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Full text of "Feuilles d'herbe"

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WALT WHITMAN 


Feuilles d’herbe 

TRADUCTION INTÉGRALE D’APRÈS l'ÉDITION DEFINITIVE 


LÉON BAZALGETTE 

AVEC DEUX PORTRAITS DE L’AUTEUR 

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PARIS 

MERCVRE DE FRANCE 

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI 


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FEUILLES D’HERBE 


A LA MÊME LIBRAIRIE 


walt whitman, VHomme et son œuvre , par Léon Bazalgette. 
Avec un portrait et un autographe. i vol. 

LE i€ POÈME- ÉVANGILE 99 DE WALT WHITMAN , par Léon 

Bazalgette. i vol. 

Sous presse : 

pages de journal, de Walt Whitman, traduction par Léon 
Bazalgette. i vol. 










WALT WHITMAN 


Feuilles d’herbe 

TRADUCTION INTEGRALE DIAPRES l'ÉDITION DÉFINITIVE 

PAR 

LÉON BAZALGETTE 

AVEC DEUX PORTRAITS DE L’AUTEUR 

I 



PARIS 

MERCVRE DE FRANCE 

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI 


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IL A ÉTÉ TIRÉ : 


110 exemplaires sur papier vergé pur fil 
des papeteries Lafuma, numérotés de 1 à 110. 


JUSTIFICATION DU TIRAGE 


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Tous droits de reproduction. et d’adaptation 
réservés pour tous pays 


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FEUILLES D’HERBE 


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ÇA, DIT MON AME, 

POUR MON CORPS (CAR NOUS NE FAISONS QU'UN) ÉCRIVONS DES VERS 
TELS 

QUE SI JE REVENAIS INVISIBLE APRÈS LA MORT, 

OU DANS LONGTEMPS, LONGTEMPS D'iCI, EN D\AUTRES SPHÈRES, 

POUR UN GROUPE DE COMPAGNONS Y REPRENAIS MES CHANTS 
(D'ACCORD AVEC SOL, ARBRES, VENTS DE LA TERRE, VAGUES TU¬ 
MULTUEUSES), 

A JAMAIS JE CONTINUE AVEC UN SOURIRE HEUREUX, 

A TOUT JAMAIS D'AVOUER CES VERS - COMME TOUT D'ABORD ICI 

PRÉSENTEMENT, 

SIGNANT POUR AME ET CORPS j'Y APPOSE MON NOM, 





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DÉDICACES 


JE CHANTE LE SOI 

Je chante le Soi, une personne simple, séparée, 

Néanmoins prononce le mot Démocratique, le mot En 
Masse. 

Je chante l’organisme de la tête aux pieds, 

Point le seul visage ni le seul cerveau ne sont dignes de l'a 
Muse, j’affirme que le Corps complet en est bien plus 
digne, 

Je chante la Femme à l’égal du Mâle. 

Vie immense en passion, pulsation et puissance, 

Cœur en fête, pour la plus libre action formé sous les lois 
divines, 

Je chante l’Homme Moderne. 


COMME JE MÉDITAIS EN SILENCE 
Comme je méditais en silence, 

Retournant mes poèmes, considérant, m’attardant longue¬ 
ment, 

Un Fantôme se leva devant moi, la mine méfiante, 
Terrible de beauté, âge et puissance, 


10 


FEUILLES D'HERBE 


Le génie des poètes de l’ancien monde, 

Qui, dirigeant sur moi ses regards de flamme, 

Et montrant du doigt maints chants immortels, 

Que chantes-tu, dit-il d’une voix menaçante, 

Ne sais-tu qu'il n'est qu'un seul thème pour les bardes 
impérissables ? 

Et c'est le thème de la Guerre , la fortune des combats, 

La création de soldats accomplis. 

Soit, répondis-je alors. 

Moi aussi, Ombre hautaine , je chante la guerre , et une plus 
longue et plus grande qu'aucune , 

Faite dans mon livre avec fortunes diverses, fuite , avance et 
retraite, victoire différée et incertaine, 

(Cependant certaine, m'est avis , ou quasi certaine, à la fin), 
sur le champ de bataille du monde, 

Pour la vie et la mort, pour le Corps et pour V Ame éternelle, 
Vois donc, moi aussi je suis venu, chantant le chant des com¬ 
bats, 

Je suscite surtout de braves soldats. 


EN MER SUR DES NAVIRES 

En mer sur des navires avec leur cajute, 

Le bleu sans bornes s’étendant de toute part, 

Avec vents qui sifflent et musique des vagues, les grandes 
vagues impérieuses, 

Ou quelque barque solitaire portée sur la mer dense, 

Où, joyeux et plein de foi, déployant ses voiles blanches, 
Le bateau fend l’éther parmi l’écume étincelante du jour, 
ou sous maintes étoiles la nuit, 



DÉDICACES 


11 


Par matelots jeunes et vieux peut-être, comme un souvenir 
de la terre, serai-je lu, 

En pleine concordance enfin. 

Voici nos pensées, les pensées de ceux qui naviguent, 

Voici apparaître non seulement la terre, la terre ferme, pour¬ 
ront-ils dire alors, 

La voûte du ciel ici s'éploie, nous sentons le pont onduler sous 
nos pieds, 

Nous sentons la longue pulsation, jusant et flot au mouve¬ 
ment infini, 

Les accents du mystère invisible, les vagues et vastes sugges¬ 
tions du monde océanique, les syllabes au flot liquide, 
L'odeur, le léger craquement des cordages, le rythme mélanco¬ 
lique, 

La vue illimitée et l'horizon lointain et confus sont ici tout en¬ 
tiers, 

Et c'est le poème de l'océan. 

Alors n’hésite pas, ô livre, accomplis ton destin, 

Toi qui n’es pas un souvenir de la terre seule, 

Toi aussi telle une barque solitaire fendant l’éther, vers 
quel but je ne sais, pourtant à jamais plein de foi, 

De conserve avec chaque navire qui vogue, vogue toi ! 
Porte-leur encloses mes affections (chers marins, c’est pour 
vous que je les enclos ici en chaque feuille) ; 

Avance toujours, mon livre ! déploie tes voiles blanches, ma 
petite barque, au travers des vagues impérieuses, 
Chante toujours, vogue toujours, porte de ma part sur le 
bleu sans bornes, à toutes les mers, 

Cette chanson pour les marins et tous leurs navires. 



12 


FEUILLES D’HERBE 


AUX PAYS ÉTRANGERS 

J’ai appris que vous demandiez quelque chose qui expliquât 
cette énigme, le Nouveau Monde, 

Et définît T Amérique, sa Démocratie athlétique, 

Je vous envoie donc mes poèmes afin que vous regardiez en 
eux ce que vous désiriez. 


A UN HISTORIEN 

Vous qui célébrezl’autrefois, 

Qui avez exploré l’en-dehors, la superficie des races, la vie 
qui se laisse voir, 

Qui avez présenté l’homme comme la créature de la politi¬ 
que, des collectivités, gouvernants et prêtres, 

Moi, habitant des Alleghanys, le présentant tel qu’il est en 
lui-même de son chef, 

Tâtant le pouls de la vie qui s’est rarement laissé voir (le 
grand orgueil de soi-même en l’homme), 

Chantre de la Personnalité, esquissant ce qui est encore à 
naître, 

Je projette l’histoire du futur. 


A TOI, VIEILLE CAUSE 
A toi, vieille cause ! 

Toi, bonne cause, incomparable, fervente, 

Toi, douce idée, austère, impitoyable, 

Immortelle tout au long des siècles, races, contrées, 



DÉDICACES 


13 


Après une guerre étrange, cruelle, grande guerre pour 
toi, 

(Je crois que toute guerre d’un bout à l’autre des temps fut 
au fond faite, et sera toujours faite, pour toi), 

Pour toi, ces chants, pour ta marche éternelle. 

(Une guerre, ô soldats, pas seulement pour elle-même, 

Bien, bien plus restait derrière en, attente silencieuse, pour 
s’avancer maintenant dans ce livre.) 

O toi, orbe fait d’orbes multiples ! 

Toi, principe bouillonnant ! toi, germe latent, précieuse¬ 
ment gardé ! toi, centre ! 

Autour de ton idée la guerre tourna, 

Avec tout son jeu violent et furieux de causes, 

(Avec de vastes conséquences à venir dans trois fois mille 
ans). 

Pour toi ces versets, — mon livre et la guerre ne font qu’un, 
A son esprit moi et mes feuilles sommes amalgamés, comme 
la lutte pivotait autour de toi, 

Telle une roue sur son axe, ce livre, sans le savoir, 

Tournait autour de ton idée. 


IMAGES 

Je rencontrai un voyant, 

Qui dédaignait les nuances et objets du monde, 
Les champs de l’art et du savoir, plaisir, sens, 
Pour glaner des images. 


Ne mets plus dans tes chants, dit-il, 



14 


FEUILLES D’HERBE 


L’heure ni le jour énigmatiques, ne mets ni segments ni par¬ 
ties, 

Mets d’abord avant les autres comme lumière pour tous et 
chant d’introduction à tous, 

Celui des images. 

Toujours l’obscur commencement, 

Toujours la croissance, le tour complet du cercle, 

Toujours le sommet et l’immersion finale (pour resurgir 
fatalement), 

Images ! Images ! 

Toujours le muable, 

Toujours la matière qui change, s’émiette, se recompose, 
Toujours les ateliers, les fabriques divines, 

Produisant des images. 

Voyez, moi ou vous, 

Femme ou homme, Etat, connu ou inconnu, 

Nous qui semblons bâtir richesse compacte, force, beauté, 
Ne bâtissons au fond qu’imagés. 

L’apparence s’évanouit, 

La substance du rêve d’un artiste ou des longues études du 
savant, 

Ou des efforts du guerrier, martyr, héros, 

C’est de façonner son image. 

De toute vie humaine, 

(Les unités assemblées, inscrites, sans omettre une pensée, 
une émotion, un acte), 

L’ensemble grand ou petit récapitulé s’additionne, 

Dans son image. 



DÉDICACES 


15 


La vieille, vieille impulsion, 

Fondée sur les antiques sommets, voici de nouveaux et plus 
hauts sommets. 

Par la science et l’analyse moderne encore fortifiée, 

La vieille, vieille impulsion, les images. 

L’à présent d’ici même, 

L’Amérique affairée, pullulante, confuse, en tourbillon, 
Masse et partie, c’est uniquement pour de là dégager 
Les images d’aujourd’hui. 

Celles-ci et celles du passé, 

Des pays disparus, de tous les règnes des rois outre-mer, 
Anciens conquérants, anciennes campagnes, périples des 
anciens marins, 

Sont images qui se joignent. 

Densités, pousses, façades. 

Strates des montagnes, terrains, rocs, arbres géants, 

Qui loin naissent, loin meurent, vivent longtemps pour lais¬ 
ser 

Des images éternelles. 

Exalté, ravi, en extase, 

Le visible n’est que la matrice de leur naissance, 

De tendances orbiques à façonner, façonner, façonner tou¬ 
jours 

La grande image terrestre. 

Tout l’espace, tout le temps, 

(Les astres, les effroyables perturbations des soleils, 

Qui s’enflent, s’écroulent, finissent, fournissent leur carrière 
longue ou brève), 


I 



16 


FEUILLES D’HERBE 


Ne sont remplis que d’images. 

Les myriades silencieuses, 

Les océans infinis où se déversent les fleuves, 

Les innombrables identités libres distinctes, comme la vue, 
Les vraies réalités, images. 

Point ceci le monde. 

Ni ceux-ci les univers, mais elles les univers, 

Le sens et le but, la permanente vie de la vie à jamais, 

Les images, les images. 

Par delà tes leçons, savant professeur. 

Par delà ton télescope ou spectroscope, observateur péné¬ 
trant, par delà toutes mathématiques, 

Par delà la chirurgie, anatomie du médecin, par delà le 
chimiste et sa chimie, 

Les entités des entités, les images. 

Mouvantes cependant fixes, 

Seront à jamais, furent toujours et sont, 

Emportant le présent vers l’avenir infini, 

Les images, les images, les images. 

Le prophète et le barde 

Se maintiendront encore, en des régions plus élevées 
encore. 

Seront les médiateurs pour le Monde Moderne, la Démocra¬ 
tie, interpréteront encore pour eux 
Dieu et les images. 

Et toi, mon âme, 

Tes joies, ton incessante activité, tes exaltations, 



DÉDICACES 


17 


Ton aspiration amplement rassasiée enfin, te voilà prête 
à retrouver 

Tes compagnes, les images. 

Ton corps permanent, 

Le corps caché là en ton corps, 

L’unique sens de la forme que tu es, le réel moi-même. 

Une vision, une image. 

Tes vrais poèmes ne sont pas dans tes 
poèmes. 

Nul chant spécial n’est à chanter, aucun n’existe par lui- 
même, 

Mais résultent de l’ensemble, se lèvent enfin et planent, 
Ronde image à l’orbe plein. 


POUR CELUI QUE JE CHANTE 

Pour celui que je chante, 

J’élève le présent sur le passé, 

(Comme de ses racines quelque arbre éternel, le présent sur 
le passé), 

Avec le temps et l’espace je l’élargis et lui infuse les lois 
immortelles, 

Pour le faire par elles à lui-même sa propre loi. 


QUAND JE LUS CE LIVRE 
Quand je lus ce livre, la biographie fameuse, 



18 


FEUILLES D’HERBE 


Est-ce donc cela (dis-je) ce que l’auteur appelle une existen¬ 
ce d’homme ? 

Est-ce ainsi que quelqu’un, quand je serai mort et disparu, 
écrira ma vie ? 

(Comme si quiconque savait au fond quelque chose de ma 
vie, 

Mais moi-même, pensé-je souvent, je ne connais rien ou si 
peu de ma vie réelle, 

Simplement quelques aperçus, quelques faibles indices et 
suggestions épars, 

Que je cherche pour mon propre usage à découvrir ici.) 


EN COMMENÇANT MES ÉTUDES 

En commençant mes études, le premier pas me plut si fort, 
Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité, 

Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour, 

Le premier pas, dis-je,me frappa d’un tel respect et me plut 
si fort, 

Que je ne suis guère alléetn’ai guère désiré d’aller plus loin. 
Mais de m’arrêter à muser tout le temps pour le célébrer en 
chants extatiques. 


INITIATEURS 

Comment la terre (où ils apparaissent par intervalles), en 
est pourvue, 

Combien chers et redoutables ils sont pour la terre, 



DÉDICACES 


19 


Comment ils font effet sur eux-mêmes autant que sur les 
autres — quel paradoxe apparaît leur âge, 

Comment les gens leur répondent, cependant ne les recon¬ 
naissent, 

Comment il y a quelque chose d’impitoyable dans leur des¬ 
tin en tout temps, 

Comment toutes les époques choisissent mal les objets de 
leur adulation et récompense, 

Et comment le même prix inexorable doit toujours être 
payé pour la même grande acquisition. 


AUX ÉTATS 

Aux Etats ou à l’un d’entre eux, ou à l’une ou l’autre 
cité des Etats, Résiste beaucoup , obéis peu , 

Aussitôt l’obéissance passive, aussitôt l’asservissement 
total, 

Aussitôt l’asservissement total, nul peuple, Etat ou cité de 
la terre plus jamais ne retrouve ensuite sa liberté. 


EN TOURNÉES A TRAVERS LES ÉTATS 

En tournées à travers les Etats nous partons, 

(Oui, à travers le monde, sous l’impulsion de ces chants. 
Voguant d’ici vers toutes les terres, vers toutes les mers), 
Prêts nous autres à apprendre de tous, à enseigner tous et 
à aimer tous. 

Nous avons observé les saisons qui se donnent et pas¬ 
sent, 



20 


FEUILLES D’HERBE 


Et avons dit, Pourquoi un homme ou une femme ne ferait- 
il autant que les saisons, et ne répandrait-il autant ? 

Nous demeurons un moment dans chaque ville grande et 
petite. 

Nous traversons le Canada, le Nord-Est, l’ample vallée du 
Mississipi, et les Etats du Midi, 

Nous conférons en égaux avec chacun des Etats, 

Nous faisons l’épreuve de nous-mêmes et invitons les hom¬ 
mes et les femmes à entendre, 

Nous nous disons à nous-mêmes, Souviens-toi, n’aie crainte, 
sois sincère, promulgue le corps et l’âme, 

Demeure un moment et poursuis ta route, sois copieux, 
sobre, chaste, magnétique, 

Et que ce que tu répands revienne ensuite comme les sai¬ 
sons reviennent, 

Et soit tout autant que les saisons. 


A UNE CERTAINE CANTATRICE 
Tenez, acceptez ce don, 

Je le réservais pour quelque héros, orateur ou général, 
Quelqu’un qui eût servi la vieille bonne cause, la grande 
idée, le progrès et la liberté de la race. 

Quelque brave affronteur de despotes, quelque audacieux 
rebelle ; 

Mais je vois que ce que je réservais vous appartient tout 
autant qu’à quiconque. 



DÉDICACES 


21 


IMPERTURBABLE 

Imperturbable, me tenant à l’aise dans la Nature, 

Maître de tout ou maîtresse de tout, d’aplomb au milieu 
des choses irrationnelles, 

Imprégné comme elles, passif, réceptif, silencieux comme 
elles, 

Trouvant mon emploi, pauvreté, notoriété, faiblesses,crimes 
moins importants que je ne croyais, 

Que je sois des parages du golfe du Mexique, ou dans le 
Mannahatta ou le Tennessee, de l’extrême nord ou 
de l’intérieur, 

Ripuaire ou forestier, ou n’importe quel cultivateur de ces 
Etats, ou habitant du littoral, ou des lacs, ou du Canada, 
En quelque endroit que je vive ma vie, oh! être équilibré 
sur moi-même à l’égard des contingences, 

Affronter nuit, tempêtes, faim, ridicule, accidents, échecs, 
comme font les arbres et les animaux. 


SCIENTISME 

Là où je regarde je vois chaque résultat et gloire remonter à 
sa source et se blottir tout contre, toujours obligé, 

Là heures, mois, années, — là métiers, contrats, établis¬ 
sements, même les plus minimes, 

Là l’existence quotidienne, parole, instruments, politique, 
personnes, biens ; 

Là nous aussi, moi avec mes feuilles et mes chants, confiant, 
admiratif, 

Comme un père qui va voir son père emmène avec lui ses 
enfants. 



22 


FEUILLES D’HERBE 


LE NAVIRE QUI PART 

Voyez, la mer sans bornes, 

Sur son sein un navire qui part, toutes voiles dehors portant 
même ses monte-en-ciel, 

La flamme flotte en haut tandis qu’il s’avance, s’avance si 
majestueux — au-dessous les vagues à l’envi se 
bousculent, 

Elles entourent le navire d’un éclat de courbes mouvantes 
et d’écume. 


J'ENTENDS CHANTER L’AMÉRIQUE 

J’entends chanter l’Amérique, j’entends ses diverses chan¬ 
sons, 

Celles des ouvriers, chacun chanter la sienne comme il faut 
joyeuse et forte, 

Le charpentier chanter la sienne en mesurant sa planche ou 
sa poutre, 

Le maçon chanter la sienne en se mettant au travail ou en 
quittant le travail, 

Le batelier chanter ce qui lui est propre dans son bateau, 
le matelot de pont chanter sur le pont du vapeur, 

Le cordonnier chanter assis sur son établi, le chapelier 
chanter debout, 

La chanson du bûcheron, celle du garçon de ferme en route 
dans le matin, ou au repos de midi ou à la tombée du 
jour, 

Le chant délicieux de la mère, ou de la jeune femme à son 
ouvrage, ou de la jeune fille qui coud ou lave, 



DÉDICACES 


23 


Chacun chacune chanter ce qui lui est propre et à nul au¬ 
tre, 

Le jour, ce qui est propre au jour — le soir, un groupe de 
jeunes gars, robustes, amis, 

Chanter à pleine voix leurs mélodieuses et mâles chansons. 


QUELLE EST LA PLACE ASSIÉGÉE 

Quelle est la place assiégée qui s’efforce en vain de faire 
lever le siège ? 

Voyez, j’envoie vers cette place un chef prompt, brave, im¬ 
mortel, 

Et avec lui cavalerie et infanterie, et parcs d’artillerie, 

Et des artilleurs, les plus implacables qui aient jamais tiré 
le canon. 


ENCORE QUE CELUI QUE JE CHANTE 
Encore que celui que je chante, 

(Il est un, pourtant fait de contradictions), je le consacre à 
la Nationalité, 

Je laisse en lui de la révolte (O droit latent à l’insurrec¬ 
tion ! O l’inextinguible, l’indispensable feu !) 


NE ME FERMEZ PAS VOTRE PORTE 
Ne me fermez pas votre porte, bibliothèques orgueilleuses. 



24 


FEUILLES D’HERBE 


Car ce qui manquait sur tous vos rayons chargés, pourtant 
le plus nécessaire, je l’apporte, 

Surgi de la guerre j’ai fait un livre, 

Rien les mots de mon livre, où il veut aboutir tout, 

Un livre à part, sans lien avec les autres ni perçu par l’in¬ 
tellect, 

Mais vous, forces latentes qu’on tait, vous vibrerez en cha¬ 
que page. 


POÈTES A VENIR 

Poètes à venir ! orateurs, chanteurs, musiciens à venir ! 

Point aujourd’hui ne doit me justifier et répondre pourquoi 
je suis, 

Mais vous, race nouvelle, autochtone, athlétique, continen¬ 
tale, plus grande qu’on n’en connut jamais, 

Levez-vous ! Car il vous faut me justifier. 

Moi-même je ne fais qu’écrire un mot ou deux d’indication 
pour l’avenir, 

Je ne fais que m’avancer un moment pour tourner et me 
renfoncer en hâte dans les ténèbres. 

Je suis un homme qui, en flânant sans s’arrêter tout à fait, 
jette d’aventure un regard sur vous et puis détourne 
son visage, 

Vous laissant le soin de le prouver et définir. 

Attendant de vous le principal. 



DÉDICACES 


25 


A TOI 

Inconnu, si en passant tu me rencontres et désires me par¬ 
ler, pourquoi ne pas me parler ? 

Et moi pourquoi ne pas te parler? 


TOI, LECTEUR 

Toi, lecteur, tu palpites de vie et fierté et amour autant que 
moi, 

Pour toi donc les chants qui suivent. 



PARTI DE PAUMANOK 


1 

Parti de Paumanok, l’île en forme de poisson où je suis né, 
Bien engendré, élevé par une mère accomplie, 

Ayant couru maintes contrées, adorant les trottoirs popu¬ 
leux, 

Habitant à Mannahatta, ma ville, ou dans les savanes du 
midi, 

Soldat au camp ou portant mon sac et mon fusil, ou mineur 
en Californie, 

Ou primitif en ma demeure dans les forêts du Dakota, me 
nourrissant de chair, buvant à la source, 

Ou retiré pour m’abstraire et méditer en quelque retraite 
profonde, 

Loin du tumulte des foules, moments qui passent ravis et 
bienheureux, 

Connaissant le frais Missouri qui coule et donne sans 
compter, connaissant le formidable Niagara, 
Connaissant les troupeaux de bisons qui paissent les plai¬ 
nes, le taureau hirsute au puissant poitrail, 

Ayant l’expérience de la terre, des rocs, des fleurs de mai, 
émerveillé des astres, de la pluie, la neige, 

Ayant étudié les notes del’oiseau-moqueur et le vol de la 
buse des montagnes, 


PARTI DE PAUMANOK 


27 


Et entendu à l’aube le chanteur sans rival, la grive-ermite 
cachée dans les genévriers, 

Solitaire dans l’Ouest, j’attaque mon chant pour un Nou¬ 
veau Monde. 

2 

Victoire, union, foi, identité, temps, 

Les pactes indissolubles, richesse, mystère, 

Progrès éternel, le cosmos, et les découvertes modernes. 

Celà donc est la vie, 

Voilà ce qui est venu au jour après tant de douleurs et 
convulsions. 

Combien curieux ! Combien réel ! 

Sous mes pieds le sol divin, au-dessus de ma tête le soleil. 

Voyez, le globe qui tourne, 

Au loin les continents-ancêtres groupés côte à côte, 

Les continents présents et futurs au nord et au sud, avec 
l’isthme entre eux. 

Voyez, ces vastes espaces non frayés, 

Ils se transforment comme en rêve, rapidement se rem¬ 
plissent, 

Des multitudes sans nombre se déversent sur eux, 

Ils sont à présent couverts de gens, arts, institutions, 
les plus avancés qu’on connaisse. 

Voyez, projeté à travers le temps, 

Pour moi un auditoire sans fin. 



28 


FEUILLES D'HERBE 


D’un pas ferme et régulier ils s’avancent, jamais ils ne s’ar¬ 
rêtent, 

Successions d’hommes, Américains, une centaine de mil¬ 
lions, 

Une génération jouant son rôle et passant, 

Une autre génération jouant son rôle et passant à son tour, 

Avec leurs visages tournés de côté ou en arrière vers moi 
pour m’écouter, 

Avec des coups d’œil rétrospectifs vers moi. 

3 

Américains ! Conquérants ! Étapes d’humanité ! 

Avant-garde ! Marches d’un siècle ! Liberté ! Multitudes ! 

Pour vous un programme de chants. 

Chants des prairies, 

Chants du Mississipi au long cours et jusqu’au golfe du Mexi¬ 
que, 

Chants d’Ohio, Indiana, Illinois, Iowa, Wisconsin et Min¬ 
nesota, 

Chants s’épandant du Kansas au centre, et de là, à égale 
distance de tous, 

Eclatant en pulsations de feu incessantes pour les vivifier 
tous. 

4 

Prends mes feuilles, Amérique, prends-les au Midi et au 
Nord, 

Fais-leur partout bon accueil, car c’est de toi qu’elles sont 
sorties, 

Entoure-les à l’Est et à l’Ouest, car elle£ voudraient t’en¬ 
tourer, 



PARTI DE PAUMA NO K 


29 


Et vous, devanciers, unissez-vous à elles tendrement, car 
elles s’unissent tendrement à vous. 

J’ai repassé les temps anciens, 

Je suis resté à étudier au pied des grands maîtres, 
Maintenant, s’il convenait, oh ! que les grands maîtres re¬ 
vinssent m’étudier. 

Mépriserai-je l’antiquité au nom de ces Etats ? 

Mais ceux-ci sont les enfants de l’antiquité venus la justi¬ 
fier. 

5 

Poètes, philosophes, prêtres disparus, 

Martyrs, artistes, inventeurs, gouvernements de jadis, 
Façonneurs de langages sur d’autres rives, 

Nations naguère puissantes, à présent réduites, disparues 
ou ruinées, 

Je n’ose poursuivre avant de porter respectueusement à 
votre crédit de ce que vous avez laissé, jusqu’ici porté. 
Je l’ai examiné, reconnais que c’est admirable (je le par¬ 
cours un moment), 

Estime que rien ne saurait être plus grand, rien ne saurait 
ja^ ais mériter davantage qu’il ne mérite, 

Tout cela attentivement contemplé un bon moment puis 
écarté par moi, 

Je me tiens à ma place ici avec mon temps. 

Ici pays féminins et masculins, 

Ici les privilèges d’héritier et héritière du monde, ici la 
flamme des matérialités, 

Ici la spiritualité, la traductrice, la franchement reconnue, 



30 


FEUILLES D’HERBE 


La toujours attentive, le finale des formes visibles, 

Celle qui satisfait maintenant s’avance après l’attente con¬ 
venable, 

Oui, la voici venir, ma maîtresse, l’âme. 

6 

L’âme, 

A tout jamais, à tout jamais — plus longtemps que la terre 
n’est brune et solide — plus longtemps que l’eau ne 
baisse et monte. 

Je ferai les poèmes de la matière, car je crois qu’ils doi¬ 
vent être les plus spirituels poèmes, 

Et je ferai les poèmes de mon corps et des choses mortelles, 
Car je crois que je me pourvoirai ainsi des poèmes de mon 
âme et des choses immortelles. 

Je composerai un chant pour ces États, que nul État ne 
soit en aucun cas soumis à un autre État, 

Et je composerai un chant, qu’il doit y avoir amitié de 
jour et de nuit entre tous les États et entre deux 
quelconques d’entre eux, 

Et je composerai un chant pour les oreilles du Président, 
rempli d’armes aux pointes menaçantes, 

Et derrière les armes d’innombrables visages mécontents ; 
Et je fais un chant pour Celle qui est faite de tous, 
L’éclatante, armée de serres, dont la tête les domine tous, 
La hardie, la guerrière qui les comprend et domine tous, 

(Si haut la tête de quelque autre, cette tête-là les domine 
toutes.) 

Je reconnaîtrai les pays contemporains, 



PARTI DE PAUMANOK 


31 


Je suivrai les contours de toute la géographie du globe et sa¬ 
luerai courtoisement chaque cité grande ou petite, 

Et les métiers! J’inscrirai dans mes poèmes qu’avec vous est 
l’héroïsme sur terre et sur mer, 

Et je rendrai compte de tout héroïsme au point de vue amé¬ 
ricain. 

Je chanterai le chant du compagnonnage, 

Je montrerai ce qui seul doit finalement conj oindre ces 
États, 

Je crois qu’ils fonderont leur propre idéal d’affection virile, 
en le montrant chez moi, 

Jeferai donc flamber de moi les feux ardents qui menaçaient 
de me consumer, 

J’enlèverai ce qui a trop longtemps étouffé ces feux couvant 
sous la cendre, 

Je leur laisserai complet abandonnement, 

J’écrirai le poème-évangile des camarades et de l’affection, 
Car qui, si ce n’est moi, comprendrait l’affection avec toute 
sa douleur et sa joie ? 

Et qui si ce n’est moi serait le poète des camarades ? 

7 

Je suis l’homme ingénu des qualités, siècles, races, 

Je sors du peuple dans son propre esprit, 

Voici ce que chante la foi sans restrictions. 

Tous ! tout ! Que d’autres ignorent ce qu’ils veulent, 

Je fais le poème du mal aussi,je commémore cette part aussi, 
Je suis tout aussi mauvais que bon moi-même, et ma nation 
de même, — et je prétends qu’en fait le mal n’existe 
pas, 

I 


3 



32 


FEUILLES D'HERBE 


(Ou s’il existe je prétends qu’il est tout aussi important 
pour toi, pour le pays ou pour moi, que toute autre 
chose.) 

Moi aussi, à la suite de beaucoup et suivi par beaucoup, j’i¬ 
naugure une religion, je descends dans l’arène, 

(Il se peut que je sois destiné à y pousser les cris les plus 
forts, les clameurs retentissantes du vainqueur, 

Qui sait ? Ils peuvent encore jaillir de moi et planer au- 
dessus de toutes choses.) 

Chaque chose n’existe pas pour elle-même, 

Je dis que la terre tout entière et tous les astres du ciel 
n’existent que pour la religion. 

Je dis que nul homme encore n’a été assez dévot de moitié, 

Nul encore n’a rendu un culte ni adoré assez de moitié, 

Nul n’a commencé de songer combien divin il est lui-même 
et combien certain est le futur. 

Je dis que la grandeur réelle et permanente de ces Etats 
doit être leur religion, 

Autrement il n’est point de grandeur réelle et permanente; 

(Ni caractère ni vie dignes de ce nom sans religion, 

Ni pays, ni homme, ni femme, sans religion.) 

8 

Que faites-vous, jeune homme ? 

Etes-vous si appliqué, si adonné à la littérature, la science, 
l’art, la galanterie ? 

A ces réalités visibles, politique, problèmes ? 

A votre ambition ou vos affaires, quelles qu’elles soient? 



PARTI DE PAUMANOK 


33 


C’est bien — je ne dis pas un mot contre ces choses-là, je 
suis également leur poète. 

Mais voyez! ces choses-là tombent rapidement, dévorées 
pour la religion, 

Car toute matière n’est combustible pour chauffer, impal¬ 
pable flamme, la vie essentielle de la terre, 

Plus que ne sont ces choses-là pour la religion. 

9 

Que cherches-tu, si rêveur et silencieux ? 

Que te manque-t-il, camarade ? 

Cher fils, penses-tu que c’est l’affection ? 

Ecoute, cher fils — écoutez, Amérique, fille ou fils, 

C’est chose douloureuse d’aimer un homme ou une femme 
à l’excès, et pourtant cela satisfait, cela est grand, 

Mais il est une autre chose très grande, qui fait s’accorder 
l’ensemble, 

Qui, magnifique, au-dessus de la matière, passe et d’une 
main incessante pourvoit tous. 

10 

Sache-le, uniquement pour laisser tomber en terre les ger¬ 
mes d’une plus grande religion, 

Je chante, chacun pour sa sorte, les chants qui suivent. 

Mon camarade ! 

Pour que tu partages avec moi deux grandeurs,et une troi¬ 
sième qui se lève, les embrassant toutes et plus splendide, 

La grandeur de l’Amour et de la Démocratie, et la gran¬ 
deur de la Religion . 



34 


FEUILLES D’HERBE 


Mélange qui m’est propre, l’invisible et le visible. 

Océan mystérieux où les courants se déversent, 

Esprit prophétique des matérialités changeant et vacillant 
autour de moi, 

Etres vivants, identités sûrement auprès de nous dans l’air 
en ce moment sans que nous le sachions. 

Contact de tous les jours et toutes les heures auquel je ne 
puis me soustraire, 

Choisissant ceux-ci, par ceux-là sollicité à demi-mot. 

Celui qui, depuis l’enfance, n’a cessé un jour de me don¬ 
ner un baiser, 

N’a pas enroulé et serré autour de moi le lien qui m’attache 
à lui, 

Plus fortement que je ne suis attaché aux cieux et tout le 
monde spirituel, 

Après ce que ceux-ci ont fait pour moi, en m’inspirant 
mes thèmes. 

Oh ! ces thèmes — égalités ! ô divine moyenne ! 

Mélodies sous le soleil, avant-courrières de l’aube telles qu’à 
présent, ou à midi, ou au couchant, 

Accents musicaux qui s’épandent à travers les âges et main¬ 
tenant parviennent ici, 

Je m’abandonne à vos harmonies audacieuses et composites, 
les enrichis et les passe allègrement en avant. 

11 

En faisant dans l’Alabama ma promenade matinale, 

J’ai vu l’endroit où l’oiseau-moqueur, la femelle posée sur 
son nid dans les ronces, couvait ses petits. 



PARTI DE PAUMANOK 


35 


J’ai vu le mâle aussi, 

Je me suis arrêté à l’écouter tout près de moi, gonflant sa 
gorge, chanter joyeusement. 

Et comme j’étais arrêté, me vint à l’idée que ce pourquoi 
il chantait en réalité n’était pas là seulement, 

Pas seulement pour sa compagne ni lui-même, ni tous ceux 
qui faisaient retentir les échos, 

Mais, subtil, caché, bien plus outre, 

Il transmettait un don et un présent occulte à ceux qui 
étaient en train de naître. 

12 

Démocratie ! tout près de toi une gorge se gonfle à cette 
heure et chante joyeusement. 

Ma femme ! pour les petits après nous et de nous, 

Pour ceux qui sont d’ici et ceux à venir, 

Je vais, exultant d’être prêt pour eux, faire tomber main¬ 
tenant une pluie de chansons plus vigoureuses et plus 
fi ères qu’aucune autre jamais entendue sur la terre. 

Je ferai les chants de la passion pour leur faire un chemin, 

Et vos chants, criminels hors la loi, car je vous examine avec 
les yeux d’un parent, et vous prends avec moi tout 
comme quiconque. 

Je ferai le vrai poème de la richesse, 

Acquérir pour le corps et l’esprit tout ce qui s’attache et se 
perpétue et ne se perd pas par la mort ; 

Je répandrai l’égotisme et le montrerai au fond de tout, et 
je serai le barde de la personnalité, 



36 


FEUILLES D’HERBE 


Et je montrerai du mâle et de la femelle que l’un est seule¬ 
ment l’égal de l’autre, 

Et les organes et actes sexuels! Oh! concentrez-vous en moi, 
car je suis résolu à vous publier d’une claire voix cou¬ 
rageuse pour prouver votre gloire, 

Et je montrerai qu’il n’y a nulle imperfection dans le pré¬ 
sent et ne peut y en avoir dans l’avenir. 

Et je montrerai que, quoi qu’il arrive à quiconque, cela peut 
se changer en résultats splendides, 

Et je montrerai qu’il ne peut rien arriver de plus beau que 
la mort, 

Et je passerai un fil à travers mes poèmes faisant que le 
temps et les événements forment un tout, 

Et que toutes choses dans l’univers sont d’absolus miracles, 
chacune aussi profonde que telle autre. 

Je ne ferai pas de poèmes par rapport aux fragments, 

Mais je ferai poèmes,chants,pensées par rapport à l’ensem¬ 
ble, 

Et je ne chanterai point par rapport à un jour, mais par rap¬ 
port à la totalité des jours, 

Et je ne ferai pas un poème ni le moindre fragment de 
poème qui ne se rapporte à l’âme, 

Parce qu’après avoir contemplé les objets de l’univers, je 
reconnais qu’il n’en est pas un, ni aucune parcelle 
d’aucun qui ne se rapporte à Fâme^ 

13 

Quelqu’un demandait à voir l’âme ? 

Vois, ta propre forme et ta figure, individus, substances, 
bêtes, les arbres, les rivières courantes, les rochers et 
les sables. 



PARTI DE PAUMANOK 


37 


Tout renferme des joies spirituelles et les dégage ensuite ; 

Comment le corps réel pourrait-il jamais mourir et être en¬ 
seveli ? 

De ton corps réel et du corps réel de tout homme ou femme. 

Tout échappera, de point en point, aux mains des enseve- 
lisseurs et passera en des sphères appropriées, 

Emportant le profit qu’il a tiré depuis le moment de la 
naissance jusqu’au moment de la mort. 

Les caractères assemblés par le typographe ne rendent leur 
impression, le sens, l’affaire principale, 

Plus que la substance et la vie d’un homme ou la substance 
et la vie d’une femme ne rendent dans le corps et l’âme, 

Indifféremment avant la mort et après la mort. 

Regardez, le corps comprend et s’atteste le sens, l’affaire 
principale, le corps comprend et s’atteste l’âme ; 

Qui que tu sois, combien superbe, combien divin est ton 
corps ou telle de ses parties ! 

14 

Qui que tu sois, à toi des annonciations sans fin ! 

Fille des peuples, tu attendais ton poète ? 

Tu attendais celui dont la bouche ruisselle et qui indique 
de la main ? 

Vers les hommes de ces Etats et vers les femmes de ces Etats, 

Des mots exultants, des mots aux térres de la Démocratie. 


Terres entreliées, nourricières ! 



38 


FEUILLES D'HERBE 


Terre de charbon et fer! terre d’or ! terre de coton, sucre, 
riz ! 

Terre de blé, bœuf, porc ! terre de laine et chanvre ! terre 
de la pomme et du raisin ! 

Terre des plaines pastorales, herbages du monde ! terre de 
ces interminables plateaux à l’air délicieux ! 

Terre des troupeaux, des j ardins, des saines huttes en torchis ! 

Terre où serpente au nord-ouest le Columbia, serpente au 
sud-ouest le Colorado ! 

Terre du Chesapeake à l’est ! terre du Delaware ! 

Terre de l’Ontario, Erié, du Huron, Michigan ! 

Terre des Treize Anciens ! terre du Massachusetts ! terre 
du Vermont et Connecticut ! 

Terre des rivages d’océan ! terre de sierras et pics ! 

Terre de bateliers et marins ! terre de pêcheurs ! 

Terres inséparables ! les enlacées ! les passionnées ! 

Les côte à côte ! les frères aînés et les cadets ! terres bien 
membrées ! 

Terre des femmes grandes ! la féminine ! les sœurs expéri¬ 
mentées et les sœurs inexpérimentées ! 

Terre qui respire largement ! liée au pôle ! rafraîchie par les 
brises mexicaines ! la diverse ! la compacte ! 

La Pensylvanienne ! la. Virginienne ! la terre des deux 
Carolines ! 

Oh ! toutes sans exception mes bien-aimées! mes nations 
intrépides ! Oh! moi en tout cas je vous enveloppe 
toutes en mon amour absolu ! 

Je ne puis me libérer de vous ! pas plus de l’une que de 
l’autre ! 

O mort ! Oh ! malgré tout, je suis toujours parmi vous, invi¬ 
sible à cette heure, avec mon amour inextinguible, 

Parcourant à pied l’Angleterre-Neuve,en ami, en voyageur, 



PARTI DE PÀUMANOK 


39 


Barbotant pieds nus au bord des petites vagues estivales 
sur la plage de Paumanok, 

Traversant les prairies, encore établi à Chicago, établi dans 
chaque ville, 

Observant curiosités, naissances, nouveautés, bâtiments, 
objets d’art, 

Ecoutant orateurs et oratrices dans les salles publiques, 

Des Etats et d’un bout à l’autre comme pendant la vie, cha¬ 
cun, homme et femme, mon voisin, 

Le Louisianais, le Géorgien aussi proches de moi, et moi 
aussi proche de lui et d’elle, 

Ceux du Mississipi et d’Arkansas, toujours avec moi, et moi 
toujours avec chacun d’entre eux, 

Toujours sur les plaines à l’ouest du fleuve spinal,toujours 
dans ma hutte en torchis, 

Toujours revenant vers l’est, toujours en New-Jersey ou en 
Maryland, 

Toujours Canadien bravant l’hiver gaiement, la neige et la 
glace, mon plaisir, 

Toujours vrai fils du Maine ou du New-Hampshire, du 
Rhode-Island ou du New-York, 

Toujours voguant vers d’autres rivages pour les annexer, 
saluant toujours chaque nouveau frère, 

Par ces présentes appliquant mes feuilles aux nouveaux ve¬ 
nus dès l’instant qu’ils s’unissent aux anciens, 

Venant moi-même parmi les nouveaux venus pour être leur 
compagnon et leur égal, venant en personne vers toi à 
cet instant, 

Te poussant vers des actes, types, spectacles, avec moi. 

15 

Avec moi en me tenant fermement, vite pourtant, vite en 
route. 



40 


FEUILLES D*HERBE 


Attache-toi à moi pour la vie, 

(Il se peut qu’il faille me prier bien des fois avant que je 
consente à me donner vraiment à toi, mais qu’im¬ 
porte ? 

La Nature ne doit-elle être priée bien des fois ?) 

Je ne suis pas un mignon dolce affettuoso , 

Barbu, hâlé, grisonnant, rébarbatif, je suis arrivé, 

Pour qu’en luttant on me dispute,lorsque je passe, les prix 
substantiels de l’univers, 

Car ceux que j’accorde, quiconque peut les gagner en per¬ 
sévérant. 

16 

Je m’arrête un instant sur ma route, 

A toi ! et à l’Amérique ! 

J’exalte encore le présent, j’annonce encore joyeux et su¬ 
blime, l’avenir des Etats, 

Et quant au passé je publie ce que l’air retient des rouges 
aborigènes. 

Lès rouges aborigènes, 

Laissant des souffles de nature, des rumeurs de pluie et 
vents, tels des appels d’oiseaux et d’animaux dans les 
bois, traduits pour nous en syllabes comme noms, 

Okonee, Koosa, Ottawa, Monongahela, Sauk, Natchez, 
Chattahoochee, Kaqueta, Oronoco, 

Wabash, Miami, Saginaw, Chippewa, Oshkosh, Walla- 
Walla, 

Laissant cela aux Etats, ils se fondent, disparaissent, char- 
, géant l’eau et la terre de noms. 



PARTI DE PAUMANOK 


41 


17 

Débordant et prompt, désormais. 

Eléments, races, adaptations, turbulent, vif, audacieux, 

Un monde à nouveau primitif, des perspectives de gloire 
incessantes et rameuses, 

Une race nouvelle dominant les races antérieures et bien 
plus grande, avec de nouvelles luttes, 

Une nouvelle politique, des littératures et religions nou¬ 
velles, des inventions et arts nouveaux. 

Cela, ma voix l’annonce—je ne dormirai plus et me lèverai, 

Vous, océans qui êtes restés calmes au fond de moi ! comme 
je vous sens, insondables, soulevés, préparant vagues 
et orages sans précédents. 

18 

Voyez, les vapeurs qui fument à travers mes poèmes, 

Voyez, dans mes poèmes les immigrants qui sans trêve arri¬ 
vent et débarquent. 

Voyez, en arrière, le wigwam, la piste, la cabane du chas¬ 
seur, le bateau plat, la feuille de maïs, la concession, 
la primitive clôture, et le village de frontière. 

Voyez, d’un côté la mer du Ponant et de l’autre la mer du 
Levant, qui s’avancent et se retirent sur mes poèmes 
comme sur leurs propres rivages, 

Voyez, ces pâturages et ces forêts dans mes poèmes — voyez 
ces animaux sauvages et domestiques — voyez, outre 
Kaw, d’innombrables troupeaux de bisons qui paissent 
l’herbe courte et frisée, 

Voyez, dans mes poèmes, ces cités de l’intérieur solides et 
vastes aux rues pavées, aux édifices de pierre et fer, 
leur trafic incessant et leur commerce, 



42 


FEUILLES D'HERBE 


Voyez, la presse à vapeur aux multiples cylindres — voyez, 
le télégraphe électrique qui traverse le continent, 

Voyez, à travers les profondeurs de l’Atlantique les pulsa¬ 
tions de l’Amérique qui atteignent l’Europe, les 
pulsations de l’Europe qui répondent ponctuelles, 

Voyez, la puissante et vite locomotive qui part, haletante 
en jetant un coup de sifflet, 

Voyez, les laboureurs qui labourent leurs terres — voyez, 
les mineurs qui creusent les mines — voyez les fabri¬ 
ques sans nombre, 

Voyez, les ouvriers qui s’activent à leur établi avec leurs 
outils — voyez émerger d’entre eux juges suprêmes, 
philosophes, Présidents, vêtus en ouvriers, 

Voyez, flânant à travers les ateliers et les campagnes de ces 
Etats, moi le bien-aimé, tenu étroitement le j our comme 
la nuit, 

Ecoutez les échos retentissants de mes chants par là — lisez 
les allusions venues enfin. 

19 

O ! intime camarade ; Oh ! nous voici enfin toi et moi, et 
nous deux seulement. 

Oh ! un mot pour éclaircir la route devant soi à l’infini ! 

Oh ! quelque chose d’extatique et d’indémontrable ! ô sau¬ 
vage musique ! 

Oh ! maintenant je triomphe — et toi aussi, je le veux ; 

Oh ! la main dans la main — ô salutaire plaisir — oh ! un de 
plus qui me désire et m’aime ! 

Oh ! vite en me tenant fermement — vite, vite en route 
avec moi. 



CHANT DE MOI-MÊME 


1 

Je me célèbre et me chante. 

Et mes prétentions seront tes prétentions, 

Car chaque atome qui m’appartient quasiment t’appar¬ 
tient. 

Je muse et invite mon âme, 

Je me penche et muse à mon aise en observant un brin 
d’herbe estival. 

Ma langue, chaque atome de mon sang, faits de ce sol, cet 
air, 

Né ici de parents nés ici, grands-parents de même, et leurs 
parents de même, 

Agé maintenant de trente-sept ans, santé parfaite, je com¬ 
mence, 

Espérant ne plus cesser qu’à la mort. 

Ecoles et cultes suspendus, 

M’éloignant un moment content de ce qu’ils sont, mais 
sans les oublier, 

J’offre asile au bien ou mal, je laisse parler à tout 
hasard 

La Nature sans frein avec l’énergie originelle. 


44 


FEUILLES D’HERBE 


2 

Demeures et pièces sont pleines de parfums, les étagères 
débordent de parfums, 

J’aspire la bonne odeur moi-même et la connais et l’aime, 

Les essences me griseraient moi aussi, mais je ne le permet¬ 
trai pas. 

L’atmosphère n’est pas un parfum, elle ne sent pas les es¬ 
sences, elle est inodore, 

Elle est à jamais pour ma bouche, j’en suis énamouré, 

J’irai sur le talus près du bois quitter mon déguisement et 
me mettre nu, 

Car j’aime à la folie éprouver son contact. 

La buée de mon propre souffle, 

Echos, ondulations, fredon de murmures,amoureuse racine, 
filaments soyeux, fourche et grimpante vigne, 

Ma respiration et mon inspiration, mon cœur qui bat, le 
sang et l’air qui passent à travers mes poumons, 

Les bouffées qui vous viennent des feuilles vertes et 
feuilles sèches, du rivage et des rochers noirâtres au 
bord de la mer, et du foin dans la grange, 

Le son des mots gueulés que ma voix jette aux remous du 
vent, 

Quelques baisers qui vous effleurent; quelques étreintes, 
un enlacement de bras, 

Le jeu du soleil et de l’ombre sur les arbres lorsque les sou¬ 
ples branches se balancent, 

La joie d’être seul ou dans la presse des rues, ou par les 
champs et les coteaux, 

La sensation de la santé, l’hymne du plein midi, ma chan- 



CHANT DE MOI-MÊME 


45 


son lorsque je sors du lit et me trouve en face du soleil. 

Tu avais estimé que mille arpents faisaient beaucoup ?Tu 
avais estimé que la terre faisait beaucoup ? 

Il y a bien longtemps que tu t’exerces pour apprendre à lire? 

Tu t’es senti bien fier de pénétrer le sens des poèmes ? 

Reste ce jour et cette nuit avec moi et je veux que tu 
possèdes l’origine de tous les poèmes, 

Je veux que tu possèdes tout le bon de la terre et du soleil 
(il reste des millions d’autres soleils), 

Je ne veux plus que tu reçoives les choses de deuxième ou 
troisième main, ni regardes avec les yeux des morts, 
ni te nourrisses des spectres qui sont dans les livres, 

Je ne veux pas non plus que tu regardes avec mes yeux, ni 
acceptes les choses de moi, 

Je veux que tu écoutes de tous côtés et qu’elles passent à 
travers toi-même. 

3 

J’ai entendu ce que racontaient les conteurs, des contes du 
commencement et de la fin, 

Mais je ne raconte ni le commencement ni la fin. 

Il n’y eut jamais plus de commencement qu’il n’y en a au¬ 
jourd’hui, 

Mi plus de jeunesse ou vieillesse qu’il n’y en a aujourd’hui, 

Et il n’y aura jamais plus de perfection qu’il n’y en a aujour¬ 
d’hui, 

Ni plus de ciel ou enfer qu’il n’y en a aujourd’hui. 

Poussée, poussée, poussée toujours, 



46 


FEUILLES D’HERBE 


Sans cesse la poussée procréatrice du monde. 

Sortis de l’ombre, des égaux s’avancent en contraste, tou¬ 
jours substance et multiplication, toujours le sexe, 

Toujours un tissage d’identité, toujours différenciation, 
toujours engendrement de vie. 

Raffiner ne sert de rien, cultivés et incultes sentent que c’est 
ainsi. 

Aussi sûrs qu’est sûr le plus certain, les montants 
d’aplomb, entraits solides, poutres arcboutées, 

Forts comme un cheval, aimants, hautains, électriques, 

Moi et ce mystère nous voici posés. 

Limpide et suave est mon âme, aussi limpide et suave est 
tout ce qui n’est pas mon âme. 

Si l’un manque,tous deux manquent,et l’invisible se prouve 
par le visible, 

Jusqu’à ce que celui-ci devienne invisible et soit prouvé à 
son tour. 

A montrer le meilleur et le séparer du pire, les siècles l’un 
après l’autre s’évertuent, 

Connaissant l’absolue justesse et constance des choses,pen¬ 
dant qu’on discute je reste silencieux, puis vais me 
baigner et m’admirer. 

Bienvenu est chacun de mes organes et attributs, et 
ceux de tout homme solide et pur, 

Pas un pouce ni un fragment de pouce n’est vil, et aucun 
ne doit être moins familier que les autres. 



CHANT DE MOI-MÊME 


47 


Je suis heureux — je vois, danse, ris, chante ; 

Lorsque la compagne de lit qui m’étreint et m’aime, 
couche à mon côté toute la nuit et s’éloigne à la 
pointe du jour à pas de loup, 

Me laissant des corbeilles couvertes de linges blancs qui 
gonflent la maison de leur abondance, 

Vais-je différer mon acceptation et ma jouissance, pour 
crier à mes yeux, 

Qu’ils cessent de s’attacher à sa suite sur la route, 

Et sur le champ calculent et m’établissent à un sou près 
La valeur exacte d’une et la valeur exacte de deux, et la¬ 
quelle l’emporte ? 

4 

Preneurs en faute et questionneurs m’entourent, 

Gens que je rencontre, l’effet sur moi de mes an¬ 
nées d’enfance, le quartier et la ville où je demeure, 
ou le pays, 

Les derniers événements, découvertes, inventions, société, 
auteurs anciens et nouveaux, 

Mon dîner, mon costume, mes compagnons, mon air, 
compliments, redevances, 

L’indifférence réelle ou imaginaire d’un homme ou d’une 
femme que j ’aime, 

La maladie d’un de mes parents ou de moi-même, ou méfait, 
perte ou manque d’argent, dépressions ou exaltations, 
Combats, les horreurs d’une lutte fratricide, la fièvre 
des nouvelles incertaines, les événements brusques et 
changeants ; 

Tout cela m’arrive jours et nuits et puis s’éloigne, 

Mais ce n’est pas le Moi qui est moi-même. 


i 


4 





48 FEUILLES D’HERBE 


De ce qui vous tire et entraîne, ce que je suis reste en 
dehors, 

Reste amusé, satisfait, compatissant, oisif, un, 

Regarde de haut en bas, se tient droit, ou pose le bras sur 
un appui certain quoique impalpable, 

Regardant curieux, tête penchée de côté, ce qui va 
venir ensuite, 

A la fois mêlé au jeu et hors du jeu, l’observant et s’émer¬ 
veillant. 

Je vois en arrière le temps ou moi-même je m’échinais dans 
le brouillard avec verbeux et disputeurs, 

Je n’ai milles moqueries ni objections, j’observe et attends. 

5 

Je crois en toi,mon âme, l’autre que je suis ne doit pas 
s’abaisser devant toi, 

Et tu ne dois pas t’abaisser devant l’autre. 

Paresse avec moi sur l’herbe, délivre ta gorge de ce qui la 
barre, 

Ce ne sont ni mots, ni musique, ni rimes qu’il me faut, ni 
conventions ni conférences, pas même les meilleurs, 

Uniquement le bercement que j’aime, le murmure de ta voix 
lingulée. 

Je songe comme nous étions couchés un matin d’été si 
limpide, 

Comme tu as posé ta tête en travers de mes hanches et 
t’es doucement retournée vers moi, 

Et as écarté la chemise de sur ma poitrine et dardé ta 
langue jusqu’à mon cœur mis à nu, 



CHANT DE MOI-MÊME 


49 


Et t’es allongée jusqu’à toucher ma barbe et allongée jus¬ 
qu’à tenir mes pieds. 

Aussitôt j aillirent et se répandirent sur moi la paix et le sa¬ 
voir qui passent tous les arguments de la terre, 

Et je sais que la main de Dieu est la promesse de la mienne, 
Et je sais que If esprit de Dieu est le frère du mien, 

Et que tous les hommes qui naquirent jamais sont aussi 
mes frères, et les femmes mes soeurs et amies, 

Et que la contrequille de la création est l’amour, 

Et qu’à l’infini sont les feuilles, droites ou retombantes dans 
les champs, 

Et les fourmis brunes dans les petits puits sous l’herbe, 

Et les croûtes moussues de la clôture en zigzag, les tas de 
pierres, le sureau, la molène et la morelle en grappe. 

6 

Un enfant m’a dit Qu'est-ce que l'herbe ? en m’en apportant 
plein les mains ; 

Que pouvais-je répondre à cet enfant ? Pas plus que lui je 
ne sais ce que c’est. 

Je suppose qu’elle doit être l’emblème de mon naturel, tissu 
d’une verte étoffe d’espoir. 

Ou je suppose que c’est le mouchoir du Seigneur, 

Un odorant cadeau, un souvenir qu’il a laissé tomber à des¬ 
sein, 

Portant le nom du propriétaire en quelque sorte dans les 
coins afin que nous puissions le voir et le remarquer et 
dire A qui? 



50 


FEUILLES D’HERBE 


Ou je suppose que l’herbe est elle-même un enfant, le bam¬ 
bin issu de la végétation. 

Ou je suppose qu’elle est un uniforme hiéroglyphique, 

Et signifie, Je pousse également dans les larges zones et 
les zones étroites, 

Je grandis parmi les noirs comme parmi les blancs, 
Canaque, Truffe, Parlementaire, Moricaud,je leur donne pa¬ 
reillement, je les accueille pareillement. 

Et à présent il me semble qu’elle est la magnifique cheve¬ 
lure en broussaille des tombes. 

Je te traiterai tendrement, herbe bouclée, 

Il se peut que tu suintes de la poitrine des jeunes hommes, 
Il se peut que si je les avais connus je les eusse chéris, 

Il se peut que tu sortes de vieilles gens, ou d’enfants arra¬ 
chés prématurément du giron de leur mère, 

Et voici que tu es le giron des mères. 

Cette herbe est bien foncée pour venir de la tête blanche des 
aïeules, 

Plus foncée que la barbe décolorée des vieillards. 

Foncée pour sortir de dessous le palais rouge pâle des bou¬ 
ches. 

Oh ! je perçois finalement tant de langues qui parlent, 

Et je m’aperçois qu’elles ne viennent pas du palais des bou¬ 
ches pour rien. 

Je voudrais pouvoir traduire ces demi-mots touchant les 
jeunes hommes morts et les jeunes femmes mortes, 



CHANT DE MOI-MÊME 


51 


Et ces demi-mots touchant les vieillards et les mères, et 
les petits arrachés prématurément de leur giron. 

Qu’est-il advenu, croyez-vous, des jeunes hommes et des 
vieillards ? 

Et qu’est-il advenu,croyez-vous, des femmes et des enfants? 

Ils sont vivants et bien portants quelque part, 

La plus petite pousse montre qu’il n’y a au fond pas de 
mort, 

Et s’il y en eut jamais, elle entraîna la vie plus outre, au 
lieu d’attendre à la fin pour l’arrêter, 

Et cessa au moment où la vie est apparue. 

Tout progresse et se développe, rien ne disparaît, 

Et mourir est chose différente de ce que supposait qui¬ 
conque, et plus heureuse. 

7 

Quelqu’un supposait-il que naître était chose heureuse ? 

Je m’empresse de lui annoncer que mourir est chose tout 
aussi heureuse, et je le sais. 

Je passe la mort avec les moribonds et la naissance avec le 
poupon frais lavé, et ne suis pas contenu entre mon 
chapeau et mes bottes. 

Et j’examine des objets multiples, pas deux semblables et 
chacun bon, 

Bonne la terre, et bons les astres, et bons tous leurs acces¬ 
soires. 

Je ne suis pas une terre ni l’accessoire d’une terre, 



52 


feuilles" d’herbe 


—— % 

Je suis le camarade et compagnon des gens, tous aussi im¬ 
mortels et insondables que moi-même, 

(Ils ne savent à quel point immortels, mais je le sais.) 

Chaque espèce pour soi et le sien, pour moi le mien c’est 
l’homme et la femme, 

Pour moi ceux qui furent des garçons et qui aiment les 
femmes, 

Pour moi l’homme qui est fier et sent comme blesse le dé¬ 
dain, 

Pour moula bonne amie et la vieille fille, pour moi les mères 
et les mères des mères, 

Pour moi les lèvres qui ont souri, les yeux qui ont versé des 
pleurs, 

Pour moi les enfants et les procréateurs d’enfants. 

Dévêts-toi ! Tu n’es pas coupable à mes yeux, ni flétri ni 
au rebut, 

Je vois à travers le drap fin et le guingamp si oui ou non, 

Et je tourne autour, tenace, cherchant à acquérir, infati¬ 
gable, sans qu’on puisse se défaire de moi. 

8 

Le petiot dort dans son berceau, 

Je soulève la mousseline et regarde un long moment, et 
sans rien dire chasse les mouches avec la main. 

Le jeune gars et la jouvencelle aux joues empourprées ga¬ 
gnent le couvert épais du coteau, 

D’en haut mon regard curieux les observe. 

Le suicidé est étendu de tout son long sur le plancher ensan¬ 
glanté de la chambre. 



CHANT DE MOT-MÊME 


53 


J’examine le cadavre avec ses cheveux souillés, je remarque 
où est tombé le pistolet. 

La jaserie du pavé, bandages des camions, frottement des 
semelles, conversations des promeneurs, 

Les lourds omnibus, le cocher avec l’interrogation de son 
pouce, le cliquetis des chevaux ferrés sur la chaussée de 
granit, 

Les traîneaux à neige, tintements, plaisanteries sonores, 
boules de neige qu’on lance, 

Les hourras pour les favoris du peuple, la fureur des foules 
soulevées, 

La civière aux rideaux fermés où l’on emporte un malade 
à l’hôpital, 

Les ennemis qui se rencontrent,le juron qui éclate soudain, 
les coups et la chute, 

La foule surexcitée, l’agent de police avec son insigne qui 
se fraye vivement un passage jusqu’au centre du 
groupe, 

Les pierres impassibles qui reçoivent et renvoient tant d’é¬ 
chos, 

Ces gémissements de repus ou meurt-de-faim qui tombent, 
frappés d’insolation ou de convulsions, 

Ces clameurs de femmes subitement prises des douleurs qui 
rentrent en hâte pour mettre un enfant au monde, 

Ces paroles vivantes ou ensevelies qui vibrent sans cesse ici, 
ces hurlements refoulés par les convenances, 

Arrestations de criminels, gestes de mépris, propositions 
adultères faites et acceptées, ou rejetées d’une lèvre 
dédaigneuse, 

J’y prête attention, au spectacle ou à la résonance de tout 
cela — je viens et je m’en vais. 




54 


FEUILLES D’HERBE 


9 

Les larges portes de la grange rustique s’ouvrent toutes 
prêtes, 

L’herbe fanée de la récolte s’entasse sur la charrette qui va 
lentement, 

La claire lumière joue sur les gris et les verts roussis aux 
nuances confondues, 

Les brassées s’empilent sur le tas qui s’affaisse. 

Je suis là, j’aide les gens, je suis revenu couché au faîte de la 
charretée, 

J’ai senti ses cahots mous, une jambe allongée sur l’autre, 

Je saute des traverses et saisis le trèfle et la fléole, 

Et roule en faisant la culbute, les cheveux emmêlés de 
fétus. 

10 

Au loin dans la solitude et les montagnes je chasse seul, 

A l’aventure, émerveillé de ma légèreté et mon allégresse, 

Lorsque le soir s’annonce je choisis un endroit sûr pour y 
passer la nuit, 

Allume du feu et fais griller le gibier frais tué, 

Et m’endors sur un tas de feuilles, mon chien et mon fusil 
à mes côtés. 

Le clipper yankee porte ses cacatois volants, il fend 
écume et mousse, 

Mes yeux reconnaissent la terre, je me penche à la proue ou 
crie joyeusement du haut du pont. 

Levés de bon matin les bateliers et pêcheurs de mollusques 
sont venus me prendre, 



CHANT DE MOI-MÊME 


55 


J’ai rentré le bas de mon pantalon dans mes chaussures et 
suis parti et j’ai eu du bon temps ; 

Il aurait fallu que tu fusses des nôtres ce jour-là autour de 
la marmite au ragoût de poisson. 

J’ai vu célébrer en plein air le mariage du trappeur dans 
l’Extrême-Ouest, la mariée était une Peau-rouge, 

Son père et ses amis étaient assis près, jambes croisées et 
fumant en silence, ils avaient des mocassins aux pieds 
et de grandes grosses couvertures accrochées à leurs 
épaules, 

Sur un tertre le trappeur était allongé presque entièrement 
vêtu de peau, le col protégé par sa barbe et ses cheveux 
luxuriants, et il tenait la main de sa femme, 

Elle avait de longs cils, elle était nu-tête, ses cheveux droits 
et rudes retombaient sur ses membres voluptueux et • 
lui descendaient jusqu’aux pieds. 

L’esclave fugitif s’approcha de chez nous et s’arrêta devant 
la maison, 

Je l’entendis remuer au craquement des branchettes du 
bûcher, 

Par la coupure ouverte de la porte de la cuisine je l’aperçus 
chancelant et à bout de forces, 

Et allai vers le tronc d’arbre où il était assis et le fis entrer 
et le rassurai, 

Et apportai de l’eau et remplis un baquet pour son corps 
en sueur et ses pieds déchirés, 

Et lui donnai une chambre communiquant avec la mienne 
et lui donnai de gros vêtements propres, 

Et me rappelle parfaitement bien ses roulements d’yeux et 
son allure gauche, 



56 


FEUILLES D'HERBE 


Et me rappelle lui avoir posé des emplâtres sur les écor¬ 
chures de son cou et ses chevilles ; 

Il resta une semaine chez moi avant d’ètre remis et de ga¬ 
gner le nord, 

Je le fis asseoir auprès de moi à table, mon mousquet 
posé dans le coin, 

11 

Vingt-huit jeunes hommes se baignent près du rivage, 

Vingt-huit jeunes hommes et tout amitié ; 

Vingt-huit ans de vie féminine, et toute solitude. 

Elle possède la jolie maison au bord de la digue, 

Belle et richement vêtue, elle se cache derrière la jalousie 
de la fenêtre. 

Lequel des jeunes hommes aime-t-elle le mieux ? 

Ah ! le moins beau d’entre eux est magnifique à ses yeux. 

Où allez-vous comme ça, madame ? Car je vous vois, 

Vous plongez dans l’eau là-bas, pourtant restez plantée 
comme un piquet dans votre chambre. 

Le long de la plage en dansant et riant s’avança, vingt- 
neuvième, la baigneuse, 

Les autres ne la virent pas, mais elle les vit et s’éprit d’eux. 

Les barbes des jeunes hommes luisaient d’eau, elle coulait 
de leurs longs cheveux, 

Glissait en petits ruisseaux sur tout leur corps. 

Une invisible main également glissa par tout leur corps, 

Elle descendit en tremblant de leurs tempes et leurs côtes. 



CHANT DE MOHMÊME 


57 


Les jeunes hommes flottent sur le dos, leurs ventres blancs 
bombent au soleil, ils ne demandent qui s’accroche 
étroitement à eux, 

Ils ne savent qui se soulève et s’abaisse sur eux, pendu 
et courbé en arc, 

Ils ne songent qui iis arrosent d’embrun. 

12 

Le garçon boucher ôte son tablier d’abattoir ou raffile son 
couteau à l’étal du marché, 

Je suis le badaud qu’amusent son bagout, sa gigue et son 
cancan. 

Les forgerons à la poitrine noircie et velue entourent l’en¬ 
clume, 

Chacun a sa masse, ils sont tous là, le feu donne une chaleur 
ardente. 

Du seuil jonché d’escarbilles je suis leurs mouvements, 

La souple flexion de leur taille se soulève en mesure avec 
leurs bras massifs, 

Passent et repassent les marteaux balancés, marteaux si 
lents, marteaux si sûrs, 

Ils ne se hâtent pas, chaque homme frappe à son tour. 

13 

Le nègre tient ferme les rênes de ses quatre chevaux, 
en dessous le bloc pend lourdement après la chaîne 
passée autour, 

Le nègre qui conduit le long fardier du chantier de pierres, 



58 


FEUILLES D’HERBE 


grand et solide il se tient en équilibre sur une jambe 
sur la bordure, 

Sa chemise bleue, qui découvre sa large encolure et sa poi¬ 
trine, mollit sur sa ceinture, 

Son coup d’œil est calme et plein d’autorité, il rejette en 
arrière de son front le bord de son chapeau, 

Le soleil tombe sur ses cheveux crépus et sa moustache, 
tombe sur le noir poli de ses membres aux formes par¬ 
faites. 

Je contemple le pittoresque géant et l’aime, et je ne reste 
pas là, 

Je m’en vais aussi avec l’attelage. 

Où que je me meuve, pivote en arrière ou en avant, je suis 
celui qui caresse la vie, 

Penché vers les recoins à l’écart et les infimes, n’oubliant 
ni une personne ni un objet, 

Absorbant tout en moi-même et pour ce chant. 

Bœufs qui faites sonner le joug et la chaîne ou faites une 
pause à l’ombre du feuillage, qu’est-ce que vous expri¬ 
mez dans vos yeux ? 

Cela me semble plus que toutes les lignes imprimées que j’ai 
lues dans ma vie. , 

En excursion au loin pour tout le jour, mon pas alarme le 
canard des bois et sa cane, 

Ils s’élèvent ensemble et lentement décrivent un cercle. 

Je crois en ces desseins ailés, 

Et reconnais que le rouge, jaune, blanc, jouent en moi, 

Et considère que le vert et le violet et la huppe en cou¬ 
ronne sont là avec intention, 



CHANT DE MOI-MÊME 


59 


Et ne traite pas la tortue d’être vil parce qu’elle n’est pas 
autre chose, 

Et le geai dans les bois n’a jamais étudié la gamme, pour¬ 
tant son ramage me semble assez bien, 

Et la vue de la jument baie me fait rougir de ma sottise et 
m’en guérit. 

14 

Dans la nuit fraîche, le jars sauvage conduit son troupeau* 

Ya-honk , fait-il, et ce cri m’arrive comme une invite, 

Les malins peuvent n’y trouver aucun sens, mais en l’écou¬ 
tant l’oreille tendue, 

Je découvre son but et le situe là-haut vers le ciel d’hiver. 

L’élan du nord au sabot aigu, le chat sur le pas de la porte, 
la mésange à tête noire, le chien de prairie, 

Les petits de la truie qui grogne lorsqu’ils tirent après ses 
tétines, 

La dinde et sa couvée, la mère avec ses ailes mi-étendues, 

Je reconnais en eux et en moi-même l’identique vieille loi. 

La pression de mon pied fait jaillir de terre les affections 
par centaines, 

Elles se moquent de tous mes efforts pour les décrire. 

Je suis amoureux de ce qui pousse en plein air, 

Des hommes qui vivent parmi les bestiaux ou sentent 
l’océan ou les bois, 

De ceux qui construisent et ceux qui gouvernent les navires 
et ceux qui manient hache et mailloche, et ceux qui 
conduisent les chevaux, 

Je puis manger et coucher avec eux des semaines et des se¬ 
maines. 



60 


FEUILLES D’HERBE 


Le plus commun, le moins cher, le plus proche, le plus natu¬ 
rel, cela est Moi, 

Moi qui risque ma chance, dépense en vue de vastes profits, 
M’orne pour me donner au premier qui voudra me prendre, 
Ne demande au ciel de descendre au gré de ma fantaisie, 

Le répands à profusion, sans cesse. 

15 

La pure contralto chante à l’orgue, 

Le charpentier dégauchit sa planche, le fer de sa varlope 
zézaie en âpre sifflement qui monte, 

Les enfants mariés et célibataires sont en route vers la mai 
son paternelle pour leur dîner de Grâces, 

Le pilote saisit le zéro de la roue et vire en carène d’un bras 
vigoureux, 

Le second dans la baleinière est debout le corps tendu, lance 
et harpon sont prêts, 

Le chasseur de canards s’avance par à-coups silencieux et 
prudents, 

Les doyens, mains en croix, sont ordonnés à l’autel, 

La fileuse se meut en arrière et en avant au ronflement de 

la grande roue, 

Le paysan qui se promène en flânant le dimanche s’arrête 
à la barrière pour regarder l’avoine et le seigle, 

On emmène à l’hospice, ressource dernière, le fou considéré 
comme incurable, 

(Jamais plus comme il faisait il ne dormira dans le petit lit 
dans la chambre de sa mère) ; 

L’ouvrier typographe à la tête grise et aux joues creuses 
travaille à ses casses, 

Il retourne sa chique de tabac tandis que ses yeux se brouil¬ 
lent sur le manuscrit ; 



CHANT DE MOI-MÊME 


61 


Les membres difformes sont attachés sur la table d’opéra¬ 
tion, 

Ce qu’on coupe tombe horriblement dans un seau ; 

La jeune quarteronne est vendue aux enchères sur l’estrade, 
l’ivrogne auprès du poêle au cabaret laisse choir sa tête, 
Le mécanicien retrousse ses manches, l’agent de police fait 
sa ronde, le péager surveille ceux qui passent, 

Le jeune gars conduit le camion des messageries (il a mon 
affection, bien que je ne le connaisse pas), 

Le métis noue ses chaussures légères pour lutter à la course, 
La chasse au dindon attire jeunes et vieux au pays d’Ouest, 
les uns s’appuient sur leur carabine, d’autres sont assis 
sur des souches d’arbres, 

Le tireur sort du groupe, se met en position, couche en j oue ; 
Les groupes d’immigrants frais débarqués couvrent le quai 
ou la digue, 

Pendant que les têtes crépues houent le champ de cannes à 
sucre, du haut de sa selle le surveillant les observe, 

Un coup de clairon dans la salle de bal, ces messieurs courent 
après leurs danseuses, les danseurs se font la révérence, 
Le jouvenceau reste éveillé dans la mansarde au toit de 
cèdre à écouter la musique de la pluie, 

Le trappeur du Michigan tend ses pièges sur la rivière qui 
se jette dans le lac Huron, 

L’Indienne enveloppée dans son manteau à liseré jaune 
offre aux acheteurs mocassins et sachets en verroterie. 
L’amateur prqmène son regard curieux le long de la salle 
d’exposition, yeux mi-clos regard de côté, 

Pendant que les hommes sur le pont amarrent le vapeur, 
on jette la planche pour les passagers qui débarquent, 
La petite sœur tend l’écheveau pendant que la grande sœur 
le dévide en pelote et s’arrête de temps en temps à cause 
des nœuds, 



62 


FEUILLES D’HERBE 


La jeune femme depuis un an mariée se remet, heureuse 
d’avoir, la semaine passée, mis au monde son premier 
né, 

La jeune Yankee aux cheveux nets travaille devant sa ma¬ 
chine à coudre ou à la fabrique ou l’usine, 

Le paveur s’appuie sur les deux bras de sa demoiselle, le 
crayon du reporter court hâtivement sur le carnet, le 
peintre d’enseignes dessine des lettres en bleu et or, 

Le charretier de bateaux trotte sur le chemin de halage, le 
comptable calcule à son pupitre, le cordonnier enduit 
son fil de poix, 

Le chef bat la mesure pour l’orchestre et tous les musiciens 
le suivent, 

L’enfant est baptisé, le converti fait sa première profession 
de foi, 

Les régates se déploient sur la baie, la course est commen¬ 
cée (comme les voiles blanches étincellent !), 

Le bouvier en surveillant son troupeau jette un cri à ceux 
qui voudraient s’écarter, 

Le colporteur sue, sa balle sur le dos (l’acheteur barguigne 
pour un sou de trop) ; 

La mariée défroisse sa robe blanche, l’aiguille des minutes 
bouge lentement sur le cadran de l’horloge, 

Le fumeur d’opium s’étend tête rigide et lèvres entrou¬ 
vertes, 

La prostituée laisse traîner son châle à terre, son chapeau 
pendille sur son cou bourgeonné d’ivrognesse, 

La foule rit de ses jurons canailles, les hommes s’en gaussent 
et se font signe de l’œil les' uns aux autres, 

(Malheureuse ! ce n’est pas moi qui ris de tes jurons ni me 
gausse de toi) ; 

Le Président tient un conseil de cabinet entouré des grands 
ministres, 



CHANT DE MOI-MÊME 


63 


Sur la place passent se donnant le bras trois femmes d’âge, 
imposantes et amies, 

L’équipage de la barque de pêche entasse les flétans dans la 
cale en couches épaisses, 

Le Missourien traverse les plaines en transportant sa mar¬ 
chandise et ses bestiaux, 

Le receveur passe dans les voitures du train et avertit les 
voyageurs en faisant tinter la menue monnaie, 

Les parqueteurs posent le plancher, les ferblantiers posent le 
fer-blanc de la toiture, les maçons réclament du mortier, 

A la file, chacun portant l’auge sur ses épaules, s’avancent 
les aides ; 

Les saisons se succèdent et la foule indescriptible est réunie, 
c’est le quatre juillet (quelles salves de canon et mous- 
queterie !) 

Les saisons se succèdent, le laboureur laboure, le faucheur 
fauche, et le grain d’hiver tombe en terre ; 

Là-bas, sur les lacs, le pêcheur de brochet attend, l’œil aux 
aguets, près du trou creusé dans la glace, 

Les souches s’entassent autour de la clairière défrichée, le 
colon frappe dur avec sa hache, 

Les bateliers s’amarrent à la brune auprès des peupliers ou 
des noyers, 

Les chasseurs de ratons parcourent les régions de la rivière 
Rouge ou celles que draine le Tennessee, ou celles de 
l’Arkansas, 

Des torches brillent dans les ténèbres qui enveloppent le 
Chattahooche ou l’Altamahaw, 

Des patriarches sont assis à la table du souper avec leurs 
fils et petits-fils et arrière-petits-fils autour d’eux, 

Derrière des murs de torchis, sous des tentes de toile, se re¬ 
posent chasseurs et trappeurs après leur journée de 
chasse, 


I 


5 



64 


FEUÎLIÆS D'HERBE 


La ville dort et la campagne dort, 

Les vivants dorment leur temps, les morts dorment leur 
temps, 

Le vieil époux dort au côté de sa femme et le jeune époux 
dort au côté de sa femme ; 

Et tous vers moi convergent, et moi je rayonne vers eux, 

Et quoique cela signifie d’être des leurs je le suis plus ou 
moins, 

Et d’eux tous, sans exception, j e tisse le chant de moi-même. 

16 

Vieux et jeunes je suis des leurs, des fous autant que des 
sages, 

Sans me soucier des autres, toujours soucieux des autres, 

Maternel autant que paternel, enfant autant qu’homme, 

Rempli de matière grossière et rempli de matière fine, 

Appartenant à la Nation des nations multiples, la plus petite 
autant que la plus grande, 

Habitant du Midi aussi bien que du Nord, je vis en plan¬ 
teur nonchalant et hospitalier là-bas aux bords de 
FOconee, 

Yankee, je vais mon chemin, habile commerçant, avec les 
membres les plus souples qui soient sur terre et les plus 
durs aussi, 

Kentuckien suivant à pied la vallée de l’Elkhorn, avec mes 
jambières en peau de daim, Louisianais ou Géorgien, 

Batelier sur les lacs, les baies ou le long des côtes, natif 
d’Indiana, Wisconsin, Ohio ; 

A mon aise chaussé de raquettes canadiennes ou loin 
dans la brousse, ou avec les pêcheurs au large de Terre- 
Neuve, 



CHANT DE MOI-MÊME 


65 


A mon aise parmi la flotte des bateaux à glace, filant avec 
les autres et louvoyant, 

A mon aise sur les coteaux du Vermont ou dans les bois du 
Maine ou un ranch au Texas, 

Camarade du Californien, camarade des libres gars du Nord- 
Ouest (j’aime leurs vastes proportions), 

Camarade des flotteurs et des charbonniers, camarade de 
tous ceux qui vous serrent la main et vous invitent 
à boire et manger, 

Ecolier auprès des plus simples, maître pour les plus lourds 
de pensée, 

Novice qui débute et pourtant possède l’expérience de my¬ 
riades de saisons, 

Je suis de toutes les nuances et castes, de toutes les classes 
et religions, 

Paysan, ouvrier, artiste, homme comme il faut, marin, 
quaker, 

Détenu, maquereau, voyou, avocat, médecin, prêtre. 

Je résiste à tout ce qu’on veut mieux qu’à ma propre diver¬ 
sité, 

Respire de l’air, mais en laisse abondamment derrière moi, 

Ne suis pas bouffi de mon importance, et suis à ma place. 

(Les mites et le frai de poisson sont à leur place, 

Les soleils éclatants que je vois et les soleils sombres que je 
ne vois pas sont à leur place, 

Lepalpableest àsaplace comme l’impalpable est à sa place.) 

17 

Voici vraiment les pensées de tous les hommes dans tous les 
siècles et tous les pays, elles ne sont pas particulières 
à moi, 



66 


FEUILLES D’HERBE 


Si elles ne sont pas les tiennes autant que les miennes, elles 
ne sont rien bu autant dire rien, 

Si elles ne sont pas l’énigme et la solution de l’énigme, elles 
ne sont rien, 

Si elles ne sont pas tout aussi proches qu’elles sont lointaines, 
elles ne sont rien. 

Voici l’herbe qui pousse partout où s’étend la terre et s’é¬ 
tend l’eau, 

Voici l’air commun qui baigne le globe. 

18 

J’arrive avec une musique puissante, avec mes trompettes 
et mes tambours, 

Je ne joue pas seulement des marches pour les vainqueurs 
reconnus, je joue des marches pour vaincus et victi¬ 
mes. 

On vous a dit qu’il était beau de remporter la victoire ? 

Je dis aussi qu’il est beau de succomber, les batailles sont 
perdues dans le même esprit qu’elles sont gagnées. 

Je bats le tambour pour les morts, 

J’embouche ma trompette et sonne pour eux mes airs les 
plus retentissants et les plus joyeux. 

Bravo pour ceux qui tombèrent ! 

Et pour ceux dont les vaisseaux de guerre s’enfoncèrent 
dans la mer ! 

Et pour ceux qui eux-mêmes s’enfoncèrent dans la mer ! 

Et pour tous les généraux qui perdirent des batailles et tous 
les héros terrassés ! 



CHANT DE MOT-MÊME 


67 


Et les innombrables héros inconnus, égaux aux plus subli¬ 
mes héros connus ! 

19 

Voici la chère servie pour tous, voici la chair pour la faim 
naturelle, 

Elle est pour le méchant autant que pour le juste, à tous je 
donne rendez-vous, 

Je ne veux point qu’une seule personne soit dédaignée ou 
exclue, 

La femme entretenue, le parasite, le voleur, sont par les 
présentes invités, 

L’esclave à la bouche lippue est invité, le vénérien est in¬ 
vité ; 

Je veux qu’il n’y ait aucune différence entre eux et les au¬ 
tres. 

Voici la pression timide d’une main, voici l’odeur des che¬ 
veux flottants, 

Voici mes lèvres qui effleurent les tiennes, voici le murmure 
du tendre désir, 

Voici la profondeur lointaine et la hauteur où se reflète 
mon propre visage, 

Voici mon moi qui se perd à dessein pour ressortir. 

Tu crois que j’ai quelque dessein compliqué ? 

Mais oui, car les averses d’avril en ont un, non moins que le 
mica sur la paroi d’un roc. 

Tu supposes que je voudrais étonner ? 

Est-ce que la lumière du jour étonne ? Et le rouge-queue 
matinal qui gazouille dans les bois ? 



68 


FEUILLES D’HERBE 


Est-ce que plus qu’eux j’étonne ? 

A cette heure je te dis des choses en confidence, 

Pei*t-être ne le dirai-je pas à tout le monde, mais à toi je 
vais le dire. 

20 

Qui va là ? Affamé, brut, mystique, nu ; 

Comment se fait-il que j’extraie de la force du boeuf que je 
mange ? 

Qu’est-ce qu’un homme après tout ? Que suis-je ? Qu’es-tu? 

Tout ce que j’inscris comme mien tu le porteras en compen¬ 
sation de ce qui est tien, 

Autrement ce serait temps perdu de m’écouter. 

Je ne geins pas comme ce qui geint par le monde, 

Que les mois sont néant et la terre que fange et immondice. 

Ces pleurnichards et rampants fourrez-les avec les drogues, 
les orthodoxes passent au quatrième plan, 

Moi je porte mon chapeau comme il me plaît, dedans comme 
dehors. 

Pourquoi prierais-je ? Pourquoi vénérerais-je et ferais-je 
des salamalecs ? 

Après avoir scruté à fond les couches du terrain, analysé à 
un cheveu près, pris conseil des docteurs et calculé ri¬ 
goureusement, 

Je ne trouve pas de gras plus délicieux que celui qui est 
attaché à mes os. 



CHANT DE MOI-MÊME 


69 


En tous les gens je me retrouve, ni plus grand ni moindre 
d’un grain d’orge, 

Et le bien et le mal que je dis de moi-même, je le dis d’eux. 

Je sais que je suis solide et sain, 

Vers moi les objets de l’univers convergent en un flot per¬ 
pétuel, 

Tous portent des mots écrits pour moi et je dois déchiffrer 
le sens de ce qui est écrit. 

Je sais que je suis immortel. 

Je sais que l’orbite que je décris ne peut être parcouru par 
le compas d’un menuisier, 

Je sais que je ne passerai pas comme le cercle de feu qu’un 
enfant trace avec un tison le soir. 

Je sais que je suis auguste, 

Je ne me tourmente pas l’esprit pour qu’il se justifie ni être 
compris, 

Je reconnais que les lois élémentaires jamais ne demandent 
pardon, 

(J’estime qu’après tout je ne me montre pas plus orgueil¬ 
leux que le niveau à l’aide duquel j’asseois ma mai¬ 
son). 

J’existe tel que je suis, cela suffit, 

Si personne au monde ne le sait, je reste satisfait, 

Et si tous le savent, je reste satisfait. 

» 

Un monde le sait, de beaucoup le plus vaste pour moi, et 
c’est moi-même. 

Et que j’arrive à mes fins aujourd’hui ou dans dix mille ans 
ou dix millions d’années, 




70 


FEUILLES D’HERBE 


Je puis avec confiance l’accepter à présent, ou bien attendre 
avec une égale confiance. 

La base où mon pied repose est à tenons et mortaises dans 
le granit, 

Je ris de ce que vous nommez dissolution, 

Et je connais l’amplitude du temps. 

21 

Je suis le poète du Corps et je suis le poète de l’Ame, 

Chez moi sont les plaisirs du ciel autant que les tortures de 
l’enfer, 

Je greffe les premiers sur moi et m’en accrois, je traduis les 
seconds en une langue nouvelle. 

Je suis le poète de la femme aussi bien que de l’homme, 

Et je dis qu’il est aussi grand d’être femme que d’être 
homme, 

Et je dis qu’il n’est rien de plus grand que la mère des 
hommes. 

Je chante le chant de l’expansion ou l’orgueil, 

Nous avons assez baissé le front et assez imploré, 

Je montre que grandeur n’est que développement. 

Avez-vous dépassé les autres ? Vous êtes le Président ? 

C’est une bagatelle, chacun parviendra plus loin que cela 
et continuera encore. 

Je suis celui qui chemine avec la tendre nuit qui tombe, 

Je jette mon appel à la terre et la mer, à demi enveloppé 
par la nuit. 



CHANT DE MOI-MÊME 


71 


Serre-toi contre moi, nuit au sein nu — serre-toi bien fort, 
nuit magnétique et nourrissante ! 

Nuit des vents du sud — nuit des grands astres ! 

Nuit silencieuse qui me fait signe — nuit d’été folle et nue. 

Souris, ô terre voluptueuse à la fraîche haleine ! 

Terre des arbres ensommeillés et vaporeux ! 

Terre du soleil disparu — terre des montagnes enfaîtées 
de brume ! 

Terre du ruissellement vitreux de la pleine lune à peine 
teinté de bleu ! 

Terre des rayons et ombres marbrant les flots de la Rivière ! 

Terre du gris limpide des nuages, plus brillant et plus clair 
pour l’amour de moi ! 

Terre arrondie qui défile jusqu’au lointain — terre riche 
de pommiers en fleurs ! 

Souris, car ton amant approche. 

Prodigue, tu m’as donné ton amour —c’est pourquoi je te 
donne mon amour ! 

O amour indicible et passionné. 

22 

Toi, mer ! à toi aussi je m’abandonne — je devine ce que tu 
veux me dire, 

Je regarde de la plage tes doigts recourbés qui m’invitent, 

Je crois que tu refuses de t’en retourner sans m’avoir tou¬ 
ché, 

Il faut que nous fassions un tour ensemble, je me dévêts, 
emporte-moi vite et que je perde de vue la terre, 

Reçois-moi sur tes coussins moelleux, assoupis-moi de tes 
vagues berceuses, 



72 


FEUILLES D ? HERBE 


Eclabousse-moi d’amoureuse onde, je puis te rendre la 
pareille. 

Mer des houles étendues, 

Mer qui respires d’un souffle large et convulsif, 

Mer du sel de la vie et de tombes que pelle n’a fouillées 
pourtant toujours prêtes, 

Qui hurles et creuses les tempêtes, mer capricieuse et dé¬ 
lectable, 

Je suis consubstantiel à toi, moi aussi je suis d’une seule 
phase et de toutes les phases. 

Je participe de l’influx et l’effiux, j’exalte haine et concilia¬ 
tion, 

J’exalte les amis et ceux qui dorment dans les bras l’un de 
l’autre. 

Je suis celui qui atteste la sympathie, 

(Ferai-je ma liste des choses dans la maison en oubliant 
la maison qui les soutient ?) 

Je ne suis pas seulement le poète du bien, je ne refuse pas 
d’être aussi le poète du mal. 

Que nous dégoise-t-on touchant la vertu et touchant le vice ? 

Le mal m’actionne et la réforme du mal m’actionne, ce 
m’est indifférent, 

Mon allure n’est pas d’un censeur ni d’un réprobateur, 

J’humecte les racines de tout ce qui a poussé. 

Vous craigniez que la fécondité jamais ralentie engendrât 
la scrofule ? 



CHANT DK MOI-MÊME 


73 


Vous supposiez que les lois célestes dussent être retra¬ 
vaillées et rectifiées ? 

Je trouve qu’un côté fait contrepoids et le côté opposé 
fait contrepoids, 

Doctrine malléable d’un aussi ferme appui que fixe doc¬ 
trine, 

Les pensers et actes du présent notre éveil et départ 
matinal. 

Cette minute qui m’arrive par delà les décillions passés, 

Il n’est rien de meilleur qu’elle et le présent. 

Ce qui s’est bien conduit dans le passé, ou se conduit bien 
aujourd’hui, n’a rien de si étonnant, 

L’étonnant est toujours nouveau qu’il puisse y avoir un 
homme bas ou impie. 


23 

Développement infini des mots des âges ? 

Et le mien, mot de l’âge moderne, le mot En Masse. 

Mot désignant une foi qui jamais ne trompe, 

Ici ou désormais cela m’est égal, je me confie au Temps 
absolument. 

Lui seul est sans défaut, lui seul arrondit et complète tout, 
Seul ce prodige déroutant et mystique complète tout. 

J’accepte la Réalité et ne m’avise point de la discuter, 
M’imprégnant de matérialisme de a à z. 



74 


FEUILLES D'HERBE 


Hourrah pour la science positive! Vive l’exacte démonstra¬ 
tion ! 

Qu’on apporte de l’orpin mêlé à du cèdre et des branches de 
lilas, 

Voici le lexicographe, voici le chimiste, celui qui fit une 
grammaire à l’aide des vieilles inscriptions, 

Ces marins conduisirent leur navire à travers les périls des 
mers inconnues, 

Voici le géologue, celui-ci œuvre avec le scalpel, et voici 
un mathématicien. 

A vous, messieurs, les premiers honneurs toujours ! 

Vos faits sont utiles, et pourtant ils ne sont pas mon do¬ 
maine, 

Je ne fais qu’entrer par eux dans une partie de mon 
domaine. 

Moins les propriétés reconnues évoquent mes mots, 

Et davantage évoquent-ils la vie qu’on tait et la liberté et 
la délivrance, 

Et font peu de cas des neutres et des castrats, et favorisent 
les hommes et les femmes richement doués, 

Et battent le gong de la révolte, et demeurent avec les fugi¬ 
tifs et ceux qui trament et conspirent. 

24 

Walt Whitman, un cosmos, le fils de Manhattan, 

Turbulent, charnel, sensuel, mangeant, buvant et procréant. 

Pas un sentimental, pas planté au-dessus des hommes et 
femmes ou à l’écart d’eux, 

Pas plus modeste qu’immodeste. 



CHANT DE MOI-MÊME 


75 


Dévissez les serrures des portes ! 

Dévissez les portes mêmes de leur chambranle ! 

Quiconque ravale un autre homme me ravale, 

Et tout ce qui se fait ou dit retourne finalement à moi. 

A travers moi s’enfle, se creuse l’inspiration, à travers moi 
le courant et l’aiguille indicatrice. 

Je profère le mot de passe des âges, je livre le signe de la 
démocratie, 

Tudieu ! je n’accepterai rien dont tous ne pourraient avoir 
la contre-partie en égaux. 

A travers moi multiples les voix longtemps muettes, 

Voix des interminables générations de prisonniers et d’es¬ 
claves, 

Voix des malades et désespérés, des voleurs et avortons, 

Voix des cycles de préparation et accroissement, 

Et des fils qui relient les astres, du sein des mères et de la 
sève des pères, 

Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds. 

Des malformés, nuis, godiches, sots, méprisés, 

Brouillard dans l’air, scarabées roulant leurs boulettes de 
fiente. 

À travers moi les voix interdites, 

Voix des sexes et concupiscences, voix couvertes et que je 
découvre, 

Voix indécentes, par moi clarifiées et transfigurées. 

Je ne pose pas un doigt sur la bouche, 



76 


FEUILLES D’HERBE 


Je reste aussi pur à l’entour des entrailles qu’à l’entour de la 
tête et du cœur, 

La copulation n’est pas plus grossière à mes yeux que n’est 
la mort. 

Je crois en la chair et les appétits, 

Voir, entendre, toucher sont miracles, et chaque partie et 
bout de moi-même est un miracle. 

Envers et endroit, je suis divin, et je sanctifie tout ce 
que je touche ou par quoi je suis touché, 

La senteur de ces aisselles est arôme plus fin que la prière. 

Cette tête plus qu’églises, bibles et tous les credos. 

Si je rends un culte à une chose plus qu’à une autre j’en¬ 
tends que ce soit à l’entièreté de mon corps ou l’une 
quelconque de ses parties, 

Forme translucide de moi-même, ce sera toi ! 

Saillies ombrées et séant, ce sera vous ! 

Rigide coutre masculin, ce sera toi ! 

N’importe ce qui contribue à ma mise en valeur, ce sera 
toi ! 

Toi, mon sang riche ! Toi, ruisseau laiteux, pâle traite de ma 
vie ! 

Poitrine qui te presses contre d’autres poitrines, ce sera toi ! 

Mon cerveau, ce sera tes occultes circonvolutions ! 

Racine d’acore baigné ! craintive bécassine ! nid des dou¬ 
bles œufs protégés ! ce sera toi ! 

Foin emmêlé crêpé de la tête, de la barbe, du muscle, ce sera 
toi ! 

Sève qui gouttes de l’érable, filament de blé viril, ce sera toi! 

Soleil si généreux, ce sera toi ! 

Vapeurs éclairant et ombrant ma face, ce sera vous ! 



CHANT DE MOI-MÊME 


77 


Vous, ruisselets et rosées de la sueur, ce sera vous ! 

Vents dont le sexe mollement chatouilleur me frôle, ce sera 
vous ! 

Amples champs musculeux, rameaux de chênevif, tendre 
nonchalant dans mes sentiers sinueux, ce sera vous ! 

Mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que j’ai 
une fois touché, ce sera vous. 

Je raffole de moi-même, il est tant de choses en moi et tout 
si délicieux, 

Chaque moment et tout ce qui arrive me fait tressaillir de 
joie, 

Je ne puis dire comment mes chevilles fléchissent, ni d’où 
provient mon plus faible désir, 

Ni la cause de l’amitié que j’exhale, ni la cause de l’amitié 
que j’accepte en retour. 

Que je monte mon perron,je m’arrête pour me demander si 
cela peut être vrai, 

Un volubilis à ma fenêtre me satisfait plus que la métaphy¬ 
sique des livres. 

Contempler le lever du jour. ! 

La petite lueur fait s’évanouir les ombres immenses et dia¬ 
phanes, 

Le goût de l’air est bon à mon palais. 

Poussées du monde en marche, ébats ingénus, lever en 
silence, fraîcheur exhalée, 

Effleurements obliques en haut et en bas. 

Quelque chose que je ne puis voir dresse en l’air d’impudi¬ 
ques pointes, 



78 


FEUILLES D’HERBE 


Des mers éclatantes de suc inondent le ciel. 

La terre possédée par le ciel,le terme quotidien de leur union, 

Le défi qui s’élève de l’orient à ce moment au-dessus de ma 
tête, 

L’insulte moqueuse, Vois donc si tu seras le plus fort ! 

25 

Eblouissant et formidable le soleil levant me tuerait com¬ 
bien vite, 

Si je ne pouvais à cet instant et toujours projeter hors de 
moi un soleil levant. 

Nous aussi nous montons éblouissants et formidables comme 
le soleil, 

Nous avons trouvé ce qu’il nous fallait, ô mon âme, dans le 
calme et la fraîcheur de l’aube. 

Ma voix poursuit ce que ma vue ne peut atteindre, 

De l’enroulement de ma langue j’entoure des mondes et 
volumes de mondes. 

La parole est la sœur jumelle de ma vision, elle est incapa¬ 
ble de se mesurer elle-même, 

Elle me provoque sans cesse, elle dit d’un ton sarcastique, 

Walt, ta contiens assez , pourquoi donc ne pas te laisser aller ? 

Tiens, je ne veux plus me tourmenter, tu as une trop haute 
idée de l’expression, 

Ne sais-tu pas, ô parole, comme les bourgeons au-dessous 
de toi sont fermés ? 



CHANT DE MOI-MÊME 


79 


Ils attendent dans les ténèbres, protégés par le gel, 

Devant mes cris prophétiques l’ordure se retire, 

Je vais au fond des causes pour les équilibrer à la fin, 

Mon savoir, ce sont mes parties vitales, il reste d’accord 
avec le sens de toutes choses, 

Le Bonheur (qui que ce soit qui m’écoute, qu’il ou qu’elle 
se mette à sa recherche aujourd’hui même). 

Mon mérite final, je vous le refuse, je refuse de me dépouiller 
de ce que réellement je suis, 

Mesurez les mondes, mais n’essayez jamais de me mesurer, 
Je refoule votre plus insinuant et fort rien qu’en jetant un 
regard vers vous. 

L’écriture et la parole ne me prouvent pas, 

Je porte la plénitude de la preuve et tout le reste sur ma 
face, 

Avec le silence de mes lèvres je confonds totalement les 
sceptiques. 


26 

A présent je ne ferai plus rien qu’écouter, 

Pour enrichir mon poème de ce que j’entends, y faire 
collaborer les sons. 

J’entends les airs de bravoure des oiseaux, le remuement 
du blé qui pousse, le babil des flammes, le caquet des 
bûches qui cuisent mes repas, 

J’entends le son que j’adore, le son de la voix humaine, 
J’entends tous les sons qui roulent ensemble, combinés, fon-* 
dus ou successifs, 


I 


6 



80 


FEUILLES D’HERBE 


Rumeurs de la cité et rumeurs hors la cité, rumeurs du jour 
et de la nuit, 

Les petits qui bavardent avec ceux qui les aiment, le gros 
rire des ouvriers à leurs repas, 

Le ton grave et coléreux de l’amitié rompue, la voix affai¬ 
blie des malades, 

Le juge qui serre des mains son pupitre, en prononçant de 
ses lèvres bleuies une condamnation à mort, 

Le ho-ho-hisque des arrimeurs déchargeant les navires sur 
les quais, le refrain de ceux qui lèvent l’ancre, 

La sonnerie de la cloche d’alarme, le cri Au feu ! le brr-r au 
sillon rapide des pompes et voitures porte-boyaux avec 
les tintements avertisseurs et lumières colorées, 

Le sifflet de la machine à vapeur, le roulement lourd du 
train qui approche, 

La marche lente jouée en tête de l’association défilant deux 
par deux, 

(Ils se rendent auprès d’un mort pour l’escorter, les hampes 
des bannières sont cravatées de mousseline noire). 

J’entends le violoncelle (c’est la plainte du cœur du jeune 
homme), 

J’entends le cornet à piston, à travers mes oreilles il coule en 
moi vivement, 

Il me fait courir des frissons suaves et fous dans le ventre 
et la poitrine. 

J’entends le chœur, c’est un grand opéra, 

Ah ! voilà vraiment de la musique — celle-là me convient. 

Un ténor large et frais comme la création me comble, 

L'arc arrondi de sa bouche verse à flots des sons qui m’em¬ 
plissent à déborder. 



CHANT DE MOI-MÊME 


81 


J’entends la soprano bien exercée (quelle œuvre est celle-ci 
comparée à la sienne ?) 

L’orchestre m’emporte plus loin qu’Uranus ne vole, 

Il m’arrache des ardeurs telles que j’ignorais les posséder. 
Je plane, je marche dans l’eau et les vagues indolentes vien¬ 
nent lécher mes pieds nus, 

Une grêle aiguë et furieuse me cingle, je perds la respiration 
Plongé dans une morphine au goût de miel, ma trachée s’é¬ 
trangle en des replis de mort, 

Enfin libéré pour sentir l’énigme des énigmes, 

Et ce que nous nommons Etre. 

27 

Etre, sous n’importe quelle forme, qu’est-ce ? 

(Nous tournons et retournons dans un cercle, tous tant que 
nous sommes, pour en revenir toujours là), 

Si rien de plus développé n’existait, le clam dans sa dure co¬ 
quille eût suffi. 

Mon enveloppe n’est pas une dure coquille, 

Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs, 
que je marche ou m’arrête, 

Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sain et sauf en 
moi. 

Je n’ai qu’à bouger, presser, toucher avec mes doigts pour 
être heureux, 

Mon corps attouchant celui d’une autre personne, c’est 
assez, je ne puis guère supporter davantage. 



82 


FEUILLES D'HERBE 


28 

C’est donc cela un attouchement ? Ce qui me pousse frémis¬ 
sant vers une individualité nouvelle, 

Flamme et éther qui se précipitent en mes veines, 

Mon traître de bout qui s’allonge et se gonfle pour les se¬ 
conder, 

Ma chair et mon sang qui dardent des éclairs pour foudroyer 
ce qui diffère à peine de moi-même, 

De toute part des excitateurs brûlants qui raidissent mes 
membres, 

Etirent la tétine de mon cœur pour en extraire la dernière 
goutte, 

Se conduisent impudiquement envers moi, n’acceptent au¬ 
cun refus, 

M’enlèvent comme à dessein le meilleur de mes forces, 

Déboutonnent mes vêtements, m’empoignent par la taille 
à nu, 

Se jouent de mon trouble avec le calme du soleil et des p⬠
turages, 

Ecartent sans pudeur les autres sens, 

Ils ont suborné le toucher pour prendre sa place et s’en aller 
broutiller mes extrémités, 

Sans nulle considération, nul égard pour ma force qui s’é¬ 
puise ni ma colère, 

Vont alentour chercher le reste du troupeau pour s’en 
divertir un moment, 

Puis tous rassemblés sur une pointe restent à me tour¬ 
menter. 

Les sentinelles désertent toutes les autres parties de moi- 
même, 



CHANT DE MOI-MÊME 


83 


Elles m’ont abandonné sans défense à un rouge maraudeur, 

Elles s’en viennent toutes sur la pointe pour regarder et 
prêter main forte à l’ennemi. 

Je suis livré par des traîtres. 

Je parle comme un fou, j’ai perdu la raison, c’est moi et per¬ 
sonne d’autre qui suis le plus grand traître, 

C’est moi le premier qui suis venu à cette pointe, ce sont 
mes mains qui m’y ont amené. 

Attouchement scélérat ! Que fais-tu ? Mon souffle s’étran¬ 
gle dans ma gorge, 

Lève tes vannes, tu es trop fort pour moi. 

29 

Toucher aveugle, toucher d’amour et de lutte, toucher gainé 
chaperonné aux dents aiguës ! 

Cela t’a-t-il fait bien mal de me quitter ? 

Sur les talons d’une séparation une arrivée, perpétuel 
paiement d’un perpétuel emprunt, 

Pluie qui tombe en riches ondées, et après plus riche la 
récompense. 

Prennent et grossissent les germes, bridés restent vitaux 
et prolifiques, 

Paysages en projet, mâles, grandeur nature et d’or. 

30 

Toutes vérités sont en attente dans toutes choses, 

Elles ne hâtent ni ne retardent leur venue au monde. 



84 


FEUILLES D’HERBE 


Elles ne nécessitent pas le forceps de l’accoucheur, 

L’insignifiant est aussi grand pour moi que n’importe quoi, 

(Quoi de moindre ou de plus qu’un attouchement ?) 

Logique et sermons jamais ne convainquent. 

L'humidité de la nuit pénètre plus avant dans mon âme. 

(Seul est ainsi ce qui se prouve de soi-même à tout homme 
et toute femme, 

Seul est ainsi ce que personne ne conteste.) 

Une minute et une goutte sortie de moi calment mon cer¬ 
veau, 

Je crois que les mottes de terre imbues deviendront amants 
et flambeaux, 

Et la chair d’un homme ou d’une femme est le résumé des 
résumés. 

Et le sentiment qu’ils ont l’un pour l’autre est le sommet et 
la fleur, 

Et de cette leçon ils doivent croître et se ramifier immensé¬ 
ment jusqu’à ce qu’elle devienne omnifique. 

Et que tous sans exception fassent leurs délices de nous, et 
nous d’eux. 


31 

Je crois qu’une feuille d’herbe n’est pas moindre que la jour¬ 
née des étoiles, 

Et la fourmi est tout aussi parfaite, et un grain de sable, et 
l’œuf du roitelet, 

Et le graisset est un chef-d’œuvre comparable au plus grand. 
Et la ronce grimpante pourrait orner les salons des deux, 



CHANT IDE MOI-MÊME 


85 


Et la plus mince jointure de ma main bafoue toute la méca¬ 
nique, 

Et la vache qui rumine tête baissée surpasse n’importe 
quelle statue, 

Et une souris est assez miraculeuse pour ébranler des 
sextillions d’incroyants. 

Je reconnais incorporés en moi gneiss, charbon, mousses 
aux longs filaments, fruits, graines, racines comestibles. 

Je suis stuqué des pieds à la tête de quadrupèdes et 
d’oiseaux, 

Et j’ai distancé ceux qui demeurent en arrière de moi pour 
de bonnes raisons, 

Mais rappelle tel d’entre eux quand je le désire. 

En vain ils s’enfuient ou s’effarouchent, 

En vain les rocs plutoniens envoient leur antique chaleur 
pour empêcher que j’approche, 

En vain le mastodonte se réfugie sous ses propres ossements 
en poussière, 

En vain les objets sont à des lieues de distance et em¬ 
pruntent des formes multiples, 

En vain l’océan s’enfonce en ses cavernes et les grands 
monstres se cachent dans les profondeurs, 

En vain la buse cherche abri au ciel. 

En vain le serpent se glisse parmi les plantes grimpantes et 
les troncs abattus, 

En vain l’élan s’enfonce dans les gorges profondes de la fo¬ 
rêt, 

En vain le pingouin au bec en rasoir émigre vers l’extrême 
nord, au Labrador, 

Je le suis promptement, je grimpe jusqu’au nid dans la fis¬ 
sure de la falaise. 



86 


FEUILLES D'HERBE 


32 

Je crois que je pourrais aller vivre avec les animaux, ils 
sont tellement placides et contenus, 

Je reste des heures et des heures à les regarder. 

Ils ne s’échinent pas, ne geignent sur leur sort, 

Ils ne restent pas éveillés dans les ténèbres à pleurer sur 
leurs péchés, 

Ils ne m’écœurent pas à discuter leurs devoirs envers Dieu, 
Pas un seul n’est malcontent, pas un seul n’est rendu fou 
par la manie de posséder, 

Pas un seul ne s’agenouille devant un autre, ni devant un de 
ses pareils qui vivait il y a des milliers d’années, 

Pas un seul n’est honorable ni infortuné sur toute la face de 
la terre. 

Ils prouvent ainsi leur parenté avec moi et je l’accepte, 

Ils m’apportent des témoignages de moi-même, ils démon¬ 
trent clairement qu’ils les ont en leur possession. 

Je me demande où ils ont pris ces témoignages, 

Ai-je passé par là il y a un temps énorme et les ai-je négli¬ 
gemment laissé tomber ? 

M’avançant toujours, alors, maintenant et à jamais, 
Ramassant et exhibant toujours davantage en ma course 
rapide, 

Infini et de toutes les espèces, et parmi elles comme leur 
pareil, 

Sans dédain envers ceux qui m’offrent des souvenirs de moi- 
même, 

J’en choisis ici un que j’aime, et m’en vais avec lui comme 
un frère 



CHANT DE MOI-MÊME 


87 


De colossale beauté un étalon fougueux et qui répond à 
mes caresses, 

Tête haute en front, large entre les oreilles, 

Membres lustrés et souples, queue qui balaie le sol, 

Yeux étincelants de malice, oreilles finement découpées qui 
se meuvent flexiblement. 

Ses naseaux se dilatent lorsque mes talons l’embrassent, 

Ses membres bien bâtis tremblent de plaisir pendant que 
nous faisons un temps de galop et revenons. 

Je ne me sers de toi qu’une minute, étalon, puis je te laisse. 
Qu’ai-je besoin de tes foulées quand mon propre galop les 
dépasse ? 

Même debout ou assis, je franchis l’espace plus vite que toi» 

33 

Espace et Temps ! Je vois maintenant la vérité de ce que je 
soupçonnais, 

Ce que je soupçonnais lorsque je paressais sur l’herbe, 

Ce que je soupçonnais quand j’étais au lit seul, 

Et à nouveau quand je suivais à pied la plage sous les étoiles 
pâlissantes du matin. 

Mes attaches et mon lest m’abandonnent, mes coudes s’ap¬ 
puient dans les brèches océanes, 

Je borde des sierras, mes paumes couvrent des continents. 
Je chemine avec ma vision. 

Près des maisons rectangulaires de la grand’ville — dans 
les cabanes en bois, campant avec les bûcherons, 



88 


FEUILLES D’HERBE 


Longeant les ornières de la grand’route, la ravine desséchée 
et le lit du ruisseau, 

Sarclant mon carré d’oignons ou binant les rayons de ca¬ 
rottes et panais, traversant les savanes, suivant les pis¬ 
tes en forêt, 

Prospectant, chercheur d’or,incisant les arbres d’un lot que 
je viens d’acheter, 

Brûlé jusqu’à la cheville par le sable ardent, en hâlant mon 
bateau sur la rivière aux eaux basses, 

Où là-haut sur une branche la panthère va et vient, où le 
cerf se retourne furieusement contre le chasseur, 

Où le serpent à sonnettes chauffe au soleil son long corps 
flasque sur un roc, où la loutre se repaît de poisson, 
Où l’alligator avec ses durs bubons dort dans le bayou, 

Où l’ours noir est en quête de racines ou miel, où le castor 
bat la boue avec sa queue en forme de pagaie ; 

Par le sucre qui pousse, par les cotonniers à fleurs jaunes, 
par les champs de riz bas et humides, 

Par la ferme au toit pointu, avec ses dentelures d’écume et 
les minces cascades qui tombent des gouttières, 

Par les plaqueminiers de l’Ouest, par le maïs aux longues 
feuilles, par le lin délicat aux fleurs bleues, 

Par le sarrazin blanc et brun, y fredonnant et bourdonnant 
avec les autres, 

Par le seigle vert sombre qui ondule et se nuance au souffle 
de la brise ; 

Escaladant les montagnes, me hissant avec prudence en me 
tenant à de basses branches rabougries, 

Suivant le sentier tracé dans l’herbe et le chemin battu à 
travers la feuillée de la brousse, 

Là où la caille siffle entre les bois et le champ de blé, 

Oji la chauve-souris vole dans le soir de juillet, où le grand 
scarabée doré choit lourdement dans les ténèbres, 



CHANT DE MOI-MÊME 


89 


Où le ruisseau sort d’entre les racines d’un vieil arbre et 
coule vers le pré, 

Où les bestiaux se tiennent et chassent les mouches d’un 
frisson qui fronce leur peau. 

Où le linge à fromage est accroché dans la cuisine, où les 
landiers écarquillent leurs jambes sur les dalles del’âtre, 
où les toiles d’araignée tombent en festons des chevrons; 

Là où tonnent les marteaux à bascule, où la presse fait tour¬ 
noyer ses cylindres, 

Où le cœur humain sous les côtes bat en de terribles agonies, 

Où le ballon en forme de poire flotte dans l’air (je flotte 
avec lui moi-même et regarde tranquillement la terre 
au-dessous). 

Où l’on amène sur un nœud coulant la nacelle de sauvetage, 
où la chaleur fait éclore les œufs vert pâle sur le sable 
bossué. 

Où la femelle de la baleine nage avec son baleineau, sans 
l’abandonner jamais, 

Où le bateau à vapeur laisse flotter derrière lui sa longue 
banderole de fumée, 

Où la nageoire du requin coupe sur la mer comme un copeau 
noir. 

Où le brick à mi-incendié flotte sur des courants inconnus. 

Où des coquillages s’attachent à son pont visqueux, au-des¬ 
sous duquel pourrissent les morts, 

Où l’étendard semé d’étoiles est porté en tête desrégiments, 

Approchant de Manhattan par la longue île, 

Sous le Niagara, où la cataracte tombe comme un voile de¬ 
vant ma figure, 

Sur le pas d’une porte, sur le montoir en bois dur placé au¬ 
près, 

Aux courses, ou bien m’amusant à un pique-nique, à une 
gigue ou une bonne partie de base-bail, 



90 


FEUILLES D HERBE 


A des festins de garçons avec leurs plaisanteries canailles et 
leur ironie salée, où l’on danse entre hommes, boit et 
rigole, 

Au pressoir à cidre où je savoure les délices du fauve breu¬ 
vage en aspirant le suc avec une paille, 

Avec les peleuses de pommes, réclamant un baiser pour 
chaque fruit rouge que je trouve, 

Aux revues d’appel, parties sur la grève, veillées, éplucha¬ 
ges du maïs, pendaisons de crémaillère ; 

Où l’oiseau-moqueur fait entendre ses délicieuses notes li¬ 
quides, son babil, ses cris, ses pleurs, 

Oùla meule de foin s’élève dans la cour de ferme,où les tiges 
sèches jonchent le sol, où la vache véleuse attend sous 
le hangar, 

Où le taureau s’avance pour accomplir son œuvre de mâle, 
où l’étalon couvre la jument, où le coq foule aux pattes 
la poule, 

Où paissent les génisses, où les oies picorent avec de brefs 
mouvements saccadés, 

Où les ombres du soir s’allongent sur l’immensité solitaire de 
la prairie, 

Où les troupeaux de bisons forment une masse grouillante 
sur des milles carrés partout, 

Où luit le colibri, où le cygne longévité courbe son col ser¬ 
pentin, 

Où la mouette rieuse rase le rivage, en riant de son rire 
presque humain, 

Où les ruches s’alignent sur un vieux banc dans le jardin à 
demi-cachées par les hautes herbes, 

Où les perdrix à collier dorment en cercle sur le sol, tête en 
dehors, 

Où les corbillards franchissent le portail cintré d’un cime¬ 
tière, 



CHANT DE MOI-MÊME 


91 


Où les loups en hiver hurlent parmi les déserts de neige et les 
arbres couverts de glaçons, 

Où le héron à crête jaune vient le soir au bord du marais se 
nourrir de petits crabes, 

Où la pleine eau des nageurs et plongeurs rafraîchit le 
chaud midi, 

Où la cigale joue de son pipeau chromatique, perchée sur 
le noyer au-dessus du puits, 

Par des champs de cédrats et concombres avec leurs feuilles 
aux filaments argentés, 

Par le salin où viennent les bêtes ou la clairière aux orangers, 
sous des sapins coniques, 

Par le gymnase, par le salon avec ses tentures, par le bu¬ 
reau ou la salle de réunion ; 

Content auprès des gens du pays, content auprès des étran¬ 
gers, content auprès du nouveau et de l’ancien. 

Content auprès de la femme laide comme auprès de la beauté, 

Content auprès de la quakeresse lorsqu’elle ôte sa coiffe et 
parle de sa voix mélodieuse, 

Content de Pair du chœur dans l’église aux murs blancs, 

Content des paroles enflammées du prédicateur méthodiste 
en nage, sérieusement remué par le service en plein air ; 

Regardant aux devantures des boutiques de Broadway l’a¬ 
près-midi entière, le nez aplati contre l’épaisse vitrine, 

Me baladant la même après-midi le visage levé en l’air vers 
les nuages, ou le long d’un chemin champêtre ou sur la 
plage, 

Mon bras droit et mon bras gauche passés chacun autour 
de la taille d’un ami, moi au milieu ; 

Rentrant au logis avec l’homme de la brousse taciturne et 
basané (il chevauche derrière moi à la quittée du jour). 

Loin des colons étudiant les empreintes de pieds d’animaux, 
ou celles des mocassins, 



92 


FEUILLES D’HEBBE 


Au bord d’un lit d’hôpital offrant de la limonade à un fié¬ 
vreux, 

Auprès du mort en son cercueil quand tout est silencieux* 
l’examinant à la bougie ; 

Naviguant vers tous les ports pour le trafic et l’aventure, 

Me précipitant avec la foule moderne aussi ardent et versa¬ 
tile que quiconque, 

Violent envers celui que je hais, prêt dans ma fureur à jouer 
du couteau, 

Solitaire dans ma courette à minuit, mes pensées absentes 
pour un long moment, 

Me promenant par les antiques collines de Judée avec le 
Dieu beau et doux à mon côté, 

Voyageant à travers les espaces, voyageant à travers le ciel 
et les astres, 

Voyageant parmi les sept satellites et le large anneau, et le 
diamètre de trente mille lieues, 

Voyageant avec les météores à queue, lançant des boules de 
feu comme les autres, 

Portant le croissant-enfant qui porte sa propre mère pleine 
dans son ventre. 

Faisant rage, jouissant, tirant des plans, aimant, semant des 
avis, 

Me retirant et m’emplissant, apparaissant et disparaissant* 

Telles les routés que jours et nuits je parcours. 

Je visite les vergers des sphères et examine la récolte, 

J’examine les quintillions qui sont mûrs et les quintillions 
qui sont encore verts. 

En ces envols d’une âme fluide et vorace je m’envole. 

Ma course va plus à fond que le plomb des sondes. 



CHANT DE MOI-MÊME 


93 


Je m’aide du matériel et de l’immatériel. 

Nul gardien ne peut me fermer la porte, nulle loi m’empê¬ 
cher. 


Je ne mets à l’ancre mon navire que pour un petit moment. 

Mes estafettes sont sans cesse en croisière au large ou vien¬ 
nent me faire leur rapport. 

Je m’en vais chasser au pôle les animaux à fourrure et le 
phoque, sautant les crevasses avec un bâton ferré, 
me cramponnant à des aspérités fragiles et bleues. 

Je grimpe à la pomme du mât de misaine, 

Je viens quand la nuit est avancée prendre ma place dans le 
nid de corbeau, 

Nous naviguons sur la mer arctique, la lumière est plus que 
suffisante, 

A travers la claire atmosphère je m’étends sur la prodi¬ 
gieuse beauté qui m’entoure, 

Les masses énormes de glaces passent devant moi et moi de¬ 
vant elles, on distingue le paysage dans toutes les di¬ 
rections, 

Les montagnes aux cimes blanches apparaissent dans le 
lointain, vers elles s’élancent mes désirs. 

Nous approchons d’un grand champ de bataille où nous 
allons bientôt avoir à combattre, 

Nous passons devant les colossaux avant-postes du camp, 
nous y passons prudemment et sans faire de bruit, 

Ou voilà que nous entrons par les faubourgs dans quelque 
vaste cité en ruines, 

Les blocs de pierres et monuments écroulés surpassent toute 
les cités vivantes du globe. 



04 


FEUILLES D’HERBE 


Je suis un libre compagnon, je campe aux feux de bivouac 
de l’envahisseur, 

Je jette à bas du lit le marié et prends sa place auprès de la 
mariée, 

Je la tiens serrée toute la nuit contre mes cuisses et mes 
lèvres. 

Ma voix est la voix de l’épouse, le cri aigu près de la rampe 
de l’escalier, 

On me rapporte le corps ruisselant de mon homme noyé. 

Je comprends le vaste cœur des héros. 

Le courage du temps présent et de tous les temps, 

Comment le patron de barque aperçut le vapeur plein de 
passagers et privé de son gouvernail, emporté comme 
une épave que la Mort chassait de côté et d’autre dans 
la tempête, 

Comment il s’y colla ferme sans céder d’un pouce, fidèle¬ 
ment des jours et fidèlement des nuits, 

Et écrivit à la craie en grosses lettres sur une planche, Ayez 
bon courage , nous ne vous abandonnerons pas ; 
Comment il les suivit et louvoya avec eux pendant trois 
jours sans vouloir lâcher, 

Comment il sauva enfin les passagers à la dérive, 

Quelle mine avaient les femmes amaigries et mi-vêtues 
quand des flancs de leur fosse prête on les hissa à bord, 
Quelle mine les petits enfants muets au visage de vieux, et 
les malades qu’on portait, et les hommes, barbe pous¬ 
sée, lèvres amincies ; 

Tout cela je l’engloutis, le goût en est bon, je l’aime, cela 
devient part de moi-même, 

Je suis cet homme, j’ai souffert, j’y étais. 



CHANT DE MOI-MÊMË 


95 


Le dédain et le calme des martyrs, 

La mère de jadis, condamnée comme sorcière et brûlée sur 
du bois sec, sous les yeux de ses enfants, 

L’esclave pourchassé qui s’abat au milieu de sa course, s’ap¬ 
puie à la palissade, pantelant, couvert de sueur, 

Les élancements qui le piquent comme des aiguilles aux 
jambes et au cou, la chevrotine meurtrière et les balles, 
Tout cela je le ressens ou le suis. 

Je suis l’esclave pourchassé, je bondis de côté à la morsure 
des chiens. 

Enfer et désespoir sont à mes trousses, coups sur coups 
les tireurs tirent, 

Je me cramponne aux barres de la grille, goutte à goutte 
mon sang coule, délayé dans le suint de ma peau, 

Je tombe sur les herbes et les pierres, 

Les cavaliers éperonnent leurs chevaux récalcitrants, les 
poussent contre moi, 

A mes oreilles bourdonnantes de vertige crient des inju¬ 
res et m’assènent sur la tête des coups de manches de 
fouet. 

Les agonies sont l’un de mes changements de costume, 

Je ne demande pas au blessé ce qu’il ressent, je deviens moi- 
même le blessé, 

Mes plaies se font livides sur mon corps pendant que j’obser¬ 
ve, appuyé sur une canne. 

Je suis le pompier meurtri à la poitrine défoncée, 

Des murs en s’effondrant m’ont enseveli sous leurs débris, 
J’ai respiré feu et fumée, j’ai entendu les appels hurlés de 
mes camarades, 

J’ai entendu le cliquetis lointain de leurs pioches et pelles, 


i 


7 



FEUILLES D’HERBE 


96 


Ils ont déblayé les poutres, ils me soulèvent tendrement. 

Je suis étendu en ma chemise rouge dans F air du soir, c’est 
pour moi que tout le monde fait silence, 

Je ne souffre pas après tout, je suis à bout, mais pas telle¬ 
ment malheureux, 

Blanches et belles sont les figures qui m’entourent, les têtes 
sont débarrassées du casque, 

Le groupe à genoux s’évanouit avec la lumière des torches. 

Les morts reculés ressuscitent, 

Ils apparaissent comme le cadran ou se meuvent comme 
mes aiguilles, et c’est moi l’horloge. 

Je suis un vieil artilleur, je raconte le bombardement de 
mon fort. 

De nouveau j’y suis. 

De nouveau le long roulement des tambours. 

De nouveau, canons ,mortiers attaquent, 

De nouveau, j’entends, l’oreille tendue, le canon qui répond. 

Je prends part à l’action, je vois et entends tout ce qui se 
passe, 

Les cris, jurons,, tonnerre, les vivats pour les coups qui por¬ 
tent, 

Le convoi d’ambulance qui passe lentement en laissant une 
traînée rouge. 

Les ouvriers qui examinent les dégâts et font les répara¬ 
tions urgentes, 

Les grenades qui tombent à travers le toit déchiré, F explo¬ 
sion en éventail, 



CHANT DE MOI-MÊME 


97 


Le sifflement des membres, têtes, pierres, bois, fers, projetés 
en l’air. 

De nouveau murmure la bouche de mon général mourant, 
il agite la main avec fureur, 

Il prononce avec peine à travers le sang caillé. Ne vous oc¬ 
cupez pas de moi — occupez-vous — des retranchements . 

34 

Je raconte maintenant ce que j’ai connu au Texas dans 
ma prime jeunesse, 

(Je ne raconte pas la chute d’Alamo, 

Car nul n’échappa pour raconter la chute d’Alamo, 

Les cent cinquante sont toujours muets à Alamo), 

C’est le dit de quatre cent douze jeunes hommes assassinés 
de sang-froid. 

Battant en retraite, ils s’étaient formés en carré avec leurs 
bagages comme parapet, 

Neuf cents vies abattues à l’ennemi qui les entourait, neuf 
fois supérieur en nombre, furent le prix qu’ils lui firent 
payer d’avance, 

Leur colonel était blessé et leurs munitions à bout, 

Ils négocièrent une capitulation honorable, reçurent un écrit 
scellé, livrèrent leurs armes, et se remirent en marche 
comme prisonniers de guerre. 

Ils étaient la gloire de la race des francs chasseurs, 
Incomparables pour monter à cheval, tirer, chanter, fes¬ 
toyer, courtiser les filles, 

Larges, turbulents, généreux, beaux, fiers et aimants, 
Barbus, hâlés, vêtus du libre costume des chasseurs, 



98 


FEUILLES D'HERBE 


Pas un seul n’avait plus de trente ans. 

Le matin du deuxième dimanche, ils furent amenés par dé¬ 
tachements et massacrés, c’était l’admirable temps 
du jeune été, 

La besogne commença vers cinq heures et fut terminée à 
huit. 

Aucun n ? obéit au commandement de se mettre à genoux, 

Les uns firent un effort furieux et désespéré, d’autres se 
tinrent fermes et droits, 

Certains tombèrent du premier coup, frappés à la tempe 
ou au cœur, vivants et morts gisaient ensemble. 

Mutilés et lacérés se terraient dans la boue, et les nouveaux 
venus les y apercevaient, 

Quelques-uns, à moitié tués, s’efforçaient de fuir en rampant* 

Ceux-là furent achevés à coups de baïonnette ou démolis à 
coups de crosse de mousquet, 

Un gars qui n’avait pas dix-sept ans empoigna son assassin 
et il fallut que deux autres vinssent le lui arracher, 

Tous trois étaient en pièces et couverts du sang de l’enfant. 

A onze heures on commença de brûler les corps; 

Tel est le dit des quatre cent douze jeunes hommes assas¬ 
sinés. 

35 

Voulez-vous que je vous raconte un combat naval du temps 
jadis ? 

Voulez-vous apprendre par qui fut remportée la victoire à 

la clarté de la lune et des étoiles ? 

Écoutez l’histoire telle que le père de ma grand’mère, le ma¬ 
rin, me Fa contée. 



CHANT DE MOI-MÊME 


99 


Notre ennemi n’était pas un capon sur son bateau, je vous 
assure (disait-il), 

Son courage bourru était celui de l’Anglais et il n’y en a pas 
de plus tenace et vrai et il n’y en eut et il n’y en aura 
jamais ; 

Dans le soir assombri if nous lâcha une bordée d’enfilade 
atroce. 

Nous en vînmes aux prises, les vergues s’emmêlèrent, les 
canons se touchèrent. 

De ses propres mains, mon capitaine amarra solidement 
son bâtiment. 

Nous avions reçu des boulets de dix-huit livres sous l’eau, 

Dans la batterie de notre premier pont deux grosses pièces 
avaient éclaté au premier feu, tuant tous ceux d’alen¬ 
tour et faisant sauter le dessus. 

Au crépuscule, dans les ténèbres, on se bat, on se bat. 

Dix heures du soir, la pleine lune tout à fait levée, nos voies 
d’eau augmentent et on en annonce cinq pieds, 

Le capitaine d’armes relâche les prisonniers enfermés dans 
la cale arrière pour qu’ils se tirent d’affaire eux-mêmes. 

Ceux qui vont et viennent sur le chemin de la soute aux 
poudres sont maintenant arrêtés par les sentinelles, 

Celles-ci voient tant de figures étrangères qu’elles ne savent 
plus à qui se fier. 

Notre frégate prend feu, 

L’autre s’enquiert si nous demandons quartier ? 

Si nous amenons nos couleurs et si le combat est fini ? 



100 


FEUILLES D’HERBE 


Mais je ris de bonheur car j’entends la voix démon petit ca¬ 
pitaine, 

Qui crie calmement, Nous ne les amenons pas , nous ne fai¬ 
sons que commencer la partie de notre côté . 

Plus que trois canons en service, 

L’un est pointé par le capitaine lui-même sur le grand mât 
de l’ennemi, 

Les deux autres, bien chargés à mitraille, réduisent au si¬ 
lence sa mousqueterie et balayent ses ponts. 

Les hunes seules appuient le feu de cette petite batterie, sur¬ 
tout la grand’hune, 

Elles tiennent tête bravement pendant toute la durée de 
l’action. 

Pas un moment de répit, 

Les voies d’eau gagnent rapidement sur les pompes,l’incen¬ 
die vorace s’avance vers la soute aux poudres. 

L’une des pompes a été emportée d’un coup de feu, tout le 
monde croit que nous sombrons. 

Le petit capitaine garde sa sérénité, 

Il n’a nulle hâte, sa voix n’est ni haute ni basse, 

Ses yeux nous versent plus de lumière que nos lanternes de 
combat. 

Vers minuit, là, sous les rayons de la lune, ils se rendent à 
nous. 



CHANT DE MOI-MÊME 


IM 


36 

Minuit s’étend immense et silencieux, 

Deux grandes coques immobiles sur le sein des ténèbres, 

Notre vaisseau criblé qui sombre lentement, les préparatifs 
pour passer sur celui que nous avons conquis, 

Sur le gaillard d’arrière le capitaine donnant froidement ses 
ordres le visage blanc comme un drap, 

Près de lui, le corps du petit mousse qui servait dans la ca- 
jute, 

Et la face morte d’un vieux loup de mer à longs cheveux 
blancs et favoris soigneusement frisés, 

Les flammes, malgré tout ce qu’on peut faire, vacillant en 
haut en bas, 

La voix rauque des deux ou trois officiers encore capables 
de faire leur service, 

Des tas informes de cadavres et des corps isolés, des lam¬ 
beaux de chair aux mâts et aux espars, 

Des cordages coupés, des agrès qui se balancent, le choc léger 
des vagues berceuses, 

Des canons noirs et impassibles, un fouillis de paquets de 
poudre, une forte odeur, 

Quelques grandes étoiles là-haut, à la lueur silencieuse et 
endeuillée, 

Brise demer par délicates bouffées, senteur des joncs marins 
et des prés le long du rivage, messages suprêmes confiés 
aux survivants, 

Le crissement du bistouri du chirurgien, les dents de sa scie 
qui mordent, 

Râles sifflants, gloussements, sang qui ruisselle en cata¬ 
racte, cris fous et brefs, et longs, mornes gémissements 
qui meurent. 

Tel tout cela, cela l’irréparable. 



102 


FEUILLES D’HERBE 


37 

Holà ! vous, lambins de garde ! Empoignez vos armes ! 

On pénètre en foule parles portes conquises ! Je suis pris ! 

J’incorpore toutes les exigences proscrites ou souffrantes, 

Je me vois en prison sous la forme d’un autre homme, 

Et j’éprouve la morne souffrance ininterrompue. 

C’est pour moi que les gardiens de détenus, carabine sur l’é¬ 
paule, montent la garde, 

C’est moi qui suis relâché le matin et verrouillé le soir. 

Pas un factieux ne marche menottes aux mains vers la pri¬ 
son que je ne marche à son côté, enchaîné à lui par des 
menottes, 

(Là je suis moins le jovial compagnon et davantage le taci¬ 
turne avec de la sueur sur mes lèvres contractées). 

Pas un galopin n’est arrêté pour vol que je ne comparaisse 
également pour être jugé et condamné. 

Pas un cholérique n’est à son dernier soupir que je ne sois à 
mon dernier soupir, 

Mon visage est couleur de cendre, mes muscles se nouent, 
les gens s’éloignent de moi. 

Les quémandeurs s’incarnent en moi et je m’incarne en eux 

Je tends mon chapeau, assis la mine honteuse, et mendie, 

38 

Assez ! assez ! assez ! 

Je ne sais comment j’ai été étourdi. Éloignez-vous ! 



CHANT DE MOI-MÊME 


103 


Laissez-moi un peu de temps pour mon crâne martelé, som¬ 
meiller, rêver, bayer, 

Je me découvre à deux doigts d’une commune erreur. 

Puissé-je oublier les moqueurs et les insultes ! 

Puissé-je oublier les larmes répandues et les coups de gour¬ 
dins et marteaux ! 

Puissé-je contempler d’un regard détaché ma propre cruci¬ 
fixion et ma couronne ensanglantée. 

A présent je me souviens, 

Je reprends la fraction retenue, 

La tombe de roc multiplie ce qui lui a été confié, comme à 
toutes les tombes, 

Les cadavres se redressent, les balafres se cicatrisent, les 
liens se détachent de moi et roulent. 

Je m’avance armé d’une puissance suprême, je fais partie 
d’un cortège commun sans fin, 

Nous parcourons l’intérieur et la côte et franchissons toutes 
les frontières, 

Nos prestes ordonnances en route par toute la terre, 

Les fleurs que nous portons à nos chapeaux le produit de 
milliers d’années. 

Disciples, je vous salue ! Approchez ! 

Continuez vos annotations, continuez vos interrogations. 

39 

Qui est-il, ce sauvage cordial et débordant ? 

Est-il en attente de la civilisation, ou l’ayant dépassée la 
domine-t-il ? 



104 


FEUILLES D’HERBE 


Est-ce un natif du Sud-Ouest élevé en plein air ? Est-il 
Canadien ? 

Vient-il de la région du Mississipi ? Iowa, Oregon ou Cali¬ 
fornie ? 

Des montagnes ? De la prairie, la brousse ? Ou est-ce un ma¬ 
rin qui a eouru les mers ? 

Partout où il va, hommes et femmes raccueillent et le dé¬ 
sirent, 

Ils désirent qu’il les aime, les touche, leur parle, reste auprès 
d’eux. 

Conduite aussi réfractaire que flocons de neige, mots sim¬ 
ples comme l’herbe, chevelure en désordre, rire et can¬ 
deur, 

Démarche lente, traits ordinaires, façons ordinaires, éma¬ 
nations, 

Elles effluent en formes nouvelles du bout de ses doigts, 

Elles flottent avec l’odeur de son corps ou son haleine, elles 
éclatent du regard de ses yeux. 

40 

Soleil glorieux, je n’ai pas besoin de ta chaleur— reste cou¬ 
ché ! 

Tu n’éclaires que les surfaces, moi je force les surfaces et 
aussi les profondeurs. 

Terre ! tu semblés chercher quelque chose dans mes mains. 

Dis-moi, vieille huppe, que me veux-tu ? 

Homme ou femme, je dirais bien comme je t’aime, mais ne le 
puis, 



CHANT DE MOI-MÊME 


105 


Je dirais bien ce qui est en moi et ce qui est en toi, mais ne 
le puis, 

Je dirais bien ce désir languissant que j’ai, ce battement 
de mes nuits et jours. 

Voyez, je n’offre point des sermons ni une petite charité, 
Quand je donne, c’est moi-même que je donne. 

Toi, là-bas, l’impotent, qui flageoles sur tes genoux, 

Ouvre tes mandibules emboitées que j’insuffle en toi de l’é¬ 
nergie, 

Ouvre tes mains et soulève le revers de tes poches, 

Je n’admets pas de refus, je force, j’ai des provisions en tas 
et de reste, 

Et tout ce que j’ai, je le distribue» 

Je ne demande pas qui tu es, cela ne m’importe pas, 

Tu ne peux rien faire ni rien être hors ce que j’enfermerai 
en toi. 

Vers le pâtiras des champs de cotonniers ou le cureur de 
retraits je me penche, 

Je pose un baiser familial sur sa joue droite, 

Et je jure en mon âme que jamais je ne le renierai. 

A des femmes aptes à la conception je fais des enfants plus 
grands et plus alertes, 

(En ce jour je jette la substance de républiques bien plus 
arrogantes.) 

Vers celui qui se meurt, quel qu’il soit, je me hâte et tourne 
le bouton de la porte, 

Rejette les couvertures sur le pied du lit, 



106 


FEUILLES D’HERBE 


Et renvoie chez eux le médecin et le prêtre. 

Je saisis l’homme qui décline et le soulève d’un vouloir irré¬ 
sistible, 

O désespéré, voici mon cou, 

Tudieu, je ne veux pas que tu passes ! Suspends-toi à 
moi de tout ton poids. 

Je te dilate d’un souffle formidable, je te soutiens au-dessus 
du flot, 

Je remplis toutes les pièces de la demeure d’une force en 
armes, 

Ceux qui m’aiment, ceux qui déjouent la tombe. 

Dors — moi et eux resterons de garde toute la nuit, 

N’en doute pas, la mort n’osera poser le doigt sur toi, 

Je t’ai pris dans mes bras, et désormais tu es ma possession. 

Quand tu te lèveras le matin, tu verras que ce que je te dis 
est vrai. 

41 

Je suis celui qui porte secours aux malades étendus hale¬ 
tants sur le dos, 

Et pour les hommes vigoureux et d’aplomb j’apporte un 
secours encore plus nécessaire. 

J’ai appris ce qu’on a dit de l’univers, 

Je l’ai entendu et entendu depuis plusieurs milliers d’ans; 

Ce n’est pas trop mal pour ce que c’est—mais est-ce là tout ? 

Je viens pour magnifier et appliquer, 

J’enchéris dès le début sur les vieux regrattiers prudents, 

Je prends moi-même les dimensions exactes de Jéhovah, 



CHANT DE MOI-MÊME 


107 


Je lithographie Kronos,Zeus son fils et Hercule son petit-fils, 
J’achète des dessins d’Osiris, Isis, Bélus, Brahma, Bouddha, 
Dans mon carton je place, détaché, Manitou, Allah sur une 
feuille, et une gravure du Crucifix, 

Avec Odin et Mexitli au visage d’horreur et toutes les idoles 
et images. 

Je les prends tous pour ce qu’ils valent et pas un liard de 
plus, 

J’admets qu’ils furent vivants et accomplirent l’œuvre de 
leur temps, 

(Ils apportèrent des bribes tels qu’à des oiselets sans plumes 
qui doivent maintenant sortir du nid et voler et chan¬ 
ter eux-mêmes), 

J’accepte les premières ébauches de dieu destinées à mieux 
se remplir en moi-même, les distribue largement à tout 
homme et toute femme que je vois, 

Dans un charpentier montant la charpente d’une maison 
je découvre autant ou davantage, 

J’élève des prétentions plus hautes pour celui-là aux man¬ 
ches relevées, maniant le maillet et le ciseau. 

Je ne m’oppose pas aux révélations spéciales, estimant 
une spirale de fumée ou un poil sur le dos de ma main 
tout aussi curieux que n’importe quelle révélation, 

Les gars qui manœuvrent la pompe à incendie et les échelles 
de corde point inférieurs selon moi aux dieux des guerres 
de l’antiquité. 

Je prête l’oreille à leurs clameurs qui percent le fracas de 
l’effondrement, 

Leurs membres musculeux passent sains et saufs sur les lat¬ 
tes carbonisées, leurs fronts blancs surgissent des flam¬ 
mes entiers et sans blessures ; 

Auprès de la femme d’ouvrier avec son enfant au sein, j’in¬ 
tercède pour tout être né, 



108 


FEUILLES D’HERBE 


Ces trois faux qui sifflent à la file au temps delà moisson sont 
balancées par trois robustes anges à la chemise bouf¬ 
fante à leur ceinture, 

Un rouquin de palefrenier aux dents jaunies rachète tous 
les péchés passés et à venir, 

Il vend tout ce qu’il possède, se met en route à pied afin de 
payer des avocats pour son frère et reste à son côté pen¬ 
dant qu’on juge celui-ci pour faux ; 

Ce qui parsemait les plus vastes espaces parsème mainte¬ 
nant la surface d’une perche autour de moi et sans même 
la couvrir, , 

Le taureau et le scarabée jamais adorés assez de moitié, 

Le fumier et l’ordure plus admirables que ce qui fut rêvé, 

Le surnaturel ne compte pas, j’attends moi-même l’heure où 
je serai l’un des êtres suprêmes, 

Le jour se prépare pour moi où je ferai autant de bien que 
les plus grands, et serai aussi prodigieux ; 

Par mes bourses ! Me voici déjà devenir un créateur, 

Me voici engrosser en cet instant le sein dérobé des ombres. 

42 

Un appel au sein de la foule, 

Une voix, la mienne, pleine et claire, entraînant tout et 
finale. 

Approchez, mes enfants, 

Approchez, garçons et filles, venez, les femmes, ceux de la 
maison et les intimes, 

A présent l’exécutant y va de tout son nerf, il a repassé 
son prélude sur les pipeaux à l’intérieur. 



CHANT DE MOI-MÊME 


109 


Accords facilement écrits, légèrement touchés — je sens 
la résonance de votre apogée et votre finale. 

Ma tête pivote sur mon cou, 

La musique se déroule, mais ne vient pas de l’orgue, 

Des gens m’entourent, mais ce ne sont pas les miens. 

A jamais le sol dur et résistant, 

A jamais les mangeurs et buveurs, à jamais le soleil qui 
monte et baisse, à jamais l’air et les marées sans trêve, 
A jamais moi et mon prochain, rafraîchissants, coupa¬ 
bles, réels, 

A jamais l’éternelle, l’insoluble question, à jamais cette 
épine entrée dans le pouce, cette haleine de démangeai¬ 
sons et de soifs, 

A jamais le hou ! hou ! du tourmenteur jusqu’à ce que nous 
trouvions où le rusé se cache et l’en fassions sortir, 

A jamais l’amour, à jamais la liqueur de vie qui sanglote, 

A jamais le bandeau sous le menton, à jamais le catafalque 
de la mort. 

Ils vont et viennent avec des pièces de dix sous sur les yeux. 
Pour nourrir la faim de leur ventre ils se creusent abondam¬ 
ment la cervelle, 

Ils achètent, prennent, vendent des billets, mais pas une 
seule fois ne se rendent au festin, 

Un grand nombre suent, labourent et battent, qui reçoivent 
ensuite la menue paille en paiement. 

Un petit nombre possèdent sans rien faire et ce sont eux qui 
réclament le grain continûment. 

Voici la cité et je suis l’un des citoyens, 

Tout ce qui intéresse les autres m’intéresse, politique, guer¬ 
res, marché, journaux, écoles, 



110 


FEUILLES D’HERBE 


Maire et conseillers, banques, tarifs, bateaux à vapeur, fa¬ 
briques, valeurs, magasins, biens immeubles et biens 
mobiliers. 

Ces innombrables petits bonshommes qui sautillent çà et là 
en faux-cols et habits à queue, 

Je sais bien qui ils sont (positivement ce ne sont ni vers ni 
puces), 

Je reconnais en eux les doubles de moi-même, le plus débile 
et le plus creux est autant que moi immortel, 

Ce que je fais et dis les attend pareillement. 

Chaque pensée qui s’agite en moi s’agite pareillement en 
eux. 

Je connais parfaitement mon égotisme, 

Je connais mes versets omnivores et ne dois pas moins les 
écrire;, 

Et voudrais t’amener, qui que tu sois, à fleur de moi-même. 

Point pour les mots de la routine ce poème de moi, 

Mais pour interroger brusquement, franchir d’un bond 
pourtant rapprocher ; 

Voici ce livre imprimé et relié — mais l’imprimeur et le typo 
de l’imprimerie ? 

Voici des photos admirables —mais ta femme ou ton ami 
que tu serres étroitement et tout vif dans tes bras ? 

Voici un noir vaisseau cuirassé de fer, ses puissants canons 
dans ses tourelles — mais le courage du capitaine et des 
mécaniciens ? 

Dans les maisons voici les plats, le manger et les meubles— 
mais le maître et la maîtresse de la maison, et le regard 
jailli de leurs yeux ? 



CHANT DE MOI-MÊME 


111 


Voici le fiel là-haut — et ici même ou une porte plus loin, 
ou de l’autre côté de la rue ? 

Il y a les saints et les sages de l’histoire — mais toi-même ? 

Il y a les sermons, les credos, la théologie — mais l’insonda¬ 
ble cerveau humain ? 

Et qu’est-ce que la raison ? Et qu’est-ce que l’amour ? Et 
qu’est-ce que la vie ? 

43 

Je ne vous méprise pas, prêtres de tous les temps, par toute 
la terre. 

Ma foi est la plus grande et la plus petite des fois, 

Elle embrasse cultes anciens et cultes modernes et tous ceux 
qui furent entre les anciens et modernes, 

Je crois que je reviendrai sur la terre après cinq mille ans, 

J’attends les réponses des oracles, j’honore les dieux, je sa 
lue le soleil, 

Je fais un fétiche de la première roche ou souche venue, je 
pratique des incantations avec des baguettes dans le 
cercle d’obis, ' 

J’aide le lama ou le brahmine à préparer les lampes des 
idoles, 

Je danse encore à travers les rues dans une procession phal¬ 
lique, ou, gymnosophiste, pratique l’extase et l’austé¬ 
rité dans les bois, 

Je bois l’hydromel à la coupe faite d’un crâne, admire les 
Shastas et les Vedas, respecte le Coran, 

Je marche dans le téokallis, taché du sang de la pierre des 
sacrifices et du couteau, en battant du tambour en peau 
de serpent, 

J’accepte les évangiles, accepte celui qui fut crucifié, sais à 
n’en pas douter qu’il est divin, 


i 


8 



112 


FEUILLES D’HERBE 


Je m’agenouille à la messe ou me lève pour la prière des pu¬ 
ritains,ou reste assis patiemment dans un banc d’église. 

Je délire et j’écume dans mon accès de démence, ou at¬ 
tends comme mort que mon esprit me réveille, 

Je promène mes regards sur le pavé et les terres ou au delà 
du pavé et des terres, 

Je fais partie de ceux qui décrivent le cercle des cercles. 

L’un de cette troupe centripète et centrifuge je me retourne 
pour parler comme un homme qui fait ses recommanda¬ 
tions avant de partir en voyage. 

Sceptiques abattus, mornes et rejetés, 

Frivoles, sombres, désespérés, irrités, malades, découragés, 
en proie à l’athéisme, 

Je vous connais tous tant que vous êtes, je connais la mer 
de tourment, doute, désespoir et incroyance. 

Comme les nageoires éclaboussent ! 

Comme la queue de la baleine se tord aussi rapide que lՎ 
clair, avec des spasmes et jets de sang ! 

Soyez en paix, sceptiques, sombres désespérés aux nageoi¬ 
res ensanglantées, 

Parmi vous je prends place aussi bien que parmi tous autres. 

C’est le passé qui vous pousse, comme moi, et tous exacte¬ 
ment de même. 

Et ce qui est encore inéprouvé et à venir est pour vous, et 
moi, et tous, exactement de même. 

Je ne connais point ce qui est encore inéprouvé et à venir, 

Mais je sais qu’à son tour cela s’attestera suffisant, et ne 
peut manquer. 



CHANT DE MOI-MÊME 


113 


De chaque homme qui passe il est tenu compte, de chaque 
homme qui s’arrête il est tenu compte, pour pas un 
seul cela ne peut manquer. 

Cela ne peut manquer pour le jeune homme qui est mort et 
a été enseveli, 

Ni la jeune femme qui est morte et a été mise à son côté, 

Ni le petit enfant qui a jeté un coup d’œil à la porte, puis 
s’est retiré, disparu à jamais, 

Ni le vieillard qui a mené une existence sans but, et le sent 
avec une amertume pire que le fiel, 

Ni celui qui est à l’asile des pauvres, dont l’alcool et la dé¬ 
bauche ont fait un tuberculeux, 

Ni les innombrables victimes des massacres et naufrages, 
ni le bestial Koboo qu’on nomme l’ordure de l’huma¬ 
nité, 

Ni ces sacs qui se contentent de flotter gueule ouverte pour 
que la nourriture s’y coule, 

Ni quoi que ce soit en terre, ni ceux enfouis dans les plus 
anciennes tombes de la terre. 

Ni quoi que ce soit dans les myriades de sphères, ni les 
myriades de myriades qui les habitent, 

Ni le présent, ni le moindre fétu que l’on sache. 

44 

Il est temps que je m’explique — levons-nous. 

Ce qui est connu je m’en dépouille, 

Je jette tous les hommes et toutes les femmes en avant dans 
l’Inconnu, avec moi. 

L’horloge indique l’heure — mais qu’indique l’éternité ? 



114 


FEUILLES D’HERBE 


Nous avons épuisé jusqu’ici des trillions d’hivers et d’étés, 

Il y en a des trillions en avant de nous, et des trillions en 
avant de ceux-ci. 

Les naissances nous ont apporté richesse et variété, 

Et d’autres naissances nous apporteront à leur tour richesse 
et variété. 

Je ne nomme pas l’un grand et l’autre petit, 

Ce qui remplit sa période et sa place est égal à quoi que ce 
soit. 

L’humanité fut meurtrière ou jalouse à ton égard, mon 
frère, ma sœur ? 

Je le regrette pour toi, mais on n’est ni meurtrier ni jaloux 
à mon égard, 

Tout le monde a été aimable pour moi, je ne tiens pas 
compte des lamentations, 

(Qu’ai-je à faire avec les lamentations ?) 

Je suis une cime de choses accomplies, et je suis le réceptacle 
des choses à venir. 

Mes pieds foulent le sommet des sommets de l’escalier, 

A chaque degré des brassées d’âge, et de plus larges brassées 



J’ai ponctuellement parcouru tous les étages inférieurs, et 
je monte encore, monte toujours. 

A mesure que je m’élève, les fantômes s’inclinent derrière 
moi, 

Très loin tout au fond j’aperçois l’énorme Néant originel, je 
sais que j ’ai passé par là, 




CHANT DE MOI-MÊME 


115 


Invisible et continûment j’ai attendu, endormi parmi les 
brumes léthargiques, 

Et pris mon temps, et le fétide carbone ne m’a pas été 
pernicieux. 

Longtemps j’ai été serré étroitement —longtemps, long¬ 
temps. 

Immenses ont été les préparatifs pour moi, 

Fidèles et amis les bras qui m’ont soutenu. 

Des cycles d’âges ont porté mon berceau d’un bord à l’autre, 
ramant, ramant toujours comme de gais bateliers, 

Pour me faire place les étoiles se sont rangées de côté dans 
leurs cours circulaires. 

Elles ont envoyé des influences pour veiller sur ce qui de¬ 
vait me contenir. 

Avant que je naisse de ma mère des générations m’ont guidé, 

Mon embryon ne s’est jamais engourdi, rien n’a pu l’étouf¬ 
fer. 

C’est pour lui que la nébuleuse s’est coagulée en un orbe, 

Les longues strates lentes se sont amoncelées pour lui don¬ 
ner un appui, 

D’énormes végétaux lui ont fourni la nourriture. 

De monstrueux sauriens l’ont transporté dans leurs gueules 
et déposé délicatement. 

Toutes les forces ont été employées continûment pour me 
parfaire et m’enchanter, 

Maintenant à cette place me voici debout avec mon âme 
robuste. 



116 


FEUILLES D’HERBE 


45 

0 envergure de la jeunesse ! élasticité toujours tendue ! 

0 virilité, équilibrée, vermeille et riche. 

Je suis étouffé par ceux qui m’aiment, 

Ils écrasent mes lèvres, se pressent aux pores de ma peau, 
Me coudoient dans la rue et les lieux publics, viennent me 
trouver nus le soir, 

Le jour me crient Ohé ! des rochers de la rivière, se balan¬ 
cent avec des cris joyeux au-dessus de ma tête, 

Des massifs de fleurs, des plantes grimpantes, des broussail¬ 
les enchevêtrées m’appellent par mon nom, 

Viennent se poser sur chaque instant de ma vie, 

Bécotent mon corps de tendres bécots balsamiques, 

Sans bruit puisent dans leur coeur à pleines mains pour les 
vider entre les miennes. 

Vieillesse qui se lève magnifique ! Oh ! la grâce bénie, inef¬ 
fable des heures dernières 1 

Toute condition non seulement se manifeste, mais manifeste 
ce qui sort d’elle et vient après elle, 

Et le silence des ténèbres manifeste tout autant que le 
reste. 

J’ouvre ma lucarne le soir et vois les systèmes parsemant 
l’espace, 

Et tous ceux que j’aperçois, si loin que je puisse compter, 
bordent seulementla lisière des systèmes plus lointains. 

Plus loin et encore plus loin ils s’étendent, s’illimitant, s’illi- 
mitant toujours, 



CHANT DE MOI-MÊME 


117 


Vers l’en dehors, l’en dehors, l’en dehors à jamais. 

Mon soleil a son soleil autour duquel il tourne docilement, 

Avec ses associés il fait partie d’un groupe décrivant un 
cercle supérieur, 

Et des systèmes plus grands suivent, faisant des plus grands 
qu’ils renferment de petites taches. 

Il n’y a nul arrêt et ne peut jamais y avoir nul arrêt, 

Si moi, toi, et les mondes, et tout ce qui existe à leurs surfa¬ 
ces ou au-dessous, étions en cet instant ramenés à l’état 
de pâle brouillard flottant, cela n’aurait aucune im¬ 
portance à la longue, 

Nous nous retrouverions sûrement là où nous en sommes à 
présent. 

Et irions sûrement aussi loin, et plus loin ensuite, toujours 
plus loin. 

Quelques quadrillions d’ères, quelques octillions de lieues 
cubes ne mettent point en péril l’espace ni nelui causent 
d’impatience, 

Ce ne sont là que parties, toute chose n’est que partie. 

Regardez aussi loin que vous voudrez,il y a un espace illimité 
en dehors de celui-là, 

Comptez autant que vous voudrez, il y a un temps illimité 
autour de celui-là. 

Mon rendez-vous est fixé, il est certain, 

Le Seigneur sera là, attendant que j’arrive sur le pied de 
perfection, 

Le grand Camarade, l’ami vrai après lequel je languis, sera 
là. 



118 


FEUILLES D’HERBE 


46 

Je sais que je suis supérieur au temps et à l’espace, et n’ai 
jamais été mesuré et ne le serai jamais. 

Je suis le chemineau d’un perpétuel voyage (venez tous 
écouter !) 

Mes signes sont un paletot imperméable, de bons souliers, 
et un bâton coupé dans les bois, 

Nul de mes amis ne se prélasse dans mon fauteuil, 

Je n’ai ni fauteuil, ni église, ni philosophie. 

Je n’emmène personne à un dîner, une bibliothèque, une 
bourse. 

Mais chacun de vous, homme et femme, je le conduis sur un 
monticule, 

De la main gauche t’enlaçant la taille, 

De la main droite montrant des paysages de continents et la 
route publique. 

Ni moi ni quelque autre que ce soit ne pouvons parcourir 
cette route pour toi, 

Il faut que tu la parcoures toi-même. 

Elle n’est pas loin, elle est à ta portée, 

Peut-être la suis-tu sans le savoir depuis que tu es né, 
Peut-être est-elle partout sur l’eau et sur terre. 

Charge tes frusques sur ton épaule, cher fils, et je prendrai 
les miennes, et partons vite, 

En marchant nous atteindrons cités prodigieuses et libres 
nations. 



CHANT DE MOI-MÊME 


m 


Si tu es fatigué, donne-moi les deux besaces à porter et ap¬ 
puie ta main pote sur ma hanche, 

Et quand il faudra, tu me rendras même service en 
échange, 

Car une fois en route, jamais plus nous ne nous arrêterons. 

Aujourd’hui avant l’aube j’ai gravi une colline et regardé 
le ciel constellé, 

Et j’ai dit à mon esprit : Quand nous aurons embrassé ces 
orbes et le plaisir et la science de toutes choses qu'ils ren¬ 
ferment, serons-nous alors comblés et satisfaits ? 

Et mon esprit m’a dit : Non, nous ne ferons qu'affleurer cette 
hauteur pour la dépasser et poursuivre notre route. 

Tu me poses aussi des questions et je t’entends, 

Je te réponds que je ne puis répondre, tu dois trouver la ré¬ 
ponse toi-même. 

Repose-toi un moment, cher fils, 

Voici des biscuits pour ta faim et voici du lait pour ta soif, 

Mais dès que tu auras dormi et te seras délassé en du linge 
frais je te donnerai un baiser d’adieu et ouvrirai la porte 
pour que tu sortes d’ici. 

Assez longtemps tu as été plongé en des rêves méprisables, 

A présent j’essuie la cire d’après tes yeux, 

Il faut que tu t’accoutumes à l’éclat de la lumière et de tous 
les instants de ta vie. 

Longtemps tu as timidement barboté dans l’eau près du 
bord en te tenant à une planche, 

A présent je veux que tu sois un hardi nageur, 



120 


FEUILLES D'HERBE 


Pour piquer au milieu de la mer, ressortir, me faire signe 
de la tête, pousser des cris, et secouer en riant tes che¬ 
veux. 

47 

Je suis le professeur des athlètes, 

Celui qui grâce à moi étale un torse plus large que le mien 
prouve la largeur du mien, 

Celui-là honore le plus mon style qui apprend en l’étudiant 
à détruire le professeur. 

Ainsi le gars que j ’aime devient un homme non à l’aide d’un 
pouvoir d’emprunt, mais de son chef, 

Plutôt mauvais sujet que vertueux par conformisme ou 
crainte. 

Il aime sa bonne amie,mange sa grillade de bel appétit, 

L’affection non payée de retour ou une marque de mépris 
le blessent plus cruellement que ne blesse l’acier cou¬ 
pant, 

De première force pour monter à cheval, lutter, faire mou¬ 
che, canoter,chanter une chanson ou jouer du banjo, 

Il préfère cicatrices et barbe et visages marqués de petite 
vérole à toutes les faces à savonnettes, 

Et ceux fortement tannés à ceux qui se tiennent à l’abri du 
soleil. 

J’enseigne à s’écarter de moi, pourtant qui peut s’écarter 
de moi ? 

A partir de cette heure je m’attache à tes pas,qui que tu sois, 

Mes paroles seront comme une démangeaison à tes oreilles 
jusqu’à ce que tu les comprennes. 



CHANT DE MOI-MÊME 


121 


Je ne dis pas ces choses pour cent sous ni pour tuer le temps 
en attendant le bateau, 

(C’est toi qui parles tout autant que moi-même, je fais l’of¬ 
fice de ta langue, 

Liée en ta bouche, en la mienne elle commence à se délier). 

Je jure que je ne parlerai jamais plus de l’amour ni de la 
mort à l’intérieur d’une maison, 

Et je jure que je ne me traduirai jamais plus qu’à celui ou 
celle qui restera seul à seul avec moi en plein air. 

Si tu veux me comprendre, va sur les hauteurs ou la plage, 

Le premier moucheron venu est une explication, une goutte¬ 
lette ou le mouvement des vagues la clef, 

Le maillet, l’aviron, la scie à main secondent mes paroles. 

Ni salle fermée ni école ne peuvent communier à moi. 

Mais voyous et petits enfants mieux qu’elles. h 

L’ouvrier jeune est le plus proche de moi, il me connaît à 
merveille, 

Le bûcheron qui emporte avec lui sa hache et sa cruche 
m’emportera avec lui tout le jour, 

Le gars de ferme qui laboure dans le champ éprouve un 
bien-être au son de ma voix, 

Sur les vaisseaux qui naviguent mes paroles naviguent,je 
m’en vais avec pêcheurs et marins et les chéris. 

Le soldat au camp ou en marche est des miens, 

Le soir qui précède la bataille imminente beaucoup me cher¬ 
chent, et jelie les déçois pas, 

En ce soir solennel (qui peut être leur dernier) ceux qui me 
connaissent me cherchent. 



122 


FEUILLES T/HERBE 


Ma face frotte contre la face du chasseur lorsqu’il est couché 
seul dans sa couverture, 

Le charretier en pensant à moi ne prend pas garde aux 
cahots de sa charrette, 

La jeune mère et la vieille mère me comprennent, 

La jeune fille et la femme reposent un moment leur aiguille 
et oublient où elles sont, 

Elles et tous voudraient reprendre ce que je leur ai dit. 

48 

J’ai dit que l’âme n’ètait pas davantage que le corps, 

Et j’ai dit que le corps n’était pas davantage que l’âme, 

Et rien, pas même Dieu, n’est plus grand pour chacun que 
soi-même, 

Et quiconque fait deux cents mètres sans sympathie mar¬ 
che à ses propres funérailles, revêtu de son linceul, 

Et moi ou toi, sans avoir dix sous en poche, pouvons ache¬ 
ter le plus précieux de la terre, 

Et regarder avec l’œil ou montrer un haricot dans sa cosse 
confond la science de tous lés temps, 

Et il n’est métier ou emploi dans lequel le jeune homme qui 
l’exerce ne puisse devenir un héros, 

Et il n’est point d’objet si tendre qu’il ne puisse faire un 
moyeu pour la roue de l’univers, 

Et je dis à tout homme ou femme, Que ton âme demeure 
calme et maîtresse d’elle-même devant un million d’u¬ 
nivers. 

Et je dis à l’humanité, Ne soyez pas curieux de Dieu, 

Car moi qui suis curieux de tout ne suis nullement cu¬ 
rieux de Dieu, 



CHANT DE MOI-MÊME 


123 


(Nul cortège de mots ne saurait exprimer combien je suis 
tranquille au sujet de Dieu et la mort.) 

J’entends et vois Dieu en chaque objet, pourtant ne com¬ 
prends pas Dieu le moins du monde, 

Ni ne comprends qui il peut y avoir de plus prodigieux que 
moi-même. 

Pourquoi désirerais-je voir Dieu mieux que je ne le vois en 
ce jour-ci ? 

Je vois quelque chose de Dieu à chacune des vingt-quatre 
heures, et puis à chaque moment de l’heure, 

Je vois Dieu dans le visage des hommes et femmes, et dans 
mon propre visage au miroir, 

Je trouve des lettres de Dieu qu’il a laissé tomber dans la 
rue, et chacune porte la signature de Dieu, 

Et je les laisse où elles sont, car je sais que partout où j ’irai, 
D’autres viendront ponctuellement, sans cesse et toujours. 

49 

Et quant à toi, Mort, et toi, amère étreinte du périssable, 
il est vain d’essayer de m’alarmer. 

A son ouvrage l’accoucheur s’empresse sans sourciller. 

Je vois l’aînée main qui presse, reçoit, soutient, 

Je me penche vers le seuil de l’exquise et flexible porte, 

Et observe la sortie, observe le soulagement et la délivrance. 

Et quant à toi, Cadavre, je pense que tu es du bon engrais, 
mais cela ne me choque pas, 

Je sens les roses blanches au délicieux parfum et qui s’épa¬ 
nouissent, 



124 


FEUILLES D’HERBE 


Je touche les feuilles pareilles à des lèvres, je touche la gorge 
polie des melons. 

Et quant à toi, Vie, j’imagine que tu es le résultat de bien 
des morts, 

(Moi-même sûrement je suis mort dix mille fois auparavant.) 

Je vous entends murmurer là-haut, ô étoiles du ciel, 

O soleils — ô herbe des tombes — ô perpétuels transferts et 
avancements, 

Si vous ne dites rien, comment pourrais-je-dire quelque 
chose ? 

De l’étang vaseux qui croupit dans la forêt automnale, 

De la lune qui descend les pentes du murmurant crépuscule, 

Jetez, scintillements du jour et de la brune — jetez sur les 
troncs noirs qui pourrissent dans la bourbe, 

Jetez jusqu’aux branches sèches qui gémissent en leur jar¬ 
gon. 

Je m’élève de la lune, je m’élève de la nuit, 

Je découvre que sa pâle clarté spectrale est le rayonnement 
du soleil de midi reflété. 

Et du rejeton grand ou petit j’aboutis au central et constant. 

50 

J’ai cela en moi — je ne sais ce que c’est — mais je sais que 
cela est en moi. 

Tordu et couvert de sueur — mon corps devient ensuite 
calme et rassis, 



CHANT DE MOI-MÊME 


125 


Je dors — je dors longtemps. 

Je ne connais pas cela — cela est sans nom — c’est un mot 
qu’on ne dit pas, 

Il n’est dans aucun dictionnaire, aucun propos, aucun sym¬ 
bole. 

Cela oscille sur quelque chose qui est plus que la terre sur 
laquelle j’oscille, 

La création est l’amie dont l’embrassement m’éveille à cela* 

Peut-être pourrais-j e en dire davantage.Ebauches ! Je plaide 
pour mes frères et sœurs. 

Le comprenez-vous, ô mes frères et sœurs ? 

Cela n’est ni chaos ni mort — cela est forme, union, plan — 
cela est la vie éternelle — cela est le Bonheur. 

51 

Le passé et le présent se fanent — je les ai remplis, les ai 
vidés, 

Et m’apprête à remplir mon prochain repli de l’avenir. 

Toi là-haut qui m’écoutes ! Qu’as-tu à me confier ? 

Regarde-moi au visage pendant que j’aspire l’approche fur¬ 
tive du soir, 

(Parle sincèrement, personne d’autre ne t’écoute, et je ne 
reste plus qu’une minute.) 

Suis-je en contradiction avec moi-même ? 

Alors c’est parfait, je me contredis, 

(Je suis vaste, je contiens des multitudes). 



126 


FEUILLES D’HERBE 


Je me dirige vers ceux-là qui sont proches, j’attends sur le 
pas de la porte. 

Qui a fini sa journée ? Qui aura le plus tôt fini de souper ? 

Qui désire se promener avec moi ? 

Parleras-tu avant que je m’en aille ? Te décideras-tu lors¬ 
qu’il sera trop tard ? 

52 

L’épervier moucheté fond sur moi et m’accuse, il se plaint 
de ma faconde et ma musardise. 

Moi aussi je suis farouche, moi aussi je suis intraduisible, 

Je hurle mon cri de barbare sur les toits du monde. 

Le dernier effleurement du jour s’attarde pour moi, 

Il projette mon image après les autres et aussi vraie qu’au¬ 
cune autre sur le désert envahi par l’ombre, 

Il m’attire câlinement vers la brume et le crépuscule. 

Je m’éloigne comme l’air, je secoue ma chevelure blanche 
au soleil enfui, 

Je verse ma chair dans les remous, et l’entraîne en crêtes 
dentelées. 

Je me lègue à la boue pour renaître de l’herbe que j’aime, 

Si tu me veux désormais, cherche-moi sous la semelle de tes 
souliers. 

Tu ne sauras guère qui je suis ni ce que je signifie, 

Mais je serai néanmoins de la santé pour toi, 




CHANT DE MOI-MÊME 


127 


Et purifierai et fortifierai ton sang. 

Si tu ne parviens à m’atteindre du premier coup ne perds 
pas courage, 

Si tu ne me trouves à une place cherche-moi à une autre, 

Je suis arrêté quelque part à t’attendre. 



i 


9 



ENFANTS D’ADAM 


A L'EDEN, LE MONDE 

A l’Eden, le monde, moi qui remonte, 

A de puissants couples, filles, fils, prélude, 

Signifie, suis l’amour, la vie de leur corps, 

Singulier, voyez-moi donc ici ressusciter après Je sommeil, 
Les cycles dans le vaste cours de leurs révolutions m’ont 
ramené, 

Chaud, mûri, tout admirable à mes yeux, tout prodigieux, 
Mes membres et la flamme tremblante qui joue sans cesse à 
travers eux, pour des raisons, le plus grand des prodi¬ 
ges, 

Existant, je jette un coup d’œil et pénètre comme avant, 
Satisfait du présent, satisfait du passé, 

A mon côté ou derrière moi, Eve me suit, 

Ou me précède, et je la suis pareillement. 


PAR CES RIVIÈRES A L'ÉTROIT 

Par ces rivières à l’étroit qui font mal. 

Par cela de moi sans quoi je ne serais rien, 

Par cela que je suis résolu à glorifier, quand même je 
serais le seul parmi les hommes, 


ENFANTS D’ADAM 


129 


Par ma propre voix retentissante, je chante le phallus, 
Chante le chant de la procréation, 

Chante le besoin d’enfants superbes, et par là de superbes 
adultes, 

Chante la poussée du muscle et l’acte de se fondre, 

Chante le chant de la compagne de lit (Oh ! l’irrésistible 
élan ! 

Oh ! pour quiconque et tous l’attraction du corps complé¬ 
mentaire ! 

Oh ! pour toi, qui que tu sois, ton corps complémentaire ! 

Oh! ce corps qui, plus que tout au monde,t’enchante!) 
Par la faim rongeuse qui me consume nuit et jour. 

Par les moments natifs, les souffrances dont on rougit, je 
les chante, 

Cherche quelque chose point encore trouvé, quoique je l’aie 
assidûment cherché de longues années, 

Chante le vrai chant de l’âme, capricieux, à l’aventure, 
Renais avec la Nature la plus brute ou parmi les animaux, 
Imprègne mes poèmes de cela et ceux-ci et ce qui les accom¬ 
pagne, 

Le parfum des pommes et des citrons, l’appariement des 
oiseaux, 

L’humidité des bois, le lapement des vagues, 

La poussée furieuse des vagues contre la terre, moi je les 
chante, 

Je fais vibrer légèrement l’ouverture, goûte par avance le 
morceau, 

Le bonheur d’être près, la vue du corps parfait, 

Le nageur au bain qui nage nu, ou flotte immobile, couché 
sur le dos, 

La figure féminine qui s’approche, moi pensif, la chair d’a¬ 
mour frémissante qui me fait mal, 



130 


FEUILLES D’HERBE 


Je dresse pour moi-même ou toi ou pour quiconque la liste 
divine, 

Le visage, les membres, le répertoire de la tête aux pieds et 
tout ce qu’il éveille, 

Le délire mystique, la folie amoureuse, l’abandon total, 
(Ecoute bien et sans bouger ce que je te murmure en ce mo¬ 
ment, 

Je te chéris, oh ! tu me possèdes entièrement, 

Oh ! si toi et moi nous fuyions les autres et nous en allions 
loin, bien loin, libres et effrénés, 

Deux éperviers dans l’air, deux poissons nageant dans la 
mer pas plus effrénés que nous) ; 

L’orage furieux me parcourt, je tremble de passion, 

Le serment d’être à deux inséparablement, avec la femme, 
qui m’aime et que j’aime plus que ma vie, ce serment 
je le fais, 

(Oh ! volontiers je risque tout pour toi, 

Ah! que je me perde s’il faut ! 

Oh ! toi et moi ! Que m’importe ce que font ou pensent les 
autres ? 

Qu’importe tout le reste pour nous ? Jouissons seulement 
l’un de l’autre,et épuisons-nous l’un l’autre s’il faut) ; 
Par le maître, le pilote auquel j’abandonne le vaisseau, 

Le général qui me commande, commande à tous, duquel je 
reçois a. permission. 

Par le temps dont je hâte le programme (je n’ai que trop 
longtemps musé), 

Par le sexe, par la chaîne et par la trame, 

Par la retraite, par les fréquents soupirs seul, 

Par tant de personnes autour de vous et pourtant la per¬ 
sonne qu’il faudrait point autour de vous, 

Par le doux frôlement des mains le long de moi et les 
doigts enfoncés dans ma chevelure et ma barbe. 



ENFANTS D’ADAM 


131 


Par le baiser longuement soutenu sur la bouche ou le 
sein, 

Par l’intime étreinte qui me rend ivre, moi ou quiconque, 
défaillant d’excès, 

Par ce que sait l’époux divin, par l’œuvre de paternité, 

Par l’exaltation, la victoire et le repos, par la compagne qui 
vous enlace dans la nuit, 

Parles poèmes en action des yeux, mains, hanches et seins, 
Par l’attachement du bras qui tremble, 

Par le corps qui s’arque et se noue, 

Par le côte à côte, où l’on rejette le souple couvre-pied, 

Par celle qui ne veut pas me voir partir, et moi qui ne 
veux pas davantage partir, 

(Un instant encore, ô tendre qui m’attends, et je reviens), 
De l’heure où les étoiles brillent et la rosée tombe, 

De la nuit un moment sorti en passant vite, 

Je te célèbre, acte divin, et vous, enfants semés, 

Et vous, robustes lombes. 


JE CHANTE LE CORPS ÉLECTRIQUE 

1 

Je chante le corps électrique, 

Les armées de ceux que je chéris m’enveloppent et je les cm 
veloppe, 

Ils ne me laisseront point partir que je n’aille avec eux, 
ne leur réponde, 

Et les purifie et les charge à plein de la charge de l’âme. 

Se demande-t-on si ceux qui polluent leur propre corps se 
cachent ? 



132 


FEUILLES D ? HERBE 


Et si ceux qui souillent les corps vivants sont aussi coupa¬ 
bles que ceux qui souillent les morts ? 

Et si le corps ne fait pas l’affaire grandement autant que 
l’âme ? 

Et que le corps ne soit pas l’âme, qu’est-ce que l’âme ? 

2 

L’amour du corps de l’homme ou la femme déjoue la des¬ 
cription, le corps lui-même déjoue la description, 

Celui du mâle est parfait, et celui de la femme est parfait. 

L’expression du visage déjoue la description, 

Mais l’expression d’un homme bien fait n’apparaît pas seu¬ 
lement dans son visage, 

Elle est également dans ses membres et ses attaches, elle 
est curieusement dans les attaches de ses hanches et 
poignets, 

Elle est dans sa marche, le port de sa tête, la flexion de sa 
taille et ses genoux, les habits ne le cachent pas, 

La qualité suave et forte qu’il a traverse le coton et le drap, 

Le voir passer communique autant que le plus grand poème, 
peut-être davantage, 

Vous vous attardez à regarder son dos, et sa nuque et la 
tombée de ses épaules. 

Les poupons étalés et dodus, le sein et la tête des femmes, les 
plis de leur robe, leur façon lorsque nous passons dans 
la rue, le contour de leur silhouette du haut en bas, 

Le nageur que l’on voit nu au bassin de natation, fendant à 
la nage le vert brillant transparent, ou étendu le visage 
en l’air, et roulé en silence au gré de l’eau qui se soulève, 



ENFANTS D’ADAM 


133 


Le ploiement en avant et en arrière des rameurs dans les ca¬ 
nots à rames, le cavalier en selle, 

Jeunes filles, mères, ménagères, dans toutes leurs occupa¬ 
tions, 

Le groupe d’hommes de peine assis à midi avec leurs gamel¬ 
les ouvertes et leurs femmes qui attendent, 

La femme qui endort un enfant, la fille du paysan dans le 
jardin ou la cour aux bestiaux, 

Le jeune gars houant le maïs, le meneur de traîneau menant 
ses six chevaux à travers la foule, 

La lutte des lutteurs, deux apprentis déjà hommes, vigou¬ 
reux, sans méchanceté, nés au pays, sortis sur le terrain 
vague à la tombée du jour après l’ouvrage, 

Les vestes et casquettes jetées à terre, l’enlacement où se 
mêlent affection et résistance, 

La prise au-dessus et la prise au-dessous de la ceinture, leurs 
cheveux ébouriffés qui les aveuglent ; 

La marche des sapeurs-pompiers dans leur costume, le jeu 
du muscle viril à travers pantalons collants et ceintures, 
Leur retour lent après l’incendie, leur pause quand soudain 
l’alarme sonne de nouveau, et l’écoute sur le qui-vive, 
Le naturel, la perfection, le diversité des attitudes, la tête 
penchée, le cou infléchi et le calcul ; 

Tout cela je l’adore — je m’amplifie, passe librement, suis 
sur le sein de la mère avec le petit enfant, 

Nage avec les nageurs, lutte avec les lutteurs, marche en 
rang avec les pompiers, et pause, écoute, calcule. 

3 

J’ai connu un homme, simple paysan, père de cinq garçons, 
Et en eux étaient les pères de garçons à venir, et en eux les 
pères de garçons. 



134 


FEUILLES D'HERBE 


Cet homme était prodigieux de vigueur, calme, beauté cor¬ 
porelle, 

Le contour de sa tête, le jaune pâle et le blanc de sa cheve¬ 
lure et sa barbe, l’insondable expression de ses yeux 
noirs, la richesse et l’ampleur de ses manières, 

C’était pour contempler tout cela que j’allais le voir, il était 
également plein de sagesse, 

Il avait six pieds de haut, il avait plus de quatre-vingts ans, 
ses fils étaient massifs, nets,barbus, hâlés, splendides, 
Eux et ses filles l’adoraient, tous ceux qui le voyaient l’a¬ 
doraient, 

Ils ne l’aimaient pas par égard, ils l’aimaient d’un amour 
pour sa personne, 

Il ne buvait que de l’eau, le sang courait écarlate sous la 
peau brun clair de son visage, 

Il allait souvent à la chasse et la pêche, il menait son bateau 
lui-même, il en avait un beau qu’un constructeur lui 
avait offert, il possédait des canardières à lui offertes 
par des hommes qui l’aimaient, 

Quand il allait avec ses cinq fils et nombreux petits-fils 
' chasser ou pêcher, vous le remarquiez comme le plus 
beau et vigoureux de la bande, 

Vous aviez envie de rester longtemps, longtemps, avec lui, 
vous aviez envie de vous asseoir à côté de lui dans le 
bateau afin que vous et lui puissiez vous toucher. 

4 

J’ai reconnu qu’être avec ceux qui me plaisent est assez, 
Rester en compagnie des autres le soir est assez, 

Etre entouré de chair belle, curieuse, respirante, rieuse, est 
assez, 

Passer parmi eux, toucher celui ou celle-ci, ou poser mon 



ENFANTS D’ADAM 


135 


bras si légèrement que ce soit autour de son cou, pour 
un instant, alors qu’est-ce donc ? 

Je ne demande point délices plus grandes, je nage là-dedans 
comme dans une mer. 

Il y a quelque chose dans le fait de rester tout près d’hom¬ 
mes et de femmes et les regarder, et dans leur contact 
et leur odeur, qui rend l’âme bienheureuse, 

Toutes choses rendent l’âme heureuse, mais celle-ci la rend 
bienheureuse. 

5 

Voici la forme féminine. 

Un nimbe divin émane d’elle de la tête aux pieds, 

Elle attire d’une furieuse attraction indéniable, 

Je suis aspiré par son souffle comme si je n’étais davantage 
qu’une impuissante vapeur, tout disparaît, hormis 
moi et elle, 

Livres, art, religion, temps, la terre visible et compacte, et 
ce qu’on attendait du ciel ou redoutait de l’enfer, sont à 
présent consumés, 

Des filaments en folie, d’immaîtrisables traits partent d’elle, 
pareillement immaîtrisable la réponse, 

Cheveux, seins, hanches, cambrure des jambes, mains qui 
retombent négligemment tout abandon, les miennes 
trop d’abandon, 

Reflux cinglé par le flot, flux cinglé par le reflux, chair 
d’amour qui s’enfle et fait mal délicieusement, 

Limpides jets d’amour énormes et chauds et sans limites, 
tremblante gelée d’amour, blanche fleur et suc en délire, 

Nuitée d’amour du marié qui entre sûrement, doucement 
dans l’aube étendue, 



136 


FEUILLES D'HERBE 


Se coule ondulant dans le jour qui consent et s’abandonne, 
Perdue dans la fente du jour et son étreinte et sa chair em¬ 
baumée. 

Voici le noyau — après que l’enfant naît de la femme,l’hom¬ 
me naît de la femme, 

Voici le bain de la naissance, voici l’amalgame du petit et 
du grand, et à nouveau l’issue. 

N’ayez point honte, femmes, votre privilège enferme tout le 
reste, il est la sortie de tout le reste, 

Vous êtes le portail du corps et vous êtes le portail de l’âme. 

La femme contient toutes qualités et les combine, 

Elle est à sa place et se meut avec un équilibre parfait, 

Elle est toutes choses voilées comme il faut, elle est passive 
et active, 

Elle est pour concevoir filles comme fils, fils comme filles. 

Comme je vois mon âme reflétée dans la Nature, 

Comme je vois à travers une brume, un Etre d’inexprimable 
plénitude, santé, beauté, 

Je vois, la tête inclinée et bras croisés sur la poitrine, je 
vois la Femme. 

6 

Le mâle est non moins l’âme ni davantage, lui aussi est à 
sa place, 

Lui aussi est toutes qualités, il est action et puissance, 

La richesse de l’univers connu est en lui, 

Le dédain lui sied bien, et l’appétit et le défi lui siéent bien. 
Les plus amples, les plus fougueuses passions, la béatitude 



ENFANTS D'ADAM 


137 


qui est extrême, la douleur qui est extrême lui siéent 
bien, à lui la fierté, 

La fierté épanouie de l’homme est calmante et bienfaisante 
à l’âme, 

Le savoir lui sied, lui plaît toujours,il soumet toute chose à 
l’épreuve de lui-même, 

Quel que soit le terrain à mesurer, quels que soient l’océan 
et la barque, c’est là seulement qu’il jette finalement 
la sonde, 

(Où jette-t-il la sonde autre part que là ?) 

Le corps de l’homme est sacré et le corps de la femme est 
sacré, 

N’importe qui c’est, il est sacré — est-ce le plus misérable 
dans cette équipe de manœuvres ? 

Est-ce l’un de ces immigrants au visage hébété qui viennent 
de débarquer sur le quai ? 

Chacun est d’ici ou de n’importe où tout autant que le ri¬ 
chard, tout autant que vous, 

Chacun ou chacune a sa place dans le cortège. 

(Tout est un cortège, 

L’univers est un cortège au mouvement mesuré et parfait.) 

En savez-vous si long vous-même pour traiter le plus mi¬ 
sérable d’ignorant ? 

Supposez-vous que vous avez droit à une bonne place et lui 
ou elle n’a pas droit à une place ? 

Croyez-vous que la matière, brouillard diffus d’abord, s’est 
solidifiée, et le sol couvre la surface, et l’eau coule et les 
végétaux poussent, 

Uniquement pour vous, et pas pour lui et elle ? 




138 


FEUILLES D HERBE 


7 

Le corps d’un homme aux enchères* 

(Car avant la guerre je vais souvent aux marché aux escla¬ 
ves regarder vendre), 

Je seconde le commissaire-priseur, la brute n’entend goutte 
à son affaire. 

Contemplez ce prodige, messieurs, 

Quelles que soient les enchères des enchérisseurs, elles ne 
pourront être assez hautes pour lui, 

Pour lui le monde est resté des quintillions d’années à se 
préparer sans un animal ni une plante, 

Pour lui les cycles en leurs révolutions se sont déroulés fidè¬ 
lement et continûment. 

En cette tête le cerveau qui tout déjoue, 

En ceci et ci-dessous de quoi faire des héros. 

Examinez ces membres, rouges, noirs ou blancs, dans leurs 
tendons et nerfs il y a de l’adresse, 

Nous les dénuderons que vous les voyiez. 

Sens exquis, yeux illuminés de vie, courage, volonté, 

Paquets de muscles pectoraux, épine dorsale et cou flexibles, 
chair point flasque, bras et jambes de forte taille, 

Et des prodiges encore là-dedans. 

Là-dedans coule le sang, 

Le même vieux sang ! coule rouge le même sang ! 

Là un cœur se gonfle et jette, là toutes passions, tous désirs, 
poursuites, aspirations. 



ENFANTS D'ADAM 


139 


(Croyez-vous qu’ils n’y sont point parce qu’ils ne sont expri¬ 
més dans les salons et salles de conférences ?) 

Ce n’est pas rien qu’un homme, c’est le père de ceux qui 
seront pères à leur tour, 

En lui le départ d’Etats populeux et riches républiques, 

De lui innombrables vies immortelles, avec innombrables 
incarnations et jouissances. 

Comment savez-vous qui sortira des rejetons de ses rejetons 
au cours des siècles ? 

(De qui trouveriez-vous peut-être que vous êtes sorti, vous, 
si vous pouviez remonter le cours des siècles ?) 

8 

Le corps d’une femme aux enchères, 

Elle non plus n’est pas rien qu’elle-même, elle est la mère 
féconde des mères, 

Elle met au monde ceux qui grandiront pour être les compa¬ 
gnons des mères. 

Avez-vous jamais chéri le corps d’une femme ? 

Avez-vous jamais chéri le corps d’un homme ? 

Ne voyez-vous point que ce sont exactement les mêmes pour 
tous dans tous les temps et peuples par toute la terre ? 

Si quelque chose est sacré le corps humain est sacré, 

Et la gloire et le parfum d’un homme est le signe qu’il 
est un homme sans tare, 

Et chez l’homme ou la femme, un corps pur, vigoureux, au 
tissu ferme est plus beau que le plus beau visage. 

Avez-vous vu l’insensé qui polluait son propre corps en vie ? 
Ou l’insensée qui polluait son propre corps en vie ? 



140 


FEUILLES D'HERBE 


Car ils ne se cachent pas et ne peuvent se cacher* 

9 

O mon corps ! Je n’ose abandonner tes pareils en les au¬ 
tres hommes et femmes, ni les pareils de tes parties, 
Je crois que tes pareils doivent tenir ou tomber avec les 
pareils de l’âme (et qu’ils sont l’âme), 

Je crois que tes pareils doivent se maintenir ou tomber avec 
mes poèmes et qu’ils sont mes poèmes, 

Poèmes de l’homme, la femme, l’enfant, l’adolescent, l’é¬ 
pouse, du mari, de la mère, du père, du jeune homme et 
de la jeune femme, 

Tête, cou, cheveux, oreilles, lobe et tympan des oreilles, 
Yeux, cils, iris de l’œil, sourcils,et l’éveil ou l’assoupissement 
des paupières, 

Bouche, langue, lèvre, dents, palais, mâchoires, et les char¬ 
nières de la mâchoire, 

Nez, narines du nez et la cloison, 

Joues, tempes, front, menton, gorge, nuque, pivot du cou, 
Epaules robustes, barbe virile, omoplates, derrière des 
épaules et le large tour du thorax, 

Haut du bras, aisselle, emboîtement du coude, avant-bras, 
muscles du bras, os du bras, 

Poignet et articulations du poignet, main,paume, jointures 
du poing, pouce, index, phalanges, ongles, 

Larges pectoraux, poils frisés de la poitrine, sternum, cage 
thoracique, 

Côtes, ventre, épine dorsale, vertèbres, 

Hanches, emboîtements des hanches, force des hanches, 
rond interne et externe, bourses, plantoir de l’homme, 
Robuste paire de cuisses, supportant bien le tronc au-dessus, 



ENFANTS D’ADAM 


141 


Nerf des jambes, genou, rotule, haut de la jambe, bas de la 
jambe, 

Chevilles, cou-de-pied, éminence du gros orteil, orteils, pha¬ 
langes des orteils, le talon ; 

Toutes attitudes, toutes beautés de forme, tout ce qui ap¬ 
partient à mon corps ou au vôtre, ou au corps de qui¬ 
conque, homme ou femme, 

Les éponges du poumon, la poche de l’estomac, les entrailles 
nettes et pures. 

Le cerveau en ses replis à l’intérieur de la boîte crânienne, 

Sympathies, valves du cœur, valves du palais, sexualité, 
maternité, 

La qualité féminine et tout ce qu’est une femme,et l’homme 
qui vient de la femme, 

Le sein, les mamelles, tétins, lait de la femme, larmes, rire, 
pleurs, regards d’amour, troubles et transports d’a¬ 
mour, 

La voix, prononciation, le langage, les murmures, éclats de 
voix, 

Manger, boire, pouls, digestion, sueur, sommeil, marche, 
natation, 

Equilibre sur les hanches, sautant, couché, enlaçant, bras 
arrondis pour serrer, 

Les altérations continuelles de la courbe des lèvres, et au¬ 
tour des yeux, 

La peau, le ton halé, taches de rousseur, cheveux, 

L’étrange sympathie qu’on ressent quand on touche avec la 
main la chair nue du corps, 

Les rivières circulaires,l’haleine,l’inspiration et l’expiration, 

La beauté de la ceinture, et de la ceinture aux hanches, et 
des hanches en descendant vers les genoux, 

Les minces filets de gelée rouge en dedans de vous ou en de¬ 
dans de moi, les os et la moelle dans les os, 



142 


FEUILLES D’HERBE 


L’exquis sentiment de la santé ; 

Oh ! tout cela, je dis que ce ne sont pas les parties et les poè¬ 
mes du corps seulement, mais de l’âme. 

Oh ! tout cela, dites, c’est l’âme ! 


UNE FEMME M’ATTEND 

Une femme m’attend, elle contient tout, rien ne manque, 

Cependant tout manquerait si le sexe manquait ou si, pour 
l’humecter, l’homme qu’il faut manquait. 

Le sexe contient tout, corps, âmes, 

Intentions, preuves, pureté, délicatesse, résultats, promul¬ 
gations, 

Chants, ordres, santé, orgueil, le mystère de maternité, le 
lait séminal, 

Tous espoirs, bienfaits, dons, toutes les passions, amours, 
beautés, délices de la terre, 

Tous les gouvernements, juges, dieux,grands de la terre sui¬ 
vis* 

Tout cela est contenu dans le sexe, comme parts et justifica¬ 
tions de lui-même. 

Sans honte l’homme de mon goût connaît et avoue la qualité 
délicieuse de son sexe, 

Sans honte la femme de mon goût connaît et avoue le sien. 

Maintenant je m’écarterai des femmes insensibles, 

J’irai demeurer avec celle qui m’attend, avec ces femmes 
qui sont chaudes et suffisantes pour moi, 

Je vois qu’elles me comprennent et ne me refusent pas, 



ENFANTS D ADAM 


143 


Je vois qu’elles sont dignes de moi, je serai le robuste époux 
de ces femmes. 

Elles ne sont pas d’une ligne moindres que je ne suis. 

Elles sont tannées au visage par les soleils éclatants et les 
vents qui soufflent, 

Leur chair a l’antique souplesse et vigueur divine, 

Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter, tirer, 
courir, frapper, se replier, s’avancer, résister, se défen¬ 
dre, 

Elles sont définitives de leur chef—elles sont calmes, claires, 
en pleine possession d’elles-mêmes. 

Je vous attire contre moi, vous femmes, 

Je ne puis vous laisser partir, je voudrais vous faire du bien, 
Je suis pour vous, et vous êtes pour moi,non seulement pour 
l’amour de nous, mais pour l’amour d’autres, 
Enveloppés en vous dorment de plus grands héros et bardes, 
Ils refusent de s’éveiller au contact de tout autre homme que 
moi. 

C’est moi, vous femmes, je m’ouvre un passage, 

Je suis sévère, âpre, large, inflexible, mais je vous aime, 

Je ne vous fais pas plus de mal qu’il n’est nécessaire pour 
vous. 

Je verse la liqueur d’où sortiront fils et filles à la mesure de 
ces États, je pèse d’un muscle lent et rude. 

Je me roidis efficacement, je n’écoute aucune prière, 

Je n’ose me retirer avant de déposer ce qui s’est depuis si 
longtemps accumulé en moi. 

Par vous j’épuise les rivières à l’étroit de moi-même, 

En vous j’enferme un millier d’années en avant, 


I 


10 



144 


FEUILLES D’HERBE 


Sur vous je greffe les greffes des mieux chéris de moi et l’A¬ 
mérique, 

Les gouttes que je distille en vous feront pousser fem¬ 
mes impétueuses et athlétiques, artistes, musiciens et 
chanteurs nouveaux, 

Les enfants que j’engendre sur vous doivent engendrer des 
enfants à leur tour, 

J’exigerai de mes dépenses amoureuses des hommes et fem¬ 
mes parfaits, 

Je tiendrai à ce qu’eux et d’autres s’entre-pénètrent, 
commemoi etvousnous nous entre-pénétrons àprésent, 

Je compterai sur les fruits de leurs ondées ruisselantes, 
comme je compte sur les fruits des ondées ruisselantes 
que j’épanche à présent, 

Je m’attendrai à ce que des moissons d’amour lèvent delà 
naissance, vie, mort, immortalité que je plante si amou¬ 
reusement à présent. 


MOI SPONTANÉ 

Moi spontané, Nature, 

Le jour aimant, le soleil qui monte, l’ami près duquel je suis 
heureux, 

Le bras de mon ami passé négligemment autour de mon 
épaule, 

Le coteau tout blanc des fleurs du sorbier, 

Le même à la fin de l’automne, ses teintes rouges, jaunes, 
fauves, pourpres, vert clair et vert foncé, 

La riche courtepointe de l’herbe, animaux, oiseaux, le tertre 
intime sans arrangement, les pommes primitives/les 
cailloux, 

Admirables morceaux distillant, leur liste au hasard l’un 



ENFANTS D’ADAM 


145 


après l’autre lorsqu’il m’arrive de me les nommer ou 
d’y penser, 

Les vrais poèmes (ce que nous nommons poèmes est simple¬ 
ment images), 

Les poèmes de l’intimité de la nuit et des hommes comme 
moi, 

Ce poème retombant, farouche et caché, que je porte tou¬ 
jours et portent tous les hommes, 

(Sachez-le une fois pour toutes, je le déclare à dessein, 
où se trouvent des hommes comme moi, nos robustes 
poèmes mâles sont là qui guettent), 

Pensées d’amour, suc d’amour, senteur d’amour, abandon 
d’amour, lianes d’amour et l’ascension de la sève, 

Bras et mains d’amour, lèvres d’amour, pouce phallique 
d’amour, seins d’amour, ventres que F amour presse et 
colle ensemble, 

Terre de chaste amour, vie qui n’est vie qu’après l’amour, 

Le corps de mon amour, le corps de la femme que j’aime, le 
corps de l’homme, le corps de la terre, 

Molles brises du matin qui soufflent du sud-ouest, 

L’abeille sauvage velue qui murmure sa faim en tous sens, 
qui s’ag ippe à dame fleur épanouie, se courbe sur elle 
amoureusement pattes raidies, jouit d’elle tout son soûl 
et se tient cramponnée et frémissante jusqu’à l’assou¬ 
vissement ; 

Le mouillé des bois durant les heures matinales, 

Deux dormeursqui dorment la nuit couchés l’un contre l’au¬ 
tre, le bras de l’un jeté en travers et au-dessous de la 
taille de l’autre, 

La senteur des pommes, les arômes de la sauge, la menthe, 
l’écorce de bouleau pressés, 

Les ardeurs du jeune gars, le feu et la force en me confiant 
ce à quoi il rêvait, 



146 


FEUILLES D’HERBE 


La feuille morte qui tournoie en son tournoiement spiral et 
tombe à terre immobile et satisfaite, 

Les piquants en forme de non, dont spectacles, gens, objets, 
me piquent, 

Le piquant que j’ai en saillie,qui me pique autant que per¬ 
sonne peut jamais être piqué, 

Les deux jumeaux sensibles, ronds, nichés en dessous, pour 
que là seuls des touchers privilégiés soient familiers, 

La curieuse vagabonde, la main qui vagabonde par tout le 
corps, la chair qui timidemen t se rétracte là où les doigts 
s’arrêtent caresseurs et s’insinuent, 

La liqueur limpide au dedans de l’homme jeune, 

L'irrita lion corrosive si pensive et si douloureuse. 

Le tourment,le flot irritable qui ne veut pas tenir en place, 

Le pareil de cela que je ressens, le pareil de cela chez les au¬ 
tres, 

Le jeune homme qui rougit et rougit, et la jeune fille qui 
rougit et rougit, 

Le jeune homme qui s’éveille au cœur de la nuit, la main 
brûlante cherchant à contenir ce qui voudrait le maîtri¬ 
ser, 

La mystérieuse nuit charnelle, les angoisses étranges, plai¬ 
sir mêlé, visions, sueurs, 

La pulsation qui bat contre les paumes et les doigts trem¬ 
blants et crispés, le jeune homme tout rouge, honteux, 
colère;, 

La saucée dont m’inonde la mer, mon amante, lorsque je 
m’abandonne couché nu. 

L’amusement de poupons jumeaux qui se traînent sur l’her¬ 
be au soleil, la mère jamais ne détournant d’eux ses re¬ 
gards vigilants, 

Le tronc du noyer, les brous de la noix, et les noix rondes,, 
allongées qui mûrissent ou mûres, 



ENFANTS D’ADAM 


147 


La continence des végétaux, oiseaux, animaux, 
L’ignoblesse de moi en résultant si je me cachais ou me trou¬ 
vais indécent, alors qu’oiseaux et animaux jamais ne se 
cachent ni ne se trouvent indécents, 

La grande chasteté de la paternité, rivalisant avec la grande 
chasteté de la maternité, 

Le serment que j’ai prononcé de procréer, mes filles Ada- 
miques et fraîches, 

La faim qui me ronge jour et nuit d’une dent vorace, jusqu’à 
ce que j ’imprègne cè qui produira des gars pour remplir 
ma place quand j’aurai fini, 

Le soulagement, repos, contentement salutaires, 

Et ce bouquet cueilli sur moi à l’aventure, 

Il a fait son œuvre — je le lance sans me soucier où il peut 
tomber. 


UNE HEURE A LA FOLIE ET LA JOIE 

Une heure à la folie et la joie ! O furieuse ! Oh ! ne me rete¬ 
nez pas ! 

(Qu’y a-t-il qui me dégage ainsi dans les tempêtes ? 

Que signifient mes cris au milieu des éclairs et vents déchaî¬ 
nés ?) 

Oh ! boire le mystique délire plus à fond que nul autre 
homme ! 

O douleurs sauvages et tendres ! (je vous les lègue, mes en¬ 
fants, 

Je vous les dis, pour des raisons, ô marié et mariée.) 

Oh ! s’abandonner à toi, qui que tu sois, et toi t’abandonner 
à moi au mépris du monde ! 



FEUILLES D’HERBE 


148 


Oh ! retourner en Paradis ! 0 timide et féminine ! 

Oh ! t’attirer contre moi et planter sur toi pour la première 
fois les lèvres d’un homme résolu. 

Oh ! l’énigme, le triple nœud, l’étang profond et noir, tout 
qui se dénoue et s’illumine ! 

Oh ! s’élancer où il y a assez d’espace et assez d’air enfin ! 

Etre dégagé des nœuds et conventions d’avant, moi des 
miens et toi des tiens ! 

Trouver une neuve insouciance, inimaginée, avec le plus fort 
de la Nature ! 

Avoir le bâillon ôté de sa bouche ! 

Avoir le sentiment aujourd’hui ou tel jour que je suis suf¬ 
fisant comme je suis. 

Oh ! quelque chose d’inéprouvé ! Quelque chose en extase ! 

Echapper totalement aux ancres et grappins des autres ! 

Voguer libre ! Aimer libre ! S’élancer téméraire et dange¬ 
reux ! 

Rechercher la destruction en l’invectivant, l’invitant ! 

Monter, bondir aux cieux de l’amour à moi désignés ! 

M’y élever avec mon âme soûle ! 

Me perdre s’il faut ! 

Nourrir le reste de ma vie avec une seule heure de plénitude 
et liberté ! 

Avec une heure brève de folie et joie. 


DE L'OCÉAN QUI ROULE, LA FOULE 

De l’océan qui roule, la foule, une goutte est doucement 
venue vers moi, 

En murmurant : Je faime, avant peu je mourrai , 



ENFANTS DADAM 


149 


J’ai fait un long voyage uniquement pour te contempler , te 
toucher , 

Car je ne pouvais mourir avant de Vavoir une fois contemplé , 

Car je craignais de te perdre plus tard . 

A présent que nous nous sommes rencontrés, nous sommes 
contemplés, nous voilà tranquilles, 

Retourne en paix à l’océan, ma mie, 

Moi aussi je fais partie de cet océan, ma mie,nous ne sommes 
pas tellement séparés, 

Regarde le grand globe, la cohésion du tout, comme c’est 
parfait ! 

Mais quant à moi, à toi, à la mer irrésistible qui doit nous 
séparer, 

Quant à nous emporter une heure divergents, elle ne peut 
pourtant nous emporter divergents à jamais ; 

Ne sois pas impatiente — un petit moment — sache-le, je 
salue l’air, l’océan et la terre, 

Chaque jour au soleil couchant, pour ton cher toi, ma mie. 


DES SIÈCLES ET DES SIÈCLES REVENANT 
PAR INTERVALLES 

Des siècles et des siècles revenant par intervalles, 
Indestructible, immortel, vagabond, 

Robuste, phallique, avec les puissants lombes originels, 
parfaitement pur, 

Moi, chanteur de chants Adamiques, 

Par l’Eden nouveau, l’Ouest, appelant les grandes cités, 
Je m’abandonne à mon délire, ainsi prélude à ce qui s’en¬ 
gendre, offrant ceci, m’offrant moi-même, 



150 


FEUILLES D'HERBE 


Me baignant, baignant mes chants, dans le Sexe, 
Rejeton de mes lombes. 


COMBIEN DE TEMPS FUMES-NOUS ENTRAVÉS, 
NOUS DEUX 

Combien de temps fûmes-nous entravés, nous deux, 

A présent métamorphosés, vivement nous nous évadons 
comme la Nature s’évade, 

Nous sommes la Nature, longtemps nous avons été absents, 
mais à présent nous revenons, 

Nous devenons plantes, troncs, feuillage, racines, écorce, 

Nous sommes encastrés dans le sol, nous sommes rochers, 

Nous sommes chênes,nous poussons côte à côte dans les clai¬ 
rières, 

Nous broutons, nous sommes deux bêtes parmi les trou¬ 
peaux sauvages, spontanés comme tout autre, 

Nous sommes deux poissons nageant de conserve dans la 
mer, 

Nous sommes ce que sont les fleurs des acacias,nous laissons 
tomber une senteur par les chemins, matins et soirs, 

Nous sommes aussi l’ordure grossière des bêtes, plantes, mi¬ 
néraux, 

Nous sommes deux éperviers de proie, nous planons là-haut 
et regardons en bas, 

Nous sommes deux soleils resplendissants, c’est nous qui 
nous balançons arrondis et stellaires, nous sommes 
comme deux comètes, 

Nous rôdons armés de crocs et quadrupèdes dans les bois, 
nous bondissons sur la proie. 

Nous sommes deux nuages glissant en l’air, matinées et tan- 
tôts, 



ENFANTS D’ADAM 


151 


Nous sommes des mers qui se mêlent, nous sommes deux 
de ces vagues allègres qui roulent l’une sur l’autre et 
s’entr’inondent, 

Nous sommes ce qu’est l’atmosphère, transparents, récep¬ 
tifs, perméables, imperméables, 

Nous sommes neige, pluie, froid, ténèbres, nous sommes cha¬ 
que produit et influence du globe, 

Nous avons fait des tours et des tours,avant de nous retrou¬ 
ver chez nous, nous deux, 

Nous avons épuisé tout, sauf la liberté, et tout sauf notre 
propre joie. 


O HYMEN ! O HYMÉNËE 

O hymen ! ô hyménée ! Pourquoi me tantaliser de la sorte ? 
Oh ! pourquoi m’aiguillonner rien qu’un rapide instant ? 
Pourquoi ne peux-tu continuer ? Oh ! pourquoi cesses-tu 
à présent ? 

Est-ce parce que si tu continuais plus que ce rapide instant 
tu aurais sûrement tôt fait de me tuer ? 


JE SUIS CELUI QUI SOUFFRE D’AMOUR 

Je suis celui qui souffre d’amour charnel ; 

La terre gravite, n’est-ce pas ? Souffrant, toute matière 
n’attire-t-elle toute matière ? 

Ainsi mon corps vers tous ceux que je rencontre ou connais. 



152 


FEUILLES D’HERBE 


MOMENTS NATIFS 

Moments natifs — quand vous me surprenez — ah ! vous 
voici en ce moment, 

Accordez-moi en ce moment rien que joies luxurieuses, 

Accordez-moi d’étancher mes passions, accordez-moi la vie 
grosse et brutale, 

Aujourd’hui je vais en compère avec les chéris de la Nature, 
ce soir aussi, 

Je suis pour les partisans des plaisirs dissolus,je prends part 
aux orgies nocturnes des jeunes gens, 

Je danse avec les danseurs et bois avec les buveurs, 

Les échos retentissent de nos appels obscènes,je choisis quel¬ 
que sale individu pour mon plus cher ami, 

Je veux qu’il soit réfractaire,grossier,inculte, je veux que 
c’ensoit un condamné parles autres pour méfaits com¬ 
mis, 

Je ne veux pas jouer un rôle plus longtemps, pourquoi m’exi¬ 
lerai-je de mes compagnons ? 

O vous, dont on s’écarte, moi du moins je ne m’écarte pas 
de vous, 

Je m’avance sur l’heure dans votre cercle, je veux être votre 
poète, 

Je veux être à vous plus qu’à aucun des autres. 


J’AI TRAVERSÉ NAGUÈRE UNE VILLE 
POPULEUSE 

J’ai traversé naguère une ville populeuse imprimant en mon 
cerveau, pour m’en servir plus tard, ses curiosités, mo¬ 
numents, coutumes, traditions, 



ENFANTS D’ADAM 


153 


Aujourd’hui cependant de toute cette ville je ne me rap¬ 
pelle qu’une femme, là rencontrée par hasard, qui me 
retint par amour de moi, 

Jour à jour et nuit à nuit nous étions ensemble — tout le 
reste depuis longtemps a été oublié par moi. 

Je ne me rappelle, dis-je, que cette femme qui passionné¬ 
ment s’attacha à moi, 

De nouveau nous errons, nous aimons, nous nous quittons 
de nouveau, 

De nouveau elle me retient par la main, il ne faut pas partir. 

Je la vois tout contre moi les lèvres muettes, navrée et 
tremblante. 

J'ENTENDIS VOTRE DOUCEUR GRAVE 

J’entendis votre douceur grave, tuyaux de l’orgue, di¬ 
manche dernier comme je passais le matin devant lՎ 
glise, 

Vents d’automne,j’entendis en traversant les bois à la brune 
vos soupirs qui se prolongeaient là-haut si désolés, 

J’entendis à l’opéra chanter le parfait ténor italien, j’en¬ 
tendis chanter le soprano au milieu d’un quartette ; 

Cœur de ma mie!Toi aussi je t’entendis murmurer tout bas 
à travers l’un de ses poignets passé autour de ma tête. 

J’entendis ton battement quand tout se taisait cette nuit, 
faire tinter des clochettes à mon oreille. 


DES RIVAGES DE CALIFORNIE, 

FACE A L'OUEST 

Des rivages de Californie, face à l’ouest, 

Chercheur, infatigable, en quête de ce qui est encore à trou¬ 
ver, 



154 


FEUILLES D’HERBE 


Enfant, très vieux,je plonge ma vue au loin par delà les va¬ 
gues, vers le foyer maternel, la terre des migrations, 
Plonge ma vue au large des rivages de la mer du Ponant, 
le cercle presque encerclé ; 

Car, parti de l’Hindoustan, des vallées de Kashmir, en route 
vers l’ouest, 

De l’Asie, du nord, du Dieu, du sage, et du héros, 

Du midi, des péninsules en fleurs et des îles aux épices, 
Après avoir longtemps erré depuis, erré autour de la terre, 

Je me retrouve à présent face au foyer, très heureux et 
joyeux, 

(Mais où est ce pour quoi je me mis en route, il y a si long¬ 
temps ? 

Et pourquoi est-ce encore à trouver ? 


TEL ADAM DE BON MATIN 
Tel Adam de bon matin, 

Sortant du berceau de feuillage, restauré par le sommeil. 
Regardez-moi où je passe, écoutez ma voix, approchez, 
Touchez-moi, appliquez la paume de votre main sur mon 
corps quand je passe, 

N’ayez pas peur de mon corps. 



CALAMUS 


PAR SENTES INFRAYÉES 
Par sentes infrayées, 

Parmi ce qui croît au bord des eaux stagnantes, 

Délivré de la vie qui s’expose, 

De toutes les valeurs jusqu’ici proclamées, des plaisirs, pro¬ 
fits, orthodoxies, 

Que depuis trop longtemps j’offrais à la faim de mon âme, 
Claires à présent pour moi des valeurs point encore procla¬ 
mées, clair pour moi que mon âme, 

Que l’âme de l’homme au nom duquel je parle trouve sa joie 
en des camarades, 

Tout seul ici, à l’écart des bruits du monde, 

D’accord ici avec des langues aromatiques qui me parlent, 
Sans rougeur désormais (car en ces lieux retirés, je puis ré¬ 
pondre comme je n’oserais ailleurs), 

Fort l’empire sur moi de la vie qui ne s’expose, pourtant 
contient tout le reste, 

Résolu à ne chanter aujourd’hui nuis autres chants que ceux 
de l’attachement viril, 

Les projetant tout au long de cette vie substantielle, 
Léguant d’ici des types d’affection athlétique, 

Sur le tantôt de ce délicieux septembre en ma quarante et 
unième année, 


156 


FEUILLES D’HERBE 


J’entreprends, pour tous ceux qui sont ou furent des jeunes 
hommes, 

De divulguer le secret de mes nuits et mes jours, 

De célébrer le besoin de camarades. 


HERBES EMBAUMÉES DE MON SEIN 

Herbes embaumées de mon sein, 

D’après vous je glane, j’écris des feuilles pour être mieux lu 
plus tard, 

Feuilles de tombe, feuilles de corps, croissant au-dessus de 
moi, au-dessus de la mort, 

Racines vivaces, feuilles élancées,oh! l’hiver ne vous gèlera 
pas, feuilles délicates, 

Chaque année je dis que vous refleurirez, hors de vos retrai¬ 
tes vous resurgirez ; 

Oh! je ne sais si beaucoup de passants vous découvriront 
ou aspireront votre faible parfum, mais quelques- 
uns oui, je crois ; 

O sveltes feuilles ! ô fleurs de mon sang ! Je vous laisse par¬ 
ler à votre manière du cœur qui est sous vous, 

Oh! j’ignore quel sens vous avez là en dessous de vous- 
mêmes, vous n’êtes pas le bonheur, 

Souvent vous êtes plus amères que je ne puis l’endurer, vous 
me brûlez et percez, 

Cependant vous êtes admirables à mes yeux, racines faible¬ 
ment teintées, vous me faites penser à la mort, 

La mort est admirable d’après vous (qu’est-il en vérité 
d’admirable après tout hormis la mort et l’amour ?) 

Oh! je ne crois pas que ce soit en vue de la vie que je chante 
ici mon chant des amis, je crois que ce doit être en vue 
de la mort, 




CALAMUS 


157 


Car comme il se fait calme, comme il se fait grave pour sՎ 
lever à l’atmosphère des amis, 

Mort ou vie, je suis dès lors indifférent,mon âme refuse de 
choisir, 

(Je ne suis pas sûr que l’âme haute des amis ne fasse fête à 
la mort par-dessus toute chose), 

A présent en vérité, ô mort,je crois que ces feuilles ont pré¬ 
cisément le même sens que tu as, 

Grandissez, feuilles suaves, que je voie ! Grandissez de mon 
sein ! 

Jaillissez du cœur caché là ! 

Ne vous repliez pas ainsi en vos racines teintées de rose, ti¬ 
mides feuilles ! 

Ne restez pas là-dessous si honteuses, herbes de mon sein ! 
Voyons, je suis résolu à mettre à nu ce large sein que j’ai, 
assez longtemps que j’étouffe et suffoque ; 

Brins emblématiques et capricieux, je vous laisse à présent, 
vous ne me secondez point, 

Je dirai ce que j’ai à dire sans détour, 

Je ne chanterai que moi-même et les camarades, je ne jette¬ 
rai plus jamais d’autre appel que leur appel, 

Je susciterai par là d’immortels échos d’un bout à l’autre des 
Etats, 

Je donnerai l’exemple aux amis, prendre forme permanente 
et s’affirmer d’un bout à l’autre des Etats, 

Par moi les paroles seront dites qui feront la mort joyeuse, 
Donne-moi donc le ton, ô mort, que j e m’y accorde, 

Donne-toi à moi, car je vois que tu m’appartiens à présent 
par-dessus tout, et vous êtes inséparablement joints 
ensemble, vous, l’amour et la mort, 

Et je ne vous permettrai plus de me décevoir davantage avec 
ce que j’appelais la vie, 

Car à présent il m’est communiqué que vous êtes les inten- 



158 


FEUILLES D'HERBE 


tions essentielles, 

Que vous vous cachez sous ces formes changeantes de la vie, 
pour des raisons, et qu’elles existent essentiellement 
pour vous, 

Que par-delà celles-ci vous apparaissez pour demeurer, 
comme la réelle réalité, 

Que derrière le masque des matérialités vous attendez pa¬ 
tiemment, n’importe quel temps, 

Que peut-être un jour vous aurez la haute main sur tout, 
Que vous dissiperez peut-être tout ce cortège d’apparences, 
Que vous êtes, qui sait, ce pourquoi il existe uniquement, 
mais il ne dure pas si longtemps, 

Mais vous, vous durerez très longtemps. 


QUICONQUE SOIS-TU QUI ME TIENS 
EN CE MOMENT 

Quiconque sois-tu qui me tiens en ce moment à la main, 

Tout sera inutile sans une chose, 

Je t’avertis loyalement avant que tu me tâtes davantage. 

Je ne suis pas ce que tu supposais, mais bien différent. 

Quel est celui qui voudrait marcher à ma suite ? 

Qui voudrait s’inscrire comme candidat à mes affections ? 

La route est suspecte, le résultat incertain, peut-être fu¬ 
neste, 

Il té faudrait quitter tout le reste, je compterais être moi 
seul ton unique et exclusif modèle, 

Même alors ton noviciat serait long et épuisant, 

Tous les principes passés de ta vie et toute conformité avec 
les vies qui t’entourent devraient être abandonnés, 



CALAMUS 


159 


Lâche-moi donc sur l’heure avant de te tourmenter davan¬ 
tage, laisse tomber ta main de mon épaule, 
Pose-moi là et suis ton chemin. 

Ou bien alors à la dérobée comme essai en un bois, 

Ou derrière une roche en plein air, 

(Car dans une pièce sous le toit d’une maison point ne me 
montre, ni en société, 

Et dans les bibliothèques je reste comme un muet, un benêt 
ou un à naître ou mort), 

Mais, rien d’impossible, avec toi sur un haut mont, guet¬ 
tant d’abord si personne à des lieues à la ronde n’ap¬ 
proche à ton insu. 

Ou, chose possible, avec toi naviguant en mer, ou sur la 
grève de la mer ou quelque île sans bruit, 

Ici je te permets de poser tes lèvres sur les miennes, 

Pour le long baiser du camarade ou le baiser du nouvel 
époux, 

Car je suis le nouvel époux et je suis le camarade. 

Ou si tu veux, me glissant sous tes vêtements, 

Où je sente les battements de ton cœur ou m’appuie sur ta 
hanche, 

Emporte-moi quand tu t’en iras courir terre' ou mer ; 

Car rien que de te toucher ainsi est assez, c’est le meilleur, 
Et te touchant ainsi je voudrais dormir en silence et être 
emporté éternellement. 

Mais en creusant ces feuilles tu les creuses à tes risques, 

Car tu ne comprendras ni ces feuilles ni moi, 

Elles t’échapperont tout d’abord et plus encore par la suite, 
je t’échapperai certainement, 


i 



160 


FEUILTÆS D'HERBE 


Au moment même où tu penserais m’avoir saisi indubita¬ 
blement, tiens donc I 

Déjà tu t’aperçois quejemesuis dérobéà toi. 

Car ce n’est pas pour ce que j’y ai mis que j’ai écrit ee livre, 

Ni ce n’est en le lisant que tu le posséderas. 

Ni ne me connaissent le mieux eeux qui m’admirent et me 
couvrent d’éloges, 

Ni les candidats à mon affection (hormis un très petit nom¬ 
bre tout au plus) ne se trouveront victorieux, 

Ni mes poèmes ne feront que du bien, ils feront tout autant 
de mal, peut-être davantage, 

Car tout est inutile sans cela que tu peux essayer maintes 
fois de deviner sans trouver, cela que j’ai suggéré ; 

Lâche-moi donc et suis ton chemin. 


POUR TOI, O DÉMOCRATIE 

Oui, je ferai le continent indissoluble, 

Je ferai la plus splendide race sur laquelle le soleil ait lui, 

Je ferai de divines terres magnétiques. 

Avec l’affection des camarades, 

Avec P affection pour la vie des camarades. 

Je planterai le compagnonnage dru comme arbres le long 
de tous les fleuves d’Amérique et le long des rives des 
grands lacs et par toutes les prairies, 

Je ferai les cités inséparables, leurs bras passés autour du 
cou l’une de l’autre, 

Par l’affection des camarades, 

Par la mâle affection des camarades. 



CALAMUS 


161 


Pour toi celles-ci de ma part, ô Démocratie, pour te servir, 
ma femme ! 

Pour toi, pour toi je module ces chansons. 

CELLES-CI EN CHANTANT AU PRINTEMPS 

i 

Celles-ci en chantant au printemps je les cueille pour ceux 
qui aiment, 

(Car qui, si ce n’est moi, comprendrait ceux qui aiment et 
toute leur douleur et joie ? 

Et qui, si ce n’est moi, serait le poète des camarades ?) 

En cueillant je traverse le jardin du monde, mais bientôt je 
franchis les portes, 

Tantôt le long du bord de l’étang, tantôt entrant un peu 
dans l’eau, sans crainte de me mouiller, 

Tantôt près la barrière de pieux et lices oùles vieilles pierres, 
ramassées dans les champs et là jetées, se sont entas¬ 
sées, 

(Fleurs sauvages et plantes grimpantes et herbes folles pous¬ 
sent à travers les pierres et les recouvrent en partie, je 
les dépasse), 

Loin, loin dans la forêt ou me baladant plus tard en été, 
avant de songer où je vais, 

Solitaire, flairant l’odeur de la glèbe, m’arrêtant de temps 
à autre dans le silence, 

Seul, avais-je cru,mais voilà que bientôt une troupe gros¬ 
sit autour de moi, 

Les uns marchent à mon côté et d’autres par derrière, et il 
en est qui m’enlacent les bras ou le cou. 

Ce sont les esprits d’amis chers,morts ou vivants,ils arrivent 
plus pressés, en foule, et moi au milieu. 

En cueillant, distribuant, chantant, me voilà errer avec 
eux, 



162 


FEUILLES D'HERBE 


Tirant des manières de gages, les jetant à celui qui se trouve 
près de moi, 

Tiens, du lilas avec une branche de sapin, 

Tiens, tirée de ma poche, de la mousse que j’ai arrachée à 
un chênevif en Floride où elle pendait flottante, 

Tiens, des œillets et des feuilles de laurier, et une poignée de 
sauge, 

Et tiens, ce que je retire à l’instant de l’eau en entrant dans 
le bord de l’étang, 

(Oh! c’est ici que je vis la dernière fois celui qui m’aime 
tendrement et revient pour ne plus jamais me quitter, 

Et ceci, oh ! oui, je veux que ceci soit désormais le gage des 
camarades, cette racine de calamus, je le veux, 

Echangez-le entre vous, jeunesses ! Que nul ne le rende !) 

Et des ramilles d’érable et une touffe d’oranger sauvage et 
châtaignier, 

Et des tiges de groseilliers et pruniers en fleurs et cèdre aro¬ 
matique, 

Tout cela, assailli que je suis par une nuée compacte d’es¬ 
prits, 

En vaguant je le montre du doigt ou touche au passage ou le 
jette négligemment loin de moi, 

Indiquant à chacun ce que je veux qu’il ait, donnant à 
chacun quelque chose ; 

Mais ce que j’ai retiré de l’eau près du bord de l’étang, cela 
je le réserve, 

J’en donnerai, mais seulement à ceux qui aiment comme je 
suis moi-même capable d’aimer. 



CALAMUS 


163 


NON SEULEMENT SOUS MES COTES 

Non seulement sous mes côtes en ma poitrine soulevée, 

Ni en soupirs la nuit, furieux, mécontent de moi-même, 

Ni en ces longs soupirs mal étouffés, 

Ni en maints serments et promesses violés, 

Ni en la volonté de mon âme obstinée et sauvage, 

Ni en le subtil aliment de l’air, 

Ni en ce battement et broiement à mes tempes et mes poi¬ 
gnets, 

Ni en la curieuse systole et diastole là-dedans qui cessera 
un jour, 

Ni en maint désir vorace confié seulement aux deux, 

Ni en cris, rires, défis qui m’échappent quand je suis seul au 
loin dans le désert, 

Ni en halètements rauques entre mes dents serrées, 

Ni en paroles prononcées et renvoyées, paroles jaseuses, 
échos, paroles mortes, 

Ni en les murmures de mes rêves tandis que je dors, 

Ni les autres murmures de ces incroyables rêves chaque 
jour, 

Ni en les membres et les sens de mon corps qui continûment 
vous prennent et vous renvoient — non, point là, 

En rien de tout cela, ô attachement ! ô pouls de ma vie ! 
N’ai-je besoin que tu existes et te montres davantage qu’en 
ces chants. 


DU DOUTE TERRIBLE DES APPARENCES 
Du doute terrible des apparences, 

De l’incertitude après tout, si nous ne sommes pas le jouet 
d’une illusion, 



164 


FEUILLES D'HERBE 


Si peut-être la confiance et l’espoir ne sont pas que spécu¬ 
lations après tout, 

Si peut-être l’identité par delà le tombeau n’est pas qu’une 
belle fable, 

Si les choses que je perçois, les animaux,plantes, hommes, 
collines, eaux brillantes et courantes, 

Les cieux de jour et de nuit, couleurs, densités, formes, si 
ces choses ne sont pas (et elles le sont assurément) que 
des apparitions et s’il ne nous reste pas à connaître ce 
quelque chose qui est réel, 

(Que de fois elles s’élancent hors d’elles-mêmes comme pour 
me confondre et me railler ! 

Que de fois je pense que ni moi n’en connais ni aucun 
homme n’en connaît le moindre mot), 

Si elles ne me semblent pas ce qu’elles sont (et assurément 
elles ne font bien que sembler) de mon point de vue 
présent et ne se trouveraient pas (et naturellement cela 
serait) n’être rien de ce qu’elles apparaissent, ou même 
rien du tout, de points de vue entièrement différents ; 

Pour moi ces questions et leurs pareilles sont curieusement 
résolues par ceux qui m’aiment, mes amis chers, 

Quand celui que j’aime chemine avec moi ou reste un long 
moment assis en me tenant par la main, 

Quand l’air subtil, l’impalpable, le sens que mots et raison 
ne contiennent pas, nous enveloppent et nous envahis¬ 
sent, 

Alors je suis chargé d’une sagesse inouïe et indicible, je reste 
silencieux, je ne demande rien plus, 

Je ne puis résoudre la question des apparences ni celle de 
l’identité par delà le tombeau, 

Mais je me promène ou reste là, indifférent, je suis satis¬ 
fait, 

Celui qui me tient la main m’a complètement satisfait. 



GALAMÜS 


165 


LA BASE DE TOUTE MÉTAPHYSIQUE 

Et maintenant, messieurs, 

Je prononce une parole à demeurer dans vos mémoires et 
vos esprits, 

Comme base et conclusion de toute métaphysique. 

(Ainsi parle aux étudiants le vieux professeur, 

A la fin de son cours où l’on se presse.) 

Après avoir étudié les modernes et les anciens, les systèmes 
des Grecs et Allemands, 

Après avoir étudié et exposé Kant, Fichte et Sehelling et 
Hegel, 

Exposé le savoir de Platon,, et Socrate plus grand que Pla¬ 
ton, 

Approfondi et exposé plus grand que Socrate, après avoir 
longuement étudié le divin Christ, 

Je vois aujourd’hui en mémoire ces systèmes des Grecs et 
Allemands, 

Vois toutes les philosophies,vois les églises et doctrines chré¬ 
tiennes, 

Cependant sous Socrate je vois clairement, sous le divin 
Christ je vois, 

La tendre affection de l’homme pour son camarade, l’attrac¬ 
tion de l’ami vers l’ami, 

Du mari et de l’épouse bien assortis, des enfants et des pa¬ 
rents. 

De ville à ville et de pays â pays. 



166 


FEUILLES D'HERBE 


CHRONIQUEURS DANS DES SIÈCLES D’ICI 
Chroniqueurs dans des siècles d’ici, 

Tenez, je veux vous faire pénétrer sous cette enveloppe im¬ 
passible, je veux vous apprendre quoi dire de moi, 
Publiez mon nom et accrochez mon portrait comme celui 
de l’ami le plus tendre, 

Portrait de celui qui aime, de l’ami, que celui qui l’aime, 
son ami chérissait le plus tendrement, 

Qui n’était pas orgueilleux de ses chants, mais de l’océan 
d’amour sans bornes en lui, et l’épanchait sans comp¬ 
ter, x 

Qui souvent promeneur solitaire se promenait en songeant 
à ses amis chers, ceux qui l’aimaient, 

Qui pensif loin de celui qu’il aimait passa souvent des nuits 
sans sommeil et chagrines, 

Qui connut trop bien la mortelle, mortelle crainte que celui 
qu’il aimait pût être secrètement indifférent envers lui, 
Dont les plus heureux jours furent loin à travers champs, 
dans les bois, sur les buttes, à errer lui et un autre la 
main dans la main, eux deux isolés des autres hommes, 
Qui souvent lorsqu’il flânait dans les rues courba de son 
bras l’épaule «de son ami, le bras de son ami également 
appuyé sur lui. 

QUAND J’APPRIS A LA FIN DU JOUR 

Quand j’appris à la fin du jour comment mon nom avait été 
salué d’applaudissements au Capitole, pourtant ce ne 
fut pas une heureuse nuit pour moi qui suivit, 

Et ailleurs quand je fis la fête ou que mes projets s’accom¬ 
plirent, pourtant je ne fus pas heureux, 



CALAMUS 


167 


Mais le jour où je me levai à l’aube du lit de santé parfaite, 
restauré, chantant, aspirant le souffle mûr de l’au¬ 
tomne, 

Où je vis la pleine lune à l’ouest pâlir et disparaître dans la 
lumière du matin, 

Où je vaguai seul sur la plage, et me dévêtant me baignai, 
riant avec les eaux froides, et vis le soleil se lever, 

Et où je pensai que mon ami cher, celui qui m’aime était 
en route pour venir, oh ! alors je fus heureux, 

Oh ! alors chaque souffle eut un goût meilleur, et toute cette 
journée-là mes aliments me nourrirent davantage, et 
la journée splendide passa admirablement, 

Et la suivante vint avec pareille joie, et avec la suivante au 
soir vint mon ami, 

Et cette nuit-là alors que tout se taisait j’entendis le roule¬ 
ment lent,continu des eaux à l’assaut du rivage, 
J’entendis le sifflement du liquide frottant le sable comme 
à mon adresse tout bas pour me féliciter, 

Car celui que j’aime le mieux au monde dormait auprès de 
moi sous la même couverture dans la nuit fraîche. 
Dans le silence sous les rayons de la lune d’automne son 
visage était tourné vers moi, 

Et son bras restait légèrement sur ma poitrine — et cette 
nuit-là je fus heureux. 


C’EST TOI, LA NOUVELLE PERSONNE ATTIRÉE 
VERS MOI ? 

C’est toi, la nouvelle personne attirée vers moi ? 

Sois averti pour commencer, je suis sûrement très différent 
de ce que tu supposes ; 

Tu t’imagines trouver en moi ton idéal ? 



168 


FEUILLES D’HERBE 


Tu crois qu’il est si facile d’obtenir que je devienne ton ami? 

Tu crois que mon amitié te donnerait contentement sans 
mélange ? 

Tu crois que je suis sûr et fidèle ? 

Ne vois-tu pas plus loin que cette façade, cette, façon bé¬ 
nigne et tolérante que j’ai ? 

Te supposes-tu en marche sur un terrain réel vers un réel 
homme héroïque ? 

N’as-tu songé, ô rêveur, que tout cela pouvait n’être que 
maya, illusion ? 


CELLES-CI NE SONT QUE RACINES 

Celles-ci ne sont que racines et feuilles mêmes, 

Senteurs rapportées des bois et des étangs sauvages aux 
hommes et aux femmes, 

Surette du sein et oeillets d’amour, doigts qui enlacent plus 
étroitement que vignes, 

Ramages jaillis du gosier des oiseaux cachés dans le feuillage 
des arbres à mesure que le soleil se lève. 

Brises de terre et d’amour soufflées des rivages vivants vers 
vous sur la mer vivante, vers vous, o marins ! 

Baies par le gel amollies et ramilles de Mars offertes toutes 
fraîches aux jeunesses qui errent dans la campagne au 
temps où l’hiver s’adoucit, 

Bourgeons d’amour mis devant toi et en toi, qui que tu sois. 

Bourgeons qui s’ouvriront aux mêmes conditions que tou¬ 
jours, 

Si tu leur apportes la chaleur du soleil ils s’ouvriront pour 
t’apporter forme, couleur, parfum, 

Si tu deviens l’alïment et l’ondée, ils deviendront fleurs, 
fruits, hautes branches et arbres. 



CALAMUS 


169 


NI LE FEU NE FLAMBE ET CONSUME 
Ni le feu ne flambe et consume, 

Ni les vagues au galop de la mer ne montent et descendent, 
Ni l’air délicieux et sec, l’air de l’été mûr n’emmène légère¬ 
ment les blancs duvets des myriades de graines, 
Emportés, voguant gracieusement pour tomber où ils peu¬ 
vent; 

Ni rien, oh ! rien de tout cela, plus que les flammes en moi 
ne consument, brûlant pour qu’il m’aime,celui que j’ai¬ 
me, 

Oh ! ni plus que moi qui au galop monte et descend ; 

Le flot galope, poursuivaùt quelque chose, sans jamais se 
lasser ? Oh ! moi de même. 

Oh ! ni parcelles de duvet ni parfums ni hauts nuages ver¬ 
seurs de pluie ne sont emmenés à travers l’air libre, 
Plus que mon âme n’est emmenée à travers l’air libre. 
Emportée en tous sens, ô affection, en quête d’amitié, en 
quête de toi. 


COULEZ, GOUTTES 

Coulez, gouttes ! Quittez mes veines bleues 1 
O gouttes de moi-même ! Coulez, gouttes lentes, 

Sincères en tombant de moi, stillez, gouttes saignantes, 

Des blessures faites pour vous dégager d’où vous étiez em¬ 
prisonnées, 

De mon visage, de mon front et mes lèvres. 

Démon sein, des profondeurs où j’étais caché, jaillissez, gout¬ 
tes rouges, gouttes d’aveu, 

Teignez chaque page, teignez chaque chant que je chante, 
chaque mot que je prononce, gouttes de sang, 



170 


FEUILLES d’ïIERBE 


Qu’ils connaissent votre chaleur écarlate, qu’ils jettent des 
feux, 

Saturez-les de vous-mêmes qu’ils en soient tout trempés et 
honteux, 

Ardez sur tout ce que j’écris ou écrirai, gouttes saignantes, 
Que tout soit vu à votre lumière, gouttes rougissantes. 


CITÉ D/ORGIES 

Cité d’orgies, balades et joies, 

Cité qui sera un jour rendue fameuse parce que j’ai vécu et 
chanté en ton sein, 

Ni tes pompes, ni tes tableaux mouvants, tes spectacles ne 
me payent de retour, 

Ni les rangées interminables de tes maisons, ni les navires 
aux quais, 

Ni les défilés dans les rues,ni les vitrines brillantes avec leurs 
marchandises, 

Ni de converser avec des gens instruits, ni de prendre part 
aux soirées ou fêtes, 

Non, pas cela, mais lorsque je passe, ô Manhattan, ton fré¬ 
quent et rapide éclair d’yeux qui m’offrent l’affection. 

Qui offrent réponse à la mienne — voilà qui me paye de re¬ 
tour. 

Seuls, des amis, une suite d’amis me payent de retour. 


REGARDEZ CE VISAGE BASANÉ 

Regardez ce visage basané, ces yeux gris, 

Cette barbe, les luxuriantes boucles blanches sur ma nuque, 



CAL AM US 


171 


Mes mains brunes et cette façon que j ’ai silencieuse et sans 
charme ; 

Cependant voici quelqu’un, un homme de Manhattan, qui 
toujours en me quittant effleure légèrement mes lèvres 
d’un baiser d’affection robuste, 

Et moi-même à la croisée de la rue ou sur le pont du bateau 
je donne un baiser en retour, 

Nous observons ce salut des camarades américains sur terre 
et sur mer, 

Nous sommes ces deux individus naturels et nonchalants. 


J’AI VU UN CHÊNEVIF QUI POUSSAIT 
EN LOUISIANE 

J’ai vu un chênevif qui poussait en Louisiane, 

Il se dressait tout seul et la mousse pendait à ses branches, 
Sans nul compagnon il poussait là, exprimant de joyeuses 
feuilles d’un vert foncé. 

Et son air rude, inflexible, vigoureux m’a fait penser à moi- 
même, 

Mais je me suis demandé comment il pouvait exprimer de 
joyeuses feuilles là tout seul sans son ami près de lui, 
car je savais que moi je ne pourrais pas, 

Et j ’ai cassé une branchette avec un certain nombre de feuil¬ 
les après, et enroulé autour un peu de mousse, 

Et l’ai emportée et je l’ai placée en vue dans ma chambre, 
Il n’en est pas besoin pour me faire souvenir de mes chers 
amis à moi, 

(Car je crois, ces derniers temps, je ne pense guère à autre 
chose qu’à eux). 

Elle demeure néanmoins pour moi un curieux témoignage, 
elle me fait penser à l’affection virile ; 



172 


FEUILLES D'HERBE 


Malgré tout, et bien que le chêneviî chatoie là-bas en Loui¬ 
siane tout seul dans un large espace découvert, 
Exprimant de joyeuses feuilles sa vie entière* sans un ami, 
un qui l’aime, près de lui, 

Je sais fort bien que je ne pourrais pas. 

) 

A UN INCONNU 

Inconnu qui passes ! tu ne sais pas avec quel désir ardent 
je te regarde, 

Tu dois être sûrement celui que je cherchais ou celle que je 
cherchais (cela me revient comme d’un songe), 

J’ai sûrement vécu une vie de joie quelque part avec toi, 
Tout s’évoque au moment où nous passons rapidement l’un 
près de l’autre, fluides, aimants, chastes, mûris, 

Tu as grandi avec moi* été un garçon avec moi ou une fillette 
avec moi, 

J’ai mangé avec toi et dormi avec toi, ton corps a cessé d’être 
uniquement ta chose et n’a pas permis à mon corps 
d’être uniquement ma chose, 

Tu me donnes le plaisir de tes yeux, ton visage, ta chair, 
lorsque nous nous croisons, tu prends en échange celui 
de ma barbe, ma poitrine, mes mains, 

Je ne te parlerai pas, je penserai à toi quand je serai assis 
seul ou m’éveillerai la nuit seul, 

J’attendrai, je ne doute pas que je ne doive te rencontrer 
à nouveau, 

J’aurai soin de ne pas te perdre. 



CALÂ.MUS 


173 


ASSIS SEUL EN CE MOMENT 

Assis seul en ce moment inquiet de tendresse et songeur, 

Il me semble qu’il y a d’autres hommes en d’autres contrées 
inquiets de tendresse et songeurs, 

Il me semble que je puis jeter un coup d’œil et les voir en 
Allemagne, Italie, France, Espagne, 

Ou là-bas loin, très loin, en Chine, ou en Russie ou au Japon, 
parlant d’autres dialectes, 

Et il me semble que si je pouvais connaître ces hommes-là, 
je m’attacherais à eux comme je m’attache aux hom¬ 
mes de mon pays, 

Oh ! j e sais que nous serions frères et amis, 

Je sais que je serais heureux avec eux. 


J’APPRENDS QU’ON M’A ACCUSÉ 

J’apprends qu’on m’a accusé de chercher à détruire les ins¬ 
titutions, 

Mais à vrai dire je ne suis ni pour ni contre les institutions, 

(Qu’ai-je en effet de commun avec elles ? Ou de commun 
avec leur destruction ?) 

Je veux seulement fonder dans le Mannahatta et dans cha¬ 
que ville de ces Etats, intérieur et littoral, 

Et dans la campagne et les forêts et sur chaque carène petite 
ou grande qui bossue les eaux, 

Sans édifices ni règlements ni directeurs ni aucune discus¬ 
sion, 

L’institution de la tendre affection des camarades. 



174 


FEUILLES D’HERBE 


EN SILLONNANT L’HERBE DES PRAIRIES 

En sillonnant l’herbe des prairies, respirant son odeur par¬ 
ticulière, 

Je lui demande les correspondances spirituelles. 

Demande le plus copieux et étroit compagnonnage entre les 
hommes, 

Demande que lèvent les brins d’herbe des mots, actes, indi¬ 
vidus, 

Ceux du plein air, rudes, ensoleillés, frais, nourrissants. 

Ceux qui vont leur chemin, le torse droit, s’avancent avec 
liberté et autorité, précèdent au lieu de suivre, 

Ceux qu’anime une audace indomptable, ceux dont la chair 
est forte et pure, exempte de taches, 

Ceux qui regardent nonchalamment en plein visage Prési¬ 
dents et gouverneurs, comme pour leur dire :Qui êtes- 
vous ? 

Ceux à passion sortie de la terre, les simples, les sans-gêne, 
les insoumis, 

Ceux de l’Amérique intérieure. 


QUAND JE SCRUTE LA GLOIRE CONQUISE 

Quand je scrute la gloire conquise par les héros et les victoi¬ 
res des rudes généraux, je n’envie pas les généraux, 

Ni le Président en sa demeure présidentielle, ni le richard en 
sa vaste résidence, 

Mais quand j’entends parler de ceux qui s’aiment en frères, 
dire comme ils furent, 

Comme ils furent ensemble à travers la vie,à travers les dan¬ 
gers, la haine, invariables tant et tant de temps, 

A travers la jeunesse et à travers la maturité et la vieillesse, 



GALAMUS 


175 


comme ils furent sans défaillance, comme ils furent af¬ 
fectionnés et fidèles. 

Alors je deviens pensif — je m’éloigne hâtivement, plein de 
la plus amère envie. 


DEUX GARS SOMMES-NOUS QUI TENONS 
ENSEMBLE 

Deux gars sommes-nous qui tenons ensemble, 

Jamais l’un sans l’autre ne restons, 

En tous sens arpentons les routes, Nord et Midi excursion- 
nons, 

Savourons la force, coudes au large, poings serrés, 

Armés et sans peur, qui mangeons,buvons, dormons,aimons, 
Ne reconnaissons autre loi que nous-mêmes, vivons en ma¬ 
telots, en soldats, maraudons, menaçons, 

Alarmons avares, manants, prêtres, aspirons l’air, buvons 
l’eau, dansons sur les pelouses ou les plages, 

Crochetons les villes, méprisons le bien-être, bafouons les 
codes, pourchassons la faiblesse, 

Exécutons notre rafle. 


UNE PROMESSE A LA CALIFORNIE 

Une promesse à la Californie, 

Ou aux grandes plaines pastorales de l’intérieur et de là jus¬ 
qu’au détroit de Puget et l’Oregon ; 

Séjournant dans l’est un moment encore, bientôt je me 
dirigerai vers vous pour y rester et enseigner la robuste 
affection américaine, 

Car je sais fort bien que moi et l’affection robuste apparte- 


I 



176 


FEUILLES D’HERBE 


nons à vous, de l’intérieur, et aux bords de la mer du 
Ponant ; 

Car ces Etats tendent vers l’intérieur et vers la mer du Po¬ 
nant, et moi j’y veux tendre également. 


CI MES PLUS FRAGILES FEUILLES 

Ci mes plus fragiles feuilles, et pourtant mes plus solides à 
durer, 

Ci j’ombre et cache mes pensées, je ne les expose pas moi- 
même. 

Et pourtant elles m’exposent plus que tous mes autres poè¬ 
mes. 

NI MACHINE RÉDUISANT LA MAIN-D’ŒUVRE 

Ni machine réduisant la main-d’œuvre, 

Ni découverte je n’ai fait, 

Ni ne pourrai laisser après moi tel riche legs pour fonder un 
hôpital ou une bibliothèque, 

Ni le souvenir de tel grand acte de courage pour l’Amérique, 

Ni d’un succès littéraire ni d’une grande intelligence, ni livre 
pour le casier à livres, 

Mais je laisse quelques chansons vibrant dans l’air, 

Pour camarades et amis. 


ENTREVIS ION 
Entrevision par une fente, 

D’un groupe d’ouvriers et cochers autour du poêle dans une 



CALAMUS 


177 


salle de cabaret, un soir d’hiver tard, et moi assis dans 
un coin, inaperçu, 

D’un jeune homme qui m’aime et que j’aime, s’approchant 
en silence et venant s’asseoir près, afin de pouvoir me 
prendre la main, 

Un long moment au milieu du bruit des allées et venues, des 
beuveries et jurons et plaisanteries salées. 

Nous deux là, satisfaits, heureux d’être ensemble, parlant 
peu, parfois ne disant mot. 

UNE FEUILLE POUR LA MAIN DANS LA 
MAIN 

Une feuille pour la main dans la main ; 

Vous gens de la nature, les jeunes et les vieux ! 

Vous sur le Mississipi et sur tous les bras et bayous du Misais- 
sipi ! 

Vous bateliers et artisans ouverts ! vous galvaudeux ! 

Vous jumelés ! et toutes ces processions mouvantes le long 
des rues ! 

Je veux me répandre parmi vous jusqu’à ce que je vous 
voie coutumiers d'aller la main dans la main. 


TERRE, MON IMAGE 
Terre, mon image, 

Bien que tu paraisses si impassible, là, en ton ampleur et ta 
sphéricité, 

Je soupçonne à présent que cela n’est pas tout ; 

Je soupçonne à présent qu’il y a en toi quelque chose de sau¬ 
vage et terrible susceptible d’éclater, 

Car un athlète est épris de moi, et moi de lui, 



178 


FEUILLES D’HERBE 


Mais à son égard il y a en moi quelque chose de sauvage et 
terrible susceptible d’éclater, 

Je n’ose le divulguer en mots, pas même dans ces chants. 

J’AI RÊVÉ EN RÊVE 

J’ai rêvé en rêve que je voyais une cité invincible aux at¬ 
taques de tout le reste de la terre, 

J’ai rêvé que c’était la cjté nouvelle des Amis, 

Là rien n’était plus grand que la qualité de l’affection ro¬ 
buste, elle venait en tête des autres, 

Elle se voyait à toute heure dans les actions des hommes de 
cette cité, 

Et dans tous leurs regards et leurs*paroles. 

C’EST POUR QUOI DÉCRIRE, CROYEZ-VOUS ? 

C’est pour quoi décrire, croyez-vous, que je prends la plume 
en main ? 

La frégate aux formes parfaites, majestueuse, que j’ai vue 
aujourd’hui passer au large toutes voiles dehors? 

Les splendeurs du jour fini ? Ou la splendeur de la nuit qui 
m’enveloppe ? 

Ou la gloire vantée et l’épanouissement de la grande ville éta¬ 
lée autour de moi ? — non ; 

Mais seulement deux simples hommes, que j’ai vus aujour¬ 
d’hui sur la jetée au milieu de la foule se séparer com¬ 
me amis chers se séparent, 

Celui qui restait s’attachait au cou de l’autre et l’embrassait 
passionnément, 

Pendant que celui qui partait serrait étroitement dans ses 
bras celui qui restait. 



CALAMUS 


179 


A CEUX DE L’EST ET CEUX DE L’OUEST 

A ceux de l’Est et ceux de l’Ouest, 

A l’homme de New-Jersey et de Pennsylvanie, 

Au Canadien du nord, au Méridional que j’adore, 

Celles-ci avec l’absolue confiance de vous dépeindre autant 
que moi-même, les germes sont en tous les hommes, 
Je crois que le principal objet de ces Etats est de fonder une 
amitié superbe, exaltée, jusqu’alors inconnue, 

Parce que je vois qu’elle attend et a toujours attendu, la¬ 
tente en tous les hommes. 

PARFOIS AVEC QUELQU’UN QUE J’AIME 

Parfois avec quelqu’un que j’aime, m’emplit de rage la 
crainte que je n’épanche une affection point payée de 
retour, 

Mais à présent je crois qu’il n’est point d’affection qui ne soit 
payée de retour, le paiement est certain d’une manière 
ou de l’autre, 

(J’aimais ardemment une certaine personne et mon affec¬ 
tion n’était point payée de retour, 

Pourtant c’est avec cela que j’ai écrit ces poèmes.) 

A UN ENFANT DE L’OUEST 

J’enseigne bien des choses à absorber pour t’aider à deve¬ 
nir mon disciple ; 

Cependantsiun sangcommelemienne court dans tes veines, 
Situ n’es pas silencieusement choisi par ceux qui t’aiment 
et ne choisis silencieusement ceux que tu aimes, 

A quoi bon cherches-tu à devenir mon disciple ? 



180 


FEUILLES D r HERBE 


O AMOUR BIEN ANCRÉ, ÉTERNEL 

O amour bien ancré, éternel ! 0 femme que j ’aime ! 

O épousée ! O compagne! plus irrésistible que je ne saurais 
dire, la pensée de toi ! 

Puis séparé, comme désincarné ou une autre fois né, 
Suprême réalité athlétique, ma consolation éthérée, 

Je m’élève, je flotte dans les régions de ton affection, ô 
homme, 

O associé de ma vie vagabonde. 


AU SEIN DE LA MULTITUDE 

Au sein de la multitude des hommes et des femmes, 

J’en aperçois un qui me choisit à des signes secrets et divins, 

Ne reconnaissant personne d’autre, parents, femme, époux, 
frère ou enfant, pour plus proche que je ne suis, 

Il en est qui s’abusent, mais pas celui-là — celui-là me con¬ 
naît. 

Ah ! ami et pair absolu, 

Je comptais que tu me découvrirais ainsi à des indices fai¬ 
bles et détournés, 

Et moi, quand je te rencontrerai, je compte te découvrir à 
la pareille en toi. 

O TOI VERS QUI SOUVENT JE ME DIRIGE 

O toi vers qui souvent je me dirige en silence où tu es, afin 
d’être avec toi, 

Lorsque je marche à tes côtés ou me trouve près de toi ou 
me tiens dans la même pièce que toi, 



CALAMUS 


181 


Tu ne sais guère quel feu subtil, électrique joue en moi à 
cause de toi. 


CETTE OMBRE, MON IMAGE 

Cette ombre, mon image, qui va et vient cherchant sa vie, 
bavardant, barguignant, 

Que de fois je me surprends à m’arrêter pour la regarder 
filer, 

Que de fois je me demande et doute si c’est bien moi ; 

Mais parmi mes amis ou en chantant ces chants, 

Oh ! jamais je ne doute que ce soit bien moi. 


PLEIN DE VIE A CETTE HEURE 

Plein de vie à cette heure, dense, visible, 

Agé de quarante ans, moi, l’an quatre-vingt-trois de ces 
Etats, 

A quelqu’un dans un siècle d’ici ou tel nombre de siècles, 

A toi qui n’es pas encore né, celles-ci, en tâchant de t’at¬ 
teindre. 

Quand tu liras celles-ci moi qui étais visible serai devenu 
invisible, 

Alors ce sera toi, dense, visible, qui bien concevras mes poè¬ 
mes, en tâchant de m’atteindre, 

Te figurant comme tu serais heureux si je pouvais être 
avec toi et devenir ton camarade ; 

Qu’il en soit comme si j’étais avec toi. (Ne sois pas trop cer¬ 
tain que je ne suis pas à cette heure avec toi.) 



SALUT AU MONDE 


1 

Oh ! prends-moi la main, Walt Whitman ! 

Quelles merveilles s’écoulent ! Quels spectacles et quelles 
rumeurs ! 

Quels maillons joints à l’infini, chacun accroché au suivant, 

Chacun répondant à tous, chacun partageant la terre avec 
tous. 

Qu’est-ce qui s’élargit en toi, Walt Whitman ? 

Quels vagues et quels sols exsudent ? 

Quels climats ? Quels sont ces gens et ces villes ? 

Quels sont ces bébés dont les uns jouent, les autres som¬ 
meillent ? 

Quelles sont ces jeunes filles? Quelles sont ces femmes ma¬ 
riées ? 

Quels sont ces vieillards qui s’en vont lentement par grou¬ 
pes, le bras autour du cou l’un de l’autre ? 

Quels sont ces fleuves ? Quels sont ces forêts et ces fruits ? 

Quel est le nom de ces montagnes qui se dressent si haut 
dans les nuées ? 

Quelles sont ces myriades de demeures remplies d’habitants? 

2 

En moi la latitude s’élargit, la longitude s’allonge. 


SALUT AU MONDE 


183 


L’Asie, l’Afrique, l’Europe sont à l’est — l’Amérique a reçu 
l’ouest en partage. 

Ceinturant le bourrelet de la terre s’enroule l’équateur 
brûlant, 

Au nord et au sud tournent curieusement les extrémités de 
l’axe, 

En moi est le jour le plus long, le soleil tourne en cercles 
obliques, il ne se couche pas pendant des mois, 
Allongé à l’heure dite en moi le soleil de minuit ne fait que 
s’élever au-dessus de l’horizon pour s’y enfoncer à 
nouveau, 

En moi zones, mers, cataractes, forêts, volcans, archipels, 
Malaisie, Polynésie et les grandes îles des Antilles. 

3 

Qu’entends-tu, Walt Whitman ? 

J’entends chanter l’ouvrier et chanter la paysanne, 
J’entends au loin les cris des enfants et des animaux aux 
premières heures du jour, 

J’entends les clameurs d’émulation des Australiens à la 
poursuite du cheval sauvage, 

J’entends la danse espagnole aux castagnettes sous l’om¬ 
brage du châtaignier, au son du rebec et de la guitare. 
J’entends des échos continus venant de la Tamise, 
J’entends des chants sauvages de liberté venant de France, 
J’entends le récitatif musical d’anciens poèmes de l’Italien 
menant son bateau à la godille, 

J’entends les sauterelles en Syrie lorsqu’elles écrasent le 
grain et l’herbe sous les ondées de leurs nuées terribles. 
J’entends le refrain du Copte au soleil couchant, qui tombe 
mélancoliquement sur le sein noir de la mère vaste et 
vénérable, le Nil, 



184 


FEUILI.ES D’HERBE 


J’entends le guilleri du muletier mexicain et les clochettes 
de sa mule, 

J’entends le muezzin arabe appeler les fidèles du haut de la 
mosquée, 

J’entends les prêtres chrétiens à 3’autel de leurs églises, j’en¬ 
tends la basse et le soprano qui répondent, 

J’entends le cri des Cosaques et la voix du matelot qui met à 
la mer à Okhotsk, 

J’entends les respirations sifflantes du troupeau d’esclaves 
en marche, quand les rauques équipes défilent par 
deux et trois, enchaînés les uns aux autres par les poi¬ 
gnets et les chevilles, 

J’entends l’Hébreu qui lit ses annales et ses psaumes, 

J’entends les mythes harmonieux des Grecs et les fortes lé¬ 
gendes des Romains, 

J’entends l’histoire de la vie divine et la mort sanglante 
du beau Dieu Christ, 

J’entends l’Hindou enseigner à son élève favori les amours, 
guerres, préceptes tirés de poètes qui écrivaient il y a 
trois mille ans et transmis sans accident jusqu’à ce jour. 

4 

Que vois-tu, Walt Whitman ? 

Quels sont ceux que tu salues et qui l’un après l’autre te sa¬ 
luent ? 

Je vois une grande merveille ronde qui roule à travers l’es¬ 
pace, 

Je vois, minuscules, fermes, hameaux, ruines, cimetières, 
prisons, usines, palais, baraques, huttes de barbares, 
tentes de nomades à la surface, 

Je vois d’un côté la partie dans l’ombre où les dormeurs 



SALUT AU MONDE 


185 


dorment, et de l’autre côté la partie éclairée par le soleil. 

Je vois les curieux changements rapides de la lumière et 
l’ombre, 

Je vois des pays lointains, aussi réels et proches pour leurs 
habitants qu’est mon pays pour moi. 

Je vois abondance d’eaux, 

Je vois des cimes de montagnes, je vois les sierras des Andes 
là où s’étend leur chaîne, 

Je vois distinctement les Himalayas, Thian Chan, Altaïs, 
Ghattes, 

Je vois les sommets géants d’Elbrouz, de Kasbek, Bazar- 
diouzi, 

Je vois les Alpes Styrîennes et les Alpes Carniques, 

Je vois les Pyrénées, Balkans, Carpathes, et au nord les 
Dovrefjeld, et au large en mer le mont Hécla, 

Je vois le Vésuve et l’Etna, les monts de la Lune, et les Mon¬ 
tagnes Rouges de Madagascar, 

Je vois les déserts de Lybie, d’Arabie et d’Asie, 

Je vois les énormes redoutables icebergs de l’Arctique et 
FAntarctique, 

Je vois les océans supérieurs et les océans inférieurs, l’Atlan¬ 
tique et le Pacifique, le golfe du Mexique, la mer du 
Brésil et la mer du Pérou, 

Les eaux de l’Hindoustan, la mer de Chine et le golfe de 
Guinée, 

Les eaux du Japon, l’admirable baie de Nagasaki ceinturée 
de montagnes, 

L’étendue des mers Baltique, Caspienne, du golfe de Both¬ 
nie, les côtes britanniques et le golfe de Gascogne, 

La Méditerranée au clair soleil, et de l’une à Fautre de ses 
îles, 

La mer Blanche et la mer qui entoure le Groenland. 



186 


FEUILLES D'HERBE 


Je regarde les marins du globe, 

Il en est dans les tempêtes, il en est dans la nuit en vigie 
avec le quart, 

Il en est d’entraînés à la dérive, il en est avec des maladies 
contagieuses. 

Je regarde les voiliers et vapeurs du globe, les uns groupés 
dans les ports, les autres durant leur traversée, 

Il en est qui doublent le cap des Tempêtes, d’autres le cap 
Vert, d’autres les caps Guardafui, Bon ou Bojador, 

D’autres la pointe de Dondrah, d’autres passent le détroit 
de la Sonde, d’autres le cap Lopatka, d’autres le dé¬ 
troit de Behring, 

D’autres le cap Horn, d’autres naviguent dans le golfe du 
Mexique ou côtoient Cuba ou Haïti, d’autres dans 
la baie d’Hudson ou la baie de Baffin, 

D’autres franchissent le Pas-de-Calais, d’autres entrent dans 
le golfe du Wash, d’autres le golfe de Solway, d’autres 
contournent le cap Clear, d’autres le Land’s End, 

D’autres traversent le Zuyderzée ou l’Escaut, 

D’autres à Gibraltar ou aux Dardanelles qui arrivent ou s’en 
vont, 

D’autres poursuivent inflexiblement leur route à travers les 
banquises du nord, 

D’autres descendent ou remontent l’Obi ou la Léna, 

D’autres le Niger ou le Congo, d’autres l’Indus, le Brahma¬ 
poutre et le Mékong, 

D’autres attendent sous pression dans les ports d’Australie, 
prêts à partir, 

Attendent à Liverpool, Glasgow, Dublin, Marseille, Lis¬ 
bonne, Naples, Hambourg, Brême, Bordeaux, Le Havre, 
Copenhague, 

Attendent à Valparaiso, Rio-de-Janeiro, Panama. 



SALUT AU MONDE 


187 


5 

Je vois les lignes des chemins de fer de la terre, 

Je les vois en Grande-Bretagne, je les vois en Europe, 

Je les vois en Asie et en Afrique. 

Je vois les télégraphes électriques de la terre, 

Je vois les fils par où passent les nouvelles des guerres, morts, 
pertes, gains, émotions de ma race. 

Je vois les longs rubans des fleuves de la terre, 

Je vois l’Amazone et le Paraguay, 

Je vois les quatre grands fleuves de la Chine, l’Amour, le 
fleuve Jaune, le Yang-tsé-Kiang et le Si-Kiang, 

Je vois où coule la Seine, où coulent le Danube, la Loire, 
le Rhône et le Guadalquivir, 

Je vois les sinuosités de la Volga, du Dniéper, de l’Oder, 

Je vois le Toscan descendre l’Arno et le Vénitien suivre le 
cours du Pô, 

Je vois le marin grec débouquer du golfe d’Egine. 

6 

Je vois l’emplacement de l’ancien empire d’Assyrie, celui 
de la Perse et celui de l’Inde, 

Je vois la chute du Gange franchissant le haut bord de Sau- 
kara. 

Je vois le lieu où l’idée de divinité s’est incarnée par avatars 
en des formes humaines, 

Je vois les endroits où se succédèrent les prêtres sur la terre, 
oracles, sacrificateurs, brahmines, sabiens, lamas, moi¬ 
nes, muftis, prêcheurs, 



188 


FEUILLES D’HF.RBE 


Je vois les bois de Mona où se promenaient les Druides, je 
vois le gui et la verveine, 

Je vois les temples où reposait le corps des Dieux morts, je 
vois les antiques symboles. 

Je vois le Christ manger le pain de la Cène au milieu de jeu¬ 
nes gens et vieillards, 

Je vois où le jeune homme fort et divin, l’Hercule, travailla 
tenacement et longuement et puis mourut. 

Je vois le lieu témoin de la ilche et innocente vie et du sort 
malheureux du splendide fils nocturne, Bacchus aux 
membres épanouis, 

Je vois Kneph, florissant, vêtu de bleu, la couronne de 
plumes sur la tête, 

Je vois Hermès, l’irréprochable, le bien-aimé, qui meurt en 
disant au peuple : Ne pleurez pas sur moi, 

Ce n'est pas ici ma vraie patrie , fai vécu exilé de ma vraie pa¬ 
trieà présent j’y retourne , 

Je regagne la sphère céleste où chacun va à son tour. 

7 

Je vois les champs de bataille de la terre, l’herbe pousse 
dessus et les fleurs et le grain, 

Je vois les pistes des anciennes et modernes expéditions. 

Je vois les monuments sans noms, messages vénérables des 
événements, héros, annales inconnus de la terre. 

Je vois le pays des sagas, 

Je vois sapins et pins arrachés pas les bourrasques du nord, 

Je vois blocs de granit et falaises, je vois prés verts et lacs, 



SALUT AU MONDE 


189 


Je vois les cairns funéraires des guerriers Scandinaves, 

Je vois leurs hauts tas de pierres élevés à la lisière des océans 
agités, afin que les esprits des morts, quand leur pèserait 
l’immobilité de leur tombe, se soulevassent hors des 
tertres pour contempler les vagues bondissantes et se 
rafraîchir d’orages, immensité, liberté, mouvement. 

Je vois les steppes d’Asie, 

Je vois les tumulus de Mongolie, je vois les tentes des Kal- 
mouks et Baskirs, 

Je vois les tribus nomades avec leurs troupeaux de bœufs 
et vaches, 

Je vois les plateaux coupés de ravines, je vois les jungles et 
déserts. 

Je vois le chameau, le cheval sauvage, l’outarde, le mouton 
à grosse queue, l’antilope et le loup qui se terre. 

Je vois la Haute Abyssinie, 

Je vois paître les troupeaux de chèvres, vois les figuiers, 
tamariniers, dattiers, 

Et vois les champs de teff et les endroits de verdure et or. 

Je vois le bouvier brésilien, 

Je vois le Bolivien gravir le mont Sorata, 

Je vois le Gaucho traverser les plaines, je vois l’incompa¬ 
rable cavalier à cheval, son lasso sur le bras, 

Je vois sur les pampas poursuivre les bestiaux sauvages 
pour leurs peaux. 

8 

Je vois les régions de la neige et la glace, 

Je vois le Samoyède à la vue perçante et le Finnois, 



190 


FEUILLES D’HERBE 


Je vois le pêcheur de phoques dans son bateau balancer sa 
lance, 

Je vois le Sibérien dans son léger traîneau tiré par des 
chiens, 

Je vois les chasseurs de marsouins, je vois les équipages ba¬ 
leiniers du Pacifique sud et de l’Atlantique nord, 

Je vois les rocs à pic, glaciers, torrents, vallées de Suisse 
—: je remarque les longs hivers et l’isolement. 

9 

Je vois les grandes villes de la terre et me fais au hasard 
citoyen de chacune, 

Je suis un vrai Parisien, 

Je suis un habitant de Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, 
Constantinople, 

Je suis d’Adélaïde, Sidney, Melbourne, 

Je suis de Londres, Manchester, Bristol, Edimbourg, Lime- 
rick, 

Je suis de Madrid, Cadix, Barcelone, Oporto, Lyon, Bruxel¬ 
les, Berne, Francfort, Stuttgard, Turin, Florence, 

Je suis à ma place à Moscou, Cracovie, Varsovie, ou dans 
le nord à Christiania ou Stockholm, ou à Irkoutsk en 
Sibérie, ou en quelque rue d’Islande, 

Je descends sur toutes ces villes, puis m’élève et reprends 
mon vol. 

10 

Je vois des vapeurs s’exhaler de pays inexplorés, 

Je vois les types sauvages, les arcs et les flèches, la sagaie 
empoisonnée, les fétiches et les obis. 

Je vois les villes africaines et asiatiques, 



SALUT AU MONDE 


191 


Je vois Alger, Tripoli, Derne, Mogador, Tombouctou, Mon¬ 
rovia, 

Je vois le grouillement de Pékin, Canton, Bénarès, Delhi, 
Calcutta, Tokio, 

Je vois le Krouman dans sa hutte et le Dahoméen et FA- 
chanti dans leur hutte, 

Je vois le Turc fumant l’opium à Alep , 

Je vois les foules pittoresques aux foires de Khiva et celles 
de Hérat, 

Je vois Téhéran, je vois Mascate et Médine et le sable entre 
elles, je vois les caravanes cheminer péniblement, 

Je vois l’Egypte et les Egyptiens, je vois les pyramides et 
les obélisques, 

Je considère les histoires inscrites au ciseau, les annales des 
rois conquérants, dynasties, gravées sur des tablettes 
de grès ou sur des blocs de granit, 

Je vois à Memphis des nécropoles souterraines renfermant 
des momies embaumées, emmaillotées de linges, repo¬ 
sant là depuis maints siècles, 

Je considère le Thébain déchu, ses yeux aux vastes prunelles, 
son cou penché de côté, ses mains croisées sur la poi¬ 
trine. 

Je vois à la tâche tous les parias de la terre, 

Je vois tous les prisonniers dans les prisons, 

Je vois les corps humains défectueux de la terre, 

Les aveugles, les sourds-muets, crétins, bossus, fous, 

Les pirates, voleurs, traîtres, assassins, négriers de la terre, 
Les petits abandonnés, et les vieux et les vieilles abandon¬ 
nés. 

Je vois partout des hommes et des femmes, 

Je vois la sereine fraternité des philosophes. 


I 


i3 



192 


FEUILLES D'HEBBE 


Je vois les facultés constructives de ma race, 

Je vois les résultats de la persévérance et industrie de ma 
race. 

Je vois échelons, couleurs, barbarie, civilisation, je vais par¬ 
mi tout cela, je m’y mêle indistinctement, 

Et je salue tous les habitants de la terre. 

11 

Toi, qui que tu sois ! 

Toi, fille ou fils de T Angleterre ! 

Toi, des rudes peuplades et empires slaves ! Toi, Russe de 
Russie ! 

Toi, l’Africain d’obscure ascendance, peau noire, âme divi¬ 
ne, grand, à la belle tête, aux formes nobles, au destin 
splendide, de pair avec moi ! 

Toi, Norvégien ! Suédois ! Danois ! Islandais ! Toi, Prussien ! 

Toi, Espagnol d’Espagne ! Toi, Portugais! 

Vous, Française et Français de France ! 

Toi, Belge ! Toi des Pays-Bas, passionné de liberté! (toi 
la race d’où je suis moi-même sorti) ; 

Toi, Autrichien solide ! Toi, Lombard I Hun ! Bohémien ! 
Paysan de Styrie ! 

Toi, riverain du Danube ! 

Toi, ouvrier du Rhin, de l’Elbe ou du Weser ! Toi aussi, ou¬ 
vrière ! 

Toi, Sarde 1 Toi, Bavarois, î Souabe ! Saxon ! Valaque ! Bul¬ 
gare ! 

Toi, Romain ! Napolitain ! Toi, Grec ! 

Toi, souple matador dans l’arène à Séville ! 

Toi, montagnard qui vis sans lois dans le Taurus ou au Cau¬ 
case 1 

Toi, Boukhare, pasteur de chevaux, gardant tes juments et 
étalons qui paissent ! 



SALUT AU MONDE 


19* 


Toi, Persan au corps admirable qui, en selle à toute vitesse, 
plantes tes flèches dans le but ! 

Vous, Chinois et Chinoise de Chine ! Toi, Tartare de Tarta- 
rie ! 

Vous, femmes de la terre assujetties à vos besognes ! 

Toi, Juif pérégrinant dans ta vieillesse à travers tous les 
périls pour fouler un jour le sol de la Palestine ! 

Vous, les autres Juifs de tous les pays qui attendez votre 
Messie ! 

Toi, Arménien songeur qui médites au bord d’un bras de 
l’Euphrate! Toi qui interroges du regard les ruines de 
Ninive ! Toi qui gravis le mont Ararat ! 

Toi, pèlerin aux pieds las qui salues les minarets de La 
Mecque scintillant dans le lointain ! 

Vous, cheiks qui, sur l’étendue de Suez à Bab-el-Mandeb 
gouvernez vos familles et tribus ! 

Toi qui récoltes les olives et cultives tes fruits dans les cam¬ 
pagnes de Nazareth, Damas ou du lac de Tibériade ! 

Toi, trafiquant thibétain qui parcours le vaste intérieur 
ou marchandes dans les boutiques de Lhassa ! 

Toi, Japonais ou Japonaise ! Toi qui vis à Madagascar, 
Ceylan, Sumatra, Bornéo ! 

Vous tous des continents d’Asie, Afrique, Europe, Austra¬ 
lie, peu importe le lieu ! 

Vous tous dans les îles sans nombre des archipels de la mer ! 

Et vous dans des siècles d’ici, lorsque vous m’écouterez ! 

Et vous, chacun de vous en tous lieux, que je ne spécifie, 
mais inclus tout autant! 

Santé à tous! Amitiés à vous tous, de ma part et delà part de 
l’Amérique ! 


Chacun de nous inévitable, 



194 


FEUILLES D'HERBE 


Chacun de nous illimité — chacun de nous avec ses droits 
d’homme ou femme sur la terre, 

Chacun de nous admis aux éternels desseins de la terre, 

Chacun de nous ici de droit aussi divin que quiconque est ici 

12 

Toi, Hottentot au palais qui clappe ! Vous, hordes aux che¬ 
veux crépus ! 

Vous, la chose d’un maître, qui distillez gouttes de sueur 
ou gouttes de sang ! 

Vous, figures humaines à mine de bêtes, insondable, à 
jamais frappante ! 

Toi, pauvre Koboo que les plus bas de l’espèce regardent 
avec pitié malgré ton langage et ton esprit vacillants ! 

Vous, bouts d’hommes du Kamtschatka, Groenland, de 
Laponie ! 

Toi, nègre austral, nu, rouge, barbouillé, aux lèvres proémi¬ 
nentes, qui cherches en rampant ta nourriture ! 

Vous, Cafre, Berbère, Soudanais ! 

Toi, Bédouin farôuche, étrange, ignorant ! 

Vous, essaims de pestiférés à Madras, Nankin, Caboul, au 
Caire ! 

Toi, vagabond obscurci de l’Amazone ! Toi, Patagon ! Toi, 
indigène des Fiji ! 

Je ne fais point davantage passer les autres tellement avant 
vous, 

Je ne prononce pas un seul mot contre vous, arriérés que 
vous êtes là-bas, 

(A l’heure voulue vous vous avancerez pour venir à mes 
côtés)* 



SALUT AU MONDE 


195 


13 

Mon esprit a passé compatissant et résolu autour de la terre 
entière, . 

J’ai cherché des égaux et amis et les ai trouvés prêts pour 
moi en toutes contrées, 

Je crois que quelque divine concordance m’a égalé à eux. 

Vous, vapeurs, je crois que je me suis élevé avec vous, j’ai 
flotté vers les continents lointains, et suis retombé là 
pour des raisons, 

Je crois que j’ai soufflé avec vous, les vents ; 

Vous,les eaux, j’ai touché du doigt chaquerivage avec vous, 

J’ai traversé tout ce qu’a traversé n’importe quel fleuve ou 
détroit du globe, 

Je me suis posté sur les péninsules comme base et sur les 
hauts rocs encastrés, pour de là clamer : 

Salut au monde ! 

Toute cité que la lumière ou la chaleur pénètre, j’y pénètre 
moi-même, 

Toute île vers laquelle les oiseaux s’envolent, je m’y envole 

moi-même. 

Vers vous tous, au nom de l’Amérique, 

J’élève haut et perpendiculairement la main, je fais lesignal, 

Qui doit rester après moi à jamais en vue, 

Pour toutes les retraites et demeures des hommes. 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


1 

A pied et cœur léger je gagne la belle route, 

Santé, liberté, le monde devant moi, 

Le long chemin bis devant moi conduit où il me plaît* 

Désormais je ne demande point la bonne fortune, moi-même 
je suis la bonne fortune, 

Désormais je ne geins plus, ne diffère plus, n’ai besoin de 
rien, 

Finies les doléances de cabinet, bibliothèques, critiques 
chagrines, 

Fort et content j’arpente la belle route. 

La terre, cela suffit, 

Je ne désire pas les constellations plus proches, 

Je sais qu’elles sont fort bien où elles sont, 

Je sais qu’elles suffisent à ceux qui leur appartiennent. 

(Même ici j’emporte mes délicieux faix anciens, 

Je les emmène, hommes et femmes, je les emmène avec moi 
partout où je vais, 

Je jure qu’il m’est impossible de m’en défaire, 

Je suis comblé d’eux et je veux les combler à mon tour.) 


CHANT DE LA BELLE BOUTE 


197 


2 

Toi, route où je m’engage en promenant mon regard, je crois 
que tu n’es pas tout ce que voici, 

Je crois que mainte chose invisible est également ici. 

Ici la leçon profonde de l’acceptation, sans préférence ni re¬ 
fus. 

Les noirs à tête crépue, les criminels, les malades, les in¬ 
cultes ne sont rejetés ; 

L’accouchement, la recherche en hâte du médecin, le men¬ 
diant qui chemine, l’ivrogne qui titube, la bande d^ou- 
vriers avec leurs rires, 

L’adolescent évadé, la voiture du richard, le gandin, le cou¬ 
ple en fuite, 

L’homme du marché matineux, le corbillard, remménage- 
ment en ville, le déménagement de la ville, 

Cela passe, moi aussi je passe, tout passe indistinctement, 
rien qui puisse être interdit, 

Rien qui ne soit accepté, rien qui ne doive m’être cher. 

3 

Toi, air qui me fournis le souffle pour parler ! 

Vous, objets qui tirez de l’état diffus ce que je veux dire et 
lui donnez forme ! 

Toi, lumière qui m’enveloppes, et toute chose, de tes déli¬ 
cates ondes, égales pour chacun ! 

Vous, sentiers tracés par les pas dans les creux irréguliers 
au bord des routes ! 

Je crois que vous gardez le secret d’existences invisibles, 
vous m’êtes si chers. 



198 


FEUILLES D’HERBE 


Vous, avenues dallées des villes ! Vous, solides bordures des 
trottoirs ! 

Vous, bacs! Vous, planches et pieux des quais! Vous, parois 
garnies de bois ! Vous, navires au loin ! 

Vous, rangées de maisons ! Vous, façades percées de fenêtres ! 
Vous, toitures ! 

Vous, portiques et entrées! Vous, couronnements et grilles en 
fer ! 

Vous, fenêtres dont la coque transparente pourrait laisser 
voir tant de choses ! 

Vous, portes et marches des perrons ! O voûtes ! 

Vous, pierres grises des interminables pavés ! Vous, carre¬ 
fours piétinés ! 

De tout ce qui vous a touchés je crois que vous vous êtes 
fait part à vous-mêmes, et voudriez maintenant m’en 
faire part en secret, 

Des vivants et des morts vous avez peuplé vos surfaces im¬ 
passibles, et leurs esprits voudraient me témoigner leur 
présence et amitié. 

4 

La terre qui s’étend à droite et à gauche. 

Le vivant tableau, chaque partie en sa plus belle lumière, 

La musique que se prête où on la demande, et s’arrête où 
on ne la demande pas, 

La voix joyeuse de la route publique, le frais gai sentiment 
de la route. 

O grand’route que je parcours, me dis-tu : Ne me quitte pas ? 

Dis-tu : Ne f avise pas — si tu me quittes tu es perdu ? 

Dis-tu : Je suis préparée déjà — je suis foulée par tous et 
incontestée , reste attaché à moi ? 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


199 


0 route publique, je te réponds que je n’ai pas peur de te 
quitter, cependant je te chéris, 

Tu m’exprimes mieux que je ne puis m’exprimer moi-même, 
Tu seras davantage pour moi que mon poème. 

Je crois que les actions héroïques furent toutes conçues en 
plein air, et tous les libres poèmes aussi, 

Je crois que je pourrais m’arrêter ici moi-même et faire des 
miracles, 

Je crois que tout ce que je rencontrerai sur la route je l’ai¬ 
merai et quiconque me regardera m’aimera, 

Je crois que tous ceux que je vois doivent être heureux. 

5 

A partir de cette heure je m’ordonne affranchi des limites et 
lignes imaginaires, 

J’irai où je voudrai, mon maître total et absolu, 

J’écouterai les autres, examinerai attentivement ce qu’ils 
disent, 

M’arrêterai, scruterai, accepterai, méditerai, 

Doucement, mais d’une volonté irréfragable, je me soustrai¬ 
rai aux emprises qui voudraient m’emprisonner. 

J’aspire de grandes gorgées d’espace, 

L’est et l’ouest sont à moi, le nord et le sud sont à moi. 

Je suis plus grand, meilleur que je ne pensais, 

Je ne savais pas que je contenais tant de bonnes choses. 

Tout me semble admirable, 

Je puis répéter sans cesse aux hommes et aux femmes, Vous 
m’avez fait tant de bien que je voudrais vous en faire 
autant. 



200 


FEUILLES D’HERBE 


Je puiserai des forces nouvelles pour moi-même et vous sur 
ma route, 

Je me répandrai parmi les hommes et les femmes sur ma 
route, 

Je jetterai joie et rudesse neuve parmi eux, 

Quiconque me repousse, cela ne me troublera pas, 

Quiconque m’accepte, celui-là ou celle-là sera béni et me 
bénira. 

6 

A présent si un millier d’hommes parfaits devaient se mon¬ 
trer, cela ne me surprendrait point, 

A présent si un millier de femmes au corps admirable se 
montraient cela ne m’étonnerait point. 

A présent je vois le secret de la formation desindividus supé¬ 
rieurs, 

C’est de pousser en plein air et de manger et dormir en com¬ 
pagnie de la terre. 

Ici il y a place pour l’acte d’une grande personnalité, 

(Un tel acte s’empare du cœur de la race entière des hom¬ 
mes, 

Son effusion de force et volonté submerge la loi, bafoue 
toute autorité et tout argument dressés contre lui). 

Ici est l’épreuve de la sagesse, 

La sagesse n’est pas mise à l’épreuve en définitive dans les 
écoles, 

La sagesse ne peut être transmise par qui la possède à qui ne 
la possède pas, 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


201 


La sagesse est du ressort de l’âme, n’est point susceptible de 
preuve, est à elle-même sa propre preuve, 

S’applique à tous les degrés, objets, qualités, et demeure sa¬ 
tisfaite. 

Elle est la certitude de la réalité et immortalité des choses, 
de l’excellence des choses ; 

Il y a quelque chose dans le spectacle mouvant des choses 

qui la fait jaillir de l’âme. 

A présent je réexamine les philosophies et religions, 

Elles peuvent tenir fort bien dans les salles de conférences, 
cependant ne pas tenir du tout sous les vastes nues, 
en face du paysage et des eaux courantes. 

Ici on se rend compte. 

Ici un homme éprouve ses concordances — il se rend 
compte ici de ce qu’il a en lui. 

Le passé, le futur, majesté, amour — si cela est vide de vous, 
vous êtes vide de cela. 

Seule l’amande de chaque objet nourrit ; 

Où est celui qui les décortiquera pour toi et moi ? 

Où est celui qui dénouera stratagèmes et enveloppes pour 
toi et moi ? 

Ici est l’attachement, il n’est pas façonné d’avance, il sur¬ 
vient à propos ; 

Savez-vous ce que c’est d’être aimé par des inconnus lors¬ 
que vous passez ? 

Connaissez-vous le parler de ces prunelles qui se tournent 
vers vous ? 



202 


FEUILLES D’HERBE 


7 

Ici est l’efïlux de l’âme, 

L’efïlux de l’âme vient du dedans par des portails ombragés, 
provoquant d’incessantes questions, 

Pourquoi ces élans? Pourquoi ces pensées dans les ténèbres? 

Pourquoi y a-t-il des hommes et femmes ainsi faits que, lors¬ 
qu’ils sont près de moi, le soleil dilate mon sang ? 

Pourquoi, lorsqu’ils me quittent, mes flammes de joie re¬ 
tombent-elles flasques et à plat ? 

Pourquoi y a-t-il des arbres sous lesquels je ne me pro¬ 
mène jamais sans que de larges et mélodieuses pensées 
descendent sur moi ? 

(Je crois qu’elles restent suspendues à ces arbres hiver comme 
été et laissent toujours tomber leurs fruits quand je 
passe ) ; 

Qu’est-ce que j’échange si soudainement avec des inconnus ? 

Avec ce cocher, lorsque je voyage sur le siège à côté de lui? 

Avec ce pêcheur qui tire son filet près du rivage, lorsqu’en 
passant par là je m’arrête ? 

Qu’est-ce qui me fait être ouvert à l’amitié d’un homme ou 
d’une femme ? Qu’est-ce qui les fait être ouverts à la 
mienne ? 

8 

L’efïlux de l’âme est du bonheur, ici est le bonheur, 

Je crois qu’il emplit le plein air, en perpétuelle attente, 

A présent il coule en nous, nous voici chargés à point. 

Ici surgit le fluide et attachant caractère, 

Le fluide et attachant caractère est la fraîcheur et la suavité 
de l’homme et la femme, 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


203 


(Les herbes du matin ne poussent pas plus fraîches et plus 
suaves chaque jour du fond de leurs racines qu’il ne 
pousse frais et suave du fond de lui-même continû¬ 
ment.) 

Vers le fluide et attachant caractère exsude comme une 
transpiration l’affection des jeunes et vieux, 

Il laisse filtrer ce charme qui se rit de la beauté et des 
talents, 

Vers lui se soulève le désir frissonnant et douloureux du 
contact. 

9 

Allons ! Qui que tu sois, mets-toi en route avec moi ! 

En faisant route avec moi tu trouveras ce qui jamais ne fa¬ 
tigue. 

La terre jamais ne fatigue, 

La terre est rude, silencieuse, incompréhensible tout d’a¬ 
bord, la Nature est rude, incompréhensible tout d’a¬ 
bord. 

Ne te décourage pas, continue, il y a des choses divines soi¬ 
gneusement enveloppées, 

Je te jure qu’il y a des choses divines plus belles que les mots 
ne peuvent dire. 

Allons ! Il ne faut pas nous arrêter ici. 

Si délicieuses que soient ces réserves amassées, si plaisante 
cette demeure, nous ne pouvons rester ici, 

Si abrité que soit ce port et si calmes ces eaux, nous ne de¬ 
vons jeter l’ancre ici, 

Si accueillante que soit l’hospitalité qui nous entoure, il ne 
nous est permis de la goûter qu’un petit moment. 



204 


FEUILLES D’HERBE 


10 

Allons ! Il faut de plus grands stimulants, 

Nous voguerons sur des mers infrayées et sauvages, 

Nous irons où soufflent les vents, où les vagues se brisent, 
où le clipper yankee file toutes voiles dehors. 

Allons ! Avec puissance, liberté, la terre, les éléments, 

Santé, défi, gaîté, amour-propre, curiosité ; 

Allons ! A l’écart de toutes formules ! 

A l’écart de vos formules, prêtres, ô matérialistes aux yeux 
de chauves-souris. 

Le cadavre en putréfaction obstrue le passage — on n’at¬ 
tend plus pour l’enterrer. 

Allons ! Sois averti cependant ! 

A celui qui fait route avec moi la meilleure qualité de sang, 
muscles, endurance est nécessaire, 

Nul ne peut venir tenter l’épreuve qu’il ou elle n’apporte 
courage et santé, 

N’y viens pas si tu as déjà dépensé le meilleur de toi-même, 

Seuls peuvent venir ceux qui se présentent avec un corps pur 
et résolu, 

Ni malade, ni alcoolique ou vénérien ne sont admis. 

(Point à l’aide d’arguments, comparaisons, rimes, moi et 
mes poèmes ne convainquons. 

Nous convainquons par notre présence). 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


205 


11 

Ecoute I Je veux être sincère avec toi* 

Je n’offre pas les faciles prix d’antan, rudes et neufs sont les 
prix que j’offre. 

Voici les jours qui doivent t’échoir en partage : 

Tu n’entasseras pas ce qu’on appelle la richesse, 

Tu disperseras d’une main prodigue tout ce que tu gagneras 
par ton travail ou tes mérites, 

Tu ne feras qu’arriver à la ville où tu allais, et à peine te 
seras-tu installé à ta convenance que tu seras appelé 
par une voix irrésistible à la quitter, 

Tu seras régalé des sourires ironiques et moqueries de ceux 
qui restent en arrière de toi, 

Quelques signes d’affection que l’on t’adresse tu n’y ré¬ 
pondras que par des baisers d’adieu passionnés. 

Tu ne permettras point de te retenir à ceux qui ouvriront 
leurs mains tendues vers toi. 

12 

Allons ! A la suite des grands Compagnons et pour deve¬ 
nir un des leurs ! 

Eux aussi suivent la route — ce sont les hommes prompts et 
majestueux — ce sont les femmes les plus grandes, 

Qui se plaisent sur les mers tranquilles comme sur les mers 
tempétueuses, 

Voguent sur bien des navires, marchent bien des lieues sur 
la terre ferme, 

Fréquentent bien des pays lointains,fréquentent des demeu¬ 
res très lointaines, 

Ont confiance en les hommes et les femmes, observent les 
villes, peinent seuls, 



206 


FEUILLES D’HERBE 


S’arrêtent à contempler les touffes d’herbe, fleurs, coquilla¬ 
ges de la plage, 

Dansent aux noces,embrassent la mariée, aident tendrement 
les enfants, portent les enfants. 

Combattent pour la révolte, se tiennent au bord des tombes 
béantes, descendent les cercueils, 

Cheminent de saisons en saisons, d’années en années, les 
curieuses années sortant chacune de celle qui l’a précé¬ 
dée, 

Cheminent, comme avec des compagnons, savoir les diver¬ 
ses phases d’eux-mêmes, 

S’avancent hors de leur premier âge latent et inconscient, 
Cheminent gaiement avec leur jeunesse, cheminent avec 
leur virilité barbue au beau grain, 

Cheminent avec leur féminité, ample, insurpassée, heureuse, 
Cheminent avecleur vieillesse sublime d’homme et de femme, 
Vieillesse, calme, épandue, ample de la hautaine ampleur de 
l’univers, 

Vieillesse qui s’écoule libre de la délicieuse liberté pro¬ 
chaine, la mort. 

13 

Allons ! Vers ce qui est sans fin comme il fut sans commence¬ 
ment, 

Pour beaucoup endurer, étapes du jour, repos des nuits, 
Les fondre tous dans le voyage auquel ils tendent et les jours 
et les nuits auxquels ils tendent, 

Les fondre encore dans le départ pour de plus grands voya¬ 
ges, 

Ne rien voir nulle part que tu ne puisses atteindre et dépas¬ 
ser, 

Ne concevoir nul temps, si éloigné soit-il, que tu ne puisses 
atteindre et dépasser, 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


207 


Ne lever ni n’abaisser tes regards sur aucune route qui ne 
s’étende en t’espérant, qui si longue soit-elle ne s’étende 
en t’espérant, 

Ne voir nulle existence, celle de Dieu ou quiconque, que tu 
n’y atteignes aussi, 

Ne voir nulle possession que tu ne puisses posséder, jouis¬ 
sant de tout sans travail ni acquisition, détournant à 
ton profit la fête sans pourtant en détourner une par¬ 
celle, 

Prendre le meilleur de la ferme du paysan et de l’élégante 
villa du riche, et des chastes joies du couple bien marié, 
et des fruits des vergers et des fleurs des jardins, % 

Prendre selon tes besoins à même les villes denses que tu 
traverses, 

Emporter édifices et rues plus tard avec toi partout où tu 
iras, 

Cueillir les esprits des hommes à leur cerveau quand tu les 
croiseras, cueillir l’affection à leur cœur, 

Emmener tes amis sur la route avec toi, malgré que tu les 
laisses en arrière, 

Considérer l’univers même comme une route, comme bien 
des routes, comme des routes pour les âmes en voyage. 

Tout s’écarte pour le voyage des âmes, 

Toute religion, toutes choses de poids, arts, gouvernements 
— tout ce qui est ou fut apparent sur ce globe ou n’im¬ 
porte quel globe se coule en des cachettes et recoins 
devant la procession des âmes sur les grand’routes de 
l’univers. 

Du voyage des âmes, hommes et femmes, sur les grand’ 
routes de l’univers, tous les autres progrès sont l’em¬ 
blème et l’aliment nécessaires: 

i4 


I 



208 


FEUILLES D'HERBE 


Toujours vivants, toujours en marche, 

Imposants, graves, attristés, abstraits, déjoués, fous, vio¬ 
lents, faibles, mécontents, 

Désespérés,fiers,aimants, écœurés, acceptés par les hommes, 
rejetés par les hommes, 

Ils vont ! ils vont ! Je sais qu’ils vont, mais j’ignore où ils 
vont, 

Mais je sais qu’ils vont vers le mieux — vers quelque chose 
de grand. 

Qui que tu sois, avance ! Homme ou femme, avance ! 

Tu ne dois pas rester là à dormir et niaiser dans la maison, 
bien que tu l’aies construite ou qu’elle ait été construite 
pour toi. 

Sors du noir confinement ! Sors de derrière l’écran ! 

Inutile de protester, je sais tout et le publie. 

Regarde à travers toi, qui ne vaux pas mieux que les autres, 

A travers rires, danses, dîners, soupers des gens, 

Sous les costumes et ornements, sous ces visages lavés et 

apprêtés, 

Regarde ce secret dégoût et désespoir silencieux. 

Mari, femme ou ami, à nul on ne se fie pour ouïr la confes¬ 
sion, 

C’est un autre soi-même, un double de chacun qui va à pas 
furtifs en se dissimulant, 

Amorphe et aphone par les rues des villes, poli et douce¬ 
reux dans les salons, 

Dans les voitures de chemins de fer, sur les bateaux, à l’as¬ 
semblée publique, 



CHANT DE LA BELLE ROUTE 


209 


Jusque dans les demeures des hommes et femmes, à table, 
dans la chambre, partout, 

Bien mis, mine souriante, torse droit, la mort dans la poi¬ 
trine, l’enfer sous le crâne, 

Sous le drap fin et les gants, sous les rubans et les fleurs arti¬ 
ficielles, 

Respectueux des coutumes, ne disant pas une syllabe de soi- 
même, 

Parlant de tout au monde, mais jamais de soi-même. 

14 

Allons ! A travers luttes et guerres ! 

Le but qui fut assigné ne peut être changé. 

Les luttes passées ont réussi ? 

Qu’est-ce qui a réussi? Toi-même ? Ta nation ? La Nature ? 

Tiens, comprends-moi bien : il est stipulé dans l’essence des 
choses que de tout succès récolté, peu importe lequel, 
doit sortir quelque chose qui rende nécessaire un plus 
grand effort. 

Mon appel est l’appel de bataille, je nourris la rébellion ac¬ 
tive, 

Celui qui s’en vient avec moi doit s’en venir solidement armé, 

Celui qui s’en vient avec moi s’en viendra souvent avec mai¬ 
gre chère, pauvreté, ennemis furieux, abandons. 

15 

Allons ! La route est devant nous ! 

Elle est sûre — je l’ai éprouvée — mes pieds l’ont soigneu¬ 
sement éprouvée — que rien ne te retienne ! 



210 


FEUILLES D’HERBE 


Que le feuillet reste sur le bureau, sans écriture, et le livre 
sur le rayon, sans être ouvert ! 

Que les outils restent à l’atelier ! Que l’argent reste sans être 
gagné ! 

Que l’école repose ! Ne fais pas attention aux cris du maître ! 

Que le prédicateur prêche en chaire ! Que l’avocat plaide 
au tribunal et le juge expose la loi. 

Camarade, je te donne la main ! 

Je te donne mon affection plus précieuse que l’argent, 

Je me donne à toi avant le prêche ou la loi ; 

Veux-tu te donner à moi ? Veux-tu te mettre en route avec 
moi ? 

Tiendrons-nous l’un à l’autre tant que nous vivrons ? 



SUR LE BAG DE BROOKLYN 


1 

Marée montante au-dessous de moi ! Je te vois face à face ! 

Nuages de l’ouest—soleil là-bas pour une demi-heure encore 
— je vous vois aussi face à face. 

Foules d’hommes et femmes vêtus d’habits ordinaires, que 
vous êtes curieux pour moi ! 

Les centaines et centaines de passagers rentrant au logis 
par le bac sont plus curieux pour moi que vous ne sup¬ 
posez, 

Et vous qui passerez d’une rive à l’autre dans des années 
d’ici, vous êtes davantage pour moi et davantage dans 
mes méditations que vous ne pourriez supposer. 

2 

L’impalpable aliment qui me vient de toutes choses à toute 
heure du jour, 

Le plan simple, compact, solidement assemblé, moi dis¬ 
joint, chacun disjoint pourtant partie du plan, 

Les similitudes du passé et celles du futur. 

Les gloires enfilées comme perles aux moindres choses que 
je vois ou entends, en me promenant dans la rue et tra¬ 
versant la Rivière, 

La violence du courant si vif qui nage avec moi bien loin. 


212 


FEUILLES D’HERBE 


Les autres qui doivent me suivre, les liens entre eux et moi, 
La certitude d’autres, d’autres qui vivront, aimeront, ver¬ 
ront, entendront. 

D’autres franchiront les grilles du bac et passeront d’une 
rive à l’autre. 

D’autres observeront la course de la marée montante, 
D’autres verront les navires de Manhattan au nord et à 
l’ouest, et les hauteurs de Brooklyn au sud et à l’est, 
D’autres verront les îles grandes et petites ; 

Dans cinquante ans d’ici, d’autres passagers les verront, le 
soleil pour une demi-heure encore là-bas, 

Dans cent ans d’ici ou autant de siècles que ce soit, d’autres 
les verront, 

Savoureront le coucher du soleil, Fafïlux de la marée mon¬ 
tante, le reflux dévalant vers la mer. 

3 

Cela ne fait rien, temps ni lieu — la distance ne fait rien, 

Je suis avec vous, hommes et femmes d’une génération ou 
d’autant de générations que ce soit après moi, 

Tout comme vous, ce que vous ressentez lorsque vous con¬ 
templez la Rivière et le ciel, je l’ai ressenti, 

Tout comme n’importe lequel d’entre vous fait partie d’une 
foule vivante, j’ai fait partie d’une fouie, 

Tout comme vous êtes rafraîchis par la joie de la Rivière et 
du flot rutilant, j’ai été rafraîchi, 

Tout comme vous restez là appuyés contre la lisse, pour¬ 
tant êtes emportés avec le courant vif, je suis resté là 
pourtant fus emporté. 

Tout comme vous regardez les mâts innombrables des navi¬ 
res et les cheminées trapues, des vapeurs, j’ai regardé. 



SUR LE BAC DE BROOKLYN 


213 


Moi aussi, maintes et maintes fois, j’ai traversé la Rivière 
jadis, 

Observé les mouettes en décembre, les ai vues planer haut 
en l’air sur leurs ailes immobiles en balançant leur 
corps, 

Vu comment le rayonnement jaune éclairait des parties de 
leur corps et laissait le reste dans l’ombre opaque, 

Les ai vues décrire des cercles lents et s’éloigner graduelle¬ 
ment vers le midi, 

Vu la réflexion du ciel d’été dans l’eau, 

Eu les yeux éblouis par la traînée scintillante des rayons, 

Regardé les beaux rais centrifuges de lumière autour de l’i¬ 
mage de ma tête dans l’eau ensoleillée, 

Regardé la brume sur les monts vers le sud et vers le sud- 
ouest. 

Regardé la vapeur qui s’envolait en flocons teintés de vio¬ 
let, 

Regardé vers la baie inférieure pour surveiller l’arrivée des 
vaisseaux, 

Les ai vus approcher, vu à bord de ceux qui passaient près 
de moi, 

Vu les voiles blanches des goélettes et sloops, vu les navires 
à l’ancre, 

Les matelots à l’œuvre dans les haubans ou à califourchon 
sur les vergues, 

Les mâts ronds, le balancement des coques, les minces flam¬ 
mes serpentines, 

Les grands et petits vapeurs en marche, les pilotes dans 
leur cabine, 

Le sillage blanc laissé par leur passage, le tournoiement ra¬ 
pide et frémissant des aubes, 

Les pavillons de toutes les nations, amenés au coucher du 
soleil. 



214 


FEUILLES D’HERBE 


Les vagues dentelées dans le crépuscule, les poches vidées 
remplies, les gambades des crêtes, le chatoiement, 

L’étendue au loin de plus en plus sombre, les murs gris des 
entrepôts de granit aux docks, 

Sur la Rivière un groupe, tache d’ombre, le grand remor¬ 
queur flanqué de chalands collés à lui de chaque côté, 
le bateau à foin, l’allège attardée, 

Sur la rive voisine les flammes vomies par les cheminées des 
fonderies brûlant hautes et coruscantes dans la nuit, 

Projetant leurs vacilleinents noirs contrastés de violentes 
lueurs rouges et jaunes sur le haut des maisons et jus¬ 
que dans les rues en crevasses. 

4 

Ces choses et tout le reste ont été pour moi de même qu’ils 
sont pour vous, 

J’ai adoré ces villes, adoré l’imposante et rapide Rivière, 

Les hommes et femmes que je voyais ont tous été proches 
de moi, 

Les autres de même — les autres qui tournent leurs re¬ 
gards en arrière vers moi parce que j ’ai regardé en avant 
vers eux, 

(Le temps viendra, quoique je reste ici aujourd’hui et ce 
soir. ) 

5 

Qu’y a-t-il donc entre nous ? 

Quel est le compte des vingtaines ou centaines d’années 
entre nous ? 

Quel qu’il soit, cela ne fait rien — la distance ne fait rien et 
le lieu ne fait rien, 



SUR LE BAG DE BROOKLYN 


215 


Moi aussi j’ai vécu, ce fut mon Brooklyn aux amples monts. 
Moi aussi je me suis promené dans les rues de File Manhat¬ 
tan, et baigné dans les eaux qui l’entourent, 

Moi aussi j’ai senti s’agiter en moi de brusques, étranges 
doutes, 

En plein jour parmi la foule des gens parfois ils m’ont as¬ 
sailli, 

En rentrant à pied chez moi tard dans la soirée ou couché 
dans mon lit, ils m’ont assailli, 

Moi aussi j’avais reçu l’empreinte de cette coulée éternelle¬ 
ment en fusion, 

Moi aussi j’avais reçu l’identité par mon corps, 

Ce que j’étais, j’ai su que je l’étais par mon corps, et ce 
que je serais, j’ai su que je le serais par mon corps. 

6 

Ce n’est pas sur vous seuls que tombent les lambeaux d’om¬ 
bre, 

L’ombre a jeté ses lambeaux également sur moi, 

Le meilleur de ce que j’avais fait me semblait alors vide et 
douteux, 

Mes grandes pensées,que jesupposais telles, ne se prouvaient- 
elles pas mesquines en réalité *? 

Et ce n’est pas vous seuls qui savez ce que c’est d’être mau¬ 
vais, 

Je suis celui qui ai su ce que c’était d’être mauvais, 

Moi aussi j’ai noué l’antique nœud des contradictions, 
Bavardé, rougi, gardé rancune, menti, volé, jalousé, 

Eu ruse, colère, luxure, chauds désirs dont je n’osais parler, 
Eté entêté, vain, vorace, borné, sournois, couard, méchant. 
Le loup, le serpent, le pourceau ne faisaient défaut en moi. 



216 


FEUILLES D’HERBE 


Le regard fourbe, le mot frivole, le désir adultère ne faisaient 
défaut, 

Refus, haines, atermoiements, bassesse, fainéantise, rien de 
cela ne faisait défaut. 

Je n’ai fait qu’un avec les autres, les jours et fortunes des 
autres, 

Été appelé de mon nom le plus familier par des voix claires 
et fortes de jeunes hommes, lorsqu’ils me voyaient 
approcher ou passer, 

Senti leurs bras à mon cou quand j’étais debout ou leur 
chair négligemment appuyée contre moi quand j’étais 
assis, 

Vu nombre de gens que j’aimais dans la rue, sur le bac ou à 
la réunion publique, sans jamais leur avoir adressé la 
parole, 

Vécu la même vie que les autres, le même éternel rire, gri¬ 
gnotage, sommeil, 

Joué le rôle qui reflète encore sur l’acteur ou l’actrice, 

Le même vieux rôle, le rôle qui est ce que nous le faisons, 
aussi grand que nous voulons, 

Ou aussi petit que nous voulons, ou à la fois grand et petit. 

7 

Je viens plus près de vous encore, 

Quoi que vous pensiez de moi en ce moment, je l’ai égale¬ 
ment pensé de vous — j’ai amassé mes provisions d’a¬ 
vance, 

J’ai réfléchi longuement et sérieusement à vous avant que 
vous veniez au monde. 

Qui pouvait savoir ce qui devait me toucher ? 

Qui sait si en ce moment même je ne jouis pas de cela ? 



SUR LE BAC DE BROOKLYN 


217 


Qui sait si, malgré la distance, ce n’est comme si je vous 
regardais en ce moment, malgré que vous ne puissiez 
me voir ? 

8 

Ah ! qu’est-ce qui pourrait jamais être plus imposant et 
admirable pour moi que Manhattan à la ceinture de 
mâts ? 

La Rivière et le soleil couchant et les vagues dentelées de 
la marée montante ? 

Les mouettes balançant leur corps, le bateau à foin au cré¬ 
puscule, et l’allège attardée ? 

Quels dieux peuvent dépasser ceux-là qui m’étreignent la 
main et d’une voix que j’adore s’empressent de m’ap¬ 
peler tout haut par mon nom le plus familier lorsque 
j’approche ? 

Quoi de plus subtil que cela qui m’attache à la femme ou 
l’homme qui me regarde au visage ? 

Qui me transfuse en vous à présent et verse en vous mon 
intention ? 

Alors nous nous comprenons, n’est-ce pas ? 

Ce que je vous ai promis sans le nommer, ne F avez-vous pas 
accepté ? 

Ce que l’étude ne pourrait enseigner — ce que le prêche ne 
pourrait accomplir, est donc accompli, n’est-ce pas ? 

9 

Coule toujours, Rivière ! Monte avec le flux et dévale avec 
le reflux ! 

Gambadez toujours, vagues, avec vos dentelures et vos 
crêtes ! 



218 


FEUILLES D’HERBE 


Glorieux nuages du couchant ! Inondez de votre splendeur 
et moi et les hommes et femmes de générations après 
moi ! 

Passez d’une rive à l’autre, foules innombrables de passa¬ 
gers ! 

Dressez-vous, mâts élancés de Mannahatta! Dressez-vous, 
monts admirables de Brooklyn ! 

Palpite, cerveau curieux et déjoué! Darde questions et ré¬ 
ponses ! 

Maintiens en suspension ici et partout, éternelle coulée en 
fusion ! 

Rassasiez-vous, yeux aimants et assoiffés, dans les demeures 
ou rues ou assemblées ! 

Retentissez, voix des jeunes hommes ! Sonores et musicales, 
appelez-moi par mon nom le plus familier ! 

Vis, vieille vie! Joue le rôle qui reflète sur l’acteur ou l’ac¬ 
trice ! 

Joue le vieux rôle, le rôle qui est grand ou petit selon ce que 
nous le faisons ! 

Examine, toi qui me lis, si par des voies inconnues je ne suis 
pas en train de te regarder peut-être ; 

Sois solide, lisse qui surplombe la Rivière, pour soutenir ceux 
qui s’appuient nonchalamment, pourtant se pressent 
avec le courant pressé ; 

Volez toujours, oiseaux de mer! Volez de côté ou tournoyez 
en larges cercles haut en l’air ; 

Reflète le ciel d’été, eau, et retiens-le fidèlement jusqu’à ce 
que tous les regards penchés vers toi aient eu le temps 
de te le prendre ! 

Divergez, beaux rais de lumière, de l’image de ma tête ou 
la tête de quiconque, dans l’eau ensoleillée ! 

Arrivez toujours, navires venus de la baie inférieure ! Pas- 



SUR LE BAC DE BROOKLYN 


219 


sez ou repassez, goélettes aux voiles blanches, sloops, 
allèges ! 

Flottez au vent, pavillons de toutes les nations ! Soyez ame¬ 
nés ponctuellement au coucher du soleil ! 

Faites brûler haut vos feux, cheminées des fonderies ! Pro¬ 
jetez des ombres noires à la tombée de la nuit ! Pro¬ 
jetez vos lueurs jaunes et rouges sur le haut des mai¬ 
sons ! 

Apparences,maintenant ou désormais, indiquez ce que vous 
êtes, 

Toi, membrane nécessaire, continue d’envelopper l’âme, 
Qu’à mon corps, pour ce qui est de moi, et qu’au vôtre, pour 
ce qui est de vous, soient attachés nos plus divins 
arômes, 

Prospérez, villes — produisez vos marchandises, produisez 
vos spectacles, amples et suffisantes Rivières, 
Epands-toi, être que nul autre peut-être ne dépasse en spi¬ 
ritualité. 

Conservez vos places, objets que nul autre ne dépasse en 
résistance. 

Vous avez attendu, vous attendez toujours, vous ministres 
' admirables et muets, 

Nous vous recevons dans un sentiment libre enfin et sommes 
désormais insatiables. 

Vous ne pourrez plus nous frustrer ni vous dérober à nous. 
Nous vous employons et ne vous rejetons pas — nous vous 
plantons en nous-mêmes pour y rester, 

Nous ne vous sondons pas — nous vous chérissons — il y a 
la perfection en vous aussi, 

Vous apportez votre contribution en vue de l’éternité, 
Grande ou petite, vous apportez votre contribution en vue 
de l’âme. 



CHANT DU RÉPONDEUR 


1 

Çà, écoutez ma romance du matin, je publie les signes du 
Répondeur, 

Je chante pour les villes et les fermes qui s’étendent au so¬ 
leil devant moi. 

Un jeune homme vient me trouver tenant un message de 
son frère, 

Comment le jeune homme saura-t-il le qui et qu’est-ce :b 
son frère ? 

Dites-îui de m’envoyer les signes. 

Et je me tiens devant le jeune homme face à face et prends 
sa main droite dans ma main gauche et sa main gauche 
dans ma main droite. 

Et je réponds pour son frère et pour les hommes, et je ré¬ 
ponds pour celai qui répond pour tous, et j’envoie ces 
signes. 

C’est lui que tous attendent, à lui que tous se soumettent, 
sa parole est décisive et finale, 

C’est lui qu’ils acceptent, en lui se baignent, en lui s’aper¬ 
çoivent comme environnés de lumière, 


CHANT DU RÉPONDEUR 


221 


C’est lui qui se plonge en eux, comme eux se plongent en lui. 

Femmes admirables, nations les plus fîères,lois,le paysage, 
gens, animaux, 

La terre profonde et ses attributs, l’océan agité (ainsi pu- 
blié-je ma romance du matin), 

Toutes les jouissances et les biens et l’argent,et tout ce que 
l’argent peut acheter, 

Les meilleures fermes, où les autres peinent et plantent et 
lui immanquablement récolte, 

Les villes les plus imposantes et luxueuses, où d’autres nivel¬ 
lent et bâtissent et lui s’installe. 

Rien pour personne que ce qui est pour lui, proche ou loin¬ 
tain tout est pour lui, les navires au large, 

Les perpétuels spectacles et cortèges sur terre, s’ils sont pour 
quelqu’un, sont pour lui. 

Il établit les choses dans leurs attitudes, 

Il fait sortir l’aujourd’hui de lui-même avec amour et plasti¬ 
cité, 

Il place son temps, ses souvenirs, parents, frères et sœurs, 
son entourage, son métier, sa politique, de telle sorte 
que les autres jamais plus ne les avilissent ni ne préten¬ 
dent les dominer. 

C’est le Répondeur, 

Ce à quoi on peut répondre, il y répond, et ce à quoi on ne 
peut répondre, il montre comment on ne peut y répon¬ 
dre. 

Un homme est une sommation et un défi, 

(Il est vain de s’esquiver — entendez-vous ces moqueries et 
rires ? Entendez-vous les échos ironiques ?) 



222 


FEUILLES D’HERBE 


Livres, amitiés, philosophes, prêtres, action, plaisir, orgueil, 
se démènent en tous sens cherchant à donner satisfac¬ 
tion, 

Il indique la satisfaction et indique aussi ce qui se démène 
en tous sens. 

Quel que soit le sexe, quel que soit le moment ou l’endroit, 
il peut aller, frais, doux et sans crainte, de jour comme 
de nuit, 

Il possède le passe-partout des cœurs, à lui la réponse à la 
curiosité des mains sur le bouton des portes. 

Il est runiversel bienvenu, la beauté qui s’épanche n’est pas 
mieux accueillie ni plus universelle qu’il n’est, 

La personne qui a sa faveur le jour, ou avec laquelle il dort 
la nuit, est bénie. 

Toute existence a son idiome, toute chose a un idiome et un 
langage, 

Il résout toutes les langues en la sienne et en fait don aux 
hommes, et n’importe qui peut traduire et n’importe 
qui se traduire aussi, 

Une partie ne contrecarré pas l’autre, il est l’assembleur, il 
voit comment elles s’assemblent. 

Il dit indifféremment et pareillement : Comment allez-vous , 
l'ami ? au Président le jour de réception, 

Et il dit : Bonjour , mon frère, à Dubâton qui houe le champ 
de cannes à sucre, 

Et tous les deux le comprennent et savent qu’il parle comme 
il convient. 



CHANT DU RÉPONDEUR 


223 


Il circule avec une aisance parfaite dans le Capitole, 

Il circule au milieu du Congrès, et un député dit à un autre : 
Voici notre égal qui parait et un nouveau. 

Puis les artisans le prennent pour un artisan. 

Et les soldats supposent qu’il est soldat et les marins qu’il 
s’est fait marin, 

Et les écrivains le prennent pour un écrivain, et les artistes 
pour un artiste, 

Et les manœuvres reconnaissent qu’il pourrait manœuvrer 
de ses mains avec eux et les aimer, 

Peu importe l’ouvrage, qu’il est l’individu apte à l’exécuter 
ou l’a exécuté, 

Peu importe la nation, qu’il y pourrait trouver ses frères et 
sœurs. 

Les Anglais croient qu’il sort de leur souche anglaise. 

Aux Juifs il semble un Juif, aux Russes un Russe, ordinaire 
et proche, d’aucun éloigné. 

Au café des voyageurs celui qu’il regarde, n’importe soit-il, 
le revendique, 

L’Italien ou le Français est sûr, l’Allemand est sûr, l’Espa¬ 
gnol est sûr, et l’insulaire cubain est sûr, 

Le mécanicien, le matelot sur les grands lacs ou sur le Mis- 
sissipi ou le Saint-Laurent ouïe Sacramento, oul’Hud- 
son ou dans le détroit de Paumanok,le revendiquent. 

Le gentilhomme de sang parfait reconnaît son sang parfait, 

L’insulteur,la prostituée, le furieux, le mendiant se recon¬ 
naissent dans ses façons, il les métamorphose étrange¬ 
ment, 


I 


i5 



224 


FEUILLES D’HERBE 


Ils ne sont plus abjects, c’est à peine s’ils se reconnaissent, 
tellement ils ont grandi. 

2 

Les indications et la concordance du temps, 

Une santé parfaite démontre le maître parmi les philo¬ 
sophes, 

Le temps, toujours sans interruption, s’indique en parties, 
Ce qui toujours indique le poète, c’est la foule de chanteurs 
d’agréable compagnie et leurs paroles, 

Les paroles des chanteurs sont les heures ou minutes de la 
lumière ou l’ombre, mais les paroles du créateur de 
poèmes saut la lumière et l’ombre indéfinies, 

Le créateur de poèmes fixe justice, réalité, immortalité, 

Sa vision et son pouvoir embrassent les choses et la race 
humaine, 

Il est la gloire et l’essence jusque-là des choses et de la 
race humaine. 

Les chanteurs ne procréent pas, seul le Poète procrée, 

Les chanteurs sont bien accueillis, compris, apparaissent 
assez souvent, mais rare a été le jour, rare l’endroit, où 
est né le créateur de poèmes, le Répondeur, 

(Ni chaque siècle ni chaque cinq siècles n’ont possédé un tel 
jour, malgré tous leurs noms.) 

Les chanteurs des heures successives des siècles ont peut- 
être des noms ostensibles, mais le nom de chacun d’eux 
est un nom de chanteur, 

Le nom de chacun est chanteur des yeux, chanteur des oreil¬ 
les, chanteur de têtes, chanteur de sucreries, chanteur 



CHANT 1>U RÉEONDEUR 


225 


de nuit, chanteur de salon, chanteur d’amour, chanteur 
de fantastique, ou d’autres choses encore. 

Tout ce temps comme en tout temps les mots des vrais poè¬ 
mes attendent, 

Les mots des vrais poèmes ne sont pas simplement pour 
plaire, 

Les vrais poètes ne sont pas les suiveurs de la beauté, mais 
les maîtres augustes de la beauté ; 

La grandeur des fils est la grandeur exsudée des mères et 
pères, 

Les mots des vrais poèmes sont le couronnement et l’ap¬ 
plaudissement final de la science. 

Instinct divin, largeur de vision, la loi de la raison, santé, ru¬ 
desse corporelle, retraite intérieure, 

Gaieté, haie de soleil, pureté de l’air,tels sont quelques-uns 
des mots des poèmes. 

A la base du créateur de poèmes, du Répondeur, sont le 
marin et le voyageur, 

Le constructeur, le géomètre, le chimiste, l’anatomiste, le 
phrénologiste, l’artiste, tous ceux-là sont à la base du 
créateur de poèmes, du Répondeur. 

Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes, 

Ils vous donnent de quoi former vous-même poèmes, reli¬ 
gions, politique, guerre, paix, conduite, histoire, essais, 
vie journalière, et tout le reste, 

Ils équilibrent rangs, couleurs, races, croyances et les sexes, 

Ils ne poursuivent point la beauté, c’est elle qui les poursuit, 

A jamais les touchant ou les serrant de près suit la beauté, 
soupirante, languissante d’amour. 



226 


FEUILLES D'HERBE 


Ils préparent à la mort, pourtant ne sont pas la fin, mais 
plutôt le commencement, 

Ils n’en conduisent aucun ni aucune à son terme ni à s’éprou¬ 
ver satisfait et comblé, 

Celui qu’ils emmènent ils l’emmènent dans l’espace pour 
contempler la naissance des astres,pour apprendre l’une 
des intentions, 

S’y élancer avec une foi absolue, parcourir les cercles sans 
fin et ne plus jamais connaître le repos. 



NOTRE VIEUX FEUILLAGE 


Toujours notre vieux feuillage ! 

Toujours la verte péninsule de Floride — toujours l’inappré¬ 
ciable delta de Louisiane — toujours les champs de 
cotonniers d’Alabama et Texas, 

Toujours les monts d’or et anfractuosités de Californie et 
les montagnes argentées du Nouveau-Mexique —tou¬ 
jours Cuba aux molles brises, 

Toujours le vaste versant drainé par la mer du Midi, insé¬ 
parable des versants drainés par les mers du Levant et 
du Ponant, 

Le territoire en l’an quatre-vingt-trois de ces Etats, les trois 
millions et demi de milles carrés. 

Les dix-huit mille milles de littoral et baie s’ouvrant sur la 
pleine mer,les trente mille milles de navigation fluviale, 

Les sept millions de familles distinctes et le même nombre 
d’habitations — toujours cela, et davantage, se rami¬ 
fiant en rameaux innombrables, 

Toujours le champ libre et la diversité — toujours le conti¬ 
nent de la Démocratie ; 

Toujours les prairies, pâturages, forêts, villes vastes, voya¬ 
geurs, le Canada, les neiges ; 

Toujours ces terres compactes serrées aux hanches par la 
ceinture liant les immenses lacs ovales ; 

Toujours l’Ouest avec ses vigoureux natifs, la densité crois- 


228 


FEUILLES D’HERBE 


santé de sa population,ses habitants,envahisseurs amis, 
menaçants, ironiques, dédaigneux ; 

Toutes choses vues au Midi, Nord, Est — tous exploits in¬ 
distinctement accomplis dans tous les temps, 

Tous types, mouvements, développements, quelques-uns 
aperçus, des myriades inaperçus, 

Moi qui me promène dans les rues de Mannahatta, cueillant 
ces choses, 

Sur les fleuves de l’intérieur, la nuit, à la lueur crue des tor¬ 
ches de sapin, des vapeurs qui font leur chargement de 
bois, 

Le jour, le soleil sur la vallée du Susquehanna, sur les vallées 
du Potomac et du Rappahannock, sur les vallées du 
Roanoke et du Delaware, 

Dans leurs solitudes du nord les bêtes de proie qui hantent 
les monts Adirondacks, ou vienn$it boire aux eaux du 
Saginaw, 

Dans une anse solitaire un tadorne égaré du troupeau, qui 
reste sur l’eau à se balancer en silence. 

Dans des bâtiments de ferme les bœufs à l’étable, leur 
travail de ]a moisson fini, ils se reposent sur leurs jam¬ 
bes, ils sont trop fatigués, 

Au loin sur les glaces arctiques la femelle du morse étendue 
assoupie pendant que ses petits jouent autour d’elle, 
L’épervier qui plane où les hommes n’ont pas encore vogué, 
aux confins de la mer polaire, doucement ondulée, cris¬ 
talline, libre, au delà des bancs de glace, 

La blanche poussière d’eau chassée de 1 avant où le navire 
dans la tempête coupe la lame, 

Sur la terre ferme ce qu’on fait dans les villes lorsque les clo¬ 
ches toutes ensemble sonnent minuit, 

Dans les forêts primitives les rumeurs qui s’élèvent aussi. 



NOTRE VIEUX FEUIIXAGE 


229 


le hurlement du Loup, le cri sauvage de la panthère, et 
le beuglement rauque de l’élan. 

En hiver sous la dure glace bleue du lac Moosehead, en été 
visible à travers les eaux claires, la grande truite qui 
nage. 

Sous des latitudes plus basses, dans un air plus chaud, aux 
Carolines, la grande buse noire qui plane lentement 
plus haut que la cime des arbres. 

Plus au sud, le cèdre rouge enguirlandé de tylandria,les pins, 
et cyprès qui poussent sur les vastes étendues plates de 
sable blanc, 

Des bateaux primitifs qui descendent le large Pedee, plan¬ 
tes grimpantes, parasites aux fleurs et baies colorées 
qui enveloppent les arbres énormes, 

La longue draperie ondulant sur le chênevif et qui traîne 
jusqu’en bas, ondulant au vent en silence, 

Le camp de charroyeurs en Géorgie à l’entrée de la nuit, les 
feux du souper et la popote et le manger des blancs et 
des noirs, 

Les trente ou quarante grands chariots, les mulets, bestiaux, 
chevaux qui mangent à des auges, 

Les ombres, lueurs là-haut sous les feuilles des vieux syco¬ 
mores, les flammes avec la fumée noire qui s’élèvent en 
spirales du feu de pitchpin ] 

Des pêcheurs du midi en train de pêcher, la côte nord-caro- 
linienne, ses détroits et entrées, la pêche à l’alose et 
la pêche au hareng, les grandes madragues, les treuils 
actionnés sur le rivage par des chevaux, les bâtiments 
où on les prépare, sale, emballe ; 

Au cœur de la forêt, dans les bois de pins, la térébenthine 
qui coule des arbres incisés,il y a l’usine ou on la distille, 
Il y a les nègres à l’ouvrage, bien portants, le sol est jonché 
en tous sens d’aiguilles de pin ; 



230 


FEUILLES D’HERBE 


En Tennessee et Kentucky les esclaves à l’œuvre dans les 
houillères, aux forges, près du fourneau rougeoyant, ou 
épluchant le maïs, 

En Virginie, le fils du planteur revenant après une longue 
absence, accueilli avec joie par la vieille mulâtresse, sa 
nourrice, qui l’embrasse, 

Sur les fleuves, des bateliers dans leurs bateaux amarrés en 
lieu sûr à la nuit tombante à l’abri des hauts bords, 

Quelques-uns parmi les jeunes dansent au son du banjo ou 
violon, d’autres, assis sur le plat-bord, fument et cau¬ 
sent ; 

Vers la fin de l’après-midi,le chant du parodiste américain, 
l’oiseau-moqueur, qui s’élève dans le Grand Marais 
Affreux, 

Il y a les eaux verdâtres, l’odeur de résine, la mousse en 
abondance, les cyprès et les genévriers ; 

Au nord, des jeunes gens de Mannahatta, une compagnie de 
tireurs à la cible rentrant d’excursion le soir, tous les 
canons de fusils portent des bouquets de fleurs offerts 
par les femmes ; 

Des enfants qui jouent ou un petit garçon qui s’est endormi 
sur les genoux de son père (comme ses lèvres remuent! 
comme il sourit dans son sommeil ! ) 

Un éclaireur qui parcourt à cheval les plaines à l’ouest du 
Mississipi,il gravit une éminence et promène ses regards 
sur l’étendue ; 

L’existence en Californie, le mineur, barbu, vêtu de son 
costume primitif, la solide amitié californienne, l’air 
délicieux, les tombes que l’on rencontre solitaires en 
passant au bord du sentier pour les chevaux; 

Là-bas, au Texas, le champ de cotonniers, les baraques de 
nègres, les charretiers conduisant mulets ou bœufs de- 



NOTRE VIEUX FEUILLAGE 


231 


vant de primitives charrettes, les balles de coton empi¬ 
lées sur les berges et quais; 

Encerclant tout, dardant ses immenses rayons en hauteur 
et largeur, l’Ame américaine aux hémisphères égaux, 
avec un seul Amour, une seule Expansion ou Fierté ; 

En arriérera conférence de paix avec les Iroquois,les abori¬ 
gènes, le calumet, la pipe de l’amitié, l’arbitrage et l’ac¬ 
quiescement, 

Le sachem qui souffle la fumée d’abord vers le soleil, ensuite 
vers la terre, 

Le drame de la danse du scalp exécutée avec visages peints 
et clameurs gutturales, 

La troupe guerrière qui se met en route, marche longtemps 
et à pas de loup, 

La file indienne, les hachettes qui tournoient, les ennemis 
surpris et massacrés ; 

Tous les actes, scènes, façons, individus, attitudes de ces 
Etats, souvenirs, institutions, 

Tous ces Etats compacts, chaque mille carré de ces Etats, 
sans en excepter une parcelle ; 

Moi, heureux, qui vagabonde par les chemins et les campa¬ 
gnes, les campagnes de Paumanok, 

Observant le vol en spirale de deux petits papillons jaunes 
qui s’entremêlent et s’élèvent haut en l’air, 

L’hirondelle qui file comme un trait, détruit les insectes, 
voyageuse d’automne en route vers le midi, mais de 
retour vers le nord aux premiers jours du printemps, 

Le gars des champs, à la tombée du jour, conduisant le trou¬ 
peau de vaches et criant après elles parce qu’elles s’at¬ 
tardent à brouter au bord du chemin, 

Les quais des villes, Boston, Philadelphie, Baltimore, Char- 
leston, la Nouvelle-Orléans, San-Francisco, 



232 


FEUILLES B'hERBE 


Les navires en partance lorsque les matelots virent au cabes¬ 
tan ; 

Fin d’après-midi — moi dans ma chambre — le soleil qui 
se couche, 

Le soleil d’été qui se couche donnant dans ma fenêtre ou¬ 
verte, montrant, suspendu en balance en l’air au centre 
de là pièce, l’essaim de mouches qui se jettent à travers* 
vont et viennent, projetant de petites taches d’ombre 
agiles sur le mur en face où donne le soleil ; 

L’athlétique matrone américaine qui parle en public à des 
multitudes d’auditeurs, 

Hommes, femmes, immigrants, combinaisons, l’abondance, 
F individualité des Etats, chacun pour lui-même — faire 
des affaires, 

Manufactures, machines, les forces mécaniques, le treuil, le 
levier, la poulie, toutes choses certaines, 

La certitude de l’espace, accroissement, liberté, avenir. 

Dans l’espace, les sporades, les îles éparses, les astres—sur 
la terre ferme, les pays, mes pays, 

O pays ! Tous à moi si chers — ce que vous êtes (n’importe 
quoi), moi qui l’introduis au hasard dans ces chants, 
j ’en deviens une part, n’importe quoi, 

Là-bas au midi, c’est moi qui jette des cris perçants, avec de 
lents battements d’ailes, mêlé aux myriades de mouet¬ 
tes hivernant le long des côtes de Floride, 

Ailleurs, entre les bords de l’Arkansaw, du Rio Grande, du 
Nueces, duBrazos, du Tombigbee, de là Rivière Rouge, 
du Saskatchawan ou de T’Osage, c’est moi avec les eaux 
vives, qui ris, bondis et coule, 

Au nord, sur le sable, en quelque baie peu profonde de Pau- 
manok, c’est moi, avec les bandes de hérons blancs 
comme neige, qui barbette dans l’eau pour chercher 
vers et plantes aquatiques, 



NOTRE VIEUX FEUILLAGE 


233 


Avec un gazouillement de triomphe le tritri s’éloigne ayant 
transpercé du bec la corneille, par jeu — et c’est moi 
qui gazouille triomphalement. 

Le troupeau d’oies sauvages en migration à l’automne des¬ 
cend se restaurer, le gros du troupeau picore, sur les 
flancs des sentinelles circulent, tête levée, et font le 
guet, de temps à autre relevées par d’autres sentinelles 
— et je picore ou prends la garde avec les autres, 

Dans les forêts canadiennes, l’orignal, gros comme un bœuf, 
forcé par les chasseurs, se dresse désespérément sur ses 
pieds de derrière et fonce de ses pieds de devant, les 
sabots aussi aigus que couteaux — et c’est moi, forcé, 
qui fonce désespérément sur les chasseurs, 

Dans le Mannahatta, les rues, les jetées, les navires, les en¬ 
trepôts, et les ouvriers sans nombre travaillant dans 
les ateliers, 

Et moi aussi j’en suis, du Mannahatta que je chante — et 
vaux autant en moi-même que l’ensemble du Man¬ 
nahatta en lui-même, 

Chante le chant de ces pays, mes pays unis sans retour — 
mon corps n’étant pas plus inévitablement uni, chaque 
parcelle à l’autre, et d’un millier de contributions di¬ 
verses, ne se résolvant pas plus en une identité, que 
mes pays ne sont inévitablement unis et ne se résol¬ 
vent en une identité ; 

Naissance, climats, l’herbe des grandes Plaines pastorales. 
Villes, travaux, mort, animaux, produits, guerre, bien et 
mal — toutes ces choses moi, 

Toutes ces choses dans tous leurs détails qui nous offrent 
à moi et à l’Amérique, le vieux feuillage, comment 
pourrai-je faire moins que de passer le fil indicateur de 
leur union, afin de t’offrir pareil ? 



234 


FEUILLES D’HERBE 


Qui que tu sois ! Comment ne pas t’offrir des feuilles divines, 
afin que tu sois aussi à même que moi ? 

Comment ne t’inviterai-je pas,comme ici par mon chant, à 
cueillir toi-même des bouquets de l’incomparable feuil¬ 
lage de ces Etats ? 



UN CHANT DE JOIES 


Oh ! faire le chant le plus exultant ! 

Rempli de musique — rempli de ce qui est l’homme, la 
femme, l’enfant ! 

Rempli d’occupations communes, rempli de grain et d’ar¬ 
bres. 

Oh ! si je pouvais,les cris des animaux — oh! si je pouvais, 
la vivacité et l’équilibre des poissons ! 

Oh ! dans un chant les gouttes de pluie qui tombent ! 

Oh ! le soleil et le mouvement des vagues dans un chant ! 

Oh ! la joie de mon esprit — il est envolé de la cage — il file 
comme l’éclair ! 

Il ne suffît point d’avoir ce globe-ci ou un certain temps. 

Je veux avoir des milliers de globes et tous les temps. 

Oh ! les joies du mécanicien! Aller sur une locomotive ! 

Entendre le chuintement de la vapeur, le cri perçant et 
joyeux, le sifflet, le rire de la locomotive ! 

Avancer d’un élan irrésistible et foncer à toute vitesse 
dans le lointain. 

Oh ! la flânerie enchanteresse par les champs et les coteaux 1 

Les feuilles et les fleurs des plus communes herbes, le frais 
silence moite des bois, 


236 


FEUILLES D’HERBE 


L’odeur délicieuse de la terre à l’aurore et durant toute la 
matinée. 

Oh ! les joies du cavalier et de l’écuyère ! 

En selle, galoper, ferme sur son séant, le frais glouglou aux 
oreilles et aux cheveux. 

Oh ! les joies du pompier ! 

J’entends sonner l’alarme au fort de la nuit, 

J’entends cloches, cris ! Je dépasse la foule, je cours ! 

La vue des flammes me rend fou de plaisir. 

Oh! la joie du lutteur aux muscles solides qui s’érige dans 
l’arène, parfaitement en forme, conscient de sa puis¬ 
sance, avide de se mesurer avec son adversaire. 

Oh ! la joie de cette vaste sympathie élémentaire que seule 
l’âme humaine est capable d’engendrer et d’émettre à 
flots ininterrompus et sans limites. 

Oh ! les joies de la mère ! 

Les veilles, la patience, l’amour précieux, l’angoisse, l’exis¬ 
tence patiemment donnée. 

Oh ! la joie de s’accroître, pousser, se rétablir, 

La joie de calmer et verser la paix, la joie de la concorde et 
l’harmonie. 

Oh ! retourner aux lieux où je suis né, 

Entendre encore les oiseaux chanter, 

Rôder encore autour de la maison et l’étable et dans les 
champs. 

Faire le tour du verger, suivre encore les vieux chemins. 




UN CHANT DE JOIES 


237 


Oh Savoir été élevé au bord des baies, lagunes, criques, 
ou le long de la côte, 

Continuer d’y être employé toute ma vie, 

Les senteurs humides et salines, la grève, les herbes ma¬ 
rines découvertes à marée basse, 

Les pêcheurs à l’œuvre, le pêcheur d’anguilles et le pêcheur 
de clams à l’œuvre ; 

Je viens avec mon râteau à clams et ma bêche, je viensavec 
ma fouine à anguilles, 

La mer est-elle retirée ? Je me joins au groupe des chercheurs 
de coquillages sur les plaines de sable. 

Je ris et besogne avec eux, je plaisante à la besogne comme 
un jeune homme ardent ; 

En hiver je prends mon panier à anguilles et ma fouine et 
me mets en route à pied sur la glace — j’emporte une 
hachette pour tailler des trous dans la glace, 

Regardez-moi partir gaîment ou revenir dans l’après-midi, 
chaudement vêtu, escorté de ma bande de gars en¬ 
durcis, 

Ma bande de grands gars et gamins, qui n’aiment être 
avec nul autre autant qu’avec moi. 

Le jour pour travailler avec moi, la nuit pour coucher avec 
moi. 

Une autre fois, à la saison chaude, partir en bateau pour 
lever les casiers à homards où ils sont immergés avec de 
grosses pierres, (je reconnais les flotteurs), 

Oh! les délices d’une matinée de mai sur l’eau où je rame 
un peu avant l’aube vers les flotteurs, 

Je lève de biais les casiers d’osier, les homards vert foncé se 
débattent désespérément avec leurs pattes pointues 
lorsque je les retire, j’introduis des chevilles de bois dans 
les jointures de leurs pinces, 



238 


FEUILLES D’HERBE 


Je vais à toutes les places l’une après l’autre, et rame en¬ 
suite vers le rivage, 

Là dans une vaste marmite d’eau bouillante les homards 
seront mis à bouillir jusqu’à ce qu’ils deviennent de 
nuance écarlate. 

Une autre fois, pêche au maquereau, 

Voraces, comme des fous après l’amorce, proches la surface, 
ils semblent remplir l’eau sur des milles d’étendue ; 

Une autre fois, pêche au bar rayé dans la baie de Chesa- 
peake, je suis un des hommes du bord au visage halé ; 

Une autre fois, on pêche à la traîne le temnodon sauteur 
au large de Paumanok, je suis debout corps tendu, 

Mon pied gauche est sur le plat-bord, de mon bras droit je 
lance très loin la mince corde enroulée, 

En vue à l’entour de moi cinquante embarcations, mes com¬ 
pagnes, virent vivement et filent. 

Oh! aller en bateau sur les fleuves, 

La descente du Saint-Laurent, le superbe paysage, les va¬ 
peurs, 

Les navires qui passent, les Mille Iles, de temps à autre les 
trains de bois et les flotteurs avec leurs immenses avi¬ 
rons, 

Les petites cabanes sur leurs radeaux et le panache de fu¬ 
mée quand ils font cuire leur dîner au soir. 

(Oh ! quelque chose de pernicieux et terrible ! 

Quelque chose bien loin d’une vie chétive et dévote ! 

Quelque chose d’inéprouvé ! Quelque chose dans une extase ! 

Quelque chose qui se soit arraché du mouillage et flotte libre¬ 
ment.) 



UN CHANT DE JOIES 


239 


Oh ! travailler dans les mines ou forger le fer. 

Le coulage de la fonte, la fonderie même, sa haute toiture 
grossière, le large espace obscurci, 

Le fourneau, le liquide bouillant que l’on verse et qui court. 

Oh ! revivre les joies du soldat ! 

Sentir la présence d’un officier brave qui commande — sen¬ 
tir sa sympathie ! 

Voir son calme — se réchauffer aux rayons de son sourire ! 

Marcher à la bataille — entendre les clairons jouer et les 
tambours battre ! 

Entendre le fracas de F artillerie — voir les baïonnettes et 
les canons de fusils étinceler au soleil ! 

Voir les hommes tomber et mourir sans se plaindre ! 

Goûter le goût sauvage du sang — être ainsi démoniaque ! 

Se repaître ainsi la vue des blessures et morts de l’ennemi* 

Oh I les joies du baleinier ! Oh ! je refais ma vieille croisière ! 

Je sens le mouvement du navire sous moi, je sens les brises 
de l’Atlantique m’éventer. 

J’entends de nouveau le cri jeté de la tête du mât : Elle 
souffle là ! 

De nouveau j’escalade les haubans pour regarder avec les 
autres — nous descendons comme des fous, 

Je saute dans l’embarcation mise à la mer, nous ramons vers 
le point où s’étale notre proie, 

Nous approchons furtivement et en silence, je vois la masse 
comme une montagne, léthargique, assoupie, 

Je vois le harponneur debout,je vois l’arme partir comme un 
trait de son bras robuste ; 

Oh ! voici que rapide, très loin sur l’océan,la baleine blessée, 
qui s’enfonce, nage au vent, me remorque de nouveau, 




240 


FEUILLES D’HERBE 


Je la vois de nouveau émerger pour respirer, nous ramons 
de nouveau pour la serrer, 

Je vois une lance plantée dans son côté, enfoncée, retournée 
dans la plaie, 

De nouveau nous filons en arrière, je la vois qui replonge, 
rapidement la vie l’abandonne, 

Elle jette du sang lorsqu’elle reparaître la vois nager encer¬ 
cles de plus en plus étroits, couper l’eau vivement — je 
la vois qui meurt, 

Elle fait un bond convulsif au centre du cercle, puis re¬ 
tombe, allongée et immobile, dans l’écume rougie de 
sang. 

Oh ! ma vieillesse, de toutes ma plus noble joie ! 

Mes enfants et petits-enfants, ma barbe et mes cheveux 
blancs, 

Mon ampleur, mon calme, ma majesté, aboutissement de 
ma longue vie. 

Oh!joie de la maturité féminine ! Oh ! bonheur enfin ! 

J’ai plus de quatre-vingts ans, je suis la plus vénérable des 
mères, 

Comme mon esprit est clair — comme tout le monde est 
attiré vers moi ! 

Quels ont ces charmes qui passent tous ceux d’avant? Quelle 
est cette fleur plus que la fleur de jeunesse ? 

Quelle est cette beauté qui descend sur moi et s’élève de 
moi ? 

Oh ! les joies de l’orateur ! 

Enfler sa poitrine, faire sortir de sous les côtes et la gorge 
le tonnerre roulant de la voix. 



UN CHANT DE JOIES 


241 


Faire s’enflammer de fureur le peuple, pleurer, haïr, dési¬ 
rer, avec vous. 

Conduire l’Amérique — dompter l’Amérique de sa langue 
puissante. 

Oh ! la joie de mon âme appuyée en équilibre sur elle-même, 
recevant l’identité par l’entremise des objets maté¬ 
riels et les chérissant,observant les types et les absor¬ 
bant, 

Mon âme, qui me retourne en vibrations d’eux à moi, 
par la vue,l’ouïe, le toucher, la raison, l’énonciation, la 
comparaison, la mémoire et le reste, 

La vie réelle de mes sens et ma chair dépassant mes sens et 
ma chair, 

Mon corps laissant les matérialités, ma vue laissant mes 
yeux matériels. 

M’ont prouvé sans conteste en ce jour que ce ne sont point 
mes yeux matériels qui voient finalement, 

Ni mon corps matériel qui finalement aime, marche, rit, 
crie, embrasse, procrée. 

Oh ! les joies du paysan ! 

Les joies du paysan d’Ohio, Illinois, Wisconsin, Canada, 
Iowa, Kansas, Missouri, Oregon ! 

Se lever à la pointe du jour et se mettre lestement à l’ou¬ 
vrage, 

Labourer la terre à l’automne pour semer le blé d’hiver. 

Labourer la terre au printemps pour le maïs, 

Soigner les vergers, greffer les arbres, cueillir les pommes à 
l’automne. 

Oh ! se baigner dans le bassin de natation ou dans un 
bon endroit le long du rivage, 



242 


FEUILLES D’HERBE 


Eclabousser l’eau ! Marcher dans l’eau jusqu’à la cheville, 
ou courir nu le long du rivage. 

Oh ! concevoir l’espace ! 

La surabondance de tout, qu’il n’y a pas de limites, 

Surgir pour se mêler au firmament, au soleil, à la lune et aux 
nuages fuyants, comme si l’on ne faisait qu’un avec 
eux. 

Oh ! la joie d’être soi virilement ! 

N’être servile envers personne, ne s’incliner devant per¬ 
sonne, devant aucun tyran connu ou inconnu, 

Marcher avec un maintien droit, d’un pas souple et élas¬ 
tique, 

Regarder d’un fixe et calme regard ou d’un coup d’œil en 
éclair, 

Parler d’une voix pleine et sonore sortant d’un large coffre, 

Confronter à votre personnalité toutes les autres personna¬ 
lités de la terre. 

Connais-tu les éminentes joies du jeune homme ? 

Joie des compagnons chers et des paroles gaies et faces 
rieuses ? 

Joie du jour de bonheur radieux, joie des jeux où l’on res¬ 
pire largement ? 

Joie de la musique ravissante, joie de là salle de bal illu¬ 
minée et des danseurs ? 

Joie du dîner plantureux, ripaille solide et beuveries ? 

Cependant, ô mon âme suprême ! 

Connais-tu les joies de la pensée et sa tristesse ardente ? 

Joies du cœur libre et esseulé, du cœur tendre, assombri ? 



UN CHANT DE JOIES 


243 


Joies de la promenade solitaire, l’esprit courbé cependant 
fier, la souffrance et la lutte ? 

Les agonies athlétiques, les extases, les joies des solennelles 
méditations jour et nuit ? 

Joies de la pensée de la Mort, des grandes sphères Temps et 
Espace ? 

Joies prophétiques de meilleurs, plus hauts idéals d’amour, 
l’épouse divine, le camarade adorable, éternel et par¬ 
fait ? 

Joies qui t’appartiennent, ô impérissable, joies dignes de toi, 
ô âme. 

Oh! tandis que j’existe,être celui qui commande à la vie, 
non un esclave, 

Affronter la vie en puissant conquérant, 

Point d’irritation, point de spleen, plus de plaintes ni criti¬ 
ques dédaigneuses, 

A ces hautaines lois de l’air, l’eau et la terre, prouvant que 
mon âme intérieure est imprenable, 

Et rien de l’en dehors ne prendra jamais pouvoir sur moi. 

Car je ne chante pas seulement les joies de la vie, en les ré¬ 
citant — mais la joie de la mort ! 

Le toucher admirable de la Mort, qui calme et engourdit 
quelques instants, pour des raisons, 

Mon moi se débarrasse de mon corps excrémentiel qui sera 
brûlé, réduit en poudre ou enterré. 

Mon corps réel me reste indubitablement pour d’autres 
sphères, 

Mon corps laissé vide n’est plus rien pour moi, retourne 
aux purifications, usages ultérieurs, emplois éternels 
de la terre. 



244 


FEUILLES D’HERBE 


Oh ! attirer par plus que l’attrait ! 

Comment cela se fait, je l’ignore—voyez pourtant ! Ce quel¬ 
que chose qui n’obéit à nul autre, 

Il est offensif, jamais défensif — pourtant comme magnéti¬ 
quement il attire. 

Oh ! lutter ayant contre soi le nombre écrasant, affronter 
les ennemis en indompté ! 

Etre absolument seul contre eux, pour mesurer combien on 
peut supporter ! 

Regarder conflit, torture, prison, haine populaire face à 
face ! 

Monter à l’échafaud, s’avancer vers le canon des fusils avec 
une parfaite nonchalance ! 

Etre en vérité un Dieu ! 

Oh ! s’en aller en mer sur un navire ! 

Quitter cette terre ferme intolérable, 

Quitter les rues, les trottoirs et les maisons et leur assom¬ 
mante monotonie, 

Te quitter, ô toi, terre ferme, terre immobile,et monter sur 
un navire, 

Pour voguer, voguer, voguer toujours ! 

Oh ! faire de sa vie désormais un poème de neuves joies ! 

Danser, battre des mains, exulter, crier, bondir, sauter, 
rouler toujours et flotter toujours! 

Etre un marin du monde en partance pour tous les ports, 

Etre le navire lui-même (voyez donc ces voiles que je 
tends au soleil à l’air), 

Un navire rapide et gonflé, empli de mots riches, empli de 
joies. 



CHANT DE LA COGNÉE 


i 

Arme au beau galbe, nue, blême, 

Tête tirée des entrailles de la mère, 

Chair de bois et os de métal,membre unique et unique lèvre. 
Feuille gris-bleuté poussée au feu rouge, manche sorti d’une 
petite graine semée, 

Arme parmi l’herbe et dessus posée, 

Que l’on appuie et sur quoi l’on s’appuie. 

Formes puissantes et attributs de formes puissantes, mé¬ 
tiers, spectacles et rumeurs mâles, 

Longue suite variée d’un emblème, lambeaux de musique. 
Doigts de l’organiste courant staccato sur les touches du 
grand orgue. 

2 

Bienvenus sont tous les pays de la terre, chacun pour sa 
sorte, 

Bienvenus sont les pays du pin et du chêne, 

Bienvenus sont les pays du citron et de la figue, 

Bienvenus sont les pays de l’or, 

Bienvenus sont les pays du blé et du maïs, bienvenus ceux 
du raisin. 


246 


FEUILLES D'HERBE 


Bienvenus sont les pays du sucre et riz, 

Bienvenus les pays du coton, bienvenus ceux de la 
pomme de terre blanche et la patate, 

Bienvenus sont les montagnes, basses terres, sables, forêts, 
prairies, 

Bienvenus les riches terres en bordure des fleuves, plateaux, 
clairières, 

Bienvenus les immenses pâturages, bienvenus le sol fécond 
des vergers, lin, miel, chanvre ; 

Bienvenus tout autant les autres pays à la face plus dure, 
Pays aussi riches que les pays de l’or ou les pays à blé ou 
fruits, 

Pays des mines, pays des virils et rudes minerais, 

Pays de la houille, du cuivre, plomb, étain, zinc, 

Pays du fer — pays de la matière de la hache. 

3 

Près de la pile de bois une bûche, la hache posée contre, 

La hutte silvestre, une plante grimpante au-dessus de la 
porte, un espace défriché comme jardin, 

Le tapement irrégulier de la pluie sur les feuilles après que 
l’orage s’est apaisé, 

Une lamentation, un gémissement par intervalles, on songe 
à la mer, 

On songe à des navires saisis dans la tempête et mis sur le 
côté et leurs mâts coupés, 

Le sentiment de ces énormes solives aux bâtiments de 
ferme de l’ancien temps, 

On se souvient d’images ou récits, la traversée à l’aventure 
d’hommes, familles, biens, 

Le débarquement, la fondation d’une ville neuve, 

La navigation de ceux qui cherchèrent une Angleterre 



CHANT DE LA COGNÉE 


247 


Neuve et la trouvèrent, les commencements où que ce 
soit, 

Les établissements d’Arkansas, Colorado, Ottawa, Willa- 
mette, 

Les lents progrès, la maigre chère, la hache, la carabine, les 
sacoches de selle ; 

La beauté de tous les êtres aventureux et hardis , 

La beauté des coureurs de bois et forestiers avec leurs 
clairs visages incultes, 

La beauté de l’indépendance, du départ, des actions qui ne 
s’appuient que sur elles-mêmes, 

Le mépris de F Américain pour les règlements et cérémo¬ 
nies, l’impatience illimitée de toute contrainte, 

La libre tendance du caractère, la lueur à travers les types 
au hasard, la solidification ; 

Le boucher à l’abattoir, les hommes à bord des goélettes et 
sloops, le flotteur, le pionnier, 

Les bûcherons à leur campement d’hiver, l’aube dans les 
bois, les liserés de neige sur les branches des arbres* 
le craquement sec de temps à autre, 

Votre propre voix qui sonne claire et joyeuse, la gaie chan¬ 
son, la vie naturelle des bois, le fort travail de la jour¬ 
née, 

Le feu qui flambe le soir, le souper qui semble bon, la cau¬ 
sette, le lit de branches de sapin noir et la peau d’ours ; 

L’entrepreneur de bâtiments à l’œuvre dans les villes ou 
ailleurs, 

Le varlopage, équarrissage, sciage, mortaisage préparatoire, 

Le montage des poutres qu’on pousse à leur place et pose 
régulièrement, 

L’ajustement des colombes par leurs tenons dans les mor¬ 
taises selon comme elles furent préparées, 



248 


FEUILLES D’HERBE 


Les coups de maillet et marteau, l’attitude des ouvriers, les 
flexions de leurs membres, 

Penchés, debout, à califourchon sur les poutres, enfonçant 
des chevilles, se tenant aux poteaux et entretoises, 

Un bras accroché autour de la sablière, l’autre maniant la 
hache, 

Les parqueteurs qui font s’emboîter à force les lames pour 
les clouer ensuite, 

Leurs postures quand ils abattent leurs armes de haut en 
bas sur les supports, 

Les échos qui retentissent à travers le bâtiment vide; 

Les énormes magasins que l’on monte en ville et déjà très 
avancés, 

Les six charpentiers, deux au milieu et deux à chaque bout, 
portant avec précaution sur leur épaule une lourde 
pièce de bois comme traverse, 

La file nombreuse de maçons avec leur truelle dans la main 
droite élevant rapidement le long mur de côté,soixante 
mètres de la façade au fond, 

Les dos qui s’élèvent et s’abaissent souplement, le clique¬ 
tis continu des truelles frappant les briques, 

Les briques l’une après l’autre posées chacune à leur place 
si expertement, et fixées d’un coup du manche de la 
truelle, 

Les piles de matériaux, le mortier dans les auges, continuel¬ 
lement remplies par les goujats ; 

Les ouvriers qui font les mâts dans les chantiers, l’essaim 
des apprentis alignés, hommes faits, 

Leurs haches balancées sur la pièce de bois carrée pour 
l’arrondir en forme de mât, 

Le bref crac sec de l’acier entamant en biais le sapin, 

Les copeaux couleur de beurre qui volent en grands éclats 
et rubans, 



CHANT DE LA COGNÉE 


249 


Le souple mouvement des jeunes bras musculeux et des 
hanches dans les vêtements de travail, 

Le constructeur de quais, ponts, môles, estacades, quais 
flottants, étais contre la mer; 

Le pompier des villes, l’incendie qui éclate soudain dans le 
pâté de maisons compact, 

L’arrivée des pompes, les cris rauques, ceux qui s’avancent 
lestes et hardis, 

L’énergique commandement par pprtevoix, le déploiement 
en ligne, les bras qui s’élèvent et retombent pour faire 
venir l’eau, 

Les jets minces, spasmodiques, blanc bleu, l’application des 
crochets et échelles et leur effet, 

Le fracas des charpentes connexes sapées ou des parquets 
défoncés si le feu couve en dessous, 

La foule aux visages illuminés qui regarde, l’éclairage vio¬ 
lent et les ombres denses ; 

Le forgeron à sa forge et celui qui emploie le fer après lui. 
Celui qui fabrique la hache grande ou petite, celui qui soude 
et trempe, 

Le trieur soufflant sur l’acier froid et vérifiant le fil avec son 
pouce, 

Celui qui donne la façon au manche et le fixe solidement 
dans la douille ; 

Les figures en ombres processionnelles de ceux d’autrefois 
qui s’en servirent aussi, 

Les patients artisans primitifs, les architectes et ingé¬ 
nieurs, 

L’édifice assyrien et l’édifice de Mizra dans les lointains. 
Les licteurs romains précédant les consuls, 

L’antique guerrier d’Europe avec sa hache dans les combats. 
L’arme haute, les coups qui résonnent sur la tête casquée. 



250 


FEUILLES D'HERBE 


Le hurlement de mort, le corps flasque qui s’effondre, l’ami 
et l’ennemi qui s’y précipitent, 

Les assiégeants, vassaux révoltés résolus à conquérir leurs 
libertés. 

Le château sommé de se rendre, la porte battue en brèche, 
la trêve et les pourparlers, 

Le sac d’une ville ancienne en son temps, 

Mercenaires et partisans se ruant en tumulte et désordre, 
Rugissements, flammes, sang, soûlerie, folie, 

Biens pillés à discrétion dans maisons et temples, cris des 
femmes sous l’étreinte des brigands, 

Astuce et vols des suiveurs d’armée, hommes qui courent, 
vieux qui se lamentent, 

La guerre infernale, les cruautés de la foi, 

La liste de tous actes et paroles d’exécution, justes ou in¬ 
justes, 

Le pouvoir de la personnalité juste ou injuste. 

4 

Vivent muscle et cœur ! 

Ce qui invigore la vie invigore la mort, 

Et les morts progressent autant que les vivants progressent, 
Et l’avenir n’est pas plus incertain que le présent, 

Car la rudesse de la terre et de l’homme contient autant que 
la délicatesse de la terre et de l’homme, 

Et rien ne dure que les qualités de l’individu. 

Qu’est-ce qui dure, croyez-vous ? 

Croyez-vous qu’une grande ville dure ? 

Ou un Etat manufacturier regorgeant ? Ou une constitution 
élaborée? Ou les vapeurs les plus solidement construits? 




CHANT DE LA COGNÉE 


251 


Ou les hôtels de granit et fer ? Ou n’importe quels chefs- 
d’œuvre des ingénieurs, forts, armements ? 

Allons donc! Ces choses-là ne doivent pas être aimées pour 
elles-mêmes, 

Elles occupent leur heure, poui; elles les danseurs dansent et 
les musiciens jouent, 

Le cortège passe, tout cela fait très bien, assurément, 

Tout cela fait fort bien jusqu’à ce que luise un éclair de défi. 

Une grande cité est celle qui possède les hommes et les fem¬ 
mes les plus grands, 

Ne fût-ce que quelques cabanes misérables, c’est néanmoins 
la plus grande cité du monde entier. 

5 

L’endroit où s’élève une grande cité n’est pas l’endroit où 
s’allongent quais, docks, manufactures, dépôts de pro¬ 
duits simplement, 

Ni l’endroit où saluent sans cesse des nouveaux venus ou 

\ 

ceux qui lèvent l’ancre du départ, 

Ni l’endroit des plus hauts et somptueux édifices ou des 
boutiques où l’on vend les produits de toutes les autres 
parties de la terre, 

Ni l’endroit des meilleures écoles et bibliothèques, ni l’en¬ 
droit ou l’argent est le plus abondant, 

Ni l’endroit où la population est la plus nombreuse. 

Où s’élève la cité à la plus musculeuse race d’orateurs et de 
bardes, 

Où s’élève la cité qui est adorée par eux, et les adore en re¬ 
tour et les comprend, 



252 


FEUILLES D’HERBE 


Où n’existe nul monument aux héros sauf dans les paro¬ 
les et actes de la communauté, 

Où l’économie est à sa place, et la prudence à sa place, 

Où les hommes et les femmes font peu de cas des lois, 

Où disparaît l’esclave et disparaît le maître d’esclaves, 

Où le peuple se soulève immédiatement contre l’éternelle 
impudence des élus, 

Où hommes et femmes s’élancent furieux, comme l’océan 
au coup de sifflet de la mort lance ses vagues irrésisti¬ 
bles et béantes, 

Où l’autorité extérieure entre toujours précédée de l’auto¬ 
rité intérieure, 

Où le citoyen est toujours le sommet et l’idéal, où Président, 
Maire, Gouverneur et consorts sont des agents salariés, 
Où l’on enseigne aux enfants à être à eux-mêmes leur pro¬ 
pre loi et ne compter que sur eux-m^mes. 

Où l’égalité d’âme est illustrée dans les affaires, 

Où les spéculations sur l’âme sont encouragées. 

Où les femmes marchent en processions publiques dans les 
rues comme les hommes. 

Où elles pénètrent dans l’assemblée publique et y prennent 
place comme les hommes ; 

Où s’élève la cité des plus fidèles amis, 

Où s’élève la cité de la pureté des sexes, 

Où s’élève la cité des pères les plus sains, 

Où s’élève la cité des mères les plus solides, 

Là s’élève la grande cité. 

6 

Combien misérables paraissent les arguments devant un 
acte de défi ! 

Comme l’opulence matérielle des cités se recroqueville 
devant un regard d’homme ou de femme ! 



CHANT DE LA COGNEE 


253 


Tout attend ou va par défaut jusqu’à ce qu’un être fort ap¬ 
paraisse ; 

Un être fort est la preuve de la race et des possibilités de 
l’univers, 

Lorsqu’il ou elle apparaît, les matérialités sont paralysées de 
crainte, 

Les disputes sur l’âme cessent, 

Les vieilles coutumes et formules sont confrontées, ren¬ 
voyées ou abandonnées, 

Qu’est à présent votre pourchas de l’argent ? A quoi est-il 
bon à présent ? 

Qu’est à présent votre respectabilité ? 

Que sont à présent vos théologie, enseignement, société, 
traditions, codes ? 

Où sont à présent vos ricanements à propos de l’être ? 

Où sont à présent vos arguties concernant l’âme ? 

7 

Un stérile paysage recouvre le minerai, il n’en est point de 
plus riche en dépit de cet aspect rebutant, 

Voilà la mine, voilà les mineurs, 

Voilà le fourneau de forge J a fonte s’accomplit, les marte- 
leurs sont là avec leurs tenailles et marteaux, 

Ce qui a toujours servi et sert toujours est là. 

Rien n’a plus utilement servi que ceci, il a servi à tous, 

Servi aux Grecs à la langue diserte et au sens subtil, et bien 
avant les Grecs, 

Servi à édifier les édifices qui durent plus longtemps qu’au¬ 
cun autre, 

Servi aux Hébreux, aux Perses, aux plus anciens Hindous, 



254 


FEUILLES D'HERBE 


Servi aux bâtisseurs de tertres sur les bords du Mississipi, 
servi à ceux dont les restes reposent en Amérique 
centrale. 

Servi aux temples bretons dans les bois ou les plaines, 
avec leurs piliers non dégrossis et les druides, 

Servi aux crevasses artificielles, vastes, hautes, silencieuses, 
sur les monts neigeux de Scandinavie, 

Servi à ceux qui en des temps immémoriaux gravèrent sur 
les murs de granit des ébauches, soleil, lune, étoiles, 
vaisseaux, vagues de l’océan, 

Servi aux chemins par où firent irruption les Goths, servi 
aux tribus pastorales et aux nomades, 

Servi aux Celtes très lointains, servi aux hardis pirates de 
la Baltique, 

Servi avant tous ceux-là aux hommes vénérables et inno¬ 
cents de l’Ethiopie, 

Servi à fabriquer les gouvernails pour les galères de plai¬ 
sance et à fabriquer celles de combat, 

Servi à toutes les grandes œuvres sur terre et à toutes les 
grandes œuvres sur mer, 

Servi aux siècles du moyen âge et avant les siècles du moyen 
âge, 

Servi non seulement aux vivants, alors comme maintenant, 
mais servi aux morts. 

8 

Je vois le bourreau d’Europe, . 

Il se dresse masqué, vêtu de rouge, avec des jambes énor« 
mes et de forts bras nus, 

Et s’appuie sur une hache pesante. 

(Qui viens-tu d’abattre fraîchement, bourreau d’Europe ? 



CHANT DE LA COGNÉE 


255 


De qui est ce sang sur toi qui tant te mouille et poisse ?) 

Je vois le couchant clair des martyrs, 

Je vois des échafauds descendre les fantômes, 

Fantômes de seigneurs défunts, souveraines découronnées, 
ministres en accusation, rois déchus, 

Rivaux, traîtres, empoisonneurs, chefs en disgrâce et tous 
les autres. 

Je vois ceux qui en tous pays sont morts pour la bonne 
cause, 

Rare est la graine, néanmoins la récolte ne viendra jamais 
à manquer, 

(Gare à vous, ô rois étrangers, ô prêtres, la récolte jamais ne 
viendra à manquer.) 

Je vois la hache entièrement nettoyée du sang, 

Fer et manche sont purifiés, 

Ils ne font plus gicler le sang des nobles d’Europe, ils n’é¬ 
treignent plus le cou des reines. 

Je vois le bourreau se retirer et devenir inutile, 

Je vois l’échafaud désert et moisi, je ne vois plus de hache 
posée dessus, 

Je vois, fort et ami, l’emblème de la puissance de ma race, 
la plus neuve, la plus grande des races. 

9 

(Amérique ! je ne vante pas mon amour pour toi,. 

J’ai ce que j’ai.) 

La hache rebondit ! 



256 


FEUILLES d’hEBBE 


La forêt compacte rend de fluides résonances, 

Elles roulent et se prolongent, elles s’élèvent et prennent 
forme, 

Hutte, tente, embarcadère, jalons, 

Fléau, charrue, pic, pince, louehet, 

Bardeau, balustre, échalas, lambris, jambage, latte, pan¬ 
neau, pignon, 

Citadelle, plafond, café, académie, orgue, salle d’exposition, 
bibliothèque, 

Corniche, treillis, pilastre, balcon, fenêtre, tourelle, porti¬ 
que, 

Houe, râteau, fourche, crayon, voiture, canne, scie, varlope, 
maillet, cale, manivelle de presse, 

Chaise, cuve, cercle, table, guichet, aile de moulin, châssis, 
plancher, 

Boîte à ouvrage, coffre, instrument à corde, bateau, char¬ 
pente et ce qui s’ensuit, 

Capitole des Etats et Capitole de la nation faite d’Etats, 
Longues rangées imposantes dans les avenues, hospices 
pour les orphelins, pour les pauvres ou les malades, 
Vapeurs et clippers de Manhattan prenant la mesure de 
toutes les mers. 

Les formes se lèvent ! 

Formes des services de la hache n’importe comment et de 
ceux qui s’en servent et ce qui les entoure, 

Ceux qui abattent le bois et ceux qui le tirent jusqu’au Pe- 
nobscot ou au Kennebec, 

Ceux qui vivent dans des cabanes au milieu des montagnes 
de Californie ou près des petits lacs ou sur le Columbia, 
Ceux qui vivent au midi sur les bords du Gila ou du Rio 
Grande, réunions cordiales, types et amusement, 

Ceux qui habitent le long du Saint-Laurent ou dans le nord 



CHANT DE LA COGNÉE 


257 


au Canada, ou dans les parages du Yellowstone, ceux 
qui vivent sur les côtes et au large des côtes, 

Pêcheurs de phoques, baleiniers, marins des régions arcti¬ 
ques se frayant un passage à travers la glace. 

Les formes se lèvent 1 

Formes de manufactures, arsenaux, fonderies, marchés, 
Formes de voies de chemin de fer aux rails jumeaux. 

Formes de traverses de ponts, vastes charpentes, poutres, 
arches. 

Formes de flottilles de chalands, remorqueurs, bateaux sur 
lacs et canaux, bateaux sur fleuves, 

Chantiers navals et cales sèches le long des mers du Levant 
et du Ponant, et en nombre de baies et lieux retirés, 
Les carlingues en chênevif,les bordages en sapin, les espars, 
la racine de mélèze pour les courbes, 

Les navires eux-mêmes sur leurs coittes, les échafau¬ 
dages étagés, les ouvriers à l’œuvre dehors et dedans. 
Les outils épars, la grosse tarière, le laceret, l’herminette, 
la boulonne, le cordeau, l’équerre, la gouge, le guil- 
laume. 

10 

Les formes se lèvent ! 

La forme mesurée, sciée, dégauchie, assemblée, peinte, 

La forme du cercueil où le mort sera couché dans son suaire, 
La forme qui s’est dégagée en colonnes, en colonnes de lit, 
en les colonnes du lit de la mariée, 

La forme de la petite auge, la forme de la bascule au-des¬ 
sous, la forme du berceau de bébé, 

La forme du plancher, le plancher foulé par les pieds des 
danseurs, 



258 


FEUILLES D'HERBE 


La forme du plancher de la demeure familiale, la demeure 
des parents et enfants amis, 

La forme du toit de la demeure où vivent l’homme et la 
femme jeunes et heureux, le toit qui abrite le jeune 
couple marié. 

Le toit qui abrite le dîner joyeusement préparé par la chaste 
épouse et mangé joyeusement par le chaste époux, 
content après sa journée finie. 

Les formes se lèvent ! 

La forme du banc de prisonnier au tribunal, et de celui ou 
celle qui est assis sur le banc, 

La forme du comptoir de liquoriste auquel s’appuient le 
jeune alcoolique et le vieil alcoolique, 

La forme de l’escalier honteux et irrité d’être foulé par des 
pas rampants, 

La forme du canapé sournois et la corruption du couple 
adultère, 

La forme de la table de jeu avec ses gains et pertes diabo¬ 
liques, 

La forme du marchepied pour l’assassin passé en jugement 
et condamné, l’assassin qui y monte, visage hagard et 
bras liés, 

Le shérifï à côté avec ses assesseurs, la foule silencieuse et 
lèvres pâles, la corde qui se balance. 

Les formes se lèvent ! 

Formes de portes livrant passage à maintes sorties et entrées, 

La porte que franchit, le sang au visage et en hâte, l’ami 
désuni, 

La porte qui laisse passer bonne nouvelle et mauvaise nou¬ 
velle, 

La porte par où le fils a quitté la maison, bouffi de confiance, 



CHANT DE LA COGNÉE 


259 


La porte par où il est rentré après une longue et scanda¬ 
leuse absence, malade, brisé, moins son innocence, 
moins ses ressources. 

11 

Sa forme se lève. 

Elle, moins protégée que jamais, cependant plus protégée 
que jamais, 

Les grossièretés et les souillures qu’elle hante ne la rendent 
ni grossière ni souillée, 

Elle connaît les pensées lorsqu’elle passe, rien ne lui est ca¬ 
ché, 

Elle n’en est pasmoinsprévenante,ni moins amie pour cela, 

Elle est la plus chérie, il n’y a pas d’exception, elle n’a pas 
lieu de craindre et elle ne craint rien, 

Jurons, disputes, chansons hoquetées, expressions orduriè- 
res sont non avenus pour elle lorsqu’elle passe, 

Elle est silencieuse, elle est possédée d’elle-même, cela ne 
l’offense pas, 

Elle accepte cela comme les lois de la Nature l’acceptent, 
elle est forte, 

Elle aussi est une loi de Nature — il n’est loi plus puissante 
qu’elle. 

12 

Les formes capitales se lèvent ! 

Formes de la Démocratie totale, aboutissement des siècles, 

Formes projetant à jamais d’autres formes, 

Formes des viriles cités violentes, 

Formes des amis et donneurs de foyers pour toute la terre. 

Formes enserrant la terre et enserrées par toute la terre. 



CHANT DE L’EXPOSITION 


1 

(Ah ! trop peu importe à l’ouvrier, 

Combien son travail le rapproche de Dieu, 

Tendre Ouvrier au cœur aimant à travers espace et temps.) 

Ne point créer seulement ni fonder seulement, après tout, 
Mais peut-être aller chercher au loin ce qui est déjà fondé, 
Lui donner notre propre identité, notre moyenne, illimitée, 
libre, 

Animer la masse grossière, torpide, d’une flamme religieuse 
vitale, 

Ne pas tant repousser ni détruire qu’accepter, fondre, réha¬ 
biliter. 

Obéir autant que commander, suivre plus que mener, 
Telles sont aussi les leçons de notre Nouveau Monde ; 

Si peu de chose le Nouveau Monde, après tout, tandis 
que l’Ancien, l’Ancien ! 

Depuis longtemps, bien longtemps, l’herbe pousse, 

Depuis longtemps, bien longtemps, la pluie tombe, 

Depuis longtemps la terre tourne. 


CHANT DE L’EXPOSITION 


261 


2 

Ecoute, Muse, émigre de Grèce et d’Ionie, 

Biffe, je te prie, ces comptes immensément surfaits, 

Cette affaire de Troie et du courroux d’Achille, et des voya¬ 
ges d’Enée, d’Ulysse, 

Placarde « Déménagé » et « A louer » sur les rocs de ton nei¬ 
geux Parnasse, 

Répète l’avis à Jérusalem, accroche-le haut sut la porte de 
Japha et sur le mont Moriah, 

De même sur les murailles de vos châteaux d’Allemagne, 
France, Espagne, et vos musées d’Italie, 

Car sache qu’une sphère plus grande,plus neuve, plus active, 
un domaine vaste et vierge t’attend, te réclame. 

3 

Répondant à notre appel, 

Ou plutôt à son désir longtemps nourri, 

Joint à une irrésistible et naturelle force de gravitation, 

La voici ! J’entends le froufrou de sa robe, 

Je sens le parfum délicieux de son haleine, 

J’observe son pas divin, ses yeux curieux qu’elle tourne, 
promène, 

Sur cette scène qui nous entoure. 

La souveraine des souveraines! Puis-je vraiment croire 
Que ces temples antiques, ces statues classiques, n’ont pu 
ni l’un ni l’autre la retenir ? 

Ni les ombres de Virgile et Dante, ni les myriades de souve¬ 
nirs, poèmes, anciennes évocations, la fasciner et s’ac¬ 
crocher à elle ? 

Mais qu’elle les ait tous abandonnés — et la voici ? 



262 


FEUILLES D’HERBE 


Oui, laissez-moi vous le dire, 

Je la vois clairement, amis, si vous ne la voyez pas, 

La même âme impérissable pour exprimer la terre, l’ac¬ 
tion, la beauté, l’héroïsme, 

Ici venue à bout de son évolution, la série de ses thèmes 
anciens épuisée, 

Cachés et recouverts par ceux d’aujourd’hui, fondement 
de ceux d’aujourd’hui, 

Finie, défunte à travers le temps, sa voix à la fontaine de 
Castalie, 

Silencieux le sphinx d’Egypte aux lèvres brisées, silencieu¬ 
ses toutes ces tombes qui bravèrent les siècles. 

Finis sans retour les épiques exploits des guerriers casqués 
de l’Asie et l’Europe, éteinte la voix primitive des 
Muses, 

A jamais éteinte la voix de Calliope, mortes Clio,Melpomène, 
Thalie, 

Fini, le rythme imposant d’Una et Oriana, finie la queste 
du Saint-Graal, 

Jérusalem, une poignée de cendres dispersées par le vent, 
anéantie, 

Les flots de Croisés, troupes d’ombres de minuit, en fuite 
avec l’aurore, 

Amadis, Tancrède, totalement disparus, Charlemagne, Ro¬ 
land, Olivier, disparus, 

Pèlerins, ogres, enfuis, évanouies les tourelles que dans ses 
eaux Usk reflétait, 

Arthur évanoui avec tous ses chevaliers, Merlin et Lance¬ 
lot etGalahad,tous disparus, totalement dissous comme 
vapeur ; 

Trépassés ! trépassés ! pour nous à jamais trépassé ce monde 
si puissant, aujourd’hui vide, inanimé, monde fan¬ 
tôme, 



CHANT DE D’EXPOSITION 


263 


Monde étranger, émaillé, éblouissant, avec tous ses mythes, 
légendes somptueux, 

Ses rois et fiers castels, ses prêtres et seigneurs guerroyeurs 
et nobles dames, 

Descendu au caveau sépulcral, mis en bière revêtu de la cou¬ 
ronne et l’armure, 

Avec la pourpre des pages de Shakespeare pour blason. 

Et, pour hymne funèbre, les doux vers mélancoliques de 
Tennyson. 

Je vous répète, amis, que je vois, si vous point, l’illustre 
émigrée (ayant, il est vrai, dans sa journée, quoique 
toujours la même, considérablement changé et 
voyagé). 

Se diriger tout droit vers ce rendez-vous, se frayer vigoureu¬ 
sement un chemin, marcher à grands pas à travers la 
confusion, 

Point attérée par le cognement des machines ni leurs 
sifflets aigus, 

Pas le moins du monde rebutée par les tuyaux d’égout, 
gazomètres, engrais artificiels, 

•Souriante et heureuse avec l’intention visible de rester, 

La voici, installée parmi la batterie de cuisine ! 

4 

Mais un instant — N’oublié-je pas les convenances ? 

De présenter l’étrangère (suis-je au monde pour chanter 
autre chose ?) à toi, Amérique ; 

Au nom de la liberté, salut, immortelle ! Serrez-vous la 
main, 

Et qu’à partir de ce jour vous soyez à jamais l’une pour 
l’autre chères sœurs. 



264 


FEUILÏÆS D’HERBE 


N’aie crainte, ô Muse ! Des façons, une époque vraiment 
neuves t’accueillent, t’environnent, 

J’avoue sincèrement que singulière, bien singulière est cette 
race, de coupe nouvelle, 

Et cependant la même vieille race humaine, la même au 
dedans comme au dehors, 

Visages et cœurs les mêmes, sentiments les mêmes, aspira¬ 
tions les mêmes, 

Le même vieil amour, la même beauté et pratique. 

5 

Nous ne te blâmons pas, aîné Monde, et au fond ne nous 
séparons pas de toi, 

(Le fils voudrait-il se séparer du père ?) 

C’est en reportant nos regards vers toi,en te voyant à tes tra¬ 
vaux, tes grandeurs, courbé, bâtir d’un bout à l’autre 
des âges, 

Que nous bâtissons aujourd’hui les nôtres. 

Plus puissante que les tombeaux d’Egy pte, 

Plus rayonnante que les temples de la Grèce et Rome, 

Plus hère que la cathédrale de Milan avec ses statues et ses 
flèches, 

Plus pittoresque que les donjons du Rhin, 

Nous méditons en ce jour même d’élever, les surpassant 
tous, 

Ta grande cathédrale, industrie sacrée, pas un tombeau, 

Mais un donjon pour la vie, pour l’invention pratique. 

Comme en une vision éveillée, 

Pendant même que je chante je la vois s’élever, je détaille 
et annonce, extérieur et intérieur, 



CHANT DE ^EXPOSITION 


265 


Son ensemble multitudinaire. 

Autour d’un palais, plus altier, plus admirable, plus ample, 
qu’aucun jusqu’à ce jour. 

Moderne merveille du monde, dépassant les sept de l’his¬ 
toire, 

Erigeant étages sur étages ses façades de verre et fer, 
Eclairant le soleil et le ciel,nuancé des nuances les plus gaies, 
Bronze, lilas, œuf de grive, vert de mer et cramoisi, 

Avec son toit doré au-dessus duquel devront flotter, sous 
ta bannière, Liberté, 

La bannière des États et les drapeaux de tous les peuples, 
Une famille de palais, altiers et magnifiques, mais plus pe¬ 
tits, se grouperont» 

Quelque part entre leurs murs, tout ce qui hâte l’avène¬ 
ment d’une vie humaine parfaite sera inauguré, 
Essayé, enseigné, perfectionné, exposé aux yeux de tous. 

Non seulement tout le monde des travaux, métiers, pro¬ 
duits, 

Mais tous les ouvriers du monde devront y être représentés* 
Là vous suivrez dans leur cours, 

En chacune de leurs transformations pratiques, actives, les 
ruisselets de la civilisation, 

La matière là sous vos yeux se transformera comme par 
magie, * 

Le coton sera comme ramassé dans le champ même, 

Sera séché, nettoyé, égrené, mis en balle, filé et tissé devant 
vous. 

Vous verrez du monde pratiquer toutes les anciennes mé¬ 
thodes et toutes les nouvelles, 



266 


FEUILLES D'HERBE 


Vous verrez les divers grains et comment la farine est faite 
et ensuite le pain cuit par les boulangers, 

Vous verrez les minerais bruts de Californie et Nevada pas¬ 
ser et repasser jusqu’à ce qu’ils sortent en lingots, 

Vous observerez comment le typographe compose et ap¬ 
prendrez ce qu’est un composteur, 

Vous remarquerez ébahi la presse Hoe faisant tournoyer ses 
cylindres et rejetant les feuilles imprimées d’un mou¬ 
vement continu et rapide, 

La photographie, modèle, montre, épingle, clou seront 
créés devant vous. 

En de grands halls tranquilles, un imposant musée vous 
enseignera la leçon infinie des minéraux. 

En d’autres, bois, plantes, végétaux seront illustrés — en 
d’autres, les animaux, la vie animale et son dévelop¬ 
pement. 

Un majestueux édifice sera la salle de musique, 

D’autres pour les autres arts — tout le savoir, toutes les 
sciences y seront, 

Aucune ne devra être négligée, aucune qui ne doive être en 
ce lieu honorée, encouragée, exemplifiée, 

6 

(Cela, oui cela et ces palais, Amérique,ce sera tes pyramides 
et tes obélisques à toi, 

Ton phare d’Alexandrie, tes jardins deBabylone, 

Ton temple d’Olympie.) 

Ceux et celles, nombreux, qui ne travaillent pas, 



CHANT DE L‘EXPOSITION 


267 


Seront toujours là en présence du grand nombre qui tra¬ 
vaillent. 

Avec bénéfices précieux pour les uns et les autres, gloire 
pour tous. 

Pour toi, Amérique, et toi, Muse éternelle. 

Et c’est là que vous habiterez, puissantes Dames ! 

En votre vaste domaine, plus vaste que tous ceux de 
jadis. 

Où, appelés à retentir à travers de longs, longs siècles à 
venir. 

S’élèveront des chants autres, plus fiers, sur des thèmes plus 
robustes, 

La vie pratique, pacifique, la vie du peuple, les Peuples 
eux-mêmes, 

Grandis, illuminés, baignés dans la paix, — exaltés, abrités 
dans la paix, 

7 

Assez de thèmes guerriers ! Assez de la guerre elle-même ! 

Loin de ma vue frissonnante, pour ne plus jamais revenir, 
cet étalage de cadavres noircis, mutilés ! 

Cet enfer déchaîné et cette furie de sang, bons pour des 
tigres sauvages ou des loups à la langue pendante, non 
pour des hommes doués de raison, 

Et, à sa place, poussez les campagnes de l’industrie, 

Avec tes armées indomptées, ô mécanique, 

Tes étendards, ô travail, déployés au vent, 

Tes clairons sonnant haut et clair. 

Assez d’antiques fables ! 

Assez de romans,d’intrigues et drames de cours étrangères, 



268 


FEUILLES D'HERBE 


Assez de vers d’amour raffinés en rimes, manigances, ga¬ 
lanteries d’oisifs, 

Qui ne conviennent qu’aux banquets nocturnes où glissent 
les danseurs aux accords d’une musique attardée, 
Plaisirs malsains,extravagantes débauches du petit nombre, 
Avec les parfums, la chaleur étouffante et le vin sous les lus¬ 
tres éblouissants. 

Vers vous, vous, sœurs sensées et respectées, 

J’élève la voix réclamant pour les poètes et l’art des thèmes 
bien plus grands, 

Exalter le présent et le réel, 

Enseigner à l’homme delà moyenne la gloire de sa carrière 
et de son métier quotidien. 

Chanter en des chants que l’on ne doit jamais se soustraire 
aux lois de l’exercice et la vie chimique, 

A tous sans exception le travail manuel, labourer, houer, 
creuser, 

Planter et soigner les arbres, les fruits, légumes, fleurs, 

Que chaque homme ait soin de faire réellement quelque 
chose, chaque femme également, 

Manier le marteau et la scie (l’arpon ou la scie à bras), 
Cultiver ses dispositions pour la menuiserie, le modelage, la 
peinture décorative, 

Travailler comme tailleur, tailleuse, infirmier, palefrenier, 
commissionnaire, 

Inventer quelque petite chose ingénieuse pour simplifier 
blanchissage, cuisine, nettoyage, 

Et ne pas considérer comme un déshonneur d’y mettre la 
main soi-même. 

Je déclare t’apporter, ô Muse, aujourd’hui et ici, 

Tous les métiers, toutes fonctions grandes ou menues. 



CHANT DE L’EXPOSITION 


269 


Le travail, le sain travail qui fait suer, infini et sans arrêt, 
Les vieilles, vieilles charges pratiques, intérêts, j oies, 

La famille, parents, enfance, mari et femme, 

Le bien-être de la maison, la maison elle-même et tout ce qui 
la concerne, 

La nourriture et sa conservation en y appliquant la chimie. 
Tout ce qui fait l’homme ou la femme de la moyenne, fort, 
complet, de sang pur, l’individu parfait et vivant 
vieux, 

Et concourt à la santé, au bonheur de sa vie présente et 
façonne son âme, 

Pour l’éternelle vie à venir, la vraie. 

Avec ses plus récentes relations, œuvres, les transports d’un 
point à l’autre monde, 

Vapeur, les grands express, gaz, pétrole, 

Ces triomphes de notre temps, le mince câble de l’Atlantique, 
Le chemin de fer du Pacifique, le canal de Suez, les tun¬ 
nels du Mont Cenis, Gqthard et Hoosac, le pont de 
Brooklyn, 

Cette terre avec ses entrelacs de voies ferrées, lignes de va¬ 
peurs sillonnant toutes les mers, 

C’est notre chère boule que j’apporte, le globe en cours. 

8 

Et toi, Amérique, 

Si hauts que se dressent tes enfants, Tu te dresses encore plus 
haut, au-dessus d’eux tous, 

Avec la Victoire à ta gauche et la Loi à ta droite ; 

Toi, Union qui tout contiens, fusionnes, absorbes, tolères 
tout, 

C’est toi, à jamais toi que je chante. 



270 


FEUILLES D’HERBE 


Toi, toi aussi, un Monde, 

Avec toutes tes contrées immenses, multiples, diverses, loin¬ 
taines, 

Rassemblées par toi en un—un seul langage global com¬ 
mun, 

Une seule commune destinée indivisible pour tous. 

Et par les privilèges magiques que tu accordes à ceux qui 
sont tes ministres convaincus, 

Me voici personnifier et dénombrer mes thèmes pour les 
faire passer devant toi. 

Regarde, Amérique ! (et toi, invitée, sœur ineffable !) 

Pour toi voici venir en troupes tes eaux et tes terres ; 

Regarde ! Voici tes champs et tes fermes, tes forêts et tes 
montagnes lointaines, 

Qui s’avancent, processionnels. 

Regarde, la mer elle-même, 

Et sur son sein illimité qui se soulève, les navires ; 

Vois, là-bas leurs voiles blanches gonflées au vent font de 
petites taches sur le vert et bleu, 

Vois, les vapeurs qui arrivent et s’en vont, entrent au port 
ou le quittent, 

Vois, sombres et ondoyantes, les longues flammes de fumée. 

Regarde, là-bas en Orégon, à l’extrême nord et ouest, 

Ou en Maine, à l’extrême nord et est, tes bûcherons allè¬ 
gres, 

Manier tout le jour leur cognée. 

Regarde, sur les lacs, tes pilotes à leur roue, tes rameurs, 



CHANT DE L'EXPOSITION 


27i 


Comme le frêne se tord sous ces bras musculeux 1 

Ici près du fourneau et là près de l’enclume, 

Regarde tes forgerons trapus balancer leurs masses, 

A deux mains balancées, à deux mains continues, tour¬ 
noient-elles et retombent avec un fracas joyeux, 
Comme un tumulte de rires. 

Remarque l’esprit d’invention partout à l’œuvre, tes bre¬ 
vets croissants, 

Tes ateliers et fonderies, élevés ou qui s’élèvent continû¬ 
ment, 

Vois comme de leurs cheminées ondulent les hautes flam¬ 
mes. 

Remarque tes innombrables fermes, Nord, Midi, 

Les opulents Etats, tes filles, au Levant et au Ponant, 

Les produits variés d’Ohio, Pennsylvanie,Missouri, Géorgie, 
Texas et autres, 

Tes récoltes illimitées, herbe, blé, sucre, huile, maïs, riz, 
chanvre, houblon, 

Tes granges toutes remplies, les interminables trains de 
marchandises et les magasins qui regorgent, 

Les raisins qui mûrissent sur tes vignes, les pommes dans 
tes vergers, 

Ton bois, ton bœuf, ton porc, tes pommes de terre, ton char¬ 
bon, ton or et ton argent incalculables, 

Le fer inépuisable de tes mines. 

A toi tout cela, ô Union sacrée ! 

Vaisseaux, fermes, boutiques, granges, usines, mines, 

Etats et villes. Nord, Midi, partie et total, 

Mère redoutable, nous te consacrons tout cela ! 


I 


18 



v 


272 FEUILLES D’HERBE 


Toi, Protectrice absolue ! Rempart de tous ! 

Car nous savons bien que si tu donnes à tous et un chacun, 
(généreuse comme Dieu), 

Sans toi, ni un chacun ni tous, ni pays ni foyer, 

Ni vaisseau, ni mine, ni aucune chose ici ce jour n’est ga¬ 
ranti, 

Ni rien ni aucun jour garanti. 

9 

Et toi, Emblème qui ondoies au-dessus de tout ! 

Fine beauté, un mot pour toi (il sera peut-être salutaire), 

Souviens-toi que ta souveraineté n’a pas toujours été aussi 
tranquille que la voici en ce jour, 

Je t’ai vu parmi d’autres spectacles que ceux-ci, toi, dra¬ 
peau. 

Pas tout à fait si net, si intact, si fraîchement épanoui dans 
les plis de ta soie immaculée, 

Je t’ai vue, étamine, déchirée en lambeaux après ta hampe 
fracassée, 

Ou serrée d’une main désespérée sur la poitrine de quelque 
jeune porte-enseigne, 

Sauvagement disputée à la vie ou la mort, objet de longues 
mêlées, 

Parmi le tonnerre des canons, parmi maints jurons, gémis¬ 
sements, hurlements, et le craquement sec des salves 
de mousqueterie, 

Et des masses mouvantes comme démons enragés qui défer¬ 
laient et les vies risquées comme rien, 

C’était pour toi, plus qu’un lambeau noirci de fange et fu¬ 
mée et trempé de sang, 

Pour l’amour de ça, ma beauté, et que tu puisses comme à 
présent te caresser en sûreté là-haut, 



CHANT DE L’EXPOSITION 


273 


\ 


Que j’ai vu succomber plus d’un brave. 


Maintenant ces choses que voici et désormais en paix à 
toi toutes, ô Drapeau ! 

Et voici et désormais pour toi, ô Muse universelle! et toi 
pour elles ! 

Et voici désormais, ô Union, tout l’œuvre et les ouvriers tous 
à toi ! 

Aucun séparé de toi, — à l’avenir qu’Un, nous et toi, 

(Car le sang des enfants, qu’est-ce donc, sinon le sang ma¬ 
ternel ? 

Et les existences et les œuvres, que sont-elles toutes en fin 
de compte, sinon les routes vers la foi et la mort ?) 

Si nous passons en revue nos richesses démesurées, c’est 
pour toi, Mère chérie. 

Nous les possédons aujourd’hui, en bloc et à part, indis¬ 
solublement en toi, 

Ne crois pas que notre chant, notre exposition n’aient en 
vue que produits grossiers ou lucre — c’est pour toi, 
l’âme en toi, électrique, spirituelle ! 

Nos fermes, inventions, récoltes, nous les possédons en toi ! 
Villes et Etats, en toi ! 

Notre liberté toute en toi ! Nos vies mêmes en toi ! 



CHANT DU SEQUOIA 


1 

I 

Un chant de Californie, 

Une prophétie, un avis détourné, une pensée impalpable à 
respirer comme l’air, 

Un chœur de dryades qui s’évanouissent, s’éloignent, ou 
d’hamadryades qui s’éloignent, 

Une voix géante qui murmure, fatidique, sortie de la terre 
et du ciel, 

! 

Voix d’un rude arbre qui meurt dans l'épaisse forêt de 
séquoias. 

Adieu, mes frères, 

Adieu, terre et ciel, adieu , eaux voisines, 

Mon temps est fini, mon terme arrivé, 

Le long de la côte nordique, 

Un peu en deçà du rivage bordé de rochers et grottes, 

Dans l’air salin venu de la mer, au pays de Mendocino, 

Avec les lames comme basse et accompagnement sourd et 
rauque, 

Avec le crac des coups de hache aux résonances musicales 
plantée par des bras forts, 

Fendu bien avant par les langues aiguës des haches, là dans 
l’épaisse forêt de séquoias, 


CHANT DU SEQUOIA 


275 


J’ai entendu le rude arbre chanter son chant de mort. 

Les bûcherons n’ont pas entendu, les huttes du campement 
n’ont pas renvoyé l’écho, 

Les conducteurs à l’oreille fine ni ceux qui manient chaîne 
et vérin n’ont entendu, 

Bien que les esprits du bois, sortis de leurs retraites millé¬ 
naires, fussent venus se joindre au refrain, 

Mais dans mon âme j’ai clairement entendu. 

En murmures de ses feuilles myriadaires, 

De sa cime altière dressée à soixante mètres du sol, 

De son tronc et ses branches colosses,de son écorce épaisse 
d’un pied. 

Ce chant des saisons et du temps, chant non du seul 
passé, mais du futur. 

Toi, ma vie passée sous silence , 

Et vous toutes , joies innocentes et vénérables, 

Ma vie persistante, rustique avec ses joies parmi pluies et so¬ 
leils de maint été, 

Et la blanche neige et les nuits et les vents fous ; 

Oh ! les grandes joies âpres, patientes, les joies robustes de 
mon âme, indifférentes à Vhomme, 

{Car sachez que je porte lame qui me sied, moi aussi je suis 
doué de conscience, d'identité, 

Et tous les rocs et montagnes en sont doués , ainsi que toute 
la terré). 

Joies de la vie qui sied à moi et mes frères, 

Notre heure, notre fin est arrivée. 

Et point lugubres en disparaissant, frères majestueux , 

Nous qui avons noblement rempli notre heure ; 



276 


FEUILLES D’HERBE 


Avec le calme contentement de la Nature, avec une immense 
joie muette, 

Nous saluons ce pourquoi nous avons travaillé pendant tout 
le passé, 

Et leur cédons la place . 

Pour eux depuis longtemps prédits, 

Pour une race plus grande, qui, elle aussi, remplira noble¬ 
ment son heure, 

Pour eux nous abdiquons, en eux nous survivons, ô rois de la 
forêt ! 

En eux ce ciel et cet air, ces pics de montagnes, Shasta, Ne - 
vadas, 

Ces immenses rocs à pic, cette amplitude, ces vallées, le Yose- 
mite lointain, 

En eux seront absorbés, assimilés . 

Puis à des accents grandis, 

Le chant s’éleva, plus fier encore, plus extatique, 

Comme si les héritiers, les divinités de l’Ouest, 

S’y unissant de voix de maître y prenaient part» 

Point blêmes du reflet des idoles d } Asie, 

Ni rouges de sang versé dans Vantique abattoir dynastique 
d’Europe , 

(Domaine de complots d’assassins tramés par les trônes, avec 
relents de guerre et d’échafaud flottant encore partout), 
Mais sorties des longues et innocentes parturitions de la Na¬ 
ture et depuis lors édifiées en paix, 

Ces terres vierges, terres de la côte Ouest, 

A l’homme nouveau qui culmine, à toi, le nouvel empire , 

Toi, depuis longtemps promis, nous les donnons engage, 
les consacrons ... 



CHANT DU SEQUOIA 


277 


Vous, profonds vouloirs occultes, 

Toi, spiritualité de l’homme de la moyenne, but de tout, équi¬ 
libré sur toi-même, donnant des lois point n’en recevant. 

Toi, qualité divine de la femme, souveraine et source de tout, 
d’où sortent la vie et l’amour et tout ce qui sort de la vie et 
l’amour, 

Toi, invisible essence morale de toutes les matérialités vastes de 
l’Amérique (âges après âges travaillent dans la mort au¬ 
tant que dans la vie). 

Toi qui, parfois connue, plus souvent inconnue, façonnes et 
moules au fond le Nouveau Monde,!’ajustant au Temps 
et l’Espace, 

Toi, volonté nationale au fond de tes abîmes, cachée, mais tou¬ 
jours en éveil, 

Vous, desseins du passé et du présent poursuivis tenacement, 
peut-être sans le savoir vous-mêmes, 

Inébranlés par les erreurs passagères, toutes perturbations de 
la surface ; 

Vous, germes vitaux, universels, immortels, au fond de tous 
credos, arts, codes, littératures. 

Bâtissez ici vos demeures pour de bon, installez-vous ici, ces 
domaines tout entiers, terres de la côte Ouest, 

Nous vous les donnons en gage, vous les consacrons. 

Car l’homme sorti de vous, votre race caractéristique. 

Ici peut pousser rustique, pur, gigantesque, ici culminer dans 
les proportions de la Nature, 

Ici escalader les vastes espaces limpides, point enfermé, point 
arrêté par mur ou toit, 

Ici rire avec l’orage ou le soleil, ici exulter, ici s’endurcir pa¬ 
tiemment. 

Ici se soucier de soi-même, se déplier (sans se soucier des 
formules des autres), ici remplir son heure, 



278 


FEUILLES D'HERBE 


Pour tomber à Véchéance, aider , oublié à la fin , 

Pour disparaître , servir . 

Ainsi sur la côte nordique, 

Parmi l’écho des appels de charroyeurs et le cliquetis des 
chaînes et la musique des haches de bûcherons, 

Le fracas de troncs et branches qui s’abattent avec un cri 
sourd, un gémissement, 

Telles les paroles tombées du séquoia confondues, comme 
de voix extatiques, anciennes et frisselantes, 

Comme si les dryades invisibles et bravant les siècles se 
retiraient en chantant, 

Abandonnaient toutes leurs retraites des forêts et monta¬ 
gnes, 

Delà chaîne de la Cascade jusqu’au Wahsatch, ou l’Idaho 
lointain ou l’Utah, 

Cédaient désormais la place aux divinités modernes. 

Le choeur et les suggestions, les perspectives de l’humanité 
prochaine, les colons qui s’installent, tout le caractère, 
Que je surpris dans les bois de Mendocino. 

/ 

2 

La Californie en sa splendeur éclatante et dorée, 

Le drame opulent et soudain, l’amplitude de ses terres en¬ 
soleillées, 

L’étendue vaste et variée du détroit de Puget au Colorado 
dans le sud, 

Terres que baigne un air plus suave, plus précieux, plus sain, 
ses vallées et tnonts escarpés. 

Les champs de la Nature de longtemps préparés et en ja¬ 
chère, la silencieuse chimie cyclique, 

Lents et continus les âges qui peinent, la surface inoccupée 



CHANT DU SEQUOIA 


279 


qui mûrit, les riches minerais qui se forment en des¬ 
sous ; 

A la fin les Nouveaux qui arrivent, s’arrogent, prennent 
possession,. 

Une race pullulante et active qui s’installe et s’organise 
partout, 

Des navires qui entrent de toute la terre ronde et sortent 
vers toute la terre, 

Vers l’Inde et la Chine et l’Australie et les milliers d’îles 
paradis du Pacifique, 

Des cités populeuses,les plus récentesinventions,les vapeurs 
sur les fleuves, les chemins de fer, avec mainte ferme 
prospère, avec les machines, 

Et la laine et le blé et le raisin et les placers d’or jaune. 

3 

Mais il y a plus que tout cela en vous, terres de la côte 
Ouest, 

(Ce ne sont que les moyens, les outils, le terrain), 

Je vois en vous, certaine pour l’avenir, la promesse de mil¬ 
liers d’années, jusqu’à présent différée. 

Faite, pour s’accomplir, à notre commune espèce, la race. 

La société nouvelle enfin, proportionnée à la Nature, 

Dans l’homme sorti de vous, plus que vos pics de mon¬ 
tagnes, vos arbres colosses souverains, 

Dans la femme, plus, bien plus, que tout votre or ou vos vi¬ 
gnes ou même votre air vital. 

Nouveau venu en un monde nouveau, il est vrai, mais de 
longtemps préparé. 



280 


FEUILL.ES D’HERBE 


Je vois le génie moderne, enfant du réel et de l’idéal, 
Déblayer le terrain pour une humanité large, la vraie Amé¬ 
rique, héritière d’un passé si grandiose, 

Pour bâtir un plus grandiose avenir. 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


1 


Un chant pour les emplois ! 

Dans le labeur des machines et métiers et le labeur des 
champs je trouve les développements, 

Et trouve les intentions éternelles. 

Ouvriers et ouvrières ! 

Si je faisais étalage de toutes les connaissances pratiques 
et d’agrément, à quoi cela reviendrait-il ? 

Si j’étais tel que le principal de collège, propriétaire chari¬ 
table, homme d’Etat avisé, à quoi cela reviendrait il ? 

Si j’étais pour vous tel que le patron qui vous emploie et 
vous paye, cela vous contenterait-il ? 

Avec les gens savants, vertueux, bienfaisants, les conditions 
ordinaires, 

Avec un homme comme moi, jamais les conditions ordinai¬ 
res. 


Ni serviteur ni maître, moi, 

Je n’accepte pas plutôt un gros prix qu’un prix minime,je 
veux avoir mon dû, quiconque trouve sa jouissance 
en moi, 

Je veux être au pair avec toi et que tu sois au pair avec moi. 


282 


FEUILLES D'HERBE 


Si tu es à l’ouvrage dans un atelier, je suis aussi près que le 
plus près dans cet atelier, 

Si tu fais des dons à ton frère ou ton plus cher ami, je ré¬ 
clame autant que ton frère ou ton plus cher ami. 

Si ton ami, ton époux, ta femme est accueilli le jour ou 
la nuit, il faut que je sois en personne aussi bien accueilli. 

Si tu deviens déchu, criminel, malade, alors je le deviens 
également pour l’amour de toi. 

Si tu évoques tes actes insensés et ta mise hors la loi, crois- 
tu que je ne puisse évoquer mes actes insensés et ma 
mise hors la loi ? 

Si tu fais bombance à une table, je fais bombance de l’autre 
côté de la table, 

Si tu rencontres quelque inconnu ou inconnue dans les rues 
et l’aime, eh bien, moi aussi je rencontre souvent des 
inconnus dans la rue et les aime. 

Eh bien, qu’est-ce que tu croyais de toi-même ? 

Est-ce donc toi qui te croyais moindre que tu n’es ? 

Est-ce toi qui croyais le Président plus grand que toi ? 

Ou les riches plus à leur aise que toi ? ou les gens instruits 
plus avancés que toi ? 

(Parce que tu es adipeux ou bourgeonné ou que tu as jadis 
bu ou volé, 

Ou que tu es malade ou goutteux ou te prostitues, 

Ou pour frivolité ou impuissance, ou que tu n’es pas un 
savant et n’as jamais vu ton nom imprimé, 

Admets-tu que tu sois moins immortel ?) 

2 

Ames des hommes et des femmes! Ce n’est pas vous que 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


283 


j’appelle invisibles, inentendues, impalpables et impal- 
pantes, 

Ce n’est pas à propos de vous que j’irai discuter le pour 
et le contre, et décider si vous êtes vivantes ou non, 

Je reconnais publiquement qui vous êtes, si personne d’au¬ 
tre ne le reconnaît. 

Adultes, adolescents et bambins, de ce pays et de tous pays, 
sous un toit et en plein air, l’un tout autant que l’au¬ 
tre, je les vois. 

Et tout le reste derrière eux ou à travers eux. 

La femme, et elle n’est pas d’une ligne moindre que le mari, 

La fille, et elle vaut tout autant que le fils, 

La mère, et elle est en tous points l’égale du père. 

Rejetons des ignorants et miséreux, enfants mis en appren¬ 
tissage dans les métiers. 

Jeunes gars travaillant aux champs et vieux gars travaillant 
aux champs, 

Mathurins, marins marchands, caboteurs, immigrants, 

Je les vois tous, qu’ils soient près ou loin je les vois pa¬ 
reillement, 

Nul ne peut m’échapper et nul ne voudra m’échapper. 

Je t’apporte ce qui te manque bien, quoique tu l’aies 
toujours. 

Point argent, galanteries, costumes, manger, érudition, 
mais tout autant, 

Je n’envoie ni argent ni intermédiaire, n’offre point une 
représentation delà valeur, mais offre la valeur même. 



284 


FEUILLES D'HERBE 


Il y a quelque chose qui vous vient à présent et continû¬ 
ment, 

Ce n’est pas ce qui s’imprime, se prêche, se discute, ça 
échappe à la discussion et l’imprimé, 

Ça n’est pas susceptible d’être introduit dans un livre, ça 
n’est pas dans ce livre, 

C’est pour toi, qui que tu sois, ça n’est pas plus loin de toi 
que 11e sont ton ouïe et ta vue, 

C’est suggérée par le plus proche, le plus commun, le plus 
facile, c’est toujours provoquée par cela. 

Tu peux lire en maints langages, pourtant ne rien lire là- 
dessus, 

Tu peux lire le message du Président et n’y rien trouver là- 
dessus, 

Rien non plus dans les rapports du ministère des Affaires 
Étrangères ou ministère des Finances, ni dans les jour¬ 
naux quotidiens ou hebdomadaires, 

Ni dans les relevés du recensement ou du fisc, ni les prix- 
courants, ni aucun compte d’inventaire. 

3 

Le soleil et les astres qui flottent dans l’air libre, 

La terre ronde comme une pomme avec nous dessus, sûre¬ 
ment ce qui les pousse est quelque chose de grand, 

Je ne sais ce que c’est sinon que cela est grand, et que c’est 
le bonheur, 

Et que le dessein qui nous enveloppe ici n’est ni une spécu¬ 
lation, ni une plaisanterie, ni une tentative, 

Et que cela n’est pas quelque chose qui puisse, avec de la 
chance, bien tourner pour nous, et doive, sans chance, 
faire fiasco pour nous, 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


285 


Ni quelque chose qui puisse encore être repris, en un certain 
cas fortuit. 

La lumière et l’ombre, le curieux sentiment du corps et de 
l’identité, la gourmandise qui avec la plus parfaite com¬ 
plaisance dévore toute chose, 

L’orgueil, éploiement infini de l’homme, joies et peines 
indicibles, 

La merveille que chacun découvre en chaque autre qu’il voit 
et les merveilles qui remplissent chaque minute du 
temps à jamais, 

Pourquoi cela, pensais-tu, camarade ? 

Tu pensais que c’était pour ton métier ou tes travaux des 
champs ? ou pour les profits de ton magasin ? 

Ou pour te conquérir une position ? ou pour remplir les loi¬ 
sirs d’un homme comme il faut ou les loisirs d’une dame 
comme il faut ? 

Pensais-tu que le paysage avait pris corps et forme pour 
qu’il fût peint sur une toile ? 

Ou les hommes et les femmes, pour qu’on fît de la littéra¬ 
ture et composât des poèmes ? 

Ou l’attraction de la gravité et les grandes lois, et les combi¬ 
naisons harmonieuses et les fluides de l’air, pour servir 
de sujets aux savants ? 

Ou la terre brune et la mer bleue pour les cartes géographi¬ 
ques et marines ? 

Ou les astres pour être groupés en constellations et nommés 
de noms imaginaires ? 

Ou que les graines poussent en vue des tableaux agronomi¬ 
ques ou de l’agriculture elle-même ? 

Vieilles institutions, ces œuvres d’art, bibliothèques, légen- 



286 


FEUILLES D’HERBE 


des, collections, et la pratique transmise dans les ma¬ 
nufactures, les estimerons-nous si haut ? 

Estimerons-nous haut notre argent et notre affaire ? J’y 
consens, 

Je les estime aussi haut que le plus haut — alors un enfant 
né d’une femme et d’un homme, je l’estime au delà 
de toute estimation. 

Nous trouvions grande notre Union, et grande notre Cons- 
* titution. 

Je ne prétends pas qu’elles ne sont grandes ni bonnes, 
car elles sqnt telles, 

Je suis en ce moment tout aussi épris d’elles que toi, 

Alors je suis épris de Toi et tous mes semblables sur la terre. 

Nous regardons comme divines bibles et religions —je ne 
prétends pas qu’elles ne sont divines, 

Je prétends qu’elles sont toutes sorties de toi et peuvent 
encore sortir de toi, 

Ce n’est pas elles qui donnent la vie, c’est toi qui donnes la 
vie, 

Les feuilles ne sont pas plus rejetons des arbres ni les ar¬ 
bres de la terre, qu’elles ne sont rejetons de toi. 

4 

J’additionne en toi, qui que tu sois, la somme de toutes les 
révérences connues, 

Le Président est là-bas à la Maison Blanche pour toi, ce 
n’est pas toi qui es ici pour lui, 

Les ministres fonctionnent dans leur cabinet pour toi, point 
toi qui es ici pour eux, 

Le Congrès se réunit tous les ans en Décembre pour toi, 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


287 


Lois, tribunaux, la formation des Etats, les chartes des vil¬ 
les, les allées et venues du commerce et de la poste, tout 
cela est pour toi. 

Ecoutez bien, mes chers élèves, 

Doctrines, politique et civilisation découlent de vous, 

Statues et monuments et toute chose gravée où que ce soit, 
ont concordance en vous, 

La substance de l’histoire et des statistiques aussi loin dans 
le passé que plongent les annales est en vous à cette 
heure, et mythes et contes également, 

Si vous n’étiez ici à fespirer et marcher, où tout cela se¬ 
rait-il ? 

Les poèmes les plus fameux ne seraient que cendres, discours 
et drames ne seraient que néant. 

Tout monument est ce que vous y faites quand vous le 
regardez, 

(Croyiez-vous qu’il était dans la pierre blanche ou grise ? 
Ou les lignes des arceaux et corniches ?) 

Toute musique est ce qui s’éveille en vous lorsque les instru¬ 
ments vous remémorent, 

Ce ne sont pas les violons ni les cornets, ce ne sont pas les 
hautbois ni les tambours battants,nila partie du bary¬ 
ton chantant sa romance suave, ni celle du chœur d’hom¬ 
mes ni celle du chœur de femmes, 

C’est plus près et plus loin que tout cela. 

5 

Alors le tout va-t-il se retrouver ? 

Chacun peut-il voir d’un regard dans le miroir les signes de 


i 


*9 



288 


FEUILLES* D ? HERBE 


ce qu’il y a de plus précieux ? N’y a-t-il rien de plus 
grand, rien de plus ? 

Tout se tient-il là en vous, avec la mystique âme invisible ? 

Etrange et ardue, je livre cette vérité paradoxale : 

Objets grossiers et l’âme invisible, c’est tout un. 

La besogne de l’entrepreneur de bâtiments, du mesureur, 
scieur de planches, 

Du forgeron, verrier, cloutier, tonnelier, couvreur en fer- 
blanc, poseur de bardeaux, 

Du charpentier de navire, constructeur de bassins, saleur 
de poisson, des paveurs pavant les trottoirs, 

La pompe, la sonnette, le grosse grue, le four à charbon et le 
four à briques, 

Les mines de houille et tout ce qui est au fond, les lampes 
dans les ténèbres, échos,telles méditations, telles vas¬ 
tes pensées natives qui percent les visages noircis, 

Les forges,leurs feux dans les montagnes ou au bord des ri¬ 
vières, les ouvriers autour tâtant la fonte avec d’énor¬ 
mes pinces, les blocs de minerai, la combinaison obli¬ 
gatoire de minerai, fondant, charbon, 

Le haut-fourneau et le fourneau à puddler,le culot à la base 
de la fonte à la fin, le laminoir, les barres massives de 
gueuse, les rails en T, forts et bien pris, pour les che¬ 
mins de fer, 

L’huilerie, la soierie, la fabrique de céruse, la sucrerie, la 
scierie à vapeur, les grandes fabriques et usines, 

Taille de la pierre, les beaux ornements pour façades ou 
linteaux de portes ou fenêtres, le maillet, le ciseau à 
dents, le bec pour protéger le pouce, 

Le calfait, la marmite où bout le bitume, et le feu sous la 
marmite, 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


289 


Les balles de coton, le crochet de l’arrimeur, la scie et la 
chèvre du scieur, le moule du fondeur, le couteau du 
boucher, la scie à glace et tout le travail de la glace, 

La besogne et les outils du gréeur, faiseur de grappins, voi¬ 
lier, poulieur, 

Produits en gutta-percha, papier mâché, couleurs, brosses, 
la brosserie, les outils du vitrier, 

La feuille de bois à plaquer et le pot à colle forte, les orne¬ 
ments du confiseur, la carafe et les verres, les cisailles et 
le fer à repasser, 

L’alène et le tire-pied, la mesure d’une chopine et celle d’un 
litre, le comptoir et le tabouret, la plume d’oie ou de 
métal, la fabrication des outils tranchants en tous 
genres, 

La brasserie, le brassage, le malt, les cuves, tout ce que font 
les brasseurs, ceux qui font le vin, ceux qui font le vi¬ 
naigre, 

Corroyage, carrosserie, chaudronnerie, corderie, distillerie, 
peinture d’enseignes, chaufournerie, épluchage du co¬ 
ton, argenture électrique, galvanoplastie, stéréotypage, 
Les machines à douves, raboteuses, moissonneuses, char¬ 
rues mécaniques, batteuses, voitures à vapeur. 

Le tombereau du charretier, l’omnibus, le lourd camion, 
La pyrotechnie, le feu d’artifices en couleurs tiré le soir, les 
figures de fantaisie et les fusées ; 

Le bœuf sur l’étal du boucher, l’abattoir du boucher, le 
boucher avec son tablier d’abattoir. 

Les parcs où sont les porcs,le maillet d’abattoir* le croc, l’é- 
chaudoir, l’étripage, le couperet du découpeur, le bat¬ 
toir du metteur en boîte, et la besogne d’hiver abon¬ 
dante de la mise en boîte, 

Minoteries, mouture du blé, seigle, maïs, riz, les fûts et 



290 


FEUILLES D’HERBE 


demi-fûts et quart-de-fûts, les chalands chargés, les 
hautes piles sur les digues et quais, 

Les hommes et la besogne des hommes sur les bacs, che¬ 
mins de fer, caboteurs, bateaux de pêche, canaux ; 

Dans la routine heure à heure de ton existence ou celle de 
quiconque, réchope, le chantier, le magasin ou la fa¬ 
brique, 

Tous ces spectacles qui t’entourent jour et nuit — oui, ou¬ 
vrier ! qui que tu sois, ta vie de tous les jours ! 

Là-dedans il y a de quoi soulever le poids le plus lourd — 
là-dedans bien plus que tu ne croyais (et bien moins 
aussi). 

Là-dedans des réalités pour toi et moi, là-dedans des poèmes 
pour toi et moi, 

Là-dedans toi-même n’es pas — c’est toi et ton âme qui 
renfermez toute chose, sans égard à leur valeur, 

Là-dedans vaut le développement—là-dedans tous thèmes, 
suggestions, possibilités. 

Je ne prétends pas que ce que vous voyez au delà est futile, 
je ne vous conseille pas de cesser, 

Je ne dis pas que ces guides que vous avez crus grands ne 
sont pas grands, 

Mais je dis qu’aucun ne guide vers de plus grandes choses 
que ne guident celles-là. 

6 

Vous allez chercher bien loin *? Vous reviendrez sûrement à 
la fin, 

Pour trouver le meilleur ou tout comme le meilleur dans les 
objets les plus familiers à vous, 



UN CHANT POUR LES EMPLOIS 


291 


Pour trouver le plus doux, le plus fort, le plus tendre dans 
les gens les plus proches de vous, 

Bonheur, savoir, en nul autre endroit que cet endroit-ci, 
pour nul autre moment que ce moment-ci, 

L’homme dans le premier que vous voyez ou touchez, tou¬ 
jours en votre ami, votre frère, votre plus proche voisin 
— la femme en votre mère, votre sœur, votre femme, 
Les goûts et emplois populaires ayant le pas dans les poè¬ 
mes comme ailleurs, 

Vous, ouvrières et ouvriers de ces Etats, possédant votre 
vie à vous, divine et forte, 

Et tout le reste faisant place aux hommes et aux femmes 
comme vous. 

0 

Quand le psaume chantera à la place du chantre. 

Quand le texte prêchera à la place du prédicateur, 

Quand la chaire descendra remplacer le sculpteur qui a 
sculpté le pupitre, 

Quand je pourrai toucher le corps des livres ta nuit ou le 
jour et quand ils toucheront mon corps en retour, 
Quand un cours d’université convaincra comme convain¬ 
quent une femme et un enfant qui sommeillent, 

Quand l’or monnayé du caveau sourira comme la fille du 
veilleur de nuit, 

Quand des titres de propriété traîneront sur des chaises en 
face de moi et seront mes compagnons amis, 

Je me propose de leur tendre la main et d’en faire autant 
de cas que j’en fais d’hommes et femmes comme vous. 



CHANT DE LA TERRE QUI ROULE 


1 

Un chant de la terre qui roule et des mots qui s’y accor¬ 
dent, 

Pensais-tu que c’était ça les mots, ces lignes verticales ? 
ces courbes, angles et points ? 

Non, ce ne sont pas les mots,les mots substantiels sont dans 
la terre et la mer, 

Ils sont dans l’air, ils sont en toi. 

Pensais-tu que c’était ça les mots, ces sons délicieux sortis 
de la bouche de tes amis ? 

Non, les mots réels sont plus délicieux que cela. 

Les corps humains sont des mots, des myriades de mots, 

(Dans les plus grands poèmes reparaît le corps, celui de 
l’homme ou la femme, bien fait, naturel, gai, 

Chaque partie valide, active, réceptive, sans honte ni besoin 
d’avoir honte.) 

Air, sol, eau, feu — voilà des mots, 

Moi-même je suis un mot parmi eux — mes qualités et les 
leurs se compénetrent — mon nom ne signifie rien pour 
eux, 

Quand même il serait répété dans les trois mille langues, 


CHANT DE LA TERRE QUI ROULE 


293 


qu’est-ce que l’air, le sol, l’eau, le feu connaîtraient à 
mon nom ? 

Un air de santé, un geste amical ou impératif, sont mots, 
remarques, sens, 

Le charme qui accompagne la simple expression de cer¬ 
tains hommes ou femmes est aussi remarques et sens. 

C’est à l’aide de ces mots inarticulés de la terre que l’on tra¬ 
vaille les âmes, 

Les maîtres connaissent les mots de la terre et les emploient 
de préférence aux mots articulés. 

Amendement est un des mots de la terre, 

La terre ne s’attarde ni ne se hâte, 

Elle a tous attributs, développements, résultats, latents 
en elle-même dès le début, 

Elle n’est pas belle qu’à demi, défauts et excroissances ex¬ 
posent tout autant que n’exposent perfections. 

La terre ne se refuse pas, elle est suffisamment généreuse, 

Les vérités de la terre sont en continuelle attente, elles ne 
sont d’ailleurs pas si cachées, 

Elles sont calmes, subtiles, intraduisibles sous la forme im¬ 
primée, 

Toutes choses sont imprégnées d’elles qui se communiquent 
volontiers, 

Communiquent un sentiment et une invitation — moi, 
je ne cesse de m’exprimer, 

Je ne parle pas, cependant si tune m’entends pas, à quoi 
te suis-je utile ? 

Enfanter, améliorer, si cela manque, à quoi suis-je utile ? 



294 


FEUILLES D’HERBE 


(Accouche ! Accouchez ! 

Laisserez-vous là pourrir en vous votre propre fruit ? 
Resterez-vous là accroupis à étouffer ?) 

La terre ne discute pas, 

N’est pas pathétique, ne connaît les accommodements, 
Point ne crie, court, persuade, menace, promet, 

Ne fait pas de distinctions, ne subit d’échecs concevables, 
N’enferme rien, ne refuse rien, n’exclut personne, 

De tous les pouvoirs, objets, états qu’elle annonce, n’exclut 
personne. 

La terre ne se montre ni ne refuse de se montrer, elle pos¬ 
sède encore en dessous, 

En dessous des rumeurs manifestes, le chœur auguste des 
héros, les gémissements des esclaves, 

Paroles persuasives des amants, malédictions, souffle étran¬ 
glé des mourants, rire des jeunes gens, accents des mar¬ 
chandeurs, 

En dessous de tout cela, elle possède des mots qui jamais 
ne taillent. 

Les mots de la grande mère éloquente et muette à ses en¬ 
fants jamais ne f aillent, 

Les vrais mots ne faillent pas, car le mouvement ne défaut 
et la réflexion ne défaut, 

De même le jour et la nuit ne faillent pas et la traversée 
que nous poursuivons ne défaut. 

Parmi la troupe interminable de ses sœurs, 

Parmi les éternels quadrilles de ses sœurs, 

Sœurs centripètes et centrifuges, les sœurs aînées et les ca¬ 
dettes, 



CHANT DE LA TERRE QUI ROULE 


295 


L’admirable sœur que nous connaissons poursuit sa danse 
avec les autres. 

Tournant son vaste dos à chaque spectateur, 

Avec les fascinations de la jeunesse et les fascinations égales 
de la vieillesse, 

Elle est là, celle que moi aussi je chéris comme les autres, 
tranquille elle est là, 

Tenant de sa main levée ce qui ressemble à un miroir, d’où, 
réfléchis, ses yeux regardent, 

Regardent tandis qu’elle est là, n’invitant personne, ne re¬ 
fusant personne, 

Inlassablement tenant le miroir jour et nuit devant sa face. 

Vues de près ou vues à distance, 

Ponctuelles, les vingt-quatre paraissent en public chaque 
jour, 

Ponctuelles, approchent et passent avec leurs compagnons 
ou un compagnon, 

N’offrant point des figures qui soient leurs, mais les figures 
de ceux qui sont avec elles, 

Les figures des enfants ou des femmes ou la figure mâle, 

Les figures sans masque des animaux ou les objets inani- 
' més, 

Le paysage ou les eaux, ou l’exquise apparition du ciel, 

Nos figures, la mienne et la tienne, qu’elles renvoient fidè¬ 
lement, 

Chaque jour sans faillir paraissant en public, mais jamais 
deux fois avec les mêmes compagnons. 

Embrassant l’homme, embrassant tout, s’avancent irrésis¬ 
tiblement les trois cent soixante-cinq autour du soleil ; 

Embrassant tout, calmant, soutenant, suivent immédiate- 



296 


FEUILLES D’HERBE 


ment trois cent soixante-cinq rejetons des premiers, 
aussi sûrs et inévitables qu’eux. 

Roulant sans cesse, ne craignant rien, 

Soleil, tempête, froid, chaud, toujours résistant, passant, 
emportant, 

Héritant toujours de ce que l’âme conçoit et résout, 

Pénétrant, coupant toujours le vide fluide autour et en 
avant de sa course, 

Par nul obstacle retardé, ne jetant aucune ancre, ne don¬ 
nant sur aucun roc, 

Prompt, aisé, satisfait, immutilé, sans rien perdre, 

Prêt à toute heure, le pouvant, à rendre un compte exact 
de tout, 

Le divin navire fend la mer divine. 


2 


Qui que tu sois ! le mouvement et la réflexion existent spé¬ 
cialement pour toi, 

Pour toi le divin navire fend la mer divine. 

Qui que tu sois ! tu es celui ou celle pour qui la terre est 
solide et liquide, 

Tu es celui ou celle pour qui le soleil et la lune sont suspen¬ 
dus dans le ciel, 

Pour nul plus que toi n’existent le présent et le passé, 

Pour nul plus que toi n’existe l’immortalité. 

Chacun pour lui-même, et chacune pour elle-même, c’est 
le mot du passé et présent, et le vrai mot de l’immor¬ 
talité ; 

Personne ne peut acquérir pour un autre — personne, 



CHANT DE LA TERRE QUI ROULE 


297 


Personne ne peut grandir pour un autre— personne. 

Le chant est pour le chanteur, et retourne surtout à lui, 
L’enseignement est pour Fenseigneur et retourne surtout 
à lui, 

L’assassinat est pour l’assassin et retourne surtout à lui, 

Le vol est pour le voleur et retourne surtout à lui, 

L’amour est pour celui qui aime et retourne surtout à lui, 

Le don est pour celui qui donne et retourne surtout à lui — 
cela est infaillible, 

Le discours est pour le discoureur, le jeu des planches pour 
celui et celle qui jouent, non pour le public. 

Et nul homme ne comprend aucune grandeur ou bonté hor¬ 
mis la sienne ou l’indication de la sienne. 

3 

\ 

Je jure que la terre sera sûrement complète pour celui ou 
celle qui sera complet, 

La terre ne reste ébréchée et cassée que pour celui ou celle 
qui reste ébréché et cassé. 

Je jure qu’il n’y a ni grandeur ni puissance qui ne rivalisent 
avec celles de la terre, 

Il ne peut y avoir nulle théorie qui ait une valeur à moins 
qu’elle ne corrobore la théorie de la terre, 

Politique, chant, religion, conduite, ou n’importe quoi, nul 
n’a de valeur que comparé à l’amplitude de la terre, 
Que confronté à l’exactitude, vitalité, impartialité, recti¬ 
tude de la terre. 

Je jure que je commence à voir un amour recélant des spas¬ 
mes plus délicieux que celui qui répond à l’amour, 



.298 


FEUILLES D'HERBE 


C’est celui qui se contient, qui jamais n’invite et jamais ne 
refuse. 

Je jure que je commence à voir peu ou néant dans les pa¬ 
roles articulées, 

Tout conflue vers la présentation des sens inexprimés de la 
terre, 

Vers qui chante les chants du corps et des vérités de la terre, 

Vers qui fait le dictionnaire des mots que nul imprimé ne 
peut atteindre. 

Je jure que je vois ce qui vaut mieux que de dire le mieux, 

C’est de toujours passer le mieux sous silence. 

Quand je m’efforce de dire le mieux, je m’aperçois que je 
ne puis pas, 

Ma langue demeure sans effet sur ses pivots, 

Ma respiration n’obéit pas à ses organes, 

Je deviens un muet. 

Aussi bien le meilleur de la terre ne peut être redit, tout, 
ceci ou cela est le meilleur, 

Ce n’est pas ce que vous pressentiez, c’est plus accessible, 
plus facile, plus proche, 

Les choses ne sont pas déplacées des endroits qu’elles occu¬ 
paient auparavant, 

La terre reste tout aussi positive et directe qu’elle était 
auparavant, 

Faits, religions,progrès, politique, métiers restent aussi réels 
qu’auparavant, 

Mais l’âme est également réelle, elle aussi est positive et di¬ 
recte, 

Nul raisonnement, nulle preuve ne l’ont établie, 



CHANT DE LA TERRE QUI ROULE 


299 


C’est son indéniable croissance qui l’a établie. 

4 

Ces feuilles pour faire écho aux tons des âmes et aux 
phrases des âmes, 

(Si elles ne faisaient écho aux phrases des âmes, que se¬ 
raient-elles alors ? 

Si elles ne se rapportaient à toi spécialement, que seraient- 
elles alors ?) 

Je jure que désormais je n’aurai plus rien à voir avec la foi 
qui dit le mieux, 

Je n’aurai à voir qu’avec cette foi qui passe le mieux sous 
silence. 

Dites toujours, diseurs ! Chantez toujours, chanteurs ! 

Creusez ! Façonnez ! Empilez les mots de la terre ! 

Travaillez toujours d’âge en âge, rien ne se perdra. 

Il se peut qu’il y ait longtemps à attendre, mais tout cela 
viendra sûrement à servir, 

Quand les matériaux seront tous dressés et prêts, il faudra 
bien que les architectes se présentent. 

Je te jure que les architectes se présenteront sans faute, 

Je te jure qu’ils te comprendront et te justifieront, 

Le plus grand d’entre eux sera celui qui te connaîtra le 
mieux et englobera tout et sera loyal envers tous, 

Lui et les autres ne t’oublieront pas, ils reconnaîtront que 
tu n’es pas d’une ligne moindre qu’eux. 

En eux, je te le dis, tu seras pleinement glorifié. 



FEUILLES D'HERBE 


. j ()0 


JEUNESSE, JOUR, VIEILLESSE ET NUIT 

Jeunesse, large, robuste, aimante, — jeunesse pleine de 
grâce, force, fascination, 

Sais-tu que la Vieillesse peut venir après toi avec autant de 
grâce, force, fascination ? 

Jour épanoui et splendide— jour du soleil, de Faction, 
l’ambition, du rire immenses, 

La Nuit te suit de près avec ses millions de soleil et son 
sommeil et ses réconfortantes ténèbres. 



OISEAUX DE PASSAGE 


CHANT DE L'UNIVERSEL 
1 

Ecoute, dit la Muse, 

Chante-moi un chant que nul poète encore n’a chanté, 
Chante-moi 1* universel. 

En cette large terre nôtre, 

Parmi la grossièreté sans bornes et les scories, 

Enfermée à l’abri dans son cœur central, 

Se niche la graine perfection. 

Par devers chaque existence une part, ou plus ou moins, 
Nul ne naît sans qu’elle ne naisse, recouverte ou à décou¬ 
vert la graine attend. 

2 

Voyez ! la science altière aux yeux perçants, 

Comme du sommet de hauts pics dominant l’âge moderne, 
Promulguant une suite de décrets absolus. 

Pourtant voyez encore ! l’âme, au-dessus de toute science, 
Pour elle l’histoire s’est accumulée comme pellicules au¬ 
tour du globe, 


302 


FEUILLES D’HERBE 


Pour elle la totalité des astres myriadaires roulent à travers 
le firmament. 

Par des routes en spirales et longs détours, 

(Comme sur mer un navire louvoyant beaucoup), 

Pour elle, le partiel au permanent s’écoule, 

Pour elle le réel vers l’idéal tend. 

Pour elle la mystique évolution, 

Point le bien seul justifié, ce que nous nommons le mal 
également justifié. 

De derrière leurs masques, n’importe quoi, 

De l’énorme tronc pourrissant, de ruse, et artifices et lar¬ 
mes, 

Santé de surgir et joie, joie universelle^ 

D’entre la masse, le morbide et l’étroit, 

D’entre la majorité mauvaise, les impostures variées in¬ 
nombrables des hommes et des Etats, 

Electrique, antiseptique néanmoins, traversant, baignant 
tout, 

Seul le bien est universel. 

3 

Au-dessus des excroissances en montagnes, maladie et dou- 
, leur, 

Voltige, voltige sans cesse un oiseau par nul capturé, 

Haut dans l’air plus pur, plus heureux. 

Du plus noir nuage de l’imperfection, 

Toujours perce un rayon de lumière absolue, 



OISEAUX DE PASSAGE 


303 


Un éclair de la gloire céleste. 

Contre les dissonances de la mode, coutume, 

Contre le furieux tumulte babélien, l’assourdissante orgie, 
Adoucissant chaque accalmie, un chant s’entend, s’entend 
à peine, 

De quelque rive lointaine, qui fait sonner le chœur final. 

Oh ! bienheureux les yeux, fortunés les cœurs, 

Qui voient, qui connaissent le fil si ténu guidant 
A travers l’énorme labyrinthe. 

4 

Et toi, Amérique, 

C’est pour le couronnement du plan, sa pensée et sa réalité, 
C’est pour cela (non pour toi-même) que tu es venue. 

Toi aussi, tu enveloppes tout, 

Embrassant, emportant, accueillant tout, toi aussi par des 
routes larges et nouvelles, 

Vers l’idéal tends. 

La foi mesurée des autres pays, les grandeurs d’antan, 

Ne sont pour toi, mais des grandeurs qui te sont propres, 
Foi et ampleur divines, absorbant, comprenant tout, 

Tous admissibles à tout. 

Tout pour l’immortalité, tout, 

L’amour enveloppant tout en silence, comme la lumière, 

La force de la Nature pour le mieux, versant à tous ses 
bienfaits, 

Les fleurs, fruits des âges, vergers divins et sûrs, 


i 


20 



304 


FEUILLES D’HEEBE 


Formes, objets, tout ce qui croît, humanités, mûrissant en 
images spirituelles. 

Accorde-moi, ô Dieu, de chanter cette pensée, 

Accorde-moi, accorde à celui ou celle que j’aime cette foi 
inextinguible, 

En Ton ensemble, quelque autre chose qui nous soit retirée, 
ne retire pas de nous 

La croyance en ce plan de Toi enfermé dans le Temps et 
l’Espace, 

Santé, paix, salut universel. 

Est-ce un rêve ? 

Non, et bien plus, faute de cela c’est le rêve, 

Et faute de cela, savoir et richesse de la vie, un rêve, 

Et le monde entier un rêve. 


PIONNIERS î O PIONNIERS ! 

Allons, mes enfants halés, 

Suivez bien en ordre, apprêtez vos armes, 

Avez-vous vos pistolets ? Avez-vous vos haches affilées ? 
Pionniers ! ô pionniers ! 

Car nous ne pouvons traîner ici, 

Il nous faut marcher, mes chéris, il nous faut soutenir le choc 
des périls, 

Nous, les jeunes races musclées, tous les autres comptent 
sur nous, 


Pionniers ! ô pionniers ! 



OISEAUX DE PASSAGE 


305 


0 vous, les jeunes, les gars de l’Ouest, 

Si impatients, avides d’agir, débordants de fierté mâle et 
d’amitié, 

Nettement je vous vois,gars de l’Ouest, vous vois cheminer 
à l’avant-garde, 

Pionniers ! ô pionniers 1 

Les aînées races font la pause ? 

Elles s’affaissent et terminent leur leçon,lassées là-bas outre 
mer ? 

Nous reprenons la tâche éternelle et Le fardeau et la leçon, 
Pionniers ! ô pionniers ! 

Tout le passé nous le laissons derrière, 

Nous débouchons dans un monde neuf plus rude, monde 
divers, 

Frais et forts le monde nous l’empoignons,monde de labeur 
et marche, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Nous qui lançons d’incessants détachements, 

Au versant des bords, par les passes, aux flancs ardus des 
monts, 

Conquérant, gardant, osant, risquant à mesure que nous 
foulons les routes inconnues, 

Pionniers ! ô pionniers I 

Nous qui abattons les forêts primitives, 

Nous qui refoulons des fleuves, tourmentons et creusons 
les mines à fond, 

Nous qui arpentons la vaste surface, retournons le sol 
vierge, 


Pionniers ! ô pionniers ! 




306 


FEUILLES D*HERBE 


Nous sommes gens de Colorado, 

Des pics gigantesques, des grandes sierras et hauts plateaux, 
Des mines et des ravines, de la piste de chasse nous venons* 
Pionniers 1 ô pionniers ! 

De Nebraska, d'Arkansas, 

La race du centre sommes-nous, de Missouri, le sang du con¬ 
tinent mêlé dans nos veines, 

Nous qui serrons toutes les mains des camarades, tous ceux 
du Midi, tous ceux du Nord, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

O race irrésistible, remuante ! 

O race en tous chérie ! oh ! mon sein a mal d’amour tendre 
pour tous ! 

Oh! je me lamente et néanmoins exulte, je suis transporté 
d’amour pour tous, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Elevez haut la rude mère, la souveraine, 

Faites onduler haut la délicate souveraine, au-dessus de 
tous la souveraine étoilée, (courbez le front, tous), 
Elevez la souveraine griffue et guerrière, la souveraine aus¬ 
tère, impassible, armée, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Voyez, mes enfants, hardis enfants, 

Avec ces multitudes talonnantes, il ne nous faut jamais 
céder ni hésiter, 

Les millions fantômes des âges là-bas derrière nous regar¬ 
dent d’un œil sévère, poussent, 

Pionniers ! ô pionniers ! 



OISEAUX DE PASSAGE 


307 


Et vont et vont les rangs compacts, 

Avec des renforts toujours en attente, avec les places des 
morts vivement comblées, 

A travers bataille, à travers défaite, avançant toujours sans 
pauser jamais, 

Pionniers I ô pionniers ! 

Oh ! mourir en allant de l’avant! 

En est-il parmi nous près de s’affaisser pour mourir? L’heure 
est venue ? 

Alors nous trouverons en marche la mort la mieux séante, 
sûrement le vide sera tôt rempli, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Toutes les pulsations du monde, 

D’accord elles battent pour nous, battent avec le mouve¬ 
ment d’Ouest, 

Isolées,groupées,s’avançantférme au front,toutespournous, 
Pionniers ! ô pionniers ! 

Les splendeurs diverses et mêlées de la vie, 

Toutes les figures et tous les spectacles, tous les ouvriers à 
leur ouvrage, 

Tous lès marins et tous les terriens, tous les maîtres avec 
leurs esclaves, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Tous les infortunés qui aiment en silence, 

Tous les prisonniers dans les prisons, tous les justes et tous 
les méchants, 

Tous les joyeux, tous les douloureux, tous les vivants, tous 
les mourants, 

Pionniers ! ô pionniers ! 



305 


FEUILLES D’HERBE 


Moi aussi avec mon âme et mon corps, 

Nous, curieux trio, qui cueillons, vaguons sur notre route, 
Parcourant ces rivages parmi les ombres, avec les appari¬ 
tions pressons, 

Pionniers ! ô pionniers I 

Voyez, l’orbe roulant qui fend l’espace ! 

Voyez, autour les orbes frères, groupés tous les soleils et les 
planètes, 

Tous les jours éblouissants, toutes les nuits mystiques avec 
les songes, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Ceux-là sont des nôtres, ils sont avec nous, 

Tous à la besogne primaire nécessaire, tandis que les sui¬ 
vants là-bas en germe attendent par derrière, 

Nous conduisons le cortège d’aujourd’hui, nous frayons la 
route pour le voyage, 

Pionniers 1 ô pionniers ! 

O vous, filles de l’Ouest ! 

O vous, les jeunes et les aînées ! O vous, mères et épouses ! 

Il ne faut jamais vous diviser, dans nos rangs vous mar¬ 
cherez unies, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Rhapsodes latents sur les prairies ! 

(Bardes enlinceulés des pays autres, vous pouvez reposer, 
votre œuvre est accompîie), 

Je vous entends bientôt venir en chantant, bientôt vous 
vous lèverez pour marcher parmi nous, 

Pionniers ! ô pionniers ! 



OISEAUX DE PASSAGE 


309 


Point douceurs délectables. 

Point les coussins, point les mules, point la paix studieuse, 

Point la richesse à l’abri, affadissante, point les joies ternes 
pour nous, 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Les festoyeurs goulus festoient ? 

Les dormeurs obèses dorment ? Ils ont fermé et verrouillé 
les portes ? 

Pour nous cependant la dure pitance et la couverture par 
terre, 

Pionniers I ô pionniers ! 

La nuit est descendue ? 

Si pénible fut la dernière étape ? Nous nous arrêtâmes en 
chemin, découragés, laissant tomber la tête ? 

Alors, je vous accorde une heure brève sur votre route 
pour faire la pause, heure d’oubli. 

Pionniers ! ô pionniers ! 

Jusqu’à ce qu’avec un éclat de trompette, 

Loin, loin, vibre l’appel de l’aube — écoutez ! comme haut 
et clair je l’entends sonner. 

Vite ! en tête de l’armée ! — vite ! d’un bond regagnez vos 
places, 

Pionniers ! ô pionniers ! 


A TOI 

Qui que tu sois, j’ai peur que tu ne suives le chemin des 
rêves, 



310 


FEUILLES D’HERBE 


J’ai peur que ces prétendues réalités ne soient destinées à 
fondre sous tes pieds et tes mains, 

En ce moment même tes traits, tes joies, tes propos, ton logis,, 
ton emploi, tes mœurs, tes ennuis, tes folies, ton cos¬ 
tume, tes crimes, s’évaporent de toi, 

Ton âme et ton corps réels apparaissent devant moi, 

Ils se présentent dépouillant affaires, dépouillant commerce, 
boutiques, travail, fermes, vêtements, la maison, achats, 
ventes, manger, boire, souffrance, mort. 

Qui que tu sois, à présent, je pose la main sur toi afin que 
tu sois mon poème, 

Mes lèvres contre ton oreille murmurent, 

J’ai chéri bien des femmes et des hommes, mais je n’en ché¬ 
ris aucun mieux que toi. 

Oh ! j’ai été négligent et muet, 

J’aurais dû me diriger droit vers toi il y a longtemps déjà, 
J’aurais dû ne rien conter que toi, j’aurais dû ne rien chan¬ 
ter que toi. 

Je veux tout laisser pour venir faire les hymnes de toi, 
Personne ne t’a compris, mais moi je te comprends, 
Personne ne t’a rendu justice, tu ne t’es pas rendu justice à 
toi-même, 

Personne qui ne t’ait trouvé imparfait, je suis le seul à ne 
trouver aucune imperfection en toi, 

Personne qui n’ait voulu te soumettre, je suis le seul qui 
ne consentirai jamais à te soumettre, 

Moi seul je suis celui qui rie place au-dessus de toi ni maître, 
ni possesseur, ni supérieur, ni Dieu, outre ce qui attend 
intrinsèquement en toi-même. 



OISEAUX DE PASSAGE 


311 


Les peintres ont peint leurs groupes nombreux et le per¬ 
sonnage central parmi tous, 

De la tête du personnage central faisant rayonner un nimbe 
de lumière d’or, 

Mais moi, qui peins des myriades de têtes, je ne peins au¬ 
cune tête sans son nimbe de lumière d’or, 

De ma main, du cerveau de tout homme et femme, elle se 
répand à flots resplendissants à jamais. 

Oh ! je pourrais chanter de telles grandeurs et gloires à ton 
sujet ! 

Tu n’as pas su ce que tu étais, tu as sommeillé sur toi-même 
toute ta vie, 

Tes paupières ont été comme fermées la plupart du temps. 
Ce que tu as fait t’est payé déjà en dérisions, 

(Ton épargne, ton savoir, tes prières,si elles ne te sont payées 
en dérisions, quel est leur paiement ?) 

Les dérisions ne sont pas toi, 

En dessous d’elles et en dedans je te vois secrètement tapi, 
Je te poursuis où nul autre ne t’a poursuivi, 

Le silence, le bureau, les propos dégagés, la nuit, la rou¬ 
tine coutumière, s’ils te cachent aux autres ou à toi- 
même, ils ne te cachent pas à moi, 

La face rasée, le regard fuyant, le teint malsain, s’ils trom¬ 
pent les autres, ils ne me trompent pas, 

La tenue fringante, l’attitude difforme, ivrognerie, goinfre¬ 
rie, mort prématurée, tout cela je le rejette à l’écart. 

Il n’est point de don chez homme ou femme qui ne trouve 
concordance en toi, 

Il n’est point de vertu, point de beauté chez homme ou 
femme qui n’existent aussi bien en toi, 



312 


FEUILLES D’HERBE 


Point de courage, point d'endurance chez les autres qui 
n’existent aussi bien en toi, 

Point de plaisir qui attendent les autres sans qu’un égal 
plaisir ne t’attende. 

Quant à moi, je ne donne rien à personne à moins de te don¬ 
ner scrupuleusement la pareille à toi, 

Je ne chante les chants delà gloire de personne, pas même 
Dieu, plus volontiers que je ne chante les chants de la 
gloire qui est tienne. 

Qui que tu sois ! Réclame ta part à tout hasard ! 

Ternes sont ces spectacles de l’Est et l’Ouest comparés à toi, 

Ces prés immenses, ces fleuves interminables, tu es immense 
et interminable comme eux, 

Ces fureurs, éléments, orages, ces mouvements de la Nature, 
agonies qui semblent la dissolution, tu es celui ou 
celle qui règne sur eux en souverain ou souveraine, 

Qui règne en propre sur Nature, éléments, souffrance, pas¬ 
sion, dissolution. 

De tes chevilles tombent les entraves, tu trouves un pouvoir 
infaillible, 

Vieux ou jeune,homme ou femme, grossier, vil, rejeté par 
les autres, ce que tu es, quiconque sois-tu, se publie, 

A travers naissance, vie, mort, funérailles, les moyens sont 
fournis, rien n’est chichement mesuré, 

A travers courroux, pertes, ambition, ignorance, spleen, ce 
que tu es fait son chemin. 



OISEAUX DE PASSAGE 


313 


FRANGE 

L’An XVIII de ces Etats . [ 1793 .] 

Grande année et grand pays, 

Apre, discordant, le cri d’une naissance déchire l’espace, 
pour toucher plus intimement qu’aucun autre le cœur 
de la mère. 

Je suivais les rivages de mon océan du Levant, 

Entendis par delà les vagues la petite voix, 

Vis le divin nouveau-né là-bas qui vagissait lugubrement à 
son réveil, parmi le grondement des canons, jurons, 
hurlements, fracas d’édifices écroulés, 

Ne fus pas tellement écœuré du sang qui coulait dans les 
ruisseaux, ni des cadavres isolés, ni ceux en tas ni ceux 
emportés dans les fourgons, 

Ne fus pas tellement désespéré à ees randonnées de la mort 
— ne fus pas tellement horrifié à ces fusillades répétées. 

Pâle, silencieux, grave, que pouvais-je dire à cette rétribu¬ 
tion de longtemps accumulée ? 

Pouvais-je souhaiter l’humanité différente ? 

Pouvais-je souhaiter que le peuple fût de bois et pierre ? 

Ou qu’il n’y eût pas de justice dans la destinée ou le temps ? 

O Liberté ! ô compagne pour moi ! 

Ici aussi, tenues en réserve, les flammes, la mitraille et la 
hache, pour les faire sortir en cas de besoin. 

Ici aussi,quoique longtemps comprimée, elle ne peut jamais 
être détruite, 



314 


FEUILLES D’HERBE 


Ici aussi, elle pourrait se dresser à la fin meurtrière et exta¬ 
tique, 

Ici aussi, exigeant l’arriéré intégral de la vengeance. 

D’ici je signale ce salut outre-mer. 

Et je ne renie pas ce terrible enfantement et baptême rouge, 
Mais me rappelle la petite voix que j’entendis vagir et at¬ 
tends avec absolue confiance, peu importe le temps, 

Et à dater d’aujourd’hui, triste et fort, je soutiens la cause 
léguée, celle de tous pays, 

Et j’adresse ces mots à Paris avec mes affections, 

Et j’imagine que là-bas des poètes les comprendront, 

Car il y a encore, j’imagine, delà musique latente en France, 
des flots de musique, 

Oh ! j’entends déjà le bruit confus des instruments, ils noie¬ 
ront bientôt tout ce qui voudrait les interrompre, 

Oh ! je crois que le vent d’est apporte une marche de liberté 
triomphale, 

Elle vient jusqu’ici, elle me gonfle de joie folle, 

Je veux courir la transposer en mots, pour la justifier. 

Je veux encore chanter un chant pour toi, ma femme. 


MOI-MÊME ET LES MIENS 

Moi-même et les miens à jamais en athlètes, 

Pour supporter le froid ou chaud, mettre dans la cible avec 
un fusil, piloter un bateau, conduire des chevaux, pro¬ 
créer des enfants superbes, 

Pour parler facilement et clairement, nous sentir à l’aise 
parmi les gens du peuple, • 

Et nous maintenir dans de terribles positions sur terre et 
sur mer. 



OISEAUX DE PASSAGE 


315 


Point comme brodeur, 

(Des brodeurs il y en aura toujours à foison, je les salue eux 
aussi), 

Mais pour le tissu des choses et pour les hommes et femmes 
intrinsèques. 

Point pour ciseler des ornements, 

Mais pour tailler d’un libre ciseau la tête et les membres de 
Dieux suprêmes à profusion, afin que les Etats se les 
figurent marchant et causant. 

Laissez-moi faire à ma guise, 

Que d’autres promulguent les lois, je ne tiendrai aucun 
compte des lois, 

Que d’autres encensent les hommes éminents et soutien¬ 
nent la paix, je soutiens agitation et conflits, 

Je n’encense aucun homme éminent, je blâme en plein vi¬ 
sage celui que l’on jugeait le plus digne. 

(Qui es-tu? Et de quoi es-tu secrètement coupable ta vie 
entière ? 

Resteras-tu à l’écart ta vie entière ? Passeras-tu ta vie en¬ 
tière à gratter et babiller ? 

Et qui es-tu, qui dégoises par cœur années, pages, langues, 
souvenirs, 

Sans penser aujourd’hui que tu ne sais pas dire convenable¬ 
ment un seul mot ?) 

Que d’autres finissent des spécimens, je ne finis jamais de 
spécimens, 

Je les fais surgir par des lois inépuisables, comme fait la 
Nature, frais et modernes continûment. 



316 


FEUILLES D’HERBE 


Je ne présente rien comme devoirs. 

Ce que les autres présentent comme devoirs, je le présente 
comme impulsions vivantes, 

(Irai-je présenter comme un devoir l’action du cœur ?) 

Que d’autres résolvent des questions, je ne résous rien, je 
soulève des questions insolubles, 

Qui sont ceux que je vois et touche et qu’y a-t-il chez eux ? 

Qu’y a-t-il chez ces pareils de moi-même qui m’attirent si 
près par de tendres signes directs nt indirects ? 

J’invite le monde à se défier des rapports de mes amis, mais 
à écouter mes ennemis, comme je fais moi-même, 

Je vous adjure d’éternellement repousser ceux qui vou¬ 
draient m’expliquer, car je ne puis m’expliquer moi- 
même, 

J’adjure qu’on ne fonde sur moi ni théorie ni école, 

Je vous adjure de laisser tout libre comme moi-même j’ai 
laissé tout libre. 

Après moi, à perte de vue ! 

Oh! je vois quela vie n’est pas courte,mais démesurément 
longue, 

Je veux désormais fouler le monde en homme chaste, sobre, 
qui se lève tôt, grandit sans cesse, 

Chaque heure est la semence de siècles, et encore de siècles. 

Il me faut suivre ces continuelles leçons de l’air, l’eau, la 
terre, 

Je m’aperçois que je n’ai pas de temps à perdre. 



OISEAUX DE PASSAGE 


317 


ANNÉE DE MÉTÉORES 
(1859-60) 

Année de météores ! Année qui couvait ! 

Je voudrais assembler en mots rétrospectifs quelques-uns de 
tes faits et signes. 

Je voudrais chanter ta lutte pour la 19 e Présidence, 

Je voudrais chanter comment un vieillard de haute taille, 
à cheveux blancs, monta à l’échafaud en Virginie, 

(J’étais là, je me tenais en silence, les dents serrées, j’obser¬ 
vais, 

Je me tenais tout près de toi, vieillard, lorsqu’avec sang- 
froid et indifférence, mais tremblant de vieillesse et de 
tes blessures non cicatrisées, tu montas à l’échafaud) ; 

Je voudrais chanter en mon chant copieux tes chiffres de 
recensement des Etats, 

Les statistiques de la population et des produits, je voudrais 
chanter tes navires et leurs cargaisons, 

Les fiers navires noirs de Manhattan arrivant, les uns 
remplis d’immigrants, les autres retour de l’isthme avec 
des cargaisons d’or, 

Je voudrais chanter des chants de tout cela, je voudrais sou¬ 
haiter la bienvenue à tout ce qui vient vers ici, 

Et toi aussi, je voudrais te chanter, bel adolescent! Sois le 
bienvenu de ma part, jeune prince d’Angleterre ! 

(Te souviens-tu des foules de Manhattan houleuses, lorsque 
tu passas avec ton cortège de gentilshommes ? 

J’étais là parmi la foule, et t’ai distingué avec affection); 

Je n’oublierai non plus de chanter ce prodige, le navire 
glissant sur ma baie, 



318 


FEUILLES D’HERBE 


L’élégant et majestueux Great Eastern, glissant sur ma baie 
avec ses six cents pieds de long, 

S’avançant rapidement, environné de myriades de petites 
embarcations, je n’oublierai de le chanter ; 

Ni la comète qui surgit sans être annoncée du septentrion, 
flamboyant dans le ciel, 

Ni l’étrange colossale procession de météores éblouissants et 
clairs filant au-dessus de nos têtes, 

(Un moment, un long moment,ses globes de lumière surna¬ 
turelle planèrent au-dessus de nos têtes, 

Puis s’éloignèrent, churent dans la nuit et disparurent) ; 
Tels et aussi capricieux les signes que je chante — et de 
lueurs d’eux je voudrais faire luire et moucheterces 
chants, 

Tes chants, ô année toute bariolée de mal et bien —année 
de présages ! 

Année de comètes et météores fugitifs, étranges — tenez, 
ici même, un également fugitif, étrange ! 

Moi qui te traverse en hâte, pour bientôt tomber et 
disparaître, qu’est-ce que ce chant, 

Que suis-je moi-même, sinon un de tes météores ? 


AVEC LES DEVANCIERS 

1 

Avec les devanciers, 

Avec mes pères et mères et les accumulations d’âges passés, 
Avec tout ce sans l’existence duquel je ne serais pas ici main¬ 
tenant, comme je suis, 

Avec l’Egypte, l’Inde, la Phénicie, la Grèce et Rome, 

Avec les Celtes, les Scandinaves, les Bretons et les Saxons, 



OISEAUX DE PASSAGE 


319 


Avec les aventures maritimes, lois, arts industriels, guerres 
et voyages antiques. 

Avec le poète, le scalde, les sagas, les mythes et les oracles, 
Avec la vente des esclaves, avec les inspirés, avec les trou¬ 
badours, les croisés et les moines. 

Avec ces continents anciens d’où nous sommes venus vers 
ce nouveau continent, 

Avec les royaumes et les rois qui s’effacent là-bas, 

Avec les religions et les prêtres qui s’effacent. 

Avec les rivages étroits vers lesquels nous jetons un coup 
d’œil en arrière, de nos vastes rivages présents, 

Avec les années sans nombre se déroulant pour arriver à 
ces années-ci, 

Nous voici arrivés, toi et moi — l’Amérique arrivée et 
façonnant cette année-ci, 

Cette année ! qui elle-même projette en avant d’innombra¬ 
bles années à venir. 

2 

Oh ! mais ce ne sont pas les années — c’est Moi, c’est Toi, 
Nous sommes tangents à toutes lois et d’accord avec tous 
devanciers, 

Nous sommes le scalde, l’oracle, le moine et le chevalier, 
nous les contenons facilement et davantage, 

Nous sommes au centre du temps sans commencement ni 
fin, nous sommes au centre du mal et du bien, 

Tout pivote sur nous, il y a autant de ténèbres que de lu¬ 
mière, 

Le soleil même pivote, lui et son système de planètes, sur 
nous, 

Son soleil à lui,et le soleil de celui-ci, tous pivotent sur nous* 


i 


21 



320 


FEUILLES D’HERBE 


Quant à moi (déchiré, agité, en ces jours de fièvre). 

J’ai l’idée de tout, et suis tout et crois en tout, 

Je crois que le matérialisme est vrai et que le spiritualisme 
est vrai, je ne rejette aucune partie. 

(Aurai-je oublié une partie ? n’importe quoi dans le passé ? 

Approchez-vous, qui que vous soyez et quoi que vous soyez, 
afin que je vous reconnaisse.) 

Je respecte l’Assyrie, la Chine, la Germanie et les Hébreux, 

J’adopte chaque théorie, mythe, dieu et demi-dieu, 

Je vois que les vieux récits, bibles, généalogies sont vrais, 
sans exception, 

Je soutiens que tous les temps passés furent ce qu’ils de¬ 
vaient être, 

Et qu’ils ne pouvaient en aucune façon valoir mieux qu’ils 
ne valurent. 

Et qu’aujourd’hui est ce qu’il doit être et l’Amérique égale¬ 
ment, 

Et qu’aujourd’hui et l’Amérique ne pourraient en aucune 
façon valoir mieux qu’ils ne valent. 

3 

Au nom de ces Etats, en ton nom et en mon nom, le Passé, 

Et au nom de ces Etats, en ton nom et en mon nom, le Pré¬ 
sent, 

Je sais que le passé fut grand et l’avenir sera grand, 

Et je sais que tous deux s’unissent curieusement dansle pré¬ 
sent, 

(A cause de celui que je prends pour type, ècausedel’homme 



OISEAUX DE PASSAGE 


321 


du commun, de la moyenne, à cause de toi, si tu es 
cet homme), 

Et qu’où je suis et où tu es, en ce jour même, là est le centre 
de tous les temps, toutes les races, 

Et là est le sens pour nous de tout ce qui est jamais venu 
des races et temps, ou en viendra jamais. 





CORTÈGE DANS BROADWAY 


1 

Du Niphon ici venus par la mer du Ponant, 

Courtois, joues basanées, les ambassadeurs aux deux sabres, 

Appuyés au fond de leurs calèches découvertes, tête nue, 
impassibles, 

Défilent aujourd’hui à travers Manhattan. 

Liberté ! Je ne sais si d’autres voient ce que je vois, 

Dans le cortège avec les nobles du Niphon, porteurs de mes¬ 
sage, 

Fermant la marche, voltigeant au-dessus, autour, ou mar¬ 
chant dans le rang, 

Mais je veux te chanter un chant de ce que je vois, Liberté. 

Quant Manhattan au million de pieds lâché descend sur 
son pavé, 

Quand les canons tonnants me réveillent avec ce gronde¬ 
ment altier que j’aime, 

Quand les canons à bouche ronde dans la fumée et l’odeur 
que j’aime crachent leurs salves, 

Quand les canons aux éclairs de feu m’ont tout à fait mis 
sur le qui-vive, et des nuages de vapeur délicate, légère 
font un dais au-dessus de ma ville, 


CORTÈGE DANS BROADWAY 


323 


Quand, resplendissants, les innombrables fûts droits, les 
forêts aux quais ne sont plus que couleurs, 

Quand chaque navire richement paré porte son pavillon au 
pic, 

Quand les banderoles ondoient et les guirlandes pendent aux 
fenêtres, 

Quand Broadway est tout entier livré aux piétons et curieux, 
quand la masse est la plus dense, 

Quand les façades des maisons grouillent de monde, quand 
les yeux fixent rivés par dizaines de mille à la fois, 

Quand les invités venus des îles s’avancent, quand on voit 
le pompeux cortège qui passe, 

Quand, l’appel adressé, la réponse qui a attendu des mil¬ 
liers d’années répond, 

Alors moi aussi, me levant, répondant, je descends sur le 
pavé, me confonds avec la foule et, les yeux fixes, 
regarde avec elle. 

2 

Manhattan au visage superbe ! 

Américains, mes camarades 1 vers nous alors, enfin l’O¬ 
rient vient. 

Vers nous, ô ma ville, 

Où nos splendeurs haut-faîtées de fer et marbre s’alignent de 
chaque côté, pour marcher dans l’espace entre, 

Aujourd’hui, notre Antipode vient. 

La Génératrice vient, 

Le nid des langues, celle qui nous légua les poèmes, la race 
de jadis, 



324 


FEUILLES D’HERBE 


Vermeille de sang, pensive, perdue en rêveries, brûlante de 
passion, 

Lourde de parfums, aux vêtements amples et flottants, 

Au visage brûlé du soleil, à Taine intense et aux yeux brasil- 
lants, 

La race de Brahma vient. 

Vois, ô mon chant ! Tout cela et davantage jaillit vers nous 
en éclairs du cortège, 

A mesure qu’il passe, changeant, il fait passer changeant 
devant nous un kaléidoscope divin. 

Car point seulement les ambassadeurs, le bronzé Japonais 
venu de son île, 

Souple et silencieux l’Hindou paraît, le continent asiatique 
lui-même paraît, le passé, les morts, 

L’obscur matin nocturne de merveilleux et fabuleux in- 
scrutable, 

Les mystères enveloppés, les antiques ruchées inconnues. 

Le nord, le midi suffoquant, l’Assyrie à l’est, les Hébreux, 
le monde ancien des Anciens, 

Vastes cités désolées, le présent qui s’écoule, tout cela et 
davantage est dans le pompeux cortège. 

La terre entière, le monde y est, 

Le Grand Océan, la nuée d’îles, la Polynésie, la côte par 
delà, 

La côte à laquelle tu fais face désormais — toi, Liberté, de 
tes rives d’or du Ponant, 

Les contrées là-bas avec leur population, les millions de la 
masse sont curieusement ici, 

Les marchés fourmillants, les temples aux idoles rangées de 



CORTÈGE DANS BROADWAY 


325 


chaque côté ou au fond, bonzes, brahmines, et lamas, 
Mandarins, paysans, marchands, ouvriers et pêcheurs. 

Les chanteuses et les danseuses, les illuminés, les empereurs 
invisibles, 

Confucius lui-même,les grands poètes et héros, les guerriers, 
les castes, tout, 

Se rassemblant, en foule de toutes les directions, des Monts 
Altaï, 

Du Thibet, des quatre fleuves au long cours sinueux de la 
Chine, 

Des péninsules du midi et des îles semi-continentales, de la 
Malaisie, 

Ceux-là et tout ce qui leur appartient se manifestent à moi 
palpablement, et sont par moi saisis, 

Et je suis saisi par eux et retenu amicalement par eux. 
Pour que je les chante tous,comme je le fais ici, Liberté ! 
pour eux-mêmes et pour toi. 

Car moi aussi, élevant la voix, je me mêle^aux rangs de ce 
cortège, 

Je suis le chanteur, je chante tout haut au-dessus du cortège, 
Je chante le monde donnant sur mon océan du Ponant, 

Je chante copieuses les îles au delà, aussi serrées qu’étoiles 
au ciel, 

Je chante le nouvel empire plus grandiose qu’aucun d’a¬ 
vant, comme il m’apparaît dans une vision, 

Je chante l’Amérique, la souveraine, je chante une supré¬ 
matie plus grande, 

Je chante, projetées, un millier de cités florissantes, encore 
à venir avec le temps sur ces groupes d’îles océaniques. 
Mes voiliers et mes vapeurs sillonnant les archipels, 

Mon pavillon étoilé battant au vent, 

Le commerce s’installant, le sommeil des âges ayant fait 



326 


FEUILLES D'HERBE 


son œuvre, les races nées une seconde fois, restaurées, 

Existences, les travaux ressuscités,—le but, je l’ignore, 
— mais l’antique, l’Asiatique renouvelé comme il 
doit être, 

Commençant à dater de ce jour, entouré par le monde. 

3 

Et toi, Liberté du Monde ! 

Tu siégeras au centre en parfait équilibre des milliers et 
milliers d’années, 

Tels aujourd’hui d’un côté les nobles d’Asie venant vers toi, 

Tel demain de l’autre la reine d’Angleterre envoyant son 
fils aîné vers toi. 

Le signe revient en sens inverse, le tour est fait, 

Le cercle est fermé, le voyage accompli, 

Le couvercle n’est qu’à peine entr’ouvert, cependant le 
parfum se répand abondamment du coffre entier. 

Jeune Liberté ! Envers l’Asie vénérable, mère de tous, 

Sois indulgente, aujourd’hui et toujours, ardente Liberté, 
car tu es tout, 

Courbe ton front fier devant la mère longtemps absente qui 
t’envoie maintenant des messages de par delà les ar- 
* chipels. 

Courbe bas ton front fier cette fois, jeune Liberté. 

Furent-ils si longtemps les enfants à errer vers l’ouest ? Si 
immense l’étape ? 

Furent-ils si longtemps les troubles âges devanciers à dé¬ 
boucher du Paradis vers l’ouest ? 



CORTÈGE DANS BROADWAY 


327 


Furent-ils en marche sans relâche de ce côté-là les siècles, 
tout le temps sans savoir,pour toi, pour des raisons ? 

Ils sont justifiés, ils sont accomplis, ils devront maintenant 
se tourner de l’autre côté aussi, pour se diriger vers 
toi dès lors, 

Ils devront maintenant marcher dociles vers l’est aussi pour 
l’amour de toi. Liberté. 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


EXHALÉ DU BERCEAU SANS FIN BALANCÉ 

Exhalé du berceau sans fin balancé, 

Exhalé du gosier de l’oiseau-moqueur, navette musicale, 
Exhalé du minuit de septembre, 

De l’étendue des sables nus et des champs au delà, où l’en¬ 
fant, nu-tête, nu-pieds, son lit quitté, errait seul, 

Du halo en ondée répandu là-haut, 

Du jeu mystique des ombres en bas s’entrelaçant et se tor¬ 
dant comme si elles étaient en vie, 

Des touffes d’églantiers et de ronces, 

Des souvenirs gardés de l’oiseau qui chanta pour moi, 

Des souvenirs de toi, triste frère, des notes capricieuses qui 
s’élevaient et retombaient, 

De sous cette lune jaune et mi-pleine, levée tard et gonflée 
comme si c’était de larmes, 

De ces premières notes de tendresse et d’amour là dans la 
brume, 

Des mille réponses de mon cœur pour ne plus cesser ja¬ 
mais. 

Des myriades de mots éveillés depuis lors, 

Du mot plus fort et plus délicieux qu’aucun autre, 

De tels souvenirs qu’à cette heure ils partent revisiter la 
scène, 


DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


329 


Comme une bande d’oiseaux, qui gazouillent, s’élèvent ou 
passent au-dessus de ma tête, 

Ici portés, en hâte, avant que tout m’échappe, 

Homme, pourtant redevenu par ces larmes un petit garçon* 
Qui se jette sur le sable, affronte les vagues, 

Moi, chantre de douleurs et joies, unisseur du présent et 
de l’éternité, 

Acceptant toutes suggestions pour m’en servir, mais d’un 
bond vif les franchissant, 

Je chante une réminiscence. 

Jadis à Paumanok, 

Au temps où le parfum des lilas était dans l’air et poussait 
l’herbe de mai, 

Le long de cette plage en des églantiers, 

Deux hôtes emplumés d’Alabama, deux ensemble, 

Et leur nid, et quatre œufs vert clair tachetés de brun. 

Et tous les jours le mâle qui allait et venait alentour, 

Et tous les jours la femelle blottie sur son nid, silencieuse, 
les yeux brillants, 

Et tous les jours moi, enfant curieux, jamais trop près, sans 
j amais les troubler, 

Qui regardais à la dérobée, absorbais, traduisais. 

Luis ! Luis ! Luis ! 

Verse ta chaleur, grand soleil ! 

Tant que nous nous chauffons , nous deux ensemble . 

Tous deux ensemble ! 

Qu'il vente du midi ou qu'il vente du nord, 

Que poigne le jour blanc ou tombe la nuit noire. 

Chez nous, ou partis outre fleuves et montagnes , 

Nous chantons sans cesse, insoucieux du temps. 



330 


FEUILLES D'HERBE 


Tant que tous deux nous restons ensemble. 

Ainsi fut-il lorsque, tout à coup, 

Tuée peut-être, à l’insu de son compagnon, 

La femelle un matin n’était blottie sur le nid, 

Ni ne revint l’après-midi, ni le lendemain, 

Ni jamais plus ne reparut. 

Et dès lors tout l’été dans le bruit de la mer, 

Et la nuit sous la lune pleine, dans l’air calmé, 

Au-dessus de la houle rauque de la mer. 

Ou voletant le jour de ronces en ronces, 

Je vis, j’entendis par intervalles celui qui restait, le mâle. 
Le solitaire visiteur d’Alabama. 

Vente ! Vente ! Vente ! 

Souffle , vent de la mer , au long des grèves de Paumanok; 
J'attends et j'attendrai que ton souffle me rendema compagne. 

Oui, lorsque scintillaient les étoiles, 

Toute la nuit sur la pointe d’un poteau festonné de mousse, 
Presque parmi les vagues claquantes, 

Le chanteur esseulé restait là — étonnant, faisant couler 
des larmes. 

Il appelait sa compagne. 

Il épanchait les sens qu’entre tous les hommes, je sais. 

Oui, mon frère, je sais, 

Les autres peut-être point, mais moi j’ai recueilli précieuse¬ 
ment toutes tes notes, 

Car plus d’une fois, me glissant sans être vu jusqu’à la plage. 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


331 


Silencieux, évitant les rayons de lune, me confondant avec 
les ombres, 

Me rappelant jusqu’à ce jour les formes sombres, les échos, 
les sortes de choses qu’on entendait et voyait, 

Les bras blancs inlassablement agités là-bas dans le ressac. 

Moi, enfant, nu-pieds, le vent soulevant ma chevelure, 

J’écoutais longtemps, longtemps. 

J’écoutais pour garder, pour chanter les notes qu’à présent 
je traduis, 

Te comprenant, mon frère. 

Soûlas ! Soûlas ! Soûlas ! 

Contre sa vague lui est soûlas la vague derrière, 

Et encore une autre derrière celle-ci qui enlace et lèche, chacune 
contre Vautre pressée , 

Mais ma mie n'est plus soûlas pour moi, plus pour moi . 

Bas pend la lune, elle s'est levée tard, 

Elle se traîne — oh ! je crois qu'elle est lourde d'amour, d'a¬ 
mour . 

Oh ! follement la mer s'élance contre la terre, 

Avec amour, avec amour . 

O nuit ! N'est-ce pas ma mie que je vois voleter parmi le res¬ 
sac? 

Quelle estcettepetite chose noire que jevoislà-bas dans le blanc? 

Fort ! Fort ! Fort ! 

Fort je crie vers toi, ma mie ! 

Haute et claire je jette ma voix par-dessus les vagues, 

Sûrement tu dois reconnaître qui est ici, est ici , 



332 


FEUILLES D’HERBE 


Tu dois reconnaître qui je suis, ma mie. 

Lune basse ! 

Quelle est celte petite tache sombre sur ton jaune gris ? 

Oh ! c'est la forme, la forme de ma compagne ! 

0 lune, ne la retiens pas plus longtemps loin de moi . 

Terre ! Terre ! 0 terre ! 

N'importe où je me tourne, oh ! je crois que tu pourrais me 
rendre ma compagne si seulement tu voulais, 

Cgi je suis presque sûr de la voir confusément n'importe où je 
regarde . 

0 étoiles qui vous levez ! 

Peut-être celle que je désire tant va se lever, se lever avec Vune 
de vous. 

0 gosier ! 0 gosier qui tremble ! 

Jette des sons plus clairs à travers l'atmosphère ! 

Perce les bois, la terre, 

Quelque part à écouter pour les saisir doit être celle que je dé¬ 
sire. 

Trillez fort, chansons ! 

Ici solitaires, les chansons de la nuit ! 

Chansons d'amour esseulé ! Chansons de mort ! 

Chansons sous cette lune traînante, jaunâtre, déclinante, 

Oh ! sous cette lune qui tombe presque dans la mer ! 

0 chansons de folie et désespoir. 

Mais doucement ! Bien bas ! 

Doucement ! Que ce ne soit plus qu'un murmure, 

Et je t'en prie, attends un moment, toi mer au rauque fracas, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


333 


Car je crois avoir entendu quelque part ma compagne qui me 
répondait, 

Cétait si faible que je veux me taire, me taire pour écouter, 
Mais pas me taire tout à fait, car alors elle ne viendrait peut- 
être pas tout de suite vers moi. 

Par ici, mon aimée ! 

Me voici ! Là ! 

Par cette note à peine soutenue je m’annonce à toi , 

Ce doux appel est pour toi, ma mie, pour toi . 

Ne te laisse pas attirer ailleurs, 

Ce sifflement est celui du vent, ce n’est pas ma voix, 

Ce volètement est le volêlement de l’écume, 

Ces ombres sont celles des feuilles. 

0 ténèbres ! Oh ! c’est en vain ! 

Oh ! je me sens bien mal et chagrin. 

0 halo brun dans le ciel autour de cette lune qui tombe sur la 
mer ! 

0 reflet troublé dans la mer ! 

0 gosier ! 0 cœur qui bat ! 

Et moi qui chante vainement, vainement la nuit entière. 

0 passé ! 0 vie de bonheur ! 0 chants d’allégresse ! 

Dans l’air, dans les bois, par les champs , 

Aimé ! Aimé ! Aimé ! Aimé ! Aimé ! 

Mais ma campagne n’est plus, plus avec moi ! 

Plus nous deux ensemble. 

La mélodie mourait, 

Tout le reste continuait, les étoiles brillaient, 

Écho continu aux notes de l’oiseau, les vents soufflaient, 



334 


FEUILLES D’HERBE 


La farouche vieille, en ses grondements de colère, sans cesse 
grondait, 

Sur les sables du rivage gris de Paumanok qui frisselait, 

Le quartier de lune jaune, agrandie, s’affaissait, jusqu’à 
presque toucher la face de la mer tombait, 

L’enfant restait en extase, les vagues avec ses pieds nus, 
l’air avec sa chevelure jouaient, 

L’amour, longtemps à l’étroit dans son cœur, maintenant 
s’échappait, maintenant enfin en tumulte éclatait. 
Le sens de la mélodie vivement en son oreille et son âme 
se déposait, 

D’étranges larmes sur ses joues coulaient, 

Colloque là tenu à trois, où chacun s’exprimait, 

A mi-voix, la sauvage vieille sans cesse criait, 

Aux questions de l’âme de l’enfant en bourrue s’accordait, 
tel secret enseveli sifflait, 

Au poète débutant. 

Daimon ou oiseau ! (dit l’âme de l’enfant), 

Est-ce vraiment vers ta compagne que tu chantes ? Ou est- 
ce en réalité pour moi ? 

Car moi qui étais tout à l’heure un enfant, l’usage de ma 
langue endormi, maintenant que je t’ai entendue, 
Maintenant, en un instant, je sais ce que je viens faire, je 
m’éveille, 

Et déjà un millier de chanteurs, un millier de chants plus 
clairs, plus forts et plus douloureux que le tien, 

Un millier d’échos gazouilleurs se sont mis à vivre en moi, 
pour ne jamais mourir. 

Q toi, chanteur solitaire, qui chantais à l’écart, me projetant 
hors de moi-même, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


335 


O moi solitaire qui t’écoutais, jamais plus je ne cesserai de te 
perpétuer, 

Jamais plus je ne m’y soustrairai, jamais plus les répercus¬ 
sions, 

Jamais plus les cris de l’amour insatisfait ne seront absents 
de moi, 

Jamais ne me quitteront pour que je redevienne le tranquille 
enfant que j’étais avant ce qui fut en cette nuit-là, 

Près de la mer, sous la lune jaune et affaissée, 

Où s’éveilla l’avant-coureur, le feu, l’enfer délicieux là- 
dedans, 

Le désir inconnu, la destinée de moi. 

Oh! donne-moi le mot de l’énigme! (il est caché ici quelque 
part dans la nuit), 

Oh ! si je dois avoir autant, que j’aie davantage ! 

Alors un mot (car je veux le vaincre), 

Le mot final, supérieur à tous, 

Subtil monta — qu’est-ce ? — j’écoute ; 

Est-ce ça que vous murmurez et tout le temps l’avez fait, 
vous, vagues de la mer ? 

Est-ce ça qui émane de vos marges liquides et vos sables 
mouillés ? 

A quoi répondant, la mer, 

Sans tarder, sans se hâter, \ 

Me murmura la nuit durant, et très nettement avant la 
pointe du jour, 

Me chuchota tout bas le mot délicieux mort, 

Et bien des fois mort, mort, mort, mort, 

Sifflement mélodieux, ni pareil à l’oiseau, ni pareil à mon 
cœur éveillé d’enfant, 


I 


23 



336 


FEUILLES D'HERBE 


Mais se rapprochant peu à peu, comme pour moi en confi¬ 
dence frisselant à mes pieds. 

Rampant de là sans s’arrêter jusqu’à mon oreille et douce¬ 
ment m’inondant tout entier, 

Mort, mort, mort, mort, mort. 

Ce que je n’oublie point. 

Mais fonds ici le chant de mon nocturne daimon et frère, 
Qu’il me chanta au clair de lune sur la plage grise de Pau- 
manok, 

Avec les milliers de chants en réponse au hasard, 

Mes chants à moi éveillés à partir de cette heure, 

Et avec eux la clef, le mot sorti des vagues, 

Le mot du chant le plus suave et de tous les chants, 

Ce mot fort et délicieux que, rampant à mes pieds, 

(Ou comme une bonne vieille, balançant le berceau, enve¬ 
loppée de doux vêtements, se pencherait de côté), 
La mer me murmura. 


COMME JE DÉVALAIS AVEC L'OCÉAN 
1 

Comme je dévalais avec l’océan de vie, 

Comme j’allais par les rivages que je connais. 

Comme je marchais où les petites vagues continûment te 
baignent, Paumanok, 

Où elles s’avancent avec leur rumeur, rauques et sifflantes, 
Où la farouche vieille appelle sans fin ses abandonnés. 

Vers la fin d’un jour d’automne où je méditais, mes regards 

fixés vers le sud, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


337 


Possédé par ce moi électrique de la fierté duquel j'exprime 
mes poèmes. 

Je fus saisi par l’esprit qui laisse sa trace dans les lignes à 
mes pieds, 

La bordure, le dépôt qui représente toute l’eau et toute la 
terre du globe. 

Fascinés, mes regards se détournant du sud retombèrent 
pour suivre ces minces randes. 

Menus brins, pailles, débris de bois, herbes et gluten de mer. 

Ecume, coquillages détachés des rocs brillants, feuilles de 
laitue de mer, abandonnés par le flot. 

Marchant des milles, avec le bruit des vagues qui se bri¬ 
saient de l’autre côté de moi, 

Paumanok, sur-le-champ, comme je pensais la vieille pen¬ 
sée des analogies, 

Tu m’offris ceci, île en forme de poisson, 

Comme je parcourais les plages que je connais, 

Comme je marchais avec ce moi électrique cherchant des 
types. 

2 

Comme je vais vers les rivages que je ne connais pas. 

Comme j’écoute le chant funèbre, la voix des hommes et 
des femmes naufragés, 

Comme j’aspire les brises impalpables qui soufflent sur 
moi, 

Comme l’océan si mystérieux roule vers moi de plus en 
plus près, 

Moi aussi je ne représente tout au plus qu’un petit tas re¬ 
jeté. 

Une poignée de sable et feuilles mortes qui s’accumulent. 





338 


FEUILLES D’HERBE 


Moi aussi je m’accumule, et me confonds avec le sable et le 
tas. 

Oh ! je suis repoussé, vaincu, courbé jusqu’à la terre même. 
Accablé de moi-même d’avoir osé ouvrir la bouche, 
M’apercevant maintenant, qu’au milieu de tout ce bavar¬ 
dage dont les échos retombent sur moi, je n’ai pas une 
seule fois eu la moindre idée de qui ou ce que je suis, 
Mais que devant tous mes poèmes arrogants le Moi réel 
demeure encore inefïleuré, inexprimé, absolument 
inatteint, 

Retiré à distance, il me bafoue avec des signes et révérences 
de congratulation railleuse, 

Avec de bruyants éclats de rire ironiques au loin à chaque 
mot que j’ai écrit, | 

En silence montrant du doigt ces chants et puis le sable 
sous mes pieds. 

Je m’aperçois que je n’ai rien compris réellement, pas un 
seul objet, et que nul homme ne le pourra jamais, 

La Nature ici en vue de la mer profitant de ma faiblesse pour 
me décocher ses traits et me piquer, 

Parce que j’ai eu l’audace d’ouvrir la bouche pour chanter. 

3 

Vous, l’un et l’autre océan, je suis d’accord avec vous, 
Pareillement nous murmurons d’un ton de reproche en rou¬ 
lant sables et dépôt, sans savoir pourquoi, 

Ces menues bribes représentent vraiment et vous et moi et 
tous. 

Toi, rivage friable avec tes traînées de débris, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


339 


Toi, île en forme de poisson, je prends ce qui est sous mes 
pieds, 

Ce qui est à toi est à moi, mon père. 

Moi aussi, Paumanok, 

Moi aussi je suis venu à la surface comme l’écume, j’ai été 
porté sur le flot sans limites et rejeté sur tes bords, 

Moi aussi, je ne suis qu’une traînée de dépôt et débris, 

Moi aussi, je laisse de menues bribes sur toi, toi île en forme 
de poisson. 

Je me jette sur ton sein, mon père, 

Je m’accroche à toi que tu ne puisses te défaire de moi, 

Je te tiendrai fermement ainsi jusqu’à ce que tu me répon¬ 
des quelque chose. 

Embrasse-moi, mon père, 

Touche-moi de tes lèvres comme je touche ceux que j’aime, 
Soufïle-moi, pendant que je te tiens contre moi, le secret de 
ce murmure que j’envie. 

4 

Dévale, océan de vie (le flot reviendra), 

Ne cesse pas ton grondement, toi, farouche vieille, 

Sans fin appelle tes abandonnés, mais n’aie crainte, ne me 
repousse pas. 

Ne t’avance pas avec ta rumeur si rauque et furieuse contre 
mes pieds, lorsque je te touche ou ramasse quelque 
chose venant de toi. 

J’ai des intentions tendres envers toi et tout, 



340 


FEUILLES D’HERBE 


Je ramasse pour moi-même et pour ce fantôme qui regarde 
où nous allons et me suit, moi et mes chants. 

Moi et mes chants, randes éparpillées, petits cadavres, 

Paquets d’écume blanche comme neige et bulles, 

(Voyez, de mes lèvres mortes suinte enfin la vase, 

Voyez, les couleurs du prisme qui chatoient et roulent), 

Touffes de paille, sable, fragments, 

Ici portés par maintes vagues d’humeur, l’une contredi¬ 
sant l’autre, 

Par l’orage, le long calme, les ténèbres, la houle, 

Songe, méditation, un souffle, une larme salée, une parcelle 
de liquide ou de terre, 

A terre, tout autant, du sein d’élaborations insondables 
décomposés et rejetés, 

Une ou deux fleurs fanées, déchirées, tout autant sur les va¬ 
gues flottant, poussées au hasard, 

Tout autant pour nous ce sanglotant chant funèbre de la 
Nature, 

Tout autant d’où nous venons cet éclat des trompettes de 
la nue, 

Nous, capricieux, amenés ici nous ignorons d’où, étalés de¬ 
vant toi, 

Toi là qui marches ou es assis, 

Qui que tu sois, nous aussi gisons en débris à tes pieds. 


PLEURS 

Pleurs ! Pleurs ! Pleurs ! 

Dans la nuit, dans la solitude, pleurs, 

Qui tombent, tombent goutte à goutte sur le blanc rivage» 
bus par le sable, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


841 


Pleurs, pas une étoile qui brille, tout noir et désolé, 

Pleurs humides des yeux d’une figure voilée ; 

Oh ! quelle est cette ombre ? Cette apparition dans la nuit 
qui pleure ? 

Quelle est cette masse informe courbée, accroupie là sur 
le sable ? 

Flots de pleurs, pleurs en sanglots, agonies, étranglés de 
cris fous ; 

O tempête incarnée, qui te soulèves, parcours à rapides en¬ 
jambées la baie ! 

O folle et lugubre tempête nocturne, avec ton vent — ô 
éructante et forcenée ! 

O ombre si tranquille et digne le jour, avec ton visage serein 
et ton pas régulier, 

Mais la nuit lorsque tu éclates et personne ne te voit — 
oh ! alors l’océan déchaîné, 

De pleurs ! pleurs ! pleurs ! 


A LA FRÉGATE 

Toi qui as sommeillé toute la nuit sur la tempête, 

Qui t’éveilles rafraîchie, sur tes ailes prodigieuses, 

(L’orage furieux a éclaté ? tu t’es élevée au-dessus de lui, 

Et reposée sur le firmament, ton esclave qui t’a bercée), 
Maintenant un point bleu planant loin, loin dans le ciel, 
Lorsque sortant à la lumière ici sur le pont du bateau je 
t’observe, 

(Moi-même petite tache, point sur l’énorme masse flot¬ 
tante du monde.) 


Loin, loin en mer, 



342 


FEUILLES D'HERBE 


Après que les poussées furieuses de la nuit ont parsemé le 
rivage d’épaves, 

Avec le jour à présent réapparu, si joyeux et serein, 

L’aube rosée et moelleuse, le soleil qui darde, 

La limpide étendue de l’air azuré, 

Toi aussi tu réapparais. 

Toi née pour t’égaler à la bourrasque (tu es toute ailes), 
Pour tenir le coup contre ciel,terre et mer et ouragan, 

Toi, barque de l’air, qui jamais ne ferles tes voiles, 

Des jours, des semaines même, sans fatigue et toujours de 
l’avant, tournant en cercles à travers les espaces, 
royaumes, 

Au crépuscule qui regardes le Sénégal, au matin l’Amérique, 
Qui te joues parmi les éclairs et les nuées de foudre, 

Parmi eux, en tes aventures, si tu avais mon âme, 

Quelles joies ! quelles joies seraient les tiennes ! 


A BORD, AU GOUVERNAIL 

A bord, au gouvernail d’un navire, 

Un jeune timonier qùi gouverne avec prudence. 

A travers le brouillard sur une côte tintement lugubre, 
Une cloche marine — oh ! une cloche d’alarme, balancée 
par les vagues. 

Oh ! tu avertis bien au moins, toi, cloche qui près des récifs 
tintes, 

Tintes, tintes pour détourner le navire de son naufrage. 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


343 


Car sur le qui-vive, ô timonier, comme tu entends l’aver¬ 
tissement sonore, 

L’avant tourne, le navire chargé de marchandises s’éloigne 
en louvoyant sous ses voiles grises. 

Le splendide et noble navire avec toutes ses précieuses ri¬ 
chesses s’éloigne gaîment sain et sauf. 

Mais oh ! l’autre navire,l’immortel navire! O navire à bord 
du navire ! 

Navire du corps, navire de l’âme, qui navigue, navigue, 
navigue. 


SUR LA PLAGE LE SOIR 

Sur la plage le soir. 

Est une enfant avec son père, 

Observant l’est, le cierd’automne. 

Là-haut, à travers l’obscurité, 

Tandis que des nuages voraces, nuages d’enterrement, s’al¬ 
longent en masses noires, 

S’assombrissent, maussades et prompts, en travers et au 
long du ciel, 

Au milieu d’une claire et transparente bande d’azur qui 
reste encore à l’orient, 

Large et calme monte Jupiter, l’astre souverain, 

Et tout près de lui, rien qu’un tout petit peu au-dessus. 

Voguent les sœurs délicates, les Pléiades. 

De la plage l’enfant tenant la main de son père, 

Ces nuages d’enterrement qui s’assombrissent victorieuse¬ 
ment pour tôt dévorer tout, 



344 


FEUILLES D'HERBE 


Observe, et pleure en silence. 

Ne- pleure pas, enfant, 

Ne pleure pas, ma mignonne, 

De ces baisers que je dissipe tes larmes, 

Les nuages voraces ne seront pas longtemps victorieux, 

Ils ne seront pas longtemps maîtres du ciel, ils ne dévorent 
les étoiles qu’en apparence, 

Jupiter resurgira, aie patience, une autre nuit viens regar¬ 
der encore, les Pléiades resurgiront, 

Ils sont immortels, tous ces astres d’argent et d’or resplen¬ 
diront encore, 

Les grands astres et les petits resplendiront encore, ils 
durent, 

Les vastes soleils immortels et les lunes pensives aux longues 
patiences brilleront encore. 

Mais, enfant chérie, ne pleures-tu que pour Jupiter ? 
Penses-tu seulement à l’enterrement des étoiles ? 

Il est quelque chose, 

(En te consolant de mes lèvres j’ajoute en un murmure, 

Je te donne la suggestion première, le problème et l’avis 
pour sa solution), 

Il est quelque chose de plus immortel encore que les astres, 
(Nombreux les enterrements, nombreux les jours et nuits 
qui passent et disparaissent), 

Quelque chose qui durera plus longtemps encore que l’écla¬ 
tant Jupiter, 

Plus longtemps que le soleil ou aucun satellite en sa révo¬ 
lution, 

Ou les rayonnantes sœurs, les Pléiades. 



LE MONDE SOUS-MARIN 


Le monde sous-marin, 

Des forêts au fond de la mer, les branches et les feuilles, 

Laitue de mer, énormes lichens, fleurs étranges et graines, 
les passages inextricables et le gazon rose, 

Des couleurs diverses, gris et vert pâle, pourpre, blanc et 
or, le jeu de la lumière à travers l’eau, 

Des nageurs muets parmi rocs, corail, gluten, herbe, joncs, 
et l’aliment des nageurs, 

Des êtres indolents paissant là, suspendus, ou rampant len¬ 
tement contre le fond, 

Le cachalot à la surface qui souffle air et poussière d’eau, 
ou s’ébat avec sa queue, 

Le requin à l’œil de plomb, le morse, la tortue, le phoque 
tacheté avec ses poils, et la raie bâtis, 

Des passions là, guerres, poursuites, tribus, la vue dans ces 
profondeurs océaniques, cet air lourd qu’on y respire, 
que tant d’êtres respirent, 

Le changement en passant de ce monde à la vue ici et à 
l’air subtil que respirent les êtres comme nous qui 
foulent cette planète, 

Le changement plus avant en passant du nôtre à celui des 
êtres qui foulent d’autres planètes. 


SEUL SUR LA PLAGE LE SOIR 
Seul sur la plage le soir, 

Pendant que la vieille balance s’en va et vient, en chan¬ 
tant sa rauque chanson, 

Pendant que j’observe les étoiles brillantes qui luisent, je 



346 


FEUILLES D'HERBE 


pense une pensée touchant la clef des univers et du 
futur. 

Une vaste similitude enclenche tout, 

Toutes les sphères, adultes, en croissance, petites, grandes, 
soleils, lunes, planètes, 

Toutes les distances dans l’espace, si vastes soient-elles. 

Toutes les distances dans le temps, toutes les formes inani¬ 
mées, 

Toutes les âmes, tous les corps vivants, tant différents 
soient-ils ou en des mondes différents, 

Toutes les opérations des gaz, eaux, végétaux, minéraux, 
les poissons, les bêtes, 

Toutes les nations, couleurs,barbaries, civilisations, langues, 

Toutes les identités qui ont existé ou peuvent exister sur ce 
globe ou tel globe, 

Toutes les vies et toutes les morts, toutes celles du passé, 
présent, futur, 

Cette vaste similitude les relie et les a toujours reliés, 

Et les reliera et maintiendra et renfermera en un tout com¬ 
pact à jamais. 


CHANT POUR TOUTES LES MERS, 

TOUS LES NAVIRES 

1 

Aujourd’hui un récitatif rude et bref, 

Des navires voguant sur les mers, chacun avec son pavillon 
spécial ou signal, 

Des héros anonymes sur les navires — des vagues qui s’é¬ 
tendent, s’étendent aussi loin que l’œil peut atteindre, 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


347 


Des embruns qui giflent et des vents qui sifflent et souf¬ 
flent, 

Et s’en dégageant un chant pour les marins de toutes les 
nations, 

Brusque comme une lame. 

Des capitaines de la mer jeunes ou vieux et des seconds et 
de tous les marins intrépides, 

Des quelques-uns, la fine fleur, taciturnes, que le destin ne 
peut jamais surprendre ni la mort épouvanter, 

Avarement triés sans bruit par toi, vieil océan,choisis par 
toi, 

Toi, mer, qui tries et sélectionnes la race avec le temps, et 
unis les nations, 

Allaités par toi, vieille nourrice bourrue, t’incarnant, 

Indomptables, farouches comme toi. 

(A jamais sur mer ou sur terre les héros, seuls ou par deux, 
apparaissent, 

A jamais l’espèce se conserve sans jamais se perdre, bien 
que rare, assez pour conserver la graine.) 

2 

Déploie, ô mer, tes pavillons distincts des nations , 

Déploie, visibles toujours, les divers signaux ! 

Mais réserve spécialement, pour toi-même et pour l’âme de 
l’homme, un pavillon au-dessus de tous les autres, 

Un signal spirituel tissé pour toutes les nations, emblème 
de l’homme exalté au-dessus de la mort, 

Témoignage de tous les capitaines braves et tous les intré¬ 
pides marins et seconds, 

Et tous ceux qui disparurent en faisant leur devoir, 



348 


FEUILLES D'HERBE 


Rappelant leur souvenir, tramé de tous les capitaines in¬ 
trépides, jeunes ou vieux, 

Une flamme universelle qui subtilement ondule tout le 
temps sur tous les marins braves, 

Toutes les mers, tous les navires. 


EN PATROUILLE A BARNEGAT 

Furieuse, furieuse la tempête et déchaîné l’océan, 

Sans trêve mugit l’ouragan, d’un continu sourd gronde¬ 
ment. 

Eclats de rire démoniaque par à-coups percent, tonnants, 

Vagues, air, minuit leur plus sauvage trinité cinglant, 

Dans l’ombre là-bas crêtes blanches comme lait cavalca- 
dant, 

Sur limon et sable de la plage rafales de neige s’acharnent 
obliquement, 

Plage sombre où, contre le mortel vent d’est bataillant, 

A travers tourbillons coupants et embruns s’avançant, fer¬ 
mes et vigilants, 

(Ça, au loin ! Est-ce un naufrage ? Est-ce le signal rouge 
flamboyant ?) 

Jusqu’à l’aube,infatigables, limon et sable de la plage par¬ 
courant, 

Régulièrement, lentement, sans se relâcher jamais parmi 
ces rauques rugissements, 

Le long du bord à minuit, près de ces crêtes blanches 
comme lait cavalcadant, 

Un groupe de formes sombres, fantastiques luttent, la 
nuit affrontant, 

L’œil ouvert, cette sauvage trinité guettant. 



DÉBRIS SUR LA GRÈVE 


349 


APRÈS LE NAVIRE 

Après le navire, après les vents qui sifflent, 

Après les voiles gris blanc raidies à leurs vergues et cor- 
dages, 

En dessous, des myriades, myriades de vagues se bouscu¬ 
lent, tendent le cou, 

Se hâtent en un flot incessant vers le passage du navire, 

Vagues de l’océan qui bouillonnent et glougloutent,se pres¬ 
sent allègrement pour voir, 

Vagues, vagues ondulantes, vagues liquides, inégales, ri¬ 
vales, 

Rieuses et légères et recourbées, vers ce courant tourbillon¬ 
nant, 

Où le grand vaisseau en passant et virant a déplacé la sur¬ 
face, 

Vagues grandes et petites sur l’étendue de l’océan, accou¬ 
rant avec élan, 

Sillage du navire après qu’il a passé, étincelant et folâtre 
sous le soleil, 

Cortège bigarré tout tacheté d’écume et tout morcelé, 

Qui suit l’imposant et rapide navire, marche dans son 
sillage. 



AU BORD DE LA ROUTE 


A BOSTON, BALLADE 

( 1854 ) 

Pour être à temps à Boston, la grand’ville, je me suis levé 
tôt ce matin, 

Voici une bonne place au coin, je vais m’y tenir pour voir 
le défilé. 

Allons, fais place, Jonathan ! 

Place au maître des cérémonies du Président — place au 
canon de l’exécutif ! 

Place aux fantassins et dragons fédéraux, (et aux apparitions 
qui se bousculent en masse). 

J’adore contempler le drapeau étoilé, j’espère que les fifres 
joueront le Yankee Doodle. 

De quel éclat reluisent les sabres des troupes d’avant-garde ! 

Chaque homme tient son revolver et défile, raide, à travers 
Boston, la grand’ville. 

Suit un brouillard, des vétérans de même matière s’avan¬ 
cent en clopinant, 

Les uns ont jambes de bois, les autres sont enveloppés de 
bandages et exsangues.. 


AU BORD DE LA ROUTE 


351 


Ah ! pour un spectacle c’en est un —il a fait sortir les morts 
de la terre ! 

Les vieux cimetières des coteaux sont accourus pour voirl 

Des fantômes! des fantômes innombrables flanquent et fer¬ 
ment la marche ! 

Tricornes de forme vermoulue — béquilles faites de brume ! 

Bras en écharpe — vieux qui s’appuient sur l’épaule des 
jeunes. 

Qu’est-ce qui ne va pas, fantômes yankees ? Que marmot¬ 
tez-vous entre vos gencives dénudées ? 

Est-ce la fièvre qui crispe vos membres? Prenez-vous vos 
béquilles pour des mousquets que vous les mettez en 
joue ? 

Si vos yeux sont aveuglés de larmes, vous ne verrez pas le 
maître des cérémonies du Président, 

Si vous grognez ainsi, grognards, vous manquerez le canon 
de l’exécutif. 

Fi donc ! vieux maniaques—abaissez ces bras agités, et lais¬ 
sez vos cheveux blancs tranquilles. 

Vos arrière-petits-fils sont là bouche bée, des fenêtres leurs 
femmes les admirent, 

Voyez comme ils sont bien mis, voyez comme ils se tiennent 
correctement. 

De pis en pis — Vous ne pouvez supporter ça ? Vous vous 
retirez ? 

Cette heure avec les vivants est trop mortelle pour vous ? 

Alors retirez-vous — pêle-mêle ! 



I 



S52 


EEUIKÜES ID’HEBBE 


A vos tombes—- temi-t-our—demi4o.ur aiix œteaiix, vietix 
béquillards ! 

Je crois que vous n’êtes pas trop >k votre ftoceiei. 

Mais il est une chose qui serait à sa place ici—vous dirai-je 
ce que c’est, bons messieurs de Boston ? 

Je le glisserai au maire, qu’il envoie une députation en 
Angleterre, 

Qu’elle obtienne une cession du Parlement, se rende avec 
une charrette au caveau royal, 

Exhume le cercueil du roi George, vite le débarrasse de son 
linceul, emballe ses ossements pour un voyage, 

S’assure d’un rapide clipper yankee —voici de la marchan¬ 
dise pour toi, clipper aux flancs noirs, 

Lève ton ancre — déploie tes voiles—-mets le cap droit sur 
la baie de Boston. 

Maintenant rappelez le maître des cérémonies du Prési¬ 
dent, sortez-nous le canon de l’exécutif, 

Allez chercher les gueulards du Congrès,organisez un autre 
cortège, faites-le escorter de fantassins et dragons. 

Voici le morceau de résistance pour eux ; 

Regardez tous, corrects citoyens — regardez, femmes pen¬ 
chées aux fenêtres ! 

La députation ouvre la caisse, rajuste les côtes royales, colle 
celles qui ne veulent pas tenir. 

Plante le crâne au sommet des côtes et plante une couronne 
au sommet du crâne. 



AU BORD DE LA ROUTE 


353 


Tu as ta revanche, vieux bougre —la cc*uronfte a obtenu 
ses droits, et plus que ses droits. 

Fourre tes mains dans tes poches, Jonathan — à partir de 
ce j our tu es sûr de ton affaire. 

Tu es rudement fin — et voilà l’un de tes marchés d’or. 


EUROPE 

L’an 72 et 73 de ces États {1848]. 

Soudain de sa tanière rance et assoupie, la tanière des 
esclaves, 

Comme l’éclair elle a bondi, mi-effrayée d’elle-même, 

Ses pieds sur des cendres et des haillons, ses mains serrant 
à la gorge les rois. 

O espoir et foi 1 

O douloureuses fins de vie des patriotes exilés ! 

O maint cœur malade de dégoût 1 

Reportez-vous à ce temps et trempez-vous. 

Et vous, payés pour salir le Peuple — vous, menteurs, no¬ 
tez ! 

Malgré les agonies, assassinats, débauches sans nombre, 

Malgré le vol princier sous ses multiples formes basses, le 
salaire rongé du pauvre en sa simplesse. 

Malgré maintes promesses jurées par des lèvres royales et 
violées, et dont on s’est gaussé en les violant, 

Alors qu’il pouvait, malgré tout cela, les coups vengeurs ne 
s’abattirent ni les têtes des nobles ne tombèrent ; 

Le Peuple dédaigna la férocité des rois. 



354 


FEUILLES D’HERBE 


Mais la douceur de sa pitié prépara sa ruine amère, et les 
monarques, effrayés, reviennent, 

Chacun revient en grande pompe avec son cortège, bour¬ 
reaux, prêtres, percepteurs d’impôts, 

Soldats, légistes, seigneurs, geôliers, sycophantes. 

Cependant derrière tout,humiliations, vols, voici une forme, 
Vague comme la nuit, drapée, tête, front et corps, en des 
plis écarlates interminablement. 

Dont nul ne peut voir le visage ni les yeux, 

Hors de son manteau, rien d’autre que ceci, son rouge man¬ 
teau soulevé par le bras, 

Un doigt recourbe, pointé en l’air au-dessus du chef, comme 
la tête d’un serpent apparaît. 

Pendant ce temps, en des tombes fraîches sont couchés des 
cadavres, corps ensanglantés de jeunes hommes, 

La corde du gibet pend lourdement, les balles des princes 
sifflent, les créatures du pouvoir rient tout haut. 

Et toutes ces choses portent leurs fruits, et elles sont bonnes t 

Ces cadavres de jeunes hommes, 

Ces martyrs qui pendent aux gibets, ces cœurs traversés 
par le plomb gris, 

Tout froids et immobiles qu’ils semblent, vivent ailleurs 
d’une vitalité inabattue. 

Ils vivent en d’autres jeunes hommes, ô rois ! 

Ils vivent en des frères prêts de nouveau à vous braver, 

Ils furent purifiés par la mort, ils furent instruits et exaltési 

Pas une tombe des assassinés pour la liberté qui ne fasse 



AU BORD DE LA ROUTE 


355 


pousser une graine pour la liberté, qui à son tour por¬ 
tera des graines, 

Que le vent emporte au loin et resème, et les pluies et les 
neiges nourrissent. 

Pas un esprit de son enveloppe corporelle ne peut être délié 
par les armes des tyrans, 

Qu’il ne parcoure invisiblement la terre, en murmurant, 
conseillant, avertissant. 

Liberté, que d’autres désespèrent de toi—moi, jamais je 
ne désespère de toi. 

La maison est close ? Le maître est absent ? 

Tenez-vous prêts néanmoins, ne vous lassez pas de guetter, 

Il va rentrer bientôt, ses messagers arrivent tout à l’heure. 


UN MIROIR 

Tiens-le impitoyablement levé — regarde ce qu’il renvoie, 
(Qui est-ce ? Serait-ce toi ?) 

A l’extérieur brillant costume, en dedans cendres et ordure, 
L’éclat de l’œil plus, la voix sonore plus, ni le pas élastique. 
Maintenant œil, voix, mains, pas sont d’un esclave, 

Une haleine d’ivrogne, visage bouffi de goinfre, chair de 
vénérien, 

Poumons s’en allant par morceaux en pourriture, esto¬ 
mac aigre et corrodé, 

Jointures d’arthritique, intestins obstrués d’abominations. 
Sang qui circule en ruisseaux noirs empoisonnés, 

Langage caquet, ouïe et toucher durcis, 



356 


HEUIJLEES. DÎHESBB! 


Cerveau, cœur il n’y en a plus, ni magnétisme du sexe ; 
Pareille chose d’après un seul coup d’oeil en.ce miroir avant 
que tu t’en ailles d'ici, 

Pareil résultat si tôt — et d’après pardi cnnmencement ! 


Ami divin et parfait Camarade, 

Qui attends satisfait, invisible encore, mais certain, 

Que ce soit toi mon Dieu. 

Toi, toi, l’Homme Idéal, 

Juste, capable, beau, satisfait et aimant, 

De corps complet et d’esprit élargi,. 

Que ce soit toi mon Dieu. 

O Mort (car la Vie a joué son rôle). 

Qui ouvres la demeure» céleste pour; nous y introduire. 

Que ce soit toi mon Dieu. 

Tout ce que je vois, conçois ou sais, de plus fort, de. meil¬ 
leur, tout, 

(Pour briser le lien d’immobilité ô âme, te libérer, toi)» 
Que ce soit toi mon Dieu. 

Toutes grandes idées, les aspirations des races, 

Tous héroïsmes, actes des transportés d'enthousiasme. 

Que ce soient vous mes Dieux. 

Ou le Temps; et: !’Espace,. 

Ou la forme de la Terre divine et prodigieuse, 



AU BORD! DE- LA ROUTE 


357 


Ou quelque belle forme aperçue que j’adore. 
Ou l’orbe splendide du soleil ou d’une étoile le soir, 
Que ce soient vous mes Dieux. 


GERMES 

Formes, qualités, vies, humanité, langue, pensées, 

Celles connues et celles inconnues, celles sur les astres, 

Les astres eux-mêmes, les uns déjà formés, les autres en 
formation, 

Merveilles comme en ces régions, sol, arbres, villes, habi¬ 
tants, quels qu’ils soient, 

Soleils magnifiques, les lunes et les anneaux, les combinai¬ 
sons et effets sans nombre, 

Semblables choses et quasi semblables, ici ou n’importe 
où visibles, sont en préparation dans une poignée d’es¬ 
pace qu’en étendant mon bras j’enferme à moitié 
avec ma main, 

Cela contenant l’origine de toute chose sans exception, la 
vertu, les germes de tout. 


PENSÉES 

De la possession — comme si quelqu’un d’apte à posséder 
les choses ne pouvait s’approprier tout à discrétion et se 
l’incorporer à lui-même oq elle-même ; 

De la perspective — supposez quelque œil en arrière, à tra¬ 
vers le chaos originel, conjecturant la croissance, plé¬ 
nitude, vie, aujourd’hui atteintes au cours du voyage. 



358 


FEUILLES D’HERBE 


(Mais je vois la route continuée et le voyage toujours conti¬ 
nué) ; 

De ce qui manquait jadis sur terre, et en temps voulu s’est 
trouvé fourni — et de ce qui sera encore fourni, 

Parce que tout ce que je vois et connais a, je crois, son prin¬ 
cipal objet en ce qui sera encore fourni. 


QUAND J’ENTENDIS LE SAVANT ASTRONOME 

Quand j’entendis le savant astronome, 

Quand les preuves, les chiffres, furent rangés en colonnes 
devant moi, 

Quand on me montra les cartes et diagrammes,à les addi¬ 
tionner, diviser et mesurer, 

Quand, assis dans l’amphithéâtre où il conférenciait, très 
applaudi, j’entendis l’astronome, 

Comme vite, sans savoir pourquoi, je sentis fatigue et dé¬ 
goût me prendre, 

Jusqu’à me lever et me glisser dehors pour m’en aller seul 
à l’aventure, 

Dans l’air du soir humide et mystique, et de temps à autre, 

Lever les yeux en absolu silence vers les étoiles. 


PERFECTIONS 

Elles seules se comprennent et leurs pareilles, 
Comme seules les âmes comprennent les âmes. 



AU BORD DE LA ROUTE 


359 


O MOI ! O VIE ! 

O Moi ! O Vie ! Ces questions qui me hantent, 

Ces cortèges sans fin d’incrédules, ces villes peuplées de fous, 
Ces reproches que je me fais sans cesse à moi-même (car 
qui plus fou que moi et qui plus incrédule ?) 

Ces yeux qui vainement implorent la lumière,ces buts vils, 
cette lutte toujours recommencée, 

Ces résultats pitoyables de tout, ces foules ahanantes et 
sordides que je vois autour de moi, 

Ces ans vides et inutiles des autres, autres avec lesquels 
je suis entrelacé, 

La question, ô moi ! qui, si triste, me hante — Quoi de bon 
parmi tout cela, ô moi, ô vie ? 

Réponse 

Que tu es ici — que la vie existe et l’identité, 

Que le spectacle puissant se poursuit, et tu peux y don¬ 
ner un poème. 


A UN PRÉSIDENT 

Tout ce que vous faites et dites est pour l’Amérique ballants 
mirages, 

Vous n’avez pas été à l’école de la Nature — appris la poli¬ 
tique de la Nature, appris la grande amplitude, recti¬ 
tude, impartialité, 

Vous n’avez pas vu que seules de pareilles choses conve¬ 
naient à ces Etats, 

Et que ce qui leur était inférieur devait tôt ou tard dispa¬ 
raître de ces États. 



360 


feuilles: d’herbe 


JE RESTE A PROMENER MES REGARDS 

Je reste à promener mes' regards sur toutes les douleurs 
du monde et sur toute T oppression et la honte, 

J’tentends d'e secrets sanglots convulsifs de jeunes gens tor¬ 
turés d’eux-mêmes, pleins de remords après méfaits 
commis, 

Je vois dans les bas-fonds la mère maltraitée par ses en¬ 
fants, mourante, abandonnée, décharnée, au désespoir, 

Je vois la femme maltraitée par son mari, je vois le perfide 
séducteur de jeunes femmes, 

Je remarque les fureurs de la jalousie et de T amour malheu¬ 
reux que l’on s’efforce à cacher, je vois ces spectacles 
sur la terre, 

Je vois les œuvres de combat, pestilence, tyrannie, je vois 
martyrs et prisonniers, 

J’observe une famine en mer, j’observe les marins tirant au 
sort qui sera tué pour sauver l’existence des autres, 

J’observe le mépris et l’avilissement jetés par les gens ar¬ 
rogants sur les travailleurs, les pauvres, les nègres et 
leurs pareils ; 

Sur tout cela — sur toute la vilenie et l’agonie sans fin, 
je reste à promener mes regards, 

Vois, entends et me tais. 


AUX RICHES QUI DONNENT 

Ce que vous me donnez je l’accepte de bon cœur, 

Une modeste pitance, une cabane et un jardin, un peu d’ar¬ 
gent, lorsque je suis en compagnie de mes poèmes, 



AU BORD DE EA ROUTE 


361 


Unechambre devoyageur et le déjeuner lorsque je voyage 
à travers les Etats —pourquoi aurais-je honte de re¬ 
connaître ces; dons*? honte de les demander publique¬ 
ment? 

Car je ne suis point de ceux, qui n’apportent rien aux hom¬ 
mes et aux femmes, 

Car j’apporte à tout homme on femme l’accès à tous les 
dons de l’univem 


LES AIGLES EN FOLIE 

Ensuivant la route au bord du fleuve (ma promenade d’a¬ 
vant-midi, mon délassement), 

Soudain, vers le ciel, en l’air une rumeur assourdie, les 
aigles en folie, 

Ruée du contact amoureux haut dans l’espace ensemble, 

Griffes qui se cramponnent et les nouent, roue vivante, fu¬ 
rieuse, tournoyante, 

Quatre ailes battantes, deux becs, masse tourbillonnante, 
étroitement agrippée, 

Grappe qui dégringole en décrivant dés bouclés, s’abat en 
droite ligne, 

Jusqu’à rester suspendue, passé le fleuve, les deux ne fai¬ 
sant qu’un, moment d’accalmie, 

Fixe équilibre en Pair sans bouger, puis se séparent, dé¬ 
nouent l’étreinte des serres, 

Remontent en plan incliné de leurs ailes fermes et lentes, 
poursuivant leur vol distinct et séparé, 

Son vol à elle, son vol à lui. 




362 


FEUILLES D’HERBE 


ERRANT EN PENSÉE 
(Après avoir lu Hegel.) 

Errant en pensée par l’Univers, j’ai vu le peu qu’est le Bien 
courir sans arrêt vers l’immortalité, 

Et l’énorme tout qu’on nomme le Mal, je l’ai vu qui courait 
se fondre, pour se perdre et mourir. 


TABLEAU CHAMPÊTRE 

Parla vaste porte ouverte du paisible bâtiment de ferme, 
Un pâturage ensoleillé avec des bestiaux et des chevaux 
qui paissent, 

Et vaporeuse la perspective, et l’horizon au loin qui se perd. 


ÉTONNEMENT D’ENFANT 

Silencieux et frappé d’étonnement, même quand j’étais 
petit garçon. 

Je me rappelle avoir entendu le prédicateur chaque diman¬ 
che présenter Dieu dans son prêche. 

Comme en lutte contre quelque être ou influence. 


LE COUREUR 

Sur une route plate court, bien en forme, le coureur, 
Il est maigre et nerveux, jambes musclées. 



AU BORD DE LA ROUTE 


363 


- -J 


Légèrement vêtu, il court, le corps porté en avant, 

Les poings mollement fermés et les bras en partie levés. 


FEMMES BELLES 

Des femmes sont assises ou bien vont et viennent, les unes 
vieilles, les autres jeunes, 

Les jeunes sont belles — mais plus belles que les jeunes sont 
les vieilles. 

MÈRE ET BÉBÉ 

Je vois le bébé qui dort blotti sur le sein de sa mère, 

La mère et le bébé qui dorment — réduit au silence, je les 
étudie longuement, longuement. 


PENSÉE 

De l’obéissance, la foi, l’attachement ; 

Quand je me tiens à l’écart et regarde, il y a pour moi quel¬ 
que chose de profondément émouvant dans ces larges 
masses d’hommes qui se laissent guider par ceux qui 
n’ont pas foi en l’homme. 


MASQUÉE 

Masque, qui perpétuellement, naturellement, se déguise. 
Cache son visage, cache sa forme. 



364 


VEUILLES D’HERBE 


Changements ot métamorphoses à toute heure,tou-tmoment* 
Descendant sur elle même lorsqu’elle dort. 


PENSÉE 

De la Justice—comme si la Justice pouvait être autre chose 
que la même large loi expliquée par les juges naturels 
et les sauveurs. 

Comme si elle pouvait être ceci ou cela, selon les décisions 
de chacun. 


GLISSANT SUR TOUT 

Glissant sur tout, à travers tout, 

A travers Nature, Temps et Espace, 

Comme un navire qui sur les eaux s’avance. 
C’est la traversée de l’âme — non la vie seule, 
La mort, bien des morts, que je veux chanter. 


EST-CE QU’IL NE T’EST JAMAIS VENU UNE 
HEURE 

Est-ce qu’il ne t’est jamais venu une heure, 

Un brusque rayon divin, précipitant, crevant toutes ces 
chimères, modes, richesse ? 

Ces fiévreux buts d’affaires — livres, politique, art, galan¬ 
terie, 

A l'absolu néant ? 



AIJ BORD J>E LA .ROUTE 


365 


PENSÉE 

De l’Egalité— comme si celante faisait du tort,qu’on don¬ 
nât aux autres les mêmes chances et droits qu’à moi- 
même — comme s’il ri -était pas mdispensahle à mes 
propres droits que d’autres possèdent les mêmes. 


A LA VIEILLESSE 


Je vois en toi l’estuaire qui s’agrandit ets’étend magnifique¬ 
ment à mesure qu’il s’épanche dans le grand océan. 


LIEUX ET TEMPS 

Lieux et temps — qu’y a-t-il en moi qui entre en contact 
avec eux tous, n’importe quand, n’importe où, et me 
fait y être comme chez moi ? 

Formes, couleurs, densités, odeurs, — qu’y a-t-il en moi 
qui leur correspond ? 


OFFRANDES 

Un millier d’hommes et de femmes accomplis paraissent, 
Autour de chacun se presse un groupe d’amis, d’enfants et 
adolescents joyeux, avec des offrandes. 



366 


FEUILLES D’HERBE 


AUX ÉTATS-UNIS 

Pour identifier la 16 e , la 17 e , ou la 18 e Présidence. 

Pourquoi se penche-t-on, s’interroge-t-on ? Pourquoi moi 
et les autres sommes-nous assoupis ? 

Ce crépuscule qui s’épaissit — cette écume qui flotte au-des¬ 
sus des eaux, 

Quels sont ceux-là, comme chauve-souris et chiens noctur¬ 
nes, à l’air méfiant au Capitole ? 

L’ignoble Présidence ! (O Midi, tes soleils torrides ! O Nord, 
tes glaces arctiques !) 

Sont-ce là réellement des Parlementaires ? Sont-ce là les 
grands Juges ? Est-ce là le Président ? 

Alors je vais dormir encore un moment, car je vois que ces 
Etats dorment, pour des raisons ; 

(Avec noirceur s’amassant, avec tonnerre grondant au 
loin et traits de feu léchant, nous nous éveillerons 
tous à l’heure voulue, 

Midi, Nord, Est, Ouest, intérieur et littoral, oui, sûrement, 
nous nous éveillerons.) 



TABLE 



DÉDICACES: 

Je chante le Soi...... 9 

Gomme je méditais en silence... 9 

En mer sur des navires... 10 

Aux pays étrangers..*.. 12 

A un historien ... 12 

A toi, vieille cause... 12 

Images . 13 

Pour celui que je chante.... 17 

Quand je lus ce livre .. . .. 17 

En commençant mes études. 18 

Initiateurs .. 18 

Aux Etats. 19 

En tournées à travers les Etats ...... 19 

A une certaine cantatrice..................._____ 20 

Imperturbable... 21 

Scientisme .. 21 

Le navire qui part..... —....-.... 22 

J’entends chanter l’Amérique. 22 

Quelle est la place assiégée.. 1 ... 23 

Encore que celui que je chante. 23 

Ne me fermez pas votre porte.................. 23 

Poètes à venir....... 24 

A toi. 25 

Toi, lecteur... ..... ----- 25 

PARTI DE PAUMANOK . 26 

CHANT DE MOI-MÊME. .." ... 43 

ENFANTS D’ADAM : 

A l’Eden, le monde. 128 

Par ces rivières à l’étroit. 128 

Je chante le corps électrique.... 131 































370 


FEUILLES D'HERBE 


Une femme m'attend. 142 

Moi spontané. 144 

Une heure à la folie et la joie.. 147 

De l'océan qui roule, la foule. 148 

Des siècles et des siècles revenant par intervalles.. 149 

Combien de temps fûmes-nous entravés nous deux 150 

O hymen ! O hyménée î. 151 

Je suis celui qui souffre d'amour... 151 

Moments natifs... 152 

J'ai traversé naguère une ville populeuse. 152 

J'entendis votre douceur grave. 153 

Des rivages de Californie, face à l'ouest... 153 

Tel Adam de bon matin .... 154 

CALAMUS : 

Par sentes infrayées. 155 

Herbes embaumées de mon sein. 156 

Quiconque sois-tu qui me tiens en ce moment- 158 

Pour toi, ô démocratie... 160 

Celles-ci en chantant au printemps. 161 

Non seulement sous mes côtes. 163 

Du doute terrible des apparences. 163 

La base de toute métaphysique ... 165 

Chroniqueurs dans des siècles d'ici.. 166 

Quand j'appris à la fin du jour. 166 

C'est toi, la nouvelle personne attirée vers moi ... 167 

Celles-ci ne sont que racines. 168 

Ni le feu ne flambe et consume . 169 

Coulez, gouttes . 169 

Cité d'orgies. 170 

Regardez ce visage basané. 170 

J'ai vu un chênevif qui poussait ep Louisiane. 171 

A un inconnu. 172 

Assis seul en ce moment. 173 

J'apprends qu'on m'a accusé. 173 

En sillonnant l'herbe des prairies .. 174 

Quand je scrute la gloire conquise. 174 

Deux gars sommes-nous qui tenons ensemble. 175 

Une promesse à la Californie.. 175 




































TABLE 371 


Ci mes plus fragiles feuilles... 176 

Ni machine réduisant la main-d'œuvre. 176 

Entrevision. 176 

Une feuille pour la main dans la main. 177 

Terre, mon image. 177 

J'ai rêvé en rêve... 178 

C'est pour quoi décrire, croyez-vous. 178 

A ceux de l'Est et ceux de l'Ouest. 179 

Parfois avec quelqu'un que j'aime. 179 

A un enfant de l'Ouest. ..... . 179 

O amour bien ancré, éternel. 180 

Au sein de la multitude... 180 

O toi vers qui souvent je me dirige. 180 

Cette ombre, mon image... 181 

Plein de vie à cette heure. 181 

SALUT AU MONDE . 182 

CHANT DE LA BELLE BOUTE ... 196 

SUR LE BAC DE BROOKLYN . 211 

CHANT DU RÉPONDEUR . 220 

NOTRE VIEUX FEUILLAGE . 227 

UN CHANT DE JOIES .... 235 

CHANT DE LA COGNÉE . 245 

CHANT DE L'EXPOSITION . 260 

CHANT DU SEQUOIA . 274 

UN CHANT POUR LES EMPLOIS .. 281 

CHANT DE LA TERRE QUI ROULE ... 292 

JEUNESSE, JOUR, VIEILLESSE ET NUIT . 300 

OISEAUX DE PASSAGE : 

Chant de l'universel.*... 301 

Pionniers 1 ô pionniers. 304 

A toi. 309 

France, l'an xviii de ces Etats [1793].. 313 

Moi-même et les miens... 314 

Année de météores. 317 

Avec les devanciers. 318 

CORTÈGE DANS BROADWAY . 322 






































î72 


FEUILLES D'HERBE 


DÉBRIS SUR LA GRÈVE : 

Exhalé du berceau sans fin balancé .. 328 

Comme je dévalais avec l'océan. 336 

Pleurs. 340 

A la frégate. 341 

A bord, au gouvernail... 342 

Sur la plage le soir. 343 

Le monde sous-marin. 345 

Seul sur la plage le soir... 345 

Chant pour toutes les mers, tous les navires . 346 

En patrouille à Barnegat .. 348 

Après le navire . 349 

AU BORD DE LA ROUTE : 

A Boston, ballade. 350 

Europe, l’an 72 et 73 de ces Etats [1848]. 353 

Un miroir .. 355 

Dieux . 356 

Germes. 357 

Pensées. 357 

Quand j'entendis le savant astronome. 353 

Perfections .. 358 

O moi ! O vie I .. 359 

A un président. 359 

Je reste à promener mes regards. 360 

Aux riches qui donnent. 360 

Les aigles en folie. 361 

Errant en pensée. 362 

Tableau champêtre .. 362 

Etonnement d’enfant... 362 

Le coureur... ? . 362 

Femmes belles .. 363 

Mère et bébé... ..... - ... 363 

Pensée........ 363 

Masquée. 363 

Pensée. 364 

Glissant sur tout .. 364 




































TABLE 


373 « 


Est ce qu’il ne t’est jamais venu une heure. 364 

Pensée. 365 

A la vieillesse .... 365 

Lieux et tpmps .. 365 

Offrandes. 365 

Aux Etats-Unis. 366 








IMPRIMERIE 


MARC TEX1ER 


POITIERS 





MERCVRE 

DE 

FRANCE 

Paraît le 1 er et le 15 du mois 

DIRECTEUR : ALFRED VALLETTE 


Le Mercure de France , fondé 
en 1890, est à la fois une revue 
de lecture comme toutes les 
revues et une revue documen¬ 
taire d’actualité. Chacune des 
livraisons se divise en deux par¬ 
ties très distinctes. La première 
est établie selon la conception 
traditionnelle des revues en 
France, et, en même temps que 
toutes les questions dans les 
préoccupations du moment y 
sont traitées, on y lit des articles 
ou des études d’histoire littéraire, 
d’art, de musique, et de philoso¬ 
phie, de science, d’économie 
politique et sociale, des poésies, 
des contes, nouvelles et romans. 
La seconde partie est occupée 
par la « Revue de la Quinzaine », 
domaine exclusif de l’actualité, 
qui expose, renseigne, rend 
compte avec des aperçus criti¬ 
ques, attentive à tout ce qui se 


passe à l’étranger aussi bien 
qu’en France et à laquelle n’é¬ 
chappe aucun événement de 
quelque portée. * ' 

Le Mercure de France paraît 
en copieux fascicules in-8, for¬ 
mant dans l’année 8 forts volu¬ 
mes d’un maniement aisé. Une 
table générale des Sommaires, 
une Table alphabétique par noms 
d’Auteurs et une Table chrono¬ 
logique de la « Revue de la 
Quinzaine » par ordre alphabéti¬ 
que des Rubriques sont publiées 
avec le numéro du i 5 décembre, 
et permettent les recherches 
rapides dans la masse considé¬ 
rable d’environ 7.000 pages que 
comprend l’année complète. 

Il n’est pas inutile de signaler 
que le Mercure de France donne 
plus de matières que les autres 
grands périodiques français et 
qu’il coûte moins cher. 


Envoi franco d’un numéro spécimen sur demande 
adressée 26, rue de Gondé, Paris-6 e 


POITIERS. ” IMP, MARC TEXIER