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Full text of "Histoire de la révolution de 1688 en Angleterre;"

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I 

HISTOIRE 


DE IA 

RÉVOLUTION 

DE 1688 


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EN ANGLETERRE 



£ .-3.-3. itlaiurr 

Minui jura, quotiens gliscat potestas : Nec utendum im- 
perio, iibi legibus uti possit. (Tacit., Annal. 111,69.) 


BRUXELLES 

WOUTERS, RASPOET ET C', IMPRIMEURS-LIBR. 

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AYANT-PROPOS. 


Lorsque j’ai entrepris d’écrire cette histoire, on s’attachoit à 
répandre, co^nme autrefois sous le directoire, le consulat et l’empire, 
je ne sais quelles comparaisons entre les révolutions d’Angleterre et 
de France, pour venir à cette conséquence fatale, que les deux res¬ 
taurations auroient une conclusion semblable. 

Incapables de saisir et d’apprécier les différences les plus décisives, 
les peuples réfléchissent peu, et ne voient les faits que dans leurs res¬ 
semblances générales. Sans doute, il n’étoit pas difficile de montrer, 
dans la restauration des Stuarts, une longue et douloureuse décep¬ 
tion. Mais, en parlant de ce fait, malheureusement irrécusable, on 
nous amenoit, par une fausse et perfide analogie, à douter si la Pro¬ 
vidence ne nous avoit pas condamnés à voir les mêmes catastrophes, 
c’est-à-dire une autre révolution de 1688 . 

Cependant, on ne nous disoit pas la différence qui caractérise par¬ 
ticulièrement les deux révolutions et les deux restaurations. Pour ne 
parler aue de celles-ci, Charles II, en remontant sur le trône sanglant 
de son père, laissa indécises toutes les questions de droit qui avoient 
armé le parlement contre Charles I er . Non-seulement c’étoit un mal¬ 
heur, c’étoit encore une faute irréparable ; car les parlements d’An¬ 
gleterre avoient des droits aussi anciens, aussi inviolables que ceux de 
la couronne. Aussi, la cause première de la révolution subsista tou¬ 
jours, et ne cessa que par le bill des droits, imposé à Guillaume III 
qui détrôna Jacques II. 


i. 


1 


G 


AVANT-PROPOS. 


En a-t-il été ainsi de la France? La cause directe d’une révolution 
nouvelle est-elle restée mêlée à la restauration, pour la corrompre, 
comme en Angleterre? Non. Le roi, frère de Louis XYI, bien plus 
sage que le fds de Charles I er , a commencé la restauration par où 
elle a fini en Angleterre. La déclaration de Saint-Ouen et la charte 
ont remplacé pour nous le bill des droits. Simultanés à la restaura¬ 
tion même, ces deux actes du législateur légitime l’ont affermie par 
l’heureuse alliance des droits de la souveraineté avec les vœux, les 
libertés et les nécessités du siècle. La charte françoise eût-elle sur¬ 
vécu à la bataille de Waterloo, si elle n’eût été qu’une malheureuse 
déception comme la déclaration de Breda? Que nos augustes princes, 
que la France me pardonnent cette odieuse comparaison ! Je n’avois 
pas d’autre langage pour réfuter de tristes et dangereuses calomnies. 

Donc, une révolution, analogue pour nous à celle de 1688, seroit 
tout à la fois un crime, un crime inutile et inhabile, qui n’auroit pas 
même pour motif cette excuse commune des factions, la liberté ou la 
nécessité. Ce fait capital détruit seul toute analogie entre les deux 
restaurations, à part toute différence des temps et des lieux, des 
mœurs et des lois, de la religion et surtout des princes. 

Ce fut le désir de démontrer ces vérités par la seule force des faits, 
qui me fit entreprendre l’histoire que je vais publier. 

Si l’on a jusqu’ici présenté, avec plus ou moins de vérité, les évé¬ 
nements accomplis, très-peu d’historiens, et je n’en excepte pas 
même les plus célèbres, ont pu parvenir jusqu’à la connoissance exacte 
et réelle des causes mystérieuses qui ont successivement préparé, 
produit et rendu insurmontable la catastrophe de 1688. Le cheva¬ 
lier Oalrymple, vers la fin du xvm e siècle, fut le premier qui, en 
remontant aux sources mêmes, ait fait entrevoir comment la diplo¬ 
matie avoit contribué, sans le vouloir, aux malheurs de la maison 
royale des Stuarts. Au commencement de celui-ci, M. Fox alla un 
peu plus loin. Mais il abandonnoit ses recherches à des copistes, ou 
les indiquoit seulement par un coup de crayon ; il n’étoit donc pas 
difficile de trouver ce qu’il n’a pas même soupçonné. D’ailleurs on 
sait que la mort interrompit ses travaux, et qu’il a écrit seulement 
les cinq ou six premiers mois du règne de Jacques II. 

Après lui, ont paru les mémoires de Jacques II lui-même, recueillis 
par J.-S. Clarke. Ces mémoires ont tous les caractères de l’authenti¬ 
cité. Ils ont été écrits de bonne foi. Ils répandent sans doute de 


AVANT-PROPOS. 


/ 


grandes lumières sur le caractère du royal historien. On aime à suivre 
dans leurs développements ces idées malheureuses qui ont constam¬ 
ment dominé ce prince, jusqu’à la fin de sa carrière. Mais, pour 
l’histoire elle-même, ils sont peu de chose. Les faits les plus impor¬ 
tants sont représentés sous un jour douteux. En un mot, on s’aper¬ 
çoit trop souvent que ces mémoires ne peuvent soutenir une com¬ 
paraison judicieuse et franche avec les actes authentiques de son 
gouvernement, de ses ministres et de ses ambassadeurs. 

Mais quelques reproches que l’on puisse justement faire à ce roi 
malheureux, il ne faut pas injustement dédaigner un prince qui 
inspira, comme guerrier, une grande estime à Turenne, et qui agran¬ 
dit réellement la puissance navale de l’Angleterre. Malheur aux vain¬ 
cus! Si Carthage eût été victorieuse, on n’eut pas dit sans doute la 
foi punique, mais la foi romaine. En d’autres temps, Jacques II eût 
été un roi distingué, peut-être même un grand roi. Son malheur fut 
de naître à une époque oû les hommes et les choses étoient plus forts 
que lui, et de ne pas s’en apercevoir. 

Plus tard, je publierai les causes qui ont complété sa chute après 
sa triple fuite de Londres, de Rochester et de Dublin. Je dirai par 
quel enchaînement de fautes toujours renouvelées sa propre restau¬ 
ration fut toujours impossible, malgré cent mille Irlandois armés 
pour sa cause et les magnanimes efforts de Louis XIV. On y verra 
par quelles passions absurdes et désordonnées les princes recouvrent 
si difficilement un trône qu’ils ont une fois abandonné ou perdu. 

Quant à l’ouvrage que je publie actuellement, les deux règnes de 
Charles II et de Jacques II ne mériteroient que les seuls regards de 
la curiosité, comme tant d’autres, si l’on ne s’attachoit qu’à repré¬ 
senter fidèlement des fautes et des erreurs, des perfidies et des conju¬ 
rations : toutes choses que l’on trouve dans l’histoire de tous les 
peuples. Mais il faut s’élever plus haut, et voir ici le combat continué 
des plus fortes passions qui aient remué le monde. 

La révolution de 1640 en Angleterre, la première chute des Stuarts, 
leur seconde et irrévocable chute, ne sont que la continuation de 
cette chaîne immense de révolutions, qui commence au pontificat de 
Léon X, dont Charles-Quint voulut briser les premiers anneaux, et 
que Philippe II, son fils, étendit sur le monde entier. Ce prince 
ayant employé la religion à son ambitieuse tyrannie, Henri IV et le 
cardinal de Richelieu fondèrent ce système de défense qui alla chercher 


8 


AYANT-PROPOS. 


des auxiliaires partout où l’Autriche avoit des ennemis. Charles I er 
étoit allié de l’Espagne : Richelieu s’allia aux covenantaires de Glas- 
cow et au long parlement. Louis XIV veut tout à la fois continuer, 
contre la cause protestante le système de Charles-Quint, et contre 
l’Autriche le système de Richelieu : alors l’Autriche s’allie aux puis¬ 
sances protestantes, et Rome elle-même devient l’auxiliaire indirecte 
du prince d’Orange contre un roi qui veut rétablir dans ses Etats la 
religion catholique. Voilà toute l’histoire des Stuarts. 

Considérée de ce point de vue élevé, elle a pour la France un inté¬ 
rêt tout national, en expliquant deux époques mémorables du règne 
de Louis XIV : la conquête de la Hollande en 1672, qui prépara la 
grandeur du jeune prince d’Orange ; et la révocation de l’édit de 
Nantes, qui le fit chef de la coalition de tous les princes protestants ou 
catholiques, ennemis de la France. Considérée sous un autre point 
de vue, plus restreint, mais non moins important, cette histoire 
montre ce qu’a été la restauration d’Angleterre, et ce que ne peut 
être, sous aucun rapport, la restauration de France... 

La mort du patriarche des rois, du roi législateur, du roi qui, en 
dix années, comme Charles V, a relevé notre belle patrie de ses tristes 
ruines; l’avénement si touchant, si noble, si populaire de notre roi 
Charles X ; l’aspect de cette royale famille, si vertueuse et si françoise ; 
ce mélange attendrissant de douleurs et de vertus, de grandeur et de 
simplicité ; tant de souvenirs qui ne seront point renfermés dans cette 
tombe ouverte encore; tant d’espérances qui environnent et nos 
princes et le berceau du royal enfant, ne me laissent pas la possibilité 
d’achever les réflexions que j’avois commencées. Tout est dit, tout est 
fini, tout devient irrévocable dans notre heureuse restauration. La 
France n’a plus qu’à aimer et bénir. 


23 octobre 1824. 


HISTOIRE 


O K L\ 

RÉVOLUTION 


de 1688 

EN ANGLETERRE 


LIVRE PREMIER. 


De l’état du gouvernement après les Tudors. — Prérogatives de la Couronne et du 
parlement. — Changements opérés dans le principe du gouvernement par l’alié¬ 
nation du domaine royal. — Caractère des Stuarts. — Contradiction de leurs 
principes avec leur religion et les lois du pays. — Testament de Charles I er . 
Restauration des Stuarts en 1660. — Convention. — Charles II. — Le duc d’York. 

— Le duc de Glocester. — Enthousiasme de la nation. — Popularité du roi. — 
Déclaration de Brcda. — Hyde (Clarendon), chancelier. — Premiers actes du 
parlement et du ministère de Clarendon. — Amnistie et régicides. — L’armée est 
licenciée. — Tumulte des millénaires. — Mécontentement des royalistes. 

Effets de la restauration en Écosse. — Gouvernement tyrannique dans ce royaume. 

— Procès du marquis d’Àrgylc et de son fils. — Parlement violent. — Épiscopat. 

— Amnistie dérisoire et cruelle. 

Premiers symptômes d’une double direction dans le gouvernement en Angleterre. 

— Mort du jeune duc de Glocester. — Nouveau parlement. — Projet de réunion 
des sectes protestantes à l’église anglicane. —Acte d’uniformité. — Les presby¬ 
tériens chassés de leurs églises. — Rigueurs de l’église anglicane. — Procès des 
Régicides, de Henri Yane et du général Lambert. 


1GG0 — 1GG2. 

A l’avénement des Stuarts au trône d’Angleterre, les parlements 
sous les Tudors n’avoient été qu’un instrument de tyrannie. Lorsque 
Henri VIII voulut consacrer ses nombreux divorces, changer et changer 
encore l’ordre de la succession royale, précipiter ses femmes, reines 
d’un jour, de son lit et du trône à l’échafaud, combler enfin l’abîme 






10 RÉVOLUTION DE 163» 

de ses prodigalités, il ne put même, par l’inconstance de scs cruels 
caprices, fatiguer la constante servilité des lords et des communes. 
Son règne, signalé par un schisme violent, par le mépris des libertés 
publiques, et par soixante et douze mille condamnations capitales, fut 
long et paisible pour le tyran. 11 est vrai qu’en usurpant la suprématie 
religieuse, il avoit su créer pour la maintenir des intérêts toujours 
puissants sur le cœur des hommes. Dans une seule année il avait pro¬ 
digué le domaine de plus de quatre mille établissements de l’église 
catholique à ses courtisans et aux grands du royaume. D’ailleurs, le 
schisme se trouvait depuis longtemps préparé dans la nation par les 
vives résistances du parlement et du clergé aux maximes de la cour 
de Rome. 

Le fils de Henri VIII, né de Jeanne Seymour, monta enfant sur le 
trône et mourut à seize ans. Pendant sa minorité le parlement reven¬ 
diqua des libertés presque abolies. 

Après lui, Jeanne Gray se laisse proclamer par ses ambitieux parents; 
elle ne fit que montrer, durant quelques jours, les grâces et la dou¬ 
ceur d’une jeunesse innocente sur ce trône environné d’orages. Marie, 
fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon, jadis déshéritée par son 
père, la précipite : armée, il est vrai, de ses justes droits, mais peu 
capable de pardonner ce règne d’un moment. Jeanne Gray, quelque 
temps prisonnière, subit avec une résignation douce et pieuse, la 
peine de son usurpation involontaire. 

Marie eut bientôt fait annuler le divorce prononcé contre sa mère, 
et le parlement rétablit la religion catholique. Un cardinal de l’église 
romaine vint absoudre le parlement et le royaume. Toutefois de grands 
intérêts temporels setrouvoient déjà enracinés depuis le schisme et par 
le schisme; le parlement ne consentit au rétablissement de la discipline 
ancienne que sous une condition formelle : les biens du clergé reste- 
roient entre les mains de leurs possesseurs actuels. En échange des 
promesses de la reine et du souverain pontife, le parlement remet en 
vigueur les lois portées contre les hérétiques. La reine fit exécuter ces 
lois avec ferveur jusqu’à son dernier soupir. 

Ce règne fut court et misérable. Marie nelaissoit point de postérité. 

11 ne dépendit pas d’elle que son mari, l’austère et terrible Philippe II, 
ne lui succédât, car il affectoit des droits personnels au trône d’An¬ 
gleterre. Mais la fille d’Anne de Boulen et de Henri VIII, saisit har¬ 
diment la couronne. Tout conspiroit pour Élisabeth, la religion 


EN ANGLETERRE. 


11 


protestante récemment abolie et cruellement persécutée, les intérêts 
alarmés par le dernier règne, la terreur de Philippe et l’ardeur des 
passions religieuses. A sa voix le parlement renverse encore la religion 
catholique, et ce changement fut le quatrième en trente années. 

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Elisabeth cependant, non moins impérieuse que son père, disoit aux 
parlements : Votre seul droit est de dire oui ou non sur ce que je vous 
demande. Née d’un mariage illégitime aux yeux de la religion qu’elle 
venoit de proscrire, illégitime, on ne peut le nier, aux yeux meme 
de la loi civile, eût-elle osé tenir ce langage, si son despotisme n’eût 
été en quelque sorte le bouclier de la religion nouvelle? Ce fut là, 
sans doute, ce qui lui inspira l’audace, inexplicable autrement, de 
faire tomber sur l’échafaud la tète de Marie Stuart, reine d’Écosse : 
Marie Stuart étoit catholique. Élisabeth, par cette inique et sangui¬ 
naire sentence, notifiait aux deux religions qu’il n’y avoit plus de traité 
possible. 

C etoit au milieu de cette irritation des esprits que Jacques Stuart, 
» 

roi d’Ecosse, premier du nom pour l’Angleterre, montoit sur le trône 
de la Grande-Bretagne. Il succéda à la reine Élisabeth, soixante et dix 
ans après le premier renversement de l’autorité du saint-siège dans 

F 

ses nouveaux Etats ; grand espace dans la vie des peuples modernes ! 

Jacques I er , élevé en Écosse dans les principes de la faction qui 
avoit détrôné sa mère, avoit cependant conçu peu à peu un juste 
dégoût pour la secte fanatique de ses premiers maîtres. Dès sa majo- 

F 

ri té, il chercha sans cesse à ramener les églises d’Ecosse aux formes 
plus élevées, plus nobles, plus monarchiques de l’épiscopat conservé 
en Angleterre par Henri VIII et par Élisabeth. Mais devenu roi de 
deux peuples qui se haïssoient, parce que de temps immémorial iis 
se redoutoient, il n’en vit pas moins constamment les puritains d’Ècossc 
unis aux factions de son nouveau royaume. Cette union fut la perte 
de son fils et de son petit-fils. Le parlement anglais d’ailleurs comprit 
sur-le-champ que l’avénement d’une dynastie nouvelle devoit être 
une occasion de rétablir d’anciennes libertés foulées aux pieds par les 
Tudors. 

Jacques I er apportoit sur le trône un caractère qui fut particulier 
à ses successeurs. Zélé sectateur de la religion protestante, de cette 
religion dont le premier principe est de ne connoître aucune autorité 
que celle de la raison, il affectoit cependant la souveraineté, par droit 
divin, souveraineté pleine, entière, sans limites, sur les sujets, comme 


12 RÉVOLUTION DE 1680 

celle de Dieu sur la nature. Henri VIII, il est vrai, en établissant le 
schisme dans son royaume, avoit attaché à la constitution de l’église 
anglicane le dogme de l’obéissance passive. Mais les grands et le 
clergé d’Angleterre obéissoient passivement à sa tyrannie, parce que 
la révolution religieuse et la spoliation des établissements catholiques 
se consommoient tyranniquement à leur profit. 

Cette distinction, Jacques I er pouvoit-il la faire? Cependant la 
royauté dont il prenoit possession n’étoit plus celle des Tudors, et 
moins encore celle qu’il dôncevoit par son expression chérie du droit 
divin. En remontant au droit public d’Angleterre, on trouve perpé¬ 
tuellement des lois dont l’observance est jurée de règne en règne. 
« En 1258, dit un historien, tous les évêques et tous les abbés étant 
assemblés en conséquence (c’est-à-dire, pour recevoir le serment de 
Henri III), ayant tous à la main un cierge allumé, la grande charte 
fut lue en leur présence, et ils proclamèrent une sentence d’excom- 

r 

munication contre tous ceux qui violeroient ses dispositions. Eteignant 
alors leurs cierges et les jetant à terre, ils s’écrièrent : « Puisse l’àme 
» de quiconque encourra l’excommunication portée par cette sentence 
» se corrompre ainsi en enfer!—Ainsi soit-il, ajouta le roi. Je jure 
» d’observer inviolablement toutes ces dispositions, comme homme, 
» comme chrétien, comme chevalier et comme roi couronné et 
» sacré. » 

Depuis la conquête par les Normands, le droit féodal institué par 
Guillaume étoit réciproque entre lui et les sept cents vassaux de sa 
couronne. Il étoit leur souverain. Noblesse et clergé, comme posses¬ 
seurs des sept cents terres primitives, dévoient un service, mais un 
service réglé selon la terre même dont chaque baron étoit investi. 
Hors de là nul ne devoit rien, parce que le domaine réservé à la 
couronne suflisoit aux besoins de l’État et à la dignité du trône. Si des 
besoins extraordinaires exigeoient des secours extraordinaires, les 
barons, réunis en parlement, délibéroient, accordoient ou refusoient; 
ainsi des communes, quand elles furent convoquées par Édouard I" 
et scs successeurs. 

Peu à peu le domaine de la couronne s’aliéna; les subsides devinrent 
un besoin plus fréquent, surtout depuis Henri VI, époque où l’An¬ 
gleterre perdit enfin les plus belles provinces de la France. L’inter¬ 
vention des parlements devenoit donc de plus en plus nécessaire. La 
sanglante querelle des York et des Lancastre agrandit les pertes du 


EN ANGLETERRE. 


13 


trône et l’ascendant des communes. Sous les Tudors, il y eut des taxes 
arbitraires, mais ils eussent été entraînés par leur caractère et par la 
nécessité, à suivre l’exemple des empereurs romains, c’est-à-dire, à 
soutenir le lise déjà indigent par des proscriptions, si la dépouille 
immense du clergé catholique ne se fût offerte à eux comme une 
proie. Henri VIII la dévora seul. Élisabeth, qui n’avoit plus celte 
ressource, domina encore les parlements, et obtint des subsides ; mais 
le plus souvent elle fut contrainte d’éluder leurs résistances déjà 
sérieuses quoique timides, en aliénant tout ce qui restoit encore du 
domaine royal. 

Ainsi, à l’avénement des Stuarts, l’aristocratie féodale, sans parler 
de l’ascendant naissant des communes, se retrouvoit dans toute la 
vigueur primitive de ses droits légitimes. La royauté, au contraire, 
n’avoit plus qu’une indigence toujours croissante qui la forçoit de 
livrer ses droits affaiblis, ses besoins perpétuels, scs prétentions et ses 
actes à la discussion légale et par conséquent à l’opposition naturelle 
d’un corps ombrageux, qui pouvoit mettre un prix à ses dons, et qui 
n’oublioit ni l’oppression qu’il venoit de subir sous les Tudors, ni l’op¬ 
pression qu’il avoit fait subir à plusieurs rois des précédentes dynasties. 
Enfin l’Angleterre se trouvoit tourmentée par des sectes religieuses 
qui, selon leur force ou leur faiblesse, cherchoient naturellement un 
appui ou un refuge dans les factions politiques. La religion devenait 
une arme d’autant plus redoutable que sa puissance étoit mystérieuse. 

Le premier Stuart qui montoit sur le trône en de telles conjonctures, 
entroit donc dans un monde qu’il neconnoissoitpas, ou qu’il ne pouvoit 
encore bien connoître. Jacques I er , en effet, prince d’un caractère doux, 
mais dissimulé comme tous les princes dont l’enfance a été contrainte 
et opprimée, joignoit à sa foiblesse naturelle, une intelligence et des 
lumières peu communes. Il avoit tout à la fois le sentiment delà foi¬ 
blesse actuelle du trône, et celui des droits de la souveraineté. Sa raison 
lui disoit que la souveraineté n’existe pas, si elle est dépendante ; mais 
cette souveraineté qu’il voyoit alors uniquement dans la personne 
royale, il ne comprenait pas que la force du temps et des choses l’avoit 
peu à peu placée dans le roi et le parlement réunis. Ce n’étoit pas le 
droit de la souveraineté qui étoit changé, mais le mode de son exercice 
et de sa manifestation légale ; car les droits de la souveraineté sont les 
mêmes dans tous les gouvernements. Pour la taire rentrer dans la per¬ 
sonne royale exclusivement, il eût fallu à Jacques I er un caractère qu’il 


i. 


14 


RÉVOLUTION DE 1G08 


n’avoit pas et des ressources qu’il ne pouvoit avoir. Prodigue, foible 
et pauvre, il dut subir l’intervention, plus que jamais inévitable, des 
deux chambres. Mais quand il réclamoit un subside, il exposoit 
d’abord que de droit divin il pouvoit ordonner ce qu’il vouloit bien 
demander par respect pour d’antiques usages. Les Communes qui sen- 
toient leurs forces protestoient contre de telles formules, et mettoient 

r 

un prix à leurs secours. Le roi prenoit alors le fier langage d’Elisa- 
beüi ; il lui arriva même de déchirer le registre du Parlement. 
Mais le plus souvent il répondoit aux communes et aux écrits publics 
par des thèses en forme sur le droit divin de sa pleine puissance. 
Une fois ouverte sur les droits respectifs de la couronne et des 
chambres, la discussion devint universelle dans le public, et il fallut 
reconnoître enfin que lever des taxes arbitraires n’apparienoit pas à 
l’autorité royale d’Angleterre. Cette lutte entre la souveraineté du 
roi expirante, et la souveraineté parlementaire qui commençoit à se 
manifester, dura pendant tout le cours du dix-septième siècle. 

Après un règne assez doux, mais toujours agité par ces contro¬ 
verses dangereuses, Jacques I er laisse au jeune Charles I er son fils l’hé¬ 
ritage d’un trône dont les bases n’avoient plus de fixité, ses maximes 
chéries du pouvoir absolu, les embarras d’une guerre commencée 
imprudemment et sans ressources pour la soutenir, et la fatale auto¬ 
rité de l’insolent Buckingham, son favori et son ministre. Ce fut cet 
homme pernicieux autant que présomptueux qui suscita les orages 
où son jeune et vertueux maître devoit enfin périr. 

Un écrivain célèbre a reproduit de nos jours cette pensée de Platon, 
que la royauté, considérée dans sa durée, demeuroit perpétuellement 
et infailliblement responsable de ses fautes; que la personne qui en 
revêt la majesté, accepte l’héritage des fautes commises et leur per¬ 
pétuelle solidarité; que par cela même, quoique personnellement 
innocente et inviolable devant les hommes, la personne royale est 
justement punie, même de mort, dans l’ordre de la justice divine. Si 
cette pensée est vraie (on ne la rappelle ici qu’en tremblant), le roi 
Charles I er , quoique innocent de tout ce qui appartenoit à ses prédé¬ 
cesseurs, auroit été la victime expiatoire de la royauté devenue cou¬ 
pable. Et en effet, le crime le plus dangereux de cette royauté dont il 
avoit accepté l’héritage, étoit le renversement d’une religion qui seule 
consacroit et rendoit ses droits inviolables. Or une fois la contradic¬ 
tion établie par les lois entre les dogmes religieux et les droits poli- 


EN ANGLETERRE. 



tiques, le roi cessait d’être une personne mystérieuse et sacrée, pour 
devenir un homme soumis aux lois de la terre *. Ainsi avoit péri 
Charles L‘ r . Le récit de ses malheurs ne peut appartenir à cette his¬ 
toire. On ne doit marquer ici que les faits qui amèneront la chute de 
son second fds. 


Charles I Pr , avant de mourir, avoit laissé la dernière expression de 
ses pensées ; admirable testament d’une âme pure, d’une raison élevée, 
d’une clémence royale et presque divine ! Les cœurs endurcis par le 
fanatisme se sentirent émus; et Charles, par son supplice môme, 
releva un trône que sa valeur et ses vertus n’avoient pu soutenir. 
Heureux ses enfants, s’ils eussent été capables de comprendre la 
sagesse et la nécessité de ses conseils ! 

« Gardez-vous bien, leur disoit-il, de favoriser quelque faction que 
» ce soit !... » 

« Non ; il n’y a point de plus souveraine injustice qu’un pouvoir 
» souverain, qui s’exerce tyranniquement par l’étroite observance de 
» la loi. » 

Ayant donné de sages conseils sur ce qu’il nomme le maniement des 
affaires de la première grandeur (la religion et la justice), il ajoute, 
dans le naïf langage de son temps : 

« Après, donnez-vous garde de vous laisser emporter, par la per- 


1 Cet ordre d’idées appartient à M. de Maistre, qui l’a emprunté de Platon. L’on 
doit ajouter qu’il appartient plus directement qu’il ne le paroît au système de cel 
écrivain : la souveraineté des papes. Ce n’est point le lieu d’examiner un tel système. 
On peut, cependant, faire observer en passant à ceux qui l’adoptent, qu’une logique 
rigoureuse les forçcroit d’en admettre la conséquence, qui est la souveraineté du 
peuple. S’ils en doutent, on les renvoie aux savants écrits d’un homme qu’ils ne 
récuseront pas, et qui a passé toute sa \ie à établir par le droit divin la suprématie 
temporelle des papes sur les rois. Cet homme est le P. Bellarmin, jésuite et cardinal. 
La justesse et l’étendue de son esprit ne lui permettoient pas d’échapper à une telle 
conclusion ; et il fit de la souveraineté du peuple un principe. Aussi qu’arriva-t-il de 
son temps? La cour de Rome avoit exclu du trône de France Henri de Bourbon, roi 
de Navarre ; aussitôt la ligue invoque la souveraineté du peuple pour légitimer i’usur- 
pation. La cour de Rcmc ayant déclaré aussi la reine Élisabeth indigne du trône et 
même de la vie, les sujets furent déliés du serment de fidélité. Or délier les sujets du 
serment de fidélité, n’est-ce pas, dans une telle circonstance, proclamer que les 
peuples ont un droit supérieur «à celui des rois ? L’Angleterre nia, il est vrai, la supré¬ 
matie du pape, mais elle adopta la conséquence qui en émane : la souveraineté du 
peuple. Si le pape affectoitle droit de déposer les rois, les peuples acceptèrent celui 
de les juger, de les mettre à mort ou de les bannir. Ainsi, toute doctrine absolue n’est 
qu’un glaive à deux tranchants. Qu’ils y réfléchissent mûrement ceux qui en France 
répètent si témérairement avec M. de Maistre et ses émules : El'xoîpavoç £<rc<o ! 


16 RÉVOLUTION DE 1G88 

» verse et mauvaise humeur ou l’opinion particulière de certains re- 
» vêches et passionnés officiers, à aigrir et jeter dans les extrémités 
» ces factions dont les fondements sont de plus légère conséquence 
» (que la religion et la justice). » 

« Croyez fermement, comme je fais, que la plupart de ceux qui 
» ont failli envers moi dans chaque parti ne se sont pas portés à ce 
» mal par une malice délibérée, mais pour n’avoir pas été bien infor- 
» més des affaires ou pour les avoir mal comprises. » 

« Je ne voudrois pas aussi-que vous vinssiez à nourrir en votre 
» âme aucun dégoût ou aversion par les parlements, qui, certaine- 
» ment, dans leur droite institution, accompagnés de franchise et 
» d’honneur, ne feront jamais de tort à votre grandeur et ne la dimi- 
» nueront en rien; mais qui, plutôt, seront comme autant d’agréables 
» alternatives d’amour, de loyauté et de confiance réciproque entre 
» le prince et le peuple. 

» Ni même ce funeste parlement n’eût pas eu d’autre succès, 
» (quoique les factions l’eussent fait gauchir par l’élection briguée de 
» ses membres) si on l’eût pu défendre des volontés insolentes du 
» peuple et des impressions tumultuaires... » (Êikon basilikè, 
ou Portrait du roi 1 .) 

En écrivant ces mémorables paroles dans sa captivité, Charles I er 


1 Nimême ce funeste parlement! Quel mot touchant dans la bouche de Charles D r ! 
il rappelle ce mot fameux : oui, la Convention elle-même, si amèrement et si injus¬ 
tement reproché à un de nos hommes d’Etat (feu M. Deserre). 

Quant à 1 ’Èikon basilikè, il y eut en Angleterre une controverse très-vive sur le 
véritable auteur de ce monument. Ce qui est singulier, c’est que les ennemis de 
Charles I er avouoient qu’il en étoit l’auteur; entre autres le comte de Lothian qui sou- 
ienoit lui en avoir entendu réciter des phrases entières, mot pour mot, tandis que le 
duc d’York, depuis Jacques II, dit en 1673 au docteur Burnet, que ce livre n’étcit 
point de son père, et que le docteur Gawden l’avoit composé. Le duc d’York est ici 
une faible autorité, puisqu’il étoit encore très-jeune pendant la captiuté de Charles, 
et qu’il n’étoit plus en Angleterre. D’ailleurs, il témoignoit peu d’estime pour la con¬ 
duite politique de son père ; et dans le moment où il parloit ainsi de l’eîxtov (âasiXixf, 
il étoit devenu catholique. C’étoit même à cette occasion, que le docteur Burnet 
argumentant avec lui sur la religion anglicane se prévaloit de l’autorité, de l’exemple 
et des maximes du roi son père. Quoi qu’il en soit, Burnet qui professe une vénéra¬ 
tion profonde pour ce livre, déclare que jusqu’à cette époque de 1673, il l’a toujours 
attribué à Charles I er ; mais dans les doutesque lui inspira la dénégation de Jacques] 1, 
il ajoute : « Une chose seulement est certaine, c’est que Gawden n’a jamais rien écrit 
M qui fût de la même force. A juger de lui par les ouvrages qui portent son nom, 
« personne ne le croira capable d’un livre aussi distingué. » 


EN ANGLETEIUIE. 


17 


avoit acquis un sentiment juste et profond des lois et usages du royaume. 
C’est pour les avoir mal connus dans sa jeunesse, que, malgré la droi¬ 
ture naturelle de son cœur, il suscita entre lui et le parlement ces 
terribles débats qui amenèrent la république et le protectorat de 
Cromwell. L’une et l’autre firent naître des intérêts nouveaux et 
puissants. Telle étoit cependant la force des institutions primitives, 
que la royauté renversée par les communes ne fit pas même place à 
une république démocratique, et le lord protecteur n’étoit, à vrai 
dire, que le général d’une armée qui comprimoit, en la redoutant, 
l’ancienne aristocratie féodale. Aussi la république et le protectorat 
disparurent comme une ombre. Mais Cromwell avoit fait respec- 

t 

ter la nation sur toutes les mers et dans tous les Etats de l’Europe. 
Le malheur perpétuel des fils de Charles I er fut de l’avoir profondé¬ 
ment humiliée : malheur coupable que les peuples ne pardonnent 
point. 

La restauration s’opéra au moment même, qu’abandonnés de 
l'Europe entière, les Stuarts désespéroient de revoir jamais le palais 
paternel. Charles II fut reçu avec transport. Sa jeunesse encore flo¬ 
rissante, une figure noble et gracieuse, l’intérêt touchant et sacré du 
malheur, ses manières affables et populaires entraînèrent ou plutôt 
saisirent tous les cœurs. Un parlement élu dans la première ivresse 
courut au devant même de ses désirs : et, par une inconcevable fata¬ 
lité, ce fut dans ce parlement si dévoué que se prépara la révolution 
dont on va retracer l’histoire. 

Que l’on pardonne à l’étendue de ces détails. Ils étoient nécessaires 
pour montrer l’enchaînement des causes et des conséquences. Une 
révolution est le produit d’une longue succession d’erreurs, involon¬ 
taires même, et de fautes antérieures que les fautes actuelles rendent 
irréparables. 

Charles II avoit reçu de la nature un esprit vif, d’une extraordi¬ 
naire pénétration pour les sciences, et toutes les qualités extérieures 
qui feroient adorer la puissance, pardonner même à la tyrannie, si le 
mépris des hommes et des lois se pouvoit pardonner. Mais l’adversité 
ne fortifie que les âmes fortes. Elle n’avoit appris à Charles II que 
l’usage de cette force dangereuse et factice des âmes foibles et vi¬ 
cieuses : la défiance et la dissimulation. Envoyé en France durant 
les premiers orages de la guerre civile, il y trouva le compagnon de 
son enfance, Buckingham, qui eut bientôt pris sur lui ce facile ascen- 


RÉVOLUTION DE 1608 


18 

dant que les grâces unies à l’emportement du vice peuvent donner 
sur un cœur naturellement ouvert à toutes les contagions. Hobbes, 
qui lui enseigna les mathématiques à Paris, fut un maître bien plus 
dangereux encore; il l’abreuva de ses doctrines désespérantes sur le 
despotisme et la fatalité. 

Jacques, duc d’York, son frère, s’étoit trouvé au contraire dès l’âge 
de treize ans, captif du long parlement, après la prise d’Oxford. Il 
raconte lui-même par quelle persévérance de discrétion et de petites 
ruses, il parvint à se soustraire,* un an après, à la surveillance de ses 
gardiens. Il se rendit en Hollande chez le prince d’Orange, son beau- 
frère, père de ce Guillaume qui depuis fut son gendre et le détrôna. 
Les détails de son évasion dénotent déjà le trait particulier de son 
caractère, dans un excès de précautions détournées et longuement 
méditées, que n’avoit pu décourager la découverte d’un premier 
projet mal conçu. Le duc avoit d’ailleurs des qualités qui annon- 
çoient un grand prince. Tous ses ennemis conviennent que dès sa 
jeunesse il montra un cœur capable d’amitié, un esprit appliqué, un 
caractère persévérant. Turenne, quand le duc étoitsous ses ordres au 
service de France, avoit conçu de son courage et de sa capacité mili¬ 
taire une haute estime. Le duc s’étoit montré particulièrement habile 
et appliqué à la marine. Sa réputation sur ce point si cher à l’An¬ 
gleterre étoit universelle en Europe ; et tandis que le général Monk 
s’occupoit de renverser la république à l’insu même des princes fugi¬ 
tifs, le duc d’York chassé de France par le traité des Pyrénées, rece\oit 
en Espagne le titre de grand-amiral et de prince de la mer. 

A côté de ces deux princes, paraissait le duc de Giocester, leur 
frère, âgé de vingt ans. Lorsque la reine sa mère voulut aussi, pen¬ 
dant la guerre civile, l’emmener avec Charles, prince de Galles, le 
duc d’York alors très-jeune encore donna dans cette circonstance un 
exemple remarquable de ce zèle religieux qui depuis lui devint si 
fatal, parce qu’il étoit peu éclairé. Nourri dans le sein de l’église an¬ 
glicane, et poussant jusqu’à l’âpreté contre sa mère la ferveur de son 
intolérance naturelle, il empêcha que son frère ne passât en France, 
dans la crainte que cet enfant n’y reçût la foi catholique avec les ten¬ 
dresses maternelles. Ainsi le duc de Giocester, devenu captif avec son 
père, fut témoin des scènes tragiques de Withe-Kall. Avant de monter 
sur l’échafaud, Charles I er le prit sur ses genoux et lui dit : « Mon fils, 
ils vont me couper la tête, et ensuite peut-être ils voudront te pro- 


EN ANGLETERRE. 


19 

clamer roi. Mais la couronne n’appartient qu’à Charles ton frère. 
Promets-moi devant Dieu de te laisser tuer s’il le faut, plutôt que 
d’accepter un héritage qui ne t’appartiendroitpas ! » Ému par ces vives 
images, le jeune duc, qui depuis fut soustrait à sa captivité, conserva 
toujours dans son cœur le souvenir de celte leçon terrible et sublime. 
Il prit de plus en plus le caractère d’un grand prince; et quand il 
reparut, brillant de jeunesse et de grâces, au milieu des Anglais at¬ 
tendris sur les malheurs de cette noble famille, on se plut à trouver, 
à réunir dans sa personne, toutes les qualités des deux frères, sans y 
apercevoir le moindre de leurs défauts. Il mourut peu de temps 
après la restauration, pleuré de plus en plus comme Germanicus, 
quand on vint à comparer plus tard et les promesses prodiguées et les 
espérances toujours trompées. 

Lorsque le général Monk eut fait prononcer la dissolution du Rump 
parlement , les deux chambres qui furent immédiatement convoquées 
avoient reçu avec enthousiasme la proclamation que Charles II avoit 
envoyée de Breda aux communes, et s’étoient constituées en conven¬ 
tion , mot qui exprime qu’elles sont réunies sans convocation du roi. 
Elles ne prirent le titre solennel et toujours vénéré de parlement que 
quand Charles II, qui avoit traité avec elles, eut légitimé à son retour 
leur existence parlementaire suivant les antiques lois du royaume. 
Ainsi reconstitué, le parlement reconnut le crime de rébellion, et reçut 
avec de vives acclamations l’amnistie royale pour ce crime : tant reste 
profondément gravé le sentiment et le besoin de l’ordre légal dans les 
peuples même qui l’ont renversé avec le plus de violence! 

Quoique le parti presbytérien dominât dans la chambre des com¬ 
munes, la déclaration de Breda n’avoit inspiré à tous les cœurs que 
cette vive et naturelle impatience de réparer dans la personne des 
enfants tous les malheurs du père ; et les bresbytériens, unis alors aux 
royalistes, contre les vieux parlementaires et contre les républicains, 
avoient rappelé le roi et les princes avec cet enthousiasme qui exclut 
la réflexion même pour l’avenir. Ce fut une faute, trop noble dans 
son principe, pour être jugée sévèrement. Cependant cette faute eut 
des suites funestes pour l’État, et surtout pour la famille royale. C’était 
laisser indécises toutes les fatales questions qui avoient amené la ré¬ 
volution en 1610 . 

«— Nous ne désirons rien tant, » disoit Charles dans sa déclaration 
de Breda, « qu’une exacte observation de la justice, et nous sommes 


RÉVOLUTION DE 1G88 


20 

» prêt d’y ajouter tout ce que raisonnablement on peut espérer de 
» notre indulgence; or, afin que la crainte du châtiment n’engage 
» pas ceux qui se sentent coupables à persévérer dans le crime et à 
» empêcher qu’on ne rende la tranquillité à l’État, en s’opposant au 
» rétablissement du roi, des pairs, de la monarchie et des peuples 
» qui la composent, chacun dans ses droits légitimes, anciens et fon- 
» damentaux, nous déclarons, par ces présentes, que nous accordons 
» un libre et général pardon, lequel nous serons prêts, quand nous 
» en serons requis, de sceller du grand sceau d’Angleterre, à tous nos 
» sujets, de quelque qualité qu’ils soient, qui, dans quarante jours 
» après la publication de cette déclaration, s’en tiendront à notre pré- 
)> sente grâce, et en feront leur soumission par un acte public, pro- 
» mettant d’être à l’avenir de bons et fidèles sujets ; de laquelle grâce 
» Nous n’exceptons personne que ceux que notre parlement jugera 
» à propos d’en excepter ; hors ceux-là, tous les autres, quelque cou- 
» pables qu’ils soient, doivent se reposer sur notre parole, comme sur 
» la parole d’un roi, que nous donnons solennellement par la pré- 
» sente déclaration ; entendant qu’aucun crime de ceux qu’ils auront 
« commis contre nous, ou contre le feu roi notre père, avant cette 
» même déclaration, ne s’élève en jugement contre eux, et ne soit 
» mis en question à leur préjudice, à l’égard de leurs vie, biens, li- 
» berté, non pas même autant qu’il est en nous, à l’égard de leur 
» réputation, par aucun reproche, ni terme, qui les distingue de nos 
» autres sujets ; car notre vouloir et plaisir royal est que dorénavant, 
» parmi nos sujets, soient mises en oubli toutes marques de discorde, 
» de séparation, de différents partis : désirant avec passion qu’ils 
» lient ensemble une amitié et une correspondance parfaite pour l’éta- 
» blissement de nos droits et des leurs, dans un libre parlement, 
)> les conseils duquel nous prétendons suivre, sur notre parole 
» royale. 

» Et parce que les passions des hommes et l’iniquité des temps ont 
» produit dans les esprits diverses opinions touchant la religion; et 
» que de là sont nés des partis et des animosités mutuelles : pour 
» contribuer à les adoucir par le commerce et la facilité de converser 
» les uns avec les autres , nous donnons la liberté aux consciences, 
» et déclarons que dorénavant personne ne sera inquiété sur les opi- 
» nions différentes en matière de religion , pourvu que l’on n’abuse 
» point de cette indulgence pour troubler l’État ; et nous sommes 


EN ANGLETERRE. 


21 

» prêts d’approuver tels actes qu’il semblera bon au parlement de 
» nous présenter, après une mûre délibération , pour confirmer et 
» établir plus solidement ce dernier article. 

» De plus, comme il est arrivé dans les révolutions fréquentes qui 
» affligent depuis quelques années ce royaume , qu’il s’est fait plu- 
» sieurs dons et acquêts de biens que les possesseurs pourroient être 
» contraints à restituer selon les lois, nous déclarons que notre bon 
» plaisir est que tous les différends et tous les procès qu’on pourra 
» intenter sur ce point soient terminés dans le parlement : ce tri- 
x> bunal étant le plus propre à procurer aux intéressés la juste satis- 
» faction qu’ils pourroient prétendre. 

» Enfin nous déclarons que nous sommes disposés à donner notre 
» consentement à tous actes du parlement, touchant les articles ici 
» exprimés, de même qu’à ce qui concerne les arriérés dus aux officiers 
» et soldats de l’armée du général Monk, que nous promettons de 
» recevoir à notre service avec la même paye, et sous les mêmes con- 
» ditions dont ils jouissent maintenant. » (Breda, 14 avril 1600.) 

Cette déclaration si sage, si paternelle, avoit été reçue aux accla¬ 
mations unanimes de l’Angleterre. Elle promettoit tout à la fois le 
triomphe de la justice, des lois et de la clémence. Toutes les dé¬ 
marches, toutes les paroles du roi répondirent en effet d’abord à ces 
nobles promesses. « Il m’arrivera plutôt, disoit-il au parlement, de brûler 
» la grande charte que de violer l’amnistie ! » Lorsque les ministres 
presbytériens lui furent présentés , il leur répondit : « Je vous rendrai 
» aussi heureux que je le suis moi-même. » S’il entendoit parler de 
quelque mécontent : « Ou’ai-je donc fait? » disait-il avec un charme 
inexprimable de bonhomie ; « je veux faire connaissance avec ce gen- 

r 

» tilhomme, et lui donner satisfaction. » Edouard Hyde, qu’il avoit 
créé comte de Clarendon et lord chancelier, répétoif sans cesse et par¬ 
tout qu’étant ambassadeur en Espagne , Charles, durant son exil, lui 
avoit sévèrement ordonné de justifier la nation anglaise du meurtre de 
son père et de rejeter le crime sur un petit nombre d’hommes factieux 
et pervers. Enfin lui-même, quand il parloit des besoins de la couronne, 
disoit dans un langage qu’il avoit l’art exquis de faire paraître naïf : « Je 
» serois fâché que tant de loyaux députés qui viennent me voir à 
» White-Hall, fussent obligés, par ma pauvreté, de s’eri retourner 
» sans dîner. Je ne serois pas moins honteux , si je restois dans l’im- 

» possibilité de pourvoir à la subsistance de ces cavaliers qui se sont 

2. 


22 


RÉVOLUTION DE 1080 


» ruinés pour mon père. » On nommoit ainsi pendant la révolution 
les royalistes qui, de leur côté, appeloient têtes-rondes les parlemen¬ 
taires et les républicains. 

Cette gracieuse affabilité du roi charmoit les cœurs les plus chagrins; 
et les premiers soins qu’il donna au gouvernement confirmèrent toutes 
les espérances qui s’attachoient au nouveau règne. Les faveurs alloient 
chercher les vieux et les nouveaux serviteurs. L’amiral Montagu fut 
créé comte de Sandwich, et Monk, créé duc d’Albermale, fut géné¬ 
ralissime d’Angleterre. Ashley-£ooper, devenu si fameux dans la suite 
sous le nom de Shaftsbury, Denzib Holles. et Anncsley, tous trois 
chers au parti populaire, furent élevés à la pairie. Le second avoit 
jadis été arrêté de la main même de Charles ï cr dans la chambre des 
communes. Ashîey-Cooper étoit digne de toutes les grandeurs par son 
génie, s’il y a de véritable génie sans la vertu. Mais alors il méritoit 
son élévation par de grands services récents. Le roi enfin prit deux 
de ses chapelains parmi les ministres presbytériens, pour qui cepen¬ 
dant il avoit une réelle aversion. 

r 

Son ministère fut couvert de l’approbation publique. Edouard Hyde, 
maintenant comte de Clarendon, avoit aplani tous les obstacles d’une 
restauration inespérée. Fidèle ami de son maître dans les jours de 
l’adversité, dans les tristes vicissitudes de l’exil et de l’abandon , il 
devint lord chancelier d’Angleterre et premier ministre du roi dans 
les jours de prospérité. Outre l’autorité de ses éminents services, le 
chancelier, par son assiduité laborieuse aux affaires, obtenoit un 
heureux empire sur les foibles volontés de Charles trop vivement 
livré aux plaisirs. Des mœurs graves, une profonde connaissance des 
lois du pays, un respect non moins profond pour elles, rassuroient 
d’ailleurs les esprits, toujours ombrageux après d’aussi brusques chan¬ 
gements. L’office de lord trésorier fut remis au vertueux et sage 


Southampton qui î’occupoit dès le règne de Charles I er . Southampton 

avait dévoué toute sa vie à la cause royale. Sa fidélité inébranlable, 

sa vieillesse vénérée, un attachement éclairé aux droits du trône et 

aux libertés publiques, lui donnèrent un heureux ascendant sur l’ad- 

» 

ministration nouvelle. Le chevalier Edouard Nicolas fut secrétaire 

t 

d’Etat; et ces trois personnages, unis avec le marquis d’Ormond, 
dernier vice-roi d’Irlande, donnèrent le rare exemple d’une concorde 
fondée sur une estime réciproque et sur l’amour du bien public. Le 
conseil privé, qui est le conseil d’Etat d’Angleterre, reçut aussi des 


EN ANGLETERRE. 


n 

hommes distingués par leurs noms et leur autorité, soit dans le peuple, 
soit dans la nouvelle cour. 

Ce n’etoit pas seulement le gouvernement d’Angleterre qu’il fal- 

loit établir, mais encore le gouvernement d’Écosse et celui de l’Ir— 
lande. 

En Angleterre, il y avoit à régulariser l’amnistie royale de Breda, 
le revenu de la couronne à fixer, l’établissement de l’Église à recon¬ 
stituer , sans altérer l’essence de la hiérarchie, et sans violer les pro¬ 
messes royales faites aux églises presbytériennes. L’armée d’Écosse 
qui avoit sui\ i le général Monk, et l’armée de la république, exigeoient 
une prudence ferme et délicate. D’autres intérêts non moins graves, 
et entre autres les établissements de Cromwell en Irlande, établisse¬ 
ments qu’il étoit tout à la fois imprudent de renverser et inique de 
confirmer; tant de réparations enfin, tout h la fois nécessaires et 
impossibles, suivant que l’équité naturelle ou la politique les consi¬ 
dèrent , occupoient sérieusement les esprits pénétrants, tandis que 
la multitude s’abandonnoit avec une sorte d’ivresse aux premières 
douceurs d’un changement si vif et si heureusement effectué. 

Tous les ordres de l’État conspirèrent avec ardeur à l’affermissement 
delà restauration. Les communes, quoique presbytériennes, offrent 
au roi un revenu qui surpassoit tout ce que la couronne avoit jamais 
possédé. Le soin est abandonné au roi de rétablir la hiérarchie épis¬ 
copale dans l’Église qui étoit devenue presbytérienne depuis l’établis¬ 
sement de la république. Le pouvoir militaire est restitué à la cou¬ 
ronne. La doctrine de la résistance est flétrie de l’anathème religieux. 
Tout enfin s’expédie avec rapidité, unanimité, enthousiasme. De son 
côté, le roi ne parle ni de rétablir la haute cour ecclésiastique, ni la 
chambre étoilée, tribunaux odieux à la nation, et qui avoient disparu 
dans les derniers orages. Il abandonna aussi quelques droits fiscaux 
de la couronne, que la suite des temps avoit rendus onéreux aux 
tamilles, et que les communes remplacèrent par un revenu plus facile 
et plus doux. 

L’amnistie de Breda soumettait au parlement les exceptions que 
Charles n’avoit pas voulu prononcer. Tous les cœurs honnêtes avoient 
senti profondément ce qu’il y avoit de noble dans ce pardon général, 
où cependant il n’étoit ni possible au roi de comprendre formellement 
les meurtriers de son père, ni convenable à sa dignité de les désigner 
comme un objet de vengeances personnelles. 11 a\oit donc laissé à ht 


24 


RÉVOLUTION DE IG88 


nation elle-même, assemblée en parlement, le soin de satisfaire tout 
à la fois à la clémence et à la justice. Les communes montrèrent de 
l’indulgence. La chambre des lords se montra rigoureuse jusqu’au 
point de commettre la parole du roi. Charles, avant que l’amnistie 
ne fut légalement fixée, avoit publié une proclamation qui enjoignoit 
aux juges de son père de se constituer prisonniers dans un delai de 
quinze jours, sous peine d’être exclus de la paix du roi. Dix-neul 
obéirent, le reste se dispersa, et quelques-uns furent pris dans leur 
fuite. Le parlement procéda cependant à l’acte d’amnistie, et Sou- 
thampton , qui vouloit dégager la parole royale, demanda vivement 
pour ceux qui s’étoient rendus à la merci du roi, qu’il leur fût ac¬ 


cordé, pour sortir d’Angleterre, un délai égal à celui qui leur avoit 
été assigné pour se constituer prisonniers. « La nation , » dit un his¬ 
torien, « respecta sa candeur et sa pitié; le roi respecta son courage. » 
Le roi en effet concourut secrètement lui-même à faire limiter les 
exceptions. Les régicides que la mort avoit déjà frappés, entre autres 
Cromwell, Ireton son gendre et Bradshaw, qui avait présidé le tri¬ 
bunal, dix-sept juges, le chevalier Henri Vane et le général Lambert, 
qui depuis eut sa grâce , furent déclarés indignes du pardon. Un tri¬ 
bunal fut institué pour les juger, et, parmi les trente-quatre com¬ 
missaires qui le composèrent, il s’en trouvoit quinze qui s’étoient 
montrés les ennemis les plus vifs de Charles I er . Ces républicains ne 
furent pas les moins sévères, et l’histoirel’a remarqué. Les cadavres 
de Cromwell, d’Ireton et de Bradshaw exhumés, traînés à la place des 
exécutions et suspendus à la potence, furent enterrés sous le gibet. 
Six des juges de Charles I er furent exécutés, Harrison, Scott, Carew , 
Clément, Jones et Scrope. Le chevalier Henri Yane et Lambert 
restèrent d’abord en prison. La violence du fanatisme qui avoit animé 
tous les hommes de la révolution dernière peut se peindre par cette 
expression de Carew r , l’un des régicides condamnés ; il reconnut l’au¬ 
torité de ses juges : « Sauf les droits de notre » seigneur Jésus-Christ, » 
dit-il, « au gouvernement de ce royaume. » Il était de la secte des 
millénaires ou de la sainte monarchie, dont il sera bientôt parlé. 

Les promesses faites à Breda sur l’armée ne comprenoient que les 
o[liciers et soldats du général Monk. Mais outre cette armée qui avoit 
été amenée d’Ècosse,il y avait l’armée anglaise du général Lambert. 
L’une et l’autre étoient l’ouvrage de Cromwell, et formoient un corps 
de cinquante mille hommes. De ce nombre étoient une foule de jeunes 


EN ANGLETERRE. 


25 

gens, cadets de familles nobles ou commerçantes, que le protecteur 
y avoit attirés par une haute paye et par l’attrait de l’ambition mili¬ 
taire. L’intérêt de l’armée avoit donc de profondes racines dans la 
nation meme. G’étoit une grande question à résoudre que de licencier 
ou de conserver un corps si imposant et qui formoit alors la plus belle 
armée de l’Europe. Le duc d’York insistoit pour la conserver. La 
suite des événements a prouvé que ce prince eut constamment le 
désir d’établir en Angleterre une armée permanente. Le chancelier y 
voyoit de grands périls et pour le trône et pour la liberté. Ce fut 
Monk, duc d’Albermale, qui décida la question. « Je connois trop 
)) bien , » dit-il, « le parti que j’ai tiré , le parti que tout ambitieux 
» peut tirer d’une armée, pour ne pas conseiller d’abolir à perpétuité 
» cet abus.' 11 ne peut être que fatal au royaume. L’Angleterre n’a 
» besoin que d’une bonne marine et de l’exacte observation des lois. » 
Le conseil prévalut, toute l’armée fut licenciée, même celle de 
Monk qui avait fait la restauration. 

Le bill du parlement qui ordonnoit cette grande mesure contenoit 
de magnifiques éloges sur la gloire et les services de l’armée. L’in¬ 
stinct vif et prompt des soldats y aperçut des couleurs moins brillantes. 
D’abord ils dirent que ce bill était leur éloge funèbre. Mais quand le 
moment de se séparer futarrivé, on remarqua des regards farouches et 
irrésolus, alternativement jetés sur le roi et sur les rangs qui aboient 
se dissoudre. Cependant la dissolution s’affectua sans aucun désordre. 

Dans cet instant même, il arriva un tumulte qui affermit le duc 
d’York dans son système d’armée permanente. Quarante ou cinquante 
fanatiques de la secte des millénaires étoient sortis de leur église tout 
enivrés de leurs extases et de leurs inspirations prophétiques. Ils courent 
les rues de Londres, criant : Vive Jésus-Christ ! Poursuivis et retranchés 
dans une maison où ils s’étoient réfugiés, ils se font tuer jusqu’au der¬ 
nier plutôt que de se rendre. Leur folie étoit de ne reconnoître que 
la sainte monarchie, c’est-à-dire le seul règne du Christ, dont le 
temps étoit venu. Leur chef ou leur apôtre, Venner, fut relevé percé 
de dix-neuf blessures; il respiroit encore; on le guérit à grande 
peine pour l’exécuter. Le sang n’éteint point le feu de telles maladies. 

Au moment de la sauvage irruption de ces fanatiques, le roi pré- 
sidoit lui-même à la séparation de l’armée. Le duc d’York, resté à 
Londres, se hâta de l’informer de ce qui arrivoit, et le supplia instam¬ 
ment de suspendre le licenciement. Il n’étoit plus temps. Mais le roi 


£6 


REVOLUTION DE 1G33 


délivra sur-le-champ des commissions pour enrôler des hommes et 
former des régiments. Cette mesure, que la conjoncture du moment 
pouvoit rendre plausible, pouvoit aussi réveiller les anciennes que¬ 
relles du parlement et de la couronne sur les subsides et l’armée. Ce 
qui étoit plus dangereux, c’étoit l’ordre donné immédiatement aux 
officiers licenciés de sortir de Londres, précisément à l’occasion de ce 
tumulte des millénaires. La défiance avouée démentoit ainsi les éloges 
prodigués peu de jours auparavant. 

Ces deux points essentiels de4a déclaration de Bredase trouvoient 
réglés, l’amnistie et l’armée. D’autres difficultés, moins évidentes, 
mais non moins importantes peut-être, se présentoient en foule : les 
affaires de la religion qui furent moins fixées ou conciliées, qu’ajour¬ 
nées à un autre parlement, et les intérêts des vieux et malheureux 
défenseurs de la couronne. 

Ces intérêts devenoient personnels à Charles II, puisque le parle¬ 
ment avoit accordé spontanément au roi des subsides assez abondants 
pour qu’il donnât au moins des secours à ceux qui s’étoient ruinés 
pour son père ou pour lui. Mais Charles, livré aux plaisirs, et natu¬ 
rellement prodigue, négligea entièrement ces cavaliers pour lesquels 
il avoit cependant parlé avec tant d’effusion. Son indifférence ou plutôt 
son aversion pour les affaires qui gêneroient son repos, lui fit bientôt 
connoître qu’il ne pouvait satisfaire à toutes les prétentions; et peut- 
être qu’à ses yeux les services récents méritoient politiquement la pré¬ 
férence. D’ailleurs les cavaliers s’isoloient et se divisoient entre eux. 
Leur système de royauté absolue, sans égard aux temps passés sans 
retour, comme aux nécessités présentes, ne les rendoit applicables 
à rien de ce qui se passoit sous leurs yeux. Leur parti étoit sans cohé¬ 
sion et perpétuellement exclusif. Chagrins et frondeurs, leur aspect ne 
pouvoit qu’attrister une cour déjà voluptueuse. La faveur que les 
plus habiles s’étoient ménagée ne faisoit qu’enflammer la jalousie des 
autres. Ainsi nul ne se fioit qu’à lui-même, et nul ne trouvoit de 
raison que dans ses propres idées. Le plus petit gentilhomme de la 
province la plus reculée sembloit dire au roi : C’est mon épée qui a 
relevé le trône ! Et Charles n’aimoit pas à deviner ces reproches. 
Irrités d’ailleurs delà distinction que la cour sembloit faire des anciens 
et des nouveaux services, tousnes’accordoient que sur un seul point : 
« L’amnistie du roi, » disoient-ils, « est le pardon des ennemis et 
l’oubli des amis dosa majesté. » Charles II en effet les oublioit jusqu’à 


EN ANGLETERRE. 


27 


n 

î ingratitude, comme il venoit d’oublier l’armée de Mcnk, et 
comme il oubliera bientôt le chancelier Clarendon. 

La sagesse du ministère et l’ascendant du chancelier imprimoient 
aux affaires d’Angleterre un mouvement régulier. 11 eût été meme 
difficile aux ennemis secrets des ministres de faire prévaloir leur oppo¬ 
sition et leurs vues particulières. Mais en Irlande et en Écosse, ils 
pouvoient donner un libre cours à leurs pensées de domination et de 
vengeance. L’Écosse en fut le premier théâtre dans le temps môme 
que l’horizon politique sembloit si pur en Angleterre. 

La déclaration de Breda n’avoit été envoyée qu’à la chambre des 
communes par l’intermédiaire du général Monk, et d’Annesley, 
président du conseil d’État de la république. Les promesses qu’elle 
contenoit furent vivement contestées quand on s’occupa de les appli¬ 
quer au royaume d’Écosse. « Yiolerez-vous la foi donnée? » répétoit 
sans cesse le chancelier. « L’amnistie, » répondoient ceux qui voyoient 
d’immenses confiscations en Écosse, « n’a été accordée qu’au seul 
» royaume d’Angleterre. » Quels mystères dévoilés dans ce seul mot ! 

La manière d’établir la restauration en Écosse devoit avoir sur l’An¬ 
gleterre et sur la famille royale une action heureuse ou funeste, sui¬ 
vant le principe juste et sincère, inique et perfide qui seroit adopté. 
L’Écosse, dans ses mœurs, dans sa religion, dans ses lois, n’avoit rien 


de commun avec l’Angleterre. Une haine profonde et héréditaire 
séparoit les deux peuples. Si l’Angleterre avoit en aversion l’église 
romaine, elle tendoit naturellement à un culte exact, régulier, par 
l’autorité de l’épiscopat. L’Écosse, au contraire, qui avoit adopté le 
calvinisme dès son origine, avoit en horreur et l’église romaine et 
l’épiscopat conservé dans les églises luthériennes, fie là étoient partis 
les orages qui accablèrent Charles I er . Lorsque ce malheureux prince, 
qui s’attachoit à suivre le sage plan de son père, avoit voulu sou¬ 
mettre les fanatiques extravagances des puritains à la discipline de 
l’épiscopat, un cri universel d’horreur s’étoit élevé. Un pape! un 
pape! s’écria le peuple d’Édimbourg, à l’installation du primat d’ɬ 
cosse. Alors des armées sortent comme du sein de la terre, et les 
communes d’Angleterre se liguent avec elles contre le roi. Depuis la 
mort tragique de Charles I er , Montrose défendit la cause royale par 
une héroïque audace, et alors fut déployée tour à tour une sauvage 
férocité, qui fut enfin surpassée par celle des puritains vainqueurs. 
Après ces mou\cmcnts furieux, qui furent successivement domptés 


2S 


REVOLUTION DE 1088 


par Cromwell et par le général Monk, le gouvernement des églises 
presbytériennes fut établi en Écosse de même qu’en Angleterre : 
sorte de discipline qui tenoit le milieu entre l’anarchie puritaine et 
l’autorité de l’épiscopat. Cette forme étoit devenue chère à l’Ecosse, 
et lorsque la famille royale rentra en Angleterre, un des premiers 
soins du conseil de Charles fut d’examiner si cette forme de gouver¬ 
nement ecclésiastique seroit abolie ou maintenue. 

Parmi les seigneurs écossais qui se trouvoient à la cour, on distin- 
guoit surtout le général MiddLcton, et Lauderdale. Tous deux avoient 
rendu d’immenses services à la cause royale : le premier, attaché aux 
royalistes du parti vaincu deMontrose; le second, ennemi passionné 
de l’épiscopat, mais dévoué aux royalistes presbytériens qui avoient 
rappelé Charles ïï. Quand l’Écosse secoua le joug du parlement 
d’Angleterre, Lauderdale avoit été fait prisonnier à la bataille de 
Worchester, où Cromwell abattit toutes les espérances de Charles îï. 
Depuis cette époque jusqu’à la restauration, Lauderdale avoit subi 
une longue et dure captivité. 


Ces deux hommes, divisés dans le conseil du roi sur la manière de 

r 

traiter l’Ecosse, proposèrent des vues absolument contraires. Lauder¬ 
dale conseilla au roi de maintenir les églises presbytériennes, lui 

r 

faisant espérer que, satisfaite sur ce point, l’Ecosse auroit sur tout le 
reste une complaisance aveugle. Le chancelier et le duc d’Ormond 

r 

craignirent au contraire que les presbytériens d’Ecosse ne se liguassent 
avec les presbytériens d’Angleterre ; et Charles II, qui avoit un vif 
souvenir des traitements qu’il avoit reçus d’eux, lors même qu’ils lui 
avoient rendu un fantôme de royauté, se prononça formellement 
pour l’établissement de 1 épiscopat. « Le presbytérianisme, dit-il au 
» comte de Lauderdale, ne peut être la religion d’un gentilhomme, 
» et je ne saurois consentir à ce qu’il subsiste plus longtemps en 


)) 


icosse. » 

Lauderdale fut plus heureux sur une question non moins impor¬ 
tante. Après avoir subjugué l’Écosse, le protecteur y avoit élevé des 
forts et placé des garnisons qui tenoient cette nation sous la dépen¬ 
dance de l’Angleterre. Qn délibéra longtemps si elle seroit rétablie 
dans sa liberté, ou si l’on continueroit de la tenir asservie en conser¬ 
vant les forts et les garnisons. Lauderdale, secondé par les ministres, 
obtint que son pays seroit rendu à la liberté. 

Mais la question de l’amnistie tenoit à des intérêts plus vifs, [a 


EN ANGLETERRE. 


29 


vengeance et la cupidité. Lauderdalc fit entendre vainement la voix 
de la raison, de la prudence et de la justice, « L’Écosse, » disait-il, 
« est le berceau même de la famille royale. C’est l’Écosse qui la pre- 
» mière a secoué le joug du parlement rebelle d’Angleterre ; c’est elle 
» qui la première, indignée du meurtre de Charles I er , a reconnu et 
» rappelé son fils. La traiterez-vous plus sévèrement que l’Angleterre, 
» où les seuls régicides sont exclus de l’amnistie royale? j’en con- 
» \iens, » répondoit Middleton. « Mais donnez-moi donc d’autres 
» moyens de récompenser les services du bon parti. » Il obtint en 
effet les moyens de récompenser les services du bon parti, et il fut 
envoyé en Ecosse, sous le titre de lord commissaire, pour assembler 
le parlement, consentir aux bills qui dévoient régler les affaires tant 
de l’Etat que de l’église, et fixer les conditions de l’amnistie. Mais 


avant d’y consentir, le nouveau gouvernement d’Ècosse devoit frapper 
les imaginations par un grand exemple. Le comte d’Argyle fut parti¬ 
culièrement choisi. 

Argyle, presbytérien exalté, avoit signé, après de longues hésita¬ 
tions, le serment d’union de la fameuse assemblée ou covenant de 
Glascow. Une fois décidé, son caractère intrépide le porta sans peine 
à se soutenir les armes à la main. Presque roi des montagnes par ses 
immenses possessions, et par l’autorité patriarcale qu’cxerçoient 
depuis un temps immémorial les chefs des anciennes tribus celtiques, 
Argyle fut bientôt promu au premier rang des chefs de la guerre 
civile. Mais cette accession et cette participation active à une rébel¬ 
lion universelle , se trouvoient effacées par les traités et par l’amnistie 
de Charles I er en 1641. Depuis la mort du roi, Charles II fut rappelé 
en Écosse. Il y avoit signé le covenant, et proclamé une seconde am¬ 
nistie en 1651. Lorsque enfin la victoire de Cromwell à Worchester 
eut anéanti les espérances du roi et les libertés de la nation, Argyle se 
soumit, fit son traité avec le général Monk, et vécut paisible jusqu’à 
la restauration. Mais quelle qu’eût été sa conduite, l’amnistie de 
Breda devoit le rassurer, puisqu’elle était générale, excepté pour les 
régicides, et qu’Argyle ne pouvoit être enveloppé dans cette juste 
exception. De plus, il avoit fait porter au roi lui-même sa soumission 
pleine et entière par son fils, le lord Lorn , célèbre par d’illustres 
services rendus à la cause royale. 

Une réponse favorable de Charles II avoit attiré Argyle de ses mon¬ 
tagnes au palais de White-Hall, où son fils l’avoit déjà précédé. Mais 


RÉVOLUTION RE 1603 


30 


Argyle était riche et puissant ; Charles refuse de le voir, le fait mettre 
a la tour, et l’envoie prisonnier en Écosse, pour y subir un juge¬ 
ment. Le comte de Middleton l’avoit condamné d’avance. Argyle, 
cependant, soutient l’accusation avec courage. Ï1 invoque les trois 
amnisties, mais on lui répond toujours : « ïl n’existe point encore 
» d’amnistie pour l’Écosse! » 

Lorn, de son côté , appuyé par le chancelier Clarendon, obtient 
enfin du roi l’ordre d’imposer silence au solliciteur ou avocat général, 
sur tous les faits antérieurs àd’année 1651, et d’envoyer au conseil 
tout le procès avant que le parlement ne prononçât la sentence. 11 faut 
croire que le roi étoit sincère ; mais le comte de Middleton , forcé 
d’exécuter la première partie de l’ordre qu’il avoit reçu , n’en résolut 
pas moins de faire condamner Argyle. Vainement l’amnistie publiée 
en Angleterre n’exceptoit du pardon que le juge de la haute cour qui 
avoit condamné Charles I er ; Middleton inventa une accusation inouïe 
jusque-là : ce fut la présomption de complicité dans le procès et le 
jugement du roi. Cependant l’accusé repoussa l’accusation d’une ma¬ 
nière si victorieuse, qu’il fut absous pleinement sur ce point. Inutile 


victoire sur scs ennemis. 

L’infatigable Middleton s’étoit procuré des lettres que Monk, duc 
d’Albermale, eut l’infamie de lui livrer. Celui-ci, quand il gouvernoit 
l’Écosse avec tant de rigueur pour Cromwell, les avoit reçues d’Àrgyle, 
qui sans doute avoit un grand intérêt à se maintenir en paix avec 
les maîtres de l’Écosse. Quelles que fussent d’ailleurs ces lettres, 
l’amnistie de Breda semblait les effacer toutes. Mais, comme on ne 
cessoit de le répéter : « L’amnistie de Breda n’a été promise qu’à 
» l’Angleterre ! » Et les lettres confiées à la foi de Monk, général 
de Cromwell, livrées par Monk, devenu généralissime de l’armée 
royale, deviennent un nouvel acte d’accusation. Les amis d’Àrgyle 
découragés se retirent du parlement ; la condamnation à mort est 
prononcée; Middleton n’envoie au roi ni les pièces du procès, ni le 
jugement; il ordonne enfin l’exécution de la sentence, et le vieux 
Argyle monte à l’échafaud. 

Tel fut le premier acte du gouvernement de fer qui s’établit en 

f 

Ecosse. L’héroïsme de la mort d’Àrgyle émut profondément les âmes, 
que l’iniquité de son jugement ouvroit aux plus justes alarmes. Ce 
vieillard, marchant au supplice avec le calme intrépide qui lui étoit 
propre, atteste pour la dernière fois son innocence ; recommande ses 


EN ANGLETERRE. 


31 

enfants à la clémence du roi, bénit la Providence, qui, sans doute 
dit-il, le punissoit justement de ses fautes passées, par cet injuste arrêt 
des hommes ; fait un noble adieu à ses amis; se recueille un moment 
avec une religieuse ferveur; adresse à Dieu ses dernières prières, et 
reçoit le coup mortel. 

Les malheurs de cette illustre famille , et les iniquités dont elle fut 
la victime, eurent plus tard des résultats si funestes pour la famille 
royale , qu’il est nécessaire d’en raconter la suite. 

Après la mort de son père, lord Lorn, qui croyoit avoir de justes 
droits à la reconnaissance du roi, par ses services personnels, sollicita 
vivement la restitution des biens confisqués d’Argyle. Mais cette proie 
somptueuse, qu’il disputoit à ses ennemis, étoit une présomption de 
crime contre lui ; aussi fut-il réclamé par le parlement d’Écosse, pour 
être jugé lui-mème. On l’accusoit d’avoir semé la division entre le 
prince et ses sujets. Voici quel fut le motif de cette accusation : 

Dans une lettre qu’il écrivoit au lord Duffus, il se plaignoit amè¬ 
rement des intrigues de ses ennemis auprès du roi. Mais, disait-il, 
je suis parvenu à les connoître, et je suis assuré de la protection du 
chancelier, qui me fera rentrer dans mes biens. 11 ajoutoit, qu’un 
seigneur accrédité à la cour s’était prêté à le soutenir dans ses dé¬ 
marches , en acceptant mille livres sterling pour prix de cet impor- 

r 

tant service. La lettre, interceptée en Ecosse, servit de texte à l’accu¬ 
sation d’avoir semé la division entre le prince et les sujets. Cependant 
le roi lui-même n’y trouvoit rien de criminel, et n’y voyoit qu’une 
indiscrétion. Mais il vouloit complaire à un parlement qui manifestoit 
d’ailleurs un zèle très-ardent pour l’autorité royale; et, croyant con¬ 
cilier la justice avec cette complaisance , il fit partir le lord Lorn , sur 
parole et sans gardes, pour Edimbourg, et notifia l’ordre exprès et 
particulier au comte de Middleton, de ne point exécuter la sentence 
que prononceroit le parlement, si Lorn était condamné. 

Lorn, à son arrivée, est arrêté, accusé, jugé et condamné à mort. 
Seulement, on laisse à Middleton la faculté de fixer le jour de l’exé¬ 
cution. Ainsi se mettoit en pratique, dès l’aurore de la restauration, 
cette maxime de Charles I er dans son testament : « Il n’est point de 
» plus souveraine injustice que le pouvoir souverain, exercé tyran- 
» niquement par l’étroite observation de la loi. » Cependant on pal¬ 
liait l’iniquité de ce jugement barbare, en disant que le fils d’Argyle 
ne couroit aucun risque pour sa vie. Mais la sentence du père n’avoit- 


32 RÉVOLUTION DE 1G88 

elle pas été exécutée? Lorn obtint sa grâce, et plus tard le chancelier 
le fit rétablir dans ses biens. Plus tard encore, et sous le gouvernement 
du duc d’York, Lorn, devenu ainsi comte d’Argyle, subit un jugement 
capital, plus monstrueux que les deux premiers. Il n’y échappa que 
par l’ingénieuse tendresse de sa fille; et, poussé au désespoir, il attaqua 
enfin le trône que jadis il avoit défendu. 

Le jugement du lord Lorn ne fut prononcé que dans la seconde 
année de la restauration. Mais le jugement du père fut le premier 
acte qui annonçât ce que l’oircntcndoitparla restauration en Écosse. 

Le parlement de ce royaume ne ressemble point à celui d’Angle¬ 
terre. Composé d’une seule chambre pour les lords spirituels et tem¬ 
porels, comme pour les députés des comtés et de la bourgeoisie, l’in¬ 
stitution antique d’un comité que l’on nommoit les lonls des articles , 
y prévenoit, ou du moins atténuoit tous les périls inséparables d’une 
grande et unique assemblée formant la représentation nationale. Ce 
comité se composoit ainsi. Les deux ordres du clergé et de la noblesse 
nommoient séparément chacun huit lords ; les seize nommés de 
cette manière choisissoient huit députés des comtés. Ceux-ci réunis 
aux seize premiers nommoient huit députés de la bourgeoisie. Tels 
étoient les lords des articles. Nulle proposition ne se pouvoit faire dans 
le parlement sans leur examen préliminaire, sans leur consentement. 
Cette forte barrière contre l’emportement d’une seule assemblée dans 
les occasions difficiles, n’empêcha pas cependant les orages qui écla¬ 
tèrent sous Charles I er .Le renversement violent de l’épiscopat avoit con¬ 
verti en covenant ou convention ce parlement, qui devint ainsi tour à 
tour tyrannique et esclave des fureurs populaires. Mais enfin Charles II, 
à la restauration, avoit convoqué le parlement. Les anciennes formes 
avaient été suivies. Les lords des articles concouroient fortement au 
succès de la cause royale. L’épiscopat rétabli, les évêques rentrèrent 
au parlement : grande et heureuse victoire pour l’ordre public, si la 
cour eût montré moins d’indifférence, de mépris même pour le sa¬ 
cerdoce dans le choix des évêques. Ceux-ci se montrèrent tout à la fois 
avides, persécuteurs et dissolus. Le comble de la témérité fut dans la 
nomination du primat, archevêque de Saint-André. Sharp , naguère 
encore, violent puritain, fanatique prédicant, et l’un des plus ardents 
fauteurs de la ligue du covenant, s’étoit subitement converti au roya- 



cjsse fut le salaire de cette conversion. Ses récentes ferveurs se signa- 


EN ANGLETERRE. 


33 

lurent bientôt par le scandale de ses mœurs, et par un esprit effréné 
de pillage et de persécutions contre la secte qu’il avoit abandonnée. !1 
la poussa au désespoir. 

Le parlement s’occupa enfin de l’amnistie. Elle fut réglée sur les 
plans que Middleton avoit emportés d’Angleterre. Le but avoué» 
comme il le disoit au conseil, étoit de récompenser les services du bon 
parti ; et le moyen qu’il fit approuver par le roi, fut de reculer les 
limites de l’amnistie jusqu’à l’année 1651, de rechercher tous les cri¬ 
mes d’Etat commis depuis cette époque, et de les punir par les peines 
qu’il plairoit d’imposer, la mort exceptée. Ces peines furent généra¬ 
lement la confiscation ou d’énormes amendes. Mais il pouvoit arriver 
que le roi ne refusât pas toujours de remettre aux enfants les biens 
de leurs pères condamnés ou proscrits. Alors Middleton fit porter une 
loi inconnue au siècle même de Tibère : la clémence fut interdite au 
roi. Quiconque intercéderoit pour les enfants des condamnés, seroit 
condamné lui-même ; et, par un raffinement d’iniquité, la loi ne 
disoit pas quelle peine mériteroit ce crime de la pitié. Fixer une 
peine, disoient les adorateurs serviles de l’autorité, ne seroit que 
limiter les droits de la couronne. Enfin cette cruelle et dérisoire am¬ 
nistie devint une source inépuisable de concussions particulières et 
publiques. Elle n’avoit pas d’autre fin. 

L’ordre des faits que l’on vient de raconter semble prouver que, 

si la restauration s’établit simultanément et sans obstacles en Angle- 
» 

terre et en Ecosse, la double action du gouvernement sur ces deux 
royaumes ne procédoit pas d’un même principe. En Angleterre, la 
force même des choses rendoit nécessaires la retenue et la modéra¬ 
tion , parce que ce fut le parti même de la liberté qui renversa l’a¬ 
narchie républicaine. Mais en Écosse, on laissa un libre essora la 
réaction des passions, devenues victorieuses, même sans combat: et 
quoique l’une et l’autre nation, chacune occupée de ses propres 
affaires, ne connût pas immédiatement le système différent mis en 
œuvre à côté d’elle, cependant la vérité ne pouvoit longtemps échapper 
aux esprits attentifs, qui en conçurent de tristes présages. 

Ce fut alors (septembre 1660) que la mort du jeune duc de Glo- 
cester vint troubler et les fêtes de la cour, et la première ivresse de 
l’Angleterre, et l’espérance des plus sages amis de la liberté. Feu de 
temps après (décembre) la chambre des communes fut dissoute, et 
la réunion d’un nouveau parlement fixée au mois de mai suivant. 




34 RÉVOLUTION DE 1G08 

Si l’on considère l’ensemble des actes de cette convention célébré, 
on doit reconnoîtrequ’elle fut animée d’un esprit sage, loyal, dévoué 
tout à la fois au prince et au pays. Toutes les questions épineuses 
furent écartées. De grandes concessions se tirent au besoin de l’ordre 
et à la justice qui veut réparer bien plus que punir. Sans abandonner, 
ou négliger môme les intérêts de la liberté, les communes com¬ 


prirent que, dans de tels moments, une généreuse confiance à de 
libres promesses est plus salutaire qu’une prudence difficile et con¬ 
tentieuse. L’avenir prouvera-sans doute qu’elles se trompèrent. Mais 
qu’elle assemblée vraiment nationale n’eut pas été attendrie aux in¬ 
fortunes d’un prince qui se montroit si pupulaire , si miséricordieux, 
et n’eût pas cédé au charme décevant de ses paroles ? 

En attendant l’assemblée du nouveau parlement, l’état de l’église 


occupa sérieusement le ministère. La couronne avoit recouvré l’au¬ 
torité suprême sur les affaires de la religion; ou plutôt, les com¬ 
munes avoient eu la prudence de ne pas agiter la question du main¬ 
tien ou du renversement de la discipline actuelle. Mais, comme 
l’épi copat et la liturgie ne se trouvoient abrogés par aucun pouvoir 
légal, l’établissement actuel du presbytérianisme par le parlement 
rebelle se trouvoit annulé de fait et de droit. Seulement les évêques 
se trouvoient légalement exclus de la chambre haute, parce que 
Charles I er avoit sanctionné le bill de leur exclusion. A la vérité, 
Charles II, plus qu’indifférent à toute religion, n’écoutoit guère que 
l’instinct de sa politique, s’il donnoit quelque préférence à l’épis¬ 
copat anglican. Mais Clarendon et les royalistes y voyoient l’affer¬ 
missement de la royauté : avec cette différence, que ceux-ci ne 


songeoient pas encore que si l’épiscopat devenoit une barrière insur¬ 
montable aux doctrines républicaines, il n’étoit pas moins un obstacle 
invincible aux prétentions éventuelles du pouvoir absolu. Le nouveau 
parlement devoit régler ces intérêts si vifs pour l’Angleterre, et con¬ 
cilier les promesses du roi et de la raison d’État. Cependant les pres¬ 
bytériens, qu’elle qu’eût été leur conduite au commencement de la 
révolution, méritoient aujourd’hui les plus grands égards. C’étoit 
leur réunion au parti des royalistes, qui avoit soutenu le général 
Monk dans sa marche longtemps inexplicable , et donné à l’opinion 
populaire, quand il eut passé le Tweed, une force irrésistible contre 
l’armée de la république. 

Le ministère essaya d’abord de résoudre tant de difficultés, en 


EN ANGLETERRE. 


35 


proposant un acte d’union entre les presbytériens et les anglicans. 
Pour cela des conférences furent ouvertes à Londres, au mois de 
mars (IGGI. ), entre les théologiens de l’un et de l’autre parti. Mais 
ces conférences de la Savoie ne pouvoient pas mieux réussir que le 
colloque de Poissy et tant d’autres, dont l’histoire a démontré l’inu- 
tiiité. Il fallut donc en référer à l’autorité du parlement. 

Charles lî avoit obtenu le pouvoir de réformer les corporations et 
communautés. Il faut croire que l’épuration faite sous les auspices 
du chancelier ne fut pas injuste, si elle fut sévère. Les élections ne pou¬ 
voient pas être abandonnées à la domination des sectes républicaines. 
Clarendon, anglican zélé, voyoit le triomphe de la royauté dans le 
triomphe des anglicans, et son zèle ne fut pas infructueux. Ici fut 
abandonnée l’alliance des royalistes et des presbytériens. Les élections 
ne donnèrent à la chambre des communes que cinquante-six pres¬ 
bytériens : mais par leur naissance, leur caractère, leur fortune et 
leur crédit populaire, ils étoient l’élite de la nation. Du reste, jamais 
le roi et la cour ne pouvoient désirer des communes plus dévouées 
à l’épiscopat et à la royauté. Aussi, dans les deux premières années, 
tous les actes qui pouvoient affermir le trône , rétablir la religion de 
l’État, réprimer l’essor des sectes républicaines, furent consentis 
avec un zèle que soutenoit toujours l’ardeur de la nation. 

Cependant Yacie d’uniformité qui imposoit la liturgie anglicane et 
l’autorité de l’épiscopat à toutes les églises protestantes, trompa 
cruellement les espérances des ministres presbytériens. Il leur étoit 
enjoint de reconnoître la liturgie et de recevoir l’ordination des 
évêques, dans un délai déterminé, sous peine d’être dépossédés de 


leurs églises. Deux mille s’y refusèrent et furent chassés le même 
jour, 24 août, terme fixé (1602). Cette résistance inattendue étonna 
la cour et la nation, qui nomma cette journée la Saint-Barthélemy 
des presbytériens. Alors il se rappelèrent avec amertume cette parole 
que leur avait adressée le roi : « Je vous rendrai aussi heureux que je 
» le suis moi-même ! » 

Le parti des anglicans triomphoit pleinement, et avec eux le parti 
des royalistes. Les évêques étoient rentrés à la chambre des lords, et 
leur concours imprima aux affaires un mouvement vif et sévère qui 
formoit un contraste remarquable avec le spectacle d’une cour tout 
abandonnée aux voluptés. Les évêques s’attachèrent à persécuter 
rigoureusement les non-conformistes , et par là même attirèrent la 


36 


RÉVOLUTION DE 1G08 EN ANGLETERRE. 


piété du peuple sur les persécutés. D’un autre côté, la cour fit re¬ 
chercher dans les pays étrangers ceux des régicides qui avoient pris 
la fuite. Okey, Berkstead et Cobbet traînoient dans l’exil une \ie 
tourmentée par la misère. Ayant longtemps erré d’asile en asile, ils 
vinrent secrètement d’Allemagne en Hollande. Downing, jadis cha¬ 
pelain du régiment d’Okey , tour à tour dévoué à Cromwell comme 
à la république, se trouvoit maintenant à La Haye ministre du roi 
et zélé royaliste. Il fit saisir brusquement les trois proscrits, et les 
envoya en Angleterre où ils furent exécutés. 

On commença aussi le procès du général Lambert et du chevalier 
Henri Vane , qui n’avoient pas été exceptés de l’amnistie, mais 
que les communes avoient recommandés à la clémence du roi. En 
prison depuis deux ans, ils furent mis en jugement. Il devenoit 
manifeste que l’esprit du gouvernement étoit changé ou du moins 
dominé par une puissance plus forte que les conseils modérateurs du 
chancelier. Ces deux procès tinrent l’Angleterre attentive. Henri 
Yane se défendit surtout avec une intrépidité qui remua dans les 
cœurs des sentiments qu’il failoit tenir assoupis, puisque la vindicte 
sociale avait été satisfaite par le premier parlement. D’ailleurs, ni 
Lambert ni Henri Yane n’étoient régicides, ils furent condamnés. 
Yane fut exécuté. La crainte que le peuple ne fut ému de sa constance 
et de ses dernières paroles fit imaginer une précaution qui indique 
assez la situation des esprits. On plaça sous l’échafaud des tambours 
qui étouffèrent sa voix, au moment où il prit la parole suivant l’usage 
de tous les Anglois condamnés. Lambert eut sa grâce , et fut relégué 
dans l’ile de Guernesey , où il vécut encore trente ans, obscur et 
oublié. 


LIVRE DEUXIÈME 


Ascendant de la duchesse de Clèveland. — Décadence du chancelier. — Ycnlc de 
Dunkerque. — Division dans le conseil. 

Première guerre de Hollande. — Le duc d’York, grand amiral. — Jean de Witt, 
tuteur du jeune prince d’Orange. — Victoires et revers. — Malheurs publics. — 
incendie et peste de Londres. — Traité de Breda. 

État de la nation. — Religion. — Fanatisme et athéisme. — La cour. — Ombrages 
du parlement. — Le roi sacrifie le chancelier. 

Alarmes de l’Angleterre et de l’Europe sur les premières conquêtes de Louis XIV. 
— Traite de la triple alliance contre Louis XIV, et négociations secrètes avec lui. 

Défiances du gouvernement et de la nation. — Intrigues de cour. — Le duc d'York 
secrètement catholique. — Scs ennemis lui opposent le jeune duc de Monmouth, 
fils naturel du roi. 

Prétendue conversion du roi. — Traité clandestin avec Louis XIV pour détruire ia 
Hollande et renverser l’église anglicane. — Lois de Dracon en Écosse. — Voyage 
de la duchesse d Orléans à Douvres. — Nouveaux traités. — Ministère de Shafis- 
bury, ou cabale. — Subsides demandés pour soutenir la Hollande contre les pro¬ 
jets de Louis XIV, et employés frauduleusement pour ia détruire. 

Soupçons du parlement. — Le roi fait mutiler un député des communes. — Mort de 
ia duchesse d’York. — Le duc se déclare catholique. — Préparatifs contre la 
Hollande. — Attaque de la Hotte de Smyrne. — L’échiquier est fermé. — ÉJit 
de tolérance. — Le roi s’attribue le droit de suspendre les lois. — Déclaration de 
guerre à la Hollande, de concert avec Louis XIV. 


1602 — 1072. 


Les esprits observateurs remarquoient sans peine que le crédit du 
chancelier se trouvoit miné par une main d’abord invisible. Cepen¬ 
dant le mariage de sa fille avec le duc d’York sembloit l’avoir affermi, 
sur une base inébranlable. Avant la restauration, le duc avoit conçu 
des sentiments très-vils pour Anna Hyde ; et cet attachement eut eq 
Angleterre des suites qu’il étoit aussi difficile de cacher que de réparer. 
Malgré l’immense inégalité des fortunes, le duc proposa noblement la 
seule réparation qui convcnoit à la fille d’un homme tel que le chan¬ 
celier. Le roi n’y mit point d’obstacle. Ce fut Clarendon seul qui jugea 
qu’un tel mariage blessoit violemment les intérêts de l’Ktat et la 


X. 




38 


RÉVOLUTION DE 1G83 


majesté du trône. Mais il ne fut pas difficile de vaincre sa rigidité 
patriotique, et ses ennemis feignirent de ne trouver dans sa conduite 
qu’une astucieuse ambition. C’est ainsi que, monté au sommet des 
grandeurs, il étoit réellement arrivé au terme fatal. 

Pour fixer les inconstances du roi, susciter des héritiers directs à la 
monarchie, et cimenter une alliance utile à l’Angleterre, il avoit con¬ 
clu le mariage d’une infante de Portugal avec Charles; et dans la dot 
de cette princesse il,avoit fait comprendre la place de Tanger , située 
sur la plage africaine du détfoit de Cadix. Mais il se trouva que la 
nouvelle reine possédoit peu de ces attraits de l’esprit et du corps, qui 
pouvoient, sinon contenir, du moins rappeler Charles dans les liens de 
îa vie et des affections de famille. La reine enfin étoit stérile : ce 
malheur fut un crime du chancelier qui certainement, disoit-on, avoit 
voulu faire passer la couronne dans sa maison par les enfants de sa 
fille. De plus, Charles s’abandonna entièrement à la femme d’un gen¬ 
tilhomme catholique, nommé Palmer, dont il consola la disgrâce par 
le titre de comte de Castelmaine; et cette favorite, créée duchesse de 
Cièveland, étoit, dit un célèbre historien ! , prodigue, rapace, dissolue 
et vindicative. Il n’en falloit pas tant pour qu’elle devînt l’ennemie du 
ministre sévère qui s’efforçoit de poser quelque digue aux prodigalités 
du roi. 

Jadis Cromwell avoit consolé la fierté angloise de la perte de Calais 
par l’acquisition de Dunkerque et de Mardick. Charles n’étoit pas 
encore au dix-huitième mois de la restauration qu’il avoit vendu et 
livré à Louis XIV cette possession si importante pour la France. Cinq 
millions furent le prix de cette première transaction politique de deux 
jeunes rois, dont l’un n’aspiroit qu’à la gloire, et l’autre sembloit se 
montrer déjà prêt à vendre son pays même, pour vivre en paix dans 
ses voluptés. L’Angleterre en fut profondément blessée. Mais on 
étouffa ces premières clameurs en élevant bien haut l’acquisition de 
Tanger. Cependant malgré l’importance réelle de cette acquisition 
pour la protection du commerce anglois dans la Méditerranée, lorsque 
la place de Tanger devint plus tard un prétexte pour lever des troupes, 
et que le parlement, d’abord si dévoué, eut conçu de justes ombrages, 
il aima mieux la voir abandonnée que de fournir les subsides néces¬ 
saires à son entretien. 


1 Hume. 


EN ANGLETERRE. 


39 

La discorde régnoit autour du roi. Il existoit un double conseil ; et, 
dans celui qui étoit confidentiel, venoicnt se résoudre les affaires les 
plus délicates. Là dominoit le comte de Bristol, qui s’étoit déclaré catho¬ 
lique sur le continent, peu de temps avant la restauration. Tant qu’il 
vécut en bonne intelligence avec Clarendon et le vertueux duc d’Or- 
mond, la marche du gouvernement fut contenue plutôt que dirigée 
dans les voies de la modération et de la sagesse. Mais devenu jaloux , 
peut-être aussi entraîné par un système de domination absolue que le 
chancelier croyoit dangereux de favoriser, il s’attacha incessamment 
à la ruine de son adversaire et l’accusa formellement devant le roi. 
Quoique Charles ne vît plus dans Clarendon qu’un censeur incommode 
et fâcheux, il n’osa pas encore lui retirer les marques extérieures de sa 
confiance. Soutenu d’ailleurs par le duc d’York, qui, sans approuver 
son système, respcctoit ses vertus, Clarendon conserva ses dignités et 
perdit tout son crédit à la cour. La duchesse de Clèveland prépara 

r 

surtout sa ruine, en faisant éloigner le chevalier Edouard Nicolas, 

V 

secrétaire d’Etat. Nicolas étoit ami intime du chancelier, qui vit arri¬ 
ver à la place vacante son ennemi déclaré, le chevalier Bennet, créé 
lord Darlington. Ainsi fut brisée rheureuse alliance des quatre 
ministres d’Angleterre qui présidèrent à la restauration. 

Ces divisions ne pouvoient rester ensevelies dans les intrigues de 
Whitc-Hall. Propagées au dehors, il s’éleva une défiance vague et 
incessamment répandue. Les déprédations de la cour scmbloient expli¬ 
quer la vente de Dunkerque. L’impulsion rigoureuse donnée au gou¬ 
vernement d’Ecosse fit naître aussi de sinistres conjectures. Alors les 
hommes d’un caractère élevé, ceux qui voyoient dans l’avenir, ceux 
meme qui avoient concouru activement au rétablissement delà famille 
royale, commencèrent à former une opposition régulière et ferme dans 
le parlement. Sans jamais refuser les subsides, ils firent tomber dès 
l’origine le droit, affecté par le roi, de dispenser de l’exécution des lois 
pénales, dans son édit d’indulgence. Mais comme la religion catho¬ 
lique, dont faisoit profession le comte de Bristol, étoit considérée 
comme un moyen d’établir le pouvoir absolu , ce fut par elle que l’op¬ 
position naissante donna un crédit populaire à ses résistances. Les 
jésuites espagnols et portugais se réunissoient en effet de toutes parts 
autour de la reine : un bill renouvela les anciens bills qui crdonnoient 
leur bannissement. 

Cependant le duc d’York se livroit, comme grand amiral dn 


40 


RÉVOLUTION DE 1Ô0S 


royaume, à tous les soins qu'exigeoient le rétablissement de la marine 
et la protection du commerce dans les deux Indes. Ce temps fut 
l’époque de sa gloire et d’une gloire véritable, parce qu’elle étoit toute 
nationale. Heureux s’il eût toujours compris, quand il devint roi, que 
là étoit le principe de sa force, puisqu’il se trouvoit dans le génie et 
dans les besoins de l’Angleterre. Les dissensions civiles, les querelles 
de religion et de liberté pénètrent peu dans les habitudes laborieuses 
et toujours périlleuses du marin. Il faut d’ailleurs, après une longue 
et sanglante révolution, il faut ouvrir de larges issues et de nouvelles 
destinées aux hommes ardents,‘inquiets, aventureux. Lorsque les 
puritains, trente ans auparavant, couroient en foule chercher un 
asile et la liberté du fanatisme dans le nord de l’Amérique, Hampden 
et Cromwell eux-mèmes alloient partir. Déjà le vaisseau qui devoit 
emporter leurs destinées vagabondes étoit à la voile sur la Tamise, 
quand on eut l’imprudence fatale de les retenir et de réprimer cette 
heureuse émigration. Mais la Providence, qui se joue de la folle 
sagesse des hommes, les avoit marqués tous deux de sa main pour 
donner aux peuples et aux rois de grandes et terribles leçons : Hamp- 
den commença la révolution , et ce fut Cromwell qui la consomma ! 
Quelle que fût cependant la pensée du gouvernement actuel sur les 
nouveaux armements, le duc d’York se livroit tout entier aux soins de 
la flotte. Les magasins étoient vides, les ressources navales épuisées. 
Sur son rapport au roi, le parlement alloua tout ce qu’il avoit. 
demandé. Enfin il étendoit sa juste sollicitude sur le commerce. La 
compagnie des Indes orientales ; celles de la Turquie, de Hambourg et 
des Canaries reçurent des encouragements et une protection efficace. 
Il en érigea une pour le commerce de la Guinée; il fit établir des 
comptoirs sur la Côte-d’Or pour surveiller et réprimer les Hollandois. 
Il recouvra sur eux en Amérique toute la contrée aujourd’hui connue 
sous le nom de New r -York, que déjà ils avoicnt usurpée. Lorsque enfin 
la voix du peuple et du parlement eut rendu la guerre inévitable, le 
duc se mit en mer avec la plus belle flotte qui jamais eût flatté l’im¬ 
mense orgueil de la nation. 

L objet de cette histoire n’est pas de raconter des faits d’armes plus 
ou moins glorieux pour l’une ou l’autre puissance belligérante, mais 
de signaler dans leur cours des événements qui déjà, quoique inaperçus 
alors, sembloient commencer les hautes destinées du jeune prince 
d’Orange, si fatales à la maison royale d’Angleterre. Les historiens 


EN ANGLETERRE. 


41 


du temps s’épuisent en conjectures sur les motifs qui déterminèrent 
Charles II à une violente rupture que réprouvoit le chancelier par 
toutes les forces de son crédit mourant. Il est certain que la guerre 
pouvoit être évitée. Elle commença même par des hostilités contraires 
au droit des gens; et il semble qu’enhardi par le vœu national, 
Charles écouta aussi la voix de la cupidité, s’il est vrai qu’il espéra 
une ample moisson dans les subsides extraordinaires et dans l’immense 
pillage du commerce des Provinces-Unies. Quoi qu’il en soit, tous les 
justes sujets de plaintes du gouvernement se trouvoient antérieurs 
au renouvellement des anciennes alliances, qui s’effectua en 1662. 
Mais Downing , ministre du roi auprès des états généraux, poussé par 
le nouveau secrétaire d’Ètat, lord Darlington, et par la violence 
impérieuse de son caractère, fit évanouir toute espérance de conci¬ 
liation. 

Les Provinces-Unies se trouvoient alors gouvernées par le grand 
pensionnaire Jean de Witt, magistrat intègre et populaire, homme 
d’Etat également passionné pour la gloire et pour la liberté de sa 
patrie. Attaché au parti républicain qui avoit aboli le stadhou- 
dérat dans la personne du dernier prince d’Orange (beau-frère de 
Charles II), il étoit aussi le tuteur du jeune prince d’Orange,qu’il 


éîevoit, avec une surveillance inquiète et jalouse, dans les maximes 
de la liberté. Si Charles II voulut humilier, renverser même le parti 
de la république, pour relever la fortune de son neveu encore enfant 
et donner ainsi à l’Angleterre une sorte de dictature sur la puissance 
batave, c’est une question maintenant stérile, que le caractère mieux 
connu du roi ne permet plus de soutenir. L’ordre des faits semble 


prouver au contraire que la guerre n’eut pas d’autre motif que l’es¬ 
pérance, pour lui, d’un immense butin, pour son frère, d’une grande 
gloire militaire, et pour tous deux peut-être, de l’autorité absolue à 
établir par les trésors de la victoire et l’appui d’une armée victo¬ 


rieuse. 

La première campagne, en 1665, fut glorieuse pour l’Angleterre 
et surtout pour le duc d’York. Avec quatre-vingt-dix-huit vaisseaux 
de guerre, le duc se présente à l’ennemi. C’étoit la première fois que 
la marine angloise observoit un ordre régulier de bataille, par les 
signaux que le duc avoit inventés ou du moins perfectionnés. La 
Hotte ennemie comptoit cent treize vaisseaux ; elle en perdit vingt ; 
elle perdit aussi quatre amiraux et dix mille hommes. On ignore 


42 


RÉVOLUTION DE 1688 


par quelle raison le roi rappela subitement son frère qui n’acheva 
point cette mémorable campagne. Mais le parlement lui décerna 
120,000 livres sterling comme un témoignage de la gratitude natio¬ 
nale, et en vota 1,256,000 pour continuer la guerre l . 

Ces heureux commencements furent suivis des plus terribles 
désastres. La France, à qui Charles II offroit de garantir toute la 
Flandre, si elle vouloit abandonner son alliance avec les états généraux, 
rejeta cette offre séduisante et prit les armes. Le Danemarck imita 
cet exemple, et, comme le disoit Louis XIV, les Anglois ne virent 
plus que des côtes ennemies depifis Bergues jusqu’à Bayonne. C’étoit 
l'œuvre de la politique ferme et habile du grand pensionnaire. Les 
forces navales des deux puissances déployèrent toute l’énergie du 
courage, de la rivalité nationale et meme du désespoir, dans cette 
fameuse bataille des quatre jours, qui commença le 1 er juin 1666, et 
recommença chaque matin pour se terminer le 4 par une victoire 
indécise. Mais les Anglois y éprouvèrent des pertes énormes, et 
perdirent surtout ce prestige d’invincibilité qui animoit leur fierté 
patriotique depuis les guerres maritimes du protecteur. Leur perte 
fut de vingt-trois vaisseaux et de six mille hommes. Si l’année précé¬ 
dente le duc d’York avoit assuré la supériorité du pavillon britannique 
par le perfectionnement des signaux, le pensionnaire assura, dans 
cette bataille, la victoire à la flotte hollandoise par son invention des 
boulets à chaîne. Cependant les Anglois, malgré tant de pertes, 
recouvrent un moment leur supériorité. Devenus encore maîtres 
de la mer, ils pénètrent dans la rade de Ulie, brûlent cent quarante 
navires de commerce, deux vaisseaux de guerre et un riche village 
de la côte. Les négociants en poussèrent de longs cris de douleur; et, 
de ce moment, ils se réunissent au parti renversé de la maison 
d’Orange contre le grand pensionnaire. Ainsi se préparoit déjà la 
fortune du jeune Guillaume qui sortoit à peine de sa quinzième 
année. 

Avant cette campagne, où les calamités furent égales de part et 
d’autre, la ville de Londres avoit été la proie d’un des plus terribles 
fléaux qui puisse affliger l’espèce humaine. La peste y avoit dévoré 
joixante-huit mille habitants ; cette année, ce fut un incendie, où 


1 La livre sterling représentent alors un peu plus de 13 livres tournois, et le marc 
d’argent valoit26 livres 10 sous de France. 


EN ANGLETERRE. 


43 

l’hôtel de ville, la cathédrale de Saint-Paul, quatre-vingt-neuf églises 
et treize mille deux cents maisons furent la proie des flammes dans 
six cents rues (3 septembre 1660). 

Ces malheurs, qui devroient rapprocher les hommes, les rendirent 
plus ennemis, plus implacables. Si l’on n’avoit pu en 1665 imputer 
la peste aux factions, elles ne manquèrent pas, en 1666, de s’accuser 
mutuellement de l’incendie. Les sectaires protestants et les catholiques 
s’attribuoient tour à tour un crime auquel toutes les recherches du 
parlement ne trouvèrent aucune vraisemblance. Mais les sectaires 
étoient alors cruellement persécutés ; ils exciloient la pitié du peuple, 
dont la vieille haine contre les catholiques se réveilla tout à coup 
au milieu des malheurs publics ; les préjugés de la haine prévalurent 
contre la vérité même, et les catholiques restèrent convaincus, au 
moins par l’inscription du monument érigé en mémoire de ce grand 
désastre, d’avoir commis cet absurde crime. Les suites de cette grande 
calomnie politique furent cruelles pour le duc d’York, qui déjà éloit 
secrètement catholique, au moins dans son cœur ! . Le parlement 
sollicita aussi le roi de faire exécuter contre les prêtres étrangers, et 
en particulier contre les jésuites, les bills qui prononçoient leur ban¬ 
nissement. Les non-conformistes ou sectaires protestants étoient déjà 
l’objet des bills les plus rigoureux. 

Les défiances et les divisions s’étoient accrues entre la cour et 
toutes les classes de la nation. Pour la première fois, le parlement, 
qui s’étoit montré si dévoué depuis 1661, mit de la lenteur et de la 
réserve dans l’octroi des subsides. Il avoit accordé 1,800,000 livres 
sterling, dans l’hiver de 1666, pour continuer la guerre avec une 
vigueur nouvelle. Mais le roi, emporté par le fatal désir de couvrir 
ses dettes et ses prodigalités en s’appropriant une grande partie du 
subside, avoit désarmé par économie , et malgré les instances du prince 
grand amiral, les vaisseaux de première et de seconde grandeur : il 
üt demander la paix, et, en attendant l’issue des négociations, se 
contenta d’armer en course les autres bâtiments. Alors le grand pen¬ 
sionnaire, accueillant et prolongeant les négociations, se prépara 
secrètement à venger les désastres d’Ulie. Tout à coup Ruyter, devenu 
maître de la mer, paroît à l’embouchure de la Tamise, brûle dix-neuf 


* Le duc d’York, devenu roi, fit effacer la partie de l’inscription qui accusait les 
itttholiqucs. Elle fut rétablie après la révolution de 1688. 


M RÉVOLUTION DE 1688 

' aisseaux de guerre et jette la terreur dans la capitale même, étonnée, 
humiliée, désespérée de voir ses ports impunément insultés sous ses 
yeux. Charles II lève à la hâte une armée de douze mille hommes et 
assemble le parlement. La première condition des communes fut de 
licencier cette armée qui leur parut dangereuse pour les libertés 
publiques. Charles proroge aussitôt le parlement jusqu’à l’hiver et 
signe le traité de Breda, traité humiliant sans doute, mais devenu 
nécessaire (juillet 1667). 

Ici va commencer une longue série d’événements, alors incompré¬ 
hensibles, et d’incroyables vicissitudes : le roi signant le bannissement 
de l’homme sage à qui seul peut-être il devoit son heureuse restaura¬ 
tion ; signant tout à la fois la triple alliance contre Louis XIV et une 
alliance occulte avec lui ; usant de ses ministres protestants pour 
établir l’église catholique, et envoyant les catholiques à l’échafaud ; 
exilant son frère ; toujours prêt à l’abandonner aux vengeances du 
parlement, et se servant de lui pour abaisser le parlement : au milieu 
de tout cela, des mœurs dissolues, le mépris des lois humaines et 
divines, l’athéisme et des persécutions religieuses; le fanatisme 
servant de voile aux conjurations ; et pour terme de tant de passions 
orageuses, l’expulsion d’un prince qui n’a su que les rendre impla¬ 
cables. Cette époque sembleroit appartenir aux jours de Tibère, si les 
mœurs de la nation eussent été corrompues dans les profondeurs 
mêmes de la société. Mais la corruption n’étoit qu’à la surface. Le 
fanatisme n’est que l’emploi déréglé des forces de l’àme ; un peuple 
abruti et corrompu n’en a point. 

Le fanatisme des puritains et l’esprit persécuteur du clergé anglican 
avoient laissé dans quelques âmes hères un mépris pour toutes les 
sectes protestantes non moins prononcé que leur haine contre l’église 
romaine. Ainsi dégagées de toute espèce d’autorité positive en religion, 
il ne leur restoit plus à choisir entre l’athéisme et, si l’on peut parler 
ainsi, cette vague religiosité qui survit longtemps à de longues tradi¬ 
tions, et qui demande encore à la seule raison des forces qu’une foi 
ruinée n’est plus capable de donner. Tels alors étoient les Sidney, les 
Kssex, les Russel dans les hauts rangs de la société : tels encore dans 
l’église les Tillotson, les Sherlock, les Cudworth et les Wilkins. 

Les premiers, affranchis de toute soumission religieuse, avoient 
naturellement adopté les principes de l’indépendance politique : se 
formant dans l’esprit un gouvernement idéal et rationnel comme leur 


EN ANGLETERRE. 


45 

religion; capables toutefois de se soumettre paisiblement à l’ordre 
établi; assez fiers pour assigner aussi des bornes à leur soumission ; 
persuadés surtout que si le souverain doit trouver des limites dans les 
lois, les lois violées appellent des protecteurs, et enfin des vengeurs. 
Ainsi, dans un État comme l’Angleterre, le rôle de ces hommes étoit 
fixé ; ils montroient également les bornes que le peuple pouvoit res¬ 
pecter, les protecteurs ou les vengeurs qu’il devoit se promettre. Telle 
fut l’origine de la nouvelle opposition parlementaire. 

r 

Les autres, dans l’Eglise, avoient déploré les fureurs d’un aveugle 
et féroce fanatisme, plus vivement encore déploré les ravages irrépa¬ 
rables de l’athéisme, si ouvertement soutenu de leur temps par Hobbes 
et ses imitateurs. Ennemis d’ailleurs de l’église catholique et versés 
dans la science des langues sacrées, ils combattoient également ce 
qu’ils nommoient l’idolâtrie des papistes et les corruptions de l’a¬ 
théisme. Ce sont eux qui dans ces temps-là fondèrent cette école 
fameuse de Cambridge, où sembloit renaître l’école platonicienne 
d’Alexandrie. Leur éclectisme religieux étoit bien moins une religion 
fixée dans ses dogmes, quoique soumise aux rites et à la discipline de 
l’épiscopat, qu’une contemplation philosophique des lois naturelles , 
qui s’élevoit cependant et se rapportoit à l’auteur de la nature. Donnant 
ainsi une grande latitude aux opinions religieuses, ils ne rejetoient 
formellement aucune des réformes récentes des églises déjà réformées ; 
et de même qu’Arminius en Hollande et Caméron en Écosse avoient 
adouci la désespérante rigueur des dogmes de Calvin, ceux-ci pour 
adoucir ce qu’il y avoit d’âpre et de farouche dans les sectes presby¬ 
tériennes d’Angleterre et d’Ècosse, vouloient tolérer ce que l’extérieur 
de ces cultes divers pouvoit avoir d’innocent. Néanmoins ils insistoient 
sur les formes plus décentes, plus sensibles, moins abstraites du culte 
anglican : non pas qu’à leurs yeux elles fussent précisément et abso¬ 
lument nécessaires, mais parce qu’elles pouvoient retenir ou rappeler 
la multitude dans une croyance commune, plus générale, et ainsi 
plus favorable au maintien de l’ordre politique. En un mot, philo¬ 
sophes dans le christianisme et arminiens secrets dans l’église protes¬ 
tante, ils n’étoient réellement que les modernes sectateurs des Platon, 
des Cicéron ou des Plotin , sous la discipline d’un culte réglé par les 
lois de l’État. Les anglicans rigides leur donnoient, pour cette raison, 
la dénomination de latitudinaircs . Mais les catholiques d’Angleterre 
leur donnoient un non» plus décisif et plus vrai, celui de déistes et 

3 . 


46 


RÉVOLUTION DE 1G80 


même de sociniens : terme inévitable et nécessaire de toutes les frac¬ 
tions de l’église protestante. Au reste cette philosophie passa de l’uni¬ 
versité de Cambridge dans celle d’Oxford, et peu à peu dans l’esprit 
des chefs de l’épiscopat. 

Les doctrines athées qu’ils s’efforçoient de combattre avoient une 
origine récente en Angleterre. Après avoir uni sa fortune à celle des 
Stuarts fugitifs, Hobbes étoit revenu à Londres sous Cromwell ; mais 
le fanatisme des sectaires lui inspira un dégoût mêlé d’horreur, et son 
esprit, tourné sans cesse vers les idées extrêmes et absolues, ne lui 
montra pour remède à la doubfë folie religieuse et politique de ce 


temps-là que l’athéisme et le despotisme. Alors parut son Léviathan , 
livre bizarre, mais affreux dans les principes et dans les conséquences. 
A couvert sous la doctrine des décrets absolus de Calvin, il établit 
d’abord que l’homme est un agent nécessaire. Mais l’homme a-t-il 
une âme? Oui, sans doute ; et il en le nioit pas. Quelle est cette âme? 
Le produit d’un mouvement d’atomes, particules insaisissables et 
indéfinies, douées cependant de la pensée. L’intérêt et la crainte ayant 
seuls réuni les hommes en société, c’étoit donc par l’intérêt et la crainte 
qu’il les falloit gouverner. Or, une religion, considérée comme instru- 
mentde terreur, pouvoitservirutilement la politique; donc une religion 
n’étoit, ne devoit être qu’une loi, ou plutôt un instrument de l’État. 
Mais les lois ne peuvent être que la volonté même du prince. Quant 
à la morale publique et privée, que sera-t-elle, découlant d’une telle 
source? La doctrine des intérêts, balancée, il est vrai, parles intérêts 
d’autrui. Ces dogmes, comme on voit, n’étoient pas nouveaux, quand 
ils s’introduisirent en France dans le dernier siècle. Les classes supé¬ 
rieures de la société en Angleterre s’en étoient imbues avec avidité, 
le roi surtout par un double sentiment : le dégoût pour les extrava¬ 


gances d’un siècle farouche et bizarre, et l’espèce de légitimité que 
ces fatales doctrines semblent donner aux passions, surtout aux pas¬ 
sions sur le trône. L’athéisme, s’il existe, est la religion des cœurs 
pervertis; et le despotisme qui en émane est bien digne des hommes 
qui le subissent, comme des princes qui l’exercent, chacun à leurs 
risques et périls. 

La cour de Charles Iï étoit le sanctuaire de cet athéisme raffiné. Le 


duc de Buckingham, son compagnon d’enfance, d’infortunes et de 
prospérités, avoit pris sur lui cet ascendant, toujours facile, d’un 
esprit brillant et emporté sur un cœur très-foible. Bientôt il eut 


EN ANGLETERRE, 


47 


aguerri le roi dans la débauche et l'impiété , par ce ton spirituel et 
dérisoire, qui déracine si aisément un principe mal affermi, flétrit 
toute vertu, éteint jusqu’aux dernières lueurs d’un sentiment religieux. 


Buckingham tomba plus tard dans la disgrâce, apres avoir tenté 
quelques entreprises qui n’eussent pas été sans danger pour son 
maître , s’il avoit eu la force de caractère que demandoit son génie 
remuant. Alors il s’attaclioit surtout à ruiner le chancelier dans l’esprit 
du roi. 

Dominoient et brilloient à la cour, auprès de lui, ce Wilmot, 
comte de Rochester (qu’il ne faut pas confondre avec Rochester, fils 
du chancelier), le comte de Dorset, et le chevalier Charles de Sidley. 
On disait l’éclair moins rapide et moins éblouissant que l’imagination 
de Sidley. Le génie de Rochester pou voit effacer les plus beaux génies 
de l’Angleterre. Sa douceur naturelle, la gracieuse modestie de sa 
jeunesse, vinrent se dissoudre, se perdre dans les emportements de la 


cour, qu’il surpassa enfin lui-même par tout ce que l’intelligence peut 
mettre de force à inventer des déréglements inconnus. Dorset, au 
premier abord, paroissoit allangui, assoupi dans je ne sais quelle 
léthargie de corps et d’esprit. Mais les premières fumées du vin 
allumoient soudainement ce feu caché sous la cendre d’un volcan. 
Nul n’avoit plus de malignité dans ses écrits satiriques, ni de bonté 
dans son cœur. Le premier indigent qui s’offroit à ses yeux s’en alloit 
presque riche de ses largesses. Favori du roi, il supportoit impatiem¬ 
ment la fatigue d’un tel rôle : se livrant cependant aux voluptés d’une 
cour qu’il détestoit, et versant à pleines mains le sel de la satire sur le 
roi lui-même qu’il méprisoit. « Jamais, disoit-il, je ne découvre en 
» lui une étincelle d’amitié ni de générosité. » 

Dryden, intendant du théâtre, avoit perfectionné pour la cour 
cette école naturelle de la débauche. C’est là que Buckingham et les 
maîtresses titrées alloient chercher les moyens de conserver leur em¬ 
pire , et d’effacer dans le cœur du roi les derniers sentiments d’égards 
qui lui restoient pour la reine. Telle étoit la licence des courtisans, 
que Buckingham osa lui offrir un jour d’enlever cette princesse dans 
un bal masqué, et de la faire transporter dans une colonie où elle 
resterait à jamais inconnue. Mais il n’est pas temps encore d’expliquer 
le mystère de cette audacieuse proposition. 

Quel étoit donc cet homme, ce prince à qui de tels projets, de telles 
conceptions ne parurent que les accès d’une gaieté folle? Un célèbre 


48 RÉVOLUTION DE IG88 

historien s’est efforcé de l’assimiler à Tibère. Cette comparaison n’est 
qu’odieuse. Il en eut tout au plus la dissimulation ; mais il n’étoit pas 
sans bonté. Charles ressemblerait plutôt à ces dieux d’Èpicure, qui, 
dans leurs célestes régions savourent les inépuisables douceurs d’une 
immortelle volupté, toujours indifférents aux crimes ou aux vertus 
de la terre. Mais Charles ne pouvoit comme eux rester ni étranger 
ni toujours indifférent aux passions qui frémissoient autour de lui ; et 
lorsqu’elles le touchoient enfin trop vivement, il savoit sortir un mo¬ 
ment de son repos ou de ses plaisirs, surmonter son aversion pour 
les affaires, les saisir au point décisif, y trouver même des ressources 
désespérées. 

Le duc d’York offroit, par les habitudes continuellesde sa vie, un con¬ 
traste frappant et singulier avec le caractère du roi son frère. Toujours 
appliqué, subordonnant scs plaisirs obscurs au soin des affaires, labo¬ 
rieux jusqu’aux plus minutieux détails, il se trouvoit, par là, telle¬ 
ment engagé dans des voies détournées et périlleuses, qu’il se perdoit 
souvent dans un labyrinthe sans issue. Naturellement économe par le 
sentiment de l’ordre, il devint avare par prévoyance, et cupide par 
ambition du pouvoir absolu, quoique fastueux, mais fastueux par 
vanité ou par émulation de grandeur. Son front chargé de soucis et 
de fierté sembloit annoncer une âme sévère et invincible. On remar- 
quoit en lui un penchant malheureux à choisir le parti le plus rigou¬ 
reux dans les rigueurs de la justice, et, avant de régner, il assistoit 
aux tortures avec une curiosité bien effrayante dans un prince. Tel 
n’étoit pas Charles II, il prodiguoit à ses courtisans et à ses favorites 
les revenus de sa couronne, les subsides du parlement et enfin les 
secrètes pensions de la France. Un visage toujours libre et ouvert, un 
langage toujours séducteur, charmoient les cœurs les plus moroses, 
et lui ramenoient bientôt les affections populaires; mais indifférent à 
la justice, à la clémence, à l’iniquité légale, il s’en servoit tour à 
tour pour régner, et il ne régnoit que pour vivre dans ses plaisirs, 
'fous deux avoient un goût prononcé pour la puissance arbitraire , le 
duc par orgueil, le roi par amour du repos. Longtemps séparés dans 
leur exil par la seule différence de leurs caractères, ils l’étoient aussi 
alors par des ombrages qu’avoit conçus le roi, l’homme du monde 
qui sut le mieux couvrir un abîme de dissimulation par les dehors de 
la franchise et l’abandon le plus gracieux. Mais celui-ci, du moins, 
qui méprisoit les hommes, savoit les connoître. il avoit donné sa con- 


IïN ANGLETERRE. 


0 ' 


49 


fiance et une confiance absolue au vertueux Hyde (Clarendon), qui 
lui ouvrit toutes les avenues du trône; tandis que son frère, agissant 
par lui-môme et se livrant à des hommes emportés, qui ne lui mon- 
troient jamais que des rebelles à punir, s’engageoit témérairement 
alors (triste présage pour l’avenir! ) dans des intrigues mal ourdies, 
toujours dominées et quelquefois dirigées par la politique et les agents 
de Cromwell. 

Depuis qu’ils étoient réunis dans le palais paternel, l’ascendant du 
chancelier, soutenu longtemps par son propre mérite, par le crédit 
et l’amitié du comte de Southampton, lord trésorier, par son alliance 
enfin avec le duc d’York, devenu son gendre, avoit contenu et, pour 
ainsi dire, neutralisé tout ce que ces deux caractères avoient d’in¬ 
compatible avec les sages principes qui avoient présidé à la restaura¬ 
tion. Mais une fois le chancelier sacrifié à ses ennemis, une scène 
toute nouvelle va s’ouvrir ; le roi et le duc vont s’y montrer tels qu’ils 
sont, et deux faits principaux vont marquer surtout le règne de 
Charles II, si extraordinaire par sa complication : d’abord, une anti¬ 
pathie secrète des deux frères, toujours voilée par la respectueuse 
soumission de l’un, par l’impassible dissimulation de l’autre ; ensuite 
l'idée constante et fixe qui les domina jusqu’à la fin, que leur cause 
n’étoit pas celle de l’Angleterre. 

Réunis par cette idée qui leur est commune, ils marchent donc 
vers un but commun, l’anéantissement du parlement : le duc par 
système, le roi par instinct, et par son insatiable besoin d’argent. De 
là pour le duc des combinaisons politiques souvent inconnues de son 
frère ; pour tous deux des iniquités et des cruautés judiciaires dont la 
réaction fut terrible ; enfin des alliances clandestines et vénales, dont 
le mystère , inconnu alors, mais justement soupçonné , servit à cou¬ 
vrir toute l’Angleterre d’un voile hideux et lugubre, pendant les jours 
honteux de ce que l’on nomma la conspiration des papistes. 

Le chancelier s’étoit opposé à la guerre de Hollande. Les malheurs 
publics justifièrent sa prévoyance ; et, pour en arrêter le cours, il signa 
le traité de Breda. Ce fut le dernier acte de son administration poli- 


f 

tique. Depuis la disgrâce de son ami Nicolas, secrétaire d’Etat, rem¬ 


placé parle lord Arlington , il se soutenait encore par le souvenir de 
ses vieux services. Mais la mort du comte de Southampton, grand 


trésorier, le laissa enfin sans défense devant les cupides inimitiés de 
la cour. Bristol, Arlington, la duchesse de Clèveland, Buckingham, 


50 


RÉVOLUTION DE 1688 


tous ceux peut-être qui auroient voulu que la restauration se fît en 
Angleterre comme en Écosse, n’eurent pas de peine à décider le roi 
déjà fatigué lui-même. Au dehors, tous les partis se réunissoient éga¬ 
lement contre lui. Si à la cour les partisans du pouvoir absolu ne lui 
pardonnoient pas d’avoir fermé l’oreille à quelques projets insinués à 
la convention de 1G60 pour rendre désormais inutile toute assemblée 
de parlement, les non-conformistes lui imputoient le système rigou¬ 
reux du clergé anglican ; les catholiques n’osoient concevoir aucune 
espérance tant qu’il conserveroit quelque autorité dans l’État ; les 
cavaliers , négligés par le roi jusqu’à l’ingratitude, se persuadoient 
facilement que cet abandon étoit l’œuvre du premier ministre ; et le 
peuple, au milieu de ce déchaînement universel, lui imputoit tous 
les maux actuels, depuis la vente de Dunkerque jusqu’aux désastres 
humiliants de Chatam. 

A ces clameurs publiques il faut ajouter un grief plus réel aux yeux 
du roi. Clarendon, véritable ami de l’État, s’opposoit à des projets 
de divorce contre la reine, qu’avoit conçus le comte de Bristol, que 
Buckingham pressoit vivement et que Charles écouloit sans les ap¬ 
prouver ni les blâmer. Charles s’étoit épris d’un amour très-vif pour 

t 

une jeune et belle Ecossoise, fille d’un gentilhomme nommé Stuart. 
Cette fantaisie devint une véritable passion qui s’enflammoit par toutes 
les résistances que la vertu de la jeune héroïne sut opposer aux sé¬ 
ductions, aux brillantes promessesd’un amantsi dangereux. Clarendon, 
à qui l’histoire de son pays rappeloit tant de guerres sanglantes pour 
la succession royale, voulut prévenir le retour de ces calamités, et 
peut-être aussi qu’il songea aux enfants de son gendre, le duc d’York, 
héritier présomptif de la couronne. Il eut l’habileté de négocier se¬ 
crètement et de conclure le mariage de la belle Stuart avec le duc de 
Richemond. Mais Charles ne lui pardonna jamais ; il saisit avidement 
le prétexte spécieux de satisfaire à l’opinion publique, avant l’assem¬ 
blée prochaine du parlement. Clarendon fut éloigné, et le grand 
sceau donné au chevalier Bridgeman. Cette disgrâce n’apaisa point 
la violence des ressentiments publics, et ce grand citoyen fut mis en 
accusation par les communes devant]la chambre des lords. Ceux-ci 
ne trouvèrent pas les griefs suffisants, mais il se lit une sorte de 
transaction entre les deux chambres et le roi, qui signa enfin un bill 
de bannissement perpétuel contre l’accusé. Clarendon mourut en 
exil. 


EN ANGLETERRE. 


51 

Les communes étoient devenues ombrageuses, et le roi se trouvoit 
pressé par l’indigence ; il demanda un subside. Au lieu de s’en occu¬ 
per, les communes font entendre des vérités sévères et ordonnent 
une enquête sur les maux publics et les humiliations de la dernière 
campagne. Mais alors s’ouvrit tout à coup en Europe une scène nou¬ 
velle qui détourna cette enquête. Un subside fut accordé, pour 
d’autres vues, il est vrai, que celles du roi. L’Angleterre voulut 
arrêter le premier essor de Louis XIY. 

En effet, la politique du roi de France commençoit à s’étendre sur 
l’Europe entière. Lorsque son mariage avec Marie-Thérèse, infante 
d’Espagne, fille du premier lit de Philippe IV, cimenta la paix des 
Pyrénées, Marie-Thérèse renonça solennellement à tous ses droits 
héréditaires sur les États de Philippe. Mais la politique trouve aisé¬ 
ment des nullités en de pareilles transactions. Philippe IY venoit de 
mourir, laissant pour unique héritier de la fortune de Charles-Quint, 
un fils presque au berceau, né d’un second mariage avec Marie-Anne 
d’Autriche. Ce roi enfant survivoit à trois autres frères morts en bas 
Age : lui-même débile et malsain comme eux. Louis XIY et Léopold, 
devenu empereur, Léopold, à qui Marie-Thérèse avoit été promise 
avant le traité des Pyrénées, se partagent secrètement la succession 
future. L’Espagne sera pour l’empereur, et les Pays-Bas pour 
Louis XIV. Mais Louis XIY n’attend pas la mort du jeune roi. Il 
découvre d’autres droits que ceux de son traité secret avec Léopold ; 
et les jurisconsultes lui prouvent que si la renonciation de Marie- 
Thérèse sa femme est valide relativement à la couronne d’Espagne, 
elle ne peut l’être pour la souveraineté des Pays-Bas. Présumant 
d’ailleurs, et avec raison , que l’empereur sera retenu par le secret 
promis au traité de partage, il s’arme, triomphe en courant, et prend 
possession de la Flandre et de la Franche-Comté. 

Au bruit de cette invasion inattendue, l’Europe entière est saisie 
d’alarmes ; l’empereur fait secrètement des préparatifs ; la Hollande, 
quoique alliée de Louis XIV, ne voit pas sans terreur un si redou¬ 
table voisin ; la Suède n’est pas moins inquiète de l’alliance du Danc- 
marck avec la France. L’Angleterre, malgré ses inimitiés récentes, 
verra-t-elle avec indifférence les Provinces-Unies menacées par la 
conquête de la Flandre? La voix publique et celle du parlement 
forcent le roi de s’unir, au moins en apparence, à toutes les alarmes 
du continent. Le chevalier Temple, résident du roi à Bruxelles, est 


RÉVOLUTION DE 1680 



envoyé secrètement à La Haye. Ardent ami de son pays, cinq jours 
lui suffisent. Il détache les Provinces-Unies de leur alliance avec 
Louis XIY. Lui, Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, et 
le comte de Dhona, ambassadeur de Suède, proposent, concluent et 
signent le célèbre traité de la triple alliance. Charles n’ose refuser 

de le ratifier.Ainsi arrêté subitement dans sa course, Louis XIY 

propose la paix et restitue la Franche-Comté ; mais, irrité contre la 
Hollande, il se réserve les places fortes de la Flandre, et se promet 
d’accabler un jour, et bientôt peut-être, cette république orgueil¬ 
leuse qui le forçoit d’abandonnefsa proie, 

Charles II avoit une haine secrète contre la Hollande. Beau-frère 
du dernier prince d’Orange, que les états généraux avoient dépouillé 
du stathoudérat, il voyoit avec peine son neveu, le jeune Guillaume, 
déshérité des honneurs de ses ancêtres. Quelques historiens lui 
attribuent également un dessein assez vaste, qui étoit de rendre l’An- 
gîeterre maîtresse du commerce universel, en ruinant la Hollande. 
C’est dans cette vue, dit-on, qu’il avoit offert à Louis XIY de lui 
garantir toute la Flandre, dans la guerre terminée par le traité de 
Breda, si la France vouloit abandonner son alliance avec les états 
généraux. Le roi d’Angleterre ne signa réellement que malgré lui 
le traité qui avoit si subitement arrêté les courses triomphales de 
Louis XIY. Il le ratifia le 23 janvier 1068, et, dès le lendemain, 
Buckingham entama des négociations secrètes avec la sœur du roi 
son maître, Madame, Henriette duchesse d’Orléans, dont Bossuet a 
rendu la mémoire immortelle. Au milieu des transports de la joie 
publique à Londres, et des fêtes ordonnées pour célébrer la triple 
alliance, les habiles du temps remarquèrent un mot échappé au che¬ 
valier Thomas Clifford, intime confident du roi d’Angleterre : « Mal- 
» gré cette joie, il faut, dit-il, que nous ayons encore une guerre 
» contre la Hollande. » La suite des événements expliqua cette 


parole. 

Pendant les quatre années de paix qui suivirent le traité de la 
triple alliance, Louis XIY jetoit profondément les bases de sa 
future grandeur, tandis que l’Angleterre se tourmentoit de son propre 
repos. Il est vrai que ce n’étoit le repos ni de la gloire ni de la con¬ 
fiance. Huit ans déjà passés avoient assoupi, sans doute, les passions 
déjà vieillies d’une révolution abjurée avec tant d’unanimité. Mais 
un gouvernement, toujours faux et cruel en Écosse, ne pouvoitin- 



EN ANGLETERRE. 


53 

spirer une confiante soumission à l’Angleterre; lui-même répandoit 
dans le public les terreurs dont il étoit agité. Dans ses proclamations, 
il signaloit perpétuellement à la nation et au parlement les non- 
conformistes et les officiers de l’ancienne armée, comme des ennemis 
de la paix publique. Cependant ceux-ci, naguère encore étoient 
accourus à la défense des cotes menacées ou insultées par la flotte de 
Uuyter, et alors on fit retentir les éloges de leur vaillance et de leur 
fidélité. Mais après le péril, les éloges furent oubliés comme les ser¬ 
vices : faute qui eut des suites irréparables, puisqu’elle donna enfin 
au prince d’Orange les meilleurs officiers de l’Angleterre. 

Quant aux non-conformistes, ils étoient devenus l’objet d’une 
police ou inquisition rigoureuse. D’abord, si au delà du nombre des 
personnes qui composoient une famille, cinq personnes étrangères à 
la famille se trouvoient réunies en assemblée religieuse, chacun des 
acteurs ou assistants subissoit, pour la première fois, trois mois de 
prison ou cinq livres sterling d’amende ; le double pour la seconde 
transgression. La peine, pour la troisième fois, étoit la déportation 
aux colonies. Ensuite les ministres et les professeurs qui n’avoient 
pas prêté le serment imposé par l’acte d’uniformité, ne pouvoient 
s’approcher, à plus de cinq milles , des lieux où ils avoient prêché ou 
enseigné, à peine de cinquante livres sterling d’amende ou six mois 
d’emprisonnement. Cette législation tyrannique produisoit ses fruits. 
Si 1 ’on ne voyoit aucune conjuration éclore, on en voyoit dans le 
silence même. Les prisons étoient remplies de suspects, les provinces 
d’espions, la cour de délateurs. Chose incroyable et vraie cependant ! 
La cour témoignoit de l’indulgence pour les non-conformistes. Dès 
l’année 1662 Charles avoit proclamé un édit de tolérance contre 
lequel le parlement s’étoit élevé, parce qu’il y soupçonna un dessein 
caché d’usurper le droit de dispenser [des lois. Depuis, le parlement 
soupçonna encore un autre dessein, celui de favoriser le parti des 
catholiques; de là deux bills successifs pour bannir les religieux de 
l’institut des jésuites. Lorsque enfin, le roi proposa des adoucisse¬ 
ments aux bills contre les sectaires, et lorsqu’on essaya encore un acte 
de réunion entre les presbytériens et les anglicans, le parlement 
répondit à ces propositions par un nouveau bill contre les sectaires ; 
mais les communes étoient dévouées aux anglicans qui persécutoient 
sans pitié les non-conformistes pour avoir le droit de réprimer les 
catholiques. Déjà, en effet, on soupçonnoit que le roi les favorisoit, si 


54 RÉVOLUTION DE 1G88 

môme il n’étoit secrètement catholique, malgré le scandale de ses 
foi blesses. 

Ce qui étoit vrai, c’est que la duchesse d’York et le duc lui-même 
s’étoient convertis secrètement à l’église romaine. Buckingham le 
découvrit par un service éminent que la duchesse venoit de rendre à 
3a reine. En voici l’occasion. 

La stérilité de la reine occupoit vivement la cour et la nation. 
Buckingham avoit déjà proposé au roi d’enlever cette princesse et de 
la reléguer dans une île lointaine. Le comte de Bristol, en haine de 
Clarendon et de ses enfants, entretenait Charles des moyens et de la 
nécessité d’un divorce. Les rôles étoient déjà distribués dans les deux 
chambres pour agiter cette question. Mais le roi eut la sagesse de 
s’y refuser. Alors on fit suggérer à la reine, par son confesseur, le 
dessein de se retirer dans un couvent, pour faciliter ainsi les projets 
de divorce et par conséquent d’un nouveau mariage. Ces projets s’ils 
étoient effectués écartoient nécessairement le duc d’York et ses 
enfants de la succession royale. Toute son activité devoit tendre à les 
déjouer ; aussi de concert avec sa femme et la duchesse de Clèveland, 
il mit tout en œuvre pour en détourner l’effet. Celle-ci affermit 
le roi dans son éloignement pour un divorce, et la duchesse d’York 
écrivit à la cour de Rome qui envoya des instructions au confesseur 
de la reine et qui fit renoncer aux projets de couvent. Mais on apprit 
par là que certainement le duc d’York étoit catholique. 

Alors, Buckingham se tourna du côté du jeune duc de Monmouth, 
fils naturel du roi, né sur le continent avant la restauration, objet 
brillant et cher des tendres complaisances de son père. Jacques Scot, 
duc de Monmouth, avoit reçu en naissant tous les dons qui séduisent 
la multitude. Son éducation au milieu de la jeunesse des universités, 
en faisoit le héros de la génération nouvelle. Son mariage avec la 
duchesse de Buccleugh, héritière d’une illustre et puissante famille 
d’Ecosse, lui donnoit dans ce royaume un crédit égal à l’immense 
crédit que la tendresse de son père lui ouvroit sans limites en Angle¬ 
terre. Son tuteur, soit ambition ou conviction, lui avoit persuadé 
facilement qu’il étoit né d’un mariage légitime, et Buckingham for- 
moit le projet de lui ouvrir le chemin du trône. Mais le duc d’York, 
son oncle, comme s’il eût déjà entrevu son rival et son compétiteur, 
affectoit d’humilier ce jeune et superbe courage. « Monmouth, disoit-il 
» sans cesse, ce présomptueux Monmouth, qui se croit le fils du roi, 


EN ANGLETERRE. 55 

» n’est que le fils de mistress Barlow et de Robert Sidney. » Ni Mon- 
moutli ni le roi ne goûtèrent ces amères confidences. 

Au milieu de ces intrigues, tristes symptômes du présent et de 
l'avenir, le roi toujours assiégé de nouveaux besoins demanda au par¬ 
lement un nouveau subside. Aussitôt, les murmures éclatent de tontes 
parts. On parloit déjà de mettre en accusation la duchesse de Clève- 
land, pour eff rayer les drlapidateursdelacour. « Gardez-vous-en bien, 
» dit le vieux lord Mordaunt. Ce sont au contraire des statues qu’il 
» faudroit élever aux maîtresses de sa majesté. Sans elles, vous 
» n’auriez point de parlement. » On n’érigea point de statues et l’on 
accorda un léger subside. Mais le roi, qui d’ailleurs avoit déjà d’autres 
vues, n’attendit pas que le bill des subsides fût terminé. 11 prorogea le 
parlement. Ici commencent les négociations dont les résultats ont si 
profondément remué l’Angleterre et l’Europe. 

On a déjà vu que Buckingham, le lendemain môme du jour où 
Charles II ratifia la triple alliance, avoit noué de secrètes intelligences 
avec la duchesse d’Orléans. Buckingham, dont le génie désordonné 
cmbrassoit avidement tout ce qui paroissoit extraordinaire, gigantesque 
ou périlleux, avoit négocié pour négocier. 11 lui falloit du mouve¬ 
ment, des nouveautés hardies; mais il ne savoit pas le véritable but 
des intrigues dont il s’étoit chargé. 

Le roi, dégoûté des parlements, avoit tourné ses regards vers la 
France. Un instinct secret lui disoit que Louis XIY devoitêtre plus 
généreux que les communes. Le duc d’York lui avoit avoué sa con¬ 
version à l’église romaine *. Charles II alors s’ouvre à quelques sei¬ 
gneurs catholiques, et leur témoigne un désir ardent de rendre catho¬ 
liques ses États et lui-mème. Une conférence est assignée entre lui et 
son frère, avec le lord Arundel de Wardor, le lord Arlington et le 
chevalier Clifford, pour le jour de la conversion de Saint-Paul. « Le 
» roi, dit le duc d’York, avoit les larmes aux yeux. Il pria ces mes- 
» sieurs de faire ce qui étoit convenable à des hommes sages et à de 
» bons catholiques. » On mit dans la confidence Colbert de Croissy, 
alors ambassadeur de Louis XIY, et Arundel fut envoyé en France 
avec de pleins pouvoirs. 

Ceci se passoit au commencement de 1669. Cette année même, le 
jeune prince d’Orange vint en Angleterre. Il vouloit engager le roi 


1 Mcrn. de Jacques II. 




RÉVOLUTION DE 1680 


son oncle à seconder ses projets pour le rétablissement du stathou- 
dérat. Le roi essaya, dit un historien *, de le dégoûter de sa religion : 
« Qu’est-ce, je vous prie, lui dit-il, que votre religion protestante? 
» Des factions qui se font une guerre cruelle. Approfondissez un peu 
» les choses, continua-t-il; et que vos bœufs de Hollandais ne vous 
» abrutissent pas tout à fait l’esprit. » Le prince ifavoit que vingt ans. 
Ce discours le frappa, et lorsqu’il en eut le secret deux ans après, il 
osa combattre toute la puissance de la France et de l’Angleterre, con¬ 
jurées pour la destruction de son pays. C’étoit déjà Thémistocle 
méditant l’abaissement du grand'roi. 

Arundel cependant poursuivoit sa négociation, dont le but véri¬ 
table n’échappoit certainement pas à Louis XIV. Louis vouloit de la 
grandeur, et Charles quelques cent mille livres sterling. Aussi les 
deux clauses fondamentales de l’alliance projetée furent le partage 
des Frovinces-Unies après la conquête, et l’établissement de la reli¬ 
gion catholique en Angleterre. Seulement Louis XIV vouloit com¬ 
mencer par la conquête, et Charles par la religion. Ce fut le zèle 
ardent et tout nouveau du roi d’Angleterre pour la conversion de son 
royaume qui l’emporta ; et le traité fut signé secrètement au com¬ 
mencement de 1670. Le duc de Buckingham n’en connut pas les 
articles. 


Par ce traité le roi d’Angleterre s’obîigeoit, 1° à établir la religion 
catholique dans ses États, 2° à se réunir aux armes de la France pour 
abolir la république des Provinces-Unies, immédiatement après le 
grand œuvre de la conversion britannique. Les conquêtes seroient 
partagées entre les deux rois. On prélèveroit cependant sur les dé¬ 
pouilles une principauté qui seroit conférée au prince d’Orange. 

Quant à Louis XIV, il s’engageoit à donner 200,000 livres ster¬ 
ling par an, payables par quartier, dit le duc d’York, pour mettre le 
roi d’Angleterre en état de convertir ses trois royaumes. Le traité fut 
signé ainsi, continue le duc, et les premiers payements furent faits 
conformément aux stipulations. 

Le duc d’York, dans toute la ferveur d’un nouveau converti, ne 
trouvoit rien que de facile dans une telle entreprise; et ses moyens 
d’exécution, il les énonce avec une rare ingénuité. Rassuré par le 
petit nombre de troupes qui restoient encore sur pied, il pensoit que 


Mcm. de Burnet. 


i 


EN ANGLETERRE. 


57 

les officiers seroient tous dévoués aux projets de la couronne 1 . Un 
seul colonel lui paroissoit douteux, et ce colonel était le lordRussel. 
L’église anglicane alors n’étoit pas, dit-il, très-animée contre les 
catholiques; et d’ailleurs, la plupart des gens n’ont plus de religion. 
Quant aux presbytériens, aux anabaptistes, aux quakers et aux puri¬ 
tains, tous désignés par la dénomination de non-conformistes, les 
sectateurs les plus ardents de l’église anglicane, excités sous main , 
les poursuivront en justice, afin quils sentent mieux le repos dont ils 
jouir oient , si les catholiques avoient le dessus. 

En effet, pour encourager les évêques de l’église anglicane, une 
loi fut portée cette année meme en Écosse, contre les assemblées 
religieuses des non-conformistes. Ceux qui se réunissoient dans les 
maisons pour célébrer leur culte étoient soumis à de grosses amendes. 
Ceux qui se réunissoient dans les champs, encouroient la confiscation 
et la mort. Quatre cents marcs d'Écosse étoient promis à quiconque 
saisiroit un coupable , avec impunité du meurtre s’il le tuoit en vou¬ 
lant le saisir. Pour avoir des témoins, la loi soumettoit à la prison, à 
l’amende ou à la déportation dans les colonies, ceux qui refuseroient, 
sur la sommation du conseil, de faire leur déposition sous serment. 
Que l’on compare cette loi aux promesses de Breda 2 . 

Quant à Louis XÏY et à Charles II, le temps ne tarda pas à mani¬ 
fester le but réel de leur politique. Bientôt, en effet, Charles repré¬ 
sente à la cour de France les difficultés d’une œuvre aussi compliquée, 
aussi périlleuse. Comment renverser aussi vite la religion protestante 
et l’église anglicane, avec un parlement tout anglican et dans un pays 
où le protestantisme est considéré comme le boulevard de la consti¬ 
tution et des libertés nationales? D’ailleurs, les catholiques sont en si 
petit nombre! Déjà toute la nation se livre à une jalousie inquiète, 
et le roi lui-même ne pourroit, sans témérité, laisser même soupçonner 
sa propre conversion, il faut donc la suspendre. A ces représentations 


1 Mcm. de Jacques II. 

2 Pour démontrer le danger politique de ces lois en Écosse, indépendamment de 
leur absurdité cruelle et de la honteuse cupidité qui en étoit le principe, il suffit de 
dire que sur une population de 1,800 mille âmes, on compte 28 mille épiscopaux 
écossais, et 4,000 épiscopaux anglais. Tout le reste, excepté 50 mille catholiques, 
est presbytérien, remontrant ou méthodiste. — Voyez les tables statistiques de 
J’Écosse, imprimées dans les Éléments d'Économie politique, en 1817, à Paris, chez 
pantin. — Ce savant ouvrage, qui ne porte point le nom de son auteur, est de M. le 
vomie d’îï**% conseiller d’État. 


58 


RÉVOLUTION DE 1688 


Louis XIV fait répondre par la menace de suspendre aussi les paye¬ 
ments déjà commencés. Enfin, le fameux et mystérieux voyage de 
madame, duchesse d’Orléans, à Douvres, ramène Charles son frère au 
véritable but des conventions premières : de l’argent pour Charles II 
et la Hollande pour Louis XIV. En peu de jours le traité fut changé ; 
îa conversion du roi et de ses royaumes est stipulée encore, mais 
ajournée après la conquête; Charles reçoit son argent ; et le duc son 
frère, qui, seul de bonne foi dans cette merveilleuse comédie, insistoit 
toujours pour convertir d’abord le roi et la Grande-Bretagne, ne fut 
pas écouté. La duchesse d’Orléans-laissa auprès de Charles II la jeune 
et brillante Kéroualle, qui servit bien la France, dit un historien 
français *. Mademoiselle de Kéroualle succéda immédiatement à la 
duchesse de Clèveland, et devint elle-même duchesse de Portsmouth. 

Le nouveau traité fut signé le 22 mai 1670, et le roi éprouva 
aussitôt de nouveaux scrupules. Avec ce traité mystérieux , inconnu 
à ses ministres, et au conseil privé comme au parlement, sera-t-iî 
possible de faire subitement passer l’Angleterre sous les drapeaux de 
Louis XIV? Le traité de la triple alliance, qui avoit ramené la popu¬ 
larité au roi, n’est-il pas devenu la loi diplomatique de l’Angleterre, 
depuis que l’ambition de Louis XIV s’est révélée par l’invasion de la 
Flandre et de la Franche-Comté? Le chef-d’œuvre de la politique 
seroit donc de faire renouveler ce traité, dans les formes accoutumées 
de la diplomatie, et de faire décider le renversement de la religion 
protestante en Angleterre par un ministère protestant et. même 
populaire. Dans cette vue, le roi nomma commissaires avec le duc 
d’York, Buckingham, Lauderdale et Ashley-Cooper. Un traité osten¬ 
sible est en effet conclu par eux le 2 janvier 1671, et la destruction 
de la Hollande est irrévocablement décidée. Mais ni Buckingham, ni 
Lauderdale, ni Ashley-Cooper, ne connurent les stipulations secrètes; 
seulement dans la suite, et lorsque le roi voulut abandonner ses minis¬ 
tres nouveaux à l’indignation du parlement pour y échapper lui- 
même, ils en soupçonnèrent ou en découvrirent assez, surtout Ashley- 
Cooper, pour faire trembler le roi, se venger de son frère, et rejeter 
sur celui-ci toutes les fatales conséquences de ces transactions. 

Cependant on remarqua peu à peu que les affaires prenoient une 
marche nouvelle, ou plutôt recevoientune mystérieuse direction. Ni 


1 Hénault. 


EN ANGLETERRE. 5 g 

le garde du grand sceau, Bridgeman, ni le duc d’Ormond, ni les 
auties ministres dont le caractère ou les sentiments d’honneur étoient 
une garantie pour le public, netoient appelés aux délibérations intimes 
du cabinet. Cinq personnages avoient ou paroissoient avoir toute la 
confiance du roi : le chevalier Clifford, le lord Ashîey-Cooper, le duc 

de Buckingham, le comte d’Arlington, et le comte, depuis duc, de 
Lauderdale. 

On a dépeint le caractère de Buckingham ; il suffît d’ajouter ici 
que, par inconstance ou autrement, il s’étoit récemment associé aux 
interets de l’opposition. 

Arlingfon, déjà secrétaire d’Ètat, et Buckingham étaient ennemis 
mortels; mais la duchesse d’Orléans venoit de les réconcilier, si 
toutefois les haines de l’ambition peuvent se réconcilier. Arlington 
joignoit à une grande expérience une profonde connaissance des 
affaires étrangères. ÏI étoit catholique dans le coeur; mais il faisoit 
profession extérieure du culte public et d’une indulgence ouverte 
pour les non-conformistes. 

Le chevalier Clifford, dit le P. d’Orléans, avoit une solide raison, 
et son Ame s’élevoit aux plus nobles sentiments de la vertu. D’autres 
historiens 1 lui sont moins favorables sous certains rapports, quoiqu’ils 
se montrent plus indulgents que prévenus sur Charles II. S’ils con¬ 
viennent que le chevalier Clifford eut un jugement sain et des talents, 
ils ne lui accordent qu’une habileté médiocre; ils lui refusent même 
le courage nécessaire pour suivre les mouvements de son caractère 
impétueux, et l’intégrité plus nécessaire encore pour se livrer aux 
bonnes intentions qui lui étoient naturelles. Ces derniers mots, bonnes 
intentions, s’expliquent dans la bouche de Hume par l’inclination 
qu’il attribuoit à Clifford pour le parti populaire. Clifford, en effet, 
s’étoit associé au projet de la triple alliance avec le chevalier Temple. 
C’est par là qu’il avoit acquis une grande autorité sur la chambre des 
communes, quoiqu’il fut assez ouvertement catholique. Mais comme 
le roi ne fut jamais sincère, ni dans la conclusion ni pour le maintien 
de ce grand acte politique, il est permis de croire que son ministre 
n’étoit pas plus sincère que lui. 

Lauderdale avoit porté les armes contre Charles I er pour le cove¬ 
nant f en Ecosse; mais lorsque les covenantaires proclamèrent Charles H 


1 Hume. 




60 


RÉVOLUTION DE 1G38 


qui signa aussi le covenant , Lauderdale s’unit à sa cause, combattit 
pour lui et avec lui, fut prisonnier à la fatale bataille de Worcester, 
et renfermé à la Tour de Londres jusqu’à la restauration. Déjà l’on a 
signalé sa première et vive opposition aux conseils rigoureux du comte 
Middleton contre l’Ècosse leur patrie commune; mais alors il servoit 
encore la cause du presbytérianisme, et depuis il perfectionna tous les 
systèmes d’iniquité inventés contre ce malheureux pays. Quoique 
ennemi dans son cœur de la religion catholique, de l’église anglicane et 
de l’autorité absolue, il sut mériter les faveurs du roi et la protec¬ 
tion de son frère, par une abnégation entière de toute volonté person¬ 
nelle et par un dévouement aveugle aux conseils les plus désespérés. 
Quelques talents naturels et acquis, de l’érudition , une obstination 
irréfléchie, mais invincible dans ses idées; une parole véhémente, 
que soutenoit une prodigieuse mémoire, lui donnoient l’apparence 
d’un homme éloquent, profond et persuadé. Il lui falloit tous ces 
avantages pour surmonter le dégoût naturel qu’inspiroient son exté¬ 
rieur bizarre et malséant, la violence de ses manières, son insolence 
rude envers ses inférieurs, et son abjection complète devant ses 
maîtres; du reste, ambitieux sans principes, voluptueux et cruel, 
ami toujours tiède et souvent infidèle, ennemi jaloux, superbe et 
implacable. 

Enfin Ashley-Cooper, qui va jouer un rôle si fameux, étoit entré 
dès l’àge de vingt ans à la chambre des communes, sous le règne de 
Charles ï' r . Le crédit du sage et vertueux Southampton, lord tréso¬ 
rier, dont il avoit épousé la nièce, environna la jeunesse d’Àshley, qui 
d’ailleurs étoit orné des plus beaux talents; il les employa d’abord, 
comme Southampton son oncle, à défendre la cause du roi. Tour à 
tour enjoué ou sérieux dans ses discours publics, rien ne résistoit à 
la domination persuasive de sa parole dans une assemblée délibérante. 
Séduisant dans le particulier, son opinion, quelle qu’elle fut, entraî- 
noit invinciblement tout homme qu’il avoit résolu d’y soumettre. 
Nourri dans les orages du long parlement et de la guerre civile, mais 
fort d’une souplesse incomparable au milieu de toutes les factions, il 
ne voyoit dans ces factions que les moyens de s’élever par clics ou 
contre elles à de hautes mais téméraires destinées. Il croyoit surtout à 
sa fortune, et ceux qui font connu dans son intimité assurent qu’il y 
croyoit fortement, sur la foi des prédictions de l’astrologie, dont il 
étoit fascine comme Buckingham et autres personnages de son temps. 


EN ANGLETERRE. 


61 


Ayant abandonné la cause du roi pour celle du parlement, il se trouva 
dans une grande faveur auprès de Cromwell. « C’est moi, disoit-il aux 
» presbytériens qu’il entraîna dans le parti du protecteur, c’est moi 
» qui l'ai pressé d’accepter ou de prendre le titre de roi ; bien sûr, 
» ajoutoit-il, que Cromwell y périroit. » Ashley-Cooper fut ensuite 
un des plus vifs coopérateurs de la restauration ; il y fit concourir les 
presbytériens, et Charles II le nomma immédiatement à la chambre 
des lords. Quelle que fût au reste la variété de ses inconstances poli¬ 
tiques, il se trouvoit porté soudainement et sans contestation à la tète 
du parti qu’il adoptoit. Ni ses amis nouveaux, ni les amis qu’il aban- 
donnoit, ne redoutoient en lui d’infidélités personnelles ; seulement 
les uns et les autres le comparoient en riant à ces instruments ingé¬ 
nieux qui marquent d’avance les changements de température, et 
même chacun en proûtoit pour son compte. Enfin il possédoit le rare 
talent de connoître son pays, et les hommes, et leurs caractères, et 
leurs intérêts, et leurs faibles, et les besoins ou les inclinations de 
leurs familles. Plus tard son ambition désordonnée, son ardeur pour la 
vengeance, et l’inquiétude de son âme factieuse le montrera incapable 
de s’arrêter devant un crime ou de s’effrayer devant un péril ; et 
cependant les historiens les plus graves doutent encore si l’Angleterre, 
qui lui doit Yhabeas corpus, eut jamais un plus habile chancelier. 
Tel étoit l’homme que Charles II alloit placer à la tète du conseil et 
de ses inextricables affaires. 

Ce ministère fut promptement jugé par le peuple, qui dans son 
instinct naturel, lui donna le nom de cabale . Le hasard voulut en 
effet que l’initiale du nom de chacun des quinquemvirs composât 
précisément le mot anglais cabal qui est resté dans l’histoire. On se 
méprit d’abord sur les réelles intentions du roi et de la cour. On pen- 
soit que pour amortir le feu des clameurs populaires, ou pour diviser 
l’opposition, Charles avoit choisi ses principaux ministres dans l’oppo¬ 
sition même. Tels étoient Buckingham, récemment associé à ce parti; 
Ashley-Cooper, cher au peuple et pour ainsi dire le chef de la chambre 
haute; Clifford enfin lui-même que le traité de la triple alliance 
rendoit recommandable au public. Mais que pouvoit produire cet 
assemblage de qualités si contraires, d’ambitions déréglées et d’ini¬ 
mitiés couvertes, mais extrêmes? Buckingham et Arlington se haïs- 
soient, quoique politiquement réconciliés ; le roi craignoit ethaïssoit 

Ashley-Cooper qu’il faut maintenant nommer le comte de Shafts- 

4 


i. 




(32 RÉVOLUTION DE 1G83 

bury; tous haïssoientLauderdale sans l’estimer. Lauderdalc enfin, Buc¬ 
kingham et Shaftsbury se montroient jaloux et inquiets de l’ascendant 
que prenoit le duc d’York sur le roi, tandis que le duc d’York, 
Arlington et Clilï'ord, tous trois catholiques, avoient seuls le secret de 
cette machine monstrueuse. 

Dans l’intervalle des deux traités de 1G70 à celui de 1671, con¬ 
clus entre Charles II et Louis XIV, il s’étoit passé des événements 
en Europe qui appeloient nécessairement l’attention de l’Angle¬ 
terre. Le roi de France avoit eu l’habileté de séparer la Suède de la 
triple alliance, à laquelle la régence avoit accédé pendant la minorité 
de Charles XI. L’empereur se trouvoit trop occupé des troubles de la 
Hongrie pour ne pas se détacher peu à peu des états généraux ; et 
cependant l’électeur de Cologne, entièrement dirigé par son ministre, 
Furstemberg, vendu à la France, venoit de céder à Louis XIV Nuitz 
et Keiservert qui livroient le bas Rhin aux François. L’évêque de 
Munster, par un semblable traité, leur ouvroit également tous les 
passages de la Hollande. L’E v; pagne seule, gouvernée par la reine 
mère, étoit fidèle à ses alliés, malgré les menaçantes sollicitations du 
marquis de Villars, ambassadeur de Louis XIV. Étonnante révolution! 
L’Espagne soutenoit alors les Provinces-Unies, qui naguère encore à 
ses yeux n’étoient que des provinces rebelles ; et c’étoit l’Angleterre 
qui conjuroit leur ruine. 

Mais le parlement ignoroit complètement cette conjuration ; et 
quand le roi vint en personne ouvrir la session d’octobre 1670, il 
demanda des subsides capables de maintenir le traité de la triple 
alliance, et de réprimer l’ascendant déjà trop dangereux, disoit-il, de 
la marine françoise. Il chargea le garde du grand sceau, Bridgeman, de 
développer dans toute leur étendue les nécessités présentes ; et Bridge¬ 
man, qui n’étoit pas dans le secret de cette perfidie, s’étendit avec 
complaisance sur un objet devenu si cher à la nation. Jamais les 
communes ne s’étoient montrées si libérales; elles votèrent des fonds 
pour équiper une flotte de soixante vaisseaux. 

Le subside, réglé par différents bills particuliers, consistoit eu 
diverses taxes, dont quelques-unes excitèrent les réclamations du com¬ 
merce. Ces réclamations parurent justes à la chambre des lords qui 
les accueillirent. Mais les communes se plaignirent avec hauteur de 
ce qu’elles nommoient une violation de leurs privilèges, car elles 
affectoient le droit de pouvoir seules régler les subsides ; et ce fut la 


EN ANGLETERRE. 


G3 


dernière fois en effet que les pairs essayèrent de le contester. Mais 
cette affaire eut des suites graves, puisqu’il fut impossible aux deux 
chambres de se concilier sur ce point, et que le roi, pour terminer 
leur différend, se crut obligé de proroger le parlement, sans obtenir 
le bill des taxes contestées. Cependant le parlement ne fut prorogé 
que le 22 avril, et il s’étoit assemblé le 24 octobre précédent. 

Il est permis de croire que cette querelle de privilèges n’eût pas été 
soutenue avec tant de constance et de vivacité, si, dans ce long inter¬ 
valle, tout ce qui se passoit en Europe à l’occasion de la Hollande 
n’eût éclairé ou alarmé les esprits. L’invasion subite de la Lorraine 
par Louis XIV, et le rappel inopiné du chevalier Temple donnèrent 
sérieusement à penser. L’aventure du chevalier Coventry acheva pro¬ 
bablement de disposer les communes à ne pas transiger sur l'affaire 
du subside, dans leur repentir peut-être d’avoir été trop libérales ou 


trop confiantes. 

L’opposition qui étoit en minorité se refusoit d’abord à toutes les 
demandes du roi, et fit des investigations sévères sur l’emploi des sub¬ 
sides accordés dans la session précédente. Mais lorsque la majorité se 
fut prononcée en faveur du gouvernement, et que l’on discuta sur les 
moyens de pourvoir au subside voté, l’opposition proposa comme par 
dérision une taxe sur la comédie. 

Le parti de la cour comprit la nullité ridicule d’un pareil secours, 
et quelqu’un objecta que le théâtre ne pouvoit être soumis h des taxes, 
puisqu’il faisoit partie de la maison et des plaisirs du roi. Ce fut alors 
que le chevalier Coventry, membre de l’opposition , laissa échapper 
une insolente et amère plaisanterie : « Les acteurs comme les actrices, 
» dit-il, sont-ils compris dans les plaisirs de sa majesté? » Le roi entre- 
tenoit alors à grands frais deux actrices. Il ne put se défendre des 
tristes conseils de la vengeance. Il donna, ou laissa donner l’ordre à 
quelques soldats de sa garde de chercher Coventry et de lui couper 
les narines. L’ordre fatal est exécuté. Un soir qu’il rentroit chez lui, 
Coventry, assailli à l’improviste, se défend comme un lion surpris 
dans un piège. Armé de sa seule épée, il blesse plusieurs des assassins. 
Mais l’ignominieux traitement qu’il devoit subir, et qu’il subit, enfin, 
lui devint un signe glorieux. Le public admire sa vaillance; les com¬ 
munes irritées vengent son outrage par un bill qui porte son nom. 
La mutilation est déclarée un crime capital et irrémissible ; enfin les 
satellites qui avoient commis celui-ci furent condamnés au bannisse- 


RÉVOLUTION DE 1G80 


64 

ment, sans que le roi osât leur faire grâce. Quand à Coventry lui-même, 
d’habiles chirurgiens guérirent parfaitement sa blessure, dont la suture 
devint peu à peu invisible. 

Au milieu de ces débats, Charles faisoit des levées et des mouve¬ 
ments de troupes ; des garnisons étoient placées à Benvick, Yarmouth 
et Plymouth ; la plus grande activité régnoit dans les arsenaux mari¬ 
times, et le duc d’York donnoit à ces préparatifs toute l’ardeur que 
pouvoit inspirer la cause sainte, mais secrète, qu’il croyoit défendre. 
Ces démonstrations cependant, que l’on jugeoit d’abord toutes favora¬ 
bles au maintien de la triple alhance, parurent équivoques à mesure 
que l’on vint à réfléchir sur le voyage de la duchesse d’Orléans, sur 
l’ambassade somptueuse de Buckingham à Versailles, sur l’immense 
développement des forces de Louis XIY, et particulièrement sur le 
rappel du chevalier Temple, à qui l’on donna pour successeur, malgré 
les instances des états généraux, l’impétueux et altier Downing. 

Déjà livrée à de justes inquiétudes, la nation fut surtout éveillée 
comme d’un songe quand elle apprit ce qu’un petit nombre d’obser¬ 
vateurs soupçonnoient déjà, mais qui restoit encore ignoré ou du 
moins obscur pour la masse du public La duchesse d’York, depuis 
longtemps languissante, abjura la profession de foi anglicane et 
mourut dans le sein de l’église catholique. Vainement le roi, qui 
prévoyoit les conséquences de cette abjuration dans les conjonctures 
présentes, avoit ordonné à son frère un impénétrable secret sur les 
cérémonies de l’abjuration et des sacrements. Il étoit bien difficile 
qu’une princesse née dans l’église anglicane, en un mot, qui étoit la 
femme de l’héritier présomptif delà couronne, mourût en échappant, 
pour ainsi dire, à la surveillance des évêques, déjà inquiets sur la 
religion du prince, et jaloux de leur prérogative. Le secret de sa 
conversion fut connu enfin. Cependant Laurent Hyde, comte de 
Rochester, frère de la duchesse, n’en eut pas le moindre soupçon, 
ou feignit de ne rien voir, quoique protestant zélé. Mais son frère 
aîné, lord Cornbury, depuis comte de Clarendon, mieux informé 
que Rochester, ne voulut pas voir sa sœur, durant tout le cours de 
sa maladie. Cette rigidité , ou plutôt cette dureté indique assez peut- 
être les préventions ou les craintes du public sur le progrès des catho¬ 
liques. Enfin le duc d’York ne tarda pas à confirmer ces préventions 
ou ces craintes en se déclarant lui-même ouvertement catholique. 

Les historiens qui cherchent à peindre l’effet extraordinaire de 


EN ANGLETERRE. 


65 

ceüe démarche éclatante sur l’esprit de la nation 'supposent que le 
prince y fut encouragé par la confiance qu’il puisoit dans une alliance 
nouvelle, inconnue alors, mais évidente à leurs yeux; et cette 
alliance, que l'Angleterre soupçonnait avec raison, ils la désignent 
comme une conjuration contre le peuple. Mais il est plus naturel et 
plus juste d'en croire le duc lui-même, puisqu’une fois déclaré, 
jamais les plus grands périls ne l’engagèrent à dissimuler ou à mitiger 
ses véritables sentiments. 11 avoit cru longtemps, dit-il dans ses 
mémoires, qu’avec une dispense du souverain pontife, il pouvoit 
extérieurement se conformer au culte public , tant qu’il seroit dange¬ 
reux pour lui et pour les catholiques de faire autrement. Mais 
détrompé, à la mort de la duchesse, par le père Symons, jésuite, 
il n’hésita plus et fit ouvertement profession de sa véritable foi reli¬ 
gieuse : démarche qui devint terrible pour lui, sans doute, mais qui 
tout à la fois étoit noble et nécessaire puisqu’il étoit convaincu. Heu¬ 
reux si son courage eût été plus éclairé sur d’autres points, ou guidé 
par des conseils moins passionnés! 

Dans ce mouvement des esprits, le roi qui ne pouvoit plus tromper 
le parlement n’osa le réunir ; aussi les prorogations devinrent fré¬ 
quentes. Cependant la campagne devoit s’ouvrir auprintemps de 1672; 
et déjà, depuis la session de l’automne en 1670 , le produit des nou¬ 
velles taxes consenties se trouvoit absorbé par les dettes du roi, ses 
prodigalités et les préparatifs de la guerre. C’étoit donc avec le 
salaire ou subside clandestin de Louis XIV, en un mot avec 
1,500,000 livres tournois, que le roi de la Grande-Bretagne alloit 
s’abandonner à une entreprise qui, une fois commencée, montreroit 
au grand jour la foi publique trahie dans des vues si opposées au 
caractère et aux vœux de la nation. Mais la cour paroissoit compter 
sur une ressource à peu près certaine, quoique honteuse. 

Il y avoit dans les eaux de Smyrne soixante et dix vaisseaux qui 
amenoient en Hollande les marchandises de l’Orient. L’amiral 
Van Ness protégeoit ce riche convoi que l’on évaluoit à 1,500,000 
liv res sterling. L’amiral anglois, Bobert Holmes, reçut ordre de le 
surprendre ; et comme la guerre n’étoit point déclarée, Holmes 
invita Van Ness, et fit inviter par ses capitaines, le contre-amiral 
hollandois et les autres officiers à monter amicalement sur leurs 
bords. Mais la prudence de Van Ness déjoua ces politesses perfides ; 
alors Robert Holmes attaque violemment la flotte de Smyrne. L’agres- 


66 


RÉVOLUTION I)E 1C0Ü 

• 

sion, trois fois recommencée, est repoussée trois fois , et le 
convoi est sauvé, à l’exception de trois ou quatre médiocres bâti¬ 
ments. L’Europe, l’Angleterre même donnèrent le nom de piraterie 
à cet événement, dont le plein succès n’auroit pas payé la honte. 
Quoi qu’il en soit, la cour voulut se justifier sous le prétexte d’un 
malentendu sur le salut et les honneurs du pavillon. Après cet acte 
de violence, les états généraux ne pouvoient plus espérer d’issue 
favorable aux négociations qu’ils entretenoient pour conserver la paix. 
L’ambassadeur Downing, par ses prétentions altières, inultiplioit 
sans cesse les difficultés, et Charles ÏI étoit résolu. De concert avec 
la France, il déclara enfin la guerre le 17 mars 1672 ; et, ce que 
l’on aura peine à croire, il professa encore dans son manifeste son 
inviolable attachement au traité de la triple alliance. De son coté, 
Louis XIV marchoit contre la Hollande avec ses formidables armées. 

Mais avant sa déclaration de guerre, le roi, justement alarmé sur 
l’état de ses finances et n’osant ordonner formellement des taxes arbi- 
traires, prit une mesure qui causa une commotion générale en Angle¬ 
terre. Elle fut inventée par le génie entreprenant du comte de 
Shaftsbury qui la suggéra au chevalier Clifford. Celui-ci la proposa 
au roi qui l’accueillit avec transport, et tout à coup l’échiquier fut 
fermé. Parce moyen, le roi se vit maître d’un trésor inespéré. Pour 

9 

expliquer ce coup d’Etat, il faut se rappeler qu’en Angleterre les 
capitalistes et les banquiers viennent déposer à l’échiquier les fonds 
qui leur appartiennent ou qui leur sont confiés. Ces dépôts se font en 
avance des subsides consentis par le parlement, moyennant un intérêt 
convenu , et sont rendus à des termes fixés en proportion du recou¬ 
vrement des taxes publiques. Il est vrai que le gouvernement alloua 
un intérêt de six pour cent aux prêteurs ainsi frustrés du rembourse¬ 
ment. Mais le nombre des faillites fut immense, et le commerce 
éprouva sur-le-champ une interruption générale. Cet expédient valut 
au chevalier Clifford la dignité de lord trésorier. 

Le roi publia aussi différents édits. Il ordonna entre autres le recru¬ 
tement forcé, rétablit la loi martiale, suspendit l’acte de naviga¬ 
tion, et fixa des peines sévères contre ceux de ses sujets qui tien- 
droient ou écouteroient des discours injurieux à sa personne et au 
gouvernement. Ces édits, que les circonstances rendoient néces¬ 
saires , n’en étoient pas moins jugés comme une extension très-arbi¬ 
traire de la prérogative royale. Mais celui qui parut dans l'opinion 


EN ANGLETERRE. G7 

publique porter une atteinte plus profonde aux droits du parlement 
fut ledit de tolérance ou d’indulgence. 

Charles déclaroit par cet acte, que la suprématie religieuse étant 
inséparable de sa personne royale, et reconnue telle par les lois mômes, 
il usoit de sa prérogative en suspendant, de sa pleine autorité, les 
lois pénales portées contre les récusants , non-conformistes et catho¬ 
liques. Aux premiers il accordoit des édifices publics pour leur culte, 
aux autres le libre exercice du leur, dans l’enceinte de leurs maisons. 
Tout en proclamant ainsi le pouvoir, déjà contesté en 1662 , de sus¬ 
pendre les lois, il justifioit cette mesure moins encore par les prin¬ 
cipes de l’équité naturelle que par l’intérêt particulier du commerce 
anglois. L’exercice de sa prérogative pour la tolérance, disoit-il, est 
un simple arrangement de politique, et n’a rien qui doive préoc¬ 
cuper les esprits. Son intention unique est d’attirer en Angleterre 
les négociants de Hollande par la douceur des lois religieuses. Mais 
toute l’Angleterre jugea autrement des intentions réelles du roi. 

Rien n’eùt été plus noble, plus loyal, plus juste, que cette liberté 
de conscience ; l’homme la tient de Dieu même, puisque l’homme a 
reçu de son créateur l’intelligence et par conséquent le libre arbitre. 
Mais un peuple trompé se défie même des plus grands bienfaits. 
D’abord le garde du grand sceau, Bridgeman , refusa de signer cet 
édit mémorable, indigné d’avoir été devant le dernier parlement 
l’organe des fausses paroles du roi ; et ce fut alors que le comte de 
Shaftsbury fut élevé à la dignité de lord chancelier. Bientôt après, 
quand la guerre fut notifiée simultanément aux états généraux par 
Charles II et par Louis XIV ; quand la résolution d’abolir la répu¬ 
blique des Frovinces-Unies, parce qu’elle étoit hérétique, fut déclarée 
à l’empereur, par l’ambassadeur de France au nom du roi son maître, 
et que cette déclaration fut connue en Angleterre, alors et les angli¬ 
cans et les non-conformistes et tous les ordres de la nation s’élevèrent 
contre cette tolérance, où ils n’apercevoient plus qu’un piège funeste 
et grossier. En même temps, ce pouvoir hautement proclamé de 
suspendre les lois, de lever des armées, de fermer l’échiquier sans 
le concours du parlement, réveilloit le souvenir de ces fameux débats 
sur la prérogative qui commencèrent la révolution, excitoit jusque 
dans le peuple une agitation universelle, exaltoit l’ardeur des vieux 
républicains, et jetoit de noirs pressentiments sur l’avenir dans les 
hommes qui ne voyoient de gloire et de repos pour l’Angleterre * 




68 RÉVOLUTION DE 1688 EN ANGLETERRE. 

4 

que dans une alliance juste et sage de la monarchie et des libertés 
publiques. La première session du parlement, quel que fût le terme 
de ses ajournements réitérés, amèneroit enfin la discussion publique 
et légale, mais sévère sans doute et peut-être factieuse, de ces graves 
intérêts. Gomment ne pas craindre le retour d’une lutte obstinée 
entre deux pouvoirs, défiants, jaloux et presque rivaux: l’un qui 
ayant ses racines dans les profondeurs du sol de la patrie et aussi vieux 
qu’clle-même, ne reculera peut-être ni devant la guerre civile, ni 
devant l’anarchie ou l’usurpation pour défendre les libertés ; l’autre, 
qui, non moins défiant, parce qu’tf est récemment encore et à peine 
rétabli sur un sol tremblant de toutes parts, ne verra peut-être de 
salut pour la monarchie que dans les périls et la vigueur du pouvoir 
absolu? 


LIVRE TROISIÈME. 


Invasion delà Hollande. — Princes d’Oraiige. — Élévation de Guillaume III. — II 
intéresse toute l’Europe à la cause de son pays, et l’Angleterre elle-même. — 
Assemblée du parlement. — Griefs de la nation. — Remontrances des communes. 
— Brusque changement du roi. — I! abandonne son ministère. — Comte de Shafts- 
bury. — Bill du test. — Nouveau ministère. — Lecomte Danby. 

Suite de la guerre. — Assemblée du parlement. — Les communes s’opposent au 
mariage du duc d’York. — Le parlement est prorogé. — Tumulte dans les com¬ 
munes. — Nouvelle réunion du parlement. — Son attitude sévère et hostile contre 
le ministère. — Habileté du roi. — Il satisfait aux vœux publics en signant la 
paix. 

Politique française. — Politique vénale de Charles II. — II se porte médiateur, et 
se vend à la cour de France. — Inquiétudes publiques. — Assemblée du parle¬ 
ment. — II demande la guerre contre Louis XIY. — Il refuse de croire aux pro¬ 
messes du roi. 

Intrigues pour le duc de Monmouth contre le duc d’York. — Monmouth aspire à la 
succession royale. — Il est déclare généralissime. — Voyage du prince d’Orange 
à Londres. — Sa politique. — Son mariage avec la princesse Marie. — Le roi 
trompe le parlement, son gendre et la France. — Louis XIY traite avec l’opposi¬ 
tion , — Divise et annule l’Angleterre, — Se rend maître des négociations de 
Nimègue et dicte la paix. — Abaissement de la cour d’Angleterre et grandeur du 
prince d’Orange. 


1072 — 1078 . 


Mais la guerre étoit proclamée. Les événements qu’elle va produire 
sont si mémorables dans l’histoire du protestantisme ; ils expliquent 
si nettement les destinées du jeune prince d’Orange, sa future dictature 
sur les puissances ennemies de la France, et enfin son élévation sur 
les ruines de la maison royale d’Angleterre, qu’il devient nécessaire 
de s’arrêter à cette origine de sa grandeur. 

Lorsque la reine Élisabeth eut refusé la souveraineté des Provinces- 
ITnies, elle envoya cependant Leicester aux états généraux, avec une 
armée angioise, et reçut en otage des places de sûreté. Leicester avoit 
part au gouvernement de la nouvelle république ; il prenoit séance au 

4 . 





70 RÉVOLUTION DE 1G38 

I 

conseil d’Ètaf, et les états eurent bientôt à craindre l’ascendant de 
ce protecteur équivoque et ambitieux. Pour lui opposer un nom 

r 

illustre et cher à la république, Barnevclt, grand homme d’Etat, 
tira des écoles de Leyde, le jeune Maurice prince d’Orange, à peine 
ègé de dix-huit ans, et le fit nommer stathouder de Hollande et de 
Zélande. 

Dans le conseil d’Etat résidoit la puissance exécutive, sous l’autorité 
et la souveraineté des étals généraux des sept provinces confédérées. 
Mais la présence obligée de Lciccstcr et de ses successeurs à ce conseil 
étant devenue suspecte et enfin dangereuse, il arriva que peu à peu 
la puissance exécutive passa aux mains des magistrats civils ou dans 
les grandes charges militaires. Ainsi, pour é\iter un mal présent, la 
république fut livrée aux perpétuelles rivalités de la démocratie et 
de l’aristocratie militaire. C’est à ce point délicat et presque inaperçu 
dans l’histoire qu’il faut assigner la première cause de ces dissensions 
furieuses entre le parti d’ürangc et l’autorité civile. 

Maurice et Barnevclt restèrent constamment unis, jusqu’au moment 
où i! fallut se décider entre la continuation de la guerre et une trêve 
qui suspendroit enfin quarante années de combats. La chaire des 
ministres protestants, souveraine alors sur le peuple, ne relentissoit 
que pour Sa guerre, et Maurice, qui vouloit rester maître d’une armée, 
repoussoit toute conciliation a\cc l’Espagne. Alors encore, les esprits 
étoient enflammées par les violentes controverses d’Arminius et de 
Comare sur les décrets absolus de Dieu et sur la grâce. Maurice 
embrassa la secte d’Arminius qui tempéroit les farouches doctrines 
de Calvin, et Barnevclt, tout en rejetant le dogme calviniste sur la 
réprobation absolue, suivoit la secte de Comare. Ainsi divisés sur la 
religion, parce qu’ils l’étoient réellement sur la politique, leurs haines 
devinrent implacables. Maurice vainqueur fit condamner et mettre à 
mort Barnevclt, jadis son bienfaiteur et son guide. Il s’aperçut trop 
tard que l’enthousiasme et l’adoration du peuple s’éloient convertis 
en horreur. 

Après sa mort, Henri-Frédéric, son frère, arminien comme lui, 
accorde la tolérance universelle, rend d’éclalants services à la tète des 
armées, respecte la liberté des villes et des provinces, obtient enfin 
de la reconnaissance publique, la survivance du stalhoudérat pour 
son fils Guillaume II. 

Guillaume eut de violents débats avec les états. Sa mère cîlc-mème 


EN ANGIÆTEIUIE. 


1i 

prend parti contre lui, et les états ordonnent que l’armée sera licen¬ 
ciée. Le prince irrité (ait renfermer au château de Louvcslein les 
membres des états qui lui paroissoient le plus dangereux. Il marcha 
même contre Amsterdam pour la surprendre de vive force, et si 
Amsterdam fut sauvée, ce fut par un hasard extraordinaire. Ces actes 
d’autorité souveraine ne restèrent pas impunis. Le stathoudérat fut 
aboli à perpétuité par un édit solennel. La mort de Guillaume arrêta 
tout à coup ses projets de vengeance. A lors sa femme, fille de Charles 1 er , 
étoit grosse de huit mois ; elle accoucha d’un fds, huit jours après. Ce 
fils étoit Guillaume lü. 

Guillaume, enfant posthume, né foible et malsain , presque ruiné 
par les généreux secours qu’avoit prodigués son père à la famille royale 
d’Angleterre, déshérité, même avant sa naissance, des honneurs jadis 
prodigués à ses ancêtres, ne fut point abandonné de la république. 
Remis et confié à la tutelle du grand pensionnaire Jean de Witt, il 
reçut une éducation digne deson nom ; les amis delà liberté en faisoient 
quelquefois des reproches à cet illustre magistrat. La destinée d’un 
prince d’Orange, répondoit-il, ne peut rester ni obscure ni indifférente 
au milieu de la république. Si un jour il doit rétablir l’ascendant de 
sa maison, faut-il le rendre indigne d’un rang qu’il reprendra peut- 
être, et le laisser étranger aux maximes de la liberté? 

Jean de Witt, élevé dans l’admiration des anciennes républiques, 
et partageant les ressentiments deson père, l’un des captifs de Lou- 
vestein, avoit très-vivement concouru à l’abolition du stathoudérat; 
et s’il donnoit une éducation libérale au jeune prince, ou plutôt à ce 
jeune lion qu’il caressoit pour l’assouplir, il s’attachoit surtout à pré¬ 
venir l’inévitable péril du pouvoir militaire. Mais au lieu de rétablir 
l’ancienne autorité du conseil d’État, pour donner un contre-poids 
nécessaire aux oscillations du gouvernement, il augmenta le pouvoir 
populaire et s’appuya sur cette force inconstante. D’immenses services, 
et en particulier le traité de la triple alliance, favoient élevé aux 
premiers honneurs. Cependant la jalousie républicaine, elles désastres 
d’Ulie, si bien vengés par ceux de Chatam, pendant la première guerre 
de Hollande, avoient déjà porté les regards du peuple sur le jeune 
Guillaume, à qui toutes les villess’empressoient de déférer le com¬ 
mandement particulier de leurs forces de terre et de mer. 

Alors, et dans scs alarmes pour la liberté, le grand pensionnaire, 
observant a\cc sollicitude ce que peut cacher d’ambition le visage 



72 RÉVOLUTION DE 1633 

froid, sévère, impassible de son pupille, lui fait jurer tout a la fois 
de ne jamais aspirer au stathoudérat, et de le refuser même s il lui 
étoit offert. Fragile barrière qu’un serment aux âmes que l’ambition 
aiguillonne et tourmente ! Guillaume, à peine âgé de dix-huit ans, 
étoit venu déjà au palais de White-Hall solliciter le roi son oncle de 
l’aider à relever le stathoudérat. Mais Charles II négocioit alors avec 
Louis XIV la destruction et le partage des Provinces-ünies. 

Ainsi, au moment de cette mémorable guerre, les Provinces-I nies 
se trouvoient divisées par deux factions puissantes, les républicains et 
les partisans d’Orange ; tandis que le grand pensionnaire et les états 
généraux, dans l’inquiétude que donne toujours une armée aux répu¬ 
bliques maritimes, ne s’étoient occupés que de leurs forces navales. 
Quel secours peuvent-ils attendre de l’étranger? Ni l’empereur, ni la 
Suède, ni l’Espagne ne les peuvent secourir. Cologne et Munster ont 
livré leurs troupes et leurs passages à la France ; Louis XIV en personne 
marche avecTurenne, Condé, Vauhan, Louvois et 122,000 hommes. 
Quel spectacle ! 25,000 soldats longtemps négligés ou levés à la hâte, 
un capitaine général âgé de vingt-deux ans, voilà en apparence l’unique 
ressource de la république. C’est le moment décisif de la lutte infati¬ 
gable des deux religions, catholique et protestante. Jamais le protes¬ 
tantisme n’avoit couru de si grands périls. Jadis, Charles-Quint crut: 
abattre la ligue de Smalcalde par la captivité du duc de Saxe et du 
landgrave de Hesse; mais l’astucieux Maurice de Saxe détruit subi¬ 
tement ce long ouvrage de Charles-Quint, et relève les églises de 
Luther. Plus tard la ligue des catholiques en France, les victoires du 
prince de Parme dans les Pays-Bas, l’assassinat du premier prince 
d’Orange, et la flotte invincible de Philippe II, alloient renverser 

r 

partout les temples de la religion nouvelle ; mais Elisabeth surmonte 
les efforts de la politique et de la fortune'; le protestantisme reste 
debout et formidable. En 1630, la mort de l’électeur palatin fait 
subir à toute l’Allemagne le joug de la maison d’Autriche ; mais le 
protestantisme est relevé encore par un seul homme, Gustave-Adolphe. 
Louis XIV enfin et sa brillante monarchie se lèvent et s’avancent; le 
pavillon de l’Angleterre protestante se réunit aux drapeaux catho¬ 
liques des François : Guillaume sera-t-il tout à la fois Maurice de 
? 

Saxe, Elisabeth et Gustave-Adolphe? Guillaume est âgé de vingt- 
deux ans. 

Ni les fleuves, ni les remparts n’avoient pu suspendre la marche 


EN ANGLETERRE. 


73 

triomphale de Louis XIV; déjà maître des provinces de Gueldre , 
d’üver-Yssel etd’Otrecht, menaçant tout àlafois Groningueet la Frise, 
n’ayant plus d’obstacles que dans la Zélande et dans la Hollande, où 
le jeune Guillaume a conduit les restes d’une armée fugitive et con¬ 
sternée, il peut entendre de toutes parts les cris de l’anarchie qui seule 
maintenant domine dans les villes que le vainqueur n’a pas encore 
soumises. Amsterdam cependant prenoit des résolutions généreuses, 
mais la confusion règne dans les états comme dans le peuple ; et le 
grand pensionnaire faisant enfin prévaloir sur des conseils désespérés 
le parti de la prudence, on envoie des députés pour demander la paix. 
Louvois et Pomponc étoient seuls alors auprès de Louis XIV à 
Utrecht. Pompone conseille au roi de ne garder pour prix de sa con¬ 
quête que les places qui se trouvent extérieures à l’enceinte naturelle 
des Provinces-Unies, telles que Maestricht, Bois-le-Duc, Breda et 
Berg-op-Zoom. Louvois veut de plus une forte contribution de guerre, 
la partie de la Gueldre qui se trouve au delà du Rhin, diverses for¬ 
teresses , le rétablissement du culte catholique, l’assujettissement des 
Provinces-Unies au protectorat de la France, et la perte du droit 
essentiel à l’indépendance de toute nation , celui de faire la paix et la 
guerre. Telles sont les conditions que dicte Louis XIV. 

D’un autre côté, les états avoient envoyé des ambassadeurs à 
Charles II qui refusa de les entendre. Ce n’est pas qu’il n’eût conçu 
dé'à quelques inquiétudes sur les immenses et rapides progrès de son 
allié. 11 n’avoit pas obtenu contre l’amiral Ruyter les succès que sa 
Hotte, combinée avec celle de France, devoit naturellement se pro¬ 
mettre. La bataille de Solebay (28 mai 1672), quoique terrible, avoit 
plutôt montré la bravoure des trois peuples combattants que décidé 
la supériorité maritime. Ce n’étoit point une victoire ; la flotte angloise 
y avoit été compromise, et ne fut mômesauvée que par le dévouement 
héroïque et la mort du comte de Sandwich. Quant à Ruyter, unissant 
le courage et la prudence de Fabius, il avoit présenté le combat, il 
l’avoit soutenu avec gloire. Le lendemain il le présenta encore, mais 
la retraite de la flotte combinée fut pour lui un juste motif de se 
retirer lui-même. Il s’agissoit réellement de protéger le retour de la 
flotte des Indes, et de conserver à sa patrie envahie l’empire, ou du 



le 30 mai, tandis que le duc d’York ramenoit ses vaisseaux en Angle¬ 
terre. Vainement le duc insista auprès du roi son frère pour reprendre 


74 


RÉVOLUTION 1)E 1G38 


îa mer. Charles s’y opposa constamment. Son refus sembloit annoncer 
au moins quelques incertitudes; et s’il feignit, par ménagement pour 
Louis XIV, de traiter avec rigueur les envoyés des états généraux, il 
n’en fut pas moins inquiet des sentiments expressifs de pitié que tout 
le peuple fit entendre pour ces ambassadeurs et pour le malheureux 
peuple qui imploroit la compassion de l’Angleterre. Aussi envoya-t-il 
bientôt après leur départ, Buckingham, Arlington et George Saville, 
depuis marquis d’Halifax, pour négocier avec Louis XIV. 

Cependant lorsqu’on cul appris en Hollande, même avant le retour 


des ambassadeurs envoyés à Londres, l’inutilité de leurs prières, de 
toutes parts le peuple c;i fureur crie à la trahison contre eux et contre 
le grand pensionnaire. Heureusement prévenus lorsqu’ils traversoient 
la Meuse, que ce peuple insensé se porte en foule pour les attendre à 
la Brille et à Maeslandsluys, ils débarquent sur un autre point, et se 
rendent furtivement à La Haye. Ainsi détourné un moment, l’orage 
éclate le lendemain, mais sur le pensionnaire lui-mème qui est investi 
par des furieux au sortir des états, et n'échappe à la mort que par 
son intrépide courage. 

Un des séditieux, condamné au supplice , déclare au peuple, du 
haut de son échafaud, qu’il a voulu tuer le grand pensionnaire, et 
qu’il l’a voulu pour venger sur un traître la religion et la patrie. A 
ces mots, une pitié fanatique saisit tous les esprits. Un homme du 
peuple s’écrie aussitôt que le frère aîné de Jean de Wilt l’a voulu 
suborner pour assassiner le prince d’Orange. Alors la fureur n’a plus 
de frein, et la sédition se propage dans toutes les villes. Cependant le 
frère du grand pensionnaire, Corneillede Witt, qui avoitaccompagné 
JRuyter comme député des états, est livré aux tribunaux, qui n’osent 
ni le condamner ni l’absoudre. Cet homme généreux subit la torture 
comme un criminel ; mais il la subit en répétant les sublimes paroles 
du poëtc qui montre le sage toujours inébranlable devant les tyrans 
et les fureurs populaires, comme sur les ruines du monde. Il est con¬ 
damné au bannissement. Son frère indigné abdique son autorité, et 
conduit Corneille hors des portes de la ville. C’est là que tous deux 
enfin sont massacrés. 

La fureur se propage incessamment au feu des prédications fac¬ 
tieuses. Tout à la fois livré à l’anarchie et à la conquête, l’État ne peut 
plus être sauvé que par la dictature. Ledit perpétuel est révoqué ; le 
prince d’Orange est créé stathouder et investi du commandement 


EN ANGLETERRE. 


75 


suprême de la république. Mais avant d’accepter cette dignité, objet 
de ses vœux ardents, Guillaume n’oublie pas les serments qu’il a 
prêtés. Il les fait annuler, précaution qui décèle toute la profondeur 
de l’ambition dans une âme encore si jeune. 

Si la haine des républicains lui imputa le meurtre des deux frères, 
il ne fut pas coupable de ce crime dont il ne parloit qu’avec détesta¬ 
tion, mais il en profita et sauva son pays. Bientôt en effet tout change 
de face, il communique au peuple et aux magistrats la confiance et le 
courage qui l’animent. Les conditions dictées par la France et les 
propositions de l’Angleterre sont rejetées ; il triomphe également des 
séductions de ces deux puissances qui lui offrent la sou\eraineté de 
la province de Hollande. « Que voulez-vous donc ? » lui disoit Bucking¬ 
ham étonné de ses refus. « Mourir, s’il le faut, » dit le jeune prince, 
« dans les derniers retranchements de mon pays. » De tels sentiments 
sont toujours le présage de la victoire. Déjà Guillaume a réveillé 
l’empire et l’empereur et l’Espagne. Déjà toute l’Angleterre, moins 
le roi, s’unissoit à cette noble cause ; et bientôt la république des 
Provinccs-Unies , qui devoit périr, qui triomphera par sa constance 
dans scs revers, n’est plus qu’une auxiliaire dans cette universelle 
alliance des peuples qu’un jeune homme a ébranlés ou réunis contre 
Louis le Grand. 

Avant la lin de cette campagne de 1672 , la flotte alliée s’étoit 
approchée des côtes de Hollande , avec une armée angloise de débar¬ 
quement, commandée par le comte de Schomberg, allemand d’origine, 


officier général au service de Louis XIV, et depuis maréchal de France. 
Repoussée par une marée des plus violentes et contrariée par les 
vents, cette armée rentra enfin en Angleterre. De son côté, LouisXIV, 
remettant les soins ultérieurs de la guerre à ses généraux, était revenu 
à Versailles, et Charles il avoit convoqué le parlement pour le 
4 février 1673. 

Le roi n’ignoroit pas les sentiments publics. ïl prévoyoit tout ce 
qu’il rencontreroit d’opposition à ses desseins dans une assemblée qu’il 
redoutait, qu’il avoit offensée par de longues prorogations, qui le 
craignait lui-même, et à laquelle enfin il recourait par la seule né¬ 
cessité de ses affaires. Si son plan de conduite avec elle fut habile, 
celui du parlement ne le fut pas moins. Schomberg étoit aux portes 
de Londres. Charles pouvoit s’abandonner à des conseils violents, et, 
sans paraître les soupçonner, le parlement ne voulut pas les provoquer* 


70 


REVOLUTION DE 1G83 


En ouvrant cette session , Charles II employa ce langage de cor¬ 
dialité mêlé d’autorité qu’il savoit rendre naturel. Glissant légèrement 
et avec une sorte de bonhommie sur les dernières prorogations, il 
parla de la guerre actuelle comme d’une guerre toute nationale qu’il 
falloit vigoureusement soutenir, prévint même les griefs de la nation 
sur les mesures qu’il avoit prises, telles que son édit de tolérance et 
les levées de troupes ; rejeta les soupçons contre tout projet de s’arroger 
le pouvoir absolu; annonça fortement sa résolution et de maintenir 
son édit et de faire des levées nouvelles, demanda enfin un subside 

4M» 

capable d’assurer le succès de cette guerre et l’accomplissement de ses 
vues pour l’honneur et les prospérités de l’Angleterre. 

Après lui, le chancelier, comte de Shaftsbury, déploya tous les 
secrets de son éloquence. La guerre étoit juste et nécessaire. La Hol¬ 
lande étoit l’ennemie perpétuelle de l’Angleterre qui seule l’empêchoit 
de parvenir à un empire universel comme celui de Rome. En un mot, 
cette guerre est votre guerre, dit-il, et il finit par cet axiome de 
Caton l’ancien : Delenda est Carthago. 

Le parlement se montra peu ému de ces fastueuses paroles ; et 
avant de passer selon l’usage au vote des subsides, les communes re¬ 
vendiquèrent et firent respecter un de leurs privilèges que le chan¬ 
celier avoit récemment usurpé. Tant qu’un parlement n’est pas dissous 
par le roi, ce sont les communes qui expédient par l’orateur ou pré¬ 
sident les circulaires aux communautés pour nommer de nouveaux 
députés en remplacement de ceux que la mort leur a enlevés. Du 
moins cet usage, qui remontoit jusqu’à l’année 1604 sans interruption, 
n’étoit pas contesté. Mais le chancelier avoit expédié de lui-même, 
et de son autorité, les circulaires pour les élections qui dévoient com¬ 
pléter la chambre. Les communes insistèrent sur leur droit, et les 
députés élus se retirèrent. 

La discussion du subside fut modérée ; les fonds alloués étoient 
plus que suffisants pour la continuation de la guerre. Mais les com¬ 
munes évitèrent d’exprimer ce qu’elles pensoient de la guerre elle- 
même, en votant leur subside pour les besoins extraordinaires du roi. 
Il y eut cela de particulier, qu’en l’accordant pour un an et demi, 
elles assignèrent une somme égale et fixe pour chacun des dix-huit 
mois. C’étoit pourvoir tout à la fois aux besoins publics, et mettre 
une limite certaine aux prorogations du parlement. 

S’étant ainsi montrées faciles et réservées sur l’objet principal de 


EN ANGLETERRE. 


77 


la réunion des deux chambres, les communes examinent enfin la 
grande question des griefs de la nation. Après une discussion vive, 
mais sans emportement factieux, elles représentèrent au roi dans une 
adresse respectueuse et ferme, que le pouvoir de suspendre les lois, 
énoncé dans l’édit de S. M. sur la tolérance, ne pouvoit appartenir 
uniquement à la couronne et sans le concours du parlement. Une 
réponse gracieuse, mais équivoque, du roi est suivie d’une seconde 
adresse où les communes demandent que S. M. s’explique en termes 
plus formels. Le roi ayant gardé le silence, une troisième adresse plus 
explicite rappelle le texte des lois pénales, et demande qu’en exécu¬ 
tion de ces lois non abrogées, tous les catholiques récusants officiers 
des armées de terre et de mer, fussent renvoyés du service. 

Quoique détournée en apparence, l’attaque devenoit directe contre 
le duc d’York, de qui la foi religieuse n’étoit plus un mystère. Charles 
avoit bien prévu que la conversion publique de son frère à l’église 
catholique deviendroit tôt ou tard un prétexte ou un motif de violentes 
discussions dans le parlement. On pourroit croire que, si le duc fut 
rappelé du commandement de l’armée navale après la bataille de 
Solebay, le roi n’avoit agi que par le pressentiment d’un esprit éclairé 
sur ce point délicat. Du moins lorsqu’il eut convoqué le parlement, 
il ne dissimula plus ses inquiétudes; il conjura même son frère de 
participer publiquement, pendant les fêtes de Noël, à la cène ou com¬ 
munion de l’église anglicane, tant il redoutoitla réunion des cham¬ 
bres, qui étoit fixée au 4 février. Le duc s’y étoit refusé avec une 
constante et noble fermeté, bien convaincu d’ailleurs qu’un tel men¬ 
songe ne seroit qu’une bassesse inutile. 

C’étoient Shaftsbury et Buckingham qui avoient conseillé l’édit de 
tolérance au roi, pour attacher les non-corformistes au parti de la 
cour; mais les non-conformistes n’y virent bientôt qu’un bienfait 
suspect; et l’espérance qui leur fut donnée par l’opposition, d’obtenir 
légalement un adoucissement à la rigueur des lois pénales, les réunit 
aux anglicans qu’ils haïssoient, contre les catholiques auxquels ils 
portoient une haine plus profonde. 

Ainsi la troisième adresse de la chambre des communes étoit de¬ 
venue l’expression des vœux universels de l’Angleterre, moins la cour 
et les catholiques. Le roi se trouvoit donc parvenu à une alternative 


délicate, mais décisive : proclamer qu’il n’y avoit d’autre loi que la 
volonté royale, ou se dégager avec sa dextérité ordinaire, avec grâce 




RÉVOLUTION 1)E 1630 


78 

R • 

comme avec dignité. La tentation pouvoit être violente pour un parti 
vigoureux. L’armée deSchombcrg étoit toujours aux portes de Lon¬ 
dres; Lauderdale proposoit de mander l’armée d’Ècosse; le duc d’York 
sans doute ne conseilloit pas de foiblesse. Mais Charles II, quoique 
porté au pouvoir absolu, n’y trouvoit d’autre charme que la facilité 
de se livrer en paix à une vie tout épicurienne. Les historiens 1 sup¬ 
posent qu’il fut effrayé de la nécessité où il se trouveroit peut-être 
d’appeler à son secours une armée françoise. Ils se trompent. L’am¬ 
bassadeur de France, Colbert de Croissy, lui conseilloit de céder aux 
communes; et Charles y céda enüffet, mais de bonne grâce. Il de¬ 
manda pour la forme l’avis des pairs ; c’étoit les prendre pour arbitres 
d’une question qu’il avoit déjà décidée. Après leur réponse, il se fait 
apporter l’édit, en brise le sceau de scs propres mains, et mande aux 
communes qu’il sanctionnera tous les bills nécessaires à la réparation 
des griefs de la nation. 

Ce brusque changement de système excita les transports de la cham¬ 
bre, qui en témoigna sa reconnoissance au roi par une adresse. Mais 
le comte de Shaftsbury jugea d’un coup d’œil sa propre situation dans 
un état si nouveau. Sa résolution fut aussi prompte que celle du roi 
même. « Un prince qui s’abandonne mérite, » dit-il, « d’être aban- 
» donné à son tour. » Il prévit avec raison que Charles n’hésiteroit pas 
à le livrer, lui et tousses ministres actuels, au ressentiment des com¬ 
munes. Dès le lendemain il trouva et saisit une occasion éclatante qui 
se présenta pour montrer la souplesse de son génie entreprenant. 

Le lord trésorier devoit lire ce jour-là même à la chambre des 
lords, un plan de finances très-captieux, dont le résultat, si le parle¬ 
ment l’adoptoit, seroit d’assurer à la couronne un revenu perpétuel 
et indépendant. Clifford l’avoit communiqué la veille et sans défiance 
au chancelier dont il ne soupçonnoit pas le courroux et les projets. 
Clifford en expose tout le plan, et le roi, qui aimoit à venir familiè¬ 
rement dans la chambre des lords, étoit présent avec le duc d’York. 
Dès que le trésorier eut cessé de parler, le chancelier prend la parole, 
et, avec tout le talent d’un homme consommé dans les affaires, toute 
l’ardeur d’un ami vigilant de la patrie, la gravité même du chef su¬ 
prême de la justice, interprète et conservateur des lois du royaume, 
il analyse, discute et renverse le grand travail du lord trésorier, mi- 


' Hume. 


EN ANGLETERRE. 


79 

nistre du roi comme lui. « Ni la famille royale, » disoit-il enfin, « ni 
» la monarchie ne résisteroient à cette œuvre fatale, à ce projet dé- 
» sastrcux de rendre les parlements inutiles. » Au milieu de l’éton¬ 
nement des lords et la joie de l’opposition : « Quel fourbe de chancelier 
» avez-vous là? » dit le duc d’York à l’oreille du roi. « Quel fou de 
» trésorier, » répliqua Charles, « m’avez-vous donné, mon frère? » 

C’est ainsi que Shaftsbury rentra aussi subitement que le roi, dans 
le parti populaire. Il y fut reçu à bras ouverts, il y prit tout à coup la 
supériorité que nulle inconstance politique n’étoit capable de lui faire 
perdre. Mais il rentroit dans ce parti, le calme sur le visage, la ven¬ 
geance et le mépris dans le cœur. L’opposition jusque-là s’étoit conte¬ 
nue dans les limites d’une fermeté jalouse et d’une surveillance légi¬ 
time. Bientôt il l’entraînera, il la précipitera jusqu’à la rébellion, après 
l’avoir soumise à la domination de son génie et de ses factieuses fureurs. 

Les communes étoient satisfaites. Elles montrèrent de la modération, 
au moins sur les affaires d’État. Quoique le roi eût promis de con¬ 
courir par son autorité à la réparation des griefs exposés dans les pré¬ 
cédentes remontrances, elles passèrent sous silence et la violation 
manifeste de la triple alliance et la clôture de l’échiquier. Elles por¬ 
tèrent meme un bill d 'indemnité en faveur des ministres. Elles récla¬ 
mèrent cependant contre une taxe imposée arbitrairement sur les 
charbons ; elles demandèrent le redressement des griefs sur les enrô¬ 
lements forcés, les quartiers militaires et la loi martiale; enfin, et 
comme pour indiquer au roi les vœux publics sur la fin d’une guerre 
que réprouvoit la nation, elles demandèrent aussi que l’armée fût li¬ 
cenciée à la paix. Cependant le règlement des taxes qui dévoient as¬ 
surer le subside, volé pour les besoins extraordinaires de sa majesté , 
n’éprouva point de difficultés; et, satisfaites des communications gra¬ 
cieuses du roi, les communes s’ajournèrent d’elles-mèmes et se sépa¬ 
rèrent. 

Mais avant de régler ainsi le subside et le redressement des griefs, 
elles avoient assuré leur triomphe par le fameux bill du test ou 
témoignage, qui fut sanctionné par le roi. 

Ni les anciens serments d’allégeance et de suprématie, ni l’obligation 
de participer à la cène anglicane, ni les peines portées contre les ré¬ 
cusants, ne paroissoient maintenant offrir de garanties assez fortes, 
puisque deux fois le gouvernement s’étoit attribué le droit de sus¬ 
pendre les lois pénales. Tant que le roi s’étoit borné en faveur des 


80 RÉVOLUTION RE 1688 

% 

catholiques à une tolérance civile plus ou moins avouée, cette tolé¬ 
rance, qui n’étoit qu’une tacite application du droit naturel, étoit 
insensiblement passée en usage, et les mœurs publiques devenues 
plus douces auroient achevé le grand ouvrage de la paix religieuse. 
La seule présence des lords catholiques à la chambre haute eût suffi 
même, tôt ou tard, pour produire enfin l’émancipation de toutes les 
églises dissidentes du culte public. Mais la véritable question ne se 
trouvoit pas dans la religion. Si les récusants étoient frappés par les 
lois pénales, c’étoit moins en leur qualité de catholiques ou de non- 
conformistes, que comme ennemis “présumés, ceux-ci de l’autorité 
royale, ceux-là des libertés publiques. Aussi depuis la restauration, 
les récusants non-conformistes étoient traités avec rigueur, tandis que 
les catholiques étoient ouvertement protégés. Mais cette protection 
meme qui accumula contre eux et la haine des sectaires et la jalousie 
des anglicans, changea la situation respective des deux partis récu¬ 
sants. En effet, depuis l’alliance de Charles II avec Louis XIV contre 
la Hollande, et surtout depuis la conversion de l’héritier présomptif 
de la couronne, les non-conformistes refusèrent la tolérance que leur 
donnoit le roi, parce que cette tolérance n’étoit à leurs yeux qu’urt 
moyen de faire prévaloir les catholiques sur tout l’intérêt protestant ; 
ils préférèrent donc de s’allier aux anglicans, leurs persécuteurs. 
L’union fut complète et adoptée par le parlement. Seuls redoutés 
maintenant, les catholiques seront seuls persécutés. L’héritier pré¬ 
somptif est à leur tête ; ses maximes sont connues sur l’autorité sou¬ 
veraine, son dévouement à la France ne l’est pas moins, c’est lui qu’il 
faut frapper : le bill du Test n’avoit pas d’autre but. 

Ce bill obligeoit toute personne chargée de quelque emploi ou 
charge dans l’administration publique et dans les corporations poli¬ 
tiques et religieuses, à signer le formulaire suivant : « Je déclare ne 
» pas croire qu’il se fasse de transsubstantiation dans le sacrement 
» de la cène du Seigneur, ni avant ni après la consécration faite 
» par quelque personne que ce puisse être. » Il faut remarquer que, 
les pairs n’étant soumis à aucun serment, celui-ci n’atteignoit pas les 
catholiques dans leurs droits de pairs, mais seulement dans les dignités 
ou offices qu’ils pouvoient tenir du roi. 

Mais si les catholiques, pour jouir de la paix civile, se soumettoient 
au serment d’allégeance qui n’étoit qu’un serment de fidélité au sou¬ 
verain, dégagé de toute formule religieuse; si même, pour obtenir ou 


EN ANGLETERRE. 


81 

conserver des emplois publics, ils croyoient pouvoir, catholiques dans 
le cœur, allier leurs sentiments réels, mais secrets, avec une sorte 
d’adhésion extérieure à l’église anglicane, par dispense ou par tolé¬ 
rance du gouvernement sur le serment de suprématie , aucun d’eux 
ne pouvoit plus capituler avec sa conscience. Le nouveau bill les for- 
Çoit de se montrer au grand jour catholiques ou anglicans. Nulle 
dispense ne les pouvoit soustraire à la nécessité de l’apostasie de fait, 
s’ils restoient dans leurs emplois ou s’ils en acceptoient. Ce bill fut 
donc décisif. Mais le coup devenoit mortel pour le duc d’York. Lui 
seul au fond étoit le but de cette arme nouvelle. Aussi résigna-t-il sa 
dignité de grand amiral, et Clifford celle de grand trésorier. Arling- 
ton resta secrétaire d’État, parce qu’il faisoit profession extérieure du 
culte public. 

Ainsi fut dissous tout le système de la cabale , par la fermeté des 
communes, par l’inconstance du roi, par le ressentiment de Shafts- 
bury, par l’éloignement forcé de Gilford, et par les diverses résolu¬ 
tions qu’embrassèrent les autres ministres. Lauderdale, craignant de 
payer de sa tête le conseil donné de mander l’armée d’Écosse, feignit 
d’abord de chercher un refuge dans le parti populaire qui le rejeta. 
Buckingham se jeta aussi dans des entreprises gigantesques pour le 
jeune Monmouth, croyant tout à la fois plaire à Charles II et aux 
ennemis de l’héritier présomptif. Clifford mourut peu après dans ses 
terres. Cependant excepté lui, les mêmes hommes continuèrent encore 
à gouverner les affaires, ce qui en explique naturellement la direction 
souvent équivoque, plus souvent contraire, et toujours embarrassée. 
Mais le roi donna toute sa confiance à sir Thomas Osborn, créé comte 
de Danby, homme très-habile, que Clifford et le duc d’York lui firent 
agréer pour l’office de lord trésorier. 

Les affaires ainsi réglées dans l’intérieur, la flotte se mit en mer 
avec un appareil formidable, de concert avec la flotte de France. 
Trois grandes batailles navales furent livrées à Ruyter qui sut balan¬ 
cer le destin des armes avec des forces inférieures, et laissa toujours 
la victoire indécise. Mais sur le Rhin et dans les Pays-Bas, la cam¬ 
pagne fut heureuse et glorieuse pour le prince d’Orange. La répu¬ 
blique tout entière vit son territoire abandonné par les troupes 
françaises : Louis XIV ne conservoit que Maestricht après tant de 
conquêtes ; et le roi de Suède, par sa médiation, fit ouvrir un congrès 
à Cologne pour traiter de la paix générale. 


82 RÉVOLUTION DE 1608 

Épuisé par cette campagne infructueuse, et n’ayant pu obtenir de 
Louis XiV un subside extraordinaire, Charles eut recours au parle¬ 
ment qui s’étoit réuni le 20 octobre ; mais il n’y trouva que des dis¬ 
positions sévères, bientôt hostiles et enfin séditieuses. Les communes 
s’élèvent d’abord contre un projet de mariage concerté entre la prin¬ 
cesse de Modène et le duc d’York. L’héritier présomptif de la cou¬ 
ronne est déjà catholique, disoient-elles; s’il épouse une princesse 
catholique et italienne, où seront les garanties de l’Angleterre sur 
l’éducation des princes, naturellement destinés à monter sur le trône? 
Le roi répond à leurs remontrances qu’il ne lui est plus possible de 
les accueillir, et que le mariage est déjà célébré par procuration. Les 
communes, inquiètes de la double influence que pouvoient exercer, 
par ce mariage, les cours de France et de Rome, font éclater leurs 
mécontentements à l’occasion du subside qui est demandé pour con¬ 
tinuer la guerre : il est temps de songer à la paix, de soulager la nation 
du fardeau de l’armée, de contracter des alliances plus convenables 
aux intérêts de l’Angleterre ; et à moins que les états généraux ne se 
refusent absolument à des conditions de paix raisonnables, aucun 
subside ne peut être accordé par les communes. 

Pour amortir le feu de cette fermentation, et surtout pour avoir 
le temps de consommer le mariage de son frère, Charles envoie som¬ 
mer les communes de venir, à la barre de la chambre des lords » 
entendre l’ordre de la prorogation du parlement. C’étoit le 4 no¬ 
vembre 1673. Prévenus de ce dessein par l’approche de l’huissier à 
verge noire, quelques députés ferment subitement la porte, forcent 
l’orateur de monter au fauteuil ; et tandis que l’huissier frappe inu¬ 
tilement pour se faire ouvrir, on délibère en tumulte, et l’on propose 
de déclarer : « que les alliances de sa majesté sont funestes au pays ; 
» que le roi est entouré de mauvais conseillers, et que l’éloignement 
» de Lauderdale est nécessaire. » Pendant cette confusion, l’orateur 
parvient à s’évader, il se rend avec une partie des députés à la chambre 
haute; et le roi, qui s’y trouvoit déjà, leur dit, avec cette simplicité 
qu’il savoit employer dans son langage, que la moindre apparence de 
division, entre lui et son parlement, seroit trop favorable aux enne¬ 
mis pour n’être pas funeste au royaume. Il ajourna ensuite les 
chambres au mois de février suivant. 

Pendant cet intervalle, Shaflsbury est dépouillé de sa dignité de 
chancelier ; le chevalier Hénéage Finch, créé comte de Nottingham, 


EN ANGLETERRE. 


83 


est nommé garde du grand sceau ; des négociations s’ouvrent avec 
les états généraux; et la jeune princesse de Modènc, devenue duchesse 
d’York, arrive en Angleterre. 

La réunion du parlement, fixée au 7 janvier, n’eut lieu que le 
7 février. Vainement le roi croyoit avoir disposé les esprits à la modé¬ 
ration par des règlements qui sembloient satisfaire à quelques récla¬ 
mations précédentes; les communes demandèrent d’abord un jeûne 
Public : c’étoit avertir la nation qu’elle étoit ou menacée ou malheu¬ 
reuse. Bientôt les mesures hostiles succèdent aux remontrances cha¬ 
grines. Pourquoi une garde particulière pour le roi? cette milice, 
lormée sans le concours du parlement, est illégale et ne peut subsister 
sans péril pour les libertés nationales. La religion de l’État n’a plus 
assez de garanties dans les anciennes lois et dans le bill sur le test. 


N’est-cllc pas incessamment bravée et menacée par le mariage de 
l’héritier du trône? il faut donc de nouvelles sûretés contre le 
papisme. Quels sont les perfides conseillers qui ont fait rompre le 
traité de la triple alliance? Par qui fut conclu le dernier traité avec 
Louis XIV? Quel ministre osa conseiller à S. M. d’attaquer la flotte 
de Smyrne au milieu de la paix? de fermer l’échiquier? de lever une 
armée, d’en donner le commandement à un étranger, de la faire 
camper aux portes de Londres, sans doute pour intimider le parle¬ 
ment? A-t-on daigné nous communiquer les déclarations de guerre 
aux états généraux? et les subsides que nous avons prodigués, ne 
nous furent-ils pas demandés pour faire respecter, disoit-on, la puis¬ 
sance de l’Angleterre contre l’ambition démesurée de la France? Il 
faut connoître enfin le ministre pernicieux qui osa conseiller à 
sa majesté la prorogation du 24 novembre. 

Shaftsbury étoit l’âme de tous ces mouvements, et les communes, 
après avoir vivement agité ces griefs, en dressèrent comme un acte 
d’accusation contre le duc de Buckingham, qui fut mandé à leur 
barre. Soit que Buckingham fût d’accord secrètement avec Shaftsbury, 
soit que l’on ne trouvât point encore assez décidées ses démarches vers 
l’opposition, ce fut lui que l’on attaqua personnellement pour effrayer 
tous ceux qui comme lui restoient encore du ministère de la cabale . 


Buckingham répondit avec esprit, mais d’une manière captieuse, et 

r 

rejeta enfin toute sa responsabilité sur le secrétaire d’Etat, comte 
d’Arlington. 

Celui-ci, fut accusé à son tour, mais le roi se hâta de terminer cca 







84 RÉVOLUTION DE 1688 

' ê 

débats dangereux en prenant un parti décisif. Les négociations com¬ 
mencées pour un traité avec les états généraux lui en donnèrent les 
moyens. ïl consulta les deux chambres avec cette affabilité qui lui 
ramenoit toujours les esprits, et cette communication fut accueillie 
d’enthousiasme. La paix avec les états fut immédiatement conclue 1 et 
publiée à Londres. Quatre jours après, Charles prorogea le parlement, 
et la nation parut enfui satisfaite. 

Louis XIV, en refusant le foible subside d’un million d’extraordi¬ 
naire qui lui étoit demandé, avoit compris sans doute qu’un tel secours 
ne retiendroit pas Charles II dans sDn alliance, malgré le parlement. 
Le but de la guerre s’éloignoit de plus en plus pour l’un comme pour 
l’autre. Il ne pou voit plus être question de la conquête pour celui-là, 
ni de splendides dépouilles pour celui-ci. Quant aux motifs de religion 
qui sembloient avoir présidé aux fêtes et aux mystères politiques de 
Douvres, s’il est absurde d’imaginer que les deux rois s’en fussent 
occupés sérieusement alors, croire que Charles II en fît maintenant le 
secret mobile de sa conduite, seroit plus absurde encore. Mais il n’en 
étoit pas ainsi de son frère. Aussi le cabinet de Versailles sut mettre 
en œuvre très-habilement les dispositions de ce prince, pour dominer 
le roi, pour diviser l’Angleterre et pour empêcher que cette puissance 
n’allât plus loin que la neutralité. . 

Les quatre années qui suivirent le traité de paix avec les étals géné¬ 
raux jusqu’à la paix de Niraègue en 1678 restèrent longtemps inex¬ 
plicables. Mais le temps, à qui nulle vérité ne peut échapper, a insen¬ 
siblement révélé tous les mystères. Ces quatre années furent consumées 
péniblement dans les intrigues et les factions dont le secret se trouvoit 
à la cour de Versailles. Le roi, qui craignoit le parlement, s’abandon- 
noit à une politique vénale et tortueuse pour le tromper, tandis que 
le parlement, se rappelant toujours l’emploi frauduleux du subside 
voté en 1670 pour le maintien de la triple alliance, ne cherchoit plus 
que dans la sévérité ses garanties contre la cour et contre les catho¬ 
liques dont le duc d’York étoit environné. Si la force de l’opinion 
jalouse et défiante faisoit reculer le roi devant ses propres desseins, 
chaque concession amenoit une hostilité ouverte ou cachée, parce que 
le parlement ne croyoit plus à la sincérité d’un retour aux intérêts 
véritables du pays, ni la cour ne pouvoit croire à la modération d’un 


1 Dix-neuf février 1074. 


EN ANGLETERRE. 


85 

parti résolu enfin de prendre ses sûretés contre le présent et l’avenir. 

Le traité de paix a\ ec les états généraux étoit visiblement l’ouvrage 
du parlement, et Louis XIV devoit craindre davantage. Les com¬ 
munes qui desiroient vivement la guerre contre la France pou voient 
séduire Charles par d’abondants subsides et par la gloire de dicter la 
paix ou la guerre sur le continent. Telle devoit être la politique de la 
cour, et l’Angleterre eût adoré son roi s’il eût été sincère en parois- 
sant marcher dans cette voie. Mais tous les ressorts de l’habileté fran- 
Çoise furent tendus pour prévenir un danger si grand. D’un autre côté, 
le duc d’York, déjà frappé par le bill du test, et signalé comme un 
ennemi de l’Angleterre par toutes les mesures adoptées ou proposées 
contre les catholiques, s’attachoit plus intimement à la cour de Ver¬ 
sailles, et ce fut lui qui proposa de tenter la foiblesse et l’indigence 
de Charles. « Un ecclésiastique, » dit-il à Rouvigny, envoyé de France, 
« m’a conseillé de demander 400,000 livres sterling, pour engager le 
» roi mon frère à proroger le parlement jusqu’à la fin de la campagne 
» actuelle (1674). » On devine sans peine par qui étoit suggérée 
l’idée de l’ecclésiastique ; et l’affaire promptement négociée fut promp¬ 
tement terminée; mais Charles n’obtint que 1,500,000 livres tour¬ 
nois, au lieu de trois millions auxquels il s’étoitborné d’abord : et, pour 
un tel salaire, il promit ou de proroger le parlement jusqu’au mois 
d’avril 1675, ou , s’il le rassembloit dans l’automne de 1674, de le 
dissoudre, dans le cas où il n’en obtiendroit pas de subside. Alors, 
c’est-à-dire si le parlement étoit dissous, Charles recevroit une pen¬ 
sion de 1,300,000 livres. Ces transactions clandestines, incessamment 
renouvelées, vont devenir la source des plus grands maux et d’une 
conspiration universelle contre le duc d’York. 

Cependant Charles jouissoit d’une sorte de popularité, parce qu’il 
rentroit en apparence dans les intérêts politiques du royaume. Il 
avoit offert sa médiation aux puissances belligérantes ; mais déjà pen¬ 
sionnaire secret de la France, comment pouvoit-il agir avec l’inté¬ 
grité d’un arbitre? Il devint bientôt suspect à toutes les puissances 
comme au parlement. Buckingham venoit d’être éloigné ou disgra¬ 
cié. Buckingham maintenant dans l’opposition, et Shaftsbury, qui en 
étoit l’àme et le moteur, connaissoient trop bien et le caractère du 
roi et les secrets de la cour, et le duc d’York et le comte d’Arlington, 
pour ne pas devenir redoutables. Le nouveau trésorier Osborne, 
comte de Danby, partageoit l’autorité avec le comte d’Arlington; 


RÉVOLUTION DE 1G88 


80 

mais tous deux s’observoient avec défiance, et leur jalousie passa jus¬ 
qu’à la haine. Àrlington, dévoué au duc d’York qui l’étoit à la France; 
Danby, économe autant qu’habile, mais Anglois, c’est-à-dire, ennemi 
déclaré de la France, ne pouvoient rester unis longtemps. L’un s’atta- 
choit à faire prévaloir les principes secrets du ministère de la cabale : 
l’autre, sans répugner aux mesures qui pouvoient agrandir l’autorité 
royale, s’attachoit à surmonter le penchant du roi et l’ardeur de son 
frère pour les intérêts de Louis XIV. - 

Dans cette alternative de volontés contraires, Charles avoit envoyé 
le chevalier Temple à La Haye, en qualité d’ambassadeur extraordi¬ 
naire, pour y exercer les nobles fonctions de médiateur, au nom de 
l’Angleterre ; et ce ministre, véritable citoyen, n’avoit pas voulu 
partir avant de bien connoître toute la pensée du roi. La ferme loyauté 
de son langage fut reçue d’abord avec quelques marques d’impatience. 
Mais lorsqu’il eut cité ce mot connu d’un gentilhomme françois 
(Gourville) pour qui Charles avoit eu beaucoup d’estime : « Qu’un 
» roi d’Angleterre seroit le plus grand des rois, s’il vouloit être 
» l’homme de son peuple, et qu’il ne seroit rien, s’il vouloit être 
» quelque chose de plus ; » « Eh ! bien » lui répondit Charles avec 
effusion, et lui prenant la main, « parlez. Je veux être l’homme de mon 
» peuple. » Cependant la médiation de l’Angleterre n’eut aucun 
succès. D’ailleurs Louis XIV acquit dans cette campagne une supé¬ 
riorité toujours glorieuse et constante, sur le prince d’Orange et les 
alliés. Charles II enfin, qui n’oublioit pas son traité secret, ne s’exposa 
point à entendre les remontrances du parlement, et, suivant ses con¬ 
ventions, il le tint ajourné jusqu’au printemps de 1075. 

Le parlement s’ouvrit enfin le 13 avril. Mais les grands succès de 
Louis XIV et l’apparente neutralité de Charles, qui cependant avoit 
laissé un corps de 10,000 hommes en Flandre au service de la France,, 
avoient accru la jalousie et les défiances. D’ailleurs le courage des 
Hollandois, cette admirable constance d’un peuple surpris et trahi 
qui veut triompher par ses revers mêmes de la rigueur des hommes et 
de la fortune, entretenoient l’admiration et la pitié de toute l’Angle¬ 
terre. Ces nobles sentiments, les plus vifs qui puissent remuer une 
nation, éloient un danger de plus pour le gouvernement dont ils accu- 
soient la politique fausse ou timide. Arrivés à ce point, la cour et le 
parlement s’observoient en ennemis. Toutes les délibérations dans les 
deux chambres en offrent la preuve. 


EN ANGLETERRE. 


87 

Les communes dressèrent d’abord un nouveau bill contre les prêtres 
catholiques. Elles renouvelèrent leurs instances par une adresse pour 
l’éloignement de Lauderdalc. Sur la réponse évasive du roi, elles per¬ 
sistent dans leur remontrance et y comprennent le lord trésorier 
comte Danby. Leur plan suggéré par Shaftsbury étoit d’effrayer le 
roi, ou du moins d’enchaîner ses ministres par la terreur de la res¬ 
ponsabilité. Elles demandent aussi le rappel des troupes laissées au 
service de Louis XIV ; et, peu satisfaites de la réponse du roi, qui 
promet seulement de ne pas autoriser le recrutement, elles s’occupent 
de mesures plus décisives. Elles prononcent par un bill la peine de 
haute trahison contre ceux qui oseroient lever des taxes non consen¬ 
ties par les deux chambres. Un second bill déclare vacantes dans la 
chambre élective les places de ceux qui auroient accepté quelque 
emploi ou office de la couronne. Un troisième bill prolégeoit la 
liberté civile et ne permettoit plus d’envoyer les prisonniers aux co¬ 
lonies. 

Pendant les discussions des communes, qui soutenoient l’attention 
inquiète du peuple, la chambre des lords s’occupa elle-même avec 
chaleur d’une de ces propositions toutes métaphysiques dont l’examen 
public est lui-même un grand mal. 

Dans une monarchie réglée par des lois et limitée par l’action né¬ 
cessaire et inévitable des grands corps de l’État, le dogme de l’obéis¬ 
sance passive est impossible à définir; et le principe de la non-résis¬ 
tance y tient de si près, que vouloir y assigner des limites certaines, 
c’est précisément reconnoître le droit de résister dans telles occasions 
que la loi n’aura pas prévues, que même elle n’osera jamais indiquer. 
Si ces questions délicates, qui d’ailleurs ne se rapportent qu’à des cir¬ 
constances très-rares, ne sont pas déjà résolues par la religion et les 
mœurs publiques, il est inutile et toujours dangereux de les produire. 
En politique il faut souvent imiter la réserve du législateur d’Athènes 
qui n’avoit pas prévu le parricide. 

La cour cependant fit proposer par un lord de son parti (le lord 
Lindesey ) un bill qui établissoit un nouveau (est ou serment. Il étoit 
conçu en ces termes : 

« Je déclare qu’il n’est pas permis, sous quelque prétexte que ce 
» puisse être, de prendre les armes contre le roi ; que j’abhorre cette 
» maxime pleine de trahison : que l’on peut prendre les armes par 
» l’autorité du roi contre sa personne ou contre ceux qui agissent en 


88 


RÉVOLUTION DE 16C8 


» vertu de ses commissions 1 ,* et je jure qu’eu aucun temps que ce soit, 

» je ne ferai aucun effort pour changer ou altérer le gouvernement 
» de l’État ou de l’Église. Ainsi, Dieu me soit en aide. » 

Le moindre danger d’une pareille déclaration, pour le moment 
actuel, étoitsans doute de renouveler les vieilles maximes du covenant, 
et d’appeler ainsi toute la multitude à prendre une part active à des 
questions abstraites, qui sont inutiles quand l’État est bien réglé, qui 
le sont bien davantage quand les faotions l’agitent. D’ailleurs si le 
prince est fort, il n’a pas besoin d’un tel bouclier ; s’il estjfoible qu’en 
fera-t-il ? 

La discussion dura pendant dix-sept jours consécutifs, et le bill ne 
passa qu’à deux voix. C’étoit constater la force respective des partis 
en présence, et déclarer à toute l’Angleterre que dans la haute chambre 
la moitié des lords reconnoissoit en certains cas le droit de prendre 
les armes contre le roi. Que devoit-il donc arriver quand ce bill seroit 
discuté dans la chambre des communes? Heureusement pour la cour 
il s’éleva, sur une question de privilèges entre les deux chambres, un 
différend très-vif que rien ne put concilier. Le roi en prit occasion de 
proroger le parlement, et aucun des bills respectivement proposés ne 
put avoir de suite. 

La campagne de cette année étoit devenue [funeste aux François 
qui perdirent leur immortel Turenne ; et, dans la retraite de l’armée 
en deçà du Rhin, le corps auxiliaire des Anglois qui soutenoit l’ar¬ 
rière-garde , rivalisa d’ardeur avec les troupes françaises pour venger 
la mort de ce grand homme. C’est dans cette campagne que le jeune 
Churchill, qui deviendra si fameux, essaya son génie pour la guerre. 
Monmouth aussi, à qui les factions déjà préparoient une destinée si 
orageuse, se faisoit remarquer par une brillante valeur et par les dons 
heureux que la nature lui avoit prodigués. 

La situation de toutes les puissances belligérantes rendoit celle de 

1 Déjà en 1661, le bill des corporations imposait un serment à peu près semblable. 
Cependant les mots en vertu de ses commissions avoient excité de grandes discus¬ 
sions dans l’une et l’autre chambre. Le chevalier Vaugham, célèbre jurisconsulte, 
avoit demandé aux communes, et le lord Southampton à la chambre haute , que l’on 
y ajoulâtlemot légitimes. Le procureur général, Finch , répondit qu’une commission 
qui ne seroit pas légitime ne seroit pas une commission. La chose, expliquée ainsi, 
passa dans ce sens. Mais n’éloit-cc pas laisser la difficulté dans toute sa force, ou 
plutôt déclarer qu’en certains cas, il étoit permis de résister par les armes aux officiers 
du roi ? 


EN ANGLETERRE. 


89 

Charles imposante et glorieuse, comme médiateur. Il assemble son 
parlement le 13 octobre et présente le compte de ses dépenses. En 
avouant qu’il ne les avoit pas toujours soumises aux lois d’une éco¬ 
nomie exacte, il promettoit avec grâce qu’il n’auroit plus maintenant 
ce juste reproche à se faire lui-même. Il demanda enfin un subside 
pour construire des vaisseaux et pour payer les dettes contractées. 

Ce ton de prévenances n’adoucit point l’esprit défiant et chagrin 
des communes; si elles accordèrent un subside (300,000 livres ster¬ 
ling) pour la marine, elles en stipulèrent l’usage par des clauses for¬ 
melles. Quant aux dettes du roi, elles refusèrent toute allocation, 
mais seulement à la majorité de quatre voix. Ainsi la force, ou plutôt 
la foiblesse du parti de la cour dans l’une et l’autre chambre, étoit 
maintenant connue. Cependant le différend qui avoit troublé la session 
dernière s’étant ranimé, les communes soutinrent leurs prétentions 
contre la chambre des lords avec tant de hauteur, que l’on proposa 
dans celle-ci une adresse au roi pour lui demander la dissolution du 
parlement. La cour ne désiroit pas moins cette mesure que l’opposi¬ 
tion, et cependant l’extrême désir qu’en témoignoit l’opposition sufli- 
soit sans doute pour que le roi y réfléchît sérieusement. L’adresse 
proposée ne fut pas adoptée. Charles d’ailleurs sut mettre un terme 
à ces dissensions en prorogeant le parlement, avec l’intention secrète 
de multiplier les prorogations. 

Le congrès de Cologne n’avoit eu aucun résultat. Une seconde 
réunion de plénipotentiaires indiquée à Nimègue ne fut pas plus 
heureuse, pendant l’année 1676; du moins chaque puissance attendit 
encore l’issue de la campagne pour proposer une base quelconque 
aux négociations. Mais Louis XIV, qui luttoit à peu prés seul contre 
toute l’Europe, depuis la Baltique jusqu’au Phare de Messine , crai- 
gnoit toujours que l’Angleterre ne se joignît enfin aux forces de ses 
ennemis ; et Charles mettoit à profit cette inquiétude. Le duc d’York 
et le duc de Lauderdale négocioient mystérieusement avec l’envoyé 
de' France une convention entre les deux rois. Il s’agissoit d’un en- 

w 

gagement réciproque. Ni Charles II ni Louis XIV ne pourroient 
faire de traité d’alliance sur le continent sans leur mutuel consente¬ 
ment. Quant à Charles II, il promettoit de dissoudre le parlement, 
s’il craignoit d’être forcé à rompre sa promesse envers la France. 

Le lord trésorier Danby prenoit part à ces arrangements sans les 
approuver. Il y voyoit un péril extrême dont il développa l’étendue 


90 


RÉVOLUTION DE 1G83 


à Lauderdale. Quand il fut question de conclure, il éluda pendant 
dix jours ; ensuite il voulut que tous les ministres et le garde du grand 
sceau fussent présents. Charles répondit que sa qualité de médiateur 
ne permettoit pas que l’on eût connaissance d’un traité quelconque 
avec la France. On pouvoit encore moins se servir du grand sceau. 
Enfin ce fut le roi lui-même qui copia de sa main le traité dont l’en¬ 
voyé de France, Rouvigny , avoit dressé la minute. Aucun sceau de 
l’État n’y fut opposé. Un simple cachet, particulier au roi dont il 
portoit le chiffre, attesta seul l’authentrcité d’un acte qui pouvoit ren¬ 
fermer les destins de l’Angleterre et de l’Europe. Quand le secrétaire 
de Rouvigny apporta ce traité à la cour de France, la joie fut 
extrême autant que l’étonnement d’une transaction si importante et 
si peu vraisemblable. Louis XIV faisoit de bons marchés avec le roi 
d’Angleterre. Celui-ci ne coûta que 1,200,000 livres. 

Au point où se trouvoit la guerre à la fin de 1676, les états géné¬ 
raux désiroient vivement la paix , et le prince d’Orange ne pouvoit 
arrêter l’essor de leurs vœux qu’en leur montrant la double nécessité 
de s’assurer une barrière contre Louis XIV, et de ne pas abandonner 
les alliés sans leur consentement. Une paix séparée avec la France 
étoit facile sans doute, mais alors tout, le poids de la puissance fran¬ 
çaise alloit accabler les Espagnols dans les Pays-Bas. Que seroient un 
jour pour la république les effets d’un si redoutable voisinage? L’An¬ 
gleterre elle-même , quoique sa neutralité apparente l’eût rendue a 
peu près maîtresse de tout le commerce maritime, ne s’aveugloit pas 
sur de telles conséquences, puisque déjà la France qui, douze ans 
auparavant, comptoit à peine deux ou trois vaisseaux de guerre dans 
ses ports, affectoit maintenant la domination des mers. Ainsi la 

r 

raison d’Etat, les jalousies des nations, la haine même, l’intérêt 
enfin des factions tenoient l’Angleterre vivement, quoique diverse¬ 
ment, occupée des grands intérêts du continent. Mais puisque la 
cour, et surtout le duc d’York, favorisoient visiblement la cause de 
Louis XIV , c’en étoit assez pour que la nation défiante et superbe 
embrassât avec ardeur des sentiments opposés. Aussi le cri public 
s’éleva si fortement pour une intervention efficace de l’Angleterre 
dans le nouveau congrès, que le roi convoqua enfin le parlement. 
Déjà il avoit envoyé à Nimègue le lord Berkley, le chevalier Temple 
et le chevalier Lyonnel Jenkins. 

La session fut ouverte le 15 février 1677. Après avoir recom- 


EN ANGLETERRE. 


mandé l’union aux deux chambres, et offert de concourir à toutes 
les mesures qui pourroient affermir la religion et les libertés pu¬ 
bliques , Charles demanda un subside pour la marine, rappela aux 
communes que les revenus fixés sur l’augmentation de l’accise pour 
neuf ans touchoient à leur terme ; et, sans parler précisément de la 
nécessité de fixer un fonds particulier pour acquitter ses dettes, il 
engagea les députés à se convaincre, par l’examen des recettes et des 
dépenses, que son revenu actuel étoit inférieur à ses besoins. 

Les communes accordèrent sans difficulté un subside considérable 
(580,000 liv. st.) pour construire trente vaisseaux, et prolongèrent 
de trois ans les revenus affectés en 1608 sur une augmentation de 
l’accise. 

Mais à l’ouverture même de la session une difficulté assez grave 
s’étoit élevée sur la légitimité du parlement. La prorogation avoit 
duré plus d’un an , et l’on invoqua dans la chambre haute une loi ou 
statut d’Édouard III qui portoit expressément que les parlements se 
tiendraient une fois Van. Shaftsbury, qui trouvoit que l’opposition dans 
les communes n’étoit ni assez forte ni assez passionnée, insista sur la 
loi d’Édouard, et prétendit que le parlement se trouvoit dissous, par le 
seul fait de la dernière prorogation qui avoit excédé les bornes légales 
d’une année. Buckingham, Warthon et Salisbury soutinrent obstiné¬ 
ment avec lui cette assertion qui étoit fausse. En effet, le dernier bill 
triennal avoit été révoqué en 1064, et l’acte qui le remplaçoit por¬ 
toit que Vinterruption des assemblées ne dureroit que trois ans au 
plus. Malgré ce texte formel, Shaftsbury et ces trois lords s’obsti¬ 
nèrent avec tant de véhémence qu’ils furent envoyés à la Tour, pour 
y rester tant qu’il plairoit au roi et à la chambre haute. Buckingham, 
Warthon et Salisbury firent des soumissions et furent mis en liberté ; 
mais Shaftsbury , qui vouloit faire du bruit et se rendre populaire, 
invoqua l’autorité des tribunaux , se soumit enfin après un an , et ne 
sortit de la Tour que pour mettre l’État dans une horrible confusion. 

Tandis que les communes s’occupoient assez paisiblement de sub¬ 
venir aux besoins extraordinaires du roi, le parlement fut troublé 
tout à coup par les nouvelles successives qui arrivoient du continent. 
Dès le mois de février , Louis XIV avoit ouvert la campagne en per¬ 
sonne. Les trois plus fortes places des Pays-Bas venoient de succomber 
sous la vigueur de ses armes; le prince d’Orange, qui vouloit se¬ 
courir Saint-Omer, avoit été repoussé et battu dans une bataille 


RÉVOLUTION DE 1G88 


02 

sanglante ; enfin ces avantages si brillants pour la France, mais st 
désastreux pour les alliés, étoient l’ouvrage de six semaines, et le 
reste de la campagne alloit sans doute répondre à ces commence¬ 
ments , si l’Angleterre abandonnoit la cause de l’Europe et la sienne 
même, dans ce moment décisif. 

L’effet de ces nouvelles fut prodigieux sur la nation. Mais la guerre 
des négociations n’étoit pas moins active que celle des armes, 
Louis XIV avoit prévu que Charles seroit bien foible devant les cris 
du parlement et de l’Angleterre. Aussidui envoya-t-il deux millions 
d’extraordinaire, à condition que le parlement seroit prorogé au 
mois d’avril 1678 ; et l’on vit bientôt Charles II, roi de la Grande- 
Bretagne, prostituer la dignité royale en achetant lui-même les 
Ames vénalesdu parlement, tandis que l’envoyé de l’empereur imitoit 
cet exemple dans un intérêt tout contraire. Ainsi l’Angleterre étoit 
mise à l’encan. Ce honteux commerce remontoit au chevalier Clifford 
qui l’avoit mis en pratique le premier depuis la restauration. Mais un 
gouvernement qui se vend et qui achète les consciences court le 
risque d’être vendu lui-même. C’est ce qui arrivera bientôt. 

Effrayé des succès glorieux de Louis XIY , le parlement, par une 
adresse commune des deux chambres, supplie le roi « de prendre 
» en considération l’excessive grandeur de la France , et de garantir 
» ses propres domaines par des alliances capables de rassurer son 
» peuple. » 

Sur la réponse évasive du roi, une seconde adresse lui est immé¬ 
diatement présentée. Le parlement le presse, d’un ton plus explicite, 
« de ne pas différer des alliances conformes aux vœux et aux besoins 
» de l’Angleterre. Si même sa majesté se trouvoit par là engagée à 
» une guerre contre la France, le parlement accorderoit des subsides 
» et des secours capables de faire respecter l’honneur de la nation. » 
— « Donnez-moi donc, » répondit le roi, « les moyens de vous 
» défendre. » 

Soit que l’or françois produisît déjà son effet, ou que les communes 
défiantes voulussent que Charles se prononçât lui-même, elles n’ac¬ 
cordèrent que l’autorisation d’emprunter 20,000 livres sterling sur 
l’accise additionnelle. L’offre paroissoit dérisoire après tant de dé¬ 
monstrations. Aussi Charles déclara-t-il sur-le-champ qu’à moins 
de 600,000 livres sterling bien assurées, il ne pouvoit songer effica¬ 
cement aux grandes mesures que sollicitoit le parlement. 


EN ANGLETERRE. 


93 

Les communes délibèrent immédiatement sur cette réponse. Mais 
pendant le cours de leur délibération, Charles appelle auprès de lui les 
deux chambres à White-Hall. « Je ne puis compromettre, leur dit- 
» il, ni votre sûreté ni la mienne, avant que vous ne m’ayez mis en 
» état de défendre mes sujets et de braver les ressentiments de nos 
» ennemis. Prononcez-vous donc. Vous n’aurez point à vous repentir 
» d’une grande confiance. Rien ne pourra m’entraîner à détourner 
» pour d’autres usages les subsides que vous aurez accordés. Je vous 
» engage ma parole de roi. » 

La question amenée à ces termes simples, il s’agissoit maintenant 
ou de s’abandonner sans réserve ou de montrer à l’Europe que cette 
parole royale ne paroissoit qu’un perfide mensonge au parlement. Les 
communes agitèrent vivement les considérations les plus opposées. Ici 
les historiens cherchent à expliquer la décision qui fut prise. Mais s’ils 
soupçonnoient la dissimulation du roi et la défiance des communes, 
qui n’oublioientpas la foi trahie dans l’affaire du subside voté pour le 
maintien de la triple alliance, ils ignoroient que Charles étoit lié par 
une chaîne d’or h la France, et que le duc son frère ne redoutoit rien 
tant qu’une alliance sincère du roi et du parlement. Quoi qu’il en 
soit, la défiance prévalut dans les communes ; et au lieu d’offrir un 
subside, elles présentèrent au roi une adresse qui supplioit sa 
majesté « de former avec les états généraux une alliance offensive et 
» défensive contre la France; » promettant d’ailleurs un riche et 
prompt subside pour appuyer non-seulement cette alliance, mais 
encore toutes celles qui deviendroient nécessaires. Le roi fit une 
réponse fière et sévère aux communes, leur reprocha d’attenter à sa 
prérogative, et leur ordonna de s’ajourner immédiatement au 3 dé¬ 
cembre. 

Au milieu de ces débats, fruits amers et inévitables de toute poli¬ 
tique tortueuse ou contraire aux intérêts naturels d’une nation , les 
partis s’excitent, s’encouragent, s’exaltent. Le duc d’York est le but 
de toutes les attaques, et le jeune duc de Monmouth se voit caressé 
par toutes les espérances factieuses. Brillant d’ardeur , de courage et 
de jeunesse, enivré des premières vapeurs de la gloire qu’il venoit 
d’acquérir au siège de Maestricht, on fait luire à ses yeux les pre¬ 
miers rayons d’une ambition immense. Le mariage du roi, lui dit-on , 
ne donnera point d’héritiers directs à la couronne ; et cependant le 
duc d’York , en faisant asseoir le papisme sur le trône d’Angleterre, 


94 RÉVOLUTION DE 1688 

Tie seroit qu’un vice-roi de Louis XIY. L’Angleterre subira-t-elîe 
ainsi l’esclavage et l’humiliation? Pourquoi la tendresse paternelle, 
unie à la faveur populaire et à l’autorité du parlement, ne feroit-elle 
pas pour Monmouth, ce que Henri YHÏ et le parlement ont fait 
pour Elisabeth? La cause est la môme, il s’agit de la religion et de la 
liberté. Qui sait d’ailleurs si la naissance de Monmouth n’est pas le 
fruit d’un mariage légitime? Si enfin le mariage politique de Charles 
avec l’infant de Portugal ne seroit pas nul devant un mariage 
antérieur quoique secret? Les preuves .peuvent se retrouver, on les 
trouvera sans doute. 

En effet, Ross, Ècossois, tuteur de Monmouth, avoit engagé, 
peut-être déterminé, révoque de Durham à signer une attestation 
d’un mariage secret de Charles sur le continent avec la mère de Mou- 
mou th. Ce prélat avoit averti le roi des démarches faites auprès de 
lui, et après sa mort on publia hautement l’existence de ce certificat, 
vrai ou faux. Quoi qu’il en soit, Monmouth, facilement séduit au 
charme décevant de ces pensées , osa tout espérer de la tendresse de 
son père. Non content de commander les gardes du roi, il demanda 
la dignité de généralissime, qui depuis 1670 étoit restée vacante par 
la mort de Monk, duc d’Albcrmale. C’étoit le duc d’York qui avoit 
représenté au roi le danger de donner à Monk un successeur. Une 
prétention si hardie révéioit dans Monmouth une ambition extraor¬ 
dinaire qui éveilla naturellement les soupçons du prince; mais ni la 
jalousie ni les raisonnements ne purent vaincre la tendresse de Charles. 
Tout ce que put obtenir le duc d’York fut que lui-même auroit le 
titre de généralissime : titre vain et stérile depuis le bill du test, à 
moins qu’une guerre étrangère ne lui permît d’en exercer la charge 
sur le continent. Monmouth au contraire obtint le brevet de général 
des troupes d’Angleterre dans les trois royaumes. ïl eut même la dex¬ 
térité coupable de faire effacer, dans la commission déjà signée, 
mais non encore délivrée, le mot naturel , dans ceux de mon fils 
naturel que la surveillance du prince avoit eu soin d’y faire inscrire. 
La même surveillance découvrit la fraude. Le duc d’York saisit à la 
chancellerie le brevet qui, ainsi altéré , aîloit être remis à Monmouth, 
et le porte au roi. Charles, sans rien dire, le coupe de ses propres 
ciseaux, et en fait délivrer un nouveau. Cette conduite du roi peut- 
elle être attribuée à une politique profonde ou à l’aveuglement de la 
tendresse paternelle? Il ne pouvoit ignorer des projets, téméraires 


EN ANGIETERRE. 


95 

sans doute, mais dangereux. Buckingham les avoit conçus, Shafts- 
bury s’en empara, le lord Montagu, ambassadeur à la cour de France, 
les adopta, la duchesse de Portsmouth elle-même n’y resta pas étran¬ 
gère dans la suite. Quant au parti républicain, Àlgernoon Sidncy 
disoit en riant : » Peu m’importe qu’un roi d’Angleterre ait le nom de 
» Jacques de Monmouth ou Jacques d’York. Mais tout ami de la 
» liberté, s’il lui faut subir la royauté , doit préférer un roi dont le 
© titre équivoque sera au moins le garant de ses ménagements pour 
>» les libertés du pays. » 

Au milieu de tant de passions qui s’agitent, le prince d’Orange, 
toujours supérieur à la bonne et à la mauvaise fortune, veut lui-même 
arracher le roi d’Angleterre à l’ascendant de Louis XIV. Il vient à 
Londres, observe froidement tous les partis, n’en désoblige aucun, 
les intéresse tous, et demande au roi son oncle la fille aînée du duc 
d’York en mariage. Soit qu’il ne considérât encore que l’immense 
intérêt du présent, ou qu’il embrassât déjà l’avenir dans scs vastes 
regards, il montroit ainsi à l’Europe un allié plus redoutable contre 
Louis XIV, et à l’Angleterre un protecteur de la religion protestante, 
s’il montoit un jour sur le trône, peut-être même un prétendantà la 
couronne après Charles II, si la religion de l’héritier légitime devenoit 
un motif d'exclusion. Sans doute celte grande combinaison n’étoit 
qu’enveloppée encore d’obscurs nuages dans son esprit contemplatif. 
Mais il y a dans les cœurs ambitieux une sorte de divination qui les 
éclaire sur les grandes destinées dont ils sont réellement capables, et 
qui leur indique des voies et un but longtemps invisibles pour le 
commun des hommes. Quoi qu’il en soit, la cour de France, qui 
depuis longtemps craignoit ce mariage, avoit bercé le duc d’York, 
dès l’année 1673, d’une alliance plus conforme aux inclinations poli¬ 
tiques de ce prince et bien plus magnifique en apparence, puisqu’il 
s’agissoit de marier sa fille avec le dauphin { . Mais Charles, séduit 
par les grandes qualités de son neveu, et d’ailleurs excité par le désir 
secret d’assurer enfin la tranquillité de son règne, déjà si troublée 

• La cour de France ne songeoit nullement à ce mariage. Elle vouloit seulement 
enchaîner le duc d’York à ses intérêts, par ces brillantes espérances. Le marquis de 
Rouvigny fut même chargé de lui proposer le prince de Conti, mais il n’osa pas en 
parler au duc, et lit agréer les motifs de son silence à Louis XIV, qui permit d aban¬ 
donner ce prince à scs premières illusions. (Mon. de Blancard, secrétaire de Rou- 

,*»gny.} 


96 RÉVOLUTION DE 1688 

par la religion de son frère, adhéra aux conseils du comte Danby et 
du chevalier Temple, parla en maître au duc d’York et conclut îe 
mariage, aux grands applaudissements de l’Angleterre. La cour de 
France en fut courroucée contre le duc d’York et surtout contre le 
roi ; mais le duc n’avoit pas meme eu le temps de l’en prévenir. 

Tout faisoit penser que Charles II alloit prendre immédiatement 
avec son neveu des résolutions vigoureuses pour assurer la paix du 
continent et l’équilibre de l’Europe par une intervention décisive. 
Cependant, quatre jours après le mariage, il prorogea au 4 avril 1678 
le parlement qui alloit se réunir le 3 octobre. C’étoit renoncer à tout 
subside présent et se prononcer en quelque sorte contre les vœux si 
énergiquement exprimés dans la dernière session. Il est juste cepen¬ 
dant de reconnoîtrc qu’il ne devoit pas brusquement recourir aux 
armes sans avoir tenté la voie des négociations. Charles n’avoit point 
d’enfant légitime pour lui succéder ; tout faisoit présumer déjà que 
la duchesse d’York ne donneroit point d’héritiers à la couronne. Le 
mariage du prince d’Orange avec l’héritière apparente du tronc, sem¬ 
blait donc ajouter à la médiation du roi une force bien supérieure 
à la force mystérieuse des intrigues multipliées qui jusqu’ici n’avoit 
montré celte médiation que comme une intrigue de plus. En effet, le 
prince d’Orange assistait maintenant à des conférences régulières 
entre lui, le trésorier, le chevalier Temple et le roi, sur un plan de 
pacification générale. Ce plan , quand il fut arrêté enfin , devoit être 
immédiatement notifié à Louis XIV. Le chevalier Temple étoit chargé 
de le porter à Versailles, d’exiger une réponse décisive en deux jours 
et de repartir le troisième. Temple d’ailleurs, homme d’État, véritable 
Anglois, étoit assez connu pour que la cour de France n’espérât pas 
de rien gagner sur ce moderne Phocion. Mais dès le lendemain, le 
roi lui retira sa commission. Pour remplir un ministère si impérieux 
et si délicat, il falloit, dit-il, un homme contre qui la France eut 
moins de préventions ou de ressentiments. Or, ce fut un François, 
dévoué au duc d’York, le lord Duras, depuis comte de Féversham, 
qui fut subitement substitué au chevalier Temple. Cependant le 
prince d’Orange partit avec la promesse du roi, que si Louis XIV ne 
donnoit pas une entière satisfaction au lord Duras, la guerre seroit 
immédiatement déclarée. 

Mais dans le même temps, Charles s’cxcusoit secrètement auprès 
de Barillon, nouvel ambassadeur de France, et lui déclaroit que 


EN ANGLETERRE. 


97 

malgré la mission formelle de Duras, il vouloit rester en paix. De 
son côté, Barillon voyoit le duc d’York presqu’à ses genoux, le sup¬ 
pliant de détourner Louis XIY de toute agression contre la Flandre, 
a l’ouverture de la campagne. Ainsi prévenu , Louis XIY amusa le 
lord Duras, qui excéda plus que le terme de sa mission et ne rapporta 
en Angleterre que la promesse de négocier. Les négociations en effet 
recommencent d’un côté avec Barillon, de l’autre avec le prince d’O- 
range et les états généraux. Fatigué enfin des inconstances de 
Charles et surtout bien préparé à la guerre, Louis XIY repousse la 
médiation et retire les subsides secrets. Alors, courroucé lui-même et 
enlacé dans ses propres filets, Charles révoque la prorogation du par¬ 
lement, réunit les deux chambres le 15 janvier, demande et obtient 
un subside de deux millions sterling pour quatre-vingt-dix vaisseaux 
et une armée, lève en six semaines 20,000 hommes qu’il envoie en 
Flandre sous le commandement de son frère, et signe avec les états 
généraux une alliance offensive et défensive. Le duc d’York, irrité 
à son tour contre la France qui l’abandonnoit, embrassa vivement 
cette occasion de recouvrer quelque popularité dans une guerre qui 
devenoit toute nationale, ou du moins de calmer les haines et les dé¬ 
fiances dont il se voyoit accablé. Monmouth, avec d’autres pensées, 
l ut ravi de ces démonstrations guerrières. Son père lui donnoit trois 
mille hommes pour protéger Ostende. 

Dans cette rapide péripétie, Louis XIY prit aussi d’autres conseils, 
et s’unit à l’instant même au parti de l’opposition contre la cour d’An¬ 
gleterre. De là les contradictions du parlement, inexplicables, si les 
sourdes négociations de Barillon n’en donnent l’explication tout en¬ 
tière. Louis XIV craignoit avec raison que les troupes angloises, réu¬ 
nies à celles du prince d’Orange, ne fissent changer la fortune de ses 
armes, ou ne rendissent les conditions de la paix moins favorables pour 
lui. Quant aux chefs de l’opposition, s’ils avoient souhaité ardemment 
la guerre contre Louis XIY, ils n’étoient pas moins inquiets de voir le 
duc d’York à la tête d’une armée. Dans cette complication de vues et 
d’intérêts, l’or et la corruption coulent à grands Ilots parmi les plus 
fiers amis de la liberté. Algernoon Sidney, le républicain Sidney se 
vend comme un autre. Shaftsbury (que cette justice lui soit rendue) 
reste incorruptible, ainsi que le lord Busse!. La haine suiïisoit au 
premier contre le duc d’York ; un plus noble sentiment excitoit Bussel 
contre le prince. L’opposition enfin s’engage avec la France à n’as- 


1)3 DÉVOLUTION DE 1003 

surer que pour un million sterling, au lieu de deux, le subside vote 
pour soutenir une alliance qu’elle a en quelque sorte forcé le roi de 
signer. î a ruine du comte Danby fut également résolue et convenue. 
L’opposition l’exige parce que la chute du trésorier doit précéder 
celle du duc d’York, et la France le lui abandonne, bien sûre que le 
moment du péril ou la violence des factions lui ramènera le roi d’An¬ 
gleterre. 

En conséquence le bill de subsides fut hérissé, à dessein, de con¬ 
ditions auxquelles on ne pensoit-pas que le roi voulût consentir. Mais 
il accepte tout et continue à lever des troupes. Alors l’opposition de¬ 
vient une véritable conjuration. Elle traite avec l’ambassadeur de 
France, promet de faire licencier l’armée, envoie enfin, directement 
à Versailles, un émissaire pour savoir si le secret lui sera gardé in¬ 
violable. En repos maintenant du côté de l’Angleterre, Louis XIV 
marche en Flandre, s’empare d’Ypres et de Gand, devient presque 
le maître des conditions de la paix , si l’Angleterre ne change pas de 
résolution. Mais il eut bientôt décidé Charles II à des négociations 
nouvelles, que le duc d’York favorisa de tout son pouvoir. Le tréso¬ 
rier ne doutoit pas que le roi ne l’abandonnat au parlement, s’il le 
contrarioit trop ouvertement dans son amour pour les subsides ex¬ 
traordinaires. Six millions achetèrent donc la neutralité de Charles, 
qui promit de ne point assembler le parlement avant six mois et de 
licencier l’armée. Ce traité fut conclu le 27 mai 1678. 

Louis XIV n’agissoit pas moins habilement sur les états généraux 
par scs négociateurs. Il savoit l’ardente passion du prince d’Orangc 
pour la continuation de la guerre, mais il savoit aussi que les étals, 
fatigués des irrésolutions de White - Hall et satisfaits d’avoir enfin 
sauvé leur territoire et leur liberté, souhaitoient vivement la paix. 
Il arma , tout à la fois, la jalousie des villes de Hollande contre l’An¬ 
gleterre qui seule faisoit le commerce maritime, et leur inquiétude 
républicaine contre la grandeur du prince d’Orange. Celui-ci, que le 
duc d’York, tout en négociant avec Louis XIV, amusoit de vaines 
illusions, ne comprenoit rien aux contradictions du parlement sur la 
paix et sur la guerre. Dans ce conflit d’intérêts contraires, son oppo¬ 
sition à la paix n’empêcha pas les états généraux d’écouter les propo¬ 
sitions de la France. Dans celte situation , Louis XIV devenu maître 
des conditions par son habileté, par le succès de ses armes et la di¬ 
vision imminente de ses ennemis, brave l’Espagne et déclare qu'il 


EN ANGLETERRE. 


99 

gardera les Pays-Bas. Alors tous les alliés invoquent l’Angleterre et la 
pressent de ne pas abandonner à la France des provinces qui seules 
peuvent garantir l’existence des Provinces-Unies. Charles II ne peut 
résister à tant de réclamations. Il envoie aux états généraux le che¬ 
valier Temple pour essayer un simulacre de négociations; mais, comme 
au temps de la triple alliance, le chevalier Temple réussit mieux que 
son roi ne le désiroit. Il conclut en six jours un traité qui obligeoit 
l’Angleterre à déclarer la guerre aux François, si Louis XIV dans 
deux mois n’a pas abandonné la Flandre et la Belgique. 

Ce traité , conçu dans les vrais intérêts de l’Angleterre, mettoit le 
roi dans la nécessité de réunir le parlement, puisqu’il brisoit par le 
fait tous les engagements secrets contractés avec Louis XIV. Mais 
recourir au parlement, c’éloit précisément ce que la cour craignoit 
le plus, et alors ce n’étoit pas sans raison. Aussi Charles tenta encore 
de négocier avec le cabinet de Versailles et demanda quatorze mil¬ 
lions. Cette versatilité lui réussit mal. Assuré maintenant de l’oppo¬ 
sition du parlement qui lui étoit vendue, Louis XIV, pour décider 
les états généraux, leur fit connoître les propositions de White-Hall. 
Indignés de celte politique mercenaire, les états s’empressent d’ac¬ 
cepter et de signer séparément la paix, tandis que le prince d’Orange, 
au désespoir de voir abandonner la Flandre à Louis XIV, attaque 
par surprise l’armée françoise à Saint-Denis sous Mons, pour rompre 
la négociation si elle n’est pas terminée, ou la paix si elle est réelle¬ 
ment conclue : on dit qu’il en avait le traité. Le fait n’est pas certain, 
mais l’histoire avec raison lui reproche le sang inutilement versé dans 
cette agression. Quoi qu’il en soit, l’exemple donné par les états 
généraux fut bientôt suivi par les autres puissances belligérantes, et 
les trois traités de Nimègue 1 permirent à l’Europe de respirer enfin. 
Ce fut le moment le plus glorieux du règne magnifique de Louis XIV, 
et le plus humiliant du règne toujours vénal de Charles II 2 . La ré- 

1 Traites de Nimègue : 10 août 1678, avec les états généraux ; 17 septembre avec 
ji’Espagne ; 5 février 1679, avec l'empereur et l’empire. 

Ce fut le 14 août, c'eM-à-dirc quatre jours après la signature, que le prince 
d’Orangc attaqua l’armée fi ançoisc, qui faisoit encore le blocus de Mons. Le prince, 
qui vouloit toujours la guerre, saisit cette occasion du blocus, et prétendit que le 
traité signé le 10 lui étoit inconnu. Le combat fut sanglant, mais l’avantage resta aux 
François. 

2 Les historiens anglois attribuent h Louis XIV un projet qu'il n’a jamais eu. « Sa 
perspective réelle et prochaine, » dit Hume, « fut pendant plusieurs années la raonar-. 


100 RÉVOLUTION DE 1688 EN ANGLETERRE. 

publique des Provinces-Unies, qui, dans les premiers plans de la 
guerre, devoit perdre jusqu’à son nom , conserva jusqu’aux moindres 
parcelles de son territoire; et le prince d’Orange, agrandi sur tant 
de champs de bataille, voit sa patrie libre enfin. Mais, nouvel Annibal, 
et frémissant de déposer ses armes, il jure à la France une éternelle 
haine; il montre pour l’avenir un chef implacable aux ennemis de 
Louis XIV, et un vengeur toujours prêt aux fédérations protestantes. 
Quant à Charles II, il reçoit le triste salaire de sa politique. Louis XIV 
lui refuse durement l’argent promis par la secrète convention du 
27 mai précédent, le laisse en proie aux factions qu’il encourage, et 
l’abandonne au parlement qui bientôt va déployer sa rigoureuse in¬ 
flexibilité. 

» chic de l’Europe, un empire plus vaste que celui de Charlemagne, égal peut-être 
» à celui de Rome; et si le gouvernement et l’État de l’Angleterre eussent été plus 
» longtemps les mêmes, on neconçoitpas facilement qu’il eut pu manquer son but. » 

En réduisant à leur juste valeur ces exagérations , d’ailleurs bien naturelles à un 
peuple trahi, humilié, indigné, il est plus simple de dire que Louis XIV voulut donner 
à la France les limites et la grandeur que la nature lui assigne. Alors l’Alsace et la 
Lorraine, la Flandre, la Franche-Comté, la Belgique même, comme autrefois la Nor¬ 
mandie, la Bretagne, l’Aquitaine, la Picardie et la Bourgogne, étoient pour la France 
ce que le pays de Galles etl’Écosse étoient jadis pour l’Angleterre. 

Louis XIV suivoit le projet primitif de Henri IV, fondé par ce grand roi, et con¬ 
tinué par Louis XIII, d’afïoiblir la maison d’Autriche, et de rendre à la monarchie ce 
qui en étoit sorti depuis que les grands vassaux de la couronne l’avoient démembrée. 

Quant au roi Charles II, Hume s’exprime ainsi à l’occasion du traité de Nimègue : 
« Tandis que l’Espagne, la Hollande, l’empire et les princes d’Allemagne appeloient 
» l’Angleterre à haute voix pour la conduire à la victoire, à la liberté, cl conspi- 
» roient à la rendre plus glorieuse qu’elle ne l’avoit jamais été, son roi, par de vils 
» motifs, avoit secrètement vendu son alliance à Louis, et s’étoit laissé corrompre 
» pour trahir les intérêts de son peuple... Les défiances, les oppositions du parle- 
» ment, quoique dangereuses en elles-mêmes étoient l’unique remède contre tant de 
» maux plus dangereux encore.... » 


LIVRE QUATRIÈME. 


Titus-Oales, ou le complot des papistes. — Papiers de Coleman. — Mort de God- 
frey. — Politique du comte Danby. — Papiers du lord Montagu. — Parlement. 
— Dépositions de Titus-Oatcs et de Bedlow. — Nouveau lest. — Accusation 
contre le comte Danby. — Négociation de toutes les factions avec la France. — 
Le parlement est dissous, et le duc d’York exilé. — Nouveaux ministres. — Suite 
du complot. — Iniquités sanguinaires des juges. 


1670 — 1679 . 


Les événements que l’on va raconter ne seroient qu’un effroyable 
mystère de cruauté stupide, si l’on ne pénétroit pas jusqu’à leurs 
sources les plus cachées en apparence. Une nation ne tombe pas 
subitement et sans cause, dans un délire universel qui fait horreur; 
et si l’explosion de ce délire est commune aux classes même les plus 
élevées de la société, la cause réelle en existe certainement dans des 
passions universelles et profondément enracinées, appuyées peut-être 
sur les lois ou sur de grands intérêts témérairement menacés. 

Lorsque la religion catholique, attaquée dans toute l’Europe par 
le grand schisme du seizième siècle, fut abolie en Écosse, en Angle¬ 
terre et en Irlande, la maison d’Autriche, sous prétexte de la défendre 
ou de la rétablir, affecta la domination universelle. Philippe II sur¬ 
tout, qui déjà s’étoit rendu formidable aux Anglois sous le règne de 
Marie, sa femme et leur souveraine, qui depuis s’étoit rendu odieux 
aux nations protestantes par ses rigueurs dans les Pays-Bas, voulut 
enfin placer sa fille sur le trône de France, que Rome avoit déclaré 
vacant après l’assassinat de Henri III ; et les Guises, chefs de la ligue 
dont il étoit le moteur et le protecteur, fomentèrent en Écosse ces 
terribles mouvements devenus si fatals à Marie Stuart et à sa race. 

Alors Philippe II et Rome avoient porté une égale sentence contre 
Henri de Bourbon, roi de Navarre, et contre Élisabeth. Henri appela 


« 

102 RÉVOLUTION DE 1G88 

9 

du jugement de Rome à Dieu et à son épée victorieuse. Elisabeth 
appela aussi des sentences de Rome à la haine de ses sujets contre 
l’inquisition de Philippe et contre lui-même. De là toutes ces lois 
terribles contre les catholiques d’Angleterre, et en particulier contre 
les missions de Rome et de Madrid. 

Dans ce siècle, un nouvel institut venoit d’être fondé par un gentil¬ 
homme espagnol, Ignace de Loyola, pour convertir les infidèles, et 
propager la foi catholique dans les deux Indes. Mais pendant les 
guerres civiles de la grande fédération chrétienne, la sombre et pro¬ 
fonde politique de Philippe II lui montra bientôt les infidèles qu’il 
falloit convertir en Europe. Les cinq premiers généraux de la com¬ 
pagnie de Jésus furent des Espagnols qui lui imprimèrent le caractère 
ineffaçable de leur nation, de leur souverain, et des temps ou ils 
vécurent. Ce qu’ils firent pour Philippe en France contre Henri III 
et contre Henri IV est connu ; mais leurs missions en Angleterre 
doivent ici trouver leur place en peu de mots. 

Avant l’établissement de ces missions, Guillaume Allan, ou Allen, 
né à Lancastre, s’étoit réfugié dans les Pays-Bas espagnols. Prêtre 
d’un génie éminent, c’étoit lui qui dirigeoit secrètement le clergé 

catholique d’Angleterre. Mais ses liaisons ouvertes avec les ennemis 

> 

d’Elisabeth et surtout avec Philippe II, avoient excité la vigilance et 
toutes les rigueurs du gouvernement. Correspondre avec lui étoit un 
crime de haute trahison, et le P. Thomas Alfied, jésuite, fut con¬ 
damné à mort pour avoir apporté un de ses écrits en Angleterre. 
Tant les lois étoient barbares ou la direction spirituelle des catho¬ 
liques téméraire ou imprudente. 

Guillaume Allan, devenu archevêque de Malines, avoit déterminé 
à Rome le père général des jésuites à confier les missions d’Angleterre 
et d’Irlande aux religieux de cet institut. Alors arriva dans les îles 
Britanniques, la première colonie régulière des jésuites, sous la con¬ 
duite du P. Raisons recteur du collège anglois de Rome, et du 
P. Edmond Campian, né Anglois. Le grand éclat que répandit sur 
cette mission, le talent du P. Campian, alarma Cécill, ministre d’È- 
Jisabeth : Cécill voyoit partout des conspirateurs. Campian et quel¬ 
ques-uns de ses compagnons sont arrêtés, accusés, condamnés et 
livrés au supplice. Hume, en général si réservé, prétend que le 
P. Campian s’avoua coupable dans ses interrogatoires. La vérité de 
cette assertion est plus que douteuse. Campian n’étoit parti de Rome 


EN ANGLETERRE. 


103 

qu’après avoir obtenu du pape Grégoire XIV de grandes modifica¬ 
tions à la bulle de Pie V contre Élisabeth. Rempli de zèle, mais d’un 
zèle éclairé, ses rares talents, son érudition et son éloquence étoient 
relevés par la douceur d’un caractère modeste et aimable qui n’avoit 
rien de commun avec l’ardeur d’Allan et de Parsons. Il est certain 
qu’il mourut en protestant de son innocence et en priant pour la reine 
d’Angleterre ; mais l’impression donnée aux esprits par l’appareil des 
supplices, resta toute vive, et Parsons, qui échappa aux poursuites 
de Cécill, la justifia depuis. 

En 1588 , la fameuse armada , ou flotte invincible, préparée à si 
grands frais pendant quatre années par Philippe II contre Élisabeth, 
se dissipa devant les tempêtes et le courage de la reine. Allan et le 
P. Parsons avoient composé le manifeste de cette expédition, mani¬ 
feste qui déclaroit Élisabeth indigne de régner et de vivre, et qui 
délioit les Anglois de leur serment de fidélité. Ce manifeste ne fut 
qu’un arrêt de mort contre ceux qui en seroient dépositaires. On le 
trouva chez le comte d’Arundel qui le paya de sa tète. 

Après la mort d’Élisabeth, le caractère pacifique de Jacques I er 
amortit ces fureurs que la conspiration des poudres vint réveiller tout 
à coup. Les conspirateurs punis, Jacques I er imposa aux prêtres 
catholiques le serment ü allégeance. Auparavant il n’existoit de ser¬ 
ment que pour les Anglois qui entroient dans les charges de l’État ou 
dans les bénéfices de l’église anglicane. 

Le nouveau serment étoit dégagé de tout ce qui emportoit directe¬ 
ment ou indirectement la reconnaissance de la suprématie de la 
couronne sur la religion. Il n’étoit qu’un simple serment de fidélité 
au gouvernement. Les prêtres catholiques d’Angleterre se divisèrent 
immédiatement sur l’obligation de le prêter ou de le refuser. La 
Sorbonne l’approuvoit à Paris, et Paul V le condamnoit à Rome. C’est 
à cette division, qui se perpétua parmi les catholiques d’Angleterre, 
qu’il faut s’attacher particulièrement, pour saisir le nœud des diffi¬ 
cultés où s’embarrassa témérairement le duc d’York devenu catholique 
lui-même. Son malheur fut de ne pas reconnoître que l’esprit de 
Rome étoit changé, que les temps de Philippe II étoient passés, et 
que, pour protéger la religion catholique dans l’Angleterre protes¬ 
tante, il ne falloit pas la montrer incompatible avec les lois du pays, 
avec l’existence même du gouvernement 1 . 

1 On trouvera à la fin de celte histoire une consultation de Bossuet donnée à 
Jacques II, par ordre de Louis XIY, sur ces questions délicates. 


104 RÉVOLUTION DE 1688 

Avant que Jacques I er eût imposé le serment d’allégeance, la divi¬ 
sion régnoit déjà parmi le clergé catholique. Les séculiers vouloient 
des évêques, seul moyen d’avoir une église catholique nationale. 
Les ordres religieux ne vouloient que des vicaires apostoliques : de là 
le nom de papistes qui devint si fatal aux uns et aux autres. L’ar¬ 
chevêque de Malines, Allan, avoit déjà fait passer toutes les églises 
sous la direction de l’institut des jésuites ; et le crédit du P. Parsons 
fit décider la question à Rome, lorsqu’en 1598 le pape nomma 
George Blackwell, son vicaire apostolique, sous le titre d’archiprêtre 
d’Angleterre. 

L’archiprêtre se laissa gouverner d’abord par le P. Garnet, pro¬ 
vincial; et son administration excita des plaintes si vives, si multi¬ 
pliées, que le pape Clément YIII lui défendit de se conduire par les 
conseils de ce religieux. 

Mais en 1606, l’archiprètre se soumet au serment d’allégeance. Il 
est imité par la plus grande partie des prêtres séculiers, et il soutient 
cette démarche contre les réclamations des pères de la compagnie de 
Jésus, par ses lettres pastorales et par un mandement. 

Cependant Paul Y venoit de condamner ce serment, qu’il confondit 
sans doute avec le serment de suprématie, et que Bossuet, consulté 
plus tard, approuva. Quoi qu’il en soit, le cardinal Bellarmin, savant 
jésuite, et l’apotre de la souveraineté des papes sur les rois, engagea 
vainement farchiprêtre à se rétracter. Sur la persévérance de ses refus, 
Blackwell fut destitué de sa dignité d’archiprètre. 

Depuis cette époque, l’église catholique d’Angleterre resta divisée 
devant ses ennemis. La cause de l’épiscopat y fut perdue, et la 
direction spirituelle des fidèles fut toujours confiée à l’ordre des 
jésuites qui, étant la plupart Flamands ou Espagnols et condamnant 
surtout le serment d’allégeance, demeurèrent convaincus, dans l’esprit 
des Anglois, d’une conspiration permanente contre le gouvernement. 
C’est à ce parti, comme on l’a déjà dit, que le duc d’York, devenu 
catholique, donna la préférence quand il fut roi, au lieu de s’attacher 
au clergé séculier qui étoit composé d’indigènes et admettoit le ser¬ 
ment d’allégeance. Ï1 attira ainsi témérairement sur lui toutes les 
haines et toutes les appréhensions qui s’attachoient au nom de 
papiste, depuis la conspiration des poudres et le massacre d’Irlande. 
Ces haines et ces terreurs, assoupies plus qu’éteintes par la restaura¬ 
tion, s’étoient réveillées lors du terrible incendie de Londres. Les 


EN ANGLETERRE. 


105 

sourdes, mais calomnieuses rumeurs qui se répandirent à cette époque, 
s’étoient renouvelées quand le duc d’York se fut déclaré catholique. 
L’invasion de la Hollande n’avoit déjà que trop irrité la nation. 
Quand le prince épousa une princesse italienne et quand on eut la 
conviction que Charles II n’auroit point d’héritiers de la reine, on 
crut voir déjà le papisme sur le trône. Enfin, le dévouement des 
deux frères à la cour de France, la politique tortueuse et vénale de 
Charles II, le goût prononcé de l’héritier présomptif pour la puis¬ 
sance absolue et sa ferveur pour les doctrines ultramontaines, exci¬ 
tèrent toutes les passions de la peur, de la haine et de la vengeance. 
Ainsi disposés, les esprits accueillirent avec ferveur toutes les horribles 
absurdités que l’on va raconter. C'est le complot des papistes. 

Il existoit un homme, lils d’un prédicant anabaptiste, et engagé 
lui-même dans les ordres de l’église anglicane : esprit infatué d’or¬ 
gueil, d’ignorance et d’une perverse ambition. Longtemps il avoit 
traîné dans l’obscurité de l’infamie son aventureuse inquiétude. Jadis 
déféré au magistrat pour avoir blasphémé les mystères chrétiens, plus 
tard accusé de parjure, chassé entin, pour vice infâme, d’un vaisseau 
du roi où il était chapelain, il témoigna tout à coup du zèle pour la 
religion catholique et le duc de Norfolk le recueillit. Les prêtres de 
l’église romaine qui fréquentoient l’hôtel de ce lord lui donnèrent 
pour catéchiste un nommé Hutchinson, alors jésuite, bientôt après 
apostat, puis vicaire d’une église protestante, et enfin déserteur de sa 
foi nouvelle pour rentrer dans la foi qu’il avoit abjurée. Le disciple 
étoit digne d’un tel maître. Quoi qu’il en soit, le nouveau catéchu¬ 
mène est envoyé sur le continent, chez les pères jésuites de Saint-Omer 
qui l’accueillent avec charité. Il les édifie par ses austérités, par un 
zèle fervent, par une ardeur toujours plus vive pour les sacrements 
de l’Église. Enfin cet homme oublié depuis longtemps en Angleterre, 
y paroît soudainement et produit dans les esprits une de ces révolu¬ 
tions extraordinaires que l’autorité de l’histoire peut à peine rendre 
croyables. Il se nommoit Titus-Oates. 

Au commencement de l’automne (1678), un ecclésiastique 
misérable, nommé longe, étoit venu dire au docteur Burnet, célèbre 
prédicateur à Londres et depuis évêque de Salisbury, qu’un prêtre 
catholique, religieux de Saint-Benoît, nommé Cosniers, avoit acheté 
un poignard pour tuer le roi. Burnet, tout en croyant, lui et ses 
amis, que ce discours étoit d’un fou, avoit pris ses précautions; mais 


106 RÉVOLUTION DE 1G88 

déjà on s’étoit adressé an gouvernement lui-mème. Titus-Oates qui 
connoissoit Tonge s’étoit ouvert à lui ; et Tonge qui s’occupoit de 
chimie, s’adressa au chimiste Kirby que le roi employoit à son 
laboratoire particulier. 

Tonge fut mandé parle roi. Ses récits parurent si bizarres, mais 
tellement liés et circonstanciés, que, sans y attacher beaucoup d’im¬ 
portance, Charles ne voulut pourtant rien négliger. Il le renvoya au 
lord trésorier, comte Danby, qui d’abord n’y apporta qu’une médiocre 
attention. Cependant le roi lui recommanda de n’en rien dire au duc 
d’York. 

Mais déjà le duc d’York en étoit prévenu par deux voies différentes; 
et d’abord, par son confesseur qui étoit jésuite. On verra plus tard 
d’où lui venoit l’autre information qui eut les suites les plus dange¬ 
reuses. En effet, toute cette affaire ne présente qu’une série de fatalités 
cruelles contre ce prince. Pour ce qui regarde son confesseur, ce 
religieux avoit reçu par la poste un paquet de lettres signées de 
quelques pères de sa compagnie. Les expressions et l’écriture môme 
lui en ayant paru suspectes, il les remit au prince qui les porta chez 
le roi. Charles ne douta pas qu’elles ne fussent l’ouvrage d’un faus¬ 
saire. Il découvrit même dans l’écriture d’une de ces lettres le même 
corps, le même caractère que les dépositions écrites du révélateur 
Tonge. 

Enfin, au bout de six semaines, Titus-Oates est interrogé devant 
le conseil privé. Il avoit, dit-il, assisté à de nombreuses conférences 
sur les moyens de tuer le roi. Les jésuites de Saint-Omer l’avoient 
d’abord envoyé à Paris, puis en Espagne, pour établir la correspon¬ 
dance de tous les conjurés. Un grand nombre de pères de la compa¬ 
gnie, s’étoient déguisés et transportés en Écosse, pour y exciter le 
fanatisme des conventicules puritains. Enfin les jésuites de Londres, 
s’étant réunis dans une taverne près de Saint-Clément, pour y prendre 
les dernières résolutions, on y avoit décidé que le roi seroit tué 
indifféremment par un coup de feu, par le poison ou le poignard, 
suivant la facilité des occasions. Une armée, sous les ordres du 
général des jésuites, devoit proclamer le duc d’York et affermir le 
rétablissement de la religion catholique. 

Parmi les personnes dénoncées par Titus-Oates, le nom du béné¬ 
dictin Cosniers ne fut point prononcé. Mais Coleman, secrétaire de 
la duchesse d’York, fut gravement compromis. Dès le soir on fit 


EN ANGLETERRE. 


107 

arrêter plusieurs jésuites; Coleman disparut d’abord, et, au bout de 
vingt-quatre heures, il vint se mettre à la disposition de la justice. 

Titus-Oates avoit aussi nommé, parmi les complices, Wakeman, 
médecin de la reine, mais seulement par ouï-dire et sans le charger 
en aucune manière. Confronté ensuite avec Coleman, il ne le recon¬ 
nut pas d’abord. Cependant aussitôt que Coleman eut parlé il le 
nomma par son nom. 

Néanmoins le roi s’affermit de plus en plus dans sa première idée 
de la fourberie de Titus-Oates, quand ce misérable voulut impliquer 
dans la conjuration, don Juan, gouverneur des Pays-Bas espagnols. 
11 avoit vu, disoit-il, don Juan, comptant lui-même la somme qui 
devoit récompenser l’assassin régicide. Quelle est, dit le roi, la taille, 
la figure de don Juan? C’est un homme grand et maigre, réplique 
effrontément l’imposteur. Don Juan étoit précisément le contraire 
et Charles II le connoissoit personnellement. D’autres indices fort 
nombreux laissoient peu de doute au roi sur la fourberie ; mais d’un 
autre côté la régularité des plans exposés par le dénonciateur, et 
bientôt un extraordinaire concours de circonstances fortuites, la 
.saisie de divers papiers évidemment suspects, l’importance en elle- 
même de la conspiration vraie ou fausse, la précaution que Titus- 
Oates avoit prise d’aller faire ses dépositions sous serment devant le 
magistrat, avant de paroître devant le conseil du roi, ne permettaient 
plus d’étouffer cette affaire en silence et de la soustraire à l’avidité 
d’un public ému tout à la fois et par les terreurs du papisme et par le 
merveilleux attrait qui s’attache toujours au mystère des conjurations. 
Le parlement d’ailleurs alloit se réunir sous peu de jours, et le lord 
trésorier voyoit dans cette affaire un moyen de détourner sur un 
autre point l’orage qui le menaçoit, lui et les ministres ; d’un autre 
coté enfin, Schaftsbury et les mécontents n’auroientpas laissé tomber 
cette occasion de remuer violemment la multitude. 

En effet, Coleman, secrétaire de la duchesse d’York, étoit l’agent 
payé de l’ambassadeur de France et le correspondant du P. la Chaise 
à Paris. Né pour l’intrigue, et pourles intrigues les plus hasardeuses, 
il s’étoit lancé avec ardeur dans toutes les voies souterraines qui lui 
sembloient aboutir au plan favori de ses maîtres, l’établissement de 
l’église catholique en Angleterre. On a vu comment Charles II avoit; 
promis ce rétablissement par son premier traité pour la ruine de la 
Hollande, quel étoit le but réel de ses feintes promesses et comme 


RÉVOLUTION DE IG83 


108 

il avoit réussi. Seul de bonne foi dans ce projet où Charles ne songeoit 
qu’à un misérable subside, le duc d’York avoit toujours poursuivi sa 
chimère; et telle est la déplorable condition des princes qui se laissent 
dominer par une idée fixe, que les agents subalternes de leurs entre¬ 
prises compromettent toujours ou leur bonne foi ou leur sûreté, si 
même ils ne les trahissent. A la trahison près, Coleman étoit de ce 
nombre. Certainement il n’étoit pas entré dans les projets détestables 
que Titus-Oates prétendoit révéler ; mais ses correspondances infinies 
sur des points toujours vaguas et périlleux, dévoient le conduire 
légalement à l’échafaud, si le hasard seul en faisoit découvrir quelques 
parties. C’est ce qui arriva. 

Le duc d’York, ayant appris que Titus-Oates avoit nommé Coleman 
dans ses dépositions, fit avertir celui-ci de mettre ordre à ses papiers ; 
et Coleman croyoit avoir pourvu à tout : mais il avoit eu le malheur 
d’oublier un de ses tiroirs. On y trouva toute sa correspondance 
de 1674 à 1676, époque où la guerre de Hollande étoit le plus 
flagrante. Là se voyoient exprimées avec une ardente vivacité les 
espérances les plus extravagantes contre la religion du pays. Le 
moment étoit venu où Rome alloit reprendre son ancien empire sur 
l’Angleterre. L’hérésie seroit extirpée de tous les royaumes du Nord. 
A la vérité, le roi Charles ne songeoit qu’à l’argent de Louis XIY ; 
mais le duc d’York, toujours animé d’un saint zèle, sufliroit à cette 
magnifique entreprise. Bientôt la paix, et la paix dictée au monde 
par le roi très-chrétien, alloit opérer ces prodiges. Delà enfin tous 
ces mouvements, toutes ces intrigues à l’étranger, favorables sans 
doute aux intérêts politiques de Louis XIY, mais nécessairement cou¬ 
pables devant un parlement d’Angleterre. 

Se croyant tranquille et ne pensant point au tiroir fatal, dépositaire 
de ces dangereuses lettres, Coleman demanda au duc d’York s’il devoit 
ou non se présenter à la justice. « Ne vous montrez pas 4 , » lui dit 
le duc, «si vos papiers vous donnent quelques inquiétudes. Sinon, 
» vous ferez bien de vous produire. Votre fuite justifieroit les accu- 
» sateurs. Votre présence prouvera leur imposture et votre inno- 
» cence. » Coleman se constitua prisonnier. 

Sur ces entrefaites, une circonstance inexplicable vint tout à coup 
porter le désordre et l’effroi dans toutes les imaginations. Un des juges 


1 lyiéin. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


100 

de paix, qui résidoit près de White-Hall, disparut. C’étoit sir Edmond 
Bury-Godfrey, magistrat qui avoit bien mérité de son pays par son 
courage pendant la peste de Londres, et que le roi lui-même avoit 
honoré du titre de chevalier. C’étoit devant Inique Titus-Oates étoit 
allé spontanément prêter serment sur ce qu'il devoit révéler le lende¬ 
main au conseil. C’étoit lui encore qui avoit averti Coleman, et par 
celui-ci, le duc d’York, des dépositions qu’il venoit de recevoir. 
Réprimandé pour s’être mêlé de cette affaire, que le roi vouloit d’abord 
tenir secrète, il devint sombre et mélancolique. Or, un samedi matin 
il sortit de chez lui et ne reparut plus. Les alarmes de sa famille et 
les recherches les plus actives ne procurent durant trois jours aucun 
indice de son sort quel qu’il soit *. Enfin, dans la journée du mardi, 
son cadavre est trouvé, gisant dans un fossé, près d’une église, à un 
quart de lieue de la ville : son épée passée au travers du corjs; nulle 
trace de sang, même sur le cadavre ; ses souliers propres, son argent 
dans sa poche, et quelques gouttes de cire blanche, çà et là sur ses 
vêtements. La poitrine étoit marquée de contusions : il n’avoit point 
de cravate. Leçon, qui avoit été tordu, portoit l’empreinte circulaire 
et livide delà strangulation. 

D’abord le bruit se répandit que sir Godfrey, atteint de mélancolie, 
s’étoit percé de son épée. Le roi n’en doutoit pas, mais il prit d’autres 
idées quand il entendit le rapport du docteur Lloyd, qui avoit tout 
vu lui-même sur les lieux où le malheureux fut trouvé enfin. Quoi 
qu’il en soit, le cadavre fut exposé publiquement, pendant deux jours, 
dans l’état que l’on vient de décrire, et fut ensuite porté avec une 
pompe inouïe au lieu de sa sépulture. 

Soixante et douze ecclésiastiques précédoient le funèbre cortège. 
Après eux, marchoit à pas lents une longue et morne procession d’un 
millier de personnes de distinction que suivoitune multitude innom¬ 
brable de peuple. « Chaque protestant, dit un historien, s’imaginoit 
» sentir un poignard dans son sein. » Tour à tour des cris terribles, 
suivis d’un silence plus terrible encore, exprimoient les sinistres con¬ 
jectures et les passions violentes du peuple. La terreur lut si vive, 
que la ville fit tendre des chaînes et dresser des palissades, comme si 
la prétendue armée du général des jésuites se fut trouvée aux portes 
de Londres. C’est au milieu de cette effroyable fermentation, et trois 


1 Mcm. de Burnet. 

i. 


0 


j 10 RÉVOLUTION DE 1688 

jours après cette lugubre scène, que s’ouvrit la session du parlement. 
On a vu qu’en traitant avec Barillon, ambassadeur de Louis XIV, 
les mécontents du parlement avoient promis de sacrifier le lord tréso¬ 
rier à leurs propres ressentiments comme à ceux de la France. Mais 
l’état présent de l’Angleterre leur permettoit de porter leurs attaques 
beaucoup plus haut ; et le comte de Shaftsbury se chargea en effet 
de précipiter le duc d’York. Assurément ni la cour de France, ni 
son ambassadeur, n’avoient prévu la possibilité de ces résolutions 
extrêmes, et rien ne peut -faire soupçonner que les relations de 
Barillon avec les mécontents allassent jusque-là. Si la France vouloit 
diviser l’Angleterre, ou profiter de ses divisions pour l’annuler au 
dehors, elle ne pouvoit pas favoriser les projets de Shaftsbury, contre 
un prince dévoué à Louis XIV et à sa politique. Cependant il faut 
bien le dire ; tous ces mystères de la diplomatie ont eu enfin ce triste 
résultat, si funeste à la France, à la religion catholique et à la royauté. 
L’explosion soudaine de la machine infernale, préparée par Titus- 
Oates, fut le premier signal de cette grande révolution. 

Pour faire retomber les intrigues de Barillon sur lui-même, le 
comte Danby avoit laissé produire les papiers saisis chez Coleman. 
L’intérêt de sa propre sûreté lui fit oublier sans doute combien le 
duc d’York s’y trouveroit compromis. D’un autre côté *, le lord 
Montagu étoit actuellement chargé des négociations du parti mécon¬ 
tent avec la France ; et Danby, qui savoit de quels dangereux secrets 
lui et le roi l’avoient rendu dépositaire tout récemment encore, dans 
les dernières transactions de Charles II avec Louis XIV, avoit cherché 
à soustraire d’autorité tous les papiers de ses diverses ambassades, en 
les faisant saisir au moment même que Montagu alloit s’embarquer 
à Douvres. Montagu cependant s’étoit réservé les pièces les plus im¬ 
portantes, capables, dit-on , de perdre le duc d’York et de faire au 
moins conduire le lord trésorier au supplice. Tranquille néanmoins, 
parce qu’il se croyoit maître de ces papiers dangereux, Danby attend 
de pied ferme ses ennemis au parlement. Il espère d’ailleurs que le 
grand complot des papistes détournera de sa tête le danger dont il se 
voit menacé. 

Le roi vint ouvrir le parlement en personne. Il avoit obtenu, dans 
la précédente session, un subside de 600,000 livres sterling pour 


1 Dalrymple. 


EN ANGLETERRE. 


1 11 

licencier l’armée, solder les dépenses de la marine et payer la dot de 
la princesse d’Orangc. Il déclara dans son discours qu’il avoit cru 
dangereux de congédier les troupes dans un temps où les Pays-Bas 
étoient si mal défendus, et qu’il espéroit obtenir sur ce point l’assen¬ 
timent unanime des chambres. Quant à son revenu, il en prouveroit 
l’insuffisance pour les dépenses nécessaires du gouvernement. Il parla 
aussi, mais avec réserve, de la conspiration attribuée aux jésuites 
contre sa personne. Il vouloit suspendre son jugement, dans la crainte, 
disoit-il, qu’on ne l’accusât d’en dire trop ou trop peu, et il se bornoit 
à livrer cette affaire au cours légal de la justice. 

Le parlement ne répondit pas à cette réserve sur la conspiration. 
Il accrédita au contraire les terreurs publiques, en demandant par 
une adresse au roi qu’un jeûne et des prières extraordinaires fussent 
indiqués par un édit. De nouvelles adresses furent présentées à S. M. 
pour assurer protection, pardon et récompense à tous les révélateurs 
du complot, pour faire prêter les serments d’allégeance et de supré¬ 
matie, pour éloigner de Londres tous les récusants, pour assembler 
extraordinairement les milices de Londres et de Westminster. Nulle 
autre affaire ne fut admise que la conspiration. Les deux chambres 
siégeoient soir et matin. A la chambre des lords un comité permanent 
fut établi pour examiner et entendre les prisonniers et les témoins. 
Titus-Oates fut recommandé au roi, logé dans White-Hall même 
avec une garde pour la sûreté de sa personne, et récompensé d’une 
pension annuelle de 1,200 livres sterling. Toute la nation leprocîamoit 
son libérateur. 

Il avoit comparu devant le parlement. Le pape, dit-il, après avoir 
consulté la congrégation De pvopagandd fide, s’est déclaré souverain 
de l’Angleterre et de f Irlande, par l’hérésie du prince et du peuple ; 
il a délégué son autorité au père Cliva, général des jésuites; celui-ci 
a distribué sous le grand sceau de la société, tous les emplois civils 
et militaires du royaume, aux seigneurs catholiques. Lord Arundel 
est chancelier ; le lord Powes est grand trésorier ; Coleman, secrétaire 

9 

d’Etat; Bellasis, général de l’armée; Stafford, payeur général, etc. 
Les dignités de l’Église étoient aussi conférées, entre autres à des prêtres 
espagnols. Oates avoit vu les listes et les avoit distribuées lui-même. 
Si on lui demandoit comment un catholique zélé comme lui avoit pu 
être oublié dans cette répartition générale de tous les emplois, il 
répondait qu’il étoit resté protestant fidèle, et que son dévouement à 


112 


REVOLUTION DE 1088 


la personne sacrée du roi lui avoit fait exposer jusqu’à son âme eu 
feignant d être papiste parmi les papistes conjurés. Il continua en 
disant que le père Le Shé (il vouloit dire la Chaise ) avoit consigne 
10,000 livres sterling; qu’un provincial espagnol promettoit la même 
somme, et le prieur des bénédictins, 6,000 livres sterling, pour 
mettre à mort le roi, condamné comme hérétique et désigné sous le 
nom du Bâtard noir , dans un conseil des jésuites. L’incendie de 
Londres avoit été l’œuvre de ces religieux et devoit se renouveler, 
non-seulement à Londres, mais encore dans les principales villes du 
royaume, et surtout en Irlande, pour faciliter le massacre des pro¬ 
testants. Après l’exécution de ces desseins, la couronne devoit être 
offerte au duc d’York, comme un don du pape ; le duc devoit ratifier 
les commissions délivrées, accorder une amnistie aux incendiaires et 
aux meurtriers de Charles son frère, consentir en un mot à l’extinc¬ 
tion entière de la religion protestante. S’il refusoit, il périroit lui- 
même. Oates, continuant ses révélations, attesta, sous la foi du ser¬ 
ment, que Coleman avoit distribué 80 guinées à quatre assassins qui 
étoient allés à Windsor pour tuer le roi. Wakeman, médecin de la 
reine, s’étant décidé pour le poison, avoit reçu 15,000 livres sterling. 
Enfin les plus grossières absurdités trouvèrent Gates imperturbable. 
Mais déjà la mort de Godfrey donnoit de l’autorité aux plus sinistres 
soupçons, et le roi promit 500 livres sterling à celui qui révéleroit 
l’auteur du meurtre supposé de ce magistrat. C’étoit confirmer ces 
turpitudes. 

Alléché par la récompense promise, un témoin nommé Bedlow se 
présente. Avant de l’envoyer à la chambre des pairs, le roi le fait 

r 

examiner par le secrétaire d’Etat. Le docteur Burnct 1 offre dans ses 
mémoires un témoignage important, et il le tenoit du roi lui-même. 
Dans ce premier examen, dit-il, Bedlow avoit avoué à S. M. qu’il ne 
savoit rien de la conspiration. Bedlow, continue le narrateur, n’étoit 
qu’un vil et méchant aventurier qui avoit couru la France et l’Es¬ 
pagne, en marquis, vivant de son industrie. Sa seule déclaration au 
roi fut qu’il avoit vu le cadavre de Godfrey dans l’hôtel de la reine, 
et qu’un domestique du lord Bellasis lui avoit offert 4,000 livres sterling 
pour l’aider à transporter ce cadavre près de l’église où il fut trouvé. 
C’étoit la première fois que l’on se hasardoit à jeter des soupçons sur 
la reine. 


1 Mcm. de Burnct. 


EN ANGLETERRE. 


113 

Le lendemain il parut devant le comité de la chambre des pairs, 
mais beaucoup plus savant que la veille. Il confirma toutes les dépo¬ 
sitions de Titus-Gates. Comme Titus, i! n’avoit tant voyagé que pour 
apprendre ccs détestables mystères. On lui avoit confié beaucoup de 
secrets; il en avoit su d’autres en ouvrant de nombreuses lettres dont 
il se chargeoit pour les conjurés. 

Parmi diverses lettres saisies chez les pères jésuites que l’on avoit 
arrêtés, on en trouva deux qui donnoient une ombre de vraisemblance 
à tant d’impostures. L’une étoit de Rome, et l’on y parloit de distri¬ 
bution d’emplois. L’imagination y trouva la preuve de cette ridicule 
distribution des dignités de l’État, faite au nom du pape, et révélée 
par Titus-Oates. Croire qu’il s’agissoit simplement de quelques emplois 
de la société, ce qui étoit vrai, eut été trop naturel. Le doute le plus 
raisonnable eût été imputé à complicité, tant la folie avoit emporté 
les esprits. La seconde lettre devoit paroître bien plus grave par une 
coïncidence des plus malheureuses. Elle contenoit l’ordre à un jésuite, 
qui se trouvoit à la campagne, de se rendre à Londres, le 24 avril, et 
c’étoit précisément le jour où , selon Titus-Oates présent à leur 
réunion, disoit-il, cinquante jésuites assemblés avoient décidé l’as¬ 
sassinat du roi, et déféré l’honneur du régicide à Grove et Pickering. 
La lettre exigeoit d’ailleurs le secret le plus profond. Les accusés expli¬ 
quèrent naturellement et le rendez-vous et le mystère. Il s’agissoit, 
dirent-ils, d’une assemblée ou congrégation prescrite par nos statuts. 
Le secret si fortement exigé n’étoit-il pas nécessaire, puisque la 
réunion se faisoit précisément à une époque où le parlement devoit 
se réunir lui-même? 

Titus-Oates fait dire au roi qu’il lui restoit encore de grandes et 
terribles révélations h faire *. Le respect et la crainte l’avoient retenu 
jusqu’ici, mais sa conscience devoit l’emporter sur les plus hautes 
considérations. Il déclare donc qu’étant allé avec quelques jésuites à 
l’hôtel de Sommersct (habitation de la reine), et s’étant tenu à la porte 
de la chambre où ils entrèrent, il entendit une femme qui seplaignoit 
à eux des injures qu’elle éprouvoit de son mari. Elle leur offrit, 
ajouta-t-il, tous les secours dont elle étoit capable pour délivrer le 
inonde d’un tyran aussi détestable. En ce moment on ouvre la porte, 
on introduit Titus-Oates, on le présente lui-même à celte femme, 


’ Mém. de Burnet. 


114 RÉVOLUTION DE 1638 

comme capable des plus grands services. Cette femme etoit la reine. 
Bedlow ne manqua pas de confirmer cette fable. Je me ressouviens, 
dit-il, d’un fait auquel dans le principe je n’avois rapporté aucune 
conséquence. Un jour, dans la chapelle de Sommerset, j’aperçus la 
reine dans sa tribune avec le duc d’York et d’autres personnes de la 
cour. La conversation y étoit fort animée. Enfin un des lords présents 
descendit tout joyeux et dit à un de scs amis : « La reine s’est rendue. » 
Plus tard et lorsque j’étois sur le continent on m’apprit qu’il s’agissoit 
de faire périr le roi. 

Il n’est pas certain que Sliaftsbury ait été le moteur invisible des 
premiers mouvements de Titus-Gales, quoique cette opinion soit 
adoptée même par des partisans de l’opposition. L’histoire doit pro¬ 
céder plus sévèrement que la fable qui attribue au même héros les 
actions de plusieurs. Ici Titus-Oates peut être naturellement expliqué. 
L’opinion du peuple agitée par la conversion de l’héritier présomptif 
du trône, les espérances démesurées que ses amis en concevaient, leurs 
mouvements au dedans et au dehors, les correspondances mysté¬ 
rieuses, les démarches téméraires dont la religion du prince étoit l’oc¬ 
casion ou le prétexte, quelques notions vagues, mais trop réelles, des 
négociations et des traités occultes du roi et de son frère avec la cour 
de France; les rumeurs populaires sur les débordements de la cour, 
sur les chagrins de la reine, sur un divorce hautement médité au 
moins par les courtisans et préparé jusque dans le parlement : que 
falloit-il de plus dans une tête froidement perverse? Joignez dans 
Titus-Oates la mixtion, la fermentation de toutes ces idées à l’horreur 
d’une vie errante et misérable. D’ailleurs presque tous les institu¬ 
teurs des enfants catholiques appartenoient aux écoles espagnoles et 
italiennes. Comme autrefois les juifs et les chrétiens dans l’empire 
romain, ils étoient sous le poids de la haine publique. Que pouvoit 
craindre un délateur audacieux? Le merveilleux ne trouve-t-il pas 
toujours plus de créance que la vérité? Sans doute la fortune viendra 
au secours de la délation, même absurde, et révélera des faits pro¬ 
bables ou vrais. Des hommes et des sociétés que la loi politique frap- 
poit de ses éternelles rigueurs seroient-ils restés dans une muette 
insensibilité, sans efforts pour réagir et secouer l’oppression? De 
grands noms étoient suspects à l’opinion ; peut-être on ne prouvera 
pas ce que l’on dénonce, mais on trouvera au moins ce que l’on soup¬ 
çonne. Une faction sait, et elle le sait à coup sûr, que le parti con- 


EN ANGLETERRE. 


115 

traire conspire contre elle, parce qu’elle conspire elle-même contre 
lui; et quand ce pressentiment est devenu celui de tout un peuple, 
quand il n’est plus besoin que d’une occasion pour acquérir des 
preuves matérielles qui manquent encore, l’occasion ne manque jamais 
de se produire et les chefs de faction s’en emparent. L’imprudence et 
le malheur de Coleman l’avoient assez prouvé. 

Shaftsbury et les chefs les plus violents de l’opposition s’emparèrent 
en effet de Titus-Oates et dirigèrent Bedlow. « Ne voyez-vous pas, » 
leur disoit le docteur Burnet 1 , « que tous les témoins qui vont abonder 
» ici ne seront que des coupe-jarrets? »—« Eh ! ne voyez-vous pas, » 
disoit Shaftsbury, «que plus il y aura d’extravagances, plus le peuple, 

» ivre du merveilleux, sera crédule ? Quel que puisse être leur 
» témoignage, gardons-nous de l’affoiblir. Ces gens-là semblent 
» tombés du ciel même pour sauver l’Angleterre du papisme et de la 
» tyrannie! » La mort mystérieuse de Godfrey étoit venue à leur 
secours ; Shaftsbury ne manqua pas cette occasion de frapper le peuple 
par la pompe effrayante de ses funérailes ; et si les révélations d’Oates 
et de Bedlow paroissoient grossièrement absurdes à quelques esprits 
plus calmes, ils n’osoient rien répondre à ces deux mots, devenus 
magiques : Godfrey ! les papistes ! 

Ce fut alors qu’un nouveau test , ou serment, fut proposé pour 
garantir la religion anglicane de toutes les entreprises des papistes , 
c’étoit le mot consacré. Par le test, il falloit abjurer avec détestation 
le dogme de la transsubstantiation, et déclarer idolâtre le culte des 
saints et de la Vierge. Les pairs, les députés des communes, tous les 
officiers de la maison du roi et de la reine, même les femmes, dévoient 
prêter ce serment. C’étoit par le fait exclure de la chambre haute 
tous les lords catholiques. Mais les auteurs du bill alloient bien plus 
loin dans le secret de leur pensée : ils préparoient l’exclusion même de 
l’héritier du trône, le duc d’York. 

A la chambre des lords, l’évêque d’Èly voulut soutenir que le mot 
idolâtrie, appliqué au culte des saints, étoit au moins exagéré ; on 
lui répondit avec emportement. « Quant à moi, » dit un fauteur du 
bill, « je ne veux pas qu’il reste ici un homme ni une femme papiste, 
» pas un chien ni une chienne papiste, pas même un chat papiste 
» pour miauler autour du roi. » Ce langage ignoble fut applaudi et 


J Mém. de Burnet. 




RÉLOLUTION DE IG88 


116 


le bill ne trouva plus d’opposition. Le duc d’York était présent et sol- 
licita une exception personnelle. « Milords, » disoit-il, avec l’accent 
d’une douleur pénétrante, « le plus grand intérêt qu’un homme 
puisse avoir au monde est celui de la conscience. Que vous im¬ 
porte ma religion, si elle demeure entre Dieu et moi? J’ai donné 
des preuves de ma soumission au roi, mon souverain et le vôtre. 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


)> 


» 


de mon zèle pour la prospérité du pays et de mon dévouement à sa 
gloire. Ici donc, j’atteste solennellement Dieu et les hommes, que 
si jamais la Providence m'appelle au gouvernement de ce royaume, 
quel que soit votre culte ou le mien , l’Angleterre ne trouvera en 
moi que le juste protecteur de ses lois et de ses libertés. » 
L’exception fut enfin accordée, mais à deux voix seulement. La 
chambre des communes fut moins rigoureuse et laissa même neuf 
dames catholiques à la maison de la reine. « Eh ! qu’importe main- 
» tenant ce bill ainsi mutilé ? » s’écria Shaftsbury avec fureur. En 
effet ce bill dans sa rédaction première étoit dirigé contre le seul duc 
d’York. 


Cependant le procès des accusés se poursuivoit, et chaque inci¬ 
dent produisoit quelque nouveau sujet d’effroi pour la cour, d’espé¬ 
rance pour ses ennemis. Un de ces incidents, le plus dangereux peut- 
être, fut l’affaire de Montagu. 

Dans ses ambassades à Paris , Montagu avoit entretenu d’intimes 
liaisons avec le nonce du pape. Mais depuis, il s’étoit jeté parmi les 
mécontents, et le roi, qui se croyoit maître de ses papiers, fit 
notifier à la chambre des communes qu’un de ses membres ayant 
conspiré avec la cour de Home pour le rétablissement du pa¬ 
pisme , sa majesté alloit le mettre en jugement. Le conspirateur étoit 
Montagu. 

Au moment de cette notification royale, Montagu assistoit à la 
séance. Longtemps il garda un silence impassible au milieu des agi¬ 
tations tumultueuses de la chambre. Ses amis cependant expriment 
une vive indignation contre la cour, qui, disent-ils, a violé ouverte¬ 
ment les privilèges des communes en faisant saisir les papiers d’un 
député. Mais voilà que Montagu reçoit un portefeuille qu’il altendoit 
avec impatience. Il l’ouvre, il en retire des lettres, ellesétoient du 
lord trésorier. Il en donne lecture et l’une d’elles contenoit l’ordre de 
demander à Louis XIV, 300,000 livres sterling pendant trois ans, 
pour que le roi, pendant ce long intervalle, fut libre de ne pas assem¬ 
bler de parlement. 


EN ANGLETERRE. 


117 


A cette heure inattendue, la colère des communes s’allume et l’in¬ 
cendie de tant de passions tumultueuses devient extrême. Un bill 
daccusation est porté contre le comte Dandy, à la majorité de 
soixante et dix voix, et transmis immédiatement à la chambre haute, 
l ar ce bill le lord trésorier étoit accusé : d’avoir traîtreusement 
usurpe le pouvoir royal en donnant des instructions aux ambassadeurs 
de sa majesté, sans la participation des secrétaires d’État ou du conseil 
privé; de s’ètre efforcé traîtreusement d’introduire le pouvoir arbi¬ 


traire en levant et entretenant des troupes, malgré un acte formel du 
parlement ; d’avoir cherché traîtreusement à aliéner l’affection des 
sujets de sa majesté en négociant avec la France, et à prix d’argent, 
une paix désavantageuse; d’avoir déguisé traîtreusement, étant pa¬ 


piste d’inclination , l’horrible et sanguinaire complot des papistes 
contre le gouvernement et la personne de sa majesté. 

Ce bill violent étoit dirigé par le fait autant contre le roi que contre 
le grand trésorier lui-même. En effet, l'éloignement du comte Danby 
pour le parti de la France et des catholiques étoit très-connu. L’on 
savoit aussi que c’étoit lui principalement qui aviit insisté pour que 
les dépositions de Titus-Oales dcu'nssent publiques. Enfin la lettre 
même qui servoit d’occasion au bill le juslifioit pleinement ; car Danby, 
ayant réellement témoigné au roi toute sa répugnance à l’expédier, 
Charles y avoit ajouté ces mots de sa main : « Cette lettre est écrite 
» par mon ordre. Charles , roi. » 

Mais en portant ce bill, les communes furent inspirées par divers 
sentiments. Les ennemis personnels du lord trésorier trouvoient un 
plausible motif à leur vengeance; l’opposition, qui avoit promis sa 
chute à l’ambassadeur Barillon, remplissoit ses engagements ; les 
autres enfin qui découvraient ainsi les secrètes négociations delà cour 
avec Louis XIV, en conclurent que toutes les opérations de la guerre 
s’étoient faites de concert avec la France et que les alliés n’avoient 
pas été moins trompés que le parlement. L’impatience de pénétrer 
tous ces mystères entraîna donc la majorité des communes «à porter 
ce bill, qui, heureusement pour le comte Danby, violoit les privilèges 
de la chambre haute, car il n’appartenoit qu’aux lords de porter un 
bill de haute trahison. 


Les lords en effet, qui déjà n’avoient pas voulu concourir avec les 
communes à compromettre le nom de la reine dans le complot des pa¬ 
pistes, saisirent a\ec empressement celte occasion nouvelle d’amortir 


118 RÉVOLUTION DE 1688 

en la détournant, cette ardeur menaçante qui s’élevoit jusqu’au gou¬ 
vernement même. Le comte Danby, de son coté, avoit su attacher 
fortement le clergé anglican à la cause de la couronne ; et c’est là 
surtout ce qui donnoit une certaine confiance au roi. Dans ces con¬ 
jectures et pour se ménager cet appui du haut clergé, il n’hésita point 
à livrer les catholiques à leur malheureux sort. Il parut même penser 
que la haine qui les poursuivoit en ce moment n’étoit qu’une preuve 
d’attachement à la conservation de son trône et de sa personne. 

La chambre haute insista donc sur la violation de sa prérogative, 
et renvoya le bill aux communes, qui, exaspérées au dernier point, 
s’occupèrent alors de préparer ce que, dans les grandes dissensions 
politiques, les factions nomment toujours des garanties nationales. 
Elles rédigent en effet, et la chambre haute crut devoir l’accepter, 
un bill pour l’organisation des milices : l’armée étoit licenciée ; le 
tiers des milices devoit être successivement sous les armes ; des fonds 
spéciaux étoient assignés, et l’emploi en étoit soustroit à la direction 
du roi. Ainsi on retournoit à grands pas aux premiers temps de la 
révolution de 1640. Ainsi le parlement fondoit une armée parlemen¬ 
taire et un trésor séparé, il ne manquoit plus à la guerre civile qu’un 
chef, et Monmouth se flattoit de l’être. 

Longtemps on s’étoit efforcé d’entraîner le roi au divorce, et 
Charles sur ce point's’étoit montré digne d’éloges. Lorsque les fac¬ 
tieux crurent avoir l’occasion d’impliquer la reine dans le complot des 
papistes, il manifesta encore toute l’horreur que lui inspiroient ces 
monstrueuses pratiques 1 : « La reine, » disoit-il dans un moment 
d’abandon, « est d’un mince génie et je sais tous les travers de son 
» esprit. Mais de telles noirceurs ! elle en est incapable. Dois-je donc 
» moi-même, après tout ce qu’elle peut me reprocher, l’abandonner 
» à ses ennemis ? J’ai mal vécu, je l’avoue ; mais, pour tous les biens 
» du monde, j’en suis du moins à ne vouloir rien faire de lâche ni 
» de dénaturé î » Quant à son fils Monmouth, il lui échappa de dire 
un jour très-vivement : « Oui, Jacques m’est cher (cetoit le nom 
» familier de Monmouth). Peut-être je l’aime jusqu’à la foiblesse. 

» Mais lui faciliter les voies du trône ! je l’aimerois mieux voir con- 
» du ire à Tyburn. » 

Maigre ces démonstrations, le duc de Monmouth pubîioit partout 


Mém. de Burnet. 


j 


EN ANGLETERRE. 


119 

que le roi son père désiroit seulement une occasion favorable. Dans 
les fêtes populaires dont il étoit le héros, il acceptoit les toasls qui lui 
étoient portés : an prince de Galles ! et Charles ne l’ignoroit pas. On 
s’occupoit même ouvertement des moyens de faire déclarer Monmouth 
enfant légitime du roi. Montagu faisoit à cet égard et sans nul détour, 
des propositions à l’ambassadeur de France. Peu de jours avant le bill 
contre Danby, un des membres les plus autorisés de l’opposition dans 
les communes, le colonel Pirk, étoit venu lui proposer à lui-même 
comte Danby) un moyen sûr, disoit-il, de calmer l’Angleterre : 
c’étoit de faire déclarer le mariage de Charles avec la mère de Mon¬ 
mouth. Enfin dans les deux chambres, se succédoient les plus vio¬ 
lentes remontrances pour éloigner le duc d’York tant des conseils que 
de la présence de sa majesté. Ainsi la conjuration contre l’héritier 
présomptif de la couronne étoit publique, universelle et flagrante, 
même à la cour. 

Pour calmer, s’il étoit possible, tant de passions indomptables, 
Charles venoit d’ordonner l’exécution des lois pénales et le bannisse¬ 
ment des catholiques. Mais dans quelle perplexité, dans quels inextri¬ 
cables nœuds il se trouvoit resserré ! Le complot des papistes dénoncé 
par Titus - Oates n’étoit qu’un tissu d’impostures quant aux crimes 
dénoncés. Cependant ces impostures avoient un fond de vérité qui 
étoit dans tous les esprits et ne permettoit ni au roi, ni à son frère , 
ni à Danby, ni à Lauderdale, d’arrêter l’inexorable sévérité de la jus¬ 
tice légale. Déjà Staley , banquier de Londres, catholique , avait été 
la première victime sacrifiée à leur propre sécurité. Le témoignage 
d’une ancienne et infâme créature de Lauderdale, fît condamner 
Staley ; et le roi et Lauderdale qui savoient que le témoin Carstairs 
étoit ce qu’il y avoit au monde de plus hideux , n’osèrent ni ne vou¬ 
lurent commuer la sentence capitale ; ainsi de Coleman , victime des 
haines amoncelées contre son maître le duc d’York. 11 étoit complète¬ 
ment innocent de l’absurde accusation de régicide ; innocent même 
de tout projet d’introduire par des soulèvements et des violences l’em¬ 
pire de la religion catholique. « Trop de zèle, » s’écria-t-il, «ma con- 
» duit trop loin peut-être pour l’intérêt de ma religion. Peut-être 
» encore me suis-je laissé emporter à la passion de faire une grande 
» fortune. J’avouerai même, s’il le faut, que je me suis approprié 
» 2,500 guinées que l’ambassadeur de France m’avoit remises pour 
» faire des amis à son altesse royale. Mais le prince ne doit pas être 


jvQ RÉVOLUTION DE 1G33 

» responsable de mes fautes, et j’abjure pour lui comme pour moi 
» tous les attentats dont on ose imputer l’indigne pensée aux pcr- 
» sonnes les plus augustes. » Ce furent surtout ses lettres au pere 
la Chaise qui entraînèrent sa condamnation. Ni le duc, ni le roi son 
frère, n’osèrent penser à l’usage de la plus noble prérogative du troue, 
la clémence. 

Le roi laissoit donc aller la justice légale au cours impétueux des 
passions les plus désordonnées. L’attitude menaçante du parlement lui 
lit naturellement tourner encorq les yeux vers la France, et l’ambas¬ 
sadeur Barillon se trouva, dans le meme temps, entouré et pressé de 
trois négociations d’une nature toute différente. Montagu lui pro- 
posoit de réconcilier Charles avec Louis XIV, à condition que le pre¬ 
mier congédieroit l’armée et sacrifieroit le grand trésorier. Le duc 
d’York, à l’insu de son frère et de Danby , demandoit l’assistance de 
la France pour conserver l’armée, malgré le parlement. Le roi enfin 
soliicitoit sa propre réconciliation avec Louis XIV , sans y mettre de 
•condition. « Maintenant, » disoit-il à Barillon, « il s’agit delà royauté 
» meme. » — « Avant tout, » répliqua l’ambassadeur, a votre ma- 
» jesté doit licencier son armée. » Quelques jours après , Charles II 
insiste. « Que le roi votre maître 1 , » dit-il, « exige telle condition 
» qu’il voudra, j’aime mieux dépendre de lui que du peuple. » 11 
demande alors un secours de quatre millions pour se mettre en état 
de renvoyer le parlement, et charge le comte de Sunderland de suivre 
celte nouvelle négociation. Mais Philippe Sidney se trouvoit ambas¬ 
sadeur à La Haye, et Louis XIV qui soupçonnoit une secrète intel¬ 
ligence contre lui entre Charles et le prince d’Orange n’écouta aucune 
proposition. D’ailleurs Barillon écrivoit nettement qu’il n’y avoit plus 
rien à redouter de l’Angleterre; que l’autorité royale, fortement com¬ 
promise avec toutes les factions, ne pouvoit plus rien sur la politique du 
continent; que nul avantage particulier ne seroit le fruit d’une alliance 
particulière. « Enfin, » disoit-il, « ménager les chefs des factions 
» diverses, pour continuer les embarras de sa majesté britannique , 
» est réellement ce qui paroît le plus convenable. » Tel étoit le lan¬ 
gage de l’ambassadeur de France. * 

Dans une position si triste, si humiliante, et embarrassée par tous 

t t 

les symptômes d’une révolte en Ecosse, le roi sut prendre un parti 


1 Lettres de Barillon. — Mémoires de Dolrymple. 


EN ANGLETERRE. 


121 

décisif. Il rejette le bill des milices, proroge le parlement, et le dis¬ 
sout quelques jours après, avec la secrète résolution de congédier 
1 armée pour plaire à la France, d’envoyer son frère en Flandre pour 
apaiser les haines publiques, et de former un autre ministère. 

Ce parlement qui duroit depuis la deuxième année de la restau¬ 
ration, tut dissous le 24 janvier 1679. « Il avoit, » dit Jacques ïl 1 
dans scs mémoires, « concouru avec une joie inexprimable à rétablir 
» la monarchie... Qui auroit pu croire qu’il eut sitôt oublié les mal- 
» heurs de la dernière révolution ! qu’il eut voulu se précipiter une 
» seconde fois dans le même abîme! attaquer avec tant de violence 
» la famille royale, dont le rétablissement avoit été son propre ou- 
» vrage , c-t au retour de laquelle la nation devoit la paix , les lois et 
» la liberté!» 

Ces réflexions douloureuses du loyal historien étonnent et confon¬ 
dent l’esprit : quelle révélation sur l’aveuglement du cœur humain! 
Jacques II étoit de bonne foi quand il écrivoit ainsi. C’est de bonne 
foi encore que, dans les mêmes mémoires, il avoit tracé, lorsqu’il 
esperoit remonter sur le trône après sa chute, un plan de gouver¬ 
nement tout semblable au gouvernement dont il avoit déjà fait la 
triste expérience. Hélas! cependant quelle paix que les traités de 
Charles II, et ses alliances toujours vénales! Quelles lois que l’am¬ 
nistie perfide et sanglante, qui dévora l’Ècosse! Quelle liberté que 
cette justice légale, dont on avoit su extraire des arrêts plus mon¬ 
strueux que les caprices les plus sanguinaires de la tyrannie ! Aux ré¬ 
flexions de l’aveugle et malheureux prince, quelle réponse encore que 
les paroles et les conseils d’un père et d’un roi, vainement scellés de 
son propre sang ! 

Le nouveau parlement étant convoqué pour le mois de mai, les 
élections se firent au milieu de la ferveur des passions politiques et 
religieuses, incessamment excitées par le supplice fréquent des con¬ 
damnés, et la poursuite des accusés auxquels étoit réservée la même 
destinée. L’ardeur et la terreur du public se manifestèrent surtout 
par le choix des députés. Les membres de la dernière chambre, les 
plus passionnés, furent réélus, et l’influence actuelle des sectes presby¬ 
tériennes produisit d’autres nominations bien plus redoutables encore 
au gouvernement royal : triste présage de ce qui alloit se passer au 


Mémoires de Jacques II, tome II, p. 35. 


122 


RÉVOLUTION DE 1G88 


parlement. C’est à cette époque précisément que l’on fait remonter 
un moyen qui fut mis en usage pour multiplier les électeurs : ce fut 
de diviser les biens qui donnoient le droit de suffrage, et cette division 
des terres étoit toute favorable au parti populaire et aux ennemis de 
la cour. 

La recherche des complices de la prétendue conjuration , se pour- 
suivoitavec fureur, et déjà se trouvoient en accusation des lords catho¬ 
liques Arundel de Warder, Bellasis, Piter, Powes et Stafford, con¬ 
stitués prisonniers à la Tour, et ne prévoyant que trop leur funeste 
sort sous le nouveau parlement. De leur prison, et probablement de 
concert avec le roi, ils tirent supplier par milady Powes le duc d’York 
de s’exiler volontairement, et de fuir sur une terre moins dangereuse 
que celle de la patrie. La religion , leur propre vie, la sûreté de tous 
les catholiques, l’intérêt même du prince, tout, disoient-ils dans leurs 
instantes supplications, lui fait un devoir de se soustraire à l’orage 
qui va les accabler. Ils le conjurent surtout de se choisir un autre 
asile que la France. 

De son côté, le roi prenoit d’autres moyens pour arriver au même 
but. Il chargea l’archevêque de Cantorbéry et l’évêque de Winchester 
dagir auprès de son frère, pour le ramener à l’église anglicane, seul 
moyen à ses yeux de conjurer tous les périls présents ; se réservant 
par cette démarche un spécieux motif d’exiler son frère Sous des 
termes honorables, s’il le trouvoit inflexible , comme il n’en pouvoit 
douter. 

Ces deux démarches simultanées des lords catholiques et du roi, 
réussirent. Le prince déclara spontanément à Charles que ni l’exil, 
s’il étoit nécessaire, ni la perte de son repos, de sa fortune , de sa 
liberté , de sa vie même, n’arrêteroient son dévouement à son sou¬ 
verain. Le roi lui répondit par écrit de quitter l’Angleterre ; et 
quatre jours après, le duc partit pour la Hollande , d’où il se rendit 
à Bruxelles. 

Le nouveau parlement se réunit enfin, et se montra tel qu’on 
devoit l’attendre. Charles s’étoit vu forcé de le convoquer, parce qu’il 
n’avoit d’argent ni pour conserver, ni pour licencier l’armée ; il espé- 
roit obtenir quelque subside en faisant de grandes concessions au parti 
populaire, décidé cependant à maintenir fortement la prérogative 
royale. En effet, les communes ayant choisi pour orateur Seymour, 
ennemi déclaré du comte Danby, le roi refusa son approbation, et 


EN ANGLETERRE. 


1*23 

força la chambre de lui en désigner un autre ; mais les communes en 
prirent occasion de revenir plus vivement à l’accusation du lord tré¬ 
sorier. Charles, quoique décidé à former un autre ministère, n’en 
soutint pas moins le comte Danby avec fermeté. 11 notifia aux deux 
chambres que ce ministre n’avoit agi que par ses ordres formels ; qu’il 
lui donnoit un acte de grâce, et renouvelleroit cet acte autant de fois 
que l’on renouvelleroit l’accusation. Alors les communes en contestent 
le droit à S. M., prétendant qu’un acte de grâce ne pouvoit jamais 
précéder une accusation de haute trahison ; elles menacent meme de 
passer outre par un bill d ’attainder. De son coté, la haute chambre, 

* 

secrètement favorable au comte Danby, insistoit sur la violation de 
ses privilèges par les communes, dans cette affaire. 11 y eut cependant 
une transaction , et Danby, qui consentit à comparoîtrc devant les 
lords, fut envoyé à la Tour. 

Ne pouvant plus ni douter de la disposition des communes, ni 
espérer aucun secours actuel ou prochain de la France, le roi chercha, 
comme on l’a déjà dit, à conjurer le péril le plus imminent par un 
choix de nouveaux ministres. Il n’avoit plus personne à qui se confier 
dans sa triste perplexité; il s’ouvrit cependant au chevalier Temple, 
esprit ferme, connu par son attachement à une sage liberté, cher à la 
nation depuis le traité de la triple alliance. Temple n’eut pas de peine 
à lui démontrer la nécessité de regagner la confiance de l’Angleterre, 
en appelant à ses conseils des hommes capables, s’ils avoient la volonté, 
si même il n’étoit pas déjà trop tard, de calmer l’orage des passions 
publiques. 

L’indifférence presque systématique du roi sur les moyens de gou¬ 
verner, le trouva sans répugnance aux conseils du chevalier Temple. 
D’ailleurs la souplesse naturelle de son caractère éloignoit de lui à peu 
près tout sentiment de crainte personnelle sur les suites possibles 
d’un changement aussi éclatant ; il savoit très-bien que son frère seul 
étoit l’objet et le but de tant d’agitations ; il y voyoit môme je ne sais 
quelle garantie pour sa propre sûreté ; s’il aimoit d’ailleurs les pai¬ 
sibles douceurs d’une autorité sans contrôle et sans contradiction , il 
n’étoit pas homme à redouter l’expérience des libertés publiques : ce 
pouvoit être un moyen comme tout autre de parvenir au but unique 
de sa froide politique, le repos. Dans ce système, les orages n’étoient 
plus son affaire, mais celle des ministres, quels qu’ils fussent. 

Dans cette disposition d’esprit,.et surtout dans cette nécessité, il 


i2i RÉVOLUTION DE 1G33 

déploya de la prudence et de l’habileté. Il déclara d’abord qu’il ne 
prendrait aucune mesure importante sans l’avis du conseil privé. En¬ 
suite, limitant ce conseil à trente personnes, il y conserva quinze des 
principaux officiers de la couronne. Les quinze autres places furent 
données à des hommes qui ne tenoient aucune grâce de la cour, 
d’un caractère honorable , et du plus grand crédit dans l’une et dans 
l’autre chambre. La fortune réunie de ces trente conseillers se mou- 
toit à 300,000 livres sterling de revenu. C’étoit à peu près le revenu 
de tous les députés des communes. Il y avoit là sans doute un grand 
discernement par rapport au pays où le patronage politique est im¬ 
mense, et par rapport au moment actuel où le cens électoral venant 
de s’abaisser par la division des terres féodales, le parti démocratique 
prenoit un essor plus vif et plus dangereux. Charles espéra donc que 
ce conseil de la chambre des lords servirait au moins de barrière 
aux emportements de la chambre élective 1 . 

Quant à son ministère, il rappela le comte de Shafstbury qui devint 
président du conseil. La trésorerie fut mise en commission sous la 
présidence du comte d’Essex ; et la direction des affaires étrangères 
fut confiée au comte de Sunderland. Le procureur général Finch 
devint chancelier d’Angleterre, et le comte d’Anglesey, garde du sceau 
privé. Dans la commission de la trésorerie étoient Laurent Hyde, 
comte de Rochester, et le h rî Godolphin. On remarquait au conseil 
les lords Russel, Cavendish et Halifax. Le chevalier Temple n’y fut 
pas oublié. Ces hommes étoient l’élite du pays et de l’opposition. Un 
seul étoit alors factieux, le comte de Shaftsbury. Le chevalier Temple 
prédit au roi ce qu’il devoit craindre d’un tel homme, et s’opposa vive- 


1 Ce n’est pas sans dessein que l’on entre ici dans ces détails sur la composition 
du conseil d’État d’Angleterre par Charles II. Ceux qui en France portent quelque 
attention aux affaires politiques du pays s’étonneront peut-être, que depuis dix ans 
il n’y existe rien encore d’équivalent. Cependant la royauté ne s’y appuie réellement 
que sur une aristocratie purement nominale, tandis que la démocratie est morale¬ 
ment partout, là même où l’on devroit la soupçonner le moins. De plus, l’initiative 
des lois n’appartient qu’à la couronne; et la couronne, qui n’a d’autre garantie de la 
bonté des lois proposées en son nom que le caractère ou l’intérêt des ministres, est 
exposée perpétuellement aux fâcheuses conséquences d’une loi imprudemment pro¬ 
posée, d’une loi vivement combattue et rejetée. Déjà le ministère s’est nommé lui- 
même gouvernement du rai, ce qui littéralement signifiait un directoire plus un* 
roi. Que l’on y prenne garde. Nous avons assez d’institutions pour nous conduire* 
indifféremment à la république ou au pouvoir absolu; mais il n’en existe point encore 
pour préserver le trône de ce double péril, où il périrait également. 


EN ANGLETERRE. 


125 

ment a ce qu’il fût rappelé; les autres jouèrent un si grand rôle dans 
les événements postérieurs qu’il est nécessaire de les faire connoître. 

Laurent Iïyde, comte de Uochester, fils puîné du chancelier Cla¬ 
rendon, et frère de la première duchesse d’York, joignoit à un génie 
fort élevé toute la dextérité d’un homme de cour. 11 s’étoit maintenu 
au milieu des partis qui renversèrent le chancelier, sans manquer ni 
aux devoirs d’un fils, ni à la fidélité de ses engagements envers le 
prince son beau-frère , ni aux déférences les plus respectueuses pour 
le roi. Sé\ère dans ses principes sur l’autorité royale , plus ami peut- 
être du pouvoir absolu que de la liberté, il resta néanmoins inflexible 
dans son attachement à l’église anglicane, qui recommande, il est vrai, 
l’obéissance passive, mais qui la recommande par le seul instinct de sa 
conservation , parce que, hors du trône à qui elle a déféré la supré¬ 
matie religieuse, l’autorité qu’elle s’arroge n'a plus de base ni d’appui. 
Au reste, Uochester, devenu lord trésorier sous Jacques II, fut disgracié 
parce qu’il refusa de se déclarer catholique. 

Le chevalier George Saville, successivement vicomte, comte et 
marquis d’Halifax, fut nommé en 1608 membre du comité que la 
chambre des communes chargea d’examiner l’emploi des fonds accor¬ 
dés pour la première guerre de Hollande. Ses idées toutes républi¬ 
caines faisoient un étonnant contraste avec le vif et entier abandon 
qu’il mit constamment à servir Charles H, dans ses projets pour se 
débarrasser des parlements. Peut-être l’agréable et toujours ingénieuse 
vivacité de son esprit satirique se plaisoit ainsi à se jouer de la pédan- 
lesque rigidité des républicains et des puritains , dans un siècle qui 
passoit si rapidement du fanatisme à l’athéisme. Athée lui-même aux 
yeux des gens du monde , quoiqu’il l’entendre il ne crût pas à la pos¬ 
sibilité de l’être réellement, aucune croyance fixe n’arrêtoit son esprit, 
ne régloit scs principes en religion comme en politique. S'il étoit 
fidèle ami, fidèle observateur de la justice privée, dans les relations 
civiles, jamais homme, après Shaftsbury, n’oublioit plus facilement 
scs engagements d’opinion ou de parti ; un bon mot répondoit à tous 
les reproches, et même les faisoit oublier. Disgracié sous Jacques II, 
il fut un de ceux qui appelèrent le prince d’Orange. 

Arthur, comte d’Essex, fils de lord Capcll, avoit été négligé dans son 
enfance. La guerre civile avoit trop occupé son père, qui périt avec 
gloire pour la cause royale, peu de temps après Charles I er , qu’il avoit 
défendu avec d’héroïques étroi ts. Mais parvenu à l’àge de raison, 


RÉVOLUTION DE 1G08 


126 

Arthur s’appliqua de lui-même, et avec ardeur, à l’étude des langues 
anciennes, des mathématiques, et surtout des lois et de l’histoire de 
son pays. Outre le nom qu’il portoit, et qui devoit être cher aux: 
Stuarts, il avoit une âme si noble, si élevée, que son mérite réel ne 
pouvoit rester méconnu. Le roi en effet lui donna d’abord l’ambassade 
de Danemarck, où il déploya une fermeté peu commune. La vice- 
royauté d’Irlande fut l’éclatante récompense de ses premiers services ; 
récompense d’autant plus inattendue que son aversion pour la religion 
catholique ne pouvoit être ignorée. Cette aversion procédoit moins 
d’un principe d’intolérance religieuse, que d’un sentiment politique 
et d’un ardent amour pour la liberté. A ses yeux, la religion catho¬ 
lique et les libertés de l’Angleterre étoient incompatibles ; fatale pré¬ 
vention d’esprit, alors trop universelle, qui faisoit attribuer à la reli¬ 
gion elle-même les imprudences, les fautes ou les crimes qu’elle 
condamne le plus sévèrement. Ainsi le noble caractère d’Essex n’avoit 
pu s’élever au-dessus des nuages qui tenoient obscurcies toutes les 
vérités. La folie des sectaires lui faisoit horreur et pitié ; les ambi¬ 
tieuses et dangereuses pratiques des catholiques exaltés le faisoient 
trembler pour son pays. L’athéisme cynique de la cour et des grands 
révoltoit son âme tendre où il ne restoit plus qu’un vide immense. 
Les charmes de la vie privée ou les agitations politiques pouvoient-elles 
le remplir? Pendant son ambassade, il fut témoin d’une révolution, 
unique peut-être dans l’histoire. Ce fut sous ses yeux que les états de 
Danemarck déférèrent à leur roi la puissance absolue, et de ce moment 
il resta toujours inquiet pour son pays. Cependant il porta toute l’ac¬ 
tivité de son âme aux soins de sa vice-royauté. Depuis le comte de 
Strafford, l’Irlande éternellement opprimée, n’avoit point vu de gou¬ 
vernement plus équitable, plus sage, plus juste, plus ami des peuples. 
Sa fermeté invincible contre toutes les déprédations lui suscita des 
ennemis à la cour, qui le rappela en 1676. Le duc d’Ormond lui suc¬ 
céda, et pouvoit seul adoucir les justes regrets de son rappel. 

Un seul trait doit peindre le lord Codolphin ; il eut une grande part 
à la confiance de quatre souverains qui se succédèrent en Angleterre, 
et ces souverains étoient Charles II, Jacques II son frère, Guil¬ 
laume III, et Anne, fille de Jacques IL Issu d’une ancienne famille de 
Cornouailles, il avoit d’abord été page du roi. Sa grande habileté, sa 
probité dans les offices de la trésorerie, lui donnoient un crédit qui 
eût été fort éclatant s’il eût été moins silencieux ou moins modeste, 


EN ANGLETERRE. 


127 

ou peut-être moins prévoyant. Doué d’un esprit méthodique et net, 
l’ordre qu’il savoit mettre dans les affaires lui rendoit tout facile à régler 
ou à éluder. Toujours inoffensif, toujours mesuré dans ses affections 
comme dans ses opinions ; exempt de présomption et de toute vanité, 
n’ayant que des passions douces, si même il avoit quelque passion, il 
présentoit un spectacle assez rare, celui d’un homme de cour, toujours 
en crédit et toujours sans un seul ennemi, jamais les débats de la cour, 
du parlement et des factions ne pouvoient émouvoir sa modération. 
Le monde politique lui seinbloit inconnu, ou du moins étranger. 
Ses affaires, toujours ses affaires ; rien de moins ni au delà. On ne lui 
faisoit qu’un reproche, de jouer passionnément. « Le jeu , » disoit-il 
à ses amis, « le jeu dispense de parler. » Trait de politique profonde 
pour un homme qui observoit le présent, lisoit dans l’avenir, et se 
montra entin un des grands ministres de l’Angleterre, à l’époque fa¬ 
meuse où Marlborough et le prince Eugène portèrent de si terribles 
coups à Louis XIV et à la France. 

Le lord Kussel, frère de l’amiral, avoit un de ces caractères qui 
sembleroit tracé sur l’idéal de la nature humaine , si l’exaltation et le 
désordre que laisse après soi dans les esprits toute révolution religieuse 
n’avoient altéré la pureté de cette àme toujours bienveillante. Il dépo¬ 
sera bientôt sa noble tète sur l’échafaud. Qu’il soit du moins permis 
à l’histoire de donner quelques regrets à la vertu qui s’égare. 

Parmi tous ces hommes que le roi venoit d’appeler à ses conseils, 
il faut surtout distinguer le comte de Sunderland , dont le caractère 
seroit souvent inexplicable, si la corruption publique de ces malheu¬ 
reux temps ne servoit à tout expliquer. Sunderland va se prononcer 
pour que le duc d’York soit exclu de la couronne. Il sera pourtant le 
ministre et l’ami intime de ce prince devenu roi. 11 sera l’exécuteur 
aveugle des volontés, des desseins et des fautes irréparables de son 
maître. Jacques II voudra régner avec les seuls catholiques, et Sun¬ 
derland se fera catholique. Jacques II voudra se mettre à la solde de 
Louis XIV, et Sunderland sera, comme son maître, pensionnaire de 
Louis XIV. 11 voudra une armée, frêle et dangereux appui, quand les 
lois la réprouvent, quand la chaire, la presse et la tribune la condam¬ 
nent ; Sunderland saura créer une armée. L’histoire cependant n’a 
point de preuve que Sunderland fût complice de la conjuration du 
prince d’Orange, à moins que son obéissance absolue aux vœux et aux 
ordres impérieux de son roi ne fût elle-même une trahison systéma- 


128 


RÉVOLUTION DE IG83 


tique. Sunderland étoit beau-frère de Philippe Sidney. Il eut la con¬ 
fiance de Charles II dès la seconde guerre de Hollande, et fut envoyé 
à Cologne en 1673 , dans le temps où la médiation de la Suède fit 
ouvrir un congrès dans cette ville pour négocier la paix entre toutes 
les puissances belligérantes. Entraîné par un amour désordonné du 
faste, les moyens illégitimes de pourvoir à scs dépenses l’arrôtoient 
rarement; et comment alors seroit-il resté inaccessible à de telles 
séductions? Il avait vu le roi lui-mème se moquer du chancelier Cla¬ 
rendon que Louis XIV trouvoit Incorruptible. Mais à celte cour de 
Charles II, abîme de toutes les vertus, Sunderland réunissoit toutes 
les qualités qui peuvent charmer des âmes corrompues. Doué d’un 
esprit mobile, vif et pénétrant, d’une grande habileté aux affaires, 
et de ces grâces irrésistibles qui font tout pardonner, il changeait cle 
parti comme d'habit , dit un historien x , et cependant tous les partis 
le reclierchoient tour à tour , et croyoient tous le posséder unique¬ 
ment. L’avidité des femmes de la cour et des favorites titrées ou pas¬ 
sagères du roi ouvroit un champ sans limites à ses espérances. Tel 
etoit le nouveau secrétaire d’Etat de Charles II ; tels étoient les per¬ 
sonnages les plus éminents du nouveau conseil, quand le roi se décida 
enfin à s’appuyer sur le parti populaire, que l’ambassadeur de France 
encourageoit toujours contre lui. 

Le procès du complot des papistes suivoitson cours dangereux que 
Charles n’osoit ou ne pouvoit arrêter. Il avoit précédé l’assemblée du 
parlement, et continua durant la session. Le banquier Staley et le 
secrétaire Coleman avoient succombé. Cinq lords catholiques étoient 
à la Tour. Lecomte Danby se voyoit sous le poids d’une accusation 
de haute trahison, que la passion des communes avoit su rattacher à 
la conjuration prétendue; enfin la procédure commencée contre cinq 


jésuites mis en jugement, au mois de février, entretenoil actuellement 
l’avide et stupide fureur du peuple. 

Parmi ces religieux, le père Ireland se trouvoit accusé d’avoir 
donné les ordres convenus avec sa compagnie pour tuer le roi. Quant 
aux pères Grove et Pikering, sacristcs ou chapelains de la reine, ils 
avoient reçu la commission de tirer sur sa majesté à Windsor, le 
premier pour 1,500 livres sterling, le second pour le prix de 
30,000 messes qu’il avoit préféré au salaire de son confrère. Ils 


1 Mcm. de Burnct. 


EN ANGLETERRE. 


129 

nvoient épié !e roi à Windsor, et le pistolet avoit manqué trois fois. 
D’abord la pierre n’avoit pas allumé le l'eu. Ensuite on avoit oublié 
l’amorce; enfin à la troisième fois, ces régicides toujours malhabiles 
n’avoient mis que des balles sans poudre dans le pistolet. Autant de 
miracles, disoit-on, pour sauver la vie de sa majesté. 

Dans ce qui étoit personnel au pèrelreîand, ce religieux prouva 
inutilement l’alibi. L’autorité légale du serment d’Oates et de Bedlow 
consacra juridiquement ces fables grossières , et les jurés se pronon¬ 
cèrent contre les accusés. Après leur déclaration , le chevalier Guil¬ 
laume Scroggs, chef de justice, leur dit : « Oui, messieurs les jurés, 
» vous avez agi en bons sujets, en très-bons chrétiens. Que les cou- 
» pables aillent maintenant jouir de leurs trente mille messes ! » Ces 
détails font horreur sans doute. Mais ils expriment l’état universel 
de la société. Que devoit être le peuple, quand le chef de la magistra¬ 
ture dégradoit ainsi le saint ministère de la justice? 

Pour imputer à la reine et au duc d’York la mort de sir Godfrey, 
il manquoit encore une preuve légale aux artisans de l’imposture, 
car la justice n’avoit que le seul témoignage de Bedlow. Un second 
témoin se présenta, et se nommoit Dugdale, bailli du lord Ashton, 
et jouissant d’ailleurs d’une grande réputation d’intégrité dans son 
pays. Ses dépositions jetèrent un grand trouble dans les imagina¬ 
tions, et même dans l’esprit du roi. Séduit par les promesses du 
père Whitebread, provincial des jésuites, et par l’offre, dit-il, 
de 500 guinées que lui fit le lord Stafford, il s’étoit chargé de remettre 
au père Évers, confesseur du lord Ashton, une lettre du provincial. 
Celui-ci, au nom des jésuites de Londres , chargeoit le père Évers de 
lui procurer des gens d’expédition et capables d’un coup de main 
contre le roi. Quelques détails de son récit donnoient une certaine 
autorité à sa déposition. 

Dugdale avoit annoncé, disoit-il, qu’un juge de paix venoit d’être 
assassiné à Londres, et il l’avoit annoncé le jour même où le corps 
de Godfrey avoit enfin été trouvé, c’est-à-dire, le mardi. Or, il 
n’avoit pu le savoir, ce jour-là , au château du lord Ashton que par 
une lettre partie de Londres et par la poste du samedi, dans le 
moment précisément où la famille de Godfrey commençoit à conce¬ 
voir des inquiétudes. Dugdale jura qu’il tenoit cette nouvelle du père 
Évers, et que celui-ci lui avoit nommé Godfrey. Il appela plusieurs 
témoins à l’appui de cette assertion , entre autres le ministre de la 


130 RÉVOLUTION DE 1688 

paroisse qui nia le fait ; mais d’autres témoins 1 affirmèrent. Il ajouta 
encore, en citant toujours le père Èvers, que dans le temps où 
Coleman étoit en prison, le duc d’York envoya demander au prison¬ 
nier : s’il ne s’étoit ouvert à personne de ce qui étoit entre eux? 
A Godfrey seulement, répondit Coleman. Sur cette réponse, con¬ 
tinua Dugdale, le duc d’York a fait assassiner Godfrey pour etre 
assuré du secret. 

D’autres circonstances, qui paroissoient fortuites, et des révéla¬ 
tions analogues se succèdent rapidement. On amenoit un nouveau 
prisonnier à la salle de Westminster. Bedlow, qui se trouvoit sur le 
chemin, dit aux gardes : « J’ai vu cet homme autour du corps de 
» Godfrey, à l’hôtel de Sommerset. » Ce nouveau prisonnier nia 
d’abord, et ensuite avoua le fait. 

C’étoit un orfèvre de la chapelle de la reine ; il se nommoit Prance. 
Étant absent de sa maison dans la semaine où Godfrey disparut, un 
locataire de Prance eut des soupçons qu’il communiqua, et Prance 
fut arrêté. Or, c’étoit pendant sa translation à la salle de Westminster 
que Bedlow parut frappé subitement comme d’un trait de lumière à 
sa vue, et que, sans le désigner par son nom, il dit : « Cet homme 
» étoit à l’hôtel de Sommerset. » 

Pi ’ance expliqua son espèce de fuite par les craintes personnelles 
que lui donnoit la conspiration, parce qu’il étoit catholique. Il nia 
d’abord qu’il eut aucune connaissance du sort de Godfrey, mais il 
avoua enfin ce que Bedlow avoit dit. Deux prêtres, Girard et Killy, 
l’avoient décidé par séduction à seconder Green qui appartenoit à la 
chapelle de la reine, Hill, domestique de Godden , écrivain fameux 
parmi les papistes, et Berry, portier de l’hôtel de Sommerset. Lui et 
ses trois autres complices, disoit-il, s’attachèrent aux pas de leur 
victime future; chacun ayant son poste particulier. Celui de Prance 
étoit à la porte de l’hôtel Sommerset. 

Hill, impatient, étoit allé s’informer chez Godfrey lui-même , s’il 
étoit chez lui, et la servante avoit répondu qu’il alloit sortir. Godfrey 
sortit enfin , espionné par Hill, et se rendit dans une maison voisine 
de l’église de Saint-Clément; de là, et toujours surveillé par Hill, 
Godfrey prit le chemin de l’hôtel de Sommerset, où Prance avoit 
son poste. A la porte de l’hôtel, deux des complices feignent de se 
quereller, un troisième fait des instances à Godfrey pour l’aider à les 
séparer ; enfin ils se réunissent tous, et le font entrer de force dans 


EN ANGLETERRE. 131 

l’hôtel. Green alors le saisit par derrière, le renverse, et fait des 
efforts pour l’étrangler. Girard tire l’épée de Godfrey pour l’en 
percer, mais on l’en empêche pour ne pas laisser de trace sanglante. 
Enfin Godfrey étant assassiné, on se décide à porter le cadavre dans 
une chambre de l’hôtel, dont Hill avoit la clef, c’étoit la chambre de 
Godden son maître. Au bout de deux jours, leur victime fut trans¬ 
portée d’abord dans une chaise, puis sur un cheval préparé par 
Green , jusqu’au lieu où l’on trouva enfin ses malheureux restes. Te! 
fut le récit de France, catholique; récit tellement circonstancié qu’il 
paroissoit être la vérité même. Des indices juridiques sembloient aussi 
le confirmer. Hill, au milieu d’une foule de prisonniers, fut reconnu 
sur-le-champ par la servante de Godfrey, et dit : « C’est lui qui m’a 
demandé si mon maître étoit sorti. » La sentinelle de l’hôtel affirma 
sous serment qu’elle avoit vu entrer une chaise à porteurs, mais per¬ 
sonne ne put dire qu’elle fût sortie de l’hôtel. 

Cependant, après avoir ainsi construit cette histoire, Prance 
demanda audience au roi, qui ne voulut l’entendre que devant son 
conseil. Là, il rétracta toutes ses dépositions ; de retour ensuite à 
sa prison , il fit dire au roi par le geôlier que cette rétractation étoit 
l’effet du trouble extrême de son esprit, et que sa première affirma¬ 
tion étoit véritable. Bientôt il se rétracta encore entre les mains du 
docteur Lloyd, et finit par persister dans ses déclarations primitives. 

Prance n’ayant plus varié, on instruisit le procès des trois autres, 
et il fut reçu comme témoin. Cette monstrueuse iniquité se trouvoit 
nécessaire , puisque l’unique témoignage de Bedlow ne procuroit pas 
la preuve légale. Girard et Killy, prêtres catholiques, ne furent pas 
découverts. La sentence de mort fut portée contre Green, Hill et 
Berry. Les deux premiers étoient catholiques, et protestèrent de 
leur innocence jusqu’au dernier soupir. Quant à Berry, portier de la 
reine, il pouvoit du moins sauver sa vie en s’avouant coupable , car 
il étoit accusé, non pas d’avoir été complice de l’assassinat, mais d’v 
avoir été présent et d’avoir aidé à transporter le cadavre. Il nia tout 
jusqu’à la fin. « J’ai abjuré, » dit-il, « ma religion pour un vil 
» intérêt. C’est la crainte de perdre ma place qui m’a entraîné à 
» me déclarer catholique sans conviction. J’accepte comme un juste 
» châtiment de ma faute la mort à laquelle je suis condamné pour un 
» crime dont je ne suis pas coupable; » et il mourut dans la religion 
anglicane, assisté du docteur Lloyd, qui le crut sincère. 


132 


RÉVOLUTION DE 1G38 


Lorsqu’on voyoit les prêtres catholiques protester de leur innocence 
jusqu’au moment fatal, on infirmoit cette preuve morale, en disant 
que le mensonge étoit permis aux jésuites , et absous par l’intention. 
Ainsi on oublioit ou l’on affectoit d’oublier que, dans la conspiration 
des poudres, les catholiques accusés et convaincus avoient confessé 
leur crime sur l’échafaud. Mais, dans la conjoncture présente, la 
constance ferme, calme, pieuse, résignée des condamnés, dans 
leurs dénégations en présence de la mort et de Dieu , était fortifiée 
par la même dénégation d’un anglican, et pouvoit jeter quelque 
incertitude dans la crédulité publique. La pitié pouvoit ramener la 
raison dans les esprits , et inspirer de l’horreur sur cette monstrueuse 
légalité des faux serments, qui imputoient à la reine et au duc d’York 
l’assassinat de Godfrey. Aussi le parti ennemi de la cour et des catho¬ 
liques ne manqua pas de publier que le docteur Lloyd avoit été 
suborné pour séduire Berry, et faire une conversion simulée de ce 
malheureux à l’église anglicane. 

Enhardi par la croyance juridique donnée à ses récits, Prance en 
inventa de nouveaux, et le fanatisme public ne permit pas de les ré¬ 
voquer en doute. Il s’agissoit d’une armée qui devoit renouveler en 
Angleterre le massacre d’Irlande, dont le souvenir sans cesse repro¬ 
duit inspiroit une prodigieuse terreur. Nul n’étoit assez téméraire 
pour dire ou même concevoir que s’il y avoit en 1641 cent catholiques 
en Irlande contre un protestant, il y avoit en 1679 plus de cent pro¬ 
testants en Angleterre contre un cacholique. Ainsi sevérifioit l’axiome 
de Shaftsbury sur la croyance du peuple au merveilleux le plus 
absurde. Malheureusement il y avoit des points obscurs dans cette 
terrible affaire. Les lettres de Coleman avoient prouvé juridiquement 
le dessein de rétablir la religion catholique en Angleterre par des 
moyens que le parlement et les tribunaux dévoient nécessairement 
trouver criminels. La mort de Godfrey étoit sans doute un suicide, 
quoique rien encore ne l’ait prouvé. Si cette mort ne fut pas volon¬ 
taire, et l’on peut croire qu’elle fut violente, faut-il l’attribuer à la 
cabale du comte de Shaftsbury, ou à des catholiques désespérés? Ici 
cependant cette mort inexplicable étoit qualifiée de meurtre par les 
jugements portés contre Ilill, Green et Berry. Ce meurtre, légale¬ 
ment reconnu, laissoit dans les esprits une impression d’autant plus 
profonde et sombre, que les accusateurs y impliquoient tout à la fois 
la reine, l’héritier présomptif du trône, les seigneurs catholiques, 


EN ANGLETERRE. 


133 

toute une compagnie religieuse abhorrée de l’Angleterre, enfin les 
cours de France, d’Espagne et de Rome elle-même. D’un autre côté, 
un gentilhomme du comté de Strafford, nommé Jennison, dont le 
frère aîné étoit jésuite, venoit d’abjurer la religion catholique, et 
s’étoit présenté pour combattre l’alibi argué par le père Ireland. 
Indigné de l’imposture de ce religieux, il avoit, disoit-il, abjuré la 
religion des papistes; il déclara qu’on l’avoitsollicité lui-même d’en¬ 
trer dans la conjuration contre la vie du roi, et nomma les assassins 
qui avoient si miraculeusement trouvé leurs armes trois fois rebelles 
à leur projet régicide. Il cita aussi un prêtre jadis catholique, nommé 
Smith, élevé chez le père de Jennison. Ce prêtre, qui avoit apostasie, 
déclara qu’étant à Rome, il avoit eu connaissance, dans ses conversa¬ 
tions, d’un projet contre la vie du roi ; il n’alla pas plus loin. Mais ces 
nouvelles dépositions donnèrent un nouvel essor aux inquiétudes pu¬ 
bliques ; le gouvernement, d’ailleurs, avoit agrandi la carrière ouverte 
«à la cupidité des imposteurs, en promettant leur grâce et de larges 
récompenses aux conspirateurs qui viendroient se déclarer eu\- 
mèmes. Alors témoins et révélateurs étoient venus obstruer les ave¬ 
nues de la justice. 

Enfin un incident, qui ne peut recevoir qu’une interprétation fort 
innocente, vint encore aggraver le mal. L’avocat des lords catholiques 
enfermés à la Tour, et un nommé Tasborough, attaché à la maison 
du duc d’York, firent d’imprudentes démarches. L’avocat, nommé 
Reading, chercha d’abord à s’insinuer auprès de Bedlow, dans l’in¬ 
tention de le surprendre en mensonge; bientôt, le voyant accessible 
aux séductions de l’argent, il lui promit, de la part du comte de 
Stafford, une somme assez forte, pour mitiger en simples ouï-dire 
ses dépositions premières. Mais Bedlow avoit placé des témoins der¬ 
rière la tapisserie de son appartement, et l’avocat fut condamné au 
pilori, comme suborneur. Dugdale agit à peu près de la même ma¬ 
nière contre Tasborough. Celui-ci devoit se croire moins exposé, 
parce qu’une de ses parentes étoit récherchée par ce Dugdale, qui, en 
effet, promit de se rétracter et de quitter l’Angleterre, au moyen d’une 
forte récompense. Tasborough, livré comme Reading, subit le même 
sort. Enfin les autres accusés parurent successivement en jugement. 
£inq prêtres jésuites et l’avocat Langhorn furent condamnés. Le mé¬ 
decin de la reine, Vakemann, fut renvoyé absous avec trois religieux 
bénédictins. Le comte Stafford fut jugé plus tard, et mit fin h cette 

7 


i. 


134 


RÉVOLUTION DE 1688 


tragédie. Le roi ne permit pas que les autres seigneurs catholiques 
lussent mis en jugement. 

Cette sanglante et mystérieuse affaire est sans contredit un des 
phénomènes les plus effrayants de la société livrée à l’emportement 
de ses passions ou de ses terreurs. Une persuasion invincible entraî- 
noit non pas seulement le peuple, mais tout ce qui constitue légale¬ 
ment l’ordre public. Ainsi, le clergé, les magistrats, les jurés, le 
parlement, le roi lui-même croyoient, non pas précisément aux 
témoins, mais à une conspiration*. Leroi, plus que personne, savoit 
à quelles imprudences avoient pu se porter des agents secondaires, 
puisque lui-même avoit promis à la France, par un traité, le réta¬ 
blissement de l’église catholique en Angleterre. A la crainte de se 
voir compromis personnellement, se joignoit une autre crainte, celle 
des complots tentés contre sa vie; du moins il y paroissoit croire. 
Enfin, disoit-il à son frère 1 , pour excuser les rigueurs exercées contre 
les catholiques : « C’est un mal nécessaire pour prévenir de plus 
grands maux. » Il fut certainement la cause première de ces hor¬ 
ribles attentats commis par la justice légale. Cependant on ne peut 
observer sans surprise que ni son nom, ni ses actes ne furent jamais 
cités, et qu’il devint au contraire plus populaire dans la nation, en 
proportion de la fureur qui s’exerçoit au nom des lois contre les catho¬ 
liques. Les factieux, qui avoient su mêler dans cette cause les noms 
de la reine et de l’héritier du trône, avoient mis par là en quelque 
sorte le roi sous la protection de la calomnie et de la terreur. 

S’il resta longtemps d’indignes soupçons dans les cœurs, la nation 
cependant fut peu à peu, mais trop tard, désabusée par les impos¬ 
teurs eux-mêmes. Un des témoins, Carstairs, qui sacrifia le banquier 
Slaley, déclara en mourant qu’il léguoit son corps à la voirie, pour 
prix de ses infamies. Titus-Oates fut reconnu parjure. Dans le procès 
du comte de Stafford, Dugdale fut convaincu de faux. Bedlow, en 
mourant, signa entre les mains d’un des lords chefs de justice le désa¬ 
veu de tout ce qu’il avoit dit contre la reine et le duc d’York, rati¬ 
fiant toutefois ses dépositions sur le reste. La mort de tous les accusés 
qui protestoient de leur innocence jusqu’au dernier soupir, éclaira 
aussi le jugement des hommes revenus à l’usage de leur raison. Ce 
témoignage n’est pas récusé par ceux mêmes qui ont concouru à 


1 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


135 


l’exclusion des Stuarts avec le plus de ferveur. Après avoir souvent 
cité Titus-Gates comme un homme abominable, le docteur Burnet 
s’élève contre ceux de son église qui s’étonnoient de la protestation 
d’innocence faite par tous les prêtres condamnés. « îl y a, » dit-il, 
« quelque chose de dur et d’inhumain à vouloir qu’ils aient rendu 
» un dernier hommage aux charmes de l’imposture, la mort sur les 
» lèvres. » 


























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r f rft Cf V> ;*> Î.4 uX — 3t}wmh$ 1 h - 

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✓ 





















































LIVRE CINQUIÈME, 


Le nouveau parlement. —- Liberté de la presse. — Le conseil du roi divisé. — Shafts- 
bury et le triumvirat. — Espérances de la duchesse de Portsmouth. — Bill de 
Yhabeas corpus. 

Affaires d’Écosse. — Assassinat du primat. — Révolte de Bothwell-Bridgc. — Le 
duc de Monmouth pacifie l’Éeosse. 

Prorogation du parlement. — Maladie du roi. — Le duc d’York rappelé. — Shafts- 
bury renvoyé du ministère. — Pétitions. — Complot du tonneau à farine. 

INégociations de tous les partis avec Louis XIV. — Shaftsbury dénonce juridique¬ 
ment le duc d’York. — Délibérations du conseil sur ce prince. — Il est renvoyé 

en Écosse. — Parlement. — Bill d’exclusion, dans les communes. — Politique et 
négociations de la France en Angleterre. — Le bill d’exclusion rejeté par la haute 
chambre. — Fureur des communes. 

Le vicomte de Stafford condamné pour le complot des papistes. — Pitié du peuple. 
— État de la nation et des factions. — Le parlement est prorogé. — Déclaration 
violente des communes. — Dissolution du parlement. 


1079 — 1000. 


Le parlement s’étoit réuni pendant le cours de ces procédures ; et 
le bill qui restreignoit la liberté de la presse venoit d’expirer. Alors le 
torrent des invectives politiques et religieuses se déborda. Déjà au 
parlement, dans les tribunaux et dans les temples, tous les orateurs 
livroient à la discussion, à la dérision ou à l’horreur du public, les 
textes des casuistes d’Italie], de Portugal et d’Espagne sur le proba¬ 
bilisme, sur l’intention, sur l’hérésie et sur les rois hérétiques. L’ex¬ 
plosion soudaine de la presse, rendue à la liberté après une législation 
très-rigoureuse, produisit tous les résultats qu’en espéroient les 
ennemis de la cour. Peu à peu ils formèrent systématiquement une 
fabrication régulière de petits écrits auxquels ne dédaignoient pas 
de concourir les hommes du rang le plus élevé. Buckingham et Shafts¬ 
bury surtout y faisoient examiner, discuter et soutenir, en faveur du 
parlement, le droit de régler la succession royale. On s’y attachoit 
particulièrement à exagérer les périls qui menaçoient les lois et 


138 


RÉVOLUTION DE 1688 


l’église d’Angleterre, si un catholique montoit jamais sur le trône. 
C’est ainsi que l’on fortifioit, par de subtiles théories, les passions 
soulevées contre l’héritier présomptif du royaume. 

L’exil volontaire ou forcé de ce prince, le renvoi des ministres sus¬ 
pects d’attachement à ses intérêts et à ses droits légitimes, l’organisa¬ 
tion d’un nouveau conseil et d’un nouveau ministère, les offres que 
Charles avoit prodiguées en ouvrant la session, de concourir à toutes 
les mesures capables de protéger la religion du pays, sans blesser les 
lois fondamentales sur la succession, rien ne paroissoit calmer la pas¬ 
sion des communes contre le duc* d’York. D’ailleurs le président du 
nouveau conseil, Shaftsbury, aperçut bientôt que le roi se défioit de 
lui ; et, prenant sa faveur actuelle pour un acte de dissimulation pro¬ 
fonde, il resta dans le parti populaire, qu’il engagea sans peine à per¬ 
sister vigoureusement dans ses résolutions. Les communes en effet se 
montrèrent inflexibles, et ne voulurent satisfaire à aucun des besoins 
réels du roi et du gouvernement, avant que d’avoir examiné toutes 
les questions qui s’attachoient à la religion de l’héritier présomptif. 

A l’instant, deux partis se prononcent dans le conseil comme au 
parlement : les uns veulent une exclusion absolue; les autres un bil! 
de limitation d’autorité pendant le règne d’un roi qui seroit catho¬ 
lique. Déjà la chambre des communes avoit déclaré par un vote 
solennel : « Que le duc d’York étant papiste , tous les papistes se 
» trouvoient naturellement encouragés à conspirer. » Le duc ne 
trouva qu’un homme qui osât se prononcer avec courage contre ce 
vote ; c’étoit Coventry , secrétaire de la chambre. Tous les autres 
amis de ce prince gardèrent un silence de consternation. Trois jours 
après, le roi offre encore aux deux chambres de consentir à toutes les 
mesures capables de garantir la religion de l’État. L’exclusion de son 
frère étoit la seule exception. Dans le cas où sa majesté auroit un 
successeur catholique, tous les emplois seroient donnés aux seuls 
protestants, et les titulaires ne pourroient pas être révoqués sans le 
consentement du parlement. 

Au conseil, le roi s’étoit prononcé avec énergie contre tout projet 
contraire à l’ordre légitime et naturel de la succession. 11 comprenoit 
facilement que si le droit successif étoit actuellement altéré, sous 
prétexte de la religion, d’autres prétextes ne manqueroient pas de 
naître pour changer la monarchie héréditaire en monarchie élective. 
Shaftsbury, président du conseil, rejetoit hautement toute limitation. 


EN ANGLETERRE. 


139 

« \ous voulez, » disoit-il, «enlever au prince devenu roi, son autorité 
» necessaire sur les affaires de l’église anglicane, sur le trésor, sur la, 
» paix et la guerre. Ainsi vous attribuez au parlement tous les droits 
» delà royauté; n’est-ce pas constituer la république elle-même? 
» Soyez plus conséquents dans vos principes. Votre projet n’établit 
» que la démocratie, et vous sacrifiez la royauté à une seule personne. 
» Moi, je ne sacrifie qu’une seule personne, et je conserve la royauté.» 
Il proposoit donc formellement et absolument l’exclusion du prince. 

Quant à Essex, Halifax et Sunderland, ils formèrent dans le conseil 
ce qu’on appela le triumvirat , contre le parti du président. Ni leurs 
instances, ni leurs raisonnements ne purent vaincre son opiniâtreté. 
Cependant le roi s’arrêta au projet de proposer des limitations, et le 
chancelier fut chargé de les porter aux deux chambres. 

Lorsque le duc d’York apprit cette nouvelle dans son exil, sans 
doute il en fut consterné , mais il ne s’abandonna point à un abatte¬ 
ment peu digne d’un cœur élevé. Résolu de soutenir et de reven¬ 
diquer ses droits en temps et lieu , s’ils lui étoient ravis par un acte 
parlementaire; le bill même d’exclusion, s’il ne procédoit que du par¬ 
lement avec la sanction royale, lui paroissoit moins dangereux qu’un 
bill de limitation , adopté sur la proposition meme du roi. Il est vrai 
que Charles II lui avoit promis de ne jamais sanctionner un bill d’ex¬ 
clusion. Mais proposer lui-même un bill de limitation, ne laisser à 
son frère, devenu roi, que le vain titre de roi, n’étoit-ce pas recon- 
noître, en principe, que ce titre pouvoit légalement lui être ravi?Le 
duc en exprima sa juste douleur à Charles, qui s’excusa sur la néces¬ 
sité des temps, et lui en fit espérer de meilleurs. 

Cette grande question agita violemment tous les esprits. La cour 
elle-même étoit divisée d’une manière extrême, ets’abandonnoit aux 
spéculations les plus hasardeuses. Qn n’a point encore parlé de l’in¬ 
fluence politique des femmes qui possédoient ou se partageoient les 
inconstances du roi. Toutes-puissantes sur sa foi blesse, elles se liguoient 
tour à tour avec les mécontents, qui espéroient obtenir par elles la 
signature royale au bill d’exclusion. Alors la duchesse de Portsmouth 
jouissoit de la plus haute faveur. Elle avoit du roi un fils, le duc de 
Richemond, que Louis XIV naturalisa depuis en France. Les mécon¬ 
tents lui firent entendre que, si le roi consentoit enfin à l’exclusion , 
une clause du bill conféreroit à sa majesté le pouvoir de nommer son 
successeur, comme en avoit agi le parlement sous Henri VIII. Pour 


RÉVOLUTION DE 1G38 


140 

mieux l’éblouir et donner un champ plus libre à ses espérances, le 
projet lui fut suggéré d’unir un jour son fds à la duchesse de Bourbon, 
1111e naturelle de Louis XIV. D’un autre côté, on berçoit le duc de 
Monnouth des plus vastes projets. Si le bill d’exclusion conféroitau 
roi son père le droit de nommer son successeur, le choix de sa majesté 
pourroit-il tomber sur un autre que lui? C’est ainsi que dans les con¬ 
traires desseins d’une égale ambition, la duchesse et Monmouth se 
réunirent pour obséder Charles II. Mais la faction n’eût certainement 
pas abandonné au roi le droit dont glle les flattoit l’un et l’autre; elle 
eût désigné elle-même le successeur de la couronne ; et la princesse 
Marie, femme du prince d’Orange, n’eût jamais été sacrifiée à Mon¬ 
mouth ou à l’ambitieuse Kéroualle *. Cependant, s’il faut en croire 
Monlagu , le roi consentit un moment au bill d’exclusion, sur l’otfre 
que la duchesse fut autorisée à lui faire d’une somme de 800,000 
livres sterling. Mais, ajoutoit Montagu, ni le roi ni la chambre des 
communes ne se fioient l’un à l’autre, et nul n’auroit osé proposer un 
subside avant que le bill n’eût été sanctionné. 

Les communes s’occupèrent enfin de celte grande affaire; tous les 
principes de l’ordre politique furent scrutés dans leurs mystères, et 
discutés avec la passion que tant d’intérêts pouvoient naturellement 
susciter. C’est déjà un grand ébranlement donné à l’arbre de la royauté 
que de mettre à nu jusqu’à ses racines. Chez les anciens, le sceptre 
des rois remontoit à Jupiter même 2 , et la souveraineté, comme le 
Nil, prenoit sa source dans les deux. Que devenoit donc la royauté 
■sous l’empire d’un nouveau culte qui soumcttoit la foi elle-même à 
l’autorité des hommes? Ceux qui, dans cette lutte mémorable, défen¬ 
dirent les droits essentiels du trône, se trouvoient cependant leszélaleurs 
et les protecteurs de la nouvelle foi religieuse. Ils ne pouvoient donc 
s’appuyer que sur une base déjà renversée. Aussi leurs adversaires 
invoquèrent contre eux la Bible même, qui, maintenant abandonnée à 
tout vent de doctrine, étoit soumise au libre arbitre et à la seule autorité 
de chaque interprète. Jacob et Salomon furent donc cités en témoi¬ 
gnage contre le duc d’York , et vinrent attester devant le parlement 
d’Angleterre que le droit d’aînesse n’est pas toujours le droit légitime. 
Ainsi la religion elle-même, devenue tout humaine, n’étoit plus la ga- 


* Mém. de Burnet. 
2 Homère. Uiad. 


EN ANGLETERRE. 141 

rantie inviolable des droits et des devoirs en're le grince et les sujets. 
Une (ois dénaturée dans son principe, qui est l’autorité divine, que lui 
reste-t-il? L’autorité de l’homme, c’est-à-dire la force. Les partisans 
de l’exclusion avoient donc toute raison contre leurs adversaires, puis¬ 
qu’ils étoient seuls conséquents à la profession de foi commune. « Que 
nous parlez-vous, disoient-ils, des lois fondamentales du royaume? 
En invoquant ces lois, vous détruisez votre propre cause. Ces lois 
apparemment se sont faites par la puissance législative. Si cette puis¬ 
sance n’est pas souveraine, elle n’est rien. Où trouverez-vous ce carac¬ 
tère de souveraineté? Les actes du parlement, quand le roi lésa 
sanctionnés, sont la loi de l’Angleterre. Qu’est-ce donc que le roi et 
le parlement d'Angleterre, s’ils trouvent aujourd’hui des limites qui 
ne se trouvoient pas autrefois? C’est là que réside la souveraineté. Les 
lois fondamentales que le souverain a faites, le souverain peut et doit 
les révoquer, si leur conservation met en péril la société tout entière. 
Ici cependant les périls sont assez manifestes, les preuves en sont 
flagrantes. Vous les voyez dans le procès des conspirateurs. Les lettres 
des affidés du prince sont dans vos tribunaux. Tous les papistes de 
l’Europe l’ont pris lui-mème pour leur idole; et quand nos lois ont 
rendu le roi de la Grande-Bretagne chef suprême de la religion, vous 
doutez si un roi catholique renversera ou ne renversera pas l’église 
d’Angleterre? Les bûchers de la reine Marie sont-ils donc si loin de 
nous? Les actes de foi , les tortures et les gibets de Philippe II, qui 
fut son mari, sont-ils donc capables de vous rassurer? Mais l’église 
anglicane sera respectée; l’autorité du prince catholique sera limitée; 
des serments en seront la garantie : des serments! Et un pape les con¬ 
firmera sans doute! Non : l’autorité absolue dans les rois, l’obéissance 
passive dans les sujets, tel est le dogme politique des papistes. Votre 
bill de limitations ne sera qu’un acte de rébellion , et vous en subirez 
la peine. » 

A ces considérations se joignirent la spoliation des possesseurs 
actuels des biens de l’ancien clergé catholique , l’appel des forces de la 
France, et la guerre civile qui en seroit l’infaillible suite. Il n’en falloit 
pas tant pour entraîner des esprits déjà résolus. Les limitations pro¬ 
posées par la cour furent rejetées. La chambre y substitua un bill 
d’exclusion contre le duc d’Vork ; et déjà le bill avoit subi 
l’épreuve de la seconde lecture, lorsque le roi prorogea le parlement 
(26 mai 1679). 


7. 


142 RÉVOLUTION DE 1688 

V 

Ce fut dans cette session que le roi, au nombre des mesures de 
sûreté qu’il offrit ou qu’il accepta pour calmer l’irritation et les alarmes 
de l’Angleterre, sanctionna le bill si connu sous le nom de Yhabeas 
corpus . Cet acte mémorable qui assure à chaque citoyen sa liberté 
individuelle, et qui la met hors de toutes les atteintes de la puissance 
arbitraire, fut particulièrement l’ouvrage du comte de Shaftsbury. 

Tandis que le duc d’York, exilé à Bruxelles, se voyoit poursuivi en 
Angleterre par les plus redoutables passions d’un peuple ému, la 
frayeur et la haine, le gouvernement, sous l’administration inflexible 
de Lauderdale, recueilloit en ÉcosSè le fruit de ses rigueurs et de son 
avarice. Lauderdale, avide de confiscations et d’amendes, qui alors 
étoient énormes, avoit convoité même une révolte qu’il obtint enfin; 
et ce fut pour le duc de Monmouth une occasion d’acquérir une gloire 

r » 

aussi dangereuse pour lui que pour l’Etat. Le conseil d’Ecosse et le 
nouvel épiscopat s’attachoient surtout à convertir les sectaires par des 
régiments de dragons et par des sentences ruineuses. Poussés au 
désespoir, chassés légalement de leurs presbytères, de leurs églises, 
même de leurs foyers où leur culte n’étoit plus toléré, les presbyté¬ 
riens et les puritains se rassembloient au désert^ et, la Bible à la main, 
maudissoient les rois de la terre, qui usurpoient ainsi le trône du 
Christ. Les assemblées au désert, ou conventicules des champs, avoient 

r 

été désignées dans l’acte du parlement d’Ecosse, comme des actes de 
rébellion. C’étoit appeler les fanatiques au martyre, et tous aspiroient 
au martyre. Les conventicules cependant se dispersoient au premier 
bruit de l’approche des dragons. Quelquefois, lorsque c’étoit la nuit, 
les fanatiques les plus intrépides attendoient les soldats de pied ferme, 
ou du moins répondoient par des coups de feu aux premiers mou¬ 
vements de leurs ennemis. Cet état violent ne pouvoit durer long¬ 
temps. 

Un jour, le primat Sharp, archevêque de Saint-André, revenoitdu 
conseil et retournoit à son palais ; ayant envoyé ses gens devant lui 
pour avertir de son arrivée, il se trouvoit sans escorte. Cependant les 
éclaireurs d’un comenticule qui se tenoit non loin de là, traversoient 
à cheval un marais qui se trou\e aux portes de Saint-André. Ils 
aperçoivent le carrosse de l’archevêque. « Dieu nous livre le prêtre 
» de Baal, » s’écrient les fanatiques, et ils se précipitent autour de 
leur victime, déjà pale de la mort qu’elle va recevoir. Un coup de 
feu, tiré à bout portant, attaque seulement son habit. Cet effet naturel 


EN ANGLETERRE. 


143 

de leur empressement cruel est à leurs yeux l’effet d’un criminel et 
magique pouvoir. Le zèle barbare s’acharna sur l’infortuné ; ils l’aban¬ 
donnent enfin quand ils se croient certains de lui avoir donné la mort. 
Six ans auparavant, un fanatique avoit essayé le même attentat. Ainsi 
périt un des anciens ministres les plus fervents de la secte puritaine. 
Les sectaires lui eussent pardonné ses vices peut-être; sa défection , 
jamais. 

Cet assassinat fut bientôt suivi d’une insurrection. Un conventicule 
attaqué près de Glascow par un détachement des gardes commandé 
par sir Graham depuis lord Dundee, resta vainqueur. Cette victoire 
parut aux sectaires une manifeste preuve de la protection divine ; ils 
marchent témérairement sur la ville, chassent la garnison, tiennent 
la campagne, et publient des manifestes, où les rigueurs du conseil 
d’Écosse étoient surtout désignées comme la cause de l’insurrection, 

Le roi, qui avoit éprouvé personnellement, dans le temps de Crom¬ 
well, quelle étoit l’énergie du fanatisme covenantaire, prit sur-le- 
champ de sages mesures. II manda les chefs du gouvernement d’Ècosse, 
entendit les plaintes, et fit marcher des forces considérables, pour 
étouffer d’un seul coup la révolte. Monmouth fut chargé de diriger 
les opérations ; il tempéra la rigueur des ordres que le conseil d’Écosse 
lui avoit fait donner, et n’écouta que les vœux secrets du roi, pour la 
clémence ou du moins la prudence. Monmouth marcha en bon ordre, 
mais à petites journées, pour laisser aux fanatiques le temps de se 
calmer à la vue du péril. Il les joignit enfin près d’un pont sur la 
Clyde, à Hamilton. Les sectaires étoient maîtres du pont, et parois- 
soient résolus de le défendre. Us envoyèrent toutefois des députés au 
duc de Monmouth, pour traiter de leur soumission. Monmouth 
répondit qu’ils dévoient, avant tout, déposer les armes, et s’en 
remettre à la clémence du roi, qu’il solliciteroit pour eux. La division 
se mit dans leur camp : les uns vouloient se rendre ; les autres, d’une 
voix prophétique, promettoient le secours du Seigneur à ceux qui 
combattroient généreusement pour sa sainte cause. Monmouth 
cependant ordonna le passage, qui s’effectua. Les sectaires eurent trois 
cents hommes de tués, et douze cents prisonniers ; le reste prit la fuite. 
Telle fut l’affaire que l’on nomme la révolte de JBothwell-Bridge 
(22 juin 1679). 

Monmouth avoit arrêté le carnage, malgré ses officiers qui ordon- 
noient de tout passer au fil de l’épée; on lui en fit des reproches à la 


141 REVOLUTION DE IG88 

cour. « Vous auriez pu, lui dit-on en présence du roi, vous éviter I’em- 
» barras de traîner après vous tant de prisonniers. — Je ne sais 
» point,» répliqua-t-il fièrement, « égorger des milliers d’hommes 
» à la fois. S’il y a des bouchers ici, qu’ils se chargent à l’avenir d’une 
» pareille tuerie. » Monmouth , en effet, avait montré autant d’hu¬ 
manité que de prudence. Lauderdale vouloit continuer de gouverner 
par la terreur des violences militaires; mais Monmouth licencia les 
milices, et établit une sévère discipline dans les cantonnements de 
l’armée, obtint une amnistie, et renvoya les prisonniers, sous caution. 
Le roi même accorda la liberté des convcnticules domestiques, avec 
certaines conditions. Enfin, l’Écosse fut soudainement pacifiée, et 
l’honneur en fut déféré à Monmouth, dont le nom deunt de plus en 
plus cher à l’Angleterre. 

Si la prorogation du parlement avoit suspendu le péril d’une crise 
qui paroissoit inévitable dans les affaires, cette mesure n’étoit elle- 
même qu’un danger de plus; mais le roi s’étoit vu dans la nécessité 
d’y recourir. Les communes, indépendamment de leur obstination 
sur leur biîl d’exclusion, avoient affecté de laisser le roi dans une 
détresse évidente, et n’avoient accordé que le subside rigoureusement 
nécessaire pour licencier l’armée. D’un autre coté, leur violente ardeur 
pour le procès des lords catholiques détenus à la Tour, et pour celui 
du comte Danby, leur avoit suggéré une prétention toute nouvelle 
contre la chambre des lords. Elles soutinrent que les évêques dévoient 
s’abstenir de siéger à cette chambre pendant l’un et l’autre procès. 
En un mot, elles invoquèrent l’usage et même les lois de l’Eglise, qui 
défendent au clergé de s’immiscer dans le jugement des affaires capi¬ 
tales. Mais cet usage, fondé sur des convenances respectables, n’étort 
pas la loi politique ; et la chambre haute, qui ne voyoit pas sans alarmes 
l’ascendant des doctrines populaires, défendit vivement le droit légal 
des lords spirituels. Enfin, durant la vivacité de ce conflit de juridiction, 
il se préparoit dans les communes une adresse de remontrance au roi, 
qui avoit pour but d’enflammer encore les imaginations déjà hors 
d’elles-mèmcs ; et le roi, saisissant le prétexte que lui offroit le dissen¬ 
timent des deux chambres, avoit brusquement prorogé leur session. 
Celte mesure, qui futsuhie, quelques semaines après (10 juillet 1679), 
de la dissolution même du parlement, exalta au dernier point le partit 
de l’opposition, qui se croyoit assuré de surmonter la patience du roi ; 
et Shaftsbury surtout protesta publiquement que celui qui avoit donné 
ce conseil à sa majesté le payeroit de sa tète. 


EN ANGLETERRE. 


145 

liais Charles n’avoit agi que de son propre mouvement ; et comme 
ii s’étoit engagé, en formant son ministère actuel, à ne prendre aucune 
résolution importante sans l’avis du conseil privé, on ne tarda pas à 
soupçonner que le système du gouvernement étoit changé, ou plutôt 
que le roi, toujours secrètement le même, ne tarderoit pas à rentrer 
dans les voies souterraines qui déjà l’avoient conduit sur les bords 
d’un abîme. On ne douta plus qu’il ne fût résolu à se passer enfin du 
parlement. 

Dans cette situation délicate, le roi comprit la nécessité de s’atta¬ 
cher plus fortement que jamais au parti de l’église anglicane, auquel 
tant de mouvements désordonnés faisoient craindre les jours néfastes 
de Charles I er . Il se souvint aussi d’un autre parti qu’il avoit presque 
toujours négligé, oublié même jusqu’à l’ingratitude, celui de ces ardents 
mais toujours fidèles cavaliers qui avoient subi tant de maux pour la 
cause du roi son père. Quelques-unes de ces paroles qu’il savoit si bien 
prononcer, les lui amenèrent tous. Assuré maintenant de ces deux 
partis inconciliables dans leurs doctrines, mais armés l’un et l’autre 
contre la fougue des sectes politiques et religieuses, il eut recours à 
Barillon 1 , et lui demanda la protection de Louis XIV. 

Dans la vivacité de ses instances, il n’hésita point à rejeter sur le 
duc d’York et sur le comte Danby toutes les mésintelligences, toutes 
les défections que lui pouvoit reprocher la cour de Versailles. « Re- 
» présentez à votre maître tout ce qui se passe, » lui disoit-il, « et 
» conjurez-lc, de ma part, de vouloir mettre pour toute ma vie l’An- 
» gleterre dans sa dépendance. » Enfin, une négociation régulière 
est ouverte ; elle est confiée au comte de Sunderland et à la duchesse 
de Portsmouth. 

La dissolution du parlement fut d’abord présentée comme un gage 
certain des véritables dispositions du roi. Mais le passé ne rassuroit 
pas sur l’avenir, et Louis XIV exigeoit que Charles s’engageât formel¬ 
lement à ne plus convoquer les chambres. Cependant il finit par se 
réduire à un engagement de trois années, ce qui rentroit dans les 
termes du dernier bill triennal. A quel prix se vendra cette concession 
de trois années sans parlement? Sunderland demanda quatorze millions. 
La duchesse de Portsmouth se contentoit de douze. Charles veut bien 
n’en exiger que neuf, et enfin se réduit à un million par an. Ainsi, 


Dolrvrnpîe. — Lettres de Barillon. 


REVOLUTION DE IG88 


146 

pour la France, le royaume d’Angleterre n’étoit plus à l’enchère, mais 
au rabais. 

De son côté, le duc d’York envoie de Bruxelles à Paris le colonel 
Churchill (qui doit devenir un jour si fameux), pour lever tous les 
obstacles à la conclusion de cette grande affaire. Si c’est l’argent qui 
peut retenir la France, le duc d’York offre de prêter à Louis XIV le 
premier million que Louis XIV prêteroit à Charles II. Enfin l’on se 
met d’accord, et le million est promis pour chaque année pendant 
trois ans. Maintenant quel ministre osera signer une pareille adjudi¬ 
cation? La France ne prenoit qu’un engagement conditionnel, et le 
roi d’Angleterre contractoit une obligation absolue. Mécontent et 
humilié d’un si misérable secours, il est ou se montre inquiet de l’ar¬ 
ticle capital, celui du parlement. Rochester est appelé, consulté; il 
fait des remontrances. Tous les ministres veulent que le traité soit 
verbal, ou que le roi, s’il faut un écrit, le signe seul. Enfin la négo¬ 
ciation est rompue. Charles menace l’ambassadeur de se réconcilier 
avec son peuple en convoquant un nouveau parlement, et Barillon 
reçoit l’ordre de renouer ses intrigues avec le parti populaire. 

Au milieu de ces agitations d’esprit, le roi tombe malade à Windsor, 
et l’on craignit même pour sa vie. A cette nouvelle inattendue, la 
nation, inquiète du présent et de l’avenir, témoigne vivement l’affection 
qu’elle portoit naturellement à son prince, et qu’il lui avoit inspirée 
par ses manières toujours gracieuses et populaires. Ce mouvement 

r 

gagna tous les ordres de l’Etat, qui voyoient dans l’anarchie et dans 
la guerre civile les tristes, mais infaillibles prémices d’une succession 
contestée. 

Pénétrés des mêmes craintes, Essex, Halifax et Sunderland conseil¬ 
lèrent au roi d’avertir le duc d’York ; et sur ce conseil, Charles mande 
à son frère de venir sur-le-champ, sans éclat et sans suite. En moins 
de quatre jours, le duc a fait le voyage de Hollande à Windsor ; mais 
alors le péril étoit passé. Les ministres lui font entendre, ou plutôt 
lui notifient que l’état actuel de sa majesté n’offre plus d’inquiétude, 
et que rester maintenant en Angleterre seroit tout à la fois une impru¬ 
dence et un danger. Ils ajoutent que le duc de Monmouth sera éloigné, 
que le brevet de capitaine général sera retiré à ce jeune ambitieux. 
Enfin le roi lui-même promet à son frère de le rappeler incessamment 

t “j.» 

de Bruxelles, pour lui donner le gouvernement d’Ecosse. Le duc 
n’hésita plus à se soumettre et partit. 


EN ANGLETERRE. 


147 

Quoique les ministres eux-mêmes eussent conseillé le rappel de ce 
prince, ils n’en étoicnt pas moins inquiets de l’ascendant que le duc 
pouvoit prendre sur les affaires, et du peu de confiance qu’il leur 
témoigna. Ils redoutoient son caractère et son goût décidé pour l’au¬ 
torité arbitraire. S’ils partageoient la répugnance du roi pour la con¬ 
vocation d’un nouveau parlement, dans la juste prévoyance que les 
élections donneroient une chambre des communes plus passionnée 
encore que les précédentes, ils prévoyoient aussi que tout alloit s’en¬ 
gager dans un labyrinthe sans issue : car le gouvernement ne pouvoit 
se soutenir que par des subsides réguliers du parlement, ou par les 
secours de la France, ou par des taxes abitraires. Ils apercevoient 
également sans peine que le roi, indifférent à tous les systèmes poli¬ 
tiques, étoit toujours prêt à sacrifier son ministère, quel qu’il fût, 
aux intérêts toujours mobiles du moment. Ils étoient responsables, et 
cependant c’étoit de son propre mouvement, sans aucun avis du conseil, 
qu’il avoit prononcé d’abord la prorogation, et bientôt après la disso¬ 
lution du parlement. Le roi, qui employoit leurs talents, n’avoit donc 
réellement ni confiance ni estime pour eux. Plusieurs membres du 
conseil privé se dégoûtèrent de cette situation équivoque; ils se reti¬ 
rèrent, entre autres le chevalier Temple, qui préféra ses livres et ses 
jardins à une vie tumultueuse au milieu des factions. Essex resta au 
conseil privé 1 , mais il quitta la présidence de la trésorerie. Sans 
avouer que le roi s’étoit engagé à convoquer un nouveau parlement, 
il donnoit pour motif de sa retraite, à ses amis, que l’on formoit des 
projets dangereux et qu’il ne pouvoit y prendre part. Halifax se retira 
un moment dans ses terres ; et quand on apprit que le lord Russel, 
si zélé pour la religion et les lois de son pays, si cher au peuple pour 
ses vertus et l’intégrité de son cœur, imitoit leur exemple, on ne 
douta plus qu’il n’y eût dans le gouvernement quelque mystère auquel 
ces hommes ne ^uloient point participer. 

Le ministère de Charles s’étant presque dissous de lui-même, le 
comte de Shaftsbury, qui d’ailleurs étoit odieux à S. M., ne pouvoit 
plus y rester. Le roi lui ôta la présidence du conseil, et la donna au 
lord Robard , qu’il créa comte de Radnor, homme doué de talents , 
mais d’un caractère capricieux et atrabilaire. Hyde, comte de Ro- 
chester, fut nommé à la place du comte d’Essex, et partagea la con- 


i Mém. de Jacques II. 


148 RÉVOLUTION DE 1G88 

fiance intime de Charles avec Godolphin et le comte de Sunderland. 
Après le renvoi de Schaflsbury , le roi tint sa parole à son frère, lui 
permit de revenir un moment en Angleterre, et bientôt après l’en¬ 
voya en Écosse. Quant à Monmouth , ses amis lui avoient persuadé 
facilement de se résigner à la perte de ses emplois, et même à une 
sorte d’exil. « Ces persécutions, » lui disoicnt-ils, « ne serviront qu’à 
» votre gloire. Le parlement ne vous laissera pas sacrifier au duc 
» d’York, et le roi lui-rnème ne verra pas sans plaisir une adresse qui 
» demandera la fin de votre exil. » Monmouth s’étoit donc résigné 1 ; 
mais, apprenant que le duc d’York‘étoit revenu en Angleterre, il 
reparut lui-même à Londres le lendemain du jour où le prince venoit 
de partir pour Edimbourg. Le roi témoigne d’abord un grand mé¬ 
contentement, lui ordonne de quitter le royaume dans vingt-quatre 
heures, lui ôte successivement le gouvernement de Hull, la lieute¬ 
nance du comté de Straflord et celle du Yorkshire septentrional ; 
enfin , sa charge de grand écuyer. Mais Monmouth s’étoit livré aux 
conseils emportés de Shaftsbury 2 , et chercha tous les moyens de 
braver la cour. Sous prétexte de parties de chasse, il visita plusieurs 
parties du royaume, affectant la popularité , se montrant à toutes les 
grandes réunions de peuple, traînant sur ses pas une foule prodi¬ 
gieuse partout enivrée de sa présence, de sa bonne mine, de ses 
manières affables, de son habileté à tous les exercices du corps. Les 
hommes sages en tiroient de sinistres pressentiments, et voyoient la 
guerre civile dans un prochain avenir. 

Les mécontents ne s’oublioient pas dans ses conjectures ; ils firent 
circuler des projets d’adresse pour la convocation du parlement, et 
la cour en provoquoit elle-même en sa favaur dans les provinces ou 
dans les corporations qui lui étoient dévouées. Les unes retentissoient 
de clameurs contre les complots des papistes ; les autres abhorroient 
les projets qu’elles attribuoient aux presbytériens, aux sectes fana¬ 
tiques et aux républicains. La nation se trouva tout à coup séparée en 
deux partis, sous les noms de pétitionnaires et d 'abhorrents, qui 
bientôt firent place à des noms plus expressifs. Les royalistes don¬ 
nèrent le nom de wihgs ou brigands puritains d’Ecosse à leurs adver¬ 
saires, qui, en échange, leur appliquèrent celui de lorys ou brigands 
papistes d’Irlande. 

' Mém. <lc Jacques II. 

2 Mém. de Bur ict. 


EN ANGLETERRE. 149 

Dans cette première ferveur des partis, qui rallioient ainsi et clas- 
soient leurs forces respectives, la cour eut le malheur de se prêter à 
un projet absurde, qui étoit de faire paroître une contre-partie du 
fameux complot des papistes. Un homme poussé par la comtesse de 
POVV es, dont le mari étoit renfermé à la Tour, dénonça un complot 
qui avoit pour but de chasser d’Angleterre le roi et la famille royale. 
Il fit trouver, en effet, dans un tonneau de farine, chez un colonel 
Mansel, des lettres qui prôuvoient la conspiration. Les lettres, lues 
et confrontées, furent jugées ce qu’elles étoient réellement : on y 
reconnut l’écriture même du dénonciateur. Le piège était vil et gros¬ 
sier. L’homme qui fut mis en œuvre étoit couvert de crimes et d’in¬ 
famie. Le roi et le duc d’York avoient eu l’imprudence de l’admettre 
en leur présence, et de l’envoyer, sous le masque d’un ardent 
patriote, à la suite de Shaftsbury et des autres chefs populaires. Cet 
homme reparut depuis, et trouva plus de profit à servir de témoin 
contre les malheureux catholiques, dont le procès continuoit tou¬ 
jours. De tels moyens n’appartiennent et ne peuvent réussir qu’aux 
factieux. La religion et la royauté sont toujours en péril quand un 
faux zèle fait descendre leur noble cause à la perfidie des factions. 
Après la honte, il resta encore un mal réel, celui de l’incrédulité sur 
de véritables complots. 

A cette époque , la politique de Louis XIV, qui inspiroit de nou¬ 
velles inquiétudes à l’Europe , et surtout à l’empire, s’exerçoient par¬ 
ticulièrement sur les affaires de l’Angleterre. En effet, depuis le 
traité de Nirnègue, toutes les puissances avoient licencié leurs armées; 
mais Louis XIV avoit conservé les siennes. Maître de l’Alsace et des 
trois évêchés, il faisoit citer à scs chambres de Metz et Brisach plu¬ 
sieurs princes souverains qui possédoient quelques seigneuries jadis 
dépendantes de ces provinces. La confiscation étoit prononcée contre 
ceux qui refusoient l’hommage, et de ce nombre étoient le roi d’Es¬ 
pagne, le roi de Suède et l’électeur palatin. Cette fierté irritoit les 
princes de l’empire et donna une occasion naturelle au prince d’Orange 
de fomenter une ligue nouvelle. Guillaume et Louis avoient un égal 
intérêt à s’assurer de l’Angleterre ; mais l’ambassadeur de Hollande à 
la cour de White-IIall ne laissoit rien espérer aux états généraux du 
coté de Charles, tandis que Louis XIV faisoit exciter par le sien les 
chefs de l’opposition à traverser la cour dans ses desseins, quels qu’ils 
fussent. Algernoon Sidney craignoit qu’une ligue avec la Hollande ne 


REVOLUTION DE 1G88 


Î50 

devînt pour Charles et pour le duc d’York une occasion d’avoir une 
armée. C’est ainsi que s’en expliquoit Barillon 4 . « Je ne lui ai donné 
» que ce que votre majesté m’a permis, » disoit-il à son maître. « Il 
» auroit bien voulu avoir davantage ; et si on lui faisoit quelque cjva- 
» iification nouvelle , il seroit aisé de l’engager entièrement. » Ainsi 
cet austère républicain recevoit d’un roi ce qu’un ambassadeur cour¬ 
tisan nommoit des gratifications. « Je crois, » ajoutoit Barillon, 
« que c’est un homme qui seroit fort utile si les affaires d’Angleterre 
» se portoient à l’extrémité. » Quelles leçons dans une seule ligne ! 

Barillon proposoit encore de mettre le comte de Shaftsbury dans 
les intérêts de la France. « La chose ne sera pas impossible avec une 
somme considérable, s’il ne s’agit que de susciter de nouveaux em¬ 
barras au roi d’Angleterre. Mais il sera plus difficile de le détourner 
des engagements qu’il a pris contre le duc d’York. Agit-il pour le duc 
de Monmouth ou pour le prince d’Orange? Les desseins de Shaftsbury 
sont assez difficiles à pénétrer; peut-être songe-t-il à établir une répu¬ 
blique. » 

Plus tard il parle encore d’Algernoon Sidney : il le représente 
comme un homme à sentiments fort élevés et à grandes vues. « Cet 
homme veut la république ; il pense que la France lui est nécessaire 
pour l’établir. Grand partisan de la tolérance universelle, Algernoon 
Sidney veut me persuader qu’une république d’Angleterre convien- 
droit parfaitement aux vues politiques et religieuse de la France, car 
la religion catholique s’y établiroit sans peine. » Telles étoient les 
idées que l’ambassadeur de France donnoit à sa cour, tout en lui 
demandant s’il falloit favoriser les vues de Monmouth sur le trône. 

Le roi étoit forcé par la détresse de convoquer le parlement ; et 
Sunderland, d’accord avec la duchesse de Portsmouth, lui en avoit 
fait sentir la nécessité. Le duc d’York, qui étoit revenu d’Écosse, de 
l’aveu du roi, insistoit vivement pour que la convocation n’eût pas 
lieu. « La guerre civile seroit moins dangereuse, » dit-il ; « c’est peut- 
» être le seul remède aux maux actuels qui vont accabler la royauté. » 
Alors Sunderland quitta les intérêts du prince; mais comme on le 
verra dans la suite, on peut croire avec raison que ce fut un accord 
fait avec le roi lui-même. Quant à la duchesse de Portsmouth, elle 
n’étoit guidée que par ses propres intérêts dans ses alliances fréquentes, 
soit avec le duc, soit avec les mécontents. 

1 Mém. de Dalrymple. — Letlres de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 151 

Monmouth s’étoit secrètement réconcilié avec le roi ; la duchesse 
de Portsmouth entra dans ses vues, et l’on fit tout à coup paroître 
dans le public la nouvelle d’une grande découverte : c’étoit une cas¬ 
sette noire qui conlenoit, dit-on, le contrat de mariage du roi et de 
la mère de Monmouth. Le roi crut devoir anéantir les effets dange¬ 
reux de cette prétendue découverte, et publia une déclaration où il 
affirma, sur sa foi de chrétien et de roi, que jamais il n’avoit été marié 
à mistress Barlow, dite Walters, ni avec toute autre femme que la 
reine. 

Shaftsbury, cependant, accompagné de plusieurs lords, se rend au 
grand jury de Westminster, et accuse formellement le duc d’York 
d’être récusant. Il joint à sa plainte la preuve que le duc a entendu la 
messe, et requiert sa mise en accusation. Il demande en outre que la 
duchesse de Portsmouth soit déférée aux tribunaux pour cause de 
grand scandale public. Cette affaire fut étouffée parle chef de justice, 
qui congédia le jury quelques jours avant la fin naturelle de la session. 
Quant à la duchesse de Portsmouth, elle fut si effrayée de cette agres¬ 
sion inattendue, que pour gagner le parti, elle se jeta tout entière 
dans ses desseins contre le duc d’York. Déjà le comte de Shaftsbury 
avoit dénoncé au conseil du roi un complot formé en Irlande. « Un 
» nouveau massacre de 1041 étoit imminent, » disoit-il, «et le primat 
» devoit livrer le royaume aux François. » Cette affaire fut jugée plus 
tard, et Plunket, primat d’Irlande, fut condamné à mort. Le roi ce¬ 
pendant laissoit un libre cours aux iniquités de la justice légale contre 
les proscrits de Titus-Gates. 

Philippe Sidney étoit l’ambassadeur de Charles auprès des états 
généraux. Son frère Algernoon étoit fort mal avec lui, et se moquoit 
tout à la fois des négociations et du négociateur, avec Barillon. Il est 
vrai que Philippe Sidney devoit lui déplaire, puisqu’il contrarioit les 
vues de la France qui payoit Algernoon. Mais Philippe entretenoit 
les états généraux dans l’espoir que l’Angleterre trouveroit bientôt, 
par la prochaine convocation d’un parlement, les moyens de s’allier 
avec la république , et de protéger les Pays-Bas espagnols contre les 
vues ambitieuses de Louis XIV. Charles II, qui enfin n’avoit plus 
d’espoir du côté de la France, conclut réellement un traité avec l’Es¬ 
pagne, traité qu’il fit valoir dans la suite pour acquérir de la popu¬ 
larité; mais dans le temps même des négociations, Philippe Sidney 
s’efforçoit de persuader au comte d’Avaux, ambassadeur de France à 


RÉVOLUTION Ï)E 1G88 


152 

La Haye 1 , que le roi son maître ne différoit la réunion du parlement 
que pour prolonger et justifier l’impuissance où il se trouvoit par là 
d’agir efficacement pour la Hollande et pour les Pays-Bas. 

Au milieu de ces ruses diplomatiques 2 3 , le cri public élevé contre 
le duc d’York et pour la convocation d’un parlement, décide enfin le 
roi, qui déclare au conseil privé que le parlement s’assemblera le 
21 octobre. Mais avant d’avoir fixé le jour, il mit en délibération s’il 
falloit éloigner le prince son frère. Sur dix-huit voix, il y en eut sept 
pour que le duc sortît du royaume,"et onze pour qu’il restât. « Puis- 
» qu’il a tant de gens pour lui, » dit le roi, « il faut qu’il sorte. » — 
» Milords, » dit Seymour, trésorier de l’amirauté, « je crains que 
» ceux qui votent si facilement l’exil de l’héritier du trône, ne votent 
» l’expulsion même de sa majesté avec autant de facilité, si jamais on 
» vient leur dire que telles sont les volontés du peuple. » A ces 
mots, Godolphin sort de son impassibilité systématique et répond à 
Seymour : « Si son altesse royale ne sort pas d’Angleterre présente- 
» ment, il faudra que ce soit dans quinze jours et le roi avec elle. » 
Le duc d’York fut renvoyé en Écosse, le 20 octobre. Ce fut le lende¬ 
main que le roi ouvrit le parlement (1680). 

Dans cette singulière délibération, le rôle du roi n’étoit pas le moins 
extraordinaire. Ceux qui avoient son secret, comme Godolphin et le 
comte de Sunderland, vouloient amortir le feu des factions par un 
sacrifice nécessaire. En un mot, ses ministres lui avoient représenté 
fortement que le cœur des peuples éloit ulcéré 5 , que la flotte étoit 
sur le point de l’abandonner, que les gardes memes commençoientà 
partager les alarmes de la nation. Dans celte disposition des esprits et 
de ses propres affaires, il annonce au parlement qu’il a fait un traité 
d’alliance avec l’Espagne; que l’état des Pays-Bas espagnols et de la 
Hollande, menacés par l’attitude de laFrance, exigera l’intervention 
de l’Angleterre. 11 devient donc indispensable d’accorder immédiate¬ 
ment un subside assez considérable pour faire respecter le pavillon et 
l’honneur de la Grande-Bretagne. La place de Tanger, insultée par 
les Mores, demande aussi des secours prompts, que l’éloignement 
rendra dispendieux. Cette acquisition si importante assure à l’Angle- 


1 Mom. de Jacques II. 

1 Mcrn. de Dalrymple. 

3 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


153 

terre une juste prépondérance dans la Méditerranée, elle ne peut 
être négligée plus longtemps. Quant aux moyens nécessaires pour 
assurer la stabilité de la religion dans l’avenir, sa majesté s’empressera 
de concourir à toutes les précautions que pourra proposer le parle¬ 
ment. Une seule exception n’obtiendra jamais son consentement, c’est 
la violation des lois fondamentales qui règlent la succession à la cou¬ 
ronne. Du reste, sa majesté engage son fidèle parlement à poursuivre 
jusqu’à la fin la découverte du complot des papistes, et à s’occuper 
du procès des cinq lords, prisonniers à la Tour. 

Le roi s’étoit résolu à tout ce que voudroit le parlement, pourvu 
que l’on n’enlevât pas à son frère le titre de roi, lorsque la succession 
seroit ouverte. Le comte de Sunderland déclara au parti mécontent 
que S. M. donneroit satisfaction sur tous les points. Lui-même, ainsi 
que Godolphin et la duchesse de Portsmouth, disoient ostensiblement 
qu’il falloit exclure le prince de la couronne. Halifax vouloit seule¬ 
ment des limitations, et n’étoit pas difficile sur leur étendue. Ce fut 
avec lui que l’on négocia sur cette question avant les débats, mais 
il repoussa vigoureusement toutes les propositions que le comte de 
Shaftsbury lui faisoit au nom du parti de l’exclusion , et l’on ne put 
s’entendre. 

Avant de répondre sur les subsides, la chambre des communes, sur 
la proposition du lord Russel \ député, résolut de délibérer sur les 
malheurs dont l’Angleterre étoit menacée par l’avénement d’un roi 
papiste . Sir Granwill proposa d’entendre son altesse royale. La pro¬ 
position fut combattue par Hyde Clarendon, beau-frère du prince, 
par Seymour, Lyonnel Jenkins, secrétaire d’État, et Jones, qui de¬ 
puis fut chef de justice. La première lecture du bill d’exclusion pro¬ 
posé ainsi par llussel, passa le 11 novembre ; et le roi, par un message 
aux communes, déclara de nouveau qu’il étoit résolu à soutenir de 
toute sa prérogative l’ordre de la succession. 

11 faut remarquer ici que ce message, quand le roi en fit la propo¬ 
sition au conseil privé, trouva pour adversaires Godolphin et Sunder- 

r 

land, qui se prononcèrent pour le bill d’exclusion. Etoient-ils dans la 
confidence du roi? pensoient-ils, comme le duc d’York lui-même, 
que ce bill étoit moins dangereux qu’un bill de limitation? Il est 
permis de le supposer, quand on examine la suite des choses. Halifax 


* Além. de Jacques II. 


K ÉVOLUTION DE 1688 


154 

prit le rôle contraire, et promit de combattre le bill d’exclusion à la 
chambre des lords, s’il y étoit envoyé. 

Les communes n’en poursuivirent pas moins leur dessein. Ceux qui 
combattoient le bill, demandoient qu’au moins l’exclusion fût person¬ 
nelle, et ne s’étendît pas aux deux filles du prince, dont l’une étoit la 
princesse d’Orange. On répondit qu’une telle clause d’exception étoit 
inutile ; que la mort civile du père n’atteignoit que lui et ne pouvoit 
frapper ses enfants, s’ils n’étoient pas catholiques. 

Mais si la princesse d’Orange monte sur le trône par le fait de la 
mort civile de son père, et si dans la suite il naît un fils à ce père 
déshérité, la princesse devenue reine descendra -1-elle du trône , ou 
déclarerez-vous que le fils est déshérité lui-même? La gravité de cette 
objection n’arrêta personne. Quant au prince d’Orange, Sunderland 
l’avoitrassuré d’avance par l’entremise de Philippe Sidney, soit au nom 
du parti, soit au nom du roi, ou peut-être même au nom de l’un et de 
l’autre. Quoi qu’il en soit, le prince d’Orange s’expliqua ouvertement. 
U déclara que le duc d’York son beau-père devoit donner satisfaction 
pleine et entière au parlement sur la religion. Mais ce qui paroît inex¬ 
plicable , c’est que l’ambassadeur de Charles (c’étoit toujours Philippe 
Sidney) fit intervenir les états généraux 1 . Us adressèrent au roi des 
remontrances pour le presser de consentir à l’exclusion du prince son 
frère. Leur intervention fut certainement l’ouvrage de Sunderland, 
secrétaire d’Ètat; la duchesse de Portsmouth n’y fut pas étrangère, et 
lorsqu’elle se fut réconciliée avec le duc d’York 2 , elle lui avoua qu’elle 
n’avoit rien fait sans les ordres du roi : dans le seul but, disoit-elle, de 
pénétrer plus avant dans les secrets et dans les véritables desseins des 
mécontents. On verra plus tard que Sunderland et Godolphin, qui 
appuyoient si vivement le parti de l’exclusion, eurent toute la con¬ 
fiance du prince devenu roi, et que le marquis d’Halifax, dont l’élo¬ 
quence fit tomber le bill à la chambre des lords, encourut sa disgrâce. 

Pendant cette lutte violente et périlleuse, le duc d’York cherchoit 
à s’assurer l’Ècosse. Il se livroit aux affaires avec assiduité 3 . Déjà 
Barillon avoit reçu l’ordre de l’encourager et de lui promettre l’appui 
de la France. Déjà Louis XIY lui avoit envoyé un agent secret; et le 


1 Mém. de Burnet. 

2 Idem. 

8 Mém. do Dalrymple. 


EN ANGLETERRE. 


155 

duc d’York qui étoit parti avec des paroles menaçantes, sembloil 
disposé à confier au sort des armes la décision de ses justes droits. 
Mais le colonel Churchill, qui avoit toute sa confiance, lui démontra 
sans peine que si le roi son frère ne le soutenoit pas lui-même en 
Angleterre, toute entreprise en Écosse ne seroit que dangereuse sans 
être utile. En effet Louis XIV chargeoit tout à la fois Barillon de 
tenter le roi par l’offre d’un nouveau traité, de continuer à entretenir 
l’opposition dans ses résistances à la cour, et de promettre aux répu¬ 
blicains la protection de la France pour le maintien des libertés 
publiques. 

Bariilon 1 répondit par un mémoire sur les personnages qu’il avoit 
engagés à la France. « Le parlement, » dit-il, « n’entrera ni dans 
» l’alliance faite avec l’Espagne, ni dans celle que l’on pourroit faire 
» avec la Hollande, avec l’empereur et les princes de l’empire. Il ne 
» donnera donc point de subside au roi, qui par ce moyen n’aura 
» point d’armée. » C’étoit ce que vouloit Louis XÏY qui avoit des 
vues sur Strasbourg, sur Luxembourg et sur Casai. Mais n’étoit-ce 
pas compromettre violemment la royauté chez un peuple qui avoit 
déjà vu monter Charles I er à l’échafaud? « A l’égard de l’avenir, » lui 
disoit Barillon , « je vois ce que Y. M. a le plus à cœur. C’est d’em- 
» pêcher qu’il ne se fasse une réunion de l’Angleterre par un raccom- 
» modement de S. M. B. avec son parlement. Y. M. croit avec raison 
» que l’élévation de M. le duc de Monmouth peut y contribuer beau- 
» coup... Je ne me donne plus la liberté de penser que ce seroit 
» une occasion de trouble pour longtemps en Angleterre entre deux 
» familles qui prétendroient à la couronne... Je reconnois que 
» Y. M. doit empêcher qu’il ne serve de prétexte à une réunion, et 
» qu’il ne s’établisse en sa personne une royauté si foible, que ce 
» seroit dans le fond une république. C’est sur cela que je dirigerai 
» ma conduite. Cependant je crois qu’il est de la prudence de ne rien 
» faire paroître d’une telle intention ; et de laisser toujours cette 
» cabale se flatter que Y. M. est plus disposée à favoriser M. le duc 
» de Monmouth que M. le prince d’Orange. » 

Cependant la chambre des communes adopte à la troisième lecture 
le bill d’exclusion, et le roi déclare à son conseil qu’il fera tous ses 
efforts pour le faire rejeter à la chambre des lords. Sunderland, Essex 


1 Lettres de Barillon, 5 décembre. 


RÉVOLUTION I)E 1003 


15G 


et Godolphin, qui combattirent la résolution du roi, cherchèrent à 
lui faire entendre que la chambre haute n’adopteroit certainement 
pas le bill tel que les communes l’avoient dressé. « Il y aura infailli- 
» blement des modifications, lui dirent-ils, et la commission pourroit 
» y substituer un bannissement temporaire, adoucissement qui pré- 
» viendroit une dangereuse rupture entre le roi et son parlement. » 
Le bill fut en effet porté à la chambre haute, et dans le moment 
même, comme pour préparer les esprits, deux lords annoncent qu’un 
homme est à la porte, qui demande à révéler un horrible complot 
c’étoit Dangerfield, le misérable qui avoit dénoncé la conspiration du 
tonneau à farine. Cette fois ce n’étoient plus les presbytériens, les 
puritains et les républicains dont il s’agissoit. 11 venoit accuser le duc 
d’York de lui avoir proposé l’assassinat du roi. « Milord Peterbo- 
» rough, dit-il, étoit présent ; et milord garde des sceaux ne l’ignore 


» pas. » C’est ainsi encore qu’à la première proposition du bill dans 
la chambre des communes, un nommé Francisco Péris étoit venu 
déposer qu’il avoit été sollicité d’assassiner Titus-Oates et le comte de 
Shaftsbury. Cette agression contre le duc, dans la chambre des lords, 
intimida tellement le garde des sceaux, qu’il vota pour l’exclusion *. 
Quant au lord Peterborough, il repoussa l’infàme témoignage avec 
tant de vigueur, que la chambre haute ne crut pas devoir l’envoyer à 
la Tour avec les cinq autres lords catholiques prisonniers. 

Dans la discussion du bill, Halifax combattit le comte de Shafts¬ 
bury, son oncle, avec une éloquence toujours victorieuse; il parla 
quinze fois, et toujours avec la même supériorité. Ses raisonnements, 
fondés sur les lois écrites et sur les règles antiques du royaume, 
dévoient avoir en effet plus de poids sur la chambre héréditaire que 
sur les communes. Celles-ci, en s’appuyant sur le principe vrai en soi 
de la toute-puissance législative, trouvoient dans l’application du prin¬ 
cipe leur agrandissement sans mesure. Mais les lords, qui ne pom oient 
nier le principe, contribueront-ils à cet agrandissement? L’autorité 
des communes pouvoit-elle s’accroître sans l’abaissement des pairs et 
de la royauté? Dans celte mémorable conjoncture, les lords d’Angle¬ 
terre n’eurent d’autre instinct que l’instinct secret qui, depuis la 
réforme religieuse, dirigeoit l’église anglicane dans la contradiction 
perpétuelle de ses propres principes. L’épiscopat, qui avoit nié et 


1 Mena. de Jacques II. 


2 Idem. 


EN ANGLETERRE. 


157 

abjuré l’autorité spirituelle du souverain pontife, se réservoit cepen¬ 
dant l’autorité décisive en matière de foi, sous la suprématie du trône. 
De même la pairie, qui avoit toujours limité l’autorité royale pour 
s’élever jusqu’à elle, ne vouloit pas cependant que la royauté descen¬ 
dît plus bas, surtout au gré des communes. Elle accueillit donc tous 
les raisonnements qui tendoient à établir en principe que le parlement 
et le roi ne pouvoient intervertir la succession directe à la couronne. 
Ceux mêmes qui appuyèrent l’autorité royale sur le droit divin furent 
entendus sans défaveur. On reconnut, avec toute raison, « que le scr- 
» ment prêté au roi et à ses successeurs regardoit la personne de Hu> 
» ritier présomptif actuel, et non pas, suivant le sophisme soutenu 
» par les communes, l’héritier présomptif qui seroit ou pourroit être 
» désigné par la puissance législative. D’ailleurs, n’est-ce pas une 
» maxime universellement reconnue par les jurisconsultes, qu’un bill 
» ne peut rien contre la grande charte? On cite les fractions surve- 
» nues à l’arbre généalogique de nos rois. Que prouvent-elles, sinon 
» des invasions où des rébellions, heureuses pour le conquérant ou 
» l’usurpateur, et malheureuses pour les peuples qui les ont subies? 
» Lorsque le comte de Richemond saisit sur le champ de bataille la 
» couronne que Richard III y perdit avec la vie, tenoit-il ses droits de 
» sa descendance d’Édouard III ou de sa victoire? Malgré ses pré- 
» tentions, qui ne pouvoient prévaloir contre les effets de son origine 
» illégitime, la nation, dans son équité naturelle, ne voulut voir 
» en lui que le mari de la reine qui seule avoit alors de véritables 
)> droits. Qu’importent encore les exemples tirés du règne de son liis 
» Henri VIII ? Sans doute, sous son règne tyrannique, un parlement 
» opprimé déshérita, par ses ordres, et sa propre fille, née de son 
» premier lit, et la maison d’Ecosse. Mais la fureur ou le caprice 
» de la tyrannie sont-ils donc la règle des lois? Si Élisabeth, la 
grande Élisabeth, fit aussi porter un bill d’exhérédation et de mort 
contre Marie Stuart, sa rivale, n’admettez pas, milords, pour litre 
de notre droit public, cette page honteuse et sanglante d’un règne 
illustre. La nation, plus juste, n’a écouté ni le testament tyran- 
» nique du père ni le bill de proscription ordonné par la fille; la 
» nation n’a vu que les naturels et légitimes droits de la royale 


» 


» 


» 




» famille qui devoit régner sur elle. C’est ainsi que le roi d’Ecosse 

» est monté sur le troue, par sa naissance, et par nos lois. Enfin, 

p milords, vous devez défendre et affermir l’église d’Angleterre, à 

a 


i. 




158 


RÉVOLUTION DE 1688 


» laquelle sans doute se trouvent attachées nos plus chères libertés. 
» Mais vous ne mériterez pas les reproches que cette église a tant de 
» fois adressés à l’église romaine, au sujet d’un peuple voisin. Sou- 
» venez-vous qu’Henri de Bourbon fut aussi déclaré déchu du trône, 
» comme hérétique. Ne renouvelons pas en Angleterre ce funeste 
» scandale donné à la chrétienté par les ligueurs de France. 

Tels furent les principaux arguments qui décidèrent la haute cham¬ 
bre. Le bill des communes fut rejeté à la majorité de trente-deux 
voix. Trois évêques seulement votèrent pour l’exclusion. Parmi les 
lords temporels, on remarqua le garde des sceaux, Godolphin, Sun- 
derland, Essex, et surtout le duc de Monmouth. « La sûreté du roi 
» l’exige, y> dit celui-ci en donnant son vote 1 . « Voilà, » dit tout haut 
le roi qui assistait à la séance, « un baiser de Judas qu’il me donne ! » 

Les communes cependant poussèrent des cris de fureur, et la haute 
chambre, effrayée de sa propre décision, s’occupa immédiatement 
des précautions à prendre pour la sûreté de l’église anglicane, sous 
un roi catholique. D’abord, Halifax, pour détourner le feu des haines 
actuelles, proposa une adresse où le roi seroit supplié de tenir pendant 
son règne le duc d’York éloigné à cent soixante lieues du royaume : 
cette proposition ne fut pas même appuyée. Le comte d’Essex en fit 
une autre qui fut accueillie avec chaleur ; c’étoit de faire une asso¬ 
ciation , sorte de ligue dont les exemples sont si fréquents dans l’his¬ 
toire d’Angleterre, et de lui remettre des places de sûreté qui, après 
la mort du roi, serviroient de garantie contre toute espèce d’atteinte 
à la religion du pays, sous le successeur catholique. 

Une telle mesure eût été plus dangereuse pour la royauté que l’ex¬ 
clusion même, si l’autre chambre en eût favorisé le projet. Le roi 
comprit sans peine jusqu’où pouvoit aller une telle exigence. « Il ne 
i> reste plus qu’à me détrôner moi-même, » disoit-il avec raison, et 
il se lia plus étroitement avec son frère. Quant aux communes, Shafts- 
bury dirigea toute leur ardeur, tout leur ressentiment contre Halifax 
qui l’avoit vaincu ; et se moquant de tout système de limitation, il 
s'obstina de plus en plus à emporter de haute lutte le bill d’exclusion 
D’abord et tandis que la chambre des lords cherchoit tour à tour des 
garanties pour la religion, soit dans un bill de limitation, soit dans 
l’association proposée par Essex, soit enfin dans un divorce du roi et 

% 

1 Diliymple* 


EN ANGLETERRE. 


159 

de la reine, projet qui eut plus de faveur que les deux autres, à con¬ 
dition que le roi épousât une princesse protestante, les communes 
irritées accusent Seymour de malversation, font une adresse au roi 
pour éloigner Halifax de ses conseils, et déclarent que le chef de 
justice, Scroggs, ayant violé son serment et les lois fondamentales du 
royaume, étoit un obstacle à la justice publique. C’étoit lui qui na¬ 
guère avoit congédié le grand jury de Westminster, pour ne pas 
donner suite à l’accusation de Shaftsbury contre le duc d’York. 
Scroggs avoit d’abord montré une révoltante partialité dans l’alfaire 
du complot des papistes. Mais revenu à des sentiments plus équitables, 
il avoit contribué à faire déclarer innocents le médecin de la reine et 

r 

quelques autres accusés, parmi lesquels il faut citer le comte de Cas- 
telmaine, mari de la duchesse de Clèveland. Ce changement subit 
et surtout le refus de mettre en jugement le duc d’York, comme récu¬ 
sant, venoit d’attirer sur lui la fureur de Shaftsbury. Le roi ne crut 
pas pouvoir le protéger publiquement ; mais il soutint Halifax ; quant 
à Seymour, il triompha lui-mème de ses accusateurs, par la seule 
force de son éloquence naturelle et de la vérité. 

Le roi cependant envoyoit message sur message pour obtenir un 
subside. Il s’agissoit de sauver Tanger menacé par le roi de Fez *. 
« Pourquoi un subside? » s’écrioit-on avec fureur. « Est-ce pour 
» faire à Tanger une armée de papistes? » « Il y a des gens, » dit 
Lenson Gower, « qui feront leur paix avec le duc ; moi j’aime mieux 
» périr. Je demande que la chambre se sépare, et que nous retour- 
» nions tous dans nos provinces. Apprenons au peuple comment 
» on traite ici la chambre des communes. N’en doutez pas, il sou- 
» tiendra notre cause, qui est la sienne, lepée à la main ; et alors 
» nous prouverons au duc que nous le défions, lui et tous ses pa- 
)> pistes. » Halifax, pour amener les esprits à des conseils plus mo¬ 
dérés, demandoit s’il ne seroit pas dangereux de pousser au désespoir 
un prince qui, par sa bravoure personnelle, avoit encore du crédit 
sur l’armée, un prince aimé de la flotte qu’il avoit menée à la victoire, 

t 

un prince qui a maintenant une armée en Ecosse, et pour qui toute 
l’Irlande catholique prendroit les armes au moindre signal de ses pé¬ 
rils. « Ajoutez à cela, » répliqua Ilampden, petit-fils du fameux 
Hampden des temps de Charles I er , « ajoutez à cela que le duc est 


* Mém. de Jacques II. 


REVOLUTION DE 1G00 


160 

» amiral de Tanger ; et voilà pourquoi nous préférons que Tanger soit 
» abandonné. » 

Vainement Halifax et le parti de la cour rappeloit toutes les pro¬ 
positions déjà faites par le roi de concourir à toutes les mesures ca¬ 
pables de soutenirla religion protestante. « C’est assez, » dit le colonel 
Titus, « nous savons tout ce que valent les promesses, et tout ce que 
» peuvent entreprendre les hommes qui se croient au-dessus des lois. 
» Dès que Henri VIÏI voulut soutenir sa suprématie contre le pape, 
» tout le royaume la soutint avec lui; quand il l’abandonna, le 
» royaume abandonna la suprématie. Quand son fils Édouard fut 
» protestant, le royaume devint protestant. Élisabeth releva la su- 
» prématie, et la suprématie remonta sur le trône avec elle. Ainsi, 
» que le duc d’York soit roi, et le papisme va régner avec lui. » 
Tous ces discours chaleureux se terminèrent par une adresse au roi 
contre les papistes, et par une déclaration où les communes annon¬ 
cèrent leur volonté de n’accorder aucun subside, tant que le bill 
d’exclusion ne seroil pas adopté. 

L’affaire des limitations fut suspendue par le procès du vicomte de 
Stafford, l’un des cinq lords catholiques renfermés à la Tour. La 
chambre des lords, convertie en haute cour, sous la présidence de 
Finch, comte de Nottingham, chancelier, nommé juge suprême par 
le roi, entendit la chambre des communes qui se portoit accusatrice, 
par l’organe de Jones, son orateur. La solennité de ce procès tint 
l’Angleterre attentive; car c’étoit moins encore le comte de Stafford 
qui en étoit l’objet réel que l’héritier même du trône. L’audience 
dura cinq jours. Les charges contre lui étoient, sur le serment de 
Bedlovv et d’Oates, d’avoir accepté un brevet de payeur général de 
l’armée des conspirateurs ; sur le serment de Dugdale, d’avoir offert 
à lui Dugdale, dans le château de Tixal, chez milord Ashton, 
500 guinéespour assassiner le roi ; sur le serment de Tubcrvvill, moine 
dominicain et apostat, d’avoir cherché à corrompre le témoin pour 
le porter au même crime. Pendant tous les débats, le duc d’York 
fut perpétuellement compromis : tantôt c’étoit le meurtre de Godfrey, 
ou la protection qu’il accordoit aux personnes soupçonnées du grand 
incendie de Londres ; tantôt ses instances à Coleman de ne rien ré¬ 
véler, ou l’assurance donnée par le P. Badingfield à ses confrères que 
le duc se prèteroit à l'assassinat du roi. Quant au vicomte de Stafford, 
ni sa vieillesse, ni ses infirmités, ni la médiocre étendue de son esprit 


EN ANGLETERRE. 


161 

ne l’empêchèrent de se défendre avec une dignité calme et respec¬ 
tueuse. Sur l’accusation générale de conspiration, il prolesta que 
jamais il n’avoit reconnu au pape le droit de déposer les rois. Sur les 
faits particuliers, il fit ressortir l’immoralité des témoins, prouva leurs 
contradictions ou l’alibi de sa personne. Enfin Jones abandonnoit les 
témoignages de Titus-Oates, qui commençoit à tomber dans le mépris 
public. 11 insista cependant, avec la plus grande ténacité, sur l’irré* 
cusabilitélégaledes témoinsDugdaleetTubenvill. Enfin au cinquième 
jour, la sentence capitale fut portée à la majorité de cinquante-quatre 
contre trente. Il y eut quatre lords de sa famille qui votèrent la mort, 
ainsi que le duc de Lauderdale et le garde des sceaux, Nottingham. 
Celui-ci, qui avoit des prétentions à l’éloquence, fit un magnifique 
discours pour proclamer l’arrêt de la cour suprême; il le termina par 
ces paroles 1 : « Qui peut douter maintenant, » dit-il, « que l’in- 
» cendie fameux de la ville de Londres n’ait été l’ouvrage des pa- 
» pistes ? » Halifax fut du nombre des trente qui volèrent l’absolution. 
Quant au roi, il resta impassible dans tout ce procès. 

Stafford entendit avec calme la lecture de la sentence ; mais il 
chercha les moyens de sauver sa vie par quelques démarches auprès 
des chefs du parti armé contre le duc d’York. On lui promit de faire 
intervenir les deux chambres pour demander sa grâce au roi, s’il vou- 
loit déclarer ce qu’il pouvoit savoir. II répondit que jamais il n’avoit 
eu la moindre connoissance d’un complot contre la vie du roi, mais 
qu’il pouvoit révéler des choses bien plus importantes que tout ce qui 
étoit connu. «J’avoue, » ajoutoit-il, « que le duc d’York ne me le 
» pardonnera pas. » Enfin il pria le lord Carlisle de déclarer de sa 
part à la chambre haute qu’il étoit prêt à faire des révélations. Il 
raconta en effet, avec de longs détails, les délibérations que les chefs 
du parti catholique avoient tenues pour le rétablissement de leur reli¬ 
gion en Angleterre ; il nomma ensuite le comte de Shaftsbury comme 
ayant assisté à ce conseil. A peine a-t-il prononcé ce nom que la parole 
lui est interdite et qu’on le fait ramener à la Tour. Il eut la tète 
tranchée le 29 décembre à Tower-IIill. La frénésie du peuple qui 
s’était montrée au moment de la condamnation , fut changée tout à 
coup dans une tendre pitié autour de l’échafaud. L’aspect du noble 
vieillard qui opposoit avec candeur une vie toujours honorable à ses 


' Mcm. de Burnet. 


RÉVOLUTION DE 1688 


162 

délateurs, et qui prenoit doucement le ciel à témoin entre eux et lui, 
sa résignation pieuse et toujours simple, arrachoit des soupirs à cette 
foule naguère si féroce et maintenant émue des seules impressions de 
l’humanité attendrie. Quand il protesta au peuple qu’un jour la vérité 
seroit connue : « Oui, milord, nous vous croyons ! que Dieu vous 
» bénisse, milord ! » Trois fois l’exécuteur leva la hache et sentit sa 
résolution défaillir. EnGn il porte le coup fatal que toute l’assistance 
crut sentir; et quand la tête abattue lui fut montrée avec le cri ordi¬ 
naire : Voici la tête d’un traître 1 Pas une seule voix ne s’éleva pour 
sanctionner l’arrêt qui avoit condamné la noble victime. Étrange et 
terrible situation du roi, qui voit et laisse conduire à l’échafaud tant 
d’hommes, coupables seulement de ce qu’il a projeté lui-même ! 

Déjà cependant toutes les factions courent précipitamment à l’exé¬ 
cution de leurs projets offensifs ou défensifs. Les communes, faisant 
mouvoir le terrible levier du fanatisme non-seulement contre les catho¬ 
liques, mais encore contre la royauté même, s’efforcent d’abattre toutes 
les barrières placées autour du trône. Voulant maintenant s’appuyer 
sur les sectes séparées de l’église anglicane, elles déclarent que les 
lois pénales, portées dans la trente-cinquième année du règne d’Éli¬ 
sabeth , et remises en vigueur par l’acte d’uniformité, ainsi que les 
derniers tests, ne sont plus applicables qu’aux seuls catholiques : elles 
étoient cependant communes à tous les cultes dissidents de l’église 
nationale. Le roi, les pairs, les évêques, tout ce qui trembloit aux 
souvenirs du covenant et de la république, en furent consternés. Les 
sectaires en poussèrent des cris de joie ; et les anglicans effrayés 
jugèrent eux-mêmes que, pour le moment, le parti des papistes étoit 
moins dangereux, avec ses doctrines sur le pouvoir absolu, que celui 
des sectaires avec l’anarchie de leurs maximes politiques et reli¬ 
gieuses. 

Les communes avoient déjà foulé aux pieds la loi récente de 
Yhabeas corpus , en faisant emprisonner ceux qui avoient exprimé 
leur abhorrence contre les maximes des pétitionnaires. Elles avoient 
exclu de leur sein les députés mêmes qui avoient osé douter du com¬ 
plot des papistes ; et pour comble d’opprobre elles réhabilitèrent le 
faussaire Dangerfield, qui naguère avoit dénoncé le complot du ton - 
neau à farine , dans les intérêts de la cour contre l’opposition, et qui 
maintenant trouvoit plus de profit au métier de faux témoin contre 
les catholiques. Mais déjà la mort touchante du vieux comte de Staf- 




EN ANGLETERRE. 


163 

ford avoit enfin remué la pitié du peuple; et, pour ne pas laisser éteindre 
le feu des passions furieuses, la chambre dénonça au roi, comme fau¬ 
teurs du papisme, tous ceux qui avoient conseillé à sa majesté de 
refuser le bill d’exclusion , et en particulier le marquis d’Halifax. 
Plusieurs bills se succédèrent avec rapidité , entre autres celui qui 
défendoit de prêter aucune somme au roi par anticipation sur les 
douanes et sur les taxes ordinaires. Sliaftsbury enfin , qui étoit l’âme 
de tous ces mouvements, s’attachoit surtout à imprimer à toutes les 
villes et corporations du royaume une impulsion commune et simul¬ 
tanée. Dans cette vue et pour se faire nommer lord maire de Lon¬ 
dres, il se fit conférer le droit de bourgeoisie dans la Cité. 

Charles II, déployant son habileté à conjurer tant d’orages, insistoit 
ou feignoit d’insister sur des mesures capables de prévenir tous les 
dangers attachés à la religion de l’héritier présomptif ; mais les par¬ 
tisans du prince d’Orange n’insistoient pas moins pour le rejet de 
tout système de limitation. Ce n’est pas qu’ils prétendissent con¬ 
server au duc d’York l’autorité royale intacte; mais ils vouloient 
qu’un protecteur fut nommé , investi de toutes les prérogatives de la 
couronne , sous le nom et pendant la vie du prince , qui conserveroit 
seulement le titre nominal de roi. Soit dissimulation ou indifférence, 
Charles ne paroissoit pas éloigné d’une telle mesure ; du moins il 
entretenoit avec le prince d’Orange une correspondance intime dont 
la France même prenoit ombrage. 

Un tel projet cependant soulevoit le comte de Shaftsbury et tous 
les amis de Monmoulh, tandis que les hommes sages frémissoient 
de l’avenir. Enfin , les ennemis de l’héritier légitime, seuls consé¬ 
quents avec eux-mêmes, soutenoient justement que, par les lois du 
royaume, les prérogatives de la couronne étant attachées à la per¬ 
sonne du roi, ce roi, quoique mis en tutelle par le fait d’un protec¬ 
torat , seroit toujours en droit de revendiquer le bénéfice des lois, 
et que tôt ou tard il le revendiqueroit, les armes à la main, contre le 
protecteur. Il étoit donc, à leur avis, plus simple et moins dange¬ 
reux de régler la succession, et d’en exclure tout héritier catholique. 

Le roi négocioit aussi avec le duc son frère en Écosse, et le pressoit 
d’apaiser lui-même ces fatales dissensions en retournant à l’église an¬ 
glicane. Tous les amis de ce prince , et en particulier Rochester, son 
beau-frère, l’en conjuroient avec une vive sollicitude. « Je suis re- 
» venu, » dit-il, « au culte et à la religion de mes ancêtres, par une 


164 


REVOLUTION DE 1G88 


» conviction pleine et entière, sans obsession de personne, et par le 
» seul effet de mon application à chercher la vérité. J’ai résigné en 
» Angleterre toutes mes dignités ; en refusant les serments, j’ai corn- 


» 


» 


» 


» 


promis mes plus justes droits. Le monde entier doit donc croire à 
ma sincérité : il n’y croiroit plus si je cédois à vos instances ; il 
supposeroit des dispenses secrètes de Borne. Je ne puis ni ne veux 
changer ; ce seroit seulement changer de périls. » Dans cette situa- 

r 

tion, il ne négligea aucune mesure capable de lui assurer l’Ecosse, 
soit en gagnant l’affection de la noblesse et des propriétaires dévoués 
à l’épiscopat, contre les sectateurs puritains ; soit en protégeant l’an¬ 
tique tribu des Mac-Lane contre celle d’Argyle, « qui, » disoit-il, 
« est trop puissant pour un sujet;» soit, enfin, en amassant un 
trésor pour l’avenir, par les amendes prononcées contre les sectaires ; 
mais surtout en formant une armée. 

Sur ces entrefaites, l’ambassadeur de France, Barilion, avoit mé¬ 
nagé des liaisons secrètes avec le lord de Saint-Alban ; il le chargea 
d’insinuer au roi que Louis XIY pourroit enfin se prêter aux expé¬ 
dients capables d’assurer une réconciliation entre eux, ou, en d’autres 
termes, de procurer à Charles II les moyens de subsister sans l’inter¬ 
vention du parlement. Leduc d’York en fut particulièrement informé. 
D’un autre côté, Charles se voyoit obsédé par les ambassadeurs 
.d’Espagne et de Hollande. « S’il n’écoute, enfin, » lui disent-ils sans 
cesse, « les vœux ardents de son royaume, ses alliés ne pourront plus 
» compter sur la stabilité de ses engagements, et lui-même ne sera 
» jamais en repos. » 

Dans cette perplexité, le roi proroge les deux chambres, du 10 
au 20 janvier, avec l’intention de ne plus les réunir 1 , si la France le 
met en état de se passer de leurs subsides. Mais ce jour même, 
10 janvier 1681, à l'instant ou la prorogation alloit être notifiée, les 
communes, qui avoient été averties de ce dessein, déposent dans une 
dernière déclaration l’expression violente de leur ressentiment et 
presque de leur rébellion. Par cet acte. « Toute personne qui, dans 
un autre dessein que de faire passer le bill d’exclusion, conseilleroit 
h S. M. de proroger le parlement, étoit déclarée par le fait traître au 
roi, à la religion et au royaume, fauteur des intérêts de la France, 
et pensionnaire de cette couronne ; la ville de Londres avoit bien 


* Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


165 

mérité du royaume, par sa vigilance à la conservation du roi et de 
la religion; c’étoit l’opinion des communes, que l’incendie de 1606 
étoit le crime des papistes, qui, par ce moyen, avoient eu le dessein 
d’introduire le despotisme et le papisme dans le royaume ; sa majesté 
seroit suppliée de rétablir le duc de Monmouth dans ses emplois et 
dignités, dont il n’étoit privé que par l'influence du duc d’York; 
enfin, c’étoit aussi l’opinion des communes, que l’application des lois 
pénales aux non-conformistes atFoibliroit la religion protestante, 
encourageroit le papisme, et troubleroit la paix du royaume. 

A peine ces résolutions tumultueuses étoient rédigées, que l’huis¬ 
sier à verge noire paroît, et les communes se séparent. Le roi se 
hâta de casser un parlement si dangereux, avant le terme très-court 
de la prorogation. Mais, soit qu’il voulût accélérer la conclusion des 
premières démarches faites par l’ambassadeur Barillon auprès du lord 
Saint-Alban, ou peut-être qu’en désespoir de cause il fût déterminé 
à sacrifier son frère, s’il falloit aller jusque-là, il convoqua un nouveau 
parlement pour le 21 mars, à Oxford. En désignant cette ville, 
Charles II espéra sans doute que la population d’une cité moins nom¬ 
breuse et plus naturellement paisible que celle de Londres, donneroit 
aux factions ou recevroit d’elles moins de véhémence. 



8 





* 







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LIVRE SIXIÈME. 


^Négociations de Charles II avec la France. — Agitation des esprits. — Ouverture 
du parlement à Oxford. —Affaire de Fitz-Harris — Traité secret avec Louis XIV. 
— Dissolution du parlement. — Appel du roi à la nation, contre la violence des 
communes. 

Changement subit dans les esprits et dans les affaires. — Double direction dans le 
gouvernement. — Voyage du prince d’Orange. 

(iouvernement d’Écosse, sous le duc d’York. — Parlement d’Écosse. — Formulaire 
pour la religion. — Condamnation du comte d’Argyle. — Argyle s’évade par la 
piété de sa fille. —Le duc d’York est rappelé, et fait confirmerle système de rigueur 
établi en Écosse. — Amnistie barbare et dérisoire. 

Retour de Sunderland au ministère. — Deux complots, confondus sous le seul nom 
de Ryc-House. — Complot de Rye-House par les créatures de Shaftsbury. —* 
Complot des lords Russel, Essex , Sidney, etc. — Découverte du complot de Rye- 
House. — Essex trouvé égorgé à la Tour. 


1G80 — 1683. 


Le duc d’York avoit représenté au roi très-vivement les dangers 
d’une convocation aussi prochaine. La chaleur des esprits qui n’auroit 
pas eu le temps de se refroidir, alloit se manifester par les élections ; 
et puisqu’il ne falloit en attendre que des choix d’une extrême vio¬ 
lence : « Le moment est venu, » disoit-il, « d’être véritablement roi, 
» ou de périr. Pourquoi s’allier avec la Hollande et l’Espagne? 
» N’est-ce pas se jeter volontairement dans une guerre contre la 
» France, et par là se mettre dans la dépendance d’un parlement 
» toujours factieux? C’est avec la France, et par la France, que l’on 
» peut encore sauver la monarchie , et même Véglise anglicane ; c’est 
» à la France qu’il faut recourir pour des subsides. » Le duc envoie 
le lord Churchill à Londres avec ces instructions pour son frère, et le 
charge, entre autres, d’obtenir ou son retour auprès du roi, ou le titre 
de généralissime des troupes du royaume d’Écosse. 

Le roi fut sourd à tous les arguments de Churchill, comme à toutes 


108 


RÉVOLUTION DE 1680 


les lettres de son frère. Seulement il autorisa le duc à négocier avec 
la France 1 : « Mais qu’il ne me compromette en rien », dit-il à 
Churchill, « et surtout qu’il ne fasse aucune promesse qui m’enchaîne 
» à l’égard du parlement. Je me réserve toujours le droit de l’assem- 
» hier, quand je le jugerai convenable. Qu’il négocie enfin pour un 
» subside, et que le premier payement soit plus fort que les échéances 
» postérieures. » 

En amusant ainsi le duc d’Yo'rk, le roi négocioit lui-même avec 
Barillon, sans rien conclure, parce qu’il attendoit ce qui alloit résul¬ 
ter du parlement d’Oxford. Déjà le lord Saint-Àlban avoit reçu de 
Barillon une bague de 1,500 livres sterling, pour l’engager à faire 
entendre à Charles II que peut-être Louis XIV ne le traverseroit pas 
dans ses arrangements avec le prince d’Orange. Déjà 100,000 livres 
avoient été proposées au comte de Sundeiiand ; mais ce fut Rochester 
qui seul eut tout le secret, et la négociation fut traînée en longueur 
jusqu’à la réunion des deux chambres. 

Cependant on prélude à cette mémorable session par tous les 
moyens qui pouvoient échauffer les esprits. L’accusation vainement 
portée l’année précédente contre le duc d’York par le comte de 
Shaftsbury, est reproduite devant le grand jury de Middelsex; Titus- 
Gates y dépose « qu’il a vu l’accusé assister à la messe et recevoir les 
» sacrements de l’église romaine. » Cette dénonciation n’eut pas de 
suite, parce que l’affaire, évoquée d’abord à la cour du banc du roi. 
fut arrêtée naturellement par une ordonnance de noli prosequi. 

A Londres, la cité renomma ses derniers députés, et les remercia 
de la conduite qu’ils avoient tenue « dans l’infernale conspiration des 
» papistes et contre le duc d’York, cause principale de la misère et 
» de la ruine qui menaçoient la nation. » Le signal fut donné aussi 
à toutes les villes et communautés d’Angleterre pour intimider le roi. 
Monmouth et quinze lords présentèrent à S. M. une pétition pour 
que le parlement fût réuni à Westminster et non pas à Oxford, « où 
» les deux chambres, » disoicnt-ils, « ne trouveroient aucune sûreté 
» contre le poignard des papistes. » Ces manœuvres préparoient aux 
plus grands événements, si le roi fléchissoit dans l’arène qui alloit 
s’ouvrir. 

Charles se rend à Oxford dès le 14 mars avec un imposant cortège. 


1 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


ICO 

Dans îe môme temps les personnages les plus puissants des deux 
chambres y arrivoient, accompagnés, armés et comme préparés à la 
guerre. Les députés de Londres se faisoient remarquer surtout par 
une multitude de bourgeois qui les avoient escortés, et qui s’étoient 
parés de couleurs et de broderies sur lesquelles on lisoit ces mots : 
Point de papisme. Le roi eut la prudence de maintenir parmi ses gardes 
une discipline sévère. La moindre querelle pouvoit produire un 
embrasement funeste. Oxford offroit bien moins le spectacle d’un 
parlement d’Angleterre que d’une diète polonoise. 

Une malheureuse et honteuse imprudence de la cour, si réellement 
elle en fut coupable, avoit procuré de nouvelles armes aux chefs des 
factieux, qui en profitèrent pour donner de nouveaux développements 
à leur conspiration des papistes. Ainsi Montécuculli, général de 
l’empereur, avoit offert au nouveau dénonciateur 10,000 liv. sterling 
par l’intermédiaire de l’envoyé de Modène et du P. Parry, jésuite. 
La duchesse de Mazarin, réfugiée en Angleterre, sœur de cette com¬ 
tesse de Soissons, malheureusement fameuse en France, ne deman- 
doit elle-même qu’une iioie de poison. Après la mort du roi, l’armée 
de Flandre et soixante mille François débarqueroient en Angleterre 
pour placer le duc d’York sur le trône. Ce prince n’étoit nullement 
étranger à ce projet, ni la duchesse de Modène sa belle-mère ; enfin 
c’étoit lui qui avoit ordonné le meurtre de Godfrey, et le dénon¬ 
ciateur confirmoit les détails que Prance avoit déjà donnés sur l’exécu¬ 
tion de ce crime. 

Ce délateur nouveau étoit un Irlandois, nommé Fitz-Harris, qui, 
peu de jours avant le départ du roi pour Oxford, avoit été livré à la 
justice, mais pour un autre crime, et qui en ce moment se trouvoit 
prisonnier à la Tour. Le père de cet homme étoit le chevalier Harris, 
ardent royaliste, à qui Charles avoit donné quelques récompenses, 
Fitz-Harris fut employé, dit-on, par la duchesse de Portsmouth pour 
tendre des pièges aux factieux ; et pour cela s’étant lié avec un Écos- 
sois, espion du parti de l’exclusion, nommé Éverard, il lui proposa 
d’écrire contre le roi, contre le duc d’York et le gouvernement. 
Éverard, qui conçut quelque défiance, avertit un juge de paix, et le lit 
placer avec deux témoins derrière une tapisserie de sa chambre. 
L’écrit de Fitz-Harris, lu, achevé et adopté dans ces conférences 
perfides, étoit ce qu’il y avoit tout à la fois de plus infâme et de plus 
emporté contre la famille royale. Fitz-Harris fut arrêté avec une 


RÉVOLUTION DE 1G88 


170 

copie du libelle, et, se voyant perdu, il se mit aussitôt sous la protec¬ 
tion du parti de l’exclusion, en déclarant qu’il avoit travaillé à ce 
libelle par ordre de la cour. «Le gouvernement, » dit-il, « devoit 
» en envoyer une copie aux chefs du parti, les faire saisir au moment 
» où chacun d’eux le recevroit, et les accuser d’une conspiration. » 
Fitz-Harris ne s’étoit point arrêté à cet aveu ; requérant les magistrats 
d’entendre ce qu’il avoit à révéler sur les affaires d’Ètat, il avoit fait 
ses dépositions, il les avoit confirmées devant le conseil, et le roi 
l’avoit fait transférer des prisons de Londres à la Tour. Enfin, les 
députés des communes les plus violents avoient mis cet homme sous 
leur protection pour continuer l’affaire misérable du complot des 
papistes, et entretenir le feu qui embrasoit les esprits. 

Dans cette situation des choses, le roi ouvre le parlement avec une 
imposante solennité, le 21 mars. Son langage fut tout à la fois con¬ 
ciliant, ferme et empreint d’une majestueuse fierté. Après avoir 
exprimé ce qu’il devoit penser de la conduite des deux dernières 
chambres des communes, il engagea le parlement à se prémunir contre 
toute exagération. En convoquant aussi promptement la session qui 
alloit commencer, il prouvoit assez qu’il ne conservoit aucune pré¬ 
vention contre ces assemblées. C’étoit lui-même qui offroit ainsi aux 
deux chambres une occasion nouvelle de pourvoir aux besoins les plus 
pressants du royaume. Cependant une crainte excessive de l’avenir 
pourroit-elle entraîner le parlement à renverser la loi fondamentale 
de l’État? Ce seroit préparer des maux bien plus funestes que ceux-là 
mêmes dont on prétend se garantir. Dans l’hypothèse actuelle d’un 
successeur catholique, on peut trouver des moyens capables de pré¬ 
venir les malheurs que l’on redoute. Sa majesté accueillera toutes les 
mesures qui tendront également à protéger et à maintenir l’église 
anglicane, sans renverser la monarchie. 

Ces paroles du roi furent diversement interprétées. Littleton, com¬ 
missaire de l’amirauté, qui tenoit à l’opposition, et que l’on nommoit 
le Démosthène de l’Angleterre, les expliquoit par un plan concerté 
entre lui, Halifax et Seymour, plan auquel le roi, disoit-il, 
donnoit son plein assentiment. C’étoit en un mot le protectorat, 
pendant la vie du successeur naturel, s’il étoit catholique. Mais le 
comte de Sunderland y voyoit plus de danger qu’à l’exclusion. Jones 
et tout son parti tenoient aussi avec opiniâtreté à reproduire le bill 
déjà rejeté par la haute chambre, tandis que les partisans secrets du 


EN ANGLETERRE. 


171 

prince d’Orange 1 , qui d’abord avoient soutenu avec le plus de 
violence la nécessité de ce bill, disoient maintenant qu’il étoit juste 
d’écouter les propositions du roi. Ce moyen insidieux plaçoit Charles 
dans un extrême embarras. Attendra-t-il, ou préviendra-t-il les pro¬ 
positions du parlement? 

Pour diviser davantage les diverses factions, il se résigne tout 
ensemble à proposer de nouvelles garanties contre le duc son frère, 
et à se jeter encore une fois dans les bras de la France. Il promit donc 
à l’ambassadeur Barillon de se détacher peu à peu de son alliance 
avec l'Espagne, et de ne plus rassembler le parlement, au moins 
pendant trois années. Louis XIV, de son côté, lui assuroit deux 
millions pour la première année, et 1,500,000 livres pour chacune 
des deux autres. On voit que Sunderland, qui avoit reçu 100,000 liv., 
étoit gratifié presque aussi magnifiquement que le roi : il eut l’habi¬ 
leté de ne rien signer; ce fut Hyde, comte de Rochester, qui se 
chargea et du secret et de la conclusion. L’affaire se termina précipi¬ 
tamment le 21 mars, c’est-à-dire, trois jours après l’ouverture du par¬ 
lement. 11 est difficile de croire qu’en se déclarant si fortement pour 
le bill d’exclusion, le comte de Sunderland n’ait pas été secrètement 
d’accord avec Charles, soit pour diviser les esprits, soit pour amuser 
Barillon, soit pour procurer au roi les moyens de céder s’il lui falloit 
céder. Sur ce point, en effet, le garde des sceaux avoua que sa majesté 
se disposoit à accorder au delà même de ce que le parlement auroit 
eu l’immodestie de demander ( ce sont ses termes 2 ). Il est vrai que 
ce ministre ignoroit complètement ce qui se passoit entre le roi et 
l’ambassadeur de France. 

Cependant, immédiatement après le discours du roi, les communes 
voulurent s’emparer de la conspiration dénoncée par Fitz-Harris. 
C’étoit une arme contre le duc d’York ; et le garde des sceaux essaya 
vainement d’en arrêter l’usage, en prouvant que Fitz-Harris étoit déjà 
sous la main de la justice ordinaire. Mais Fitz-Harris n’étoit cité à la 
cour du banc du roi que comme libelliste, et les communes, pour 
empêcher sa condamnation, s’obstinèrent à vouloir porter un acte 
d’accusation devant les pairs. Ceux-ci, déjà inquiets de la turbulence 
des communes, déférèrent sans peine aux vives démarches du roi, 

1 Mém. de Jacques II. 

2 Mém. de Rurnet. 


172 RÉVOLUTION DE 1638 

et rejetèrent l’accusation. La chambre basse irritée crie au déni de 
justice, écarte toute proposition d’accommodement par rapport au 
duc d’York, délibère immédiatement sur le bill d’exclusion, déclare 
que la chambre des pairs a violé la constitution en refusant de recevoir 
une accusation des communes, et décrète que tout magistrat qui se 
permettroit de juger Fitz-Harris seroit poursuivi en forfaiture. 

Cette violente scène se passoit le samedi soir. Le roi, qui se voyoit 
appuyé par la chambre des lords, se rend dès le lundi malin au milieu 
d’eux avec les insignes de la royauté, mande les communes qui déjà 
procédoient à la seconde lecture de leur bill d’exclusion, prononce la 
dissolution du parlement, quitte sur-le-champ Oxford et le soir même 
arrive à Windsor. Cet acte inattendu fut décisif. Les factieux en sont 
frappés comme d’un coup de foudre. Tout se disperse, et Oxford qui, 
deux heures auparavant, ressembloit à une ville de guerre, est tout à 
coup comme un désert. 

Ainsi les affaires avoient subitement changé de face. Si la nation 
tout entière avoit encouragé les premiers pas de l’opposition, née 
dans le parlement qui avoit consolidé la restauration, elle mesura 
bientôt avec effroi l’espace déjà parcouru , quand cette opposition de¬ 
venue sévère, puis injuste et même factieuse, fit place à une faction 
emportée au delà de toutes les bornes. Telle est la constitution an- 
gloise qu’elle offre des dangers également redoutables à la royauté qui 
affecte le pouvoir absolu, aux amis de la liberté qui croient l’affer¬ 
mir en affoiblissant la monarchie. Mais cette constitution née du 
temps et des mœurs, a des racines si profondes dans le vieux sol de 
la patrie qu’elle peut également résister à tous les orages ou renaître 
plus vigoureuse encore quand elle a été abattue. Le roi qui l’avoit 
méconnue et méprisée y retrouva sa force réelle quand il frappa 
enfin le parlement séditieux d’Oxford ; et la nation applaudit à son 
courage. 

Leroi, en effet, dans une proclamation avoit noblement et vivement 
exprimé la dureté inflexible qu’il avoit trouvée dans les trois dernières 
assemblées des communes. Il promettoit un autre parlement dans le 
terme fixé par l’acte triennal et protestoit enfin de son zèle pour le 
maintien de l’église anglicane et des libertés publiques. L’effet de 
cette déclaration fut prodigieux. Toutes les corporations et commu¬ 
nautés, les villes, le clergé, les universités, les grands jurés, les juges 
des comtés, envoyèrent leurs adresses de félicitation au roi. G’étoit 


EN ANGLETERRE. 


173 


un concert unanime pour adhérer inviolablement au principe de la 
succession directe à la couronne, et pour déclarer criminels de lèse- 
majesté les parlements qui avoient voté le bill d’exclusion. Mais le 
clergé demanda en outre l’exécution des anciennes lois rendues contre 
les non-conformistes qu’il représenta comme les plus formidables en¬ 
nemis de la royauté. C’étoit implicitement rappeler les lois pénales 
contre les catholiques. 

Charles avoit trop de pénétration naturelle pour ne pas comprendre 
que cette rupture, quoique forcée par la nécessité, entre lui et le par¬ 
lement, ne faisoit que reculer et aggraver les difficultés présentes. 
Les projets politiques de la F rance dévoient amener une crise périlleuse 
dans les affaires intérieures de l’Angleterre, et le feu des adresses que 
Charles reccvoit de toutes parts, ne pouvoit ni suppléer au défaut 
des subsides réguliers ni augmenter l’humiliante et précaire aumône 
que lui faisoit le cabinet de Versailles. Sa position restoit donc tou¬ 
jours la môme entre son frère qui l’excitoit à saisir enfin le pouvoir 
absolu, entre Louis XIV qui n’ayant plus rien à craindre de l’Angle¬ 
terre, se préparoit à la guerre contre l’Allemagne et les Pays-Bas, 
entre l’Espagne menacée qui sollicitoit vivement les secours promis 
sur la foi des traités, entre le prince d’Orangc qui maintenant deve- 
noit le protecteur naturel des privilèges parlementaires de la Grande- 
Bretagne. 


Mais pour le moment, Charles s’occupa seulement de gagner du 
temps, et pour cela il lui fallut d’abord satisfaire aux exigences les 
plus opposées. Il refuse donc à son frère la permission de revenir à 
Londres, mais il lui donne ses pouvoirs pour convoquer le parlement 
d'Ecosse. Au vieux parti des cavaliers qu’il avoit si longtemps négli¬ 
gés , il abandonne les moyens d’entretenir la chaleur du peuple contre 
la faction récemment abattue ; et les tribunaux retentirent bientôt de 
procès politiques et de conspirations. Au prince d’Orange, il permet 
de venir en Angleterre , malgré les instances du duc d’York ; à l’Es¬ 
pagne, il promet des secours contre Louis XIV ; à Barilion enfin il 
déclare que, si la paix de l’Europe n’est pas respectée par Louis XIV, 
il tiendra sa promesse de convoquer le parlement, et qu’il en obtien¬ 
dra certainement les moyens de replacer l’Angleterre au rang d’où 


elle est descendue. 

Ainsi deux directions opposées se manifestoient encore dans le gou¬ 
vernement; et toutes deux participoicnt au caractère particulier des 


174 


RÉVOLUTION DE 1G08 


deux frères. Charles vouloit d’abord son repos, et vouîoit l’acquérir 
même aux dépens de son frère, s’il ne pouvoit l’obtenir autrement. 
Le duc voyoit ses droits futurs et préféroit la guerre civile à toute 
autre solution douteuse. 

Fitz-Harris avoit été condamné à mort, comme libelliste, Plumket, 
primat d’Irlande, avoit subi la même destinée, faussement accusé, 
le roi le savoit ! d’avoir voulujivrer l’Irlande à la France. Le premier 
fut livré en victime aux torys, le second aux whigs qui l’avoient ac¬ 
cusé par le comte de Shaftsbury. Celui-ci, Shaftsbury, fut aussi en¬ 
voyé à la Tour et accusé devant le grand juge pour un acte d’associa¬ 
tion dont le projet fut trouvé dans ses papiers. Mais le projet n’étoit 
pas de son écriture, et toutes les cloches de la cité sonnèrent quand 
il fut renvoyé absous, symptôme qui alarma justement la cour 1 . 
Dans ces procès et dans plusieurs autres, on vit paroître de faux té¬ 
moins comme dans l’affaire du complot des papistes ; et, ce qui n’étoit 
pas moins infâme , les mêmes témoins, tels que Dugdale et les deux 
apostats Tubenville et Smith, qui avoient fait condamner le comte 
de Stafford. Ce sont vos propres témoins, ces témoins si véridiques, 
si vénérables pour vous ! disoit-on avec une dérision amère. Comment 
osez-vous les traiter d’imposteurs ! Ainsi la cause du gouvernement 
devenoit aussi elle-même une faction. 

Le prince d’Orange étoit venu à Windsor. D’abord il se ménage 
froidement au milieu de tous les partis, et se borne à demander au 
roi de ne pas abandonner la Flandre et la Hollande à l’ambition de 
Louis XIV. « Il faut donc un parlement, » dit le roi ; « et s’il dé- 
« bute par le bill d’exclusion, que me conseillez-vous? » — « De le 
» rejeter. » — « S’il veut des limitations? » — « La royauté ne 
» peut être divisée. » — « S’il exige que toutes les fonctions pu- 
» bliques soient abandonnées à son choix ; s’il se réserve ainsi la dis- 
» position souveraine de la milice, des ports, de la flotte, du trésor, 
» de la religion et des juges? » — « Il n’y faut pas consentir. » 
« Eh bien ! » répliqua le roi, « un parlement exigera certainement 
» l’une ou l’autre de ces conditions, et peut-être toutes à la fois. 
» Trouvez donc un moyen de concilier tant de difficultés. » Le prince 
demande et obtient l’autorisation de consulter les personnages les plus 
accrédités. Il se rend à Londres : les shérifs lui offrent le dîner de la 


1 Mcm. de Burnet. 


EN ANGLETERRE. 


175 

\ille que ni Halifax, ni Rochester, ni Seymour ne peuvent lui persua¬ 
der de refuser. Il ne fallut rien moins qu’un ordre du roi pour l’em- 
pêcher d y assister. Enfin il part, avec la promesse que le parlement 
seroit convoqué, si les François envahissoient la Flandre. L’eftet de 
ce voyage tut si grand que les amis du duc d’York commencèrent à 
désespérer de sa cause et meme de l’appui du roi. Guillaume en effet 
avoit tout entraîné, en persuadant aux chefs des mécontents de pro¬ 
mettre d’abondants subsides, sans exiger ni exclusion, ni limitations, 
ni changement de ministres, si le parlement étoit convoqué. 

L’empereur Léopold étoit trop occupé des Hongrois révoltés et des 
Turcs leurs alliés, pour inspirer des craintes sérieuses à Louis XIY. 

Le moment paroissoit donc venu pour lui de réunir Strasbourg à son 
empire ; cette ville, libre et impériale , capitula en effet devant Lou- 
vois, accompagné de vingt mille Français. En Italie, Louis XlVache- 
toit la place forte de Casai, et dans les Pays-Bas il menaçoit Luxem¬ 
bourg pour se faire accorder le bailliage d’Alost, oublié, disoit-il, dans 
le traité de Nimègue. Une armée formidable, soixante mille mate¬ 
lots, cent vaisseaux de ligne, Toulon, Brest et Bocliefort, créés comme 
par une puissance surnaturelle, lui faisoient avec raison dédaigner l’An¬ 
gleterre, maintenant affoiblic par des factions abattues, mais impla¬ 
cables et qui pourraient se relever. Toutefois ce mépris ou cette 
sécurité de Louis XIV par rapport à l’Angleterre ne s’étendoit pas 
jusqu’au prince d’Orange. Guillaume, toujours vigilant sur les desseins 
de la France, fomentoit une ligue non-seulement avec les rois et les 
princes protestants, mais encore avec les souverains catholiques aux¬ 
quels la rupture du traité de Nimègue paroissoit imminente. Charles II 
fut sollicité d’y entrer; mais il falloit recourir au parlement et il . 
promit de le réunir à Cambridge. Alors Louis XIV le menace avec 
fierté ; Barillon reçut même l’ordre de lui dire que le fameux traité 
fait à Douvres avec la duchesse d’Orléans serait rendu public s’il 
entrait dans cette ligue. Vainement le roi d’Angleterre lui représente 
qu’il encourra justement la haine et le mépris de son peuple, s’il 
reste inactif dans cette conjoncture. « Le roi de France n’a-t-il pas 
» promis de respecter les Pays-Bas? Pourquoi cette violation de sa 
» parole royale? Que répondre à la cour d’Espagne qui exige les 
» secours promis par un traité solennel? A la Hollande qui n’est pas 
» moins inquiète? A l’Angleterre qui peut-être se portera aux plus 
» terribles extrémités dont le funeste exemple n’est encore que trop 











RÉVOLUTION DE 1680 


176 

» récent? » Louis XIV répond que le subside sera retiré si les Espa- 
» gnols sont secourus par l’Angleterre. 

Le duc d’York, cependant, sollicitoit son retour auprès du roi, 
pour veiller à ses propres intérêts, et prévenir tout ce que la nécessité 
pourroit imposer à son frère contre lui, dans l’état critique des affaires. 
Mais le roi lui envoya Rochester pour lui notifier que sa religion 
étoit plus que jamais un obstacle invincible à son retour. S’il ne 
reparoît à l’église 1 , s’il n’y remplit publiquement les devoirs prescrits 
parla religion de l’État, S. M. ne peut plus s’engager à le soutenir; 
si, enfin , le duc ne cède sur ce point important, le roi et lui sont 
inévitablement perdus. 

Rochester trouva le duc inébranlable, et il devoit l’être, puisqu’il 
étoit sincère dans sa foi : cette apostasie, d’ailleurs, n’eût trompé ni 
rassuré personne; l’opprobre en eût été le juste et unique salaire. 

V 

En arrivant pour la première fois en Ecosse, il trouva ce malheu¬ 
reux pays en proie aux plus grandes rigueurs, malgré le système de 
clémence et de tolérance que Monmoulh avoit fait pré\aloir un 
moment après la défaite des sectaires au pont de Rotlvweil. On sait que 
les puritains formoient plusieurs sectes sous des dénominations 
diverses, suivant les nuances plus ou moins vives de leur fanatisme. 
Parmi eux, on dislinguoit les cargillites, du nom de Cargill, un de 
leurs ministres à Glascow. Cargill et plusieurs sectaires avoient été 
faits prisonniers à l’affaire de Hackston. Un de ceux-ci avoit participé 
au meurtre de l’archevêque de Saint-André; il subit le supplice dans 
une extase profonde ; son âme netoit plus liée à son corps ; et lorsque 
avant de monter au gibet, il eut les deux poings coupés, il demanda 
. froidement au bourreau : « Les pieds en sont-ils aussi? » Cargill et 
ses compagnons, hommes et femmes, enduroient les soufiVances avec 
la même insensibilité, refusant avec un dédaigneux enthousiasme, 
sur l’échafaud même, leur grâce que le duc d’York leur faisoit pro¬ 
mettre, sous la condition de prier pour le roi. Quand les âmes sont 
ainsi transportées par un élan qui n’a plus rien d’humain, que reste-t-il 
aux gouvernements? Les supplices font des martyrs : cette maladie 
terrible ne peut être guérie que par une sage clémence, et le duc 
d’York le comprit sans peine. Il fit donc cesser toutes ces dangereuses 
et inutiles boucheries. Le reste des prisonniers fut renfermé dans des 


1 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


177 

maisons de correction, et appliqué, par ses ordres, à des travaux qui 
les guérirent peut-être, ou du moins qui pou voient seuls calmer cette 
lièvre de la raison. 

Le vif désir que ce prince éprouvoit de montrer h l’Angleterre qu’il 
étoit capable de gouverner, le portoit naturellement au soin des affaires 
d’Ecosse ; il chercha donc à s’attacher la noblesse haute et petite, que 
Lauderdale avoit tourmentée ; à cultiver les intérêts du commerce ; à 
contenir l’ardeur des évêques ; à établir une certaine tolérance envers 
tes puritains; à permettre enfin tacitement leurs assemblées religieuses 
à l’ombre du toit domestique , pour diminuer peu à peu leurs assem¬ 
blées au désert. En un mot, il parvenoit presque à vaincre l’antipathie 
des Ecossais contre sa propre religion. Enhardi par ses succès, il avoit 
enfin demandé au roi et obtenu l’autorisation de convoquer un par¬ 
lement, pour donner une forme régulière aux affaires de l’Église et 
de l’État. 

Ce n’est pas qu’il n’eût éprouvé d’abord des obstacles sérieux pour 
être admis à siéger au conseil d’Écosse, parce qu’il refusoit de prêter 
le serment d’usage. Mais le comte d’Argyle, jadis lord Lorn , dont il 
a été parlé dans cette histoire, avoit contribué plus que personne à 
faire lever ces difficultés, de concert avec le duc de Lauderdale. Argyle 
étoit membre du conseil. On a déjà vu que le crédit de Lauderdale et 
la justice du chancelier Clarendon, lui avoient fait restituer les biens 
de sa famille. Ayant d’ailleurs bien ser\i la cause royale pendant 
l’usurpation, il étoit naturellement porté à servir l’héritier légitime 
de la couronne ; et lorsqu’il eut contribué par son zèle à faire admettre 
ce prince dans le conseil d’Écosse, il lui déclara qu’il se dévouoit à sa 
cause sans exception, à moins qu’il ne se vît obligé de défendre la 
religion du pays. 

En effet, le duc d’York ayant réuni le parlement, Argyle appuya 
fortement un bill présenté pour déclarer inaliénable, dans la personne 
de l’héritier le plus proche, le droit de succéder à la couronne ; cetoit 
haute trahison que de soutenir le contraire. Un autre bill devoifc 
assurer des fonds pour augmenter l’armée d’Écosse, et Argyle le sou¬ 
tint avec un égal zèle. Mais quand il fallut s’occuper des moyens de 
garantir la religion protestante, Argyle se montra tel qu’il s’étoit 
déclaré au prince. 

On proposa d’abord un formulaire; chacun devoit en signer et 
jurer tous les articles avant de pouvoir posséder aucune charge civile 






178 


RÉVOLUTION DE 1G88 


ou ecclésiastique, de voter aux élections, et d’entrer au parlement. 
Ce formulaire contenoit une adhésion inviolable à la religion protes¬ 
tante, la condamnation de toute résistance à l’autorité royale, sous 
quelque prétexte que ce fût; l’abjuration de la ligue ou covenant; 
l’obligation de défendre tous les droits de la couronne ; enfin, la pro¬ 
messe de ne s’assembler jamais pour traiter d’aucune affaire, sans 
permission du roi, et de n’introduire aucune innovation dans l’Eglise 
ni dans l’État. Une clause particulière étendoit le serment au sens 
littéral de tous les articles ; ce qui ouvroit une vaste carrière aux 
difficultés et aux persécutions, puisque le sens qu’il falloit attacher 
à ces deuxmots, religion protestante, n’étoit ni ne pouvoit être défini, 
surtout dans un royaume ou le presbytérianisme et l’épiscopat, tour 
à tour abolis et rétablis par les lois, n’étoient encore parvenus à fixer 
ni leurs dogmes, ni leur discipline, ni leur liturgie. Le formulaire fut 
cependant adopté avec une exception formelle en faveur des per¬ 
sonnes de la famille royale, quant à l’article de la religion protestante; 
mais Argyle s’éleva contre cette exception avec véhémence. « Le pa- 
» pisme, » dit-il, entre autres, « n’est point à craindre dans ce 
» royaume, s’il n’y est pas introduit par la famille royale elle-même; 
» et la religion protestante est moins en péril sans aucune des garan- 
» ties proposées, qu’avec la seule exception qui les détruit toutes. » 
Argyle ne voyoit-il pas que, si l’exception n’étoit pas adoptée, le duc 
d’York se trouvoit exclu de la couronne par le fait, malgré le bill pré¬ 
cédent qui consacroit son droit inviolable? Le parlement tout entier 
garda le silence. On s’occupa ensuite de fixer un sens déterminé à ce 
qu’il falloit entendre par la religion protestante. 

Il existoit une ancienne confession de foi qui remontait à l’an¬ 
née 1559, rédigée lorsque les Écossois eurent déposé la reine Marie ; 
et huit ans après, en 1567 le parlement i’avoit ratifié et convertie en 
loi. Cet ouvrage se ressentoit de l’esprit de ces temps orageux. On y 
proclamoit particulièrement le devoir de réprimer la tyrannie ; et 
alors réprimer la tyrannie, c’étoit repousser la religionode la reine 
(qui étoit catholique), et les seigneurs tant de France que d’Écosse et 
même d’Angleterre qui vouloient la replacer sur le trône. Cette 
confession de foi étoit depuis longtemps oubliée ; enfouie dans un 
lourd volume, elle étoit même inconnue des évêques, surtout depuis 
l’année 1648 que les théologiens réunis à Westminster en avoient 
dressé une nouvelle. Quoique l’autorité de ces théologiens fût illégi- 


4 


EN ANGLETERRE. 


179 


time et qu’eîle eût été déclarée telle, depuis la restauration, leur 
confession de foi étoit restée dans toutes les églises. Mais son origine 
qui datoit de la rébellion puritaine et qui en étoit le fruit la rendoit 
naturellement inconciliable avec l’épiscopat. La première fut donc 
proposée par le chevalier Dalrymple, qui s’imagina que le seul examen 
des propositions républicaines dont elle étoit empreinte la feroit 
rejeter. En effet, si elle prescrivoit au nom du ciel l’obéissance à 
toute personne constituée en dignité, comme étant, suivant l’apôtre, 
ordonnée de Dieu même, la confession de foi portoit expressément 
cette limite : tant que cette personne constituée en dignité, se con¬ 
tiendra dans les bornes de son devoir. Le duc d’York passa rapidement 
sur ces difficultés, et soutint avec chaleur la proposition de Dalrymple, 
rassuré sans doute par la suprématie religieuse qui appartenoit à la 


couronne et par l’obéissance passive dont le formulaire faisoit une 
loi. Les évêques donnèrent leur adhésion, et cette grande affaire fut 
emportée dans un seul jour, sans autre opposition que celle de sept 
membres du parlement, Argyleàleur tète. Immédiatement après, le 
parlement fut congédié. 

Leduc d’Hamiltonqui, comme Argyle, avoitsoutenu leducd’York 
dans toutes les propositions qui pouvoient affermir ses droits à la 
succession royale, s’étoit opposé comme Argyle aux diverses clauses 
du formulaire, qui lui paroissoient menaçantes contre la religion 
protestante. Il refusa designer le nouveau test, ainsi que Monmouth, 

. r 

et successivement les pasteurs orthodoxes de l’Ecosse. Ce nouveau 
test éprouve partout des résistances, motivées sur des raisonnements 
sans réplique. Leroi, disoient les opposants, peut déposer les évêques. 


par le droit de sa suprématie ; il peut renverser l’épiscopat par un 
simple édit. Comment concilier notre serment d’obéir au roi et de 
maintenir inviolablement le culte établi? L’Eglise est sans liturgie et 
sans discipline ; comment jurer de ne faire aucune innovation dans 
l’Église et par conséquent dans l’État ? Nous adhérons à la confession 
de 1567, et elle nous ordonne de résister, si l’autorité suprême ne se 
contient pas dans les bornes de son devoir. Les synodes ne peuvent 
s’assembler, les prêtres ne peuvent être ordonnés, sans la permission 
du roi ; le roi peut donc, par le seul fait d’un refus, anéantir tous les 
moyens de perpétuer la religion. 

Les évêques et le conseil, alarmés de ces oppositions, publièrent une 
déclaration qui rendit les difficultés plus inextricables encore ; l’évêque 


RÉVOLUTION DK 1G03 


180 

Paterson y mit son nom, et le conseil son approbation. L’on n’exige 
pas, disoit-on, que les signataires croient à chaque article de la con¬ 
fession de foi. 11 suffît de la recevoir, en tant qu’elle contient la 
doctrine qui a servi de base à la réforme. La signature sera d’ailleurs 
sans préjudice aux droits reconnus dans la primitive église pendant 
les trois premiers siècles. Enfin, le roi ne changera point le gouver¬ 
nement actuel de l’église d’Ècosse. 

Cette informe et absurde déclaration ne resta pas sans réponse. 
Le serment est exigé dans le sens littéral du bill, disoil-on de toutes 
parts. Nous serons donc parjures en adoptant le sens expliqué parle 
conseil. Quelle est d’ailleurs cette garantie du conseil? A-t-il le droit 
de modifier une loi? Toute la partie la plus distinguée du clergé 

r 

d’Ecosse refusa de signer. 

Cette résistance fit juger au duc d’York qu’il lui étoit nécessaire 
de faire un grand exemple 1 ; il s’attacha d’abord à mettre en juge¬ 
ment le duc d’Hamilton. Mais en faveur de son fils, le lord d’Arran, 

les poursuites sont suspendues par ordre du roi. Il n’en fut pas ainsi 

» 

du comte d’Argyle. Déjà dans un mémoire sur l’Ecosse, le duc disoit 
à Charles II 2 , « que les faveurs extraordinaires qui avoient été 
» répandues sur le lord d’Argyle étoient aussi diffîciles à justifier qu’à 
» réparer. » On a vu que ces faveurs extraordinaires étoient la res¬ 
titution, si longtemps consentie, des biens de son père, et la révocation 
de la sentence de mort monstrueusement portée contre lui-mème. 

« Ni le roi, ni le duc, » dit le prince dans une autre partie de ses 
mémoires, « n’avoient l’intention de faire mourir le comte d’Argyle; 
» seulement ils vouloient saisir cette occasion (celle du serment) pour 
» le rendre un peu plus dépendant d’eux, et pour supprimer certains 
» droits et juridictions que ses prédécesseurs et lui avoient injuste- 
» ment acquis, et tyranniquement exercés. » Hélas ! le malheureux 
prince éprouvera bientôt où conduisent ces voies iniques de la justice 
légale. 

Argyle, comme conseiller, devoit prêter le serment nouvellement 
imposé. La déclaration du conseil l’autorisoit à expliquer son serinent, 
il en conféra avec le prince lui-même. Il lui dit, entre autres, que, 
comme membre du parlement, et coopérant ainsi à l’exercice de la 


1 Mcm. de Jacques II. 
3 Idem • 


EN ANGLETERRE. 


181 


puissance souveraine, il ne pouvoit se lier les mains jusqu’à s’interdire 
par serment le droit de concourir aux innovations qu’il croiroit né¬ 
cessaires dans l’Église comme dans l’État. Requis ensuite au conseil de 
prêter le serment, il donna ses explications qui furent admises, prêta 
le serment ainsi entendu, et prit séance au conseil. 

Le jour suivant, il renouvela le même serment avec les mêmes 
explications à la trésorerie, dont il étoit un des lords commissaires. 
11 n’éprouva pas plus de difficultés que la veille. 

Cependant les courtisans du prince lui font entrevoir les avantages 
que l’on pourroit trouver contre Argyle dans les explications de son 
serment. Le duc les lui demande par écrit ; à peine sont-elles remises 
au clerc de la trésorerie, qu’Argyle est conduit au château d’Édirn- 
bourg, et mis en accusation de haute trahison. Trouver des contradic¬ 
tions dans le test, et elles étoient palpables, c’étoit diffamer l’autorité 
suprême ; se réserver le droit deréformer les abus, droit essentiel atout 
membre du parlement, c’étoit s’arroger la puissance législative. 
Argyle demanda vainement à s’expliquer une seconde fois avec le due 
d’York qui refusa de l’entendre. 

La cour qui devoit prononcer sur l’accusation étoit composée du 
grand juge, d’un juge clerc ou ecclésiastique et de cinq assesseurs. 
Le premier de ceux-ci donne sa voix seulement si les quatre autres 
sont partagés. L’un de ces quatre étoit sourd et cassé de vieillesse. 
Alors détenu au lit, il n’assista point au procès ; mais ses collègues se 
trouvant d’avis opposé, deux contre deux, on fit transporter au tri¬ 
bunal ce vieillard, qui vota pour la condamnation. Argyle fut ainsi 
condamné à mort pour crime de haute trahison ; cependant il fut 
absous du crime de parjure qui étoit aussi compris dans l’accusation. 


Mais Argyle fut sauvé par la piété de sa fille qui changea de vête¬ 
ments, et resta en prison tandis qu’il s’évadoit. Il se rendit en Angle¬ 
terre, ou il chercha vainement les moyens de parler au roi ; peu après 
il se rendit secrètement en Hollande. La suite des affaires et ses propres 
ressentiments l’entraînèrent à la révolte et à sa perte, qui précéda 
seulement de trois années celle du prince auteur de sa déplorable des¬ 
tinée. 

Ainsi condamné comme traître, ses armes sont renversées ; tous 
les usages du pays qui expriment les peines dues à la félonie sont 
reproduits sur son effigie ; sa fille elle-même, sa fille fut l’objet d’une 
proposition barbare, qui inspire tout à la fois le dégoût et l’horreur. 


i. 




182 RÉVOLUTION DE IG88 

9 

Le conseil vouloit qu’elle fût fouettée dans les rues d’Edimbourg, 
mais le duc l’empêcha en faisant observer, dit-il en propres termes, 
« Que dans son pays on riavoit pas Vhabitude d'en ayir aussi cruelle - 
» ment envers les dames 1 . » 

Celte sentence souleva les cœurs généreux, et retentit en Angle¬ 
terre où l’on se demandoit avec effroi quel seroit l’avenir. Le duc et 
la duchesse de Lauderdale se plaignirent eux-mêmes à la cour de l’in¬ 
gratitude du prince envers ArgvJe. Charles néanmoins crut devoir 
publier une récompense pour celui qui arrêterait le condamné 
fugitif, et faire quelques largesses de ses biens confisqués aux enne¬ 
mis du proscrit; mais il rendit tout le reste au lord Lorn, son fils; 
cherchant ainsi en quelque sorte à concilier la justice et l’iniquité. 

Le duc sollicitoit toujours la permission de retourner en Angle¬ 
terre ; le roi n’osoit l’accorder, par suite de la dangereuse nécessité 
où il s’étoit placé de dépendre de Louis XIY, ou d’un parlement. 
L’invasion des Pays-Bas et le blocus de Luxembourg excitoient, contre 
son inaction, de vives réclamations et d’humiliants reproches. Il pro¬ 
met enfin de convoquer le parlement à Cambridge, et déclare immé¬ 
diatement à Louis XIY que si l’armée françoise ne laisse pas entrer au 
moins des vivres dans la place de Luxembourg, il donnera aux Espa¬ 
gnols les secours qu’ils ont droit de réclamer de l’Angleterre, leur 
alliée. Alors Louis XIY chargea Barillon d’offrir à Charles un million 
qui fut accepté avec joie. Charles feignit de se rendre médiateur 
entre l'Espagne et la France. Mais le médiateur, ainsi gagné d’avance, 
ne pouvoit plus inspirer de confiance ; il fut écarté, prétexte suffisant 
pour que Charles désormais laissât Louis XIY poursuivre ses des¬ 
seins. 

Sunderland avoit été congédié du ministère des affaires étrangères* 
après la dissolution du parlement d’Oxford. Seymour et Halifax diri- 
geoient alors le conseil, et, dans l’hypothèse du nouveau parlement 
qui étoit promis, ils croyoient nécessaire d’appeler le duc, et d’unir 
leur cause à la sienne pour se soutenir contre leurs adversaires. Il 
leur paroissoit juste et même nécessaire que le duc se trouvât à l’ou¬ 
verture des deux chambres, pour imposer à ceux qui probablement 
alloient encore proposer l’exclusion. Le roi cependant, qui n’avoit 
confié qu’au seul Clarendon ses négociations secrètes avec Louis XIY* 


1 Mctn. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 


183 


vouloit attendre, et trouvoit du péril dans la présence de son frère, 
s’il y avoit un parlement. Ce fut la duchesse de Portsmouth qui 
décida le roi. Dans sa prévoyance de l’avenir, elle désiroit se faire 
un établissement dont la garantie seroit prise sur l’apanage du prince. 
Elle engagea donc le roi lui-même à intervenir dans cette affaire. 
L’un et l’autre oublièrent quil faudroit nécessairement un acte légal 
et parlementaire pour valider une transaction de ce genre. Le prince, 
qui ne Lignoroit pas, n’en dit mot, et se hâta de répondre qu’il étoit 
disposé à tout ce qui pourrait plaire à sa majesté. Aussitôt la duchesse 
met tous les moyens en œuvre pour que le roi fasse venir son frère à 
la cour. La permission est donnée, mais le duc ne viendra qu’à New- 
market, il n’y viendra que pour cette affaire, et il retournera im¬ 
médiatement en Écosse. Le duc promet tout, s’embarque à Leith 
le 4 mars (1682), et arrive le 11 à Newmarket. Seulement alors on 
découvre que le projet de la duchesse est impraticable sans le con¬ 
cours du parlement. 

Le duc cependant reparoît à Londres malgré les ministres, et 
l’affaire des négociations avec Louis XÏV étant consommée, il obtient 
la permission de s’établir, enfin en Angleterre, et il part le 3 mai 
pour aller chercher la duchesse sa femme qui étoit restée en Écosse. 


A son retour, la frégate le Glocesler, qui le portoit lui et sa suite, 
se brise sur un écueil dans la rade d’Yarmouth. Ce naufrage fit éclater 
une preuve bien touchante du dévouement religieux que peuvent 
inspirer les princes dans l’adversité. Le duc et sa femme passèrent 
sur la chaloupe avec quelques matelots. Plus de cent personnes res¬ 
tèrent à bord de la frégate. Au moment où la chaloupe gagna la terre, 
un cri de joie se fit entendre, et le Glocesler s’abîma dans les ondes. 
Ces braves et infortunés marins saluoient ainsi pour la derniere fois 
le grand amiral d’Angleterre. Ce cri sublime sembloit lui dire de 
quelle gloire, de quelles prospérités il pouvoit un jour environner son 
trône, s’il ne méconnoissoit pas le génie naturel de son peuple.- 
Il étoit de retour à White-IIall le 27 mai. « Tout en paraissant 
» ne passe mêler des affaires *, » dit-il lui-même, « le duc inspire 
» au roi des résolutions vigoureuses. » Il lait retirer par un juge¬ 
ment les chartes de la ville de Londres, et toutes les opérations du 
royaume se voient menacées de subir la même loi ; « il commença, » 


1 Mém. de Jacques II. 


RÉVOLUTION DE 1G88 


184 

dit-il encore, « à demander compte à ses ennemis de leurs procédés, 
» il crut devoir les effrayer en faisant un exemple du shérif de 
» Londres, Pinkerton. » Celui-ci avoit eu l’insolence de dire que le 
duc, après avoir mis le feu à la ville, revenoit pour en égorger les 
habitants. Il fut condamné à 100,000 1. sterl. de dommages-intérêts. 
Il est triste que ce fût au profit du prince lui-même, surtout lors¬ 
qu’un des ministres du roi, le* garde des sceaux d’Angleterre, le juge 
suprême de la cour des pairs qui avoit condamné Stafford, avoit 
attribué dans un discours solennel, l'incendie de Londres aux catho¬ 
liques. 

* 

Charles avoit confirmé pour l’Ecosse tout le plan de gouvernement 
que le duc lui avoit présenté. Le comte d’Aberdeen, devenu si célèbre 
en 1089 sous le nom de duc de Gordon, étoit chancelier. Lui et 
Queensbury furent chargés de toutes les affaires. Le conseil qu’ils 
dirigeoient et les évêques s’attachèrent surtout à poursuivre les puri¬ 
tains , et Aberdeen donna les ordres les plus rigoureux contre les 
conventionnels. La crainte de la prison et des amendes fit d’abord 
affluer les timides dans les églises ; mais le scandale de leur maintien 
les faisoit reconnaître, autant que l’hypocrisie de ceux qui n’étoient 
ni puritains, ni épiscopaux. A cette époque se manifesta le premier 

r 

levain d’athéisme en Ecosse, jadis si étranger aux mœurs de ce pays 1 . 
La jeunesse en fut infectée la première, par l’habitude de voir et 
d’entendre les dérisions de leurs parents contre le nouveau culte 
public, par le spectacle des lâchetés continuelles que la persécution 
faisoit commettre aux foibles, et par cet élan naturel d’une géné¬ 
ration toute nouvelle qui grandit au milieu du fanatisme des uns 
et de l’hypocrisie des autres. Les étudiants de l’université d’Édim- 
hourg donnèrent plus d’une fois de l’embarras aux magistrats. 

r 

L’ouest et le midi de l’Ecosse étoient particulièrement peuplés de 
puritains et de presbytériens. Ceux-ci se soumettoient sans répu¬ 
gnance au gouvernement, et ne désiroient que la tolérance de leur 
culte et la jouissance de leurs droits politiques. Mais l’une et l’autre 
leur étant ravies par le nouveau test, ils se trouvaient naturellement 
jetés dans la cause des puritains, qui vouloient la république pure 
dans l’État comme ils l’avoient mise dans leur église. La rigueur du 
nouveau gouvernement leur fit songer aux moyens d’aller chercher sur 


1 Mém. deBurnet. 


EN ANGLETERRE. 


185 


une terre étrangère, dans les vastes solitudes de l’Amérique septen¬ 
trionale, cette liberté de fanatisme qu’ils désespéroient plus que jamais 
de recouvrer sur leur terre natale. Ce projet les occupa longtemps, et 
devint plus tard un des premiers incidents de la révolution qui détrôna 
Jacques II. 

Leur projet, qui étoit sincère d’abord et sans mélange de conspira¬ 
tion, devint une conspiration véritable, quand le roi eut établi dans 

r 

l’ouest et le midi de l'Ecosse la plus absurde inquisition qui puisse 
déshonorer un gouvernement. La révolte du pont de Bothwell avoit 
eu lieu en 1679, et l’édit royal étoit de 1683. Les recherches dévoient 
durer trois années, après lesquelles il y auroit amnistie pour tous 
ceux qui signeroient le test. Les magistrats rechercheroient pendant 
ces trois ans tous ceux que l’on présumoit complices, non-seulement 
des rebelles jugés ou contumaces, mais encore des personnes dont on 
parviendroit à découvrir la rébellion, pendant ce laps de temps. La 
complicité s’établissoit par des relations de famille ou d’affaires. Tel 
fut rebelle, donc il a inspiré au moins des soupçons dans le voisinage. 
Les \oisins n'ont pas révélé leurs soupçons, ils ont parlé à des traîtres, 
donc ils étoient complices des traites, donc ils étoient traîtres et 
rebelles. Cette jurisprudence appuyée par des interrogations cap¬ 
tieuses, par des espions, par des délateurs à gages, par la concussion 
des soldats, et par la torture, fut appliquée indistinctement, même à 
des femmes, et, spectacle horrible ! jusqu’à une jeune fdle de treize 
ans qui fut novée. Le but de cette monstrueuse déclaration du roi 
étoit d’avoir de l’argent par les amendes et les confiscations : elle 
produisit des effets que la tyrannie ne sait jamais prévoir. A la vérité 
deux mille presbytériens ou puritains furent jugés et proscrits, mais 
le reste se hâta de signer le test, et conspira. 

C’étoit le duc d’York qui étoit vértiablement roi d’Écosse, et 
même d’Angleterre. Charles paroissoit quelquefois le sentir vive¬ 
ment ; et, comme s’il eût voulu faire un contre-poids à l’ascendant de 
son frère, il rappela au ministère le comte de Sunderland pour les 
affaires étrangères. La duchesse de Portsmouth le lui avoit, dit-on, 
persuadé. Il est probable qu’il s’y étoit déterminé de lui-même; 
Charles aimoit à balancer les partis, même dans son conseil. Préférant 
son repos et ses plaisirs aux soins pénibles du gouvernement ; pré¬ 
voyant d’ailleurs que l’état violent des affaires amèneroit tôt ou tard 


la nécessité d’un parlement, il sembloit s’y préparer d’avance et pré- 


RÉVOLUTION D3 IGIO 


186 

sentoit à chaque parti des hommes qui lui dévoient être chers. Sun- 
derland au parti de l’exclusion; Halifax, aux trimmers ou modérés 
dont il étoit le chef ; le comte de Rochester aux anglicans et au duc 
d’York ; le duc d’York enfin à tous les amis et à tous les ennemis du 
pouvoir absolu. Aussi tout paroissoit calme au dehors, ou du moins 
dompté. Les lords de l’opposition vivoient retirés dans leurs terres, et 
le seul Shaftsbury bravoit encore la cour dans la Cité de Londres, son 
dernier refuge depuis que la chambre des communes ne pouvoit 
plus être un foyer d’agitations populaires. ♦ 

L’année 1683 fut signalée par la révélation d’une noire conjura¬ 
tion dont les détails sont très-obscurs dans les actes publics et dans 
quelques mémoires contemporains. Absurde et horrible dans son en¬ 
semble , dans son but et dans ses moyens , comme dans ses véritables 
auteurs, elle enveloppa cependant les personnages les plus célèbres et 
les plus fameux de l’Angleterre. Dans le complot déféré par Titus- 
Oates, la reine, le duc d’York, Rome, la France et l’Espagne furent 
accusés de vouloir élever la religion catholique par des massacres et 
par le régicide. Ici on accusa Russel, Essex, Sidney, de vouloir établir 
la liberté par l’assassinat du roi et de son frère. Cet événement, qui 
eut des suites mémorables, mérite d'être exposé avec soin, et dégagé 
de tous les nuages qui l’environnent encore, si l’on ne consulte que 
les actes publics. On lui a donné, dans ces actes, la dénomination 
unique de conspiration de Bye-IIouse ; mais il y avoit deux conspira¬ 
tions distinctes, celle de Rye-House et celle des seigneurs d’Angleterre 

_r _ 

et d’Ecosse. Elles furent confondues, parce que l’une, qui avoit ses 
preuves juridiques, impliquoit avec des scélérats forcenés des hommes 
que leur nom , leur caractère et leur passion pour la liberté avoient 
rendus dangereux. 

Depuis la dissolution du parlement d’Oxford, le comte de Shafts¬ 
bury s’abandonnoit aux plus noires conceptions d’une âme devenue 
furieuse. Toujours attaché à nourrir les ambitions fantastiques de 
Monmouth, et à dominer la foiblesse de ce caractère présomptueux, 
il ne l’entretenoit que de l’irritation de la ville de Londres, et des 
moyens de faire une soudaine irruption contre la cour. Shaftsbury rai- 
s.onnoit en orateur factieux qui n’a jamais vu un champ de bataille. 
Monmouth , qui étoit guerrier, savoit la différence prodigieuse d’un 
mouvement populaire et delà contenance d’une troupe disciplinée; 
il répondoit toujours qu’une insurrection étoit impossible, si elle 


EN ANGLETERRE. 


187 

n’étoit soutenue par des forces régulières. Alors Shaftsbury lui inspira 
l’idée d’entraîner les gardes qui sans doute reconnoîlroient encore la 
voix de leur ancien général. Shaftsbury sauroit bien soulever la ville 
de Londres qui supportoit avec indignation la perte de ses privilèges. 

Les mêmes idées avoient déjà préoccupé les chefs de l’opposition 
parlementaire, et entre autres le député Trenchard, lorsqu’ils 
setoient rendus armés et accompagnés à Oxford. Ils comptoient 
particulièrement sur la ville de Taunton , où étoit cantonné le régi¬ 
ment des gardes. Enfin , Shaftsbury s’cntrelenoit perpétuellement 
des projets les plus furieux avec les créatures qu’il avait dans la Cité : 
West, avocat fanatique; Bumsey, ancien officier de Cromwell, qui 
a voit servi sous les ordres du maréchal de Schomberg, en Portugal; 
Fergusson , ministre puritain, dont l’audace égaloit la perfidie; 
Goodenougb , sous-shéiif de la ville, et un nommé Halloway, de 
Bristol, qui les fiattoit sans cesse de faire soulever toute sa province. 
Goodenougb, entre autres, leur promettoit de mouvoir à son gré 
quatre mille bourgeois de Londres, avec lesquels on pourroit sur¬ 
prendre la Tour. 

Ainsi dominé, obsédé par le comte de Shaftsbury, qui lui mon- 
troit une couronne à saisir, Monmouth, qui avoit un immense 
crédit en Écosse par les grandes propriétés de sa femme, et par le 
souvenir de son expédition en 1G79, se flatta aussi d’appuyer, par le 
concours des Écossois, les mouvements qui se pourroient faire en 
Angleterre. 

Mais s’il s’abandonnoit trop facilement à ces dangereuses illusions, 
il étoit capable de confiance en des conseils plus sages, et il s’ouvrit 
au comte d’Essex, qui, ne voulant pas être seul dans ses confidences 
hasardeuses, lui proposa le lord Russel. C’est de cette manière que 
ces deux personnages, les plus sincères et les plus respectés dans 
l’opposition du parlement, connurent les projets désespérés de Shafts¬ 
bury. Ils firent comprendre à l’imprudent Monmouth qu’une telle 
entreprise ne scroit qu’une triste et inutile occasion de malheurs 
irréparables. Aussi Shaftsbury, dans scs fureurs, accusoit-il Mon- 
moutli de n’être qu’un émissaire de la cour, Essex de s’être laissé 
acheter pour la vice-royauté d’Irlande , et Russel d’être le dupe de 
l’un et de l’autre. Monmouth , pour apaiser cet esprit emporté, lui 
proposa une entrevue qui fut fixé dans la Cité, à la taverne d’un 
nommé Sephard, gros marchand de vin, chez qui se réunissoient tous les 


RÉVOLUTION DE 1G88 


188 

membres de l’opposition. Monmouth n’y trouva que les créatures 
de Shafbbury qui lui-même n’y parut point. Cette entrevue chez 
Sephard devint le point capital de tout le procès contre les seigneurs ; 
il sera nécessaire d’y revenir. 

Cependant Essex, Russel, Monmouth lui-même, et leurs amis, 
reconnoissoient que Shaftsbury ne s’abandonnoit plus qu’à des concep- 
(ions insensées. Ils évitèrent soigneusement de se commettre avec lui 
et les siens ; ils apprirent avec joie qu’il avoit précipitamment quitté 
l’Angleterre avec Fergusson qui depuis rentra en Angleterre; et tout 
en adoptant comme principe le droit de résistance ouverte à la viola¬ 
tion des lois, ils admettoient aussi que ce terrible droit (s’il existe), 
ne peut être justifié que par des extrémités auxquelles on n’étoit point 
encore parvenu. Ils se résolvent donc à se tenir dans leurs châteaux, 
et à s’abstenir de toute participation aux affaires , ne doutant point 
que la cour et le duc d’York ne leur donnassent enfin quelque occasion 
de reparoître sur la scène politique. Essex , en particulier, croyoit 
qui si la spoliation des chartes de Londres avertissoit suffisamment la 
nation de songer à sa défense, un éclat mal dirigé , un mouvement 
téméraire entraîneroit la ruine de toutes les libertés publiques. Il n’y 
a pas loin, sans doute , de ces idées à l’exécution même. Quand l’in¬ 
surrection est déjà une théorie, la révolte, d’abord spéculative, 
devient inévitablement un fait. Aussi les seigneurs dont on parle 
conspirèrent ; mais leur conspiration , inconnue au gouvernement, 
resta étrangère à la conjuration des créatures que Shaftsbury lui- 
mème avoit abandonnées par un exil volontaire. 

Après le départ de Shaftsbury, West continuoit à recevoir ses amis 
au temple. Dans les grandes agitations politiques ou religieuses, un 
des symptômes les plus dangereux de toute société , c’est l’habitude 
convertie en besoin, de murmurer, de déclamer contre tout ce qui 
émane du gouvernement. Cette habitude fatale devient une idée fixe, 
premier caractère de la folie, dans les cœurs pervers ou dans les têtes 
déréglées. Cette monomanie qui tourne perpétuellement dans le même 
cercle, est bientôt comme un vertige de fanatisme. Tout devient facile, 
tous les obstacles s’évanouissent, le crime n’a plus rien d’illégitime. En 
religion, le crime le plus atroce est une inspiration céleste ; en poli¬ 
tique c’est le dévouement à la cause sacrée de la liberté. Ainsi dans 
les réunions de West, il n’étoit plus question des 4,000 hommes 
promis par Goodenough, ni de la révolte de Bristol promise par 


EN ANGLETERRE, 


189 


Halloway. Le régicide leur parut plus simple. Un nommé Rumbold, 
autre officier de Cromwell, leur dit à celte occasion qu’il possédoit à 
Rye, près de Hosden, une maison qui sembioit faite exprès pour 
surprendre le roi et son frère quand iis alloient à Newmarket. Enfin, 
arriva au milieu d’eux, un nommé Walcot, gentilhomme anglois dont 
Cromwell avoit récompensé les services par un établissement en 
Irlande. Il adhéroitàtous les projets de soulèvement dont ils s’étoient 
bercés d’abord, mais il combattit tout projet d’assassinat. 

Tandis que ces misérables se livroient ainsi au feu de leur délire , 
parut la déclaration du roi qui ordonnoit en Écosse la recherche 
pendant trois ans de tous ceux qui pouvoient avoir été complices 
ou recéleursdes rebelles du pont de Bothwell. Cette déclarationjeta la 
terreur dans les comtés presbytériens d’Ecosse. Monmouth , qui déjà 
par le moyen du lord Grey enlrctenoit des liaisons avec le comte 
d’Argyle , en Hollande , envoya en Écosse un homme de confiance 
nommé Aaron Smith, pour savoir quel parti on pourroit tirer des 
hommes qui avoient fait lé projet de s’expatrier à la Caroline. Des 
Écossois de distinction se rendirent auprès de lui, à la tète desquels se 
trouvoit Saillie, presbytérien zélé, vieillard qui avoit la réputation 
d’une austère vertu, et très-renommé par sa science dans les langues, 
dans la jurisprudence et dans les mathématiques. Il eut des confé¬ 
rences nombreuses avec Essex et Russel. Essex avoit une confiance 
entière dans Algernoon Sidney qui avoit pris sur son caractère un 
ascendant absolu. Sidney s’étoit attaché au lord Howard, entraîné 
vers lui par la haine qu’il lui trouvoit pour les noms de roi et de 
royauté. Russel, quoique très-proche parent de Howard, avoit contre 
celui-ci une antipathie invincible, et céda cependant aux instances de 
Sidney pour admettre ce nouveau confident. Sidney de son coté n’avoit 


consenti qu’avec répugnance à recevoir Monmouth , de qui les pré¬ 
tentions à la couronne étoient un sujet perpétuel de railleries. Howard 
l’y avoit déterminé. Ainsi Algernoon Sidney, Monmouth, Essex, 
Russel et Howard se trouvèrent liés à des projets encore vagues, mais 
dangereux et coupables. Hampden, petit-fils de ce fameux Hampden 
qui plaida juridiquement contre les taxes levées par Charles I er sans 
l’autorisation du parlement, compléta leur association. 

Les secrètes intelligences qu’ils nouèrent avec ceux d’Écosse et 
avec le comte d’Argyle, ne sont pas encore bien connues. Mais il est 
avéré qu’Àrgyic entra dans les projets de Monmouth quels qu’ils 

9 . 


190 RÉVOLUTION DE 1G33 

fussent. !î demandoit 20,000 livres sterling pour acheter des armes 
en Hollande, lever un corps de cavalerie, équiper des navires de trans¬ 
port, descendre dans scs terres confisquées, soulever ses vassaux et les 
presbytériens de l’Ecosse. 

L’année précédente , les députés des presbytériens s’étoient trans-. 
portés à la Caroline pour y apprécier les ressources que leur présen- 
teroit la fondation d’une colonie ; mais à leur retour ils s’engagèrent 
dans ces projets d’insurrection, dont ils couvrirent les préparatifs par 
ceux que sembloit exiger la suite de leur première entreprise. C’est 
ainsi qu’ils traitèrent avec Argylc pour lui procurer des vaisseaux et 
des armes. Tous ces plans regardoient l’Ecosse; et les prédicants 
presbytériens y partaient à leurs amis d’un soulèvement comme d’un 
événement prochain et inévitable. Si ces projets s’étendoient à l’An¬ 
gleterre, et l’on est fondé à le croire, il est cependant avéré que rien 
ne le prouve, et il n’y eut aucun argent de levé pour les faire réussir. 
Monmouth et Argylc se Louvoient incontestablement les régula¬ 
teurs de ce qui se tramoit contre l’Écosse. Russel et Essex en 
avoient certainement la confidence, s’ils n’en étaient pas absolument 
les complices avec Sidney, Howard et Hampden. Tous enfin espéroient 
au moins que les événements qui alloient se passer en Écosse donne- 
roientaux affaires actuelles d’Angleterre une autre face et au gouver¬ 
nement une autre direction ; car il faut recevoir avec défiance les 
relations du lord Grey sur le complot de Rye-IIouse, lorsqu’il eut 
obtenu sa grâce après la révolte de Monmouth en 1685. Le lord 
Grey pou\oit savoir la conspiration des créatures de Shaftsbury qui 
est proprement celle de Ryc-Housc ; mais les véritables desseins de 
Russel, Essex et de ses amis lui furent étrangers, et il n’y tenoit lui- 
memc que parle duc de Monmouth. 

Telle étoit la situation respective des deux conspirations, lorsqu’on 
apprit dans îc public l’arrestation de quelques personnes, au nombre 
desquelles se trouvoit un ancien convulsionnaire de l’armée de Crom¬ 
well; c’étoit Wildman, jadis prophète, républicain ardent, qui avoit 
résisté avec énergie à l’établissement du protectorat, et qui depuis 
avoit un peu calmé sa tèle par l’étude de la médecine et de la juris¬ 
prudence. Lorsqu’il fut arrêté, en trouva dans la cave de sa maison 
deux petites pièces de canon d’un travail parfait; on les transporta 
solennellement à Whilc-Ha!!, comme indices certains d’une rébellion 
prochaine. Cependant ces deux petites pièces de campagne lui venoient 


EN ANGLETERRE. 


101 

û'd duc de Buckingham, qui les avoit anciennement fait transporter 
•chez ce Wildman, son ami, lorsque son hôtel fut vendu et démoli. 

Deux jours après, le roi publia un édit contre divers conspirateurs. 
On y désignoit West et Rumsey, qui avoient disparu. Au premier 
bruit de ces nouvelles, le lord Howard alloit déclamant partout sur 
ces bruits de conspiration : « Tout cela, » disoit-il, « signifie seulement 
» que la cour, maîtresse des jurés, ne manquera pas de faux témoins.» 
Il étoit chez le lord Russel quand on y apprit que West s’éloit venu 
remettre lui-mème entre les mains de la justice. îl pâlit à cette nou¬ 
velle. « Auriez-vous quelque chose à craindre de West? » lui dit 
Russel. — « Absolument rien, » répliqua Howard. « Je me suistou- 
» jours tenu dans une réserve extrême avec lui. » Iïampden, cepen¬ 
dant, le voyant un jour consterné, lui donna le conseil de se cacher, 
s’il s’éloit compromis. Voici enfin l'enchaînement de toutes les décou¬ 
vertes que fit le gouvernement. 

Goodenough , cet ancien subdélégué d’un shérif de la Cité, s’étoit 
lié avec un marchand anabaptiste, dont le commerce étoit ruiné, 
nommé Keeling. Ce marchand qui s’étoit prononcé avec fureur dans 
les troubles de la Cité, avoit eu l’audace d’arrêter le lord maire ; et 
Goodenough, non moins factieux, lui avoit parlé des projets médités 
contre le roi et contre le duc d’York. Mais Keeling, voulant mériter 
sa grâce pour le passé, alla découvrir ce qu’ilsavoit au lord d’Armoulh, 

p 

qui le renvoya au ministre d’Etat Jcnkins. Le ministre lui dit que 
dans une telle affaire il fallait plus d'un témoin. 

Keeling avoit un frère qu’il conduisitchez Goodenough, avec lequel 
il s’entretint de leurs communs projets. Au sortir de là, il conduisit 
insensiblement son frère au bureau du ministre. Là il fallut prêter 
serment, et déclarer ce qui avoit été dit devant lui. Mais le roi étoit 
alors à Windsor; et avant qu’il eut pu être consulté, le frère de 
Keeling eut le temps d’avertir Goodenough de pourvoir à sa sûreté, 
lui et ses amis. 

Lorsque la déclaration du roi contre les conjurés qui avoient pris 
la fuite eut été publiée, West et Rumsey, qui étoient du nombre, 
vinrent spontanément se présenter l’un après l’autre. Ils déclarèrent 
qu’un soulèvement avoit été projeté pour le 17 novembre, jour anni¬ 
versaire de l’avénement de la reine Elisabeth à la couronne, où le 
peuple brûle l’effigie du pape avec de grandes acclamations, après l’avoir 
portée avec de burlesques cérémonies dans toute la ville. Rumboid 


192 RÉVOLUTION PE 1688 

avoit offert sa maison de Ryc aux conjurés, pour attendre le roi et 
son frère sur la route de Newmarket. Rumbold avoit demandé qua¬ 
rante hommes à cheval, qui auroient été divisés en deux troupes 
sous le commandement de Walcot et de Rumsey. Walcot consentoit 
à l’attaque des gardes; mais il ne vouloit pas attenter à la vie de sa 
majesté. Rumsey (l’un des révélateurs) s’en étoit chargé. Les conjurés 
avoient eu de grandes difficultés à s’entendre. Il ne s’agissoit de rien 
moins, en effet, que de se procurer quarante hommes et quarante 
chevaux, de les armer, de les équiper, de les cacher, de régler le plan 
de l’attaque, et d’aviser aux moyens d’échapper à tous les périls d’une 
telle entreprise. Le roi, cependant, étoit allé à'New market ; ils l’at- 
tendoicnt à son retour, lorsqu’un incendie fit avancer de huit jours 
le départ de sa majesté. Les conjurés n’étoient pas prêts alors , et le 
roi revint à Londres sans avoir été attaqué. 

West et Rumsey, qui firent cette révélation, n’avoient pas ignoré 
les entrevues de Monmouth et de ses amis avec les députés écossois ; 
mais s’ils ne pouvoient rien indiquer de ces entrevues, ils en parlèrent 
et tirèrent surtout un grand parti de celle qui avoit eu lieu chez 
Sephard, lorsque Monmouth crut y trouver le comte de Shaftsbury 
pour qui elle avoit été assignée ; ils désignèrent donc Monmouth et 
le lord Russel. 

A ces deux noms, le conseil qui recevoit ces dépositions n’osa 
passer outre, et envoya demander au roi ses ordres à Windsor. En 
attendant, il se contenta de faire placer une sentinelle à la grande 
porte de l’hôtel du lord de Russel, comme s’il eût voulu l’avertir de 
pourvoir à sa sûreté. Russel méprisoit trop Rumsey pour croire qu’il 
en eût rien à craindre. Prendre la fuite eût été se déclarer criminel ; 
il attendit tranquillement, et resta chez lui. 

Russel étoit loin de soupçonner que l’entrevue qui avoit eu lieu 
chez Sephard seroit la cause de sa perte. On a indiqué plus haut 
quelle importance elle devoit avoir ; il s’agit ici de la faire connoître. 

Comme on l’a déjà dit, Shaftsbury, chagrin de voir que les prin¬ 
cipaux seigneurs mécontents rcpoussoient les projets insensés qui 
troubloient sa tête, les accusoit de s’être vendus à la cour. Monmouth, 
pour prévenir les suites de cette irritation, lui avoit proposé une con¬ 
férence chez Sephard. La veille du rendez-vous donné, Russel étoit 
venu à Londres pour voir son oncle, malade. Monmouth, prévenu de 
son arrivée, lui rendit visite, lui parla de l’entrevue assignée pour le 


EN ANGLETERRE. 


193 

lendemain et le pria de l’accompagner, avec le lord Essex. Il y con¬ 
sentit, ayant d’ailleurs le projet d’acheter du vin de Sephard. Essex 
et Ilussel se rendirent donc avec Monmoutli, le lord Grey et le che¬ 
valier Thomas Armstrong, au rendez-vous convenu. Shaftsbury n’y 
parut pas et ils furent surpris de n’y trouver que Rumsey et Fer- 
gusson. Monmouth et ses amis vouloient se retirer sur-le-champ; 
mais Russel les pria d’attendre qu’il eût fait son marché avec Sephard, 
et pendant la négociation de son emplette, Rumsey engagea la con¬ 
versation avec le chevalier Armstrong sur le plus ou moins de facilité 
qui se pourvoit trouver à surprendre les gardes. Armstrong, qui les 
avoit commandés, cherchoit à lui prouver l’impossibilité de toute 
entreprise de ce genre. La conversation avec Armstrong se termina 
quand le lord Russel eut donné ses ordres à Séphard ; il ne l’entendit 
même pas et il s’étoit retiré immédiatement avec ses amis. 

Or, Rumsey avoit déclaré que chez Sephard on avoit examiné les 
moyens que Trenchard, député des communes, avoit indiqués pour 
faire soulever les gardes. Le roi envoya chercher lord Russel qui com¬ 
parut en conseil devant sa majesté. Charles lui dit qu’il étoit bien 
éloigné de le soupçonner d’aucune entreprise contre sa personne, 
mais qu’il ne pou voit douter de quelques complots formés contre le 
gouvernement. Russel nia simplement toute connoissance des mou¬ 
vements attribués à Trenchard, et toute conversation chez Séphard à 
cette occasion. Il fut envoyé à la Tour. 

Algernoon Sidney, qui comparut après lui, se retrancha dans une 
briève déclaration. Il n’avoit rien à dire. Si l’on avoit des faits et des 
preuves, il tacheroit de se défendre en temps et lieu. 

Trenchard qui, le premier dans la chambre des communes, avoit 
proposé le bill de l’exclusion, dit un non imperturbable à toutes les 
questions. Il n’y avoit aucune preuve contre lui. 

Bailiie, chef des députés écossois auprès de Monmouth, parut 
ensuite avec deux gentilshommes nommés Champbell. Le roi les 
interrogea lui-même et leur demanda s’ils avoient quelque part au 
complot tramé contre sa personne. Ils n’hésitèrent point dans leur 
dénégalion. Mais quand il leur parla de conférences avec les seigneurs 
anglois pour un soulèvement en Écosse, Raillie voulut concilier son 
amour naturel pour la vérité avec la crainte de compromettre ses 
amis par des réponses improvisées. Il s’embarrassa et demanda enfin 
la permission de ne répondre que par écrit. Les deux Champbell qui 


REVOLUTION DE 1G88 


194 

raccompagnèrent, restèrent muets de crainte : Baillic fut mis aux 
fers. Un autre gentilhomme nommé Cockrane avoit été mandé, mais 
seulement pour ses propos hardis contre le duc d’York. Le gouverne¬ 
ment ignoroitsa complicité avec Argy.le; et Cockrane, au lieu de se 
rendre au conseil, prit la fuite et passa la mer. 

Quant au duc de Monmouth, le roi au sortir du conseil se rendit 

chez la duchesse, lui parla tendrement des périls de son mari, lui dit 

•» 

que son hôtel seroit certainement visité, mais que les ordres étoient 
donnés de respecter son appartement. Monmouth n’osa se fier à celte 
promesse et se cacha. 

Le lord Grey, en revenant à Londres, fut immédiatement cité au 
conseil, où il se conduisit avec une grande présence d’esprit. Envoyé 
4 la Tour, il eut assez de sang-froid pour profiter d’un moment 
d’embarras. Son gardien tomba sur le seuil même de la porte, et 
lord Grey disparut. 

Enfin le lord Howard est cité lui-même un peu avant que le procès 
du lord liussel ne fût commencé. Après l’avoir cherché longtemps 
et vainement, on le trouva caché ridiculement dans un tuyau de che¬ 
minée : il pleuroil à chaudes larmes. Avant qu’il ne fût mis en cause, 
il n’y avoit aucune preuve contre scs amis. Ce fut lui qui les perdit 
tous pour se sauver lui-même. 

C’est ainsi que fut réunie à la noire et abjecte conjuration de Rye- 
House tramée par des scélérats désespérés, la conspiration réellement 
formée par les plus grands seigneurs de l’Angleterre. L’équité de 
l’histoire ne permet pas de les confondre. 

Le lord Howard étoit allé aux eaux avant l’explosion de cette affaire. 
Les seigneurs, dans la défiance qu’ils avoient de son caractère, lui 
dirent à son retour qu’ils avoient résolu de mettre fin à toutes leurs 
délibérations précédentes, et qu’il devoit se tenir comme eux en 
repos, il n’a\oit donc que de vagues renseignements à donner. Mais 
il avoit entretenu des liaisons avec Shafslbury a .ant la retraite volon¬ 
taire de celui-ci en Hollande, et successivement a\cc les créatures 
qu’il laissoit après lui. Howard déclara donc que l’on avoit concerté 
un soulèvement dans Londres et dans l’ouest de l’Angleterre, que 
Monmouth comptoit sur les gardes et que Trenchard avoit promis de 
les enlever de leur cantonnement à ïaunton. La prise d’armes avoit 
été fixée au 17 novembre ; mais il ne sa\oit pas à qui étoit confié le 
soin de la diriger ; il y avoit déplus un conseil dont il étoit lui-même. 


EN ANGLETERRE. 


195 

On y avoit été incertain si le soulèvement commcnccroit à Londres 
ou dans les provinces; enfin l’on s’étoit arrêté à la résolution d'at¬ 
tendre des nouvelles d’Écosse. Il ne savoit rien de plus, parce qu’il 
étoit allé aux eaux et dans scs terres. 

Ilampdcn, l’un des six, fut arrêté sur les indications données par 
le lord Howard. Mais, comme Sidney, il répondit seulement qu’il se 
défendroit si l’on avoit des charges contre lui. 

Tandis que l’on chcrchoit le lord Howard dans son hôtel, un déta¬ 
chement de cavalerie cernoit le château du comte d’Essex où il vivoit 
retiré, sans montrer le moindre signe d’inquiétude, même à sa femme, 
depuis le commencement, de l’alTairc. On lui avoit offert de l’enlever 
sans aucun péril pour lui. La crainte d’exposer, par une fuite si 
éclatante, son ami le lord Russel, qui étoit à la Tour, lui fit refuser 
ce parti avec fermeté. A l’aspect des cavaliers, il éprouva un moment 
de trouble dont il se remit sur-le-champ, mais qui devint extrême 
devant le conseil. 11 fut envoyé à la Tour. 

Avant d’être arrêté, il avoit subi deux accès de cette mélancolie si 
commune en Angleterre, qui saisit particulièrement les hommes à 
imagination forte et chagrine, surtout dans les temps d’orages poli¬ 
tiques. Il y fut livré en proie dans sa prison. Un vieux serviteur de 
confiance l’y avoit accompagné. Il l’envoie auprès de sa femme pour 
la rassurer. On ne l’accuse de rien de véritable, disoit-il ; mais il est 
désespéré de causer la ruine d’une femme innocente et de ses enfants, 
innocents comme elle; il est donc résolu de s’ouvrir de tout ce qui est 
vrai au lord Clarendon son beau-frère, cl déjà il l’a fait prier de 
venir auprès de lui à la Tour. La comtesse lui répond sur-le-champ. 

t 

« EIcvez-xous, » lui dit-elle, « au-dessus du malheur. Ne songez ni 
'» à moi, ni à \os enfants, si le soin de leur fortune peut exposer 
* vos nobles amis. Quels que soient vos secrets, ne confiiez rien à mon 
» frère, du moins jusqu’au moment très-prochain où je pourrai vous 
» voir. » Sur cette réponse, il n’avoua rien à Clarendon; il avoit 
seulement désiré, lui dit-il, donner quelques éclaircissements sur ce 
qu’il axoit dit au conseil. Il renvoya son vieux serviteur à la com¬ 
tesse. « Votre générosité, » disoit-il, « m’a rendu tout le calme qui 
» m’étoit nécessaire. » Il demandait divers petits meubles à son 
usage, particulièrement un canif dont il avoit l’habitude de sc senir 
pour ses ongles. Comme ccs petits meubles étoient à la campagne, 
et qu’il lui falîoit attendre, il dit avec indifférence qu’un rasoir lui 
rendroit le même oflice. 


196 


RÉVOLUTION DE 1688 EN ANGLETERRE. 


Cependant le roi et le duc d’York étoient allés à la Tour, pour y 
voir l’épreuve d’une nouvelle machine d’artillerie. Au moment où ils 
s’embarquoient sur la Tamise pour partir, un grand cri se fit entendre 
derrière eux, et ils apprirent que le comte d’Essex venoit de se 
donner la mort, sans doute pour conserver à son fils ses biens et 
ses titres. 

L’iniquité naturelle aux factions et à toutes les factions ne manqua 
pas de déclarer hautement que cette mort étoit l’effet d’un grand crime. 
Elle fut attribuée au duc d’York, d’abord sourdement, et bientôt 
publiquement. En vain les jurés, qui prononcent sur tous les cas 
d’homicide, reconnurent que celui-ci étoit volontaire ; en vain le corps 
d’Essex, remis à la comtesse sa femme, fut examiné par son propre 
chirurgien ; en vain celui-ci constata, par l’état même des blessures, 
que l'infortuné n’avoit pu recevoir ainsi la mort que de sa main, les 
soupçons et la calomnie se répandirent avec scandale. Ces rumeurs 
firent naître des incidents, excitèrent des révélations et même provo¬ 
quèrent des témoins dont l’àge innocent accréditoit les récits. Enfin 
la comtesse, qui ne pouvoit rester indifférente à ces rumeurs, fit faire 
elle-même les recherches les plus exactes, décidée à réclamer une 
vengeance éclatante, s’il étoit vrai qu’elle eût perdu son mari par un 
tel crime. Elle n’y trouva aucune vraisemblance. Néanmoins, un 
nommé Braddon, naturellement porté à l’exagération, s’échauffa tel¬ 
lement qu’il entreprit, en son propre nom, de poursuivre la recherche 
de la vérité, quelle quelle fût. Une réunion de faits singuliers, de 
circonstances fortuites, se présentoit à son esprit déréglé, comme une 
démonstration contre la cour. Arrêté et cité en justice, par suite de 
ses violents discours, il fut condamné, comme suborneur de témoins, 
a 2,000 livres sterling d’amende. Mais l’impression resta dans les 
esprits, et plus tard le meurtre d’Essex fut imputé au prince dans le& 
manifestes de Monmouth et dans les pamphlets publiés pour le prince 
d’Orange. Cependant si, indépendamment de toutes les preuves mo¬ 
rales, il existe des faits matériellement prouvés aux yeux de la jus¬ 
tice et de l’histoire, c’est l’innocence du duc d’York et de la cour 
dans ce déplorable événement. 


LIVRE SEPTIÈME. 


Suite de la double conspiration. — Procès du lord Russel. — Chartes de Londres. 

— Procès d’Algernoon Sidney. — Procès des divers conjurés d’Angleterre. — 

— Procès des conjurés d’Ècosse. 


1683 — 1083 . 


Le procès des accusés avoit commencé par ceux d’entre eux qui 
appartenoient à la véritable conjuration de Ryc-IIouse. Toute preuve 
manquoit à l’égard d’Essex, Russel, Hampden et Sidney. Il impor- 
toit cependant à la cour de persuader au peuple qu’il existoit un com¬ 
plot de régicide dans les chefs les plus élevés de l’opposition, et la 
procédure fut conduite dans ce dessein. Walcot fut le premier mis 
en cause et convaincu, ainsi que Hone et Howse, d’avoir tramé dans 
divers conciliabules, non-seulement la révolte contre le roi, mais 
encore l’assassinat du roi ; ils furent condamnés au supplice des 
traîtres. 

Quant au lord Russel, dès qu’il se vit prisonnier à la Tour, il ne 
douta plus de sa destinée prochaine, et ne s’occupa que de mourir 
dans les sentiments de piété qui lui étoient naturels. Un comité du 
conseil s’étoit transporté auprès de lui pour l’interroger sur ses rela¬ 
tions avec les Écossois. Le lord Howard n’étoit point encore arrêté; 
la cour n’avoit sur ce point que des soupçons. Russel répondit avec 
douceur qu’il n’étoit point assez préparé, mais qu’il tiendroit ses 
réponses prêtes pour le tribunal. Sidney répondit avec hauteur au 
même comité : « Ne cherchez point, » dit-il, « à m’extorquer, par 
» l’artifice de vos questions, les preuves que vous n’avez point. Je 
n’ai rien à vous dire. » 

Ce mémorable procès tient de si près aux événements du règne 


K EVOLUTION DE 1030 


198 

suivant qui s’approche, qu’il est impossible de ne pas donner quelque 
étendue à la relation des faits principaux; ils intéressent, d’ail¬ 
leurs , des hommes qui conservent un grand nom dans la mémoire. 
Ces faits signalent aussi le commencement de la catastrophe qui doit 
changer la face de l’Angleterre et de l’Europe. L’histoire enfin ne 

r 

seroitune leçon ni pour les peuples ni pour les hommes d’Etat, si 
elle se bornoit à ne montrer que l’extérieur des révolutions, oubliant 
qu’elle doit surtout montrer comment elles se préparent et s’accom¬ 
plissent. 

La cause du lord Russe! fit naître, devant le tribunal, des incidents 
assez remarquables sur le droit. D’abord la légalité des jurés fut atta¬ 
quée ; ils étoient bourgeois de Londres , mais ils n’étoient pas gens de 
fief , comme la loi l’exigeoit. La compétence fut discutée : l’usage 
prévalut, et avec raison; il étoit conforme à l’intention meme du 
statut, puisque les membres d’une corporation telle que la Cité de 
Londres, sont ou peuvent être plus riches en capitaux et en effets 
de compagnies commerçantes,, que les plus riches propriétaires 
fonciers. 

Le lord Howard avoit cité la réunion chez Sephard , où , disoit-il, 
on avoit agité la question d’enlever les gardes. Sephard déclara que 
Russel y étoit venu deux fois, et se joignit à Rumsey qui affirmoit le 
consentement du lord à ce projet ; mais ni l’un ni l’autre ne pouvoit 
citer aucune de ses paroles; et comme rien u’étoit argué sur les 
affaires d’Ecosse, Russel n’avoit à se défendre que sur un fait qui 
jamais n’approcha de sa pensée, celui d’une conjuration contre la 
vie du roi. 

Ses défenseurs s’élevèrent contre le témoignage du lord Howard, 
qui, selon eux, ne pouvoit être juridiquement admis. « Cet homme, 
» disoient-ils, a pris Dieu et les hommes à témoin que la conspira- 
» tion étoit une imposture, et que jamais aucun des accusés ne lui 
» en avoit parlé. Recevrez-vous aujourd’hui, comme témoignage, 
» ses infâmes désaveux? » Le solliciteur général répondit par les 
principes du droit : « Howard , complice lui-même, avoit trop d’in- 
» térêt à nier la conspiration avant d’être arrêté, pour que ses pre- 
» mières dénégations méritassent la moindre attention; c’est d’ail- 
» leurs la marche naturelle à tous les conspirateurs. » 

Lne objection plus sérieuse fut produite en faveur de Russel. « Sur 
» quelle loi faites-vous le procès? Adoptez-vous le vieux statut de la 


EN ANGLETERRE. 


19D 


# vingt-cinquième année d’Edouard ÏII, ou le statut qui a défini les 
» crimes de haute trahison pendant la vie du roi régnant? Par ce 
» dernier statut, la prescription est acquise au bout de six mois, et 


» 1 entrevue chez Sephard est très-antérieure. » Les juges adoptèrent 
celui d'Édouard. 

Alors Russel demanda que l’on citât contre lui une seule des 
actions définies par cette loi. Or, par celle d’Édouard, le législateur 
distingue deux espèces de trahison : l’une est l’intention et l’entre¬ 
prise d’ôter la vie au roi ; l’autre est l’entreprise actuelle de faire la 
guerre contre lui. De plus, suivant le statut porté sous la reine 
Marie : « Le concours de deux témoignagesest exigé sur quelque acte 
» formel qui tende h l’exécution de l’un ou de l’autre de ces deux 
» crimes. » On répondit que la seule pensée d’attenter à la vie du 
roi, lorsqu’elle étoit manifestée par des faits extérieurs, étoit un des 
crimes prévus. Les avocats Ilale et Cook prouvèrent immédiatement, 
par le texte même, qu’il s’agissoit dans le statut, non pas d’un dessein 

uniquement, mais d’un dessein et d’une entreprise contre la vie du 

« 

roi. Cependant, et quoique jamais en Angleterre on n’eut admis 
dans la dénomination de gardes le sens qui s’attache au titre de 
gardes du corps , dans les autres royaumes, et qu’il n’y eût qu’une 
seule dénomination universelle à tous les corps de l’armée , celle des 
troupes du roi, le ministère public insista sur ce nom de gardes , 
pour indiquer une résolution formelle d’attenter à la personne même 
du roi, ce qui conslituoit le crime de régicide. Howard lui-même 
affirma sous serment que jamais on n’avoit eu cette pensée. Mais les 
magistrats admirent en fait que le dessein du régicide étoit la consé¬ 
quence naturelle du dessein d’enlever les gardes du roi. 

Le lord Russel avoit l’Ame trop élevée pour chercher ailleurs que 
dans la vérité même la défense de son honneur et de sa vie. De sub¬ 
tiles discussions de droit, et ce qu’on nomme en France les questions 
préjudicielles, lui paroissoient peu convenables à sa propre dignité ; 
il demanda que l’on entendît ses avocats sur le sens et l’application de 
la loi, par rapport au projet imputé d’enlever les gardes du roi. Les 
juges rejetèrent sa demande, sur son refus de rcconnoîtrc d’abord 
comme vrais les faits allégués par les témoins. 

II eut alors la pensée d’avouer avec la franchise naturelle à son 
cœur, la vérité tout entière, en ce qui lui étoit personnel. Ses amis 
qu’il consulta l’y engagèrent, certains qu’il ne pourroit être condamné 


200 


RÉVOLUTION DE 1G80 


tout au plus qu’à la peine méritée pour n’avoir pas révélé une haute 
trahison. Mais ses avocats, plus instruits que lui des maximes de la 
jurisprudence, lui prouvèrent aisément l’essentielle différence qui 
existe entre ne pas approuver les desseins sur lesquels cependant on 
délibère, et ne pas révéler ces mêmes desseins, lorsqu’on les connoît 
sans y prendre part. Il renonça donc sans peine à sa pensée, laissant 
aux juges le soin de découvrir ce qu’ils vouloient apprendre, et aux 
jurés celui de se déclarer dans l’intégrité de leur conscience. Il parla 
peu, mais toujours avec dignité. 

Ce fut dans la dernière séance du procès que l’on apprit la mort 
du comte d’Essex. Le ministère public en tira un parti terrible contre 
l’accusé sur l’esprit des jurés. Il leur montra qu’en se donnant la 
mort Essex confîrmoit la conspiration. Russel fut condamné. Immé¬ 
diatement après, il fit dire à Sephard qu’il lui pardonnoit, en le priant 
de se rappeler qu’il n’étoit allé qu’une fois dans sa maison. Sephard 
éperdu ne put rien répondre, sinon que son trouble devant les juges 
ne lui avoit laissé dans l’esprit aucune liberté. 

Lorsque le jugement fut porté, ses amis le sollicitèrent de consentir 
à demander sa grâce au roi. Il les y autorisa, sous la condition que 
l’on n’exigeroit de lui aucune démarche qui entraînât un aveu impli- 
cite du crime dont il étoit innocent, c’est-à-dire, le projet d’assassiner 
le roi. Il fit offrir d’aller vivre hors de l’Angleterre, et dans tel pays 
qu’il plairoit à sa majesté, promettant d’y rester étranger à toute 
affaire politique. Sa femme, qui étoit la fdîe et l’héritière du comte 
de Southampton, implora aussi la clémence royale avec un torrent 
de larmes, offrant les vertus et les services de son père en expiation 
des erreurs qu’un sentiment exagéré de patriotisme avoit pu inspirer 
à son mari. Le comte de Bedford, père de Russel, offrit 100,000 1. 
sterl. à la duchesse de Portsmouth. La cupidité de la favorite et le 
ressentiment du roi furent invincibles. Charles II n’accorda d’autre 
grâce que la remise de ce qui est ignominieux dans les sentences de 
haute trahison. « Milord Russel, » dit-il, « éprouve aujourd’hui que 
» je possède la prérogative qu’il m’a disputée dans l’affaire du comte 
» de Danby. » Hélas ! le temps viendra aussi que Jacques II invo¬ 
quera le secours du comte de Bedford, et le vieillard lui répondra : 
Sire ! j’avois un fds ! 

La veille de l’exécution , Walcot, Ilonc et Howse subirent leur 
supplice. Walcot sur l’échafaud s’avoua coupable, mais il nia la réalité 


EN ANGLETERRE. 


201 


de tout complot arrêté. Il déclara « que souvent il avoit été question 
» de tuer le roi, mais que tous les détails donnés par West et Rumsey 
» étaient une fable de leur façon pour accréditer leur témoignage. 
» Il avoit combattu », dit-il, « les propositions de West pour l’assas- 
» sinat ; lorsque celui-ci promettoit la protection de Monmouth, il 
» lui répondoit que le duc de Monmouth, au contraire, s’il montoit 
» sur le trône, seroit le premier à punir de tels attentats. » Hone 
s’avoua également coupable de s’ètre trouvé à ces détestables conci¬ 
liabules, témoigna un vif repentir, et protesta « que ceux des accusés 

de distinction qu’il connoissoit n’avoient pris aucune part à ces 
» ténébreux complots. » Le lord Russel qui devoit être exécuté le 
lendemain, sentit son âme soulagée en apprenant ces déclarations, 
qui séparoient ainsi les deux complots confondus dans un seul par le 
gouvernement. 

Il avoit reçu et lu sans s’émouvoir la sentence que lui apportèrent 
les shérifs, et conserva jusqua la fin une douceur inaltérable, animée 
par une piété tout à la fois douce et fervente. Il s’occupa soigneuse¬ 
ment de son apologie, dont il remit trois copies signées de sa main à 
milady Russel, qui soutenoit maintenant son malheur avec une noble 
et tendre constance. Il écrivit ensuite une lettre au roi, demandant 
pardon à sa majesté de tout ce qu’il avoit pu faire contre son devoir. 
« Jamais, » disoit-il, « je n’ai trempé dans aucun dessein préjudi- 
» ciable ni à votre personne, ni à votre dignité. Aucune de mes 
» actions ne m’a été inspirée que par les mouvements d’un zèle 
» ardent, mais sincère pour les véritables intérêts de la couronne et 
» du pays. Quoique durement traité, je pardonne sans peine à tous 
» ceux qui m’ont desservi auprès de vous. Que ma mort apaise au 
» moins, sire, le mécontentement de votre majesté; je veux mourir 
» dans la confiance que ma femme et mes enfants n’en seront pas la 
» victime comme le père. » Après sa dernière entrevue avec milady 
Russel, entrevue qu’il soutint avec une tendre gravité, il dit : « L’a- 
» mertume du calice est passée. » Le matin, il dormoit d’un profond 
sommeil quand on l’éveilla. Il monta sa montre en disant : « Le temps 
» n’est plus, l’éternité va commencer. » 

Lorsque les shérifs se furent présentés pour le conduire à l’écha¬ 
faud, il trouva le lord Cavendish qui l’attendoit sur l’escalier de la 
Tour pour l’embrasser. Cavendish avoit déjà voulu changer de vête¬ 
ments avec lui pour qu’il s’évadât. Russel ne l’avoit pas permis. Du 


^02 RÉVOLUTION DE 1080 

IoïkI de sa retraite ignorée, Monrnouth avoit également voulu se 
montrer pour l’aller voir à la Tour. Il s’y étoit opposé. Après avoir 
reçu le dernier embrassement de Cavendish, il se retourne précipi¬ 
tamment vers lui : « Mon ami, » lui dit-il, « je vous en conjure, 
» pensez à la religion. Vous ne pourriez comprendre combien de 
» force et de consolation j’y ai'puisé dans mon malheur! » 

Toutes les rues qu’il traversa, de la Tour au lieu du supplice, 
étoient occupées par une innombrable multitude, et chacun suivant 
ses propres sentiments, le couvroit d’injures ou de marques de com¬ 
passion. Burnct et Tillotson l’ac.compagnoient dans son carrosse; il 
chantoit les psaumes avec eux. Arrivé sur l’échafaud, il remit aux 
shérifs la quatrième copie de son apologie, et, prenant la parole, il 
protesta en peu de mots que jamais il n’étoit entré dans aucun dessein 
qui eût pour but d’attenter à la vie et à la couronne du roi. Il pria 
Dieu pour sa majesté et pour la religion protestante. Ensuite il se 
recueille un moment pour prier en silence ; il se déshabille, et, d’une 
contenance modeste et ferme, il tend sa tète au bourreau, qui ne la 
fit tomber qu’au second coup de hache. 

A peine l’exécution étoit consommée que son apologie étoit publiée 
dans toutes les rues de Londres. La cour en fut justement alarmée. 
Russe] y avoit travaillé avec soin ; elle montre tout à la fois une âme 
sincère et une imagination ardente. Les sentiments qu’il y exprimait 
devenoient d’autant plus dangereux pour la cour qu’ils étoient popu¬ 
laires, et qu’ils paroissoient au peuple signés du sang d’un martyr de 
la religion et de la liberté. L’Angleterre excusoit sans peine ce qu’elle 
soupçonnoit des démarches de Russel pour un soulèvement ; mais 
elle ne voyoit qu’un arrêt port j sans preuve légale et par une torture 
violente donnée à la loi. Elle ne croyoit pas surtout que Russel fût 
le moins du monde complice des scélérats qui la veille venoient d’ètre 
conduits à l’échafaud. La cour elle-même ne le croyoit pas. L’atten¬ 
drissement excité par sa fermeté modeste sur l’échafaud, par le sou¬ 
venir de ses vertus privées, par la lecture de son apologie, fut universel 
et profond. De telles émotions dans les peuples sont une révolution 
commencée. C’est une grande question que celle de la clémence dans- 
certains crimes d’État et dans certains coupables. Une âme vraiment 
royale eût pardonné peut-être au lord Russel ; le péril du pardon 
n’eût jamais surpassé le danger d’ètre inexorable. Mais Charles II 
avoit laissé périr le vicomte de Stafford, qui étoit innocent. 


EN ANGLETERR 


E. 203 

Il n’cst pas sans intérêt de savoir comment l’ambassadeur de France 
rendit compte de ces événements au roi son maître. On voit dans son 
rapport la réserve d’un courtisan qui n’ose ni cacher ni faire connoître 
toute l’impression qu’ils faisoient sur l’Angleterre. La position de 
l’ambassadeur étoit alors des plus délicates, puisqu'il avoit été chargé 
d’exciter, de corrompre même les chefs de l’opposition parlementaire. 

Il avait d’abord écrit avec une simplicité toute laconique, et sans 
autre réflexion, que le comlc d’Essex s'étoit coupé la gorge avec un 
rasoir. Tlus tard il annoncera, dans un post-scriptum remarquable 
par son énergique brièveté : M. de Sidné (sic) a eu le cou coupé. 
Voici comment il parla de l’exécution de Russel dans sa lettre du 
3 août : 

« Milord Roussel eut, samedi (31 juillet), la tête coupée sur la 
place de Lincoln-in-filds (Lincoln’s-inn-fields). Il y avoit des troupes 
d’infanterie et de cavalerie. La place est très-grande et il s’y trouva 
un nombre infini de personnes et de spectateurs. Milord Roussel 
témoigna beaucoup de fermeté (comme font ordinairement les 
Anglois en mourant). Il dit en peu de mots qu’il mouroit pour 
être bon protestant, et que tous ceux qui l’étoient dévoient se réunir 
pour s’opposer aux entreprises des papistes. Il protesta de n’avoir 
rien su de la conspiration contre la personne du roi d’Angleterre, 
mais il ne dénia pas d’avoir eu connaissance de ce qui se projetoit 
pour s’opposer à un gouvernement arbitraire et remédier aux 
désordres de l’État. Il donna un écrit au shérif Nort (North), qui 
a été porté à sa majesté britannique. Le docteur Burnet et le 
docteur Tillcson (Tillotson) l’assistoient ; ce sont deux presbytériens 
» fort renommés. Plusieurs personnes trempèrent leurs mouchoirs 
» dans son sang. C’est une coutume parmi les Anglois, qui marque 
» leur vénération pour celui qui meurt. Le peuple fut fort tranquille 
)) et on garda un profond silence. Les sentiments étaient fort par- 
» tagés. Beaucoup disoient que c’éloit un traître qui méritait la mort ; 
» d’autres, en aussi grand nombre, disoient qu’il n’étoit pas cou- 
» pable, et que les témoins qui avoient déposé contre lui n’étoient 
» pas valables. 

» On ne fera pas sitôt le procès aux autres prisonniers. Les juges' 
j> sont allés dans les provinces tenir les assises accoutumées. » 

Le départ des juges avoit suspendu le procès des autres prisonniers. 
Pendant cet intervalle, l’hôtel de ville fut sommé de rendre ses chartes, 


20i 


RÉVOLUTION DE 1G88 


en exécution de l’arrêt qui l’avoit ordonné. Cet ordre, mis en délibé¬ 
ration , excita de fortes oppositions. Tous les membres des corporations, 
disoit-on à l’hôtel de ville, font le serment de conserver des privilèges 
dont ils sont les dépositaires et les protecteurs. « Attendons au moins 
» que le roi lui-même nous les enlève. » Cet avis prévalut; aussitôt 
les chartes sont arrachées de vive force, l’hôtel de ville est fermé, le 
roi se réserve la nomination des magistrats, et casse plusieurs échevins 
ou officiers de la Cité. Ï1 prend une pareille mesure pour d’autres villes 
du royaume, et leur envoie de nouvelles chartes. 

Par le droit public de l’Angleterre, tous les privilèges [privatœ leges ). 
des corporations émanent de la couronne, qui a droit sans doute de 
les révoquer, mais de les révoquer après un jugement légal. Ce juge¬ 
ment étoit porté contre la ville de Londres. La couronne étoit donc 
ici dans son droit. Aussi la question se borne-t-elle à savoir si l’exer¬ 
cice de ce droit étoit un acte de sagesse. Plus tard Jacques II fera 
reporter en pompe à l’hôtel de ville, par le chancelier d’Angleterre, 
cette même charte que la ville ne voudra plus recevoir, sans un juge¬ 
ment qui casse le premier. 

Mais cette affaire des chartes, si grave dans un pays où tout se 
traite légalement, avoit pour véritable cause la nécessité des affaires du 
roi. Au 12 juillet, Charles n’avoit reçu delà France que 380,000 livres 
sur le payement du subside de la seconde année qui étoit révolue dès 
le 1 er mars *. Les ambassadeurs de l’empire, de la Suède et de la 
Hollande lui proposoient de se rendre médiateur entre la France et 
l’Espagne ; de son côté, l’Espagne lui offroit de l’argent s’il vouloit la 
soutenir contre les hostilités de Louis XIV. Le duc d’York s’étoit 
empressé d’en donner avis à l’ambassadeur Carillon. Celui-ci reçut 


ordre de payer 350,000 francs, à compte sur la seconde année du 
subside, faisant espérer un payement prompt des 770,000 francs qui 
dévoient la compléter. Mais en compensation du retard actuel sur le 
subside, Charles reçut de la cour de Versailles d’amples félicitations 
sur la découverte du complot de Rye-House, avec l’offre de livrer 
tous les conspirateurs qui se pourroient trouver en France. Barillon 
reçut aussi l’ordre de ne payer les 770,000 francs qu’en prenant ses 
sûretés sur les démarches éventuelles du roi. Et en effet, lorsqu’il 
prononça la dissolution du parlement d’Oxford au mois de mars 1681, 


1 Lettres de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


205 

Charles s’étoit engagé à convoquer un autre parlement dans les termes 
fixés par le bill triennal, c’est-à-dire dans les trois ans. Ce délai appro- 
choit de sa fin, les ministres sollicitoient le roi de ne violer ni la loi 
ni sa parole ; déjà des écrits sepublioient pour rappeler l’un et l’autre ; 
Charles n’en étoit pas fort éloigné, pressé comme il l’étoit par ses 
alliés naturels, et par la gène qu’il éprouvoit de l’impérieuse économie 
de la France. Il lui falloit donc se préparer les moyens de maîtriser 
les élections, à tout événement, et l’affaire des chartes n’avoit pas 
d’autre but. Il est vrai que son frère y voyoit une conquête de la cou¬ 
ronne sur les libertés publiques. Tous deux y trouvoient encore un 
avantage immense pour des âmes peu généreuses. En dénaturant 
l’institution des jurés, ils se vengeoient de leurs ennemis qu’ils frap- 
poient à coup sûr du glaive de la justice. Dans le droit des chartes, le 
lord maire nommoit les shérifs, qui nommoient les jurés, et le lord 
maire étoit élu par les communautés de la Cité. Ces diverses fonctions 
clépendoient maintenant de la cour, qui eut ses jurés dévoués à toutes 
scs volontés. Il est juste aussi de reconnoître que l’hôtel de ville étoit 
devenu un foyer de factions dans ces derniers temps. Charles usa de 
représailles comme sur un champ de bataille; mais la société n’est 
pas un état de guerre, et les gouvernements qui ne savent imiter que 
la justice des factions se soumettent par là même au droit de la force, 
qui tût au tard peut les accabler. Quoi qu’il en soit, le roi, toujours 
indécis entre ses alliés et la France, ajourna la question du parlement 
qu’il avoit promis, laissa au duc d’York les soins du gouvernement, 
et attendit que le temps dénouât les difficultés présentes. 

De même que les corporations subirent d’immenses changements, 
la magistrature eut aussi les siens, et ce fut alors que parut au poste 
éminent de lord chef de justice Jefferyes, déjà connu par un zèle brutal 
et farouche, surtout par un talent dont il resta l’éternel modèle, celui 
de plier et torturer les lois à toutes les iniquités. Le procès des con¬ 
spirateurs fut repris sous ses auspices après les assises des provinces, 
et recommença par Algernoon Sidney. 

Les jurés, comme dans le procès de Russel, ne possédoient aucun 

bien-fonds : Sidney les récusa. « On a décidé ce point dans l’affaire 

» du lord Russel, » répliqua Jefferyes ; et il ne permit pas que la 

question fut examinée. L’iniquité étoit palpable, puisque le procès se 

jugeoit, non pas devant des jurés de la Cité de Londres, mais du comté 

de Middiesex. Quant au fond de l’affaire, on n’allégua nul fait positif. 

10 


i. 


20G 


RÉVOLUTION DE 1G88 


A la vérité, le lord Howard avoit dit qu’il existoit un comité des six, 
dont il étoit membre avec Sidney. Mais là s’arrêtoit la preuve. Quant 
aux deux autres témoins, West et Rumsey, ils affirmèrent séparé¬ 
ment l’existence du comité, mais seulement par ouï dire; West 
l’avoit apprise de Rumsey qui l’avoit apprise de West. Ainsi, par 
le fait, Howard se trouvait seul et unique témoin : la loi en exigeoit 
deux. 

Or, dans les papiers de Sidney, s’étoit rencontré un manuscrit de 
sa main, non encore achevé, sorte de réponse à un écrit du temps, 
intitulé le Patriarche , et dont l’auteur fort obscur , nommé Filmer, 
s’attachoit à démontrer le droit divin de l’autorité royale. Filmer 
remontoit très-haut. « Dieu, » disoit-il, « a donné la souveraineté du 
» monde au premier père, qui l’a transmise telle qu’il l’avoit reçue à 
» son premier-né ; ainsi de génération en génération : et voilà comme 
» les rois sont les héritiers du fils aîné du premier père ou du premier 
» patriarche 1 .» 

Ce raisonnement ne parut pas péremptoire, au moins dans l’appli¬ 
cation, à Sidney qui d’ailleurs adoptoit pleinement dans son principe 
et dans ses conséquences le dogme de la souveraineté du peuple. 
Dans sa réfutation, il répondoit à Filmer que, «si le droit des princes 
» souverains résulte de leur descendance de Noé par le fils aîné de 
» ce patriarche, ils sont tous par le fait des usurpateurs, puisqu’il 
» n’est aucun d’eux qui puisse établir une pareille généalogie. Si, » 
continuoit-il, « un seul existoit qui fût capable de produire une telle 
» démonstration, celui-là seroit le seul souverain légitime au monde 
» et du monde. » Le développement de ces idées l’avoit conduit fort 
loin contre le gouvernement monarchique. Son esprit exalté ne lui 
faisoit concevoir qu’un seul bon gouvernement, la république ; et 
cependant il convenoit quelquefois qu’une république périroit néces¬ 
sairement en Angleterre, par le seul fait de l’établissement nécessaire 
d’une armée. Quoi qu’il en soit, ce roman inédit de ses rêveries répu- 
plicaines fut une heureuse découverte pour le génie inventif de Jeffe- 
ryes; il en fit le second témoin qui manquoit au procès. 

« La loi, » disoit-il, «exige deux témoins; mais, pour les cas de 
» haute trahison, il suffit d’en avoir d’abord un qui dépose sur le fait 


1 Ce système a été renouvelé de nos jours, dans un livre intitulé De l’autorité , 
publié par M. l’abbé T**, à son retour d’Angleterre. 


EN ANGLETERRE. 


)» 


» 


» 


» 


» 


207 

» même, et ensuite un second qui dépose sur une circonstance que 
l’on peut y rapporter , comme celle d'avoir vu acheter un couteau. 
Or, dans l’affaire présente, le lord Howard est le témoin qui affirme 
qu’il s’agit d’un régicide, et que l’accusé étoit du comité des six. 
Que faut-il de plus maintenant que ce livre même de l’accusé, pour 
prouver ses desseins régicides ? » 

Le solliciteur général Finch mit le sceau à cette monstrueuse inter¬ 
prétation en soutenant que le livre étoit ce que la loi nomme action 
formelle. «Or, » s’écria-t-il avec emphase, « scribere et agere , unum 
» est et idem. » Sidney fut condamné ; il remit au marquis d’Halifax 
un mémoire pour le roi ; il y supplioit sa majesté de vouloir elle-même 
examiner ce procès. Jefferyes, qui en fut informé, s’écria, dans un 
transport de fureur, que sa tête sauteroit ou celle de Sidney. Pendant 
le procès, Sidney avoit souffert les démentis, les interruptions, les 
insultes même de Jefferyes avec une modération étonnante pour tous 
ceux qui connoissoient l’emportement naturel de son caractère. 
Quand les shérifs lui remirent la sentence, il la lut froidement, et leur 
dit avec douceur qu’il leur pardonnoit. «Mais,» ajouta-t-il, « faites 
» un retour sur vous-mêmes. La justice du ciel vous demandera 
» compte de ma vie, que vous avez livrée en choisissant des jurés 
» sans foi et vendus à mes ennemis. » Un des shérifs répandit des 
larmes. Sidney écrivit ensuite son apologie qu’il leur remit sur 
l’échafaud. 

Sidney n’avoit sur la religion que des sentiments sans arrêt, aussi 
peu réglés par des principes que ses opinions politiques; c’étoit un 
déisme vague. Cependant il appela des ministres puritains auxquels il 
exprima la douleur que lui inspiroient ses fautes. Il parut au supplice 
avec intrépidité, pria un moment, et reçut le coup mortel. L’ambas¬ 
sadeur de France manda cet événement à Louis XIV, dans une lettre 
du 31 décembre, où il parloit de Monmouth. Il dit simplement : 
« M. de Sidné a eu le cou coupé ; il n’a point parlé en mourant, 
» comme font ordinairement les Anglois. » 

Le témoignage de West et Rumsey devenoit de plus en plus si 
décrié, qu’à peine osoit-on l’opposer aux accusés qui restoientà juger. 
Aussi, Hampden, qui étoit du comité des six, ne pouvant être con¬ 
vaincu par l’unique témoignage du lord Howard, fut condamné à une 
amende de 40,000 livres sterling. 

t 

Des six qui dirigeoient l’entreprise d’un soulèvement en Ecosse* 


208 RÉVOLUTION DE 1603 

mais contre lesquels il n’existoit aucune preuve, et qui ne pouvoient 
légalement être condamnés que par l’adjonction de leur complot à 
celui des créatures de Shaftsbury, Essex s’étoit donné la mort. Russe! 
et Sidney l’avoient subie par jugement ; Hampden se trouvoit en 
quelque sorte dévoué à une perpétuelle prison, par l’impossibilité de 
payer son amende; Howard échappoit à toutes les peines légales par 
ses aveux. Le duc de Monmouth restoit seul à punir, également pro¬ 
tégé par sa retraite inconnue, et par la tendresse du roi. 

Les Ecossois compromis dévoient être jugés en Ecosse, ou ils avoient 
été renvoyés. Quant aux complices de West et Rumsey, qui étoient 
encore sous la main de la justice en Angleterre, il ne restoit plus 
qu’IIalloway et le chevalier Armstrong. Halloway, qui étoit jugé déjà 
par contumace, fut pris en Amérique ; il avoua que lui et deux autres 
s’étoient chargés d’une entreprise pour faire soulever la ville de Bristol ; 
que les mécontents de ce pays, s’ils se prononçoient, dévoient se porter 
avec eux sur le cantonnement des gardes, à Taunton, pour les en¬ 
traîner ; que ces tentatives n’avoient eu aucune suite ; que West et 
Rumsey proposèrent d’assassiner le roi et le duc son frère ; qu’il ne 
voulut jamais entrer en délibération sur un projet si criminel : que 
West, Rumsey, Rumbold et son frère approuvoient seuls cette propo¬ 
sition, avec un cinquième qui ne fut pas nommé. On crut qu’il s’agis- 
soit de Fergusson, qui étoit revenu de Hollande, ou peut-être de Goo- 
denough. Ses aveux et son discours funèbre, qui futimprimé, portèrent; 
la conviction dans le public sur l'incohérence de cette conjuration 
avec le complot formé sous la direction du comité des six. 

Le chevalier Armstrong étoit aussi condamné par contumace ; il 
fut saisi en Hollande et ramené en Angleterre. Il avoit été lieutenant- 
colonel des gardes et grand écuyer. Le duc de Monmouth avoit eu 
en lui une extrême confiance. Devant les juges, il réclama le bénéfice 
des lois qui lui donnoient, comme contumace, un an pour se mettre 
volontairement en jugement. Il demanda que son procès, comme 
celui d’IIallovay, fût régulièrement recommencé. Qn lui répondit 
qu’ayant été pris par force avant l’expiration de l’année accordée aux 
contumaces, le bénéfice de la loi ne pouvoit lui être appliqué. « Je ne 
» souhaite,» disoit-il, «que la justice. » — «Vous l’aurez tout 
» entière, » lui répliqua Jefferyes, chef de justice, et il fit exécuter 
la sentence portée par contumace. Armstrong avoit toujours mené 
une xie licencieuse. 11 passa le peu de jours qui lui restoient encore 


EN ANGLETERRE. 


209 


dans la prière. « li témoigna, » dit Burnet, « jusqu’à de la joie de 
» finir par un supplice infâme; parce qu’il n’a fallu rien moins, » 
disoit-il, « pour le réveiller du profond assoupissement où il avoit vécu 
» et pour lui inspirer un juste sentiment de l’énormité de ses crimes. » 
Il protesta en mourant qu’il n’avoit jamais conspiré contre la vie du 
roi et du prince son frère. 

Cette exécution termina en Angleterre les poursuites juridiques de 
cette double conspiration. Le lord chef de justice, Jefieryes, alla de 
suite en rendre compte au roi qui étoit à Windsor. Charles II eu 
le voyant tira de son doigt une bague de prix et la mit au doigt de 
Jefieryes, en lui adressant ce singulier conseil : « Vous allez tenir les 
» assises dans les provinces, » dit-il, « les chaleurs sont grandes ; 
» prenez garde de trop boire. » Jefieryes en effet portoit ce vice à 
l’excès et alors sa brutalité n’avoit plus de retenue. La bague du roi 
fut nommée dans le monde, la bague teinte d’un beau sang y par allusion 
au sang de Bussel et de Sidney. 

En Écosse les formes légales de la justice furent encore plus vio¬ 
lemment méprisées. Les preuves qui n’existoient pas furent cher¬ 
chées par des tortures jusqu’alors inusitées. Un nommé Spence , 
domestique du lord Argyle, inspira des soupçons à Londres et fut 
.envoyé à Edimbourg. Le lord Pertli, chef de justice, exige qu’il 
réponde sous serment à toutes les questions qui seront faites. Spence 
invoque les lois du pays qui ne permettent pas de forcer personne à 
répondre sous serment super inquirendis. Le serment fut cependant 
exigé par diverses tortures qui font horreur. Il résista huit jours à 
ces épreuves rigoureuses ; enfin il capitula sous la promesse qu’il ne 
serviroit de témoin contre personne, qu’il ne lui seroit fait aucune 
interrogation nouvelle et qu’il seroit mis en liberté. A ces con¬ 
ditions, il désigna quelques Écossois avec qui le lord Argyle corres- 
pondoit au moyen d’un chiffre à deux clefs, dont il indiqua une. Le 
gouvernement avoit déjà l’autre, et l’on sut par ce moyen qu’Argyle 
négocioit pour un soulèvement, mais qu’il n’y avoit rien encore de 
conclu. 

Carstares, ministre puritain, fut également forcé par la torture à 
faire le serment de répondre aux interrogatoires. Il avoua des dis¬ 
cours qu’il avoit entendus sur les moyens de tuer le duc d’York, 
ajoutant qu’il y avoit opposé les principes de la religion qui réprou- 

voient l’homicide. Carstares étoit un homme habile et doué d’une 

10. 


RÉVOLUTION DE 1G88 


210 

Ame forte. 11 avoit beaucoup de secrets qu’il garda malgré toutes les 
souffrances de la torture. Ses liaisons intimes avec le prince d’Orange 
font présumer justement que ce prince n’étoit pas étranger aux en¬ 
treprises d’Argyle et de Monmouth. Carstares fut nommé son cha¬ 
pelain. 

Quant à Baillie, le chef des députés d’Ècosse auprès de Monmouth, 
à défaut d’une accusation motivée sur des faits connus, on lui opposa 
une lettre du roi qui l’accusoit non pas de la conspiration de Rye- 
House, mais de complicité pour un projet de soulèvement. Sommé 
de faire le serment sur cette lettre, il se récria contre l’iniquité d’une 
forme inusitée, qui oblige l’homme à se dénoncer lui-même, ou à se 
sauver par un parjure ; et il refusa le serment. Condamné pour ce 
refus à six mille livres sterling d’amende, il fut remis en jugement et 
condamné à mort par suite des indices que la torture de quelques 
autres suspects avoit procurés contre lui. Octogénaire et déjà mourant 
des suites de sa longue captivité, il protesta de son innocence relative¬ 
ment à tout projet d’attenter à la vie du roi et du prince. 

Il est certain que Baillie étoit coupable d’un complot pour soulever 

f 

l’Ecosse, et d’intelligence avec Monmouth, Russel, Sidney, Essex, 
Argyle. Le ministre Carstares étoit de plus coupable de machinations 
avec Fagel, grand pensionnaire de Hollande ; et le gouvernement 
l’ignora toujours. Ils méritoient donc la mort; mais il les falloit con¬ 
vaincre. Autrement la justice, qui émane du ciel même pour la con¬ 
servation de la société, n’est plus qu’un redoutable et détestable 
instrument des vengeances humaines ; et la société doute enfin s’il 
existe d’autres droits et d’autres lois que la force. 

Ces formes iniques de la justice étoient le résultat d’une division 

r 

qui avôit éclaté dans le conseil d’Ecosse. Le chancelier Aberdeen, 
depuis le duc de Gordon, avoit incliné pour la douceur, dans les 
recherches ordonnées sur la révolte de Bothwell-Bridge. Queensbury, 
lord trésorier, tenoit à l’exécution littérale de l’édit du roi : il en 
résultoit d’immenses récoltes pour le trésor. En effet, une grande et 
incroyable question s’agitoit dans le conseil. On avoit observé que si 
les sectaires accouroient en foule aux offices de l’église, leurs femmes 
n’y venoient point. Les hommes évitoient ainsi l’amende, et les 
femmes s’en croyoient naturellement exemptes. Il fut proposé au con¬ 
seil de les y assujettir ; et, comme l’amende se trouvoit encourue pour 
chaque jour d’absence, le butin devenoit immense. « Pour tout 


EN ANGLETERRE. 211 

payer, » dit un historien, il eût fallu vendre l’Écosse entière. » Le 
conseil s’étant divisé sur cette grave question, le comte de Perth, 
chef de justice, fut envoyé à Withe-Hall : on y décida que les 
femmes des sectaires dévoient l’amende. 


FIN DU PREMIER VOLUME. 



TABLE 


DES MATIÈRES 

DU TOME PREMIER. 


Avant-propos 


5 


LIVRE PREMIER. 

16G0 — 1G62. 

I 

( Pages 9 à 36. ) 

De l’état du gouvernement après les Tudors. — Prérogatives de la couronne et du 
parlement. — Changements opérés dans le principe du gouvernement par l’alié¬ 
nation du domaine royal. — Caractère des Sluarts. — Contradiction de leurs 
principes avec leur religion et les lois du pays. — Testament de Charles I er . 
Restauration des Sluarts en 1660. — Convention. — Charles II. — Le duc d’York. 

— Le duc de Glocester. — Enthousiasme de la nation. — Popularité du roi. — 
Déclaration de Breda. — Hydc (Clarendon), chancelier. — Premiers actes du 
parlement et du ministère de Clarendon. — Amnistie et régicides. — L’armée est 
licenciée. — Tumulte des millénaires. — Mécontentement des royalistes. 

Effets de la restauration en Écosse. — Gouvernement tyrannique dans ce royaume. 

— Procès du marquis d’Argyle et de son fils. — Parlement violent. — Épiscopat. 

— Amnistie dérisoire et cruelle. 

Premiers symptômes d’une double direction dans le gouvernement en Angleterre. 

— Mort du jeune duc de Glocester. — Nouveau parlement. — Projet de réunion 
des sectes protestantes à l’église anglicane. — Acte d’uniformité. — Les presby¬ 
tériens chassés de leurs églises. — Rigueurs de l’église anglicane. — Procès des 
régicides, de Henri Vane et du général Lambert. 

LIVRE DEUXIÈME. 

1GG2 — 1G72. 

( Pages 37 à 68. ) 

Ascendant de la duchesse de Clèvcland. — Décadence du chancelier. — Vente de 
Dunkerque. — Division dans le conseil. 

Première guerre de Hollande. — Le duc d’York , grand amiral. — Jean de Witt, 





TABLE 


214 

tuteur du jeune prince d’Orange. — Victoires et revers. — Malheurs publics. — 
Incendie et peste de Londres. — Traité de Iîreda. 

État de la nation. — Religion. — Fanatisme et athéisme. — La cour. — Ombrages 
du parlement. — Le roi sacrifie le chancelier. 

Alarmes de l’Angleterre et de l’Europe sur les premières conquêtes de Louis XIV. 
— Traité de la triple alliance contre Louis XIV, et négociations secrètes avec lui. 

Défiances du gouvernement et delà nation. — Intrigues de cour. — Le duc d’York 
secrètement catholique. — Scs ennemis lui opposent le jeune duc de Monmouth, 
fils naturel du roi. 

Prétendue conversion du roi. —Traité clandestin avec Louis XIV pour détruire la 
Hollande et renverser l’église anglicane. — Lois de Dracon en Écosse. — Voyage 
de la duchesse d'Orléans à Douvres. — Nouveaux traités. — Ministère de Shafis- 
bury, ou cabale. — Subsides demandés pour soutenir la Hollande contre les pro¬ 
jets de Louis XIV, et employés frauduleusement pour la détruire. 

Soupçons du parlement. — Le roi fait mutiler un député des communes. — Mort de 
la duchesse d’York. — Le duc se déclare catholique. — Préparatifs contre la 
Hollande. — Attaque de la flotte de Smyrne. — L’échiquier est fermé. — Edit 
de tolérance. — Le roi s’attribue le droit de suspendre les lois. — Déclaration do 
guerre à la Hollande, de concert avec Louis XIV. 


LIVRE TROISIÈME. 


1672 — 1678 . 


( Pages 69 à 100. ) 

Invasion delà Hollande. — Princesd’Orange. —Élévation de Guillaume III. — Il 
intéresse toute l’Europe à la cause de son pays, et l’Angleterre elle-même.— 
Assemblée du parlement. — Griefs de la nation. — Remontrances des communes. 
— Brusque changement du roi. — Il abandonne son ministère. — Comte de Shafts- 
bury. — Bill du test. — Nouveau ministère. — Le comte Danby. 

Suite de la guerre. — Assemblée du parlement. — Les communes s’opposent au 
mariage du duc d’York. — Le parlement est prorogé. — Tumulte dans les com¬ 
munes. — Nouvelle réunion du parlement. — Son attitude sévère et hostile contre 
le ministère. — Habileté du roi. — Il satisfait aux vœux publics en signant la 
paix. 

Politique française. — Politique vénale de Charles II. — Il se porte médiateur, et 
se vend à la cour de France. — Inquiétudes publiques. — Assemblée du parle¬ 
ment. — Il demande la guerre contre Louis XIV. — Il refuse de croire aux pro¬ 
messes du roi. 

Intrigues pour le duc de Monmouth contre le duc d’York. — Monmouth aspire à la 
succession royale. — Il est déclaré généralissime. — Voyage du prince d’Orange 
à Londres. — Sa politique. — Son mariage avec la princesse Marie. — Le roi 
trompe le parlement , son gendre et la France. — Louis XIV traite avec i’opposi- 
lion , — Divise et annule l’Angleterre, — Se rend maître des négociations de 
Niinègue et dicte la paix. — Abaissement de la cour d’Angleterre et grandeur du 
prince d’Orange. 


DES MATIÈRES. 


215 


LIVRE QUATRIÈME. 

167a — 1670. 

( Pages 101 à 135. ) 

Tilus-Oates, ou le complot des papistes. — Papiers de Coleman. — Mort de God- 
frey. — Politique du comte Danby. — Papiers du lord Montagu. — Parlement.. 

— Dépositions de Titus-Oatcs et de Bcdlow. — Nouveau test. — Accusation 
contre le comte Danby. — Négociation de toutes les factions avec la France. — 
Le parlement est dissous, et le duc d’York exilé. — Nouveaux ministres. — Suit* 
du complot. — Iniquités sanguinaires des juges. 

LIVRE CINQUIÈME. 

1679 — 1600 . 

( Pages 137 à 1G3. ) 

Le nouveau parlement. — Liberté de la presse. — Le conseil du roi divisé. — Shafts- 
bury et le triumvirat. — Espérances de la duchesse de Portsmouth. — Bill de 
ïhabeas corpus. 

Affaires d’Écosse. — Assassinat du primat. — Révolte de Bothwell-Bridge. — Le 
duc de Monmouth pacifie l’Écosse. 

Prorogation du parlement. — Maladie du roi. — Le duc d’York rappelé. — Shafts- 
bury renvoyé du ministère. — Pétitions. — Complot du tonneau à farine. 

Négociations de tous les partis avec Louis XIV. — Shaftsbury dénonce juridique¬ 
ment le duc d’York. — Délibérations du conseil sur ce prince. — Il est renvoyé 

en Écosse. — Parlement. — Bill d’exclusion, dans les communes. — Politique et 
négociations de la France en Angleterre. — Le bill d’exclusion rejeté par la haute 
chambre. — Fureur des communes. 

Le vicomte de Stafford condamné pour le complot des papistes. — Pitié du peuple. 

— État de la nation et des factions. — Le parlement est prorogé. — Déclaration 
violente des communes. — Dissolution du parlement. 

LIVRE SIXIÈME. 

1680 — 1683. 

( Pages 167 à 196. ) 

Négociations de Charles II avec la France. — Agitation des esprits. — Ouverture 
du parlement à Oxford. — Affaire de Fitz-Harris. — Traité secret avec Louis XIV. 

— Dissolution du parlement. — Appel du roi à la nation, contre la violence des 
communes. 

Changement subit dans les esprits et dans les affaires. — Double direction dans U? 
gouvernement. — Voyage du prince d’Orange. 

Gou> ornement d’Écosse, sous le duc d’York. — Parlement d’Écosse. — Formulaire 
pour la religion. — Condamnation du comte d’Argyle. — Argyle s’évade par la 


TA DIE DES MATIÈRES. 


216 

piété de sa fille.— Le duc d’York est rappelé, et fait confirmer le système de rigueur 
établi en Écosse. — Amnistie barbare et dérisoire. 

Retour de Sunderland au ministère. — Deux complots, confondus sous le seul nom 
de Rye-House. — Complot de Rye-House par les créatures de Shaflsbury. — 
Complot des lords Russel, Essex , Sidney, etc. — Découverte du complot de Rye- 
IIousc. — Essex trouvé égorgé à la Tour. 

LIVRE SEPTIÈME. 

1083 — 1G03. 

( Pages 197 à 211. ) 

Suite de la double conspiration. — Procès de lord Russel. — Chartes de Londres. 
— Procès d’Algcrncon Sidney. — Procès des divers conjurés d'Angleterre. — 
Procès des conjurés d’Écosse. 


FIN DE LA TABLE. 


HISTOIRE 


DE J. A. 


REVOLUTION 

DE 1688 

EN ANGLETERRE 

PU! 

iP.-2l.-3L JRa^urc 

Minui jura, quotiens gliscat potestas. Mec utendum irn- 
perio, ubi legibus uti possit. (Tacit., Annal. Ill 69. ) 

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BRUXELLES 

'WOUTERS, RASPOET ET C«, 1MPRIMEÜRS-LIBR. 

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1843 

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HISTOIRE 


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RÉVOLUTION 


de 1088 

EN ANGLETERRE 


SUITE DU LIVRE SEPTIÈME. 


Soumission de Monmouth et sa rétractation. — Réactions. — Sermon du docteur 
Burnet. — Symptômes d’un changement de système dans le gouvernement. — Le 
roi veut éloigner le duc d’York. — Mort de Charles II. 


1GOS. 


Le duc d’York, depuis la conspiration, avoit un pouvoir absolu 
sur les affaires d’Écosse et le roi ne s’en mêloit plus. Aussi le système 
des amendes et de la rigueur prévalut. Le comte de Perth , quoique 

r 

naturellement doux, s’aperçut de ces dispositions et revint en Ecosse 
armé d’inflexibilité. Ce fut lui qui ordonna d’arracher le serment par 
la torture aux divers accusés ou suspects de conspiration. Aberdeen , 
chancelier, avoit été accusé auprès de la cour d 'être modéré, crime 
sans excuse dans les temps de réactions. Il fut destitué. Le comte de 
Perth avoit mérité par ses rigueurs d’être chancelier. Il remplaça 
d’Aberdeen. 

Mais le principal personnage de la conspiration , Monmouth, avoit 
reparu tout à coup sur la scène politique. C’étoit un peu avant le 
procès d’Algernoon Sidney. Le duc de Monmouth, qui s’étoit tenu 
caché en Angleterre,'songeoit à passer au service de l’Espagne dans la 


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RÉVOLUTION DE 1688 


guerre qu’elle soutenoit contre la France. Le lord Halifax crut devoir 
réveiller la tendresse du roi en sa faveur. Il vouloit par ce moyen 
mettre un contre-poids dans la balance des affaires. Il sut persuader à 
Monmouth d’écrire au roi son père, qui fut touché de ses lettres. Le 
roi lui promit sa grâce, sous la condition d’une révélation complète 
de son crime. D’abord Monmouth hésita sur la forme de la révélation 
exigée. Halifax lui conseilla, lorsqu’il seroit rentré en grâce, de sup¬ 
porter avec patience le premier feu des reproches de son parti. Les 
vacances, lui dit-il, approchent; et le bill de Yhabeas corpus , exige 
que les accusés contre lesquels il n’existe aucune preuve soient mis en 
liberté; ainsi on reconnoîtra bientôt que vous n’aurez acheté votre 
réconciliation aux dépens de personne. 

Monmouth, suivit d’abord ce conseil et promit de demander son 
pardon au roi ; mais il ne voulut consentir qu’à une soumission vague 
et polie envers le duc d’York. Le roi garda un silence absolu sur cette 
négociation, et ne parla de la réconciliation future que la veille même 
à son frère. Le duc en fut consterné. Il proposa en conseil que Mon¬ 
mouth fût au moins envoyé à la Tour , un moment et pour la forme. 
« Je lui ai promis sa grâce, » répondit sèchement le roi. Monmouth 
vint en effet, avoua sa faute en termes généraux, et demanda son 
pardon. Il s’adressa ensuite au duc d’York, le priant d’intercéder pour 
lui auprès de sa majesté. Charles reçut son fils avec effusion de cœur. 

Le lendemain le roi dit devant sa cour, que Jacques , c’étoit le nom 
familier qu’il donnoit à Monmouth, avoit confirmé les aveux du lord 
Howard. La nouvelle s’en répandit sur-le-champ dans tous les lieux 
publics de la ville, et la gazette de Londres annonça que le duc de 
Monmouth avoit révélé ce qu’il y avoit de plus secret dans la conspi¬ 
ration. Monmouth au désespoir nia le fait, avec les expressions du 
plus vif mépris pour le lord Howard. Halifax eût beaucoup de peine 
à le calmer, rejetant ce mot du roi ou sur sa facilité naturelle ou 
sur l’importunité des courtisans. Monmouth consentit à se con¬ 
traindre jusqu’à ce qu’il eût ses lettres de grâce. Mais à peine les 
eut-il en sa possession , qu’il pressa le roi de rétracter la fatale 
parole, lui amenant des témoins qui soutenoient que lui, Mon¬ 
mouth, n’avoit point déclaré ce qui lui étoit attribué. Le roi voulut 
avoir par écrit au moins ce que Monmouth avoit réellement avoué. 
Alors Halifax lui conseille encore d’écrire au roi. Il lui représente 
qu’après toutes ses intelligences avec les ennemis de la cour, il ne 


EN ANGLETERRE. 


/ 


devoit pas s’arrêter devant le mot de conspiration auquel d’ailleurs il 
pourroit donner un sens plus ou moins restrictif : il s’agissoit enfin 
d’un roi et d’un père ; il s’agissoit aussi de ses amis exposés à de 
grandes persécutions. Monmouth se rendit, et le roi fut encore 
touché de sa lettre. Mais bientôt Monmouth reçut d’autres conseils. 
On lui fit entendre que sa lettre, sans avoir force de preuve, n’en 
fortifioit pas moins la croyance publique, déjà ébranlée, sur l’adhé¬ 
sion prétendue de ses amis à la conjuration de Rye-House. La con¬ 
science des jurés en pourroit être frappée. Le procès de Sidney n’étoit 
point encore commencé. Il commettoit enfin une bassesse. La mobi¬ 
lité de son imagination ne put résister à de telles idées. 11 court chez 
le roi, le visage tout ému de désespoir, et lui redemande sa lettre. Le 
roi la rendit. Mais, dit-il, n’exigez pas le désaveu que vous me deman¬ 
dez. Vous me ruinez , ajouta-t-il avec bonté, si vous me résistez sur 
ce point. Le duc de Monmouth eut la folie de rester inébranlable, et 
fut exilé de la cour. Ses amis exaltèrent sa conduite comme un acte 
héroïque, et peu de jours après il se rendit à la cour du prince 
d’Orange. 

Monmouth, dit le duc d’York *, avoit déclaré qu’il savoit toute la 
conspiration, excepté le projet d’assassinat. Il avoit visité les gardes, 
lorsqu’il fut question de les surprendre. Un soulèvement étoit préparé 
dans les comtés d’York et de Chester. Le major Ilurst, de Chichester, 
devoit surprendre Portsmouth. Un mouvement devoit aussi éclater 
en Écosse, le docteur Owen, M. Méad et les autres ministres pres¬ 
bytériens les plus renommés étoient d’accord avec Argyle, qui devoit 
seconder ce mouvement. Enfin, dit le prince, il avoit personnelle¬ 
ment désigné plusieurs des conjurés. Sa mémoire, ou le malheur, 
ont certainement trompé l’illustre historien sur ce fait. Car, excepté 
Argyle, Owen, Méad et le major Hurst qu’il désigne, il n’eût pas 
manqué de nommer Essex, Russel, Hampden et Sidney, si Mon¬ 
mouth les avoit nommés lui-mème. Il est d’ailleurs très-probable que 
le roi, qui avoit caché à son frère son projet de pardonner à Mon¬ 
mouth, ne lui a pas montré la lettre qu’il avoit reçue de son fils, et 
qu’il lui avoit rendue. Enfin le témoignage meme de l'ambassadeur 
de France 2 ne permet pas de douter que Jacques II ne se soit trompé 
dans ses souvenirs. 

‘ Mém. de Jacques II. — * Lettres de Barillon, du 23 décembre 1683. 


8 


RÉVOLUTION DE 1088 

Le roi conçut un vif chagrin de cette rupture. Quoiqu’il témoignât 
publiquement beaucoup d’aigreur sur la bienveillante hospitalité qui 
accueillit Monmouth à la cour du prince d’Orange, il n’en témoignoit 
pas moins en particulier à ce prince une sorte de reconnaissance. Il 
lui avoit montré un cachet sëcret dont il se serviroit pour toutes les 
lettres qu’il pourroit lui adresser, par déférence pour le conseil ou 
pour son frère. Ainsi les lettres officielles que ce prince recevoit du 
roi son oncle, pour se plaindre des égards prodigués à Monmouth, 
portoient l’empreinte du cachet mystérieux, et le prince en concluoit 
justement qu’il ne pouvoit déplaire en continuant de bien traiter le 
cher proscrit 1 . Guillaume avoit aussi connu les secrètes pensées de 
Charles II sur le duc d’York, lorsqu’il vint à Londres après la dissolu¬ 
tion du parlement d’Oxford. « J’adoucirai les choses, » disoit le roi, 
« ne craignez pas que de mon vivant il les pousse à l’extrémité. Je 
» connois son caractère, et je crains pour lui que s’il monte sur le 
» trône, il n’y puisse rester quatre ans. » 

Louis XIY prenoit alors un tel ascendant sur l’Europe, qu’il jugea 
sans doute inutile de s’occuper encore du roi d’Angleterre. Que pou- 
voit-il craindre de lui? Le prince d’Orange étoit en mésintelligence 
ouverte, sinon avec les états généraux, du moins avec l’État de Hol¬ 
lande et la ville d’Amsterdam, qui offroient le stathoudérat au prince 
de Frise. Toute son habileté n’avoit pu résoudre la république à se 
liguer avec l’Espagne. Aussi Louis XIV, qui ne craignoit plus rien, 
ni de ces deux puissances, ni de l’Angleterre, affecta de ne plus payer 
le subside convenu avec Charles II. Ce prince n’avoit reçu que 30,000 
livres sur la troisième et dernière année qui se trouvoit expirée depuis 
longtemps. Aussi n’écoutoit-il pas sans complaisance toutes les in¬ 
stances que l’on multiplioit autour de lui, pour convoquer le parle¬ 
ment en exécution du bill triennal. Sensible aux menaces que l’am¬ 
bassadeur Ilarillon avoit été chargé de lui faire, au sujet du fatal 
traité de Douvres avec la duchesse d’Orléans, il ne le fut pas moins 
quand il eut découvert enfin les intrigues de cet ambassadeur avec les 
chefs du parti populaire. A ces griefs se joignoit un secret dépit, 
quand il considéroit l’affluence de la cour autour de son frère et sa 
propre solitude. Le calme du présent ne pouvoit le tromper ni sur 
l’avenir, ni sur le désordre actuel de ses affaires, ni sur les sentiments 


1 >Iôm. de Burnct. 


EN ANGLETERRE. 


9 

publics, ni sur le mépris des étrangers, ni, suivant l’expression d’un 
historien, sur la trahison d’un 'prince pour lequel il avoit tout fait f . 
Quel étoit ce prince? L’historien ne le dit pas, et le laisse deviner. 
Quoi qu’il en soit, Charles s’enveloppe dans sa dissimulation, et laisse 
encore tout le soin des affaires au duc d’York, ou plutôt se ménage 
un reste de popularité en rejetant sur son frère toute la responsabilité 
d’une administration vindicative, cupide et souvent inique. 

Charles, pour acquérir les bienveillances du peuple, avoit marié 
au prince d’Orange la fille aînée de son frère. Le même sentiment lui 
fit conclure le mariage de la sœur de cette princesse avec le prince 
George, frère du roi de Danemarck, le duc eût préféré des alliances 
catholiques, il lui fallut obéir. Mais il trouva une sorte de dédom¬ 
magement en faisant accorder les premiers emplois de l’Irlande à des 
seigneurs catholiques, tandis qu’en Angleterre les lois pénales étoient 
plus rigoureusement que jamais imposées aux non-conformistes. Mais 
il en résultoit de fortes amendes. 

On essaya encore quelques procès politiques, déjà très-multipliés 
depuis la rupture du parlement. Quelques-uns étoient justes, d’autres 
au moins téméraires. Un accusé, absous par le grand jury de Londres, 
fut remis en jugement et condamné dans les assises de comtés. Mais 
en général les jurés commencèrent à s’inquiéter de leur servile obéis¬ 
sance , et le cri de l’opinion publique les avertit qu’ils faisoient le ser¬ 
ment d’être justes. Cependant un grand scandale fut réparé, si ce 
n’est dans l’exactitude légale, au moins dans la morale outragée. Ce 
fut la condamnation de Titus-Oates, pour le crime que l’on nomme 
scandalum magnatum . Confiant dans l’impunité qu’il croyoit avoir 
acquise, il avoit employé des expressions diffamatoires contre le duc 
d’York. Ce prince le poursuit juridiquement, et Titus-Oates fut con¬ 
damné à une prison perpétuelle, à l’exposition au pilori, quatre fois 
par année, enfin à être frappé de verges, pendant le trajet de la 
prison à l’exposition. La terrible conspiration des papistes eut aussi 
son terme par la mise en liberté, sous caution, des seigneurs catho¬ 
liques et du comte Danby renfermés à la Tour, justice tardive que le 
duc fit rendre et que le roi n’eût osé accomplir peut-être, parce que 
c’étoit violer la prérogative du parlement, et qu’il songeoit à le con¬ 
voquer. 


1 Mcm. de Dalrymple. 


1 . 


10 RÉVOLUTION DE 1G80 

La faction de l’exclusion étoit réellement terrassée, et la chaleur 
du parti vainqueur soutenoit encore dans le public une sorte d’horreur 
contre elle par les projets dont elle s’étoit vue accusée dans le complot 
de Rye-House. Mais ils’élevoit aussi comme un nuage de mécontente¬ 
ments qui menaçoit d’un orage. Les sentiments comprimés prenoient 
leur essor dans les écrits, dans les satires et surtout dans la chaire. 
Le zèle des juges voulut faire un exemple sévère, et la cour n’osa le 
confirmer. Un ministre presbytérien, Roswell, avoit été dénoncé par 
trois femmes qui citèrent, chacune en particulier, littéralement l’une 
comme l’autre, plusieurs fragments d’un sermon qu’elles disoient 
avoir entendu. Les fragments cités étoient dans le cas de haute tra¬ 
hison. L’accusé présente son manuscrit aux juges, ils refusent de 
l’examiner, des témoins qui avoient recueilli son sermon par les pro¬ 
cédés sténographiques, attestent que les fragments dénoncés n’ont 
pas été prononcés; l’accusé prouve que ses accusatrices sont des 
femmes de mauvaise vie ; elles-mêmes ne peuvent produire personne 
qui les ait vues au sermon. Jefferyes, chef de justice, s’écrie avec sa 
fureur habituelle, que prêcher dans un conventicule étoit déjà un 
crime de haute trahison. «Une telle témérité, » dit-il, « doit disposer 
» les jurés à tout croire, quels que soient les témoins. Or il y en a 
» trois ; c’est plus qu’il n’en faut. » Sur cette observation impérative, 
les jurés déclarent que Roswell est coupable. ïci l’accusé demanda que 
les jurisconsultes examinassent au moins à quel degré deculpabilité 
pouvoient s’élever les passages du sermon que l’on arguoit de haute 
trahison. C’étoit là précisément ce que l’on avoit refusé à Sidney 
pour son livre, avec cette différence que dans le procès de Sidney, les 
jurés n’avoient point encore prononcé. Mais la condamnation de 
Roswell parut si odieuse, que le roi, sans accorder la grâce du con¬ 
damné, ordonna un sursis indéfini à l’exécution de la sentence. 

Si de tels faits (et, comme on l’a déjà vu , ils sont multipliés) ex¬ 
priment le principe d’un gouvernement, la société de son côté réagit 
et proteste par ses défiances ombrageuses, par ses résistances d’opi¬ 
nion, par ses préjugés, ses injustices même. De nombreux symptômes 
se manifestent et la montrent telle qu’elle est, soumise, mais 
irritée. L’habileté ne consiste pas à les mépriser et à les étouffer, 
mais à les étudier pour en supprimer la cause, pour empêcher que 
le mal repoussé dans le corps politique ne devienne enfin mortel. 
Autrement une révolution est bientôt faite dans les esprits ; le moment 


EN ANGLETERRE. 11 

seul n est pas venu encore, mais il vient enfin. Qui pourroit ne pas 
juger ainsi, par le seul fait que l’on va citer? 

Le 5 novembre, jour anniversaire de la conspiration des poudres, 
il étoit d usage de prêcher sur cet événement dans les églises publiques 
et dans toutes les chapelles des corporations et des établissements 
publics. Le papisme est le sujet légalement obligé de ces prédications 
politiques. Un des ministres anglicans les plus fameux et justement 
célèbre, choisit ce texte de l’écriture : 

« Délivre-moi de la gueule du lion ! Tu as exaucé ma prière, et 
» je ressemble à un homme assis sur la corne de la licorne ! » 

Ici l’allusion étoit palpable, puisque le lion et la licorne forment 
l’écusson royal. La gueule béante du lion, c’étoit le papisme dont le 
duc d’\ork menaçoit l’Angleterre. Je ressemble à un homme assis sur 
la corne de la licorne ! L’orateur par cette image énergique ne repré- 
sentoit-il pas le roi futur renversé et foulé par les futurs vainqueurs 
du papisme? Il ne manqua pas de citer les imprécations de Jacques I er 
contre celui de ses successeurs qui tenteroit de rétablir l’autorité de 
l’église romaine sur l’Angleterre. Un tel sermon, prononcé dans une 
telle solennité, en de telles circonstances, par un homme des plus 
habiles, qui s’enveloppoit du manteau même de la religion et des lois 
pour frapper impunément d’anathème l’héritier présomptif de la 
couronne, étoit certainement le symptôme le plus vif de la situation 
réelle du pays. Que pouvoit ici le gouvernement ! II n’osa pas même 
exiger que le garde des Rolles renvoyât le chapelain qui avoit prêché 
ainsi, et cependant la chapelle des Rolles étoit une des chapelles 
royales. Mais, prenant de lui-même son parti, l’orateur se retira 
volontairement en France, et de là en Hollande. C’étoit le docteur 
Burnet. 

Cependant on apercevoit divers indices qui sembloient annoncer 
un grand changement dans la politique du roi. L’ambassadeur de 
France mandoit à Louis XIV que d’après les avis reçus de l’envoyé 
de Hollande, ainsi que du comte d’Avaux lui-même, ambassadeur de 
France à La Haye, les partisans du prince d’Orange s’expliquoient 
ouvertement sur une intelligence secrète , rétablie entre Monmouth 
et le roi son père. « De plus, » ajoutoit Rarillon, « les marchands 
» de Londres se plaignent avec amertume de la nouvelle ordonnance 
» publiée à Toulon, qui interdit le commerce des vaisseaux anglois 
» avec la ville de Gènes. Le roi s’en plaint comme d’une violation 


12 RÉVOLUTION DE 1G08 

» des traités. Je sais, » continuoit Barillon, « qu’on n’a rien omis 
» pour aigrir ce prince : on lui fait croire que votre majesté lui a fait 
# un tort irréparable parmi ses sujets, en leur faisant connoître qu’il 
» préfère ce qui peut être agréable à votre majesté, aux intérêts les 
» plus considérables de la nation angloise. » Le duc d’York lui-même 
sollicitoit Barillon de faire mettre un terme à des récriminations dan¬ 
gereuses, que lord Halifax et les ennemis de la France, disoit-il, ne 
manqnoient pas d’envenimer dans l’esprit du roi. Louis XIY, en effet, 
se hâta de faire relâcher tous les vaisseaux que l’on avoit pris à Gênes 
et conduits à Toulon. Dans le même temps, pour plaire à Charles II, 
ou pour retenir la duchesse de Portsmouth dans ses intérêts, il délivra 
et fit enregistrer à la chambre des comptes de Paris (le 22 jan¬ 
vier 1685) des lettres de naturalité pour le jeune duc de Richemond, 
sous le nom du prince Charles de Lenox, duc de Ricehmond, fils na¬ 
turel du roi d’Angleterre Charles II et de Louise-Renée de Pénan- 
couet-de-Kéroual, duchesse de Portsmouth, née sujette de France. 
Enfin le subside expiré depuis le premier avril de l’année précédente, 
époque à laquelle il étoit encore dû 1,370,000 liv. sur 1,500,000, 
avoit été peu à peu soldé par des envois successifs de 50,000 livres ; 
il se trouvoitmêmeun excédant de 30,000 francs, le 11 février 1685, 
cette date doit être remarquée. 

Mais le roi n’en paroissoit pas moins très-réservé envers le duc son 
frère. Monmouth étoit venu secrètement en Angleterre 1 ; et s’il ne 
vit point le roi, ce qui est douteux, il étoit retourné à La Haye, 
comblé de joie. Il y avoit des réunions mystérieuses chez la duchesse 
de Portsmouth, auxquelles assistoient Barillon , Sunderland et Go- 
dolphin. La présence de Barillon semble annoncer qu’il s’agissoit de 
la France ; mais il y avoit aussi d’autres projets, d’après le témoi¬ 
gnage de May, le plus intime confident de Charles II. Le duc dit lui- 
même que la duchesse avoit un pouvoir absolu sur le roi. « Elle ne 
v désespéroit pas de renvoyer le duc d’York, » ajoute-t-il, « et si sa 
» majesté eût vécu plus longtemps, elle y eût réussi. » En effet, sui¬ 
vant le témoignage de May, il fut d’abord question d’envoyer le duc 
en Écosse , et le roi lui en fit la proposition qu’il repoussa vivement. 
« Il n’y a point de milieu, » répondit Charles, avec un ton très-haut. 
« 11 faut que ce soit le cadet ou l’aîné qui fasse un voyage. » 


1 Méin. de Buruet, 


EN ANGLETERRE. 13 

Le comte de Rochester, beau-frère du duc d’York, avoit été élevé 
à la présidence du conseil et à la vice-royauté d’Irlande. Le titre de 
uce-roi emportoit le commandement général des troupes ; mais Sun- 
derland conseilla au roi de séparer cette prérogative de la vice- 
royauté , en nommant un général, qui, en cas de besoin, pourroit 
tenir tète au vice-roi. Charles II, qui aimoit peu Rochester, et qui 
ne vouloit pas que son frère fut maître de l’Irlande, comme il l’avoit 
ete de l’Ecosse, adopta cet avis ; et Rochester, courroucé, ne partit 
point pour l’Irlande ; il resta au conseil. 

D’un autre côté, Halifax étoit en mésintelligence ouverte avec le 
comte de Rochester. Dès l’année 1082, il l’avoit averti vainement 
qu’on lui reprochoit, sinon des malversations, au moins trop de né¬ 
gligence dans la direction des affaires du trésor. Il lui citoit particu¬ 
lièrement le bas prix de la mise en ferme des revenus de la couronne. 
Rochester ayant continué de protéger les traitants, Halifax en porta 
des plaintes devant le roi, en plein conseil, produisit même des offres 
qui excédoient de 40,000 livres sterling l’adjudication déjà faite. 
Dans les derniers temps, Halifax déclara encore au conseil qu’il y 
avoit de nombreuses ratures et même des feuillets enlevés sur les livres 
du trésor. Il sollicita le roi d’en faire personnellement la vérification, 
et le jour en fut fixé au 12 février. On ne doutoit plus de la disgrâce 
complète de Rochester, et le contre-coup de sa chute porteroit natu¬ 
rellement sur le duc d’York son beau-frère. 

Le jour fixé pour cet examen, Barillon écrivoit à Louis XIV : 
« Le sieur Chidley (envoyé d’Angleterre) mande que le bruit est à 
» La Haye que M. le prince d’Orange pourroit bien venir ici quand 
» M. le duc d'York sera en Écosse. Le roi d’Angleterre paroît 
» fort résolu de réprimer cette insolence du prince d’Orange, s’il 
» ose venir ici sans sa permission, en l’obligeant à retourner sans le 
» voir. La permission ne lui sera pas accordée, s’il la demande. » 
En écrivant ainsi, Barillon ne soupçonnoit pas l’existence du cachet 
mystérieux que Charles avoit donné à son neveu; mais cette lettre 
prouve que le prince d’Orange savoit le voyage pour l’Écosse. Quoi 
qu’il en soit, au moment où l’ambassadeur écrivoit cette lettre, il 
apprit que le roi venoit d’être frappé d’apoplexie, et manda sur-le- 
champ cette nouvelle à Louis XIV par un courrier extraordinaire. 

Charles, en effet, avoit ressenti quelque malaise dès la veille. La 
nuit avoit été agitée ; le matin, il s’étoit levé; il manda le docteur 


14 RÉVOLUTION DE 1G33 

King, qui l’aidoit dans ses expériences de chimie dont ce prince 
aimoit à s’occuper. King trouva du désordre dans les discours du roi ; 
il en prévint le lord Péterborough qui le fit rentrer. Ce fut alors que 
Charles tomba en apoplexie. King, qui étoit médecin, prit sur lui 
la responsabilité de l’événement , en attendant d’autres secours ; lia le 
bras du roi avec son mouchoir, et lui tira du sang, ce qui le fit 
revenir. Sur-le-champ le duc d’York donna des ordres pour fermer 
tous les ports, afin que la nouvelle de l’extrémité où se trouvoit le 
roi son frère ne fût pas un prétexte au prince d’Orange et au duc de 
Monmouth d’accourir en Angleterre l . 

Cependant le roi eut de fréquentes alternatives de bien et de mal, 
du 12 jusqu’à la nuit du 15. Il n’y eut à Londres ni assemblée ni 
tumulte. Les médecins publièrent le 14 qu’il n’y avait plus de 
danger. 

Le roi en effet recouvroit une grande liberté de parole et d’esprit. 
Il s’informoit souvent si sa maladie étoit une apoplexie, et les méde¬ 
cins lui afilrmoient que non. Il ne s’occupoit d’ailleurs d’aucune 
affaire, et ne disoit rien qui s’y pût rapporter. Le duc d’York s’oc¬ 
cupoit lui seul du gouvernement dans cette conjoncture si décisive ; 
Sunderland et Rochester paroissoient avoir toute sa confiance. Il 
renouveloit surtout à Barillon les plus fortes protestations de respect, 
d’attachement et de reconnaissance pour Louis XIY 2 . «Il m’a 
« paru, » écrivoit l’ambassadeur, « reconnoître plus que jamais la 
» nécessité où il sera de la protection et de l’amitié de votre majesté 
» pour sa dignité et son gouvernement. » 

Le 15 février, à midi, Barillon, prévenu qu’il n’y avoit plus d’es¬ 
pérance, court à White-Hall, et le duc lui dit : « Les médecins 
croient que le roi est en extrême danger. Je vous prie d’assurer le 
» roi votre maître qu’il aura toujours en moi un serviteur fidèle et 
» rcconnoissant. » barillon étoit allé un moment dans l’appartement 
de la duchesse de Portsmouth. « Au lieu de me parler, » dit-il, 
« de sa douleur et de la perte qu’elle alloit faire, elle entra dans un 
» cabinet, et me dit : M. l'ambassadeur, je m’en vais vous dire 
» le plus grand secret du monde, et il iroit de ma tète si on le savoit. 
d Le roi dans le fond de son cœur est catholique, et personne ne lui 

1 Lettres de Barillon. 

1 Lettres de Barillon, iG février. 


-0 


EN ANGLETERRE. 15 

d dit l’état où il est et ne lui parle de Dieu. Je ne puis plus avec 
» bienséance rentrer dans la chambre, outre que la reine y est 
» presque toujours. M. le duc d’York songe à ses affaires, et en a 

» trop pour prendre le soin qu’il devroit de la conscience du roi. 

» Allez, dites-lui que je vous ai conjuré de l’avertir, et qu’il songe à 

» ce qui se pourra faire pour sauver l’âme du roi son frère. Il est le 

» maître dans la chambre; il peut faire sortir qui il voudra. Ne 
» perdez point de temps, car si vous différez tant soit peu , il sera 
» trop tard. » 

Carillon s’empressa de parler au duc d’York. « Ce prince revint 
» comme d’une profonde léthargie, » continue l’ambassadeur, « et 
r> il me dit : Vous avez raison , il n’y a point de temps à perdre. Je 
» hasarderai tout, plutôt que de ne pas faire mon devoir en cette 
» occasion. » 

Les mesures à prendre étoient embarrassantes. Il s’agissoit de 
parler secrètement au roi, de le déterminer à l’abjuration , d’écarter 
tous les assistants et particulièrement les prélats qui obsédoient le lit 
du mourant ; le pain et le vin , pour la cène, étoient déjà préparés; 
il falloit trouver un prêtre catholique; ceux de la reine et de la 
duchesse étoient trop connus , d’ailleurs ils ne parloient point anglois. 
Enfin le comte de Castel-Maine rencontra chez la reine un prêtre 
écossois, nommé Hudelston, qui avoit sauvé Charles II, après la 
bataille de Worcester. On le déguisa et il fut introduit secrètement 
auprès de la chambre du roi. 

Le duc d’York avoit déjà prévenu son frère. Il fait retirer tout le 
monde, excepté le comte de Baths, premier gentilhomme de la 
chambre, et le comte de Feversham, actuellement de service. Le duc 
présente Hudelston au roi. « Sire, » lui dit-il, « voici un homme 
» qui vous a sauvé la vie et qui vient encore pour sauver votre âme. » 
Le roi se confessa, promit de se déclarer ouvertement catholique, 
s’il revenoit en santé, reçut l’absolution et les sacrements. « Tout 
» cela , » dit Barillon , « dura environ trois quarts d’heure. Chacun 
» se regardoit dans l’antichambre et personne ne se disoit rien que 
» des yeux ou à l’oreille. La présence de milord Baths et de milord 
» Feversham qui sont protestants a un peu rassuré les évêques. 
» Cependant je ne pense pas que- le secret puisse être longtemps 
r) gardé. » 

Après cette cérémonie, les portes furent ouvertes. L’évêque de 


RÉVOLUTION DE 1688 


16 

Baths, par des exhortations éloquentes, excite le roi mourant au 
repentir de ses fautes; il le presse de recevoir la communion suivant 
les rites de l’église anglicane ; le silence absolu du roi ne le découragea 
pas ; il lui demande si du moins il ne désiroit pas recevoir l’absolu¬ 
tion , et sur un signe qu’il prit pour un consentement, il la lui donna. 
Le prélat en fut blâmé par les autres évêques ; ils le blâmèrent aussi 
d’avoir présenté à la bénédiction du roi, le jeune duc de Riche- 
mond, né de l’adultère, sans que le mourant, qui conservoit toute 
sa présence d’esprit, donnât à la religion de son royaume le moindre 
signe de regret sur sa vie désordonnée. Les protestants zélés qui ne 
pouvoient alors savoir ce qui s’étoit passé, par les soins de la duchesse 
de Portsmouth , furent violemment scandalisés de ses dernières 
recommandations au duc d’York. « N’adandonnez pas, » lui dit-il, 
« la duchesse de Portsmouth. Je l’ai toujours aimée, je meurs en 
» l’aimant encore. Je vous la recommande avec son fils, et mes autres 
» enfants, » sans désigner autrement le duc de Monmouth, dont 
il ne dit ni bien ni mal. 

Le roi souffroit beaucoup, mais avec une grande résignation. Il se 
plaignoit surtout de grandes douleurs dans les entrailles. Il passa toute 
la nuit du 15 au 16, avec une entière connoissance de toutes choses. 
A six heures du matin, il dit : 1 c< Faites ouvrir les rideaux, afin que 
» je voie encore le jour. » Peu après il tomba dans l’agonie et mou¬ 
rut un peu après onze heures. 11 était âgé de 54 ans. Son règne avoit 
été de 24 ans, 8 mois et 9 jours, depuis la restauration ;-ou de 36 
ans 8 jours, en comptant depuis le supplice de son père Charles I er . 

Si le duc d’York, maintenant roi, n’eût été accusé, par les rebelles 
qui vont l’attaquer à main armée, d’avoir excité par le poison les pre¬ 
miers effets de la maladie de Charles II, on ne parleroit point ici de 
cette noire accusation, effet trop commun, surtout dans les révolu¬ 
tions, de la défiance et de la haine qui cherchent toujours dans un 
grand crime la cause des événements les plus naturels. Ce fut parti¬ 
culièrement la destinée de Jacques II. 

« On vit après la mort du roi, » dit Burnet, dont nous abrégeons la 
relation, « de grands indices de poison. » Il ne fut permis aux mé¬ 
decins d’examiner que les parties intactes. Lower et Needham, mé¬ 
decins habiles, ayant remarqué des taches livides sur la membrane 


1 Lettres de Barillon. 


17 


EN ANGLETERRE. 

extérieure de l’estomac, Needham demanda des chirurgiens pour en 
faire la dissection ; ceux-ci feignirent de ne pas l’entendre. Needham 
les demanda une seconde fois, et il entendit Lower qui disoit à un de 
ses voisins : « Ce Needham nous perdra tous avec sa curiosité ! ne 
» sent-il pas que l’on ne veut pas y voir clair? » Quand les anato¬ 
mistes voulurent examiner l’estomac, ils ne le trouvèrent plus. Le 
Fèvre, médecin français, avoit observé une couleur noirâtre à l’é¬ 
paule ; il y fit une incision et me dit (ajoute Burnet) « que certai- 
» nement elle étoit malsaine. » « Short, qui étoit aussi médecin, et 
» papiste, mais à sa manière, » continue le même écrivain, « s’ex- 
» prima plus librement que les médecins protestants. » Ï1 mourut peu 
de temps après une visite qu’il fit chez un catholique dont il étoit le 
médecin. 11 y avoit pris un grand verre de vin d’absinthe, et il dit à 
Lower et à plusieurs de ses confrères, « qu’il mouroit certainement 
» empoisonné, à cause des discours qu’il avoit tenus. » L’extrême né¬ 
gligence que l’on mit à la pompe funèbre, et le soin que l’on avoit 
pris de ne point exposer le corps du roi selon l’usage sur un lit de 
parade, l’opportunité de sa mort à l’instant même ou un changement 
de système politique alloit se déclarer, tout se réunissoit pour accré¬ 
diter les plus noirs soupçons. « La voix publique, » ajoute Burnet, 
« accusa les papistes, soit qu’ils eussent mis en œuvre quelques do- 
» mestiques de la duchesse de Portsmouth, soit qu’ils eussent employé 
» le tabac en poudre, comme d’autres l’ont pensé. » En effet, les 
vaisseaux capillaires s’étoient rompus en grand nombre dans le cer¬ 
veau , et cette partie étoit complètement désorganisée. Burnet qui 
admet ici l’empoisonnement par des catholiques, ajoute formellement 
que relativement au duc d’York, il n’a jamais entendu personne ac¬ 
cuser le prince d’avoir trempé dans ce crime. Mais voici d’autres con¬ 
jectures plus fortes encore. Lorsque la duchesse de Portsmouth vint 
à Londres en 1G99, elle fit entendre que Charles Iï étoit mort de 
poison. M. Hcnly, gentilhomme du Hampshire, qui avoit ouï parler 
des discours de la duchesse, voulut l’entendre parler elle-même 1 : 
« Elle lui dit, qu’elle ne cessoit d’exhorter le roi sur la fin de ses 
• jours à vivre en parfaite et bonne intelligence avec son parlement, 
a et se remettre en grâce avec son peuple pour se procurer à lui- 
» même du repos ; qu’il avoit enfin pris la résolution de convoquer 


1 IVIcm. de Burnet, p. G39. 


h. 


2 


18 RÉVOLUTION DE 1688 EN ANGLETERRE. 

» un parlemeut et d’éloigner son frère ; qu’il l’auroit exécutée le 
» lendemain du jour qu’il fut surpris par la maladie qui l’emporta ; 
» que le roi lui avoit fait la confidence de ses nouveaux desseins, et 
» qu’elle n’en avoit ouvert la bouche qu’à son propre confesseur ; 
» qu’elle croyoit que celui-ci en avoit dit quelque chose à certaines 
» personnes qui, pour prévenir un arrangement dans les affaires, 
» désagréable pour eux, avoient pris l’horrible moyen qu’on a dit. » 
Ces détails ainsi réunis peuvent sans doute laisser des soupçons, 
mais pour croire au crime il faut des preuves et il n’y en a point, 
tandis que la maladie du roi et sa mort s’expliquent d’une manière 
très-naturelle. Le roi se livroit sans retenue à tous les excès de la 
débauche. Il entroit dans la 51 e année de son âge, et un dépôt d’hu¬ 
meur s’étoit fixé au pied 1 . Ce mal fut pris pour la goutte, et, par des 
applications imprudentes, l’humeur disparut tout à coup, peu de 
jours avant l’attaque d’apoplexie. Lorsque les médecins arrivèrent, 
ils approuvèrent la saignée subite faite par le docteur King ; et, pour 
mieux dégager la tête embarrassée, ils y appliquèrent des poêles 
chauds que le roi ne sentoit même pas. Il y eut des rechutes succes¬ 
sives et des traitements multipliés. On fit subir au malade des saignées 
abondantes et des vomitifs énergiques. On le couvrit de vésicatoires 
à la tête, aux épaules, aux bras et aux jambes. Est-il donc surpre¬ 
nant que les chirurgiens aient trouvé de nombreux désordres, ou 
même une désorganisation complète dans le cerveau et dans les 
organes essentiels à la vie, déjà depuis longtemps altérés? Si les fac¬ 
tions et le peuple expliquent tout par l’imputation d’un crime, 
l’histoire ne doit juger ni comme les factions ni comme le peuple. 


' Lettres de Barillon. 


LIVRE HUITIÈME. 


Avcnemcnt de Jacques II à la couronne. — État de l’Europe. — Promesse du roi. 
Négociations avec l’ambassadeur de France, pour un subside. — Projets du roi sur 
la religion catholique. — Esprit des catholiques d’Angleterre. — Couronnement 
et serment du roi. — Projets d’exclure de la couronne les héritiers protestants. 
— Élections pour le parlement. — État de la cour. 


IG85. 


Lorsque Charles II mourut, il n’y avoit plus de guerre en Europe 
que celle de l’empire contre les Turcs. Une trêve conclue à Ratis- 
bonne, au mois d’août précédent, avoit suspendu pour vingt années 
les griefs suscités, depuis la paix de Nimègue, par la France ou 
contre la France. Mais la future succession de l’Espagne tenoit tou¬ 
jours en activité les prétentions ou les alarmes ; et la hauteur de 
Louis XIV envers la république de Gênes, depuis la trêve, annonçoit 
que les occasions ne manqueroient pas au désir de reprendre les 
armes. L’Angleterre, il est vrai, liée par des traités avec la Hollande 
et l’Espagne, pouvoit tenir la balance entre Louis XIY et les puis¬ 
sances naturellement fédérées contre lui ; mais ces traités étoient 
l’ouvrage du feu roi. Son successeur pouvoit les éluder ou les rompre ; 
et même la continuation des dissensions de l’Angleterre devoit servir 
la France autant qu’une alliance toujours incertaine : déjà l’expé¬ 
rience l’avoit prouvé. Telle s’étoit montrée en effet la constante 
politique de Louis XIV avec Charles II ; elle ne changera pas sans 
doute sous le nouveau roi, s’il reste fidèle à son système d’élever son 
autorité sur l’abaissement du pouvoir parlementaire. 

Louis XIV, d’ailleurs, avoit appris à connoître le prince d’Orange, 
qui, lui-même, trouvoit la paix plus dangereuse que la guerre. 
C’étoit malgré Guillaume que la trêve de Ratisbonne avoit été signée, 
comme autrefois le traité de Nimègue. Il voyoit que la trêve laissoit 


20 


RÉVOLUTION DE IG88 


toutes les questions indécises par rapport aux Pays-Bas espagnols, si 
ardemment convoités par la France. Il redoutoit, il devoit redouter 
le voisinage de la France pour la Hollande, et il ne craignoit pas 
moins l’alliance de Louis XIV avec le duc d’York devenu roi d’Angle¬ 
terre , pour la sûreté de ses droits futurs à la couronne. Jacques II, 
catholique, ne pouvoit-il pas songer à exclure du trône la princesse 
d’Orange , comme il s’en étoit vu menacé lui-même, et comme la 
reine Marie avoit voulu faire désigner jadis Philippe II pour sou 
successeur? Guillaume étoit donc le chef naturel de tous ceux 
qui redoutoient ou la vengeance ou la politique hasardeuse du nou¬ 
veau roi. 

Mais à peine Charles II eut-il rendu le dernier soupir, que Jacques, 
duc d’York , maintenant roi, soit par l’instinct subit et irréfléchi des 
vrais intérêts de son pays et de sa couronne, soit par une dissimula¬ 
tion profonde, étonna également ses amis et ses ennemis par les 
premières paroles qu’il adressa au conseil du roi qui venoit d’expirer. 

« Milords, » dit-il, « avant de commencer aucune affaire, il faut 

i 

» que je vous déclare mes sentiments. Puisqu’il a plu à Dieu de 
» m’élever sur le trône, et que je vais succéder à un si bon roi 
» comme à un si bon frère, j’ai voulu vous dire que je ferais tous 
» mes efforts pour l’imiter dans sa grande douceur et dans son affec- 
» tion pour son peuple. 

» On m’a représenté dans le monde comme un homme passionné 
» pour l’autorité absolue ; mais ce n’est pas la seule fausseté qu’on ait 
» publiée de moi. Je ferai tout mon possible pour conserver le gou- 
» vernement de l’Ètat et de l’Église, tel qu’il est présentement établi 
» par les lois. Je sais d’ailleurs que par ses maximes l’église d’Angle- 
» terre est pour la monarchie, et que ses membres se sont montrés 
» bons et fidèles sujets; ainsi j’aurai toujours soin de la défendre et 
» de la maintenir. 

» Pour rendre un roi d’Angleterre aussi grand que je pourrois 
» désirer de l’être, je sais que les lois du royaume suffisent; et, comme 
)> je n’abandonnerai jamais les justes droits et prérogatives de la 
» couronne, jamais aussi je n’enlèverai à autrui ce qui lui appar- 
» tient. J’ai souvent risqué ma vie pour la défense de cette nation ; 
» j’irai encore, s’il le faut, aussi avant que personne, pour lui con- 
» server ses justes droits et privilèges. » 

Rien ne peut se comparer à l’effet subit et inattendu de ces paroles. 


EN ANGLETERRE. 


2i 

Au milieu des félicitations empressées du conseil, le comte de Ko- 
chester pria le roi son beau-frère de permettre que cette déclaration 
fut rendue publique ; et le roi, qui l’avoit prononcée comme d’inspi¬ 
ration, objecta qu’il ne l’avoit ni écrite ni préparée. Mais le garde 
des sceaux insista, fort assuré, disoit-il, de la fidélité de sa mémoire ; 
et, prenant la plume, il reproduisit sur-le-champ les paroles memes du 
roi. Cette rédaction, improvisée comme le discours que l’on venoifc 
d’entendre, et approuvée par sa majesté elle-même, fut communi¬ 
quée immédiatement au public, qui la reçut avec une allégresse uni¬ 
verselle. 

Jacques II, il faut bien le dire puisqu’il en convient lui-même *, 
fut en quelque sorte surpris par l’empressement du conseil à saisir ses 
promesses, à les fixer, à les rendre publiques. En lisant et en approu¬ 
vant la rédaction du garde des sceaux, il comprit l’étendue de scs enga¬ 
gements par rapporta l’église anglicane, mais il n’osa pas en modifier 
l’expression. « Au reste, » dit-il, « si mes déclarations subséquentes 
» furent conformes à celles-ci, dans les termes, j’étois bien persuadé 
» que le monde les entendroit comme moi. Pouvoit-on s’attendre 
» que je me ferois un devoir de soutenir ce qui, dans ma conscience, 
)> étoit une erreur? Au lieu de m’engagera défendre et protéger la 
» religion dominante, si j’avois dit que jamais je ne chercherois à la 
» renverser, j’aurois mieux exprimé mes véritables sentiments. » 
Cette première démarche du roi, ainsi interprétée par lui-même, 
explique tous les événements de son règne 2 . 

Dans ces premiers moments, la conduite et les paroles publiques 
du roi furent conformes à sa déclaration. ïl conserva dans leurs em¬ 
plois ou dignités tous ceux qui les occupoient. Milord Halifax, qui 
devoit se croire dans la disgrâce, voulant essayer une apologie de sa 
conduite, fut interrompu par ces paroles magnanimes : « Je ne me 
» souviens que de vos services pendant le bill d’exclusion. » Cepen¬ 
dant ces paroles mêmes firent sentir qu’il se souvenoit aussi du bill de 
l’exclusion, et ceux qui le remarquèrent affectèrent des inquiétudes 
pour l’avenir ; comme si l’héroïsme de la vertu pouvoit aller jusqu’à 
l’abnégation même de la mémoire. 

* Mémoires de Jacques II, tome. III, p. 4. 

3 Voyez à la fin de cette histoire la lettre de Bossuet et celle du lord Melford au 
cardinal de Janson, sur la question de savoir, si le roi pouvoit en conscience, comme 
catholique, promettre de protéger et défendre l’église anglicane. 


2 . 


22 


RÉVOLUTION DE 1638 


L’Angleterre étoit passée tout à coup de l’anxiété sur les senti¬ 
ments du souverain à une confiance illimitée, de même qu’aux pre¬ 
miers beaux jours de la restauration : tant il est vrai que les peuples 
n’aspirent qu’à la protection des lois et d’un gouvernement juste. Les 
villes, les comtés, les corporations s’empressèrent à l’envi de signaler 
leur zèle par des adresses de félicitations ; l’université d’Oxford fut 
remarquée surtout par la vivacité de ses expressions, et par ses pro¬ 
messes d’une obéissance absolue. Mais le clergé de Londres ne le fut 
pas moins, quoique dans un autre sens. « Nous espérons, » disoit-il, 
» que votre majesté conservera inviolablement dans tous ses droits 
» la religion protestante qui nous est plus chère que la vie. » 

Cependant les funérailles du feu roi étoient l’objet de l’attente 
publique. On se demandoit s’il étoit vrai que Charles II fût mort 
dans le sein de l’église romaine; et le peuple d’ailleurs attendoit avi¬ 
dement le spectacle que lui donne la pompe des grandeurs humaines 
jusque dans ce dernier et magnifique témoignage de leur néant. Ce 
spectacle ne lui fut pas donné. Il eût fallu, dit-on, disputer, et peut- 
être céder sur le cérémonial religieux; Charles II fut donc inhumé 
sans appareil à Westminster, le 24 février. «Les cérémonies que l’on 
» supprima, » dit son frère lui-même, « ne firent que rendre les 
» obsèques plus conformes à l’humilité chrétienne 1 . » Mais les enne¬ 
mis secrets du roi furent choqués de cette négligence. Et, à vrai 
dire, il paroît difficile d’excuser Jacques II, même par le motif de la 
religion ; car peu de temps après il se fit couronner avec une somp¬ 
tueuse solennité, selon toutes les formes de l’église anglicane. Quoi 
qu’il en soit, tous les grands officiers de la couronne déposèrent sur 
la fosse de Charles II les insignes de leurs charges. Mais le roi les 
leur rendit, et cette confirmation de leurs emplois, qui fut approuvée 
universellement, fit taire les clameurs élevées sur la parcimonie des 
funérailles. 

Lorsque le roi meurt en Angleterre, la perception des subsides 
cesse immédiatement avec sa vie. Nul receveur des douanes n’eût 
osé en recevoir les revenus, sans s’exposer à la forfaiture. Cependant 
le commerce de Londres, pour éviter la baisse des marchandises 
qu’eût occasionnée une importation subite affranchie des droits ordi¬ 
naires, demandoit que la perception fût continuée provisoirement. 


1 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 23 

s 

lous les officiers de la douane vinrent en corps exposer leur embarras 
et demander une décision. Le garde des sceaux proposa de percevoir 
les produits, mais de les tenir en séquestre, jusqu’à ce que le parle¬ 
ment eut rendu légale cette perception. Quelques autres membres du 
conseil ouvrirent un avis qui se rapportoit au même but, en conciliant 
tout à la fois le respect de la loi, les intérêts du trésor et ceux du 
commerce. C’étoit de faire payer, non pas en argent, mais en obliga¬ 
tions conditionnelles. Préférant les mesures d’autorité que suggéra le 
lord chef de justice Jefferyes, le roi fit publier une proclamation qui 
ordonnoit de lever et d'employer le revenu comme dans le règne pré¬ 
cédent. Cette mesure étoit utile sans doute au commerce, mais elle 
étoit une usurpation qui jadis avoit coûté le trône et la vie au père 
du roi. Les mécontents murmurèrent sourdement et prononcèrent de 
tristes augures, les esprits modérés se rassurèrent, en voyant que le 
roi promettoit, parla même déclaration, de convoquer un parlement. 
Les hommes exaltés le remercièrent « d’avoir étendu la sollicitude 
» royale jusqu’à conserver les douanes, » et appuyèrent l’expression 
de leur zèle par cette maxime : Thésaurus régis , vinculum pacis , 
bellorum nervi. Ceux qui s'exprimaient ainsi feignoient d’oublier que 
les mesures proposées par le conseil conservoient également le lien de 
la paix et le nerf de la guerre, plus l’autorité des lois. 

Mais la promesse d’un parlement, et l’utilité réelle de la mesure 
prescrite, entraînèrent la confiance du plus grand nombre. On trou- 
voit d’ailleurs dans le roi une marche ferme et décidée. Ses paroles 
annonçoient tour à tour qu’il ne craignoit pas plus ses ennemis qu’il 
n’abandonneroit ses amis. En voyant la confirmation de tous les 
emplois du dernier règne, on se disoit que le roi d’Angleterre avoit 
oublié les injures faites au duc d’York. Il prit d’ailleurs sur-le-champ, 
à l’égard des puissances étrangères, une attitude qui flatta l’orgueil 
national. D’abord il protesta ouvertement de sa résolution d’entretenir 
une parfaite union avec la Hollande, et même il rappela l’envoyé 
Shudleigh qui ne gardoit aucune mesure avec le prince d’Orange. Il 
avoit envoyé le lord Churchill à Louis XIY pour lui notifier la mort de 
Charles II, mais il lui avoit ordonné la stricte égalité du cérémonial. 

« Enfin, » disoit le public, « nous avons un roi qui ne s’abaissera point 
devant l’orgueil delà France. » Charles II en effet s’étoit montré plus 
qu’indifférent sur la dignité de sa couronne et le rang de ses ministres 
dans les cours étrangères. 


24 


RÉVOLUTION DE 1G30 


En formant son conseil, le roi parut effectivement ne se souvenir 
que des services, en conservant Halifax , Sunderland et Godolphin. 
On a vu que le marquis d’Halifax , deux jours avant la maladie de 
Charles, avoit déféré le comte de Rochester au conseil, comme infi¬ 
dèle dans la gestion des affaires du trésor. Rochester, l’un des commis¬ 
saires de la trésorerie avec Godolphin, devoit être vice-roi d’Irlande, 
mais Sunderland avoit déterminé Charles à ôter de la vice-royauté le 
pouvoir sur l’armée. Sunderland de son côté avoit soutenu le bill de 
l’exclusion avec non moins de chaleur qu’Halifax avoit mis de talent et 
de vigueur à le repousser. Godolphin s’étoit prononcé pour l’exclu¬ 
sion avec une vivacité qui paroissoit tout à fait hors d’un caractère 
aussi doux, aussi conciliant, aussi modeste, aussi fin , aussi réservé. 
Comment Jacques II donna tout à coup sa confiance à Sunderland et 
à Godolphin, c’est ce qu’il seroit difficile d’expliquer, même en lui 
attribuant la plus haute magnanimité, si l’on ne consultoit que les 
actions extérieures, sans pénétrer dans l’intérieur de la politique. 
Mais pendant toute la maladie de Charles II, l’ambassadeur de France 
avoit singulièrement pressé Louis XIV de recommander Sunderland 
au duc d’York ; et, dans ses lettres postérieures à la mort du roi, i! 
représentoit ce ministre comme ayant rendu au prince devenu roi 
d’éminents services sous le dernier règne. Il est donc raisonnable de 
penser que Sunderland et Godolphin ne s’engagèrent si vivement 
dans le parti de l’exclusion que du consentement même de Charles. 
C’est ce que disoit la duchesse de Portsmouth pour elle-même. Quoi 
qu’il en soit, Jacques II mit tout d’abord le plus grand soin à récon¬ 
cilier son beau-frère le comte de Rochester avec le comte de Sunder¬ 
land, et s’abandonna entièrement à leurs conseils. Rochester qui devoit 
aller en Irlande fut nommé grand trésorier; sa place de président du 
conseil fut donnée au marquis d’Halifax son ennemi ; le comte de 
Sunderland resta secrétaire d’Ètat pour les affaires étrangères ainsi 
que le comte de Middleton ; le comte de Clarendon eut les sceaux; 
et Godolphin, qui perdoit son office à la trésorerie par le rétablisse¬ 
ment de la charge de grand trésorier, devint lord chambellan de la 
reine. 

Rien ne fut changé dans le conseil privé : il resta composé de per¬ 
sonnes qui se haïssoient, ou qui suspectoient le roi, ou que le roi sus- 
pectoit lui-même. Le conseil se tenoit comme à l’ordinaire; mais on 
s’aperçut bientôt qu’il se tenoit uniquement pour la forme et que 


EN ANGLETERRE. 25 

toutes les affaires se décidoient secrètement avec Rochester, Sunder- 
land et Godolphin. 

Dès le 18 février, c’est-à-dire, deux jours après la mort de son frère, 
le roi manda l’ambassadeur Barillon dans son cabinet et lui découvrit 
ses plus secrets desseins, pour le présent comme pour l’avenir. Il 
s’excusa d’abord et le chargea de l’excuser auprès de Louis XIV, s’il 
avoit pris sans le consulter, comme il le devoit , dit-il, et comme il le veut 
faire en tout, la prompte et importante résolution d’annoncer la con¬ 
vocation du parlement pour le mois de mai suivant. Mais il eût été trop 
périlleux, continua-t-il, de m’emparer des revenus établis pendant la 
vie du feu roi, sans promettre cette convocation. « Je connois les 
» Anglois. Il ne faut pas leur témoigner de crainte dans les commen- 
» cements. Des cabales se seroient formées pour demander le parle- 
» ment, les malintentionnés se seroient attiré ainsi la faveur de la na- 
» tion. Ils en auroient abusé dans la suite. En hésitant, j’aurois perdu 
» tout le mérite de les avoir prévenus. Enfin, c’est un coup décisif 
» pour moi d’entrer en possession des revenus que l’on pou voit con- 
» tester ; et dans la suite il me sera plus facile ou d’éloigner le parle- 
» ment ou de me maintenir par d’autres voies convenables. » Cette 
apologie se termina par de vives protestations d’attachement à 
Louis XIV. Sans l’appui, sans la protection de ce grand prince que 
pourroit-il entreprendre de ce qu’il médite en faveur des catholiques? 
Mais en le voyant si facilement reconnu et proclamé roi, il espère 
qu’en se conduisant avec sagesse et fermeté, tous ses desseins trouve¬ 
ront la meme facilité. 

Le lendemain Rochester vint achever ce que cette conférence lais- 
soit à deviner à l’ambassadeur. Il demanda nettement que Louis XIV 
mît le roi son maître en situation de se soutenir sans 'parlement , et il 
termina, dit Barillon , par demander avec instance une somme con¬ 
sidérable. Ce seroit laisser le roi d’Angleterre à la merci de son peu¬ 
ple, si le secours de la France lui étoit refusé dans un moment si déci¬ 
sif. « Soyez assuré, ajoutoit Rochester, que vos ennemis et ceux du 
» roi mon maître seroient fort aises que l’on ne fît rien de considé- 
» rable en France, dans une conjoncture comme celle-ci. » Enfin, le 
roi eut successivement avec Barillon deux autres conférences pour le 
persuader. On ne manquera pas, disoit-il, de cherchera me détourner 
de mon amitié pour la France, en me faisant des offres spécieuses, et 
je ne m’y laisserai pas entraîner facilement sans doute ; mais le parle- 


RÉVOLUTION DE 16J8 


26 

mont essayera tous les moyens ou de m’ébranler ou de m’effrayer, 
en agitant toutes les questions qui le rendront populaire. D’abord on 
parlera des catholiques, et tout ce que l’on proposera contre eux retom¬ 
bera directement sur moi. Tantôt ce sera la ville de Londres. On 
exigera la restitution de ses chartes. Faut-il que je m’expose à rétablir 
moi-même une espèce de république dans la capitale du royaume? 

Enfin , dans une dernière conférence, les ministres parlèrent du 
subside accordé au feu roi, jusqu’au 1 er avril 1684. ils prétendirent 
que Louis Xi Y avoit promis 2,000,000 par an, au lieu de 1,500,000 
livres, pour chacune des deux dernières années ; ils demandèrent que 
ce subside primitif fut soldé, et continué sur le pied de 2,000,000 par 
an. Le lord Churchill, qui alloit partir pour la France, devoit en 
faire la demande formelle, et l’appuyer surtout en déclarant que, par 
la mort de Charles II, le roi se croyoit dégagé du traité conclu avec 
l’Espagne. 

Mais le jour même où Barillon rendoit compte de ces ouvertures, 
il reçut une dépêche de Louis XIY qui avoit prévenu les vœux déjà si 
vifs du roi d’Angleterre. « A la première nouvelle de la mort de 
Charles II, Louis XIV envoyoit 500,000 livres à son ambassadeur, 
pour assister le roi dans les plus pressants besoins qu’il pourroit avoir 
dans les commencements de son règne ; » ce sont les termes de la 
lettre. 

Quoique cette somme fût due au feu roi, moins 30,000 livres, dès 
le I er avril de l’année précédente, le sentiment de générosité qui avoit 
animé Louis XIY, en prévenant si à propos les désirs de Jacques II, 
produisit sur ce prince un effet extraordinaire, que l’on éprouve je 
ne sais quelle peine secrète à lire ou à retracer, tant l’expression en 
est peu digne de la majesté d’un roi. Au lieu de reprendre et de ter¬ 
miner la conférence de la veille, il ne fut plus question de discuter, 
mais d’admirer. Sa majesté britannique avoit les larmes aux yeux, 
en parlant à l’ambassadeur ; « yous avez rendu la vie au roi, » lui dit 
Sunderland à l’oreille. Enfin au milieu de toutes les extases d’une 
reconnoissance infinie, tout projet de convention fut écarté. Il faut 
s’en remettre absolument à la sagesse-du roi de France et à l’amitié 
de M. l’ambassadeur. Churchill ne sera plus chargé que de faire des 
remercîments ; que peut-on craindre maintenant avec l’amitié d’un 
roi si magnifique? Barillon cependant amortit un peu l’essor de ces 
transports, en disant que les lettres de change avoient besoin d’être 


EN ANGLETERRE. 


27 


négociées. Il pressentoit avec raison que le roi son maître pourroit 
être moins vif dans ses générosités, en apprenant la prochaine con¬ 
vocation du parlement; ce qui étoit vrai. 

Louis XIV, qui alloit bientôt révoquer l’édit de Nantes, cliargeoit 
son ambassadeur de bien observer la force du parti catholique et les 


mesures que Jacques II alloit prendre pour la religion. Il lui recom- 
inandoit surtout d’insister pour que le prince d’Orange et le duc de 
Monmouth ne pussent revenir en Angleterre. Peu de jours après, et 
apprenant que le parlement étoit convoqué, il réprimanda Barillon 
d avoir parlé de toute la somme qu’il lui avoit envoyée ; néanmoins il 
lui laissa la liberté d’agir de manière à ne pas diminuer la reconnais¬ 
sance qu’avoit si vivement témoignée le roi d’Angleterre. 


Jacques II s’ouvroit avec intimité à l’ambassadeur de France. 

• « Il m’étoit impossible, » lui disoit-il, « de ne pas donner quelques 
» marques de douceur dans le commencement de mon règne , et je devois 
» ôter au monde Vopinion que je ne pardonne jamais. Je sais qu’en 
)> laissant en fonctions plusieurs des ministres du feu roi, j’ai inspiré 
» des alarmes aux catholiques ; mais je ne devois pas aliéner des gens 
» qui me serviront à rendre le parlement plus traitable sur le revenu 
» dont j’ai pris possession. » Les catholiques en effet se récrioient 
vivement contre Rochester qui avoit persuadé- au roi d’agir ainsi ; 
mais pour les consoler le roi forma parmi eux un petit conseil parti¬ 
culier qui prit peu à peu sur lui un ascendant invincible, surtout 
lorsqu’il fut appuyé par le comte de Sunderland, secrètement jaloux 
de Rochester. 


Les premières actions publiques du roi, sur le fait de sa religion, 

excitoient naturellement la vive attention de ses amis et de ses enne- 

% 

mis. Personne ne se seroit étonné de le voir assister, comme par le 
passé, mais sans appareil, aux oflices catholiques de la chapelle de la 
reine douairière. Il n’en pouvoit être ainsi de sa présence,, comme roi, 
avec le cortège d’un roi. « Les grands officiers le suivront-ils dans une 
» église qu’ils ne reconnoissent point ? Refuseront-ils de le suivre? » 
Ces questions étoient délicates; elles occupèrent diversement son 
conseil qui inclinoit à ne pas heurter des préjugés autorisés p$r les 
lois, puisqu’il n’étoit personne qui mît en doute sa religion person¬ 
nelle : mais il pensa autrement. Dès le dimanche qui suivit la mort 
de son frère, il voulut assister, avec toute la pompe royale, au service 
divin. «Dissimuler ma religion, » dit-il la veille, à Barillon, «ne peut 


REVOLUTION DE IG08 


28 

» convenir à mon caractère, et si je cours quelques hasards, j’espère 
» que Dieu me protégera ; et puisque le roi votre maître me veut 
» soutenir, je crois n’avoir rien à craindre. » La messe fut donc célé¬ 
brée publiquement dans une chapelle de Saint-James, les portes ou¬ 
vertes : le roi et la reine y assistèrent ensemble. Le duc de Norfolk, 
qui portoit l'épée de l’État, s’étant arrêté à la porte, le roi lui dit : 
« Milord , votre père eût été plus loin. » — « Le père de votre majesté, 
» sire, n’eût pas été jusque-là, » répliqua Norfolk. Au moment de 
l’élévation, tous les seigneurs protestants qui étoient restés dans le 
vestibule de la chapelle se retirèrent. A ce sujet, Barillon écrivoit à 
Louis XIV que cette démarche avoit excité de sinistres soupçons pour 
l’avenir. « On ne parle au peuple, » dit-il, «que du projet de ruiner 
» l’église protestante pour y substituer l’église catholique. » Ainsi 
l’Angleterre se livre déjà aux terreurs qu’on lui suggère de revoir les 
persécutions et les rigueurs de la reine Marie. 

Ces clameurs n'arrêtèrent pas le roi. Soutenu d’ailleurs par les 
éloges et l’approbation de Louis XIV, il se résolut, deux mois plus 
tard, à faire sa communion pascale, le jeudi saint, entouré de ses 
gardes et de ses grands officiers, comme dans les pays catholiques. La 
veille, il s’ouvrit de son dessein à Rochester, Sunderland et Godolplnn. 
Le comte de Rochester combattit cette résolution, avec une grande 
véhémence, et répondit enfin qu’à moins d’un ordre formel de sa 
majesté de l’accompagner jusqu’à la porte, il ne le feroit pas. Les 
deux autres n’y opposèrent aucune difficulté. Le roi répondit avec 
raison à Rochester que cet ordre même de l’accompagner jusqu’à la 
porte nel’excuseroitpas, si l’action en elle-même étoit coupable. Enfin, 
après une assez vive contestation, le roi ne voulut pas lui donner l’ordre, 
et Rochester adopta le moyen terme que lui ouvrit le roi, d’aller à la 
campagne. « Cette résolution, dit Barillon, d’aller à l’église avec ses 
» officiers et ses gardes, fait faire plus de réflexions que quand il 
* assista publiquement à la messe. » Mais déjà Louis XIV avoit chargé 
son ambassadeur d’insinuer au roi d’Angleterre qu’il devoit demander 
•des évêques au pape. « Et comme il ne faut pas douter, » ajoutoit-il, 
« qyc sa sainteté ne les choisisse du clergé d’Angleterre, parmi 
» lesquels je suis averti qu’il y a bien des gens imbus de la doctrine 
» de Jansénius, je serai bien aise que vous fassiez connoître adroite- 
» ment audit roi l’intérêt qu’il a de les bien discerner, afin que ce 
» royaume, sortant d’une hérésie, ne tombe pas dans une autre, qui 
» ne seroit guère moins dangereuse. » 


EN ANGLETERRE. 


29 

Tout cela se passoit dans les premières semaines du nouveau règne. 
Jacques II comptoit sur le parti épiscopal pour établir d’abord les 
catholiques dans une entière liberté de leur cujte. Il s’étoit ouvert à 
Barillon sur les moyens de gagner l’église anglicane, en lui sacrifiant 
les non-conformistes; mais il fut bientôt désabusé. L’évêque de 
Londres se déclara violemment contre les catholiques, et fit déclamer 
dans toutes les chaires contre le papisme. Le roi reprochoit un jour 
à l’évêque de Bath, qui avoit prêché dans la chapelle royale protes¬ 
tante, d’avoir fait quelques réflexions contre les catholiques. « Sire, » 
lui répondit vivement ce prélat, «si votre majesté s’étoit occupée 
» elle-même de son devoir dans l’église, mes ennemis n’auroient pas 
» eu cette occasion de m’accuser. » Tous ces symptômes étoieut 
assez graves pour engager le roi et ses confidents catholiques à bien 
examiner s’ils étoient ou s’ils seroient assez forts pour dompter des 
résistances, d’autant plus dangereuses, qu’elles auroient pour appui et 
la religion et les lois du pays, il eut été naturel, juste, sage et sans 
péril de faire confirmer les premières promesses faites à Breda en 16C0, 
qui assuroient la liberté de conscience; mais ce qui étoit déloyal et 
absurde, c’étoit de jurer le maintien de l’église anglicane, de faire 
espérer la tolérance aux non-conformistes, d’exciter les évêques à les 
persécuter, et de croire que l’église catholique s’élèveroit ainsi sur 
les ruines des uns et des autres : tristes spéculations, indignes surtout 
de la cause sacrée que le roi, dans son aveuglement, vouloit ou croyoit 
servir. 

Il faut rendre justice aux catholiques d’Angleterre, sur ces dange¬ 
reux systèmes. A l’exception d’un très-petit nombre, ils étoient effrayés 
de l’avenir qu’ils entrevoyoient pour eux-mêmes. Us ne demandoient 
que la liberté de conscience. Barillon s’exprimoit ainsi, dès le mois 
de mars, avec son souverain : « îl est certain, » disoit-il, « qu’il y a 
de la division parmi les catholiques; les uns sont même assez dan¬ 
gereux , car ils affectent une grande modération ; ils craignent les 
désordres, étant pour la plupart riches et bien établis; ils pré¬ 
tendent être bons Anglois ; c’est-à-dire, ne pas désirer que le roi 
» d’Angleterre ôte à la nation ses privilèges et ses libertés. » Ces ca¬ 
tholiques pensoient comme Bossuet et la Sorbonne, sur les promesses 
du roi de maintenir l’église anglicane ; et l’ambassadeur de France les 
dépeignoit à Louis XIV comme dangereux pour le roi d’Angleterre ! 

Barillon reprochoit encore à ces catholiques, bons Anglois de 


» 


» 


» 


» 


30 


RÉVOLUTION DE 1688 


penser qu’en évitant une rupture avec le prince d’Orange, héritier 
présomptif de la couronne, et avec le parlement, on préviendroit de 
grands malheurs pouf l’avenir; mais, dans la meme lettre, il disoit 
formellement que les chefs du parti catholique avoient inspiré au roi 
le dessein de s’attacher surtout à convertir la princesse Anne , pour 
éloigner de la succession la princesse d’Orange. Sur cela, il sollicitoit 
Louis XIV de s’assurer, par un subside réglé, les volontés de Jacques II, 
et de le porter ainsi à se rendre irréconciliable avec le prince d’Orange, 
en donnant des espérances à la princesse Anne. « Il seroit fort mal aisé 
» de pouvoir juger ce qui arrivera, » continuoit-il, « de tant de projets. 
» Mais le parti opposé à la cour ne s’endort pas, et il est difficile que 
» les desseins d’un parti ne soient pas connus à l’autre ; c’est ce qui 
» fait penser à beaucoup de gens que les affaires ne se passeront pas 
» sans troubles, et que le roi d’Angleterre ne jouira pas paisiblement 
» de la couronne dont il s’est mis si facilement en possession. » 

Le roi s’était empressé d’annoncer de sa main la mort de Charles II 
au prince d’Orange, et son conseil cherchoit à ménager une récon¬ 
ciliation entre eux. L’un et l’autre le témoignoient plus qu’ils ne le 
désiroient sans doute ; Jacques II, pour enlever un chef secret à ses 
ennemis ; Guillaume, pour inspirer de la jalousie à Louis XIV, et 
pour lier plus étroitement les Provinces-Unies et l’Angleterre. Guil¬ 
laume avoit envoyé sur-le-champ au roi son beau-père une lettre 
remplie, dit Barillon, de soumission et de respect. Son envoyé, 
qui avoit sur ce point des pouvoirs illimités, renouvela ses instantes 
sollicitations au nom du prince. Jacques II répondit qu’il lui seroit 
impossible de croire à la sincérité de ces protestations, si Guillaume 
restoit ennemi de Louis XIV, s’il ne rompoit immédiatement toute 
liaison avec le duc de Monmouth, et s’il ne congédioit sur-le-champ 
les officiers anglois, dont la fidélité lui étoit suspecte, et qui se trou- 
voient au service des états généraux. 

Rochester, beau-frère du roi et oncle de la princesse, désiroit non- 
seulement d’écarter tout sujet de rupture, mais encore de concilier 
les intérêts du roi régnant avec ses héritiers présomptifs. Il penchoit 
donc vers tout ce qui pourroit y conduire. Sunderland, d’accord avec 
le ministre de France, excitoitle roi surtout à se donner entièrement 
à Louis XIV, ets’attachoità lui prouver combien étoient contraires à 
ses intérêts le prince d’Orange et son parti. Cependant Sunderland 
avoit de secrètes liaisons avec Guillaume ; mais il vouloit affermir son 


EN ANGLETERRE. 31 

propre crédit, balancer d’abord et détruire celui de Roehester. Godol- 
phin se joignoit à lui. 

Le prince d’Orange offrit de nouveau toute satisfaction au roi. Il 
éloignera le duc de Monmouth, il congédiera les officiers suspects. 
Si, relativement à la France, il ne répondit qu’en termes généraux, 
son envoyé déclara que la soumission du prince étoit sans exception ; 
en un mot, soit à l’égard des affaires intérieures de l’Angleterre, soit 
à l’égard de la Hollande , le prince ne feroit rien qui fût opposé aux 
sentiments et aux intérêts de son beau-père. Il étoit difficile de pro¬ 
mettre davantage. Mais Jacques II exigea que cette explication, au 
lieu d’être verbale, fût écrite de la main meme du prince. N’ayant pu 
l’y résoudre, il donna ordre à son ministre auprès des états généraux , 
qui alloit revenir en Angleterre, de prendre congé des états sans voir 
Guillaume en partant. «J’insiste beaucoup,» écrit Barillon, « sur 
» les dangers d’une réconciliation , fût-elle sincère. Le roi d’Angle- 
» terre, ajoutoit-il, se croit si fort de l’amitié de votre majesté , qu’il 
» désireroit un soulèvement des factieux. Il pense que le moindre mou- 
» vement de leur part le mettroit en état de s’établir mieux encore 
» qu’il ne le sera, si le parlement se conduit bien à son égard. » Quel 
délire ! 

La réunion prochaine du parlement, et la cérémonie du couronne¬ 
ment , qui devoit avoir lieu au mois de mai, n’occupoient pas moins 
la cour que le pays. Le parlement d’Écosse avoit été convoqué un 
peu plus tôt que celui d’Angleterre, parce que le roi, certain de 
son dévouement absolu , désiroit que la conduite du premier servît 
d’exemple au second. On y reviendra quand on aura parlé du couron¬ 
nement. 

Les droits incontestables que le roi tenoit de sa naissance pouvoient 
toujours lui être contestés, comme catholique , dans un pays où les 
lois proscrivent sa religion et privent ceux qui l’exercent de tous les 
droits politiques. Mais une ancienne loi, que le malheur des temps 
avoit rendue nécessaire, et qui remontoit aux sanglantes guerres des 
York et des Lancastre sur la succession, déclare que la couronne 
efface et détruit toutes les incapacités qui se pouvoient trouver dans 
la personne régnante. C’est ainsi que Henri YIÏ, usurpateur sur un 
usurpateur, se couronna lui-même sur le champ de bataille où 
Richard III perdit tout h la fois la victoire, la couronne et la vie. 
Une fois possesseur de la couronne, son droit, quoique défectueux 


32 RÉVOLUTION DE 1G88 

par sa naissance , ne fut plus contesté. Le droit d’Élisabeth n’étoit pas 
moins équivoque, il fut affermi par l’investiture de la couronne. 
Cromwell lui-même désiroit d’être couronné roi pour ce motif, 
quoique sa politique le déterminât enfin à ne prendre que le protec¬ 
torat. On ne pourroit donc plus arguer contre Jacques II d’une inca¬ 
pacité légale, à raison de sa religion, du moment qu’il auroit été 
couronné. Aussi dès l’instant même que son frère eut fermé les yeux, 
il s’occupa des moyens de présenter à l’esprit des peuples cette con¬ 
sécration nécessaire de sa possession actuelle de l’autorité royale ; et 
il en fixa la cérémonie avant l’ouverture du parlement. 

Mais ce couronnement d’un roi catholique , dans une église et par 
une église qui avoit reçu, des lois du pays, la mission de se protéger 
elle-même par la destruction des catholiques , présentoit sans doute 
des difficultés délicates et nombreuses. Un comité particulier fut 
formé pour les résoudre, et pour concilier tout, la foi et la néces¬ 
sité. Home qui fut consultée ne pouvoit pas se montrer plus sévère 
pour Jacques II que pour le prince de Suède, Sigismond , qui, après 
avoir été élu roi de Pologne et revendiquant ses États héréditaires 
sur le duc de Sudermanie, son oncle, se fit couronner par l’arche¬ 
vêque (luthérien) d’Upsal. D’ailleurs les anciennes formes subsis- 
toient encore , à peu près comme dans les temps antérieurs à 
Henri VIII. L’ancien serment n’avoit pas même été changé sous les 
rois protestants ; et le roi dit en confidence à l’ambassadeur de France, 
que le principal serment étoit de maintenir l’Église dans les libertés 
et concessions que lui avoit accordées le roi Édouard le Confesseur. 
Or, saint Édouard étoit bien évidemment catholique. Il faut gémir 
sur les princes qui croient ainsi rassurer leur conscience, et qui, 
dans l’acte le plus auguste, prenant Dieu à témoin des promesses 
qu’ils font aux hommes, jurent tacitement à Dieu que la parole 
sacramentelle qui les exprime et les sanctionne exprime et sanctionne 
virtuellement des promesses contraires. 

La reine devoit aussi être couronnée, pour avoir le droit d’être 
régente du royaume, en cas de minorité, si elle avoit des enfants. 

Ce fut le 3 mai que s’accomplit cette cérémonie, majestueux sym¬ 
bole de l’alliance du souverain et du peuple. On en verra peut-être 
«avec quelque intérêt les principaux détails : les uns, par l’image et le 
souvenir des vieux temps, montrent tout à la fois et la souveraineté 
qui se perpétue comme les races humaines, et ses droits et scs devoirs, 


EN ANGLETERRE. 


33 

également inviolables, toujours consacrés devant l’Être éternel, de 
qui émane toute justice et toute souveraineté ; les autres manifestent 
le passage presque insensible des temps qui s’écoulent, à ceux qui de 
loin se montrent déjà dans l’avenir. 

L’évêque de Londres, en sa qualité de doyen de Westminster, et 
douze chanoines, apportent sur l’autel deux couronnes, trois sceptres, 
un globe impérial, une épée, l’huile destinée au sacre dans une colombe 
d’or. Le doyen bénit ces symboles. 

Arrivent ensuite le roi et la reine , précédés des grands officiers et 
des divers ordres de l’État. Les pairs catholiques faisoient partie du 
cortège. Deux lords représentoient les anciens ducs d’Aquitaine et de 
Normandie. Tous les pairs tenoient leur couronne à la main. Les 

f 

officiers de la couronne portoient le bâton de saint, Edouard , les 
éperons d’or et l’épée d’Ètat. 

Le primat, archevêque de Cantorbéry, assisté des évêques, fit la 
cérémonie du couronnement et du sacre. 

Le roi et la reine étant assis sur leurs trônes, l’évêque de Londres 

r 

va successivement sur trois points différents de l’Eglise, et demande 
au peuple s’il accepte pour roi et souverain le roi Jacques II, afin que 
sa majesté puisse être couronnée et sacrée. 

Après les acclamations, les prières et le sermon d’usage, le roi et 
la reine vont s’agenouiller devant l’autel, et le primat reçoit leurs 
serments. Voici la formule pour le roi : 

L’archevêque . « Voulez-vous solennellement promettre et jurer que 
» vous gouvernerez le peuple de ce royaume d’Angleterre et des 
» pays qui en dépendent suivant les statuts, les lois et les coutumes 
» d’Angleterre? » — « Je le promets solennellement. » 

a Voulez-vous, selon votre pouvoir, faire exécuter la loi et la 
» justice avec clémence, dans tous vos jugements? » — « Je le 
» veux. » 

« Voulez-vous, de tout votre pouvoir, maintenir les lois divines, 
» la véritable profession de l’Évangile; et voulez-vous conserver aux 
» évêques et au clergé de ce royaume, et aux églises commises à leurs 
» soins, tous les droits et privilèges qui, suivant les lois, appartiennent 
» ou appartiendront à eux et à chacun d’eux? » — « Je promets de 
» faire toutes ces choses. » 

Et mettant la main sur les évangiles : « J’exécuterai et garderai 
» les choses que j’ai promises ci-dessus ; ainsi, Dieu me soit en aide.» 


34 


RÉVOLUTION DE 1G03 


Après avoir reçu l’onction , le roi mit son épée sur l’autel. Ensuite 
le prélat procéda au couronnement. Le peuple, toujours superstitieux, 
observa que la couronne chancela. En effet, Henri Sidney, grand 
maître de la garde-robe, l’empêcha de tomber et dit au roi en riant : 
« Ce n’est pas la première fois que notre famille a soutenu la cou- 
» ronne.» 

Pendant l’acte du couronnement, le premier pair de chaque ordre 
des barons, vicomtes, comtes, marquis et ducs mirent la main à la 
couronne du roi, pour signifier leur volonté de la soutenir, tenant 
eux-mêmes leurs propres couronnes de l’autre main, chacun selon son 
rang et son titre. Ils mirent leurs couronnes quand le roi fut couronné 
lui-même. 

Après le Te Deum, le clergé, collectivement par l’organe de l’ar¬ 
chevêque de Cantorbéry , et les pairs, chacun par le premier de son 
ordre, rendirent foi et hommage en ces termes : 

« Je suis devenu votre homme-lige de ma vie et de mes membres ; 
» et je vous porterai foi et loyauté , pour vivre et mourir avec vous, 
» contre et envers tous : ainsi, Dieu me soit en aide. » 

L’évêque d’Èly prononça le sermon d’usage. On y remarqua surtout 
une citation de Constance Chlore , qui disoit que ceux-là seroient les 
plus fidèles qui se distinguoient le plus par leur droiture de cœur 
envers l’Être souverain. « Comptons aussi, » ajouta l’orateur, « que 
» ceux de nos princes qui sont doués de cette vertu seront les plus 
» fidèles au serment qu’ils font au pied de l’autel, de ne point toucher 
» à la religion de ce royaume. » 

Ainsi déjà s’exprimoit au dehors une défiance qui ne pouvoit plus 
se retenir dans le secret du cœur, et l’on sembloit dire au roi lui-même 
que la fidélité des peuples seroit subordonnée à la sienne. 

Tout l’ancien cérémonial, fut observé, à l’exception de la commu¬ 
nion. L’office terminé, le roi et la reine passèrent dans la chapelle de 
saint Édouard et déposèrent la couronne sur l’autel. Immédiatement 
après, ils se rendirent, accompagnés du même cortège, dans la salle 
du festin. Le grand sénéchal, le grand connétable et le comte 
maréchal du royaume entrèrent à cheval, précédant le premier ser¬ 
vice de la table du roi et de la reine, au milieu du tonnerre des instru¬ 
ments guerriers. 

Un peu avant le second service, le grand connétable et le comte 
maréchal rentrèrent, ayant au milieu d’eux le champion du roi, 


EN ANGLETERRE. 35 

nommé Dymoke, monté sur un cheval de bataille, et armé de toutes 
pièces. Un héraut fit trois fois le défi suivant : 

« S’il y a quelqu’un, de quelque qualité qu’il soit, grande ou petite, 
» qui dise et nie que notre souverain seigneur, le roi Jacques, roi 
» d’Angleterre , de France et d’Irlande, défenseur de la foi, n’est pas 
» le légitime roi de ce royaume d’Angleterre ; et qu’il ne doit pas 
» jouir de la couronne impériale de ce même royaume, voici leur 
» champion, qui dit qu’il en a menti et qu’il est un faux traître : 
» étant prêt de se battre en personne contre lui ; et il veut hasarder 
» dans cette querelle sa vie contre lui, à quel jour il lui voudra 
» nommer. » 

Au troisième défi, le champion jette son gantelet à terre ; il ne fut 
pas relevé. Ensuite le roi d’armes et les hérauts proclament le roi en 
latin, en françois et en anglois. 

Cependant le roi prend une grande coupe de vermeil, porte la 
santé de son champion et lui remet la coupe. Le champion lui fait 
raison du toast, vide la coupe d’un seul trait et la remet à son écuyer 
qui l’emporte. C’étoit le privilège d'une terre qui appartenoit aux 
Dymoke depuis quatre cents ans... Quatre ans n’étoient pas encore 
écoulés, que Charles Dymoke, fils de celui-ci, joua le même rôle, porta 
le même défi et dans les mêmes termes, dans le même lieu, entouré 
des mêmes assistants, déclara faux traître quiconque prétendroit que 
Guillaume et Marie, qui usurpoient la couronne, n’étoient pas roi et 
reine légitimes du royaume d’Angleterre ! 

Après le festin, les tables furent abandonnées au peuple. Mais, 
pendant toute la cérémonie, le roi ne fut pas tranquille sur la sûreté 
de sa personne ; il avoua du moins au ministre de France que tout lui 
faisoit croire qu’il y avoit eu quelque dessein formé contre lui. Mais 
il n’en existe d’autre indice que le rapport de l’ambassadeur. 

Quoi qu’il en soit, le marquis d’Halifax, garde des sceaux, n’avoit 
point assisté au couronnement; et le comte de Rochester refusoit 
constamment d’accompagner le roi, même à la porte de la chapelle 
catholique. Cet éloignement de deux hommes aussi considérables suffît 
pour marquer les divers sentiments qui agitoient le public. Le roi 
s’étoit flatté de cette idée, que les évêques étoient catholiques dans 
le cœur : il jngeoit ainsi par la modération et la douceur de l’arche¬ 
vêque de Cantorbéry. Le public même soupçonnoit que ce vieillard 
^mbrasseroit la foi de l’église romaine, parce qu’il faisoit des efforts 


36 RÉVOLUTION DE 1688 

sincères pour contenir le zèle affecté des prédicateurs et pour 
empêcher toute allusion violente à la religion du roi. Les autres 
évêques avoient fait la même promesse, et le roi, qui les avoitappelés 
pour la leur demander, leur dit en les congédiant 1 : « Je vous 
» tiendrai ma parole ; et je n’entreprendrai rien contre la religion 
» établie par les lois, si vous ne me manquez pas les premiers. Mais 
)) si vous oubliez votre devoir à mon égard, n’attendez pas que je 
» vous protège, et croyez que je trouverai bien les moyens de faire 
» mes affaires sans vous. » 

Ces paroles, prononcées avec un ton fier et menaçant, étoient bien 
inutiles pour le doux et vertueux archevêque de Cantorbéry, prélat 
royaliste par principe de religion, tolérant par caractère et attaché 
par conviction ou par habitude à la foi de son église. Mais, pour un 
motif bien différent, elles n’étoient pas moins inutiles à Compton , 
évêque de Londres. Le premier étoità la tète des anglicans modérés; il 
eut toléré les catholiques pour que la liberté de consc ience fut accordée 
aux non-conformistes. Le second , né pour les armes et les mouve¬ 
ments politiques bien plus que pour le calme du sanctuaire, fier de 
sa naissance (il étoit tiis de Spencer , comte de Northampton), ambi¬ 
tieux, audacieux, connoissant toute la force qu’il pouvoit trouver 
dans le fanatisme populaire, dans les inquiétudes publiques et dans 
la chaleur des factions; déjà enfin surnommé Y évêque 'protestant, 
comme s’il eût été le plus sincère confesseur de la foi, il persécutoit 
avec rigueur les non-conformistes pour avoir le droit de proscrire 
tout ce qui étoit catholique, même le roi, s’il aspiroit à renverser 
l’église anglicane. 

Depuis l’avénement des Stuarts, c’étoit l’épiscopat qui avoit dé¬ 
fendu l’autorité royale; c’étoit lui surtout qui, dans ces derniers 
temps, avoit maintenu le droit héréditaire dans la personne de l’héri¬ 
tier catholique. Toutes ces menaces contre un corps si puissant étoient 
donc au moins téméraires ; et si le roi, dominé par des conseils im¬ 
prudents , aspiroit à le renverser, il lui falloit s’unir aux sectaires qui 
étoient ennemis de la royauté, ou s’appuyer uniquement sur les ca¬ 
tholiques. Mais le secours des uns étoit au moins douteux, s’il n’étoit 
pas excessivement dangereux. Le petit nombre des autres ne permet- 
toit pas de faire pour eux et avec eux l’expérience d’une révolution 
religieuse. 


1 Lettre de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


37 

Cependant les catholiques auxquels il donnoit sa confiance, l’exci- 
toient incessamment à ne pas ménager féspiscopat anglican. Ils ne se 
contentoient plus d’obtenir la liberté de conscience : leurs vues s’éten- 
doient plus loin. Ils persuadèrent au roi que jamais sa personne et la 
religion catholique ne seroient en sûreté, tant que les héritiers pré¬ 
somptifs seroient protestants; et dans cette vue ils s’attachèrent au 
projet d’intervertir l’ordre de la succession, d’en écarter la princesse 
d’Orange, et d’assurer la couronne à la princesse de Danemarck, si 
elle vouloit abjurer la foi anglicane. C’est ce qui résulte d’une lettre 
confidentielle de l’ambassadeur de France du 12 mars, que les histo¬ 
riens et M. Fox n’ont point connue. Louis XIV jugeoit alors plus 
sainement de ces projets dangereux que les catholiques factieux d’An¬ 
gleterre. « Il est bien à souhaiter, » répondit-il, « que le roi puisse 
» porter la princesse Anne, sa fille, à embrasser la religion catho- 
» lique ; mais il n’y a pas lieu de croire qu’il puisse éloigner par ce 
» moyen la princesse d’Orange de la succession à la couronne, et y 
» faire passer, à son exclusion, la princesse Anne, sa cadette. » 
Louis XIV ne désapprouvoit pas absolumeiU ce projet; il se con¬ 
tenta de recommander une surveillance exacte sur ce point à son 
ministre. 

De tels projets ne pouvoient échapper ni aux amis du prince 
d’Orange, héritier présomptif, ni au parti épiscopal. Sans parler de 
ce qui s’y trou voit de contraire à la droiture naturelle comme à l’es¬ 
prit même de la religion , ces projets éloient politiquement malha¬ 
biles et dangereux. En effet, le clergé anglican se défioit du prince 
d’Orange, qui étoit calviniste ; il présumoit avec raison qu’une fois 
sur le trône, ce prince favoriseroit les sectaires, ennemis-nés de 
l’épiscopat, et qu’il leur accorderoit la liberté de conscience. De leur 
coté, les catholiques modérés espéroient aussi que la tolérance leur 
seroit accordée par le prince, comme elle l’est en Hollande, ne fût-ce 
que pour balancer l’immense crédit du parti anglican sur le peuple : 
c’est là que se bornoient les vœux actuels de ces catholiques. Le 
temps, qui efface enfin les préventions publiques, feroit le reste pour 
eux, quand seroit venu enfin le moment fixé par la Providence. La 
raison seule sembloit donc devoir indiquer au roi, qui redoutoit le 
prince d’Orange, qu’il ne falloit pas donner au parti anglican d’autre 
protecteur que lui-même. 11 n’en fut pas ainsi. Le clergé anglican et 
ceux des seigneurs qui étoient royalistes, mais zélés protestants, 

3. 


RÉVOLUTION DE 1688 


38 

s’aperçurent des projets de la cour; et, voyant l’héritier légitime dans 
le prince d’Orange , ils comprirent que ce prince étoit le seul protec¬ 
teur de leur religion et de leurs lois. « Ils veulent, » dit liarillon, 
u que la royauté subsiste ; mais ils ne désirent pas que l’autorité 
» royale ait trop de force. Ainsi leur inclination les porte à favoriser 
» présentement le prince d’Orange, et à laisser seulement régner le 
» roi d’Angleterre paisiblement pendant sa vie, sans souffrir qu’il 
» puisse rien changer ni dans la religion, ni dans les lois. » 

Le comte de Rochester et le comte de Clarendon, oncles des deux 
princesses, étoient, avec le marquis d’Halifax, à la tête de ce parti dans 
le conseil. Godolphin y adhéroit secrètement, tout en se dévouant aveu¬ 
glément aux moindres désirs du roi. Le comte de Sunderland pensoit 
comme eux. Mais il désiroit prendre des engagements particuliers et 
personnels avec Louis XIY. Sa dextérité lui avoit gagné la confiance de 
la reine et des catholiques; il vouloit tout à la fois renverser Halifax 
que le roi n’aimoit pas, et Rochester qui commençoit à devenir im¬ 
portun par ses résistances; il se jeta ou parut se jeter tout entier dans 
le système des lors Arundel, Bellasis et Talbot, depuis duc de Tir- 
connel, catholiques, confidents les plus intimes du roi. 

Ces projets et ces dispositions diverses de tous les esprits recevoient 
de la prochaine réunion du parlement une physionomie qu’il seroit 
difficile d’exprimer. Le temps des élections est surtout celui où le 
peuple d’Angleterre manifeste le plus fortement ses craintes, ses es¬ 
pérances, ses griefs et ses passions, tel qu’il les éprouve. C’est alors 
que les engagements politiques se prennent, engagements inviolables 
pendant la durée du parlement. Les intérêts qui alloient se débattre 
avoient une importance dont chaque parti connoissoit la gravité. Le 
roi n’avoit encore que des desseins mal déterminés dans son esprit ; 
mais il se croyoit assez fort pour emporter de haute lutte, et par la 
fierté de son langage, tous ceux qu’il proposeroit, quels qu’ils fussent. 
Le premier, le principal pour lui, étoit de se faire attribuer un re¬ 
venu perpétuel qui lui procurât d’abord l’indépendance par rapport 
aux subsides éventuels, et successivement une armée capable de sou¬ 
tenir l’autorité absolue qu’il aspiroit à conquérir. Ses projets en faveur 
de la religion catholique venoient en seconde ligne. C’est par là qu’il 
espéroit s’attacher la protection de Louis XIY, pour compléter son 
système d’autorité, quoique, naturellement jaloux de la France et 
même de la grandeur de Louis XIY, il se fût prêté sans peine à tout 
autre moyen d’abaisser la prépondérance du parlement. 


EN ANGLETERRE. 


as 

Ce qui s’étoit passé à la fin du dernier règne, par rapport aux: 
chartes des villes et corporations, lui donnoit toute espérance de 
voir triompher le parti de la cour dans les élections, et il pensoit avec 
raison que les whigs n’enverroient à la chambre des communes qu’une 
opposition impuissante. Cependant il s’expliquoit ouvertement sur sa 
résolution de casser immédiatement le parlement, s’il n’obtenoit, 
pour tout son règne, un revenu tel qu’il le désiroit. Il donna l’ordre 
à Jefferyes, chef de justice, qui alloit tenir les assises dans les comtés, 
de répandre partout cette menace, et il en parla meme au conseil. 
Alors le marquis d’Halifax n’hésita point à lui représenter, mais avec 
mesure, que jamais les rois d’Angleterre ne s’expliquoient ainsi d’a¬ 
vance : de telles menaces ne feroient que donner de l’ombrage au par¬ 
lement, qui, dans son obéissance môme, veut toujours paroîtreagir 
en pleine liberté. « De ces commencements, » ajoutoit-il, « peut 
» dépendre tout le bonheur de votre majesté. Ne blessez point la 
» fierté naturelle aux grandes assemblées. Ceux mêmes qui sont ti- 
» mides ou indécis prennent souvent alors la vanité pour du cou- 
» rage. » Cette remontrance déplut au roi. « Je ne prétends pas 
» souffrir, » dit-il, « qu’aucun de ceux qui ont la moindre part aux 
» affaires osent publiquement avoir un autre avis que le mien. » 

Les élections avoient été presque partout à peu près comme le roi 
paroissoit les désirer; et quand elles furent terminées, il disoit lui- 
même que de cinq cents députés il n’y en avoit pas quarante qu’il 
n’eût volontiers nommés, s’il avoit dû les choisir. Mais en tenant ce 
langage, il ne s’apercevoit pas que toutes les situations politiques 
étoient changées. Depuis la révolution, les torys, c’est-à-dire ceux 
qui tenoient par principe à l’autorité royale, ne se distinguoient point 
du parti épiscopal ; et cette maxime de Jacques I er : Point d’évêques , 
point de roi , étoit devenue , depuis les malheurs de Charles I er , une 
maxime d’État ; de là toutes les lois pénales contre les sectes qui ne 
reconnoissoient pas l’épiscopat. Tant que les rois furent anglicans eux- 
mêmes, ils s’appuyèrent naturellement et nécessairement sur les torys. 
Mais tout changea dans les esprits, quand le duc d’York devint ca¬ 
tholique. Les torys furent divisés en torys d’État et en torys d’Église, 
distinction qui devenoit plus marquée à l’occasion de ce nouveau par¬ 
lement , convoqué par un roi catholique. La cause royale se trouvoit 
donc divisée elle-même ; et les projets du roi, quels qu’ils fussent, ne 
pouvoient pas trouver des appuis aussi fermes dans ses défenseurs na- 


40 RÉVOLUTION DE 1683 

turels, si ces projets, comme tout le faisoit penser, etoient en oppo¬ 
sition avec les intérêts de la religion du pays. 

Cependant la cour n’avoit négligé aucun moyen de s’assurer les 
élections. Voulant flatter l’orgueil national, ou calmer les inquié¬ 
tudes, elle lit entendre partout que le roi, vivement recherché par 
l’Espagne, les états généraux et l’empereur, ticndroit avec fermeté 
la balance de l’Europe, si même il ne se déclaroit pas formellement 
contre la France. Effectivement on avoit remarqué la manière dont 
il avoit reçu le maréchal de Forges, ambassadeur extraordinaire 
de Louis XIV, au sujet de son avènement à la couronne. C’étoit 
la première audience solennelle depuis le nouveau règne , et 
Jacques II reçut le maréchal, assis et couvert, de la même manière 
que Louis XIV recevoit les envoyés : grande nouveauté alors pour 
les Anglois, puisque Charles II n’observoit aucun cérémonial, et 
traitoit l’envoyé de Gènes comme celui de l’empereur même. Aussi 
en parla-t-on avec une certaine satisfaction , tant les peuples sont 
sensibles à tout ce qui intéresse la dignité publique ! Mais Louis XIV 
n’en fit que rire, et dit fort plaisamment au maréchal de Vil- 
leroi : « Le roi mon frère est fier, mais il aime assez les pistoles de 
» France. » 

Un moyen plus efficace avoit été employé pour les élections. Par 
le renouvellement des chartes, toutes les corporations se trouvoient 
à la merci de la cour. Aussi, pour ne citer qu’un exemple, la pro¬ 
vince de Cornouailles nommoit seule quarante députés. Mais le comte 
de Batli, gouverneur, remplit les corporations de sa province d’offi¬ 
ciers aux gardes, et nomma , par le fait, les quarante députés. 

Malgré ces mesures, si le parti des vvhigs ne put faire élire les 
membres des derniers parlements, il obtint quelques triomphes. Le 
frère de milord Bussel et le père de Kampden furent élus. Ces deux 
noms étoient devenus fort illustres et représentoient naturellement 
tous ceux qui haïssoient ou redoutoient la cour. Enfin la grande ma¬ 
jorité des élections, quoique très-prononcée pour le maintien et le 
respect des prérogatives de la couronne, se faisoit remarquer par un 
zèle non moins actif pour la religion protestante. Presque tous les 
députés appartenoient au parti épiscopal, et ne tardèrent pas à se 
réunir, avant même l’ouverture des chambres, pour conférer entre 
eux sur les moyens de procurer ce qu’ils nommoient des garanties à 
la religion et aux libertés du pays. C’est là que se manifesta la dis- 


EN ANGLETERRE. 41 

tinction des torys purs et des torys d’Église ou protestants zélés, Il fut 
convenu tout d’abord que les communes demanderoient au roi des 
sûretés convenables pour que ses enfants, s’il lui en survenoit de la 
reine, lussent élevés dans la religion anglicane 1 ; demande qui se 
rapporleroit visiblement aux projets formés sur la princesse Aime de 
Danemarck, puisqu’il n’étoit plus probable que le roi eût des enfants 
delà reine. 

Le parti épiscopal ou anglican n’avoit pas vu sans surprise que les 
lords catholiques, exclus par le bill du test, eussent pris leur rang 
de pairs à la cérémonie du couronnement. Tout annonçoit que ce 
parti formeroit une grande majorité dans les communes, et il se 
montroit décidé à ne rien relâcher sur la sévérité des lois pénales; 

\ 

seul moyen d’éloigner les lords catholiques de la haute chambre, et 
d’arrêter ainsi les projets du roi contre l’église anglicane. Enfin , tous 
les zélés protestants des deux chambres convinrent de saisir cette oc¬ 
casion , pour délibérer a fond , quand le moment seroit venu, sur les 
moyens d’arrêter les progrès des catholiques. On parla même d’at- 
taquer ouvertement les ministres qui avoient eu la confiance de 
Charles li, dans les derniers temps de son règne ; par là on jetoit le 
roi dans la double nécessité ou de les défendre, ou de laisser discuter 
les questions qu’il redoutoit le plus. 

Un dessein plus profond et plus dangereux étoit de proposer , 
immédiatement après le discours de la couronne, d’expulser de la 
chambre des communes les députés réélus qui, dans les précédentes 
sessions, avoient porté le bill d’exclusion contre le duc d’York. Sous 
l’apparence du respect et du zèle, on avoit en cela deux motifs. Le 
premier, d’aigrir la nation contre le roi qui prouveroit, en y donnant 
son adhésion , qu’il n’oublioit point, et qu’il vengeroit les anciennes 
injures; le second, de faire tomber Sunderland et Godolphin, ses 
ministres actuels, qui, après avoir si fortement soutenu le bill d’ex¬ 
clusion , n’en avoient pas moins la confiance intime du roi. Sunder¬ 
land étoit surtout l’objet des plus fortes animosités. On le soupçon- 
noit d’avoir été l’instrument, avec la duchesse de Tortsmouth, des 
liaisons de Charles avec Louis XIV. En lui reprochant ainsi d’avoir 
trahi la cause de l’Angleterre, on couvroit une injure plus vive, l’in¬ 
jure d’avoir trahi les communes, qu’il paroissoit servir quand il les 


* Lettre de BariLon. 


RÉVOLUTION DE 1G08 


42 

excitoit, de concert avec Charles lï sans doute, à insister, comme 
elles l’avoient foit, sur le bill d’exclusion *. 

Une attaque ainsi couverte contre les ministres actuellement en 
crédit devenoit plus dangereuse pour le roi. L’Angleterre portoit 
alors une attention inquiète sur les symptômes de guerre qui se ma- 
nifestoient, malgré la trêve de vingt ans entre l’Espagne et la France. 
Louis XIV faisoit marcher des troupes vers les Pays-Bas, et Jacques It 
souhaitoit passionnément que toute guerre avec l’Espagne fût au 
moins ajournée, craignant avec raison que le parlement ne le mît 
dans la nécessité ou de se déclarer contre la France, ou de s’aliéner 
l’esprit de la nation en restant uni à la France. 

Enfin une contradiction manifeste alloit saisir tous les esprits,*et 
appellerait nécessairement une discussion approfondie sur l’état des 
lois, par rapport à la religion de l’État. D’abord , les lois pénales sont 
les mêmes contre les catholiques et les non-conformistes. N’est-il pas 
absurde et impossible de poursuivre en justice et de condamner les 
catholiques au nom du roi, qui lui-même est catholique? Déplus, 
les charges publiques ne peuvent être exercées que par des citoyens 
soumis à l’acte d’uniformité, c’est-à-dire par des protestants de 
l’église anglicane. Or, ceux qui en sont investis jurent qu’ils ne recon- 
noissent d’autre chef à cette église que le roi, et ce roi reconnoît 
lui-même une autre église et un autre chef de l’Église. Comment 
concilier ces choses inconciliables? Par l’abolition des lois pénales, 
sans doute. Mais alors qu’arrive-t-il dans un pays comme l’Angle¬ 
terre, où tout se règle par les lois écrites, et, à défaut de ces lois, 
par l’autorité des précédents? Ici les difficultés devenoient immenses. 
Sous la reine Marie, la religion catholique étoit redevenue religion 
de l’État. Par ce seul fait, toutes les anciennes lois contre l’hérésie 

t 

reprirent leur vigueur. Sous la reine Elisabeth, ce fut la foi de l’église 
anglicane qui redevint la religion de l’Etat. De là naquirent ces lois 
pénales que le roi se proposoit d’abolir ; mais si elles sont abolies, ce 
n’est plus l’église anglicane, qui est l’église de l’empire ; elle n’a plus 
de privilège qui la distingue des autres sectes protestantes ; sa religion 
n’est plus la religion de l’État ; ou plutôt, par le seul fait des lois an¬ 
térieures , il se trouvera encore une religion de l’État et c’est la reli¬ 
gion catholique. Or, dans ce cas, il y a encore des lois pénales, mais 


1 Lettre de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


43 

ce sont les lois contre l’hérésie ; en un mot, il reste encore les lois 
portées sous la reine Marie ; et certes ce n’étoit pas à cette conclu¬ 
sion que le futur parlement prétendoit arriver. Une discussion ap¬ 
profondie sur cette législation épineuse étoit donc inévitable. 

Toutes ces réflexions agitoient profondément les esprits, et surtout 
le parti épiscopal qui alloit dominer au parlement. Le roi môme, 
tout en effectant une grande hauteur de résolution et de langage 
pour l’abolition des lois pénales n’étoit pas moins étonné, pour ne 
pas dire inquiet, de l’esprit général qui se manifestoit. Il chercha 
donc immédiatement à s’affermir du côté de la France, tout en flat¬ 
tant le public de ses bonnes dispositions pour la Hollande, et en né¬ 
gociant môme avec les ministres des états généraux. 

Louis XIV avoit à peine envoyé à son ambassadeur les 500,000 
livres qui causèrent une joie si excessive à Jacques II, qu’il le blâma 
immédiatement d’avoir mis tout à coup cette somme à la disposition 
du roi. Barillon, toujours réservé, n’en avoit cependant rien fait en¬ 
core ; et il eut sujet de s’en applaudir, quand le roi son maître lui 
recommanda expressément de bien observer si Jacques II, pour 
adoucir le ressentiment de ses sujets, à l’égard de sa religion, ne 
seroit pas capable de se désister de son attachement apparent aux 
intérêts de la France. 

Peu de jours après, l’ambassadeur eut successivement des confé¬ 
rences avec le roi et ses ministres, Rochester, Sunderlandet Godolphin. 
Jacques II se disoit résolu à refuser tout subside conditionnel du par¬ 
lement, et môme à se maintenir, s’il le falloit, à force ouverte, dans 
la jouissance perpétuelle du revenu affecté au feu roi ; mais lever des 
troupes avant la séance du parlement, ou appeler des forces étran¬ 
gères, si le parlement étoit dissous de haute lutte, seroit une alter¬ 
native trop périlleuse. On ne pouvoit donc adopter le plan d’une 
conduite stable et vigoureuse contre le parlement, si d’avance l’on 
n’étoit assuré d’un secours pour le présent, et d’un subside régulier 
pour l’avenir. Le secours actuel ne pouvoit être au-dessous de trois 
millions, y compris les 500,000 livres déjà envoyées par Louis XIV, 
ni le subside futur moindre de trois millions. 

Barillon se montra fort surpris, et marqua son étonnement au 
comte de Rochester en particulier ; il lui donna le conseil de s’en 
rapporter absolument à la sagesse et à l’amitié du roi de France. « Il 
» suffit d’exposer les choses comme elles sont. Pourquoi un subside? 


44 RÉVOLUTION DE 1683 

» Pourquoi un traité? La grandeur et îa seule générosité de Louis XIV 
» doivent suffire, et elles se manifesteront toujours quand il le faudra. 
» N’a-t-il pas déjà prévenu meme les premiers désirs du roi d’An- 
» gleterre? » Ici Rochester fit observer à Barillon que les derniers 
traités avec Charles II n’avoient pas été inutiles au roi de France. 
Quoique la dernière année du subside ait été suspendue, lui, Ro¬ 
chester, a fermé les yeux en laissant prendre Luxembourg et dicter 
les conditions de la paix telles que Louis XIV l’a voulu. Un nouveau 
traité peut donc n’ètre pas moins utile à ses intérêts. Il s’agit de tout 
en ce moment pour le roi d’Angleterre. On ne marchande pas trois 
millions pour en obtenir deux ; on espère donc que rien ne sera di¬ 
minué sur ce qui est demandé. 

Le roi s’expliquoit plus ouvertement sur ses desseins réels. « Je 
» connois, » disoit-il, « l’aversion du peuple d’Angleterre contre la 
» religion catholique, et je ne puis surmonter cet obstacle qu’avez 
» l’appui du roi de France. Mon but unique est d’y travailler. Je 
» sais trop que jamais je ne serai dans une entière sûreté, si la reli- 
» gion catholique n’est établie de manière à n’être jamais abolie; je 
» n’y pourrai parvenir qu’avec du temps, et en prenant de grandes 
» précautions pour l’avenir. Sur cela, j’ai des vues dont vous serez 
» informé quand il conviendra. Pour le présent, il s’agit de jeter les 
» fondements de mon règne. » 

Quant au comte de Sunderland, Barillon s’aperçut qu’il connoissoit 
à fond, ce sont ses termes, les intentions et les desseins de son maître. 
L’adroit Sunderland parla en conséquence, témoigna un dévouement 
absolu à Louis XIV, insinua que Jacques II ne paroissoit ménager, 
en ce moment, le prince d’Orange, que pour lui ôter l’occasion de 
montrer un chef aux factieux. D’ailleurs les mécontents seroient 
charmés sans doute que les refus de la France obligeassent le roi d’An¬ 
gleterre à se réconcilier entièrement avec son gendre, dussent-ils 
payer cette réconciliation par les plus abondants subsides. 

En rendant compte de ces diverses conférences, Barillon explique 
assez ouvertement ce qu’il falloit entendre par les grandes précautions 
dont le roi lui avoit parlé. C’est ici qu’il développe les vues du conseil 
secret des catholiques exaltés, pour faire exclure la princesse d’Orange, 
en amenant sa plus jeune sœur à la religion du roi leur père. L’Am¬ 
bassadeur examine les difficultés de ce dessein, et ne pense pas que 
Jacques II puisse jouir paisiblement de sa couronne. « Mais il s’agiii 


EN ANGLETERRE. 45 

» (1 un coup décisif, » ajoute-t-il; « c’cst d’engager le roi d’An- 
» gleterre à dépendre entièrement de votre majesté ; de lui faire 
» faire, en un mot, des choses qui lui otent la possibilité de prendre 
» un autre chemin. » 

Louis XIV répondit, en rappelant que le dernier traité de subside 
avec Charles II avoit été de 2,000,000 pour la première année, 
de 1,500,000 livres pour chacune des deux autres, et non pas de 
2,000,000 pour chacune des trois années, ainsi que le prétendoient 
Jacques II et ses ministres. La condition de ce subside avoit été que 
le feu roi n’assembleroit pas son parlement, et qu’il favoriseroit les 
intérêts de la France, en toute occasion et principalement alors contre 
l’Espagne. Mais ce subside est actuellement payé ; il n’existe point 
de traité entre les deux rois et rien n’exige pour le moment des 
stipulations nouvelles. Cependant, ajoutoit Louis XIV, « le roi 
» d’Angleterre peut suivre dès à présent les mouvements de sa fer- 
» meté pour réduire son parlement à lui accorder ce qu’il désire, et 
» ceux de son zèle pour le rétablissement de notre religion, sans 
» craindre que je l’abandonne. » Après ces protestations pour le 
présent, et la promesse d’entrer en négociation pour un traité parti¬ 
culier, si la mauvaise conduite du parlement le rendoit nécessaire, le 
roi de France annonçoit à son ambassadeur un envoi de 900,000 
livres, pour subvenir aux plus pressants besoins du roi d’Angleterre, 
avec la défense absolue de rien délivrer sans un ordre formel. 

En apprenant ce refus de faire actuellement un traité positif, 
Jacques II ne put dissimuler son mécontentement réel, à travers 
même ses démonstrations de reconnaissance et d’inviolable dévoue¬ 
ment à Louis XIV. Godolphin et Rochester avoient obéi au roi qui 
vouloit un traité, mais ils ne l’approuvoient pas. Sunderland au con¬ 
traire insistoit sur des engagements formels, et son système avoit au 
moins pour appui une politique tranchante et hardie. A ses yeux, le 
parlement, le prince d’Orange et la maison d’Autriche dévoient être 
considérés comme ayant des intérêts communs et inséparables. Dans 
cette situation réelle des choses, par rapport à Jacques II, Sunderland 
ne vouloit point de demi-mesure. Il faut au contraire, disoit-il, une 
éclatante rupture avec eux dès que le parlement aura fixé le revenu, 
si l’on veut se lier à la cause de Louis XIV. 

Les vues de Jacques II étoient plus limitées. Il vouloit une alliance 
étroite et entière avec Louis XIV, mais pour un but qu’il ne mon- 


RÉVOLUTION DE 1638 



troit pas à découvert, si ce n’est à Barillon. Ce qu’il lui disoit alors 
étoit-ce pour natter le roi de France et l’engager à donner un 
subside? « Je ne me suis pas encore ouvert avec mes ministres autant 
» qu’avec vous, » lui dit-il. « Mais avant la séance du parlement, il 
» me falloit cacher mes desseins, et ne pas laisser pénétrer jusqu’où 
» je veux conduire les affaires. » Alors il laissoit entrevoir ses projets. 
Non-seulement il parloit de l’établissement de la religion catholique, 
mais encore de l’abolition de Yhabeas corpus, que les Anglois, dit 
Barillon lui-méme, regardent comme le plus ferme fondement de 
leur liberté. Jacques II ne concevoit pas qu’avec un tel acte il pût 
gouverner. Enfin, ajoutoit-il, le roi de France connoîtra, peut-être 
trop tard, ce qu’il auroit fallu faire. Barillon pria le roi son maître 
d’ajouter encore 1,100,000 livres aux 900,000 livres déjà promises, 
pour qu’il y eût au moins un fonds de deux millions toujours prêt 
pendant la séance du parlement. Il pensoit que Jacques II en seroit 
pleinement content. 

Louis XIY parut croire que toutes ces instances avoient pour but 
d’avoir les moyens actuels d’acheter les voix du parlement ; et, dans 
cette vue, il annonça l’envoi prochain de 600,000 livres, qui, réunies 
aux 900,000 livres précédemment promises, et aux 500,000 livres 
envoyées dès la nouvelle de la mort du roi, compléteroient effective¬ 
ment deux millions. Mais oubliant, ou feignant d’oublier, que ces 
500,000 livres se trouvoient déjà délivrées pour solder le subside de 
Charles II, il enjoignit à Barillon de ne donner que 400,000 livres, 
et de réserver strictement les 1,600,000 livres restantes, avec ordre 
de témoigner que toute nouvelle instance seroit inutile autant que 
désobligeante. 

Contrarié par cette réserve, Barillon annonça aux ministres et au 
roi d’Angleterre qu’il alloit recevoir encore 600,000 livres, et insista 
de nouveau près de Louis XIY, pour obtenir l’autorisation de déli¬ 


vrer les 1,500,000 livres, non compris les 500,000 livres déjà payées. 
Mais Louis XIY ne vouloit rien donner, si le parlement accordoit 
le revenu dont Jacques II s’étoit mis provisoirement en possession. 
Il déclara donc formellement à son ministre qu’il devoit se borner à 
délivrer 470,000 livres, pour solder le subside de Charles II ; ce qui 
étoit déjà fait, puisque Barillon avoit même payé 500,000 livres. 
Quant aux 1,530,000 livres qui restoient, Louis XIV lui ordonnoit 
encore de les garder ; à moins que le parlement ne refusât à Jacques II 


EN ANGLETERRE. 


47 

le-revenu du feu roi, ou que ce prince, éprouvant trop d’obstacles à 
l’établissement de la religion catholique, ne fût obligé de casser le 
parlement et d’employer la force pour réduire ses sujets à la raison. 
Louis XIV finissoit par lui recommander de s’attacher surtout à bien 
observer les négociations de l’ambassadeur de Hollande avec les mi¬ 
nistres Anglois. Il soupçonnoit le roi de prendre des mesures opposées 
aux intérêts de la France avec le prince d’Orange. La conjecture 
de Louis XIV étoit vraie. Jacques II et ses ministres négocioient avec 
la Hollande, tout en s’excusant par la nécessité de dissimuler avant 
de jeter le masque. Mais Louis XIV se refusa fermement aux nou¬ 
velles instances dont Barillon se rendoit l’intermédiaire. « S’il a de 
» mauvais desseins, disoit-il, je ne veux pas contribuer à le mettre 
» en état de s’opposer à tout ce qui peut être de ma satisfaction. » 
Il écrivoit ainsi le jour même de l’ouverture des deux chambres, 
et déjà la couronne du roi d’Angleterre étoit attaquée à main armée. 





'I 








t 





I 




















LI\ RE NEUVIÈME. 


Ouverture du parlement et discours du roi. — Premières inquiétudes. — Parlement 
d’Ecosse. — Invasion du comte d’Argyle en Écosse. — Invasion de Monmouth 
en Angleterre. — Bataille de Sedgemoor. 


1G83 (suite). 


Jacques II fit en personne l’ouverture du nouveau parlement, et 
s’exprima en ces termes 1 : 

« Milords et messieurs, 

» Lorsqu’il a plu à Dieu de disposer du feu roi mon très-cher 
» frère, et de m’établir sans opposition sur le trône de mes ancêtres, 
» je pris en même temps la résolution de convoquer un parlement, 
» dans la pensée que je ne pouvois mieux faire, pour jeter les fon- 
» dements d’un règne aussi doux, aussi heureux que le mien doit 
» l’être pour vous. 

» Je veux bien vous répéter ce que je répétai à mon conseil privé, 
» la première fois que je m’y rendis, et que j’y fis connoître mes sen- 
» timents sur les principes de l’église anglicane. 

» Dans les temps les plus fâcheux, les membres de cette église se 
» sont signalés par une fidélité si inviolable, soit en défendant mon 
» père, soit en secondant les intentions de feu mon frère, d’heu- 
» reuse mémoire, que je ne cesserai jamais de la défendre et de la 
» protéger. Je ferai tous mes efforts pour maintenir les lois qui sont 

F F 

» aujourd’hui établies dans l’Eglise et dans l’Etat; et comme je ne 
» permettrai jamais qu’on viole, en aucune manière, les préroga- 

1 On se sert ici du discours tel que l’ambassadeur de France l’envoya le jour même 
à Louis XIV. La traduction en est un peu traînante, mais clic est fidèle. Celui, nu 
contraire, qui est publié dans la vie de Jacques II, écrite sur ses mémoires par Clarke, 
atténue singulièrement la force des promesses royales. 


RÉVOLUTION DE 1608 


50 

» tives de la couronne , aussi ne ferai-je tort à personne, ni dans ses 
» biens, ni dans ses droits; et puisque, par le passé, j’ai hasardé ma 
» vie pour la défense de la nation, vous ne devez pas douter qu’à 
» l’avenir je ne m’emploie, autant qu’aucun de vous, à lui conserver 
» tous ses privilèges. 

» J’affecte de vous parler dans les memes termes que ceux dont 
» je me servis lors de mon avènement à la couronne, afin que yous 
» soyez persuadés que j’avois réfléchi sur ce que je dis alors, et afin 
» que vous puissiez compter sans crainte sur la promesse que je fais 
» si solennellement. » 

Avant de prendre la parole, Jacques II n’avoit reçu encore aucun 
de ces témoignages de confiance ou d’espérance que fait naître la 
présence du souverain dans ces grandes occasions où il se commu¬ 
nique à la nation. Tous les yeux éloient fixés sur les siens, dans un 
silence qui témoignoit assez haut les vœux ou les incertitudes du par¬ 
lement. Mais le roi, doué d’un organe facile, mit dans ces paroles 
une expression si vive et si pénétrante, qu’il se fit comme une révo¬ 
lution soudaine dans cette majestueuse réunion. Chacun portoit 
alternativement sur le roi et sur l’assemblée des regards de surprise, 
de joie et de triomphe. Le roi continue : 

« Mais après vous avoir donné ces assurances du soin que j’aurai 
» de vos droits et de votre religion, il me semble que je dois espérer 
» quelque reconnoissance de votre part ; et je me flatte de trouver en 
» vous autant de zèle et d’amitié que j’en puis raisonnablement at- 
» tendre dans cette occasion, où il s’agit principalement de m’assurer 
» un revenu pendant ma vie, ainsi que vous l’avez pratiqué à l’égard 
» du feu roi mon frère. ...» 

Ici éclate un assentiment unanime. Le roi poursuit son discours. 

« Je pourrois apporter plusieurs raisons. Les avantages qui se tirent 
» du commerce, l’entretien de la flotte, les besoins de la couronne, 
» et l’intérêt de l’Ètat, que je ne dois pas gouverner en suppliant, 
» m’en fourniroient de suffisantes, pour faire voir la justice de cette 
» demande. Mais, accoutumés à connoître par vous-mêmes ce qui 
» est juste et raisonnable, vous n’avez besoin que de vos propres lu- 
» mières pour voir clairement tout ce que je pourrois ajouter. 

» Cependant je prévois que l’on peut alléguer un argument fort 
» ordinaire, et que, pour flatter l’iuclination des peuples à de fré- 
» quents parlements, on pourroit croire plus à propos de m’accorder, 



EN ANGLETERRE. 


51 

» de temps en temps, le subside que l’on jugeroit nécessaire. Je suis 
» donc bien aise d’y répondre une fois pour toutes ; et comme c’est 
» la première fois que je vous parle comme roi. ...» 

A ces mots, tous les visages se couvrent comme d’un nuage. 

*.Je vous déclare qu’il faut agir avec moi d’une autre 

» maniéré, et que le meilleur moyen pour m’engager à vous assem- 
» bler souvent, est de me bien traiter. Ainsi j’espère que vous m’ac- 
» corderez ce que je vous ai demandé, et que vous me l’accorderez 
» promptement, afin que la session ne dure pas longtemps, et que 
» nous puissions nous revoir à notre commune satisfaction. 

» Milords et Messieurs , 

» Il faut que je vous fasse part des nouvelles que j’ai reçues ce 
» matin. J’apprends qu’Argyle a mis pied à terre dans la haute 
» Ecosse, du coté du couchant, avec tous ceux qu’il a amenés de 
» Hollande, et qu’on y a publié deux déclarations, l’une sous son 
» nom, et l’autre au nom de ceux qui sont en armes. Il faudroit trop 
» de temps pour vous informer du contenu de ces déclarations. Je 
» me contenterai de vous dire qu’on m’y traite d’usurpateur et de 
» tyran. J’ai donné ordre que la plus courte vous fût communiquée. 
» Je prendrai les meilleures mesures que je pourrai pour ne pas laisser 
» la déclaration de ces rebelles et de ces factieux sans la récompense 
» qu’elles méritent ; et je ne doute pas que cela n’augmente encore 
» le zèle que vous devez avoir pour la défense du gouvernement, et 
» que vous ne m’accordiez sans délai le revenu que je vous ai demandé 
» et comme je vous l’ai demandé. » 

Après le discours du roi, les communes se réunirent dans leur 
chambre et délibérèrent immédiatement sur le discours de la cou¬ 
ronne. Seymour prit la parole , et, sans s’opposer à ce que le revenu 
du feu roi fut accordé à Jacques II, il demanda qu’avant de s’en oc¬ 
cuper, la chambre examinât la validité des élections. Outre les accu¬ 
sations générales de brigues, de corruption et de défaut de liberté, il 
argua de nullité radicale toutes les élections faites sous la présidence 
des magistrats nommés depuis la révocation des anciennes chartes. 
« Ces chartes, » dit-il, «étoient confirmées par un temps immémorial, 
» par l’approbation expresse de plusieurs parlements. Ni les lois, ni 
» l’usage ne permettoient de les annuler. Ainsi, le principe des élec- 
» tions étant défectueux, les députés nommés de cette manière ne 
» sont pas de véritables membres du parlement. Cependant, mes- 



52 


RÉVOLUTION DE 1600 


» sieurs, dans quel temps fut-il plus nécessaire à la nation de s’ex- 
» primer par des choix libres et légitimes? N’est-ce pas surtout à 
» cette époque, où elle est menacée de voir changer ses lois et sa 
» religion? Ceux qui connoissent l’aversion de l’Angleterre contre le 
» papisme, et son attachement invincible à ses libertés, savent bien 
» qu’ils ne pourront parvenir à leurs desseins qu’avec la puissance 
» parlementaire. Aussi est-il nécessaire d’empêcher, par l’observation 
» des lois, qu’ils ne se procurent un parlement soumis à leurs volontés. 


» Déjà il est question d’abolir le test, seul rempart qui nous reste 
» contre l’invasion du papisme. Une fois cet obstacle renversé, les 
» papistes rentrent dans les charges publiques et rétablissent leur 
» religion sur les ruines de la nôtre. Déjà encore on parle hautement 
» de nous ravir Yhabeas corpus. Que nous restera-t-il contre le gou- 
» vernement arbitraire, si ce dernier asile de nos libertés ne peut 
» rester inviolable?» 

« Ce discours, » dit Rarillon, « prononcé avec beaucoup de force, 
» eut l’approbation secrète de beaucoup de députés ; mais personne 
» ne se leva pour l’appuyer. Ces questions, » ajoutoit-il, « se repro- 
» duiront dans la suite. » Quoi qu’il en soit, les torys, sincèrement 
attachés à la couronne , insistèrent pour le revenu. Parmi les whigs, 


les plus modérés ne vouloient pas que le roi se crût forcé de recourir 
à la France, comme Charles II. Ils étoient flattés même des bruits 
qui circuloient d’abord d’une bonne intelligence entre Jacques II et 
le prince d’Orange. D’autres craignoient que leur opposition ne fut 
considérée comme un penchant à soutenir la révolte d’Argyle et les 
projets déjà connus de Monmouth. Les plus habiles feignirent d’ac¬ 
corder de bonne grâce ce qu’ils ne pouvoient empêcher, dans l’espé¬ 
rance que, bientôt peut-être, si le roi faisoit quelque tentative contre 
les lois civiles et religieuses, ils auroient occasion de le rendre odieux 
au peuple, en opposant son ingratitude à la confiance du parlement. 
Le revenu du feu roi fut donc, presque sans discussion, alloué pour 


toute la \ie de Jacques IF, le jour même. Il se montoit. à 1,200,000 
livres sterling. Quelques jours après, le roi, par un discours noble et 
populaire, démontra que les conjonctures nouvelles du royaume, 
1 état de la flotte et les services publics exigeoient d’autres secours, 
qui lui furent immédiatement accordés, mais pour huit années. 

Si Jacques II fut satisfait du parlement sur ce point, il se montra 


inquiet et irrité d’une mesure qui fut prise à l’unanimité par rapport 


EN ANGLETERRE. 


53 


h la religion. Les communes, formées en comité, examinèrent d’abord 
le discours du roi, et s’attachèrent aux moyens de fixer ce qu’il falloit 
entendre par les termes de religion protestante. Il fut résolu sans 
contradiction : «que la chambre devoit se pourvoir devant le roi, 
» aux fins de défendre et de soutenir de leurs vies et de leurs for- 
» tunes, la religion réformée de l’église d’Angleterre, et que sa ma- 
» jesté seroit suppliée de mettre à exécution les lois contre les dissi- 
» dents quelconques. » 

Cette décision de la chambre formée en comité, devoit être mise en 
discussion publique le lendemain. Le roi, pour prévenir ce coup dan¬ 
gereux, manda les députés les plus accrédités avec ceux qui étoient 
le plus attachés à sa cause, et leur reprocha sévèrement de s’ètre laissé 
entraîner à une telle résolution. « Si la chambre, » dit-il, « persiste 
» à me présenter son adresse, je saurai lui répondre en termes si 
» décisifs, quelle ne s’y exposera plus. » 

Le lendemain, en effet, après le rapport du comité, il y eut de vifs 
débats, et le parti de la cour fit adopter un moyen terme, qui étoit 
de montrer une confiance illimitée dans les promesses du roi, tout en 
manifestant un ferme attachement à la religion du pays. En consé¬ 
quence la résolution suivante fut portée au roi, simultanément avec 
le bill du revenu. 

« Les communes comptent sur la parole et sur les déclarations 


» réitérées de sa majesté, pour le maintien et la défense de l’église 
» d’Angleterre, telle qu’elle est actuellement établie par les lois : 
» laquelle leur est plus chère que leurs propres vies . » 

En prononçant ces derniers mots, l’orateur présenta le bill du 
revenu , et dit au roi « que les communes avoient passé ce bill, seul 
» et sans condition pour la sûreté de leur religion, quoique, » ajou¬ 
ta-t-il , « elle leur fut plus chère que leurs vies. » Le roi parut ne pas 
remarquer l’intention affectée de l’orateur. Mais il exprima tout son 
mécontentement aux évêques, et surtout aux députés qu’il jugeoit 
dévoués à ses intérêts : « Malice ou ignorance, » leur disoit-il, 
« comment avoir prêté les mains à un dessein si peu respectueux pour 
» votre roi ? En me laissant ainsi demander par le parlement de pour- 
» suivre avec rigueur l’exécution des lois pénales contre les dissi- 
j> dents, n’est-ce pas me constituer moi-même le persécuteur des 
» catholiques? » 

Le même jour on proposa aux communes le projet insidieux dont 


ii. 


M 


RÉVOLUTION DE 1688 

il a déjà été parlé, d’exclure ceux des députés actuels qui avoient 
porté le bill d’exclusion contre le duc d’York. Mais le parti de la cour 
avait reçu l’ordre de s’y opposer avec vigueur, et la proposition n’eut 
aucune suite. Il en fut ainsi d’un projet d’adresse pour prier le roi de 
s’employer à conserver le repos de l’Europe. On vouloit en quelque 
sorte lui tracer une route à suivre par rapport à la France. Mais, 
dans les conférences particulières où l’on agita ce projet, on comprit 
sans peine que la proposition devant se renfermer en termes très- 
généraux, le roi y pourroit trouver une occasion de lever des troupes, 
et même de s’unir étroitement à Louis XIY, sous ce prétexte qui lui 
seroit fourni de maintenir la paix en Europe. 

Dix jours avoient suffi pour assurer à la couronne un revenu tel, 
que jamais, depuis Guillaume le Conquérant, aucun roi d’Angle¬ 
terre ne s’étoit vu dans une situation aussi florissante. Outre son apa¬ 
nage comme duc d’York, il avoit, de plus que le feu roi son frère, 
huit cent mille livres sterling, avec l’habitude et l’amour d’une éco¬ 
nomie quelquefois sévère. 

Le parlement d’Écosse, qui avoit été réuni un peu auparavant, 
avoit montré une égale générosité, un dévouement plus ardent et 
surtout sans condition, enfin un enthousiasme, un abandon qui 
inspira même des inquiétudes à celui d’Angleterre. Jacques II, sous 
le dernier règne, s’étoit surtout attaché la noblesse et les proprié¬ 
taires d’Ecosse. Leur haine contre les puritains et les presbytériens 
lui garantissoit leur zèle pour sa personne. L’établissement récent 
encore de l’épiscopat et les lords des articles le rendoient naturelle¬ 
ment absolu, sur le parlement. La convocation de cette assemblée fut 
donc sa première pensée. La lettre qu’il lui écrivit devoit la flatter : 
à la vérité, il leur disoit franchement qu’il s’agissoit d’augmenter son 
pouvoir, et de donner ainsi l’exemple à ses autres états ; « mais c’étoit 
» uniquement, » disoit-il, « pour mieux protéger leur religion, 

» leurs lois, leurs droits et leurs propriétés, contre les fanatiques et 
» les assassins ; » désignant ainsi la moitié de son royaume, peuplée 
de puritains et de presbytériens. Le duc de Queensbury avoit ouvert 
le parlement en son nom , et développa ce que la lettre du roi n’avoit 
qu’indiqué. Après lui, le comte de Perth, chancelier, exhorta le 
parlement à signaler son zèle, « en détruisant, » disoit-il, « une 
» race de scélérats, ennemis de tout gouvernement comme de toute 
» religion. » 


EN ANGLETERRE. 


55 

« Quoique ces misérables, » dit à cette occasion le roi dans ses 
mémoires, « ne méritassent point de quartier, je n’étois animé d’aucun 
» esprit de persécution; je ne vouloisqu’éviter de nouveaux troubles. » 
Cette apologie est bien peu digne d’un roi chrétien. Lorsqu’il s’agis- 
soit, quinze ans auparavant, de rétablir la religion catholique en 
Angleterre, de concert avec Louis XIV, Jacques II, alors duc 
d’York, imaginoit que ce seroit un moyen bien efficace pour y par¬ 
venir que de livrer les non-conformistes aux persécutions de l’église 
anglicane. C’étoit du moins affoiblir deux ennemis au profit d’un 
troisième, que l’on vouloit élever sur leurs ruines communes. Mais en 
Ecosse, où il n’existoit que des églises protestantes, quel étoit le but 
de ce zèle ardent pour une de ces églises, hérétique aux yeux du 
prince? Depuis douze ans, les dragons et les tribunaux du conseil 

r 

d’Ecosse étoient employés à convertir à une église protestante d’autres 
sectaires protestants. Toute assemblée religieuse, même autour des 
foyers domestiques, étoit un crime ; dans les champs, c’étoit un crime 
de haute trahison; et le roi, dès son avènement à la couronne, provoque 
de nouvelles rigueurs ! Ètait-ce un gage donné à l’église d’Angleterre 
de sa fidélité aux promesses de la protéger et de la défendre? Il n’as- 
piroit qu’à la détruire elle-même ! Quels sinistres conseils recevoit donc 
ce malheureux prince, qui se faisoit persécuteur pour une religion qui 
n’étoit pas la sienne ! 

Un roi ne dit pas impunément aux partis qui triomphent un 
moment : « Écrasez vos ennemis ! » Hélas ! on peut tuer des hommes, 

9 

mais on ne tue pas un peuple. Cependant le parlement d’Ecosse se 
hâta de répondre qu’il extirperoit le fanatisme, et il fit une législation 
jusqu’alors inconnue. « Entre autres choses, » dit le roi, « il or- 
» donna : Que toute personne, citée comme témoin dans les affaires 
» de trahison, de conventicules dans les champs ou dans les maisons, 
» ou de toute autre irrégularité ecclésiastique, seroit regardée 
» comme complice de ces crimes, si elle refusoit de déposer. » On a 

9 

déjà vu que le comte de Perth, alors grand juge d’Ecosse, employoit 
la torture contre les témoins cités devant le tribunal. 

Ce parlement ajouta de nouvelles extensions aux lois sur la trahi¬ 
son. Il imposa le serment à tous les sujets, quoiqu’il ne fût exigé 
auparavant que des hommes en place; et comme ce serment étoit 
en même temps politique et religieux, la nation entière se trouva 
lancée dans une immense carrière de vexations, tout à la fois poli- 


REVOLUTION DE 1633 


5G 

tiques et religieuses. Un autre bill obligeoit les hommes de seize h 
soixante ans à suivre le roi, en armes, partout et aussi souvent qu'il 
le voudroit. Enfin , pour répondre à l’invitation de donner un grand 
exemple au royaume d’Angleterre, ce parlement proclama l’obéis¬ 
sance passive et sans réserve, et protesta contre tout principe con¬ 
traire ou dérogatoire à la sacrée, suprême et absolue puissance et 
autorité du roi. Quatre ans après, l’Écosse proclama Guillaume III. 

Ainsi affermi en Angleterre et en Écosse, ayant également jeté 
en Irlande les premiers fondements d’une puissance irrésistible, et 
poursuivant toujours ses négociations avec la cour de France, Jac¬ 
ques II avoit exprimé à l’ambassadeur Barillon un vœu bien extraor¬ 
dinaire , celui de voir éclater une révolte. Le ciel exauce quelquefois 
les vœux insensés. Celui-ci fut accompli. Argyle descendit en Écosse, 
et Monmouth en Angleterre : le premier, vers la fin de mai; le 
second, dans le mois de juin. Les parlements des deux royaumes se 
trouvoient encore assemblés. 

r 

Après l’inique sentence qui l’avoit proscrit en Ecosse, et après que 
l’ingénieuse tendresse de sa fille eut dérobé sa tête à ses ennemis, le 
comte d’Argyle s’étoit rendu secrètement à Londres, avec l’espérance 
d’obtenir de Charles II une entrevue et sa grâce. Le roi lui avoit 
refusé l’une et l’autre, fermant cependant les yeux sur son asile, qui 
ne lui étoit pas absolument inconnu. Argyle se réfugia sur le conti¬ 
nent, dans la Frise, et se livra entièrement aux funestes conseils de 
la vengeance. La rigueur du gouvernement d’Écosse contre les pres¬ 
bytériens excitoit alors les âmes les plus fières à chercher une autre 
patrie, et dans tout le royaume on ne s’occupoit que de colonies à 
fonder dans le nord de l’Amérique. Ce projet de colonies fut d’abord 
sincère, et bientôt servit à voiler un projet d’invasion. Argyle, par 
l’antique puissance de sa maison , offroit naturellement un chef aux 
mécontents. Ce fut à lui qu’ils s’adressèrent. 

On a déjà vu que Monmouth avoit lié leurs députés avec plusieurs 
seigneurs de l’Angleterre, quand la conspiration qui porte le nom 
de Rye-IIouse fut dénoncée par ses auteurs mêmes. Tous ceux qui 
avoient échappé aux suites de cette conspiration, tant d’Écosse que 
d’Angleterre, s’étoient retirés en Hollande, et Argyle se transpor- 
toit souvent à Amsterdam pour y conférer avec eux. Exalté par ses 
propres ressentiments et par leurs conseils, il se persuada sans peine 
que sa cause étoit la cause même de la patrie, et que sa présence 


EN ANGLETERRE. 


57 

exciteroit seule un soulèvement immédiat en Écosse. Rejetant avec 
hauteur tout moyen qui sembloit marquer la crainte de ne pas réussir, 
il ne demandoit qu’un vaisseau. Une riche veuve d’Amsterdam, 
apprenant que le seul défaut d’argent retenoit Argyle, lui envoya 
10,000 livres sterling; et, avec cette foible somme, un négociant 
de Venise lui procura de Venise même un vaisseau, des armes et 
des munitions, qui arrivèrent heureusement en Hollande. Quand 
il fut question de partir, il s’éleva de vifs débats entre lui, le lord 
Melvil, le chevalier Patrice Hume et le chevalier Jean Cochrane, 
ses principaux confidents. Monmouth, prévenu de leurs dissensions, 
se rendit secrètement auprès d’eux pour les réconcilier ; et ce fut 
alors qu’ils se réunirent pour l’engager à descendre lui-même en 
Angleterre. « Tandis qu’à la tête de mes nombreux vassaux, je réu- 
» nirai, » disoit Argyle, « tous ceux qu’opprime la tyrannie du 
» nouveau règne, doutez-vous que le souvenir de votre clémence 
» après les désastres de Bothwell-Bridge n’ait rendu votre nom aussi 

t 

» cher à l’Fcosse, que celui de Jacques Stuart y est odieux? Paroissez 
» dans le nord de l’Angleterre. Tout vous y appelle; proscrit dans 
» votre patrie, chassé de la Hollande, et bientôt de la Flandre espa- 
» gnole, vous n’aurez d’asile que dans l’Angleterre qui attend son 
» libérateur. » Il montroit à cette âme ambitieuse quels secours il 
trouveroit dans tous les officiers que Jacques II avoit forcé le prince 
d’Grange de congédier, dans le parti toujours puissant, quoique 
maintenant abattu, qui avoit si vivement poursuivi l’exclusion du roi, 
dans les alarmes de la nation sur sa religion et sa liberté, dans les 
embarras d’un règne nouveau et mal affermi, dans l’impossibilité 
enfin de résister à deux invasions simultanées et aux soulèvements 
qu’elles dévoient exciter sur tous les points de l’Angleterre. 

Monmouth netoit point préparé. Il eût voulu d’ailleurs commander 
l’expédition d’Argyle, qui ne lui en offrit point le commandement. 
Longtemps irrésolu , et retenu d’ailleurs à Bruxelles par une passion 
très-vive pour lady Wentworth, femme enthousiaste, qui avoit sub¬ 
jugué son cœur et qui avoit tout sacrifié pour lui, son penchant 
naturel lui faisoit désirer la retraite. Mais son cœur ardent et sa foible 
tète s’animoient aux tableaux de la gloire que lui présentoit Argyle. 
Ces noms de héros et de libérateur de son pays que faisoient retentir 
ses amis, l’entraînèrent enfin : il céda et promit de descendre en Angle¬ 
terre. Ainsi, assuré de cette diversion, Argyle ne balança plus : il partit 
vers le 12 mai, avec cent personnes qui se joignirent à sa fortune. 


RÉVOLUTION DE 1638 


)) 


» 


58 

La cour de White-Hall, tout occupée alors et du prochain parle¬ 
ment, et du couronnement, et des prêtres catholiques, et de l’argent 
que Louis XIV exposoit à sa vue, sans permettre à Barillon de s’en 
dessaisir, n’eut pas le moindre soupçon de l’entreprise. Dès le 10 mai 
cependant, l’ambassadeur de France prévoyoitdes troubles prochains 
en Irlande et en Écosse, mais il n’appuyoit cette conjecture sur aucun 
fait. Le 14, il annonçoit à Louis XIV, qu’un écuyer de Monmouth 
avoit été arrêté à Londres, et immédiatement relâché sous caution, 
parce qu’on n’avoit rien trorné de suspect dans ses démarches ni dans 
ses discours. Cependant le 20, on avoit appris, par des lettres de 
commerce, qu’une expédition d’armes étoit partie du Texel pour le nord 
de l’Irlande ou pour l’Écosse, et Barillon soîlicitoit le roi son maître 
d’enchaîner Jacques II par un traité. «Les esprits, » disoit-il, « sont 
)> agités ; le parlement sera difficile ; la fidélité des troupes est dou- 
» teuse ; et cependant le roi, exempt de toute alarme, paroît charmé 
» au contraire d’une occasion que la fortune lui offre de lever des 
troupes, d’obtenir un revenu plus étendu et de réduire par la force 
tout ce qui pourroit un jour s’opposer à ses vues secrètes. » Le 
28 mai enfin, il ignoroit encore où avoit pu se porter le comte 
d’Argyle, et ce fut le 31 seulement, veille de l’ouverture des deux 
chambres, qu’il apprit tout à la fois le débarquement d’Argyle en 
Ecosse et les préparatifs de Monmouth contre l’Angleterre. 

Le 1 er juin en effet il termina son discours aux deux chambres, 
comme on l’a vu, en disant un mot de l’Écosse et des deux proclama¬ 
tions publiées par les rebelles. L’une étoit d’Argyle à ses vassaux ; il 
leur ordonnoit de défendre leur maître par les armes, déclarant qu’il 
étoit soutenu de plusieurs princes protestants. L’autre étoit au nom 
d’Argyle et des gentilshommes écossais qui l’avoient accompagné ; elle 
s’adressoit aux anciens covenantaires et à tous les presbytériens. II 
les excitoit à rétablir l’ancienne ligue, autrefois jurée par Charles II. 
Tous les malheurs de la nation, l’usurpation des églises presbyté¬ 
riennes, le rétablissement de l’épiscopat, l’iniquité des juges, la 
tyrannie des soldats, étoient le fruit de la violation de cette alliance 
sainte. Jacques, duc d’York, ne l’ayant pas jurée, n’étoit pas roi 
légitime de l’Écosse : il profcssoit une religion contraire aux lois ; 
à quel titre un apostat recevroit-il le serment des peuples? La nation 
étoit donc rentrée dans ses droits naturels, et le moment étoit venu 
de renverser la tyrannie et le papisme. 


EN ANGLETERRE. 


59 


Jacques II n’avoit point communiqué au parlement d’Angleterre 
cette seconde proclamation, dont la publicité lui sembloit dangereuse ; 
mais, quoique surpris pour ainsi dire sans défense, la fortune le favo¬ 
risa plus qu'il ne devoit l’espérer. Argyle et ses conseils étoient divisés, 
même avant de partir, et leurs dissentiments les suivirent partout. 
Argyle souhaitoit bien plus encore de rentrer dans ses domaines et 
s’y défendre à main armée, que de renverser l’État. Ses compagnons 
vouloient une révolution complète. De là l’incertitude dans les plans, 
et de violents débats quand il falloit agir. Les compagnons d’Argylc, 
pour éviter une longue navigation à l’est, au nord et à l’ouest de 
LÉcosse, vouloient débarquer à l’est, de manière à se rendre immédia¬ 


tement à Stirling ou à Glascow, de là dans le comté d’Argyle. Mais 
Argyle ordonna impérieusement, et l’expédition se dirigea vers le 
nord, pour tourner à l’ouest. Arrivé aux Orcades, il envoya une 
chaloupe à terre, et ses gens furent pris. Alors il suivit son premier 
plan, qui étoit de descendre dans ses domaines. 

Mais cette longue navigation donna au conseil d’Êcosse le temps 
nécessaire pour se mettre en défense. Il prit en effet des mesures 
vigoureuses; il saisit d’abord comme otages et fit venir à Edimbourg 
la famille du comte et tous les gentilshommes du pays d’Argyle. Cette 
mesure fit sa perte. Des frégates furent envoyées en croisière entre le 
nord de l’Irlande et l’Ecosse. Quand Argyle débarqua dans ses terres, 
il trouva en mouvement contre lui les vassaux des Xlamilton, des 
Atholet des Macdonald, anciens ennemis de sa maison, et resta douze 
jours dans l’îie de Bute, pour attendre scs propres vassaux. Mais les 
gentilshommes du pays étoient déjà en otage à Edimbourg, et aucun 
d’eux ne pouvoit donner un mouvement favorable à son parti. Toute¬ 
fois ce sentiment de famille et d’honneur , qui unit tous les membres 
d’une tribu écossoise à leur chef, lui amena deux mille cinq cents 
hommes, avec lesquels il pouvoit marcher dans le centre du pays où 
les ligueurs l’attendoient ; il voulut rester encore pour attendre ses 
montagnards et la diversion promise par Monmouth. En effet un 
parti de cinq cents montagnards étoit venu le joindre ; il se fortifia 
sur la côte de Cantir, y mit ses vaisseaux et ses armes ; il s’empara 
aussi d’un poste qui étoit le rendez-vous des forces royalistes, espérant 
les défaire à mesure qu’elles arriveroient. Mais le château où il avoit 
mis ses munitions et son artillerie fut forcé par Thomas Hamilton , 

f 

qui commandoit les vaisseaux du roi en Ecosse. Le drapeau d’Argylc* 


60 


RÉVOLUTION DE 1688 


qui flottoit sur ce château, avoit pour légende : contre le papisme , 
Vépiscopat et Vératisme . Ce dernier mot désignoit la secte d’un Alle¬ 
mand , nommé Erastus , qui attribue au magistrat civil le droit de régler 
la religion. Argyle, enfin, se trouvoit presque en face des troupes régu¬ 
lières amenées par le lord Dumbarton. Il prit, mais il étoit trop tard, 
la résolution de marcher sur Glascow, dans l’espérance d’y arriver avant 
les forces royales. Glascow étoit le centre etle foyer de tous les partis 
puritains et presbytériens. Arrivé là, il pouvoit renouveler cette insur¬ 
rection qui éclata subitement après le meurtre de l’archevêque de Saint- 
André. Il y marche la nuit ; mais, égaré par son guide, il se trouve, lui 
et sa petite armée, enfoncé, abîmé dans des marais impraticables; 
ses chevaux, ses équipages, tout y resta. Alors, plus d’ordre, plus de 
commandement, nulle ressource, que de séparer l’infanterie en petits 
corps isolés, pour échapper aux périls du moment et attendre. Milord 
Dumbarton divise également ses forces, et poursuit les fugitifs dans 
toutes les directions qu’ils peuvent avoir prises. Plusieurs gentils¬ 
hommes se firent jour, l’épée à la main , entre autres Jean Cochrane 
et son fils, qui s’étoient retranchés dans un enclos , mais bientôt après 
ils furent faits prisonniers. Argyle, cependant, marchoit seul, à 
cheval, vers la Clyde; c’étoit le 17 juin. Deux paysans veulent 
l’arrêter; il blesse l’un de son pistolet; l’autre le frappe à la tête, et 
le renverse de son cheval. Argyle se relève’, et court à la rivière pour 
la traverser à la nage : un troisième paysan l’attaque au moment où 
il étoit hors de péril. Argyle lui présente son second pistolet dont 
l’amorce résiste; frappé d’un grand coup à la tête, il tombe dans 
l’eau en s’écriant : « Ah ! malheureux Argyle ! » A ce nom, un des 
trois paysans, attendri et consterné, veut qu’il s’échappe, et, les yeux 
en pleurs, conjure vainement ses compagnons de l’abandonner aux 
hasards de sa fortune. La crainte de leurs propres périls, ou l’espoir 
d’une récompense les arrête. Argyle fut conduit à Glascow, de là à 
Edimbourg, le bourreau marchant toujours devant lui avec sa hache, 
pendant toute la route. Quatre jours après, Monmouth étoit en 
Angleterre. 

Cette invasion avoit coûté peu de sang sur le champ de bataille, et 
la justice en fit peu couler. Le conseil d’Ecosse se montra clément. 
On excusa les vassaux d’avoir suivi la bannière du chef de leur tribu. 
Les gentilshommes ne furent point inquiétés. Le comte de Dundo- 
nald, père de Cochrane, obtint la grâce de son fils, il est vrai, à prix 


EN ANGLETERRE. 


61 


d’argent. Parmi les prisonniers se trouvoient le chevalier Ayloffe et 
Rumbold, tous deux Anglois. Ayloffe, au moment où il fut pris, 


s’étoit fait plusieurs blessures avec un canif, et défioit à haute voix 
ses ennemis ; mais les intestins n’avoient point été lésés : on le guérit 
et on l’envoya, lui et Rumbold, à Londres. Il parut devant le roi, 


qui l’interrogea lui-mème, et il s’obstina dans un morne silence. Il 
étoit allié de sa majesté par le chancelier Hyde-Clarendon, son oncle. 
Jacques II peut-être lui vouloit pardonner. « Vous voyez, » lui dit-il, 
« que votre vie est à moi ; vous devriez la racheter par quelques 
» paroles dignes d’être mises dans la balance avec votre faute.—Vous 
» pouvez me donner la vie, qui en doute? » répond enfin Ayloffe; 
« mais la bonté vous manque pour le vouloir jamais. » Il fut exécuté. 

Rumbold étoit déjà condamné pour la conspiration de Rye-House, 
et il déclara sur l’échafaud que le gouvernement royal lui sembloit 
préférable au gouvernement républicain. «(Néanmoins, » dit-il, «je 
» ne crois pas qu’un Dieu bon et sage ait tiré les hommes du néant, 
» comme des chevaux tout sellés et bridés, pour être menés à outrance 
» par les rois. » Il ajouta que la conspiration dite de Rye-House étoit 
une fable; qu’à la vérité, en sa présence et dans l’appartement de 
West, on avoit proposé d’assassiner le roi et le duc d’York; qu’alors 
il avoit parlé de sa maison de Rye comme d’un lieu favorable pour 
une embuscade, mais que jamais il n’avoit existé ni plan ni résolution 
arrêtée pour exécuter le crime. Triste condition des hommes entraînés 
dans les factions! Argyle pouvoit-il associer un tel homme à ses 
projets ! 

Condamné injustement trois années avant sa révolte, Argyle avoit 
été mis justement hors de la loi par un bill du parlement d’Écosse. 
On ne lui fit point de procès; on attendit seulement les ordres du 
roi, qui ne les fit point attendre. Il subit la mort avec le courage 
naturel à sa famille, avec une fermeté pieuse digne d’une meilleure 
cause. Le sang d’Argyle fut le dernier qui coula pour cette rébellion. 

Mais déjà le duc de Monmouth venoit de descendre à Lime, dans 
le comté de Dorset. Aussitôt que son projet fut connu, l’Angleterre 
craignit une guerre civile. Trois semaines auparavant, et le jour 
même où fut annoncé le débarquement d’Argylc, Jacques II avoit 
reçu des lettres du prince d’Orange, à l’occasion des préparatifs de 
Monmouth. Guillaume se plaignoit d’avoir été trompé par de fausses 
promesses. Monmouth ne lui avoit parlé que de ses vifs désirs de 


4. 


62 RÉVOLUTION DE 1688 

rentrer en grâce avec son souverain ; Monmouth étoit le plus perfide 
des hommes. « Que le roi parle, et Guillaume se rendra lui-même en 
» Angleterre. » Jacques, mécontent, dissimula son ressentiment, et 
remercia le prince. Néanmoins Monmouth n’avoit éprouvé en Hol¬ 
lande aucun obstacle à ses desseins, quand il s’y décida enfin, malgré 
toutes ses répugnances. Mais il ne fallut rien moins, pour l’y résoudre, 
que l’exaltation des républicains et des fanatiques dont il étoit obsédé. 
Lady Wentworth elle-même se joignoit à eux. Fergusson, prédicant 
fougueux, lui montroit sans cesse le ciel bénissant une si belle entre¬ 
prise. « Que le héros de l’Angleterre se montre, et les gardes, et les 
» hommes de guerre, et les peuples se réunissent à lui. Londres, 
» toujours irritée, n’attend qu’un libérateur. Le duc d’York trouvera- 
» t-il deux armées pour contenir la capitale, et pour marcher aux 
» provinces révoltées? Monmouth, cependant, avoit assez d’expé¬ 
rience de la guerre pour savoir la foible ressource que pouvoit offrir 
une populace émue et tumultueuse. « C’est une entreprise d 'enfants 
» perdus, » répétoit-il sans cesse. « Nous n’avons ni officiers, ni pro- 
» messes de personnes distinguées en Angleterre, ni amis, ni argent; 
» et nous ne ferons qu’aggraver les malheurs du pays. » Fletcher de 
Sali on, tout à la fois homme de lettres, orateur et guerrier, Fletcher, 
qui, selon l’expression d’un historien, eût été dans Rome le rival et 
l’ami de Caton, combattoit fortement l’entreprise, comme il l’avoit 
déjà fait auprès d’Argyle. « Mais, » dit lord Grey, « le comte de 
» R ichcmond avoit moins de ressources que nous encore, et il détrôna 
» son rival. — Oui, » répliqua Fletcher, « Richemond tenta la for- 
» tune, et fut roi ; mais les seigneurs de son parti étoient autant de 
» princes non moins puissants que Richard III. » Fergusson alors 
exhaloit les violents transports d’un faux enthousiasme. « C’est la 
» cause de Dieu et de la liberté, » s’écrioit-il ; « Dieu n’en aban- 
» donnera les défenseurs que s’ils lui sont eux-mêmes infidèles. » 
Monmouth cède enfin, non pas à l’espérance du succès, mais à un 
sentiment qui lui étoit naturel. Déjà lié par une promesse au comte 
d’Argyle, il croyoit peu honorable pour lui de paroître trop ménager 
sa sûreté personnelle, quand il voyoit des amis si ardents et si dévoués. 

Une femme enthousiaste avoit envoyé 10,000 livres sterling au 
comte d’Argyle pour son expédition. Monmouth n’avoit pas même 
une telle ressource. Il lui fallut mettre ses diamants en gage pour 
acheter un vaisseau et des armes. Le vaisseau sortit d’Amsterdam 


EN ANGLETERRE. 


63 

avec Monmouth, quatre-vingt-deux officiers et cent cinquante per¬ 
sonnes. Fletcher, qui avoit réprouvé l’entreprise, n’hésita point à se 
dévouer à la fortune de son ami ; et Fergusson rédigea le manifeste, 
pièce informe, diffuse, fanatique et surtout impolitique, puisqu’elle 
blessoit tout à la fois les anglicans, les torys d’État et les républicains. 
Mais Fergusson étoit presbytérien fougueux, et Argyle avoit lui- 
mème appelé aux armes tous les presbytériens d’Écosse; appel dan¬ 
gereux pour les desseins de Monmouth, puisque l’Angleterre étoit 
fortement attachée à l’union de l’Eglise et de l’Etat. 

La proclamation étoit au nom de « Jacques, duc de Monmouth, 
» et des nobles seigneurs et autres, présentement en armes pour la 
» défense et la conservation de la religion protestante et celle des 
droits, lois et privilèges d’Angleterre, contre l’infraction qui en a 
été faite, et pour l’affranchissement de la tyrannie et usurpation 
perpétrée dans ce royaume par Jacques, duc d’York. » 

Après quelques axiomes métaphysiques sur les lois et sur les gou¬ 
vernements en général, suivoit une longue énumération des attentats 
imputés à Jacques II, pour renverser les lois civiles et religieuses de 
l’Angleterre ; l’incendie de Londres, l’alliance avec Louis XIY pour 
détruire la Hollande, la conspiration des papistes, le meurtre de 
Godfrey, l’assassinat du comte d’Essex, les tyrannies exercées depuis 
que l’usurpateur a arraché la couronne au feu roi son frère, les 
prêtres et les jésuites qu’il a fait venir autour de lui, l’exercice public 
de leur idolâtrie, etc. 

« Par toutes les raisons alléguées ci-dessus, » continuoient les 
rebelles, « nous déclarons solennellement la guerre à Jacques, duc 
d’York, comme étant meurtrier et assassin des innocents, un pa¬ 
piste, un usurpateur de la couronne, un traître à la nation, et un 
tyran du peuple. Nous ajoutons que ceux qui paroîtront sous ses 
étendards ne doivent point s’attendre d’être épargnés, ni que nous 
leur fassions aucune grâce. Nous avons résolu fortement de les 


» 


» 


» 


» 


» 


» 


poursuivre à outrance, avec ses adhérents, jusqu’à ce que nous 
l’ayons réduit à subir ce que les lois, les constitutions et les statuts 
» du royaume, aussi bien que les lois de la nature, de l’écriture sainte 
» et des nations, ordonnent contre ceux qui sont ennemis de Dieu, 
» de leur patrie, de tous les hommes en général, et enfin de tout ce 
» qui est vertueux, honnête et bon : promettant de ne jamais faire 
» aucun accommodement avec cet ennemi. » 


64 


RÉVOLUTION DE 1638 


Après avoir libéralement promis ce que promettent tousles factieux, 
pour le rétablissement des lois et le règne de la justice, entre autres 
la liberté des élections, la restitution des anciennes chartes, et l’in¬ 
violable maintien de Yhubeas corpus, les auteurs du manifeste reve- 
noient sur l’atroce et absurde accusation de parricide qu’ils portoient 
contre le roi. Monmouth, non-seulement comme fils de Charles II, se 
présentoit comme le vengeur de son père, à qui le duc d’York auroit 
arraché le trône et la vie ; mais encore il se réservoit de justifier en 
parlement ses droits héréditaires à la couronne d’Angleterre, d’Ecosse 
et d’Irlande, comme fils légitime du feu roi. Cependant, disoit-il, 
par générosité, de son propre mouvement, et par son affection pour- 
la nation angloise, il n’insistoit point actuellement sur son droit, 
ni sur son titre : il remettoit ses intérêts entre les mains d’un par¬ 
lement légitimement assemblé, qui en ordonneroit selon sa haute 


sagesse. 


Monmouth, ambitieux, devoit surtout déguiser son ambition, et 
ne chercher ses titres que dans la victoire : mais prostituer ainsi au 
mensonge le nom sacré des lois, c’étoit tout à la fois éloigner de sa 
cause la haute noblesse, qui ne laisseroit pas dégrader ainsi la royauté 
pour le fils équivoque d’une femme obscure et diffamée ; les partisans 
du prince d’Grange, qui ne pouvoient s’engager à soutenir une pré¬ 
tention au moins douteuse contre le droit légitime et naturel d’un 
illustre prince; les républicains, auxquels, suivant l’expression d’Al- 
gernoon Sidney, il importoit peu, s’il leur falloit subir un roi, que ce 
roi fût Jacques duc d’York, ou Jacques duc de Monmouth; enfin 
tous les sectateurs de l’église anglicane qui voyoient la ruine infaillible 
de leur religion et de la royauté dans cette tolérance universelle que 
Monmouth promettoit aux sectaires. Tous les nobles cœurs furent 
indignés surtout en voyant que, dans ce manifeste, Monmouth, foible 
instrument du fanatique Fergusson, donnoit l’autorité de son nom et 
de sa popularité aux atroces calomnies qui accusoient le roi son oncle 
du meurtre d’Essex et de la mort de Charles If. 

Guillaume avoit une politique plus profonde. Soit qu’il favorisât 
secrètement l’entreprise de Monmouth, pour populariser en Angleterre 
les calomnies et les défiances qui s’amonceloient contre Jacques 11, 
soit qu’à l’exemple de Jules César, dans la conjuration de Catilina, il 
fût étranger à celle de Monmouth sans l’ignorer, il n’oubîioit pas 
qu’il étoit l’héritier présomptif de la couronne. Sans doute il vouloit 


EN ANGLETERRE. \ 65 

susciter au roi des embarras et des troubles dont il recueilleroit le 
fruit; mais il ne vouloit ni que Jacques II fût renversé comme usur¬ 
pateur, ni que Monmouth fut reconnu fds légitime de Charles II, ni 
que la royauté dégénérât en république au milieu des guerres civiles. 
Aussi offrit-il sur-le-champ de descendre en Angleterre, avec les 
régiments écossois et anglois qu’il avoit au service des états généraux. 
« Monmouth, disoit-il à Skelton, ambassadeur de Jacques II, a le 
génie de la guerre. Il est plus habile que tous ceux qui seront envoyés 
contre lui. Un seul mot, et je pars. » 11 envoya même à Londres son 
favori Bentinck pour faire cette otfre. Mais le roi crut avec raison 
Guillaume plus redoutable que Monmouth, et il n’accepta que les 
régiments. Il refusa également 4,000 hommes que lui offrit l’ambas¬ 
sadeur d’Espagne. 

Barilîon, dans cette conjoncture, pressoit LouisXIY d’offrir lui- 
même une armée auxiliaire, et demandoit l’autorisation de parler et 
d’agir suivant les circonstances. Mais Louis XIV, qui voyoit l’empres¬ 
sement des deux chambres en faveur de Jacques II, répondit formel¬ 
lement par un refus de troupes et d’argent. « C’est la bonne fortune 
du roi d’Angleterre qui lui amène le duc de Monmouth, dit-il ; je ne 
vois rien qui vous presse d’employer maintenant des fonds uniquement 
destinés à faciliter l’exécution de ses desseins pour le rétablissement 
de notre religion dans ses États. » Jacques II de son coté se félicitoit 
d’avoir un prétexte de lever de nouveaux régiments, et croyoit que 
l’entreprise de Monmouth ne serviroit qu’à étendre son autorité. Quant 
au parlement, il porta un bill d 'attainder contre le duc de Monmouth 
et pria le roi de mettre sa tête à prix : ce que fit Jacques II, par une 
proclamation émanée du grand sceau. Pendant les sanglantes guerres 
des York et des Lancastre, on n’avoit pas songé à cette ignoble et 
dangereuse pratique des temps barbares. C’est Barilîon qui en fait la 
remarque à Louis XIV. 

Monmouth fut reçu à Lime sans résistance, quoiqu’il y eût 
800 hommes dans la ville en état de porter les armes. En moins de 
quatre jours, deux mille personnes se réunirent à lui, mais toutes de 
la classe du peuple. Ayant promptement organisé sa petite armée, 
il assigne le commandement de la cavalerie à Fletcher de Salton 
et au lord Grey, se réserve celui de l’infanterie, et donne ordre à 
Grey de se porter sur Bridport. Fletcher fut envoyé à une autre 
expédition. 


K ÉVOLUTION DE 1G80 


66 

Cependant le lord Grey reparoît bientôt à grande course de cheval, 
et annonce que ses gens ont été vivement repoussés. Grey n’avoit 
consulté que sa frayeur; il avoit pris honteusement la fuite; tandis 
que son détachement se battoit avec courage, et se rendoit maître de 
Bridpcrt. « Que ferai-je du lord Grey ? dit Monmouth à un de ses 
capitaines.—Tous êtes le seul général en Europe, répondit celui-ci, 
qui puissiez faire une semblable question. » Monmouth feignit de ne 
pas l’entendre. La douceur de son naturel, l’importance du nom de 
Grey dans ces commencements, l’emportèrent sur toute autre consi¬ 
dération ; et, par une fatalité singulière, Monmouth, qui conservoit 
un lâche au premier poste, perdoit précisément le seul homme qui 
pouvoit affermir sa fortune, si elle pouvoit l’être. Fletcher de Salton, 
pour aller à l’expédition qui lui étoit confiée, monta le premier cheval 
qu’il trouva sous sa main. C’étoit celui d’un homme qui venoit se 
joindre à Monmouth. Le maître du cheval s’emporte violemment et 
frappe de sa canne l’impétueux Fletcher, qui, dans son transport, 
î’abat à ses pieds d’un coup, de pistolet. Au désespoir de cette scène 
dangereuse, Monmouth le força de se soustraire aux ressentiments 
qui éclatoient de toutes parts. 

Cependant il se voyoit déjà entouré de 6,000 hommes, et il crut 
nécessaire de les discipliner : comme si, dans les guerres civiles, la 
rapidité, la témérité même des entreprises n’étoit pas le seul moyen 
de succès pour frapper l’imagination des peuples et pour ôter toute 
réflexion aux hommes déjà compromis. Néanmoins il marcha sur 
Taunton, où son nom étoit adoré. Accueilli comme un souverain qui 
vient visiter ses peuples, il trouva les murailles et les rues jonchées 
de verdure et de fleurs, toutes les maisons ouvertes à son armée. Vingt- 
six jeunes filles des familles les plus distinguées de la ville viennent 
lui présenter à genoux un drapeau qu’elles ont brodé de leurs mains, 
et la Bible. Ému de ces vives démonstrations, il baise la Bible avec 
enthousiasme, et s’écrie : « Oui, je suis venu pour défendre ces vérités 
» saintes, et je les scellerai de mon sang, s’il est nécessaire. » 

Ses progrès firent à Londres une grande sensation, qui cependant 
fut amortie par la nouvelle, arrivée en même temps, de la ruine 
d’Argyle. Jacques II avoit d’abord envoyé contre Monmouth le duc 
d’Albermale, fils du général Monk, pour prendre le commandement 
des milices. Mais Albermale soupçonnoit avec quelque raison l’esprit 
des milices, et ne marchoit qu’avec précaution. Le roi d’ailleurs lui 


EN ANGLETERRE. 


G7 

avoit donné l’ordre d’attendre des troupes régulières, que devoit 
amener le lord Churchill. Aux 2,000 hommes confiés à Churchill, le 
roi joignit bientôt des forces plus nombreuses, et confia le comman¬ 
dement général au lord Feversham, né François, du nom de Duras. Il 
donna aussi des commissions pour lever des régiments nombreux, par¬ 
ticulièrement aux seigneurs catholiques. « Ces levées causent un grand 
» chagrin aux Anglois, » disoit Barillon dans ses lettres à Louis XIV, 
« car la plupart sont attachés à la religion protestante et à Y ancien 
» gouvernement. Cependant on n’y trouve point à redire publique- 
» ment, et le parlement n’ose ou ne veut pas le désapprouver, ayant 
» mis sa majesté britannique en état de payer une armée, en lui don- 
» nant de l’argent avec profusion. Tout cela produit un grand mou- 
» vement dans les esprits; mais les affaires vont leur chemin , et le 
» roi d’Angleterre ne se met point en peine des discours, pourvu 
» qu’il vienne à son but qui est d’être puissamment armé. Le roi, » 
disoit-il encore quelques jours après, « aura 30,000 hommes, avec 
» les régiments qui viennent de Hollande ; ce qui déplaît grandement 
» à tous les Anglois, et même à ceux qui font les levées. On dit 
» ici que son dessein n’est pas de finir sitôt l’affaire de M. de Mon- 
» mouth, afin d’avoir un prétexte d’achever les levées qui sont com- 
» mencées. » 

Tandis que le roi faisoit venir de Hollande les régiments anglois et 
écossois, le prince d’Orange demandoit lui-même aux états généraux 
trois mille hommes, sous prétexte de les envoyer au secours du roi 
son beau-père. Il faisoit aussi demander des troupes à l’électeur 
d’Hanovre. Ces démarches alarmèrent Louis XIV, qui soupçonnoit 
que le prince agissoit pour lui-même, et que les régiments anglois et 
écossois, partis pour l’Angleterre, seroient bien plus dévoués au prince 
qu’à Jacques II. Aussi Louis XIV qui avoit retiré les fonds envoyés 
à son ambassadeur, se hâta de les lui renvoyer, « pour appuyer en cas 
» de besoin, » lui mandoit-il, « les desseins que le roi d’Angleterre 
» voudroit former en faveur de notre religion. » 

Déjà cependant Monmouth se voyoit environné de vingt mille 
hommes. Un soulèvement se préparoit à Londres pour lui; et le colo¬ 
nel Basset, l’un des capitaines de Cromwell, lui avoit amené un corps 
de partisans assez considérable. Mais au milieu de cette affluence 
populaire , il voyoit avec une secrète inquiétude que nul personnage 
de la haute noblesse ne venoit donner du crédit à son parti. L’histoire 


68 


RÉVOLUTION DE 1608 


de l’Angleterre et de ses révolutions lui étoit assez connue, pour qu’il 
sût très-bien que jamais insurrection populaire n’y avoit réussi, sans 
le concours de la haute aristocratie. Dans cette perplexité, il se laissa 
séduire à une proposition, que déjà il avoit repoussée avant d’arriver 
à ïaunton, et que ses amisavoient aussi considérée comme une extra¬ 
vagance. 

Fergusson et lord Grey lui avoient en effet proposé de s’arroger le 
titre de roi. Mais à Taunton, voyant la neutralité de la noblesse, il se 
laissa persuader que les mécontents les plus distingués désiroient secrè¬ 
tement savoir quel étoit le prince qui devoit succéder à celui que l’on 
déclaroit indigne et usurpateur. « Il faut, » lui disoit-on, « opposer 
» le nom de roi au nom de roi, des proclamations royales à des pro- 
» cîamations royales. Sans cela, il ne paroîtroit aux yeux du peuple 
» et des propriétaires qu’un chef de rebelles. » Tant l’image meme 
de la royauté imposoit aux esprits! Ce langage étoit déjà trop d’ac¬ 
cord avec les ambitieuses pensées de son cœur pour ne pas le séduire. 
Entraîné aussi par une popularité enivrante , il prit enfin le titre de 
roi. Son premier acte de royauté fut d’écrire au duc d’Àlbermale, 
pour le sommer de se rendre ; et au parlement, pour lui ordonner 
de se dissoudre. Ses menaces furent reçues avec dérision dans l’armée 
royale. Ceux des protestants zélés qui soutenoient le droit hérédi¬ 
taire , au moins dans l’intérêt du prince d’Orange, s’indignèrent de 
voir la royauté ainsi dégradée. Les républicains y virent un outrage 
à la souveraineté du peuple ; enfin, les mécontents de toutes les classes 
trouvèrent dans cet acte insensé un démenti de sa première procla¬ 
mation, qui attribuoit à l’autorité du parlement le redressement de 
tous les griefs. Sa réputation de bonne foi et de désintéressement 
reçut une atteinte profonde; et celui de ses agents qui, à Londres, 
devoit soulever les artisans, lui manda sur-le-champ qu’il n’étoit pas 
obligé de tenir sa parole à celui qui trahissoit la sienne. 

Jusqu’à l’arrivée des troupes régulières, les généraux royalistes 
cherchoient moins à combattre Monmouth qu’à retenir les habitants, 
sans oser commettre devant lui les milices du pays. Monmouth ne 
sut pas profiter de ces lenteurs ; et, préoccupé de son projet de disci¬ 
pliner la multitude armée qui l’environnoit, il perdit quelques jours 
à Taunton. Il en partit enfin le 6 juillet et marcha sur Bridgewater, 
où il fut reçu comme un libérateur. Son dessein étoit d’aller s’établir 
à Bristol. 11 fut heureux dans diverses rencontres avec divers partis 


EN ANGLETERRE. 69 

de cavalerie; et quelquefois les milices se retiroient à son approche. 
Armé à une demi-journée de Bristol, il se disposoit à brusquer une 
attaque de vive force pendant la nuit. Mais le duc de Beaufort qui 
commandoit les royalistes, notifia aux: habitants qu’il brûleroit leur 
ville au moindre mouvement séditieux. « A Dieu ne plaise, » dit Mon- 
mouth à cette nouvelle, «que je porte le fer et le feu dans cette noble 
ville ! » parole insignifiante dans un chef de parti. 

Le duc de Monmouth venoit d’apprendre que l’armée royale arri- 
voit enfin près de lui. Un nouveau plan de campagne étoit nécessaire. 
11 s’agissoit ou de se porter rapidement sur Glocester et d’y passer 
la Saverne, ou d’aller chercher dans le Wellshire les nombreux par¬ 
tisans qui lui étoient annoncés. Dans le premier plan, il falloit sou¬ 
tenir, pendant une longue marche, des affaires d’arrière-garde avec 
la cavalerie du roi, et peut-être même enfin tout l’effort de l’armée 
royale, si elle parvenoit à l’atteindre. Dans le second, il pouvoit suc¬ 
cessivement attaquer les différents corps de l’armée avant leur jonc¬ 
tion contre lui. Ce parti fut préféré , mais c’étoit rétrograder. Aussi 
dès qu’il somma la ville de Bath, les habitants fermèrent leurs portes; 
et Monmouth, continuant sa marche vers le sud, vint s’établir à 
Philips-Norton. Sur ces entrefaites, un magistrat de la petite ville de 
Frome publioit la proclamation des rebelles et soulevoit les habitants. 
L’insurrection se répandit dans les villes voisines, et une multitude 
innombrable se mit en marche pour joindre l’armée du nouveau roi. 
Mais le comte de Pembroke, avec un parti de cavalerie, l’atteignit et 
la dispersa. 

D’un autre côté, le duc de Grafton, fils naturel du feu roi, sortoit 
de Bath avec un corps de l’avant-garde royale. Arrivé devant Philips- 
Norton, il se lance avec impétuosité dans une rue que Monmouth avoit 
barricadée. Malgré cette brusque surprise, les rebelles soutinrent 
le choc avec impétuosité, enveloppèrent les grenadiers de Grafton, 
et le réduisirent lui-même à s’échapper en forçant le passage l’épée à 
la main. L’action s’engagea ensuite hors de la ville avec un nouveau 
détachement, qui, repoussé de buisson en buisson, se replia dans la 
plaine et rejoignit l’armée royale qui venoit d’arriver. Alors Mon¬ 
mouth et Feversham, déployant toutes leurs forces en présence l’un 
de l’autre, se canonisèrent pendant six heures. 

Dans cette situation , Monmouth et son conseil délibérèrent long¬ 
temps s’il attaqueroit l’armée royale, qui se retira enfin. L’affaire de 


70 RÉVOLUTION DE 1G88 

Bridport avoit donné à Monmouth la mesure du courage de lord 
Grey. N’osant lui confier le soin de poursuivre Feversham, il se con¬ 
tenta de rester jusqu’au soir sur le champ de bataille. Pendant la nuit, 
il se retira lui-même et se dirigea sur Frome où il arriva le matin. 
C’est là qu’il apprit que les régiments de Hollande venoient de débar¬ 
quer à Gravesend, que le comte d’Argyle étoit prisonnier, et que le 
lord Dumbarton étoit en marche avec les troupes qui avoient détruit 
le parti du comte en Écosse. 

Cette affaire de Philips-Norton lui avoit montré ce qu’il pouvoit 
espérer du courage de son parti. Mais il est rare que, dans les entre¬ 
prises périlleuses, les hommes, les plus valeureux même, ne soient plus 

frappés de ce qui peut leur nuire que de ce qui peut les servir. Mon- 

% 

mouth, accoutumé aux opérations régulières de la guerre, ne voyoit 
qu’une multitude sans discipline dans son armée ; il n’apercevoit ni 
l’indécision de Feversham, ni son incapacité, ni la répugnance des 
milices, ni l’enthousiasme passionné de cette multitude qui se dévouait 
à sa personne. Les nouvelles qu’il apprit à Frome réveillèrent dans 
son âme toutes les raisons qu’il avoit jadis alléguées lui-même contre 
cette aventureuse expédition. Un découragement absolu s’empara de 
lui. Nulle diversion en sa faveur, aucune défection, aucune désertion 
dans l’année royale, une neutralité désespérante dans la noblesse. Le 
seul parti à prendre n’est-il pas de licencier l’armée, de l’abandonner 
à son malheureux sort, de gagner soi-même quelque port et de repasser 
sur le continent? Ces réflexions d’une âme abattue indignoient quel¬ 
quefois son courage naturel, mais il s’y abandonnoit. 

Pendant les deux jours de repos qu’il laissa prendre à ses troupes, 
les propositions de licenciement et de retraite furent agitées en con¬ 
seil de guerre. Il est bien rare que de telles délibérations ne viennent 
se résoudre par des résolutions timides; cependant elles furent re¬ 
poussées. Un seul homme, le colonel Venner, les soutint, et le lord 
Grey lui-même fut le plus ardent à les condamner. De ce moment, 
le duc de Monmouth , tout en se défiant de sa fortune, prit la réso¬ 
lution de vaincre ou de périr. On se mit en marche pour revenir à 
Bridgewater et recueillir sur la route les auxiliaires qui lui étaient 
annoncés, mais qui ne se trouvèrent qu’en petit nombre. A Wells, il 
enlève quelques épuipages de l’armée royale, et arrive à Bridgewater 
sans obstacle. Là, on résolut d’exécuter le premier plan, que l’on 
avoit abandonné, de se porter sur Glocester , de passer la Saverne, 


EN ANGLETERRE* 


71 

et de s’établir dans les comtés de Chester et de Saloop où le parti 
avoit de nombreux partisans. Ce qui toucha le plus vivement le foible 
mais généreux Monmouth, ce fut, dans cette conjoncture critique, 
la fidélité dévouée de ses gens. Un grand nombre demandèrent et 
obtinrent la permission d’aller voir leurs parents ou leurs amis de 
Taunton et dans les environs. L’épreuve étoit délicate, et personne 
ne manqua au jour fixé pour le retour promis. 

Avant de quitter Bridgewater, Monmouth monta sur une tour 
pour observer le pays. A l’aide d’une longue-vue, il découvrit l’armée 
de Feversham , campée négligemment et comme assurée de vaincre ; 
la cavalerie d’un coté, l’infanterie de l’autre, sans ordre, ou du 
moins sans précaution apparente. Il résolut de le surprendre dans la 
nuit même. S’étant assuré d’abord que l’infanterie royale n’étoit pas 
retranchée, il se réserva de l’attaquer en personne, donnant au lord 
Grey l’ordre de tourner, avec la cavalerie, le village occupé par 
celle de Feversham, et de venir prendre à dos l’infanterie qu’il atta- 
queroit en face lui-même. « Souvenez-vous de Bridport, » lui dit le 
capitaine Mathews. — « Je ne ferai pas cet affront à milord, » 
répliqua Monmouth ; « la commission que je lui donne est d’ailleurs 
» trop facile. » 

A onze heures du soir, l’armée se met en marche, Grey chargé de 
la cavalerie , le colonel Wade commandant l’avant-garde de l’infan¬ 
terie, et Monmouth le corps de bataille : un habile canonnier, 
llollandois, dirigeoit l’artillerie qui se composoit de Jrois canons 
de fer. 

Un obstacle imprévu arrêta le lord Grey. L’armée de Feversham 
n’étoit pas retranchée , mais elle étoit couverte par un fossé ou 
canal, qui servoit à l’écoulement des eaux d’un marais voisin. Grey 
prit sur-le-champ la fuite. 

Monmouth ordonne à l’infanterie de franchir le fossé. Wade se 
dispose a obéir et se fait suivre avec rapidité par son avant-garde. 
Mais un de ses bataillons survient et engage le feu sur le bord du 
fossé, ce qui avertit l’ennemi. L’avant-garde de Wade suit cet 
exemple, et il devient impossible de donner ou de faire exécuter 
régulièrement aucun ordre. 

Ainsi avertie, l’armée de Feversham se réveille dans une grande 
confusion , et plie d’abord, excepté les troupes écossoises du lord 
Dumbarton. Mais bientôt tout se rallie et se met en mouvement, infan- 


72 RÉVOLUTION DE 1G88 

terie, cavalerie , artillerie. Le canon de Feversham porte le ravage 
et la confusion dans les rangs toujours serrés, mais sans ordre. Mon- 
mouth n’est plus écouté. Chacun se porte où il croit que son courage 
peut être nécessaire, les uns l’épée à la main , les autres se battant 
corps à corps, sans autres armes que leurs bras et la fureur, les plus 
braves s’avançant, frappant, tombant et mourant ensemble. Dans 
celte confusion nocturne, dans ces combats individuels qui durèrent 
plus de trois heures, mais qui n’étoient plus et ne pouvoient plus 
être dirigés dans une impulsion commune par la voix du général, 
Monmouth, pris en flanc par l’artillerie, menacé par la cavalerie qui 
venoit de poursuivre Grey, s’abandonna à son désespoir et fuit du 
champ de bataille. Son aile gauche, commandée par Mathews et 
Holmes, cède à la supériorité des royalistes. Wade , avec son avant- 
garde lient encore pendant plus d’une heure. Mais le jour paroît, les 
munitions sont épuisées, Monmouth a pris la fuite, l’aile gauche a 
commencé sa retraite. Wade se retire lui-même, et bientôt la retraite 
est une fuite complète et irréparable. « On eut de la peine à rompre 
» l’infanterie des rebelles, » dit Barillon. « Ils combattirent avec les 
» crosses de mousquet et les scies qu’ils avoient au bout de grands 
» bétons, au lieu de piques. Tout fut pourtant rompu un peu après 
» la pointe du jour. » 

Telle fut la bataille de Sedgemoor. Elle fut donnée dans la nuit 
du 15 au 16 juillet. Les royalistes, au rapport de Barillon, y per¬ 
dirent 300 hommes, et les rebelles 1500, outre 500 prisonniers. 
Monmouth fut diversement jugé pour sa conduite dans cette mémo¬ 
rable affaire. Jacques II, dans ses mémoires, convient que le succès 
de l’armée royale eût été douteux , si la cavalerie de Grey n’eût pris 
la fuite sans combat. Hume pense que Monmouth eût probablement 
été vainqueur, s’il n’eût abandonné le champ de bataille. Fox trouve 
cette assertion téméraire, et il est difficile de croire qu’après avoir 
manqué, par la fuite du lord Grey, leur projet, d’ailleurs bien 
conçu , de surprendre Feversham, les rebelles qui se soutinrent 
cependant jusqu’au point du jour, eussent pu résister à l’action 
devenue régulière de tous les corps de l’armée royale. S’il faut en 
croire Fergusson, le duc de Monmouth fut pressé de prendre la fuite 
par le lord Grey, qui l’avoit rejoint sur le champ de bataille. Mais 
Wade, dans sa relation, ne parle pas de la fuite de Monmouth, et 
l’on ignore surtout le moment où il disparut. Cependant on ne peut 


EN ANGLETERRE. 73 

douter qu’il ne se soit retiré tandis que l’on se battoit encore, et c’étoit 
trop tôt pour un cœur brave comme le sien. 

Quoi qu’il en soit, la victoire de Feversham délivra le roi d’un 
grand péril. A la nouvelle de cette victoire, l’ambassadeur de France 
écrivit à Louis XIY en ces termes : « Si M. le duc de Monmoulh 
» s’étoit pu cacher ou sauver , sa dernière action lui a acquis une 
» telle réputation parmi les Anglois, qu’il auroit pu attirer beaucoup 
» de gens à lui, toutes les fois qu’il seseroit montré aux peuples. Tous 
» les Anglois presque sont au désespoir de voir régner sur eux un roi 
» catholique. Tous les protestants zélés vont mettre leur espoir au 
j) prince d’Orange. » 













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LIVRE DIXIÈME 


Prise de Monmouth. — Sa lettre au roi. — Son supplice. — Exécutions sanglantes, 
— Kerke. — JefFeryes. — Réunion du parlement. — Négociations avec l’ambas¬ 
sadeur de France. — Traité avec l’Espagne. — Mécontentement de la cour de 
France. — État de l’Europe. 


IG85 (suite). 


\ 


Monmouth, accompagné du lord Grey et d’un parti de cavalerie, 
se dirigea d’abord vers le canal de Bristol. Son premier dessein étoit 
de se porter sur les côtes du pays de Galles et de s’y tenir caché. Ce 
conseil lui étoit donné par un de ses serviteurs les plus dévoués ; mais 
le lord Grey l’en dissuada. «Il avoit, » lui disoit-il, « des intelligences 
» nombreuses dans le Hampshire ; il connoissoit parfaitement le 
» pays ; et l’on y pourroit en sûreté attendre sur la côte l’occasion 
» et les moyens de gagner le continent. » Ils prirent donc la route 
du midi ; et, marchant rapidement, ils se séparèrent de leur escorte 
incessamment affoiblie. 

Seuls enfin, lui, le lord Grey et un gentilhomme du Brandebourg, 
ils errèrent jusqu’au lendemain, au milieu des partis nombreux attachés 
à les poursuivre. Sur le soir, le lord Grey fut surpris. Monmouth, qui 
venoit de changer d’habits avec un berger, se cache, avec le dernier 
compagnon de sa misère, dans un champ près de Ringwood , sous 
un monceau d’orties et de fougères, accablé de faim, de soif et d’in¬ 
somnie , attendant les ténèbres de la nuit, sa dernière espérance. Le 
lord Lumley, qui alors étoit royaliste, et qui commandoit un des 
pelotons envoyés à la découverte, rencontre d’abord le berger qui 
avoit revêtu les habits de Monmouth ; puis, avec le secours des limiers 
dressés à cet usage (car on employoit des chiens à la chasse des 
hommes), il découvre promptement le gentilhomme de Brandebourg, 
Celui-ci, par un dernier et machinal instinct d’attachement à la vie, 


RÉVOLUTION DE 1080 


76 

montre du doigt la place où gît Monmouth. Monmouth est pris 
enfin ; il pleure, demande la vie et s’évanouit. On trouva dans sa poche 
quelques pois verts qu’il avoit cueillis à travers les champs ; seul 
aliment qu’il eût pris depuis son départ de Bridgewater. Privé de 
sommeil et de nourriture depuis trois nuits, l’esprit et le corps dans 
un extrême désordre, il se fait apporter de l’encre et du papier, il 
écrit au comte de Rochester, à la reine douairière et au roi. Yoici sa 
lettre à Jacques II : 

% 

« Sire, 

» Votre majesté pourroit croire que c’est l’infortune dont je suis 
» accablé qui me porte à m’adresser à vous. Le remords seul m’y 
» détermine. Depuis la mort du roi, jamais le projet de prendre les 
» armes ne s’étoit présenté à ma pensée. J’en atteste le prince et la 
» princesse d’Orange ; ils me rendront ce témoignage, que je leur ai 
» toujours promis de rester dans les bornes de l’obéissance. 

» Mais tel a été mon malheur, sire, que j’ai rencontré des hommes 
» pervers, qui ont empoisonné mon cœur par de faux rapports et de 
» pernicieux arguments contre votre majesté. Je m’y suis abandonné, 
» j’ai fini par croire sincèrement que je pécherois devant Dieu et 
» devant les hommes, si je vous restois soumis et fidèle. 

» Mais en ce moment, sire, je ne veux point importuner votre 
» majesté, en lui disant tout ce qui pourroit exciter sa compassion. 
» Le principal objet de cette lettre est d’obtenir le bonheur de lui 
» parler ; car fai quelque chose à vous dire , qui, je l’espère, affermira 
» votre règne et sa félicité. 

» Quand votre majesté m’entendra, sire, elle sera convaincue, j’en 
» suis certain, de mon zèle pour sa conservation et de mon repentir. 
» Je ne puis en dire davantage, ma lettre devant être lue par ceux 
» qui me gardent. Je la terminerai donc, en suppliant votre majesté 
» d’avoir assez bonne opinion de moi pour croire que je préférerois 
» mille fois la mort au désaveu de ce que j’ai fait, si je ne me eroyois 
» plus coupable que personne au monde, et si je n’avois en horreur 
» mon action comme ceux qui m’y ont entraîné. 

» Sire, j’espère que le Dieu tout-puissant vous touchera le cœur 
» de compassion et de miséricorde, comme il a saisi le mien de 
» remords. J’espère aussi que je vivrai pour vous donner des preuves 
» de mon zèle à vous servir. Vous en seriez convaincu, si je pouvois 
s> dire un seul mot dans cette lettre. Mais ce mot est si important 


EN ANGLETERRE. 


77 


» que je n’ose le dire. Ainsi, encore une fois, je vous supplie de per- 
» mettre que je vous parle ; et alors vous ne douterez plus combien 
» je serai toujours, sire, de votre majesté, le très-humble et très- 
» respectueux, 

» Monmouth. » 

Cette lettre, cette promesse d’une grande révélation dans un seul 
mot , ont singulièrement exercé l’imagination des historiens. Les bruits 
publics, les anecdotes de famille ont été scrutés, commentés, torturés 
même; il n’en résulte que des conjectures ingénieuses, mais sus¬ 
pectes. Il s’agissoit, disent les uns, du prince d’Orange ; mais alors 
comment son propre témoignage étoit-il si vivement invoqué? Si 
Monmouth entendoit parler du comte de Sunderland, pourquoi se 
taire devant le roi? Sunderland, dit-on, lui promit sa grâce, pourvu 
qu’il se renfermât dans un silence absolu : explication frivole et sans 
preuve. Monmouth, d’ailleurs, eut bientôt perdu toute espérance 
d’amollir le cœur de Jacques IL S’il eut été le dépositaire d’un grand 
secret contre la fidélité de Sunderland, eût-il ménagé un homme qui 
le laissoit conduire à la mort? L’ambassadeur de France ne laisse 
apercevoir aucune trace de tous les bruits qu’a recueillis Clarke dans 
les papiers des Stuarts. Ces mémoires, d’ailleurs, ont été faits long¬ 
temps après l’événement. Jacques li y laissoit encore percer de vieux 
ressentiments, et il seroit aisé de prouver que sa mémoire ne lui a pas 
toujours été lidèle. Il faut donc s’attacher aux faits connus, et aux 
témoignages que l’on peut le moins attaquer. 

L’ambassadeur de France écrivoit à Louis XIV, le 23 juillet : 
u M. le duc de Monmouth, en écrivant au roi, demande pardon et 
» avoue sa faute; il promet de découvrir beaucoup de choses très- 
» importantes, si le roi d’Angleterre veut lui donner la vie. On 
» s’étonne de cette demande, si peu ordinaire aux Anglois, et qui, 
» selon toute apparence, sera inutile.... 

» Ses enfants sont à la Tour. Madame de Monmouth a voulu les y 
» suivre. On croit qu’ils n’en sortiront de longtemps, à cause du 
» titre de roi que leur père avoit pris. » 

Dans la même lettre, Barillon ajoute : « 11 vient de se passer ici 
h une chose bien extraordinaire et fort opposée à l’usage des autres 
» nations. M. le duc de Monmouth a entretenu le roi d’Angleterre 
» chez Chiffons ; il a beaucoup parié et écrit : ie détail est encore 

» ignoré, mais cela inquiète bien des gens. De White-llali, il a été 

s 


a. 


73 


RÉVOLUTION DE 1688 


» conduit à la Tour avec milord Grey, qui a été aussi entendu de 
»> sa majesté britannique. » 

Le 26 juillet, Barillon écrit encore à Louis XIV : 

« M. de Monmouth eut hier le cou coupé dans la place vis-à-vis de 
» la Tour ; il mourut assez fermement, comme font d’ordinaire les 
» Anglois. 

» Le jour de son arrivée à Londres, il parla près d’une heure au 
» roi d’Angleterre, en présence de deux secrétaires d’Etat. Il avoit 
» les bras liés par derrière, et les mains libres ; il se mit deux fois à 
» genoux, et pressa sa majesté britannique de lui laisser la vie, pro- 
» testant qu’il ne s’en serviroit que pour réparer sa faute. 

» Il a déclaré n’avoir reçu aucun secours de personne, et qu’il est 
» venu avec deux cents pièces seulement; que les armes qu’il a ache- 
» tées ne lui coûtoient que huit cents pièces (guinées), et que ses 
» pierreries avoient été suffisantes. Je sais que le roi l’exhorta de 
» songer à sa conscience, et lui fît entendre qu’il avoit été catholique. » 
Il dit sur cela : « Est-ce donc, sire, qu’il n’y a point d’espérance pour 
» moi ? » Sa majesté britannique ne répondit rien. 

Barillon raconte aussi que Monmouth sollicita encore, mais vaine- 
ment, une seconde entrevue du roi, et ne parla qu’à Feversham, 
sans lui rien dire qui fût important. «Le roi d’Angleterre m’a dit, » 
ajoute l’ambassadeur, « que M. de Monmouth se comporte d’une 
» manière basse, et sans témoigner aucune fermeté; que milord 
» Grey, au contraire, lui parla avec soumission, mais d’une manière 
» ferme et résolue. 

» Le peuple de Londres témoigne de l’abattement et de la tristesse 
» de sa mort. 

» La cour fait répandre tout ce qui peut altérer sa mémoire dans 
» l’esprit des anglicans, au sujet de ses discours qui ressemblent à ceux 
» des fanatiques , et dans l’esprit du peuple, sur ce qu’il s’est retiré 
» trop tôt du combat. A cet égard, les versions sont différentes ; car 
» il fît d’abord combattre son infanterie, et ne se retira qu’après avoir 
» vu la cavalerie de milord Feversham attaquer son infanterie en 
» flanc et par derrière. 

» Le roi d’Angleterre m’a dit ce soir qu’on a trouvé dans la poche 
» de M. de Monmouth, quand on l’a pris, un livre écrit de sa main, 
» dans lequel il y avoit des secrets de magie et d’enchantement, 
» avec des chansons, des recettes pour des maladies, et des prières. » 




EN ANGLETERRE. 79 

Le 30 juillet, Barillon écrivoit encore : « Il y a des gens qui croient 
» que M. de Monmouth a parlé contre M. le prince d’Orange ; mais 
» je n’en ai rien pénétré, et par tout ce que je puis savoir, M. le duc 
» de Monmouth n’a rien dit de fort important. Il s’est laissé persuader 
» de faire ce qui dépendoit de lui pour sauver sa vie ; mais, dès qu’il 
» eut parlé au roi d’Angleterre, il ne lui resta plus aucune sorte d’es- 
» pérance, et témoigna depuis cela beaucoup de fermeté et de réso- 
» lution. » 

Ces témoignages répandent un grand jour sur la partie mystérieuse 
de ce drame lugubre. La retenue môme de l’ambassadeur y ajoute 
un degré d’intérêt que ne saurait donner la passion des historiens du 
temps. Toute la vérité n’y est pas ; mais elle n’est pas assez voilée pour 
que l’on ne découvre pas le caractère naturel des deux principaux 
personnages, et surtout les sentiments du peuple témoin des scènes 
pathétiques et douloureuses qui ont terminé la vie de son héros. 

Monmouth fut arrêté le 17 , et le 23 il étoit à Londres. On vient 
de voir que le soir même il fut amené chez Chiliens, confident des 
amours de Charles II ; il avoit les bras liés; l’entrevue dura une heure. 
Le roi étoit assisté de deux secrétaires d’Ètat, et Monmouth ne put 
obtenir une seconde entrevue. « Il se mit deux fois à genoux, » dit 
Barillon. Les mémoires de Jacques II disent qu’il rampa par terre ; 
qu’il se conduisit avec la plus grande bassesse, et de la façon la plus 
abjecte. Tous les historiens, y compris Jacques II, conviennent qu’il 
ne fit aucune révélation : le roi gardoit le silence. L’évêque de Bath et 
Wells, dont le récit fut adopté par tous les historiens, s’exprime 
en ces termes 1 ; 

« Ce malheureux captif, à l’intercession de la reine douairière, 
» amené en présence du roi, se précipite à ses pieds, reconnaissant 
» qu’il méritoit la mort. Mais il le conjura, les larmes aux yeux, de 
» ne pas le traiter avec une rigoureuse justice, et de lui laisser une 
» vie qu’il seroit toujours prêt désormais à sacrifier pour le servir ! Il 
» lui cita l’exemple de plusieurs grands princes qui, dans des circon- 
» stances semblables, avoient écouté la voix de la clémence, et ne 
» s’étoient jamais repentis de ces actes de générosité et de miséri- 
» corde. Bappelez-vous, sire, lui dit-il en finissant et avec l’accent 
» le plus pathétique, rappelez-vous que je suis le fils de votre frère, et 


1 Fox, tome I er , p. 349. 


80 


REVOLUTION DE 1038 


» qu’en m’ôtant la vie, c’est votre propre sang que vous répandriez.» 

Il est inutile de rappeler ici des circonstances que rapportent 
quelques historiens, et qui rendroient odieux le caractère du roi 
et de la reine, si elles étoient véritables : mais elles n’ont ni preuve ni 
vraisemblance. Elles sont d’ailleurs contradictoires avec le récit de 
Barillon sur le lieu et les témoins de l’entrevue. Il suffît de savoir que 
le roi resta inexorable, et que Monmouth, en se relevant des pieds 
du roi, prit une attitude noble et fière qui ne l’abandonna plus. 

On éprouve quelques dégoûts en lisant dans les mémoires de 
Jacques II la manière dont il insulte au sort de Monmouth. « Dès 
» qu’il vit sa mort certaine, » dit le royal historien, « il voulut jouer 
» le rôle d’un héros, et refusa de convenir qu’il eût fait la moindre 
» faute... Sa conduite foible et lâche lui ôta tous ses droits à l’in- 
» térêt. Il tomba si bas, qu’il ajouta foi aux prédictions d’un astro- 
» logue, qui lui dit que s’il passoitlejour de saint Swithin, sa fortune 
» deviendroit brillante. Il écrivit en conséquence des lettres pressantes 
» à milord Àrundel de Wardor, à milord Tyrconnel et à d’autres 
» pour demander un sursis de quelques jours. Mais on conseilla au 
» roi de ne pas le lui accorder, et le hasard fît qu’il fut décapité le 
» jour meme du saint tutélaire ; comme si le ciel avoit voulu le punir 
» de s’être fié à une protection si vaine. » 

t 

L’évêque de Wells et l’évêque d’Ely se rendirent à la Tour pour le 
préparer à mourir. L’exécution éloit fixée au 25, c’est-à-dire au sur¬ 
lendemain de son entrevue avec le roi. Il avoit demandé un sursis 
jusqu’au 26 ; demande qui peut s’expliquer naturellement par le désir 
de donner quelques instants au soin deses affaires. Il avoit des enfants. 
Les deux prélats et le docteur Tennison firent de vains efforts pour 
l’engager à répéter le symbole de l’église anglicane, et pour lui faire 
avouer que sa rébellion éloit un crime, d’après la religion anglicane 
dont il faisoit profession. La duchesse de Monmouth le vint voir, en 
présence des prélats, et il n’est pas vrai qu’il ait refusé de la recevoir, 
ni que l’entrevue ait été marquée ,par des témoignages d’aigreur et 
de ressentiment. Il n’y eut aucune marque d’afîèction sans doute , 
mais la décence convenable 1 . Monmouth, marié presqu’au sortir de 
l’enfance, croyoit son mariage nul, et persista jusqu’à la fin à soutenir 
qu’à la face du ciel, lady Wenlworth éloit sa femme. Les prélats 


1 Waller Scott. 


EN ANGLETERRE. 8i 

firent en vain tous leurs efforts pour l’engager à désavouer ces nœuds 
illégitimes. 

On lit dans les mémoires du roi que « ces prélats furent obligés 
» de le laisser comme ils l’avoient trouvé. Ainsi, » est-il dit, « cet 
» homme que le peuple suivoit aveuglément comme le seul soutien 
» de la religion, prouva, en mourant, qu’il n’en avoit lui-même 
» aucune. Il alla au supplice sans être assisté d’aucun ecclésiastique, 
» de quelque croyance que ce fût. » L’assertion est fausse, mais 
Barillon en a déjà expliqué le motif. 

Le 25 au matin, avant de sortir de la Tour pour aller au supplice, 
il signa la déclaration suivante, qu’il remit au shérif sur l’échafaud : 

« Je déclare que le titre de roi m’a été conféré de force, et que c’est 
» contre mon sentiment que j’ai été proclamé. Pour contenter tout 
» le monde , je déclare encore que le feu roi m’a dit n’avoir jamais 
» été marié avec ma mère , et j’espère que cette double déclaration 
» mettra mes enfants à l’abri du ressentiment du roi actuel. En foi 
» de quoi j’ai signé, le 15-25 de juillet 1685. » Monmooth. » 

A dix heures il est conduit à Tower-Hill. Ses manières faciles, 
simples, gracieuses, avoient tout à coup succédé à l’abattement et au 
désir de conserver la vie, aussitôt qu’il en eut perdu l’espérance. Une 
sérénité parfaite revêtoit sa noble figure. Aucune trace d’affectation 
ne se remarquoitdans son langage, ni dans ses traits, ni dans l’expres¬ 
sion de son courage. L’échafaud et les bourreaux étoient préparés. 
Une immense multitude couvroit la place. Partout les gémissements, 
les sanglots se font entendre. Au moment où il descend de sa voiture 
avec les deux prélats qui l’assistent, les gémissements, les sanglots 
s’arrêtent, un silence profond succède. Il monte à l’échafaud d’un 
pas ferme. Il s’adresse au peuple suivant l’usage, et dit : «Je parlerai 
» peu, je suis venu ici pour mourir, et je meurs dans la communion 
» de l’église protestante anglicane...» 

Ici un des évêques l’interrompt pour lui représenter que la religion 
anglicane réprouve tout principe de la résistance, et il répond que sa 
raison réprouve le dogme absolu de l’obéissance passive. Pressé encore 
d’abjurer ses liaisons avec lady Wentworth, il proteste de sa conviction 
intime que devant Dieu leurs sentiments mutuels étoient innocents. 
Ici le shérif Goslin lui dit avec rudesse : « Êtes-vous marié avec elle? » 
Monmouth garde le silence. Le shérif l’interpelle encore, et le somme 
d’exprimer publiquement son repentir de sa rébellion et du sang qu’il 


82 


RÉVOLUTION DE 1683 


a fait répandre. « Je meurs bien repentant, » dit-il avec douceur. A 
cette réponse, les deux évéques réclament un acte positif de son 
repentir et une déclaration au peuple. Monmouth les renvoie à sa 
déclaration écrite du matin. Cette scène fut longtemps prolongée. 
Les prélats insistoient pour que, dans l’expression de ses regrets, il 
substituât le mot de rébellion à celui à*invasion, «Appelez-la comme 
» il vous plaira, » disoit-il avec une douceur inaltérable. « Mon 
» repentir est bien sincère, car je ne crains point de mourir, et je 
» mourrai comme un agneau. » — « Le courage naturel est quel- 
)) quefois d’un grand secours , » lui dit encore] un des assistants. 
— « Hélas ! » répondit Monmouth, « je n’ai pas plus de courage qu’un 
» autre; mais je me repensde tout mon cœur, et je crois fermement 
» que Dieu m’a pardonné. C’est là que je puise mon courage et ma 
» tranquillité. » 

Il se met à genoux pour prier, et les deux prélats avec lui. S’étant 
relevés : « Que votre contrition soit sans réserve et sans fard, » dit 
l un d’eux. « Ne priez-vous pas pour leToi? » — « Comme vous 
» voudrez, je prie pour le roi et pour tous les hommes. » 

Alors il demanda au bourreau de ne point lui couvrir la tête et les 
yeux. Déjà il se déshabille... Un des prélats insiste encore. «Ne 
» ferez-vous pas, » dit-il, « une harangue aux militaires présents, 
» pour leur montrer en vous l’exemple funeste des suites de la révolte; 
» pour les engager à demeurer invariablement fidèles au roi ? » — 
« J’ai dit que je ne ferois point de harangue, » répliqua Monmouth 
avec émotion, « je suis ici pour mourir ! » Et s’adressant au bour¬ 
reau, il le prie de mieux faire son devoir qu’il ne l’a fait pour le lord 
Russe!. Il touche en même temps le fil de la hache et le trouve trop 
peu acéré. Sur la réponse du bourreau, il incline sa tête sur le billot, 
et les évêques prient à coté de lui. 

Le coup de hache fut mal assuré. Monmouth retourne la tête, 
regarde le bourreau sans proférer un seul mot. Un second coup, un 
troisième coup se succèdent, inutiles. Le bourreau saisi d’horreur 
jette la hache, en disant : « Je ne puis achever. » Le shérif le force 
de la reprendre. Le malheureux se trouble encore, et la hache, déjà 
trompée quatre fois, fait tomber enfin la tète de Monmouth. Quelle 
scène ! quel spectacle ! 

Suivant la relation publiée par ordre de la cour, quelques apprentis 
et autres gens du peuple trempèrent leurs mouchoirs dans le sang de 


EN ANGLETERRE. 


83 

l’infortuné coupable. L’impression terrible que fit sa mort eut bien 
d’autres effets. Cette victime, que le peuple avoit vue mutiler par la 
main égarée du bourreau, il s’imagina longtemps que ce n’étoit pas 
Monmouth. Monmouth vivoit encore ; un ami qui lui ressembloit 
avoit pris sa place ; Monmouth reparoîtra quand le temps sera venu ; 
et aux moindres rumeurs politiques, le peuple s’agitoit comme si 
Monmouth alloit reparoître enfin. Le lord Darmouth cependant avoit 
assisté à son exécution par ordre du roi. « Vous êtes débarrassé d’un 
» ennemi, » lui dit-il, « mais il vous en reste un plus dangereux. » 
Le roi n’eut pas l’air de l’entendre. Un cœur magnanime eut par¬ 
donné à Monmouth ; peut-être même qu’une politique habile eût 
réservé Monmouth contre le prince d’Orange, ou n’eût pas fait 
répandre le sang d’un petit-fils de Charles I er sur un échafaud. Mais 
Monmouth étoit criminel. Jacques II avoit le droit d’être implacable, 
il en usa. Le lendemain, il alla déjeuner chez la duchesse de Mon¬ 
mouth 4 , et lui remit une abolition de la forfaiture de son mari en 
faveur de ses enfants, pour ce qui regardoit les biens immenses de 
leur mère. Si l’on en croit Dalrymple, ce fut le matin même de l’exé¬ 
cution ; et la duchesse le reçut, croyant qu’il lui apportoit la grâce 
de son mari. C’est déjà trop de ce déjeuner du lendemain, s’il est 
vrai. Tacite rapporte quelque part un semblable repas. 

Telle fut, à l’âge de trente-six ans, la fin de Jacques Scot, duc de 
Monmouth, fils naturel de Charles II. Digne et capable des plus 
brillantes destinées d’un héros, s’il eût vécu à la cour polie et majes¬ 
tueuse de Louis XIV, au lieu de croître, si jeune encore, sous le 
règne dissolu, fanatique et sans gloire de son père. 

Immédiatement après la bataille de Sedgemoor, de sanglantes exé¬ 
cutions signalèrent la défaite de Monmouth. Feversham fit pendre 
vingt prisonniers à Bridgewater, et ne s’arrêta que sur les représen¬ 
tations de l’évêque de Bath. « Ce sont des sujets anglois, » disoit-il, 
« c’est par un jugement qu’ils doivent être exécutés. » Mais il y 
avoit à l’armée un colonel Kerke, soldat féroce qui avoit pris à Tanger 
la sauvage cruauté des Mores. 11 fit pendre à son tour quarante pri¬ 
sonniers, sans procès et sans autre règle que le caprice de sa bru¬ 
talité. Le moment qu’il choisissoit pour leur supplice étoit celui 
même où il se mettoit à table avec ses compagnons. 


1 Walter Scott. — Dalrymple. 


84 


RÉVOLUTION DE 1G0G 


Là, ivre de vin et de fureur, l’œil fixé sur les agonies successives 
de scs victimes, il saisissoit ces hideux moments pour porter ses hor¬ 
ribles toasts au roi et à la reine, outrageant ainsi toutes les justices, 
toutes les majestés de la terre et du ciel. Quelquefois encore, par un 
exécrable raffinement, « Ils aiment la danse, » disoit-il en voyant 
leurs dernières convulsions; et il faisoit venir les trompettes de son 
régiment qui sonnoient pour lui cette danse de la mort. Un jour, il 
lit attacher à la potence et détacher trois fois le même homme, pour 
jouir plus longtemps de la suffocation graduelle de sa victime. Hélas ! 
il faut bien tout raconter. Belle de sa jeunesse et de ses grâces, une 
jeune fille se jette à ses pieds, et croit obtenir la vie de son frère. Il 
y met un prix qu’elle n’ose refuser... Le matin, les rideaux s’ouvrent ; 
l’infortunée! Elle voit suspendu au gibet ce frère dont elle avoit 
payé la triste rançon. Dans son égarement, dans son désespoir, dans 
l’impuissance de pleurer sa faute et son frère, elle perd la raison, 
qu’elle 11 e recouvra jamais. 

Le roi cependant avoit donné au lord, chef de justice, commission 
à'ouïr et terminer sur le théâtre de la rébellion. Les formes tutélaires 
vont succéder à la tyrannie militaire. Quatre juges et un procureur 
du roi, les jurés enfin, sauront discerner le crime et l'innocence, la 
rébellion et l’égarement, la complicité active et cette pitié qui n’ose 
ou qui ne peut refuser un asile d’un moment. Il est vrai que ce lord, 
chef de justice, est Jefferyes lui-même. Il se transporte dans les pro¬ 
vinces de l’ouest, et commence à Dorcester sa mission, rigoureuse 
sans doute pour un magistrat. Trente rebelles lui sont déférés. 

r 

« Ëpargnez-moi, » leur dit-il, « par un libre et volontaire aveu, le 
y> temps et la peine d’un procès. » Yingt-neuf sont condamnés à 
mort. Oubliant que si la justice humaine a rempli son terrible office, 
elle laisse du moins au condamné le temps de se réconcilier avec la 
justice divine, le chef de justice d’un roi chrétien envoie sur-le-champ 
ces vingt-neuf misérables au gibet. 

Il informe ensuite contre ceux qui avoient aidé ou favorisé la 
rébellion. Les jurés, pris dans le pays, avoient presque tous donné 
l’hospitalité à leurs parents ou à leurs amis. La crainte et le senti¬ 
ment de leur sûreté personnelle les rendoit muettement dociles à 
toutes les volontés de Jefferyes. Il faisoit extorquer par des promesses 
de pardon l’aveu de ses victimes, et sur cet aveu il prononçoit la sen¬ 
tence. Quand ils se rétracloient, ses officiers qui avoient reçu l’aveu. 


EN ANGLETERRE. 


85 

servoient d’accusateurs. Un des accusés vouloit répondre à un des 
témoins. « Vilain rebelle, » s’écria le chef de justice, « il me semble 
» que je te vois déjà la corde au cou. » Un juge de paix qui avoit 
déféré un gentilhomme, nommé Hewling, lui représenta au tribunal 
que la preuve nécessaire étoit douteuse : « C’est vous qui l’avez 
» amené, » répond Jefferyes ; « tant pis pour vous, s’il est innocent. » 
Les sœurs de ce malheureux gentilhomme se précipitèrent aux roues 
de sa voiture, en criant : Miséricorde ! Jefferyes ordonne à son cocher 
de leur couper les bras et les mains avec son fouet. Enfin 293 sen¬ 
tences de mort furent prononcées à Dorcester. 

Les mêmes scènes s’ouvrirent à Exeter, à Taunton et à Wells. Dans 
toute la province, dans chaque village, on voyoit exposés les têtes, 
les membres, ou les cadavres de quelque habitant. Nulle distinction, 
dans son ardeur précipitée, de l’innocent et du coupable. Toujours 
des insultes grossières, des ironies obscènes, des paroles atroces comme 
sa justice. À Taunton, le maire faisoit valoir quelques circonstances 
favorables à un gentilhomme, nommé Specke. « Non, » s’écria le 
juge sanguinaire ; sa famille doit une vie, et il mourra, puisqu’il 
porte ce nom-là. Un des accusés, nommé Hucker, voulant pallier sa 
rébellion, se vanta d’avoir tiré un coup de pistolet, à l’attaque du 
camp de Feversham , pour l’avertir. « Tu mérites deux fois la 
» mort, » lui répondit Jefferyes, « pour avoir trahi ton roi et tes 
» amis. » 

Le roi étoit-il informé de ces horreurs? Pouvoit-il les ignorer? Ses 
ennemis, qui l’accusoient d’assister avec une froide curiosité aux 

9 

tortures que le conseil d’Ecosse faisoit infliger aux sectaires puri¬ 
tains ! , caméroniens ou cargilites, l’accusent encore ici d’avoir su 
régulièrement, et à chaque poste, les actes cruels et honteux de Kerke 
et de Jeffereyes. Il en parloit, disent-ils, à table et au cercle et aux 
ministres étrangers. Il vantoit une si bonne justice et il la nommoit la 
campagne de Jefferyes. L’ambassadeur de France parle avec réserve 
de cette campagne du chef de justice. « Les prisonniers, » dit-il, 
« sont au nombre de mille à douze cents. Il y en aura un bon 
» nombre d’exécutés à mort. Le reste sera envoyé aux colonies. » 
C’est ainsi qu’il s’expliquoit au départ de Jefferyes pour les provinces 
de l’ouest. Plus tard il disoit simplement et sans réflexion que les 

1 Docteur Burnet, 

s. 


86 


RÉVOLUTION DE 1688 


exécutions continuoient ; puis, à l’occasion de la mort du chancelier, 
il annonçoit que, suivant les bruits de la cour, le lord, chef de jus¬ 
tice , lui succéderoit sans doute. C’est donc dans les propres mémoires 
de Jacques II qu’il faut chercher si ce prince ignoroit ou connoissoit 
l’infamie de son ministre. 

« On nesauroit prouver avec plus d’évidence, » dit l’historien *, 
« combien cette sévérité étoit contraire aux intentions du roi, qu’en 
» citant la manière dont le major Holmes fut traité par sa majesté 
» et par le grand juge. Ce militaire avoit pris parti pour le duc de 
» Monmouth et avoit perdu dans la bataille son fils et un bras. 
» Ayant été fait prisonnier, il fut conduit à Londres. Le roi voulut 
» le voir, et il se conduisit de manière à gagner l’estime de tout le 
» monde. Il se montra respectueux sans abattement, il avoua sa 
» faute, il implora la clémence du roi, en disant qu’à son âge et 
» dans son infortune, la clémence qu’il demandoit seroit plus avan- 
» tageuse à la réputation de sa majesté, qu’elle ne le seroit pour lui- 
» même. Le roi qui aimoit le courage, même dans un ennemi, 
» voyoit avec plaisir cet officier, et lui parloit librement. Il entra 
» souvent chez sa majesté, jusqu’au moment où l’on jugea conve- 
» nable de l’envoyer dans l’ouest, pour éclairer le grand juge sur les 
» vrais coupables et sur ceux qui pouvoient mériter leur grâce. On 
» ne différa celle du major qu’aün qu’il pût rendre quelque service à 

w 

» l’Etat avant de l’obtenir. Au lieu de cela , la première nouvelle que 
» reçut le roi , fut quil avoit été pendu avec les autres. Sa majesté en 
» fut très-surprise, et questionna vivement le grand juge à son 
» retour. Mais celui-ci pallia cette faute, ainsi que ses autres sévé- 
» rités, par le prétexte d’une justice nécessaire, dont le roi, disoit-il, 
» lui avoit confié le soin. Sa majesté ne sut comment réfuter cet 
» argument. » A une telle apologie, le cœur se glace, la plume 
s’arrête ; et ce que l’historien nomme la clémence du roi est éter¬ 
nellement jugé. 

La sentence portée contre une femme anabaptiste nommée Gaunt, 
souleva particulièrement l’indignation publique. Un des rebelles, 
nommé Borton, avoit reçu chez elle un asile, de l’argent même pour 
passer la mer. Il se présente, il accuse sa bienfaitrice, elle est con¬ 
damnée , il est absous, et lui seul servit de témoin. Elle fut brûlée 


1 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 87 

A'ive, et subit le supplice avec résignation. Les assistants fondoient en 
larmes ; et dans tous les partis on s’écrioit « que les mœufs étoient 
» corrompues par les lois, si la perfidie étoit protégée, si la géné- 
» rosité montoit à l’échafaud. » 

Mais l’horreur et la pitié se manifestèrent surtout dans le procès 
de milady Lisle. Son mari avoit été nommé à la chambre des lords 
par Cromwell. Comme régicide, il s’étoit réfugié en Suisse, au 
moment de la restauration ; et trois Irlandois l’avoient assassiné à 
Vevay. Alice Lisle, sa veuve, étoit une femme pieuse, charitable, 
dévouée à la cause de Charles I er . Au moment de l’invasion de 3Ion- 
mouth, elle avoit armé son fils, elle l’avoit envoyé au camp de 
l’armée royale. Mais après la bataille de Sedgemoor, un ministre 
puritain nommé Hicks, accompagné d’un nommé Neltorp, lui 
demandent l’hospitalité, qu’elle leur accorde. Bientôt cependant 
Hicks de lui-même lui déclare qu’il s’est trouvé dans le parti de Mon- 
inouth. Alors elle engage les deux proscrits à se retirer, leur disant 
que son devoir comme l’intérêt de sa famille l’obligent à prévenir 
le juge de paix. A l’instant même sa maison est envahie; le colonel 
Penruddock, dont le père avoit été condamné à mort par le lord 
Lisle, pendant la guerre civile, arrête lui-même la veuve et ses 
hôtes fugitifs. Elle comparoît devant les juges; quoique âgée de 
soixante et dix ans, elle se défend avec calme et sérénité. Il n’existoit 
aucune preuve légale que les deux proscrits eussent pris part à la 
rébellion , et les jurés demandent cette preuve. Jefferyes leur impose 
brutalement silence, et l’audience même ose murmurer contre sa 
brutalité. Deux fois les jurés déclarent lady Lisle innocente ; et deux 
fois, dans ses transports furieux, il leur ordonne d’y penser encore, 
disant que les deux rebelles se sont eux-mêmes déclarés coupables 
devant lui, et que son témoignage suffît. « Admirez, leur dit-il 
» entre autres, la providence de Dieu, qui, par le moyen de Pen- 
» ruddock, fait répandre sang pour sang. » Enfin les jurés, menacés, 
intimidés, subjugués par la terreur, prononcent la fatale déclaration 
de coupable; et le juge inique s’écrie : « C’eût été ma mère, que 
» j’aurois prononcé ainsi. » Lady Lisle, après avoir expliqué sa 
défense avec une éloquente simplicité, s’étoit paisiblement endormie, 
au milieu des débats et des fureurs de son juge. Elle fut condamnée 
à être brûlée vive; supplice infligé aux femmes pour le crime de lèse- 
majesté. Deux femmes de pairs royalistes sollicitèrent sa grâce, eu 


88 


RÉVOLUTION DE 1683 


protestant que lady Liste avoit secouru leur parti dans les moments 
les plus dangerenx. Le comte de Feversham intervint aussi avec cha¬ 
leur auprès du roi qui resta inflexible, sous le prétexte qu’il avoit 
promis à JefFeryes de n’accorder aucune grâce. Seulement Jacques II 
commua la peine du feu, et lady Lisle fut décapitée. Terminons 
enfin ces lugubres tableaux. Parmi les condamnés plus de deux cent 
cinquante subirent la mort. Les autres se rachetèrent par d énormes 
amendes; les pauvres restèrent en prison. Plus tard et sous le règne 
de la princesse d’Orange, on découvrit que le lord chef de justice 
vendoit à grands frais la liberté de ceux dont il ne foisoit pas le 
procès. Un seul gentilhomme du Devonshire qui étoit innocent se 
racheta pour quinze mille livres sterling. Mais à son retour à Londres, 
Jelferyes fut nommé lord chancelier d’Angleterre, «le roi, est-il 
» dit dans ses mémoires, ne connoissant personne plus capable de 
» remplir ce poste éminent. Il faut avouer pourtant, est-il ajouté, 
» que sa majesté eût agi avec plus de sagesse, en évitant d’accorder 
» ces faveurs signalées à un homme dont le zèle, pour le moins 
» imprudent, avoit attiré la haine publique sur son maître et sur 
» lui-même. » 

Ne pouvant se faire illusion sur cette haine publique et sur l’hor¬ 
reur universelle qu’inspiroit la monstrueuse justice de Jelferyes, le 
roi montra enfin de la clémence envers les rebelles ou les accusés de 
rébellion, qui dévoient être jugés à Londres. D’abord le supplice de 
Monmouth avoit causé une impression si douloureuse et si profonde, 
que le roi n’osa faire commencer immédiatement le procès de 
Hampden, des lords Grey, Brandon, Delamère et Stamford. C’est 
ainsi que dans la conjuration de Rye-House, le procès de Sidney 
suivit de loin l’exécution du lord Bussel. Quoi qu’il en soit, la 
crainte, l’avarice, peut-être aussi le besoin de se montrer clément, 
après tant de cruautés que venoit de récompenser la première dignité 
du royaume, laissèrent un libre cours à la régularité de la justice, 
et adoucirent la rigueur du roi. Le lord Grey composa pour une 
immense contribution ; et la vie lui fut accordée, mais à condition qu’il 
serviroit de témoin pour convaincre les coupables. Il est juste 
d’ajouter qu’en rachetant ainsi sa tète, le lord Grey exigea que per¬ 
sonne ne subît la mort par suite de ses révélations. Hampden fut 
jugé et condamné ; il avoua son crime , et obtint la vie qu’il demanda, 
dit Burnet, avec bassesse. « La honte qu’il en eut lui-même dans la 


EN ANGLETERRE. 


89 

» suite, » ajoute cet historien, « troubla tellement son imagina- 
» tion , qu’il ne fut plus assez maître d’en régler les mouvements ; 

» ce désordre le porta à se couper la gorge dix ans après. » Le lord 
Brandon, condamné, reçut également sa grâce; le procès du lord 
Stamford ne fut pas commencé, et le lord Delamère fut acquitté. 
Ces actes de justice et de clémence ne furent portés que l’année sui¬ 
vante; on les rapporte ici pour présenter l’ensemble de la funeste 
rébellion de Monmouth. 

On a vu que le parlement étoit réuni au moment où éclatèrent les 
deux révoltes d’Argyle et Monmouth. La première fut terminée le 
17 juin ; la seconde, le 18 juillet ; mais il n’est pas douteux que l’op¬ 
position en eût tiré parti, si la prise des deux chefs n’eût aussi prompte¬ 
ment arrêté la guerre civile. La concession des revenus précédemment 
alloués à Charles II, n’avoit éprouvé aucune difficulté. La nouvelle 
situation des affaires avoit également déterminé les communes à un 
subside extraordinaire ; mais elles exprimèrent leurs inquiétudes sur 
la sûreté de l’église anglicane. Enfin leurs ombrages se manifestèrent 
plus expressément encore , à l’occasion d’un bill que présenta le parti 
de la cour, pour la garantie de la personne du roi. Dans ce bill étoient . 
désignés tous les actes qui dévoient être considérés comme crimes de 
lèse-majesté; chacun de ces crimes étoit compris dans une classe par¬ 
ticulière; et chacun des articles du bill, qui comprenoient ces classes, 
étoit terminé par la formule suivante : 

« Et si aucun de ces complots, imaginations, inventions, trames ou 
» intentions, se manifestoit, s’exprimoit, se déclaroit par la voie de 
» l’imprimerie, de l’écriture, de la prédication ou de discours mé- 
» chants ou délibérés, cette personne ou ces personnes seront regar- 
» dées et déclarées comme traîtres, etc. » 

Par une telle disposition, et avec des juges tels que le lord Jefferyes, 
toute parole échappée à la chaleur de la conversation ou de l’ivresse 
pouvoit devenir un arrêt de mort. Mais ce qui ouvroit une large car¬ 
rière, c’étoit la disposition suivante : 

« Toutes personnes qui seront légalement convaincues d’avoir 
» méchamment et délibérément, par la voie de l’imprimerie, de la 
» prédication ou de tout autre discours, exprimé, publié, proféré ou 
» énoncé aucunes paroles, maximes ou autre chose, tendant à sou- 
» lever le peuple et à lui inspirer de la haine ou de la malveillance 
» soit contre la personne de sa majesté, soit contre le gouvernement 


B ÉVOLUTION DE 1G33 


90 

» établi, seront et sont dès ce moment rendues incapables d’obtenir 
» aucun avancement, de posséder et d’exercer aucune place ou office 
» ecclésiastique, civil et militaire, non plus qu’aucun emploi dans 
» l’Église et dans l’État. » 

« D’après ce bill, » dit le docteur Burnet, « parler mal de la reli- 
» gion du roi, ce seroit parler mal du roi lui-même. » Aussi la chambre 
des communes, qui n’éleva aucune objection sur le bill en général, 
par rapport à la liberté de la presse, comme à l’extension donnée à ce 
que l’on entend par crime de lèse-majesté, s’arrêta sérieusement à tout 
ce qui pouvoit s’y trouver de captieux par rapport à la religion. 
D’abord un des rapporteurs du bill, le jurisconsulte Maynard, discuta 
profondément et avec éloquence les terribles inconvénients qu’il y 
auroit à comprendre les paroles parmi les crimes de trahison ; et il 
demanda que l’on s’en référât simplement à la loi d’Édouard ïïï, qui 
admettoit les seules actions pour preuve des intentions criminelles. 

r 

On crut lui répondre par cette sentence de l’Ecriture sainte, que la 
bouche parle de Vabondance du cœur. Il répliqua par cette autre 
parole : Détruisez ce temple , que les juifs tournèrent en blasphème 
contre le Rédempteur; et il montra que, dans le texte syriaque, les 
mots qui exprimoient l’allégorie de Jésus, et ceux dans lesquels les 
juifs accusateurs trouvoient un crime digne de mort, n’avoient qu’une 
imperceptible différence. La chambre des communes ajouta donc une 
clause restrictive dont voici le texte : 

« Bien entendu que l’esprit et la lettre du présent acte ne seront 
» point censés violés par toute personne qui, par le moyen de l’écri- 
» ture, de l’imprimerie, de la prédication ou de tout autre discours, 
* défendroit et soutiendroit la doctrine , la discipline , le culte et le 
» gouvernement de l’église anglicane, telle qu’elle est aujourd’hui 
» légalement établie, contre le catholicisme romain ou contre toute 
» autre opinion des non-conformistes. » 

Satisfaite d’avoir protégé les anglicans qui prêcheroient, écriroient 
ou parleroient contre la religion du roi, la chambre des communes 
adopta toutes les autres dispositions du bill. La rébellion de Mon- 
mouth lui en faisoit un devoir; mais à cause de cette rébellion même, 
le roi ne crut pas devoir tenir les chambres assemblées plus longtemps, 
et le bill n’étoit pas encore à la troisième lecture dans la chambre 
haute, que le parlement fut ajourné au mois de novembre. 

On est entré dans ces détails pour montrer les difficultés et les 


EN ANGLETERRE. 91 

inextricables embarras que trouveroit le roi, s’il persistoit dans ses 
projets d’abolir la religion anglicane : ce bill en est la preuve, et pré¬ 
sentait les conséquences les plus singulières comme les plus dange¬ 
reuses. En effet, qu’un anglican eût prêché, imprimé, ou dit de 
parole, que la religion du roi était une idolâtrie ; son sermon, son 
écrit, sa parole était irréprochable d’après la loi ; et c’est là précisé¬ 
ment ce que fera bientôt le parti épiscopal. Mais qu’un non-confor¬ 
miste eût prêché le même sermon , ou imprimé le même écrit, ou 
proféré la même parole, il se trouvoit Ex-lex , par rapport à la reli¬ 
gion qui ne le protégeoit plus ; et par la loi politique , il pouvoit être 
accusé, jugé et condamné, puisqu’en représentant le roi comme ido¬ 
lâtre, il l’exposait à la haine et au mépris du peuple. Quel pouvoit être 
le terme de tant d’incohérences entre les mœurs et les lois, entre l’es¬ 
prit du gouvernement et celui du prince? 

Il ne faut pas omettre ici un fait qui prouvç à quel point le parti 
épiscopal, dominant dans la chambre des communes, avoit conçu 
d’ombrages sur le maintien de l’église anglicane. Titus-Oates avoit été 
convaincu de parjure et puni comme tel par un jugement récent, à 
l’occasion du trop fameux complot des papistes. Il sembloit naturel 
que la conviction légale de l’imposture entraînât la nullité du juge¬ 
ment porté contre le lord Stafford. Un bill fut proposé en conséquence 
à la chambre haute. « Quelques-uns des seigneurs, » dit Baril Ion , 
« se sont opposés à ce que la chambre déclarât nul, comme fondé 
» sur des témoignages manifestement faux, le jugement décerné 
» contre lui (Stafford) ; mais la décision a été telle que le roi la dési- 
» roit. C’est une chose très-importante pour les catholiques, en ce 
» que la prétendue conspiration se trouve entièrement détruite ; et, 
» par conséquent, les suites qu’elle a eues doivent aussi tomber. » 
Mais la chambre basse ne pensa pas ainsi, précisément parce qu’il 
s’agissoit de religion : le bill tomba dès la première lecture, et le 
parlement fut immédiatement ajourné. Ce déni de justice était un 
symptôme frappant. Les communes a voient tout accordé au roi, 
presque sans délibération ; liberté de la presse, libertés civiles, sub¬ 
sides qui le rendoient maître de ne plus convoquer le parlement. 
Mais une seule idée les domine : la religion du roi ; et à cette idée 
dominante, elles sacrifient l’évidente justice. Elles semblent dire au 
peuple : « Malgré le parjure d’Qates, nous croyons toujours à la con- 
» spiration des papistes. » 


92 RÉVOLUTION DE 1G88 

Dans la disposition des esprits, cette espèce de déclaration des 
communes étoit grave, surtout pour l’avenir ; et le roi, qui s aperçut, 
bientôt que toute l’opposition parlementaire se concentroit dans îes T 
affaires religieuses, comme dans un fort invincible, n’osa pas mettre 
en avant, dans cette session, ses divers projets sur l’abolition des lois 
pénales. Les deux révoltes d’Àrgyîe et Monmouth lui avoient donné 
une occasion naturelle et spécieuse de lever des troupes. Ces levées 
étoient considérables. En un mot, il avoit une armée, objet perma¬ 
nent de son ambition comme des alarmes publiques; mais il ne pensoit 
pas qu’il lui fût possible de rien entreprendre ou de rien établir 
solidement, sans le concours de Louis XIV. 

Le moment où il avoit appris l’invasion de Monmouth fut celui de 
ses instances les plus vives. Ni la défaite d’Argyle, ni la victoire de 
Sedgemoor, ni l’armée qu’il avoit créée, ni l’abondance des revenus 
que le parlement lui.avoit assurés, ne le firent désister de ses dé¬ 
marches pressantes. Les deux millions envoyés à Barillon excitoient 
perpétuellement en lui une sorte d’irritation pareille à celle de Tan¬ 
tale. Sunderland, Rochester, le roi lui-même sollicitaient sans cesse 
l’ambassadeur, qui, de son côté, demandoit au moins la permission 
de délivrer 300,000 livres, pour apaiser un peu cette ardente soif. 
Mais Louis XÏV, pendant toute la session du parlement, se bornoit 
à répondre par des refus. « Je n’ai envoyé ces fonds, » disoit-il, « que 
» pour aider le roi d’Angleterre dans ses projets sur la religion 
» catholique ; et puisqu’il ne croit pas devoir demander, quoique 
» l’occasion présente soit favorable, la révocation des lois pénales et 
» le libre exercice de notre religion, je ne veux pas le presser de se 
» mettre au hasard d’un refus dans une affaire de si grande impor- 
» tance. » 

Le parlement avoit été ajourné le 12 juillet. Immédiatement après, 
c’est-à-dire, deux jours avant la bataille de Sedgemoor, les ministres 
du roi demandèrent à l’ambassadeur de France, pourquoi ce retard 
apporté à la délivrance des fonds qu’il avoit reçus de Louis XIV? Et 
Jacques II lui-même crut devoir s’expliquer sans réserve *. Il ne 
pensoit pas que Louis XIY voulût réserver pour d’autres temps les 
secours qu’il lui avoit destinés. Peut-il arriver une conjoncture où 
ils lui soient plus nécessaires? Le fond de ses desseins est bien connu ; 


1 Lettre de Barillon, du 16 juillet. 


EN ANGLETERRE. 


93 

il veut établir la religion catholique. C’est pour cela qu’il arme les 
catholiques d’Irlande ; qu’il a donné au lord Dumbarton le comman¬ 
dement de l’armée d’Écosse contre Argyle ; qu’il a donné celui des 
milices au duc de Gordon ; qu’aujourd’hui tous les emplois de la 
guerre sont confiés aux catholiques anglois. C’étoit lever déjà le 
masque assez haut sans doute, mais l’occasion étoit décisive et il n’a 
pas voulu la perdre. Il sait combien l’Angleterre est choquée de le 
voir marcher si directement à son but; mais il ne s’en détournera 
pas, si le roi de France veut l’assister dans un si glorieux dessein. 
Pourroit-il être abandonné, quand il a un ennemi dans l’intérieur de 
son royaume qui lui dispute la couronne, « et que tant de gens favo- 
» l isent plutôt les prétentions d’un bâtard, parce qu’il est protestant, 
» que leur roi légitime, parce qu’il est catholique? » Jacques II 
termine tous ces raisonnements par ces paroles : « J’ai été élevé en 
» France, j’ai mangé le pain du roi de France; mon cœur est tout 
» françois, et votre maître ne peut douter ni de mon attachement 
» inviolable à sa personne, ni de mon dévouement à ses intérêts. » 
Quel langage, comparé au langage qu’il adressoit aux communes un 
mois auparavant (le 9 juin) ! Alors il désiroit passionnément obtenir 
les moyens d’augmenter l’armée ; et, cachant son dessein, il deman- 
doit un subside pour la marine. « C’est dans la flotte surtout, » disoit-il, 
« que consiste la force et la gloire de la nation. En vous disant que 
» mon cœur est véritablement anglois, je ne saurois mieux vous 
» exprimer toute ma pensée sur ce point. Je suis jaloux de l’honneur 
» de notre nation, autant que puisse l’être aucun de vous. J’espère 
» bien, par la bénédiction de Dieu et par votre secours, porter la 
» réputation de ce royaume plus haut encore que n’a fait aucun de 
» mes ancêtres. » 

Le comte de Rochester n’avoit plus le secret de Jacques II, quand 
il insistoit auprès de Barillon sur la nécessité absolue d’un secours en 
argent. 11 ne motivoit ses instances que sur l’état politique des affaires, 
et ne parla point de la religion. Mais sur ce dernier point, le comte 
de Sunderland étoit aussi vif que le roi son maître. « Je ne sais, » 
disoit-il au ministre de Louis XIV, « si en France on voit les choses 
» comme elles sont ici ; mais je défie ceux qui les voient de près de 
» ne pas reconnoître le désir et la volonté du roi. J irai plus loin; 
» sa majesté ne peut même, selon le bon sens et la droite raison, 
» avoir d’autre but que l’établissement de la religion catholique. Sans 


94 RÉVOLUTION DE 1680 

» cela, elle ne sera jamais en sûreté. Toujours elle sera exposée au 
» zèle indiscret de ceux qui échauffent les peuples contre l’église 
» romaine, tant qu’elle ne sera pas pleinement établie en Angleterre. 
» Mais il est une chose également certaine : ce plan-là ne peut réussir 
» que par une liaison étroite avec le roi votre maître. C’est un projet 
» qui ne peut convenir qu’à lui, réussir que par lui. Toutes les autres 
» puissances s’y opposeront ouvertement ou le traverseront secrète- 
)) ment. On sait bien que cela ne convient point au prince d’Orange ; 
» mais il ne sera pas en état de l’empêcher, si en France on veut se 
» conduire comme il est nécessaire. » 

Ce langage de Sunderland étoit-il sincère, au moins à l’égard de 
Louis XIV? Lui, qui avoit vu les terribles effets du traité de Douvres, 
vouloit-il sérieusement encourir une responsabilité pareille à celle 
du lord Danby? Vouloit-il, sous un roi qui approchoit de la vieil¬ 
lesse, tenter en 1685, ce que Charles ïï, jeune encore, et Louis XIY, 
dans toute sa plendeur, avoient tenté vainement en 1672? Feroit-il, 
quand le prince d’Orange étoit l’héritier présomptif du royaume, ce 
qui étoit déjà impossible quand Louis XIY, Charles II et le duc d’York 
ne voyoient dans le prince d’Orange qu’un enfant déshérité du stat- 
houdérat de ses ancêtres? Sunderland avoit trop d’habileté sans doute. 
Mais il vouloit gouverner le roi ; et pour cela il se prêtoit à ses idées 
dominantes. On peut même se demander-si Jacques II, dans la négo¬ 
ciation actuelle, avoit d’autre vue que celle d’obtenir les deux millions 
qu’il voyoit entre les mains de l’ambassadeur de France. 

En effet, lui et Sunderland faisoient de grands efforts pour donner 
à Louis XIY l’idée d’une mésintelligence réelle entre le prince 
d’Orange et la cour d’Angleterre. Cependant, et quelle que fût l’ori¬ 
gine des bruits qui circuloient alors, on prétendoit que l’invasion de 
Monmouth étoit soutenue par des secours de la France. A l’étranger, 
on parloit aussi d’une réunion secrète du prince d’Orange et du roi ; 
on disoit à La Haye que Jacques II étoit mécontent de Louis XIV, 
et qu’une rupture éclateroit quand il en seroit temps. Ces bruits 
avoient pu sans doute se répandre à dessein, à cause de Monmouth et 
du parlement. Il est avéré cependant que, tout en affectant avec 
Barillon beaucoup de ressentiment sur ce que les vaisseaux d’Argyle 
et de Monmouth avoient pu sortir des ports de la Hollande, Jacques II 
traitoit avec les ambassadeurs des états généraux, pour renouveler les 
anciens traités. Barillon néanmoins démentoit tous ces bruits, se fiant 


EN ANGLETERRE. 


95 

aux protestations du roi et de Sunderland. « Le prince d’Orange et 

» le roi, » disoit Sunderland, « sont obligés l’un et l’autre de dissi- 
» muler, de garder certaines bienséances ; mais se réunir de bonne 
» foi, n’y croyez jamais. Leurs intérêts et leurs desseins sont trop 
» contraires. » 

Louis XIV, mieux informé par le comte Davaux, son ambassadeur 
en Hollande, répondit formellement « que, dans les conjonctures 
» présentes, les demandes du roi et des ministres d’Angleterre 
» n’étoient plus soutenables. » Peu de jours après, il mande à Barillon 
que le moment est opportun de rétablir la religion catholique en 
Angleterre, et que si le roi n’en profite pas, il ne le retrouvera jamais. 
Il lui ordonne surtout de bien étudier les intentions de la cour, et 
d’observer attentivement les ambassadeurs d’Espagne et de Hollande. 

Le comte de Sunderland, qui négocioit alors avec les états généraux, 
et qui signa le traité un mois après, amusoit certainement l’ambassa¬ 
deur de France, par ses promesses et par sa dextérité. La négociation 
que redoutoit la France touchoit à son terme ; le traité se rédigeoit ; 
les signatures étoient déjà données, que Barillon, sur la foi des paroles 
de Sunderland et du roi, rassuroit toujours Louis X1Y. « Sa majesté 
» britannique, » lui dit-il le 9 août, « ne veut que donner au public 
» une apparence de liaison avec les états généraux, pour plaire aux 
» Anglois et au parlement. Les Espagnols se flattent pareillement 
» d’un penchant secret du roi d’Angleterre en leur faveur, mais le 
» roi ne leur donne que de vaines démonstrations. Il ne s’agit au 
» fond que de renouveler un traité de commerce. On en peut juger 
» autrement à la cour de France, et même hors de France, » disoit 
le comte de Sunderland, « mais le roi dXngleterre est toujours ferme 
» dans son attachement à la France. » Enfin le jour même de la 
conclusion, 27 août, Jacques II promettoit à Barillon de ne s’engager 
surtout à contracter aucune autre obligation que de défendre les états 
généraux, s’ils étoient attaqués. Néanmoins ce traité, signé par Bo- 
chester, Halifax, Sunderland et Middleton , rappeloit et confirmoit 
entre autres le traité de paix et d’alliance du mois de juillet 1G67 , le 
traité de navigation et de commerce du même temps, et l’alliance 

défensive conclue au mois de mars 1678. 

Louis XIV étoit prévenu par le comte Davaux de ces négociations 
et de leur substance, avant même que Barillon le fût lui-même; aussi 
étoit-il irrité de ce mystère. Il en jugeoit très-bien les conséquences. 


96 RÉVOLUTION RE 1680 

Lorsque Charles lï eut conclu ce traité de 1678, que Jacques II renou- 
veloit en ce moment, il étoit en mésintelligenceouverte avec la France ; 
et pourtant, disoit Louis XIV, lorsqu’il se fit une réconciliation entre 
nous, il a suivi mes inspirations sur la manière de l’interpréter. Pour¬ 
quoi donc aujourd’hui renouveler ce traité , sans que rien y oblige le 
roi d’Angleterre ? N’est-ce pas donner au prince d’Orange les moyens 
de faire une ligue et de troubler le repos de l’Europe? Cette pré¬ 
voyance ne fut pas trompée. Déjà en effet une ligue se préparoit, 
mais dans un profond silence, et l’on peut rapporter à cette 
année 1685 le premier développement des guerres et des révolutions 
dont l’Europe va être le théâtre. 

La puissance autrichienne, si violemment ébranlée par le cardinal 
de Richelieu, luttoit péniblement contre Louis XIV. Tourmentée en 
Allemagne par les troubles de Hongrie et par les armées ottomanes, 
chancelante et comme frappée de mort dans la branche espagnole, 
elle ne paroissoit plus capable de se soutenir devant la France que par 
une alliance étroite avec toutes les puissances protestantes. De là 
cette grandeur subite et rapide de Guillaume, prince d’Orange. L’Eu¬ 
rope conspirait alors pour réunir dans la famille impériale les États 
espagnols, dès que le faible et valétudinaire Charles II ne seroit plus. 
Mais la politique de Louis XIV ne lui permettoit pas de laisser 
accomplir cette réunion, qui rendroit à l’Autriche sa première domi¬ 
nation. Cependant le duc de Bavière venoit d’épouser une fille de 
l’empereur Léopold ; et s’il avoit un fils, la succession espagnole sans 
doute lui seroit léguée par Charles IL Ainsi l’ancien traité de partage 
conclu entre Léopold et Louis XIV ne pouvoit plus se renouveler. Si 
enfin Louis XIV n’abandonnoit ses prétentions, une guerre universelle 
éclateroit sans doute. L’Europe étoit donc alors divisée comme en 
deux camps d’observation, qui n’attendent que le signai des combats. 
D’autres causes de guerre ou d’inquiétude contre Louis XIV se déve- 
loppoient chaque jour , et d’ailleurs la guerre manque-t-elle jamais 
d’occasions et de prétextes? Déjà la mort de l’électeur palatin pouvoit 
en servir. La maison de Newbourg venoit de recueillir cette succes¬ 
sion , et Louis XIV revendiquoit les droits de la seconde duchesse 
d’Orléans, sœur du dernier électeur. Enfin, toute l’Europe avait l’œil 
attentif aux desseins manifestes du roi de France contre les protes¬ 
tants , et aux projets présumés du roi d’Angleterre sur la religion 
catholique. La révocation de l’édit de Nantes devoit aussi résoudre 


EN ANGLETERRE. 


97 

un grand problème par rapport à l’Angleterre , et l’on alloit savoir si 
Jacques II seroit l’allié de Louis XIV, ou l'arbitre de l'Europe entre 
les Bourbons et l’Autriche. 

Ce rôle d’arbitre , de médiateur de l’Europe, fiattoît en secret la 
lierte ou plutôt la vanité de Jacques II. Il en éprouvoit quelquefois le 
désir. Dans ses projets qui n’ont jamais été bien déterminés, il aspiroit 
à une grandeur quelconque. Mais peu capable de vues étendues et 
profondes, s’il avoit des lumières, elles étoient bornées ; s’il avoit de 
fa persévérance dans ses projets, cetoit plutôt obstination que fermeté, 
contre des obstacles dont il n’apercevoit pas la puissance. En un mot, 
il agissoit plus par un instinct tout personnel que par une raison pré¬ 
voyante et supérieure. C’est là surtout ce qui l’a fait soupçonner d’une 
fausseté, qui peut-être n’étoit pas naturelle à son caractère. Il étoit 
sincère quand il disoit au parlement : J'ai le cœur anglois ; mais alors 
il vouloit être plus que le pensionnaire de Louis XIV : de là ses négo¬ 
ciations avec la Hollande, il n’étoit pas moins sincère quand il disoit 
à l’ambassadeur de Louis XIV : J'ai le cœur françois. Mais alors il se 
voyoit vainqueur de deux conjurations; mais alors il étoit maître 
d’une flotte qu’il pouvoit rendre formidable et d’une armée déjà puis¬ 
sante. Il croyoit qu’en s’alliant à Louis XIY, il pouvoit tout à la fois 
accomplir ses projets sur la religion, et mettre le poids de sa couronne 
dans la balance de l’Europe. 

La politique de Louis XIY étoit plus décidée. Il se refusoit à toutes 
les demandes d’un traité positif avec la cour de White-Hall, et se con¬ 
tentait de répondre qu’il seroit toujours prêt à servir Jacques If, s’il 
vouloit établir la religion catholique en Angleterre. Il savoit très-bien 
ces deux choses : l’une, que l’Angleterre, abandonnée à son impul¬ 
sion naturelle , se joindroit aux ennemis de la France; la seconde, 
que si Jacques II entreprenoit sérieusement d’établir la religion catho¬ 
lique dans ses Etats, l’Angleterre, divisée en factions politiques et 
religieuses, seroit nulle pour les affaires du continent. C’est ce que 
l’on a vu sous le dernier règne, quand l’ambassadeur de France reçut 
l’ordre de négocier tout à la fois avec les factions de Sidney, de Mon- 
mouth et d’York. Le même ordre sera bientôt donné de soutenir 
l’opposition du parlement. Mais Jacques II, dans la sphère étroite de 
son esprit, ne pouvoit comprendre que toutes les vues de la cour de 
Versailles étoient de neutraliser l’Angleterre. Un grand événement va 
décider la fortune du roi : c’est la révocation de l’édit de Nantes. 













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LIVRE ONZIÈME, 


Révocation de l’édit de Nantes, — Ses effets sur Jacques II. — Politique de Louis XI Y 
avec l’Angleterre. — Politique incertaine de Jacques II. — Le P. Piter. — Parle¬ 
ment. — Les communes demandent le renvoi des officiers catholiques. — Ambas¬ 
sade à Rome. — Liberté de la presse unie à celle de la chaire. 


1683 (*uite). 


Henri IY, par l’éilit de Nantes, avoit renouvelé en faveur des cal¬ 
vinistes les concessions accordées par les édits de 1576 et 1577 ; mais 
il renouveloit par raison et magnanimité ce qui, dans son prédéces¬ 
seur, n’étoit qu’une œuvre d’impuissance. On ne peut lire sans atten¬ 
drissement le discours tout à la fois'paternel, sage et ferme qu’il adressa 
aux députés du parlement, convoqués au Louvre, pour accomplir ce 
grand ouvrage d’une pacification universelle dans son royaume. Il ne 
falloit rien moins que ce ton persuasif et royal, pour vaincre l’oppo¬ 
sition que faisoit naître surtout cette pensée, prise alors dans un 
sens absolu, que les hommes ne peuvent tolérer ce que Dieu défend. 

Il ne s’agissoit pas seulement, en effet, d’accorder une simple 
tolérance civile aux calvinistes, mais d’admettre les calvinistes à con¬ 
courir avec les catholiques aux honneurs, dignités et magistratures. 

r 

La religion catholique étoit la religion de l’Etat; comment recon- 
noître des droits politiques dans les ennemis de la religion? Depuis 
Constantin, les lois de l’empire offroient de nombreux exemples, pour 
fortifier toute opposition à des concessions semblables. D’après les 
constitutions de Théodose et de Valentinien , les manichéens dévoient 
être chassés des villes, et punis des plus rigoureux supplices. Les 
autres hérésiarques étoient exclus de toute dignité, de toute fonction 
publique et municipale. Justinien leur avoit interdit même la faculté 
de faire des legs et donations ; la loi défendoit enfin jusqu’aux testa¬ 
ments militaires. 


RÉVOLUTION DE 1608 


100 

à Van Citers que , s’il vouloit la guerre , il avoit déjà cinquante-huit 
vaisseaux prêts à sortir, et cinquante-huit autres qui les suivroient au 
premier ordre, il demandoit avec une sorte d’inquiétude à Barillon 
si l'on ne recevroit pas bientôt des nouvelles de France. A la réception 
de la lettre de Louis XIV, l’on s’occupa de régler les conditions 
de l’armement, et le projet de traité fut arrêté en ces termes, le 
29 avril : 

« Le roi d’Angleterre mettra vingt vaisseaux et huit brûlots en 
» mer, dans un mois au plus tard ; 

» Son ministre à La Haye parlera en la manière dont on est con- 
» venu ; 

» Les vaisseaux demeureront aux dunes ou dans la Manche, selon 
» que sa majesté britannique trouvera plus convenable , pendant 
» quatre mois ; 

» Le roi très-chrétien fera remettre à Londres la somme de 
» 500,000 liv. dans un mois, et le reste de mois en mois , par paye- 
» ment s égaux. » 

Ces derniers mots s’appliquoient à la solde des deux mille hommes, 
que le roi vouloit faire remonter d’abord au 1 er mars, et enfin au 
1 er avril. Mais en envoyant ce projet de traité, Barillon annonçoit que 
le comte de Sunderland paroissoit exiger pour lui 60,000 liv., au 
lieu des 30,000 liv. qui étoient offertes. Sans cette' augmentation , 
la conclusion du traité pouvoit éprouver des difficultés. 

Mais déjà Louis XIV avoit acquis la certitude que la flotte hollan- 
doise ne se porteroit pas vers le Nord, et que, pour celte année, il n’y 
auroit point d’hostilités entre la Suède et le Danemarck. Il avoit donc 
ordonné à Barillon de ne plus presser le roi d’Angleterre sur ce point, 
et de lui laisser prendre telles résolutions qui lui sembleroient con¬ 
venir au bien de ses affaires. Sa lettre étoit du 4 mai ; deux jours 
après, en recevant le projet du traité, il se référa brièvement à sa 
dépêche du 4. Il n’avoit aucune raison , disoit-il, de prendre cette 
année aucune précaution nouvelle. «La cour où vous êtes, » ajoutoit- 
il, « doit bien se contenter que je commence à payer, du 1 er de ce 
.» mois, des régiments qui ne sont pas même encore sur pied. » 
Dans cette courte et sèche réponse, il n’étoit pas dit un seul mot des 
60,000 liv. demandées pour le comte de Sunderland, qui sans doute 
en conçut quelque ressentiment. Le même jour, 6 mai, Louis XIV 
manda au comte Bavaux qu’il ne devoit en aucune manière s’occuper 


EN ANGLETERRE. 


101 


des moyens d’apaiser les mécontentements, qui alors étoient devenus 
extrêmes, entre les états généraux et Jacques II. « Il faut, » disoit- 
il , « laisser au ministre du roi d’Angleterre le soin de trouver les 
» expédients les plus convenables pour les faire cesser, et pour qu’on 
» n’en vienne de part ni d’autre à une rupture. Cette mésintelligence 
» servira plutôt à maintenir la paix de l’Europe qu’à la troubler. » 
Hélas! en suivant les conseils d’une politique si raffinée, Louis XIV 
ne prévoyoit pas que cette mésintelligence, excitée avec tant de soin 
par ses ambassadeurs, devoit bientôt ravir trois couronnes au roi 
d’Angleterre, mettre le prince d’Orange à la tète de tous les ennemis 
de la France, exciter une guerre sanglante , longue, universelle, et 
prolonger pour cent cinquante ans peut-être la proscription de la 
religion catholique. 

La direction des affaires de Jacques II en Hollande se ressentoit 
nécessairement du caractère de cette singulière négociation avec la 
France , où Louis XIV dédaigna enfin d’avoir, pour une enchère de 
30,000 livres, une flotte tout entière et le premier ministre de 
trois royaumes. Lorsque les états généraux , par leur résolution du 
10 mars, eurent pour la seconde fois refusé de renvoyer les régiment# 
en corps , permettant néanmoins aux officiers de quitter leur service 
ou d’y rester, plusieurs de ces officiers demandèrent au marquis d’Al- 
beville si le roi leur souverain vouloit absolument les troupes en corps, 
ou s’il se contenteroit qu’ils retournassent en Angleterre, individuelle- 
ment et sans leurs soldats. D’Albeville n’eut rien à leur repondre. 
Alors, dans l’incertitude s’ils seroient replacés en Angleterre, ils pri¬ 
rent leur parti qui fut de rester, excepté les trente-sept qui se déci¬ 
dèrent à partir. 

Les états avoient nié qu’il existât aucune capitulation , et le fait se 
trouvoit exact, du moins pour eux ; mais il s’en trouva une dont la 
cour d’Angleterre ignoroit même l’existence, et que le hasard üt 
découvrir dans les papiers du feu comte d’Ossory , qui, sous le der¬ 
nier règne, avoit commandé les troupes angloises au service de Hol¬ 
lande. Ossory l’avoit conclue en 1678 avec le prince d’Orange, et 
celui-ci Favoit signée comme capitaine général. Un des articles por- 
toit formellement que le roi d’Angleterre pourroit faire le rappel de 
ce corps, toutes les fois qu’il le trouveroit nécessaire. Fort de cette 
capitulation , le marquis d’Albeville, déclinant tout argument sur les 
faits précédents, sur les traités de la reine Élisabeth, sur ce qui avoit 


RÉVOLUTION DE 1688 


102 

C’est dans cet ordre d’idées, si l’on veut être juste, qu’il faut con¬ 
sidérer tous ces actes des anciens empereurs et des gouvernements 
modernes, portés contre les sociétés religieuses qui ne reconnois- 
soicnt pas la religion de l’État. Henri IV et Richelieu surent aperce¬ 
voir cette distinction devenue aujourd’hui nécessaire, et s’élever au- 

r 

dessus de leur temps ; mais aussi quels hommes d’Etat que Henri IV 
et Richelieu ! Quant à Louis XIV, il faut sortir un moment de notre 
siècle, et se placer à coté de lui pour le juger. A part toutes les pas¬ 
sions humaines qui ont tant de force et d’autorité sur les conseils 
des rois, à part également la connoissance que l’expérience nous a 
donnée des funestes et irréparables conséquences de la révocation , 
comment, au milieu de tous les grands hommes qui le proclamoient 
grand lui-même, eût-il résisté à cette voix qui s’élevoit dans les 
temples, et qui lui disoit sans cesse : « Soyez un nouveau Constantin, 
» un nouveau Théodose, un nouveau Marcian, un nouveau Charle- 
» magne ? » 

Louis XIV comme la France entière, et la France comme Louis XIV, 
voyoicnt dans la religion catholique, la loi éternelle et suprême de la 
vérité, la perfection de l’homme et le lien nécessaire de toute société. 
A ces considérations générales se joignoient aussi des considérations 
d’Ètat particulières, qu’il ne faut pas juger légèrement. Le clergé de 
France, dans sa déclaration de 1682, devenue loi de l’État par la 
sanction de Louis XIV, avoit eu deux pensées grandes et profondes. 
L’une étoit de montrer à toutes les puissances protestantes que la 
religion catholique romaine étoit calomniée, quand on la montroit 
inconciliable avec la souveraineté réelle des rois, en un mot avec leur 
indépendance nécessaire de tout autre pouvoir extérieur. La seconde, 
qui embrassoit également le présent et l’avenir de la France, avoit 
pour objet de prévenir un double danger, que les violents débats de 
Louis XIV avec le saint-siège rendoient imminent : ou l’établissement 
d’un patriarche en France, qui, un jour peut-être, eût renouvelé le 
fatal exemple des patriarches de l’Orient ; ou la réduction de l’église 
gallicane à une servitude pareille à celle des églises d’Espagne et de 
Portugal. 

Cependant la déclaration de 1682, intervenue au milieu des que¬ 
relles politiques de Louis XIV avec Rome, ne parut au saint-siège 
que comme une sorte de schisme, moins prononcé, il est vrai, que 
le schisme de l’église anglicane, mais non moins dangereux. Alors 


EN ANGLETERRE. 


103 

encore se joignoient aux dissentiments de Louis XIV et du pape, les 
divisions intestines de l’église de France sur les questions de la grâce 
et le livre de Jansénius. Les partisans de l’évêque d’Ypres défendoient 
avec vigueur la déclaration du clergé ; et Louis XIV, qui considéroit 
leurs opinions comme une hérésie commencée, frappa l’hérésie cal¬ 
viniste pour apaiser la cour de Rome sur cette déclaration de 1682. 
D’autres motifs se présentoient encore. Louis XIV voyoit déjà se 
former la ligue d’Augsbourg ; et le roi d’Angleterre lui avoit mandé 
que Monmouth s’étoit concerté, pour sa rébellion, avec les chefs des 
calvinistes françois. On le trompoit aussi par des rapports mensongers. 
De toutes parts, en effet, les intendants lui annonçaient une immensité 
de conversions dont il ignoroit sans doute l’odieux et terrible moyen. 
Croyant enfin n’avoir plus à frapper qu’un petit nombre de prédi- 
cants rebelles ou de mauvaise foi, et quelques sectaires obstinés dans 
l’orgueil d’une erreur volontaire, il révoqua l’édit de son aïeul. 

Plus tard, ce grand roi voulut adoucir, guérir même cette large 
blessure faite à l’État 1 . Mais ce que Louis XIY eût pu réparer par 
sa grandeur d’âme, comme par sa puissance, dans la France toute 
catholique, Jacques II brûloit de l’imiter dans l’Angleterre toute pro¬ 
testante. Alors l’Europe, inquiète des projets politiques de Louis XIV, 
ne vit plus qu’un serviteur de la France dans le nouveau roi d’Angle¬ 
terre. Elle conspira contre Jacques II, parce qu’elle conspiroit à 
Augsbourg contre Louis XIY ; elle abandonna afin la dictature de 
sa confédération à l’ambitieux prince d’Orange, et Guillaume devint 
par elle et pour elle roi d’Angleterre, parce que Guillaume étoit l’ir¬ 
réconciliable ennemi de Louis XIV. Tels furent, contre Jacques II 
et les catholiques d’Angleterre, les effets de la révocation de l’édit 
de Nantes. 

Des mesures déplorables avoient précédé cette fatale révocation. 
L’histoire les attribue à l’inexorable Louvois, et le conseil de France 
faisoit convertir par des dragons les calvinistes à l’église romaine, à 
peu près comme les conseils de Charles II et de Jacques II faisoient 
convertir aussi par des dragons les Écossois puritains à la liturgie 
protestante. Ainsi en France la signature du formulaire des évêques, 
et en Écosse la signature du test parlementaire, arrêtoient les dragons 
et les gens du fisc. C’étoit ce que l’on nommoit conversion, et il y 


1 Voyez les notes à la fin de cette histoire. 


RÉVOLUTION DE 1603 


104 

en eut plus de 500,000 dans le Béarn, en Guienne, en Poitou, dans 
le Languedoc et dans le Dauphiné. L’évêque de Luçon écrivoit en 
Angleterre 1 que sur 7,000 huguenots dans son diocèse, il n’en res- 
toit plus que 300 à convertir. Louis XIV, de toutes parts trompé 
par ces hideux mensonges, avoit cru que tout se bornoit à constater, 
par un acte législatif, la non-existence d’un culte déjà par le fait 
aboli ; et Jacques II, admirant la facilité des merveilleux triomphes 
de l’évêque de Luçon, en prenoit d’autant plus d’ardeur et de con¬ 
fiance, pour obtenir autant de gloire dans ses royaumes. 

Tandis que ces deux rois se laissoient abuser si tristement sur la 
grandeur et les dangers du coup qui venoit d’être porté, on repré- 
sentoit à l’Angleterre ces conversions prétendues sous un aspect bien 
différent. Déjà les religionnaires fugitifs accouroient en foule et ve- 
noient confirmer les récits lamentables dont les lettres de France et 
les feuilles de Hollande repaissoient tour à tour la curiosité, la haine 
et la pitié publiques. L’ambassadeur Barillon cherchoit quelquefois à 
glisser la vérité à travers les transports de son admiration étudiée. 
« On peut aisément croire, » disoit-il, « qu’un événement si glorieux 
» pour votre majesté excite la jalousie et l’aigreur des Anglois. Le 
» peuple de Londres reçoit avec avidité tout ce qui se débite touchant 
» les moyens dont on se sert pour avancer les conversions en France. 
» On en parle très-librement, et l’on se plaint que, la nation étant 
» sous un roi catholique, il soit impossible aux Anglois de secourir 
» leurs frères. » Les plaintes étoient en effet universelles; et, dans 
le conseil même du roi d’Angleterre, on s’exprimoit avec une liberté 
chaleureuse, entre autres milord Halifax, qui pour cela fut disgracié. 

Ce fut au milieu de cette fermentation des esprits que Jefferyes 
reçut la récompense de ses cruautés, et fut nommé lord chancelier 
d’Angleterre. Le parlement, prorogé au 19 octobre, dcvoit aussi 
bientôt se réunir ; mais la cour n’avoit encore de plan déterminé ni 
envers Louis XIV, ni envers la Hollande et l’Espagne, ni envers le 
parlement. Jacques II n’ignoroit pas qu’une ligue se préparoit, dont 
Se prétexte public seroit la défense et la sûreté de la religion protes¬ 
tante. Il cherchoit donc à faire entendre à l’ambassadeur de France 
que, pour empêcher cette ligue, il falioit une alliance intime entre 
lui et Louis XIV. Il s’ouvroit même sans réserve sur ce qu’il vouloit 


1 Lettre de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


105 

(aire : il alloit, disoit-il, envoyer un ambassadeur à la cour de Rome : 
un nonce du pape étoit déjà en route pour l’Angleterre : le test et 
Yhabeas corpus seroient révoqués : il donneroit enfin dispense des 
lois pénales à tous les catholiques placés dans l’armée. Cependant il 
cachoit avec un soin extrême ses négociations avec la cour d’Espagne ; 
mais Louis XIV, qui ne les ignoroit pas, donna ordre à Barillon, 
le 19 novembre, de prendre des mesures telles que Jacques II trouvât 
dans son parlement des obstacles à tous scs projets. Il l’autorisa même 
à faire connoître aux parlementaires les plus attachés à la conservation 
de leurs droits et privilèges qu’ils pouvoient agir en liberté, sans 
craindre la France. « Mais il est bon, » ajoutoit-il, « que vous vous 
» serviez de toutes les occasions qui se présenteront, pour insinuer 
» adroitement au roi d’Angleterre l’intérêt qu’il a d’employer son 
» autorité au rétablissement de la religion catholique, et de ne la 
» pas laisser plus longtemps exposée à toutes les lois pénales qui ont 
» été faites contre elle dans les règnes précédents. » Cette instruction 
secrète, expédiée par un courrier extraordinaire à Barillon, explique 
toute la politique de la cour de Versailles sur les affaires d’Angleterre. 

Ce changement de Louis XIV envers Jacques II avoit pour motif 
réel l’affectation que le roi d’Angleterre mettoit publiquement à en¬ 
tretenir des relations bienveillantes avec les ministres de l’Espagne 
et des états généraux, et surtout à blâmer les rigueurs exercées contre 
les calvinistes françois; à en disculper les jésuites; à les imputer à 
madame de Maintenon et à l’archevêque de Paris, malgré les secrètes 
protestations de zèle et d’admiration qu’il prodiguoit à Barillon. 
Louis XIV crut y voir un projet de s’allier à ses ennemis, si le par¬ 
lement, qui alloit se réunir, se montroit généreux, ou d’imiter la 
politique versatile et vénale de Charles II. Mais, dans la vérité, le roi 
d’Angleterre, qui ne désiroit pas plus d’être asservi à Louis XÏV qu’à 
son parlement, vouloit employer l’un et l’autre pour acquérir les 
moyens de fonder son système de puissance absolue. Agissant avec 
la même dissimulation avec le prince d’Orange, il correspondoit par¬ 
ticulièrement avec lui ; et tous deux cachoient leurs pensees véritables 
sous des expressions qui ne trompoient ni l’un ni l’autre : avec cette 
différence pourtant, que le prince fondoit la ligue d’Augsbourg, et que 
le roi se bornoit à entretenir des intrigues souterraines, pour épier 
les moindres démarches de son gendre. Il est évident que l’homme 
d’Ètat devoit l’emporter sur l’homme d’intrigues. En effet le prince 


106 


RÉVOLUTION DE 1688 


d’Orange ayant découvert que l’aumônier, la nourrice et la femme 
de chambre de la princesse remettoient à l’envoyé d’Angleterre un 
journal de tout ce qui se passoit sous leurs yeux, aumônier, nourrice 
et femme de chambre furent chassés ; et le roi en conçut autant de 
chagrin et de ressentiment que si son gendre eût gagné une bataille 
contre lui. 

Le conseil de Jacques II étoit livré à des jalousies ambitieuses, à 
de sourdes machinations, à des dissensions,qui expliquent la contra¬ 
diction des secrets desseins du prince, avec sa diplomatie ostensible 
et ses paroles publiques. Ce fut d’abord le marquis d’Halifax, prési¬ 
dent du conseil, qui succomba. Il avoit dit ouvertement qu’il ne 
pouvoit soutenir au parlement les projets manifestés par le roi * et 
Jacques II, en plein conseil, déclara qu’il ne permettroit à aucun de 
ses ministres d’exprimer un autre avis que le sien. Cette disgrâce 
d’Halifax donna lieu à de grandes réflexions. « Si le roi, » disoit-on, 
« chasse de son conseil l’homme qui a le plus vivement combattu le 
* bill de l’exclusion, que prépare-t-il donc à ceux qu’il considère 
» comme ses ennemis? Comment se livre-t-il cependant sans réserve 
» à Sunderland, qui étoit si fortement prononcé avec Shaftsbury , 
» pour l’exclure de la succession royale? » Ces mystères de cour 
étonnoient singulièrement le public ; mais on ignoroit encore le se¬ 
cret ascendant que prenoit sur Jacques lï le père Piter, religieux de 
la compagnie de Jésus. 

Le père Piter étoit frère du feu lord de ce nom. Présenté à 
Jacques II dans le temps de la conspiration des papistes, il avoit peu 
à peu gagné la confiance de ce prince par l’expression de son zèle et 
par la résolution de son caractère. L’habile Sunderland eut bientôt 
reconnu que ce religieux, déjà tout-puissant chez la reine, ne met- 
toit point de bornes à ses desseins sur le roi. Aussi fit-il jouer tous les 
ressorts de sa dextérité pour le subjuguer, tout en paroissant ne suivre 
que ses inspirations. Le père Piter à son tour disoit sans cesse aux ca¬ 
tholiques , à la reine et au roi, que le comte de Sunderland pouvoit 
seul obtenir une alliance étroite avec la France, et pouvoit seul con¬ 
duire à un heureux terme le grand projet de la conversion du royaume. 
Or, Halifax étoit ennemi de la France, et, quoique très-équivoque 
protestant, il répétoit sans cesse qu’il ne laisseroit pas attaquer la re¬ 
ligion du pays; il devoit donc être écarté du conseil. Le comte de 
Rochester, lord trésorier, étoit le beau-frère du roi ; il avoit rendu 


EN ANGLETERRE. 


107 

de grands services à sa majesté sans doute ; mais il était protestant 
rigide; il seroit donc ennemi des catholiques; il falloit donc le ren¬ 
verser : le comte de Sunderland n’eut pas de peine à convaincre le 
père Piter de la nécessité de cette mesure. Mais le moment n’étoit 
pas encore opportun ; Rochester avoit trop de crédit au conseil et 
hors du conseil ; il falloit donc parer la victime avant de la sacrifier, 
et Sunderland fit nommer Clarendon , frère aîné de Rochester, à la 
vice-royauté d’Irlande. Mais Clarendon, bien plus rigide que son frère 
sur les droits de l’église anglicane, pouvoit-il convenir aux projets du 
roi et des catholiques sur l’Irlande ? Pourquoi donner au duc d’Or- 
mond, catholique, un successeur protestant? Sunderland persuada 
sans peine au père Piter et au roi que cela même feroit taire tous les 
murmures qui s’exhaloient déjà par rapport à l’Irlande ; que d’ailleurs 
la vice-royauté n’ayant plus le commandement militaire, il suffisoit 
que le général d’Irlande eût le secret de la cour. C’étoit le comte 
Talbot, depuis duc de Tyrconnel, catholique zélé, impétueux, dévoué 
d’abord à l’Irlande son pays et secondairement au roi, qui désiroit 
s’appuyer sur les catholiques de cette nation. Une autre combinaison 
ne pouvoit échapper à Sunderland. Talbot et Clarendon, rivaux d’au¬ 
torité , ennemis naturels par la différence de leurs principes, ne pour- 
roient ni s’entendre , ni rester unis. Anglois et protestant, le fier 
Clarendon contrarieroit sans doute les actes de Talbot, non moins 
fier, et de plus Irlandois catholique. Leurs divisions ne pouvoient 
rester indifférentes au lord trésorier, qui, au conseil, voudroit soute¬ 
nir son frère. De là naîtroient d’inévitables occasions de le perdre 
lui-même, et tous les deux peut-être. Enfin, la force des liens du sang 
les attachoit à la princesse d’Orange leur nièce ; ils étoient donc natu¬ 
rellement les protecteurs de la faction d’Orange, et par conséquent 
les ennemis de la France et des catholiques d’Angleterre. Le père 
Piter n’en vit pas davantage pour s’abandonner au comte de Sunder¬ 
land , qui devint président du conseil en place du marquis d’Halifax, 
et obtint un crédit sans bornes sur le roi et les catholiques exclusifs, 
sans se perdre dans l’esprit des anglicans et de l’opposition. 

Le parlement alloit s’ouvrir, et Jacques II se voyoit caressé par 
toutes les puissances ennemies de Louis XIV. Il régnoit sur l’Écosse 
qui avoit, ou du moins le parlement, proclamé son pouvoir absolu. 
En Irlande, les protestants étoient effrayés, désarmés, soumis. En 
Angleterre, l’esprit de parti n’étoit plus qu’un chagrin superbe qui 


108 


RÉVOLUTION DE 1688 


s’exhaloit en murmures, et les factions paroissoient ensevelies dans la 
tombe de Monmouth. Maître d’un revenu indépendant et d’une armée, 
Jacques ne voyoit plus de limite à sa puissance, d’obstacle à ses des¬ 
seins. Le parlement lui-même ne lui sembloit être qu’un instrument 
de plus. Mais tel étoit le caractère de Jacques II. Dans la spéculation, 
il ne doutoit ni de sa force, ni de ses droits ; tout devoit céder à sa 
volonté, parce qu’il la croyoit essentiellement la loi vivante. Falloit-i! 
exécuter? alors la crainte d’échouer, la honte de démentir la fierté de 
son langage, mettoient le trouble dans son esprit et dans ses plans. 
Tous les conseils qui blessoient sa vanité, il les repoussoit avec hu¬ 
meur, quelquefois avec emportement, et s’abandonnoit avec une dé¬ 
plorable facilité à des avis contraires qu’il sembloit solliciter. C’est 
ainsi qu’après avoir manifesté avec une hauteur imprudente, avant 
même la première assemblée du parlement, que le gouvernement 
étoit impossible avec Yhabeas corpus, et qu’il sauroit affranchir les 
catholiques des lois pénales et des serments qui les forçoient de renon¬ 
cer à toute existence politique, il arriva, sans aucun plan décisif, à la 
seconde session qu’il avoit convoquée. 

Mais les catholiques eux-mêmes n’étoient pas d’accord. « Les plus 
» habiles, » disoit Barillon, « et ceux qui ont le plus de part à la 
)> confiance du roi d’Angleterre, connoissent bien que la conjoncture 
» est la plus favorable qu’on puisse espérer. Les jésuites sont de ce 
d sentiment, qui sans doute est le plus raisonnable. Mais les catho- 
» liques riches et établis craignent l’avenir... ils voudroient admettre 
» tous les tempéraments possibles, et se contenteroient des plus mé- 
» diocres avantages qu’on leur voudroit accorder, comme seroit la 
» révocation des lois pénales, sans s’attacher à la révocation du test, 
» qui rend les catholiques incapables des charges et des emplois... 
» Leur avis prévaudroit, si les autres ne prenoient tous les soins pos- 
» sibles pour faire comprendre au roi d’Angleterre que, s’il ne se 
» sert de l’occasion, et qu’il n’établisse pas présentement ce qu’il 
» a dessein de faire pour les catholiques et pour lui-même, il verra 
» tous les jours naître de plus grands obstacles à ses desseins. Le roi 
me paroît fort résolu de se prévaloir de la conjoncture présente. » 
Barillon écrivoit ainsi le 12 novembre, et Jacques II ouvrit le par¬ 
lement le 19 avec un discours équivoque, où il exprimoit plutôt des 
intentions déjà bien connues qu’une volonté affermie. D’abord il de¬ 
manda un subside pour l’entretien de l’armée, disant en peu de mots 


EN ANGLETERRE. 


109 

que les milices seroient insuffisantes pour réprimer des rébellions, s’il 
en survenoit de nouvelles. Quant aux lois pénales et à celles du test, 
il en fit mention, mais seulement pour déclarer qu’il en vouloit dis¬ 
penser les officiers catholiques de l’armée. Là se bornoit tout son dis¬ 
cours qui fut accueilli par une sévère froideur. Jacques II, avec plus 
de droiture dans le cœur, ou une politique plus ferme, eût demandé 
nettement et dans les formes légales, la révocation de ces lois tyran¬ 
niques , au lieu d’annoncer qu’il se mettroit au-dessus d’elles et du 
pouvoir législatif, qui seul avoit le droit de les révoquer. Il crut, par 
des paroles fières, étoulfer une question dangereuse, celle du pouvoir 
dispensif, devant laquelle Charles II fut contraint de reculer, meme 
dans le premier enthousiasme de la restauration. Le roi livroit ainsi 
aux plus dangereux ennemis de son autorité le droit de se montrer 
les défenseurs des libertés publiques : occasion déplorable que l’inha¬ 
bileté ou la mauvaise foi ont toujours le talent de procurer aux fac¬ 
tions. 

La révocation de l’édit de Nantes avoit inspiré une sombre inquié¬ 
tude aux Anglois contre leur roi, qui put s’en convaincre de ses propres 
yeux. Un mandement d’un évêque françois, l’évêque de Valence, 
occupoit violemment le public, et Jacques II, avant d’ouvrir la séance 
du parlement, en entendit la lecture dans un groupe de pairs qui 
l’accompagnoient de réflexions véhémentes. Aussi son propre discours 
trouva-t-il des esprits très-préoccupés de ce grand événement et des 
projets dans leur souverain. Les communes, à peine rentrées dans 
leur chambre, mirent sur-le-champ à l’écart la proposition de faire 
immédiatement l’adresse d’usage au roi. Elles s’ajournèrent d’abord 
à trois jours. Le 22, il y eut une grande vivacité dans la délibération, 
contre l’armée, contre les officiers catholiques, sur la contradiction 
des paroles actuelles de sa majesté avec ses précédentes promesses de 
maintenir les lois qui assurent la religion protestante. Seymour et 
Clergis, anciens députés, se distinguèrent dans ces débats. Jennins et 
Tuesden, nouveaux députés, furent couverts d’applaudissements quand 
ils s’écrièrent : « Ne souffrons ni armée permanente, ni officiers pa- 
» pistes ! » Après un très-long débat, il fut donc résolu , ce jour-là, 
que l’on apporteroit un bill pour régler la milice , et la mettre plus 
en état de rendre, disoit-on, des services à sa majesté. Il fut égale¬ 
ment résolu qu’un subside seroit accordé. Mais sur la question si, 
dans le bill du subside, on mettroit ces mots : pour Ventretien de Var- 


110 


RÉVOLUTION DE 1G88 


mée actuellement sur pied, il n’y eut que cent vingt-cinq voix en faveur 
de la cour, et deux cent cinquante-cinq rejetèrent ces mots impor¬ 
tants. Quant à la réponse au discours de la couronne, la chambre 
s’ajourna au lendemain. 

Le 23, le comte de Middleton, ministre du roi, proposa de délibérer 
immédiatement sur l’adresse déjà deux fois ajournée ; mais la chaleur 
de la discussion n’en devint que plus grande, et le parti de la cour ne 
put faire passer la proposition de Middleton, qui fut remise à une autre 
séance. 

Le lendemain, la scène avoit changé en apparence. Les vieux par¬ 
lementaires ayant donné des instructions aux nouveaux, tout fut 
calme dans la forme, parce qu’on étoit décidé sur le fond. Ainsi, dis¬ 
cussion modérée, mais ferme, et la chambre déterminée à ne souffrir 
aucun officier catholique dans l’armée. Elle rejeta meme la proposi¬ 
tion de tolérer ceux qui avoient actuellement des brevets, si le roi 
promettoit de n’en plus nommer d’autres. Un comité fut nommé 
pour préparer une réponse au discours de la couronne, avec la condi¬ 
tion d’insister sur l’exécution du bill intitulé : Acte pour prévenir les 
malheurs qui peuvent arriver par les papistes ; sauf à donner aux 
officiers catholiques une indemnité pour les dépenses qu’ils ont faites, 
et une amnistie pour l’infraction de la loi. L’examen du subside 
promis et l’adoption de l’adresse furent renvoyés au surlendemain. 


Si la cour fut déconcertée par cette marche des communes, elle 
ne le fut pas moins de ce qui se passoit dans la chambre haute. Sur la 
proposition de voter immédiatement une adresse de remercîment au 
roi, le comte de Devonshire (lord Cavendish) appuya cet avis, en 
disant : qu’il falloit effectivement remercier sa majesté d’avoir parlé 
sans détour et d’avoir montré à son parlement le joug préparé à l’An¬ 
gleterre. Malgré cette vive attaque, et peut-être pour cela même, 
l’adresse fut votée: mais lorsqu’on voulut, quelques jours après, exa¬ 
miner le discours du roi, le parti de la cour prétendit vainement qu’il 
n’y avoit plus à délibérer, puisque la chambre avoit présenté son 
adresse de remercîment. Halifax, d’Anglcsey, Mordaunt, Nottingham, 
l’évêque de Londres, s’exprimèrent avec vivacité sur la nécessité de 
préserver l’église anglicane par la ferme exécution des lois du test, 
lis s’élevèrent surtout contre la prétention du roi au pouvoir de donner 
dispense des lois, et dirent avec chaleur que si sa majesté bravoit 
ainsi un bill qui exclut les catholiques romains de toutes les charges 


EN ANGLETERRE. 


111 

civiles et militaires, les lois n’étoient plus que le jouet d’un absolu 
pouvoir. Le nouveau chancelier, JefTeryes, se croyant encore avec les 
jurés du comté de Dorset, voulut répondre et mugir, dit un historien ; 
mais sa voix fut étouffée par les expressions les plus amères du mépris 
et de l’horreur. 

La chambre des communes s’occupoit enfin du subside et de sa 
réponse au discours de la couronne. Le roi demandoit 1,400,000 liv. 
sterling ; quelques membres de l’opposition n’en proposèrent que 
200,000. Mais on se mit d’accord pour 700,000, sans en spécifier 
l’emploi, pour ne pas autoriser indirectement l’entretien d’une armée 
permanente. Quant à l’adresse présentée par le comité, elle étoit 
rédigée en termes respectueux dans la forme, et décisifs sur le fond. 
« Le roi,» dit Barillon en écrivant à Louis XIV, «n’est pas mécon- 
» tent du subside, mais' il veut que la chambre n’insiste pas sur 
» l’adresse qui a été votée. » En effet, les communes avoient adopté 
le projet du comité ; le parti de la cour, qui n’avoit pu le faire ni 
tomber ni modifier, chercha, par un détour assez adroit, à l’annuler, 
s’il étoit possible, et proposa pour cela d’inviter la chambre haute à se 
joindre aux communes 1 . Il pensoit que les lords, ayant déjà répondu 
au discours du roi, ne voudroient pas se trouver en contradiction 
publique avec eux-mêmes, par leur adhésion au vœu de la chambre 
basse. L’opposition, qui aperçut le piège, fit rejeter la proposition, 
et l’adresse fut présentée le 27 novembre. Elle marque assez forte¬ 
ment les progrès de l’opinion, depuis trois mois, contre le gouverne¬ 
ment de Jacques II, pour qu’il soit convenable de la reproduire litté¬ 
ralement dans cette histoire. 

Il y étoit dit : « Les communes remercient très-humblement et de 
» bon cœur sa majesté, ainsi que leur devoir les y oblige, des grands 
» soins qu’elle a pris, et de la sage conduite qu’elle a tenue, pour 
» éteindre la dernière rébellion qui menaçoit, non-seulement de 
» ruiner le gouvernement dans l’Église et dans l’État, mais encore 
» d’extirper entièrement leur religion, établie par les lois, religion 
» qui leur étoit si chère , et que sa majesté avoit promis, par des 
» assurances réitérées, de défendre et de maintenir. 

» Elles supplioient sa majesté de leur permettre de lui dire, en 
» second lieu, qu’avec beaucoup de zèle et de respect, elles avoient 
» réfléchi, comme elles le dévoient, sur son discours royal ; 


1 Mcm. de Jacques II. 


112 


RÉVOLUTION DE 1G83 

» Que, pour cette partie où sa majesté parloit des officiers de 
» l’armée qui n’avoient pas les qualités requises pour leurs em- 
» plois, selon un acte passé, l’an vingt-cinquième du règne du feu 
» roi, son frère, de glorieuse mémoire, intitulé : acte pour prévenir 
» les dangers qui pourroient arriver par les papistes; les communes 
» représentoient fort humblement à sa majesté, ainsi que leur devoir 
» les y engageoit, que ces officiers ne pouvoient être, d’après les lois, 
» capables de leurs charges, et qu’un acte seul du parlement pouvoit 
» lever cette incapacité. 

» Mais que par la déférence et le respect des communes pour sa 
» majesté, qui avoit bien voulu prendre connoissance des services de 
» ces officiers, elles prépareroient un bill, pour être passé en acte dans 
» les deux chambres, avec son consentement royal, afin d’exempter 
» ces officiers des peines portées par l’acte passé l’an vingt-cinquième 
» du règne du feu roi, peines qu’ils avoient encourues ; 

» Et comme la continuation de leurs emplois auroit pu être prise 
» pour une dispensation de cette loi, sans un acte du parlement, dont 
» les suites auroient été de la dernière importance, par rapport aux 
» droits de tous ses bons et fidèles sujets, ainsi qu’à toutes les lois 
)> faites pour la sûreté de leur religion : les chevaliers, citoyens et 
» bourgeois de la chambre des communes de sa majesté, la supplioient 
» très-humblement de donner des ordres tels, que nulle crainte ou 
)> jalousie ne pût rester dans le cœur de ses bons et fidèles sujets. » 

Ainsi dans l’intervalle de sept jours, Jacques II avoit déjà vu s’éva¬ 
nouir toutes les espérances qu’il avoit conçues d’un parlement choisi 
avec tant de soin parmi les plus zélés partisans de la monarchie. 
Choqué violemment du mot papiste , inséré, malgré toutes les in¬ 
stances du parti de la cour, dans l’adresse des communes, « il répon- 
» dit avec des marques de fierté et de colère, » dit Barilion « qui 
» faisoient assez connoître ses sentiments, quand il ne se seroit pas 
» expliqué aussi clairement qu’il l’a fait. » 

De retour à la chambre, l’orateur des communes fit son rapport 
du discours de sa majesté, qu’il lut en ces termes : 

« Je ne m’attendois pas, messieurs, à une telle adresse de la 
» chambre des communes. Je venoisà peine de recommander à son 
» attention les grands avantages qu’une bonne intelligence avoit déjà 
» produits entre elle et moi. Je l’avois prévenue d’éviter qu’il ne se 
» glissât entre nous aucune inquiétude, aucune jalousie. La réputa- 


EN ANGLETERRE. 


113 


» 


)) 


» 


)) 


tion que j’ai acquise dans le monde, grâce à la bénédiction de 
Dieu, auroit dû faire naître ou continuer en vous la confiance qui 
m’est due. Mais enfin, de quelque manière que vous agissiez envers 
moi, j’aurai toujours été ferme dans mes promesses, et j’aurai tenu 
toutes les paroles que je vous ai données dans mes harangues. » 
A ce rapport, à cette lecture, la chambre garda un profond 
silence. Bientôt un député demande qu’un jour soit fixé, pour déli¬ 
bérer sur la réponse du roi. « Messieurs, » s’écria subitement le che¬ 
valier Cook, « nous sommes tous Anglois, et j’espère que des paroles 
» de hauteur et de menace ne nous intimideront pas assez pour nous 
» empêcher de faire notre devoir. Nous conserverons notre religion 
» et notre liberté, si nous avons du courage ! . » 

Cook étoit un des plus riches propriétaires de l’Angleterre, et de 
plus, officier de l’armée. Le parti du roi s’éleva aussitôt contre cette 
violente apostrophe, et demanda que ce député fît des excuses ou fût 
envoyé à la Tour. Le chevalier, s’étant refusé à toute explication sur 
le sens de ses paroles, ne fut soutenu par personne, et la chambre le 
fit conduire à la Tour pour avoir manqué de respect à sa majesté. 
Mais trois jours après, le roi prononça subitement l’ajournement des 
chambres au 20 février, sans attendre que le bill des subsides fût 
dressé. « Il n’y a pas d’apparence, » écrivoit Barillon, le jour même, 
à Louis XIV, « que la prorogation du parlement produise d’autre 
» effet que d’augmenter le mécontentement de gens qui sont déjà 
» aigris et mécontents : ceci apporte un grand changement dans les 
» affaires d’Angleterre. » 

Le roi ayant aussi complètement échoué dans ses desseins, continua 
tout à la fois de parler d’une manière fière, et d’agir par des moyens 
équivoques. Il accréditoitavec complaisance les discours qui se répan- 
doient sur une mésintelligence entre lui et Louis XIV, mésintelli¬ 
gence dont il paroissoit vouloir s’attribuer l’honneur. Il accueilloit 
les ambassadeurs d’Espagne, qui flattoient son idée vaguement favo¬ 
rite d’ètre un monarque puissant, et d’être le seul capable de poser 
les bornes de la toute-puissance françoise. Il paroissoit aussi écouter 
avec intérêt le comte de Rochester, qui, s’attachant à lui faire com¬ 
prendre qu’un roi d’Angleterre, étroitement uni à son parlement, 
seroit toujours l’arbitre naturel de l’Europe, le supplioit de ne pas 


1 Lettre de Barillon. 


RÉVOLUTION DE 1G88 


ï 14 

céder aux conseils qui lui étoient suggérés de continuer la proroga¬ 
tion des chambres. De leur côté, les chefs parlementaires qui n’avoient 
pas quitté Londres, cherchoient tous les moyens capables de le porter 
à conclure un traité avec la Suède et le Brandebourg, traité qui, s’ap¬ 
puyant sur l’alliance renouvelée avec les états généraux, eût reproduit 
en quelque sorte la triple alliance. Enfin la majorité des catholiques 
entroit dans ces plans 1 . Ils en avoient référé à Rome ; et non-seule¬ 
ment ils travailloient à favoriser l’Espagne plutôt que la France, mais 
encore ils songeoient à se ménager le prince d’Orange par une con¬ 
duite modérée, pour le moment où l’ordre de la nature l’appeileroit 
au trône d’Angleterre. 

Mais le parti du P. Piter ne pensoit pas ainsi, et, soutenu par 
Barillon, il déconcerta tous les projets auxquels eût accédé le roi, 
peut-être, s’ils eussent été appuyés de la promesse d’un fort subside. 
Le P. Piter, en effet, acquéroit de plus en plus la confiance du roi, et 
lui inspiroitdes résolutions extrêmes. Il ne falloit plus de parlement : 
le moment étoit venu de s’unir à la France, « et de prendre les me¬ 
sures telles que la religion catholique fût pour jamais établie en 
Angleterre. » Ces derniers mots avoient dans son esprit un sens dont 
le développement devint très-dangereux, et que l’on fera connoître 
plus tard. Quoi qu’il en soit, le nonce du pape, qui venoit d’arriver, 
lui paroissoit d’une modération au moins suspecte; car ce prélat 
(M. d’Adda) n’avoit pas voulu prendre les insignes de sa qualité. Il 
représentait même, au nom du souverain pontife, que les effets, 
d’abord insensibles, de la prudence et du temps seroient plus sûrs, 
plus durables que ceux de la précipitation et de la violence. 

Dans cette situation des esprits, Barillon alla droit à son but. Sun- 
derland étoit d’un naturel magnifique ; mais sa grande fortune ne 
sufflsoit ni à son faste, ni à son jeu immodéré. Il avoit vu le duc 
d’York et Charles II pensionnaires de Louis XIY ; il ne se fit pas scru¬ 
pule de les imiter, et Barillon demanda pour lui ce qu’il nommoit 
une gratification annuelle de 120,000 livres tournois. Louis XIV 
crut avec raison qu’il pou voit acheter le premier ministre du roi 
d’Angleterre à meilleur marché. Sunderland accepta 60,000 livres ; 
et, de ce moment, roi et royaume, tout fut vendu en apparence à 
Louis XIV. Par l’événement, ce fut au profit du prince d’Orange. 


L et tre de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


115 

Cependant, si le roi s’étoit montré surpris autant qu’indigné de 
trouver, dans un parlement, naguère si docile pour tout ce qui pou- 
voit affermir l’autorité légale du gouvernement, une soudaine et 
invincible résistance à des mesures qu’il croyoit pouvoir imposer d’au¬ 
torité, il ne le fut pas moins en voyant un grand nombre d’officiers, 
tant de sa maison que de son armée, soutenir le parlement, et se 
prononcer avec ardeur contre l’entretien d’une armée permanente. 
Il ne concevoit pas, dit Barillon, que l’esprit anglois prévalut en eux 
contre leurs propres intérêts. Il n’en voulut pas moins montrer qu’il 
sauroit se passer du parlement. Après avoir demandé 1,400,000 liv. 
sterling, il en avoit accepté la moitié ; cependant il n’attendoit pas que 
le bill en fût dressé, pour proroger la session des chambres. « Le roi, » 
disoit-on, « n’a donc pas besoin meme de cette moitié que les com- 
» munes lui avoient offerte. » De là des inquiétudes qui devinrent 
plus vives quand on s’aperçut qu’il ne faisoit aucune réforme de 
troupes ; qu’il y conservoit les officiers catholiques, et même qu’il en 
augmentoit le nombre, donnant aux uns des actes de pardon pour 
le passé, aux autres, des actes de dispense pour l’avenir. Mais dis¬ 
penser des lois, ou les révoquer, n’est-ce pas une seule et même chose? 
Où s’arrêtera cette affectation superbe du pouvoir absolu, quand, au 
mépris d’une loi qui déclare le pape ennemi de la religion et du 
royaume d’Angleterre, le roi d’Angleterre envoie une ambassade 
solennelle au souverain pontife de Rome? Tels étoient les discours 
publics dans tout le royaume. On attendoit impatiemment le 20 fé¬ 
vrier , terme de la prorogation, pour savoir s’il restoit encore un 
moyen d’opposition légale dans l’assemblée du parlement. Les espé¬ 
rances furent trompées par une prorogation nouvelle. 

Le saint-siège, avec qui Jacques II vouloit réconcilier l’Angleterre, 
étoit occupé par Innocent XI (Odescalchi), né sujet de l’empereur, 
et attaché à la puissance autrichienne, quoique pape et Italien. 
L’esprit d’ordre qu’il avoit puisé dans la maison de son père, autrefois 
banquier à Milan, attira et fixa dans son trésor des sommes immenses 
qu’il employa libéralement au secours de l’empire et de la Pologne, 
contre les forces de la Turquie ; mais il avoit d’abord suivi la profes¬ 
sion des armes, où il contracta une habitude de fermeté qu’il opposa 
jusqu’à son dernier soupir aux vues politiques de Louis XIV. Il fut 
donc naturellement allié de tous les ennemis de la France. 

Il semble que tout ce qui se passoit alors en Angleterre dût parti- 


116 RÉVOLUTION DE 1683 

culièrement appeler l’attention et la protection même de ce pontife; 
car un roi zélé catholique se trouvoit assis sur le trône d’Élisabeth. 
Mais Rome paroissoit embarrassée d’une pareille conquête, soit dans 
une sage prévoyance de l’avenir, soit dans l’appréhension que l’Angle¬ 
terre ne fut enfin trop dévouée à la France. 

Le cardinal d’Estrées, François, et le cardinal Howard, Anglois, 
recevoient en effet, du P. Piter et de ses amis, une série perpétuelle 
de lettres, qui faisoient tout à la fois peur et pitié à ces deux princes 
de l’Église. Tous deux, et le saint-père lui-même, s’occupoient bien 
plus à diriger qu’à exciter l’ardeur d’un zèle qui leur paroissoit trop 
fougueux. Ils conseilloient cette patience qui prépare les triomphes 
de l’Évangile, et cette modération qui en perpétue la durée. Le car¬ 
dinal Howard, surtout, qui connoissoit bien l’esprit du peuple anglois, 
ne dissimuloit pas les craintes que lui donnoit, dans cette conjoncture 
délicate, la révocation de l’édit de Nantes. Aussi toutes les instructions 
que le nonce de sa sainteté recevoit de Rome, lui prescrivaient cette 
circonspection, que la politique italienne sait toujours employer admi¬ 
rablement, quand elle lui est nécessaire. Un sentiment plus noble 
dictoit encore ces instructions, sans doute. Qu’importe, en effet, le 
temps à la religion qui est éternelle? 

Mais le temps est tout pour les cœurs ambitieux ; et le P. Piter 
vouloit gouverner l’Angleterre. Vainement le nonce du pape avoit 
cru imprudent de paroître avec ce titre : le P. Piter voulut qu’une 
ambassade solennelle fût envoyée par le roi d’Angleterre au saint- 
siège. Vainement, et par les lois du royaume, tout Anglois qui négo- 
cioit avec la cour de Rome, étoit, par le fait, coupable de haute 
trahison : cette considération, et toutes les préventions qu’elle devoit 
susciter, n’arrêtèrent personne. A cette imprudence grave on joignit 
le ridicule, et ce fut le comte de Castelmaine qui fut nommé à cette 
ambassade. Rome âle-même en rougit, et la cour de France en fit 
d’intarissables risées. Mais le secret de cette nomination est dans ces 
mots de Barillon : « J’ai su d’un bon endroit, » dit-il à Louis XIV, 
« que le général des jésuites, qui est à Rome, aura un grand pouvoir 
» sur l’esprit du comte de Castelmaine, et dirigera sa conduite. » 

Cependant Barillon supplia le roi son maître de ne pas permettre 
que cet ambassadeur, qui devoit passer à Versailles, devînt trop vi¬ 
siblement l’objet des railleries de la cour. Outre la nullité personnelle 
du comte de Castelmaine, c’étoit une singulière invention que de 


EN ANGLETERRE. 


117 

choisir précisément le mari de la duchesse de Clèveland. « Il semble 
d abord , » dit Barillon à Louis XIV, « qu’il y ait quelque ridicule à 
» envoyer un homme, si peu connu par lui-même, et si connu par 
» madame de Clèveland. Le roi ne s’est point arrêté à cela et l’a 
» choisi, parce que les catholiques ont une grande confiance en lui, 
» qu il le croit très-habile et fort zélé catholique. » Louis XIV chargea 
le cardinal d’Estrées de diriger l’ambassadeur de Jacques II autant 
qu’il lepourroit; ce qui n’empêcha pas Castelmaine de faire des fautes 
énormes, et de s’attirer l’animadversion personnelle du pape. 

Le cardinal Howard ne se méprenoit ni sur l’imprudence des 
mesures que l’on inspiroit à Jacques II, ni sur la foiblesse des moyens 
auxquels on paroissoit mettre tant de confiance. « On aime chez vous, » 
disoit-il à un théologien protestant (le docteur Burnel), « la violence 
et l’ouvrage fait, ü’un autre coté,» ajoutoit-il, «la cour d’Angle- 
» terre n’a point assez d’hommes capables de travailler à l’ample 
» moisson qu’elle se propose. On lui a envoyé tout ce qu’il a été 
» possible de trouver ; mais quels hommes ! très-peu d’entre eux con- 
» noissent la langue du pays. Sortis très-jeunes d’Angleterre ou d’Ir- 
» lande, ils se sont fait un idiome composé de l’anglois, du françois 
» et de l’italien. Gomment leurs sermons ne rebuteroient-ils pas 
» leurs compatriotes? » Ici, sans doute, le cardinal Howard, couvert 
de la pourpre romaine, oublioit que les apôtres n’avoient pas été moins 
dénués de toute science humaine. Quoi qu’il en soit les nouveaux 
apôtres de l’Angleterre se voyoient forcés de lutter avec les docteurs 
les plus illustres des universités et de l’église anglicane. Ceux-ci, 
éveillés sur leurs propres intérêts par les projets qu’ils supposoient au 
roi, venoient d’engager une guerre méthodique et réglée contre les 
prédicateurs et les écrivains catholiques. A leur tête figuroient les 
Tillotson, les Tennison et les Sherlock. Au second rang figuroient 
encore des hommes très-doctes; et chaque semaine voyoit éclore, 
outre leurs sermons, un écrit nouveau, armé de toute l’érudition de 
ce temps, sur tous les points de discipline, de doctrine ou de dogme 

9 

contestés entre la religion du roi et la religion de l’Etat. Cette con¬ 
troverse occupoit d’autant plus vivement l’Angleterre que la religion 
n’étoit ici qu’un prétexte, et il ne s’agissoit au fond que de la 
politique. 

Telle étoit l’infortune ou l’imprudence de Jacques II, lorsqu’il se 
fut engagé dans ses périlleux desseins, que ni la chaire ni la presse ne 


RÉVOLUTION DE 1688 


118 


le pouvoient défendre : la chaire, d’autant plus redoutable dans ses 
inimitiés, qu’ici elle étoit armée de son inviolabilité légale et toujours 
sacrée ; la presse, toujours foible pour l’autorité, quand elle est auxi¬ 
liaire, et toujours inexorable quand elle est ennemie. 

La presse en effet commençoit à introduire dans l’ordre social un 
élément qui, depuis trois siècles, n’est encore apprécié ni ce qu’il est 
ni ce qu’il peut être. De même que la parole individuelle de l’homme 
exprime tour à tour les diverses formes de sa pensée, les passions ou 
les besoins qui l’agitent, la lumière, l’erreur ou la perversité de son 
intelligence, la presse est devenue l’organe de la pensée, des passions, 
des progrès, des besoins et des erreurs de la société. C’est la parole 
du peuple, mais avec cette différence prodigieuse : la parole de 
l’homme s’évanouit dans le temps et dans l’espace où elle est proférée ; 
avec la presse, la voix de l’homme et de tous les hommes, la voix du 
peuple et de tous les peuples, est recueillie, fixée, multipliée, pro¬ 
pagée dans la double immensité du temps et de l’espace. Avec la 


presse, tous les peuples s’entendent ; la voix même des siècles qui 
sont écoulés se ranime et devient présente pour les siècles à venir. 
Elle semble ressusciter les nations couchées dans la nuit des temps, 
et rallier toutes les familles dispersées de la rase humaine. Avec la 
presse, chacune des nations est incessamment unie à toutes les autres, 
et incessamment présente aux hommes qui ont reçu de Dieu ou des 
lois la tâche laborieuse de la gouverner. Elle assiste à leurs conseils, 
elle les poursuit même jusque dans l’intimité , jadis inviolable, de 
leurs foyers domestiques. Ainsi avec la presse, il n’existe pas, il ne 
peut exister de mystère politique. Le ministre le plus habile n’a pas 
un seul dessein que la société tout entière ne devine s’il le cache, et 
ne tourne à sa ruine tôt ou tard, s’il s’obstine à le vouloir accomplir 
malgré elle. Comment en seroit-il autrement? Non-seulement cette 
parole du peuple, mais encore la parole de tous les peuples unis par 
la presse, dans une sympathie universelle, pénètre tout à la fois dans 
la chaumière du pâtre, dans l’atelier de l’artisan, sous la tente du 
soldat. Elle attend le matelot sur le rivage lointain où il va descendre. 
Il n’est pas jusqu’au cénobite qui ne veuille la connoître, ne fùt-ce 
que pour crier anathème ! Ainsi le monarque qui se croit le plus 
absolu est forcé, pour ainsi dire, de descendre lui-même au forum, 
parce que tout est vu ou prévu, accusé, jugé, condamné, rarement 
absous, par cette voix qui se croit et veut être souveraine. Est-ce un 


EN ANGLETERRE. 


119 

bien? Est-ce un mal? Qui pourroit le dire? Seulement c’est un fait 
que nulle puissance ne peut détruire en le niant. Mais il entraîne une 
conséquence indestructible; c’est que nul gouvernement ne peut être 
impunément injuste, corrupteur ou inhabile. 

Jacques II ne pouvoit pas sans doute connoître tout l’ascendant de 
eette force nouvelle, mais dans toute l’Europe comme en Angleterre 
elleagissoit ouvertement contre lui. Tandis que cinquante mille relU 
gionnaires fugitifs étoient un spectacle perpétuel pour les Anglois, 
qui jugeoient les desseins de leur roi par l’édit de Louis XIY, les 
presses infatigables de la Hollande excitoient la commisération des 
peuples protestants sur le sort de ces fugitifs. Le roi n’avoit donc pas 
uniquement les Anglois à soumettre, mais les Anglois excités par les 
vœux et l’assentiment de tous les peuples qui faisoicnt cause com¬ 
mune avec eux. Sur ce point les nations possèdent un instinct mer¬ 
veilleux , que les gouvernements ne doivent pas mépriser. Dans les 
grandes divisions publiques, un peuple ému sait toujours quelle force 
doit l’appuyer. Tandis que Jacques II n’avoit réellement pour lui 
qu’un très-petit nombre de ses sujets catholiques, tous les Anglois pro¬ 
testants , outre la force légale de leurs usages, de leur religion et de 
leur opposition meme, se sentoient protégés contre leur roi par tous 
les protestants de l’Europe, auxquels s’unissoient les grandes puis¬ 
sances catholiques, à cause de la France qu’elles redoutoient. 




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LIVRE DOUZIÈME. 




Décisions des juges sur le pouvoir de dispenser des lois, et affaire du chevalier Haies. 
— Parlement d’Écosse. — L’Irlande. — Projets sur l’Irlande. —Talbot, duc de 
Tyrconnel, Yice-roi. 


1686. 


L’usage le plus dangereux que l’autorité suprême puisse faire des 
lois et des institutions publiques, c’est de vouloir en exprimer des con¬ 
séquences toutes contraires à leur fin naturelle. Au scandale de la 
conscience publique ainsi méprisée, se joint l’aveu tacite de l’artifice 
qui vient au secours de l’impuissance. Les peuples respectent la force, 
même injuste, quand elle est déployée avec courage ; mais ils savent 
bientôt évaluer celle qui n’est qu’empruntée ; ils la jugent ce qu’elle 
est réellement; ils la méprisent, et elle tombe. On en voit ici un 
grand exemple. 

Jacques II n’avoit pu obtenir du parlement la reconnoissance, au 
moins tacite, du pouvoir dispensif qu’il s’étoit attribué ouvertement 
dans son discours. Il chercha donc un moyen de l’établir sur une dé¬ 
cision légale et comme un fait de chose jugée : ce fut d’obtenir l’as¬ 
sentiment des douze juges d’Angleterre. Le lord chancelier Jefferyes 
n’étoit arrêté que par quelques difficultés dans les termes et dans la 
forme. Cependant quatre des juges se montrèrent inébranlables sur 
le droit. Alors le roi les révoqua ; et lorsqu’il les eut remplacés, bien 
assuré de la docilité de tous, il les fit délibérer sur cette question : 
« Si le roi peut dispenser du serment et du test les personnes qu’il 
placeroit dans les charges et emplois du royaume?» 

L’autorité de la chose jugée a tant de force en Angleterre, que la 
question, ainsi posée, ne sembioit pas même douteuse au roi et à son 
conseil. Le droit de faire grâce, disoit-on, de remettre les amendes 
et les biens confisqués, les actes de pardon particuliers et les amnisties 


122 RÉVOLUTION DE 1688 

générales, considérés comme dispenses de la loi générale, étoient cer¬ 
tainement une prérogative de la couronne, qui remontoit aux temps 
les plus anciens et qui n’étoit contestée de personne. Le roi pouvoit 
donc dispenser de la loi pénale par rapport à la religion, comme des 
autres lois pénales qui regardent la sûreté de l’État ou les intérêts du 
fisc. Mais cet argument n’étoit qu’un sophisme. Le roi ou le législateur 
peut bien remettre la peine, mais non pas autoriser le crime ou le 
délit pour lequel cette peine est prononcée ou infligée. 

On faisoit un argument plus spécieux. Tout acte, disoit-on, ne 
peut priver un roi de sa prérogative, qui est une et inséparable de sa 
personne. Il a le droit d’exiger le service de tous ses sujets pour le 
bien de l’État ; nul acte ne peut donc l’empêcher d’employer ses 
sujets catholiques. Mais il y a un vice manifeste dans ce raisonnement, 
qui est de supposer que tous ses sujets ont la capacité civile ou poli¬ 
tique. Or, nul sujet angloîs, d’après la loi, ne pouvoit occuper une 
charge publique, sans prêter serment, et sans justifier dans les six 
mois qu’il avoit fait un acte de communion avec l’église anglicane. 
L’incapacité politique du sujet anglois, dans ce cas déterminé, ne 
pouvoit donc être détruite que par une autre loi. Ainsi, dispenser de 
la loi, c’étoit abroger la loi même. Or, le roi ne pouvoit que remettre 
la peine encourue, puisqu’il n’étoit pas législateur. On décidoit donc 
la question par la question. 

« Mais il n’y a pas de loi dont le législateur ne puisse dispenser. 

» Dieu lui-même, » dit-on encore, a dispensé d’une de ses lois, en 
» ordonnant à Abraham de sacrifier son fils. » Sans doute, mais 
il s’agit ici du législateur ; et le roi n’étoit législateur qu’avec le par¬ 
lement. 

Aussi les juges, pour faire disparaître ce vice de raisonnement, 
décidèrent, à la majorité de onze contre un, «que les lois du royaume 
» étoient les lois du roi ; que les rois d’Angleterre pouvoient en dis- 
» penser, quand la nécessité l’exigeoit; qu’ils étoient seuls juges de 
» cette nécessité; enfin, qu’ils n’avoient pas droit de renoncer aux 
» prérogatives de leur couronne. » 

Cette décision, appuyée sur le faux principe que la loi du royaume 
étoit la loi du roi, renversoit l’autorité du parlement, qui concourt 
nécessairement à la formation de la loi. Quant au pouvoir de dis¬ 
penser, il est évident que, toute loi ayant pour but la conservation 
de la société, le droit de dispense en cas de nécessité, est une consé- 


EN ANGLETERRE. 


123 

quence naturelle et nécessaire de la loi meme : car il seroit absurde 
de prétendre que la société doit périr par respect pour la loi. Mais le 
fait de nécessité se manifeste de lui-même si fortement quand ii 
existe, que jamais il ne peut être qu’une exception très-rare au droit 
commun. Cette décision des juges n’étoit donc réellement qu’un acte 
de forfaiture, qui cependant servit à régler toute la conduite ulté¬ 
rieure du roi. 

Il ne suffisoit pas en effet d’une décision absolument théorique et 
portée sur une question toute générale ; il s’agissoit de l’appliquer 
légalement, et de la convertir immédiatement en doctrine pratique. 
Le moyen que prit la cour est bien peu digne de l’histoire; mais il 
explique le déplorable système qui conduisoit incessamment le roi 
d’Angleterre à sa ruine. Ce fut de susciter contre un des officiers catho¬ 
liques un dénonciateur. 

Le chevalier Édouard Haies, né d’une illustre famille du comté de 
Kent, fut choisi pour donner à toute l’Angleterre le singulier spec¬ 
tacle qu’on lui préparoit. Haies étoit colonel d’infanterie; catholique, 
il n’avoit pu se soumettre à la loi du test. Son cocher se présente 
aux magistrats, l’accuse formellement de contravention à la loi, et 
réclame les 500 livres sterling accordées pour récompense aux dénon¬ 
ciateurs. Le ministère public conclut à l’application des peines légales ; 
mais le chevalier Haies produit la dispense qu’il avoit obtenue, scellée 
du grand sceau de l’État : il est renvoyé absous. 

Le roi, se croyant très-fort de la décision de ses juges, et de l’ap¬ 
plication qui venoit d’en être faite par un jugement solennel, ne 
s’occupa plus, pendant tout le cours de son règne, que des moyens 
de placer les catholiques dans toutes les charges civiles, militaires et 
religieuses de ses trois royaumes ; exigeant même de tous ceux qui 
occupoient les premières dignités, qu’ils se déclarassent catholiques, 
s’ils vouloient être conservés. 

Cependant le procès et l’absolution d’Édouard Haies avoient excité 
l’attention et l’inquiétude publique. Une controverse générale s’éta¬ 
blit dans toute l’Angleterre, sur les droits du roi et du parlement. 
La nation, émue par ces discussions universelles, s’abandonnoit 
d’autant plus aux déflances les plus sinistres, que le parlement, 
ajourné au 20 février, fut successivement prorogé d’abord au mois 
de mai, puis au mois de novembre, et que tout annonçait la réso¬ 
lution de le dissoudre. 


124 


RÉVOLUTION DE 1603 


Le roi subordonnoit toutes les affaires du gouvernement au projet, 
non pas de procurer l’exercice libre de la religion aux catholiques, 
ce qui eût été une grande et noble pensée, mais de détruire 
réellement la religion de l’État ; et pour cela , il s’agissoit d’arriver à 
l’exclusion de la princesse d’Orange. Ce projet dangereux, qu’il 
n’osoit s’avouer à lui-mème, étoit l’occupation constante du conseil 
secret auquel il s’étoit abandonné. Mais avant d’en venir là, il falloil 
renverser le crédit des Clarendon, les éloigner de la personne du roi, 

donner en Irlande toute la puissance aux catholiques, obtenir du 

» 

parlement d’Ecosse la révocation des lois pénales et du dernier test; 
enfin, appuyé des forces de ces deux royaumes et de la puissance 
françoise, imposer la loi à l’Angleterre. Ce plan fut suivi cette année 
avec persévérance. 

Le roi devoit se croire assuré de la docilité du parlement d’Ëcosse ; 
et quoique dans ce royaume il y eût très-peu de catholiques, au 
milieu d’une immense multitude de presbytériens, il présuma telle¬ 
ment de son autorité, qu’il voulut tout à la fois abolir les lois pénales 
et le test, en faveur des catholiques, et livrer les sectes séparées de 
l’épiscopat protestant à toute la rigueur des lois. Dès le mois de mars, 
il avoit disgracié le duc de Queensbury, en lui ôtant sa charge de 
grand trésorier et le commandement du château d’Edimbourg. La 
trésorerie fut mise en commission sous la présidence du chancelier, 
le comte de Perth, qui venoit de se déclarer catholique. Le château 
d’Édimbourg étoit donné au duc de Gordon son beau-frère, le plus 
considérable des seigneurs catholiques. Leduc d’Hamilton s’étoit réuni 
à leur parti, et son crédit paroissoit suffisant pour contre-haiancer * 
toutes les oppositions. Enfin, milord Murray, secrétaire d’État pour 
l’Écosse, et nouvellement converti, devoit tenir le parlement au 
nom du roi. 

Cependant les seigneurs écossois, que Jacques II avoit mandés à 
Londres pour s’assurer de leur concours à ses desseins, lui firent 
entrevoir plus de difficultés qu’il ne pensoit \ Il exigea d’abord leur 
promesse de faire abolir le test, et ils s’y étoient engagés. Mais 
bientôt ils n’osèrent soutenir ce qu’ils avoient promis, à moins que 
le roi ne leur donnât le pouvoir de consentir en son nom un nouveau 
bill qui confirmeroit la religion protestante, avec cette clause for- 


1 Lettre de Barillon. 


EN ANGLETERRE. 


125 

mclle et solennelle , qu’à l’avenir sa majesté n’y apporteroit aucune 
altération ni diminution. Jacques II, qui, par la loi même , avoit la 
suprématie religieuse , ne voulut pas consentir à cette restriction de 
son pouvoir ; et de part et d’autre, il fut convenu que le parlement 
resteroit libre de se prononcer sur la conservation ou l’abolition du 
test. Le roi, d’ailleurs, l’avoit lui-même fait établir sous le règne de 
son frère, pour soumettre les presbytériens aux évêques et aux 
magistrats séculiers. Il avoit de plus le pouvoir dispensif en faveur 
des catholiques, et ce pouvoir ne lui étoit pas disputé en Écosse. 

Le comte Murray partit avec les instructions du roi, et une lettre 

directement adressée au parlement d’Écosse, tandis que le parlement 

d’Angleterre étoit prorogé pour la troisième fois, et renvoyé au 

mois de novembre. L’assemblée s’ouvrit en Écosse le 10 mai. La lettre 

du roi ne demandoit aucun subside ; elle otfroit un consentement sans 

réserve aux bills qui seroient portés pour ouvrir le libre commerce de 
» 

l’Ecosse avec l’Angleterre. A celte offre succédoit l’invitation ou 
l’ordre de passer en loi un acte d’amnistie porté par sa majesté , en 
faveur de tous les Écossois compromis dans les dernières rébellions. 
Enfin, les catholiques étoient recommandés au parlement, « afin, » 
disoit le roi, « qu’après avoir donné tant de preuves de loyauté et 
» d’une conduite paisible , ils puissent, par votre secours, jouir de 
» la protection des lois et de la sûreté personnelle , sous notre gou- 
» vernement royal, comme tous nos autres sujets, et sans qu’ils 
*> soient soumis à des obligations que leur croyance ne sauroit ad- 
» mettre. » Le roi terminoit sa lettre sans explication , ajoutant 
cependant que le comte de Murray avoit toute sa confiance, et 
qu’il étoit chargé de ses pouvoirs. Murray, cependant, ne s’ouvrit 
pas davantage; et après avoir signalé tous les avantages et les bien¬ 
faits que le roi son maître avoit déjà, dit-il, répandus sur son ancien 
royaume, il termina son discours en disant que sa majesté ne de¬ 
mandoit qu’un seul témoignage de reconnoissance pour tant de 
faveur, c’est-à-dire, de laisser vivre en paix, au milieu d’eux, le 
petit nombre des catholiques de ce royaume. 

Après tout ce que Jacques II, comme duc d’York et comme 
roi, avoit fait pour l’épiscopat et pour la noblesse d’Écossc ; après 
surtout les excessifs témoignages d’un zèle sans bornes, et d’une 
obéissance toute passive que le dernier parlement lui avoit donnés, 
il étoit difficile de supposer que le roi éprouveroit la moindre ré- 

7 


H. 


126 


RÉVOLUTION DE 1688 


sistance. Les catholiques écossois ne pouvoient numériquement 
causer aucun ombrage ; toutes les sectes presbytériennes étoient 
d’ailleurs abandonnées au zèle sauvage et furieux des évéques pro¬ 
testants. Mais les seigneurs écossois qui étoient venus à Londres 
en avoient emporté toutes les inquiétudes que les Anglois avoient 
conçues pour eux-mêmes. Déjà le duc d’Hamilton regrettoit ses 
promesses, fortement ébranlé par les remontrances des seigneurs 
et des évêques d’Angleterre. D’un autre coté, le duc de Qeens- 
bury, qui venoit d’être sacrifié à un catholique, étoit le plus riche 
seigneur de l’Ècosse. Allié aux Stuarts par les Douglas, il venoit 
de marier son fils à la nièce du comte de Rochester, beau-frère de 
Jacques ïï, et oncle de la princesse d’Orange. Il vit clairement la 
chute prochaine de Rochester, et les secrets desseins du roi, dans 
l’impuissance manifeste où Rochester avoit été de le soutenir l . Il se 
trouva donc assez naturellement dans le parti de l’opposition, lui et 
ses amis ; il eut même des relations secrètes avec le pensionnaire de 
Hollande, Fagel, et par conséquent avec le parti du prince d’Orange. 
Enfin les évêques furent tout à coup animés du même esprit que 
ceux d’Angleterre. Tout le clergé de la province d’Aberdeen , entre 
autres, signa en corps une requête à son évêque, pour l’engager 
formellement à combattre pour la religion de l’État, en refusant 
toute modification aux lois pénales. Cette requête, d’un style véhé¬ 
ment et fanatique, servit de modèle aux discours de l’opposition. 
Une fois la discussion engagée sur un bill de tolérance, le duc 
d’Hamilton reste neutre, ce qui étoit déjà se déclarer. L’évêque de 
Dunkald et celui de Galloway se prononcent avec impétuosité, l’ar¬ 
chevêque de Glascow avec timidité. Une voix s’élève et dit : « Jadis 
» on nous a reproché d’avoir vendu notre roi en le livrant aux An- 

t 

» glois. Evitons aujourd’hui le reproche de vendre notre Dieu, en 
souffrant que la véritable religion soit changée 2 » A ces nouvelles* 
le roi se hâta de finir la session ; il ne s’y passa aucun bill, si ce n’est 
l’approbation de quelques concessions de terres faites par le roi au 
comte de Melford et autres seigneurs qu’il vouloit récompenser. 

« Mais, » dit-il lui-même 3 , « sa majesté eut encore le malheur, 

» dans cette occasion, de déplaire aux Écossois, en accordant sa 

' Lettre de Barillon. 

2 Idem. 

8 Mém. de Jacques II. 


EN ANGLETERRE. 127 

» confiance et sa faveur à des personnes que le peuple n’aimoit ni 
» n’esti moi t. » 

Cette résistance inattendue, de la part du parlement d’Écosse, pro¬ 
duisit en Angleterre une forte sensation. Mais le roi n’en parut pas 
découragé. 11 dit à l’ambassadeur de France qu’il feroit d’autorité, 
en faveur des catholiques, ce que le parlement avoit refusé. Il com¬ 
mença par dépouiller le duc de Queensbury de toutes ses charges à la 
cour ; et, par son droit de suprématie sur l’église protestante, il dé¬ 
posa l’archevêque de Glascow et levêque de Dunkald. C’étoit avertir 
l’église anglicane, qui déjà n’avoit que trop d’ombrages. Cependant 
le roi croyoit trouver eu Irlande une ample compensation de ses mé¬ 
comptes sur l’Ècosse ; et déjà, au rapport de Barillon , l’Angleterre 
s’en occupoit avec beaucoup de chagrin et de chaleur, voyant dans 
l’avenir la séparation de l’Irlande comme un fait inévitable sous le 
règne d’un catholique. 

Si les Anglois appréhendoient cet événement, le roi n’en avoit pas 
la pensée. Il ne l’eut pas même, lorsque disputant l’Irlande, les armes 
â la main en 1689, au prince d’Orange, cette séparation, qui alors 
eut été facile, eût sauvé la dynastie des Stuarts. Mais cette grande 
combinaison était réellement dans les vœux de l’ancienne Irlande 
comme dans les projets du vice-roi, duc de Tyrconnel, à qui Jac¬ 
ques II avoit donné le secret de ses desseins en faveur des catho¬ 
liques d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. 

L’Irlande ! ce nom réveille tant de souvenirs d’oppression, d’ini¬ 
quités, de massacres perpétués pendant des siècles; il est tellement 
lié à l’histoire de la révolution qui précipita les Stuarts, à l’existence 
même actuelle de l’Angleterre : l’Irlande , cette terre dévouée depuis 
si longtemps à la servitude, à la dégradation, à la misère ; cette terre 
qui présente encore le tableau de la barbarie primitive, à côté de 
cette grande et majestueuse civilisation, excessive même, de l’Angle¬ 
terre; l’Irlande enfin, d’où partira, quand la France le voudra, le 
coup de tonnerre qui abattra son impitoyable souveraine, est si peu 
connue aujourd’hui, même de l’Europe, qu’il n’est pas inutile de lui 
manifester ce douloureux phénomène d’une nation toujours opprimée, 
malgré la loi chrétienne qui est la loi même de la justice, et toujours 
esclave sous un peuple qui affecte et proclame sans cesse la loi de la 
liberté civile. 

Déroulons pour un moment ces annales toujours sanglantes. L’Ir- 


128 RÉVOLUTION DE 1G83 

lande avoit échappé au joug des Romains. Libre et inconnue au milieu 
des flots qui l'environnent, elle conservoit son gouvernement patriar¬ 
cal, dont l’origine se perdoit dans la nuit des temps. Un monarque 
suprême, un roi dans chaque province, un dynaste dans chaque dis¬ 
trict , un chef de tribu pour les familles ; tel étoit le gouvernement, 
qui, par des anneaux sans interruption, descendoit sans effort du 
monarque au dernier membre de la tribu. Mais chefs de tribus, 
dynasles, rois des provinces, et monarque de l’île, tous étoient de la 
même famille, et cette famille immense descendoit elle-même d’un 
antique législateur venu de l’Espagne, quand l’Espagne étoit civilisée 
parles Phéniciens : ce législateur étoit Phénicien lui-même. Ainsi la 
famille royale de l’Irlande remontoit au berceau du monde, si les tra¬ 
ditions du pays ne sont pas de vaines mais brillantes illusions. Le 
monarque, les rois, les dynastes, les chefs de tribu étoient hérédi¬ 
taires, non pas suivant l’ordre de la primogéniture, mais par élection 
dans la famille ; et le danger de ces élections étoit écarté ou atténué, 
parce que l’élection s’accomplissoit toujours, pendant la vie même 
du prince titulaire. Il y avoit enfin, tous les trois ans, des assemblées 
qui représentoient, sous le nom de îarah ou téamor , la nation, la 
province ou le territoire gouverné par les dynastes. Ces assemblées se 
composoient de trois ordres ; la noblesse, les druides et les lettrés, les 
artisans et le peuple. Dans la suite des temps, les évêques siégèrent 
aux tarah ou téamor à la place des druides. 

On voit déjà comment l’Irlande, unie étroitement comme une 
famille indivisible, a dû réagir contre toute conquête, même accom¬ 
plie, et rester perpétuellement redoutable par ses liens naturels, lors 
même que la force eut brisé ses liens politiques. C’est ce qui arriva , 
lorsque les hommes du nord , ayant inondé toute l’Europe, au neu¬ 
vième siècle , s’établirent en Irlande. Leur chef s’étoit proclamé roi, 
et la barbarie siégeoit avec lui sur son trône usurpé. Un jour le soleil 
se lève, et sur toute la surface de l’Irlande, il ne vit plus des Danois et 
de leur prince que les cadavres. 

Mais le torrent des barbares n’étoit pas épuisé. Des flots toujours 
nouveaux inondèrent l’Irlande, et pendant cent cinquante années ses 
enfants disputèrent le vieux sol de leurs aïeux. Le seul roi de Momonie 
et deLagénie, Brien-Boirohim, (que son nom vive éternellement dans 
les cœurs que charme le doux nom de la patrie !) Rrien-Boirohim livra 
quarante-neuf combats à l’étranger; et dans la dernière bataille, 


EN ANGLETERRE. 




129 

bataille immortelle 1 ! ce héros, digne des temps et de la lyre d’Ho¬ 
mère, termina sa vie glorieuse et infatigable. Mais en expirant sur 
ses derniers trophées de Clontarf, à 88 ans, son dernier regard vit les 
Danois morts, et son pays libre. 

Hélas ! ces longues et terribles guerres pour l’indépendance natio¬ 
nale, laissent toujours après soi le germe fatal des dissensions civiles. 
De fiers caractères s’élèvent, des droits nouveaux, ou des jalousies 
hautaines se défendent par les armes ; et l’anarchie vient disputer un 
sol que l’étranger laisse toujours sanglant et couvert de ruines. Tel 
fut le sort de l’Irlande après le héros de Clontarf. Le frère le dispute 
au frère dans la tribu, le dynaste au dynaste, le roi au roi, et tous au 
roi suprême. Alors le vaincu appelle l’étranger ; et quand l’étranger 
survient, il n’est plus de patrie. 

Tel que Narsès, qui appela les Lombards en Italie, et le comte Julien, 
les Sarrasins en Espagne; Dermod, roi de Lagénie, appelle les Anglois. 
Dermod en effet se rétablit dans sa province avec une armée de Gal¬ 
lois, il fait des conquêtes sur ses voisins, il appelle encore de nouveaux 
étrangers. Alors le roi d’Angleterre permet à ses chevaliers de s’armer 
pour des exploits nouveaux. Il leur donne tout ce que leur épée saura 
conquérir. C’étoit Henri II, petit-fils de Guillaume le Conquérant. 

Un jour le dynaste de Waterford (1172) aperçoit sur l’horizon 
lointain de la mer une flotte nombreuse. Il fait tendre les chaînes de 
son port. Foible obstacle. Henri II fa bientôt franchi. Descendu à 
Waterford , il fait condamner , comme rebelles, par les juges de sa 
cour, le dynaste et ses ministres. « Je ne suis pas venu pour conquérir, 
» dit-il, mais pour régner. Je suis souverain de l’Irlande. » Le pape 
Adrien IV, né Irlandois, lui avoit donné l’investiture de l’île, seize 
ans auparavant (1156). Voilà le titre des rois d’Angleterre sur l’Ir¬ 
lande. 

Henri II ne fit point de conquête. Il retira de ses chevaliers ce 
qu’ils avoient conquis, et leur laissa des domaines, à titre féodal, 

comme émanant de sa couronne. Il garda les villes, appela dans Dublin 

* 

les habitants de Bristol, ville d’Angleterre, et dans Waterford les 
Danois établis dans l’île de Man. Il fit enfin, comme les Romains 
dans les Gaules, une province angloise, gouvernée sous la même loi 
que les comtés de l’Angleterre. 


1 23 avril 1014. 


130 


RÉVOLUTION DE 1G38 


II parcourut ensuite, entouré de sa cour et de ses chevaliers, une 
partie du midi de l’Irlande, appelant dans son camp les dynastes qui 
n’avoient point encore subi le joug, les recevant avec magnificence, 
garantissant à chacun, sous le serment de foi et hommage, leurs droits, 

leurs propriétés et les lois du pays. De retour à Dublin, il convoqua 

? 

le clergé, qui le proclama restaurateur de l’Eglise, pacificateur et sei¬ 
gneur de l’Irlande. 

Si cette conquête paisible eût été soutenue par un gouvernement 
juste et l’action régulière des lois, l’Irlande eût participé sans doute 
aux prospérités successives de l’Angleterre. Henri II possédoit la 
province deLagénie, par la cession que Strongbow, chef des Gallois, 
gendre et héritier de Dermod, lui en avoit faite. Il étoit maître de 
ïa Midie par l’extinction de la famille royale dans cette province. 
Tous ses chevaliers investis de vastes domaines relevoient de sa cou¬ 
ronne. Mais il est bientôt forcé de quitter l’Irlande, pour apaiser la 
fermentation de l’Angleterre, excitée par le meurtre de Thomas 
Becket, archevêque de Gantorbéry. Le pape le menaçoit des foudres 
de l’Église, et ses propres enfants se révoltoient contre lui. Alors, 
pour maintenir l’Irlande sous le joug des Anglois, il y envoie de nou¬ 
veaux aventuriers, auxquels il délivre des Chartres pour posséder tout 
ce qu’ils pourroient ravir. 

Tous se précipitent sur l’Irlande, Anglois, Gallois et Normands. 
L’Ultonie est conquise au milieu des ravages et des implacables mas¬ 
sacres. Au bruit de ces irruptions, Rodéric O’Connor, qui, derrière 
le Shannon, avoit maintenu son titre de roi de Connaught et de 
monarque d’Irlande; les dynastes de l’ouest et du nord, que Henri 
n’avoit ni visités ni reçus à l’hommage féodal ; ceux mêmes qui s’étoient 
soumis, prennent les armes. Huit ans sont consumés dans une guerre 
barbare; les Anglois sont massacrés à Waterford, et les Irlandois à 
Down. Mais enfin des traités partiels ramènent une espèce de paix; 
les titres de Rodéric O’Connor sont reconnus, et sa couronne doit 
relever de la couronne d’Angleterre. 

Henri 15 cependant veut affermir sa nouvelle domination. Il donne 
à son second fils, le prince Jean, le titre de seigneur d’Irlande, et 
l’envoie dans cette île avec des forces imposantes, une cour brillante, 
et surtout avec des ecclésiastiques dont la renommée lui conciliera 
le clergé de cette île pieuse, qui porte avec orgueil le titre de l’Ile 
des Saints. Tel est l’ascendant de la puissance et de la majesté, que 


EN ANGLETERRE. 


131 

tous les chefs du pays accourent en foule autour du jeune seigneur 
de l’Irlande. Mais en voyant à sa cour ces dynastes au langage étran¬ 
ger, a la taille robuste, à la chevelure flottante, à la barbe touffue, 
ce prince jeune et frivole, ses Normands, non moins imprudents, les 
reçoivent avec de grands éclats de rire. Joués, bafoués, insultés, ces 
fiers dynastes s’ouvrent un passage au ^milieu des courtisans, se 
retirent furieux, racontent leur outrage aux dynastes qu’ils ren¬ 
contrent. Moins rapide est l’éclair que le feu de l’indignation natio¬ 
nale. Familles, tribus, nation, tout se lève en armes. Sur tous les 
points de l’Irlande, les étrangers sont assaillis, les forts détruits, les 
garnisons passées au fil de l’épée. Les seuls Gallois, premiers auxi¬ 
liaires de Dermod, résistent, et conservent un asile ouvert aux futurs 
vengeurs de l’Angleterre. De là cinq siècles d’anarchie, de ravages, 
de cruautés mutuelles ; de là une haine éternelle, qui se transmet 
comme la vie, du père aux enfants, de postérité en postérité. 

Du douzième au seizième siècle, quelle nation fut plus malheureuse 
que l’Irlande ? L’étranger se resserre dans une enceinte de forts qu’il 
nomme le Pale. En deçà, règne la loi angloise; au delà, pour les 
conquérants du Pale, il n’existe ni loi divine, ni loi humaine. L’Irlan- 
dois n’est plus à leurs yeux qu’un vil animal dont il faut purger la 
terre. Nulle protection pour sa propriété , pour sa vie. En paix, 
î’Irlandois est un ennemi. En guerre, il est un rebelle. Si la pâture 
ou l’intérêt unit quelquefois l’étranger au sang indigène, l’étranger 
n’est plus qu’un Anglois dégénéré. Commerce, échange, traité, ma¬ 
riage, tout est proscrit par la loi. La loi veut que la haine et la sépa¬ 
ration des deux peuples soit éternelle. L’Irishstatutes est le code noir 
de l’Irlande. Cependant arrivent et arrivent encore de nouvelles bandes 
d ’aventuriers qui agrandissent la ligne de la domination angloise, par 
la spoliation, par le massacre ; et l’Irlande, toujours sanglante, n’a de 
repos, au delà du Pale, que quand l’étranger se déchire lui-même. 
En effet, sous le nom fastueux de parlement d’Irlande, parlement 
où il ne siège pas un seul irlandois, les seigneurs du Pale, Gallois et 

r 

Normands, Anglois et Ecossois, fondent une aristocratie anarchique, 
autant qu’avare et cruelle : unis pour opprimer, divisés pour le par¬ 
tage des dépouilles, et souvent rebelles contre le roi d’Angleterre 
leur souverain. 

Henri YIII enfin s’occupe de l’Irlande, et prend le titre de roi, 
en 1541. Ce titre auguste lui concilie la soumission de quelques 


RÉVOLUTION DE 1608 


132 

princes du pays, qui trouvent asile et protection sous l’autorité royale. 
Mais Henri VIII veut changer la religion en Irlande. Alors une 
guerre, que le siècle où nous sommes ne voit encore que suspendue, 
s’allume et prépare de nouvelles et interminables calamités. L’Irlande 
toute catholique se réunit à ceux des seigneurs du Pale qui sont restés 
catholiques. L’ennemi conjmun est le roi. 

Marie, fille de Henri VIII, a rendu la religion catholique à l’Ir¬ 
lande , et soudain la guerre se réveille entre les Irlandois et tous les 
Anglois du Pale. Mais la reine persécute aussi les Anglois de l’île, 
devenus protestants, et sa mort ouvre une arène immense aux repré¬ 
sailles. Élisabeth en effet, que l’Angleterre place encore à la tète de 
ses plus grands rois, Élisabeth n’est pour l’Irlande qu’un tyran san¬ 
guinaire. Elle veut que les Irlandois catholiques adoptent sa foi et sa 
liturgie nouvelle ; c’étoit proposer aux Indiens des Pizarre et des 
Cortez la foi des Espagnols. Elle promulgue ses lois barbares, et 
l’Irlande y répond par un soulèvement universel. Couvrons d’un 
voile funèbre plus de quarante ans du règne d’Élisabeth sur l’Irlande. 
Nous n’y verrions encore que la violation détestable de tous les droits 
de l’humanité, dans une guerre d’extermination perpétuelle. Qu’il 
nous suffise de cette parole d’un historien, pour peindre tant de 
misères : « On voyoit, » dit-il, « des enfants se nourrir de la chair 
» et des entrailles de leurs mères mortes. » Non, les désastres de 
l’Irlande, sous la domination angloise, ne peuvent se comparer qu’à 
cette désolation de Jérusalem, à sa dernière ruine par les Romains. 

Les chefs de l’Irlande, vainqueurs enfin, demandoient à Élisabeth, 
amnistie, liberté de conscience, et restitution des propriétés, envahies 
seulement depuis son règne. Deux fois elle refuse la paix, et meurt 
laissant aux Stuarts ce sanglant héritage. Mais à l’avénement de 

r 

Jacques YI, roi d’Ecosse, au trône d’Angleterre, sous le nom de 
Jacques I er , un soleil nouveau semble se lever pour l’Irlande. Jacques 
Stuart aYoit soutenu les dynastes contre la tyrannie d’Élisabeth. Des- 

r 

Cendant d’Edouard Bruce, que l’Irlande avoit jadis élu et couronné 
roi, il semble tout à coup élu lui-même par la Providence, puisque 
l’antiquité de sa race montre également un roi, né du sang de leurs 
anciens maîtres, aux familles victorieuses, comme aux tribus oppri¬ 
mées. O’Neil et O’Donnel, derniers chefs de la confédération irlan- 
doise, suspendent la guerre, vont à Londres ; ils rendent foi et hom¬ 
mage au souverain des îles Britanniques; ils y trouvent un roi, un 


EN ANGLETERRE. 133 

père, un législateur. Jacques I er est véritablement roi d’Irlande, par 
sa naissance, par sa justice, par ses bienfaits. Il assure les propriétés, 
il distribue les terres de la couronne à des planteurs nouveaux et aux 
descendants des vieux Irlandois. Le libre exercice de leur religion est 
rendu aux catholiques. La loi n’est plus limitée à l’enceinte du Pale; 
elle est commune à tout le pays. Enfin un parlement, non pas des 
seuls vainqueurs, mais de l’Irlande meme, un parlement, composé 
de cent vingt-cinq protestants et de cent un catholiques par des 
élections libres, se réunit sous les auspices de la providence royale, 
abolit dans une touchante unanimité les statuts de la tyrannie ; et les 
accents de la reconnobsance universelle s’élèvent enfin de cette terre 
désolée, jusqu’au trône du nouveau roi d’Angleterre. 

Cette prospérité dura peu. Cécil, ministre d’Élisabeth, grand 

t 

homme d’Etat, mais rigoureux protestant, continua de gouverner 
sous Jacques I er . Aux défiances succèdent les persécutions, aux vio¬ 
lences les combats. O’Neil et O’Donnel, cités au conseil privé d’An¬ 
gleterre, prennent la fuite et sont condamnés; leurs terres sont 
distribuées aux protestants. Le génie du fisc ouvrit un moyen nou¬ 
veau de spoliations, et le temps des Adventurers fut remplacé par 
celui des Discoverers ; c’étoient des hommes qui cherchoient à décou¬ 
vrir quelque vice de formes dans les titres de propriété. On trouva 
ainsi que toute la province de Connaught appartenoit à la couronne. 
Cependant tous les propriétaires actuels avoient payé le prix de leur 
rançon à la chancellerie d’Élisabeth ; mais la chancellerie d’Élisabeth 
avoit oublié d’enregistrer leurs nouveaux titres : il fallut donc se 
racheter une seconde fois. Enfin la guerre ne se faisoit plus, il est 
vrai, sur de nombreux et vastes champs de bataille , les armes de la 
fureur ou de l’avarice à la main ; elle se faisoit par les cours ecclé¬ 
siastiques dans les consciences, par les extorsions des soldats dans les 
familles, et par les formes légales dans les tribunaux. Cependant les 
indigènes aimoient Jacques Stuart; ils se consoloient, par cette 
plainte touchante des peuples opprimés sous un bon roi : Si le roi 
le savoit ! Et l’Irlande, enfin cultivée malgré la tyrannie du fisc, se 
croyoit quelquefois heureuse, en se rappelant les terribles jours 
d’Élisabeth. 

Charles I er , à la mort de son père, trouva donc l’Irlande toute 
prête à l’aimer. Protestants et catholiques rivalisent de zèle et de 
subsides, les catholiques demandant toujours la sûreté des propriétés 

7 . 


3 34 


RÉVOLUTION DE 1683 


et la liberté de conscience. Wentworth , comte de Strafford, lui est 
envoyé d’abord comme lord lieutenant, et ensuite comme vice-roi ; 
Wentworth, le plus grand ministre que l’Angleterre ait vu naître, 
et qui eût sauvé les trois royaumes, s’ils eussent pu l’être. Il prend la 
dictature de l’Irlande, tempère tout à la fois le zèle persécuteur des 
évêques protestants, et le zèle séditieux des moines catholiques; 
annonce fièrement aux seigneurs du Pale qu’il est venu renverser le 
Pale et réunir la nation ; établit la liberté de conscience, fonde 
l’agriculture et le commerce, abolit tout ce qui restoit encore d’inique 
ou de barbare dans Ylrish statutes ou code d’Irlande, rassemble un 
parlement tout national et une armée toute dévouée à son roi ; enfin 
l’Irlande est une nation ; elle est soumise , et n’est plus esclave. 

Le fanatisme et la rébellion des Ècossois contre Charles I er , l’al¬ 
liance du parlement d’Angleterre avec les rebelles, appelèrent Straf¬ 
ford auprès du roi ; et, pendant son absence, les émissaires des presby¬ 
tériens d’Écosse et d’Angleterre trouvèrent un accès trop facile auprès 
des colonies écossoises dans le nord de l’Irlande, auprès du clergé 
protestant, auprès des lords du Pale non catholiques. Dans les pre¬ 
miers temps de cette révolution, qui coûta le trône et la vie à 
Charles I er , tous ceux que le comte de Strafford avoit soumis au joug 
de la loi s’élevèrent contre lui. L’univers sait comment finit ce grand 
homme ; comment il sollicita Charles, son ami et son roi, de con¬ 
sentir à l’arrêt porté contre lui ; comment le roi signa sa propre sen¬ 
tence, en cédant aux fureurs des communes d’Angleterre et aux 
prières de son ami. Strafford porta sa noble tête sur l’échafaud où 
devoit monter aussi le malheureux Charles 1 er . Ce fut le 12 mai 1641 
qu’il termina sa vie mortelle ; et ce fut en novembre 1641 que l’Ir¬ 
lande , dont il étoit peu de temps auparavant le législateur et le sau¬ 
veur , retomba dans la barbarie, pour n’en plus sortir. 

Alors, en effet, au spectacle de la révolution commencée en Angle¬ 
terre , et des dissensions du Pale , quelques descendants des vieux 
Irlandois se réunissent et délibèrent sur les moyens de chasser les 
conquérants. Roger More visite secrètement les chefs de tribu. 
Maguire et Phelim-O’Néale, puissants par leur nom et l’antiquité de 
leur race, promettent leur appui. Un grand nombre d’Irlandois, pros¬ 
crits ou employés au service d’Espagne, doivent accourir. Le cardinal 
de Richelieu avoit promis des armes *. Les vieux Anglois du Pale, 

1 Voyez la note à la fin de cette histoire. 


EN ANGLETERRE. 


135 

c’est-à-dire ceux que, depuis longtemps, les nouveaux conquérants 
nommoient Anglois dégénérés, et qui étoient restés catholiques, se 
réuniront sans doute au parti victorieux. Enfin le jour est fixé : 
O’Néale fera irruption sur tous les établissements anglois. Roger 
More et Maguire surprendront le château de Dublin; et le 23 octobre, 
toute l’Irlande lèvera les étendards de l’indépendance. La veille, un 
des conjurés, O’Conolly , Irlandois protestant, révèle la conjuration 
au chef de justice, et Dublin est sauvé. O’Mahony révèle aussi tout le 
plan de l’insurrection dans les provinces : il étoit trop tard. O’Néale 
a voit déjà pris les armes dans l’Ulster; mais O’Néale étoit un barbare, 
qui déchaîna des animaux féroces comme lui. Au bruit des massacres 
de l’ülster, More, doué d’un généreux naturel, accourt de Dublin 
où il avoit pu se soustraire à la mort. Il se rend au camp d’O’Néale, 
dont il veut réprimer les énormes excès ; mais s’il lui fut possible 
d’armer l’Irlande, son autorité devint impuissante contre la férocité 
d’un peuple depuis si longtemps opprimé, avili, dénaturé. Il quitta 
en pleurant une cause qui n’étoit plus que celle du crime, une terre 
qui n’alloit plus s’abreuver que de sang. 

O’Néale, cependant, à la tête de ses barbares, brûle, ravage, 
égorge tout ce qui est anglois ; ni l’enfance ni la vieillesse ne peuvent 
attendrir des cœurs qui ne sont ouverts qu’à la vengeance. D’Ulster, 
la flamme de la révolte se répand sur le reste de l’Irlande ; et les 
Anglois catholiques du Pale se réunissent à la férocité des hordes 
indigènes. Dublin seul ouvrit un asile aux fugitifs que le ferüt le feu 
n’avoient pas dévorés. Les colonies écossoises furent cependant épar¬ 
gnées dans le nord, soit parce qu’elles étoient l’ouvrage des Stuarts, 
«oit par respect pour la France, qui protégeoit le fanatisme du 
royaume d’Écosse contre le roi d’Angleterre, de même qu’elle avoit 
«ouscrit à l’indépendance de l’Irlande 4 . Émus par une juste horreur 
de ces barbaries, quelques historiens ont porté à deux cent mille le 
nombre des victimes : d’autres, qui ne peuvent être suspects de par¬ 
tialité pour les catholiques, le réduisent à quarante mille 2 . Mais 
quelle que soit la vérité sur ces déplorables proscriptions , la religion 
qui en fut le prétexte, et qui les maudit, la liberté qui en fut la pre¬ 
mière cause, et qui les pleure, en furent aussi les victimes. Bientôt 
la main de Cromwell va s’étendre sur elles. 

1 Toyez la note précédente. 

* Docteur Burnet, p. 405. 


RÉVOLUTION DE 1G88 


13 <> 

Les malheurs, le courage et la On tragique de Charles I er avoient 
ramené les protestants de l’Irlande à la cause royale. Charles II fut 
reconnu roi. Une amnistie avoit couvert le grand crime de la nation. 
Le marquis d’Ormond , vice-roi, débarque et annonce le prochain 
retour de son maître ; il réunit sous les étendards royalistes, les fédé¬ 
rés irlandois et tous les Anglois du Pale. Dublin seul reste encore 
aux rebelles parlementaires de l’Angleterre, et à Jones, qui les com¬ 
mande. Tandis qu’il est assiégé dans ce dernier rempart, et forcé d’en 
expulser tout ce qui n’est pas anglois, pour attendre les secours qui 
lui sont promis, Cromwell est nommé lord lieutenant d’Irlande , et 
débarque à Dublin avec Ireton , son gendre. Cromwell avoit reçu ce 
génie que Dieu donne aux hommes qui se croient eux-mêmes les 
ministres de sa colère. Il ne fit que paroître et passer ; mais quelles 
traces de son passage ! Les remparts s’écroulentdevant lui ; les guerriers 
sont dévorés par le fil de l’épée; la terreur de son nom et de sa bar¬ 
barie achève la réduction des villes : mais son génie seul affermit la 
conquête, par une de ces conceptions qui n’a d’exemple que dans 
les temps les plus reculés de l’histoire. 

Après la confiscation de toutes les terres des royalistes, la race irlan- 
doise, comme autrefois les Hébreux transportés sur les bords de 
-l’Euphrate, fut reléguée derrière les rives du Shannon. La province 
de Connaught n’étoit plus qu’un désert. C’est là que sous peine de 
mort les naturels de l’Irlande, au signal qui leur en fut donné, se 
transportèrent pour attendre les ordres du vainqueur. Ces ordres, 
sous le nom d’amnistie, les condamnèrent à féconder de leurs larmes 
et de leurs sueurs ce territoire stérile, qui seroit maintenant leur 
patrie. Du reste, le partage de cette terre d’exil s’accomplit avec cet 
ordre sévère et impartial qui, hors des intérêts politiques, étoit dans 
Pâme de Cromwell. Quant au sol de leur dernière patrie, tout fut dis¬ 
tribué, concédé ou vendu à l’encan. Officiers et soldats, capitalistes 
anglois, membres des communes rebelles, et surtout les régicides, 
obtinrent ou achetèrent leur part de cette proie. Tels furent les 
établissements de Cromwell , que reconnut et confirma le parlement 
à la restauration ; et tels se trouvoient les redoutables intérêts créés 
par tant de siècles et de révolutions, lorsque Jacques II se proposa de 
les attaquer, en face de l’Angleterre toujours soupçonneuse, de l’An¬ 
gleterre à qui le seul nom de l’Irlande rappeloit toujours le massacre 
de 1641. 


EN ANGLETERRE. 137 

On a déjà dit que le comte de Clarendon, frère de Rochester, étoit 
alors vice-roi d’Irlande. En arrivant dans cette île, son premier soin 
fut de rassurer tous les possesseurs actuels du pays, et de promettre, 
au nom du roi, le maintien des lois qui garantissoient leurs droits et 
leurs possessions. Le chancelier secondoit ses vues. Mais ni l’un ni 
l’autre n’avoit le secret de Jacques II. Talbot, qui fut depuis duc de 
Tyrconnel, et qui avoit tout à la fois le commandement militaire et 
le secret de la pensée royale, ne s’arrêta point aux promesses du vice- 
roi et du chancelier. Il agit indépendamment de l’un et de l’autre ; 
il marcha même droit à un but qui n’étoit pas précisément celui de 
Jacques II. 

En effet, Tyrconnel avoit assez d’habileté pour comprendre le 
danger des demi-mesures. Il étoit résolu de conserver l’Irlande au roi, 
si le roi étoit heureux, mais de séparer l’Irlande de l’Angleterre et de 
la gouverner lui-même, sous la protection de Louis XIV, si Jacques II 
venoit à succomber. Le temps et des traités secrets ont prouvé cette 
double combinaison. Mais pour le moment, et quel que fût alors son 
dessein, il employa vivement et habilement le nom de son roi, pour 
abattre le parti anglois et ressusciter le nom presque aboli de l’Ir¬ 
lande. Toutes les chartes de Dublin et des autres communautés furent 
retirées et remplacées par de nouvelles chartes, qui plaçaient immé¬ 
diatement ces corporations sous la dépendance royale. En cela Tyr¬ 
connel suivoit son plan, qui étoit de chasser les Anglois et de faire 
révoquer les modernes établissements, c’est-à-dire, de rencjre leurs 
terres aux anciens Irlandois, par un parlement tout irlandois. Lorsque 
le conseil de Jacques II eut à délibérer sur ce plan, les catholiques 
modérés le trouvèrent si périlleux, que l’un d’eux, milord Bellassis, 
s’écria, en jurant, « que Tyrconnel étoit homme à faire perdre au 
» roi dix royaumes. » Tous les protestants, même soldats, furent 
exclus de l’armée. Et comme les soldats étoient dépouillés de leurs 
habits quand ils étoient licenciés, ils erroient demi-nus dans le pays, 
sollicitant la charité publique. Les officiers se retiroient en Hollande, 
où le prince d’Orange sut les attacher à sa fortune. Enfin, des rap¬ 
ports faits à Louis XIV, montrent ce que l’on attendoit de l’Irlande, 
et justifient toutes les inquiétudes de l’Angleterre. « Cette nation, » 
est-il dit, « peut se maintenir avec peu de secours. Il ne reste pas 
» vingt officiers protestants ni trois cents soldats de cette religion dans 
» l’armée. Si l’on pouvoit en ce moment suppléer au défaut de 


138 RÉVOLUTION DE 1G88 

» revenus, nous pourrions augmenter le nombre de nos troupes tant 
» qu’il nousplairoit. 

» Les catholiques d’Angleterre demandent avec instance qu’on 
» leur envoie des détachements de notre armée ; on s’y est opposé 
» par les raisons suivantes : 

» La province d’Ulster est entièrement en la possession des peuples 
» écossois, qui sont des gens opiniâtres et bien armés. Ils entre- 
» tiennent une correspondance continuelle avec l’Écosse, et sont 
» capables d’amener en campagne un nombre d’hommes considé- 
* rable. Et comme l’on n’a pas jugé à propos d’irriter ces peuples en 
» les désarmant, il a bien fallu, pour la sûreté du royaume, leur 
>> laisser des garnisons irlandoises, capables de tenir ces peuples en 
» respect. 

» A l’égard des Anglois, il a été facile de les désarmer, parce qu’ils 
» étoientplus dispersés dans le pays. Mais l’appréhension qu’ils en ont 
» conçue porte un grand préjudice au présent commerce du royaume. 
» Comme ce sont eux qui font tout le trafic en dedans et en dehors, 
s> leurs correspondants de Hollande ont tout à coup retiré leurs cré- 
» dits. Toute exportation a cessé. Le revenu public est devenu si 
» chétif, qu’au lieu de pouvoir envoyer comme autrefois 33,000 liv. 
» sterling en Angleterre, toutes les dépenses de l’État payées, il nous 
» faut lui demander cette meme somme tous les trois mois. Le 
» revenu diminuera même encore tous les jours, jusqu’à ce que ce 
» royaume-là soit bien établi. 

» On s’étoit proposé d’augmenter les troupes ; mais l’exécution de 
» ce projet est différée, jusqu’à ce que nous sachions si le roi pourra 
» gouverner de sa propre autorité, pour n’être pas obligés d’employer 
» la rigueur avant que nos troupes soient mises en état de sûreté. 

» A l’égard du civil, nous y agissons par la voie des catholiques 
» romains, sans aucun contrôle, et nous introduisons la religion 
» romaine dans leurs prétentions sur les terres angloises. Enfin si 
d l’Angleterre peut nous donner de l’argent, elle trouvera des 
y> hommes. » 

Lorsque ce mémoire fut envoyé à Louis XIY, Clarendon n’étoit 
plus vice-roi ; Tyrconnel lui âvoit succédé ; le comte de Rochester 
alloit bientôt succomber lui-même. Ainsi le progrès soutenu d’une 
marche déterminée vers un but si évident et si dangereux pour l’An¬ 
gleterre, éveilloit naturellement toutes les résistances des partis enne- 


EN ANGLETERRE. 


139 

unis des catholiques et du roi. Enfin, pour achever ce qui regarde 
l’Irlande, Jacques II, dès le commencement de son règne, avoit fait 
visiter toutes les places militaires de cette île, par le lord Darmouth, 
grand maître de l’artillerie d’Angleterre. Son rapport, qui est sous 
nos yeux, prouve le dessein formel d’arracher la prépondérance aux 
Anglois, et de former en Irlande un système de défense pour une 
hypothèse qui s’est réalisée, la nécessité pour le roi de se réfugier 
parmi les Irlandois catholiques. Le même plan doit servir un jour au 
premier peuple du continent qui voudra séparer l’Irlande de l’Angle¬ 
terre ; ce sera, ce doit être celui de la France, si jamais la France est 
mise en péril par la politique de l’Angleterre 1 . 

L’Irlande catholique étoit naturellement dévouée au roi; elle 
devoit l’être, et lui donna les preuves d’une fidélité sans bornes, dans 
les jours de l’adversité. Mais tout ce qui tenoit à l’ancien Pale, et tout 
ce qui avoit partagé les dépouilles encore récentes, faisoit retentir le 
cri menaçant de ses alarmes dans l’Angleterre, avide de les entendre. 
Jacques II en effet paroissoit bien moins gouverner l’Irlande que s’y 
préparer un asile ; et c’étoit déjà une grande faute que de prévoir la 
nécessité d’un asile. Quand le conquérant Guillaume de Normandie 
voulut devenir roi d’Angleterre, il brûla ses vaisseaux sur le rivage. 


1 Voyez la note à la fin de cette histoire. 












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LIVRE TREIZIÈME. 


Camp de Ilounslow. — Chapelles catholiques. — Religionnaires fugitifs. — Nonce 
du pape. — Souscriptions. — Conseil secret du roi. — Opposition du pape contre 
le P. Piter. — Projets de convertir la princesse de Danemarck. — Haute cour 
écclésiastiquc. — Procès de l’évêque de Londres. — Comtesse de Dorchestcr. — 
Intrigue contre le comte de Rochester. — Traite avec la France pour l’Amérique. 
— Armement subit. — Le prince d’Orange. — Inquiétudes des états généraux. 


1680 (suite). 


Jacques II, qui par son ancienne gloire maritime eût pu ranimer 
en sa faveur tous les cœurs anglois, s’il eût tourné de ce coté son 
application et son génie naturel, fit au contraire tout ce qui étoit 
capable d’aliéner l’esprit national en créant une armée. Par les nom¬ 
breuses commissions qu’il donnoit aux catholiques, il eut des officiers 
que le péril de leur position attachoit à sa personne ; mais il n’avoit 
que des soldats protestants, et les soldats reçurent ou conservèrent 
toutes les impressions fâcheuses du peuple. Il avoit réuni l’armée dans 
un camp, près de Londres, sur la bruyère de Hounslow. Il y alloit tous 

t 

les jours. Elève de Turenne, il cherchoit à se faire connoître et aimer 
du soldat. Il faisoit des revues fréquentes. Il veilloit lui-même à ce 
que l’armée fût bien payée, bien habillée, bien exercée : espérant 
tout à la fois capter les affections militaires, et montrer au peuple 
anglois qu’il sauroit se faire obéir. Mais à l’aspect d’un autel catholique 
dans son camp, cette brillante armée cessa d’être l’armée du roi ; et 
sous la tente chaque soldat se promettoit de ne pas subir le joug de ce 
qu’il nommoit aussi le papisme. 

Un seul libelle, très-court, mais captieux autant qu’énergique, 
opéra cette défection intérieure 4 . Sous le titre modeste de sincère 
remontrance à Varmée, un Anglois présentoit au soldat les questions 


1 Lettre de Barillon. 


RÉVOLUTION DE 1608 


142 

les plus capables d’ébranler sa fidélité au roi, et lui apprenoit à séparer 
ce qui doit être inséparable, le roi et la patrie. « Examinez, disoit- 
on , ce que vous devez à Dieu, ce que vous devez au pays de votre 
naissance. Considérez si vous satisfaites à ce double devoir par vos 
engagements dans l’armée actuelle. Est-ce au nom de Dieu et pour 
son service que vous êtes réunis aux papistes? Il est vrai qu’ils com¬ 
battront pour l’établissement du missel, mais ils brûleront la Bible. 
C’est par vos épées qu’ils veulent détruire la religion protestante, 
élever le royaume du pape, et faire de l’Angleterre un royaume de 
désolation et de ténèbres. Est-ce pour servir votre patrie que vous 
portez les armes? Hélas 1 quel service attendre de vos armes, si vous 
dépendez des papistes françois et irlandois! Ils ne songent qu’à faire 
passer notre commune patrie sous le joug étranger. Leur aiderez-vous 
à s’établir de force dans nos maisons, sous prétexte d’y prendre leurs 
quartiers? La grande charte le défend. Le bill de la pétition de droit 
s’y oppose. Voulez-vous, par une criminelle obéissance à leurs com¬ 
missions, participer à tous les meurtres qu’ils commettront? Les deux 
chambres du parlement les ont déclarées illégitimes, sans que cela 
même fût nécessaire, puisque la loi déclare incapables de ces commis¬ 
sions tous les papistes. Voulez-vous faire un échange des lois d’Angle¬ 
terre et des privilèges que vous donne votre naissance, pour une loi 
militaire et une association ? aider à détruire les autres, à condition 
que vous serez seulement détruits les derniers? Non ! vous êtes Anglois ; 
vous avez une horreur extrême, une aversion invincible pour des 
pactes de cette nature. Ne souffrez donc pas qu’on vous joigne à des 
idolâtres cruels. Chrétiens et Anglois, vous combattrez courageusement 
pour la vérité, pour la patrie. Montrez-vous de véritables hommes. 
Quant aux Anglois qui sont gens de mer, et qui, depuis l’an 1588 % 
ont été le boulevard de la nation contre le papisme et l’esclavage, on 
les prie de faire les mêmes réflexions. » 

Ces germes dangereux se développoient sur la flotte comme dans 
le camp de Ilounslow. Mais hors du camp, c’est-à-dire dans le peuple, 
on murmuroit, et quelquefois jusqu’à la sédition, en voyant s’élever, 
sous divers prétextes, des églises et des congrégations catholiques. 
Jacques II appela des bénédictins dans la chapelle royale de Saint- 
James. Les jésuites bâtirent un collège dans le quartier de Savoie ; les 


1 Allusion à l'invincible armada de Philippe II. 


EN ANGLETERRE. 


143 

récollets s’établirent dans Lincoln’s-înn-Fields; les carmes, dans la 
Cité. « Il faut avouer, dit Jacques II lui-même dans ses mémoires *, 
» qu’il souffrit et que même il encouragea le zèle imprudent avec 
» lequel on bâtissoit plus de chapelles qu’il n’y avoit de fidèles pour 
» les remplir, ou de prêtres pour y officier dignement : ce qui ne 
» servit qu’à exposer inutilement les saints mystères aux railleries et 
» à la dérision du peuple. Il en fut ainsi de la permission qu’il accorda 
» aux moines de paroître en public dans leurs babits. Par là il irrita 
» et alarma les protestants, sans que la religion en retirât aucun 
» avantage réel. » 

Étrange et dangereuse contradiction ! Les moines dont parle ici le 
roi s’exposoient témérairement aux préventions et aux fureurs du 
peuple, en se montrant sous les habits de leur institut ; et le nonce du 
pape, qui étoit sollicité de suivre leur exemple, répétoit sans cesse 
qu’il ne falloit pas exposer la religion aux mépris ou à la haine d’un 
peuple aveuglé, encore moins à la poursuite légale des tribunaux. C’est 
ce qui venoit d’arriver. Un prêtre catholique, ayant dit la messe publi¬ 
quement à Bristol, fut cité à la cour du banc du roi pour être puni 
suivant la rigueur des lois. Dans la même ville et à Coventry, la popu¬ 
lace porta dans une procession burlesque l’effigie du pape et une 
représentation eucharistique 1 2 !.... A Londres, un Anglois, qui avoit 
le titre de résident de l’électeur palatin, voulut faire bâtir une cha¬ 
pelle catholique. Le lord maire se transporta sur les lieux, accompagné 
d’un shérif, et notifia aux ouvriers la défense expresse de continuer 
leur travail. L’électeur palatin écrivit au roi qu’il ne vouloit pas être 
innocemment la cause de troubles populaires, et qu’il donnoit ordre 
à son ministre de faire sa chapelle dans un lieu moins exposé à l’af- 
tluence du peuple. « Mais, » dit Barillon, « le roi se moqua de la lettre 
» de l’électeur, comme indigne d’un prince catholique, et fit continuer 
» les travaux. » L’ouverture de la chapelle se fit au milieu d’un 
désordre extrême ; et il en résulta la dangereuse nécessité de poursuivre 
vingt-cinq ou trente procès, qui ne faisoient qu’irriter l’humeur cha¬ 
grine ou séditieuse du peuple. 

Cependant les François fugitifs se joignoient aux prédicateurs pro¬ 
testants, pour étendre le feu de la haine populaire contre Louis XIV 


1 Tome III, p. 117. 

2 Lettre de Barillpn. 



144 RÉVOLUTION DE 1688 

et les catholiques. Le roi se crut obligé de les réprimer; et, sur la 
demande expresse de l’ambassadeur de France, il fit brûler par la main 
du bourreau un écri françois du ministre Claude, dont on craignoit 
la traduction en anglois. Dans la séance du conseil où la résolution 
fut prise, le chancelier Jefferyes lui-même représenta au roi qu’il 
seroit extraordinaire de brûler un ouvrage, écrit en françois, imprimé 
en Hollande, et qui ne contenoit rien contre l’État. Le roi parut 
irrité de cette opposition, et répliqua vivement par un proverbe popu¬ 
laire qu’il seroit difficile d’exprimer avec quelque dignité. « Les 
» chiens, » dit-il, « se défendent les uns les autres, quand on attaque 
» un d’entre eux. Les rois doivent en faire autant 1 . J’ai d’ailleurs 
» des raisons pour ne pas tolérer un tel libelle contre le roi de France. » 
Personne ne répliqua ; « mais, » ajoute l’ambassadeur, « d’autres 
» personnes avoient l’intention de représenter que ce livre étant 
» principalement dirigé contre la révocation de l’édit de Nantes, il ne 
» falloit pas fournir aux ennemis du roi l’occasion de soutenir que sa 
» majesté britannique approuYoit la persécution des protestants. » 
« En effet, » continue-t-il, « depuis le règne du roi d’Angleterre il 
» n’est rien arrivé qui fasse plus d’impression sur les esprits. » Enfin, 
Louis XIV même blâma l’empressement de son ambassadeur. « Je ne 
» désire pas, » lui mandoit-il, « que vous fassiez ancune démarche, 
» ni pour faire brûler cet écrit, ni pour en empêcher la traduction en 
» anglois. Ces sortes de livres perdent ordinairement leur crédit par 
» le peu d’attention qu’on y met, et ne sont recherchés que par les 
» soins qu’on apporte à les supprimer. » 

La présence des François fugitifs excitoit un grand zèle de charité 
pour leurs misères ; et des souscriptions abondantes se faisoient en 
leur faveur 2 : elles s’arrêtèrent tout à coup, parce que le roi voulut 
en régler la distribution , « pour éviter, » disoit-il, que les réfugiés 
» sectaires privassent de ces aumônes les réfugiés en communion 
» avec l’église anglicane. » Ce zèle si attentif dans un catholique 
fut regardé comme une dérision amère, puisque tous les fugitifs 
suivoient les dogmes de Calvin que réprouve l’église anglicane. Mais 
le roi, outre le désir de plaire à Louis XIV, avoit une autre pensée. 

1 Lettre de Barillon. 

2 On voit dans une lettre écrite au marquis de Seignelay par M. de Bonrepaux 
qu’il se faisoit des souscriptions de 500 et 1000 Iîy. sterling. M. de Bonrcpaus éioit 
un agent diplomatique de France en Angleterre. 


EN ANGLETERRE. 


145 

Les souffrances des religionnaires offroient un texte perpétuel aux 
prédications contre les catholiques et la révocation de l’éditée Nantes : 
c’est ce que Jacques II craignoit et vouloit empêcher. Il fut donc 
ordonné qu’une collecte ou quête générale se feroit en Angleterre, 
sur un bref émané du conseil, et que l’archevêque de Cantorbéry 
adresseroit aux curés une ordonnance pour lire ce bref dans les 
églises, sans permettre aucun discours sur ce qu’il contenoit. Alors 
on se demanda comment un roi catholique vouloit dicter leurs ser¬ 
mons aux ministres de l’église anglicane. Les prédications n’en furent 
que plus violentes, et quand il fallut les réprimer, on ne fit qu’é¬ 
tendre les périls d’une situation toujours fausse et de plus en plus 
laborieuse. 

Il est aisé de comprendre comment chaque événement qui, dans 
l’ordre simple et naturel, n’eût pas mérité la plus foible attention , 
devenoit perpétuellement la cause des embarras les plus dangereux. 
Cette complication, symptôme continuel d’une antipathie de plus en 
plus énergique entre l’état légal des sujets et les secrets desseins du 
gouvernement, résultoit particulièrement d’un conseil particulier 
auquel Jacques II s’abandonnoit aveuglément. Ici la correspondance 
diplomatique fait connoître l’obsession du malheureux prince. M. de 
Ronrepaus, intendant général de la marine, avoit été envoyé de 
France en Angleterre avec deux missions, l’une ostensible, qui étoit 
un traité de neutralité pour l’Amérique, et l’autre la rentrée en 
France de tous les religionnaires fugitifs qu’il y pourroit engager. 
Voici comme il s’exprime sur la cour, dans ses lettres au marquis de 

r 

Seignelay, secrétaire d’Etat de la marine, « Les affaires de ce pays-ci 
» ne roulent à présent que sur la religion. Le roi est absolument 
» gouverné par les catholiques. Milord Sunderland ne se maintient 
» que par ceux-ci et par son dévouement à faire tout ce qu’il croit 
» être agréable sur ce point. Il a le secret des affaires de Rome. 

» Les catholiques qui ont la confiance du roi, sont M. Liborne , 
» évêque; milord Castelmaine; milord Dower; milord Arundel ; 
» milord Tyrconncl ; le marquis d’Albeville ; le P. Piter, jésuite 
» anglois, et un capucin son confesseur. 

» M. Liborne est un homme de bien, qui connoît assez la cour de 
» Rome, mais d’un esprit médiocre. 

» Milord Castelmaine est à peu près du même caractère. 

» Milord Dower a plus d’esprit et paroît zélé , mais il est dissipé 
» par le jeu. 


146 


RÉVOLUTION DE 1688 


» Milord Tyrconnel a assez de bon sens, mais peu d’esprit ; il agit 
pour les affaires d’Irlande. 

» D’Albeville est un homme intrigant, qui avoit de l’accès auprès 
» du feu roi, et qui parle à celui-ci fort hardiment et souvent en 
» particulier. 

» Le jésuite Piter a de l’esprit et du crédit auprès du roi ; il est 
» intrigant, et extrêmement uni avec milord Sunderland. 

» M. d’Adda (nonce du pape) se mêle parmi ces gens-ci qui en 
» sont assez contents ; il a de la souplesse dans l’esprit, mais il n’ap- 
» profondit rien; il n’est point capable, non plus qu’aucun des 
» autres, de donner un bon conseil, ni de faire prendre une résolu- 
» tion décisive : tellement que toute cette grande affaire , si impor- 
» tante pour la religion catholique, est dirigée par milord Sunder- 
» land, protestant. » 

Ici Bonrepaus ne dit pas que, dans ce conseil confidentiel, se trou- 
voient les lords Bellassis, Arundel et Powes, chefs du parti modéré 
des catholiques. Le nonce du pape soutenoit timidement leur oppo¬ 
sition à toute mesure précipitée ; mais il invoquoit toujours la pru¬ 
dence et la paix. « Il entretient, » dit Barillon , « une bonne intel- 
» ligence avec le P. Piter et les autres jésuites, c’est-à-dire autant 
» qu’il l’ose ; car on n’est pas persuadé ici que le pape les favorise, 
» ni qu’il veuille les accréditer ici ou ailleurs. Je sais qu’on a dit au 
» roi qu’il ne devoit pas se fier entièrement aux jésuites, parce qu’ils 
» étoient trop attachés aux intérêts de Y. M. Ce discours vient de 
» Rome, et n’a fait aucune impression sur l’esprit de ce prince. Au 
» contraire, le crédit du P. Piter continue et augmente. » 

Le nonce du pape, malgré sa timidité , faisoit des représentations 
sur les religionnaires de France, et prioit quelquefois le roi d’inter¬ 
venir auprès de Louis XIY, pour adoucir les rigueurs des mesures 
adoptées contre eux. Alors on lui opposa un livre composé en France, 
qui contenoit deux lettres de saint Augustin contre les donatistes, 
qui justifient, dit-on, la sévérité des empereurs contre ces sectaires. 
Le nonce garda le silence , et continua de conseiller la modération. 
Mais s’il étoit possible de conserver des doutes sur l’intention des 
conseillers fanatiques de Jacques II, la correspondance de Barillon 
les détruit tous. « On feroit ici, » dit-il à Louis XIY, « ce qui se fait 
en France, si l’on pou voit espérer de réussir. » 

Parmi les intrigants et les fanatiques du conseil confidentiel de 


EN ANGLETERRE. 147 

Jacques IX, se trouvoit le marquis d’Albeville. C’étoit un Irlandois, 
nomme \\ hite, qui avoit longtemps servi d’espion aux Espagnols, et 
à qui, pour récompense, ils avoient donné le titre de marquis d’Al¬ 
beville : Louis XIV l’avoit longtemps salarié. On le verra bientôt 
ambassadeur d’Angleterre auprès des états généraux, où Louis XIV 
le salaria encore, à l’insu du roi Jacques II. 

Un tel conseil devoit nécessairement jeter ce roi foible et vain dans 
l’abîme. Son ambassadeur auprès du pape ne se fit conuoître à Rome 
que par des folies , et s’attira tout à la fois le mépris, l’indignation 
meme du souverain pontife, qui lui refusa d’abord tout ce qu’il lui 
demanda. Le premier objet de sa mission étoit d’obtenir le chapeau 
de cardinal pour le prince Renaud d’Este, oncle de la reine. Le pape , 
longtemps inflexible, céda enfin. Le second, et peut-être le prin¬ 
cipal , étoit le titre d’évêque in partibus en faveur du P. Piter qui 
songeoit, dit-on, à l’archevêché d’York, pour le moment où l’An¬ 
gleterre seroit catholique. Le pape déclara très-fortement qu’il n’y 
consentiroit jamais ; que les constitutions des jésuites s’y opposoient ; 
et que , s’il cédoit sur ce point, il lui faudroit accorder de pareilles 
dispenses aux jésuites de Pologne et de France, pour lesquels, sans 
doute , on ne manqueroit pas de les demander. 

Après cette affaire, il entama auprès du pape une affaire d’un 
genre plus grave et plus délicat ; c’étoit la conversion de la seconde 
fille du roi, princesse de Danemarck. Le pape ne pou voit pas con¬ 
seiller de ne pas l’entreprendre ; aussi le comte de Castelmaine 
manda-t-il au roi son maître que, suivant l’avis de sa sainteté, rien 
ne seroit solide en faveur des catholiques, sans la conversion de la 
princesse. Jacques II le désiroit comme père et comme catholique 
sincère. Autour de lui, on le désiroit pour susciter au trône un héri¬ 
tier catholique, à l’exclusion de l’héritier légitime qui étoit protes¬ 
tant , et l’on s’occupa des moyens d’y parvenir Le secret ne fut pas 
si étroitement gardé , que le ministre des états généraux n’interpellât 
directement le roi sur les projets de ses conseillers. Aussi, dès ce 
moment, le prince d’Orange prit ses mesures pour l’avenir. 

Dès le commencement de l’année, Jacques II avoit exclu du conseil 
l’évêque de Londres, ce qui avoit gravement indisposé le corps épis¬ 
copal. Il prit la résolution de lui interdire, au premier prétexte, les 
fonctions épiscopales, en vertu de la suprématie attachée à la cou¬ 
ronne. L’occasion désirée ne tarda pas à se présenter; et en attendant,. 


148 RÉVOLUTION DE 1G88 

il fit entrer au conseil d’Ètat quatre lords catholiques. Ils étoient déjà 
de son conseil confidentiel : c’étoient milords Powes, Arundel, 
Bellassis et Dower, qui prirent séance sans prêter le serment d’allé¬ 
geance et de suprématie. Le bruit de cette innovation se con¬ 
fondit bientôt avec celui que produisit l’interdiction de l’évêque de 
Londres. 

Lorsque le schisme d’Angleterre éclata, la suprématie du pape sur 

r 

l’église anglicane fut déférée à la couronne. Mais la reine Elisabeth 
avoit compris tout le ridicule qui s’éttacheroit à sa personne, si l’on 
voyoit une femme s’ériger en souverain pontife, et elle attribua 
l’exercice de ses pouvoirs à une cour suprême ecclésiastique. Cette 
commission devint odieuse par ses rigueurs et ses exactions ; elle fut 
abolie sous le règne de Charles I er , au commencement des troubles. 
Jacques II, qui vouloit la rétablir, c’est-à-dire exercer les pouvoirs 
de souverain pontife dans l’église anglicane, consulta les juges. Ils 
découvrirent que l’abolition complète de la commission ecclésiastique 
ne résultoit pas absolument du sens littéral de la loi. Se croyant alors 
bien en sûreté par cette extorsion toute pharisienne, il s’ouvrit à 
Barillon sur le grand parti qu’il en sauroit tirer. « Le roi, » dit 
l’ambassadeur, « m’en a parlé à fond, et m’a dit que Dieu avoit 
» permis que toutes les lois qui ont été faites pour établir la religion 
» protestante, et pour détruire la religion catholique, servissent de 
» base présentement à ce qu’il veut faire pour le rétablissement de 
» la vraie religion, et le mettent en droit d’exercer un pouvoir 
» encore plus grand que celui qui est exercé par les rois catholiques 
)> sur les affaires ecclésiastiques, dans leurs États. » Il faut ici moins 
condamner que déplorer cet aveuglement d’un prince que l’on 
conduisoit par ces voies tortueuses à la ruine de son trône et de sa 
religion, tout en lui disant qu’il marchoit sous l’égide de Dieu même. 
La religion ne seroit pas la vérité même, elle ne seroit qu’un men¬ 
songe, si elle consacroit pour les choses divines ce que la simple 
probité réprouve dans les choses humaines. Mais tandis que les 
catholiques modérés, effrayés de l’irritation publique, n’osoient ni 
parler ni paroître, le roi témoignoit ouvertement sa joie, et recevoit 
les félicitations de ses imprudents amis, leur disantqu’il alloit manifester 
sa résolution de triompher de tous les obstacles, en envoyant partout 
des ambassadeurs catholiques, même en Hollande. « Le mécontente- 
» ment est grand et général, » disoit Barillon à Louis XIV. «On 


EN ANGLETERRE. 149 

» dit ouvertement que le peuple ne souffrira pas le renversement des 

» lois et de la religion protestante. » 

La commission fut composée de l’archevêque de Cantorbéry, du 

Sord chancelier Jefferyes, du comte de Rochester, grand trésorier, 

du comte de Sunderland, président du conseil et premier secrétaire 
» 

d’Etat, de l’évêque de Durham, de l’évêque de Rochester et du cheva¬ 
lier Herbert, chef de justice. La commission pouvoit délibérer et 
décider avec trois de ses membres seulement, pourvu que le chancelier 
en fût un. Sa juridiction et ses pouvoirs étoient immenses : ils con¬ 
sistent à rechercher toutes sortes d’offenses, mépris, transgressions 
ou malversations contre les lois ecclésiastiques du royaume ; à cor¬ 
riger, réformer, ordonner et punir les délinquants par censures 
ecclésiastiques; à fairecomparoître tout ecclésiastique, sans distinction 
de dignité; à prononcer toute peine qui seroit jugée nécessaire, y 
compris la suspension, l’interdiction et la déposition; à rechercher, 
ouïr et terminer; à punir les incestes, adultères, fornications, outrages, 
malversations ou désordres dans les mariages, et en général tous 
autres crimes ou offenses qui sont punissables et qui peuvent être 
réformés par les lois ecclésiastiques du royaume; à appeler des 
témoins, à exiger d’eux le serment, à punir d’excommunication ceux 
qui refuseroient de comparoître ou de donner témoignage ; à se faire 
représenter les statuts, règlements, ordonnances, lettres patentes et 
autres actes d’établissement des universités, collèges, églises et corn- 
munautés ; à les corriger et changer s’il y avoit lieu, « afin que ces 
» établissements et fondations, les biens et revenus qui en dépen- 
» dent, » disoit le décret du roi, « soient régis et gouvernés pour la 
» gloire de Dieu, l’accroissement de la vertu, l’utilité publique et la 
» tranquillité du royaume..., nonobstant tout appel, provocation, 
» privilège ou exemption qui pourroient être allégués; nonobstant 
» aussi toutes lois, statuts, proclamations, concessions, privilèges ou 
» ordonnances qui sont ou semblent être contraires à ce que dessus. » 
Cette ordonnance jeta la terreur dans tous les esprits. Elle rappeloit 
ces temps où, par usurpation et confusion de tous les pouvoirs, les 
tribunaux ecclésiastiques évoquoient même les causes civiles, sous 
cet absurde prétexte, que, dans toute contestation, il y a d’un côté le 
bon droit, et par conséquent péché dans la personne qui réclame 
injustement. « Le pouvoir de cette commission est si étendu, » 
écrivoit Rarillon, « elle embrasse tant de matières différentes, qu’il 

IL. 8 


RÉVOLUTION DE 1G83 


150 

» y a peu de gens qui se puissent dire exempts de sa juridiction. Ils 
» examineront les aliénations des biens ecclésiastiques faites sous de 
» faux prétextes ou sans les formalités requises, et celles dont les 
» conditions n’ont pas été exécutées. On prétend qu’il en reviendra 
» des sommes considérables à sa majesté. » 

Lorsque cette formidable machine fut dressée, toute l’Angleterre 
fut attentive sur le premier coup que’lle alloit sans doute porter. 
Elle n’attendit pas longtemps. La cure de Saint-Gilles de Londres 
étoit gouvernée par un ecclésiastique nommé Sharp, doué d’un talent 
singulier pour la déclamation. Le peuple se réunissoit en foule pour 
l’entendre. Un jour qu’il descendoit de la chaire, on lui remet une 
lettre sans signature, qui contenoit diverses questions sur des points 
de controverse. Ne sachant à qui adresser sa réponse, il la fit en 
chaire ; et après avoir éclairci ou discuté les objections de son adver¬ 
saire, il prétendit que, sur des objections aussi frivoles, nul protestant 
n’étoit fondé à quitter sa religion actuelle. Il est à croire que cette 
lettre et la controverse qui en étoit la suite, furent imaginées pour 
avoir une occasion d’agiter en public des questions délicates, puisque 
toute censure des conversions qui se faisoient alors tomboit indirecte¬ 
ment sur le roi, qui avoit abjuré la profession de foi anglicane. Quoi 
qu’il en soit, le sermon fut dénoncé comme une satire contre la 
personne du roi. Le curé Sharp en porte le manuscrit à la cour, et 
offre d’attester, sous la foi du serment, que c’est littéralement le 
discours qu’il a prononcé. On refuse tout à la fois de recevoir son 
sermon et de le poursuivre légalement en justice. Mais l’évêque de 
Londres est requis de prononcer son interdiction. L’évêque refuse de 
l’interdire avant de l’avoir entendu devant son officialité ; cependant 
jusqu’à plus ample informé, il l’engage à s’abstenir volontairement 
lui-même de ses fonctions. Or, ce refus de prononcer immédiatement 
l’interdiction du docteur Sharp fut déféré à la commission comme 
une désobéissance aux ordres du roi, et comme un mépris de son 
autorité. 

Ce procès fut le commencement public des hostilités de la cour 
contre l’église anglicane. Les suites en sont devenues si graves, que 
tous les détails en deviennent historiques. L’Angleterre d’ailleurs, 
attachée si fortement aux formes et aux garanties légales, voyoit dans 
cette juridiction, établie sans le concours du parlement comme une 
immense chaîne jetée sur chaque famille ; dans le tribunal, un 


EN ANGLETERRE. 


151 

instrument de tyrannie, d’autant plus monstrueux, qu’il s’appliquoit 
non-seulement aux fautes à venir, mais aux fautes passées ; dans les 
juges enfin, car la majorité se composoit de laïques, une sorte de 
mépris pour l’Église que l’on affectoit pourtant de vouloir protéger. 
Ainsi, ce procès étoit une cause nationale. 

Ces considérations n’échappèrent point à l’archevêque de Cantor- 
béry, qui refusa de présider ce tribunal et d’y siéger. Ce vieillard étoit 
vénéré, même du roi. Quoique timide, il motiva ses refus réitérés 
avec une fermeté respectueuse. « Primat de l’église < Angleterre, » 
dit-il au roi, a je ne puis autoriser, même par mon silence, un tribunal 
» où le droit de déposer les pasteurs et les évêques est déféré à trois 
» laïques, puisque le chancelier peut juger souverainement avec 
» deux autres juges. » Le roi, qui ne put forcer la volonté de ce 
prélat, fut inquiet et affligé de ses refus. Mais entraîné par sa destinée, 
il commanda au comte de Rochcster de condamner l’accusé, sous 
peine d’encourir sa disgrâce, qui déjà étoit réellement résolue. Voici 
les actes de cette procédure. 

Les juges présents, le 12 août, étoient le chancelier, le comte de 
Rochester,ie comte de Sunderland, l’évêque de Durham , celui de 
Rochester, et le chevalier Hubert, chef de justice; c’est-à-dire quatre 
laïques et deux ecclésiastiques. 

Le chancelier s’adresse à l’évêque de Londres. 

« Milord, le roi nous a donné une commission pour examiner 
» toute sorte d’affaires et de personnes ecclésiastiques. Il nous a corn- 
» mandé de vous citer devant nous. La question que j’ai à vous faire 
» est courte. Je vous prie d’y répondre positivement et sans aucun 
» détour. Pourquoi ne suspendîtes-vous pas le docteur Sharp, lorsque 
» le roi vous le commanda, et vous envoya ordre exprès de le faire , 
» vous disant pourquoi ; savoir, pour avoir prêché séditieusement et 
» contre le gouvernement ? » 

L'évêque. — « Il est vrai que j’ai reçu cet ordre; et si j’ai failli, 
» c’est involontairement et par ignorance. En toute occasion j’ai 
» donné des marques de mon respect envers sa majesté. Si donc, en 
» cette affaire, je n’ai pas exactement fait ce que l’on demandoit de 
» moi, c’est qu’ayant consulté ceux qui entendent parfaitement les 
» lois civiles et canoniques, ils m’ont tous dit que je ne pouvois sus- 
» pendre le docteur Sharp qu’en procédant contre lui et après l’avoir 
» entendu. » 


Il ÉVOLUTION DE 1638 


152 

Le chancelier. — « Ignorantia juris non excusât. Vous devez savoir 
» la loi. 11 y auroit lieu de s’étonner que vous ne la sussiez pas. Nous 
» sommes prêts à vous entendre sur ce point. » 

L’évêque. — « Comme j’ignorois, avant que de paroître , ce qu'on 
» avoit à me dire, je ne me suis muni d’aucune défense. Mais si vous 
» voulez me donner copie de votre commission et de mon accusation, 
» et que vous m’accordiez un temps convenable, je tâcherai de vous 
» satisfaire. » 

Le chancelier. — « Milord , je ne voudrois pas mal interpréter ce 
» que vous dites. C’est pourquoi je vous prie de vous expliquer. Si 
z> en demandant copie de notre commission, vous prétendez contester 
*> la juridiction de notre cour et sa légalité, je sais ce que j’ai à vous 
» dire ; et en attendant que je sache votre pensée , je vous répondrai 
» que nous ne saurions donner copie de notre commission. La 
» demande que vous en faites est déraisonnable. Elle est enregistrée, 
w On la trouve dans tous les cojfee-houses (cafés). Je ne doute point 
» que vous ne l’ayez vue. » 

Ici l’évêque déclare qu’il ne la connoît point, et demande qu’on lui 
en donne lecture. Le chancelier le prie de se retirer un moment. 
La cour délibère un quart d’heure, et l’évêque est de nouveau 
introduit. 

Le chancelier. — « Milord , tous les commissaires disent que votre 
s demande est déraisonnable. Si tous ceux qui comparoîtront devant 
» nous en faisoient une semblable, cela prendroit tout notre temps. 
» Nous avons autre chose à faire. » 

L’évêque. — « Si cela ne se peut, je me soumets. Cependant j’es- 
* père que vous me donnerez copie de l’accusation, et un temps con- 
» venable pour ma défense. » 

Le chancelier. — « On ne procède point, dans les cours comme 
» celle-ci, par des écrits ni par articles, mais de vive voix, raplim 
» et succincte. Je vous fais une courte question : pourquoi n’avez-vous 
» pas obéi au roi? » 

L’évêque. — « J’avoue que la question est courte; mais il faut beau- 
» coup de paroles pour y répondre. Je vous prie, milord, de considérer 
v que je suis pair du royaume et évêque ; j’ai, quoique indigne, une 
» charge publique et un caractère public ; et ainsi, je voudrois ne rien 
» faire qui fût indigne de l’une et de l’autre. » 

Sx chancelier. — « Nous connoissons et la qualité et le caractère 


EN ANGLETERRE. 


153 

» de votre seigneurie ; nous aurons pour elle tous les égards que nous 
» devons avoir. Mais il faut aussi que nous en ayons pour le roi et le 
» gouvernement. Nous ne devons pas négliger les affaires de sa 
» majesté. » 

L'évêque. — « Je crois , milord , qu’il n’y a point d’appel de cette 
» cour. Ainsi quand un homme est jugé souverainement et qu’il est 
» en danger de sa vie, il est raisonnable de lui donner le temps de 
» préparer sa défense. » 

Le chancelier. —« Je ne doute pas, milord, que leurs seigneuries ne 
» veuillent bien vous donner du temps. Quel temps demandez-vous ?» 

A cette interpellation, l’évêque de Londres représente que, dans 
le moment présent, tous les avocats sont à peu près absents de Londres, 
à cause des assises dans les provinces. Il demande un délai jusqu’au 
mois de novembre. Il vouloit probablement prolonger cette affaire 
jusqu’à la rentrée du parlement, qui étoit fixée pour cette époque. 
La commission n’accorda que huit jours. 

Au jour fixé, 19 avril, l’évêque de Londres se rend à la commission, 
accompagné du comte de Northampton, du chevalier Compton , son 
frère, et du chevalier Nicolas, son beau-frère. Le chancelier lui accorda 
la parole. 

« Milords , » dit-il, « j’ai travaillé à ma défense autant qu’il m’a été 
» possible ; mais je ne suis pas préparé comme je devrois l’être, 
» parce que je n’ai pu voir la commission. Votre seigneurie m’avoit 
» dit que cette commission étoit dans les registres et dans tous les 
» coffee-houses ; néanmoins la personne que j’ai chargée de me la pro- 
» curer s’en est vainement occupée toute la semaine. Je ne l’ai pu 
» voir qu’hier soir. Si vos seigneuries doutent de la vérité de ce que 
» je dis, j’ai ici quelqu’un prêt à faire serment. » 

Le chancelier. — « Milord , vous êtes une personne d’honneur , et 
» le serment n’est point nécessaire. Mais il faut que je vous le dise 
» encore. Nous ne souffrirons point que vous discutiez la validité de 
» notre commission. Nous sommes assurés et persuadés de sa 
» légalité... » 

L'évêque. — « Milords, il y a d’autres raisons qui m’obligent à 
)) demander le temps nécessaire pour l’examiner. Peut-être elle ne 
» s’étend pas jusqu’à moi, qui suis pair et évêque. Je ne l’ai vue 
i > qu’hier soir, et je n’ai pas eu le temps de consulter mes avocats sur 

mes réponses. Si cela ne satisfait pas vos seigneuries, je donnerai 


RÉVOLUTION DE 1688 


154 

» la réponse que j’ai préparée ; mais je demande encore du temps. » 
Le chancelier. — « Est-ce là tout ce que vous avez à dire ? » 
L'évêque. — « C’est la première chose. Je ne demande point à 
» prolonger inutilement cette cause. La nécessité seule de l’affaire 
» l’exige, parce que mes avocats de confiance ne sont pas à Londres.» 
La commission délibère un moment, et le chancelier reprend : 

« Milord , je vous l’ai déjà dit, nous ne souffrirons jamais que l’on 
» discute notre commission. C’est quelque chose d’extraordinaire à 
» nous de donner du temps pour y chercher des difficultés. Mais 
» comme nous voulons avoir toutes sortes d’égards pour votre sei- 
» gneurie, quel temps demandez-vous ? » 

Vévêque. — « Je m’en remets à vos seigneuries ; mais je ne pense 
» pas que ce soit de trop de quinze jours. » 

Le chancelier. — « Soit. On vous les accorde. 

» Milord , en vous disant que l’on pouvoit voir notre commission 
» pour un sou , dans tous les coffee-houses , je n’eus aucun dessein de 
» faire des réflexions, comme si j’eusse voulu dire que votre seigneurie 
» hantoit cès sortes de maisons. J’en abhorre la pensée. Mon inten- 
» tion fut seulement de dire que notre commission étoit partout dans 
» la ville. » 

A la troisième séance, l’évêque dit au chancelier que, malgré l’ab¬ 
sence de ses avocats et la brièveté du temps, il a pris conseil des 
jurisconsultes. 

« J’espère , » dit-il, « que mes paroles ne seront pas mal inter- 
» prêtées. Je n’ai le dessein de dire aucune chose qui déroge à la 
» primatie du roi, qui soit contraire à mon devoir envers sa majesté, 
» ou qui altère le respect que je vous dois. 

» Cependant mes avocats m’ont dit que les procédures de cette 
» cour sont directement opposées à la loi. Ils sont prêts à le démon- 
» trer, si vos seigneuries veulent les admettre à plaider. » 

Le chancelier. — « Nous ne voulons écouter sur ce point ni 
» votre seigneurie, ni ses avocats. Nous sommes très-persuadés de la 
» légalité de notre commission. » 

L'évêque. — « Milords, je suis évêque de l’église anglicane; or, 
» par les lois de toutes les églises chrétiennes dans tous les siècles , 
» et en particulier par les lois de ce royaume , je dois, en cas d’of- 
» fense, être jugé par mon métropolitain et ses suffragants. J’espère 
» que vos seigneuries ne me refuseront pas les droits et le privilège 
» d’un évêque chrétien. » 


EN ANGLETERRE. 


155 

Le chancelier. — « Vous savez, milord, que nos procédures sont 
» conformes à ce qui s’est pratiqué autrefois. Notre juridiction est 
» originelle ; ce que vous dites est contester notre commission. » 
L’évêque. — « Cela est vrai en partie. » 

Le chancelier. — « C’est absolument la contester. » 

L’évêque. — « J’espère, milords, que dans vos procédures vous 
» interpréterez tout ce qui est dans votre commission en faveur de 
» ceux qui comparoîtront devant vous. Je crois que votre commis- 
» sion ne s’étend pas jusqu’au crime dont je suis accusé. Elle porte 
» en effet que vous censurerez les fautes qui seront commises. Or, 
» celle dont je suis accusé est antérieure à votre commission. » 

Le chancelier. — « J’avoue qu’il y a une telle clause. Mais il en 
» existe de générales qui comprennent toutes les fautes passées. Àvez- 
» vous autre chose à dire? » 

L’évêque. — « Milords, après avoir fait, selon mon droit, ma 
» protestation pour les lois du royaume comme sujet, et pour les 
» droits et privilèges de l’Église comme évêque, voici ma réponse 
» que je vous donne écrite. » 

L’évêque remet cette réponse qui est reçue. Il se retire, et laisse 
la requête du docteur Sharp , que le roi n’avoit pas voulu recevoir. Il 
est rappelé un moment après, et le chancelier lui dit : 

« Milord, nous avons lu votre papier, et nous vous en rendons un 
» autre. » 

L’évêque. — « C’est la requête du docteur Sharp au roi. » 

Le chancelier. — « Reprenez-la ; nous n’en avons que faire. 
» Voulez-vous qu’on lise votre réponse ? » 

L’évêque. — « Oui, milords. Mais j’ai encore ceci à dire : Ce que 
» j’ai fait dans cette affaire-là a été jurisperitorum consilio. Je con- 
» sultai le chancelier qui est le juge de ma cour, et quelques autres 
» jurisconsultes. Or, la loi dit que ce qui est fait par avis des avocats 
» ne doit pas être interprété comme ayant été fait malicieusement 
» ou opiniâtrément. Dans une semblable conjoncture, elle dit encore 
» que si un prince prescrit à un juge d’exécuter quelque ordre qui 
» n’est pas conforme à la loi, le juge doit rescribere et reclamare 
» principi. Elle appelle cela servire principi. Je crois donc avoir fait 
» mon devoir. En effet, je répondis à milord président (le comte de 
» Sunderland, président du conseil ) avec autant de civilité qu’il 
» m’étoit possible. Je lui mandai qu’un ordre de suspendre un 


156 RÉVOLUTION DE 1688 

» ecclésiastique, avant de l’avoir cité et entendu , étoit contre la loi, 
» et que j’attendrois de nouveaux ordres de sa majesté. En second 
» lieu, je fis réellement ce que le roi m’avoit commandé ; car je 
» conseillai au docteur Sharp de ne plus prêcher, en attendant que 
» sa majesté eût reçu toute satisfaction à son égard ; et ce docteur n*a 
» pas prêché depuis dans mon diocèse. » 

Le chancelier. — « Milord , exigez-vous qu’on lise votre papier ? » 
— « Oui, milords. » ( Ce papier contenoit la lettre du roi et la ré¬ 
ponse de l’évêque. ) — « Avez-vous encore quelque chose à dire? » 

L'évêque. — « Je demande que mes avocats soient entendus, et 
» par là vous serez plus amplement satisfaits. » 

Après une demi-heure de délibération, l’évêque est de nouveau 
introduit, et se présente avec quatre avocats. Admis a plaider, chacun 
d’eux s’attache à prouver que le roi n’a pu ordonner une chose illé¬ 
gale , et que, d’après les principes, l’évêque de Londres a servi le 
prince en ne prononçant pas arbitrairement la suspension du docteur 
Sharp ; suspension qui ne pouvoit être prononcée qu’après une cita¬ 
tion légale , une défense libre et un jugement canonique. « Lorsque 
» le roi, » dit le docteur Hodges, « commande à un juge, il lui 
» commande aussi d’agir en juge. Il ne s’agissoit pas d’une affaire de 
» peu d’importance ; car le docteur Sharp étoit accusé d’avoir prêché 
» la sédition et la rébellion. Si donc l’évêque l’avoit suspendu comme 
» juge, avant la citation, la défense et le jugement, il auroit com- 
» mencé par où il falloit finir 1 ; il auroit jugé avant de procéder 

» et d’entendre ; il auroit Yiolé les lois du royaume et les lois de 

* 

» l’Eglise. » 

Le prononcé de la sentence fut ajourné au 16 septembre. Cet in¬ 
tervalle étoit nécessaire pour concilier les juges sur la volonté du roi. 
Le comte de Rochester soutenoit assez vivement que l’évêque de 
Londres ne pouvoit être condamné. Jefferyes penchoit aussi pour la 
douceur, non par esprit de justice , mais par attachement à l’église 
anglicane. Enfin, de la commission entière, il n’y avoit que l’évêque 
de Durham qui inclinât réellement pour la sévérité ; car il ne faut pas 
compter Sunderland, qui n’avoit de règle que la volonté de Jacques II. 
Après de longs débats, la soumission de Rochester entraîna celle des 


‘ Le docteur Hodges emploie une métaphore proverbiale qui marque la rouille dtt 
temps où il parloit : « Il auroit écorché Vanguille par la queue. » 


EN ANGLETERRE. 


157 

autres; et Henri Compton, évêque de Londres, fut suspendu de 
toute fonction et juridiction épiscopale , durant le bon plaisir de sa 
majesté, à peine d’être déposé de son évêché, s’il transgressoit le 
jugement. Le roi vouloit davantage, excité par les catholiques exaltés; 
c’étoit le séquestre des biens de l’évêché : mais il eût fallu plaider en 
justice réglée. On n’osa pas subir les hasards d’une procédure pu¬ 
blique et légale. Quant à l’évêque, il s’éleva par cette affaire au plus 
haut degré de popularité. Malgré son interdiction, ou plutôt à cause 
de son interdiction, tout le clergé de son diocèse déféroit au moindre 
signe de sa volonté. De ce moment, l’église anglicane avec son im¬ 
mense parti se jeta ouvertement dans l’opposition ; et la guerre ainsi 
déclarée ne pouvoit plus se terminer que par une victoire également 
dangereuse, quels que fussent les vainqueurs ou les vaincus. 

Tandis que le roi donnoit aux catholiques tant de preuves d’un zèle 
ardent pour la religion , il survint à la cour un incident qui ne mé- 
riteroit pas d’arrêter les regards de l’histoire, si trop souvent le destin 
des rois et des peuples ne s’attachoit aux plus viles intrigues. La reine, 
jadis duchesse d'York , avoit eu parmi ses femmes d’honneur la fille 
du chevalier de Sedley. L’esprit et l’imagination lui tenoient lieu 
de beauté aux yeux de Jacques II, qu’elle subjugua entièrement. 
Charles II lui-même prenoit plaisir à l’entendre, et la voyoit avec 
plaisir chez la duchesse de Portsmouth. A sa mort, Jacques II, qui 
avoit eu déjà de mademoiselle de Sedley deux enfants dont l’un étoit 
vivant, prit des résolutions plus conformes à ses desseins religieux. 
Il promit aux catholiques de renoncer à cet attachement, qui natu¬ 
rellement devoit décréditer la sincérité de ses intentions aux yeux des 
protestants. Le pape même, que l’on eut soin d’en informer, loua 
beaucoup le roi de cette victoire sur ses passions. Jacques II étoit 
sincère ; mais il céda bientôt à l’empire de sa foiblesse naturelle. 
Mademoiselle de Sedley logeoit toujours à Withe-Hall, et le roi la 
vit secrètement. Il lui acheta une maison , que les meilleurs peintres 
et les plus habiles sculpteurs prirent le soin d’embellir. Tout à coup 
on apprend que le roi lui a donné le titre de comtesse de Dorcester, 
et cette promotion inattendue lit une grande révolution à la cour. 
« La comtesse de Dorcester sera sans doute une nouvelle Clèveland, 
» une nouvelle Portsmouth. Elle gouvernera le roi et l’empire britan- 
» nique; elle est zélée protestante, et certainement le comte de 
» Rochester a suscité ce formidable ennemi aux catholiques. » Tels 


158 RÉVOLUTION DE 1688 

étoient les discours des amis de la reine, et en particulierdu comte 
de Sunderland. Les soupçons s’élevoient meme jusqu’au chancelier 
Jefferyes, qui, en servant les amours du roi, vouloit, dit-on, se 
faire pardonner son attachement à l’église anglicane. 

Dans cette première fermentation de la cour, le roi est mandé chez 
la reine; il y trouve, à sa grande surprise, le P. Piter, divers ecclé¬ 
siastiques de sa maison, et les principaux seigneurs catholiques. La 
reine toute en larmes se jette dans ses bras et presque à ses pieds. Aux 
larmes, aux reproches et aux prières de cette princesse que Jacques II 
aimoit tendrement, se joignent les graves remontrances des prêtres 
et des lords catholiques. Nullement préparé au pathétique de cette 
scène, il promet d’éloigner la nouvelle comtesse ; mais il insiste pour 
qu’elle conserve le titre dont il l’avoit honorée. La paix fut conclue à 
ce prix. 

9 

Ce fut le comte de Melford, second secrétaire d’Etat, qui fut chargé 
de notifier l’ordre de quitter l’Angleterre à la comtesse de Dorcester ; 
mais fière et hautaine, comptant d’ailleurs sur la foiblesse du roi, elle 
répondit au lord Melford que, par les privilèges de la grande charte, 
elle sauroit conserver sa liberté en Angleterre. Bientôt après, on 
apprit qu’elle étoit ou faisoit semblant d’être malade ; on ajouta même 
qu’elle étoit enceinte. Le roi, qui n’étoit pas fàclié de sa désobéissance, 
négocia lui-même son départ pour l’Irlande, et l’obtint. Mais elle 
revint à Londres quelques mois après, et l’on resta persuadé que le 
roi continuoit un commerce secret avec elle. 

Dans cette intrigue, le comte de Sunderland eut l’art de se rendre 
nécessaire à la reine, et de lui persuader que le comte et la comtesse 
de Rochester lui avoient suscité une rivale, afin de .gouverner le roi 
par cette favorite, et de renverser tous les projets formés en faveur 
de la religion catholique. Sunderland, qui recevoit une gratification 
de Louis XIY, voulut aussi le persuader à Carillon. Mais Barillon et 
Bonrepaus, qui tous deux rendoient compte de cette petite révolution 
de courtisans, l’un à Louis XIY, et l’autre au marquis de Seignelay, 
s’accordent sur ce point, que Rochester y fut complètement étranger. 
Cependant la reine,, Italienne et jalouse, ne pardonna point à l’inno¬ 
cence de Rochester ; et d’ailleurs, toujours privée du bonheur d’être 
mère, parce que ses nombreuses grossesses n’avoient encore produit 
que des enfants morts avant que de naître, elle voyoit, avec un secret 
dépit, que la nature et les lois appelleroient au trône les nièces 


EN ANGLETERRE. 


de Rochester ; c’en étoit assez, sans doute, pour que Rochester fut 
odieux. Déjà même, depuis longtemps, on murmuroit aux oreilles de 
Jacques II, qu’un roi catholique ne pouvoit conserver pour lord trésorier 
un protestant ; et Sunderland, qui vouloit gouverner la reine par le 
P. Piter, le roi par cette princesse jalouse, et le royaume par leurs 
passions réunies, se servit habilement des découvertes que Ton fit 
faire à la reine sur mademoiselle de Sedley, pour précipiter son rival 
en autorité. Il ne manquoitplus qu’un prétexte, qui ne pouvoit tarder 
* se produire, au milieu de cet esprit général de vertige et d’erreur. 

Si les affaires de l’intérieur se compliquoient chaque jour davantage, 
la politique de l’Angleterre au dehors n’avoit pas une marche mieux 
déterminée, parce que le gouvernement s’engageoit tout à la fois en 
deux routes opposées. Le roi se traînoit tour à tour dans l’une et dans 
l’autre, bien plus qu’il ne s’y portoit avec cette libre et ferme assu¬ 
rance qui est un gage de succès, même dans les entreprises témé¬ 
raires. La correspondance des’ambassadeurs étrangers prouve, jusqu’à 
un certain point, son désir sincère d’être roi d’Angleterre plutôt que 
le chef d’une faction turbulente. Il en avoit l’intention ou l’instinct ; 
mais sa volonté toujours foible étoit perpétuellement égarée, subju¬ 
guée, par l’impétueuse folie de ses conseillers clandestins. 

On a raconté plus haut comment il s’étoit peu à peu écarté d’un 
projet d’alliance formelle avec Louis XIV. Son application aux affaires 
du commerce lui fit cependant écouter la France pour un traité de 
neutralité, relativement aux îles françoises et angloises situées entre 
les deux tropiques. Ce traité fut conclu, et la neutralité fut même 
étendue à l’Amérique septentrionale. Ce n’est pas que le comte de 
Rochester n’apportât des difficultés à la conclusion. Il en reconnoissoit 
l’utilité, mais il craignoit tout ce qui pouvoit ressembler ou conduire 
à une alliance entre Jacques II et Louis XIV. Quoi qu’il en soit, le 
traité fut conclu et n’alla pas plus loin. 

Mais Louis XIV avoit eu l’art de jeter entre le prince d’Orange et 
la ville d’Amsterdam des défiances qui rendoient le prince tout à la 
fois suspect à la république, et momentanément incapable de faire 
entrer les états généraux dans une alliance contraire aux intérêts de 
la France. Le comte Davaux, qui avoit excité ces divisions en Hol¬ 
lande, se voyoit fortement secondé en Angleterre par les soins que 
Barillon mettoit à entretenir les jalousies et les défiances de Jacques II 
contre son gendre. Cependant le prince d’Orange se conduisoit avec 


160 RÉVOLUTION DE 1683 

une égale habileté envers les états généraux et le roi son beau-père. 
Il entrenoit toujours avec celui-ci une correspondance particulière 
qui inquiétoit Louis XIV, et lui démontra facilement que l’Europe 
étoit menacée de la guerre. Louis XIV en effet préparoit dans ses 
ports de grands armements qui ne pouvoient menacer que l’Espagne ; 
et quand l’Espagne réclama de Jacques II un secours effectif en 
hommes et en vaisseaux, conformément à ses traités précédents, ce 
prince eut l’air de lui promettre quatre mille hommes pour les Pays- 
Bas. Or, il en avoit déjà six mille au service des états généraux; il 
sembloit donc déterminé à soutenir les intérêts de ses alliés sur le 
continent, contre les projets éventuels de la France, quels qu’il fus¬ 
sent .Telles étoient les dispositions ostensibles du cabinet vers le milieu 
de 1686, par rapport aux affaires étrangères. 

Mais, par le déplorable effet de la contre-direction que le comité 
secret des catholiques imprimoit au mouvement des affaires, le roi, qui 
négligeoit complètement sa flotte pour les soins de son armée, donna 
tout à coup une activité inattendue à la marine. Il visita lui-même ses 
ports ; et comme la France envoya une flotte devant Cadix, la Hollande 
manifesta ses inquiétudes sur les armements de l’Angleterre, dont 
Louis XIV ne paroissoit pas moins inquiet ou étonné. Il fut bientôt 
rassuré par Barillon, qui crut savoir le secret de la cour deWhite-Hall. 

Jacques II n’avoit personnellement aucun projet, aucun plan 
déterminé pour la paix ou pour la guerre. Mais il étoit conduit à son 
insu vers un projet très-hardi, dont il parut effrayé, lorsque l’ambas¬ 
sadeur de Hollande lui en remit les preuves sous les yeux. D’abord 

on avoit irrité le roi sur l’asile donné aux proscrits d’Angleterre et 

» 

d’Ecosse, que les divers complots de Rye-House, d’Argyle et de Mon- 
mouth avoient successivement jetés dans les Provinces-Unies : ensuite, 
sur des contestations élevées entre la compagnie angloise des Indes 
et la compagnie hollandoise; enfin, sur ce que le prince d’Orange 
venoit de refuser formellement de recevoir le comte de Carlingfort 
pour commander les troupes angloises au service de Hollande. Pro¬ 
fitant ainsi des dispositions naturelles du roi, qui lui faisoient haïr le 
prince d’Orange et les états généraux, on s’attachoit à lui persuader 
que la Hollande étoit la cause perpétuelle des obstacles qu’il éprouvoit 
dans ses desseins pour la religion, « et que le moment étoit venu de 
» ruiner, » disoit-on, « ce repaire toujours ouvert aux factieux et 
» aux rebelles d’Angleterre. » 


EN ANGLETERRE- 


161 

Soit que le projet d’une guerre avec la Hollande eût été inspiré 
secrètement au parti des catholiques par la cour de France, ou que 
le comte de Sunderland ait pensé qu’il ne pouvoit rien faire de plus 
utile aux intérêts de Louis XIV dont il étoit pensionnaire ; soit peut- 
être que Sunderland, qui avoit un génie souple, vif et hardi, s’élevât 
plus haut que les factions, et voyant de loin l’abîme où le roi son 
maître alloit se précipiter, espérât tout à la fois l’en écarter par une 
guerre étrangère, et satisfaire à l’orgueil de la nation par la conquête 
du commerce universel, il prit tout à coup avec Van Citers, envoyé 
des états généraux, un ton fier et décisif. Il exigea impérieusement 
une réparation prompte et complète de tous les griefs de l’Angleterre. 
Après diverses conférences : 1 «