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Full text of "Guerre de France"

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LE 


CRIME DE MÊZIÈRES 


A chacun selon ses œuvres. 

I 

Nous commençons par prévenir le lecteur que le titre 
de notre brochure n’implique de notre part, en quoi que 
ce soit, une tendance à l’effet. Nous avons la ferme 
volonté de relater ici des faits dont l’histoire impartiale 
s’emparera avec avidité quand son burin gravera d’une ma¬ 
nière ineffaçable tous les événements de l’immense drame 

O 

dont la fin est encore imprévue. Nous considérons 
comme un devoir, nous qui croyons fermement que 
l’homme honnête se doit à l’humanité et à la patrie, de 
stigmatiser les bourreaux cyniques, les traîtres à leur 
pays, tous les criminels enfin que la postérité vouera 
à la honte et au mépris éternel. 

Avez-vous vu Bazeilles, vous qui nous lisez? Avez- 
vous vu cette cité détruite froidement, le lendemain de la 
bataille de Sedan, par des soldats ivres de vengeance? En 
tout cas, la photographie aura mis sous vos yeux 
l’image de ses ruines hideuses. Eh bien, Mézières, dont 
le chevalier sans peur et sans reproche défendit jadis 










— 2 — 


✓ 


glorieusement les remparts, Mézières dont les habitants, 
suivant leurs traditions loyales, croyaient avoir à se 
défendre contre des ennemis visibles, Mézières est à voir 
plus douloureux que Bazeilles. Une carrière abandonnée, 
une lugubre fondrière : tel est l’aspect qu’offre au visi¬ 
teur cette pauvre ville qu’on se hâte de fuir en pleurant. 

Le véritable titre de cet exposé eût dû être : le double 
crime de Mézières, car, ainsi que nous allons le démon¬ 
trer par d’irrécusables preuves, non-seulement les Alle¬ 
mands se sont rendus coupables du plus grand des for¬ 
faits en anéantissant, à l’aide de leurs engins formidables, 

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et les habitations et leurs habitants, mais les chefs mili¬ 
taires chargés de la défense de la place doivent autant, 
sinon plus que ces derniers éprouver les remords que leur 
a légués une conduite digne d’un exemplaire châtiment. 
Pour nous donc, deux crimes bien distincts résultent 
du bombardement de Mézières : le crime prussien et le 
crime français. Parlons du premier. 

Quand, rentrés dans vos foyers et assis devant latre, 
le soir à la veillée, vous direz à vos proches et à vos amis 
les terribles émotions de votre campagne de France, 
quand vous raconterez ces luttes gigantesques, oserez- 
vous, soldats de Guillaume, si votre mère ou si votre 
fiancée vous écoute, vous exprimer franchement sur ces 
opérations cruelles que vous appelez le siège des places 
fortes? Vous direz : Nous étions là, devant une ville 
entourée de murailles derrière lesquelles était abritée 
une armée moins nombreuse que la nôtre. Nos canons 
étaient incontestablement supérieurs à ceux de nos enne¬ 
mis. Plusieurs de nos batteries pouvaient lancer à de 
très-grandes distances des projectiles d’un poids énorme. 


— 3 — 


Ces projectiles, en touchant leur but, éclataient avec un 
bruit épouvantable et leur oeuvre de destruction dépas¬ 
sait ce que l’imagination peut rêver de plus mon-, 
str ueux. 

La lutte alors ne dut pas être de longue durée, vous 
répondrait aussitôt une de ces voix aimées, la brèche 
dans l’enceinte fortifiée fut l’affaire d’un instant, et, comme 
vous étiez supérieurs et par les armes et par le nombre, 
un seul assaut suffit pour vous rendre triomphants. 

A ces paroles parties du cœur, à ces paroles naïves 
qui vous remettront en souvenir qu’il existe encore, mal¬ 
gré Moltke et votre roi, des lois naturelles qui s’opposent 
à la violation des droits de l’humanité, votre bouche 
restera muette et le remords, si toutefois la guerre ne 
vous a pas ôté la conscience, vous étreindra comme un 
serpent. A votre place nous compléterons le récit : 

Non, bonne mère, non, généreuse fille de la Germanie, 
les choses ne se passèrent pas ainsi que votre âme 
chevaleresque et candide avait pu se l’imaginer. Point 
de brèche dans les remparts, point de vaillantes trom¬ 
pettes sonnant la charge, point de soldats aux habits en 
lambeaux, qui, baïonnette en avant, surgissent sous les 
décombres; point d’assaut. 

Il existe pour les despotes, pour ces gens hors nature, 
des moyens qui, pour être moins nobles, n’en sont que 
plus efficaces quant à la reddition des villes. Mézières 
en éprouva largement les effets. 

Le 30 décembre 1870 avait vu la fin des préparatifs 
nocturnes faits par les soldats de la Prusse en vue de 
cet acte sauvage qu’on appelle un bombardement. Le 
jour même, la ville était avertie qu’incessamment les 


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canons allaient tonner contre elle, et le lendemain, en 
effet, à la pointe du jour, l’avertissement reçut son effet. 
A partir de ce moment jusqu’au jour suivant dans la 
matinée, c’est-à-dire pendant une durée de trente heures 
environ, la pluie des bombes incendiaires, des projectiles 
explosibles, ne cessa pas. L’objectif de l’artillerie alle¬ 
mande était le centre de cette pauvre cité aux maisons 
hautes et entassées, dont les sous-sols et les caves étaient 
remplis d’une multitude de tout âge et de tout sexe. Ces 
infortunés s’aperçurent bientôt du peu de sécurité que 
leur offraient ces retraites ; mais, pour beaucoup d’entre 
eux, la fuite fut impossible : les éboulements et les in¬ 
cendies leur avaient fermé les issues. Là moururent, 
du plus affreux des supplices, plus de cent créatures 
innocentes dont les malédictions ont dû faire tressaillir 
leurs bourreaux. 

Qu’on se figure les bruits épouvantables de la canon¬ 
nade et de ses projectiles éclatant, qu’on se représente 
l’incendie presque général avec ses pétillements sinistres 
et ses nuages épais de noire fumée, les effondrements des 
murailles, les cris de détresse, les hurlements de dou¬ 
leur; que, par les yeux de l’imagination, on voie la mère 
au regard terrifié, un enfant dans ses bras, enjambant 
les blocs de pierre et ‘ les poutres enflammées, se 
diriger vers un point où elle croit trouver le salut. Qu’on 
rassemble, en un mot, dans son idée tout ce que l’on peut 
rêver de plus horrible, de plus hideux, de plus épouvan¬ 
table, de plus terrifiant; tel sera le spectacle de ce for¬ 
fait appelé le bombardement de Mézières. 

On peut donc conclure que le principe de la guerre 
moderne, suivant la méthode allemande, peut se résumer 


ainsi : Une ville fortifiée possède du matériel et une 
garnison de 3,000 hommes. Pour se rendre maître aux 
meilleures conditions possible de cette ville, de ce maté¬ 
riel et des troupes qui doivent les défendre, il faut 
détruire les habitations et massacrer les habitants. 
N’est-ce pas d’un cynisme inouï? 

Mézières, en signe de capitulation, après 28 heures 
de mortelles angoisses arbora le drapeau blanc. Deux 
heures plus tard, les boulets allemandspleuvaient encore 
sur elle. Les bombardeurs avaient mis 120 minutes à 
apercevoir ce drapeau. 

Un dernier trait devait à jamais flétrir cette armée 
d’outre-Rhin, qui se prétend orgueilleusement la pre¬ 
mière entre toutes celles des nations civilisées. Après la 
capitulation, les troupes assiégeantes firent leur entrée, 
tambours, fifres et musique en tête. C’est en jouant les 
plus beaux airs de leur répertoire et sans cesser un seul 
instant que ces nobles vainqueurs traversèrent les rui-/ 
nés fumantes de la cité anéantie. 

Mais tout n’est pas dit. Il reste encore à la charge 
des Allemands un fait dont la signification néchappera 
à personne et qui permettra de mesurer la profondeur 
jésuitique de leurs sanguinaires conceptions. 

Charleville, cité ouverte touchant pour ainsi dire à 
Mézières, de laquelle un seul pont la sépare; Charleville, 
peuplée de 10,000 habitants, reçut une quantité d’obus 
évaluée à 700 ou 800, par l’effet desquels deux personnes 
furent tuées et 15 blessées. Mais ce que nous pouvons 
affirmer, c’est que si Mézières eût capitulé quelques 
heures plus tard, les Prussiens devaient s’en prendre à 
Charleville de cette obstination prolongée et renouveler 


— 6 — 


dans cette dernière les scènes de terreur et de désola¬ 
tion dont ils avaient affligé la ville forte. 

Oui, si le drapeau blanc eût tardé à se montrer, Char- 
leville était brûlée. Sa destruction était résolue à l’avance. 
Oui, nous affirmons nous avoir été dit par un jeune offi¬ 
cier de l’artillerie prussienne que cette infamie devait 
être consommée dans le cas de plus longue résistance. 
Avec une morgue, une jactance et un orgueil dignes 
d’un hobereau germain, cet homme, très-jeune encore, 
nous parlait de ces éventualités terribles comme de 
choses tout à fait ordinaires. Nous en avions le cœur 
réellement serré. — Ah! Teutons, vous avez gagné 
des batailles, mais vous avez perdu la conscience. 
Laquelle de ces deux choses est préférable? l’avenir 
nous le dira. 

Et maintenant, citoyens de la grande patrie humaine, 
c’est à vous que nous adressons cette question: le bom¬ 
bardement de Mézières est-il un crime prussien? 



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\ 


II 


Quand un pays livré à l’invasion confie à ceux de ses 
enfants qu’il considère comme les plus intelligents et les 
plus courageux le soin de sa défense, le grand honneur 
qui incombe à ces derniers leur indique suffisamment 
que le sacrifice de leur vie doit être fait à l’avance. Le 
plus petit manque d’activité dans l’exercice de leur com¬ 
mandement est un acte coupable, et l’inaction, quand la 
lutte est possible, est un véritable crime. 

Hommes craintifs, dans d’aussi solennelles circon¬ 
stances, sachez faire litière de votre vanité ! Ne la met¬ 
tez jamais en balance avec l’intérêt général. Oui ou non, 
vous êtes à la hauteur du poste qu’on vous confie. Si 
vous ne savez pas mourir, la République n’a pas besoin 
de vous. 

Aucun fiel, qu’on le sache bien, n’est jamais entré dans 
notre âme, mais nous le disons hautement : notre con¬ 
viction est que pas un des chefs auxquels fut confiée la 
défense de Mézières n’a compris sa mission, n’a rempli 
son devoir. Pour nous, ainsi qu’il a déjà été dit, leur 
conduite a été aussi criminelle que celle des Allemands, 
et la succession de faits que nous allons dérouler sous 
les yeux du lecteur suffira largement à consacrer nos 
assertions. 


— 8 — 


Notre examen portera sur l’ensemble des faits accomplis 
du 24 décembre 1870, date de l’investissement complet de 
la place par les Prussiens, au 2 janvier 1871, jour où les 
assiégeants entrèrent dans la ville. Nous procéderons 
d’une façon chronologique pour l’exposition succincte de 
ces faits et nous demanderons ensuite à l’autorité mili- 

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taire ce quelle a fait de vraiment utile à la défense pen¬ 
dant ce laps de temps de huit jours. 

Le 25 décembre donc, toutes les communications de 
Mézières-Charleville avec le dehors étaient interceptées. 
Celle qui relie ces villes à Givet par la vallée de la 
Meuse, la plus importante en un mot, était occupée par 
l’ennemi, qui y avait deux postes : l’un à Bel-Air et l’autre 
au-dessous du village d’Aiglemont, dans la maison du 
garde-barrière du chemin de fer. Mais ce que les chefs 
militaires ne devaient pas ignorer, c’est que le nombre 
de fantassins ennemis, gardant ces deux points situés de 
chaque côté de la Meuse, ne dépassait pas de 150 à 200. 
Des patriotes de la garde nationale, honteux de voir 
dans l’inaction les troupes de ligne, les mobilisés, les 
francs-tireurs, toute la garnison en un mot, dont l’effectif, 
sans compter la garde nationale, dépassait 3,000 hommes, 
demandèrent à tenter un coup de main sur Bel-Air dont 
la réoccupation, même aux jeux de tous, semblait on ne 
peut plus facile. Il leur fut répondu que l’ennemi serait 
délogé par le canon. Le canon tira, route de Flandre, 
sur des maisons qui ne renfermaient que peu ou point 
d’Allemands. Jamais pourtant plus belle occasion ne 
s’était offerte pour aguerrir les mobilisés qui eussent 
volontiers attaqué Bel-Air. 

Le 26, la place envoie sur Bel-Air quelques boulets 


qui n amènent aucun résultat. Elle fait brûler, route 
de Flandre, les deux maisons bombardées la veille. 
Le 27, nouveaux coups de canon sans autres effets utiles. 
Défense formelle de l’autorité militaire de laisser pro¬ 
céder contre Bel-Air à une attaque réclamée par des 
gardes nationaux. Ordre de ne pas attaquer, se tenir 
sur la défensive, telle était la volonté du chef de la 
défense. 

Le 28, le 29 et le 30, la place reste dans une com¬ 
plète inaction. On laisse l’ennemi tranquillement établir 
ses batteries sans songer à l’inquiéter en aucune manière, 
sans même chercher à connaître l'emplacement de ces 
batteries. 

La place est avertie, dans l’après-midi de ce dernier 
jour, qu’incessamment le bombardement commencera. 

Par suite de cet avertissement, la défense fait pré¬ 
venir les habitants que le lendemain, à 10 heures du 
matin, il leur sera délivré des billets de refuge pour 
les casemates. 

Or, le lendemain, à l’heure assignée pour cette dis¬ 
tribution, déjà plus de dix maisons étaient en feu tant à 
Mézières qu’à Charleville. Dès 7 heures du matin, les 
Prussiens avaient commencé leur oeuvre de destruction. 

La journée du 31 tout entière, la nuit suivante et 
toute la matinée du 1 er virent se continuer sur la place 
et sans interruption la canonnade la plus intense. On 
riposta faiblement en quelques endroits, aux bastions 
S 1 Julien par exemple, mais cette résistance dura si 
peu qu’on peut, sans crainte d’être démenti, affirmer 
qu’après deuxheures de bombardement tous les assiégés, 
sans en excepter un seul, étaient convaincus que s’ob- 


— 10 — 


stiner plus longtemps à ne pas capituler était faire acte 
de folie (1). 

Le 1 er janvier, à la naissance du jour, le drapeau 

t v 

blanc fut hissé sur Mézières. L’ennemi n’en continua 
pas moins d’envoyer jusqu’à 11 heures du matin ses 
obus sur la ville. 

Un peu avant la fin de cette œuvre terrible, l’autorité 
militaire expédia des parlementaires vers divers points 
occupés par l’ennemi. Ces derniers traversèrent, diffici- % 
lement certains postes de francs-tireurs et de troupes 
de ligne. Ces soldats, voyant la ville anéantie, s’oppo¬ 
saient à la reddition et voulaient continuer la résistance. 

Le feu des canons allemands cessa à l’heure indiquée 
plus haut. La population put alors sortir de ses abris 
et contempler dans toute son horreur le tableau de la 
plus effroyable destruction. 

Vingt-quatre heures s’écoulèrent encore avant que le 
vainqueur fît son entrée dans la place. Il était réservé 
à Mézières, pour comble de malheur, de voir pendant 
ce temps se passer dans son sein des scènes qui feront 
la honte éternelle de ceux qui, le pouvant, n’ont pas 
eu le courage de les prévenir ou de les réprimer. — 
Les approvisionnements de toute sorte furent laissés 


(i) Dans le courant de cette journée, le maire de Mézières, voyant que l’autorité 
militaire restait dans une inaction absolue quant à la défense, demanda qu’on 
rendît immédiatement la ville, espérant éviter de nouveaux malheurs. Il lui fut ré¬ 
pondu : « Le Comité de défense est en permanence et il avisera. » 

Une réponse semblable fut faite à un colonel qui avait parlé dans le même sens 
que le maire. 

La municipalité de Charleville, elle, resta muette devant ces paroles empreintes 
d’une incroyable barbarie : « Les dégâts de votre ville ne sont pas assez considé¬ 
rables pour qu’on se résolve à capituler maintenant. » 



— 11 — 


à Ici disposition d une multitude sans frein qui organisa 
un hideux pillage et gaspilla sans mesure. On spécula 
même sur ces matières abandonnées. Ceux qui purent 

accaparer en assez grande quantité revendirent à vil 
prix. 

Des tonneaux de vin et d’eau-de-vie furent défoncés 
par les soldats. Une partie de la garnison s’enivra. Et 
pendant que se passaient ces scènes navrantes, l’autorité 
militaire resta obstinément cachée. Seuls et impuissants 
contre cette foule, le préfet républicainDauzon, plusieurs 
notables de Mézières et de Charleville, indignés mais 
fermes, et comprenant leur devoir, luttèrent et cher¬ 
chèrent en vain à rétablir l’ordre. Honneur à ces 
citoyens ! 

Nous allons maintenant, après cet exposé sans com¬ 
mentaires, apprécier impartialement la conduite des 
chefs de la défense. Nous allons justifier, de la façon la 
plus irréfutable, l’accusation que nous portons contre 
eux, nous faisant forts après la guerre de l’appuyer 
par des pièces authentiques et par des témoins oculaires. 

Chacun sait qu’au lendemain de la bataille de Sedan 
la place de Mézières, en raison du peu de valeur de ses 
engins de défense et du mauvais état de ses fortifica¬ 
tions, n’eût pu résister à une attaque régulière même 
pendant deux jours. L’ignorante, l’inerte administration 
bonapartiste n’avait rien fait pour parer à une éventua¬ 
lité quelque peu sérieuse. 

Paris, objectif des Prussiens, fit que ces derniers 
négligèrent Mézières, avec l’intention toutefois d’y re¬ 
venir plus tard. Leurs troupes d’observation s’en tinrent 
néanmoins à une distance de 3 kilomètres et fournirent, 


— 12 


N 


sauf pendant l’armistice, aux francs-tireurs et aux au¬ 
tres troupes de la garnison de nombreuses occasions 
de guerroyer presque toujours avec succès. 

La prise de Montmédy vit suivre de près les opéra¬ 
tions sérieuses faites en vue de l’occupation de Mézières 
par les Allemands. L’artillerie de siège qui avait servi 
à faire capituler cette héroïque petite ville fut amenée 
dans les Ardennes. 

Depuis la défaite de Sedan jusqu’à l’époque dont il est 
question, cent jours environ s’étaient écoulés, et pendant 
cet intervalle les chefs militaires de la défense jugè¬ 
rent à propos de faire exécuter de grands, d’importants 
travaux en vue d’une résistance vraiment virile. On cou¬ 
vrit des batteries, on blinda en un grand nombre de 
points, on créa fortins et redoutes dignes d’une illustre 
défense. On dépensa beaucoup, croyant fermement que 
ce travail énorme concourrait dans une porportion rela¬ 
tive au salut de la patrie. 

Quand on pense, directeurs commissionnés de la dé¬ 
fense, que tout, activité, travail, argent, fut dépensé en 
pure perte. Complètement nul fut le résultat. 

Est-ce notre faute, répondrez-vous, si l’ennemi brûla 
la ville au lieu de s’attaquer aux remparts ? 

C’est à ce point délicat que nous vous attendions.Vous 
êtes, Messieurs les officiers du génie, d’artillerie et au¬ 
tres, l’intelligence et la science militaires. En ce qui con¬ 
cerne la guerre, vous devez tout savoir, tout prévoir, 
chercher à empêcher tout ce qui peut entraver vos plans. 

Mais vous êtes restés les serviteurs à gage de l’homme 
fatal à la France et nous ne demandions à votre tiède" 
patriotisme que ce qu’eût pu faire un citoyen quel- 


— 13 — 


conque ignorant complètement la science des opérations 
militaires. 

Or ce citoyen eût su ce que vous avez ignoré jusqu’au 
lendemain de la capitulation : 

Que l’armée allemande d’investissement ne se com¬ 
posait que de 4,500 hommes. 

Il eût connu à 10 mètres près la position de toutes les 
batteries de l’ennemi. 

Il n’eût pas ignoré comme vous que plusieurs de ces 
batteries, et les plus redoutables, ne se trouvaient qu’à 
2,100 mètres de la place. 2,000 mètres! 

Il eût pu, ce citoyen, car la peur ne l’eût pas cloué 
dans son fauteuil, faire exécuter vingt sorties ou recon- 
naissances qui l’eussent renseigné parfaitement, aguerri 
les troupes de défense, détruit des soldats ennemis et 
créé des obstacles considérables aux assiégeants. 

Il eût pu, en se ménageant des intelligences avec la 
place de Givet, faire concourir les troupes de cette gar¬ 
nison à la défense de Mézières en les faisant opérer par 
Nouzon, Damouzy, où elles seraient venues, protégées 
par les bois, inquiéter les Prussiens. Mais votre crainte 
folle et votre inertie ont produit sur ces troupes de 
Givet un effet on ne peut plus funeste. Remontant 
la vallée de la Meuse, ces soldats se tinrent constam¬ 
ment à deux lieues de l’ennemi. Ils manquèrent à Nou¬ 
zon l’occasion de tirer leur premier coup de fusil, lais¬ 
sant ce soin à quelques partisans villageois. Après la 
reddition, la peur leur donna des ailes, et c’est Fumay 
qui en ce moment les possède dans ses murs. 

Mézières-Charleville disposait de 3,000 soldats et de 
1,500 gardes nationaux, Givet pouvait fournir facile- 



ment 1,500 hommes. Eût-il fallu, dites-le-nous franche¬ 
ment, une légion plus nombreuse à Hoche ou à Marceau 
pour détruire les 4,500 Allemands et leur prendre leurs 
pièces? Il est vrai que vous n’êtes pas du bois dont on 
fait ces guerriers-là. 

Votre strict devoir, votre tâche d’honneur se résumait 
donc simplement en ces deux points essentiels : 

Premier point : Usant des forces relativement considé¬ 
rables que vous aviez sous la main, vous deviez constam¬ 
ment attaquer l’assiégeant dans le but de lui faire lever 
le siège. Ce but, vous deviez sinon l’atteindre, du moins 
tendre vers lui. Avez-vous fait pour réussir la centième 
partie de ce que vous commandait le simple devoir? Non 1 

Deuxième point : En admettant que vos efforts multi¬ 
pliés n’eussent pas été couronnés de succès; que l’ennemi, 
en raison de la lutte acharnée, se fût vu forcé de doubler 
ou de tripler son armée de siège ; en admettant enfin que 
les batteries de bombardement eussent pu être établies, 
deviez-vous laisser pulvériser la ville pendant 30 heures ? 
Non, mille fois non! Le sang des victimes retombe de 
moitié survous, puisque tous vous étiez convaincus, au 
bout de deux heures de canonnade, que la situation 
n’était pas tenable. 

Nous insistons à vous répéter ce que vous avez semblé 
ignorer. La défense de Mézières, comme celle de toutes 
les places se trouvant dans les mêmes conditions, n’est 
pas à l’intérieur mais bien à l’extérieur des remparts. 

Par l’interrogation suivante, nous allons compléter la 
série de nos accusations : 

Ainsi qu’il a été dit précédemment, la ligne de commu¬ 
nication avec Givet par la vallée de la Meuse n’était 


V 


I 


— 15 — 

gardée que par des forces insignifiantes, eu égard au 
nombre de vos soldats. Pourquoi, deux heures avant la 
capitulation, vous mettant à la tête de ces troupes, n’avez- 
vous pas essayé, par cette voie, de vous frayer un pas¬ 
sage facile, vous préservant tous, pàr cet acte, de la honte 
d’avoir été faits prisonniers sans combattre? Répondez, 
guerriers patentés! 

Il ne nous reste plus maintenant qu a donner sur ceux 
que l’histoire appellera les hommes de Mézières cer¬ 
taines appréciations individuelles qui montreront de quels 
éléments se composait le Comité militaire de la défense. 

Vous a-t-on vu, vous, colonel omnipotent qui aviez le 
titre de chef suprême, haranguant vos soldats, les 
encourageant par des ordres du jour, vous portant sur 
tel ou tel point menacé, prenant en un mot une part 
active à la lutte? Nous vous laissons le soin de répondre. 
Sont-ce les deux lieutenants-colonels, qui par le grade 
venaient immédiatement après vous, qui se sont conduits 
je ne dirai pas comme des soldats, mais comme des 
citoyens ordinaires? Non! Tous deux, sous plus d’un 
rapport, devaient être éloignés des postes qui exigent du 
courage et du patriotisme. L’un, triste échantillon de 
l’avancement sur place, n’a que trop fait voir sa couar¬ 
dise. L’autre a dit publiquement, le traître, qu’il ne recon¬ 
naissait pas le Gouvernement de la défense nationale. 
Infâmie. 

Nous ne parlerons pas des officiers subalternes, du 
courage et de la loyauté desquels nous n’avons pas douté. 
Ces militaires, pour être des vaillants, n’avaient besoin, 
comme leurs soldats, que de recevoir des ordres ainsi 
conçus : Courez là et sachez mourir. 


16 


Nous avons fini avec l’histoire du double crime de 

Mézières, et nous demeurons convaincu d’avoir fait acte 

• > » 

d’honnêteté en stigmatisant les coupables. 

Il nous reste cependant encore à faire part au lecteur 
d’une particularité que nous laisserons à son appréciation. 

Le lundi 2 janvier, jour de l’entrée des Prussiens dans 
la place, le hasard nous fit rencontrer un de nos amis 
arrivant de Givet et qui, un des premiers, avait pu péné¬ 
trer dans Charleville. 

Pouvez-vous me dire où je trouverai le colonel com¬ 
mandant de place? nous dit-il. 

— Mais, à la citadelle. Pourquoi donc? 

— J’ai à lui remettre son brevet de général. 











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