les nids ; c’est bien l’île que les 
anciens avaient mise sous l’invocation de Vénus 
et de l’Amour. La vue est ravissante, elle semble 
peinte par la main d’une fée avec des couleurs ma- 
giques : Pallanza, San Giovanni, l’isola Madré, les 
sommets roux et dentelés du Piz Pernis, les neiges 
éternelles des Alpes apparaissent baignés d’air moite, 
trempés de cette lueur azurée qui émerge du lac et 


FLORICULTtTRE 53 

forment une vision radieuse de l’Italie, telle qu’on 
aime à s’en faire l’image. 

En quelques coups d’aviron, les robustes bate- 
liers ont atteint l’isola Madré et amarrent la barque 
à ses rochers peuplés (5l Agave Americana^ A! Opuntia 
vulgaris et A Opuntia ficus Indica. Les terrasses qui 
les dominent sont escaladées par le Cucumis perennis 
(Asa Gray), courge vivace introduite du Texas par 
M. Trécul, en i85o. Cette Cucurbitacée rappelle à 
la fois la bryone par ses énormes souches vivaces, 
la courge par ses sarments, le potiron par ses fleurs 
jaunes, et la coloquinte par ses fruits marbrés ; la 
couleur vert-de-gris de ses grosses feuilles A Ecbal- 
lium très agrandies lui donne un caractère fort orne- 
mental. 

Cependant, les visiteurs affluent; la cloche ne 
cesse de retentir, et il faut vraiment aux maîtres 
du petit archipel un personnel bien nombreux pour 
en faire les honneurs. 

L’Isola Madré est un parc de style paysager, dont 
da beauté est due au site, à l’âge des plantations, aux 
essences précieuses qui les composent. Cette beauté 
est grande, supérieure assurément à l’étalage, au 
voulu de l’isola Bella. Ici, point de ces gradins, de 
ces escaliers que la foule des courtisans a descendus 
pour toujours et qui font de l’isola Bella une salle 
de spectacle vide ; point de ces rocailles rouillées 
par le soleil et la bise, pas de jardin en pyramide, 
noble colimaçon de pierre, curieuse ammonite, fos- 


54 


ÉCRITS POUR l’art 


sile laissé par le dix-septième siècle 5 et aujourd’hui 
presque antédiluvien. L’Isola Madré, elle, n’est pas 
une morte dans sa couronne de fleurs, c’est une 
île véritable et bien vivante. Ce n’est pas néan- 
moins celle de Robinson ; Fénelon plutôt aurait été 
charmé par ses grottes de fougères et ses bosquets 
de figuiers. Il aurait placé Calypso dans ses molles 
prairies, irisées d’anémones, de violettes et de ja- 
cinthes. Certaine plage au sable fin, sous les saules 
argentés, serait digne d’Ulysse et de Nausicaa. 
C’est encore Phœbus qui darde ses flèches dans les 
dessous de bois illuminés ; c’est tout un Olympe 
qui, là-bas, rayonne à travers une poussière d’ambre 
et d’or. Olympe aux riches terrasses parées de ci- 
tronniers, aux corbeilles glorieuses d^Erythrina et de 
Sahia splendens. Ces lauriers-roses à fleurs blanches 
n’évoquent -ils pas les Métamorphoses d’Ovide ? 
Cette ombre, sous les cyprès et les chênes toujours 
verts, n’est-elle pas lumineuse, élyséenne ? Voici le 
lucus^ le bois sacré qui rassemble et promène les 
âmes des héros dans ses labyrinthes emplis de si- 
lence. Pleins de rumeurs sont les taillis d’azalées ; 
en haut, les abeilles bourdonnent, les ramiers rou- 
coulent dans les roses thé échappées jusqu’à la cime 
des arbres ; en bas les ruisseaux bruissent, les pin- 
tades en troupes grattent, piquent et gloussent ; les 
faisans versicolores, les faisans de Lady Amherst 
se coulent sous les Caladium, Ae Batavia, dont les 
feuilles ont un mètre de limbe, tandis que les paons, 


Î^LORICULTÜRË 


55 


dédaigneu:?t de fuir, font des groupes immobiles 
dans les pins palustres, ou mêlent leurs aigrettes à 
celles des pins de Montézuma. Que dire d’un cèdre 
Déodora, de vingt autres encore, sinon que ces 
beaux êtres sont des créatures privilégiées, dignes 
d’admiration, incomparables de forme et de vir- 
ginité ? Suivant l’expression de Taine, dans son 
Voyage en Italie^ a ils délassent délicieusement des 
monuments et des pierres » . 

C’est en effet le rôle que l’horticulture italienne 
est appelée à jouer : reposer des chefs-d’œuvre de 
l’art humain par la beauté vivante, calme, majes- 
tueuse des arbres, des pelouses, des horizons. Ce 
rôle est parfois admirablement compris : faire grand, 
simple, noble ; arranger des paysages comme ceux 
de Claude le Lorrain, de Poussin ; encadrer, isoler 
l’œuvre humaine, palais, temple ou statue. C’est 
encore de l’architecture, mais une architecture vi- 
vante ; les cyprès alignent encore des colonnades, 
mais elles savent frémir ; les pins parasols suspen- 
, dent encore des dômes dans l’air, mais leurs cou- 
poles se balancent au vent et bercent le rêve. 
Ce but que l’art paysager doit se proposer en 
Italie où les monuments abondent, y est si bien 
rempli, qu’un écrivain de talent, M. Francis Wey, 
dans le beau livre qu’il a consacré à la descrip- 
tion des musées de Rome, n’a pas cru mieux faire, 
pour reposer son lecteur, que de le promener dans 
cette féerie qu’on appelle les jardins Pamphili- 


56 ÉCRITS POUR l’art 

Doria. Il y a trouvé les plus gracieuses pages de 
son livre. 

Ces pages pourraient s’appliquer tout aussi bien 
aux jardins du lac Majeur; eux aussi^ on les quitte 
avec l’indéfinissable tristesse dont parle M. Wey : 
(( Lors même qu’on y disperserait ses paSj environné 
de tout ce qu’on aime, on aurait des aspirations 
vers ce qui ne peut être atteint; et si l’on avait 
auprès de soi les plus joyeux de ses amisj pour peu 
qu’il en manquât un seul^ celui qui ne revient plus , 
on se sentirait abandonné dans ces vallées thessa- 
liennes. » 


Chrysanthèmes et glaïeuls (’) 


Vous n’attendez pas, mes chers collègues, 

que j’aborde la description de vos chrysanthèmes. 
Je m’y prends trop tard. Ce genre est, en France, à 
l’apogée du succès. En Angleterre, l’engouement 
a dépassé tout ce qu’on pouvait attendre. J’ai prévu 
et hâté de mes vœux le plaisir que vous auriez à 
faire connaissance avec mes favorites. Vous avez 
fait mieux que moi, mon cher monsieur Lemoine : 
c’est vous qui, par les variétés que vous avez édi- 
tées, nous avez fait revenir d’un préjugé absurde. 
Oui, parmi les milliers de chrysanthèmes que nos 
pères avaient chéris, dont nos aïeules avaient pom- 
ponné les satins de Lyon, parmi tous ceux dont 
l’Orient avait constellé ses brocarts, émaillé ses 
potiches et fleuri jusqu’au blason de l’empereur du 
Nippon, nous avions fini par n’en plus connaître 
qu’un, le chrysanthème de la Toussaint! Celui-là, je 
n’ose le défendre. Il est deuil, il est carême-prenant. 
Maussade comme un matin de rentrée au coUège, il 


1 . Bull, de la Soc, d’horticulture de Nancy ^ déc. i886* 


58 


ECRITS ROUR E^ART 


porte sa livrée banale de billet de faire part. Et 
pourtant quelques rares croyants osaient encore 
nous parler avec ferveur du chrysanthème d’au- 
trefois et batailler en faveur d’un chrysanthème 
inconnu de nous, bon vivant, toqué, petit-maître, 
d’un chrysanthème gai ! Un jour (ce fut une révé- 
lation), j’en vis une pleine serre chez Lemoine. Ils 
n’avaient pas l’air, je vous le jure, de croque-mort 
faisant la noce, ni d’un été de la Saint-Martin en 
rupture de ban. C’était une bouffée de printemps ! 
Aussi quelle extase et quelle indignation de votre 
secrétaire contre le goût du public qui, alors, en 
France, n’en voulait pas ! 

Aujourd’hui, les chrysanthèmes ne sont plus (( à 
mépris » aux femmes. Elles en portent au bal. 
Il n’est pas de parure plus neuve que ces huppes 
dorées tremblantes, ces soleils de paillettes roses en 
feu d’artifice. Le plus raisonneur des enthousiastes, 
le plus enthousiaste des raffinés, Edmond de Con- 
court, m’écrivait l’an dernier : « Je rentre de Ver- 
sailles, neige battante, pour chercher des chrysan- 
thèmes à mes potiches. » 

Dussé-je être accusé de chauvinisme, j’estime 

que pour l’œil d’un peintre, que dis-je, d’un pro- 
fane quelconque, les nouveaux glaïeuls, laissez-moi 
dire nos glaïeuls^ sont destinés, dans les grandes 
formes, à détrôner complètement les glaïeuls de 
Gand. Ceux-ci sont parfaits, c’est entendu. Et c’est 
justement là leur plus grand tort aujourd’hui. Les 


FLORICULTURE 


59 

nôtres ont les fleurs aussi larges, mais dans leur 
coloris plus tendre, elles apportent l’élément du 
succès des jolies femmes sur les belles. Elles attirent 
les regards par leur forme absolument neuve entre 
toutes les plantes de pleine terre. Elles piquent la 
curiosité par leur macule, comme un loup de ve- 
lours noir sur un frais visage. 

Elles possèdent ce qui manque à la rose elle- 
même, ce qui manque au glaïeul gantois, le relevé, 
la saveur piquante, le je ne sais quoi^ le grain de 
beauté sous la poudre, beauté du diable parfois, 
car il y a, dans les fleurs moyennes, telles combi- 
naisons diaboliques moins faites pour décorer les 
cultures de plein air que pour ravir d’aise les ama- 
teurs. 

Ainsi donc, pendant Vingt années de travail, tel 
artiste décorateur aura vainement cherché à tra- 
duire en ses émaux les grimoires de l’aile des Co- 
léoptères, à fixer au feu les mystères colorés qu’on 
n’avait pas vus avant Michelet. Et voilà que, d’une 
saison à l’autre, un véritable, un grand artiste, vous 
le nommez tous, osera prendre pour collaborateurs 
directs, pour complices de ses combinaisons char- 
mantes, les êtres eux-mêmes, et, pour instruments, 
des phénomènes qui échapperont longtemps encore 
aux investigations de la science. Avec la sûreté 
froide du praticien consommé, il réalise en trois 
étés d’audacieuses combinaisons : il apporte aux 
carreaux de l’antique jardin de curé l’illusion de l’or- 


6o 


ÉCRITS POUR l’art 


chidée brésilienne. Il maquille, il bariole les corolles 
trop belles ; celles qui sont trop fermées, il les ouvre 
de force à tout jamais, pour y signer sa griffe en 
pleine chair. Il altère un des caractères botaniques 
essentiels du genre. Des Iridées, il fait des singes 
d’Orchidées. Il étend jusqu’aux limites du bleu la 
palette d’une fleur jaune. Il redresse les calices 
penchés, afin que le regard y déchiffre les amusantes 
bigarrures qu’il y a mises de parti pris et n’en re- 
vienne que charmé par des contrastes puissants et 
doux, surpris par des similitudes étranges avec des 
êtres animés : ce sont des phalènes vêtues de cré- 
puscule et d’aurore, des noctuelles ardoisées, des 
taupins zébrés, des coccinelles tiquetées, des mou- 
ches inquiétantes, des dos d’araignées, les dessins 
bizarres faits par une goutte d’encre entre les deux 
feuillets d’un livre, par un miniaturiste arabe dans 
les vieux corans, des fusions auréolées en plumes 
de paon, des yeux de poudre sur l’aile des grands 
Lépidoptères. 

Mais, mon cher Lemoine, je m’arrête, vous me 
diriez que tout cela n’existe que dans mon imagi- 
nation. Heureusement, le jury les a vues comme 
moi, ces filles de votre fantaisie... 


Le Mieux est PennemI du blen(') 


Le besoin de créer sans cesse du nouveau fait 
parfois oublier les règles du goût et du sentiment 
esthétique. N’a-t-on pas vu^ autrefois, des gens 
s’extasier sur ce non-sens : la rose verte ! Une rose 
verte n’est plus une rose : c’est un chou de Bruxelles. 

Ce désir d’innover quand même, issu des néces- 
sités commerciales, finirait par amener à défaire ce 
que la nature a créé charmant, à remplacer la grâce 
par la raideur. Telle fleur s’appelait violette;, on la 
fait cocar deau et l’on triomphe. 

Ainsi voit-on l’un de nos excellents et éminents 
confrères de la presse horticole écrire les étranges 
lignes que voici, à propos du port d’une des plus 
gracieuses plantes : (c Un reproche à faire au ^enre 
Fuchsia ; ce serait la disposition pendante des fleurs, 
qui fait qu’on ne voit celles-ci que du dessus, 
comme des pendants d’oreilles, ce qui les rend im- 
propres à faire des bouquets. » Et, partant de là, 
il préconise uïie ancienne forme, le Fuchsia erecta^ 


1. Bull, de la Soc. dhorticulture de Nancy^ avril 1892. 


62 


ÉCRITS POUR l’art 


dont il donne une figure. Regardez ces tiges mas- 
sives, gonflées, anormales, ces pédoncules raides, 
dits de fer y alors vous aurez une idée de ce que, 
parfois, en dérangeant par ses cultures intensives 
ce que la nature avait si bien fait pour être vu de 
bas en haut, « Garo » peut obtenir de laid avec 
l’une des plus jolies, des plus pimpantes disposi- 
tions florales, ces clochetons enfilés, ces pende- 
loques de corail et de grenat, ces « pendants d’o- 
reilles », comme dit à mépris notre ami le bon 
Carrière. Il ne croyait pas si bien dire, carie célèbre 
joaillier parisien, M. Lucien Falize, en fit un jour, 
en effet, avec des rubis et des diamants, pour les 
oreilles de quelque princesse des Mille et une Nuits^ 
la plus exquise des parures. 

Au sélecteur horticole, il faut un goût naturel 
provenant d’une admiration sincère, passionnée 
des chefs-d’œuvre naturels. Son rôle n’est pas d’al- 
térer, de déformer dans un sens antiesthétique, de 
déséquilibrer disgracieusement les caractères natu- 
rels d’un genre, mais d’exalter ceux-là seulement 
qui sont décoratifs, élégants, et de les porter à leur 
suprême beauté. Le semeur de fruits qui nous ferait 
de la cerise, cet autre pendant d’oreilles, ce bijou 
délicieux, allant de la branche aux lèvres, un fruit 
artificiel, dressé sur fil de fer, ne mériterait-il pas 
qu’on le pendît à son arbre ? 

Heureusement, le public est rebelle à certaines 
innovations. Voyez avec quelle joie il retrouve et 


FLORICULTURE 


63 

découvre à nouveaUj dans les expositions, parmi 
les collections de choses bizarres, étonnantes, 
monstrueusement agrandies, les formes naturelles 
et simples. Aussi, le Fuchsia érigé ne nous fait pas 
peur. De longtemps il ne décrochera les gentils 
(( pendants d’oreilles » qui se balancent à nos fenê- 
tres, à nos balcons. 


Le Salon de floricuiture à Nancy 

Juillet 1893 (') 


Vainement l’on eût essayé d’être bref à dé- 
crire notre extraordinaire exposition d’été. J’ai omis 
tout juste la moitié des lots, et non les moins dignes 
d’extase. A qui la faute ? A nos exposants. Pour 
dire sans d’impardonnables oublis quel fut ce régal 
en son menu, il faudrait les colonnes d’un journal 
à sec de période électorale ou franco-russe. 

Revenons-y donc, essayant, par le souvenir, de 
ressusciter, s’il se peut, toutes ces gloires d’été. Et 
ce retour est deux fois triste, dans le sévère décor 
de Toussaint qui nous entoure à cette heure. 

Voyez- vous encore le cadre qu’avait fait à nos 
lots fleuris la noble spécialité des pépinières d’or- 
nement, cadre discret, comme une verdure des Go- 
belins ? Il faisait doux de délasser sur des tentures 
de vert moüssu et mordoré le regard ébloui par les 


1. BulL de la Soc, d^horticulture de Nancy ^ octobre 1893. 


FLORICULTURE 


65 


corolles insolites et les couleurs insolentes, et puis 
d’y découvrir des motifs de plaisirs plus délicats. 

Avez-vous remarqué, en forêt, combien nos 
arbres indigènes ont une sobre parure ? Point de 
fleurs voyantes ; des découpures de feuilles assez 
peu variées, où il faut quelque exercice à l’élève 
forestier pour discerner l’orme du charme et ceux- 
ci de Faune ou du hêtre, du merisier, du prunier. 
Ce sont pourtant, sous notre climat, les genres de 
végétaux arborescents qui forment le fond de notre 
décor paysager. Alors, nos pépiniéristes, qui sont 
des amoureux de leur art, s’ingénient à enrichir 
ces éléments par des variétés bizarres ou décoratives 
de ces mêmes espèces banales. Malheureusement, 
les spécialistes qui se chargent de planter les pro- 
priétés d’agrément et nous bâclent des Edens sur 
commande, ne sont pas souvent des amateurs et 
des connaisseurs ainsi qu’il faudrait. Pourtant nos 
pépiniéristes ne se lassent pas de recueillir dans 
leurs semis tous les sports, c’est-à-dire tous les écarts, 
de forme et de coloris spontanés propres à amuser 
l’œil. Ce sont des découpures ou des teintes anor- 
males dans l’espèce, des dentelures profondes, des 
frisures, des purpurescences et des panachures. 

J’accorde que les panachures sont d’un effet con- 
testable, lorsque, pareilles à un éclaboussage de 
plâtras, elles affligent les plantes d’une chlorose 
plaintive^ 

Mais les artistes, ces êtres excessifs qui n’ont 

E. GALLE 3 


66 


ÉCRITS POUR l’art 


point les yeux de l’honnête foule, prennent un 
bizarre plaisir à voir, sous les ardeurs de juillet, la 
neige des pommiers en quelque sorte fixée dans la 
frondaison des Negundos albinos, ou bien la grappe 
liquide, si fugitive, des cytises s’éterniser dans les 
buis d’or et les frênes de cuivre. 

Ils aiment aussi à trouver aux arbustes qui feuil- 
lent en avril des folioles jaunissantes, comme ma- 
quillées par un novembre précoce. L’amateur de 
jardins préfère les travestissements des espèces, le 
(( rosier rouge qui lui donne des roses vertes » . Il 
est fier de son (c hêtre à feuilles de fougère », de 
son « poirier à feuilles de saule », de son « frêne 
aucuba ». Les dernières « créations » des pépinié- 
ristes ajoutent maintenant les jeux des couleurs à 
ceux des formes. 

MM. Simon-Louis frères ont un « hêtre trico- 
lore » , dont la feuille de bronze est 'ciliée de soie 
grise, frangée de laque carminée. Un noisetier se 
veloute de jaune. Un cytise merveilleux, à folioles 
noires, bullées, se double de satin tourterelle, où. 
coule la grappe fleurie en ruisselets de chrome ; un 
(( prunier myrobolan » se fleurit de bouquets roses 
laiteux, nichés dans des feuilles toutes chatoyantes 
d’iris métallique, puis se pare à l’automne de prunes 
pruineuses, pendues comme des joujoux de Noël. 
Plus bizarre que joli, le Gleditschia de Fontenay dé- 
roule de longues gousses plates, rougeâtres, sem- 
blables à des pelures de saucissons. Mais le plus 


FLORICULTURE 


67 

surprenant de tons ces feuillages d’arbres est encore 
l’érable faux-platane à feuille purpurescente en 
dessous et en dessus, d’un vert sombre « flambé », 
comme disent les céramistes, de toutes les transfu- 
sions du jaune dans le vert, avec des transparences 
crémeuses où le carmin de l’autre face reparaît en 
mordorures bariolées. Ces feuilles sont de vivants 
objets d’art, plus amusants que des fleurs. Com- 
ment reconnaître le sureau sauvage de nos Vosges 
dans ces folioles solides, dans ces cuirs gaufrés, 
recroquevillés, noirs dedans, glaucescents dehors, 
bouquets de coraux, de plumetis et plumages ? 

Il y faut le secours des étiquettes. Mais ces actes 
d’état civil font le désespoir des jardiniers : Sam- 
hucus racemosa plumosa pteridifolia ! Aussi préfèrent- 
ils nommer la jolie variété nouvelle : le « sureau 
merveille de Plantières » . 

Je sens bien la monotone insuffisance de ces des- 
criptions. Il faut pourtant dire encore Y Aubépine à 
fruits noirs de M. Antony Muller, les grappilles de 
-.son merisier, faites pour parer le deuil d’Andro- 
maque, et la guirlande de son Cytise à longue grappe^ 
glycine d’or pur, et les linons de sa Glycine blanche^ 
blanche le matin et qui, le soir, se fane en rose. 

M"'® veuve Arnould aussi, en souvenir de son 
mari, nous avait envoyé des spécimens intéressants 
et nombreux, recueillis sur les arbres d’ornement 
cultivés par notre regretté collègue, raison nouvelle 
pour nous de déplorer la perte de ce pépiniériste. 


68 ÉCRITS POUR l’art 

amateur d’arboriculture décorative. Et encore 
M. Schulze(^)5 qui prit pour thème de son envoi le 
décor par le fruit, choix de fructifications rares ou 
nouvelles sur des espèces arborescentes ou arbus- 
tives, rustiques à Nancy : telles les coques, jolies et 
coquines, d’une variété nouvelle, issue au Japon, 
de l’ancien Savonnier chinois. Les grands plumets 
jaunes de ses inflorescences surmontent encore les 
panicules déjà garnies de leurs fruits cuivrés, pour- 
prés. 

Combien caractéristique est la translucidité jaune 
rougeâtre des baies d’une aubépine nouvelle, re- 
cueillie au Turkestan par le colonel Korolkow, et 
l’insigne fructification d’une autre espèce, le Cra- 
taegus Korolkowi^ dont les fruits énormes, en pa- 
quets, se détachent merveilleusement sur le luisant 
feuillage. Cette splendide nouveauté, au port dru 
et pyramidal, faisait, il y a deux mois, chez Léicht- 
lin à Baden-Baden, l’admiration des visiteurs. Les 
arbustes fleuris sont rares en été; nos jurés ont 
beaucoup apprécié, chez M. Léon Simon, la flco» 
raison ravissante du Tamarix tetrandra^ avec deux 
fructifications, nouvelles pour Nancy : les grosses 
noix du Xanthoceras sorhifolia et les « petits chinois )) 
du Citronnier à trois folioles^ deux curieux arbustes 
rustiques, introduits de la Chine septentrionale. 


1. [Ou plutôt Émile Gallé lui-même, dont Ch. Schulze 
a été le jardinier, de 1890 à 1899. — Note de Véd,] 


^ FLORIGULTURE 69 

Paulo minora canamus. Passons aux plantes fleu- 
ries en pots destinées au marché de Nancy. 

Les lots de MM. Tallandier, Biaise, Harmand, 
Balthazar, Gardeur, — belle culture, bonne et 
honnête marchandise, — ne me laissent pas le 
moyen de vous conter quelque fleurette. Le choix 
de ces espèces classiques est, en général, un peu 
vieux jeu. Pour nous délivrer de la floriculture 
obligatoire, ne sera-t-il donc pas suscité, du fond 
des réservoirs de la création, quelque parasite dé- 
vastateur du Dracaena indivisa^ ce plumeau des anti- 
chambres, — quelque microbe propre à l’extinction 
du Ficus elastica^ ce major de table d’hôte ? 

Le chaland, nous dit-on, est routinier dans ses 
affections végétales ; le balcon lorrain est fidèle ; le 
pot de fleurs est conservateur. Quoi qu’il en soit, 
Nancy-marché ne reflète en rien la gloire de Nancy- 
semeur. Nos trottoirs ne se doutent pas que nos 
faubourgs font des créations florales qui rajeunissent 
sans cesse les marchés de Paris, de Londres, de 
^New-York. Et pourtant, qu’ils sont propres à sé- 
duire le passant, et gentils dans leur taille trapue, 
instructifs aussi dans leur généalogie compliquée, 
ces petits bégonias, issus des savantes manigances 
de Lemoine entre les Bégonias semperflorens^ Rœzli 
et à fleurs de fuchsia! T ont cela est gai, coloré, géné- 
reux, miroitant, content de peu, croulant sous les 
mignonnes fleurs, hiver comme été. 

Si bien qu’un journal anglais qualifiait récemment 


ÉCRITS POUR l’art 


70 

de plant for the million^ plante faite pour des mil- 
lions d’acheteurs, tel Bégonia^ le Géant blanc. Or, ce 
n’est qu’une vieille espèce chinoise, dont Lemoine, 
appréciant le tempérament souple, voulut et sut 
tripler la floribonde nature* Le marché pourrait 
nous en donner, de la Saint- Joseph à la Toussaint, 
les neiges perpétuelles. 

Que nos maraîchers fleuristes y prennent garde : 
le sempiternel vernis des Elastica qu’on époussète, 
les Dracaena qui ne savent point mourir à temps, 
auront prochainement, sur les pianos, des rivales 
qui, non 'plus, ne s’arrosent, ne végètent ni ne 
meurent, et ce sont... les fleurs en perles de verre ! 

Mais oui. J’ai constaté moins de nausées que de 
pitiés tendres sur ces naïfs enfilages, bien qu’encore 
funéraires et cocasses. Attendez que Delaporte, 
l’hablZe fleuriste, infuse un sang plus coloré à ses 
anémies granivores, et sache dégourdir ce mortuaire 
cliquetis. Imaginez qu’elle rende mignonnes ces 
Pensées vastes, vastes comme des oreilles de rumi- ^ 
nants, — et voici le macabre bibelot, les « A ma 
mère, A ma sœur », qui se posent, dans les salons, 
rivaux de l’horticulture empotée. Déjà l’artiste, 
moins deuillante, commence à mieux choisir ses 
modèles : le bluet au scintillement très doux, étoile 
d’artifice; l’héliotrope de verroterie malvacée, la 
glaciale, le sedum grassouillet, la grassette malsaine, 
le chrysanthème bleu turquin et rosâtre, flores sous- 


FLORICULTURE 


71 


marines à la Gustave Moreau, le diclytra « cœur 
de Marie », application de fillettes fort sages, flo- 
raisons qui sentent bon l’oraison. Or, au rebours 
des insupportables tubéreuses, c’est là un parfum, 
comme dit Lavedan, qui n’a (( pas d’odeur ». 

En une semblable sublimation, aux approches 
du soir, à l’heure où l’on ne distingue plus dans les 
gazons assombris que les corolles blanches, le pé- 
tunia s’évapore suave, discret, délicieux ! Et c’est 
pour cela que je m’arrête, avant la sortie, comme 
la phalène altérée de miel, devant ces fleurs falotes, 
ces pétunias que le jury a condamnés, ne les ayant 
point, je crois, gratifiés. 

Fleurs drôles, fleurs drôlesses, fleurs du soir ! A 
l’instant tardif, l’étoile pâle dessinée tout au fond 
de leur corolle fardée de crépuscule murmure des 
répons à l’étoile du berger. Elle semble vibrer, 
alors que l’ombre noie tous ces visages de chair 
flasque et verdie, les pétunias. Leurs masques vio- 
lacés, des lèvres aux fronts s’infusent de ténèbres, se 
zèbrent de tatouages cabalistiques : ainsi un papier 
imbu d’encre violette, plié en croix par un enfant. 
Au fond du ro^e vague et du turquoisé moisi, se 
déploient les nielles d’une rosace nocturne. Lataci- 
turnité de la fleur morose se fait envoûtante. A la 
brune, le pétunia devient une Joconde voilée de 
résille. Les teintes vineuses s’allument, au centre, 
d’irradiations où les pourprés et les verts, comme 


ÉCRITS POUR l’art 


72 

une verrière de cloître royal, se plombent de noir. 
Ce sont des roses de chapelle où l’artiste mystique 
ne voulut admettre que l’aiBEiux des seuls verres 
d’hyacinthe, d’améthyste, enfumées et sanguino- 
lentes. 

Mais, en la galerie déjà noire, les pétunias expi- 
rent, une minute suprême, les parfums de toute une 
nuit, et s’endorment sous leur délicate mantille de 

sommeil, un sphinx dans le cœur Et voilà ce 

que les honnêtes jurés se refusent d’encourager. 

Le nom de ce jardinier somnambule ? Le palma- 
rès n’a point voulu nous l’apprendre. 

Les glaïeuls de Lemoine!... Vous pensez bien 
que mon bavardage n’a qu’un motif, retarder l’exer- 
cice mal aisé de dire enfin la merveille de la fête, 
nos divins glaïeuls. Je dis : nos^ parce qu’il convient 
de bien se pénétrer qu’ils appartiennent à Nancy 
comme les grilles de Lamour, et comme les glaïeuls 
de Gand à la Belgique. 

Sans entrer ici dans des détails connus sur les 
hybridations de M. Victor Lemoine, sources de 
deux races nouvelles, les Glaïeuls de Lemoine et les 
Glaïeuls de Nancy^ constatons les progrès surpre- 
nants accomplis à chaque présentation, la sûreté, 
la rapidité avec lesquelles ce praticien consommé 
réalise ses desseins. 

Il semble que les débuts de ces plantes soient 
d’hier; nous voyons encore les premières séries, 


FLORIGULTURE 


73 

issues du Gladiolus purpureo-auratus. Elles penchaient 
vers le sol des fleurs médiocres pour roeil, plus 
propres à faire songer qu’à plaire. 

Lemoine songeait en effet. Il voyait, sous les pé- 
tales mouchetés et dans les calices farouches, une 
palette neuve, une gerbe féerique. Il s’agissait de 
déposer dans ces ovaires les germes de formes plus 
souples et plus larges, pour espérer voir, aux pro- 
chains étés, s’essorer dé ces chrysalides un vol de 
floraisons comparables à celles des Liliacées, aux 
Amaryllidées peintes, aux Orchidées, aux Lépido- 
ptères multicolores des tropiques. 

Et cela fut. Mais ce qu’il faut admirer, c’est 
moins encore la réussité^ horticole — une des plus 
jolies expériences du métier — que la volonté dé- 
cisive de l’opérateur. 

Quand Lemoine eut dit : « Que cela soit », 
la réponse à sa réquisition, à son : « Ouvre-toi, 
Sésame », fut donnée avec une telle abondance, 
une telle obéissance et variété de preuves, que c’est 
la légende du Miracle des roses. Les formes surgis- 
sent et s’épanouissent. Toute la lyre des teintes se 
célèbre. Et si l’horticulture anglo-saxonne exige 
les coloris tranchés, aveuglants, l’on en fabrique 
exprès pour elle à Nancy. Le glaïeul Reverend Wil- 
lies attise son rouge feu, pétillant d’étincelles d’ar- 
gent. Et l’argent-bronze Van den Heede ! Le semis 
327, à son tour, se signale par un nacarat prodi- 
gieux, avec des suff'usions de mauve, des afflux de 


ÉCRITS POUR l’art 


74 


rouge-pêche sanguine ; mais ces hardiesses sont voi- 
lées toujours par les frottis d’un pastel délicat. Ce 
sont de véritables peintures qui illustrent les larges 
pétales de Krelage^ ocellés comme les ailes aquarel- 
lées du papillon paon du jour. Ces touches de maître 
s’atténuent sur leur limbe, ou s’auréolent d’un fas- 
cinant bleuâtre. Président Carnot est tout reflété de 
ce rayon lunaire. Car la nuance inattendue dans le 
glaïeul, le bleu, semble d’ores et déjà, sur l’anxieuse 
prescription de Lemoine, poindre, pour compléter 
sur les plus récentes corolles le mirage total du 
spectre de lumière. 

Si le Cap, cette mine de métaux précieux et 
d’espèces végétales tuberculeuses, recèle et nous 
révèle un jour le glaïeul d’azur, les Iridées n’auront 
plus rien à envier aux Orchidées polychromes, car 
Lemoine saura bien dérober au glaïeul paradoxal, 
au profit des siens, la céleste couleur. Actuellement, 
il est arrivé à un violet tel, qu’au milieu de la série 
xanthique des autres glaïeuls, cette nuance donne 
l’impression du bleu et qu’il a pu, sans trop d’exa- 
gération, appeler le dernier-né le Bleu. En réalité, 
c’est, comme il dit lui-même, « un bleu de jardi- 
nier », une teinte d’améthyste, sablée de purpurin, 
pailletée de jaune-paille. Il y a aussi la Nuée bleue ^ 
Émile Galléf velours épiscopal éclairé de rubis, ga- 
lonné de fauve. Les vendeurs anglais dédaignent la 
livrée obscure de Maurice de Vilmorin^ superposi- 
tion de tons faisant un gris vineux, ensanglanté. 


FLORICULTURE 


75 

Ils ne sont pas dignes davantage d’aimer les finesses 
de Hugo de Vriess^ soufre attendri par un glacis 
lilaSj vainqueur des jaunes sous-jacents. Le numéro 
27I5 instable alliage du rougeâtre et du violacé, 
mériterait la médaille du Salon, s’il était possible 
d’en préférer un quelconque à tous les autres. 

(( Voilà, disait une femme au sens exquis, voilà 
les fleurs de notre art, de notre époque, de notre 
esprit. » C’est fort juste. Ces belles palmes des 
glaïeuls de Nancy, ce sont encore. Madame, des 
hommages à votre bon vouloir de comprendre et 
d’aimer notre art moderne. Ces métempsycoses de 
nuances dont se revêt cette magicienne aux reflets 
mouvants, la Loïe Fuller, ces pourchas des jaunes 
et des rouges, ces furtives rencontres des bleus et 
des roses, Lemoine les éternise sur un pétale qui 
dure tout un jour. Ses glaïeuls sont les Loïe Fuller 
des fleurs. Ses glaïeuls sont la récompense de sa 
laborieuse et ingénieuse vie. 


La Floriculture lorraine 

au concours régional () 


Les fleurs s’efFeuillent, une à une, 

Sur le reflet du firmament, 

Pour descendre éternellement 

^ Dans l’eau du songe et dans la brune. 

Maurice Mæterlinck. 

Nancy, juillet 1894. 

Fatale coïncidence ! C’est au milieu de la cons- 
ternation publique, aux premiers jours d’une afflic- 
tion nationale (^), familiale, que s’ouvre la plus 
brillante peut-être des expositions horticoles qu’ait 
admirées Nancy. Les membres du jury, arrivés à 
notre appel, sont accueillis avec la poignante émo- 
tion qui attend les amis dans les maisons en deuil. 
La profusion des fleurs paraît navrante, et doulou- 
reuse l’allocution de notre président ; il remercie 
d’une voix entrecoupée nos visiteurs d’être venus 
comme des frères à une réunion qui ne sait plus 
être une fête.... 

Et cependant, sous les drapeaux voilés, sous le 


1. BulL de la Soc, d’horticulture de Nancy ^ oct. 1894. 

2. [Assassinat du président Carnot, 24 juin 1894.] 


FLORICULTURE 


77 

morne silence , toute la magie des ombrages et des 
flores, tous les coloris, tous les parfums, tout le 
travail divin, tout le bon labeur de l’homme, pren- 
nent une voix qui chante, une vertu qui peu à peu 
rassérène. 

Ici, le couvert des frênes abrite les Araucarias 
aux verticilles en étoile, aux imbrications glauces- 
centes. Des ifs paraissent ensoleillés d’or, et de 
nobles variétés du sapin semblent tardivement 
chargées de frimas, ou bien illuminées de rayons 
lunaires ; d’autres ont leurs pennes menues, mous- 
sues, grises ou pourprées comme les sphaignes dans 
les faignes des Vosges. C’est la collection de M. An- 
tony Muller. 

Plus loin, dans un carrefour ombreux, des Hy- 
drangeas étalent la majesté de leurs globes, la fuite 
de leurs nuances d’une exquise fraîcheur, le tur- 
quoise le plus tendre, célestement lavé de pâle 
indigo, neige bleue ou blanche, piquée de boutons 
de saphir; certains, joliment verdis et blafards, 
teignent de rose lilacé leur amplitude miraculeuse. 
Ce sont les apports de MM. Vergeot et Biaise. Et 
c’est une détente. Et l’on rend ses sourires à cette 
nature artificielle qui s’était mise en toilette de 
garden-party, en robe de soirée de contrat, et qui 
voulait nous plaire. 


78 


ÉCRITS POUR l’art 


I 

Théâtre de roses 

Le spectacle est à ravir : partout des corbeilles 
diaprent les pelouses ; partout les taches vives se- 
mées par MM. Bel, Fuchsias^ Boumrdias^ Bégonias^ 
Cannas à grandes fleurs^ Géraniums^ et. à encensoirs, 
les parfums mauves des Héliotropes et des Pétunias. 
La tente d’honneur, trop petite pour tant de ca- 
lices, tant de pétales, s’est multipliée sous les om- 
brages de Stanislas en un hameau fleuri, kermesse 
de verdure. Les loges de MM. Vergeot, Crousse, 
Gerbeaux, Soupert et Notting, Simon-Louis frères, 
Adam, Laurent, Muller, offrent leurs collections. 
Celles des fleuristes, Blaison et Grandjean, 

sont des musées d’un jour. Telle cette salle de 
spectacle, naguère édifiée par un poète avec des 
roses coupées et, au fronton de la scène, ces mots 
exquis et cruels : « Théâtre éphémère ! » 

On se sent bien en fraternité avec vos théâtres 
de roses, chers rosiéristes ! Nous nous apitoyons 
sur la brièveté de vos chalets enrubannés ; au fond, 
elle nous plaît mieux ainsi, car n’est-ce pas la briè- 
veté de nos propres heures à nous, et l’instabilité 
de nos grands et petits palais ? Par son charme 
caduc, l’art des bouquetières a pris à ce point nos 
cœurs modernes, que nous laissons aux mêmes 
espèces florales^ dire le dernier mot de toute joie 


FLORICULTURE 


79 

comme de toute douleur. Aussi , vieux reporter de 
nos floralies, je ne saurais plus aujourd’hui me 
laisser toucher, entre toutes leurs merveilles, que 
par la beauté des choses qui meurent^ ni célébrer 
l’immortelle et la palme autant que la fleur d’églan- 
tier ou de lin, flore 

Qu’ avril déploie et déflore à la fois. 

Serait-il à souhaiter que tel arrangement floral de 
Grandjean, Cypripedium verts et chocolat, ni- 
chés en des Pteris aux invraisemblables peintures 
d’argent, soit assez durable pour survivre quelque 
temps à la féerie éteinte d’un soir de fête ? Sied-il 
que la romance rose de vos Cattleyas^ Mademoiselle 
Blaison, la cantilène lilas de vos Phalaenopsis soient 
autre chose qu’une audition momentanée ? Ce serait 
évidemment moins bien. Ce qui, dans la rigidité 
des espèces tropicales, au fond nous gâte la joie, 
c’est leur stabilité même ; en l’absence de tout signe 
vital, adieu les paternelles inquiétudes. Cette im- 
muable santé nous refroidit comme ferait l’appa- 
rence de la mort. 

Vos Coleus^ Monsieur Bel, où la nette culture et 
l’amplitude des limbes feuillus le disputent à la 
richesse des pulvérisations de tons sur tons, aux 
nervations et frisures de choux crépus, sont-ils aussi 
touchants pour nous que la robe de tarlatane de la 
Belle-de-nuit y tulle qui va se dissoudre à la chaleur 
du jour? — Le décor de la tente d’honneur, votre 


8o 


ÉCRITS POUR l’art 


bosquet de palmes. Monsieur Crousse, vos Areca^ 
Chamaedorea^ Kentia^ Latania^ PhœniXy Bromélia- 
cées^ AraliacéeSf Cycadées^ Gyanophylles^ Phylloténies^ 
éventails de rajahs, Medinillas^ pendeloques d’opale 
rose ou colliers de jais blanc, Billbergia^ Tillandsia^ 
Hechtia^ Curatella^ Caraguata^ et tous vos et caetera^ 
toutes vos foliaisons-floraisons. Monsieur Vergeot, 
vos fougères calamistrées, vos Croton réticulés, le 
flamboiement de vos Dracaena^ la purpurescence 
de votre Bananier de Sumatra^ toute cette parure 
des paradis perdus, est-elle émouvante pour nous 
comme la première fleur du printemps retrouvé? 
Est-elle tragique à l’égal de la pensive pensée des 
jardins ou du souci des vignes, les vignes craintives 
de Lorraine ? 

Les Orchidées mêmes de ce cultivateur émérite, 
Crousse, bijoux de toute fraîcheur, de plaisante 
bizarrerie, de merveille plus qu’étrange, Brassia 
bicolor^ dont le vert-réséda fut égratigné d’encre de 
Chine, Cochlyodes où le corail et l’écarlate le plus 
vif s’éteignent sous une étincelle de bleuâtre inat-, 
tendu, ténébreux Laelia^ Cypripedium chafouins, 
papillonnement des Oncidies^ gestes de pieuvres 
qu’on dirait perçues sous l’eau d’un aquarium, 
fleurs blasées sur les cris d’extase et les Oh ! ma- 
man^ — possèdent-elles, dites, le philtre qui coule 
du regard bleu des pervenches ? 

Et tous ces dos penchés, ces nez en lunettes, 
comme braqués sur des pièces d’anatomie, toute 


FLORICULTURE 


8l 


cette parure dont j’omets, n’est encore que bordure 
et frange à vos toujours fortunés semis, les bégo- 
nias à grandes fleurs. J’entends par là ceux que 
l’horticulture a marqués à leur naissance, la marâ- 
tre, d’un nom repoussant : les Bégonias tuberculeux ! 
La foule s’abstient devant le verdict de cette épi- 
thète qui sent l’hôpital. N’était la crainte vague de 
quelque contagion, l’on se ruerait sur ceux d’entre 
les simples, ou même les doubles, dont la molle 
splendeur de velours ou l’énorme perfection de 
cire, s’écrasant sous soi, semble consciente de la 
fin de toute mortelle splendeur. Moi je choisirais 
vos Louis Dallé et Docteur Marchai, parce que ces 
gigantesques coquelicots gaufrés n’ont qu’un matin. 
Mais qui ne préférerait à la chair de ce camélia, 
Joanni Sallier, ceux en cœur de rose, et mieux 
encore le plus simple bouton de rosier thé, qui, à 
peine ouvrant l’œil, déjà semble se pleurer soi- 
même. Permettez donc à un qui a trop chanté les 
« plantes molles )> d’aimer les roses, et surtout 
celles qui sont d’avance comme fanées et amoureu- 

T; 

sement pétries.... 

Par-dessus tous les bégonias — ces bulbeux, ces 
tuberculeux — vive la Rose, la reine éternellement 
adorable ! 


E. GAELÉ 


6 


82 


ÉCRITS POUR l’art 


II 

Palinodie, ou : Vive le Bégonia tubéreux ! 

Voilà proprement une contradiction ; et voici 
comme je suis amené à me contredire en contredi- 
sant un lettré, avec qui je me flatte d’être ailleurs 
en accord, M. Octave Mirbeau. 

Se contredire et s’en aller, c’est le droit reven- 
diqué par Baudelaire pour tout homme bien né. 
A peine envoyées à l’imprimeur les lignes qui pré- 
cèdent et prêt à continuer le mémento de notre 
exposition, j’entends une lointaine, une immense 
rumeur monter de Nancy jusqu’au faubourg. Mon 
jardinier m’apprend que la ville au grillage d’or est 
(( révolutionnée » par un article de M. Octave 
Mirbeau dans le Journal. 

L’artiste si avisé qui confessa, l’un des premiers, 
notre foi dans le poète conspué des Serres chaudes^ et 
qui volontiers se penche sur Fonde décadente pour 
y mirer son fin profil. Octave Mirbeau, vient de 
trépigner avec élégance sur le Bégonia tubéreux^ le 
Bégonia deux fois nancéien, par Lemoine et par 
Crousse. Toucher à nos Bégonias^ n’est-ce point 
comme si l’on déboulonnait nos Guibal et nos La- 
mour ! Or, Paris fait à Nancy l’émancipée, la décen- 
tralisée, l’honneur de décocher quelques flèches de 
son carquois boulevardier : hier, on s’y voilait 
devant nos toiles, on écorchait nos reliures; de- 


FLORICULTURE 


83 

main, l’on jouera au massacre dans nos buffets et 
nos cristaux. Aujourd’hui, on bêche nos plantes. 

Si M. Mirbeau chiffonnait à son aise et au nôtre 
le Géranium zonale^ cette ffeur de l’asphalte, attifée 
par Nancy au point de sembler indéracinable, soit ! 
Qu’encore il bouscule la pelouse en poire des jardins 
publics et bourgeois^ c’est œuvre pie. Qu’il exécute 
des variations désopilantes sur 1’ « hybridation en 
musique », c’est une joie. Mais toucher au Bégonia 
tubêreux^ holà ! C’est un ffeuron de la couronne lor- 
raine. Mirbeau le grignote à dents d’écureuil : « Je 
vous dirai — c’est M. Mirbeau qui parle, — je 
vous dirai que j’aime les ffeurs d’une passion mono- 
maniaque. Les ffeurs me sont des amies silencieuses 
et violentes. Mais je n’aime pas les ffeurs bêtes, les 
pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué 
leur bêtise contagieuse. Tels les bégonias^ dont on fait, 
dans les jardins, aujourd’hui, un si douloureux éta- 
lage, au point que toute la flore semble se restreindre 
à cette stupide plante^ aux pétales découpés à l’em- 
porte-pièce dans quelque indigeste navet. Pulpe 
grossière, artificielle couleur, forme rigide, sans une 
grâce, sans une fantaisie, tiges molles et gauches, 
sans une jolie flexion dans la brise; nul parfum ne 
monte d’elle, et son âme est pareille à celle des 
poupées : je veux dire qu’elle n’a pas d’âme, ce qui 
est à peine croyable. Au Mexique, où il pousse 
librement, on assure que le bégonia est charmant. 
Que ne l’a-t-on laissé là-bas ? » 


84 


ÉCRITS POUR l’art 


Le couplet est galamment tourné. L’article Pa- 
riSj toujours demandé, vite troussé, a son gentil 
toupet. Seulement, la charge qu’on vient de lire 
ne répond pas du tout aux signes particuliers du 
genre Bégonia. Le jardinier de M. Mirbeau a planté 
dans son jardin de lettres, semble-t-il, au lieu de 
bégonias demandés par le maître, l’abominable 
Zinnia ! C’est le seul qui, à l’exclusion même du 
dahlia déjà dégaufré par Montesquiou, réponde à 
un tel signalement, l’une des espèces du monde où 
la nature se plut à contrecarrer nos visions d’es- 
thètes. Tous les caractères dénoncés par Mirbeau 
sont imputables à toi seule, plante au teint citrouil- 
lard, jaunâtre ocracé, blanc sali ou minium empoi- 
sonneur ! Ce port de guindé est le tien, fleur laide- 
ment conifère. A distance, l’on te soupçonne 
d’indigeste odeur, ton contact hargneux et de poil 
scabre ne regagne point, comme V Œillet d’Inde^ 
quelque estime par la chaleur du parfum. Bref, le 
bégonia de Mirbeau est l’herbe dont Linné voulut 
glorifier Zinn, un médecin de Gœttingue; c’e^ 
bien ce Zinnia que Jacquin qualifiait à^elegans par 
pure antiphrase. Vilmorin l’avoue hirsute et roide, 
mieux curieux que beau, se marbrant à l’automne 
lorsqu’il devient malade. D’ailleurs, n’en déplaise 
à la littérature, l’horticulture n’inventa point le 
Zinnia double; elle trouva aux Indes orientales 
cette aggravation, maintenue dans les jardins parce 
qu’elle y prospère sans boisson ni tuteur; sa livrée 


FLORICULTURE 


85 


b 


criarde ne choque pas le pseudo-jardinier faufilé 
de l’écurie à la serre sans avoir le goût ni l’amour 
qu’il y faut. Voilà les gens que Mirbeau appelle 
des horticulteurs ! Il convient d’y revenir dans un 
instant. 

Quant à la grossièreté^ la stupidité du bégonia, 
— vite, qu’on me passe le luth exaspéré de Tann- 
hæuser : 

Pauvre fou, tu n’as point connu 
Cet objet de l’amour suprême ! 

A toi, reine d’amour, à toi bien haut mon lied ! 

Seul il connaît l’amour, et peut chanter sa fleur. 


celui qui goûta le festin de ta chair savoureuse, ô 
bégonia de Nancy : 

Zieht hin^ zieht in den Berg der" Venus ein ! 


Vite à la grotte enchantée ! Les magiciens Le- 
moine et Crousse vous y feront oublier la chaste 
flore des champs et des bois. Soulevons ces toiles 
'^t ces voiles. Voici le soir; qu’on rafraîchisse les 
bégonias à grandes fleurs ; qu’on promène à l’en- 
tour de leurs amoncellements neigeux l’encensoir 
qui bannit les propos mal sentants. Ils redressent 
leurs fronts rougis sous l’outrage, ils étalent leurs 
croix à quatre sépales, deux très longs, deux plus 
brefs, fantaisistes, aux stries de pectens. Leurs 
hampes de cristal sanglant hument la vie ; le rayon 
frisant les traverse. Des veinules se tracent, dia- 


86 


ÉCRITS POUR l’art 


phanes, au sein de leurs mats velours, parmi les 
moiteurs et les carnations humides. Les pulpes 
scintillent et chatoient de rubis, topazes, solfatares, 
névés s’empourprant au soleil qui se baisse et les 
baise, alpenglühn, neiges fiancées au rayon. Une 
fragrance suave s’exhale, qui se perd, se retrouve, 
frais arôme d’églantier et de sweet-briar. Ce sont 
vos âmes discrètes, fleurs mâles du Bégonia odorant^ 
qui, le matin, s’exaltent; mais le soir elles se sont 
exhalées ; et, comme on voit se détacher de sa ra- 
cine la corolle virile de la Vallisneria^ vous abattez 
à la fin du jour, bégonias, d’un agenouillement 
brusque, vos visages prostrés qui baisent l’argile et 
font, mourants, un tapis d’amour au pied de la 
persistante fleur maternelle. Et c’est ici seulement 
que vous êtes vraiment de pauvres fleurs bêtes, 
puisque vous cédez la place aux amants de de- 
main... 

III 

L'exposition de Lemoine 

Non ' seulement les bégonias ne sont point des 
herbes sottes, mais ce sont surtout des fleurs de 
savoir et de longue patience. Mais qu’importent 
aux boutades impressionnistes de la Grand’ Ville ces 
généalogies de races florales, filles de la Nouvelle- 
Espagne et du pays lorrain ? C’est affaire aux cata- 


FLORICULTURE 


87 

logues horticoles des deux mondes de relater les 
titres et la gloire jolie de Nancy, la cité jardinière. 
Pourtant le boulevard se pique de connaître l’hy- 
bridation des espèces de végétaux, et voici l’image 
à la Gavarni qu’en donne le maître Mirbeau : 

(( Dans son clos, je trouvai lepère Hortus. C’était 
un vieux petit bonhomme, très rouge de peau, très 
blanc de chemise, et qui, le chef couvert d’un cha- 
peau de paille en forme de tente, jouait du cornet 
à piston devant un hibiscus : (( Savez- vous ce que 
((je viens de faire ? me dit-il. Je viens de féconder 
(( un hibiscus... L’hibiscus déteste la musique... 
(( Eh bien ! je lui joue du cornet à piston, juste au 
(( moment de la fécondation. Ça le dérange, ça 
(( l’ennuie, ça lui fait perdre la boule... et il va se 
(( féconder de travers, c’est-à-dire qu’il va me don- 
(( ner des graines d’où sortira une espèce de monstre 
(( cocasse, qui sera un hibiscus sans en être un, une 
(( plante comme on n’en a jamais vu... » 

Sous l’énormité de la caricature, il y a bien une 
^ parcelle de vérité. Combien de fois n’avons-nous 
pas vu Lemoine père, ou Lemoine fils, au grand 
soleil, dans un carré de seringas ou de lilas, armés 
d’instruments moins subtils encore que leur persé- 
vérance, (( travailler » d’un grain de pollen tel 
pistil, (( faire perdre la boule » à tel pélargonium, 
(( affoler » des espèces jusqu’alors très sages, tandis 
que du coin de l’œil il caressait le rayon purpurin 
ém^ané là-bas d’une (( planche » de ses Bégonias La- 


88 ÉCRITS POUR l’art 

fayette^ exaltant les verdures d’alentour et subju- 
guant le regard. 

Et, dans ce laboratoire au plafond de ciel, quels 
discours traversés de coloris, peuplés de formes et 
de caractères botaniques, quelle verve de concep- 
tion, quelle solidité de métier, quelle foi dans des 
combinaisons préconçues entre des espèces dispa- 
rates, dont le maître devine que les angles se join- 
dront en de nouveaux êtres harmonieux ! C’est un 
entêtement à créer sans cesse de la beauté. Com- 
piler, dira-t-on, transposer, juxtaposer, entrelacer 
des caractères qui se dénoueront plus tard et « re- 
viendront au type ». Moi, je dis : créer. N’est- 
ce point créer, autant qu’il dépend de l’homme, 
qu’amener au jour des rapports, des expressions qui 
n’existaient point telles, et produire des valeurs, 
avoir la prescience des générations dans leur tem- 
pérament et leur plastique, et faire germer leurs 
avatars meilleurs ? 

C’est dans ce sens que l’exposition de M. Le- 
moine était importante, imposante, malgré l’ex- 
trême raccourci qu’elle donnait de cette carrière 
d’inventeur. Mais quel serait l’étalage de tous les 
genres qu’il a réellement perfectionnés en décor ! 
Chaque saison apporta, depuis vingt-cinq ans, au 
catalogue de Lemoine, sa gerbe de semis inédits. 
Combien de valeur a donc une présentation qui 
démontre scientifiquement, à côté des types ances- 
traux, les modifications successives du port, de la 


FLORICULTURE 89 

couleur et des formes ! L’on voit la distance gagnée 
depuis ce qui fit florès vers i865. 

Sans doute le poète, épris de simple et naturelle 
beauté, repousse l’artificiel. Or, ce serait un tort de 
croire que la nature est incapable, toute seule, de 
ces jeux; les premières roses moussues et à cent 
feuilles apparurent sous forme de sports dans la ru- 
desse des buissons; la pâquerette se montre quel- 
quefois, dans la prairie, à doubles collerettes et tri- 
ples béguins. Voici, chez Lemoine, des types 
intermédiaires qui réunissent en les accentuant les 
qualités décoratives des parents. Exemple : Hoteia 
Japonica X H. astilboides — Hoteia hybride de Le- 
moine; ou hien^ Fuchsia venusta X F. Boliviana^ qui 
nous procurent des fuchsias neufs merveilleusement 
propres au décor ; et ces Russellia^ qui ont pris aux 
ascendants maternels toute l’élégance et aux pater- 
nels toute la vigueur et la floribondité ! Et ainsi 
s’éclaire parfois l’origine controversée de certaines 
formes, le vieux Lilas Varin^ par exemple, que Le- 
moine reproduit à volonté en mariant deux espèces. 

Et les Clématites ! Si Lemoine voulait montrer en 
une fois le peuple des clématites que nos treillages 
lui doivent, ce serait toute une exposition ! A la 
Pépinière s’exhibent, seules : Clematis coccineo- 
Scotti et La Nancéienne^ une clématite en toilette 
de crêpe qui relève de deuil. La liste des Fuchsias 
dont il avoua la paternité serait interminable. Il 
en est qui s’effondrent sous leurs clochetons chinois ; 


90 


ÉCRITS POUR l’art 


tel, issu du Fuchsia venusta^ croisé par le Boliviana^ 
a, des fleurs quadricolores, parties de rose, vert, 
orange et capucine. 

Arrivons aux nouvelles races de Bégonias jlori- 
bonds^ métissages des B. semperflorens^ Socotrana 
{Triomphe de Lemoine^ Triomphe de Nancy)^ Rœzli^ 
Schmidtii {Couronne lorraine^ Fleur de neige^ Bouquet 
fait^ La France^ Elegantissima^ Trophée)^ elles justi- 
fient le mot de Mirbeau : elles exilent en effet toute 
autre flore comme plante de marché et de décor ; 
il n’y a pas de lutte possible avec l’ampleur, l’élé- 
gance, la fraîcheur de leurs panicules aux innom- 
brables petits papillons roses et blancs qui masquent 
le feuillage. C’est un printemps perpétuel pour les 
massifs comme pour la serre tempérée, et, en cons- 
cience d’artiste, il ne faut pas s’en plaindre. 

Remarquez aussi combien ils ont laissé loin der- 
rière eux, par la parure, le type spontané, — de 
toute la distance kilométrique entre le Montet, à 
Nancy, et les monts de Chine d’où nous vint un 
des ancêtres, le primitif B. semperjlorens ! 

Ces mêmes horticulteurs, à qui pareillement est 
due la filiation de maint B, tubéreux^ ne pouvaient 
manquer de rappeler à notre exposition ce dont ils 
se font gloire; j’ai déjà cité l’éblouissant Lafayette; 
je retiens encore Mistress Laing et La France^ rose 
de tarlatane et d’hortensia ; U Orientale^ sulfurin 
cuivré. 

Mais Lemoine, qui sait son monde par cœur, 


FLORICULTURE 


91 


s’était dit un jour, en regardant d’un œil narquois 
certains énormes tubéreux qui semblent des camélias 
pâmés : « Que manque-t-il à cela pour en faire une 
des fleurs indispensables, inébranlables comme est 
la rose ; bref, pour que, demain, un facteur du bel 
air ne vienne pas, plantant sur ma plante un nez 
pointu, chanter qu’elle ne sent rien ? Et notez que, 
la plupart du temps, c’est un mérite d’être inodore, 
et que le comte de Montesquiou en félicita l’ hor- 
tensia, la fleur aristocrate « qui ne se respire » ! 
Mais il n’est charretier ni femme sensible qui n’ait 
cet instinct de sens bestial, l’odorat à satisfaire, et 
qui, lorsque j’exhibe quelque merveille de coloris 
et de forme, n’y vienne adaptsr le museau en place 
de l’œil. J’espère satisfaire ces narines voraces et 
leur servir le Bégonia thé. » 

(( Vous allez, dis-je, faire endormir un bégonia 
par le Liébaut et lui persuader de sentir la 
rose? — Peut-être. Mais un moyen plus sûr serait 
de voler à un certain autre bégonia sa senteur ma- 
tinale d’églantier musqué, pour la passer à celui 
qui n’a que la seule beauté. » Deux ans après, 
je recevais à la fois deux jolis faire-part, un de ma- 
riage entre le bégonia de Baumann et le bégonia de 
Veitch, — et un de naissance : c’était la race nou- 
velle qui a le décor, le rose-corail et la rosace sta- 
minale de l’églantine, le framboisé de la rose des 
Alpes, la fine odeur du thé et de la reinette, la 
crânerie pimpante et chiflbnnée du coquelicot dou- 


ÉCRITS POUR l’art 


92 

ble, le teint des neiges à l’heure du berger, chair 
pétrie de cristaux scintillants, avec des affusions de 
rougeurs.... 

Ils sont là aussi, les glaïeuls de Lemoine, les 
glaïeuls de Nancy, précieux comme jamais, dans la 
modeste parcimonie du petit nombre qui seul pou- 
vait être admis dans cette collection de genres, ré- 
sumé de toute une vie de labeur. Mais, de ces 
merveilleux, Nuée bleue^ Amiral Gervais^ Ed. Py- 
naerty Ondine aux chers coloris faussés, Maurice de 
Vilmorin et Président Carnot^ cette exaltation du 
genre glaïeul, je ne sais plus rien dire, ma littéra- 
ture s’y est épuisée. 


Paroles prononcées 
aux obsèques de M. Schuize 

Jardinier, membre de la Société d’horticulture de Nancy 0 


Il y a près de dix ans que Charles Schuize était 
membre de la Société d’horticulture. Il arrivait 
alors à Nancy, accompagné d’un excellent renom 
et de certificats élogieux. En effet, Schuize était un 
habile praticien du jardinage fleuriste et du maraî- 
chage domestique. Il avait le goût des fleurs et des 
espèces originales ; son intérêt s’étendait aux collec- 
tions plus austères d’arbustes et d’arbres. Il ne 
manquait aucune occasion de s’instruire à nos réu- 
nions et d’y apporter des spécimens de ses cultures. 

Mais il faut rappeler surtout dans Schuize les qua- 
lités morales d’amour du métier, de goût au travail, 
de tempérance, de probité, de délicatesse et sûreté, 
de serviabilité, de fidélité et d’attachement, qui 
faisaient de lui un homme estimable, un type de 


1. BulL de la Soc, d^horticulture de Nancy ^ mai-juin 1899. 
Charles Schuize fut le jardinier d’Émile Gallé de 1890 à 
1899. 


ÉCRITS POUR l’art 


94 

ces jardiniers en maison qui deviennent des hom- 
mes de confiance et font partie de la famille. 

Schulze était aussi un ouvrier courageux. Malgré 
les secrets avertissements d’un tempérament miné 
depuis longtemps par un mal qui ne pardonne guère^ 
il ne reculait jamais devant la fatigue très réelle de 
réunir en quelques heures, d’étiqueter, de trans- 
porter en ville et d’étaler à nos expositions des col- 
lections de végétaux, dans des locaux où, après une 
gymnastique active, les changements de tempéra- 
ture sont dangereux. Schulze recherchait, au con- 
traire, les occasions de faire des garnitures, des 
décorations pittoresques, témoin la part qu’il prit à 
orner le gymnase municipal et les places que notre 
président voulait bien lui réserver chaque année. 
A la suite d’une décôration, lors d’une visite minis- 
térielle, circônstance où il déploya son dévouement 
habituel, le mal prit un caractère évident. 

Certes, dans nos réunions de famille, dans nos 
fêtes publiques, nous avons raison d’appeler à 
notre aide les fleurs, la verdure, comme des modes 
gracieux et expressifs de notre joie. Mais nous ne 
nous doutons pas assez que ce décor aimable peut 
coûter parfois bien cher à de braves gens, nos aides, 
exécutants dociles et courageux ; nous ne nous dou- 
tons pas que cet art léger demande des forces, de la 
santé, une poitrine et des muscles sains. 

Quand nous donnons à nos jardiniers des ordres, 
pensons à calculer leur force de résistance, car elle 


FLORICULTURE 


9^ 

est le gagne-pain des femmes, des enfants et des 
vieux parents. Qu’elles sont effrayantes, découra- 
geantes, les responsabilités, non pas seulement celles 
directes, légales aujourd’hui, mais celles morales 
qu’assume l’homme qui accepte de ses compagnons 
des services et peut-être le sacrifice de la vie ! Un jour 
vient où les rôles et les conditions se renversent dou- 
loureusement : le serviteur qui, pour un salaire mo- 
deste, et au risque de tarir sa propre vitalité, forçait, 
à la sueur de son front, la terre basse et dure à sou- 
rire, à fieurir sous les pas d’un autre plus fortuné, un 
jour vient où il repose à son tour pour jamais ses 
membres trop fatigués; c’est lui qu’on couvre alors 
de fieurs et pour qui l’on fait cette triste garniture. 
Le maître, qui, semble-t-il, devait précéder ici son 
serviteur plus jeune, aurait eu, certes, un fidèle 
jardinier pour fieurir son dernier jardin; et c’est à 
lui qu’incombe le devoir de ne pas oublier une 
humble tombe de jardinier. 

La Société d’horticulture avait comblé de mé- 
dailles ce brave garçon. Schulze était si naïvement 

I heureux de ses humbles succès ! Depuis longtemps 
il rêvait de faire visiter ses cultures par ses collègues. 
Cette fête fut toujours différée par un désir de 
mieux faire. Et pourtant, si cette visite avait lieu 
aujourd’hui en place de cette affligeante réunion, 
vos confrères pourraient voir un jardin bien triste 
sans son jardinier, mais non pas un jardin négligé. 
Il y a trois semaines, par un dernier effort de 


g 6 ÉCRITS POUR l’art 

volonté, notre malheureux camarade s’est traîné 
jusque-là pour assister, tantôt assis sur un pliant, 
tantôt à genoux, à la plantation de ses massifs d’été. 
Guetté déjà par les débuts de la méningite, saisi 
par l’influenza, Schulze ne vit pas fleurir son ou- 
vrage. Dimanche dernier, au matin de notre réu- 
nion mensuelle, le cerveau du moribond se dégagea 
un instant. Il rouvrit les yeux, et, malgré un invin- 
cible embarras de la langue, il fit comprendre qu’il 
désirait que sa femme portât des fleurs à la Société 
d’horticulture. Il exprima la préoccupation que sa 
collection de dahlias ne fût pas négligée, dans l’es- 
poir qu’il pourrait vous la présenter à l’automne... 

Et maintenant, constatons combien sont, heureu- 
sement, superficiels les préjugés haineux qu’on vou- 
drait semer entre les hommes, combien artificielles 
les barrières qu’on s’efforce, depuis tant de siècles, 
d’élever entre tous les fils d’un même Père. Voici 
un homme qui, par le lieu de naissance, sinon pai 
son libre choix, appartenait à une nation voisine, 
entre laquelle et nous des souvenirs douloureux ^ 
s’interposent. 

Pourtant cet étranger a pu s’établir dans un pays 
mutilé par les siens. Il y fut bien accueilli. La dou- 
ceur de son caractère lui a assez gagné de cœurs 
pour qu’un grand nombre d’amis l’accompagnent 
jusqu’ici. Plusieurs d’entre eux, exerçant des pro- 
fessions bien diverses, ont perdu librement plu- 
sieurs heures de salaire pour remplir un devoir de 


FLORICULTURE 


97 


solidarité envers leur camarade, envers sa veuve, 
envers la grande communion humaine dans la dou- 
leur et la mort, et aussi envers cette petite famille 
que la maison patronale et l’usine devraient tou- 
jours être. Ce sentiment de confraternité est signi- 
ficatif dans des jours où des passions d’un autre 
âge prétendent ressusciter les haines de religions et 
de races. En réalité, l’homme est meilleur qu’il ne 
. se montre. Pour lente et entravée que soit sa marche, 

et malgré parfois d’exceptionnels retours à la féro- 
cité, l’espèce humaine n’avance pas moins vers la 
générosité et la cordialité. C’est donc sur une idée 
consolante pour sa famille et pour nous que nous 
pouvons. Dieu merci, dire au revoir et merci à 
notre camarade, le brave jardinier Charles Schulze. 


E. GALLE 


Fleurs dans l’eau Q 


I 

Il y eut un jour une pauvre 
petite fête dans un des fau- 
bourgs de mon âme. 

Maurice Mæterlink. 

Les visiteuses de l’Exposition de la Société natio- 
nale d’horticulture de France, le printemps dernier, 
n’oublieront point de sitôt la trombe qui fit rage 
au jardin des Tuileries. Les jardiniers de Nancy se 
souviendront longtemps de l’automne de 1901. Ils 
lui garderont rancune. 

Ils s’étaient proposé de fêter une fois le radieux 
et doux septembre. Ils avaient fait des frais pour^ 
recevoir ce roi des fruits de pourpre et des fleurs 
d’or. Sous les tentes plantées au parc de la Pépi- 
nière, ainsi que durant les longs jours, les tables 
étaient dressées... L’invité fit défaut. Novembre 
prit sa place. Il se livra des batailles dans l’atmos- 
phère ; après des violences de tropiques, le ciel lor- 


1. BulL de la Soc, horticulture de Nancv, sept. 1901. 


FLORICULTURE 


99 


rain fit une maladie. Sous le passage précipité des 
armées noires , une pénombre grise s’étendit. Les 
nuages chassés de l’Irlande semblaient vouloir dé- 
verser l’Océan jusque sur nos terres... 

Notre promenade publique offrait l’aspect de ces 
immenses cimetières feuillus, où toujours il pleut à 
l’heure des obsèques, où la pluie étouffe le glas des 
cloches et les sanglots mous que fait dans l’argile 
moite le piétinement des foules. 

Après la boue opaque, 

C’est la flaque, 

A présent ! 

Vers le dernier jour de la pauvre fête, la chasse 
des bataillons gris s’est immobilisée. La presse an- 
nonce que la Meurthe ne monte plus. Le vent 
tombé fait place à ce grand silence accablé qui suit 
les querelles des éléments. Il y a dans l’air un peu 
de regret pour tant de désastres. Il y a, sur tout le 
travail de la terre noyée, sur les fleurs prostrées 
dans le gâchis, sur les pauvres gens déçus, comme 
un repentir et une douceur du ciel. Quelques pâles 
sourires de lumière se glissent peu à peu à travers 
les interstices des ormes égouttés. Une invisible 
main essuie très humblement les courges artistes de 
M. Chalois. 

Le soleil descend et les illumine. 

Un journal, alors, invite les Nancéiens à braver 
l’âcre pituite, à « chausser des bottes », Le conseil 


100 


ÉCRITS POUR l’art 


est trop peu suivi au gré de notre trésorier. Nos 
cinq cents ou six cents fidèles n’ont pas à regretter 
un peu de courage. 

Dame Littérature horticole est coutumière de 
rapports bien sages sur les expositions, délayage de 
noms latins et noms propres, où l’intéressé cherche 
à repêcher le sien. Au lieu d’une banale chromo de 
ce qu’eût donné notre tentative d’exposer en sep- 
tembre, c’est-à-dire dans la sérénité des jours cha- 
leureux sur lesquels il n’était pas téméraire de 
compter, qu’on me permette à propos de pluie, « à 
propos de bottes », de dépeindre bégonias et 
glaïeuls dans le milieu imprévu que leur firent 
Monsieur le Vent et Madame la Pluie. 

Et s’il m’arrive d’insister sur le côté fiasco de notre 
succès, — car, finances à part, ce fut un succès 
pour la nouveauté et la belle culture lorraines, 
grâce à la bonne humeur de nos présidents, expo- 
sants et jurés, — qu’il soit bien entendu que ma 
peinture en noir n’est qu’une innocente étude de 
pluie, une fantaisie de rapporter les choses telles ^ 
qu’on les a vues. Que tout mauvais souvenir aille 
donc à elle seule, à 

L’inexorable pluie, apporteuse de larmes ! 

maudite de Rodenbach, le poète de Bruges-la-Morte 
et des Flandres enrhumées,. 


FLORICULTURE 


101 


II 

Les roses sont aimables dans les roseraies. Elles 
sont désirables parmi les haies, sur les seins, au 
bout des doigts, et délicieuses, effeuillées dans des 
coupes ! 

Mais c’est une souffrance de les voir traitées 
comme des coupons d’étoffe; s’il faut absolument 
qu’on les exhibe à la façon de simples légumes, n’y 
aurait-il pas un mode plus gracieux et plus durable 
de les présenter, comme sur les boulevards à Paris, 
en rameaux d’une variété ? Toutes ne s’y prêtent 
point. Alors qu’on nous montre Ophirie et le Maré- 
chal Niel en souples brins, dans des cornets d’eau. 

Or, cela n’est pas l’affaire des marchands, des ro- 
somanes, ni de la foule qui veut, sur ces roses en 
cartes, s’entasser comme harengs en caque. 

Et ainsi fais-je, par imitation. Semelles dans l’eau, 
soumis au traitement pastorien qui provoque le 
choléra chez les Gallinacées, j’essaie de résoudre 
les délicats problèmes suggérés devant les conserves 
de roses étiquetées à centaines par Soupert et Not- 
ting, et par Ketten, les célèbres maîtres rosiéristes 
du Luxembourg, et par les nôtres, Laurent jeune, 
de Rosières, et Muller, de Boudonville, et, en bou- 
quets de plus de cent sortes, par Lamesch, de Dom- 
meldange. 

Donc, je cherche la raison d’un certain agrément 


102 


ÉCRITS POUR l’art 


éprouvé, en dépit du sentiment qui proteste, devant 
des roses piquées dans des boîtes comme des papil- 
lons morts. Ce sont des étalages de langueurs dou- 
cereuses et fardées, charmes naïfs et voilés, plus 
souvent offerts, velours de soie, satins et fleurs de 
joues, carnations d’enfance, gammes chromatiques 
dont chaque tendre note se traduit, hélas ! par une 
jeune tête sacrifiée et mourante ! C’est Marie- An- 
toinette et Lamballe au même panier, et Sombreuil^ 
la rose thé Sombreuil^ que n’a point sauvée des ci- 
seaux jardiniers la mémoire de l’héroïne à qui, vers 
i85i, le rosiériste Robert dédia sa fleur blême. 

Comment expliquer le pouvoir qu’exercent à la 
fois, sur les moins nobles et les plus délicats de nos 
sens, le vertige exhalé par l’odeur des carmins, la 
flatterie de la nuance, qui s’insinue bien plus avant 
dans les âmes que la couleur crue ne les blesse, 
enfin le rêve où, plus subtilement que tout brillant 
vernissage, nous induit la matité qui veloute sa 
caresse ? 

Devant le problème de la rose, les poètes ont , 
toujours la même réponse. Hugo s’écrie tout de 
suite : 

Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille ! 

et, plus finement : 

Une rose me dit : Devine. 

— Et je lui répondis : Amour î 


FLORICULTURE 1 0 3 

DonCj faisons bel accueil aux formes neuves par 
lesquelles les semeurs de roses viennent raviver 
notre tendresse, en nous apportant, comme la vie 
qui sans cesse se rajeunit, de frais minois inconnus. 

Mais, hâtons-nous; parles temps troubles d’orage 
et dans l’humidité basse, les roses au col tranché 
court, les pauvres roses vont vite. Elles ne vivent 
pas (( l’espace d’un matin ». Comme des dames 
mortes, leur carmin se marbre de teintes livides. 
Déjà, derrière le brouillard où dansent les cousins^ 
le congrès des roses n’est plus qu’un charnier où 
l’on sent, comme dit Charles Guérin, 

L’amer et froid parfum du vieil âge des choses ! 

Et Rodenbach, à qui il convient de laisser la 
parole dans les décors de mélancolie provinciale : 

Comme tout s’est fané soudain ! et quel recul ! 

Etait-ce bien la peine alors d’aimer les roses ? 

III 

Leçons de roses, leçons de choses 

Innovation ingénieuse ! Certaines maisons distri- 
buent des catalogues à l’Exposition. 

La bibliothèque horticole est-elle d’une lecture 
austère, autant qu’un vain peuple pense? Il y a des 
catalogues où, en achetant des églantiers greffés 


io4 


ÉCRITS POUR l’art 


pour son jardin, le rosomane meuble aussi son esprit 
et son cœur... Là on apprend l’histoire, celle des 
roses, et l’autre, de quoi passer bachelier. 

Donc, pour la première fois, à nos expositions, 
des catalogues circulaient, gonflés d’enseignement. 
Les visiteurs les feuilletaient en lorgnant les roses. 
Ils y trouvaient les noms des variétés, ceux des ob- 
tenteurs et l’année de l’obtention, le mode de taille 
long ou bref, la forme plate ou globuleuse, les co- 
loris, et, dans les prospectus de MM. Soupert, Ket- 
ten, jusqu’à la notation de l’absence ou de la qua- 
lité du parfum, comme l’ont fait MM. Lemoine, 
de Nancy, pour leurs nouveaux bégonias odorants. 
Car il est des roses dénuées d’odeur, ou à senteur 
fade ou désagréable ; d’autres recèlent un bouquet 
de violettes, des parfums d’ambre, de thé, de 
pomme reinette, de pêche et de fraise, ou exhalent 
l’arome de la muscade, de la giroflée ; et c’est une 
fine surprise de respirer au cœur de la rose le frais 
souvenir du lilas. 

Autre innovation : dans l’opuscule répandu par 
MM. Ketten, de Luxembourg, il est intéressant de 
trouver l’explication des noms de baptême, parfois 
bizarres, de certaines roses. Tout en louant, comme 
elles le méritent, leurs variétés exposées et leur ingé- 
niosité commerciale, il nous a semblé utile de signa- 
ler ici, en passant, les avantages et aussi les écueils 
de la description dans les prospectus horticoles. Cer- 
tains de ces vade-mecum peuvent passer pour de véri- 


FLORICULTURE 


io5 

tables guides dans les coulisses, je dirai presque dans 
les alcôves de l’horticulture. On ne s’y ennuie point 
d’ailleurs. La généalogie des roses ne manque pas 
de piquant. Heureux rosomanes compulseurs de 
catalogues ! C’est pour eux que MM. Ketten ont 
consigné dans leurs actes les mariages des roses, 
ceux par-devant M. l’horticulteur, le nom du ro- 
sier, le père légal quem nuptiae demonstrant^ et aussi 
les unions libres. La loi du grand-duché n’interdit 
pas la recherche de la paternité dans le jardinage. 
Il n’est pas défendu d’y constater en flagrant délit la 
création spontanée et perpétuelle de la nature. C’est 
ainsi, par exemple, que — à en croire ces généalo- 
gies — le rosier Maréchal Niel à fleurs jaunes émit 
tout à coup, sans cause connue, un rameau dont les 
fleurs, d’une candeur adorable, avaient jeté aux 
épines la nuance jonquille. C’était le Maréchal Niel 
blanc. 

Les pépiniéristes appellent ce mode de variation 
naturelle (c un accident ». Si l’accident est heureux, 
felix culpa; vite, la greffe ou le bouturage sauront 
le fixer ; et en avant la réclame ! Cette explication 
était utile pour rassurer nos visiteurs sur la nature 
et la fréquence des « accidents » qu’on rencontre à 
chaque pas dans nos expositions et qui pullulent 
dans les catalogues comme dans les rues de Paris et 
les journaux de Nancy. Une des plus charmantes 
roses des collections Ketten, MistressBosanquet{h\^l\- 
che), n’est, suivant un de ces petits traités, qu’un 


106 ÉCRITS POUR l’art 

(( accident fixé de Mistress Bosanquet ». Et le bon 
rosiériste ajoute : « très recommandable ». Mais, 
d’autres fois, la confidence devient quasi diffama- 
toire : (( Lady Alice^ identique de traits avec Mary 
Fitzwilliajïi^ dont accident fixé. » Et nous voilà fixés, 
nous aussi, sur la vertu des roses dans l’Angleterre ! 

La littérature étrangère — celle des prospectus 
de jardins — abonde ainsi en détails toujours cu- 
rieux, mais parfois inquiétants pour les marraines 
que la dédicace d’une fleur prétendait flatter : « La 
Duchesse de Leeds se tient comme sa , mère et res- 
semble k François Deak (^). » Ailleurs, au risque de 
faire rougir un jeune bouton de rose blanche, le 
catalogue confie au lecteur que « l’accident prove- 
nait du Souvenir d’un ami » . 

Ou bien, en consacrant une énorme cocarde 
rouge à une frêle et sainte femme, l’écrivain rédige : 
« La Comtesse A..., érectée, bombée, superbe, mais 
inconstante. » Sous prétexte de renseigner sur le 
teint de la fleur, craignez des équivoques désobli- 
geantes pour celui de la dame : « La Générale A..., 
écarlate-violacée, mais ne bleuit pas ; dédiée à 
l’épouse d’un ancien ministre. » Le silence, a dit 
un poète. 

Le silence est l’âme des choses 

Qui veulent garder leur secret. 


1. Il n’y a pas de rose François Deak; il y a le Souvenir 
de François Deak^ mais elle est à fleur blanc pur. 


FLORICULTURE 


107 

Aussi, en admirant un des meilleurs gains de 
MM. Ketten, un superbe hybride de polyanthe, 
nous avons apprécié leur sobre burin : (( Prospérine^ 
dédiée à l’épouse décédée d’un Belge. » Voilà tout, 
et c’est lapidaire. 

Sachons gré, toutefois, aux pépiniéristes qui n’hé- 
sitent pas à signaler le tempérament peu stable de 
certaines variétés. Gavarni, dans un de ses plus 
amusants crayons, faisait dire à un rosomane du 
temps de Louis-Philippe : « Moi qui vous parle, 
père Cochet ! j’ai un rosier bleu, et qui me donne 
des roses vertes ! » 

S’il est des variétés versicolores, d’autres changent 
de nom. La Mousseuse blanche^ frangée de plume 
d’autruche, s’appelait, du temps de Charles X, Le 
Chapeau du Grand homme. Et Madame Isaac Pereire 
tend à redevenir Le Bienheureux de La Salle. Cette 
versatilité n’est pas imputable aux roses. Cela se 
produit, comme dit Molière, (c par certains vents )>. 

IV 

Toujours les roses et la nomenclature 

On s’y perpétue avec félicité^ tant la promenade 
est, catalogue en main, féconde en surprises. Quelles 
merveilleuses variations ! Comment a-t-on réussi à 
trouver des baptêmes dignes de tant d’aimables 
filleules ? 

Dans les collections de roses, nous trouvons trois 


io8 


ÉCRITS POUR l’art 


fois celui Arthur^ trois Gustave et un Gudrun. Il y 
a des vocables moins suaves. Et le profane public 
se plaint avec quelque raison que des botanistes lui 
gâtent les fleurs par la barbarie des dénominations. 
Il est certain que les maîtres aujourd’hui se préoccu- 
pent, moins que Linné et de Candolle, de l’euphonie 
qui importe peu à la science. Les fabricants de va- 
riétés jardiniques, au contraire, ont grand intérêt à 
parer leur marchandise. L’imagination toujours en 
verve de MM. Lemoine, de Nancy, a remis le fran- 
çais à la mode parmi les fleuristes, ainsi que le parti 
de se servir des consonances flatteuses et des subs- 
tantifs simples et brefs, faisant image. On reconnaît 
aisément leurs combinaisons à cette marque, sans 
compter la beauté et l’originalité des coloris : Hiron- 
delle^ Luciole; ou bien encore ils se plaisent à l’am- 
plification poétique, et celle-ci n’écrase jamais leurs 
menus chefs-d’œuvre : Crépuscule^ Zénith^ Firma- 
ment^ Le Nuage^ Candeur^ Incendie^ Profusion^ Sur- 
prise^ Couronne d^or^ Globe^ Sceptre d^azur^ Flambeau^ 
Phare y Conquête^ Défi!,,. 

Les rosiéristes ont préféré les noms propres ; ceux 
des rives de la Sprée et de la Tamise surprennent 
parfois les lèvres de la Parisienne. Les Anglais nous 
ont imposé le Crimson rambler^ le rôdeur rouge. Un 
Allemand nous inflige Weisser Herumstreicher^ pour 
dire le rô.deur blanc. Les noms de Càcilie Schar- 
chach et Hermosa Dunkelrote ont semblé aux ama- 
teurs plutôt pénibles. 


FLORICULTURE IO9 

La rose dédiée à Frau Geheimrath von Boch^ 
(( épouse, dit le catalogue, du conseiller intime de 
la Saar » , est digne assurément de ces auspices, mais 
combien l’audace de nos rosiéristes Bernaix et de 
son confrère Guillot fut plus heureuse, quand l’un 
donna à ses créations le nom deux fois crâne de 
Madame de Wagram comtesse de Turenne^ et quand 
l’autre fit acclamer dans le monde entier la rose La 
France ! 

— Mais pourquoi, demandait une de nos visi- 
teuses, y a-t-il à la cour de la reine des fleurs tant 
de noms plébéiens? Est-ce une députation des 
dames de la halle ? — Et notre élégante hésitait à 
inscrire sur son carnet de visites art nouveau : 
Madame Boyau^ Mademoiselle Chipot^ Madame Du- 
rondy Mademoiselle Trochon^ Madame Margottin^ 
Mademoiselle Mayonnette^ Madame Caboche^ Papa 
Gontier et Maman Corbœuf; et puis tant de cuisi- 
nières, des Agathe et des Sophie, des Augustine 
et des Charlotte, des Céline et des Clémence, des 
Ernestine et des Mélanie, Augustine Guinoisseau et 
Caroline Tes tout ! 

L’aristocratique Nancéienne ne savait pas que 
ces dédicaces sont les hommages de nos grands in- 
venteurs rosiéristes à leurs mères, à leurs femmes, à 
leurs filles, et que toute cette roture chez les roses, 
c’est notre calendrier horticole. Il est plébéien, et 
nous en sommes fiers, parce que chacun de ces 
noms est une conquête du travail, et parfois le ré-* 


110 ÉCRITS POUR l’art 

sultat de toute une vie de recherches. La culture 
d’une seule bonne variété de rose n’a-t-elle pas fait 
vivre des milliers de travailleurs et réjoui bien des 
hommes ? 

(( Soit, me répondit-elle. Je les aime encore da- 
vantage désormais ; pourtant, les fleurs et les hon- 
nêtes gens devraient bien s’arranger pour avoir des 
noms nobles et beaux. Est-il sage à un jardinier, 
sous prétexte d’honorer sa belle-mère, de jeter la 
guigne à une nouveauté sensationnelle en la dénom- 
mant Souvenir de Maman Boudin ? Que les rosiéristes 
du commencement du siècle avaient des trouvailles 
plus heureuses ! Ainsi Vibert, avec son Aimée ^ tou- 
jours remontante depuis 1828, et cent-feuilles Anais 
Ségalas; les frères Philippe et Louis Noisette, tirant 
d’une musquée et d’un Bengale leurs mignonnes 
Noisettes rosées ; Beluze et son Souvenir de la Mal- 
maison; et Jacques, le jardinier du duc d’Orléans, à 
Neuilly, qui imagina de réunir en un seul nom de 
fleur, comme dans une blanche guirlande, les deux 
jeunes martyres et amies. Félicité et Perpétue. 

— Mais, ripostai-je, parmi les roses modernes, 
chez Ketten, chez Muller, chez Laurent, il en est 
dont le nom affable a fait son chemin, le mérite 
aidant : Coquette des Blanches^ Bouquet de Mariée^ 
Reine Marie-Henriette^ Comtesse de Frigneuse^ et des 
noms bien frappés : Princesse Dagmar^ Lorna Downe^ 
Pavillon de Prégny^ Captain Christy^ Safrano^ Chro- 
matellay Solfatare. Enfin, les poétiques : Carmen 


FLORICULTURE 


111 


Sylva, Innocence, Fée Opale, Mousseline, Le Souvenir 
de Blanche Rameau, Homère, Camoëns, Rêve d’or.,. » 

Comme nous nous quittions, je demandai à la 
visiteuse inconnue : « Est-ce tout? » Elle me répon- 
dit : (( Non pas ; mais je crains de vous empêcher de 
prendre, avant la nuit, des notes sur ces merveilles. 
— Continuez, dis-je. Je ferai chercher de la lu- 
mière. Nos exposants auront deux articles pour un, 
le vôtre, puis le mien. Avez- vous encore quelque 
chose à reprendre à notre littérature horticole? » 

Elle me remit toute sa moisson de prospectus et 
ajouta : « Les fleurs sont des objets de luxe. Quand 
le fleuriste écrit son catalogue, il ne doit prétendre 
y enseigner que son art. Il se gardera donc de lais- 
ser entendre que le lecteur ignore tout le reste et la 
date de la bataille d’Actium ! J’apprends, certes, 
avec intérêt, que Tune de mes roses préférées. Grâce 
Darliiig, cette thé aux rougeurs de pêche, célèbre 
une héroïne, « la fille d’un garde-phare, qui, durant 
(( une nuit de tempête, arracha seule à la mort tout 
(( un équipage naufragé ». Un bon point au catalo- 
gue de MM. Ketten pour cette jolie légende. Mais, 
hésitez, croyez-moi, à poser à vos acheteurs, dans 
un prix-courant, des colles d’examen sur l’histoire 
sainte ! Laissez-nous admirer en silence Helvétia. 
Ne nous dites pas que « c’est le nom latin de la 
(( Suisse », et Richard Wagner, « un compositeur 
(( allemand né à Leipzig (1818-1883) », Et s’il me 


112 ÉCRITS POUR l’art 

plaît d’imaginer que Rowland Hill est quelque héros 
de la guerre d’Ecosse au temps de Charles Stuart, 
ne venez pas me dire que cette rose, tout éclabous- 
sée de vin et de sang, est « un accident dédié au 
(( directeur des postes anglaises, l’inventeur de la 
« poste à 1 penny, adoptée à partir de janvier 
« i84o ; gain excellent », ni que ce Cleopatra^ reine 
(( d’Égypte, célèbre par sa beauté, se fit mourir à 
« trente-neuf ans, pour ne pas tomber entre les mains 
(( d’Octave; vigoureuse et de premier mérite ». Je le 
sais bien, que « Sapho^ jaune-chamoisée-hâlée, rap- 
(( pelle la poétesse de Lesbos, célèbre par ses galan- 
(( teries, qui, dans un accès, se précipita du rocher 
« de Leucade dans la mer (septième siècle avant 
(( Jésus-Christ) » et « Psyché^ une jeune fille mytho- 

« logique d’une grande beauté » 

L’inconnue, à travers le rideau de pluie, s’enfuit, 
ivre de documentation, comme une abeille alour- 
die de pro vende. Oh ! combien je t’en veux, petit 
catalogue de roses ; 

Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié ! 


ART DÉCORATIF 



E. GALLE 


8 



La Porcelaine Q 


... Ce n’est pas sans chagrin que je vois ceux de 
nos contemporains qui aiment dans l’art les mani- 
festations de la vie et du mouvement, l’impression 
ingénue de l’artiste, qui cherchent l’homme et l’idée 
latents au fond des œuvres, et qui, dédaigneux de 
la vue, sont dilettanti de la vision, garder envers 
la porcelaine moderne, en tant, dirait-on, que ma- 
tière et emplois décoratifs, une réserve à mon sens 
exagérée. 

Les reproches de froideur aux porcelaines mo- 
dernes, d’anémie à ses emplois, ne sauraient faire, 
en raison de telles ou telles œuvres, des motifs de 
malentendu entre les délicats et la porcelaine 
contemporaine, car cet ostracisme devrait alors 
envelopper aussi, pour les mêmes raisons, les an- 
ciennes, et avec elles la glaciale blancheur du lis, 
la grâce frêle des corolles. 

Froideur! Eh! n’est-ce pas affaire à la neige 

1. Toast prononcé au banquet de la chambre syndicale 
de la céramique et de la verrerie le 23 novembre 1889, à 
l’occasion des promotions dans la Légion d’honneur ; Émile 
Gallé avait été élevé au grade d’officier (inséré dans la 
Céramique et la Verrerie^ numéro du 31 décembre 1889). 


Il6 ÉCRITS POUR l’art 

d’être blanche, au glacier d’être bleu? Anémie! 
n’est pas qui veut anémique. Anémie me plaît. Si 
tout était force, adieu la grâce, adieu le contraste, 
adieu le concert. 

Et, dirai-je, la splendeur rouge et savoureuse de 
vos flammés, Monsieur Lauth, l’incendie de vos 
capucines, de vos pélargoniums. Monsieur Deck, 
sont-ce des spectacles polaires ? 

« La porcelaine, dit-on, manque de dessous mys- 
térieux. » Il existe. Messieurs, une espèce de co- 
quille marine appelée porcelaine^ tant elle ressemble 
aux vôtres ; quoi de mystérieux comme le glacé, 
sans le secours du feu, de cet émail si blanc, si pur, 
si dur ? Or, les coquilles diaphanes que vous tirez 
de vos fours ne diffèrent ni pour l’œil, ni pour le 
toucher, des énigmatiques porcelaines de la mer. 
Le mystère, le voilà ! 

Et les érubescences qui surgissent d’une épaisse 
couverte à l’appel d’une atmosphère réductrice, 
n’ offrent-elles pas les dessous, les profondeurs ai- 
mées où dort le mystère ? 

Certes, ce n’est pas à moi qu’on reprochera d’être 
un matérialiste, mais j’avoue que la douce beauté 
d’un vieux blanc de Chine et la suavité d’une pâte 
moderne me semblent se suffire à elles-mêmes. 
Leur caresse m’est suggestive ainsi. Leur sourire est 
sans parole, mais le poète sait bien que 

Le silence est l’âme des choses 
Qui veulent garder leur secret. 


ART DÉCORATIF II7 

Devant tel feldspath, tel kaolin, pétris de nos 
jours et 

Ciselés délicatement, 

En aimant, 

comme le voulait l’excellent Pierre Dupont, com- 
ment rester insensible et blasé? Car, amour de 
l’œuvre, amour de la nature, amour de son rêve, 
ne sont que des modes variés de l’infaillible sorti- 
lège : aimer. 

Aussi, quand j’envisage sur la porcelaine tels 
partis pris d’orner, dont je parlerai dans un ins- 
tant, je me dis : non, le décor de la porcelaine n’est 
pas un thème sec pour l’artiste avide d’ajouter au 
simple régal des sens une pâture à l’esprit. Les 
blanches nymphes, les modernes porcelaines sont 
prêtes aujourd’hui, sous la main savante des suc- 
cesseurs d’Ebelmen et de Salvetat, à s’abandonner 
aux caresses d’un idéal rajeuni. Que d’artistes, que 
de poètes nos contemporains, ouvriers de l’idée, 
sont prêts à émouvoir ces filles de vos veilles, pour 
^ c[u’ elles s’en aillent de par le monde à la conquête 
des âmes !... 

Mais, supposition impie, si même le pinceau du 
porcelainier français se vidait, pour un temps, de 
sève, d’images vivantes ou de chimères, vous pour- 
riez encore sans crainte, mes éminents collègues, 
laisser votre porcelaine se montrer nue aux rêveurs. 
Combien d’entre eux sont venus. Sèvres, pour en- 
tendre les blanches théories de tes vases chanter le 


Il8 ÉCRITS POUR l’art 

poème de la porcelaine — ou bien ont cru entendre, 
Vierzon, Limoges, les couples de vos légumiers 
roucouler comme des ramiers aux bois ! Combien 
de ces passants, devant telles agonies d’un bleu expi- 
rant, Chaplet, mon cher Chaplet, dans votre vitrine, 
— combien, devant tel goéland bleu, échappé au 
porcelainier danois Arnold Krog, ont soupiré trop 
tard le regret du poète : 

Il est un azur dont je meurs, 

Parce qu’il est dans les prunelles. 

Plus d’un, devant quelque toute blanche am- 
phore, très blanche pensée, s’est dit la tendre inter- 
rogation : 

Tous les objets ont des contours ; 

Mais d’où vient la forme qui touche ? 

Et moi, auprès de cette exquise figurine de Ter- 
psichore, née à Sèvres, de notre temps, et faite 
d’écume et d’eau de mer liquide — je vous donne 
cette recette pour ce qu’elle vaut, ceux qui en dé- 
sireront une plus pratique s’adresseront à mon voi- 
sin de table Q) — moi, j’adorais, sans songer à me 
demander sous quelle direction, ni à quel matin 
heureux cette fleur de lait vit le jour. 

Je lui disais : « Madame, si c’est le hasard qui 


1. M. Lauth, administrateur de la manufacture de 
Sèvres. 


APvT DÉCORATIF 


119 


VOUS a donné ce charme, c’est un malin dieu; si 
c’est un artiste de profession qui vous a faite ainsi, 
il est un grand savant; et si l’auteur de vos jours 
est un savant de profession, il est poète à ses 
heures. )) 

Mais à Dieu ne plaise que je prétende décerner 
ici l’éloge, moi à qui une intime conviction per- 
suade d’être modeste, après cette école buissonnière 
que vous savez, dans ces boh où le printemps n’a 
pas encore, comme chez vous, chers artistes ver- 
riers et céramistes, délivré les ruisseaux captifs d’un 
hiver attardé. Chez vous, le fil traditionnel qui 
nous rattache à l’art de nos vieux maîtres du feu 
n’est pas une chaîne pour les jeunes pensées : en 
effet, en prenant par la main, pour l’amener à cette 
place, un distrait, un brouillon de métiers divers 
et, suivant l’expression de M. Lauth, un origi- 
nal, — les grands industriels, les savants éminents, 
nos juges du verre et de la terre, ont voulu simple- 
ment, je pense, témoigner leur confiance dans la 
valeur pratique de la sensibilité, de l’exaltation 
qui trouvent, à l’usine scientifique moderne, un 
terrain vierge pour s’envoler au pays d’azur... 


Les Verreries de M. Émile Gallé 
au Salon du Champ-de-Mars, 1892 Q 


1. Lampe en cristal violet-aubergine. 

Grande pièce d’un somptueux violet nuagé de 
rouge-sang avec éclats rubis. Végétations purpu- 
rines et livides, ciselées en vague relief. Bord coloré 
de rouge sombre opaque, à la flamme de l’ouvreau. 
Monture faite d’une corolle renversée, en chêne 
palustre sculpté. 

Inscription : 

Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes. 

Sully-Prudhomme . 


1. Revue des Arts décoratifs^ XII (189^), p. 332-335. Ces 
descriptions n’avaient pas été écrites pour être publiées. 
M. Victor Champier, qui les fit paraître dans sa Revue 
des Arts décoratifs^ s’excusait en ces termes : « Nous com- 
mettons sans remords, pour l’édification de nos lecteurs, 
qui nous en sauront gré, une indiscrétion que notre ami 
Lmile Gallé voudra bien certainement nous pardonner. 
Imaginez un Mendelssohn ou un Schubert commentant 
en vile prose leurs mélodies et expliquant avec des mots 
ce qu’ils ont voulu exprimer avec des sons. C’est quelque 
chose comme cela que les descriptions que voici, et l’on 
comprendra l’empressement avec lequel nous les insé- 
rons. )) 


ART DÉCORATIF 121 

IL Bulbe de lis. — Mousses et scarabées ciselés 
en verre émeraude et jaspe sur fond vert-lichen. 

Inscription : 

Ils contemplent les brins de mousse 
Et les grains de sable, un par un... 

SuLLY-PrUDHO MME . 

Un verrier considérerait sans doute cette toute 
petite pièce, au point de vue technique, comme 
une curiosité dans l’art du verre. Mais, malgré mes 
soins, le tour de main dont je croyais être sûr ne 
m’a plus réussi. En examinant cet objet à contre- 
jour, on voit que la matière a pris l’aspect de la 
chair pulpeuse des bulbes de lis : la teinte vert- 
jaune, si éclatante et si douce, est due à une réac- 
tion métallique. 

III. La Soldanelle des Alpes. — Cristal amé- 
thyste à couche neigeuse. 

La forme du vase est celle d’une capsule ou fruit 
de Primulacée, avec ses dents renversées en dehors. 
Le verre est d’un violet-bleu trouble ; sa base est 
comme enveloppée d’une croûte de glace striée 
enfermant des mousses, des fleurs, des bulles d’air; 
les ciselures sont d’un violet plus azuré. Les petites 
soldanelles alpines ont percé le dur névé pour 
jouir d’une heure de soleil et de vie. Çà et là 
pendent des glaçons. Plus d’une porte encore un 
capuchon de neige congelée, et déjà quelques 


122 ÉCRITS POUR l’ART 

autres ont laissé s’envoler leur frêle coro^e de tulle 
lilas. 

Cette pièce a été acquise par l’État pour le 
Musée du Luxembourg. 

IV. La Myrtille. — Cristal brun moussu et noir 
pruineux» 

Branches de myrtille ciselées, feuilles dentelées 
par les insectes, tachetées par l’automne, et puis les 
baies au regard bleu, et cette légende : 

Je me garde aux petits. 

V. Les Anémones de Pâques. — Cristal agatisé 
à ciselures marnes. 

Le vase et son socle noir, comme arrosé de 
mauve pâle, sont faits d’un seul morceau. 

Acquis par M. Henry Hirsch. 

VL La Renoncule des bois. — ‘ Cristal feuille- 
morte et vert-saule. 

Comme dans les étangs assoupis sous les bois. 

Victor Hugo. 

La teinte grise verdâtre de l’intérieur de ce bol 
est due à une réaction métallique. J’ai mis en valeur 
les taches sous-jacentes qui m’ont fourni les motifs 
d’une étude en creux de la feuille si étrangement 
marbrée de la renoncule des bois, toute tachetée 
de blanc, de vert et de noir, comme un reptile. 
J’ai reproduit la panicule florale qui, encore en 


ART DÉCORATIF 


123 


boutons noirs et velus, munie de ses folioles, a 
quelque analogie avec une mouche étrange. Semant 
ce motif sur le pourtour, j’ai accusé de plus en 
plus la ressemblance jusqu’à la figure d’une libellule 
moitié bête, moitié plante et voltigeant dans la 
nuit vers une nèpe qui, à demi sortie de la vase, 
guette sa proie. 

Pièce acquise par l’État pour le Musée du Luxem- 
bourg. 

VII. Sur un thème de Shakespeare. 

Urne à quatre couches, cristal incolore trans- 
parent, puis rose demi-opaque, sardoine et noir. 
Sur un fond couleur de marron d’Inde, j’ai intaillé 
un grillon, une sauterelle déployant l’éventail rose 
de ses ailes plissées. De menus ophrys font un 
gazon montagneux. Bordure de têtes de grillons et 
d’ ophrys. 

Je le dirai tout bas, 

Si bas, 

Que le grillon, là-bas. 

Ne l’entendra pas. 

Shakespeare, Conte de Noël. 

VIII. Sur un thème de Baudelaire. — Flacon 
en cristal violacé. Algues et coquillages ciselés en pâtes 
multicolores. 

La pièce est montée sur un petit socle en ébène 
sculpté d’algues, de crabes et de coquilles. Un bou- 
chon d’ébène évidé au centre, un entrelacement de 


124 


ÉCRITS POUR l’art 


palmes marines semées de menus cabochons en 
pâtes de couleurs^ suspend et laisse pleurer dans 
le flacon une larme de cristal. 

Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes, 

O mer, nul ne connaît tes richesses intimes. 

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets. 

Baudelaire, UHomme et la Mer, 

IX. Flore fossile. — Brun ciselé sur gris à gout- 
telettes d^argent. 

Conifères en camées et intailles. 

Légende : 

A des forêts qui ne sont plus. 

Sully-Prudhomme . 

Socle en gayac, sculpté en forme de pomme de 
Conifère. 

Acquis par le Musée des Arts décoratifs. 

X. Herbe sous la glace. — Bol en verre verdâtre. 

Glacé d’argent. Végétations gravées, et, dans la 

pâte, brindilles d’argent oxydé. 

Car la tristesse de ma joie 

Semble de l’herbe sous la glace. 

Maurice Mæterlinck, Serres chaudes. 

Acquis par M. Edmond Taigny. 

XL Fruit de véronique. — Flaconnet trilobé^ 
renflé en capsule de plante^ avec son calice vert et en 
haut son style ^ qui est le bouchon. 


ART DÉCORATIF 


125 


Gravé au trait, silhouettes de véronique, goutte- 
lettes d’émeraude et jade. Une des fugaces corolles 
s’est détachée de sa tige et fait une tache opaline. 

En caractères microscopiques, la strophe exquise 
de la Chanson de la véronique de Pierre Dupont : 

Pour les simples cœurs 
Qui, dans les traverses humaines, 

Vont cherchant les petites fleurs. 

Acquis par M. Arthur Boucheron. 

XIL Liseron d’octobre. — Vase ballonné^ à col 
en limbe d’Ipomæa. 

Ciselure d’agate arborisée. Base en cristal hélio- 
trope, taillée à trois pieds, aux nervations plissées 
de fleurs de volubilis. Dessus, des tiges couleur de 
jade, des graines agatisées, des feuilles amoureuse- 
ment veinulées, une gouttelette à reflet d’opale. 
Une corolle de liseron d’un rose souffreteux. Des 
tramées de la brume tard levée, car déjà le premier 
gel est arrivé. Le dernier calice de la saison fris- 
sonne dans le cœur. Cette détresse implore le vague 
soleil. Sous le pied, une corolle détachée de son 
calice se contracte en plis perdus dans le profond 
cristal. Pour merci à qui le cueille, le liseron mur- 
mure le vers de Verlaine : 

Vous vous êtes penché sur ma mélancolie. 

Pièce acquise par l’État pour le Musée du Luxem- 
bourg. 


126 ÉCRITS POUR l’art 

XIII . Les veilleuses d’automne. — Cristal trans- 
parent nuagé de bleu céleste et de rose changeants. 

Colchiques d’automne gravées en pâtes mauve 
et safranée. 

Pièce acquise par l’État, 

XIV. Vase de tristesse. — Grand cornet en bleu 
troublé. 

Ancolies ciselées en relief. Quelques feuilles d’un 
vert chatoyant, des étamines d’or et d’argent, va- 
peurs montant de la base. 

XV. Sur un thème de Vigny. 

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles. 

Alfred de Vigny. 

Urne ciselée en cristal purpurin ombré de vert. 
Sur le fond rose rougeâtre, nuagé d’ombres de 
feuillages, un cadre de branches de hêtre décom- 
bantes avec les coques grises de leurs faînes. Le 
trou verdâtre et brun des couches sous-jacentes se 
modèle en un léger relief noyé dans le ton local et 
se fondant autour des inflorescences du farouche 
Orchis fusca^ tant pourchassé, qu’on appelle en Lor- 
raine la fleur de Pentecôte. 

Dans la pénombre verte filtrant de la feuillée 
vole la noctuelle, la craintive. Dans une sente, la 
silhouette lointaine d’un chevreuil qui cherche asile. 
Au loin, un crépuscule. Autour du pied se répète 


ART DÉCORATIF 12 7 

en bordure l’appel antique des proscrits : (( Asile ! 
Asile! )> 

Céramiques 

J’ai exposé deux poteries confectionnées aussi 
par moi. 

CoRBILLON EN EMAIL COULÉ. 

Plants de capillaires et de saxifrages intaillés sous 
le rideau de la cascade d’émail ruisselant. 

Fruit de pensée. — Petit vase flambé^ à intailles^ 
forme de capsule de pensée des champs. 

L’ornement, creusé au touret dans l’émail et la 
pâte, est un plant de pensée. Le petit socle repose 
sur trois pensées de bois des îles. Sur les flancs j’ai 
gravé, au coupant du touret le plus fin, ces ver- 
siculets : 

Vous dites que le vase sans la fleur 
Est un calice sans corolle, un cœur 
Tout nu, pauvre printemps sans aubépines. 

Un vase est un beau fruit, non sans épines. 

Et qu’importe le pétale envolé. 

S’il fut ton aile, ô fleur sombre qui penses ! 

Tu laisses pensif qui tu as frôlé. 

Un vase est un bon fruit plein de semences. 


La Table aux herbes potagères ( ) 


A Lucien Falize 

Il est inutile de vous dire que la forme très 
simple du meuble fut soumise à sa destination et 
que celle-ci encore suggéra le thème décoratif : 
Les Herbes potagères. Si, de parti pris, tout ancien 
style fut abandonné, nulle prétention pourtant 
d’en avoir trouvé un autre en chemin, — et sur- 
tout moins encore de vous apprendre, à vous et à 
vos amis, combien tout ce maraîchage est un riche 
domaine pour le décor, un terrain assez neuf pour 
les jeux de la fantaisie. Ce serait mettre ici le pied 
proprement dans vos plates-bandes, mon bel or- 
fèvre. La tentation fut pour moi trop forte de cher- 
cher à fixer, alors qu’elles me ravissaient, telle 
attache et telle tache de couleur, et de dire vos 
nobles attitudes et vos physionomies tant pleines 
de caractères, choux pleureurs et moelliers, et de 
donner à respirer, chicorées aux fleurs de ciel, l’es- 
sence de votre poésie insoupçonnée. 


1. Revue des Arts décoratifs, XII (1892), p. 381-383. La 
Table aux herbes potagères fut faite en 1892 pour M. Henry 
Vasnier, de la maison Pommery, à Reims. 


ART DÉCORATIF 


129 

N’était“il point sage, d’autre part, de s’affranchir 
le plus possible du réel par le dessin et la couleur, 
afin de donner des simulacres, plus suggestifs sans 
doute que la servile imitation, des fantômes végé- 
taux noyés dans les teintes plates, dans la ligne im- 
précise, la nuance ondoyante et faussée? 

Le plus possible ! car l’emploi de matériaux 
ligneux, qui vécurent de la vie végétale, prêtera 
toujours assez au décor en marqueterie de bois, des 
rendus de vive matière. 

Reprocherez-vous d’avoir, en ces ébénisteries- 
verdures, remplacé l’ancienne, sobre et sourde 
gamme des intarsias d’ébène et d’ivoire par une 
vision de plein air? L’intarsia n’est-elle donc pas 
une tapisserie comme la mosaïque et le tableau ? Les 
coloris des bois sont plus variés qu’on ne pense ; il s’y 
trouve d’incroyables audaces. Il y manquait pour- 
tant des notes piquantes et les clartés, les fraîcheurs 
qu’appelle aujourd’hui le rêve du peintre. Interdire 
à la fibre ligneuse les fards dont on décore les fils, 
les soies, les laines, les ivoires, quel manque de 
logique ! 

Une des difficultés à prévoir dans notre entre- 
prise, c’est de renouveler, sans prodigalité de sculp- 
ture, le moulurage des ébénisteries par la plante* 
Ici, ce furent, vous le voyez, des colonnettes en 
ramées de Légumineuses et rameaux de courges, 
des lianes du potager moulurant un peu, tordant 
et pénétrant le bord de la table, les vrillettes des 

E. GALLE 


9 


130 ÉCRITS POUR l’art 

concombres l’étreignant de leurs tortuosités gour- 
mandes. Mais la trouvaille à faire, ce seraient des 
formules plastiques très simples et d’une exécution 
rapide, sous peine de forcer toutes les raisons qu’on 
a d’économie. 

Passons au décor par le dessin et la couleur. Donc, 
le plateau fut serti dans la pourpre noire du bois 
de Labaka, brochée d’emblèmes végétaux, émer- 
geant de cette pénombre en alternances où le rythme 
floral défaille et sombre dans les omissions de la 
ligne et de la couleur : persil aux aigrettes de jais, 
aux feuilles d’un lilas livide, amplifiées jusqu’à d’in- 
quiétantes silhouettes de ciguës ; paiiicules de Sola- 
nées, se gracieusant en naturelles palmettes ; mys- 
térieuses calligraphies, racines celtiques ou latines 
des antiques noms de nos légumes : Bresic^ Bras- 
sica^ le chou ; Pon, manger, le poireau ; Kar^ rouge, 
la carotte ; All^ feu ; Allium^ l’ail ; Kep^ tête ; Allium 
Cepa^ l’inflorescence en tête globuleuse de l’oignon ; 
Nasi tortio^ le cresson; et la racine jolie du nom 
latin de la pomme de terre : Solaris soulager ! 

Le thème de la destination reparaît encore en 
vagues formes suggestives sur un galon d’érable 
suisse gris pailleté, fleuri de câpriers et de capu- 
cines, avec des courses de ces carabes dorés qu’on 
appelle des jardinières et des vols d’ichneumons 
amis du potager. Au centre, — mais ne vous 
ennuié-je pas trop, au moins? — une mosaïque 
multicolore se déroule sur un phylactère que double 


ART DÉCORATIF 


131 

un bois nuancé héliotrope, rappel de la tenture 
d’appartement. Ce lilas, dégradé jusqu’au violet- 
giroflée, se sème de corolles de Crucifères. Ailleurs 
se fane le mauve du cerfeuil teinté par l’ arrière-sai- 
son. Des suspensions de courgettes, la chute des 
légumes bêtes sur des satinés de pelures d’oignon. 

Il eût fallu faire transparaître tout ce potager de 
rêve à travers les voiles de 

L’aurore grelottante en robe rose et verte 

et puis des coteaux vagues, un horizon de moire 
dépliée, de longues brumes faites de madrures 
ligneuses, frangeant ou masquant les personnages 
du tableau. Vous trouverez cependant le clan bleu 
des choux d’hiver, les rameaux plumeux de l’as- 
perge semés de leurs baies, le ménage des fleurs 
mâle et femelle du potiron. 

Et voyez, ô Parisien lassé de vos richesses, tan- 
dis que vous médisiez de la florule de vos Halles, 
certain, qui adore ce cœur de Paris comme tout 
honnête provincial, y vient faire son marché. De 
là, de piquantes rencontres à la fraîche entre car- 
dons et cardes. Telle est pourtant la souplesse de 
la forme végétale que, d’un même artichaut, l’on 
faisait à Nancy le piétement d’une table à manger, 
alors que M. Bouilhet en tirait l’originale aiguière 
que vous nous faisiez admirer tantôt. Le merveil- 
leux magasin d’accessoires et de modèles, qui 
enferme en un petit nombre de types tant de 


132 


ÉCRITS POUR l’art 


formules expressives et les germes de l’éternelle 
évolution des arts! Que d’exquises formes, moins 
connues que méconnues, — non de vous pourtant, 
ni de plusieurs encore : la timide étoile de la « Par- 
mentière », les inflorescences globuleuses de l’oi- 
gnon, les pimpants plumets de l’ail, les graines 
des plantes ombellifères, les lambrequins du chou 
frisé... Ces feuillages capillaires ou découpés en 
d’élégantes fanes, c’est Daucus^ c’est Anethum^ le 
fenouil et la carotte avec ses ombelles creusées en 
nid d’oiseau. Le papillon Machaon y vole sans se 
poser; le réveil blanc des Piérides du chou s’évapore 
en folioles de Papilionacées ; enfin, un pied d’arti- 
chaut projette ses feuilles ondulées et mordorées par 
delà les bordures, bien loin, jusqu’en la forêt... 

Car la voici, endormie encore d’un sommeil 
d’ombre, d’un blond bleuâtre, aérien et mouillé 
qui, de toute part, enserre le potager et dépose des 
gouttelettes de rosée et des perles de cristal miel- 
leux incrusté dans le nectaire des vanilles. 

Et c’est là, au fond, mon ami, que j’ai caché le 
sujet véritable de mon ouvrage : ainsi, alors que je 
m’étais promis d’exalter les pensionnaires de nos pla- 
tes-bandes, leurs tendres charmes et leurs vertus, 
une porte de côté s’est ouverte sur les taillis, et j’ai 
entendu, chasseur de plantes et d’idées, votre 
(( appel du cor dans les grands bois » . 

N’est-ce pas là, en effet, au ruisseau, par la mon- 


ART DÉCORATIF 


133 


tagne, que nous trouverons les sauvages tribus et 
les ancêtres des herbes qui se sont pour nous atten- 
dries, KaTj, Kep et Bresic^ avec leurs fiers conseils à 
nos arts ? N’est-ce pas dans la bruyère que la fraise 
des Alpes et la myrtille se fardent et se gardent 
pour les petits ? 

Moleschott a constaté que les plantes créent l’air 
à leur tour ; il disait que par elles nous tenons à la 
terre, qu’elles sont nos racines, que nous pensons 
parce qu’elles végètent, que les forêts vierges se 
transforment peu à peu en fruits des champs et en 
nouveaux hommes, que chaque journée salue un 
monde nouveau, qu’ ainsi au soleil matinal tout est 
éternellement neuf. — Moi, je ne sais. Je transcris 
simplement sur ma table potagère, sous une touffe 
de fraises inclinées vers un ruisseau qui vient sour- 
dre des veines du bois, mon sentiment de gratitude 
pour les plantes, ces nourricières de nos corps et de 
nos arts, et pour notre commune patrie l’antique 
forêt, pour sa lisière cultivée et pour les champs : 

Nos racines sont au fond des bois, 

Parmi les mousses, autour des sources (q. 


1. Cette devise, qu’Émile Gallé a inscrite sur la porte 
des ateliers de la Garenne, lui a été inspirée par une 
phrase de Moleschott : « C’est par les plantes que nous 
tenons à la terre : elles sont nos racines. » (La Circulation 
de la Vie, Paris, 1866, p. 79.) 


L^Art expressif 

et la statue de Claude Gelée 
par M. Rodin (') 


(( S’il y a au monde, dit Eugène Véron, une 
chose variable et sujette à contestation, ce sont les 
jugements portés sur les œuvres d’art... Le pre- 
mier mouvement est de se mettre en révolte contre 
toutes les innovations qui troublent les habitudes et 
les systèmes; mais le moment vient bientôt où la 
discussion rétablit l’équilibre. » 

Les Nancéiens, après avoir laissé passer poliment 
les discours d’inauguration, n’ont guère tardé à 
manifester leur sentiment peu enthousiaste envers 
l’œuvre de M. Rodin. A ses partisans l’on veut 
bien concéder que le décor du socle est fort beau, 
avec son allégorie d’un jeune dieu du matin, écar- 
tant les voiles nocturnes, et jaillissant de la pierre 


1. Le Progrès de VEst, numéro du 7 août 1892 ; repro- 
duit dans la Lorraine artiste^ numéro du i 4 août 1892. — 
La statue de Claude Gelée, par M. Rodin, est à Nancy, 
dans le jardin public de la Pépinière ; elle fut inaugurée 
le 6 juin 1892. 


ART DÉCORATIF 


135 

dans l’emportement de son char lumineux. Mais 
l’on se dit par cela même choqué, et d’autant plus, 
du désaccord qu’on signale entre ce morceau large 
et la statue. On la trouve statuette grêle, ombre 
chinoise sans détail discernable sur le ciel... à 
l’heure de la musique militaire. On conteste la 
caractérisation historique du héros, surtout l’agré- 
ment de la pose, on juge le personnage bâti 
mélancoliquement. Un spirituel sénateur y voit le 
mémorable legs des générations qui n’ont pas 
connu la gymnastique. « En somme, ouvrage peu 
lisible, dit-on, déséquilibré, produit d’un art mal- 
sain, qui recherche les mouvements bizarres et 
blesse le sens inné que nous avons du beau ; car le 
but le plus clair de l’art, sinon l’unique, n’est-il pas 
de réjouir notre instinct noble, en choisissant dans 
la nature les attitudes harmonieuses, simples et 
belles, dont la statuaire antique nous propose les 
modèles inimitables ? Telle est, messieurs les artistes, 
plus prompts à nous faire sentir le poids de vos pin- 
ceaux bien cotés que celui de vos arguments, telle 
est à Nancy l’opinion des gens de goût, des per- 
sonnes sensées et non prévenues. Bref, cette statue, 
nous la trouvons mauvaise. Et pourtant, nous ne 
sommes point des bêtes ! » 

Devant ces affirmations catégoriques, il semble 
instructif de rechercher la cause d’une pareille 
divergence d’opinions. Je vais en même temps 
essayer de donner, à ceux qui ne goûtent pas 


136 ÉCRITS POUR l’art 

l’œuvre de M. Rodin, les raisons de l’estime la 
plus sincère et la plus réfléchie envers un ouvrage 
typique de l’art vivant, expressif et personnel. 

(( Aimables réfractaires ! » leur dirais-je — car je 
les prendrais par la douceur — ce non, vous n’êtes 
point des bêtes, si ce n’est pas l’être un peu que de 
passer à côté d’une rare occasion de se faire du bien 
dans la vie. Vous êtes des gens instruits, des gens 
de goût, humanités faites, pèlerinages accomplis 
dans les musées classiques et dans nos salons d’art 
moderne. Mais votre langage prouve que vous 
n’avez pas pu vous débarrasser d’un invétéré mi- 
crobe scolaire dont nous sommes ou avons été tous 
victimes, plus ou moins. Il existe en effet un très 
ancien système, une séculaire théorie du beau^ pro- 
fessionnellement patenté, jalousement entretenu de- 
puis Platon. Notre conception de l’art n’est, le plus 
souvent, que l’unique et étroite vision qu’on nous a 
faite, en très suaves discours, du « beau suprême et 
de ses lois fixes » . Sommes-nous sûrs que ce fameux 
instinct du beau n’est pas un produit de l’éduca- 
tion, d’une éducation qui nous ferme un œil sur 
une bonne moitié de l’art ? 

En effet, si l’on considère en son ensemble la 
production artistique de l’esprit humain, on y 
discerne aisément, en théorie, sinon dans l’applica- 
tion stricte, non pas une seule, mais deux formes de 
manifestations artistiques, l’une décorative^ l’autre 
expressive^ et entre les deux, évidemment, des tran- 


Art décoratif 


137 

sitions et des dosages... La première de ces deux 
formes d’art cherche à plaire, à délecter par l’har- 
monie des contours, l’élégance des attitudes, et cela 
sans se préoccuper nécessairement d’une expression. 
Ces grâces, combien sensibles, de la ligne, de la 
chair et du muscle, cette cadence, ces enivrements 
du son, ce charme de la couleur, unis quelquefois 
à la plus raffinée délectation intellectuelle, tout ce 
ragoût délicat s’est proposé, imposé dès les temps 
anciens, et avec quel despotisme ! comme étant 
l’unique fin de toute beauté, de toute perfection, 
en dehors d’aucune manifestation morale. Ce bel 
art, que l’on a appelé Vart du beau^ c’est un art de 
décor. Il n’y a pas lieu de l’exalter exclusivement 
ni de le dénigrer. Il a produit des œuvres admi- 
rables, notamment la presque totalité de la sta- 
tuaire de la Renaissance, ce qui n’est point négli- 
geable. 

Mais des œuvres issues d’une tout autre compré- 
hension atteignent aussi à la hea,uté pa,YV expression^ 
expression simultanée de la vie physique et de la 
vie morale, rendu intense du sujet dans sa forme 
visible et dans son être intérieur, perçus au travers 
de la personnalité même de l’artiste. Cet art n’est pas 
né d’hier. Son aube a pointé avec la statuaire égyp- 
tienne de l’époque la plus reculée, art merveilleuse- 
ment sincère. La Grèce elle-même a tendu vers cet 
au-delà du beau plastique, olympien, impersonnel. 
La statuaire de la Rome impériale, avec son art 


ÉCRITS POUR l’art 


138 

documentaire, ses traits à la Tacite, et puis notre 
statuaire française des treizième, quatorzième et 
quinzième siècles, enfin l’œuvre colossale de Michel- 
Ange, attestent la puissance supérieure, au point de 
vue vital, humain, de cette autre conception : Vart 
expressif. 

Et pourtant, devant certaines de ces œuvres de 
méditation, de palpitation intérieure, nous arri- 
vons prévenus d’avance, refroidis par un préjugé. 
La vie et les mœurs modernes ont-elles donc fait 
de nous des connaisseurs de la beauté plastique 
comme le furent les contemporains de Polyclète ? 
Assurément non, et notre esprit à nous s’est, comme 
dit Taine, « vidé d’images et comblé d’idées ». La 
Grèce dressait des statues aux corps types de beauté, 
et nous aux grands esprits, aux belles et bonnes 
âmes. Nous venons demander à nos artistes la 
pensée, l’exemple, l’émotion, la tragédie humaine. 
Il serait logique, en face de leurs œuvres, de ne 
point s’attendre au régal sensuel qu’offrent F Jrfo/mo 
ou V Hermès^ idéals des purs attraits plastiques. 
C’est que nous sommes imbus d’une théorie acadé- 
mique suivant laquelle l’artiste doit d’abord à nos 
sens une caresse, en s’interdisant toute traduction 
des états de corps et d’âme qui risqueraient de 
rompre le charme, de blesser le chatouilleux instinct 
du beau. 

Mais les œuvres des plus hauts penseurs nous 
crient : « Non, la perfection de l’art ne consiste pas 


ART DÉCORATIF 


139 

nécessairement dans la beauté des formes^ si ce n’est 
pour l’art spécial qui se propose cet objet. La théorie 
qui fait du beau l’objet exclusif de l’art est bonne 
pour les cerveaux étroits^ qui ne voient dans l’art que 
la ligne et qui lui sacrifient tout ce qui fait l’homme, 
idées, sentiments, caractères. L’art expressif n’a 
rien à faire avec le beau plastique ; c’est un point 
de départ, un accessoire, nullement dédaigné, et 
traduit volontiers quand l’occasion s’en présente, 
mais sans préférence exclusive, car l’art est si haut, 
si vaste, qu’il dépasse infiniment le beau. » 

Disons franchement que certaines grandes pé- 
riodes dans l’histoire des arts et des lettres, certains 
noms très sonores ne doivent pas faire trop d’illu- 
sions. Ils sont la gloire de V Art décoratifs virtuose, 
et charment les sens. Ces grands harmonistes ont 
exalté l’élégant animal qu’est l’homme, lorsque ses 
membres sont placés dans certaines conditions 
d’élevage ; mais ils ont négligé la personnalité 
humaine et sa condition douloureuse. 

Combien plus grands sont ces altiers, ces parfois 
forcenés, qui nous prennent aux entrailles, Dante, 
Beethoven, Berlioz, Léonard, Michel-Ange ! Et 
alors, ces expressifs, Holbein et notre Ligier- 
Richier, osent mettre sous nos yeux, et Shakes- 
peare sous nos narines, cette dépouille humaine 
ignorée de la Grèce folle de sa chair, cette « gue- 
nille » autrefois la proie du bûcher. Ils la font 
apparaître d’une émouvante beauté dans le cadavre 


l4o ÉCRITS POUR l’art 

du Christ, à Bâle, dans celui de Philippe de Guel- 
dres, à Nancy. 

En ces effigies de la mort, belles parce qu’elles 
furent la vie, ils ont mis de supérieures beautés : le 
caractère, l’expression et la face auguste d’une 
pensée invaincue . Combien expressif et beau 
même ce squelette de Bar, qui, de ses phalanges 
dépaumées, de cette cage à jour, de ses orbites 
vidées même de pleurs, arrache, élève, suit jusque 
par delà les étoiles « un povre cœur d’homme », 
un symbolique muscle resté battant seul en dépit 
du naufrage ignoble et lamentable de tout ce qui 
fit pour un Platon Vart et la beauté suprême ! 

Or, voilà bien l’art expressif qui réclame et 
acclame toute l’œuvre de M. Rodin et particuliè- 
rement la statue de Claude, ouvrage exemplaire 
et caractéristique d’un mode de beauté égal, sinon 
supérieur à l’autre. 

Pour juger une œuvre d’art, il faut la voir^ et 
pour la voir bien, il faut d’abord se mettre au point 
et au moment de vision. Voir la statue du Lorrain, 
n’est pas plus difficile que de regarder un tableau 
dans son jour, c’est-à-dire en se plaçant de façon à ne 
pas être gêné par le luisant des vernis. Bien entendu, 
l’éclairage à contre jour, qui est indispensable à 
l’examen d’un vitrail, condamne le spectateur d’un 
bronze, placé dans de semblables conditions, à ne 
voir qu’une tache opaque sur un fond lumineux. 


ART DÉCORATIF l4l 

Or, la statue a pour fond le ciel au septentrion ; 
Claude Gelée étudie le lever du jour, la tête 
tournée vers l’orient matinal. Par un temps clair, 
l’œuvre se présente à souhait dès l’aube et durant 
toute la matinée. 

Elle est ainsi placée logiquement. Plus tard, ses 
détails précieux deviennent d’autant plus obscurs 
que le fond s’éclaire plus vivement. — - Le point 
pour la goûter n’est pas précisément le débouché 
de la grande allée. Mais, à droite du spectateur, 
plusieurs stations sont excellentes, notamment celle 
d’où l’œuvre apparaît, non plus sur le ciel, mais 
sur la ramure d’un grand orme aux branches cabrées 
qui font un cadre d’apothéose autour de l’héroïque 
visage. 

Si, depuis là, on considère cette figure simple- 
ment, naïvement, il est difficile qu’on n’en soit pas 
touché. 

Du premier coup, quelle étrange dissonance, 
quelle antithèse à la Hugo ! En bas, le faire large qui 
sied à la pierre, la plénitude magistrale, l’atticisme 
gardé dans la plus ardente et la plus fougueuse 
expression, la noblesse dans un violent déploiement 
de force, la plus poétique couleur de Parthénon, et 
puis un coloris de nuée en la roche toute blanche, 
une explosion de mouvements et de rayons. En 
haut, sur un tel pavois, l’exiguïté, la maigreur, la 
tension d’un être aux aguets, l’affût presque tra- 
gique d’un sténographe des choses fugitives qui se 


i42 


ÉCRITS POUR l’art 


passent entre ciel et terre ; la gaucherie effarée d’un 
corps navré par le labeur de l’idée opiniâtre ; tout 
cela écrit serré comme il convient au métal plein 
d’ombres mystérieuses avec la grave tonalité du 
bronze, « peintre des énergies ». Cette effigie pré- 
sente un front moins illuminé par la lumière nais- 
sante que par le génie intérieur, mais en dedans 
(( tout pénétré de jour ». La face est fouillée par la 
pensée fixe à demeure. Le personnage a été surpris, 
une jambe ferme, l’autre qui redescend des hauteurs, 
contournée, hésitante, l’épaule droite infléchie, man- 
teau à terre, l’avant-bras prêt à l’action magistrale. 

C’est une vision instantanée de la vie, saisie 
entre plusieurs des attitudes d’innombrable va- 
riété, rencontre de plusieurs mouvements dont la 
captation est celle du mouvement vital lui-même 
en son afflux mobile et changeant, et c’est encore 
une vision simultanée de deux états d’âme, celui 
du studieux enfant de Chamagne, et celui plus 
intéressant encore pour nous du statuaire qui n’a 
pu se céler : cette enthousiaste et fébrile notation, 
ce combat de sentiments opposés, désir intense de 
fixer la lumière, crainte et virile bravoure, allé- 
gresse et recueillement anxieux, tout (c cet éclairage 
du dedans », c’est assurément l’âme de Claude qui 
sort par les yeux et par la face, mais à l’incantation 
d’un autre grand artiste ! Cette bouche entr’ouverte, 
c’est le cri d’extase du statuaire lui-même devant la 
splendeur des spectacles vivants. 


ART DÉCORATIF 


i43 

Ainsij d’une part, en l’allégorie de la lumière 
naissante, en ce jeune visage, gracieux et austère 
comme l’aube de chaque nouveau jour, nous avons 
l’union de la forme élégante et de l’expression ; de 
l’autre, si je ne me trompe, la volontaire rupture 
avec la grâce décorative de la ligne. Je me plais à 
penser qu’ ainsi M. Rodin a voulu marquer la peine 
d’esprit et de corps, Veÿort non aisé par où Claude 
a conquis le secret de sa palette lumineuse. Et, 
pour ces oppositions réfléchies de matières, de 
caractères et d’arts, je le loue hautement ! 

(( Les intuitions les plus rapides du génie, dit 
excellemment Véron, ont souvent une logique 
supérieure aux raisonnements les plus méthodiques 
des faiseurs de syllogismes. Les calculateurs qui 
mesurent avec leurs compas les exagérations qu’ils 
appellent les incorrections de Michel-Ange, de 
Rubens ou de Delacroix ne se rendent pas compte 
que ces prétendues fautes sont le plus souvent 
essentielles à l’impression générale de l’œuvre, sont 
commandées par des nécessités de concordance et 
d’effets qui disparaîtraient aussitôt qu’on corrige- 
rait les imperfections signalées par eux. » 

Ne regrettons pas un Gelée élégant, étoffé en 
hauteur et ^n largeur, une eurythmique silhouette, 
les tendresses du marbre par-dessus les clartés de 
la pierre, décor en bas, décor en haut ! Monumen- 
tal pléonasme ! Alors, plus de variété, partant 
plus de cette vitale harmonie, toute faite d’ombres 


l44 ÉCRITS POUR l’art 

et de lumières. Adieu le chercheur buttant sur 
la pente rocailleuse, l’apparition farouche qui s’im- 
pose à notre regard intérieur ! 

Il resterait un art théâtral où. nous avons une 
création de psychologue, de moraliste, d’esthète 
superbe, enfin la fusion de deux hautes personna- 
lités dans une même œuvre. Gelée et Rodin. 

Quant aux inexactitudes historiques qu’on a 
signalées. Dieu, qu’elles me semblent puériles ! Un 
si beau peintre, nous dit-on, ne pouvait être qu’un 
peintre beau. On objecte encore que Claude pei- 
gnait moins en plein air que d’après ses admirables 
études lavées (en est-on bien sûr ?), et qu’ainsi 
une figure cheveux au vent ne saurait être le por- 
trait du Lorrain. Ne voit-on pas que c’est là une 
façon symbolique de présenter aux yeux un peintre 
qui s’est illustré en fixant sur ses toiles les colo- 
rations célestes, celui qui s’est intitulé lui-même 
(( élève de la nature », le « magicien du mystère 
en plein soleil » , comme dit Jules Dupré ? Comment 
donc caractériser plus fidèlement cet a éblouissant 
ébloui », que les attributs du métier en mains, 
palette ou godet, peu importe, pinceau au bout 
du décisif poignet, surtout la tête, non pas inclinée 
sur quelque notation déjà pâlie, mais levée, guet- 
tant toutes les passes du matinal duel entre le 
clair et l’obscur ? Rendre la vérité historique, c’est 
donner la compréhension juste de l’ensemble ; c’est 
tirer la conclusion philosophique , émettre un 


ART DÉCORATIF 


l45 


grave jugement. Qu’importe alors la ponctuation 
du détail, qui d’ailleurs, en la cause, nous fait 
défaut ? 

Avec l’introduction de l’élégance plastique , 
voyez comme la leçon d’histoire s’affadit ; l’éner- 
gique apparition se dissout, Vœmre^ dans le sens 
supérieur du mot, s’évanouit, la maîtrise créatrice 
abdique. Car, précisément, l’œuvre de M. Rodin, 
c’est l’antithèse éloquente, traduisant l’audacieuse 
visée de l’esprit dans un corps timide poussé à la 
conquête d’un radieux idéal. La tension physique 
opposée à l’extatique vision, ce double effort, il 
fallait que le statuaire l’exprimât par un signe sen- 
sible à nos yeux. Le triomphe du gymnase, c’est 
au contraire de dissimuler l’effort sous le sourire et 
la grâce des lignes. Or, Claude Gelée ne fut rien 
moins qu’un éphèbe dorien vainqueur aux Jeux. 
M. Rodin, en nous traduisant le labeur intellectuel 
et la peine physique de son héros par ce signe exté- 
rieur — la rupture de la ligne qui plaît aux 
foules — a évité consciemment et magistralement 
un contresens historique par trop banal. La leçon 
d’histoire, c’est d’avoir hissé sur son rêve immense 
le maigre paysan de Chamagne. La fable, au con- 
traire, la légende moins belle que la réalité, c’est 
de développer quelque grand Thiers décoratif, à 
la gambettiste poitrine, sur une petite Histoire. 

Mais l’effigie de Claude Gelée par M. Rodin 
vient confirmer, avec d’autres œuvres issues du 

E* GALLE 


10 


i46 


ÉCRITS POUR l’art 


même cerveau, l’éloge de Gustave Geffroy, sur le 
statuaire « au jugement d’historien ». 

Pour résumer et conclure : à mon humble senti- 
ment, M. Rodin, tout à son hautain idéal, a dédai- 
gné de concilier, dès l’abord, à la figure de Gelée, la 
sympathie des sens flattés par la forme. Et cela, 
parce que cette concession eût été non seulement 
superflue, mais nuisible à l’harmonie vitale de sa con- 
ception. Enfin, parce que son idée convenait à son 
sujet, son dessin à son dessein, et que la forme doit 
obéissance à l’idée, le goût au sentiment supérieur 
qui règle les magistrales parturitions. Et l’inférieur 
tribut qu’on accorde à l’agrément, à la virtuosité 
vide de pensée, se transforme ici en une sérieuse 
émotion, durable hommage dans l’ordre d’estime 
et de jugement qui convient. 

Que nos concitoyens ne chicanent donc pas plus 
longtemps leur satisfaction de posséder une œuvre 
qui est, à des titres solides et divers, une heureuse 
fortune et un honneur pour Nancy : œuvre forte, 
sévère, poignante et douce, riche d’enseignements, 
bienfaisante pour qui voudra hausser son âme à la 
comprendre ; œuvre à considérer, et considérable ; 
à pénétrer, et accessible ; non aimable pour qui- 
conque se contente de peu, mais à aimer beaucoup, 
avec son intelligence et son cœur. 

Confiants dans le sens éclairé des bons esprits à 
qui nous devons ce choix, gardons-nous des cri- 


ART DÉCORATIF 


i47 

tiques hâtives devant les ouvrages sérieux que 
nous ne comprenons pas tout d’abord. Le prési- 
dent de Brosses, mis en présence du Jugement der- 
nier par Michel-Ange, fur téméraire autant que 
malchanceux : (( Tranchons le mot, dit-il, c’est un 
mauvais ! )) 

Voilà de vos arrêts, Messieurs les gens de goût. 

Le bouillant magistrat ajoutait ce repentir qui 
lui sera compté : « Mais c’est un terrible dessina- 
teur ! » Eh bien ! ceux qui ont étudié en sa série 
toute l’œuvre dantesque, michelangesque du chef 
de la statuaire expressive moderne , avec ses 
effrayants dessins de grand maître, ceux-là savent 
la justesse du rapprochement que font sans le vou- 
loir nos de Brosses, entre les créations de Rodin et 
de l’auguste pandémonium de la Sixtine. Ces mêmes 
critiques, textuellement formulées à cent cinquante 
ans de distance, vox populi très véridique, disent 
naïvement à quelle grande famille il convient d’ap- 
parenter Rodin. 


Le Vase Pasteur C) 


Coupe en cristal, offerte à Pasteur par l’École normale 
supérieure à l’occasion du soixante-dixième anniversaire 
de sa naissance (30 avril 1893). 

Une œuvre d’art où la composition se mélange 
de mystère et d’obscurités symboliques ne gagne 
rien à être expliquée si elle n’est qu’une charade 
sans éloquence, sans vertu évocatrice. Aucun arti- 
fice de la plume ne saurait donc, je le crains, grati- 
fier après coup mon ouvrage de tout ce qui lui fait 
assurément défaut ; mais il peut être intéressant de 
connaître la genèse des symboles qui ornent une œu- 
vre précieuse par sa haute destination. Or, les maî- 
tres du verbe, les poètes, sont aussi les maîtres du 
décor. Ils ont le génie de l’image, ils créent le sym- 
bole. Entre toutes, l’œuvre de Hugo est fertile pour 
l’artiste. Presque à l’égal des Écritures, ses textes 
abondent en visions colorées, en verbes lapidaires, 
en applications qui prennent mesure aux statures 

1. Cette description, qui fut remise manuscrite à Pas- 
teur en même temps que la coupe en cristal, parvint à 
la connaissance de la presse, et après avoir paru dans un 
journal quotidien, fut publiée par la Revue encyclopédique^ 
numéro du i 5 mai 1893. 


ART DÉCORATIF 


149 

les plus hautes. Le poète s’exalte à nous peindre 
les hommes de désir et de sacrifice, les mages, les 
amants des austères voluptés, ceux qui vont 

recueillant en chemin 
La bénédiction de tout le genre humain, 

ceux qui se donnent à la recherche de la vérité et 
passent songeurs, penchés sur la vie et sur 

L’énigme où l’être se dissout. 

A ces incantations, il s’est fait, dans mes tâton- 
nements, d’abord comme un précipité trouble, né- 
gation grise de tout coloris, groupement de formes 
imprécises et de livides opacités : 

L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée. 

Puis commencèrent à poindre dans ma concep- 
tion du décor les fantômes fuligineux, symboles de 
l’empirisme, de la méconnaissance des causalités, 
formes monstrueuses des doctrines chimériques, 
"‘"‘"’^iasmes et blastèmes, « expressions vagues, disiez- 
vous, Maître, ne répondant à rien de tangible ». 

Alors se pressèrent sur le papier les notatixjns des 
formes interlopes, des bizarres adaptations de cer- 
tains êtres à leurs conditions vitales, étranges /ac/es 
d’animaux nocturnes, œil cyclopéen, blancs regards 
de larves, ptéropes enveloppés de manteaux, pro- 
simiens-spectres et lémures, vampires et noctules. 
Pour les réaliser, il eût falhi, non la canne du ver- 


ÉCRITS POUR l’art 


i5o 

rier, mais le pinceau d’un Hokousaï, le crayon 
pandémoniaque d’un Goya, le cauchemar d’un 
Odilon Redon... 

Une image plus nouvelle nous fut présentée, à 
l’inoubliable fête de la Sorbonne ; une même image 
vint, rembranesque, à l’esprit de deux orateurs. 
Pittoresquement, M. Ch. Dupuy avait qualifié la 
doctrine pastorienne, la féconde doctrine des ger- 
mes, de « pénétration des mystérieuses profondeurs 
de la nature élémentaire », et M. Lister à son tour 
s’écriait : « Rayon puissant, qui illumina les ténè- 
bres de la chirurgie ! » Avant eux, Renan, émer- 
veillé de vos méthodes, avait lancé cette phrase, 
magnifique comme un météore : « Traînée lumi- 
neuse dans la grande nuit de l’infiniment petit, 
dans ces abîmes de l’Être où naît la Vie. » Mais 
auparavant Hugo avait vu 

s’étoiler de rayons 

Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées, 

s’ériger, se pencher curieusement, despotiquement, 
le microscope 

regardant l’infini d’en bas. 

Le voici avec son foyer qui reçoit le jour et pro- 
jette sur l’obscurité la nouvelle fantasmagorie des 
réalités microbiologiques. 

Le verrier avait donc rêvé de jeter au creuset ce 
grand geste de la science, de faire flotter dans la 
pâte vitreuse les monstres eux-mêmes, les fléaux 


ART DÉCORATIF l5l 

masqués, dépouillant les chimériques lambeaux, 
les hypothèses fumeuses ou spécieuses que vous 
avez. Maître, mises à néant. 

Elles quittent leur Stymphale sur vos adjura- 
tions, Évocateur des atomes ! 

De l’inspiration presque divine de Hugo, ce noir 
cristal n’est qu’une paraphrase; encore la réalisa- 
tion ciselée ne donne point la vision qu’évoque le 
poète : 

On verra le troupeau des Hydres formidables 
Sortir, monter du fond des brumes insondables, 

Et se transfigurer. 

Se transfigurer ! comment rendre plastique la 
métamorphose des erreurs de doctrines, comme 
celle des miasmes et de la génération spontanée ? 
Cela fut tenté par la figuration d’êtres irréels, 
comme les monstres que font les nuées au cou- 
chant, rencontrant l’œil de l’observation, votre 
lumineux regard. Maître. 

Ils pâlissent dans ce rayon, se troublent, se dé- 
forment. Derrière ces fantômes transparents, s’en- 
trevoient, interposés dans les couches vitreuses 
durant leur élaboration à chaud, les simulacres des 
(( Hydres formidables », ces microbes, obscurs fau- 
teurs de hautes œuvres tragiques. 

Ici les stigmates d’un Python imaginaire s’éclai- 
rent et deviennent, avec quelque complaisance, le 
schéma décoratif, en sa caractéristique forme, d’une 


i52 


ÉCRITS POUR l’art 


bactérie redoutable pour nous. Ailleurs, le filan- 
dreux étirement d’un ptérodactyle fantaisiste, tra- 
qué par la lumière, se fragmente en articles nette- 
ment carrés ; et c’est le caractère du Vibrion septique 
de Pasteur. 

Ainsi se déchiffrent, par derrière les chimériques 
anatomies, les réalités que vous avez débusquées, 
soumises, cataloguées, cultivées en des éprouvettes. 
Assurément, ces figurations, vu la ténuité des 
petits modèles et le manque d’exercice en l’espèce 
— car cette coupe est sans seconde — sont fort 
grossières. Mais l’art d’évoquer vit de semblants; 
combien le simulacre n’est-il pas suggestif, au 
rebours de l’imitation ! 

Sous la pénombre ambrée, çà et là voilée encore 
des noirceurs où languit la poule, où bave le chien 
sinistre, voici les emblèmes figés des causalités dont 
vous sûtes. Maître, à votre gloire, démêler et 
démontrer les relations avec leurs effets : virus 
nageant parmi les globules du sang, germes em- 
portés dans l’atmosphère, élégantes sporulations 
du Saccharomyces Pastorianus^ étranglement symé- 
trique des bactéries de votre Micrococcus cholerae 
gallinarum en voie de bipartition, celui aussi du 
redouté microcoque de Pasteur^ les spirilles de l’eau 
croupie, le parasite décoratif de l’infection palus- 
tre, le Staphylococcus de la pneunomie^ la coloration 
du bacille violet; les formes en navette, en chape- 
let; les blanchâtres colonies en cultures sur plaques. 


ART DÉCORATIF 


i53 

Dans l’intérieur du vase, ces ramifications, radi- 
celles ou barbes de plumes ténues, voudraient imi- 
ter le développement de certaines cultures en piqûre 
dans la gélatine^. Mais le coloris jaune est une erreur 
attribuable à la chromolithographie défectueuse 
d’un manuel. Ces figurations n’en sont pas moins 
curieuses pour l’art du verre. Tout fait supposer 
que l’effroi de ces symboles laissera leurs alchimies 
sans imitateurs. Du reste, vous le voyez, le cristal 
« fin de siècle » ne saurait suivre votre art dans 
sa captation de l’impalpable. Le nôtre n’a point 
cette si longue ténacité, ni tant d’originalité ingé- 
nieuse, de personnelle invention. 

Quoi qu’il en soit, vos destinataires. Maître, 
eussent avec raison jugé insuffisante cette inocu- 
lation du verre si elle n’eût rappelé, bien pauvre- 
ment d’ailleurs, que les preuves expérimentales de 
la doctrine pastorienne des germes. 

C’eût été mal répondre au sentiment profond de 
l’Ecole normale et au grand honneur fait au verrier 
si à une face glorieuse l’ouvrier, n’avait pas su 
mettre un revers touchant. Or, le verrier sait bien 
que le couronnement de vos recherches, c’est l’effi- 
cacité, c’est le soulagement; nous savons tous que, 
pour des millions de vies humaines, proies des fléaux 
obscurs, vous naquîtes trop tard : (( Si tu eusses 
été là, mon frère Lazare ne fût point mort. » Mais 
enfin, vous voici ! Comment donc l’artiste aurait-il 
pu échapper à l’attendrissement filial qui gonfle les 


i54 


ÉCRITS POUR l’art 


cœurs de vos élèves^ comme il lie toutes les grati- 
tudes à jamais? Aussi, le touret du graveur a-t-il 
fait couler sur ces épines de douleurs saignantes les 
pleurs du blanc dictame, et sur les plaies des 
hommes et des animaux les baumes de la pitié, 
votre pitié, 

Toute cette pitié que Tu m’as mise au cœur. 

Combien surannés pour votre art à vous. Maître, 
ces vieux symboles de la moderne antisepsie et 
des vaccins qui confèrent à la souffrance l’espoir, 
la certitude de la guérison et à vous-même « l’amour 
des désolations » ! 

Ceci est encore un mot de Victor Hugo. 

Puisqu’il a tout prévu, le grand visionnaire, 
laissez aussi s’inscrire son texte sur cette autre face 
du Vase Pasteur : 

Je vais 

Méditant, et toujours un instinct me ramène 
A connaître le fond de la souffrance humaine. 

Le verrier a pensé, et vos amis lui ont donné 
raison, que c’est un pur hommage du poète à votre 
génie bienfaisant . 

Puisse donc ce cristal refroidi garder le reflet de 
votre flamme, avec le feu, encore, de notre bonne 
jeunesse de France, et les traces du respect, de la 
sincérité, de la tendresse qui firent l’hommage et 
aussi l’ouvrage ! 


Les Fruits de l’Esprit Q 


Meuble à deux corps, orné de mosaïques de bois naturels, 
offert à son vénéré pasteur, M. Daniel Grimm, pour 
le cinquantième anniversaire de son pastorat, par la 
paroisse réformée de Bischwiller, le 24 septembre 1893. 
Dessin et exécution d’Émile Gallé, ébéniste-verrier à 
Nancy. 

Dans ce meuble, le caractère chrétien primitif 
s’accuse par la construction. C’est un édicule sur- 
monté d’une loggia à fond grillagé, la croix carrée 
nimbée se détache au sommet d’un fronton den- 
ticulé, orné de bronzes au monogramme du Christ. 

Des figurations toutes modernes rajeunissent ces 
réminiscences traditionnelles. Ainsi, les fleurs cor- 
diformes du diclytra^ enfilées en longues théories 
dans les moulures des corniches, modernisent l’an- 
cien rais de cœur et les classiques denticules^ en 
symbolisant la cordialité des fidèles donataires. Sur 
le corps du bas, on voit le champ de blé^ le champ 


1. Cette description, qui fut remise manuscrite à feu 
M. Grimm en même temps que le meuble des Fruits de 
VEsprit^ a été publiée par la revue La Foi et la Fie, nu- 
méro du 16 avril 1899. 


i56 


ÉCRITS POUR l’art 


qui réclame les ouvriers au temps de la moisson. 
Les boutons des tiroirs s’ajourent en fleurs de Cru- 
cifèreSf aux quatre pétales ciselés dans le bronze 
repercé. 

Un robuste cintre est supporté par les fruits 
agrandis de l’humble plante appelée : la houlette du 
berger^ et cela devient un emblème rustique du pas- 
torat spirituel. 

Mais c’est la couleur, ou plutôt la nuance qui 
apporte au symbole son plus intense prestige. Elle 
construit le cadre et crée l’atmosphère mystérieuse 
où s’inscriront, vibrants, les textes divins. Aussi 
l’artiste ébéniste, voulant exprimer au moyen de 
matières ligneuses des visions immatérielles, des 
choses futures et lointaines, s’est gardé d’employer 
la précision et le poli des ébénisteries du dix-hui- 
tième siècle. Il a laissé à ses bois marquetés le 
velouté d’une tapisserie. En les teintes matinales, 
les imprécisions vaporeuses de l’aube, une claire 
mosaïque inscrit le verset du psalmiste dans la 
belle traduction de Luther : « Dein Alter sei me 
deine Jugendl Que ton grand âge soit pareil à ta 
jeunesse! » Ailleurs des coloris mats semblent, en 
le souple langage des bois des îles, paraphraser 
ainsi le texte sacré : Que ton soir soit tel qu’un 
matin doré ! — Là-bas, au fond d’une oasis, sur 
les confins du désert du Sinaï, s’estompent pou- 
dreux, comme dans la pâleur d’une fresque très 
ancienne, le palmier promis, chargé de ses fruits. 


ART DÉCORATIF 

le cèdre du Liban et le cyprès immarcescible^ insi- 
gnes des nombreuses et vertes années. 

Les lauriers-roses décèlent, par leurs fleurs, la 
présence de la source aux eaux vives. Des fleurettes 
dont le nombre des corolles rappelle que le pasteur 
vénéré est aussi un aïeul béni dans ses nombreux 
petits et arrière-petits-enfants. 

L’ombre noie le panneau de droite : c’est Bisch- 
willer, c’est l’Alsace, encore et si cordialement fran- 
çaise. Là, c’est l’invasion de la cuscute aux mille 
pieds ; c’est la belladone^ la jusquiame^ l’ivraie eni- 
vrante ou zizanie, V ortie, les menaçants f évier s 
exotiques qui semblent harceler de leurs dards, en- 
lacer de liens douloureux les bonnes plantes locales, 
le lin, l’humble pâturin, le houblon, la cardère à 
carder la laine. Cependant, une flore idéale, la 
paradisie, la solanée bienfaisante, la passiflore et les 
dictâmes se penchent et bénissent. Ces blanches mes- 
sagères transmettent au pasteur l’ordre d’en haut, 
la parole d’Esaïe : Consolez, consolez mon peuple ! Le 
panneau central du meuble, mosaïque abritée sous 
une arcade géminée, traduit à son tour la gratitude, 
r affection des donataires par des allusions aux ver- 
tus personnelles du père spirituel qu’ils ont voulu 
fêter. 

(( Les fruits de l’Esprit, dit saint Paul, sont la 
charité, la joie, la paix, la patience, la bonté, la 
bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance. » 
Et les fruits de FEsprit s’épanouissent en une 


i58 


ÉCRITS POUR l’art 


gerbe de fructifications et de symboles^ non sur un 
horizon où le soleil décline^ mais sur un ciel 
d’aube. La charité etlabonté, c’est le 6/é mystique, 
et c’est la grappe qui donne le sang symbolique de 
l’Eucharistie, La paix, c’est V olivier; ses feuilles 
d’argent se suspendent au bec des colombes, aux 
entrées des armoires sans défiance. La douceur a 
pour figure le fruit du figuier généreux, la tempé- 
rance, celui du dattier. La bénignité, c’est V abeille 
bénévole qui récolte pour autrui, la joie, c’est le 
myrte^ c’est le narcisse et la claudie^ le printemps 
dans la nature et le pardon dans les âmes. La fidé- 
lité, c’est la fleur de véronique^ c’est enfin la lampe 
chrétienne, la veilleuse qui a combattu les ténèbres 
pendant toute une longue nuit, et dont la flamme 
sera trouvée vive encore et vigilante au lever du 
jour. 


Le Baumier Q 

Musée du Luxembourg^ 


Adieu, amphore couleur des choses à la brune. 
Le verrier t’avait faite pour recevoir en avril les ra- 
meaux du baumier qui veut fleurir : à l’abri des gi- 
boulées, il déroule mieux ses chatons, pesantes che- 
nilles de passementerie, et leur résine livre tout son 
encens. Ton cristal, svelte amphore, reçut à chaud 
dans sa pâte les effigies de ces nobles pampilles, afin 
que leurs bourgeons d’escarboucle, relieffés mol- 
lement à l’outil, pussent distiller toujours les bau- 
mes de topaze brûlée, et leurs soieries, leurs orfrois, 
chatoyer dans l’ambre, avec un peu de ciel d’azur 
bruni, vite recouvert par la nocturne écaille. 

Adieu, amphore à mon gré formée, non pour la 
gloire d’hypogée, mais pour les intimités d’un cabi- 
net bien tiède, chez un amoureux un peu jaloux. 
Dépouillée des satins aux seyants prestiges, tu vas 
être, en un muséum, érigée comme statue, et toute 


1 . Cette description et les deux suivantes ont paru dans 
le numéro spécial que la revue La Plume consacra, le 
novembre 1895, à « l’École lorraine d’art décoratif )), 


l6o ÉCRITS POUR l’art 

nue traduite « à quiconque plaise ou déplaise ». 
Tu ne pourras suivre^ au fur de rheure^ les lueurs 
que dispensent les stores amis. Tu ne connaîtras 
point le berceau des mains où se confient les jades^ 
les netzkés et les porcelaines. Nulle dame à la sai- 
son des lilas ne te fleurira de printemps. Tu seras 
comme une vieille urne royale, sans pleurs et sans 
fleurs. 

Pour consoler là-bas tes spleen, emporte dans tes 
déplis de soir ces vers que nous aimons : 

Majoresque cadunt altis de montibus umhrae. 

Le ciel est orangé, l’atmosphère est ambrée, 

Le val est une auguste et mystique chambrée. 
L’espace est de mystère et d’extase encombré... 

Des musiques de rêve, on ne sait d’où venues. 
Préludent,... tout s’estompe et s’adoucit, ombré. 
C’est l’instant solennel et c’est l’heure éternelle 
Où la nature émue est grave et maternelle. 
Majoresque cadunt altis de montibus umhrae (*). 


Le Coudrier 


Buire en clair cristal agatisé d’oxydation, à la 
réfraction irisée et, par transparence, purpurine. 
A la panse perlée de reflets blonds, la ciselure sus- 


1. Robert de Montesquiou, Les Chauves-souris. 


ART DÉCORATIF 


l6l 

pend la fleur du noisetier en ses nuances. Le pollen 
épand un nuage sulfurin sur les stigmates de rubis 
et les futures avelines. L’inquiétude des inflores- 
cences, verticilles et pendeloques, s’échevèle au 
rude éveil de février. Le grésil oblique, les bleuis- 
santes buées, arc-en-ciélées, fondent sur les rameaux 
qui s’égouttent en pustules liquides, en ruisselants 
pleurs de cristal et d’argent : premier rire de l’an, 
incertain espoir, prématuré décor 

Non de perles brodé, mais de toutes mes larmes Q), 


Épave 


Bouteille de verre, bouteille méplate ; parois 
^ comme usées, lustrées et polies, polies par les ressacs 
sur des grèves. Missive vidée de son message, rem- 
plie de mystère, toute gonflée d’ombre et de silence. 
Plus rien ne s’inscrit au dedans que l’herbe marine, 
verte et bulleuse calligraphie, séchée de sable d’ar- 
gent. Une algue désarticule des anatomies sai- 
gnantes. La méduse, auprès collée, fait luire dans la 


1. Baudelaire, A une Madone, 


102 


ÉCRITS POUR l’art 


rougeur profonde le phosphore bleu de ses gélatines^ 
fruit-fleur et prunelle qui guette et qui mange... 

L’autre face du verre raconte que, bercée sur les 
huiles tièdes des tropiques, elle a bu la couleur aux 
rayons qui teignent de sang les îles, et bariolent, 
là-bas, de rouge, d’orangé et d’indigo toutes les 
plumes et toutes les fleurs. 

Mounet-Sully était venu voir travailler du verre. 
Front penché, il contemplait VEpave déposée sur 
ses genoux et la roulait entre ses doigts fiévreux. 
Le logis et la campagne alentour attendaient quel- 
que chose de très beau, qu’on va dire. Lentement, 
fort bas, il commença de réciter la pièce : 

Oh ! combien de marins, combien de capitaines 
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines... 

Quand le poète, quand l’artiste eurent dit, nul 
n’osa troubler d’un merci la large atmosphère dé- 
chaînée. Par les fenêtres et le cadre trop étroit du 
lieu, le souffle s’en fut. Mais Hernani, de ses yeux, 
de ses paumes, toujours encore caressait V Épave, " 


Goncoupt et les métiers d'art (') 


« De la production usuelle moderne ! me disait 
Edmond de Concourt il y a une douzaine d’an- 
nésj je n’en achète jamais en Europe. Je ne trouve 
de bien fait chez nous, et d’artistique, que les 
ouvrages des modistes. » Son parti pris se retran- 
chait dans un musée délicat, consolation du pré- 
sent, glorification d’un passé meilleur. Cet abord 
n’était point pour encourager, chez nos artistes 
modernes, alors tout humilité et timidité de chiens 
battus, les espoirs de rachat. 

Il y a peu de mois, j’essayais de plaider encore 
une fois leur cause près du maître, au nom de 
notre déploré Carriès, ce vivant dénué, ce beau 
mort; j’attestais ces ouvrages de feu, de passion et 
de misère qui palpitent et s’accouplent, ces pulpes 
qui se fondent, ces bronzes cireux, à l’épiderme 
tiède et translucide. Concourt n’a point daigné en 
connaître. 11 paraît certain qu’il n’a pas prêté, 
comme ses meilleurs disciples surent le faire, main- 


1. La Lorraine artiste^ numéro du 26 juillet 1896. Ce 
numéro est consacré à Edmond de Concourt, mort le 
16 juillet. 


l64 ÉCRITS POUR l’art 

forte au sursum de nos industries d’art. Concourt 
n’en a pas moins été pour elles, bienfaiteur malgré 
lui, un fier instructeur, un remuant fomenteur d’art. 
C’est l’assoupissement quasi séculaire des officines 
d’Europe, ce sont leurs ouvrages flasques, qui lui 
laissèrent jusqu’au bout de telles rancœurs incu- 
rables. Pour s’excuser de se clore dans son volup- 
tueux (( grenier )>, en la société d’exquis bijoux, 
épaves de son dix-huitième siècle, de son aimé 
lointain Orient, il alléguait que, « jeune, il est loi- 
sible de coucher dans un chenil, mais qu’à l’heure 
où l’on devient souffreteux, il faut songer à meubler 
pour la maladie un coquet logis, et se préparer, au 
milieu d’élégances, à accueillir la mort en délicat ». 
Il ne s’est point caché de n’avoir pas aimé son temps 
« où le beau des formes ne fut pas coté ». Il a 
écrit qu’il tenait pour un très fâcheux accident de 
son existence d’avoir une fois dû manger chez un 
grand personnage « dans d’affreusement belles as- 
siettes de Sèvres moderne » . 

Alors quoi? Guetter à la fenêtre si les der-^ 
nières poteries flambées de M. tel ou tel, fort prisées 
de la presse, vont escalader la hauteur de ses 
vitrines ? si l’Europe a fini par réussir quelques- 
unes des nuances tendrement impossibles où sont 
arrivés les verriers chinois ? Il n’en avait cure ! Il 
admettait si peu une rivalité quelconque entre 
n’importe quelle pâte moderne et le meux blanc de 
Saxe dont il magnifiait la rocaille de sa fontaine. 


ART DÉCORATIF 


l65 


qu’il était à mille lieues, j’imagine, d’une inquié- 
tude basse de collectionneur pour la déchéance de 
ses valeurs d’art. Et si l’apothéose d’un Carriès, 
d’un potier d’Europe, sur la fin du dix-neuvième 
siècle, causa, je le sais, quelque impatience à Gon- 
court, c’est que ceci commençait à déranger un 
compte sévère mais juste, réglé il y a plus de vingt 
ans par lui avec les ouvrages médiocres des ouvriers 
de son temps. Mais nous, ouvriers du nôtre, arti- 
sans d’art, nous aimons Concourt parce que notre 
compatriote lorrain mêla, d’ailleurs sans intention 
bienveillante, quelque chose de son âme fiévreuse, 
nerveuse, dans la pâte qui gonfle aujourd’hui. Il 
ne s’est point satisfait d’avoir, pour sa joie, sauvé 
mainte épave véritablement exquise. Mais il en a 
dressé un état exemplaire, bien fait pour exalter 
chez l’ouvrier d’art la sensibilité, créatrice à son 
tour. 

Pour nous le transcrire, cet inventaire, il a ima- 
giné un crayon à lui ; pour en estamper en quelque 
* sorte les illustrations relieffées, il a inventé un 
outillage de graveur en médailles, un verbe plas- 
tique; il a employé un métal ciselé à sa main, 
une phrase musclée, des procédés de rapide impres- 
sion, une phototypie en couleurs, dirais-je, et en 
mouvements ; pour nous picturer les ouvrages des 
métiers artistes en leurs changeantes matières et 
manières, il s’est servi de pastels arc-en-ciélés de 
poussiéreuses ailes papillonnantes. 


i66 


ÉCRITS POUR l’art 


Aussi le jeune décor français ne vous gardera 
point rancune. Concourt, de ce que vous avez ido- 
lâtré le (( rose Du Barry » et les joliesses du temps 
de la Pompadour. N’ êtes-vous pas notre Michelet 
à nous, céramistes, celui des porcelaines et de leurs 
familles vaporeuses, le Bernardin de nos florales de 
potichomanes ? Vous ne pensiez guère écrire vos 
aristocratiques descriptions pour émoustiller l’ou- 
vrier d’art. Eh bien, elles n’ont pas été populaires 
auprès des gens de votre monde ! Les hommes et 
les femmes pour qui vous aviez, sur vos vases, col- 
ligé l’iris d’eau et la pivoine jaune ne les ont point 
aimés. Illogiquement, vous en avez, dit-on, souf- 
fert. Mais nous vous respectons pour votre opi- 
niâtreté, votre tenue, votre retrait devant l’incom- 
préhension paresseuse. Nous savons que c’est vous 
qui avez imprégné l’air de ces enivrées senteurs 
d’art. Ingénieux tourneur en buis, ces amenuise- 
ments de pensées et tours de phrases, vous en avez 
donné les recettes. C’est vous qui avez projeté ces 
graines ailées, germes des compréhensions plus 
affinées... 

En place d’académies de beaux-arts, nous rêvons 
des ateliers-écoles de métiers artistes, disséminés de 
Roubaix à Limoges, de Toulouse à Nancy. Aux 
apprentis brodant, émaillant, d’intelligents maîtres 
donneront ces ravissants thèmes de décors : vos 
stances à des vases. Les écoliers de métiers seront 
les auditeurs de vos fairy tales^ de vos contes des 


ART DÉCORATIF 


167 

Mille et une Nuits^ où vous tramez des écharpes 
aux Shéhérazade, aux Zobéide, où nous voyons 
l’empereur Chi-Tong commander, avec un sens rare 
chez un dirigeant, qu’à jamais soient bleues les 
porcelaines du palais, mais bleues « comme le ciel 
qu’on aperçoit après la pluie... dans l’intervalle des 
nuages ». C’est nous qui recueillerons « la grande 
fleur d’un bleu vitreux, l’hibiscus gravé et gaufré », 
et nous enivrerons aussi nos ouvrages des arômes 
de la (( rose Nankin ». Vous serez notre Concourt; 
et nous vous pardonnerons bien des choses : d’avoir 
souvent, dans votre folie d’art, exalté le joli, le 
drolatique et les matières pittoresques au mépris de 
l’œuvre pensée, dont elles ne sont que la chair et l’os- 
sature. En faveur de votre sincérité d’enthousiasme 
incomparable, nous vous absoudrons d’avoir par- 
fois décrit par virtuosité des objets qui n’étaient 
pas dignes d’être aimés. On sent si bien qu’au 
fond de l’œuvre vous devinez l’ouvrier inconnu et 
que vous cherchez à lui donner sa récompense dans 
le douloureux enfantement de vos rendus! Vous 
nous êtes très cher parce que vous avez célébré le 
charme bleu « des vieux cloisonnés, ce bleu qui 
n’est à la fois ni du bleu ni du vert, ce bleu où il y 
a un peu des ciels qu’a peints Véronèse ». Ce bleu- 
là, ce n’est plus de la matière, c’est un peu d’âme 
épandue. 

Il nous plaît aussi d’entendre louer l’ouvrier soli- 
taire, la primitive fabrication, l’outillage sans autre 


i68 


ÉCRITS POU^l l’art 


usine que « les doigts et deux ou trois méchants 
petits instruments devant le pas de la porte, et le 
feu soufflé à grands coups d’éventail » . 

Des mieux préparées à disserter des objets d’art et 
des métiers était la critique des Goncourt, parce 
qu’ils avaient personnellement tâté de chacun ; des- 
sinateurs, peintres, graveurs, leur langage a pu être 
pictural ou mordant comme celui d’un Jacquemard, 
d’un Fromentin ; et le style buriné d’Edmond aux 
prises avec une eau-forte est bien lui-même une 
gravure qui montre, dans ses interprétations lé- 
gères et spirituelles, toute l’habileté de pointe de 
l’aqua-fortiste, et « son gras pointillé, et ses courbes 
hachures brisées, et le pittoresque ragoût^ et l’indica- 
tion ressautante du travail ». Ses pages nous sont 
des planches^ l’une qiûon voit « toute gribouillée de 
croquetons, petite merveille de dessin rocaille, si 
prestement enlevée sur le cuivre », l’autre «toute 
obscure de traînées d’un beau noir velouté », celle- 
ci « sans une apparence d’esquisse, reproduisant le 
charmant aigu des profils, des mains, le zébré des 
étoflês ziiizolin », celle-là « gardant l’ensoleillement 
de la composition en des travaux de lumière, dont le 
bris des petites lignes ondulantes dans le lointain 
des ciels fait, pour ainsi dire, clapoter le vague 
des fonds paradisiaques » . Graveurs, nous aimons 
Goncourt, parce qu’il a célébré, dans le dix-hui- 
tième siècle, l’âge d’or des imprimeries illustrées où 
les plus grands artistes se complaisaient à dessiner 


ART décoratif 


169 

des faire-partj des papiers de factures pour les 
pharmaciens, les banquiers et les notaires, « et le 
joli art qui se joue autour de ces documents intimes, 
et les ingénieuses imaginations, et les heureuses 
combinaisons de lignes, et la galante originalité 
d’une ornementation qu’on ne verra plus » . 

Mais ce sont surtout les transpositions de tous mé- 
tiers en son métier à lui Concourt, qui ont une vertu 
excitante pour l’ouvrier d’art. Régal au lecteur, 
philtres et viatiques au professionnel ! Le peintre, 
le sculpteur, voient en Concourt moins un critique, 
si naïf et si rare, qu’un confrère ; nous ne pouvons 
guère saluer de plus énergiques ébauchoirs du carac- 
tère et de la vie qu’en les mains de ces salonniers 
de i 852, Edmond et Jules : sincérité débordante! 
enthousiasme qui exige que nous voyions^ dans leur 
prose, le décalque des œuvres qui surent fixer 
admirativement V objectif de leur œil fureteur ! 
Quelle indépendance dans ces arrêts; quel génie 
volontaire ; quelle prestesse de désinvolture ; quelle 
; pimpance de talons rouges ! Quelle érudition, quelle 
conscience ! Quels foudroyants instantanés^ quels 
raccourcis! Tel celui de la comtesse de Cenlis 
d’après la gravure de Meyer : (c La tourmente mau- 
vaise de ses petits traits de travers dans leur court 
ovale, où se voit la fausseté, je dirai même la 
coquinerie de sa physionomie. » Et la Pompadour 
de Vanloo, <( la femme à la beauté sans traits^ mais 
faite d’un sourire tout à elle, du blanc éblouissant 


ÉCRITS POUR l’art 


170 

de sa peau de lymphatique, du charme mystérieux 
de ses yeux qui n’étaient ni noirs, ni bleus, ni gris, 
et qui avaient la finesse des yeux gris, la largeur 
tendre des yeux bleus, l’éclat des yeux noirs ». Et, 
dans la Madame de Sabraii^ par Vanloo, même puis- 
sance d’évocation, par le ramassé de ce qui, dans 
l’œuvre magistrale, en peignant d’un coup l’âme 
du modèle, fait tableau : « Chemise tombante, d’où 
sortent une épaule et un sein, pendant que, la tête 
détournée, elle regarde à la cantonade avec des 
yeux immenses et qui attendent... » 

Et ces corps-à-corps entre le pinceau de Gon- 
court et la palette des Ziem, des Gustave Moreau, 
des Decamps, tout écrasés de fruits et de pierre- 
ries, illuminés de soleils et d’éclairs ! 

Mais les Goncourt, ces touche-à-tout, se plurent 
à tâter d’autres métiers d’art encore. Jules s’amu- 
sait à dessiner un meuble où se marie le style 
Louis XV avec le style Louis XVI. Imaginairement, 
quelquefois réellement, toujours à la perfection, Ed- 
mond fut relieur, tapissier, tisseur de lice, céramiste, ^ 
émailleur, jardinier. Il a ébénisté et sculpté en ses 
livres le bois de lit, gouaché de mat le lisse des bols. 

Par la réduction au verbe, il s’est soumis tour à tour 
les matières et la maîtrise des établis. 

Avant l’heure, il affranchit la reliure et l’exige 
en accord avec le livre, au besoin romantique et 
brutale : « De mon yieux Flaubert une Salammbô, 
pour lequel fai inventé une vraie reliure carthagi- 


ART DÉCORATIF 


171 

noise, faite d’un cuir japonais brunâtre, qui a l’air 
d’une peau humaine sortie de la tannerie de Meu- 
don, et de gardes fabriquées d’une soie barbare, 
représentant des chouettes tissées d’or sur un fond 
de sang. » Et c’est déjà V École de Nancy : c’est du 
Prouvé. 

Il est colleur de papier, encadreur; il pose en 
trois lignes et cinq chambres les principes dç^ l’art 
de tapisser et colorer des appartements. Il com- 
prend bien la mission du décor : « Mettre sur les 
murs de l’enchantement. » 

Oui, il fut ce magicien, ce Prospero douloureux 
et philosophe ! Pour ses amis et pour l’art, il sut 
faire des lambris rieurs aux inconsolées murailles de 
la maison fraternelle où n’était plus Nello. 

Il sut ourdir et velouter de mots lourds, sourds 
et moussus, ces tapis qu’il aimait, brochés, comme 
ceux de Caramanie, « d’une petite mèche de che- 
veux de femme, perdue, de distance en distance, 
dans le tissage de la laine, et marquant la tâche 
de chaque journée de l’ouvrière ». 

Quand, pour une description, il avait besoin, 
comme dans les Frères Zemganno^ d’un tapis d’ Orient 
et qu’il « n’avait pu réunir assez d’argent pour 
acheter de ça », le prestige concentré de son ima- 
gination lui tramait, en place du modèle manquant, 
(( un vrai morceau de velours ras, montrant, ainsi 
que sur des miroitements de givre, des fleurs et des 
caractères persans du seizième siècle, tissés dans le 


ÉCRITS POUR l’art 


172 

clair et la tendresse de ces trois uniques tons : de 
l’argentj de l’or vert, du bleu lapis-lazuli » . Et l’évo- 
cation était si proche des doigts que, des années 
après — Concourt narre l’aventure dans Boudoir^ 
— il trouve l’original du tapis qu’il avait inventé ! 

Vous pensez bien qu’il ne put résister à nous 
peindre celui-ci à son tour, à ambrer son morceau 
dans (( un harmonieux ton d’or de paille, d’or 
chaud de nattes de Manille » , à insinuer (c des bran- 
chages d’un pâle et presque imperceptible violet 
d’améthyste », à donner finalement le coup coquet 
du marchand turc qui fait des cassures dans le mi- 
roitis (( avec des brillants micacés ». Eh bien ! 
comme de juste, cette nature morte ne vaut pas la 
vision. Mais regardez comme il décrit sa vieille 
tenture d’Aubusson à figures, et dites si jamais 
administrateur des Gobelins, si jamais peintre de 
maquettes officielles comprit comme Concourt cet 
art fait avec de la laine et du rêve, qui attend pour 
vivre son heure le coup de minuit et les lueurs 
errantes du foyer mourant... 

Edmond, qui se complaisait dans la persuasion 
d’avoir retrouvé le lit de la princesse de Lamballe 
et que voluptait, si j’ose m’exprimer ainsi, la 
canaillerie d’y coucher tous les soirs, n’éprouvait 
pas, vous comprenez, aussi vivement que vous et 
moi le goût de révolutionner le mobilier. Son lit, 
c’est une circonstance bien atténuante de son culte 
exclusif pour le précieux, le chiffonnage, l’enru- 


ART DÉCORATIF 


173 

banné de ces ébénisteries ; mais au sens intelligent^ 
cet attirail classifié, emperlé, listellé, cannelé, can- 
netillé, saboté d’or, embreloqué et rayé de cœurs, 
voire même l’impeccable construction, « l’habile 
mariage, dit-il, des lignes droites et des lignes 
courbes, l’habile opposition des parties tranquilles 
et des chargées et le caractère de grande maison », 
tout ceci ne nous donne plus à nous qu’une vanité 
sensuelle, le décor refroidi du temps charmant qui 
n’est plus. Nous voulons, dans les choses d’inti- 
mité, les secrètes voix et les répons profonds à nos 
vibrations. 

Le cristal trouva chez Concourt des résonances. 
Il goûta les verres chinois. Mais il dut laisser à 
l’avenir la pénétration de leur obscure histoire. 
Elles lui parurent chatouillantes les verreries du 
Palais d’été, malgré le poncif un peu bébête de leurs 
figurations. Il lui a plu qu’un (c pays » de Nancy 
les contînt dans ses mains, dévotieusement, for- 
mant des doigts le berceau où l’enfant enferme 
un oiseau blessé. Concourt a connu tout à la finies 
rajeunissements du cristal, aimé les madrures, les 
usures, et ses mains blanches d’évêque, belles d’in- 
telligence, et ses prunelles d’inquisiteur se seraient, 
dit-on, quelque soir avant celui qui fait notre dou- 
leur, caressées et mirées à des urnes de mystère, « au 
fond desquelles il est des lieux de rendez-vous »... 

Parmi les jolis matériaux, c’est avant tout la 
porcelaine qui lui fut tendresse, chaleur et com- 


ÉCRITS POUR l’art 


174 

pagne. Pour la refondre dans ses fourneaux, le 
lettré se fait céramiste par la connaissance des pro- 
cédés, par le tact des enveloppes. N’est-il pas 
savoureux jusqu’ au claquement de langue, le voca- 
bulaire de Concourt, innové, empreint des qualités 
des divers blancs de Chine^ « cette belle matière, dit- 
il, crémeuse, différente des blancs de Sèvres et de 
Saxe par je ne sais quoi de gras, de coulant et qu’un 
peintre comparait, dans son parler pittoresque, à 
du blanc-manger non solidifié sous une couverte 
glaceuse » ? C’est aussi « le blanc le plus rappro- 
ché du cœur d’une fleur de magnolia avec des 
translucidités de jade )> ; ou bien « un petit bol de 
la pâte la plus onctueuse, la plus savonneuse et la 
plus translucide dans son opacité » ; « une porce- 
laine très blanche, décorée d’une pâte blanche mate, 
posée après la cuisson sur la couverte brillante )) . 
C’est « le blanc de riz » et encore « une pâte un 
peu grise, d^un engluage bien gras » . 

A dire ensuite les émaux du Céleste Empire, 
l’arc-en-ciel n’y suffit : « l’émail jaune d’or, la res- 
plendissante couleur si longtemps repoussée par les 
timidités colorées de l’Occident, et qui ne com- 
mence à faire son entrée dans la décoration des 
choses européennes qu’à partir de l’exposition du 
rideau de la Salomé de M. Henri Régnault » ; 
les porcelaines « peau d’orange douce, citronnée, 
nankin, le vert-grenouille, le bleu d’azur insufflé, 
le bleu fouetté, le lapis agatisé, le bleu intense 


ART DÉCORATIF 


175 

vibrant^ le bleu-turquoise pâle si charmant et si ini- 
mitable, du bleu le plus célestement bleu^ bleu qui 
semble l’eau verte azurée, que, sous les deux du 
Midi, gardent les creux de rocher, quand la mer 
s’est retirée ». Et avec le tour du prisme. Concourt, 
ce maître des vases, qui n’administra nulle manu- 
facture d’Etat, donne à ses pages les spectres du 
(( vieux violet-aubergine^ du vert lucide feuille de 
camélia^ intense et gaiement lumineux » ; voici le 
céladon^ collectionné par M"'® de Pompadour, 
le tendre et blafard vert d’eau, le céladon bleu 
d’empois, le céladon fleuri, à glaçure de pierre pré- 
cieuse, réalisant presque le jade ; les craquelés 
bleuâtres, ventre de biche^ café au lait, « la coquille 
d^œuf que j’aime, dit Concourt, la délicieuse et 
transparente coquille d’œuf où le décor a été poussé 
à la perfection la plus extraordinaire et dont la 
blanche surface est égayée de l’éclair tendre des 
émaux les plus doux, d’une tendresse lumineuse ; 
enfin l’émail rose tiré de l’or et son reflet enchan- 
teur » ! 

Le faire décoratif dans la céramique, la touche^ 
ne pouvait pas manquer de captiver Concourt. 
Pour résoudre l’expression de celle qui le charme, 
on dirait qu’il se sert d’un pinceau gorgé d’émail, 
(( émaux si translucides, dit-il, si aqueux, que c’est 
tout à fait la fraîcheur des tons d’aquarelle, mais 
d’une franche et récente aquarelle qui n’a pas 
encore séché sur le papier.. ^ 


ÉCRITS POUR l’art 


176 

(( Chez nous, les porcelainiers peignent avec les 
procédés de l’aquarelle ; c’est de la peinture éten- 
due au pinceau. En Chine et au Japon, tout autre 
chose. Rien que des tons posés sur une matière colo- 
rante toujours pénétrée de fluide vitreux, en un 
mot de la peinture avec des émaux et non avec des 
couleurs, avec une dégradation des épaisseurs de 
l’émail : la vraie peinture de la porcelaine est, pour 
ainsi dire, la gouache translucide. » 

Edmond n’a guère moins de tendresse pour le 
dur métal assoupli par l’Extrême Orient. Avec son 
ami Burty, il se délecte des gardes de sabre; 
l’hidalgo estime à sa hauteur l’armurier qui, sur des 
bijoux de suicide, des défenses d’honneur, essaime 
des joliesses de pétales, et dans la tenue sévère 
de l’arme réserve d’intimes parcelles d’art pour 
l’homme de guerre, pour le maître à l’honneur plus 
ombrageux que l’acier au bleu burgos. 

Les petits bronzes du Japon régalaient son ins- 
tinct du réalisme par les bonhomies cocasses, par 
la vie féline des nerfs sous l’enveloppe, « la religion 
du d’ après-nature, qui, dit-il, n’existe qu’au Japon, 
la trépidation humaine ». Les intimes similitudes 
de son faire à lui avec celui-là, et ses intenses sym- 
pathies pour la saisie du vif des subtils mouve- 
ments des êtres, nous ont valu dans son livre La 
Maison d^un artiste^ la plus remuante galerie d’art. 
Telles images semblent bondir hors la page; d’au- 
tres ont capté la presque scientifique observa- 


ART DÉCORATIF 


177 

tion : (( ce mouvement de compression des ailes 
d’une abeille dans une fleur » . Plus loin, « le redres- 
sement goulu d’une tête de faucon, un canard 
représenté cacardant avec l’avancement tortillard 
de son col » . Il saisit dans les effigies des danseuses 
et des mimes « un mouvement de danse ou de 
marche qui commence, un coquet mouvement de 
retraite, deux créatures tortillardes et boscottes, 
des laiderons du Nippon, faisant des grâces et du 
dédain, avec de petits gestes maniérés et comi- 
ques à mourir de rire ». Il note dans les netzkés 
« le regard anxieux des singes qui -se grattent » . 
Mais, si ce praticien de scrupule est un grand en- 
fant qui adore les menues surprises où se complaît 
l’art du Japon, s’il s’exclame sur un bouton d’ivoire 
peint, (( dernier mot de l’imitation d’une chose 
morte » : un marron, oui, un marron, un vieux mar- 
ron ratatiné. Concourt garde bien la distance de ces 
miettes jusqu’à des raccourcis qui sont du grand art : 
loupe en main, il détaille un autre bouton de vête- 
ment, une figurine, resculptant, refouillant l’œuvre 
minuscule, « les attaches des épaules, les rondeurs 
du dos, le flottement des reins sur la peau, l’eftâce- 
ment du nez plissé, la petite colère animale de bête 
rageuse, la dilatation des yeux en lesquels, tout en 
bas, la pupille n’est plus qu’un imperceptible point 
noir qui louche ». Il le déclare un chef-d’œuvre ce 
bouton, et n’hésite pas à le comparer aux bronzes 
de Barye. Et pour nous le chef-d’œuvre, c’est le 

E. GALLE 


12 


ÉCRITS POUR l’art 


178 

sien, et nous ne savons plus, pour louer Concourt, 
ce turbulent pétrisseur, rien dire de mieux que ce 
qu’il disait lui-même de Delacroix : (c Dérober le 
geste, ravir la silhouette animée de la créature, 
conquérir le mouvement, jeter, captiver sur la 
toile la mobilité humaine, pousser le tableau à cette 
violence des choses : le drame; remuer, agiter, 
enfiévrer la ligne comme pour dépasser dans l’ima- 
gination du spectateur le moment, la seconde, où 
la vie du fait a été subitement figée, — voilà ses 
inspirations et ses ambitions, sa voie et son re- 
nom. » 

Parmi tant de motifs de saluer ce bienfaiteur de 
l’art spontané, il en est un que l’école des métiers 
modernes doit crier assez haut : il a déclaré dans 
ses écrits que « le Japon ancien est d’une mono- 
tonie désespérante )), que toute la décoration 
enchanteresse digne dans l’art japonais d’être aimée 
des gens de goût est « moderne^ oui^ moderne^ appar- 
tenant au dix-neuvième siècle )> , que « les plus souples 
bronzes sont d’artistes morts il y a vingt, trente, v 
quarante ans » ; que « cet art merveilleux, unique, 
incomparable » doit être attribué à la révolution 
introduite dans le dessin par l’affranchissement des 
styles classiques et par un retour à l’observation 
directe, amoureuse, à la collaboration même de la 
nature. Dans la Maison d^un artiste et dans un ou- 
vrage tout récent, Hokousai^ Edmond de Concourt 
nous a initiés à l’œuvre énorme, incroyablement 


ART DÉCORATIF 


179 

féconde d’un ouvreur d’horizons, le très bon maître 
Hokousaï, à qui l’art de l’ingrat Japon a dû d’être 
arraché, il y a une soixantaine d’années, au décor 
conventionnel chinois. Et pourtant, l’homme dont 
l’influence immense dépassa les ateliers du Japon 
et modernisa, naturalisa l’art décoratif des nations, 
— à qui lui demandait des leçons, proclamait mo- 
destement, génialement ce principe : (( On n’en- 
seigne pas l’art. En copiant la nature, n’importe 
qui peut devenir un artiste ! » Aussi, le style d’Ed- 
mond, (( l’écriture artiste )>, est adéquat au possible 
à l’écriture du maître qui s’intitulait (( l’octogé- 
naire fou de dessin ». Ils ont ensemble les plus 
ardentes aflinités, et Concourt ne craint pas de 
célébrer « cet art michelangesque, du plus puissant, 
du plus fier dessin anatomique, de la plus savante 
assurance dans la belle tourmente du trait » . Il en 
exalte « la furie, le mors-aux-dents » et aussi ce la 
grandeur, le lyrisme, la poésie, l’indicible » — qu’il 
sait d’ailleurs dire à miracle. 

Enfin, les albums d’Hokousaï, en révélant à 
Concourt le mystère des floralies lointaines, ne 
pouvaient manquer d’allumer en lui la passion 
de l’amateur de jardin. Si je signale cette douce 
manie, c’est que Concourt lui doit des tableaux 
ravissants, et qu’elle sut inspirer d’autres après lui. 
Dans mon énumération des métiers d’art qui 
doivent et redevront, insolvables, au maître de la 
La Maison d’un artiste^ je n’aurais garde d’oublier 


ÉCRITS POUR l’art 


180 

les plus secrets et véritables artistes, les horticul- 
teurs de mon pays, manipulateurs à leur gré des 
flores, (( recoloriant » à neuf les corolles, introduc- 
teurs aussi de ces créatures d’art, les plantes et les 
arbres du Japon. C’est à lui qu’il appartenait d’en 
exprimer la sève d’originalité ! A la rose, qu’il 
préféra pourtant toujours, il joignit peu à peu, 
dans son jardin, les modèles vivants qui fleurissent 
sur les laques et les Satzouma. C’est dans ces 
notations de nuances, de fragrances, suivant la 
saison et l’heure qui baisse, dans ces surprises de 
la grâce libre, c’est là que le jeune décorateur 
moderne doit s’enflammer pour les végétaux de 
l’amour indispensable, sans lequel il vaut mieux 
(( étudier les mathématiques »... 

Mais de ce petit chef-d’œuvre : Le Jardin^ de 
ces lignes adorables qui racontent les « passion- 
nettes d’amateurs, le blanc des magnolias où s’allie 
une tache violacée s’ils sont mauves », disent le 
jaune des pelouses au soleil frisant, « l’heure du 
fantomatique negundo^ l’arbre enchanté de minuit » , 
et dans une cour de Paris, dans un vieux cœur de Pa- 
risien, enclosent les humides écrins d’avril, les ingé- 
nuités de mai, toute la mélancolie d’octobre et les 
silences mats de janvier, — de cet art exquis il est 
une profonde leçon d’art à tirer; le mystère du 
prestige dont il nous point, le maître le laisse devi- 
ner : c’est qu’il est venu à la fleur par les pleurs, à 
l’amour du jardin par la douleur; douleur d’aîné, 


ART DÉCORATIF 


l8l 


détaché du frère plus jeune, frère par la tendresse 
et par l’art ; douleur de rester incompris, « volon- 
tés brisées, découragement au travail, horreur de 
la société des heureux de la terre », douleur de la 
poétesse mendiante qui chantait « l’Injustice d’ici- 
bas », et qui songeait à se retirer dans la profon- 
deur de la montagne, — mais là encore le cerf 
pleure... 

Ainsi, être ému devant la nature, être attendri 
par sa beauté d’innocence, s’apitoyer sur la rapi- 
dité des choses, faire de ces êtres chastes et frêles, 
les fleurs, des confidents pour soi et les autres aux 
jours de peine, c’est aussi un secret du décor. Con- 
court a prouvé, lui aussi, que, pour tout art, l’aus- 
tère douleur est encore la forte institutrice. N’a- 
t-il pas donné une de ses pages les plus poignantes, 
alors que, au cours de la promenade parmi les 
métiers, en plein inventaire, il prend le lecteur de 
La Maison d^un artiste^ le visiteur du « Caphar- 
naüm » et du « Grenier » pour confident, tout à 
' coup, de sa douleur inconsolée : il ouvre la chambre 
close, il montre les rideaux fermés, la mansarde 
d’étudiant de celui qu’il appelle « mon bon et joli 
frère » , la chambre choisie par Jules pour mourir ; 
et tout l’art dans la navrante vision de la jeune 
agonie se fond dans les pleurs... 

En résumé, pour nous décorateurs, les Concourt 
seraient encore de très utiles maîtres, d’aimables 
gens, s’ils n’avaient fait qu’allumer des lanternes 


i 82 


ÉCRITS POUR l’art 


multicolores sur la veulerie des métiers oubliés, 
brûler des parfums devant des chefs-d’œuvre mé- 
connus, et pulvériser, le soir, des essences sur la 
poussière des jours, offrir en des retraits de curio- 
sité, de petits soupers délectables, épandre des 
albums d’images, donner à l’art libre l’envolée, 
disjoindre d’anciennes carapaces et bousculer les 
poncifs. 

Mais d’une seule et d’une forte vertu, la méri- 
toire efficacité de leur art est issue : tout ce qu’on 
salue chez eux, amour de la vie, folie du mouve- 
ment, du décor, de la nuance, énergie d’expres- 
sion, fièvre de l’art, conquête du caractère et des 
valeurs, provient d’un seul fonds. Ils ont été réel- 
lement des artistes grands et bienfaisants pour tous 
les arts, parce qu’ils ont été passionnés et qu’ils ont 
eu un cœur battant pour l’art. 


Le Vase Prouvé (0 


Le vase que j’ai fabriqué pour mon brave ami 
Prouvé est un canthare à deux anses, dont l’une 
paraît encore rouge du feu de mon four, et dont 
l’autre s’irise de l’apothéose qui nous remplit de 
joie, celle de notre camarade, depuis si longtemps 
à la peine ! 

Sur le revers de la coupe, un orage passe ; c’est 
le méchant nuage de dénigrement et de doute qu’on 
lâcha sur une intègre vie d’artiste, sur une probe 
recherche, sans pouvoir altérer la sérénité de son 
unique préoccupation : traduire la vie et l’âme 
latentes sous l’enveloppe. 

Et, de ces noirceurs enfin crevées, chassées, je 
n’ai voulu garder que ce qu’il en fallait pour que la 
sale et méchante couleur, évadée sous le pied de 
son vase, dît l’amusement de mon peintre, et pour 
prendre en plus douce pitié 

Ce bas du genre humain qui s’écroule en nuage. 


1. La Lorraine artiste^ numéro du 5 juillet 1896. Ce 
vase fut offert à Victor Prouvé pour fêter son entrée dans 
l’ordre de la Légion d’honneur, après l’inauguration du 
monument Carnot à Nancy. 


i84 


ÉCRITS POUR l’art 


De ce (( bord sinistre de la nuit » se dégage un 
pin de montagne; c’est une figure de l’énergie 
calme, de la force simple; c’est l’art naturel et 
libre qui ne dédaigne, n’envie, ni n’emprunte. Crû 
sans nul engrais d’étable, par les solitudes et les 
austérités, il donne, hiver comme été, sa balsa- 
mique verdure. Il offre aux réff exions de l’archi- 
tecte son fût élancé, revêtu d’une robe squameuse, 
aux dessins géométriques, au coloris de grès rose. 
Il donne aux écoles les études de ses branches, les 
gestes de ses bras de lutteur, modèles pleins de 
caractère et de grâce ! 

Au galbe simple du vase se cisèle, dans la chaleur 
énergique des jaspes, la mosaïque de tes cônes, ô 
pin sylvestre ! Tes chatons de ffeurs mates s’épa- 
nouissent, figurées en pâtes de topaze et d’ambre, 
parmi les plumetis de tes feuilles qui s’effilent. D’un 
élan que chaque assaut des vents hargneux ne fit que 
rendre plus nerveux, ta branche monte et vient se 
marier d’amour à l’olivier là-haut, l’olivier, radieuse 
épousée d’argent, qui se penche, alanguie bientôt 
du poids de ses olives, modelées dans le cristal cou- 
leur de savoureuse néphrite. 

Ainsi, mes amis, les jours de l’honnête peintre lor- 
rain s’éclairent ; les soucis maternels sont vengés par 
l’acclamation populaire. Le ciel de Prouvé, comme 
mon vase, s’ azuré et même s’étoffe ; l’adhésion des 
hommes plus sincères, plus compréhensifs et mieux 
avisés, l’amour des plus tendres, certes, et aussi des 


ART DÉCORATIF 


l85 


meilleurs artistes, l’hommage des noms les plus 
hauts, le grand et le bon Puvis en tête, ont lavé cet 
outrage qui, dit l’auteur des Châtiments^ 

N’a jamais de figure et n’a jamais de nom. 

Comme au cinquième acte, les fées grognons vont 
se cacher. Nous les entendrons encore. Prouvé, 
coasser, affolées, les soirs de renouveau, à chacun 
des rajeunissements de nos arts. Et les derniers 
qui riront le feront avec magnanimité. Voilà pour- 
quoi le verrier voulut que le vase qu’il fit pour 
son ami Prouvé demeurât pour toujours ainsi léché 
au pied par de basses vapeurs, souillé un peu de 
quelques calomnieux effluves, jalouses baves de 
larves qui ne savent créer que menteuses légendes, 
fictions de laideurs, noircissement de toute probité, 
si évidente en l’homme et l’artiste, avec son inno- 
cence, sa patience, sa sobriété, bonté, simplicité, 
timidité fière, modestie et humilité devant la hau- 
teur de l’idéal proposé. Tout cela fut vertu qu’il 
fallait bien qu’on saluât. 

Cesi pourquoi, dans le firmament qui s’épanche 
à ton vase. Prouvé, le touret inscrira les toujours 
vertes paroles de Hugo : 

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont 
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front, 
Ceux qui marchent, pensifs, épris d’un but sublime. 

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins. 
Ceux-là vivent, Seigneur ; les autres, je les plains. 


Les Salons de 1897 

Objets d’art (*) 


Pourquoi ne veux-tu pas t’asseoir 
aussi parmi les consolateurs des 
maux de la vie ? 

Diderot, Salon de 1765. 

I 

La Gazette des Beaux-Arts souhaite un texte à 
des reproductions d’objets d’art exposés aux Salons 
de 1897. 

Chercherai-je, sur la locution « objets d’art », 
une querelle de mots ? Enfoncer vos portes polies, 
mon cher directeur ! Ne sont-elles pas ouvertes à 
l’art tout entier, par vous et vos prédécesseurs? 
Nous sommes d’accord, vous m’en donnâtes l’assu- 
rance, que, chez vous, il n’est point de catégories 
dans l’art, que l’art n’avoue qu’une seule classe 
d’ouvrages, les bons. Nous sommes d’accord que, 
parmi les nombreux métiers, moyens de réalisation 
et d’expression, sculpture, architecture, peinture, 
joaillerie, poterie, menuiserie, gravure, matières 
dures ou tendres, nul n’est exclu de l’œuvre su- 


1, Gazette des Beaux-Arts, numéro du sept. 1897. 


ART DÉCORATIF 187 

bliiïie. Tous métiers d’art sont de gentilshommes 
et non pas la seule verrerie. 

Longtemps encore^ sans doute, l’étroitesse doc- 
trinale et les routines administratives, continueront 
de nous régenter et de prédestiner les divers modes 
de l’art, de calvinistiquement prédestiner tel métier 
à cueillir la palme, à procréer des œuvres toujours, 
et tel autre à ne pouvoir émettre jamais que des 
objets. Assurément, pour l’esthète moderne, l’inuti- 
lité de l’œuvre n’est plus critérium d’art. Mais pour 
combien d’esprits faussés fait-elle encore doctrine, 
la législation française de 1806, attardée à voir dans 
le service prêté gracieusement à l’homme par l’œu- 
vre d’art un cas de déchéance pour celle-ci, de dé- 
classement, d’incompatibilité avec la suprématie 
artistique et créatrice, avec ces privilèges de l’ar- 
tiste : la propriété et l’héritage intellectuels ! *La loi 
française, ne l’ignorez pas, n’est pas tendre pour 
r « objet d’art ». Pour elle, pour V administration^ 
F « objet d’art » n’est qu’un « art appliqué à l’in- 
dustrie », — bien ou mal, caresse, soufflet, « appli- 
cation ». L’ (( objet d’art » au prétoire toujours, au 
ministère souvent, l’objet d’art est l’enfant de l’es- 
clave, régi par des justices basses ou par la faveur ; 
c’est l’enfant de la faute, inapte à la bulle d’or, à la 
robe de beauté et de poésie. Bouclier d’Achille, 
chanté par Homère : ustensile, petit art ! Talon 
d’Achille : grand art, intellectualité ! 

Le statuaire français peut lyncher sur le boule- 


i88 


ÉCRITS POUR l’art 


vard le surmoulage de sa statue : le fraudeur ne ré- 
clame point. Mais le sculpteur français de la Caria- 
tide apprendrait à ses dépens que la propriété de 
son « objet d’art » est justiciable de la prud’hom- 
mesque législation dite « des prud’hommes » . Ainsi, 
le droit de Michel- Ange n’est pas le droit de Cel- 
lini. Rodin a celui de vie et de mort sur la contre- 
façon de ses œuvres. Il serait absolument contesté 
à M. Lalique sur celle de ses délicates créations. Il 
faut le dire, car telle est aussi, à peu près générale- 
ment, la doctrine des Salons dits « des Beaux-Arts » . 
Point de « bel-art » hors de ce qui s’encadre au 
mur, ou s’exhibe en place publique. Au fond, ce 
n’est peut-être qu’une phobie des organisateurs pour 
les fragiles et encombrantes vitrines. A l’Exposition 
internationale de Bruxelles, cette année, la réaction 
est violente contre l’intrusion de F « objet d’art )> 
dans les Salons. Au plus trois ou quatre admissions 
timorées de Futile : un « candélabre du jardin bo- 
tanique de l’État », un bouclier de Hugh Armstead, 
une coupe de Bartholdi, un vase d’Étienne Leroux, 
des vases de Sèvres. On peut donc affirmer, aux 
Beaux-Arts à Bruxelles, une exclusion systématique 
du Beau marié à FUtile. Il n’est guère représenté là 
qu’en peinture, dans la fresque de Van den Busche 
pour l’hôtel des postes, sous la figure d’ « un arti- 
san qui médite » — s’il ne retournera pas à la 
peinture de chevalet... 

Autre pays, autre critérium : en douane d’outre- 


ART DÉCORATIF 


189 

1 Rhin, la statue n’est œuvre d’art olympienne et 
1 franche qu’ après toisé. Un millimètre de moins que 

H le compte, elle chute objets presse-papiers, bibelot 
I soumis aux taxes du commun. Exemple, le groupe 
de Rodin : le Victor Hugo^ deux mètres, œuvre d^art^ 
passez ; la Muse de Hugo^ un mètre vingt-cinq, objet 
de luxe^ payez. Cette énorme simplification ne man- 
que pas de grandeur. Elle se recommande aux offi- 
^ cines législatives, réglementatives, non seulement 
' du (( doux pays », mais de tous pays, empêtrées 
dans les distinguo entre l’Utile et la Bagatelle à l’en- 
trée des tribunaux et des Salons. 

Ce n’est pas tout. Un dogme généralement pré- 
pondérant est celui de la qualité de la matière 
comme méthode de classement dans la glyptique, 
la plastique d’art. 

Gravure sur pierres : fines, dures, voire simples 
pierres ? Œuvre ! Dignus es intrare au Salon inter- 
national des Beaux-Arts à Bruxelles en 1897 ^ 

celui de Paris en 1900. 

Glyptique sur matières tendres, ambre, cristaux, 
pâtes de verre, coquilles, plastique sur métal et 
matières molles, étain, cire, bois ? On n’entre pas 
au Salon international des Beaux-Arts de Bruxelles. 
Telle est la norme, avec des exceptions de faveur 
qui la confirment (^). 




1. Règlement du Salon des Beaux-Arts à l’Exposition 
internationale de Bruxelles, section française. Exception 
a été faite en faveur de deux vases en pâte de verre ; cfes 


ÉCRITS POUR l’art 


190 

Voici donc le critérium académique, voici l’es- 
thétique officielle du jour : la densité de la matière ! 
Le morceau présenté est-il œuvre ^ est-il objet? Est-il 
dur, n’est-il pas dur ? (c Demandez la question du 
jour! » 

Falingard, le domestique du Mouton à V entresol^ 
avait expérimenté la dureté de l’écaille des tortues 
favorites de son maître. Il les plaçait sous les roues 
des tramways et disait de « ces objets d’art » que 
(( cela n’est pas si dur qu’on pense » . Ainsi au Salon 
des Beaux-Arts de Bruxelles, l’admission d’une 
œuvre dans la « section II : sculpture, médailles, 
camées, pierres gravées » était, de par le règle- 


œuvres du sympathique H. Gros ont réussi à franchir le 
cercle fatidique. Le règlement des Beaux-Arts en 1900 
ne limite pas, pour la sculpture et la médaille, les ma- 
tières ; mais il est réactionnaire en ce sens qu’il borne 
les œuvres d’art aux quatre sections académiques avec 
cette remarque : « Ce groupe ne comprend que les heaux-arts. 
Une place spéciale est réservée aux arts décoratifs », c’est-à- 
dire dans le douzième groupe, mêlés aux produits indus- 
triels, l’Exposition ne comprenant « que ceux-ci ou les 
produits agricoles et les œuvres d’art ». Et ailleurs : « La 
section B contient les produits industriels et agricoles et 
les objets divers autres que les œuvres d’art, » Je dis bien : 
réactionnaire, car nous voici loin de l’Exposition de 1889 
où, dans le Salon du centenaire des Beaux-Arts, figu- 
rèrent, avec les chefs-d’œuvre de la peinture et de la 
sculpture, des ouvrages ayant la marque de l’utile, tels 
que tables, vases, etc. ; et bien loin encore du règlement 
de la Société nationale des Beaux-Arts, ainsi noblement 
conçu : « La Société nationale considère qu’il y a lieu de 


ART DÉCORATIF 


ment, suspendue jusqu’à V expertise du lapidaire ! La 
décision du jury était avant tout dépendante de la 
densité de la matière. Camées : cornaline, verre ou 
coquille ? Pierre gravée : quartz ou strass ? Le juge- 
ment était retiré d’abord au sentiment et laissé à 
l’outil d’essayage. Le vase-camée type, le « vase 
de Portland » du British Muséum, eût été éliminé, 
d’abord comme matière tendre et non fine, et puis 
comme vase ; non erat hic locus. 

Et nous, pour aimer, en ces pages-ci, l’œuvre 
d’art et oser le dire, appellerons-nous Falingard ? 

Rassurez- vous, confrères en objets, ce sont bruits 
de victoire, les coups épars de vieilles espingoles et 


rattacher aux beaux-arts proprement dits la production 
des artistes, créateurs d’objets originaux... Elle s'adresse 
aux travailleurs isolés^ à ceux dont les œuvres trouvent 
difficilement place dans les expositions mercantiles et 
encombrées dites « d’art décoratif » ; elle fera tous ses 
efforts pour mettre ces travaux en vue et assurer ainsi le 
succès et la propriété des inventions toutes personnelles. » 
— Le règlement de la Société doc Artistes français, en 
1897 (Champs-Elysées), admet largement ce qu’il nomme 
(( les œuvres d’art décoratif ». Il leur donne les mêmes 
juges qu’aux autres. Mais à son tour le ministère des 
beaux-arts n’attribue aucune bourse de voyage en dehors 
des quatre sections académiques (Règlement des récom- 
penses pour les Champs-Elysées). Il crée, parmi les lau- 
réats, une (( sous-section d^art décoratif dépendante des quatre 
sections (sic) ». Tels furent, dans l’enseignement secondaire, 
les mesures propres à mettre en honneur l’étude des 
langues vivantes, du dessin, des notions commerciales. 
On en connaît assez les résultats. 


192 


ÉCRITS POUR l’art 


couleuvrines qui partent encore à la brune sur le 
terrain reconquis où la Gazette des Beaux-Arts a 
combattu avec vous pour l’intégralité de l’art. 

Que telle réglementation bureaucratique, s’effor- 
çant de discerner entre l’art qui s’applique et l’art 
qui ne s’applique, — celui qui ne daigne, dirait-on, 
et celui qui condescend, — ait fermé aux ouvriers 
d’art de France notre actuel Salon des Beaux-Arts 
en Belgique et celui de 1900, qu’importe ? puisque 
les mêmes plumes ont entr’ ouvert ou entrouvri- 
ront après coup, par préférence ou résipiscence, 
aux manufactures d’Etat et à quelques privilégiés, 
le temple fermé par théorie au manouvrier d’art, 
lut-il Dampt ou Roty, fût-il Palissy, et puisqu’elles 
ont signé ou signeront, illogisme piquant, l’achat 
au Salon de Paris, aux galeries d’industrie à Bru- 
xelles, aux sections mobilières en 1900 pour nos 
musées d’Etat, l’achat, dis-je, de ces mêmes ballot- 
tés « objets d’art », déclarés par elles tantôt œuvres 
d’âme, tantôt « applications d’industrie », soufflets 
de l’Utile à la Beauté. 

Ne nous lassons pas de redire qu’il n’y a pas de 
castes parmi tous les artisans de l’art, qu’il n’y a 
pas d’arts vilains et manants, d’arts serviles et d’arts 
libéraux, et qu’enfin le « Salon des Beaux-Arts » en 
1900 sera là où un artiste aura fait œuvre de génie 
et d’humanité. Quoi qu’on fasse, le principe de 
l’unité de l’art est irrévocablement consacré. Fai- 
sons donc place ici à la reproduction d’un trop 


ART DÉCORATIF 


193 

petit nombre des maîtresses œuvres du décor et du 
mobilier à nos Salons^ choix limité à regret, parmi 
tant de si instructifs morceaux, à quelques œuvres 
plus particulièrement exemplaires. 

II 

Exemplaires de quoi ? d’illogisme dans la cons- 
truction d’objets fabriqués par la folle du logis ? du 
déséquilibrement des choses et des idées dans la 
conception des formes, des décors ? du goût d’abs- 
trusion chez des élites ? du mutisme du décora- 
teur ? de l’indigence intellectuelle et créatrice dont 
se prévaut V objet proclamé d’art par sa présentation 
aux temples, — * objet « bien fait », au sens de 
Scheherazade amusant son joli prince d’Islam, que 
nulle magicienne n’aura la peine de métamor- 
phoser en bête ? Enseigne du plumage sans le 
ramage ? 

Quelles fleurs attendre et quels fruits, si fleuriste 
et vigneron ignorent les puits d’arrosement, si l’ar- 
tisan du décor méconnaît la nature, source de 
fraîcheur, restitution de la sève, bain matinal qui 
rajeunit, si l’artiste ne pratique pas ce culte qui 
demande et obtient l’inspiration, c’est-à-dire s’il 
néglige l’adoration contemplative de la vivante 
beauté partout épandue ? 

Quels vases attendre du potier quand l’homme 
des villes déteste les outils du travail, quand 

E. GALLE 


13 


ÉCRITS POUR l’art 


194 

l’homme des champs se détourne avec ennui de 
la terre, et ne connaît de tous les astres que la 
(( lune rousse » dans les cieux ? Et quels décors 
quand l’ingénieur méprise l’ingénieux, la machine 
les doigts, le cerveau le cœur ? Quels décors espérer 
sur les murailles de nos demeures, du bâtisseur, du 
tapissier, du « peintre en bâtiments » qui depuis 
cinq siècles ont perdu la conviction que le limaçon 
est logé dans une demeure dessinée et peinte avec 
art, et le lis des champs mieux vêtu que Salomon 
dans toute sa splendeur ? 

Parmi tous les flammés^ coulés^ toutes les « em- 
bêches » irisées, ocellées comme pintades et paons, 
coquillages sans les « Voix de la mer », fruits d’ar- 
tifices des laboratoires pour les conservatoires, — 
parmi tout le labeur patient des préparateurs qui 
triturent pour vous, artistes, des moyens d’expres- 
sion, — qu’érigerons-nous donc ici au rang des 
objets d’art, serviteurs et confidents discrets des 
minutes de la vie ? 

Qu’aimons-nous donc dans la chose d’art ? læ 
palette dont se servait l’alchimiste Turner, exhibée 
pieusement au British Muséum, telle qu’il la laissa 
un jour, avec ses ruisselants émaux, son nonpareil 
gâchis d’écrins, ses laves de pierreries en fusion ? 
ou bien, par delà ce ragoût du métier, la vibration 
de ton âme communiquée à nos âmes par la vie de 
tes œuvres, intimement poignante, poète Turner ? 

Exigeons-nous d’un objet d’art la propreté or- 


ART DÉCORATIF 


195 

thographique des exemples de grammaire? Est^il 
sage de requérir autre chose que stabilité, solidité, 
confort, élégance, voire quelque richesse de ma- 
tière et d’élaboration, quelque ingéniosité de cons- 
truction et de décor dans une chaise à s’asseoir? 
Oui, certes, chaisier ! J’exige cela et bien davantage 
encore de toi, parce que tu me proposes, en rappor- 
tant ici^ ta chaise comme exemplaire de maîtrise et 
d’art, — j’entends comme la fleur de ton personnel 
métier, riche ou pauvre métier, comme fruit de 
tes paumes, conception de ton cerveau, tendresse 
de ton cœur d’ouvrier, aveu de ton cœur d’homme, 
un pauvre cœur d’homme joyeux et souffreteux. A 
moins que ta chaise ne soit le fauteuil de M. Argan, 
— et encore je veux que par de certains caractères 
elle me le dise et me dérate, — ^ je requiers de ton 
maître morceau — « table, chaise ou cuvette » — 
si tu me le proposes dieu, qu’il me raconte un peu 
de toi-même, si semblable à moi-même. Et tu auras, 
en ton juge, gagné un frère. 

Mais encore, la chose d’art française, si je l’inter- 
roge, en quelle langue me répondre? celle de la 
Chine et moins bien ? celle de la Grande-Bretagne ? 
celle des Italiens au seizième siècle ? ou bien le 
franc patois des huchiers, des imagiers de France 
la belle ? Que plutôt soit à chaque âge son ramage, 
à la saison sa chanson, à la race son cri. L’Allemand 
dit avec sens : (c Lasset uns sprechen me uns der 
Schnabel gewachsen istj, » A chacun son bec ; croas- 


ÉCRITS POUR l’art 


196 

sezj corbeaux ; rossignols^ rossignolez. Ouvriers de 
France ou d’où que ce soit, persuadons aux hom- 
mes, comme nous le pourrons, la bonté et la beauté. 

Riche ou pauvre métier, qu’importe ? disais-je. 
Ne demandons pas comme Ruskin l’impeccabilité de 
main. Ne laissons pas la sèche et froide technique 
repousser les petits enfants de l’art. Fraternel, dog- 
matique et contradictoire Ruskin ! que plus me 
touche la main qui tremble, le métier en sa prime 
ingénuité, tel que dans un élan d’amour tu voulus 
le réinstaurer dans ton pays, comme si le siècle 
pouvait faire (c machine en arrière )) ! 

Que votre virtuosité ne soit pas prestige pour le 
prestige, mais puissance pour l’accession du cœur 
jusqu’au cœur. 

Si tu n’as rien à me dire, 

Pourquoi venir auprès de moi ? 

(( Sonate, disait Fontenelle, sonate, que me 
veux-tu ? 

Si la virtuosité fait défaut, que la simplicité du 
métier s’approche : 

Parle doucement, sans voix parle à mon âme. 

Quant à cet autre dogme ruskinien, qui exige de 
l’œuvre parfaite V inaltérabilité de la matière^ dogme 
oublieux du charme attaché aux choses mortelles, 
c’est presque identiquement la formule de notre 


art décoratif 107 

doctrinarisme administratif dans sa distinction en- 
tre le dur et le mou. L’ inaltérabilité j condition 
de Fart ! Vanité de l’ouvrier plus fragile que son 
vase ! De tous les matériaux où peut s’incarner 
l’œuvre, de toutes les combinaisons naturelles ou 
d’industrie, en est-il d’indécomposable ? 

La statue de granit est, pour la durée du temps, 
une œuvre aussi éphémère qu’un bonhomme de 
neige. Le divin musée d’art qu’est notre globe sera 
fermé. Des générations de roses ont vécu. Le genre 
rose^ ses espèces et ses variétés, la famille même des 
Rosacées, disparaîtront à leur tour. Les conceptions 
les plus artistiques de la flore et de la faune, l’artiste 
suprême les remplace par d’autres dans la suite des 
périodes. L’inaltérabilité, condition du grand art ! 
Mais l’empreinte d’une feuille morte dans les tufs 
tertiaires, d’un pied de saurien sur un limon, d’une 
goutte de pluie dans des cendres, un tesson d’ar- 
gile mal dégourdi, sont de plus persistants objets 
d’art que des lois gravées dans des airains. Fragiles 
les verreries de Kœpping ou de Tiffany ? Plus fra- 
giles celles d’Ennion. Cependant celles-ci sont entre 
nos mains ; mais où sont les fresques d’Apelle et 
de Polygnote ? Les temps même viendront où 
l’homme, s’il existe, n’aura plus de documents pour 
se souvenir et demander : « Mais où sont les gra- 
nits ciselés d’Egypte ? mais où sont l’églantier et sa 
fleur .P » 

Imposerons-nous enfin à l’objet d’art pour le 


ÉCRITS POUR l’art 


198 

proclamer parfait ce que Ruskin exigeait de l’œuvre 
suprême 5 la sérénité ? Des visages olympiens sur 
d’élyséennes amphores, des vierges et des fleurs 
immortelles dans un ciel britannique sans orage? 
Sous la parure des ustensiles, esclaves ou compa- 
gnons de l’homme, nulle trace de l’humaine con- 
dition P Ruskin tolère la perle de sueur chue du 
front maudit, jamais le pleur qui collabore, s’ins- 
crit et signe. Je veux bien, faisons ce rêve, cette 
prière, travaillons à cette amélioration que l’objet 
d’art ne se conçoive à l’avenir que dans la joie et 
au chant des ateliers. Essayez cependant de sup- 
primer par la pensée tout objet d’art enfanté dans 
la douleur, que restera-t-il de l’art et du plus beau 
miel de la terre ? Ampère disait que « sans le 
soupir le monde étoufferait » . Sans le sanglot, l’art 
s’éteindrait. 

L’artiste du décor a des missions à remplir, plus 
hautes peut-être que semer de la joie. Il tient dans 
ses mains l’illusion, mais aussi les réalités, les pro- 
messes et la consolation, le mirage et le baume. Je 
veux que le peintre des murailles qui m’enserrent 
soit poète, qu’il soit magicien, qu’il fasse de ces 
boiseries des bosquets lointains, de ces tapis des 
prairies, de ces tentures l’éther où, captif, j’aspire. 
Ce n’est pas assez que les musiques m’endorment 
un instant comme David Saül ; il faut que l’objet 
orné me console par des prestiges riants, des coloris, 
des iris et des textes d’oublis fondus en la nuance 


ART DÉCORATIF 


199 


qui me fait entrevoir, crédule, un meilleur tour- 
nant du chemin, et l’accès des terres promises (( où 
la mort ni la douleur ne seront plus » . Le chemin 
est pierreux. Je suis blessé. Que m’importe le pein- 
tre ? Je veux le décorateur ; c’est un bon Samari- 
tain que j’espère. Au verrier, je demande en ses 
vases des onguents... 

Ruskin a réalisé dans quelques ateliers de son 
pays son rêve généreux, l’objet manufacturé par la 
joie et l’amour. Que nos œuvres françaises soient 
pétries d’humanité. Notre Diderot, dans son Salon 
de 1765, sollicitait ainsi l’ouvrier et l’objet mobilier 
de son temps, de se faire plus élégants et plus 
tendres : « Pourquoi, disait-il, ne voulez-vous pas 
venir aussi vous asseoir parmi les consolateurs de 
la vie? Inscrivez à la porte de vos ateliers ces 
mots : Ici les malheureux trouvent des yeux qui 
les pleurent... » 


Mes envois au Salon (‘) 


Nancy, le 29 avril 1898. 

Mon cher Victor Champier, 

Vous me demandez ce que j’envoie au Salon de 
Paris ? — Des points d’interrogation, des points 
d’exclamation, des appels, et mon très humble 
témoignage que, dans l’art comme dans la vie, la 
vérité est la meilleure et la lumière la plus belle. 
Oui, matières, formes, coloris, décors véridiques, 
sont issus de la contemplation des réalités de la 
nature, merveilleuse évocatrice des choses qu’on 
ne voit pas, ces certitudes. Des procédés, des mé- 
tiers neufs sont nés, chez moi, de nouveaux besoins 
d’exprimer. Ce sont, après la ciselure, après l’eau- 
forte et l’émail : la marqueterie sur verre ^ le cristal 
broché^ le cristal intarsié. Ce sont des calices-fleurs, 
avides d’air et de jour; c’est une florule antholo- 
logique aussi. 

Je maintiens, en effet, qu’on le raille ou non, 
mon mode d’appliquer, — comme les artistes du 
Moyen Age, qui bâtissaient sur de la foi et sur 
des idées, — d’appliquer, dis-je, des textes à mes 


1. Revue des Arts décoratifs^ XVIII (1898), p. i44-i48. 


202 ÉCRITS POUR l’ART 

Certes, je déteste les idiotes batailles de fleurs ; 
j’hésite même à sacrifier la fleur à l’agrément, à 
l’étude. Mais aujourd’hui, il faut les jeter sous les 
pieds des barbares ! Il faut répandre la grâce tou- 
chante de leur mort sur les objets les plus mo- 
destes ! Qu’importe si des centaines de jolis brins 
de vie agonisent dans la poussière sous les bêtes et 
les fauves, pourvu qu’un unique passant, dans ces 
foules déshéritées des sentiers fleuris, rapporte une 
fleur à sa maison ! Qu’importe la peine, qu’importe 
l’écrasement des pétales par milliers, si un de ces 
cœurs durs s’apitoie assez, un instant, à propos 
d’une rose jetée à terre, pour se baisser malgré la 
fatigue et le dégoût des choses tombées ! 

Une belle chose ne meurt pas sans avoir purifié quel- 
que chose; ainsi parle le même Mæterlink, qui 
croit à la vertu magique de la beauté, cet élément 
si propre à faire de la chaleur et de la bonté. 

Tel est le langage bien naïf du Crocus hivernal et 
du Colchique des Alpes ; voilà ce que disent la Sola- 
née^ VIris de la Passion et VIris de la Pentecôte. 
UAncolie ne cèle rien de son deuil : 

Tristesse, sois mon diadème (*) ! 

Le bouleau, dans 

Le charme attristant du jour qui baisse (*), 


1 . Hugo, Châtiments. 

2 . Charles Guérin. 


ART DECORATIF 


201 


vases et d’édifier mes acheteurs par des écritures. 
Pourquoi dénier au décorateur le libretto dont le 
compositeur de musique peut s’inspirer sans con- 
teste ? Les cloches qui ne portent point des paroles 
belles et graves, et ne font pas vibrer aussi les âmes, 
ne sont que des sonnettes trop grosses. 

Les vibrations de mes verres, c’est, d’abord, 
l’invocation d’Emile Hinzelin aux colchiques de 
nos prés, l’automne : 

Veilleuses !... que veillez-vous ? 

Siilly-Prudhomme, Valmore, Banville, font les 
réponses, et nous les vitrifions : 

Quoique tu sommeilles..., 

dit Hugo à la fleur Opium. Pourtant, « il faut si 
peu de chose, — répond le Safran printanier^ — il 
faut si peu de chose, pour réveiller les anges endor- 
mis... ». Sentez- vous que cette pensée du Trésor 
des humbles explique le travail passionné du verre, 
son esthétique, son tendre optimisme durant les 
jours amers et pendant les calamités ? — De l’art ? 
De la beauté ? Des fleurs ? Pourquoi faire ?... 

Pour adoucir les hommes, 

répond V Anémone Sylvie^ ou plutôt Sully -Prud- 
homme. Et V Anémone nemorosa insiste avec Mæter- 
link : 

Il ne faut pas avoir peur d’en semer par les routes. 


ART DÉCORATIF 


203 


le lépidoptère, l’alouette, l’étoile, expriment l’ac- 
cord de la nature tout entière avec les poètes, ces 
grands consciencieux, dans leurs affirmations : 

Votis savez bien que j’ai des ailes, 

O vérités ! 

proclame encore Hugo. 

Moi, je n’alourdis pas mon vol de haine, 

proteste Valmore. 

Nous monterons enfin vers la lumière, 

certifie Banville. 

Cependant, le Figuier laisse rouler des pleurs 
humains le long d’un calice exalté : 

Car tous les hommes sont les fils d’un même Père ; 

Ils sont la même larme et sortent du même œil. 

Qui dit cette parole suspecte ? — Un oublié, 
Hugo. Et sur sa coupe, dans nos chaleureux onyx 
de verriers, j’ai sculpté avec piété et douleur le 
signe auguste d’un plus oublié encore, et qui 
souffrit et mourut pour avoir promis qu’ « heureux 
seront ceux qui ont faim et soif de justice, parce 
qu’ils seront rassasiés » . 

Voilà, mon cher ami, pourquoi j’ai tiré ces vases 
à plusieurs exemplaires^ et pour quelle communion a 
été fait ce verre à boire, gigantesque et profond 
autant que possible. 


Camille Martin (') 


Un bois d’impression, no 78 de son exposition posthume. 

On vendait à l’exposition des œuvres de l’artiste 
regretté, des épreuves d’une gravure sur bois 
représentant quelques noires silhouettes de bali- 
veaux ; des ombres chinoises sur papier blanc, rien 
de plus. Et le catalogue qualifiait modestement : 
Essai de gravure sur bois. 

Mais bien autrement suggestive que ces taches 
de décor était la planche même servant à les 
imprimer. A la cimaise elle attirait l’attention par 
sa belle allure : qu’on se représente une petite 
plaque de bois, sur la face bien plane et polie de 
laquelle Martin a opéré de profondes entailles ser- 
vant à réserver ces mêmes silhc nettes d’arbres dans 
la surface lisse qui, teintée d’encre, produit sur le 
papier l’épreuve, tandis que les bavures du liquide 
se réfugient dans les entailles. Bref, ce n’est qu’un 
outil. 


1. La Lorraine artiste^ numéro de juin 1899. Ce bois 
d’impression avait été acheté par Émile Gallé à la vente 
Camille Martin. 


ART DÉCORATIF 


2o5 


Suspendez-le à la muraille, éclairez-le vivement 
par le haut ou le côté, cet outil devient un tableau, 
il s’en dégage une saisissante impression d’art, et il 
y a aussi à tirer de là un intéressant procédé de 
décor. 

Et d’abord par quel métier, quels procédés maté- 
riels ? 

Les surfaces lisses qui entreront en contact avec 
le papier du tirage sont polies comme un marbre ; 
elles sont embues comme d’un émail par des en- 
crages d’un bleu noir. Ces noirs de corbeau s’op- 
posent puissamment aux matités grises, bleues cen- 
drées et beiges du bois creusé par des enlevées 
énergiques... 

Voilà tout le côté métier dans sa simplicité; cela 
suffirait à Camille Martin pour faire en haut un 
ciel de velours, en bas un sol de sylve défrichée, 
au milieu l’entrée d’un berceau forestier. Reculons- 
nous d’un pas. Les plans s’interposent : les pâles 
creux prennent un doux relief; les noirceurs en 
surface s’enfoncent aans toute la profondeur noc- 
turne ; les prestiges opèrent leur charme ; l’œil est 
surpris ; l’âme est émue. L’impression poétique se 
dégage pour ceux du moins qui connaissent la 
beauté de la nuit, et qui chérissent la pénombre un 
peu déconcertante d’une nuitée en forêt, le vague 
malaise qui surprend le piéton attardé, le soir, à 
l’orée des bois. Là, dans l’obscurité, pullulent des 
lueurs ; après l’arrêt des bruits, le bruissement de 


2o6 


ÉCRITS POUR l’art 


l’activité chuchotante et mystérieuse des choses 
qu’on ne voit pas, mais qui veillent et font leurs 
affaires en secret. Ainsi cette petite œuvre de Mar- 
tin, cet « essai de gravure sur bois », par l’instinc- 
tive science des magies et de la couleur précieuse, 
crée autour d’elle un peu de silence. Et il semble 
qu’on va voir, tout au fond de ce recueillement, 
monter parmi les feuillages l’étoile du soir ou 
l’étoile du matin. 


Hêtres et Pins 


Plateau d’Hestaux offert au maître Vincent d’Indy par le 
Conservatoire de musique de Nancy (i) 

... (( Et le parfum automnal des astres me donna 
comme une hallucination antique : je croyais en- 
tendre la flûte d’un faune au fond des clairières vapo- 
reuses, et des rires de Napées dans les branches 
retombantes. Je souhaitais d’avoir en main une 
rustique coupe de hêtre sentant encore la fraîche 
odeur du bois ; j’aurais voulu Pemplir de la sève 
des plantes sauvages et la lever haut dans l’air pour 
faire une libation sacrée au dieu Pan et au chœur 
des Nymphes invisibles. » 

Ne dirait-on pas qu’Hestaux, s’inspirant de la 
poétique prose d’André Theuriet, en même temps 
qu’il travaillait à fêter le maître du Poème des Mon- 
tagnes^ a voulu illustrer le poème du Théocrite 
lorrain ? Et cependant l’exquise scène qu’évoquent 
les Souvenirs des années de début ne fut signalée à 
notre sculpteur qu’après l’achèvement de son 


1. La Lorraine artiste^ numéro de juin 1899. 


2o8 


ÉCRITS POUR l’art 


œuvre. C’est la piété d’Hestaux envers l’arbre et 
la forêt qui lui valut à lui aussi « l’hallucination 
antique ». 

C’est un plateau rectangulaire en poirier sculpté, 
patiné, incrusté d’une lame de fin cristal. Le 
robuste bord, grassement arrondi, laisse voir, dans 
une asymétrie agréable, la simplicité de la cons- 
truction et la destination de l’objet. De ce cadre 
uni et franchement posé, un vieux pin sylvestre se 
dégage, tordant et retordant son tronc écailleux. 

D’un geste nerveux, il déploie sa ramée, rési- 
neuse et cireuse à plaisir, il étale avec fougue sa 
drue toison. Elle forme d’une rive à l’autre rive un 
dôme aux obscures fraîcheurs. 

Sur un sable d’or repose une émeraude, un 
liquide miroir qu’à peine rident les haleines des 
cieux, car de tous côtés le vallon est enclos par les 
vieux géants de la Brocéliande et par la verte nuit. 
Les silences sacrés planaient sur la clairière, lors- 
que, derrière les grandes ombelles de la rive, et du 
plus mystérieux fond des jonchées, s’est élevé le 
chant suave du Poème des Montagnes^ grâce à une 
idyllique figure de pâtre joueur de flûte, la Muse 
même de M. d’Indy. 

Signalerai-je la clarté même de la composition, 
l’élégance du dessin, la nouveauté et la personnalité 
de métier et d’exécution, ailleurs énergie lorsqu’il 
convient, préciosité caressante, et souples passages 
du rendu naturaliste à de spirituelles traductions ? 


ART DÉCORATIF 


209 

Ce sont qualités habituelles d’Hestaux. Ce qu’il faut 
dire, c’est le mariage de deux matières en général 
bien peu faites pour s’accorder : les ligneux aux 
sourdes opacités, liés au cristal translucide, éclatant 
et dur, à la cassure sèche. Le raccord de l’un à 
l’autre s’est opéré paisiblement sous les enduits 
d’émail. Ainsi dans la nature les colorations les 
plus disparates se fondent sous les prestiges de 
l’atmosphère. Si Hestaux s’est révélé sculpteur, il 
n’a pas oublié ses instincts de coloriste : ici il 
emploie des patines verdoyantes, inattendues sur le 
bois; là, pour exprimer la nuance des chairs, il 
laisse au poirier ses nuances rosées, lilacées, fine- 
ment accordées aux ambiances du milieu, har- 
monie allant des ombres purpurines au vert enso- 
leillé des prairies. 

(( J’arrivai, dit Theuriet, où, dans la fraîche 
retombée des hêtres, s’étendait une herbe bleuâtre 
encore humide de rosée; le gazon semblait avoir 
été foulé récemment par des pieds nus, par des 
rondes de Nymphes dansant aux claires lueurs du 
matin... Je souhaitais d’avoir en main une rustique 
coupe de hêtre sentant encore la fraîche odeur du 
bois... » 


E. GALLE 


Le Décor symbolique (') 


Dans l’iiistant où je viens remercier l’Académie 
de Stanislas de l’honneur qu’elle me fait par une 
admission publique, je pèse avec inquiétude ma 
dette envers votre hospitalité : bientôt dix années ! 
Mes créanciers ne se sont pas montrés trop rigou- 
reux envers la parcimonie de ma contribution à 
leurs travaux. Et je sais trop bien votre longani- 
mité, comme l’insuffisance de mes titres à vos 
faveurs. 

Ces délais, tolérés par vous bonnement, me pri- 
vent aujourd’hui d’une joie. Je ne vois pas ici les 
deux amis qui furent mes garants auprès de vous ; 
M. Jules Lejeune et le pasteur O thon Cuvier ne 
sont plus des nôtres. Si j’évoque ces deux nobles 


I. Discours de réception, prononcé à l’Académie de Sta- 
nislas, dans la séance publique du 17 mai 1900 et imprimé 
dans les Mémoires de cette Compagnie, au tome XVII 
de la série. Émile Gallé avait été élu membre de l’A- 
cadémie de Stanislas en 18g 1.. 


Art dégôratïf 


2ii 


figures, ce n’est pas par vanité, au moins ; mais je 
n’ignore pas qu’en accueillant un artisan trop su- 
perficiel en des essais divers, vous avez fait crédit 
surtout an sentiment de ces deux hommes vénérés, 
exemplaires l’un et l’autre par la lumière de leur 
charité, par leur tolérance pour toute sincère con- 
viction, et leur sainte ardeur à unir les hommes 
dans l’estime, l’étude et la paix. Ils n’eurent qu’à 
endormir un peu mes raisons de douter, non de 
votre bienveillance, mais de moi-même. Car ma 
piété envers notre Académie est née au temps loin- 
tain de ma jeunesse, au grand jour des séances an- 
nuelles, à ces antiques et bons jeudis dé mai où 
mes condisciples du lycée de Nancy, Hubert Zæp- 
fell et l’angélique Paul Seigneret, le jeûne martyr, 
deux pures victimes, nous prenaient aux joies 
bruyantes du cours Léopold poûr venir écouter, 
dans ce décor royal, les Lacroix, les 
Burnouf, les Benoît, les Godron, les Lombard, lès 
Volland, les Duchêne. 

Nos humanités toutes fraîches savouraient le ré- 
gal d’une science aimable, d’nn atticisme joli comme 
les guipures dorées de Jean Lamdur. Qui eût pensé 
que le médiocre élève des meilleurs maîtres qui 
fussent oserait un jour, ici, et, Diéu merci, devant 
plusieurs d’entre éux, une dissertâtiôh française 
attardée ? 

Ce devoir trouvera^ je Fespère, plus aisément 
grâce par le choix d’ûû sujet familier à mon travail 


212 ÉCRITS POUR l’ART 

habituel. Ce sera plus sincère et moins dénué d’in- 
térêt, peut-être. 

C’est donc à un compositeur ornemaniste, à un 
assembleur d’images que vous voulez bien cette 
fois donner la parole, pour vous parler du symbo- 
lisme dans le décor. 


Imaginer des thèmes propres à revêtir de lignes, 
de formes, de nuances, de pensées, les parements 
de nos demeures et les objets d’utilité ou de pur 
agrément, adapter son dessein aux moyens d’éla- 
boration propres à chaque matière, métal ou bois, 
marbre ou tissu, cela est une occupation absor- 
bante, certes. Mais elle est plus sérieuse au fond, 
plus grave de conséquences, que le compositeur 
d’ornements ne le soupçonne d’habitude. 

Toute mise en action de l’eftbrt humain, si infime 
que, souvent, le résultat paraisse, se résume dans ' 
le geste du semeur, geste redoutable parfois. Or, 
inconsidérément ou de propos délibéré, le dessina- 
teur, lui aussi, fait œuvre de semeur. Il ensemence 
un champ dévolu à une culture spéciale, le décor, 
à des outils, à des ouvriers, à des germes, à des 
récoltes déterminées. Car, parmi les ornements qui 
naissent de ses préoccupations habituelles, les plus 
humbles comme les plus exaltés peuvent devenir 


ART DÉCORATIF 


213 


un jour des éléments dans cet ensemble documen- 
taire révélateur : le style décoratif d^une époque. En 
effet, toute création d’art est conçue et naît sous 
les influences, parmi les ambiances des songeries et 
des voûtions les plus coutumières de l’artiste. C’est 
de là, quoi qu’il en ait, que surgit son ouvrage. 
Qu’il y consente ou non, ses préoccupations sont 
au nouveau-né des marraines, bonnes fées ou sor- 
cières, qui jettent des mauvais sorts ou confèrent 
des dons magiques. L’œuvre portera la marque in- 
délébile d’une cogitation, d’une habitude passion- 
née de l’esprit. Elle synthétisera un symbole, in- 
conscient, et d’autant plus profond. — Certains 
tapis d’Asie sont marqués, parmi la trame et les 
laines, d’une soyeuse mèche de cheveux de femme ; 
c’est la marque personnelle de la tâche accomplie. 
Tel un livre clos laisse voir, au ruban fané, la page 
méditée, préférée, parfois à jamais interrompue. 
Ainsi le décorateur mêle à son ouvrage quelque 
chose de lui. Plus tard on démêlera l’écheveau ; on 
retrouvera le cheveu blanchi, la larme essuyée, - — 
les autographes de Marceline Valmore en sont illi- 
sibles souvent, — et la chose muette exhalera ou 
bien le soupir de lassitude et de dégoût pour la 
tâche non volontaire et rebutante, ou bien le viril 
satisfecit du poète : 

O soir, aimable soir, désiré par celui 

Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui 
Nous avons travaillé ! 


Q. 1 4 


ÉCRITS POUR l’art 


On ignore le nom du bel artiste penseur, statuaire 
d’Egypte, orfèvre royal, mage, ou décorateur de 
temples, qui, s’étant arrêté à contempler le manège 
d’un fangeux insecte, le bousier stercoraire, pétris- 
sant une boule de fumier pour y déposer ses œufs 
dans la chaleur du sable libyque, fut ému d’un 
respect religieux. Il sut le premier, par delà les 
apparences, découvrir le reflet d’une image auguste, 
inventer ce joyau raystique, le scarabée sacré. De 
ses pattes antérieures, — et plus tard dans les imi- 
tations phéniciennes, de ses ailes éployées, — l’in- 
secte soutient le globe solaire, foyer de la lu- 
mière^ de la chaleur ; dans ses pattes postérieures 
il roule maternellement un autre corps céleste, un 
globe, la terre, où il dépose les germes de la vie. 
Quel témoignage, rendu par l’inventeur artiste^ à 
l’existence d’un Dieu créateur, à la providentielle 
mise ait point du satellite avec la source du calo- 
rique ! . Etrange et très antique prescience, dirait-on, 
de la forme planétaire terrestre elle-même : voilà 
un symbole artistique, cosmographique, religieux 
et divinateur. Mais ce qu’atteste surtout^ chez l’ar- 
tiste, une telle invention, c’est une qualité d’âme 
et de pensée habituelle d’une surprenante et pro- 
phétique beauté. 

Cet exemple caractéristique me permet de vous 
épargner les définitions plus ou moins rébarbatives 
qu’on a données du symbole, du symbolisme et de 
l’art symbolique. Nqus entendons bien, n’est-ce 


-ART DÉCORATIF 


2i5 


pas ? que le symbole dans les domaines divers de 
l’artj de la poésie^ de la religion, c’est la figuration 
d’une chose^ abstraite le plus souvent^ figuration con- 
ventionnelle^ signe convenu entre initiés; c’est, dans 
le décor, dans le vase comme dans la médaille, la 
statue, le tableau, le bas-relief, le temple, aussi 
bien que dans le poème, l’œuvre chantée ou mi- 
méé, — c’ést toujours la traduction, l’éveil d’une 
idée par line image. 

Dans le grossier symbole éclate l’idéal, 

dit Mauricé Bouchor. Et le décor symbolique s’ac- 
commode humblement de cette définition : à lui 
toutë figiiré ornementale, toute synthèse du dessin, 
dé la plastique, de la nuance, propres à rendre les 
abstractions lès plus subtiles ; à condition qu’il soit 
un peu poète, il a carte blanche ; car le poète est 
le symboliste par excellence. Comment le décora- 
teur s’y prendra-t-il donc ? — Un peu comme Ber- 
nardin de Saint-Pierre : « J’apportai un bouton de 
rose avec ses épines, comme le symbole de mes 
espérances, mêlées de beaucoup de craintes. » 

Mais il est désirable que le symbole ne soit pas 
trop énigmatique ; l’esprit de France aime la clarté ; 
il a raison ; car, dit Hugo, 

L’idée à qui tout cède est toujours claire. 

Et le spectateur français, devant les modernes 
florilèges britanniques, qui sont parfois de véri- 


ÉCRITS POUR l’art 


216 

tables charades fleuries, se pique de pouvoir à la 
fin, comme Victor Hugo, déchiffrer le rébus : 

Une rose me dit : Devine ! 

Et je lui répondis : Amour ! 

Est-ce à dire que la rose soit plus amoureuse que 
la pivoine ? « Le saule pleureur, dit un esthéticien, 
Lévêque, dans sa Science du beau^ ne pleure point 
davantage que les autres saules ; la violette n’est 
pas plus modeste que le pavot, » L’expression mo- 
rale des végétaux est donc purement symbolique. 
Concitoyens d’un des plus délicieux symbolistes, 
Grandville, nous avons appris à lire dans ses Fleurs 
animées et ses Étoiles; et nous savons bien que cette 
éloquence de la fleur, grâce aux mystères de son 
organisme et de sa destinée, grâce à la synthèse du 
symbole végétal sous le crayon de l’artiste, dépasse 
parfois en intense pouvoir suggestif l’autorité de la 
figure humaine. Nous savons que l’expression, dans 
notre chardon héraldique par exemple, tient au 
geste braveur, et, dans d’autres plantes, à l’air pen- 
ché, à la ligne pensive, à la nuance emblématique, 
et que nuances, galbes, parfums, sont des vocables 
de ce que Baudelaire appelait : 

Le langage des fleurs et des choses muettes. 



Ici se présente une question ; Quelle est la qua- 
lité décorative du symbole ? Pour nous servir d’un 


ART DÉCORATIF 


217 

mot de métier, le symbole dans l’ornement est«il 
meublant ? Le symboliste ne sacrifiera-t-il pas Te 
plaisir des yeux à des jeux de l’esprit? Il est cer- 
tain que le signe symbolique de la plus noble idée 
ne fera pas une tache plus décorative que toute 
banale rosace, s’il n’est pas vivifié par l’accent du 
dessin, par la mise en valeur, et puissance du simu- 
lacre, au moyen des prestiges du relief ou du colo- 
ris. Il n’est pas moins évident que ce n’est point 
l’emploi du symbole qui pourra conférer magique- 
ment des grâces si spéciales à un décor sans métier 
et sans génie. 

Mais qui ne conçoit que l’artiste, penché à re- 
produire la fleur, l’insecte, le paysage, la figure 
humaine, et qui cherche à en extraire le caractère, 
le sentiment contenu, fera une œuvre plus vibrante 
et d’une émotion plus contagieuse que celui dont 
l’outil ne sera qu’un appareil photographique, ou 
qu’un froid scalpel ? Le document naturaliste le 
plus scrupuleux, reproduit dans un ouvrage scien- 
tifique, ne nous émeut pas, parce que l’âme humaine 
en est absente ; tandis que la reproduction, cepen- 
dant très naturelle de l’artiste japonais, par exemple, 
sait traduire d’une façon unique le motif évoca- 
teur, ou le minois tantôt moqueur, tantôt mélanco- 
lique de l’être vivant, de la chose pensive. Il en 
fait inconsciemment, par sa seule passion pour la 
nature, de véritables symboles de la Forêts de la 
Joie du printemps^ des Tristesses de Fautomne. Ainsi 


2i8 


ÉCRITS POUR l’art 


donç^ dans F ornement ^ le symbole est un point 
lumineux parmi l’insignifiance paisible et voulue 
des rinceaux et des arabesques; le symbole pique 
l’attention ; c’est lui qui fait entrer en scène la 
pensée, la poésie et Fart. Les symboles sont les 
pointes où se concrètent les idées. 

Mais d’ailleurs, disons-le, il serait bien inutile 
de déconseiller au décorateur l’emploi du symbole j 
qui est si volontiers accepté chez le poète. Et, tant 
que la pensée guidera la plume, le pinceau, le 
crayon, il ne faut pas douter que le symbole ne 
continue de charmer les hommes. D’ailleurs, Fa- 
mour de la nature ramènera toujours le symbo- 
lisme : la fleur aimée de tous, populaire, jouera 
toujours dans l’ornement un rôle principal et sym- 
bolique. Gutskow raconte qu’un chercheur du vrai 
bonheur, ayant interrogé la fleur, celle-ci l’avait 
renvoyé à l’étoile. A son tour l’astre répondit à 
l’homme : « Retourne bien vite au bleuet. » 

Pas plus que les poètes, — les joailliers, les den- 
tellières ne sauraient se passer de la nature. C’est 
leur droit à tous, c’est leur domaine^ c’est la source 
vive ! Victor Hugo l’avoue, lui, le grand agitateur 
de symboles : 

Nous ne ferions rien qui vaille 
Sans Forme et sans le houx, 

Et l’oiseau travaille 
A nos poèmes avec nous. 

Calderon rend à la fleur cet hommage : « Si ma 


ART DÉCORATIF 21:9 

voix est nouvelle^ si j’ai reçu un nouveau cœur, 
c’est à la fleur que je dois mon renouveau ! » Et 
pour lui la fleur devenait le symbole de la réconci- 
liation avec la beauté morale, avec la divinité. 

Pour bannir le symbole du décor, il faudrait 
chasser du firmament notre satellite : 

Cette faucille d’or dans le champ des étoiles ! 

Il faudrait éteindre « l’étoile du matin et l’étoile 
du soir », il faudrait effacer ces apostrophes, les 
constellations. Pour que le symbole se taise à jamais 
dans l’art, il faudrait effacer « Dieu, l’astre sacré 
que voit l’âme » ; car, au fond, le mot de toute la 
nature, de règne en règne, de symbole en symbole, 
de reflet en reflet. 

Le mot, c’est Dieu : 

Les constellations le disent au silence ! 

Et voilà justement ce qui a fait la force de notre 
art national, depuis ses manifestations primitives 
jusqu’au geste émouvant qui élance vers le ciel la 
prière de nos cathédrales. Voilà ce qui a fait sa 
beauté dans sa verte expansion du treizième siècle : 
c’est qu’il ne s’enfermait pas dans l’atelier ; comme 
le lierre au tronc du chêne, il se cramponnait à la 
libre nature, c’est-à-dire au symbolisme même. 
Baudelaire a formulé d’une façon, grandiose cette 


220 


ÉCRITS POUR l’art 


conception des résonances harmoniques ei\ l’im- 
mense création : 

La Nature est un temple, où de vivants piliers 
Laissent parfois sortir de confuses paroles. 

L’homme y passe à travers des forêts de symboles, 

Qui l’observent avec des regards familiers. 

C’est là toute l’histoire de notre décor national 
celtique, gaulois, fier enfant de la rude nature, fils 
des druides, des bardes, revenant toujours, après 
toutes les invasions, celles du Midi et celles de 
l’Est, après tous les mélanges, toutes les modes, 
romaines ou barbares, à sa nature, la Nature, à son 
génie libre, à ses sources, la flore et la faune indi- 
gènes, à la joie de l’ouvrier d’orner son œuvre 
librement à son foyer, à son goût, amoureusement. 
Et ainsi, notre décor populaire, symboliste sans le 
savoir, comme la nature elle-même, comme le chêne 
vert et la lande, va des fougeraies de Gavr’innis 
aux bronzes fleuronnés de Besançon, aux poteries 
feuillagées de la Champagne, puis aux lierres et 
aux vignes de ces délicates œuvres gallo-grecques, 
concédez-moi ce néologisme en faveur des produits 
attiques de nos vieilles officines de la Marne, de 
l’Ailier, du Rhône, au quatrième siècle. L’esprit 
de terroir se formulait alors en joyeux souhaits sur 
les gobelets parlants de Reims et de Vichy, qui se 
souvenaient des calices devisants de la Grèce, et 
faisaient présager notre gaillarde faïence gauloise 


ART DÉCOR.\TIF 2 21 

des seizième et dix-huitième siècles. De même nos 
repentirs contemporains vers l’art décoratif sont des 
retours heureux à la Brocéliande, à la forêt celtique, 
comme l’ont été les glorieuses frondaisons natio- 
nales des treizième et seizième siècles. 

Car c’est bien l’antique poterie des Gaules qui, 
dans les « rustiques figulines » de Bernard Palissy, 
réapparaît, se moule étroitement sur la nature 
comme une empreinte fossile, se revêt de couleurs 
vraies, mouillant les objets d’un liquide émail ; 
c’est elle qui précise, dans des reproductions vi- 
vantes, les caractères spécifiques des frondes de nos 
diverses fougères, et, au bord des eaux douces en- 
dormies ou des eaux courantes, les caractères de 
nos coquilles palustres ou fluviales, de nos crusta- 
cés et de nos poissons. — Oui, nous savons qu’il a 
été naguère de bon ton de rabaisser, en de certaines 
chaires à paradoxes, en de certaines chapelles à pré- 
jugés, l’^r^ utilitaire^ et les ouvrages de nos vieux 
métiers. Saisissons au passage cette occasion-ci de 
proclamer le principe de Vunité de Vart, en rendant 
hommage au fier ancêtre, à l’un des patrons des 
arts français du feu, au symboliste de « l’art de 
terre ». Et il suffit, pour lui rendre justice, de rap- 
peler quelle fut 1^ qualité des préoccupations d’où 
sortirent ses argiles vives, et l’invention française, 
gauloise, des couvertes limpides. Laissons-le dire 
lui-même quel fut son dessein, son but : 

(( Quelques jours après que les émotions et les 


222 


ÉCRITS POUR l’art 


guerres civiles furent apaisées, et qu’il eut plu à 
Dieu de nous envoyer sa paix, j’étais un jour me 
promener le long de la prairie de cette ville de 
Saintes, près du fleuve de Charente, Et tandis que 
je contemplais les horribles dangers desquels Dieu 
m’avait garanti au temps des tumultes passés, j’ouïs 
la voix de certaines jeunes filles assises dans les 
saussaies et qui chantaient le psaume CIV. Et parce 
que leurs voix étaient douces et bien accordantes, 
cela me fit oublier mes premières pensées, et m’é- 
tant arrêté pour écouter ledit psaume, je laissai le 
plaisir des voix et entrai en contemplation sur le 
sens. Et dis en moi-même : Admirable bonté de 
Dieu ! Mon dessein serait que nous eussions les 
œuvres de tes mains en telle révérence comme 
David en ce psaume. Et dès lors je pensai d’édifier 
un jardin conforme au dessin, ornement et excel- 
lente beauté de ce que le prophète a décrit dans ce 
psaume, un amphithéâtre de refuge qui serait une 
sainte délectation et honnête occupation de corps 
et d’esprit. » 

Ainsi donc, voilà le mystère de toute cette « con- 
chyliologie qui ennuya Bouvard et Pécuchet » et 
nous valut cette boutade pédantesque d’un de nos 
modernes critiques français (^) à propos des ou- 
vrages de Palissy : « Il n’y a pas d’art dans un pot, 
parce qu’il n’y a pas de dessein », c’est-à-dire de 


1. Brunetière. 


ART DÉCORATIF 


223 


préméditation. Or, ce fut chez le potier de Saintes 
un dessein, un véritable vœu d’initier les hommes, 
par des reproductions de la nature, à voir Dieu à 
travers les similitudes et les beautés de ses œuvres 
les plus humbles. 



A son tour, le décorateur moderne aura-t-il assez 
de sincérité, de foi, pour qu’il fasse jaillir de son 
œuvre une symbolique rajeunie, un art libre, en 
réalisant au travers et au moyen d’une constante 
scrutation de la nature, le progrès et l’idéal meilleur 
et plus haut qui ont droit de compter parmi les 
préoccupations habituelles d’un artiste ? 

Et d’abord, la nature lui apporte aujourd’hui des 
formes nouvelles ; la science lui offre des symboles 
vierges, caractéristiques, inconnus à nos ancêtres 
et propres à frapper les regards qui ont désappris 
de voir ies choses familières. Dans la circulation des 
idées et l’échange de nos officines décoratives ac- 
tuelles, on voit déjà passer aujourd’hui la parrnen- 
tière^ cette bonne solanée, la paradisie alpestre ou 
lis de Saint^BrunOy les dictâmes^ les MalvacéeSy le d/é- 
lytra^ introduit depuis le commèncement du siècle, 
et qui, par sa forme cordée, si élégante et si sug- 
gestive, par ses tendres coloris, par le pli ailé de 
ses deux pétales externes, s’imposera aujourd’hui 


224 


ÉCRITS POUR l’art 


comme un symbole d’amour et de cordialité ; la 
fleur à la corolle caractéristique, turbinée ; la per- 
venche^ la parisette^ d’une douteuse bonne foi; et 
la douce-amère^ de l’illustre famille des bonnes em- 
poisonneuses, cette sœur des poisons, ou plutôt 
des remèdes intenses : la jusquiame^ la belladone^ 
la mandragore ; la douce-amère^ quel touchant em- 
blème ! C’est la saveur de la douleur féconde, de 
l’épreuve salutaire, c’est l’emblème des consciences 
inquiètes. 

Nous avouons des préférences pour les bonnes 
vieilles plantes, chères à nos aïeules. Mais le rapide 
courant moderne est plus profond, plus puissant 
que le ruisseau paisible de nos prédilections. Il 
emporte tout. Il nous jette — comme un dernier 
bouquet d’Ophélie — l’orchidée, avec une richesse, 
une étrangeté inconcevable de formes, d’espèces, 
de parfums, de coloris, de caprices, de voluptés et 
d’inquiétants mystères. 

Enfin, la science, de tous les côtés, ouvre au 
décorateur des horizons nouveaux. L’océanogra- 
phie, qui a parmi nous à Nancy l’un de ses plus 
passionnés adeptes, est comme le magicien plongeur 
dans les contes des Mille et une Nuits^ le roi de la 
mer, qui emporte dans ses bras ses favoris terrestres 
pour leur faire visiter les palais bleus : 

Homme libre, toujours tu chériras la mer. 

La mer est ton miroir, tu contemples ton âme. 

Vous ctes tous les deux ténébreux et discrets. 


ART DÉCORATIF 


225 


Homme ! nul n’a sondé le fond de tes abîmes. 

O mer ! nul ne connaît tes richesses intimes, 

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets (^). 

Ces secrets de l’Océan, les braves sondeurs nous 
les livrent. Ils vident des récoltes marines qui, des 
laboratoires, font des ateliers d’art décoratif, des 
musées de modèles. Ils dessinent, ils publient pour 
l’artiste ces matériaux insoupçonnés, les émaux et 
les camées de la mer. Bientôt les méduses cristallines 
insuffleront des nuances et des galbes inédits aux 
calices des verres. 

Ainsi pour trouver, à côté des formes et des dé- 
cors nouveaux, les symboles d’un art neuf, il suffira 
de regarder autdur de soi, de chercher à savoir, 
d’étudier et d’aiiher; carie symbole jaillira sponta- 
nément chez le décorateur de ces forces combinées : 
l’étude de la nature, l’amour de son art et le besoin 
d’exprimer ce qu’on a dans le cœur. 

C’est là ce qu’a trop souvent oublié l’artiste du 
dix-neuvième siècle. Cet âge, surprenant, admirable 
à tant d’égards, a prétendu produire du décor, 
en inonder industriellement et commercialement le 
monde, et cela dans des conditions bien spéciales, 
bien fâcheuses ; les exécutants de ces décors actuels 
n’ont guère pu, comme leurs ancêtres, apprécier la 
pure joie de l’ouvrier amoureux de son œuvre; le 


1 /^Bîil^UDELAIRE . 

E.^GALLÉ l5 


226 


ÉCRITS POUR l’art 


compositeur lui-même s’est traîné dans de serviles 
imitations du passé, copies dont la pensée était 
absente, dont le symbole, créé par d’autres âges, 
est incompris du nôtre, et répond à d’autres besoins, 
à une autre conception de la vie. 

Ceci fut une des erreurs, l’une des peines amères 
de l’âge de l’industrialisme, de la division outrée 
du travail, de son organisation loin du foyer domes- 
tique, de la famille et de ses naturelles ambiances, 
dans une atmosphère empoisonnée, artificielle. Le 
siècle qui va finir n’a pas eu d’art populaire, c’est- 
à-dire d’art appliqué aux objets d’utilité et exécuté 
spontanément, joyeusement par les artisans eux- 
mêmes à leurs métiers ; et ce sont les mieux informés 
de nos contemporains, les plus généreux esprits, les 
plus laborieux et les plus nobles artistes qui ont fait 
cette constatation. 

Mais saluons le retour à une meilleure conception 
du labeur. William Morris, ce grand artiste, ce 
philosophe humanitaire, ce prophète de la joie au 
travail, a dit que le labeur est humain, qu’il est c 
bon, que l’art est salutaire; que l’art béni, sauveur, 
c’est l’art populaire, c’est-à-dire l’expression de la 
joie de l’homme dans le travail des choses. 

Et nous pouvons proclamer à notre tour notre 
foi profonde en la doctrine qui assigne à l’art une 
fonction de culture humaine, d’éveil des esprits et 
des âmes par la traduction des beautés épandues 
dans le monde* 


ART DÉCORATIF 


227 

De si hautes visées sont-elles interdites à Fart ? 
Qui l’oserait soutenir devant les calligraphies para- 
disiaques de FAlhambraj les loges du Vatican, les 
lambris de la Sixtine, les allégories pleines de bon- 
homie, de simplicité, de douceur et d’amour, l’art 
symbolique et suave. Fart chrétien des deuxième 
et troisième siècles, au cimetière de Saint-Calixte ? 
N’est-ce point précisément parce que le symbole 
vit et vibre dans ces œuvres d’élite qu’elles ont sur 
les âmes une si mystérieuse action ? C’est aussi le 
décor tel que Fa réalisé Puvis de Chavannes. 

Une femme très âgée, très émaciée parles veilles, 
les sacrifices de toute une vie de piété et de pitié, 
un corps que soutient seul et dresse debout une ar- 
dente charité, s’appuie avec une sollicitude auguste 
sur le balcon d’une terrasse. La nuit est avancée. 
Les étoiles pâlissent. La ville dort. C’est son enfant, 
à cette femme. C’est une inquiétude maternelle pour 
la cité qui Fa forcée à se lever, qui la cloue à sa 
place dans le froid du matin ^ 

Sainte Geneviève craint pour sa Lutèce l’incjen- 
die, les Huns au dehors, l’ennemi au dedans. Paris, 
tu peux dormir. Geneviève écoute dans le silence 
profond. Sa lampe veille aussi et sa main se pose sur 
la pierre comme si elle redoutait d’éveiller un nou- 
veau-né. Cette ombre d’aïeule est le symbole même 
de l’amour. Cette lampe est le symbole de l’âme 
éveillée. Ce silence qui émane de l’œuvre et se pose 
à l’entour, chacun l’emporte dans son cœur. 


22S 


ÉCRITS POUR l’art 


Laissez-moi m’arrêter après cet exemple admi- 
rable du plus pur symbole. 

Ma conclusion est donc que le terme de symbole 
est bien près de se confondre avec celui d’ar^ Cons- 
cient ou inconscient, le symbole qualifie, vivifie 
l’œuvre; il en est l’âme. Et à l’aube du vingtième 
siècle, il est permis de saluer le renouveau d’un 
art national populaire, annonciateur de temps meil- 
leurs. — « C’est l’œuvre de l’artiste moderne, a dit 
Charles Albert au Congrès pour l’art à Bruxelles, 
qui créera l’atmosphère de demain. » Elle doit être, 
cette œuvre, une lutte pour la Justice en nous- 
mêmes, pour la Justice autour de nous. Et ainsi la 
vie au vingtième siècle ne devra plus manquer de 
joie, d’art, ni de beauté. 


Le Pavillon de l’Union centrale 
des Arts décoratifs 
à l’Exposition universelle de 1900 (‘) 


Veux-tu m’aimer? Je t’offrirai 
Ce que l’on donne aux fleurs de serre : 
De l’eau pure et de l’air filtré. 

J’ai deux chambres, un cœur sincère, 
Et trois voisins sur mon carré. 

Edmond Haraucourt. 

C’est quatre chambres et non trois que nous 
offre M. Hoentschelj d’un cœur très sincère et très 
chaleureux : la bleue pâle, l’aurore, la chaufour- 
nière et la vert-de-grisée. 

Quant aux « trois voisins du carré », ces cave 
canem de la porte ajoutent aux fins attraits de 
notre logis la saveur des contrastes forts et inat- 
tendus. 

Si l’on parvient à découvrir ce buen retira^ le 
pavillon de l’Union centrale, l’on y savoure ce qui 
manque le plus souvent aux bazars de notre Nijni- 
Paris : l’ampleur, la mesure, l’atmosphère respi- 


1. Revue des Arts décoratifs^ XX (1900), p. 217-225. 


ÉCRITS POUR l’art 


230 

rable, l’ordonnance, la clarté, le jour à la fois 
lumineux et bluté, la sobriété et le tact dans la 
somptuosité, une oasis dans la capitale même de 
l’encombrement, des proportions élégantes et no- 
bles, de larges baies, de vastes fenêtres où les 
grands ormes des Quinconces viennent, du tronc à 
la cime, peindre tout un vivant vitrail. Et puis 
nous trouvons là presque tout ce que nous deman- 
dons au décor et aux métiers d’art : les évocations 
poétiques de Dampt et de Besnard, le retour des 
ouvriers aux belles matières et à la vie, la franchise 
des emplois, le bois, la terre, le verre, le fer, la 
maille qui chatoie parmi le ligneux rosé, modelé 
doucement; l’affranchissement, aussi, du décora- 
teur, toutes vieilles obsessions secouées. 

Sur les tentures, dans les boiseries de M. Hoent- 
schel, une seule fleur élue, celle de l’églantier, chante 
discrètement le poème de la jeunesse et du prin- 
temps. Les noirs pampres et les corymbes du lierre 
antique, stylisés un peu, font à la fleur d’amour 
un accompagnement fugué. Partout la rose de Pro- 
vins, la Rosa Gallica^ encadrent et s’encadrent tour 
à tour. Ces corolles, un peu semblables partout à 
elles-mêmes, un peu scolaires encore, renversées 
dans une molle pâmoison, amortissent les angulo- 
sités des traverses, meneaux et chambranles. Les 
églantiers de cet enchanteur Merlin qu’est M. Geor- 
ges Hoentschel n’ont gardé de leurs épines que ce 
qui convient pour ne pas blesser Viviane, et assez 


ART DÉCORATIF 


231 

encore pour faire souvenir les soldats de igoo, aux 
blessures à peine cicatrisées, que la renommée est 
une palme douloureuse, et les naturalistes intransi- 
geants qu’il existe, dans nos campagnes de France, 
des rosiers plus mordants et plus fiers que ceux de 
l’Esplanade ; qu’à Toul, au cloître de Saint-Gen- 
goult, la sculpture synthétique de certaine petite 
rose blanche de la côte Saint-Michel laisse, sous le 
ciseau amoureux du statuaire du seizième siècle, 
en des consoles évidées, en des chapiteaux et des 
moulurations ajourées, parmi le plus remuant et 
vivant fouillis de clairs et de noirs, se préciser sans 
nulle lourdeur ni monotonie les caractères vrais de 
l’espèce, églantier musqué ou bien Rosa spinosissima. 

Ai-je encore place pour dire que la première 
salle est un doux régal de nuances, de pure lumière, 
au sortir de ces tunnels que sont nos galeries du mo- 
bilier, où mille fanaux électriques au cruel éclat 
ne font qu’aggraver la noirceur de maison mor- 
tuaire ? 

Que louée soit donc la mise en évidence, par 
l’architecte, par le décorateur, de cette construc- 
tion métallique et de ces fers à T, laissés appa- 
rents. Qu’on ne blâme point la mise en peinture 
d’une matière qui se rouille, le fer. Nous aimons la 
nerveuse élégance de cette armature nette, des- 
sinée, jaillie, toute cette force, solidement et déli- 
catement rivée au sol, reliant plinthes, cymaises, 
corniches, s’achevant en loggia, en consoles fran- 


ÉCRITS POUR l’art 


232 

chement rabattues à angle droit en des crossettes où 
les fers corniers s’affinent jusqu’à l’amincissement 
du copeau. 

Nous ne détestons point le parti pris de ces fers, 
découpant à jour cru, à l’entour des vélums de 
toile bise, des plates-bandes d’iris, en silhouettes 
parmi le ciel clair, sur les mailles, un peu nom- 
breuses peut-être, d’une trame de rinceaux forgés. 
Ce mode simple se relie bien au façonnage plus 
modelé de la grille en fer repoussé et martelé, qui 
se déroule comme les rinceaux d’une croix d’étole ; 
ainsi se ferme au gros et profane public, par une 
étroite porte, l’entrée discrète de notre sanctuaire 
artistique. 

Mais on voudrait dégager la leçon d’art décora- 
tif, le secret de ces prestiges, les dessous, les raisons 
de ce qui ravit et charme, — les comment^ les pour- 
quoi de son plaisir, et tous les mystères qui, dès 
l’entrée dans cette atmosphère de calme, donnent 
à nos nerfs l’apaisement tant demandé. 

Les secrets de cet art reposant sont la ligne et 
le ferme dessin, qui bâtissent solidement et qui 
rassurent. C’est la sobriété, et c’est, par la nuance, 
la création d’une atmosphère ambiante d’air res- 
pirable et de détente, où toutes choses, presque 
simplement et bien nées, comme dans la nature, 
n’infligent aucun chagrin aux sensitifs. C’est tout 
l’art enfin... 

Sur les fers, un gris cendre verte à deux tons. 


ART DÉCORATIF 


233 


qui s’enlève aimabrement sur une tenture peinte à 
l’huile, chatoyant à demi, ornée au pochoir d’un 
bleu d’acier à rinceaux gris d’argent, « de l’eau 
pure et de l’air filtré », les fugaces et élégantes 
stylisations hédéracées, enrubannées ; plus haut, un 
rose auroral avec une vibration argentine, excel- 
lent cadre, voulu tel pour mettre en toute valeur 
les œuvres des Antonin Mercié, Frémiet, Roty, 
Charpentier, fleurs d’argent gris sur grise peau de 
Suède ; et au milieu la chaleureuse valeur du gobelet 
d’or émaillé, ciselé sur rubis, du regretté maître 
Falize. 

Après ces outremers noyés de gris ternes et 
tranquilles, disons la tonalité tiède du salon, le pla- 
tane maillé des lambris, le rose cuivré de la tenture, 
son brochage bronzé, aux bosquets symétriques, 
d’un dessin bien français, et l’entrelacement des 
rameaux fraternels en couronnes de triomphe. 

Par un rappel ingénieux, les lianes cruelles de 
l’églantier viennent s’insinuer parmi les palmes. 

Disons l’art des paumelles des fenêtres, la tran- 
quillité de leur patine. Le balcon aux ferronneries 
naturistes de M. Robert est délicat comme un 
bracelet. Il forme une forte ceinture d’orfèvrerie 
aux frondaisons qui montent de la cour. En avant 
de ce nouveau décor, l’arbre, la feuillée, d’un vert 
intense et savoureux, se détache l’œuvre poétique 
de M. Dampt : dedans sk chaire, au milieu de son 
triptyque de bois, ouvré délicatement jusqu’à une 


ÉCRITS POUR l’art 


234 

préciosité touchante chez un tel artiste, la Muse de 
l’Art décoratif suit son rêve d’art intime. 

La Dame heureuse se repose d’un labeur joyeux 
en berçant dans son cœur quelque œuvre nouvelle. 
Elle lève vers le ciel un regard extatique. Ses mo- 
dèles, ses famulus, le chien et le chat, l’un som- 
meille, l’autre cherche à comprendre. 

En face, le panneau de M. Besnard, encore une 
autre fenêtre sur le rêve, une île belle, asile de la 
pensée et de l’art, et, comme disait Bernard Palissy, 
(c un amphithéâtre de refuge ». Là vient aborder 
le poète, l’apôtre de la beauté vraie, tandis qu’à 
l’entour les cimes en révolte provoquent le ciel et 
la nuée. 

Au centre du salon, des fauteuils et une jolie 
table en menuiserie sculptée à végétations par 
M. Hoentschel. Aux cymaises, des vitrines. Ce 
sont de pures glaces, que sertissent de légères mem- 
brures de bois, aux simples moulures, çà et là 
poussées, fleuries en bouquets et frondaisons de 
Rosacées. 

C’est dans ce cadre très exquis que sommeille 
mainte œuvre de métal, d’émail, de terre ou de 
verre : telles les reliques des premiers témoins 
d’une foi nouvelle. Ce sont les œuvres acquises 
depuis vingt ans par l’Union centrale aux ouvriers 
précurseurs de la renaissance actuelle : Théodore 
Deck et Chaplet, Delaherche et Lachenal, Bigot, 
Clément Massier et Dammouse, Dalpayrat et Les- 


ÉCRITS POUR l’art 


236 

C’est un art sain. Ces tnorceaux de pâte cuite sont 
beaux comme des pépites d’or vierge et comme, 
parmi les guérets, la motte d’argile ferrugineuse, 
riche de trésors, de fécondités recélées ! Il en est 
de splendides comme des calebasses séchées aux 
soleils levantins. Tels de ces fruits sont affaissés 
et rongés par le jaune chagrin de n’avoir pas été 
mordus en leur maturité par des dents gourmandes ; 
une courge à l’agonie, flacon de liqueur, pleure sa 
dernière sève en une longue et lente larme de lapis 
et bleu turquin ... 


ART DÉCORATIF 


235 

bras, le grand Carriès et son émule et ami, M, Geor- 
ges Hoentschel ; Bapst et Falize, Boucheron, 
Thesmar, Arnoux et Debain, Brateau, Feiiillâtre, 
Levillain, Lalique en ses premières œuvres; Rous- 
seau et Leveillé, Reyen et Brocard, nous-même 
encore, œuvres anciennes déjà et pas encore vieil- 
les; on les chérit encore un peu en souvenir du 
temps qu’on était jeune et qu’on s’éprenait ai- 
sément. 

La salle du grès donne à son tour une impression 
de fraîcheur ; dans un vaste panneau céramique 
d’un modelé gras et sobre, se creuse une baignoire 
aussi peu galbée et moulurée que le dur calcaire 
gris creusé siècle après siècle par le jaillissement du 
torrent. De vagues êtres émanent des buées flot- 
tantes : ici, un vol d’alcyons, des éphémères et des 
psychés; là, le héron secoue l’eau de son collier 
de plumes ; ailleurs, c’est simplement le rafraîchis- 
sement de l’iris ou du ményanthe. 

Je trouve bon le parti pris de ces urnes, volon- 
tairement laissées frustes, informes presque, comme 
des creusets de verrier après un séjour prolongé 
dans les fourneaux. Aussi, quelle vive opposition 
font les nervosités du métal aux anses de ces 
vases, et la vipère froide, où toute ligne se tend et 
darde, aciérée ! 

C’est un art vrai et fort, celui du grès, tel que le 
concevait Carriès, tel qu’il l’a légué à l’héritier de 
ses couvertes et prestiges, Georges Hoentschel. 


Le Mobilier contemporain 

orné d'après la nature (‘) 


Les hommes de ma génération se trouvaient très 
embarrassé^ quand ils ont débuté. On faisait bien 
de l’art décoratif, on fabriquait même de très 
savants meubles en France, et le Monde illustré^ le 
Magasin pittoresque^ nous en ont laissé des images. 
Elles montrent qu’on ne savait guère chez nous 
que répéter les thèmes du passé. 

Plusieurs même, il faut bien le dire, absolument 
férus de la Renaissance, oubliaient d’être non seu- 
lement modernes, mais encore français. L’Italie 
leur était si séduisante ! D’autres vivaient au mu- 
sée de Cluny. Il y avait un mobilier clunisien, 
comme il y avait jadis, mais avec plus de raison, 
je pense, une architecture clunisienne. 

Quelle était alors la préparation des jeunes 
hommes destinés aux métiers du décor? Je dois 
confesser que, pour ma part, je n’ai reçu en aucune 
façon l’enseignement propre à faciliter les débuts 


t. Revue des Arts décoratifs^ novembre et décembre 1900. 


ÉCRITS POUR l’art 


238 

de ma carrière. On ne distribuait point d’instruc- 
tion professionnelle à l’ouvrier d’art, si ce n’est aux 
recrues du tire-ligne et du chevalet. 

Avant 1789, les corporations donnaient, avec 
un sens très logique, un enseignement simultané 
des techniques et des applications décoratives qui 
s’y rattachent. Elles furent, à d’autres égards, tyran- 
niques. On les supprima, on eut raison. Mais ce 
qu’on eut tort de faire, ce fut de dissocier les deux 
enseignements, de donner, dans des conservatoires, 
l’enseignement des fabrications, et ailleurs, dans 
des écoles de beaux-arts, l’enseignement du dessin, 
de la peinture, de la plastique, de la composition, 
— sans réunir nulle part ni jamais, en des exer- 
cices et des applications raisonnées, la théorie et la 
pratique de chaque métier d’art. Bref, nul maître 
pour enseigner les voies et méthodes, adapter la 
flore, la faune aux techniques et aux matières di- 
verses, et pour appliquer les moyens d’art à toutes 
les industries qui dépendent de la nuance, de la 
ligne et de l’invention artistique. Nulle collection 
d’enseignements professionnels. Nulle vue d’en- 
semble. Nulle suite traditionnelle. Pas mal d’idées 
fausses, et l’inconscience d’un état de décrépitude 
assez proche de la barbarie. Telle était, vers 1863, 
Finitiation professionnelle des jeunes gens destinés 
aux industries décoratives, au sortir du collège, 
de l’École centrale ou des écoles de peinture et 
d’architecture. C’était pour l’ouvrier d’art à peu 


ART DÉCORATIF 


239 

près la leçon de natation du chien lancé à la 
rivière. 

Il y avaitj il est vrai, le dessin d’imitation, de 
même que, après la création des musées archéolo- 
giques, il y eut aussi des industries d’imitation. 
Mais que pouvait faire un tempérament dépourvu 
de la docilité nécessaire pour river toute sa vie à 
la servile copie des ouvrages du passé ? 

Heureusement, — et ici je suis obligé de parler 
encore de moi, — l’amôur de la fleur régnait dans 
ma famille : c’était une passion héréditaire. Ce fut le 
salut. J’avais quelques teintures des sciences natu- 
relles. J’avais suivi les herborisations de Godron, 
l’auteur des Flores de Lorraine et de France. Mon 
père avait fait sur ses cristaux, sur ses porcelaines, 
des études champêtres, des reproductions de Gra- 
minées et d’herbages fleuris. Je développai la tra- 
dition paternelle par la forme et le décor sur le 
verre et la terre. Tout cela fut fait avec des tâton- 
nements, des inexpériences, des maladresses infi- 
nies, qui eussent pu m’être épargnées par un ensei- 
gnement spécial. Sur la fin, je fus amené à répéter 
exactement la même expérience dans le mobilier, 
à essayer sur d’autres matières les mêmes applica- 
tions de principes, les mêmes adaptations du décor 
puisé dans la vie. Voilà tout. 

Et, quand je produirai quelques exemples des 
décors mobiliers contemporains issus de mes études 
d’après la nature, la première leçon que j’en tirerai, 


24o écrits pour l’art 

c’est qu’il convient^ dans l’art décoratif, ainsi que 
dans les autres arts, d’entendre le nom de beauté 
au sens de vérité, et jamais dans l’acception fausse 
et médiocre de joliesse sans caractère, ou d’opu- 
lence dénuée d’esprit. Le conseil le plus pratique à 
donner au décorateur qui cherche des éléments 
figuratifs pour le meuble, c’est de les prendre dans 
la vie des êtres et de les traiter avec vérité. 

Que doit donc être le meuble moderne ? 

Il doit être moderne, c’est-à-dire inventé par la 
génération vivante, exécuté pour lui servir et orné 
pour lui plaire. Conçu par nos contemporains et non 
par les hommes d’autres époques et d’autres habi- 
tudes, il doit être fait à notre idée, à notre joie, à 
notre taille, aux convenances de l’existence actuelle. 
Et, d’abord, il faut qu’il soit construit logiquement 
et pratiquement, d’après les exigences de la matière 
employée, le bois. Ce sera donc la prédominance 
de la raison sur l’illogisme, de la saine construction 
sur ce qu’on tenterait vainement, le démembre- 
ment organique du meuble. 

Ce sera aussi l’avènement de l’observation natu- 
raliste dans le mobilier, après le règne d’éléments 
décoratifs faux et conventionnels. Des types les 
plus sobres, du simple galbe jusqu’aux riches dé- 
tails, le décor du meuble contemporain devra 
refléter la vie. A toutes les combinaisons artificielles, 
il préférera la vérité naturelle. 


ART DÉCORATIF 


24i 


Il aura du caractère, c’est-à-dire qu’il possédera 
des lignes de vie, des traits spécifiques, tirés des 
caractères physiologiques des espèces de la flore et 
de la faune, adaptés à chaque matière, à la cons- 
truction et à la convenance par les larges et néces- 
saires synthèses que celles-ci requièrent. 

Il se différenciera ainsi de toutes les combinaisons 
anciennes ou ultra-modernistes dont les inventeurs 
ont pensé que les jeux d’éléments artificiels suffi- 
saient à un crayon, à un pouce virtuoses, pour créer 
indéfiniment du nouveau, et dispensaient l’homme 
de regarder les divins modèles mis à sa portée. En 
même temps, au lieu de ressasser les styles histo- 
riques, notre mobilier contemporain sera mis en 
possession d’une esthétique, d’une documentation à 
soi. Le tempérament et les préférences du dessina- 
teur et du destinataire s’y inscriront ; ils n’auront 
pas à subir la tyrannie d’une formule, d’un nom, 
d’une administration, d’un régime. Liberté à l’idéal 
individuel de résoudre à sa façon, à ses risques, le 
problème complexe du beau dans l’utile, sans 
exclure de ses solutions la logique. 

A ce rendez-vous des intelligences créatrices, 
l’avenir retrouvera, dans le mobilier contemporain 
comme dans les autres arts du décor, non pas 
l’anarchie, mais, en la même ambiance vitale, un 
meuble de caractères généraux modernes, sous ces 
traits de famille heureuse : la personnalité, l’indivi- 
dualité, la réflexion, le souci de la logique, l’obser- 

E. GALLE l6 


242 


ÉCRITS POUR l’art 


vation de la nature, l’émotion, l’imagination, l’en- 
thousiasme, la sincérité, la vie. 

Le décor du meuble moderne aura de l’expres- 
sion, parce que l’artiste, en contact avec la nature, 
ne peut rester insensible à la noblesse des formes 
vitales. Il n’est pas de sentiment sincère qui ne se 
communique à quelqu’un. Emu, l’artiste du décor 
moderne deviendra capable d’émouvoir à son tour, 
d’amener d’autres hommes à partager son émotion. 
Ces ouvrages sauront donc plaire, charmer, atten- 
drir parfois sur la beauté de la création ; ce sera un 
décor éloquent, fraternel. 

Le décor du meuble contemporain ne sera pas 
de parti pris mélancolique. Il sera sincère. Il sera 
donc volontiers joyeux, parce que ce sera un art 
populaire, c’est-à-dire un art dans lequel l’ouvrier, 
l’exécutant, ne sera plus réduit à l’état de machine 
et ne connaîtra plus ce hard labour de réaliser, 
à la sueur du front, des parties de l’œuvre d’au- 
trui sans en pouvoir embrasser l’ensemble. Il sera 
appelé à prendre sa part, et de la rémunération 
due à un travail intelligent, et de ces joies libres 
de l’esprit : la connaissance, la conception, l’in- 
vention, l’interprétation d’un plan, d’une œuvre, 
l’adaptation des modèles vivants au métier de ses 
mains. Cet art pourra donc être joyeux, parce 
qu’il sera traduit avec plaisir, avec conscience, 
par l’ouvrier, et que l’exécutant ornemaniste sera 
enfin délivré de la copie servile, insipide, d’après 


ART DÉCORATIF 243 

des choses dépourvues de sens, de réalité et de 
charme. 

En résumé, le meuble contemporain devra être 
logique, commode, artistique, d’un art plein de na- 
turelle santé, vivant, humain et vrai, ou bien il ne 
sera pas, il n’existera point, pas plus que n’existe 
pour l’art, à notre sentiment, maint produit catalo- 
gué parmi les styles classés. 

De semblables propositions ne sauraient agréer, 
je le sais, aux partisans divers du décor factice, soit 
à ceux des styles anciens, soit moins encore peut- 
être aux escompteurs du snobisme qui veulent 
acclimater chez les Français, après les Belges et les 
Allemands, un parti pris de modernisme cosmopo- 
lite, une prétention tranchante à un art cinglant, 
si l’on peut accorder le nom d’art aux déformations 
des thèmes de la nature, aux débauches de l’ébau- 
choir. 

Fidèle à une tout autre conception, à l’adapta- 
tion des éléments naturels et vrais au mobilier fran- 
çais, nous ne désespérons point de ramener ces 
audacieux virtuoses à un art de sincérité ; nous 
comptons pour cela sur l’impossibilité qu’il y a 
de se renouveler indéfiniment dans un mode tur- 
bulent et par des moyens artificiels. On s’aperçoit 
déjà que ce qui peut subsister parfois d’aimable 
dans leurs fugues les plus aventurées, c’est tel sim- 
ple motif véridique, emprunté précisément à l’école 


244 


ÉCRITS POUR l’art 


naturaliste, tel pied-plante, par exemple, avec sa 
nervation végétale et son profil caractérisé. Au con- 
traire, l’embase du même pied de meuble, où le 
styliste-faiseur s’est substitué au naturaliste fervent, 
devient une caricaturale souvenance de certains 
pantalons « à pieds d’éléphant », c’est-à-dire le plus 
difforme des piètements de meubles que nos cou- 
peurs aient donné depuis longtemps à des tables 
faiteé en France. 

Avant de développer en détail les principes du 
retour à la sagesse et à la nature dans le mobilier, 
débarrassons un peu le terrain des broussailles qui 
l’encombrent. 

Nos meubles actuels ont-ils, n’ont-ils pas de style? 
Je vous avoue que cette question m’est indiftérente. 

Je ne me suis point évertué à ce que les miens 
en eussent. « Avoir ou n’avoir pas de style ! » cela 
ne me semble pas une aussi tragique alternative 
que l’interrogation poignante d’Hamlet. Et se 
figurer avoir perdu son style, me paraît pour une 
époque une aventure aussi comique au moins que 
l’accident de Peter Schlemyl, qui pensait avoir perdu 
son ombre. Il serait bien plus fâcheux, pour un 
mobilier, de ne pas avoir de caractère, ou d’en 
avoir un triste, comme telles séries d’ébénisteries 
nationales à notre connaissance. Abandonnons 
donc aux Saumaise futurs le souci de rechercher si 
les ébénisteries fin de siècle détiennent ce que Gus- 


246 


ÉCRITS POUR l’art 


— on n’est pas rès cj’ accord — d’ « une cage en 
paille dorée et surtout, je pense, d’un tabouret 
à la cour. 

Or, nous comptons bien qu’ils se retourneront 
aussi contre l’école naturaliste, les politiciens en 
vacance qui ont dit férocement au modem style : 
(( Tes créations de cauchemar, tes mobiliers du pau- 
vre nous sont insupportables, les uns par l’affecta- 
tion d’humilité quakeresse, de pauvreté béguine, 
les autres par la turbulence grimaçante des mouve- 
ments parmi des déconforts d’ Orient-Express et 
dans une atmosphère de sleeping-car ! » 

Cet accueil désobligeant fait à l’effort moderne 

— d’ailleurs toujours intéressant en ses erreurs 
mêmes, mille fois préférables certes au croupisse- 
ment de naguère — cet accueil, notre école natu- 
raliste l’attend des mêmes esprits superficiels qui 
ont condamné en bloc à la fois la stylisation, non 
sans élégance, des thèmes irréels, et l’adaptation 
faite par moi d’éléments vrâis au mobilier. A n’en 
pas douter, les mêmes fanatiques du passé, qui 
reprochent au modem style l’aridité qui résulte du 
jeu de motifs improbables, feront grise mine à 
l’école contraire. S’ils mettaient plus de logique 
dans leurs jugements, ils reconnaîtraient que, par 
la scrupuleuse étude des êtres, nous avons cherché 
et réussi peut-être quelquefois à saisir le caractère 
et le sens vital, et à les incarner, pour ainsi dire, 
dans les adaptations rationnelles plus ou moins syn- 


ART DÉCORATIF 


245 


tave Geoffroy assurait n’être « qu’une définition 
historique, faite après coup, lorsque les temps sont 
révolus, et lorsqu’il est possible d’envisager les 
résultats d’un long et patient travail humain Q) » . 
Si, suivant le même clairvoyant écrivain, le style 
est (( l’apogée d’une race de formes nées du besoin, 
puis lentement transformées, élevées enfin à une 
perception particulière que l’on a désignée du nom 
de style », nous croyons fermement que la généra- 
tion d’artistes qui va s’éteindre, et celle si ardente 
et si avertie qui œuvre en cet instant même, ne 
sont pas loin d’entendre sonner « la minute exquise 
de la raison et de l’équilibre ». 

Oh ! je sais bien quel toile de la presse s’est 
élevé à propos des créations exposées en 1900 par 
l’école du modem style^ qui, du moins, n’est plus 
un cas niable (les bonnes d’enfants et les militaires 
le discernent très bien de tout ce qui leur apparaît 
« pompier » à l’entour). Je sais bien aussi que nos 
fa presto de l’article du soir et nos hommes d’Etat 
en disponibilité n’ont pas manqué de confondre 
tout ce qui, pêle-mêle chez M. Alfred Picard, de 
près ou de loin, en lumière et surtout dans l’ombre, 
ne leur a pas semblé conforme au « siège-type fran- 
çais » ; je sais qu’ils ont réclamé cet « édicule-éta- 
lon » sous les espèces d’une lyre à s’asseoir, ou bien 


1, Revue des Arts décoratifs^ 1898, p. 178. 


ART DÉCORATIF 247 

thétiques, propres aux divers matériaux, usages et 
constructions utiles. 

A cela, on nous répond, sans tenir compte ni 
de nos principes ni de la façon dont nous les avons 
appliqués déjà, que notre formule soulève a priori 
la plus légitime défiance ; qu’elle est, par son prin- 
cipe même et par l’emploi de formes prises dans la 
nature — sans les prudentes digestions des vieilles 
routines — condamnée d’avance à n’avoir aucun 
style. 

Les hommes qui tiennent ce langage envers les 
modernes adaptations françaises de la nature aux 
divers métiers d’art sont précisément ceux qui, 
dans leurs collections, tolèrent, et dans leurs écrits 
proposent sans cesse en exemple, et avec raison, 
les ouvrages anciens et modernes du Japon et de 
la Chine, un peu stylisés chez celle-ci, c’est-à-dire 
adaptés aux matières d’œuvre et aux utilités, — 
mais chez celui-là franchement naturistes. 

Avant de faire justice d’objections qui ne sup- 
posent de la part des anciens et des artistes étran- 
gers que des chefs-d’œuvre toujours, et de la part 
des contemporains et compatriotes jamais que des 
conceptions sans tact et des œuvres mauvaises, 
amusons-nous à contempler, tandis qu’il sévit 
encore dans quelques journaux et salons de style 
second Empire ou Mac-Mahon, cet immortel cli- 
ché : Le style sans style ! 

Il est des modes pour les fonds de chapeaux. Il en 


248 


ÉCRITS POUR l’art 


est qui régissent aussi les cervelles. Mais les bords des 
coiffures passent, et les jugements faux demeurent, 
tant le bon sens est chose peu fashionable ! Ainsi, il 
est encore d’assez bon ton de venir s’asseoir, parmi 
l’art et l’œuvre de son temps, dans un canapé des- 
siné par de Feure, devant une vitrine ferronnée par 
Charpentier et Fontaine, et de dire, en refermant 
telle ou telle revue de nos arts décoratifs, que notre 
époque ne s’installera jamais dans sa chaise à soi ; 
que tout est dit ; que la garde-robe de Louis XIV 
est la meilleure pour nos entérites ; que, de par la 
stérilité de leurs tapissiers, les contemporains et les 
compatriotes de Hugo et de Renan, de Berlioz et 
de César Frank, de Bruneau et de Charpentier, de 
Pasteur et de Chevreul, de Dumas fils, de Zola, 
d’Anatole France, de Becque et d’Hervieu, de 
Rodin et de Carrière, de Puvis et de Corot, de 
Fantin, de Monet et de Cazin, auront à se mou- 
voir jusqu’à la fin dans le décor du musée Carna- 
valet, et que le peintre et l’historien devront les 
représenter mourant sur le lit de l’Aiglon. 

Et c’est précisément devant les ustensiles du 
jour les plus lisiblement datés, stylés avec violence 
ou caractérisés nouvellement, c’est devant les pièces 
à conviction, la main sur le corps du délit, le nez 
sur les preuves de l’évolution dans le mobilier 
comme dans les autres arts, qu’on entend s’élever, 
plus lamentable, ce bêlement des foules qui ont 
un avis sur les bâtons de chaises. Elles s’en vont. 


ART DÉCORATIF 


249 

répétantj avec un, navrement résigné d’ailleurs : 
« Pas de style, le dix-neuvième siècle ! Le modem- 
style, pas de style! Nous nous étions longtemps 
flattées, sur la foi du commissaire-priseur et du 
tapissier en styles, de discerner le Louis XVI du 
Louis XIII au critérium que l’un est boudoir, et 
l’autre est salle à manger. Ces avantages vont nous 
être retirés. Le vingtième siècle, aucun style ! » 

Aucun style ! Qu’en savez- vous ? dit à son tour 
Léon de Fourcaud. 

Et que ne puis-je transcrire ici, d’un bout à l’au- 
tre, une de ses meilleures et prophétiques pages ! 
Que ne m’est-il permis de reproduire ces entretiens 
familiers où le maître nous a tant de fois redit que, 
lorsqu’un style se forme, rien ne nous en avertit ! 
Le style se crée graduellement, sans que l’affirma- 
tion en soit évidente à tous. Le style gothique ne 
s’est pas créé de toutes pièces. Quand on s’aperçoit 
de l’existence et des caractères d’un style, il est 
déjà loin, il appartient à l’histoire de l’art. Par 
conséquent, vous ne pouvez pas savoir si notre 
époque manque de style. Et il est infiniment pro- 
bable que nous en avons au moins un qui vous est 
insupportable, — et qui vous sera peut-être agréable 
un jour, quand vous saurez le voir, — et un autre 
en route. On peut même observer que tous les 
caractères du mobilier actuel, dont je vais vous 
entretenir, sont neufs et parfaitement en accord 
avec les caractères des décors employés par la 


25o écrits pour l’art 

nature pour revêtir ses assemblages, et avec les 
observations des sciences naturelles. De ce qu’un 
certain nombre de meubles vous ont été présentés 
en 1900, dont le style était évidemment mauvais, 
allez-vous conclure que tout est mauvais dans la 
production contemporaine et que toute innovation 
n’est point bonne ? 

Demandez-vous plutôt si ce qui vous déplaît, et 
ce qui peut être déplaisant, — déplaisir que vous 
étendez à tout l’apport actuel, — est le résultat 
d’un fâcheux principe ou bien la faute d’un abus, 
d’une méconnaissance d’un principe rationnel. 

On a prêché aux ateliers la régénération du mo- 
bilier par la nature. Mais beaucoup de gens qui se 
croient modernes en sont restés à un fort petit 
nombre de thèmes conventionnels. Leurs meubles 
sont des combinaisons de cabinet, purement géo- 
métriques, et non des conceptions vivantes, issues 
de l’observation des organismes. Notez, en effet, 
que pour les écoles, quelles qu’elles soient, il a 
toujours fallu tenir d’abord compte de la construc- 
tion statique d’un meuble donné, et, secondement, 
de son enveloppe décorative. Or, trop souvent 
aujourd’hui, il faut en convenir, des hommes qui 
se croient des novateurs et ne sont que les pasti- 
cheurs des initiateurs qu’ils ont mal compris, 
négligent absolument et la construction et l’utilité 
pratique. Ils tombent dans le bizarre. Et, chose 
bien curieuse à noter, ce sont ceux-là mêmes qui 


ART DÉCORATIF 


25i 


abondent dans les pires étrangetés du décor le 
plus artificiel, ce sont ceux qui tiennent pour pa- 
rure et somptuosité ce qui n’est que pénurie et 
affectation. 

Par contre, la nature, qui, elle, ne fournit pas les 
festons et les astragales, prête à l’artiste bien autres 
choses que les lombrics et les ténias, les pseudo- 
varechs et les vermicelles affolés dont on a pensé 
faire, avec beaucoup de talent, à l’occasion de 1900, 
un berceau où abriter le vingtième siècle, un style 
helminthique et « larveux ». Si c’est là le mobilier 
moderne, nous consentons à reprendre la perruque 
et la queue ! 

Mais, heureusement, il est un autre style offert, 
basé sur des principes et non pas des excès. Quels 
sont ces principes ? 

Un meuble doit être fait pour servir, une chaise 
n’est point créée pour s’exhiber parmi les agglomé- 
rations mondiales de phénomènes chez M. Alfred 
Picard ; elle est faite pour procurer repos et assiette 
à une humanité qui a des reins, des jambes et des 
dos. Il faut donc qu’elle soit accessible à tout cela 
et suffisamment solide. Un lit n’est pas assemblé 
pour y donner l’hospitalité de jour et de nuit à des 
vases de M. Bigot, à des reliures de M. Petrus 
Ruban. Il n’est pas indispensable qu’on puisse 
monter et s’asseoir sur un buffet de salle à manger 
pour y prendre l’air, ni qu’un bahut soit fianqué 


252 


ÉCRITS POUR l’art 


d’art appliqué à droite et à gauche : ici, l’accole- 
ment d’une table de nuit, et là, l’excroissance lou- 
peuse d’une pendule coucou. Il n’est pas absolu- 
ment nécessaire, non plus, que madame semble, à 
son jour, recevoir dans un dining-car, dans un 
harem, ou à l’auberge du Chat-Noir, ni que le dos- 
sier de nos légères chaises de bal, dites chaises vo- 
lantes, s’exalte jusqu’au plafond comme dans les 
Pilules du Diable^ ni que les fauteuils d’un salon 
de réception soient soudés à la cheminée ou fassent 
partie intégrante de l’immeuble. 

Ces singularités ne sont pas précisément des uti- 
lités, C’est le style tentaculaire, tératologique. 

Il faut que la construction réponde à la destina- 
tion et à la matière, et que l’exécution soit aussi 
simple, aussi logique que possible. Il faut que cette 
saine construction ne soit masquée par rien et qu’elle 
reste bien évidente. 

Nous arrivons au décor de l’œuvre. La décora- 
tion comprend : 

1 ° Les galbes des membrures organiques, co- 
lonnes, supports, poutrelles, pieds et bras de fau- 
teuils, le bâti en un mot ; 

2° Les morceaux d’ornement superficiel destinés 
à ajouter au meuble des significations de détail et 
des utilités, des agréments particuliers. 

En ce qui regarde les formes à donner aux mem 
brures, on n’a d’autre parti à prendre que de 


ART DÉCORATIF 


253 

choisir des contours connus, à peu près forcément 
toujours les mêmes, — ou bien de s’inspirer des 
formes végétales et, quelquefois, des formes ani- 
males. 

Les formes fournies par les végétaux s’adaptent 
tout naturellement aux ligneux. Elles sont d’une 
variété, d’une beauté infinies. Elles se décorent na- 
turellement par les structures caractéristiques des 
divers organes à leur état de croissance, dans les 
innombrables familles, genres et espèces de plantes, 
dont chacun possède pour ainsi dire son style gé- 
néral et son style particulier. 

C’est ainsi que nous avons tiré un pied de table 
du cep de vigne, et un mode nouveau, dès 1894, de 
cette grande Ombellifère, V Heraclaeum^ appliquée 
au mobilier par plusieurs artistes en 1900, avec un 
goût et un talent incontestables. 

L’agrément d’un arceau peut venir des bour- 
geons alternes de glycine ; on peut extraire toute 
une gaine ou support de console du calice, du 
tube floral et du limbe corollaire de VIpomaea. Il 
en est de même de tous les autres membres d’une 
structure : la plante permet toujours de les vêtir et 
leur assure les caractères rationnels, nobles et sédui- 
sants d’un être existant par lui-même, caractères 
que les assemblages académiques ne connaissent 
point. 

Et dans ce domaine — notre empire à nous, 
artistes affranchis — tout se renouvelle sans cesse 


254 


ÉCRITS POUR l’art 


par la force des choses, il ne suffit que d’observer, 
de raisonner, d’adapter. . . 

Passons à présent aux ornements superficiels et 
aux formes de détail. 

Je me plais à supposer que le compositeur mo- 
derne a eu grand soin de se fixer à l’avance — ce 
que les artistes d’autrefois n’ont pas toujours fait 
— un thème général fourni par la destination du 
meuble, ou simplement par un motif conducteur 
du décor, l’espèce, par exemple, de végétal auquel 
il s’est adressé. 

Imaginons un meuble à sécher les cigares. Irons- 
nous, pour l’orner, chercher les acanthes et com- 
pulser les décors architecturaux, le Parthénon, 
Reims et Versailles ? Moins prétentieuse et plus 
indiquée peut-être serait une modeste étude sur les 
formes d’un plant de tabac. La tige, la fleur élé- 
gante, la capsule, la feuille surtout de ces Solanées 
présenteront une variété bien suffisante de formes 
et de caractères pour vêtir trois pieds, décorer pit- 
toresquement une tablette et ciseler un bouton de 
tiroir. Et alors, si cela n’est pas assez complet, nous 
appellerons à notre aide l’école des parafes ; le ca- 
price de son crayon saura dire les spirales de la 
songeuse cigarette. 

Ici, j’entends bien ce qu’on ne manquera pas 
d’objecter à notre parti pris de vérité dans le décor 
du mobilier : les esprits qui se plaisent à prévoir, 
dans tout,^ l’abus qu’on peut faire d’un principe 


ART DÉCORATIF 


253 


bon en soi, vont, pour nos incursions parmi les 
vraies herbes 5 nous accuser de pédanterie bota- 
nique, d’observation tatillonne de la nature. 

Appellerons-nous donc Lalique un pédant, lors- 
qu’il nous laisse deviner qu’il fréquente chez les 
cobras ou les cobées ? 

Il importe pourtant de prémunir les compositeurs 
qui, après un si long jeûne, se mettront au vert, 
contre l’entraînement de faire passer dans le décor 
ce qui est du domaine de la science. Dans la pein- 
ture des nus, l’artiste ne laisse point voir, au détri- 
ment de la réalité et de la beauté des chairs, la 
connaissance qu’il a des dessous anatomiques. De 
même, il ne paraît pas opportun que la notion des 
caractères naturels et des fonctions organiques, d’où 
peuvent naître des applications si charmantes et si 
nombreuses au mobilier, devienne une parade de 
science en us. C’est dans ses études que l’artiste dé- 
corateur doit s’appliquer à une notation rigoureuse. 
Mais il convient, en général, dans le mobilier, que 
cette information reste à l’état latent, synthétique. 
Il ne s’agit pas de transformer un fauteuil en une 
pièce d’anatomie. S’il nous agrée de végétaliser la 
coupe d’un godet d’encrier, ni la présence des ap- 
pareils pollinisateurs, ni leur exacte insertion ne 
semblent indispensables à ce service ou à la ré- 
création que nous attendons de cet emprunt à la 
; / nature. Et s’il vient à l’idée de Dampt de deman- 
) , der à une Labiée, à une Liliacée, l’enveloppe vive 


256 


ÉCRITS POUR l’art 


d’une ampoule lumineuse^ lui chercherons -nous 
chicane sur le nombre et la longueur des étamines 
dont il aura plu à l’artiste de tirer l’organisme et 
les harmonies balancées de ses porte-étincelles ? 

Mais s’il convenait de mettre en garde le décora- 
teur moderne contre les entraînements d’un exode 
sur le terrain neuf des sciences naturelles^ il faut 
affirmer avec d’autant plus d’énergie que l’artiste 
compositeur ne saurait avoir une information trop 
exacte, une documentation trop riche, et surtout 
qu’il convient de le laisser libre de chercher ses 
inspirations où bon lui semble. Son ouvrage n’en 
sera pas moins à la fin justiciable de la logique et 
du bon goût. C’est la joie de concevoir en toute 
indépendance qui donne la saveur à l’œuvre d’art, 
comme le soleil donne au fruit son arôme. Après 
des siècles de décor conventionnel et entravé, il est 
bon que l’artiste prenne une bonne fois conscience 
de ses franchises. 

Tant que le décorateur moderne a servi, non 
sans art, les restes de la cuisine italienne, on a gour- . 
mandé sa pauvreté d’invention ; on l’injurie, de- 
puis qu’il cherche à reproduire avec fidélité les 
motifs naturels : c’était un plagiaire, ce n’est plus 
qu’un savantasse ! — Ne soyons pas émus d’objec- 
tions sans valeur. Est-ce que la sculpture du mo- 
bilier n’a pas reproduit, avec une vérité presque 
scientifique et le souci des détails les plus réalistes, 
le corps d’un animal, il est vrai, bien connu du 


ART DÉCORATIF 


257 

public^ l’Homme ? Et à cet égard certains orne- 
ments naturalistes des meubles de la Renaissance 
sont purement incongrus et non pas précisément 
d’une science pédantesque. Et, lorsqu’au lieu d’un 
naturel de l’île des Hermaphrodites, notre art con- 
temporain ira, pour support d’une console, choisir 
dans la grande ménagerie des êtres la cambrure 
de l’hippocampe ou les frémissements ailés d’un 
Névroptère, n’ayons cure d’un vain reproche, ré- 
jouissons-nous de connaître les caractères de ces 
gracieuses créatures et d’en parer librement nos 
œuvres. 

Telles sont les données dans lesquelles j’ai dé- 
montré que les panneaux d’une armoire à lingerie 
peuvent s’orner des plantes odoriférantes chères à 
nos aïeules : la lavande, le romarin, l’iris et le 
réséda. Imaginons que nous ayons à décorer le dos 
d’un canapé de salon. Qui empêche que nous pre- 
nions pour thème les céréales et leur florure ? Nous 
tirerons le modelé des accoudoirs, des pieds et du 
œhâssis, de la tige tour à tour élancée et tordue des 
gramens. Si au capitonnage d’étoffe nous préférons 
un dossier de bois ajouré, la découpure en peut 
être inspirée de l’entre-croisement des tiges du blé, 
adapté à l’élaboration du bois, comme les dispose 
symétriquement la brise ou les incline le fardeau 
des grains mûrs. Quelques épis, le bleu pâle des 
nielles et des nigelles et l’azur sombre des pieds- 
d’alouette mettront leur diversité parmi la gravité 

E. GALLE 17 


258 


ÉCRITS POUR l’art 


des moulures. Celles-ci même pourront s’enrichir 
çà et là des imbrications de l’épi, barbes, glumes 
et glumelles. Faut-il quelque motif de sculpture 
ou de tournage pour achever pittoresquement la 
silhouette du meuble ? Irons-nous emprunter aux 
fauteuils de Delafosse leurs urnes funéraires, quand 
le coquelicot, le pavot des champs, ne se lassent 
pas de nous offrir les leurs, si mignonnes et si rem- 
plies de caractère et de sens cachés ? 

Nous obtiendrons ainsi un ensemble vivant, où 
la forme ne sera pas plus sacrifiée au décor que le 
décor ne sera immolé à la forme. Chacun d’eux 
sera subordonné l’un à l’autre au bénéfice de 
l’unité. 

Le décor, soit à plat, soit en relief, du mobilier 
en régit les organes assez divers pour qu’il soit utile 
d’examiner séparément chaque partie : 

Le gros œuvre ou squelette, bâti qui forme 
l’assemblage des panneaux, le châssis des vantaux 
et tiroirs, etc. ; 

2° Les gros membres, tels que pieds, piè terrent s, ^ 
traverses, consoles, supports du corps entier et de 
ses étages, tablettes, rayons, fronton ; 

3 ° La petite anatomie comprenant les points 
d’attache des parties, les cadres et les petites pièces 
secondaires. 

Notre conception naturaliste avec ses préférences 
pour la logique et la vérité, loin d’exclure un pre- 
mier mode de décor, le décor menuisé^ qui ressort 


ART DÉCORATIF 


259 

de ramenuisement des ligneux par le travail des 
outils du bois, et aussi par le travail des machines- 
outils lorsqu’il s’agit d’atteindre des effets décora- 
tifs et économiques particuliers, en préconise, au 
contraire, l’emploi, d’abord parce qu’il est judicieux 
d’utiliser les moyens d’un métier plutôt que de 
faire appel à ceux d’un autre. Le décor par assem- 
blage, par équarrissage, par amenuisement, par 
sculpture, par brûlure, est plus propre au bois que 
ceux par déguisement ou superfétation de peinture, 
de vernis, de métal. Tout rajeunissement est-il inter- 
dit dans cette voie ? Au contraire, des perspectives 
nouvelles sont ouvertes par les procédés du décou- 
page, du forage, du moulurage, de la gravure au 
jet de sable, du défonçage, plus rapides et plus 
économiques que le travail à la main. Les écoles 
étrangères du modern-style en ont parfois tiré des 
effets curieux et ingénieux; l’école naturaliste ne 
saurait se désintéresser de principes justes qui offrent 
des avantages inappréciables : extension d’un dé- 
"^"'ncor spécial et sobre, le décor menuisé, à toutes les 
parties secondaires où les riches mises en œuvre 
seraient déplacées ; et aussi utilisation des effets 
obtenus par la machine, dans le cas le plus fré- 
quent de notre époque, celui de l’économie, en 
vue d’une répartition plus large de la grâce et de 
la beauté. 

Dans ces emplois, l’observation des procédés dé- 
^ coratifs de la nature, — qui d’ailleurs fait, en la 


ÉCRITS POUR l’art 


260 

saison, des économies de fleurs et de décors, — 
sera féconde en trouvailles. J’ai donné depuis une 
dizaine d’années des exemples de rajeunissement 
du tournage sur bois : il semblait impossible de 
sortir d’un certain nombre de galbes surannés et 
insignifiants ; en s’adressant à la nature, qui donne 
tout un répertoire de profils appliqués par elle aux 
surfaces rondes, on trouvera pour le tournage du 
bois et des métaux des dessins non encore usés. 
Ces profils sont parfois même symboliques, grâce 
à la synthèse obligatoire pour le tourneur : je cite- 
rai, par exemple, les capsules fructifères de plu- 
sieurs espèces végétales pour l’ornement des pom- 
meaux de rampes et d’écrans, des châssis de chaises, 
des petits balustres de galeries. La silhouette élé- 
gante des fruits du pavot a paru d’un symbolisme 
agréable dans les objets mobiliers dont la destina- 
tion impose d’office au décorateur des idées de 
calme, d’apaisement, de repos. 

On sait quelles applications décoratives puis- 
santes et solides les seizième et dix-septième siècles ' 
ont tirées du tournage sur bois pour les pieds de 
table ; aussi les a-t-on reproduites à satiété. Il man- 
quait cependant une chose à ces constructions si 
amples, la signification, que toujours l’esprit hu- 
main voudra requérir. Peut-être est-il plus logique 
qu’une pièce de bois tourné ne prétende pas être 
en même temps quelque chose de plus intéressant 
qu’un pied de table. Et pourtant oïl loue les ambi- 


ART DÉCORATIF 


261 


lions du pied sculpté qui prétend se hausser jusqu’à 
la structure et au visage humains. Pourquoi dé- 
fendre au pied tourné de rappeler la vie dans des 
formes plus humbles, les végétaux? J’ai donné à 
un pied tourné le profil du chardon lorrain, à un 
piètement de table à manger le dessin d’un arti- 
chaut, de l’épi d’une Liliacée de vignoble, de la 
capsule du coquelicot. 

Si l’on trouve ensuite désirable de définir plus 
complètement ou d’enrichir ces figurations schéma- 
tiques d’après ces objets réels, la sculpture viendra 
y ajouter des détails caractéristiques empruntés, 
non pas à la calligraphie moderniste ou à l’Olympe 
classique, mais aux végétaux mêmes qui ont servi 
de motif introducteur. 

Ainsi les moyens menuisiers et mécaniques, chan- 
freins, découpage, tournage, sont aptes à décorer 
le mobilier contemporain en son gros œuvre, con- 
formément à la logique, à la matière, à la cons- 
truction, aux assemblages, à la destination, et en 
même temps il est possible d’appliquer à ces pro- 
cédés un mode figuratif plus intéressant, sinon plus 
vivant que celui tout artificiel et peu significatif 
des godrons et des filets sur les tournages des sei- 
zième et dix-septième siècles. 

Ces modes de décor sont applicables aussi aux pe- 
tites membrures, c’est-à-dire aux cadres, aux mou- 
lures, et notre conception naturaliste s’y adapte. 

C’est ici le moment de parler d’un des moyens 


262 


ÉCRITS POUR l’art 


de décor propre au métier du bois, la mouluration 
à l’aide d’un fer découpé, poussé au rabot, raccordé 
et parfois afFouillé par le sculpteur dans les parties 
où ne peut atteindre le menuisier ; ce même fer, 
actionné par la machine appelée toupie et mû avec 
une vitesse qui peut aller jusqu’à trois mille tours 
à la minute, peut produire des moulurations com- 
pliquées très décoratives et en même temps écono- 
miques, qui appellent l’attention de l’architecte et 
du compositeur de meubles. Cet art, si délicat, si 
spécial, la moulure, ce jeu des lumières et des 
ombres, qui semble avoir dit son dernier mot, 
peut compter sur des rénovations inattendues par 
l’étude des plantes. Je l’ai démontré aux jurys 
internationaux de 188g et 1900. Est-ce une re- 
cherche nouvelle ? Je ne le pense pas. A n’en pas 
douter, c’est là, c’est bien là que nos architectes 
et tailleurs de pierres au treizième siècle puisèrent 
leurs inspirations exquises. Ne les imitez pas, suivez 
leur exemple. Prenez directement le pédoncule de 
la feuille ou delà fleur de certaines Ombellifères, de' 
certaines Orchidées de nos bois. Etudiez les stries 
qui les sillonnent. Elles sont .alternativement larges 
et fines. Examinez-les avec un fort grossissement : 
elles vous donneront l’aspect de véritables mou- 
lures de menuisier, d’architecte, avec des lumières 
opposées à des noirs, des rondeurs à des plans ; 
vous y trouverez d’autres moulures que le bec-de- 
corbin, et des cymaises non renouvelées des Grecs. 


ART DÉCORATIF 


'-T 


263 


De plus, cette structure s’entraîne parfois de bas 
en haut, de gauche à droite, en sens contraire. Elle 
s’interrompt çà et là, régulièrement, magistrale- 
ment, par les insertions des feuilles et des branches. 
Pour surprendre le secret de ces combinaisons, 
faites des coupes, multipliez les croquis, mais com- 
parez-les au modèle vivant. Vous serez étonné de 
trouver ces anatomies pleines toujours davantage 
de charmes et de secrets, toujours supérieures en 
beauté aux adaptations qu’on en tire. Vous serez 
saisi d’étonnement que l’homme ait encore si peu 
puisé, pour le renouvellement de ses arts mobiliers, 
à ce répertoire infini. Songez que si l’Extrême- 
Orient a tiré d’une seule plante, le bambou, tout 
un musée de formes appliquées à ses industries 
diverses, il est encore des centaines d’espèces d’au- 
tres Graminées dont l’art humain n’a point connu 
les nodosités ni les gaines, les inflorescences en 
torsades ou en plumets ! Quant à la faune dont 
Michelet a supplié nos joailliers et brodeurs de 
' scruter les prestiges, pour la rénovation du meuble 
interrogeons -la aussi, chaisiers et tabletiers ! Assu- 
rément il ne s’agit point de créer des tables mille- 
pattes. Nous préférons la tranquillité, la stabilité 
des figurations végétales. Nous avons essayé cepen- 
dant d’ajouter à toute la ménagerie chimérique du 
mobilier quelques images réelles, et « la frisson- 
nante libellule », immobilisée un instant, a prêté 
ses ailes à la statique des consoles, l’entr’ouvert 


2 64 ECRITS POUR l’ART 

de son corselet d’acier à des entrées de serrure en 
fer ciselé, incrusté, violacé et bleui par la flamme. 

A son tour, le découpage, par la scie à ruban, 
des consoles ou des panneaux pleins, est tout un 
art à créer d’après la plante. En cherchant bien, à 
l’Exposition de 1900, on aurait pu en découvrir, 
dans la grande décoration en menuiserie, maint 
exemple charmant. J’ai utilisé ce mode dans quel- 
ques parties accessoires de mes meubles modernes : 
la silhouette de la gentiane acaule découpée en vide 
dans des pleins, le capitule de l’immortelle des 
Alpes, l’appareil floral et fructifère, collerettes et 
paniers des carottes sauvages avec les palmettes de 
leurs folioles pinnatifides, les involucres polyphylles 
de la grande ciguë, les involucres épineux et étoilés 
des panicauts, des astrances et du chardon bleu des 
sables, et parfois la rainette des bois, museau en 
l’air, la grenouille des étangs, m’ont aidé à orner 
par découpage les galeries de fond de certains petits 
meubles et leurs pentures métalliques. 

Revenons un instant à la plastique, au décor de 
relief. 

Lorsque la question économique ne s’oppose pas 
à ces procédés coûteux, le modelage, la sculpture, 
ceux-ci sont évidemment bien, plus propres à servir 
la conception naturiste. Mais, là aussi, il y a des 
écueils à éviter. Il faut bien le dire, malgré le désir 
que tous les amoureux de vérité peuvent avoir 
de ne faire passer dans le mobilier que des adajita- 


ART DÉCORATIF 


265 


dons complètes et vraies, il n’est pas bon, esthéti- 
quement parlant, qu’un meuble de bois sculpté ou 
qu’une partie de meuble soit à ce point couverte 
de sculpture qu’on ne retrouîve plus, en aucune 
place, ni la construction, ni l’assemblage logique, 
ni même, dirai-je, le débit/ primitif du panneau 
de bois. Ce parti pris est celui des modeleurs de 
l’époque Louis XV et du m/odern-style. 

De telle sorte qu’un meiiible, traité ainsi, paraîtra 
moins fait de panneaux de bois équarris, débités 
et assemblés, puis sculptées, que fondu comme un 
bronze ou moulé. Mais/, évidemment, un pareil 
défaut n’est pas plus inlhérent à notre conception 
naturiste qu’à toute aut/re, et nous pourrions citer 
une foule de pièces anciennes et récentes qui sem- 
blent plutôt coulées en/ métal ou estampées en car- 
ton-pâte que sculptéesjdans du bois. 

Il était bon de signaler aux statuaires du mobilier 
naturiste cet écueil qïue je ne saurais peut-être me 
prévaloir d’avoir éviité moi-même dans certaines 
fantaisies. La tentati on est, en effet, d’autant plus 
prenante que l’artis/te aime et connaît davantage 
la beauté propre de/ l’espèce végétale dont il a en- 
trepris de parer les/ constructions de son meuble. Il 
devra donc réagir ^ de son mieux contre les excès de 
sa conscience et s’jefforcer de ne jamais déguiser ni 
la matière, ni les /assemblages, ni les destinations. 

Les points de] structure les plus séduisants, les 
plus délicats aus/si à traiter par le décor modelé, ce 


266 


ÉCi^RITS POUR l’art 


sont les assemblai ^es 5 c’est-à-dire les raccords, les 
attaches entre le bâti ou le gros œuvre et les membres 
principaux ou secondaires. Comment nos prédé- 
cesseurs ont-ils traite la sculpture décorative du 
morceau de raccord, et quelles sont à cet égard mes 
idées personnelles ? ' 

Dans les pièces du mobilier dont l’usage est 
resté moderne, dans le tlureau, la console, la table, 
la chaise des dix-septièrhe et dix-huitième siècles, 
il s’agissait de relier les châssis des surfaces planes 
et horizontales ou tablettes avec les supports ver- 
ticaux ou piètements. 

Nous avons dit .que, dams le mobilier sculpté, 
nous nous réservions de naturaliser les moulures et 
les piètements d’après les végétaux. 

Dans les types modelés par des sculptures tirées 
de bois ou relevées d’appliques en métal, le ca- 
ractère de ces ornements était, dans les types 
Louis XIV, Régence, Louis XVI, Empire, Néo- 
Grec, emprunté au recueil décoratif des construc- 
tions lapidaires architecturales ; il n’y avait point 
d’hésitation. Le piètement étant le plus souvent 
une adaptation de la colonne gréco-romaine ou 
égyptienne, et la ceinture de la table figurant un 
entablement d’édifice, palais ou Umple, c’est-à-dire 
la partie que supportent les colonnes, il n’y avait 
pas à s’ingénier pour découvrir un assemblage. Sui- 
vant une expression d’atelier, « cela se tient » ainsi 
fort bien ; le spectateur conçoit logiquement que 


ART DÉCORATIF 


267 

ce diminutif de colonne de temple est muni d’un 
tourillon de bois qui vient s’enfoncer dans le cadre 
ou entablement. Il suffit de tracer sur cette der- 
nière partie, au-dessus du chapiteau de la colonne- 
pied, un petit caisson-assemblage de moulures, ou 
bien de placer entre l’épanouissement du chapiteau 
un dé de bois aux faces ainsi dessinées par de la 
moulure, pour obtenir un raccord plausible et relier 
facilement les deux membres, assez agréablement 
même, avec toutes les variantes imaginables, ingé- 
nieuses ou lamentablement banales... 

Or, voilà justement le procédé architectonique 
et le caractère artificiel qui nous ont lassé dans le 
meuble de bois. 

Les mobiliers du Directoire, du premier Empire, 
de la Restauration, qui utilisaient, avec un senti- 
ment plus ou moins vif de la grâce, les documen- 
tations étrusque, gréco-romaine et égyptienne dé- 
formées, aboutissaient à des adaptations parfois 
grotesques. L’on y usait souvent pour piètement 
des membres de quadrupèdes. Comment relier ces 
cuisseaux à l’entablement conservé ? Les artistes 
de l’antiquité, pour ne pas s’en tirer toujours très 
logiquement, y réussissaient avec une rare souplesse. 
Les compositeurs pressés du commencement du 
siècle n’ont point fait tant d’affaires : un semblant 
de bague, et le tour était joué. 

Je me suis préoccupé, à mon tour, de traiter 
avec naturel les raccords. Je me suis demandé com- 


26S 


ÉCRITS POUR l’art 


ment la nature avait résolu le problème. De bien 
des façons, suivant les règnes, les familles, les ma- 
tières et les fonctions organiques. 

Et d’abord, dans les végétaux, dans un grand 
nombre de cas, il n’y a pas de lignes ni de nœuds 
de suture entre les axes et les expansions latérales, 
ni de solution de continuité apparente : les organes 
confluent et découlent l’un de l’autre. Les modelés 
sont poussés jusqu’au bout et filent d’un seul élaii 
comme dans certains types du style Louis XV et 
du modern-style, naturels au moins en cela. 

J’ai usé parfois librement moi-même de ce mode, 
lorsque j’ai transposé dans l’industrie du meuble 
les caractères de certaines Monocotylédones dont 
la tige est annuelle, sans arrêt de croissance jusqu’à 
l’inflorescence terminale. J’en ai tiré, par exemple, 
la naturelle plastique d’un objet encore utilisé de 
nos jours, le petit bureau à abatant du dix-huitième 
siècle. Pour conserver le mode de végétation qui 
spécifie la plante choisie, la limodore des bois, j’ai 
supprimé, dans ma construction, toute espèce de 
morceaux de raccord entre la caisse et les quatre 
pieds. J’ai mené librement les modèles en respec- 
tant, sans les masquer, les assemblages habituels à 
l’ébéniste. Et il est à remarquer que les sinuosités de 
la tige, le rythme de son développement et le parti 
pris que je viens d’indiquer ont amené un ouvrage 
très moderniste à des aspects non éloignés, dans 
l’ensemble, de ce style si français, le Louis XV, 


ART DÉCORATIF 


269 

inspiré lui-même d’éléments naturels, l’algue, le 
coquillage. Malgré tout ce que ce mode a de sé- 
duisant, nous estimons qu’à moins de raisons par- 
ticulières, on risque trop, sous prétexte d’élargir 
par un vif entraînement les effets et pour obtenir 
de belles simplifications, de déguiser, comme l’a 
fait le modern-style, la construction du meuble par 
des modelés propres à la fonte, à l’estampage des 
métaux et des staffs. 

Il y a cependant plusieurs moyens de traiter 
d’une façon logique et naturelle les points de ren- 
contre et les pièces de raccord entre les membres 
juxtaposés d’un meuble. 

Le menuisier, l’ébéniste, peuvent décorer d’abord 
par des moyens spéciaux à leur métier les morceaux 
de raccord. On connaît les procédés de moulura- 
tion, de chanfrein, par exemple, effet décoratif 
produit en abattant l’angle des pièces de bois. Au 
lieu de pousser d’un bout à l’autre cet ornement, 
soit au rabot, soit à la toupie, on peut l’arrêter à 
quelques centimètres du point de jonction de deux 
pièces, le support et la tablette par exemple, et, 
en répétant avec symétrie sur l’un et sur l’autre ces 
arrêts, on obtiendra un dessin décoratif formant 
autour du centre de rencontre comme une épargne 
ou une applique, un renforcement apparent de la 
matière. Et cette tradition du décor menuisier est 
si logique, si appropriée aux ligneux, qu’on la 
trouve déjà dans la nature. Ainsi, on peut cons- 


ÉCRITS POUR l’art 


270 


tater que, dans les tiges cannelées de certaines es- 
pèces dicotylédones, les cannelures de la tige prin- 
cipale et des branches s’interrompent vers les 
points de jonction, et, en formant comme un an- 
neau uni, ces attaches paraissent plus larges et plus 
robustes. 

Un autre mode de raccord organique, ce sont les 
articulations, les emboîtements. La persistance, 
dans certains végétaux, des enveloppes protec- 
trices, des écailles, des stipules d’où sont sortis les 
branches latérales et les bourgeons, peut former 
l’ornementation la plus agréable et la plus logique 
des points de raccord. 

En résumé, les décors modernes moulurés, sculp- 
tés d’après la nature, mettront la construction en 
évidence. Leur dessin ne coupera, ne dissimulera 
que le moins possible les points de conjonction, 
d’assemblage. Au contraire, le but du décor sera 
de renforcer la matière, d’attirer vivement sur les 
raccords l’attention par des épargnes. L’ornemen- 
tation en relief de ces parties s’inspirera préféra- 
blement des formes des organismes vivants qui peu- 
vent être assimilées avec vraisemblance et bonne 
grâce aux mêmes incidences dans nos constructions 
ligneuses. En effet, la nature, qui n’a nul besoin de 
consoles et de modillons pour soulager ses inflo- 
rescences, ne nous donne pas l’exemple non plus 
de ces abaques, de ces tailloirs, tablettes rectangu- 
laires qui, dans la construction lapidaire, rabattent 


r 


ART DÉCORATIF 2 7 1 

la sève des acanthes et font raccord et cale entre 
le chapiteau de la colonne et l’architrave de l’en- 
tablement. La nature ne connaît ni les hétéroclites 
ni la théorie des trois ordres. Pour accuser la soli- 
dité et l’élégance de ses colonnades, elle n’a pas 
recours à ces parties du composite et du toscan, le 
gorgerin, l’échine et l’astragale. 

Et si l’on m’objecte que la flore et la faune ont 
leurs ordres aussi, que l’urne du pavot s’orne d’une 
véritable scotie entre deux tores et d’un congé, 
qu’elle se coiffe d’une corniche à cymaise, métopes, 
mutules et denticules, je répondrai que l’architecte 
militaire gothique y retrouverait tout aussi juste- 
ment ses créneaux, ses arceaux à mâchicoulis. 
Qu’est-ce que cela prouve, sinon que les points 
de raccord de nos assemblages ligneux, au lieu 
d’être artificiellement ajoutés, superposés, comme 
dans les créations de l’art de pierre, peuvent faire 
corps avec les fûts d’une façon naturelle, et que si 
les Gothiques, si les Grecs ont été les maîtres, c’est 
surtout lorsqu’ils ont consulté la grande maîtrise, 
la Vie ? C’est en cela qu’il convient de suivre leur 
exemple. 

De parti pris, nous avons donc libéré le meuble 
actuel des pièces conventionnelles de raccord et 
des emprunts que les dessinateurs ébénistes des 
seizième, dix-septième et dix-neuvième siècles et 
de la fin du dix-huitième faisaient aux ordres clas^ 
siques, en appliquant aux meubles de bois les élé- 


ÉCRITS POUR l’art 


272 

ments architectoniques propres à la décoration lapi- 
daire des façades de Saint-Gervais, de la Sorbonne, 
à la machinerie théâtrale des Jésuites. L’idéal de 
l’ébénisterie contemporaine, ce n’est plus le temple, 
ce sont les vivantes architectures. 

On n’a toléré si longtemps, dans le meuble, que 
par accoutumance, les interpolations irrationnelles, 
les superpositions évidemment instables de pièces 
de raccord toutes faites, dés à jouer, volumes in- 
folio introduits dans les piètements d’une table qui, 
au contraire d’un Parthénon de marbre, doit pou- 
voir se transporter à bras tendus sans que les ordres 
s’éparpillent ! Nous avons démontré que leur sem- 
piternelle intervention n’est pas indispensable à la 
bâtisse logique d’une chaise moderne, ni à la grâce 
de ses proportions, et que des revêtements généraux 
affirment mieux la solidité. Dans nos châssis de ca- 
napé, on ne retrouvera donc pas l’image du Grand 
ou du Petit Palais. En quittant les collections de 
meubles de celui-ci, nous avons dit adieu sans re- 
gret aux sièges-édicules, aux abaques à défonçage 
rectangulaire nantis, en mémoire du Roi-Soleil, 
d’une pseudo-marguerite quadrillée dans le style 
des tartelettes. Nous avons laissé les supports jaillir 
tout uniment du parquet, sans le secours des tou- 
pies de Delafosse. 

Comment nous pouvons faire sortir d’un piète- 
ment les tablettes successives de l’étagère qu’il sup- 
porte, nous l’avons montré par l’étude de Torchis ; 


cesontlesnerva *73 

©n faisceau, qui (1® ses pieds, tordues ensemble 
de leur cordelièr ^^nt successivement les brins 
luré des tablettffont de ceux-ci le rebord mou- 
nœuds d’attac^nsi logiquement motivées. Des 
blable façon ^rationnels sont fournis de sem- 
pavot et de lÿs torsions brusques des tiges du 
De même (jnatite. 

de la base aujdans la berce des prés, s’affirment 
arrêts de croilimet, par des nœuds vitaux, les 
rent les reprisjce, se marquent les âges, s’assu- 
l’instable aba/e la sève, — ainsi, au non-sens de 
ture naturisteij il est suppléé, dans notre struc- 
bractées, lesp des organes vivants, tels que les 
feuilles, les ^taches ailées ou engainantes des 
devient alorÿâtements des pétioles. Un meuble 
motive rorn^n être viable, dont la construction 
justifie les maent et dont l’ornement prépàre et 
Les avantjibrures. 

lorsqu’il fautes de ce mode apparaissent surtout 
meubles, do/embellir le bâti d’un de ces légers 
brasure d’u^c les asymétries favorisent dans l’em- 
laines et des fenêtre de salon l’étalage des porce- 
finesse des ,ristaux translucides. Ici, lapins grande 
étant à la fdembrures et la solidité des attaches 
deux exemjîs requises, nous en trouvons de prè- 
les Ombellnles dans certains végétaux indigènes, 
résistance sot<ères. Si, au contraire, les qualités de 
niront encoçit exigibles, les Ombellifères nous four- 
E» GArie les plus nobles enveloppes à dès piè- 
Lé is 


274 ÉCRITS POUR iJ’ART 

tements solides, ainsi que dîtns notre console du 
Salon de iSgé, les fortes tigos fistuleuses, striées, 
cannelées des Heraclaeum et les attaches fermes des 
angéliques. 

A l’Exposition de 1900, on a remarqué, les uns 
pour conspuer, le plus grand nombre pour admirer, 
tout un décor architectural et tout: un décor mobi- 
lier, dont la structure, le mod ^3 de décoration 
sculptée et les tentures peintes étaient basés, sui- 
vant notre méthode, par M. Dumjas, sur l’étude de 
ces Ombellifères et leurs applications décoratives à 
une galerie-bibliothèque, à ses colonnes et rampes 
d’escalier, à ses lambris, cheminées 0^ portes vitrées, 
meubles, sièges, bureaux et glaces.. Or, comme il 
se trouvait là, dans mon propre salon, ainsi que 
dans la joaillerie, dans les cristaux et ailleurs, bien 
d’autres applications du thème de l’Ombellifère, et 
comme nul de nous ne s’était entenldu à cet effet, 
c’est, semble-t-il, la preuve que mes i^entatives sont 
entrées dans la pratique, et que le rep^roche d’anar- 
chie adressé au mouvement artistique et particula- 
riste moderne et au mobilier naturistte est absolu- 

I 

ment dénué de sens. 1 

. Il semblerait donc possible, dès à pr ésent, avant 
même que nous ayons pu étudier le d écor à plat, 
de définir, d’après la seule plastique des œuvres 
accomplies, en quoi consiste notre style ornemental 
mobilier. 

C’est la traduction pas^à pas des artifices déco- 


ART DÉCORATIF 


275 ■ 

ratifs de la nature elle-même. C’est par un modelé 
discret, par des coloris délicats, l’application des 
miraculeux revêtements de la nature à la construc- 
tion logique et saine des objets de nos demeures. 

Notre style, c’est la mise en beauté des organes 
utiles de nos muets serviteurs, les meubles, les 
vases, les tentures, de la même façon que nous 
voyons la charpente osseuse et les muscles de l’ani- 
mal revêtus de chair, — et avec quel art, avec 
quel effet décoratif ! 

Puissions-nous avoir œuvré dans le passé plu- 
sieurs fois, et œuvrer dorénavant de telle sorte 
qu’on puisse reconnaître notre contribution à ce 
double caractère : une ornementation vraie et 
simple, épanouie comme d’elle-même à la surface 
de la construction, sous l’inffuence d’une naïve 
scrutation de la nature ! 

Voilà donc notre idéal réalisé : le meuble traité 
comme un corps nu, orné du bon équilibre de sa 
structure, de ses organes épanouis comme ceux de 
l’animal ou du végétal, en leurs nerfs, en leurs 
chairs, pelages, plumages, tissus, membranes, 
écorces, en leur bourgeonnement, fforaison, fructi- 
fication ; voilà le labeur de statuaire, l’œuvre d’in- 
tellectualité, de vérité, de liberté, — œuvre de 
tact, difficile, durable et belle, — que nous préco- 
nisons, que nous proposons à nos propres et der-^ 
niers efforts. 

Nous examinerons peut-être, l’an prochain, dans 


ÉCRITS POI:^R l’art 


276 

une dernière partie 5 le décor naturiste des surfaces 
planes et ses divers moyens appliqués au mobilier, 
puis l’ornementation des pièces métalliques acces- 
soires. Nous rechercherons enfin si de pareilles ten- 
tatives sont sans précédents historiques. Il ne nous 
restera plus alors qu’à proclamer les droits de l’ar- 
tisan du mobilier moderne à se rattacher, comme 
tous les autres artistes, à la Vie, à donner satisfac- 
tion au désir très humain de réaliser un idéal de 
vérité, à créer, par son décor, une atmosphère plus 
sereine et plus heureuse (*). 


1. Émile Gallé ne devait pas écrire la dernière partie 
de cette étude. 


Toast prononcé 

au banquet des Artistes lorrains 
le 16 février 1901 (') 


... On a fort discuté sur la question du rôle de 
Fart. Les uns estiment que l’artiste a une mission 
bienfaisante à remplir. Les autres disent qu’un 
peintre ne doit se préoccuper que de bien peindre 
et que le reste, c’est de la littérature. 

Pour ma part, je ne consentirai jamais à ne voir 
en vous que les photographes impassibles de clichés 
en couleurs. Je sais qu’il y a ici des artistes qui 
vibrent généreusement aux spectacles de la vie, 
des hommes émus et fervents, admirateurs passion- 
nés de la nature. Et tels sont aussi ceux de nos 
décorateurs lorrains qui s’inspirent d’elle pour 
renouveler l’ornementation de nos demeures; ils 
vont chercher le feu sacré sur les mêmes autels que 
vous; peintres et ornemanistes, nous sommes, les 
uns et les autres, des desservants du même culte, 
des adorateurs de la naturelle beauté épandue dans 


1. Bulletin des Sociétés artistiques de VEst, mars 1901. 


ÉCRITS POUR l’art 


278 

le monde. Il y a, vous le savez bien^ dans les colo- 
rations de l’atmosphère^ dans les dessins des mon- 
tagnes et les figures des nuages , d’inépuisables 
motifs d’inspiration, de travail, et aussi des jouis- 
sances inutilisées par la plupart des hommes. Il y 
a, au loin, sur les plaines et sur les eaux, « d’impal- 
pables trésors )> . Il dépend de l’artiste de mettre ces 
richesses idéales dans le domaine public, en créant 
des raisons d’enthousiasme et de joies à la portée 
de tous. Un bien plus grand nombre d’êtres hu- 
mains pourraient certes s’en emparer, s’ils avaient 
seulement les yeux ouverts, grâce à une initiation 
bien simple, mutuelle, cordiale, donnée par les 
œuvres des artistes à la foule. Remarquez, en effet, 
combien vite, aussitôt après l’affinement d’une pro- 
menade dans un musée, l’œil et le cerveau sont 
aptes à discerner les spectacles dans la rue, et toute 
la beauté disséminée dans la campagne. Or, c’est 
là, je crois, un des bénéfices les plus certains de 
l’œuvre artistique. Il est bon que le peintre, le sta- 
tuaire, l’ouvrier d’art, aient conscience des prestiges 
que leurs ouvrages peuvent exercer, et qu’ils se 
fassent volontairement des éducateurs, des apô- 
tres de la couleur, de la ligne, de la beauté, des 
(( missionnaires à l’intérieur » parmi nos cités mo- 
dernes, qui, si on les compare à la forêt intacte, 
aux horizons marins, aux architectures aériennes 
des arbres et des nuées, sont surtout des amon- 
cellements de laideurs affligeantes, démoralisantes. 


ART DÉCORATIF 


279 

Au contraire, les bonheurs ravis à la prairie, à la 
fleur, au cycle changeant des heures et des saisons, 
au soleil couchant et à la nuit étoilée, plaisirs peu 
coûteux et que savent très bien goûter certaines races 
— comme les montagnards suisses et les paysans 
japonais, — ce sont des plaisirs moralisateurs. La 
beauté naturelle des choses est, en effet, dans un 
ordre inférieur sans doute, assimilable à la bonté 
morale, et ces émotions innocentes sont des degrés 
vers la vertu et la justice qui, dans l’ordre spirituel, 
sont aussi des beautés excellentes. 

Voilà, certes, des considérations un peu sévères 
après boire ; elles me sont inspirées par le souvenir 
de vos expositions, sérieuses aussi, parce qu’on y 
sent que dans notre cité moderne un groupe d’ar- 
tistes, de peintres, de décorateurs est en quête de 
motifs d’émoi pour soi et pour les autres, épiant 
sans cesse la beauté dans la nature et aussi, hélas ! 
dans les milieux où elle est tristement défigurée, 
dans les rues des villes où il nous faut peiner. Là 
on voit les artistes noter, parmi les pavés boueux 
et les flaques d’eau, les reflets du ciel, comme un 
archéologue recueille pieusement dans la vase des 
débris d’émail. Dans d’étroites et infâmes ruelles, 
ils vont, le nez en l’air, guignant par-dessus les toits 
quelque fragment d’azur traversé par les nuages en 
liberté. Nous allons ainsi tous, soupirant vers un 
horizon qui s’éclaire un peu, là-bas, tout au bout 
des faubourgs, rêvant du premier jour de prin- 


ÉCRITS POUR l’art 


280 

temps où le peintre pourra retrouver sa grande 
amie, la nature, dans sa splendeur inviolée. 

Heureusement, l’artiste, comme tous les amants 
heureux, éprouve l’envie qui démangeait si fort le 
roi Candaule, de faire apprécier de visu à ses amis 
toutes les raisons qu’il avait d’aimer. C’est ainsi 
que le paysagiste nous livre dans ses études, dans 
ses œuvres, toutes ses joies. Comme le botaniste 
qui remporte, attaché à la plante de l’alpe, une 
parcelle de la montagne, le paysagiste nous rend 
des morceaux de la terre heureuse et libre. Planté 
sur la cimaise ou derrière la vitrine du marchand 
de tableaux, l’ouvrage de ses mains arrête au pas- 
sage les pauvres gens qui vont dans la vie sans lever 
les yeux vers les nuages. Il leur montre gaiement, 
du bout de son pinceau, le paradis perdu : « Regar- 
dez donc, par-dessus les sales rues et les cheminées 
grotesques, regardez ce petit morceau de ciel après 
la pluie ! Et ce bout de côte en dessous ! Et ce coin 
de prairie sous les saules argentins ! Et cette mai- 
son des champs, à l’orée du bois ! » Et l’artiste se 
trouve payé quand, par hasard, le regard humide 
d’un passant répond : « Oui, c’est là que je vou- 
drais m’en aller et vivre. » 

Quel être unique parmi tous les êtres, l’artiste 
qui tombe en arrêt devant un gros rocher qu’il ne 
peut pas manger, devant un pré qu’il ne peut pas 
brouter, qui s’agenouille devant une fleur qu’il 
n’aime pas d’amour, et tend les bras à un nuage 


ART DÉCORATIF 


281 


qu’il ne songe pas à caresser ! Dans sa bizarre folie, 
l’artiste n’essaierait-il pas inconsciemment de rame- 
ner l’homme dans son milieu naturel, à sa meilleure 
' vie, la primitive, au décor vrai, aux architectures 
nobles de l’existence libre ? 

Et voilà pourquoi je suis ravi de me retrouver 
parmi nos peintres, les portraitistes de notre vieille 
maman lorraine. Grâce à vous, nos fils pourront 
retrouver un peu de son cher vieux visage sous les 
plaies que les hommes lui font : canaux, routes, 
barrières et douanes, forts et casernes, usines, ban- 
lieues, noires cités. Le paysagiste, occupé sans cesse 
à épier cet auguste front, la campagne, pour le 
montrer à ses enfants oublieux, c’est un éducateur. 

L’artiste décorateur, lui aussi, veut se dévouer 
à la même tâche. Parmi la marée montante de la 
laideur, il crée des refuges d’art. Il essaie de dissi- 
muler un peu la disgrâce de nos ustensiles. Il cher- 
che à replacer l’existence moderne parmi les élé- 
ments naturels qui en sont bannis, l’arbre en sa 
fierté, la bête sauvage en sa liberté, la fleur en sa 
virginité. Voilà pourquoi le décorateur regarde les 
peintres naturalistes comme de grands frères, et 
ie tenais à vous le dire... 


A propos du prix de Rome (') 


L’artiste a besoin que les spectacles changeants 
de la vie et les chaleureux contacts de la nature 
viennent ébranler ses facultés d’émotion esthétique, 
afin qu’il éprouve l’irrésistible désir de communi- 
quer à d’autres hommes, par ses œuvres, son admi- 
ration et son poignant émoi. 

Si utile, si instructive que soit, pour l’éducation 
de l’artiste, la connaissance des chefs-d’œuvre de 
ses devanciers, elle ne saurait point, sans danger, 
anéantir la personnalité de l’artiste et son génie, 
se substituer à cette école, à cette galerie de chefs- 
d’œuvre qui s’appelle la vie. 

Une étude admirative, agenouillée, de la beauté 
éparse dans le monde et chez les êtres qui y vivent 
et qui s’y meuvent, la contemplation et le rendu 
des espaces colorés et des brins d’herbe, la con- 
naissance et l’expression compatissante de la joie 
et de la douleur : voilà, je crois, la véritable école 
de l’artiste, au fond la seule qui prépare à des œu- 
vres émouvantes. 


1. Réponse à Maurice Le Blond, qui avait entrepris 
une enquête sur l’utilité du prix de Rome. Publiée dans 
VAurore^ numéro du i8 avril 1903 ; réimprimée dans la 
Lorraine artiste^ numéro du i" mai de la même année. 


ART décoratif 283 

Je n’ai pas qualité po^ur vous dire, au nom des 
peintres, des graveurs, /des architectes et des sta- 
tuaires, en quoi l’atm/osphère de Rome serait plus 
ou moins favorable que celle de Paris ou de par- 
tout ailleurs à un tel développement. Les histo- 
riens de l’art ont constaté cependant que, depuis 
l’intrusion de la n^ode italienne en France à la cour 
des Valois, il fallut dire adieu à notre belle école 
française du quinzième siècle, et, chez l’ouvrier 
du mobilier ^'t du décor, adieu à l’ingénue consul- 
tation de ] ÿ nature et de la vie. Le virus italien de 
l’imitat/iôn, de la contrefaçon, s’est insinué dans nos 
veines. Mais le sang français, gaulois, est rebelle. 
IV 'fallait contraindre notre jeunesse artiste à voir 
/romain^ à faire romain. Les académies imaginèrent 
de l’envoyer, durant trois siècles, sous un autre 
ciel, se débarrasser du ferment de terroir gaulois et 
rechercher, parmi les ruines d’une civilisation dé- 
funte et dans les choses mortes, les secrets de la vie. 

En ce qui concerne l’ouvrier d’art, serait-il bon 
de créer un prix de Rome spécial pour macérer à 
son tour dans l’art antique la renaissance actuelle de 
nos industries artistes? Aujourd’hui que le principe 
de l’unité de Fart est rétabli, et que l’objet d’art, 
l’ouvrier et les métiers d’art sont rendus à la grande 
communauté, à la fraternité artistique, il faudrait 
redouter qu’un prix de Rome fût institué pour 
l’artisan du bijou français, du vase, du meuble utile 
et charmant. 


284 


ÉCRITS POUR T^ART 


Autant je serais partis»an d’une excursion mon- 
diale, radieuse vision des mers glaciaires et des 
cieux de flamme, autant je trouverais fâcheux d’en- 
lever pendant plusieurs années les meilleurs fils de 
nos métiers à leur naturelle atmosphère, celle de la 
claire France et de son intellectualité, pour faire, 
d’eux aussi, durant toute leur vie, des déracinés de 
la villa Médicis. Je ne trouverais pas meilleur qu’on 
envoyât stagier à l’Ecole des arts décoratifs de Paris 
la jeunesse ouvrière de l’Italie ou du Japon. 

L’air et les conseils qui conviennent au dessina- 
teur, au décorateur parisien, c’est celui de la forêt 
de Fontainebleau, ou des vallées de l’Oise et de la 
Seine, aux incomparables finesses. Dites-moi si les 
rêveurs artistes de porcelaines modernes de l’école 
danoise sortent de Rome Ne descendent-ils pas di- 
rectement de la terrasse d’Elseneur ? Combien n’eût- 
il pas été déplorable qu’un Lalique, pour n’en citer 
qu’un, au lieu de créer son vif joyau français, cent 
fois plus intéressant que les italianismes de Cellini, 
nous eût donné des restitutions de l’art gréco- 
romain ou des imitations de l’art scythe et des 
tiares contestées ? 

Laissons donc à Rome les artisans de Rome ; lais- 
sons à Lutèce ceux de Lutèce sucer la vie. Car 
Vécohy c’est la vie, c’est la nature et la vérité, et 
c’est l’homme, le mystérieux, le douloureux mo- 
dèle. 


L’École de Nancy à Paris (') 


Le nom École de Nancy sert à désigner le 
groupe des industries artistiques de l’est de la 
France et les tendances qui les caractérisent. 

Plus particulièrementj c’est aussi une association 
d’initiative privée, une alliance provinciale des mé- 
tiers d’art. Elle a son siège à Nancy et se propose de 
développer en Lorraine la prospérité des industries 
manuelles artistiques. Dès que ses ressources le lui 
permettront, l’Ecole de Nancy entend donner un 
enseignement professionnel, des cours d’applica- 
tions directes à tous les métiers relevant du dessin. 
Elle a ouvert des conférences d’études, des exposi- 
tions de travaux d’art. Elle n’attend que les moyens 
de fonder à Nancy un musée spécial à son œuvre, 
à l’éducation des ouvriers d’art et du public, une 
sorte de conservatoire de ses ouvrages de maîtrise, 
de ses modèles, de sa tradition. 

L’École de Nancy, en effet — et c’est là ce qui la 


1. Préface du Catalogue de l’Exposition lorraine des 
arts du décor, ouverte au pavillon de Marsan du ler mars 
au ler avril 1903. Cette préface a été reproduite par la 
Lorraine artiste du i 5 mars 1903. 


286 


ÉCRITS POUR l’art 


distingue heureusement des groupements qui for- 
ment habituellement avec plus ou moins de cohé- 
sion les salons d’art — prétend posséder et mettre 
en pratique certains principes qui lui sont propres. 
Elle les a soigneusement formulés, bien qu’elle 
laisse à ses sociétaires une indépendance absolue 
dans les applications particulières. 

Il subsiste néanmoins, entre ces artistes, sans 
compter l’air de famille lorrain, assez de liens pour 
rendre intéressante leur tentative d’exposition col- 
lective. D’abord ils invoquent le principe supérieur 
de V unité de Vart^ puisque des peintres tels que 
Prouvé s’y rencontrent avec des industriels, et que 
Prouvé lui-même pratique à la fois le grand décor 
mural humanitaire, la statuaire vibrante, passion- 
née, et le bibelot d’art. Ils se rattachent d’ailleurs 
plus ou moins tous à une esthétique forte et sûre, 
dont la démonstration a été mise de bonne heure 
en évidence à Nancy, et pratiquée non sans succès 
depuis un quart de siècle. 

Les jeunes gens en ont éprouvé à leur tour toute 
la valeur pratique et se rattachent volontiers, dans 
une action libre, à un mode rationnel de conception 
et aux formules stylistes qui proviennent d’une 
même méthode de composition. Celle-ci n’est, 
d’ailleurs, qu’un héritage national dans notre pays, 
amoureux avant tout de clarté, de logique : cons- 
truction logique en effet, saine, stable, tenant 
compte des qualités propres à chacun des maté- 


ART DÉCORATIF 


287 

riaux employés , et d’une destination nette et bien 
définie^ en vue d’une commodité et d’une durée 
parfaites. 

Mais le point capital, c’est que la charpente 
solide de son meuble, l’architecture de son vase, et 
leur précise destination, Nancy a prétendu les vêtir 
à sa guise d’une ornementation personnelle. Renon- 
çant tout à coup à jouir en paix des bénéfices de 
l’imitation, nos décorateurs, nos faïenciers, ver- 
riers, émailleurs, ébénistes, orfèvres, peaussiers, 
marqueteurs, sculpteurs lorrains, se sont successive- 
ment, depuis trente ans, affranchis bon gré mal gré 
de l’imitation des styles anciens par un principe 
nouveau, celui de l’observation scientifique des 
modèles vivants. On a donc étudié à la fois en 
naturaliste, en décorateur et en industriel les vête- 
ments colorés qui, dans la nature, enveloppent tous 
les êtres en raison d’utilités propres à chacun. On 
en a déduit, au bénéfice de nos demeures, des effets 
neufs, en accord avec les immenses harmonies am- 
.,biantes. La fréquentation de la plante ne s’est pas 
arrêtée aux élégantes stylisations qui, vers la fin 
du dix -neuvième siècle, semblaient ne récolter 
parmi la nature que pour faire hommage aux for- 
mules du seizième siècle, v 

De la flore lorraine, nous avons tiré des applica- 
tions à nos métiers. Nous avons cherché à déduire 
de la nature les méthodes, les éléments et le carac- 
tère propres à créer un style moderne d’ornemen- 


288 


ÉCRITS POUR l’art 


tation, un revêtement coloré du plastique pour 
les objets et les usages modernes. 

Nous ne prétendons certes pas avoir réussi ; au 
moins aurons-nous essayé de mettre en évidence, 
par ce temps de confusion, les principes qui dis- 
tinguent des autres tentatives récentes notre style 
français logique et directement inspiré de la docu- 
mentation naturelle. 

Ce mode, selon le bon sens, selon la tradition et 
la nature, a des avantages sensibles. Il rend au 
compositeur d’ornements, à l’ouvrier d’art, la clef 
de ces musées libres du décor vivant, la flore, la 
faune confisquées par les académies. Au lieu de 
s’en référer péniblement à des modèles anciens 
qui ne sont trop souvent que des copies de copies, 
des altérations de géniales adaptations faites par 
les maîtres d’autrefois d’après des types naturels, 
le modeleur d’art va droit à la vraie et vive 
acanthe, ou revient au pissenlit des imagiers du 
quatorzième siècle. 

La peine lamentable d’inventer dans le vide, de 
faire, d’une grève lavée, surgir la fleur de l’imagi- 
nation, fait alors place à un amoureux entrain 
parmi la surabondance des thèmes inspirateurs. 

Ces richesses de documentation, cette chaleur 
d’excitation poétique nécessaire à la composition 
décorative, l’artiste assembleur de la ligne et du 
coloris ne les épuisera jamais. Chaque espèce de 
plante possède son style ornemental; chaque épo- 


ART DÉCORATIF 


289 

que qui a tenté de se l’approprier y a mêlé invo- 
lontairement quelque chose d’elle-même. On sait à 
présent à quel point le sens de notre Michelet fut 
divinatoire de l’art d’un Lalique, lorsqu’il conseil- 
lait aux joailliers de son temps l’adaptation des pa- 
rures de l’insecte à nos arts somptuaires. De même 
peut-on imaginer un mode d’ornementation plus 
souple et mieux indiqué pour le mobilier, pour les 
membrures et assemblages de bois, que la végéta- 
tion même des ligneux, le mode de croissance par 
jets annelés et cannelés ou par étages architectu- 
raux, et ces incidents décoratifs amenés sans effort, 
le bourgeon, la corolle, le fruit, l’oiseau, la figure 
humaine ? 

Tel est, en résumé, le style naturaliste contem- 
porain, qui s’inspire des formes d’art naturelles pour 
en décorer les constructions établies d’après la 
destination et le sens commun. Ce mode a d’ailleurs 
rencontré moins de résistance que d’émulation à 
le suivre, sans compter l’adhésion raisonnée des 
esprits les plus sûrs... 


E. GALLE 


19 



NOTICES D’EXPOSITION 


i884-i88g 



HUITIÈME EXPOSITION 


DE 

L’Union centrale des Arts décoratifs 

( 1884 ) 


I 

Notice sur la production céramique 
d'E. Gallé Q 


Émile Gallé, fabricant de faïences d’art à Nancy, sou- 
met au jury de la VIII^ exposition de l’Union centrale 
des Arts décoratifs, divers spécimens de sa production 
actuelle (céramiques ornementées). 

11 a l’honneur d’appeler sa bienveillante attention sur 
les emplois décoratifs qu’il a tirés des éléments céramiques 
dont il dispose et principalement de la faïence stannifère. 

Celle-ci, classée quelquefois, au point de vue techno- 
logique, sous la désignation un peu sévère de faïence com- 
mune, offre à l’artiste des ressources et des moyens déco- 
ratifs qui ne paraissent pas avoir été exploités à fond par 
les fabricants de faïence d’étain. 


I. Cette notice et la suivante furent distribuées aux membres du jury en 
deux cahiers autocopiés petit in-folio. 


ÉCRITS POUR l’art 


294 

Parmi ces moyens, il en est un fort intéressant et trop 
rarement ou incomplètement mis en œuvre, celui des 
émaux stannifères colorés dans leur masse par des oxydes, 
et employés au grand feu sur le biscuit de faïence, soit 
comme fonds, soit comme parties dans le dessin. 

Malgré l’opacité qui les caractérise, et, bien qu’ils ne 
puissent prétendre à la pureté et à l’éclat des couleurs 
appliquées à une pâte blanche, siliceuse et sous couverte 
alcaline, les émaux à base d’étain ne méritent pas d’être 
dédaignés. Ils ont reçu autrefois, par la coloration dans 
leur masse, des emplois décoratifs assez heureux pour 
qu’on ait envie de tenter à nouveau l’expérience, témoin 
l’émail stannifère azur persan et nivernais, témoin encore 
le jaune-jonquille de Nevers. 

Aussi l’exposant s’est-il demandé s’il n’y avait rien à 
faire dans cette voie, et si l’émail stannifère n’offrait aucun 
moyen décoratif en dehors de la peinture sur le cru, ou 
du décor sur le cuit au grand et au petit feu. 

Ces essais à l’aide d’émaux colorés, à base d’étain, lui 
font penser que la fabrication de la faïence à émail stan- 
nifère, de plus en plus abandonnée aujourd’hui, n’est pas 
impropre à des développements artisticjues différents de 
ceux qu’elle a reçus jusqu’à présent. Emile Gallé croit 
même que le fabricant de faïence d’étain peut espérer 
lui faire rendre une note neuve et intéressante, par l’uti- 
lisation au grand feu de son émail diversement coloré, par 
l’emploi du ton de la terre au lieu de le cacher comme 
un défaut inhérent à la matière, par la mise en valeur 
des qualités toutes particulières de l’émail d’étain tantôt 
gras et onctueux, tantôt maigre et mat, par l’opposition 
sur la même pièce de l’émail opaque à des couvertes 
transparentes, enfin par l’application d’une saine esthé- 
tique à la matière dont dispose le faïencier d’étain. 

Il s’agissait d’ouvrir au décor de cette matière une 
voie nouvelle, sans sortir des limites qui lui sont impo- 
sées par le sens commun et le goût, et sans empiéter sur 
un autre art. 

Les recherches de l’exposant ont donc eu d’abord pour 


NOTICES d’exposition 


295 

but d’introduire un peu plus de finesse et de variété dans 
la palette des émaux stannifères au grand feu. A part 
certains bleus à l’oxyde de cobalt, un certain chromate 
d’étain d’un ton riche, la palette des émaux stannifères 
au grand feu n’offrait guère qu’un petit nombre de teintes 
grossières et criardes d’un médiocre emploi décoratif. 

En mêlant diversement et avec soin à l’émail d’étain 
les oxydes de cobalt (azur), de cuivre, de chrome, de fer, 
le bioxyde de manganèse, etc., l’atelier d’Emile Gallé a 
pu obtenir une gamme suffisante pour des expressions 
variées. Les tons francs et vifs n’y font pas absolument 
défaut ; le décorateur peut les aviver ou les apaiser par 
la matité ou le brillant de l’émail. Il a le choix entre une 
foule de tons rompus qui prêtent à cette faïence des notes 
fines d’un genre particulier, rappelant avec plus de cha- 
leur peut-être l’harmonie sobre et délicate du grès. 

Rien n’empêche d’ailleurs le faïencier d’étain d’ajouter 
encore à cette palette, et d’appliquer à sa terre, en les 
juxtaposant à ses émaux stannifères, des couvertes plom- 
beuses colorées par des oxydes. Les couleurs majoliques 
peuvent même être apposées sur un engobe d’émail 
stannifère. Une dernière ressource pour faire vibrer et 
jouer les émaux stannifères, c’est de les poser sur des 
trempés de couvertes très fusibles, qui les entraînent en 
coulant sous la pièce, sous forme de taches, de marbrures, 
de fonds picotés et flambés, tout à fait semblables à cer- 
taines pièces chinoises à couvertes coulées. 

Le faïencier d’étain peut encore, comme Gallé l’a essayé, 
faire reparaître avec un certain piquant, au milieu de ces 
fonds lavés et brouillés, l’émail gras et blanc et légère- 
ment teinté de cobalt, avec les décors traditionnels d’azur 
clair ou noirci, relevé, comme dans les Rouen, de rouge 
Thivier au grand feu, ou d’or comme dans les Delft. 

Emile Gallé a pensé aussi que, lorsqu’il s’agit de petits 
objets d’un usage manuel, et qui ne sont pas appelés à 
jouer un rôle important dans la décoration d’un apparte- 
ment, le décorateur de la faïence stajinifère pouvait don- 
ner à ses fonds un ton rompu, et les relever par^ des 


ÉCRITS POUR l’art 


296 

émaux de petit feu, ainsi que l’ont fait les artistes de 
l’Extrême-Orient pour leur émail de porcelaine et leurs 
vernis mous. Il s’est donc appliqué à chercher pour l’é- 
mail stannifère une palette d’émaux de petit feu, les uns 
opaques et à base d’oxyde d’étain, les autres translucides, 
fondants, colorés, ayant pour base le minium, le sable et 
le borax. Ces émaux, broyés à l’eau et rebroyés à l’essence, 
sont employés à l’aide d’un long pinceau. Les tons en 
sont riches et variés, La palette de Gallé est assurément 
la plus complète qui existe en ce genre. Elle n’est pas 
dans le commerce. 

Ayant mis la faïence dite commune en possession d’élé- 
ments de décor, dont quelques-uns sont entièrement nou- 
veaux pour elle comme coloris et comme emplois, Gallé 
s’est efforcé d’en faire usage d’une façon neuve et le plus 
sainement possible : 

1° Par le choix de formes en rapport avec la matière 
et la destination des objets ; 

2° Par l’invention de dessins empruntés à des motifs 
tirés de la nature et suffisamment stylisés par une tra- 
duction libre, toutes compositions exécutées dans ses ate- 
liers, par lui-même ou sous sa direction ; 

30 Par la mise en valeur de la terre et de la coloration 
naturelle des biscuits d’argile ferrugineuse, soit à l’aide 
d’un vernis plombeux transparent, permettant d’utiliser 
ce coloris dans le décor, soit à l’aide de réservés de bis- 
cuit brut, ou de gravures au poinçon avant le dégourdir, 
ce qui constitue pour la faïence d’étain un nouvel emploi 
décoratif ; 

40 Par l’emploi au grand feu de l’émail stannifère teinté 
diversement dans sa masse et utilisé comme fonds et 
comme coloris de l’ornementation, ces émaux restant isolés 
les uns des autres durant leur fusion par des traits creusés 
à l’outil dans la terre verte ou par des filets en relief, 
obtenus soit au moule comme dans les carrelages hispano- 
mauresques, soit à la barbotine ; 

50 Par l’enrichissement de l’émail stannifère à l’aide de 
poudres métalliques et de paillons sous couvertes colo- 


NOTICES d’exposition 207 

rées, posés à plat ou imprimés sur les reliefs et les creux 
d’une ornementation gravée dans la terre ; 

6° Par le coloriage de ces gravures à l’aide d’oxydes et 
de couverte; 

70 Par l’emploi raisonné d’émaux de petit feu opaques 
et translucides ; 

80 Par l’application de la gravure au touret à l’émail et 
au biscuit de faïence. 

Description de quelques<^uaes des pièces présentées 
à l’Union centrale par Émile Gallé 

Emploi décoratif de matériaux ordinaires. — Afin de 
montrer combien lé décor est indépendant de la richesse 
des matériaux employés, l’exposant présente : 

Un bassin en faïence dite commune, gravée à la pointe 
et décorée à l’aide d’émail stannifère blanc, et de cou- 
vertes plombeuses colorées au manganèse et à l’oxyde de 
cuivre. L’artiste a laissé jouer à la terre un rôle dans le 
décor ; 

Une applique avec lambrequins, tête de reître et char- 
don de Nancy. Même décoration, relevée de paillons d’or 
sous glaçure; 

Un cache-pot avec blason de Lorraine, fond vert de 
cuivre ; 

Un vase potiche, moucheté, manganèse et bleu ; 

Un plat d’ornement à la croix de Lorraine, fond vert- 
cuivre relevé de platine; 

Un porte-bouquet à rinceaux gravés sous couverte au 
cuivre et relevé d’émaux polychromes grand feu. 

Palette d’émaux stanniféres grand feu, fonds coulés 

AVEC GRAVURES ET EMPLOI DU TON DE LA TERRE. Vase 

La Lorraine^ fond émail stannifère de couleur ; rinceaux 
gravés et remplis d’émail mat bleu France ; figure fond 
coulé, draperies bleu foncé. 

Grand plat d’ornement avec tête égyptienne gravée, 
émaux stanniféres colorés et paillons. 


ÉCRITS POUR l’art 


298 

Cornet Apollon^ fond émail stannifère café-au-lait, rin- 
ceaux gravés incrustés de paillons d’or et émaillé de bleu 
clair, frise bleu foncé à étoiles d’argent grand feu. 

Vase fond coulé à gravures argentées, avec semis d’Or- 
chidées ornemanisées, en émaux grand feu, gris, vert, 
rose, noir. 

Aiguière La Esméralda^ fond et gravures montrant le 
ton de la terre, émail grand feu mat, émail bleu, blanc- 
manganèse et dorure au grand feu. 

Petit vase à une fleur, gravé, sujet tournois, émaux 
grand feu, tons clairs. 

Pichet Noël, fond émail stannifère gris, à gravure, 
feuilles de houx, émail bleu foncé, violet or et argent. 

Porte-bouquet, fond chocolat clair à coulures café-au- 
lait ; ornementation gravée en émaux grand feu chair et 
noir avec poudre d’or. 

Même forme à fond chamois coulé, avec rosaces frap- 
pées or et émail stannifère blanc et bleu. 

Pendule Nymphe et Amour, fond coulé genre grès chi- 
nois, avec frappes d’or sous couverte colorée. 

Cruchon flambé ou jaspé rouge grand feu. 

Grand cache-pot, anses lions, fond coulé moutarde, bor- 
dure bleu-vert, taches d’or grand feu. 

Rapports entre la destination de l’objet, sa forme 
ET SON DÉCOR. — Bassiu, tête de la France casquée avec 
la légende « Qui vive ? France ». Prix du concours Émile 
Gallé ouvert devant la Société nationale d’horticulture 
de France pour encourager nos horticulteurs à présenter 
les produits des cultures françaises dans les expositions à 
l’étranger. 

Vase, fleur de Labiée. Seau à fleurs muni d’un bec proé- 
minent destiné à soutenir la tête inclinée de certaines 
fleurs, la rose par exemple. La forme du col et les motifs 
d’ornementation stylisée rappellent les fleurs d’une Labiée 
indigène (Salvia pratensis L.). Décor en émaux de grand 
feu. 

Assiette à vinaigrette. 

Décor d’un service de campagne en polychromie de 


NOTICES d’exposition 


299 

grand feu ayant l’avantage de ne point rayer l’argenterie ; 
sujets de chasse, cerfs, daims, faisans, etc. 

Décor d’un service de table en polychromie de grand 
feu ; chasseurs et chasseresses, figurines et ornementation 
de fantaisie ; dessert relevé de dorures. 

Décor d’un service, le bord seul orné d’émaux de petit 
feu ; le fond uni. 

Motifs de décoration tirés d’éléments naturels sty- 
lisés. Recherche du caractère dans le décor. — Décor 
d’un service de table en polychromie au grand feu, tons 
nouveaux, branches de fleurs ornemanisées et accompa- 
gnées de légendes symboliques. 

Modèle et décor d’une assiette de table, le marli seul 
décoré. Ornementation et forme inspirées du calice de 
l’artichaut. 

Potiche lis. Forme refermée, côtelée, inspirée du fruit 
d’une Lliliacée indigène {Lilium martago L.). Des branches 
de la plante forment le principe du décor. Fond coulé 
bleu pâle, relevé de taches d’or au grand feu ; paillon sous 
couverte colorée. 

Potiche à côtes torses, inspirée d’une coquille marine, 
décorée de marines camaïeu à la plume ; émaux blanc et 
noir au petit feu sur fond grand feu céladon. 

Bassin à devise ; fond coulé avec fleurs de Crucifères en 
émaux polychromes de petit feu ; devise : « Jours passent, 
souvenir demeure. » 

Drageoir. L’ornementation a été inspirée par les imbri- 
cations qui revêtent le bouton d’une fleur de Composée. 
Fond colorié grand feu; bordures en émaux de petit feu, 
avec cette inscription : « J’ai tiré cette boîte française du 
bouton de la scabieuse de Tartarie. » 

Cache-pot dont l’ornementation régulière est tirée de 
la stylisation des fleurs de Vophrys frelon. 

Grosse potiche à fond coulé dont l’ornementation en 
relief, tachée de feuilles d’or sous couverte, est inspirée 
des fleurs et des gousses du catalpa. 

Bassin pervenche, émail grand feu, rinceaux gravés, 
ornementation tirée de la pervenche. 


300 ÉCRITS POUR l’art 

Plat d’ornement. Émaux grand feu enfermés dans des 
filets reliefs ; dessin régulier tiré de la fritillaire impériale. 

Petite buire, fond bai grand feu, bordures empruntées 
au muguet. 

Cruchon, fond rubis, grand feu, moucheté de jaune ; 
décor émaux petit feu, dessin tiré des fleurs du lis mar- 
tagon. 

Bénitier. La forme rappelle la fleur d’une Orchidée 
indigène vulgairement appelée Sabot de la Vierge (Cypri- 
pendium calceolus L.) ; rinceaux de la même fleur, libre- 
ment traités et exécutés en émaux pourprés et argentés 
sur fond émail grand feu. 

Cornet Narcisse, dont la forme est inspirée de la corolle 
du narcisse des bois, appelé en Lorraine « claudinette ». 
Un bouquet de ces plantes, exécuté en relief, orne le 
vase. Fond coulé et flambé gris, brun, pourpre. Les fleurs 
sont frappées d’or et de platine sous couvertes colorées. 

Bol à contenir des fleurs. Rinceaux d’ornement imités 
de la feuille de Voxalis des bois, exécutés en gravure lais- 
sant apparaître le biscuit brut au milieu de l’émail coloré 
au grand feu. 

Seau à fleurs, de forme sphérique, orné des inflores- 
cences et des fructifications du pissenlit appelées vulgai- 
rement chandelles. Le fond du décor est un émail grand 
feu de couleur bronze; il est demi-mat et modulé au 
moyen de l’impression dans la terre fraîche d’un même 
motif répété, et emprunté aux graines de la plante. Le 
décor consiste en gravures laissant le biscuit à nu. Les 
fleurs et feuilles du pissenlit sont largement traitées, en 
émaux et ors de grand feu, cernés d’un trait creux ton 
de la terre. 

Fonds coulés décorés au petit feu. — Gargoulette fond 
coulé à rinceaux de perles en émaux translucides et 
argentés. 

Pichet fond chamois à décoration d’émaux polychro- 
mes, violet, pourpre, chair, orange, noir, etc. 

Cache-pots octogones, l’un fond crème, l’autre fond 
grés coulé. Celui-ci est orné d’émaux au petit feu, rose. 


NOTICES d’exposition 


301 

argent et vert, l’autre d’émaux au petit feu, turquoise et 
violet. 

Vase à une fleur ; fond gris, coulé, décor émaux poly- 
chromes avec devise : « Me fleurisse la rose. » 

GrxWure au touret sur faïence. — Petite buire en 
émail brun nuagé de jaune. Bordures émail petit feu, 
crevette et rouge sur fond aciéré. Gravures au touret ar- 
gentées et dorées avec l’inscription suivante : 

Je suis un petit cruchon manqué, 

Je suis né bien devant terme. 

Ma mère estant creusche d’art prit peur, 

Le jour qu’on deffit la porte Saint>Georges. 

Vieillesse est fin. 

Jeunesse est en grâce. 

Ce Proust me puisse sauver ! 

Faïences sous couverte. — L’exposition de M. Gallé 
contient encore deux plats à tête en barbotine : le Rieur 
de Van Ostade, une étude et un grand vase lobé, à dé- 
cor en barbotine branches de magnolia sur fond laissant 
voir le ton de la terre sous émail avec dégradation du 
ton au brun rouge dans le bas du vase, au gris-tourterelle 
dans le haut et pluie de paillons d’or en travers. Ce fond 
terre, gris et brun chaud, a été imité l’an dernier aux 
Etats-Unis, ainsi que l’ont fait voir des échantillons rap- 
portés par M. Lourdelet. Enfin le modèle lion-torchère 
de M. Gallé, qui a été également souvent imité et qui 
restera caractéristique de sa fabrication. 

Compositions ET DESSINS d’atelier. — Emile Gallé expose 
enfin des spécimens, des études et des dessins d’orne- 
ment composés par lui ou par ses élèves sous sa direction 
pour servir à la décoration céramique. Le jury voudra 
bien remarquer que la nature est toujours prise par Gallé 
comme point de départ et qu’il s’efforce de s’en afîrancbir 
à temps pour atteindre le caractère et l’accent personnels. 

Nancy, 22 septembre i884. 


Notice sur la production du verre 


Emile Gallé, maître verrier à Nancy, a l’honneur de 
soumettre au jury de la VIII® exposition des spécimens 
variés de sa production. 

Il appelle son attention bienveillante : 

1 ® Sur ses procédés techniques de décor et sur diverses 
applications nouvelles réalisées par lui depuis peu ; 

2® Sur les emplois décoratifs qu’il en a tirés. 

I 

Procédés de décor du verre employés par Gallé 

A. — Colorations nouvelles du verre, doublés, triplés, 
verres marbrés, imitation de pierres précieuses, emploi 
de feuilles métalliques, bulles d’air. 

B. — Extension de la palette d’émaux ppaques sur 
verre au point de vue des tons ; coloris nouyeaux. Em- 
ploi d’émaux transparents et translucides sur le verre, 
autres que l’émail à l’oxyde de cobalt. 

C. — Décors rares et curieux : verres doubles, nouveau 
procédé de gravure décorée. Travaux de taille et de gra- 
vurè au touret, camées, intailles, figurines. 

Colorations nouvelles 

L’exposant présente cette année quelques tons colorés 
dans la masse (oxyde de chrome, protoxyde de fer et 


NOTICES d’exposition 303 

combinaisons diverses des oxydés de fer, de cobalt, de 
manganèse) ; des imitations libres de matières précieuses, 
transparentes, translucides ou marbrées de veines opaques. 
Ces colorations sont obtenues par l’introduction dans le 
verre de divers oxydes et sels métalliques, de verres opales 
et de verres colorés à l’or ou au protoxyde de cuivre, au 
manganèse, etc. Il présente encore des verres avec intro- 
duction de feuilles d’or, de platine, enfin des doublés et 
des triplés, avec couche marbrée. 

Certains spécimens offrent des effets absolument neufs, 
des emplois sans précédent, dont les terres modernes et 
les verres antiques n’offrent pas l’exemple. 

Partant du simple au composé, l’exposant prie le jury 
d’examiner les échantillons suivants : 

Verre ordinaire sali par l’oxyde de fer. — Porte- 
cigarettes. Combat de pieuvres. 

Pot cylindrique et plateau. Tailles polies. 

Dragon moulé et taillé. Monture or. 

Verre ton prasin clair (base de potasse) légèrement 
DicHRoÏQUE. — Bassin à cabochons en verre couleur de 
saphirine, ou couleur de quartz bleu (composition à base 
de potasse), avec émaux translucides. 

Mortier à chimie, taille à la meule et tailles polies. 
Même ton. 

Verre clair de lune (a base de potasse). — Émile 
Gallé rappelle incidemment que le verre coloré par une 
faible quantité d’oxyde de cobalt d’un joli ton de saphir, 
couleur vulgarisée depuis par certaines verreries fran- 
çaises et étrangères, a été émis par lui en 1878. Les emplois 
décoratifs qu’il en a tirés ont contribué à donner pendant 
quelque temps une véritable vogue à cette nuance. Mise 
au commerce par lui sous le nom de clair de lune, elle 
a été produite également en Allemagne sous le nom de 
Mondschein, et en Angleterre sous celui de Moonlightglass. 

On peut voir au Musè^ des arts décoratifs un échantil- 
lon de cette teinte acheté par le Musée à Gallé en 1878. 


ÉCRITS POUR l’art 


3o4 

L’exposant présente cette fois encore le ton saphir dans 
les modèles suivants : 

Saphir nuage noir. — Un cendrier en forme de crois- 
sant gravé à figurine. 

Un flacon carré arrondi. Décor, femme au croissant» 

Un flambeau-balustre taillé et émaillé. 

Verre vert légèrement dichroïque (base sodique). — 
Panier lobé émaillé. 

Meme ton moucheté noir et rouge, genre héliotrope 
(protoxyde de cuivre). — Vase à deux anses ; émaux 
translucides. 

Vase a base de potasse, imitant un quartz coloré par 
des matières carburées. — Vase carré à deux anses, émaillé. 

Même verre de ton sardoine (taches de verre au pro- 
toxyde de cuivre). — Cornet conique avec moulage. 

Même verre imitant une agate rubanée. — Pot poché 
avec lion en relief et émaux polychromes. Grand seau 
avec appliques ou imbrications en forme d’écailles de pin. 
Ton fumeux, marbrures polychromes,. 

Verre teinté a l’oxyde de cobalt et moucheté d’opale 
bleu et rose. — Feuille, vase festonné, crémier avec 
émaux polychromes. 

Verre blanc a marbrures sanguines genre calcédoine 
(verre au protoxyde de cuivre). — Cornet ovalisé ; les 
cercles sont rapportés à la canne par le verrier. Bordures 
émaillées. 

Pot à thé, couvert, truité rouge-sang ; carpe taillée et 
dorée. Nageoire rapportée à la canne. 

Verre teinté a mouchetures transparentes genre 
écaille (manganèse). — Chope à décor formant monture. 

Verre blanc, genre quartz améthyste (manganèse). 
— Porte-pinceaux avec cigales taillées dans les marbrures. 


NOTICES d’exposition 3o5 

Petit pot avec scarabée égyptien taillé, et émaux. 

Pourrissoir, marbrures opaques. 

Verre blanc, genre quartz avec asbeste. — Petit bol 
à décor bleu et argent. 

Verre blanc, genre agate mousseuse (oxyde de cuivre). 
— Petit vase Médicis, gravures figurines et émaux. 

Verre blanc marbré, genre quartz opalescent, gira- 
sol, etc. — Coupe marbrée noir à intailles et camées. 

Verre blanc a marbrure opaque émeraude. — Potiche 
couverte gravée. 

Verre marbré doublé vert. — Bassin vert-émeraude, 
marbré turquoises, gravures dorées et argentées. 

Verre triplé opale rose marbré noir. — Bol avec 
camées et intailles. 

Verre triplé opale marbré, genre jade. — Bol avec 
camées et intailles. 

Verres marbrés dont les coloris pourprés et bleuâtres 
décèlent la présence de l’or. Ces marbrures sont jaunâtres, 
vues par réflexion, et rouges ou roses à la réfraction. 

Flacon agatisé méplat, cailloutis opalescent à la réflexion, 
pourpre à la réfraction. Le bouchon simule la pierre appe- 
lée caillou du Rhin ou rubis de Bohême. 

Flacon de même forme coloris jaunâtre, bouchon orné 
d’un motif en verre incolore transparent au milieu de la 
coloration opaque, taille camée. 

Coupe couverte avec une bacchanale en intailles. 

Ces coloris, intéressants au point de vue technique, ne 
le sont pas moins au point de vue du décor par les res- 
sources qu’ils offrent à l’artiste. Malheureusement, à ne 
considérer que l’emploi industriel, ce procédé ne paraît 
pas très pratique, ses effets étant trop variables pour ne 
pas amener une proportion assez forte de déchets. Nombre 
d,e pièces se trouvent n’avoir aucune valeur, ni artistique 

E. GALLE s;0 


ÉCRITS POUR l’art 


306 

ni marchande. Quant aux beaux morceaux, encore faut-il 
une certaine dépense d’imagination pour tirer de leurs 
dessins bizarres des sujets intéressants ; il faut opérer 
ainsi qu’on le fait da,ns la glyptique, où l’artiste imagine 
de tirer, par exemple, un corps de femme d’une veine 
d’agate rose. 

La coupe marbrée noir à intailles et camées est un rare 
exemple de la valeur que peut donner le sentiment in- 
ventif à un morceau de verre impur. Cet objet contenait 
trois marbrures opaques d’où l’artiste a tiré son sujet : la 
Nuit, le Silence, le Sommeil. 

11 en est de même de la pièce suivante : 

Verre genre quartz améthyste avec bulles d’air. — ■ 
Le graveur s’est plu à figurer sur cet objet une femme 
et des amours soufflant des bulles de savon, figurées dans 
l’épaisseur de la pièce par des soufflures. 

Paillons métalliques. — L’exposant présente aussi 
des verres teintés contenant des feuilles d’or et de pla- 
tine, introduites dans le verre afin de servir de repoussoir 
aux émaux et particulièrement aux émaux translucides 
qui en tirent beaucoup d’éclat : 

Petit casque plat ; décor nielles en grisaille et émaux ; 
feuilles d’or. 

Vase à bouquet avec émaux polychromes ; feuilles de 
platine. 

Coloris nouveaux, émaux translucides 

Tous les décors de l’exposant sont exécutés à la main. 

Sa palette est étendue. Elle comprend la peinture sur 
verre, la dorure et l’argenture, le camaïeu, la grisaille, la 
peinture aux couleurs de cristal sur le relief blanc employé 
par les Bohémiens sous le nom de weisse Email^ excipient 
composé d’oxyde d’étain, d’oxyde de plomb et de silex, 
enfin les émaux durs des Arabes, et des émaux translucides. 

Le vif désir de créer à l’aide des émaux sur verre une 


NOTICES d’exposition 3^7 

production d’un caractère bien moderne et français, a 
porté l’exposant à rechercher des coloris que ni les émail- 
leurs de Damas et de Venise, ni les peintres allemands 
n’ont utilisés dans leurs productions, certains rouges et 
bleus, par exemple, certains noirs, jaunes et verts, cer- 
tains pourpres, roses et violets — et surtout les demi- 
tons, les nuances hompues et fines, les gris, les tons de 
chair et d’ivoire. Leur emploi judicieux, sans refroidir le 
décor du verre, peut y apporter un certain piquant, et 
orner en tout cas cette matière d’une façon neuve. 

Enfin diverses convenances entre le décor et la destina- 
tion des objets ont conduit Gallé à rechercher d’autres 
émaux translucides que l’ancien et magnifique bleu du 
cobalt. Certains objets devant présenter les décors autant 
par réfraction que par réflexion, il devenait nécessaire 
d’augmenter la palette de l’émail dans un sens contraire 
à l’opacité. Tels sont les procédés techniques du décor que 
Gallé emploie couramment, et son exposition les montre 
associés parfois sur la même pièce. 

Teinture et coloration superficielles du verre par 
l’oxyde d’argent. — Cornet en verre blanc teinté au 
jaune d’argent, avec réserves taillées et émaux poly- 
chromes opaques et translucides, emploi de l’or et du pla- 
tine. 

Grisailles. — Bocal en verre avec or introduit, figures 
en grisailles et émaux. 

Peinture en camaïeu. — Cornet verre blanc à pied 
verre bleu. Vue de Nancy et ornementation en camaïeu 
noir. 

Grand bassin à deux anses et à cotes plates. Décor : 
l’Hiver et l’Automne, camaïeux noirs relevés d’émaux 
dorés. 

Service à liqueur forme carrée, camaïeux noirs aux 
émaux translucides. 

Petit hanap, nielles et rinceaux, cameïeu noir sur verre 
avec or introduit. Émail blanc-noir sur or. 


ÉCRITS POUR l’art 


308 

Peinture opaque appliquée sur gravure au touret. 
— Petit vase verre blanc, écrevisse et menu fretin, bor- 
dure émaux. 

Blanc opaque décoré en couleurs de cristal (système 
des Bohémiens), peu solide, se décolore aux acides. — 
Gobelet verre blanc à côtes vénitiennes, décor myosotis 
(a été imité par les ateliers allemands et parisiens). 

Bonbonnière à personnages. 

Flacon à liqueur, semis de cartes. 

Émaux colorés dans la masse et de nuances tendres, 
appliqués par Gallé au style précédent et à la verroterie 
blanche taillée à côtes plates. Le décor est visible des 
deux côtés; il est vitrifié et parfaitement adhérent au 
verre. — Porte-pinceaux. Sujet : porteurs d’eau. Ce décor 
est dessiné d’un trait noir, les sujets remplis d’émaux. 

Émaux durs colorés en plein a la façon des Arabes 
ET DES VÉNITIENS. — La difficulté bien connue de cette 
fabrication dont le rénovateur est M. Brocard, difficulté 
signalée par M. Henrivaux, consiste à trouver un émail à 
la fois solide, inaltérable aux agents atmosphériques et 
acides, et possédant une composition assez semblable à 
celle du récipient du décor pour que l’écaillement ne se 
produise pas, sans, cependant, que, par suite de cette 
même base, commune au verre et à l’émail, la pièce se 
déforme durant la fusion de celui-ci. On voit qu’il y 
a dans la composition du verre destinée à recevoir ces 
émaux, dans la composition même et dans la cuisson des 
émaux des rapports nécessaires et délicats à saisir. 

Ces émaux ne sont pas dans le commerce. 

A son début dans cette voie, c’est-à-dire vers 1873, 
Gallé emplo3^ait uniquement le rouge, le blanc, la tur- 
quoise et le vert opaques, ainsi que le bleu translucide 
et l’or, le tout cerné d’un trait de brun, destiné à faci- 
liter le travail du peintre chargé de déposer l’émail sui- 
vant un dessin donné, et surtout à préciser à l’œil ce des- 
sin d’une façon nette. 


NOTICES d’exposition 


309 

Émail, opaque, tons variés. — Bassin à décor persan 
(production industrielle). Cruche persane. Femme vêtue 
d’émail jaune pâle, tête grisaille. Apparition d’un paillon 
d’or dans un verre à décor persan. 

Émaux opaques associés aux couleurs a reflets avec 
ADAPTATION AU STYLE PERSAN. — Ce décor, imaginé par 
Gallé, a pour base l’émail rouge et l’émail noir, adoucis 
par des fonds d’or, de platine, par des rinceaux bruns à 
la plume, des nuances rompues, gris, rose, et des couleurs 
à reflets. 

Gobelet pied gaufré à la pince. 

Jardinière ovale. 

Cornet col trilobé. 

Cornet lobé à quatre pieds. 

Flacons à odeur. 

Adaptation du jaune d’argent. — Seau à fleurs côtelé, 
cavaliers en émail blanc sur or, décoration au jaune d’ar- 
gent et au chatoyant sur paillon d’or. 

Émaux opaques de tons nouveaux. — Boîte carrée, verre 
enfumé, émaux polychromes. 

Flacon en verre enfumé, forme oiseau, émaux tourte- 
relle, brun doré, café-au-lait, chair, rouge, noir, bleu foncé, 
bleu vif. 

Vase boule, col carré, rosaces noires, roses, ivoire, or. 

Vase en verre à l’oxyde de cuivre, palmes noires, ivoire, 
rose et argent. Exemple de l’emploi décoratif d’une ma- 
tière facile à obtenir et dont on a fait dans les derniers 
temps un véritable abus. Dans sa production la plus indus- 
trielle, Venise n’avait jamais avili cette jolie nuance. 

Émaux opaques de teintes passées dorés et argentés. 
— Panier en verre blanc massif. Anse en verre de ton 
écru. Décor : lions héraldiques en émaux de nuances 
passées, bleu pâle, satin fané, pêche, noir pâli. 

Émaux opaques tons clairs avec émail transparent 
incolore argenté. — Flacon carré arrondi, ambre gris ; 


310 


ÉCRITS POUR l’art 


anémones dé mer. Le but de cette recherche d’une gamme 
rompue est de donner la sensation d’objets plongés dans 
l’eau. 

Emaux transparents. — Émile Gallé introduit depuis 
peu dans certains décors du verre un émail absolument 
incolore et transparent. 

Verre de parade, forme jambe torse, en verre ambre 
gris à côtes vénitiennes. Décor composé d’émail ivoire 
sur or, et de perles d’émail incolore et pour ainsi dire 
aqueux, imitant des gouttes d’eau. L’effet, vu à l’intérieur 
des pièces, paraît assez heureux. 

Flacon verre vert pâle, médaillons de verre bleuâtre 
orné de figurines dessinées à la plume et remplies d’émail 
incolore imitant une intaille. Appartient à S. M. la reine 
d’Italie. 

Émaux transparents et fondants colorés obtenus par 
Gallé et n’existant pas dans le commerce. — Cornet de 
verre dichroïque, orné de fleurs de sempervivum en émaux 
polychromes et en émail transparent dit émail succin, 
d’un ton jaunâtre particulier. 

Émail nacré. Cornet orné d’une fleur d’iris dont la tige 
est en émail imitant la nacre. 

Émail translucide violet. 

Application d’émail sur émail. 

Émail translucide pourpre, vase à deux anses, fleurs 
d’Orchidées. 

Pendule; ornementation moderne. Appartient à S. M. 
la reine d’Italie. 

Émail translucide vert-émeraude. Pot à une anse et à 
bec ; devise : « Me fleurisse la rose. » 

Ces coloris pourraient recevoir dans le petit vitrail 
d’appartement une application intéressante. Mais il est 
certain que leur place est bien plutôt sur des vases pou- 
vant être interposés, même d’une façon momentanée, entre 
l’œil du spectateur et le foyer lumineux qui éclaire un 
appartement. Au contraire, le décor exécuté complète- 


NOTICES d’exposition 3 1 1 

ment en émaux opaques ne présenterait plus, ainsi exa- 
miné, aucun aspect décoratif. 

Décors rares, gravure au touret 

Décors rares et curieux. — Essai de verre double. 
Au lieu d’être découpés au canif ou gravés à la pointe 
sur une feuille enfermée à froid entre deux gobelets, ce 
décor est peint en or sur l’un d’eux. La soudure est mas- 
quée par une bordure d’émail. 

Procédé nouveau de gravure décorée. — Croix de 
Lorraine exécutée en creux sur un vase en forme de casque. 
Ce procédé d’ornementation, nouveau et spécial à Gallé, 
imite certaines empreintes et agglomérations de coquilles 
fossiles. 

Emploi des cristaux massifs issus de l’imitation des 

GEMMES ET DU DÉSIR d’ÉTRE RASSURÉ SUR LA SOLIDITÉ DES 
OBJETS DE VERRE. — Vase ovalisé à deux poignées, verre 
enfumé, tailles en fleur de lis ; décor émail rouge et cre- 
vette sur fond noir patiné. 

Coupe ronde à pied, en verre blanc massif, à côtes 
creuses ; compartiments coupés par des rinceaux en tailles 
polies ; médaillon avec intaille, femme tirant de l’arc. 

Gravure au touret, son association a l’émail dans le 
DÉCOR du verre. — « M. Gallé, dit M. Jules Henrivaux, 
directeur de Saint-Gobain, dans son livre Le Verre et le 
Cristal^ a cherché à remettre en faveur auprès d’un public 
spécial et, il faut le dire, très restreint, un art qui a 
brillé de quelque éclat dans l’antiquité, ainsi qu’aux sei- 
zième et dix-septième siècles, celui de la gravure sur 
verre, en lui faisant rendre tout ce qu’elle peut donner, 
et en l’associant sur la même pièce, et malgré de grands 
périls et des pertes fréquentes, aux émaux. La couleur 
avait, dans les dernières années, complètement éclipsé, 
dans la faveur publique, l’art charmant de la gravure. » 


ÉCRITS POUR l’art 


312 

Le Musée des arts décoratifs achetait à l’exposition dej 
Gallé, au Champ de Mars 1878, une petite coupe en verre 1 
blanc très épais, à sujets gravés, les Quatre Saisons d’après | 
Raphaël, et décorée d’émaux blancs, noirs et rouges sur 
des bandeaux en relief simulant des montures d’orfèvrerie. 1 
Ce pas avait été fait par M. Gallé pour réchauffer le décor \ 
si froid du cristal blanc. \ 

Il présente cette année les pièces suivantes, gravées et 1 
décorées dans son usine, et qui offrent une association plus 
étroite encore du touret et de l’émail : 

Emaux déposés dans des creux taillés, ou sertis par 
des tailles creuses et dorées, procédé qui donne au décor 
l’aspect solide d’une monture. — Petit bol à fumeur en 
verre agate moussue, avec l’inscription ; « Plaisir est 
fumée. » Émaux vert-émeraude rayés noir et cernés de 
tailles à tranche dorée. 

Petit bol de fumeur en verre améthyste et asbeste, 
bordure courante en taille argentée, émail bleu pâle peint, 
mouche à ailes en intailles et corps en émaux sertis de 
gravures. 

Bol à fumeur, verre agate moussue. Libellule gravée, 
dorée et émaillée. Branche de jacinthe en tailles, asbestes 
et émaux, blanc, fauve et noir. 

Aspersoir à gravures dorées imitant des incrustations 
et des pierres montées ; cabochons de verre émaillé rouge 
et bleu avec animaux gravés. 

Pendule ; sujet intaille : la Fortune endormie sur sa roue ; 
émaux translucides violet et vert, émail opaque ivoire. 

Coupe coquille genre cristal de roche ; gravure et émaux 
polychromes. 

Cruche vert blanc nuagé d’or, branches d’if en tailles 
jolies, entremêlées de feuilles émeraude et turquoise ; 
baies en émail rouge, papillons en tailles mêlées d’émaux. 
Devise : « Toujours de même », en gravure dorée sur 
émail noir. 

Riche service dit verre d’eau, genre quartz enfumé, 
tailles spirales polies, animaux en émaux verts dorés, 
dessinés par des tailles. 


NOTICES d’exposition 


313 

Vase en forme de sac, verre écru, bordure de lauriers 
alternativement gravés, dorés et polychromes ; blason de 
même. ^ 

Fini des gravures. — Émile Gallé accorde les plus 
grands soins à la composition des dessins destinés à être 
exécutés en gravure au touret. Il n’emploie jamais la gra- 
vure à l’acide fluorhydrique. Elle ne peut lui rendre au- 
cun service dans les effets artistiques qu’il recherche. 

Les gravures sont toutes exécutées au touret, à l’émeri, 
à la roue de plomb, de cuivre ou de bois. Elles sont 
poussées jusqu’au fini le plus précieux. Les figurines sont 
exécutées aussi soigneusement que les intaiiles sur pierres 
fines. 


II 

Emplois décoratifs tirés par Émile Gallé 
des procédés de son art 

A. — Invention ou choix de formes qui mettent en 
évidence les qualités naturelles du verre et principale- 
ment la transparence et la translucidité ; respect de la con- 
venance et de la destination des objets ; mise en œuvre 
des procédés de décor issus de la fabrication verrière. 

B. — Composition d’une ornementation originale à 
l’occasion du décor du verre, en accord avec les lois qui 
ré'^issent le décor des vases, et particulièrement celui des 
matières transparentes ; connaissance des styles du passé 
et des traditions du décor yerrier ; parti pris accusé de 
choisir préférablement des motifs empruntés à la flore et 
à la faune du pays, en les caractérisant par une interpré- 
tation libre, par l’adaptation à l’émail, à l’intaille ; inter- 
vention féconde du sentiment dans le décor du verre ; 
verrerie parlante. 

C. — Production pouvant, par ses prix modérés, résister 


3i4 écrits pour l’art 

à l’intrusion des articles allemands et à la production 
lâchée. 

Invention ou choix de formes appropriées 
à la destination des objets 

Service de table. — Verre genre quartz enfumé, avec 
intailles et bordures d’émaux. Stabilité apparente et réelle. 
Ton neutre ou écru pour éviter un éclat dur et froid. 
Tailles pouvant donner du brillant. 

Corbeilles a fruits pour milieu de table. — Forme 
basse, lobée, tirée d’une coquille. L’ornementation consiste 
en tailles à l’antique rappelant l’origine de la forme. Bor- 
dure en ornementation moderne, camaïeu noir et or. 

Formes tirées d’éléments naturels et de matières 

TRANSPARENTES APPLICABLES AU VERRE PAR ANALOGIE. — 

Conque ou corbeille à cartes, à papiers, à fleurs, en verre 
massif donnant de la stabilité sur une table de bureau. 
La forme évoque à l’esprit certaines créations du monde 
primitif, ^mmoTiûes, Ostrea columba; matière genre quartz 
opalescent, nuagé de noir velouté. Le décor, entaillé, re- 
présente le retour de la colombe dans l’arche ; inscription : 
Post nubila Phœbus. 

Petit vase à violettes. Forme trapue, écrasée, rappelant 
la silhouette de certains scarabées. L’anse double et ses 
attaches en forme d’yeux complètent la ressemblance. Le 
décor se compose de tailles ou zébrures. 

Porte-roses. Certaines fleurs à tige flexible et à tête 
lourde, comme la rose Maréchal Niel ou à queue courte 
comme le Magnolia Lenné^ ont besoin d’un vase qui puisse 
les présenter gracieusement. C’est le but de celui-ci ; le 
cornet est inspiré de la fleur de certaines Labiées. 

Garniture. Les cornets sont en forme de coquille élan- 
cée, posée sur sa pointe. La pièce de milieu est un escargot 
méplat à léone saillante, forme purement fantaisiste. Le 
décor est tiré de la forme et de l’aspect de la matière, 


NOTICES d’exposition 


3x5 

limpide comme l’eau d’une source, ou bien troublée comme 
celle d’un marais. Le cornet est traversé par des ondes 
vert-mousse, bleu foncé, noirâtres. Des amours en intailles 
jouent avec des escargots de même forme que le vase. 
Les bordures d’émaux, blancs, verts, violets, répètent ces 
mêmes escargots. La pièce centrale appartient à M. Jules 
Ferry, président du conseil. 

Motifs tirés de la faune et de la flore du pays 

Les insectes, — Médaillons à fond d’or effacé, ornés de 
petits Lépidoptères stylisés et grandis. Bordures formées 
de membres d’insectes ; ornementation régulière obtenue 
par voie de répétition. Le dessin est exécuté à la plume, 
en brun, et rempli d’émail rose rompu, blanc-perle, brun 
doré, rouge, sur ton de verre écru. 

Petit flacon à odeur, même parti pris. Emaux mouchetés 
et paillonnés d’or. 

Vase ovale à quatre cabochons. Même recherche de 
style : Histoire du papillon^ la chenille, le cocon, l’amour. 
Des spirales simulant des fils de soie relient ces motifs à 
des bordures d’âiles de noctuelles, en émaux rouges, roses, 
café-au-lait, blanc et or. 

Pichet. Même parti pris. Ornementation tirée du han- 
neton. 

Seau à fleurs, côtes vénitiennes : divinité persane créant 
les insectes. 

Porte-cigares, orné d’un camée représentant une saute- 
relle au vol, taillée dans un cristal blanc massif, dont les 
légères marbrures émeraude simulent les zébrures vertes 
des ailes. Emaux rosés. Le reste du vase représente des 
moissonneurs égyptiens, gravés au trait doré. 

Grand cornet de forme clepsydre à bague émaillée poly- 
chrome. La forme générale de la coupe et de son pied 
rappelait à l’artiste certaines fleurs décomposées avant 
leur complet épanouissement, celle du pissenlit par exem- 
ple ; après avoir fait de nombreuses études de la plante. 


ÉCRITS POUR l’art 


316 

il a gravé sur le pied le thème, c’est-à-dire la fleur natu- 
relle, et orné la base au moyen d’une bordure de feuilles 
esquissées au trait doré. La jambe devient la tige d’une 
fleur géante qui est la coupe. Des intailles précisent les 
divisions du calice. Les bords se frangent d’une bordure 
régulière, çà et là interrompue, rappelant les pistils. Les 
petits insectes qui visitent ces fleurs, grossis considéra- 
blement et interprétés d’une façon très libre, ornent la 
coupe. Le graveur les détache en relief. Leurs ailes en 
éventail sont dorées, leur dos maté et strié comme un 
bouton de quartz. 

Cornet orné d’une fine toile d’araignée, gravée, dorée. 
L’insecte, formé d’une goutte de verre à dessins poly- 
chromes, ivoire, vert pâle, or et brun, se détache en 
relief sur une inscription vert-pomme : « Araignée du soir, 
espoir. » A la base, une frise formée par la répétition d’une 
mouche à ailes vert tendre. 

Patelle en verre, ambre pailleté d’or. Ces paillettes 
luisent au travers des ailes blanches, piquetées de noir, 
d’une libellule fantastique. Les larges anses plates sont 
émaillées de minium sur fond plombé, ajouré. Dans la 
profondeur du bassin, encore des libellules en émail bleu 
translucide. Appartient à M. Antonin Proust. 

Vase porte-pinceaux. Les anses sont ornées de violettes 
ornemanisées en émaux polychromes, sur fond passant du 
rouge au chocolat violacé, par les tons aurore et chair. 
Le corps est en verre genre quartz améthyste. Le graveur 
a tiré des marbrures une cigale de Provence et un pa- 
pillon fulgore aux ailes étendues. 

Verrerie parlante. — Motifs de décoration emprun- 
tés à des légendes et à nos poètes français : 

Un gobelet à émaux polychromes sur verre contenant 
des feuilles d’or. Sujet tiré de la Ballade des Dames du 
Temps jadis, par François Villon : « La Reyne Blanche 
comme un lys, qui chantoit à voix de Sereine. » 

Seau à fleurs. Bouquets en émaux translucides et opa- 
ques. Devise : « Me fleurisse la rose. » 


NOTICES d’exposition 3x7 

Pourrissoir -verre améthyste. Semis de roses foncées, 
gravées, plombées. Devise : « Elles ont gardé leur par- 
fum. » Émaux translucides tirés des organes de la fleur* 

Vase honorifique à couvercle et à pied. Intaille repré- 
sentant une Fortune sur sa roue ; elle élève d’une main 
un vase de verre. Inscription ; « Vitrea fama, » Rinceaux 
intaillés, bordures émaillées contenant des roues de For- 
tune. 

Compositions et dessins d’atelier. — Émile Gallé ex- 
pose enfin des spécimens des études et des dessins d’or- 
nement composés par lui ou par ses élèves sous sa direc- 
tion pour servir à la décoration du verre. Le jury voudra 
bien remarquer que la nature est toujours prise par Gallé 
comme point de départ et qu’il s’efforce de s’en affran- 
chir à temps pour atteindre le caractère et l’accent per- 
sonnels. 


Nancy, 221 septembre i884. 


EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889 


I 

Notice sur la production céramique 
d’E. GalléC) 


Émile Galle, fabricant de faïences d’art à Nancy, a 
l’honneur de soumettre au jury de la classe 20 (Cérami- 
que), divers spécimens de sa production actuelle. 

Toutes les pièces de céramique, exposées par lui dans 
la classe 20 et dans la grande galerie de 30 mètres, tant 
services de table que fantaisies, sortent de son établisse- 
ment. 

I 

Spécialités, outillage, antécédents. — La faïencerie 
de Nancy s’occupe de trois spécialités : les articles de 
curiosité et d’art, la fantaisie destinée au commerce inté- 
rieur et à l’exportation, enfin les services de luxe en 
faïence à émail stannifère. 

Les pâtes réfractaires pour la confection des cazettes 


I. Cette notice et les deux suivantes ont été imprimées en 1889, à Nancy, 
Imprimerie coopérative de l’Est, en trois brochures in-4. 


NOTICES D EXPOSITION 


319 

et des creusets à fondre les glaçures, à édifier les mou- 
fles, les pâtes à faïence, les émaux, sont préparés méca- 
niquement à la fabrique, au moyen d’outils actionnés par 
un moteur. La cuisson des biscuits et des émaux s’opère 
dans des fours dits « de reverbère » et dans des moufles. 
Les émaux et glaçures sont fondus dans un four à calciner 
et moulus à la fabrique. Le laboratoire d’essais et de pré- 
parations est muni d’une fournette et d’un fourneau à gaz 
du système Seger. 

Marque de fabrique. — Les pièces exposées en 188g 
appartiennent toutes à la nouvelle fabrication et sont 
marquées en creux dans la pâte : « Emile Gallé, faïencerie 
de Nancy. » 

Les modèles et les décors sont préparés à la fabrique 
par un atelier spécial de composition décorative et de mo- 
delage, placé sous la direction immédiate de M. Gallé. 
Tous les décors ont été exécutés à la fabrique. 

Matière nouvelle. — Jusqu’alors M. Gallé n’avait 
exploité que l’ancienne faïence du pays, à émail stanni- 
fère, dite faïence commune. Il avait réussi, de 1878 à 
i 884 , à la mettre en valeur par des emplois décoratifs 
artistiques. Les encouragements qui ont été donnés à l’ex- 
posant de i 884 l’ont en quelque sorte lié à la faïence 
d’étain vis-à-vis d’un public amoureux des qualités spé- 
ciales à l’émail stannifère. Mais il a tenu à présenter au 
jury de 1889 une matière fine, dure et sans reproche. 
Après des essais nombreux et coûteux, l’exposant s’est 
arrêté à une composition qui donne une pâte dense, fine, 
légère, dure, blanche, très sonore, prenant sans défaut 
l’émail stannifère et les glaçures boraciques plombeuses. 

Emplois décoratifs nouveaux. — C’est à cette matière 
nouvelle qu’ont été adaptés de nombreux emplois déco- 
ratifs neufs, sur lesquels l’exposant a l’honneur d’appeler 
l’attention du jury. Il a cherché surtout à mettre en va- 
leur, sans les déguiser, les qualités propres à l’émail 
stannifère, en opposant leur douceur de coloris, leur sua- 


ÉCRITS POUR l’art 


320 


vité, au grain mat des biscuits teintés par des oxydes, et 
aux effets transparents des glaçures colorées. 


Applications présentées au jury. — En énumérant ses 
procédés de décor, l’exposant présente à l’appui, un envoi 
de deux cents pièces variées comprenant quelques-unes 
des applications décoratives qu’il a faites de son nouveau 
produit. 

Emaux stanniféres colorés. — Émail stannifère verdi ' 
(azur et oxyde de cuivre) : service de table ondulé, à I 

décor orange, brun et jaune, au grand feu de faïence / 

(fleurs et armorial de Lorraine et d’Alsace). Service fes- J 
tonné, décor en émail bleu de Chine grand feu de faïence, 
rinceaux et chardons. 

Émail stannifère bleu empois : paysages de la Moselle 
au grand feu de faïence. 

Émail blanc stannifère : flore lorraine en brun, grand 
feu de faïence. L’émail stannifère appliqué à la platerie 
présente parfois un grave inconvénient : l’écaillage, le 
pelage des bords pour cuisson incomplète du biscuit, ou 
pour composition de la pâte discordante avec celle de 
l’émail. La nouvelle composition de pâte de service adop- 
tée par la fabrique Gallé assure une solidité parfaite à la 
glaçure des bords, tout en conservant l’épaisseur, le gras 
de l’émail. 

Émaux beurre frais, violacés, roses grand feu, etc. Ser- 
vice à thé; les fonds de couleur sont des émaux stanni- J ; 

fères colorés ; tournage très soigné et mince. Aiguière rose j ■ 

à camaïeux noirs. J . 

Grand nombre de colorations d’émaux stanniféres et I ] 
DE glaçures; teintes unies. — Après des essais nom- J 

breux, la fabrique a été mise par E. Gallé en possession j 

de plusieurs centaines de teintes fixes, autrement dit de q 

glaçures et d’émaux stanniféres colorés dans leur masse. 

A l’appui, E, Gallé présente des montres d’essais, et les 
emplois qu’il en a faits sur des vases et des objets de ser- 


NOTICES D EXPOSITION 


321 

vice. Il signale des émaux stannifères colorés à l’or, de 
belles glaçures rouges, noires, violettes, orangées, etc. 

Teintes rompues, émaux sablés, piquetés, etc. — L’ex- 
posant présente des émaux nouveaux, des glaçures demi- 
opacifiées par de fines parcelles tenues en suspension. De 
là des mouchetés délicats, des coloris œuf-de-mésange, 
des nuancés de lilas sur vert, de brun foncé sur brun 
clair, qui rompent le ton et donnent à l’émail un aspect 
velouté, propre à soutenir les décors par des fonds doux 
et vibrants. Le jury trouvera dans l’envoi de Gallé divers 
types des applications variées qu’il a faites de son pro- 
cédé nouveau, tant au service de la table qu’à la décora- 
tion des vases. 

Superpositions d’émaux. — D’assez jolis effets ont été 
obtenus aussi par la superposition d’émaux de teintes et 
d’opacités différentes, cuits à des feux successifs ; l’émail 
du dessous, d’un ton vif, est voilé par des couvertes légè- 
rement opacifiées, qui, s’amincissant sur les reliefs des 
modèles, accusent les dessous, et au contraire, s’accumu- 
lant dans les creux, forment des nuancés agréables. L’ex- 
posant présente en ce genre des effets qui rappellent 
certaines coquilles marines, ailleurs des fonds légers, à 
transparent bleu pâle ou rose. 

Emaux opaques (feu de carmin), genre gouache. — 
E. Gallé attire l’attention du jury sur un très grand nombre 
d’émaux opaques, de colorations extrêmement variées, 
qui ne se trouvent pas dans le commerce et qui lui ont 
coûté beaucoup de recherches. Cette collection offre non 
seulement des tons francs, mais une infinie variété de 
nuances, et notamment de jolis roses, pourpres et lilas. 
Ces émaux rappellent les émaux chinois sur porcelaine 
(famille rose) ; ils sont d’un relief marqué, sans gerçures, 
d’une adhérence, d’un glacé parfaits. 

Spécimens de cette production : un vase fond bleu ciel 
pâli par superposition de couverte demi-opaque et décoré 
de branches de Pavia en émaux genre gouache, blancs^ 

E. GALLÉ 


21 


ÉCRITS POUE. l’art 


322 

crème, gris, noirs, ivoire, orangés, pourpres, etc. Boîte 
émail stannifère teinté par du bichromate de potasse et 
de l’oxyde de fer, décor en émaux noirs et blancs ; grande 
aiguière, mêmes procédés ; assiettes, tasses à riche déco- 
ration polychrome. Cornets carrés, à fonds superposés 
marbrés, décoration florale polychrome. Vases à fonds au 
stannate de chrome, décorés par le même procédé. 

Emaux nouveaux Galle, translucides, appliqués sur 
EXCIPIENT MÉTALLIQUE. — Après des essais nombreux, 
Émile Gallé a réussi à fixer une palette nouvelle de fon- 
dants colorés, translucides, adaptés à basse température 
à une dorure spéciale, cuite à un feu préalable. Celle-ci 
ne se trouve pas altérée par l’apposition de ces flux vi- 
treux qui laissent apercevoir son éclat métallique, en 
reproduisant ainsi, dans des décors sur faïence, des effets 
semblables à ceux des émaux de Limoges. 

Il y a là une voie toute nouvelle pour le décor de la 
faïence, ainsi qu’on pourra s’en rendre compte par l’exa- 
men de diverses pièces exposées dans la classe 20 : par 
exemple, un vase genre grès, décoré d’un vol de sauterelles 
en émaux de petit feu, opaques et translucides sur dorure. 
Les émaux opaques, plus durs, ont été cuits à un premier 
feu et les fondants colorés sont venus à une température 
plus basse. La grande fusibilité de ces derniers en rend 
l’obtention délicate. Un vase-casque rocaillé, avec sujet 
fontaines de Nancy à la sanguine, des assiettes de cré- 
dence, où ces émaux, rubis, émeraude, ambre, etc., sont 
mêlés à des reliefs opaques et ont été fixés à une argen- 
ture spéciale, montrent le parti que l’on peut tirer de 
cette innovation. 

Émaux stanniféres colorés par des oxydes et déve- 
loppés DANS UNE ATMOSPHÈRE CHARBONNEUSE. — DivCIS 

vases, notamment un corps de lampe, en forme de courge, 
présentent des colorations superposées à. des feux diffé- 
rents, dont un feu avec enfumage. La coloration verte 
brodée de mouchètures noirâtres à reflets métalliques est 
due à un commencement de réduction de l’oxyde de fer. 


NOTICES D EXPOSITION 


323 

Genre grès artistiques. — Certaines pièces d’une pâte 
dure, sonore et fine, de tons doux et rompus, rappellent, 
avec un peu plus de fantaisie et de variété dans les colo- 
ris, les finesses sobres et harmonieuses des grès. 

Couverte au pourpre de Cassius. — Emile Gallé pré- 
sente plusieurs pièces à couverte opaque, d’un lilas vio- 
lacé changeant, dû à l’or divisé, préparation entraînée par 
une glaçure fusible ferrugineuse. Cette coloration et son 
emploi sont nouveaux. 

Certains de ces fonds ont été décorés comme à l’encre 
de Chine, par de la grisaille noire, relevée d’émail blanc. 
Ailleurs, des réserves du fond ont laissé place à des mé- 
daillons, à des bandeaux de fonds clairs, décorés de fables 
de La Fontaine en bleu verdâtre au grand feu de faïence. 

Emaux de petit feu sur fonds genre grès. — Exemple : 
un tube à rinceaux, bordures d’émaux au petit feu enca- 
drant une grisaille. 

Fonds genre grès avec applications métalliques sous 
glaçures colorées. — ■ Afin d’enrichir de coloris nou- 
veaux et précieux les aspects un peu sévères du grès, 
Émile Gallé a imaginé d’employer, en application au pin- 
ceau dans des réserves cernées d’un trait gravé dans la 
terre molle, des émaux stannifères richement colorés par 
l’or, en rose, en pourpre, en lilas vineux, des couvertes de 
tons chauds dues au fer, au stannate de chrome et mê- 
lées de poudres d’or, de platine et d’une composition où 
le métal s’est réduit en gouttelettes brillantes, solides, 
isolées dans la glaçure. 

Le jury trouvera, parfaitement fixés, plusieurs exem- 
ples de ces efîèts entièrement neufs, sur des vases, des 
coupes, des potiches. 

Le désir de faire valoir le gras, le brillant de son émail 
en l’opposant à des parties mates, a conduit Émile Gallé 
à teinter des terres par des oxydes, à en faire des pâtes 
propres au modelage, à des réserves de colorations douces, 
havanes, liliacées, ocreusès, verdâtres ; il a employé queL 


ÉCRITS POUR l’art 


324 

quefois des terres céritées. Un corps de lampe n» 135 a 
été vernissé partiellement d’une glaçure que l’oxyde de 
la pâte a teintée ; les parties mates ont été décorées d’as- 
cidies de nepenthes en émaux opaques. Des potiches cou- 
leur de tabac, ardoise, ont été dessinées en blanc et en 
noir mat de paysages et de figures, études et frottis de 
crayons. 

Modelages en couleur. — Des mascarons en pâte pour- 
prée, rose, grise, ont été appliqués à des vases, à des 
aiguières émaillées ; la couverte de celles-ci, passée sur 
des ornements de terre colorée, a pris des tons distincts 
du fond. Des fonds gris mat ont été glacés de verdâtre 
ou de bleu pâle, suivant que la couverte était alcaline ou 
plombeuse. 

Silhouettes en glaçure noire, rouge, sur fonds mats 
(nouveau). — Des fonds colorés mats ont reçu des végé- 
tations, des poissons, des figures monochromes, exécutés 
en émail soit noir, soit brun ou rouge. Des silhouettes 
d’arbres au crayon noir, des lignes d’horizon en blanc, 
ont fourni à la céramique d’art une décoration d’un aspect 
original et nouveau. Les figurines ou silhouettes d’émail 
monochrome ont été parfois détaillées, retouchées à l’aide 
d’une pointe de diamant. 

Carrelage. — L’application de ces effets au carrelage 
n’est pas une spécialité de la faïencerie de Nancy; elle 
n’a été faite qu’occasionnellement et pour décorer son 
salon d’exposition. 

Engobes. — Une gourde méplate à deux anses, gravée 
sur engobe de terre de couleur, avec remplissage de bar- 
botines colorées par des oxydes, présente des applications 
alternatives, ^u pinceau, de vernis boracique plombeux 
et de glaçures silico-alcalines. 

Gravures diverses. — Emile Gallé a voulu se rendre 
compte des applications nouvelles que l’on pourrait faire 


NOTICES d’exposition 32 5 

à la céramique des divers procédés de la gravure ; il a 
employé successivement la gravure à la pointe dans la 
terre molle, dans la terre sèche, l’impression sur la terre 
molle à l’aide de bois, de fers, la gravure à l’acide fluor- 
hydrique sur les biscuits, sur les couvertes et l’émail 
stannifère ; enfin la taille à la meule et la gravure au 
diamant. 

Gravure a l’acide fluorhydrique. — • L’acide fluorhy- 
drique attaque diversement, suivant leur composition, 
les pâtes et les émaux. Très fine est la gravure au trait 
dans une couverte boracique plombeuse avec addition 
d’étain; assez nette est la gravure d’une glaçure silico- 
alcaline colorée par du cuivre. Un vernis plombeux co- 
loré par du fer et véhicule d’émail stannifère teinté par 
du bichromate de potasse et de l’oxyde de fer, a été 
comme ciselé par l’acide de façon à ne laisser que de fins 
rinceaux d’émail luisant sur un fond de pâte noirâtre. 

Si les éléments de la pâte n’ont pas été suffisamment 
triturés et mélangés, si le bain n’est pas donné lestement, 
l’acide attaque plus rapidement et désagrège les parties 
moins résistantes à son action, et creuse par-dessous la 
couverte de façon à gâter les pièces. 

L’envoi de la faïencerie de Nancy à la classe 20 con- 
tient aussi quelques pièces où l’acide a détaché des motifs 
unis, des médaillons, des feuilles, des insectes, pris dans 
des taches ou marbrures préparées à l’avance, puis relevés 
d’émaux et autres gravures qui détaillent et précisent les 
motifs. 

L’acide fluorhydrique a servi encore à obtenir des sortes 
de patines, des matages d’ornements ou de fonds, des- 
tinés à faire valoir réciproquement les tons mats et les 
tons glacés. Exemple : un vase passant du rouge-cerise 
à la base au vert-myrte dans le haut ; celui-ci maté à lé- 
gers dessins brillants. 

Gravure a la molette. — Les fines meules du gra- 
veur sur cristal et la roue du tailleur-verrier ont aussi 
des emplois assurément nouveaux et peu utilisés dans le 


ÉCRITS POUR l’art 


326 

décor céramique. Le touret peut entamer l’émail, attein- 
dre le biscuit, détacher vigoureusement certains motifs, 
tracer des perles, des « pontils », des oves, au besoin 
même des figurines délicates. La roue à tailler peut servir 
à bruter des fonds, à les faire onduler sous une série de 
creux, faisant ressembler la pâte céramique à une pierre 
travaillée précieusement. On peut encore glacer ces effets 
curieux à l’aide d’un fondant à basse température, de façon 
à produire l’aspect de pierres moussues et mouillées ; les 
réserves de parties émaillées, les parois intérieures unies 
d’une coupe à l’extérieur rustique, paraîtront d’autant 
plus précieuses et intéressantes par le contraste. 

Gravure au diamant. — La pointe de diamant, en re- 
venant sur ces effets, les a détaillés à l’aide de linéaments 
délicats : un bol présente un émail bleu de Perse, gravé 
de médaillons, retouchés au diamant par de fines ciselures. 

Gravure a la pointe. — Des moyens plus simples, 
classiques dans la décoration des grès, ont été appliqués 
aussi par Gallé à la faïence : il a dessiné et gravé à la 
pointe ses compositions sur des vases avant dessiccation 
de la pâte; après le « dégourdi », celle-ci a reçu au pin- 
ceau., entre les lignes d’esquisses, des fonds d’émaux 
variés; les traits de la gravure ont arrêté suffisamment, 
lors de la cuisson de l’émail, le coulage de ces couvertes 
en fusion pour que lé décor restât visible. C’est ainsi 
qu’ont été exécutées plusieurs pièces présentées par la 
fabrique de Nancy à la classe 20 : un grand vase, à bou- 
quets de fleurs en émaux stannifères colorés en couvertes 
transparentes et fonds mats, avec la devise : « J’ai foi en 
les beaux jours. » Sur un autre, la gravure a été noircie 
par du manganèse ; elle détache des feuilles de mûrier, 
des cigales de Provence, émaillées d’or sous couverte 
ambrée, de noir luisant, de pourpre, de violacé, de lie- 
de-vin, de blanc mat et de grès moucheté. 

Frappés au fer, au boïs. — Enfin, un autre procédé de 
décor a consisté à marquer la terre molle d’empreintes 


NOTICES d’exposition 


3^7 

faites à l’aide de fers ou de bois découpés ; tantôt cette 
ornementation est unie, tantôt les impressions ont incrusté 
dans la terre des feuilles métalliques, souvenir de l’art 
du relieur. 


II 

Parti pris décoratif, adopté par E. Gallé dans le 
choix des coloris de ses vases de faïence. — L’éclat des 
émaux d’Orient a quelque peu blasé les regards ; les re- 
cettes eh ont été données ; leur élaboration a perdu pour 
le public et pour les chercheurs l’attrait du mystère. 
Admirables pour les surfaces exposées au plein air, il 
semble qu’elles n’aient pas toujours le charme qu’on 
attend d’objets destinés à la main, à l’amusement de l’œil 
et de l’esprit. Les gammes mineures de l’Extrême-Orient, 
plus enveloppées, déroutent l’analyse; elles captivent 
encore à l’improviste notre lassitude de blasés. 

Aussi, dans la fabrication de ses faïences d’art pour 
l’Exposition de 1889, Gallé a-t-il recherché de parti pris 
les tons sobres et fins, les oppositions du luisant et du 
mat, de la terre et de l’émail, de la forme naïve et du 
décor cherché ; il s’est étudié aux rapprochements bizarres 
de tons, aux aspects inattendus et précieux, à la mise en 
évidence de la destination par la forme et le décor; il 
s’est mis en quête de moyens neufs, en frais de dessins 
personnels ; il a mis en évidence la main-d’œmvre, les 
traces du travail manuel de l’artisan, il a fait servir à sa 
fantaisie les anciens « tours de main » du métier, et il en 
a imaginé d’autres, propres à rendre son idée. 

Au moment où la production moderne de l’Extrême- 
Orient tend à devenir européenne, industrielle, Gallé a 
voulu faire de chaque pièce une œuvre personnelle, objet 
de recherches techniques et d’amusement. Il a fait appel 
à la tonalité inattendue qui, en dehors de toute valeur 
de matière ou de façonnage, surprend l’amateur, l’artiste, 
le curieux d’officines et d’ateliers. 


ÉCRITS POUR l’art 


328 

Moyens expressifs empruntés au métier. — Afin de 
traduire son idée d’une façon décorative, propre aux ma- 
tières employées, Gallé a eu recours aux procédés du 
métier ; ainsi, il a voulu exprimer à son tour l’idée chère 
aux céramistes chinois, la couleur du ciel lavé par la 
pluie ; il a demandé aux émaux fusibles de rendre l’im- 
pression de détente et de fraîcheur qui suit l’orage. Il a 
fait entraîner au feu des émaux durs par une glaçure fu- 
sible et mobile. L’artiste a voulu que des vases parus- 
sent comme inondés par une averse d’eau, comme ruisse- 
lants d’éclaboussures marines, afin qu’on vît, au travers de 
ces franges liquides, des rivages et des côtes, des pêcheurs 
et des barques, des horizons rafraîchis. 

Ailleurs, une couverte ambrée sert de préparation, de 
dessous à un tableau champêtre, aux transparences de 
crépuscule qui accompagnent l’heure du berger. 

Des superpositions d’émaux demi-transparents ont donné 
à des jardinières, à des porte-bouquets en forme de con- 
ques, les dessins noyés de tons doux qui ornent certaines 
coquilles de mer. 

La forme d’une potiche, imitée de la courge appelée 
« gourde de pèlerin », trouve son complément dans le tour 
de main de l’enfumage : une atmosphère charbonneuse, 
plus habile et plus capricieuse que la main du peintre, 
orne de broderies noires, de dessins métalliques, la robe 
verte et jaune du vase. 

Le sentiment poétique traduit par la technique du 

MÉTIER ET CELLE-CI INSPIRANT A SON TOUR l’aRTISTE. 

Des trouvailles de laboratoire éveillent dans l’esprit des 
réminiscences classiques, et celles-ci deviennent à leur 
tour l’objet de recherches techniques et d’applications. 

Un vase à fleurs est comme fait de corolles de prime- 
vères dessinées en creux et colorées d’émail stannifère 
rosé par une addition de pourpre de Cassius, ou jauni à 
l’oxyde de fer ; toute cette floraison d’avril est parsemée 
de gouttelettes d’argent, avec ces mots empruntés au rôle 
d’Ariel dans le Songe d’une nuit d’été : « Il faut qu’avant 


NOTICES d’exposition 


3^9 

l’aube je suspende une perle à l’oreille de chaque prime- 
vère. » 

Un vase à l’eau, fleuronné de pensées des champs, en 
glaçures violettes, brunes, feuillées d’or, montre la per- 
sonnification de la triste frontière, la petite rivière lor- 
raine, la Seille, dans une silhouette d’émail brun, désolée 
et pleurant dans ses mains. Le vase est tout ruisselant de 
larmes d’argent saisi dans la glaçure ; ces vers de Sully- 
Prudhomme sont gravés dans la terre : 

D’où viennent ces tremblantes gouttes ? 

D’où viennent mes pleurs ? 

Le désir de traduire sur la faïence les légendes lor- 
raines, la bergère de Domrémy, la chasse merveilleuse 
du roi de Jérusalem, ont provoqué la recherche d’émaux 
de coloris tendres et comme passés, vieux rose, ivoire et 
bleu pâli. Un émail blanc stannique plombeux a décoré 
l’intérieur de cosses de haricot. Une calcine au sulfate 
de fer a donné des réticulés de feuille morte. Ailleurs 
des émaux gras ont fait des ventres ballonnés de gre- 
nouilles, sur des fonds transparents de vert-glaïeul. 

La destination marquée par la couleur, la forme et 
LES MOTIFS DU DÉCOR. — La destination des objets a été 
précisée soit par la forme et le modelage, soit par le 
choix des motifs du décor, quelquefois par la couleur 
seule : une jatte à prendre le lait, vive et fraîche de 
nuance, a été revêtue intérieurement d’un ton crémeux 
appétissant. 

Des plantes officinales font à des tasses à tisane un dé- 
cor ingénieux et nouveau : fleurs et bractées maïs du 
tilleul, étamines orangées et bordures de capsules grises 
argentées ; corolles étoilées, azurées de la bourrache, en 
semis avec cette légende : « Parfums de vertus ! » 

Les pièces d’un service de campagne sont peintes de 
mignons paysages de la Moselle ; des écrevisses enchevê- 
trent leurs pattes pour former les anses du plat destiné à 
recevoir le traditionnel buisson. 


ÉCRITS POUR l’art 


330 

Opposition voulue de matières fines et brutales. — 
Des formes naïves, des matières rustiques, des grès roux 
par exeruple, enveloppés d’une fine dentelle d’émail trans- 
lucide à reflet de perle, ont fourni des oppositions amu-. 
santés. 

Aspects précieux donnés a une matière commune. — 
Un bol en terre, imitant la pierre de bâlin du calcaire ju- 
rassique, a été taillée à la meule, avec des réserves de 
parties vernissées formant des insectes et des branches 
fleuries. 

III 

Atelier de modelage, de composition d’ornement 
appliquée au décor de la céramique. — L’abondance des 
modèles et des décors produits annuellement par E. Gallé 
dans l’industrie de la céramique d’art est trop connue 
pour qu’il soit nécessaire de rappeler ce côté caractéris- 
tique de sa fabrication. Il donne tous ses soins au carac- 
tère personnel et original des modèles et des dessins qu’il 
met au jour en vue de les appliquer à la faïence. 

Un atelier de dessin d’ornement, de peinture et mode- 
lage, étudie minutieusement à l’usine, au moyen de ma- 
quettes, d’aquarelles, de montres émaillées, les projets 
qui devront être mis à exécution plus tard. 

Stylisation de motifs empruntés a la nature. — Une 
vaste collection de végétaux vivants est à la disposition 
de l’atelier de composition. Les reproductions, les adap- 
tations d’arts anciens ou exotiques n’y sont guère en fa- 
veur; on les évite de parti pris. La faïence de Nancy 
n’est réminiscente que des champs et des bois. Les bor- 
dures de ses vases sont des simplifications de plantes 
symboliques et d’animaux, simplifications exigées par les 
procédés du décor adopté, la gravure ou l’émail : ainsi, 
sur un fond d’émail moutonné comme un ciel matinal, se 
dressent des thyrses d’aconit aux teintes fausses, livides. 


NOTICES d’exposition 


331 


inquiétantes, où l’azur d’une aile de papillon jette une 
note franche ; le vase se referme à l’avance pour contenir 
' l’eau fraîche qui abreuvera la récolte printanière. Ses 
; bords sont liserés, embordurés d’un semis régulier de la 
I même fleur, dépouillée de son « casque » et formant le 
classique char de Vénus. Tout cela est fait largement en 
esquisse ; le contour se perd çà et là sous les coulures 
de l’émail. 

] Une coupe mince est mouchetée extérieurement comme 
j un grès ventre-de-biche; un dessin gravé dans la terre 
I divise la composition en six parties contournées comme 
I les pétales d’une clématite ; trois lobes d’émail noir, pa- 
1 reil à un laque niellé d’or et d’argent vieux séparent trois 
> divisions d’un ton porcelaineux verdâtre, à rinceaux de 
fleurs de clématites lapis, bleu-faïence et argent. 

L’armorial de Lorraine et d’Alsace fournit à son tour 
des éléments nombreux de décor. Ils ne répondent que 
trop à de tristes préoccupations. On en trouve la trace 
dans le décor d’un vase à bec crochu, gravé de devises 
et d’ornements qui, en trahissant une blessure sans cesse 
1 avivée, aflirment un espoir inébranlable. 

/ 


II 


Notice sur la production de verres 
et cristaux de luxe d’E. Gallé 


Messieurs les membres du jury, 

Depuis l’Exposition universelle de Paris en 1878, je ne 
me suis présenté à aucun concours international. Per- 
mettez-moi donc de retracer la marche de ma production 
verrière dans ses diverses branches, depuis le dernier / 
examen que vous lui avez fait subir. j 

Me bornant à la spécialité de la cristallerie de luxe, j 
j’ai proposé les objets suivant à mes recherches : j 

1° Tours de main nouveaux. Compositions propres à j 
donner à la matière vitreuse des aspects inattendus et J J 
précieux. Recherche de coloris et de décorations dans la / f 
masse; [ 

2° Extension des procédés d’enrichissement par la cou- J 
leur vitrifiable et l’émail. Émaux nouveaux ; 

30 Complément de l’outillage du graveur sur cristal ; 
développement et application des ressources qu’offrent 
les divers modes de graver le cristal et le verre ; intailles, 
relief, acide, diamant. Exécution précieuse et travaux 
d’art; j 

40 Applications pratiques à l’industrie. Contribution 
apportée à la fabrication verrière par le sentiment de 
l’esthétique; : 

50 Création d’un atelier de composition décorative spé- • 

ci ale au raffinage du cristal et du verre. Pénétration du J 


NOTICES d’exposition 333 

cristal français et du style moderne dans les collections 
d’art et de curiosités. 

Dans un rapide développement de ces propositions, et 
à l’appui, je vous signalerai, messieurs, divers types parmi 
les trois cents pièces de cristaux qui représentent à la 
classe ig ma nouvelle fabrication. 

I 

Technique 

Colorations nouvelles. — En 1878, je vous ai soumis 
un verre à base de potasse coloré par une faible quantité 
d’oxyde de cobalt d’un ton de saphir assez agréable. Les 
emplois décoratifs que j’en ai faits alors ont donné 
quelque vogue à cette nuance. Mise par moi au com- 
merce sous le nom de clair-de-lune^ elle a été reproduite 
successivement en France, en Angleterre sous le nom de 
Moonlight-glass^ en Allemagne sous le nom de Mondschein ; 
depuis il n’est guère d’usine qui n’ait fabriqué le clair-de- 
lune, tombé aujourd’hui dans le domaine public. A la 
suite de mon envoi à l’Union centrale des arts décoratifs 
en i 884 , il n’a pas tardé à se produire également dans la 
fabrication courante, à l’imitation de la mienne, des tons 
jaunâtres d’écaille blonde, nuagés de rouge et de blan- 
châtre. Ces effets étaient produits par moi en projetant 
sur le marbre des groisils d’opale et de verre rouge au 
protoxyde de cuivre, recueillis par le verrier tout autour 
d’une paraison chaude. Ces premiers essais, bien naïfs 
encore, et dont le succès a été cependant considérable 
à son heure, sont bien dépassés par les perfectionnements 
nombreux que je vous apporte aujourd’hui. 

J’ai émis successivement depuis 1878, un certain nom- 
bre de teintes, plus ou moins fumeuses ou noirâtres, 
salies et verdâtres, dues, tantôt au protoxyde de fer ou à 
l’oxyde de chrome, tantôt à diverses combinaisons des 
oxydes de fer, de cobalt et de manganèse ; puis un verre 


ÉCRITS POUR l’art 


334 ■ 




à base de potasse, légèrement dichroïque, d’un ton prasin 
clair, une autre coloration verte un peu affectée de 
dichroïsme également à base sodique, etc... 

Cette année, je vous présente un grand nombre de 
colorations nouvelles ou peu employées dans la gobelette- 
rie, et dont deux, c’est la raison la plus simple de leur 
rareté, sont dues à la présence de matières dont le prix 
ne rend pas la fabrication pratique au point de vue indus- 
triel, l’iridium et le thallium. Dans cette collection, 
quelques jaunes, quelques bruns et verdâtres irisés, sont 
dus à l’argent, au soufre, un bleu-paon au cuivre et au 
fer, des bruns au soufre, au cachou. D’autres colorations, 
non pas unies, mais compliquées de tons incorporés dans 
leur masse, sont issues du désir de reproduire des matières 
naturelles, des pierres dures, des gemmes, et les accidents 
précieux que renferment les quartz, les agates, les am- 
bres, les jades. 

De là des jaspures, des marbrages de compositions nom- 
breuses, les unes opaques, les autres transparentes, des 
malaxages, des applications à chaud, des superpositions 
de couches diversement colorées, des interpositions, des 
décors, si je puis dire ainsi, pris entre deux verres, effets 
tantôt fixes, tantôt laissés à l’imprévu. L’élaboration de I 
ces pièces singulières est réglée par moi-même durant le 
travail du verrier, depuis la préparation des compositions 
destinées à jasper et à veiner, jusqu’à leur distribution 
accidentelle ou parfaitement réglée et tracée à l’avance. 
Les arborisations, les dessins en forme d’algues, de pa- * 
pillons, d’oiseaux, les feuilles métalliques, sont dans ce 
dernier cas. 

Le nombre des préparations ou compositions adoptées 
par moi, après bien des essais, n’est pas inférieur à une 
centaine pour ma fabrication de ces pièces polychromes. 
Mais leurs combinaisons me permettent d’obtenir une in- 
finie variété d’accidents et de nuances, absolument inédites 
dans l’art du verrier. 

Je vous signale aussi. Messieurs, des bullages colorés et 
à reflets obtenus par la projection de matières émettant 


NOTICES d’exposition 335 

au contact du cristal en fusion des vapeurs susceptibles 
de former des soufflures dans le flux vitreux, de s’y 
réduire en irisations, de se fixer aux parois de ces bulles 
en mince couche métallique. Ces effets, entièrement 
neufs, sont fixés aujourd’hui et j’en tire parti dans le dé- 
cor de mes vases. 

J’ai pu obtenir des colorations superficielles, des tein- 
tures, reflets, flambages, métallisations ou désoxydations 
dans lesquelles l’oxyde métallique de la composition se 
réduit en gouttelettes brillantes et solides, bosselant la 
masse qui les détient. Ces flambés, ces perles métal- 
liques, ces irisations, sont le produit de l’action, soit 
réductrice, soit oxydante de l’atmosphère du four sur des 
paraisons qu’on présente à l’ouvreau revêtues à chaud de 
compositions spéciales. Je vous signalerai les beaux flam- 
bés que donne le réchauffage de verres au protoxyde de 
cuivre. Ici, le hasard entre en jeu dans une mesure qu’il 
paraît impossible de régler au point d’obtenir deux pièces 
à peu près semblables. 

L’exposé de ces recherches ne présenterait sans doute, 
Messieurs, qu’un intérêt bien faible à vos yeux sans les 
applications que j’en ai faites et dont voici quelques- 
unes, exposées dans la classe 19 et dans le vestibule 
d’honneur. 

Imitations de pierres dures. Cristaux genre quartz 
EN iUMÉ ET QUARTZ AMÉTHYSTE. — On Sait que l’oxyde de 
manganèse colore la matière vitreuse en violet riche ou 
terne, suivant que la base en est sodique ou potassique. 
Mais les quartz sont rarement unis, plutôt striés, nua- 
geux; les procédés dont j’ai parlé plus haut m’ont servi à 
reproduire ces accidents qui divisent les rayons lumineux 
^^’une façon agréablé à l’œil et rompent par des nuances 
^?3cales la monotonie du ton. Vous trouverez, messieurs, 
dans mon envoi, des pièces où la coloration violacée est 
' affectée de marbrures, de jaspures, d’agatisés, de nuagés, 
et d’autres où elle est condensée par places. Mes compo- 
sitions nos i5>i et 9^? au peroxyde de manganèse maintenu 


ÉCRITS POUR l’art 


33^5 

à son maximum d’oxydation, donnent une sorte de truité, 
et les nos et 82 des aspects d’algues marines. 

J’ai reproduit les fêlures brillantes de certains quartz 
en projetant de l’eau froide sur le vase pendant le tra- 
vail du verrier ; mais c’est là un procédé connu ; d’ailleurs 
ces pièces de forte épaisseur ne sont déjà que trop 
exposées à prendre la trempe qui amène ensuite la rup- 
ture en taillerie. Aussi, j’ai employé quelquefois des 
brins d’amiante, des paillettes micacées, exemples : n® 3, 
vase méplat, souillé d’une préparation au manganèse, 
sujet gravé et doré : Vercingétorix; no 301, vase Médicis, 
verre améthyste, nuagé, agatisé par l’incorporation d’un 
verre demi-opaque dit albâtre ou pâte de riz, sous forme 
de composition porphyrisée discordante avec la masse, 
d’où un fin craquelé ; similaire est la composition d’une 
vasque no 98, dont le Journal de Saint-Pétersbourg a donné 
une description lyrique : manganèse, puis à couche de 
cristal rubis, elle est encore marbrée de préparations 
diverses, principalement à l’or et à l’argent. 

La juxtaposition, le soudage de bandeaux de cristal 
violacé, plus ou moins bleu ou rouge, et d’une pâte noire 
opaque, pour former un seul vase, ont donné des aspects 
riches et nouveaux. La gravure des couches noires est 
venue achever mon œuvre. 

Ainsi, dans la pièce no 16, la base et le col blancs à 
couche noire ciselée de phalènes en relief, sont séparés 
par une boule améthyste, et le tout forme un cornet ; de 
même, dans la pièce no 127, une paraison bleu violacé 
a son bord égalisé, soudé à celui d’une autre paraison 
blanche doublée de pâte opaque noire ; les compositions 
n’étant pas discordantes, on a pu en faire sans rupture 
une seule coupe richement gravée. Une coupe gravée de^ 
fins camées noirs est portée par un pied améthyste tendr^'' 
où j’ai gravé cette inscription : « De noir chagrin, doue 
améthyste console. » 

Enfin, d’un type similaire est le flacon offert à M. le 
Président de la République par la collectivité des distilla- 
teurs : dans des couches 4’un rouillé et d’un violet 


NOTICES d’exposition 


337 

pourpré sont découpées des branches fleuries et des fruits 
dUllicium anisatum (anis étoilé) aveç cet exergue : « Je 
vaincrai par douceur. » 

Noir (hyalite). — Cette composition serait d’un aspect 
assez triste ; mais la taille y met à jour des nuagés ver- 
dâtres que le graveur peut utiliser heureusement, comme 
le montre la pièce n® 122, gargoulette au long col où la 
couche noire a été découpée en vapeurs et en ailes de 
libellules, et encore un petit vase très finement gravé d’un 
Amour chassant les papillons noirs. Je crois pouvoir attri- 
buer le reflet gris qui irise en quelque sorte cette matière 
à un commencement de réduction du peroxyde de fer, 
en présence de l’atmosphère charbonneuse de l’ouvreau 
durant le travail. 

Imitations d’ambre. — J’ai réuni, dans mon envoi à 
l’Exposition de 1889, diverses pièces dans lesquelles j’ai 
cherché à utiliser des procédés de coloration jaune ancien- 
nement connus, en y ajoutant des effets nouveaux imités 
directement de morceaux d’ambre rouge, gris, etc. ; 
exemples : n® 290, vase orné de cerises en camée ; n® 300, 
vasque imitant un ambre brut souillé de corpuscules dans 
sa masse ; n® i 4 i, olive en verre jaune malaxé de rubans 
de pâte jaunâtre teintée par du soufre et simulant des 
algues; n® i 52 , petit cornet ambre gris, à rapports de pâte 
jaunâtre, soudés à chaud et gravés. Un petit vase (n® 38) 
et une petite tasse se rapprochent assez bien des colora- 
tions naturelles, comme on peut s’en convaincre par 
l’examen du morceau d’ambre qui m’a servi de modèle. 

Une partie de ces colorations est due à l’argent, comme 
le montrent dans ce verre à base alcaline des taches ver- 
dâtres à la réfraction. 

Un petit vase (n® 138) exposé dans la grande galerie, 
est fait d’une matière vitreuse, remarquable par sa colo- 
ration singulière et nouvelle : verre jaune opacifié par 
des taches orangées, brillantes, passant au brun verdâtre 
ou bleuâtre. Cette matière s’est irisée à l’ouvreau de 

E . OALLE 


22 


ÉCRITS POUR l’art 


338 

légers reflets d’un bleu violacé, dus au métal contenu 
dans la composition. 

La superposition du rose à l’or sur des jaunes agatisés 
d’argent donne des résultats qui s’éloignent de la nature, 
mais ne manquent ni de richesse ni, surtout, d’imprévu 
(voir les pièces nos 4 et 22). 

Colorations diverses. — Je dois vous signaler un 
verre opaque, de couleur vert antique due au chrome, et 
dont je me sers dans les pièces triplées et quadruplées. 
Elle produit un effet particulièrement remarquable dans 
la pièce n° 108, sorte de grand camée dont la couche 
superficielle brune, d’une forte épaisseur, gravée profon- 
dément, enlève sur un fond partiel vert antique des végé- 
tations et des animaux en haut relief. 

Un cornet (n° 139) offre à son tour, sous une couche 
brune, un verre flammé d’émail orangé opaque (antimo- 
niate de plomb), glacé de rubis au cuivre d’un grand 
éclat. Une mince couche de brun laissée sur le rouge de 
cuivre lui donne un aspect fumeux intéressant. 

Bullages irisés. — Les pièces n^s 99, 42 et 153 pré- 
sentent des applications décoratives du singulier tour de 
main que j’ai décrit plus haut. Dans le bol n° 99, ma 
composition n° 81 a produit dans la matière des bulles à 
reflet argenté brunâtre, qui sont venues hérisser de 
verrues luisantes les pétales d’une Orchidée fantaisiste. 

Dans le n° 42, une quantité de longues bulles allongées 
imitent des bouillons d’eau; les soufflures qui sèment une 
fiole à col allongé de fines gouttes de pluie sont dues à 
des compositions différentes où vous reconnaîtrez la pré- 
sence de l’argent. 

C’est encore lui qui m’a donné l’aspect de certaines 
verreries antiques, altérées dans leur composition par les 
agents atmosphériques. 

Les nuances dichroïques du pourpre de Cassius, va- 
riables suivant la composition du verre, forment sur 
quelques pièces des taches opaques orangées d’un certain 
éclat, jaunes â la réflexion et pourpres S la transparence. 


NOTICES d’exposition 339 

J’ai utilisé ces effets sur des pièces diverses; je signalerai 
seulement un cornet (pP 134) où l’or précipité a maculé 
de taches bleuâtres, violacées, marron, groseille et ter- 
reuses, un verre sodique, destiné à imiter les colorations 
des écailles et des pétales enroulés des boutons et des 
fleurs de magnolia. 

Flambés au cuivre. — Les pièces n®s ig^ 25 , ont été 
recouvertes d’une composition au cuivre exposée à l’at- 
mosphère de l’ouvreau. La coloration est très inégale, 
très variable, tantôt même à peine sensible, parfois sous 
forme d’un réseau brun. La coupe n^ 2 5 , exposée à des 
vapeurs de charbon désoxydantes, a revêtu une flam- 
boyante coloration. Le cuivre s’y présente translucide, 
rouge à la réflexion et bleu-indigo à la réfraction. 

Au contraire, dans le vase n^ 19, à panse de jade et à col 
jaune sanguinolent, le cuivre de cette dernière partie, 
soumis à une atmosphère oxydante durant des chauffes 
successives, a vu la coloration d’abord rouge disparaître 
presque entièrement. 

Enfin, dans des essais récents, nos 10, 31, une autre fa- 
çon d’opérer a fait apparaître un flux rouge sur des fonds 
sombres et semblerait promettre au verre et au cristal 
l’intensité des colorations au cuivre des flambés de por- 
celaine. 

Imitation de jades. — Les nuances des jades m’ont 
inspiré diverses colorations, notamment des albâtres au 
sulfate de potasse très légèrement teintés de verdâtre 
par des proportions variables de bichromate de potasse, 
d’oxydes de fer et de cuivre. Il est important que la 
nuance verte soit très peu accusée, so;is peine de tom- 
ber dans les teintes ordinaires des « moulures ». Cepen- 
dant, pour imiter le jade vert impérial, on pourrait la 
soutenir davantage; mais ce sont surtout des interposi- 
tions de compositions colorées qui donneront les meilleurs 
effets. Comme la demi-opacité de l’albâtre suffit à mas- 
quer complètement les matières qu’on y introduit, au lieu 
du malaxage il est préférable de faire des applications 


ÉCRITS POUR l’art 


34o 

superficielles du marbrage, ou, si on trouvait les résultats 
trop secs, de glacer pour ainsi dire les marbrures par une 
couche de verre incolore. Les nos ^ 5 , sont des exem- 
ples intéressants de cette fabrication. 

Agates moussues, agates arborisées. — De nombreuses 
applications ont été faites par moi ; ce sont des cristaux 
blancs ou verdis légèrement ; des préparations spéciales y 
sont incorporées à chaud au moment du travail et dispo- 
sées, soit en persillés, sablés, mouchetés, soit en ramifica- 
tions élégantes, cueillies par le verrier. Ces effets peuvent 
être simples ou combinés, superposés, entremêlés de cou- 
ches de cristaux opales à faible proportion d’opacifiants, 
soit blancs, soit de colorations très légères. 

Il existe, au Musée des arts décoratifs à Paris, un bas- 
sin de ma fabrication orné de renoncules de rivière 
taillées en relief dans une couche d’opale assez semblable 
à de la cire vierge. J’ai aussi coloré des couches opaques 
à l’aide de rose d’or tantôt très vif, tantôt d’une pâleur 
extrême (fleurs à^Hydrangea^ vase 143; fleur d’Amarylli- 
dée, vase 11 5 ); delà des nuances tendres, xles morbidesses 
souples de pétales et de chairs. Exemples : n®» 110, 111, 
une paire d’urnes couvertes, l’une à étude de bégonia, 
enlevée au touret en pleine pâte rose pourpré sur fond 
de cendre bleu mat ; l’autre, une chute de fuchsias 
demi-transparents dont les feuilles gravées utilisent, en 
les mettant au vif, des verts frais et piquants; ailleurs 
enfin, n° 116, une coupe genre agate rubanée noire pas- 
sant au verdâtre, à reliefs de fleurs carnées du coloris le 
plus suave ; un bol à pied en cristal blanc dont la limpi- 
dité laisse transparaître des végétations moussues : l’exté- 
rieur est comme enveloppé d’un vol d’Éphémères, gravés 
en relief dans une pâte rose et formant réseau (n® 33). 

Agates-onyx : malaxages, incrustations, décors inté- 
rieurs. — Je n’en finirai pas, messieurs. Et cependant il 
me faut arrêter encore votre attention bienveillante sur 
les effets amusants qu’on peut tirer en incorporant des 
rubans colorés à la masse diaphane du verre. Les deux 


NOTICES d’exposition 


34i 

vases 53 sont faits de cristal légèrement opacifié par du 
phosphate de chaux, auquel le verrier a mêlé des rubans 
de verre noir avant de commencer le travail. Les dessins 
varient à l’infini, et il suffit d’un peu d’imagination pour 
les mettre en évidence, en les soulignant d’une esquisse 
légère tracée à la surface du vase. L’excès du manganèse 
doit être évité dans la composition du noir, pour ne pas 
affecter d’une teinte commune les nuances bleuâtres opa- 
lisées du phosphate de chaux. 

Un autre genre de décor dans la masse est présenté par 
un vase n° 44, en verre potassique, teinté par du cuivre, 
du fer, de l’iridium. Autour d’une paraison ont été 
cueillis de minces cassons d’émail blanc, découpés en ailes 
de papillons. Le tout a été doublé d’une calotte de même, 
et les applications de la gravure ont fait le reste. Une 
vaste fleur rouge opaque (protoxyde de cuivre), avec son 
pistil et ses étamines, est enfermée dans la masse du vase 
136; le graveur n’a eu qu’à accentuer extérieurement ces 
effets par le relief, en supprimant les bavures. Le n® 131 
a été, lui aussi, littéralement décoré dans sa masse, afin 
d’encadrer un sujet prévu d’avance, inspiration qui a 
guidé la confection du vase par le verrier. On y voit des 
traces de feuillages, de branches et de glands, motifs 
indiqués avec une souplesse égale à celle du pinceau. 


II 

Extension de mes procédés d’enrichissement du cristal 
PAR l’émail et la peinture. — Depuis 1878, Messieurs, 
j’ai continué de m’attacher à développer la palette qui 
permet d’orner le verre, à l’aide de couleurs et d’émaux 
vitrifiables à de basses températures, proches de son 
ramollissement. Le décor peint, émaillé, ne manque ni de 
charme ni d’importance. Il n’a pas peu contribué de tout 
temps au succès industriel de nos concurrents étrangers. 

Je vous avais présenté, en 1878, des émaux de relief 
à la mode japonaise, appliqués au verre ; vous y aviez 


ÉCRITS POUR l’art 


3^2 

vu quelque avenir. Après leur succès et leur épuise- 
ment, j’ai cherché à renouveler ces émaux par des nuances 
non employées encore : bleus variés, verts et jaunes de 
toutes sortes, y compris des tons fins et rompus. La palette 
de mes ateliers d’émaillage était déjà fort complète à 
l’Exposition des arts décoratifs de i884. Elle comprenait 
à peu près tous les moyens de décorer le verre, les gri- 
sailles de vitraux appliqués à des vases pailletés d’argent 
et d’or, le camaïeu noir, la teinture en jaune par 
l’argent, les peintures de platine et d’or, la surdécoration 
d’un excipient au moyen des couleurs de cristal, l’émail 
blanc de Bohême, fritte d’acide stannique, de silex et de 
minium, d’un aspect sec et bon tout au plus à des adap- 
tations de styles anciens. J’ai cultivé aussi les couleurs à 
reflets en les associant aux émaux durs des Arabes. Enfin, 
j’ai produit, à l’Union centrale des arts décoratifs, en 
i884, une nouvelle série d’émaux transparents en relief. 

La pratique d’un nombre si considérable de prépara- 
tions diverses, le besoin de renouveler sans relâche l’as- 
pect de mes produits, m’amenèrent, après que mes efforts 
eurent été récompensés par l’Union centrale, à innover 
encore. Je vous présente donc aujourd’hui les résultats 
d’autres recherches, des émaux opaques de teintes fausses 
et bizarres, des nuances rompues destinées à jeter du 
piquant au milieu d’une gamme puissante. Vous y remar- 
querez des émaux opaques colorés par des préparations 
à l’or, fournissant des roses, des lilas, qui ont aussi leurs 
emplois. 

En résumé, je puis dire qu’il n’est guère aujourd’hui de 
nuances, si fugitives soient-elles, que ma palette d’émaux 
en relief sur le verre ne reflète, depuis l’orangé, le rouge 
de cire à cacheter, jusqu’au violet et au pourpre : cer- 
taines bordures (vase genre quartz enfumé, n® 119 ; boîte 
antique, n° 147 ) ont la délicatesse de tons des cachemires. 
Le glacé de ces compositions est parfait, leur adhérence 
complète. Enfin, ces émaux peuvent être surdécorés de 
couleurs tendres et recevoir des feuilles métalliques fixées 
par des fondants. 


NOTICES d’exposition 


3^3 

Mes envois à la classe 19 et au vestibule d’honneur 
présentent des spécimens différents de ces procédés ; et 
même plusieurs ont reçu à la fois des gammes d’émaux 
cuisant à des feux d’intensité diverse. 

Nouveaux émaux translucides. — Mon rapport au jury 
de l’Union centrale sur mon envoi lui signalait, en i884, 
quelques émaux translucides, alors nouveaux, distincts 
des émaux employés dans le vitrail, comme du bel émail 
bleu limpide des Arabes. Des essais du même genre se 
sont produits depuis lors à l’étranger, dans la décoration 
de la gobeletterie, notamment en Silésie, chez M. Hek- 
kart. Mais ces préparations d’un aspect un peu forain 
étaient fort inférieures et de relief nul. Je vous en pré- 
sente de très nettes, possédant à la fois la limpidité et 
le relief, ce qui en augmente l’effet séduisant, mais aussi 
les difficultés de réussite. L’avantage de ces émaux trans- 
lucides, en s’adaptant à des pièces préalablement dé- 
corées d’émaux opaques d’une cuisson plus dure, est de 
donner à l’œil une satisfaction complète, que la pièce soit 
examinée à la lumière réfléchie ou bien aux rayons 
réfractés. Et ainsi, telle veilleuse dont le décor en seul 
émail opaque n’eût donné son effet que de jour, ce qui 
est un contresens, pourra, grâce à l’association de ces 
fondants colorés, scintiller à la lumière artificielle de tous 
les feux du rubis et du diamant. 

Emaux-bijoux. — Cette application m’a mené à une 
autre. Je vous présente, Messieurs, un emploi entière- 
ment neuf dans la décoration des émaux de petit feu : 
c’est une série toute différente d’émaux translucides que 
j’appellerai « émaux-bijoux ». Mes ateliers les appliquent 
à basse température sur un excipient métallique adhérant 
à mes vases par une cuisson préalable. La difficulté était 
de trouver une composition qui n’altérât pas la dorure et 
qui fût assez diaphane pour ne pas arrêter le feu des 
reflets métalliques. Vous jugerez que ce petit problème a 
été résolu, mais non sans peine, car une extrême fusibi- 
lité rend délicat l’emploi de ces préparations. Il faut les 


ÉCRITS POUR l’art 


344 

glacer à point pour leur assurer la transparence, et pour- 
tant leur fluidité à basse température de moufle peut 
amener des dégâts. Ils sont exposés sur les flancs de pièces 
un peu grandes à plus de risques encore : la moindre iné- 
galité de température suffit à noyer les ornements du bas, 
tout en laissant ceux du col insuffisamment à point. Voici 
toutefois quelques pièces importantes sur lesquelles des 
végétations d’émeraude, de topaze, d’ambre, de rubis sont 
nettement développées : vases n^s 270, 271, 272; plateaux 
no5 38 , 11 ; boîte n® 35 . 

Leur alliance avec les émaux précédemment décrits 
m’a permis d’imiter la nature, de donner sur la même 
pièce, aux élytres d’un scarabée, aux yeux d’une libellule, 
des reflets d’acier et d’azur, et à l’aile soulevée la dia- 
phanéité des tissus vivants, quelquefois même celle des 
gouttes de rosée (n® 82). 

Mes émaux-bijoux vous ofîriront aussi, Messieurs, un 
intérêt particulier dans la décoration des anses et bagues 
de cristaux. Sans doute, en principe, la simulation d’un 
autre art est peu recommandable. Mais j’ai pensé que des 
décors d’orfèvrerie enveloppant et engraissant des attaches 
si frêles rassureraient l’œil. Je n’ai d’ailleurs employé ce 
procédé qu’avec discrétion (gobelets et carafes genre cris- 
tal de roche). 

Émaux champlevés. — Un de mes nouveaux procédés 
touche de près à celui des émaux champlevés sur cuivre 
et à celui des incrustations faites au seizième siècle sur des 
cristaux de roche (bol n° 21, vase n® 3g, seau n° 286, 
hanap n® 289). Des cavités ont été creusées dans le verre, 
puis dorées au feu. Elles reçoivent à plusieurs feux, si 
cela est nécessaire, de l’émail translucide jusqu’à l’affleu- 
rement complet de leur surface avec celle de la pièce. 

Décors en sous-couverte au petit feu. — Il faut bien 
que je vous parle aussi de ce que j’appellerai décors en 
sous-couverte au petit feu, me servant d’un terme des 
peintres faïenciers. Ce sont des glaçures très fusibles, 
adaptées au verre dur qui doit les recevoir; elles le gla- 


NOTICES d’exposition 


345 

cent de patines bizarres (vases n®* 273, 89, 233 à 236), en 
noyant sous un flux vitreux et teinté des gravures, des 
nielles, des paysages en camaïeux. De ce genre est issu le 
no 278, dit Z mosaïqué. 

Églomisés. — En terminant cette seconde partie de ma 
notice, je vous signale des verres doubles (n°s 286-288) qui 
se distinguent des verres doubles faits aux dix-septième 
et dix-huitième siècles en Bohême par leurs grandes di- 
mensions et par ce fait que le décor est enfermé à chaud 
et qu’il a lui-même subi plusieurs cuissons. La capsule 
intérieure, devenue indistincte de l’autre, a été ornée 
d’émaux-bijoux incrustés ; puis elle a été emboîtée dans la 
capsule extérieure qui dissimule entièrement la suture par 
un décor d’émail opaque. 

III 

Complément de l’outillage du graveur sur cristal ; 
développement et applications des ressources qu’offrent 
les divers modes de graver le cristal et le verre ; travaux 
d’art. — J’ai dû. Messieurs, pour produire quelques-unes 
des œuvres de gravure que ma fabrique vous présente, 
compléter l’outillage dont je me sers pour rafi&ner la ma- 
tière brute. La dureté bien connue de certains verres à 
base de potasse, et aussi le besoin d’évider des ornements 
en dessous, m’a conduit à créer un tour à molette verti- 
cale, spécial à l’érosion profonde de cristaux massifs. C’est 
là, sans doute, qu’il faut chercher l’explication des tra- 
vaux exécutés au dix-septième siècle dans l’Extrême- 
Orient, pièces traitées par les Chinois à la façon de 
l’ivoire, et dont la technique surprenante fera, quelque 
jour, de ma part, l’objet d’une contribution écrite à 
l’histoire si riche du verre. 

La pratique simultanée de tous les procédés de la gra- 
vure sur cristal, depuis la taille à la meule, et depuis, si 
Ton peut dire ainsi, la ciselure à la molette, jusqu’aux bains 
d’acide et jusqu’à la pointe de diamant, vous offre chez 


ÉCRITS POUR l’art 


346 

moi un tableau très varié de cet art. Dans des œuvres de 
glyptique, j’ai utilisé toutes les ressources : patines, lus- 
trés, matés, grains doux à l’œil et au toucher, bas-reliefs, 
camées, premiers plans en ronde-bosse et seconds plans à 
effets de vitrail, à modelés lithophaniques traités par des 
molettes du diamètre le plus réduit. Vous en trouverez 
un exemple dans le travail du grand vase n° 68 {Jeanne 
d*Arc)^ dont la gravure opaque et de camée pour les pre- 
miers plans, passe au vitrail dans les autres, de sorte que 
l’œuvre reste intéressante à la réfraction comme à la 
réflexion. 

Emplois de l’acide fluorhydrique. — Il ne m’a été d’au- 
cun secours dans les travaux de glyptique proprement 
dits, parce que, ainsi que je l’expliquerai plus loin, je 
n’applique jamais l’élaboration précieuse de masses en 
relief sur des fonds privés des dessous mystérieux qui 
seuls font le charme de ces ciselures, leur doux accompa- 
gnement, le dialogue animé entre le motif sculpté et la 
matière dont il est la floraison. 

Assurément, si l’acide avait pu m’éviter des lenteurs 
inutiles en découpant les motifs à isoler et en évidant les 
fonds, je n’eusse pas hésité à accepter ce service, l’art 
s’appréciant en définitive au résultat final. Mais mon tra- 
vail porte sur des matériaux altérés, feuilletés de couches 
superposées, de densités, de compositions, d’épaisseurs 
différentes, inconnues de l’ouvrier avant la pénétration 
de l’outil ; on conçoit donc que la moindre morsure d’un 
agent aveugle pourrait tout gâter, et que rien ne rem- 
place la main d’un artiste qui sait ce qu’il veut. 

Si l’acide ne pense, ne finit ni ne modèle, par contre il 
sculpte, il entame certains verres d’une façon qui lui est 
propre. J’ai appliqué ses morsures farouches à décaper 
des ornements de caractère archaïque, des terrains aux- 
quels je voulais laisser un aspect vrai et non fabriqué. 
Ainsi, sur le vase n° 68, les ornements en fer de lance 
antique, d’abord modelés à la taille, ont été fouillés, 
rongés par l’acide. 


NOTICES d’exposition 347 

Un emploi heureux est celui d’ornements légers très 
délicats, gravés à la pointe dans un vernis protecteur, 
puis creusés à l’acide, précisés avec des finesses de 
dentelles^ des nettetés tout à coup évaporées qu’aucun 
autre procédé ne donnerait. Ces dessins sont patinés de 
grisailles et servent de fonds aux motifs à placer en évi- 
dence. Je vous signalerai un coffret, des gobeletteries qui 
paraissent tissées et brochées, une immense veilleuse 
comme voilée d’une gaze de soie noire, brodée de carac- 
tères franco-arabes en émail bleu translucide et or mat, 
traçant cette devise : « Espoir me luit au travers des 
maux. )) 

Là où les molettes ne peuvent atteindre, l’acide se 
glisse aisément. J’avais à l’Union centrale des arts déco- 
ratifs des vases à fonds de décor appliqués sur la paroi 
intérieure ; j’ai pu ainsi figurer des buées, le tissu cel- 
luleux des pétales et des feuilles. 

Une ornementation tracée au diamant, puis dorée, 
décore aussi une grande potiche bleu-paon, de devise en 
caractères zend avec leur traduction : « Bonnes paroles, 
bonnes pensées, bonnes actions. » 

Comment j’ai compris la gravure sur cristal. — Il 
existe. Messieurs, et vous les connaissez, des travaux de 
gravure exécutés avec soin, mais où le cristal, si beau de 
lui-même, se trouve comme anéanti sous le poids d’une 
main-d’œuvre lentement accumulée, inconsciente pour 
ainsi dire du temps, de l’œuvre et de l’existence ; il sem- 
ble qu’on ait oublié d’arrêter le mécanisme merveilleux 
de graveurs automates appliqués à la ciselure séculaire, 
impeccable, imperturbable, de froids chefs-d’œuvre : 
(( Ouvriers admirables, s’écrie M. Bonnafîé, aussi prodi- 
gieux à coup sûr que le galérien qui découpe à la pointe 
du canif un vaisseau tout gréé dans une noix de coco. » 
(( Œuvres froides et dures », dit à son tour M. Eugène 
Guillaume, en parlant de certaines gravures sur pierres 
fines, (( comme celles que Jeuffroy exécutait au commen- 
cement du siècle, et qui ne témoignent que de l’ennui de 


ÉCRITS POUR l’art 


348 

l’artiste et de la difficulté que la pratique de sa profes- 
sion lui opposait. » 

En accord avec les leçons élevées de ces maîtres de 
l’art français, je n’ai vu, dans la gravure, qu’un moyen 
d’exprimer, de faire jaillir d’une matière chaude et 
vivante tous les éléments dont elle est pétrie. Dans les 
pièces même les plus lentement élaborées, je n’ai pas oublié 
qu’il faut de la mesure et que les embrassements de 
l’artiste ne doivent pas étouffer la matière dont il fait son 
œuvre. 

Puissiez-vous découvrir dans les matériaux que je mets 
sous vos yeux et dans l’exécution du travail tous les dé- 
fauts, plutôt que le mutisme, la sécheresse d’exécution, 
l’amour du joli, la monotonie du procédé et l’impression 
de l’ennui ! Pour éviter jusqu’à l’apparence d’un travail 
machinal, nous avons lâché des parties accessoires ; nous 
avons concentré sur un point toute l’attention : dans les 
beaux fruits venus à plaisir, on voit le côté du soleil plus 
à point. Nous avons fui l’aspect d’estampages, de mou- 
lures, de reproduction ; nous avons laissé les contours de 
nos découpures filer dans les fonds. Nos outils ont mar- 
qué leur forme dans le cristal, et avec elle la tendresse et 
le respect de l’artisan pour la matière. 

Si l’on coulait en plâtre mes ouvrages gravés, privés de 
la couleur et de leurs modelés doux, il en resterait sans 
doute peu de chose, mais l’on connaîtrait que c’étaient 
des cristaux et non pas des bronzes ni des ivoires. 


IV 

Applications industrielles. Vulgarisation artistique. 
— En vous soumettant. Messieurs, après des œuvres raf- 
finées et luxueuses, les spécimens de ma fabrication 
adaptée à des besoins plus modestes, il ne me semble pas 
déchoir. Ni moi, ni mes ouvriers, nous n’avons trouvé 
impossible la conciliation de la production à bon marché 
et de l’art ; nous n’avons pas pensé que la robe commer- 


NOTICES d’exposition 

ciale du cristal dût être nécessairement de mauvais goût. 
L’Orient, non influencé par l’Europe, a su réaliser avec 
infiniment d’art des pacotilles éclatantes. Main-d’œuvre 
suffisante, mais sans excès de personnel, bien exercée, 
consciencieuse, outillage riche surtout de modèles, tech- 
nique et pratique abondantes en procédés, direction im- 
primée au travail par un atelier de dessins et d’applica- 
tions artistiques : voilà les conditions qui me permettent 
de fournir à prix modestes nos détaillants et les négo- 
ciants exporteurs. 

Je ne me suis pas soucié seulement de faire œuvre de 
maîtrise, j’ai voulu encore rendre l’art accessible, de façon 
à préparer un nombre moins restreint d’esprits à goûter 
les œuvres plus enveloppées. J’ai propagé le sentiment 
de la nature, celui de la grâce des fleurs, de la beauté 
des insectes. Mon labeur de vingt-quatre années déjà a 
mis au jour dans la fabrication fantaisiste verrière un 
nombre considérable de formes, de modèles, d’idées, de 
genres infiniment variés. Je puis me présenter devant 
vous comme un vulgarisateur de l’art. 

Vous trouverez chez moi les preuves que l’art ni le 
goût ne sont dans la dépendance de façons coûteuses, et 
qu’il suffit au producteur de soumettre avec grâce et sen- 
timent personnel ses modèles et ses décors à la destina- 
tion économique et au travail pratique du métier. 

Dans ma productiop à bon marché, j’ai évité le faux, 
le biscornu, le fragile. J’ai employé des colorations solides. 
Des créations incessantes ont influencé le goût du public 
moyen. J’ai ouvert à la cristallerie et préparé, quelque- 
fois à mon détriment, des voies fructueuses à des usines 
pour la très grande production. Des imitations du « genre 
Gallé )) ont été faites. J’en suis heureux. 

Puisse la modération, la sobriété et le bon goût pré- 
sider toujours aux emplois qui se font ailleurs de mes 
infimes trouvailles ! Puissent celles-ci profiter au relève - 
ment de la matière que nous chérissons, mais non gros- 
sir le stock d’une production avilie et déconsidérée î 


35o 


ÉCRITS POUR l’art 


V 

Formation d’un atelier de composition décorative 

SPÉCIALE AUX cristaux; LA MATIERE RÉGIE PAR l’aRT. 

J’ai formé dans ma fabrique un atelier de composition et 
de dessin spécial à ma production verrière. Placé sous ma 
direction immédiate, cet atelier est le moteur des autres. 

Là, s’exécutent les profils pour le tournage des formes 
en bois destinées au soufflage, les aquarelles ou cartons 
pour les émailleurs, graveurs ou peintres. De nombreux 
modèles de nature vivante et morte sont à la disposition 
de l’atelier, grâce au jardin de l’usine et à ses collections 
d’histoire naturelle. 

Mon œuvre personnelle consiste surtout à rêver pour 
le cristal des rôles tendres ou terribles, à lui composer 
soigneusement des visages aimables ou tragiques, à ras- 
sembler les éléments, à préparer de longue main la réali- 
sation de mes ouvrages futurs, à mettre la technique aux 
ordres de l’œuvre préconçue, à jeter dans la balance 
d’opérations hasardeuses des chances de succès possible, 
lors de l’opération décisive qu’on eût appelée autrefois le 
grand-œuvre. En d’autres termes, j’impose par avance, au- 
tant que je puis, à la matière ondoyante et diverse, les 
qualités qu’il me convient qu’elle ait, elle et ses colorations, 
ses arrangements, pour incarner mon rêve, mon dessein. 

Assurément, tous ces calculs sont bien souvent dérangés 
par des causes imprévues ; mais les hasards mêmes d’une 
fabrication où le feu est un collaborateur violent et bru- 
tal, me servent quelquefois heureusement. 

Parfois même, je m’amuse à une fabrication d’accidents 
qui deviennent les objets de jeux piquants, de petits pro- 
blèmes baroques posés par la matière bigarrée à l’imagi- 
nation. C’est ainsi que les regards du malade transforment 
en mille figures étranges les marbrures d’un papier de 
fantaisie, ou que les nuages du couchant apparaissent à 
l’enfant comme d’immenses bergeries, là où l’œil du ma- 
rin voit des caps dentelés et des plages. 


NOTICES d’exposition 35 1 

C’est par un procédé semblable que les graveurs de 
pierres dures, les Soldi, les Lemaire, les Schultz, ont su 
utiliser les dessins les plus étranges des onyx et des 
agates rubanées : « Quel art charmant! — dit M. Eugène 
Guillaume, dans les Études sur Vart et la nature que l’émi- 
nent professeur au Collège de France vient de réunir en un 
volume consacré à l’art antique et moderne, — quel art 
charmant ! Prendre une gemme telle que la nature l’a faite, 
avec ses irrégularités, ses plans capricieux; profiter des 
couleurs variées dont elle est riche, pour distinguer, dans 
une composition, les nus, les draperies, les accessoires ; 
nuancer les couleurs en diminuant à propos l’épaisseur 
des couches qu’elles constituent; se rendre un moment 
l’esclave de la matière pour la forcer à exprimer une 
idée et faire tourner les jeux de la nature de telle sorte 
que l’œuvre terminée semble le résultat d’un accord pré- 
établi entre le hasard et le génie du graveur : c’est un 
travail bien fait pour solliciter tout l’esprit d’invention 
et de ressources, toute l’habileté d’un artiste. » 

En effet. Messieurs, voilà un art bien séduisant! Et 
pourtant ces maîtres eux-mêmes ne sauraient manquer 
d’envier le pouvoir qu’ont les verriers de se pétrir à eux- 
mêmes des agates et des marbres. 

Il m’a plu de préparer des onyx formidables, d’enrouler 
autour d’un vase des fleuves de lave et de poix ; de faire 
du Styx et de l’Achéron le pied d’une coupe, d’y séparer 
par des vapeurs infernales, par un météore de feu, 
Orphée d’Eurydice évanouie dans un cristal fuligineux. 

Comme je l’ai écrit sous un de mes vases, je fais des 
semailles brûlantes, je vais cueillir ensuite à la molette 
mes floraisons paradoxales, tout au fond des couches 
obscures où je sais qu’elles sont déposées et m’attendent. 
N’est-ce pas pour nous que le poète a dit : 

Je récolte en secret des fleurs mystérieuses ! 

Comment donc aurais-je pu consentir à mettre mon 
art en tutelle de la matière inconsciente, faite pour obéir 


ÉCRITS POUR l’art 


352 

au sceptre du verrier, à la magique baguette du sorcier 
qui la tient esclave dans sa fantaisie ? 

Ainsi, Messieurs, je ne suis pas seulement responsable de 
l’emploi, mais du point de départ. J’ai voulu faire rendre 
au cristal tout ce qu’il peut donner, sous la main qui en 
joue, d’expression caressante ou farouche. Et c’est moi qui 
lui ai comme infusé ses moyens de toucher ; la noirceur 
inquiétante, ou la morbidesse des roses amollis. 


VI 

Le cristal français pénètre avec un style et des sen- 
timents MODERNES DANS LES COLLECTIONS DE CURIOSITÉS ET 

d’art. — Messieurs, tant de préoccupations diverses 
n’eussent pas réussi à conquérir entièrement vos suffrages 
si, dans mes œuvres, je m’étais borné à des applications 
de décors déjà faits, conçus pour d’autres matières, venus 
de partout excepté d’un fonds personnel, ou même à des 
restitutions archéologiques, à des variantes de morceaux 
que les verriers nos prédécesseurs nous ont légués. 

On se plaint que l’admiration des objets d’art ancien est 
exclusive, qu’elle étouffe depuis longtemps un essor nou- 
veau. J’ai pensé que la production d’œuvres, modernes de 
conception, françaises de langue, nous ramènerait l’estime 
mieux que des plaintes stériles. J’ai voulu faire des choses 
qui parussent un jour avoir vécu dans leur temps, le nôtre. 

Il faut l’avouer, l’inouïe perfection de la cristallerie 
française avait trouvé naguère encore insensible le groupe 
restreint qui fait loi, le public raffiné, subtil, érudit, éclec- 
tique pourtant, épris de matières mystérieuses, mais dé- 
daigneux de l’exécution correcte et machinale, infiniment 
blasé, et à cause de cela amoureux de la naïveté, touché 
de l’expression ingénue ! 

Ces tentatives ont été accueillies favorablement. Je n’ai 
garde de m’en attribuer seul le mérite. En effet, je n’ai 
pas été le seul à faire ouvrir au cristal français moderne 
la porte des musées et celle non moins hautaine des col- 


NOTICES d’exposition 


353 

lections particulières, entre-bâillées jusque-là aux seules 
reproductions de Venise, de la Bohême ou de la verrerie 
arabe, et aux cristaux exquis de l’Extrême-Orient. 

Mais vous constaterez avec joie. Messieurs, qu’en 1889, 
un seuil glorieux, interdit longtemps aux arts qui enno- 
blissent les choses utiles, s’est rendu enfin, devant la jeune 
parure du cristal français. 


III 


Notice sur la production 
de menuiserie et ébénisterie sculptées 
et marquetées d’E. Gallé 


Paris, Il juin i88g. 

Messieurs les membres du jury du Mobilier français 
A l’Exposition internationale de 1889, 

En vous présentant le catalogue de mon envoi à la 
classe 17 et les notes concernant ma fabrication, je vous 
remercie du grand honneur que vous m’avez fait d’ad- 
mettre mes travaux de menuiserie et d’ébénisterie à côté 
des vôtres. 

Dans l’entreprise d’un ouvrier des arts du feu, séduit 
par la matière saine et puissante que vous employez, le 
bois, je vous prie de ne pas voir l’ambition peu modeste, 
la fatuité turbulente d’exercer étourdiment un métier qui 
n’est pas le premier venu. J’ai toujours éprouvé du res- 
pect pour l’art infiniment compliqué du menuisier-ébé- 
niste, confinant à ceux de l’architecte, du sculpteur, du 
peintre, et nécessitant les connaissances les plus variées. 

Que les grands artistes d’autrefois aient manié plusieurs 
métiers, que ces artisans universels aient laissé l’empreinte 
de leur génie à des matières diverses, leur maîtrise, véri- 
table encyclopédie technique et pratique, pouvait régner 
à l’aise, et de droit divin, sur toutes les branches de 


NOTICES d’exposition 


355 

l’unité artistique. Ce sont là de rares exceptions. Loin 
de moi la pensée d’un rêve pareil ! Mon excuse, c’est que 
depuis longtemps, Messieurs, votre art m’avait fasciné. 
Depuis longtemps je suis épris des bois de pays, du chêne 
au grain robuste et fier, du noyer odorant et fin, des 
crédences lorraines, des rouets vosgiens aux tournages 
délicats. Emu par les œuvres françaises que vous présentez 
aux expositions internationales, le verrier, le potier a fini 
par adorer ce bois que jusqu’alors il avait brûlé. 

Combien les chemins qui mènent chez vous. Messieurs, 
ont l’abord séduisant : un jour, certain vase amoureu- 
sement ciselé avait besoin d’un support original pour être 
mis en valeur. Il y fallait quelque bois des îles d’une 
nuance rare. Je pénétrai pour la première fois chez un 
marchand de ces essences précieuses. Je crus découvrir 
les Indes et l’Amérique. Quelle surprise de voir, sous le 
racloir et la cire, les billes d’amarante s’empourprer au 
soleil, les copeaux parfumés se rubaner de rose et de 
violet ! 

Comment résister à l’envie de posséder une collection 
des échantillons les plus rares ? A la curiosité d’en ap- 
prendre les noms et la provenance, et surtout les emplois 
qu’après les Oppenord et les Riesener, vous en faites si 
bien. Messieurs, vint bientôt s’ajouter pour moi l’amuse- 
ment d’opposer toutes ces planchettes, tous ces coloris en 
jeux bizarres et inattendus. Ai-je eu, quelque jour, l’illu- 
sion de croire que vos marqueteurs, vos « menuisiers de 
^ placages », héritiers des Jean de Vérone, des Benoît de 
Majano, n’en ont pas épuisé toutes les combinaisons ? Je 
ne le pense pas. Et pourtant, comme dit l’âne de la fable. 

Quelque diable aussi me poussant, 

je fis ce premier pas, celui qui, malgré l’adage, coûte 
encore le moins. 

L’initiation à un métier comme le vôtre. Messieurs, est 
un labeur pénible. Il faut faire à ses dépens l’apprentis- 
sage de toutes choses, lier connaissance avec les matières 
diverses, les bois d’œuvre et de décor, le bronze, le fer. 


ÉCRITS POUR l’art 


356 

les marbres, avec le travail du bois, avec les lois qui 
régissent la construction, la composition, les proportions, 
la destination des œuvres, ses rapports intimes avec la 
matière, la forme et le décor, la décoration par la couleur 
et le relief ; enfin est-il impossible d’ignorer la tradition 
du métier, le respect qu’il y faut et les libertés aussi 
qu’on peut, qu’on doit y prendre si l’on tient à garder 
intacte sa personnalité ? 

Quels risques de s’égarer dans une maison si vaste, 
malgré les lumières qui nous viennent des chefs-d’œuvre 
anciens, et aussi des vôtres. Messieurs, véritables illus- 
trations aux leçons des Roubo, des Viollet-le-Duc, des 
Charles Blanc, des Bonnalfé, des Magne, des Havard, 
des Fourcaud, des Champeaux et des Champier. 

Au siècle dernier, les raisons que je vous présente de 
mon entreprise hasardeuse n’eussent pas suflâ à me faire 
admettre dans votre compagnie. Il y fallait six ans d’ap- 
prentissage et la production du chef-d’œuvre ! Je ne 
puis vous présenter que le résultat de cinq années la- 
borieuses. Voici, d’une part, les plans de ma fabrique 
avec quelques-unes des nombreuses études, aquarelles, 
dessins et modelages dont j’ai dû approvisionner mes ate- 
liers nouveaux, et, de l’autre, les applications que j’ai 
tirées de tout cet outillage et de ma collaboration avec 
quelques vieux praticiens du pays, et aussi avec la na- 
ture : essais de moulures et de pieds de meubles, dont 
les profils et les modelés sont empruntés à des choses 
bien anciennes et que je ne prétends révéler à personne : ’ 
le développement printanier de la fougère et des bour- 
geons du frêne et du marronnier ; motifs architecturaux 
inspirés très librement, je l’avoue, les uns d’un vieil art 
national aux reliques bien frustes, celui des Celtes, les 
autres dérobés à la paléontologie végétale, aux empreintes 
qu’a laissées dans les houilles la flore disparue. 

La flore de Lorraine, elle aussi, la vieille et toujours 
jeune institutrice de mes vases de terre et de verre, a 
marqué sur mes meubles ses leçons dans des impressions 
naïves. J’ai utilisé les essences du pays, peu employées 


NOTICES d’exposition 


357 

et qui m’ont plu, le robinier, le prunier, le frêne. J’ai 
essayé de mettre en valeur amusante leurs dessins acci- 
dentés et bizarres, et en faveur l’art si français, si pari- 
sien, de la marqueterie ombrée, « subtile industrie », dit 
M. Paul Mantz. 

Les ouvriers que j’ai dressés à ce travail nouveau pour 
eux, ont pu déjà traduire dans la palette spéciale au bois 
des ornements délicats, même des figures nues, et appli- 
quer avec correction et solidité des incrustations sur des 
surfaces passant du concave au convexe. Par l’insertion 
et la sculpture en relief des morceaux de bois de couleur 
et de matières diverses dans des panneaux pleins, j’ai 
mis une fois de plus en lumière, après des maîtres, un 
procédé, décor somptueux, dont l’Extrême-Orient n’a plus 
le monopole aujourd’hui, mais qui, chez nous, est encore 
trop exceptionnel. 

Vous trouverez dans mon envoi. Messieurs, des appli- 
cations de cette théorie que la décoration d’un objet, 
issue de sa destination, peut fournir des motifs neufs et 
intéressants. Il m’a paru aussi que les œuvres de nos 
poètes modernes offraient des sujets neufs pour l’orne- 
mentation du mobilier noble. La matière elle-même, le 
bois et sa mise en œuvre, m’ont suggéré des façons pi- 
quantes de faire dire au meuble, dans un langage fores- 
tier, par qui et comment il a été produit. Le chêne 
lacustre dont j’ai fait un cabinet a évoqué dans les ate- 
liers où ce meuble s’est élaboré, la forêt celtique et la 
figure légendaire ie Velléda. Des êtres plus modestes 
sont venus se loger dans mes chapiteaux et mes moulures : 
le papillon feuille de chêne, le scarabée cerf-volant et sa 
biche ; à terre, le gland qui germe sous la pervenche, les 
ramilles et les écorces. 

En me livrant à l’interprétation décorative de la nature, 
procédé que vous estimez avec raison et qui est l’essence 
même du décor, j’ai pris plaisir à placer dans mes orne- 
ments stylisés les portraits, pour ainsi dire, des petits 
modèles d’où j’ai tiré ces mêmes stylisations. J’ai voulu, 
par là, conserver un peu d’intérêt à des déformations 


ÉCRITS POUR l’art 


358 

ornementales qui, sans des indications d’une origine con- 
nue du public, le laissent insensible. 

A peine entré dajis votre domaine. Messieurs, je n’ai 
pas tardé à rencontrer la question broussailleuse des styles, 
entraves que la mode n’impose pas au libre essor de la 
céramique ni du cristal. Vous m’approuverez, je l’espère, 
d’avoir suivi avec franchise un tempérament qui ne me 
permettrait pas longtemps de garder des vœux de fidélité 
à une formule d’art. Je n’en suis pas moins convaincu 
que la reproduction parfaite des grandes œuvres d’au- 
trefois, leur adaptation à des usages nouveaux, ne sont 
ni si commodes, ni si dénuées de mérite qu’on l’a pré- 
tendu. En vous présentant une série de petits meubles 
de prix modestes, je me suis attaché à ce qu’ils gardassent 
une allure bienséante, la confection du faux luxe ne me 
présentant aucun attrait, pas plus, je crois, que la paco- 
tille n’offre d’avenir à l’ébéniste français. 

Entre ces deux termes, la confection lâchée et la repro- 
duction des beaux types anciens, mes ouvrages n’ont pas 
la prétention de frayer la voie du progrès et de l’inconnu. 
Je ne me suis préoccupé ni d’archéologie, ni d’innovations 
dont la fantaisie luxueuse m’est interdite, privée qu’elle 
serait, sans doute, des encouragements du public. J’ai pris 
à mi-côte un sentier à ma fantaisie. J’ai commencé par 
de petits meubles, simples de construction et de moyens, 
pratiques d’usage, s’éloignant autant que j’ai pu du faux 
et du vulgaire. J’ai conservé aux bois leur aspect naturel. 
J’ai indiqué la destination par la construction et le décor. 

Plus tard, j’ai abordé des assemblages plus compliqués, 
réalisation de projets que je rêvais depuis longtemps. J’ai 
donné là, à des idées qui me sont chères, des développe- 
ments plus complets. J’ai pu aussi faire place au décor 
plus sévère et plus grandiose de la sculpture. Je vous 
présente. Messieurs, quatorze œuvres variées, où vous 
trouverez l’éclectisme le plus large, tantôt une entière 
abstraction des styles, tantôt l’affirmation que je ne mé- 
connais pas leur valeur, lorsqu’elle peut s’appliquer sans 
inconvénients à nos usages. Mais j’ai tenu à garder vis- 


NOTICES d’exposition 350 

à-vis d’eux l’entière indépendance que le peintre conserve 
pour le cadre qu’il choisit à sa toile. Les compositeurs 
de musique et les auteurs dramatiques ne nous donnent- 
ils pas un art jeune et français, sous l’impression déli- 
cieusement fausse et moderne d’un passé et d’une couleur 
locale imaginaires ? De même, et dussé-je, par mes licences 
avec les styles, vous déplaire, je n’ai voulu prendre du 
Louis XV que les souliers à boucles et ce qu’il faut de 
poudre pour faire admettre, dans le bal costumé et ba- 
riolé de nos salons modernes, mon amour provincial des 
champs et des bois, et avec eux, mes bronzes d’applica- 
tion, modernes de dessin et de couleur. Si j’ai mis telle 
table à rallonges sous l’invocation de Ducerceau, c’était 
pour la placer par avance dans l’atmosphère de quelque 
hall seigneurial, garni, suivant la mode d’aujourd’hui, de 
meubles d’une ancienneté plus ou moins authentique. 
Cette œuvre n’en est pas moins, dans tous ses détails, 
trop actuelle, hélas ! de préoccupations, inspirée qu’elle 
est par les regrets et les espérances qui hantent nos ate- 
liers, placés à deux pas d’une frontière factice, taillée en 
pleine chair française. 

Puissé-je, dans toutes ces expériences, ne vous paraître 
avoir péché que par un désir excessif de bien faire ! 

En terminant. Messieurs, cette trop longue apologie, 
je regarde comme un devoir de signaler à votre bienveil- 
lance mes collaborateurs, et d’abord deux peintres lor- 
rains qui n’ont pas dédaigné d’apporter le concours de 
leur talent à des œuvres qu’on eût, hier encore, qualifiées 
de produits industriels : Victor Prouvé, dont l’ébauchoir 
passionné et fougueux a su incarner les figures altières 
évoquées par M. Leconte de Lisle dans ses Poèmes an- 
tiques; Louis Hestaux, dont le pinceau élégant a tiré des 
veines tourmentées du genévrier ces paysages de la Mo- 
selle, aimés de Theuriet. Je neveux pas oublier non plus 
les praticiens, marqueteurs, sculpteurs, menuisiers-ébé- 
nistes, tourneurs, dont les connaissances spéciales, la con- 
fiance et le courage m’ont aidé puissamment dans des 
moments difficiles, et m’ont permis de remplir, le 6 mai 


ÉCRITS POUR l’art 


360 

dernier, à heure fixe, tous mes engagements envers 
M. Georges Berger et envers votre comité d’installation. 

Est-ce tout, Messieurs, et ne dois-je pas, si quelque 
inspiration vous a touché dans mon envoi, en rapporter 
l’honneur à mes modèles des champs, afin que vous signa- 
liez ces sources toujours vives à ceux qui ont pris la 
tâche d’embellir des objets utiles. Un grand poète l’a dit : 

Nous ne ferions rien qui vaille 
Sans l’ormeau, le frêne et le houx; 

L’air nous aide et l’oiseau travaille 
A nos poèmes avec nous. 


I 

L’usine 

Les ébénisteries présentées par moi dans la classe 17, 
ainsi que les menuiseries servant à installer les produits 
de ma faïencerie de Nancy (classe 20) et de ma cristallerie 
d’art (classe 19 et galerie de 30 mètres), ont été confec- 
tionnées dans mon usine, située à Nancy. 

Cette fabrique se compose actuellement d’un bâtiment 
principal à deux étages, d’une scierie mécanique et de ma- 
chines-outils marchant au moteur, d’un pavillon central 
de trois étages, de caves à placages et bois d’ébénisterie, 
de hangars à bois d’œuvre, étuves et dépendances, bu- 
reaux, magasins, emballage, concierge. Ces bâtiments 
renferment des ateliers de menuiserie, d’ébénisterie, sculp- 
ture, modelage, découpage, tournage, marqueterie, gra- 
vure et ombrage, peinture, décor et vernissage, dessin 
d’architecture et d’ornement, bibliothèque et collections 
spéciales d’histoire naturelle, de dendrologie et de mou- 
lages. 

Ces ateliers reçoivent un très bel éclairage et sont mu- 
nis d’un vaste parterre de plantes décoratives propres à 
fournir des modèles aux artistes. Tous les ateliers sont 
chauffés par un calorifère et fournis d’eau et de gaz. 


NOTICES d’exposition 


361 

Les ateliers ont été construits et distribués de façon 
à faciliter autant que possible les travaux et leur sur- 
veillance. Le contrôle s’en fait par l’inscription des ou- 
vriers aux heures réglementaires d’entrée et de sortie, au 
moyen de fiches personnelles à chaque ouvrier, blanches 
pour les travaux à façon, de couleur pour les travaux au 
temps. Un ouvrier n’en peut détenir qu’une seule à la 
fois. Elles fournissent toutes les indications relatives aux 
travaux de la journée et sont recueillies quotidiennement 
par le bureau qui les classe et débite de leur valeur le 
compte ouvert à chaque meuble en cours d’exécution. 

II 

Les produits 

Menuiseries, sculptures et tournages. — Mon atelier 
de menuiserie présente, à l’Exposition de 1889 : 

A. — Une cloison décorative en bois d’amarante et 
chêne lacustre naturels, sculptés et tournés. Cette œuvre, 
exécutée sur mes dessins, est destinée à la fois à séparer 
l’exposition de la fabrique et ;elle de la faïencerie de 
Nancy, contiguës dans les classes 17 et 20, tout en ména- 
geant un accès entre les deux salons, arrangement auto- 
risé avec bienveillance par les deux comités d’installation. 

Le parti pris du décor est emprunté à la végétation des 
bois des îles. La fleur de l’acajou sert d’axe à une rose 
en dentelle de tournages menus. La corniche est ornée 
d’une série d’épis en fleurs et boutons de l’arbre d’acajou. 

Des feuilles de iatanier s’écrasent en consoles et leurs 
rachis se contournent en queues de rats. Une tige de 
liane avec ses vrilles fait une colonnette cannelée. 

Des verrières d’émaux translucides, rubis, améthystes, 
émeraudes, montrent les feuillages, les fleurs et les fruits 
du bois de rose et du bois d’arariba. 

Ces motifs stylisés reparaissent dans des moncharabys 
de bois tournés. 


ÉCRITS POUR l’art 


362 

J’ai accroché ma' signature en guise d’enseigne à une 
crosse de fougère en arbre, sortant d’une colonne, jet de 
bourgeons entr’ouverts. Les gravures des panneaux font 
allusion au négoce des bois des îles. Une statuette de 
V. Prouvé traduit le moment psychologique où le sculp- 
teur inspiré force à grands coups la matière à lui livrer 
l’œuvre qu’il a rêvée. 

B. — Grand vestibule. Kiosque de i5 mètres de haut, 
en bois de hêtre sculpté, orné de cristaux et vitraux, 
servant d’enveloppe à une vitrine en cédréla. Étalages 
plaqués en frêne bleu passé et gris, drapés de gaze des 
Indes abricot. Les profils des colonnes et les motifs des 
sculptures ont été tirés par moi des végétaux fossiles qui 
ont laissé leurs empreintes dans les houilles ; les prèles, 
les calamites, les sigillaires, les cycadées. Exemples : 

Colonne cannelée : fragment de prèle (Equisetum Muns- 
teri). 

Feuilles engainantes des fûts {Equisetum platyodon). 

Arceaux creux aux bases des colonnes : gaine d’une 
prèle du Keuper du Wurtemberg. 

Chapiteau : fragment de rhizome d’une prèle du même 
terrain (Equisetum arenaceum). 

Base du chapiteau : calamite. 

Sommet de fût : sommet d’une tige de prèle du grès 
bigarré de Bruyères (Equisetum Mougeoti)^ avec traces 
d’insertions de rameaux. 

Bases réticulées ; troncs bulbiformes de cycas, avec 
traces d’insertions des feuilles. 

Vases et panaches d’angles : déformations ornementales 
des tiges fertiles de la prèle des étangs. 

Gaines cannelées de colonnettes : tiges de calamites des 
houillères de Saxe, avec marques d’insertions de rameaux. 

Hampes : prèles. 

Les bas-reliefs d’entrée, d’un aspect assyrien, présentent 
des épis mêlés de Calamocladus, 

Les fonds sculptés des cotés de l’escalier sont des adap- 
tations des dessins que présentait l’écorce des Lepidoden- 
dron. Une espèce voisine a fourni l’ornementation bizarre 


NOTICES d’exposition 363 

des panneaux en tuiles qui masquent la charpente du 
plancher. 

Les fleurons du dôme sont des fruits de cycadées et les 
montants, ainsi que les guirlandes, simulent les tiges d’une 
calamariée (Annularià). Enfin les crossettes d’angles sont 
tirées des frondes d’un Spiropteris^ les frises de rosaces 
sont les inflorescences d’un conifère fossile, et le bandeau 
marqueté rappelle les entre-nœuds d’épi fructifié d’une 
plante qui a laissé sa trace dans les schistes houillers de 
Wettin. 

Ces recherches laborieuses ont-elles livré des motifs 
d’un caractère peu banal, utilisable dans la décoration du 
mobilier et des édifices ? C’est au jury qu’il appartient 
de l’apprécier. 

L’édicule dont il s’agit, mis en œuvre au mois de jan- 
vier seulement, a pu, grâce au courageux dévouement du 
personnel, être expédié à la fin de mars et recevoir l’ex-. 
position de la cristallerie au jour fixé par M. Georges 
Berger, le 25 avril 1889. 

C. — (Classe 19.) Un pavillon polygonal de 8 mètres 
de hauteur, avec vitrine centrale munie de glaces, cou- 
pole vitrée et voussures destinées à donner aux cristaux 
un éclairage spécial. Les menuiseries sont en bois de 
robinier ciré, ornées de bronzes et de verres à patine 
antique, de gravures polychromes, outillage du verrier. 
La composition, adaptation libre de l’art celtique, le mo- 
delage et les dessins sont de moi-même. La construction 
a été réglée par l’atelier de dessin de la fabrique. Huit 
coqs gaulois, armes parlantes, et quatre enseignes décorent 
le bandeau. Un épi en bois sort d’un creuset de verrier 
et surmonte l’édifice. Des stores en étamine avec franges 
et garnitures sont portés par des fourchettes, en bronze, 
trophées de fibules, bracelets, framées épinglettes et col- 
liers de verroterie. Les hampes des fourchettes sont plan- 
tées sur les poteaux d’angles d’une boiserie circulaire 
portant des tablettes d’étalages. 

Tous ces travaux ont été exécutés chez moi en janvier- 
avril 1889. 


ÉCRITS POUR l’art 


364 

Tabletterie et petits meubles a bon marché. — L’u- 
sine présente un tableau de ses petits modèles pour l’année 
1889 et quelques spécimens en nature. Ce sont des gué- 
ridons, des tables à souper, à thé, à jeu, à café ou cau- 
seuses, à dessus mobile sur charnières, des serveuses, des 
sellettes, des chiffonniers, des plateaux à desserts. 

Les montures sont, suivant le prix, en aune, en poirier 
ou noyer cirés, les dessus vernis ou bien à la cire. De 
parti pris, l’emploi des garnitures de quincaillerie a été 
évité. La dépense de fournitures et de main-d’œuvre a 
été réservée à la qualité des matériaux, aux recherches 
de décors intéressants, à l’exécution soigneuse, à des 
assemblages de bois veinés, semés de plantes sauvages 
d’une même saison. Les pièces les plus simples sont en- 
core marquées autant que possible d’une idée : ainsi, un 
fond de noyer comparti est égayé par quelques silhouettes 
de feuilles de noyer, ton sur ton ; une sobre planchette 
de chêne ou de hêtre est gravée de scènes du pays, vieux 
remparts de Nancy, porte Saint-Georges, souvenirs lor- 
rains et strasbourgeois. 

Un outillage suffisant, la direction du travail, l’emploi 
d’apprentis fréquentant les classes de dessin et dressés à 
ces petits travaux, me permettent de livrer aux marchands 
de détail ces produits à des prix abordables. 

Ce résultat est remarquable, étant donnés la grande va- 
riété des types et ce fait que l’aide des machines-outils 
est relatif, le découpage des ornements ne pouvant s’o- 
pérer par plus de six à douze pièces à la fois. Tout le 
reste du travail s’effectue à la main et nécessite de l’in- 
telligence et du goût. 

Les dessins simples emploient parfois de cinq à vingt 
types; les autres, jusqu’à cinquante. Une pareille variété 
est loin d’être indispensable pour donner une impression 
de riches§e ; et même, tel dessin de coloris, compliqué 
en apparence, n’a exigé qu’un petit nombre de bois. Tou- 
tefois, telle est la variété des effets naturels dans les bois 
et l’impossibilité qu’il y a de retrouver dans le commerce 
certains jeux accidentels, que notre catalogue des entrées 


NOTICES d’exposition 365 

et sorties pour les bois de placage ne constate pas moins, 
actuellement, de six cents types différents, tant d’essences 
que de variétés, soit de veines, ronces et moires, soit de 
coloris naturels et artificiels. Le besoin d’aviver les tons 
sourds des bois par quelques notes cinglantes m’a conduit, 
en effet, et presque à contre-cœur, je l’avoue, à l’emploi, 
traditionnel d’ailleurs, de sobres teintures. Si le tisseur, le 
brodeur, devaient s’en tenir aux colorations naturelles 
des matières textiles, leur art en serait bien réduit. 

Ceci admis, ma palette de colorations artificielles sur les 
bois^présente des innovations intéressantes dans le choix 
des essences à teindre, lesquelles m’ont donné quelques 
tons fins et bizarres. 

L’on sait que le décor en marqueterie ombrée, Viiitar- 
sia^ exige une série d’opérations délicates : le découpage 
et l’assemblage des placages de fonds, le découpage des 
ornements, leur groupement minutieux, leur application 
sur papier non collé, facile à détacher, la mise en pan- 
neaux, le nettoyage, les raccords, le détaillage au burin, 
le laquage des cernés, l’opération de teinter, d’ombrer, 
soit à la flamme, au pinceau ou à l’acide, enfin l’encausti- 
cage ou le vernissage. 

Une élaboration si compliquée a du moins l’avantage 
de laisser visible la matière, au lieu de la masquer sous 
des couches de couleurs et de vernis. Les filets banals, les 
rinceaux sans intérêt ni caractère fournis à la grosse pour 
la confection de pacotille ont cessé de faire illusion. 

Je me suis efforcé de laisser voir et de faire regarder 
le bois en le relevant par des créations artistiques sans 
cesse renouvelées, non sans frais considérables et sans 
invention personnelle. Dans cette voie, sans doute ardue, 
ne trouverait-on pas, pour le mobilier lui aussi, la solu- 
tion d’une question qui a toujours préoccupé les jurés 
internationaux : allier le beau, ou simplement le bon 
goût, à un bon marché relatif, mettant à la portée des 
moyennes bourses des objets intéressants qui portent les 
marques de l’art, le sentiment d’artisans amoureux de leur 
métier ? 


ÉCRITS POUR l’art 


366 

J’espère sinon avoir résolu ce problème, du moins 
avoir fait des efforts consciencieux vers un but louable. 

Mobilier. — Je ne pouvais, sans encombrer outre me- 
sure remplacement que je dois à la bienveillance du co- 
mité de la classe 17, présenter des spécimens du mobilier 
de chambre à coucher. Je soumets les dessins de ceux 
que je fabrique et que j’ai conçus dans le même esprit : 
contours simples, moulurés, bois naturels, acajou ou poirier 
ciré, panneaux plaqués à plusieurs bandes parallèles, hori- 
zontales, de bois différents, formant par leur juxtaposition 
des tons fondus, des terrains et ciels à plantation d’iris et 
de chrysanthèmes marquetés. Les groupes de fleurs sont 
reliés par de légères indications au trait. Les colorations 
sourdes ou crépusculaires des bois et des marbres ont été 
choisies à dessein pour donner à l’œil une impression de 
mystère et de repos. Cette spécialité comprend aussi plu- 
sieurs types de sièges de fantaisie, tout bois, à dossiers 
ornés de bois de couleurs. Enfin je signale, dans la classe 
20, une crédence et un bufîet en poirier et prunier ron- 
ceux, cirés au naturel, avec ornementation polychrome 
de chardons, de chardonnerets, de bordures stylisées, de 
scènes d’ateliers. 

Marqueteries ombrées, gravées ; incrustations. — 
Les modèles décoratifs qui servent aux marqueteurs sont 
composés dans mon atelier de peinture et de dessin. Les 
modèles de bordures, motifs jetés, fonds compartis, etc., 
sont généralement coloriés. Les décorations florales sont 
issues d’études consciencieuses à l’aquarelle sur nature, 
faites dans le jardin de l’usine, d’après un grand nombre 
de plantes décoratives, rangées là par familles et genres. 
La direction y puise les sujets, les colorations du décor 
applicables à chaque meuble, ainsi que, d’autre part, les 
éléments des montures, pieds et cadres, lesquels s’en vont 
de leur côté, sous forme de dessins, faire au modelage 
l’objet d’études, de maquettes. 

Les cartons établis par l’atelier de dessin arrivent à la 


NOTICES d’exposition 367 

marqueterie annotés de chiffres qui correspondent à des 
jeux de placages, types des bois tranchés et sciés existant 
en magasin à Fusine. Un employé spécial met constam- 
ment ces jeux en accord avec la provision dont a charge 
un magasinier, qui doit en tout temps fournir au décou- 
page et à Fébénisterie les matériaux nécessaires. La direc- 
tion a la clef de ces numéros afin de posséder les noms et 
la provenance des essences, infiniment variés et va- 
riables. 

Meubles massifs sculptés ; meubles de luxe marque- 
tés ET INCRUSTÉS ; BRONZES d’ APPLICATION. — Le Sys- 
tème consistant à découper à la petite scie les placages 
devant servir de fonds aux marqueteries, système expé- 
ditif sans doute, n’est pas praticable, on le conçoit, lors- 
qu’il s’agit d’œuvres uniques, ou de décorations appli- 
quées à des surfaces courbes. Il faut donc avoir recours 
au procédé dispendieux de l’incrustation. Les ornements 
découpés en fragments souvent minuscules, innombrables, 
sont fixés à l’aide de fines pointes sur les emplacements 
à incruster. L’ouvrier en trace le contour exact avec un 
poinçon sur les panneaux de fonds, puis il enlève ces 
ornements et creuse avec son outil des cavités destinées, 
comme dans les émaux champlevés, à recevoir avec une 
précision rigoureuse les fragments du décor. 

Mon salon dans la classe 17 contient quatorze œuvres 
de luxe. Ce nombre peut paraître excessif. Il marque le 
caractère particulier d’une production où la bonne volonté 
de se donner sans compter, ne recule ni devant la peine, 
ni devant la dépense. Ces pièces sont : 

1 . Cabinet en chêne lacustre de deux tons ; quatre 
panneaux sculptés à figures, par V. Prouvé, d’après les 
Poèmes antiques de M. Leconte de Lisle. Appliques de 
rosettes repoussées et fers ciselés. Au revers des volets, 
incrustations faites de bois de chêne divers. J’ai emprunté 
les ornements des moulures à diverses parties du chêne, 
écorce, ramilles, feuilles, glands ; à la base, muguets. 


ÉCRITS POUR l’art 


368 

glands germes, pervenches. Boucles et bijoux celtiques, 
gui. Papillons feuille de chêne, scarabées cerf et biche. 
J’ai inscrit cette légende au fronton ; « De chêne lorrain 
œuvre française. » 

2 . Grand meuble d’appui avec tiroir de face et de côté, 
en ébène de Madagascar sculpté et robinier de bout, 
incrusté de bois de couleur sculptés. Bronzes ciselés et 
patinés. Dessus en marbre vert antique d’Egypte. 

Thème de l’ornementation : les orchidées, les insectes 
exotiques. Modèles des bronzes et dessins d’Émile Gallé. 

3. Échiquier en amarante sculpté; damier et pièces, 
figurines en cristaux taillés, supportés par huit animaux 
symboliques ; sujets marquetés en étain, santal, amboines 
feu et blond : Ramsès //, les Joueurs célèbres^ VInvention 
des échecs^ Ferdinand et Miranda (la Tempête de Shakes- 
peare). La composition du meuble est mon œuvre, ainsi 
que les cristaux et leurs modèles. M. Prouvé a su 
trouver dans les thèmes que je lui ai fournis des sujets 
d’illustrations originales et gracieuses. 

4. Table a jeu de cartes en bois du Maroni sculpté, 
dessus à marqueteries polychromes figurant quatre tarots 
anciens, avec devises : a Jeunesse a tous les cœurs », « De 
male chance amour console », etc. Lions héraldiques en 
prunier gravé. Bordure de branches de diclytra, par 
Hestaux. Les fleurs stylisées, s’échappant parfois de leur 
cadre, symbolisent la carte de cœur. Pieds écartés, 
sculptés en végétations à gaines marquées de cartes. Tra- 
verses sculptées à têtes de valets, rois et dames. 

5. Petite commode en bois dé robinier, avec volets sur 
les côtés, cuivres ciselés rougis et argentés. Marqueteries 
polychromes sur frêne moiré. Thème du décor : Études 
d’œillets variés. Composition et dessins d’Émile Gallé. 

6 et 7. Crédence et buffet de salle a manger. Marque- 
terie sur poirier et prunier cirés. Motifs décoratifs : lis 


NOTICES d’exposition 


369 

martagons stylisés, chardons, papillons et chardonnerets. 
Scènes d’ateliers : le tourneur, l’ébéniste, la s'‘ie à ruban, 
le faïencier enfourneur, le peintre céramiste, le four. 

8. Grande jardinière rogaillée, forme navire, en poi- 
rier sculpté d’algues, de crabes, de coquillages. Sujets en 
bois de couleurs incrustés : la Flore marine^ la Flore exo- 
tique, cartons de Prouvé et d’Hestaux. 

9. Grande table pour salon de campagne. Bois satiné 
du Maroni, décoration polychrome en bois incrustés sur 
frêne. Ornementation florale tirée par moi d’herborisa- 
tions en Lorraine et en Alsace : 

Cypripedium calceolus, fonds de la Moselle, près Toul; 

Muscari comosum, Metz ; 

Anemone nemorosa, Colmar; 

Orchis Jacquini, Pompey ; 

Orchis hifolia, forêt de Haye ; 

Cephalanthera ruhra, ensifolia, forêt de Haye ; 

Narcissus poeticus, Villers-lè s-Nancy ; 

Narcissus incomparabilis. Le Thillot; 

Tulipa sylvestris, Pixerécourt. 

Une touffe de Viola canina et des Ophrys arachnoïdes 
éparpillent leurs fleurs et se stylisent en bordures régu- 
lières où s’entremêlent les mots : « Fleurs de mon pays » 
et la signature du dessinateur-ébéniste. 

10. Petite table lorraine a dessus s’abattant sur 
LYRE MOBILE. Noyer sculpté de végétations : Sceau de 
Salomon, capsules de violette, pétales de rose alpine, 
crosses de fougères, feuilles d’anémone Sylvie, etc. Croi- 
sillon et moulure torses, clefs en bourgeons d’érable et 
chèvre-feuille. Tablette incrustée de fleurs sauvages sur 
une scènerie alpestre tirée d’un effet naturel du bois. Bor- 
dure à dessin géométrique en bois de mélèze incrusté sur 
ronce de palmier, semée de lépidoptères des hauts pâtu- 
rages, stylisés. Inscription : « J’ai suivi dans les solitudes 
le sentier de la fourmi. » Galon en fleurs d’ophrys en in- 

E. GALLE 24 


370 ÉCRITS POUR l’art 

crustation d’étain et bois de couleurs. Composition et des- 
sins d’E. Galle. 

11. Chiffonnier en genévrier de pays et sorbier. 
Tiroirs en marronnier. Camaïeux de L. Hestaux soulignant 
les veines bleuâtres et rosées du genévrier qui simulent 
des terrains, des eaux et des horizons. 

12. Plateau en ronge de robinier sculptée et patinée, 
IMITANT UNE FEUILLE DE Canna indica. Incrustations de bois 
bizarres figurant des nervures, une branche fleurie de 
Canna et des papillons exotiques sculptés en léger relief. 

13. Table a monture pliante. Marqueterie scène de 
bal sur une face. Sur l’autre un éventail. 

14. Thé a deux plateaux. Noyer sculpté. Pieds et 
moulure en pousses de plantes. Ornementation florale 
incrustée en bois de couleurs. Thème . du décor : les 
fleurs pectorales. Ornementation et modèle d’E. Gallé. 

1 5 . Petite étagère a bibelots. Poirier sculpté de pha- 
lènes stylisées. Modèle d’E. Gallé. 

16. Vitrine de salon. Noyer sculpté et amboines. Cui- 
vres ciselés à dorures polychromes. Incrustations de bois 
variés. Glaces gravées au diamant. Composition d’E. 
Gallé. Dans cette œuvre, l’on s’est efforcé d’obéir à cette 
règle : la destination, la forme et le décor qui en dé- 
coulent, sont régis par la technique de la matière : le 
bois. Les motifs des sculptures, des bronzes d’applique, 
des gravures et des marqueteries expliquent l’usage du 
meuble, destiné à contenir les publications à images qui 
éclosent vers Noël et le nouvel an. Le décor est donc 
tiré uniquement de la faune, de la flore d’hiver : les 
glaces sont frimatées de paysages et d’étoiles de neige. 
Les devises : Noël, Noël, au gui l’an neuf! enlacent le 
sapin cher aux Alsaciens, les roitelets s’accotent dans 
les buissons de houx; les noctuelles de novembre et 
décembre s’abattent aux vitres et cherchent les bougies 


NOTICES d’exposition 371 

de Noël ; l’aune et le noisetier préparent audacieusement 
leurs chatons sous les congélations du verglas ; le gui 
emperle les bronzes ; l’ellébore rose de Noël, le jasmin 
à fleurs nues, rusent avec la bise et le givre. Enfin, sur 
une flaque de neige ces mots : « Conte d’hiver. Un 
conte gai, un conte triste ? » (Shakespeare.) 

Ces éléments d’un décor moderne, naturaliste, ris- 
quaient, si je les eusse présentés stylisés, d’être peu com- 
pris. Aussi, j’ai eu soin de placer tous ces petits fragments 
de nature dans des parties en évidence. Dans le haut, sur 
les côtés, l’œil les retrouvera silhouettés, simplifiés et de 
couleur imaginaire. 

La construction, elle aussi, est avant tout isspe de la 
destination; le tiroir dont la paroi antérieure s’abat, 
facilite la manœuvre des albums et des gravures ; et, tout 
en bas, un vaste tiroir pour les jouets des enfants. Enfin, 
les colorations ont été étudiées au point de vue spécial de 
l’éclairage d’un salon aux lumières. 

17. Grande table de musée, a épine et rallonges (*). 
Noyer sculpté et prunier tourné. Dessus en ébène incrusté 
de bois variés. Composition d’Émile Gallé. Bordure cel- 
tique, par Hestaux. Carton de V. Prouvé sur un texte de 
Tacite : Germania omnis a Galliis Rheno separatur : « la 
Germanie tout entière est séparée des Gaules par le 
Rhin. » (De moribus Germanorum, ch. I.) 

Patins sculptés en alérions de Lorraine. Rotules de 
bronze avec poignées. Colonnettes ornées de plantes allé- 
goriques : lierre, chardon, ne oubliez pas. 

Un pied de chardon lorrain sculpté enlace ses feuilles 
aux arceaux soutenant le plateau de la table, et ses 
racines aux inscriptions suivantes : 

Je tiens au cœur de France, 

Plus me peignent, plus j’y tiens. 


I. Cette œuvre a figuré à l’inauguration de l’Exposition centennale des 
Beaux'Ârts français, en mai 1889. 



LISTK 


DES 

PUBLICATIONS D’ÉMILE GALLÉ 


1877 

Revue de VExposition (d’horticulture) ouverte au concours 
régional de Nancy ^ dans le parc de la Pépinière^ du juin 
au 2 juillet i8yy (Bulletin de la Société centrale d^horticul- 
ture de Nancy ^ août 1877, pp. 30-5 1). 

Rapport de la commission de visites extra-muros (Id.^ 
1er octobre 1877, pp. 95-107). 

j Branches de delphinium (Id.^ octobre 1877, pp. 107- 

jiii). 

I Horticulture et les versants méridionaux des Alpes (Id.^ 
1er décembre 1877, pp. 1S56-139; 1er février 1878, pp. 167- 
(180; 1er avril 1879, pp. 221-243). 

1878 

1 Rapport sur (l’horticulture à) VExposition universelle de 
Paris en i8y8 (Id.^ 25 août 1878, pp. 315-319; pp. 347- 
1^3 ; PP- 388-398)- 

I 1879 

1 


374 LISTE DES PUBLICATIONS d’ÉMILE GALLE 


( 


1880 

Arboretum Segrezianum, Icônes selectæ (/rf., septembre- 
octobre 1880, pp. 187-193). 

Nouveaux légumes d^hiver (Id,^ ibid,^ pp. 193-200). 

Catalogue des végétaux plus ou moins récemment introduits 
en Europe et présentés au Congrès national français de géo- 
graphie par la Société centrale d^horticulture de Nancy (Id,^ 
juillet-août 1880, pp. 105-167). 

1881 




Horticulture dans la Haute-Alsace (Revue horticole^ ] 
i«>^ août 1881 ; reproduit dans le Bulletin de la Société cen- 
trale d^horticulture de TVancy, juillet-août 1881, pp 112-118). 

Rapports sur les produits agricoles et horticoles exposés à 
Tantonville le 4 septembre 1881 (Bulletin de la Société cen- 
trale d’horticulture de Nancy ^ 1881, pp. i 46 -i 56 ). | 

Rapport de la commission chargée d’examiner les produits) 
agricoles et horticoles exposés à Rosières-aux-Salines Zej 
27 août i88z (Id.^ 1881, pp. i47-i5i ; pp. 170-180). | 


1882 




Notre commerce d’exportation (La Céramique et la Ferrerie,| 
journal officiel de la Chambre syndicale, numéros duj 
octobre, i 5 octobre, !«»■ novembre, i 5 novembre,! 
ic*" décembre 1882). 


1883 

i 

Les Promenades et squares de Nancy en i88j (Bulletin À 
la Société d’horticulture de Nancy, janvier-février 1883] 
pp. 20-26). ^ 


LISTE DES PI3BLIGATIONS d’ÉMILE GALLE 375 

Les Cultures de bégonias tuberculeux chez M. Crousse{Id»^ 
i mars-avril 1883, pp. 47-54). 

1884 

Les Clématites à grandes fleurs, par M. Alphonse Laval- 
lée (Id., mars-avril i884, pp. 40-56). 

'^'Union centrale des arts décoratifs. VIIL Exposition. La 
Céramique. Notice au jury sur sa production, par Emile 
Gallé. Brochure autotypée, in-folio. 

'•‘'Union des arts décoratifs. VIII^ Exposition. Le Verre. 
Notice au jury sur sa production, par Émile Gallé. Brochure 
auto typée, in-folio. 

<r'' 

I 1886 

Les Fleurs à notre exposition d'^automne (Bulletin de la 
I Société centrale d^horticulture de Nancy, septembre-octobre 
V 1886, pp. 137-145). 

I 1889 

'Œxposition universelle de 188g. Groupe III, classe 20 
(Céramiques). Notice remise au jury sur sa fabrication de 
FAÏENCES d’art (faïencerie de Nancy), par Emile Gallé à 
-Nancy. Nancy, imprimerie coopérative de l’Est, 5i, rue 
Saint-Dizier, 1889. Brochure de 16 pages in-4. 

'"Œxposition universelle de 188g. Groupe III, classe ig 
\ (Cristallerie, verrerie, émaux). Notice remise au jury sur sa 
j fabrication de verres et cristaux de luxe, par Émile 
1 Gallé à Nancy. Nancy, imprimerie coopérative de l’Est, 
j 5i, rue Saint-Dizier, 1889. Brochure de ^4 pages in-4. 

I '^Œxposition universelle de 188g. Groupe III, classe ig 
! (Meubles a bon marché et meubles de luxe). Notes 
remises au jury sur sa production et catalogue de son envoi. 


37^ LISTE DES PUBLICATIONS d’ÉMILE GALLE 

par Émile Gallé, fabricant de menuiserie et d’ébénisterie 
sculptées et marquetées à Nancy. Nancy, imprimerie 
coopérative de l’Est, 5i, rue Saint-Dizier, 1889. Brochure 
de 20 pages in-4. 

'‘'Toast prononcé au banquet de la Chambre syndicale de là 
céramique et de la verrerie^ le 23 novembre 1889 Géra- 
inique et la Verrerie^ numéro du 31 décembre 1889, pp. 8o4- ! 
806). 

1891 I 

Neiges de Pentecôte^ excursion du Club alpin français 
section vosgienne^ les 17 et 18 mai i8gi^ Valtin^ Tanneck^ 
Hohneck^ Rothenbach^ cols du Marchais et de Bramont^ lac | 
des Corbeaux^ Cornimont (Bulletin de la section vosgienne 
du Club alpin français^ mai 1891, pp. 54-63). 

1892 

'‘'Le Mieux est Vennemi du bien (Bulletin de la Société cen- I i 
traie d^horticulture de Nancy^ mars-avril 1892, pp. 61-63). 

'•'L’Art expressif et la statue de Claude Gelée^ par M. Rodin ' 
(Lorraine artiste^ numéro du i4 août 1892). : 

Anomalies dans les gentianées : une race monstrueuse de 1 
gentiana campestris L. (Mémoires de l’Académie de Sta- ^ 
nislas i8g^^ 5^ série, t. X, pp. 156-173). 

'•'Verreries deM. Émile Gallé au Salon du Champ-de-Mars 
(Revue des Arts décoratifs^ XII, pp. 332-335 et p. 384). 

'•'Encore l’Exposition de la plante : réponse à M. Falize^ 
maître joaillier à Paris (Id,^ XII, n® 12, pp. 377-383). 


1893 

Instantanés pris au concours de la croix de Bourgogne 
(Lorraine artiste^ ii« année, no 47, 19 novembre 1893, 'fe 

pp- 733-743)- î 


LISTE DES publications d’ÉMILE GALLE 377 

'^'Genèse d’une œuvre d’art, coupe en cristal offerte à 
M, Pasteur, par l’École normale supérieure, à l’occasion du 
70® anniversaire de sa naissance (Journal des Débats, 3 mai 
1893; encyclopédique, i3 mai 1893, pp. 48i-484). 

Au Salon du Champ-de-Mars. Chemins d’automne, dressoir 
incrusté de bois polychromes (Revue des Arts décoratifs, XIII, 

PP- 332-335)- 

'•'Le Salon de floriculture à Nancy (Bulletin de la Société 
centrale d’horticulture de Nancy, 1893, mai-juin, pp. 79-83; 
septembre-octobre, pp. 155-163. Paru en partie dans la 
Lorraine artiste du 3 décembre, sous le titre : Paléonto- 
logie horticole). 

1894 

'^'Floriculture. La Floriculture lorraine au concours régio- 
nal (Bulletin de la Société centrale d’horticulture de Nancy, 
jnai-août 1894, pp. 88-103, ^ part, 18 pages in-8). 

./ 

1895 

'•'Le Coudrier. Le Baumier. Épave (La Plume, VII® année, 
no 157, 1®** novembre 1895, pp. 490-491). 

'•'Le Vase Prouvé (Lorraine artiste, numéro du 5 juillet 
1896). 

I '^'Concourt et Us métiers d’art (Lorraine artiste du 26 juil- 
jlet 1896). 

1897 

'“'Les Salons de i 8 gy : objets d’art (Gazette des Beaux-Arts, 
1®*^ septembre 1897, pp. 229-251; publié aussi dans la 
Céramique et la Verrerie de 1898). 

1898 

'“'Mes envois au Salon (Revue des Arts décoratifs, XVIII, 
pp. i44-i 47 ; publié aussi dans la Revue des Beaux-Arts et 
des Lettres, i5 mai 1898, p. 303). 


378 LISTE DES PUBLICATIONS d’ÉMILE GALLE 


1899 

'•'Les Fruits de Vesprit. Les Simples (La Foi et la Vie^ 
16 avril 1899, pp. 121-122). 

'•'Hêtres et pins (Lorraine artiste^ numéro de juin 1899, 
pp. 4 - 5 ). 

'•'Camille Martin (Id.y ibid.^ p. 6). 

1900 

'•'Le Décor symbolique, discours de réception à l’Académie 
de Stanislas, séance publique du 17 mai 1900 (Mémoires 
de VAcadémie de Stanislas, 5 ® série, t. XVII, et à part,{l 
19 pages in-8). * / 

'•'Le Pavillon de VUnion des arts décoratifs à VExpositiot 
universelle (Revue des Arts décoratifs, t. XX, pp. 217-225)1, 

'•'Le Mobilier contemporain orné diaprés la nature (Id,, 
tome XX, pp. 333-342 et 365-378 ; imprimé aussi dans la 
Lorraine artiste, 1900-1901, et, partiellement, dans la 
Petite République du 17 décembre 1900, le Progrès de VEsi 
du 18 décembre 1900, La Foi et la Vie du 16 mars 1901,' 
pp. 106-109). 

Orchidées lorraines : formes nouvelles et polymorphisme de, 
Z’Auras hircina Lindl. Loroglossum hircinum Reich,' 
(Compte rendu du Congrès international de botanique à 
VExposition universelle de igoo, pp. 112-117, pl. I-VI). 

1901 

Le Péril des industries d’art de Nancy ; les mesures à pren 
dre; l’enseignement spécial; la Société des arts décoratifs d 
Nancy et son musée, lettre parue dans VÉtoile de l’Est di 
11 janvier 1901, puis dans la Lorraine artiste du i 5 janvie 
de la même année. 


LISTE DES PUBLICATIONS D ÉMILE GALLE 379 

'‘'Allocution prononcée au banquet des artistes lorrains^ le 
28 décembre 1900 (Lorraine artiste^ numéro du février 
1901; Bulletin des sociétés artistiques de numéro de 

mars 1901). 

Ecole de Nancy, Statuts, Nancy, imprimerie Barbier et 
Paulin. Brochure in- 4 , achevée d’imprimer le i 5 décembre 
1901. 

1902 

Allocution prononcée à la conférence sur Puvis de Cha- 
vannes (Lorraine artiste^ numéro du mars 1902). 


1903 

'‘'Préface du Catalogue de VExposition des arts du décor^ 
au pavillon de Marsan, Reproduite dans la. Lorraine artiste 
du i 5 mars 1903. 

'‘'A propos du prix de Rome, Réponse à Martin Le Blond. 
Aurore^ numéro du 18 avril 1903; réimprimé dans la Lor- 
raine artiste^ numéro du mai de la même année. 





TABLE DES MATIÈRES 


\ Pages 

Avertissement v 

Floriculture làll2 

U Horticulture et les versants méridionaux des Alpes, 3 

I Chrysanthèmes et glaïeuls 57 

Le Mieux est Vennemi du bien 61 

f Le Salon de floriculture à Nancy 64 

La Floriculture lorraine au concours régional . . 76 

Paroles prononcées aux obsèques de M, Schulze , . 93 

Fleurs dans Veau, 98 

) Art décoratif ii3à289 

La Porcelaine ii 3 

Les Verreries de M. Émile Gallé au Salon du 

Cha mp-de-Ma rs, 18g ^ 120 

La Table aux herbes potagères 128 

' L’Art expressif et la statue de Claude Gelée par 

I M, Rodin. . 134 

Le Vase Pasteur i 48 

J Les Fruits de l’Esprit i 55 

Le Baumier 159 

Le Coudrier , . 160 

Épave 161 

Concourt et les métiers d’art 163 

Le Vase Prouvé 183 

Les Salons de 18g y. 186 

Mes envois au Salon 200 

Camille Martin 2o4 

Hêtres et Pins 207 


382 


TABLE DES MATIERES 


Pages 

Le Décor symbolique 210 

Le Pavillon de VUnion centrale des Arts décoratifs 
à l’Exposition universelle de igoo, ...... 229 

Le Mobilier contemporain orné d’après la nature . 237 

Toast prononcé au banquet des Artistes lorrains le 

16 février igoi 277 

A propos du prix de Rome. 282 

L’École de Nancy à Paris 285 

Notices d’exposition 291 à 371 

Arts décoratifs^ i884, La céramique 293 

— Le verre 302 

Exposition universelle^ 188g, La faïence 318 

— Le verre 332 

— Le meuble 354 

Liste des publications d’Émile Galle. . . . 373 à 379 


ACHEVÉ d’imprimer 


A NANCY 

PAR BERGER-LEVRAULT ET C« 
le 10 décembre 1907 







^ te 





1 



I 





NK Gallé, Emile 

1449 Ecrits pour l’art 

G3 


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