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Full text of "Essais sur Balzac"

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PAUL PLAT 



ESSAIS 



SUR BALZAC 




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E. I^LON, NOURRIT kt C", IMPRIiMKUKS-ÉDITKUKS 

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ESSAIS SUR BALZAC 



DU MEME AUTEUR 



L'Art en Espagne 1 vol. 



SOUS PRESSE : 

Journal d'Eugène Delacroix (préface et noies). 

Se conds Essais sur Balzac 1 vol. 



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La Force intérieure (roman) l voi. 



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ESSAIS 



SUR BALZAC 



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PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

1], IM.ON, NOL'UHIT et C'«, Ii\lIM{IMEUIlS-ÉDITEURS 

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I8î):{ 
Tous droits rhvrvi's 




A MON CHER ET AFFECTIONNÉ 

MARCEL SE M BAT 

Je dédie ces Essais, en souvenir des heures pré- 
cieuses et charmantes, durant lesquelles la pénétration 
réciproque de 7ios esprits développa notre intimité, 
et fortifia le sentiment inaltérable d'une rare amitié. 

P. F. 

Avril 1893. 



AYANT-PROPOS 



Un des phénomènes caractéristiques de révo- 
lution littéraire moderne est la fortune diverse et 
contradictoire de ces deux maîtres du roman : 
Balzac et Stendhal. Le premier, dès l'abord, força 
la réputation, s'imposa comme une puissance do la 
nature, s'installa dans les lettres en conquérant : 
c'est qu'à côté de certaines qualités qui ne pou- 
vaient être appréciées que denosjours, il dévoila 
dès l'origine un don de vie intense et d'intérêt poi- 
{jiiant propre à saisir le succès immédiat, à lui 
assurer la prompte réputation. Steiidlial, bien au 
contraire, était un composé de talents rares, un 
précurseur en toutes choses, et par sa forme 
d'esprit si Ijizarre, et par son style si cnriciise- 
ment vouhi, et par l'attitude éuijjmalique de sa 
personnalité d'artiste ; il le comprit lui-même 
tellement bien qn'il ne s illusioima pas un instant 



AVANT-PROPOS. 



sur sa destinée littéraire, et marqua, uous savons 
avec quelle merveilleuse divination, l'époque 
précise de sa renommée. Aujourd'hui, c'est-à- 
dire depuis quelque dix ans, une gloire commune 
unit et associe leur nom : ils nous apparaissent 
tous deux contemporains, par l'exceptionnelle 
faveur dont ils jouissent parmi les artistes, autant 
que par l'influence indiscutable qu'ils exercent 
sur les productions imaginatives de notre âge. 
Stendhal a pris une place que l'on peut exalter 
comme M. Paul Bourget, ou déplorer, en termes 
un peu lourds, comme M. Edouard Rod, mais 
qu'il faut bien constater, quoi qu'on en pense. 
Quant à Balzac, son nom continue, après plus 
d'nn demi-siècle, à bénéficier de la célébrité 
qu'il souhaitait si ardemment, et son génie mar- 
que d'une empreinte ineffaçable les efforts litté- 
raires en apparence les plus opposés. Ce serait 
une très intéressante étude que de comparer les 
diverses catégories de « Balzaciens », et l'on y 
verrait, entre autres cuiieuses choses, unies par 
une commune admiration pour le maître du 
roman moderne, les doux classes d'écrivains les 
plus ii'réconciliables : les ccriunins natmalisles et 
les écrivains cC idées. 

Entre Balzac et Stendhal, il convient de noter 



AVANT-PROPOS. 



une autre différence. Stendhal inspira toute une 
série de travaux ; depuis l'époque où M. Taine le 
découvrit et le mit si magistralement en lumière, 
on vit se produire une floraison de critiques 
et d'études; aujourd'hui encore on continue à 
s'occnper de son œuvre et à commenter son 
talent : il faut reconnaître d'ailleurs que les 
récentes publications inédites livrées à la curio- 
sité des lettrés, qui dévoilent de plus en plus 
l'arrière-fond de ce mystérieux esprit, consti- 
tuaient des documents nouveaux, à maint égard 
précieux pour l'analyste. En ce qui concerne 
Balzac, il n'en fut pas ainsi : si l'on excepte la 
belle étude de M. Tainc — mais la dimension 
même de ce travail limitait son effort — on cite- 
rait difficilement, croyons-nous, un ouvrage qui 
compte sur Balzac, ou plutôt sur le génie de Bal- 
zac ; car toute une partie du travail a été exécutée 
la partie accessoire et fragmentaire; ou a réuni 
les matériaux de l'œuvre ; tout ce qui a Irait à 
l'élément anccdoti(jue et biogra[)hi(jue a été fait, 
tellement fait (jti il we reste rien à y ajouter, et 
(|ue, [)oui' noti'c paît, nous nous tarderons soi- 
gneusement de la plus légère inclusion dans ce 
domaine. 

Il est clair (juc IJal/ac, par la hauteur et liui- 



IV AVAM-PROPOS,- 

nieusité de son génie, se prête mal à des études 
du genre de celles qui furent tentées sur Stendhal. 
Si rare et si complexe que soit F esprit de ce der- 
nier, il est de dimension moins vaste et se laisse 
plus aisément aborder. Balzac nous apparaît 
comme une montagne dont l'ascension épou- 
vante. L'occasion est ici propice d'expliquer ce 
que nons avons vonlu. En effet, s'il s'était agi 
d'une analyse complète et détaillée de son œuvre, 
nous n'aurions en ni la force ni le goût de 1 entre- 
prendre ; une telle besogne nous aurait semblé 
inutile et vaine : c'eût été à la fois trop et trop 
peu. Ce que nous avons cherché, ce qui restait à 
tenter suivant nous, c'était, une fois admis et 
constaté le retentissement, la réaction puissante 
du génie de Balzac sur lame moderne, de préci- 
ser les exemples do cette influence et de ce 
retentissement. Il ne faut donc voir dans ces 
« Essais » que le résultat d'heures employées à 
savourer Balzac, dilettantisme qui, loin d'être 
stérile, suggère une foule d'aperçus embrassant 
à la fois telle partie de l'oeuvre du maître roman- 
cier et telle face de la société : nous confondons 
les deux termes, puisque son triomphe est préci- 
sément d'avoir réalisé cette confusion dans ses 
ouvrages. 



AVA^T-PROPOS. 



Ne sont-ce point, en effet, deux choses identi- 
ques et réciproquement convertibles que l'étude 
de certains problèmes palpitants de la vie, et 
l'examen, en ses portions capitales, de l'œuvre de 
Balzac? Là réside son modernisme au regard des 
artistes, ce mot signifiant l'intensité de suggestion 
exercée sur nos âmes par tel ou tel écrivain. C'est 
ainsi, par exemple, que la sensibilité féminine 
ayant été examinée par lui sous la plupart de ses 
aspects, une étude des principaux types de 
femmes, surtout des femmes contristées et tortu- 
rées par l'existence, se trouvera être en même 
temps une étude de la sensibilité féminine. Emettre 
cette idée, c'est indiquer le but et la limite 
même de notre effort : cet effort ne doit pas por- 
ter seulement sur les jugements, sur la critique à 
faire de tel ou tel ouvrage, sur les contradictions 
([u'il peut enfermer ; il dépasse de beaucoup 
et dans un sens tout différent tel ou tel type 
concret, pour s'attaquer au fond même de l'âme 
féminine, successivement envisagée par Balzac 
dans des milieux et des situations diverses, 
comme (;n présriicc d antanl de réactifs qui nous 
aident à pénétrer le secret de son essence ! 

Le point de vue auquel uous nous plaçons ici, 
qui a sug"{|éi"('' le cliapilrc des l'Cmmcs mallicii- 



AVAM-PROPOS. 



reuses, doits pourrions le reprendre et l'appliquer 
de manière identique aux différentes catégories 
sociales étudiées par Balzac. Notre raisonnement 
serait le même pour le chapitre que nous avons 
intitulé les Jeunes Gens, le même encore pour 
celui des Courtisanes, s il ne convenait d'ajouter 
que nous abordons ici une question plus com- 
plexe : en même temps que nous y tentons une 
étude de psychologie pure, nous touchons à l'un 
des plus graves problèmes sociaux. Dans le cha- 
pitre des artistes, nous y entrons bieu plus 
encore, en examinant ces belles études sur la 
presse, dans lesquelles Balzac pressent les 
développements et les vices du journalisme mo- 
derne. 

Si les explications précédemment fournies ont 
bien marqué l'esprit qui a présidé à ces « Essais » , 
le plan en apparaîtra comme forcé : d'abord une 
étude sur l'œuvre maîtresse de Balzac, dans 
laquelle, écartant de parti pris tout ce qui a trait 
à la genèse, aux péripéties des romans, nous 
nous sommes uniquement appliqué à choisir, 
parmi s(;s créations, celles où nous trouvions avec 
le plus d'intensité le reflet des préoccupations de 
nos âmes modernes : tel est l'objet de ce premier 
vohmie, consacré à la Comédie humaine. Nous 



AVANT-PROPOS. 



passerons ensuite à Fexamen de ce qu'on pour- 
rait appeler les parties adjacentes de son œuvre, 
en étudiant son ingénieux effort de style comme 
conteur, ses vues si profondes en matière de cri- 
tique générale, ces idées si larges et trop peu 
connues, par lesquelles Balzac se révèle comme 
un précurseur : idées qui constituent une mine 
d'une inépuisable richesse où beaucoup allèrent 
puiser qui ne s'en vantèrent point. La consé- 
quence immédiate et directe sera l'examen de sa 
langue, de sa philosophie, en un mot des causes 
maîtresses qui contribuèrent à faire de lui la plus 
haute figure littéraire de ce siècle. 

Tel est le cercle de notre effort : nous placer 
en face d'une grande œuvre écrite, comme dans 
un musée l'artiste se place en face des tableaux 
d'un grand peintre; en jouir profondément; 
noter les vibrations exquises ou puissantes qui 
nous agitent; laisser enfin ces vibrations produire 
en notre âme leurs conséquences nécessaires, 
c'est-à-dire l'évocation de quelques idées géné- 
rales sur l'Art et sur la Vie. 



IS'.KJ. 



ESSAIS SUR BALZAC 



CHAPITRE PREMIER 

LA PRÉFACE DK LA « COMÉDIE IIUMALNE » . 

Conception d'enscinblc de la Comédie humaine : coniiiicnl elle 
s'opéra. — Solidarité dos phénomènes de la vie ; esprit générali- 
saleur de Balzac. — Nature du véritable esprit scientifique. — 
L'esprit sjstéinatii/ue, soutien de toute yrande œuvre. 

L'idée maîtresse de la Comédie humaine : l'iiuinanilé et l'anima- 
lité. — Doctrine de l'Évolution opposée à celle de la Création. 
— h' Unité de plan appliquée aux espèces sociales. La théorie 
des Milieux et des Types indiquée par Balzac. lîéaclion de ces 
idées sur l'œuvre. 

Les Idées à côté : La théorie des Forces. — Conception amorale 
de l'art. — Seule lacune de ses vues d'ensemble en ce qui touche 
la religion. 

(i L'idée première de la Comédie humaine fut 
d'abord chez moi comme un rêve, comme un de ces 
projels im[)OS8iI)U'S (jiie l'on caresse cl (inon laisse 
s'envoler. Lue chimère (jui soiiril, qui montre son 
visajje de femme et qui déj)loic aussitôt ses ailes en 
remontant dans un ciel fantasti<jue. Mais la chimère, 
comme heaiicuup de chimères, se chanjje en réalité : 
elle a ses commandcmeuls et sa tyrannie aux(jucls il 
faut céder. » Ne vous trompez [)as à cette phrase qui 

1 



2 CHAPITRE PREMIER. 

figure au début de la Préface; si vague qu'elle 
semble au premier abord, si métaphorique qu'elle 
vous apparaisse et embrumée de poésie, elle n'en est 
pas moins suggestive en ce qui touche les tendances 
de l'esprit de Balzac et la manière dont s'imposa la 
conception d'ensemble de son œuvre. 

Les phénomènes du monde lui apparurent un jour, 
non plus distincts et isolés comme aux intelligences 
moyennes qui ne sauraient embrasser la nature que 
fragmentairement, mais reliés entre eux par des 
attaches puissantes et dans un rapport de dépendance 
éternelle les uns à l'égard des autres. L'immense 
solidarité qui caractérise les manifestations de la vie 
et fait que, dans le choc des événements multiples, 
elles réagissent d'une manière aussi sûre que mysté- 
rieuse, cette solidarité dut le hanter en un jour 
d'obsession plus vive : le Roman, par conséquent, 
cette représentation artistique des choses, dut lui 
paraître susceptil)le, à l'image des réalités qu'il est 
destiné à fi.xer, d'une coordination par ensembles et 
par masses superposées. Mais comment s'opéra chez 
lui cette subordination d'œuvres diverses à une con- 
ception générale, cette superposition, ou, si vous 
aimez mieux, comment s'établit celte assise scienti- 
fique de son grand ouvrage? Tel est le point capital 
qu'il importe de fixer, car il nous servira à différen- 
cier Balzac d'une autre catégorie d'artistes radicalc- 
Icment opposés à lui. Ce travail ne se fit pas soudai- 
nement, à l'origine de ses inventions romanesques; 
ce ne fut pas une notion » plaquée " et artificielle. 



LA PREFACE DE LA « COMEDIE HUMAINE », 3 

Il s'imposa à lui lentement, sous Tinfluence de cet 
effort latent et inconscient du cerveau qui échappe à 
l'analyse, mais n'en produit pas moins ses effets, à 
l'insu de celui-là même qui les subit : ce qui ne veut 
pas dire qu'il se présenta d'une manière purement 
dédiictive, comme pourrait le faire croire la suite de 
sa préface. Je me l'imagine au contraire aboutissant 
à une sorte d'illumination soudaine, phénomène de 
véritable intuition, mais préparé de longue main 
par ses innombrables travaux antérieurs, par cette 
élaboration inconsciente dont nous parlions. A 
l'exemple de toutes les vastes généralisations philo- 
sophiques qui s'imposèrent au génie de leur inven- 
teur avec le caractère d'évidence, et qui n'en sont 
pas moins le résultat d'une patiente contemplation 
des phénomènes particuliers de la vie, cette gigan- 
tesque vue d'ensemble de la Comédie Inimaine dut 
se produire avec la rigueur d'une nécessité psycholo- 
gique, suite de la longue accumulation de docu- 
ments qui furent ses premières œuvres. On ne sau- 
rait trop insister sur cette idée pour marquer la dif- 
férence entre une conccj)lion scientifique réellement 
vialde et les conceptions scientiriquos rattachées et 
plaquées à un effort littéraire, ainsi que nous en 
vîmes naître à la suite et j)ar esj)rit d'imitation (1). 
Celle de Balzac découle de son œuvre et s'impose 
comme une conclusion logique; elle fait corps avec 
elle au poml d'eu être lusrpMrabh". Lts Miilrcs sont 

(1) Telle la coriccjitinii i\v^ » lliiiijjiiii->Li('(|iiart " ili' M. Ilmile 
Zola. 



4 CHAPITRE PREMIER. 

antérieures à l'œuvre de leurs auteurs, qui paraît avoir 
été écrite j)Our les prouver; d'où cette impression 
qu'elles laissent d'être inefficaces et dépourvues de 
vie. 

Plus d'une fois dans le cours de ces essais, nous 
aurons à indiquer le retentissement des théories phi- 
losophiques et scientifiques sur le fjénie de Balzac. 
Pour lui, comme pour tous les écrivains de premier 
ordre, elles formèrent l'assise de l'œuvre ; elles lui 
communiquèrent cette sève et cette saveur excep- 
tionnelles qui, malgré d'immenses défauts, marque- 
ront sa place immortelle dans l'histoire des lettres. 
A vrai dire, il n'est pas de grand ouvrage, même de 
pure imagination, qui ne révèle, chez celui qui l'a 
composé, une vue générale des choses, une doctrine 
par conséquent, qui ne soit en quelque manicre systé- 
matique et ne repose sur une conception d'ensemble 
de la vie. Quelle que soit leur forme, leur catégorie 
artistique : drame, roman, poésie, ils présentent 
tous ce point commun, à côté de leur affabulation 
individuelle, élément secondaire et contingent, de 
nous hausser au domaine inviolable de Vidée, qui est 
l'élément éternel. A cet égard, les productions de 
l'esprit peuvent se diviser en deu.\ classes : celles 
qui n'ont point de soutien et sont destinées à dispa- 
raître avec les circonstances transitoires qui leur ont 
donné naissance; les autres à côté, qui reposent sur 
une puissante assise et correspondent aux besoins 
éternels de l'iiniuanité. L'assise littéraire de l'œuvre 
de lUd/ac fut, sinon la connaissance, — le mot serait 



LA PREFACE DE LA » COMEDIE HU.MAINE ". 3 

trop précis, — l'intuition des grands problèmes dont 
la solution devait renouveler les sciences naturelles 
et les sciences morales. De même que les décou- 
vertes de Copernic et de Newton avaient précédem- 
ment Ijoulevcrsé de fond en comble les notions 
acquises par l'humanité sur le système du monde, 
de même aussi les hypothèses fécondes des Lamarck 
et des Geoffroy Saint-Hilalrc allaient exercer une 
réaction profonde sur l'esprit humain et renouveler 
son sens de la vie. L'œuvre de Balzac est imprégnée 
de cette bienfaisante influence. A ce titre, il fut au 
premier chef un moderne : il laissa le rare et magni- 
fique exemple d'une entière compréhension des des- 
tinées littéraires, et il semble que sa Préface ait été 
composée pour donner une attestation solennelle à 
cette phrase d'un de ses contemporains : — " Le 
temps n'est pas loin où l'on comprendra que toute 
littérature qui se refuse à marcher fraternellement 
entre la science et la philosophie est uwq, littérature 
homicide et suicide. ■• 

L'idée maîtresse de la Comcdie humaine vient 
d'une (i comparaison entre rhiinijinilé et l'anima- 
lité 11 . Cette proposition nous sembh; bien simple 
aujourdhui; il faut songer c|u elle fut bu'miilée en 
18i2, «-'est-à-dirc sous 1 iiillncnce des mémorables 
discussions entre Cuvier et (îeoffroy Saint-llilairc. 
A son heure, elle était étrangement hardie, mise en 
tète d'dMivres d'imagination, et passa pour une sur- 
prcii.'iiitc iiiiiovalioii Depuis lors, rcspnl Iiiiiumim a 
iiwuclié : les ventés enl revues par (îeoffroy Saint- 



6 CHAPITRE PREMIER. 

Hilaire, qui représentaient à cette époque la limite 
extrême de l'effort scientifique, ont été reprises, con- 
firmées, étendues, proclamées avec leurs consé- 
quences, et ont abouti aux hypothèses darwiniennes. 
En nous plaçant à ce point de vue, l'opposition se 
fait aussitôt dans notre esprit entre la conception 
ancienne de la création, et la conception moderne 
de V évolution. Au lieu de voir à tous les tournants de 
la pensée l'intervention d'une puissance surnaturelle, 
d'une Providence qui à chaque lacune de nos con- 
naissances intervient comme un coup de miracle, 
une autre conception a dominé notre cerveau : celle 
de la continuité, des transformations successives et 
insensibles grâce auxquelles toutes choses ont passé 
de l'état indifférencié de la nébuleuse primitive à 
travers les stades divers qui constituent l'évolution 
cosmique, géologique, puis biologique, et se résument 
dans les matières qui firent le fond de l'étude de 
Balzac : l'évolution sociologicjuc. Nous disons que le 
retentissement d'une telle doctrine doit être considé- 
rable et universel sur un esprit. Son effet principal 
est de communifjuer à l'artiste, quand l'esprit qui en 
est pénétré se trouve être tel , la forme de pensée 
j)liHosoj)lii(jue, ce qui au plus haut degré caractérise 
Balzac; bu-me de pensée qui a pour trait capital l'in- 
tense sentiment (più tout phénomène, physique ou 
moral, il existe une ou plusieurs causes. Causalité, 
sentiment de la causalité : c'est un des traits saillants 
de Sf)n (ab'nl lidéraire. I5alzac ji'assisla (ju'à la j)re- 
mièrc phase de rénovation des sciences naturelles; il 



LA PREFACE DE LA « COMEDIE HUMAINE ». 7 

s'arrêta à Geoffroy Saint-Hilaire et ne connut rien 
des théories darwiniennes. On peut se demander, on 
doit même se demander l'application qu'il en eût 
faite aux lettres, s'il avait vécu de notre temps, si, au 
lieu d'appartenir à la première moitié de ce siècle, — 
car son effort intellectuel ne dépasse guère cette 
moitié, — il avait écrit à partir de 1860. Quels j)oints 
de vue nouveaux et féconds il en eût su tirer! 

La belle loi d'unité de covxpositio7i, empruntée à 
Geoffrov Saint-Hilaire, qu'il cite avec enthousiasme, 
tout en reconnaissant qu'elle avait été pressentie 
bien avant qu'on en vînt à la formuler nettement, le 
conduit à briser le cadre désormais trop étroit de sa 
précédente doctrine : comparaison entre l'humanité 
et l'animalité. » Il n'y a qu'un animal « , dit-il plus 
loin. Le mot est lâché; l'idée lui servira à étager 
toute sa conce[)tlon sociale. Lors même que les 
découvertes des naturalistes et son impérieux besoin 
de généralisation ne l'eussent point amené à procla- 
mer, comme savant, l'exactitude de cette loi, sa 
puissance de vision et les saisissantes analogies physio- 
nomiques entre certains types humains et les repré- 
sentants de l'animalité la lui auraient imposée comme 
artiste. Les exemples sont innombrables au cours de 
ses (ï'uvres, dans h's miruiticuses descriplions (pi il 
fait des parlicidarilés plivsiqu(>s de ses personnagi's, 
de l'obsession iiupiiétante «pii s'impose à son cerveau 
en face de ces analojjios. 

Une fois |)()sé(> la loi (Viinilc de jildii v[ .^^orti du 
domaine de la naluic poni' ciilrcr dans le dnmainc de 



8 CHAPITRE PREMIER. 

la société, le problème des différenciations indivi- 
duelles ou des déformations du type primitif se pré- 
sente à lui. — " La société ne fait-elle pas de 
l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, 
autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en 
zoologie? " — Ici encore comme plus haut, il vit 
puissamment et profondément; il pénétra jusqu'à la 
cause véritable et eut le mérite de la formuler, peut- 
être le premier, en ce qui touche l'espèce sociale. Il 
eut la hardiesse de prononcer le mot qui, érigé plus 
tard en doctrine, repris et développé par de purs 
savants (I), devait faire leur fortune et établir leur 
réputation. La théorie des milieux n'est-elle pas en 
effet le point essentiel de la conception scientifique à 
laquelle se rattache le nom de Darwin? Pour les 
naturalistes d'aujourd'hui, c'est une vérité incontes- 
table que les êtres vivants se sont moditiés en cent 
espèces diverses sous l'action de milieux différents. 
Pour les animaux, du moins pour la plupart, le seul 
dont il puisse être question est le milieu physique et 
matériel. Avec rhommc, les choses changent; à l'ac- 
lion de celui-ci s'ajoute celle d'un nouveau qui par- 
fois contrarie le premier, mais toujours se combine 
avec lui, et dont les effets l'emporlent en gravité sur 
les effets du miheu physique : c'est le milieu social. 
L'action qu'il exerce se manifeste de la même 
manière. Il ne s'agit pas, dans l'esprit de Balzac, d'une 
sinqile figure de rhétorique, d'une comparaison litté- 

(1) M. T.iinc on csl lo plus illiisiro oxomjde. 



LA PREFACE DE LA " COMEDIE HCMAINE ", 9 

raire, mais d'une constatation scientifique rigoureu- 
sement exacte. Elle consiste en ceci que les milieux 
physique et social agissent tous deux en favoiMsant 
le développement, chez l'être vivant, de certaines 
aptitudes spéciales au détriment de certaines autres : 
c'est ce que la biologie appelle le phénomène de 
Vadaptation; d'où il suit que les facultés en harmonie 
avec le milieu finissent par régner aux dépens des 
autres, qui s'atrophient. 

L'effet du milieu phvsique a élé de multiplier les 
diverses espèces animales; 1 effet du milieu social 
sera de multiplier les variétés de types humains. 
Dans ce sens, un distingué criminaliste de notre 
époque (1) essaya d'édifier une théorie des types 
proj'esswnncis. Il soutint que ce n'est pas le crimi- 
nel seul qui dans nos sociétés apparaît comme un 
être à part, un type particulier, mais que tout comme 
pour les criminels, on pourrait pour les profession- 
nels instituer des catégories très tranchées et re[)0- 
sant sur la constatation de déformations différentes. 
C'est identiquement l'idée qu'esquisse Balzac dans la 
préface de la Comédie humaine : » Les différences 
entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un 
avocat, lin oisif, un savant, un liniume d'I'^tat, un 
commerçant, un marin, un poète, un pauvre, lui 
prêtre, sont, quoique plus difliciles ù saisir, aussi 
considérahles que celles qui distinguent le loup, le 
lion, 1 àne, le corheaii, le rrcpiin, le veau marin, la 

(1) M. T:inlc. 



10 CHAPITRE PREMIER. 

brebis, etc. Il a donc existé, il existera donc de 
tout temps des espèces sociales comme il y a des 
espèces zoologiques. " Ces nombreuses variétés de 
types humains sont le produit de ce milieu social 
que précisait Balzac et qui a succédé, comme loi 
d'évolution pour Ihommc, au milieu physique seul 
connu des animaux. Le fait de vivre en groupes crée 
à riiomme des conditions de vie fort différentes de 
celles de l'animalité et transpose d'un ordre à un 
autre les exigences vitales, par suite leurs consé- 
quences. Si pour un animal le milieu physique a cet 
effet de lui rendre la nourriture abondante ou rare, 
si riierl^ivore, cantonné comme le renne dans les 
neiges de Laponie, trouve plus difficilement sa pâture 
que l'antilope dans les prairies herbues de l'Afrique 
centrale, est-ce que l'ouvrier de nos cités modernes 
ne voit pas changer, lui aussi, les conditions [)énibles 
ou faciles de son existence, mais cette fois avec les 
modifications apportées au milieu social? 

Telles furent les idées maîtresses et dominantes 
auxquelles se sul)ordonna la conception de la vie 
chez Balzac : toutes scientifiques, on le voit, et pui- 
sées aux sources mêmes des découvertes modernes. 
Elles dominent son œuvre et la pénètrent, en ce sens 
(|iic leur salutaire réaction sur la pensée de l'écrivain 
se fait sentir à chaque tournant; preuve qu'il ne peut 
s'agir ici d'une doctrine artificielle, mais au contraire 
parfaitement assimilée et infusant à son (euvre quel- 
que chose comme un sang nouveau. l'^n effet, si l'on 
considère, ainsi (|u il le voulait lui-même, les multi- 



LA PRKFACE DE LA " COMÉDIE HUMAINE ". II 

pies conceptions de son génie comme un organisme 
vivant, à quoi pourrait-on mieux le comparer, cet 
ensemble de doctrines scientifiques, qu'à un principe 
de vie? C'est lui qui communique à ses créations 
cette force et cette sève, garanties d'une jeunesse 
éternelle; lui qui de personnages de fiction, pure- 
ment imaginaires semble-t-il, fait des êtres de vie 
ardente et passionnée, obsédants pour l'esprit, s'im- 
posant avec une réalité presque hallucinatoire; c'est 
de lui enfin que découlent les idées à calé, moins 
importantes que ses conceptions primordiales, mais 
qui ne s'en déduisent pas moins avec rigueur comme 
les conséquences d'un principe préalablement éta- 
bli. 

Tout d'abord, ce que l'on a appelé la t/u'Oi'ie 
des forces, qu'il formule ainsi : « L'homme n'est 
ni bon, ni méchant : il naît avec des instincts et des 
aptitudes. » Nous examinerons plus loin (1) jusqu'à 
quel point Balzac osa l'appliquer et se montra par là 
le rival des plus grands créateurs d'àmcs qui jamais 
aient e.\islé. Dans cette vue d'ensemble du monde, 
qui lui parait (X)nduit à des fins inconnues sous l'im- 
pulsion d'une destinée invincii)lc, l'homme, non plus 
que les autres êtres, n'est soustrait aux lois fatales : 
il comprend que, dans cette conception nouvelle de 
la vie, il n'y a plus de place pour l'antique dogme 
de la liberté d'acjir, et que si, dans le douiainc de 
l'exislence joui iialicrc, nous soiuiucs encore con- 

(1) Voir le cli^ipllrc des l'cr.ioiiiiiifjes c.xccssl/.t. 



1-2 CIIAPITHE PREMIER. 

traints don tenii" compte, puisqu'il régit les rapports 
sociaux, dans celui de la spéculation ce mot n'a plus 
de sif^nification. Douloureuse et inquiétante anomalie 
que la société repose sur des principes dont la faus- 
seté est aujourd'hui établie; problème dont la solu- 
tion paraît hors de notre portée ! Balzac ne recule 
point devant cette vérité qui domine toute la psycho- 
logie , dont il avait déjà magnifiquement fourni la 
démonstration à l'époque où il la formulait; presque 
tous ses types de vie intense et passionnée donnent 
l'impression de forces en mouvement, obéissant en 
aveugles à une destinée supérieure qui n'est que 
Tenchaînement successif des phénomènes mentaux, 
et se traduisant aussi rigoureusement par la santé ou 
parla maladie que les phénomènes de la vie physique 
dont ils sont les corollaires. Il n'existe peut-être dans 
l'histoire des littératures qu'un artiste qui puisse à ce 
point de vue être rapproché de Balzac : c'est Sha- 
kespeare; lui aussi nous communique dans ses 
créations dramatiques excessives l'impression d'écra- 
sement sous la main de fer de la fatalité. 

De même que dans les espèces sociales Balzac ne 
relève ni vertus ni vices, mais simplement des 
instincts et des aptitudes, de mémo aussi il ne distin- 
gue dans le roman ni types moraux, ni types immo- 
raux. Si le mot avait existé à son époque, il se serait 
rangé lui-même comme artiste dans la catégorie des 
(inioraux. Durant loute son existence d'écrivain, il 
eut à sui)ir les furieux assauts de la critique et les 
accusations d'immoralité qui tombaient sur son œuvre 



LA PRKFACE DE LA « COMÉDIE HUMAINE • . 13 

avec une âpreté d'autant plus vive qu'il s'était donné 
comme tâche de peindre la vie dans son infinie com- 
plexité, qu'en conséquence les déformations morales 
ne pouvaient manquer d'y fourmiller. Il s'en vengea 
comme l'on sait, de la bonne manière, en fixant 
dans un immortel roman de satire les ridicules et les 
bassesses de ce monde du journalisme qu'il avait su 
percer à jour : u Oiiand on veut tuer quelqu'un, on 
le taxe d'immoralité. Cette manœuvre familière aux 
partis est la honte de tous ceux qui l'emploient. » — 
Vous sentez dans cette phrase comme un ressouvenir 
des ]>lessures cuisantes que les attaques de la presse 
lui avaient fait endurer. La préface de la Comédie 
humaine reprend cette question vieille comme le 
monde, mais on peut s'étonner de ne pas 1 y voir 
traitée avec l'ampleur qu'elle comporte. L'occasion 
était belle pourtant de montrer qu'une conception 
de la vie analogue à celle qui hantait son cerveau, 
impliquait la création de personnages de vie violente 
et passionnée : il ne s'arrêta pas à celte idée et pré- 
féra se livrer à la besogne légèrement puérile de 
réunir, pour les opposer aux autres, les figures irré- 
prochables imaginées j)ar lui. C'était là tourner court 
et ne pas accepter la discussion sur le terrain où il 
l'avait lui-même placée. 

La sûreté des vues de I5al/,ac sur les phénomènes 
de la vie nous est ;ippaiiic vraiment géniale et digne 
de ce grand esprit ; il scuible qu'elle l'ait abnndonné 
sur un autre point < apilal, qui se rattachait pour- 
tant à la loi d'évobili(ui pressentie, lialzac, on le 



14 CHAPITRE PREMIEU. 

sait, était monarchiste : par tempérament et par rai- 
sonnement, il considérait le principe monarchique 
comme une nécessité; à la royauté il associait le 
catholicisme , les jugeant unis de manière indisso- 
luble, et en cela il pensait excellemment, car il avait 
pénétré les causes d'évolution de cette forme reli- 
gieuse qui, sous l'influence des hommes et des insti- 
tutions, al)Outissait à des conséquences en tout op- 
posées à celles qu'avaient prévues ses premiers 
fondateurs (1). Lorsque Balzac, convaincu de l'utilité 
sociale du catholicisme, écrivait qu'il y voyait un 
système complet de répression des tendances dépra- 
vées de l'homme, et le plus grand élément d'ordre, 
il ne disait rien qui ne fût exactement juste; car il 
faut être aveugle ou fanatisé par la passion pour ne 
pas constater dans la religion le })lus salutaire des 
freins individuels, la sauvegarde irremplaçable de la 
moralité du grand nombre. Mais quand, à côté de 
celte première vue et immédiatement après elle, 
Balzac en formulait une autre comme celle-ci : 
«La Pensée, principe des maux et des biens, ne 
peut être préparée, domptée, dirigée que par la 
religion " , il oubliait les premiers principes qu'il 
avait posés. En vérité ce n'était pas la peine d'avoir 
édifié tout un système scientifique sul)ordonné aux 
seules causes naturelles, pour en venir finalement à 
l'intervention d'une cause supra -terrestre dominant 
et expliquant toutes choses. Il semble qu'd y ait eu 

(1) C'est là une idée (juc Ilcuaii a reprise et développée dans 
maint passage de ses études religieuses. 



LA PREFACE DE LA » COMEDIE HUMAINE ". 15 

solution de continuité dans sa pensée ; tout au moins 
n'eut-il pas la hardiesse d'appliquer aux manifesta- 
tions d'ordre religieux les hautes vues généralisatrices 
qui jusqu'alors l'avaient soutenu. La religion, en effet, 
nous apparaît comme un organisme enfermant des 
principes de vie, de développement et finalement de 
ruine, soumis à des lois fixes et rationnelles; nous 
n'y devons voir aucune dérogation à l'ordre éternel, 
rien qui fasse échec à la belle loi d'unité de plan ou 
de composition qu'il avait appliquée aux phénomènes 
sociaux. Nous ne pouvons donc que constater ici 
chez Balzac une défaillance manifeste ; il manqua à 
sa gloire d'étendre ses doctrines jusqu'au point où 
aurait dû les conduire la pensée du plus illustre des 
précurseurs en matière d'exégèse religieuse, ce 
Spinoza fpi'il connaissait pourtant, mais dont il allait 
laisser à d'autres le soin d'approfondir les œuvres et 
de moderniser les vues ! 

Reconnaissons que ce furent là ses seules défail- 
lances. Sur tous les autres points il vit juste et puis- 
samment. Lorsfjue, par exemple, il touche à la 
question du progrès, il se pose comme un véritalde 
philoso[)he en négateur du perfectionnement indé- 
fini L(»i'.s(|ti(' ciiliu, par une sorte de coup d'o'il 
d'enseiiihle jeté sur son (cuvre , il s'interroge à sou 
sujet, roccasion lui est helle d'exalter la forme d'art 
dont il anparail Ir niailre lucoMtesté, de Mi;u«pier la 
place grande et gloriensi* (\y\. roman de inours dans 
l'histoire des liltéralures modernes, l'ar opposition 
avec celle des littératures anticjues, il précise le rôle 



16 CIIAPITUK PU KM 1ER. 

du roman, auxiliaire de l'histoire. C'est ainsi qu'en 
dehors de son intérêt comme œuvre imaginative, 
comme œuvre d'art, — et par là il se suffit à lui- 
même, — le roman de mœurs tient un rang excep- 
tionnel. Balzac dut plus d'une fois penser, dans un 
de ces rêves grandioses auxquels il se complaisait, 
tel que celui à la faveur duquel Victor Hugo nous 
représente Paris à l'état de ville morte, Balzac dut 
penser à ce que pourrait être son œuvre dans une 
période lointaine pour écrire l'histoire des généra- 
tions éteintes. Il lui fut loisil)le de songer, avec une 
fierté légitime, que ce qui avait manqué aux histo- 
riens des temps antiques, les historiens de l'avenir 
le trouveraient dans ses romans, et (|u'au milieu de 
cet immense amas de ruines qui sont les derniers 
vestiges d'une civilisation disparue , l'édifice de la 
Comédie humaine se dresserait encore comme un 
monument indestructible de son génie et de sa gloire ! 



CHAPITRE II 

LES JEUNES GENS. 

Naissance du senliment d'amour chez le jeune homme. Calyste de 
Guénic. — Eveil de la jalousie maternelle : mélange de crainte 
et de fierté. — Caractéristique de ce premier amour : timidité 
apparente. — Violence foncière de l'instinct du sexe. 

Hri<;tigiiac : complexité de ses tendances. — Absence de frein mo- 
ral. Nature ondoyante de sa personnalité. Théorie psycholojjique 
de M. Taine. — Ses luttes; ses volte-face; pour quels motifs il 
doit succondjer. 

Point commun aux principaux jeunes jjens de lîal/.ac : aucun prin- 
cipe directeur de la vie. Félix de Vandenesse. — Souffrances des 
âmes d'élite. Réaction salutaire de ces souffrances : leur 
importance comme préparation à l'amour. — Relations du jeune 
homme avec la femme dcjli mûre. Illusion volontaire de celle-ci : 
scnd>lant de maternité. 

J/amour suliordonné au sentiment : Lord Grcnville. Kxtrèmc ra- 
reté de son cas. Cause de séduction d'un ordre unifjuc. 

La naissance et le développement du senliment 
d'amour dans l'àmc vicrjjc d'un adolescent, aussi 
tendre et naïf qu'un Fortunio, mais plus passionne 
que lui ou, pour parler exactement, plus porté vers 
les résolutions extrêmes; l'envahissement de son être 
par la passion exclusive, avec cette particularité 
de l'amour ù (;et a{;e que .sa poursuite tend plutôt 
vers la satisfaction du senliment lui-même que vers 



18 CHAPITRE II. 

la possession de Tétre qui en est l'objet : telle nous 
semble une des thèses favorites de Balzac, sur la- 
quelle il est revenu avec complaisance dans plusieurs 
de ses grandes œuvres, mais qu'il n'a nulle part mieux 
étudiée en ses détails que dans le personnage de Ca- 
lyste de Guénic. Il convient donc d'y insister comme 
sur une des créations les plus typiques et les plus déli- 
catement analysées de la Comédie humaine. 

Les antécédents physiologiques de Calyste de Gué- 
nic sont longuement expliqués par le romancier, ainsi 
que le milieu dans lequel s'épanouissent ses premiè- 
res années d'enfance. Il nous montre son père, vieux 
Breton ayant de sa race l'honnête entêtement, la bra- 
voure militaire et la noblesse morale, fidèle à ses 
croyances politiques et religieuses, mais borné par 
ces croyances mêmes, rebelle aux idées nouvelles 
autant qu'à l'instruction; sa mère, la douce fdle irlan- 
daise, vivante incarnation de la beauté du Nord, ten- 
dre et soumise comme elles le sont en ce pays, née 
plutôt pour subir que pour partager l'amour, n'ayant 
d'ailleurs jamais connu qu'un sentiment intense : 
l'adoration de cet enfant unique qui représente tous 
ses espoirs et en qui elle retrouve, à peine virilisés, 
les principaux traits de sa nature. 

De sa mère, en effet, Calyste aura la tendresse et 
la féminéilé; de son père, la hauteur d'àme et la 
fierté. Avec quel soin jaloux l'anny O'Brien veilla 
sur les premières années du jeune homme ! Avec 
quelle piiidcncc elle écarta de lui, comme s'il se 
fut agi (le l;i pureté d'une vierge, les causes de 



LES JEUNES GENS. 19 

trouble el d initiation sensuelle qui assaillent les tout 
jeunes gens à leur entrée dans la vie! Les mères, si 
pieuses qu'elles soient, ou plutôt parce qu'elles sont 
pieuses, et que les enseignements chrétiens ont par- 
ticulièrement fixé leur attention sur ce point, ne 
vivent plus alors qu'avec un seul souci : éloigner de 
l'enfant aimé tout ce qui leur parait de nature à alté- 
rer cette innocence si chère. Le soin qu'elles pren- 
nent de la fdle est peu de chose auprès de celui qui 
les attache au fils; elles n'ignorent pas que la fîUe est 
gardée par son sexe même et son rôle de " passivité " 
dans l'amour. C'est alors chez la mère, et tout le 
temps qu'elle le sent sien, une joie de chaque instant. 
Mais aussi quelles douleurs, le jour où les premières 
atteintes ont terni cette pureté, où elle comprend que 
le fils n'est plus à elle, que l'image d'une autre femme 
a envahi sa pensée et soudain s'est substituée à la 
sienne ! Ce sont des douleurs secrètes qu'elle cache 
avec soin, des blessures d'ame qui, par leur inten- 
sité , peuvent être comparées à celles de l'amante 
prévenue que son aimé la tronn)e. — Car il entre, ne 
l'oublions pas, dans un senliment maternel de cet 
ordre beaucoup d'éléments inconscients du sentiment 
d'amour. La mère éjjrouvc pour sa nouvelle rivale 
une haine d'autant plus \i\c (pielle aura cllc-mcmc 
goûté avec moins de vivacité l'amour dans le ma- 
riage, comme l"'anny O'Hrien, et (pie son enfant 
unique aura été la vraie passion de sa vie. 

Cliosc ("Irauge! d s'a|i>u((' à ce sculiincnl-ià, — le 
lait ii'csl pMiul rare, — une soilc (h' (ii rie secrète de 



20 CHAPITRE II. 

voir leur fils, c'est-à-dire un fragment d'elles-mêmes, 
pesant sur une destinée humaine, s'élevant à la viri- 
lité, et nous voyons alors un bien bizarre mélange 
d'angoisse et d'orgueil. Balzac écrit à ce propos : 
(i Quand les mères conçoivent les inquiétudes que 
ressentait la baronne, elles tremblent presque devant 
leur fils, elles sentent instinctivement les effets de la 
grande émancipation de l'amour; elles comprennent 
tout ce que ce sentiment va leur emporter; mais elles 
ont en même temps quelque joie de savoir leur fils 
heureux : il y a comme un combat dans leur cœur. 
Quoique le résultat soit leur fils grandi, devenu supé- 
rieur, les véritables mères n'aiment pas cette tacite 
abdication; elles aiment mieux leur enfant petit et 
protégé. 1) 

L'homme pourtant se dégage de l'enfant; une force 
irrésistible le pousse vers l'élément féminin, qui de 
loin l'attire. Quelle que soit son innocence native, si 
soigneusement qu'ait été cultivée son àme par l'amour 
jaloux de sa mère, les sentiments de pudeur et de 
honte qui font rougir sa joue à l'approche d'une 
femme, les cuisants appels de la puberté lui révèlent 
les mystères de la vie et son véritable rôle dans l'a- 
mour. Pour l'observateur c[ui ne poursuit dans la 
marche d'un sentiment que le bonheur de l'analyse 
et de la contemplation, le jeune homme offre alors 
un spectacle d'un ordre rare. Pour la femme aimante 
en (juéte d'une tendresse entière, il est le plus déli- 
cieux objet qui puisse s'offrir à ses désirs, et celle qui 
sait jouir d'un .si incstiuiable trésor, j'cnlcuds celle 



LES JEUNES GENS. 21 

qui n'est pas assez craintive pour hésiter ou assez 
coquette pour se refuser au bonheur, celle-là se 
réserve des joies sans analogue. 

C'est bien ainsi que Balzac a conçu le personnage 
de Calyste : ni sa pudeur native, ni la piété de sa 
mère, ni les précautions avec lesquelles elle l'a gardé, 
n'ont empêché la naissance soudaine de ce besoin 
d'aimer; il met en Camille Maupin tous ses désirs et 
tous ses espoirs; il tend vers elle avec l'infaillible sû- 
reté de linslinct. Nous retrouvons en lui l'amour 
pareil à celui de Chérubin, une force intérieure le 
poussant vers le seul être qui, à ses yeux, incarne la 
femme : Camille Maupin. Fût-elle moins belle, moins 
supérieure d'intelligence, il y volerait encore, car 
lassouvissance d un pareil désir est obsédante et ab- 
sorbe l'énergie virile. Notez que tout en elle est fait 
pour irriter le désir : le refus de sa personne d'abord. 
Chez le tout jeune homme, l'amour ne se trompe pas; 
il tend, en dépit de son innocence, vers la hn ({ue la 
nature lui a prescrite : la possession, lîien j)lus net- 
tement que chez la jeune hllc, qui dans le plan de la 
nature représente l'élément passif, le jeune homme, 
même iguoraiiL en fait, a l'intuition des réalités phy- 
siques : la dénioiisliadoH extérieure de sa tendresse 
est inliniment plus précise !... 

Camille Maupin se refuse donc, non par cocpiette- 
rie, — sa nature de femme artiste est la négation 
même de la (•o(juetterie ; — elle se refuse |)ar cjanite, 
parce (ju'elle sougc à l'jiveuir, parc(> ((u'elle re(h)ule 
cet avenir, parce (|ue, malgré son exceptionnelle 



22 CHAPITRE II, 

intelligence , il lui manque ce sentiment de haute 
sagesse que Schopenhauer résume si admirablement 
dans cette maxime : » Au lieu de nous occuper 
exclusivement de plans et de soins d'avenir, ou de 
nous livrer à l'inverse aux regrets du passé, nous 
devrions ne jamais oublier que le présent seul est 
réel, que seul il est certain, et qu'au contraire l'ave- 
nir se présente presque toujours autre que nous 
le pensions, et que le passé, lui aussi, a été diffé- 
rent; ce qui fait qu'en somme avenir et passé ont 
tous deux bien moins d importance qu'il ne nous 
semble. " 

Joignez à cela, au milieu de cette naissance à la 
vie, avec cette excitation constante entretenue par 
un refus qui s'explique mal , l'influence irritante que 
peut avoir sur un jeune esprit, sur une sensibilité 
cxacerl)ée, la vue des belles choses, des élégances qui 
lui sont demeurées inconnues et que son àme d'ar- 
tiste goûte avec une singulière volupté. 

C'est donc avec un véritable enthousiasme senti- 
mental, accru encore par l'enthousiasme de l'intelli- 
gence s'ouvrant au beau, que Calyste se laisse aller 
à la douceur de vivre auprès de Camille ^laupin : 
elle représente pour lui linitiation à la vie, une ini- 
tiation totale dans laquelle se trouvent satisfaits le 
cœur et l'esprit, où seuls les sens sont tenus en échec. 
Lorsqu'il rentre au manoir paternel, dans son milieu 
honnête, mais borné, le pauvre enfant tente de faire 
comprendre aux siens la cause et la nature de ses 
enthousiasmes : » Elle a changé notre Calyste, dit 



LES JEUNES GENS. 23 

la vieille aveugle en l'interrompant, car je ne com- 
prends rien à ces paroles. Tu as une maison solide, 
mon beau neveu, de vieux parents qui t'adorent, de 
bons vieux domestiques ; tu peux épouser une bonne 
petite Bretonne, une fille religieuse et accomj)lie qui 
te rendra bcureux... C'est simple comme un cœur 
breton. Tu ne seras pas si promptement, mais plus 
solidement un riche gentilhomme. » 

N'est-ce pas précisément cette simplicité, cet em- 
bourgeoisement de sa vie qui lui paraît insupporta- 
ble? 11 se révolte et repousse cette perspective de 
toutes les forces de son être : « Serais-je donc sans 
belles et folles amours? Ne pourrais-je trembler, pal- 
piter, craindre, respirer, me coucher sous d'impla- 
cables regards et les attendrir? Faut-il ne pas con- 
naître la beauté libre, la fantaisie de l'àme, les nuages 
qui courent sous l'azur du bonheur et (|ue le souffle 
du plaisir dissipe?... Ne connaîtrai-je de la femme 
que la soumission conjugale; de l'amour, que sa 
flamme de lampe égale? » Voilà une déclaration qui 
nous semble aujourd'hui fortement entachée de ro- 
mantisme; mais il faut songer à l'éjjoque où elle fut 
écrite, et, de plus, 11 serait injuste de ne pas y recon- 
naître, sous une forme vieillie, l'ardriir iiiuiiorlelle 
et toujours vraii; des prenuers désirs... 

Le senliuuMit d'amour se caractérise, à cet âge, 
bien jiliiliil parla poursuite de raiiioiir Im-iiiciuc que 
de l'objet de cet amour, (lomiue, d'aulic pari, c'est 
une loi psychologique que tout seulimciil clicrche sa 
satisfaction dans un objet réel et précis, Calysle aime 



24 CHAPITRE II. 

Camille Maupin ; mais la présence d'une autre femme 
suffira pour que ses désirs se reportent avec une in- 
tensité au moins égale sur cette dernière. Bien plus, 
tant l'imagination est ardente à cet âge, il suffira que 
Camille Maupin lui fasse de Béatrice une enthou- 
siaste description, vantant sa grâce enveloppante et 
ses charmes de blonde, pour que, immédiatement, 
grâce à une transformation psychologique merveilleu- 
sement comprise par Balzac, il mette en elle toute sa 
complaisance. Tous ceux qui ont eu comme Câlyste 
une imagination très vive et un cœur également ar- 
dent, peuvent se rappeler des états d'âme analogues : 
l'imagination construit une figure idéale sur une sim- 
ple description, quelquefois même sur une concep- 
tion qui lui est personnelle, et la cristallisation s'opère. 
Dès la première entrevue de Galyste avec la jeune 
femme, nous voyons un envahissement total de son 
être : <i En un moment, Calyste fut saisi d'un amour 
qui couronna l'œuvre secrète de ses espérances, 
de ses craintes, de ses incertitudes. » S'agira-t-il 
désormais de Camille Maupin? Non, plus jamais. 
Cette femme, d'un âge mûr sans doute, mais hrillante 
de génie et de tendresse concentrée, cette intelligence 
qui a contribué à dévelop})er la sienne, qui, sous 
l'apparence trompeuse d'une maternité plus tendre, 
lui a révélé la beauté en étendant J'horizon de sa vie, 
elle disparaîtra de sa pensée, et il ne songera plus 
qu'à s'en servir pour atteindre à la satisfaction de son 
second amour. Le jour même où, poussant le dévoue- 
ment jusqu'à un j)oint qui peut })araître invraiscm- 



LES JEUNES GENS. 25 

blable, — nous y reviendrons en étudiant Camille 
Maupin, — elle fera mieux encore que sacrifier sa 
passion, elle favorisera la tendresse de Calyste pour 
Béatrice, ce jour-là, le jeune homme acceptera sans 
honte cette preuve surhumaine d'abnégation. 

C'est qu'en effet, — et Balzac l'a profondément 
senti, comme il l'a merveilleusement rendu dans son 
œuvre, — l'amour sexuel, par son essence même, 
tient aux racines les plus égoïstes de l'être humain 
Il poursuit sa satisfaction avec une significative àpreté, 
et l'on retrouve, jusque dans le jeune homme inno- 
cent et pur, ignorant les fins de la vie, je dirai même, 
d'autant mieux qu'il les ignore, les traces de l'anima- 
lité primitive et quelque chose de ce qui caractérise 
l'appétit du mâle luttant pour la possession de la fe- 
melle. Lisez la lettre dans laquelle Calyste décrit à 
Béatrice son amour, et qui fait songer aux timides 
déclarations, ardentes néanmoins, d'un Chérubin 
ou d'un Fortunio : n Que suis-je pour vous? Un 
enfant attiré par l'éclat de la beauté, par les gran- 
deurs morales, comme un insecte est attiré par la 
lumière. Vous ne pouvez pas faire autrement que de 
marcher sur les Heurs de mon ame, mais tout mon 
bonheur sera de vous les voir fouler aux pieds .. Je 
«'ai [)as d'autre génie que celui de l'amoui-, je n'ai 
rien qui me rende redoutable, et je serai devant vous 
comme si je ne vous aimais pas. Bejellere/-vous la 
prière d'un amour si liuniMe, d un pauvre eiilanl (|iii 
demande pour toute grâ(;e à la luiuièri' de réelairer, 
à son soleil de le réchauffer? » 

a 



26 CHAPITRE II. 

Quelle humilité! quelle tendresse discrète et 
douce! Vous seriez tenté de voir uniquement dans 
ces paroles l'expansion d'une àme virginale avec ses 
timides et chastes désirs. Il semhlc que les sens et 
leurs ohsédantes convoitises n'y aient point de part. 
Détrompez-vous : ce ne sont là qu'apparences vaines. 
Sous cette enveloppe séduisante, mais fausse, parce 
qu'elle cache la véritable nature, il faut découvrir et 
discerner l'homme naissant qui aspire avec frénésie 
à la possession de l'être désiré. Lorsque Calyste se 
promène avec Béatrice au milieu des l'ochers de la 
cote bretonne, et que celle-ci, après avoir exaspéré 
son amour par sa coquetterie, se laisse aller un in- 
stant, puis se reprend, goûtant le suprême plaisir de 
la femme sans cœur : torturer celui qui l'aime, lors- 
qu'il l'a saisie par la ceinture et qu'elle lui répond : 
i( Eh bien! » d'un air imposant, une sorte de féro- 
cité jalouse s'empare de lui; l'image du rival surgit 
dans son cerveau. « Ne serez-vous jamais à moi? 
lui demanda-t-il, d'une voix étouffée par un orage de 
sang. — Jamais, mon ami, répondit-elle. Je ne puis 
être pour vous que Béatrice, un rêve. N'est-ce pas 
une douce chose? Nous n'aurons ni amertume, ni 
chagrin, ni repentir. — Et vous retournerez à Conti? 
— Il le faut bien. — Tu ne seras donc jamais à per- 
sonne?» dit Calyste en poussant la marquise avec inie 
violence frénétique. — J'avoue que cette violence 
me plaît. Je la trouve vraie, quelque objection qu'on 
lui j)uisse adresser d'être à certains points de vue en 
désaccord avec les précédents connus de sa conduite. 



LES JEUNES GENS. 27 

Elle me plaît comme significative de la véritable 
nature de l'amour, de son fond brutal, et de ses fré- 
quents retours, malgré les dupeuses apparences du 
sentiment, vers le point de départ primitif!... 

Calyste de Guénic, c'est le jeune homme aux prises 
avec l'amour, et l'amour exclusif de tout autre 
mobile. Mais la vie est complexe, et les passions 
multiples qui s'y entre-croisent sont autant de sujets 
d'invention pour le romancier actif et fécond; dans 
cette voie, suivons Balzac : il n'existe point de guide 
plus sûr, point de peintre plus puissant. 

Être jeune et beau, mais n'avoir au service de 
cette jeunesse et de cette beauté pour les mettre en 
relief, pour les imposer, ni l'aristocratique décor 
de l'existence mondaine, ni la fortune qui fraye le 
chemin vers cette existence ; être né avec des sens 
exquis et l'intime besoin du luxe, apparente faiblesse, 
accompagnement inévitable de ces délicatesses d'in- 
stincts, et ne posséder que la pension modeste du 
pauvre étudiant débarqué de province, à qui les 
sacrifices d'ime mère et de sœurs généreuses consti- 
tuent avec peine une rente de quebjues ccnlaines de 
francs; se sentir amhitieux, avide de pinssaïue et de 
renommée, et ne se savoir d aiilrc appui (pic (clui 
d'une femme du monde, influente sans doute, mais 
que ses innomhrables devoirs absorbent inévitable- 
ment; enfin, de toute la puissance de son être as[nrer 
à l'aiMoiir, à 1 aiiioiir le [)Ius délical , à la nu mi r, — sen- 
timent (jue seule |)eut satisfaire la possession d une 
de ces femmes vues (mi rêve rpii coiuposciil la liau(e 



2S CHAPITRE II. 

société : — telles sont en quelques traits épars, à 
peine indiqués, les contradictions cruelles qui, dans 
la pensée de Balzac, donnèrent naissance à cette 
création d'Eugène Rastignac, le plus significatif et le 
plus tranché des types de jeunes gens qui s'agitent et 
souffrent dans ce milieu complexe du monde créé 
par l'imagination du grand romancier. 

Ajoutez la perpétuelle lutte en une àme de vingt ans 
entre le devoir qu'une instinctive noblesse lui pres- 
crit et cette ambition qui, sous toutes ses formes, 
l'obsède en le torturant; représentez-vous le démora- 
lisant exemple du succès rapide acquis au prix des 
plus dégradantes compromissions, du vice triom- 
phant en tous lieux, tandis que le véritable mérite et 
la vertu ne récoltent souvent qu'insuccès et dédains; 
imaginez enfin les troubles de conscience et les dou- 
loureuses hésitations d'une àme passionnée à laquelle 
une chose manque : un principe directeur de la vie, 
comme seules en possèdent les grandes ànics et les 
hautes intelligences; alors j)eut-étre comprendrez- 
vous dans son ensemble la plus diverse et la plus 
ondoyante des natures, tout comme la théorie psvcho- 
logique qu'une telle nature semble le mieux justifier, 
d'après laquelle notre personnalité se conq)ose uni- 
(piement des inq)ressions multiples et des émotions 
successives qui la traversent. 

Lorsque nous l'envisageons, cette personnalité, en 
considérant les états d'àine (pii ont constitué notre 
vie ."Ultérieure, elle se présente à l'observation avec 
une apparence d'unité suffisante pour nous illusion- 



LES JEUNES GENS. 29 

ner : les différents actes de l'existence, qu'elle appar- 
tienne à l'ordre actif ou contemplatif, nous semblent 
subordonnés à une sorte de substance spirituelle une 
et toujours pareille à elle-même, et c'est cette illu- 
sion qui a pu si longtemps donner tant d'autorité à la 
doctrine d'un » moi » conscient, indépendant et 
comme détaché des impressions ressenties. Mais si, 
pénétrant mieux au fond des choses et nous écartant 
du souvenir de ces états d'àmc antérieurs, nous nous 
attachons uniquement à l'existence présente, si nous 
nous regardons agir, la diversité et le contraste des 
impressions subies, mieux encore la mobdité même 
de ces impressions et l'inconsistance qui en est le 
caractère, nous prouvent jusqu'à l'évidence l'eri'eur de 
cette doctrine enseignée. C'est en ce sens que l'un des 
philosophes qui le plus énergiqucmcnt l'ont combat- 
tue, celui qui a le plus contribué à la détruire, a pu 
dire avec une entière exactitude, si exagérées qu'aient 
paru ses conclusions : u Les idées, une fois qu'elles 
sont dans la télc humaine, tirent chacune de leur 
côté à l'aveugle, et h^ur éqiuhbre inq)arfait semljlc à 
chaque minute sur le point de se renverser. A pro- 
prement j)arler, l'homme est fou, comme le corps 
est malade par nature; la raison, comme la santé, 
n'est en nous qu'une réussite momentanée et un bel 
accident. " 

Nous 11 insisterons pas, car ce n Cst poiiil ici le heu 
d'examiner des théories psychologitpies; nous n'avons 
qu'à nous occuper des âmes con(;ues et créées par 
lîal/.ac. Si pourtant nous avons rappelé celle-ci, c'est 

2. 



30 GHAPITJÏE II. 

qu'elle nous a paru éclairer d'une lumière particu- 
lièrement favorable les actes et les démarches du 
personnage que nous tentons d'analyser, et dont 
l'importance est capitale comme type; c'est qu'enfin, 
si nous nous placions non plus au point de vue du 
psychologue, mais au point de vue du moraliste, 
aucune ne pourrait mieux justifier ou excuser ces actes 
et ces démarches. Que parlons-nous d'excuse? Ce 
mot ne saurait avoir de sens, car le même phi- 
losophe, dont nous invoquions })lus haut l'auto- 
rité, nous répondrait, conséquent avec sa doctrine : 
il En l'homme, point de puissance distincte et libre : 
lui-même n'est que la série de ses impulsions et de 
ses imaginations fourmillantes. " Et, de fait, il ne 
saurait être inutile de l'énoncer ici, cette doctrine, 
dès les premières pages de l'essai consacré à l'étude 
des œuvres maîtresses du grand romancier; car il 
n'est })a8 un seul ensemble d'autres écrits, sinon 
peut-être celui des œuvres de Shakespeare, à propos 
desquelles M. Taine la formulait, qui mieux que le 
sien en soit la vérification. 

Si maintenant de la théorie psychologique, dont le 
propre est de revêtir un caractère d'abstraction, nous 
passons à l'être vivant créé par le romancier, quelle 
imposante démonstration va nous fournir Eugène 
llastignac ! Il a une âme naturellement noble, un 
esj)rit délicat et distingué, sinon supérieur. Il est 
ambitieux; f|iii [)ourrail le lui reprocher? L'ambition 
n'est (pie le légitime désir d occuper dans le monde 
la place pour laquelle on se sentmartpié. Du fond de 



LES JEUNES GENS. 31 

sa province, au milieu de sa petite vie de nolde 
ruiné, Paris lui est apparu de loin comme le centre 
attirant, comme le seul lieu favorable à son dévelop- 
pement; il y est accouru. Ses intentions premières 
sont d'arriver par le travail et de tout devoir à son 
mérite. Noble résolution, mais combien difficile à 
tenir! « Son esprit était éminemment méridional ; 
à l'exécution, ses déterminations devaient donc être 
frappées de ces hésitations qui saisissent les jeunes 
gens, quand ils se trouvent en pleine mer, sans 
savoir ni de quel côté diriger leurs foi'ces, ni sous 
quel vent enfler leurs voiles. " — Le monde lin- 
struira vite; il aura l>ientôt fait de lui déconseiller les 
moyens qu'il envisageait dans son enfantine igno- 
rance, de lui en montrer de moins nol)les, mais aussi 
de plus rapides pour parvenir. 

C'est d'abord en lui, sans qu'il ait le temps de rai- 
sonner, le premier éblouisscment que peuvent pro- 
duire sur lui jeune homme de son ùge, ardent, pas- 
sionné, ambitieux et débordant de vie, les fascinantes 
splendeurs de l'existence aristocratique, c[ui ne 
laissent point de place à la réiiexion, au repliement 
sur soi-même, à la saine critique, lesquelles mettent 
toutes choses à leur rang, j)èsent ce qu'il y a de petit 
et de incs(piin dans tous ces dehors cl ces vaines appa- 
rences, il éprouve comme une griserie de l'àmo, et 
l'imaginalion, si puissante dans la jeunesse, contribue 
encore à emlxllir les rêves (pu Ibdk'ut dans sou cer- 
veau. 

Ce Sont ensuite, et coiuinc conlic-parlu', b's niévi- 



32 CHAPITRE II. 

tables et douloureux froissements d'amour-propre 
que lui attirent son inexpérience, ses maladresses de 
provincial, son ignoi^ance de Tinfini détail des nuances 
qui constituent les usages mondains. Il comprend 
l'importance de la fortune pour parvenir à briller 
dans ce milieu, en même temps qu'il se voit pauvre, 
irrémissiblement pauvre; un entretien rapide avec 
Maxime de Trailles, le roi du dandysme de l'é- 
poque, lui révèle ce qui lui manque, ce qu'il ne 
saurait acquérir de sitôt. La blessure est cruelle, 
étant faite à son amour-propre, car l'amour-propre 
est chatouilleux chez un jeune homme convanicu 
qu'il n'a qu'à paraître })Our conquérir le monde. 
Un moment d'orgueil légitimement révolté le 
ramène à ses premières résolutions : il vivra hors du 
monde et conquerra la réputation qui finira par l'im- 
poser. Mais ce n'est point impunément qu'il a fré- 
quenté ce milieu ; l'image lui est toujours présente 
de ces distinctions et de ces attirants dehors. La vie 
solitaire du travailleur obscur est faite pour des âmes 
mieux trempées que la sienne, et la tcrrd)lc phrase 
de Vautrin l'obsède sans cesse : « La fortune est 
la vertu. » — Il deviendra donc riche : tous ses 
efforts tendront à ce but. D'ailleurs, il a rencontré en 
Mme de IJeauséant un ap[)ui solide, et les conseils 
de cette amie sûre lui ont montré la société comme 
une confpuHe gloi'ieuse dans laquelle il trouvera 
la satisfaction de ses désirs et de ses ambitions. 
Il Traitez ce monde comme il le mérite. Vous voulez 
parvenir, je vous aiderai. Plus froidement vous cal- 



LES JEUNES GENS. 33 

culerez, plus avant vous irez... Frappez sans pitié, 
vous serez craint... Voyez-vous, vous ne serez rien 
ici, si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à 
vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si 
vous avez un sentiment vrai, cachez-lc comme un 
trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez 
perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous devien- 
driez la victime. Vous aurez des succès; à Paris, le 
succès est tout, c'est la clef du pouvoir... Je vous 
donne mon nom comme un fd d'Ariane pour entrer 
dans ce labyrinthe. " — Quel est le jeune homme 
qui, avec la nature de Rastignac, mobile, impression- 
nable et j)assionné, quel est le jeune homme qui, se 
sentant fort d'un tel appui, eût dirigé son existence 
autrement que lui? 

Mme de Beauséant lui a révélé le monde tel (|u'il 
est, comme un milieu de luttes capable d'e.xciter 
son ambition et méritant le combat qu'il se sent 
prêt à livrer. Vautrin, autrement profond (ju'elle, à 
l'aide de ses maximes brèves, concises et [)erçant à 
jour l'immoralité des choses, porte le dernier coup à 
SCS résolutions premières; c'est comme un voile qui 
lui couvrait la vie et qui brusquement s'est déchiré. 
Son influence magnétique agit sur cette iialure riche, 
mais faible; une dernière lutte se livre en lui, et Hal- 
zac nous la décrit en un monologue étrangement 
sug{;estif : » Quelle tête de fer a donc cet homme? 
il m'a dit < rùmeiil ce (pic .Mme i\r hcauscant me 
disait en y mettant des formes. Il me déchirait le 
cœur comme avec des griffes d'acier... " Il s'assit et 



34 CHAPITRE II. 

reste là plongé clans une étourdissante méditation. 
(1 Être fidèle à la vertu, martyre sublime! Bah! tout 
le monde croit à la vertu ; mais (jui est vertueux? Les 
peuples ont la liberté pour idole ; mais où est sur la 
terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue 
comme un ciel sans nuages; vouloir être grand ou 
riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, ployer, 
ramper?... Je veux travailler noblement, saintement; 
je veux travailler jovir et nuit, ne devoir ma fortune 
qu'à mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, 
mais chaque jour, ma tète reposera sur mon oreiller 
sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau 
que de contempler sa vie et de la trouver pure comme 
un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune 
homme et sa fiancée... Vautrin m'a fait voir ce qui 
arrive après dix ans de mariage... Diable, ma tête se 
prend. . . Je ne veux penser à rien ; le cœur est un bon 
guide. . . i> 

Il fallait citer la page entière, car le personnage 
de llaslignac s'en dégage avec une entière netteté, 
comme on y voit la justification vivante de la doctrine 
psychologique que nous indiquions au début de cette 
étude. 

Désormais la vie du monde et ses compromissions 
roccu|)eront tout entier; il n'adia plus (ju'un but : 
arriver à la satisfaction de ses ambitions, non plus 
par le travail, qu'il avait envisagé un moment comme 
le seul moyen noble de parvenir, mais par l'habileté. 
OuMiant les sacriliccs (pic ses so-urs (>t sa mère, dans 
iciii- snl)bnic (b'\ oiiciiicmI . siinposcnt à ciuKjue in- 



LES JEUNES GENS. 35 

stant de leur vie, il leur en demandera de nouveaux. 
Dominé par la toute-puissante influence de Vautrin, 
il se prêtera tacitement aux monstrueuses combinai- 
sons de ce génial forçat; à peine résistcra-t-il lors- 
que ces combinaisons le feront complice d'un homi- 
cide. Devenu enfin Tamant de Mme de Nucingcn, 
il en viendra pour elle à oublier le plus sacré des 
devoirs, celui qu'impose la reconnaissance, et il lais- 
sera agonisant le père de sa maîtresse pour obéir à 
un caprice de celle-ci. Il faudra le spectacle du long 
martyre et de la mort de Goriot pour réveiller brus- 
quement en lui le sentiment de sa noblesse ori- 
ginaire, ce mépris de Thomme supérieur à l'égard 
d'une société faite de conventions et de petitesses. 
Et les dernières paroles prononcées par Rastignac 
auront l»eau être un défi à la société : on comprend 
qu'il ne tardera pas à retomber sous son joug et à 
subir ses lois!... 

Ce qui leur manque en effet à tous, presque sans 
exception , c'est ce » principe directeur de la vie " , 
dont nous parlions; j'entends une de ces convictions 
intimes et profondes auxquelles les ùmes fortement 
trempées subordonnent toute une existence. De 
(picbpie rares mérites que ÎJal/.ac les ait dotés, qu'ils 
soient nés comme C;dyste de (îuénic avec un C(»'ur 
ardent et droil, ou comme lùigène Rastignac avec de 
hautes et légilimcs aiubilious, il se rencontre toujours 
im moment où ils transigent avec le devoir et parais- 
sent oublier leur passé : tel Calyste de (Juénii-, aimé 
par Camille Maupin, passant soudain de ce premier 



36 CHAPITRE II. 

amour à la folle passion pour Béatrice de Rochefîde, 
et ne se rappelant même plus les sacrifices surhu- 
mains grâce auxquels ses récentes tendresses ont pu 
se donner cours ; plus tard, il épouse une jeune fille 
qui lui apporte le vérita])le amour en ce qu'il peut 
avoir déplus pur et de plus délicat; voici qu'il retrouve 
Béatrice dans le décor somptueux de l'existence pari- 
sienne; la dangereuse courtisane le reprend tout 
entier, lui fait fouler aux pieds ses premiers serments 
et le contraint aux dernières lâchetés. Tel encore 
Eugène Rastignac, dont nous avons essayé de montrer 
la nature ondoyante et l'incessante mobilité ! 

Balzac, comme tous les créateurs d'àme, se re- 
trouve dans les personnages qu'il a imaginés, avec 
ses aspirations et ses ambitions déformées ou détour- 
nées; mais ce que leur père spirituel ne leur a point 
communiqué, c'est cette volonté énergique dont il se 
fit le théoricien éloquent en une œuvre que nous 
étudierons plus tard , et dont il donna le magnifique 
exemple dans le cours de sa prodigieuse carrière 
d'artiste. Gardons-nous pourtant de généraliser trop 
A'itc : lorsque nous en viendrons à l'examen des 
types d'artistes qu'il a conçus, nous le verrons là tout 
entier dans une de ses plus belles créations; n'eût-il 
point été invraisemblable que son portrait ne se 
trouvât pas en pied parmi la foule des personna- 
ges qui composent la Comédie hinnaine? Il n'en 
reste pas moins vrai, si l'on écarte cette exception, 
que la j)lupart des types en lesquels il s'efforça d'in- 
carner la jeunesse contemporaine, demeurent aussi 



LES JEUiN'ES GENS, 37 

distants de lui par réncrgie virile qu'ils en sont rap- 
prochés par l'ardeur de leurs aspirations ! 

Prenons Félix de Yandenesse, un de ceux qu il 
a créés avec le plus d'amour et développés avec le 
plus de complaisance! Ne paraît-il pas légitime de 
dire que l'enfance de Félix , c'est l'enfance même de 
Balzac? Lisez ses premières années, ses douleurs 
d'enfant incompris. Il lui prête les qualités de poésie 
et de rêverie dont son amc était pleine; c'est d'ail- 
leurs un thème qui lui est cher, qu'il développera 
avec insistance et avec toute l'étendue qu'il com- 
porte dans Louis Lambert, qu'il aborde déjà dans 
le Lys. Lorsqu'il nous peint les premières heures 
de la vie contemplative de Félix de Yandenesse, 
son amour de la nature et de la solitude , les vexa- 
tions auxquelles il est en hutte : " Châtiment hor- 
rihlc, écrit-il, je fus persillé sur mon amour pour les 
étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin 
le soir. " Il est déjà " incompris » , et 1 on pourrait 
dire de lui ce que le poète disait du jeune cnfantmar- 
qué par une vocation prématurée : » Je le regar- 
dais attentivement; il y avait dans son (eil et dans 
son front je ne sais quoi de précocement fatal qui 
éloigne généralement la sympatiiic et qui, je ne sais 
j)()ur(|uoi, excitail la luienne , au point cpu' j eus un 
instant l'idée bizarre que je pouvais avoir un frère 
à moi-même inconnu. " (Juellc est l'a me songeuse 
qui, aux heures de repliement sur elle-même, n'a 
<;onnu ces premières souffrances? Souffrances dans 
la famille, qui ne comprend ni ne pressent ses aspi- 

3 



38 CHAPITRE II. 

rations et ses tendresses ; souffrances au collège, au 
milieu des " hideux niais " formant déjà une réduc- 
tion en petit de l'humanité qu'elle connaîtra plus 
tard! Rude apprentissage sans doute, mais comhicn 
précieux et comhien nécessaire ! — Car rien n'y sau- 
rait suppléer. — Tel est le rôle des plus dures 
épreuves : si la volonté conserve assez d'énergie 
pour réagir, si la " vie intérieure » est assez forte 
pour résister aux atteintes du dehors, la douleur 
devient un bienfait , et ce sont des sources nouvelles 
et purifiantes qu'elle fait jaillir au plus intime de 
l'être. 

Surtout quelle merveilleuse préparation à l'amour! 
Comme l'àme, sevrée jusqu'alors de sentiments ten- 
dres, s'ouvre naturellement et spontanément au plus 
doux et au plus pénétrant ! Voyez Félix de Yande- 
ncsse à vingt ans. Toutes les puissances de son être 
comprimées par les vulgarités ambiantes vont pren- 
dre essor et se détendre à la faveur du sentiment le 
plus pur, le plus délicat et le plus ardent. Rien n'égale 
la douceur de ces premières rencontres avec Mme de 
Mortsauf : c'est la naissance soudaine de l'amour 
conforme au vœu de la nature; ce sont ces premières 
sensations qui, dans le souvenir de ceux qui les ont 
goûtées en les savourant, demeurent sans analogues 
connues; ce sont ces troubles indicibles qui remuent 
l'ame jusqu'en ses replis les plus cachés; c'est la 
poésie intérieure, auxiliatrice souveraine du senti- 
ment et qui transfigure la personne aimée! Il n'est 
(pi lin âge dans la vie où de semblal)les émotions 



LES JEUNES GENS. 30 

puissent se produire; encore faut-il, j)Our favoriser 
leur éclosion, de ces coïncidences fortuites qui sont 
à la volupté sentimentale ce que l'inspiration visitant 
le poète est à la volupté créatrice ! a Des hasards 
inouïs, dit Félix de Vandenesse , m'avaient laissé 
dans cette délicieuse période où surgissent les pre- 
miers troubles de l'âme , où elle s'éveille aux 
voluptés. " 

Que seront-elles donc ces relations du tout jeune 
homme avec la femme jeune encore, mais plus àgéc 
que lui ? Elles suivront des étapes successives et nette- 
ment différenciées. Tout d'abord le désir sexuel 
demeure au second plan , se précisant à peine et 
s'avouant encore moins ; chez la femme, un senti- 
ment de protection quasi maternelle domine et se 
fait jour à travers toutes les manifestations intérieures 
de tendresse : il est en quelque façon l'excuse de 
cette tendresse et le motif apparent dont elle la justi- 
fie à ses propres yeux; point de femme aimante et 
jusqu'alors malheureuse (pii n'appelle son enfant le 
jeune homme vers (jui la [)Oussent invinciblement 
les puissances refoulées de son cœur; il v a dans 
cette illusion qu'elles nourrissent comme un men- 
songe sentimentalqui satisfaite la fois leur conscience 
et leur besoin d'affection! Comment s'avoueraient- 
clles la véritable luiture de celte affection, sans se 
trouver, par cet aveu même, dans 1 oblijjalion d'y 
renoncer? n A chacpie heure, de momeni eu uio- 
ment, notre fraternel mariage, fondé sur la con- 
fiance, devint plus cohérent. Nous nous établissions 



40 CHAPITRE II 

chacun dans notre position : la comtesse m'envelop- 
pant dans les nourricières protections, dans les blan- 
ches draperies d'un amour tout maternel, tandis que 
mon amour, séraphique en sa présence, devenait, 
loin d'elle, mordant et altéré comme un fer rouge. " 
— C'est là justement préciser le rôle du jeune homme 
et la transformation qui s'opère en lui : l'heure arrive 
en effet où la passion s'impose avec son caractère de 
sexualité fatale. La nature ne peut être trompée plus 
longtemps, et de même que chez l'amante, — fût-elle 
la pure Henriette de Mortsauf, — elle exigera ses 
droits impérieux à plus longue échéance, de même 
chez Félix de Vandenesse elle s'imposera, mais avec 
une autre rigueur! a Si elle demeura chaste et pure, 
je fus travaillé par des idées folles que m'inspiraient 
d'intolérables désirs. » 

Au début de cette étude, à propos du personnage 
de Calyste de Guénic, nous avons insisté sur cette loi 
phvsiologiquc dont Balzac mieux que personne a 
compris l'importance : c'est cette u logique amou- 
reuse » , cette implacable nécessité dans la marche 
progressive du sentiment d'amour chez l'homme, 
cette impossibilité où il se trouve de se confiner plus 
longtemps dans le domaine du cœur qui dut amener 
Balzac à imaginer l'épisode des amours de Félix 
de Vandenesse avec lady Arabelle. La composition 
de ce fragment du Ljs dans la vallée relève bien 
j)lut6t, nous semble-t-il, d'une nécessité logique de 
l'amour que de l'observation saine d'un caractère 
vrai! Si par l'intervention de cet épisode et sa valeur 



LES JEUNES GENS. 41 

de contraste Balzac a voulu simplement préciser une 
loi psychologique, — et telle estnotre pensée, — cette 
fin de l'œuvre se justifie surabondamment; sinon elle 
demeure comme une tache et une erreur. C'est dire 
qu'au point de vue de la pure observation le per- 
sonnage de lady Arabelle est bien inférieur à la 
plupart de ses créations féminines : il représente 
la partie contestable du chef-d'œuvre qui a nom : 
le Lys dans la vallée. 

Encore une fois, cet épisode, tout comme la création 
de femme qui s'y réfère, est le résultat d'une opposi- 
tion artificielle conçue par Balzac entre deux types 
rigoureusement op[)Osés ; il convient de l'envisager 
comme un moyen imaginé pour la vérification et 
l'affirmation d'une loi physiologique. " Elle — 
lady Arabelle — c'est Balzac lui-même qui l'écrit, 
était la maîtresse du corps, INIme de jNIortsauf était 
l'épouse de Tàme. » — Tout est dans cette j)hrase, 
l'explication du contraste même qui s'est imposé à la 
pensée du romancier et la cause .de cette création 
féminine qui semble conçue en dehors des conditions 
de la vie. 

Ne nous arrêtons i)as à lady Arabelle; retenons 
seulement du pcrsonnajjc ce (jiii peut servir à expli- 
quer la conduite de Félix de Vandenesse : elle rej^ré- 
scnte en effet le facteur principal de sa déchéance 
morale; c'est elle qui réveill(> en lui les sentiments 
bas, les idées vulgaires (pu soinuuMlKnl au fond de 
tout homme même supérieur, et n'attendent fpi'unc 
circonstance favorable pour s'élever à la surface; 



42 CHAPITRE II. 

c'est elle qui, par les piqûres savamment faites et 
fréquemment réitérées à son amour-propre, le déta- 
che lentement de Mme de Mortsauf, ainsi que lîéatrice 
de Rochefide détourne Calyste de Guénic de son 
amour pour Camille Maupin et plus tard pour Sabine ; 
elle encore qui suscite les pensées de fortune et 
d'ambition à la réalisation desquelles Mme de Mort- 
sauf apparaît la plus opposée. Comme Calyste, comme 
Rastignac, comme tant d'autres dont nous n'avons 
pas à nous occuper ici , car ils ne sont que les reflets 
atténués de ces personnages principau.\, Vandenesse 
sent son énergie faiblir; la volonté s'annihile et le 
livre impuissant aux mains cupides de lady Arabelle. 
Que reste-t-il désormais du jeune homme que nous 
avons aimé, dans lequel nous nous étions plu à voir 
l'incarnation de l'amour naissant? Rien, ou bien peu 
de chose : il vérifie à nouveau l'idée maîtresse qui 
domine cette étude, à savoir, la diminution progres- 
sive de l'énergie sous rinflucuce déprimante du 
milieu. 

Avec Lucien de Rubempré, la démonstration sera 
complète et la preuve établie, d'autant mieux que 
nous l'examinerons ici dans sa seconde incarna- 
tion, celle de l'homme du monde. Sa première incar- 
nation, le Rubempré des Illusions perdues, relève 
de l'étude des artistes. Nous verrons alors comment 
Ralzac s'est plu à représenter dans ( e personnage, 
à côté des })lus brillantes facultés intellectuelles, 
(les plus riches dons et des })lus rares séductions 
i\c l'esprit, les faiblesses et les compromissions 



LES JEUXES GENS. 43 

d'une nature d'artiste telle qu'il s'en rencontre tant, 
sans consistance, comme sans réaction à l'encontre 
des influences destructrices qui les environnent. Dans 
le Rubempré de Splendeurs et misères des courti- 
sanes, plus rien ne survit de l'artiste ; ses facultés 
créatrices sont éteintes ; elle a disparu pour jamais, 
cette merveilleuse facilité de production qui fit sa 
gloire et sa perte ; il ne survit plus en lui que 
l'homme du monde, le rival des Maxime de Trailles, 
des d'Ajuta-Pinto ; mais conî])icn inférieur à eux 
comme représentant du » dandysme " ! Car il est un 
dandy déchu, et l'on ne saurait dire de lui ce qu'un 
écrivain fameux notait pour caractériser cette ma- 
nière de goûter la vie : <i Oue ces hommes se fas- 
sent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou 
dandys, tous sont issus d'une même origine; tous par- 
ticipent du même caractère d'opposition et de révolte ; 
tous sont des représentants de ce qu'il y a de meilleur 
dans l'orgued humain, de ce bosom trop rare, che/ 
ceux d'aujourd'hui, de combattre et de détruire la tri- 
vialité. De là naît chez les dandys cette attitude hau- 
taine de caste provocante, même dans sa froideur. 
Le dandvsme appar;iit surtout aux époques transitoi- 
res où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, 
où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante 
et avilie. Dans le trouble de ces époques, quelques 
lioiuMics déclassés, dégoûtés, désoeuvrés, mais tous 
ri<'lies de force native, peuvent concevoir \c projet de 
fonder une e8j)èce nouvelle d'aristocratie, d'aulant 
plus difficile ù rompre (pi'elle sera basée sur les fa- 



44 CHAPITRE II. 

cultes les plus précieuses, les plus indestructibles, et 
sur les dons célestes que le travail et l'argent ne peu- 
vent conférer. Le dandysme est le dernier éclat d'hé- 
roïsme dans les décadences ; et le tvpc du dandy 
retrouvc par les voyageurs dans rAmériquc du Nord 
n'infirme en aucune façon cette idée; car rien n'em- 
pêche de supposer que les tribus que nous nommons 
sauvages soient les débris de grandes civilisations 
disparues. Le dandvsme est un soleil couchant ; 
comme l'astre qui décline, il est superbe, sans cha- 
leur et plein de mélancolie. " 

Voilà ce que nous représente assez exactement un 
Maxime de Trailles, un du Tillet, un d'Ajuta- 
Pinto ou tel autre de ces jeunes hommes bril- 
lants et inconsistants, tout de dehors et de vie exté- 
rieure , mais conséquents avec leurs principes et 
dirigeant leurs actes avec une rigoureuse logique. 
Voilà ce que ne peut plus être Lucien de Rubempré 
dans Splendeurs et misères. C'est une figure pâle et 
effacée, peinte en grisaille, si l'on peut ainsi s'ex- 
primer; une personnalité sans ressort qui sera tout 
entière à la discrétion de Vautrin, qui le domine de 
toute son énergie et de toute son intelligence, une 
personnalité destinée à s'effondrer le jour où Vautrin 
ne se trouvera plus derrière elle pour l'appuyer et la 
soutenir. Le secret de cette dernière incarnation est 
dans les paroles qu'il prononce lui-même : «J'ai mis 
en pratique vin axiome avec lequel on est sûr de 
vivre tranquille : Fitfje, late, tace. r> — Nous retrou- 
vons dans Lucien homme du monde les traits moraux 



LES JEUNES GENS, 45 

que nous avons rencontrés déjà clans Lucien artiste, 
mais de plus en plus affaiblis et inclinant vers la 
déchéance. 

" Poète, écrivain, ambitieux, vicieux, à la fois 
orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et sou- 
haitant Tordre, un de ces génies incomplets qui ont 
quelque puissance pour désirer, pour concevoir, ce 
qui est peut-être la même chose, mais qui n'ont 
aucune force pour exécuter. " Il est tout entier dans 
cette phrase; nous le constaterons dans l'étude sur 
Lucien artiste : les rapports de Lucien avec Vau- 
trin en demeurent la preuve évidente. Nous nous 
expliquerons ailleurs sur les relations de ces deux 
personnages, dont l'un semble la lumière et l'autre 
le reflet. N'ayant aucune énergie, il était naturel 
que Lucien de Piubempré se livrât corps et âme 
à celui qui avait pour ainsi dire passé avec lui un 
traité intime et secret. Sa personnalité se confond 
et se perd dans celle de Vautrin, qui l'absorbe 
et l'annihile. C'est à })einc si, de temps en temps, 
quelques anciens scrupules de riionuèteté primi- 
tive trans})araissent et se manifestent timidement. 
Vautrin en a vile raison, lui montrant le l>ut à 
atteindre, et jnsliliant les moyens par le but. Sur 
cette pente, 15ubempré ne s'arrête pas : il joue la 
comédie de rainoiir avec la jeuiu^ fille qu'il a intérêt 
h épouser; il aime ou prêlcinl aimer P'sthcr, (>l la 
livre au binon (b' Niiciii.jM'u ; il prtMid part aux intri- 
gues cpii ont pour but d\'\l<>r(pier au malln'ureux 
financier les sommes énornies dont il profitera. Sa 

3. 



46 CHAPITRE II. 

volonté n'existe plus, et le jour où Vautrin ne sera 
plus derrière lui, il finira par le suicide. Vautrin, 
d'ailleurs, résume ainsi sa nature : — a II était faible : 
voilà son seul défaut, faible comme la corde de la 
lyre, si forte quand elle se tend. Ce sont les plus 
belles natures; leur faiblesse est tout uniment la ten- 
dresse, l'admiration, la facvdté de s'épanouir au soleil 
de l'art, de l'amour, du beau que Dieu a fait pour 
l'homme sous mille formes... Enfin, Lucien était une 
femme manquée... " 

Jusqu'ici, nous n'avons rencontré, en somme, que 
faiblesse et inconsistance dans le sentiment d'amour. 
Balzac ne pouvait s'en tenir là, et il ne s'y est point 
tenu. Sans parler des personnages de jeunes gens 
comme Savinien de Portenduère, comme David 
Séchard, comme tant dautres encore qui trouve- 
ront leur place en des études postérieures, arrivons 
à Lord Grenville. Tandis que les Rastignac, les Ru- 
bcmpré, les Vandencssc, si pure à l'origine qu'ait été 
leur tendresse, si détachée qu'elle nous soit apparue 
de toute considération pratique, en viennent toujours 
à l'envisager comme un moyen de parvenir, comme 
un marchepied pour leurs ambitions politiques ou 
mondaines, ce sentiment, chez lord Grenville, est 
véritablement exempt de toute visée j)ositive et ne 
tend qu'à la satisfaction de son objet. 

Sans doute, il nous semble une ligure de demi- 
tcintc, légèrement voilée de mélancolie septentrio- 
nale; mais la discrétion première et la j)er8islance de 
son amour, ce dévouement de toute la personne à la 



LES JEUNES GENS. 47 

femme qui Ta distingué, enfin ce sacrifice de sa vie 
pour sauver son honneur, en font un réel héros de 
l'amour, une nohle victime du plus nohle des senti- 
ments, et lui assignent une place unique et excep- 
tionnelle dans l'œuvre de Balzac. Sa valeur psvcho- 
logique se mesure non point tant à l'importance du 
rôle qu'il joue qu'à la qualité de ce rôle... Tout, 
dans sa vie, est suhordonné à son amour : il est le 
principe et l'origine de ses actes; aucun mobile se- 
condaire ou bas ne vient y porter atteinte , et son 
exclusivisme est la garantie de sa durée. 

Tout, dans son amour, — il convient de l'ajouter, 
— est subordonné au sentiment, et nous entendons 
par là que le sentiment est le principe directeur de 
toutes ses démarches; par quoi il se différencie tota- 
lement de la plupart des jevines gens amoureux de 
Balzac, et par conséquent de la masse des hommes 
amoureux , puisque Balzac reflète en son oeuvre, 
comme en un miroir fidèle, la société dont il fait par- 
tie; par quoi enfin il se rapproche de l'amour tel que 
le conçoivent les femmes aimantes, dont la caracté- 
ristique est la prédominance du sentiment. 

Tel est le secret de sa force et de l'attraction in- 
vincible qu'il exerce sur Mme d'Aiglemont. « Tous 
les hommes ont les sens de leur sexe, dit-elle en une 
heure de rêveuse mélancolie»; mais cebii «pu en a 
l'àme et qui satisfait ainsi à (otites b^s exigences de 
notre nature, dont hi méb)dieuse iiarmonie ne s'é- 
meut jamais (pic sous hi ju'essiou des senlimeuls, 
cebii-hi ne .se rciicdiilrc i)as deux lois dans iiolic exis- 



48 CHAPITRE II. 

tcnce. » Nous avons essayé de montrer, à propos de 
Calyste de Guénic, de quelle manière et avec quelle 
intensité, même chez le tout jeune adolescent, l'ap- 
pétit sexuel, compliqué des brusques sursauts de la 
jalousie, pouvait précipiter celui qui en était esclave 
vers les résolutions extrêmes et le contraindre à des 
actes d'une violence irraisonnée ; nous avons tenté 
d'indiquer la persistance obsédante du désir physi- 
que, marque incontestable du rôle actif de l'élément 
masculin dans l'amour. Chez lord Grenville, nous 
ne trouverons rien d'analogue, rien de ce qui rap- 
proche l'homme de l'animal, de ce qui, à certaines 
heures, sous la poussée subite du désir, réveille la 
brute primitive en l'être raisonnable. 

En lui, les sens seront toujours subordonnés au 
sentiment; on conçoit alors facilement l'attraction 
toute poétique qu'il peut exercer sur une jeune femme 
aux instincts délicats, dont l'unique malheur a été 
de sentir avec toute son aprcté l'affreux désaccord 
des réalités de l'amour avec le rêve qu'elle s'était 
complue à en faire. L'émotion qui l'agite au moment 
où elle aperçoit cette idéale figure à peine entrevue 
se produit aussi soudaine que troublante, et Balzac 
rexpli([uc ainsi : » Les bizarres pressentiments qui 
avaient si souvent agité Julie se trouvaient tout à coup 
réalisés. En s'occupant d'Arthur, elle s'était complue 
à croire (pi'iin homme, eu aj)j)arence si doux, si dé- 
licat, devait élre resté fidèle à son premier amour. 
Parfois, elle s'était flattée d'être l'objet de cette belle 
passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune. 



LES JEUNES GENS. 4D 

dont toutes les pensées appartiennent à sa bien- 
aimée, dont tous les moments lui sont consacres, qui 
n'a point de détours, qui rougit de ce qui fait rougir 
une femme, pense comme une femme, ne lui donne 
point de rivales et se livre à elle sans songer à l'am- 
bition, ni à la gloire, ni à la fortune. » 

Comme tous ces traits, qui sont précisément les 
traits moraux de lord Grenville, le différencient des 
autres jeunes gens de lialzac! Ce sont eux qui, par 
leuri'éunion et leur solidarité, constituent cette puis- 
sance sentimentale dominatrice et exclusive qui font 
du jeune Anglais un personnage à pari, presque fémi- 
nin, malgré ses mérites intellectuels, qui sont bien 
ceux d'un homme, et d'un homme supérieur. 

Une première fois, il a vu Julie d'Aiglemont, et 
cette apparition l'a ravi d'enthousiasme; mais son 
amour discret n'a pas cherché à s'imposer, bien qu'il 
eût compris et pressenti les tortures morales dont 
elle souffrait. Le hasard lui a permis de la revoir; il 
s'est rendu compte du rôle qu'il ])ourrait jouer auprès 
d'elle, des services qu'il pourrait lui rendre; il s'est 
attaché à sa destinée, la suivant, la soignant, mais 
toujours respeclueu.K et ne provoquant jamais l'aveu 
d'un amour. (Ai aveu, Mme d'Aiglemont l'a laissé 
échapper; elle lui a montré la profondeur et Tinti- 
mité de sa tendresse, mais en même temps lui n fait 
sentir (pie ses devoirs d'épouse et de mère renq)é- 
(•haient d'être à lui. Pas une protestation, pas une 
révolte ; il la quitte et s'éloigne, l^onrlanl, il lui de- 
vient lnîj)0ssible de demeurer loin d'elle; il revient 



50 CHAPITRE 11. 

Mme d'Aiglemont va non pas céder, mais s'offrir; elle 
s'écrie : " Connaître le bonheur et mourir ! » C'est 
lui qui meurt pour elle; donnant ainsi, pour sauver 
son honneur, le plus bel exemple de dévouement 
qu'un homme puisse offrir ! 



CHAPITRE III 

LES JEUNES FILLES. 

Comment Balzac a conçu les jeunes tilles : leur caractère de passi- 
vité dans l'amour. II les a peintes en grisaille. 

Leur iinpersonnalité due surtout à l'éducation. — Rôle capital de 
l'éducation : ce qu'elle est; ce qu'elle devrait être. — Idées de 
Balzac à ce sujet : Mme du Tilfct et Mme Félix de Vandenesse. 

Césarine Birotteaii : la jeune fille de la petite bourgeoisie. — Ca- 
ractère é{;oïste de l'amour. 

Eveil de l'amour chez la jeune tille : signes physiologiques. Ursule 
Miroiiet. La jeune tille {{iiidéc par l'instinct. Balzac applique la 
théorie de Schojienhauer. 

Euf/énie Grandet. La fennne créée par l'amour. 

Véronique Graslin. L'amour né d'émotions intellectullcs. 

Au cours d'Eufjénie Grandet, Balzac écrit : i. Dans 
la pure et monotone vie des jeunes filles, 11 vient 
une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses 
rayons dans l'ànic, où la Heur leur exprime des 
pensées, où les pal[)itations du cœur communiquent 
au cerveau leur chaude fécondaïu'e et fondent les 
idées en un vague désir; jotu- d iiuiocentes mélanco- 
lies et de suaves joyeusctés ; (jiimihI les cnliiiils com- 
mencent à voir, ils sourient ; (|ii;iii(l luie jciine fille 
entrevoit le senliinent dans l;i ii;i(iiii', elle sourit 
comme elle souriait enfant. Si la lumière est le 



52 CIIAPITIIE III. 

premier amour de la vie, Tamour n'est-il pas la 
lumière du cœur?" — En s'exprimant ainsi, Balzac 
ne cédait point simplement au plaisir de formuler en 
phrases délicieuses une observation psychologique; 
il présentait en outre ce que nous pourrions appeler 
ridée générale qu'il s'est formée de la jeune fîUe et 
la conception d'ensemble qui fut le point de départ 
de ses créations virginales. Si nous les envisageons 
en effet par le l'apide coup d'œil du souvenir, qui 
écarte les éléments indifférents pour retenir unique- 
ment ceux qui sont essentiels, une chose nous frappe : 
c'est que Balzac les a toujours peintes en grisaille, 
leur donnant peu de relief, peu de personnalité, 
ainsi que l'exige d'ailleurs la réalité des choses. 
Penser ainsi, c'était se trouver en conformité avec la 
nature ; c'était obéir aux lois de développement phy- 
siologique qui régissent l'clre féminin et lui impri- 
ment le caractère de réceptivité qui lui est propre. 
A ses yeux, en effet, la femme est créée de toutes 
pièces par l'amour et n'existe ])Our ainsi dire pas 
avant que ce sentiment ait développé son être. D'où 
la différence, au cours de ses œuvres, entre l'impor- 
tance qu'il attache à l'analyse des caractères de 
femmes et celle qu'il attache à l'analyse des caractères 
de jeunes filles. Il suffit, pour s'en convaincre, de 
rappeler quelques noms et de se souvenir en même 
temps du rôle que les j)ersonnages ainsi évoqués 
tUMiMciil (huis le mdieu où h' romancier les a 
placés. 

Modeste Mignon, Eugénie (Jrandet, Césarine Birot- 



LES JEUNES FILLES. 53 

teau, Céleste Colleville, Ursule Mirouet , et tant 
d'autres, autant de figures douces et discrètes qui, 
pour employer une expression d'école mais rendant 
bien l'idée, sont plutôt " agies " qu'agissantes, subis- 
sent les circonstances parmi lesquelles le hasard les 
a fait naître, et s'inclinent avec résignation devant la 
force des événements qui refoulent leurs pensées ou 
compriment leurs désirs! 

Si l'on essaye de les classer en proportionnant leur 
relief comme personnages et leur intensité comme 
types au degré de conscience du sentiment d'amour, 
on arrive au résultat suivant : les moins conscientes, 
celles en qui ce sentiment est à peine indiqué, soit 
que les instincts religieux prédominent comme chez 
Céleste Colleville, dont la destinée de femme est tout 
entière subordonnée à la piété, soit que la crainte 
d'une autorité supérieure et respectée leur imprime 
un caractère d'excessive timidité, comme ù Césarine 
Birotteau, celles-là connaissent l'exisleiKu; du senti- 
ment, mais osent à peine se l'avouer; il n'aura pas 
d'action décisive sur leur vie de femme, et si elles en 
souffrent, elles cacheront leurs souffrances. Après 
Céleste Colleville et Césarine 15irotteau, nous en 
trouvons chc/, (|iii lamour es! plus conscieni sans 
être encore absorbant. Il régira certains de leurs 
actes, et en |)lu8 d'une circonstance pourra les pous- 
ser ù des démarches qu'elles s'expli(pi(Mit à p(>ine et 
dont la caiisc! est toute en lui : lùigénie Crandct, 
j)ar exemple, qui malgré la terreur (pie lui inspire 
son père, arrive à tenter des choses dont l'idée ne 



54, CHAPITRE III. 

lui serait jamais venue si la présence de Charles 
Grandet n'avait soudainement fait jaillir en son cœur 
des sources vives de tendresse : Marguerite Clacs 
encore, trouvant dans son amour, qui chez elle est 
déjà de Tinstinct maternel, la force de diriger une 
famille et de résister aux folies ruineuses d'un père 
maniaque ! Notons en passant que l'on sent dans ses 
démarches plus encore la femme d'ordre, la jeune 
fdle née pour être mère, que la femme amoureuse : 
c'est ce qui la distingue d'Eugénie Grandet. Elle 
appartient à la classe des femmes qui seront plutôt 
mères cpi'amantes : tous ses actes s'expliquent ainsi, 
et c'est un point de vue essentiel sans lequel on ne 
saurait la comprendre. Nous arrivons enfin aux der- 
nières, très rares, — car je ne vois guère que Véro- 
nique Sauviat, la future Mme Graslin, — chez les- 
quelles on sente en la jeune fille le rôle absorbant 
que l'amour tiendra dans leur vie, instrument de dou- 
leur et de tortures morales. Nous ne parlons point 
ici de celles qui, comme la Péchina et la Fos- 
seuse, sont de véritables inconscientes, des mala- 
des, des irresponsables dans toute la force du terme, 
et dont le cas ne saurait infirmer en rien l'exactitude 
de ce que nous avançons. 

Cette impersonnalité, cet effacement voulu, ne 
tient pas exclusivement, dans l'idée de Balzac, à la 
nature intime de la jeune fille et au caractère de 
réceptivité que nous indiquions plus haut; il est par 
certains points acquis, et ici se présente la grave 
(|ueslion do l'éducation. I^lie devait venir à la pensée 



LES JEUNES FILLES. 55 

du maître, pour une premièi^e raison d'abord : c'est 
que toutes les questions sociales d'une réelle impor- 
tance ont hanté son cerveau; puis ensuite, la place 
prépondérante qu'il assijrne à la femme dans la 
Comédie humaine, l'amour et la tendresse profonde 
qu'il manifeste pour son développement sentimental, 
pour son rôle d'initiatrice de l'homme aux nuances du 
désir, le culte réel qu'il professe pour cette divinité 
du poète, ce sont là autant de motifs, et de motifs 
puissants, pour l'avoir fait s'allacher à ce point d'où 
dépendra souvent toute sa vie intérieure : Gomment 
la jeune femme a-t-elle été élevée quand elle était 
jeune fdle? Quelle éducation a-t-ellc sul)ie? Quelles 
influences a-t-elle traversées? L'intérêt qu'il y voit 
est et doit être énorme ; il doit l'être, à /«v'or/ d'abord, 
car nous savons que Balzac fut un des plus fervents 
adeptes de la théorie « des milieux » ; il en fut un 
des inventeurs dans le domaine littéraire, l'ayant 
appliqué le premier peut-être à l'analyse psycholo- 
gique. \\Vcs,l à posteriori, et il suffit, si nous voulons 
être convaincus , de nous souvenir de l'analyse du 
caractère de Véronique Graslin , [)om" coiu[)rendre 
quelle inq)ortance à ses yeux pouvait avoir cette édu- 
cation sur l'avenir de la femuie. l{jq)|)elons-nous cette 
jeune fille, à l'imagination et au co-ur vierges, élevée 
dans la plus extrêuu' ictenue, ignorant tout de hi vie, 
d'autant mieux que son existence s'est (h'M(julêe dans 
im coin de province isolée, pure comme un ange 
.uKpiel l)al/ac la compare. Voici (pie (oiit à cimii) un 
livre tombe eiilre ses mains! l'.l (|iiel li\re! \.v plus 



56 CHAPITKE III. 

pur, le plus inoffensif pour toute autre nature! Pour 
elle il devient la révélation la plus troublante de 
l'existence; par et à travers ce livre le monde s'expli- 
que à elle; elle en comprend les mystères, ou plutôt 
elle les pressent. 

Si Balzac avait été un moraliste pur au lieu d'être 
un romancier; s'il avait écrit des œuvres pour expo- 
ser non point ce qui est, mais c'e qui devrait être, il 
n'eût pas manqué de nous livrer le fruit de ses médi- 
tations sur ce grave sujet : comment procéder à 
l'éducation des jeunes filles ? Comment chez la vierge, 
dont l'esprit sommeille encore, préparer l'éclosion 
de la femme qui sera demain? Sans doute il n'eût 
pas posé de règle absolue, car il était trop intime- 
ment convaincu de la relativité de toutes choses ; il 
n'eût point conseillé de soumettre à une éducation 
identique tous les esprits féminins destinés à occuper 
un même rang dans la société. Il n'ignorait pas qu'en 
ce monde on ne doit considérer que des » individus » , 
et que la première règle d'une éducation parfaite 
est d'agir » individuellement" . Cette vérité psycholo- 
gique dont il avait fait la cruelle expérience au 
collège, il eût souhaité qu'on l'appliquât dans l'édu- 
cation des jeunes filles. Sans doute aussi, s'il est vrai 
de dire qu'il n'eût j)oint posé de règle absolue, il 
aurait recommandé aux éducateurs dé ne point appli- 
quer le système en usage de «contention spirituelle» 
et d'entière ignorance de la vie. Déjà dans les 
Mémoires dt; deux jeunes inariccs il insiste sur les 
inconvénients de cette mélhode. A maintes reprises, 



LES JEUNES FILLES. 57 

dans la Femme de trente ans, opposant 1 Ignorance 
absolue de la jeune fille à la brutalité ordinaire des 
premières initiations, i\ indique les dangers et les 
irréparables malheurs qui en sont Thabituelle consé- 
quence ; enfin les premières pages de l'œuvre intitu- 
lée : Une fille d'Eve, sont consacrées à la peinture 
de l'éducation donnée aux jeunes filles de l'aristocra- 
tie, et la manière dont il la décrit précise ses préfé- 
rences et ses antipathies! 

Voilà sans doute dans sa pensée ce qui contribue 
le plus à en faire des êtres insignifiants, ayant si peu 
de relief, et présentant en somme un intérêt médio- 
cre pour le psychologue et l'observateur. 

Examinons l'éducation des jeunes filles qui devien- 
dront plus tard Mme du Tillet et Mme Félix de 
Vandenesse : — » Marie-Angélique et Marie-Eugénie 
atteignirent le moment de leur mariage, la première 
à vingt ans, la seconde à dix-sept ans, sans jamais 
être sorties de la zone domestique où planait le regard 
maternel. Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun 
spectacle : les églises de Paris furent leurs théâtres. » 
L'ignorance de la vie est poussée chez elles à ses 
extrêmes limites, cette ignorance qui sera cause de 
la révolte, ([ui du moins y conlrihiiera, lorsque 
les réalités leur seront soudain dévoilées. » Leur 
instruction ne dépassa pas les limites imposées par 
des confesseurs élus parmi les ecclésiaslifpies les 
moins tolérants et les plus jansénistes... .btinais fiUcs 
ne furent livrées à des maris ni plus pures, ni plus 
vier{;es : leur mère semblait avoir vu dans ce point, 



58 CHAPITRE III. 

assez essentiel crailleurs, raccomplissement de tous 
ses devoirs envers le ciel et les hommes. >' 

Le résultat, Balzac l'indique, inévital)le : d'une 
part, l'assurance à peu près certaine que leur union 
sera faite d'autant plus légèrement que la jeune fille 
ne soupçonne même pas les obligations positives du 
mariage et qu'elle n'a qu'un désir : se soustraire à 
l'autorité des parents qui compriment ses sentiments 
d'indépendance. « Vous n'êtes pas très heureuses, 
mes chères petites, leur disait le père ; mais je vous 
marierai de bonne heure, et je serai content en vous 
voyant quitter la maison. — Papa, disait Eugénie, 
nous sommes décidées à prendre pour mari le pre- 
mier homme venu. »> Et le père conclut tristement, 
faisant lui-même la critique de cette éducation : 
il A^oilà le fruit amer d'un semblable système. On 
veut faire des saintes, on obtient des... Il n'acheva 
pas. " — D'autre part, la crise fatale, la soudaine 
révolte qui se produira lors du mariage et de ses 
révoltantes initiations : — " Eve ne sortit pas plus 
innocente des mains de Dieu que ces deu.x filles ne 
le furent en sortant du logis maternel, pour aller à la 
mairie et à l'église, avec la simple mais épouvan- 
table recommandation d'obéir en toutes choses à des 
hommes auprès desquels elles devaient dormir ou 
veiller pendant la nuit » 

Mais alors faudra-t-il donc éclairer les jeunes filles 
sur les réalités de la vie? Qu'aurait répondu Balzac à 
cette question? J'imagine qu'il n'y eût point apporté 
de solution précise et qu'il eût dit slmj)lement en 



LES JEUNES FILLES, 59 

substance : Tout dépend des natures; il n'y a pas ici, 
comme en tout ce qui touche à l'éducation, de règle 
générale applicable à des groupes, car toute méthode 
doit procéder de considérations individuelles!... 

Ayant vu ce qui devrait être, examinons mainte- 
nant ce qui est : Césarine Birotteau, c'est la jeune 
fdle de la petite bourgeoisie, du milieu commerçant, 
élevée dans ce milieu rétréci et mesquin. Dans le 
portrait physique qu'en donne Balzac se trouveront 
unis les traits délicats et exquis d'une rare beauté 
physique et ces défauts de race qui ne peuvent lais- 
ser de doute sur son origine : quant à son portrait 
moral, il est marqué au coin de la plus parfaite 
entente des superlluités qui constituent léducation 
des jeunes fdles, avec celte caractéristique de la 
supériorité de l'enfant voulue par les parents sur 
eux-mêmes : « Elle aimait la musique, dessinait 
au crayon noir la Vierr/e à la cJiaisc, lisait les o'uvres 
de Mmes Gotlm et lli(;coboni, Bernardin de Saint- 
Pierre, Féuelon, Racine; son j)èrc et sa mère, 
comme tous ces parvenus empressés de cultiver l'in- 
gratitude de leurs enfants en les mettant au-dessus 
d'eux, se j)laisaient à déïHcr Césarine, qui heureuse- 
ment avait les vertus de la bourgeoisie et n"ai»usail 
pas de leur faihlesse. " — l'^lle demeure le type 
accomj)li de la petite bour{;eoise, d'esprit médiocre 
sans doute, mais capahie du plus vif atlacliement et 
susccptililr <1 mi amour couslanl cl lidéle. Etudiez 
la naissance de son amour pour l*opinot, le jeune 
homme timide et contrefail, dont elle sent avec cette 



60 CHAPITRE III. 

délicatesse d'àme qui n'est pas refusée aux natures 
même médiocres, la secrète adoration pour elle. 
Balzac explique ici ce qui paraît un mystère du 
cœur féminin, à savoir, par quelles complications 
psychologiques une jeune fille belle et riche comme 
Gésai'ine Birotteau peut s'éprendre d'un infirme et 
d'un boiteux. 

Ce que certains esprits pourraient attribuer à un 
sentiment de générosité basé sur la pitié, Balzac 
l'attribue à une raison d'égoïsme fort compréhen- 
sible. Ce lui est une occasion d'expliquer qu'à son 
sens et de manière générale la tendresse amoureuse 
repose tout entière sur » l'égoïsme " , c'est-à-dire 
sur une sorte d'instinct secret qui nous pousse spon- 
tanément vers ce qui convient à notre nature et 
développe nos affinités intimes. Telle est une de ses 
idées les plus chères, une de celles qui le mieux 
cadrent avec son système général du monde et ses 
[héorics physiologiques. Cette conception de l'amour, 
aussi exacte pour ce qui tient de l'élément féminin 
que pour ce qui concerne l'élément mâle, relève 
directement de cette unité de plan qui suivant lui 
régit le monde moral comme le monde physique : 
Il (Juchpies moralistes pensent que l'amour est la 
passion la plus involontaire, la plus désintéressée, la 
moins calculatrice de toutes. Cette opinion comporte 
une erreur grossière. Si la plupart des hommes 
ignorent les raisons qui font aimer, toute symj)athie 
physique ou morale n'en est pas moins l)asée sur les 
calculs hiils par l'esprit, le senlimeut uu la brutalité. 



LES JEUNES FILLES. 61 

L'amour est une passion essentiellement égoïste. » 
— L'cgoïsme de Césarine consistera donc, — et c'est 
là que Balzac cherchera l'explication de sa tendresse 
secrète pour Popinot — à distinguer de préférence 
le jeune homme qui, par son adoration sdencieuse, 
par les disgrâces de sa nature physique lui paraîtra 
le plus propre à lui conserver une éternelle fîdé- 
hté!... 

« J'ai bien observé les femmes et sais que si, chez 
la plupart, l'amour ne s'empare d'elles qu'après bien 
des témoignages, des miracles d'affection, si celles-là 
ne rompent leur silence et ne cèdent que vaincues, 
il en est d'autres qui, sous l'empire d'une sympathie 
explicable aujourd'hui par les fluides magnétiques, 
sont envahies en un instant. » — Cette phrase 
d'analyse physiologique, ce jugement porté sur la 
nature intime de la femme au point de vue amou- 
reux, Balzac la place dans la bouche du docteur 
Minoret au moment où sa pu[)illc bicn-aiméc, celle 
(|ui est devenue l'enfant de son intelligence et de son 
cœur, qu'il a élevée avec la tendresse d'un j)ère et la 
perspicacité d'un « csjirit " , lui avoue, avec la fran- 
chise de SCS vingt ans, la naissance de l'amour en 
son àme. 

Peu de détails sont aussi touchants dans Idnivre 
de Balzac (\uc le récit des [)rcmièrcs années d Ursule 
Mirouct, l'histoire de cette petite fille élevée par son 
père adoptif, le vieux docteur Minoret, la douceur 
et l'affection croissante don! il rciilnure, cette entière 
communauté de ynvn et de doidcurs; ce sont d'abonl 

4 



62 CHAPITRE III. 

les premiers soins que réclame l'enfance, et pour 
lesquels Minoret a les douceurs d'une mère, les pré- 
cautions d'une nourrice attentive; puis, après ces 
années où l'intelligence sommeille encore, où la 
conscience est comme assoupie, ce sont les premiers 
éveils de la sensibilité; l'àme s'ouvre à la vie et le 
rôle de l'éducateur commence; toutes les qualités 
natives de la petite fdle se développent et fleurissent 
en ce milieu, favorable comme l'est un riche terreau 
pour une plante rare ; autour d'elle elle ne sent 
qu'affection, douceur, sympathie raisonnée, souci 
d'éducation pour son jeune esprit. Aucun souffle 
impur, aucune image chagrine ne vient assiéger son 
cerveau. Elle grandit cependant, et le premier motif 
de tristesse qui lui vienne est l'impiété du docteur. 
Minoret, en effet, est un savant de l'école matérialiste, 
et un sceptique en ce qui touche la foi religieuse ; il 
a pourtant fait élever Ursule chrétiennement, et 
c'est ce désaccord de croyances qui fait naître les 
premières inquiétudes de la jeune fille. Ce qui cause 
la plus vive peine à une femme réellement pieuse, 
c'est de sentir que ceu.\ qu'elle aime ne partagent 
[)as ses convictions. Ursule n'a que douze ans, mais 
son tact développé et affiné par l'éducation lui révèle 
une secrète divergence entre ses idées et celles du 
docteur; elle n'a de cesse qu'elle n'ait appris la 
vérité et la nature exacte des croyances de Minoret : 
Il Pressé de questions par 1 innocente créature, il 
fut impossible au docteur de cacher plus longtemps 
ce fatal secret. La naïve consternation d'Ursule le fit 



LES JEUNES FILLES. 63 

d'abord sourire; mais en la voyant quelquefois triste, 
il comprit ce que cette tristesse annonçait d'affection. 
Les tendresses absolues ont horreur de toute espèce 
de désaccord, même dans les idées qui leur sont 
étrangères. " — N'est-ce pas là l'énoncé d'une vérité 
souvent cruelle, dont la plupart de ceux qui « pensent» 
ont fait la douloureuse expérience à l'âge de l'éman- 
cipation intellectuelle? Quel est celui qui, doué d'une 
vraie personnalité, et poursuivant la recherche d'un 
but spirituel dans la franchise entière de ses convic- 
tions, n'a pas connu cette intime et vive souffrance 
du désaccord religieux avec ceux qui entourèrent son 
enfance de soins affectueux? Mais il ne suffit pas 
qu'Ursule la connaisse cette divergence d'idées, il 
faut qu'elle y porte remède. Ce que la tendresse 
d'une femme n'eût sans doute pas obtenu, ce dont 
l'affection d'une mère ne fût certes point venue à 
bout, la douce insistance de cette petite (ille de douze 
ans parvient à l'enlever. 

Ursule grandit cependant, et voici qu'arrive l'âge de 
la puberté. Elle a le cœur tendre et son éducation n'a 
pas peu contribué à développer en elle tout ce qui 
se trouvait en germe d'affection, d'extpiise pvussance 
d'attachement! .luscpialors elle ne s'est jamais vue 
auprès d'un homme qui fût en agc de lui insj)ircr de 
la tendresse. On conçoit quel j)Ourra être l'effet pro- 
duit sur elle par l'arrivée du jeune Savinicn de 
l*ortenduère : c'est un ciivahisscniciil de I clii' p;ir 
la toute-puissante sympalhic>, et comme l'rsule est 
aussi innocente f|u'ignoranle, l'aveu (ju'eilo en fait 



64 CHAPITRE III, 

au docteur est " symptomatique » au premier chef : 
il vaut à ce titre comme document psychologique. 
On y découvre, dans la naissance subite du sentiment 
d'amour, le mélange primordial de l'élément physique 
et moral : « Il m'a monté, je ne sais d'où, comme 
une vapeur par vagues au cœur, dans le gosier, à la 
tête, et si violemment que je me suis assise. Je ne 
pouvais me tenir debout, je tremblais. Mais j'avais 
tant envie de le voir que je me suis mise sur la pointe 
du pied : il m'a vue alors, et m'a, pour plaisanter, 
envoyé du bout des doigts un baiser, et... — Et?... 
— Et, reprit-elle, je me suis cachée aussi honteuse 
qu'heureuse, sans m'expliquer pourquoi j'avais honte 
de ce bonheur. Ce mouvement qui m'éblouissait 
l'âme en y amenant je ne sais quelle puissance s'est 
renouvelé toutes les fois qu'en moi-même je revoyais 
cette jeune figure... Il m'a semblé que je ne devais 
plus désormais m'occuper que de lui plaire. Son 
regard est maintenant la plus douce récompense de 
mes bonnes actions. » 

Peut-il exister aveu plus franc, })lus naïf, décou- 
vrant mieux par cette naïveté même rentière igno- 
rance du mal, et nous ramenant mieux à ce qu'était 
le rapprochement des êtres en des civilisations pri- 
mitives? Chez la jeune fille complètement ignorante 
des réalités de l'amour, non j)oint seulement de sa fin 
dernière, mais encore des ruses préparatoires dont 
l'instinct de l'espèce nous environne pour atteindre à 
son but, tous ces troubles physiologiques qui accom- 
pagnent l'éveil du sentiment, ne correspondent à 



LES JEUNES FILLES. C5 

aucune idée précise dans le cerveau de la vierge, et 
peuvent faire l'objet d'un aveu d'autant plus sincère 
que leur cause est plus entièrement ignorée de celle 
qui fait cet aveu. Quel père, pourtant, inquiet des 
premières langueurs d'une fille trop aimée, en soup- 
çonnant la cause et désirant que cette cause soit pré- 
cisée, quel père obtint jamais confession si franche 
que celle d'Ursule au vieux docteur? Lui, vraiment 
digne d'une telle confiance, il découvre à Ursule la 
nature de son sentiment, lui marque l'antinomie qui 
existe entre la nature et la société, et, tout en lui 
indiquant que cette antinomie est artificielle, lui 
enseigne qu'il faut savoir s'y soumettre!... 

Assez semblable à l'amour d'Ursule Mirouet nous 
apparaît celui d'Eugénie Grandet, du moins dans son 
origine, dans son primitif épanouissement; infiniment 
plus pitoyable et plus touchant d'ailleurs, puisqu'il 
se trouve traversé par des crises cruelles et qu'il n'en 
vient point à son aboutissement normal, la possession 
de l'être aimé, comme 11 arrive pour la filleule du 
docteur Minoret. Au délmt mémo, et bien que la 
naissance de cet amour donne Heu à des manifesta- 
tions physiologiques à peu près semblables à celles 
qui troublent Ursule, nous saisissons déjà les diffé- 
rences. Ce qui fait la su[)rème consolation d'Ursule, 
au mdieu des plus rudes traverses, c'est lindéfeclible 
tendresse du docteur, cpil pour elle est plus encore 
qu'un père. JNous avons montré l'ardeur de celte 
affection, son caractère d'intelligente et chaude pro- 
tection, ce qui est cause en un mot qu'il ne se trouve 

4. 



66 CHAPITRE III. 

pas une douleur d'àmc, pas un chagrin qui ne soit 
compris et prévu par l'adorable vieillard! 

Combien différente et cruellement opposée la 
destinée d'Eugénie Grandet! Et que Ton n'aille pas 
dire que son amour, pour plus effacé qu'il apparaisse, 
ne reste pas aussi touchant! Les manifestations sont 
peut-être moins soudaines ; la physionomie poétique 
d'Eugénie Grandet est plus discrète que celle d'Ur- 
sule; mais le travail intérieur de la sympathie amou- 
reuse y est tout aussi vif; c'est une âme plus concen- 
trée : cela ne veut pas dire qu'elle ne souffre pas 
aussi cruellement ! 

Dans les deux œuvres, Balzac s'est proposé un but 
à peu près identique : étudier la naissance et le déve- 
loppement de l'amour en des âmes vierges, mais 
singulièrement tendres et dans lesquelles il devait 
apparaître comme une brusque irruption. L'impres- 
sion produite par l'arrivée de Charles Grandet est 
peu différente de celle qu'éprouve Ursule à la vue de 
Savinien. Ce sont deux jeunes gens dans léclat de 
la première jeunesse : leur beauté phvsique, cette 
beauté qui, comme excitant à la naissance de l'amour, 
semble justiHcr pleinement la théorie de Schopen- 
haucr, est l'origine et la cause première du sentiment 
d'Eugénie, comme elle fut l'origine et la cause du sen- 
timent d'Ursule! C'est bien le fait d'une âme simple 
et primitive, toute voisine encore de la nature, de se 
laisser prendre loiil d'ahord aux apparences physi- 
ques. Comment ne pas trouver logique cet envahisse- 
ment d'un c(rur fait pour aimer sous l'inlluence de 



LES JEUNES FILLES. 67 

ce qui lui paraît essentiellement digne d'amour : la 
beauté du visage ? " Eugénie, à qui le type d'une 
perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la 
personne, était entièrement inconnu, crut voir en 
son cousin une créature descendue de quelque région 
séraphique. " — Si réellement le sentiment d'amour 
est l'éternelle duperie dont parle le philosophe alle- 
mand, grâce à laquelle le monde perpétue ses misères 
et ses souffrances, les causes les plus infimes, aux 
regards de ceux qui les observent en les analvsant 
froidement, peuvent devenir les plus puissantes et 
les seules puissantes pour pousser 1 être au résultat 
final que la nature lui assigne. De même que dans la 
sélection naturelle des animaux, et pour la perpétuité 
des races, le mâle triomphe des rivaux qui l'entou- 
rent par ses avantages physiques, et conquiert les 
bonnes grâces de la femelle par la supériorité qu'ils 
lui confèrent, de même aussi, dans cette sorte de 
sélection sociale à la faveur de laquelle s'accomplis- 
sent les unions, il est de toute vraisemblance et de 
toute logique que la jeune fille, docile esclave de 
l'instinct, aille droit à la beauté physique la mieux 
faite pour l'attirer. » La jeune fille qui, malgré le 
conseil de ses j)arenls, conlraircmeut à toute conve- 
nance, suit son penchant luslnulif, oITrc eu sacrifice 
au génie de res[)èce son bonheur individuel. I.lle a 
agi dans le sens de la nature, c'est-à-dire de l'espèce ; 
ses parents aj;i,ssai»nt dans le sens de l'égoïsme, 
c'est-à-(bre th' l'inchYidu. " 

Cette théorie de l'amour, (jul ilemeurera sans 



68 CHAPITRE III. 

doute dans l'histoire de la philosophie la plus haute 
gloire de son inventeur, lîalzac l'ignorait en ses 
grandes lignes ; mais s'il ne la connaissait point 
comme théorie, il la pressentait, il en avait une 
vague intuition; et cette intuition du poète, qui va 
souvent plus loin que la vue scientifique du philo- 
sophe, elle est manifeste en ces deux créations d'Ur- 
sule et d'Eugénie; elle se complétera d'ailleurs avec 
le personnage de Véronique Sauviat. Le soin qu'il 
prend de décrire ce moment physiologique chez la 
jeune fdle, l'insistance avec laquelle il y revient, 
prouvent l'importance qu'il y attache. 

Chez Eugénie, c'est comme une naissance nou- 
velle, quelque chose comme une création spontanée ! 
L'être qui jusqu'alors était inerte et ne connaissait 
que deux sentiments, la crainte de son père et une 
respectueuse affection pour sa mère , cet être décou- 
vre aux ol)jets qui l'environnent une intime significa- 
tion'; elle comprend la beauté des choses, et comme 
nous ne rapportons rien qu'à nous-mêmes , elle s'ap- 
plique ce sens nouveau de la beauté. La coquet- 
terie, le besoin de [)arure, le désir d'être aimée sur- 
gissent en même temps, et ce lui est une cuisante 
blessure que cette pensée de ne point plaire, La 
crislullisation s'est faite, et les fleurs les plus déli- 
cates du sentiment vont cclore là où il n'y avait que 
sécheresse et aridité! L'éveil de son esprit aux beau- 
tés naliucllcs s'opère également, corollaire inévitable 
des autres sentiments; et puisque nous parlons de 
cet éveil que toutes les âmes sensibles ont connu, à 



LES JEUNES FILLES. 69 

l'heure où elles se trouvaient transportées par un 
mouvement d'enthousiasme soit intellectuel, soit 
sentimental, n'est-ce pas le lieu de noter combien il 
juslihe l'ingénieuse pensée du philosophe : « Un 
paysage est un état de l'àme » ? 11 eut le mérite, lui, 
de formuler d'une façon définitive un mode de sentir 
qui apparaît commiui à toutes les intelligences poé- 
tiques ; mais l'idée était en germe dans plus d'une 
œuvre, et notamment dans celles que nous étudions. 
L'amour d'Eugénie Grandet ira désormais crois- 
sant et s'enno]>lissant chaque jour; elle est de ces 
femmes qui se donnent et ne se reprennent point : 
la fidélité de son sentiment ne sera pas le moins 
beau fleuron de sa couronne poétique. Elle avait 
aimé Charles d'un amour craintif et presque respec- 
tueux, lorsqu'il arriva auprès d'elle sous l'appareil 
trompeur mais séduisant d'une élégance inconnue 
pour elle! Quand elle saura la vérité, c'est-à-dire sa 
ruine totale, il lui semblera, comme à Ursule, que 
les distances se sont rapprochées, et elle s'attachera 
d'autant plus fidèlement (|ii il souffre et lui semble 
pitoyable. Son amour ne calcule pas : c'est le véri- 
table ; il agit tout spontanément, en effet, et le 
propre de sa nature est de conduire ceux qui en sont 
touches à des démarches (ju'il.s n'eussent mémo 
point osé concevoir avant de le connaître. VAlc est 
assurément belle, d'une rare beauté, la scène où la 
jeune tille, emportant la bourse qui contient son 
trésor, monte dans la eliambre de (lluirles, cl, pour 
le contraindre à aece|)ter la siuimie (pie sa déliea- 



70 CHAPITRE III. 

tesse lui fait refuser, plie le genou devant lui ; ce 
mélange de hardiesse, de pudeur et de générosité, 
en fait la plus touchante de l'œuvre. On comprend 
comment, une fois parti, sa pensée l'accompagnera 
dans ses voyages; comment à son retour, et lors- 
qu'elle voit que son amour est oublié, le déchirement 
de son cœur sera total, et communiquera à toute sa 
vie cette immense tristesse qui ne la quittera pas, 
non plus que le souvenir de son amour! Il est des 
âmes qui ne savent pas oublier, et qui donnent en 
ce monde, où tout se transforme, un démenti flagrant 
à l'universelle métamorphose qui régit l'ordre moral 
et physique !.. 

La marque propre du caractère de Véronique 
Sauviat, — la future Mme Graslin, — c'est que le 
sentiment d'amour est né en elle non point de la 
connaissance et du rapprochement d'un être sem- 
blable, comme chez les autres jeunes fdles amou- 
reuses, mais bien d'une idée, et en quelque façon 
à.' émotions intellectuelles. Cest là l'indice d'une nature 
plus raffinée, plus complexe. Balzac a voulu nous 
montrer ici — et tous les événements de sa vie de 
femme s'expliqueront de la sorte — le rôle prépon- 
dérant que peut tenir l'imagination dans le dévelop- 
pement sentimental! Celte apj)arition d'un sentiment 
sans objet réel, sous la simple influence d'une lecture, 
ce coup de foudre, exj)licable par la vivacité d'une 
imagination qui sera dans l'avenir sa volupté et sa 
torture, font du personnage de Aéronique un type 
(pu mérite d'être examiné dans son jiremier épa- 



LES JEUNES FILLES. 71 

nouissenient de jeune fille. La femme demeurerait 
du reste inexplicable, si l'on ne connaissait la jeune 
fille. 

Il convient de rappeler son oi'igine : elle est née 
de parents travailleurs , dans un milieu provincial, 
n'ayant pour illuminer leur existence que l'amour de 
leur fille. Dès l'enfance on distingue chez elle la 
marque d'une vie intérieure très accentuée, une piété 
profonde, assez voisine du mysticisme. Balzac, dans 
la description très précise qu'il fait de sa beauté, ne 
manque pas d'indiquer sa destinée de malheureux 
amour : » Elle avait une taille moyenne... mais 
ses formes se recommandaient par une souplesse 
gracieuse, par ces lignes serpentines si heureuses, si 
péniblement cherchées par les peintres, que la 
nature trace d'elle-même si finement, et dont les 
moelleux contours se révèlent aux yeux des connais- 
seurs, malgré les linges et ré[)aisseur des vête- 
ments » C'est en même temps l'indication d'une 

beauté intérieure qui grandit avec le développement 
de sa nature amoureuse : n II était impossible de 
voir froidement Véronique, alors qu'elle revenait 
de l'autel à sa place, ajirès s'être unie à Dieu et 
(prcUc se mollirait à la j)arolsse dans sa primitive 
s[)lendeiir. Sa beauté eût aU)rs éclipsé celle des plus 
belles femmes. Quel charme pour un homme épris 
et jaloux que ce voile de chair qui devait cacher 
réponse à tous les regards, un voih> (pie la main de 
l'amour lèverait, et lalsscrail relombcr sur les volup- 
tés permises ! » 



72 CHAPITRE III. 

L'ardeur de style et sa passion contenue sont bien 
l'indice du sentiment que Balzac veut exprimer : la 
substitution prochaine de l'amour humain à l'amour 
divin; les tendresses mystiques de la relii^ion ne sont 
que le voile trompeur grâce auquel elle dissimule sa 
nature véritable !.. 



CHAPITRE IV 

LES FEMMES MALHEUREUSES. 

Seule manière de comprendre les « femmes » de Balzac : les aimer. 

— R(jle de Y imagination sympathifjue. 

La femme abandonnée : Mme de Beauséant. — Solitude hautaine 
et tière. Dédain du monde. — La persistance du besoin d'aimer. 

Rapports de l'iu^unne et de la femme dans le mariage. Gravité de 
la question. Souveraine maîtrise de Balzac : Mme d' Aiglemont. 

— Contraste entre les lois sociales et les besoins des àmcs supé- 
rieures. Le mariage, pi-ostitution légale. — l'remière rencontre 
de iajeune tille avec les réalités de l'amour. — Désaccord sensuel 
entre les époux. Infériorité fréijuentc du mari : le colonel d' Ai- 
glemont. 

La fidélité dans l'amour; fidélité au souvenir : elle manque à Julie 

d'Aiglemont. 
Mme de Morts-an/ : piédilcclion de Balzac pour ce personnage. 

Avec (picl amour il l'a peint. Sa vie n'est qu'une souffrance 

ininterrompue. — Illusions de maternité. 
Les âmes qui ont une fin unique : l'amour. Mme (iraxlin et Mme 

de M<jrtsauf. Points conununs et différences. Disproportion du 

rêve et de la réalité. — Les fcnuues mères; les femmes amantes. 

— La souffrance, cause de développement de la vie intérieure. — 
L'adultère moral aussi grave que l'adultère physi(pie. 

Mme Utilot : l'amour conjugal résigné. SciitiuuMit du devoir accom- 
pli. Objections adressées au personnage. Défense de Mmelluiot. 

Mme Cluf's : sentiment d'amour cliez la fcnune ciuitrcfailo. Séduc- 
tion monde toujours renouvelée; sédiiclinn jilivsi(|ui- toujours la 
même. 

La faiblesse, séduction décisive des fennnes tic lialzac. Caractère 
transligurateur île la p(jé8ic. 

« Se sentir destinée an Iioiilu'iir cl pi'iir sans le 
recevoir, sans le donner... L-ne femme!... Ouello 

5 



74 CHAPITRE IV. 

douleur! " Vous entendez ces paroles et la plainte 
mélancolique qu'exhale, en les prononçant, le plus 
compréhensif des écrivains et le plus expert en ten- 
dresses féminines. Il y a dans celte phrase si pleine 
de douceur, si puissamment suggestive, comme un 
immense pardon, comme une absolution sans réser- 
ves prononcée par Balzac en faveur de ces âmes mal- 
heureuses dont l'unique faute fut d'avoir demandé à 
la vie plus que la vie ne peut donner, de n'avoir pu 
se résigner à mourir sans amour, lorsqu'elles sen- 
taient que l'amour seul pouvait satisfaire les puissan- 
ces inassouvies de leur être, de nous apparaître enfin 
comme une vivante démonstration de l'antinomie qui 
persiste, éternelle, entre les aspirations secrètes des 
créatures d'élite et les conventions sociales aux- 
quelles elles sont contraintes de su])ordonner ces 
aspirations! Il n'est qu'une manière de les com- 
prendre, c'est de les envelopper d'une tendresse égale 
à celle qu'éprouvait pour elles le poète qui les créa ; 
ici, l'imagination sympathique doit intervenir et 
jouer son rôle tout-puissant; par et à travers elle, la 
conception même de l'écrivain est recréée à nouveau 
dans l'esprit qui les contemple; en dehors d'elle et 
sans elle, il ne peut exister qu'inintelligence et totale 
jjîcoiu préhension ! 

Dans ce long martyrologe de l'aniour (jui est 
la Comédie humaine, entre toutes ces femmes, ou 
jeunes ou d'un âge mûr, auxquelles lu vie et ses ru- 
des épreuves ont communiqué des doutes cruels sur 
l'existence du l)onhcur, il n'est peut-être j)as de plus 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 75 

noljle figui'e, sinon de plus touchante, que celle de 
Mme de Beauséant, la femme abandonnée; il n'en 
est pas qui donne un plus entier démenti à cette insi- 
nuation d'un critique sur l'œuvre du romancier, à 
savoir que Balzac n'a pas créé de types féminins ac- 
complis. Accompli, certes il l'est, ce tv[)e de la 
femme abandonnée, non qu'il se développe suivant 
la lente et patiente progression dont le romancier a 
donné l'exemple en d'autres créations féminines : 
Mme d'Aiglemont, Mme de Mortsauf cl Mme Oras- 
lin, que nous aurons à étudier ici morne, puis- 
qu'elles sont, elles aussi, des incarnations de la 
souffrance amoureuse. Le type de Mme de Beau- 
séant n'est, à proprement parler, qu'une esquisse, 
mais une esquisse exécutée par un maître, dans 
laquelle il a su mettre autant d'àmc, autant de 
pitié sympatlnquc que dans ses pcinlures les plus 
célèl)rcs comme les plus poussées; et de même que 
l'œil d'un amateur expert découvre souvent plus de 
saveur, une saveur d'un ordre autrement rare, à la 
simple ébauche fpTau poil rail iiiii, de nièine an.^si le 
lecteur psychologue goûte pcut-clre un charme aussi 
intense à ce récit de quarante pages; il en emporte 
le souvenir d'une figure aussi altachanle (\\\c si rd'uvre 
avail (Ml les proporlions duii long roiiiiin. 

l'^lh' nous a|)paraiL d une rari> noblesse, cetle femme 
qui vit retirée dans la pensée de son anu»nr el de sa 
faute, isolée du moiub' (pu ih' sanr.nl la conipitiKhc 
et qu'elle iné|)rise, c(jnservant an nnlicn de la soli- 
tude celle lianlcur et celle lierli', (•aia(l("risli(pn's des 



76 CHAPITRE I S'. 

grandes âmes. Elle représente, dans le domaine du 
sentiment, ce que peuvent être dans celui de la peii- 
sée CCS intellectuels qui traversent la vie, solitaires, 
tout entiers à leur œuvre, et ne se commettant avec 
quiconque, sinon avec ceux qu'ils savent, infiniment 
rares, être leurs frères spirituels. Ta.xés d'orgueil et 
d'égoïsme, ils passent pour des maniaques et des ex- 
centriques, sauf aux regards de leurs égaux ou de 
ceux qui, les comprenant, méritent par cela même 
d'en être compris. N'est-ce pas le cas de Mme de 
Beauséant? Le monde, dont elle a violé les lois,, 
méprisé les conventions, n'a pour elle que dédains. 
Qu'irait-elle faire au milieu de lui? Elle n'y rencon- 
trerait qu'inintelligence et cruauté; car ce qu'il par- 
donne le moins, c'est une supériorité quelconque,, 
l'existence seule de cette supériorité étant la procla- 
mation de son universelle insuffisance. Il n'a d'in- 
dulgence que pour ce qui lui ressemble , et toute 
atteinte aux conventions qui sont sa loi suscite aussi- 
tôt ses mépris et sa haine. Ce qu'il peut le moins 
concevoir, ce qu'en tout cas il ne saurait jamais ad- 
mettre, c'est qu'à des êtres d'exception par la noblesse 
de leur àme une équitable répartition des choses de- 
vrait une vie d'exception, et que la révolte des cœurs 
doit suivre de près cclh; des intelligences : « Elle 
j)réscntait noljlcment son front, un front d'ange dé- 
chu, qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point de 
})ardon... N'étant ni épouse, ni mère, repoussée par 
le monde, privée du seul couir qui pût faire battre le 
sien sans honte... elle devait prendre sa force en elle- 



LES FEMMES :M ALHEURE U SES. 77 

même, vivre de sa propre vie et n'avoir d'autre espé- 
rance que celle de la femme abandonnée; attendre 
!a mort, en hâter la lenteur, malgré les l)caux jours 
qui lui restaient encore. « 

Existait-il un être qui la pût rompre, cette solitude, 
une créature sur terre pouvant lui faire oublier que 
la vie est une souffrance, mais qu'à cette souffrance, 
et par instants, le doux abandon à lamour doit ap- 
porter un allè.jjcmcnt? Un seul en était capable, celui 
qui, par une inépuisa!)le sympathie, par une tendresse 
jeune et faite pour rajeunir, saurait éveiller à nou- 
veau, sans froisser les souvenirs d'autrefois, l'immor- 
tel instinct de tendresse qui nous fait pei'sévérer dans 
l'espoir, comme l'instinct de vie nous pousse à persé- 
vérer dans l'existence... (Gaston de Nueil n'est ici 
qu'un personnage secondaire ; l'œuvre a été conçue 
uniquement pour INIme de Beauséant. Il n'est aux 
yeux de Balzac (jue rinstrument nécessaire à la dé- 
monslraticju de cette vérité d'âme. Kt voyez avec 
quelle simpbcité, cpiellc spontanéité les senlimenls 
naturels reprennent leurs droits ! Gaston est d abord 
repoussé, mais Mme de Beauséant l'écoute une fois : 
elle se trouve aussitôt coiK(uise. 11 se déj>eint lui- 
même comme un jeune homme au ((i-ur tendre; d 
llattc .Mme de Beauséant cm bii lai.sant cMlrcvoir 
qu'elle seule peut le rentbc heureux II parle Ar pas- 
sion dans cette froitle solitude. M<>\eii siii\ moyen 
infadbble |)()ur atleuidri; au luit (|ii d se prdjmse : 
ti Mme (le l>eaiise;iiil élail privée depuis Imp long- 
temps des éiPotiDiis (lue diiiiiienl les S(Uilimenls vraiS 



78 CHAPITRE IV. 

finement exprimés, pour ne pas en sentir vivement 
les délices.. = En écoutant l'accent vrai avec lequel 
Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, elle 
devinait les souffrances imposées par la timidité aux 
grands enfants de vingt-cinq ans... Elle trouvait en 
lui le rêve de toutes les femmes, un homme chez le- 
quel n'existaient encore ni cet égoïsme de famille et 
de fortune, ni ce sentiment personnel, qui finissent 
par tuer dans leur premier élan le dévouement, l'hon- 
neur, l'almégation, l'estime de soi-même. » 

De ces aveux du jeune homme, de cette sincérité, 
de cette ardeur d'amour, naît soudain, comme une 
fleur délicate, la sympathie, consolatrice de l'àme 
malheureuse... Ce sont d'al)ord des refus à soi-même, 
des raisons de ne point s'ahandonner à ce nouveau 
sentiment : la fierté de la femme une première fois 
trompée, la nohlesse de son attitude faite de réserve 
et de dédain, l'opinion même du monde, cju'elle mé- 
prise sans doute, mais aux yeux duquel elle ne veut 
point passer pour avoir eu un second amour; autant 
de motifs pour écarter au premier instant le sentiment 
(pil la pénètre... La nature pourtant l'emportera, et 
la sincérité de ses aveux, le récit qu'elle sera amenée 
à entreprendre de sa vie antérieure triompheront des 
considérations qui l'avaient retenue : cette vie, elle 
la raconte telle qu'elle fut; toute jeune, âme déjà 
incomprise au milieu du monde qui l'entourait, elle 
dit comment ce monde lui fut hostile en la mariant 
sans lui révéler ce (ju'élait le mariajje, comment elle 
n'a |i;is vouhi apparlenir à l'homme (pi'elle n'aimait 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 79 

pas, et comment elle a brisé ses liens. Elle a cherché 
le bonheur et s'est donnée, avec amour cette fois; 
puis sont venus l'abandon et ses irréparables dou- 
leurs ! 

L'amour a été la conséquence de ces réciproques 
aveux. Quelle puissance l'empêchera désormais de 
se développer et de grandir? Le souvenir d'un pre- 
mier abandon, la différence d'âge entre elle et Gas- 
ton de Nueil! Ce sont là les raisons qu'elle lui écrit 
pour le détourner d'elle. .. Mais sa lettre est un appel, 
et quand le jeune homme vient la retrouver en hâte 
au pays où elle a fui, elle ouvre ses bras pour l'y re- 
cevoir. Elle se donne, et qui trouverait le courage 
de l'en blâmer? Qui pourrait, même ayant e.xcusé le 
premier amour, lui reprocher le second, sous le pré- 
texte qu'elle invoquait, essayant en quelque sorte de 
se tromper elle-même? Il faudrait avoir l'esprit quin- 
teux du critique moral pour ne point absoudre ce que 
le monde apjn'lle une « seconde chute » , comme il 
faudrait luie intelligence fermée aux lois psychologi- 
ques pour ne pas voir dans son cas une affirmation 
éclatante de l'immortelle persistance du besoin d'ai- 
mer qui régit les nobles âmes! La vie, d'ailleurs, 
dans sa cruelle et rigoureuse logique, se chargera de 
venger les lois Si^ciales, et le romancier, dont la plus 
haute gloire est de créer à l'image de la vie, nous 
peindra les tristesses suivant les joies de ce second 
amour, rai)andon ù nouveau après la possession, 
eiiliii l irréiMis.sible (lésenchaiilenienl (pie rien ne 
saurail pins Miieiir ! . . . 



80 CHAPITRE IV. 

Parmi les écrivains qui ont étudié la question des 
rapports de riiomme et de la femme dans le mariage, 
il n'en est pas qui, mieux que Balzac, aient montré 
l'importance du prol)lème et l'aient plus dramatique- 
ment présenté. . . Nous aurons à examiner plus loin 
dans ses détails l'œuvre où il résume ses opinions sur 
ce point et nous confie, en maximes assez voisines de 
celles des moralistes, le fruit de ses méditations. Mais 
une telle œuvre, si considérable qu'elle fût, ne pou- 
vait suffire à épuiser la matière; disons mieux, elle 
ne pouvait être qu'une exception, car sa forme même 
était contraire au génie de son auteur, et son carac- 
tère d'abstraction en opposition flagrante avec la na- 
ture intime de l'artiste : le propre de ces natures est 
le besoin de créations vivantes, correspondant aux 
réalités de la vie ; il fallait donc que sa conception 
d'ensemble s'affirmât en des tvpes féminins d'une 
existence concrète : citer les noms de Mme d'Aigle- 
mont, de Mme de Mortsauf et de Mme Graslin, n'est- 
ce pas rappeler les plus célèbres et les plus atta- 
chants ? 

De cette conception, une idée maîtresse se dégage, 
— car SI les postulations les plus intimes de son génie 
le poussaient à de vivantes créations, ses facultés s'af- 
firmaient invinciblement en vues générales sur le 
monde qu'il inventait à l'image de la société; — elle 
se résume de la manière suivante : l'a/Jirniation du 
contraste et de l'éternel divorce entre la plus nécessaire 
des inslitnlions sociales, le niariarje, et les aspirations 
opposées des âmes d'élite qui s'y trouvent soumises. Si 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 81 

l'on s'attache, en effet, au sens des trois grandes œu- 
vres qui contiennent le martyrologe de ses héroïnes : 
la Femme de tretite ans, le Lys dans la vallée et le 
Curé de village, on aboutit à cette conclusion que la 
plus protectrice en apparence des conventions, celle 
qui parait la hase indispensable de Tordre social, de- 
vient en mainte circonstance la cause des plus tragi- 
ques misères. Rien d'étonnant que Balzac, à qui 
n'échappait aucun des grands problèmes de la vie, se 
soit longuement étendu sur ce sujet et en ait fait Tas- 
sise de ses plus touchantes inventions! Rien d'éton- 
nant non plus qu'un psychologue, qui était aussi un 
puissant moraliste, en soit venu à des conclusions 
qui peuvent déconcerter les esprits étroits, et qui 
pourtant, malgré leur caractère de révolte, semblent 
bien faites pour rallier l'opinion de l'observateur 
liautement détaché des considérations utilitaires, 
])arce qu'il envisage uniquement la vérité psycholo- 
gique ! 

Dans la confession (pTellc fait de sa vie et de ses 
espérances brisées, alors que retirée en luic solitude 
assez analogue à celle de Mme de Reauséant, 
Mme d'Aiglemont se reporte avec une tristesse pleine 
de désillusions vers ses révcs de jeunr lillc, pour leur 
opposer les désenchantements de son mariajje et la 
cruauté du destin, elle s'écrie : » J^e mariajjc tel 
(pi d se pratique anjourd hui me semble être une 
j)roslitiili()ii légale... Quels moyens ont les mères 
d'assurer à leurs Hlles que Tiu)mme auipud elles les 
livrent sera un époux selon leur c(cur? Vous honnis- 



82 CHAPITRE IV. 

sez de pauvres créatures qui se vendent pour quelques 
écus à un homme qui passe : la faim et le besoin 
absolvent ces unions éphémères ; tandis que la société 
tolère, encourage l'union immédiate, bien autrement 
horrible, d'une jeune fdle candide et d'un homme 
qu'elle n'a pas vu trois mois durant; elle est vendue 
pour toute sa vie!... n — Paroles imprudentes, 
diront les esprits étroits; révolte dangereuse, ajou- 
teront les observateurs aveugles de la loi morale. 
Paroles admirables au contraire, penseront ceux 
qui sont capables dans la vie de se hausser à des 
vues d'ensemble et à la contemplation des états 
d'âme. 

Vovons en effet comment les choses se passent : 
une jeune fille est élevée par sa mère, chastement et 
pieusement, dans l'ignorance entière de la vie; ses 
réalités, on les lui a soigneusement cachées, non pas 
seulement voilées, car il est entendu qu'aucune 
image troublante ne doit même effleurer sa pensée, 
laquelle, jusqu'au mariage, demeurera comme son 
corps, vierge et immaculée. De l'amour elle ne con- 
naît que le nom, ou tout aii plus d'innocentes 
caresses que son imagination sentimentale lui repré- 
sente; de ses devoirs, de ses exigences, elle ne sau- 
rait rien soupçonner. Voici pourtant qu'arrive l'heure 
du mariage ; pendant quelques mois un jeune homme 
officiellement accueilli comme un futur mari vient 
chaque jour passer quehjucs inslanls près d'elle sous 
l'œil sévère des parents qui ne les qu illent point; de 
CCS aspirations secrètes, de ces désirs d intimité, de 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 83 

ces échanges de sentiment nécessaires à la connais- 
sance de Tétre qui partagera sa vie, il ne saurait rien 
exister, car la première condition pour de pareils 
épancheraents, c'est la solitude. Quant à ces caresses 
qui, sans lui préciser le vœu suprême de la nature, 
contribueraient pourtant à l'y préparer, à l'initier 
lentement à ral)andon qu'on attend d'elle, comment 
en serait-il question? Et pourtant c'est la veille de 
l'union ! La cérémonie a lieu : cette vierge dont le 
front jusqu'ici fut à peine effleuré par le baiser des 
fiançailles est livrée à l'homme dont elle ne sait 
qu'une chose; c'est qu'il est devenu son maître et 
qu'd faudra bu obéir : ainsi le veulent les lois 
humaines et divines! Chez le jeune homme, que deux 
causes contribuent à affoler : la continence observée 
pendant l'époque des fiançailles et cette obsession 
d'une volupté jus(ju'alors inconnue, la possession 
d'une vierge, chez riiomme, disons-nous, le mâle 
originaire se réveille avec ses appétits irraisonnés; 
c'est un inconscient retour à l'animalité, d'où les 
convenances mondaines, l'éducation, les usages de 
la société paraissaient l'avoir pour jamais écarté, et 
ce retour arrive au moment nu'UK! où il conviendrait 
qu'd (h'MKMU'al b' pbi.s niaitrc dr bii. 

Telle est la première rencontre de la jeune fille 
avec les réalités de la vie, rencontre où elle joue 
souvent le rùlc de victime et dans laquelle ses plus 
chères illusions oui bnu (bs cliaiucs d'élrc brisccs. 
Etrange chose en vérité (jue le monde continue ainsi! 
Chose non moins étrange que les scandales qui en sont 



84 CHAPITRE IV. 

la conséquence ne se manifestent pas plus nombreux! 

N'est-ce point Balzac qui a écrit : a Le bonheur ou 
le malheur d'un ménage dépend de la première nuit 
de noces " ? C'était là, sovis une forme évidemment 
exagérée, l'équivalent d'une vérité que l'on peut ainsi 
préciser : La principale cause des dissentiments et 
des désaccords d'àmc qui se produisent dans la vie 
conjugale réside dans un premier désaccord sensuel 
dû tout entier et presque toujours à l'insuffisance du 
mari. 

Si nous avons insisté sur cette idée à propos de 
Mme d'Aiglemont, c'est que Balzac s'y est étendu 
avec plus de complaisance dans la Femme de trente 
ans que partout ailleurs. Non que Julie d'Aigle- 
mont ait été mariée sans amour; bien au contraire, 
— et c'est ce qui la distingue de Mme de IMortsauf 
et de Mme Graslin, — elle a aimé et désiré le colo- 
nel Victor d'Aiglemont, mais comme peut aimer et 
désirer une jeune fille, avec une tendresse toute sen- 
timentale, haliituée à n'envisager qu'une chose dans 
le mariage : une immatérielle union. Aussi sa dou- 
leur n'en est que plus vive, lorsqu'elle tombe du haut 
de ses visées idéales aux étranges amertumes de la 
réalité. Bien n'est révélateur au même titre que cette 
scène avec la vieille marquise de Listomère, cpii par 
charité autant que par curiosité confesse la jeune 
femme et tente de lui arracher le secret de sa tris- 
tesse; leur dialogue est rem])li de ces questions-dis- 
crètes et de ces suggestives réticences à la faveur 
desquelles se précisent les secrets les plus inlunes de 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 85 

cette malheureuse union : « Ainsi, mon bon petit 
ange, le mariage n'a été jusqu'à présent pour vous 
qu'une longue douleur ? " La jeune femme n'osa 
répondre; mais elle fit un geste affirmatif qui trahis- 
sait toutes ses souffrances. " Vous êtes donc malheu- 
reuse? — Oh! non, ma tante. Victor m'aime à l'ido- 
lâtrie et je l'adore, il est si hon! — Oui, vous l'aimez; 
mais vous le fuyez, n'est-ce pas? — Oui... quelque- 
fois... il me cherche trop souvent. " Et encore : 
« Mon âme est op})ressée par une indéfinissable 
appréhension qui glace mes sentiments et me jette 
dans une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour 
me plaindre et sans ])aroles pour exprimer ma peine. 
Je souffre, et j'ai honte de souffrir en voyant Victor 
heureux de ce qui me tue. i> — Le point de départ 
de ces souffrances est donc un désaccord des sens : 
le colonel Victor d'Aiglemont appartient à cette 
classe de maris qui non seulement n'onf pas su res- 
pecter chez leur femme les premières timidités d'une 
pudeur légitimement froissée, mais encore n'ont pas 
su faire s'épanouir en elle cette suave fleur du désir, 
qui naît lorsque, donnant le bonheur, la femme 
l'éprouve en même temps. 

Sa nullité éclate comme mari d'abord, puis ensuite 
comme homme!... Sa situation sociale, son grade 
dans l'armée, sa fausse distinction de mondain, qui 
peuvent en imposer aux médiocres, sont insufdsanls 
pour cacher à la jeune femme la niédioenlé lulellec- 
liicllc de celui que, jeune fille, elle s'était pbi à 
embellir d'une auréole. Sa valeur comparée à celle 



86 CHAPITRE IV 

de Victor se manifeste en mille circonstances de la 
vie, et elle en souffre comme toute femme distinguée 
doit souffrir de sa supériorité sur l'être que la nature 
a mis au-dessus d'elle pour la diriger et la conduire : 
(i Son instinct si délicatement féminin lui disait qu'il 
est Lien j)lus beau d'oLéir à un homme de talent que 
de conduire un sot, et qu'une jeune épouse, obli- 
gée de penser et d'agir en homme, n'est ni femme 
ni homme, qu'elle abdique toutes les grâces de son 
sexe, et n'acquiert aucun des privilèges que nos lois 
ont remis aux plus forts. » 

C'est à l'heure où s'accentue cette crise que lord 
Grenvdle , cette idéale figure du jeune homme, 
qu'elle n'avait vue qu'une fois, reparaît à ses yeux et 
l'impressionne si puissamment! Aussi comprend-on la 
naissance du véritable sentiment d'amour; on conçoit 
qu'avec la santé et la vie, sa tendresse se précise et 
se fixe sur ce jeune homme qui la soigne comme une 
enfant, qui l'adore discrètement et sacrifierait tout 
au monde pour la rendre heureuse; on conçoit que, 
ne voulant pas tromper Victor, mais voulant aussi 
concilier sa tendresse avec ses devoirs, elle s'écrie : 
(i Je ne veux être une prostituée ni à mes yeux, 
ni à ceux du monde : si je ne suis pas à iNI. d'Aigle- 
mont, je ne serai jamais à un autre, d — On voudrait 
peut-être à ce moment la voir plus tendre, plus 
femme, prête à s'abandonner, car un tel dévouement 
justilie par sa noblesse ce que le monde appelle une 
faute. Lord Grenville la quitte et s'éloigne, sur la 
volonté qu'elle en exprime; })uis soudain il revient : 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 87 

sans cloute elle sera à lui, et clans une scène d'une 
déchirante beauté, on comprend que ces paroles 
puissent expirer sur ses lèvres pâmées : " Connaître 
le bonheur et mourir... Eh bien, oui! '» 

Hélas! ce cjui lui manc|ue, ce cjui porte un coup 
décisif à sa beauté morale, c'est la fidélité du souve- 
nir. Elle a aimé lord Grenville, et lord Grenville l'a 
aimée, comme peu d'hommes le savent faire. Quelle 
figure à jamais noide et pitoyable elle fût demeurée, 
si elle avait été fidèle à sa première tendresse ! Il n'en 
va pas ainsi, et son premier baiser à Yandenessc nous 
apparaît comme une profanation!... 

La fidélité dans l'amour! fidélité à l'être aimé, tant 
qu'il est là, fidélité à son souvenir, cjuand il a disparu, 
tel est le plus précieux fleuron de la couronne poé- 
ticjue dont un artiste puisse embellir le front d'une 
héroïne conçue par lui! Nous nous faisons difficile- 
ment à cette pensée qu'une femme ait appartenu à 
deux hommes : la pudeur dont nous nous plaisons à 
la parer s'oppose à ce (|ue le mhV' «pu cachait sa 
beauté, et dont l'amour l'a fait consentir à se dépouil- 
ler, puisse, une seconde fois et pour un autre être, 
tomber sans fpi'aussitôt une sorte de déchéance 
morale ratlcigne du même coup. Sa seule excuse 
serait dans les désillusions et les soufframes d'une 
première union! Mais (pie dira-t-on, lorscpie, ayant 
connu l'amour le plus pur, le plus désintéressé, le 
plus noMc, clh' oublie le SDiivenir dout clic aniiut dû 
vivre/ Ce sera la tache ineffaçable de Mme d Ai^le- 
mont de n avoir point vécu de son amour, comme 



88 CHAPITRE IV. 

d'en être morte sera la gloire éternelle de Mme de 
Mortsauf! 

Au-dessus, en effet, des créations féminines de Bal- 
zac plane la figure angélique et quasi divine d'Hen- 
riette de Mortsauf. Elle les domine par la grandeur 
et la pureté de son amour : sa grandeur, car aucune 
ne fut touchée d'un sentiment plus haut; sa pureté, 
car elle demeura fidèle à ses devoirs, alors que tout 
lui commandait d'y renoncer! De toutes les figures 
de femmes sacrées par la douleur, 1 héroïne du Lys 
dans la vallée nous apparaît la plus louchante et la 
plus digne de pitié, tant par la persistance et la 
pureté de sa tendresse que par les douleurs et les 
irrémédiahles tortures de sa destinée d'épouse!... 

Ce fut aussi celle que Balzac peignit avec le plus 
de complaisance, imaginée qu'elle fut, de son aveu 
même, à l'aide des principau.\ traits de la femme à 
laquelle il voua, dans ses premières années de luttes, 
la plus ardente affection. Avec quel amour il esquisse 
cette figure ! <i Sa figure est une de celles dont la 
ressemhlance exige l'introuvalde arti.ste de qui la 
main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait 
rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, 
que la parole ne traduit pas, mais que voit un 
amant. " 

Telle fut la femme qui connut les douleurs de la 
vie conjugale la plus intoléral)le et mourut sans avoir 
goûté les voluptés de l'amour complet! Torture 
d'autant plus atroce que cet amour, elle en pressen- 
tit les douceurs sans consentir ù s'v al>andonner, ne 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 89 

voulant point ternir la pureté de l'épouse et de la 
mère, et qu'elle éprouva toutes les amertumes de la 
jalousie comme de l'abandon , n'ayant pas eu cette 
consolation suprême de s'être donnée à celui qu'elle 
aimait Mariée à un homme dont elle pouvait être la 
fille, avec qui sa nature intime la mettait en perpé- 
tuel désaccord, le sentiment d'amour lui fut révélé 
par la tendresse à la fois hardie et timide du jeune 
homme que son cœur lui désignait comme un amant, 
et que ses devoirs lui firent avec ol)stination consi- 
dérer comme un enfant. Perpétuellement ballottée 
entre ces deux sentiments contraires, elle passa son 
existence à se refuser au bonheur et à tromper le 
vœu de la nature. Écoutez-la lorsque, après les pre- 
miers aveux de Félix de Yandenesse et le baiser 
déposé sur ses épaules par l'enfant inconscient et 
hardi, écoutez-la lorsque, décidée à s'illusionner 
elle-même , elle s'impose de n'être jamais qu'une 
mère pour le jeune homme qui lui a dévoilé le 
mystère sacré ! « Voici, lui dit Félix, la première, la 
sainte communion de l'amour. Oui, je viens de; parti- 
ciper à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme 
nous nous unissons au Christ en buvant la divine 
substance. Aimer sans espoir est encore un bon- 
heur... J'accepte ce contrat (jui doit se résoudre en 
souffrances pour moi. Je me donne à vous sans 
arrière -pensée et serai ce que vous voucbcz que je 
sois. Il l^lh; m'arrêta par un fjcstc et me dit de sa 
voi.v |)i'o('on(Ie : « Je roiiscns à ce jxiclr, si }>niis voulez 
ne jamais presser les liens (jui nous aliarhcront . » 



90 CHAPITRE IV. 

Elle est victime des brutales indiscrétions de son 
mari, car ne pouvant être à celui qu'elle aime, elle 
s'efforce de n'être point à l'homme que les dures 
nécessités de l'existence la contraignent à subir : 
« Cette femme, elle me sèvre de tout bonheur; elle est 
autant à moi qu'à vous, et prétend être ma femme... 
Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la 
laisse seule ; je lui déplais, elle me hait et met tout 
son art à rester jeune fille. Elle me rend fou par les 
privations qu'elle me cause, car tout se porte alors 
à ma pauvre tête. Elle me tue à petit feu et se croit 
une sainte... Ça communie tous les jours. » — Quelle 
est l'épouse qui en butte à de pareils outrages n'irait 
point, suivant une expression vigoui'euse, " se pré- 
cipiter dans les eaux tourbillonnantes de l'adul- 
tère » ! Et pourtant elle demeure pure, conti- 
nuant à dominer ses désirs ! Son amour pour Félix 
grandit avec les brutalités de M. de Mortsauf; mais 
elle le comprime ; quand l'expression de ses senti- 
ments vient à lui échapper, c'est voilée par une sorte 
de mysticisme trompeur ! Félix revient après l'avoir 
quittée, et retrouvant l'homme après avoir laissé 
l'enfant, un trouble enfin la saisit ! 

C'est là l'instant le plus dangereux, riieure déci- 
sive d'où dépend la vertu. Toute autre qu'elle, répé- 
tons-le, succomberait, et bénéficierait en succombant 
de toutes les indulgences. Ici la langue s'élève, et 
atteint presque au lyrisme pour rendre l'extase du 
sentiiiu'iil : la passion est transfigurée par l'envolée 
de j)uésie au travers de kupielle elle nous aj)paraît : 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 91 

nous ne sommes plus pour ainsi dire dans le domaine 
du roman. A ceux qu'aveugle un réalisme grossier 
et qui voient simplement dans cet art une notation 
précise et Lrutale de la vie, la page de Balzac qui 
dépeint les sentiments d'Henriette de Mortsauf a pu 
sembler conçue en dehors de la vérité; nous n'y 
voyons, pour notre part, qu'une idéale transfigura- 
tion de l'amour. » Dites, dites, je suis sûre de moi, je 
puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas que 
je meure : il vous envoie à moi comme il dispense 
son souflle à ses créations, comme il épand la pluie 
des nuées sur une terre aride. Dites, dites, m'aimez- 
vous saintement? — Saintement. — A jamais? — A 
jamais. — Comme une vierge Marie qui doit rester 
dans ses voiles et sous sa couronne blanche? — 
Gomme une vierge Marie visible. — Comme une 
sœur? — Comme une sœur trop aimée. — Comme 
une mère? — Comme une mère secrètement désirée. 
— Chevalcresquement, sans espoir? — Chevaleres- 
quement, mais avec es})oir. » Pourtant, comme la 
passion ne saurait demeurer à cette luiuteur, et (ju'à 
la créature la plus divine, cette créature s'aj)pelàt-elle 
Henriette de Mortsauf, une minute de faiblesse ou 
d'abandon peut venir, de cette faiblesse et de cet 
abandon peut-être nous donne-l-ellc revemplc 
lorsque, dans ses confidences à l'Ydi.x, elle touche à 
ces questions brûlantes des ra|)ports entre époux qui 
ne s'aimcnl point et dans un en d él(K[uen(i' passion- 
née découvre au jeune homme les tortures morales 
de sa vie. S;uis iloule nt^us eussions |)réléré qu'elle 



92 CHAPITRE lY. 

n'effleurât même pas le sujet, tant il nous plaît de 
l'aimer pure et à l'abri de toute atteinte, cette chaste 
victime de l'amour! Hélas! n'est-ce point une souil- 
lure, sans cesse renouvelée, que l'abandon de son 
corps à celui que n'appelbmt point ses désirs ! 

Rien ne lui sera épargné, et, nous le disions plus 
haut, elle connaîtra les tortures de la jalousie, sans 
avoir goûté les délices de la possession. Lorsque 
Félix aura succoml>é à l'amour de ladv Arabelle 
et sera revenu ensuite auprès d'Henriette, qui a tout 
appris , la pureté et l'élévation de sa tendresse se 
feront jour encore : elle pardonnera doucement. Une 
seule pensée lui sera consolante : celle de savoir 
qu'à la trahison de Yandencssc les sens seuls ont 
participé, mais que le cœur appartient toujours à 
elle. N'est-ce point trop, en vérité, et la nature peut- 
elle ainsi supporter de telles humiliations? Ce qu'il y 
a d'angélique et de presque divin en un être résistera- 
t-il au.v coups répétés de la destinée et ne connaîtra-t-il 
pas la révolte? La nature, nous l'avons dit déjà, doit 
nécessairement , un jour ou l'autre , reprendre ses 
droits, et Balzac l'a bien compris. Henriette de Mort- 
sauf était née pour l'amour, et elle ne l'a jamais 
connu dans sa plénitude : les aspirations secrètes de 
son cœur l'ont portée toute sa vie à la réalisation du 
sentiment auquel aspirent les nobles âmes, et sa vie 
entière s'est passée à refouler ces aspirations; pas 
une faiblesse, pas une défaillance. Henriette de 
Mortsauf va mourir, et dans une sorte de délire, 
proche (]\i moment suprême, alors que la responsa- 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 93 

bilité de Fètre n'est plus entière, elle pousse le cri 
déchirant de la femme assoiffée de bonheur qui 
revoit toute sa vie manquéc comme dans l'illumina- 
tion d'un éclair : a J'avais soif de toi , me dit-elle 
d'une voix plus étouffée, en me prenant les mains 
dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me 
jeter ces paroles à l'oreille. Mon agonie a été de ne 
pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? Je veux 
vivre. Je veux monter à cheval aussi, moi; je veux 
tout connaître : Paris, les fêtes, les plaisirs... Oui, 
me dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur 
moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été 
mensonge dans ma vie; je les ai comptées depuis quel- 
ques jours, ces impostures! Est-il possible que je 
meure, moi qui n'ai pas vécu! ^^ Paroles déchirantes 
et qui sont comme le testament d'amour du Lys de 
la vallée : elles nous semblent, avec celles que nous 
inscrivions au début même de ce chapitre, résumer, 
dans une plainte inoubliable, l'éternelle lamentation 
des âmes qui n'ont point connu le bonheur et meu- 
rent de l'avoir ignoré ! . . . 

Aj)rès la douce et attendrissante figure d'Henriette 
de Mortsauf, la figure non moins digne de pitié, plus 
dramatique encore, de Véronicpie (îraslin. Nées 
toutes deux j)our une destinée plus clémente, avec 
de rares quabtés d'àme, elles auraienl puisé dans le 
dévelop[)ement du sentiment auprès d'un c(tMir de 
leur choix les joies intimes qu'exijjeait biir nature; 
toutes deux eUes présentent ce point commun, au 
milieu de circonstances différentes, que la vie leur 



CHAPITRE IV. 



fut hostile, que le mariage fut leur torture! L'une 
trouva dans son orgueil de femme honnête le cou- 
rage de résister au sentiment qui s'offrait à elle. 
L'autre, au contraire, plus inévitahlement marquée 
pour l'amour, s'y ahandonna une fois en secret, et le 
reste de son existence ne fut qu'une longue douleur, 
une expiation lente de la faute commise ! Dans l'étude 
que nous faisons ici des principaux tvpes de femmes 
malheureuses créés par Balzac, Mme de Mortsauf 
et Mme de Graslln ne sauraient être séparées, car on 
pourrait leur appliquer ces paroles prononcées par 
le curé Bonnet devant Mme Graslin : u Vous n'êtes 
pas juge dans votre propre cause; vous relevez de 
Dieu; vous n'avez le droit ni de vous condamner, 
ni de vous absoudre. Dieu est un gi'and réviseur de 
procès. Il voit l'origine des choses, là où nous 
n'avons vu que les choses elles-mêmes. » 

Dans un chapitre antérieur, nous avons examiné 
l'àme de la jeune fille chez la future INImc Graslin (1), 
Nous avons marqué cette enfance pure et solitaire, 
dans un milieu de travail et d'honnêteté, les ten- 
dances de sa nature vers la })iété mvstique, et l'ar- 
deur avec laquelle elle accomplissait ses devoirs de 
chrétienne. Ikdzac nous a montré en elle, à travers 
le sentiment religieux, déversoir naturel de sa ten- 
dresse, une âme ardente et exceptionnelle, fatale- 
ment vouée à l'amour. 11 nous a montré celte àme 
s'élevant soudain à la compréhension de choses jus- 

(1) Voir le cliapitrc «les Jeunes filla;. 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 95 

qu'alors inconnues, et cFaulant plus brusquement 
que son être avait plus longtemps sommeillé! C'est 
alors une transformation totale de sa nature, une 
sorte de naissance nouvelle, un éveil à la vie. Ce qui 
jusqu'alors n'avait eu aucun sens à ses yeux revêt 
une signification subite , bien que confuse encore. 
Elle tend vers une fin unique : l'amour. Toutes ses 
aspirations se subordonnent à celle-là, et son incon- 
science même est un danger de plus !... 

Que lui eût-il fallu, à cette heure solennelle de 
crise que connaissent presque toutes les âmes nobles 
et qui décide de leur destinée? Crise d'iutelligence 
chez les hommes supérieurs, crise de sentiment chez 
les femmes d'élite !... Que lui eût-il fallu pour rester 
dans le mariage ce qu'elle avait été jeune fille , c'est- 
à-dire un être pur, réalisant l'idéal d'une existence 
féminine complète ? U amour en accord avec le devoir, 
ce qu'il y a de })lus beau, mais aussi de plus rare... 
car son rêve n'était autre que celui des jeunes filles 
aimantes et j)récoccs : « Klh; rêva d'avoir pour 
amant un jeune homme semblal)lc à Paul... Habi- 
tuée sans doute à l'idée d'épouser \in homme du 
peuple, elle trouvait en elle-même des instincts qui 
icpoussaicnt loule grossièreté... l'Ile embrassa, peut- 
être avec l'ardeur naturelle à une imagination élé- 
{jantc et vierge, la l)ellc idée d'ennol)lir un de ces 
hommes, de l'élever à la hauteur où le mettaient ses 
rêves. » Qu'y avait-il en de tels désirs (|ui ne fûl par- 
faitement noble et parfaitement pur? ^Jn'y avait-il 
(jui ne fût conforme à la j)lus stricte honnêteté? Kt 



96 CHAPITRE IV. 

pourtant quoi de plus difficile dans son milieu? Quoi 
de plus impossible? C'est réternclle disproportion 
du rêve avec la réalité, en même temps qvic la con- 
damnation à une douleur fatale de toutes les intelli- 
gences un peu exceptionnelles ! D'une part, la vie, 
avec le long cortège de ses platitudes et de ses vulga- 
rités, l'ennui de ses perpétuelles routines! De l'autre, 
le rêve avec l'infinie puissance de ses appétitions, 
l'inutile mais inévitable tendance vers l'idéal qui, 
toujours convoité , se soustrait toujours à nos pour- 
suites : idéal intellectuel pour ceux-ci, idéal d'amour 
pour celles-là! Et la raison, qui nous conseille l'abs- 
tention, demeure impuissante contre le sentiment 
qui nous pousse ! . . . 

Véronique , au moment précis de sa vie où s'affir- 
maient ses besoins d'affection , se trouve unie par la 
force des cboses à l'bomme le moins fait pour les 
comprendre et y répondre : elle épouse Graslin, 
banquier à Limoges, homme d'affaires entièrement 
fermé à tout ce qui est sentiment ; elle l'épouse, 
comme la plupart des jeunes filles prennent un 
mari, parce qu'il convient à leurs parents, parce 
que les intérêts pécuniaires s'accordent, parce que, 
surtout, elles ignorent les réalités du mariage ! 
Mais aussi quel réveil, lorsque ces réalités leur sont 
enfin connues, lorsque le mystère des choses se 
dévoile à leur intelligence étonnée et brusquement 
révoltée! Quel bouleversement, moral et physique à 
la fois! <i Le mariage, ce dur métier, disait-elle, 
pour lequel l'Église, le Code et sa mère lui avaient 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 97 

recommandé la plus grande résignation , la plus par- 
faite oljéissancc, sous peine de faillir à toutes les lois 
humaines et de causer d'irréparables malheurs, la 
jeta dans un étourdissemcnt qui atteignit parfois à 
un délire vertigineux. » — Comme elle est pieuse, et 
que sa foi est aussi vive que sincère, c'est d'abord à 
la religion qu'elle va demander les premiers secours : 
elle prie avec ferveur et attend avec impatience le 
seul bonheur que l'Eglise promette à la femme ma- 
riée sans amour : la maternité. Cette attente peut 
consoler certaines femmes; elle peut même suppléer 
quelquefois aux voluptés de la tendresse conjugale : 
elle est inactive pour d'autres, car s'il existe des 
femmes qui sont nées mères , qui n'ont jamais été et 
ne seront jamais que mères, il y en a par contre qui 
sont nées épouses et amantes, dont les aspirations 
intimes ne se satisferont que par l'exercice d'une 
faculté unique, la faculté d'amour. Mme Graslin est 
de ce nombre : tout le prouve dans son développe- 
ment de jeune fille, et les détails que Balzac a eu 
soin de préciser, môme les détails physiques, contri- 
buent à démontrer que l'auiour seid peut combler le 
vide de son àme ! Aussi dépérit-elle physi(|uement et 
moralement. De même, en effet, (jue l'exercice d'uiu' 
faculté maîtresse produit chez l'élre qui en bénélicie 
une surabondance anormale de vitalité, tle même, à 
l'inverse, tout arrêt, toute interruption dans le j(Mi tle 
cette faculté amcuc connue consé(|uence une dimi- 
nution de cette vitalité! L'écpiilibre parfait des facul- 
tés mentales est généraliMuent acc(jmpagné d'un 

6 



98 CHAPITRE IV. 

équilibre coiTcspondant des puissances physiques, car 
elles se trouvent, les unes à Tcgard des autres, dans 
un rapport de cause à effet. 

Toutefois, comme Mme Graslin est une intelli- 
gence d'un ordre rare, elle résiste à l'abattement; 
son esprit chercheur remonte des effets aux causes, 
et semblable à un malade qui, se voyant atteint d'une 
affection mortelle, consulte avec ardeur les ouvrages 
traitant de son cas, elle se précipite passionnément 
dans la lecture, espérant y trouver la solution de ce 
problème d'àme cruel et toujours nouveau : » Elle 
lut les romans de Walter Scott, les poèmes de lord 
Byron, les œuvres de Schiller et de Gœthe, enfin la 
nouvelle et l'ancienne littérature... Tous ces livres 
lui peignaient l'amour; elle cherchait une application 
à ces lectures, et n'a})ercevait la passion nulle part. 
L'amour restait dans son cœur à l'état de ces germes 
qui atteiulcnt un coup de soleil. " De là au.v 
rêves brillant de la jeune fille, la distance n'est pas 
grande ; et elle y revient, à ces rêves qui se précisent 
d'autant mieux et plus douloureusement dans son 
imagination de femme, que le point de comparaison 
est maintenant à sa portée et lui montre le malheur 
irrémissible. Le résultat le plus certain de ces expé- 
riences spirituelles est un développement toujours 
croissant de la vie intérieure, une conscience de plus 
en })lus vive de la réalité, partant, une souffrance 
corres[)ondant aux progrès de son intelligence. Elle 
comprend l'insuffisance de son milieu, le peu de 
syinpadiic cpTclle ins[)ire. Ne sont-ce pas là autant 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 99 

de ferments de révolte qui se lèvent, grandissent et 
préparent une femme comme elle à d'inquiétantes 
extrémités? Notez qu'elle s'analyse elle-même, ce 
qui marque définitivement sa supériorité sur la plu- 
part des femmes, lesquelles agissent presque toujours 
sous l'inconsciente poussée de mouvements instinc- 
tifs. Non seulement elle voit ce qui se passe en elle, 
mais elle remonte aux causes et les précise : " Je 
sens en moi, écrit-elle, des forces superbes et malfai- 
santes peut-être, que rien ne peut humilier, que les 
plus durs commandements de la religion n'abattent 
point... Pourquoi désiré-je une souffrance qui rom- 
prait la paix énervante de ma vie?... » 

Sa vie entici'e estdans ce mot. Il l'explique comme 
il en justifie tous les événements : désirs d'amour, 
rancœur du mariage, luttes avec elle-même, distrac- 
tions clicrchées dans le plaisir, dans le travail, dans 
l'étourdissemcnt mondain; abandon à l'an^our, chute, 
— si l'on peut employer ce mot; — remords final 
et impossibilité de supporter la vie ! Toute éner- 
gie hiiiiiauie tend à se satisfaire, et linlensité de 
cette énergie est la mesure unique de la respon- 
sabilité morale de celui chez qui elle .se trouve. 
Mme (Jraslin succombe parce (pie la Iciidaïue à 
l'amour csl, chez elle, démesurée : c'est une àiue 
toute (h' passion. Halzac a pris soin iK" l\'\pli- 
qiier en faisant son porirail pliysi(|iic, (\ clic dévoi- 
h:ra la iiicinc ardeur daiis le l'cpenlii' (iiic dans la 
faute. Mme de Morlsaul, clic, ne siiccoiiilic pas, et 
voilà |)(tiirqii()i ccrlaiiis cspnis nul pu lin cunscrvcr 



100 CHAPITRE IV. 

plus d'admiralioa qu'à Mme Graslin. En réalité, il 
n'y a là qu'apparence, simplement la différence du 
fait brutal et tangible, et s'il est exact, comme nous 
le croyons, que l'adultère consiste aussi bien dans 
le don de l'être moral que dans celui de la personne 
physique, Mme de Mortsauf, n'hésitons pas à le 
dire, commet un adultère au moins aussi grave que 
Mme Graslin !.... 

Dans ce long et terrible récit d'une famille ruinée 
par son chef, qui s'appelle la Cousine Bette, parmi 
les personnages vicieux ou laids , malhonnêtes ou 
répugnants, au milieu de cette tragique et mémorable 
décadence que rien ne saurait arrêter, que tout, au 
contraire, contribue à pousser vers son al)Outissement 
fatal, une figure apparaît d'une rare noblesse, se ma- 
nifestant au cours de l'œuvre comme une statue de 
la Résignation, calme et soumise, quoique rongée 
par d'effroyables soucis domestiques, belle de dou- 
ceur et de vertu, ne connaissant que deux mobiles : 
l'amour conjugal, qui lui fait fermer les veux sur 
d'impardonnables fautes, et la tendresse maternelle, 
qui la soutient aux heures d'abattement, en lui mon- 
trant le devoir comme but suprême, comme souve- 
raine consolation ! 

Pourtant, la baronne llulol, cette haute incarna- 
tion de la femme malheureuse et outragée, a donne 
prise à bien des attaques. On lui a reproché cette ré- 
signation et cette vertu même qui ont paru à certains 
yeux nivr;ns('iublid)l('s. On a invoqué en son nom les 
droits sacrés de I VpofisCr sa ficrlé et son orgueil légi- 




LES FEMMES M ALHELREUSES. 101 

times atteints par d'incessantes injures. On a trouvé 
contraire à la vérité psycholof^ique l'attitude de cette 
femme qui, connaissant les fautes de son mari, se 
3)orne à la résignation, llulot lui confesse ses torts; 
il le fait comme un infortune monomane, sachant à 
merveille la passion qui le tue et comprenant qu'il 
en est à jamais esclave; elle veut tout ignorer; elle 
met sa main devant la bouche de son mari pour arrêter 
ses aveux; elle le traite comme un malade, comme un 
irresponsable. Cette conduite n'est-elle pas la sagesse 
suprême, loin qu'elle soit la pire faiblesse? On y doit 
voir, nous semble-t-il, l'inattaquable vénération de la 
femme pour l'homme qui, vingt années durant, lui 
donna le bonheur, la tirant du milieu social où elle 
•était née , comme aussi l'inlinie commisération de 
l'àme féminine à l'égard d'une passion qui a pris le 
caractère d'une maladie mentale. Balzac l'a comprise 
ainsi, et, jugeant sa conduite, il l'approuve tacitement 
dans cette phrase du récit : » Telle ftit la pensée de 
cette femme qui, certes, avait plus ol)tenu par sa 
douceur qu'une autre ])ar quelque colère jalouse. » 
Telle se montre la baronne Hidol dès le début, 
telle elle se maintient durant le cours du roman, telle 
elle persiste jusfpi'au dénouement. TiOrsque, ses en- 
fants mariés, le baron ravaiil coiiliiiée diiii.^ un [xlit 
appartement f[ui contient les débris de leur ancienne 
s[)lendeur, elle fait un triste retour sur elle-même, 
sur son passé si brillant, c'est toujours comme une 
pale et mélancolique ligure de résignée (pi ellf appa- 
raît, ligure de denii-leinte, surtout si nous l'opposons 

G. 



102 CHAPITRE IV. 

aux portraits cruellement intenses qui l'environnent, 
mais fi^jurc suscitant la pitié, commandant la sympa- 
thie profonde. Le sentiment du devoir accompli lui 
communique une étrange beauté morale et la fait 
atteindre simplement, dans le développement des cir- 
constances auxquelles elle se trouve mêlée, à la plus 
haute philosophie que les hommes aient inventée 
jusqu'ici : la soumission de notre volonté aux événe- 
ments inéluctaLles. Rien n'exprime plus nettement, 
rien ne fait mieux saisir par contraste le fond même 
de sa nature que la scène dans laquelle sa fîllc, Ilor- 
tensc Stcinhock, abandonnée par son mari pour Va- 
lérie IMarneffe, s'enfuit affolée du domicile conjugal 
et se précipite éperdue dans ses bras. Une indicible 
tristesse se dégage de la situation des deux femmes 
atteintes dans leur honneur par le môme outrage, 
venant de la même femme, trompées à la faveur des 
mêmes ruses et des mêmes hvpocrisies, à la faveur 
aussi des mêmes faiblesses, et se confiant mutuelle- 
ment les douleurs de leur àmc blessée; Hortcnse, 
avec l'emportement aveugle que la première offense 
produit toujours sur un cœur passionné ; Mme llulot, 
au contraire, avec le calme et la soumission a[)pi'is 
au cours d'une vie féconde en douleurs! « Imite- 
moi, mon enfant... Sois douce et sois bonne, et tu 
auras la conscience pai8il)le; au lit de mort, un homme 
se dit : « Ma femme ne m'a jamais causé la moindre 
«peine! » et Dieu, qui entend ces derni(;rs soupirs- 
là, noii.s k'S compte. Si je m'étais livrée à des fureurs 
connue loi, (pie serait-il arrivé .^.. l'on père se serait 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 103 

aigri, peut-être m'aurait-il quittée, et il n'aurait pas 
été retenu par la crainte de m'affliger; notre ruine, 
aujouixlliui consommée, l'aurait élé dix ans plus tôt; 
nous aurions offert le spectacle d'un mari et d'une 
femme vivant chacun de son côté : scandale affreux, 
désolant, car c'est la mort de la famille... Je l'ai tenu 
pendant vingt-trois ans, ce rideau derrière lequel je 
pleurais, sans mère, sans confident, sans autre se- 
cours que celui de la religion, et j'ai procure vingt- 
trois ans d'honneur à la famille... » Conseds d'une 
sagesse profonde par lesquels la femme vertueuse se 
rend justice à elle-même, sans qu'elle puisse un in- 
stant être taxée d'orgueil, })uisque c'est sous forme 
de recommandation à sa fille et dans le but de l'arrê- 
ter sur la pente dangereuse des représailles!... 

Comment une telle femme, comment une telle 
épouse, une mère si sage et si prudente put-elle un 
seul moment se trouver sur le chemin d'une faute? 
Gomment put-elle en quelque sorte préparer cette 
faute et la préméditer? Nous touchons ici à la plus 
grave ol>jcction qui ait été faite au personnage de 
Mme Ilulot, nous touchons à l'objeclion (jui condui- 
sit l'un des [)liis éminents de nos écrivains moder- 
nes (1) à formuler cette proposition d'apparence 
inouïe, à savoir, que Hal/ac n'avait pas su i-récr un 
seul type de femme parfaitenunl |>iirc. Ce n'est pas 
ici le lieu de la relever et de la comhatlri*; nous au- 
rons à le faire plus lard, lorsfjue nous étudierons 1 al- 

(1) M. Tainc. 



104 CHAPITRE IV. 

titiidc de la critique française à l'égard de Balzac ; 
contentons-nous de la rappeler à propos de la situa- 
tion la plus délicate et non la moins dramatique de 
cette œuvre, où la passion fait verser tant de larmes 
et cause de si cruelles blessures. Hulot est à bout de 
ressources; non seulement les derniers restes de sa 
fortune ont été engloutis par Valérie, mais encore il 
se trouve compromis dans une affaire voisine de la 
concussion. Le déshonneur le menace, et il en a in- 
struit sa femme. La malheureuse, dont l'existence 
s'est passée jusqu'alors à cacher la décadence de son 
mari, voit d'un coup et dans une sorte d'affolement 
la honte se joignant à la ruine et accablant sa famille ; 
en même temps, par une hallucination, elle revit la 
première scène de r(i'uvre, celle où Crcvel s'est pré- 
cipité à ses pieds, lui offrant sa fortune en échange 
de ses faveurs. L'image s'impose à son esprit avec la 
rigueur d'une ol)session; elle s'associe nécessairement 
ù celle du déshonneur qui menace ceux qu'elle aime. 
Il lui faut deux cent mille francs; un seul homme 
peut avancer cette somme grâce à laquelle la honte 
sera évitée. Vous figurez- vous maintenant ce qui se 
passe en sa pauvre âme et comment, par une impla- 
cable logique, s'insinue dans son es})rit la pensée de 
la faute? Songez à son affolement, et vous compren- 
drez rirresponsabilité (pi'on peut invoquer en sa fa- 
veur! Croyez-vous d'ailleurs que, dans l'examen des 
« possibles " auxquels donnera lieu la démarche 
qu'elle tente auprès de Crcvel, dans cette vision in- 
stantanée des sacrifices qu'elle devra faire à sa pudeur, 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 105 

l'idée lui vienne du don complet de sa pci'sonne, de 
la faute et de la chute irrémissil)le? Pour ma part, je 
ne le pense pas : elle se figure sans doute que des pa- 
roles touchantes, la peinture éloquente d'une situation 
effroyable où tout un })assé d'honneur doit somjjrer, 
tout cela, joint à de légères faveurs, à des sem])lants 
d'abandon, attendrira Crevel et le rendra généreux. 
Elle se prépare à le recevoir, et, dans son igno- 
rance des roueries féminines, de ce que les filles de 
plaisir savent inventer pour exciter les hommes et 
exaspérer leurs désirs, elle se donne à elle-même l'il- 
lusion de la courtisane : « La certitude de sa cri- 
minalité, les préparatifs d'une faute déliliéréc, cau- 
sèrent à cette sainte femme une violente fièvre qui 
lui rendit l'éclat de la jeunesse pour un moment. Ses 
yeux brillèrent, son teint resplendit. Au lieu de se 
donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte 
un air dévergondé qui liu lit horreur. » 

Ah! certes, si Crevel ne se montrait pas le parvenu 
bouffi d'orgueil et le plat imbécile c|uc nous étudie- 
rons plus tard, s'il comprenait la séduction bizarre et 
l'attrait inégalable (h^ celte honnête femme (pii, par 
un sacrifice surhumain, s Cssave maladroitement au 
rôle de courtisane, sans doule la baronne llulot, cou- 
<luite [)ar la rigoureuse logKjue de sa (léinarcbe. serait 
à lui tout (iiiuM'e. Auisi, (In liant de sou piédestal, 
cette statue de la Vertu pn(li([uo et de la Résignation 
tomberait au déshonneur et piM'drait en un instant le 
béncfice de toute nue vie innnaenlée! Les circon- 
stances lui épargnent la lanle, les circonstances 



lOG CHAPITRE IV. 

seules, il en faut convenir : la grossièi'eté de Ci'cvel 
et l'infamie de ses propositions sauvent la situation. 

Lorsque nous nous faisons d'un être une idée 
grande et haute, lorsque nous nous plaisons à consi- 
dérer en lui toute une vie de vertu, la moindre 
atteinte à son honneur nous semble une ineffaçable 
souillure; le moindre soupçon nous paraît comme 
une faute réelle; ainsi en va-t-il, on du monis ainsi 
en a-trJl été de la baronne Hulot, pour certains esprits 
qui, s'érigeant en juges de cette terri]>le situation, se 
sont montrés d'autant plus implacables qu'ils avaient 
été jusqu'alors plus fervents admirateurs de sa vertu. 
Ce point de vue est facile à com})rendrc, mais il n'en 
reste pas moins que celui auquel nous avons essayé 
de nous placer conserve sa valeur et peut surabon- 
damment justifier une des plus troublantes situations 
psychologiques que jamais romancier ait exposées. 

Quel long martyre d'ailleurs et quelle expiation 
sans précédent que la fin de cette existence si dou- 
loui'eusc déjà et si foncièrement digne de pitié! N'est- 
ce pas comme une montée au Calvaire, cette longue 
recherche de l'infortuné monomane à travers les plus 
inavouables recoins de Paris, ses démarches auprès 
de l'actrice Josépha, cnHn la découverte du pau- 
vre homme, vivant dans une soupenLe en compagnie 
(rime |)clilc fille qui lui lient lieu de femme? Elle l'ar- 
rache à ces misères et à cette abjection; elle croit 
enlin l'avoir à elle et le préserver pour l'avenir d'une 
dernière infamie; une nuil, elle le trouve dans les 
bras d'une uiarilorne à son service et lui promettant 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 107 

le mariage, ainsi que le titre de ])aronne : " Ade- 
line jeta un cri, laissa tomber son ])Ougcoir et s'en- 
fuit. Trois jours après, la ]>aronnc, administrée la 
veille, était à Tagonie et se voyait entourée de sa fa- 
mille en larmes. Un moment avant d'expirer, elle 
prit la main de son mari, la pressa et lui dit à Torcillc : 
il Mon ami, je n'avais plus que ma vie à te donner; 
(i dans un moment, tu seras libre et tu pourras faire 
Il une baronne Ilulot. " Et Ton vit, ce qui doit être 
rare, des larmes sortir des yeux d'une morte. La fé- 
rocité du vice avait vaincu la patience de l'ange à 
qui, sur le bord de léternité, il écbappa le seul mot 
de reproche qu'elle eût fait entendre de toute sa vie. " 

S'il est un point qui différencie la baronne Hulot 
des autres types de " femmes malheureuses " exami- 
nés en cette étude, à savoir, l'origine et la cause de 
son malheur, il en est un autre qui leur est commun 
à toutes, c'est que le j)rincipe de leurs souffrances est 
une réalité objective, tangible, si j'ose ainsi parler : 
pour les unes, la baronne Hulot et INIme Wenceslas 
Steinbock, l'existence d'une rivale; pour ^Ime d'Al- 
glemonl, Mme de IJeauséanl, Mme de Mortsaul" et 
Mme (^raslln, l'existence d'êtres en qui elles ont placé 
toute leur complaisance, par lesquels elles vivront, 
souffriront et iiioinroiil . Pour Mme (Ihies, d n'en est 
[)as(le mémo : elle juissi a une rivale, mais mie rivale 
immatérielle, sur bupiclle elle n'a j)Oint de prise, la 
plus dangereuse, parce (pi'elle est uivineible. 

En Mme Glaës, nous voyons une iemnie double- 
ment malheureuse : il y a eu d'abord la jeune lilb> 



108 CHAPITIiE IV. 

croyant à 1 impossibilité d'être aimée pour elle, parce 
qu'elle était contrefaite, sentant néanmoins combien 
elleétaitdignedetenclresse;ily a eu ensuite la femme 
malheureuse, l'épouse à qui son mari a préféré la 
science. Entre ces deux périodes de souffrances, elle 
a comme une période d infini bonheur, ce bonheur 
de la jeune fille contrefaite trouvant un amant qui 
1 adore et qui se donne tout à elle, comme si elle 
était la plus belle des femmes. « La femme con- 
trefaite (jue son mari trouve droite, la femme boi- 
teuse que son mari ne veut pas autrement, ou la 
femme âgée qui paraît jeune, ne sont-elles })as les 
plus heureuses créatures du monde féminin? La pas- 
sion humaine ne saurait aller au delà. » Balzac, 
paraît-d, enviait à ^L de Custine cette création de la 
jeune fille laide et amoureuse : ce type, en effet, de- 
vait le séduire par ses complexités psychologiques et 
le fait qu il se prétait aux longues analyses... Il ex- 
plique le secret d'un tel attachement par la prédomi- 
nance du sentiment sur le plaisir physique, par le 
caractère en quelque sorte illimité de la beauté mo- 
rale opposée à la limitation inévital)le de la beauté 
j)hysique. Le charme moral est essentiellement sus- 
ceptible de renouvellement, tandis que le charme 
physique est toujours identicpie et finit par sembler 
monotone. L'explication n'est ])ourlant pas là tout 
entière : elle doit être cherchée autre j)art; j'entends 
dans les trésors d'amour échangé, dans l'abandon 
reconnaissantdont une femme, (pii se sait contrefaite 
et pourtant se sent aimée, doit gratifier son amant. 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 109 

Une femme très belle semble faire une grâce en se 
laissant adorer : elle est entre les mains de lamant 
comme une statue de marbre qu'il s'agit d échauffer. 
Une femme laide, l)ien au contraire, n'a pas assez de 
transports et d'épanchements de cœur pour remer- 
cier celui qui lui manifeste de la tendresse. Ce sont 
alors, pour ainsi dire, les rôles renversés, et Thomme 
doué de sensibilité peut trouver une étrange volupté 
d'âme à cette bizarre et rare interversion! 

Ce fut évidemment le cas de Mme Claës; Balzac le 
laisse soupçonner quand il écrit : « Elle eut cette 
soumission de la Flamande qui rend le foyer domes- 
tique si attrayant et à laquelle sa fierté d'Espagnole 
donnait une plus haute saveur. Elle était imjiosanfc, 
savait commander le respect par un regard où écla- 
tait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse ; mais 
devant Claës elle tremblait, et, à la longue, elle avait 
fini parle mettre si haut et si près de Dieu, en lui rap- 
j)ortant tous les actes de sa vie et ses moindres pen- 
sées, que son amour n'allait j)as sans une teinte de 
crainte respectueuse (pii l'aiguisait encore. » C est 
d'une telle hauteur que cet amour et ce bonheur von! 
tomber, et la douleur qtii s'ensuivra, la douleur de 
la femme oubliée après avoir connu des délices ines- 
pérées, sera plus rude encore que celle de la jeune 
fille négligée, mais qui du moins savait la cause de 
sadis{{râce et n'osait espérer d'élre aimée. Les alten- 
tions de Claës diniinnenl el se fonl plii.s rart-s l'.lle 
n'y prend pas {janh; lout dabord, mais elle ne larde 
pas ù en souffrir: elle essaye de lutter conire la 



110 CHAPITRE IV. 

science, sa rivale, et son impuissance est rapidement 
constatée. Ici, c'est Balzac intellectuel qui parle : il 
parle en connaissance de cause, comme l'artiste pour 
qui son art est tout, comme le savant qui ne voit rien 
sur terre méritant mieu.x que ses recherches de fixer 
son attention et d'ahsoi'ljcr ses forces. Mme Glaës 
tente tout ce qu'il est possi])lc de tenter : elle pénètre 
dans le laboratoire de son mari malgré la défense qui 
lui a été faite; il seml)le qu'elle veuille lutter corps 
à corps avec sa rivale, comme si cette rivale n'était 
pas immatérielle et insaisissable . Il lui reste une der- 
nière ressource : tenter de le reprendre comme 
amant, tenter de réveiller en lui l'ardeur des senti- 
ments éteints, des plaisirs qu'il semble avoir oubliés : 
cette femme si chaste, cette épouse si pure se ferait 
presque courtisane pour conquérir à l'amour celui 
qui s'éloigne d elle. " Le secret de ces apprêts, 
c'était lui, toujours lui. Joséphine ne pouvait pas dire 
plus clairement à Balthazar qu'il était toujours le prin- 
cipe de ses joies et de ses douleurs... Les rideaux soi- 
gneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une 
intention jalouse de garder les moindres èons de la 
parole et d'enfermer là les regards de l'époux recon- 
quis, y) 

Un moment, elle croit ou peut croire l'avoir repris ; 
elle lui fait j)resque renier et fouler aux pieds la 
science qu'elle déleste; il reviendra à elle, il renon- 
cera à celte rivale de l'amour. Alors, c'est un bonheur 
sans précédent, une joie qui manque la faire défaillir ; 
c'est le dernier moment heureux de sa vie, hélas! de 



LES FEMMES MALHEUREUSES. 111 

courte durée, car l'idce aljsor])ante reparaît vite pour 
ne plus abandonner sa victime, et Mme Claës suc- 
combe au cbagrin. 

S'il est vrai de dire que la beauté d'une œuvre soit 
d'ordinaire en proportion de l'amour avec lequel son 
auteur l'a conçue, il ne saurait rien exister de plus 
beau que ces créations de femmes, caressées avec la 
tendresse de l'artiste, exécutées avec la toute-puis- 
sante sympathie imaginative du psychologue. Nous 
trouverons, au cours de cette étude, des conceptions 
[)lus vigoureuses peut-être, nous n'en saurions décou- 
vrir de plus attendrissantes. C'est qu'elles ont toutes 
cette grâce et ce charme innommables (pi'ù défaut 
d'autre mot nous quabfîons de faiblesse, et dont les 
poètes de tous les temps ont fait lauréole de la fémi- 
néité. FJles nous apparaissent comme des vaincues 
de la vie, et la souffrance est le principe de leur en- 
noblissement. Faibles, elles le sont d'origine, par leur 
com[)lexion délicate, par leur nervosité maladive, par 
tout cet ensemble de causes destructrices qui consti- 
tuent leur infériorité comme types sociaux, mais en 
même temps leur éclatante supériorité comme élé- 
ments de rêve, loutre les mains du jioète (jiii sut les 
aimer et les compiciidrc, vicnl s ad|<>iii(b(' an cliariiie 
de leur originale faihlessc cebii (b- leur di'Sliuée irré- 
luédiaMeiuenl doiiloiireiise. l'dles sont sncrées par la 
souffrance cl devieiiiieiil ainsi, dans le iiioiiiie du 
rêve, lessd'iirs égaleinenl glorieuses de celles (|iii les 
ont |)récédées. Les plus profondes d Ciilre l(>s leiivres 
d'art reposent sur b> sentiment de la douleur, et il 



112 CHAPITRE IV. 

serait aisé, en rcmonlant des créations de l'antique 
poésie à celles de la poésie moderne, de montrer que 
les littératures n'ont été en quelque sorte qu'un 
immense martyrologe de l'humanité. Presque toutes 
les grandes destinées ont abouti à une fin tragique, 
et la poésie, dont le rôle ici-bas est de communiquer 
une vie immortelle à la beauté, n'est jamais si 
haute qu'en revêtant ces destinées de sa splendide 
parure ! 



CHAPITRE V 

LES COURTISANES. 



Sur la liberté de l'art. Lart purifié par l'artiste. 

Puissance et fatalité de l'instinct d'amour. — Estlicr. L'àiue de- 
meurée vierge en dépit des souillures physiques. Réapparition 
des premiers instincts. Toute la psychologie d'Esther repose sur 
des observations physiologiques. — Rapprochement entre lîal- 
zac et Goya. — Auréole poétique d'Esther. Elle est plutôt une 
« femme malheureuse » qu'une courtisane. 

L'inconscience acquise, trait caractéri.^tiquc de la Fille. Joscpha 
Jenny Cadine. 

La courtisane consciente : Valérie Manteffe. — OJjsédante réalité de 
ce type. — Pour le psychologue, rien que des états d'àtnc néces- 
saires et tranchés. Balzac à la fois m<jraliste et psvchologue; ne 
se contente pas de peindre un personnage ; précise sa réaction 
sur son milieu. Valérie Marncffc, la courtisane bourgeoise. Ca- 
ractère redoutable de ce type. Différence avec la " Hlle » : tout 
cnellcestdissimulé. Diversité de ses incarnations; ressources iné- 
puisables de sou esprit. — Sa mort, impuissante à faire nailrc 
la pitié. 

La servante maitrcsse : Flore Brazicr. Sa fonction sociale. Ses lâ- 
chetés de hlle; une seule chose lui manque pour se développer : 
un milieu favorable. 

Irresponsabilité originelle de la courtisane : les proteclinns sci- 
ciales, seules causes de vertu. 

La courtisane femme du monde : Mme de /'.oclic/ide. Rnppiocho- 
mciit avec Valérie .Marncffc. 



Il ToiiL (\s( (loiilc cl l(''iu-l>i(S (laii.s tiiic siIiimIidh 
(jiie la sciiMicc a (Icdanjnc d CxamiiM r, v\\ li»»u\aiil le 



114 CHAPITIIK V. 

sujet trop immoral et trop compromettant, comme si 
le médecin et l'écrivain, le prêtre et le politique, 
n'étaient pas au-dessus du soupçon. » C'est ainsi que 
Balzac justifie , si l'expression peut convenir, c'est 
ainsi du moins qu'il explique la continuation de ses 
études sociales par le choix d'un sujet capable de 
choquer les oreilles pudiques et timorées , mais que 
son universelle curiosité ne pouvait omettre, sous 
peine de négliger un des rouages les plus importants 
de la société moderne. C'est ainsi au surplus qu'il 
proclame un des premiers, fravant la voie à ceux qui 
devaient le suivre , la sainte liberté de l'art et la 
suprême indépendance de l'artiste pour qui tous les 
sujets sont chastes, transfigurés par la beauté de la 
poésie. Tout aussi bien que, dans une autre de ses 
études, il posait en principe qu'aucune classe de la 
société, si peu digne parût-elle de fixer l'attention, 
ne devait rester indifférente au romancier, ici même 
il proclame qu'aucun sujet n'est impur ni compro- 
mettant, réservant à l'écrivain, confiant à son talent 
le soin de le présenter sous un jour tel qu'il en voile 
pour ainsi dire les côtés troj) scabreux! Et plus loin 
il ajoute : « Les filles sont des êtres cssejitiellement 
mobiles qui passent sans raison de la défiance la plus 
hébétée ù une confiauce al)solue. I^lles sont sous ce 
rajtport au-dessous de l'anlinal. Ivxtrêmes en tout, 
dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur 
religion, dans leur irréligion, presque toutes devien- 
draient folles si la mortalité qui leur est particulière 
ne les déciinail, et si d'heureux hasards n'élevaient 



LES COURTISANES. 115 

quelques-unes crentre elles au-dessus de la fange où 
elles vivent. » Vous sentez dans cette phrase comme 
une sympathie, comme une pitié profonde, la pitié 
du philosophe et du poète qui perce à jour les lois 
mystérieuses de la vie, qui eml)rasse d'un regard 
vraiment catholique renscml)lc des choses humaines ; 
celui-là enfin dont Tintelligence, s'élevant au-dessus 
des conventions et des partis pris, prononce que sou- 
vent il faut absoudre lorsque le monde condamne, 
de même qu il y a heu maintes fois de condamner là 
où le monde absout! 

C'est réternclle histoire de la " Courtisane amou- 
reuse » , de la fille relevée et poétisée par l'amour, 
que Balzac a raconlce dans ce roman complexe et 
touffu, touchant parfois à linvraisemblalde , vrai 
pourtant, qui s'appelle : Splendeurs et misères des 
courtisanes. Imaginez un être l)eau, à qui les 
hasards de la naissance ont départi tout ce qui peut 
constituer la grâce et la séduction féminines, mais 
que ces mêmes hasards ont jeté tout enfant dans les 
hideurs de la prostitution. P'ile n'a cxpéiinienté de 
la vie que les caresses séniles des vieillards débau- 
chés. Son àme pourtant est vierge, car elle n'a connu 
que la grimace de l'amour, ce qui s'achète et se vend, 
les ((un plaisances dociles et les soumissions résignées. 
Que dans cette àme un rayon de pur amour se glisse 
et transparaisse, qu'elle rencontre l'être jenu(^ ])our 
lequel elle semblait créée, ce sera alors comme une 
renaissance, nue n'-pndial ion soii(l;iine de s,i vie pre- 
mière. \ oilà I idée (|iii a |iresi(lé à la coiiceplKin 



116 CHAPITRE Y. 

de l'œuvre et à la création du type d'Esther. Nous 
verrons qu'en maintes circonstances, et comme 
d'ailleurs la chose s'est rcpclce au cours de ses 
innombrables productions, Balzac a forcé la vérité 
psychologique. Presque toutes les œuvres d'analyse, 
partant ainsi d'une idée préconçue, amènent leurs 
auteurs, dans le développement, à des conclusions 
exagérées. Il n'en demeure pas moins que, par la 
puissance de l'exposition et par la hauteur de l'idée, 
cette création est une des plus importantes de Balzac. 
Victorieux et vaincu tour à tour, le puissant instinct 
d'amour s'y manifeste et la domine, avec son carac- 
tère d'indéfecti])le fatalité qui en fait la force aveugle 
du monde. Cette mystérieuse attraction de la femme, 
cette puissance qu'on ne saurait vaincre, et qui 
prime chez certains êtres tous les mol)iles humains, 
Balzac en avait compris la grandeur, et sa plus haute 
ambition devait être de nous en laisser une peinture 
fidèle dans le domaine du roman. Splendeurs et 
misères des courtisanes, voilà peut-être, avec la 
Cousine Bette^ l'œuvre dans laquelle il l'a le plus 
puissamment dégagée !. . . 

Quelques traits empruntés au portrait physique 
d'Esther donnent l'idée de cette perfection accom- 
plie qui en faisait un type de beauté unique et capti- 
vante : Il l'.sther eût remporté le prix au sérail , elle 
possédait les trente beautés harmonieusement fon- 
dues. Loin de porter atteinte au fini des formes, à la 
fraîcheur de renvelop})e, son étrange vie lui avait 
cominmiKjné le je ne sais quoi de la femme : ce n'est 



LES COURTISANES. 117 

plus le tissu lisse et serre des fruits verts, et ce n'est 
pas encore le ton chaud de la maturité ; il v a de la 
fleur encore. Quelques jours de plus passes dans la 
dissolution, elle serait arrivée à l'emljonpoint. Cette 
richesse de santé , cette j)erfection de l'animal chez 
une créature ù qui la volupté tenait lieu de la pensée, 
doit être un fait éminent aux yeux des physiolo- 
gistes... L'origine d'Esther se trahissait dans cette 
coupe orientale de ses yeux à paupières turques et 
dont la couleur était d'un gris d'ardoise qui contrac- 
tait aux lumières la teinte hleue des ailes noires du 
corbeau. L'excessive tendresse de son regard pou- 
vait seule en adoucir l'éclat... » Tels sont les princi- 
paux traits du portrait d'J^sthcr; quelques-uns des 
traits qui en font une des plus rares incarnations de 
beauté et vouent presque irrémédiablement celles 
qui en sont dotées à cette destinée étrange d'exercer 
une fascination souveraine sur ceux (jui les ap[)ro- 
chent. Différente pourtant de ses semblables en ceci 
qu'elle connaitra les tortures qu'elle-même aura 
causées et qu'elle mourra d'un amour aussi ardent 
que celui qu'elle aura su insj)irer ! 

Les dégradations et les souillures de sa vie passée, 
ses malheurs et les rudes éj)reiives de sa vie, enfin 
la révélation du véritable amour : vodà ce (pi elle tlit 
à Vautrin, qui se luanifeste à elle sous rincarnalion 
du préire esj)a};iiol Carlos Ilerrera : « H y a trois 
ans, je vivais dans le désordre oi'i je suis iiéi> ; j'élais 
la dernière des ciéaliires, et la plus ndViinc ; mainte- 
nant j(; suis seulement la plus mal lie lire use de lonles. .. 

7. 



118 CHAPITRE V. 

Un Lucien, voyez-vous, est aussi rare qu'une femme 
sans péché. Quand on le l'encontre, on ne peut plus 
aimer que lui; voilà, mais à un pareil être il faut sa 
pareille. Je voulais donc être digne d'être aimée par 
mon Lucien. » C'est là le seul mobile qui dirige sa 
conduite, et lorsque Carlos, après avoir torturé son 
àme en lui peignant les difficultés de sortir des mi- 
sères morales où elle a été plongée jusqu'alors, fait 
luire à ses yeux, comme suprême espoir, la possibi- 
lité d une régénération , elle cmljrasse ses genoux 
avec Fonction et la ferveur d'une sainte extasiée. 
Désormais elle vivra sous la domination de Vautrin, 
qui exercera sur elle le pouvoir de fascination qui lui 
est propre et marque son influence sur tous ceux qui 
l'entourent; elle ne sera plus entre ses mains qu'un 
jouet fragile, qu'il aura tout intérêt à ne point ])riser; 
un moyen dont il usera avec la liberté du créateur 
vis-à-vis de sa créature; elle n'existe plus que par lui 
et par son amour pour Lucien , et comme elle sait 
Vautrin maître de disposer de cet amour, c'est avec 
la plus entière résignation qu'elle se soumet à ses 
ordres. Il lui ordonne de quitter Lucien; elle obéit. 
Il lui enjoint de se retirer dans un couvent; clic 
se résigne, humiliée devant celui qui la torture et ne 
voyant qu'un but à sa vie : la régénération morale 
qui la rendra digne de Lucien. 

Au couvent, elle traverse inie double phase cor- 
respondant au caractère double de sa nature; l'àme 
est vierge si le corps est impur; elle est vierge en ce 
sens qu'clU' n'a pas connu 1 amour, jusqu au moment 



LES COURTISANES, 119 

OÙ la charmante figure de Lucien de Rul^empré lui 
est apparue; c'est alors que tout ce qu'il y avait en 
elle de délicat et d'exquis, tout ce que la société 
avait contribué à déformer et à salir, a soudainement 
reparu et s'est affirmé en trésors de tendresse. C'a été, 
nous l'avons vu, une renaissance et la création d'un 
nouvel être, la réapparition d'une sensibilité igno- 
rante d'elle-même et de son pouvoir. A cette àme 
vierge d'amour et possédée d'un seul désir : se 
rendre digne de son amant, lespoir d'atteindre au 
])ut qu'elle envisage comme le souverain bonheur 
doit communiquer des forces inconnues, la maintenir 
en un état de constante exaltation propre à favoriser 
le progrès moral que Carlos attend d'elle... Mais 
voici que les premiers instincts reparaissent; voici 
que ce passé, dont nous sommes impuissants à nous 
départir, renaît et s'impose avec ses troublantes 
obsessions. Tout son être aspire à la pureté et à 
l'amour; toute sa vie antérieure lui rappelle limpu- 
reté et la honte ; elle le lui rappelle avec une si 
inquiétante ardeur qu'elle j)i"ime les asj)iralions sa- 
crées du désir et menace de ruiner le corps, qui n'est 
pas hal)itué à ces règles et à ces strictes observances. 
Situation cruelle, bien faite pour arrêter l'attention 
du psychologue et de laualyste ; situation rcIcvMut 
avant tout de la |)livsi()l()gie , celle science rpu veiuiit 
d'être <réé(>, cl à hupielle le niailre romaru'ier aimait 
à empniiih r .ses plus récentes (b'couvertes, pour p(>u 
qu'elles fussent de naliirc à éclairer les Mi\.s|rres d(? 
l'âme ! 



120 CHAPITRE V. 

Cette vie au couvent est la partie la plus intéres- 
sante de l'histoire d'Esther ; car, à compter du mo- 
ment où elle sera redevenue, dans les mains de 
Vautrin, le moyen de faire parvenir Lucien, Estlier 
nous apparaîtra, au milieu de cette peinture des 
dessous de l'existence parisienne, une figure de 
second plan, toute pâle, tout effacée : «Que faut-il 
faire? s'écria-t-elle fanatisée. — M'obéir aveuglé- 
ment, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous 
plaindre? Il ne tiendra qu'à vous de vous faire un 
beau sort. Une fois nos affaires faites , notre amou- 
reux est assez riche pour vous rendre heureuse... — 
Heureuse! dit-elle en levant les yeu.x: au ciel. — 
Vous avez eu quatre ans de paradis, reprit-il; ne 
peut-on vivre avec de pareils souvenirs? — Je vous 
obéirai, répondit-elle, en essuyant une larme dans le 
coin de ses veux. Ne vous inquiétez pas du reste. Vous 
l'avez dit, mon amour est une maladie mortelle. » 

Quelle scène que celle où Esther, résignée, vêtue 
en ouvrière, et installée dans une misérable chambre 
garnie, attend l'arrivée de Nucingen! Le contraste 
préj)aré par Vautrin entre la jeunesse de la char- 
mante fille et le milieu sordide dans lequel il la pré- 
sente au vieux banquier, évoque en notre mémoire 
de troublants souvenirs, et la mystérieuse poésie 
de certauK's j)lanches des Caprices de Goya, où 
l'illustre fantaisiste nous montre de jeunes vierges 
livrées à de vieux déljauchés ! Néanmoins, dans la 
création de Balzac, différents nous ap})araisseut par 
ceitains jxjjnts les personnages représentés ! A Nucin- 



LES COURTISANES. 121 

gen, la suppliant de Tacccpter comme protecteur, 
Esther répond en laissant couler de grosses larmes : 
«Mais il le faut Ijicn, monsieur. » Nous voyons dans 
cette résignation à sa destinée quelque chose de tou- 
chant et d'enfantin que ne nous suggèrent pas les 
eaux-fortes de l'artiste espagnol ! Elle agira désor- 
mais, poussée par une force irrésistihle, dont elle 
sent seulement l'impulsion , vers l'avenir qui lui est 
inconnu, un seul point restant clair pour clic, c'est 
que le moindre refus, d'obéissance aux ordres de 
Vautrin deviendrait fatal à Lucien. Tout est mené 
par ce sinistre homme de génie!... 

Aimer Lucien d'un amour sans exemj)le, être tout 
pour lui et ne voir que lui ; s'être relevée à ses pro- 
pres yeux par la puissance de cette tendresse; d'autre 
part, et pour conserver Lucien, pour lui assurer une 
vie Ijrillante, glisser à nouveau sur la pente fatale 
qui l'a conduite luie première fois à la honle; su[)- 
porter comme protecteur le baron de Nucingen , en 
sachant qu'un jour il faudra se livrer à lui, que le 
moment approche où l'on ne pourra plus différer; 
tenter, en lui mot, une concilialiou cuire un amour 
qui la possède tout entière et les caresses scrviles qui 
doivent alioutir au don de sa personne : tel est le rôle 
de la malheureuse Eslher! Telle est l'impasse où elle 
se trouve engagée, et dout clic ne pourra sorlir (juc 
par la mort volontaire, dénouement lucvilalde de su 
destinée. Et pourlant une auréoh' brille au front de 
la pauvre (illc, (piClic doit à la sincérilé Ac sa ten- 
dresse, à sa lin liagicpic ; auréole que ne saurauMit 



122 CHAPITRE V. 

lui enlever ni les hontes de son existence d'autrefois, 
ni le marchandage qui se fait autour de sa personne, 
ni ses caresses payées, ni ses bruyants retoui's vers 
son origine de fdle ; auréole de pitié, quelque chose 
de cette grâce innommable que la nature a départie à 
plus d'une femme perdue et que le poète se charge 
d'immortaliser, en le consacrant par son génie!... 

En composant le personnage d'Eslher, Balzac n'a 
pas fait une étude de « courtisane » au sens véritable 
du mot, et certains esprits pourraient penser, n'était 
le titre même de l'œuvre dans laquelle il Ta placée, 
qu'il eût mieux convenu de l'étudier dans le cha- 
pitre des a femmes malheureuses ». En effet, si 
nous écartons pour un moment ses origines et ses 
débuts, qui devaient en faire, comme la plupart 
de ses semblables, luie victime de la société, un 
être sacrifié ; si nous écartons les circonstances qui 
enveloppèrent sa destinée comme un réseau fatal, 
pour l'envisager exclusivement dans ses rapports 
avec Lucien de Rubempré; si, d'autre part, nous 
nous arrêtons à cet amour, à l'élévation morale 
qu'il communique au personnage, si nous suivons, 
avec l'intérêt qu'elle comporte, la transforma- 
tion d'individualité , conséquence de son appari- 
tion dans l'àmc d l^sllier, si nous envisageons en 
dernier lieu cette résolution finale qui, de propos 
délibéré, lui fait préférer l'anéantissement de son 
être au don de sa personne, la mort à la honte de se 
livrer sans amour, il faudra bien reconnaiire cpi d ne 
subsiste plus en elle aucun des traits connnuns à la 



LES COURTISANES 123 

courtisane. De la e. fille » elle ne présente ni Tâpreté 
d'instinct qui depuis la constitution de l'homme en 
société a régi et régira éternellement cette dernière ; 
ni la vulgarité acquise en ces accouplements d'un 
jour, qui, par une étrange ironie du sort, et comme 
conséquence extrême des civilisations avancées, fait 
redescendre l'être humain au rang de l'animalité d'où 
l'exercice progressif de la raison l'avait fait sortir; 
ni enfin cette ignorance des notions élémentaires de 
la morale, qui la pousse à accomplir sa fonction 
sociale comme une besogne de ruine et d'anéantisse- 
ment. Courtisane dans la première période de son 
existence, Esther, ne nous lassons pas de le répéter, 
est rcdcvcnue femme et amante; telle elle est demeu- 
rée, grâce à l'intervention d'un sentiment sincère et 
sj)ontané; telle elle est morte, grâce à la pcr.^^istance 
de ce sentiment, ayant su dominer la crainte de la 
mort qui accable l'être et lui enlève cette siq:)rémc 
énergie qui fait du suicide un acte de courage, loin 
qu'il soit un acte de lâcheté ! 

(i L'inconscience acquise " , cette marque caracté- 
ristique de la « fille " , elle ne devait pas échapper à 
lîalzac, et le grand écrivain qui, tout vn peignant les 
nifcurs transitoires de la société où il vivait, devait 
peindre u étcnicl » en vertu dv la loiilc-puissante 
vision de son esprit génêralisateur, ne pouvait la 
méconnaître, cette inconscience. Il la jx-inle dans 
les personnages de la Comédie hunuiinc (pi du |toiir- 
liiil ;i|)|i(l('r les « ('((iirlisaiics de niêdcr ", les .losé- 
pha , les Jeiuiy Cadiiie, h s Silidiit/, les Mahiga, 



124 CHAPITRE V. 

ligures de second plan, mais qui n'en gardent pas 
moins leur importance et dont le rôle social ne sau- 
rait être omis. Elles apparaissent, au cours de ses 
études, instruments nécessaires de l'état de choses 
qu'il décrivait, accomplissant leur besogne de dis- 
solution morale avec la rigueur indéfectible de la 
fatalité. 

Ce n'était point à elles pourtant que devait aller sa 
svnipatbie de « créateur » . Le théoricien de la 
volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert, allait 
réserver toutes ses forces productrices pour un type 
bien autrement vivant et agissant, correspondant 
merveilleusement à son intime conception du monde, 
destiné à faire vibrer, en ses fibres les plus secrètes, 
le psychologue artiste au.\ yeux duquel il ne saurait 
exister dans le domaine de l'art ni bien ni mal, mais 
simplement des états d'âme nécessaires et tranchés. 
Certes il la j)einte avec amour, la courtisane experte 
en corruptions savantes, pleinement maîtresse de ses 
a effets 1) et consciente du résultat qu'elle atteindra; 
le démon de ^a perversité et des roueries féminines 
masquées sous les dehors attirants de la vertu mo- 
deste ; il lui a communiqué ce relief intense, marque 
distinctive des créations qui persistent à travers les 
âges en immortalisant le nom de leur père spirituel. 
Valérie Marneffe est au plus haut degré «consciente» 
de ses actes, et c'est bien ainsi qu'il l'a voulue; c'est 
ainsi fju'clle dut se présenter à son imagination, en ces 
heures d'élahoiatiou mystérieuse et de travad latent 
fpii échappent à 1 aualvse du plus habile psvcliolo- 



LES COURTISA^iES. 125 

gue, mais durant lesquelles se soudent et prennent 
corps les traits divers de ces enfants du rêve qui sont 
les personnages des poètes et des romanciers. Telle 
il l'a conçue, non pas en vertu d'un contraste prémé- 
dité entre sa nouvelle création et les tvpes de courti- 
sanes qu il avait jusqu'alors inventés, — les créations 
vivantes comme Valérie Marneffe ne surgissent pas 
à la faveur d'une idée abstraite, — telle il l'a conçue, 
parce que telle elle s'imposait à son intelligence 
dans son ol )sédantc réalité ! . . . 

Nous disions plus haut que pour le véritable artiste 
il ne pouvait exister, dans le domaine esthétique, que 
des états d'âme nécessaires et tranchés. Ainsi en 
va-t-il, lorsque le romancier est exclusivement psy- 
chologue; mais lorsqu'il est doublé d'un moi'aliste, — 
et c'était le cas pour Balzac, — à coté de ces états 
d'àme qu'il constate et décrit pour le plaisir de pein- 
dre, il V a leur réaction sur le nulieu dans lequel 
ils se produisent, leur iniluencc bienlaisante ou nui- 
sible, leurs conséfjuenccs et leurs effets. A la diffé- 
rence i\u pur psychologue, qui se contente d'indiquer 
CCS influences par la série des faits décrits, Hal/ac 
les souligne, il y insiste, et la peine (ju'il prend d'y 
insister jette une lumière plus vive encore sur les 
intentions du romancier, sur les divergences (jui 
séparent les catégories de l'espèce sociale dite cdur- 
tisane : le propre de celle-là est de ne jamais se 
révéler telle, ou dyi moins de ne If l.iiic (|ii à 1 heure 
de sou liidiuphc (hliiiilif, l()is(jii illr lient en sou 
pouvoii' la vi'linic choisie, l'.ii mcnic ltiii[is cpie 



126 CHAPITRE V. 

Balzac présente le type, il en indique le danger 
social : « Une vraie courtisane porte, dans la fran- 
chise de sa situation , un avertissement aussi lumi- 
neux que la lanterne rouge de la prostitution ou les 
quinquets du trente-et-quarante. Un homme sent 
alors qu'il s'en va là de sa ruine. Mais la doucereuse 
humilité, mais les semhlants de vertu, mais les 
façons hypocrites d'une femme mariée qui ne laisse 
voir que les besoins vulgaires d'un ménage et qui se 
refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines 
sans éclat, et qui sont d'autant plus singulières qu'on 
les excuse en ne se les expliquant point. " Il indique 
le danger, hien convaincu d'ailleurs qu'il n'existe 
point de remède possijde, et s'appuyant, comme tous 
les esprits philosophiques, sur l'immutabilité des 
choses humaines, car il ajoute cette phrase pleine de 
mélancolie : "Valérie est une triste réalité, moulée 
sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureuse- 
ment ce portrait ne corrigera personne de la manie 
d'aimer des anges aux doux sourires, à l'air rêveur, à 
figure candide, dont le cœur est un coffre-fort. » 

Un ange au doux sourire, c'est bien ainsi que la 
délicieuse Valérie se montre au baron llulot d'Ervy, 
avec la souveraine puissance de dissimulation qui, 
chez cette redoutable petite bourgeoise, voile une 
profondeur de perversité n'ayant d'égale (pie l'ambi- 
tion de sortir du rang médiot're où le sort l'a jetée, 
et l;i constitue rivale dvs plus illustres courtisanes! 
Fdic nahircUc (bi maréchal de Monlcornet, mariée 
à un luisérahh' employé (pii lui répugne autant par 



LES COURTISANES. 127 

sa laideur que par ses mœui^s inavouaLles, Valérie 
est née avec cette délicatesse de coniplexion et cette 
finesse aristocratique qui font pour elle, des élé- 
gances de la vie mondaine, un besoin intime, une 
nécessité. Joignez à cela la paresse la plus extrême, 
l'horreur de toute peine physique, href tout ce qui 
en fait un exemplaire achevé de la femme créole, 
avec cette différence pourtant qu'une intelligence 
admirablement déliée, une habileté su[)réme à jouer 
des rôles divers, favorisera ses incarnations. Vivant 
d'une existence médiocre, elle n'a qu'un l)ut, en sortir ; 
et comme elle est arrivée à ce funeste moment où la 
nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heu- 
reuse, on se figure par quels moyens. La première 
fois qu'elle aperçoit Ilulot, leurs regards se croisent 
simplement, et cet instant lui suffit pour deviner en 
lui u riioinme à femmes » dans sa plus haute accep- 
tion ; elle apprend qui il est, et désormais elle n'a de 
cesse qu'une entrevue ait eu lieu. C'est d'ailleurs en 
timide postulante qu'elle se présente, alléguant le 
hasard ([ui les a fait se rencontrer, ajoutant que le sort 
de son mari est aux mains du baron. IIulol , (pii voit 
en elle la jolie maîtresse ardemment convoitée, cpii a 
hatc de l'avoir à bii, va ])lus vite en besogne qu'il ne 
couvicnl, SI bien (pic A alêne se trouve coulrainte de 
I arrêter (bins son ébin ; elle joue la pudeur et le 
désintéressement, sentant (jue b; [>liis sur nioxen 
de l'attacber à elle est de se monircr dinV'riMite 
(les « (iilcs " (pi d a fi'éfjiiciilccs |ii.s(pi alors. Dans 
toute celle preiuu're [larlie de son rôle, elle de- 



128 CHAPITRE V. 

meure la petite l^ourgeoise rangée et craintive, la 
femme mariée fidèle à ses devoirs, qui peut-être Lien 
à la longue se résignerait à faillir, mais à coup sûr 
n'en viendrait à cette extrémité qu'en faveur d'un 
attachement hautement démontré. Ce sont, pour lui 
faire accepter des l'iens, de gentilles manières, de 
pudiques refus, toute la stratégie habile d une cour- 
tisane consommée : u Bon pour les ])laccs, les grati- 
fications, tout ce que vous pourrez nous obtenir du 
gouvernement ; mais ne commencez pas par désho- 
norer la femme que vous dites aimer. Autrement je 
ne vous croirai pas... Et j aime à vous croire, ajou- 
tait-elle, avec une œillade à la sainte Thérèse gui- 
gnant le ciel. » Puis quelques instants après, jouant 
la comédie de Tamour avec une supériorité sans pré- 
cédent, elle se montre jalouse de Mme Hulot, déclare 
sérieusement au baron qu'elle ne conçoit pas qu'on 
fasse une faute pour un homme qui ne serait pas 
tout à vous. Chez lui ce n'est plus de l'amour, mais 
de l'affolement, d'autant mieux qu il n'a pas obtenu 
la plus petite faveur, et que Valérie saura le mainte- 
nir en haleine jiisqu au moment où elle aura reçu, 
sans avoir rien demandé, tout ce qu'elle désirait. . . Ce 
qu'elle a voulu, elle l'a eu : avancement pour Mar- 
neffe, gratilicalion à l'employé, cadeaux importants 
qu'elle a paru n accepter qu'à contre-cœur, qu'elle a 
pris néanmoins, l^lle s'est révélée dans l'éclat de sa 
beauté au bal donné par le baron, et lorsque llulot, 
<Hilili;iiil tout pour elle, la reconduit à sa voi- 
ture, c'est avec des protestations d'innocence non 



LES COURTISANES. 129 

encore flétine que iMme Marneffe le paye de ses 
Jjontés; elle lui persuade qu'elle en est à sa première 
faute ; elle a des pudeurs, des effarouchements de 
vierge ignorante ; il ne s'en manque guère que le 
vieillard dupe s'imagine avoir joui des j)remiers 
abandons d'une femme qui, tout en étant mariée, 
serait demeurée jeune fille !. . . 

Hulot, pourtant, ne saurait lui suffire : ce premier 
triomphe met en goût l'ambitieuse Valérie. La for- 
tune du baron est singulièrement compromise, et, 
quelle que soit sa passion pour la jeune femme, la 
ruine financière qui le menace devient un avertisse- 
ment pour elle d'avoir à prendre un second protec- 
teur. C'est alors que surgit à point le vaniteux Cre- 
vel, ce type admirable du bourgeois enrichi, du 
commerçant ^K/rve?»/, l'homme qui, parmi ses bonnes 
fortunes, n'a point encore compté de femmes honnê- 
tes, pour qui la 8U[)rème satisfaction serait d'en avoir 
\}nc\ Il eiit fait des folies pour Mme Ilulot, si la pau- 
vre femme y avait consenti; il en fera pour Valérie. 
Désormais, elle mène de front ce double amour; te- 
nant en main les deu.v vieillards, les conduisant avec 
cette dextérité souveraine qui ne faillira pas une mi- 
nute, elle saura dispenser à chacun le genre cl la 
dose de j)laisir approprié. Chez (.'revel, elle taresse 
les ambitieuses visées du parvenu; (piaiit à Ihdol, 
elle lui j)ersua(le (pi'il est toujours désirabh' et (jiie 
les cheveux bhmcs vont bien à sa njMiic. « Valérie 
j)08sédait des spécialités de tendresse (jui hi rendaient 
indispensable à Crevel aussi bien (pi'au baron. En 



130 CHAPITRE V. 

présence du monde, elle offrait la réunion enchante- 
resse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence 
irréprochable et de l'esprit rehaussé par la gentil- 
lesse, par la grâce, par les manières de la créole; 
mais dans le téte-à-tète, elle dépassait les courtisanes; 
elle y était drôle, amusante, fertile en inventions 
nouvelles. » A certaines heures, néanmoins, l'ennui 
la prend, une sorte de rancœur des serviles complai- 
sances et de l'étrange ])esogne qui consiste à ranimer 
les désirs éteints des deux vieillards : elle se confesse 
à Lisbeth, lui fait part de ses dégoûts. " Lisbeth, 
mon amour, ce matin, deux heures de Grevel à faire, 
c'est Ijien assommant!.. . Oh! comme je voudrais pou- 
voir t'y envoyer à ma place! » Une fantaisie s'est 
emparée d'elle, non ])as un amour, car l'amour ne 
saurait germer dans une pareille unie; une fantaisie 
pour l'artiste Wenceslas Steinbock, et ce caprice 
de jolie femme non satisfaite la torture comme une 
vraie passion : » Aimer Wenceslas à en maigrir et 
ne pouvoir réussir à le voir!... Hulot lui propose de 
venir dîner ici, mon artiste refuse. Il ne se sait pas 
idolâtré, ce monstre d'homme ! Qu'est-ce que sa 
femme? De la jolie chair. Oui, elle est belle, mais 
moi je me sens : je suis pire! " 

Pire, voilà le véritable mot : elle se juge elle- 
même, et personne ne saurait mieux dire })our carac- 
tériser cette prodigieuse incarnation des roueries 
féminines. P'.lle a^i pire, et elle aj)})araîtra bien telle 
dans cette scène inoublia1)le où il lui faudra, mettant 
enjeu toutes les ressources de son esprit, de sa dissi- 



LES COURTISANES. 131 

mulation savante, duper chacun des acteurs du drame 
sur le compte de celui qu'il soupçonne. Crevel et 
llulot sont réunis chez elle, autour d'une table de 
jeu, se surveillant mutuellement, et surveillés par 
l'ignoble Marneffe qui profite de leurs distractions 
pour les voler; par un étrange contraste psvchologi- 
que, l'emplové qui favorise les relations de sa femme 
avec le baron, le mari discret qui sait se retirer à 
temps, ne supporte qu'avec peine les amours de Va- 
lérie et de Crevel; il est pris à son égard de rages 
sourdes que le commerçant parvenu comprend à 
merveille et qui le font filer doux au moment où elles 
menacent d'éclater. A la lueur des bougies, ces trois 
hommes se surveillent, songeant chacun à sa passion 
maîtresse; Marneffe gardant, lui seul, le sang-froid 
nécessaire pour profiter de leurs moments d'oubli ! 
Derrière cu.k se meut, dans sa grâce et sa beauté fé- 
line, la délicieuse Valérie, qui dispense à l'un une 
caresse, à l'autre un sourire, au troisième une parole 
càbne, cl, [)ar sa présence, rend pos.'^ible leur réu- 
nion; ils n'e.vistent que pour ell(> et par elle; c'est 
d'elle que part en quelque sorte le fluide qui leur 
commuiii((ue la force d'agir et les mène à l'assouvis- 
sauce de leurs pas.sious, les coudiiis.iiil coiunu' avec 
la sûreté d un instinct ! Lullc IragKpu' et sdcucicuse 
<|ui se passe ou ces Injis cervelles dlKMnuu-, bien 
faite pour leiiler le puissant éciM\;iiri qn ehui i!;il/;ie, 
comme des sentimeiils aiiabjgues avaieiil leiile b: 
|)einlre élraiige el complexe fpii s'appelail (loNa. Les 
pages du romancier sont les digues rivab-s des plan- 



132 CHAPITRE V. 

ches de Taquafortistc : elles exposent le problème 
inquiétant de la persistance des désirs et de la toute- 
puissance de Tinstinct sexuel qui domine et perpétue 
le monde ! 

Avec le retour de son premier amant, le Brésilien 
Montés, et sa l>rusque réapparition dans le milieu 
que nous venons d'indiquer, les difficultés s'accen- 
tuent; mais Valérie n'est-elle pas femme à sortir des 
situations les plus embarrassées? Après le mouve- 
ment de surprise et de crainte qui pourrait la traliir, 
et qu'elle a vite réprimé, elle va nous offrir une 
occasion nouvelle d'admirer son sang-froid, sa rare 
entente des cboses de l'amour. Avec Montés, elle sait 
qu'elle n'a plus affaire à un vieillard qu'on dupe, 
qu'une caresse suffit à faire taire; elle n'ignore }ias la 
violence de sa nature, et qu'il se joue de la vie hu- 
maine à ces heures de colère aveugle que connais- 
sent les créoles; elle saura, pour un moment, lui tout 
sacrifier. Ce qu'il lui faut, c'est reprendre ^lontès, 
mais en même temps conserver Hulot, qui doit faire 
la situation de Marneffe, conserver aussi Grevel, qui, 
par des placements hal)iles à son nom, lui constitue 
une fortune importante... Pour llulot, elle sait qu'il 
est lié à elle à 1 ont jamais par la violence de la passion ; 
elle n'a donc })lus de mesure à garder; elle se révèle 
à lui telle qu'elle est en réalité, c'est-à-dire sans âme 
et sans j)itié. Si aveugle qu'il soit, des soupçons lui 
sont venus sur K' Urésibcn, et le pauvre ])aron adresse 
à Valérie de timides reproches : « Aimez-moi avec 
mes défauts, lui répond-elle, ou laissez-moi. Si vous 



LES COURTISANES. 133 

me rendez ma liherté, ni vous ni M. Crevel ne revien- 
drez ici ; je prendrai mon cousin pour ne pas perdre 
les mauvaises hal)itudes que vous me supposez. Adieu, 
monsieur le baron Hulot! » C'est elle qui fait la loi, 
et hautement désormais! 

Voyez-vous comme elle s'est démasquée, comme 
elle apparaît maintenant sous son vrai jour, et avec 
quel relief, quelle implacaLle énergie, la petite bour- 
geoise pudique, l'épouse honnête et malheureuse... 
qui, dans le mariage, n'avait pas trouve la satisfac- 
tion de cœur qu'elle attendait... Ainsi soupirait-elle 
autrefois sur la poitrine du crédule baron. Avec Cre- 
vel, elle tient aussi la dragée haute : c'est par la va- 
nité qu'elle l'a pris , c'est par la vanité qu'elle le 
conserve; elle joue la grande dame, la femme désin- 
téressée; elle jongle avec l'argent qu'il lui offre, et, 
après avoir tiré de lui ce qu'elle voulait, termine par 
cette tirade de comédienne : " Toujours des mar- 
chés! Les l)Ourgeois n'apprendront jamais à donner! 
Vous voulez vous faire des relais d'auiour dans la vie, 
avec des inscriptious de rente!... Ah! bouticjuier, 
marchand de [)onimade, tu étiquettes tout!... Vous 
avez, pour faire; vos fredaines, trois cent luillc francs 
en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous 
ne pensez qu'ù l'augmenter... — Pour loi, ma Valé- 
rie, car je t'en offre la moitié », dit-il en lomI)aut ù 
genoux. l'^Mc conseut à le relever, à (•ouq)ter son 
argent, à lui permet! ri; d'écraser Ilidot de son triom- 
phe; cependant, elle court à Montés, et avec lui seul 
elle se fait câline et chatte, comme elle sait l'être, 

g 



134 CHAPITRE V. 

voulant avant tout le reprendre. Le passage ne peut 
être omis, car il la peint tout entière, et résume en 
son éloquente simplicité le génie de cette prodigieuse 
créature : " INIaintenant, écoute-moi bien. M. Mar- 
neffe n'a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque 
dans la moelle des os; sur douze mois de l'année, il 
en })asse sept à boire des drogues, des tisanes; il vit 
dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le 
coup de la faux à tout moment; la maladie la plus 
innocente pour un homme sain sera mortelle pour 
lui; le sang est corrompu, la vie est attaquée dans 
son principe. Depuis cinq ans, je n'ai pas voulu qu'il 
m'eml)rassàt une seule fois, car cet homme, c'est la 
peste! Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, je serai 
veuve; eh bien, moi, déjà demandée par un homme 
qui possède soixante mille francs de rente, moi qui 
suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau 
de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme 
llulot, lépreux comme Marncffe, c'est toi que je veux 
pour mari, toi seid que j'aime, de qui je veuille por- 
ter le nom. Serai-je ta femme, Henri? — Je le jure. 
— Ce n'est pas assez : jure-le par les cendres et le 
salut éternel de ta mère; jure-le par la Vierge Marie 
et par tes espérances de catholique ! " 

Le portrait vous paraît-il complet, et pensez-vous 
qu'on y pourrait rien ajouter?... Nous avons vu les 
deux principales faces de sa nature, et tout ce qui 
arrivera j»ar la suite ne saurait être qu'un développc- 
menl, une accentuation de ce que nous connaissons 
déjà! Hulotet Crevel sont retombés en son pouvoir 



LES COURTISANES. 135 

de telle manière qu'ils n'en soiliront plus ; le Brési- 
lien est devenu son esclave; du baron, elle a tiré jus- 
qu'à son dernier sou ; il ne lui reste plus que son 
influence et les effets de sa protection; pour les hâter, 
rencontrant une résistance, elle concerte avec Mar- 
neffe un flagrant délit d'adultère, et le malheureux 
Hulot, pris entre la honte d'un procès et l'obligation 
de procurer à Marncffe un avancement scandaleux, 
se résout au dernier parti. Les coups de Mme Mar- 
neffe vont au delà, et par delà les premières victimes : 
à la fille de la baronne Hulot, à la jeune Hortense 
Steinbock, elle prend son mari ; des malheurs succes- 
sifs accablent la famille déjà ruinée par son chef, et 
lorsque Grevel, attendri par la douleur de Mme Hu- 
lot, parle à Valérie de lui prêter deux cent mille 
francs, elle trouve, pour le faire renoncer à son pro- 
jet, des accents inoubliables, qui résument en une 
scène la dou])le face de sa nature et présentent tour 
à tour les deux masques de la puissante comédienne : 
(i Sainte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne 
visitez-vous pas plus souvent le chevet de celle qui 
vous est conflée? Oh! venez ce soir, comme vous êtes 
venue ce matin, m'inspirer de bonnes jiensées, et je 
quitterai le mauvais seiilicr; je rcuoiuerai comme 
Madeleine aux joies trompeuses, à l'éclat menteur cbi 
monde, même à celui que j'aime tant! » Puis, [)ous- 
sant un infernal éclat de rire : » (Jros cornichon! 
s'écna-l-cllc, voilà la manière (h)iit Ks fcmiiics pieu- 
ses s'y prcniiciit pour vous tirer une earotle de deux 
cent mille francs! (larde donc ton argent; si tu en as 



136 CHAPITRE V. 

de trop, ce trop m'appartient! Si tu donnes deux sous 
à cette femme respectable qui fait de la piclc parce 
qu'elle a cinquante-sept ans, nous ne nous reverrons 
jamais, et tu la prendras pour maîtresse; tu me re- 
viendras le lendemain tout meurtri de ses caresses 
anguleuses et soûl de ses larmes, de ses petits bon- 
nets guinguets, de ses pleurnicheries qui doivent faire 
de ses faveurs des averses ! " 

Quel trait pourrait-on ajouter qui, mieux que ce 
dernier, mieux que la scène entière, par son étrange 
contraste et l'àprcté de sa conclusion , résumât la 
nature de Valérie Marneffe ? La mort seule l'ar- 
rête dans sa besogne d'anéantissement ; et lorsque 
vient l'heure de l'expiation, lorsqu'elle endure les 
souffrances de l'agonie la plus atroce, la mort par 
empoisonnement , la décomposition progressive de 
cette chair adorable, autrefois objet d'amour, objet 
de dégoût maintenant, à peine si la pitié nous prend, 
tant elle nous est a})parue comme un instrument de 
torture et de malheur ! Cette fin misérable nous 
semble une revanche de la société qu'elle a pressurée 
sans trêve ni pitié, un châtiment d'en haut qui réta- 
blit, par sa suprême équité, VéqxiiUhre du bien et du 
mal ! 

C'est un personnage bien curieux dans sa spécialité 
que cette n Flore J5ra/ier " des scènes de la Vie de 
province, dite » la Rabouilleuse " , sorte de servante 
maîtresse, mais d'un ordre plus raffiné que ne le sont 
(I hahitudc; ces créatures, vouée ])ar les circonslances 
qui entourèrent sa jeunesse à dominer une existence 



LES COURTISANES. 137 

de vieux garçon : servante et roturière par son ori- 
gine, son manque complet d'éducation et cette vul- 
garité native que les transformations de sa fortune 
ont eu peine à modifier; maîtresse et courtisane, mais 
courtisane inconsciente, par la l)eauté physique que 
la nature lui a départie et cette irrésistible séduction 
qui marque certaines créatures féminines pour le 
métier d'amour, avant l'âge de la puberté, alors que 
s'ébauchent à peine en leur personne les grâces en- 
fantines, prélude des ravissantes beautés qui affole- 
ront les hommes, et pour la possession desquelles ils 
se précipiteront à la ruine ! 

Prise à douze ans, cloîtrée par un vieillard qu'en- 
flamme son exquise séduction. Flore lirazier, élevée 
par ses soins et destinée à ses plaisirs, trompe l'at- 
tente de son protecteur et demeure vierge en dépit 
de ses efforts; instruite par les tentatives réitérées 
d'une passion qui ne peut s'assouvir, soumise dès ses 
[)remièrcs années aux caresses impuissantes mais 
révélatrices du vieillard, elle perd tout d'abord cette 
fleur d'innocence qui est l'attrait de l'enfant, pour 
apprendre, avec sa finesse matoise de paysanne, le 
pouvoir de sa beauté et la séduction de ses charmes. 
A la morl i\u vicilhiid. elle loinbc, coin ni c un objet de 
succession, entre les mains de son fils, garçon d'in- 
telligence obtuse, mais en qui l'instinct (]i\ sexe, hé- 
rité de son père, se manifeste avec une liruidc gau- 
cherie : Jean-.lae(|iies a grandi atqirès de l'iore, 
l'amour s'est développé en lui, en même lein[)S que 
se sont accrues les grâces de la jeune fille. Ecoutez la 



138 CHAPITRE V. 

conversation qui s'engage entre le jeune garçon et 
Flore après la mort du père; rien de plus frappant 
que cette déclaration d'amour, cet appel du désir; 
Jean-Jacqvies voudrait savoir l'exacte vérité sur les 
relations de son père avec Flore : « Toute la vérité 
sur mon père " , demanda-t-il d'une voix étranglée. 
Elle répond avec une impudeur et une sincérité qui 
touchent au cynisme : « Votre père, dit-elle en 
plongeant son regard dans les yeux de son maître, 
était un brave homme. Il aimait à rire... quoi!... un 
brin... Mais, pauvre cher homme... c'était pas la 
bonne volonté qui lui manquait. Enfin, rapport à je 
ne sais quoi contre vous, il avait des intentions... oh! 
de tristes intentions. Souvent, il me faisait rire... 
Quoi! voilà... Après?... » Et le pauvre idiot offre à 
Flore de rester avec lui et de devenir la maîtresse. 
En peu de temps, il s'acoquine avec cette fille, ne 
pouvant plus s'en passer, ayant d'elle un besoin irri- 
tant de chaque jour, souffrant dès qu'elle n'est plus 
auprès de lui; bref, attaché à sa destinée par des liens 
si puissants qu'en les brisant on briserait sa vie, et 
que pas un acte de sa volonté, si infime soit-il, ne se 
produit sans avoir passé par le contrôle de celle qui 
s'est emparée de son esprit. 

Vous pensez qu'avec le succès raiulace lui vient, 
et qu'ayant sondé la j)rofondeur d'imbécillité de son 
maître, elle lui imposera les coudilions qui lui plai- 
ront, sûre par avance qu'juicun pouvoir ne le déta- 
chera d'elle! I^lle s'est amourachée d'un beau garçon, 
moitié soudard , moitié geulilhomme campagnard, 



LES COURTISANES. 139 

qui répond à ridée qu'elle se fait de la beauté mas- 
culine; il le lui faut; elle l'aura, et, qui mieux est, 
elle l'aura chez son maître; elle prétendra le lui im- 
poser, le faire manger à sa table, partager ses cares- 
ses entre le maître qu'elle se donne et celui qu'elle a 
subi pour atteindre à la fortune. Elle est dégrossie 
maintenant : ce n'est plus la paysanne habile, mais 
un peu lourde, du début; c'est la « fdle experte» qui, 
sachant exactement la mesure de son pouvoir, en use 
et en abuse à sa fantaisie; pour imposer Maxence, 
elle emploie les arguments les plus divers et finit par 
le plus décisif, montrant à Jean-Jacques la possibilité 
d'un abandon : « H y en a par la ville plus d'un 
qui m'a fait la cour, da! On m'offrait des chaînes d'or 
par-ci, des montres par-là... « Ma petite Flore, si tu 
« veux quitter cet imbécile de père Rouget! » Car voilti 
ce qu'on me disait dessus. — INIoi, le quitter? Ah! 
bien plus souvent! un innocent comme ça, que qui 
deviendrait? ai-je toujours répondu. Non! non! où la 
chèvre est attachée il faut qu'elle broute. — Oui, 
Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heu- 
reux. Si ça te fait plaisir, mon enfant, nous aurons 
ici Maxence Gilet; il mangera avec nous. » 

Cette femme si forte en a[)parence, si sûre (rdle- 
méme, elle a toutes les faiblesses dv lu chair, lous les 
tressaillements, toutes les lâchetés de \n lilK' en pré- 
sence du danger. Lorsque, dominée à son tour par 
Philippe Bridau, senlaut qu'elle a trouve son maître, 
(jue le maître s'inq)Ose à sa volonté comiiie une lorce 
du destin, elh; v<»it iniiuiiiente la mort de Maxence, 



140 CHAPITRE V. 

lorsqu'elle comprend que tout va lui échapper, son 
amant et sa fortune, ou plutôt la fortune de Jean- 
Jacques, si elle n'agit pas comme un instrument entre 
les mains de Philippe, elle tremble comme une per- 
sonne prise de fièvre, clac|ue des dents et se soumet. 
(i Servez-lui du bonheur premier numéro, dit Phi- 
lippe... Commencez votre service des ce soir, car si 
demain le l)onhomme n'est pas gai comme un pinson, 
je ne vous dis qu'une chose, écoutez-la bien. Il n'y a 
cju'une seule manière de tuer un homme sans C|ue 
la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre 
en duel avec lui; mais j'en connais trois pour nie dé- 
barrasser d'une femme. Voilà, ma biche. Allez, dit-il. 
Tenez, voilà mon oncle. " En effet, le père Rouget 
vint dans la rue prendre Flore par la main, comme 
un avare eût fait pour son trésor : il rentra chez lui, 
l'emmena dans sa chambre et s'y enferma, n Pein- 
ture d'une haute et puissante signification, pleine de 
sous-entendus mvstérieux, vagues et profonds comme 
l'instinct qui mène l'homme et dirige le plus grand 
nombre de ses actes, lui impose sa destinée en maître 
souverain (ju'il est, et fait des créatures en apparence 
plus agissantes cjui l'entourent les instruments aveu- 
gles de sa ruine ! 

Dans l'œuvre de lialzac, Flore lirazicr n'est pas la 
seule de son espèce : ce (jui lui crée une figure à 
part, c'est le milieu dans lequel elle se développe, le 
milieu de province, nécessairement restreint, où il 
est impossd)le (jue sa natiiri' de u lilK' " prenne toute 
re.vtension (pi'clle com[)orte! Modifiez le milieu. 



LES COUISTISANES. 141 

transportez-la à Paris, soumctlez-la au régime des 
actrices Je petit tlicàtrc, elle deviendra vite la rivale 
des Jcnny Cadine et des Joséplia ; peut-être même 
sera-t-elle pire que celles-ci. Toutes, en effet, ou 
presque toutes ont commence comme elle, et c'est 
dans ral)andon des années de jeunesse qu'il faut 
chercher le secret de leur existence ! A l'origine de 
toute destinée de a tille >' , il v a immanqiial)lemcnt une 
faute qui ne saurait lui être imputée, et dont la société 
seule est responsaljle. La vertu de la femme n'existe 
et ne suhsiste que grâce aux protections sociales 
dues à l'éducation et au milieu ; à \ édncalioii d'aljord, 
car il est clair que l'ignorance dans laquelle ou tient 
les jeunes filles des classes aisées ne contrihue pas 
peu à les empêcher de faillir; au nnlieii enfin, car 
telle liherté prise avec une jeune fille qui n'est point 
du monde, et parlant sans conséquence, deviendrait 
aussitôt un outrage des plus graves à l'égard de celles 
que l'ordre social protège! Faisons ahstraction pour 
un moment de ces deux facteurs, l'éducation et le mi- 
lieu ; la vérité cruelle se dressera devant nous! H est 
peu de pages qui le fassent mieux conq)rendre dans 
l'œuvre entière de Balzac que celles où le roman- 
cier nous montre, à la fin de la Cousine licite, la ba- 
ronne Ilidot tentant d'inculquer des principes de 
morale dans l'àme naïve et rudimentaire de la jxiite 
Alala .liidici. Livrée par ses parents an père \ vder, 
(jiii n'est mil re (pic 1 1 iilol , I en la lit est aussi étrangère 
ù toute notion niuiide (pi(> raiiiiii;il ddininé par l'in- 
stinct; pour elle, K" monde se divise en deux classes 



142 CHAPITRE V, 

de i^ens : ceux qui la battent et ceux qui lui donnent 
des friandises. Des premiers , elle s'écarte avec 
crainte; avec les autres, elle est pleine de confiance: 
le père Yyder est de ce nombre, et voilà pourquoi 
elle raime : " Depuis deux mois, je ne sais plus 
ce que c'est que d'avoir faim! Je ne mange plus de 
pommes de terre. Il m'apporte des ])onl)ons, des pra- 
lines. Oh! que c'est bon, le chocolat praliné!... Je 
fais tout ce quil veut pour un sac de chocolat. . . — Eh 
bien, pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mai'i 
du père Vyder?... — Mais, c'est fait, madame! dit la 
jeune fille en regardant la baronne d'un air plein de 
fierté, sans rougir, le front pur, les veux calmes. Il 
m'a dit que j'étais sa petite femme... Mais c'est bien 
embêtant d'être la femme d'un homme!... Allez, 
sans les pralines! — Mon Dieu, se dit à voix basse la 
baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d'une 
si complète et si sainte innocence? Moi, je savais ce 
que je faisais, se dit-elle en pensant à la scène avec 
Grevel; elle, elle ignore tout! " 

Quelle lumière ne jette-t-elle pas siu" les réalités 
sociales, cette dernière phrase venant après le dia- 
logue de Mme Hulot et d'Atala Judici! A qui })eut 
voir au delà des faits, et comparer en remontant aux 
causes, il apparaît clairement que le mal dont la so- 
ciété se plaint est dû tout entier à l'organisation sociale 
elle-même. — La petite Atala Judici, c'est une future 
Josépha, ou, si vous aime/, mieux, Josépha a com- 
mencé par être une Atala Jticbci, une Olympe Bijou, 
celte aulre eiifanl de quatorze ans (|ii(' .loscplia pro- 



LES COURTISANES. 143 

pose à Hulot : " Je connais Bijou, c'est moi-même à 
quatorze ans. J'ai sauté de joie quand cctaljominable 
Crevel m'a fait ces atroces propositions-là. Eh bien, 
viens; tu seras emballe là pour trois ans; c'est sage, 
c'est honnête, et ça aura d'ailleurs des illusions pour 
trois ou quatre ans, pas plus. " Alors, en effet, et peu 
à peu, la u fille " se développera chez l'enfant trom- 
pée : Olympe Bijou deviendra Josépha et saura se 
venger cruellement, sans en avoir conscience sou- 
vent, des infamies supportées ! . . . 

On pourrait éprouver, au premier abord, quelque 
surprise à voir figurer parmi les « courtisanes » 
la séduisante Mme de Rochefide. C'est que nous 
entendons donner à cette expression un sens plus 
étendu que celui qu'il comporte d'habitude. Dans 
son sens étroit, une « courtisane n , c'est toute 
femme qui fait métier de son corps, qui le livre sans 
amour, pour en tirer profit : telle, la malheureuse 
Esther, que les circonstances impitoyables ont con- 
damnée à une prostiluliou prématurée, et que son 
ardent amour liii-méiiie est impuissant à relever; telle 
encore, et au prciuierchef, radoral)le et perverse Valé- 
rie Marncffe, la plus séduisante cl la plus dangereuse 
de toutes; enlin,les Jenny Cadine, les Josépha, 
qui rcj)résentent le type classique, se parent de leur 
débauche et exercent leur métier à la face de tous 
avec uuc iMsnIl.inIc provociilKin ! Mais si, dans Ténu- 
méralion des Ivpes pouvant rentrer dans celte caté- 
gorie sociale dite la « courtisane " , on s'en tenait aux 
trois classes de femmes que nous venons d'indi(juer, 



144 CHAPITRE V. 

Fexpression conserverait son sens étroit, et c'est 
dans son sens large, avons-nous dit, qu'il convient 
de l'envisager. 

Par courtisane, nous entendons encore, — et qui 
viendra nous contredire? — ces femmes qui, ayant 
une àme pour aimer, luie beauté faite pour rendre 
un amant heureux, se servent de cette beauté pour 
déchirer par morceaux et à plaisir le cœur de 1 homme 
qui les adore, d'autant plus redoutables qu'elles se 
couvrent du masque trompeur de la distinction et de 
l'élégance mondaine. Lisez le portrait que Camille 
Maupin fait de Béatrice de Rochefide. « Béatrice 
est une de ces blondes auprès desquelles la ])londe 
Iwe paraîtrait une négresse. Elle est mince et droite 
comme un cierge et blanche comme une hostie... 
Son front est magnifique, mais un peu trop auda- 
cieux. Ses prunelles sont vert de mer pâle et nagent 
dans le blanc sous des sourcils faibles, sous des pau- 
pières paresseuses... La nature lui a donné cet air de 
princesse qui ne s'acquiert point, qui lui sied et révèle 
soudain la femme noble... » En réalité, cette Béatrice 
n'est qu'une coquette chci'chant à jouer avec l'amour 
de Calyste de Guénic, ne visant qu'à une chose : se 
faire désirer, le conduire à la minute du bonheur, 
puis se retirer traîtreusement; ce qu'elle éprouve pour 
lui, c'est une sorte de fantaisie bizarre. Lisez la lettre 
qu'elle lui envoie, en réponse à celle, si passionnée 
et si sincère, dans laquelle il lui dévoilait sa ten- 
dresse. VAXç. use de tous les artifices à l'aide desquels 
elle peut justifier un refus : elle se couvre d'un man- 



LES COUr.TISA.NKS. 145 

teau d'honnêteté; elle jouo la femme chaste qui res- 
pecte le devoir et la parole donnée; elle invoque, 
pour se refuser, la peine qu'elle causerait à la mcro 
de Calvste. 

La véritahle nature de i. fille " apparaît dans la 
scène avec Camille ^laupin, alors que la malheureuse 
femme, lassée du sacrifice sublime qu'elle a fait en 
renonçant à Calyste, se sent mordue au cœur par une 
indomptable jalousie; elle pousse le raffinement jus- 
qu'à lui mettre sous les veux la lettre de Calyste. 
Après la promenade dans les rochers et la tentative 
homicide de Calyste, c'est encore la coquetterie qui 
domine : « Ses coquetteries furent alors d'autant 
j)lus tenaces qu'elle se sentit plus faible. Elle joua la 
malade pendant un(î semaine avec une charmant*' 
hy[)0crisie. " lîalzac l'a définie (Inii mot : elle est de 
race féline. 

Mais c'est après le mariage de Calyste, lorscpi'elle 
a résolu de le reprendre tout entier, c'est alors (prelb- 
devienl redoutable et se dresse dans toute sa puis- 
sance i. Elle avait imaginé, comme toutes les 
femmes abandonné(!S, de se donner l'air vierge. " 
Klle joue le sentiment avec des larmes dans la voix, 
(julyste s'y laisse j)reii(li'e coinme au prenner jour 
Lorsfpie enlin elle est sure de lui, si faible, si fémiiim, 
elle lui lail fouler aux pieds les senlimeuls les j)liis 
chers, les devoirs les j)liis sacrés, n Trois lieures 
se passèrent, pendant les(|uelles Mme de Hochefide 
maintint Calyste dans l'observalioii de la foi conjii- 
gah; en lui posant l'horrible iilliiuatiim (liiiie reiioii- 

9 



140 CHAPITRE V. 

dation radicale à subir. . . " Votre femme vous est en- 
core chère » , dit-elle en le regardant d'un air froid à 
lui ^eler la moelle des os; allez, «allez dîner avec 
elle. " 

De Valérie Marneffe ou de Béatrice de Rochefide, 
quelle est la plus redoutable? Il serait difficile de 
décider. Elles sont « conscientes » de leurs actes au 
même degré : c'est ce qui frappe le plus en elles et 
pcriuet de les rapprocher!. . . 



CIJAPITUE VI 

LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 

J^c roman de caractères et le roman de mœuis. — Balzac a excellé 
dans les deux. — Diversité des êtres et des destinées. — Il ne 
vit dans le monde que des forcex en mouvement. 

Goriot : cai'actère absorbant de son amour. — En quoi il a donné 
prise aux attaques. — Goriot, création sliakespearicnne. — Hap- 
procliement avec le roi Lear. 

Persistance de l'instinct sexuel. L'amnui- clic/ le vieillard : Ilnlot. 

— Caractère trafique et douloureux de sa passion. — H la 
constate et la déplore lui-nicme. — Jusqu'où il descend. — 
llulot est un véritable symbole. 

Les passions érjoïstes et les paashtm ultruistes. — L'avarice, passion 
égoiste. — J/absorption monomaniaque : Grandet. 

Vautrin : Sa sijjniHcation et sa portée synd)olique. — Tout est 
clrangc et hors cadre en lui. — Ses vues d'ensemble sur la vie. 

— Son don de pénétration psychologique, l'récisionet hardiesse 
de ses jujjements. — Il est artiste et poète. — Transposition ou 
dédoublement tic sa personnalité. — Ses amours et ses haines. 

— La plus haute lijjure de iSal/.ac. 

Nouvelle application de la théorie i\cs forces : Philippe Bridait. 

1. idée Hxe ou mouoiuanic : lialttiazar Clues. — La maladie men- 
tale inguérissable. 

Les personnajies excessifs chez, ilickciis cl ll,d/.a<-. — • l»ans Icuis 
créations on retrouve les (pialilés ih" leiu- race. — (Iliaque ten- 
dance doit cire poussée à l'excès poui' <lr<' couq)risc. — Les 
passions (u'ijjiiu.-lles et les passions tardives : les premières, bicu- 
laisantes ; les secondes, nieurlricies. 

Iilciitilé foncière de l'àuu' humaine. 

Dans Miif [x'-iirtiaiilc Oliidc ilc |)sycl)olo(jio, iiii (N- 



lis CIIAPITIIK VI. 

nos })lus suljtils cssavistes modernes (1) distingue 
parmi les romanciers ceux qui ont fait porter leurs 
observations sur les caractères, et ceux qui, plus 
particulièrement, se sont montrés des peintres de 
mœurs. Il établit une différence capitale entre ces 
deux pleures d'écrivains, soutenant, avec preuves à 
l'appui, qu'ils relèvent de facultés d'observation 
radicalement contraires, et que leur talent implique 
une vision de la vie tout opposée. » Le caractère, 
dit-il, résume les traits par lesquels un homme se 
distingue des autres; les mœui's résument les traits 
par lesquels il ressemble à toute une classe. Repré- 
senter des caractères, c'est donc peindre des })er- 
sonnages en saillie; représenter des mœurs, c'est 
peindre des personnages de facultés moyennes. '> 
L'idée était féconde en aperçus nouveaux ; aussi y 
revint-il avec insistance en plusieurs de ses autres 
études : elle lui j)ermit de nettement différencier un 
Stendhal par exemple, peintre unique de caractères 
et de caractères excessifs, d'un FIuid)ert, dont la mar- 
que propre, si l'on s'attache à ce point de vue, fut de 
représenter exclusivement des personnages de facul- 
tés moyennes, a Peut-être, dit-il en concluant, l'art 
suprême consiste-t-il à égab-r la richesse de la nature, 
bujuelle produit en même temps des groupes entiers 
d'hommes semblables et des génies exceptionnels. » 
Enoncer une pareille idée, c'est prononcer le nom 
même de lialzac. L'artiste dont le génie créateur sut 

(i) M. Paul lîourjjct. 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 1 iO 

concevoir et développer en leurs détails les traits de 
mœurs infiniment variés des personnages qui pul- 
lulent dans des œuvres comme les Employés et 
les Petits Bourgeois , 1 artiste qui fut capable en 
même temps de modeler la puissante figure d'un 
(irandct et d'un Vautrin, d un Philippe Bridau et 
d'un Hulot, un tel artiste mérite sans conteste d'être 
appelé le « lUval de la Nature " , parce que la vision 
((u'il eut de la vie égale en puissance et en com- 
plexité la réalité des choses et des êtres qui posaient 
devant ses yeux. Il eut cette faculté supérieure de ne 
point voir seulement les groupes d'individus médio- 
cres qui s'agitent dans leur milieu social, sans inihicnce 
sur ce milieu, mais encore d imaginer, de dresser 
debout, en leur éclatant relief, quelques-uns de ces 
êtres excessifs qui, jiar lexagération de passions 
maîtresses et exclusives, dominent le monde envi- 
ronnant et pèsent de tout leur jioids sur les desti- 
nées qui les entourent! 

La nature, en créant la diversité des êtres, créa du 
même coup la diversité des destinées. Klle voulut, du 
liaul en bas de rêcliellr. (pie rexisleuee (K'S |)bis 
faibles demeurât subordonnée à lêiierjjie des plus 
forts; elle uistitua une sorte* de hiérareliie dont le 
pruK ij)e suprêuie e.sl uu |)()u\<iir (li.sliuel de persé- 
vérer dans rexisleuee, j)rop(»rliouuê à la force de 
eluKpie individu autant (pi'à l'êiu'rgic des individus 
xoisins! M.il/;ic avait puissammeiil compris celle loi 
de réaelioii (|iii (l<uiiiiie l;i \ le |)li\siipie aussi bien 
<|ue l.'i vie iiior.ile, cl eoiniue il [oiiissail iiiieii\ (oi au- 



150 CHAPITRE VI. 

cun autre de cette aclmlral)le faculté d'imaginer les 
énergies supérieures, il devait nous laisser du monde, 
à ce point de vue, une image aussi puissante 
qu'exacte. Il possédait en effet ce don de suivre, par 
l'imagination sympathique, le travail intérieur qu'o- 
père dans une amc humaine rexistencc ahsorhante 
d'une passion maîtresse, soit que cette passion, par 
un agrandissement de la personnalité qu'elle domine, 
la hausse à des destinées supérieures, soit que, au 
contraire, par un rétrécissement progressif de cette 
personnalité, elle la déjirime et la précipite à Tanéan- 
lissement! Vautrin d'une part, Ilulot de l'autre : ces 
deux noms prononcés suffisent pour illummcr l'idée 
que nous exprimons. Il vit autour de lui, comme il 
est vrai que cela seul existe, un cnsemhle de forces 
réagissant les unes sur les autres, et la grande loi 
iWinité deplan ((), fpii Favait si fortement séduitdans 
le domaine de la vie phvsique, le conduisit, par une 
vaste et soudaine généralisation, à concevoir le monde 
moral à l'image du monde physifjuc !. .. Si mainte- 
nant nous revenons à l'idée par laquelle nous com- 
mencions ce chapitre, nous pouvons dire qu'après 
avoir été, ou plus exactement en même temps qu'il 
était le peintre de mœurs le plus complexe et le plus 
exact de son époque, il se révélait le ])eintre de carac- 
tères le plus énergique : d'où sou universalité, comme 
sa ])lace unique dans l'histoire littéraire du siècle!... 
Il est des existences que la destinée poursuit avec 

(Il V(jir noli'c (';lii(Ic sur la l'irlacc (le la Cvnicdie liiuiiaiiic 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 151 

un opiniâtre acharnement; tel le père » Goriot i> , et 
Balzac le montre ainsi, dès les premières pages de 
l'œuvre, aux prises avec les pensionnaires de la 
maison Vauqucr : — » Y avait-il donné lieu par quel- 
ques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que 
Ton pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? 
Ces questions tiennent de près à bien des injustices 
sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de 
tout faire supporter à qui souffre tout par humilité 
vraie, par faii>lesse ou par indifférence? " — Obser- 
vation saisissante et qui touche les insondaldes pro- 
fondeurs de la lâcheté humaine, en même temps 
qu'elle découvre la véritaldc nature de Goriot, l'indif- 
férence; il supporte tout par indifférence pour ce qui 
n'est pas son unique passion, sa passion maîtresse et 
dominatrice : l'amour de ses filles. I''n toutes cir- 
constances de la vie il est comme as.soiq)i ; dès qu'on 
lui parle de ses filles, ou (pi'il comprend qu'on va lui 
en parler, c'est un réveil subil, une sorte de galvani- 
sation de son être. lu'<>utez-le, eulreteuaut lîasiignac 
de ses lilles; \\ bu raconte, avec (juelbî passion! la 
joie qu'il éprouve m les voyant simplement dans 
leur voiture aux (Ihanq)s- l''Ivsées — u .le les 
attends au passage; le ((iiir mm- bal (juand bs voi- 
tures arrivent; je les admire diuis leur loibllc; elles 
me jettent en passant un petit riri; (pii me doie la 
nature, <'omme s'il v lombail un layon de (piebpie 
beau soleil... .l'aime les cbeNanx (pu les (raineni, et 
le voudrais élre le |ielil (bien (jii elles oiil siii" leurs 
genoux .. 1) — l'.l (piaiid lbisli;;iiae lui demande 



15-2 CIlAPnUK YI. 

comment il se fait qu'ayant deux filles si richement 
mariées, leur père vive si misérablement: — a A 
quoi cela me servirait-il d'être mieux?... Tout est là, 
ajouta-t-il en se frappant le cœur. Ma vie à moi est 
dans mes deux fdlcs ! " — Tout passe après cet amour, 
ou plutôt rien n'existe de ce qui n'est pas cet amour : 
les lois de la société, les convenances, la morale 
reçue, tout cet ensemble de conventions qui mène le 
monde, nécessaires à son ])on ordre, il ne les con- 
naît plus, du moment qu'il s'agit du bonheur de ses 
filles ! 

Ici nous touchons à la partie contestable, à cer- 
tains yeux, du caractère de Goriot. Imaginez un père 
autre que lui, aimant sans doute passionnément ses 
enfants, mais pour qui la paternité ne soit pas un sen- 
timent exclusif, pour qui elle ne tienne pas lieu de 
ciel, de religion, de tout; un père enfin pour qui elle 
ne soit pas V absolu comme elle l'est pour Goriot. Ses 
enfants ont été mal mariées, Delphine surtout; il dé- 
plorera leurs malheurs; il détestera les maris; peut- 
être tentera-t-il de les débarrasser légalement du 
lien conjugal; en un mot, il considérera la morale, la 
loi, la société, avant le bonheur de son enfant. Mais 
j)Our Goriot il n'en sera pas ainsi. La société, c'est sa 
lillc; la religion et le ciel, ce sont les yeux de son 
enfant. Il l'aime, ne peut-on le dire? à la fois comme 
un père et comme un auiant. Un jeune homme se 
présente, beau, élégant, distingue, capable de faire 
le boidu'ur de Delphine. Que fera (îoriot? Peut-être 
(hiiis \\\ réalité pareille chose ne se supporterait-elle 



LES PEUSOXXAGES EXCESSIFS. 153 

j)as? Toujours est-il (jue Goriot n'a de cesse qu'il 
n'en ait fait l'amant de Delphine; il joue pour ainsi 
dire le rôle d'entremetteur... Eh bien! qu'en ré- 
sulte-t-il au point de vue poétique? Cette hardiesse 
n'est-elle pas une grandeur de plus dans le déve- 
loppement du caractère? Elle est une grandeur parce 
qu'elle est une vérité; il était impossil)le qu'il se 
conduisît autrement, ce » Christ de la paternité " . La 
logique de l œuvre impliquait ce dénouement. La 
question vaut qu'on y insiste, car le développement 
j)Svchologi(|ue de (loriot à cet égard est une des plus 
saisissantes parties de l'd'uvre : — «Mon Dieu! un 
homme (jui rendrai! ma j)elite Delphine aussi heu- 
reuse qu'une femme 1 est quand elle est l)ien aimée, 
mais je lui cirerais ses hottes, je lui ferais ses com- 
missions ! )) — "Oh! que je vous aimerais, mon cher 
monsieur, si vous lui plaisiez! continua-t-il à Rasti- 
gnac; vous êtes bon, vous ne la bousculeriez pas ! » — 
Et plus tard, (piand les entrevues de Del[)hine avec 
llaslijjuac ont été organisées par (Joriot, quand il 
leur a inénajjé un petit nid p(»ur abriter leurs amours : 
— Il Elle est si malheureuse de ne rien connaître aux 
plaisirs de c(; monde que je l'absous de tout... Vous 
la rendrez bien heureuse, prometlez-le-nioi ! Vous 
irez ce soir, n'esl-ee pas? " 

l\ncore iiiu! fois, de semblables paroles dans la 
houche d'un père, uiu; pareille situation, un Ici rôle 
seraienl insoulonables, si ce père n'élail pas (loriot. 
Il a fallu loiih; I audace du génie de l!al/.ae pour 
concevoir 1111 pareil (\|»i'. cl I a\aul coiicii. le pousser 



154 CHAPITRK VI. 

ainsi jusqu'à ses extrêmes conséquences. Je ne crois 
pas que le moindre scrupule ou la moindre hésita- 
tion ait pu exister un seul instant dans la pensée du 
créateur. Tout le développement du drame — car 
c'est l)ien un drame qui se développe, et le plus 
poignant — a dû s'imposer à son esprit avec un 
caractère d'inéluclaMe nécessité. 

Elles sont d'ailleurs durement expiées, les faiblesses 
de Goriot. Toute la fin de sa vie nous montre, et avec 
quelle tristesse poignante! les longues heures du 
martvre. Il est expirant et il rêve de ses filles : • — 
li Pas une de ses filles ne viendrait, s'écria Rastignac. 
Je vais écrire à toutes les deux! — Pas une, répondit 
le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont 
des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas, je 
le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que 
des enfants... Ah! mon ami, ne vous mariez pas, 
n'ayez pas d'enfants. Vous leur donnez la vie, ils vous 
donnent la mort. " — Seules paroles de reproches 
qui sortent de la houche du malheureux abandonné. 
Ses derniers mots sont pour pardonner : il expire en 
souj)iraiit : » Mes anges » , croyant toucher les che- 
veux de ses filles, alors (ju'il touche ceux des deux 
étudiants qui le soignent et le veillent. 

Nous aurons sans doute |)lus d'une fois dans le 
cours de ce livre à prononcer le nom <le Shakespeare 
en parlant de Hal/.ac. Ici laissons la j)arole à un 
écrivain (1) de haute et rare personnalité (jui va les 

(1) lîarluy (l'A mcvilly . 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. i:.5 

rapprochei* : " — Le roi Lear, dit-il, donne le porc 
Goriot. Il me lardait d'y arriver, car Tanalof^ie est 
frappante. Le père Goriot, c'est exactement le roi 
Lear! C'est la même idée que le roi Lear, la même 
situation, le même sentiment, le même malheur. Les 
personnages seuls du drame et du roman diffèrent. 
Ils diffèrent de société, de coutumes et de mœurs. Le 
drame et le roman diffèrent aussi j)ar les détails. 
Dans le père Goriot, pas de pauvre Tom, pas de fou 
du roi, pas de Cordélic ! Mais il n'y aurait que cette 
colossale figure de Vautrin (pii s y élève , que Balzac 
lutterait par elle avec Shakespeare et ne serait pas 
renversé. Quant à l'idée même, quant à la racine 
même du sujet, si Shakesj)care l'a prise au.\ mains 
secondaires (pii l'avaient, avant lui, exploitée, Balzac 
l'a prise à Shakespeare, ce qui était un peu moins 
facile, s'il l'a prise pourtant, s'il ne s'est pas plutôt 
rencontré avec Shakespeare, dans ce sujet humain, 
fécond et éternel, comme la famille et l'humanité, v 
De toutes les passions maîtresses f(ui s'implantent 
au ((ciir de 1 homme et y poussent leurs rameaux, 
ahsorhant sa persouiialilé, mille ne revêt un carac- 
tère si fatal, si dominateur que l amour, un pour 
parler plus exactement, l'instinct sexuel. Il n'eu est 
pas (pu par ses origines tienne pins ohslinément à la 
nature intime (h; l'êlre; il n Cn existe pas non plus 
qui, par ses consécpiences, pmdnise desiavagi's aussi 
redoutahles eu .sa eonsliluliou physique et iiunale; 
nous iir saunons en liuiiver niic riilin sur hxpulh; 
l'énergie patieiilr cl l;i xujonlé leiiaee aient iiKjiiis do 



156 CHAPITRE VI. 

prise, puisqu'elle est la manifesLatioii de rinslinct le 
plus puissant que la nature ait déposé en nous pour 
atteindre à son but suprême, la perpétuité du monde ! 
Qui d'entre nous, parmi ceux qui se piquent d'être 
observateurs et possèdent réellement cette faculté 
féconde en jouissances toujours nouvelles de reconsti- 
tuer, d'imaginer des étals d'àmc à la seule vue du 
personnage pliysiquc sur lequel se concentre leur 
attention, qui d'entre nous ne conserve présent à la 
mémoire un tvpe bien souvent rencontré, dont les 
incarnations diverses offrent presque toujours de 
nombreux traits communs? C'est un homme proche 
de la soixantaine, qui quelquefois l'a dépassée : 
arrivé à cette époque delà vie où, suivant une image 
saisissante , nous « redescendons la colline " , il se 
résigne à la condition, fortunée ou médiocre, que le 
sort lui a départie ; il a son siège fait et ne songe plus 
à le quitter. Ses forces ont déjà sensiblement baissé, 
vX son intelligence ne conserve plus celte vision 
lucide des choses qui jusqu'alors l'a dirigée : l'être 
physique et moral est touché en lui par les premières 
atteintes de celle décadence à laquelle nous ne pou- 
vons nous soustraire et (jue seules certaines constitu- 
tions extraordinaires et hors cadre n'ont pas connue. 
Qu'une femme jeune passe au])rès de lui, HUe du 
peuple ou femme du monde, ouvrière ou bourjj(>oise, 
])eu importe; (pie celte femme soit seule et que la 
nuit tombante, lui perinettanl de l'accoster sans être 
vu, favorise ini rapprochement! Suivez-les : vous 
remanpiere/ che/ cet homme au seud de la vieillesse 



LES PEP.SO.NNAGES EXCESSIFS. 157 

comme un afflux de vie : sa démarche que vous trou- 
viez lente et lourde, s'affermira soudain ; sa tadle 
légèrement inclinée se redressera, mue comme par 
un ressort, et ce sera pour un moment quelque 
chose d'assez semblable à une jeunesse nouvelle. 
Vous avez devant vous, à n'en point douter, un exem- 
plaire de ce tvpe auquel nous faisions allusion, un de 
ces " hommes à femmes » ainsi que les appelait 
éncrgiquement une dame en présence de Sainte- 
Beuve, qui notait l'expression et sans doute, dans 
son for intérieur, se l'appliquait à lui-même. J'ima- 
gine en effet que tel il dut être dans les dix dernières 
années de sa vie, et, puisque des indiscrétions cou- 
pables ne nous ont rien laissé ignorer sur son compte, 
je me figure cpTil présenta de ce type une saisissante 
incarnation (l). 

La persistance de l'amour chez les vieillards 
ui)préte le plus souvent à rire, car elle s'associe dans 
notre pensée au ridicule doni la uu>nnaic courante 
(les pièces de théâtre s'est plu à 1 entourer. " Vieil- 
lard amoureux » est pour la plupart synonvine de 
vieillard dupé. Le rire, «pu chez nous auéanlit lou( 
ce qu'il touche, llagellc avec la même àpreté la ten- 
dresse sincère, touchante à certaines heures, de 
l'amant d'Agnès et les j)olissonncries séniles des 
vieux débauchés. Conception Imcm légère à coup sur, 
à lii(|iielle ne peuvent se tenir les esprits habitués à 
pénétrer au delà des trompeuses appjirences! l'.n 

(I) Voir le trrb <iiiiiii\ livre i\r M. I'ull^ i^m Siiirilo-Kcnvc. 



158 «Il \pn i;i-: vi. 

effet, si, laissant de côté pour un instant les incidents 
plus ou moins ridicules pouvant survenir au person- 
nage qui nous sert de type, nous tachons de per- 
cer à jour cette àme, de deviner ce qui s'y passe; 
si, nous élevant encore, et abandonnant Fliomme, 
nous remontons jusqu'à la passion pour l'envisager 
avec son véritable caractère de fatalité, en tant 
que manifestation tardive de l'instinct d'amour, ou 
comme disent éncrgiquemcnt les psychologues, de 
Vappetit du sexe, nous ne serons plus tentés de sou- 
rire, et ce sera plutôt une conception douloureuse et 
presque tragique qui se sul)Stituera à la première. 
Nous ne songerons plus au personnage individuel que 
nous avons rencontré, mais au type qu'il incarne, 
mieux, à la loi qui le domine, à la « force » qu'il 
représente, el, ])arlis d'une image égrillarde, nous 
nous élèverons à une vue d'ensemble, à une con- 
ception générale de la vie, basée sur l'irrémédialile 
destin et sur les lois immuables qui nous régissent. 

C'était bien ainsi que lîalzac envisageait cette 
persistance des désirs à l'âge où la nature semble 
i-omniander le repos et l'aljstention ; c'était ])ien à 
cette conclusion (pi'il aboutissait, et dans la plupart 
des œuvres où il nous présente des vieillards amou- 
reux, je ne sais quelle impression triste et tragique 
survit à l'exposition des événements au milieu des- 
([uels il les décrit. Triste el tragique dans son incon- 
science animale , la passion du vieillard pour la 
Il Kabouillcusc II Flore Ijra/.icM"; triste encore et atten- 
drissante à certaines heures, en dépit des pièges où 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 159 

va donner sa crédulité , la tendresse de Niicingen 
pour Eslher; seul peut-être le sentiment qu'éprouve 
Crevel pour Valérie Marncffe est impuissant à retenir 
notre sympathie, parce qu'il repose sur le |)lus ridi- 
cule des mobiles humains : la vanité du parvenu 
Mais combien lamenttihle et douloureux en revanche 
nous apparaît l'amour de son infortuné rival, le baron 
ïlulot d'Ervy, tragique dans ses causes et dans ses 
résultats, aux yeux du psychologue dont le rôle est 
d'analyser la naissance et le développement d'une 
passion, comme aux regards du moraliste qui constate 
et déplore ses conséquences sur le milieu social dans 
lequel elle se produit !... 

Balzac a soin, voulant conserver au personnage 
son intensité douloureuse, d'écarter tout ce qui pour- 
rait être un ridicule, dans le portrait qu'il fait de 
lui au début : — a Chez le baron, rien ne sentait le 
vieillard : sa vue était encore si bonne (|u il lisail 
sans lunettes. Sa l)elle figure oljlongue, encadrée de 
favoris trop noirs, hélas! offrait une carnation animée 
par les marbrures qui signalent les tempéraments 
sanguins... Un }ji;uid ;nr d aristocratie et beaiicdiqi 
d'affabilité servaient d'cnveloppi! au lihertin avei- (jui 
Crevel avait fait tant de parties lines... C'était bien l;i 
un de ces hommes dont les yeux s'animent à la \ uc 
d'une jolie feiiimc cl «pu Sdiincnl à toutes les belles, 
même à celles cpiils ne renverront plus. » — J^e por- 
trait physique fait pressentir rame du personnage. Il 
a vécu dans la hauti; société de ri'lmpire : une 
dislinclion native se jouit che/. lui au graïul air ac(piis 



160 CHAPITRE VI. 

au contact des classes supcricures. Son intelligence 
et son activité lui ont valu une haute position, une 
influence réelle, une fortune solide. Jouissant de la 
considération générale, aimé des siens, adoré d'une 
l'emnie qui a pour lui ce culte, cette vénération que 
rien ne saurait atteindre, il semble que sa destinée 
soit à labri de toute menace; cependant au fond de 
lui-même germe lentement une passion malheureuse 
(jui se développera à mesure, et poussant ses rameaux 
jusqu'aux plus intimes replis de l'être, désagrégera 
progressivement cet édifice d'honneur et de fortune : 
l'amour des femmes petit à petit s'est glissé en lui; 
c'a été d'abord la série des aventures d'un jour, aussi- 
tôt oubliées, qui demeurent ignorées du monde et 
nont point de conséquence dans la conduite do la 
vie; ])uis la «courtisane" a pris place dans son 
existence, sous sa forme la plus dispendieuse : la 
femme de théâtre Cette fois il y va de sa fortune et 
tle la tranquillité de son intérieur! La baronne, qui 
conserve pour lui l'attachement le plus obstiné, ferme 
les yeux sur ses fautes, et fait semblant de les igno- 
rer, bien qu'elle souffre au dedans d elle-même un 
martyre ininterrompu ; le désastre financicrs'aggrave : 
liulot se voit dans l'impossibilité de constituer une 
dot à sa iille. iSe croyez, pas du reste, qu'il ne com- 
prenne pas le danger de la situation, qu'il ne sente 
|)as coinbicii est glissante la pente sur la(|uelle i\ est 
cnjjagé : il est parfaitement conscient de sa jiassion, 
mais il est également conscient de son impuissance à 
l'enrayer, et dans une de ces heures de lucidité ])ar- 



LES PERSO.NNAGES EXCESSIFS. 161 

faite OÙ les monomanes embrassent d'un rapide coup 
d'œil leur passé et prophétisent en quelque sorte leur 
avenir, il s'écrie, envahi par une exaltation enthou- 
siaste : — Il Oui, je n'ai pas un sou dans ce moment 
ù donner à Ilortense, et je suis bien malheureux; 
mais, puisque tu m'ouvres ainsi ton cœur, j'y puis 
verser des chagrins qui m'étouffaient. Si ton oncle 
Fischer est dans l'embarras, c'est moi qui ly »• mis; 
il m'a souscrit pour vingt-cinq mille francs de lettres 
de change! Et tout cela pour une femme qui me 
trompe, qui se mnritie de moi, quand je ne suis pas là, 
qui m'appelle xin vieux chat teint !. . . Oh ! c'est affreux 
((u'un vice coûte plus cher à satisfaire qu'une famille 
à nourrir! Et c'est irrésistible. . . Je te promettrais à 
l'instant de ne jamais retourner chez cette abomi- 
nable Israélite, et si elle m'écrit deux lignes, j'irai, 
comme on allait au feu sous l'I^^mpereur. » 

Que répondre à de pareilles protestations? A peine 
le personnage est-il présenté par le romancier, et 
vous sentez déjà l'étau de fer de la passion qui étreint 
la volonté; vous devinez l'avenir, comme le malheu- 
reux I lidol bii-méine, et vous coiupreiuv, (|u aucun 
pouvoir ne saurait rarréter! lucapalib' tlésormais de 
suffire aux [)rodigalités de la cantatrice, il se voit un 
beau jour jeté à la porte, comme un serviteur doul 
on ne veut plus, assiiié par avaucc (|iic |aiuais d iic 
pourra remellre le pied cbez .b»séplia. (l'est alors 
qu'il rencoiifrc \ abirie Manieffc , vivant coiilrasle 
avec sa précédcuU- maîtresse : 1 auidur se présente à 
bii sous sa b.riue la plus dangereuse, couvraiil son 



162 CHAPITRE VI. 

impudeur sous le masque altlrant de la vertu et lui 
promettant les délices de sensations inéprouvées ! Il 
s'éprend pour Valérie d'une passion qui touche à 
l'affolement, que l'habile rouée entretient avec art, 
prolongeant en courtisane experte l'attente exaspérée 
du plaisir, grâce aux mille réticences exquises d'une 
pudeur simulée. Et qu'importe après tout que cette 
jHideur soit jouée ! L'amoureux en quête d'émotions 
à la manière du baron Tlulot, goûte ces émotions en 
tout état de cause; pourvu qu'il les sente vraies, il en 
tire d'éti'anges voluptés, d'un prix incstimal)le à ses 
yeux. Valérie Marneffe sans doute joue la comédie; 
mais elle le fait avec un tel art que de plus habiles 
s'v laisseraient prendre, et lorsque le vieillard, fou 
d'amour, entraîne dans sa voiture la jeune femme 
qu'il adore, lorsque celle-ci proteste que c'est sa 
première faute, lorsqu'elle arrive à lui faire croire 
(\uQ, mariée, elle est demeurée vierge, il n'en reste 
pas moins que l'amant est de bonne foi, et qu'il lire 
tout le bénéfice de sa crédulité!... 

L'illusion cependant ne pourra se prolonger : un 
moment viendra où la vérité se fera jour, et le réveil 
sera terrible. Pour Valérie, llulot aura tout fait; il 
aura engagé jusqu'à ses dernières ressources; il se 
sera livré à des opérations financières malhonnêtes; 
(pie lui importe? Il croit être aimé. Valérie ne lui 
a-t-elle pas dit que les cheveux blancs seyaient bien 
à sa tête? N'a-t-elle })as protesté maintes fois que ce 
([u'elle aimait en lui, c'était précisément sa vieillesse? 
Il est convaincu (pi'elle est tout à lui, et celU> Icu- 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS, 1G3 

dresse le dédommage de l)îcn des sacrifices. Voici 
pourtant qu'apparaît Crevel : ce ne sont d'abord que 
des soupçons; peu à peu les soupçons se changent 
en certitudes; puis le Brésilien INIontcs ; cette fois, 
c'en est trop, et le pauvre Hulot demande des éclair- 
cissements. Mais Valérie, sûre de le tenir, se révèle 
pour la première fois dans la franchise de sa nature, 
en lui signifiant son congé. Qu'il ferme les yeux: sur 
ses défauts, ou hien qu'il disparaisse. Elle sait qu'il 
ne disparaîtra pas : la phrase de Balzac résume la 
situation dans son éloquente simplicité : — u Elle 
se leva, mais le conseiller d'Etat la saisit par le hras 
et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus rempla- 
cer Valérie; elle était devenue un besoin plus impé- 
rieux pour lui que les nécessités de la vie , et il aima 
mieu.x rester dans l'incertitude que d'acquérir la 
plus légère preuve de l infidélité de Valérie. " — 
1j' habitude, en effet, voilà la grande ennemie dans 
le domaine des passions nuisibles, comme elle est la 
souveraine auxiliatrice dans celui des passions bien- 
fîiisantes! C'est elle qui nous lie à nos travaux en 
soutenant les défaill.uices ; c-'esl elle (pil enfanic 
cette longue patience dans laquelle on a pu Irouvei- 
le secret du génie. Hélas! c'est elle égaU'Munl (jui 
nous enveloppe ave<- ses mille liens dans un réseau 
fatal, favorise ce (pi il pciil \ avoir tu nous Ar lâche 
ou de vil et nuiinlieiit notre éuerjjie vaincue (Unis la 
voie une fois prise. Lisez radniirabh' scène où C.revcl 
et IIulol, après l'arrivt'c (bi lliM-sibcii NfonlèSjSe coii- 
vaiu(|iicii( l'un laiiln' (pi ils sonl les dupes dune 



164 CHAPITRE VI. 

malheureuse passion, que Valérie Marneffe se moque 
deux, qu'ils ont affaire à la plus redoutable des 
courtisanes, et que le seul parti raisonnable est, 
comme dit Crevel, de a dételei' ^y . Ce n'est pas sans 
mélancolie qu'ils font de tels aveux, et leur tristesse 
est grande d'avoir à renoncer aux joies de la vie : — 
(i Oui, c'est vrai, dit Hulot, je l'avoue ; nous vieillis- 
sons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces 
belles créatures se déshabillant, roidant leurs che- 
veux, nous l'egardant avec un fin sourire à travers 
leurs doigts, quand elles mettent leurs pajjillotes, 
faisant toutes leurs mines, débitant leurs mensonges, 
et se disant peu aimées, quand elles nous voient 
harassées par les affaires, et nous distrayant malgré 
tout! — Sans rancvuie, nest-ce pas? car nous ne 
pensons plus ni l'un ni l'autre à Mme Marneffe. — 
Oh! c'est fini u , répondit Ilulot, en exprimant une 
sorte d'horreur. — Et le lendemain les deux vieil- 
lards se retrouvent dans lantichambre de celle qui 
se manifestait à Hulot dans sa première incarnation 
comme un ange au doux sourire : — " Ilulot et Cre- 
vel descendirent ensemble, sans se dire un mot, 
jusque dans la rue; mais sur le trottoir ils se regar- 
dèrent et se mirent à rire tristement. — Nous sommes 
deux vieux fous, dit Crevel. >' 

On comprend, après cela, toute la suite du (hame, 
les misères de cette fanulle ruinée, les faiblesses du 
malheureux amant, cl lorsque llub)l, aurjuel l'hon- 
ncur seid restait, voit tout d un coup, dans une 
suprciue calaslrophe, sombrer sa réputation d bon- 



LES PERSOxNXAGES EXCESSIFS. IG5 

nête homme , on conçoit le dénouement comme 
l'aboutissement logique et rigoureux, la conclusion 
implacable, mais vraie, de toute son existence. Il quitte 
la société au milieu de laquelle il ne saurait plus 
paraître sans honte, fuyant sa famille même qui lui 
a offert un refuge ; il gagne sa vie par de liasses 
besognes et vient échouer chez Josépha, Tactrice qui 
a contribué à sa ruine. Josépha, contemplant cette 
décadence, est prise de celte pitié bonne enfant qui 
caractérise les u filles " , et leur inspire de bons mots. 
Elle se rappelle ce qu'elle lui doit; elle veut le caser, 
et le casera son idée : à ses veux, Hulotne peut vivre 
sans femme, et ce serait pilié que de ne pas lui en 
fournir : — « Ecoute-moi bien, au bas de la Cour- 
tille, rue Sainl-Maur-du-Temple , je connais une 
pauvre famille qui possède un trésor : une petite fille 
plus jolie que je ne l'étais à seize ans! Ah! ton oeil 
flambe déjà ! Ça travaille seize heures par jour, à bro- 
der des étoffes précieuses pour les marchauds de 
soieries, et ça gagne seize sous par jour, un sou par 
heure, inie misère.» llulot, d'abord, repousse la 
proposition, en esquissant un geste, ce geste des 
alcooliques à qui Ton offre un verre d'eau-de-vic et 
qui écartent avec- horreur ce qu'ils savent cire h* 
poison. Mais voici qu'd voit l'enfant, la petite Olvmpe 
iJijou, et comme un inconscient, comme un mauiaqut^ 
eu fpii .siirvil iiiiKpu'iuciil ruisluicl di>iMiiial('iir cl 
ahsorltaiil, il avance sa main Irciulilaiitc c( la pose 
ardemiucut sur ce nouvel objet d'amour. — a l"U, lui 
ditJosé[)ha, c'est garanti neuf, c'est honnête, et pas 



IGtJ CHAPITIIE VI. 

de pain. A^oilà Paris! J ai été ça. — G'esldit» , l'épli- 
qua le vieillard en se levant et se frottant les mains! 
Hulot emmène l'enfant et la (jarde ainsi qu'un 
trésor; mais en peu de temps elle lui échappe; il 
tombe au dernier degré de la misère. Sa femme qui 
le cherche dans tout Paris le découvre enfin dans 
une misérable soupente, écrivain public, sous le nom 
de " Yvder » , gardant auprès de lui une petite fdlc 
de quinze ans qui lui sert de femme, tout en trouvant 
cela bien ennuveux. Désormais l'inconscience est 
entière : à peine s'il reconnaît la baronne. Nous nous 
le représentons comme un de ces automates, accom- 
plissant uniquement les mouvements nécessaires aux 
fonctions indispensables de la vie, et ne conservant 
une lueur de sensibdité que pour ce qui concerne le 
|)cncbant effroyaldc dont il est la A'ictime ! Au.vques- 
lion.s de sa femme, qui lui propose de revenir avec 
elle, il répond pénihlcnu'ul : celle-ci le traite avec 
douceur, comme on traiterait un enfant ou un pau- 
vre idiot ; il ne trouve que ces mots : — » Je le veux 
bien, mais pourrai-je emmener la petite? " Il revient 
avec la baronne, qui peut croire un moment 1 avoir 
soustrait à ses misères morales, espérer qu'il oul)liera 
son i)assé el vi\ ra (U'ciinmeut. L eri'cur est grande, 
car linslinct persiste et persistera jusqu'à Ihcure de 
sa mort, l'ne luiit que Mme liulot se lève, in(|uiètc 
de ne plus voir son mari dans le lit qu il occupait, 
elle le trouve entouiaiil de ses bras une affreuse 
marilurne et pr(»nt)nçant ces alléchantes paroles, 
pour vaiiH i(; sa résistance : — n Ma femme n a pas 



LliS PEUSONN AGKS EXGLSSIFS. 167 

longtemps à vivre, et si tu veux, tu pourras être 
])aronne ! " 

En est-ce assez, et jamais peintre de caractères est-il 
allé plus loin dans l'analyse d'une passion absorbante, 
conduisant sa victime , par une progression d'une 
logicjue implacable, vers la ruine phvsique et l'anéan- 
tissement moral? IJulot n'est plus un homme, mais 
une passion vivante ! Il prend à nos yeux les propor- 
tions d'un symbole ! C'est à de semblables créations, 
cinq ou six peut-être d un tel relief, que Balzac doit 
le plus pur de sa gloire, car elles laissent dans l'ima- 
gination une trace inen"açal)le et s imposent avec la 
rigueur d une hantise !.. 

Balzac a consacré la part la plus considérable de 
son œuvre à la peinture des passions que les psvcho- 
logues qualifient cV ^ a/lrin'ste^ ■'^ , telles que lamour 
ou sens génésique , l'affection j)aternelle. Par néces- 
sité de tempérament autant que par largeur de vues 
csthctiques, il devait réserver une place im|)ortante 
à l'étude des passions u(;f/oïsles i^ , comme l ambillon, 
l'amour de l'argent. 

L'avarice j)résen(e ce doubl(> caractère d avoir 
cumiue base et comnu' objel (piebpie cluise d arlili- 
ciel ou, pour parler plus t-xactemenl, d'<i<(/in's, à 
savoir le sij;ne monétaire — car lavanee eu soi esl 
l'amour de l'or, envisagé eoiiime ob|el propre de 
passiou, comme lin d une leu(buu'e, iu(h'pen(bim- 
ment de loule ulée Avi^ usages de cet or, des sallsfac- 
lioiis (pi'd peul ser\u' à proeiirei' — e( <'nsiiile, sur 
cetle base, de |)ren(hc un (leve!oj)peiiunl , une pro- 



168 CHAPITRE VI. 



fondeur, une persistance cral)sorption de l'être, qui 
ne le cèdent en i^ien à la puissance des plus fortes 
passions dites « naturelles u , tellement que , dans 
l'âme de l'individu où elle prédomine , l'avarice 
étouffe et fait disparaître toutes ces autres passions. 
Grandet est la vérification saisissante de cette vérité 
psychologique. 

Balzac a conçu par vues de génie familières la 
transformation du combat entre les hommes ; aujour- 
d'hui ce combat se livre sur le terrain des intérêts 
économiques : il fallait que le grand romancier indi- 
quât quelques-unes de ces luttes. Seulement, à 
l'époque où il vivait, cette lutte n'avait pas encore 
atteint à la perfection de stratégie et de tactique à 
laquelle elle est arrivée de nos jours. Actuellement, 
le héros de cette lutte serait un » Rothschild » , 
livrant ses batadles à la Bourse, faisant manœuvrer 
ses millions avec la rigueur scientifique qui caracté- 
risait un II de ISIoUke " dans le maniement des 
forces militaires ; nul doute que si Balzac avait assisté 
aujourd'hui auxtransformationsde la société moderne, 
il en eût été le peintre inégalable. Grandet est aussi 
éloigné de llothschild que d'Harpagon, cette autre 
incarnai ion de l'avarice à une é[)oque où le rôle de 
l'argent était encore tout différent. Personnage exces- 
sif, Balzac ne pouvait le placer parmi son monde de 
financiers, j)iiis(pie ce monde était en formation. Il 
le place eu plein milieu provincial, où il opère avec 
les anciens procédés. Grandet lient d'Harpagon par 
le procédé et de Bothschild |)ar une partie de la 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 169 

jouissance. Le personnage de Grandet, en effet, a 
donné à Balzac cet avantage de pouvoir peindre sur 
le vif la passion de Favarice. Rothschild ne saurait 
être , au sens précis du terme , un » avare » , parce 
que le maniement de l'or ne peut lui inspirer des 
sentiments grandioses, mais plutôt du mépris. Gran- 
det, au contraire, tout comme Harpagon, peut jouir 
au contact des louis ^ mais cette jouissance se double 
chez lui du sentiment d'écrasante supériorité sur les 
autres hommes, qui sera la jouissance propre d'ini 
Rothschild. 

Nous avons dit que, de toutes les passions égoïstes, 
la plus absorbante était l'avarice . A cela il y a une 
double cause : d'abord son objet précis, son caractère 
de limitation; tandis que l'ambition, par exemple, a 
un objet complexe et multiforme qui disperse l'esprit 
de l'ambitieux dans des directions très différentes, 
l'avarice a un objet précis et concret Cjui rend possi- 
ble l'absorption » inonomaniaque " ; la monomanie, 
ne l'oublions pas, est le critérium de toute passion 
intense. La secr)nde cause nous paraît être son anli- 
quité atavicpic : 1 avarice n'est que la forme sociale 
de la tendance originelle, non pas seulement de 
l'homme, mais jucme d(; l'aninud, à coiujnérir la 
proie nécessaire à sa nourriture. Des éta[)es succes- 
sives et nettement différi>nciées distinguent à cet 
égard 1 homme primitif des exemplaires modernes l'I 
achevés fpie nous p<jiivoiis envisiigcr aiijoiird liiii : 
n'importe, s(jii.s leurs formes modernes et leurs mani- 
festations en apparence confradieloires , la passion 

10 



no CHAPITRE VI. 

demeure idenliquc, et sa racine est toujours la même. 
Les métaphores à l'aide desquelles Balzac a peint 
les sentiments de Grandet sont une preuve irrécusa- 
l)le de Tintensité de sa passion : elle éclate en traits 
inoubliables qui demeurent gravés dans la mémoire, 
pour ne plus jamais en sortir. Seul peut-être à ce 
point de vue, Vautrin est aussi fécond que lui; mais 
comme Vautrin a un génie beaucoup plus complexe 
et des tendances infiniment diversifiées, les traits qui 
illuminent son personnage ne présentent pas ce 
caractère d'extraordinaire unité qui frappe chez 
Grandet. Lorsque Charles Grandet pleure son père : 

— « Il faut laisser passer la première averse, dit 
l'avare... Mais ce jeune homme n'est bon à rien : 
il s'occupe plus des morts que de l'argent ! " — 
il Tiens, voilà de la bougie. Où diable a-t-on péché 

de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de 
ma maison pour cuire des ceufs à ce garçon-là. " 

— Eugénie a donné à Charles le fruit de ses écono- 
mies, et Grandet, qui ignore la chose, veut voir le 
petit [)écule de sa fille : — » Nom d'un petit bon- 
homme, il n'y a pas un grain d'or ici. Montre-moi 
ton or, lifille. Oue dis-tu, fifille? Lève donc le nez. 
Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me 
baiser pour te (bre anisl des secrets et des mystères 
dévie et de mort pour les écus. Vraiment les écus 
vivent et grouillent comme h's hommes. Ça va, ça 
vient, ça sue, ça produit, v — l^t quand Eugénie, 
forte de son amour, refuse de lui livrer le secret : — 
» CoMiiiieul ici, dans ma propre maison, cliez moi, 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. ITI 

quelqu'un aura pris Ion or, le senior qu'il y ait! Et je 
ne saurais pas qui? L'or est une chose chère. Les 
plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner 
je ne sais quoi; cela se voit chez les grands seigneurs 
et même chez les hourgeois! Mais donner de l'or, 
car vous l'avez donné à qui'lf(u'un, heu! » — Une 
seidc scène est coinijarahle, par sa significative inten- 
sité, celle où (irandct découvre le nécessaire en or 
que Charles a remis à Eugénie avant son dépari : — 
<i Qu'est-ce que cela? dit-il, en emportant le trésor et 
allant se placer à la fenêtre? Du hon or, de l'or! 
s'écria-t-il. Beaucoup d'or. Ca pèse deux livres. Ah! 
ah ! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces, 
hein! Pourquoi ne l'avoir pas dit? C'est une l)onne 
affaire, fifille. Tu es ma fille, je te reconnais ». — Il 
meurt comme il a vécu, et son dernier geste est lui 
geste de convoitise. — « Lorsque le j)rélre lui appio- 
cha des lèvres le crucifi.v en vermeil, pour lui faire 
haiser 1 image du Christ, il fit un é[)Ouvanlahle geste 
pour le saisir, et ce dernier effort lui coûta la vie!... » 
C'est d'un 1(1 cnscMi I lie de ( rails que résulte 1 ad un - 
rahle unilé île couqxisiliou qiu a présidé à la créaliou 
de Halzac, Il u'cst pas uu acte du persoiniage de 
(iraudcl, pas une parole sortie de sa lioiiclie «pu soil 
en désaccfu'd avi'c l'idée ahsiraile doiil il nous seinhle 
1 iiicaniatioii \ivaiile! Nous coiislalercMis autre pari 
encore celle merveilleuse ((U'rélalion entre le signe 
et la chose signilice ; mais nulle pail ailleiiis inie 
dans le lv|>e de (Irandel elle n appaiailra plus mani- 
fesl(; el plus saisissante! 



17-2 CHAPITRE VI. 

Nous arrivons maintenant à sa plus grandiose créa- 
tion, à celle qui le classe hors pair entre tous les 
modernes, et en fait un rival inégalé de ce Shakes- 
peare dont nous inscrivions le nom, et duquel il 
convient de le rapprocher, si Ton veut le compren- 
dre. Balzac, en concevant le personnage de " Vau- 
trin » , a brisé en quelque sorte le cadre du « roman» 
qui semblait trop étroit à sa vaste imagination, pour 
prendre son élan, d'un vigoureux coup d'aile, vers 
les régions supérieures du rêve! Qu'importe, en 
effet, que, par la nécessité de l'affalndation, l'activité 
de Vautrin se déploie dans un milieu comme celui 
de la maison Vauquer? Qu'importe qu'il soit le con- 
seil de Rastignac et le soutien de Rubempré? Ce qvi'il 
faut voir avant tout, c'est la force qu'il représente, 
c'est l'énergie suprême qu'il incarne, c'est la toute- 
puissante fatalité dont il nous apj)arait le vivant sym- 
bole. Quiconque, ayant lu le « Père Goriot», puis 
" Splendeurs et misères des courtisanes » , continue 
après cette lecture à s'imaginer un être fait de chair 
et d'os à notre image, n'.a point compris Vautrin, ou 
du moins n'en a eu qu'une représentation inexacte et 
incomplète! Quiconque, au contraire, a su s'abstraire 
des conditions inhérentes à la réalité des choses, au 
point de pouvoir se le figurer, comme une force en 
mouvement, celui-là s'est d'autant mieux rapproché 
de la vérité poétique qu'il a fui plus délibérément 
les trompeuses apparences! Vautrin appartient à 
celte catégorie de personnages — le nombre en serait 
vite conij)té — dans lesquels les créateurs d'excep- 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 173 

tionnel (jénic ont tenté d'incarner les puissances aveu- 
gles qui mènent le monde! 

En lui tout est étrange et hors cadre : son influence 
magnétique, l'attraction qu'il exerce et la crainte 
qu'il inspire. Sa supériorité intellectuelle n'a d'égale 
que la pénétration de ses vues et d'ailleurs découle 
entièrement de cette pénétration. Il a sur toutes 
choses, semhlahle en cela du prodigieux esprit (|ui 
l'a con(;u , des idées d'ensemhle, résultat de ces 
facultés intuitives qui, lorsqu'elles s'allient à la puis- 
sance d'ohservation, créent les génies complets. Les 
prohlèmes capitaux de la vie lui sont apparus dans 
leur complexité, et le monde s'est présenté à son 
cerveau dépouillé de toutes les conventions, de toutes 
CCS apparences qui le travestissent aux yeux du vul- 
gaire. 11 en a ])ercé à jour les réalités, comme d en a 
comj)ris Vamoralitc. De là toute une philosophie, 
profondément immorale si l'on tient compte de l'opi- 
nion, mais coml)ien puissante! Désastreuse, si elle 
était susceptihle de se généraliser, mais comhien 
salutaire dans la lutte individuelle pour l'existeiK^e ! 
Sa conduite est d'accord avec ses vues, comme sa 
philoso|)liie conséquente avec son esprit; pour lui le 
ni(Mi(h' csl iiii (iisciiiMc de forces eu coinhal perpé- 
tuel les unes coiilre les autres. H ap|)li(pi(' dans la vie 
pratupic les pnncipcïs qui régissent le dévcloppcMnent 
phvsiqnc des èlres, et loiscpi'il les expose, il a de ces 
IroiivaiJIfs liciin-iiscs, de ces accouplements de mots 
(jiii sont, dans h; ddiiiaiue littéraire, ce (pic peul être, 
dans celui de la statuaire, le puissant coup de pouce 

10. 



174 CHAPITRE VI. 

du sculpteur : — u Savcz-vous comment on fait son 
chemin? dit-il à Raslignac. Par Téclat du ^cnie ou 
par la sagesse de la corruption. Il faut entrer dans 
cette masse d'hommes comme un houletde canon, ou 
s'y glisser comme une peste... Que croyez-vous que 
soit l'honnétc homme? A Paris, Ihonnéte homme 
est celui qui se tait ou refuse de partager. Je ne vous 
parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la 
hesogne sans jamais être récompenses de leurs tra- 
vau.\ et que je nomme la confrérie des savates du 
bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur 
de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la 
grimace de ces braves gens, si Dieu nous faisait la 
mauvaise plaisanterie de s'absenter du jugement der- 
nier. '' — Et plus loin : — « Il n'v a pas de principes, 
il n'v a que des événements; il n'v a pas de lois, il 
n'y a que des circonstances. L'homme supérieur 
épouse les événements et les circonstances pour les 
conduire. » — Que sont-elles autre chose, ces paroles, 
que le principe directeur de la vie chez la plupart 
des grands hommes d'action (|ui ont pesé sur les 
destinées de leurs semblables? 

De même qu'il j)énètrc les choses, Vautrin pénètre 
aussi les âmes; il en démonte les rouages avec celte 
suprême de.xtérité qui le caractérise. Qu'il s'agisse de 
lîastignac ou de Rubempré, de Mme de Nucingen iiu 
d'Esther, c'est toujours dans la pleine certitude de 
ses effets qu'il agini. Tous les mobiles, cachés à 
d'autres yeux, qui dirigent la conduili> des comparses 
du drame, il les connaît et sait en jouer de manière à 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. ITi 

demeurer toujours supérieur aux évcuements et à les 
dominer. Enfin il s'analyse lui-même, et en montrant 
sa force il découvre en même temps sa faiblesse. Ici 
nous touchons à la face la plus originale de sa nature : 
chez Vautrin, disions-nous, tout est étrange et excep- 
tionnel; en dernière analyse, c'est un artiste et un 
poète : un irrésistible l)esoin de création le guide; 
seulement, comme ses efforts sont exclusivement 
consacrés à la vie active, il créera dans le domaine 
réel, non plus dans le domaine imaginaire; il dédou- 
blera sa personnalité en celle d'un autre, dont la 
destinée lui devuMidra plus chère que la sienne pro- 
pre : — "Je vous aime, moi, dit-il à Rastlgnac. .l'ai 
la passion de me dévouer pour un autre... Voye/- 
vous, mon petit, je vis dans une sphère ])lus élevée 
que celle des autres hommes. Je considère les actions 
comme des moyens et ne vois que le but. Qu'est-ce 
qu'un homme pour moi? Ça, fit-il en faisant claquer 
l'ongle de son [)Oucc sous inie de ses dents. Vu 
homme est tout ou rien... Il est moins que rien 
quand il s'ap|)elle Polrct; on pcul l'écraser comme 
une punaise; il est plat, et il pue. Mais un homme 
est un Dieu quand il vous ressemble. Ce n'est plus 
une machine couverte en j)eau , c'est un théâtre où 
s'émeuvent les pins beaux .scnliiuenls , el je ne \ is 
(pu; pai" les sentiments. . . LJn sentiment, n'est-ce j)as 
le monde dans uih> pensée? Vove/ le |)ère («oriol : 
SCS deux filles son! |)iiiir Im (oui I Univers; elK'S sont 
le fil avec lecpiel il se (Iiiijm- dans la création, l'.li 
bien, pour moi, (pu ai bien creusé la vie, il n'exisle 



176 CHAPITRE VI. 

qu'un seul sentimenl réel , une amitié d'homme à 
homme. » L'homme auquel il s'attache, Rastignac 
ou Ruberapré, celui dont il dirige les actes, sera 
comme le personnage de poésie ou de roman, qui 
doit la vie à son père spirituel ! 

Dans " Splendeur et misères des courtisanes " , 
Balzac nous montre la seconde et dernière incarna- 
tion de Vautrin : il reparaît en prêtre espagnol. C'est 
toujours le même caractère de fatalité et de domina- 
tion souveraine qui en fait un être extraordinaire, 
une création en apparence artificielle, parce qu'elle 
nous semble conçue en dehors des conditions nor- 
males de la vie et s'élève à la hauteur d'un svml)ole. 
Dans le développement du drame, Vautrin domine 
et dirige toute la suite des événements avec l'assu- 
rance d'un maître tout-puissant tenant les ficelles de 
pantins qui s'agitent, et il n'est pas un acte des per- 
sonnages en jeu qui se produise sans 1 intervention 
de sa volonté. Mais à tout mobile humain il faut 
chercher une cause. Vautrin est ici le protecteur de 
Lucien de Rubempré auquel il s'est attaché par une 
affection analogue à celle qu d avait conçue pour 
Rastignac. Balzac explique cette transposition de sa 
personnalité en celle de Lucien jiar 1 immense éten- 
due de son activité, en vertu de ce besoin dominateur 
qui fait qu'une force eu mouvenii'iU ne saura. t s'arrê- 
ter et doit nécessairement trouver son emj)loi. De 
même que pour le poète, et dans le domaine de la 
production esthétiqiu* , les images conçues par le 
cerveau doivent se transformer en personnages 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 177 

vivants et agissants, de même chez l'homme d'action 
doué de l'esprit de combinaison, les plans médités 
doivent tendre à la réalisation : tel est Vautrin. — 
H Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui 
interdisait à jamais de rentrer, épuisé par la vie, et 
par de furieuses, par de terribles résistances; mais 
doué d'une force d'âme qui le rongeait, ce person- 
nage ignoble et grand, ol»scur et célèbre, dévoré 
surtout d'une fièvre de vie, revivait dans le corps 
élégant de Lucien, dont Fàme était devenue la 
sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale 
par ce poète auquel il donnait sa consistance et sa 
volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu.'un fils, 
plus qu'une femme aimée, pbis que la vie; il était sa 
vengeance. . . " 

Cette phrase e.\[)llque touU- la cuiuluiLc de Vautrin. 
Balzac analvse son âme en indiquant la cause de 
toutes ces démarches étranges, inexplicables pour 
qui ne remonte pas j)lu8 haut que les faits : impossi- 
l>illté de se montrer en [)lein jour et d'y déployer sa 
dévorante activité; désespoir sourd et terrible d'être 
ù jamais exclu de la société (pii l'entoure à laquelle 
il se sent supérieur par le génie; Impérieux l)esoin 
de création dans le domaine des fails, comme d'au- 
Ires éj)roiiv<'ii( ce besoin dans le domaine dos ulées. 
SI vous joignez à ces considérations premières celte 
faculté de grossissement propre à tous les idéalistes 
et à tous les » Intuitifs" comme l?al/ac, cette néces- 
sité cb' (b)nner an\ événcinenis (pi'il.'^ peiJMicnt un 
relief, uni; aeeenhialion sn|)erienre à telle de la 



178 CHAPITRE VI. 

réalité, de même qu'ils communiquent aux per- 
sonnages créés par leur imagination un caractère 
plus tranché que celui des modèles de la vie réelle, 
vous aurez la raison d'être de la conduite de Vautrin ; 
elle ne vous apparaîtra plus celle d'un homme ordi- 
naire, doué des moyens appropriés aux circonstances 
banales de la vie, mais bien plutôt celle du person- 
nage excessif personnifiant toutes les rancunes, toutes 
les vengeances, toutes les haines du génie comprimé, 
s'efforçant de prendre place à la lumière d'où on l'a 
ignominieusement chassé. 

Son ambition pour Lucien de Rubempré est sans 
bornes. Il n'y voit d'autres limites que ce que le 
monde réprouve comme la dernière des turpitudes, 
et encore se charge-t-il de faire en sorte qu'à tout 
jamais le monde l'ignore. D'un coup d'œil il a com- 
pris le parti merveilleux qu'il pouvait tirer d'Esthcr 
et de son amour pour Lucien; \\ a embrassé tous les 
possil)les et s'est chargé de faire naître les circon- 
stances : " Ecoute, dit-il froidement à Lucien, j'en ai 
fait une femme chaste, pure, bien élevée, une femme 
comme il faut; elle est dans le chemin de l'instruc- 
tion. Elle {)eut, elle doit devenir, sous l'empire de 
ton amour, une Ninon, une Marion Delorme, une 
(bi IJarry... Tu l'avoueras pour la maîtresse ou tu 
resteras derrici'c le rideau de ta création, ce qui sera 
])lus sage! L'un ou l'autre parti t'apportera profit el 
orgueil, plaisir et progrès; mais si lu es aussi grand 
politique que grand j)oète , Eslher ne sera rpiune 
(ilb' pour toi ; elle nous lirora peul-élre d'affaire. 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 179 

elle vaut son pesant d'or. » Et plus loin, quand il 
leur explique la conduite qu'ils doivent tenir tous 
deux et rim[)ossibilité de vivre comme ils désirent, 
ils se résignent, ne comprenant pas le but de Vautrin, 
mais sentant qu'aucune force ne saurait lui résister : 
— » Toi, dit-il à Esther, toi que j'ai tirée de la boue, 
et que j'ai savonnée âme et corps, tu n'as pas la pré- 
tention de te mettre en travers sur le chemin de 
Lucien? n II leur décrit la situation avec la franchise 
cynique et l'étendue de vues qui caractérisent son 
esprit; aucune considération ne l'arrête, ni l'amour, 
ni la pitié; il ne voit qu'iuie chose : le but à atteindre 
parles moyens les [)lus favorables. Ecoute/- le lors- 
(ju'il montre à Esther l'impossibilité pour elle de se 
relever et d'être autre qu'elle n'est : " Mon enfant, 
j'ai tente de vous donner au ciel; mais la fille repen- 
tie sera toujours une mvslilication pour l'Eglise ; s'il 
s'en trouvait une , elle redeviendrait courtisane. 
Vous y avez gagné de vous faire oublier et de ressem- 
blera une femme comme il faut... Vous ne me devez 
lien, (it-d vu voyanl une délicieuse expression de 
reconnaissance sur la ligure d'i^sther, j'ai fait tout 
pour lui — et d montra Lucien. — Vous êtes fille, 
\(»us rcsicrc/ (illc; car, nialjjré les sétluisanh's lliéo- 
iies des éleveurs de bêtes, on ne peut devenu' ui-bas 
(pie ce (|u'on est. L'bommc au\ bosses a raison : 
vous avez la bosse. " 

\ aiMriii iqiprend raïuoiir désordonné et les désirs 
inassouvis de Niicingen [)our i'.sther; c'est comme 
un trait (le lumière : il livrera la jeune lille au \ieil- 



180 CHAPITRE VI. 

lard. Il n'a pas une seconde d'hésitation, car le pro- 
pre de ces natures est d'aller droit au buta atteindre, 
de ne point connaître le doute. Ils envisagent les 
situations avec une certitude de coup d'œil qui les 
empêche de faillir : — >i A^endre Esther! s'écria 
Lucien, dont le premier mouvement était toujours 
excellent. — Tu oublies donc notre position! » s'écria 
Carlos Herrera. Lucien baissa la léte. « Plus d'ar- 
gent, reprit l'Espagnol, et soixante mille francs de 
dettes à payer... Esther est un gibier après lequel je 
vais faire courir ce loup cervier, de manière à le 
dégraisser d'un million. Ça me regarde! — Esther 
ne voudra jamais. — Ça me regarde. — Elle en 
mourra. — Ça regarde les pompes funèbres. » — 
Lucien trop faible s'est résigné, et désormais toute la 
conduite du drame appartient à Vautrin : la fascina- 
tion qu'il exerce sur Esther est tellement absolue, 
qu'elle n'a pas le courage de prononcer une parole 
de protestation, lorsque Carlos lui dicte sa conduite 
etqu'-elle verse seulement quelques larmes de déses- 
poir en soupirant : — "Je vous obéirai. Vous l'ave/ 
dit : mon amour est une maladie mortelle. " 

Dans la suite ininterrompue des infortunes amou- 
reuses de Nucingen, dans le récit tragique et comique 
à la fois des espérances et des désespoirs du finan- 
cier, au milieu des machinations sourdes menées 
avec la science rigoureuse de Vautrin, dans tous ces 
complots dirigés contre sa fortune et derrière tous 
ces agissements, on sent Ta.'^surance indéfectible du 
génie de Vaulrin, et bien (pill j)araisse à peine dcu.x 



LES PEKSON NAGES EXCESSIFS. 181 

OU trois fois, on comprend qu'il est le souverain 
maître, le directeur suprême de cette stratégie 
savante, qui a pour but d'extorquer des sommes 
considérables à Nucingen en retardant le plus long- 
temps possible le l)onhcur qu'il espère comme la 
plus haute récompense : le don de la personne 
d'Esther. La courtisane joue mieux encore son rôle 
que Vautrin ne paraît le désirer : forte de son amour, 
elle évince Nucingen, qui lui déclare une dernière 
fois qu'il ne peut pas être toujours : le « Père Éter- 
nel » . Vautrin comprend que le moment est venu de 
donner au moins des « arrhes » à cet amour si per- 
sistant qui pourrait finir par se lasser. Il reparaît 
subitement, et sa sinistre figure glace Ksther : — 
» Savez- vous ou vous envoyez Lucien? reprit Carlos, 
quand il se trouva seul avec Esther. — Où ? demànda- 
t-elle d'une voix faible, en se hasardant à regarder 
son bourreau — Là, d'où je viens, mon bijou — 
Esther vit tout rouge en regardant l'homme ^— aux 
galères, ajouta-t-il à voix basse... — ■ V\\ bien ! com- 
posez vos chansons, dit-il en terminant; soyez gaie, 
soyez folle, soyez irrésistil)lc et... insatiable! Vous 
m'avez entendu? Ne m'obligez plus à parler... Baisez 
papa. Adieu! » 

Après la mort d'I'lsther, Vautrin est impliqué avec 
Lucien dans l'instruction criminelle qui les accuse 
d'assassinat. II reparaît alors avec toute la force et 
toute la lucidité de sou intelligence. Son sang-froid 
en présence du juge d'inslruclion, pour détourner de 
lui l'accusation, [)Our échap[)er aux dangers (|ue 

II 



182 CHAPITRE VI. 

court rancien foi\^at, n'a d'égal que la crainte de 
voir Lucien faiblir et perdre tout par ses aveux; ses 
prévisions ne le trompent point : Lucien livre Vautrin 
et se condamne lui-même; comprenant alors la 
grandeur de sa faute et les conséquences de ses 
aveux, il se fait justice et se pend dans sa prison. 

Vautrin supportera-t-il ce coup? Voilà ce qui inté- 
resse Balzac. Cet homme extraordinaire qui semble 
n'avoirqu'un motif de vivre, son amour pour Lucien, 
Vautrin résistera-t-il à cette épreuve? Il apprend la 
mort de Lucien, et Balzac nous décrit ainsi sa dou- 
leur : — (1 Jamais tigre trouvant ses petits enlevés 
n'a fraj)pé les jun{jlcs de l'Inde d'un cri si épouvan- 
table que le fut celui de Jacques Gollin qui se dressa 
sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança 
sur le docteur un regard brûlant, comme l'éclair de 
la foudre, quand elle tombe; puis il s'affaissa sur son 
lit de camp, en disant : » mon (ils! " 

Il appartient pourtant à sa vengeance encore })lus 
qu'à Lucien, car Lucien n'était qu'un moyen de 
servir cette vengeance, et le génie du mal qu'il sym- 
bolise en sa grandeur lui insuffle une vie nouvelle. Il 
traitera de puissance à puissance avec cette justice 
qui lui a enlevé Lucien; il se transformera à nouveau 
et imposera ses conditions à la justice qui a besoin 
de lui. Lorsque le procureur général s'adresse à lui 
pour rentrer en possession des lettres de Mme de 
Sérizy, Vautrin se redresse et fait ses conditions. Il 
les fait de telle manière, avec une vue des choses si 
précise et si géniale, que M. de Granvillc baisse 



T.ES PERSONNAOKS EXCESSIFS. 183 

pavillon devant lui et songe à se l'attacher : — « J'ai 
le dossier de Mme de Sérizv, dit-il, et celui de la 
duchesse de Maufrigneuse, et (|uellcs lettres!... 
Tenez, monsieur le comte, les filles publiques eu 
écrivant font du style et de beaux sentiments : eh 
bien! les grandes dames qui font du style et dr 
grands sentiments toute la journée écrivent comme 
les filles agissent. » — Sa dernière parole est une 
parole de triomphe qui affirme une fois de plus sa 
supériorité, son pouvoir fascinateur sur tout ce qui 
l'entoure : — u Kt, se dit-il, ils me croient, ils obéis- 
sent à mes révélations, et ils me laisseront à ma |)lace. 
Je régnerai toujours sur ce uiondr (jui depuis yiujjl- 
cinq ans m'obéit. » Etrange et grandiose figure, qui 
se dressa dans la pensée de son créateur et doit de- 
meurer dans la nôtre avec le caractère d'un symbole 
bien pliihU que d'un [)ersonnage viyant !... 

lîal/.ac écrit en tète de la llaboui lieuse : — " Assez 
de beaux caractères, assez de grands et nobles 
dévouements brilleront dans les scènes de la vie 
militaire, pour (pi il m miI dé permis (riuilupH r ui 
combien de déprayalnjus causent les nécessités de la 
guerre cliez certains esprits <pii, dans la vie privée, 
osent agir comme sur les eliamps de bataille. "> Il 
semble f|u'il veuille par ces tpiehpies mois d iiilro- 
duetion s'(;xcuser en (piel«|iie manière de llioireur 
(pi inspire cetti! ligure de IMiilippe llridau! (Ju'est-ee. 
en effet, (pu; c(> l'liili|)|ie lîridan, sinon un \anliin 
sorti de l'armée, le typ»' immortel du soudard porte 
à sa plus liante puissance, moins génial et moins 



184 CHAPITRE VI. 

grandiose que son cx'imincl rival, mais plus humain 
peut-être, plus débordant de vie et de vérité! Il 
semble, disions-nous, qu'il ait voulu s'excuser, com- 
prenant la portée d'une semblable création et qu'elle 
dépassait les limites de la pure individualité, pour 
entrer dans le domaine de la généralisation. Par delà 
le personnage lui-même, il faut voir et comprendre 
sa signification, indiquée déjà dans la phrase de la 
dédicace que nous citions plus haut; il faut pénétrer 
l'esprit de Balzac et cette philosophie qui domine 
l'ensemble du monde créé par lui, non plus à la 
manière de l'enseignement sec et quinteux du mora- 
liste, mais suivant le mode large et puissant du 
créateur d'àmes, dans l'imagination duquel toute 
vérité psychologique se traduit en personnages vivants. 
Ce fut là le secret de son génie, comme ce fut le 
secret du génie de Shakespeare. 

L'idée qui a présidé à l'œuvre, que l'on ne saurait 
omettre puisqu'elle s'en dégage avec une implacable 
rigueur, est toute dans le contraste entre l'homme 
d'action et l' « Intellectuel " , cause de cette haine 
instinctive qui exista de tout temps et tient aux plus 
élémentaires différences de nature ; en tout temps 
l'esprit a méj^risé la force, comme la force a méprisé 
l'esprit. Balzac, est-il l)esoin de le dire? se place du 
côté de l'esprit, et si l'attitude \)n$c par lui ne se 
dégageait pas nettement de l'ensemble de l'œuvre 
que nous étudions, on l'en pourrait déduire de cer- 
taines réflexions personnelles qui sont mélangées à 
l'aclion. Il parle de ces hommes » doués du courage 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 185 

physique, mais lâches et ignobles au moral » . ^Ne sen- 
tez-vous pas là le mépris de rintellcctuel pour 
l'homme d'action, et n'avions -nous pas raison de 
dire que la figure de Philippe lîridau allait hriser le 
cadre étroit de l'individualité, pour entrer dans le 
domaine des généralisations ? 

Suivons Philippe Bridau dans le cours (h) sa vie : 
nous y trouverons la magnifique démonstration de ce 
caractère de fatalité qui dirige et régit la conduite de 
tous les hommes, mais qui, nulle pari, ne s'impose 
d'une manière plus évidente que dans la destinée de 
ceux qui se différencient des autres par la grandeur de 
leur génie ou la profondeur de leurs vices. Ses débuts 
sont ceux de tous les soldats de l'empire. Enrôlé dans 
l'armée impériale et voué par sa nature même à la 
vie militaire, il voit sa carrière Ijrisée par l'effondre- 
ment du régime auquel il était attaché. Enfant d'une 
mère qui n'a de regards et d'amour fjue pour lui. il 
tombe à sa charge, refusant de servir \\\\ autre gou- 
vernement que celui sous lequel il a gJigué ses 
grades. Incapable de roncevoii ;uiire < lios(^ f[ue la 
gloire militaire, et iuépri.<anl tout ce (\\\\ n'es! pas la 
force, il n'a (pie du dédain pour son frère .lose|)h 
Bridau, artiste sincère «t <Milhousiaste , et lorstpie 
leur mère manifeste des inqiiirludes jiour l'avenir de 
ce dciiiH r : — >i l'auvrc .;;arç(»ii, (b(-il. il \\v laiil pas 
le tracasser; laisse/.-le s amuser, v II mciic re\islciice 
de garnison, passe sa vie au café, au cercle, s'enivre, 
cl (onilie peu à peu de la décadence physirpu- à la 
décadence Uiorale. I)e\()re de lanibilioii de f;iiie 



186 CHAPITRE VI. 

fortune, aucun scrupule ne l'arrête ; il avait été jus- 
qu'alors le type du soudard viveur, il devient celui 
du soudard voleur : ne pouvant plus prendre l'argent 
de sa mère qui est sans ressource, il dérobe celui 
de son frère, puis celui de sa tante; celle-ci meurt 
de désespoir, et quand sa mèi^e reproche à Bridau sa 
conduite, le cynisme du misérable apparaît dans 
toute son horreur : — a Me chasser! reprit-il. Ah! 
vous jouez ici le mélodrame du fds banni. Tiens, 
tiens, voilà comment vous prenez les choses! Eh 
Itien, vous êtes tous de jolis cocos! Qu'ai-je donc fait 
de mal? J'ai jiratiqué sur les matelas de la vieille un 
j>etit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, 
que diable ! n 

Dans la seconde partie de l'œuvre, le ty[)e de 
Ih'idau s'accentue. Jusqu'alors nous n'avions vu que 
U" soudard livré à ses instincts, quelque chose comme 
la brute déchaînée en plein milieu social et satisfai- 
sant ses appétits sans conscience et sans crainte ; il 
semble que pas un atome d'intelligence n'ait brillé 
dans ce cerveau de soldat; détrompons-nous : cette 
rude enveloppe cachait un esprit [)lus délié qu'on 
n'aurait pu croire, et les événements le prouveront. 
Il s'agit pour lui maintenant de détourner une suc- 
cession qui doit appartenir à sa mère; de s'appro- 
pner la fortime d'un vieux parent presque idiot, 
unicjuement rattaché à la vie par l'amour qu'il 
éprouve pour une servante uuiîtresse. Flore IJrazier, 
amour qu'il a dû |)arla,;;er, de crainte de la perdre, 
;iv('c un jcuue iii(il;;aii( . Maxence Gillet. liridau 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 187 

flaire lin coup de maître, comprend qu'il faut se 
débarrasser à tout prix de iNIaxence pour s'imposer à 
Flore et, la tenant de cette manière, elle qui est toute- 
puissante sur l'esprit du vieillard, s'emparer de sa 
fortune. Ses facultés s'éveillent et se surexcitent : 
Philippe va lui découvrir son plan et le lui faire 
accepter : — n Maxcnce ne sera pas votre manda- 
taire, dit-il, ou bien il m'aura tué. Si je le tue, vous 
me prendrez chez vous à sa place. Je vous ferai 
viai'cher alors cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, 
Flore vous aimera, tonnerre de Dieu! ou, si vous 
n'êtes j)as content d'elle, je la cravacherai. » — Et 
comme le pauvre idiot se révolte, ne voulant pas 
qu'on la traite ainsi , Philippe lui réj)ond, dévoilant 
ses maximes de j)hilosophic masculine : — " C'est 
pourtant la seule manière de {jouverner les femmes 
et les chevaux. Les femmes sontdes enfants méchants : 
c'est (les bâtes inférieures ii lliouime , et il faut s'en 
faire craindre, car la pire condition pour nous est 
d'être gouvernés par ces hrutes-là. " — Fnfin il 
triomphe des indécisions du vieillard en lui montrant 
que son bonheur est (bni.s l:i réussite de sa tentative : 
— (i Dans quelques jours d'ici, vous et la Uabouil- 
Icuse, vous vivrez ensemble comme des cœurs à la 
fleur d'orange, une fois son deuil |)assé, car elle se 
lorlillcr.i (((lUMic un ver, cllt' jappera, elle fondra en 
larmes... Mais laissez couler beau. » 

Il tue Maxence en duel, fait éjiouser à son oncle 
Flore Hrazier, la servanle maîtresse qui devient la 
feinine léj;iliiiie, <ar, ainsi (pi'd rexpiicpii! à cette 



188 CIIAPITUE VI. 

dernière, leurs intérêts sont maintenant communs : 

— (i Entre nous, il ne faut pas d'ambiguïté. Je puis 
épouser ma tante après un an de veuvage, tandis que 
je ne pouvais pas épouser une fille déshonorée. ^ — 
Ses vœu.x sont exaucés; Tonclc meurt, laissant sa 
fortune à Flore, et lui, se mariant avec elle, riche de 
ses millions, arrive à se faire réintégrer dans les 
cadres de l'armée; il atteint à la plus haute fortune, 
et l'œuvre de Balzac, logitjue dans sa conclusion, 
comme elle l'avait été dans ses développements, se 
termine, ainsi qu'elle avait commencé, par la plus 
haute expression de cynisme dont un être puisse 
donner l'exemple. La mère de Bridau est dans la 
misère; il refuse de lui porter secours. Elle va mou- 
rir, et, à l'heure suprême, prête à pardonner à l'en- 
fant dont la conduite a été pour elle une cause de 
tortures ininterrompues, elle l'appelle à son chevet : 

— Il Et que diable veux-tu que j'aille faire là? dit-il à 
l'ami chargé du message. Le seul service que puisse 
me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt 
possible, car elle ferait une triste figure à mon 
mariage avec Mlle de Soulanges... Tiens, déjeune 
avec moi, et j)arlons d'autre chose. Je suis un par- 
venu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser 
voir mes langes... Mon fils, lui, sera plus heureux 
que vioi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera 
ma mort; je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon 
fils, ti — Le génie seul invente de ces Iraits-lù; seul 
il est capable de les mettre en biinièrc et de commu- 
niquer ù ses créations celte [)oésie (bi terrible qui a 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 189 

fait de Balzac, comme on Ta dit justement, le plus 
grand créateur d'âmes de ce temps. 

<i Trop souvent le vice et le génie j)roduisent des 
effets semblables au.vquels se trompe le vulgaire. Le 
génie n'est-il pas un constant ç.\cès qui dévore le 
temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus 
rapidement encore que les passions mauvaises? Les 
hommes paraissent mémo avoir plus de respect pour 
les vices que pour le génie, car ils se refusent à lui 
faire crédit. » — Cette phrase qui s'e.xhalc à la 
manière d'une plainte au milieu du récit des infor- 
tunes de la famille Claës, ne vous paraît-elle point 
comme une transition naturelle et nécessaire, des 
sombres et dramaticjucs figures que nous avons étu- 
diées jusqu'ici au non moins douloin'cux et pourtant 
bien attendrissant Halthazar Claës? Ne semble-t-il 
pas, des le premier abord, l)ien digne d'être rangé 
parmi les ])cr80nnages excessifs , ce martyr de la 
science, ce chercheur d'absolu, que l'extraordinaire 
tension de facultés supérieures précipite à la ruine 
et à la mort? C'est parla, grâce à l'entière absorption 
de son être, cpiil est comme type le digue rival des 
(Joriot, des (jrandel, des Vautrin; poussés à ce point, 
\v vice et le {jéint; sont frères et procèdcMJt <le causes 
idenlupies : la nioiin)))anie, faisant le vide autour 
d'elle, et ne laissant plus rien subsister dans la 
conscience de ce cpii pourrait être un obslacli' à son 
dévelo|)p('inent ; ;ii()uluiKS qii ils produisent des effets 
semblables et modèlent I flre iiitéiuiir avec un 
despotisme analojjue. 

II. 



190 CHAPITRK VI. 

Ces mouvements internes se reflètent avec une 
fidélité presque photo[;raphique dans le personnage 
extérieur. Tous les gestes de Balthazar Claës révèlent 
I dluminé , vivant au-dessus du monde qui Tenvi- 
ronne, et constamment soumis aux exigences de sa 
nature exceptionnelle. Tous ces traits pliysionomiques 
(■ontiMJjucnt à donner l'impression de quelque chose 
([extraordinaire et de disproportionné : — « Par 
moments, quand il regardait dans l'espace, comme 
pour y trouver la réalisation de ses espérances, on 
eût dit qu'il jetait par les narines la llamme qui dévo- 
rait son àme. » — C'est ])ien en effet une flamme 
Ultérieure qui consume ce chercheur; mais comme 
(Ile est de noble origine, elle communique à tout 
lindividuune sorte de beauté poétique étrange, bien 
laite pour séduire un œil artiste : — « A un prêtre il 
eût paru plein de la parole de Dieu ; un artiste l'eût 
salué comme un grand maître; un enthousiaste l'eût 
|)ris pour un voyant de l'Eglise swedenborgienne. " 
— - Et Balzac ajoute, pour marquer qu'il y a désor- 
mais corrélation parfaite entre le personnage phy- 
si(pie et les exigences de sa nature intime : — 
" .lamais Balthazar Claés n'avait été plus poétique 
(pi'il ne l'était en ct^ moment. » 

Une fois hanté j)ar l'idée li.\e, par l obsession de 
ses recherches et la conscience de sa destinée supé- 
rieure, nous trouvons dans lUdlhazar les conséquences 
lo.gupies de l'absorpUon du terveau , telles que les 
jgrands chercheurs d'idées, ailistcs, poètes ou savants, 
en ont donné re\(in|)le isolemenl complet du 



LES PERSON.NAGKS EXCESSIFS. 101 

monde ; oubli de ce qui les entoure ; concentra- 
tion de la pensée dans un travail exclusif . Cet homme 
qui jusqu'alors avait vécu d'une existence normale, 
qui avait connu les joies de l'amour et de la famille, 
peu à peu devient insensible à tout ce qui ne cadre 
plus avec sa nouvelle passion. C'est dans ce lent et 
fatal envahissement de l'être par la monomanie, gran- 
dissant avec la réjjularité d'une marée montante, 
c'est dans la peinture de cette obsession du cerveau 
par la recherche de l'absolu scientifique, de même 
(jue le baron Ilulot d Ervy était poursuivi par la 
hantise de l'appétit {{énésique , c'est dans de tels 
tableaux qu'excelle Bal/ac et qu'il se révèle inéga- 
lable. Nul avant lui iia décrit avec un relie/ aussi 
intense les progressifs affaiblissements de la volonté, 
les inconscientes déjx'rditions de force nerveuse, les 
compromis et les concessions qui peu à peu condui- 
njnt l'être épuisé à la folie et à la mort. 

Tout comme llulot, Claés a aimé sa femme fidèle- 
ment et passionnément pendant de longues années ; 
tout comme lui, il a goûté les douces vohq)tés de 
l'existence intime ; mais dès 1 instant où la pjission 
maîtresse s'est fait jour dans son àme, il est aussi 
iMq)uissant qu'JIulot ; encon; Joséphine Claës est-elle 
plus experte et mieux armée que la douce Adeline 
pour résister. Tu iikuikiiI elle ci'oit l'avoir repris, 
lavoir arraché à la science, et de lait Haltha/.ar, un 
instant vaincu j)ar les séductions féminines, maudit 
la science (pii l'a détourné de son amour. L'effet de 
ses [U'omesses, hélas! ne ser;i [»as de longue durée; la 



192 CHAPITRE VI. 

vie n'est plus qu'une torture pour lui; chaque jour il 
s'affaisse davantage, et sa femme finit par le délier de 
son serment. 

A partir de ce moment, tout est perdu : Balthazar 
ne pourra plus se reprendre, et il entraînera les siens 
à la ruine finale. Insensible à tout, aux douleurs de 
sa femme qui meurt de chagrin, aux douleurs de ses 
enfants dont le silence même est un hlàme , aux 
observations de ceux qui l'entourent, il va de l'avant 
dans ses recherches, vivant si peu sur terre qu'à 
l'heure où sa femme expire il songe à la solution du 
problème qui le hante. Avant de mourir, elle le fait 
appeler, et celui qui avait été amant passionné, 
époux fidèle, père tendre et dévoué, celui-là arrive à 
peine pour assister à ses derniers moments : — « En 
voyant entrer son mari, Joséphine rougit, et quelques 
larmes l'oulèrent sur ses joues : — Tu allais sans 
doute décomposer l'azote , lui dit-elle avec une dou- 
ceur d'ange qui fit frissonner les assistants. — C'est 
fait, s'écria-t-il d'un air joyeux. L'azote contient de 
l'oxygène et une sul)slance de la nature des impon- 
dérables qui vraisemblablement est le principe... — 
Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompi- 
rent et lui rendirent sa présence d'esprit. » 

La monomanie est donc enlière, et la maladie 
mentale inguérissaljle. Un être seul veille sur lui et 
le protège : sa fille, portrait fidèle de la femme qu'il 
a perdue ; elle dirige la maison , se constitue la gar- 
dienne et la protectrice de celui qui est redevenu 
enfant. Oràce à des prodiges d'ordre, d'économie 



LE,S PEKSOiN NAGES EXCESSIFS. 193 

domestique, elle arrive à enrayer la ruine. Ici se 
place la scène capitale de l'œuvre, qui demeure inou- 
bliable et se grave en traits de feu dans la mémoire, 
évoquant les pages maîtressesdela Comédie humaine : 
la scène de l'or, digne pendant de celle où Grandet, 
dans le silence de la nuit, rend visite à son trésor, de 
celle où Goriot fait fondre ses couverts d'argent dans 
la mansarde misérable, pour satisfaire les caprices 
de ses filles ti'op aimées ; de celle où Hulot, recueilli 
par son ancienne maîtresse Josépha, étend sa main 
sénile et tremblante vers la petite Olympe Bijou ; de 
toutes ces scènes enfin dont la signification puissante 
résume les personnages extraordinaires qui sont la 
plus incontestable gloire de Balzac : Marguerite 
Claës veut cacher les ducats que sa mère lui a remis 
avant de mourir, pour être la suprême ressource de 
la maison : elle projette de les placer sous une 
colonne de marbre dont le socle est creux et où per- 
sonne n'imaginerait d'aller les chercher; mais au 
moment où elle va les cacher, la tète de Balthazar 
apparaît dans l'ombre, effrayante j)ar son exj)ression 
d'avidité : cet argent, ce sont ses expériences; cet 
argent, c'est le gage du succès, car il croit toujours 
le tenir, et toujours le succès se dérobe. Les ducats 
s'échappent des mains {{lacées de la jeune fille : — 

II Ce fracas de l'or sur le pjircpu't fut h<)rrd)le et son 
éparpjllement propliélifjue. Marguerite, il me faut 
cet or, dit-il impérieusement. » VA comme la jeune 
fille résiste : — "Sois maudite, ajouta-t-il; tu n'es 

III lillc 111 fciiiiiie ; lu n as pas de cd'ur; lu lu' seras ni 



104 CHAPITRK VI. 

une mère, ni une épouse!... Laisse-moi prendre, 
(lis, ma chère petite, mon enfant chérie. Je t'adore- 
rai, fit-il en avançant hi niani sur l'or avec un mou- 
vement d'atroce énergie. — Je suis sans défense 
contre la force, mais Dieu et le grand Claës nous 
voient, dit Marguerite en montrant le portrait. — 
ijicn, essaye de vivre couverte du sang de ton père, 
ci'ia Balthazar en lui jetant un regard d'horreur, d 

A de semblables traits que pourrait-on ajouter? 
(j'est de situations aussi tragiques que sont faites les 
scènes capitales des grandes (cuvres auxquelles nous 
nous sommes attaché dans le cours de cette étude. 
Les épisodes qui les précèdent et qui les suivent, 
tout en les expliquant, n'ajoutent rien à l'impression 
définitive qu'elles laissent dans l'esprit. Définitives, 
elles le sont en ce sens (juclles re[)résentent le point 
extrême, la limite de tension des personnages ima- 
ginés par le romancier; et de fait, comment en con- 
cevoir d'autres qui, mieux que celles-là, parachève- 
raient les prodigieuses figures auxquelles son génie 
créateur a su communiquer la vie? 

On ])0urrait écrire une étude d un rare et pénétrant 
intérêt, en comparant, au double point de vue de leur 
valeur et de leur signification psychologique, les per- 
sonnages excessifs créés par les romanciers de races 
diverses; on y trouverait en effet réunis les traits 
capitaux de la variété humaine ù la([uelle ils appar- 
tiennent, et l'on atteindrait ainsi du coup à l'àme 
même de cette race. Chez Dickens, par exemple, le 
caractère typnpie (|u'il s'est complu à décrire est 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 195 

celui du grand orgueilleux. C'est surtout dans 
« Dombcy » , ce despote du haut commerce, doué 
dinstincts résolument et obstinément autocratiques, 
(jue le romancier anglais a concentré les tendances 
(jrgucilleuses qui constituent aux gens de sa race une 
personnalité si tranchée, une vie intérieure si intense, 
l'.n vain chercherions-nous dans IVx'uvrc de Balzac un 
type d'orgueilleux analogue ou simplement appro- 
chant, et si un tel personnage ne s'y rencontre point, 
c'est que lui-même n'a pas découvert dans le milieu 
social qu'il étudiait le correspondant d'une semblable 
créature. Ce qu'il a peint, c'est l'avare, c'est le 
débauché, c'est l'exploiteur d hommes. S'il eut voulu 
représenter un caractère voisin de celui de Dickens, 
ce n'est j)as 1 orgueil qu'il eût ti'ouvé devant lui, 
mais bien plutôt la vanité, sorte; de réduction appro- 
priée à nos instincts et conforme à notre tempéra- 
ment, d Une jiassioH trop excessive et trop intense 
pour être le propre de notre race. 

Mais, dira-t-on, n'est-ce pas le caractère même de 
Joutes les |)assions excessives d'apparaître acciilen- 
/(7/e.s.' Sans doute, en tant (pic réalité concrète. Ce 
(jui les distingue pourtant et fait leur valeur d'art, 
c'est de résumer en elles toute la foule des âmes 
ordinaires qui se rattaclient eu séries diverses à tel 
on le! jx'isoiiiiajjc excessif; car, si la passion est en 
apparenci; un phénomène anormal et monstrueux, 
elle n'est en (b-iiiière analyse que le développement 
des leiKJaiiccs (|iii s'ébaiiclient et se contrarient dans 
toute àme. ICnoiicer cette idée, c'est e\pli(pier en 



196 CHAPITRE VI. 

même temps la raison pour laquelle nous avons dû 
traiter avec une attention particulière ce chapitre 
des «Personnages excessifs". Il représente, dans 
l'œuvre de Balzac, un point culminant : il a une por- 
tée philosophique exceptionnelle. En effet, toute 
passion, pour être comprise, doit se ramener à sa 
forme la plus exagérée et la plus mor])ide; tout 
caractère doit être rapproché de son type, du person- 
nage excessif qui le met en relief, de sorte qu'en 
étudiant les personnages excessifs de Balzac, on 
saisit l'idée même que le romancier se faisait de la 
valeur relative des sentiments, on touche à sa Théorie 
des passions. 

Cette science des caractères, qui fut l'idéal obsé- 
dant de Balzac, précise, à travers son œuvre, une 
conception du dévelojipement ])as8ionnel singulière- 
ment différente de la conception de l'ancienne litté- 
rature. Elle y volt une tendance dépassant les auti'es 
et envahissant tout l'être, si bien qu'une âme humaine 
y apparaît, ainsi que nous apparaîtra l'âme même de 
Balzac, quand nous la chercherons dans son style, 
comme un chaos de tendances ébauchées, le plus sou- 
vent en lutte, et de force à peu près égale. Mais par- 
fois une d'entre elles grandit, et transforme ce chaos 
en un système organisé, par la suprématie qu'elle 
contpiiert. L'âme alors devient tranchée et typique; 
rindividu prend une valeur abstraite et se rapproche 
de la notion que nous en fournit le théâtre. A l'état 
de simple tendance, le désir est refréné par mille 
obstacles; quand 11 s'élève jusqu'à la passion maîtresse 



LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 107 

et absorbante, rien ne peut plus l'arrêter; cette 
somme des énergies humaines qui se dispersaient en 
vingt canaux divers, la passion l'aspire en un coui'ant 
unique : elle se confond avec la personnalité, ou bien 
elle l'opprime. 

Parmi les personnages excessifs étudiés au cours 
de ce chapitre, les uns, comme Goriot, Glaës, et 
surtout Hulot, sont envahis par la monomanic, non 
point dès le début de leur vie et en vertu d'une 
fatalité originelle, mais au milieu de leur existence, 
et par un soudain développement; les autres, au con- 
traire, comme Vautrin, Bridau , Grandet surtout, 
incarnent, de naissance, le vice dont ils sont devenus 
en quelque sorte le svmbole littéraire. (Jrandet n'est 
qu'une passion ayant pris corps et se développant. 
Celles qui s'installent tardivement dans la personna- 
lité, qui ne se confondent pas avec l'individu, ont 
d'ordinaire un résultat meurtrier |)Our lui. Goriot, 
Clacs et Hidot sont, socialement et physiquement 
parlant, les victimes de la manie qui les obsède, 
tandis que Bridau, Vautrin et Grandet, dont l'àme 
est une et se constitue tout entière d'une monomanic 
origniellc, ne se heurtent jias au milieu environnant, 
mais s'y trouvent au contraire tout adaptés; leur 
passion offre ce caractère d'être et/oïstc, et la j)assion 
égoïste est une raison de persévérer dans l'être. 

Mais meurtrières ou bienfaisantes, les passions 
demeurent nos reines, parce que nous sommes des 
jouels aux mauis des f<»rcc'S intérieures; laiilot bru- 
tales et elfrayaiiles, (aiilot viilucllcs cl ( acliécs, K'iir 



198 CHAPITRE VI, 

domination est toujours présente et perpétuelle. Pour 
le psychologue, elles sont des " forces i> ; pour l'artiste, 
une mine d'œuvres littéraires. L'Art est la transfigura- 
lion élargie, mais forcément fidèle, puisque les maté- 
riau.K sont des phénomènes de vie, des sensations et 
des images sans cesse accumulées dans le réservoir 
qu'emplissent sans cesse nos expériences de sensihi- 
lité. Et pour revenir en finissant à l'idée qui fut le 
point de départ de cette étude, nous sommes amenés 
à conclure que cette distinction du roman de mœurs 
et du roman de caractères est plutôt le résultat d'un 
ingénieux effort d'analyse littéraire (jue l'expression 
d'une vérité psychologique. Ce qui domine et résume 
tout, c'est V identité foncière de Tàme humaine, 
laquelle nous présente les individus de sensihilité 
hanale, sujets d'éludé du romancier de mœurs, masse 
indifférenciée ou milieu de laquelle se concrète et 
i)rend vie une passion j)uissanle , ua personnage 
excessif, sujet d'étude du peintre de caractères. 
Ilalzac fut à la fois l'un et l'autre : d'où la portée de 
son génie et de son œuvre ! 



CHAIMTUK VII 

LLS AiniSTKS. 



Amour de Bal/.ac pour rarlislc. — II s'est altailic surtout à l'ar- 
tiste incomplet. 

Lucien (le iaibempré. — Cotés féminins de sa nature. — Sa déli- 
catesse de complcxion. — Ses initiations sentimentales : Mme de 
Hargoton. — Ses désillusious à l'aris, comme liomme et connue 
artiste. 

Daniel cl' Art/iez, contraste vivant avec Iluljcmpré. — Il représente 

I énergie virile et la volonté. 

Tentative de lîalzac pour réhahililer l'artiste; il généralise le type 
de d'Artliez. — Conception fausse d'une société d'artistes idéale. 
— Ce que sont en réalité les artistes entre eux. 

Haine de IJalzac pour le journalisme : les souffrances (pi'il endure. 

II se venge dans les Illusions perdues. Il réunit dans le poi-son- 
iiagc de Lousteau tout ce qu'il a vu de lâche et de vil. 

Satire cruelle du journalisme. — l'ortcc de ses jugements : le jour- 
nalisme destructeur de la personnalité. Lucien do llnhempré 
succomlin. 

Jiuoul JS'al/ian assez send)lal)lc à d Arliiez, mais inférieur. 

Isolement né<'cssairc au véritable artiste. — Exemple de Halzac. 

Wenccsias Sieinlioch : Le Rcvc et la Production. 

Joseph Jliidau : iSapprocliement avec Italzac. 

Im fentnie artiste : Camille Maujiin. Viiilisation du type féminin. 

l'orlrait du poète : Louis Lambert. — Différences avec le milieu. — 
Souffrances inévitables. — Ilévoltes : Cliatcauhriand, Slielley, 
A. de Vigny, Haudelairc, Edg. l'oé. — Louit. Landierl est pres- 
que une aulip|)iogra|»liic. — La vie au collège. — lloircnr de la 



200 CHAPITRE VII. 

promiscuité. — Compensations du poète : Tendresse et sensi- 
bilité. — Impuissance dans le domaine de la vie active. 
Conditions indispensables à un mouvement d'art réformateur. 

De quel amour Balzac ne devait-il pas le chérir, ce 
tvpe de Tartiste complet, tel qu'il le rêvait, tel qu'il 
l'était lui-même! Il en a donné à maintes reprises 
dans ses oeuvres de l^rèves et rapides esquisses ; 
jamais il n'en a tenté une représentation totale avec 
l'importance et le développement que comporte un 
personnage de premier plan. En revanche — est-ce 
par esprit de contraste ?^ — il a fait mieux qu'esquisser 
l'artiste incomplet, celui qu'une tare quelconque de 
sa nature, faihlesse de volonté, défaut d'énergie 
intellectuelle, empêche d'atteindre à son entière 
réussite. Lucien de Ruhempré en est le plus saisis- 
sant exemple, le plus curieux à étudier, parce que 
Balzac le place dans un milieu qui lui fournit l'occa- 
sion de produire au jour ses plus chères théories, 
d'exprimer ses idées et ses croyances sur mille points 
qui nous intéressent. 

Par la délicatesse de sa complexion, par sa Hnesse 
et sa distinction aristocratique, Lucien de Rubempré 
a pu rentrer en partie dans la catégorie des jeunes 
gens chers à Balzac, que nous avons précédemment 
étudiés; mais il y a en lui quelque chose de plus qui 
nous le fait placer parmi les artistes et nous contraint 
à l'y maintenir : — « Son visage avait la distinction 
des lignes de la heauté anti(jue : c'était un front et 
un nez grecs, la hlancheur veloutée des femmes, des 
yeux noirs, tant ils étaient Meus, des veux pleins 



LES ARTISTES 201 

d'amour. " — Il .faut noter avant tout chez lui ce 
caractère de féminéité qui perce à travers toutes les 
indications physiologiques que donne Balzac. Cette 
complexion féminine, vous en trouverez le contre- 
coup dans les faiblesses et les infériorités morales 
qui se manifesteront au cours de sa vie : — "A voir 
ses pieds, un homme aurait été d'autant plus tenté 
de le prendre pour une jeune fdle déguisée que, sem- 
blable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire 
astucieux, il avait les hanches conformées comme 
celles d'une femme. " — Toute l'explication de sa 
conduite, de ses faiblesses intellectuelles et morales 
est contenue dans ces quelques lignes qui se trouvent 
à la fin du portrait, et complètent la physionomie de 
cet artiste, l'opposé de ce que pouvait être Balzac lui- 
même, l'opposé du type qu'il aimait et qu'il a peint 
avec amour dans d'Arthez et Joseph Bridau. Joignez 
à cette délicatesse de complexion la vive et péné- 
trante intelligence que Balzac prête à Lucien, vous 
comprendrez alors comment plus tard ce jeune 
esprit, sans défense apparente, qui semble devoir 
être la victime de la société au milieu de laquelle il 
se trouve jeté, justifie par sa conduite le portrait 
qu'en fait le romancier, surtout si l'on ajoute cette 
observation finale : — « L'un des malheurs auxquels 
sont soumises les grandes intelligences, c'est de (com- 
prendre forcément toutes choses, les vices nw^'i bien 
que les vertus. t> 

Sa première initiation à la vie se fait en province, 
grâce i\ l'amour d'une femme de province, Mme de 



202 CHAl'lTltK VII, 

Bargeton, qui trouve dans l'adoration de Lucien 
les consolations d\ine existence en constante oppo- 
sition avec ses rêves. Vivant dans un pays qu'elle 
déteste, entourée de la rancune jalouse, des mesqui- 
neries et des bassesses d'un milieu exécré, Mme de 
Bargeton, supérieure à ce milieu plus encore par ses 
aspirations que par ses mérites réels, distingue Lucien 
dès l'abord et lui donne les premiers acomptes de 
l'amour sans s'abandonner. Quant au poète, enivré 
de bonheur, aspirant à la possession de la femme 
avec cette ardeur du désir qui caractérise la première 
jeunesse, il lui seml)lc que la présence seule de 
Mme de Bargeton soit le ciel ouvert devant lui. Il ne 
voit ni la différence d'âge qui les sépare, ni les ridi- 
cules de la femme de province, ni l'impossibilité 
d'une telle liaison dans une ville où tout se sait et se 
répète. Bien entendu, il n ol)tiendra rien! — « Les 
cheveux ne cachaient pas entièrement le cou; la rol)e 
négligemment croisée laissait voir une poitrine de 
neige où l'reil devinait une gorge intacte et bien pla- 
cée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu 
secs, Mme de Bargeton fit au jeune poète un geste 
amical pour lui indiquer la place qui était près 
d'elle... La conversation de Mme de Bargeton 
enivra le poète de V Hoiinicau. Les trois heures 
passées près d'elle furent pour Lucien un de 
ces rêves fjue l'on voudrait rendre éternels. " 
— Va plus loin, (puuid il l'a vue à plusieurs re- 
prises et que sa tendresse s'est accrue : — » Lucien 
{)rit une main qu'on lui laissa prendre et la baisa 



LES ARTISTES. 203 

avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. 
Louise alla jusqu'à permettre au tlls de rapothicalre 
d'atteindre à son front et d'y imprimer ses lèvres pal- 
pitantes. — Enfant, enfant, si Ton vous voyait, je 
serais bien ridicule. " 

Les choses n'iront jamais })lus loin, car Mme de 
Bargeton ignorera toujours l'amour véritahle, celui-là 
précisément qui ne craint pas le ridicule. Quelles 
joies et quelles voluptés exquises elle eût connues, 
quelles tendresses d'une àme prête à s'épancher, si, 
se laissant aller à l'amour de Lucien, elle avait su 
jouir d'un tel sentiment! Elle l'eût gardé pour elle, 
elle en eût fait l'ohjet de ses plus chères préférences 
et l'eût cultivé comme une fleur rare. Mais sa conduite 
sera le contraire de ce (|u'une saine entente des 
jouissances de l'amour avait dû la décider à choisir 
comme la seule voie à suivre! Lucien pourtant, mal- 
gré son apparente timidité, exigera j)lus qu'elle ne 
veut lui accorder : elle refuse de se donner et per- 
siste dans une froideur voulue. Il oublie tout et quitte 
les siens pour la suivre à Paris, ("-'est alors que com- 
mencent les épreuves qui nous apparaissent comme 
le résumé des souffrances attendant le jeune homme 
qui affronte cette lutte trajjique pour la vie. T^es pre- 
mières déceptions l'atteijjnent dans son amour. Il a 
tout quitté pour suivre Afine de Hargeton, et elle se 
refuse toujours. — " Louise, je suis effrayé de te voir 
si sage. Song(^ M"*' j^' ^"''' "" é'daut, cjue je me suis 
ahandonué (ont entier à la chère volonté. » — Non 
seulement elle se refuse, mais en(;ore clic l'éloigné, 



204 CHAPITIIE VII. 

elle récarte de sa personne, com[)renant le ridicule 
qui s'attacherait à leurs relations. Le ridicule, tou- 
jours le ridicule! Ce sentiment si vif et si cuisant 
poursuit Lucien dans tout ce qu'il voit : les élégances 
et les raffinements de la vie parisienne lui sont révé- 
lés tout à coup; il sent son infériorité et son provin- 
cialisme ; il en souffre d'autant plus cruellement que 
son intelligence est plus fine, son tact plus délicat. 

Ses désillusions sont générales, et Balzac, en les 
peignant, va nous montrer les différentes couches so- 
ciales, depuis le monde le plus élégant jusqu'aux 
coulisses des petits théâtres : ce sera une occasion 
d'étudier et de peindre les milieu.v qu'il traversera. 
Lucien de Rubempré va présenter un manuscrit au 
libraire Porchon, et lui offre de lui vendre son ou- 
vrage : — Il De la poésie! s'écria Porchon en colère. 
Et pour qui me prenez-vous? ajouta-t-il en lui riant 
au nez et disparaissant dans son arrière-boutique. » 
— Pourtant, comme la plupart des artistes, âmes 
faibles mais enthousiastes, se rattachant au premier 
espoir qui se présente, promptes à succomber, mais 
se relevant avec une égale rapidité, il s'en revient 
rêvant la gloire, sur la simple promesse que son ma- 
nuscrit sera lu ! 

Ici Balzac, lassé sans doute des incertitudes et des 
faiblesses de Lucien, place en face de lui, comme 
son vivant contraste, le tvpc d'artiste qu'il admire et 
qu'il aime, celui qu'il était sans doute lui-même, si- 
non par la parfaite beauté morale, du moins par la 
volonté constamment tendue vers le but à atteindre, 



LES AUTISTES. 205 



par cette inébranlable 6ncr[;ie qui lui faisait Ijriser 
tous les obstacles, et édifier son œuvre avec l'assu- 
rance et la force des infatigables travailleurs. Par 
opposition avec l'artiste féminin, il a voulu créer l'ar- 
tiste viril; il a conçu Daniel d'Arthez, celui que rien 
ne saurait détourner de sa voie, n'ayant qu'un but : 
l'aîuvre à créer, celui qu'il résume en en donnant 
cette magnifique définition : — « Ce jeune bomme 
était Daniel d'Arthez, aujourd'bui l'un des plus 
illustres écrivains de notre époque et l'un des génies 
rares qui, selon la belle pensée d'un poète, offrent 
l'accord d'un beau talent et d'un beau caractère. » — 
Cbez lui, pas de doute, pas d'illusions sur les réalités 
de la vie; il sait ce qu'elle est, il sait ce que valent 
les iiommes : il les a toisés. Il n'ignore j)as le cas 
qu'on en peut faire. Mais il sait aussi qu'il a une 
(Kuvre à faire, et fort de son intelligence et de sa vo- 
lonté, il marche droit devant lui, armé pour la lutte. 
A Lucien, qui lui demande des conseils pour diri- 
ger sa conduite, il ne cache i)as la vérité. Ces conseils 
sont emj)reiMts de la plus baute sagesse, de la i)lus 
parfaite connaissance de l'hunuiuilé. C'est Halzacqui 
parle j)ar la bouche de d'Artbez : l'expérience de 
d'Artbez, croyez-le l^ien, c'est l'expérience de Balzac 
même, comme la fermeté de d'Artbez, son courage 
à toute épreuve, c'est la fermeté, c'est le couragi; de 
Halzac^ : — » On ne peut pas être grand homme à 
bon marché, lui dit Daniel de sa voi.v douce. Le génie 
arrose ses œuvres de ses larmes. Le (alenl est une 
créature morale (|ui a, commi' tous les êtres, uni' 

1-2 



206 Cil A PITRE VII. 

enfance sujette à des maladies. La société repousse 
les talents incomplets, comme la nature emporte les 
créatures faibles ou mal conformées. » — Quelle 
vivante opposition avec l'esprit de Lucien! quel con- 
traste et quelle différence! Lucien ])ourtant se sent 
attiré à lui, fasciné sans doute par cette énergique 
volonté, par cette pénétration complète de la vie : sa 
sympathie pour lui est également profonde; en cela 
il a bien l'exquise sensil)ilité de l'artiste : c'est là sa 
grâce et son charme. 

Il ne suffit pas à Balzac de créer et de représenter 
avec Daniel d'Arthcz l'idéal de l'artiste, tel qu'il le 
conçoit, c'est-à-dire grand j)ar l'intelligence, |)ar la 
volonté et par le caractère. Il éprouve le besoin de 
généraliser et de nous montrer ce type en groupe : 
il fait la description d'un cénacle, d'une réunion 
d'esprits vibrant tous à l'unisson, et poursuivant la 
recherche du Beau avec une entière noblesse d'âme. 
L'idée de Bal/ac est assurément grande et haute : 
vouloir réhaljiliter l'artiste, aux yeux de ceux qui 
voient en lui un être plutôt dangereux ; montrer que 
parmi ces personnalités dont s'écartent avec crainte 
la plupart de ceux qui suivent la routine de la vie, 
montrer, disons-nous, que parmi ces personnalités il 
en peut exister qui réunissent la noblesse du carac- 
tère à rélévati(jii de la pensée ! D'Arthe/- est le plus 
accompli d'entre eux. Ajoutons qu'en voulant trop 
prouver, Balzac n'a rien prouvé du tout, et que ses 
portraits, pour fieaiix ipiils nous |)araissent, s'é- 
loignent sensiblement de la réalité! (jue d'Arlhezait 



LKS AUTISTES. 207 

existe à l'état d'exception, nul n'en doute; qu'il en 
existe d'aiitrcs que lui, nous le croyons également, 
liélas! séparés })ar les exigences et les rudes nécessités 
de la vie : âmes faites pour se comprendre et })Our 
s'aimer, qui se cherchent et voudraient confondre 
leurs pensées! Mais que, dans la réalité, les choses se 
passent de telle manière «jue neuf artistes se ren- 
contrent, également assoiffés de vérité et de heautc, 
tous Hobles par le cn'ur, ccunme ils le sont par l'es- 
prit, voilà où nous touchons à l'invraisemblance, 
lîalzac a peint ce qui devrait être : il n'a pas peint ce 
qui est; il a représenté, ou plutôt, transporté dans le 
diimaine de la (ictiou r<>man(S(|nc un vvw séduisant 
de sa puissante imagination. (a> sont là de belles 
pages, d(!S pages éloquentes, dans lesquelles lécri- 
\ain, porté par l'élévation du sujet, soutenu par l'en- 
îhousiasme propre aux naturesgénéreuses, s'estleurré 
lui-même, espérant nous leurrer é{;alement : — 
Il Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient pas de 
vanité, étant eux-ménu's leur auditoire, ils se coiu- 
muniquaient leurs travaux et se consultaient avec l a- 
dorable bonne foi de la jtMiuesse. S'agissait-il d'une 
affaire sérieuse, ro|)p()sant (piitlail sou o|)inion pour 
ciilrcr dans b's idées de son ami, d aiilaiil pliis;i|)((' 
à l aider (pi il élail iin|)artial dans une cause ou dans 
une (ru\ le tii dcliois de ses idées Tous doués de 

relie beaiilc morale (pu rcMgil sur la foiiue, et (|ui 
non moins (nie les li;i\;in\ cl les veilles dore les 
|eunes visages (riine teinle divine, ils olfraient COS 
Irails un p(Mi tourmentés (pie l:i |iiiri;lé tle la vie et le 



208 CHAPITRE VII. 

feu (le la pensée régularisent et purifient. » On le 
voit, Balzac ici touche au lyrisme; la haute idée qu'il 
se faisait de l'art, cette idée partagée par tous ceux 
qui voient en lui le plus nohle effort de l'esprit hu- 
main, le trompait sur le compte des artistes. Ce qu'ils 
sont en réalité, il suffit de les avoir vus de près, de 
les avoir examinés dans leurs rapports, pour s'en 
rendre mi compte exact. Envieux et jaloux les uns 
des autres, ils attaquent les réputations naissantes 
avec une apreté d'autant plus vive que celles-ci 
portent ombrage à leur propre renommée. Les plus 
gi'ands même n'échappent pas aux petitesses et aux 
infériorités morales, et c'est un des plus pénibles 
spectacles de la vie artistique que ce contraste trop 
fréquent entre la supériorité intellectuelle et la bas- 
sesse morale. Rien n'est plus rare que celui dont on 
peut dire ce que Balzac écrivait de d'Arthez : — "Il 
offrait l'accord d'un beau talent et d'un beau carac- 
tère. » 

Il nous seml)le que lUilzac fut poussé à cette pein- 
ture idéale d'une société d'artistes par le besoin d'une 
antithèse favorable à l'idée qui domine l'ctnivre en- 
tière, qui en est, si j'ose ainsi parler, la raison d'être : 
la peinture du Journalisme, auquel il avait voué la 
haine la plus violente et dont il avait ré.'^olu de se 
venger. Il n'est pas surj)renant que, dans son ardent 
désir de présenter au pubHc le monde du journa- 
lisme sous ses faces les })lus viles et les })lus mépri- 
sables, pour former une opposition plus parfaite avec 
le tableau qu'il allait peindre, Balzac se soit laisse 



LES ARTISTES. 203 

entraîner une fois en dehors et au delà des limites 
de l'observation dans lesquelles il enfermait sa 
vision du monde, si originale et si puissante! Il lui 
fallait ce repoussoir à cette société idéale d'artistes! 
Et quel repoussoir que celui qu'il va nous montrer! 
End'Arthez il a incarné tout ce que le véritable ar- 
tiste pouvait offrir de sincérité généreuse et d'ardent 
amour; en Loustcau il réunira toutes les bassesses, 
toutes les lâchetés, toutes les compromissions, toutes 
les trahisons de l'intelligence et du cœur. Et c'est 
ainsi que dans cette étude qui devait être une des 
plus chères à Balzac, le romancier nous a montré 
les deux extrémités, les deux pôles de l'art : d'une 
part, l'artiste convaincu et généreux; de l'autre, le 
journaliste sceptique et vendu. 

Dans toutes les épigrammcs dont il va les cribler, 
dans toutes les attaques qu'il dirigera contre cu.\, 
attaques violentes, pourtant méritées, vous sentirez 
la haine du producteur contre le critique, cet iuunor- 
tel désaccord qui durera autant que la pensée. Lors- 
qu'il s'agit pour Lucien de suivre la voie de d'Arlhez, 
cette voie sûre, mais longue, rude, mais honnête, ou 
de s'ab;ni(bMiiici- à l;i vie fa( de et alliraiih^ du monde 
parisH'u, écoulez ISalzac (pu parle |)ar la houche de 
Daniel d'Arthez : — » Tu ne résisteras pas à la con- 
stante opposition de plaisir et de travail qui se trouve 
daus la vu- des joui iialisles, <'t résister, c est le fond 
de la veilii . IjC journalisme est un ciller, un abime 
(riiiupiiles. (le meiisouges, de trahisons (pie l'on ne 
peut lia\( iser et ddu Ton ne peut sortir (|U(> protégé 

12. 



210 CHAPITIU: VII. 

comme Dante [)ar le divin laurier de Virgile... Pour 
faire de l)clles œuvres, vous |)uiserez à pleines 
plumées d'encre dans votre cœur la tendresse, la 
sève, l'énergie, et vous 1 étalerez en passions, en sen- 
timents, en phrases. Oui, vous écrirez au lieu d'agir, 
vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, 
vous haïrez, vous vivrez dans vos livres; mais quand 
vous aurez réservé vos richesses pour votre style, 
votre or, votre pourpre pour vos personnages, que 
vous vous promènerez en guenilles dans les rues de 
Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant avec l'état 
civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René 
ou Manon, que vous aurez gâté votre vie et votre 
estomac, pour donner la vie à cette création, vous la 
verrez calomniée, trahie, vendue, déportée dans les 
lagunes de l'oul)li par les journalistes, ensevelie par 
vos meilleurs amis. » — A l'éloquence de la plainte 
vous sentez la profondeur de la blessure et combien 
était cruelle la rancune qui dictait de telles paroles ! 
Entre le travail et la vie facile, Lucien, qui a hésité 
un instant, succombera vite. Piien ne pourra le retenir 
dans la voie où il s'engagera, ni la connaissance qui 
lui est révélée des dessous du journalisme, ni celle 
des dessous de la vie parisienne que Balzac indique 
et souligne, profitant de cette circonstance })Our 
opposer au travail t-onsciencieu.\ du cénacle les 
inconsistances de la vie du journaliste, comme il se 
phiit à opj)Oser le caractère d'un d'Arthez à celui 
d un llubempré. Tout lui sert dans celte œuvre à indi- 
quer son idée et à marquer ses préférences. Il nous 



LES AiniSTES. 211 

montre la u cuisine " des journaux, aussi hien que 
eelle des lil)raires; mais c'est aux journalistes qu'il a 
voué sa haine la plus implacable; c'est à eux qu'il 
reviendra sans trêve. Après un triomphe de Lousteau, 
et comme Lucien s'en étonne, écoutez-le : — « La 
conscience, mon cher, est un de ces hâtons que cha- 
cun prend pour battre son voisin et dont il ne se sert 
jamais j)Our lui. Ahçà, à qui diable en avez-vous ? Le 
hasard fait pour vous en ini jour un miracle que j'ai 
attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en 
discuter les moyens? Comment, vous qui me paraissez 
avoir de l'esprit, vous barbotez dans des scrupules 
de relijjieux (|ui s'accuse d'avoir man^jé son œ'uf avec 
concupiscence! » — l'^t comme il sait le point vulné- 
rable de [iUcien, conime il a vu que cette âme autre- 
fois pure et qui conserve encore des scrupules, sera 
impuissante contre les difficultés matérielles de l'exis- 
tence, comme 11 a merveilleusement débrouillé les 
(ils de cette conscience faible et féminine, il ajoute : 
— " Soyez dur et sj)irituel, pendant un ou deux mois ; 
vous serez accablé d'invitations, de parties avec les 
actrices; vous serez courtisé par leurs amants; vous 
ne dînerez chez Flicoleau qu'aux jours où vous n'au- 
rez pas trente sous dans ndIic poche, u 

La satue est cruelle et saisissante' . H faut (jue la 
blessure ait été bien profonde pourtjue la venjjcancc 
soit si ù[)re. ]''n vérité, l'on se demande quel fut le plus 
{jrand bonheui- (pic <;oii(a llalzac en composani «ctle 
o'iivre : créer les silualioiis (pi'il nous dépeint ou bien 
dire son fait au monde (pi il déteste : — (> IjC journal, 



312 CHAPITRE VII. 

au lieu d'être un sacci'doce, est devenu un moyen 
pour les partis ; de moyen il s'est fait commerce, et 
comme tous les commerces il est sans foi ni loi. Tout 
journal est une boutique où l'on vend au public des 
paroles de la coideur dont il les veut. « ... » Nous 
savons tous, tant que nous sommes, que les journaux 
iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin 
que le plus sale commerce en spéculations et en 
calcvds, qu'ils dévoreront nos intelligences à vendre 
tous les matins leur trois-six cérébral; mais nous y 
écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une 
mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. » 

— En même temps qu'il indique le danger — et avec 
({uelle puissance de prophète ! — il montre l'atti- 
rance du gouffre, ces facilités de succès qui dévo- 
rèrent et par la suite devaientdévorer tantde talents, 
jeunes et consciencieux, ardents et pleins d'avenir, 
mais fail>les et sans ressources, sans ressorts pour la 
lutte, séduits par les avantages du moment! 

De plus forts (jue Ilubempré y ont succombé. 
Comment pourrait-il résister ?Tout contril)ueraàren- 
traîner : la facilité du succès, l'amourqui se présente 
à lui dans la personne d'une actrice follement éprise 
de sa jeunesse et de son talent; cniin et surtout les 
jouissances et les séductions de l'existence mondaine : 

— (i Travailler, n'est-ce pas la mort pour les âmes 
avides de jouissances? Aussi avec quelle facilité les 
écrivains ne glissent-ils pas dans le far niente, dans 
la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des 
artistes et des femmes faciles! Le châtiment n'est pas 



LES ARTISTES. 213 

éloigné de la faute : l'effet est voisin de la cause; 
les conséquences fatales y touchent de près : elles 
sont résumées tout entières dans cette phrase de 
Lousteau, dans ce portrait du journaliste, d'une éter- 
nelle vérité, dont nous retrouvons à chaque pas le 
modèle et le type : — « Il a de l'esprit, c'est un arti- 
clier. Vernou porte des articles, fera toujours des 
articles et rien que des articles. Le travail le plus 
ohstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. 
Félicien est incapahle de concevoir une onivrc, d'en 
disposer les masses, d'en réunir harmonieusement 
les personnages dans un plan qui commcncM: et se 
noue. 1) — Lucien comprend cet affreu.x (hàliment 
des succès trop faciles, cette tare irrémédiable de 
l'esprit, cette maladie mentale que Balzac expose 
avec une si éloquente virulence; mais comment 
résister, hélas! aux succès qui se pressent, à l'argent 
([lù lui vient, aux félicitations qui l'environnent? Un 
jour, poussé par un mouvement de sincérité, il veut 
dire ce qu'il pense, ù propos d'une reuvre qu'il aime ; 
il veut laisser sa conscience s'exprimer en liberté. 
C'est alorsqu'ilcomprend la servitude qui l'opprime : 
il faudrait écrire dans un sens contraire à 1 idée du 
journal, et cela est impossible! Enrégimentement et 
servitude ; le nu es égaux et <onvertibles<pii (>\ priment 
dans sa cnulbî vérité la idiilosopbic du journalisme 
et des basses besognes (jii iinpli<|ii(' le métier ! 

l'iiilriiiué dans iiii monde pour le(jiicl il n est point 
fait, Lucien se livre an jeu et à la débanclie; il gas- 
pille SCS bu'ccs cércbralcs .Viiisi s<> Icnniiic la pre- 



214 CHAPITRE VII. 

mière partie de cette vie, brillante, mais inconsis- 
tante, pleine de promesses à son début, mais 
aboutissant à la ruine et à un désastre intellectuel. 
Illusions perdues! Existence perdue! Assurément 
l'œuvre a vieilli par certains de ses détails ; mais si 
la forme en est démodée, si la contexture du roman 
n'est plus de notre époque, Vesprit en est immortel, 
et le soutïle qui l'a inspiré passe au-dessus des géné- 
rations de lecteurs qui y chercheront des enseigne- 
ments et des modèles ! . . . 

Nous avons au en Daniel d Arthez un type accompli 
de l'artiste grand par l'esprit — car il n'y a chez lui 
aucune tare ni aucune défaillance — grand par le 
cœur et le sentiment, bref un de ces héros intellectuels 
dont on doit admirer en même temps, comme Balzac 
le faisait dire à 1 un de ses })ersonnages, 1 Intelligence 
et le caractère. Mais, comme tous les exemplaires 
ty})lqucs et achevés, les d'Arthez sont rares, excep- 
tionnels, surtout dans un monde où la vie est pleine 
de pièges et de dangers, et où la nature même de 
ceux qui le fréquentent, constitue le plus redoutable 
des périls. Les Lucien de Rubcmpré, les Wenceslas 
Stembock y sont j)lus fréquents, même les Raoul 
Nathan. 

Qu'est-11 donc, ce Raoul Nathan? Avec quels traits 
])hyslonomlcjues halzac nous le présenle-t-U? Point 
Si immoral que Lucien de Rubcmpré, ni si falbleque 
Wenceslas Stelnbock, il n'aboutira pas comme le 
premier à la honte et à la riiinc^ déliuillve, ni comme 
le se('()nd à riiiipuissitucc lii(;ilc de produire |)ar 



LES AISTISTLS. 215 

défaut d'énergie. Il y a dans sa nature intellectuelle 
de beaux et nobles côtés : — « llaoul, rendons-lui 
cette justice, offre dans sa personne je ne sais quoi 
de grand, de fantasque et d'extraordinaire. » — Cette 
notation physique se traduit au moral par une indi- 
cation précisément correspondante : une sorte de 
révolte contre la société, et cette hauteur de vues qui 
ne va pas sans le mé|)ris des conventions, point de 
rencontre de tous les esprits supérieurs, dont Balzac 
offrait un exemplaire si parfait : — « Il apporte dans 
le monde une gaucherie hardie, un dédain des con- 
ventions, un air de critique pour tout ce qu'on y 
respecte, qui le met mal avec les petits esprits, connue 
avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines 
de l'ancienne politesse. " — Nous disions que telle 
était la règle des esprits supérieurs; telle est en 
effet, comme le fit à maintes reprises ressortir Scho- 
peuhaiier, la cause maîtresse de cette solitude dans 
la<pielle se plaisent à vivre les hommes d'élite. Le 
|)hilosophe allemand voit avec raison dans cette ten- 
danc(î à l isolemenl , daii.s cel aiiuiiii- de la vie iulé- 
riiMire, le critérium le |)liis certain de la siipérionlé 
inlellectiielle ! I5;il/;u- n'clait-il point tel? n'a-l-11 pas 
dote de celle |);iili(iil;irilé |).svcli(»l(t;ji(|ii«> les artistes 
émmcnls (|imI nous ii pié.seiites, lui d. Vrille/, par 
exem|)le mi un .Inscpli lîiidaii ? et n est-ce point 
encore parce (jiic des iiilelligences magiiili(|ue- 
iiieiil (louées pour I ail. un Lucien de rinlicni nre 
on un Weuccslas Sleiuhuck, n'ont pas su résisler 
à I eiil laineuHMil de re\isleuc(> mondaine qn ils oui 



21G CHAPITRE VII. 



perdu leur talent et leur puissance productive ? 
Il y a d'ailleurs chez Nathan un peu de recherche 
et de pose dans son attitude en présence du monde ; 
ce qui lui manque, c'est la simplicité d'un Joseph 
Bridau. — " Pourquoi étes-vous comme cela? lui 
dit un jour la marquise de Vandenesse. — Les perles 
ne sont-elles pas dans des écailles? répondit-il fas- 
tueusement. — A un autre qui lui adressait la même 
question, il répondit : — Si j'étais bien pour tout le 
monde, comment pourrais-je paraître mieux à une 
personne choisie entre toutes? » — Le sentiment 
d'aristoc-ratie intellectuelle est donc très vif chez 
Nathan. JU pourtant il est victime, lui aussi, du tra- 
vail obligatoire, cause d'affaiblissement intellectuel, 
même en dehors du journalisme, qui est sa forme la 
plus immédiate et la plus tangilde. Il est curieux de 
voir ici Balzac, qui lui aussi devait se ressentir de 
cette rude nécessité, montrant les terribles consé- 
quences de la production hâtive : — « Tenu de pro- 
duire par son manque de fortune, il allait du théâtre 
à la presse et de la [)ressc au théâtre, se dissipant, 
s'éparpillant et se croyant toujours en veine. » — En 
le jugeant à un point de vue exclusivement littéraire, 
Balzac se montre d'une rigueur extrême à son égard 
et le classe dans la cjitégorie des écrivains qui, tou- 
jours pour la même cause, manquent d'éducation 
[)remicre : — « Jugé au point de vue littéraire, il 
manque à Nathan le style et l'instruction. Comme la 
plupart des jeunes ambitieux de la littérature, il 
dégage aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni 



LES ARTISTES. 217 

le temps, ni la patience d'écrire; il n'a pas observe, 
mais il écoute. Incapable de construire un plan vigou- 
reusement charpente, |)CuL-êlrc se sauve-t-il par la 
fougue de son dessin. " — Ijref, une nature brillante, 
mais incomplète, riche, c'est-ù-dire douée de belles 
qualités de prime saut, mais qui manquera toujours 
des éléuients indispensables à l'entière réussite; 
éminemment susc(^plil)l(^ de tendresse et de passion; 
bien faite d ailleurs pour enthousiasmer une àme 
féminine et lui inspirer un sentiment durable. 

C'est ce que Balzac avait supérieurement compris, 
(le même qu'il avait vu tout le parti qu'il en pourrait 
tirer dans ses études sociales; car l'ccuvre dont nous 
iiou.s occupons n'est pas seulement intéressante au 
point de vue du développement psychologique de 
Nathan, elle l'est encore et davantage peut-être au 
jioint de vue du développement [)Svchologique dr 
Mme Félix de Yandenesse, de la naissance de son 
amour pour l'écrivain. C'est en réalité Tbistoire des 
;in»(»urs d'une femme du grand monde pour un artiste, 
digne à plus d'un titre de faire naître un tel senti- 
ment. On sait ce (pi'est Mme de Vandcncsse. Son 
cufauce et sa première éducation ont été ex|)liqué('? 
plus haut. Nous avons luimlré de (|ii('lli' manière 
nue éducation étroit(Mnent religieuse avait arrêt»'- en 
cWv rexjiansion des sentiments (pii naturellement se 
(h'velop|)enl iiii ((eiir de la jeune lille; comment elle 
s était niiiriée [xiiir fuir I;i maison piil enielle (I) On 

,1) Voir le rli;ij)ilro de» " .Icmii-s tilles « . 



218 ciiAPriiîi: VII. 

conçoit ce que peut être rinlluence de Nathan sur 
Mme de Vandenesse : il représentera pour elle, pour 
cette femme du monde, qui s'ennuie dans le monde, 
la liberté d'appréciation, le talent personnel opposé 
à la convention et à la mesquinerie environnante : 
— u II devait être et fut pour l'Eve ennuyée de son 
paradis de la rue du Rocher, le serpent chatoyant, 
coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux 
mouvements harmonieux, qui perdit la première 
femme. Dès que la comtesse Marie aperçut Raoul, 
elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence 
cause une sorte d'effroi. " 

Ils se rencontrent dans un des salons les plus bril- 
lants de la haute société parisienne, et Ralzac ne 
manque pas cette occasion de marquer combien le 
monde peut exercer de fatales influences sur un cer- 
veau d'artiste, en éveillant chez lui une sorte parti- 
cidière d'ambition qui n'est point de celles que devrait 
susciter sa nature : — " Au fond de son cœur il 
résolut de se jouer des opinions, à l'instar des de 
Marsay, Rastignac, Rlondct, Talleyrand le chef de 
cette secte, de n'accepter que les faits, de les tordre 
à son profit. — Mon avenir se dit-il, dépend d'une 
femme qui appartienne à ce monde. » — De même 
Mme de Vandenesse suit son rêve intérieur et sent 
l'inévitable entraînement de son être vers Raoul 
Nathan : entre eux commence alors réternclle his- 
toire de ramour-sentiment, tel que peuvent l'éprou- 
ver deux élres délicats, nés avec des sens d'une 
finesse exquise; passe-temps délicieux pour Mme de 



LES ARTISTES, 210 

Vandcncssc, perte de temps irréparaMc pour l'artiste : 
— <i La vie s'use, dit Nathan à Marie qui lui reproche 
de ne pas assez l'aimer, et vous aurez en quelques 
mois dévoré la mienne. Vos re[)roches insensés m'ar- 
rachent aussi mon secret. Ah ! vous n'êtes pas aimée ; 
vous l'êtes trop! " 

Par delà les «uivrcs arrêtons-nous à l'enseigne- 
ment qui s'en dégage, à l'idée maîtresse qui y a pré- 
sidé, à la conception d'ensemble que le romancier 
eut de l'artiste; s'il y revient avec tant d'insistance, 
si, dans le cours de ses ouvrages, une question scmMe 
le préoccuper entre toutes, celle de la production, 
c'est qu'il en a senti la gravité, tout aussi hien qu'il 
a compris l'importance d'une hygiène mentale rigou- 
reuse et exceptionnelle pour ces êtres d'exception 
qui sont les hommes de pensée. Nous parlions plus 
haut de cet amour de solitude, de cet isolement intel- 
lectuel qui fait la force et la grandeur des intelligences 
d'élite. JjH vie entière de Halzac, «-ette vie unique- 
ment consacrée au travail nous paraît aujourd'hui la 
plus évi(h'ril(' démonstration de cette vérité d'àine. 
Intimement convain<;u qii'il n'y a pas de plus funeste 
entrave au laheurde l'esprit que sa dispersion même, 
et les entraînements mondains auxquels se trouvent 
(exposés la pliqtarl (h's artistes, \\ posa comme lui 
|)riiicq)(' de salutaire hygiène la règle de l'isolement, 
et il se l'applupia avec une sévérité dont aucun écri- 
vain pisqu'alors n'avait donné l'exemple. La vie 
iiiteHeeliielie — et cii cela sa eoiiee])! ion noiissemhle 
juste - lui apparaît eoinme une sorte de j)récieu\ 



'2-20 CHAPITRE Vil. 

trésor exposé aux perpétuelles indiscrétions d'une 
société jalouse qui ne demande qu'à s'en emparer. Il 
existe à cet égard dans la Cousine Bette, au milieu du 
développement psychologique de Wenceslas Stein- 
hock, cet artiste qui n'est autre que le Rubempré de 
la sculjHure, une page définitive, tant par la perfection 
de la forme que par l'élévation de l'idée, confidence 
suprême de Balzac sur cette question capitale : — 
Il Le travail moral, la chasse dans les hautes régions 
de l'intelligence, est un des plus grands efforts de 
l'homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'art, car 
il faut comprendre sous ce mot toutes les créations 
de la pensée, c'est surtout le courage, un courage 
dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est 
expliqué ici pour la première fois... Penser, rêver, 
concevoir de belles œuvres, est une occupation déli- 
cieuse. C'est fumer des cigares enchantés, c'est mener 
la vie de la courtisane occupéeà sa fantaisie. L'œuvre 
apparaît alors dans la grâce de l'enfance, dans la joie 
folle de la génération, avec les couleurs embaumées 
de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par 
avance. Telle est la conception et ses plaisirs... Mais 
produire, mais accoucher, mais élever laborieuse- 
ment l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, 
l'embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de 
la mère... mais ne pas se rebuter des convulsions de 
cette folle vie, et en faire le chef-d'o'uvre animé qui 
parle ù tous les regards en sculpture, à toutes les 
intelligences en littérature, à tous les souvenirs en 
peinture, ù tous les cœurs en musique, c'est l'exé- 



LES ARTISTES. 221 

ciilion et ses travaux. La main doit s avancer à tous 
moments, prête à tous moments à obéira la tête... 
Le travail est une lutte lassante que redoutent et 
«hérissent les iielles et puissantes organisations. Un 
};rand poète de ce temps-ci disait en parlant de ce 
labeur effrayant: » Je m'y mets avec désespoir et je 
le quitte avec chagrin. » 

Il est rare qu'un artiste ne marque pas dans ses 
ouvrages, si impartial qu'il s'y manifeste, si discrète- 
ment caché derrière ce voile d'impersonnalité que 
G. Flaubert recommandait aux écrivains, les préfé- 
rences de son esprit et les tendresses de son àme. 
C'est ainsi que dans cette peinture de la vie de pro- 
vince qui s'appelle la Rabouilleuse, peinture pleine 
de lâchetés et de bassesses, de turpitudes et de crimes, 
un type nous apparaît vraiment puir et noble, noble 
par l'intelligence et le talent, pur par le cœur : Joseph 
Bridau, le frère de Philippe. Ce n'est j)as un person- 
najje d<; premier plan, en ce sens (jue I5al/.ac n'a pas 
voulu lui donner trop d'importance pour laisser leur 
(1 valeur w aux types principaux : Philipj)e IJridau cl 
Flore Brazier; mais par son caractère de contraste, il 
mérilf (ju'on s'y arrête. Si Balzac, en effet, a concentré 
«•M IMidippe Bridau toute; la haine et le mépris ([ue lui 
inspiiiiicnt la force luiilah' cl la grossièreté i\i\ sol- 
dat, le romancier, aux yeux «lu(|ucl la produclioii 
inlellectuelle représentait la suprême jjloirc, a incaruc 
('i\ Joseph Hridau Tardsle cher à son cd'iir II est bien 
ridéal de Tarlisle tel (|iie le coin |ii-eiiail llal/.ac, cl il 
<'st chiir ipi'' réciivam a iiii.s liciiKuiip de hii-inême 



222 CHAPITRE VII. 

dans cette ébauche rapide, mais puissante. On trouve 
chez ce jeune peintre la vocation précoce, apparue 
dès le jeune âge, résistant aux objurgations des 
parents et aux difficultés des débuts, d'autant plus 
pénibles que la misère est proche. On y trouve ce 
sérieux et cette haute tenue d'une existence vouée 
tout entière au labeur, l'existence des véritables 
artistes. On y rencontre enfin cette générosité du 
cœur, cette impétuosité de sentiments, preuve de 
force et de surabondance de vie, digne accompagne- 
ment de la volonté tenace, le travail opiniâtre que 
nous avons observé déjà chczd'Arthez. 

Voyez avec quel soin Balzac le pare de toutes les 
curiosités qui sont de nature â parfaire son éducation, 
à nous donner une haute idée de son intelligence : 
— a II lisait bcaucoiqi, d se donnait cette profonde 
et sérieuse instruction (|ue l'on ne tient que de soi- 
même et à laquelle tous les gens de talent se sonl 
livrés entre vingt et trente ans. " — Il se plaît à le 
différencier des ra[)ins vulgaires, des spécialistes 
cloîtrés dans leur atelier, qui se refusent à ouvrir les 
yeux sur la scène perpétuellement transformée du 
monde. 

Voilà pour sa supériorité intellectuelle; quant à 
sa supériorité morale, elle éclate en toutes les parties 
(le l'rKMivre, non point seulement par opposition avec 
la bassesse de IMidippc, mais d'une manière absolue, 
lelle qu'elle brillerait dans un milieu tout différent. 
Méconnu longtemps de sa mère qui ne pouvait com- 
prendre sa valciii-, il ne lui en a pas voulu un instant, 



LES ARTISTES. . 223 

se rendant compte que les choses étaient telles 
parce que telles elles devaient être, et le jour où la 
pauvre femme, à bout de tortures morales, voit enfin 
la vérité et qu'en somme elle n'a jamais eu qu'un 
enfant, le jour où elle comprend ses injustices et en 
demande pardon à Joseph, il répond avec la Ijon- 
liomie des grands cœurs : — « En voilà une charge ! 
Vous ne m'avez pas aimé! Depuis sept ans ne vivons- 
nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma 
femme de ménage? Est-ce que je ne te vois pas tous 
les jours? Est-ce que je n'entends pas la voix? Est-ce 
(|ue tu n'es pas la douce et indulgente compagne de 
ma vie misérable? Tu ne comprends pas la peinture? 
N[ais ça ne se donne pas." — Tel il semble qu'aurait 
été Bal/ac en des circonstances analogues ; tel nous 
paraît le véritable artiste, noble et désintéressé, 
bourru quelquefois dans ses manières, mais de cœur 
haut et délicat!. .. 

Le propre des créateurs de génie est de s'intéresser 
à toutes les manifestations de la vie, de s'attacher 
non seulement aux généralités, mais encore aux 
exceptions, aux exceptions avec [)Ius d'amour [)eut- 
étrc, [)arce que l;i rareté leur prête un regain d'in- 
térêt. Entre toutes, une des plus saisissantes est la 
supériorité inteUectuelIc ciie/, la femme, celle-là sur- 
Inul (pu Si; nianifcslc daii.s b' doiiiaiiic (h; bi vie COU- 
Icmpbilivc par la producliou artistique. Depuis (pie 
I liiiiuanilé pense e| Iriidiiil sa pensée sous forme 
ecnle, rinfénonlé spinluelie de la fenniKî a servi de 
lliemeaiix obseivalioiis des écrivains et aux décla- 



224 CHAPITRE VII. 

mations des philosophes; ces déclamations, elles 
peuvent toutes se résumer dans la phrase fameuse 
que le plus illustre des Misogynes aimait tant à 
répéter : — « Les femmes ont les cheveux longs et 
les idées courtes. " Montrer que les lois psycholo- 
giques les plus universellement vérifiées comportent 
des exceptions, montrer que parmi ces exceptions la 
plus rare et la plus intéressante, une femme de génie, 
peut se rencontrer, et faire de cette création l'ohjet 
d'une œuvre d'art, il y avait là de quoi tenter Balzac : 
la figure de Camille Maupin dans le roman de 
Béatrix a été le fruit de ses méditations sur ce 
sujet. 

Une idée à priori devait nécessairement dominer 
cette conception et la rendre vraisemblable, comme 
elle la domine en fait et constitue la pensée maîtresse 
de l'œuvre : cette idée, c'était la virilisation à son 
maximum de la femme, qu'il nous monlrerasupérieure 
aux autres êtres de son sexe. Elle ne pouvait exister 
psychologiquement vraie, c'est-à-dire s'élevant au- 
dessus de la pure abstraction, que grâce à cette défor- 
mation voulue de sa nature intime, et à condition de 
l'élever au rang supérieur qu'occupe l'homme intel- 
lectuel dans l'ordre social. Tous les efforts de Balzac 
tendent en effet à la dégager de son sexe, à l'expli- 
quer par des tendances, une éducation, un milieu 
qui sont en tous points la contre-partie des tendances, 
de l'éducation, du milieu , des circonstances habituelles 
de la femme. Son éducation d'abord : elle s'élève 
seule, en garçon, parmi les livres, surveillée par 



LES ARTISTES. 2i5 

un vieux parent archéologue qui l'abandonne à ses 
instincts. La vie lui est révélée tout en théorie; mais 
si son esprit perd son innocence et sa pureté, l'àmc 
et le sentiment demeurent vierges chez elle : c'est un 
développement purement spirituel, qui donne nais- 
sance au.\ idées et comprime les sentiments. La 
nature lui apparaît donc en sa chasteté première, et 
ces révélations sont exemptes du trouble inséparable 
de l'initiation sentimentale. 

C'est exactement, vous le voyez, l'inverse de l'édu- 
cation habituelle des femmes, qui arrivent aux idées 
par le sentiment, chez lesquelles le développement 
du cœur est généralement exclusif du développement 
intellectuel, et pour qui à l'ignorance entière des 
réalités de la vie succède brutalement une initiation 
soudaine, d'autant plus dangereuse qu'elle froisse en 
elles toutes les notions acquises. Nous n'avons pas à 
insister sur ce point, l'ayant déjà fait dans des études 
antérieures; rappelons simplement que la plupart 
d(;s [)ersonnages féminins étudiés dans le chapitre 
des Femmes malheureuses subissent une crise doni 
les causes sont |)récisénient celles-là. 

La virjjMiité (hi s(;nliniciit est donc cbez la future 
Camille Maupin le résultat de sa nature et de son 
éducation. — » Félicité n'avait aucune pente au mal : 
elle concevait tout par la j)ensée et s'abstenait du 
fait, n — La première consérpience d'une lelU^ édu- 
cation est une conscience de sa supériorité, (raulanl 
[dus nette (pic la jeune fille a vécu dans un nnluii 
provincial. La seconde est la crainte, lliorrcnr du 

11. 



2-26 CIIAPITHF, VII. 

mariage qui ne peut lui sembler qu'un jouj;, le plus 
insupportable de tous, puisqu'il implique l'abdica- 
lion de la volonté et de l'énergie féminine. La viri- 
lisation chez elle est même physique ; Balzac la pré- 
sente comme une beauté presque masculine : — 
Il Elle a ce teint olivâtre au jour, et blanc au.K 
lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous 
diriez de l'ivoire animé. Ce visage plus long qu'ovale 
ressemble à celui de quelque belle Isis de bas-reliefs 
éginétiques... Le front est plein, large, renflé au. v 
tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la 
lumière, coupé comme celui de la Diane chasse- 
resse, un front puissant et volontaire, silencieux et 
calme. La chute des reins est magnifique et rappelle 
plus le Bachus que la Vénus Gallipyge... Là se voit 
la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les 
femmes célèbres; elles ont là comme une vague 
similitude avec l'homme ; elles n'ont ni la souplesse 
ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à 
la maternité. " 

Si nous nous arrêtions ici, la virilisation du per- 
sonnage, tant au physique qu'au moral, serait com- 
|)lètc et exclusive de toute féminéité. Mais Balzac 
n'a j)as voulu (ju'il vn fût ainsi. Quelque virile 
(ju'apparaisse Camille Maupin par l'intelligence et 
l'éducation, la nature ne l'a pas moins cvéce femme 
par le sentiment : c'est du contraste de ce sentiment 
( t de (îcttc intelligence que naîtra le drame intime 
(pii est la raison d'exister du personnage. Car, en der- 
nière analyse, c'est bien une femme, et une femme 



LES AUllSlES. 227 

malheureuse, celte Camille Maupin. Si nous l'avons 
rangée parmi les artistes, c'est que sa valeur intel- 
lectuelle et la haute porté de son esprit permet- 
taient difficilement de l'assimiler aux autres. Par la 
puissance du sentiment, qui devient un motif de 
cruelles tortures, elle mériterait une place entre 
Mme de Mortsauf et Mme Graslin. 

Quelles différences pourtant dans l'origine et la 
manifestation première du besoin d'aimer entre 
Camille Maupin et celles-ci! Tandis que, chez les 
héroïnes du Lys et du Curé de village, la vie senti- 
mentale a coexisté avec les premiers phénomènes 
de l'existence consciente, tandis qu'elle en a été la 
manifestation originale et unique , chez Camille 
Maupin — et c'est là le propre des natures intellec- 
tuelles — la prépondérance de l'esprit et la faculté 
d'observation ont étouffé le reste. Dès qu'elle a com- 
mencé à vivre, elle s'est regardée vivre, elle en a 
oublié de sentir. Contresens manifeste pour uneàme 
de femme, mais contresens nécessaire, parce qu'il 
est la marque distinclive de cette créature d excep- 
tion! Aussi par quelle cruelle revanche la nature 
<pii a toujours raison devait-elle reprendre ses droits! 
c'est-là, à notre sens, la vue la plus originale de l'ceu- 
\ rc, la plus vivîuite assuréincul, cl hi nuciix comprise 
(■»)mnie psychologie. iJalzac résume les causes de la 
(lise et la fait pressentir en des pages (pii méritent 
le premier rang dans ses créations, l'dle aime d'abord 
n\\ homnu; snnph'imMil beau ; la supériorilé de son 
esprit l'en (léfMjul»' vile, (•( (.Ile s'épic.'iid d un artiste 



228 CHAPITRE VII. 

qui complète son éducation, l'emmène avec lui, puis 
l'abandonne : là est l'origine de son talent et de sa 
puissance d'écrivain; elle raconte sa passion et com- 
pose un chef-d'œuvre : — a Elle était dans les plus 
violentes convulsions qui puisse agiter une ame aussi 
forte que la sienne, en se trouvant la dupe de son 
esprit, en voyant la vie éclairée trop tard par le so- 
leil de l'amour, brillant comme il brille dans les 
cœurs à vingt ans. » 

Alors prend place dans son existence l'amour de 
Calyste de Guénic, tendre et timide, ardent et géné- 
reux, sorte de Chérubin, mais plus noble que Ché- 
rubin, qui s'attache à elle passionnément et donne- 
rait sa vie pour un instant d'amour. Ah ! si, répon- 
dant naïvement à cette naïve tendresse, repoussant 
loin d'elle toutes les raisons que lui suggère son esprit 
d'analyse, elle s'était abandonnée, si, entr'ouvrant 
les bras pour l'y recevoir, elle s'était donné simple- 
ment la peine de vivre et de goûter la vie, nul doute 
qu'en des instants de délices suprêmes elle eût connu 
de l'amour ce qu'il a de plus tendre et de plus inno- 
cent. Mais ici encore, son cœur est victime de son 
esprit : elle raisonne et réfléchit, alors qu'il lui suffi- 
rait de sentir : — » Je vous ai repoussé par cgoïsme, 
lui dit-elle; tôt ou tard, l'âge nous eût séparés. " — 
Avec lui elle joue comme autrefois la comtesse jouait 
avec Chérubin. — » Une pureté comme la vôtre est 
si rare. 11 me semble que pour caresser le duvet sa- 
tiné de vos joues, il faut la main d'une i^ve sortie 
des mains de Dieu. » — Mais la comtesse était })bis 



r 



LES ARTISTES. 22i> 



osée qu'elle; elle était plus femme, n'étant que 
femme; peut-être aussi Chérubin était-il plus hardi? 

De tels jeux néanmoins ne se continuent pas sans 
danger. Le cœur s'est illusionné un instant : il a cru 
qu'il s'agissait de protection et de maternité, alors 
que c'était bien d'amour; il s'est dérobé à la réalité, 
et quand il veut désespérément s'y rattacher, voici 
qu'il est trop tard et cjue l'image d'une rivale plus 
habile s'interpose entre lui et l'être aimé. N'est-ce 
pas là l'histoire de bien des femmes qui, n'ayant pas 
aimé lorsqu'elles étaient jeunes, puis ayant ren- 
contré aux approches de la quarantaine une ame 
vierge s'offrant naïvement à elles, ont tremblé de la 
prendre et regretteront éternellement un bonheur 
qui, dans la vie, ne s'offre pas deux fois! Avec sa 
brutale et incisive franchise, Claude Vignon retourne 
le poignard dans la plaie de Camille : — « Quand 
hier je vous ai fait l'éloge des femmes de votre âge, 
en vous expliijuant pourcjuoi Calyste vous aimait, 
croyez-vous quej aie pris pour moi vos regards ravis, 
brillants, enchantés? N'avais-je pas déjà lu dans 
votre àme? Les yeux étaient bien tournés sur moi, 
mais le C(eur battait pour Calyste. Vous n'avezjamais 
été année, ma (janvrc .Maiipiii, et vous ne le serez 
jamais après vous être refusé le beau fruit que le 
hasard vous a offert aux portes de l'enfer des femmes 
et (jui tournent sur leurs gonds poussées par le 
chiffre 50! » 

l'.Ibî joue un rôle sublime, presque im[)ossible, et 
<|ui (lé[)asse l;i portée de ce (|ue con(;oit le dévoue- 



230 CHAPITRE Vil. 



ment féminin. N'ayant pas su être l'amante, ne pou- 
vant plus l'être maintenant, elle entreprend de res- 
ter la mère que, dans ses illusions d'autrefois, elle 
s'imaginait être uniquement. Calyste aime Bcatri.x 
de Rochide, et n'a plus qu'un désir : être aimé d'elle. 
Mais Béatri.x, en coquette accomplie, ne voit dans la 
passion du jeune homme qu'une occasion de faire 
souffrir un nouvel amant et de le désespérer en irri- 
tant ses désirs. Camille Maupin se sacrifie à cet 
amour : elle consedle Calyste et lui montre comment 
il poura parvenir à ses fins. Quelque opinion que 
l'on puisse avoir, au point de vue de la vérité psycho- 
logique, d'un pareil dénouement — et j'avoue pour 
ma part qu'il me semhle être la partie contestahle 
de l'œuvre — il faut y voir encore une affirmation 
nouvelle de la virilisation du personnage de Camille. 
Une telle conduite n'est point le fait d'une femme : 
elle est trop nohle et trop peu personnelle ! . . . 

Dans mainte œuvre de Balzac, au travers de ses 
nombreuses et complexes créations, le portrait du 
" poète » se trouve esquissé; en inscrivant ici ce mot 
Il poète 1) , nous entendons l'employer non dans son 
sens étroit, mais dans sa plus large acception, dans 
son acception étymologique, comme synonyme de 
créateur, en quelque ordre que ce soit. Précisons 
davantage encore, et disons que Balzac désigne ainsi 
tout être né avec des facultés {)eu communes, en dis- 
proportion avec son milieu, en lutte par conséquent 
avec lui, et ne devant attribuer ses souffrances à 
d'autre cause «pi'à ces facultés mêmes. Au cours de 



LES ARTISTES. 231 

cette étude, nous avons vu l'artiste que la faiblesse 
de sa volonté empêche d'atteindre au but que sem- 
blaient présager ses brillantes facultés, Lucien de 
riubempré et W^encelas Steinbock; nous avons vu 
celui qui, joignant à la supériorité intellectuelle une 
valeur morale encore plus rare, présente l'exem- 
plaire achevé d'un grand esprit : Joseph Bridau, et 
mieux encore Daniel d'Arthez. Qu'ils réussissent ou 
succombent dans leur destinée, un point leur est 
commun à tous; [)Our cxprnner mon idée, il me suf- 
fira de dire, employant l'expression de Stendhal, 
qu'ils sont différents (\u milieu dans lequel ils se pro- 
duisent; leurs aspirations sont en j)crpétuel désac- 
cord avec ce milieu, et c'est là un germe de douleur 
(pi'aucune puissance humaine ne saurait étouffer, 
puisqu'il faudrait pour cela, ou modifier leur es[)ril, 
ou refaire le milieu social dans lequel ils sont appe- 
lés à vivre ! 

Toutes les é[)0(pies ont connu ce divorce , et si 
1 on peut dire «pie les littératures de tous les âges 
s'en sont préoccupées, il n'est pas moins juste d'a- 
jouter que les écrivains modernes se sont comj)lu à 
renchérir sur leurs devanciers. Depuis Chateaubriand 
jusqu'à Ijaiidelaire, pour ne ciler (pu- des artistes de 
ce siècle, en passant par Shelley, Alfred (h; Vigny et 
l"'dgar l*oë, ce thème a été repris et dévelopjjé avec 
une éloquence plus ou moins grande. Nul mieux que 
ce dernier n'a précisé la ( anse de cettt' disproporlioii, 
<'t c'est à lui (pi'il faut revt'uir (piand on en veut cou- 
naitre les origines et préciser la portée : — a Un ar- 



232 CHAPITRE VII. 

liste, a-t-il écrit, n'est un artiste que grâce à son 
sens exquis du Beau, sens qui lui procure des jouis- 
sances enivrantes, mais qui, en même temps, im- 
plique un sens également exquis de toute difformité 
et de toute disproportion. Ainsi un tort, une injustices 
faite à un poète qui est vraiment un poète, l'exaspère 
à un degré qui apparaît à un jugement ordinaire en 
complète disproportion avec l'injustice commise. Les 
poètes voient l'injustice, jamais où elle n'existe pas, 
mais là où des yeux non poétiques n'en voient pas 
du tout. 1) 

Balzac n'a certes pas connu cette délicate analyse 
du célèbre conteur américain ; mais il ne parait 
pas téméraire d'affirmer que, s'il l'avait connue, il se 
la fût appropriée sans hésitation, comme exprimant 
une de ses plus intimes convictions. La précision de 
formule, la brève concision d'Edgar Poë ne pouvait 
être le fait de ce cerveau, puissant, mais lourd, ayant 
l)esoin, pour se produire, de vastes étendues; il de- 
vait néanmoins arriver aux mêmes affirmations dans 
l'analyse des personnages de roman auquel nous fai- 
sons allusion; il devait y aboutir plus impérieuse- 
ment encore, lorsque, dans une œuvre de longue ba- 
leine, uniquement consacrée à la mise en oeuvre de 
cette idée, il allait pouvoir la prendre et la déveloji- 
j)er : j'ai nommé » Louis Lambert » . 

Cette création, long martyrologe du » poète » , 
est en même temps une <inl< biographie. Mais à ce! 
égard, il convient de s'expii(juer et de ne pas donner 
à ce mot plus de portée qu'il n'en doit avoir. C'est 



LES ARTISTES. 233 

une autobiographie avec dédoublement de person- 
nalité. En effet, si la plupart des traits moraux pré- 
tés à Louis Lambert peuvent être revendiqués par le 
biographe comme appartenant en propre à Balzac, il 
faut avouer qu'à plus d'un point de vue Louis Lam- 
bert diffère du Balzac que nous connaissons, que ses 
œuvres nous ont fait connaître. Chose curieuse, ces 
parties complémentaires de son esprit se retrouvent 
très nettement dans l'esquisse du poète dont il fait le 
(i famulus " , Valter ego de Louis; c'est là ce qui jus- 
tifie notre expression : dédoiiblenienl de personnalité. 
De l'homme extraordinaire, de l'être marqué par le 
sort pour une destinée anormale, Louis Lambert 
présente l'enfance solitaire et rêveuse, ennemie des 
jeux habituels à son âge, subissant la fatigue d'un dé- 
veloppement cérébral exce[)tionnel, car il manifeste 
dès ses premières années une précocité intellectuelle 
et des facultés d'assimilation peu communes. Comme 
son père, ou si vous aimez mieux son frère spirituel 
Balzac, Louis Lambert a une intelligence de philo- 
sophe et de poète; du philosophe il a l'intense curio- 
sité, le souci des causes elle don d'associer les idées; 
du poète, l'ardente et suave imagination. Ses facultés 
iuiaginatives nous semblent même les dignes rivales 
de celles que nous admirons le plus dans l'histoire litté- 
raire, ctsesconfidences nous rappellent les confidences 
analogues d'écrivains illustres : — » Quand je le veux. . . 
je tire un vode sur mes yeux... Soudain je rentre eu 
luoi-niême et j'y trouve luie ehauibre noire où les 
aciidciils (|;j la iiahirc vieunt iil se reproduire sous 



■23i CHAPITRE VII. 

une forme plus pure que la forme sous laquelle ils 
sont d'abord apparus à mes sens extérieurs. » — 
^e reconnaissez-vous pas dans une telle déclaration 
ce don de résurrection et d'obsession des images, 
cette forme particulière de vision psychologique qui 
constituait la qualité maîtresse d'un Flaubert et sur 
l'intensité de laquelle certaines confidences par lui 
faites, lorsqu'il écrivit l'empoisonnement d'Emma 
Bovary, ne peuvent laisser de doute : — » En lisant 
le récit de la bataille d'Austerlitz, j'en ai vu tous les 
incidents, les volées de canon ; les cris des combat- 
tants retentissaient à mes oreilles et m'agitaient les 
entrailles : je sentais la poudre, j'entendais le bruit 
des chevaux et la voix des hommes... ce spectacle 
me semblait effrayant comme un passage de l'Apo- 
calypse. " — Dans les « Confessions du mangeur 
d'opium 1) de l'essayiste de Quinccy, vous trouverez 
une déclaration exactement pareille, ainsi qu'en 
maint passage des œuvres d'Edgar Poë, avec cette 
différence toutefois que ces derniers n'atteignaient 
à cette prodigieuse obsession qu'à l'aide d'excitants 
artificiels, tandis que Louis Lambert — ici lisons 
Balzac — y arrivait ualurellcment et par le jeu nor- 
mal de ses facultés. Joignez à ce trait psychologique 
l'amour du merveilleux, du surnaturel, « ce goût pour 
les choses du ciel", comme dit éloquemment Balzac, 
et vous posséderez les Irails les plus saillants de son 
esprit! 

Que pouvait devenir une organisation de celte na- 
liire dans l'épaisse et lourde atmosphère des collèges? 



LES ART1STF:S. 235 

OiTy pouvait-elle faire, sinon s'étioler et souffrir? 
Tous ceux qui ont le sens de ce qu'on a si justement 
nommé Farislocratic intellectuelle, et qui, arrivés à 
1 à{TC d'homme, après avoir mûri leur esprit sous 
l'influence d'une culture personnelle, se reportent 
vers ces années de jeunesse que le vuljjalre appelle 
les plus heureuses de la vie, tous ceux-là se rap- 
pellent avec tristesse, sinon avec dégoût, cette promis- 
cuité, cet enseignement égalitaire qui ne tient compte 
ni des tendances ni des aptitudes individuelles, cette 
grossière férule de maîtres aveugles, accomplissant 
leur hesogne d'éducateurs comme une tache de ma- 
u(euvrcs. Tout ce qu'il y a dans l'enfant de délicat et 
de pur s'en trouve froissé; tout ce qui peut être la 
personnalité et la spontanéité (Vun esprit s'ouvrant à 
la vie en est atteint. Dans ce milieu, un maître par 
hasard se révèle-t-ihuoins pédant, moins inintelligent 
que les autres, son influence est étouffée; elle de- 
meure sans effet, parce qu'elle est tro}) exception- 
nelle. 

Si des natures simplement distinguées ou plus dé- 
licates que la masse ont souffert cruellement de cette 
éducation artificielle, quelles intolérahles hlessures 
s'imaginc-t-on qu'ait pu endurer un es[)rit comme 
celui de f.ouis r^ambert! Tcjute la première pailie de 
l'ouvre est une peinture de la vie de collège avec 
ses misères et ses lâchetés, comme il n'en existe, 
(puî je sache, auciuie autre plus exacte. La vile cruauté 
de l'enfatit , la lounhî iiiiutelligence des maîtres, 
euMii et suiloul I is((lfincnl Iiorrildc du poète, toul 



236 CHAPITRE VII. 

cela est peint avec une vigueur et un relief qui nous 
prouvent à quel point l'illustre romancier avait lui- 
même l'expérience de cette vie, combien il en avait 
souffert, et avec quelle rancoeur ses souvenirs le re- 
portaient à cette période de son existence. 

Les renseignements ( l) que nous possédons sur cette 
existence d'enfantcprrespondentaux traits les plus sai- 
sissants sur lesquels Balzac insiste dans l'analyse du 
caractère de Louis Lambert; ils peuvent se résumer 
par le mot que nous inscrivions au début •.différence. 
Différence entre Louis Lambert et les maîtres qui 
l'oppriment : — a Notre indépendance, nos occupa- 
tions illicites, notre fainéantise apparente, nousyalu- 
rent la réputation incontestée d'être des enfants 
lâches et incorrigibles. Nos maîtres nous mépri- 
sèrent. » — Différence avec les camarades qui 
deviennent des instruments d'op})rcssion. u L'instinct 

(1) iNous avons sur toute cette période, et pour conlirincr l'Iiv- 
pothèse cC autobioçjraphie qui parait si vraisemblable, des rensei- 
gnements intéressants, recueillis par M. de Lovenjoul auprès, du 
directeur du collège où tîalzac fut élevé. Aux questions posées par 
lui sur les aptitudes de Balzac, il fut ainsi répondu : ^ — « Fendant 
les deux premières années, on ne pouvait rien tirer de lui, ni leçons 
ni devoirs : répugnance invincible à s'occuper d'aucun travail com- 
mandé. H a passé la plus grande partie de ce temps en pénitence, 
soit dans sa cellule, soit dans un bûcher où ' il futcnfermé une 
semaine entière. On le regardait comme l'invaiiteur,'dù nibips.pour 
le collège de Vendôme, de la plume à trois^ becs,, avec laquelle il 
avait coutume de faire ses pensums... Il lui vint ensuite la pensée 
de devancer les occupations des classes de graunnàirèV pàp-des com- 
positions anticipées, tulles qu'il en voyait faire ou en entendait lire 
aux séances publiques par les seconds et les rhétoricicns. Aussi 
dès la (jualrième sa réputation d'auteur était faite ; son pupitre 
était encombré de paperasses. « 



LES ARTISTES. 237 

si pénétrant, ramour-propre si délicat des écoliers 
leur fit pressentir en nous des esprits situés plus 
haut ou plus bas que n'étaient les leurs. De là, chez 
les uns, haine de notre muette aristocratie; chez les 
autres, mépris de notre inutilité. " 

Au milieu de ces souffrances et comme première 
compensation, nous découvrons ce sentiment de supé- 
riorité fait de la conscience d'une réelle valeur, sen- 
timent quia suffi pour soutenir bien des âmes nobles, 
l'ùût-il suffi pour soutenir Louis Lambert, parmi les 
crises de ces années d'enfance, et pour le réconforter 
dans l'abandon moral où il vivait ? Cela n'est guère 
probable, et s'il fût alors demeuré seul et sans appui, 
le suicide eût été sans doute l'aboutissement logique 
de sa destinée. De semblables natures ne vivent pas 
uniquement j)ar l'intelligence. Si hautes et si puis- 
santes que soient leurs facultés spirituelles, il faut à 
ces âmes d'élite un objet digne de leur affection. 
Lambert est un philosophe, mais il est aussi, ne 
l'oublions pas, un poète doublé d'un artiste; à ce 
titre, et tel que IJalzac nous le dépeint, il ne peut se 
passer damier; il ne peut se passer d'une àme véri- 
tablement sœur et qui vibre à l'unisson de la sienne. 
Dans son isolement, il la rencontra, cette âme, et 
entre eux il se fit des échanges intellectuels tels que 
l'histoire littéraire nous en offre de rares et magni- 
fiques exeni[)les. Entre eux s'opéra cette communion 
spirituelle qui compte parmi les biens les plus pré- 
cieux d'ici-bas, parmi les plus nobles aussi, piiis- 
fpi'ollc rsf exciiinli' de loiil iiih'ri'-l ; ([iiclqiic chusr 



238 CHAPITRE VII. 

de ce que ressentirent l'un pour l'autre Montaigne el 
la Boëtie, Flaul)crt et Lepoittevin. Pythagorc et le 
poète, également solitaires, également désolés 
allèrent l'un à l'autre avec cette spontanéité qui 
attire les esprits seniblaLles : ils ne pouvaient faire 
autrement que de penser ensemljlc, de se communi- 
quer leurs rêveries. 

Ne sont-ce point là les légitimes compensations du 
poète ? Et de même qu'à certaines heures les enivrantes 
délices de la volupté peuvent consoler du mal d'ai- 
mer, de telles joies inconnues du vulgaire lui foui 
oublier la douleur de vivre. Joignez-y, si vous voulez 
avoir une idée complète du personnage, la faculté de 
contemplation portée à sa plus haute puissance, cette 
faculté souveraine de sortir de soi-même, de se 
dédoubler et de vivre dans le rêve, grâce à ce pouvoir 
qu'on a si justement nommé l'imagination sympa- 
thique. De là à la création artistique il n'y a qu'un pas, 
puisque cette imagination est la condition de la nais- 
sance et de la persistance en notre cerveau des élé- 
ments affectifs dont l'harmonieuse coml)inaison 
produit les œuvres d'art. H y a une phrase au cours 
du roman qui en dit long sur cet état d'âme propre 
aux poètes et aux artistes : — " Sens-tu comme moi, 
me demanda-t-il un jour, s'accomplir en toi, malgré 
loi, de fantasques souffrances? Si, par exemple, je 
pense vivement à l'effet que produirait la lame de 
mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout 
â coup une douleur aiguë, comme si je m'étais récl- 
h'ment coupé : il n'y a de moins (jue le sang. " 



LES AUTISTES. 23.T 

L'examen des doctrines philosophiques de Louis 
Lamhert trouvera sa place dans une autre étude, où 
nous l'envisagerons à un point de vue exclusivement 
intellectuel, car, si difficile qu'il puisse paraître de 
séparer l'homme du penseur, la chose est pourtant 
nécessaire, si l'on veut avoir des deux une idée com- 
[)lcte et d'ensemhle. Une fois sorti du collège, Lam- 
hert ahorde le monde, et l'on sent, dès ses premiers 
essais, qu'il sera aussi malhahile à s'y frayer une 
route (ju'il a été malhahile à le faire dans cette petite 
société en réduction qui est l'intérieur d'un collège. 
Le divorce continue entre sa nature et la société, et 
la principale cause en est l'impossihilité pour lui do 
se plier à Vaction. En cela il est hien de son siècle 
et nous apparaît la preuve vivante d'une vérité depuis 
longtemps démontrée : plus nous allons en effet, et 
plus s'accentue la différence entre les hommes de 
pensée et les hommes d'action. Ce hcau rêve si sou- 
vent caressé et réalisé autrefois, en des temps d'éner- 
gie plus intense, d'une vie également grande par la 
pensée et par l'action, cerôveque fit I5al/ac lui-même 
— car en cela, il faut hien le dire, il diffère essen- 
tiellement de Louis Lamhert — nous scmhle aujour- 
d'hui complètement irréali.sahic l>"homme qui agit 
et riiomnie cpii pense se rencontrent et ne se recon- 
naissent plus, (juand ils ne se vouent pas mutuelle- 
ment à l'anathèmc. Le mépris de celui-ci poiir 
celui-là n'a d'égal (pie le dédain i\u preuiier jiour le 
second. (Jet état de choses a des causes profondes 
qu'il serait intéressant d'étudier, qui d'ailleurs ont 



240 CHAPITRE VII. 

été déjà examinées. Quoiqu'il en soit et pour revenir 
à Louis Lambert, l'action ne pouvait être son fait; 
dès l'abord, il y a renoncé. De même qu'il étouffait 
dans la lourde atmosphère des collèges, il se sent 
mal à l'aise au milieu du combat pour la vie. L'exis- 
tence des villes, avec ses conditions artificielles, 
répugne à sa nature : il était né pour se développer 
au sein de la nature : — « L'homme qui combat et 
qui souffre en marchant vers un noble but, présente 
certes un beau spectacle; mais ici, qui se sent la 
force de lutter? Je ne me craindrais pas dans une 
grotte au désert, et je me crains ici... Le monde est 
impitoyable pour l'inventeur, pour tout homme qui 
médite. Ici tout doit avoir un résultat immédiat, 
réel : l'on s'y moque des essais d'abord infructueux 
qui peuvent mener aux plus grandes découvertes, et 
l'on n'y estime pas cette étude constante et profonde 
qui veut une longue concentration des forces. » 

Que de vérités lumineuses dans ces vue d'ensemble 
sur la vie en société ! Que de vérités dont les artistes 
sincères, Balzac tout le premier, ont fait et feront 
éternellement l'expérience! Mais, il faut bien dire le 
mot, Lambert n'était pas né pour la bitte, même 
pour cette lutte sourde et silencieuse que soutient 
l'artiste en vue du triomphe (b' sou (t'uvre ! Ici encore 
Louis Lambert n'est plus IJal/ac.ll nu pas ces qua- 
lités de résistance tenace (jui ont permis à l'un de 
s'affirmer et de vaincre, faule desquelles l'autre suc- 
combera , nial^;ié la supériorilé de son es])nl 
liOuis LaiiilM'il élail né mal armé pour la vie, et la 



LES ARTISTES. 2 'i I 

vie implacable le repousse comme un organisme 
incomplet!. . . 

C'est quils furent toujours rares et exceptionnels, 
ajoutons: c'estqu'ils apparaissent de moins en moins 
fréquents, les artistes présentant cet harmonieux équi- 
libre des facultés mentales dont les époques de 
[jrande production nous ont laisse l'exemple. A 
mesure que s'est affiné le sens de la vie, à mesure 
que la sensibilité frémissante de ces êtres anormaux 
qui ont pour mission d'exprimer la Beauté s'est 
trouvée en contact plus directavec les épreuves jour- 
nalières, leur faculté de résistance et de vouloir s'est 
atrophiée et comme émiettée. Il en est résulté une 
manière toute spéciale et particulièrement fine de 
goûter l'existence, toute une sensibilité intellectuelle 
se manifestant en des œuvres que les vrais artistes 
auraient mauvaise grâce à regretter, puisqu'elles 
représentent la plus précise comme la plus délicate 
notation de leur façon d'aimer et de sentir. Il est 
permis néanmoins de regarder vers l'avenir, puisque 
i'a:uvrc du grand romancier nous v convie, et tout 
eu chérissant cequifutiVmw tendresse peu suspecte, 
iKjus avons l'obligation de nous demander ce qui sera. 
Il n'est pas besoin d'être grand prophète pour mar- 
(|uer quelques-unes au moins des conditions qui 
paraissent indispensables à un mouvement d'arl 
icformatcur. Il semble bien qu'une des [)remières, 
suion des plus importantes, doive être de se retremper 
au.x sources vivifiantes d'énergies nouvelles, et parmi 
ces énergies, \\ n'en sera piHil-êlrc pas de plus 



•2ii GHAPITr. F. VII. 

fécondes que celles dont nous voyons poindre les 
premiers résultats dans les transformations sociales. 
Il peut sembler difficile, pour ne pas dire plus, à des 
esprits dont les croyances se rattachèrent obstiné- 
ment à un idéal d'art aristocratique, d'entrevoir 
comme possible un avenir aussi directement con- 
traire à ce qui fut la religion de leur jeunesse enthou- 
siaste, et pourtant ils ne sauraient, sans encourir le 
reproche de tenir les yeux volontairement fermés sur 
ce qui est, méconnaître des transformations dont les 
conséquences s'étendront, n'en doutons pas, à la pro- 
duction même de l'œuvre d'art, comme aux condi- 
tions de sa durée! 



CHAPITRE YIII 

LA VIE BOURGEOISE 

l'iincipe d'esthétique moderne posé par Balzac : L'imagination sym- 
patliique peut s'attaclier à toute classe sociale. — La bourgeoisie : 
Ce^ar Biiotteau. — Le bourgeois : Sens spécial donné au mot. 
— Mélange d'honnêteté stricte, de siniplicité d'esprit et de va- 
nité. — Uapprocheuicnt entre lîirolteau et Homais : Ilomais, 
caricature de Birotteau. 

I,a femme dans la bourgeoisie : Mme Birotteaii. Sa supériorité de 
jugement. — La femme dans le j)cuple. — Elévation morale de 
Mme Birotteau : Elle est la femme forte. — Sa supériorité sur 
son milieu. 

Ilidicules de Birotteau, rachetés jiar ses vertus : Birotteau grandi 
par le malheur. 

Le parucini : Crevel. — Points conununs entre Crevcl et M. Pruil- 
liomme. — L'esprit saliriqvu' de Balzac. Crevel n'est plus seu- 
lement un portrait : c'est une caricature. 

l.ii classe Iwurijeoise. Etudes de groupes : Les petits hourt/eois. — 
Encore l'esprit satiricpie : Thuillier ; L'employé de bureau. — 
Minard : L'inventeur de lieux conununs. — l'iiellion: L honnr- 
leté niaise. — Culleritle : L'cspi'it capable et gausscur. 

la l'eyrade : Comment il domine ce groupe. — Ses rclation> 
avec Mme CoUeville. — I^a bourgeoise en (juêtc d'émotions. — 
Le comédien dans La l*eyra«lc. — Comment il est passé maître 
en l'art de tromper la femme. — l'roiédé iiifailiiiiie : emjihase 
et cxagér.ation du senlimenl. 

Dans les niciiiu'iHs |»i>j;f"^ *K; l'csar llirotlcati , 
l»;il/.ac ('< rit : — .. l'nissc (((li' lusUmc l'Irc; le poème 



2ii CHAPITRE VIII. 

des Vicissitudes l^ourgcoiscs, auxquelles nulle voix 
n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, 
tandis qu'elles sont au même titre immenses. Il ne 
s'agit pas d'un seul homme ici, mais de toutun peuple 
de douleurs. » — Cette phrase perdue au milieu du 
récit des malheurs de César Birotteau pourrait servir 
d'épigraphe à l'œuvre entière, car elle indique l'es- 
prit dans lequel elle a été composée, en même temj)s 
([u'elle révèle sa portée. Elle en indique d'abord 
l'esprit, esprit d'universelle enquête, de curiosité 
générale, s'étendant à toutes les manifestations de la 
vie ; elle révèle cette sympathie sans bornes, le mot 
étant employé dans sa plus haute acception, qui se 
réfère à tout ce qui souffre, à tout ce qui vit, et ne 
considère aucune douleur comme indigne de retenir 
son attention. 

Exprimer une pareille idée, c'est toucher à l'uni- 
versalité qui caractérisait Balzac, qu'il devait à cette 
faculté d'intuition en quelque sorte illimitée, grâce 
à laquelle son intelligence a pu embrasser tous les 
groupes d'individus qui s'agitent depuis les bas-fond.s 
jusqu'aux sommets de la société. C'est enfin toucher 
à un point capital de l'évolution littéraire moderne, 
poser un principe d'eslhétique qui a réagi sur la pro- 
duction intellectuelle de notre époque avec une 
autorité incontestable, à savoir que, dans le domaine 
des sentiments, il ne pouvait y avoir de négligeable 
pour l'artiste que ceux dont la peinture ne cadrait 
point avec son tempérament personnel, autrement 
qu'il devait s'arrêter à toutes les classes sociales el à 



LA VIE BOURGEOISE. -245 

toutes les catégories d'individus, qu'il n'existait plus 
de {troupes qu'on pût qualifier de non esthétiques^ 
c'est-à-dire qui ne devinssent susceptibles d'être 
transfigurés par l'éclat du rayon poétique. C'est en 
quelque sorte un principe d'affranchissement que 
pose Balzac, c'est en tout cas un cri de réaction qu'il 
pousse en faveur de la liberté. Nous n'avons pas à 
examiner ici jusqu'à quel point les disciples dii maître 
ont outré les conséquences d'une doctrine dont il 
s'était lait l'éloquent défenseur, jusqu'à quel point, 
forts de son exemple, ils ont donné dans de regret- 
tables excès et défiguré en quelque manière son idéal 
esthétique. Ce que nous pouvons dire simplement, 
c'est que dans la phrase de Balzac se trouve enfermée 
l'expression juste et précise d'une vérité théorique 
dont il s'est chargé dans ses œuvres de démontrer la 
rigoureuse exactitude : — a II ne s'agit pas d'un seul 
homme ici, mais de tout un peuple de douleurs. " — 
Ce qu'il a voulu représenter, ce n'a point été seule- 
ment IJirotteau, mais toute la catégorie des individus 
qui de près ou de loin avoisinent celui qu'il désigne 
de ce nom et qu'd choisit coruMu; héros. 

Nous aurons à revenir plus tard, (juand il nous 
faudra résumer son génie, sur le haut caractère de 
généralité dont sont em[)reintes ses<*réations. Nous y 
trouverons alors une occasion de marqu<M' par (puds 
traits il se distinjjue d'une foule d'écrivaius (|ui se 
sont réclamés de lui avec énerjjie et (h)ul le procédé 
<le coucepliou (hnère r-idicideineiil (hi sicMi 11 ikiiis 
suffira |>our l'iuslaul de le l;iissei(iili<'viiir. ee prncechî 



246 CHAPITRE VIII. 

de conception qui est celui de tous les intuitifs et 
conduit aux généralisations. 

Ou'est-il en effet, ce César Birotteau, sinon une 
synthèse de l'âme bourgeoise, la réunion en un seul 
personnage des qualités et des défauts correspon- 
dants, caractéristiques de cette âme bourgeoise? 
Synthèse non point factice et artificielle, aboutissant 
à une création abstraite, dépourvue de vie, mais bien 
au contraire à une création débordante de vie qui 
s'impose à l'esprit avec tout son relief moral et phy- 
sique. Et qu'on n'entende pas ici ce mot a bour- 
geois » dans le sens étroit que lui ont prêté certains 
littérateurs de cette seconde moitié du siècle. En 
considérant Birotteau comme l'incarnation du bour- 
geois, Balzac s'est attaché aune catégorie d'individus 
représentant cette classe de la société qui est arrivée 
par le travail à l'aisance où à la fortune. Birotteau 
(piittc son pays avec un louis dans sa poche; il 
débarque à Paris où il se place comme garçon de 
magasin et homme de peine ; l'existence lui est rude 
pendant les premiers temps; peu à peu, grâce à son 
assiduité, il gagne la confiance de ses maîtres et voit 
augmenter son salaire. Son ambition se borne à 
amasser une certaine somme pour s'en retourner 
vivre à la campagne. Mais voici que cette âme 
simple se prend à aimer, et au moment où l'amour 
l'envahit, c'est avec la spontanéité et l'inconscience 
des natures primitives, avec ce caractère sérieux, 
presque tragique, que revêt l'instinct sexuel chez 
riiDinnu! du peuple et le paysan. Il épouse ccllequ'il 



LA VIK BOUllGEOISE. 247 

a choisie, et le lien d'affection qui les unit est si fort 
que vingt années après leur mariage, sa femme peul 
s'écrier, après un doute passager sur sa fidélité, cette 
phrase pleine à la fois d'injustice et de vérité pro- 
fonde : — Il Aurait-il une maîtresse? // est trop bête, 
reprit-elle, et il m'aime trop pour cela! " Il est lro[) 
héte : c'est-à-dire, il a une àme trop simple, trop une, 
trop peu complexe pour désirer un honheur différent 
de celui qu'il goûte, pour s'imaginer des plaisirs 
autres que ceux qu'il a ressentis. 

Honnête et rangé dans sa vie privée, il est dans 
son commerce un modèle de prohité et de conscience ; 
merveilleusement secondé d'ailleurs par une femme 
qui lui est supérieure, comme il arrive presque tou- 
jours dans cette classe, il voit sa fortune s'accroître et 
son jjien-étrc augmenter. Considéré par tous ceux 
qui l'approchent, il devient juge consulaire, et ce 
premier honneur 1 aveugle sur son propre mérite — 
car nous touchons ici à la plaie secrète de sa nature : 
cet amour des dignités, ce désir de paraître, d'être 
quelque chose, qui envahit les espnls médiocres, 
leur faisant voir un idéal de vie pour lequel ils ne 
sont point nés. Du parvenu il a toutes les iusufli- 
sances et toutes les médiocrités; le portrait que 
r>al/ac fait de sou cspril loiulic à la caricature, (juoi- 
(pi'il nous apparaisse saisissant (\v vérité : — » Il 
éj)ousa facilement le langage, les erreurs, les opi- 
nions du hourgeois de Paris, qui admire Molière, 
\«»Ilaire et Ilousscau sur paroh-, (jui achète; leurs 
(cuvres sans les lire, ipii soulicnl (jiic l'on doil dirt' 



248 CHAPITRE VIII. 

ormoire^ parce que les femmes serraient dans ces 
meubles leur or et leurs robes autrefois presque tou- 
jours en moire , et que l'on dit par corruption 
Il armoire " . Potter. Talma, Mlle Mars étaient dix fois 
millionnaires et ne vivaient pas comme les autres 
hommes; le grand tragédien mangeait de la chair 
crue, Mlle Mars faisait parfois fricasscr des perles 
pour imiterune célèbre actrice égyptienne. Les écri- 
vains, les artistes mouraient à l'hôpital par suite de 
leur originalité ; ils étaient d'ailleurs tous athées; il 
fallait bien se garder de les recevoir chez soi. " — 
Qui ne reconnait à ces traits, grossis sans doute parla 
vision du créateur, le type de l'esprit médiocre, de 
l'intelligence étroite et bornée? Nous avons tous 
connu des Birotteau, et qu'est-ce autre chose, par 
exemple, cet Homais de Mme Bovary, qu'un Birot- 
teau d'ordre inférieur, avec la probité et la délica- 
tesse de cœur en moins? C4'est par là en effet que 
Mirotteau se relève à nos yeux; cette beauté morale, 
dont nous aurons plus tard à noter des exemples, 
cette générosité d'âme lui communique je ne sais 
quoi de respectable rpii relient le sourire sur les 
lèvres et arrête le sarcasme. Balzac mdique la contra- 
diction entre son intelligence et son conir, et la résume 
ainsi : — " Un homme pusdlanime, médiocre, sans 
instruction, sans idées, sans connaissances, sans 
caractère, et cjui ne devait |)oint réussir sur la place 
la plus glissante du monde, arriva par son esprit de 
conduite, parle seulimeiildu jiist(>, par la bonté d'une 
âme vraiment chrétieiuie, par amour pour la seule 



LA V[E P.OURGEOISE, -2i9 

femme qu'il eût possédée, à passer pour un homme 
remarquable, courageux et plein de résolution. " 

A un tel homme, que son ambition devait perdre, 
le hasard avait donné la femme qui seule, par sa 
sagesse, fût capable de Tarréter sur la pente funeste 
où il devait s'engager; car, aussi bien que César 
Birotteau résume en sa personne toute une classe 
d'individus, Mme Birotteau résume toute une caté- 
gorie de femmes, j'entends ces bourgeoises honnêtes 
et rangées qui par leur initiative et leur intelligente 
activité contribuent, mieux que toute autre cause, à 
la prospérité du ménage, dont elles représentent la 
moitié la plus éclairée. Inférieure en effet, dans les 
classes élevées de la société, à l'homme qui la 
domine par la hauteur de ses vues, la portée de son 
intelligence et cet ensemble de facultés créatrices 
dont il semble avoir été seul doué, la femme, dans la 
classe moyenne et surtout dans le peuple, lui est inll- 
niment supérieure |)ar la finesse de sa nature, la 
délicatesse de ses instincts, ce je ne sais quoi de délié 
qui lui permet de voir clair là où il est aveugle, de 
saisir des nuances là où il en est empêciiéparsa gros- 
sièreté native et sou manque de; tact. Voilà ce que 
Balzac avait senti et ce qu il a réussi à montrer en 
créant le personnage de Muie Birotteau. Assurément 
si un être au monde avail pu arrêter Birotteau, sa 
Ivinme l'eût fait; voyez, lorsjpu; le bouli(piier grisé 
j)ar ses premiers succès et sa rapide» fortune lui 
expose ses rêves d'avenir cl ses ainbilious l>our- 
geoises; tandis que vous uv décDiivrc/. élu-/. Birotteau 



250 CHAPITRE VIII. 

que prétentions et ridicules, vous ne rencontrez chez 
sa femme que l)on sens et tact. César lui fait part de 
ses visées politiques qu'il lui expose avec Tempha- 
tique orgueil du parvenu : « — Tiens, Birotteau, 
sais-tu ce que je pense en t'écoutant? Eh bien, tu me 
fais l'effcl d'un homme qui cherche midi à quatorze 
iieures. Souviens-toi de ce que je t'ai conseillé quand 
il a été question de te nommer maire : ta tranquillité 
avant tout. Tu es fait, t'ai-je dit, pour êti'e en évi- 
dence, comme mon bras pour faire une aile de mou- 
lin. Les grandeurs seraient sa perte. " Et plus loin, 
quand Birotteau lui conte ses rêves de fortune, ses 
projets de spéculation sur les teri^ains : — « Voilà 
donc les beaux projets c[ue tu roules dans ta caboche 
depuis deux mois sans vouloir n'en rien dire. Je viens 
de me voir en mendiante à ma propre porte : quel 
avis du ciel! Dans quelque temps il ne nous restera 
(jiie les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi 
vivante, entends-tu, César? Il se trouve là-dessous 
quelque manigance que tu n'aperçois pas. Tu es troj) 
probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries 
(liez les autres!... Tiens, ces .gens-là veulent ton 
argent. " — Il semble au premier abord qu'il y ait 
dans ces paroles f(uelque amertume, (juelque àpreté, 
quelque chose de cet ascendant dominateur que 
l'épouse tente d'exercer sur celui (pu' la société lui 
a donné pour maître. N'y voyez, bien au contraire, 
que le bon sens, le tact délicat de la femme, plus 
intelligente que son mari, (pii comprend le danger 
de vouloir s'élever, (|ui pressent l'improbité, l'indéli- 



LA VIE BOUIIGEOISE. ^51 



catcsse, compagnes des spcculalions. D'ailleurs, elle 
haïsse vite le ton, car elle est avant tout soumise et 
résignée : — « Allons, calme-toi, tu es le maître, 
après tout. Cette fortune, tu Tas gagnée, n'est-ce pas? 
Elle est à toi, tu peux la dépenser. Nous serions 
réduites à la dernière misère, ni moi ni ta fille nous 
ne te ferions un seul reproche. » — Mme liirottcau 
est tout entière dans cette phrase, avec sa vertu 
modeste et ces qualités de résignation qui consti- 
tuent la femme forte au sens où l'entendent les 
Écritures. Jamais elle ne sortira de la voie que lui 
marquent son devoir d'épouse et sa conscience de 
femme honnête. Simple et nohle incarnation de toute 
une classe d'êtres que la destinée condamne à d'ohs- 
cures infortunes et qui demeurent jusqu'à la fin supé- 
rieurs à leur milieu social! 

Une fois engage sur cette pente fatale, Birottcau se 
précipitera à la ruine avec l'inconscience et la rapi- 
dité prévues par sa femme. Il a donné sa parole poul- 
ies achats de terrains; il signe le contrat et confie 
SCS fonds, le fruit de ses économies pendant vingt 
ans, au notair(; lîogum (jui s'enfuira par la suiliv 
Atteint de la folie des grandeurs, il veut (jue son 
intérieur soiten harmonie avec ses rêves d'auil)ili(jn : 
il y dépense en décorations, anieuhlement et frai.s 
d'aménagement près de soixante mille francs 
Mme IJirotU.'au ne dit rien, mais sa tristesse augmente ; 
elle a le j)resseutnucn( d'une ( ala.slroplie ; elle se 
mine sourdement, et tout ce qu'elle peut faire, c'est 
de conserver à son mari l'amour et la (idélilé dont 



2)2 CHAPITRF VIII. 

elle ne s'est jamais départie. Biroiteau voit toutes 
choses à travers le prisme de son ambition, et cet 
iiomme qui avait amassé une fortune grâce à la plus 
stricte économie, à la plus sage prudence, qui avait 
mis vingt années à se constituer un capital, en vient 
h ne plus calculer, à compter sur les chances pro- 
blématiques des spéculations pour combler le vide 
de sa caisse. En même temps que ses ambitions 
augmentent et que sa ruine se prépare, ses préten- 
tions vaniteuses se dessinent plus nettement; la phra- 
séologie de son langage prend les proportions du 
haut comique. Elle se manifeste en traits inoubliables 
qui sont demeurés typiques et presque proverbiaux. 
Il va trouver Vauquelin, le célèbre chimiste, pour lui 
faire part d'une découverte, lui demandant ses con- 
seils avant de l'appliquer à son industrie. — » Vois, 
mon garçon, dit-il à Popinof, le commerce est l'inter- 
médiaire des productions végétales et de la science. 
Angélique Madon récolte, M. Yauquelin extrait, et 
nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq 
sous la livre. M. Vauquelin va centupler leur valeur, 
et nous rendrons peut-être service à l'humanité, 
car si la vanité cause de grands tourments à l'homme, 
iMi bon cosmétique est alors un bienfait... Sois res- 
pectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où 
demeurait Vauquelin, nous allons j)énétrer dans le 
sanctuaire de la science. " Lorsque l'ancien juge 
consulaire reçoit la décoration et qu'il revient chc/, 
lui après avoir été présenté à M. de Lacépède, le 
graud chancelier : — n Ma femme, dit-il, M. de 



LA VIE BOURGEOISE. 233 

Lacépèdc est un grand homme; oui, autant que 
M. Vauquelin : il a fait quarante volumes. INIais aussi 
est-ce un auteur pairde France! N'oublions pas de lui 
dire : votre seigneurie ou monsieur le comte, u — Si 
maintenant nous arrivons à la soirée de César, qui 
termine et résume la première partie de ce drame 
intime, nous y trouvons les plus accomplies des pein- 
tures qui aient été faites de ce milieu l)ourgcois, au- 
quel Balzac s'attachait avec amour, comme il s'était 
attaché à celui des hautes élégances parisiennes 
et de l'aristocratie. De ce milieu, il a su dire les 
petitesses et les ridicules, mais il en a proclamé aussi 
les grandeurs ignorées et les mérites méconnus : — 
" C'était bien cette bourgeoisie qui habille ses en- 
fants en lancier, qui achète Victoires et conquêtes, le 
Soldai lahoiirenr^ admire le Convoi du pauvre, se 
réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une 
maison de campagne à soi, s'inquiète d'avoir l'air 
distingué, rêve aux honneurs municipaux; cette 
bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, ser- 
vialjlc, dévouée; dupe de ses vertus et bafouée pour 
ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car 
elle a du cfxnir précisément parce qu'elle ignore les 
convenances. " 

César aux prises avec le malheur! c'est ainsi que 
Balzac intitule la seconde partie du roman. César 
grandi par le nial/it-iir, ainsi aurail-il [m iappidiM'l 
Du moins telle est l'impression (pii se dégage à la 
lecture de cette seconde |)hasc de sa vie; nous m- 
voyons chez ce héros des nueurs de la petite bour- 



15 



25i CHAPITRE YIII. 

geoislc qu'une représentation accomplie des ridi- 
cules et des infériorités de sa classe ; dans la seconde, 
par contraste la beauté morale et la rigide honnêteté 
du commerçant tombé donnent je ne sais quelle tra- 
gique grandeur et quelle étrange poésie à sa destinée 
misérable. La ruine commence et les malheurs 
racca])lent; les factures affluent, il faut les payer 
sans délai : à peine s'il lui reste quelque argent dans 
sa caisse; il se voit contraint de réclamer à sa clien- 
tèle tout ce qu'elle lui doit. Un dernier désastre 
s'al)at sur lui : il apprend que le notaire auquel il 
avait confié ses fonds a disparu, emportant son 
argent. La douleur est trop forte pour sa pauvre cer- 
velle, et la maladie mentale s'empare de lui. Il 
échappe à la mort; mais à peine convalescent, voici 
qu il lui faut lutter à nouveau pour prévenir la fail- 
lite, le déshonneur du commerçant. Alors commen- 
cent ces démarches humiliantes, ces demandes de 
crédit au.\ banquiers, véritable chemin de croix dont 
il connaîtra toutes les angoisses : chez les Keller 
d'abord, où il lui est dit que « les affaires ne reposent 
j)as sur les sentiments » ; chez son ancien commis du 
Tillet, qui, parvenu à la fortune par des spéculations 
véreuses, l'écrase de son luxe insolent et de sa vanité 
de viveur. Du Tillet a tenté autrefois de séduire 
jNIme l5irolteau, et Mme lUrotteau lui a résisté; il a 
soustrait à son patron 3,000 francs, et celui-ci a bien 
vonhi fermer les yeux ; ce sont là choses qu'il n'a pas 
oiilibées, et il a juré la ruine de Birotteau. Pourtant 
le reiit de ses malheurs semble l'apitoyer, et peut- 



LA vu: BOURGF.OISK. 255 

élre va-t-il le secourir; mais Birotteau gâte tout en 
lui rappelant le passe : — « Du Tillct, dit avec 
emphase et gravite le bonhomme en se levant, je te 
rends toute mon estime. " — Du Tillet ne lui par- 
donnera pas cette phrase qui l'atteint en plein cœur 
et envoie Hirotteau à Nucingcn, qui se joue de lui. 
Abreuve d'outrages, l'assasic de douleurs, il se voit 
oblige de déposer son bilan, et la scène dans laquelle 
Balzac le mijntre prenant cette résolution suprême 
est une des plus dramatiques de l'œuvre. Un seul 
parti lui reste à prendre : se faire oublier, travailler 
avec acharnement et désintéresser ses créanciers à 
force de laheur etdc veilles. Birotteau se révèle alors 
dans toute sa beauté morale et sa scrupuleuse hon- 
nêteté. Servi d ailleurs par les circonstances et par le 
dévouement des âmes généreuses qui l'entourent, il 
atteint au but quils'est proposé : la réhabilitation du 
failli. Ce jour-là, la joie l'étouffé, et il meurt étranglé 
par l'anévrismc. 

A le birn prendre et pour conclure, il y a dans 
celte existence plus de grandeurs (pu- de petitesses! 
La noblesse du cieur fait oublier les ridicules de 
l'esprit, et le personnage se trouve lransli{;uré à nos 
yeux iiar s;i ciiiKliiitc in lace de I .■i(lv<MSité. Le sen- 
timent de lliiinMciir, poussé an pcunl on d se ren- 
contre chez Ibrullcan, n'esl p;is t'li»n;nc de v;d(nr 
certaines vcrlus (pu' le monde traite de sidijinns cl 
anxqnrilf.s \\ clcvf des statues. Scnicnicnl , coninie 
son champ d actn>n est limité dans b- cercle élnuldes 
intérêts domestiques, il demeure à jamais ignore et ne 



256 CMAPITIiE VIII. 

trouve sa récompense que dans l'estime de soi-même 
et les satisfactions de la conscience... 

Il est un autre personnage qui a servi de plastron 
aux railleries de Balzac et c|ui, celui-là, nous paraît 
l>ien l'exemplaire achevé des ridicules et des peti- 
tesses de l'esprit l)Ourgeois : c'est Crevel. Sans 
doute il offre plus d'un trait commun avec César 
Birottcau, mais l'accentuation de son type dans le 
sens du parvenu l'en différencie totalement. Il est à 
la fois supérieur et inférieur à Birotteau : supérieur 
par l'éducation qu'il a reçue, par les milieux dans 
lesquels il s'est développé; inférieur, car il n'a rien 
de cette noblesse de cœur, de cette scrupuleuse hon- 
nêteté qui fait presque un héros de l'infortunée vic- 
time de l'honneur commercial; inférieur enfin parce 
que la vanité ridicule dont il nous apparaît bouffi, 
cette vanité qui l'accompagne dans tous les actes de 
sa vie, et qui communique à sa personne une sorte 
de grotesquerie solennelle, empêchera toujoui^s l'in- 
dulgence de se fixer sur lui. 

Du a parvenu " , disions-nous, il présente tous les 
ridicules. Il a l'amour de ce qui est riche et voyant, 
semblal)le par là aux enfants et aux sauvages c|ui 
tendent désespérément la main vers ce qui brille; 
c'est même le scid trait qu'il puisse avoir de com- 
mun avec les àmcs j)rimitive8, car tout en lui est ar- 
hficicl, et il n'est point jusqu'aux naïvetés de son 
misérable esprit qiu ne nous parai.ssenl accpuses et 
voulues. Il a ambitionné les honneurs hourgeois : 
ancien adjoint, garde national et maire, il a rempli 



LA VIE BOURGEOISE. 257 

ses devoirs avec la gravité digne qui caractérise le 
citoyen investi de fonctions dont il se plaît à exagé- 
rer l'iniportancc pour s'en jjien pcnclrer. Il en a con- 
servé cet air de haute supcriorilc, de parfaite suffi- 
sance qui se traduit en duretés à l'égard de ceux qui 
socialement sont ses subordonnés, mais n'hésite pas 
à condescendre jusqu'à l'humilité la ])lus basse dans 
les ra])porls avec ses supérieurs. Sur toutes choses il 
expose des vues d'ensemble, des principes immualdes, 
qu'il proclame bien haut, et dont la réunion forait le 
digne pendant des immortels axiomes de Joseph 
Prudhomme. Sa grande force est l'inconscience du 
ridicule. Comment en serait-il autrement? Il faudrait 
qu'il se vil lui-même, et voilà ce dont il est le moins 
capable. C'est sur l'amour qu'il faut l'entendre rai- 
sonner; là il est incomparable et n'a sans doute ja- 
mais eu d'égal : — " Crevel avait un marché ferme 
avec Mlle Méloïse : elle lui devait j)0ur cinq cents 
francs de bonheui' tous les mois. Il disait à ce sujet 
aux négociants veufs aimaiil Irop leurs lilles, (pTil 
valait mieii.'v avoir des chevau.\ loués au uiois qu une 
écurie à soi. w — «Son plus ardent désir est de possé- 
der iiiU! Icniiiie (lu iiioiide, (h* ee moiuh' où il n'a 
jauiais péiieti'é, el (]ui lui parait à dislanee eoiiime un 
paradis iiiaeet'ssible : — u Je puis V(»us 1 av(»iier, |e 
n ai jamais eu di- leiiinie eoiiinie il iiiiil, el \,\ plus 
grande de mes ambitions, c Cst d Cii conii;iilre iiiu". 
Les hoiins de Mahomet ne sont rien eu eoiiipaiaisoii 
de ee (pie |e me ligure les femmes du iiioii(h> Miiliu, 
c'est 111(111 ideiil, e (Sl ma lolie, el lelleiiieiil que. 



258 CHAPITRE VIII. 

voyez-vous, la baronne Hulot n'aura jamais cinquante 
ans pour moi » , dit-il en se rencontrant sans le savoir 
avec un des esprits les plus fins du dernier siècle. 
— Il tente de la séduire, mais se conduit avec elle 
comme le dernier des Ijoutiquiers et se fait chasser 
comme un laquais. Il tombe entre les mains expertes 
de l'adorable Mme Marneffe, qui le traite comme un 
a toutou 1) . Un seul trait dans le cours du récit inter- 
rompt l'impression du ridicule que produit le per- 
sonnage, c'est son attendrissement final dans la fa- 
meuse scène avec la baronne. Mais le ridicule n'est 
pas lon^j à reparaître, et il atteint à son maximum 
lorsque Valérie joue devant lui la femme pieuse : — 
Il Gros cornichon ! d s'écria-t-clle en poussant un 
infernal éclat de rire. 

Il meurt comme il a vécu, et les horribles souf- 
frances de ses derniers moments sont impuissantes 
à atténuer le ridicule du j)crsonnagc. Il déclame jus- 
qu'à la mluule suprême : — « Soyez calmes, mes 
enfants, la mort regarde à deux fois avant de frapper 
un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique. 
Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux 
pour se voir enlever l'homme qu'il a deux fois honoré 
de ses suffrages (Ilcin ! voyez comme je m'exprime 
avec facihté!), eh l»ien! je saurai faire mes paquets, 
Je suis un ancien commis voyageur, j'ai Tluabitudc. 
Ah! mes enfants, je suis un esj)rit forl. — Papa, 
|tromets-mol de laisser venir l'Lglise à ton chevet. — 
.laniais! répondit Crevcl. Que voulez-vous? j'ai sucé 
le lail de la Uévolulion, je n'ai pas l'espnl du baron 



LA VIE BOURGEOISE. 250 

cFHolbach, mais j'ai la force d'àme. Je suis plus que 
jamais régence, mousquetaire gris, ahbc Dubois, et 
maréchal de Richelieu ! " Ce n'est plus un por- 
trait, mais une satire — combien cruelle, mais aussi 
combien profonde ! — et qui demeure éternelle 
comme le ridicule qui l'a inspirée! 

Après les individus, voyons les groupes, et pour 
les bien examiner, arrêtons-nous à l'œuvre des 
Petits Bourgeois. Ici encore Balzac sera notre guide, 
et ses facultés d'observateur s'y révéleront d initant 
plus précises qu'il aura plus de détails à peindre. 
Tout ce qu'il y a de plat et de mesquin dans la 
petite bourgeoisie, tout ce qu'il s'y rencontre de 
médiocre et de bassement intéressé, vous lelrouvercz 
réuni et comme condensé dans les cinq ou six 
personnages principaux qui sont les acteurs de ce 
drame domestique. Si l'on voulait établir luie com- 
[laraison ou mieux une opposition entre César Hiroi- 
îcaii d'une part, Crcvel et les Petits Boiirfjcois de 
l'autre, on arriverait à cette conclusion que la pre- 
mière (cuvre constitue un [»anégvri(pu>, les deux 
autres wnc satire de l'esprit bourgeois. 

I'>n effet, dès le débul de (•(•Uc-ci, vuns alliv, vinr 
réunis tous les traits, ou ri<b(iib s ou nicsipniis. (pu 
<;iiii(l('riscii( «fil»' classe sociale. Il sciublr (pic Ual- 
/.ac ait cbcrclié in, de iuciik! (jii il la i.nl pour les 
journalisles (buis b s Illusions ncrdiics, ;i exeiver 
une Soile <le vengeance personnelle el à cjiikmI iirer 
coinnie D.niinM r, Ti.nies, ou (iaviiini l'eu iMiiiorle 
d aillciii'.s le poinl de dep.irt de la coiKtplion; nous 



260 CHAPITRE VIII. 

n'avons qu'à envisager les résultats, tout en consta- 
tant peut-être un parti pris de grossissement et d'exa- 
gération ! Voyez le principal personnage, Thuillier, 
celui qu'on pourrait appeler le principal "médiocre » 
de la pièce, le type achevé de l'employé de bureau : 
— il Engrené dans la machine ministérielle, il cul- 
tiva peu les lettres, encore moins les arts; il acquit 
une connaissance routinière de sa partie et, quand 
il eut l'occasion de pénétrer, sous l'Empire, dans la 
sphère des employés supérieurs, il y prit des formes 
superficielles qui cachèrent le fils du concierge; 
mais il ne s'y frotta même pas d'esprit. Son ignorance 
lui apprit à se taire et son silence le servit. Il s'ha- 
hitua, sous le régime impérial, à cette obéissance pas- 
sive qui plaît aux supérieurs, et ce fut à cette qualité 
qu'il dut plus tard sa promotion au grade de sous- 
chef. Sa routine devint une grande expérience. Ses 
manières et son silence couvrirent son défaut d'in- 
struction. Cette nullité fut un titre, quand on eut be- 
soin d'un homme nul. )> — Joignez à cette nullité 
quelque chose de la prétention et de la vanité bon 
enfant qui marque les hommes fiers de leurs succès 
féminins — car Thuillier est un homme abonnes for- 
tunes. — Il a tout ce qui plaît aux femmes, l'aisance 
et la dcmi-élégancc de manières, la fausse distinc- 
tidii (jiii les séduit, la médiocrité d'esprit nui se ré- 
pand avec prolixité sur tous les sujets. Thuillier ne 
serait })as complet, si l'on ne lui adjoignait sa sœur 
IJrigittc, vieille fille qui ne vit que par lui et pour 
lui, ;;l()ii(Mise de ses succès mondains, s'exagérant 



LA VIE BOURGEOISE. 261 

leur imj)ortance, cl qui rcsscml)lc assez exactement 
aux mères follement éprises de leur fils, décidées 
par avance à fermer les yeux sur tout ce qui consti- 
tue en eux une tare intellectuelle ou morale. 

Mais ici ce n'est point un type unique que Balzac 
va peindre, comme dans César Birotteau , où le 
principal personnage a une telle importance, un tel 
relief, qu'il efface tous les autres et fait le vide autour 
de lui ; c'est toute une classe sociale, toute une caté- 
gorie d'individus vivant dans le même milieu, appar- 
tenant au même monde, agissant de concert et réa- 
gissant les uns sur les autres, se surveillant et s'é- 
piant, présentant en un mot, chacun avec les traits 
spéciaux qui marquent sa physionomie individuelle, 
un ensemlde de ridicules et de petitesses, caricaturés 
de parti [)ris, il faut en convenir, mais assez énergi- 
mcnt reproduits pour que nul n'hésite à convenir 
qu'il v a là la synlhcsc de tout un monde; monde 
dont les dehors et les apparences se modifient et se 
modifieront avec les usages éminemment variahles, 
dont pourtant les tics et les manies, tout le fonds 
psychologique restera éli-nu^llcmcnl l(hiili(|ue. Nous 
avons vu l'escpiisse de Thuillier, le principal acteur. 
Voyons maintenaut les comparses : — D'ahord 
Minard : — » Talcnl houffi, s'épanchant en phrases 
filainhcuscs, picuanl I (il)S('(|iii()sil(' |)oiir (h' la po- 
litesse et la formulr [idiii- de 1 ts|)nt, \\ (h'Inlail des 
lieux communs avec un aplnuiii et une rondeur qui 
s'acceptaieni (((ninic (h- 1 clixincnce. Ces mois qui 
ne discnl rien cl rcponihnl à IomI ; progrès, vapeur, 

15. 



262 CHAPITRE VUJ. 

liltume, f[arde nationale, ordre, clément démocra- 
tique, esprit d'association, légalité, mouvement et 
résistance, intimidation, semblaient à chaque phrase 
politique inventés pour INIinard, qui paraphrasait 
alors les idées du journal. » — Puis Phellion, repré- 
sentant la niaiserie carrée et honnête : — a Ce mo- 
dèle du petit bourgeois offrait autant de vertus que 
de ridicules. Subordonné pendant sa vie bureaucra- 
tique, il respectait les supériorités sociales...; véri- 
tables comparses de la grande comédie sociale, Phel- 
lion, Lendigeois et leurs pareils remplissent les fonc- 
tions du chœur antique. Ils pleurent quand on 
pleure, rient quand il faut rire, et chantent en ritour- 
nelles les infortunes et les joies publiques... Cet hon- 
nête vieillard est toujours digne : la dignité sert à 
expliquer sa vie. Il a élevé dignement ses enfants, il 
est resté père à leurs yeux, il tient à être honoré 
chez lui, comme il honore le pouvoir et ses supé- 
rieurs. Il n'a jamais eu de dettes. Juré, sa conscience 
le fait suer sang et eau à suivre les dé]>ats d'un pro- 
cès, et il ne rit jamais, alors que rient la cour, l'au- 
dience et le ministère public. Eminemment serviablc, 
il donne ses soins, son temps, tout, excepté son ar- 
gent. " — La Bruyère, il faut l»ien le dire, eût signé 
ce portrait. Enfin Golleville, le bourgeo s capal)le et 
gausseur : — " Toujours gai, rond, bonhomme, 
diseur de (juolii)ets, faisant des anagrammes, il l'C- 
préscntait la faculté sans le succès, le travail opi- 
niâtre sans résultat, mais aussi la résignation jo- 
viale, l'esprit sans [)ortéc, l'art inutile, car il était 



LA VIE BOURGEOISE. 2G3 

excellent musicien et ne jouait plus que pour sa 
fille. 1) 

Une fois posés les personnages principaux du 
roman, Balzac dresse devant nous celui qui les relie 
les uns aux autres, qui nous semble le trait d'union 
entre eux tous. Il tient les fils de ces pantins et les fait 
se mouvoir suivant sa volonté à raison de l'influence 
que lui vaut une apparente supériorité. Balzac se 
plaît dans une longue description phvsiquc et mo- 
rale du personnage à montrer, en insistant sur les 
détails physiologiques, ainsi qu'il en est coutumier. Il 
le présente commcun type de race « un de ces hommes 
pâles, assez gros, à l'œil quasi troublé, pire espèce 
de la Provence. Il se met en mouvement chez eux 
une espèce de bile, d'humeur amèrc qui leur porte à 
la tête, les rend capables d'actions féroces, faites 
à froid en apparence. » — Qui ne connaît ce tvpe, 
un des plus dangereux parmi C(,mix qu'on a nommés, 
suivant une expression commune mais énergirjuc, des 
rageurs à froid? Ils vont droit devant eux, fort peu sou- 
cieux des considérations habituelles de moralilé un de 
devoir, uuitpiemeut préoccupés ilu but à atleiudre el 
prêts à briser tout ce qui leur semlde devoir être uu 
ol»sl;ul(v 

Quflb' loiliMir pDiir un p;ii<'il boiniuc (\r loinber 
(huis INI p.ii'cd indien! Donc d Hue i;u'e ciilciile des 
siliialions (pTil préleiid e\pb)iler, d une soi'U' d iiilni- 
liou psycbologifpie des personnages médiocres (pi il 
approche, |oignaiit à ces facultés, (pu S(nil une ;ii'nu> 
puissante à reiiconlie de ceux cpii s i-u Iroux l'iil lola- 



264 CHAPITRF, VIII. 

Icment dépourvus, une étonnante facilité de parole, 
un bagou étourdissant, il dominera tout ce monde 
du haut de son apparente supériorité. Si l'on ajoute 
la réputation de charité et de dévouement qu'il s'est 
faite à dessein pour tromper plus sûrement, on aura 
une idée à peu près complète du personnage. 

C'est d'abord à Mme Colleville qu'il s'attaque, à 
la femme mûre, ayant aspiré à l'amour et ne l'ayant 
jamais rencontré, sentant que l'âge vient où tout sera 
irrémédiablement perdu, et se raccrochant avec dés- 
espoir à la ressource suprême qui s'offre. Avec elle 
il jouera la comédie de l'amour sincère, protestera 
de sa passion et aura toutes les chances de réussir; 
non qu'il l'aime ou ressente pour elle un de ces ca- 
prices passagers qu'inspirent souvent aux très jeunes 
f^ens les femmes de cet âge, mais il a besoin de lui 
donner l'illusion de l'amour pour arriver à son l)ut : 
épouser sa fille. Il flatte en elle tous les sentiments 
jusqu'alors comprimés. Il y emploie toutes ses res- 
sources, même celle d'une dévotion habilement cal- 
culée, n'ignorant pas combien est puissante l'inter- 
vention des choses pieuses au milieu des choses d'a- 
mour. 11 lui glisse dans l'orcilb; des phrases ardentes 
et réservées tout ensemble, des propos d'amour et de 
j)iété, de savantes et chaleureuses déclarations où la 
ruse du hardi tentateur est déguisée sous de pieuses 
réticences. Mme Colleville s'est, en effet, réfugiée 
dans la dévotion comme dans une sorte de consola- 
tion au.v désenchantements de sa vie passée, qui n'a 
pas laissé que d'être orageuse. Balzac peint cette 



LA VIE BOURGEOISE. 265 

crise d'âme à l'aide de métaphores qui présentent 
une véritable grandeur tragicpie : — «Elle entendait 
une voix autrement criarde et, attendu que sa reli- 
gion était un masque nécessaire à porter et non une 
conversion, qvi'elle ne le déposait pas, parce qu'elle 
y voyait une ressource, et que la dévotion feinte ou 
vraie était une manière d'être appropriée à son ave- 
nir, elle 'restait à l'église comme dans le carrefour 
d'une forêt, assise sur un banc, lisant les indications 
de route et attendant un hasard, en sentant venir la 
grande nuit. " 

Ce hasard, c'est Théodore de la Peyrade, qui se 
présente à point au milieu de cette " grande nuit » à 
laquelle Balzac compare le vide de son âme. Il mène 
avec une telle habileté son entreprise amoureuse, 
qu'il ne paraît guère possible que Flavie Collevillc 
ne succombe pas. Après sa ])rcmière déclaration 
il laisse passer un certain temps, le temps néces- 
saire pour qu'elle produise son effet; puis, quand il 
la revoit, s'étant fait désirer, ce sont de nouvelles 
paroles d'adorateur : — « Oh! voilà ]>ien la femme 
que j'ai rêvée, s'écrie le Provençal avec cette extase 
et cet accent qui n'embrasent que des âmes et ne 
sortent que des lèvres méridionales. Pardon, ma- 
dame, dit-il en se reprenant et revenant d'un monde 
supérieur à lange; exilé (|u'd regarda pKMiscnïcnt; 
pardon, je reviens à ce que je disais. » Sentant enlin 
qu'elle est bien à lui, il se fait plus hardi : — u l'^h ! 
l)ien, oui, je vous aime, dit-il, et je vous ainie d'une 
affection sans bornes. Vous êtes au-dessus diiuc foule 



266 CHAPITRE VllI. 

de petites considérations où s'entortillent les sots. 
Entendons-nous. » Notez bien que la Peyrade ne 
sonj^e nullement à faire de Flavie sa maîtresse : elle 
n'est pour lui qu'un moyen d'arriver au mariage qu'il 
désire. Mais pour atteindre à son Lut, Flavie ne suffit 
pas. Il lui faut gagner les bonnes grâces du père, 
non pas de Colleville, mais de Tbuillier, qui sait que 
Céleste est sa fille. Il flattera ses aml)itions, lui per- 
suadera qu'il ne peut ainsi demeurer dans l'oisiveté, 
qu'il se doit à son pays, et comme Tbuillier fasciné 
s'étonne et demande la cause d'un si vif intérêt, la 
Peyrade lui avoue en confidence que cette cause, 
c'est son amour pour Céleste : — a Votre chère 
petite Céleste et mon amour vous réj)ond de tout 
mon dévouement. Que ne ferais-jc pas pour un beau- 
père ! C'est de l'égoïsme, c'est travailler pour moi! " 
S'être attaché Mme Colleville en lui donnant l'il- 
lusion d'une passion sincère, avoir gagné Phellion 
en caressant son aml)ilion, cela ne lui suffit pas en- 
core; il lui faut l'estime de l'intègre et stupide Phel- 
lion, chose d'autant plus difficile que Phellion se 
défie de lui, ayant les plus graves soupçons sur la 
pureté de ses mrcurs. Il y arrivera néanmoins, grâce 
à son admirable souplesse d'esprit, grâce à cet art 
extraordinaire de comédien qu'il pousse au point de 
s'identifier complètement avec la personnalité de 
ceux (ju'il veut duper, et de revêtir cette personnalité 
(b; telle manière qu'on sa présence ceux-ci s'imagi- 
nent être en face de leur propre image : — » Il était 
iiiqxjssible à Phellion d'être })lus Phellion que Théo- 



LA VIE BOURGEOISE. 267 

dore en ce moment n'était Phellion. » — Il faut lire 
la scène d'un bout à l'autre, car aucune analyse n'en 
saurait donner l'idée. Tous ces personnages assuré- 
ment sont bien petits et bien mesquins; petits et mes- 
quins par la bassesse de leurs sentiments, par la mé- 
diocrité de leur intelligence, ils nous représentent un 
monde assez peu digne d'intérêt; mais puisqu'il faut 
tout peindre, puisque Balzac a tout peint, puisqu'au- 
cune classe de la société ne lui est demeurée indiffé- 
rente, reconnaissons que dans cette ceuvrc il a dé- 
ployé autant de génie inventif, il a manifesté autant 
de sympathie psychologique, il a conçu ses person- 
nages, ou médiocres ou vils, avec un relief aussi sai- 
sissant que lorsqu'il avait à nous montrer ses plus 
puissantes créations ou ses plus attendrissantes figures 
féminines. 

A tous ceux qui rapj)rochent, la Peyrade pa- 
raît supérieur, tout au moins par son audace. Il est 
sim[)lement expert en l'art de les manier, surtout en 
l'art de s'adresser aux femmes; il sait comme on les 
prend et par quelles paroles elles se laissent séduire. 
Le seul développement de la passion sincère, l'ex- 
posé tout simple et tout franc d'un sentiment vrai ont, 
dans la j)lupartdes cas, bien moins de chance de réus- 
sir (pit; les phrases prétentieuses et solennelles, les 
(b'claratKjiis empli.itiqiies et guindées. Soyez francs, 
mettez sMnplement votre (-(eur à nu, sans apostro- 
phes; vous paraîtrez froid. Usez-en au contraire 
connue Théodore de la Peyrade, forcez un senliment 
jusqu'à le rendre prescpie ruliiule dans sou exprès- 



268 CRAPITRE VIII. 

sion, VOUS aurez toutes chances d'emporter la place. 
Tous les « hommes à femmes " ont été plus ou moins 
des Théodore de la Peyradc. 

Qu'importe, après de tels portraits, de connaître 
l'affabulation du roman ! son déveloj)pement et ses 
conclusions ! Qu'importe de savoir si Théodore épou- 
sera Céleste ou non, si Thuillier arrivera aux hon- 
neurs qu'il convoite ! L'important est d'avoir précisé 
les caractères qui évoquent au dedans de nous les 
personnages réels, faits de chair et d'os, éternelle- 
ment vrais, que nous coudoyons dans la vie et qui 
ressemblent aux prototypes du romancier' 



CHAPITRE IX 

LA VIE DE PROVINCE 



Haine de Balzac pour l'esprit provincial. — Première partie des 
Illusions perdues. — Les portraits n'ont pas vieilli : Le fjcnlil- 
honime camj)a{»nard : M. de Cliandour, prototype du Rodolphe 
de Madame Bovary. — M. de bai)itot, M. de Barta. La préten- 
tion jointe à l'ijjnorancc. 

Grossissement voulu des traits physionomiques. — Procédé iden- 
tique à celui de la caricature. — Les conversations complètent 
les portraits. 

La bassesse des sentiments. — Rapproclicinent avec La Bruyère : 
Les âmes pétries de boue et d'ordure. — Minoret Levrault. — 
Goupil. — Mme Crémière. 

Quelques âmes nobles, par exception : I^e docteur Minoret. — 
L'abbé Chaperon. — Ils vivent isolés, sans rapports avc<; les 
autres. 

Solidarité de la vie de province. — La vieille tille : Mlle Cormon. 
— Le désir du mariage devenu obsession : elle suscite la pitié 
plutôt que le sarcasme. — Elle est duj>c jusqu'à la tin. 



Le rri'iiloiii' de l\|)(s, railislc (|iii avait su porcor 
ù jour el iK'indio diiiK' loiiclic si vigoureuse tant et 
de si jniissanls iustincts, ne jxxivail (Icinciircr iiiseii- 
silde aux ridicules de la province (loinnie tous les 
{grands esprits et parce (ju il était un jjrand esprit, 
jufjcant ave(t celte ahsencc de convcnlions (pii c arac- 
tcrise tous ceux qui pensent |)ar eiix-niéines. IJal/.ac 



•270 CHAPITRE IX. 

devait porter une haine vigoureuse à ce milieu, le 
plus favorable à la naissance et au développement 
des préjugés. Il l'a peint avec l'implacable rigueur de 
l'homme qui a souffert d'une chose, et qui apporte 
dans la peinture de cette chose une àprcté d'autant 
plus grande qu'il tend pour ainsi dire à se venger 
d'une injustice contre lui commise. La femme elle- 
même, pour laquelle il professe ce culte et cette 
adoration propres à tous lcs| grands » féminins », la 
femme, pour laquelle il n'a jamais assez d indulgence 
(juand elle succombe, la femme de province 
n'échappe pas à ses sarcasmes et à ses attaques. 
Dans ses scènes de la vie de province, il la montrera 
luttant parfois contre son milieu, s'essayant à un 
développement, à une culture contre laquelle réagira 
ce milieu même, mais presque toujours entachée de 
cette affectation ridicule qui sera pour elle une tare 
indélébile et gâtera ses meilleures tendances : — « A 
Paris, dit-il, il existe plusieurs espèces de femmes : 
il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambas- 
sadrice et la femme du consul; il y a la femme 
comme il faut de la rive droite et celle de la rive 
gauche ; mais en province il n'y a qu'ime femme ; et 
cette pauvre femme est la femme de province. " — 
Vous voyez dans cette phrase une condamnation en 
dernier ressort, sur laquelle il ne reviendra plus, 
condamnation injuste sans doute, puisqu'elle enferme 
dans un jugement d'enseml)le toute une catégorie 
d'êtres et qu'il n'y a en ce monde que des indivi- 
dus^ nuiis (pii dénutnlre nna fois de plus \v carac- 



LA VIE DE PROVINCi:. 271 

tère de son intelligence intuitive et gcnéralisatrice! 

Pour bien comprendre à quel point est poussée sa 
haine de Tesprit de province, il faut s'arrêter à une 
œuvre, ou plutôt à la première partie d'une œuvre 
dans laquelle il s'est plu à grouper les principaux 
types de provinciaux ridicules, les faisant valoir les 
uns par les autres et les réunissant de parti pris, afin 
de pouvoir mieux les détailler : j'entends la première 
partie des Illusions perdues. Quand on l'envisagerait 
simplement comme un ensemble de portraits, elle mé- 
riterait d'être étudiée à part et qu'on s'y arrêtât lon- 
guement. Ce roman n'a d'ailleurs pas vieilli; car le 
propre du génie de Balzac est de créer pour l'avenir 
et de peindre d'une touche assez vigoureuse pour que 
ses conce[)lions, dans leur ensemble sinon dans leurs 
détails, soient et demeurent à toute époqu<> d'une 
entière vérité. Nous retrouvons dans les descri})tions 
(jn'il MOUS donne, dans l'analyse morale (|u il lait des 
types représentés, les traits généraux des personnages 
qu'il nous est loisible de coudoyer aujourd'hui et 
d'examiner dans notre société actuelli-. 

Hal/.a(' décrit la soirée offerte par Mme de Uar- 
geton aux principaux personnages (pu lialutent la 
ville d'Angoulême et devant lesquels elle veut pro- 
duire le jeune Lucien de Rubempré. Il convient de 
manpiir des Taliord le cniiliMsIc (h-s idées (pu 
explupie le c(»iilrasle des personnages (pie IJalzac va 
peintire : liU<'ien de Hubempré re|)resenlail, dans 
cette première partie du roman, la délicatesse et 
l'arislocial K du .sentiiiieiil connue di I iiilcllifjeiice. 



272 CHAPITRE IX. 

Lucien de Rubempré le poète, c'cst-à-dirc l'être 
fragile et faillie, mais doué d'une sensibilité exquise 
et toute frémissante; la société dans laquelle il paraît 
présentait au contraire toutes les médiocrités intel- 
lectuelles. Balzac craint sans doute qu'on ne trouve 
sa peinture ou fausse ou trop hardie, car il prend soin 
de qualifier u d'extraordinaires, ces personnages que 
les gens auxquels la province est inconnue seraient 
tentés de croire une fantaisie " . 

C'est d'abord le fat, l'homme satisfait de lui-même, 
de sa beauté physique et de sa prestance corporelle: 
M. de Chandour. Après une dcsci'iption minutieuse 
de son costume, Balzac ajoute : — « Tout son vête- 
ment avait un caractère exagéré qui lui donnait une 
si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le 
voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de 
sourire. Stanislas se regardait continuellement avec 
une sorte de satisfaction de haut en bas, en A'érifiant 
le nombre de l)Outons de son gilet, en suivant les 
lignes onduleuses de son pantalon collant, en cares- 
sant ses jambes par un regard qui s'arrêtait sur les 
pointes de ses bottes. » — C'est l'homme à femmes 
dans toute la force de l'expression, le désœuvré qui 
passe son existence dans la perpétuelle poursuite des 
succès féminins, le beau mule triomphant et victo- 
rieux : — Il La plupart du temps, ses discours com- 
portaient des gravelures comme il s'en disait au dix- 
huitième siècle. Ce détestable genre de conversation 
lui procurait rjuelqucs succès auprès des femmes, il 
les faisait rire. " — Vous reconnaissez à ce portrait 



LA VIE DE PROVINCE. 273 

le prototype et le précurseur du Rodol[)he de Ma- 
dame Bovary. 

A côté des prétentions physiques, il y a les préten- 
tions intellectuelles. M. de Saintot les incarne, et le 
ridicule est encore plus saisissant, car la prétention 
est plus disproportionnée. Celui-ci passe pour un 
savant, et toule la ville est en admiration devant lui. 
Toute proportion gardée et en marquant les diffé- 
rences qui peuvent exister entre un village et une 
ville, il nous apparaît comme le «Homais» d'Angou- 
léme ; il en a la suffisance vaniteuse et l'imLécillité : 

— « Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas 
moins écrit des articles sur les eaux-dc-vic dans un 
dictionnaire d'agriculture, deux oeuvres pillées en 
détail dans tous les articles de journaux, et où il était 
question de ces deux produits. Tout le département 
le croyait occupé d'un traité sur la culture moderne. 
Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre 
brouillant des pa[)ier8, cherchant une note égarée ou 
taillant .'^a plume; mais il employait en niaiseries 
tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet; il y 
lisait longuement son journal; il sculptait des bou- 
chons avec son canif; puis le soir il s'efforçait d'ame- 
ner la conversaliou sur un sujet fjui lui penuil de 
dire : — » Il se trouve dans Cicéron un passage qui 
semble avoir été écrit pour ce qui se passe de nos 
jours. i> — Il récitait alors son passage au grand 
ctonnement des auditeurs, (jiii se disaieul entre eux : 

— Il Vraiment .Vslf)lplie est un puits de science. » 

— Voici M. de Hrébion, l'homme aux prétentions 



274 CHAPITRE IX. 

d'artiste : il se croit dessinateur et fait pendant à 
M. de Barta, qui s'imagine être musicien. Les tares 
morales viennent se joindre aux tares intellectuelles : 
— (i Chacun d'eux donnait le bras à la femme de 
l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette 
transposition était complète. Les deux femmes, égale- 
ment préoccupées d'un fichu, d'une ganture, de 
l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, 
étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes 
et négligeaient leur maison où tout allait à mal. " 

Le trait commun à toutes ces peintures est évi- 
demment un grossissement voulu, prémédité par 
avance; mais c'est là une condition inhérente au 
genre même du portrait : vous la trouvez au même 
titre chez les plus célèbres des écrivains qui y ont 
excellé, chez La Bruyère par exemple, dontil convient 
de rapprocher ici Balzac. Les procédés sont identiques, 
et dans maint passage le style diffère si peu, qu'on 
pourrait s'v tromper. De même que l'art de la cari- 
cature tire ses effets les plus saisissants de l'accen- 
tuation quasi invraisemblable des traits physiono- 
uiiqucs les plus marqués du personnage, de même 
aussi cette caricature morale dont La Bruyère nous 
a fourni les exemplaires les plus achevés, et que 
Balzac à sa suite appliquait auv nireurs de son temps, 
doit son intensité, sa puissance d'obsession au gros- 
sissement, voisin souvent de la déformation, que 
l'artiste fait subir à la réalité. Vous avez vu les por- 
traits ; écoutez les conversations : Lucien de 
Bubciiipré. proué par Mme de Bargelon, vient de 



LA VIE DE PROVINCE. 275 

réciter des vers de Chénier : — " Trouvez-vous cela 
bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili, 
qui s'attendait peut-être à des tours de force. — Ne 
me demandez pas mon avis, ma chère; mes yeux se 
ferment aussitôt que j'entends lire. — C'est fort bien 
déclamé, dit Alexandre ; mais j'aime mieux le Avhist. " 
— Et encore : — " Mais nous étions venus pour 
entendre des poésies de M. Chaudron, et vous nous 
donnez des vers (verse) imprimés. Quoique ces mor- 
ceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames 
aimeraient mieux le vin du cru. — Ne trouvez-vous 
pas que la lanjjue française se prête peu à la poésie? 
dit Astolphc au directeur des contributions. Je trouve 
la prose de Cicéron mille fois plus poétique. — La 
vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, 
répondit Chatelot. — La chanson prouve que notre 
langue est très musicale " , répondit Adrien. 

Ce que nous avons vu jusqu'ici, ce sont des ridi- 
cules tenant plutôt à l'infériorité de l'esprit qu'à 
la bassesse du cœur. Dans le roman d'Ursule Mi- 
l'Oîiet, c'esl cette bassesse du co'ur (h)iinant nais- 
sance aux actes les plus vils et les plus méprisa- 
bh's fjuc IJalzac étudie, qu'il analvse avec un luxe 
de détails, unr snrahondancc (h' lails peu «Dni- 
mune. Tous hs |)(MSonnages qui s'agitent dans hi 
petite ville de |iroviiuM' autour de la suc(^ession i\u 
vieux docli'iii- Minorcl ajjparlicnncnt à la catégorie la 
plus niiscialilc ; ds donncnl de ICspccc liiniiaine, 
envisajjéc dans ses rcprcscnlanis inférieurs, au poini 
(le vue des mitbiles ignobles de la plus liiche cupidité, 



276 CHAPITRE IX. 

une idée tellement vile qu'ils ont pu servir de thème 
aux adversaires déclarés de Balzac pour incriminer 
son œuvre et leur permettre d'élever contre lui l'ac- 
cusation d'avoir exclusivement arrêté son attention 
sur les bas-fonds de l'âme. C'est ainsi, et par un pro- 
cédé familier à ceux qui se constituent les détracteurs 
du génie, que les ennemis du grand romancier pre- 
naient prétexte des œuvres qui, semblables à Ursule 
Mirouet, à la Rabouilleuse, à la Vieille fille, décou- 
vrent plus particulièrement ces bas-fonds, pour 
fermer volontairement les yeux sur d'autres peintures 
d'une rare noblesse qui en sont comme la contre- 
partie, et prétendre que Balzac n'avait excellé que 
dans les premières. La vérité est que, avant eu' du 
monde une vision complète et intégrale, il avait visé 
à ne rien omettre et qu'il s'était montré aussi puis- 
sant dans la peinture des 'parties viles que dans 
celle des parties hautes de l'àme. Elles nous appa- 
raissent en effet d'une saisissante et cruelle vérité, ces 
âmes dont on peut dire, suivant la belle expression 
de La Bruyère, qu'elles sont u pétries de boue et 
d'ordure " , ce Minoret-Levrault, maître de poste de 
Nemours, Caliban de bas étage, type de la brute, 
insensible à tout, sinon à ce qui concerne ses intérêts. 
Il présentant une de ces physionomies où le penseur 
aperçoit difficilement trace d'âme sous la violente 
carnation que produit un brutal développement delà 
chair" ; ce Goupil, le plus lâche et le plus crapu- 
leux, mû par des instincts grossiers, d'une immoralité 
llagraiile, qui, a armé de prétentions que comportait 



LA VIE DE PROVINCE. 277 

sa laideur, avait un détestable esprit, particulier à 
ceux qui se permettent tout, et remployait à venger 
les mécomptes d'une jalousie permanente " ; — ce 
Massin-Levrault, " un des plus âpres bourgeois de la 
petite ville, ayant la physionomie d'un Tartare : des 
yeux petits et ronds comme des sinelles sous un front 
déprimé, les cheveux crépus, le teint huileux, de 
grandes oreilles sans rebords, une bouche presque 
sans lèvres et la barbe rare » ; — cnHn cette 
Mme Crémière » , au teint criblé de taches de rous- 
seur, un j)eu trop serrée dans ses rol)CS, et qui pas- 
sait pour instruite parce qu'elle lisait des romans. 
Cette financière du dernier ordre, pleine de préten- 
tions à l'élégance et au bel esprit, attendant l'héri- 
tage de son oncle pour prendre un certain genre, 
orner son salon et y recevoir la bourgeoisie, car son 
mari lui refusait les lampes Carcel, les lithographies 
et les futilités qu'elle voyait chez la notairesse " . 

La série de leurs actes pour atteindre au but qu'ils 
poursuivent, en vue duquel ils réunissent leurs efforts 
avec une entière solidarité, ressemble assez aux 
uiouvements instinctifs de bétes de proie se concer- 
tant pour s'emparer d'un gibier. On peut se désin- 
téresser de telles peintures, ou plutôt réserver ses 
préférences pour des o-uvres se référant à des senti- 
ments d'un autre ordre; mais il est impossil>le de 
n<; pas recoiniaître, une fois admis le |)rincipe de 
runiversabté (hs points de vue en ;irl, (pic IJal- 
zac a représenté c-es instincts avec une iiie|;alalih' 
puissance, e( (pi'il s'est révélé dans ces jn'inturcs 

11. 



278 CHAPITRE IX. 

un maître aussi accompli que partout ailleurs!... 

Nous n'avons rencontré jusqu'à présent, en étu- 
diant la vie de province, que des imbéciles et des 
maniaques, des malhonnêtes et des êtres vils. L'idée 
préconçue de Balzac a été manifestement de repré- 
senter ce milieu sous un jour défavorable, et l'on 
peut dire qu'il y a pleinement réussi. Pourtant les 
imbéciles et les maniaques n'y sont pas seuls ; il 
s'y rencontre des créatures d'exception, soit qu'ayant 
passé la première partie de leur existence dans un 
milieu plus favorable au développement intellectuel, 
elles conservent, même dans la société médiocre où 
elles se trouvent transplantées, quelque chose de leur 
supériorité première , soit qu'en vertu de leur 
noblesse native elles aient été marquées pour une vie 
élevée, et que les mesquineries de la province aient 
glissé sur elles sans les entamer! 

De la première catégorie nous apparaît le docteur 
Minoret. Il a été l'un des célèbres praticiens de la 
science parisienne, et il vient se retirer dans sa vieil- 
lesse avec sa nièce Ursule dans la petite ville de 
Nemours. Les petitesses de la vie de province ne 
sauraient l'atteindre, car sa haute éducation, son 
savoir immense et la noldesse de son ame le placent 
au-dessus de tous ceux qui l'entourent. Il vivra à 
Nemours avec la jeune fille qu'il considère comme son 
enfant, seul ou du moins avec ceux-là seulement aux- 
quels il permettra de l'approcher; en effet le pre- 
mier souci de l'homme supérieur est de se montrer 
jaloux de sa lil)erté, comme du plus précieux des 



LA VIE DE PROVINCE. 279 

trésors, de ne laisser personne empiéter sur sa vie. 

L'abbé Chaperon fera un contraste spirituel avec 
Minoret : Tun, le savant, Fidèle à ses croyances maté- 
rialistes; l'antre, le prêtre, croyant et spiritualiste ; 
mais la beauté de leur àme les rapproche et les unit. 
L'abbé Chaperon est le type accompli du prêtre 
véritablement saint, comme il en existe quelques- 
uns, aussi rcspcctal)le par la sincérité de ses croyances 
que par la pureté de sa vie et la largeur de ses idées. 
Entre lui et Minoret l'amitié est soudaine et j)rofonde, 
car ce sont deux beaux caractères dans la haute 
acception du mot. Joignez à ces deux personnages 
principaux un gentilhomme vieux garçon, M. de 
Jordy, et un vieux juge de paix excelloul, le père 
Bongrand, vous aurez la société habituelle du 
D' Minoret : — "La réunion de ces personnes supé- 
rieures, les seules qui eussent des connaissances assez 
universelles pour se comprendre, explique la répul- 
sion du vieux Minoret pour ses héritiers : s'il devait 
leur laisser sa fortune, il ne pouvait les admettre 
dans sa société. " — b;i douce Irsidc Miroiul est 
leur enfant commune i\ tous : — ■' Celle l.iinilh^ 
d'esprils choisis eut dans Ursule une enfanl iidopléc 
par chacun d'cnx scion .ses gouls : le ( nrc pensait à 
l'ame, le |n;;c (h' pai\ Se faisait le ciiialciii'. Ii' mili- 
taire sc |iioiiiell;iil de dcvenii- le précepteur : et (piaut 
h Miuiuel, il était à la lois le père, la mère et le 
médecin. - 

Sa tendresse pour I isiile se manifeste coiimie nu 
seritiiiienl d nii ordre lare : «est la |iateriiile avec 



280 CHAPITRE IX. 

quelque chose de plus, que les liens du sang sont 
incapables de donner et qui tiennent précisément à 
cette paternité d'élection : — " L'heureux vieillard 
suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de 
cette chevelure blonde, d'abord duvet, puis soie, 
puis cheveux, légers et fins, si caressants aux doigts 
c|ui les caressent. La beauté d'Ursule, sa douceur la 
rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu 
changer pour elle les lois de la nature; il dit quel- 
quefois au vieux Jordy avoir mal dans ses dents 
quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les vieil- 
lards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes 
à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres, 
ils font taire leurs manies et pour eux se souviennent 
de tout leur passé. " Il faut suivre dans le roman le 
développement de cette affection, l'action et la réac- 
tion qu'elle exerce sur ces deux êtres ; c'est là, au 
milieu des laideurs et des vulgarités environnantes, la 
partie pure de l'œuvre, celle qui repose l'esprit fatigué 
par toutes ces bassesses. La douce jeune fille traverse 
ces infamies, comme une fleur immaculée à l'abri de 
tout contact impur. Son influence est toute-puissante 
sur l'esprit du vieux docteur ; elle l'amène à la foi, ou 
du moins à l'illusion de la foi par sa tendresse et ses 
touchants reproches. Quant à Minoret, ses préoccu- 
pations d'éducateur tendent à faire d'Ursule une 
âme exquise, autant par la douce féminéité de sa 
nature que par la contemplation élevée de ses 
devoirs : il est à la fois doux et sévère, indulgent et 
bon. Lorsque, arrivée à celle période critique de la 



LA VIE DE PROVIiNCE. 281 

naissance de l'amour chez la vierge, Ursule avoue 
naïvement à Minoret les troubles qui l'agitent, avec 
quelle noblesse il lui marque sa conduite ! 11 ne craint 
pas de lui révéler les lois mystérieuses de la vie, fort 
de cette conviction qu'il n'y a l'ien d'impur dans 
l'ordre de la nature, et qu'à une âme malsaine seule- 
ment de telles révélations peuvent être nuisibles : — 
« Les sensations que tu éprouves, ce mouvement de 
ta sensibilité qui se précipite de son centre encore 
inconnu sur ton cœur et sur ton intelligence, ce bon- 
heur avec lequel tu penses à Savinien, tout est 
naturel; mais, mon enfant adorée, comme t'a dit 
notre l)on abijé Chaperon, la société demande le 
sacrifice de beaucoup de penchants naturels. » — Là 
se trouve, nous semhle-t-il, l'idéal de l'éducation, et 
il ne nous a pas paru inutile de le marquer, connais- 
sant de quelle manière on l'entend d'habitude!... 

Après les luttes autour d'un héritage, les luttes 
autour d'une héritière, et toujours, pour cadre à ces 
bassesses, le milieu de province ! Pourquoi cette 
persistance à envisager la j)r(>vince sous un tel jour? 
Est-ce que ces luttes, ces rivalités, ne se produisent 
pas dans le décor de l'existence parisienne? Sans 
doute, et Balzac mieux que personne le savait. Si 
donc il h'S a |)l;u'écs avec parti pris dans ses études 
sur la vie de province, c'est (pi'il a considéré ce 
cadre «•oninic pbis favorable à leur développement 
et à leur ;uiiil\sc La vie parisienne avec ses agita- 
lions et ses troubles est, tic sa nature, trop complexe, 
il s'y remue tro|) de passions, Iropd'intéréts opposés ; 

IG. 



282 CHAPITRE IX. 

les personnages qui se présentent sur cette scène 
mobile et changeante courent à Tassouvissance de 
désirs trop variés, pour que l'existence d'une préoc- 
cupation unique, exclusive comme celle qui fait 
l'objet de la Vieille fille, ou à.' Ursule Miroiiet, puisse 
y offrir le même caractère absorbant. Dans le décor 
de la vie de province où tout, au contraire, est 
réglé par avance, où les acteurs répètent pour ainsi 
dire chaque jour les mêmes rôles et esquissent les 
mêmes gestes, lorsqu'un intérêt capital pour un 
même groupe d'individus, lorsqu'un but passionnant 
se dresse devant eux, l'absence complète d'événe- 
ments saillants de nature à les en distraire est une 
cause suffisante et nécessaire de l'insistance avec 
laquelle ils s'orientent dans le sens de cette passion. 
C'est ce qui fait qu'en province les coteries et les 
groupes ont une telle influence et que la solidarité 
entre individus s'y précise avec une telle netteté ! 

Balzac avait à merveille compris cette loi psycho- 
logique, et dans maint passage de ses œuvres, nous 
pouvons dire : dans chacune de ses études impor- 
tantes sur la vie de province, — si l'on excepte le 
Lys dans la vallée, qui est une analyse purement indi- 
viduelle, — dans Eugénie Grandet, dans Ursule 
Mirouet, dans la Muse du département, dans la Vieille 
fille, dans les Illusions perdues, à côté des person- 
nages de premier plan qui sont les acteurs princi- 
])auxdu drame, nous trouvons les personnages acces- 
soires constitués en groupes et agissant directement, 
par leur influence et la répétition ininterrompue 



LA VIE DE PROVINCE. 283 

(le leurs intrijjucs, sur le dénouement du drame. 

Il n'est peut-être pas d'œuvre où cette observation 
se vérifie mieux que dans la Vieille fille. Avant d'en 
étudier riiéroïne, Mlle Cormon, Balzac décrit avec le 
luxe de détails, avec la fatigante insistance qui lui 
est particulière, le milieu dans lequel se développe- 
ront les intrigues du roman : il nous montre ce salon 
de la vieille fille de province où se retrouvent, 
chaque jour et à la même heure, les mêmes person- 
nages, où se reprennent avec une invariable régula- 
rité les mêmes conversations, où les personnages 
reçus exécutent leurs grimaces quotidiennes avec 
une précision d'automates. Et c'est justement cette 
précision, c'est cette insistance et cette répétition 
qui créent la force des passions en province : elles y 
gagnent en intensité ce qu'elles n'ont j)as en variété, 
et comme la solidarité entre les divers individus y 
constitue des groiqjes puissants, elles revêtent un 
caractère particulièrement redoutable ! On pourrait 
préciser d'un mot l'opposition entre les scènes de la 
vie de province et les scènes de la vie parisienne : 
les unes sont avant tout des études de fj/'oiipcs sociaux, 
les autres des études (\'i/tdivi(lns. 

Dans une beure de pbilosophie assez douce qui 
parait contraire à son liabituelle mauure dCiivisager 
la province, Halzac écril, résumant la (b'scnplion 
(pi'il a faile du salon de Mlle (lornion : — >' Si le 
rcloiir exact cl |(miiiab(r des iiirmcs [las dans un 
même sentier n'est pas le bonbeiir, il le joue si bien 
que les gens amenés par les orages d une vie agitée 



284 CHAPITRE IX. 

à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là 
était le bonheur, n — Le bonheur sans doute peut 
être là dans une conception assez étroite et médiocre 
de la vie. Il est clair que certaines natures faites pour 
le repos, pour la tranquillité, nullement douées de 
cette ardeur de lutte qui dans le domaine des faits ou 
des idées fait les êtres supérieurs, peuvent y trouver 
la satisfaction de leurs goûts et des conditions excep- 
tionnelles de bonheur : elles pourront même réaliser 
un idéal d'e.xistence particulièrement noble, pourvu 
qu'elles se tiennent en dehors des groupes et des 
coteries. Mais pour peu que leur activité se trouve 
mêlée à la vie ambiante, avec quelle rapidité la rou- 
tine et le ridicule s'y attacheront : voilà ce que Balzac 
a puissamment dégagé dans l'ensemble de ses études 
sur la province, voilà la vérité saisissante qui en 
ressort et en constitue la philosophie. 

Prenons par exemple le type de Mlle Gormon. 
Balzac intitule son œuvre : la Vieille fille, et cette 
dénomination ne lui convient peut-être pas absolu- 
ment, car ce mot, vieille fille, implique quelque 
chose de dur et d'acariâtre qu'elle n'a pas. Riche et 
nullement désagréable, elle est arrivée àquarante ans 
sans s'être mariée; non qu'elle ait manqué de pré- 
tendants, — une fdle riche en trouve toujours, — mais 
parce qu'elle les a successivement écartés. Notez que 
ses prétentions sont loin de déceler une àme vulgaire : 
ayant de la fortune, elle a craint d'être épousée pour 
cette fortune; elle veut être aimée pour elle : quoi 
de j)lus légitime et de plus digue? — d L'ambilionde 



LA VIE DE PROVINCE. 285 

Mlle Cormon prenait sa source dans les sentiments 
les plus délicats de la femme : elle comptait régaler 
son amant en lui démasquant mille vertus après le 
mariage, comme d'autres femmes dévoilent les mille 
imperfections qu'elles ont soigneusement voilées; 
mais elle fut mal comprise ; la noble fdle ne rencontra 
que des âmes vulgaires où régnait le calcul des inté- 
rêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux 
calculs du sentiment, n 

Ce n'est pas une àmc basse, et Balzac prend soin, 
dès l'abord, de la différencier de celles qui l'entou- 
rent, la mettant en opposition avec elles; mais voici 
que le ridicule va l'atteindre, et ce ridicule lui viendra 
précisément de ses rap[)orts avec son milieu. Le 
désir du mariage devient chez elle obsession et com- 
munique à ses démarches je ne sais quoi d'apprêté, 
de guindé qui en fait à certaines heures un person- 
sonnage voisin du grotesque ; un détail de son être 
psychologique y contribue surtout : c'est le contraste 
qui caractérise d'ailleurs la plupart des filles mûres 
désireuses de l'amour et qui ne l'ont pas rencontré, 
entre leur ignorance des réalités de la vie et la liberté 
d'actions que semble leur octroyer ce simple fait 
d'avoir dépassé un certain âge. INIlle Cormon est 
libre de ses ai^tes, maîtresse de sa forlune; elle lient 
salon, et le salon le plus couru de la ville; elle y 
reçoit une nombreuse société dont le principal souci 
est de la tourner en ridicule, et malgré cela elK^offre 
le contraste diiue i-nioranee aussi comjilèle de 
l'amour qu'on |)eiit la rencontrer clie/, la plus naïve 



286 CHAPITRE IX, 

des vierges de quinze ans, l'appelant néanmoins de 
toute la force de son âme, de tous les désirs de sens 
qui s'Ignorent, contraste piquant et fertile en sur- 
prises : — « Il n'y avait pas une seule personne dans 
tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse fille un 
seul désir des licences amoureuses; elle aimait en 
Lloc sans rien imaginerde l'amour; c était une Agnès 
catholique incapal)le d'inventer une seule des ruses 
de l'Agnès de Molière... " — » Mlle Cormon avait 
beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer 
un mari, afin qu'elle pût être chrétiennement heu- 
reuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge 
et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui 
eût tournure de mari. » — Balzac, dans cette œuvre, 
s'est plu à étudier, en y insistant longuement, les tor- 
tures sentimentales et physiques de l'être pour qui 
l'amour est un besoin impérieux du cœur aussi bien 
que des sens, et qui assiste avec douleur, à mesure 
que les années s'écoulent, à la diminution progressive 
des chances que ce besoin soit un jour satisfait. 
Sujet singulièrement poignant pour un observateur 
comme lui et qui ne peut manquer d'e.\citer la sym- 
pathie de ceux qui s'Intéressent au développement de 
la passion, partout où elle est sincère : — u Se moque 
qui voudra de la pauvre fille! Vous la trouverez 
sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez 
jamais de la forme que prend le sentiment et l'admi- 
rez là où il est. 1) 

Toute sa sympathie de créateur et d'observateur 
est dans ces mots. A ses yeux, toutes les démarches 



LA VIE DE PROVINCE. 287 

irraisonnées auxquelles elle se livrera, toutes ses 
innocences et ses ijq;norances, qui paraissent si dépla- 
cées à son âge, auront une signification, parce qu'elles 
lui sembleront les éléments psychologiques indis- 
. pensables d'une existence manquée et par conséquent 
pitoyable. Que maintenant ces traits si intéressants 
pour le psychologue, si apitovants aux regards du mo- 
raliste, deviennent le plastron de toutes les attaques, 
de toutes les railleries de ceux qui vivent auprès 
d'elle, qu'ils plaisantent avec cruauté et les accidents 
physiologiques auxquels donne lieu ce célibat pour 
lequel elle n'est pas faite, et ces naïvetés qui éclatent 
en mots inoubliables, et ces démarches inconsidérées 
qui sont la conséquence d'une vie manquée, il n'y 
a là rien de bien surprenant, et c'est un thème d'une 
rare richesse, étrangement favorable à l'étude des 
petitesses de l'existence de province. 

Que sa fortune devienne le j)oint de mire de toutes 
les ambitions, la cause de toutes les jalousies, qu'elle 
soit l'objet de toutes les rivalités, des luttes les plus 
ardentes comme les plus soigneusement dissimulées, 
la chose est encore fatale et cadre à merveille avec 
ce (pic nous connaissons des comj)élitions et des 
luttes de ce milieu. Deux iiitngauls se (bspulent cette 
fortune : 1 un, vieillard niiiié, noble de l'ancien 
temps, ayant conservé de la cour de IjouIs XVI les 
habitudes élégantes, les manières du grand seigneur, 
comptant parce mariage redorer son blason; Taiilre, 
une espèce de gentilliomine campagnard, à Tasjjccl 
plus viril, bourgeois et hobereau, au fond vil ambi- 



288 CHAPITRE IX. 

tieux; le chevalier àa Valois et du Bousquier s'exè- 
crent, car ils se savent rivaux et sentent que le 
succès de l'un sera la ruine de l'autre. Du Bousquier 
exerce sur Mlle Cormon ce genre spécial d'attraction 
que produisent sur les femmes ignorantes les hommes, 
entreprenants, qu'elles redoutent, mais vers lesquels 
elles se sentent invinciblement entraînées. Il y a là 
de mystérieuses attirances qui expliquent Ijien des 
svmpathies en apparences inexplicables : — " Elle 
avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle 
l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de sou- 
haiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se 
préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle 
était influencée par les forces herculéennes du répu- 
blicain. " — Quant au chevalier de Valois, il eût 
satisfait en elle les visées aristocratiques, la manie de 
noblesse, plus vivace encore en province que partout 
ailleurs ; mais son âge lui fait écarter la pensée d'un 
mariage, et bien qu'ignorante des choses de l'amour, 
elle ne peut s'accoutumer à voir en lui un mari. Lui, 
de son côté, caresse avec amour la pensée d'une union 
qui satisferait son désir de richesse, comme ses fan- 
taisies de libertin ! 

La hantise du mariage la poursuit avec une crois- 
sante obsession. Il faut lire toute la scène — car 
elle est à la fois tragique et comique; elle découvre 
avec une intense vérité la puissance des appels de la 
nature — dans laquelle Balzac la montre se raccro- 
chant comme à un espoir su})rème à l'idée d'un 
mariage avec un vieux soldat qu'elle croitcélibataire 



LA VIE DE PROVINCE. 289 

et qui vient s'installer à Alençon : tout à coup elle 
apprend qu'il est marié, et tombe foudroyée. Du 
Bousquier comprend alors que l'instant est venu de 
porter un coup décisif, et de s'offrir, alors que les 
dernières espérances de la pauvre fille ont disparu 
pour jamais : elle se laisse prendre à la plus grossière 
déclaration : — » Elle se souvenait d'avoir été dans 
les bras de du Bousquier, — au moment où elle 
s'était évanouie, — et ce hasard surtout lui paraissait 
un ordre du ciel. Elle avait été vue pour la première 
fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet 
rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur 
écrin. — « C'est dommage, ajouta-t-il que cela ne 
m'ait pas donné le droit de vous garder pour tou- 
jours à moi. (Elle écouta d'un air ravi.) Evanouie là 
sur ce lit, entre nous vous étiez éblouissante ; je n'ai 
jamais vu de ma vie de plus belle personne, et j'ai vu 
beaucoup de femmes. " 

La pauvre fille se laisse prendre ù ces paroles 
grossières : elle épouse du Bousquier, et le dernier 
paragraphe du roman en dit long sur les douleurs de 
la femme, pour (jui a compris celles de la vierge : — 
u Mme du Bousquier vit encore; n'est-ce pas duc 
qu'elle souffre toujours? En atteignant l'àgc de 
soixante ans, époque à laquelle les femmes se per- 
mettent des aveux, elle a dit en confidence à Mme du 
Coudrai, qu'elle ne su/>/)orlait pas l'idée de mourir 
fille. Il 



n 



CHAPITRE X 

LA VIE DE CAMPAGNE. 

]dée maîtresse et portée sociale du roman le.i Paysans: Son carac- 
tère eu quelque sorte prophétique. — Balzac pressent les 
.- revendications sociales. 
L âme paysanne composée de quelques instincts rudimentaires . 

— La vie morale n'y dépasse guère la limite de ces instincts. 

— Cette conception se dégajje à merveille des types de Balzac : 
Fourchon, Tonsard. 

Grossissement voulu jusqu'au tragique du type de Fourchon. — On 
sent trop Balzac derrière son personnage. — Le Germinal de 
M. E. Zola : Souvarine opposé à Fourchon. 

Exclusivisme de l'instinct dans les rapports sexuels. Le paysan 
s'accouple comme l'animal. — Retour aux origines premières de 
l'homme. 

Le Curé de village contraste avec les Paysans. — Influence toute 
puissante de l'éducation. — Noblesse et pureté du type du curé 
Bonnet. — Haute poésie de cette figure. — Il est une manifesta- 
tion de l'idéal. 

Influence bienfaisante de la nature sur certains esprits. — Bénas- 
sis. — Le sens de la solitude. — Grandeur morale de la vie soli- 
taire. 

L'épigraphe du roman les Paysans est ainsi conçu : 
— a Le l)ut de cette étude d'une effrayante vérité, 
tant que la société voudra faire de la })hiIanthro- 
pie un principe au lieu de la prendre j)Our un acci- 
dent, est de mettre en relief les principales figures 
d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite 



LA VIE DE CAMPAGNE, 291 

de sujets nouveaux.. Cet oubli n'est peut-être que de 
la prudence, par un temps où le peuple hérite de 
tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie 
avec les criminels, on s'est apitoyé sur les boureau.x, 
on a presque déifié le prolétaire. Des sectes se sont 
émues et crient par toutes leurs plumes : « Levez- 
vous, travailleurs " , comme on a dit au tiers état : 
(i Lève-toi! » — Cette déclaration léfrèrement em- 
phatique, ce cri d'alarme poussé par Balzac dans 
la dédicace de son étude sociale des Paysans en 
marque la portée et le but. Ici en effet, et au premier 
chef, il s'ayit d'une œuvre subordonnée ;\ une idée, 
d'un roman composé pour la démonstration d'une 
vérité sociale; comme toutes les conceptions de cet 
ordre, le roman des Paysans présente les quali- 
tés et les défauts inhérents aux (i;uvres à thèse. Des 
qualités d'abord, car l'idée maîtresse qui soutient l'é- 
crivain dans l'exécution de pareilles (ouvres leur 
donne une unité et une portée j)eu communes ; 
elle devient comme un inrilanicnlinn pcrpéliicl, un 
appui pour hu, à travcr.s les diflicullcs (K' rcxécii- 
tion. Des défauts ensuite, et des déf;mls <|iii sont 
justoMient la contre-partie de ces qualités : le pbis 
saillant dv. tous, est la subordination t\c la vérité psy- 
chologupir, (le 1 cx.uIiIikIc (b'S délads iiuuaiix à la 
nécessité d'écrire conformément à colle idée domnia- 
trice, <[Ui pèse de tout son poids sur Irriivre inéiue. 
Il ne s'a};il pins h'i simpleiuenl d ;iii;il\S( r drs caiae- 
lères, d él imIm rdes seiilmuiils et ^\^•>^ iiislincls; d liiiil 
avant tout <|i;e la pcinliirc (jimmi en f:iil s accorde 



292 CHAPITRE X. 

avec le cadre où on Ta placée ; il faut que l'ien n'ad- 
vienne qui aille contre la thèse soutenue ; et si 
par hasard un détail surgit, de nature à amoindrir 
l'effet attendu, le romancier doit ou l'atténuer, ou le 
faire disparaître. Le résultat est donc parfois une 
altération, une déformation nécessaire du type psy- 
chologique. Nous aurons à le montrer au cours de 
cette étude, et s'il faut reconnaître que la chose se 
présente rarement dans l'œuvre de Balzac, il con- 
vient de noter qu'elle est manifeste dans le roman 
dont nous allons étudier la portée sociale. 

L'idée maîtresse qui a donné naissance à cette 
création se trouve déjà en germe dans la phrase citée 
plus haut; sa portée définitive et son hut serontmieux 
connus, si nous complétons la citation de Balzac : — 
Il On voit hien qu'aucun de ces Erostrates n'a eu le 
courage d'aller au fond des campagnes étudier la 
consp ration permanente de ceux que nous appelons 
encore les faibles contre ceux qui se croient les forts. . . 
Il s'agit seulement d'éclairer, non pas le législateur 
d'aujourd'hui, mais celui de demain. » — Ne revét-il 
point le caractère d'une inquiétante et sinistre pro- 
phétie, à la fin de ce siècle où les problèmes sociaux 
s'imposent à nos esprits troublés, ce cri d'alarme 
])Ous8é par le grand romancier, voici bientôt cin- 
quante années, car l'œuvre est de 1845, et n'est-ce 
j)oint le fait des esprits de haute envergure, comme 
était le sien, d'avoir pressenti, à l'époque où elle 
n'apparaissait encore (jue vaguement indiquée, l'im- 
portance de questions dont la solution menace d'être 



LA VIE DE CAMPAGNE. 293 

un bouleversement complet de l'ancien état de cho- 
ses? Changez le milieu, modifiez les personnages : 
aux paysans substituez le peuple des villes, agglo- 
méré dans les grands centres, dans les usines et les 
manufactures; en place de l'aristocratie et des pro- 
priétaires terriens, qui de plus en plus deviennent 
rares, le morcellement des fonds s'accentuant de 
jour en jour, mettez la classe bourgeoise, contre la- 
quelle sont accumulées aujourd'hui plus d'inimitiés 
et plus de haines qu'il n'en était accumulé il y a cent 
ans contre la noblesse ; opérez celte double substitu- 
tion : vous n'aurez fait que modifier les acteurs; le 
problème demeurera toujours aussi insoluble, le dan- 
ger aussi menaçant. Le drame enfin ne nous apparaît 
pas moins tragique, ni les préoccupations moins 
grosses de conséquences ! 

Mais ce n'est point là le but de notre étude. Nous 
n'avons pas à examiner la portée sociale de l'œuvre, 
ou du moins ce ne doit être qu'un souci secondaire. 
Il convenait de l'indiquer, puisque c'est de là que doi- 
vent découler nos observations critiques : conservons 
lui sa {)lace et son importance relative au point de vue 
littéraire. A ce point de vue, la question se résume 
en ceci : en dehors de toute thèse à démontrer, la 
peinture ((iie Halzac nous a laissée des paysans cst- 
cllc conforme à la vérité psychologifjue, se j)résentc- 
t-clle à nos yeux comme un laMeaii correspondant 
à la réalité des choses? La réponse à celle (pies- 
lion se trouve implicitement contenue dans le début 
de nos observations et dans la remar(|iie faite ([ut; le 



CHAPITRE X. 



roman avait été » composé pour la démonstration 
d'un danger social» . C'est assez faire pressentir qu'en 
mainte circonstance Balzac s'est écarté de la vérité 
psychologique : en ses grandes lignes du moins a-t- 
elle été respectée? 

Dans l'examen et la comparaison entre ceux des 
différents groupes sociaux, l'espèce paysan nous 
apparaît avec des traits nettement tranchés qui la dif- 
férencient de la manière la plus absolue des groupes 
voisins. Le point de départ et l'origine de sa nature 
se résolvent en un ensemble d'appélils vivaces, bien 
qu'à moitié inconscients, qui en font au premier chef 
un exemplaire accompli de la vie instinctive^ comme 
l'animal avec lequel il présente les })lus frappantes 
analogies. Radicalement différent à ce point de vue 
de V ouvrier, qui gagne à la fréquentation des milieux 
plus relevés, à la lecture des feuilles publiques et de 
certains livres, une culture, d'ordre inférieur sans 
doute , mais incontestable , le paysan demeure 
impuissant à s'élever comme l'ouvrier à la notion 
d'une idée. Toutes les manifestations de la vie sont 
subordonnées chez lui à un groupe d'instincts rudi- 
mentaires qui le poussent à l'accomplissemenl de 
certaines fonctions et de certains actes d'une immua- 
ble fixité. Ces instincts, il serait aisé de les énumé- 
rer; ils se résument à peu près ainsi : cupidité et 
avarice se manifestant par l'amour de la terre, qui 
est pour lui la seule richesse et à laquelle il tient par 
ses plus profondes racines, comme l'arbre de son 
champ dont il reproduit à peu de choses près l'exis- 



LA VIE DE CAMPAGNE. 2^5 

tence végétative. Cette donnée là est fondamentale; 
quelles que soient les différences psychologiques que 
nous remarquerons dans la peinture des divers 
personnages du groupe, il y faudra toujours revenir 
comme au point de départ de tous leurs actes. Elle 
réagit avec une toute-puissante influence sur les 
manifestations de ce qu'on pourrait appeler leur vie 
morale, s'il s'agissait d'individus plus élevés dans 
l'ordre de l'intelligence : elle est en quelque sorte 
l'angle sous lequel ils voient toutes choses, et elle 
marque la limite de leurs perceptions. 

Voilà ce que Balzac a merveilleusement compris 
a priori^ si l'on peut ainsi s'exprimer, c'est-à-dire en 
tant que conception générale de cette classe sociale, 
dans cette re})résentation synthétique du groupe 
qu'il voulait peindre, et dont il allait nous donner une 
analyse détaillée. Il marque lui-même, en résumant 
ces instincts, leur nature et leur portée, et tous ses 
efforts tendront, lorsqu'il s'agira pour lui de décrire 
les personnages individuels dont l'cnscmMe constitue 
l'espcce, à préciser et à accentuer ces iiistincls. — " Los 
paysans n'invoquent la morale, à propos d'une île 
leurs filles séduite, que si le séducteur est riche. . 
L'intérêt est devenu le seul mohile de IcMirs idées. Il 
ne s'agit jamais \n)\\v cnx de savoir si nnc action csl 
h'{;ale ou iniinoialc, mais si elle est prolilal)K' .. l'ar 
la nature de W'urs fondions sociale.'^, les p.ivsjins 
vivent d'une vie purement matérielle, «|iii .^c lap- 
proche (le rêlal siiiivagc ;iii(|ii(l les invite leur union 
constante. Le travail, (|iiau(l il é<'rase le corps, ote à 



296 CHAPITRE X. 

la pensée son action purifiante, surtout chez des gens 
ignorants. » — H y a clans cette phrase Texphcation 
en même temps que l'excuse de cette infériorité mo- 
rale, et l'on ne peut s'empêcher de mettre en regard 
l'éloquente et lamentable description de La Bruyère : 
— «On voit certains animaux farouches, des mâles et 
des femelles, répandus par la campagne, noirs, li- 
vides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils 
fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invin- 
cible. Il ont comme une voix articulée, et quand ils 
se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face hu- 
maine: en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent 
la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, 
d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes 
la peine de semer, de labourer et de recueillir pour 
vivre, et méritent ainsi de ne point manquer de ce 
pain qu'ils ont semé. " 

Si nous passons maintenant de la conception d'en- 
semble indiquée par Balzac à la mise en œuvre de 
cette conception, autrement dit à la peinture des per- 
sonnages qu'il présente pour la justifier, c'est alors 
peut-être que nous aurons occasion déjuger que cette 
pcinturccst volontairement poussée au noir; non qu'ils 
soient le moins du monde faux ou exagérés, ce Four- 
chon type du paysan rusé et menteur, ce Tonsard, 
ivrogne, débauche et voleur; non qu'elles soient 
moins vraies la Tonsard, dans son immoralité bonne 
enfant, et les filles Tonsard, qui s'abandonnent 
librement et sans frein â leurs instincts, courant 
les bois avec les garçons du village et s'oubliant 



LA VIE DE CAMPAGNE. 297 

avec eux sur le' revers des^ fossés. Tout cela est vrai 
d'une vérité nécessaire. Des êtres n'ayant d'autres 
données que celles de la vie instinctive, doivent s'y 
laisser glisser comme les animaux, dont ils sont à 
ce point de vue les frères à peine supérieurs : cela 
n'offre rien que de parfaitement normal, et seuls les 
aveugles ou les niais peuvent s'en montrer surpris ; 
car si la moralité ne commence pas avec l'aisance, 
ainsi que le prétend Balzac, elle nous apparaîtcomme 
le résultat de l'éducation, puisqu'elle est en dernière 
analyse la conséquence d'une convention sociale et 
qu'un effet ne peut exister indépendamment de sa 
cause. Fourchon, Tonsard, sa femme et ses filles sont 
donc vrais d'une saisissante vérité; mais ils ne peu- 
vent pas représenter à eux seuls toute la classe des 
paysans; il en est d'autres, à l'état d'exception, je le 
veux bien, car a l'homme absolument probe et mo- 
ral est dans la classe des paysans luie exce])tion » , et 
ce sont les autres que Balzac nous a laissés par trop 
ignorer!... 

C'est qu'il ne faisait pas ici simplement une pein- 
ture — et voici que nous nous trouvons ramenés à 
nos observations du début. — Balzac prétendait in- 
diquer un danger social : il voulait le préciser avec 
tout le luxe (1(! preuves que comportait un Ici Lui. 
C'est là l'impression dominante qu'on éprouve à la 
lecture de cette (jeuvre, admirable par endroits, d'une 
justesse d'observation souvent cruelle et |)rofonde, 
mais incomplète en certains points, imparfaite, non 
pas parce que les paysans ne sont pas tels (juil les a 

n. 



298 CHAPITRE X. 

représentés, mais parce qu'il y en a d'autres que ceux 
qu'il a dépeints, et qu'en ce sens sa peinture ressemble 
à une toile où les personnages du premier plan se- 
raient seuls visibles, les autres restant dans une 
ombre presque entière. N'importe, les premiers sont 
esquisssés par un grand maître, et il convient qu'on 
s'y arrête. 

L'affabulation du roman n'a généralement qu'un- 
intérêt secondaire chez Balzac, comme chez tous les 
romanciers d'ordre supérieur, et les péripéties que 
traversent les personnages servent uniquement à 
nous expliquer leur àme et leurs instincts. Le sujet 
de l'œuvre est tout entier dans la lutte entre le géné- 
ral de Montcornet, grand propriétaire terrien, et les 
paysans de sa commune, qui lui portent cette haine 
et cette envie du misérable pour le riche. Il faut lire 
en son intégralité la scène où Fourchon, amené au 
château, expose en une langue tragi-comique, pliis 
tragique encore que comique, car ce sontles accents 
d'une manière de prophète, les revendications des 
paysans et fait le tableau de leurs misères : — " J'ai 
vu l'ancien temps et je vois le nouveau ; l'enseigne 
est changée, c'est vrai, mais le vin est toujours le 
même. Aiijord'hiti n'est que le cadet d'hier. Allez, 
mettez ça dans vout journiau! Est-ce que nous som- 
mes affranchis? Nous appartenons au même village 
et le seigneur est toujours là : je l'appelle travail... 
lia houe, qui est toute notre chevance, n'a pas quitté 
nos mains. Que ce soit pour un seigneur ou pour 
l'impôt qui prend le plus clair de nout' avoir, faut 



LA VIE DE CAMPAGNE. 200 

toujours dé}»en8er noiit' vie en sueurs... — Mais vous 
pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune, dit 
Blondet. — Vous me parlez d'aller quérir la for- 
tune?... Où donc irais-jc? Pour franchir mon dépar- 
tement, il me faut un passeport qui coûte quarante- 
sous. Via quarante ans que je n'ai pas pu voir une 
gueuse ed' pièce de quarante sous sonnant dans ma 
poche avec une voisine. Pour aller devant soi, faut 
autant d'écus que l'on trouve de villages, et il n'y a 
pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter 
si.x villages... Ce que nous avons de mieux à faire est 
donc de rester dans nos communes, où nous sommes 
parqués comme des moutons par la force des choses, 
comme nous l'étions par les seigneurs. Et je me mo- 
que l)ien de ce qui m'y cloue. Cloué par la loi de la 
nécessité, cloué par la seigneurie, on est toujours 
condamné à perpétuité ù remuer la tarre. Là où nous 
sommes, nous la creusons la tarre^ nous la bêchons, 
nous la fumons, nous la travaillons pour vo^is mit' 
qu'êtes nés riches, comme nous sommes nés pau- 
vres... La masse sera toujours la même : elle reste 
ce qu'elle est... vous voulez rester les maîtres, nous 
serons toujours ennemis, aujord'/nd comme il y a 
trente ans... Vous avez tout, nous n'avons rien, vous 
ne pouvez pas core prétendre à notre amitié... l'.h 
bien ! ça finira mal ; vous serez cause de quelque mau- 
vais couj)... La malédiction des pauvres, monseigneur, 
ça pousse et ça devient plus grand que le pus grantl 
rd' vos ( hénes! I^t le chêne fournit la potence! Per- 
sonne ici ne vous dit la varilc : la v'Ia la vari'té. J'ai- 



300 CHAPITRE X. 

tends tous les matins la mort ; je ne risque pas grand'- 
chose à vous la donner par-dessus le marché, la 
varité. » 

Assurément, voilà qui est admirable ! Cette pro- 
fession de foi du vieux paysan est saisissante de vérité 
intense et forte, de bonhomie sincère et ironique ; il 
y a là un merveilleux tableau de la sourde colère du 
pauvre contre son éternel ennemi ; peut-être néan- 
moins y découvre-t-on trop nettement derrière le 
personnage le talent du romancier qui lui dicte de 
telles paroles ! Je ne pouvais m'empécher, tout en 
lisant cette œuvre, de songer à un autre livre, l'un 
des plus puissants qui aient été écrits en ces dernières 
années, et dont l'inspiration est identique, bien que 
le milieu et les personnages soient différents : je 
veux parler du Germinal de E. Zola. A quarante 
années de distance, ce sont les mêmes plaintes, les 
mêmes colères, les mêmes revendications de ceux 
qui n'ont rien contre ceux qui possèdent : seulement, 
les uns sont des ouvriers, les autres, des bourgeois. 
L'évolution s'est faite en un demi-siècle, transformant 
le milieu et les acteurs du drame. Dans Germinal 
comme dans les Paysans \\ y a un personnage qui 
dirige la lutte, fomente les haines et relève les cou- 
rages affaiblis ; c'est un ancien ouvrier, mais un 
ouvrier relativement instruit, qui a lu et qui sait; son 
rôle est, à mon sens, mieux expliqué, et je ne crois 
])as me tromper en disant que le Souvarine de M. Zola 
est plus dans la vérité psychologique que le père 
Fourchon de Balzac ! 



LA VIE DE CAMPAGNE. 301 

C'est dans les rapports sexuels que s'accentue le 
mieux la nature instinctive du paysan. Ils nous appa- 
raissent chez lui, non plus même comme la grimace 
d'un sentiment, mais plutôt comme un retour à 
l'animalité d'origine et à la fonction première, c'est- 
à-dire à ce que notre éducation moderne, tout en- 
tière basée sur la conception catholique de l'amour, 
nous désigne comme le plus grossier et le plus haïs- 
sable des instincts. Quelque détachés que nous soyons 
des croyances positives, elle n'en survit pas moins 
au fond de nous-mêmes, cette manière d'envisagerle 
rapprochement des sexes et de n'y voir d'autre rai- 
son, d'autre excuse que la perpétuité de l'espèce, aux 
yeux de ceux qui sont restés fidèles à leur religion, 
ou bien la manifestation intérieure d'un sentiment 
qui atténue par son apparente idéalité ce que l'acte 
physique présente de trop brutal. C'est là le résultat 
indéniable de l'influence du christianisme sur notre 
concei)tion consciente ou inconsciente de la vie, par 
contraste avec celle des âges primitifs et du monde 
antique, qui lui était directement opposée. Nul de nous 
n'y échappe, car c'est un phénomène d'atavismedonl 
les plus raffinés sont victimes. Chez le paysan, l'a- 
mour se montre dans sa réalité brutale, tel qu'il est 
en dernière analyse, une soudaine poussée du désir, 
se résolvant en un spasme court et violent auquel 
succède l'indifférence. Il n'y faut ])oint chercher 
autre chose qui; la manifestation du plus impérieux 
des instincts. C'est précisément ces instincts que 
M. Zola a tracé, au travers de ses différentes œuvres. 



302 CHAPIlTxE X. 

une peinture puissante et précise, grâce à laquelle 
certains de ces romans vivront, et voilà pourquoi au- 
jourd'hui les amours sentimentales des paysans de 
George Sand nous semblent d'insipides fadaises d'o- 
péra-comique. 

Balzac, qui a tout compris dans les différentes 
classes sociales dont il s'est fait l'historien, Balzac 
avait bien senti que telle était l'essence même de l'a- 
mour chez le paysan. S'il ne l'a pas dépeint avec 
l'intensité que nous constatons chez M. Zola, c'est 
que d'abord son tempérament d'artiste ne l'y pous- 
sait pas aussi fatalement que l'auteur de Germinal. 
C'est qu'aussi ses efforts d'écrivain se sont portés ail- 
leurs et n'ont été que momentanément concentrés 
sur ce point. J'ai dit que néanmoins sa conception 
de l'ame rurale avait été la vraie en ce qui touche 
l'amour. Il suffit, pour vérifier l'exactitude de cette 
assertion, d'examiner au cours du roman le person- 
nage de Catherine Tonsard, de la suivre dans ses 
fantaisies amoureuses. Seulement Balzac ajoute à son 
impudeur une sorte de raffinement voisin de la féro- 
cité qui l'élève au-dessus des instincts vagues de sa 
classe et en fait un démon femelle acharnée à la 
ruine de ce qu'elle hait. — Suivez le dévcloppe- 
lîient de cette nature dans la scène où elle entre- 
])rend de séduire, pour la livrer à la passion brutale 
de son frère, la douce et innocente Péchina, cette 
fille ardente mais pure, qui, tout inconsciemment, 
s'éveille au sentiment d'amour. Voyez avec quelle 
ruse et quelle adresse savante elle lui glisse dans 



LA VIE DE CAMPAGNE. 303 

roreille les paroles qui la perdront, irritant en elle 
cette curiosité inhérente à la femme, et lui décrivant 
les plaisirs qui l'attendent à la foire de Soulanges. — 
Il On dit que c'est bien beau la foire à Soulanges, 
s'écria naïvement la Péchina. — Je vas te dire ce 
que c'est en deux mots, reprit Catherine. On y est 
reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc 
d'être jolie comme tu l'es, si ce n'est pour être ad- 
mirée par les hommes? Ah! quand j'ai entendu dire 
pour la première fois : « Quel beau brin de fille ! » tout 
mon sang est devenu en feu. Viens-y donc écouter 
cette bénédiction de l'homme, elle ne te manquera 
pas ! s'écria Catherine... Oh! si tu savais ce que c'est 
que de régner sur un homme, d'être sa folie et de pou- 
voir lui dire : « Va là " , comme je le dis à Godain, et 
qu'il y va. . . » Fais cela » et il le fait ! . . . Et tu es tour- 
née, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bour- 
geois comme le fils à M. Lupin. » — C'est ainsi qu'elle 
attire la pauvre enfant sans défiance jusqu'à l'endroit 
où son frère est caché : alors ils joignent leurs efforts 
et la renversent à terre, Catherine la tenant immo- 
bile et la livrant à sa brutalité. Un hasard seul sauve 
la Péchina, le hasard d'une rencontre, et telle est la 
crainte que lui inspire Catherine (ju'elle n'ose pas la 
dénoncer. 

De senildables scènes font comprendre ce qu'est 
la férocité de l'homme en proie à ses instincts ; elles 
prouveiil, mieux rpie toute démonstration scientifique, 
ses origines animales et les retours de sa nature vers 
le point d'où il est parti. La réalité de la vie nous 



304 CHAPITRE X. 

montre des scènes aussi atroces ; il appartient donc 
légitimement à l'historien des mœurs de nous en tracer 
l'image. On comprend également ce sauvage et pro- 
fond égoïsme qui domine chez la plupart des paysans 
et dicte à Balzac cette description de leurs rapports 
entre eux : — » De l'autre côté du bassin de l'A- 
vonne, les vieillards impotents tremblent de rester à 
la maison, car alors on ne leur donne plus à manger; 
aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peu- 
vent les porter; s'ils se couchent, ils savent très bien 
que c'est pour mourir, faute de nourriture. " — La 
peinture sera complète et définitive quand nous les 
aurons vus en groupe, s'excitant les uns les autres, 
poussant leurs cris de haine et de vengeance contre 
l'ennemi commun, proférant des menaces de mort 
et réclamant leur part, poussés par Fourchon, le 
paysan-prophète que nous avons déjà vu : — « Salut, 
cria le vieillard; vous êtes beaucoup de gredins ici. 
Salut, dit-il à sa petite-fille qu'il surprit embrassant 
Jionnebault; salut, Marie, pleine de vices; que Satan 
soit avec toi! Sois maudite entre toutes les^femmes. 
Salut, la compagnie, vous êtes pinces! vous pouvez 
dire adieu à vos gerbes. Il y a des nouvelles; je vous 
l'ai dit que le bourgeois vous materait; eh bien, il va 
vous fouetter avec la loi. — Il y aura du sang ré- 
pandu, dit Nicolas d'un air sombré. Si vous voulez 
m'écouter, on descendra Michaud. Mais vous êtes des 
veules et des drogues. » — La lutte s'accentue et 
rien n'y fera, ni les procédés d'intimidation, ni la pa- 
tience, ni la douceur. Le général de Montcornet et 



LA VIE DE CAMPAGNE. 303 

sa femme essayent de faire le bien, de secourir les 
malades, de distribuer des aumônes. Ils n'arrivent 
qu'à irriter des jalousies et à accentuer les haines. 
Les vexations deviennent telles qu'ils en sont réduits 
à quitter le pays et à vendre leur domaine. Ils se 
retirent vaincus ! . . . 

Et c'est là, je ne dis pas la preuve, — car le mot 
de preuve n'aurait ici aucun sens, — mais la recon- 
naissance, l'affirmation du sage relativement à l'inu- 
tilité de la philanthropie comme remède aux misères 
sociales. Tous ceux-là qui espèrent, par la charité, 
par les bons traitements, par la générosité, si large 
soit-elle, diminuer en quelque façon le divorce exis- 
tant entre les classes riches et celles qui souffrent, 
faire cesser même un jour la sourde hostilité des 
unes à l'égard des autres, tous ceux-là se bercent 
d'une illusion consolante, mais fausse; si même ils 
agissent en vue de ce résultat, ajoutons qu'ils font un 
véritable marché de dupe. La philanthropie , fût-elle 
cent fois plus grande qu'elle n'est même aujourd'hui, 
ne saurait avoir d'influence sur les rapports des dif- 
férentes classes; elle peut dans certains cas agir in- 
dividuellement; elle n'agira jamais sur les groupes, 
et ceux qui la pratiquent avec celte arrière-jiensée 
se trompent étrangement. Car ce serait la solution 
toute trouvée de la question sociale, et s'il est un 
problème qui paraît insoluble, c'est, à n'en pas douter, 
('clui-là, (\v. qui ne veut pas dire que dans ses appli- 
cations il faille la rcslreiiidrc ; quand bicu même 
elle arriverait à produire des résultats encore moins 



306 CHAPITRE X. 

palpables que ceux qu'en attendent les plus clair- 
voyants d'entre nous, elle devrait être pratiquée ; di- 
sons mieux : elle devrait l'être d'autant plus qu'elle 
nous apparaîtrait en ce cas plus noble, étant plus 
désintéressée : la sympathie humaine d'ailleurs nous 
est une garantie de sa durée. Que ce soit du moins 
sans illusion sur ses conséquences possibles. Nous y 
gagnerons de n'avoir pas été dupes, ce qui est une 
supériorité intellectuelle, et d'avoir rempli un devoir 
sans en attendre de récompense, ce qui est la plus 
éminente des supériorités morales! 

Dans le cours de cette étude nous avons parlé du 
Germinal de M. Emile Zola, et nous avons rap- 
proché cette œuvre des Paysans de Balzac. Nous 
ne pouvons mieux faire en terminant que de les rap- 
procher encore, puisqu'elles résument, à cinquante 
années de distance, chacune suivant le tempérament 
propre à son auteur, la crise sociale sous les efforts 
de laquelle notre monde moderne risque de sombrer, 
le Germiïial de M. Zola avec une réalité autre- 
ment intense et menaçante. C'est là leur plus grand 
mérite à toutes deux, comme ce sera la plus incon- 
testable gloire des écrivains qui les ont conçues !.. 

L'étude des Paysans nous a montré la vie de 
campagne en son instinctive et rudimcntaire bruta- 
lité. Il nous a été donné d'y suivre, dans le dévelop- 
pement de leur nature, ces êtres primitifs, si proches 
de l'animalité par leurs aj)pétits et dont les manifes- 
tations extérieures nous semblent un perpétuel re- 
tour vers elle. C'est que, s'il n'est pas exact de dire 



''■^ "«. v^<xcrL 



LA VIE DE CAMPAGNE. 307 



avec Balzac que « la moralité commence avec l'ai- 
sance », — et par moralité entendons tout ce qui 
nous dégage du pur instinct pour nous élever au sen- 
timent, — il est du moins certain qu'elle est une con- 
séquence immédiate de l'éducation. Le fond naturel 
de l'homme est la méchanceté et la bassesse, et 
comme le disait un grand artiste : — « La connais- 
sance du devoir ne s'acquiert que très lentement; ce 
n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exer- 
cice progressif de la raison que l'homme diminue peu 
à peu sa méchanceté naturelle. » — Dans cette pein- 
ture, outrée par instants, mais significative et puis- 
sante, d'une vérité saisissante presque en tous ses 
détails, la vie de campagne nous est apparue comme 
une réalité laide et grossière, l)ien faite pour répu- 
gner aux instincts délicats de l'homme qui s'est mo- 
ralisé par l'exercice progressif de la raison. Nous 
avons tenté de marquer pour quels motifs ce roman 
pouvait être taxé d'outrance. Nous avons avancé 
qu'au milieu de cette bassesse, de cette immoralité 
générale, certains êtres pouvaient exister donnant le 
plus complet démenti à ce principe posé. Balzac ne 
l'ignorait pas, et il semble qu'il ait écrit ses autres 
scènes de la vie de campagne pour créer un vivant 
contraste avec cette première œuvre, 

Prenons le Ctiré de viUaqe. Imagine/ un être 
naturellenjcnt noble, doué d'une àme élevée, ayant 
grandi dans une atmosphère d'honneur et de devoir, 
li;il)itué dès sa jeunesse à la scrnpub'use observance 
des obligations morales. Tne éducation rcligicMise 



>: 



308 CHAPITRE X. 

solide et les tendances mêmes de son esprit l'ont con- 
duit à envisager comme seul important le service de 
Dieu : d'autre part, l'absence entière d'ambition et 
cette haute sagesse qui mène les êtres supérieurs 
au détachement des honneurs humains ont borné ses 
aspirations à la desservance d'une petite cure de vil- 
lage. N'oubliez pas que vous avez affaire non seule- 
ment à une supériorité morale de premier ordre, 
mais encore à une incontestable supériorité intellec- 
tuelle. Il ne s'agit plus du simple curé de village ob- 
servant honnêtement, mais étroitement, les devoirs 
de son ministère, d'un esprit à peine supérieur à ce- 
lui des pauvres gens dont il a la direction morale. 
Tel est le curé de village de Balzac; vous voyez 
quelle noblesse touchante et haute communique- 
ront à cette physionomie déjà si pure la vie de cam- 
pagne et le développement de son existence dans un 
pareil milieu. L'humilité de ses fonctions, au lieu 
d'être une déchéance, devient au contraire une per- 
pétuelle auréole qui illumine cette figure déjà ra- 
dieuse. Il apparaît, dès l'abord, tel qu'un sage, en- 
tièrement détaché des préoccupations terrestres, 
ayant acquis dans l'exercice de la méditation et du 
perpétuel retour sur lui-même cette haute insou- 
ciance des agitations stériles, et terminant dans l'ac- 
complissement de devoirs saintement remplis une 
existence qui demeurerait toute contemplative, si la 
perfection de ses qualités morales ne le poussait à 
faire le bien autour do lui. 

Dans une telle peinture, la vie de campagne, loin 



LA VIE DE CAMPAGNE. 309 

d'être, comme dans l'œuvre des Paysans^ un élément 
de vulgarité, sera la raison de cette sagesse etde cette 
pureté; elle nous semble le décor nécessaire d'une 
telle vie; elle nous représente l'atmosphère purifiante 
au milieu de laquelle une âme si haute peut atteindre 
à la perfection de développement moral dont le curé 
Bonnet donne le magnifique exemple. Il n'est pas 
jusqu'à l'humilité de ses moyens d'existence, jus- 
qu'à la médiocrité de son intérieur, jusqu'à la pau- 
vreté de son église qui ne soit le complément néces- 
saire, l'explication de sa conduite, comme nous avons 
accoutumé de lire en la biographie des plus éminents 
esprits ce détachement du confort et des jouissances 
matérielles si chères aux autres hommes. L'àme, 
tout entière absorbée par des préoccupations plus 
nobles, ne se soucie aucunement de ces choses, et 
leur absence contribue à expliquer de telles exis- 
tences. Non seulement elle contribue à les expliquer, 
mais elle en fait la » poésie » , de même qu'une 
simple église de village peut à certaines heures du 
jour et dans de certaines dispositions d àme nous 
communiquer une impression plus religieuse que la 
plus splfudule calhédrale. — " Malgré tant de pau- 
vreté, cette église ne manquait })as dos douces har- 
monies qui plaisent aux belles âmes et que les cou- 
leurs mettent si bien en relief... A l'aspect de cette 
chélive maison de Dieu, si le premier sentiment était 
la surprise, il était suivi (111110 ii(hnii;ili()u uu-lée de 
pitié. N'oxpriiiuiit-olle pas la misère (bi pays? Ne 
s'accordait-elle pas avec la simplicité naive du près- 



310 CHAPITRE X, 

bytèrc? Elle était d'ailleurs pi'opre et bien tenue. 
On y respirait comme un parfum de vertus champê- 
tres, rien n'y trahissait l'abandon. Quoique rustique 
et simple, elle était habitée par la prière, elle avait 
une âme : on la sentait, sans s'expliquer comment! » 

Cette âme de la petite église de village, c'est l'âme 
même du curé Bonnet, une âme d'un ordre rare et 
d'une singulière pureté, faite pour inspirer l'admi- 
ration et pour attirer les réciproques confidences. 
Toute sa conduite s'explique par des mobiles inté- 
rieurs de la plus haute noblesse. A l'abbé Gabriel, 
type du prêtre mondain, qui est entré dans les Ordres 
pour a faire une belle carrière » , et qui lui demande 
avec étonnement pour quelles raisons il a embrassé 
l'état ecclésiastique, l'abbé Bonnet répond simple- 
ment : — "Je n'ai point vu d'état dans la prêtrise. 
Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre pour des 
raisons autres que les indéfinissables puissances de 
la vocation, n 

Tel est le type du j)rêtre accompli, si nol)le et si 
rare, comme toute chose belle en ce monde, figure à 
jamais respectable et digne de notre admiration, 
quelles que soient les croyances de celui qui l'ap- 
proche, car il offre l'exemple de ce qui se rencontre 
ici-])as de plus ])ré('ieux et de plus pur ; le dévoue- 
ment à un idéal supraterrestre ! Frère du savant 
convaincu et de l'artiste passionné, il mérite un res- 
pect non moindre que ceux-ci, parce qu'il poursuit 
comme eux un but supérieur et (jue son âme nous 
parait d'une essence aussi rare que la leur. De même 



LA VIE DE CAMPAGNE. 311 

que le savant et l'artiste apportent à l'humanité souf- 
frante le fruit de leurs découvertes et le baume con- 
solant de la beauté, le curé Bonnet communique à 
ceux qui l'entourent le réconfort de ses pieux ensei- 
gnements ; pour les humbles, il est le pasteur res- 
pecté dont la parole est écoutée comme un oracle : à 
ceux que l'existence passionnée a jetés hors des voies 
droites de la vertu, que les exigences d'une nature 
extrême a poussés vers des actes que le monde ré- 
prouve, il donne la consolation suprême. A une ma- 
dame Graslin, torturée par le remords, il apporterait 
le calme, si le calme pouvait exister pour une telle 
àme. [Il prononce du moins les seules paroles qui 
puissent convenir à sa situation morale et dévoile en 
les prononçant la supériorité de son esprit : — «Vous 
n'êtes pas juge dans votre propre cause; vous rele- 
vez de Dieu, dit le prêtre; vous n'avez le droit ni de 
vous condamner ni de vous al)Soudre. Dieu, ma fdle, 
est un grand reviseur de procès. — Ah! Ht-elle. — 
// voit l'origine des choses, là où nous n'avons vu que 
les choses elles-mêmes. » — Le curé Bonnet est une 
des plus hautes figures de Balzac, une dos plus se- 
reines et des [)Ius imposantes parmi les agitations et 
les troubles de la comédie humaine... j 

La campagne est un milieu exceptionnellement 
favorable au développement des natures riches non 
pas seulement par le c(rur, mais aussi par l'intelli- 
gcncc. Edgar Poe écrivait (jnau nouiluc des condi- 
tions indispensables, selon lui, pour faire une exis- 
tence heureuse, il fallait compter la vie en plein air : 



312 CHAPITRE X. 

— Il Les idées de mon ami, dit-il dans le domaine 
d'Arnheim, peuvent être résumées en quelques mots. 
Il n'admettait que quatre principes, ou plus stricte- 
ment quatre conditions élémentaires de félicité. Celle 
qu'il considérait comme la principale était — chose 
étrange à dire — la simple condition purement phy- 
sique du libre exercice en plein air. La santé, disait- 
il, qu'on peut obtenir par d'autres moyens est à peine 
digne de nom. » — Edgar Poë semble se placer ici 
au point de vue exclusivement physique ; mais les 
conditions physiologiques du développement ne réa- 
gissent-elles pas, et puissamment, sur les conditions 
morales? Après un mûr et rigoureux examen des faits, 
ne sommes-nous pas amenés à confondre les deux 
et à les envisager dans un rapport de cause à effet? 
La première condition pour que la vie de cam- 
pagne puisse jn-oduire les conséquences que nous 
marquons, est que l'individu qui s'y trouve soumis 
soit déjà moralement ou intellectuellement riche, 
c'est-à-dire qu'il ait des facultés assez hautes pour 
supporter la solitude. C'est ici le lieu de rappeler la 
magnifique page de Schopcnhauer sur la solitude, 
conséquence de la supériorité : — " Toute société 
exige nécessairement un accommodement réciproque, 
un tempérament : aussi, plus elle est nombreuse, plus 
elle devient fade. On ne peut être vraiment soi 
qu'aussi longtemps qu'on est seul. Qui n'aime donc 
pas la solitude, n'aime pas la liberté, caron n'est libre 
qu'étant seul. Toute société a pour compagne insé- 
parable la contrainte et réclame des sacrifices qui 



LA VIE DE CAMPAGNE. 313 

coûtent d'autant plus cher que l'individualité est plus 
marquante. Par conséquent chacun fuira, supportera 
ou chérira la solitude en proportion exacte de la 
valeur de son propre moi. C'est là que le mesquin 
sent toute sa mesquinerie, et le grand esprit toute sa 
grandeur : bref chacun s'y pèse à sa vraie valeur. » 
— La seconde condition, qui n'est que le corollaire 
de la première, c'est qu'une activité quelconque 
vienne remplir cette solitude et la meubler en quel- 
que sorte, car — et c'est encore Schopenhauer qui 
l'affirme après Aristote, — « la vie est dans l'acti- 
vité. Plus cette activité sera d'ordre nol)le, plus 
hautes seront les facultés qu'elle mettra enjeu, plus 
la nature intime de l'être soumis à ce régime se déve- 
loppera noblement, et tendra vers des fins supé- 
rieures. " 

Cette idée de la bienfaisante action d'une vie soli- 
. taire dut hanter Balzac, et ce fut pour lui donner un 
corps qu'il créa ces deux types si rares et si nobles : 
l'abbé Bonnet et le médecin Bénassis. Dans la 
retraite où ils vivent, ils tendent tous deux vers le 
développement le plus complet de leur être intérieur, 
et tous deux y tendent pour des causes différentes : 
le premier, en vertu de sa nature intime et parce que 
la simplicité de ses goûts, jointe ù l'absolue conviction 
de la foi, lui marque sa vocation, ainsi ([u'il le dit lui- 
même. Le second se consacre à une existence de 
(b''VOUCmenl pour onldicr une vie aiiléricure troublée 
par des [)assions multiples, et s'il nous semble aussi 
nol)le que l'aldté Boimel daii.s l'exercice de ses bleu- 
is 



314 CHAPITRE X. 

faisantes fonctions, peut-être les événements de son 
passé le diminuent-ils à nos yeux! Il n'arrive en 
effet à la noblesse morale qu'assez tardivement, 
après de cruelles expériences : le récit de ses années 
de jeunesse, la confession qu'il fait à son ami Genes- 
tas expliquent entièrement sa conduite : — « Je 
cherchais alors à me faire une vie autre que celle 
dont les peines m'avaient lassé. Il me vint au cœur 
une de ces pensées que Dieu nous envoie pour nous 
faire accepter nos malheurs. Je résolus d'élever ce 
pays comme un précepteur élève un enfant. Ne me 
sachez pas gré de ma bienfaisance : j'y étais intéressé 
par le besoin de distraction que j'éprouvais. » 

Il s'explique lui-même par ces paroles. Ce besoin 
d'activité qui est au fond de tout être va chercher à 
se satisfaire dans la bienfaisance et la charité : il 
entreprendra d'améliorer le sort de ceux qui l'entou- 
rent, de les intéresser au travail, de développer en 
eux l'instruction et de les moraliser par le bien-être : 
— "Je ne me suis abandonné à aucune illusion ni 
sur le caractère des gens de la campagne, ni sur les 
obstacles que l'on rencontre en essayant d'améliorer 
les hommes et les choses. Je n'ai point fait des idylles 
sur mes gens ; je les ai acceptés parce qu'ils sont de 
pauvres paysans, ni entièrement bons, ni entièrement 
méchants, auxquels un travail constant ne permet 
point de se livrer au sentiment, mais qui parfois 
peuvent sentir vivement. Enfin j'ai surtout compris 
que je n'agirais sur eux que par des calculs d'intérêts 
et de bien-être immédiat. » 



LA VIE DE CAMPAGNE. 315 

C'est là de bonne psychologie en matière d'éduca- 
tion. Bénassis disserte beaucoup dans le cours de cet 
ouvrage; il est quelquefois fatigant par sa manière 
de philosopher : on sent trop souvent Balzac derrière 
les idées qu'il exprime. Ses narrations sont d'une lon- 
gueur exagérée et ses vues sur la société à maintes re- 
prises fastidieuses. — On n'en goûte que mieux par con- 
traste les pages où ilagit, tout le chapitre par exemple 
dans lequel Balzac le montre parcourant, avec 
Genestas, la campagne où se trouvent disséminées 
les maisons des paysans de sa commune. Il apparaît 
là dans toute la noblesse de sa nature, faisant le bien 
simplement et grandement, consacrant son temps, 
son intelligence et son activité avec ce désinté- 
ressement des âmes dont le sacrifice fait la gran- 
deur! 



FIN. 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE PREMIER 

lA PHÉFACE de la « COMÉDIE HUMAINE ". 

Conception d'ensemble de la Comédie humaine : comment elle 
s'opéra. — Solidarité des phénomènes de la vie ; esprit générali- 
sateur de Balzac. — Nature du véritable esprit scientifique. — 
L'esprit systématique, soutien de toute grande œuvre. 

L'idée maîtresse de la Comédie humaine : l'humanité et l'anima- 
lité. — Doctrine de l'Evolution opposée à celle de la Création. 
— Y,' Unité de plan iipplicjuée aux espèces sociales. La théorie 
des Milieux et des Types indiquée par IJalzac. Réaction de ces 
idées sur l'iKuvre. 

Les Idées à côté : La théorie des Forces. — Conception amorale 
de l'art. — Seule lacune de ses vues d'enseudjic en ce qui touche 
la religion 1 

CHAPITRE II 

LES J E U M E S CENS. 

Naissance du sentiment d'amour chez h; jeune homme. Calyste de 
Guénic. — Eveil de la jalousie maternelle : .mél.ingc de crainte 
et de Herté. — Caractéristiipic île ce premier amour : timidité 
apparente. — Violcnco foncière de l'instinct «lu sexe. 

Hastijnac : complexité de ses Icnd.uice». — Al)8cnce de frein mo- 
ral. Nature ondoyante de sa personnalité. Tiiéorio p!*y<'ho|(>j;iqiie 
de M. Tainc. — Ses lull<'«; ses volte-face; pour quels motifs il 
doit »ucc<>mber. 

Point commun aux principaux jeunes gens «le |{al/..»i' : ancun prin - 
cipe directeur de la vie. Féli.x de Vandenessc. — Souffrance» tic» 

18. 



318 TABLE DES MATIERES. 

âmes d'élite. Réaction salutaire de ces souffrances : leur 
importance comme préparation à l'amour. — Relations du jeune 
homme avec la femme déjà mûre. Illusion volontaire de celle-ci : 
semblant de maternité. 
L'amour subordonné au sentiment : Lord Grenville. Extrême ra- 
reté de son cas. Cause de séduction d'un ordre unique.. . 17 

CHAPITRE III 

LES JEDNES FILLES. 

Comment Balzac a conçu les jeunes filles : leur caractère de passi- 
vité dans l'amour. Il les a peintes en grisaille. 

Leur impersonnalité due surtout à l'éducation. — Rôle capital de 
l'éducation : ce qu'elle est; ce qu'elle devrait être. — Idées de 
Balzac à ce sujet : Mme du Tillet et Mme Félix de Vandenesse. 

Césarine Birotteau : la jeune fille de la petite bourgeoisie. — Ca- 
ractère égoïste de l'amour. 

Eveil de l'amour chez la jeune fille : signes physiologiques. Ursule 
Miroiiet. La jeune fille guidée par l'instinct. Balzac applique la 
théorie de Schopenhauer. 

Eugénie Grandet. La femme créée par l'amour. 

Véronique Graslin. L'amour né d'émotions intellectuelles.. . 51 

CHAPITRE IV 

LES FEXi:>IES MALHEUREUSES. 

Seule manière de comprendre les « femmes » de Balzac : les aimer. 

— Rôle de l'imagination sympathique. 

La femme abandonnée : Mme de Beauséant. — Solitude hautaine 
et fière. Dédain du monde. — La persistance du besoin d'aimer. 

Rapports de l'homme et de la femme dans le mariage. Gravité de 
la question. Souveraine maîtrise de Balzac : Mme d'Aiglemont. 

— Contraste entre les lois sociales et les besoins des âmes supé- 
rieures. Le mariage, prostitution légale. — Première rencontre 
de lajeune fille avec les réalités de l'amour. — Désaccord sensuel 
entre les époux. Infériorité fréquente du mari : le colonel d'Ai- 
glemont. 

La fidélité dans l'amour ; fidélité au souvenir : elle manque à Julie 
d'Aiglemont. 



TABLE DES MATIÈRES. 319 

Mme de Mortsauf : prédilection de Balzac pour ce personnage. 
Avec quel amour il l'a peint. Sa vie n'est qu'une souffrance 
ininterrompue. — Illusions de maternité. 

Les âmes qui ont une fin unique : l'amour. Mme Graslin et Mme 
de Mortsauf. Points communs et différences. Disproportion du 
rêve et de la réalité. — Les femmes mères; les femmes amantes. 
— La souffrance, cause de développement de la vie intérieure. — 
L'adultère moral aussi grave que l'adultère physique. 

Mme Hulot : l'amour conjugal résigné. Sentiment du devoir accom- 
pli. Objections adressées au personnage. Défense de Mme Hulot. 

Mme Claés : sentiment d'amour chez la femme contrefaite. Séduc- 
tion morale toujours renouvelée ; séduction physiqu^ toujours la 
même. 

La faiblesse, séduction décisive des femmes de Balzac. Caractère 
transfigurateur de la poésie 73 

CHAPITRE V 

LES COURTISANES, 

Sur la liberté de l'art. L'art purifié par l'artiste. 

Puissance et fatalité de l'instinct d'amour. — Esther. L'âme de- 
meurée vierge en dépit des souillures physiques. Réapparition 
des premiers instincts. Toute la psychologie d'Esther repose sur 
des observations physiologiques. — Rapprochement entre Bal- 
zac et Goya. — Auréole poéti(|ue d'Esther. Elle est plutôt une 
« femme malheureuse " qu'une courtisane. 

L'inconscience acquise, trait caractéristique de la Fille. Joscpha. 
Jenny Cadine. 

La courtisane consciente : Vulcrie Manie/fe. — Obsédante réalité de 
ce type. — Pour le psychologue, ricii que des états d'âme néces- 
saires et tranchés. Balzac à la fois moraliste et psychologue; ne 
se contente pas de peindre un personnage ; précise «a réaction 
sur son milieu. Valérie Marncffe, la courlisanc bourgeoise, t'a- 
ractèrc redoutable de ce type. Différence avec la " fille » : tout 
cnelleestdissiinulé. Diversité de ses incarnations; ressources in6* 
puisables de son es|)rit. — Sa mort, iiiqxiissantc à faire n;titrc 
in pitié. 

La servante maîtresse : Flore Jirazier. Sa fonction sociale. Se.-* lâ- 
chetés (le fille; une seule chose lui man<|uc pour se développer : 
un milieu favorul>le. 



320 TABLE DES MATIERES. 

Irresponsabilité originelle de la courtisane : les protections so- 
ciales, seules causes de vertu. 

La courtisane femme du monde : Mme de Rochejide. Rapproclie- 
ment avec Valérie Marneffe 113 

CHAPITRE VI 

LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 

Le roman de caractères et le roman de mœurs. — Balzac a excellé 
dans les deux. — Diversité des êtres et des destinées. — Il ne 
vit dans le monde que àts forces en mouvement. 

Goriot : caractère absorbant de son amour. — En quoi il a donné 
prise aux attaques. — Goriot, création shakespearienne. — Rap- 
prochement avec le roi Lear. 

Persistance de l'instinct sexuel. L'amour chez le vieillard : Hulot. 

— Caractère tragique et douloureux de sa passion. — Il la con- 
state et la déplore lui-même. — Jusqu'où il descend. — Hulot 
est un véritable symbole. 

Les passions égoïstes et les passions altruistes. — L'avarice, passion 
égoïste. — L'absorption monomaniaque : Grandet. 

Vautrin : Sa signification et sa portée symbolique. — Tout est 
étrange et hors cadre en lui. — Ses vues d'ensemble sur la vie. 

— Son don de pénétration psychologique. Précision et hardiesse 
de ses jugements. — Il est artiste et poète. — Transposition ou 
dédoublement de sa personnalité. — Ses amours et ses haines. 

— La plus haute figure de Balzac. 

Nouvelle application de la théorie des forces : Philippe Bridau. 

L'idée fixe ou monomanie : Balthazar Clacs. — La maladie men- 
tale inguérissable. 

Les personnages excessifs chez Dickens et Balzac. — Dans leurs 
créations on retrouve les qualités de leur race. — Chaque ten- 
dance doit être poussée à l'excès pour être comprise. — Les 
passions originelles et les passions tardives : les premières, bien- 
faisantes ; les secondes, meurtrières. 

Identité foncière de l'âme humaine 147 

CHAPITRE VII 

LES ARTISTES. 

Amour de Balzac pour l'artiste. — Il s'est attaché surtout à l'ar- 
tiste incomplet. 



TABLE DES MATIÈRES. 321 

Lucien de Rubempré. — Côtés féminins de sa nature. — Sa délica- 
tesse de coinplexion. — Ses initiations sentimentales : Mme de 
Bai'geton. — Ses désillusions à Paris, comaje homme et comme 
artiste. 

Daniel d'Aithez, contraste vivant avec Rubempré. — Il représente 
l'énergie virile et la volonté. 

Tentative de Balzac pour réhabiliter l'artiste; il généralise le type 
de d'Arthez. — Conception fausse d'une société d'artistes idéale. 

— Ce {jue sont en réalité les artistes entre eux. 

Haine de Balzac pour le journalisme : les souffrances fju'il endure. 
Il se venge dans les Illusions perdues. Il réunit dans le person- 
nage de Lousteau tout ce qu'il a vu de lâche et de vil. 

Satire cruelle du journalisme. — Portée de ses jugements : le jour- 
nalisme destructeur de la personnalité. Lucien de Rubempré 
succombe. 

Raoul Nathan assez semblable à d'Arthez, mais inférieur. 

Isolement nécessaire au véritable artiste. — Exemple de Balzac. 

Wenceslas Steinbeck : Le Rêve et la production. 

Joseph Bridau : Rapprochement avec Balzac. 

La femme artiste : Camille Maupin. Virilisalion du type féminin. 

Portrait du poète : Louis Lambert. — Différences avec le milieu. — 
Souffrances inévitables. — Révoltes : Chateaubriand, Shelley, 
.A. de Vigny, Baudelaire, Etlg. Poii. — ■ Louis Lambert est pres- 
que une autobiographie. — La vie au collège. — Horreur de la 
promiscuité. — Compensations du poète : Tendresse et sensibi- 
lité. — Impuissance dans le domaine de la vie active. 

Conditions indispensables à un mouvement d'art réformateur. 199 

CHAl'ITUE VIII 

I. A V ) K n o u n G K O I S E . 

Principe d'esthétique moderne posé par Balzac : L'imagination sym- 
pathique peut s'attachera toute classe sociale. — I^a bourgeoisie : 
César Birolteau. — Le bourgeois : Sens spécial donné au mot. 

— Mélange d'honnêteté stricte, de simplicité d'esprit et de va- 
nité. — Rapprochement entre Birottcau et Ilomais : lloinais, 
rari«;alure de Birott(!an. 

La femme dans la bourgeoisie : Mme llirollcuu. Sa «upériorité de 
jugement. — La femme dans le peuple. — Elévation morale de 
Mme liirotlcau : l'^llc est la femme forte. — Sa supériorité sur 
son milieu. 



322 TABLE DES MATIERES. 

Ridicules de Birotteau, rachetés par ses vertus : Birotteau ^?aji(/i 
par le malheur. 

Le parvenu : Crevel. — Points communs entre Crevel et il/. Prud- 
liomme. — L'esprit satirique de Balzac. Crevel n'est plus seu- 
lement un portrait : c'est une caricature. 

La classe l> ourgeoise. Etudes de groupes : Les petits bourgeois. — 
Encore l'esprit satirique : Thuillier : L'employé de bureau. — 
Minard : L'inventeur de lieux communs. — Phellion .•L'honnê- 
teté niaise. — Colleville : L'esprit capable et gausseur. 

ia Peyrade : Comment il domine ce groupe. — Ses relations avec 
Mme Colleville. — La bourgeoise en quête d'émotions. — Le 
comédien dans La Peyrade. — Comment il est passé maître en 
l'art de tromper la femme. — Procédé infaillible : emphase et 
exagération du sentiment 243 

CHAPITRE IX 

LA VIE DE PROVINCE 

Haine de Balzac pour l'esprit provincial. — Première partie des 
Illusions perdues. — Les portraits n'ont pas vieilli : Le gentil- 
homme campagnard : M de Chandour, prototype du Rodolphe 
de Madame Bovary. — M. de Saintot, M. de Barta. La préten- 
tion jointe à l'ignorance. 

Grossissement voulu des traits physionomiques. — Procédé iden- 
tique à celui de la caricature. — Les conversations complètent 
les portraits. 

La bassesse des sentiments. — Rapprochement avec La Bruyère. 
Les âmes pétries de boue et d'ordure. — Minoret-Levrault. — 
Goupil. — Mme Crémière. 

Quelques âmes nobles par exception : Le docteur Minoret — 
L'abbé Chaperon. — Ils vivent isolés, sans rapports avec les 
autres . 

Solidarité de la vie de province. — La vieille fille : Mlle Cormon. 
— Le désir du mariage devenu obsession : Elle suscite la pitié 
plutôt que le sarcasme. — Elle est dupe jusijii'à la fin. . . 269 

CHAPITRE X 

LA VIE DE CAMPAGNE 

Idée niaîtrcssc et portée sociale du roman les Paysans ; Son carac- 



TABLE DES MATIÈRES. 323 

tère en quelque sorte prophétique — Balzac pressent les reven- 
dications sociales. 

L'àine paysanne composée de queKjues instincts rudirnentaires. — 
La vie morale n'y dépasse guère la limite de ces instincts. — 
Cette conception se dégage à merveille des types de Balzac: 
Fourchon. Toii^ard. 

Grossissement voulu jus(ju'au tragique du tvpe de Fourchon. — 
On sent trop Balzac derrière son personnage. — Le Germinal, 
de M. E. Zola : Souvarine opposé à Fourchon . 

Exclusivisme de l'instinct dans les rapports sexuels. Le paysan 
s'accouple comme l'animal. Retour aux origines premières de 
l'homme . 

Le Curé de villaje, contraste avec les Paysans. — Influence 
toute puissante de l'éducation. — Noblesse et pureté du type 
du cure Bonnet. — Haute poésie de cette figure. — Il est une 
manifestation de l'idéal. 

Influence bienfaisante de la nature sur certains esprits. — Bénat- 
sis, — Le sens de la solitude. — Grandeur morale de la vie 
solitaire 290 



PAniS. — TYP. DP. K. PLOM, ^OUnnIT ET t'«, RUK r..\H.VKClkHR, 8* 



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T / C'^ 



V 



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