Skip to main content

Full text of "Histoire de la République de Venise"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book that was preserved for generations on Hbrary shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose legal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia present in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journey from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we liave taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for 
personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's system: If you are conducting research on machine 
translation, optical character recognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for these purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogXt "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any specific use of 
any specific book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 

at |http : //books . google . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ccci est unc copic numdrique d'un ouvrage conserve depuis des generations dans les rayonnages d'unc bibliothi^uc avant d'fitrc numdrisd avcc 

pr&aution par Google dans le cadre d'un projet visant ii permettre aux intemautes de d&ouvrir I'ensemble du patrimoine littdraire mondial en 

ligne. 

Ce livre dtant relativement ancien, il n'est plus protdgd par la loi sur les droits d'auteur et appartient ii present au domaine public. L' expression 

"appartenir au domaine public" signifle que le livre en question n'a jamais €l€ soumis aux droits d'auteur ou que ses droits Idgaux sont arrivds & 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombc dans le domaine public peuvent varier d'un pays ii I'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le pass6. lis sont les t^moins de la richcssc dc notrc histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine ct sont 

trop souvent difRcilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte prdsentes dans le volume original sont reprises dans ce flchier, comme un souvenir 

du long chcmin parcouru par I'ouvrage depuis la maison d'Mition en passant par la bibliothi^uc pour finalcmcnt se retrouver entre vos mains. 

Consignes d 'utilisation 

Google est fler de travaillcr en partcnariat avcc dcs bibliotht^ucs ii la numdrisaiion dcs ouvragcs apparicnani au domaine public ci dc les rcndrc 
ainsi accessibles h tous. Ces livres sont en effet la ptopri€t€ de tons et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
D s'agit toutefois d'un projet coflteux. Par cons6^uent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources in^puisables, nous avons pris les 
dispositions n&essaires afin de prdvenir les dventuels abus auxqucls pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes tecliniques relatives aux rcqufitcs automatisdcs. 
Nous vous demandons dgalement de: 

+ Ne pas utiliser lesfichiers & des fins commerciales Nous avons congu le programme Google Reclierclie de Livres ^ I'usage des particulicrs. 
Nous vous demandons done d'utiliser uniquement ces flcliiers ^ des fins personnelles. lis ne sauraient en effet Stre employes dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas proc^der & des requites automatisees N'cnvoycz aucune requite automatisfe quelle qu'elle soit au syst^me Google. Si vous cffcctuez 
des reclierclies concemant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractferes ou tout autre domaine ndcessitant dc disposer 
d'importantes quantitds de texte, n'lidsitez pas ^ nous contacter Nous encourageons pour la realisation dc cc type dc travaux I'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serious lieureux de vous Stre utile. 

+ Ne pas supprimerV attribution Le flligrane Google contenu dans cliaque flcliier est indispensable pour informer les intemautes de notrc projet 
et leur permettre d'accMer h davantage de documents par Tinterm^diaire du Programme Google Rccherclie de Livres. Ne le supprimcz en 
aucun cas. 

+ Rester dans la Ugaliti Quelle que soit I'utilisation que vous comptez faire des flcliiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilitd dc 
veiller h respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public amdricain, n'en dMuisez pas pour autant qu'il en va de m£me dans 
les autres pays. La dur& legale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays ^ I'autre. Nous ne sommes done pas en mesure de rdpertorier 
les ouvrages dont I'utilisation est autorisfe et ceux dont elle ne Test pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afflcher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifle que celui-ci pent Stre utilise de quelque fa§on que ce soit dans le monde entier. La condamnation h laquelle vous 
vous cxposcricz en cas dc violation dcs droits d'auteur peut £tre s6vtre. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et Facets ^ un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le fran9ais, Google souhaite 
contribuer h promouvoir la diversity culturelle gr§ce ^ Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres pcrmet 
aux intemautes de d&ouvrir le patrimoine littdraire mondial, tout en aidant les auteurs et les dditeurs ^ dlargir Icur public. Vous pouvez effectuer 
dcs rccherches en ligne dans le texte integral de cet ouvrage ^ radresse fhttp: //books .google. com| 



V 



:U.f.er 



) 



• -J 



HISTOIRE 



D£ LA REPUBLIQUE 



DE VENISE 



TOME I 



Paris.-- T]r|)Ographie de rnmin Oidol I^ietrs. lUf .Mcob, :>6. 



HISTOIRE 



DE LA REPUBUQOE 



DE YENISE 

PAR P. DARU 



' . -» . _JL. 



DE LACAINUIIE FRANg^lSE 

pribcEdEe d'une notice sur sa vie 
PAR M. VIENNET 



OB L^ilCADKMIE VIIAIICAISK 



QUATRii^ME Edition 

ACGMEHTEE DES CBITIQUES ET OBSEmTATlOHS DK M . TIETOLO 
ET DE LEUE EEFCTATION PAE M. U COMTE DAEU 



TOME PREMIER 



IIOO%*w 



PARIS 

FIRMIN DIDOT FRfiRES, EDITEURS 

IMPRIMEUBS DE l'iNSTITUT DR FBANCE 

KUE JACOB, 56 

1853 



fv 



Vl> 



i 1 • 






Va ^ 



» - 



\)i 



•u 



NOTICE 



SUR M. DARU, 

PAR M. VIENNET, 



Be i'Acadi^nnie fran^ise. 



Si Napoleon eut Fart de coimaitre les homines et de les 
mettre k leur place, il eut aassi le bonhedr d*en rencontrer 
assez pour suffire a la ttche immense que la Providence lui 
avail imposde. La tonrmente re votationnaire avail emport^ 
loal ce qui consliluait el maintenail la vieille soci^t^. La 
monarchic, la religion, les lois, Tautoril^, radminislration, 
les finances, la magistralure, la discipline, le respect m^me, 
avaienl p^ri soiK les coups des novateuf s qui , sous pr^- 
texte de r^^nerer la France, avaient an^anti les premiers 
^l^menls de Fordre, les conditions les plus n<teessajres de la 
vie des peuples el de la dor^ des Elats. Ce n*^tait pas assez 
que Napolton eM tout a reconstruire , il ^tait encore forc^ 
de tout innover : Fombrageuse susceptibility de la France 
nouvelle se Ml r^voltee a Fid^ du retour des ancienne» 
choses. Hais ce grand homme avail affaire k un peuple qui 
se paye sou vent de mots, et il le savait ; tout en simpfifiant, 
en amdiorant les institutions de la vieRte monarcbie, il re- 
eonstnusit Fancien temps sous des noms nouveaux et sous 
des formes nonvelles , et la nation se soumit comme si elic 
avail obtenu tout ce qu'elle avail souhait^. Mais il lui fallait 
des bommes qui sussent le comprendre et cr^er a leur tour 

a 



]J NOTICE SUR M DARU. 

les rouages si divers de cette vaste machine ; et ces bommes 
setroav^rent sous sa maia. Dans les camps de la rdpubli- 
que s'^taient formes de grands capitaines, qui devaient 
grandir encore en n'^tant plus que ses lieutenants. Dans 
rint^rieur s'etaient r^v^lfe des hommes d Etat, jeunes vdt^- 
rans de nos deux pi^emi^res assemblies delib^rantes , qui 
avaient glorieusement lutt^ contre Tesprit de desordre et 
les difficulles d'une situation violente. Une part d'entre eux 
^taitrestee dans les deux conseils de la constitution direc- 
toriale ; d'autres ^taient proscrits , exiles , et ne laissaient 
en France qu'un nom honorable et le souvenir de leur vie 
parlementaire. Mapolton rouvrit a eeuxH^i les portes de la 
patrie, appela les uns et les autres dans ses conseils ; et, a sa 
voix impdrieusement conciliatrice , les proscripteurs et les 
proscrits n'eurent plus qu*une m^me pens^, celle de con- 
courir au r^tablissement de I'ordre et des lois , sous la di- 
rection de rhomme dont ce grand bienfait l^gitimait Favd- 
nement. 

Daru n'appartenait a aucune de ces deux categories. La 

« 

proscription eut r^pugnd a son noble caractere, et, quaud ii 
Tavait subie lui-mdme, il Tavait supportee avec cette gaiety 
frau^aise qui se joue des perils , sans ^tre cependant chez 
tons les hommes I'indice de la fermete d'dme dont leur jige 
miir a sou vent besoin. 11 sut les eonserver Tune et I'autrc 
jusqu'&la fin de sa vie. Une loyaute k toute ^preuve , une 
franchise qu'aucune crainte ne faisait fl^chir, une force 
d'esprit que ne rebutait aucune difficulte, une patience in- 
fatigable, une facility de travail qui doublaitle temps, une 
aptitude a r^soudre toutes les questions , a mener les plus 
grandes affaires, enfin la passion du devoir et de la yen\j6 : 
telles etaient les quality ^minentes qull avait annoncdes 
dhs son extreme jeunesse , qu'il avait d^ploy^s dans Tad- 



I 



NOTICE SIJR M. DARU. )ij 

ministratiou de^ annexes, et qui, en se d^veloppant sur une 
plas grande sctoe, en grandigsant pour ainsi dire avec Tem- 
pire, ^tonn^rent quelqaefois Thomme extraordinaire dont il 
avait fixd les regards . 

N^ a Montpellier le 12 Janvier 1767, Pierre- Antoine- 
IVoel-Bruno Dam fit ses premieres etudes & T^ole militaire 
de Tournon , que dirigeaient ies oratoriens , et ne tarda 
point k se faire remarquer de ses maitres. II y puisa le gotUt 
des lettres antiques, et parnt prendre, ansortir du college, 
une direction diffi^rente de celle que nous venous d'indi- 
quer. II entreprit alors la traduction d'Horace, eelles de 
I'Orateur de €ic^rou, des poesies de Catuile, et se fit con- 
nattre par quelques essais po^ques, sans nuire a T^tude du 
droit, qu'allait lui rendre n^cessaire la carri^re a laquelle le 
destinait sa familie. Son entr^ dans cette carriire fut une 
iaveur. Q la dut au cr^it de son p^re, qui, dans ses fonc- 
tions de secretaire de Fintendance du Languedoc, avait m^- 
nli VeiftkBft des gtaads seigneurs qui piiisaient alors a la 
source des graces. Deux conditions et^iient impost aux 
ei^ves commissaires des guerres : un certain temps de ser- 
vice, le jeune Darn le fit dans les canonniers gardes-c6tes, 
sous runtforme de lieutenant. La seconde condition ^ttiit 
plus difficile h remplir : les reglements exigeaient I'^ge de 
vingt-cinq ans, et Daru ^tait a peine entr^ dans sa dix-hui- 
tieme ann^. 11 obtint une dispense, et, avant d'avoir atteint 
r^e l^al, il avait justifi^ la gr^ce qu'on lui avait faite. Le 
comte de P^igord , qu*il avait suivi a Toulouse dans une 
circonstanoe difficile, rendit t^oignage de sa prudence ct 
de safermete. G'etaiten 1788, entre I'assembl^ des nota- 
bles et la reunion des ^tats gdn^raux. M. de Brienne voulait 
briser les parlements qui s'opposaient a Venregistrement 

de r^it du timbre et de la subvention territoriale , et 

a. 



]V NOTICE SUH M. DARU. 

M, de P^igord, charge d'e&^cuter k Toulouse cet ordre du 
miaist^re, avail reucontrd une resistance opiniAtre, soutenue 
par une 6meute populaire , encourage m^me par la sym- 
pathie des troupes qai refusaient de tirer sur les d^fenseurs 
de la magistrature, et qui prenaient d^ja la fatale habitude 
de raisonner leur oMssance. La sage fermet^ de M. de P^- 
rigord termina cette lutte sans qu'nne goutte de sang fjlt 
rdpaadue; et la part honorable que le jeuneDaru, son se- 
cretaire, prit a ce triomphe pacilique lui valut les doges et 
Tamitie d'un chef qui avait su appr^cier son caract^re et 
son nitrite. 

La disgrace de M. de Brienne donna raison aux parle- 
ments, et bientdt apr^s ^clata la revolution qui devait em* 
porter les parlements et la monarchic. Daru en adopta les 
principes, parce qu'ils etaient justes et f^conds en pens^es 
genereuses. Quand il cut plus tard a d^plorer les excto qui 
en farent les suites, sa haute raison ne voulut jamais avouer 
qu'ils en fussent fatalement la consequence. II crut a la pos- 
sibilite de concilier les conditions, les interits de la monar- 
chic avec les intdrdts et les droits de la nation ; il espdra 
que le bon sens de cette nation resisterait k llnfluence de- 
letire des charlatans et des energum^nes qui allaient en 
exploiter la credalite. II put croire en effet au triomphe de 
la raison publlque sur les mauvaises passions que la revo- 
lution^ avait souieveeS) quand, force de se defendre devaut 
le club de Montpellier , il reduisit ses accusateurs au sUcuce 
par reioquent expqse de sa conduite. II etait alors commis- 
saire des guerres, et ses rapports avec M. de Bouzols, com* 
mandant de la province, rapports dont le service lui faisait 
un devoir, lui furent imputes a crime. La jaloude ombra- 
geuse du people et de la bourgeoisie faisait dej& repentir la 
noblesse patriote d'avoir manifeste sa sympathie pour la 



NOTICE SUR M. DARU. V 

cause populaire ; et, des 1 791 , les clabs s'essayaient d^ja a 
domiuer par La terreur les admiDistrations et les citoyens. 
Daro ne se laissa intimider ni par le nombre de ses juges ni 
par les dispositions malyeillantes qui ^clataient autour de 
lui. II plaida sa cause, sans laisser m6me incriminer le gen- 
tilhomme dont on raccusait d'etre le complice , fit rougir 
ses accusateurs, et fut absous par les applaudissements d'on 
auditoire qui TaTait d'abord accueilli par des murmures. 
Ce fut lik le premier essai de son eloquence , le prelude des 
succ^s qui Tattendaient k la tribune. G'^tait un talent de 
plus que lui r^vdait le besoin de sa defense personnelle; et 
cet art de la parole, si dangereux par ses entralnements, si 
coupable quand il se fait Finstrument des factions et Finsti- 
gateur des r^ voltes y ne fut jamais que I'organe du droit et 
de la T^rite en s'alliant a un esprit aussi juste, h un coeur 
aussi dev^ que le cceur et Tesprit de Daru. 

Une ^preuve plus terrible Tattendait en Bretagne, ou son 
service Tappela Fann^ suivante avec le grade de commis- 
saire ordonnateur. Les Anglais menacaient cette province, 
et une arm^e s'y ^tait rassembl^e pour la preserver de leur 
invasion. Une lettre dans laquelle il donnait ironiquement 
le nom d'amis aux ^ternels rivaux de la France fut inter- 
cepts pjgur le tribunal r^volutionnaire de Bennes , qui vit 
une trahison dans cette innocente plaisanterie. Arr^t^ par 
I'ordre de ce tribunal, jete dans la prison de la Tour Lebas, 
il dut croire k sa perte; car la justice exp^ditive des satel- 
lites de Bobespierre ne laissait point languir dans les ca- 
cfaots ceux qu'il leur plaisait d*appeler des conspirateurs et 
des trdtres. Les revolutionnaires de Montpellier rMamaient 
mdme la proie qui leur etait Shapp^e , et disputaient a 
leurs complices bretons le plaisir de faire tomber la Uie de 
^elui qu'ils appelaient le digue fil^ d'un aristocrate. Les 



VJ NOTICE StR M. OARU. 

chefs et les 8ubordoiinfe de Daru ^talent serieusemeDt alar- 
ms de sa situation. L'ordonnateur en chef P^tiet , dont il 
avait merite Thonorable affection , ne craignit point d'af- 
fronter la colore de ces demagogues , en se rendant caution 
pour UQ coUaborateur qu'il osait appeler son ami. II paria 
de ses services , de sa haute capacite y de Fintdgrite de son 
administration. Bepouss^ par le tribunal, Petiet s'adressa 
au ministre de la guerre , et r^lama avec force la liberty 
de Daru. Le silence du ministre ^tait desesperant; mais 
pendant que les amis du prisonnier tremblaient pour sa vie, 
lui, tranquille etconservant son inalterable gaiety, ilrimait 
et publiait une satire contre ceux qui tenaient sa t^te dans 
leurs mains. Son £pUre a man San$-CuloHe attestait a la 
fois la courageuse independance et I'energiqne activite de 
son esprit. 11 ne fut point puni de sa tem^rite, mais il per- 
dit sa place; et renvoy^ a Orleans comme suspect, mis sous 
la surveillance de la police r^volutionnaire, il se consola de 
sa disgrace en continuant sa traduction d*Horace , en cora- 
posant son poeme sur la Thiorie des ripuiatiom littH'aires. 
IjSl mort de Robespierre lui rendit sa liberty et ses fonc- 
tions ; mais ce ne fut que deux ans apres que commenca la 
periode de ses ^minents services. 

Le Directoire avait ouvert sa triste carriere ; et I'ordon- 
nateur Petiet, alors membre du conseil des Anciens , ayant 
ete charge du portefeuille de la guerre, s'empressa d'appe- 
ler aupres de lui le coUaborateur, Tami que Tarmee de 
Bretagne lui avait fait connaitre. Chef de division d'un 
minist^re qui avait a diriger, a administrer une force de 
treize cent mille hommes, Daru ne fut point effraye d'un 
pareil fardeau , quoiqu'il siit d'avance la part enorme qui 
allait lui en revenir. Ce n'dtait pas chose facile que de por^ 
cr Tordre ct la lumiere dans le chaos d'une administration 



NOTICE SUR M. DARU. vij 

aussi couipliquee. Peudant la tourineate r^volutionnaire, un 
gouvernenient aussi irr^galier ne pouvait ^tablir la r^ula- 
rite nulle part ; il ne fournissait pour ainsi dire aux arm^ 
que des hommets , des munitions de guerre et des armes. 
L'habillement, T^quipement, la nourriture, ^taient Itvr^ 
au hasard des requisitions, aux produits ^ventuels de la 
victoire et du pillage. La hi^rarchie , la remuneration des 
services dependaient du caprice des g^neraux, des procon- 
suls et des evenemenis. Les neccRsites de Tbeure presente 
etaient si imperieuses , qu*elles ne iaissaient aucune place 
pour les soins du lendemain. Des esprils exacts comme 
Peliet et Daru ne pouvaient s'accommoder d'uu pareil 
desordre. Tout etait a faire , et tout fut tente : la division 
des services , le retablissemeut des hierarchies, Torganisa- 
tiou des h6pitaux militaires, de la surveillance , du con- 
trdle, des subsistances, de la comptabilite. Daru porta dans 
^toutes les parties de cette administration une ardeur d'in- 
vestigation que ne rebutatt aucun detail, que ne ralenlissait 
aucune difficulte ; et la France fut mise a m^me d'apprecier 
rimmensite de ce travail par le compte que le ministre en 
rendit aux deux conseils, etqui fut presque tout entier I'ou- 
\rage de Daru. Mais que pouvait accomplir la puissance 
d'organisation qui distinguait ces deux bommes, quand ^ 
Tanarchie etait dans le gouvernement? D'autres soins pre- 
occupaient le Directoire. 11 avait pris au serieux le parti 
royaliste qui s'etait forme dans le sein des conseils legis- 
latifs, et qui ouvrait alors le cours de ses innocentes cons- 
pirations, dont trois ou quatre regnes divers devaient eprou- 
ver la fatigante periodicite et la perpetuelle impuissance. 
Le Directoire meditait contre ce parti plus tracassier que 
redoutable le coup d'Etat du 1 8 fructidor, ct, craignant de 
ne pas trouver un agent asscz sur dans un fonctionnaire de 



VUJ NOTICE sua M. DAHU. 

lancien regime, il reavoya brutalement le ministre P^iet, 
dont Scherer vint prendre la place. 

Daru aurait pu garder la sieiine : il ne lui convint pas 
d y rester. <i II en sortit voiontairement, comme dit M. de 
« Lamartine (I), voulaut bien servir son pays dans ses pe- 
<^ rils, jamais dans ses passions et dans ses crimes. » 11 
pariit done pour les bords du Rbin comme ordounateur 
en chef de rarm^ de Hayence, qu'il eut a peine le temps 
de rejoindre. Mass^na le rtelamait presqne en m^me 
temps pour son armee d'Helv^tie ; mais, avant d'aller oc- 
cuper ce poste que le Directoire enlevait a Tordonnateur 
Fdrand , Daru fit tout ce qu'il put pour faire r^voquer la 
destitution de cet honn^te admintstrateur. II dcri\it au g^ 
neral Mass^na, au ministre de la guerre^ pour leur ddmon- 
trer Tiujustice de cette mesure, et n'accepta enfin cette 
succession que sur les ordres rdter^s du ministre et du 
general. G'^tait uue rude mission qu on lui donuait. Daru 
ue ^it d^abord que des abus a r^primer et des exactions a 
puuir. Tout s'y ressentait de la turpitude de cette invasion 
que reprou\ait m^me la raison d'JBtot. Une nuee de piliards 
8*etait abattue sur cette malbeureuse Suisse, et sur larmee 
qui Tenvabissait. L'austfere probity du nouvel ordonnateur 
en chef ne put tolerer ces scandaleux d^^ordres. II fit main 
basse sur ces spoliateurs du pauvre et du soldat, des vain- 
queurs et des vaincus; et sa sev^ritd, que justifiait le d^n- 
teressement le plus absolu , aurail pnrg^ THelv^tie et Tar- 
m^ de ces mis^rables , si Tintrigue et la cupidity u'^taient 
pas les plus ing^nieux des prot^es et les plus indomptables 
des esprits infernaux. 

C'est pendant celte memorable campagne que le nom et 

(1) Discours prononcc a rAcademie fran^aisCj Ic l*"^ avril 1850, par 
M. de Laraarline, en venanl prendre seance a la place de M. Daru. 



NOTICE SUR M. DARU. IX 

les vers de I>ara ^taient associ^ , saos qa*il s'en dootftt , a 
Fane des plus grandes solenrnt^ de la r^volotion. Sa traduc- 
tion da Carmen sasculare d'Horace ^tait rddt^ on chants 
dans le port de Toulon, a rarrivee triomphale des stataes et 
des tableaux que donnaient a la France les Tictoires de Bo- 
naparte et le traits de Tolentiiio ; riog^niense bienveillance 
du ministre Francis de NeiifcMteau lui avait procure cet 
honneur ; et M. Lebruu, successeur de oe ministre a 1' Aca- 
demic francaise, remarquait a cette occasion qu aprfes *un 
iater?aUede dix-huit siteles, la statue d'ApoUon ^tait salu^ 
en France par les m^mes diants qu'elie avait entendus 
pent-etre a Borne dans le sitele d'Auguste. 

La reputation de capacity que Dam avait apport^e en 
Suisse, etqu'accrurent les diificultesde cette campagne, lefit 
rappeler dans la capitate pour seconder et dinger pent-etre 
une commission que le conseii des Cinq-Gents avait chai^^e 
de refondre la legislation militaire. Cetait un dedale iuex- 
tricable d actes, d'arrfttes, de d^crets, de circulaires, qui se 
contredisaient Tun Fautre, et qui, venos de tant d*origines 
diverses, commandes par des besoins diversement interpre- 
tes, par Finfluenoe momentanee de tant de circonstances 
politiques, jetaient dans un embarras perpetnel les hommes 
qui avaient a les appliquer. Daru avait ete, plus que tout 
autre, frappe de Fincoherence de cette legislation informe ; 
et personne mieux que lui ue pouvait porter dans ce chaos 
le coup d*<Bil exerce de Forganisateur et de Fhomme d'Etat. 
11 fut vraisemblabiement le seul qui s'en occnpa serieuse- 
ment; et le travail prodigieux auquel se Uvra ce patient in- 
vestigateur est consigne dans huit volumes in-quarto qu'on 
a retrouves dans sa bibliotheque, et ou sont renfermes tons 
les elements d'une legislation nouvelle, d'un nouveau code 
militaire. 



X NOTICE SUR M. DARU. 

Mais , avant que ce Iravail f ut termio^ , uo plus graud 
reformateur que le Directoire et le conseil des Cinq-Cents, 
que Daru lui-m^me, nous avail ^t^ rendu par les d^rts 
de I'£g]^pte. l/^re brillante et reparatrice du consulat 
s etait ouverte, et la main du premier consul se faisait sen- 
tir duns tout^s les branches de Tadministration pubiique. 
Celle de Tarai^ ne pouvait 6tre n^glig^ par un bomme 
qui r^vaitd^ja la conqn^te de 1 Europe; et, pr^voyant sans 
doute la prodigieuse quantity d bommes et de mat^riaux 
qu'il aurait a remuer, il seutit qu'une seule classe d'admi- 
nistrateurs militaires ne pourrait y suffire : iLles parlngea 
en deux. Aux commissaires des gnerres furent laiss^s les 
approvisionnements et la surveillance de Temploi de toutes 
les matieres ; et, soys le nom d'inspecteurs aux revues, une 
nouvelle classe d'administrateurs fut charge de contr61er 
I'effectif d&s r^ments et des amines. Daru fut compris 
dans ce nouveau cadre, et son premier emploi fut une mis-* 
sion de la plus haute confiance. Attach^ comme inspecteur 
en chef k Tarm^ de r^erve qui se rassemblait an pied des 
Alpes et qui reafermait les destinies du nouveau maitre de 
la France, il fut dis lors associ^ a la fortune de Thomme 
extraordinaire qui aliait se rappeler a Fattention de TEu- 
rope par un coup de foudre. L'ltalie, ou son g^nie ct sa 
valeur avaient d^ja accompli lant de prodiges, n'avait rien 
vu de plus audacieux que le passage du Saint-Bernard, rien 
de plus beureux que la victoire de Marengo. Daru fut 
charge de regler, avec Berthier et Dejean , les conditions 
de Tarmistice que sollicitaient les vaiocus, ou plutdt de la 
capitulation la plus ^tonnante qu'un general d'arm^ eilt 
jamais souscrite. Lltalie entiere fut rendue a la France, et 
les soucis qui assombrissaient le front du vainqueur dispa- 
rurcnt au retour des n^gociateurs, qui lui apportaient Ic 



NOTICE SUR M. DARU. Xj 

cohsentement inesp^re des vaincas aiix conditions dont il 
reconnaissait lui-m6me la daret^. II se rappela sans doute 
que Daru ^taii poete, et lui r^pondit par ces vers du Cisar 
de Voltaire : 

Du monde dans mes mains j'ai vu les deslinees, 
Et j*ai toujours connu qu*en tout ^v^nement 
Le destin des £tats dependait d^un moment. 

Ce n'elait point assez de citer les poetes dans un accte de 
joie ; c'est de la poesie qu*il avait a faire pour r^parer tons 
les malheurs de son pays , pour effacer les sanglants et 
bonteux vestiges de ranarchie qu'il en avait cbassde. Daru 
reprit par sou ordre la t&che immense qull avait commen- 
cee sous le Directoire. Replace dans les bureaux de la 
guerre comme secr^ire g^n^ral du ministre Bertbier, 11 y 
apporta le m^me z^le , la m^me ardeur pour le Men , pour 
Tordre et la ju^tice^ certain de trouver cette fois dans le 
cbef du gouveruement la volonte et la puissance de realiser 
les ameliorations qu*il avait a preparer. Mais I'ordre et le 
bien n'ont point des conditions absolument in variables ; on 
pent s'entendre sur le but et diff^rer sur les moyens. Daru 
devait pressentir que les id^ du premier consul pourraient 
queiquefois contrarier les siennes. Bonaparte demandait 
des conseils, il appelait mdme la contradiction ; mais , a en 
juger par les progres rapides de son intraitable volonte , 
les conseillers du consulat pouvaient se demander sll les 
interrogeait avec Tintention de suivre leurs avis, on avec 
le d^ir secret de connattre la port^ de leur esprit et la 
mesnre de leur caractere. Quo! qu'il en soit, Daru avait 
deux qualites qui le mettaient au-dessus de oes epreuves, 
un sens droit et un esprit lucide. N'adopter de mesures 
qu'apres les avoir profond^ment m^itees, les ddfendre 



Xij NOTICE SUR M. DARU. 

avec moderations mais avec fermetd, contre le maitre lui- 
m£me, De jamais se rendre qu'k sa propre couiriGtioii , sans 
croire cependant k son infaillibilit^ personnelle^ et, aprte 
avoir loyalement soutenu son opinion , ei^nter avec la 
m^me loyaut^ les decisions contraires de son sap^rieur, 
telle fut la regie de sa vie enti^re; mais pour y rester fidele 
il fallaity comme Daru, faire abn^ation de tout int^r^t 
personnel, n'avoir d'autre ambition que celle de bien faire, 
et regarder du m^e oeil les faveurs et les disgraces. 

La premiere ^preuie tie se fit pas longtemps attendre. 
Le ministre Berthier, ayant k soumettre an premier consul 
un projet d'orgamsation qu'il avait rev^tude sa signature, 
rencontra un autre projet et d'autres id^s dans I'esprit du 
cbef de TEtat, et ne dissimula point qu'il lui avait pr^nte 
TouTragede son secretaire general. £nvoyez-le-moi , dit le 
consuL Daru se presenter explique ses id^es ; ia lutte com- 
mence. Bonaparte met nne sorte de vanity a convaincre son 
adversaire ; il lui pousse des arguments qu'il croit invinci- 
bles , et croit en avoir triompbe. Daru, qui a tout dit, et qui 
n a plus d'arguments nouveaux a lui rendre, lui ditfroide- 
ment : Je persiste. Le consul s'^tonne ; il reprend le d^bat 
avec un pen d'humeur et m^me d'emportement. Daru 1'^- 
coute, et, sans se d^concerter, il r^pond encore : Je persiste ; 
mais il ajoute : Donnez des ordres , et j'ob^iriai. La colore 
tombe k ees mots. . . Bonaparte r^flechit, et se rend. Les pro- 
jets de Daru subissent seulement des modifications de peu 
d'importance et dcYiennent la r^le de Tarmac . Les prin- 
cipes deposes alors dans notre legislation militaire sont en- 
core presque tous en vigueur ; ils out snffi aux n^cessites 
de quinze ans de guerre, et d'une guerre telle que les plus 
grands capitaines de TEurope n'en auraient jamais eu 
ildee; ils out enfin justifie la pr^voyauce et la fermete de 



NOTICE SUR M. DARU. XIIJ 

celui qui les avait concus. I/empereur n*oublia jamais la 
sc^ne du consulat. Dans pjusieurs discussions de la m^me 
nature, il a maintes fois r^p^te au comte Darn : « Yous sayez 
« que pour me r^uire au silence, il n'y a qu'a dire : J§ 
persiste. » EtDaru lui r^pondait : « Yotre Majesty oublie 
« d'ajouter : Donnez des ordres, et j'obiirai. » 

Appel^ au tribunal eu mars 1 802 , par le chmx du senat 
conservateur, ou peut-^tre par celui du consul qui en die- 
tait les d^ib^rations, Daru, que Tesprit de parti ^tait dis- 
pose k consid^rer comme Tinstrument servile du despo- 
tisme naissant , ne tarda point a se faire distinguer par 
Tind^pehdance de ses opinions et par la franchise de sa pa- 
role dans un corps qui , pendant la premiere ann^e de son 
existence, parut £tre le refuge de la liberty de penser. II y 
d^fendit les principes de la revolution ayec cette sAret^ de 
conscience que ne pouvait alterer le regret d'avoir pris 
part k aucun de ses exc^s; et, tout en continuant les saines 
traditions de la philosopbie du dix-huitieme sitele , il ne 
craignit point de reclamer pour la religion le droit de sur- 
veiller renseignement de la jeunesse. Ge discQurs sur la 
loi de I'instruction publique le porta , d^s sou d^but , au 
rang des premiers orateurs et des esprits les plus judicieux 
du tribunat. Aprte ayoir fl^tri la tendance des gouverne- 
ments absolus a maintenir le peuple dans Fignorance, il 
proclama que ceux qui favorisaient la propagation des lu* 
miferes avaient une plus haute idfe de la gloire. « Les horn- 
« mes qui veulent Stre libres, ajoutait-il , se pressent yers 
« le d^pdt sacr^ des connaissances humaines, qui peuvent 
« dtre Tasile de Tind^pendance et du bonheur , m6me au 
« milieu de la misere et de la servitude g^n^rale. » D'autres 
orateurs ay ant accuse la revolution et la philosophic d avoir 
an^anti Tinstruction et la morale , Daru r^pondit que la 



XIV NOTICE SDR M. DARU. 

cause de la revolution n'etait la cause de personne. « Nul ne 
<* pent se vanter de Tavoir faite, ajontait-il ; ses malheurs 
« appartiennent autant a cenx qni Font rendue n^cessaire 
» par leurs fautes qu'a ceux qni Font provoqn^ par lenrs 
« plaintes et par lenr courage. « £t Daru nlgnorait pas 
que les orateurs dont il r^futait les accusations ^taient 
les organes de rbomme qui proscrivait, sons le nom 
d idMogues, les disciples du dix-Luitiitroe sitele , et qui 
eAt volontiers r^pndie cette revolution dont il ^tnit lou- 
vrage. 

Daru fut, com me partout, un des membres les plus actifs 
du tribnnat. Aucnne affaire ne lui semblait ^trangere. Le 
syst^me mon^taire , les cautionnements de6 receveurs des 
finances, vingt autres projets de natures di verses furent 
examines, approfondis par son active intelligence, et discu- 
t^ avec la sagacitd d'un bomme d'Etat. Gbarg^ de d^fendre 
devant le corps l^gislatif le projet de loi sur la conscrip- 
tion, il prouva que cette conception si fteonde n'etait que 
le d^veloppement de legalite politique. II en demontra la 
superiority sur tons les systfemes d'organisation militaire 
adoptds par les anciens et les modernes. II ^rigea en maxime 
de notre droit public Tobligatiou imposte a tons les Fran- 
cais de d^fendre leur pays. II contribua enfin, par la pro- 
fonde enei^ie de ses argumenti, a Tadoption d'une loi qui 
est d&ormais pass^e dans nos mceurs. Son patriotisme 
eclata surtout dans Tindignation qu'excitait en lui la rup- 
ture du traite d' Amiens. Rapporteur de la commission qui 
avait examine les conditions de cette tr^ve et la mauvaise 
foi de la puissance qui ne voulait point les executer, il 
fldtrit tous les parjuresdont TAngleterre se faisait une habi- 
tude, et le nouveau droit des gens qu'elle voulait intro- 
duire; et, aprte avoir rappeie des exigences qui n'ecbap- 



NOTICE SUR M. BAKU. XV 

paient au ridicule que par Tabus de la force, Daru termina 
par ces mots sa ^igoureuse philippique : « G'est un langage 
« nouveau pour vous, Francis, que le langage imp^rieux 
« du cabinet de Saint- James. Ges demandes hautaines , ces 
« formes insolites, ces assertions etranges, ces propositions 
« qu'on ne daigne pas m^me signer, le temps qu'on pres- 
« crit a vos deliberations : voila done le respect que vos 
« Tictoires vous ont acquis en Europe ! La guerre est un 
« iieau sans doute , mais un fl^au moindre qu une paix si 
« chferement achetee. » 

La guerre fiit done rfeolue ; et Tbistoire a raconte av€C 
une sorte d'admiration la promptitude et Timmensite des 
pr^paratifs d'une descente sur laquelle les opinions sont 
encore partagees. S'il faut en croire les Mimoires de Bour- 
rienne, ce n'^tait qu'itn ^ponvantail dont Bonaparte se me- 
quait lui-m^me. Selon le Mimoiial de Sainte^Httene^ c'^tait 
uo projet s^rieux, et Daru etait de cet avis. Ou est la v^- 
rite? Dans la t^te de Thomme qui repose sous le d6me des 
Invalides, et elle n'en sortira point. Mais les appr^ts dis- 
pendieux de cette menace d'invasion etai^t bien r^els , et 
le besoin d'une administration aussi active que vigoureuse 
ramena naturellement le tribun Daru sur cette nouvelle 
scfene. Sous le titre de commissaire general de Tarm^e des 
cdtes, il fut adjoint k Tintendant general P^tiet, qu'il retrou- 
vait toujours avec un vif sentiment de reconnaissance ; et 
les frequentes occasions qu'il eui de travailler avec le chef 
de FEtat et de Tarm^e, de faire connaitre ainsi toute sa 
valeur^ furent I'origine de sa fortune politique. Gependant 
les transformations de Bonaparte avaient changd la nature 
da gouvemement. Le premier consul etait devenn consul a 
vie , bientdt apres empereur , et certains historiens se sont 
^tonnes que des amis sinceres de la liberty soient rest^s les 



XVJ NOTICE SUR M. DARU. 

conseiUers intimes de rhomme qui d^traisait la liberty et 
la r^publique . , 

J'ai toujours remarque une singuli^re pr^teation dans 
les r^publicains de notre lemps. Lear pens^ intime est que 
toate liberty mine h la i^publique ; qu*elle est, en un mot, la 
lin de toate institution lib^rale. lis le uieot au besoin, tant 
que la monarcbie est debout ; mais, quand elle tombe a leur 
profit, ils sont^surpris que la r^publique ne devienne pas 
tout a coup Tidole de tons les amis de la liberty ; et, si la 
monarchic se relive, ils sont tout pr^ts a oonsid^rer comme 
des traitres les lib^raux qui s'y rattachent. On vit alors de 
ces trabisons. II y cut des r^publicains, des r^icides m£me 
transform^ en courtisans , en seides du despotisme. Mais 
beauooup de royalistes avaient adopts les principes de la 
revolution saus croire que la republique en fftt le dernier 
terme. Quand cette republique etait venue, ils Tavaient 
servie, parce qu en definitive c'etait le pays qui'ils servaient, 
et que, dans les crises de cette nature, il n'appartient qu'aux 
esprits mediocres de s'isoler de leiir pays, d'y accepter le 
rdle dllotes poUtiques. Ces hommes avaient bldmeies exces 
de la tyrannic populaire ; ils avaient fait et conseilie le bien, 
oppose partout Tordre a Tanarchie ; et quand le vainqueur 
de cette anarchic, le restaurateur de Tuuite monarchique, 
premiere condition de I'ordre en France, demandait le con< 
cours de leurs lumiires, de leurs talents, de leur courage, 
ils se seraient retires de lui ! Eux qui n'avaient rien a desa* 
vouer de leur passe, qui n'avaient a retracter aucun acte de 
leur vie ! Dans quel interet , au nom de quel principe ou 
de quelle faclion, quand, jusqu'a ce jour , ils n'avaient 
appartenu a aucune ? Ces hommes resterent aupris de Tem- 
pereur, parce qu'il leur rendait le gouvernement qu'ils 
avaient toujours aime. Daru fut de ce nombre; il ne chan- 



NOTICE SUR M. DARtJ. XVIJ 

gea ill de caract^re ni de conduite ; et un de ses biogra- 
pbes a eu raison d'observer que, s'il avait rnddiocrement 
aim^ la r^publiqae^ 11 avait servi rcihpire en rdpublicaiu. 
Napol^n ne tarda point a reconnaitre le prix d'un tel 
bomme. Sa confiance fut extreme; et cette confiance pour 
ainsi dire spontan^ ne se d^mentit jamais , parce qu*elle 
fut tottjours m^rit^e. line anecdote que Darn se plaisait a 
raconter, et qui fut le pr^de d'un des plus brillants ^pi- 
sodes de Fempire, sera le premier t^moignage de eette eon- 
iiance in time. On se rappelle qn'une des combiDaisons 
militaires qui devaient concourir au sneces de la descente, 
6tait la cooperation d'une flotte de quinze vaisseaux de 
ligne, qui, apr^s avoir touch^ aux Antilles pour tromper 
Tennemi, devait se rabattre sur FEurope, p<$h<^trer dans la 
Mancbe, balayer Tescadre anglaise devant Boulogne, et as- 
surer ainsi le passive de la flottille et de Farm^ d'invasiou. 
Mais, en arrivant »ur les cdtes d'£spagt)e^ Famiral Ville- 
neuve avait reiicotttnS Fescadre de Famiral Galder; et, apres 
avoir soutenu une bataille sans r^sultat, il ^it entr^ au 
Ferrol pour r^parer ses avaries. La nouvelle arrive k Bou- 
logne. L'empereur Fannonce lui-m^me au minislre de la 
marine, Monge, qui, ^ourdi de la colore du uiaitre, court 
la racoutcF a Daru, qu'une ordounance appelle a Finstant 
m^me aii quartier general. « Savez-vous ou est Villeneuve ? « 
lui demande Fempereur ; et, sans attendre la r^ponse a cette 
question, il rappelle avec une vivacity extraordinaire toutes 
les faates de Famiral, parle de la grande operation man- 
qn^, des plus belies combinaisons d^jou^s par la faute 
d'un seul bomme, de tons ses plans d^oncert^. 11 se plaint 
de Finsuffisance , de Fincapacit^ des amiraux , de n'y pas 
trouver un bomme en ^tat de le comprendre. Daru se de- 
mandait tout bas ou il vouiait en venir. C'^tait a Monge, et 



XViij NOTICE SUR M. DARU. 

noD k lui, qu'aurait dA s*adresser cette explosion de mecoii- 
tentement; et il ne pouvait concevoir le motif de cette prdl^- 
reuce. « Mais je fas bien plus etonn^, disait le comte Daru, 
« qaand je le \\s s'asseoir au milieu d une aussi grande 
"perplexity, 8*apaiser comme par enchantement , parler 
« d'une combinaison uouvelle a exteuter sur-le-cbamp, se 
« Jeter sur une grande carte d'Allemagiie, et, avec cette 
« abondance d'id^ qui caract^risait sa verve , me dieter 
« tout d*uu trait le plan de la future campagne d'Autriche, 
« me d^rooler Tensemble de cette vaste entreprise qui sem- 
ft blait jaillir a Finstant m(6me de son cerveau , la marche 
« de ces sept torrents, comtne il les appelait, qui, partant du 
« Hauovre, des camps de Zeist, d'Ostende, de Calais, d'Am- 
« bleteuse, de Boulogne et de Montreuil, devaient se r^unir 
« a un jour donn^ sur le Danube, et se concentrer a Munich. 
« Aprte avoir dictd, ou plutdt parl^ pendant quatre ou cinq 
« beures avec cette volubility qui ^tait extreme et qui per- 
il mettait si diflicilement de le suivre, il s*arr6te, se retonrne 
« vers moi, et me demande si j'ai bien compris. 

« Un pen ^tourdi du coup, non moins ^tonn^ du projet 
« d'invasion de la monarchic autricbienne que de I'abandon 
« du projet de descente en Angleterre, je me recaeillis, j'^x- 
« pliquai de mon mieux comment je comprenais les mou- 
« vements des differents corps de troupes, les combinaisons 
« projet^. Ij'empereur m'^couta avec beaucoup de tran 
« quillit^, me reprit Ik oii je me trompais, s'assura que sa 
« pens^ ^tait bien saisie ; pUis il ajouta : Partez sur-le- 
« champ pour Paris, en feignant de partir pour Ostende. 
ft Arrivez-y seul, pendant la nuit ; que personne ne sache ou 
« vous ^tes. Descendez chez le ministre Dejean; enfermez- 
ft vous avec lui ; pr^parez avec lui, mais avec lui seul, tous 
« les ordres d'ex^cution : je ne veux pas qu'un seul commis 



KOTICE SLR M. DARU. XIX 

" soit dans la confidieace, je ue yeux pan qu'on sache votre 
« arrivee a Paris. Vous n'y verrez personne. Partez dans 
« une heure. J'arriverai daos cinq Jours. Que tout soit pr^t 
« a signer. — Tout fut pr6t en effet; Tempereur examina le 
" travail avec le plus grand soin. Le secret en fut fidMement 
« garde; et les divers corps, faisant face en arri^re, mar- 
« eb^rent tous bient6t vers leur uouvelle destination, sans 
« se douter du point vers lequel on les dirlgeait. » 

Pendant les trois mois que prirent oes mouvements, Daru 
se remit, par Tordre de I'empereur, au travail du code mi- 
litaire, qu'avait interrompu depuis quatre ou cinq ans la 
canipagne de Suisse; travail immense, auquel se livr^rent, 
sous sa direction, vinst commis de la guerre et six des meil- 
leurs quartiers-maitres de larm^. Mais ces trois mois ne 
kwr sirffirait pa& m^e pour debrouiller le chaos de cette 
legislation r^volutionnaire. 

Le prix de cette prodigieuse activite ne se fit pas long- 
temps attendre. Au milieu de juillet 1805, Daru fut nomm^ 
conseiller d'Etat, et, sept jours apres, inteudant g^n^ral de 
la maison de lempereur. Etonne de cette double faveur 
qu'il n'ayait pas sollicitee, il manifesta la crainte de ne pas 
justifier la derniere marque de tant de confiance. ^ j'ai 
« passe ma vie, disait-il, dans les livres et les affaires, et je 
« n'ai pas eule temps dapprendre le metier de courtisan. » 
— « Des courtisans ! interrompit Napoli^on : ils ne sont pas 
« rares autour de moi; je n'en manquerai jamais, croyez-le 
« bieu. Mais ce qu'il me faut, cest un administrateur 
« eclair^, ferme, vigilant, et c est pour cela que je vous ai 
» choisi. » Daru n*eut plus qu'a se mettre a Foeuvre. Le 
code militaire et la comptabilitd de la liste civile furent done 
menes de front, et bientdt le nouvel intendant fut tellement 
au fait des depenses de la maison imp^riale, qu'il se vantait 



XX NOTICE SUR M. DARU. 

gaiement de poovoir dire ce que coiktaient chaque jour les 
carottes du pot-au-feu. 

Gependant les sept torrents de Boulogne inondaient TAl- 
lemagne ; et la cause de ces grands mouYements ^it igno- 
r4ej quand, le 22 ou 23 septembre, le comte de Gessac, pr^ 
sident de la section de la guerre, rencontrant Daru avant la 
seance du eonseil d'j^tat, lui demanda s'il dtait pr^t a faire 
son rapport sur le projet de guerre contre FAutriche, sur 
les levies diiommes et d'argent qu'elle rendait necessaires. 
« Je fus stup^fait, dit le comte Daru . L'usage n'etait pas que 
« les dMarations de guerre fiissent pr^cMdes d'un rapport 
« an eonseil d'Etat. Je ne «avais rien ni des circonstances 
« politiques qui pouvaient motiver c^tte campagne, ni des 
« causes qui avaient fait renoncer a la descente en Angle- 
« terre. Je fis bonne contenance ; je r^pondis que je ne com* 
« prenais pas un mot de ce qu'on voulait me dire, ee qui fut 
« pris pour de la dissimulation, et j'entrai dans la salle du 
« eonseil. La seance venait de s'ouvrir, et Tempereur, qui 
« la pr^idait, se retourne tout d'un coup vers moi, et me 
« donne Fordre de prendre la parole. Je n'avais pas encore 
« eu le temps de penser a ce que je devais dire. Je fis un 
« discours d'une page ou deux qui n'aymt pas trop le sens 
« commun, ou j'eus grand soin de ne pas parler de ce que 
« je savais et d'ai^menter Taguement en phrases g^n^rales 
" sur Taugmentation de Tarm^, rendue necessaire par le dd- 
« yeloppement des operations prochaines. Gela n'empdcba 
« point que le lendemain parut dans le Moniteur sous 
« mon nom, un discours de plusieurs colonnes, et qui ne 
« m'appartenait certes pas. Je n'avais jamais eu tant d\io- 
« quence. » 

Daru u'eut pas le temps de s en expliquer. L'empereur 
etait parti le lendemain, et, quatorze jours apr^s, le 8 octo- 



NOTICe SUR M. DARU. XXJ 

bre, Murat ouvrait par le combat de Wertingen Tdtonnante 
campagne d'Austerlitz. Disons tout de suite qu'a I'exception 
de la capitulation d^Ulm^ qui n'avait pas ^t^ pr^vue, tout 
le plan de campagne dont le commissaire g^n^ral avait et^ le 
confident unique se deroula devant lui comme Tavait con^u 
le grand capitaioe dont il suivait la fortune. Un nouveau 
temoignage de confiance lui fut donne apr^s la conqu^te, 
par sa nomination k Tintendance g^n^rale des pays con- 
quis; et, le 1®' Janvier 1806, ilfut en outre charge de I'exe- 
cutiou dn traite de Presbourg, sans que Tempereur songedt 
seulement a I'exon^rer de radministration de Tarmee. Ce 
triple fardeau en eut accabld un autre. Mais Napoleon avait 
dit de lui au general Mathieu Dumas : a Daru est bon a 
« tout; il a du jugement, de I'esprit, une grande capacity 
« de travail, un corps et une Ame de fer ; >» et ces paroles, 
que rhistoire a recueillies, etaient justifi^ tons les jours 
par rbomme dont elles r^umaient la vie. Daru remplit 
tons les devoirs qui lui Etaient imposes , et ces devoirs 
etaient difficiles : il feliait k la fois manager le malheur des 
vaincus et la susceptibility des vainqueurs, diriger et con- 
tenir les nombreux agents de sa triple mission, et diminuer 
nutant que possible les exactions inseparables d'une aussi 
vaste conqu^te. Sa conduite fut tellement sage et digne, les 
autorit^ locales gard^rent une si haute opinion de sa 
justice et de sa probity, que rempereur d'Autriche lui 
donna un temoignage eclatant de sa satisfaction et de son 
estime. 

Avairt la fin de cette m^me unn^e il eut a remplir les 
m^n>es fonctions dans ua autre royaume. La victoire d'Kna 
avait soumis a Tempereur les Etats du grand Frederic ; et, 
dans cett« campagne, Daru avait pris I'intendance g^nerale 
dc la grande armde , que la mort de son vieil ami Petiet 



XXIJ NOTICE SUR M. DARU. 

laissait vacantc. Toat le poids de radministration militaire 
etait encore retomb^ sar lui. II eat k surmonter des diffi- 
cuIt^s immenses, a saivre les mouvements rapides des 
divisions que la dispersion des armees ennemies eutrainait 
a toutes les e&tr^mitds de la Prusse. II fallait deviner la 
pens^ de Tempereur et les marches et contre- marches de 
ses lieutenants, multiplier, changer sans cesse les b6pitaux, 
les magasins , tons les ^tablissements que n^cessitent les 
besoins d'une arm^ d'invasion , et Factivit^ de Daru f ut 
partout ^ale a sa pr^voyanee. II en donnait lexemple a 
tous ses employes, et craignait a chaque instant de ne 
pouvoir y suffire. « Je suis si accable de travail, ccrivait-il 
« a un de ses amis, que je reste souvent trois et quatre jours 
« sans me reposer une minute : tout mon monde est sur les 
« dents. Des dix ordonnateurs qui mesecondent, il n'en 
« reste pas un seul debout. Les affaires s'accumulent, 
« s'embrouillent ; mon personnel s'^claircit, et la besogne, 
«eomme la mar^e, monte toujours. » Elle ^tait, en effet, 
augmentee par radministration de la nouvelle conqudte, et, 
apres avoir essay^ de porter ce fardeau , il supplia lempe- 
reur de Tall^ger, en d^larant qu'il ^tait au-dessus ' des 
forces d'un homme. « AUons done ! dit Tempereur en riant, 
« c'est que vous ne savez pas vous y prendre. Donnez 
« Tordre que toutes les.d^p^ches, tous les dossiers me soient 
apport^. » lis le furent en effet ; il se les fit lire, dicta 
quelques mots qu*on ecrivait a la marge ; mais i[ y en avait 
taut et taut, qu'avant la fin du jour il avait donn^ raison a 
son intendant general. Ce ne fut pourtont qu'en paroles : le 
fardeau ne fdt point allege. « C'est vrai, dit-il, il y a beau- 
« coup a faire, trop peut-^tre ; mais j*ai besoin de vous h la 
<( t^te dc ma maison, de Fadministration de mon armce, de 
« cellc de mes conqueles. Pourquoi ctes-vous bon a tout? 



NOTICE SUR M. DARU. XXiij 

« pourquoi etes-vous si difficile a remplacer? G'est votre 
« faute. » Kt Dara reprit ses portefeuilles , aa risque de 
succoDiber sous le poids. 

M. de Las Cases a racoute qu'une nuit, vaincn par la 
fatigue , Daru s'^tait profoudement endormi pendant qu*il 
ecrivait sous la diet^ de Tempereur. Apr6s un assez long 
sommeil, il s*aperQutque les bougies ^taient fortdiminu^s, 
que le jour commencait a poindre, et il vit Napol^n qui 
travaillait sur une table voisine. « £b bien, Darn, lui dit-il, 
« qu'est-ce qui vous arrive? — Sire, r^pond I'intendant 
« g^ndral , veuillez m*excuser : c'est la troisieme nuit que 
« je passe sans dormir ; la fatigue Taemportd. — La troi- 
« si^nie nuit! dit Tempereur; mais je ne veux pas qu'on se 
« tue ainsi a mon service. J'ai besoin de vous, j'entends 
^« que vous vous uu^nagiez ; allez vous reposer. » Daru r^- 
pondit qu'il avait assez dormi, et le pria de continuer sa 
dictde ; mais Napoleon lui montra qu*il ne s'dpargnait pas 
1ui-m6me. « Tout est fini, lui dit-il, j'ai dcrit h votre place ; 
« voila les ordres, vous n'avez qu*k les eip^dier, et main- 
<^ tenant ciUons. nous coucher. » Plutarque n*ei]lt certes point 
n^glig^ ce trait-l& : il appartient , il est vrai , h un temps 
posterieur, mais Tordre des idees m'a fait passer sur I'ordre 
cfaronologique. 

T^ paix de Tilsitt ne lui rendit aucun repos, et un mot 
de Tempereur lui r^v^la,. ce jour-la m^me, que son ambi- 
tion d^ordonnee preparait d*autres fatigues it son ministre. 
A la sortie du fameux radeau qui avait un moment r^uni 
les deux plus grands monarques de TEurope, Napolton 
rencontra Daru dans sa tente, lui montra la convention 
qu'il venait de signer, et lui demanda ce qu'il en pensait. 
« Que vous £tes le maitre du monde, rdpond Daru, et que 
« personne ne pent vous en disputer rempirc. — Ck)mment! 



XXIV NOTICE SUR M. DARU. 

» replique rempereur, yous aussi, mousieur Daru, vous 
« ^tes peuple ! Apprenez qae je ne serai le maitre du monde 
« que lorsque j'aurai sigu^ un traits pareil k Gonstanti- 
« Qople y et ce sera I'ann^ prochaine. » G*^tait un grand 
r^ve; mais, pour le r&liser, il ne fallait |)oint passer par 
rCspagne. Napolton se trompa de route, et ce fut la seule 
fois que Daru ne le suivit point. Sa presence ^tait u^s- 
saire en AUemagne , que, tout en passant les Pyr^u^es, le 
conqu^ant n'avait pas Tintention d'abandonner. Gbarg^ 
de {'execution du traits de Tilsitt, Daru dirigea r^vacuation 
du ducli^ de Varsovie et celle des Etats prussiens h mesure 
que rentraient les contributions de guerre ; et , de peur 
sans doute que Tactivftii de Tintendant general ne pressdt 
la retraite de rarmi^e etia sienue, Napol^n T^tablit a Ber 
lin comme son ministre pl^nipotentiaire auprfes de Fr^d^rie- 
Guillonme. Un nouveau travail lui fut encore impose^ 
L'empereur voulait 6tre partout a la fois ; et ce qu'il voyait 
par les \eux de Daru, il croyait le voir par lui-m^me. II 
connaissait ainsi tons les mois la statistique des. popula- 
tions, leurs ressources, leur organisation administrative, 
la situation des esprits, I'^tat de Topinion duns un royaumc 
qui n'etait plus qu'uue province de son empire. A ce compte 
il fallait joindre celui de Teffectif de Tarmee, de ses appro- 
visionnements, de Temploi des contributions ; et on ne crain t 
pas d'exagerer en disant que le comte Daru etait seul ca- 
pable de rendre de tels services. 

Aprfes la conqu^te de la Prusse vinrent ia seconde inva- 
sion de TAutriche, les batailles d'Eckmulh et de Wagrain. 
Daru joignit Tempereur a Ratisbonne, le suivit a Vienne; 
fut encore cbarg^ d>x Neuter le traitd de paix qui fut le r^- 
sultat de cette seconde conqu^e, et d'administrer les Etats 
autrichienp comme il Favait fait en 1805. Ce fut le mt^me 



NOTICE SDR M. DARU. XXV 

travail, la m^one ardour, le meme corps de fer ; et td ^tait 
Fordre qui r^nait dans cette vaste oomptabilit^, qa'apres 
oes trois m^morables campagnes, Temperear ay ant eu la 
fantaisie de oonnaitre Targent qo'elles avaient coti4^ Dam 
se troova pr^t a rendre ce compte, dont sa prodigieuse 
m^ffloire. aarait au besoin reprodait les moindres details. 
Ce miracle d'exactitude et de patience fat pr^nt^ k Yem- 
pereur, et un double de ce pr^cieux mannscrit , formant 
un immense in- quarto , est rest^ dans la bibliotheque de 
son auteur, comme un monument de femille^ au milieu de 
cent autres volumes du m^me format qui renferment la 
correspondance, ses projets, ses rapports et des details du 
plus grand prix sur ses relations intimes avec le mattre de 
I'Europe. 

II a malheureusement iaterdit la communication de la 
plupart de ces documents, qui ^lairciraient sans doute bien 
des evenemcnts de ce grand r^ne; et son fils, d^positaire 
de ses papiers, s*est fait un religieux scrupule d'en res- 
pecter lea derniferes volontes. On est rMuit a ne r^peter 
que ce qu'il a bien voulu raconter iui-mdme dans les en- 
tretiens dont ses amis ont conserve le souvenir; et par les 
anecdotes que ma memoire me foumit, on peut voir quel 
serait le prix de ces manuscrits. Quelque temps avant son 
divorce, Tempereur, pr^ccup^ de son avenir, s'interrom- 
pit un jour au milieu d'un travail qu'il dictait A Daru, et, 
le regardant eu face, lui demanda brusquement ce qu*il 
arriverait s'il venait a mourir le lendemain. « Sire, ripon- 
« dit son conseiller, je pense que le prince Joseph prendrait 
" sans difGcult^ possession de votre trdne, mais qu*on lui 
« ferait des conditions. » Ce dernier mot ^toune Tempereur ; 
il demande une explication, et Daru, dont sept ans d'inti- 
mite n'ont pu faire un flatteur, r^pond qu'il ne pense pas 



XXVJ NOTICE SUR M. DARU. 

que la nation se donn&t sans r^rve k d'autres qu*a lui, et 
qu'aprte lui le sentiment de ses drmts se r^veiUeraitenelle. 
Peu de jours apris, le conseil des ministres s'ooeupait da 
choir de la princesse qui devait donner des h^ritiers directs 
a Tempereur. II penchait, lui, pour la fiussie, et Talley- 
rand plaidait pour I'Autriche, quand une d^pdche du due 
de Yicence Tint annoncer que la princesse russe n'^tait psfs 
nubile ; et rempereur,' impatient d'en finir, adopta Tarchi- 
duchesse. 

* Daru n*assistait point a ce conseil. U n ^tait pas encore 
ministre, et il ^tait le seul qui n'en fut pas ^tonn^. Mais le 
maitre, qui \enait de remanier son cabinet, lui avait donn^ 
pour motif d'une exclusion dont le confident ne songeait 
pas mdme a se plaindre, qu'il ne Favait pas compris dans 
le remaniement, parce qu'il n'y avait pas assez de travail 
pour lui dans le minist^re m^me leplus considerable. Daru 
n'en fut pas moins consults ; mais il s'aper^ut bien vite que 
Napol^n avait pris son parti , que son cboix ^tait fait; et 
le conseiller, qui avait une opinion contraire aui^deux hy- 
poth^s, Texprima avec autant de franchise que si la ques- 
tion etait encore k r^soudre. « Que pensez-vous, lui de- 
« manda brusquement Fempereur, qu'il me convienne 
« d'^pouser, d*une princesse russe ou d'une autrichienne ? 
« — Ni Tune ni Tautre, rdpondit Daru. — Diable! reprit 
« Fempereur, vous Stes bien difficile. » Et le sourcil de Ju- 
piter se fron^a k Yid6e que son interlocuteur allait s'op- 
poser k son second mariage. « Je m'en aper^us, raeontait 
« le comte Daru^ et je m'empressai de le rassurer... Je lui 
« dis que la France regretterait sans doute Fimp^ratrice 
" Josephine et s'intdresserait a la douleur inseparable d'un 
«' si grand sacrifice, mais que personne ne miSconnaitrait 
« les raisons qui Ic portaient a chercher dans un nouveau 



NOTICE SUR M. DARU. XXVlj 

t mariage le moyen d'avoir des h^ritiers directs. La s^r^- 
« nit^ reparat sur le front de Tempereur, et il demanda 
« quel choix il convenait de faire. — Le choix d'une Fran- 
« <^aise, r^pondis-je. Yotre tr6ne ii*est pas fond^ sar les 
« m<^mes bases que celni des maisons souveraines de FEu- 
« rope. Tout doit tendre a consolider raffection d'uu peuple 
« qui Yous a dev^ sur le pavois. Yotre gloire et la sienne 
« doivent ^tre mises en commun. G*est peut-^tre mon 
« amour-propre de Fran^ais qui me le dit, mais je crois en 
« cela servir dgalement et Yotre Majesty et mon pays. Ce 
« n'est pas a i miter les autres souverains, e*est a vous en 
« distinguer que vous trou^erez votre veritable grandeur. 
« Yous n'avez pas r^gn^ comme eux : pourquoi yous marier 
ft comme eux? L'union la plus propre k affermir Yotre pou* 
• Yoir est celle d'une Francaise ; et, pourYu qu'elle n'ait pas 
« trop de parents a doter, trop de frferes a Clever a la 
« dignity de princes, tout le monde applnudira a un tel 
« choix. Le seul m^rite de ce conseil etait dans le patrio* 
tisme qui Je dictait ; mais la politique et la Yanit^ de I'homme 
qui le demaudait ne lui permettaient pas de le suiYre, et 
Daru n'en donnait pas moins une nouYclle preuYC de sa 
franchise a regard d'un souYerain qui n*dtait d^ja plus ha- 
bitue (i la contradiction. Gette f ranctiLse allait m^me quelque- 
fois jusqu*a T^pigramme ; et Tare du Carrousel lui en fournit 
une d'assez bon goi^t. La place de ce monument ^tait fort 
critique ; et malgrd son caractereimp^rieux, Napoldon, tout 
grand homme qu'il ^tait, se pr^ccupait beaucoup des cri- 
tiques dont il pouvait &tve Tobjet. » N'est^^e pas, dit-il un 
« jour a Daru, qu'on dit beaucoup de mal a mon arc de 
« triomphe? — Pardon, Sire, r^pondit le confident : j'ai en- 
« tendu deux personnes qui en faisaient I'^loge, Yotre Ma- 
rt jcste'et son architccte. » 



XXVIIJ NOTICE SLR M. DARU. 

G'est apres cette ^preuve de sept annees, ou ces deux 
grands caractires s'^taient rfeiproquement appr^i^, que 
Napolton mit en quelque sorte a la t^te de son gouverne- 
ment Fhomme qui avail si bien admiuistrd ses armees, en 
le nommant mimstre secretaire d'Etat. Ge ndnist^re sans 
portefeuille particulier ^tait le centre de toutes les affaires, 
rinterm^aire de tous les rapports de Fempereur avec les 
autres ministres. Tous les portefeuilles ^taient remis a ce 
confident intiine ; il les examinaif , il ^tudiait et contrdlait 
toutes les propositions, les pr^sentait a la signature, et les 
renvoyait avec son contre-seing aux differents d^partements 
qu'elles concernaient. Cetait, en un mot, Tensemble de 
radministration de Tempire que ce baut fonctionnaire avait 
a dinger, a surveiller, a d^battre avec un souverain qui 
Youlait p^n^trer dans les moindres d^tsdls. Cette place avait 
€Xe occup^e d'abord par M. Maret, deveuu plus tard due de 
Bassano, et c'est en faire un assez bel dioge que de rappeler 
qu^il Tavait remplie huit ou neuf ans. Mais le due de Bas- 
sano ^tait fatigue ; il avait (Atenu la faveur de se reposer 
dans le minist^ des affaires etrangeres; et le confident de 
toutes les pens^es de I'erapereur etait le seul homme qui 
ptt le remplacer. €e choix etait justifie d'avance; et chaque 
jour semblait accroitre la confiance de Napoleon dans un 
ministre qui devait une si grande elevation a son seul me- 
rite, a la noble independance de son caractere, a Tactivite 
de son esprit, a Tetonnante faeUite de son travail. 

Parvenu ainsi , sans I'avoir sollicite, »au faite des hon- 
neurs, depositaire de tous les secrets d*£tat, dispensateur 
de toutes les graces, il n'en perdit ni sa modestie ni son 
esprit de justice, et donna Texemple du desinteressement le 
plus honorable. C'est ainsi que, charge de rediger le bud- 
get de 1812, il ne lui convint pas de s'atlribuer, de sa 



NOTICE SIJR M. DARU. XXIX 

propre main, le traitement affects a ses nouvelles fonctions ; 
il y porta simplement ses appointements d'intendaiit de la 
maison imp^riale. L'empereur fut qaelque temps a s'en 
apercevoir; et, des qu'il d^ouvrit cette lacone, il la rem- 
plit lui-mSme au crayon. II n'est pas une ciroonstance de la 
vie de Daru ou n'ait ^lat^ cet oubli de ses int^r^ts per- 
sonnels ; et rhomme qui remua tant de millions, qui leva 
tant de contributions de guerre sans autre contr61e que 
celui de Tempereur, conserva jnsqu'au bout une reputation 
d'int^grite qu'aucun soup^n n'alt^ra jamais. Son patri- 
moine fut faiblement accru par ses Economies, mais il laissa 
a ses enfants un nom respecte; et Napolton, qui le con- 
naissait, lui prodigua les t^moignages d'une confiance sans 
limites. G'estainsi qu'en 1807, parti subitement de Berlin, 
il ne songea pas mSme a lui ouvrir un credit pour la solda 
et I'entretien de Tarm^. Daru y pourvut de son cbef, et 
rendit seulement compte des millions qu'il avait ordon- 
nanc^. « G'estbien, lui r^ponditrempereur. Vous avez d6- 
« pensd^ je payerai. « G'est par suite de la m^me confiance 
qu'il lui remit la garde de son tr^sor particulier. Les caves 
des Tuileries renfermaient les millions que les articles se- 
crets de Kcenisberg, de Presboui^, de Tilsitt, avaieut impo- 
st aux souverains dont il avait conquis les capitales ou 
d^truit les armies, millions qui seryirent plus tard a payer 
les d^penses de la campagne de ¥ranee ; et c'est la clef de 
ce tresor que Napolton remit a Daru, en ajoutant ces pa- 
roles, qui sont un titre de gloire pour sa famille : « Mon- 
« sieur Daru, j'ai cberch^ le plus honn^te homme de mes 
« Etats pour lui remettre cette clef. Prenez-la. » 

Un aussi grand crMit, une position aussi elev^e, devaient 
^tre des objets d'envie, et en effet Men des sourdes menses 
tenterent d'^branler sa faveur. Daru le savait, car ce n'^tait 



XXX NOTICE SLR M. DARU. 

un niystere pour persoime ; mais toute la cour imp^riale 
pouYait attester sa profonde indifli^renoe pour ces attaqaes 
soaterraiues. « Si H. Dara r^ista a ces iatrigaes qae noas 
» counaissious tous, disait un jour M. Mollien, no autre 
» honn^te hommede cette ^poque, c'est que d'aliord il u*e- 
« tail pas commode d'entrer en lutte avec lui dans lesprit 
« de Tempereur, et de detruire une influence fondee sur 
« d'aussi grands services ; ensuite il avalt une qualite rare, 
<i c'^tait son extreme modestie qui ne blessait jamais personne . 
« II cachait sa faveur avec autant de soin qu'un autre en eAt 
« mis a la faire connaitre; il semblait vouloir se faire oublier, 
• et sa discretion sur ce qui se passait entre I'empereur et 
« lui etait si grande , qu'il paraissait Toublier Iui*m^me. » 
Cette discretion , cette modestie, il tes portait dans son 
existence priv^e comme dans sa vie publique. Ses moeurs sc 
ressentaient de la simplicity de ses goAts. « Mou ami, ecrivall- 
« il a son frere qui veuait d'etre nomme intendant a Borne, 
« dans les fonctions publiques , ii faut Mter le grand train, 
« qui indispose les uns parce qu'fl» Toient dans ce luxe 
» quelque chose qui contrasts avec leur misere , et les 
» aatres parce qu'ils y Toient la ^aine satisfoction d'un 
« Orgueil mal place. » On a parie de ses brusqueries, de 
ses impatiences : quel homme dans sa position n'en eAt 
pas montre davantage , quand , charge d*une aussi grande 
respousaJbflite, il pouvait la voir a chaque instant com- 
promise par la negligence des innombrables agents qu*il 
avatt a surveiller? Qu'on se figure les graves interets 
qui lui etaient confies : Tadmiuistration d'une armee de 
six cent mille hommes , celle d'un empire qui des bords du 
Tibre allait toucher aux rives de I'Elbe ; et qu'on dise s*il 
elait toujours possible de conserver une enti^re egalite 
dlmmeur an milieu des contrarietes , des ennuis , des ha- 



NOTICE sun M. DARU. XX XJ 

sards qui pouvaient d^jouer les combinaisoos de la plus 
sage pr^voyance. II eut souvent a chdtier des negligences, 
des vols, des infiddit^s ; mais que de fautes n'a-t il point 
palliees , que de justes s6\6Tit6B n'a-t-il point adoucies au 
premier symptdnie d'un repentir sincfere? Ceux qui out 
parl^ de ses moments d'humeur ne lui ont jamais reprochd 
d'injustices. Ajoutons que cette roideur 6tait encore de la 
pr^voyaQce, et qu'un exemple de s^v^rit^ public dans Tar- 
m^ oudans lempire ranimait la vigilance et le zeie, et frap- 
pait d'une crainte salutaire la prevarication et la cupidity. 
Nous arrivons cejpendant a cette guerre de Bussie qui 
amena la chute d'un empire affermi par tantde victoires, et 
qui ne pouvait Stre d^truit que par la m^me main qui 
I'avaii fonde. Consults pour la forme, comme tons les mi- 
nistres, par un souverain qui avait d^ja pris son parti , 
Daru ne craignit point de bMmer cette guerre fatale. 
« G'est assez de triomphes militaires, dit-il dims le conseil ; 
« la France demande la paix. La guerre est nn jeu que vous 
«« jouez bien, et ou jusqu'ict vous avez toujours gagne. 
« Mais, en Ilussie, ce ne sont point les hommes qui seront le 
« plus a craindre ; c'est la nature qu'il faudra vaincre. » Le 
due de Yicence ftit le seul qui s'unit au comte Daru pour 
empi^cber cette d4!«astreuse folic. II connaisscdt mieux que 
tout autre cet empire qu'on allait attaquer et Thonn^te 
souverain dout on allait froisser 4es sentiments chevaleres- 
ques. Mais la guerre ^tait d^jji d^idee dans I'esprit de Na- 
poleon; et les deux hommes qui avaient si noblement 
exprim^ leurs craintes, ne songeant plus qu'k ob^ir, ne 
n^lig^rent rien pour preparer un succte impossible. Its 
suivirent tous deux I'arm^ , car le siege de Tempire etait 
partout oil campait remperetir ; et le secretaire d'Etat eut 
h y remplir encore les fonctions d'intendant g^n^ral, quand 



XXXIJ NOTICE sua M. DARIJ. 

le general Mathieu Damas, qui les avail acceptees a sa 
pri^re, fut condamn^ au repos par une grave maladie. La 
modestie de cet homme de bien va m^me jusqu'i difolarer 
que sou ami Daru avait tou jours ^t^ rintendaot veritable. 
« Travaillaut loujours avec Tempereur, dit Mathieu Dumas 
« dans ses m^moires mililaires, M. Daru m'^clairait par 
« ses avis, me dirtgeait d'aprte les ordres de Napol^n; 
u et , pendant la retraite, qu»nd je fus contraint de sus- 
" pendre inon service, dont le poids n'avait pas peu con- 
« tribu^ au derangement de ma sant^, il le reprit sans s'en 
- cffrayer. Son noble caractere^ ses services dans cette suc- 
« cession de tant d'evenements m^morables/ ne peuvent 
« ^tre apprecids que par ceux qui, comme moi, en onl ^t^ 
« les t^moins. » Cet ^loge, de la part d'un g^n^ral qui avait 
aussi sa part de gloire, les honorait Tun et Fautre; et plus 
d'un veteran de cette arm^e pourrait nous dire, coinnie le 
vieux Nestor : » JViconnu des hommesqui vakient mieux 
que vous. » 

J'ai 6X6 conduit a parler de la retraite avant de rappe- 
Irr les victoires. Mais ces victoires furent inutites et d^sas^ 
treuses : et j'en viens.tout de suite a ce conseil de guerre 
tenu par Tempereur dans le Kremlin, oil les mar^baux, 
rappelant les ravages que cette guerre a faits dans leurs 
legions, opinent tous I'un aprte Fautre pour le retour vers 
FAIlemagne. Daru se Ifeve alors : « Vous avez voiilu cette 
« expedition, dit-il, ii faut Fachever. Passons Fhiver a 
<• Moscou ; je r^ponds des approvisionnements de Farmee, 
« et au printemps nous marcberons sur P^tcrsbourg. — 
(( Monsieur Daru, s'ecrie Tempereur, c'est unconsdl delion 
» que vous me donnez la. Mais que deviendront la France 
« et FEurope, si elles restent tout un hiver sans enteiidre 
« parler de mon armee etde moi? » Daru rdpliqua en 



NOTICE SUR M. DARC. XXXlij 

pr^isant les dangers d-une retraite qui^ selon lui , devienr 
dra bienti^t un d^sastre ; et la prMiction ne fdt que trop 
accomplie. Hais un courrier de France les joignit h deux 
joam^s de Hoscou^ apportant la nouvelle de F^trange cons- 
piration de Mallet ; et Temperenr, dont cette nouvelle confir- 
mait les cr«tintes> montrant cette d^p^che k son ministre, lai 
dit : « Yoyez, si je pouvais laisser laFrancedans une incerti- 
a tude de six mois sur ma destio^. » On ne peut savoir ce 
qu'il en Mt arrive ^ mais on sait ce que les conseils de 
Daru auraietit ^vit^i Au reste^ dans cette s^rie de calami- 
tdsy de perils et d'horrears, il d^ploya une Anergic qui fl^- 
chissait presque partout a ses cdtes^ et donna a tous 
I'exemple d'un courage inebranlable. II fit a pied la foute 
de Moscou a Posen, se rasant tous les joars, a dit son valet 
de cbambre;^et ce trait, qui partout aiUeurs serait d'uiie 
' triviality indigne del'histoire, es^ici d'un sublime qui con- 
traste' admirablement avec la demoralisation g^n^rale. 
L'bistorien de cette campagne, le g^n^ral de S^gur, lui 
a rendu ce t^moignage; et Mathieu Dumas a protests 
que la justice de Thistorien etait encore au'-dessous de la 
vdritc. 

La grande arm^ se releva cepeudant } ce grand d^astre 
fiit r^pare, et avec une promptitude qui ^tonna TEurope. 
Daru pr^para la campagne de Saxe avec la m^me aisance 
et la m^me vigueur qui avaient partout caract^ris^ son 
administration. Ce furent encore des victoires, dont une 
paix honorable pouvait et devait 6tre le glorieux r^sultat. 
Ulais Tempereur ne voulut pas croire a la defection du p^re 
de rimp^ratrice, quand aucun officier de son arm^ n'en 
doutait. n crut encore a sa fortune; et le d^sastre de 
Leipsick lui prouva qu'elle ^tait lass^. La France T^tait 
aussi ; mais elle fut forls^ de combattre pour son ind^peu- 

c 



XXXIV NOTICE SLR M. DARU. 

dance : la guerre el la paix ne d^pendaient plus de son 
mailre. Ses ennemis en ^ient devenus les arbitret, et ils 
aaraient pa s*^pargner les sobterfuges et les dissimolations 
de la diplomatie. Napol^n ^tait perdu ; mais il dtfendit en 
h^ros son pays, son trdne, sa liberty, son existence, et re- 
nouvela dans cette campagne de France les prodiges qui 
avaient signal^ ses premieres eampagnes dltalie. Darn 
qoitta les fonctions de premier ministre pour se consacrer 
tont entier a radministration de Tarm^. Dans un temps 
od la yanit^ dominait tout, et surtout le chef de cet empire 
en d^adeoce, pen d'hommes eussent ebS capables de cette 
abnegation. Nous avons \u depuis bien des ministres des- 
eendus de la premiere place ne pas voutoir en accepter de 
secondaires, lesregarder comme indignes d*eux et refuser 
leurs services pour ne pas deg^mSrer. Mais «Daru n'avait 
quedu patriotisme et du d^vouement; il allaitoii il ^tait ie 
plus n^ssaire, erTempereur aurait pu se dispenser de 
reconnaitre ce nouvel acte de roodestie en lui donnaut les 
deux grands cordons de la Reunion et de la L^ion d*bon- 
neur. II n'e&t montrd ni plus d'aetivite, ni plus de pre- 
Yoyance. Les difficult^ de cette campagne furent dnormes. 
Le pays 6\i\iX ^puise, les contributions intercepts par 
Fennemi. Le pain que Tarm^ consommait en Champagne, 
la solde de celte arm^, tout ^it envoys de la capitale ; et 
le tr^sor des Tuileriesfaisait seul face a tons les besoins. li 
fut a pen pr^s dpuis^ comme les forces de Teffectif des der- 
ni^res l^ions. La capitale fut investie, etle conseil du lion 
fut encore m^onnu. Daru \oulait dtfendre Paris, et s'op- 
posait k la translation du gouTemement dans nne autre 
rfeidence; mais I'avis de Cambac^te pr^valut. Daru sui- 
yit a Blois rimp^ratrice Marie-Louise, et, quand Tabdica- 
tion de Fontainebleau leur fut signifiee, il alia se reposer 



NOTICE SUR M. DARU. XXXV 

de tant de fatigues et g^nir dans aa retraite des malheurs 
de sa patrie. 

Led lettres firent sa consolation eomme elles airaient Mt 
les d^Iiees de sa firemifere jenncsse. Nous I'avons vu dans sa 
prison de Rennes donner Tessor a son esprit satirique, en 
se moquant du oitojen Brutus, son gedlier. La traduction 
d'Horace avait suivi, en 1798, Fepitre k son sans^culotte. 
C'^tait une oeuvre immense et difficile, qu'avaient tent^ 
avant lui bien des prosateurs et des poeiea, et qu'essayait 
en mSme temps le g^n^ral Delori. En comparant les deux 
traductions, on remarque que , dans la lutte de ces deux 
hommes politiques ayec le fe^ori de M^ne, les inapiratioiis 
out il6 diversement r^parties et que le bontenr a eU sou* 
vent partag^. Mais, en general, la traduction de Daru a 
it Mre pr^f^r^. EUe est surtout sup^rieure dans les Epi- 
tres et les Satires. Ses vers out de la correction , de I'^l^ 
gance ; et s*ils manquent parfois du colons po^tique, c*est 
qu'il est peut-^tre impossible de rendre une po^ie aussi 
vari<te, aussi sublime que oelle des odes. La gloire de Daru 
est ici d*avoir vaincu tous ses rivaux. ; et sept on huit ^i«» 
lions ont prouv^ tout a la fois le m^rite du traducteur et la 
justice du public. V£pUre a VahU Delille fut compost 
trois ans apr^s, pendant la campagne de Marengo, et Qnie a 
Milan apr^s la conqu(te de Fltalie. Gette ^pitre avait pour 
but de convertir aux principes de la revolution le chantre 
favori de la dynastie ddchqe, et de Tengager en m^me temps 
a c^lebrer les victoires de nos soldats ; mais Daru y perdit 
ses beapx vers et sa peine, ia CUopidie on la TMorie fies 
rifmtations litUr aires avait eu moius de succi^s. II y avait 
alors, comme aujourd*hui , un trop grand nombre d^^cri- 
vains int^ress^s a ^touffer une satire qui fldtrissait les bon- 
teux et fatigauts compdrages de la camaraderie litt^raire, 



XXXVJ NOTICE SLR M. DARU. 

et qui vengeait Tart et ses v^ritables soutiens des admira- 
tions et des gloires factices qu*on impose a toutes les gene- 
rations de lecteurs. Une autre satire, sur le poete Lebruu, 
parut ^ peu prte dans le m^me temps. G'^tait la mani^re 
de BoileaUy avee moins de Yigueur peut-^tre, mais avec 
cette clarte, cette el^ance qui distinguent le mattre de 
Tepftre fran^ise. Un des meilleurs contes de notre litt^ra^ 
ture suivit ces compositions; il ^tait intitule la Chemise 
d'un homme heureux, et faisait partie d*un poeme comique 
qui avait pour titre le Roi de Tulle. Ce pauvre roi, ce 
h^ros d'une niaisede tudesque, qui nous a valu du moins 
un benu tableau de Scheffer, ^tait I'homme le plus mallieu- 
reux de son royaume. On lui avait conseill^ de rev^tir la 
chemise d'un homme heureux, et ses ministres s'^taient 
mis en campagne. Mais ils ne trouvaient personne qui fAt 
content.de son sort, lorsque, arrive dans unechaumi^re ou 
un pauvre diable chantait en travaillant du matin au soir, 
ils se crurent au terme de ieurs recherches. Us entrent, ils 
s'emparent du chanteur, ils le d^pouillent, et ils trouvent 
que 

Get homme h^ureux n^avait pas de chemise. 

II y a une charmante philosophic dans ce dernier trait, une * 
grande finesse d'observation dans le r^it, et partout un 
excellent ton de plaisanterie. 

La juste reputation de ses poesies, le souvenir de ses 
discours au tribunat, Tannonce de plus grands travaux lit- 
teraires et historiques, lui avaient ouvert les portes de 
r Academic francaise. A son retour de la campagne de 1806, 
il avait remplace rexcellent Collin d'HarlevlUe ; et cette fa- 
veur de la fortune fiit k ses yeux la plus precieuse de 
toutes. On le croira sans peine; et quoi qu*en disent les de- 



NOTICE SUR M. DARU. XXXV ]J 

tracteurs interesses ou stupides que chaque generation 
d'^rivaias ameute coiitre Tillustre compagniie, bien des 
gens sont encore de Favis da comte Daru. Dans son dis- 
cours de reception, prononc^ ie 13 aoM 1806, il appr^cia 
digoement roeuvre et Ie caraclire de son preddcesseur^ et 
fat fort applaadi de son auditoire, quand, justiflant la 
bonhomie de ce poete comique, ii ajouta que, si on avait 
demand^ a Collin pourquoi il n'avait jamais fait parler 
Tintrigue et Ie vice, il ctait homme a repondre : Je ne saa- 
rais que leur faire dire. 

L'acad^micien futcependantcontraint des'effacerdevant 
Ie conseiller et Ie ministre. Dans les sept annees qui sui virent 
sa reception, il lui eut ete difficile detrbuver unloisir pour 
d autres etudes que celles du gouvernement. Les travaux 
litteraires du comte Daru ne furent repris qu*a la chute de 
Tempire, et furent cruellemeut interrompus par un mal- 
hear domestique au commencement de Tannic 1815 : la 
mere de ses sept enfants, une jeune femme de trente ans, 
Ie modele de toutes les vertus privies, fut enle\ee a son 
amour; et, bieutdt apres, Ie fatal episode des cent-jours Ie 
forca de quitter sa retraite pour rentrer dans Ie tourbillon 
des affaires politiques. Daru n'avait pris aucuue part aux 
ialrigues qui ramenaient en France Tillustre exil^ de 1 lie 
d'Elbe ; mais, quand cette voix puissante Ie pria de repren^ 
dre Tadministration de la guerre, la provision d'une lutte 
plus terrible que celle de 1814 ne lui permit point de re- 
fuser ses services a Thomme dont il avait si longtemps 
suivi la fortune : les vaiuqueurs de "Waterloo Fen punirent. 
Mais ces actes de vengeance ne furent point Ie crime des 
souverains allies ; ils lui donnerent au contraire des t^moi- 
gnages de la plus haute consideration. Frederic-Guillaurac 
protegea rancien inlcndant general dc IJcrlin contre les 



XXXVnj NOTICE St'R M. DARU. 

violraces du faroache Blilcher, qui \oulait d^vaster Ie8 
propri^t^s du comte Daru eu expiation des calamity qui 
avaient pese mir la Prusse. Le roi fut plus juste que sou 
.lieutenant. L'^mpereur Alexandre recherchait ses entre- 
tieus; il aimait h le faire purler de Napoleon, et le traitait 
avee de tels ^rds, que, suivant M. Daru lui-m^me , ce 
eiief de la coalition europ^nne ne laissa jamais ^chapper 
un mot que Tanden ministre du souverain dechu ne pAt 
entendre. Les vainqueurs a la suite ne suivirent point ces 
nobles exemples; ils reprochirent a Daru d^avoir ouhlie 
son serment de chevalier de Saint-^Louis en servant rhomme 
des cent'-jours. II fut exile a Bourges ; ses biens furrnt 
ini< sous le s^questre, et un journal reactionnaire, qui pre- 
nait le titre de Constrvateur, se (it Techo des recrimina- 
tions de la faction triomphante et le panegyriste de ses 
>'«ngeaBce8. J>e pamphlt^taire fut cbntraint , it est vrai , 
par la conscience pubtique de rendre au comte Daru un 
eclatant bommage , en louaut la bont6 de son. caract^re , 
son esprit cultive, sa reputation incontestee d'homme dc 
bien et d'honneur, et Ton se demandait comment un pa- 
rdl ^oge pouvait servir de premisses a la plus degoutante 
des calomnies. L'esprit de parti est plus ing^nieux que le 
bon sens. La faction avatt besoin de travestir en s&de un 
bomme d'une proM^ si huute , pour se donner le droit de 
fl^trirde cenom tous les serviteur^ de Tempire; et, comme 
toutes les autres, celle-la nous fit voir a son heure qu'elle 
ne reculait ni devant le niensonge ni devant la pudeur. 
Les lettres vinrent encore au secours de Texiie ; elles 
soutinrent le comte Daru contre le malbeur et Finjustice, 
surtout contre le spectacle douloureux d'une seconde in- 
vasion. « Sans un travail que j'ai entrepriset qui m'oecupe 
« nuil et jour, » ecrivait-il a un de ses amis, « jc me man- 



NOTICE SUR M. DARU. XXX1& 

• gerais ie foie a voir oe que je vols ; • et dans eettc ma- 
nifestation de sadouleur, il n^itqMstioB ni de TaQ^an- 
tissement de sa fortune, ni de la perte de ses honneurs, de 
ses dotations , de son tpaitement , c'est-^ire dc plus de 
deux cent cinquante mille franci» de r^te, ni de la suspen- 
sion deses revenus personndfl. « 11 est probable, » ^rivait- 
il encore, « qu'on ne nous prendra pas tout, on nous lais- 
« sera peut-dtre de quoi vivre : peu importe le reste. Je n'ai 
" pas tou jours ei6 riche. Je finirai oomme j'ai commence, 
« et j'utilis^ai pour mes enfants les premieres etudes de 
" ma jeunesse. » Le travail qui Tabsorbait tout eotier ^it 
preeis&nent cekii que doit accompagner cettef notice, le 
plus important , le plus justement lou^ de ses ouvrages, 
son Histoire de Venist, Jamais plus patient, plus iaborieux 
b^nedictin n'avait compulse tant de iivres et de mamiscrits 
pour ddairer sa conscience. Leurs litres 4seals forment un 
volume, et Ton reste confonda devant Timmensite et la 
vari^ des documents qu'il a recueillis et compares. Une 
^rande partie de ces mat^riaux ^ait ignore de ses devan- 
ciers , d'Ameiot de la Houssaye , de Saint-R^al , de I'abbe 
Laugier, de Machiavel, qui avaient raeont^ qnelques Epi- 
sodes de cette histoire, ou disserts sur la nature de ce gou- 
.vemement unique. II fallait que le jour peiM^tr^t dans ses 
mysl^rieuses archives; et Daru avait sur eux Tavantage 
ii'arriver apres la conqu^ de Venise, et de pouvoir explo- 
rer les registres ou celte r^publique avdt cacbE les actes 
secrets de sa politique et de sa tyrannic. Ge £ut done ime 
iMMiv^aatE pour la France et pour 1 'Europe. Tout lut expli- 
<}ue; et l^ei^bainement des faits, la critique judicaeuse des 
institutions et des lois, des grands bommes qui ont fait la 
gloire de ce pays, des ,moyens de rigueur, sou\'eot mSme 
4e barbiine qui ont peut-^tre prblonge la duree de sa puis* 



Xl NOTICE SCJR M. DARU. 

sance, enfin des fautes qui ont caus^ 8a mine, n ^leverent 
en France aocun doute sar Tim partiality de Thistorien. 
Mais ii s'en ^leva beauooup a Venise ; il y eat mdme des 
critiques assez violentes; I'esclavage qui pesait sur elle 
lui faisait sans doute regretter des institutions qui pendant 
quatorxe sidles avaient prot^g^ son ind^pendance. JL.es 
V^nitiens ignoraient d'ailleurs presque tous les actes mys- 
t^rieux de leurs oonseils et de leurs inquisiteurs , et Daru 
pouvait leur i^pondre qu'ii ^tait venu pojr le leur ap- 
prendre. Les leeteurs fran^is s'occuperent fort pen de ces 
attaques; mais Tbistorien devfdt les relever. II a fait droit a 
cellesdotit il a reconnu la justice; il a donne despreuves 
nouvelles aux assertions qu'il troyait devoir maintenir; 
et, quand la mort Ta surpris, il pr^parait encore une der- 
ni^re reponse a ses critiques. 

Gette bistoire, commencde a Bourges en 1815, ne fut 
termini qu^en 18 19; et trois ^itions n'ont \m suffirc a la 
curiosite publique. Mais Texil de Tbistorien ne dura pas 
autant que son travail. Avant la fin de 1816 il lui fut per- 
mis d'habiter la terre qu'il possedait aupres de Meulaii, 
et dont le s^uestre venait d'^re leve. 11 y sejourna une 
annee entiere , au milieu d'une famille qui Fentourait 
d'ainour et de v^n^ation. Ge fut une annde de bonheur. 
Debarrassd du poids des affaires , de ses inquietudes sur 
Tavenir de se$ enfants , rendu tout entier a la \ie privee, 
il ne montra jamais plus de gaiete, plus de liberte d esprit. 
Les amis qui visitaient cet intdrieur de patriarche dtaient 
surpris de la simplicite de cette vie et du calme de ses sou- 
venirs. Pas un regret sur ce qu*il avait perdu, point d'ai- 
greur, de recriminations^ de ddpit. G'est que I'orgueil 
n'avait jamais approche dc son dpie; c'cst qu'il avait vu 
la chute dc bieu des empires > labaissement de bien des 



NOTICE sua M. DARU. xlj 

rois et des grands de la terre, r^roalement de la plus 
grande puissance des temps modemes; et le philosophe 
^tait pr^par^ d'avanee aux revers de sa propre fortune. 

De meilleurs temps se levferent pour lui. La dignity qu'il 
montrait dans sa disgrace lui ramena les ennemis que lui 
avaient faits les ev^nements. II put rentrer a Paris, et n'eut 
rien de plus press^ que de prendre part aux travaux de 
TAcademie. On regretta bientdt de laisser un pareil homme 
dans Tinaction. Le plus puissant ministre de cette ^poque 
lui 6crivit que le roi Louis XVIII appr^ciait ses talents, ses 
\ertus, sa rare probite, qail pensait m^me a Fappeler a 
la cbambre de pairs ; mais qu*il fallait faire oubtier le passi 
en se pr^sentant aux Tuileries. « Je n'ai rien h d^savouer 
« de mon pass^,» repondit Daru, « je m'en fais bonneur. 
« Ce que j'ai fait, je le ferais encore; je n'ai a me repentir 
« de rien, je n'ai rien k faire oublier.» La fiertd de cette 
reponse plut au roi et au ministre; elle ne lit qu'accroltre 
une estime qn'aurait atttou^e peut-^tre une transaction 
ouune faiblesse; elle 5 mars 1819, le confident, le secre- 
taire d'£tat de Napoleon fut ^lev^ a la dignite de pair de 
France par le monarque au oom duquel on I'avait proscrit 
quatre ans auparavant. A cette nomination se rattacbe une 
singuliire anecdote. Les ordonnances qui peuplaient la 
cbambre des pairs classaient les nouveaux elus dans les 
diff(6rentes cat^ories de la noblesse ; et en annon^ant a 
Darn cette faveur royale, le ministre de Serre Tavait titre 
de baron. <^ Le roi m'a fait pair,» r^pondit Daru, « et je 
« Fen remercie. Vous m'appelez baron, et je n'en suis pas 
« choque; mais je croyais 6tre comte. Apres tout, rien si 
« voulez. » Le titre uapoUonien lui ftit maiutenu , et 
Louis XVIll lui manifesta de plus en plus une bienveillance 
particulifere. 11 affectait de lui adresscr la parole dans les 



Xlij NOTIC£ »tJR M. OARU. 

receptions officielles, et se plaisait a loi r^iter des vers 
d'Horace. Oa sak qudle ^tait T^ruditioa Utt^raire de ceroid 
dont la niiteioire a>rait reteau des vers de tons les poetes 
^acietts et niodernes. Un jour que Dam deineurait sans r^- 
pondrea une citation qu'ii n^avaitpasentendue, LouisXVIlI 
lut dit : « Comment, comte Darn , vous . n'entendez plus 
<c H<M*ace ! Efa bien ! je vais vous le traduire en beaux vers 
<c francs ; » et il lui r^cita avec une grdce extreme des 
vers de sa traduction , dont la septieme Mition venait de 
paraitre. On a raoonte dans le temps nne conversation du 
due dela Chdtre et du roi, qui, passant en revue les diffe- 
rents hommes d^Etat de son epoqne, et syr la plupart des- 
quels s'ex^oait sa royale malice, en etait arrive an comte 
Dam. II en louait Tesprit, ie jngement, la probity, les vastes 
conuaissances ; etle due de la GhAtre demandait tout natu- 
rdlementil Sa Majesty ponrquoi elle ne Msait pas un mi- 
«istre d'mn homme dont elle disait tant de bien. «Pour- 
'M qiioi ! » aurait repondn Louis XYIII, « c*est qu'il est de 
« Topposition; sans oda^ je le nommerais df main ministrede 
« la^erre. » Uysongeaeneffeten 1822; mats le comte Darn 
rcfusa, parce qu'il iie vonlait point d^vier de la ligne de cod- 
tiluite qu'tl s'^it traode en renlrant dans la Vie politique. 
€*est ici le cas d'expliqner I'attitnde des hommes qui , 
npres avoir servi le destmcteur de nos Ittierl^, oat fait, 
comme on dit, de Topposition c<mtre le rot qui les avait 
retablies. Je ne parie point de ceux qui s'^taient foit une loi 
de ne rien appronver et de tout contredire, soit par un 
amour iomiodM d'une popularity servile, soit par le secret 
detitr d'arriver par degres a cette republique dont ils nous 
OQtdonnc ledegoiktaiit spectacle. Le comte Daru n*eut rien 
de commun avec ces ennemis de tons les gouvemements 
moaarchiques. Je ne parle que de ces hoaunes de conscience 



NOTICE SUR M. D4R(J. xliij 

qui, a son exemple, tenamt eompte a la restauration du 
bieti qu'elle avait fait, et ne ft'opposaieat qa'au mal qu'elle 
pouvait fiiine. Napoleon avait di§truit nos liberteg, c'ent 
vrai ; mais la r^volntiou de 89 avait fait triompher d'au* 
tres principes plus vitacxs, inieax d^finia, plus generale- * 
itient sentis, plusombrageux/en ce quails tenaient a la va* 
uite biea plus qu'a la raison ; €t ocs principes, Napolton les 
avait respects. L'egalit^ Mait partout; son code immortel 
en etait empreint. Le m^rite conduisait h tout. La faveur 
s'y m^ait qu^lquefois; mais eette faveur u'etait point le 
partage exclusif d*uiie caste. U atait rdtabli la noblesse, 
mais uue noblesse sans privileges, a laquelle le premier 
\enn pouvait atteindi*e. Des ills d*arti8a]is etaient man^diaux 
de France; un fils d'aubergiste ^tait deveuu roi. Napoleon 
eAl rt^ lui-iu^meingrat envers la fortune, impertinent en- 
vers sa gloire, sll eiHit renie son origine, en fermfflii aux 
oouveaax vcnus la route des bonneurs dont il avait atteiut 
le faite. Vient la restauration. La charte rassnre les esprits 
les plus susceptibles ; mats le parti dn vieux temps se re* 
leve, et menace toutes les positions acquises. II bafoue, il 
m^prtse oette charte qui est la garantie de tons les droits 
nouveaux; il patle de privileges, de dimes. Les plus insen* 
ses vont jusqu'a regretter les droite fifodaux, a fi^trir leur 
abolition comne une injustice, une spoliation mteie. L'e- 
gaiit^ politique est partout menacee. Le frire du rqi, b^ri- 
tier presomi^tif de la couronae, ne dissiffiule point ses 
sympathies pour la fiiction retrograde. Elle se (»t)it m^me 
si forte, qu'elle annonoe son triomphe a ravf^nement dti 
nouveau roi. L'orgueil de caste se manifeste, et biesse ou- 
vertement la vanite d'un peuple dont chaque individu s'est 
acooutum^ k se croire I'egal de tons. Le roi lui-m^me, dans 
une plaisanlerie c^l^bre, trahit ses predilections ari^stocra* 



Xliv NOTICE SUR M. DARU. 

tiques ; et le fameux civet de lifevre fait calomnier ses in- 
tentious. Des reactions, des vengeances sanglantes etaient 
exercdes dans les provinces et jnstifi^ a la tribune. Des 
projets de loi sinistres altaquaient les garanties qae la 
charte avait donn^. Les r^ctionnaires semblaient vouloir 
briser l^alement les barri^res qu'elle avait oppose & la 
reaction , et les hommes de 89 ne les auraient point d^- 
fendues ! N'^tait-c« pas nn devoir pour eux de se montrer 
a lapparitton des projets de loi qui attaquaient leurs prin- 
cipes, quaud la charte elie-m^oie leur avait doun^ pour 
ainsi dire une consecration nouvelle? 

Quelles sont les questions qui ont pouss^ le comte Daru 
a la tribune? En 1820, c'est la loi ^leclorale et la liberte 
individuelle. £n 1822, c*est la liberte de la presse et la 
repression de ses d^lits. En 1826, c'est le droit d'ainesse, 
ce sont les substitutions, c'est la loi de censure, la loi du 
sacril^e. Le comte Daru pouvait-il souffrir ces retours 
vers Tancien r^me , ces infractions a la loi fondamentide 
qu'il avait jur6 de maintenir ? G'est alors, mais seulement 
alors, qu'il etti 6i6 different de lui-m^me. Les mdmes motifs 
le dirigferent lorsqu'en 1823 il combattit Tintervention 
arm^ de la France dans les affaires d'Espagne. Les bruta- 
lity de la faction r^volutionnaire ne sufiisaient point a ses 
yeux pour justifier cette intervention, parce qu'il y voyait, 
ce qui ^.tait en effet, la tentative d'un parti qui voulait 
s'essayer a la compression des iddes nouvelles dans la Pe- 
ninsule, pour en venir un jour a les comprimer en France. 
Mais, dans son opposition constante aux projets de cette 
politique a rebours, il sut conserver une moderation de 
langage, un soin minutieux dc ne blesser aucune suscepti-*- 
bilite, des mcnagements enfin qui donnaient plus dc force 
H sa dialectiquc. II y avait dans ses discours uue hauteur 



NOTICE SUR M. OARU. xlv 

de raison , une profoodeur de vues qui lui couquirent en 
peu de temps une grande et juste influence sur Fopinion 
de ses coU^ues.' Sa parole etait grave, precise, et elle ^tait 
ecout^ eomme une lei^n de prudence. G*^tait le langage 
d'un homme de bonne foi qui, t^moin des consequences de 
Tarbitraire imperial, voulait ^n d^tourner la royaut^ en 
lui montrant Tabime oil elle devait uii jour s engloutir. 
II lui conseillait de tenir ses promesses, de ne rien repren- 
dre de ce qu'elle avait concM^. 11 le disait au roi lui-mdme, 
an mar^chal Hacdonald, qui s'etait cbarg6 de lui proposer 
le minist^re. II lui t^moignait ses inquietudes sur Tissue 
de la lutte qui s'engageait. U affirmait que la France ne se 
laisserait point enlever ses droits; il indiquait les mesures 
qui pouvaient seules aflfermir la couronne et maintenir la 
paix publique. « Chez un peuple eclair^, » disait-il a pro* 
pos de la liberie individuelle, « il n'y a point de stability 
« pour une monarchie si elle n'est tempdr^e ; et il n'y a 
« point de monarcbie temp^ree, si les mesures exception- 
« nelles prennent la plaq^ de la loi commune. •> Et il avait 
le droit de le dire , car il avait vu tomber un empire plus 
puissant et plus fort par les excte qu'il chercbait a pr4- 
venir. II conseillait le roi comme il avait conseille Tem- 
pereur. Gitail Texperience des bommes et des cboses qu*il 
opposait a Taveuglement des partis et k la faiblesse des rois 
qui ne savaient pas leur imposer silence. 

Gette experience, que tout le monde cependant lui re- 
conuaissait, lui imposa d'autres devoirs et d'autres services. 
Ces grandes comptabilites qu'il avait dirig^es le rendaient 
necessaire dans toutes les questions de finances ; et d^s son 
entree a la chambre des pairs, ayant a se prononcer sur les 
comptesde 1817, il fit une critique severe de la direction 
qu'on donnait au maniement de la fortune publique. Se$^ 



Xlvj NOTICE SUR Bl. DARU. 

eonseils rigoareuiL mais justes se reproduisaieQt tous les 
ans HQ retour de ees m^mas diseasdions ; et la chamhre, 
frapp^ de la jostesse de aes vues, avail ftdi par s'associer 
a ses critic[ues en le nommant son rapportenr dans le r^ 
glement d^ftnitif du budget de 1826. Ce n'est point seule* 
ment a sa capacity flnanci^re) c*e6t enoore a sa reputation 
d integrity que furent soumiseg trois affaires aassi d^iicates 
que difSciles. 11 s'agit d*abord de faire une enqu^te sur les 
marches Ouvrard et sur les dilapidations commises pen^ 
dant la guerre d'intervention. L'opinion publique accosait 
la negligence du ministire, la cupidite de quelques chefs 
de I'armee. II y avait la de grands noms compromis. Daru, 
qui fut Viime et le rapporteur de oette commission nom«- 
m^e en 1825, se trouva place entre le ministre Vill^le, qui 
youlait rejeter toute la responsabilite sur ie munitionnaire 
general, et le prince qui attribuait ses succes en Espngne 
a celui qui avait nourri ses divisions. II ne s'effraya point 
de cette position; mais, comme il Tayait pr^vu d'avance, 
ses inyestigations , sa patience et le volumineuj^ rapport 
qu'il fit de cette enqu^te ne firent que constater Fimpossi- 
bilite d'aboutir a la y^rite. Ge grand proems, qui devait 
ruiner taut de ceiebrit^s administrativos et militaires, qui 
avait occupe TEurope et la presse pendant trois ans, passe 
de la cour royale a la cbambre des pairs, alia tomber de- 
yant la police correetionnelle comme une calomnie de ear- 
refour. 

C'est encore au comte Darn que Qbarles X donna la pre- 
sidence de la commission ohargee de verifier les dettes que 
les princes fraucais avaient coutractees en pays etrauger ; et 
Ton remarquait a cette occasion que les executeurs testa- 
mentaires de Tempereur avaient soumis a son arbitrage les 
contestations qu'avait eievees entre les divers heritiers du 



NOTICE SUR M. DARU. xlvij 

martyr de Saiote-H^ldne rinsuffis^nce de sou epai^ne. Ce 
t^moignage d^estime et de confiance donn^ an m^me homme 
par deux partis si divers , ai ennemis I'un de Fautre , est 
un de ces hommages qui ne s'adressent qa'k des \ertU8 
eprouvees. A pea pres vers la m^me ^poque, il fat nomme 
membre de la commission ebargee, soas la pr^sideoce de 
M. le due d*Angoal£me, de surveiller et d'amcliorer le re- 
gime des prisons. On s'^tait justement alarms des bruits qui 
se r^pandaient sur le mauvais regime de ces lieux de de- 
tention et sur les traitements qu^on faisait subir aux de- 
tenus, et le gouvemement voulait y mettre un terme. Le 
comte Daru fut charge de surveiller la maison de Bio^tre. 
Ce fut un travail de deux ann^es^ atteste par des volumes 
d'obaervations que plus de cent visites Tavaient mis a mftme 
de recueillir. Mais ce travail fut inutile. I^a commission 
re^ut, on ne sait pourquoi, Tordre de suspendre ses assem- 
blees, et le bien qu'il avait, r^ve ne fiit point accompli. Ce 
n'etaient pas seulement les princes et le gouvernement qui 
reclamaient de lui ces services, ces preuves d'un devoue- 
ment infatigable ; ses amis les plus illustres le rendaient en 
mourant d^positaire de leurs papiers les plus pr^ieux, et 
lui confiaient rex^cution de leurs dernidres volont^s. 

Ces occupations si diverses ne remplissaient point toute 
la vie du comte Daru. La mort de ses anciens amis le rap* 
pelait ji la tribune pour rendre un dernier bom mage a leur 
m^oire. Le ministre Montalivet, le gdn^ral Dejeai^, les 
s^nateurs Clement de Bis et Yolney, furent dignement lou^s 
par ce juste appr^ciateur de tons les merites. Des devoirs 
pareils lui ^talent presents par TAcad^mie fraufaise, dont 
il dtait un des membres les plus z^lds et les plus assidus. II 
fut rinterprdle des regrets de TiUustre compagnie sur la 
tombe du grammairien Domergtie, du jurisconsulte Bigot 



Xlviij NOTICE SUR Ml DABU. 

dc Preameneu , du graud gtometre Laplace. Des missions 
plus agreables lui f arent donn^ : c'^taient encore des ^loges 
a faire. Comme directeur du jour, il cut k reoevoir Saint- 
Ange , le traducteur didgant des Miiamarphoses d'Ovide , 
le philosophe Royer*Gollard et Hatthieu de Montmorency, 
qui jouit a peine un moin d'un fauteuil dont ies critiques 
du temps lui firent payer cher Tusarpation. Dans ces ^loges 
de savants, de philosophes, de poetes, de publicistes, de g^ 
neraux, d^bommes d'Etat, Daru montra une rare fieiibilit^ 
de talent, une grande varidt^ de connaissances. Ses notices 
sur Sully, siir I'abb^ de Vertot, son rapport sur Ies prix de 
vertu, son ^pitre an due de la Rochefoucauld sur Ies progr^ 
de la civilisation, son examen du Ginie du Christianisme, son 
discours en vers sur Ies faculty de rhomme, des fragments 
de sespoemes de la Fronde etdel' Astronomies firent lecharme 
des s^nces publiques on parliculiferes de T Academic. 

Ce dernier poeme lui fut suggdrd, comipande presque par 
rillustre Laplace, dont Tattention avait ^t^ ^veili^ par un 
passage du discours en vers oit le poete cel^hraitles d(k;on- 
vertes des astronomes. On y remarque une versification 
aisde, une grande babilete a rendre Ies phenom^nes celestes, 
la marche et Thistoire des planfetes, leurs mouvements et 
ceux de leurs satellites, leur obdssance a cette loi dtemelle 
qui a r^l^ leur plat'e, qui a trac^ leur route. II a lutt^ avec 
bonheur contre Ies difficultds de ce vaste sujet; et Ies ap- 
plaudissements qui accueillaient Ies divers fragments de ce 
poeme , Ies justes dloges que lui d^cernaient Ies journaux, 
le lui faisaicnt considdrer comme le plus beau fleuron de sa 
couronne po^tique. L'Academie des sciences rendit hom^ 
mage a Texactitude de ses descriptions en Tinscrivant au 
nombre de ses correspondants. Hais ce poeme ne parnt 
qn'aprte la mort de son auteur, et la lecture de Tensemblc 



ISOTICE sun M. DARU. xllX 

justifia, accrut m^me la bonne opinion que ses extraits en 
avaieut donn^e. 

D'autres projets fennentaient dans la t^te de rbistoricn 
de Yenise. U se plaiguait parfois de ce qu*il n'existait pas 
une Histoire de France vdritablement digne de nous ; et il 
p^ii^t qu ayant d'entreprendre cet ouvrage, il fallait dtu- 
dier Tbistoire particuli^re de ehaque province. On ignore 
si c'est par suite de cette idee, aussi juste qju'elfrayante, 
qu'il commenf^ par la Bretagne. Rien ne le prouve, puisque 
ce travail n'est pas simplement une etude, mais bien r^lle- 
ment une bistoire de cette contree, que rappelaient a son 
attention les premieres impressions de sa jeunesse. G'dtait, 
an reste, une province curieuse a d^rire, disons mieux, a 
feire conuaitre aux gens du monde qui n'ont ni le temps ni 
le courage d'aborder les volumineux recueils des d'Argen- 
tre, des peres Horice et Lobineau. Daru les ^tudia avec sa 
patience accoutum^ pour les fondre dans un r^it unique , 
et le sujet en valait la peine. Ij'bistoire de la Bretagne, qui 
avait commence m^me avant G^r, qui avait ^t^ si long- 
temps ^trang^re a la n6tre par ses moeurs et par sa langue, 
qui, dans le moyen dge surtout, avait pr^nt^ des Episodes 
si dramatiques, ^tait susceptible d'un grand int^r^t ; et Daru 
y montra le m^me talent, le m^me esprit consciencieux que 
dans son Histoire de Venise, Mais les livres out leurs destins, 
comme dit uii vieux proverbe cache dans la preface d'un 
poete latin. V Histoire de Bretagne n'eut point le m^me 
succes ; et les Bretons, qui sont trte-fiers de leur province, 
furent aussi mecontents que les Yenitiens de la v^racit^ de 
Tauteur. 

Le porlefeuille du comte Daru n'a pas et^ publie tout 
entier ; il y reste de nombreux fragments en vers et en prose, 

des traductions de Terence, desAnimaux parlants dc Casti, 

d 



1 NOTICE SUR M. DARU. 

les materiaux d*uiie histoire de Hollande, et le poeme 
iiiacheve de la Fronde^ dont j'ai d^ja parte. C'eut ^te une 
epopee h^roi-comiqiie en vers de dix syllabes^ comme I'^pi- 
sode bizarre qui en fait le sujet ; et je suis ^tonne que notre 
litterature ne soit pas encore enrichie d'un pareil poeme (I). 
Mais la mort nous surpreud toujours au milieu de quelque 
projet; et la reputation de Daru pent se passer de ce sup- 
plement de gloire. Sa vie est si pleine, ses travaux si nom- 
breux, qu'on est etonne qu'un honime seul ait pu y sufflre, 
quand on songe surtout que cet homme a ete m^ld aux plus 
grands ev^nements, comme aux d^bats les plus importants 
de son ^poque; et cette vie si active, si bien remplie, n'a 
dure que soixante-deux ans, et ce n est ni la fatigue d'esprit 
iii la fatigue de corps qui Font abr^gee. Son energie phy- 
sique et morale aurait du la prolonger encore ; et ses nom- 
breux amis furent frapp^s de douleur et de surprise, quand, 
le 5 septembre 1829, la mort vint I'enlever a une famille 
dont il etait la gloire. On peut dire que lui seul avait pres- 
senti sa fin prochaine. Depuis quelque temps, il manifestait 
des doutes sur la dur^e et la vigueur d'une sante dont ses 
amis le felicitaient. Slls lui parlaient des charmes de sa 
solitude, de ses enfants, de Taisance que les revolutions lui 
avaient laiss^e, il repondait par ce mot de son auteur favori : 
Linquenda, Un jour enfin, il r^pondit aux adieux de I'aine 
de ses fils, qui retournait a Fecole de Metz, par un mot qui 
exprimait une douloureuse incertitude; et ce motfut, en 

(i) Ce poeme existe. J'ea ai lu les vingt-cinq chants dans les premiers 
temps de mes services militaires. Son auteur ^tait un chef dc bataillon 
d'artillerie de la marine, un M. de Bruix, neveu de I'amiral ; et celte lec- 
ture m'a fort amuse. II y avait de TArioste, du Voltaire, dans ce matius- 
crit dont j*ai perdu la trace depuis 1802, car je date dc loin ; et, puisque 
le comie Daru n*a pu terminer le sien, la publication de Taulre remplirait 
vraiment une lacunedans notre histoire po(^tique. 



NOTICE SUR M. DARU. Ij 

effet, le dernier que cfi fils digne de lui entendit sorlir de sa 
bouche. Peu de temps apr^s, une maladie impr^vue nous 
ravit cet homme d*un esprit si aimable^ d'un caract^re si 
doux, d'une bienveillance si naturelle, d'une telle discr^- 
tion, dune telle modestie, qu'en le voyant dans son int^- 
rieur, dans le cerele de ses amis, on oubliait qu'il apparte- 
nait a I'histoire. J'ai eu Fhonneur d'etre admis dans ce 
sanctuaire d'un homme de bien. J'ai vu le pere le plus ten- 
dre, rh6te le plus affable, I'ami le plus pr^venant. L'acade- 
micien ne s'y rdv^lait que par une conversation simple, 
mais assaisonn^ des causeries les plus spirituelleS) et nour- 
rie des plus int^ressants souvenirs. II aimait surtout les 
hommes de lettres qui avaient 6ie assez heureux pour n'6lre 
que cela. Etait-ce une sorte de regret donn^ au temps qui 
avait et^ perdu pour ses travaux de pr^ilection? Je le con- 
cevrais. Quand un homme a occupe de grandes places sans 
les avoir recherchdes, quand la fortune Ten a d^pouill^, si 
cet homme a ^te en m^me temps un studieux amateur des 
lettres, au moment oil il est rendu ei cette d^licieuse ^tude, 
il doit regretter de Tavoir abandonu^e pour des honneurs 
et des dignit^s qui mourront avec lui. Cependant les faveurs 
de la fortune ne nuiront ni a Thistorien ni au poete. Geux 
qui le rencontreront dans les fastes du plus grand homme 
des temps modernes seront curieux de le suivre dans les 
moindres details de sa vie. Aprfes avoir estim^ Thomme 
d'Etat, ils admireront le caractfere du philosophe, ils ren- 
dront hommage au talent de Tforivain ; et moi qui ai eu le 
bonheur de le voir de pr^s, je leur dirai, pour dernier 16- 
moignage de mon estime : J'ai connu bien des hommes de 
mon temps, je n'en ai pas rencontr^ de meilleur. 

Paris, 1852. 



HISTOIRE 



DE LA REPUBLIQUE 



DE VENISE 



LIVRE PREMIER 



Description geographique. — Origine des Venitiens. -^ De Tetat des 
Yenetes sous les Bomains. — Invasion des Goths, des Huns, des 
Herules, des Ostrogoths. — Fondation de Venise (421 ). — Expul- 
sion des Ostrogoths ; ^tablissement des Lombards en Italie (553). — 
Creiation, abolition et retablissement du dogat a Venise (697-742 ). 

— Huit doges d^pos^. — Guerre de Pepin contre Venise (743-809). 

— Premiers doges de la famille Partidpatio. -^ Arriv^ du corps 
de saint Marc a Venise (610-829). 

Une r6publique fameuse, longtemps puissante, re-,„J„,^^„ 
marquable par la singularity de son origine j de son site 
et de ses institutions^ a disparu de nos jours, sous nos 
yeux , en un moment; Gontemporaine de la plus ancienne . 
monarchie de I'Europe , isol6e par systeme et par sa po- 
sition y elle a p^ri dans cette grande revolution qui a 
renvers6 tant d'autres Etats. Un caprice de la fortune a 
relev6 les trdnes abattus ; Venise a disparu sans retour ; 
son peuple est efface de la liste des nations; et lorsque, 

I. t 



^ tll^STOtRE DE VENlSf!. 

apres ces longues temp^tes , tant d'anciens possesseur.^ 
se sonl ressaisis de leurs droits , il ne s'est point trouve 
d'h^ritier pour un si riche heritage. Depuis sa catas- 
trophe , livr6e , rendue , reprise et asservie pour toujours, 
a peine a-t-^Ue entendu de faibles voix r6ckmer pour 
elle cette pitiiS, dernier droit du malheur. 

Quelque pr66ccup6s que fussent les spectateurs de 
cette grande infortune , honor6e de si peu de regrets , ils 
ont demands comment avait pu se dissoudre un gouver- 
nement r6put6jusque alors in6branlable ; ils se sont in- 
form6s des causes qui avaient dA preparer une si subite 
et si complete revolution. 

L'histoire, qui doit son t6moignage a ceux qui ne sont 
plus, consignera les souvenirs que' nous a laisses ce 
peuple , que son anciennet^ place a la t^te des nations 
modernes , qui les pr^ceda toutes dans les arts de la ci- 
vilisation, et qui m^rita leur en vie par ses prosperit6s. 
Parmi les guerres , les conqu^tes , les d^sastres , les con- 
jurations, elle aura, a tracer la marche de Tindustrie hu- 
maine, a devoiler les ressorts inconnus jusqu'a ces der- 
niers temps d'un gouvemement myst6rieux, tour a tour 
I'objet de I'admiration et de la satire , mais a qui ses plus 
grands ennemis n'ont pu contester du moins sa stabilite. 

II doit y avoir quelque fruit a tirer de I'^tude d'un 
systeme d'organisation sociale qui n'avait pas eu de 
modele ; et apres avoir remarqu6 cette Constance dans 
. les maximes et dans les efforts qui 61eva la r^publique 
a un si haut degr^ de puissance et de splendeur, il ne 
sera pas moins instructif d*observer comment les vices 
int6rieurs de cet fitat I'ont conduit a cette existence iso- 
16e, languLssanteet passive, qui explique Tindiff^rence 
avec laquelle ses contemporains ont vu sa catastrophe. 



LIVRP PREMIER. 3 

II fallait que cette revolution airivAt pour que ce 
gouvemement impenetrabte n'eAt plus de mysteres ; il 
fallait qu'il ne pAt plus 6tre hai, craint ni flatty, pour 
qu'il fAt possible d'ecrire et de lire son histoire avec 
quelque confiance. 

II n'est pas rare de voir de grandes Emigrations de 
peuples inonder un pays , en changer la face et ouvrir ' 
pour rhistoire une ere nouvelle ; mais qu'une poignee 
de fugitifs , jetee sur un banc de sable de quelques cents 
toises de largeur, y fonde un Etat sans territoire ; qu'une 
nombreuse population vienne couvrir cette plage mou- 
vante , qui n'offre ni v6g6tation , ni eau potable , ni mar 
teriaux , ni m^me de I'espace pour blitir ; que de I'indus- 
trie necessaire pour subsister et pour affermir le sol sous 
leurs pas , ils arrivent jusqu'a presenter aux nations mo- 
demes le premier exemple d'un gouvemement regulier, 
jusqu'a faire sortir d'un marais des flottes sans cesse 
renaissantes , pour aller renverser un grand empire et 
recueillir les richesses de I'Orient ; qu'on voie ces fugi- 
tifs tenir la balance politique de I'ltalie, dominer sur les 
mers, reduire toutes les nations a la condition de tribu- 
taires , enfin rendre impuissants tons les efforts de TEu- 
rope ligu6e contre eux ; c'est la sans doule un develop- 
pement de I'intelligence humaine qui merite d'etre 
observ6 ; et si I'inter^t qu'il inspire fait desirer de con- 
naitrequeUe futla partde gloire, de liberte, de bonheur^ 
devolue a cette nation , on jettera peut-6tre les yeux feur 
ie tableau de ses progres et de ses disgraces. 

Les montagnes qui environnent I'ltalie septentrionale "• 
forment une espece d amphitheatre ; toutes ies eaux qui des lagnnes 
en descendent courent vers le m^me point. Le Lizonzo, ^tiquV.*^ 
le Tagliamento et la Livenza , qui sortent des Alpes Ju-^ 



4 HISTOIAE BE VENf^E. 

lieniies, la Piave j te Mu«one, la Brenta, TAdige, que 
forment les neigesdu Tyrol , enfin le Pd , grossi de toutes 
les eaux des Alpes et de 1' Apennin j arrivent k Tangle 
occidental du golfe Adriatique^ amenant avec eux les 
lerres qu'ils ont entrain6es sur une pente fort rapide , et 
qu'ils n'ont pas eu le temps de d^poser dans un trajet 
assez tjourt. Cost peui-^tre a ce concours de tant de ri- 
vieres vers rembouohure du P6 qu'un poCte de I'anti- 
quit6 a dA I'id^ de peindre tous les fleuves rassembl^s 
autour de I'^ridan. 

^En arrivant dans la mer leur impulsion s'amortit, 
les sables dont il'^ sont charges se pr^cipitent , les eaux 
deviennent moind profondes, les courants moins rapides^ 
et ces torrents grossis par la fonte des neiges , voulant 
se Jeter tous a la fois dans le bassin qui doit les recevoir, 
sont forces de se r6pandre dans la campagne, de se di- 
viser en une multitude de bras j et de former des marais. 
En avangant dans la mer^ ceseaux, qui chassent devant 
elles une masse de sables , trouvent deux obstacles , les 
courants opposes et le vent du midi j qui , parcourant 
dans toute sa longueur le bassin de I'Adriatique , abrit^ 
de trois c6t^s par d'assez hautes montagnes ^ a dA re- 
tenir, amonceler au fond du golfe , les terres que tant de 
fleuves ne eesseni d'y apporter. Elles s'arr^tent neces- 
sairement au point ou les courants des fleuves se ren- 
contrent. 

Le banc qu'elles forment ^ tres-^troit, puisqu'il est 
entre deux courants y a c6de dans quelques parties k 
rimp^tuoi^it^ des fleuves, ou aux vagues de la mer, et 
est devenu une chaine d'tles s^par^s par de petits pas- 
sages J dont le fond s'exhausse ou s'a^aisse au gr6 dii 
caprice des eaux. Telle est la th6orie qui explique la con- 



LIVRE PREMIER. O 

figaration des c6tes de I'Adrialique. On y reinarque d'a- 
bord des marais dans les terres ; puis, le long du rivage,. 
des bas-fonds plus ou moins navigables ; en fin la mev 
au dela. La ville d'Adria , autrefois situ6e sur cette iner, 
a qui elle a donne son nom , s'en trouve ihaintenant eloi- 
gnee d'un quart de degre (1). La ou Timpulsion des eaux 
ne se trouve point en opposition avec d'autres courants, 
on voit des iles disposees en demi-cercle vis-a-^vis rem- 
bouchure du fleuve , qui marquent le point ou la resis- 
tance de la mer a obHg6 les terres de se pr^cipiter ; ainsi 
le Lizonzo \ le Tagliamento , et tons les torrents interme- 
diaires qiii descendeiit du Frioul , ont cdiivert la c6te de 

(1) M. Forfait, dans un mtooire sur la marine deVeuise^ ou je me 
suis permis de puiser quelques details, et M. Guvier, daps le Discours 
preliminaire de ses Recherches sur les FossUes, ont explfqu^ la for- 
mation des lagunes de TAdriatiqae; voici quelques passages de Tou* 
vrage de ee dernier. 

« Venise a peine a maintenir les lagunes qui la s^parent du conti- 
nent; et malgre tous ses efforts elle sera ineyitablement un jour liee 
a la terre ferme. On salt, par le temoignage de Strabon, que du temps 
d'Auguste Ravenne ^tait dans les lagunes, oomm^ y est «iijO]ird*bui 
Venise ; et a pr^nt Ravenne est a une lieue du rivage. Adria.« qui avait 
donn^ son nom a la m^me mer, dont elle etait il y a vingt et quelques 
siecles le port principal, en est maintenant a six lieues. Fortis a mime 
rendu vraisemblable qu*a upe ^poque plus^andenue 1^ mcol^ Euga^ 
neens pourraient avoir ^te des iles. M. de Prouy a co^stateque depuis 
Tepoque ou Ton a enferme le Fo de digues cette riviere a tellement 
elev^ son fond, que la sur&ce de ses eaux est maintenant plus haute 
que les toits des maisons de Ferrare. En m^me temps ses atterrisse- 
ments ont avance dans la mer avec tant de rapidiU^, qu'en coiuparsuit 
d anciennes cartes avec T^tat actuel on voit que le rivage a ^agne plua 
de six mille toises depuis 16Q4, ce qui £ajt cent cinquante ou cent 
quatre-vingts pieds, et en quelques endroits deux cents pieds, par an. 
L'Adige et le Po sont aujourd'hui plus eleves. que tout le terrain qui 
leur est interm^iaire, et ce n*est qu'en leur o>uvrant de nouveaux lits, 
dans les parties basses qu'ils ont deposees autrefois, qye Vofi pourrz^ 
prevenir les desastres dont ils les menacent maintenant. 



6 IIISTOiRE DE VENI&E. 

cctte province d'une vingtaine d'lles^ dont Grado est l» 
principale , et en arriere de ce groupe d*Hes s'etendent 
les marais de Marano. 

En suivant la plage vers. I'oceident on trouve , aux 
bouches de la Livenza , les ilea de Caorlo ^ d'Altino et 
quelques aiitres. 

Les torrents qu'on rencontre ensuite courent vers la 
mer dans une direction presque perpendiculaire aux 
lignes que d^crivent le Musone, le Bacchiglione , ia 
Brenta et I'Adige : les courants se rencontrent a peu de 
distance de la c6te. Les terres apport^es par les fleuves 
qui viennent de Toccident, forcees de s'arr^ter, ont 
forme un hanc que les courants venant du nord travail- 
lent sans cesse a aligner dans la direction du nord au 
sud. Ge bane, coup6 en plusieurs endroits par les eaux, est 
de venu une chaine de longues iles , qui touche presque 
au continent par ses deux extr6mit6s , et qui forme un 
bassin dont la plu&grande largeur n'est aujourd'hui que 
de trois lieues (1). 

C'est ce golfe que Ton d^signe par le nom de lagune, 
et qui re^oit une multitude de rivieres. Cette masse d'eau, 
ne trouvant vers la mer que d'etroites issues , a depose 
dans cette enceinte des sables qui en ont 61ev6 le fond. 
C'est dans cette enceinte que la nature a form6 un groupe 
de soixante et quelques ilots. II y en avait un plus eleve, 

(I) La laguna nella quale h posta la cita di Venezia, nel meszo dell' 
aque salse, fondata e tulta cinta daun lito quasi perpetuo, il quale 
per spazio di trenta miglia dalla foce del Adice fiu a quella della Piave 
stendendosi , rende del impeto del mare sicuro Uitto quel seno che 
dentro si chiude , che nella sua maggiore larghezza non eccede ora 
cinque miglia, benche anttcamente per spazio di piu di trenta Ono 
alle radici de* monti Kuganei s'allargasse. 

( Historia deiia Cuerra di Cipro, di P. Paruta, lib. II. ) 



LIVRE PREMIER. 



et apparemmeDt plus ancien que les autres, qu'on appe- 
lait Rialte ; c'6tait un point assez conunode pour le^ pd- 
cheurs : ils s'y trouvaient en sAret6 dans le voisinage de 
la haute mer, et en m^me temps au centre du bassin , 
c'est-a-dire a port6e de toutes les cdtes. 

Ce groupe d'lles est devenu la ville de Venise , qui a 
doming Tltalie , conquis Constantinople , resists k une 
ligue de tous les rois , fait longtemps le commerce du 
monde , et laiss6 aux nations le modele du gouverne- 
ment le plus in^branlable que les hommes aient su or- 
ganiser. 

Les Romains donnaient le nom de Ven6tie a une pro- '"• 
vince septentrionale de I'ltalie , situ6e sur le bord de ver^s *iii 
la mer Adriatique , entre les Alpes Juliennes et le Pd (1). vSns!* 
Les habitants de ce territoire portaient le nom de Ve- 
netes. Ce nom ra^^elle une ville fort ancienne^ qui 
existait sur la c6te meridionale de I'Armoriqae ; et en 
effet on voit parmi plusieurs emigrations des peuples . 
des Gaules une expedition a laquelle les habitants do 
Vannes prirent part , qui se dirigea au del^ des Alpes 
et se r^pandit dans toute la partie sup6rieure de Tltalic. 
Justin en a fait mention , et on cite (2) plusieurs auteurs 
qui attestent cette tradition. 



(t) Venetla est omnis ora circa siaum maris post Uystriam usque a 4 
Padi ostia. (Caton, Origines, ) 

Sub Yenetide nomine comprehenditur omnis regie ab liystria, secun- 
dum maritimam, oram usque ad Ravennam. (Pline, liv. \\\. ) 

(2)Pasquier, Recherches sur la France, \i\. F% d)ap. in. « A ma» 
« niere, dit-il , que lesYenetiens mesme prindrent leur nom de cestq 
« flotte , c*est-a-dire du peuple de Vannes , de laquelle gloire , combien 
« que quelques Italiens (comme Marc-Aptoine Sabellic) veulentfrus- 
« trer nostre Gaule , pour la rapporter a quelques £netiens , peuples 
« forges a credit f et qulls veulent tirer du pays de Paphlagonie , &j 



H HISTOIRE I>E VENISE. 

Sabellicus , Tun des plus anciens historiens de Yenise ^ 
expose que (1), selon les uns, les anciens Venitiens ve- 
naient d'un peuple des Gaules appel^ Venetes; ils n'en 
avaient pas seulement conserve le nom , mais les ha- 
bitudes , le goi\t de la mer et du commerce. Polybe re- 
marque entre ces deux peuples diverses conformites 
dans les usages j et jusque dans la maniere de se v^tir ; 
mais leurlangue n'6tait pas la m6me (2). D'autressoutien- 
nent que les V6nitiens vinrent de la Paphlagonie. Tite- 
Live confirme cette opinion ; il dit qu'apres la perte de 
Pylemene, leur chef, qui mourut au si6ge de Troie, 
les d6bris de ce peuple vinrent s'etablir en Italie , sous 
la conduite d'Ant6nor. Gaton fait aussi descendre les 
V6nitiens des Troyens. Cornelius Nepos trouve I'^tymo- 
logie de leur nom dans celui des Henetes. L'existence 
d'un ancien bourg appel6 Troie , au fond du golfe Adria- 
que, vient a I'appui de ces conjectures (3). 

L'opinion qui fait venir les Venetes de la Paphlago- 

« est-ce que Polibe , autheur ancien , attestoit par le confrontement 
« et rapport des nioeurs des Venetieus d'Ualie avee les citoyens de 
« Vannes, qu'ils avoient pris leur ancienne origine de nous, ebosQ 
« a laquelle condescend volontairement Strabon. » 
(t) Histoire de Fenisey decade I, livre 1. 

(2) Yoici les expressions de Polybe (liv. 11^ chap, iii) : « Aupres 
« de la mer Adriatique etaient les Venetes , peuple ancien qui avait 
« a peu pres les monies coutumes et le m^me habillenient que les 
« autres Gaulois, mais qui parlait une autre langue. Ces Venetes 
«> sout celebres chez les poetes tragiques, qui en ont debite force pro- 
« diges. » 

(3) L'origine des Venetes est discut^e dans un m^moire de Fr^ret, 
dont on trouve Tanalyse dans le tome XVI II de T Academic des Ins- 
criptions; il se borne a dire que les Venetes etaient venus de rillyrie 
s'etablir sur lesbords de FAdriatique, ou ils fonderent Padoue. Voyez 
aussi le chapitre du premier livre de Touvrage de Merula sur I'origine 
des Gaulois cisalpins. ^ 



LIYRE PREMIER. 9 

nie a trouv6 de nombreux partisans. Us racontent que 
cette province , situ6e sur la c6te septentrionale de I'Asie 
Mineure , etait habitue par un peuple appele les H^ne- 
tes y ce qui est incontestable ; car Homere les comprend 
dans le d^nombrement de Tarm^e troyenne, et Homere 
fait autorit^ (1). Tous les histofiens parlent de la colonie 
d'Ant6nor(2). Les H6netes existaient dans la Paphlago- 
nie, Yoila ce dont on ne peut douter; ils ^migrerent vers 
ritalie, cela n'est pas moins constant; une autre auto- 
rite en fait foi. L'empereur Justinien dit , dans ses Cons- 
tUutions y que les Paphlagoniens , nation ancienne et 
qui n'6tait pas sans gloire , avaient envoye de nom- 
breuses colonies en Italic , dans le pays connu sous le 
nom de Ven^tie (3). 

On oppose a ceux qui veulent que les Venetes soient 
venus de I'Armorique une objection qui est de quel- 
que poids. Les Venetes se montrerent constamment les 
allies de Rome centre la colonie gauloise 6tablie dans 
feur voisinage : or, dans la supposition qu'on veut 
faire adopter, cette inimitie n'aurait pas 6te naturelle ; 
si ces deux peuples eussent eu une origine commune , 



(1) Pylemene, au coeur intrepide , conduit les guerriers de Paphla- 
gonie ; ils ont qiiitte la contree des Henetes, fameuse par ses haras de 

' mules, Citore, S6same , et les belles cites qui s'elevent sur les rives du 
Parthenius. { HXade^ liv. 11, v. 861. ) 

(2) Slrabon, livre XII, cite un passage d'une trag^die de Sophocle, 
qui n'est pas venue jusqu*a nous, et dans laquelle ce poete fait emigrer 
Antenor d'abord dans la Paphlagonie, puis a la t^te des Henetes dans 
la Thrace, et enOn en Italie sur les bords de F Adriatique. Herodote, 
livre V ; Justin, liv. XXII, chap, ii; Tite-Live, 1'" decade, livre T'. 

(3) Paphlagonum, gens antiqua neque ignobills, olim exstititin t^n- 
tum quidem ut et magnas colouias deduxerit et sedes in Venetiis Ita- 
lorum fixerit. (.ISovelle 29. ) 



10 HISTOIRB DE VENISE. 

il est vraisemblable qu'ils se seraient aides mutuellement 
a se maintenir dans leurs conqu^tes. 

Les traditions qui donnent aux Venetes une origine 
asiatique ne sont pas nouvelles pour les amateurs de 
I'antiquite. lis ont dans la memoire ces beaux vers : 

Antenor potuit , mediis elapsus Achivis , 
lllyricos penetrare sinus , atqiie intima tutus 
JRegoa Libumorum et fontem superare Tiinavi , 
Unde per ora novem , vasto cum luurmure mootis , 
It mare proruptum , et pelago preniit arva sonaiiti. 
Hie tamen ille urbem Patavi sedesque locavit 
Teucrorum , et genti nomen dedit , armaque fixit 
Troia (l). 

On voit que les ecrivains latins adoptent genera^, 
lement ropinion qui donne aux Venetes une origine 
troyenne. Le geographe Strabon (2) les fait venir de 
TArmorique. Dion Chrysostome (3) veut que leur eta- 
blissement en Italie soit anterieur m6me a la prise de 
Troie. Un savant moderne a entrepris de substituer un 



(1) Irompant le fer des Grecs, cherchant une patrie, 
Antenor fuit aux mers qu'enferinc rillyrie; 
Des bords liburniens , en naufrages famcux , 
Sa nef silionnc en paix les canaux sinueux ; 
U franchit le Timave et oes grottes prorondes 
D'oii Ic fleuve en grondant va refouler les ondes, 
Donne des noms cheris k des peuplc? nouveaux ; 
Et dans Padoue entin , terme de ses travaux, 
Ses compagnons lass^ , d^rmais sans alarmes , 
Ont retruuve Pergame , et suspendu leurs armes. 

(*2) Cest de ces peuples que sont sortis les Venetes du golfe Adria-' 
lique , qu'on n'a regardes comme originaires de Paphlagonie qu'a 
cause de la ressemblance du nom avec un des peuples de cette der- 
niere contree. Au reste , je n'avanc3 pas cette opinion comme cer^ 
taine. En pareille matiere on se decide sur les probabilites. (Staabon, 
iiv. IV, chap. III. ) 

(3) Orat. {{, de Ilto non capto. 



noiiveau sy^eme a ces diverses traditions (f). L'abbe 
Denina a ouvert iin vaste champ ^ux conjectures , lors- 
qu'il nous a appris que « les aneiens appelerent tant6l 
Sarmates^ tant6t Scythes, quelquefois Venetes, puis 
Slaves, Esclavons, tous les peuples qui ont habits les 
vastes regions qui s'6tendent depuis le Tanais jusqu'a 
la Vistule , entre le Danube et la mer Baltique. Selon 
lui , on appelait en g6n^al Yenetes les peuples qui en 
occupaient la partie occidentale , surtout la Prusse. En- 
suite les m^mes Venetes et les Flamands furenfappel^ 
Slaves ou Esclavons ; et c'est plus particulierement de 
ceux-ci que les Polonais , les Russes et une partie des 
Boh6miens seraient descendus. Mais tous ces peuples, 
Venetes , Slaves , Sarmates , 6taient de race scythe (2). » 
La plupart des historiens venitiens ont adopts la tra- 
dition consacr6e par Virgile , et t&ch6 de Her Thistoirc 
de leur patrie a celle de ces illustres vaincus , dont tous 
les peuples ont la vanity de vouloir descendre. 

Toutes ces origines sont incertaines : on ne pent guere 
esperer de parvenir a la demonstration de faits qui re- 
montent presqu'au dela des temps historiques. 

Quoi qu'il en soit , des strangers chasserent ou sou- 
mirent les Eugan6ens , qui habitaient entre la mer et 
les Alpes, et fonderent Padoue. Avec le temps ils agran- 
dirent leur territoire. Caton, dans ses Origines y rap- 
porte qu'ils s'emparerent des trente-quatre villes ou 
bourgs , et d'une partie du pays ou est aujourd'hui Bres- 

(1) Memorie storiche de' ^eneti primi e secondi, del conte Gia- 
como FiLiAssi. Venetia, 1791. 

(2) Mimoires sur les traces anciennes du caradire des nations 
modernes qui comprend les peuples descendant des Sarmates et 
des Scythes, ( Dans les Memoirts de r Academic de Berlin, 1801 . ) 



12 HISTOIRE DE VENISE. 

cia; de sorte que leurs possessions finirent par avoir 
pour liiuites I'Adda , le P6 , le lac de Garde et la mer. 
Ces rivages 6taient alors bien plus couverts par les eaux 
qu'ils nele sont aujourd'hui. Le P6, la Brerita, I'Adige, 
ia Piave , dont rhomme n'avait pas encore entrepris de 
diriger le cours(l)/ inondaient de vastes prairies, qui 
se refusaient a la culture , et oil les habitants 61evaient 
une grande quantity de chevaux. De la un nouveau 
trait de ressemblance qu'on a remarque entre ces peu- 
pies etles H6netes de Paphlagonie, dont Homere vante 
les haras (2). 

Les inconvenients attaches a la situation marecageuse 
de la Venetie furent compenses par un grand avantage : 
ils la preserverent longtemps, a ce qu'il parait, des in- 
vasions des Gaulois. Mais si ce pays etait sans culture , 
on est fond6 a douter qu'il fut couvert d'une nombreuse 
population , comme quelques historiens ont voulu le 
faire croire- 
IV. Les Venetes , dont Torigine est si peu connue , sont 

v^nti^^wS ^^^ ignores pendant a peu pres dix siecles. On ne 
'^*u«Tfta ' ^''^"^^ quelques traces de I'histoire des peuples qui ont 
translation exist6 daus CCS Agos recul6s qu'aotant qu'ils se lienl 
en orient, p^r Icurs malheurs a I'histoire du peuple dominateur. 
Les Romains ne passerent le Pd que vers la fin du 
troisieme siecle de leur ville. A mesure qu'ils s'avan- 

(1) Dal Chiesio alle lagune spessi sono i fiunn ed ague copiose et 
correnti, le quali ingombrano tutto quello spazio e vi produssero 
grandi alterazioni. li grosso e rapido Adige , dodici secoli fa , correva 
per altro letto presso le mura di Este, ove si divideva in due rami. 
Uiio di essi , iuternandosi nei colli Euganei , sUmpaludava nella valle 
sulfurea ehiamata Calaona ; Taltro portava al mare. ( Silyestbi , Pa- 
ludi Atriane. ) 

(2) Sthabon, liv. V, chap. u. 



LIVRE PREMIER. i3 

Cerent dans I'ltalie sLip6rieure, ils fonderenl des colonies 
a Bologne , a Parme , a Plaisance et a Cr^mone. Ces 
^tablissements ^taient des posies avane^s contre les 
GauloiSy qui occupaient deja le pays appel6 depuis la 
Lombardie. II serai t difficile de dire exactement quelles 
^taient dans ce temps-1^ les relations des Yenetes 
avee Rome; il fallait que ce fussent des relations de 
d^pendance ou d'amiti^, car ils marcherent pour sa de- 
li vrance lors de I'invasion des Gaulois (4), et ils renou- 
velerent cette diversion toutes les fois que ces barbares 
attaquerent les Romains (2). 

Ce secours fut encore r6clam6 lorsque Rome fut me- 
nace par les Boiens , les Insubres et les Gaulois trans- 
alpins. Le s^nat envoya une ambassade aux Yenetes 
pour obtenir qu'ils fissent une irruption sur les terres de 
Tennemi; irruption qu'ils op6rerent avec une arm6e 
de yingt mille hommes (3). 

Ce fait prouverait que ce peuple 6tait alors non-seu- 
lement ind^pendant ^ mais assez puissant. 

Cependant soixante et quelques ann^es apr^s on voit 
Rome d^fendre le territoire des Yenetes comme une 
de ses provinces y et la Yen^tie foumir un contingent 

(1) Polybe, liv. II, chap, iv, attribue la retraite des Gaulois h cette 
diversion. 

(2) Maffei , f^erona iUustrata. Sur toutes ces relations des Ve- 
netes avedes Romains, on peut consulter le huitieme livre deila Fe- 
licitd di PadovOy dont raateur* Ange Portenari, entreprend de 
prouver que les Venetes ne furent point sujets , mais amis de Rome. 

(3) Polybe , liv. II , chap. v. 

Au nord des Venetes ( dit Strabon, liv. V ) etaient les Gamiens, les 
Cenomaniens, les Abduaces et les Insubres. Quelques-uns de ces 
peuples furent les ennemis des Romains; mais les Cenomaniens et 
Jes Venetes unirent toujours leurs armes a celles de Rome , et cela 
d^s avant Texp^dition d'Annibal. 



\\ HISTOIRE DE VENISE. 

a l'arm6e que les Remains opposaient a Annibal (I): 
Aucun monument ne rend temoignage de la conqu6te 
de ce pays; aucun feistorien , parmi ceux qui sont par- 
venus jusqu'a nous, ne fait mention de sa reunion a 
I'empire. II parait qu'elle eut lieu dans les dernieres an- 
n6es qui pr^c6derent la seconde guerre Punique. Les 
Romains n'6tablirent des colonies au dela de la Chiesa que 
cent trente ans apres cette r6union ; enfin ils n'envoye- 
rent des magistrats dans la Ven^tie que temporairement, 
et lorsque des circonstances extraordinaires reclamaient 
leur presence. Par exemple, en 577 (de Rome), Pa- 
doue 6tant en proie a des factions , :^milius Lepidus y 
fut envoye momentan6ment, pour r6tablir le bon ordre. 
Get 6tat de choses paratt avoir dur6 jusque vers le 
milieu du septieme siecle de Rome. A cette 6poque les 
Cimbres se presenterent sur les frontieres de I'ltalie ; 
battus d'abord par le consul Papirius Carbon , ils p6n6- 
trerent ensuite jusque dans le pays de V6rone, oil ils 
d6firent Catulus. Marius accourut pour r6parer ce d6- 
sastre. Cic6ron loue les habitants de Padoue pour avoir 
embrass6 la cause du senat dans la guerre contre Marc- 
Antoine, et pour avoir fourni de I'argent, des armes 
et des soldats (2). Depuis, la Ven^tie fut d6cidement re- 
duite en province et soumise au gouvernement d'un 
pr6teur. 

(1) SiLius iTALicus, liv. VIII. DenombremeDt de rarm^e roinaine 
avant la bataille de Cannes. 

Turn Trojana inanns, tellure antiquituit orti 
Eoganea, profiigiqne sacris Antenoris oris, 
Necnon cum Venetis Aquileia superOuit ai'Uiis. 

(2) Patavini alios excluserunt, alios ejecerunt missos ab Antonio; 
pecunia, militibus, et, quod maxime deerat , armis, nostros duces 
adjuverunt. ( Phillppique 12^. ) 



LJVRE PREMIER. ^o 

Dans cette nouvelle condition , elle parUigea la des- 
tinee de Fempire. Ses villes furent admises au rang des 
villes municipales , elles participerent au privilege do 
voter dans les cornices. Les superbes monuments qui en 
decorent quelque&-unes , notamment Verone , attestent 
encore la presence et la domination des Romains. Les 
colonies de soldats se multiplierent dans le pays j et le 
s^nat de Rome se remplissait de Venetes (1). 

Une nouvelle irruption des barbares eut lieu de ce 
c6te , sous le regne de Marc-Aurele. Ce prince livra ba- 
taille, pres d'Aquilee, aux Cattes^ aux Quades et aux 
Marcomans , qu'il obligea de se retirer. 

Les barbares, revenus une autre fois, pen6trerent 
jusqu'a Ravenne. L'empereur Claude le Gothique les 
defit entierement dans la Ven^tie , et les forga de re- 
passer les monts ; mais ces irruptions , si souvent renou- 
velees , d6ciderent les empereurs a entretenir constam* 
ment des armies sur cette frontiere de leurs Etats , plus 
expos6e qu'une autre aux invasions. 

Tels sont les principaux ev6nements qui interessent 
le pays des Venetes , jusqu'a la translation de Fempire 
romain en Orient. A cette 6poque, Constantin divisa 
I'empire en dix-sept provinces ; la V6n6tie en 6tait une. 

Les irruptions des barbares devaient devenir plus fr6- v. 

, , 1 J . 1 • ^ 1 Invasion drs 

quentes et plus dangereuses, depuis que le siege de coiiis. 



sons 



I'empire n'etait plus en Italic. Les Goths , peuple sep- 'dAiari^^^^ 
tentrional, sortis, dit-on, dela Suede, et qui, apres avoir "^^JJ^J'"!'^* 
occup6 les plaines qui s6parent la Vistule de I'Oder, s'e- veneteschcr. 
taient avanc6s jusque sur le Danube , firent une irrup- asiiedans 
tion en Italic, sous la conduite d'Alaric, leur roi, vers An4oo. 



(I) TAcrrE, Annaies, Hv. XL 



i6 HISTOIRE DE YENISE. 

Tan 400 de Tere chr^tienne. lis ravagerent cette belle 
province, toujours expos6e la premiere aux incursions 
de r^tranger. 

Enhardis par rimpunit6 , ils revinrent quelques an- 
n6es apres, et partagerent leur arm^e en deux corps. 
L'un , que Ton disait fort de deux cent mille hommes , 
se porta sur la Ligurie , franchit les Apennins , et pe- 
n6tra en Toscane ; tandis qu'Alaric , avec le reste de 
ses troupes, se tenait a I'embouchure du P6. 

La cour d'Honorius etait en alarmes. Stilicon, a la 
t^te de Tarm^e imp^riale , surprit et detruisit entiere- 
ment celle qui 6tait pres de se rendre maitresse de Flo- 
rence. De la il marcha contre Alaric, qiii Tattendaitpres 
deRavenne, etrenaporta sur ce prince une victoire long- 
temps disput6e. Malgr6 ce double succes, Stilicon fut 
accuse de n'avoir pas mis dans la poursuitedesbarbares 
toute I'activit^ necessaire pour en delivrer I'ltalie. On 
attribua cette moUesse a des vues ambitieuses ; des sol- 
dats qu'on lui envoyait pour renfort eurent ordre de 
I'assassiner, et le lliche empereur se fit d6cemer le 
triomphe par un s^nat aussi l^che que lui. 

Alaric , d^livre de cet habile adversaire , reprit tons 
ses avantages , poussa les vainqueurs jusqu'a Rome , et 
*^- emporta d'assaut la capitale du monde, en 409. La mort 
le surprit au milieu de ses conqu^tes. Ataulphe, son 
beau-frere et son successeur, continua ses ravages dans 
ritalie pendant trois ans, et se decida enfin a repasser 
les monts. 

Ces deux invasions si voisines I'une de I'autre , et la 
longue occupation de la Venetie pendant la demiere, 
laissaient pr6voir une nouvelle irruption , et d6ciderent 
quelques habitants de ce pays a chercher un asile dans 



LIVRE PREMIER. 17 

ce grbupe d'iles que les fleuves avaient form6iBs a quel- 
que distance de la c6te. II y en avait une qiii servait de 
port et d'entrep6t au commerce de Padoue , iBt qui par 
consequent devait avoir d6ja quelqiies ^tablissements 
maritimes, c'^tait Rialte. Les autres 6taient d6sertes, 
inculteSy et m^me pen siisceptibles de culture. Ce fut 
la que les Venetes , effray6s , vinrent transporter leurs 
richesses , ou sauver leurs families et leurs vies ; mais 
ces tristes plages ne pouvaient leur faire oublier le pays 
charmant qu'ils avaient abandonn6 aux barbares. Aus- 
sitdt que ceux-ci se retiraient , les exiles repassaient la 
mer, pour retrouver au moins ce que la rapacity des 
Goths leur avait laiss6^ 

Cependant ces Emigrations avaient procure quelquie 
population a Rialte. On commengait a y b&tir : un in- 
cendie qui d6vora vingt-quatre maisons fut I'occasion 
d'un voeu (1), et on y 61eva, en 421 , une 6glise de- 
diee a saint. Jacques. La ville de Padoue y envoya des 421. 
magistrats annuels^ avec le titre de consuls. On trouve 
dans un vieux manuscrit (2) le plus ancien monument 



(1) SA.BELLIGUS , decade 1, liv. I***; 

(2) De la biblioth^que des canoaldules du couvent de Saint-Michel, 
pres de Venise, n^ 541, page 11. Ce manuscrit est intitule : f^arie 
Notizie appartenenti aUa origine di Fenezia. Cest un recueil qui 
avait et^ form^ par un abb^ des camaldules^ appel6 Fulgence Toma- 
sellus. Le P. MUarellii qui a fait le catalogue diB cette bibiiotheque, 
transcrit cette pi^ce, ou du moins ce qu'on a pu en lire : « Anno a 
« nativitate Ghristi ccccxxi) in ultimo anno papae Innocentii piimi.. .. 
« Aponencis , regno Pataviencium feliciter et copiose florenti, regen- 
« tibus rempublicam Galiano de Fontana , Simeone de Glausonibus , 
« et Antonio CalvO) domtnis oonsulibus, imperante Honorio cum 
« Theodosio filio Archadii, decretum est per consules et senatum Pa- 
« tavieneium ac delectos primpres popularium aedifieari urbem circa 
« Rivoaltuni ^ et gentes circumstantium insulatum congregari ibi- 

I. 2 



18 HISTOIKE DE YEl^tSE. 

de rhistoire de Venise; c'est un d6cret du s6nat de Pa- 

421. doue , sous la date de 421 ^ qui ordonne'Ia construction 

d'une ville k Rialte , pour y rassembler en une seule 

communaut^ lea habitants r^pandus sur les ties envi- 

ronnantes , afin qu'ils puissent y tenir une flotte arm6e , 

parcourir la mer avec plus de BAret6 , et se d6fendre 

avec plus d'avantage dans leur asile. Tels furent les 

commencements de la superbe Venise. 

VI. Un nouvel orage se formait; on apprit qu'Attila, roi 

invasion dee ^gg g^jg qq^jj ^^ {qj^^ ^^ j^ Scvthie , et dont Ic nom 

Huns sous ^ . *^ ' 

Aitiia. av^t rempli de terreur la Mysie , la MacMoine , la Ger- 
manie et les Gaules, s'avanf ait vers les Alpes Juliennes^ 
trainant a sa suite divers peuples barbares , et mena^ait 
de nouveau les belles contr^s de la Ven6tie. Aquil6e, 
Concordia , Padoue virent encore leurs citoyens fugitifs 
se Jeter dans Rialte , ou sur les plages de Grado , de 
Caorlo, de Malamocco et de Palestrine. Les exil6s d'Al- 
tino donnerent a leur asile le noni de Port de la Cit6 
perdue (1). 

L'ennemi parut devant Aquil^ en 462. Cette place ^ 
qui 6tait une colonic romaine^ entreprit de se d6- 
fendre (2) ; mais elle fut emport^e et livr6e au pillage 

« dem , ad habitandam potius terrain onam quam plures portualefe 
« habere, claasem paratam tenere, exercere et maria perlostrare, et 
« si casus bellorum aceideret, ut hostium impotentia socionim co* 

« geret habere refugittm Ham Gothorum nuiltitudinem et install- 

« tiam yerebantur et recordabantor quod anno Ghristi ccccxiii ipsi 
« Gothi cum rege eorum Alarieo TeueraQt in Italiam , et ipsam pro- 
« vinciam igne et ferro vastatam reliquerant et ad urbem processe- 
« rant, earn spoliantes » 

Le bibliogtaphe jqoute :■ « Reliquum legere non potui. » 

(1)Sabellicu8, d^ad. I, liv. P**. 

(2) Le ra^me auteur place le commencement de ce si^ en 450, et 
pretend qu'ildura'troisans. 



LIVRE i»RElftIER. 19 

et aux fhimfifies. Concordia, Oderso, Altino, Padoue, 
voyant i'incendie de si pres , se d6peuplerent , et subi- 
rent le m^me sort qu'Aquil^e. Le torrent des bari3ares 
se deborda dans I'ltalie. 

Attila ^tait aux portes de Rome : il vit le pape saint 
L6on et le s6nat prostem6s devant lui ; et ce conque- 
rant j satisfait d'en exiger un tribut , consentit a ne pas 
pousser plus avant , soit que le g6nie de Rome f At en- 
core assez imposant pour remporter cette victoire , soit 
que I'Ame d' Attila ne f At pas incapable de g6n6rosit6, soit 
enfin que ce barbare n'eAt pas m^me la curiosity de 
voir la capitale du monde. II ramena bient6t apres son 
arm6e dans la Pannonie. Ce depart parut Sh extraordi- 
naire , qu'on eut recours pour I'expliquer a une vision 
miraculeuse ^ qu'il n'est pas de la gravity de Thistoire 
de rapporter. 

Les villes de la terre ferme avaient 6t6 d6vast6es ; vii. 
beaucoup de leurs citoyens, fatigues de ces fuites conti- ga'^.^j^i^onX 
nuelles , n'avant plus d'habitation sur le continent , se *^ no«»vene 

,^ colonic. 

fixerent dans les ties. Les autres sortirent des eaux 
pour aller voir s'il existait quelques d^ris de leurs an- 
ciennes demeures ; mais il n'^tait pas naturel qu'^ale- 
ment pauvres ceux-ci cherchassent a dominer les in- 
sulaires, a qui peut-^tre bient6t ils allaient avoir a 
demander encore un asile, Les anciennes villes ne r6- 
clamerent aucune autorit6 sur la nouvelle colonic , et 
les r6fugi6s , r6unis par le malheur, organiserent leur 
soci6t6. Les di verses iles s'etant plus ou moins peupl^es, 
il fut r6gle que chacune dirait un magistrat ^ qui , sous 
le nom de tribun , serait charg6 de Tadministration et 
de la justice. Ces tribuns devaient ^tre renouvel6s tons 
les an^. Ils 6taie.nt comptables de leur gestion k I'assem- 

2. 



20 HISTOIRE DE YENISE. 

til^ g^n^rale de la colonie (Ij^ qui avait seule le droit 
de prononcer sur les afTaires de la commiinaute. On 
voit que le gouvernement de Venise a conunence par 
une d^mocratie (2). 

La pauvret^ et le malheur ramenent a I'egalit^. La 
nouvelle habitation de ce peuple transfuge ne lui ofTrait 
que du sel a recueillir. La p6che et le commerce ^taietit 
fies seules ressources. Ces professions conseillent r6co- 
nomie et la simplicity des moeurs. Ces nouveaux conci-. 
toyens 6taient de conditions fort difKrentes sans doute ; 
mais tous n'avaient Bauy6 que des debris : aussi les an- 
ciens historiens font-ils un tableau touchant de cette so- 
ci6t6. Dans Venise naissante, disent-ils(3), les aliments 
c^taient les m^mes pour tous^ les habitations semblables. 

Ces peuples avaient embrass^ des longtemps le chris- 
tianisme : leurs calamit6s les y attacherenl ; el comme 
les Goths , premiers auteurs de leurs d6sastres, profes- 
saient rh6r6$ie d'Arius , les Venetes durent avoir hor- 
reur de ces nouvelles opinions, 
viii. Les pays que le Danube traverse semblaient 6tre le 
inva«ion des ^j^p^j j^g barbares qui devaient venir d6vaster la Ven6- 
oauacro. tie. Odoacre, roi desH6rules, en vahit cette province 



470, 



(1) Sabellicus, d^cad. I, liv. F^ 

(3) Le cavalier Soranzo, dans son Trait4 du Gouvernement de 
f'enise^ le dit formeliement : « Prima se deve avvertire che la repu- 
« blioa nacque nella popularity nella sua constitutione, e per molti 
« centinaia d*anni si mantenne assolutamente vera democratia; e do 
« sin air anno 1310. » // Govemo dello siato yeneto, (Manuscrit de 
la biblioth^ue de Monsieur, n" 64. ) 

Cet auteur se trompe en prolongeant la dur6e de la democratic 
jusqu*^ la revolution op6ree au commencement du quatorzieme siccle; 
car il y eut dans Tintervalle une suite de doges qui jouirent du pou- 
voir souverain. 

(3) Sabeiligus, decad. I, liv.-^^ 



LIVRE P^REHIEa. 21 

en 476 , battit rarmce que I'empereur Augustule avail 
envoy6e contre lui, briMa Pavie, fit passer les legions 
au fil de rep6e , et tua de sa propre main leur g^n^ral , 
qui 6tait en m4me temps le pere de I'empereur. Celui-ci 
courut de Ravenne a Rome ^ oil il abdiqua sa dignity, et 
cette abdication mit fin a I'empire d'Occident. 

On ne saurait dire avec pr^cisidn quels avaient 6te 
j usque la les rapports du nouvel Etat de Yenise avec 
cet empire. Ce pays avait 6t6 province romaine, rien ne 
Tavait affranchi de cette d^pendance ; mais la transla- 
tion du si6ge de I'empire a Constantinople , la faiblesse 
des empereurs qui occuperent le tr6ne d'Occident de- 
puis Honorius jusqu'a Augustule , les invasions des bar- 
bares , le pillage des provinces , I'incendie des villes , la 
fuite de la population , rel^cherent n6cessairement les 
liens qui attachaient les provinces au gouvemement 
d'une m6tropole qui ne les prot6geait pas , et I'empire 
dissous, les Venetes, r6fugi6s dans leurs ties, durent 
bient6t leur ind^pendance a leur pauvret^, a leur obscu-^ 
rit6 y et surtout au bras de mer qui les s^parait du con- 
tinent (1). Yoyant dans les conqu^rants.de I'ltalie leurs 
ennemis les plus dangereux , ila devinrent les allies na- 
turelsoq, sil'ou veut, les clients, des empereurs d'Orient. 

Dans leur isolement , ils 6taient pregque strangers *^- 

, 1 A* • • J. ¥a !• r\j Invasion des 

aux r^voluttons qu^ se passaient en Itahe. Odoacre ostrogouis 
avait detr6n6 Augustule ; il fiit a son tour attaque , "^^J^Jlf^" 
battu y pris et as^assin^ par Tb^odoric , roi des Ostro- 49s. 
goths , apres un regno de dix-sept ans. 

Le passage de ces nouvelles troupes , les combats 

(1) His igitur omuibus manifeste apparet insulanos his primis tem- 
poribus sub nuUius iinperium ac dominationem subjectos, non plures 
quidem respublicas particulares; sed iinius tantuno habuisse reipu- 
blicae formam. ( De forma reip. renetse^ liber ^icofai Cram- ) 



22 HISTOlilE DE VEMBE. 

qu'ellesse livraient^ procuraieni tous les jours de nou- 

veaux citoyens a la republique naissanie. Elle n'avait 

pas enpore un siecle d'existence , et d6ja son Industrie , 

son commerce y sa moderation, lui avaient acquis la 

consideration de ses voisins. 

^- II nous reste un monument qui donne une id^ assez 

sfodore! lilt exacle de I'eiat de Venise a cette 6poque. C'est une 

Thlidoril^ *6ttre que Cassiodore , ministre du roi Theodoric , eut 

aux habitants occasiond'ecrire dux magistrats de la nouvelle colonic , 

deslaguncs. *^ 

pour les inviter k faire effectuer le transport d un appro- 
visionnement d'huile et de vin , qu'il s'agissait de faire 
venir de I'lstrie a Ravenne. Cette leltre a 6t6 conser- 
v6e (1); on ne peut mieux faire que de rapporter les 
expresf»ons d'un contemporain : 

a 

« Cassiodore , s^nateur et pr6fet du pr^toire , aux 
« Iribuns maritimes. 

« Dans la pr^c^ente Lettre de Jussion nous avons 
« r^solu que , comme la r6colte des vins et des huiles 
« a 6t6 ahondanto en Istrie , cette contr^e en dirige- 
« rait une partie sur Ravenne. Vous, qui avez un grand 
« nombre de vaisseaux dans ces parages, mettez un 
« m^me zele a transporter en toute h^te ce que cette 
a contr6e pent foumir. Ce trajet vous doit 6tre facile , 
« par rhabilude que vous avez des voyages de long 
a courg. La mer est votre patrie ; vous 6tes familiarises 
cc avec ses dangers. Quand les vents ne vous permet- 
a tent pas de vous eloigner , vos barques deftent les 
« temp^tes en rasant la c6te ou en parcourant les em- 
« bouchures des fleuves. Si le vent leur manque , les 
« matelots descendus a terre les tirent eux-m^mcs. On 
« dirait , a les voir de loin , qu'elles glisscnt sur les 

(1)Cassk)dobi rariar, lib.XU, xxiv. 



tlVRE PREMtEB. 23 

a prairies. J'en ai ^t6 t^m^in , et je mo plais a rappeler 
« ici Gombien I'aspect de vos habitations m\ (rappe, 
« La louable Veuise (4), pleine autrefoia d'uae iUustre 
« noblesse , a pour confins au midi ie P6 et Ravonne : 
« elle jouit de rai^)ect de l' Adriatique ver$c I'orient. La 
«c mer, qui taiit6t s'^l^ve et tant6t se retire , couvre et 
« decouvre altemativement une partie de U plage , et 
ft moQtre tour a tour une terre contigue et des iies coupes 
« par des canaux. Comme des oiseaux aquatiques, vous 
« avez disperse vos habitations^ &ur la s.urface de la mer. 
« Vous avez uni les terres ^parses^ oppose des. digues 
tt a la fureur des flots. La pdche suffit a la noiirriture 
« de tous vos habitants ; et cette nourriture est la 
<c m^me pour tous. Chez voua r6galit6 existe aussi bien 
<c pour le pauvre que pour le riche : lea habitations 
u sont semblables entre eUes\ et on ne porte point 
« d'envie aux p^nates d'autrui. Cette maniere d'etre 
(c vous 6vite le vioe de Tenvie, auquel le monde est 
a expos6. Vos salines vous tiennent lieu de champs : 
« eiles sont la source de vos richesses, et assurent votre 
« subsistance. On vous y voit, au lieu de tenir la faux 
« ou la charrue , router des cylindres qui vous font 
a naitre toutes sortes de fruits cr6es spontan^ment. On 
€c ne pent pas se passer de sel , on peut se passer d'or. 
a Soyez done diligents h r6parer vos navires , que vous 
« attachez aijx murs de vos habitations , comme ail- 
« leurs les animaux y sont U^; tenez-les prSts pour 
« aller chercher les huiles et les vins en Istrie , aussitdt 
a que Laurentius vous en aura donn^ avis. Quant aux 

(1) « Venetiee prsedicabiles, quondam pleme nobilibu^. » L*auteur 
de )a chronique attribute a Sagornino, et publiee par ZaneUi, dit : 
« AiaeXi vero, lieet apud Latinos uoa liUera addatur, grseee laudabiles 
« dicuntur. >» 



24 HISTOIRE DE VENISE. 



« depenses necessaires , que rien ne vous retaride , afin 
cc d'etre en mesure de profiter d'un vent favorable. » 

Gette lettre d'un ministre du roi des Ostrogoths aux 
niagistrats d'une r^publique de p^eheurs est ^rite en 
style de rh6teur ; mais elle peint la simplicity, la sagesse, 
rinduslrie et la prosp^rit^ de cet Elat naissant On en 
a comments les expressions avee beaucoup de soin, 
pour savoir ee qu'on devait en conclure pour la depen- 
dance ou I'ind^pendance de YenLse^ relativement au 
maitrede litalie (1). Quoique pleine d'urbanit6, elle 
eontient evidemment un ordre. Dans un autre passage 
des lettres du m^me ministre on voit le roi de& Ostro- 
goths pourvoir aux besoins des insulaires dans un 
temps de disette (2). 

U serait difficile de croire que le conqu^rant , qui 
pr^tendait sArement succeder a tons les droits d'Augus- 
lule, eAt reconnu formellement I'lnd^pendance d'un 
Ktat si nouveau, si faible et si voisin; et il est plus 
que probable que cet Etat , qui devait 6tre alors plus 
jaloux de sa liberte r6elle que de son independanee po- 
litique , ne se refusait pa& a payer quelques tributs au 
nouveau maitre de I'empire d'Occident^ ou a &'en ac- 
quitter par quelques services- 

Les. V^nitiens ont beaucoup 6crit pour prouver I'in- 
d^pendance absolue et immemoriale de leurpatrie. Cette 
pretention a et6 vivement attaqu^e (3), probablement 
avec raison. II n'e&t pas dans la nature des choses 
qu'une ville naissante, situee si pres d'un Etat puissant, 
ait6t6 independante dans I'origine. Mais cela n'int6resse 

(1) Voyez De Forma reipub. Fenetx^ liber Nieolai Crasai, et sur- 
toui le livre De CExamen de la Lilmrte de Fenise^ chap. ii. 

(2) Cassiqdoaus, f'aWaiKflt lib: X, 26; lib. XII, 27. 

(3) Notamment dans le Squittinio della libertd Feneta. 



LIVRE PREMIER. 25 

nuUement la gloire de Venise. On sait bien qii'il n'y a 
(I'lDd^pendants que les. forts. La gloire veritable est de 
r^tre devenu. 

Ce peuple eut btentdt apr^ I'occasion de faire ud xi. 
acte de souverainete. II 6tait oblige a la guerre. De ^er™*^ 
nouveaux barbares , connus sous le nom d'Esclavohs , v^"»^«n»^"s 
le menacereht sur son propre dement. lis s'6taient re- fendrecontie 
pandus, sur les c6tes de TAdriatique. Maitres de I'lstrie, la cdte oppo- 
etablis dans la vall6e de Narenta, au fond du golfe de dri^uqlw." 
ce nom , ces brigands devinrent des pirates fort incom- 
modes pour leurs paisibles voisins. II fallut armer des 
vaisseaux pour les punir; et cette guerre, qui accou- 
tuma la r6publique a I'essai de ses forces , la mit en 6tat 
de repousser par la suite des ennemis plus dangereux. 
Venise nefutd61ivr6e des Esclavons que longtempsapres. 

Proteg6e par des vaisseaux arm^s, jalouse de son 
commerce , elle fit un nouvel acte d*ind6pendance en 
interdisant la navigation de ses lagunes aux peuples du 
continent voisin , et m^me a ceiix de Padoue , son an- 
cienne m6tropole. 

On congoit facilement que pour faire la guerre, xil 
pour donner de la vigueur au gouvernemorit , il fut n6- ^^^^^^^^i. 
cessaire de resserrer les liens de I'administration et de veroement 

. de la colon ie 

diminuer le nombre des chefs qui y prenajient part, naissanteci 
Chacune des lies avait eu d'abord son magistral , et ces* "p"^"^*^* 
magistrats, 6gaux entre eux ^ ne relevaient que du con- 
seil g^n^ral de la nation. Mais ces lies n'etaient pas 
ioutes de la m^me importance, II parait qu'on accorda 
un pouvoir plus 6tendu, d'abord a un tribun, en 803, en- 
suite a dix en 574, puis a douze en 654, enfin a sept (1). 

(1) De Formareip. yenetx, Nic. Cr(usi lib, -^ Chromca yeneta^ 
de Francois Sansovino^ 



26 HISTOIRE DE VENISE. 

Les magistrals des iles principales furent appel^s tri- 
buns majeurs ; les autres^v tribuns mineurs : ceux-ci 
relevaient des premiers. On ne sait pas si I'assembl^e 
gen6rale se formait des uns at des autres, ou des tri- 
buns majeurs seulement ; mais il est probable que ceux 
qui' avaient d6ja exerc^ cette magistrature et les ci* 
toyens^les plus considerables avaient le droit d'y si6g^r. 

On est r6duit a des conjectures sur I'organisation po- 
litique de cet Etat naissant. Les notions sur ses moyens 
de prosperity ne sont guere plus positives. 

Cette peuplade de fugitifs^ qui s'etait jet^e precipi- 
tamment dans des lies d6sertes, ne pouvait y avoir ap- 
port6 de grands moyens d'industrie ; mais elle sortait de^ 
villes naguere florissantes par le commerce. 

Strabon vante les manufactures de Padoue, qui four- 
nissaient a Rome une grande quantity de draps et d'au- 
tres etoffes. Aquil6e faisait un commerce considerable 
avec la Pannonie , et Ton pretend que les marchandises 
qu'elle expediait descendaient , par le Danube , jusque 
dans la mer Noire (1). Ces deux villes recevaient par 
I'Adriatique les productions de tout le littoral de la 
Mediterranee. 

11 etait naturel que les exiles portassent dans leur 
nou vel asile quelques notions commerciales ; mais leur 
Industrie n'y trouvait qu'un petit nombre d'objets sur 
lesquels elle pAt s'exeroer. Les bancs de sable ou ils 
venaient de s'etablir etaient peu susceptibles de culture. 
Tout le sol qui n'etait pas absolument ingrat fut solli* 
cite par la main de I'homme, et fournit quelques plantes 

(1) Storia civile e poliiica del Commercio de Fenitianiy da Carlo 
Antonio Maain, torn. 1 , lib. I, cap. v. 



LIVRE PREMIER. 27 

legumineusei? , qui alimenterent les marches de la c6te 
voisine. Les plages studies ^taient dispos6es pour rece 
voir les eaux de la mer, qui en s'6vaporant y d6po- 
saient un sel recueilli sans travail , el par consequent 
susceptible d'dtre donn6 au plus bas prix. Les barques 
des insulaires le transportaient le long des divers fleuves 
qui sillonnent le continent d'ltalie. 

La pAche foumissait une grande abondance de pois- 
son : on ne dut pas tarder a s'apercevoir qu'il 6tait pos- 
sible <i'en 6tendre le commerce dans les pays les plus 
eloign^s , en conseiVant ce pdsson k I'aide du sel que 
la nature semblait offrir d*elle-m6me. 

Tels furent les premiers objets que les habitants des 
lagunes eurent a foumir en Change de tout ce qui leur 
manquait. Tant que cette population fugitive ne fut 
qu'une colonic de Padoue , gouvem6e par les magis- 
trals de la m6tropole , elle ne dut trouver dans ce com- 
merce que de faibles avantages ; mais des que les exiles 
furent devenus une nation il y eut deux Veneties , la 
Yeii6tie du continent et la Ven^tie maritime. Celle-ci , 
mattresse de Fembouchure des fleuves ^ usa de son in- 
dependance pour r6clamer la navigation exclusive des 
lagunes , et des lors le commerce de Padoue et d' Aqui- 
lee dut dechoir au profit de la nouvelle colonic. Les 
ports de Grado, de Concordia, puis ceux d'H6racl6e , de 
Caorlo, de Malamocco, enfin celui de Rialte, devinrent 
necessairement les entrep6t8 de tout ce qui descendait 
des fleuves pour entrer dans T Adriatique ; et, d*un autre 
cdt6 , les haUtants de la Ven6tie maritime firent tout le 
benefice du transport sur les objets que la Venetie de 
terre fermc tirait d'outre-mer. Le continent so voyait 
sans ccsse expose a de nouveaux ravages; les lagunes 



28 HISTOIRE DE VENISE. 

etaient I'asile de la liberty ; c'6tait encore une circons^ 
tance qui accroissait de jour en jour la prosp6rite des 
inBulaires. 

lis eurent a craindre non-seulement pour leur com- 
merce , mais pour leur ind^pendance , lorsque le roi des 
Ostrogoths Th6odoric, apres avoir d6tr6n6 Odoacre, 
choisit pour sa residence une ville de leur voisinage , 
en fixant le si6ge de son empire k Ravenne. Cette capi- 
tale devint tout a coup le principal march6 de I'ltalie. 
Heureusement pour les V6nitiens , elle n'avait pas une 
marine proportionn6e a ce nouveafl commerce ; ils en 
devinrent les facteurs (1), et Th6odoric les m^agea^ 
parce que plus d'une fois il eut besoin d'avoir recours 
a eux pour I'approvisionnement de Ravenne. Mais cette 
ville se vit bient6t d6chue du rang ou la fortune sem- 
blait I'appeler. La revolution qui expulsa les Ostrogoths 
de ritalie d6Iivra la nouvelle r6publique des inquie- 
tudes que la puissance et la prosp6rit6 de Ravenne de- 
vaient lui donner. Attach6e aux empereurs d'Orient par 
la crainte que lui inspiraient les conqu6rants de I'ltalie , 
elle dut a cette liaison ^ conseillee par la politique , quel- 
ques occasions de frequenter les ports du Levant, et son 
commerce y obtint des concessions qui devinrent la 
source de sa richesse. 
^'"- C'est a repoque oil nous sommes arrives qu'il fout 

Expulsion * * 

des osiro- rapporter la guerre par laquelle les Ostrogoths furent 

iSiisadre et chass6s dc I'ltalic. Cette guerre, qui dura pres de trente 

iwrNare^. ^^^ ijlustra Ics uoms de B61isaire et de Narsea; mais 

les campagnes de ces grands capitaines perdraicnt trop 

sous la plume d'une abreviateur. Cette revolution est du 

(t) Carlo Antonio Mabin, lib. II, cap. ii. 



LIVRE PREMIER. 29 

nombre de ces tableaux que rhistorien ne doit presenter 
que dans les proportions convenables , pour en faire 
juger toute la grandeur. Cette guerre d'ailleurs, qui 
d6cida du sort de I'ltalie , n'int6ressait pas immediate- 
ment la r6publique de Venise ; ce nouvel Etat n'y prit 
aucune part. Seulement Narses, arriv6 devant Aquil6e, 
jugea n6cessaire de faire transporter son arm6e a Ra- 
venne par mer , et demanda a cet effet . des vaisseaux 
aux V6nitiens , qui les lui fournirent avec zele ; car ils 
6taient interess6s a voir I'ltalie sous le gouvemement 
des empereurs d'Orient , plut6t que sous la domination 
des Ostrogoths. 

Narses passa par Rialte, Pendant son s6jour, les habi- 
tants de Padoue lui envoyerent une deputation pour se 
plaindre des insulaires , qui leur avaient interdit la na- 
vigation des lagunes. Padoue demandait en m^me temps 
a 6tre remise en possession de son ancien droit de sou- 
verainet6 sur ces ties. Cette demande prouve que Ton 
ne mettait pas en doute la supr6matie ou au moins la 
juridiction de Tempereur ; mais le moment n'6tait pas 
favorable pour accueiilir ces plaintes contre un fitat qui 
venait de rendre un grand service a I'empire. Narses 
61uda la n6cessit6 de prononcer , et exhorta les deux 
parties a la paix ou a porter leurs diff6rends a la cour de 
Constantinople. Bient6t les Padouans devaient aller de- 
mander un asile a ceux qu'ils voulaient traiter en sujets. 

Narses , apres des succes m6morables , 6prouva le 
sort r6serv6 a tous ceux qui servent au loin une cour 
soup^onneuse. 11 fut accus6, devint suspect , et se vit 
rappel6 d'une maniere outrageante ; car on lui annon- 
Cait , dit-on , que pour ne pas le laisser sans occupation 
dans le palais , on lui donnerait le soin de distribuer le 



30 HISTOIRE DE VENISE. 

fil aux femmes. iDdign^ de ces m^pris, il licencia la plus 

grande partie de ses troupes , ne remit a Longin , son 

successeur, qu'une arm^e peu considerable , et appela 

en Italie AUxhu, roi des Lombards. 

:stv. Cette nouvelle irruption s^para pour toujours I'ltalie 

w"X d^ Tempire d'Orient. Les Lombards, qui venaient de la 

Lombards en Panuouie , comme tous les autres barbares, commence- 

Italic 

S65. rent leurs ravages par la Ven6tie. Ce fut une nouvelle 
cause d'accroissement de population pour la r^publique 
insulaire (1). 

Les habitants d'Oderzo se r^fugierent a J^zulo , oil ils 
fonderent la ville d'H6racl6e. Ceux d'Altino se jeterent 
dans Torcello, ceux de Ck)ncordia a Caorlo, et Padoue, 
qui , apres 6tre sortie de ses ruines , venait d'etre d6- 
truite une seconde fois , vit ses citoyens contraints d'aller 
implorer un asile a Rialte. 

11 n'y eut plus d'espoir de retour. Les Lombards s'e- 
lablirent dans le pays qu'ils venaient d'envahir. Les pe- 

(1) « Igitur Alboin Vicentiam Veronanique et reliquas Venetia! civi^ 
tales, exceptis Patavio et Montesilicis et Mantua, cepit. Venetia enim 
non solum in paucis insulis quas nunc Venetias dicimus constat; sed 
ejus terminus a Pannonise fiaibus usque Adduam fluviam protelatur. 
Probatnr hocannalibus libris, in quibus Pergamum civitas legitur esse 
Venetiarum; nam et delacu Benaco in historiis ita legimus : Benacus 
tacus Venetiarum , de quo Mintius fluvius egreditur ; iEneti enim, 
iicet apud Latinos una littera addatur, grsece laadabiles dtcuntur. 
Venetiae etiam Histria connectitur, et utraeque pro una proviocia ha- 
bentur. Histria autem ab Histro flumine cognominatur, quae, secundum 
romanam historiam, amplior quam nunc est Suisse perbibetur. Hujus 
Venetiae Aquileja civitfts exstitit caput, pro qua nunc forum Julii, ita 
dictum quod Julius Caesar negotiatkmis forum ibi statuerat, habetiir. » 

Ce passage de VHistoire des Lombards^ par Paul Warnefride, plus 
connu sous le nom de Paul Diacre {De Gestis Longobardorum , 
lib. II, cap. XI Y ), explique fort bten ce qu'on entendait par la Ven^tie 
Qu milieu duseptieme siecle. 



LIYIIE PREMIBB. 31 

tites ties qui environnaient Rialte se peupleretit. La reli- 
gion catholique 6tant pers^ut^e par les Lombards , qui 
^talent ariens ^ plusieurs 6v6ques allferent s'6tablir dans 
les lies. 

Le patriarche d'Aquil6e s'^tait r6fugi6 k Grado : le roi ^ x v. 
des Lombards voulut qu'Aquil^ eAt un patriarche, ce qui n^^G^o 
produisit un schisme , et vingt-cinq ans apres , en 630, ^fu^jJiJ j^^*^® 
le patriarche de terre ferme fit une descente a Grado , <j»''<^ 
tua ce qui lui r^ista , pilla la cath^drale , et revint k 
Aquil6e charg6 de butin. C'6taitune guerre de pirate, et 
cette haine entre les deux archev^ques devait durer plus 
de six cents ans. 

Les Lombards n'avaient aucune habitude du com- 
merce ni de la navigation. L'industrie v^nitienne tenait 
a^quelques ^ards ces conqu^rants dans la d^pendance 
de la r6publique. La m^me difference se remarqua entre 
les V6nitiens et les Francs, qui renvers^rent bientdt 
apres le tr6ne des rois lombards. Un historien, con tern- 
porain de Charlemagne (1), compare les v^tements 
grossiers de ce monarque et de ses courtisans avec la 
pourpre de Tyr, les 6toffes de soie , les plumes que les 
marchands de Venise apportaient des ports de Syrie , de 
I'Archipel et de la mer Noire. 

Les 6v6nements qui pou vaient int^resser particuliere* 
ment la nouvelle r6publique pendant les deux ou trms 
premiers sieclesde son existence n'ont pas 6t6 recueillis. 
Une ville naissante, pauvre, toujours dans les alarmes, 
ne devait pas attirer I'attention des historiens strangers, 
et ne pouvait pas en trouver parmi ses habitants (2). 

(1) £gmard. 

(2) Ce sont h peu pres ks expressions de Beraard Justiniani. ( fflsf, 
de renige, Wh. V.) 



32 HISTOIRE DE YENISE. 

XYL GepencNint raccroissement de la nation avail amen6 

daMtofo^e ^°® diversity d'inl6r6ts, II avait augment^ I'importance 
du gowverae- ^[es magistrate ; ceux-ci en abuserent , le m6contentement 

in6Dt • cr^- *-f / 7 

uond'un Aetata, les partis se formerent, et ces divisions mena- 
6^^ ' (;aient d'entrainer la perte de la r6publique. L'assemblee 
(le la nation fut convoqu6e a H6racl6e pour rem^er a 
ce danger. On 6tait g6n6ralement irrit6 contre les tri- 
buns , qui administraient les affaires de I'Etat depuis pres 
de trois siecles. Un pouvoir divis6 entre tanl de mains 
se trouva trop faible a une epoque oil la r6publique s'6- 
tait accrue , oil sa prosp6rit6 lui avait fait des ennemis , 
et oil I'approche du danger, rin6galit6 des richesses , 
la rivalit^ des ambitions , faisaient fermenter tant de 
passions. On 6tait bien d6cid6 a changer cette forme de 
gouvemement. Elle maintenait la libert<6y mais elle 
compromettait Tind^pendance nationale. Christophe, 
patriarche de Grado , ouvrit I'avis de concentrer le pou- 
voir dans la main d'un chef unique , a qui on donncFait, 
non le titre de roi^ mais celui de doge , c'est-^-dire due. 
Cette proposition fut vivement accueillie , et on proc6da 
sur-le-champ a I'election de oe chef. On verra que le 
dogat sauva I'ind^pendance et compromit la libert6. C'^ 
tait une veritable revolution ; mais nous ne savons point 
par quelles circonstances elle fut amende. Plusieurs his- 
toriens disent que ce changement n'eut lieu qu'apres que 
les V^nitiens en eurent obtenu la permission du pape et 
de I'empereur. Les suffrages se reunirent sur Pauline 
Anafeste, d'H6racl6e,Tan697 de rerechretienne(l). On 

(1) Je irouve dans une notice que M. le eonservateur de la biblio- 
theque Riccardi a eu la bonte de m'envoyer sur un manuscrit intitule : 
La Cronka delta magnifica cUtd di Fenezia, et comefu ed^fieata^ 
ed in che tempo, e per chi, inf , n° 1835, le passage suivant, qui est 



• 



LIVRE PREMIER. 33 

(lit que le choix fut fait par douze 6lecteurs , dont il est 
juste de rapporter les noms, parce que plusieurs sontde- 
venus illustres : Contarini , Morosi , Badoaro , Ti^polo , 
Michieli , Sanudo , Gradenigo , Memmo , Falieri , Dan- 
dolo, Polani et Barozzi. Ainsi Venise passa en un jour 

le sommaire deTun des chapitres de cette chronique , deWuniversal 
conseglio chefufattoper volerfar officiali, rectori, zudeci, et una 
che sia capo de tutte le xii provincie, e mesegli norm M. lo Dose , 
efu guesto del 440. 

II r^ulterait de ce passage : l*" que TEtat de Venise se composait a 
cette epoque de douze provinces , c'est-a-dire de douze iles princi- 
pales; S"" que des Tan 440 on avait cre^ un magistrat supreme, un 
chef du gouvemement pour toutes les iles , avee te litre de Messer le 
Doge, 

Je ne m'arr^terai pas k la division de ce petit £tat en douze provinces. 
Le nombre des iles ^tait beaucoup plus considerable; et nous avons 
vu que les chefs des principales formaient un conseil qui gouvernait 
la republique. Leur nombre varia suivant le degr6 d'importance que 
les diverses iles acquirent. 

Quant a la creation du doge en 440, elle est plus difficile h admettre. 
D'abord nous voyons, par uh document cite ci-dessus, qu'en Tan 421 
la republique insulaire ^tait encore sujette de Padoue. II n'est gu^re 
vraisemblablequ'entre cette Epoque et celle de Finvasion d'Attila, qui 
eut lieu en 453, les habitants de la c6te, r^fugi^ dans les iles, aient 
imaging de se donner un gouvernement central ; aussi les historiens 
nous apprennent-ils que chacune avait son magistrat ou ses magistrats. 
Vinrent les H^rules en 476, et les Ostrogoths en 493. On dit qu'en 
S03 les Yenitieus imagini^rent de confier momentanement Tautorit^ 
principale a un de leurs tribuns ; mais ensuite on en appela dix, douze, 
sept, ^ en partager Texercice. 

Tous les historiens, except^ celui-ci, dont nous ne savons pas le nom, 
placent la creation du dogat a la fin du septieme siecle. II est naturel 
de penser que les V^nitiens furent determines h resserrer le lien po- 
litique qui les unissait, par le dangel^ que leur faisait courir I'etablis- 
sement des Lombards en Italic , l^uel date de 665. Enfin Tauteur de 
cette chronique se t^pmpe evidemment lorsqu'il dit qu'on donna k ce 
premier magistrat lelitre de V^sser k Doge, Ce titre ne fut imagine 
qu'lila findu quatorzieme silcle, quand on voulut amoindrir le pou- 
voir et la consideration du chef de la republique. 

L 3 



34 HISTOIRE DE \ENISE. 

do Tdtat de r^publique d6mocra(ique a celui de monar^ 
chie 6Iective. Le doge 6tait a vie. II avail des conseil- 
Icrs J mais il les nommaii ; il pourvoyait a toutes les 
charges ^ prenait la quality de prince , et decidait seul 
de la paix et de la guerre. Les historiens venitiens se 
sent fait un point d'honneur de prouver que par ce 
changement Venise n'avait perdu ni son titre de r6pu- 
blique ni sa libert6. Ceci ne serait qu'une dispute de 
mots : qui gouveme seul est un monarque ; la liberte 
n'ost pas impossible dans la monarchie ni la tyrannie 
dans la r6publique : Venise elle-m6me nous fournira Tun 
et Tautre exemple. Pour se faire une id6e assez exacte 
do la puissance du doge au moment de cette creation , 
il suffit de Jeter les yeux sur ce passage d'Andr^ Dan- 
dolo , au sujet des prerogatives ducales (1) : « On d^- 
cr6ta unanimement que le due gouvemerait seul ; qu'il 
aurait le pouvoir de convoquer Tassembl^e g6n6rale 
dans les affaires importantes j de nommer les tribuns , 
de constituer des juges pour prononcer dans les causes 
privies, tant entre les lai'quesqu'entre les clercs, except6 
dans les affaires purement spirituelles. C'6tait devant le 
doge qu'on en appelait lorsqu'on se croyait 16s6. C'etait 
par sou ordre que les assemblies eccl^siastiques avaient 
lieu. L*61ection des pr61ats se faisait par le concours du 

(1) Unanimiter decreverunt solum ducem praeesse qui aeqao mode- 
ramine populum gubemaret et jus atque potestatem haberet in pa* 
blicis causis geueralem coucionem advocaodi, tribunos etiam et judices 
consUtuendi qui in privatis causis> excepUs in his spiritualibus, tarn 
clericis quam laicis, aequabiiiter jura tribuerent, ita tamen quod pa* 
ratis quandocumque libeat ducis reinedium impbrare. Ejusque jus* 
sione clericorum concilia et eleotiones praeiaturanun a dero et populo 
debeant inchoate, et electi ab eo investitionem acdpere et <jus mandato 
intlironisari. 



LIVRE PREMIER. 35 

c\erg6 et du peupie , mais ils recevaient I'investiture du 
due et n'^taient intronis^s que sur son ordre. » 

Ce passage ne parte point du droit de faire la paix et 
la guerre ; mais les exemples ne nous manqueront pas 
pour prouver que les doges en jouissaient , et nous en 
verrons plusieurs engager sans son aveu la r^publiquc 
dans une guerre pour leurs int^r^ts de famille. 

Sans doute il n'etait pas naturel que des hommes 
sages , courageux , voulussent se donner un maitre : 
quand on a joui de Tind^pendance on n*en pent plus 
faire volontairement le sacrifice 5 mais il y avait d6- 
sordre dans I'EItat, haine contre les magistrats actuals, 
rivalit6s d'ambition , menaces de r6tranger, p6ril im- 
minent ; et les passions conseillent toujours des partis 
extremes. 

On ne voit pas comment les lois 6taient d6Iib6r6es , 
comment les imp6ts deyaient 6tre 6tablis. Ces theories 
n'avaient pas encore 6t6 analysees. II est probable que 
le peupie concourait plus ou moins imm6diatement k 
ces deliberations. Mais, quoi qu'il en soit, I'exces de la 
confiance accord6e au d6positaire du pouvoir ne fut 
que trop pTouv6, dans la suite, paries tentatives de 
beaucoup de doges pour rendre cette dignity h6r6ditaire 
dans leur famille , par la mort violente de plusieurs , 
et par les changements que subit enfin la forme de Tau- 
torite. 

II est ordinaire que ceux que la fortune appelle les xvil 
premiers a gouvemer un Etat soient de grands hommes. ^^^j^^ 
Le premier due de Venise r^ussit a faire cesser les di- Anafeste , 

• * , premier 

visions qui d6chiraient la r6publique. H6raclee 6tait doge, xraite 

^ * * avec les 

alors le centre du gouvemement et la residence du Lombards. 
prince. Paul-Luc Anafeste fit construire des arsenaux , 

3. 



36 HISTOIRE DE YENISE. 

s'assura tl'un nombre de vaisseaux suffisant pour 6car- 
ter les pirates , et , dans la vue d'obtenir une entiere s6- 
curite du c6t6 du continent, conclut avec le roi des 
Lombards un traite par lequel les Venitiens conserv^- 
rent la possession de la c6te qui s'6tend entre la grande 
et la petite Piave (1). On ajoute m6me que ce trait6 

(1) Muratori, dans la secondede ses savantes dissertations (torn. !, 
pag. 56 ) , parie dece traite en cherchant a determiner quelles ^taient 
]es limites du royaume de Lombardie. Voiei ses expressions : « Avant 
Charlemagne le royaume des Lombards touchait par le duch6 du 
Frioul aux limites de la Pannonie , et de I'autre cot^ h Flstrie, qui alors 
appartenait a Tempire grec. On parvint, apres de longues guerres, a 
line demarcation de frontieres entre les deux £tats , et sous le regne 
de Luitprandt, Paul-Luc, due de Venise, et Marcel, raattre de la mi- 
lice, port^rent leurs limites jusqu'a la Ville-lNeuve, ou devait aboutir 
le royaume des Lombards, c'est-a-dire jusqu'a la Piave, que quelques- 
uns ont prise mal a propos pour I'Anassus. Gela se voit dans les traites 
qui furent faits en 983 entre Tempereur Othon II et le due de Venise 
Tribuno. Othon s'exprime ainsi : « 'Sions avons 6tabli la limite a la Ville- 
Neuye, comme elle avait ^te marquee autrefois entre le roi Luitprandt 
et le due Paul-Luc et le maltre de la milice Marcel, c'est-a-dire de la 
grande Piave k la Piave seche. » 

« Les m^mes expressions se retrouvent dans d*autres dipl6mes si- 
gnes par les rois d'ltalie ou les empereurs d*une part, et par les dues 
de Venise d'autre part. Andre Dandolo nous Favait appris dds long- 
temps dans sa chronique, ou il dit : « Le due Paul-Luc fit un traits d'a- 
miti^ avec le roi Luitprandt, par lequel les Venitiens obtinrent plu- 
sieurs immunites sous le mattre de la milice Marcel. Leurs frontieres 
furent marquees ^ H^racl^, qui,ayant ^t^ ruin^e, est devenue ensuite 
la Ville-Neuve, c'est-a-dire de la grande a la petite Piave. » Cependant 
il se pourrait que cette demarcation des limites n'e(jt ^t^ ^tablie que 
pour la partie de la terre fermie aboutissant a la mer ; car il serait facile 
de prouver par d'autres t^moignages qu'Opitergium , aujourd'hui 
Oderzo, Gividad, et d'autres villes au dela de la Piave , ^talent soumises 
aux Lombards. 

« A partir de THistrie, et en tirant vers le sud-ouest, tout le littoral 
de FAdriatique jusqu'a Ravenne, y compris Commacchio, appartenait 
aux rois de Lombardie, sauf quelques ports et quelques lagunes; mais 



LIVRE PREMIER. 37 

renfermait des clauses favorables au commerce des Ve- 
nitiens, et leur assurait d6ja des privileges dans la Lom- 
bardie (1). Le doge fit b&tir des forts k I'embouchure de 
ces fleuves; et, apres vingt ans d'un regne dont rien ne 
Iroubla lapaix, il laissa Venise tranquille, florissante 
et respectable. 

Marcel Tegaliano d'H6racl6e lui succ6da, en 717, MarceiTega- 
dans sa dignity et dans ses sages maximes. Aucun 6y6- '**"^» J'**^^ 
nement memorable n'illustra son administration (2). II 
laissa le tr6ne ducal, en 726, k Urse. 

Celui-ci 6tait d'uncaractere entreprenant, belliqueux . uwe , doge. 
II exerga la jeunesse v6nitienne aux armes, et chercha '^ 
Toccasion de lui faire faire Tessai de son courage. Cette 
occasion se pr6senla bient6t. 

Le roi des Lombards Luitprandt s'6tait empar6 de xviii. 
Ravenne. Gette ville 6tait gouvem^e, sous I'autorite de des^vlSjii^s 
Tempereur d'Orient , par un ministre qui preniait le titre ^^^^^ *«* 
d'exarque. L'exarque se refugia a Venise. Le due l*y pourrttabiiV 
accueillit ; et le pape , qui avait un grand int^r^t a em- Bavennp,*^ 
p^cher les progres des Lombards, 6crivit au prince pour 
reclamer ses secours en faveur de Tillustre exil6. Cette 
lettre etait adress6e au due des V^nitiens : 

« Le Seigneur a permis , a cause de nos p6ch6s , di- Lettre du 
« sait le pape, que I'infidele nation des Lombards s'em- "^^jct.*^^ 
cc par^t de la cit6 de Ravenne , si 6minente entre les 
« 6glises. Nous avons appris que notre cher fils , le sei- 
« gneur exarque s'6tait r6fugi6 a Venise : nous exhor- 

il est certain que la ville de Venise et les ties adjacentes ne faisaient 
point partie de ce royaume. » 

(1) Storia civile e politica del Commercio de* ^eneziani, da Carlo 
Antonio Marin, torn. 1, lib. Ill, cap. v. 

(2) Sabelligus, Hist. Fenet.^ d6cad. I, liv. 1. 



38 HISTOIRE DE YENISE. 

(( tons votre noblesse a adherer k sa demande (1) , et ^ 
a prendre les annes en notre consideration , afin do 
« rendre a &on ancien 6tat la ville de Ravenna , si re- 
ft commandable par son zele pour notre sainte foi/et 
(c de la retablir sous la puissance de nos Qher$ fils et 
« seigneurs (2) les grands empereurs L6on et Consr 
cc tantin. » 

On voit que le pape ne suppose point que le concours 
des V6nitiensi dans cette affaire fAt un devoir envers 
Tempire , et qu'il s'adresse directement m duo , au due 
seul , sans fajre mention d'a\tciine autre autorit6. 

Urse ne demandait pas mieux qi^e de ae rendre a eette 
priere; cependant la circonstance 6tait delicate. D'un 
cdt6 on ^tait en paix avec le^ Lombards , on avait traits 
r^cemment avec eux; ODk devait craindre de s'attirer par 
Une agression injuste l'inimiti6 de voisins si puissants ; 
de Vautre , ce$ voisin$ 6taient d^ja des ennemi? : si on 
les laissait mattres de Ravenne , ils n'en 6taient que 
plus danger^ux. On ne leux avail pa3 promis de voir 
leur usurpation sans en prendre de Tombrage ; et il 
etaitutile, instant, de lesobligerase renfermerdans leurs 
limites. ^'occasion 6tait favorable : leur roi Luitprandt 
etait occupy ailleurs ; Ravenne 6tait mal gard6e , sans 
defense dy c6t6 de la mer ; le pape et les empereurs 
sauraient gr6 aux V6nitieniS de cette entreprise , dont le 
succes n'6tait pas douteux. 

Ges raisons furent expos^es dans ufte assenabl6e ou 

(1) Debeat nobilitas tm ei adhgerere. La chroBique attribu^ a 
Sagornino rapporte cette lettre ; mais dans cette chronique la lettre 
est adress^e au patriarche de Grado, et non au doge. Ou-peut foirt bien 
iiupposer que le pape avait ecrit a Fun et a Tautre. 

(2) Domiuorum lilioruoique uostrorum. 



LIVRE PRfiMlER. 39 

on fit lectare de la lettre du pape , oa I'exarque se pre- 
senta lui-m6me pour solliciter les seoours ; et il fut r6- 
solu qu'on les lui accorderait. On anna diligemment 
une flotte ; et^ pour donner le change , on r6pandit de 
faux bruits sur sa destination. L'exarque feignit d*6tre 
chass6 par les insulaires. II se retira vers Imola, ou ii 
rassembla quelques troupes, comme pour attaquer cette 
derniere ville. Tout a coup il se pr^senta devant Ra- 
venne , presqu'au m^me instant ou les V6nitiens , sor- 
tis la veille de leur port , jetaient l*ancre k la vue de la 
place. Le d^barquement s'opere. Les Lombards , sur- 
pris y ne savent de quel c6t6 faire face. Tandis que 
I'exarque s'avance, les V6nitiens appliquent leurs 
^chelles aux murailles , enfoncent une porte voisine de 
la filer ; les troupes de I'exarque p6netrent aussi ; des 
deux chefs lombards I'un est tu6, Tautre tombe vivant au 
pou voir des assaillants; Ravenne est reconquise. Ce fut 
par ce coupde main que les V6nitiens firent le premier 
essai de leurs forces. II est probable que ce fut a cette 
occasion, et en recompense de ce service, que leur doge 
regut de I'empereur d'Orient le titre d'.hypate , titre qui 
r^pondait a celui de consul , mais qui ne designait ce- 
pendant qu'une charge du p&lais. 

Ursa consul un tel orgueil de cette victoire , que les xix. 
peuples furent bient6t r6volt6s de ses caprices et de sa dan^riitat" 
hauteur. Les dignites nouvellement etablies sont tou- ^j^„^^',7; 
jours unpostedif&cileetp6rilleux. H6racl6e fut troubI6e abouuon da 
pendant deux ans par les partisans et les ennemis du uonVun 
doge. Enfin le peuple assaillit son palais , et I'^gorgea* ^ueuous^e' 
II avait r6gn6 onze ans. J^deia 

L'exp6rience que Ton venait de faire des inconv6- miuce.. 
nients de la puissance ducale inspira de nouvelles idees. 



40 HISTOIRE DE VENISE. 

On sentait bien la n6cessit^ de mettre un magistrat a 
la t6te des affaires de la r6publique ; on ne diminua point 
sa puissance , mais on en limita la dur6e , et on voulut 
que le chef de I'Etat fAt renouvel6 tons les ans. Lesnoms 
de tribun et de due ^tant devenus ^alement odieux j 
on choisit , pour designer cette nouvelle dignity , le titre 
de mattre de la milice. 

On 61ut successivement a cette charge Dominique 

Leo , F61ix Cornicula et Th6odat Urse , fils du dernier 

doge. II fut rappel6 de Texil pour venir gouverner sa 

patrie. Ce choix prouve que cette famille avait encore 

un parti ; et ce qui confirme cette opinion , c'est que 

I'exercice de Th6odat fut prolong^ d'un an. Julien Ce- 

pario le remplaga , et eut pour successeur Jean Fabri- 

ciatio. 

XX. Ces magistratures temporaires, n6cessairement fai- 

v(Ztk>n ; rl ^los, CCS ^Icctious qui revenaient si souvent , n'etaient 

* dll* d^r* P^^ propres a calmer les factions qui divisaient la repu- 

Thtodat blique. Le parti qui avait fait rappeler le fils du dernier 

742. doge ne cessait de faire des efforts pour reconqu6rir 

rautorit6. II parait que ce parti conservait une grande 

influence dans H^racl^e. On ne sait pas quelles 6taient 

les raisons de m6content6ment que Ton avait contre le 

maitre de la milice Jean Fabriciatio ; mais un jour des 

factieux I'assaillirent avec fureur , lui creverent les 

yeux , et le deposerent. 

Heracl6e 6tant en proie aux discordes , on convoqUa 
rassembl6e de I'Etat a Malamocco , ce qui indique qu'on 
cherchait a diminuer I'influence du parti de Theodat. 
Cependant cette faction r6ussit a faire r6tablir rautorit6 
ducale , et a en faire investir ce ra6me Theodat Urse , 
ills du dernier due , en 742. II y a apparence qu'il 6tait 



LIVBE PREMIER. 41 

protege par la cour de Constantinople , car il 6tait rev^tu 
du titre d'hypate , comme son pere. 

Th6odatUrse, soit qu'il juge&t les6jour d'H6raclee 
trop dangereux , soit qu'on lui eAt impos6 cette condi- 
tion en le nommant , fixa sa residence a Malamocco. 
il renouvela les trait6s d'alliance avec les Lombards, 
qui n'avaient pas jug6 a propos de t6moigner leur res- 
sentiment de I'entreprise de son pere sur Ravenne. lis 
s'en ^taient veng6s sur I'exarque, avaient repris cette 
ville , et pouss6 leurs conqu^tes en Italie. Le nouveau 
doge ne prit aucune part a cette guerre. Un regne de 
treize ans, assez tranquille, semblait devoir calmer les 
factions , lorsqu'une circonstance , qui n'avait rien en 
soi de remarquable , leur fournit une nouvelle occasion 
d'6clater. 

Le dernier traits avec les Lombards avait procure 
aux V6nitiens la piossession de quelques c6tes qui s'6- 
tendaient jusqu'a I'Adige. Theodat crut qu'il 6tait n6- 
cessaire de faire fortifier un point a I'embouchure de 
ce fleuve , et il ordonna d'elever une forte tour dans 
rile de Brondolo. Ses ennemis feignirent d'en prendre 
de I'ombrage. Us r6pandirent que cette fortification n'a- 
vait pas tant pour objet de repousser les Strangers 
que d'opprimer le peuple. Un s6ditieux, nomm6 Galla , 
ameuta ceux chez qui ces imputations pouvaient trouver 
quelque creance ; et un jour que Th6odat revenait de 
visiter les travaux , il fondit sur lui avec une troupe 
de gens arm6s , et lui fit subir le sort de Fabriciatio , 
son pr6d6cesseur. Cette cruaut6 devint un usage ^ et 
plusieurs doges furent , comme celui-ci , priv6s de la 
vue en m^me temps que de leur dignite. 

Par un autre acte de violence Galla s'empara de ^*"* ^**8^ 



4^ HISTOIKE DE YENfSE. 

la dignite ducale ; mais , ne s'y croyant pas solidement 
affermi , il fit proc6der a I'^lection , et inspira assez de 
terreur pour se faire conflrmer. II usa de son pouvoir 
aussi indignement qu'il I'avait acquis. Son insolente 
tyrannic devint bient6t insupportable. II n'y avait pas 
encore un an qu'il r^nait : on se saisit de lui , et il 
6prouva k son tour la honte de la deposition , le maUieur 
de la cecit6 et de I'exil. 
crcjaiion de L'atrocit6 dos remedes faisait juger de r6nonnit6 du 

deux iribuqa. ^^^ q^ scutit la n6cessit6 d'apporter quelques tempe- 
raments 'a une autorit6 jusque-la trop peu d6finie , et 
on adjoignit au doge deux tribuns , sans I'avis desquels 
il lui fut interdit de rien entreprendre. Malheureusement 
on fit en m^me temps un choix qui ne permettait pas 
d'esp6rer que ces deux conseillers pussent jouir d'au* 
cune influence, 
pominiqae Dominiquo Monegario , qui venait *d'6tre 61u doge 
**Xge"*^ (en 756), 6tait un homme f6roce, persuad6 qu'il est de 
'^- Tessence d'un prince d'etre absolu. II semblait qu'on 
lui eiit fait une injure en limitant I'autorite qu'on lui 
donnait. II affecta le plus grand m6pris pour les conseils. 
Pendant huit ans il fatigua les V6nitiens de la tyrannic 
la plus capricieuse ; enfin on s'en d61ivra, comme de ses 
pr6d6cesseurs , et avec la m^me cruaut6. 

waurice Gal- Lo dogc qui lui succ6da avait la quality la plus de- 
**764*^°^' sirable dans oeux qui sont rev^tus du pouvoir , la mo- 
deration. 

}\ associc au , Maurfce Galbaio, citoyen d'H6racl6e, fut de cea princes 
|iis Jean, dont la m6moire ne s'est point conserv6e par des fails 
6clatantSy mais par les ben6dictions des peuples. La 
douceur de ses moeurs et la sagesse de son administra- 
tion les lui m6riterent pendant vingt-trois ans. L'^ve- 



LIVIIE PHEMIER. AZ 

nement le plus important de son r^ne fut T^rection 
d'un siege 6piscopal , qui fut plac6 dans la petite ile- 
d'Olivolo, I'une de celles qui entourent Rialte. Rieo ne 
prouve mieux le in6rite de ce doge , et la justice que lui 
rendaient les V6nitiens , que la faute politique que la 
confiance leur fit commettre. U y avait quatorze ans 
qu'il r^gnait; il avait un fills qu'il aimait tendrement, 
dont il cultivait les disposition^ , et qui annon^ait leg 
qualites les plus heureuses. II eut la faiblesse, bien 
excusable dans un p6re , et bien ordinaire dans le chef 
d'une illustre maison, de d^sirer que ce fils lui f6tassoci6 
de son vivant. Les V6nitiens s'empresserent de donner 
cette marque de leur reconnaissance a ce prince si ver- 
tueux. II vit son fils Jean associ6 a sa dignity ^ et pen^ 
dant neuf ans encore il partagea avec lui les soins du 
gouvemement. 

Sous le regno du pere la colonic avait 6t6 tranquille x^\- 
et heureuse; elle avait m6me ohtenu place dans un trait6 des Lom- 
conclu entre P6piu et Tempereur d*Orient , ou il avait *^JJ.m6e» de* * 
6te stipule qu'elle serait ind6pendante de Tun et de chaiiemasne 
I'autre empire (4). Ainsi la liberty de Venise s'affermi&- 
sait, pendant que Tltalie et le monde changeaient de 
face , que les armies de Charlemagne passaient les 
Alpes , et que le tr6ne des Lombards s'6croulait. II y a 
m^me des historiens (2) qui pr6tendent que <je prince 

(1) MACHiAYEjp , HisMre de Florence, liv. 1. 

(2) Trovandosiin detto tempo Carlo, rh di Francia^ air assediodella 
citta di Pavia , ed essendo stato air assedio alcuni mesi, mando a do- 
mandare ajuto al dogeal suo consi^io. Doye cbe furono annate molte 
barehe, le quaUfurcmo msvadate \n Po ed in Tesino. Col giiaie ajuto il 
detto re Carlo ebbe Pavia e prese 11 re Desfderk) con tutta la Lom- 
bardia. Per la qual vittoria il detto re Carlo eoneedette a' Veneziani 
molto degni privilegj e dono loro niolte ville sul Padovano e Treyi- 



774. 



44 HISTOIRE DE VCNISE. 

avail r6clam6^1e secours des barques v6nitiennes, pour 
acc616rer la reddition de Pavie. La conduite du nouveau 
doge attira sur la r6publique un terrible orage. 
'^*'^- Jean 6tait de ces caracteres d'autant plus affermis dans 

le vice qu'ils sont plus dissimul6s. II avait tromp6 son 
pere et ses concitoyens : affranchi de cette retenue que 
la vertu de Maurice lui imposait (en 787), on ne trouva 
plus en lui qu'un prince avide, insolent, violent, et livre 
aux plus inf^mes debauches. II iBt pourtant confirmer 
par le nouveau conqu6rant de la Lombardie le trait6 de 
limites conclu par ses pr6d6cesseurs (1). 
Jean Gaibaio Aores ucuf aus dc tvrannie, Jean trouva le moven de 

s^associe son *■ «j / i j 

tils Maurice, rcudrc SOU autorit6 encore plus insupportable , en de- 
mandant a la partager avec Maurice, son iBls. Soit qu'on 
n'os&t lui rien refuser, soit qu'oii crAt impossible de voir 
empirer le gouvernement, les V6nitiens y consentirent, 
et eurent a g6mir pendant une longue oppression de 
la fatale condescendance qui tendait a rendre le dogat 
her6ditaire dans cette famille. Comme son pere, le jeune 
Maurice avait commenc6 par dissimuler ses vices. Assis 
tons les deux sur le tr6ne , ils rivaliserent d'infamie et 
de cruaut6s ; les biens , les femmes et les fiUes des ci- 
toyens 6taient fr6quemment I'objet de leurs violences. 
Tout tremblait d'irriter des maltres a qui le pouvoir pa- 
raissait assure pour si longtemps. 

Atieuut de Sur CCS eutrefaitcs r6v6ch6 d'Olivolo , c'est-^-dire de 

«ano ; le quali possession! pagavaDO certo tributo al vescovo di Tor- 
cello, di Treviso, etc. Hist, f^eneziafia da Andrea Navagiebo. 

(1) II en est fait mention dans un diplome de Teinpereur Fre- 
deric P% adress^ a Tev^que de Torcello : Quo statvtus est terminus 
tempore Caroli inter Venetos et Longobardos unum caput exiens 
in fluvium Scile et alterum injluvio Jario. ( Codex Italix diptomati-^ 
cus Johannis Christiani Lunig, torn. 11^ pars 11 , sectio vi , 8. ) 



LIVRE PREMIER. 45 

Rialte , vint a vaquer.- Jean fit choix d'un Grec pour Maurice 
remplir ce siege , ce qui devait scandaliser et blesser le patliarciie 
clerge v6nitien. Le patriarche de Grade refusa de sa- ^®^*'**^- 
crer le nouvel 6v6que, qu'il regardait comme intrus. 
Le doge , courrouc6 de cette resistance , chargea son fils 
de la punir. Maurice se rendit a Grade , et fit pr^cipiter 
le patriarche du haut d'une tour. Un pareil attentat, 
commis sur un personnage 6galement v6n6rable par ses 
vertus et par le caractere dont il 6tait rev6tu , ne pou- 
vait qu'exciter I'indignation du peuple. Telle 6tait ce- 
pendant la terreur que le doge avait su inspirer, qu'on 
se boma a des murmures. II donna le patriarcat a For- 
tunat , neveu du pr61at assassin^ , qui I'accepta sans re- 
noncer a la vengeance . 

Des calamit^s publiques vinrent se joindre a des mal- 
heurs priv6s d6ja si d6plorables. Les eaux des fleuves 
s'^Ieverent a une hauteur qui menaga les lies des la- 
gunes d'une entiere submersion , et un vent du sud , 
qui refoula vers le fond du golfe les flots de TAdria- 
tique , couvrit toutes les terres a plusieurs pieds de 
hauteur. Deux villes voisines Tune de I'autre, H6racl6e 
et Equilo , eurent des diff6rends dont on ignore le sujet ; 
les deux partis en vinrent aux mains , et la r6publique 
vit dans son sein une guerre civile. 

Fortunat, le nouyeau patriarche de Grade, crut que xxii. 
ce temps marqu6 par des d6sastres 6tait favorable a ^u ^^^u 
rex6cution de ses projets centre les assassins de son 'J.**^"^,^^ 
oncle. De concert avec Obelerio, citoyen de Malamocco, doge. 
tribun actuel , issu d'une famille tribunitienne , D6m6- 
trius Marmano et George Foscaro , il conspira centre le 
doge et son fils ; mais la conspiration ayant 6t6 decou- 
verte les conjures se sauverent. lis se partagerent Jes 



46 HISTOl/aE DE VENISE. 

Les conjw^ r61es : Obelerio se tint a Tr6vise , pour y etre a porlee 

leiirpatrie de coDserver des correspondances avec les m^con tents ; 

charie'^gne Fortunat alia a la cour deFr^uace, avec le desseind'ins- 

et de p^pin , pirgj. ^ Charlemagne des soupgons ou de la jalousie 

nouveau rol * ^"^ *■ •* 

des Lom-^ contre le gouvernement de Venise (1). 

Ces manoeuvres furent second^es par tons les enne* 
mis que la r6publique pouvait avoir a la cour de Pepin, 
assis depuis peu sur le tr6ne des rois lombards , et Ve^ 
nise se vit menac6e par toutes les forces qui venaient 
de conqu6rir Tempire d'Occident. Charlemagne ordonna 
que tous les V6nitiens 6tablis a Ravenne en fussent ex- 
puls6s ; ils fr6quentaient cette ville depuis deux cents 
ans , ils y avaient des magasins , des comptoirs. Le pape 
Adrien I" seconda le ressentiment de I'empereur, en 
bannissant du territoire de TEglise tous les sujets de la 
nouvelle r6publique (2). 

Selon quelques historiens^ Charlemagne alia plus 
loin : il donna Venise au saint-si6ge. Si la piece connue 
sous le nom de donation de Charlemagne a I'Eglise 6tait 
de quelquo authenticit6 y nous aurions a examiner ici 
comment cet empereur avait pu comprendre dans ses 
lib^ralit6s envers le si6ge apostolique la Corse, la Sar- 
daigne , la Sicile, Venise, et plusieurs autres pays qui 
ne lui appartenaient pas; maisil est bien reconnu que 
toutes CCS donations, dont on n'a jamais produit ni les 
originaux ni les copies, sont des pieces suppos6es. On 
n'a commence aparler de celle de Charlemagne qu'un 

(1) Storia civile e potitica del Commercio de' yene%iani di Coitio 
Antonio Marin, torn. II, lib. I, cap. ii. 

(2) L'abb^ Tentori , dans son Essai sur I'Histoire civile , politique 
et eccl^siastique de Fenise, rapporte la lettre du pape h Charlema- 
gne, torn. II, dissert, xix. 



tlVUE PREMIER. 47 

Steele apres la mort du donateur; et Tbistoire est sm» 
doute dispens^e d'expliquer un fait dont elle n'admet 
pas Texistence (1). 

De sa retraite , Obelerio n'avait pas cess6 d'entrete- 
nir des intelligences dans Venise , en m^me temps qu'il 
correspondait avec Fortunat. line nouvelle conjuration 
se forma. Tout k coup les partisans d'Obelerio le procla- 
m^rent doge ; a ce signal le peuple se souleva ; Jean et 
Maurice , effray^s , ne durent leur salut qu'^ la fuite j 
et se r6fugierent a Man tone, en 804, 

Du fond de son exil, Obelerio rentra dans sa patrie obeicno, 
pour la gouvemer. II suivit le funeste exemple trac6par jur^,^^/ 
ses deux prM^cesseurs. A peine parvenu k la dignity ^^' 
ducale , il se fit donner pour collegue son frere B6at, et 
m^me dans la suite son second frere , Valentin (2) ; tant n sassocie 
on 6tait impatient d'assurer le pouvoir dans sa fa- '^f'T 
mille. Parvenu au tr6ne, il s'apergut qu'en invoquant v**®"*'"- 
les secours de I'^tranger il s'6tait priv6 de I'espoir de 
r^gner tranquille , et crut assurer son repos en soumet* 
tant sa patrie a payer un tribut au roi d'ltalie (3). Mais 
ses intrigues et celles de Fortunat, dont Tobjet 6tait de 
tirer vengeance du crime de Jean et de Maurice, 
avaient appel^ les armes de P6pin contre la r^publique. 

Jean et Maurice 6taient d6pos6s, exil6s ; ils ne se trou- xxiir. 
vaient plus dans les lies v6nitiennes. Comme ce n'6tait p^pfn'*^„'|ro 
pas pour les punir que P6pin avait arm6 , il ne renonga venise. 

809. 

(i) Voyez YEssai sur la Puissance temporeUe des Papes, torn. F 
de la 3^ ^ition. 

(2) Sabsllicus, decade I , livre H. 

(3) Fu forza di riconoscer detto re e di darle per obbedienza 
lire 10 air anno a luie sui successor! de censo e tributo perpetuo. — > 
( SonuMario de diverse cose notabili concernenti la repubblica. — Ma- 
nuscrit de la Bibtiotheque du Roi , W" 10124. 



48 HISTOIRE DE VENISE. 

point a ses projets. Ainsi sont toujours troimp6s dans 
leur espoir ceux qui appellent T^tranger pour venger 
leur injure personnelle. On raconte fort diversement les 
circonstances qui amenerent cette guerre. Les uns di- 
sent qu'Obelerio, chass^ du tr6ne par son frere B6at, se 
r^firgia k la cour de Charlemagne, dont il ^pousa la fille 
et dont il attira la colere sur sa patrie. D'autres, et ceci 
est plus vraisemblable, racontent queP6pin, apres s'6tre 
rendu maitrede I'lstrie et du Frioul, voulut pousserses 
conqu6tes vers la Dalmatie(l). La cooperation des Ve- 
nitiens lui e6t 6t6 d'un grand secours. II la r6clama : 
Obelerio fit tout ce qu'il put pour les y determiner ; mais 
une saine politique ne leur conseillait pas de faciliter. 
sur la rive orientale du golfe les progres d'un conqu6- 
rant qui en occupait d6ja la rive occidentale. lis s'excu- 
serent de leurmieux; P^pin, irrit6 de ce refus, lestraita 
en ennemis. 

Son arm^e attaqua vivement Heraclee et Equilo , 
les emporta d'assaut , les livra aux flammes. Les V6ni- 
tiens , 6pouvant6s , se toumerent vers le doge , lui de- 
mandant quel usage il* comptait faire du credit qu'il 
se vantait d'avoir aupres de P6pin. N'6taient-ils pas 
assez ch4ti6s de n'avoir pas concouru , comme Obele- 



(1) 806. Statim post natalem Domini venerunt Willeric et Beatus , 
duces Venetian , Decnon et Paulus, dux Jaderae, atque Donatus, ejus- 
dem civitatis episcopus , legati Dalmatorum , ad prsesentiam domini 
imperatoris, cum magnis donis , et facta est ordinatio ab imperatore 
de ducibus et populis tam Venetise quam Dalmatise. 

Amialesregum francoram a tempore quo, Carolo Martellodefuncto, 
Carlomanus et Pippinus fratres regnum adepti sunt, usque ad annum 
Ghristi 872. 

Man. de Fabbaye de Saint-Bertin, ins^r^ par Muratori dans ses 
Rejourn Italicarum Scriptores , torn. II, I" partie, p. 606. 



LIVRE PREMIER. 49 

rio le voulait , a livrer a ce conquerant toutes les c6tes 
de TAdriatique ? Le doge sollicita le roi des Lombards 
de retirer ses troupes , et I'obtint ; mais H6racl6e et 
Equilo 6taient d6truites , et leurs habitants furent obH- 
ges de se disperser sur les autres iles. 

Cependant le dernier doge , quand il s'etait vu me- 
nace d'une attaque de la part du fils de Charlemagne , 
avait demand^ des secours a I'empereur d'Orient (1). 
^ic6phore, qui occupait alors le tr6ne de Constanti- 
nople , avait senti combien il lui importait de s'opposer 
aux progres des nouveaux mattres de I'ltalie. Une flotte , 
sous les ordres de Nic6tas, 6tait partie dans ce dessein. 
EUe arriva dans le golfe. Obelerio ne put emp^cher que 
les V6nitiens n'y joignissent leurs vaisseaux. La flotte 
combin6e se montra sur divers points de la c6te pour 
disperser, en les attirant , les forces de I'ennemi ; et tout 
a coup vint jeter I'ancre devant Comacchio , que Nic6- 
tas ne croyait pas en bon 6tat de defense. Les troupes 
attaquerent la ville , et la trouv^rent pourvue d'une 
forte garnison. Cette gamisou fit une sortie, et tua beau- 
coup de monde a Nic6tas , qui se vit oblig6 de se rem- 
barquer pr6cipitamment. La flotte , apres avoir xmanque 
son expedition , se retiraa Malamocco. 

On ne pouvait pas douter que P6pin ne cherch&t a 
tirer vengeance de cette attaque • Venise fut dans la 
plus grande agitation quand on apprit que le roi des 
Lombards assemblait a Ravenne des troupes et des vais- 

(t) C'est probablement a cette Qirconstance que le pr^ide&tllenaalt 
fait allusion dans son Abrege chronologique , lorsqu'il dit (an 803) : 
« L*£tat de Venise avait alors deux dues, qui tousdeux relevoient 
des deux empires; v la republique ne pouvait pas avoir deux princes 
a la fois , et relever de deux empires differents. 

L 4 



oO HISTOIRE DE YENISE. 

seaux : on venaitd'^prouvercombien les armes de P6pin 
etaient redoutables. Quelle honte pour le doge d'etre 
r^duit k proposer a ses concitoyens des soumissions , 
afin de conjurer I'orage que lui-m6me avait attir6 sur 
eux! C'est une grande faute dans un chef de ne pas 
pr6Bumer assez du courage de son peuple ; cette circons- 
pection I'expose k encourir le m6pris. Les V6nitiens 
ne virent plus dans Obelerio qu'un prince qui trahissait 
la patrie : ils le chasserent; et , de peur qu'il n'allAt en- 
core les desservir aupres de P6pin , on le conduisit k 
Constantinople , et on rel6gua ses fr^res a Zara. 

La r6publique se trouvait sans chef. Le p6ril 6tait 
imminent : les soldats de P6pin avangaient ; ils avaient 
emporte la tour de Brondolo , les ties de Chiozza , de 
Palestrine 5 ils entrerent dans Albiola ; et Malamocco , 
la capitale des Venitiens , le si^e de leur gouvemement, 
ne voyait plus entre elle et les ennemis qu'un 6troit 
canal , qui ne pouvait les arr^ter (1). 

C'est dans ces moments extremes qu'il appartient aux 
hommes d'un grand caractere de s'emparer d'une no- 
ble influence. Ange Participatio ouvrit I'avis de jeter 
toute la population de Malamocco dans Rialte , qui ^ 
s6par6e de Tennemi par un bras de mer plus consid6- 
rable , offrait plus de suret6 , et de se determiner dans 
cette derniere retraite a une courageuse defense. C'6tait 
la neuvieme ou dixieme fois (2) que cette population 
fugitive abandonnait son asile , se r6fugiant d'une tie 
sur une autre, tant6t dans Aquil6e, tant6t dans Rialte , 
dans Concordia , deux fois k Grado , puis a Albiola , et 

(I)Sabellicus, d^d. I,lib. 11. 

(3) Epitome de forigine et succession de la ducM de Ferrate. — 
Vorigine et les f aits de Fenise, par Gabriel Symeon. 



LIVRE PREMIER. M 

successivement a Torcello, Heracl6e et Malamocco. 

On se pr6cipita dans des barques ; et lorsque P6pin , 
apres avoir jet6 un pont sur Malamocco , entra dans cette 
lie , il la trouva deserte. Le passage jusqu'a Rialte 6tait 
. plus difficile. II y avait peu d'espoir d'affamer dans 
cette position un peuple qui avait tant de vaisseaux. Le 
roi fit sommer les V6nitiens de se rendre. Soit pour ga- 
grier du temps , soit pour 6viter une action trop hasar- 
deuse , ils lui envoyerent des d6put6s charges de traiter 
a des conditions raisonnables. Pepin les regut avec 
hauteur ^ etexigea que Rialte se rendit k discretion. 

On dit qu'ii essaya de jeter un pont de bateaux ^ 
que les vaisseaux des V6nitiens detruisirent. lis avaient 
pour commander leur flotte un bomme d'une grande 
experience , Victor , citoyen d'H6racl6e. Le roi des Lom- 
bards se d6cida a forcer le passage avec ses vaisseaux. 
Ces bAtiments , rassembl6s de divers ports de la c6te , 
6taieat beaucoup plus grands que ceux des y^nitiens , 
coDStruits pour naviguer dans les bas^fondsdes lagunes. 

Lorsque Victor vit la flotte de P6pin s'avancer , au 
lieu d'aller a sa rencontre , il se rapprocba de la terre 
' pour I'y attirer. Les vaisseaux des Lombards le pour- 
suivirent vivement; mais la mar6e, qui baissait^ les 
laissa bient6t dans I'impossibilite de manoeuvrer. Alors 
les navires v^tiens y voltigeant autour de ces b^timents 
imiQobiles , les attaquerent avec avantage ; tout ce qui se 
pr^sentait sur le pont ^tait accabl6 d'un deluge de traits. 
Des matieres enflamm^s atteignirent plusimirs vais^ 
seaux et les embraserent. Un vent qui s'^leva vint fa- 
voriser I'incendie et augmenter le d6sordre. Pendant 
tout le temps que les eaux resterent basses la flotte de 
P6pin demeura expos6e a des attaques qu'elle ne pou- 

4. 



52 HISTOIRE DE VEMSE. 

vait repousser ; et lorsque le flux vint relever les M- 
timents que le feu n'avait pu atteindre , ce& debris se 
r^fugierent pr^cipitamment dans le porl de Malamocco. 
Telle fut Tissue de cette entreprise du roi des Lom- 
bards. II se vengea de ce mauvais succes sur les iles v^- . 
nitiennes qu'il occupait; et, apres les avoir inutilement 
saccag6es , il se retira avec son arm6e sur le continent. 
8io. L'ann^e suivante , en 810, la mort de P6pin vint affli- 

ger Charlemagne , qui , deja vieux et attaqu6 sur plu- 
sieurs frontieres de ses trop vastes Etats, s'oceupait 
moins de venger ses injures que d'acheter par des pa- 
cifications la s6curit6 de ses demiers jours. Un traits 
de paix fut conclu entre les deux empires d'Orient et 
d'Occident , et il y fut stipul6 que Venise continuerait 
de faire partie du premier. On voit que ce trait6 est con- 
tradictoire avec celui que j'ai cit6 plus haut, et que la 
r6publique ne jouissait pas encore d'une ind6pendance 
politique absolue. Les deux grands empires semblaient 
ne pouvoir souffrir dans leur voisinage aucun Etat in- 
d^pendant. Mais Venise devait pr6f6rer de relever de 
I'empereur de Constantinople , qui 6tait moins a port6e 
de I'opprimer , et qui pouvait lui accorder taut de fa- 
veurs pour le commerce qu'elle faisait d6ja dans tout le 
Levant. 

Les historiens frangais out pass6 sous silence ou tra- 
vesti cette expedition de P6pin. lis disent qu'il chAtia 
les V6nitiens, qu'il s'empara de leur capitale. Cela est 
vrai , puisqu'il p6n6tra jusqu'a Malamocco ; mais il fal- 
lait ajouter que les Venitiens battirent sa flotte et To- 
bligerent a repasser la mer (1). 

(1) Uauteur incertain du SquUinio delia liherfd Feneta s'attacbe 



LIVRE PREMIER^. o3 

Ange Participatio , que d'autres appellent Particiatio, -^^iv. 
avait sauve sa patrie parsa fermet6 et son activite. De tels uogfAng" 
services lui donnaient a la dignit6 ducale des droits que ***'^'^'f»^^'*^- 
tous ses concitoyens reconnurent. Un d^cret solennel pro- 
nouQa pour toujours Texclusion d'Obelerio. 

Le nouveau doge etait de la maison de Badovaro, que 
nous pronongons Badouer, originaire d'H6raclee. II pre- 
nait les r6nes du gouvernement au sortir d'une guerre 

a prouver que cette victoire sur P^pin n'a jamais eu lieu ; mais d'abord 
son impartialite est plus que suspecte, puisque eel ouvrage n'est qu'uH 
pamphlet, fort spirituel a la v^rit^ , contre la r^publique de Venise; 
en second lieu , ses raisons paraissent tirees de fort loin , et peu soli-* 
des. L'auteur des Revolutions d Italic y Denina , se borne a dire au 
sujet de cefait : Tratto famoso e nan ben sicuro delta storia f^eneta, 

Muratori (2» dissertation, p. 61 ) a discute ce fait avec sa saga- 
cite et son Erudition ordinaires. U reconnaft que dans les premieres 
annees du neuvieme siecle les Francais , dej^ ^tabiis en Lombardie , 
porterent leurs armesdans I'Istrie, dans la Dalmatie, et s'empiarerent 
de quelques ties voisines de Venise. II indiqueles auteurs francais qui 
out racont^ la conqu^te de Venise par P^pin , et notamment les an** 
nales de$aint>Bertin, rapportees par Duchesne, dont voici le passage : 
« Eodem anno classis a ISiciphore imperatore , cui Nlceta patricius 
praeerat, ad recuperandam Dalmatiam mittitur. Anno proxime se- 
quent! , 807, P^icetas, qui, cum classe Constantinopolitana , sedebat 
in Venetia , pace facta cum Pippino rege, et induciis usque ad mensem 
augustum constltutis , Constantinopolim regressus est. Tom anno 809 
classis de GonstantinopoU missa prima Palmatiam deinde Venetiam 
appulit. Itaqueanno sequenti, 810, Pippinus rex, perfidiaducum ve- 
neticorum incitatus , Venetiam bello terraque marique jussit appe- 
tere; subjectaque Venitia, ac ducibus ejus in deditionem acceptis, 
eamdem classem ad Dalmatise litora vastanda misit. » 

Que resulte-t-il de ce passage? Que le due etait ali^ a la cour de 
Charlemagne, et y avait fait des soumissious a cet empereur. £n effet 
nous savons qu'Obelerio s'^tait rendu a la cour de (*j^ prince , mais 
pour implorer sa protection contre les V^nitiens qui ravaient chasse. 
D'ou il suit que les soumissions qu'il pent avoir faites ne doivent pas 
^tre regardees comme des soumissions du peuple venitien. Les Fran- 
cais avaient envahi Tlstrie et la Dalmatie. La flotte greeque vint pour 



5i HISTOIRE DE VENISE. 

terrible ; une multitude de families restaientsans fortune 
et sans asile , plusieurs ties 6taieat d^sertes , heaucoup 
de villes 6taient d^truites. Nous verrons pourtaut co 
prince, pendant une administration de dix-huit ans^ 
ajouter a la splendeur de sa patrie , comme s'il ei!lt re^^u 
la couronne dans un temps de prosp^rit6. 

En lui confiant le gouvemement , on lui donna pour 
conseil deux tribuns , qui se renouyelaient par Election 
d*ann6e en ann6e. 

leur disputer oette conqu^e. Cette flotte ^t aoeueiIKe dans !es ports 
des V6nitiens : de la le ressentiment de P^in centre ce peuple ; il 
saccagea leurs ties. 

Lliistorien fran^ais ajoBte qu'il soumit Venise , et re^t la sou- 
mission des dues : Sui^ecta f^enetia ac ducibus ejus in ikdiUonem 
acceptU ; mais a cette epoque 11 n'y avait pas eneore dlle , de ville , 
que l*on appeldt Venise. Ce nom ^tait alors g6n6rique , et d^slgnait 
tout le territoire de ce nouvel £tat. II n'y avait pas plusieurs dues, ou, 
pour mieux dire , il n*y en avait plus ; car Obeterio et ses freres avaient 
^te cliass^ une seconde fois. Les expressions de I'annaliste sont done 
inexactes. 

Voici maintenant la conclusion de Muratori , qui paratt fort judi- 
cteuse : « U se pent que les amies victorieuses de P6pin Taient rendu 
maitre de quelques-unes des Mes qui constituaient la province mari- 
time appel6e V^n^tie , mais non de la ville qui depuis a ete nommee 
Venise, et qui d^s ce temps-la ne consktait peut-^re que dans Tile 
de Rialte. Peu importe que les Fran<^is aient p^n^tre dans les autres 
ties : il est certain que la ville de Venise n*appartint jamais au royaume 
de Lombardie. » 

Les traditions de la po^ie ne sont point a dedaigner pour Fliistoire ; 
voici un passage de T Arioste ou Fenchanteur Merlin retrace les guerres 
des Fran^ais en Italic (chant 33 ) : 

Lor mostra appresso un giovane Pipino, 
Che con sua gente , par die tntto copra 
Dalle fomaci al lito Paiestino, 
E faccia con gran spese * e con lung* opra 
II ponte a Malamocco ; et che viccino 
Giunga a Rialto, e vi combatta sopra , 
Poi fuggir scmbra c die suoi la se! soUo , 
L'aquc che '1 ponte, il vento , c'l mar li au rotto. 



LIYRE PREMIEH. S5 

Les 6v6nements venaient de prouver que le si6ge du ^^ '"^^s^ ^« 
gouvemement ^tait mal plac6 a H^racI6e , qui avail 616 mem est 6x6 
detruito plusieurs fois , el a Malamocco , qui venait d'etre 
prise, par les Lombards. II semblait que les habitants des 
lagunes atlendissent cette experience pour s'occuper de 
rembellissement de leur capitale. Bialte offrait plus de 
suret6 ; elle avail 6t6 I'asile de la liberie v6nitienne ; le 
gouvernement s'y Irouvail transports ; les fugitifs y af- 
fluaient , el beaucoup projetaient de s'y fixer, pour 6lre 
a Tabri de nouveaux dangers. 

II y avail autour de Rialle une soixantaine de petites 
lies que le doge fit joindre Tune k I'aulre par des ponts. 
EUes se couvrirent bi6nl6l de maisons. On les environna 
d'une enceinte , el ce fat alors que les descendants de 
cette peuplade de fugitifs donnerenl a cette ville nais- ^ 
sanle, qu'ils venaient de fonder au milieu d'un marais, 
le nom de Venetia ^ en m6moire des belles contr6es d'oii 
lours peres avaient 6t6 forc6s de s'expalrier. La pro- 
vince a perdu son nom, el est devenue sujette de la nou- 
velle Yenise. Participatio fit b&tir une 6glise calhedrale 
a Olivolo el un palais ducal sur le m^me emplacement 
qu'occupe celui d'aujourd'hui. 

Ses soins pour la capitale ne Temp^ch^rent pas de 
veiller aux int6r6ts des villes que la guerre avail d6truites. 
Malamocco,Palestrine, Chiozza, sortirent de leurs mines, 
elHeraclee , la patrie du doge regnant, entierement re- 
b^tie, prit le nom de Cittd-Nuova (1). 

La paix de ce regno ne fut troubl6e quo deux fois. Le 

(1) Cest ainsi que s'expriment la plupart des bistoriens; cependant 
on Yoit que la ville neuve existait anterieureinent , puisqu'il en est fait 
mention dans un traite que j'ai cite ci-dessus, et qui est du commen- 
cement du huitieme siecle. 



56 HISTOIRE DE VENISE. 

patriarche d'Aquil6e, second^ par les nobles de Frioul, 
fit une descente a Grado , et vint attaquer le patriarche 
de cette tie. L'arm^e v6nitieniie accourut au secours de 
celui-ci , battit les ennemis, et mit les c6tes du Frioul a 
feu et a sang. 

Le second 6v6nement<lont nous avons aparler fut une 
conspiration tram6e contre le doge par Jean Jarrolico , 
Bon Bragadino , et Moneterio. Le doge , apres I'avoir de- 
couverte par sa vigilance, lapunit avec une juste s6v6- 
rit6. De ces trois chefs de conjures le dernier 6chappa 
par la fuite , les deux autres furent mis a mort. 
painciiwtio Jean Participatio , dont la conduite fut d'ailleurs si 
^'gaTsoriur louable , ne r^sista pas plus que ses pr6d6cesseurs a I'am- 
8uue"wn fiu ^^^^^ d^ perp6tuer sa dignity dans sa famille. 
justinien. H avait dcux fils, Justinien et Jean. L'ain6 avait ^te 
envoy6 par son pere aupres de I'empereur de Constanti- 
nople. Pendant son absence le pere s'adjoignit le cadet; 
et ce qu'il y a de plus remarquable , c'est qu'il se I'ad- 
joignit, a ce qu'il parait, de sa propre autorit6. Justinien, 
a son retour, temoigna un vif ressentiment de cette exclu- 
sion injurieuse pour lui. Le doge, pour prevenir la dis- 
corde de sa famille , et peut-^tre les d^sordres de I'Etat, 
se determina a reconnattre ce que son fils ain6 appelait 
d6ja ses droits. 

Jegin consentit a renoncer a I'association au dogat; 
Justinien prit sa place , et il y a m6me des auteurs qui 
ajoutent que cette faveur s'^tendit jusque sur un petit- 
fils , Ange , fils de Justinien (1). De sorte que ce petit-fils 

(1) Angelus Participatius Justiaianum Glium et ADgelum ex eodem 
nepotem coUegas sibi adscivit; Series ducum yenetorum ex Justi- 
nlano et aliis coliecta. 

Sabelligus , Hist, yenet.y decad. I , lib. 11. 



LIVRE PREMIER. 57 

se trou va a la fois le collegue de son pere et de son grand- 
pere , etque la dignity ducale semblaitassuri^e dans cette 
famille pendant trois generations. Mais il parait que ce 
petit-fils mounit le premier. 
Justinien succ6da a son pere en 827 . Ce prince 6tait Justinien 

^ * Participatio 

faible par caractere et d'une sant6 d6bile. II rappela son doge. 
frere Jean au partage de Tautorite. L'histoire n'a con- 
serve aucun des evenements de son regne , qui dura a 
peu pres deux ans, si ce n'est Tenvoi qu'il fit d'une 
flotte , sur la demande de Tempereur Michel , dans les 
eaux de la Sicile , pour y combattre les Sarrasins , qui 
commengaient a infester les c6tes de la M6diterran6e ; 
mais cette flotte rentra dans les lagunes sans avoir com-r 
battu. 

Un ev6nement d'un autre genre se passa pendant la xxv. 
vie de ce doge obscur; ce fut la translation du corps de dli^corpsTe 
I'evangeiiste saint Marc a Venise. Comme ce fait sert a *]|^J^"!^rc! 
faire connaitre les moeurs du temps , je ne puis que tra- ^^'y/^]^"® 
duire ici le r6cit naif d'un ancien historien (1). 

« Le roi d'Alexandrie , faisant bAtir un magnifique 
palais, avait ordonne qu'on cherchAt partout, pour cette 
construction 9 les marbres les plus pr6cieux, et qu'on en 
depouillAt m^me les eglises. Celle de Saint-Marc , Tune 
des plus belles , n'en 6tait pas except6e : deux saints 
pr6tres grecs pr6pos6s k la garde de cette 6glise , Stau- 
ratius et Theodore, gemissaient de cette profanation. II y 
avait alors dans le port d'Alexandrie dix vaisseaux ve- 
nitiens. Bon de Malamocco et Rustic de Torcello , etant 
venus dans cette eglise pour y faire leurs devotions, fu- 

(1) Sabellicus,^«5^ yeneL, decad. 1, liv. II. — Les historiens 
ecclesiastiqaes d'£gypte parlent de cette translation. On peut en voir 
Ja citation dans Renaudot, Hist, Patriarch, Jlexand.y pap. 577. 



S8 HISTOIRE DE VENISE. 

rent frapp6s de la tristesse des desservants, et leur en de- 
manderent la cause : I'ayant apprise ^ 11 les presserent 
avec de grandes promesses de leur livrer le corps de saint 
Marc, les assurant que les V6nitiens en conserveraient 
une grande reconnaissance. Les deux prStres s'y refu- 
serent d'abord , craignant de commettre un sacrilege 
en d6plagant les testes du saint patron. Mais, ainsi le 
voulut la divine Providence, pendant cet entretien, ceux 
que le roi avait charg6s de la recherche des marbres 
pr^cieux se pr^senterent dans Teglise , et , sans respect 
du lieu , se mirent en devoir d'emporter ce qu'ils ju- 
geaient propre a la construction du palais du roi . L'^glise, 
entierement hktie de marbres rares , allait ^tre d^molie ; 
les desservants , effray6s , se rendirent aux instances 
des deux V6nitiens. Gependant il fallait 6viter qu'on ne 
s'apergAt de Tenlevement des restes du saint 6vang6- 
liste , pour lesquels le peuple avait une grande v6n6ra- 
tion, a cause des miracles qu'ils op6raient tons les jours. 
Us couperent avec soin , et dans I'endroit le moins ap- 
parent, I'enveloppe qui enfermait ces v6n6rables restes, 
et substituerent a leur place le corps de saint Claudien. 
Un tel parfum se r^pandit a I'instant dans I'^glise, et 
m^me dans les lieux voisins , que la foule accourut au- 
pres des saintes reliques. Les cachets du linge qui enve- 
loppait le corps 6taient intacts : on ne s'aperQut point 
du pieux larcin. II fallut encore tromper le peuple et 
les infideles , pour pouvoir emporter sans p6ril ces pr6- 
cieux restes jusqu'au vaisseau. 

« On n'en croirait pas les historiens si on ne voyait 
encore dans notre 6glise de Saint-Marc une imago 
merveilleuse qui atteste lo fait. Pour mettro ceux qui 
devaient porter le corps a I'abri des rechcrches et des 



LIVRE PREMIER. 50 

mauvais Iraitements , trop ordinaires chez cette nation 
barbare , on pia^a le corps dans un grand panier envi- 
ronn6 de beaucoup d'herbes et convert de chair de pore, 
dont on sait que les Mu&ulmans ont horreur« On fit done 
venir ceux qui devaient porter le panier , et on leur re- 
eommanda de crier Khanzir k tons ceux qui se pr6sen- 
teraient pour faire des recherches. Khanzir, dans la lan- 
gue de ces barbares^ signifie pore. De cette maniere ils 
arriverent jusqu'au vaisseau. Le corps fut envelopp6 
dans les voiles , attach^ a une antenne et suspendu au 
grand m^t jusqu'au moment du depart; car il fallait 
encore d^rober la connaissance de ce pr^ieux larcin a 
ceux qui viendraient visiter le navire en rade. 

« Enfin les Y^nitiens quitterent le rivage pleins de 
joie. A peine ^taient-ils en pleine mer qu'il s'^leva une 
grande temp^te. On assure que saint Marc apparut alors 
a Bon de Malamocco , et I'avertit de faire baisser a Tins- 
tant les voiles , pour ^viter que le navire ^ chass^ par la 
force du vent , n'allftt se briser centre les 6cueils caches 
sous les eaux ; ils durent leur salut a ce miracle. 

« Lorsqu'ils prirent terre a Venise , toute la ville fut 
dans Tall^resse : on se disait de toutes parts que la 
presence du saint assurait la perp^tuelle splendeur de 
la r^publique , ce qui confirmait bien I'ancienne tradi- 
tion connue de tout le monde ^ que saint Mare , durant 
sa vie , ayant navigu6 sur la mer d'Aquil6e , et ayant 
touchy ces lies , avait eu une vision c61este , qui lui 
avait pr6dit que ses os reposeraient un jour sur cette 
terre ^ alors inhabits. 

« Ce ne furent que f^tes , chants , musique et prieres 
dans toute la cit6 ; on invoquait le saint, pour qu'il prit 
sous sa protection la ville , qui desormais dovait etro 



60 HISTOIRE DE VENISE. 

eternelle. Quand le corps venerable fut debarqu6, tout 
le peuple alia au-devant de lui jusqu'au fort, avec le 
clerg6, qui chantaitdes hymnes et qui faisait fumer I'en- 
cens. On regut ce noble present avec toute la devotion 
possible ; il fut d6pos6 dans la chapelle ducale , et le 
doge, qui mourut peu de temps apres , laissa, par son 
testament , une somme pour b^ir une 6glise a saint 
Marc » (1). 

Get 6v6nement est plus considerable qu'il ne le parait 
au premier aspect. II n'est pas seulement un trait du ca- 
ractere national , il se lie aux institutions fondamentales 
de ce nouvel Etat. Le peuple , dans sa confiance , dans 
son enthousiasme pour le patron de la r6publique, 
s*accoutuma a confondre I'id^e du protecteur avec la 
patrie elle-m^me , et le cri de Vive saint Marc ! devint 
le cri de guerre , I'expression d'un sentiment civique , 
qui fut le signal de ralliement dans les dangers , et qui 
aux jours de deuil fit couler des larmes des yieux des 
patriotes^ 
XXVI. On voit par ce r6cit qu'a cette 6poque il y avait a 
comraer- 1^ ^^s dix vaisscaux v6nitiens dans le port d'Alexan- 
*^'^*poquc^"^ drie. Cette circonstance pent donner quelque id6e de 
I'importance du commerce que ce peuple faisait dans le 
Levant. On a vu qu'il en rapportait des objets de luxe 
inconnus alors aux cours des princes les plus puissants 
de TEurope. Mais les avantages qu'il en retirait ne se 
bornaient pas aux b6n6fices du trafic. En parcourant 
les c6tes occupees par les Sarrasins , en fr6quentant la 
capitale de I'empire d'Orient , les voyageurs v6nitiens 

(1) Bernard Justiniani a compose un petit ouvrage sur la vie de 
Saint Marc , la translation de son corps d'Alexandrie a Venise et 
Tauthenticit^ de ses reliques. 



LIVRE PREMIER. 61 

prenaient une id6e des arts de ces peuples ; ils voyaient 
des edifices somptueux ; ilsavaient occasion de p6n6trer 
dans les ateliers , oil se fabriquaient les tissus que I'Oc- 
oident enviait sans savoir les imiter ; ils perfectionnaient 
leur achitecture navale a I'^cole des Grecs , qui 6taient 
alors les maitres dans cet art. Bient6t les bfttiments 
v^nitiens eurent dans la mer Adriatique la m^me repu- 
tation de superiority que les vaisseaux liburniens y 
avaient eue autrefois. 

L'emulation sollicitait Tindustrie ; les id6es et les spe- 
culations s'6fendaient; le courage devenait plus entre- 
prenant, a mesure qu'il trouvait plus d'occasions de 
s'exercer ; la cupidit6 savait se cr6er des moyens de be- 
nefices ; par exemple , on voyait ces insulaires sans ter- 
ritoire acheter des troupeaux dans le continent voisin , 
et les eiever dans des pftturages dont ils obtenaient la 
cession sur les montagnes du Frioul et de I'lstrie , pour 
les vendre ensuite avec avantage dans les marches des 
villes populeuses (1). 

Les rivalites commerciales ne furent pas etrangeres 
aux discordes civiles dont j'ai eu a faire le tableau . Grado , 
Malamocco , Rialte , Torcello , ne voyaient pas sans en- 
vie les prosperites d*Heraciee, enrichie des tresors sau- 
ves d'Aquiiee etdes depouillesdeRavenne. Quandcette 
malheureuse ville d'Heraciee se vit noyee dans le sang 
de ses citoyens , les cites rivales con^urent I'esperance 
d'heriter de son commerce (2). Grado devint a son tour 
I'objet de leur jalousie , lorsque Charlemagne aecorda 
I'exemption de toutes sortes de peages a quatre vais- 

(1) Storia civile e politica delCommercio de' Feneziani^ di Carlo- 
Antonio Marin, torn. I, lib. IV, cap. iii. 

(2) Ibid.^ cap. IV. 



m HISTOIRE DE VENISE. 

seaux (lu patriarche de cette ville dans tous les ports 
de son empire, 

Ces discordes, qui durerent quatro-vingts ans, firent 
sentir les avantages de I'unit^ et de la stability du gou« 
vemement. La guerre de P6pin forga les V6nitiens a ou- 
blier momentan^ment leurs jalousies pour repousser 
Tennemi commun^ et leur fit former de nouveaux liens 
avec I'empire d'Orient, dont le commerce leur 6taitd'au- 
tant plus profitable qu'a cette 6poque ils n'avaient 
point de rivaux. Sienne, Pise, Florence, 6taient encore 
dans Tobscurite; Amalfi, peupl^ de fu^itifs comme 
Yenise, commengait a peine a ^tendre sa navigation 
vers les mers de la Grece. G^nes pr6sentait d6ja I'aspect 
d'une cit6 industrieuse et puissante , mais elle avait a 
combattre les Sarrasins, qui 6taient a ses portes. Ceux- 
ci, quoique polices y n'^taient point navigateurs. Les 
peuples septentrionaux , ploughs dans la barbaric , ne 
connai^saient encore que les armes. 



LIVRE II. 



Divisions intestines. — Entreprise de Jean Participatio sur le «)mt^ 
de Gomacchio. — La flotte v^nitienne battue par les Sarrasins a 
Crotone, et par les Narentins a Micolo. — Invasion des Hungres : 
lis attaquent Venise. Leur d^faite ( 830 - 900 ). — Doges de la maison 
Candiano. — Pierre Candiano IV massacre. — Abdication de qua- 
tre doges ( 901 -991 ). - Regne de Pierre Urseolo II. — Reunion 
de la Dalmatie h TEtat de Venise (991 - 1006) . — Sedition. — Usur- 
pation du dogat par Dominique Urseolo. — Expulsion de cette fa- 
mille. — R^volte de Zara. — Guerre contre les Normands ( 1006 - 
1096 ). — Premiere croisade. — Exp^ition en Calabre. — Guerre 
contre les Padouans. — Incendie de Venise. — Guerre contre les 
Hongrois ( 1096 • 1 1 17). — Rignc de Dominique Michidi. — Nou- 
velle expedition en Syrie, ou deuxieme croisade. — Prise de Tyr 
( 1 1 1 7 - 1 1 30 ). — Prise de Corfou. — Exp^ition de Sicile. — Dogat 
de Vital Michieli II. — Singulier tribut impost au patriarche d'A- 
quil^e. — Guerre contre Tempereur d'Orient. — D^faite de Tarm^e. 
— Peste h Venise. — Le doge assassin^ (1130-1173). — Clian- 
gement dans la constitution de r£tat. — Election de Sdhastien 
Ziani (1173). 

Jean Participatio se trouvait seul en possession du tr6ne i. 
ducal , par la mort de son frere. II eut d'abord a r6pri- ^^^^}j^^' 
mer quelques entreprises des pirates naren tins. A peine obeieno,son 
cette affaire 6tait-elle termini qu'un bruit se r^pandit et brtic la 

n • 1 ^1 , . . 1 J ' villede 

que 1 ancien doge Obelerio avait rompu son ban , et etait Maiamocco. 
arriv6 sur la c6te de Vigiglia. Jean accourut pour arr^- ^' 
ter les progres de ce comp6titeur; mais, au moment 
oil il allait combattre , le doge se vit abandonn6 parune 



64 HISTOIRE DE VENISE. 

partie de ses troupes lev6es a Malamocco , pays d'Obe- 
lerio. II revient sur ses pas, entre dans Malamocco, et, 
pour punir cette ville de rinfid6Ut6 des soldats qu'elle lui 
avait fournis, la r6duit en cendres. Aussit6t apres il 
marche de nouveau contre son comp6titeur, I'attaque , 
le defait, s'empare de sa personne, et le livre a la main 
du bourreau. Ce ne fut point assez pour satisfaire le res- 
sentiment populaire que Tancien doge s'6tait altir^ : son 
corps fut I'objet de mille insultes ; on alia jusqu'a lui d6- 
chirer les entrailles avec les dents (1). 
IL De la fureur contre le vaincu on passa en un instant 

^cont^fie** ^ ^^ baine contre celui par qui Venise en avait 6t6 ven- 
^obH'"de' g6e. Jean Participatio , surpris dans son palaispardes 
fuir.carossio conjur6s, cut a pciuc le temps d'6chapper pour se r6fu- 
poiivoir. Le gier en France. Cette conjuration avait pour chef un 
^prt^^t dt certain Carossio , fils de Bonico (2), que cette violence 
P^- plaga a la t^te du gouvernement. La revolution fut si 
subite, qu^elle ne trouva aucune resistance ; il fallut con- 
certer secretement des mesures contre Tusurpateur. Les 
principaux de la r^publique ^taient les plus int6ress6s 
a le renverser. Trente conjures, a la t^tedesquelsetaient 
Basile Trasimondo, Jean Marturio, et Dominique Ortia- 
nico , fondirent a I'improviste sur Carossio , et I'exile- 
rent, apres lui avoir faitcrever les yeux. 

Le doge , rappeie pour reprendre I'exercice de sa di- 
gnity , en usa de maniere a faire beaucoup de m6con- 
tents ; les factions diviserent la ville ; mais celle de Jean 
Participatio n'^tait pas la plus forte. Un jour, dans la 
cathedrale mSme, pendant Toffice divin, ses ennemis 



(1) Sabellicus, Hist, yenet.^ d^c. 1, lib. II. 

(2) Les historiens ire le designent pas autrement. 



LIVRE If. 65 

rassaillirent, le deposerentj luicouperent la barbe et les 
cheveux, el le rel6guerent a Grado, dans iin monastere. 
On procMa sur-le-champ a Telection d'un nouveaii 
doge ; les suffrages se r6unirent sur Pierre Tradenigo , 
originaire de Pola(836). 

L'un des premiers actes de ce nouveau doge fut de m. 
s^adjoindre son fils Jean , qui ne lui surv6cut pas. T^^^ '■'"" 

" ' ^ * denigo doge. 

II envoya ce fils contre les pirates narentins , avec 836. 
iesquels la r6publique 6tait dans un 6tat de guerre ha- 
bituel ; mais cette expedition n'eut point de r^sultat. 

La guerre avait lieu entre les habitants des bords du 
lac de Garde et ceux de V6rone. Les Veronals deman- 
derent du secours aux V^nitiens. II paratt que ceux-ci 
leur en fournirent , et leur faciliterent des succes contre 
leurs ennemis; car V6rone envoya de magnifiques pre- 
sents a Venise. 

L'historien du commerce de Venise (1) attribue cette 
guerre a quelques contrari6t6s que les Veronais et les 
V^nitiens 6prouvaient pour le transport de leurs mar- 
chandises dans la valine sup6rieure de I'Adige; onajoute 
que tous les prisonniers faits dans cette expedition fu- 
rent compris dans le partage des V6nitiens , et destines 
a peupler Tile de Poveglia, alors d^serte (2) ; ce qui au- 
toriserait a penser que la r^publique^ apres quatre cents 
ans d'existence , n'avait pas encore une population suf- 
fisante pour couvrir son petit territoire. 

Les peuples des cdtes de I'ltalie , toujours insult^s par iv. 
les pirates de la Mediterran6e, n'ont jamais su les punir Guerre cen- 



tre Jes Sarra- 



(1) Storia civile e polUka del Commercio <W f^eneziarU, di Carlo* 
Antonio Mabin, torn. U, liv. I, cap. yu 

(2) Note marginale de la Chronique de Dandolo. — Manuscrit de la 
biblioth^ue Ambrosienne. 

I. 5 



66 HISTOIRE DE VENISE. 

ffiiis ^tabiis ni meme les repousser. A celteepoque c'etaiewt les Sar- 
'^notte'v^ni-^ rasiDS qui desolaient la Pouille , la Galabre et les envi- 
tienne battue j.Qjjg ^^ Rome (1). Ils s'6taient m^me ^tablis dans la 

a Crotone. ^ ^ 

837, Sicile. Les Italiens implorerent le secours de Tempereur 
grec Michel, qui a cet effet arma une flotte. Mais cetto 
flotte n'^tait pas suffisante pour attaquer les Sarrasins ; 
Th^dos^ 9 qui la eommandait ^ vint sdliciter les V^ni-* 
tiens de se joindre a lui. Le doge c^da a cette d^fnande , 
et mit en mer soixante Mtiments, qu^il voulut commant 
der en persoime. 

Michel r^compeusa le ddvooement de TTadenigo en 
lui donnant le titre de protospataire , c'est-^-dire du 
grand-6cuyer de Tempire. Ceci constate encore la su- 
pr6matie que consarydient les empereurs d'Orient. Les 
doges s'honoraient d'etre revAtua^ d'une des grandes di* 
gnites de la cour, et souvent les sollicitaient. Nous en 
avonsvu plusieursd6cor6a du titre d'hypate^ c'est-a-dire 
de QQnsuL 

La flotte combing reocontra rennenii devant Cro^ 
tone, dans \e golfe de Tarente. Le amunasidant de Tar- 
m6e des Sarrasins se nommait Sabl>a. Sll faut en croire 
les historiens de Venise , la flotte grecque ptia des le 
commencement de Taction et prit la fuite , de sorte que 
tout I'effort de I'ennemi tomba surlei& Y^itiens. Presque 
tons leurs vaisseaux furent pris on submerges; ce fut 
un d6sastre general, Les d61ms de cette arm6e ftirent 
poursuivis par les vftinqueurs jusqu'a Tentree du port. 
Une flotte marchande , qui reyenait de Syrie , tomba 
entre leurs mains , et tons ceux qui la monlaient furent 
impitoy^lement massacres. Les infideles, mattres de 

( 1 ) On dit quMls penetrerent jusqu'au Vatican , et te piltemit. 



LivRte ir. 67 

KAdriaticJuej en ravagerent Ions les rivages. Venise 
elait en alarmes. 

Des que les Sarrasitis eureni qmii6 cette mer> les Na- 
rentini^j^nhardispar Idd6faite des V^nitiens, recommen- 
cerent leufs excursions, et vitirent piller la ville de Caorlo . 
Le reste dela marine v6nifienne fut enToy6 centre eux , 
el r^dssit a les contraindre de rentref dans leur port. 

Ces malheurs publics avaient amen6 des divisions in- v. 
teslines. Six families considerables 6taient k la t^te de J-j^lii^oge 
plusieurs factions. D'un cAt^ oft voyAit les Justiniani, les "»a««cr^- 
Polani, lesBasi; deFautte, les Barbolani, les Selii etles 
Sevoli. Venise eut le d^plofable spectacle de fixes con- 
tinuelles et toujomrs sanglatiftei^ ; le doge , qui n'eut pas 
la force de les r6primer, finit pAr en 6tre victime. Un 
jonr qu*il se rendait a I'eglise,' accompagn6 de tout 
son cort6ge , il fut assailli par dee furieux, qui apparte- 
naient , ditron , a la faction Barbolani ^ et massa- 
cre. Les gardes du doge firemt d'rnutiles efforts pour le 
fttfendre. Presses par les conjKr6s , ils se r^fugierent 
dans le patai&r dticffl, oii ils soutinrentun si^ge de Irtote 
joHTs. lis se rendfrent enftn, sous la condition qu'ils au- 
raient te rie sauve. Le peupfe , revenu de son effroi , 
Sentit toute Fenormitei de I'af tentat commis contre le 
chef de la repnbRque; on en poursuivit les atiteurs : les 
uns s'exilfereiirt, d'afutres ftirent mis k mort, et la famille 
des Barbolani fitt chassee de Venise ; mais dans la suite 
elle obtint son retoftr, par la protection de Teftipereur 
d'Occident. 

' Le tr6ne dwaf fut rempH en 864 par Urse Partici- vi. 
patio , qui se montra le digne successenr du premier "^,'^i/dogc^^ 
doge de son nom. II se tigua avec I'empereur Charles «ft*. 
le Chauve pour repotisser les Sarrasins , dont les arme^ 



dyH HISTOIRE DE VENISE. 

faisaient cle rapides progres sur le contineot. Mais il 
n'eut qu'une occasion d'essayer les siennes contre eux. 
lis viorent avecune flotte mettre le si6ge devant Grado. 
Le doge fit partlr aussit6t la flotte v^Ditienne ^ sous le 
commandement de son fils Jean. Les Sarrasins n'accep- 
terent point le combat , se retirerent ; Grado fut d6livr6 ; 
et Jean , de retour a Yenise ^ fut associ^ au dogat, en 
r6compense de cette expedition. Le doge ex6cuta iui- 
m^me une entreprise heureuse contre les corsaires de la 
Dalmatie ; mais ce qui lui fit encore plus d'honneur, ce 
fut d'avoir 6teint les factions qui d6solaient Venise , et 
d'avoir procure a sa patrie dix-sept ansde prosp6rit6. 

VII. Son fils Jean ^ qui lui etait adjoint depuis longtemps ^ 

^iwuo^d^r *^i succ6da en 881. II donna une marque d'ambition 

***• que Venise n'avait pas encore eu a reprocher a ses 
princes. Le comte de Comacchio , fief relevant du sainir , 
siege, etait une espece de principaute , qui lui parut un 
etablissement convenable pour sa famille. N'osant en 
demander au pape I'investiture pour lui-m6me , il la fit 
soUiciter par son frere Badouer ; mais le comte Marin ^ 
alors en possession de Comacchio , averti de ce projet , 
enleva le competiteur qui venait le supplanter , et le 
bl^ssa mortellement. II faftut que I'armee de Venise ser- 
vit h venger cette injure personnrile , et le pays de 
Comacchio fut ravage parce que celui qui avait voulu 
I'usurper n'avait pu y reussir. Comme presque tons ses 
predecesseurs , Jean voulut associer un de ses parents 
a sa dignite ; mais son frere Pierre , qu'il y appelait , 
mourut avant d'en etre rev^tu. Le doge, accabie 
d'infirmites , desespere de n'avoir reussi dans aucune 
de ses entreprises , dedara son intention d'abdiquer 
le pouvoir; il I'avait exerce peijidant six ans. 



LivRE ir. 69 

Pierre Candiano, elu pourlui succeder, vint au pa- vm. 
lais recevoir en c6remonie , des mams m^mes de son ^^^^A^ge 
pred6cesseur , les marques de sa dignity. Mais la for- ^8^. 
tune trompa toutes les esp6rances qu'on avait fondees 
sur le choix d'un homme dans la force de I'&ge et deja 
illustre par d'6minentes qualites. Cinq mois s'6taient afinerre con- 
peine 6coul6s qu'il entreprit de d6truire les pirates de de NVremr 
Narenta , arma contre eux douze galeres , dont il prit vdni "rmlfl 
lui-m^me le commandement , atteignit I'ennemi, et est battue. 
I'attaqua avec une impetuosity qui annongait I'inten- 
tion de le d6truire. Ddja ii avait pris ou brA16 une partie • . 
de la flotte des Narentins, lorsqu'il re?ut un coup mor- 
tel. Ce malheur mit le desordre et le d6couragement 
dans la flotte v^nitienne , elle c6da a son tour ; les pi- 
rates' la poursuivirent , en d6truisirent une partie , et 
le reste se r6fugia a Grado , on I'on rendit les honneurs 
de la sepulture au premier doge que la r^publique eftt 
vu mourir en combattant pour elle. 

Dans la confusion qui fut la suite de ce d6sastre , on jean partici- 
ne put s'accorder pour faire I'election du successeur de momenton^- 
Candiano. Jean Participatio , vivement soUicite de re- mentiedogat. 
prendre les r^nes du gouvemement , prouva combien 
son abdication avait 6t6 sincere. Apres avoir resists 
longtemps aux voeux de ses concitoyens, il n'y c6da 
qu'avec repugnance , revint habiter le palais ducal pen- 
dant six mois, et, k I'expiration de ce terme, renou- 
vela ses instances pour obtenir qu'on proc6d&t a reiec- 
tion d'un nouveau doge. 

Venise dans I'intervalle de soixante ans avait eu 
trois doges massacres (1) et un depose (2) , deiix guerres 

(1) Obelerio, Carossio, el Pierre Tradenigo. 

(2) Jean Participatio. 



70 HISTOIRE DE YENISE. 

civiles (I), dwxilottes detruites. Pour que lant de plaics; 
pusaant se fermer , eUe soupirait apres quelques ann6es 
d'un r6gne doux et tranquille , et cependant eUe avail 
besoin aussi d'une guerre qui r^tablH rhonneur de ses, 
arroe^i^ Ce double auccea^t^it r6sjBrvi^ au nouyeau doge , 
Pierre Trjbuno. 

IX. Son regrie fut de plus^ de vingt ans. Les douzo ou 
buno do^e quinze premieres ann6est en furent paisdbJes, II dirigea 

«««• vers, les soins de radministration int^rieure un g6nie 
qui n'^tait pas inoins propre a briller dans le& grands 
dangers. Venise r6parait ses pertes et sa marine par le 
commerce. EUe s'entourait de quelques. fortifications ; 
le port 6tait ferm6 ^r de fortes cfa^inea; \e quartier 
d'Olivolo, deyeuH une esp^e de citadelle^ prenait le 
nom. de Castello. Mais de nouvelles guerres s'etaient 
allumeea en Italie. Beranger , djuc de Frioul , et Guy , 
due de Spolette y se dispitaient les d6bris du royaume 
que les faibles descendants, de Cbarlen^agne n'^avaient 
pas su conseryer , lorsque tout a coup un nwiyel essaim 
d0 barbarea vipl fondre sur i)es belles 0ontr6es, 

X. Ceux-ci ae nommatent les Hungres. Us sortaient encore 
'"uungres^^ dc la Pannouie , in6puisahle source de torrents devasta- 

900- teurs. Ce fut vets Tan 900 qu'tts forc^rent \e passage des 

victoire na- Alpcs ct p^rvitircut aux bords de I'Adriatiqne. La r^uta- 

wnuieS. tion de V^nis^ et I'espoir d'un riohe butin ne pouvaieni 

^^- manquer de les attirer. Us se jet^rent dans des barques. 

Citta'Nuova , Equilo , Capo-d' Argere , Ghiozza , furent lo 

th6Atre de leurs rapines et de leurs fureurs. Cette ohatne 

d'iles, qui formentqne esp^dejet6e, dcml les deux exr 

tr^t^ touchen^ presque Ofi continent, ^tait envahie. 

(1) CeHe d'Obelerio et celle (Jes ^arbojani. 



LIVRE U. 71 

II ne restait plus a traverser que le bras de met qui s^-^ 
pare Venise de Malamocco. Le d6sordre et la terreur 
6taient dans la capitale. Le doge anna la flotte avec acti- 
vity , rappela aux V6tiitiens leur victoire sur P6pin , dans 
les m^mes lieux , dans une extr^nit^ semblafale , et les 
conduisit a I'ennemi. 

II 61^ difficile de penser que les barbares , strangers a 
I'art de la navigation , arrives depuis pen sur ces c6tes $ 
embarqu^ a la hl^te sur tons les bfttiments quMIs avaient 
trouv^s dans les ports^ eussentune flotte bien organis6e ; 
mais enfin c'^taient des furieux qui touchaient-^ leur 
proie. 11$ coururent au-devant de la flotte v6nitienne. 
Celle-ci profita de tons les avantages que lui donnaient 
la connaissance parfaite des lieux et un long exercice de 
Tart ; die les mit en d^sordre et les d^t compl^tement. 
Ilsquitterent cettemercouvertedeleurs d6bris, etallerent 
se venger sur I'ltalie j tandi^ que le doge , rs»nenant sa 
flotte victorieuse dans Venise, qu'il avait sauv^e, venait 
jouir, pendant les demieres ann^s de son regne , de la 
reconnaissance de sea concitoyens. L'empereur d'Orient, 
en le £61icitant de ses sugc^s y lui envoya le dipldme de 
protospataire de Tempire. 

Urse Participatio , qui succ6da k Pierre Tr|buno , 6tait xi. 
le sept^eme doge de son nom , mais u eat plus sonvent patio doge. 
dfeign6 sous celui de Badouer. C'6tait un prince ^ge ,- ^*^ 
plein de douceur et de pi^6, qui gouvema la republique 
pendant vingt ans avec prudence et mod6ratioti. Son 
regne ne fut point marque par des 6v6nements m6mo- 
rabies ; mais il est Juste de lui tenir cofn|^ de I'exemple 
qu'il donna , en ne faisant point , de son vivant, investir 
son fils de la dignite ducale. Presque tons ses predeces- 
seurs, depuis Maurice Galbaio, avaient eu cottq f9it>le$J?ey 



74 HISTOIRE DE VENISE. 

eat incontestable que Venise n'6tait , a Tegard de oi^ 
prince^ dans aucun rapport de d6pendance. Comment 
aurait-elle eu besoin d'une concession de sa part pour 
})attre monnaie ? Comment un Btat qui armait dea flot* 
tes, qui faisait des tfart6s avec les empereurs et avec ]es 
rois , aurait-il attendu si tard pour avoir une monnaie ? 
On a conjecture que le sens de cet article pouvait Hre 
que le roi d'ltalie permettait la circulation de la mon- 
naie de Venise dans ses £tat$. Cetle explication paratt 
assez naturelle. Quoi qu'^il en soit, il existe encore des 
monnaies v6nitiennes de ce temp&>la ^ et il eat remar- 
quable qu'elles ne portent ni I'effigie ni le nom des doges 
regnants(l). 

XIV. Un troisieme Pierre Candiano fut 6\e\^ au dogat a la 

'^diano m"' Pl^^ de Pierre Badouer, en 942. Il 6tait le troisieme fils 

doge, jg Pierre Candiano IL Quoique sa jeunesse eAt ete fort 

Muratori rapporte deux vers qu'on avaH Merits squs le {>Qrtrait du 
^oge Pierre Gindiaao in : 

||i\lta Berengsunlu mi\a privilegia fecit } 
Is quoque monetam cudere posse dedi^. 

(1) Un manuscrit sinpnyme des vies des doges, conserve dans la 
bibliot. dela raaison d'Este, contient un passage rapporte par Mura- 
tori ( Jntiquitates Italic^ medii ^vi; IMssertation 27®, p. 646), qui 
confirme eette conjecture : « Berengarrus,rex Venetorum,antiquajura 
confirmavit, et cudendi monetam auri et argenti, ut sub imperio Grae- 
coruui habuerant , potestatem dedit. v 

Muratori ajoute que Ton croit m^me que les V^itiens avajent j(^app<^ 
des moutraies grossieres des fe temps que les Goths occupaient Tltalie. 
(^e savant rapporte la description et Teiupreinte de plusieurs monnaies 
yenitiennes. 

Charles Marin, dans son HhMre du Cammerce de Fenise, prouve, 
torn. II, liv. II, chap, ly , que les monnaies v6nitiennes 6taie.nt plus 
^nciennes que ce traite. Pans le chapitre suivant, il donne des ren- 
seignements sur leur poids, et sur le rapport de la vafeur de For et de 
Vargeht avec les denrees. 



LIVHE II. Tfi 

orageuse , «a conduite comme prince fut fort respec- 
table. Son premier aoin fut d'armer contre les Narenting, 
qui d^solaient le commerce de Venise et infestaieni la 
mer , ou la r^pubUque avait remport6 de si briUanteg 
victoires. Eflfray^s d'un appareil mens^^ant, les pirates 
en vinrent k dea soumissions, restitu^rent le butin qu'ils 
avaient prisi , et a'^ngag^rent a payer un trjbut. 

Le nouveau doge avait trois fils ; Taiii^ 6tait engage ^^^: «*>" 
dans le^ ordres sacr6s. II appela le second , nomm^ wcie^au do^ 
Pierre, aupartagedeaonautorite; maiscejeunehonrnie, ^*^J*^"^ 
peu touchy des exemples et des.conseils de apn pere, se "^**' 
conduisait moins en prince qu'en brigaud , dont Jea fu- 
reurs devaient alarmer tons les citoyens. On ne put se 
resoudre a tolerer ses exces. Le pere ae mit en devoir de 
les reprimer; le fil^ entreprit de r6sister a I'autorite 
paternelle et a la puissance publique, a I'aide d'une 
troupe d'hommes oorrompus comme lui; et on aurait vu 
peut^tre le palais ensanglant6, si I'indignation g6n6rale 
ne se fut soulev^e pour punir la t6m6rite de ce s6ditieux. 
II ftit saisi, garrotte, jug6, condanm6 a perdre la t^te. 
Lea larmes de son pere lui sauverent la vie ; on commua 
aa peine en un bannisaement perp^tuel , et tous les ci- 
toyens s'engagerent par aerment a ne jamais souffrir sa 
presence aur le territoire de la r6pubUque. 

La cour des voisins jaloux est toujoura un asile ou- 
vert aux m^contenta. Celui-oi ae retira a Ravenne, ou 
il arma quelqueg vais$eaux, avec lesquels il se mit a 
faire la course contre les bAtimenta de sa nation. Son 
reapectaWe pere , au desespoir de voir cet indigne fila 
finir par le metier de pirate, le plus odieux de tous aux 
yeux des V6nitiens, en mourutde chagrin, dans la on- 
zieme anndc de son regne. 



76 HISTOIKE DE VEMSE. 

'^^'- fitrange mobility des passions humaines! Ce pirate, 

Pierre Can- «. -i^t ••» 

ciiano IV ^ ce mrieux, cet exile, dont on avait jur6 de ne jamais 

g^' souffrir le retour, fut celui que dans la nouvelle Election 

les suffrages appelerent au tr6ne. Trois cents barques 

allerent le chercher a Ravenne, et son entree dans Venise 

fut un triomphe et un scandale. 

Le royaume dltalie venait de changer de maitre. 
Othon en avait chass6 B6ranger. II importait a la re- 
publique que cet empereur voulAt bien s'en tenir avec 
elle aux termes des anciens traites qu'elle avait faits 
successivement avec les divers possesseurs de I'ltalie 
i^p6rieure. Le nouveau doge lui envoy a une ambassade 
a Rome, et les traites furent renoilvel^s. 

Pendant que Venise consolidait ses relations de bon 
voisinage avec I'empereur d'Occident, elle n'oubliait 
pas que c'^tait dans TOrient qu'6taient ses relations de 
commerce et son alli6 naturel. Ses vaisseaux fr^quen- 
taient les ports du Levant, et fournissaient les Musulmans 
nouvellement 6tablis sur ces cdtes de tout ce que I'Eu- 
rope offrait a leurs commodit^s ou k leurs besoins. 
L'esprit de trafic s'etendait sur tout, m^me sur le com- 
merce des armes et des esclaves (1). Mais Tempereur 
grec, qui meditait des projets contre ses nouveaux voi- 
sins , exigea que le doge d^fendtt aux V6nitiens , sous 
les peines les plus sev^res, de fournir aucun secours aux 
infideles. ' 

Tels sont les actes ext^rieurs du gouvernement dc 

(I) Parmi les presents que Luitprandt, ambassadeur de B^ranger, 
offrit a rempereur de ConstaDtinople, en 948, il y avait des esclaves, 
dont quatre etaient entierement inutiles, sorte d'eunuques de tres-grand 
prix. La ville de Verdun elait alors en possession de cctte hranche de 
commerce. 



tlVRE II. 77 

Pierre Candiano IV. A Tint^rieur son administration fut 
tyrannique. li donna un exemple jusque aiors inoui, 
II repudia sa femme , dont il avail un fils , relegua la 
mere dans un convent , forga le fils a entrer dans les 
ordres sacres, se remaria avec una petite-fille de Hugues, 
roi des Lombards ; et comme elle avait quelques droits 
sur certaines villes d'ltalie , il fit la guerre pour les 
soutenir. 

Les Venitiens ne pouvaient voir qii'a regret le sang 
de leurs concitoyens r^pandu pour les int6r6ts priv6s de 
leur doge, Celui-ci, qui craignait les suites d'un me- 
contentement qu'il avait fait naitre , s'avisa de prendre 
des precautions contre le peuple et d'introduire une 
garde dans son palais, ce qui 6tait sans exemple. Get 
acte de prudence ne fut juge que comme un trait d'or- 
gueil. La hauteur indispose peu(r6tre encore plus que 
la tyrannic. 

Une foule immense se porte vers le palais. La garde uest mas- 
repousse les assaillants. Desesperant dele forcer, on ^^ * 
met le feu a tons les b&timents qui Tenvironnent; I'eglise 
de SainlrMarc, plilsieurs autres edifices, trois cents 
maisons, sont en tlamipes. L'incendie gagne le palais, 
toutes les issues sont assi^gees par une populace fu- 
rieuse. Le doge, poursuivi par les flammes, veut s'6- 
chapper ; il tient dans ses bras un jeune fils qu'il avait 
eu de sa seconde femme. Partout il trouve les passages 
fermes. II implore la piti6 de ses ennemis , rappelle les 
services de son pere , pr6sente son fils , reclame I'hu- 
manite en faveur de cet innocent, demande a ^tre juge, 
se soumet a tout. II n'6tait plus temps, le peuple furieux 
se pr^cipite sur lui , le massacre impitoyablement ainsi 
que I'enfant, et jette leurs corps a la voirie. 



\ 



78 HfSTOIRE DE VENISE. 

xvF. Les exces qii*on avait eu a reprocher a ce doge do- 

flZT'^. terininerent tous les suffrages en faveur d'un Jiomme 
9^«. d'un caractere tout oppos6. Pierre Urseolb , qui ful 6lu, 
n'accepta cette dignity qu'avec la plus sincere repu- 
gnance. Sa pi6t6 6tait 6niinente, sa Iib6ralit6 digne de sa 
fortune. II fit rebfttir a ses frais le palais et I'^glise Saint- 
Miarc , d^truits dans la derniere s6dition. Ges soins pieux 
ne Temp^cherent pad de marcher en perdonne au secours 
deB habitants de la Pouille , attaqu6s par les Sarrasins, 
vicioiresar et il remporta une victoire 6clatante sur ces infideles. 
arrasms. j^^ yqIq^y k Veuise , il continua de gouverner avec beau- 
coup de sagesse ; ftiais les entretiens d'un moine fran- 
Cais, que la devotion avait conduit k Venice, lui firenf 
croire qu'il 6tait un spectacle plus agf6able a Dieu que^ 
Celui d'un prince qui travaille au bonheur de ses sigefa 
par son administration et par ses exempleiS : il finit par 
se determiner a abandonner sa femme , son fils et le soin 
de r^t ponr embrasser la vie contemplative. 
Ledoge**^. La nuit du i** septembre 978 il s'6vada furtivemenf 
emb^as^^la dc SOU paldis , ou il dcvait craindre en effet d'etre retenii 
"^th^^ par Famour de son peuple , et se sauva dans une abbaye 
978. voisine de Perpignan , pour y finir ses jours dous I'habif 
monastique. Venise , apres Tavoir ch^ri comme prince , 
rinvoqua dans la suite parmi les bienheureux (1). 
C'est k ce regne qu'on rapporte le plus ancien docu- 

(1) S'il fant en croire la Fie des Saints de Fordre de Saint- Benoity 
sect. 5, p. 885, Urseolo se repentit de son skbdication, ou au moms de 
sa fuite ; car un jour i% vint s'aceoser a son sup<!rri6ttr de ne pas savoir 
resister assez fortement aux tentations de Tespritmalin, quiFexcitait 
a retourner dans sa patrie, et le prier de cbStier sa fiaiblesse. II mou- 
rut en 997, precisement Tannee ou son fils, dont il avait predit la 
gloire , fit la eonqu^te de la Dalmatie. 



LivRt II. 79 

thenl qui constate I'existence d'un tmpdt siir les fortunes. 
Mais on ne pent pas douter que cette contribution n'eAt 
6te levee dans des temps anl^rieurs. II paratt qu'elle etait 
fix6e ail dixieme du revenu d6clar6 par le contribuable 
sous la foi du derment ^ et que cette taxe, au lieu d'^re 
annuelle^ ne se levait que dans les cas de necessite. Ce 
d^cime , 1^ produits de quelques cens , les douanes et 
drcHts de port, lea droits sur le sel et les amendes judi-^ 
ciaires, composaient dans ce temps-la tout le revenu de 
la r6publique (1). 

Vital Candiano , frfere du doge massacre , fut 61ev6 a xvin 
la supreme magistrature. Ce retour frequent des m6mes aiiuodoge. 
noma, malgr6 ce que plusieurs princes avaient pu faire 
pour les rendre odieux , prouve I'existence continue de 
di verses factions qui survi vaien t aux doges e t s'a ttachaien t 
a leurs families. Le regno de Vital Candiano n*offrit rien 
de digne de memoire. II n'y avait guere qu'un an qti'il 
6tait sur le tr6ne lorsqu'une maladie vint mettre ses jours 
en peril. II fit voeu dese consacrera Dieu s'il en rechap- 
pait ; et en effet apr6s sa guerison il se retira dans un 
monastere. 

L'avaigle populace , dit un historien (2) , proclama xvm. 
Tribun Memmo pour succ6ier a Vital Candiano. C'etait ^JjjJJ'S^."*' 
un homme d'uu caractere nol , d*une incapacity absolue , 979. 
mais recommande par une immense fortune , et d6voue 
a une faction d^s lors puissante , qui avait pour chefs 
ceux de la famille Morosini. C'6tait une rajson pour que 
son regne fiit orageux; malheureusement il fut long. 
Venise se vit paidant quatorze ans troublee par des 

{ t) Sforia eivUe e politica del Commercio cfe' Feneziaw, di Carlo- 
Antonio Mabin, torn. 11, Ky. in, cap. iv. 
(2) /6i^.,cap. V. 



80 HISTOIRE DE VENISE. 

haines domestiques et par la crainie des auxiliaires que 
les factions rivales appelaient du dehors (1). 
Faciionsdans La maison des Morosini 6tant prot6g6e par I'empe- 
^>n»«- reur de Constantinople , il fallait s'attendre que I'empe- 
reur d'Occident soutiendrait la faction oppos6e , c'est-a- 
dire celle qui avait les Caloprini pour chefs , et verrait 
la r^publique de mauvais oeil tant que les Morosini ne 
seraient pas abattus ; mais la faveur que le prince accor- 
dait a Tun des deux partis jetait beaucoup de citoyens 
dans le parti contraire. 

La vie du doge fut m^nac6e ; un Morosini fut assas- 
sin6 dans une 6glise. On apprit que I'empereur Othon II 
arrivaiten Italie avec une arm^e. La r6publique se hftta 
de lui envoyerune ambassade, pour le solliciterde con- 
firmer les trait^s d6]a existants eutre Venise et Tempire. 
Othon regut les envoy6s avec hauteur, fit d61ib6rer son 
conseil sur leur supplique , et leur accorda la paix, pour 
I'amour de Dieu, 6tait-il dit dans le dipl6me , et pour m6- 
riter le paradis (2). 

Le doge crut obtenir les bonnes graces d'Othon en 
pr^tant les mains a la faction qui voulait exterminer les 
Morosini. Bient6t il changea de parti, ou par une suite 
de la faiblesse de son caractere , ou pour ne pas encourir 
Tanimadversion publique excit6e par le meurtre dont la 
faction Caloprini s'^tait souill6e. 
Les chefs de Forts de la faveur populaire , les Morosini recouvre- 

la faction Ca» 

loprini 96 rt- TGut la sup6riorit6 ; on leur fit concession de toute I'lle 

(1) Voyez VHistoire des Revolutions d'ltalie^ par Denina, Uv. IX, 
ch. VIII. 

(2) Questa carta e, per dir il vero, insolente per un popolo riconos- 
ciuto sovrano. Histoire des Bevolutions d'lialie, par Denina, liv. IX, 
cap. VI. 



LIVRE U. 81 

SainlrGeorges , qui est un des quartiers de Venise; les fugientau- 
Caloprini furent pers^cut^s a leur tour; les principaux i>?Ii^rp*ur 
de cette faction se r6fugierent sur le coatinent, etallerent ^'^<^>^"^- 
se Jeter aux piede de rempereur. 

« Seigneur, s'6cria Etienne Caloprini, leur chef (1), 
« c'est aux {HOds d'un prince , Tamour de ses sujets et . 
<c ['admiration du monde, que des infortun^, des op- 
« primes , viennent implof er un asile oontre un gouver- 
« nement inique et une minority factieuse. Exil6s d'une 
« patrie k laquelle nous avons tant pronv6 notre amour, 
« d'unq patrie qui g6init sous le pouvoir anarchique 
« d'un petit nombre d'hommes pervers et alt^res de 
« notre sang , nous n'avons plus d'asile que dans votre 
« protection ; nous ne nous releverons pointy seigneur, 
« que vous n'ayez accueiili notre misere. 

« Nous n'avonseu aucune part ni au meurtre du digne 
c< doge Candiano , ni a la violation des trait^s qui liaient 
« notre r^publique envers votre empire ; nous n'avons 
« point reehereh6 la faveur des Grecs, vos implacables 
« ennemis. Nous nous sommes toujours montr^ z616s 
« pour la plus juste des causes. Nous avions des droits 
« a la reconnaissance de nos concitoyens^ et nous sommes 
« pers6cut6s. Puisse notre patrie durer ^temellement , 
<t mais sous les sages lois d'un prince qui peut seul la 
« sauver de ses discordes intestines et de ses ennemis 
« ext6rieurs ! 

« Je parle non-seulement au nom de ceux que vous 
« voyez iciprosternesdevant vous, et qui sontdesper- 
<c sonnages considerables , mais encore au nom de t9ut 
« ce qu'il y a de grand , de tous les citoyens , de tout 

(1) Histoiredes Revolutions cTIialie^ par Denina, liv. IX, 6ftp. V!i. 
I. 6 



82 HISTOIRE I)£ \ENISE. 

« ce qui d6teste le despotisme d'une faction et nn doge 

« qui la favorise; tous, tous ne dfeireni que de se voir 

c( vos sujets , et aux conditions qu'il vous plaira de die- 

« ter. Si un prince auguste ne me juge pas indigne de 

« gouvemer en son nom sa nouvelle province, je sau- 

- i< rai justifier son choix , et je signalerai mon zele pour 

^ son service. Je serai, seigneur, votre vassal fidele; 

« vous serez le mattre de T Adriatique , vous disposerez 

« de nos flottes, de 200 marcs d'or; et par ce moyen 

« vous pourrez. porter vos forces en Dalmatie et dans 

« les possessions de I'empire d*Orient, chasser de Tlta- 

« lie les Grecs et les Sarrasins , et venger les droits de 

« votre couronne. » 

Lempereur Tcl cst le laugago de tous les transfuges. Othon, qui 

^gllerreTif 6coutait ccux-ci avcc complaisance , les accueillit , et , 

repubiique. d'apres leurs conseils , d^fendit a tous ses sujets de com- 

982. 

mercer avec Venise ,' de recevoir aucun Venitien dans 
ses Etats (1). Tous les passages furent gardes, toutes les 
communications furent interrompues, les subsistances 
que Venise tirait jouraellement du continent furent in- 
terceptees : les 6migr6s v6nitiens se chargerent eux- 
m^mes du soin de miner, d'affamer leur patrie , tandis 
que dans Venise le peuple en fureur saccageait leurs 
maisons , confisquait leurs biens , et poursuivait leurs 
feiKime^; et leurs enfants. 

On n'avait point d'armes a opposer a ce genre de 
guerre qu'Othon venait de declarer a la r6publique. 
Dans rimpossibilit6 d'attaquer Tempereur sur le conti- 
nent , il ne restait d'autre ressource que de le fl6ehir, 



(!) Ut nulli in aliqua sui imperii parte Venetico pervento parcere 
audereDt. 



LIVHE II. 83 

mais on le tenta vainement. La capitate, voyant ses 
vaisseaux repousses de tous les ports qui foumissaient 
a sa Gonsommation , ses magasins ferm^s , ses ouvriers 
sans travail , et ses marches sans approvisionnements , 
fiitpresque r6duite aux derni^res extr^mit^s. 

Les Caloprini eurent la coupable joie de forcer quel- m. 
ques villes de leur r^publique a ouvrir leurs portes a 
Temper^ir; il y en eut qui se rendirent pour ne pas 
p^rir de famine. 

Mais une fievre qui surprit Othon vengea la r^pu- 
blique et fit avorter les desseins parricides de ces trans- 
fuges, qui, nepouvant m6me obtenir un asile dansTem- 
pire, furent r6duits a faire soUiciter leur grAce par la 
veuve de Tempereur. Le blocus de Venise fut lev6, les 
Caloprini y rentr^rent en suppliants. Bient6t apres trois 
d'entre eux, les fils d'Etienne , furent assassin^s aux 
portes du palais par la faction des Morosini. Pendant 
qu'on rapportait leurs corps sanglants k leur mere , le 
peuple, <^mu de ce spectacle y murmura contre le doge, 
qu'il accusait de n'^tre point stranger a ce menrtre, et, 
indign^ de sa faiblesse , qui ^ternisait des inimiti^s si £a- 
tales a la r^publique, il demanda a grands cris Tabdi- 
cation de Memmo , qui passa du palais ducal dans un 
convent. 

Nous avons vu quatre doges de suite exil6s avec les 
yeux crev6s} nous venous d'en voir quatre qui ab«- 
diquent pour embrasser la vie religieuse : c'esfc I'esprit 
d'imitation qui presque toujours decide des actions des 
hommes. ^^^ 

II y avait a pen pres cinq cents ans que les fugitife de coup dceii 
Padoue et d'Aquil^e avaient cherch6 un asile dans les de veni^*^* 
lagunes. Contents d'y trouver ieur sAret6, d'agrandir ^"^p^ojue!"*" 

6. 



84 HISTOIRE Dfi VEMISE. 

leur ville et d'6tendre leur commerce , ils n'avaient fait 
jusque-4a que des guerres justes , ils n'avaient pris les 
armes que pour repousser les pirates , pour secourir ua 
voisin opprim^ , ou pour d6fendre leur liberty contre 
P6pin et les Hungres. Quoique plusieurs Victoires leui* 
eussent donn^ un juste sentiment de leurs forces , ils 
n'avaient a se reprocher aucune agression , si ce n'est 
peut-6tre contre les Sarrasins ; mais ils avaient entre- 
pris cette guerre a la sollicitation des peuples de I'ltalie 
etsur la requisition de rempereur d'Orient, dont la r6- 
publique relevAil k quelques 6gards. D'aal leurs, dans 
les id6es g6neralement regues a cette 6poque, lesSarra-^ 
sins , en leur quality d'infideles , 6taient hors dti droit 
commun. 

Jamais la r6publique n'avait fait d'entreprise sur le 
continent ; car il ne serait pas juste de lui imputer les 
expeditions momentan6es de deux doges qui n'avaient 
pour objet que leur int6r6t personnel. 

Cette reunion d'exil6s et de p^cheurs 6tait devenue 
une nation riche , puissante , belliqueuse a la fois et pa- 
cifique. Le fruit de cette moderation avait 6t6 , sinon 
une existence exempte de troubles , du moins la creation 
d'un fitat ind^pendant , qui s'affranchissait pen a peu 
de I'influence des deux empires entre lesquels il se trou- 
vait plac6 , qui traitait avec ses voisins , qui comptait 
beaucoup de families illustres , et dont les princes s'al- 
liaient aux fiUes des rois ; mais enfln I'Etat tout entier 
ne s'etendait pas au dela des lagunes et de quelques 
points de la cdte voisine. Une scene nouvelle va s'ou-' 
vtir. 

Le commerce , cette profession ou Ton tente continue!- 
lement la fortune^ n'e§t pas une ecole de moderation.- 



LIV^RE II. 85 

Les succes inspirent t'avidite et la jalousie^ et celles-ci 
Tesprit de domination. Le commeroe maritime veut des 
ports ou ses vaisseanx soient aceueillis ^ de Tautorite la 
oil il achate ^ des privili6ges la od il vend , de la siirete 
pour la navigation, et surtout point de rivaux. 

Get esprit d'ambition est au fond le m^me que celui 
des conqu^tes. Venise va nous en foumir un exemple. 

Aueun choix des Y^nitiens ne fut justifl^ par des suo- x%. 
ces plus grands et plus utiles que celui du doge Pierre g^ioljdoge. 
Urseolo II, en 991. II 6tait fils de celui qui avait abdi- 9»«' 
qu6 le dogat quinze ans auparavant. Conune il faut que 
dans la vie de tous les grands hommes il y ait quelque 
chose de merveilleux , on r^pandait que son pere avait 
annonc^ que ce fils serait la gloire de sa patrie , et la 
saintete d'Urseolo T' donnait a ses esp6rances pater- 
nelles toute Tautorit^ d'une proph6tie. 

A peine le nouveau doge fut-il sur le tr6ne , que les son adminis. 
factions qui avaient dechire Venise pendant le r^gne de *****'^"* 
son faible prM6cesseur se calm^rent , ou au moins so 
turent. Les deliberations 6taieht frequemment troubl6es ; 
le palais avait 6te ensanglante plus d'une fois : Urseolo 
fit rendre une loi par laquelle tout aote de violence dans 
les assemblies publiques serait puni d'une amende de 20 
livres d'or , ou de la^ mort pour ceux qui n'auraient 
pas de quoi payer Tamende (1). Homme d'Etat autant 
qu'habile guerrier , il s'occupa de la prosperity du com- 
merce. Iltraita ayec tous les Etats de I'U^ilio pour assurer 
des avantages aux vaisseaux et aux marchandises des 
Venitiens. II acheta par quelques redevances de petits 



(I) Cetle loi est rapportee dans Vllistoire du Commerce de yenise 
par Mabin, tome II, Uv. Ill, chap. iii. 



y 



86 HISTOIRE DE VENISE. 

ports sur la Livenza^ la Piave et le Sile; il pi it a ferme 
les douanes de quelques princes (1); il obtint de I'eni- 
pereur d'Orient que les sujets de la r6publique seraient 
exempts de tous droits dans Tetendue de Tempire j tant 
dans les ports que dans Tint^rieur des terres (2); ou du 
moins que les droits seraient r6duits dans la proportion 
de trente sols d'or a deux ; eufin^ il s'assura , par une 
ambassade et par des presents , la bienveillance des 
soudans d'Egypte et de Syrie, 
Commerce Le commerce int^rieur de I'Adriatique 6tait lui-m6me 
daiisrAdria- une souroe aboadante de richesses pour les V6nitiens. 
^^"®* A la faveur des concessions du patriarche d'Aquilee 
et des rois d'ltalie j leurs barques remontaient tous les 
fleuves de la Lombardie et du Frioul , pour y vendre 
toutes sortes de marchandises 6trangeres. lis etaient 
accueillis dans les ports de la Pouille et de la Calabre ; 
sur la c6te orientale du golfe ils jouissaient de quel- 
ques privileges, achet6s, il est vrai, par un tribut, 
mais qui n'en ^aient pas moins profitables. Ils tiraient 
de la Dalmatie du bois a brAler, des vins, de I'huile, 
du chanvre , du lin, des grains de loute espcce , et des 
bestiaux ; la c6te septentrionale leur offrait du plomb , 
du mercure , des m6taux de toute espece , des bois de 
construction , des laines , des draps , des toiles , des cor- 
da^s , des pelleteries , des fruits sees , et m^me des es- 



(1) Hhtoire du Commerce de f^enise, par Mabin, ch. ix. 

(2) II serait difficile de sp^eiOer en qnoi eonsistatt eette e?[emption 
de droits. Sabeilieus , d^ead. i, liv. iV, die qn'on obtint en &veiu* des 
Venitiens Texemption des droits de gabelle et de port dans tout Tem- 
pire. Voyez au surplus sur cette bulle d'or des empereurs Basile et 
Conslantili VfHstoire du Commerce deJenUe^ par MASiiMt torn. If, 
liv. II, et liv. Ill, chap. viii. 



ifVRE H, 87 

claves et des eunuqiies (1). Partout ib s'emparaient du 
commerce exclusif du sel et du poissoi^ sal6 , et ils re- 
pandaient dans toutes ces centres les marchaodises de 
I'Orient (2). 

C'etait a la faveur d'un commerce ! si 6teadu que 
Venise, jusque la stains territoire, armait des ftottes, et 
que, plac6e entre deux empires, elle avait m nfeister a 
Tun et se faire rechercher de Tautre. 

Ces avantages ^taient consid6rables ; mais pour eu 



{i)Storia civile epolitica del Commereio rfc' Feneziani^ di Carlo- 
Antonio Mabiiv, torn. II, lib. II, cap. m. 

(]) II commereio parea geoeralmente esseisl ristretto tra pocbe terre 
vicine d'una stessa provincia, concorrenti le une al mercato deir altre, 
come fu sempre neeessario costume di tutte le nazioni anche piu rozze 
e piu incolte. Poehi erano quelli , per quel cbe ne parli la storia ita- 
liajaa , ehe facessero allora professigne d*un trafico alquanto ptii grdnde 
e piu esteso : i Giudei che, dispersi per il mondo, ed esclusi da ogni 
uffizio civile e ordinariamente anche dall' agricoltura , per non aver 
beni stabili proprj , alienissimi per altro canto dal mestier delle arnii, 
furono Qo^tretti a impiegar tutta V industria, o neir eserciao della 
scienza fisica o nella mercatura i pero furono in tutti i paesi del mondo 
nguardati come i piu intraprendenti e i piu avveduti mercatanti, e tali 
erano essi in Italia , anche SQtto il regno de' Francesi. Ma fra le nnzioni 
naturali d'ltalia i Yeneziani furono, son piure i principaJ^ ma quasi i 
soli che esercitassero fin dal nono secolo un v£tsto commereio. Yenezia 
era Temporio non meno d'ltalia , che della Grecia , e de' paesi confi- 
nanti con FAdriatico. Lo scrittor tedesco autore degli annali chiamati 
Fuldesi ne lasejo , quasi per incidenza , un bei testimonio ; e piu si parla 
nelle altre memorie di quei tempi , di mercatanti veneziani, che d'lta- 
liani generalmente. Gli Amallitani, posti n^gli ultimi confioi d'ltalia, 
e soggetti , benche con poca dependenza, all' imperio greco , eserci- 
tarono anch' essi sotto i rh francesi la mercatura , ma il commereio 
loro fiorl specialmente nei seguente secolo defiimo, % i PisanI e i Ge- 
novesi, che poi tanto grido ebbero per tutti i porti del Mediterraneo e 
gareggiarono di eredito, di potenzat con gli stessi Yeneziani, nofi 
prima del secolo undecimo comminciarono ad aoqui^ar nome. (Dh- 
wiNA, liivoluziatti d'HaliUy tom. II, lib. YllI, cap. xu. ) 



88 HlSTOItlE »E VENISE. 

jouir paisiblement il fallait 6tre d6Iivr6 de ces pirates de 
Narenta, qui depuis cent einquante ans fatiguaient le 
commerce de Venise de leurs entreprises continuelles. 
lis ne lui fournissaient pas dans le moment un pr^texte 
pour les attaquer; seulement ils r^clamaient le tribut 
annuel que la r6publique leur avait promis , k quoi le 
doge r^x>ndit qu'il irail bientAt le leur porter lui- 
m^me (1). Leurs courses ^taient dirig6es alors contre les 
peuples ^tablis te long de TAdriatique : les Istriens, les 
Liburniens et les Dalmates. II y avait des brigands a r6- 
primer, des faibles a secourir ; ee fpt une oqcasion pour 
les assujettir tous a la fois. 

Diverses nations s'6taient 6tablies successivement sur 
ces cAles; elles avaient d^pendu d'abord de leurs chefs^ 
ensuite des empereurs d'Orient pour la Dalmatie , et des 
empereurs d'Occident pour ce qui ^tait au nord : ces 
deux empires s'6taient affaiblis ; diverses villes de com- 
merce s'^laient 61ev6es sur ce littoral ; elles se regar- 
daient a pen pres comme ind6pendantes , et elles au- 
raient trouvd dans la navigation une source assur^e de 
prosp^rit^ sans rincommodH^ qui r^siiltait pour elles 
du voisiftage des Narentins. 

II n'y a point d'invraisemblance a conjccturer que 
Venise ne voyait pas sans quelque inquietude, ou sans 
jalousie, des peuples libres, industrieux, bons marins, 
^tablis sur toute la c6te orientale de TAdriatique. 
Les peoples Lcs hjstoriens v6nitiens racontent que tous ces peu- 

(t) Caeperuntque ftenim censum importune ducis exigere , quibus 
dux pro illorum igDominia demandans non perquemlibet nunciorum 
hunc mittere euro, sed vitacomite ad banc persolvendam dationem 
venire ipse non denegabo. ( Chronique aitribnee a Sagornino , pu- 
bliee par ZaneUi. ) 



\\i. 



IIVRE tti 89 

ptes , eomme d'un concert unanime , envoyerfent des ^e la Daima 
d^put6s a Veaise, pour implorer des secours centre les le secourede 
pirates., offrant de se dopner a la r^publique si elle les *^comreies"^' 
en d61ivrait (1). 11 n'y a guere de peuples qui veuillent ^^^^' 
se donner ; en ne eonnait point de magistrats qui aient ^ 
le droit jie donner les peuples : eette deputation , s'il 
est vrai qu'elle ait eu Ueu , ferait plus d'honneur k la 
politique de ceux qui la regurent qu'^ la sagesse de 
ceux qui Tenvoyerent. 

Quoi qu'il en seit , les V6nitiens s'empresserent de Armement 
fair^ un armement cot^id^rable pour aller secourir ou cxp^iuon. 
asaujettir leurs voisins, et le doge, apres avoir regu des ^' 
mains de I'^v^que I'^teadard de la republique , se mit 
en mer au printemps de Tan 997. 

U se dirigea d'abord vers Parenzo, sur la c6te d'Istrie . soumission 
Des que la flotte v6nitienne fut a la vue du port, I'^veque 
et les principaux magistrats vinrent a bord du vaisseau 
que montait le doge protester de leur d6vouement et 
de leur fid^it6. Urseolo mit quelques troupes a terre, fit 
^n entr^ dans la ville , en prit possession , alia faire 
ses d6voti(Mis sur le tomheau de saint Maure, leva Tancre 
le lendemain , et vogua vers Pola , oii il fut re^u de la roia. 
m^m^ maniere. II s'y arr^ta quelques jours, parce que 
les peufrfies des environs venaient soUiciter la faveur 
d'etre adopt^s par la r6publique et amenaient au doge 
des soldats qu'il distribua sur ses vaisseaux. Entre les 
ville^ dont il regut le serment on cite Capo-d'Istria , Trieste,capo 

d'Istria, etc. 

(t)L'auteur deVHistoire de Trieste, le P. Iren^e della Croee, 
liv. VIII, ehap. vu, raconteeet evenement de la m^me maniere : « Of- 
ferendo a piedi del doge, cou la propria soggetione, aneo el vassala- 
gio. » n syoute qu'on ne salt pas si les Venitlens possedaient d^ja Trieste, 
ou pour quelles raisons iis n^gligereat cette occasion de la soumettre. 



90 HISTOIRE DE TENISE. 

PiranOy Isola, Emone, Rovigno et Humago. Leshisfo- 

riens ne sont pas d'accord sur Trieste. II y en a qui la 

comprennent parmi les villas qui se soumirent ; d'autres 

n'en font point mention. 

zara. £,9 mSme accueil atteadait le doge k Zara , ville qui 

aval t des longtemps des relations de commerce et d'amiti^ 

avec Venise. Tout le peuple vint a sa rencontre en te sa- 

luant des noms de liberateur et de seigneur (1). La il 

cor> ite , regu t les 6 v^ques et les d6putations de Cory tte et d' Arbo, 

qui vinrent , suivant les expressions d'un auteur veni- 

tien (2) , lui demands la paix ; en ajoutant qu'apres les 

prieres qu'on faisait pour Tempereur, en c616brant le 

service divin , on en ferait pour le doge. 

N^gociation Mulcimir, roi de Croatie, inquiet de I'approche dc 

avec le roi ' * * * 

de Croatie. Tarm^c d'Urscolo, lui envoya demander son amiti^, en 
lui offrant des secours , et cette n6gociation se termina 
m6me par le manage de la fiUe du doge avec fitienne, 
fils de Mulcimir. 

Pendant ce temps dix galeres de la flotte v^nitienne 

furent envoy6es pour occuper Tile de Chama et ravager 

le pays des Narentins. D'autres allerent a la rencontre 

d'une flotte marchande qu'attendaient les pirates , e^ Ten- 

leverent. 

soumiasion Arriv6 a Chama , le doge regut Thommage des villes 

spaiato , se- dc Bclgrado et de Trau (3) , Spalato, Salone , Sebenigo, 

enigo, eipt jy^^jg^ Almissa, Raguse; et les lies d'Arbo, deCherzo, 

de Brazza , de Coronata , de Pago , d'Ossero , et de Lissa, 

(1) Sabellicus, HisL A'ea^^., decad. I, Ub. IV. 

(2) Ibid,; Toyez aussi la chroniqoe attribu^ h Sagornino. 

(3) L'auteur des Mtmorie Utoriche di Trau, Jean Lencio, raconte 
que les V^nitiens y furent recus comme des lib^rateurs; mais il ecrit 
d'apres la chronique de Dandolo. 



LIVRE II. 91 

imiterent cet example. Deux Hes sculem^ity Corcyre ia 
Noire, aujourd'hui Curzola, et Lesina, refuserent de se 
souiDettre. Le doge n'h^ita pas k las assi^ger. Corcyre conqueia ^e 
^tait sans defense , et fui emportee sans difiiculte ; mais de Lcsina. 
Lesina passait pour une place inexpugnable , c'^tait le re- 
paire des Narentins; la ville ^tidt dans une situation fort 
escarp6e , fortifi^e par Tart et d^fendue par une nom- 
breuse gamison. C'^lait cette mdme place dont mille ans 
auparavant Yatinius 6crivait a Gc^ron (i) : « J'ai forc6 
quatre enceintes , escalade quatre. tours , emport6 une 
citadelle , et je me suis yu contraint d'abandonner ma 
conqudte. » La flotte v6nitienne bloqua le port , et Tar- 
mee investit la ville ; des sommations , des propositions 
furent adress^es inutilement aux assi^6$ , ils etaient r6- 
soius a tenter le sort des armes. 

L'attaque fut ordonn6e. On commenga par lancer une 
gr^le de traits sur les remparts ; les assi^g^s , quoiqu'ils 
y r6pondissent avec courage , furent obliges de s'6carter 
pour se mettre a I'abri ; aussit6t les Venitiens gravissent 
sur.le rocher, les 6chdles sont appliquees aux murailles ; 
les assieg^s accourent pour repousser I'assaut / mais on 
monte de tons c^t^s , le nombre des assaillants angmente 
a chaque instant, la gamison plie, et les Y^tiens se pr6- 
cipttent avec elle dans la ville. La se fittui horrible car- 
nage ; le doge arriva pour le faire cesser, accorda la vie 
aux vaincus , leur ordonna d'6vacuer la place , et les fit 
transporter a SainirMassimo. 

Ce fiit sur le lieu m6me de sa victoire qu'Urseolo regut 
les d^pui^sde Raguse, qui vinrent prater pour leur ville 
le sennent de fid^lite a la republique. 

(1) Episiaia adfamiiiares, lib. V, ep. x. 



02 HISTOIRE OE tENISE. 

YMi. La Datmatie 6tait soumise ou conquise ; il restait k 
Guerre con- chftUer les NarentiBS. Ilfallaitque ce peuple eAt obtenu 

tre le8 Na- , / > i_ . • 

renUHs ; iis pr6c^demment eontre les V^nitiens un sticces men impor- 
80Dt TaiBcus. ^^^^^ ^^^ j^ r6publique leur payaitna tribul annuel. Le 

golfe de Narenta se trouvait sans defense par ta prise des 
Mes de Curzola et de Lesina. Le doge fit d^arquer ses 
troupes, et livra le pays k la fureur du soldat. Tout fut 
mis a feu el a sang , tout fut d^truit , les habitants 6taient 
egorg^ sans distinction ; ce qui put ^chapper vint se 
mettre a la discretion du vainqueur. Les conditions qu'il 
leur dicta furent telles qu'on pouvait les attendre apres 
une guerre de cent soixante ans , qui se terminait par une 
horrible catastrophe : plus de tribut , defense d'armer en 
course , ordre de respecter le pavilion v6nitien et indem- 
nity de toutes les pertes occasionn6es aux sujetsde la r6- 
publique. Ainsi se termina cette longue lutte entre Ve- 
nise et les pirates, qui devint pour la r^publique I'occasion 
de la plus belle conquAte , et qui la mettaif en 6tat de tirer 
desormais de son propre territoire tons les objets de pre- 
miere n^cessite qu'elle n'avait pas , les grains , le vin , 
rhuile, les bestiaux, le chanvre et le boisr. Mais ce n'6- 
tait pas tout de trou ver dans ces nouvelles possessions des 
ports , des marchandises , des matelots ; il y avait une 
population de consommateurs a rendre tributaire du com*- 
merce de Venise. 

11 nous re&te a voir comment les V6nitiens en userent 

en vers les peuples qui s'6taient donn6s a eux. 

xxiii. Urseolo ramenant a Venise son arm6e victorieuse y 

tegouverne- fut reQu avcc des transports de joie. On d^cida que d6- 

r<^pubiique sormais Ic doge dans ses actes ajouterait an titre de due 

la Dah»au"c. ^^ Vcnisc celui de due de Dalmatic. Quant a la forme 

du gou vernement de ces provinces , on ne distingua point 



LIVRE II. 93 

celtes dont la squmission avait et^ spcmtan^e de celles 
qu'il avait fallu conquerir. On envoya dans chacune un 
magistrate qui, sous le titre de podestat, les gouvernait au 
nom de la republique. Ces magistrats ^taient k la nonii- 
nation du doge , qui les choisit parmi les families v6m- 
tiennes les plus considerables (1); et cet usage ^ cons^ 
tamment observe depuis , ne laissa pas a ces nouveaux 
sujets la moindre part ^ je ne dis ps^ aux affaires g^n^rales 
de la rigpublique, je ne dis pas aux diverses elections, 
mais m^me dans radministration interieure de leur pays. 
Cette condition 6tait telte, qu'il est difficile de croire que 
ces peuples s' y soien t soumis volontairement , uniquemen t 
pour se deiivrer du voisinage de quelques pirates. Com- 
ment se persuader qu'ils se soient remis a la discretion 
de ceux qu'ils invoquaient comme des lib6rateurs ? Et > 
en supposant cette insouciance ou cette 16geret6 dans 
la classe ignorante et pauvre , qui ne pouvait prendre 
aucune part aux affaires , on ne pent pas douter qu'il n'y 
etit parmi ce peuple des riches, des magistrats, des 
hommes puissants ; or rinter^t de ceux-ci les avertissait, 
bien certainement , qu'il leur importait de stipuler des 
conditions qui leur conservassent au moins une existence 
eqiiivalente k celle dont ils jouissaient deja. 

Je n'ai point de titres a opposer aux historiens v6ni^ 
tiens; mats il me semble qu'ici le raisonnement pent 
supplier a la critique. Leur r^cit me paratt invraisem-^ 
biable , et je crains bien , pour I'honneur de I'humanite, 
que pour expiiquer la reunion de I'lstrie et de la Dal- 
matic a la republique il ne faille recourir a la force des 

(1) Othon Urse a Raguse, son fils a Spalato, Dominique Polani a 
Trau, Jean Gornaro a Sebenico , Vital Michel a Belgrade. ( Sabelli- 
cus , dtotd. I, lib. IV. ) 



04 HISTOIHE DE YENISE. 

armes ou ala corruption. Gette oonqu^te 6tait lellement 
utile aux Yenitiens, qu'il est impossible de ne pas croire 
qu'elie eM^t^ pr6in6ditee. L'Istrieestun pays pierreux, 
la Dalmatie une langue de terre resserr^ entre des mon- 
tagnes et la mer ; mais la c6te d'ltalie qui longe TAdria- 
iique est malsaine , plate , et par consequent sans abri. 
Les navigateurs sont oblig6s de raser la c6te oppos^e , 
ou les canaux qui s6parent une multitude duties offrent 
des ports excellents; et toutes ces iles, tout le littoral, 
abondent en mat^riaux pour les constructions navales , 
en denr^es ; enfin la population de ces contr6es est non- 
seulement belliqueuse, mais accoutum6e k la mer. Ces 
avantages font sentir I'importance de cette acquisition , 
surtout pour une puissance situ6e au fond du golfe et 
qui dspirait a devenir puissance maritime. 

Je me hAte de terminer I'histoire du r^ne d'Urseolo. 
La consideration qu'il s'^tait si justement acquise Ini 
foumit les moyens de rendre de nouveaux services a 
sa patrie. L'empereur Othon III voulut 6tre le parrain 
de son fils ; cet empereur , ayant eu envie de voir Venise , 
y vint passer trois jours. Le doge profita de cette oc- 
casion pour obtenir de nouvelles franchises en favour 
du commerce , et une d^miarcation plus favorable des 
limites de la r^publique. 
XXIV. II existait encore un usage, qui etait sans doute un 
d^i^^ribut ^^^^ ^^ I'ancienne d^pendance de Venise A regard des 
que la rdpu- emoercurs d'Occident. Tous les ans la r6publique leur 

blique devait ^ * * 

k reinpcreur euvoyait Un mauteau de drap d'or. Othon , devenu Thdtp 
des V6nitiens h leur insu , voulut bien abolir cette rede- 
vance , a la priere du doge (1). 

(1) Pallium quldem quod pro pactifcxdere a f^eneticU supra quin' 



LIVRE If. 95 

• 

Voici quelles furent les principales concessions ob- 
lenues par Urseblo en faveur du commerce : Basile et 
Constantin confirmerent par ime bulla d'or tons les pri- 
vileges des V6nitiens dans TOrient. L'empereur d^Occi- 
dent , OthoQ III, leur accorda non-seulement Texemp- 
tion de tons droits dans I'^iendue de son empire j mais 
leur permit la jouissance de trois ports dans le voisinage 
des lagunei^. On croit (1) que ces trois ports 6taient Tr6- 
vise , Campalto , et SaintrMlchei-Hiel^Quarto , voisin des 
ruioes d'AltixK) et travers6 par Tandenne voie romaine 
ClaiuUa'-Jugusta , qui 6tablissait la oommunication en- 
tre ritalie et la Germanie. 

L'ey6que de C^n^da accorda aux V6nitiens le port de 
Settimo sur lalivenza , et celui deVillono sur le Lamene. 

L'ev6qae de BeUune avait montr^ d'abord des dispo- 
sitions molns favorables ; il avait m^me saisi les biens 
que les anciens habitants d'H^racl6e possi6daient dans 
son dioCese* Le doge fit cesser toute communication avec 
le Bellunois : ce territoire se trouva tout a coup priv6 de 
sel et de tout ce que lui fournissaient les lagunes. L'e- 
v6que fut r6duit a demander grftce , et k restituer les 
biens qu'il avait sequestres. 

Dans les loisirs de la paix Urseolo employa noble- Hagniticence 
ment sa fortune a relever des monuments publics. Son ^"'^^**'- 
pero avait Umd6 un b6pital et fait reb^tir h ses frais le 

quaginta libras persolvebatur, eidem suo compatri duel perpetua 
scribtione donabat. Chronique attribuce a Sagornino ; a quoi Tediteur 
Zanetti ajoute : Scilicet pro rebus, privitegils et immunitatibus quibus 
f^eneHci m Jtalico regno gaudebant, 11 cherche, eomme on voit, a 
faire passer eette redevance pour le prix des eoucessioos faites avcom* 
merce venitien , et non pour une marque de vassalite. 

{\) Memorie storico-civUi supra le successive forme del govemo 
de* reneziani , da Sebastiano Cbotta. 



96 HISTOIRE DE VENISE. 

palais et Teglise de SaintrMarc : le fils fit reconstruir6 la 
m6tropole cte Grado , d'autres disent mSme la ville (1),' 
et plusieuFs Edifices dans H^radi^. Gette magnificence 
peut faire juger a quel degr6 de i^jdendear 6taient par- 
venues les grandes families ; celle-ci n'6tait 61ev6e k la 
dignite ducale que depuis une g6n6ration. 

Urseolo 6tait ^ans contredit le doge k qui ses services 
et sa gloire avaient donn^ le plus d'autorit^. II aurait 
pu y comme plusieurs ^utres , assurer sa dignity k son fils 
en se I'associant ; mais il s'abstint de cet acte peu popu- 
laire , et les V6nitiens surent lui en lenir ccnnpte en pro* 
nongant solennellement cette adjonction. Ce fils qu'on 
ses alliances, lu* donuait pouf coUeigue venait d'^pouser une niece de 
Basile et de Gonstantin , empereurs d'Orient. 

Ainsi la famille du doge de Veniste s'alliait de deux 
c6t6s aux families couronn6es ; mais tant de f61icit6s 
touchaient k leur terme. Ce fils qui devait lui succ6der, 
cette belle-fiUe d'un sang royal , il allait les voir p^rir 
dans ses bras^ et de la maladio la plus affreuse. La peste 
et la famine vinrent d6vaster Venise. Le courage du 
doge eut encore cette deplorable occasion de s'illustrer ; 
sa g6n6rosit6, ses soins affectueux, I'activit^ de son 
administration , lui acquirent de nouveaux droits a une 
eternelle reconnaissance. Enfin Venise le perdit; et 
comme s'il eAt pu se croire encore redevable envers sa 
patrie , il affecta les deux tiers de son bien aux besoins 
de I'Etat , n'en laissant que le tiers a trois fils qui lui res- 
taient , et dont rain6 lui succ6da , en I'an 1006. 
XXV. Othon Urseolo 6tait encore fort jeune , mais son nom 
lui concilia tons les suffrages. II prenait les r^nes d'un 



othon Ur- 
seolo. doge. 
1006. 



(1) Sabelucus, decade I, lib. IV. 



LivRE ir. 97 

fitat dont son pere avail etehdu les limites. Get accrois- 
sement de puissance donnait a la rtpublique de nouveaux 
rapports : elle allait se trouver en contact avec des voi- 
sins qui jusque alors lui avaient 6t6 a peu pres inconnus. 
La Hongrie , cette contr6e d'aii tant de barbares ^taient 
sortis autrefois pour effrayer Venise , 6tait alors gouvej- 
n6e par un roi qui rechercha I'amiti^ du doge. Le ma- 
nage d'Othon avec la fille de ce roi cimenta cette alliance, 
et foumit une nouvelle preuve de la consideration attach^e 
a la dignity de doge et au nom d'Urseolo. 

On se rappelle que I'empereur d'Occident Othon II , Guem con- 
irrit6 contre Venise par la faction des Caloprini , avait d-ldriarqui 
defendu aux villes d'ltalie toute communication avec la ^ """**' 
r6publique. Capo-d'Arg6r6 ou Cavarz6r6 , r6duite k Tex- 
tr6mite par le d6faut de subsistances , s'6tait rendue a 
1 'empereur , qui , pour encourager les defections , avait 
recompense la soumission de cette ville en lui donnant 
le territoire de Loredo. On s'6tait raccommode avec Tem- 
pereur. Cavarz6re 6tait rentr6e sous I'autorite de la r6- 
publique , avec son nouveau territoire , de maniere que 
ce differend avait fini par une espece de conquAte. 

II y avait a peu pr^s trente ans que Venise en jouis- 
sait , lorsque la ville d' Adria essaya de faire valoir quel- 
ques pretentions qu'elle croyait avoir sur le Loredan. 
Les habitants d' Adria commencerent par une invasion. 
Le doge marcha contre eux , les d6fit entierement , as- 
siegea leur ville, la prit, et la ruina pour jamais. L'ev^que 
et les principaux citoyens furent contraints d'aller a Ve- 
nise signer une renonciation formelle k toutes pretentions 
sur le territoire en litige (i). 

(1) Get acte est rapport^ dans Mubatobi : Jntiquitates HaliesB 
medii 3evi; Dissert. 5, p. 241. U est sous la date de 1017. 

I. 7 



98 HISTOIRG DE VENISE. 

XXVI. Les nouveaux domaines de la r^publique ne pouvaient 
frriT^rorde uHt^'^qw^r d'appeler I'attention du doge. Mulcimir, roi 
croatie. desCroates, quoique son beau-frere, profita du moment 
ou les Venitiens 6taietit occup6s dans le Lor6dan pour 
mettre le si6ge devant Zara. Othon parut presque aus- 
sit6t a I'entr^e du port, d^barqua ses troupes, livra ba- 
taille aux Croates, remporta une victoire decisive, et forga 
son beau-frere a lui demander la paix. 

Une protection si efficace , accord^e si vite et de si 
loin, devait lui attacher les peuples de laDalmatie. II 
montra sa flotte dans leurs diverses lies , visita leurs 
villes principales , gagnant partout les coeurs par son af- 
fability, et rentra dans Venise, ou le malheur I'attendait. 
xxvii. II r6gnait d€jk depuis vingt ans (1); il avait fait ad- 
^jJXe te*" mirer son activit6 et son courage ; on ne pouvait que 
<ioge. b^nir sa moderation ; cependant des factieux entreprirent 
II est dJpos^ de le chasserdu tr6ne, ety r6ussirent. Un homme d'une 
*^^"**^' famille considerable, Dominique Flabenigo, se mit a 
leur t6te pour accuser de tyrannic celui qui avait exerc6 
d'une maniere si digne d'61oges un pouvoir dont Tori- 
gine 6tait si legitime ; ils le surprirent dans son palais , 
lui raserent la barbe, et I'envoyerent en exil. 

Venise dut 6tre indign6e de cet attentat, qui la privait 
de I'un des meilleurs princes qui I'eussent gouvernee ; 
cependant, gi^ce aux nombreux exemples qu'on en 
avait vus, tel 6tait I'effet d'une disposition, m6me U16- 
gale, que Ton s'assembla pour proc6der a une nouyelle 
Election. Le chef des factieux ne profita point cette fois 
de son crime. L^s suffrages publics d6f6rerent la cou- 

(1) SABELLiGUS,decacl. I, liv. IV, ne le faitr^gner que cinq ans; la 
' ehronique de Francois Sansovino, quinze ans, de i009 a 1026, et la 
chronique intilulee, Series ducum venetorum , jusqu'en 1028. 



LIVRE II. 99 

ronne ducale a Pierre Centranigo, qui 6tait (1) de la^ 
famille des Barbolani. 

D^a les Barbolaiirs'6taient montres dans les factions ; xxvm 
le massacre d'un doge, de Pierre Tradenigo, les avait trani^d^gj. 
signali^s cent ans auparavant. Cetta famille avait et6 ^^^' 
exii6e de la r^publique. On rapprocha toutes ces cir- 
constances , et on en conclut , justement ou non, que le 
nouveau doge n'avait pas ^t6 stranger a la revolution 
qui Tappelait au tr6ne. II n'en fallut pas davantage pour 
indisposer les esprits contre lui. Son m6rite et sa mode- 
ration ne purent jamais les lui concilier. II eut beau 
gouverner avec prudence ; il eut beau r^primer deux 
fois avec fermet6 les entreprises toujours renaissantes 
du patriarche d'Aquil6e sur Grado : on conspira contre 
lui. A la t^te de cette nouvelle conjuration 6tait le pa- Autwconspi- 
triarche de Grado, Tun des freres du doge d6pos6. II ^Sj^tw™ 
s'^tait enfui k la nouvelle de la derniere revolution ; " ^\^^^' 
Centranigo Tavait rappel^ , lui avait fait reprendre pos- 
session de son si6ge , lui avait donn6 toutes les sAret^s 
possibles , sans que ces proc6d6s pussent 6teindre les 
d6sirs de vengeance dans le coeur du patriarche. II en- 
tretint les rumeurs populaires , fomenta le m^contente- 
ment , et parvint k exciter une nouvelle sedition , dans 
laquelle le doge, apres quatre ans de regne, fut d6pos6, 
rev^tu d'un froc et jet6 dans un monastere. 

Tous les voeux rappelaient Othon , tons les coeurs Rappei d'o- 
6taient pour cette famille. Othon n'avait point d6g6n6r6 ^^ii!^,l^t!^' 
de son illustre p^re. On envoyait des ambassadeurs pour 
le ramener de Constantinople, oil il s'6tait retir6. Le pa- 
triarche venait d'etre charg6 de Texercice provisoire de 

» 

(4) SAB£LLi€t!s, Hist. Fcnet.^ decad. !, liv. IV. 

7. 



100 



HISTOIRE DE VENISE. 



I'aiitorit^ jusqu'a Tarriv^edu doge; il faisait declarer 
traitre a la patrie le chef des factieux qui avaient d6- 
tr6ne son frere; Dominique Flabenigo 6tait en fuite. 
Qui I'eAt dit que ce factieux, ce traitre, allait ^tre in- 
vesti l^galement du pouvoir; que cette illustre famille 
touchait au moment de se dishonorer et d'etre proscrite 
pour jamais? L'histoire est faite pour donner de graves 
legons k la prudence humaine. 
xxix. Les ambassadeurs qui allaient chercher Othon le 
rree"'io*?eut t^ouverent mort. Le patriarche , au d^sespoir , aban-* 
semparerdu ^^^^^^ j^ gouvcmement. Ou allait s'occuper d'une nou- 
*o3o. ^elle nomination, lorsque leur troisieme frere, Domi- 
nique Urseolo , entreprit de s'emparer du dogat comma 
d'un patrimoine. 
on serevoite Sans cousultcr, saus daiffucr soUiciter ou eaener les 
^'f mUL^* ^ sujRfrages , all^guant seulement sa quality de fils et de ^ 

proscrite frerc des deux derniers doges legitimes, il s'empara du i 

pour jamais. __i • . , ^ , , . , . < 

palais et du gouvemement. Cette tem^rit^ excita une , 

indignation g6n6rale. Ce qui choque le plus dans les 
usurpations, ce n'est pas la passion de dominer, qui est 
commune aux pr6tendants legitimes comme aux usur- 
pateurs, c'est le m6prisdont les nations ont a se plaindre. 
Sur le tr6ne le m6pris qu'on affecte est encore plus dan*^ 
gereux que celui qu'on inspire. 

Tout le peuple se souleva. Assailli dans ce palais bAti 
par son aieul , ou son pere et son frere avaient r6gn6, 
oil la veille il s'^tait 6tabli lui-m6me de sa propre au- 
torite , Dominique Urseolo voulut d'abord se d^fendre, 
comme s'il exit eu affaire a des rebelles; mais sur le 
point de payer de son sang son usurpation , il parvint a 
s'6vader, et alia mourir a Ravenne. 
Dominique ^^^^ l^s crfses politiqucs Ics passious les plus dan- 



LIVRE II. 101 

gereuses offrent quelquefois ime ressource. La hame do Wabenigo 
Flabenigo pour les Urseolo devint un merite. II fut rap loso. 
pele, 6lu, installe sur le trdne ducal. Tout ce qu'on lui 
demandait c'6tait d'y porter cette haine. II assembla le 
peuple , peignit avec toute la vehemence de la passion 
Fattentat d'Urseolo, le p6ril de la republique, et finit par 
proposer la proscription 6temelle du nom le plus illustre 
jusque alors dans les fastes v6nitiens. On ne se rappela 
ni la Dalmatie conquise , ni les Narentins detruits , ni 
quarante ans d'une sage administration , ni les senti- 
ments qu'on ^prouvait quelques jours auparavant ; un 
crime irr^missible avait tout fait oublier. Uarr^t fut 
porte, la proscription fut gen6rale, on punit la tyrannie 
en rimitant. La famille entiere fut chass^e, et les nobles 
descendants de Pierre Urseolo (1), toujours traites en 
ennemis publics, pour la faute d'un seul, n'ont jamais 
pu trouver un asile ni sur ces rivages que leurs ancetres 
avaient soumis, ni dans ces villesqu'ils avaient reb^ties, 
ni dans cette capitale ingrate qu'ils avaient om6e do 
glorieux monuments. 

Admirons ici le cours toujours impr6vu des choscs 
humaines : un factieux occupe legitimement le tr6ne , 
et c'est lui qui va opposer line digue insurmontable a 
I'ambition. La passion va conseiller la resolution la plus 
sage y la plus salutaire. 

Flabenigo repr^senta que depuis trois cents ans la Aboiuion de 
plupart des doges avaient tent6 deperpetuer cette dignite uonaud^S. 
dans leur famille. II y avait eudouze Mritiers de Tauto- 
rite d6sign6s avant la mort de leur pere ou de leur frere, 
cinq dans une seule maison ; plusieurs, ce qui etait plus 

(I) Les collaleraux furent exceplcs du bannissement. 



102 HISTOIRE OE VENISE. 

nionstrueux encore , y avaient 6te associes par un abus 
(le cette autorite m6me , sans consulter le peuple ; pas 
un n*avait justifi6 les esperances qu'on en avail oon- 
gues ; on s'6tait vu oblige d'en punir quatre de Texil ou 
de lamort(l). 

II fallait abolir cette odieuse coutume, qui, sous pr^ 
texte de pr6venir les troubles de I'election , devait finir 
par la supprimer. Cette proposition fut accueillie d'une 
voix unanime , et una loi fondamentale fut rendue qui 
interdisait toute designation d'un successeur avant la 
mort du doge regnant. Sans cette loi j qui a et6 con&- 
tamment observ6e depuis , la r6publique devenait une 
principaut6 h6reditaire. 

Get acte est le seul monument qui nous reste du regno 
de Flabenigo. Ce regne fut tranquille, et dura a peu pres 
dix ans. 
wxi. Apres la mort du doee on 61ut Dominique Gontarini. 

Doiuiniiiue x ^ m. 

(] ) Voici la liste des do^es associes au pouvoir du vivant de leur pere 
ou de leur fr^re : * 
Jean Galbaio, associe a son pere Maurice. 
Maurice Galbaio , associ^ a son pere Jean. 

_, , • . j associes a Obelerio, leur fr^re. 

Valentin, ) 

Jean Participatio , j • / ^ a i 

JustJnien Partidpatio , | «^'^ ^ ^°8« • '*"' ^''- 

Ange Participatio, associe a Justinien, son pere. 

Jean Participatio , associe a Justinien , son frere. 

Jean Tradenigo , associe a Pierre , son pere. 

Jean Participatio , associe a Urse , son pere. 

Pierre Gandiano IV, associe a Pierre Gandiano III, son pere. 

Jean Urseolo, associe h Pierre Urseolo II, son pere. 

Beat, Valentin , Ange Participatio , le fils de Justinien , Jean Tra- 
denigo, et Jean Urseolo, moururent avant de regner seuls. 

Jean Galbaio , Maurice Galbaio , Jean Participatio ^^ furent depo- 
ses ; Pierre Gandiano IV fut massacre. 



I^IYRE II. 103 

II 6tait d'une famille illustre , d'un caractere plein de contarini 
sagesse. II gouverna Venise pendant vingt-sept ans. II twu 
eut a reclamer I'intervention du pape contre les preten- 
tions du patriarche d'Aquil^, qui entreprenait a chaque 
occasion la conquete de TEglise de Grado. Cette fois il 
s'y etait pris a main arm^e ; mais la mort de ce turbu-^ 
lent patriarche vint mettre fin au diff<6rend. 

Une affaire plus s6rieuse, ce ftit la r^volte de la ville R<ivoiie dc 
de Zara. Les troubles qui avaient agit^ la r^publiqueuonneau^mi 
avaient fait n6gliger les colonies, et devaient leur inspi* ^^ ^™^~ *** 
rer la tentation de secouer le joug. La ville de Zara, 
que le roi des Croates remuait par ses intrigues , se 
donna a ce prince , lui envoya prater serment par des 
deputes, et chassa le podestat venitien. Gontarini partit 
i$ur-Ie-champ a la t^te d'une flotte formidable. La ville 
Be determina a soutenir un si^ge. Le doge le pou^a vi- si<$ge et sou- 
vement, r^uisit Zara a la demiere extr6mit6 ; et lors- ""za"". * 
que les habitants se furent rendus a discretion, il usa *^''- 
de la victoire avec moderation. Au lieu d'exercer tons 
les droits de la forca, au lieu de traiter les vaincus en 
rebelles , il les r6tablit simplement dans la position d'ou 
ils avaient voulu sortir, en se contentant de les menacer 
de la vengeance de la repiiblique s'ils ne restaient su- 
jets soumis. Cette clemence n'emp6cha pas les Dalmates 
de provoquer bien souvent encore le courroux de leurs 
souverains. 

Dominique Silvio succeda a Gontarini. Pendant son xxxn. 
regne fes princes normands , qui s'6taient empares de sa?™*"doge. 
ritalie meridionale, faisaient la guerre a I'empire d'O- *^- 
rient. Ils assiegeaient Durazzo. 

Les Venitiens ne pouvaient voir sans inquietude ce cuerre con- 
peuplc belliqueux etabli dans la Sicile , dans la Pouille, uunds'qui 



104 HISTOIRE DE VENISE. 

soot battiM. dans la Calabre i et surtout iis ne devaient pas souffrir 
que par la conqu6te de Durazzo ils devinssent les voi- 
sins des Dalmates, dont les dispositions a la re volte ve- 
naient de se manifester. L'empereur grec ayant sollicite 
le secours de la r^publique , le doge se mit lui-m^me a 
la t^te de la flotte destin6e a d6bloquer Durazzo , atta- 
qua Tarm^e navale des Normands , la battit complete- 
ment , I'obligea de rentrer dans ses ports , et pour cette 
fois sauva la place (1). Mais Robert Guiscard, roi des 
La notte V*- Normands , reparut devant Durazzo avec une nouvelle 
truiterann^ tlotte. Le doffe accourutpour le combattre encore, avec 
1084. plus de confianee qu'auparavant. Cette confiance fut 
tromp6e. Les Normands se d6fendirent avec une telle 
vigueur, que presque toute la flotte v6nitienne fut prise 
ou coulee a fond. Accoutum6s depuis longtemps a voir 
rentrer leurs armies victorieuses , les Venitiens , lors- 
qu'ils virent arriver les d6bris de celle-ci , s'en prirent 
au doge de leur malheur, et le deposerent (2). C'est 
sous ce prince, dit-on (3), que TEglise de Saint-Marc 
fat achev6e ou rebfttie. 

(1) Voici des vers d'un poete du temps qui font allusion a cette ex- 
pedition , et qui attestent la puissance maritime des Venitiens a cette 
i6poque : 

I Non ignara qaidem belli navalis , et andax 
Gens erat hxc : illam populosa Venetia misit, 
ImpeHi prece , dives opum, divesque virorum , 
Qua sinus Adriacis interlitus nltimus ondis , 
Snbjacet arcturo. Sunt bnjus mccnia gentis 
Circnmsepta mari ; nee ab sdibos alter ad aedes 
Alterius transire potest nisi Untre vehatur. 
Semper aquis habitant; gens nulla valentior ista 
wEquoreis bellis, ratiumque per squora ductu. » 

( Guillelmus Apulus, Poeme des Normands, liv. IV. ) 

m 

Muratoti Fa insert dans sa collection Rerum Ifalicarum, torn. V. 

(2) Sabellicus, decade I, liv. V. 

(^) TlBABOSCHI. 



LIVttE II. 105 

La guerre contre les Normands contihua sous Vital xxxm. 
Fallier, successeur de Silvio. Les armes de la r6publique * do^.**"^ 
n'y furent pas plus heureuses, et cette Constance 6tait ^^*- 
d'autant plus m6ritoire, que le roi des Normands 6tait 
Tallin du pape Gregoire VII, ce pontife si fameux par la 
hauteur avec laquelle il soutenait les pretentions du 
saint-si^e. En s'alliant avec I'empereur Nicephore 
Bottoniate, les V6nitiens s'^taient d6clar6s les d6fenseurs 
d'un prince excommuni^. Gependant le doge mit un 
prix a ces sacrifices : il demanda que Tempereur Alexis 
Gomnene^ successeur de Nic6phore, renongftt, en faveur 
de la r^publique, aux droits de souverainet6, d6ja pres- 
que oubli^s, mais qu'il pr^tendait encore sur la Dalmatie. 
Alexis ne pouvait guere s'y refuser : Tempire 6tait sur 
son d^clin , ce n'6tait pas le moment de faire valoir de 
vaines pretentions. 

Ge secours que le doge Vital Fallier foumit k I'empire 
d'Orient fut regu avec une telle reconnaissance , que 
Tempereur accorda aux V6nitiens la libre entr6e de tons 
ses ports , d^clara qu'ils seraient consid6r6s a Gonstan- 
tinople, non comme Strangers, mais comme nationaux, 
et soumit tons les n^gociants d'AmalQ qui aborderaient 
sur les c6tes de I'empire k payer une redevance annuello 
tie trois perperi k I'Eglise de Saint-Marc (1). C'6tait 
rendre la r6publique d'Amalli tributaire de celle de 
Venise. L'empereur donna en m6me temps au doge le 
titre de protosebaste, en y attachant un revenu conside- 
rable ; ce qui d6roge un peu de la dignity de souverain 
pour celui qui regoit de semblables faveurs. 



(1) Memorie storico-cwili sopra le successive forme del Qoverno 
de' f^eneiiani, da Sebastiano Cbotta. 



106 HISTOIRE DE VENISE. 

EtabMsse- Ce fut a pcu pres vers ce temps-la que les V6nitiens 
"ol'rcfr 6tablirent des foires pour la facilite des ^changes com- 
merciaux. U y en avait d6ja a Rome et a Pavie. Les 
reunions auxquelles les pratiques de d^votioa donnaient 
lieu en avaient fait naitre I'idee. La pompe des c6r6- 
moniesy la fr^uence des miracles, les graces accordees 
par le souverain pontife , attiraient a certains jours un 
concours nombreux de nationaux et d'^trangers. Les 
sp^culateurs apergurent bient6t le parti qu'il y avait a 
tirer de cette affluence : les marchands vinrent aug- 
menter le nombre des pelerins, et ajouter un nouvel 
int6r6t a celui du pelerinage. Les pr^tres ne d6daignerent 
point ces auxiliaires : I'Eglise et le gouvernement s'ac- 
cordferenta lesfavoriser. Des immunites, des franchises, 
des indulgences , des spectacles , inviterent les peuples 
a venir grossir ce concours, et on ne n6gligea rien pour 
accroitre la cel^brit6 du patron qui I'attirait, ou pour se 
procurer de nouvelles reliques fameuses par des mi- 
racles. 

Les V6nitiens ne se oontenterent pas d'instituer une 
foire en I'honneur de saint Marc, leur protecteur, et de 
plusieurs autres saints : ils acheterent partout des re- 
liques, et on assure m6me que n'ayant pu acqu6rir le 
corps de saint Taraise, ancien patriarche de Constanti- 
nople, parce que lesmoines grecs qui le possedaient s'6- 
taient absolument refus6s a le leur vendre , ils prirent 
le parti de le d6rober (1). 

(1) Di queste fortune, le quali accrescevano la riputazione ddia 
Buova Venezia in tutto 'I mondo Cristiano , come tra I'altro, fu quel la 
del corpo di S. Tarasio rubato a un convento di monaci renittenti a 
venderlo o a donarlo. — ( Storia civile e polUica del Commercio de* 
yeneziani, di Carlo-Antouio Mabin , torn. II, lib. IV, cap. iv.) 



LIVRE II. 107 

Nous venons de voir la r6publique faire ses premieres xxxiv. 
tentatives de conqu6tes : sa priacipale ambition devait cweu doge. 
6tre de dominer sur TAdriatique ; elle a cherch^ d'abord ^^*' 
a s'en assurer les rivages , mais elle n'a point port6 ses 
armes au dela. Maintenant de nouveaux int6r6ts Tap- 
pellent en Orient. Un nouveau peuple venait d'envahir croisades. 
ces contr6es ; I'empire fonde par Constantin allait 6tre 
d^membr6 ; si les V6nitiens voulaient 6tre les interm^- 
diaires du commerce de I'Europe et de I'Asie , il fallait 
qu'ils fissent respecter leur pavilion sur toutes les c6tes 
du fond de la Mediterrann6e, qu'ils sussenty former des 
etablissements, et profiler de la chute de I'empire, pour 
acqu6rir quelques positions fortifi6es , d'oii ils fussent a 
port6e de prot^ger leur commerce et de menacer leurs 
ennemis. Pendant ce temps I'Europe entiere, entrainee 
par d'autres passions, courait aux armes. Pour les 
hommes d'Etat , il s'agissait de repousser des peuples , 
sectateurs d'une religion nouvelle, qui menagaient 
d'envahir toute la chr6tient^ ; pour tout le reste , il s'a- 
gissait d'acquerir le ciel , en d61ivrant le tombeau du 
Sauveur, profan6 par les infideles. Les V6nitiens avaient 
deux int^r^ts opposes : d'^une part ils devaient d^sirer 
I'expulsion des Sarrasins , et se tenir en mesure d'etre 
admis au partage des oonqu^tes ; de I'autre, si tant de 
nations europ6ennes formaient des 6tablissements dans 
le Levant, les avantages dont les V6nitiens y avaient joui 
jusque alors cessaient d'etre des privileges. 

L'empereur grec , qui ne voyait pas ces armements 
sans alarmes , avait invito la r^publique a n'y prendre 
aucune part. Quoique cet empire fAt dans un etat de de- 
cadence, il meritait des menagements, surtout tant qu'il 
se montrait dispose a favoriser exclusivement les Vcni- 



i06 HISTOIRE DE VENISE. 

liens. Ces considerations suspendirent leur resolution ; 
lis furent les demiers a partager renthousiasme qui en- 
trainait tant de peuples a la croisade; an reste, grAce a 
leur maniere de foumir leur contingent a la ligue euro- 
peenne , cette guerre n'avait pas pour eux les m^mes in- 
convenients que pour les autres nations. L'arm6e v^ni- 
tienne n'avait pas des marches immenses a faire ^ des 
pays inconnus a traverser, des privations a supporter ; 
elle n'allait pas s'enfoncer, sans moyens de retraite , au 
milieu d'une population belliqueuse; elle devait ^tre 
transport^e sur sa flotte , ne jamais perdre de vue ses 
vaisseaux , et se borner a ravager les c6tesou a bloquer 
les ports de Tennemi. 
XXXV. Ce fut sous le doge Vital Michieli que la r6publique fit 

iii«men7 d« son premier armement , en Tan 1098 : il consistait en 

^ u!w "^ deux cents bfttiments de guerre ou de transport, dont la 

moiti6 avait ete foumie par les villes de la Dalmatie (1). 

L'ev6que de Castello , Henri Contarini , voulut prendre 

Rencontrede part a ccttc expMition. La flotte, commandee par le fils 

venise avec du dogc, mit a la voilo, et se dirigea d'abord vers Rhodes. 

^ a)mbatr' -^ 1^ hauteur de cette tie elle rencontra la flotte des Pi- 
sans , qui se rendait aussi a la Terre-Sainte. Les deux 
republiques etaient en paix, la destination des deux 
flottes etait la m6me ; quelques Venitiens descendirent 
dans la petite ile de Saint-Nicolas , pour y prendre les re- 
liques du patron. Les caloiers qui les gardaient ne vou- 
lant pas absolument les livrer, les pelerins s'en empare- 
rent de force ; mais les Pisans, t^moins de cet enlevement, 

(1) £ subito fiirono fatti armare 207 navilj, ehe furono 80 galere, 
d5 tarette, et 72 navi]j ; de' quali 100 ne furono arniati in Dalmatia e 
1 resto a Venezia. 

{Hist, reneziana, di Andrea Navagiero. ) 



LIVRE It. 109 

voulurent avoir leur part de la d6pouille(l). La dis- 
pute s'6chauffa , un combat s'engagea ; les V6nitiens 
6taient incoraparablement les plus forts : ils prirent une 
vingtaine de vaisseaux aux Pisans, et firent, dit-on, 
cinq mille prisonniers. Singulier commencement d'une 
expedition qui avait pour but la destruction des infi- 
deles ! 

Apres cette bataille , au lieu de se porter sur les cotes pjuage de 
de Syrie , oil les croises 6taient 6tablis d6ja depuis assez 
longtemps , Tarm^e se dirigea vers T Archipel , se pr6- 
senta devant Smyrne , qui n'6tait point d6fendue , et le 
premier exploit des crois6s venitiens fut le pillage de 
cette ville. Enfin, la flotte vint bloquer le port de Jaffa, La flotte 
pendant que les troupes de Godefroy de Bouillon I'as- ^**'!faff^"^'^ 
si^geaient par terre ; d'autres soutiennent qu'elle n'eut *^^- 
aucune part a cette conqu^te ; quoi qu'il en soit, la place 
emport6e , la flotte ne voulut pas attendre I'hiver dans 
ces parages , et retourna a Venise , oii le corps de saint 
Nicolas fut d6pos6 dans une chapelle de Tile du Lido , 
a I'entr^e du port. 

La campagne suivante , elle vint coop6rer aux si6ges si^ge d-As- 
d'Ascalon et de Caipha. La premiere de ces places r6- ^^J^"phaf^ 
sista, la seconde se rendit; mais d6ja Timpr^voyance <*oo- 



(1) E i capitani de' Veneziani andaron all' isola di S. Nicolo , per vo- 
lereil corpo di detto santo ; ma negandolo alcuni calogieri che 1' aveanq 
in custodia , e non volendolo dare , i detti capitani per forza 1' ebbero, 
e 1o portarono in galera. E avendo inteso (}uesto i Pisani, dimandarono 
a' Veneziani la meta di detto corpo, dicendo che per esserestati ancora 
eglino li coU' armada lo voleano ; ma i Veneziani risposero non volere 
dar loro cosa alcuna. Dove che da una parte e dall' altra furono usate 
molte disoneste parole , e i Pisani rimasero con grandissimo odio, di 
modoche, etc. 

{Hist, f^eneziana, di Andrea Nay agiebo.) 



110 HISTOIRE DE VENISE. 

et rindiscipline avaient ruin6 les affaires des crois6s : la 
plupart s'6taient retires apres la victoire d'Ascalon. Le 
nouveau roi de Jerusalem , loin de pouvoir m^diter dea 
conqu^tes, avaitbeaucoup de peine a se maintenir, dans 
une situation tre&-p6rilleuse . 
Kavage des L'occupation de Durazzo par les Normands • qui avait 

cdtes de la . 

caiabre. cu lieu apres la d^faite de I'arm^e v6nitienne sous le com- 
mandement du doge Silvio , donnait k la r6publique des 
inquietudes pour ses possessions en Dalmatie : on se d6- 
eida k faire une alliance avec le roi de Hongrie , et, 
moyennant un secours de troupes que fournit ce prince , 
on entreprit une expedition contre les Normands; mais, 
au lieu de les combattre , on se contenta d'aller ravager 
une de leurs provinces ; la Calabre fut mise k feu et a 
sang. 

XXXVI. Le doge Vital Michieli, etant mort sur ces entrefaites, 

''i^f^ao!t fut remplac6 par Ordelafe Fallier. Celui-ci armapourla 

H02. Terre-Sainte une flotte de cent voiles, qui concourut 

Prise de aux si6ges dc Ptol6mais, ou Saint-Jean-d' Acre, de Sidon , 

H04? ^^ d^ Berythe. Baudoin , successeur de Godefroy sur le 

trAne de Jerusalem , r6compensa les services des V6ni- 

Etabiisse- ticns , cu Icur abandonnant la propriet6 d'un quartier 

inent des V^- . i x x 

nitiens en de la viUe dc Ptol6mais : ils eurent la permission de 
^"^* commercer dans tout le royaume de Jerusalem , avec 
toutes sOrtes de franchises , et le privilege de ne recon- 
naltre de juridiction que celle de leurs propres magis- 
trals (1). Ces avantages furent balances par ceux que les 
Pisans obtinrent bient6t apres de I'empereur d'Orient ; 
et quoique ce prince n'eAt c6d6 qu'a la force , ces con- 
cessions n'en furent pas moins aux yeux des V^nitiens 

(I) Sabelltcus, Hist Fen., d€cad. I,Iiv. VI. 



LIVRE II. m 

un grief centre liii et un sujet de jalousie centre la r6- 
publiqiiedePise(l). 

Les Pisans entrerent atissi dans le partage des 6tablis- 
sements formes par les chr6tiens sur les c6tes de la Syrie ; 
ils eurent tout un quartier dans Antioche , et le patriar- 
cat de Jerusalem fut conf6re a un de leurs compatriotes. 

Les G6nois , non moins vigilants pour leurs inter6ts , 
r^clamerent des coroptoirs et des privileges a Jerusalem, 
a Jopp6, k C6saree, k Ptol6mais ; de 1^ r6sulterent des ri- 
valit6s et bientdt des inimiti^s entre les trois r6publi- 
ques (2). 

Les habitants de Padoue ne voyaient pas sans une xxxvu. 
secrete jalousie les succes de Venise. Ses lagunes leur frTpldoul. 
avaient appartenu pendant qu'elles etaient d6sertes; ^«*<>- 
maintenant un Etat florissant s'6tait form6 autour de 
Rialte , qui avait 6t6 autrefois leur port , et cet Etat pos- 
s6dait les embouchures de leurs fleuves : ils profiterent 
d'un moment qa'ils crurent favorable , et pendant que 
la flotte 6tait en Syrie ils entrerent sur le littoral qui ap- 
partenait aux V6nitiens, en les accusant d'en avoir porte 
trop loin les limites. Les troupes venitiennes furent en- 
voyees sur-le-champ a la defense de ce territoire ; elles 
battirent compI6tement les Padouans , et emmenerent six . 
cents prisonniers. 

Les vaincus implorerent le secours ou au moins la re- MWiation de 
commandation de I'empereur Henri V, qui se trouvaitdans ^'^"Jp®^^"*'- 
ce momenta Verone. Les V6nitiens auraient bien voulu 
6viter Tintervention d'un si puissant m6diateur, mais il 
n'y avait pas moyen de s'y soustraire. L'empereur repre- 

ti)StoiHa civile e politica del Commercio de* Feneziani, di Carlo- 
Antonio Mabik, torn. Ill, lib. I, cap. iv. 
(2)'/6irf.,cap. VI. 



Vcnise. 



H2 HISTOIRE DE VENISE. 

sentaauxdeuxpeuplesleurorigine commune, lesexhorta 
a vivre en bonne intelligence , fit r6tablir les limites 
comme elles 6taient avant I'agression des Padouans , fit 
rendre les prisonniers , et profita de cett« occasion pour 
demander a Venise le tribut du manteau de drap d'or, 
malgre I'abolition accord6e par Tun de ses pred6ces- 
seurs (1). 
incendie de Vcnisc 6prouva pcu dc temps apres de grandes ca- 
tamites : un incendie, qui commenga dans la maison 
d'un particulier, fit les plus rapides progres dans une 
ville bfttie presque entierement en bois. Six rues , plu- 
sieurs ^glises , divers quariiers furent consumes ; la lar- 
geur du grand canal n'emp^cha point 1 'incendie de 
s'6tendre , et I'abondance de I'eau ne put le ralentir ; 
il fallut attendre que le feu eAt d6vor6 ce qu'il avait at- 
teint. Les cendres de cet incendie fumaient encore lors' 
qu'il s'en d6clara un second , plus terrible. II d^vasta 
seize iles, c'est-a-dire le tiers de Venise, et gagna le 

(1) On peut voir dans le Codex Italix diplomaticus, de Lunig, 
Tacte de 1111 , par lequel Tempereur Henri Y confirma les privileges 
accordes par ses pr6d6eesseurs aux V6nitiens. Ce dipldme indique avec 
assez de precision les possessions de la r^publique a cette ^poque. II 
paralt , d'apr^s plusieurs passages de Thistoire aUribu^e a Andr^ Na- 
vagier, que les empereurs d'Occident s^etaient reserve le droit de con- 
firmer tons les cinq ans les privileges accordes aux Venitiens. Void ce 
qu'on y lit au sujet de ce tribut : « £ pe' nostri ambasciadori fu di- 
niandato gli un privilegio di confermazione degli altri. II quale impe* 
radore rispose non volerlo fare per niente, se prima i Veneziani non 
gli davano quello ch' erano obligati , ch' era un pallio d'oro e cinquanta 
lire di pepe. I quali ambasciadori mostrarono che in tempo di messer 
Piero Orsuolo, doge di Venezia, Timperadore Ottone III libero i Ve- 
neziani da tutli itributi; e Timperadore rispose che Ottone impera- 
dore poteva far per lui e nou pe' suoi successori : di modo che i detti 
ambasciadori s'obligarono in luogo della signoria di Venezia di fargli 
fl detto censo. » 



LITRE If. H3 

palais ducat : les flammes seniblaient s'elever du sein 
des caux ; c'6tait un volcan au milieu de la raer. Le 
commerce fit des pertes immenses ; les citoyens se trou- 
vaient sans habitations. Presque au m4me instant le 
m^me fleau ravagea la ville de Malamocco ; la mer, qui hiccndie ct 
s'^leva a une prodigieuse hauteur, rompit ses digues, ^^JlnSi^" 
ei submerged enti^rement cette tie devast^ par les °*^^^- 
flammes. 

II n'y avait pas moyea de relever Malamocco de ses Translation 
ruines ; on en transporta les habitants a Chiozza , avec ^**MahI"** 
ie si6ge Episcopal ; pour Venise , on se h^ta de construire Sm! 
de nouveaux Edifices. L'ordonnance en fut plus regu- 
liere ; on alia cfaercher sur le continent des mat^riaux 
moins combustibles. Des palais de marbre s'61everent 
sur les debris des maisons de bois , et annonc^rent que 
Venise allait devenir une des plus belles capitales de 
I'univers. 

Le roi de Hongrie entreprit d'expulser les V6nitiens xxxvni. 
de son voisinage. II se pr^senta avec une arm6e devant ^"^^y* ^?' 

^ * tre le roi de 

Zara , dont les habitants lui ouvrirent les portes et "onsne. n 

, X , . r • • T 1 prend Zara. 

chasserent le magistrat venitien. Le doge traversa la ms. 
mer, se pr^enta devant la ville rebelle, que les Hongrois 
d^fendaient, et en commenga Tinvestissement. Lesi^e, 
quoique pouss6 avec vigueur, pouvait 6tre long, lors- 
que le roi accourut a la t^te de son arm^e pour le faire 
lever. 

Fallier marcha a lui, et remporta une victoire signal^e, Le roi est 
qui d^cida de la reddition de la place. II punit les rebel les, iwcL'^^^ 
poursuivit les Hongrois au dela des montagnes , ran- 
Qonna le pays , et reparut dans Venise pr^c^d^ de ses 
prisonniers et des drapeaux , troph6e de sa victoire. 
Pour en perp6tuer le souvenir, il fut d6cid6 que le doge 

L 8* 



«e 
rendre. 



114 HISTOIRE DE TfiNISE. 

ajouterait a ses titres celui de due de Croatie. II avail 

deja re^u , comine quelques-uns de ses pn6d6cesseurs , 

celui de protospataire de Tempire. 

Nouveiie i>a> Deux aos s'^taient a peine 6coules que les Hongrois 

dog€«MiMf. revinreot a la ctiarge ; le doge partit une seconde fois 

"*'^- poor aller les combattne. II leur livra bataille pres de 
Zara ; I'action fut tres-vive , on oombattit corps k corps^ 
etFallier, donnant Texemple aux siens, se pr^eipitaita 
leur t^te dans la mdl^. La r^stance des ennemis exi- 
geait de sa part les d^rniers efforts ; mats son courage 
fui pr6cistoent ce qui occasiouna la perte de la bataille 
et de son arm^. Atietnt de plui^eurs coups imHteJs , 
il tomba. L'arm6e , demeut^ sans chef , ne combattit 
plus qu'en d^sordre ; tout fut pris ou massacre , et ce 
ne fut qu'avec peine que quelques-uns regagnereni 
leurs Yaisseaux. 

Treve. Ce rcvcrs abattit le courage des Venitiens. Us firenl 
dematider la paix au roi de Hongrie, qui re^t avec 
beaucoup de hauteur les ambassadeurs de la r^blique ^ 
et ne voulut accofxier qu'une trSve de cinq ans. 

\xxix. Dominique Michiali venait d'etre ^ev6 au dogat, 
"wichjeur l^^^^I"**' vei^i de Baudoin II, roi de Jerusalem , one 

^^' ambassade qui ie soUicitait d'envoyer des secours aux 
chf>^ens de i'Orient, pressite de toutes parts par les in- 
Qdeles. Les ambassadeurs , en excitant le zele pieux des 
V6nitiens, ne n6gligeaient pas de leur promettre de nou- 
veaux avantages pour leur commerce. Pendant qu'on 
n6gociait, le p^il augmenta ; Baudoin fut foit prison- 
nier. Alors lepape Galixte II s'adressa k tons les princes 
chr6tiens , pour les presser de d6(ivrer le reste de leurs 
freresqui combattaient encore dans la Syrie; le doge, 
plein d'une ardeur martiale, assembla ses concitoyens, 



I^IYRE II. 115 

leur lut la leitre du saint-pere, et leur tint ce discours, 
que les historiens ont conserve (1). 

« V6nitiens, apres les combats qui depuis vingfr-six Discoursdu 
« ans ont ete rendus pour d61ivrer la Jud6e , apres les proposer une 
« exploits qui sur terre et sur mer out illustr^ vos crollade. 
« armes et celles des autres nations , vous avez vu les 
« barbares ennemis du nom chr^tien expuls6s par ces 
« glorieux efforts du vaste territoire qui s'6lend entre 
« la Bithynie et la Syrie. Des villes fameuses, Smyrne, 
« Ptolemais , Ascalon , Cai'pha, Tib6riade, se sont ren- 
« dues aux alli^, et vous avez 6t6 appel^s au partage 
a des conqu6tes comrae de la gloire. 

« Mais la vicissitude 6ternelle des choses humaines a 
« bient6t amene des jours de deuil apres tant de pros- 
« pyrites ; le vaillant Godefroy , le premier des Baiidoin, 
« Bo^mond^ Tancr^de, et tant d'autres h6ros, ont suc- 
« comb6; leur mort a laiss6 la Syrie sans defense, et 
« les Chretiens environn^ de dangers tons les jours plus 
« imminents. Dernierement le roi Baudoin a 6te fait pri- 
a sonnier par les Sarrasins , et amen6 charge de fers a 
a Carrha. Le royaume de Jerusalem est en deuil ; notre 
a saint pontife vous presse , vous conjure , par ses let- 
« tres et par ses envoyes , de ne pas laisser p6rir la foi 
« dans cette extremity ; vous devez employer pour elle 
a cette puissance navale que Dieu vous a accord6e : nous 
« vous en supplions ; nous vous exhortons avec instance 
(c a ne pas abandonner, dans un si grand p^ril, la cause 
« de notre sainte religion. 

a Venitiens , il est glorieux pour vous d'etre appeles 



(1) Je le traduis de Pierre Justiniani (Rerum renetarum, ab urbe 
condita ad annum 1575, Historia, lib. II ). 

8. 



^ 

^ 



i46 HISTOIRE DE VENISE. 

« a proteger par vos armes , a venger d'un etiniBini qm 
« la profane , cette terre ou notre Sauveur, notre roi ^ 
« prit naissance, qu'il 6claira par sa doctrine, qu'il li- 
ft lustra par ses miracles. Ce fut ce noble dessein qui 
« pr6cipita vers I'Asie tant de heros frangais et tant de 
« princes de I'Europe , avec de puissantes armees. lis 
« ont eu le bonheur d'arracher la Jud6e tout entiere aux 
« enfants de Mahomet. Aujourd'hui les barbares, ayant 
« repar6 leurs pertes, d6vastent cette contr6e et veulent 
tt Topprimer encore ; ils veulent en bannir les chr^tiens^ 
« pour souiller cette terre de crimes et de sacrileges. 
« C'est a vous de prevenir cette desolation par la sa^ 
« gesse et la fermet6 de vos mesures. G'est a vous , 
« peuple chr6tien^ peuple religieux, et qui en faites 
« gloire , de vous 61ancer les premiers contre une race 
« impie , de I'attaquer avec vos flottes , et de secourir 
« autant qu'il est en vous un prince ami et malheureux. 
« Voyez quelle gloire immortelle , quelle splendeur en 
« doit rejaillir sur votre nom : vous serez Tadmiration 
« de I'Europe et de I'Afrique. 

« Eh ! qui pourrait d'ailleurs aimer assez peu la pa^ 
« tri^ pour ne pas d6sirer de voir son empire s'6tendre 
« au dela des mers ? Et comment Tesp^rer cet empire ? 
« Serai t-ce en restant dans le repos, en nous bomant a 
tc parcourir nos lagunes? Regardez ces Romains, dont 
« vous vous vantez d'etre issus : ce ne fut pas dans la 
« mollesse et les plaisirs qu'ils acquirent I'empire de 
« Tunivers ; ce fut par la guerre , par des fatigues , 
« par de durs travaux qu'ils accrurent leurs forces et 
« devinrent lesmattres dumonde ; c'est en d^truisant les 
« infideles que nous pouvons nous promettre d'etendre 
« dans rOrient la gloire et la puissance du nom v6nitien. 



LIVftE If. 117 

tt Embrases du saint zele de la religion , touches de 
« voir le royaume de Jerusalem en p6ril , courez aux 
« armes , contemplez les honneurs et le prix qui voui^ 
« attendant , et que vos flottes , destinees a accroitre 
« votre puissance , triomphent de nos ennemis , et sau- 
« vent la r6publique chr6tienne. » 

Ce discours excita les plus vifs transports. On y re-. Armemcnt 
pondit par des acclamations; tout le monde demanda k *^"il22!"* 
partir, et le doge se mit a la tdte de rarm6e. line flotte, 
que quelques historiens portent jusqu*a deux cents vais- 
seaux (1), fut pr6te en pen de temps, et fit voile pour 
Jaffa. Ceci se passait en 1122. La flotte des Sarrasins 
croisait devant le port : les V6nitiens pouss^rent des 
cris de joie en I'apercevant ; les infldeles les regurent Bataiiie na- 
avec courage. Le combat fut long et terrible; on en ^jlrraT^^ 
vint a I'abordage sur toute la ligne. La victoire la plus sonrdeTJus. 
decisive fut le prix de Thabilet^ : I'arm^e des Sarrasins «*25. 
fut entierement d6truite (2). Fiers de ce succes, heureux 
prelude de la campagne , et qui avait eu pour t6moins 
tant de braves chevaliers accourus sur le rivage, les 
V6nitiens entrerent dans le port de Jaffa , et le doge se 
rendit a Jerusalem. 

Les chefs qui dirigeaient les affaires depuis la cap- xl. 
tivit6 du roi lui firent I'accueil que Ton doit a un **^^r uJ^^ 
alli6 triomphant. II convenait de profiler de I'enthou- 
siasme que ce premier succes avait inspire pour tenter 



(1) Cioe 40 galee, e 20 assrK, sopra de* quali furoDO inessi raoiti ca- 
valli, e 4 navi grosse, con munizioni, e insegne da combattere, con 
136 navili di viveri e altre cose necessarie. ( Storia f^eneziana, di 
Andrea Nayagiebo. ) 

(2) li doge fecetagliare la testa alF ammiraglio de' Mori e a' padroni 
delle suegalere, perche eran^o Paesani. ( Ibirf,) 



ci'oises. 
1124. 



118 HISTOIRE DE VENISE. 

quelque entreprise considerable ; mais les avis sur ce 
qu'il y avail a faire se trouvaient fort partag6s. On n'a- 
vait point de plan de campagne arr^te. Par une suite 
de I'esprit religieux dont tons ces pieux crois6s ^taient 
anim6s , on decida de s'en remettre a la Providence , ne 
doutant pas qu'elle ne daign&t tracer elle-m^me a ses 
guerriers la route qu'ils devaient tenir. L^ noms de 
plusieurs villes furent ecrits sur des billets, qui furent 
jetes dans une ume , cette urne plac6e sur I'autel ; on 
c^lebra les saints mysteres , et ensuite un enfant tira le 
billet qui devait designer la place que I'ann^e irait as- 
sieger. 

Cette place fut la ville de Tyr ; il n'en 6tait pas de 
plus importante , ni de plus difficile a prendre. EUe ap- 
partenait en commun aux soudans d'Egypte et de Da- 
mas ; elle avait dixnaieuf nuUes de circuit et une forte 
citadelle. Environn6e de la mer presque enti^rement , 
elle ne tenait a la terre que par cette digue fameuse , 
ouvrage d' Alexandre le Grand. Elle avait arr^t6 ce 
conqu6rant pendant sept mois , et rendu inutiles tons 
les efforts de Baudoin I" . 
TraiKientre Avaut de partir pour le si6ge, on signa un trait6 (1) 
et leursaiiifej. par Icqucl il fut stipul6 qu'outre le quartier de Ptol6mais, 
que les Venitiens poss6daient d6ja , on leur c6derait en 
toute propri6te , dans toutes les villes du royaume^ une 
rue entiere , avec un bain , un four, un marchi6 et une 
eglise ; que les marchandises qu'ils transporteraient en 
Asie seraient exemptes de tons droits ; que les sujets de 
la r6publique ne payeraient aucun imp6t; qu'ils ne 



(t) l\ est dans Guillaume de Tyret dans Muratoh. { Antiquitates 
Italicx mediimvi^ dissertation xxx, p. 919. ) 



LIVRE 11. 119 

reconnattraient dans leurs domaines d'autre juridiction 
que celle de leurs magistrals, m6me quand ils auraient 
a plaider coiume d^fendeurs contre la demande d'un 
sujet du roi ; que seulement quand un V6nitien action- 
nerait un sujet du roi il serait oblig6 d'aller devant le 
juge royal; que si Ton prenait les villes de Tyr et d'As- 
calon le tiers de ces villes et de leur territoire deviendrait 
la propriety de la republique ; qu'enfin elle fournirait 
pour la garde de la place de Tyr le tiers de la garnison 
qui serait jug6e n6cessaire , et que le roi lui payerait a 
cet effet un subside de trois cents besants d'or. 

Ce trait6 conclu,.on se mit en marche. Les V6nitiens 
s'embarquerent pour aller bloquer le port et battre la 
place du c6t^ de la mer, tandis que leurs allies Tinves- 
tiraient du c6t6 de la terre. 

On ne pouvait y arriver que par la digue dont j'ai 
parl6. Cette digue etait couple par de forts retranche- 
ments ; I'entr^e du port 6tait d6fendue par des tours, la 
garnison 6tait nombreuse , d6terminee, et il 6tait indu- 
bitable que le soudan de Damas allait venir a son secours. 

Cette derniere consideration fit mettre beaucoup de iiurmures 

contre l6s 

vivacit6 dans les attaques. On livra plusieurs assauts, v^niuens. 
qui f urent vaillamment repousses ; on redoubla d'efforts, du^doge" 
sans faire des progres. II y avait trois mois que Tannee 
se consumait , et elle ne voyait point augmenter I'espe- 
rance du succes dont on s'etait flatt6. Les troupes qui 
assiegeaient la ville par terre, conaparant leur position 
a celle des Venitien«, commencerent a murmurer. Les 
Venitiens 6taient tranquilles sur leurs vaisseaux, a I'abri 
des dangers et rn^me des fatigues; ils attendaient que la 
la place se rendtt , sans y contribuer par leurs efforts ; 
en cas de desastre, ils avaient leur retraite assuree. 



120 HISTOIRE DE VENISE. 

Le doge , informe de ces discours, prit pour les faire 
cesser un moyen digne des moeurs du temps : il ordonne 
d'6ter a tous les b^timents leurs rames , leurs voiles , 
leur gouvernail , fait debarquer tous ces agres sur la 
plage; des matelots les chargent sur leurs ^paules^ et 
a leur t^te il se rend au camp des allies : « II faut que 
« les perils soient communs, leur dit-il, voici qui vous 
« r6pond de notre fld61it6 ; ngus n'avons plus les moyens 
« de nous Eloigner de la place, et le moindre vent nous 
« fera courir des dangers plus grands que ceux que 
« vous affrontez en combattant. » 

Cette imprudence chevaleresque et cent mille ducats 
donnes aux allies, pour payer leurs troupes (1), les 
frapp^rent d'admiration. lis temoignerent aux Venitiens 
une entiere confiance , et ne voulurent pas souffrir que 
tant de braves gens restassent exposes inutilement a de 
si grands perils. II ne fallait pas d'ailleurs que la flotte 
se mtt hors d'etat de combattre si cela etait n6cessaire. 
On continua le si6ge avec la m^e Constance et le m6me 
courage pendant deux autres mois. 
Prise deTyr. Qu sait que Ics Orieutaux sont dans I'usage d^elever 
des pigeons pour porter des messages au loin ou dans 
des endroits inaccessible^ ; les assi^geants avaient re- 
marqu6 plusieurs de ces oiseaux qui entraient ou sor- 
taient de la place. Un jour on parvint a en attirer un et 
a le saisir. 11 venait de Damas; il portait un billet sous 
son aile : le soudan , en exhortant les assieges a conti- 
nuer leur vigoureuse defense , leur annongait un tres- 
prochain secours. Ce billet fut retenu ; on y en substitua 
un autre, par lequel on faisait dire au soudan qu'atta- 

(1) storia f'ene:iiana, di Andrea Nay acjIero- 



LivnE II. 121 

que d'un autre c6t6 il se voyait oblig6 d'y porter ses 
forces et d'abaiidonner la place a elle-m^me ; le pigeon 
fut rel&ch6, et vola vers la ville. 

Ce stratageme r6ussit : la gamison , d^couragee par 
ce faux avis, capitula. 

La ville d'Ascalon fut assi6g6e imm6diatement apres, 
et ne fit qu'une assez faible resistance. II y a des his- 
toriens qui disent qu'apres cette conqu^te on offrit au 
doge de Venise le trdne de Jerusalem , qu'il ne voulut 
pas accepter. Ce fait est peu vraisemblable : le roi 6tait 
captif, mais le trAne n'6tait pas vacant; plusieurs sei- 
gneurs devaient y avoir des pretentions , et le patriar- 
che de la ville sainte avait d6ja dispute I'autorite su- 
preme a Godefroy de Bouillon : il n'etait pas naturel que 
toutes ces ambitions rivales se tussent pour offrir la 
couronne a un etranger, chef eiectif d'une r6pu- 
blique. 

Jusqu'a la fin du onzieme siecle les V6nitiens avaient xu. 
ete dans la plus parfaite intelligence avec les em- av^ remiL. 
pereurs de. Constantinople , et avaient trouve la r6- "^tonun^pte* 
compehse de leur fidelity dans les pr^cieux avantages i.^^^cw^ua 
du commerce de I'Archipel et de la mer Noire ; mais ^ag^es. 
des que ces avantages cesserent d'etre exclusifs , lors- 
que des nations europeennes voulurent devenir conque- 
rantes sur les cdtes de la Palestine , les Venitiens par- 
tagerent Tambition d'y former des etablissements, et les 
croisades les brouillerent avec I'empire d'Orient. 

Ces succes des croises , qui auraient dA 6tre agrea- 
bles a I'empereur de Constantinople , plus menace que 
tout autre prince par les infideles , lui inspirerent , au 
contraire, une inquiete jalousie , sentiment naturel aux 
princes qui ne savent pas se defendre eux-memes. Ir- 



122 HISTOIUE DE VENISE. 

rite , effraye de I'etablissement des Europeens dans la 
Palestine, il avait d'ailleurs a se plaiudre des crois^s. 
II ordonna a ses vaisseaux d'attaquer tons les b&timents 
de commerce v6nitiens qu'ils rencontreraient en mer. 
Cette trahison indigna le doge. II conduisit d'abord sa 
flotte devant I'tle de Rhodes, qu'il fit ravager, parcourut 
I'Archipei , mit a feu et a sang Scio , Samos , Mitylene , 
Paros , Andro , Lesbos et toutes les Cyclades , enleva 
les enfants des deux sexes , pour les vendre comme es- 
claves (1) ou pour rangonner les parents, entra dans la 
Mor6e , s'empara de Modone , oii il laissa quelques trou- 
pes, et , satisfait de cette vengeance , mais non encore 
fatigu6 de tant de ravages , il punit de la m^me ma- 
niere , en remontant I'Adriatique , quelques villes de la 
Dalmatiedont la fidelite avait chancel6. Sebengo, Trau, 
Spalato, furent livrees au pillage; I'ancienne Zara, 
c'est-a-dire Belgrado, fut d^truite de fond en comble, 
et cessa d'etre habitee. Enfin Michieli rentra dans Ve- 
nise , oil il mourut en H30 ; des historiens ont dit qu'il 
abdiqua le gouvernement apres son retour. Jamais 
homme ne m6rita mieux son epitaphe , Terror Greece- 
rum jacet htc. Deux ans apres I'ile de Gurzola imita la 
revolte de la Dalmatie. Un armateur, Marsile Zorzi, se 
chargea de la soumettre , et elle lui fut abandonn^e en 
fief. Une escadre de la r6publique fut envoy^e pour 
s'emparer de Cephalonie, qui appartenait encore a Tem- 
pereur d'Orient. 
xLii. Pierre Polani, gendre de Dominique Michieli, lui 

(i) Ando a dare il sacco alie coste della Morea, facendo sehiavi i 
fanciulli e le fanciulle per ricavarne buon riscato. — ( Riceixhe sto- 
riro-critiche suW opportunita delta iMguna reneta del commercio, 
sulle arti e sidla marina di questo Stato, dal conte Filiasi. ) 



LIVRE 11. 123 

succeda ; mais il n'illuslra pas son dogat par des actions ^ani doge. 
eclatantes. 

Le combat qui avait eu lieu entre la flotte v6nitienne 
et celle de Pise avait rendu les deux peuples ennerois. 
D6ja ils 6taient jaloux Tun de Tautre ; et comme cette 
jalousie n'avait pour cause que la rivalit6 du cora- 
merce , la guerre qu'ils se firent n'eut pour objet que 
de se prendre etde se detruire r6ciproquement quelques 
vaisseaux. Mais bient^t, lasses de ces dommages r6- 
ciproques , ils c6derent assez facilement aux exhorta- 
tions du pape, qui s'entremit pour ^tre le mediateur 
de leurs diff6rends , et cess^rent enfin d'inutiles hosti- 
lit6s. 

La republique, mattresse des c6tes de la Dalmatie et 
de plusieurs etablissements d6ja considerables dans 
les pays lointains, ne pouvait manquer de toumer ses 
vues ambitieuses sur le continent voisin et de se m^ler 
dans toutes les querelles des peuples de I'ltalie. Nous 
la verrons assujettir presque toujours, sous pretexte de 
les prot6ger, un grand nombre de villes, et finirpar se 
fornier des provinces dans le beau pays d'oii ses fonda- 
teurs etaient sortis. 

EUe foumit des secours a la ,ville de Fano, qui 6tait 
en guerre avec celle de Ravenne et de Pezzaro, mais 
sans n6gliger de mettre un prix a ce service. La haine 
des habitants de Fano centre leurs ennemis 6tait telle, 
que pour se mettre en etat de les combattre ils se sou- 
mirent a devenir tributaires des V6nitiens. lis s'enga- 
gerent a payer tons les ans une somme d'argent et a 
foumir mille livres d'huile pour le luminaire de I'egliso 
de SaintrMarc. 

Padoue, encore' plus ennemie do Vcnisc , parce que biouiiiciIcs 



i24 MISTOIRE DE VENISE. 

avfc padoue. c'etait une haine de parents , imagina de rendre la 
**^'' Brenta inaccessible aux vaisseaux v^nitiens, et pour eel 
effet ell& entreprit d'ouvrir un canal pour en d6tourner 
les eaux. Quelques troupes que le doge envoya sur-le- 
ehamp firent repentir les Padouans de cette nouvelle 
tentative, et les choses furent r6tablies dans leur pre- 
mier 6tat. Cette guerre, peu considerable en elle^m^me, 
donne lieu a une remarque que je trouve dans un his- 
, torien v6nitien (1). Ce fut a cette 6poque, dit-il, que 

la r6publique employa pour la premiere fois des troupes 
etrang^res, ee qui prouve que d6ja ses entreprises ex- 
cedaient ses forces naturelles. 
xLui. Pendant ce temps-la Roger, roi de Sicile , faisait la 
Gi^ « da guerre a Tempereur grec, qui etait alors Manuel Com- 
contre R*o- ^^^®- Roger s'^tait empar6 de Corfou ; sa flotte avak 
ger.roidc ravag6 la Grece, pass6 les Dardanelles, et menaoait 

vICl •€• 

<H«. d'incendier la ville de Constantin. L'empereur ne voyait 
de recours que dans les Venitiens ; mais comment esp6- 
rer qu'ils voulussent embrasser sa d^ense apres I'a- 
gression dont ils avaient eu k se plaindre de la part de 
son pr6d6cesseur ? Cependant, par de nouvelles con- 
cessions favorables a leur commerce, il parvint a les de- 
terminer a entrer dans son alliance. Les anciens traites 
ne leur permettaient pas d'aborder dans les iles de Chy- 
pre et de Candie , ni de frequenter le port de Megalo- 
polis ; ces exceptions furent abolies, et les Venitiens pu- 
rent ajouter les vins de Chypre et de Crete aux autres 
articles qui oomposaient la cargaison de leurs vaisseaux 
en revenant des mers du Levant (2). La republique 

(t) Mabin, torn. Ill, lib. I^ cap. vii. 
(Jl) Ibid., cap. VIII. 



LIVRE II. 12o 

etait encore moing ennemie d'un prince faible, regnant 
au fond de la M6diterran6e sur un empire pres de sa 
d6cadence , que jalouse d'un voisin actif, entreprenant, 
qui poss6dait de vastes cdtes a rextr6mit6 de TAdria- 
tique ^ et qui venait de s'emparer de Corfou. La guerre 
contre Roger futr^solue ; mais cette guerre ne fut qu'une 
expedition d6vastatrice. 

La flotte de la r6publique se dirigea d'abord sur Cor* iis prennent 
fou, d'ou elle chassa les troupes siciliennes. L'historien coMe'entre 
Nic6tas raconte (1) les discordes qui 6claterent pendant *^ *"'**** 
le si6ge entre les deux nations alli6es. II dit que les 
Grecs et les V6nitiens se chargerent mutuellement dans 
le camp; que ceux-ci ayant regagn6 leurs vaisseaux 
attaquerent la flotte imp^riale, dont ils br<!klerent la plus 
grande partie , et que cette soldatesque , ajoutant Tin* 
suite a ces violences, para de meubles et de tapis pre- 
deux la chambre du vaisseau de I'empereur, et y 
couronna en c6r6monie un Ethiopien, pour se moquer 
de Manuel, qui 6tait fort noir. 

Apres la conqu6te de Corfou, dont on prit possession La sidie 
au nom de I'empereur grec , les restes de cette arm6e 
allerent ravager la Sicile, qu'on trouva sans defense. 

Lesr6coltes et les maisons incendi^es, les plantations 
detruites, les habitants 6gorg6s, furent tout le fruit de 
cette expedition. Le roi de ^cile se d^livra de ces re- 
doutables ennemis en offrant aux V6nitiens de grands 
avantages pour leur commerce dans un royaume qu'ils 
venaient de saccager. Ce trait6 fut I'ouvrage de Domi- 
nique Morosini , qui avait succ6d6 dans le dogat a Po- 
lani, en 1148. 

(1) Histoire de Manuel Comn^ne, liv. !I, chap. v. 



ravagf^ 



126 HISTOIRE DG YENISE. 

xLiv. Ce nouveau doge n'eut a r6priiner que queiques pi- 
Tol^Jlnr rates d'AncAne, dont il fit pendre le chef, et la revolte 
tiogc. ^Q queiques villes de I'lstrie, auxquelles il imposa de 
nouveaux tributs. 

Sous son regne l'6v6che de Zara fut 6rige en arche- 

v6ch6, et trois ans apres, en HS8, par une decision 

du pape Adrien IV, le patriarche de Grado etendit sa 

juridiction sur tout le territoire de cette nouvelle me- 

tropole. Telle 6tait deja I'importance des ^tablissements 

venitiens dans le Levant , que le patriarche fut autoris^ 

a ordonner les ^v^ques pour toutes les colonies de la 

republique ou il y aurait plus d'une ^lise. 

xLv. Morosini mourut, apres un regne de huit ans. Son 

^ii^ii*doge? successeur fut Vital Michieli 11. L'administration de ce- 

ii36. lui-ci fut marquee par de terribles revers. 

II y avait alors deux papes. L'empereur d'Occident, 
Frederic Barberousse , prot6geait Victor IV, et les Ve- 
nitiens, qui n'avaient garde de favoriser la domina- 
tion de l'empereur en Italic , tenaient pour Alexan- 
dre III, dont Telection paraissait d'ailleurs plus r^u- 
liere. Les Milanais tAchaient de secouer le joug de 
Troubles en l'empereur ; Venise leur envoya des secours, Les mi- 
lices de Padoue , de Vicence , de Ferrare et de V6rone , 
se jettent , par I'ordre de l'empereur, sur le territoire 
de Capo-d'Arg6r6 et de Loredo , et mettent ces deux 
villes en cendres. Les troupes venitiennes accourent 
D^faite du pour punir cette agression. Pendant ce temps-la Ulric, 
d'Aquii^e. patriarche d'Aquilee, h6ritier de la haine de tous ses 
'burquTiuT predecesseurs contre TEglise de Grado , haine qui du- 
^^T^r^ rait d6ja depuis six ou sept cents ans , fit avec tous ses 
chanoines une nouvelle expedition sur cette tie , pilla 
jusqu'a la melropole, et se preparait a se rembarquer 



LIVKfi II. 127 

avec son butin , iorsqu'il se vit enviroime par des vais* 
seaux Y^nittens, et se trouva leur prisonnier. Po«r ra- 
cheler sa liberti6 , il fut oblig6 de' se soumettre awn 
tribut qui devint un objet ^ternel de d<6risioti , et qui 
servit a entreteoir dans le peuple la baine et le m6pris 
poiir le patriarche d'AquU6e. Toui^ led ans, le jeudi 
gras , il devait envoyer a Venide un taureau et douze 
pc»*cs^ repndsentant ie patriar<;fae et ses doaze cha- 
notnes : on ies promen^it en pompe dans la vilie , on 
leur GOnpatt la t^te en presence du doge, el on en dis- 
tribaait Ies quartiers. Dans Ies derniers temp§ on con- 
pait s^nlement ia t4te a nn taufeau (1). Des affaires plus 
si^riea8esallaie9itmettrteirt^preuve la prudence du doge. 

Manuel €onii»^e chett^bait a d^ruire ou a affaiblir, xlvi. 
I'un par Taulre, ie^roi de Sidle «tia r6pwblique; il s'a- ^^q^r^^" 
dressa d'abord a Gnillaume , roi de Sicile , pour I'ex- *"[• em^reur 
ciler k armer contre los V^niliens , et lui offrit sa propre ^'O"®"'- 
fille pour prix de cette agression. Oette negociation 
n'ayant eu aucun sttcces^ il envoya des afnbassad^urs 
a la r^abiique, pour lui exposer toutes Ies raisons 
qui poUTiient la determiner a s'unir av6C lui contre 
le mi ; mais Ies V^mtiens venaienl de s'assurer , par un 
traits , le commerce de la Sicile , et n'^ta^t nullement 
disposes a en oompromettre Ies a vantages. 

Le refasoe pDuvait que blesser Tempereur. Le doge, Eiie rappciie 
qni en craignit ies consequences , envoya des ondres toyens (|ui 
a tons Ies vaisseaux qui ^teaeni dans tes ports de la ^ic'leUnr 
Grece , et a tmis ks sujets de la n6ptib}iq^e habits sur 

(1) « Sunt qui haec^d AogeU Paitkipatii referuat priiiciptUiBi; aos 
hoc tempore facta credimus. » Rerum Fenetorum Hist. P. Justiniani, 
lib. II. — Sabellicus rapporte celte anecdote d'abord sous le regne 
d'Ange Participatio, et puis sous celui de Vital Michieli II. 



i^ HISTOIRE DE YENISE. 

le territoire de Tempire , d'en partir sur-le-champ. Ces 

6tablissements s'6taieat repandus sur tous les points; il 

y en avait jusqu'au fond de la mer Noire. 

Leinpereur Le depart de tous les n^ociants et de tous les na- 

^atlT^ac^ vires v6nitiens servit de pretexte a Manuel pour en- 

en Dairaatie. ^^^^^ ^^ Dalmatie uuo flotte , qui s'empara de Spalato, 

de Trau , de Raguse et de Corcyre ; cependant il fit 
dire par ses ambassadeurs que cette mesure ne devait 
point 6tre consid6r6e comme une declaration de guerre. 
II n'avait pu 6tre insensible k I'intention manifest^e de 
rompre tout commerce avec lui ; mais si les V6nitiens 
Youlaient r^tablir les choses sur le pied ou elles 6taient 
auparavant , il 6tait pr^t a leur rendre son amiti6 : il 
ne leur demandait que de revenir occuper dans ses 
Etats des 6tablissements qui leur avaient 6t6 jusque 
alors si avantageux ; les villes de la Dalmatie que ses 
troupes avaient occupees seraient imm^iatement ren- 
dues , et toutes les pertes r6par6es. 
R^nciiia- Ces explications ne justifiaient pas assur^ment Tusur- 
"TJte'?* P^^ion a main arm^e de quatre places. II 6tait de la 
dignity de la r^publique d'exiger avant tout cette res- 
titution et une reparation ^clatante; mais I'interdiction 
des mers de la Grece k tous les vaisseaux v6nitiens , 
I'abandon des comptoirs , I'interruption totale du com- 
merce avec I'empire, avaient tari la source des b6n6fices 
auxquels les n^gociants etaient accoutum^s : Tesprit 
de trafic n'est pas toujours d'accord avec les v6ritables 
inter^ts de la dignity de TEtat ; le commerce murmurait 
centre les mesures rigoureuses qui Tavaient paralyse. 
Ces criailleries determin^rent une resolution qui lui 
devint bien funeste a lui-meme , et plus encore a la r6- 
publique. 



LIVRE II. 129 

Les ordres tlont on se plaighait furent r6voqu6s , les tons ips v*». 
n^gociants , et des vaisseaux richement charges , parti- iliSdins 
rent poiir tous les points de I'empire grec. Manuel atten- J^n^ar^lS! 
dait sa proie ; il ordonna partout de les saisir^ et tous les 
Y^nitiens furent jet6s dans les fers. 

L'impartialit^ de Thistoire veut qu'on ajoute que les 
Grecs ont pr6sent6 cet 6v6nement sous d'autres cou- 
leurs. « Les V6nitiens, dit I'un d'eux (1), ces peuples 
fins et subtils , qui courent sans cesse toutes les mers , 
s'^taient tellement multiplies et enrichis a Constanti- 
noplie , qu'ils s'y montrerent insolents jusqu'a affecter du 
na6pris pour I'empire. Manuel , irrit6 de leursentreprises, 
et qai 6tait loin d'oublier I'outrage qu'ils lui avaient fait 
autrefois k Corfou , envoya dans toutes ses provinces 
Tordre de les arr^ter tous en un m^me jour et de con- 
fisquer leurs biens. » II faut convenir que ce r6cit , 
quoique trace par une main partiale , ne fait honneur 
ni a la bonne foi ^ ni au courage , ni mSme a ia politique 
de I'empereur grec. 

On pent juger quelle fut I'indignation des V6nitiens indignation 

X , 11 J 1 • • J 1 • A J 19 ties V^nitieiis 

a la nouvelie de la saisie de leurs vaisseaux et de 1 ar- 
restation de leurs compatriotes. Ce sont toujours les 
imprudentsqui sont les plus furieux de se voir tromp6s. 
Ce ne fut qu'un cri de vengeance contre Manuel : les 
V6nitiens se firent raser la barbe , pour n'avoir rien de 
commun avec les Grecs ; tout le monde voulut partir, 
tout le monde mit la main a I'oeuvre pour armer la 
flotte : elle fut pr^te au bout de cent jours ; cent vingt 
vaisseaux se mirent en mer, sous la conduite du doge , 
pour aller tirer vengeance de Manuel ; et en I'absence 

(1) N1CBTA.S, Histoire de Manuel ComnSne^ liv. V, chap. ix. 
I. 9 



t30 HISTOIRE DE VEMISE. 

de Vital Michieli Tautorit^ ducale fut exerc^e par son 

fits L^nard. 
D<ivouement La famille des Justiniani , Tune des plus anciennes de 
druTamme Venise , voulut marcher tout entiere dans cette exp6di- 
Justiniani. jj^jj . q\\q foumit coHt combattdnts , c'^tait renouveler 

I'exemple d^une illustre famille de Rome : le m^e mal- 

heur les attendait. 

La floite v<»- L'armee se porta d'abord en Dahnatie, pour reprendre 

eirtre dans l^B places dout Tempereur s'6tait empar^. II fallut en 
lArchipei. fgipQ j^ gj^Q . ij^j^^ ^ q^^ Comn^ne avait fait occuper, 

et Raguse y qui avait arbor^ les enseignes imp^riaies, 
furent presque entierement d6truites (1). De cette c6te 
Tarm^ fit voile vers I'Archipel. N6grepont, qu'elle 
mena^a d'abord, ne fit aucune resistance. Le gouver- 
neur de cette place alia au*devant du doge avant que 
ce prince n'eAt mis pied k terfe , lui exprima tout le re- 



(0 Dux autetn, reliqua stoM parte, intra procedens Ragusinos polli- 
citae fidelitatis immemores sibi rebelles fore invenit ; erexerant similiter 
imperialia veviila inturribus et murissuis, contemnentes son solum 
ducem, quera sibi ab antiquis temporibus in dominum elegerant ho- 
norare, sed utsibi aemulo armata mauu resistere prsesumpserunt. Dux, 
hoc iDdigne ferens^ bellids instnimentis urbem Impugnari jussit. Ve- 
neti auteoi, quod jussum fuerat audactere}[8eque&tes, continuis issut- 
tibus eadem die quasdam turres ascenderunt , et depositis imperialibus 
insignibus beati Marci evangelistse effigiem desuper posuerunt. 

Cumque altera die ad reiterandos insultns Veneti pararentur, com- 
municato eonsiUo egrediens tribnnus Michael, arch^piscopas Ragu- 
sis y clerus et populus universus, praemissis cnicibuS) de Gommts8i& ve- 
iiiam postularunt : qua obtenta, dux cum hymnis et laudibus civitateui 
intravit, et consueta fidelitatis sacramenta renovavit, quamdamque 
turrim qnat imperaUM*! servabatur cum maritimis muris diroi fecit , et 
arcbiepiscopus , consentientibus elero et populo, eontentus fuii suaBi 
ecclesiam subjicere gradensi patriarchae , si hoc a papa poterit obti- 
tineri , quibus dux Raynierum Zane dedit in comitem. 

( Aodlreffi Dauduli CArontcon., c^p. xv, pars 94. ) 



LiVftE It. 131 

gret qu^on avait de ce qui s'etait pass6 , Tassurant que 
rintentioB de sa cour n'avait jamais 6te que les choses 
allassent si loin : les dispositions de Terapereur 6taient 
certainement pacifiques ; il ne pouvait pas en avoir d'au- 
tres , il se pr^terait a toud les moyens de conciliation. S'il 
avait fait air^ter les vaisseaux v6nitiens , ce ne pouvait 
6tre que d'apres quelques faux avis qui lui i^eraient par- 
venus des dispositions hostiles de la r^publique : tien de 
moins invraisemblable qu'un malentendu a une si grande 
distance ; mais enfin , si tout pouvait se reparer^ ne 
valaiUl pas mieux s'expliqner a I'amiable que d'alluraef 
une guerre , qui pouvait avoir des suites si desastreuses 
pour lea deux Et^s ? Le perfide Grec d6veloppa toutes on n^gocie. 
ces raisons avec tant de candeur, et les accompagna de ^"IVdl^*^ 
tant de soiimissions , que le doge se laissa persuader 
d'envoyer des ambassadeurs a Constantinople. Gette 
mission fut confine a I'^v^que d'Equilo et a Manasses 
Badouer, tous deux hommes habiles et fort savants dans 
la langue grecque. Michieli conduisit la flotte a Scio, dont 
il se rendit maitre^ et se disposa a I'y faire hiverner. 

L'ambassade fut regue avec beaucoup d'^gards, r;empereur 
L'empereur t6moigna le plus grand empressement de tout negocialeuTs. 
concilier. II parut d'abord dispose a accorder tout ce 
qu'on avait a lui ctemander ; mais a chaque proposition 
qu'on lui faisait les explications a obtenir, les avis a 
prendre , occasionnaient d'interminables d^lais ; ensuite 
c'6taient des difficultes a aplanir ; et quand on croyait 
les avoir epuis^es , il survenaitun incident qui d^plagait 
la question et obligeait de reprendre la n6gociation sur 
nouveaux frais. 

Les envoy6s v6mtiens^ convaincos que Manuel ne Lesequipa- 
cherchait qu'a les abuser et d^sesperant de I'amener a ^Ta^p'^sie"^ 

0* 



132 HISTOIRE DE VENISE. 

un arrangement , se determinerent a retourner vers le 
doge. Mais quel triste spectacle les attendait 4 Scio ! 
La peste s'6tait manifest^e dans l'arm6e • elle y avait fait 
les plus terribles ravages. On n'avait plus a opposer 
a I'ennemi qu'un petit nombre de soldats, d6ja mourants : 
il fallait se r6soudre a brAler une partie des vaisseaux , 
faute de matelots pour les conduire : la maladie faisait 
tons les jours des progres de plus en plus effrayants. 
On accusait Tempereur d'avoir fait empoisonner les 
eaux douces : cela n'^tait peut-6ire pas possible , mais 
on ne Ten croyait pas incapable. II n'y avait plus 
moyen de penser a tenter une entreprise quelconque, 
encore moins de se presenter devagt Constantinople. 
D^isire de Tout ce qu'on pouvait esp6rer, c'6tait de regagner Ve- 
nise avec les d6bris de cette belle ann6e. On se mit en 
mer ; la mortality diminuant sans cesse les 6quipag6s, 
on se vit r6duit a couler a fond plusieurs vaisseaux; 
d'autres 6chouerent, parce qu'il ne restait pas assez de 
bras pour les gouverner. Enfin de cette flotte de plus 
de cent voiles a peine dix-sept vinrent montrer a Veuise 
les tristes restes d'une arm6e qui avait fait trembler 
I'empire d'Orient. Deplorable r^sultal del'oubli de cette 
maxime , que dans la guerre offensive Tassaillant , qui 
a de I'avantage , ne doit jamais accorder du temps k 
I'ennemi ! 

En g6missant sur cette calamity publique , chacun 
avait a pleurer ses pertes particulieres. Point de famille 
qui ne fAt en deuil : les guerriers les plus chers a la 
patrie avaient 6te moissonn6s : la famille des Justiniani 
en avait foumi cent, il n'en restait pas un seul. Cette 
maison , dont le nom figurait dans les vieux fastes de 
la r6publique , allait 6tre 6teinte si on n'eAt tire du 



LIVRE It. 133 

fond d^un cloitre le seul rejeton qui eAt survecu a tous 
les siens , et qui devint la tige de tous ceux qui ont 
ajoUte depuis a Tillustration de ce nom. 

Venise , plongee dans la d6solation, n'6tait pas encore Retour k 
au terme de ses malheurs. L'arm6e portait avec elle i^tT 
cette affreuse maladie qui I'avait moissonn6e ; le d6sastre 
de la flotte devait s'6tendre sur la capitale. La peste fit 
d'affreux ravages dans cette immense population. Plu- 
sieurs millieis de citoyens p6rirent en quelques jours (1 ) . 

Ce fut alors qu'un cri g6n6ral s'61eva contre le doge. Le doge est 
On n'avait a accuser que son irresolution,, sa cr6dulite, '^»»*<^'^*'- 

^ ' ' 1172. 

son imprudence; on inculpa sa fid61it6. Triste condition 
des hommes qui sont charges de la destin^e de tou§ ! 
on exagere leurs fautes , on ne leur pardonne pas le 
malheur. Les murmures contre Michieli devinrent des 
imprecations. Une multitude furieuse s'amassa devant 
le palais. Le doge parut, et se pr6senta avec beaucoup 
de fermete ; il essaya de parler, il ne put ae faire en- 
tendre. Desesp6rant de calmer ces furieux, il tenta de 
leur echapper ; mais un coup de poignard I'atteignit , 
etilexpira. 

Venise voyait son arm6e d6truite , son ennemi triom- 
pbant de la desolation de taut de families. Elle ^tait en 
proie a la peste et a la sedition ; la majeste publique 
etait outragee, le sang du prince venait d'etre r6pandu ; 
c'est du sein de cette confusion que va sortir un ordre 
de choses plus stable et plus rSgulier qu'auparavant. 

Nous venous de parcourir rhistoire de cinquante xlvh. 

ChaDgenieiit 

(1) Sabellicus, decad. I, liv. VII. Justiniani dit seulement : « Con- 
« tagiosa lues totam urbem invadens lethali clade earn miserabileni in 
u moduin deforniavit. v Lib. II. 



Hza. 



134 HISTOIRE nE VENISE. 

clans ja cons-, (loges (1). Nous CR avoos vu cinq qui abdiquenty neuf 
i'Etat. exiles ou deposes , ctnq banms avec les yeu^ ereves , 
et cinq massacres. Ainsi dix-ueuf de ces princes avai^nt 
ete chasses du tr6ne par la violence, Le retour si fre- 
quent des revolutions no pouvait que fomenter les hai- 
nes, encourager les factions, et entretenir le peuple 
dans la funeste habitude de punir les malheurs comme 
des crimes. On avait eu plus d'line fois a se plaindre 
de Texees du pouvoir ; on avait eu a rougir de la ma- 
niere dont il avait 6t6 renver86. 

Tout le monde d^sirait sans doute que I'exercice de 
I'autorite fAt soumis a des regies. Ceux a qui leurs ri- 

(1) Paul-Luc Anafeste , premier doge. 

Marcel Tegaliano. 

Urse. — Massaor^. 

Dominique L^ , maitre de la miUee. \ ^ ^^^ ,^ ^.^^ ^^^^^es 

Felix Comicula , id. / dc la milice, ou tribuns 

Th^odat Urse > id. > militairea , qui reraplace- 

JulienCepario, id, I reat les doges pendant cinq 

Jean Fabriciatio. ^- Depose, lesyeux crev^s. / ^°** 
Theodat Urse, doge. — r C'est le n^^me que le trihun miUtaire de- 
pose ; les yeux crev6s. 
Galla. — Idem. 

Dominique Monegario. -^ Idem. 
Maurice Galbaio. 
Jean Galbaio. — Exil6. 

Maurice Galbaio II. — ^ Exild, assocl^ a son pere ; n^a point regne seuL 
Obelerio. -^ Mis ^ mort. 

Valentin.-^ Exile. ) Associes h leur (rere Obelerio ; n'ont point 
Beat. — Exil6. j regn^ seuls.. 

Ange Participatie. 
Justinien Participatio. 

Ange Participatio II, assooie a son pere Justinien ; n'a point regne seul . 
Jean Participatio. — Depose deux fois. 
Carossio. — £xil6, les yeux ereves pour avoir usurpe le dogat. 
Pierre Tradenigo. —Massacre. 
Jean Tradenigo, associe a son pere Pierre^ n'a pmnt r^oe seul. 



LIVRE 11, i3S 

chesses faisaient appr^cier la tranquillity pubiique de- 
mandaient surtout qu'on se pr^serv^t des orages po- 
pulaires. Les hommes d'Etat portaient peut-^tre leurs 
vues plus haut , sentant que le gouvernement de la r6- 
pubiique n'^tait pas la m^me chose que radiuinistration 
de la ville , que les int6r6ts loiutains ne pouvaient pas 
Stre appr^ci^s par la multitude , et que plus Tadmi- 
nistratioD ^tait compliqu^, moins Tautorite devait 
r^tre. 

II est plus que probable qu'on ne fut conduit a ces 

Urse Participatio. 

Jean Participatio. — Abdique. 

Pierre Gandiano I. — Tu6 en combattant. 

Pierre Tribono. 

Urse Participatio. — Abdique. 

Pierre Gandiano II. 

Pierre Badouer. 

Pierre Gandiano III. 

Pierre Gandiano IV. — Massacre. 

Pierre Urseolo I. — Abdique. 

Vital Gandiano. — Abdique. 

Tribun Memmo. — Abdique. 

Pierre Urseolo 11. 

Jean Urseolo , associ^ a son pere Pierre ; n'a point regne seul. 

Othon Urseolo. — Exil^. 

Pierre Gentranigo. — D^pos^ et rel^gue dans un convent. 

Dominique Urseolo. — Ghass^ apr^s avoir usurpe lenlogat. 

Dominique Flabenigo. 

Dominique Gontarini. 

Dominique Silvio. — Depose selon quelques historiens. 

Vital Falier. 

Vital Michieli. 

Ordelafe Falier. — Mort en combattant. 

Dominique Michieli. 

Pierre Polani. 

Dominique Morosint. 

Vital Michieli II. — Massacre. 

I. 9* 



136 HISTOIRE OE VEMISE. 

id6es que par le sentiment du besoin ou de I'ini^r^t. Ait 
douzi^me siecle on ne s'occupait gu^ns de la theorie des^ 
gouvernements ; celni de Venise en ^tait une preuve. 
Le prince 6tait ^lectif. 11 notnmait aux emplois^ il assem- 
Wait le peuple quand, il voulait ; il peroevait des imp6ts 
pour son propre compte (1) ; il foisait la guerre pour ses 
int6r6ts personnels. On en avait m4me vu plusieurs de- 
signer leur snccesseur. Le people se croyatt libre, parce- 
qu'il s'6tait donn6 un maitre. II conservait seulement 
['influence qui lui appartient dans les gottvememenis. 
oil r^tat tout entier est dans une seule ville , et ou une 
sMition pent faire raison des abus du pouvoir. Les ci- 
toyens riches , 6clair6s , puissants , ne devaient pas voir 
sans regret unordre de choses qui les assujettissait a la 
fois au prince et a la multitude. 

Nous n'avons que des notions fort imparfaites sur 
la maniere dont on faisait alors les Elections; mais il 
est certain que la population entiere y prenait part; 
c'6tait une imitation des cornices de Rome. On s'assem- 
blait dans une eglise , et souvenl les suffrages 6taient 
donnas par acclamation. L'histoire at teste que plusieurs 
doges avaient 6t6 61us ainsi. . 

On raconte qu'a la mort de Dominique Con tarini, en 
1069, tout le peuple se rendit en gondolas et avecd€& 
armes a la passe du Lido , et la , sans Dartre pied a 

(1) Quod exploratain habeo Venetorum titiclbus olim t^uoque fuit 
fiscijus; immo, quod in laudem prsestantissimae reipubfiese vei^git , 
fuit antiquis etiam saeculis fiscus ducalis et regalis V«netns. Adser- 
vatur manu exaratum in bilHiotheca fisteosi Ghronicoti Venetum Ma- 
rini Sauuti, ex quo hausi chartam hujusrei 4«steni. (Mcbatobi, 
Dissertat. xvii , Des Droits dufisc des rots, des ev^ques, des dttcs- 
et des margins du royaume d' Italic. ) — .^ntiquOates ItnUcm medii 
aevi, p. 972. 



LivnE If. 137 

terre , se mil a crier : Nous voulons Silvio ; ce qui suf- 
flt pour que Dominique Silvio fikl porl6 au tr6ne (1). 
C^e forme d'61ection pouvait Hve uue imitation des 
Lombards , qui s'assemblaient en armes pour nommer 
le»r roi. 

Lors m^me que I'^leclion n'^tait pas un acte imm6- 
dial du peuple , elle 6tait cens6e faiteen son nom, puis- 
qu*on la lui soumeltait. Le doge 61u 6lait conduit dans 
r^glise de Saint-Marc ; la, apres la messe , on le pr6- 
seateiti I'assembl^e, on promettait qu'il gouvemerait 
sdgement et dans I'int^r^t de la communaut^ ; on ex- 
bortait le peuple h Tagr^er, et , pour que tout le monde 
p6t le voir, on lui faisait faire le tour de la place. Ce 
n'etait qu'au retour de cette c^remonie , lorsqu'il 6tait 
ceiis6 avoir i6t6 accueilli par des acclamations et avoir 
reuni tons les suffrages, qu'il rentrait dans le palais, 
oil le plus jeune des conseillers lui posait la couronne 
ducale sur la tdte, au haut de I'escalier des Grants. 

Quant a I'eligibilit6 (2), il n'existe aucune trace de 

(1) £ ben vero, dopo moUi.aDni che air elezione a doge Ai Dbme- 
Bico Siln), fhe si lfec« dal popolo sopra il littorale di San I^ieolo del 
Ud^ 1 niia gran |>artBdi esM vi tcnne amata adle sue iMvche, dalle 
quali aoeostandosi al predetto littorale eoauncio , senza^barcacsi , con 
tumulto a Teciferare : f^egkamoU Siho^ e lo approviamo. {Memorie 
storico^civiH sopra k suceessiBe Jbrme del Gowerno de* f^enezianl, 
da SeiiaBtian* CnortA. ) 

(2) Sblevasi nella creazione del doge , in quei primi tempi fatto che 
uon era il sqaitinio dagli ottimati y condurre la persona eletta nella 
ebiesa di San-Maroe , «t dal piii Tecx;hio degK tlettori veiiiva presentato 
al popolo , ed e^eBflO inslenie die'sardibe sogefto di buona menle , 
et cti6 6einf«« nvrebbe procaralo il bene 4^fo oommananza ; esortando 
percio a riconoscerlo per loro principe. Per essere pin fecHmente ve« 
d«to da MfttI y era €oat«HBe portarlo a tomo la piatza di San- Marco , 
sopra una machina di legne sedente : fornito i^nesto giro, era ricon- 



138 HISTOIRE DE VENISE. 

privileges appartenant aux families puissantes. On voit 
bien , par le reiour fr6quent des mSmes noms dans les 
Elections, que ces families y avaient une grande in- 
fluence; mais rien n'atteste un droit , un privilege. On 
d^signait les anciennes maisons par les charges qu'elles 
avaient longtemps excretes; et comme le gouverne- 
ment de la r^publique avait commence par des tribuns, 
on appelait families tribunitiennes celles qui avaient ^te 
revStues autrefois de cette fonction ; de sorte que, s'il y 
avait alors une noblesse reconnue, elle tirait son ori- 
gine des fonctions publiques y et elle ne pouvait conser- 
ver que le caract^re d'une magistrature. On con^^it 
que toutes les id6es de la feodalit^ devaient Stre incon- 
nues dans une ville sans territoire, oiiil n'y avait ja- 
mais eu de conqu^rant y jamais de protecteur, jamais 
de prot6g6s. 

Le seul corps qui existait alors dans I'^tat ^tait un 
tribunal , dont I'origine se perd dans la nuit des temps, 
compost de quarante membres , et qu'on appelait par 
cette raison la quarantie. On ne dit pas que ce tribu- 
nal y le seul corps d^lib^rant dont I'existence fut perma- 
nente, e^t d'autres fonctions que celle de rendre la 
justice; mais il prit momentan^ment une influence po- 
litique de la plus grande importance. Devenu I'auto- 
rit6 principale , apres Tassassinat du doge et avant que 
le peuple se fAt assemble , il crut devoir faire des re- 



dotto in palazzo , e air bora li era posto in cappo preziosissimo ooroo 
ducale , che carico di gemme si conserva nel tesoro ; e questo era il 
punto e il termine della sua incoronazione : doppo daquella era gri- 
dato neUa sala del pubblico. 

( Governo deUo Stato yeneto, dal cav. Sobanzo ; manusc. de la 
biblioth^que de Monsieur, n^ 54. ) 



LIVRE IK 139 

glements qu*on jugea assez salutaires pour ne les trou- 
ver susceptibles d'aucune contradiction . 

II s'agissait d'interdire a la multitude toute la pari 
qu'elle avait prise jugque la dans les affaires publiques, 
et de composer le corps qui devait remplacer les co- 
rnices, de maniere que ces deliberations ne fussent pas 
tumuUueuses. II fallait pr^venir les d^sordres qui ne 
pouvaient manquer d'eclateu pour le choix du nouveau 
doge, si on ne changeait la forme de r^lection. Enfin 
il n'in)portaitpasmoins de mod^rer rautorit6du prince, 
et d'en regler I'exercice. 

II fut d6cr6te que tous les ans chacun des six quar- Etabiisse* 
tiers de la ville (1) nommerait deux 6lecteurs, et que conwii cho?si 
ces douze electeurs reunis cnoisiraient mdistmctement ^lecteurs, 
sur toute la masse des citoyens quatre cent soixante- 
dix personnes, qui formeraient un grand conseil, deslin6 
a remplacer les assemblies generates et a pirononcer sur 
les principales affaires de I'Etat, 

CepeiwJant la creation de ce conseil ne fit pas cesser 
tout k fait les assemblies populaires. On n'osait pas 
encore se dispenser de consulter le peuple, lorsqu'il 
s'agisssait ou d'approuver r61ection du doge ou de de- 
cider une guerre (2). 

Tout le monde pouvait 6tre admis a ce conseil ; I'es- 

(1) Ces six quartiers se distioguaient par les noms de San-Marco , 
Castello , Canal Reggio , Santa-Croce, San-Paolo, et Dorso Duro. 

(2) Sara evidente che non solo di sovente si riuniva ancora la con- 
cione , della quale ne vedremo Tesistenza in assai posteriori tempi in 
appresso, m^ che non aveva delegate al consiglio delli 480 tutte le 
importanti sue facolta , o che alnaeno implicitaraeiite se le aveva ri- 
servate nelie cose della maggiore importanza. {Memoriestorico-civili 
sopra le successive Forme del Governo de' Feneziani, da Sebastiano 

CfiOTTi.. ) 



140 HISTOIRE DE VENISE. 

perance d'y entrer devait se renouveler tous les ans; 
le grand nombre de ses membres offrait assez de chances 
aux ambitions. II parait que des ce temps-la les habi- 
tants des autres villas des lagunes avaient et^ presque 
entierement d6pouill6s du droit de singer dans Tassem- 
blee gen6rale de I'Etat. L'historien Victor Sandi rap- 
porte une ancienne charte, conserv6e a Burano , oil on 
lit que dans le cas ou on ne trouverait pas dans la ca- 
pitale un nombre suffisant de citoyens aptes a composer 
le grand conseil, on y suppl6era en appelant des citoyens 
des villes voisines ; et Ton congoit que ce cas dut se 
pr6senter bien rarement. 

A Venise, au contraire, la classe des citoyens distin- 
gu6s par leur origine , leur credit , leur capacity , leur 
fortune , trouvait un avantage r6el dans ces nouvelles 
institutions. 

II n'y avait que le peuple proprement dit qui pAt 
se plaindre de I'aboiition de ses assemblies ^ ou il do- 
minait par le nombre, et trop souvent par la force : 
cependant, soit que la multitude fi!^t confuse de ses 
propres exces, soit 16gerete, soit d^faut de pr6voyance, 
elle ne mit aucune opposition a I'adoption de ce re- 
glement. 
Limitation Pour Umitcr rautorit6 du doge , il fut 6tabli que tous 

de I'autorit^ , , ■, ., •. • mi / 

du doge. On les aus Ic grand conseil nommerait six conseiUers ( un 
'wnMiUera.* pour chaque quartier), lesquels formeraient le conseil 
intime et n6cessaire du prince, qui ne pourrait rien 
faire sans leur avis , et dont les ordres n'auraient force 
d'ex6cution qu'autant qu'ils seraient appuy^s d'une de- 
liberation de ces six magistrats. 
cr<iation Mais uu conscil de six membres , qui pouvait etre 
suffisant dans les affaires journalicres de Tadministia- 



LIVRE If. m 

tion, n'avait pas assez d'autorit6, de consistance, pour 
prononcer sur les grands int6r^ts de I'Etat; et cepen- 
dant il pouvait 6tre dangereux d'appeler toujours a la 
discussion de ces grands int^r^ts une assembl6e de 
quatre cent soixante-dix personnes. La force des choses 
avait fait sentir la n6cessit6 d'un conseil interm^iaire , 
et I'usage s'6tait introduit que dans les occasions oil 
le doge jugeait necessaire de consulter les citoyens , 
sans convoquer cependant I'assembl^e g6n6rale des co- 
rnices , il faisait prier les principaux de la ville , qu*il 
designait lui-m6me , de venir donner leur avis sur les 
affaires mises en deliberation. Ces conseillers d^sign^s 
par le doge , convoqu6s sp6cialenient pour chaque cir- 
constance, s'appelaient les pregadi (1), les pri^s. 

Cetait un privilege considerable dont le doge 6tait 
en possession que celui de choisir ainsi ses- conseillers : 
on Ten priva. II fut r6gle que les quatre cent soixante- 
dix citoyens , repr^sentant la nation , nommeraient dans 
leur sein soixante membres pour former ce conseil , au- 
quel on donna le nom de s^nat^ et que ses membres 
seraient renouvel6s tons les ans (2). 

Quant aux attributions de ce conseil , il est probable 

(1) II y a des ecrivains qui ont cherch6 a donner une autre origine 
a cette denomiDation. lis pretendent que lorsqu'on institua le senat , 
tous ceux qu'oD designait pour le composer s'en excuserent par mo- 
destie, et qu'il iallut les prier d'accepter ces ^minentes fonctions ; 
mais Soranzo ajoute : « Je m'imagine que cela arriva dans le temps oii 
les ecclesiastiques se coupaient le nez et les oreilles pour 6viter d'etre 
nomm^ aux evSches. » ( // Governo dello Siato P'eneto^ man. de la bi- 
bliot. de Monsieur, n** 54. ) 

(2) Je ne saurais expliquer sur quel fondement rhistori^n Verdizotti 
{de' Fatti Veneti^ lib. X ) place Tinstitution du s^nat du par le grand 
conseil) cent ans plus tard , c'est-adire en 1282. Tai suivi en ceci To- 
pinion la plus generalement adoptee. 



lis HISTOIRE »E VENISE. 

qu'on ne les considera d'abord que comme une d61^* 

gation de I'assembl^e g6n6rale ^ et que toute I'aulorite 

du senat s'etablit par prescription (4). 

Nomination Eiifin I'electioii du doge qui devait remplacer Vital 

*\^eu?s pour" Michleli , au lieu d'etre laisd6e , comme pr6c6demmentj 

diire le doge. ^ I'assembl^e g^6rale du peuple , fut confi6e poor 

cette fois a onze citoyens. C'e&t en cela que le peuple 

perdit le plus grand y le plus essentiel de ses droits ; 

mats cette innovation n'^tait pas donn^ pour une r^te 

6tablie. En effet, on n'etait pas fix6 sur le mode d'6- 

lection a adopter ; seulement on avait r^solu de changer 

la forme actuelle. 

On proc6da sur-le-champ a Texdcution de tontes ces 
dispositions. On nomma les quatre cent soixante^dix 
membres du grand conseit^ qui choisirent ceux qui 
devaient composer le s^nat, ensuite les six conseillers 
du doge , et enfin on d^signa les onze ^lecteurs qui de* 
vaient le iKimm'er. 

L'histoire nous a conserve led nomi^ des citoyenn 
qui recurent cette grande marque de confiance. Presqne 
tons ces noms sont encore illustres ; c'6taient (2) L6on 
Micbieli, Vital Dandolo, Henri Navigaiosso, Renier 
Zeno , Philippe Greco , Dominique Morosoni , Manasses 
Badouer, Henri Polani , Candian Zanutti ( d'autres 6cri- 
vent Sebastian Ziani), Vital Falier et Orio Malipier, 
dont le nom, qui s'est d6natur6 depuis^ etait alons 
mastro Piero , mattre Pierre. 

(1) Sarei per credere che le delegazioni del gran censii^tk) Hi seDato 
divenissero permanentt piu per presorizione elie per ana determifiata 
volonta. ( Memorie storico-cwili delle successive Forme dei Governo 
de* Feneziani, da Sebastiano Chotta, ) 

(2) Histoire de Justiniani, liv» II. 



4173. 



LIVBE II. 143 

11 fallait la plurality de neuf voix sur les onze pour xLviit. 
consommer I'^lection. Le choix se fixa d'abord sur P/^!'^''^!? 

refuse Je clo- 

Orio M alipier, Tun des 61ecteurs , personnage v6ne- ^at. s^bas 
rable ; nwds il ne se crut pas digne d'une charge m doge. 
importante dans des circonstances si difficiles. II repr6- 
senta que la republique , apres taut de d6sastres , avait 
besoin d'un chef qui joigntt une grande fortune k une 
grande capacite^ et il d6signa lui-m^me S6bastien 
Ziani^ qui fut agr66 par les autres 61ecteurs, proclame 
doge , et pr6sent6 au peuple, auquel il fit jeter de Tar- 
gent , eomme pour le d6dommager de la perte du plus 
beau de ses privi!6ges , ou plut6t pour 6viter les 16- 
moignages de son in6contentement(l). 

Une circonstance qui pent servir k donner une id6e 
des principes qu'on avait alors sur le droit public, c'est 
la precaution que Ton prit de faire confirroer par le 
nouveau doge les innovations qui venaient de restrein- 
dre son autorit6. II semble qu'il est de I'essence d'une 
dignity Elective de pouvoir 6tre modifi6e a chaque 
election. Cependant, pour donner une forme plus legale 
a la suppression de ces privileges , on jugea necessaire 

• 

(1) QtKiado anticamente eadeva I'elezzione in persona poco gfadita, 
il popoh) era solito di strepitare e tal' hora, ma gia grand' anni, pre- 
cedeva ardimento di levarselo dagli occhi. Un doge molto antico fii 
quello che , dubitanto questo brutto scherso » introdusse , nel meutre 
ch' era portato a torno la piazza , di geftar molto danaro , accio in quel 
punto ehe il popolo atteadesse a raceog^re le monete , e gli eomplisse 
. il giro , risallisse il palazzd , e ricevesse il corno , al ehe dato che fosse 
fine non $i poteva piu rivocare in dubbio la sua elezzione. Questo 
costume antichissimo viene osservato tutto oggi ; non perche venghi 
confessato che il popolo abbia azione alcuna in questa incoronazione, 
ma per mostrare studio deir antichita. 

( Governo dello Stato f^eneto, del cav. Soranzo. Manuscrit de la 
bibliotheque de Monsieur, n° 54. ) 



iH HISTOIRE DE ¥ENl&E. 

d'en faire stipuler Tabandon par celui qui venait d'etre 
rev^tu de la dignity a laquelle ils 6taientpr6c6demment 
attaches. Ziani ratifia les trois reglements faits par la 
quarantie , qui en effet , n'ayaBt pas le pouvoir consti- 
iutionnel , n'avait pu donner a ces actes toute la force 
d'une loi fondamentale. 

En cela je suis Topinion la plus g^n^ralement ^tablie. 
II faut cependant convenir qu'Andr6 Dandolo (4) dit 
pr6cis6ment le contraire : selon cet auteur, « Tout le 
« peuple assemble dans I'^glise de SaintrMarc d61ib6ra 
« de confier I'^lection du doge k onze citoyens, charges 
« de designer le plus digne , et arr^ta que celui qu'ils 
c< auraient proclam6 serait reconnu en cette quality 
« sans autre information. » 

Sans citer ici les auteurs qui racontent la chose dif- 
f^remment, il faut remarquer, 4° que Dandolo pent 
sans injustice 6tre soupQonn6 d'avoir voulu 6tablir To- 
pinion que ce changement dans la constitution avait 
et6 Touvrage du peuple ; T que dafts son r^it il r6duit 
ce changement a la forme de I'^lection du doge, et 
qull supprime plusieurs circonstances importantes, no- 
tamment la formation du grand cohseil et celle du s6- 
nat ; y qu^ ces objets n'6taient guere de nature a 6tre 
discut^s dans une assembl6e g^n^rale du peuple ; 4.**enfin 
que si ces changements avaient 6t6 decr^tes par I'uni- 
versalit6 des habitants ils n'auraient pas eu besoin de 
sanction. Or les historiens rapportent qu'aussitdt apres 
son Election le nouveau doge Ziani ratifia les trois re- 
glements. 

(1) Chroniquey liv. X, ch. i. 



%/W«/%^^«/«/^«^W»/«>^V«^»^«/^«i^^%^'V«/%'W«'«'* «/««^«/^'«>«/^/»«>'*>^«/«/^«.'«'«%^<^>%^^«.«'V%i«/« •/«<« 



LIVRE III. 



Eegne de S^bastien Ziani. — Outrages que Pempereur grec fait aux 
y^nitiens. — D^mSies entre le pape Alexandre III et l>mpereur 
Fred^cBarberousse. — Ligue lombarde. — Alexandre III k Venise 
( 1 173 - 1 178 ). — Regne d'Orio Malipier. — Troisieme croisade des 
Veniliens( 1179-1191.) 



Les commencements du regne de S6bastien Ziani ne '• 
furent pas glorieux. L'empereur d'Orient , Manuel Com- d'orient fait 
nene, enhardi par le d6sastre de la flotte v6nitienne , se ye^^rvZi- 
porta contre la r6publique aux demiers outrages. Dans ***^*J,^^^ "^^^ 
les caracteres fourbes Taudace va jusqu'aux atrocit6s , 
lorsqu'ils croient pouvoir les commettre impun^ment. 
Manuel fit crever les yeux a I'ambassadeur de Yenise , 
et , selon quelques historiens , les creva lui-m6me avec 
un fer chaud. Ce crime inutile , sans motif, sans objet, 
ne fut suivi ni d'une vengeance de la part de la r6- 
publique , ni d'une guerre de la part de l'empereur. Les 
V6nitiens eurent m^me la honte de faire pour la paix 
des avances qui ne furent point accueillies. Leurs in- 
ter^ts commerciaux dans le Levant pr6valaient dans 
leur opinion sur rint6r6t de la gloire nationale. Mais 
on ne retira aucun fruit de cet ignominieux sacrifice , 
et la r^publique ne fut redevable de son repos qu'a 
I'alliance du roi de Sicile , qui inspira de I'inqui^tude 
a l'empereur. Toutes les reparations qu'on obtint de ce- 
lui-ci se r6duisirent a la restitution des biens confis- 

L 10 



146 HISTOIRE DE VENISE. 

qii6s , qu'on 6valua a une somme sur laquelle les hls- 
loriens varient beaucoup (1). 

Get ambassadeur, que la perfidie de Manuel venait de 
priver presque totalement de la vue , se nommait Henri 
Dandolo : nous verrons bient6t a quelles brillantes des- 
tinees la fortune le r^servait apres ce malheur (2) , et 
quelle gloire Tattendait aux m^mes lieux oil il avail 
re^u un tel outrage, 
n. L'insensibiUt6 de la r6publique ne prouvait que trop 

^Zcr* ^ faiblesse. On obligea tous les citoyens a d6poser 
dans le tr6sor de Saint-Marc une somme 6gale au cen- 
tieme de leur fortune mobiliere , ou immobiliere , dont 
ils 6taient tenus de faire la declaration. On ne trouve 
point dans les anciens 6crivains quelles furent les pre- 
cautions qae Ton prit pour s'assurer de I'exactitude 

(1) Nic6tas, Histoire de Manuel Comnine, liy. V, ch. ix, raeonte 
que la flotte v^nitienne 6tait venue dans I'Arcbipel , sans ajouter qu*elle 
avait et4 arr^t^e par les negociations , et ensuite ravagee par la peste. 
L'emperfeur, dit-il, avail envoys centre eux cent cinquante vaisseaux, 
qui furent obliges de rentrer sans avoir rien fait. Inquiet de I'alliance 
des y^nitiens avec le roi de Sicile, et determine par I'ineertitude des 
chances de la guerre , il leur offrit , pour arreter celle^cidans sa nais- 
sance , la restitution de leurs biens ; niais, en marchands avises, ils 
pr^fererent une somme de quatre cents livres d'or. -- Marin, Histoire 
du Commerce de Fenise-^ tom. IV, liv. I, chap, i, dit quinzecent mille 
besants. 

(2) Kemarquons avec quelle simplicity un de ses descendants, le doge 
Andre Dandolo , raeonte ce fait : 

« Emannuel itaque, erga Yenetos furore accensus, seeos ad nihiluni 
« redacturum adjurans , in legatos, dum ea quae pads erant require- 
« rent , injuriose prorupit. Cui Henricus Dandolo, pro salute patriae 
« constanter resistens , visu aliqualiter obtenebratus est. Qui illatam 
« injuriam sub dissimulatione secretam tenens , una cutn socio Ye- 
^ <t netias redeont. 

« Ceterum, Yenetis de consequenda pace data spe, dux legatos impe- 
« ratori mittit, etc. ( Chronique^ liv. X, chap, i, part, iv et v.) 



LiVRE In. 147 

des d6clarations que les redevables avaient a faire. II 
est probable que chez un peuple^pris des richesses I'a- 
varice devait se trouver en opposition avec le patrio- 
tisme et la bonne foi. Machiavel (1) cite avec admira- 
tion de petites r^publiques d'AlIemagne oil , quand une 
loi avait impost les citoyens a deux , et trois , quatre 
pour cent de leur fortune, chacun venait verser sa 
contribution dans la caisse publique , sans declarer ce 
qu'il devait, sans dire ce qu'il payait, et sans avoir 
d'autre t6moin de sa probite que sa conscience. On n'6- 
tait pas en droit d'attendre la m6me vertu des citoyens 
de Venise. Nous verrons bientdt qu'on ne s'en rapporta 
pas longtemps aux declarations , et qu'on nomma des 
magistrats pour taxer chaque redevable ; ainsi on sub- 
stituararbitrairearinfid61it6. Quelle que fAt, au reste, 
la forme de cet emprunt, c'6tait un emprunt forc6 : la 
r6publique payait un int^r^t aux propri6taires des 
fonds; mais le remboursement du capital 6tait renvoy6 
a r^poque oil la situation des affaires le permettrait (2). 
Telle fut Torigine de la caisse aux d6p6ts ou aux em- 
prunts, qui s'est perp6tu6e jusqu'a ces derniers temps. 
On avait d6ja eu occasion de faire un emprunt d'un 
millier de marcs d'argent, pour lequel on avait engag6 
le march6 de Rialte. Je trouve, sous la date de 1187 (3), 
un autre acte portant concession du revenu des sels 
et du produit de I'atelier mon6taire pour douze ans, 
en payement d'un pr6t fait k la r6publique par des 
citoyens , k la t^te desquels le fils du doge S6bastien 

(1) Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. lv. 

(2) Donee respublica in melius profecta creditoribus satisfacere po- 
tent. ( Andr6 Dandolo , Chron.^ liv. X, ch. i. ) 

(3) Marin Sanuto , Hte de' dnchi Mastro Piero. 

10. 



1^48 HISTOIRE DE VEMISE. 

Ziani est inscrit pour mille livres; la somme totale ne 
monie pas ^ quinze mille livres v^nitiennes : c'6tail 
un pr6t volontaire. 

Les emprunts forces devinrent habituels^ et furent 
exig6s ordinairement dans la proportion du centi^me de 
la fortune pr6sum6e de chaque habitant. L'int6r6t dans 
le principe 6tait fix6 k cinq pour cent, d'autres disent a 
quatre. Un second d6p6tfut ordonn6 environ deux sie- 
cles apres (en 1382); un troisieme en 4433^ et plu- 
sieurs autres I'ont 6t6 successivement ; mais rint6r6t 
de Temprunt primitif fut r6duit a deux pour cent , en 
1520, et enfin une par tie des remboursements eut lieu, 
non sur le pied du cajrital originairement vers6, mais 
au prix de I'achat fait par les possesseurs actuels de 
ces cr6ances (1). 

Ne pouvant r6tablir son commerce dans I'Orient, Ve- 
nise venait de renouveler son alliance avec le roi de 
Sicile ; elle 6tait tomb^e dans un tel 6tat de faiblesse, 
que les pirates d'Ancdne'insultaient ses vaisseaux dans 
I'Adriatique , et qu'on eut bien de la peine a les re- 
pousser (2). 
HI. Le doge voulut m6riter la bienveillance de sa nation 

Eiabiisse- gy moins par des actes de munificence. II fit de erandes 

mentdespro- * , ^ 

curateurs de Iib6ralit6s a Saiut-Marc. L'6glise du patron de la r6pu- 
blique s'embellissait et s'enrichissait tons les jours : le 
soin de diriger les travaux qu'on y faisait sans cesse et 
de veiller sur son tr^sor devint une charge importante. 
On donna le nom de procurateurs de Saint-Marc aux 
marguilliers de la chapelle ducale. Leurs attributions 

(1) Memoires historiques etpolUiques sur la RipuhUque de Fenise, 
par Leopold Cubti , F® partie, chap. x. 

(2) Chronique d'Andr^ Dandolo, lib. X , pars xv, cap. i. 



LIVRE Ifl. 149 

s'etendirent ; cette fonction devint une dignity, la se- 
conde <ie la r6publique ; le nombre des marguilliers ou 
procurateurs , fut port6 de trois a neuf , et ensuite jus- 
qu'a quarante ou cinquante , lorsque cette dignity fut 
devenue v6nale (1). 

Les citoyens de Venise n'6taient pas encore distingu^s 
en nobles et en pl6b6iens ; mais on comptait d6ja des 
families anciennes tomb6es dans la pauvret6. Ziani fonda 
de ses deniers un monastere dcstm6 aux demoiselles 
appartenant a ces families. Cette maison, connue sous le 
nom de^Monistero delle Vergini^ devint Fasile des filles 
d'un sang patricien n6es sans fortune. Le doge en con- 
serva le gouvernement spirituel et temporel ; c'6tait lui 
qui en nommait I'abbesse , et il I'^pousait en grande 
c6r6monie le jour qu'elle en prenait possession. 

II y avait plus de cinquante ans que deux eolonnes iv. 
de granit trouv6es dans une ile de TArchipel avaient mOT^uTdrve- 
6t6 d6barqu6es sur le rivage de Venise , sans qu'on eAt t°*J^'jf ^^^*' 
entrepris de les 61ever ; Tart de la m^canique n^^tait coionnes sur 

• ^ , ^ i» 1 • 1 la place 

pas puissant a cette 6poque. Ce fut un architecte lom- st-Marc. 
bard, nomm6 Barratier, qui r6ussit a 6riger ces deux 
6normes masses sur la petite place Saint-Marc. Lemoyen 

(1) M. le docteur Fracasso, qui m'a fait Thonneur de traduire cette 
histoire , releve quelques inexactitudes dans ce passage. Yoici sa note : 

« Da principio non ven'ebbe che uno, nel 1251, se ne elesse un se- 
eundo; nel 1259 un terzo, e inseguito Gn nove di ordinarj. Sene eles- 
sero di straordinarj , taato per \ straordioarj meriti o riguardi, quanto 
per istraordinarie offerte fatte alio Stato in urgenti bisogni, ed e una 
vera gloria pei Veneziani che siensi trovati in una sol volta Gno a qua- 
ranta cittadini, i quali anibirono e conseguirono a gara , in quest* ul- 
timo caso, una si onorevole marca di patriotica generosity. Con piu 
temperanza di frasi , con piu precisione di racconto avrebbesi dovuto 
dire cosi. Per il fatto non vi furono mai piu di trenta quattro procu- 
ralori di San-Marco ( nel 1714 ), dunque solventicinque straordinarj. » 



JaO HISTOIRE BE VENISE. 

qu'il employa consistait k les exhausser peu a peu en 
mouillant les edbles qui les lenaient suspendues, et 
qu'il raccourcissait apres avoir 6tay6 le fardeau(l). On 
I'avait, dilron, laiss'6 le maitre de fixer le prix de ce 
service ; sa demande fut bizarre : il exigea que les jeux 
de hasard, severemenl defendus alors dans Venise, fus- 
sent permis dans Tintervalle qui s6parait les deux co- 
lonnes. Le doge consentit a I'introduction d'un abus 
plut6t que de r^tracter sa promesse, et les jeux defen- 
dus eurent un asile au milieu de la place publique , eo' 
face du palais du gouvemement. 

Ce scandale a dur^ pres de quatre cents ans, jusqu'a 
ce qu'on ait imaging d'attacher quelque honte a la fre- 
quentation de ce lieu , en I'affectant a Tex^cution des 
criminels. 

line autre anecdote relative aux embellissements de 
Venise pent servir k faire connaitre les mceurs de ce 
peuple. L'agrandissement de la place Saint-Marc exi- 
geait la demolition d'une vieille 6glise ; mais le gou- 
vemement n'osait pas I'ordonner sans la permission du 
pape. L'ambassadeur a Rome fut charg6 de la solliciter, 
et la chambre apostolique r^pondit par cette decision ; 
cc La (2) sainte figlise ne permet jamais de faire le mal ; 
« mais quand il est fait elle le pardonne. » 

En consequence de cette decision, on d6molit r6glisc 
deSaint-G6minien, et le pape imposa aux V6nitiens une 
penitence , qui 6tait tons les ans I'occasion d'une cer6- 

(1) TraiU de Mecanique, de M, J. A. Borgnis, p. 75. U dit que ces 
colonnes pesent cliacuoe plus de quarante-cinq miiliers netriques. 

(2) La chiesa ne questa santa sede puo concedere ehe si faceia al- 
cun male : ma poi fatto lo perdona. — Marin Sanuto, f^ite de* duchi 
S. ZianL 



L1VR£ ill. 151 

• 

monie publique. Le doge, accompagne de son conseii 
et des ambassadeurs etraagers, venait sur la place Saint- 
Marc. Le cur6 de la paroisse , h la t6te de son clerge , 
s'avancait de son c6t6jusque sur le terrain qiiel'ancienne 
^liseoccupait autrefois. La 11 adressait ces paroles au 
doge : « Je demande a votre s6r6nit6 quand il lui plaira 
de faire bAtir mon 6glise sur son premier emplacement » ; 
le doge r6poQdait : « L'ann^e prochaine. » Cette pro- 
messe a 616 renouvfelee pendant six cents ans (1). 

Venise , dans son 6tat de faiblesse j ne paraissait pas v- 
destmee a prendre une grande mfluenee dans les dif-papesavecies 
f6rends des principales cours de TEurope. Cependant d-ocddehi. 
elle allait devenir Tasile et la protectrice d'un illustre 
fugitif . L'intelligence de cette partie de son histoire exige 
que nous remontions jusqu'a I'origine de la guerre qui 
d^solait alors I'ltalie. 

Les empereurs d'Occident se pr6tendaient souverains 
de la viile de Rome , et cependant ils venaient a Rome 
recevoir du pape la couronne imp6riale ; ils la recevaient 
a genoux ; ils se soumettaient^a tenir T^trier du pape, a 
marcher a pied devant lui , et a oonduire sa haquen^e 
par la bride. 

La puissance temporelle 6tant r6unie a la puissance 
spirituelle dans celui qui 6tait I'objet d6 tons ces res- 
pects , il 6tait naturel que le prince se pr6val At des horn- 

(1) De rEtat prisent de la AipubUque de f^enUte^ etc., par H. D. V. 
chevalier de Saint-Michel. -— Manuscrit de la Bibliotheque du roi , 
nM0465. • 

4. 

Amelot de la Houssaye , dans scm Histoire du Gouvernement de 
Fenise^ rapporte le m^me fait, et ajoute que le pape avait jete un 
interditsur la republique a cette occasion ; mais il y aapjiareocequ'il 
se troinpe : les aulres auteurs iie parlent pas de Tinterdit. 



152 * HISTOIRE DE VENISE. 

mages rendus au pontife ; aussi , tandis que les empereurs 
voulaient consid6rer tous ces actescommedesc6r6monies 
de religion , le pape s'obstinait-il a y voir un i6inoi- 
gnage de sa suprematie temporelle. Gr6goire VII , dont 
les pr6d6cesseurs n'avaient 6t6 61us qu'avec la permission 
des empereurs (1 ), qui lui-m6me avail demande a Henri IV 
la confirmation de son Election , Gr6goire VII , dis-je , 
avait excommuni6 , d6pose cet empereur , d61i6 ses sujets 
du serment de fid61it6 , 1'avait oblig6 a venir lui-m^me a 
Rome demander I'absolution , a se presenter sans suite, 
pieds nus , convert d'un cilice , et a attendre trois jours 
dans la ndge la permission de lui baiser les pieds (2). 
Adrien IV avait fait repr6senter I'empereur Lo- 
thaire II a genoux devant Alexandre II , et tenant les 
mains jointes entre oelles du pape. Ce tableau 6tait plac6 
dans une salle ou se donnaient les audiences publiques, 
et, pour qu'on ne se m6prit pas sur I'intention , on y 
avait ajoute cette inscription : 

Bex venit ante fores ^jurans pius urhis honor es , 
Post homo fit papae, sumit quo dante coronam, 

« Le roi se pr6sente a la porie , jure d'abord de main- 
c( tenir les privil6ges de Rome , se fait I'homme ( le 
« vassal) du pape, et revolt de lui la couronne. » 

(1) II pontefice Adriano primo , in un concilio di 153 vescovi, diede 
i*autorita di eligere il papa a Carlo primo , re di Francia, che fu poi 
detto Carlomagno e cio dal 773 ; dono che nou seppe conservare Lu- 
dovico, suo figliuolo , che fece permuta di questa autorita regale col 
titolo imaginario di pio al quale si puo aggiungere quello di simplice. 

( Paul S4RPI, Opinione in qual modo debba governarsi 
la Bepublica di f^enezia. ) 

(2) Voyez les maximes de ce pape dans les Jnnaks de Babonius, 
anneel076,S24. 



LIVRE III. 153 

Fr6d^ric Barberousse , 61ev6 a I'empire par les sei- vi. 
gneurs de I'Allemagne et de la Lombardie (1) , ne crut Barberoosse 
pas pouvoir se dispenser d'une c6r6monie qui semblait ^'"J^gj"'^* 
mettre le sceau k son autorit^. II alia recevoir a Rome 
la couronne imp6riale des mains du pape Adrien. L'en- 
trevne des deux augustes personnages fut pr6c6d6e d'un 
serment , par lequel ils se promirent de ne pas attenter a 
la vie I'un de I'autre , ce qui justifie cette inflexion d'un 
illustre historien (2) : « Telle 6tait alors la confuse anar- 
ct chie de I'Occident chr6tien , que des deux premiers 
personnages de cette partie du monde , Tun se vantant 
d'etre le successeur des C6sars, Tautre le successeur 
de J6sus-Christ , et I'un devant donner I'onction sacr6e 
a I'autre, tons deux 6taient oblige de jurer qu'ils ne se- 
raient point assassins pour le temps de la c6r6monie. » 

L'empereur se soumit k tout le c6r6monial qu'exigea 
I'Eglise romaine. Le premier objet qui frappa ses yeux 
en entrant dans le palais pontifical fut le tableau qui re* 
presentait un de-ses pr6d6cesseurs dans I'attitude d'un 
vassal rendant hommage. II en t6moigna du m6con- 
tentement ; on lui promit de faire disparaitre le tableau , 
mais on n'eut garde de tenir cette promesse (3). Au 
contraire, un bref lui fut adress6 pour lui rappeler (Ju'il 
tenait la couronne imp6riale des mains du pape. 

Ces hauteurs de la cour de Rome ne pouvaient qu'ir- ^ ^"• 



se brouille 



(1) Onu'est pas d'accord que les seigneurs italiens aient concouru 
a cette Election. Voyez VHistoire des RepubHques italiennes du moyen 
dgcy par M. Simonde Sismondi, chap. viii. 

(2) VOLTAiBE, Essai mr les Mceurs, chap, xlviii. 

(3) 11 semblerait , d'apres le recit de Voltaire , que ce tableau n'eilt 
et^ expose qu'apres le couronnement de Frederic Barberousse; mais 
Fabbe Fleury (liv. 70*'), racont€ le fait comme il est rapporte ici. 



154 HISHOIRE DE VENISE. 

avec lepape. riter UD prfnce fier et heureux jusque-la. II renvoya les 
16gats du pape , fit pubjier qu'il tenait sa couronne de 
Dieu et des 6lecteurs , que c'6tait un mensonge de dire 
qu'elle lui avait 6t6confiee comme uu b6n6flce, que I'E- 
glise voulaitd6truire Tempire , qu'au avait commence par 
une peinture insultante , qu'on en venait a des ecrits , 
mais qu'il ne souffrirait point un pareil attentat a son 
autorit6. 

Apres cette declaration , il s'avanga vers Tltalie avec 
une arm6e. Le pape lui envoy a des ambassadeurs, pour 
expliquer d'une inaniere satisfaisante le sens des expres- 
sions qui Tavaient choqu6, protestant que par ces mots, 
Beneficium imperii romani contulimus^ il n'avait nulle- 
ment voulu donner a penser que I'empereur fAt son 
vassal. Malgr6 ces explications , Frederic continua sa 
marche jusqu'a Plaisance , et convoqua a Roncaille une 
assembl^e d'6v6ques , de seigneurs et de magistrats, pour 
determiner avec pr6cision quels etaient les droits rega- 
liens attaches a sa couronne d'ltalie. Des docteurs de I'u- 
niversitede Bologne redigerentce travail. Le savoir des 
jurisconsultes , la politique des seigneurs, et la cons- 
cience des 6v6ques , ne manquerent pas d'6tendre , au 
lieu de les limiter, ces prerogatives de Tautorit^ royale ; 
il en r^sulta que plusieurs droits dont I'figlise avait 
joui jusque alors furent retenus par I'empereur , ce qui 
occasionna de nouvelles plaintes de la part du pape et 
une correspondance pleine d'aigreur, oil celui-ci mena- 
gait Fr6d6ric de la perte de sa couronne. L'empereur lui 
r^pondit : « Tout ce que vous avez , vous le tenez de la li- 
b6raUt6 de mes pr6d6cesseurs : lisez Thistoire , vous y 
verrez si les votres poss6daient quelque chose. » 
Mort du On negociait , avec pen d'apparence d'accoxmnode- 



el Victor IV. 
1159. 



menl(l), lorsque Adrien IV mourut, en 4159. Celte pape; double 
mort, qui d61ivrait I'empereur d'un pontife ambitieux, Ait™dreiii 
lui fournit une occasion favorable en apparence pour 
avoir raison de^ pretentions de I'Eglise romaine. 

De vingt-cinq cardinaux assembles pour donner un 
successeur a Adrien , vingt-trois r6unirent leurs suf- 
frages sur le cardinal Roland Bandinelli de Sienne ; il 
n'y en eut que trois qui lui refuserent leur voix , et 
deux de ces dissidents , soutenus d'une faction popu- 
laire (2) , nommerent pape le troisifeme , qui s'appelait 
Octavien , de la maison de Frescati. 

Cette double Election 6tait deja un scandale. EUe en 
occasionna un bien plus grand, lorsqu'il fallut rev^tir 
le nouveau pape de la chape d'6carlate , signe de sa di- 

(1) Vdci ce que Fr^d^rie r^pondit aux legats du pape : 
« Je ne demande point Thonimageaux 6v^ques s'ils ne veulent rien 

|)osseder de nos r^^ales ; mais s'ils 6coutent volontiers le pape , lorsqu'il 
leur dit : « Qu'avez-vous affaire duroi? » je leurdirai aussi : « Qu'avez- 
vous affaire de terre».? » l\ dit que nos nonces ne doivent pas ^tre recus 
dans les palais des ^v^ques : j*en conviens , pourvu que ces palaissoient 
Mtis sur le fonds des ^v^ques et non sur le notre; car la superficie cede 
au fond. II dit que la magistrature et les r^ales de Rome appartien- 
neat h saint Pierre ; puisque je suis empereur romain par Tordre de 
Dieu , je ue porte qu'un vain titre si Ronne n'est pas en ma puis- 
sance. » 

{Hisfoire Ecclesiastique de I'abbe Fleuby\ liv. LXX. ) 

(2) Le pape Victor Tavoue lui-m^me dans la lettre par laquelle il 
annoncait son Election a Tempereur et a toute la clir6tient6 : « Post 
vero loogam collationem et diutinam deliberationem , divina tandem 
inspirante dementia , electione venerabilium fratrum nostrorum epis- 
coporum , presbyterum S. R. £. cardinalium , cleri quoque romani 
petitione , ejusdem popuH assensu , etiam senatoriae dignitatis houora- 
torum , insuper capitaneorum , ad summum pontificatum , anniiente 
Deo, canonice sumus electi. » 

(Radevic , De Rebus gestis Friderici primi, — Me' 
rum lialkarum Sa%ptores, torn. VI, p. 821. ) 



i56 HI&TOIBE BE VENISE. 

gnit6. On allait la placer sur les 6paules de Roland, Oc- 
tavien I'arracha des mains de ceux qui la tenaient , et 
s'en rev6tit avec tant de precipitation qu'il la mit a 
I'envers (1). Un pareil acte de violence pouvait en faire 

(I) Et dum Rolandos deeentissime et religiosissime se excusaret, 
Octavianus iste accepit pallium , et sibi ipsi imposuit , versatum tamen 
ita ut pars ilia quae debebat esse circa humeros esset juxta pedes. 

( De Rebus gestis Frederici primi in Italia Commen- 
tarius^ a siveRAUL» sive Rajdulpho, auctore sin* 

* 

chroDo; dans la collection deMuBATOBT.) 

Led chanoines de Saint-Pierre racontent le m^me fait dans leur 
lettre a Fempereur; mais d'une maniere favorable a Victor, dont ils 
etaient partisans : 

« Surrexit tandem velut iratus Otto , diaconus S. Georgii , et Ade- 
baldus Crassus, cardinalis SS. Apostolorum , et Joannes INeapoiltanus, 
et , accepto manto , voluerunt immantare dominum Rolandum can- 
ceilarium ; sed saniore et meliori parte cardinales ex parte Dei omni- 
potentis et beatorum principum apostolorum Petri etPauli, atqueto- 
tiusEcclesias autoritate probibente, non potuerunt et cancellarium cum 
manto nullo modo tetigerunt : per eos tamen non stetit quiu imman- 
taretur. Caeterum clerus romanus , qui in ecclesia beati Pauli pro elec* 
tione summi pontificis convenerant, audito clamore, cucurrerunt, 
circumdantes dominum Ottonem , qui erat cum cardinalibus juxta al- 
tare beati Petri , et clamaverunt omnes dicentes : Dominum Octavia- 
num eligite , per quem solum Ecclesia pacem potest habere. Tune 
petitione populi romani et erectione totius cleri , consentiente et desi- 
derante universo capitulo basilicad beati Petri , dominus Oetavianus 
cardinalis a saniore parte cardinalium electus est et manto indutus , 
et in sede beati Petri positus , absque omni contradictione, cantantibus 
omnibus : Te Deum laudamus in Jubilo. » 

{Radevici frisigensis canonici appendix ad Ottonem y De 

Rebus gestis Friderici primi, lib. II, cap. XLyi;dans la 

collection de Muratobi, tom. VI.) 

L'autrepape, Alexandre III, se plaint de cette violence, dans la 
lettre par laquelle il annonce sa nomination ( M^me collection , 
tom! VI, p. 825 et 826). 

« Tribus diebus de electione tractantes laudem in personam nos- 
tram , insufOciehtem buic oneri , et tantae dignitatis fastigio minime 
congruentem , omnes quotquot fuerunt, tribus tantura exceptis , Octa- 



LIVRE III. 157 

craindre d'autres. Roland et ses adherents se r6fugie- 
rent dans le fort Saint-Ange. Sur-le-champ ils y furent 
investis et gardes par les partisans d'Octavien , tandis 
que celui-ci 6tait intronis6 dans la chaire de Saint-Pierre 
et install^ dans le palais pontifical. Apres avoir pass6 
neuf jours dans le ch&teau , Roland en fut tir6 , mais 
pour 6tre jet6 dans une prison , oil il resta trois jours. 
Enfin une partie du peuple lui rendit la libert^^ et il alia 
se faire sacrer a quelques lieues de Rome , sous le nom 



viano scilicet, Joanne de S. Martino, et Guidone Cremente (Deo teste 
quia mendacium non fiDgimus, sed meram sicut est loquimur veritatem), 
concorditer atque unanimiter conveneruut, et uos , asseutiente clero 
ac populo , in romanum pontificem elegerunt. Duo vero Joannes ej; 
Guido, quos prsenotaviinus , tertium Octavianuni nomiuantes, ad 
ejus electionem pertinaciter intendebant. Unde et ipse Octavianus in 
tantam audaciam , insaniamque prorupit, quod mantum, quo nos re- 
luctantes et renitentes, quia nostram insufficientiam videbamus Juxta 
morem Ecclesise , Odo prior diaconorum induerat , tanquam arrepti- 
tins a collo nostro propriis raanibus violenter excussit , et secum inter 
tumultuosos fremitus asportavit. Caeterum cum quidam de senator 
ribus tantum facinus inspexissent , uuus ex eis, spiritu divinosuc- 
census , mantum ipsum de manu eripuit saevientis. Ipse vero adquem- 
dam capellanum suum , qui ad hoc instructus venerat , et paratus , 
illico flammeos oculos fremebundus inflexit, damans et innuens , ut 
mantum , quem firaudulenter secum portaverat , festinanter afferret* 
Quo utique sine mora delato , idem Octavianus , abstracto pileo , et 
capite iRclinato , cunctis fratribus, aut loco inde aut voluntate remotis, 
mantum per manus ejusdem capellani, et cujusdamclericisui, ambitio- 
sus assumpsit, et ipse idem, quia non erat alius, in hoc opere capeK 
lano et clerico exstitit coadjutor. Verum'ex divino credimus judicio con- 
tigisse, quod ea pars manti quae tegere anteriora debuerat, multis 
videntibus et ridentibus , posteriora tegebat. Et cum ipse idem hoc 
emendare studiosius voluisset, quia capitium manti, extra seraptus, non 
poteratinvenire, collo fimbrias circumduxit, ut saltem mantus ipse ap- 
pensus ei quodammodo videretur. Sicque factum est ut , sicut tortse 
mentis erat et intentionis obliquae , ita ex transverso et obliquo man- 
tum fuerit in testimonium suae damnationis inductus. 



iaS HISTOIRE DE VENISE. 

d' Alexandre III. Son comp6titeur, qui avail pris le nom 
de Victor IV (1) , ne put r^unir que quinze joura apres 
le nombre de pr61ats n6cessaire pour la m^me c6r6- 
monie. 

Les deux comp^titeurs commencerent par s'excom- 
munier r^ciproquement ; mais ces armes spirituelles , 
quand ils les employaient Tun contre I'autre , cessaient 
d'etre enchant^es; aussi les deux papes eurent-ils re- 
coups k des armes plus r6elles : tous deuxT6crivirent k 
Tempereur, pour r6clamer sa protection. 
IX. Frederic , devenu I'arbitre d'une puissance qui avait 

pav^*^ur voulu cmpi^ter sur la sienne , convoqua un concile a 
prononcer Pavie , pour prouonccr cutre les deux concurrents. II 

entre les ' '^ *^ 

dcax comp^ y appcla non-seulcmeut les 6v^ques de ses Etats , mais 

liteurs. Frt- ^* , _ i, a , 1 ^ i i tt 

d^ric se de- ccux de r raucc , d Angleterre , de Danemark et de Hon* 
vfctor^v'^ grie, et envoya des d6put6s aux deux concurrents, pour 
**^- les citer et leur ordonner de comparaitre. 

Ces d^putds se rendirent d'abord aupres de Roland , 
que Tempereur dans sa lettre n'appelait point Alexandre, 
et qu*il ne qualifiait que de cardinal. Au lieu de lui 
rendre les respects dus a son nouveau litre , ils s'assi- 
rent en sa presence , poor exposer I'objel do leur mis- 
sion. Alexandre refusa noblement de reconnallre Tau- 
torit6 d'un concile convoqu^ par un autre que par lui- 
m^me, el de soumettre TEglise au jugement de Tem^ 
pereur. 

Ce refus fit pencher la balance en faveur de Victor. 
Les d6put6s , en se pr6sentanl devant lui , lui bais^nt 
les pieds. II se rendit k Pavie, el le concile , qui se trou- 



(1) D'autres auteurs, qui adoptent une mani^re differente de comp- 
ter, le nomment Victor HI. 



LIVRE III. 159 

Vait compost d'environ cinquante 6v^ques et d'un grand 
nombre d'abbes , et qui d61ib6rait en presence des en- 
voy6s des rois de France et d'Angleterre , pronon^a 
en sa faveur, a la snite d'une information qui dura sept 
jours. 

L'empereur, apres avoir approuv6 cette decision, 
voulut montrer qu'il regardait comme un vain c6r6- 
monial tons les respects que les papes avaient exig^s 
jusque 1^ si imp^rieusement. 11 baisa les pieds de Vic- 
tor, qui p'elait que sa cr6ature , et Victor, assis sur 
un tr6ne, au milieu du concile, prononga I'anatheme 
contre Roland et ses adherents. 

Alexandre, de son c6t6, excommunia Fr6d6ric et Tan- x. 
ti-pape, et delia tons les sujets de Tempereur de leur e,*c^^un"e 
serment de fid61it6. II n'y eut dans toute TAllemagne Frw^"c. 
que deux pr^lats qui se d6clarerent pour Alexandre (1); 
aussi dans la suite leur Constance fut-elle r6compens6e 
par la canonisation. Mais les 6v6ques de France ne s'6- 
taient point rendus au concile; plusieurs reconnurent 
les droits du pape Roland : il etait naturel que la France 
prot6ge&t celui contre lequel Tempereur s*6tait d6clar6. 
L'Eglise d'Angleterre hesita plus longtemps, mais finit 
par suivre cet exemple. Les rois de Hongrie, de Dane- 
mark et de Norvege se r^unirent au parti de Victor; 
de sorte que I'Europe se trouva partag6e entre les deux 
comp6titeurs qui se dispu taient le tr6ne pontifical. 

Alexandre III, dans la longue dur6e de ce schisme, 
montra une grande fermet6. L'opposition de l'empereur 
et de presque tons les 6v6ques de I'empire n'6branla 



(1) Eberhard , archev^que de Salzbourg, et Hartmann, ^v^ue de 
Brixen. 



IGO HISTOIRE DE YENISE. 

point son courage. II semblait avoir sans cesse devant 
les yeux ces peintures du palais de Lalran oil les 
schismatiques t6m6raires servent de marchepied aux 
papes (1). II prodiguait les excommunications, les ana- 
themes, et n'6pargnait pas a ses partisans les recom- 
penses spirituelles. II y en eut qui porterent I'enthou- 
siasme jusqu'au fanatisme, et on leur attribua le don 
des miracles. L'un des plus z616s, Pierre , archev^que 
de Tarentaise, osa, en presence de I'empereur et de 
I'archev^que de Besangon , qui tenait pour I'anti-pape, 
ordonner au peuple de cette ville de prier pour que Dieu 
convertit Tarchev^que ou qu'il en d61ivr&t TEglise. Le 
peuple se mit en prieres, et le pr61at schismatique mou- 
rut quatre jours apres. On congoit ce que de tels exem- 
ples devaient avoir d'influence au douzieme siecle. 

De son c6t6 , le pape Victor dominait en Italie , te- 
nait un concile, et excommuniait I'archev^que et la 
ville de Milan, que I'empereur assi^geait alors, parce 
que , ainsi que plusieurs autres villes d'ltalie, elle vou- 
lait secouer le joug de la domination imp6riale. Cette 
ville malheureuse fut obligee de se rendre ; Fr6d6ric 
la fit raser, et fit passer la charrue sur les remparts. 

Le succes des armes de Tempereur rendait la position 
d' Alexandre en Italie trop p6rilleuse pour qu'il pAt y 
Tester. II s'embarqua sur des galeres du roi de Sicile , 
et vint aborder en France pres de Montpellier, oil il fut 
regu avec de grands honneurs. 

C'6tait un li6te incommode : le roi Louis le Jeune ne 
tarda pas a s'en apercevoir, et a se repentir de I'appui 

(I) Cetait ce que jui ^crivait Arnoul, ^vfique de Lisieux. Voyez 
VHistoire Ecclesiastique de Fleuby, liv. LXX. 



LIVRE III. 161 

qa'il lui avait donn6. On n^ocia longtemps avec I'em- 
pereur une reconciliation, qui devenait tons les jours 
plus difficile. Frederic, partant du principe que Rome 
faisait partte de ses Etats, ne voulait point que le ror 
de France intervint dans un diff6rend pour le premier 
si^ge de la chr6tient6. Cependant I'^v^que de Lisieux 
pr6disait en chaire que Tempereur se convertirsdt, con- 
fesserait la supr6matie de I'Eglise , et se reconnattrait 
redevable en vers elle de la couronne imperiale. 
. Rien n'annon^ait assiir^ment de pareilles dispositions ; xi. 
car I'anti-pape etant mort sur ces entrefaites, les deux tor*iv.*^^ec 
seuls cardinaux rest6s fideles a son parti r6solurent de ^'^^anf,*' 
lui donner jin successeur, et en mSme temps un nou- <^<6*- 
veau comp6titeur a Alexandre. Mais il 6tait difficile que 
seuls ils fissent une election, qui devait tomber sur Tun 
des deux. Ils appelerent ^a leur secours les schismatiques 
d'AUemagne et d'ltalie , et le cardinal Gui de Cr^me, 
nomm6 pape, prit le nom de Paschal III. L'empereiir, 
qui fut pri6 de conflrmer cette Election , n'avait garde 
de s'y refuser. II jura sur I'Evangile qu'il reconnattrait 
toujours pour papes legitimes non-seulement Paschal , 
mais encore ses successeurs, a I'exclusion d' Alexandre 
et de ceux qui pourraient 6tre nomm6s aprte lui . 

Cependant le clerge de la ville de Lucques , ou Vic- 
tor IV etait mort, refusa de Teriterrer, ce qui n'emp^- 
cha point qu'il ne se fit des miracles sur le tombeau 
qui lui fut accords dans un monastere de campagne. 
Pour que rien ne manquAt de ce qui pouvait caract^- 
riser la cour romaine, le pape Alexandre pleura 
beaucoup la mort de son rival , dont la damnation 6tait 
indubitable, puisqu'il 6tait mort dans le schisme et 
I'excommunication . 

I. 11 



i6^ H1ST0IB6 PS VEMISE. 

C^Ufi moH ei une ligue qui 3e forma enlre -touteB les 
villes dQ I9 Lofnl>ardie pour s'affraochir du joug de Tern* 
pereur raxn^^eo); heaucoup d'ltaliens daos le parti 
d'Alexandre. Le peuple de R(Hne j qui ne i'avait pas en- 
core formi^llement recounu^ y ftit d6terminift par des lar- 
gea$iBs, et le pape , voyant 8eg affaireiS s'am^liorer en 
Italic ; quitta la France , ou il avait siljourD^ pres de 
qu^tre aug, et arriva a Rome au mois de noVembre 4 468. 
Le nouvel anti-pape fit a cette 6poque un acte qui pa- 
raissait devoir dtre r6serv6 a l*autorit6 du pape legi- 
time ; il cquouisa Charlemague ^ canonisatioci dont T^ 
glise romaine n'a jamais contests la validity, 
xn. L'empereur marcha vers I'ltalie des qu'il sut qu'A- 

AiewndrrtSL lexaudre III y etait de re tour. Son arm6e se pr^senta aux 
vtenTSfaire P^*®^ doRome, apres avojr battu celledu pape, attaqua 
couronner [e cfaAt^au Saiut-Auge , mit le feu a T^glise de Saint- 

iine seconde . ^ -rfc^r 

fois par ran- Pjerre, et obligea Alexandre a $e sauver vers Benevent 
sous ua d6guisement de pelerin. L'anti-pape vint prendre 
poj^sessipu de la chaire apostolique , et Fempereur jugea 
a propos de se faire couronner encore une fois. Mais 
cette arqi^e d'AUemands , camp6e dans les environs de 
R<un^ au commencement du mois d'aoAt, 6prouva la fti- 
neste infiu^ce d'un climat tres-malsaip dans cette sai- 
sou. Les ravages de }a maladie furent si rapides, que 
Fr6d6riG $e vit oblige de faire partir ses troupes pen de 
jQUFS ^reg , et de les ramener dans lltalie septeptrio* 
uale. 

L^s exoommunications du pape I'y poursuivirant(4), 

(1) Voici dans quels termer un des plus fQugu^\i3( prqlats de ia chre* 
tiente , reveque de Salisbury, parlait de cette excommunication : « Le 
papeayant attendu longtemps en patience le tyran teutonique pour 
rexciter a penitence , et ce schismatique continuant d'ajouter p^ches 



ti-{)ape. 
4167. 



LlVRE lit* i63 

et les villes d'ilalie ligK^u seiJisposaietit a dttaqti^r oette 
ariHf^, d^ja vftincue par ia maladie. On relevailles murs ' 
de Milan, on MtiBisait sur laBorinida une vilte nouvelle, 
a laquelle on donnait le nom du pape Alexandre (1). 
Fr6d6rio se titmvait tellement affaibli, qu'il feignit de 
n'^tre pas 61oign6 de reconnait^e ce poniife. Pendant 
qu'on n6gociait cette reconciliatlbn , il traita avec le 
comle de Mauriaa^e pour obtenir de ce prince le pas- 
sage sur ms Etatis. Ce mAme empereur, qui venait de 
forcer le pape a fuir de Rome sous un habit de pterin, 
se vit r6duit , sept mois apr^s , k prendre un d^guise- 
ment pour passer les Alpes. 

Uanti^'pape ^tait rest6 k Rome j nialgre la retraite de 
Frederic; ce qui prouverait qu'il avail de nombreux 
partisans dans cette oapitale. lis furent encore assez 
puissants pour lui donner un successeur; car Paschal 
6tant venu k mourir^ les schisnfiatiques ne se d6cou- 
ragferent pas, et 61urent k sa place Jean, abbd de Stnlm, 
qui prit le nom de Calixte IIL 

Le pape Alexandre opposait k leur opiniAtret6 un xm. 
de ces caract€Sre8 fermes dont le temps ni les re vers dSxali' 



dre III. 



sar peches, le vicaire de saint t^terre , MbW de Dieu sur les nations 
et les royaumes y a absous les Italians et totis les autres du sermeDt de 
fidelite par lequel ils lui etaient engages, a cause de Tempire aii 
du royautne , et lui a ainsi enleve presque toute lltalie. II lui a ote )a 
^ignit6royale, I'afrapp^ d^ana^dme, eta defendu par Tautorit^ de 
Dieu quUl ait a Tavenir aueune fotm dans les combats, qu'il remport^ 
la victoire sur aucun cbretien , ou qu^il ait nuUe part ni palx ni repos, 
jusqu'5 ce qu^il fasse de dignes fruits de penitence ; en quoi le pape 
a suivi Fexemple de Gregoire VU , son prMecesseur> qui de notre 
temps a depose de mime Fecnpereur Henri. » 

( HisMre EccUHusttque de Fabbe FtEOihr , liv. LXXP* ) 
(1) Alexandrie, que les Imperiaux appeldreilt par derision ^/ea;a;i- 
drU de la paille. 

11. 



164 HISTOIRfi DE VENISE. 

ne peuvent afTaiblir les fesoIutioM. Plumeurs fois des 
accommodements avaient 6t6 n^oci^s entre rempcreur 
et lui; jamais on n'avait pu le d^termiuer k la mmndre 
concession . 

II apprit que Thomas, arch6v6que de Canterbury, 
avait ^ assassin^. Du fond de sa retraite de B6n6- 
vent , il obligea le roi d'Angleterre a faire penitence 
publique , a recevoir Tabsolution d'un meurtre auquel 
ce monarque protestait n'avoir pris aucune part ; et, pour 
enfoncer plus ayant le trait de la vengeance , il mit au 
nombre des saints ce pr61at hautain , qui avait port6 
le trouble dans TEglise d'Angleterre et excommuni^ 
deuxfois son prince. Ce ne ftit pas tout : la guerre civile 
eclata ; le roi eut beau 6crire au. pape : « Je me jette k 
« vos pieds, je reconnais votre juridiction ; mon royaume 
« releve de vous , daignez le prot6ger et le d6fendre » , 
il fallut se soumettre a de nouvelles expiations ; il fallut 
que le roi d'Angleterre, v6tu de haillons, marchant 
pieds nus dans la boue , alldt au tombeau du nouveau 
martyr, y demeur^t prostern6 pendant un jour et une 
nuit entiere , observant un jeAne rigoureux , et regAt 
des coups de verges de la main de tons les pr^tres, 
triomphants de cette humiliation (1). 

On ne devait pas s'attendre a voir plier un pape qui 
faisait subir de pareilles penitences a des rois. Frederic, 
voulant essayer encore de le reduire par les armes , re^ 
vint pour la cinquieme fois en Italie. II eut une action 
fort vive avec les Milanais et leurs allies (2). Ses troupes 

(1) Tous ces details sont rapportes par Tabbe Fleury lui-mdme, 
liv. LXXII^. L'origine de toutes ces querelles avait et^ la punition 
d'un prtoe accus6 de meurtre. 

(2)Le4juinll76. 



LIVRE II!. 165 

y furent compl^tement battues; lui-m6me, ayant eu son 
cheval tue sous lui, faillit a perdre la vie ou la liberty, 
et, sa disparition inomentan6e augmentant le desordre 
de son armee , la d6faite devmt un d^sastre. II semblait 
que la fortune se plAt a verifier toutes les predictions 
mena^antes hasardees par les pr^tres acharn^s eontre lui . 

II y avait dix-huit ans que le pape Alexandre errait 
d'Etat en Etat, faiblement soutenu par les princes, 
demandant un asile a Tun , tandis qu'il en excom- 
muniait un autre , chass6 pltisieurs fois de son 6glise , 
voyant sans cesse renaitre ses comp6titeurs , et oppo- 
sant avec une Constance in6branlable toutes les preten- 
tions de la tiare a toutes les forces de Tempire. Ce pape, 
dit Machiavel (1), qui exergait au loin une si grande 
autorite , ne pouvait ni se faire obeir dans Rome , ni 
meme obtenir la permission d'y demeurer, en promet- 
tant de ne se m61er que du gouvernement ecclesias- 
tique ; tant il est vrai, ajoute cet historien, que les fan- 
t6mes sont plus imposants de loin que de pres. 

II fallait bien que le concours de quelques circons- ^jy 
tances expliquAt la loneue dur^e d'une lutte si in^gale. ^^^ ^^'i^* «^c 

^ ^ \ , ^ laLombanlie 

Le pape n'avait pas meme pour lui le s6nat et la no- lig&ees pom- 
blessede Rome. Le roi d'Angleterre le craignait, et par jo^gXiem. 
consequent ne le servait pas. Le roi de France fut sur **^J^**- 
le point de reconnaitre Tanti-pape, et ne donna son 
suffrage a Alexandre que pour contrarier Tempereur. 
Aucun de ces rois ne lui fournit un secours de trou- 
pes. Mais la domination des AUenaands etait odieuse 
a ritalie : la punition de Milan avait appris ce qu'on 
devait attendre de pareils maitres. Milan, qui depuis 

(1 ) HUtoire de Florence , liv, P^ 



16(5 HISTOIHE DE VENISE. 

la destruction cle se& murs a'etait entour6e d'un large 
foss6 (1) , Brescia , Mantoue, Bologne, Vicence, Padoue, 
Tr^vise, V6rone, et plusieurs autres villes s'etaieiit 
confed6r6es : « une grande infortuae avail fait oublier 
« les ancieimes rivalites (2). » U parait que la politique 
des V^nitiens h^sita quelque tempa entre Freddie el 
Alex,aadre; car en H72 ils foumirent a rempereur 
une flotte pour Taider a soumettre Ano6ne , dont son 
arm6e entreprit le 8i6ge sans suoces ; naais bienyfcdt apres 
Venise, reveoant a une des maximes de son invariable 
politique , qui 6tait d'emp^cher autant que cela pouvait 
dependre d'elle I'^tablissement de la puissance des em- 
pereurs dans son voisinag^ , acc6da a la ligue des villes 
Jombardes. Cette alliance d'qne nation independante 
avec des peuples qui voulaient le devenir, n'ajoutait pas 
seulement a leurs forces ; eUe 6tait deji une reconnaisr 
sance de leurs droits- Cette ligue des villes lorabardes 
fut le preihier 61an des pouplea du moyen ^ge vers la 
la liberty, et est un des ev^nements les plus importants 
de I'histoire moderne (3). 
XV. La cause du pape se liait naturellement a celle des 

u^ie^A" cnnemis de Tempereur. Soit qu'il voulAt 6tre plus a 

(1) Les Allemands ayant abattu les murailles de Milan, et ayant 
oblige les habitants par serment a ne les point relever, ceux-ci userent 
d'abord de cette adresse de faire un fosse , en quoi ils ne contreve- 
naient point a leur serment* (Nic£Tas, Histoire de Manuel Comnene, 
liv. VII, chap. I. ) 

(2) Histoire des Repuhliques Italiennes du moyen Age, par M. Si- 
inonde Sisbi ondi , liv. X. 

(3) L'acte de confederation contre Fr^d^ric se trouve dans les dis- 
sertations de Muratori sur les antiquites du moyen dge, disserta- 
tion XLviii^, p. 277. On y remarque, parmi les signataires de cette 
confederation , outre les villes que je nommerai ci-apres , le marquis 
Obizzo de Malaspina , le comte de Bertenore , et fiuffin de Triao. 



Livnfl HI. 167 

portee d'exciter la ligue a de nouveaxix efforts, 60it lexandrc m. 
qu'il ne S6 erAt pas eh sAret^ (i) siir te continent de "^ y^i^*" 
ritalie , oil en effet un Mit de FrM6ric Ini avait ihterdit **^- 
le feu et Fead , defendant sous peine de la vie de lui ac- 
corder un asile; il s^embarqua sur rAdriattqu6,- (ouchtf 
d'abord a Zara , et ai^riva ensnite a Vehise. H y garda! 
le plus strict iocognito ; jtrsque la qu'il' passa , dit-on , 
une nuit a la porte d'Un monastire , ou il fat regii 
ponime un pauVre pr^tre (2)y niiais il v^nait chercher 

(f ) Anno ducis quipto Alexander papa, furoreoi imperatoris abhor» 
reus, cum galels Guillelmi, regis Sicilide, die xxiii mensis niartii Ve- 
u^torum portus a|»plieuit. (Andreae Danduli Chronicon, lib. X, 
cap. I, pars 18.) 

Sive impium Foederici edietom qui Aleiandfo onmi Italia ioler^ 
dixisse djcitdr, ut capitale esset si quis eum cibo , potuve aut hospitiQ 
juvisseil, civitatibus' qu^ ilium excepissent excidium interminatus , 
reguiis et ^liis iliastribus viris ultricia arma ; quum nihil iile sib! tu- 
^um reliqua Ualisi cemeret, ccepissetque et Guillelmi quoque fides sus'> 
pecta esse , per Appuliam et Garganum montem transiit ; mox iude , 
ut Obbo Ravenas ait, liburnico navigio Jaderam delatus , ex Dalmatia 
ignoto habitu Yenetias, tanquam ad unicum libertatis domteilium, dir 
yertit. ( M. A. S4.BBLLICI Rerum f^enetarwm lib. VII. ) 

Il papa spaveutato , servitosi di due galee del rh di Sidfia , andq 
prima a Gaeta e poi a Bcfnevento , ne si tenendo sicuro in luogo alcunq 
nel resto d' Italia e gia comineiando aiicora aver sospetta la fede di 
Guiilelmo , re di Sicilia , passo per Puglia e ando at monte S. Angefo ; 
et di a sopra un brigantino si condusse a Zara , e quindi trave^ito si 
fuggi a'Vinegia. ( rite de' principi di Hnegia, di Pietro Mabcello, 
trad, da Lod. Domenichi. ) 

Don sapendo piu come provedervi , dopo atcuni discorsi , si delibero 
finalmeote per lo meglio di ridursi a Venetia. ( Historia f^enetiana , 
da Gio. Nic. Boglioni , lib. II. ) 

Alessandro senz* armi spaventato sene fugg) primieramente in Be- 
nevento e poi nel monte Gargaro. Salitoposcta «opra piccolo naviglio 
di Dalmatia fe vela verso Zara, e indi a Venetia si trasport6 , unico 
asilo di liberta e siceurezza. ( Compendio delie Historie fenete, da 
Gio.-Bat. V£BO , lib. I. ) 

(2) Prima noete qua appulit Vene^as^stetit tA portam Sanctl-Snlva- 



1177. 



168 HISTOIRE DE YENISE. 

un asile et des secours a Venise ; ii fallait bien qu'ii.se fit 
connattre. II fut regu avec tout le respect dA a sa di- 
gnity et a son malheur. 
XVI. La r6publique fit partir sur-le-champ des ambassa- 

que'lJ^e d^iirs (1) pour Pavie , ou I'empereur 6tait alors, avec 
^^oncSiCT ^^ mission de le supplier de rendre la paix a I'Eglise 
»vcc lerape- et a I'ltalie. lis en furent tres-gracieusement accueillis; 
poiise de mais lorsqu'ils lui prc^serent de reconnaitre la 16gi- 
timit^ d' Alexandre , en le r^int^grant dans ses droit8 , 
Fred6ric r^pondit avec plus de jactance que de grandeur ; 
« Retournez vers votre prince et vers votre senat ; dites- 
(c leur que Tempereur des Romains reclame un fugitif 
a et un ennemi. S'ils ne commencent par rae le livrer , 
« les V6nitiens se d6clarent contre Tempire : je punirai 
« cette offense ; je les attaquerai pqir mer et par terre, 
c( et je planterai mes aigles sur le portail de Saint- 
« Marc (2). » 



toris usque ad lucem. Inde per tridoum in monasterio dictoCbaritatis, 
dissimulata persona , demum agnitus peregrino, prineipi factus est 
notus. (/n margine codicU Ambrosiani haec annotantur. ) 

(II s'agit ici du inanuserit de la Chtonique de Dandolo. ) 

Sunt qui tradunt ad sordidum culinae luinisterium, ut oceultius la- 
teret, se ultro demisisse. ( Marci-Antonii Sabelligi Rerum yencUa- 
rum lib. VII. ) 

Les autres bistoriens rapportent que le pape fut reeonnu dans le 
. monast^re ou ii s'etait retire ; ils nomment mSnie oeiui qui le re- 
connut. • 

Sanuto dit qu' Alexandre etait deguis6 en cuisinier. Dandolo ne rap- 
porte cette circonstance de Tincognito que corame une version adoptee 
par quelques-uns; mais il cite lui-m^rae un document de la courde 
Rome ou cette fuite et c^ deguisement sont racont^s. 

(1) Ou nomme ces deux ambassadeurs ; c'etaient , suivant Tbistmre 
de DogUoni , Pbilippe Orio et Jacques Centranigo. 

(2) Je traduis ici le discours qui est dans Sabellicus , enPabr^geant : 
» Ite, inquit, et baecvestro prineipi et populo dicite , Foedericum, Ro- 



n77. 



LiVRE ur. t69 

II fallut se preparer a repousser les efforts d'un xvik 
prince tres.-redoutable ; car il arma rapidement une Jj^cnrponr 
flotte de soixante-quinze galeres, dont il donna le com- *^S^^„^ 
mandement a Othon, Tun de ses fils (1). Venise ne PfP^- 
put lui en opposer que trente (2). Le doge voulut les 
conduire lui-m^me contre I'ennemi ; et quand il fut 
sur le point de mettre-a la voile le pape lui ceignit une 
epee dor , en invoquant la protection du ciel sur soft 
entreprise. 

manorum knperatorem, ab eis hostem et fugitivum reposcare; quem 
nisi primo quoque tempore ad se sub custodia vinctum miserint, 
fore ut pro hostibus imperii se haberi paulo post Veneti scirent; ne- 
que foedus Dec|he jura ulla gentium plus apud se valitura quam insi- 
gnem illam contumeliam, pro qua ulciscenda omnia divina et humana 
jura paratus esset evertere : admoturum ^e non multo post terra ma- 
rique ad eorum urbem copias , futurumque ut victrices aquilas, quod 
ipsi nunquam putassent , ante divi Marei aedem sisteret. 

Ce m^me discoiurs est rapporte dans la Chronique de Dandolo ; 
mais il y est en vers. 

lie , duci vestro nostrum reddatis amoreni : 
Et licet haec nostrae referat sibi pagina charts , 
Ore Dihilomiaus nostra haec referatis amico 
Verba duci vestro : nostrum non amplius hostem 
Sustineat, mittat nobis custodibus ilium : 
Ac si forte neget fugitivum tradere papam , 
Credat amicitix dissolvi foedera nostrs ; 
Securum quod si diu se facit squore, classes 
Injiciam , cum tempus erit , tantisque galeis 
Propulsabo fretum , ut Tenetos qnoque remige portus 
Ingrediar, Marcique urbem, figamque plateia 
Victrices aquilas, non ante in sscula fixas, 

Ces vers sont fort mauvais as&ur^ment; mais ils confirment la tra- 
dition. 

(1) Jules Faroldo , dans se&Jnnales yenitiennes, dit que cet Otbon 
etait ills naturel ; mais le document cit6 dans la Chronique de Dan« 
dolo , liv. X, cbap. i*^'" , partie 31 , porte express^ment : « Exercitus 
eui praeerat legitimus imperatoris filius. » 

(2) Dandolo rapporte les poms des commandants de ces trente ga- 
leres. 



170 HISTOIHE DE VENISE. 

sviii. Les deux armies se rencontrerent le jour de I'As- 
^^nTiIenaT censioD entre Krano et Parenzo, en Istrie. Celle de 

^^' i'empereur 6tail compos6e de Moments que lui avaient 
fournis G6nes, Pise et Anc6ne. Le combat 6tait in^gal, 
mais le vent 6tait favorable aux V^nitiens; la victoire, 
vivement disput6e, se d6cida pour etix apr^s six heures 
de carnage (1). Le pape vit arriver dans le port qua- 
rante^huit galores de cette flotte arm6e pour sa perte, 
et le fils lui-m^me de son ennemi au nombre des pri- 
gonniers. On renvoya honorablement ce princp a son 
pere , que le malheur avait rendu plus accessible k de 
nou voiles propositions de paix. Othon s'en etait rendu 
porteur ; Fr6d6ric consentit a ouvrir des conferences. 

MX. Cette paix int^ressait toute TEurope. Les rois de 

^^^^' France et d'Angleterre y assisterent par leurs ambas- 
gadeurs; tous les seigneurs, tons les prelats de I'ltalie, 
les deputes de toutes les villes ligu^es, accoururent 
pour se recommander au pape, qui leur dit avec atten- 
drissement : « Vous 32^vez, mes enfants, la persecution 
a que I'Eglise a soufferte de la part de remperetii' , qui 
cc devait la proteger. Vous savez que I'autorite de TE- 
a glise en a et6 affaiblie , parce que les p6ch6s demeu- 
« raient impunis et les canons sans execution; nous 
« avons port6 la peine de la destruction des eglises et 
a desmonasteres, dupillage, desincendies, desmeurtres 
« et des crimes de toutes sortes.Dieu a permiscesmaux 
« pendant dix-huit ans ; mais enfin il a apaise la tern- 
« p^te et tourne le coeur de Tempereur a demander la 
« paix. C'est un miracle de sa puissance qu'un pr^tre 



(I) Les details de ee combat sont rapport^spar Doglioni , Historia 
tenetiana, lib. II, et Sab£lligus, lib. VII. 



LIVRB Iff. 171 

« vieux et d^sarme ait pu resister a la fui^eur des Alle^ 
« mands et vaincre sans combattre un prince si redoiir 
« table ; mais c'est afin que tout le monde eonnaigse 
« qu'il ©8t impoBirible de combattre contre Dieu (4). » 

Le congre» se tint k Venise. Alexandre fat reconnu 
pour pape legitime , et r^tabli dans tous ses droits (2). 
Quant aux villea de Lombardie, qni avaient supports 
le principal ftirdeau de la guerre ^ ii n'y eut pas moyen 
de faire leur paix , et Ton convlnt seulement pour elles 
d'une tr^ve de six ana, pendant laquelle I'empereur re- 
Qon^a a exiger leur serment de fid61it6. La ligue loni- 
barde se trouvait compos^e a cette 6poque de la r6pu- 
blique de Venise , des villea de Milan, Vorone , Brescia, 
Bergame, Trevise, Vicence, Padoue, Ferrare, Bologne, 
Man tone, Modene, Reggio, Bobbio, Plaisance, Lodi, 
C6me, Carnesino, Belmonte, Alexandrie, Tortone, Ver- 
ceil, Novarre, Cr^mone, Parme, Ravenne et Rimini . 
Cette trfive qui venait de leur ^tre accordee ne devint 
une paix definitive que par le traite de Constance, conclu 
en 1183 (3). 

Aussitdt que le traits fut signe, Tempereur s'approcha xx. 
de Venise. Six cardinaux vinrent recevoir son serment vi^nu vc- 
de soumission, etensuite I'absoudre et le reconcilier avec ni*eiet baise 

' lespiedsdu 

I'Eglise. pape. 

11/7 

Le lendemain le doge , le clerg6 allerent au-devant 
de lui, et le conduisirent jusque sur la place Saint-Marc ; 
la le pape I'attendait , assis a la porte de la basilique , 
revetu de ses habits pontificaux, entoure de cardinaux 

(1) r/istoire Ecclesiasiique de I'abbe Fleury , liv. LXXIIF. 

(2) Codex Italiw diplomalicus Joannis Christiaui LuNic , tom. I , 
pars I, sect, i , ix. 

(3) Cod. Ital, diplom,, torn. I, part. I, sect, i, x. 



172 HISTOIRE DE VENISE. 

et de pr61ats ; tous les d6put6s du congr^s ajoutaient 
a la pompe de cette c6remonie , et le peuple de Venise 
jouissait du spectacle d'une paix qui 6tait son ouvrage. 
L'empereur des qu'il apergut le pape se deponilla 
de son manteau, et vint se prosterner pour lui baiser 
les pieds. Alexandre , voyant a genoux devant lui le 
prince qui depuis vingt ans I'avait poursuivi d'asile en 
asile , ne cOnsid6ra plus que le triomphe de I'Eglise sur 
une puissance rivale, et s'oublia lui-m^me jusqu^a 
mettre son pied sur la t^te de l'empereur en pronon^ant 
ces paroles d'un psaume : « Je marcherai sur I'aspic et 
« le basilic, et je foulerai \% lion et le dragon. — C'est 
« devant Pierre que je m'humilie, s'ecria Fr6d6ric, el 
cc non devant vous. — Devant moi comme devant 
V Pierre, >? ajouta le pontife en appuyant (1). 

(I) Addunt quidam pontificem quasi ita ilium expiraturum collo 
ipsius prostrati pedem imposuisse, coepisseque interim Davidicum iUud 
canere : Super aspidem et basilicum ambuiabis; notum est carmen : 
turn Foedericum ingentes adhuc spiritus alentem dixisse : Nan tibi, 
sed Petro; cui ille , irato similis, impressa fortius planta : FA mihi et 
Pe^ro, respondent. (M. A.Sabellici Rerum P^eneiarum lib. VII.) 

Essendose messo V imperator in zenocchion disteso in sii la piera per 

bassar il pie al papa , el quale mise el pie destre su la gola , in segno 

che r imperator era sottomesso alia santa madre Chi^sa , disendoghe 

queste parole : Super Aspidem, etc; e V imperator le rispose : Non tibi, 

aed Petro; e il papa soggiunse : Et mihi et Petro, ( Sommario delle 

eose notabili concernenti la Republica. -*-Manuscrit de la Bibliothe- 

quedu Roi, n° 10124. ) 

2 

E '1 papa assolvendolo dalla scommunicazione gli tocco con un pi^ 

in collo , pronunziando quel verso del Salmista che s' interpret^ cosi : 

Sopra '1 aspide , sopra il basilischio , 
Sopra U leon , sopra '1 dragon t' arrischia. 

E poi lo admise al basio della pace. ( Annali Fenetiy di Julio Fa- 

BOLDO. ) 

Alexander III, postquamapud Cjaramontem (Foedericum) impe- 



LIVRE III. 173 

On a r6voqu6 en doute la v6rit6 de ces circonstances ; xxi. 
elles sont rapport^s par une multitude d'historiens , de ^^^ ^o? 
pr^ats , de eardinaux. S'il est vrai que les auteurs con- ^^exand!"^^ 



ratorem damnaverat , et Venetiis ante fores S. Marci prostratom 
in collo calcaverat. ( Le cardinal Giagobatio , de Concilio , lib. I, 
art. 18>) 

Lo imperator se gisto in terra disteso davanti messer lo papa con 
grandissima reverentia , e messer lo papa gUe raesse lo pi^ sulla gola, 
e lo imperador gli beso lo piede ; e il papa disse : Super aspidem et 
iMzsiiicum ambulabo, et conculcabo ieonem et drcusonem ; e lo impe- 
rador disse : Non tibi, sed Petro; e il papa li rispose : Et mihi et Pe- 
tro, ( Codex anepigraphus, in quo continentur Venetae urbis ipsius- 
que prsesertim veterum familiarum memorabilia vemacula liogua 
conscripta, nee non brevis historia de Venetse Reipublicae viribus, ab 
anno 450 usque ad 1465; man. de la biblioth. Laurentiane, a Flo- 
rence. ) 

II faut remarquer que dans la chronique dont j'extrais ce passage 
la paix entre Alexandre lU et Frederic V est rapportee a la date de 
1187, au lieu de 1177, qui est I'epoque sur laquelie s'accordent les 
autres bistoriens. 

• Imperator coronam deposuit, et prosternens se super terram, papa 
super guttur imperatoris pedem sinistrum fixit , et elevato altero pede 
ad alteram partem prosiliit, dicens : Simper aspidem, etc.\ cui impe- 
rator : Non libit sed Petro; et papa : Non dignitatis sed Federico, 
Tunc papa Coronam imperii eidem restituit cum pede. » (Maniplus 
Florum, sive bistoria mediolanensis, Gualvanei FLAMMiE, cap. ccvi ; 
Rerum Italicarum Scriptores^ tom. XI, p. 651.) 

L' imperatore prostrato in terra si lascio metter il pie su la gola al 
papa , cbe disse quel versetto del salmo : Super aspidem et basUicum 
ambulabo, et conculcabo Ieonem el draconem; alle quali parole riposte 
r imperatore , cbe non aveva ancor dona la sua superbia : Non tibi, 
sed Petro; dove il papa, premendo piu forte, soggiunse : Et mihi ef 
Petro, {Note de Louis Domenichi sur les Vies des Princes de Vcr 
nise , par Pierre Marcello. ) 

II pontefice ritenendo la solita severita , messo sopra il collo di Fre- 
derico V un piede , intrepidameute proferi le parole del salmo : Super 
aspidem et baailicum ambulabis, et conculcabis Ieonem et draconem ; 
a cui dair imperatore essendo sdegnosamente risposto : Non tibi, sed 
Petro; gli fu dal pontiGce con altretanta grandezza d' animo replicato : 



174 HI«TOIRE BE VENISE. i 

temporains de r6v6nement les paBsent eouB silence, une 
omission n'est pas une d6n^gation positive ; et il faul 
bien que le fait ait ^\A consacr^ , au moins par une tra* 
dition g6n6rale , puisqu'on a pris soin d'en perp6tuer le 
souvenir par la peinture ^ et par une pierre ou ^Uiiadt 

Et mihi et Petro, {Historia P^enetiana, da Gio. -— Nic. Do&xtoni> 
lib. II.) 

Les m^mes expressions sont mot h mot dans le livre de Babdt ^ 
f^itforia navak, etc, 

11 serait facile de multiplier tes citations. 

Les autoritfe contraires sont principalement \e Xlt" tome des An- 
nates Ecdisiastiques de BaboNius, etGeorgii Remi J. €, Dissertatro 
qua commentum esseputidum calcasse cothtm imperatoris Frederici 
jEnobarbx Csesaris Jlexandrnm III, pontificem romanum, osten- 
ditvTy etc.; Norimberga;, 1<525, in-4*. 

La question de savoir s*il est vrai que le pape ait mis le pied sur la 
t^te de Frederic a ^te le sujet d'une tliese soutenue a Nuremberg , en 
1625, par George Remus. Cettetb^se a ^t^ imprimee , et se trouve a 
la Biblioth^qne du Roi , a la suite d*un exemplaire de VHistoire du 
Voyage du pape Alexandre HI, par Fortunat Olmo. 

L*auteur commence par annoncer qu*il veut venger Phonneur de 
i'empereut*. Cest d^ja se rendre suspect de partiality ; il ne s*agit point 
ici de I'bonneur de Frederic , mais de f honneur du pape ; car c'est le 
pape qui a tort , si le fait est vrai. 

Remus demande si le prince qui avait soumis toute Tltalie , qui etait 
triompbant, invincible (triumpbator magnificentissimus et decus 
Martis invictissimus ) , aurait pu souffrir qu'on le foul^t aux pieds. 
D'abord Frederic tfavait point soumis toute ritalie , car il n'y pos- 
s^dait que quelques villes dans le nord , et les principales etaient li- 
guees contre lui ; il n^etait point triompbant , car il avait ete oblige de 
^epasser les Alpes d6guis^ et accompague d'une trentaine de ses gens ; 
il ^tait encore moins invincible , car il venait d^^tre batlu par les Mi- 
lanais, etson fils par les Venitiens. Remus raconte lui-m^me cette 
bataille ; et quand Frederic aurait ii<^ vainqueur, pouvait-il prdvoir 
que le pape lui ferait une pareille insulte ? Pouvait-il la punir ? 

Toute la dissertation se reduit a cet argument, qu'un tel outrage 
n^est point vraisemblable , que Tempereur ne Taurait pas souffert , et 
que les Venitiens eux-m^mes s'y seraient opposes. Sans doute on ne 
devait pas s*attendre qu'un pape sVcartdt a ce point de la cbarit^ et de 



LIVRIf III 175 

graves les paroles que 1^ )3Ape adre^saa I'empereur (1). 
La gloire. de$ Y^nitims n'^tait nullement intdress^e k 
accr6diter cette fi^ble, si e'en e4t 6t6 une. Geax qui la 
rapportent ne sont pas tous V6nitieas. II y a parmi eux 
des Allemand§ (8) ^ des Francais, etc, ; 6t si on veut ab- 

rhumiUte ; niais uii acte d'oi^eil , pour iStre extraordinaire , ti'en 
est pas moim po$$it>Ie. Fr^^ic ne devait pas s'y attendre; et o'est 
preci3ement par cette ramn quUl dut lui i^tr« impossible de T^viter^ 
et aui Yeuitiens de s'y oppoaer^ quand ils Tauraient Tt>ata. 

Le livre intitule : Per la Storia di papa Akssandro III ^ pubMed 
nella sala regia di Rqma, e del maggior consi^lio a Feneiia, Atlega*- 
zione injure di CI. Comelio Fbangipane cotUra la narrazUme in- 
serla wel XW tomo deUi Annali Eeclesiastim ; Venetia, 1616 , ia-4<>, 
contient une dissertation fort (^tendue mr Taction du pape, une r^* 
futatioQ des arguments par lesquels oa en combat i'sMthentieit^ , et 
une multitude de temoignages d'auteurs de toutes Les nations. 

(1) Mabillon , /{6fr, ItaL Ante principem portam teinpli, inter 
iangiporti ostia, lapis magnus rubens quadratus est , in quo seris qua- 
drata itidem lamina infixa foliis vestita, in qua Alexander III Frede- 
rici imperatoris collo pedem imposuit , ubi propterea litterae incisse 
leguntur : Super aspidem, etc. ( Itinerarium Italicum^ p. i, pag. 94 ; 
Sansoyinus, Des(?riptiQ Venet, lib. I, pag. 86. ) 

(2) UsuB est Fredericus dejeetione et aumn^a humilitate \ nam Ve- 
netias venitt ac protemplis foribus humi prostratusantepontificem pe^ 
dibus calcari se permisit, etc. (Joannis Cabionis Chronicomm li- 
belhis, BasileaB ; D^ Cermanorum prima Origme , lib. XYII ; Chro* 
nica Norimberg- ; Civonique de Nauclebc , torn. II, etc. ) 

Alexander jubet imperatori bumi ae prostemat et petat yeniam ; rm^ 
perator jussa f^oit ; tunc papa, prostrati imperatociS) summi monarehae, 
collum pedibus conculcans, ait, etc. (Fontius, Chronologia hee est 

temporum^ etc; Bm^^9i 1584*} 

Le saint pape^ craignapt sa oniaut^ ( de Frdd^ric ) , prins I'acoutre^ 
ment de son cuisinier, etestant deguis^ s'enfuit a Yenise, l^ns sei^ 
Titaucunten^psdejardinier ethort(dan..^.. Estantl'empereur arrive. 
en ce lieu , eul ooivupandeme^ du pape , en vertu de sainte ob^enee, 
qu'il evst a se prostemer en terre et demander pardon de son p6eh6 , 
qui voti^ij^taireipient 6it oMiasairt , et se presenta poor balser le pied du 
pape. Alors voulant Alexandre rabaisser le fasteet orgueil decest em- 
pereur, lui mit le pied sur la teste , disant : II est ^rit : Tu maroheras 



176 HISTOIBE DE VENISE. 

solument tirer ub© conclusion negative du silence des 
^utres historiens, il faut au moins appr^cier* leur v6ra- 
cit6 ; or ces auteurs contemporains se r6duisent a d^ux : 



sur Taspide , etc. (Guillaume Pahadiw, Chronique de Savoie; Lyon, 
1552, in-f«,pag. 143.) 

Bardi , dans son histoire du voyage d* Alexandre III a Venise , 
intitule f^ittoria navede , etc., cite soixantc-dein historiens de toutes 
les nations , qui ont raconte ce fait a peu pres de la in^noe maniere ; et 
il conflrme leur t^moignage par les peintures qui existaient h Venise 
avant I'incendie du palais ducal , par celle qu^on voyait a Sienne , 
])atrte du pape Alexandre, et a Augsbourg sur la facade de Fhotel 
des comtes de Fugger. 

Enlin ua,ecrivain modeme tr^s-instfuit , et qui se raohtresuperieur 
a tous les pr^juges , M . L^old Curti , a raconte ce fait de la m^me 
maniere. ( Voyez les Memoires historiques et potUiques sur Fenise , 
W part., chap, ix, dans les notes. ) 

Void rindication de quelques ouvrages dont Tobjet special est de 
discuter Fauthenticite de ce fait : 

Fittoria navale ottenuta daUa Reptibblica Feneziana contra Fre- 
derico /° imperatore per la restituzione del papa AUessandro III , 
da Girolamo Babdi ; Venezia, 1 584, in-4«», 

Jllegazione injure di Comelio FBANGiPANBpcr la vittoria navale 
contra Frederico r imperatore, et atto del papa Alessandro III, per 
il dominio delta Repubblica Feneta del suo golfo, contra akune 
scritture de' Napolitani; Venezia , 1618, in-4». 

Historia delta FentUa a Fenezla occultamente di papa Alessan- 
dro III, da Giovan-Fortunato Olmo ; Venezia , 1629, in-4°. 

Obon deRavenne raconte aussi toutes les circonstances de cette en- 
trevue et des evenements qui la precederent , avec plus de details que 
tous les autres auteurs. 

Voyez enfin la dissertation de Tabb^ Tentobi, Espagnol, dans son 
Essai sur l' Histoire civile y politique et ecclesiastique de Fenise, 
toui. I, pag. 86. 

Machiavel, dans son Histoire de Florence, liv. I, se borne a dire 
que Frederic se vit force d'aller a Venise rendre ses respects au pape; 
ii ne parle point de la bataille , mais il ne la nie pas ; et il faut remar- 
quer que ce premier livre n'est qu'un sommaire ou I'auteur a rassem- 
bie en une centaine de pages V histoire de toute I'ltalie pendant dbc 
siecles. 



LIVRE "III. 177 

Romuald, archev6que de Salerne, qui a 6crit le voyage 
du pape a Venise , et I'auteur anonyme des actes d'A- 
lexandre III. lis out, il est vrai, supprim^ cette cir- 
Constance; mais ils en omettent d'autres qu'il est plus 
difficile de r6voquer en doute. Si on s'en rapportait a 
leur r6cit, cette paix entre I'empereur et le pape au- 
rait et6 sollicit6e par Fr6d6ric , il n'y aurait point eu de 
bataille entre sa flotte et celle des Y^nitiens , et la r^- 
publique n'aurait pris d'autre part dans cette affaire 
que d'offrir son territoire pour la tenue du congres. 
Enfin, il y a des ecrivains qui pr6tendent que Fr6d6ric 
n'alla jamais a Venise; mais le s6jour de ce prince 
dans cette capitale est constats par des actes qui en 
sont dat6s et que nous poss6dons encore (1). 

La bataille parait aussi un de ces 6v^nements dont 
il est impossible de m^connaUre la r6alit6; on s'accorde 
a en citer la date, le lieu , les circonstances ; on nomme 
les principaux officiers qui y commandaient de chaque 
c6t6, ceux qui furent faits prisonniers : et quand on 
voudrait refuser toute croyance aux historiens qui en 
font mention, quand on voudrait supposer que les 
peintures qui d^corent le palais ducal a Venise , et oil 
toute cette partie de Thistoire de la r6publique est re- 
presentee J sont des monuments commandes par la po- 
litique et executes par la flatterie , on ne pourrait re- 
fuser d'admettre le t6moignage de la cour de Rome 

(1) Friderici imperatoris diploma, quo confirmat omnia jura ac 
privilegia monasterio Saucta^-Mafiae de Vaugaditta. 

Datum apud Venetias, ia palatio ducis, xiv kalendas septembris, 
feliciter. Amen. 

Ce diplome existe dans les archives de ce monastere. Muratori Fa 
public ( Antiquitates Italics medii xvi, dissertation xix, pag. 81 ). 

I. 12 



178 HISTOIRI? DE VENISE. 

elle-m^me , t^moignage d'autant plus irrecusable cjud 
cette cx)ur a cherche depuis a secouer le joug de la re- 
connaissance, 
xxir. Ce temoignage est constats par trois monuments. Le 

Concessions . • . j i i 

faitcs par le premier consiste dans les honneurs que le pape accorda 

"SenJlVri.' ^" ^^S^ ^® ^^^1^ ; ^1 1^1 donna le privilege de faire 
Rinedu droit porter devant lui un cierge allum6, une 6p6e, un oa-^ 

de souverai- j»'i • r 7 f 

neic' sur I' A- Tasol , uu fauteuil , uu coussm de drap d'or, des trom- 
driatiquc. p^jj^g ^j ^gg drapeaux. Ce n'6taient la , si Ton veut, 
que de vaines concessions honorifiques ; mais voici qui 
porte plus particulierement le caractere de la reconnais- 
sance. Alexandre donna au doge un anneau, en lui di- 
sant : « Recevez-le de moi comme une marque de Tern- 
<c pire de la mer ; vous et vos successeurs 6pousez-la 
« tons les ans , afin que la post6rit6 sache que la mer 
« vous appartient par le 'droit de la victoire , et doit 
« 6tre soumise a votre r6publique comme I'^pouse Test 
c< k son 6poux (1). » 

Ce n'6tait point la une liberalite sans consequence ; 
aussi le gouvernement de Naples en fut-il choqu6, el 
les auteurs napolitains (2) ont-ils 6crit contre le droit 
de souverainete que la r^publique s'arrogeait sur le 
golfe Adriatique; il ne faut done pas s'6tonner que 
I'historien du voyage du pape a Venise en ait pass6 
sous silence plusieurs particularit^s, puisque cet 6cri- 



XI) Hunc annulum accipe, et, me auctore, ipsura mare obnoxium 
tibi redditiim ; quod tu tuique successores quotannis statuto die ser- 
vabilis. Ut omnis posteritas intelligat maris possessionem victoriae 
jure vestram fuisse; atqu« uti uxorem viro, ita illud imperio reipu- 
blicse Venetae subjectum. 

(2) Voyez le livre : Jllegazione in jure di Cornelio Fbangi- 
PANE, etc., que j'ai cite ci-dessus, 



LIVRE HI. 179 

vain 6taH Romuald, archevAque de Salerne, et ambas- 
sadeur du roi de Sicile a la suite du pape. 

Le second monument est une inscription que Pie IV 
fit placer dans la salle royale du Vatican ; elle 6tait 
ainsi congue : « Le pape Alexandre III , fuyant la co- 
lere et les persecutions de I'empereur Fr6d6ric , alia 
dans sa fuite se cacher a Venise. Des qu'il y fut reconnu, 
il se vit accueilli par le s6nat avec beaucoup d'hon- 
neurs. Othon, fils de I'empereur, fut vaincu et fait pri- 
sonnier par les V6nitiens dans une bataille navale. Fre- 
deric, apres avoir sign6 la paix, vint en suppliant 
adorer le pape et lui jurer foi et ob^issance ; ainsi le r6- 
tablissement du pape dans sa dignity fut un bienfait 
de la r6publique de Venise (1). — L'an 1177. » 

Le pape faisait 61ever ce monument quatre siecles 
apres r6v6nement dont il voulait perp6tuer la m6moire. 
Cela prouve bien suffisamment qu'a cette 6poque on le 
regardait comme certain ; et par consequent on ne pent 
pas recuser les temoignages des historiens du quinzi^me 
et du seizi^me si6cle. 

II y a plus : le pape Urbain VIII , en 1635 , fit enlever 
cette inscription, qui, suivant I'historien Nani(2), « avait 
« 6t6 choisie au temps de Pie IV par une consulta- 
« tion de cardinaux , et qui etait tir6e d'excellents au- 



(1) Alexander papa III , Frederic! imperatoris irara et impetumfu- 
giens , abdidit se Venetiis. Cognitam et a senatu perhonorifice sus- 
ceptum, Othone, imperatoris iilio, navali praelio a Venetis victo capto- 
que, Fredericus, pace facta, supplex adorat, fidem et obedientiam 
pollicitus. Ita pontifici sua dignitas Venetae reipublicae beneGcio res- 
tituta. 

Anno MCLXXVII. 

(2) Histoire de la Republique de Fenke, par Nanj, liv. X. 



A. 



180 HISTOIAE DE VENISE. 

« teurs, d'anciens documents ^ d'inscriptions (1), de 
« peintures et de marbres. » La r6publique rappela sa 
ligation , refusa toute audience au nonce du pape y el 
exigea le r6tablissement de Tinscription ^ ce qui fut ac^- 
cord6 par Innocent X. 

Enfin il existe un monument plus ancien de deux 
siecies que Tinscription dont il s'agit et encore plus ir- 
recusable : c'est une declaration donn^e par la cour de 
Rome , en presence de notaires , des services rendus par 
la r^publique au pape Alexandre III. Elle est rapport^e 
textuellement dans la chronique de Dandolo. On y lit (2) 

(1) En voici une trouvee dans T^glise de Saint-Jean de Salbozo^ 
pres de Pirano , rapport^e par Sansovino et par Justiniani. 

Heas ! popiili celebrate locam quem terlias olim 
Pastor Alexander donis ccelestibus auxit 
Hoc etenim pelago Yenetsifc victoria dassls 
Desuper eluxit , ceciditque superbia magni 
InduperatorisFederici et reddita sanctsd 
Ecclesia} pax alma fuit,. etc. 

Dandolo en rapporte tout an lonj^ une, qui ^tait aubas d*un tableau 
de i'6glise de Saint-Jeande Latran ; mais il n'y est fait mention que 
de la fuite du pape : Profugus latet in Venetiis. 

(2) « Noster Frater Jacobus de Urbe, dei gratia episcopus Calarita- 
nus, locum tenens, in urbe ejusque suburbiis et districtu, reverendi in 
Christo patriset domioiD. Pontii, eadem gratia episcopi Urbevetani, 
domini nostri papse in ejusdem alma urbe suisque suburbiis et dis- 
trictu in spiritualibus vicarii generaiis. 

ft niustri domino Joanni Delphino, Dei gratia duci Venetiarum 
inclyto et consiliariis, nee non nobilibus viris et dominis Marco Lau- 
redano et Nicolao Justiniano procuratoribus ecclesiae Sancti-Marci 
civitatis praedictce salutem in eo qui est omnium vera salus. 

ft Quoniam', ex verbo evangelico, pro talento abscondito servus 
reprehenditur, et ex latenti notitia , quasi ut admissa culpa formidari 
debet ; in tali uno quoque quia thesaurus absconditus et sciebtia invisa 
quae utilitas in utroque , hinc est quod ab hoc nos volentes dub|o esse 
penitus alieni , vestroque pio studio non tantum piacere , sed et profi- 
cere posse nosoentes. Qusedam mandavimus vestrae magniQcentiae au- 



LIVRE III. 181 

que le pape Alexandre , forc6 , comme David , do fuir 
la persecution , avait cherch6 un asile a Venise sous 

tentice signiGcari inagnae utrique gloriae, majoris concordiae et remis- 
sionis plenariae, quae nos ex originali de verbo ad verbum pluries 
audire voluimus de antiquo volumine utique fide digno et difficulter 
reperto, eujus est titulus : De historiis sacrae iegis et antiquitatibus ib 
particula de mecnorabilibus Alexandri papae IIT, eujus praefatae partir 
culae iuitii processus et finis sacramentaliter tenor est talis. 

« Hie vir iiatrone Thuscus , sed ratione , fide, sufficientia praeditus ^ 
sed sanctimonia inclytus,^gratus in verbo, etfortis in bello, in perse- 
Qutionis fomace multipliciterestprobatus;; namillo suggerente eujus 
aribelitus prunas etiam mortuas in, ardorem h^resis reviviscere facit^ 
IV in ecclesia sehismata surrexerunt. Quibus Petrus quam Cbristi \i^ 
cario ecclesiae primogenitus imperator indivisibiliter baerens, una CHm 
sponsa dilecta, videlicet Roma, praedictum Alexandrum papamex 
urbe secedere compulerunt, cinerequedoloreconspersuni, utolim Da- 
vid , jam senex , et Hierusalem etiam nudis pedibusfugiens , cedendnm 
quandoque docuerat minorum irae et furori etiam fiAiorum; quo usus 
consilio ad cbristianissimum Franoorum regem se transferens , ut 
pastor ovium benrgnissimeest receptus ; quod moleste ferens Federicus 
ad ferrum oonvertitur, et opus pium in gladium acuens praegrandem 
exercitum congregavit , regum Angliae , Bohemiae , Daciae auxilio fol* 
tus, in Burgundiamque veniens, per ipsum fidelissimum Francorum 
regem magis est coditusquam armis conflictus. Sed ne praesentia papae 
occasio foret et causa efhisionis sanguinis filiorum , in se volvens dis- 
crimen potius quam in filiis, idem plus papa clam fiigere cogitavit 
clamque discessit, ut in se potias guaerendam quam de conflietu ul- 
ciscendum imperatoris animum provocaret, in Appuliamque perve^ 
niens , quia cognituft ex e^dem causa ibidem gradum sistere noluit , 
per mareque ut ignotus pervenit Venetias, civitatemque tutisstmamque 
omnibus, et in religiosomm loco qui Sancta-Maria diciturde Garitate, 
ut simplex sacerdos, capellanatus fiincturus ofB^o se loeavit, ubi tam 
hun^iliter quam frequenter celebrans, post aliquandiu a quodara Ve- 
netiarum eive utique nobiLe ejus orationi affecto , qui aliquando ejus 
pedes osculari mer^erat, evidentibussignis est certitudinaliter agnitus ; 
ducemque civitatis ipsius adieus secreto dixit dominum apostolioum in 
civitate adesse, in loco Sanctae-Marias dictae superius. Quo audito, dux 
ipse facie et animo laetus factus , occulte missis exploratoribus aliis 
qui eum optime vultu noverant, deprehenderunt eum esse pontificem 
^UUiQiumt paratisque vestibus, calceiset mitradei^entibus, dux ipse 



182. HISTOIRE DE VENISE. 

rhabit d'un simple pr^tre ; qu'il y fut reconnu et re^u 
avec de grands honneurs ; que, pour toute r6ponse aux 
propositions de paix , Fr6d6ric exigea qu'on lui livr&t le 
souverain pontife , et qu'irrite du refus de la r^publique 
il arma une grande flotte, gui fut entierement detruite, 
moins par les efforts des Venitiens, tres-inf6rieurs en 
nombre , que par la protection divine ; qu'enfin I'empe- 
reur, confessant sa faute devant le vicaire de J6sus- 
Christ , vint a Venise se prostemer aux pieds du pape , 
et implorer son pardon. II n'y a pas beaucoup de faits 
de rhistoire du douzieme siecle mieux constates que 
celui-ci. 



cum omnium civitatis nobilium oomitiva et viris qui eum noverant ad 
locum pervenit, eteo viso, cunctis genubus provolutis, se non negavit, 
oblatisque quae attuleraut cum ing^ti laetitia , concurrente populo 
uoiverso , in majus ipsum palatium per ecdesiam conduxerunt, ho- 
nores ei honoribus proferendo, ejusque assensuambaxatam soiemnem 
pro pace et concordia reformandis imperatori ndtteotes nusquam. Ut 
nee dum a Deo tactus a$sensit, sed, nimis ambaxiatores exaggerans, pe- 
tebat sibi captivari pontiQcem ; quod iiiis nequaquam se facturos di- 
centibus, ad propria redeuntes diffidavit ut hostes; paratisque stolis 
ex utraque parte, et multis galeis ampliori numero excedente impe- 
ratoris exercitu, cui praeerat legitimus imperatoris lilius , juxta Yeue- 
torum littora adbellum convenientes exercitus, crudeli pugna peracta, 
tandem magis Deo favente quam gladio, expugnatur, succumbit impe- 
ratoris virtus , incolumesque capti ipse imperatoris natus et barones 
multi, qui, postmodum ad fidem relicti, adeuntes imperatorem, ma- 
numque domini sibi adversam monstrantes , post multam filii et nobi- 
lium et baronum instantiam, jaraque adominio incipiens deliniri, pa- 
cem assensit, etiam usque Yenetias se venturum asserens, culpamque 
suam coram vicario Christi recognoscere velle, quod et fecit. Nam 
usque ad fores eeclesiae Sancti-Marci civitatis ipsius perveniens, ibidem 
coram summo pontilice se prostemens, veniam petiit ; nee minus U- 
benter et Isetius papa remisit, simulque ecdesiam ipsam intrantes 
universi , Te Deum laudamus solenniter cantaverunt et missam, quam 
ipse pontifex celebravit devote, ad imperatorisque verbum ex inslantia 



LIVRE Uf. 183 

La viGtoiTo du pape fut complete ; il fat rai^l6 a xxhl 
Rome , et il eut la satisfaction d'y voir son comp6liteur pape'^Ronl].^ 
abjurer le schisme a ses pieds. Le doge Ziani suivit le ^« ***^s« ^'y 

* accoinpagne. 

pape dans ce voyage. Si quelqu'un avait le droit d'ac- 
compagner Alexandre lors. de son entr6e a Rome , c'e- 
tait Sana doute celui qui lui en avait ouvert le chemin 
par la victoire. 

La paix qm venait de se conclure, et le traits de xmv. 
Constance , qui bient6t apres en compl6ta les di§posi- la^l^'jjbljq'li^e 
tions, plaoaient Venjse dan& une situation plus favo- h78. 
rable qu'a aucune 6poque anterieure. Non-seulement 
c'6tait un titre a la consideration de I'Europe que d'a* 



Venetorum , in seternam memoriam pacis tarn grate ecdesiani ipsam 
ampia benedictione dotavit, perfects videlicet expurgatipnis animae in 
festo Ascencionis tantummodo die tamen ipso perpetuis temporibus 
valitura, ut inquit, duntaxat vere poenitentibus et confessis. In illam 
iogressus , ibidenj autem sanctissimiis papa et inclytus imperator festa 
diebus aliquibus eelebraates, versus Romam aggressl, ad urbeiti venien^ 
tes, imperator papam in sedebeati Petri fe$tiQiis locavit, ducemque Ve* 
netiarum, eorum itineris factum comitem, spiritualib.us privilegiis et 
bonoribus insigniter decorarunt ; sicque Ecclesiae, urbi ct orbi feliciter 
pace data , papa in sua sede remaneute , unusquisque leetus ad pro- 
pria remeavit. 

« Haec autem particularius scripsi, ut quilibet noscat quantum obsit 
verilati et Ecclesiae obicem se dare, et quantum possit dura ferens pro 
Ecclesia etfide, etiam in arduis optimum fiqem sperare, quem Cbris- 
tus nobis ooncedat. Quae quidem omnia supra dicta, ut fidem faciant 
in agendis, et lectoribus suis aures aperiant ad credendum supra scriptas 
particulas de libello facto de verba ad verbum , prout in eo particu- 
lariter continetur, manu quondam Bartholomaei , omnia sancti de Fi- 
lippinis de Urbe, notarii publici nostri, scribere mandavimus et fecimus 
transumptari , ac notariori^m publicorum infra scriptor urn suscriptio* 
nibus roborari et sigilli nostri pontiOcalis appensione munirl, sub anno 
Domini miUesimo tercentum quinquagiota novem, pontificatus Dom. 
Innocentii IV papse anno yii, die xvii mensis junii, xii indictionis. » 

Suivent les signatures des qiiatre notaires. 



i84 HISTOIAE SE VENISE. 

voir prot^g6 contre Tempereur le chef de TEglise et la 
liberty des villes d'ltalie ; mais encore il r^sultait de 
diverses combinaisons amen6es par les 6v6nements des 
motifs de sArete et des moyens d'influence pour la re- 
publique. L'empereur d'Occident avail perdu son auto- 
rit6 dans la p6ninsule; e'6tait un voisin dangereux 
6carte pour longtemps. 

Les villes del'Italie septentrionale, qui venaient d'etre 
afTranchies y ne formaient que . de petits fitats , dont 
aucun ne pouvait donner de I'inquietude, et qui tons 
avaient besoin de repos et de protection. Venise 6tait 
naturellement appel6e a devenir leur arbitre. 

Le saint-si6ge lui devait de la reconnaissance. Le roi 
de Naples, li6 avec elle par des trait^s, et redoutant 
les Grecs et les Sarrazins, avait d'autant plus d'int6r6t 
k la m6nager que lui-m6me eessait d*6tre une puissance 
maritime. L'empire d'Orient, ddja depuis longtemps 
dans un 6tat de decadence, 6prouvait toutes les al- 
ternatives de la crainte et de I'irr^solution , redoutant 
les crois^s , recherchant , trompant les V6nitiens , solli- 
citant leur alliance, les apaisant par des concessions. 

Les puissances du midi de TEurope , engages dans 
une guerre d'outre-mer, pour laquelle elles ne pou- 
vaient se passer du concours des puissances mari times , 
devaient necessairement acheter i'amiti6 de celle dont 
les moyens 6taient certainement les plus consid6rables. 

Le patriarche d'Aquil^e ^tait un voisin quelquefois 
incommode, mais ne pouvait ^tre isol^ment un ennemi 
bien dangereux. 

Le roideHongrie^taitle seul voisin que la r6publique 
eAt a redouter. 

Quant a la jalousie des Pisans et des G6nois, elle avait 



LivRE nr. f85 

ses dangers , mais elle avait aussi cet avantage^ qu'elle 
entretenait la r^publique dans cet 6tat d'activil6 qui 
conserve et augmente les forces : d'mlleurs G6nes el 
Pise etaient encore plus acharn6es I'une contre Tautre 
qu*ennemies des V6nitiens, et elles^ 6taient sur le point 
de commencer entre elles une guerre d'extermination, 
pour la possession de la Corse et de la Sardaigne. 

Si Ton considere que depuis sa fondation Venise nV 
vait 6prouve que des revers passagers^ comme des hah 
lailles perdues , des cdlamit6s naturelles ; mais qu'elle 
n'avait pas encore appris a signer des trait6s d6sastreux ; 
que sa puissance 6tait toujours all6e croissant ; que son 
gouvemementprenaitde la stability, tandis que plusieurs 
Etats voisins n'6taient pas m6me fix6s sur le choix du 
leur ; qu'enfin son commerce s'agrandissait de jour en 
jour, et que ce moyen d'augmentw la richesse, la po- 
pulation, les forces d'un Etat, 6tait inconnu de toutes 
les autres nations europ6ennes, on entrevoit que la 
puissance relative de la r^publique s'^tait accrue plus 
rapidement encore que sa prosp6rit6, et on doit s'at- 
tendre a la voir jouer un r61e important dans les vicis- 
situdes que la fortune pr^parait au monde. 

S^bastien Ziani 6tant mort peu de temps apres son xxv. 
retour de Rome a Venise, on eut k proc6der a I'^lection ^M^Ju^iJi"'' 
de son successeur. II n*entrait pas dans les vues de ceux *i7«- 
qui avaient la plus grande influence dans les affaires 
d'appeler le peuple a cette Election j mais on pr6vit les 
inconv^nients q'u'il y avait a en charger un petit nom- 
bre d'61ecteurs. Ce ftit la que commen^a ce nouveau Naiveiie 

. .J forme d'^- 

syst^me d -flection, qui s'est tant comphque depuis dans lection. 
le gouvernement de Venise. Le grand conseil choisit a 
la plurality des voix quatre commissaires ; ceux-ci nom- 



186 HISTOIRE DE VENISE. 

merent chacun si^par^ment dix 61ecteurs, et le choix 
de ces quarante 61ecteurs se fixa sur Orio Malipier, le 
m^me qui avait refusig le dogat apre& la mort de Vital 
Michieli. 

Ge changement dans la constitution de la r^pul)lique 
fut suivi de quelques autres innovations. II avait 6t6 
r6gl6, au commencement du regne pr6c6dent, que les 
six conseillers intimes du doge repr^senteraient les six 
quartiers de la capitale. II y a apparence qu'on avait 
^lud6 1'obligation de les choisir chacun dans un quartier 
different, puisqu'on fut oblig6 de faire un reglement 
par lequel il 6tait d6cid6 que nul ne pourrait ^tre 61u 
que pour le quartier dans lequel il faisait r^ellement sa 
residence. 
XXVI. Deux grandes assemblies , le senat, qui 6tait com- 

^avogadoirsr P^'^^ ^® soixautc membrcs, et le conseil g6n6ral, qui 
I'etait de pres de cinq cents , 6taient appel6es a pro- 
Doncer sur tons les grands int6r4ts de I'Etat ; mais les 
assemblees sont sujettes a se laisser entrainer par la 
passion au dela des formes ou des lois existantes ; on 
sentit la n6cessit6 d'un pouvoir r6gulateur ou modera- 
teur, qui r6clam^t, dans rint6r6tdes lois, m^e devant 
I'autorit^ supreme. On cr6a, sous le nom A'avogadors^ 
Irois magistrats, pour repr6senter la partie publique, 
?ion*seulement dans les d61ib6rations sur les affaires 
de I'Etat, mais encore dans les causes des p^rticuliers. 
Devant les tribunaux ils r6glaient la competence, ijs 
d6feadaient les int6r6ts publics dans les affaires civiles, 
et poursuivaient I'accusation dans les affaires crimi- 
nelles. Devant les conseils ils requ6raient la constante 
observation des lois et des formes ; ils s'opposaient a la 
publication des ordonnances qui y ^taient contraires. 



LIVRE Ut. 187 

La presence de Tun d'eux au moins ^tait n^essaire 
pour la validity des deliberations du grand conseil et 
du s^nat ; ils etaient d^positaires de tons les actes de la 
legislation ; Us poursuivaient le payement des amendes 
pecuniaires auxquelles les fonclionnaires pouvaient etre 
condamnes. Enfin^ relativement aux magistrats, leur 
pouvoir s'etendait jusqu'a mettre opposition a la prise 
de possession des charges ^ lorsque ceux qui avaient ete 
nommes etaient susceptibles de quelque reproche. 

II y a des historiens qui font remonter I'institution 
de cette magistrature a I'^poque de I'assassinat du doge 
Pierre Tradenigo, c'est-a-dire en 864. Ce qu'il y a de 
certain, c'est qu'elle s'estmaintenue jusqu'a cesderniers 
temps dans toutes ses attributions. Les avogadori di com^ 
mun, c'est-a-dire les avocats de la commune , etaient 
dans I'origine au nombre de trois; ce nombre fut double 
dans la suite , mais il n'y en avait que trois en exer- 
cice ; ils alternaient , I'exercice etait de seize mois. Ils 
etaient eius par le grand conseil, sur la presentation du 
s^at; leur veto suspendait I'execution des actes de 
tons les magistrats, et m^me du senat et du grand con- 
seil ; la duree de cette suspeni^OQ etait d'un mois et un 
jour ; ils pouvaient la renouveler jusqu'a trois fois, et 
apres ce temps ils designaient eux-m^mes le corps au- 
quel ils en appelaient , pour y faire juger les motifs de 
leur opposition. II n'y ayait a.cet egard d'excepticm que 
pour les actes du grand conseil, lesquels, emanant du 
corps souverain , ne pouvaient etre reformes que par 
le grand conseil lui-m^me. 

Le droit de s'opposer a I'entree en charge de ceux, 
qui avaient ete eius a quelques fonctions publiques 
s'etait etendu jusqu'a les suspendre de I'exercice de ces 



i88 HISTOIRE DE VENISE. 

m^mes fonclions, mafls seulement dans les trois cir- 
constances d'inc^ipacite legale, d'accusation criminelle, 
et de dette en vers le tr^sor public. 

lis ^talent charg6& des fonctions de gouverneur dans 
la capitate y veillaient a la tranquillity publique, et 
jugeaient sommairement toutes les petites afTaires dQ 
police. 

lis avaient un droit sur les confiscations qu'ils fai- 
saient prononcer et sur les amendes. 

Enfin plus tard ils furent charge de tenir les registres 

oil 6taient inscrits les manages des nobles et les nai^ 

sances de leurs enfants. 

xxviL Le premier ^v6nement du regne de Malipier fut une 

infSSne^ expedition contre Zara. Les citoyens se cotiserent pour 

conire Zara. subvcuir aux frais de cet armement , qui donna lieu a 

I'etablissement d'un droit d'entr6e dans le port de 

Rialte (4) : ces offres patriotiques s'^leverent a onze cent 

cinquante marcs d'argent , et on voit par un dipl6me 

conserve dans la chronique de Sanuto que le march6 

de Rialte fut engag6 auxprAteurs pour la sAret6dupr6t; 

mais on ne r6ussit point cette fois a faire rentrer cette 

colonic sous la d6pendance de la r6publique, et d'autres 

inter^ts firent remettre a un autre temps une seconde 

tentative. 

xxviii. Le pape , replac6 a la t^te de toutes les puissances 

crouLlte! de la chr6tient6, ne n6gligeait aucun moyen de res- 

prise de gaisir son influence , et faisait prober une troisieme 

d'Acre. croisade. Tout I'Orient etait alors dans la confusion et 

presque dans I'anarchie. Le tr6ne imp6rial avait 6t6 



(1) Hisloria f^eneiianay da Gio.-Nic. Doglioixi, lib. III. 
Marin Sanuto, f^ite de'^duchi. Michel. 



Hdl. 



LIYRE III. 189 

usurp6 par Andronic , celui de Jerusalem envahi par 
Gui de Lusignan ; Saladin, le soudan d'Egypte , avait 
profit6 des divisions des Chretiens dans la Palestine : 
la victoire de Tib^riade lui avait ouvert les portes d'Acre 
et de Jerusalem. L'Europe armait pour la d61ivrance 
de la Syrie; I'empereur Frederic allait expier en Orient 
ses torts envers le saint-si6ge. Les V6nitiens , que I'i* 
nimiti6 de Manuel Comnene avait priv6s de tons leur$ 
^tablissements dans I'Archipel et dans la mer Noire ^ 
Venaient d'etre r6tablis dans leurs anciens droits par 
I'usurpateur du tr6ne de Constantinople , qui avait in- 
t6r^t de les manager (1). Un nouveau trait6 d'alliance 
offensive et defensive (2) venait d'unir Tempire grec et 
la r6publique. Toujours occup6e d'6tendre son com- 
merce, elle voulut concourir au succes de la croisade : 
sa flotte arriva devant Saint-Jean d'Acre au moment 
ou Gui de Lusignan , qui en avait commence le si6ge , 
se trouvait lui-m^me presque bloqu6 par Saladin , ac- 
couru pour d6gager cette place. 

Le si6ge d'Acre fut tres-meurtrier ; il fallut neuf fois . 
livrer bataille k Saladin. La rivalit6 de Lusignan et du 
marquis de Montferrat, celle du roi de France Philippe* 
Auguste avec le roi d'Angleterre Richard Coeur de lion, 
prolongerent pendant pres de trois ans les discordes et 
le si6ge. Les maladies enfin consumaient cette arm6e , 
et probablement la ville ne se serait pas rendue , si le 
soudan n'eAt 6t6 oblig6 de Tabandonner k elle-m^me. 
On la prit par capitulation en 1191 : les V6nitiens 

(1) La bulle qui renouvelait tous les privileges 6tait du mois de fe- 
vrierll88. 

(2) Marin ie rapporte textuellement dans son HistoU^e du Commerce 
des P^enitiensy torn. III, liv. IIi,ch. ix. 



190 H1ST0IRE DE VENISE. 

furent r^tablis dans la possession du quartier qui leur 
avait 6te assign^ apres la premiere conqu^te, et aussit6t 
leur flotte rentra dans ses ports. 

Le doge avait montr6 lors de sa prenuere Election 
qu'il n'ambitionnait point cette dignit6; rexp6rience ne 
Ty avait pas attach^ davantage ; il abdiqua pour em- 
brasser la vie monastique. On remarqua que pendant 
I'interregne les conseillers du doge s'^tablirent dans le 
palais ducal (1); cet usage, qui s'est maintenu depuis^ 
6tait propre a rappeler aux peuples que le prince n'^tait 
que le magistrat de la r^publique. 

(1) HisMre de la FiUe et de la Ripublique de Fenise^ par Paul Mo- 
BOSiNi, liv. VI ; Storia civile e polUica del Commercio de' J^eneziani, 
di Carlo- Ant. Mabtn, torn. Ill, lib. Ill, cap. i. Gelui-ci croit cet usage 
plus ancien. 



LIVRE IV. 



Regne de Henri Dandolo. — Nouvelle croisade. — Prise de Zara. — 
Excommunication des V^nitiens (1192-1203). — Coi\qu^te de 
Constantinople. — Partage de Feinpire groc ( 1203 - 1205 ). 

Les suffrages des quarante electeurs se r^unirent sur i. 
Henri Dandolo , cet ambassadeur que Manuel Comnene uX^d^.' 
avait voulu priver de la vue. II y a apparence que <*92. 
Dandolo n'6tait pas dans un 6tat de cecity complete ; 
car il serait difficile de concevoir qu'absolument aveugle 
il eAt pu entreprendre , comme on le verra bient6t j de 
commander une arm6e , et de diriger une conqu^te. 
C'est ddja une chose assez remarquable de voir un 
prince plus que nonag^naire (1) se mettre a la t^te 
d'une expedition lointaine. 

Une entreprise des Pisans fournit k Dandolo une pre- «. 
miere occasion de signaler la vigueur de son caractere 
et I'activite de son administration. Les Pisans, qui **>«»"*• 

(1) II avait quatre-vingt-quatorze ans; au surplus, quant au com- 
mandement d'une arm^ par un aveugle , ee n'etait point une chose 
nouvelle dans ce temps-1^. J'en trouve deiix exemples sous le mdme 
empereur. Lorsque Isaac Lange envoya une flotte contre Isaac Com- 
nene , qui s'^tait empare de Tile de Chypre , il en donna le comman- 
dement a Alexis Comnene , qui 6tait aveugle, a la v6rit^ en lui adjoi- 
gaantun coU^gue. Pea de temps apres , Parmee destin^e a soumettre 
les Bulgares r^volt^s partit sous la conduite de Jean Cantacuzene, qui 
avait eu les yeux creves. On peut voir ces fails dans P^icetas , His- 
toire fT Isaac CAnge , liv. I, chap, v et vii. 



Guerre 
contre les 



192 IIISTOIRE DE ¥£NISE. 

avaienl une part considerable au commerce de la M6- 
diterran6e, ne pouvaient voir sans inquietude Venise 
s'arroger un droit presque exclusif de navigation dans 
le golfe Adriatique. La flotte de la r6publique 6tait 
alors d6sarmee ; ils profiterent de ce moment pour tenter 
un coup de main, qui avait plut6t I'air d'une insulte 
que d'un prqjet d'6tablissement. Quelque&-uns de leurs 
vaisseaux arriverent a I'improviste sur la c6te d'Istrie, 
mirent des troupes a terre , et s'emparerent de la ville 
de Pola. 

II n'y avait aucune apparence qu'ils pussent s'y 

maintenir; aussi vit-on partir sur-le-champ une escadre 

v^nitienne, qui vint les attaquer dans la rade de Pola, 

detruisit plusieurs de leurs vaisseaux, et poursuivit 

les autres jusque sur les c6tes de la Mor6e. Le pape, 

qui voulait sans cesse ramener les forces des chr6tiens 

vers rOrient, se h^ta de se porter pour m6diateur entre 

les deux r6publiques. L'ambition des V6nitiens se di- 

rigeait toujours vers le Levant. Ils conclurent, en 1196, 

avec les princes qui r^gnaient alors sur les c6tes de la 

mer Noire un traits de commerce qui leur assurait 

quelques privileges et le droit d'avoir des consuls a Tana, 

a Trebisonde et dans I'Armenie (1). 

III. On pr^parait une nouvelle croisade , qui avait pour 

^croiMde.* chefs des seigneurs ou princes frangais , parmi lesquels 

U99. on remarquait Baudouin comte de Flandre, Louis comte 

fran^^aisTrai- d© Bl^is , Gcoffroy comte du Perche , Henri comte de 

rtpLbi^u^ Saint-Paul, Simon de Montfort, deux com tesdeBrienne, 

pour le trans- Mathieu de Montmorency. Le voyage 6tait long, le 

arm^. passage sur les terres de I'empire grec n'etait pas sans 

(1) Storia Feneziana, di Andrea Nayagieao. , 



LIVKE IV. 193 

danger. Pour arriver avec toutes ses forces il fallait 
ii6cessairement arriver par mer. On se decida a trailer 
avec les V6nitiens, pour que leur flotte transport^t 
rarm6e des croises dans laTerre Sainte. Les seigneurs 
envoy6s pour conclure ce traite 6valuaient cette arm^e 
a quatre.mille cinq cents chevaliers, ayantchacun deux 
ecuyers , et a vingt mille hommes d'infanterie. II s'a- 
gissait done de transporter plus de trente mille hommes, 
et plusieurs milliers de chevaux. 

C'etait le sujet d'un marche plutdt que d'un traite ; 
mais la republique ne pouvait guere foumir un si grand 
nombre de vaisseaux sans devenir I'auxiliaire , I'alliee 
des crois6s : ceux-ci, dans leur impatience d'accomplir 
leur voeu, ne se montrerent point difficiles sur les con- 
ditions; on fut bientdt d'accord. Cependant le gouver- 
nement v6nitien jugea n^cessaire de soumettre ce traits 
a la sanction du peuple , n'osant pas apparemment ris- 
quer sans son aveu une expedition lointaine , dont plus 
d'une experience rendait le succes douteux. On assem- 
bla le peuple; on c61ebra I'office divin, et les seigneurs 
d6put6s par les croises de France parurent devant la 
foule immense qui remplissait I'eglise et la place de 
Saint -Marc. 

L'un d'eux, Geoffrey de Villehardouin, mar^chal de 
Champagne, qui a ecrit I'histoire de cette expedition, 
harangua en ces termes : « Seigneurs, les barons de 
t( France les plus hauts et les plus puissapts nous ont 
« envoy^s vers vous : ils vous crient merci ; qu'il vous 
« prenne pitie de Jerusalem, qui est en servage des 
« Turcs; que pour Dieu vous veuillez les accompagner, 
« afin de venger la honte de J6sus-Christ. lis ont fait 
« choix de xous, parce qu'ils savent que nul n'est aussi 

I. 13 



494 HI^TOIRE BE VENISE. 

« puissant que vous sur la mer. lis nous oai cbmrniindS 
a de nous jeter a vos pieds, de ne nous relever que lors- 
cc que vous nous aurez octroy^ notre demande , et cpie 
« vous aurez pris piti6 de la Terre Sainte d'outre* 
« mer (1). » 

Alors les six d6put6s s'agenouillerent en pleurant^ 
et le doge et tous les autres s'^crierent d'une commune 
voixy en levant leurs mains au ciel : « Nous I'octroyons ! 
nous I'octroyons ! » 

Le traits fut sign^ et jur^ le lendemain , et Ton con-^ 
vint que I'exp^tion se dirigerait d'abord&ur I'Bgypte. 

Les Y^nitiens prirent un d^lai d'un an , pour ^uipef 
les vaisseaux n^cessaires. lis s'engag^rent a foumir 
des vivres a I'arm^e pendant neuf mois. Le prix de ce 
service fut r6gl6 a deux marcs d'argent par homme ^ et 
quatre par cheval^ ce qui faisait quatre-vingt^cinq mille 
marcs d'argent, repr^sentant environ quatre millions 
et demi de la monnaie actuelle y a une epoque ou le se- 
tier de bl^ valait de cinq a six sols , le marc d'argent 
cinquante et quelques sols , et par consequent quatre- 
vingt-cinq mille marcs d'argent plus de neuf cent mille 
setiers debl6. 

La r^publique ne boma pas ses sp^ulations a ce 
tnarch6 : elle stipula que cinquante de ses galeres secon- 
deraient les op6rations de Tarm^e, sous la condition que 
le budn et les conqu^tes seraient partag6s ^alement 
entre les V6nitiens et les Frangais (2). 

(1) Ceslt le lexte m^iAe de VillehardoaiD , un pea rajeuni {mr Du 
Cange, g 16. Je n'y ai change que Torthographe et quelques mots. 

(2) Ce traitu^ est rapporte textuellement par Dandolo , Chronique , 
llv. X, cbap. Ill, part, xxxiii. Voyez aussi le Codea; Italix diploma^ 
ticus de LuNiG, torn. II, part, n, sect, vi, 9. 



LIVAE IV. 195 

Apres avoir jur6 I'observation de ce trait6 sur les iv. 
saints Evangiles , on voulut iui donner encore plus de ^,*il^"^em' 
solennit6. en le soumettant a I'approbation du pape. pi»>y«rj«« 

* * r r farces de la 

Innocent III , qui r^gnait alors , 6tait bien 61oign6 de cro»sade 
refuser cette approbation ; mais , pour s'assurer encore chreuens. 
davantage de l'ex6cution du plan qui venait d'etre ar- 
r6t6 , il di^fendit express^ment aux crois6s d'employer 
teurs annes cx>ntre les chr^tiens , et m^me , dans le cas 
oil ceux-ci opposeraient quelque otetacle au passage 
de I'ann^e, de les attaquer avant d'avoir pris les ordres 
du saint-si^ge (1). 

En si^ant I'engagement de payer quatre^vingt-cinq v. 
mille marcs d'argent les deputes des pelerins avaient Sk^^p^''' 
moins consults leurs moyens que leur zele. Les princes, p^j^^^ ^ 
les barons arriverent successivement ; mais quelques^ "'f^- 
uns des prindpaux crois^s ^taient morts , notamment 
Thibaut, comte de Champagne. D'autres avaient re- 
nonc6 a cette entreprise; plusieurs avaient pris une 
autre direction; de sorte qu'il ne se trouvait pas au 
rendez-vous plus de la moiti^ des seigneurs qui dans le 
principe avaient promis de coop6rer a cette expedi- 
tion. Tons ensemtble n'avaient pas la somme promise, 
et qui devait 6tre pay6e d'avance. La cotisation des 
crois^s n'en foumit gu6re que la moiti6 ; les chefs en- 
gagerent leur vaisselle , leurs effets les plus precieux ; 
et malgr6 ces efforts il s'en fallait encore de trente- 



(1) Ipse vero, quod futurum erat praesagium, caute respondit, quod 
conventumesitlas itaduoeret confirmandas ut videlicet ipsi christianos 
non Ixderent, nisi forsanilli iter eorumimpedirent, aut alia causa justa 
vel necessaria forsan occurreret , propter quam aliud agere non pos- 
sent apostolica; sedis consilio accedente. ( Gesta Innocentil III, papas, 
p. 72. ) 



o 



106 BISTOIBK M[ TE9ISE. 

qaaire mille marcs qaHs n'easseiiC acqBitle b domiie 

rL Cependant les vaisseaox ^taienl prels, les croises 

'^4», impatiente de partir, et les Venitieiis bien decides a ne 



i^Jeftm-P^ tear faire credit. GmTainco de rinsaffisaiice de 
■"'*^ 2*^ leurs res8Oi0ioes peconiaires , le doge pnqposa am hsh 
roDs d'dbtenir on delai pour payer lear delle, en 
ilant la republiqae a faire reotrer Zara soos son 
sance. C^Cait lenr proposer une guerre coofere le roi de 
Hongrie ^ a qui cette Tille s'etait donnee. Les ordres 
du pape s'y opposaieot formellement ; plusiears croisfe 
manifesterent des scmpales; le cardinal l^gat, qoi 
6tait alcM« a Venise , Tonlnt s'opposer a cette expedi- 
tion; mais Dandolo represenfa avec fermete que le 
pape n'avait point le droit et ne pouvait avoir Fin- 
tention de proteger une ville rebelle ; que si on n'e- 
tait mattre de Zara avant de conuneneer rentreprise , 
les vaisseaux de cette ville ennemie pourraient inter- 
cepter les communications entre Yenise et la Palestine; 
qu'enfin c^^tait la seule condition a laquelie la repo- 
blique p6t permettre le depart de sa flotte, et que 
quant au cardinal , s'il voulait s'embarquer, il serait 
rcfu sur les vaisseaux comme pr^dicateur de la croi- 
sade 9 mais non avec le caractere de legat. 

Cette d^laration ^nergique leva les difficult^s; le 

cardinal partit pour Rome , et les crois6s se d6termine- 

rent k commencer leur pelerinage par le siege de Zara. 

vif. On 6tait alors au mois d'octobre 1202; tout 6tait 

prendfJcom. P^^* P^^^ ^^ depart. Le marquis de Montferrat avait 

de taXue! ^^^ ^'^* P^^ '®^ barons frangais pour commander Tar- 

(1) ViLLEHABDOUIIW , § 31. 



LtVRE IV. t97 

mee; H ne restait qu'a designer celui qui devait com- Depart de 
mander la flotte. Apres qu'on eut fait des prieres pour Ym 
le succes de I'exp^dition , le doge monta dans la tri- 
bune de r^glise de SainlrMarc , et, en suppliant la r6- 
pubJique de lui permettre de prendre la croix, d6- 
clara qu'il 6tait pr6t a se mettre a la t6te de l*arm6e 
venitienne et a accompagner les crois6s, non-seulement 
a Zara , mais partout oh les conduirait leur zele , heu- 
reux s'il pouvait trouver le terme d'une vie d6ja si 
longue en combattant pour la d61ivrance du tombeau 
du Sauveur. 

Une pareille resolution dans uq vieillard de quatre- 
vingt-quatorze ans, qui conservait toute I'^nergie de 
I'Age mAr, ne pouvait qu'exciter une admiration m6- 
lee d'attendrissement ; il descendit de la tribune au mi- 
lieu des acclamations , alia se mettre a genoux devant 
Tautel, et se fit attacher la croix sur son bonnet duoal. 
Son fils Renier Dandolo fat nomm6 pour le supplier 
pendant son absence. Venise vit partir le doge , d6- 
ployant I'^tendard de saint Marc sur une flotte de 
pres de cinq cents voiles , qui portait une arm6e d'en- 
viron quarante mille hommes (t), et une illustre no- 
blesse, dont les ecus pendaient sur le hord des navires 
et dont les bannieres tlottaient au haut des mkts (2). 

Conunencer le si6ge de Zara, c'6tait enfcreprendre vju. 
de soumettre un peuple. revolt6^pour la quatrieme fois, ^'^^^^^Jf ^ 

(1) D'apres Ramnusio, de Bello Constaniinopolitano, il y avail cia- 
qUBDtegaleres, deux cent quarante Mtiments charge de troupes, 
soixante et dix charges de vivres et de niachines de guerre , et cent 
vingt palandries portant de quatre a ciuq mille chevaux. Sanuto dit 
seulement trois cents voiles. 

(2) VlLI^EHAHDOUIN, § 38. 



198 HISTOIRE DE VENISE. 

d'autant plus determine a la resistance , qu'il on avait 
deja 6prouy6 la possibility et qu'il se sentait moins 
digne de pardon ; c'^tait attaquer un prince puissant ^ 
qui J en sa quality de chretien et de crois6 lui-m^me , 
devait 6tre prot6g6 par le saintrsi^e ; c'6tait enftn bra- 
ver les foudres de Rome. 

Zara avait une enceinte gamie de fortes tours et 6tait 
defendue par une gamison hongroise. Le port ^tait 
ferm6 par une chaine de fer ; il fallait forcer ce passage 
pour completer I'inyestissement de la place. La flotte 
v6nitienne rompit cet obstacle. On se disposait a I'as- 
saut ; lea chefs de Tarm^e etaient assembles pour en 
concerter Tex^cution , lorsque Gui , ahb6 du Vau de 
Semay, I'un des croises, se pr6senta dans I'assemblee, 
une lettre du pape a la main : « Au nom du saint 
fc pere , dit-il , je vous defends d'attaquer cette ville ; 
« elle est habitue par des chr6tiens , elle apparlient a 
« un prince crois6, vous T^tes vous-m^mes, et si 
« vous bravez la defense , vous n'^tes plus que des 
« excommunies. » Cette menace ebranla plusieurs 
des chefs : le comte de Montfort d6clara qu'il ne pou- 
vait desobeir au pape ; mais les Venitiens s'emporterent 
centre I'orateur jusqu'a mettre sa vie en danger, s'op- 
poserent a ce qu'on lAt la lettre d'innocent HI , et 
sommerent les Frangais de tenir leurs engagements. II 
fallait manquer a sa parole ou a Tobeissance due au 
saint-pere. La plupart de ces chevaliers jugerent que 
pour eux le premier devoir 6tait de montrer leur vail- 
lance. Les assauts furent donn6s, r6p6t6s pendant 
cinq jours, et les assi^g^s, qui avaient suspendu 
des croix autour de leurs murailles, d^sesp^rant de 
resister a des attaques si vives et si continues , se ren- 



LIVRE lY. 199 

(Urent a discretion. On ne leur laissa que la vie. 

La ville fut liyr6e au pillage et d^mmitel^. II y «. 
avait troui jourc^ qu on la saccageait , lorsqu une que-» entre les 
relle s'allunQa entre les vainqueurs. La partage du bu- 1^ v^nmens. 
tin ou la distribution des logen^ents en fut la cause ; 
on m battit avec fureur pendant une nuit enti^re ; les 
deux partis perdirent beaucoup de monde , mais les h» wm ex- 
V6nitiens, fort inf6rieurs en nomhre^ furent les plus pariepai«. 
maltrait^s. Le doge et les prinoipaux chefs de rarm^e 
frangaisa 36 pr^ipiterent parmi les combattants pour 
le^ s^parer. II fallut huit jours de n^gociations et d'ef- 
forts pour faire cesser I'effusion du sang. 

II 6tait naturel de voir danscette discorde une juste 
punition de la d^sob^ssance dont les crois^s s'6taient 
rendus coupables envers le saint- siege. Le pape, qui 
jugeait les Frangais plus disposes a la soumission que 
lea V6nitiens , leur adressa des reproches &6v^res. Les 
premiers d6put^rent vers lui un 6v6que et trois cheva- 
liers , pour s'excuser sur la n6ce&sit6 ou ils s'6taient 
trouv6s de remplir leurs engagements envers leurs al- 
lies 9 sans le concoups desquels ils ne pouyaient aceom* 
plir leur pieuse entreprise. lis le suppUaient de les rele- 
ver des censures qu'ils avaient encourues , et lui de- 
mandaient sea ordres sur la conduite qu'ila. devaient 
tenir desormais avec les Venitiens. 

La r^ponse du pape fut qu'ils pouvaient continuer de 
se servir des vaisseaux de la r6publique , mais k con- 
dition qu'ils se s6pareraient le plus tdt possible d'un 
peuple assez endurci dans sa d^sob^issanoe pour ne pas 
m6me demander Pabsolution ; que quant a eux , avant 
d'etre abaous il fallait qu'ils restituassent tout le butin 
qu'ils avaient fait, et renouvelassent leur serment de 



200 HISTOIRE DE VENISE. 

soumission a I'^glise. Les crois6s francais demanderent 
bumblement et obtinrent leur pardon. II n'en fut pas de 
m^me des Venitiens : ce vieillard nonag^naire qu'ils 
avaient a leur t6te opposa toujours la plus respectueuse 
fermet6 aux pretentions de la cour de Rome , sou- 
tint qu'elle n'avait pas dA s'immiscer dans les affaires 
de la r^publique , et ne daigna pas m^me soUiciter Tab- 
solution des censures (1). 

La saison 6tait trop avanc6e pour qu'au jugement des 

gens exp6riment6s il fAt prudent de commencer une 

campagne de mer sur une c6te ennemie ; on r6solut de 

faire hivemer la flotte dans le port de Zara. Pendant le 

sejour que les crois6s y firent, on vit arriver une ambas- 

sade qui r6clamait leur concours pour une expedition 

bien diff6rente de celle pour laquelle ils avaient pris 

les armes. 

X. L'empire de Constantinople passait depuis longtemps 

dfalmtan- d'usurpateur en usurpateur : les Comnene ne m6ritaient 

tmopic. pg^g un autre nom; mais comme il n'y a rien de si rare 

qu'un pouvoir dont I'origine soit absolument pure , on 

appelait legitime ce qui etait injuste depuis quelque 

temps. L'odieux Manuel (2) avait laiss6 le tr6ne a son 

(1) Yeneti vero, tanquam qui gloriantur cum male fecerint et exsul- 
tant in rebus pessimis, oec ad indulgentiam agendam , nee ad indul- 
gentiam implorandam voluerunt aliquatenus inclinari. ( f^ita Inno' 
centii papae III^ ex man. Bernardi Guidonis ; Rerum Italicarum 
ScriptoreSy lom. Ill, p. 530. ) 

(2) C'est au sujet de ce prince que Thistorien Nicetas], d'ailleursflat- 
teur, laisse ^chapper ceUe reflexion : « Defiants et timides , la plupart 
des princes sont ravis de faire p^rir les hommeseminentsen naissance, 
en m^rite , ou en vertu. Riche , ils vous soupi^onnent ; brave, ils vous 
redoutent; ets'il parait un homme qui se distingue par les avantages 
du corps , les dons de Tesprit , ou la sagesse de sa conduite , il n'y a 
plus pour eux ni plaisir ni repos. Ces monstres d'orgueil voudraient 



LIVRE IV. 20f 

ffis, Ag6 de neaf ans. Andronic, son cousin ^^ parvinta s'y 
asseoir aupres de cet enfant^ a qui il fit signer I'arr^t de 
sa mere , et qu'il priva enfiri de la vie. Cet Andronic , 
quand il eut consomm^ I'usurpation de I'empire , prouva 
par son administration qu'il n'en 6tait pas indigne. II 
^tablit un ordre s6vere dans les finances, se montra fori 
habile au ehoix des gouvemeurs ^ des magistrats, pesa 
les petits et les grands dans^ la m^e balance , mit fin 
aux disputes de religion , 61eva des monuments utiles ,. 
et honora les savants, quoiqu'il n'eAt qu'une 16gere 
•teinture des sciences (1). 

Sous lui, dit Nic6las^ chacun se reposait avec s6cu- 
rit6 a I'ombre de ses arbres, et se nourrissait de leurs 
fruits ; et ceux qui avaient 6t6 ensevelis sous les mal- 
heurs des temps pr6c6dents se r6veillerent au com- 
mencement de son regne. D6ja vieux, il 6pousa Anne 
de France, ftg6e de onze ans, qui avait 6t6 promise a 
Alexis. Peut-^tre, s'il eAt r6gn6 quelques ann^es de 
plus, le vaisseau de I'Etat aurait-il 6vit6 le naufrage. 



potivoir s'en prendre au Cr^ateur d'avoir fait d'autres hommes capa- 
bles de commander; aussi, contrariant sans cesse lesdesseins de la 
Providence, sacrifient-ils les gens de bien , pour pouvoir attaiter im- 
pun^ment aux propri^t6s et a la liberty de leurs sujets. Cest ainsi que 
Manuel, ayanteoni^ud'injustes defiances contre la fidelity d' A lexis, etc. ^ 
Et si on veut savoir pourquoi il pers^cutait cet Alexis, le m^me auteur 
nous apprend que c'^tait parce que son nom commen<^ait par la pre* 
miere lettre de Talphabet , signe Evident qu'il etait destine a Tempire. 
(Histoire de Manuel Comnene, liv. IV, chap, vi.) 

Quant au droit des Comnene sur letrdne de Constantinople, il etait 
fond^ sur deux usurpations , eelle d*Isaae Comnene , qui, s*etant mis 
a la tite d'une faction, ravit Tempire a Michel V, en 1057, et celled'A- 
lexis Comnene, qui, en 1081, se revolta contre Tempereur Nic^phore 
Botoniate. Manuel Comnene 6tait petit-fils d'Alexis. 

(1) NiCETAS, Histoire d' Andronic, liv. II, chap, in et iv. 



202 HISTOIRE DE VENI8E. 

Mais bien qu'Andronic eAt cru devoir faire l^itimer 
son usurpation par le patriarche et par un concile, il 
n'en fut pas moins pr6cipit6 d'un tr6ne qu'il devait a des 
crimes. 

Isaac l'Ang6, qui I'y remplagait, le livra k la fureur 
d'une populace incoDBtante. On ne peut retracer toutes 
les barbaries qui furent exerc6e8 sur ce grand coupa- 
ble, qui d'ailleurs avait montr6 de Thabilei^^ dans le 
gouvemement. Apres lui avoir meurtri les joues, arra- 
ch6 la barbe^ cass6 les dents, crev6 un oeil et coup6 la 
main droite, on4e promena dans Constantinople, pour' 
lui faire 6prouver tous les outrages, et on le pendit par 
les pieds : ce supplice dura trois joiirs. 

Le nouvel empereur, qui permettait ces atrocit^s, 
6tait un l^che, qui fut priv^ de Tempire et de la vue, 
et jet6 dans une fosse par son frfere Alexis. C*6tait cet 
Alexis qui r6gnait depuis quelques ann^s a Constanti- 
nople lorsque les croises s'embarquerent pour d61ivrer 
les lieux saints. ^ 

Un jeune homme, fils d'Isaac, 6chapp6 de la prison ou 
son oncle les avait renferm^s, parcourait I'Europe, eu 
cherchant des vengeurs a son pere. Ce prince s'appelait 
aussi Alexis. II s'6tait adress6 au pape, aux V6nitiens, 
aux crois6s, sans en rien obtenir qu'une piti6 st6rile. 
Venise devait pen d'affection a cette famille, parce 
qu'entre les fautes que les princes de ce nom avaient 
a se reprocher, c'est-^-dire parmi beaucoup d'actes 
de cruaut6, de duplicity, d'avarice et de vanit6 ridicule, 
}ls avaient opprim6 les peuples pour subvenir a des 
profusions inoul'es, et n^avaient pas 6pargn6 dans leurs 
extorsions la colonic v^nitienne, qu'ils avaient mise 
plus d'une fds aux mains,, dans Constantinople m4me, 



LIVRE IV. 203 

avec lacolonie ties Pisans(l). Les princes derOcoident, 
sollicit^s par le jeune Alexis, se bomereni a lui donner 
le conseil de r6clamer les secours de Tempereur Phi- 
lippe de Souabe, son heau-fr^re. On lui avait fait en- 
tendre que si Tempereur voulait joindre ses forces a 
celle des crois6s pour la conqu^te de la Palestine, ceux- 
ci reconnaitraient ce secours en lui fburnissant le leur 
pour remplacer Isaac sur le tr6ne. 

Les ambassadeurs qui arriverent k Zara venaient de xi. 
la part de Philippe. Admis k I'audience dans le palais zara des am- 
du doge, ou les chefs de I'arm^e s'6taient assembles, ^**?" 

^ ^ 'da nls d I- 

ils dirent : « Nous sommes envov^s vers vous par le saacrAnge, 

** ^ empereur 

« roi des Romains; il d6sire vous confier le jeune d'orient 
a pnnce son beau-frere. Vous avez entrepns une ex- 1208. 
« p6dition p6rilleuse pour soutenir les droits de la jus- 
« tice ; c'est remplir votre vceu que de venger un op- 
« prim^. Qu'est-il de plus Equitable que de r6tablir dans 
« leurs biens ceux qu'on en a priv6s ? Que si vous se- 
« oourez le prince de Constantinople, il vous offre ce 
• « qui peut contribuer le plus efficacement au bien de 
« I'Eglise et a la conqu^te de la Terre Sainte. Pre- 
cc mierement, si Dieu permet que vous r6tablissiez 
a Alexis dans son heritage, ce prince remettra toute 
« I'Eglise d'Orient sous I'ob^issancede I'Eglise romaine , 
« dont elle est depuis si longtemps s6par6e ; en second 
c< lieu, instruit que vous avez fait d6ja de grands sa- 
« crifices pour votre entreprise , il vous payera deux 
cc cent mille marcs d'argent, et vous foumira des vi- 
ce vres pour toute votre arm^e. Lui-m^me il vous ac- 

(l) NicETAS, Histoire cT Alexis VAnge, sumomme Comnene, 
liv. HI, eh. %» 



^4 niSTOIItE DE YENISE. 

« compagnera en Egypte; ou, si vous le pr6f6rez, H y 

« enverra dix mille hommes a sa solde, qu'il y laissera 

« pendant un an. Tant qu'il vivra, il entretiendra cinq 

a cents chevaliers pour la defense de la Terre Sainte. 

<i Telles sont les conditions que nous sommes; autoris^s 

a a vous offrir. » 

xn. Ainsi on proposait aux crois6& une nouvelle infrac- 

aux'^c?^ tion des defenses du pape. II fallait encore aller atta- 

^^1^^^^' quer un prince chr6tien , qui a dire vrai avait envahi 

*^*^St*** '^ tr6ne, mais le tr6ne d'un usurpateur ; et la conqu6te 

de I'empire grec n'^tait consid6r6e que comme un pr6- 

liminaire, un Episode de la d61ivrance de la Terre Sainte. 

Les uns s'6crierent que c'6tait violer son voeu et 

m^riter rexcommunication une seconde fois; les autres 

r6pondirent que pour accomplir ce voeu il n'y avait 

pas de meilleur moyen que de s'assurer I'alliance de 

I'empereur grec ; et que pour obtenir sa cooperation il 

fallait le r^tablir sur son tr6ne. Les pelerins disputerent 

la-dessus avec tant de chaleur qu'ils s'aigrirent et se 

diviserent; plusieurs quitterent une arm6e qui se met-' 

tait en r6volte d6claree contre le souverain pontife; 

einq cents, pour s'61oigner, se jeterenta la fois dans un 

b^timent, qui coula a fond. 

xiH. Ces defections affaiblirent consid6rablement Tarmee. 

^apr""euT ^^^ ^^^ V6nitiens , qui ne consideraient pas les d6- 

embJIISSnt ^^^^^ ^^ P^P^ ^ ^^^ Bgard commo legitimes, et qui 

cctie cause, avaicnt a Constantinople de bien autres int^r^ts que 

dans la Palestine, insisterent si fortement, que le trait6 

propose au nom de Tempereiir d'AUemagne fut sign6. 

lis avaient deux griefs principaux contre I'empereur de 

Constantinople. Manuel Comnene, lorsqu'il s'etait r^- 

concilieaveceux,apres avoir confisque leur&vaisseaux 



LIVIIE IV. 205 

et leurs marchandises, leur avait promis une indemnity 
dequinze centmillebesantsd'or. Ses successeurs avaient 
n6glig6 le payement de cette dette ; il restait deux cent 
iniUe besants k payer. Mais, ce qui 6tait encore plus 
digne du ressentiment des V6ni(iens, ces empereurs 
avaient montr6 de la partiality en faveur des Pisans, et 
leur avaient accords de grands privileges (1). II y a 
des historiens a peu pres contemporains (2) qui expli- 
quent d'une autre maniere cette determination des V^ni- 
tiens; ils Tattribuent a la corruption au moins autant 
qu'a la haine. Selon eux, le sultan Maleck-Adel, pour 
detoumer I'orage qui paraiss^it menacer FEgypte, avait 
en^oy6 a Venise des sommes considerables. La chose 
n'estpas impossible, mais elle n'est pas prouvee; et il 
ne serait pas impossible non plus que la cour de Rome, 
dont ils transgressaient les ordres, et les chr6tiens de la 
Palestine, abandonn^s par ceux qu'ils crdyaient leurs 
defenseurs, eussent accredits cette calomnie. 

Tout le monde envoya aRome : les uns pour justifier 
cette nouvelle entreprise, les autres pour la faire con- 
damner. L'usurpateur du tr6ne de Constantinople lui- 
m6me, dans Tespoir de conjurer I'orage, s'adressa au 
pape. Innocent III aurait bien voulu ramener Tempire 
grec a son obeissance, et devenir Tarbitre de ce grand 
diff6rend ; il ordonna de nouveau aux crois^s d'aller 

(1) Voyez NiGETAs, Histoire de Manuel Comnene, liv. V, ch. ix, et 
le commentaire que fait sur son texte Tauteur de VHUtoire du Com- 
merce de Fenisey torn. IV, liv. I. chap. i. 

(2) Le continuateur anonyme de GuHlaume de Tyr, torn. V de la 
Collection de Mabtennb et Duranb ; V Histoire de la Coiiquite de la 
Terre Sainte , traduite, dit-on, du fran^ais de Bernard { dont Foriginal 
est perdu) par Pepin de Boulogne, et augmentee par lui ; torn. VII de 
la Collection de Mdbatori. 



206 HISTOIRE DE VENISE. 

droit au secours de la Terre Sainte, et renouvela ses 
menaces d'exconimunication. Les menaces resterent sans 
effet. La flotte mit a la voile le 7 avril 1203, apres avoir 
achev6 la demolition des murs de Zara, au m^pris de 
la protection que le pape avait accord^e a cette ville. 
XIV. Le rendez-vous de l'arm6e avait 6t6 assign^ aCorfou. 
rarmi^»A- Ou y vit avec joie arriver le jeune Alexis,, suivi d'un 
d*teaac!' ^^^^ grand nombre de seigneurs allemands qu'il avait 
recrut^s a la cour de Philippe. Le prince de Ck)n$tanti- 
nople , qui jusque la n'avait obtenu que des consola- 
tions et des conseik a Rome, a Yemse, et mSme a la cour 
de son beau-frere , fut si touchy de v<Hr une arm^e de 
vaillants hommes d^cid^s a embrassersa cause, qu'il se 
jeta aux pieds du doge et du marquis de Montferrat, 
pour leur exprimer sa reconnaissance. Infortun^! qui 
ne savait pas combien il est dangereux d'implorer le 
bras d'autrui pour reconqu6rir une couronne ! 
xv. Quoique les projets des crois6s centre I'empire grec 

iS^dw fussent publics depui^ plusieurs mois, quoiqu'il y eAt, 
vam*com- ditron , seize cents bfttiments dans le port de Constan- 
^"laox '^ tinople, I'arm^e ne rencontra aucun obstacle dans sa 
route ; les iles ou elle prit terre se rendirent sans resis- 
tance, etreconnurent pour empereur Isaac, peredu jeune 
Alexis. Get empire, d^ja affaibli par de si longues divi- 
sions, retait encore plus par une administration hon- 
leuse. L'empereur Alexis n'avait d'abord parl6 qu'avec 
derision des pr6paratifs des Latins , et avait dedaign6 
d'en faire. Plonge dans la mollesse, il laissait les r^nes 
de I'Etat a un beau-frere, qui avait vendu a son profit 
tous les approvisionnements de la marine , et a des eu- 
nuques, qui ne voulurent jamais souffrir qu'on abatttt 
des arbres dans les for^ts reservees pour les chasses du 



LIVttE IV. 207 

prince (1). Qudnd le bruit des armes enneinies parvint 
jusque dans ces jardins ou Tempereur, au milieu des 
volupt^Sy ^chappaitaux murmuresde son peuple ; quand 
les courtisans, effray6s, n'oserent plus prolonger Tillu*^ 
sion, on fit accourir a la Mte des troupes des provinces 
Yoisines ; on voiilut armer une flotte^ mais il n'6tait plus 
temps : les vaisseaux 6taient sans agr^s, sans matelots) 
et la ville imp^riale , alors certainement la plus grande 
du monde civilis^^ yit la flotte v^nitienne se d^ployer 
sans obstacle, et d^barquer au pied de ses murs un nou« 
vel empereur. 

Ge fut a la fin de juin que cette arm6e se pr6senta k 
I'entr^ du canal des Dardanelles : on se rallia devant 
Abydos ; les cinq cents voiles d^fil^rent dans le d^troit ^ 
couvrirent le bassin de la Propontide , et vinrent ^ les 
bannieres deploy 6es , longer les murs de Constantinople 
de si pres que plusieurs vaisseaux re^urent et enyoye* 
rent des d^harges de traits et de pierriers. 

En voyant cette superbe ville , ses ddmes , ses palais, 
ses haut^ murailles , les quatre cents tours qui les cou- 
ronnaient , et le peuple innombrable dont elles 6taient 
couvertes : « II n'y eut la , dil un t^moin oculaire , coeur 
« si assure ni si hardi qui ne fr6mit j et non sans rai* 
« son J vu que depuis la creation du monde jamais une 
« si haute entreprise ne fut faite par un si petit nombre 
« de gens , et chacun jeta les yeux sur ses armes (2). » 

L'arm^ d^barqua sur la c6te m^ridionale du Bos- xvi. 
phore ; de la on voyait , sur la c6te oppos6e , le vaste a^aJ^^t 
amphitheatre qui couronne le golfe de Chrysoc6ras ; dans 



sur la cdte 
m^dionale 
duBospliore. 



(1) NiGBTAS, Histoire iff Alexis ^ liv. Ill, ch. xi. 

(2) ViLLEHAKDOUIN, § 66 et 67. 



208 HISTOIRE D£ \EMSE. 

le fond le palais de Tempereur; d'un c6t6 la capitale, 
occupant tout I'espace entre le golfe et la Propontide , la 
citadelle a rextr6mit6 de la pointe d'Europe ; de I'autre 
c6t6, le faubourg de Pera et la tour de Galata ; a I'en- 
tr6e du port , vingt galeres ranges le long de la chaine 
qui le fermait ; et sur le rivage un camp de soixante 
et dix mille hommes , au milieu duquel s'^levait le pa- 
vilion de I'empereur. 

Les Grecs et les Latins se trouvaient en presence , 
lis n'6taient separ^ que par un canal. Rien n'annon- 
Qait des dispositions pour interdire le passage ; mais il 
y en avait pour s'opposer a la descente, et Ton ne 
pouvait guere pr6voir comment une arm^ de quarante 
mille hommes j d^ja affaiblie par une campagne , r^- 
duirait une ville d'ou pouvait sortir, disait-on (1), 
quatre cent mille combattants. Je suis loin de le croire; 
car quelques ann^es auparavant Isaac I'Ange avait eu 
peine a y lever deux mille hommes , pour les opposer 
a un de ses officiers qui s'6tait fait proclamer empereur. 

Les Latins d^buterent par le pillage de Chalc6doine, 
et d'un palais que I'empereur avait sur la c6te d'Asie ; 
ils s'arr^terent quelques jours a Chrysopolis, pour y 
rassembler des vivres, et dans une rencontre un de 
leurs partis culbuta cinq cents cavaliers grecs. Cepen- 
dant un officier de I'empereur se pr6senta devant les 
chefs des crois6s, et les harangua en ces termes : 
c( L'empereur n'ignorepas, seigneurs, que vous 6tes les 
« plus grands entre les princes qui ne portent point la 
« couronne , et que vous appartenez aux plus vaillantes 



(I) VoyezIiEBEAu, Histoiredu Bas-Empire, liv. XCIV, el Gibbon, 
Histoire de la Decadence de C Empire Romain , ch. lx. 



LIVRE lY. 209- 

<s, nations de I'univers; mais il ne peut coinprendre 
(( par quel motif et a quel deesein vous Stes venus dans 
« ses £tats. II est ohr^tien comme vous ; il salt que vous 
c( avez entrepris la d61ivrance du saint s6pulcre. Si vous 
« avez besoin de vivres ou de secours , il vous en four- 
cc nira volontiers quand vous 6vacuerez son territoire. 
« II se verrait a regret oblige de vous attaquer, comme 
« il en a le pouvoir ; car quand vous seriezvingt fois 
« plus nombreux que vous n'6tes , pas un d'entre vous 
« n'6chapperait si mon mattre voulait faire usage de 
« ses forces (1). » 

Cette jactance fit pen d'effet sur les crois6s ; Conon 
de B6thune r6pondit en leur nom : « Beau sire , vous 
« nous avez dit que votre maitre s'6tonne que nos sei- 
« gneurs et barons soient entr^s sur son territoire. Ce 
« territoire n'est pas le sien , puisqu'il ne Toccupe que 
« contre Dieu et lehon droit. II appartient a son neveu , 
« que vous voyez assis parmi nous , au fils de I'empe* 
« reur Isaac. Mais si votre mattre veut se rendre a sa 
« merci et lui restituer la couronne , nous nous emploie- 
« rons aupres du prince legitime pour qu*il pardonne 
a a son oncle^ et lui laisse une existence honorable. 
« A I'avenir ne soyez plus assez harcU pour vous char- 
« ger d'un semblable message (2). >? 

Le lendemain on essaya de montrer le jeiine Alexis 
au peuple de Constantinople. Toutes les galeres mirent a 
la. voile ; Alexis 6tait debout sur la poupe de la capi- 
tane, entre le doge et le marquis de Montferrat. On 
c6toya les remparts , depuis I'x^cropolis jusqu'au chAteau 

(1) VlLLEHARDOUIN, § 72. 

(2) Idem, §73. ^ , 

I. J4 



.210 HISTOIRE tV VENISE. 

des Sept-Tours, en criant : « Voici votre prince legitime 
« que nous vous ramenons ; nous venons pour vous s&* 
« courir, et non pour vous faire aucun mal , si vous- 
K m^mes vous faites votre devoir. » Mais cette vue el 
ces discours ne produisirent aucun effet , il fallut com- 
mencer les attaques; on r^solut de tenter le passage et 
le d^barquement en face de Tarm^e ennemie. 
XVII. Le 8 juillet, au soleil levant , apres la calibration du 
vannit ggij^j; gacrifico, touts rarm6e d^marra de la c6te d'Asie. 

passe sur » ^ 

cotedEn- Baudouin, comte de Flandre, commandait Tavant- 
garde , compos6e en grande partie d'archers et d'arba* 
letriers. 

Les quatre divisions du corps de bataille avaienl 
pour chefe : Henri , fr^re du comte de Flandre ; Hugues, 
comte de Sain(>-Paul; Louis, comte de Blois, et Ma- 
thieu de Montmorency. On y distinguait Mathieu de 
Valincourt , Baudouin de Beauvoir, Pierre d' Amiens , 
Eustache de Canteleu ,' Antoine de Cahieu , Eudei^ de 
Champlitte , Oger de Saint^Ch^ron , Manasses de Tile, 
Miles de Brabtot , Machaire de Sainte-Menehould , Jean 
Foisnons, Guy de Chappes, Cl^rambault, Robert de 
Roncoy , et Geoffrey de Yillehardouin , qui nous a con- 
serve tous ces noms dans son histoire. 

Enfin, le corps de reserve 6tait conduit par le mar- 
quis de Montferrat. II 6tait compost des Italiens , des 
Dauphinois et des Allemands. 

Chaque galere remorquait un vaisseau charg6 de 
troupes; les bannieres flottaient, les trompettes son- 
naient, les chevaliers, arm6s de pied en cap, et que, 
dans sa naive frayeur, I'historien grec (1) nous repre- 

(I) NiCKTAS, IHstoire d Akxis , liv. HI, ch. ii. 



;7 



LlVftE IV. 211 

sente aussi hauls que leurs lances, ^taient debout, s'ap- 
puyant sur leurs chevaux , d6ja tout sell6s. a On ne 
demandait pas , dit celui d'entre eux qui nous a trans* 
mis tons ces details , on ne demandait pas cpii devait 
aller le premier; chacun s'effor^ait de gagner les de- 
vants, et les chevaliers s'^langaient dans la mer jus- 
qu'a laceinture, le heaume en tdte , I'^p^e a la main (i). 

Des qu'on put prendre terre on jeta les ponts , les Les crec* ne 
chevaux sortirent des vaisseaux et les chevaliers se pouuTu'di- 
rangerent en bataille a I'estdu golfe du c6t6deGalata. *^*'^^"*™®"^- 
L'arm^ imp6riale ne fit que de faibles efforts pour em- 
p^her le d^barquement ; ils se bornerent k quelques 
d6charges contre les premiers qui aborderent; ces 
soixante-dix mille hommes, sans attendre le premier 
choc , se h&terent de rentrer dans Constantinople , avec 
une telle precipitation, que I'avant-garde des Latins 
pilla leur camp et les tentes de I'empereur. 

La flotte v6nitienne 6tait a Tentr^e du port, Tarm^e Pri«e dc la 
au pied des murs du faubourg de P6ra; on y prit "Lu. 
poste le soir m^me. Dans la nuit la garnison de la tour de 
Galata , second6e par des troupes qu'on lui envoya de 
ia ville, a travers le port, fit une sortie que les assi6- 
geants repousserent avec vigueur. Les Grecs se jet6- 
rent, pourse sauver, les uns dans leurs barques, d'au- 
tres vers la campagne; ceux qui voulurent regagner 
la tour furent si vivement poursuivis , que les crois^ 
y entrferent p^le-ra^le avec eux et s'en emparerent. 

Au point du jour, et pendant que Ton combattait xvm. 

(1) II ne deraand^t mie cha$cuns qui doit «ller devant; inai» qui 
aiuQois puet> ain^^ois arrive, et li chevalier issirent,des vissiers, et 
saillent en la mer trosque a la ceinture , tuit arme, les hielmes laciez, 
et les glaives ez mains. ( ViLLEHABDotiN , § 82. ) 

14. 



212 HISTOIRE DE YENISE. 

forcent Ten- eficoTG suF terre, les galeres v6nitiennes attaqu^rent le 
trite u port, p^^^ jj^^ chatne de la longueur de quatre port6es de 

flecbe , soutenue par des pieux , en fermait Tentree ; 
derriere cette chatne vingt galeres grecques, charg6es de 
soldats et de machines, langaient contre les assaillants 
des pierres et des traits. U fallait briser cette chatne 
pour s'ouvrir un passage au travers de la flotte ennemie. 
On avait pr6pare pour la rompre d'6normes ciseaux 
qu'une machine faisait mou voir ; des matelots s'61an« 
Qaient sur la chatne , pour travailler a en s^parer les 
anneaux ou a couper les pieux qui la soutenaient; enfin 
un gros navire , dont le vent secondait I'effort , vint 
briser cet obstacle : les V6nitiens p6n6trerent dans le 
canal ^ et prirent ou d6truisirent tons les b&timents qui 
s'y trouvaient. 
XIX. Au fond du port coule une riviere assez lai^e , dont 

cdmtamt l^s Grecs avaient rompu le pont. 11 fut r6tabli sans qu'ils 
"*****^' osassent entreprendre de s'yopposer. L'arm6e, apres 
avoir pass6 la riviere , vint camper sous le palais des 
Blaquernes, qui 6tait fortifi6. On ne pouvait pas penser, 
avec si pen de monde , k faire I'investissement d'une 
ville qui avait plusieurs lieues de tour. Les Franeais 
se bornerent a attaquer une des portes : on pr6para les 
machines; on traga un camp, qui fut ferm6 de fortes 
palissades ; une division entiere de I'arm^e 6tait de garde 
jour et ntit ; malgr6 ces precautions , les sorties 6taient 
continuelles , on avait plusieurs alertes par jour : il fal- 
lait dormir et manger sous les armes. 

II est vrai que ces sorties 6taient constamment repousr 
s6es ; mais on y perdait toujours du monde, et souvent 
de vaillants hommes. On ne pouvait s'61oigner du camp 
de quatre portees de trait ; la disette 6tait une suite m& 



LIVRE IV. 213 

vitable de cette g6ne ; il ne restait de farine que pour 
trois semaines; presque point de viande sal6e , et on se 
voyait d6ja reduit a manger des chevaux. Telle 6tait au 
bout de dix jours la situation de Tarm^e assi6geante. 

On resolut de donner I'assaut. Les V6nitiens etaient 
d'avis d'attaquer du c6t6 de la mer, qui leur paraissait 
plus accessible , et de dresser les 6chelles sur les vais- 
seaux , poiir iatteindre le haut des murailles. Cette ma- 
niere de combattre n'6tait pas familiere aux chevaliers 
frangais. Us ne purent consentir a se priver de leurs 
chevaux et de leurs armes ordinaires. II fut r6solu 
qu'on ferait deux attaques a la fois , I'une par mer, du 
c6te du port, Tautre par terre, a la porte du palais des 
Blaquernes. 

Deux divisions furent laiss^es en reserve pour la garde xx. 
du camp, sous le comiiiandement dii marquis de Mont- ^^j"[ien8 
ferrat et de Mathieu de Montmorency ; les autres s'avan- a]n8"fa'^HL 
Cerent pour donner I'assaut. On eutd'abord a conibler 
le foss6; deux cent cinqiiante b61iers, toura roulantes 
ou autres machines, commenceriBut a jouer contre la 
muraille et k lancer une gr61e de pierres et de fleches 
sur ceux qui la d^fendaient. C'6taient de ee c6t6 des 
Pisans qui avaient fourni un toorps auxiliaire a Tempe- 
reur : ainsi les V6nitiens trouvaient devant eiix les ri- 
vaux de leur commerce pr^ts a leur disputer les remparts 
de Constantinople. Vempereur, du haut d'une toiir, etait 
spectateur du combat ; il avait confi6 le commandeinent 
de ses troijpes a sou gendre Th6odore Lascaris. 

A peine la muraille fut-elle endoinmag^e qu'on y ap- 
pliqua lea 6ohelles, Cinq chevaliers et dix soldats par- 
vinrent jusqu'au haut du rempart, ou ils eurent a sou- 
tenir un terrible combat a coups de hache et d'ep6e. 



214 HISTOIRE DE VEPilSE. 

Pendant qu*on livrait cet assaut du cAt6 des Bla- 
quernes, la flotte avanQait, rang6e sur une tongue ligne ; 
les uns avaient 61ev6 des tours sur le pont de leursvais- 
seaux, d'autres tenaient les 6chelles toutes prates ; qua- 
tre cents balistes langaient des traits. « Ores pourres 
« ouir estrange prouesse. Le due de Venise, qui vieil 
a homme estoit et goutte ne voyoit , tout arm6 sur la 
« proue de sa gaiere, le gonfanon de Saint-Marc par- 
cc devant lui, s'^criant aux siens quails le missent a 
« terre (1). » II futob^i, sa galore aborda la premiere; 
les V6nitiens, voyant leur chet et leur ^tendard sur le 
ri vage , se cruren t perdus d'honneur s'ils ne les suivaien t . 
Tout s'^langa k la fois ; les ponts-levis , les 6chelles , fu- 
rent approch6s de la muraille : du haut des vaisseaux, 
a I'aide de quelques planches ou de quelques cordages, 
les V6nitiens combattaient contre les assi6g6s avec la 
lance et r6p6e ; les uns 6taient pr6cipit6s, d'autres attei- 
gnaient le rempart; tout k coup une main, qui n'est 
point connue, arbore r6tendard de Saint-Marc sur une 
des tours. L'enthousiasme des assaillants en redouble ; 
les Grecs, 6pouvant6s, font moins de resistance; les sol- 
dats les poursuivent sur les murs, vingt^cinq tours sont 
prises : les vainqueurs et les vaincus se pr^cipitent en- 
semble dans la ville. 

Le doge fait partir sur-le-champ un bateau pour don- 
ner avis de ce succes k ses allies. 11 leur envoie m^me 
quelques chevaux que ses soldats venaient de prendre. 

Mais de nouvelles troupes accouraient du dedans pour 
arrdter les progres des V6nitiens, pen nombreux encore. 
Assaillis de toutes parts, ils mettent le feu au quartier, 

(I) VlLLEHABDOUIlV, § 90. 



Ou ils ne peuvent se maintenir , regagnent les tours dont 
ils s'^taient rendus maitres ; le vent s'61eve , I'incendie 
devient plug rapide : tout est en flammes^ depuis la porta 
des Blaquernes jusqu'a la porte Dor6e , c'egt-a-dire dans 
un espace d'une lieue. 

Les Grecs, apres avoir forc6 les V6nitiens a se retirer xxl 
dans les tours, font une sortie oonire les Francais. Les owigei^* 
braves qui avaient d6ja atteint le sommet de la muraiile ablndonner 
et qui y combattaient encore en sont pr6cipit6fi ; soixante i^^saut. 
divisions di^bouchent par plusieurs portes, et se dj^ploient 
dans la plaine. U n'6tait plus possible de continuer I'as- 
saut ni de recevoir le choc au pied du rempart. 11 fallut 
se bitter de regagner le camp, pour se r^unir aux deuni 
petits corps qu'on y avait laiss^s, et se mettre a Fabri 
dans les retranchementa contre celte nu6e d'ennemis. 
Lascaris conduisaitcetteattaque. L'empereur lui-m^oie^ 
que les murmures et les insultes du peuple avaient tire 
de sa honteuse inaction, sort a cbeval, rev^tu de ses or- 
nements imp6riaux, et exhorte ses soldala k m dernier 
effort, qui doit les d61ivrer des barbares et sauver leur 
pays, leur prince et leur religion. 

Les six divisions fran^aises se ran^rent en dehors de 
leurs palissades, les archers en avant : on forma un ba- 
tailloH des chevaliers qui avaient 6i6 d^mont6s, et dans 
cette posture ils attendirent Tennami de pied ferme ; 
mais sans aller a lui , de peur d'^re enveloj^[)i6s et ac* 
cabins par le nombre. 

Aus8it6t qm Dandolo fut averti du p^ril de sbb allies, 
il s'ecria qu'il voulait vivre et mourir avec eux, ©t, aban* 
donnant les tours dont il s'etait rendu maitre, il fit voile 
pour traverser le port, vint debarquer avec ses troupes 
au fonddu golfe et se ranger aupresdes Francais. 



216 HlSTOmS DB VBNISE. 

Malgr6 oe renfort, le p6ril 6tait extreme (1). L'arm^e 
grecque s'approcha jusqu'a la portto de Tare ; on com- 
men^a a tirer. Lascaris voulait tenter une attaque vi- 
goureuse; mais Tempereur no le permit pas/et, apres 
avoir essay6 par quelques manoeuvres d'attirer les crois^s 
dans la plaine , il donna ordre a ses troupes de rentrer 
dans la ville, au grand 6tonnement des assi^geants et 
des assi6g6s. 

II eAt peut-6tre sauv6 la villa, dit Nic^tas (2), s'il 
eAt permis a son gendre de se livrer k toute Tardeur de 
son courage et de chai^er les ennemis. 

Cette terrible joum6e venait de se terminer sans 
aucun r^sultat. Les Frangais avaient escalade les mu- 
railles : les V6nitiens avaient p6n6tr6 dans la ville ; les 
uns et les autres , abandonnant les postes qu'ils avaient 
conquis , s'6taient vus obliges de chercher leur sAret6 
dans le camp qu'ils occupaient la veille. 
xxn. Mais Gonstantinqple 6tait en flammes. On 6tait indi-r 
SS gn6 d'avoir vu ranu6e imp^riale se retirer sans com- 
meLulJHe ^^ittre. On avait appris ce que pouvait I'audace des as- 
^fAn^-^S^de si^B^^^ts- Alexis, qui n'avait pas os6 attaquer les croi- 
son fiis. s6s, ne put se determiner a les attendre. II avait pre- 
pare sa fuite ; des cette nuit m^me , abandonnant sa 
femme , deux de ses fiUes , son tr6ne et son peuple , il 
se sauva dans un port de la Thrace, sur une barque- qui 
portait ses pierreries et son tr6sor. II y a des historiens 
qui le font monter a dix mille livres d'or, ce qui n'est 
guere vraisemblable dans une administration aussi vi- 
cieuse que celle de cet empire. 

(1) Et sachiez que onques Dieu ne tira de plus grand p6ril nulz gens, 
et qu'il n'y eut si hardi qui n'eOt grandejoie. (Villehardouiw,§ 93.) 

(2) NiCETAs, Hutoire (]C Alexis ,\iv . Ill, chap. xn. 



LIVRE IV. 217 

Aussit6t apres son depart un eunuque entreprit de con- 
sommer la revolutions distribua de Targent aux gardes, 
annon^^a la fuite d' Alexis au peuple. Tout a coup cette 
malheureuse capitale , 6branl6e par un assaut et d6vo* 
r6e par un incendie y fut illumin^e comme en un jour 
de fi^te. On courut k la prison d'lsaac, qui, dans ce 
tumulte , priv6 de la vue , saisi de terreur , s'entendit 
avec etonnement prodamer empereur, au moment ou il 
croyait qu'on lui apportait la inort. Pendant qu'on s'em- 
pressait d^ja de lui prodiguer tons les hommages de la 
bassesse , des d^put^s all^rent au camp des assi^geants 
leur annoncer cette revolution, et inviter le jeune Alexis 
a venir dans les bras de son pere. Toute la nuit on vit 
arriver de la ville des gens qui confirmaient cette nou- 
velle, en venant offrir leurs hommages au prince. 
Mais la foi des Grecs etait si d6cri6e, que les Latins ne 
voulurent point rel&cher leur otage avant d'avoir fait 
confirmer toutes les promesses qu'il avaitsouscrites lors- 
qu'il avait implor6 leur secours. On retint les d6put6s 
de la ville ; rarm6e se mit sous les armes , et quatre 
seigneurs, Mathieu de Montmorency, Yillehardouin, et 
deux V6nitiens, furent envoy6s aupres du nouvel empe- 
reur pour reclamer la ratification du traits. 

« lis furent conduits au palais, ou ils trou verent Isaac, 
« si richement v^tu, qu'on ne pouvait voir plus de ma- 
« gnificence , et rimp6ratrice , sa femme, qui etait une 
ii belle dame , et autour d'eux tons ceux qui la veille 
a etaient leurs ennemis (1). Sire, dit le mar6chal de 
« Champagne, vous voyez le service que nous avons 
« rendu a votre fils, et comment nous avons tenu nos 

(1) ViLLEHAaBOUIN, 



218 HISTOtRE DB YENtSE. 

« engagements. Mais il ne pent entrer ici qu'il n'ait 
(c rempli les siens envers nous ; c'est pourquoi il vous 
« prie, oomme voire &lSy de ratifier les promesses qu'il 
« nous a faites. » 
xxiii. L'empereur ayant demands a les connaitre , on lui 

ratifie le exposaces conditions. « Certes, r6pondilril, ces. engage- 
wn'uir avec « mcnts sout bicu grands, et je ne vois pas comment on 

les crois^s. ^ pourrait les tenir ; mais vous avez tant fait pour lui 
« et pour moi, que quand on vous donnerait tout I'em- 
« pire vous Tauriez bien m^rit^. » 

La soumission de TEglise grecque a I'Eglise romaine 
et le payement des deux cent mille marcs d'argent (1) 
^taient de ces conditions dont I'ex^cution ^ait difficile. 
Cependant le nouvel empereur se d6cida a sanctionner 
ces promesses; et ce fils, a qui il devait d'etre replace 
sur le tr6ne,, fit son entree dans Constantinople le 18 
juillet , au milieu de ces audacieux strangers qui lui en 
avaient ouvert le chemin. Son pere I'associa a I'empire ; 
ils furent couronn6s ensemble dans I'^glise de Sainte- 
S(^hie. Mais iL fai;t que la reconnaissance soit un bien 
pesant fardeau, ou que la passion de r6gner soit une pas- 
sion bien jalouse, puisque ce fils allait devenir un coHe- 
gue importun pour un pere aveugle et charg6d'ann6es. 
xAiv. Le r6tablissement d'Isaac T Ange sur le tr6ne de Cons- 

dercrec^ tantiuoplc avait 6t6 le r6sultat d'une guerre de huit jouns 
et d'une revolution d'une nuit. II est rare que les coups 
de main produisent des changements durables. Celui-ci 

(t) Dandoio dit deux cent imlle marcs , sans ajouter si e'est d'ar- 
gent ou d'or. Cette somme aujourd'hui vaudrait k peu pres cinq fois 
plus , c'est-a-dire un million de marcs : or, un million de marcs d'or 
ferait huit cents millions de notre monnaie , et il serait difticile de 
croire que I'empereur edt promis une telle contribution. 



LIVRE IV. 219 

ne pouvait I'^tre, fauted'unit6d'int6M4 entre Tempereur, 
ses sujets , et ses nouveaux allies. Les vainqueurs exi- 
geaient une somme consid6rahle , que I'empereur leur 
avait promise, sans savoir comment se la procurer, Une 
promesse encore plus hasard6e, c*6tait le retour de I'E- 
glise grecque a la communion romaine. Le peuple voyait 
avec horreur ces Latins qui venaient lui imposer une 
nouvelle croyance, en lui demandant des contributions. 
II ne s'int6ressait guere plus a Isaac qu'a son frere, usur- 
pateurs Tun comme I'autre. On louait m^me celui qui 
venait d'etre renvers6 : « Sa douceur, disait-on , et sa 
« clemence 6taient grandes. II ne faisait point arracher 
« les yeux, et aucune matrone pendant son regne 
« n'avait rev^tu les habits de deuil a cause de lui (1). » 
Quelle preference pouvait m6riter celui que Tintrigue 
d'un eunuque, I'inconstance populaire et des soldats 
strangers, venaient de porterdu fond de sa prison sur le 
tr6ne? Ce tr6ne 6tait 6videmment trop mal affermipour 
qu'Isaac pAt s'y croire en sAret6. Ce n'6tait pas tout de 
j)0ss6der la capitale, il restait a soumettre les provinces ; 
et le s6jourm6me de Constantinople 6tait dangereux pour 
lui. II fallait y retenir les 6trangers ; mais Tempereur ne 
le pouvait qu'en leur faisant de nouvelles promesses, et 
ses premiers engagements n'6taient pas remplis. D'une 
autre part, les crois^s fran^ais, poursuivis par les repro- 
ches, par les excommunications du pape, 6taient impa- 
tients d'aocomplir leur voeu , et de porter leurs armes 
dans la Terre Sainte. Les V6nitiens, moins z616s, avaient 
des projets d'^tabliss^nent pour leur commerce, et n'6- 
taient pas au bout de leurs demandes. L'avidite vint 

(I) Nic^TAs, Histoire d' Alexis, liv. nT,<'h. xii. 



220 nil^TOlllE DE VteMSE. 

aplanir toutes ces difficult6s, et faire naitre de nou- 
velles circonstances. 
XXV. II n'6tait guere vraisemblable que les plus grands 
pourpayer seigueufs de Frauce et I'arm^e v6nitienne ne fussent 
*?iom"du^" venus k Constantinople que pour se partager deux cent 
aux crois^s. jx^iWq marcs d'argent. On confisqua les biens des parti- 
sans de I'empereur d6poss6d6, on d^pouilla sa femme, 
on prit Fargenterie des 6glises, on fondit les statues des 
saints. Ces premieres mesures, qui ne pouvaient man- 
quer d'indigner les peuples, ne produisirent qu'une 
somme tres-insuffisante, qui fut remise aux vainqueurs. 
Cet a-compte ne servit qu'^ exciter leur cupidity. II y 
avail dans la ville des religions diverses, un m61ange de 
toutes les nations, des int6r6ts opposes : c'6taient autant 

Discorde dc causcs dc discorde. En apprenant rirruption des La- 
dans Cons- , . * , ^ ^ 

taniinopie. tms, Ic pcuplc de cetto capitale, au lieu de songer a se 
d6fendre, s'6tait pr6cipit6 dans les maisons des.mar- 
chands occidentaux , et les avait d6molies sans distinc- 
tion d'amis et d'ennemis. U en r6sulta que les Pisans se 
r6fugierent a P6ra, et devinrent les allies des V6nitiens^ 
oubliant pour uh moment leurs anciennes rivalit^s. line 
nuit, les Venitiens et les pelerins flamands se jeterent 
dans un quartier de Constaintinople occup6 par les juifs 
etdes marchands sarrasins, briserent les portes d'une 
synagogue ; les juifs prirent les armes, le peuple accbu- 
rut pbiir favoriser leur resistance. Les pillards mirent le 
feu a ce quartier, et uh incendie de huit jours d6vora 
tout ce qui occupait I'intervalle d'une mer a I'autre, une 
partie de I'hippodrome, un grand nombre d'6difices, 
plusieurs vaisseaiix dans le port, en un mot un tiers 
de la ville. Cette nouvelle calamity excita d'autant plus 
la rage du peuple," que I'empereur Alexis semblait y 



LIVRE IV. 221 

applaudir , et qu'on voyait les agents du flsc chercher 
dans Iesd6combres fumants les restes des tr6sors sacr6s, 
ou des richesses priv6es, pour acquitter d'autantla con- 
tribution (1). Quinze mille marchands de toutes les na-* 
tions de rOccident, qui ^taient 6tablis k Constantinople , 
se virent oblige de fuir, et d'aller chercher leur siirete 
dans le camp des Latins. 

Les horreurs d'un si6ge, le pillage, les extorsions, 
deux incendies, devenaient les torts du jeune Alexis en-? 
vers sa nation ; elle ne pouVait lui pardonner surtout 
d'avoir stipule pour les consciences d'autrui, d'avoir 
promis un changement de religion au nom de tout un 
peuple. Son ignorance grossiere, sa figure ignoble , les 
debauches dans lesquelles il prqstituait sa dignity au- 
raient suffi pour en faire un objet de m^pris. II n'y avait 
pasjusqu'a ses fr6quentes communications avec les 
crois6Sy jusqu'aux familiarit^s qu'ils se permettaient 
avec lui , qui ne devinssent un sujet de reproche et de 
derision ; on racontait avec indignation que ces Strangers 
lui 6taient son diad^me d'or pour le coiffer de leur bon- 
net de laine (2). Aux yeux des Grecs ces V6nitiens, ces 
Frangaisy n'6taient que des marchands et des especes 
debarbares(3,). 

Le p^re n'6tait ni moins odieux ni moins ridicule : 
il s'entourait de moines, qui, se pressant a sa table, et 
couvrant de baisers ses mains nou^s par la goutte , lui 

( 1 ) NiCETAS , HUioire cTIsaac I'Ange , ch. i et ii.. 

(2) Ibid.f cb. III. 

(3) L'historien Nicetas nomme ainsi les V^nitiens , et cela noD pas 
apres la prise de Constantinople, mais ^ une epoque ou ils 6taient les 
allies de Tempereur Manuel Comn^ne.(Voyez Histoirede cet empe- 
reur, liv. II, ch. v.) 



222 HISTOIRE DE VENISE. 

promettaient qu'il recouvrerait la vue et la sani6. II s'ir- 

ritait d'entendre les courtisans prodiguer a son fils plus 

d'acclamatioQs qu'k lui. Sa cn^ulit6 alia jusqu'a faire 

transporter dans son palais, sur la foi de je no sais quel 

presage, un sanglier de bronze, ornement de I'hippo- 

drome. Le peuple, en qui la superstition 6tait plus ex- 

cusable , brisa une statue de Minerve de trente pieds de 

haut, parce qu'elle regardaitle couchant, et qu'on I'ac- 

cusait d'avoir appel6 les Occidentaux (1). 

XXVI. Cependant le tenne du s6jour des Latins arrivait au 

reraperei^ ^lois de septeuibre : Isaac , effray6 de I'abandon ou il 

cTOi^^,'^r sil'^i* se trouver apr^s leur depart, envoya son fils au- 

leqiiei i| les pp^g j^ ^j^gfg ^^ I'arm^e , pour leur repr^senter Tim- 

qu'au mois possibility de recouvr^r en deux mois une somme aussi 

de mars. '■ 

1204. considerable que celle qui leur 6tait due : il fallait pre- 
parer graduellement les peuples k renoncer au schisme 
et a reconnaitre la supr6inatie de I'Eglise latine. Le 
prince ajouta que le depart des crois^s rendrait impos- 
sible Tex^cution de ces deux engagements , et mettrait 
en danger la vie de son pere et la sienne, Tun et I'autre 
ayant encouru la haine de leurs peuples pour s'^tre li- 
gu6s avec les Latins. II n'y avait qu'un moyen de les 
maintenir sur le tr6ne et de les mettre en 6tat de s'ac- 
quitter : c'etait de leur prater des forces pour soumettre 
les provinces , et de leur accorder du temps. 11 deman- 
dait que Tarm^e diff6rAt son depart jusqu'au mois de 
mars ; et comme il fallait a cet effet prolonger I'enga- 
gement que las V6nitiens avaient pris avec les barons , 
il offrait de payer pendant un an le fr^t des navires, et 
de fournir pendant ce m^me temps tout ce qui serait 

(1) NiCETAS, Histoire d' Isaac I'Ange^ ch. iii. 



LivKE IV. 223 

n^cessaire a Tarm^e. Ces propositions ^taient accompa- 
gn6es de la promesse de faire tous ses efforts pour ras- 
sembler les deux cent mille marcs d'argent, et d'6quiper 
une flotte destin6e a seconder Tentreprise des croises sur 
la Terra Sainte. 

Ce ne fut pas sans de vives discussions que ces propo- 
isitions furent accept^es dans le conseil des barons. Ceux 
qui avaient d6sapprouv6 la marche sur Constantinople 
pouvaient encore moins consentir a y faire un si long 
s^jour ; mais on touchait k Thiver , il n'^tait guere pos- 
sible de commencer dans cette saison la guerre de la 
Palestine. Cette raison pr^valut; les V6nitiens ne se 
firent pas prier pour s'arr^ter daas un pays ou ils d^si- 
raient consolider leurs 6tablissemenls ; Texp^dition de 
la Terre Sainte fut diff6r6e pour une somme de trois 
mille deux cents marcs d'or. 

line partie de rarm6e , sous les ordres du comte de 
Flandre , resta devant la capitale , pour la contenir ; 
tandis que I'autre ^ conduite par le marquis de Montfer- 
rat, a qui I'empereur pay a seize cents 6cus d^or (1) , 
accompagna le jeune Alexis dans les provinces voisines, 
dont la soumission fut assez facile. 

Ces succes du prince, qui auraient dA flatter son pere, xxvii. 
ne lui inspirerent que de la jalousie ; d'un autre cAt6, ^^ntrel^s^ 
Alexis lui-m4me en con^ut trop d'orgueil , commenga ^!^^^^^^ «* 
k traitor 1^ croiB6s av^ moins d'attention , et k se rap- us Jui decia- 
procher du parti qui leur avait voue une name irrecon- 
ciliable. Ces hauteurs, les imprecations des Grecs, I'in- 
t^rruption du payement des sommes promises, irriterent 
les barons, qui se d^terminerent sur-le-<5hamp ad6clarer 



(I) NiCETAS, Histoire (C Isaac I'Ange^ ch. iii. 



224 HISTOIRE D£ VENISE. 

la guerre a un prince assez ingrat pour oublier qu'il leur 
^tait redevable de sa couroone. 

Six d^put^s, ConoQ de B^thune, Villehardouin, Miles 
de Brabant, et trois Y^nitiens, se hasarderent k entrer 
seuls dans Constantinople j pour remplir cette p^rilleuse 
mission : « Sire, dit Conon deB^thune (i), nous venons 
« de la part des barons et due de Venise pour vous 
<( rappeler leurs services. Personne ne ies ignore ; vous 
« leur avez jur6, vous et votre pere, de tenir Ies traits 
a dont vos chartes font foi ; vous ne Ies avez point ex6i 
« cut6s , comme vous le deviez ; ils vous oi\t somm6 
i< maintes fois de tenir vos engagements , et nous vous 
« en sommons de leur part , en presence de tons vos 
« barons. Si vous le faites, ce sera justice; si vous y 
« manquezy sachez que dor^navant ilsne vous tiennent 
« ni pour seigneur ni pour ami ; ils useront de tons Ies 
« moyens qui sont en leur pouvoir. Ils n'auraient pas 
« voulu attaquer ni vous ni Ies v6tres avant de vous 
« avoir port6 le d6fi ; ce n*est pas leur coutume ni celle 
« de leur pays d'user de trahison. Vous avez oui ce que 
« nous avions a vous dire, c'est a vous de prendre votre 
« parti. » 

Les deputes apres cette harangue se retirerent , mon- 
terent promptement a cheval, traverserent les flotsd'un 
peuple furieux de leur audace , et lorsqu'ils furent hors 
des portes se tinrent fort heureux d'avoir ^chapp^ a un 
si grand p6ril. 

Alexis fut extr^mement irrit6 de cette menace , et d6s 
qe moment ce prince se consid^ra comme en 6tat de 
guerre avec ses bienfaiteurs. On croit qu'il fut port6 a se 

(I) VlLLEHABDOUIN ,§112. 



LIVRE lY. 225 

commettre avec les Latins par un seigneur de la maison 
de Ducas , alli6 de la famille imp6riale , nomm6 Alexis 
Murtzuphle ( a cause de ses sourcils 6pais ) , et qui cher- 
chait a fomenter de nouveaux troubles, dont il esp^rait 
profiter. 

Les crois6s occupaient les faubourgs de P6ra et de 
Galata. Leurs vaisseaux 6taient a I'ancre de ce c6t6 du 
port; la ville et le camp se menagaient, sans tenter de 
part ni d'autre aucune attaque serieuse. Les forces 6taient 
assurement fort in6gales : c'6tait une ann6e r6duite a 
vingt mille hommes , 61oign6e de son pays, n'attendant 
aucun secours et mal approvisionn6e , qui assi6geait la 
capitale la plus populeuse du monde connu ; mais dans 
cette capitale le gouvernement et le peuple 6taient sans 
6nergie; le seul qui eAt du courage 6tait ce Murtzuphle, 
qui m6ditait une nouvelle usurpation : il en donna de 
grandes preuves dans une sortie oil il fut Vehement 
abandonn6 par ses soldats. 

Une nuit, au milieu de Thiver, les sentinelles des croi- xxviu. 
s6s crierent : Alerte ! une lueur subite venait d'6clairer ^cJ^Mpour 
tout le golfe. Le camp prit les armes; on vit s'avancer ^^J^ 
sur la mer, toutes les voiles deploy 6es et pouss6es par un ^'^**»*^- 
vent favorable, dix-sept navires en flammes qui venaient 
porter I'incendie au milieu de la flotte des pelerins. Les 
V6nitiens se jeterent dans des barques, allerent au-de- 
vant de ces colonnes de feu, et malgr6 les traits que leur 
langaient les Grecs, ils accrocherent plusieurs brAlots, 
et les entrainerent hors du port a force de rames. Cette 
manoeuvre fut ex6cut6e avec tant d'audace et de dili- 
gence , qu'un seul des vaisseaux de la flotte fut atteint . 
par les flammes. 

D6courag6 par le mauvais succes de cette entreprise, xxix. 

Revolution k 
I. IS 



226 



HISTOlliE DiS YENISE. 



constanii. Alexis se laissa determiner par Murtzuphte k entrereii 
^^^^' n6gociation. II r6clamait encore le secours des barons 
contre le peuple de Constantinople^ et offrait de leur li- 
vrer le cMteau fortifi6 des Blaquernes. Mais ce conseil 
de Murtzuphle 6tait un pi6ge : il divulgua lui-mi^e ce 
projet, pourrendre I'empereur odieux. La multitude^ 
furieuse de la lAchet6 d'un prince (jui voulait livrer la 
yille une seconde fois, s'assembla en tumulte antour 
de r^glise de Sainte-Sophie , demandant a grands criii 
tju'on la d6livrAt d*un vieillard imbecile et d'un traltre 
et qu'on nommlit un nouvel empereui^. 

Le s6nateur Nic^s, qui a 6crit I'histoire de CestempS 

d6plor^les, eut la isagesse et le courage de repr^sentei" 

t[ue les Latins 6taient aux portes de la ville ; que ce n'6^ 

tait pas le moment de leur fournir un nouveau pretexte 

et de les irriter^ en d6tr6nant un print^e qui 6tait leui* 

ouvrage. G'^tait pr6cis6m€nt ce qui faisait hair Alexis; 

on prodigua a tel empereur les noms d'esclave et de 

Irattre ; il fallut que le s6nat lui d^sign^t sur-le-champ 

un suc^esseur. Mais cette couronne, que si souveiit on 

brigue au p6ril de la vie, personne alon^ n'osait I'accep-* 

ter . EUe fut successivement offerte a plusieurs s6nateurs, 

dont la prudence sut 6chapper a un honneur si dange- 

reux^ et onfinit par proclamer tumultuairementunjeune 

cannaM l^>innie , nomm6 Nicolas Cannab^ , qui en se laissant 

empereur. f^^ ^^^ violcuce moutra moius de courage que de 

faiblesse. 

XXX. Les esp6rances de Murtzuphle etaient trompi&es ; il 

Maruuphie gagna I'eunuque intendant du tr^sor, les gardes, courut 

1204. ,a i'appartement d' Alexis, qu'il r6veilla par deftcrisd'ef- 

froi , et, sous pr6texte de le sauver, le fit sortir par tme 

porte d^robee ; des hommes apost^s le saisirent et le je- 



LivttE IV* 227 

t^rent dans un cachot, oh il fut 6trangl^. Isaac, son p^re, 
alors malade , fut tellement frapp^ de cette revolution 
qu'il succomba a don saisissement. Murtzuphle, ne tenant 
aucun compte de Telection qui venait d'etre faite, se fit 
proclamer par ses partisans, et Timpnideqt qui avait os6 
accepter I'empire alia expier dans un cachot un regne 
de quelques Heures. Ces 6v6nements se passerent le 
26 Janvier i?04. 

Ge nouvel usurpateur au moins n'6tait pas indigne 
du r61e de d^fenseur de son pays (1). II supple par son 
acUvite an peu d'l^aergie de son peuple , multiplia ies 
perils autCur du camp des crois^s, fit plusieurs tentatives 
pour d^truire leur flotte, ex^cuta de nombreuses sorties^ 
se montrant dans touB ces combats une massue de fer a 
la main. Ces expeditions n'^taient pas heureuses ; mais 
elles fatiguaient une arm^e qui diminuait tous Ies jours, 
et pendant Ies trois mois qu'elles durerent un meilleur 
ordre s'^tablis^ait dans Ies finances ; la confiscation des 
biens de tous ceux qui s'^taient enrichis aux d^pens de 
TEtat sous Ies regnes precedents fournissait au tr^sor des 
ressources qui dispensaient de recourir a de nouveaux 
imp6ts. Les murailles de Constantinople etaient repar^es, 
exhauss6es ; elles se couvraient de machines de guerre ; 
on eievail sur les tours d6ja existantes des retranche- 
ments, et d'autres tours de plusieurs etages , en char- 
pente , pour conserver I'avantage de la position sur les 
assaillants. Murtzuphle essaya m^me de conjurer la 
guerre par la ruse ou la negociation : il fit demander une 
entrevue , a laquelle les barons ne consentirent qu'avcc 
repugnance. Ce fut le doge qu'ils chargerent de les re- 

(I) Gibbon, ch. lx. 



!228 HISTOIRE DE VENISE. 

presenter, Dans cette conference on mit a la paix troi^ 
conditions : la premiere, qu'il serait pay6 anx crois6s 
une contribution (1) ; la seconde, quelenouvel empereui* 
leur fournirait un secours pour la conqu^te de la Terre 
Sainte ; enfin qu'il se soumettraitaTEgliseromaine. C'6- 
taient , comme on voit, les conditions qui avaient 6t6 
§ouscrites par Isaac et par Alexis; Murtzuphle refusa 
de se soumettre alatroisieme, et il fallut se preparer de 
part et d'autre a des actions de guerre plusd6cisives. 

Les crois6s faisaient la guerre contre Murtzuphle en 
$iLvet6 de conscience et avec tout le zele du pros61y tisme. 
C'6tait un usurpateur : les Latins oubliaient que leurs 
secours n'avaient pu rendre les droits d'Isaac plus legi- 
times ; mais combattre un prince qui refusait de se sou- 
mettre a I'figlise romaine leur semblait une guerre 
sainte^ une maniere d'acquitter leur voeu. « C'est une 
<( guerre juste , disaient les ev^ques qui avaient suivi 
« I'armee; le ineurtrier de son seigneur n'a droit de 
« poss6der aucune terre ; tons ses adherents participent 
« au crime ; et en outre ils se sont soustraits a Tobe* 
« dience de Rome : pour quoi nous vous disons que la 
c( bataille est legitime. Si vous avez la pieuse intention 

(1) Nicetas, Histoire dt Alexis Ducas, ch. ii, et^d'aprcs lui, Gibbon 
et Le Beau , attestent cette n^gociation. Quant a la somme demand^e, 
on Texprime fort differemment. Le Beau dit cmq mille livres d'or, et 
Gibb(m , qui suit en cela Fhistorien grec , einquante mille^ qu'il evalue 
a quarante-huit millions^ L'or valant a peu pres quatorze ou quinze 
fbis I'argent , cini) mille livres d'or ^quivaudraient a environ cent ein- 
quante mille marcs d'argent. II y a apparence que cette somme etait 
le reste des deux cent inille marcs promts par Isaac et par Alexis. Mais 
s'il fallait admettre la version de Gibbon, la contribution deraandee a 
Murtzuphle se s^erait ^lev^e a quinze cent mille marcs d'argent , et il 
n'y aurait plus aucune proportion entre cette seconde contribution et 
la premiere. 



ilYRE lY. 229 

^ de conqu^rir le pays et de le ranger sous Tautorit^ du 
« pape , vous m6riterez les indulgences et les pardons 
« qu'il a oetroy6s a eeux qui mourraient confesses et 
« repentants de leurs fautes (1). » 

Ces exhortations donnerent aux barons une telle as- xxxi. 
surance , qu'ils signerent avec le doge un traits pour le |« croSi? 
partage de Tempire, qu'ils se promettaient de conqu6rir. ^^l^^^^^^ 
Ce traits , que Dandolo rapporte dans sa Chronique (2); <|'avaiicc 
est du mois do mars 1204. Le premier article 6tait re- 
latif au partage du butin : on promettait de le mettre 
fidelemeat dans un d^p6t commun j de la r6partir ^ga* 
lement entre les deux nations, et de pr61ever sur la part 
des Frangais la somme qui restait due par eux aux V6- 
nitiens. Quant aux approvisionnements , il devait en 
^tre fait deux parts 6gales pour la subsistance de Tarm^e 
et de la flotte. Les V6nitiens devaient 6tre r6tablis dans 
tons les privileges dont ils avaient joui. Aussit6t apres 
la conqu^te , douze 61ecteurs , dont six Franc^ais et six 
V6nitiens , devaient nommer un empereur k la plurality 
des suffrages : le patriareat de I'empire et T^glise de 
Sainte-Sophie devaient apparle»ir a la nation dont ren>- 
pereur ne serait pas. II 6tait stipule qu'on pr61everait 
sur toutes les terres conquises un quart des. provinces et 
un quart de la capitale^ pour foj:mer les Etats du nouvel 
empereur j que des. trois autres quarts une moitie for-r 
merait le lot des V6nitien§ et I'autre serait r^partie entre 
les barons frangais; que douze commissau*es seraient 
design^s pour assigner a chaque biaron les provinces 
qui devaient 6tre son partage ; que les barons, les posr 



(I) ViLLEHARDOUIN, § 117. 

(3) Liv. X, ch. Ill, par. 32. 



230 HISTOIRE BE tENISE. 

sederaient k litre de souverairiete transmissible h leur 
descendance , masculine et f(6minine , mais comme feu- 
dataires de I'empire, et qu*en cette cpialit6 ils prdteraient 
tous , a I'exception du due de Venise , hommage a Tem- 
pereur. Enfin les Frangais et les V6nitiens s'engageaient 
a prolonger encore leur s6jour dans I'empire grec jus- 
qu'au dernier jour de mars de Tannic suivante , pour y 
affermir la puissance du nouveau souverain. 

On connatt peu d'actes diplomatiques aussi impor- 

tants , et qui aient 6t6 suivis d'une execution aussi lit- 

t^rale : il 6tait donn^ k ces vaillants hommes d*ecrire 

d'avanoe I'bistoire de I'empire qu'ils allaient attaquer. 

xxxif. Leurs pr6paratifs etaient faits ; les pertes que I'arm^e 

a)Mumr- ^^^^ ^ssuy6es iie permettaient plus de faire les appro- 

jiopie.9avrii chcs de dcux c6t6s diff^rents ; se borner a un assaut par 

1204. Les , ' ^ 

croisds soDt terre , c etait se pnver du secours de la flotte et des sol- 
dats v6nitien8 , dont I'attaque avait eu un plein succes 
lors du premier si6ge. On se d^termina a embarquer 
toute I'arm^e , et a donner I'assaut du c6t6 de la mer. 
Quelques officiers avaient ppopos6 d'attaquer de pr6f6- 
rence le front de la place qui s'6tendait le long de la 
Propontide, et qu'ils jugeaient le plus faible; mais les 
V6nitiens repr^senterent que si on faisait I'attaque hors 
du port le courant entrainerait les vaisseaux et rendrait 
I'abordage plus difficile. II fut done d6cid6 qu'on don- 
nerait I'assaut 1^ m^me ou les V^nitiens I'avaient d6ja 
donn6 la premiere fois , vers cette partie de la ville qui 
avait 6t6 incendiee. Murtzuphle , qui pr6vit ces disposi- 
tions, fit dresser sa tente au milieu des d6combres et 
attendit les assaillants. 

Le 9 avril la flotte, qui formait une ligne d'une demi- 
lieue de longueur, quitta le rivage de P6ra pour tra- 



verser le port , et I'arm^e v int aborder au pied dea mur^ 
de Constantinople, tandis que du haut de leurs huniers 
{es y^nitiensi, impatients de combattre avec la lance, 
jfetaient des ponts Stur les tours. Tout le front de la ville 
6tait attaqu6 k la fois, et partout avee une 6gale impe- 
tuosity ; mais toua les efforta des as^6geants ne purent 
compens;6r rinf^riorit^ de leur nomlu^e et le d^avantage 
de leur position. Aprea plusieurs heuresde combat, il 
fallut ae decider a la retraite, et ce ne fut pas sans beau* 
coup de difficult^s et de dangers que ceux qui avaient 
mis pied a terre rega^^r^nt leurs vaisseaux. Leur perte 
avait 6t^ fort considerable : les Grecs triomphaient ; maia 
les barons des le soir mdme r^solurent un nouve} asr 
siaut, qui eut lieu trois jours apres et sur le vpAme po{nt. 
On enchaina deux k deux les gros vaisseaux qui devaient 
attaquer lea tours ; on promit cent marcs d'argent aux 
premiers soldats qui atteindraient te haut de la muraille. 

Le combat commenga au point du jour. Les crois6s xxxm. 
appliqu^rent leurs 6chelles au rempart. Les assi6g6a lea sam^prls^de 
combattaient avec la lance on r6p6e , et les 6crasaienl co"*tan«- 

*■ ' . nopie. 

avec des pierresoudes poutres qu'iU faisaient rouler i2avriii204 
sur eux. Les gros vaisseaux n'avaient pu encore abor- 
der ; il 6tait midi , et les Grecs avaient repouss6 toutes 
les attaques , lorsque le vent , venant k fraichir, poussa 
oontre une tour deux b&timents nomm^s le PUerin et 
le Paradis , que monta^ent les 6v^ues de Troyes et de 
Soissons. L'eobelle du Pilerin atteignit le rempart ; sou- 
dain un Frangaisi, Andr6 d'Urboise , et Pierre Alberti , 
V6nitien , s'61ancent , franchissent ce p6rilleux passage 
et sont suivis de quelques braves ; la banniere des 6v^ 
ques est plant6e sur le rempart ; cette vue redouble I'ar- 
deur des assaillants : quatre tours sont emport^es, trois 



232 HISTOIRE DE VEMISE. 

portes cedent aux coups du b61ier ; les chevaliers sautent 
sur leurs chevaux, el se pr6cipitent dans la ville (4) ^ la 
t6te de toute Tarm^e. 

Murtzuphle avait rang6 sa garde en bataille pour les 
recevoir ; mais il se vit abandonn^ et contraint de se re- 
tirerdans lepalais du Bucol6on ; le carnage devint 6pou- 
vantable. Cependant la nuit approchait; il eij^t 6t6 im- 
pradent de laisser I'arm^e se r^pandre sans ordre dans 
une ville immense : les chefs I'arr^terent , pour se tenir 
a port6e de leurs vaisseaux , et prirent poste au pied 
des tours, pres des portes dont ils venaient de s'emparer. 
Soit que Ton craigntt quelque attaque, soit que Ton 
voul<!lt 6tablir des communications plus faciles, les as- 
si6geants eurent encore recours au funeste expedient de 
I'ineendie ; le feu d6vora cette nuit plus de maisons que 
n'en contiennent, suivant Texpression de Villehardouin, 
trois des plus grandes villes de France ; c'6tait la troi- 
sieme fois, dans moins d'un an, que Constantinople 
eprouvait ce terrible fl6au. 

' Au point du jour les Latins croyaient avoir encore 

beaucoup a faire. lis 6taient sous les armes, et s'atten- 

daient a combattre un mois entier, pour emporter tant 

de palais, tant d'6glises, qui pouvaient offrir des points 

de resistance , et pour soumettre une innombrable popu- 

Fuiie de lation ; mais pendant la nuit Murtzuphle, apr^s avoir 

N^nS^w inutilementparcouru la ville pour ralliersessoldats, avait 

*^cnx "reJ^* d6sesp6r6 de sa cause, s'etait jet6 dans un vaisseau , et 

sa fuite. s'etait enfui vers la Thrace. 

(1) Nicetas dit : Un cavalier nomm^ Pierre , grand comme un geant, 
coiff(6 d'un casque presque aussi haut qu'uneltour, et capable de met- 
tre seul en fuite toute une arm6e, entra par la porte du Pitrion. (His^ 
toire d* Alexis Ducas, cliap. ii) 



LIVRE lY. 233 

Qui croirait que dans cette ville en flammed, dont une 
partie 6tait d6ja occup6e par I'ennemi , et dont le reste 
devait 6tre saecage au point du jour, il se trouva des 
hommes assez aveuglea pour ambitionner un tr6ne pr^ 
a crouler et ensanglant6 depuis six moie par trois empe-^ 
reurs ? Des qu'on out appris la fudte de Murtzuphle , le 
patriarche, le clerg6, les s6nateurs, le peuple, couru-> 
rent a Sainte-Sophie ; la deux concurrents passerent le 
reste de cette nuit deplorable a briguer un diad^me en 
lambeaux. On proclama Theodore Lascaris, prince digne 
sous plusieurs rapporta d'une couronne. II harangua, 
avec toute r61oquence naturelle aux Grecs, ces soldats 
pr^ts a passer sous le joug, ce peuple menace du plus 
honteux esclavage. II voulut les exciter a faire un der- 
nier effort pour repousser I'etranger ; mais, les trouvant 
incapables d'aucune resolution g^nereuse , il fut reduit 
a se sauver avant que le soleil eAt 6clair6 ce regne d*un 
moment. 

A peine le jourcommengait-il a parattre que les vain- 
queurs, impatients de d6vorer leur proie , virent venir 
a eux de Iqngues files d'habitants, pr6c6d6s de pr^tres, 
qui portaient des croixet des reliques. Ces suppliants se 
prosternerent pour demander la vie : c'6tait de leurs 
richesses que les soldats 6taient alt^r^, apres un an de 
misere et de privations, Maitre des lors de la ville de 
Constantin , qui venait de auccomber pour la premiere 
fois, les chefs dirigerent leurs troupes dans les diflf6rents 
quartiers, pour s*emparer des postes principaux. 

Le marquis de Montferrat , en entrant dans le palais 
imperial, le trouva plein des plus illustres captives. 
C'6taient , parmi beaucoup de femmes du sang royal ou 
des premieres maisons de I'empire j la soeur du roi de 



234 hutoihe de yenise. 

France Louis YII, veuve de deux empereurs (!), el 
Marguerite de Hongrie , en deuil depuia deux mois de 
I'empereur Isaac. La beaut6 de celled)! frappa d'admira- 
tion tous ces guerriers, k qui I'ardeur du combat laissait 
quelque chose de farouche. Le chef des croisids , le mar- 
quis de Montferrat , ne put se d^fendre d'une impresr 
sion que ses compagnons 6prouvaient. Pour 6tre digne 
de la plus belle des imp6ratrices il ne lui manquait 
qu'un tr6ne , et sa vaillanoe venait de le lui conqu6rir. 
xxxiv. Gependant la ville 6tait en proie k rayidit6 et a la li- 
Sll^umi. cence des soldats, r6pandus dans toue les quartier?; les 
popie. habitations des citoyens, les magasins du commerce, les 
palais, les ^lises, ^talent fouill^s sans ^ard pour 
I'humanit^, sans respect pour la msyest^ des lieux. Les 
historiens qui ont le plus soigneusement 6vit6 I'exag^- 
ration dans le r6oit de ces malheurs 6valuent a deux 
mille le nombre des habitants qui furent victimes de 
I'irruption des vainqueurs ou des exces qui la suivirent. 
Ni les ordres des g6n6raux pour faire respecter la fai- 
blesse et I'infortune ; ni I'^xcommunication dont les 6v^ 
ques menagaient quiconque d^tournerait une partie du 
butin ou pillerait les temples ; ni la s6v6rit6 du comte 
de Saint-Paul , qui fit pendre un chevalier, rien ne put 
arr^ter les d6sordres jusqu'a ce qu'enfin Tavarice fAt 
assouvie. Les soldats, apres avoir pille les demeures 
des particuliers , menagdient ou torturaient les propri6- 
taires, pour leur arracher Taveu de quelque tr^sor 
cach6 ; et un premier aveu , loin de satisfaire une avidit6 
insatiable, devenait le pr6texte de nouveaux tourments. 
Les habitants se jetaient aux genoux de tous les ofBciers, 

(t) Alexis Manuel, ills deMaouel Comnene, et Andronk. 



livRE IV. .235 

en faisant des signes de croix^ pour faire comprendre 
qu'ils 6taient Chretiens , et eroyant voir dans chacun 
d'eux le chef de Tarmee , ils s'^criaient : « Saint roi 
<c marquis , ayez pitie de nous. » 

Tout ce qu*on put faire en faveur de ees malheureux 
ce fut de laisser les porties de la ville ouvertes , afin 
qu'ils pussent au moins, en abandonnant leur fortune, 
6chapper aux deriiiers Outrages , et voir de loin brAler 
leurs maisons. lis erraient dans la campagne, les uns 
avec leurs enfants, 6plor6s, les autres encore plus a 
plaindre, seuls, s6par6s de leur famille et incertains de 
son sort. Dans lent fuite , les riches emprantaient das 
haillons pour devoir leur silret6a la Uvr6e de I'indigence, 
les peres couvraient de boue le visage de leurs fiUes , 
afin de les d6rober a la brutality des soldats (1). Les se- 
nateurs , le patriarche lui-m6me , sans suite , presque 
sans v^tements et mont6 sur un Ane , parce qu'il avait 
6t6 d6pouill6 de sa chaussure , suivaient le rivage de la 
mer , cherchant un esquif qui les emportAt , a travers 
d'autres perils, loin de cette terre desol6e. 

A cote de ces scenes de douleur, le pillage en offrait 
de hideuses et de risibles. Les soldats de la croix brir- 
saient les chftsses des saints , violaient les tombeaux , 
enfongaient les tabernacles, profanaient les vases sa- 
cres , dispersaient ce que la religion a de plus venerable, 
arrachaient les balHstres d'argent de Sainte-Sophie , et , 
pour enlever ces d^pouilles , amenaient dans le ganc- 
tuaire des chevaux qui le souillaient. Leur fanatisme ne 
croyait pas commettre une impiete en profanant lea 

(l)Cestr»Y«nture du s6nateur Nicetas, qu'il ra[>porte lui-m^me 
dans son recit de3 eveneinents qui suivirent la prise de Goustanti^ 
nople, ch. \\. 



236 HISTOIRE DE VENISE. 

iemptes des schismatiques ; ils insultaient au culte de 
leurs ennemis. Une prostitu6e vint s'asseoirdans la chaire 
patriarcale , et les pelerins , s'enivrant dans le calice et 
dans le eiboire , dansaient aux ehansons de cette fille de 
Belial (1). 

Pendant que les soldats s'abandonnaient a ces exces;, 
d'autres croises se livraient avec non moins d'ardeur a 
une autre espece de pillage. Ici je laisse parler Tauteur 
de VHistoif'e Ecclesiastique (2). « Martin , abb6 de Paris, 
« au diocese de Basle , vint pendant le pillage a une 
« 6glise qui 6tait en grande v6n6ration. On y avait ap- 
« port6 de tout le quartier de grandes sommes d'argent 
« et de precieuses reliques des 6glises et des monasteres 
« voisins. Plusieurs 6tant done entr6s dans I'^glise pour 
« la piller, Tabb^ Martin s'avanga dans un lieu plus 
« secret, ou il orut trouver ce qu'il cherehait. II y ren- 
« contra un vieillard de bonne mine , avec une grande 
<( barhe blanche , et lui dit d'un ton menagant : AUons , 

(I) Voici le recit d'un t^mojn oeulaire : « Quod audita horrendum 
est, id turn erat cernere, ut divinus sanguis et corpus Christi bumi 
effunderetur et abjieeretur. Qui autera pretiosas eorum capsulas ra- 
piebant ipsas con^actas pro patinis et poculis usurpaba&t. Muli et 
jumenta sellis instrata usque ad templi adita introducebantur, quoruoi 
nonnulla, cum ob splendidum et lubricum solum pedibus iusistere ne- 
quirent, prolapsa confodiebantur, ut effusis cruore elstercore sacrum 
pavimentum inquinaretur. Imo etmulierculaqusedam, cooperta pec- 
catis , Christo insultans et in patriarcbse solio consedens, fractum can- 
ticum cecinit , et s^pe in orbem rotata saltavit,, etc. ( Nic^tas, His- 
ioire (T Alexis. Ducas, ch. iii et iv. ) 

Le traducteur tatin n'a pas tout dit ; Fhistorien appette cette femme 
une prostitute chargee de pech^s, une servante du diable, une pr^- 
tresse des furies , une boutique de sortileges. Tons ces details sont rap- 
portes par Gibbon, Tabbe Fleury , M. Sismonde-Sismondi , et tous les 
autres bistoriens. 

(2)Liv LXXVr. 



LIVRE IV. 237 

« maudit vieiilard , montre-moi les plus precieuses reli- 
« ques que tu gardes; autrement tu es mort. Le pr^tre 
« grec , effray6 par le ton de sa voix , car il n'entendait 
« pas les paroles, commenca, pour I'adoucir, a lui 
« parler en langage franc , et I'abb^ , qui n'^tait point 
« en colere, lui fit entendre ce qu'il d^sirait de lui. 

« Alors le Grec , I'ayant consid6r6 etjugeant que c'e- 
« tait un religieux , crut plus tolerable de lui confier 
« des reliques que de les abandonner a des s6culiers , 
t< qui les profaneraient de leurs mains sanglantes, et lui 
« ouvrit un coffre ferr6 , ou I'abbe enfonga les deux 
« mains avee empressement , et emplit de ce qu'il jugea 
c( le plus pr6cieux son habit, retrouss6 expres. Ces reli- 
c( ques 6taient : du sang de Notre^eigneur , du bois de 
w la vraie croix , des os de saint Jean-Baptiste , un bras 
Ki de saint Jacques , et grand nombre d'autres. 

« Galon de Sarton , chanoine de Saint-Martin de Pe* 
« quigny > prit d'abord dans le pillage le chef de saint 
<c Christophle , le bras de sainte fileuthere , et quelques 
« autres reliques. Se promenant dans un vieux palais 
t< demi-ruin^ , il apergut une fen^tre bouch^e de foin et 
« de paille ou il soupgonna qu'il y avait des reliques^ 
« et en effet il trouva deux Vases, dont I'un contenait le 
c( doigt, I'autre le bras de saint George ; mais, craignant 
c( d'etre surpris , il les remit. Le lendemain ^ fouillant 
<c plus avant, il trouva deux bassins d'argent avec leurs 
« 6tuis , qu'il emporta , et connut par les inscriptions 
« que dans Tun 6tait le chef de saint George , et dans 
« I'autre le chef de saint Jean-Baptiste. Pour les trans- 
« porter plus facilement et plus sArement , Galon rompit 
« les grands bassins, qu'il vendit, puis il s'embarqua, 
i< et porta ces reliques dans la cath6drale d' Amiens. » 



Partage da 
butin 



238 HISTOIRE DE VENISE. 

Parfldi toutes ces circonstances du sac de Constanti^ 
nople 9 ces horreurs , cea orgies , ces exces d'avarice ^ 
([uelques traits caract6risent la devotion grossiere des 
Occidentaux; beaucoup attedtent leur orgueiUeuse igno* 
ranee. Les Grecs ^taieat un peuple corrompu^ avili, 
mais fort sup^rieur alors aux Latins dans tout ce qui te** 
nait a la culture des arts et des lettres; on ne le vit que 
trop a la mani^re dont les vainqueurs profanerent les 
monuuments qui decoraient rantique Byzance. Ces vain- 
queurs parcouraient Ck)n6tantinople , par^s avec tout le 
faste de TOrient > et portant des plumes et des 6critoires 
en derisions de la science des vaincus. 
XXXV. Quand les chefs commencerent a croire que leur 
voix pouvait 6tre entendue d'une soldatesque effr^n^e, 
lis ordonnerent d'apporter dans un d6p6t commun tout 
ce qui avait 6t6 trouv6 dans le pillage. Oo ne pouvait 
pas s'attendre a une restitution fidele ; cependant il se 
trouva que la masse du butin a partager s'6levait a 
quatre cent mille marcs d'argent. Un quart fut r6serv^ 
pour I'empereur qui devait 6fre 61u ; le reste fut partag^ 
i^alement eatre les V^itiens et les Frangais. La part de 
ceux-ci fut done de cent cinquante mille marcs. lis com- 
mencerent par en pr61ever cinquante mille pour s'ac- 
quitter envers les V^nitiens de ce qu'iis leur davaient 
encore ; de sorte qu'il resta cent mille marcs a r6partir 
entre tons ceux qui composaient Tarm^e. Chaque fan^- 
tassiji eut cinq marcs, cheque hommede dieval le double, 
et diaque chevalier ou pr^tre le quadruple; ee qui 
prouve qu'il ne restait pas plus de quinze mille hommes 
dans rarm6e des Frangais. 

Mais la somme r^gulierement partag^e n'i6tait qu'une 
faible partie de ce que le pillage avait produit. Ville- 



LIVRE IV. 239 

hardouin lvalue le butin des Fran^ais a quatre cent 
mille marcs, sans compter ce dont on n'eut pas con- 
naissance. Or, si on ajoUte a cette somme une somme 
^gale pour les V6nitien^, les cinquante mille marcs 
qu'on pr61eva poiir leur cr6ance ^ et les cent mille qui 
furent mis en reserve pour I'empefeur, on trouvera un 
total de neuf Cent cinquante mille marcs; a quoi il faut 
ajouter les parts des seigneurs , sans doute bieik plus 
considerables , les rapines ignor6es , les objets vendus , 
€stim6s a vil prix ou d6truits ; et si on consid^re que 
cette ville, oil Ton faisait un pillage ^quivalant au 
moins a deux cents millions de notre monnaie d'aiijotif- 
d'hui (1) , venait d'etre ravag^e par trois incendies ef- 
froyables, on se fera qudque id6e de la richesse de 
4c^te capitale. 

L'esprit spi^culateur des V6nitiens se mcmtra au mi- 
lieu de oe d^sordre g^n^ral , dont ils entrevirent I'occa- 
Bion de profiter. Ils proposeirent de se charger de tmit 
le butin , et de donner cent marcs d'ai^ent a chaque 
homme de pied, deux cents a cbaque homme de cheval^ 
et quatre t3ents aux chevaliers et aux pr^res. Ge march6 
ne fut pas accej^ ; mais cette offre prmiverait que la 
somme trouv6e 6tait bien plus considerable que celle 
dont on a cherch6 ci-dessus a etablir revaluation. 

Les reliques furent partag6e6 avec le m^me soin que 
les richesses , sauf les pieux larcins dont nous avons cit6 
quelques exemples. Le doge envoy a a Venise une por- 
tion de la vraie croix , un bras de saint George , une 
partie du chef de saint Jean-^Baptiste , le corps de sainte 



(1) En snpposant que depuis 1204 Fargeat n'ait perdu que les trois 
quai^fs de sa vaieur. * 



240 HISTOIRE DE VENISE. 

> 

Luce 9 celui du prophete saint Sim6on9 et une fiole du 
sang de J6sus-Christ. 

L'avidit6 spicule surtout : les reliques , vraies ou 
suppos6es, devinrent un objet de commerce. 

II y avait a Gonstantinojde d'autres trophies dont les 
guerriers occidentaux ne connaissaient pas encore le 
prix. Tout ce que les lettres grecques et latines avaient 
produil^ tout ce que le savoir avait confi6 au pajuer^ 
6tait recueilU depuis neuf siecles dans de vastes biblio^ 
thcques , que les soldats disperserent ou que la flanune 
d^vora. On doit d6plorer cette perte ; mais il n'est pas 
possible de rappr6cier. 

La magnificence des empereurs avait embelli la ca* 
pitale de tons les monuments des arts : laGrece, TE* 
gypte , Rome elle-m6me , avaient 6t6 mises k contribu- 
tion pour d6corer Byzance. On citait une multitude d'ou- 
vrages c61ebres, dans lesquels les vainqueurs ne virent 
que les objets d'un luxe inutile ou une matiere qui pour 
recou vrer quelque valeur devait 6tre rendue a des usages 
grossiers. Les statues de marbre furent mutil6es; on 
fondit celles d'airain ; et de tant de chefs-d'oeuvre on ne 
€onnait aujourd'hui que quatre chevaux de bronze dor^, 
qui 6taient places dans I'hippodrome de Gonstantir 
nople (1), et que Dandolo envoya a Venise, ou on les 
61eva sur le portail de •Saint-Marc. C'est ce m^me tro- 
phic que nous avons vu devenir ensuite pour la France 
un juste monument d'orgueil et de douleur (2). 

(1) ISic^tas dit que sur la tour de Fhippodrome il y avait quatre 
chevaux dores vis-a-vis I'un de Tautre. ( Histoire de Manuel Com* 
nene, liv. Ill, ch. v. ) 

(2) Furono portati a Vejiesia quatro cavalll grandi di brouzo dorati 
eh'erano*a Constantinopoli , i quali furono fatti in Persia; et qaando 



LIVBE IV. 241 

II y avail un mois que les croises dominaient dans xxxvf, 
Constantinople au seul titre de vainqueurs. lis s'occu- *^empereu"" 
perent enfin du choix d'un souverain, et, conform6ment *^""- 
a leurs conventions , d6signerent des 61ecteurs pour y 
proc6der. De la part des Frangais on nomma six eccl6- 
siastiques , afin d'etre plus sAr de leur impartiality dans 
un choix dont ils ne pouvaient 6tre I'objet. Ce furent 
les deux pr61ats dont les bannieres avaient 6t6 arbor^es 
les premieres sur les tours de Constantinople , Gamier, 
6v6que de Troyes ; Nevelon, 6v6que de Soissons ; Pierre, 
ev^que de Bethl6em; Conrad, ev^que d'Halberstadt ; 
Jacques de Vitry , 6v^ue d'Acre ; et I'abb^ de Loces , 
au diocese de Verceil. Les 61ecteurs v6nitiens furent 
Vital Dandolo , amiral de la flotte ; Othon Querini ,• Ber- 
tuce Contarini, Nicolas Navagier, Pantaleon Barbo. Les 
auteurs ne s'accordent pas sur le sixieme ; les uns le 
nomment Jean Balegio, les autres Jean Michieli^ C'est 
un devoir de I'histoire de conserver les noms des hommes 
qui ont pris une noble part aux grands 6venements. Ce 
sont la les v6ritables titres de noblesse des families, c'est 
la plus belle recompense de Theroisme ou de la capacite. 

i 
i Romaui acquistarooo la Persia , tolsero i quatro cavalii e li fecero 
portare alia mariDa, e fecero mettere 3ulle loro mouete e medaglie nel 
rovescio i detti quatro cavalii e portati poi a Roma , demum Constan- 
tino imperator romano quando ando ad abitaire a Constantinopoli , cioe 
a edificare la delta citta , tolse i detti quatro cavalii di Roma, e ii porto 
con lui , ed e opera excellentissima ben gittata et netta. Uuo de' quali 
cavalii era sulla g.ilera di ser Dominico Morosinl e per sinistro si 
ruppe un piede di dietro, e giunti a Venesia e scaricati furono posti 
sopra la chiesa di S. Marco; ma il signor Morosini voile tenere per me- 
moria quel piede. Onde la signoria ne fece far un altro e aggiungerlo 
al cavallo, come al presente appare ; ed io ho veduto il deltoi piede. 

( Marin Sanuto, Hte de' Duchi, A. Dandolo. ) 

L 16 



242 HISTOIRB DE TENISE. 

Entre tous les seigneurs qui avaient eu part a celte 
grande conquSte , trois, d6ja 61ev6» a la dignity de sou- 
- verain ^ paraissaient devoir, a raison de ieur rang et de 
leurs services , exclure tons les autres et balancer les 
suffrages. G'^taient le marquis de Montferrat y g^n^ral 
de la croisade ; Baudouin, comte de Flandre, qui en avail 
6t6 le promoteur y et le d(^ Henri Dandolo. 

Le premiery que sa r^putaticm militaire avait appele 
a la t4te de cette expedition , venait de donner une nou- 
velle preuve de ses talents. Le second , Sge seulemeni 
de trente-deux ans , 6tait le plus puissant des princes de 
I'arm^. Le troisi^me^ presque centenaire , avait montr^ 
une force de t6te et de caractere qui avait vaineu tous 
les obstacles, sans cesse renaissants dans une si grande 
entreprise. 

Mais il etait pen naturel de placer sur un tr6ne qu'on 

venait de fonder un vieillard qui ne pouvait manquer 

On propose d'^rouvcr hient6t la d^bilit^ de son 4ge. D'une auire 

le doge. 

part, il y avait a consid^rer que si la courcome ^tait d6- 
f6r6e au doge, les Y^nitiens se trouveraient possesseurs 
de plus de la moiti^ de Tempire f qu'il n'y avait pas seu- 
lement a le garder, mais a le conqu6rir ; qu'ils avaient 
pour cela pen de forces de terre ; qu'il 6tait a craindre 
que les barons , pen satisfaits de Ieur lot , ne retirassent 
leurs troupes , ce qui pouvait en trainer la perte de toutes 
ces conqu^tes. Malgre ces raisons , la majority des 61ec- 
teurs penchait pour Henri Dandolo ; on allait recueillir 
les voix^ lorsqu'un des V^nitiens, Pantal6on Barbo, 
repr6senta que ce choix, quelque honorable qu'il fAt, 
6tait plus dangereux que profitable pour la r^publique. 
Plus la place de doge devenait importante , plus il 6tait 



LIVRE IV. 243 

a craindre qu'un si haul prix offert a l^ambitioB n'excit^t 
des factions , et par consequent des troubles. La r^pu- 
blique ne serait peut4tre pas assez puissante pour garder 
I'emjrire ; et le doge empereur serait trop puissant pour 
respecter toujours les droits de la r6publique. II n'dtait 
pas dans la nature des choses que Tempire d'Orient de- 
pendtt d'une ville 61oign6e et sans territoire. La reunion • 
de ces deux gouvemements en entratnait la translation 
k Constantinople ; et alors Venise devenait sujette pour 
avoir voulu 6lre souveraine. Proposer au venerable 
doge de devenir empereur en cessant d'etre V6nitien , 
c*6tait lui donner un tr6ne sans les moyens de s'y main- 
tenir, et priver la r6publique d'une de ses plus illustres 
families. 

Ces representations , si sages et si gen^reuses , d6ter- 
minerent les 61ecteurs a choisir entre le comte de Flandre 
et le marquis de Montferrat. On a "dit que les V6nitiens 
6cartaient celui-ci , parce qu'ils craignaient un si grand 
accroissement de puissance donne a un prince d^ja 
etabli dans le nord de lltalie. Cette crainte ne paraissait 
pas fondle. La petite souverainete que le marquis de 
Montferrat possedait au pied des Alpes ne pouvait faire 
aucun ombrage k la republique. O^oi qu'il en soit, le 
9 mai, apres une d^ib^ration qui durait depuis le matin, 
la plurality des suffrages se r6unit en faveur du comte Baodouin, 
de Flandre, et a minuit, r^veque de Soissons ayant piandrc! 
proclam6 ce ehoix du haut d*un balcon du palais, toute p^oc^^'"*^ 

^ 11 empereur. 

la ville retentit du cri de Vive I'empereur Baudoum ! 

Le marquis de Montferrat fut le premier a lui baiser la 
main, avec une noble abnegation de ses pretentions. 
Le nouvel empereur fut eieve sur le bouclier. Ce bou- 

16. 



Partap:e des 
pruviiiccs. 



244 HISTOIRE DE YENISE. 

clier 6tait soutenu par le doge, le marquis deMontferrat, 
le comte de Blois et le comte de Saint-Paul . 
XXXVII. II avait et6 convenu que celui des deux concurrents 
frangais qui ne serait pas 61ev6 au tr6ne aurait , avec le 
titre de roi, Tile de Candie et tout ce que Tempire poss6- 
dait au dela du Bosphore : ce fut le lot du marquis de 
Montferrat. Maisil demanda et obtint d'^hanger lepays 
situ6 sur la c6te d'Asie contre la province de Thessa- 
lonique , voisine des Btats du roi de Hongrie , dont il 
devenait le beau-frere en ^pousant Marguerite , veuve 
de I'empereur Isaac. 

On proceda au partage des provinces; plusieurs 
avaient et6 demembr^es depuis longtemps, et de tout ce 
qui restait les crois6s n'avaient encore pu conqu6rir 
que les environs de la capitate. II parait que ceux qui 
firent cette distribution n'^taient pas suffisamment ins- 
truits de I'etendue de Tempire. On donna des princi- 
paut6s en Asie a ceux qui voulurent tenter d'en aller 
prendre possession. Mais comment faire des conquStes 
avec une arm6e r6duite a moins de quinze mille hom- 
mes , divis6e entre tant de nouveaux souverains ? II 6tait 
Evident que ce partage de Tempire devait miner en peu 
de temps la puissance des Latins dans I'Orient. Assez 
forts pour d6truire , ils ne r6taient pas assez pour con- 
server. Quand on lit , dans Yillehardouin , les conqu^tes 
que tel ou tel prince entreprenait avec cent ou six vingts 
chevaliers , on croit lire les expMitions des lieutenants 
de Pizarre ou de Femand Cortez ; et Ton est humili6 de 
voir les fils des Grecs et les restes de Tempire romain 
trait^s avec ce m^pris. 
II n'est guere possible de dire avec exactitude quel 



LIVRE IV. 245 

fut le pays qui 6chut a chacun des copartageants. L'acte 
de partage a bien 6te conserve par les historiens (1); 

(1) II est dans les notes de la Chronique de Dandolo, liv. X, ch. in, 
par. 33. 

Voici te^^tuellement ce qui conceme les Yenitiens : 
Pars terrarum demini Bucis ei communis alias gentis f^'enetiarum. 
De prima parte imperii Romanix qns devenit commnni Venetiarum, 

Civkas Archadiopolis , 

Missini, 

BulgariOgo, 

Pertinentia Archadiopoli, 

Pertinentia Pictis et Nicodemi , 

Civitas Heraclese , 

Pertin^tia Caludro, cum civitate Rodesto et Panedo cum omnibus^ 

quassubipsis, 
Civitas Adrianopolis , cum oranibui^ quae $ub ipsa v 
Casalia Corici vel Coltricfai, 
Pertinentia Braebiali , 
Sageedei vel Sagaelai ^ 
Pertinentia de Muntimanis et Sigopotomo, cum onsnibus quse sub 

ipsis, 
Pertinentia Gani , 
Certasca Miriofitum , 
Casalia de Raulatis et Examiiii , 
Pertinentia Gallipoli^ 
Cortocopi CasaKa, 
Pertinentia Peristatus, 
Emborium vel Estborium^ 
Lazua et Lactu. 

Hfec est secuiida pars lerrarum di Ducis et communis Yenetiarum 
de secunda parte imperii Romani. 

Provincial Lacedaemonise Miera et Megali Epicephis, 
Parva et magna pertinentia Calobries vel Calobrita , 
Ostrones vel Ostrovos, provincia Colonis,Oreos, Caristos, 
Antrus, Concilani , vel Conchi Latica , Cavisia vel Nisia, 
S^gina et Calirus vel Culuris , pertinentia Lapadi , 
Zacinthos, Oprium vel Orili, 



2i6 HISTOIRE BE VENISE. 

mais il y a beaucoupde noms qui soni m6connaissabIes, 
et J chose ^tonnante , on n'y trouve pas rindication de 
toutes les villes ou provinces qui appartenaient alors a 
I'empire grec. 

Ces possessions furent conced6es aux barons avec des 
titres inconnus jusque alors dans I'Orient. Le comte de 
Blois fut due de Nic6e ; Villehardouin , mar^chal de Ro- 
manie. La nouveaut6 des titres attestait un grand chan- 
gement qui s'etait op6r6 dans le systeme de la soci6te; 
et la Grece dut sans doute 6tre 6tonn6e de voir un comte 



Caephalonia, Patre, Methone, cum omnibas suis scilicet perti- 
nentiis de Brana , pertinentia de Catacha Gomo , cum villis, Chirse 
hermis filise imperatoris, vei kir Alexii, cum villis de Molineti , et de 
cseteris monasteriorum sub quibusdam villis, quae suut imperatqris, 
scilicet de Micra, et Megali Epicepsi, scilicet parva et magna pro- 
viucia Ricopalla vel !Nicopalla , cum pertinentiis de Artha et Bohello , 

de Anatholico, de Lesconis etde caeteris et monasteriorum cum 

Cartolaratis. 

Provincia Dirrachii et Arbani , cum Glominissa vel Clavinissa de 
Vaguetia , 

Provincia de Granina , 

Provincia Drinopoli;, provincia Aeridis, Leucas et Goripho. 

Muratori, dans son Edition de la Chronique de Dandolo rapporte, 
a la suite de ce traite, une.variante qu'il dit avoir vue sur le manus- 
crit de la bibUotheque Ambrosienne. 11 y a quelques noms ecrits dif- 
feremment, etm^me quelques-uns deplusou de nioins; maisil est fort 
difficile d'expliquer tout a fait Tune et Tautre lecon. Quand les Fran- 
^ais et les Y^nitiens voulurent se mettre en possession d'uu territoire 
si imparfaitement connu et si vaguement design^ dans Facte de par- 
tage , quelques difficultes s'eleverent entre les co-partageants ; mais elles 
furent terminees a Tamiable par des arbitres qui de la part de Henri 
Baudouin furent Geoffrey de Villehardouin et Miles de Brabant ; et 
de la part de Marin Zeno, podestat v^nitien , Bartole , Aidibrand , et 
Andre Bembo; ils prennent dans Facte le titre dejudices Fateti, Get 
acte est rapport^ par Mubatobi, dans ses Antiquites du moyen dge, 
dissertation xlvii*, p. 233. 



LIVHE IV. 247 

de Naxe, un prince de Lac6d'6mone, un due d'Athenes. 

On se partageait, on troquait, on vendait les pro*- 
vinces et les villes ; et ces mutalions prouvaient ^gale- 
ment ravidit6 et Tignorance des nouveaux posi^seeurs. 
Des villes jadis libres 6taient jou6s aux di^s par des 
hommes grossiers , qui n'en connaissaient pas m^me la 
position. 

Je n'ose me hasarder a traduire la liste des pays qui ceuesqui 
entrerent dans le partage des V6nitiens. ^vSen*?'' 

Parmi les noms qu'on peut reconnattre, on y re*, 
marque : au fond du Pont-Euxin , Lazi ^ sur la c6te de 
TAsie Mineure ; Nicopolis , dans le bassin de la Propoi>- 
tide; au nord^ H^racI^, ifigos-Potamos et Rodosto; sur 
la c6te m6ridionaIe , Nicom^die , Gallipoli k rexti^mit^ 
dn d^troit de rHellespont; sur TH^bre de Thrace, Adria- 
nopolis, aujourd'hui Andrinople; deux pUces dans Ttle 
d'Eub^e , Ortos et Garistos ; plusieurs ports autour du 
P61oponnese , savoir Egine : dans le golfe Saronique , 
Megalopolis dans la Laconie , Colone et M^thone , a la 
pointe de la Mess^nie , et Patre, aujourd'hui Patras , au 
d^troit qui s6pare le golfe de Corinthe de la mer lonienne ; 
enfin toutes les ties de cette mer , depuis Zante jusqu'si 
Corfou , et Dirrachium sur la c6te de la Dalmatie. 

II faut ajouter k ces possessions plusieurs lies de I'Ar- 
chipel , dont il n'est pas fait mention dans I'acte de par* 
tage : Tile de Candie , que les V6nitiens acquirent du 
marquis de Montferrat, le 12 aoAt de la m6me ann^e, 
pour dix mille marcs d'argent (1), et enfin le quart de 

(1) Marin Sanuto, dans son Histoire des Dues de f^enise, rapporte 
cette tranaaetioD. Elle est aiissi dans Fhistoire d^ marquis de MoDt* 
ferrat, par Benvenuto di San-Georgio, lequel dit que les Y^nitiens 
n'acquitterent pas entidrement le prix de la vente. Les auteurs varient 



2i8 IllSTOIRE DE VENISE. 

Constantinople. On voit que le traite leur assurait la 
possession de ces rivages oil la fable ing^nieuse avait 
suppose autrefois la conqu^te de la Toison-d'Or. Ce fut 
a bon droit que le doge , apres avoir chauss^ les brode- 
quins rouges , marque de la dignity imp6riale , ajouta 
a ses titres celui de seigneur du quart et demi de Teinpire 
remain (1). 
x.wviit. Aussit6t qu'ils fureht maitres de Constantinople, le 
'•So^i^iu ^^^v®' empereur , le marquis de Montferrat et le doge, 
avec le pape. 6crivirent au pape pour le prier de sanctionner , par son 
approbation , tout ce qui avait 6t6 fait. L'ex communi- 
cation avait 6te lanc6e contre les Y^nitiens a cause de 
rexp6dition de Zara : le moment etait favorable pour 
demander qu'elle f At lev6e ; et il devenait n6cessaire de 
reconcilier la r6publique avec le saint-siege , afin de 
prevenir toutes les difficult^s que pourrait 6prouver, de 
la part de la cour de Rome, Telection d'un Y6nitien au 
patriarcat de Constantinople. 

Dandolo, en mSme temps qu'il rendait compte au pape, 
avec dignite et avec mesure, des raisons qui l^gitimaient 
rexp6dition de la r6publique contre une colonic rebelle, 
envoya solliciter I'absolution aupres du cardinal Pierre 
de Capoue , 16gat du saint-si6ge dans la Palestine. Ce 
16gat se trouvait alors dans des circonstances fort diffi- 
ciles. Le pen de crois6s qui 6taient all6s dans la Terre 



sur ce prix. Ducange, dans son Histoirede Constantinople, dit mille 
marcs d'argent; et en effet lacopie de Finstrument, rapport^e par 
rhistorien du Montferrat, contient ces mots : « Vos ad prsesens milii 
dare debetis mille marehas argenti, et tantas possessiones a parte oc- 
cidentis quarum redditns decern millia iperperaaurijuxta existima* 
tionem unius mei amici et alterius vestri, annuatim capiam. » 
(t) Dominus quartsc partis e dimidia^ imperii romani. 



LIVRE IV. 249 

Sainte n'y avaient fait que des efforts infruetueux. Pierre 
de Capoue etait oblige de renoncer, pour le momeot, a 
toute nouvelle entreprise , et il venait de conclure une 
tr^ve de six ana avec les Sarrazins. II accorda cette ab- 
solution y qui cpnstatait au moins la souooLission de la 
republique. « Les V6nitiens , ditFleury (1), n'avaient 
« donn6 aucune satisfaction ; mais le legat aimail mieux 
« les conserver imparfaits que les perdre entierement ; 
« il craignait qu'ils ne g&tassent les autres. » 

Le pape ne pouvait pas oublier combien les croises, 
et surtout les V6nitiens, s'6taient rendus coupahles de 
desobeissance. Au mepris de ses anathmes, ils 6taient 
all6s a Zara; au lieu de faire voile pour la Palestine, ils 
avaient fait la guerre au roi de Hongrie, chretien et 
m^me crois6; ils avaient attaqu6 un autre prince chre- 
tien, avaient ren verse un tr6ne, et s'6taient partage un 
empire , sans attendre les ordres du saint-siege. Cette 
guerre avait fait manquer I'exp^dition de la Terre Sainte. 
Aussi la r6ponse du pape commencait-elle par une r6- 
primande severe ; il leur reprochait de n'avoir pas ac- 
compli leur voeu, d'avoir pr6f6r6 les richesses.de ce 
monde auii biens celestes, d'avoir attaqu6 sans mission 
un peuple, schismatique a la v6rit6, mais sur lequel ils 
n'avaient aucune juridiction. II faisait ensuite le tableau 
de toutes les horreurs, de toutes les profanations qui 
avaient souill6 la prise de Constantinople. Ces crimes ne 
pouvaient que d6tourner les Grecs de revenir au sein 
de I'Eglise romaine; « Cepeiidant, ajoiitait Innocent III, 
« les desseins de la Providence sont irap6netrables. 
« Votre action est injuste, mais les Grecs avaient peche ; 

(1) Liv. LXXV1«. 



\ 



250 HtSTOIRE DE YENISE. 

« Dieu s'est servi de vous pour les punir. Puisque celte 
« terre vous est acquise par le jugement de Dieu, nous 
« croyons pouvoir vous autoriser k la defeudre. Nous 
« esp6rons que Dieu vous pardonnera , si vous gouver- 
« nez a vec justice , si vous ramenez les peuples a notre 
« sainte communion , si vous restituez les biens de I'E- 
« glise , si vous faites penitence, et surtout si vous per^ 
« sistezdansla resolution d'accomplirvotrevoeu(l). » 
Le pape envoya un 16gat a Constantinople, qui vit 
avec douleur que les barons et les V6iiitiens s'etaient 
partage les domaines de I'Eglise en m6me temps que le 
territoire de I'empire. 
XXXIX. U restait a elire un patriarche ; il devait 6tre pris parmi 
^p^riarche" ^^s V6nitiens, conform6ment au traits. Le choix tomba sur 
^^^tiDopie?" Thomas Morosini. Ce choix n'avait rien que de louable; 
mais le pape jugea que I'^lection n'avait pas 6t^ faite dans 
les formes canoniques, parce qu'elle avait eu lieu en 
vertu desordres ou des pouvoirs du doge, et qu'elle avait 
6te faite paries nouveaux chanomes de r6glisedeSainte- 
Sophie, nomm6s par Dandolo. En consequence le pape 
cassa reiection; mais, en consideration du m6rite du 
sujet, il nomma lui-m6me I'elu patriarche de Constan- 
tinople. Ce patriarche se trouvait alors a Rome. II passa 
par Venise pour aller prendre possession de son si^ge ; 
la le senat lui fit jurer de ne nommer aux canonicats de 
Sainte-Sophie , etide ne promouvoir aux si6ges de sa ju- 
ridiction , que des sujets v6nitiens. Le pape, inform^ de 
ce serment, le declara nul, et d6fendit a Morosini de le 
tenir (2). 

(1) Codex Italix diplomaticus, torn. 11, par. II, sect, vi, x. 

(2) Cette bulle est dans la yie d Innocent Illy ins6r^e par Muratori 
dans sa collection Rerum ItaUcarum Scriptores, torn. Ill, p. ^43. On 



LIYRE l"^. 2ol 

La republique etait plus puissante que le nouvel em- xl. 
pereur. Elle venait d'acqu^rir plusieurs millions de su- q^Sfdw 
jets; mais il restait a les soumettre eta les conlenir. fiefs dans ses 

** ^ noavelles 

Telle 6tait I'entreprise d'un Etat qui , si on ne compte cooqufites. 
pas la Dalmatie , presque conlinuellement r6voltee, n'a- 
vait guere que deux cent mille &mes de population (1). 
II y avait dans cette conquete un avantage au partage 
duquel les belliqueux allies des Venitiens ne pr6ten- 
daient pas : c'6tait le commerce. 

Les nouvelles possessions 6chues aux Venitiens par le 
traits 6taient toutes maritimes , a I'exception d'Andri- 
nople. Elles pr6sentaient une suite de ports et d'iles, de- 
puis le golfe Adriatique jusqu'au BospTiore. Dans I'im- 
possibilite ou le gouvernement se voyait d'occuper a la 
fois un si grand nombre de points isol^s, il accorda, en 
1207, a tons les citoyens v6nitiens la permission d'ar- 
mer pour conqu6rir les ties de I'Archipel et les ports 
de la cdte non encore soumis, a condition qu'ils les 
tiendraient comme fiefs de la republique. On ne reser- 
vait que Tile de Candie et celles de la mer lonienne. Cette 
proclamation ouvrit une nouvelle carriere a I'ambition 
et a la cupidity. Les nobles et les marchands v6nitiens, 
citoyens 6gaux d'une republique ou les fiefs 6taient in- 
connus, s'empresserent de hasarder leurs richesses pour 

y lit : « Tibi mandamus et in virtute Spiritus Sancti districte prsccipi- 
mus quatenus juramentum illud nequaquam observes. 

(1) Dans le tableau rapide des revolutions de Tltalie, place a la t^te 
de VHistoire de Florence^ Machiavel se borne a dire : <« Les services 
que les Venitiens rendirent aux Franc^ais pour leur passage en Asie , 
leur valurent en recompense Ttle de Candie. » II faut en convenir, c'est 
dire trop peu : ils coopererent a la conquete, et ils ne regureut point 
rile de Candie 5 titre de recompense, puisqu'iis I'acheterent. D'autres 
possessions leur furent cedees, mais a titre de partage. 



232 HISTOIRE 0E VENISE. 

(ievenirconqu6rants et feudataires. La l^chete des Grecs 
leur facilita ces conqu^tes. 

Marc Dandplo et Jacques Viaro s'emparerent de Gal- 
lipoli , qu'ils firent 6riger en duch6. 

Les lies de Naxos, Paros , M^los et Horin6e formerent 
une principaute, que la famille de Marc Sanudo con- 
serva pres de quatre cents ans. 
Marin Dandolo s'^tablit a Andros. 
Andre et J6r6me Ghisi prirent Th6onon, Sciros et Mi- 
cone ; Pierre Justiniani et Dominique Michieli , Tile de 
Ceos ; Raban Cornaro s'6tablit sur les cdtes de N6gre- 
pont, oil il eut de la peine a se maintenir; et Philocole 
Navagier porta le titre de grand-due de Lemnos. 
xLi. Nous avons fait remarquer que la ville d'Andrinople 
i^^provinces ^t^i* '^ sculc posscssion de la r6publique dans Tinterieur 
*^*'"^i*®** des terrJBs. Cette place etait un poste avanc6 pour la de- 
fense de Constantinople. Elle se trouvait dans le voisi- 
nage d'un prince puissant, auquel les Grecs avaient eu 
recours en haine de leurs nouveaux maitres. Le roi des 
Baiidouin et Bulgarcs profita de I'occasion , promit des secours : la 
ten" pour*r^ Tevoltc 6clata daus toutes les provinces , la garnison ve- 
iurrwSion. ^i^enne d'Andrinople fut obligee de se retirer, et il fal- 
lut rappeler des troupes de tons c6t6s pour aller faire le 
siege de cette ville. Mais tel 6tait le m^pris des Latins 
pour le peuple conquis, qu'ils ne voulurent pas admettre 
les Grecs dans leur arm6e , m^me comme recrues. 
i/empereur Baudouiu partit aussit6t de Constantinople avec pen 
prisonnier. de Hiondc , saus sc douucr le temps d'attendre son ar- 
men^var^ll mcc , quc dans les circonstances il etait fort difficile de 
battue k r6unir. Le vieux dofi:e, dont I'activit^ ne se ralentissait 

Constanti- . ^ ^ 

nopie. pas, arriva devant la place aussit6t que lui. Le roi des 

« 

Bulgares, prompt a la secourir, ne tarda pas a venir atta- 



LIVRE IV. 253 

quer les assi6geanls dans leurs lignes. lis poursuivirent 
imprudemment un corps de cavalerie qui fuyait pour les 
attirer ; I'exces de la bravoure occasionna une d6route 
complete ; I'empereur tomba entre les mains des Bulga- 
res, le comte de Blois fut tue. Le doge et Villehardouin 
rallierent les debris de I'arm^e , et op6rerent la retraite 
sur Constantinople , vivement poursuivis par I'ennemi , 
ayant a traverser un pays en etat de r6volte , et laissant 
I'empereur au pouvoir d'un vainqueur barbare, qui lui 
fit indignement couper les jambes et les bras. Telle fut 
la destin6e d'un jeune prince que , si peu de temps au- 
paravant , la fortune avait appel6 de si loin au trdne de 
Constantinople. Mutil6 , jet6 sur un rocher, il y expira 
au bout de trois jours. 

Daiidolo ramenait, a travers mille perils , les restes 
d'une arm6e qui naguere avait soumis un empire. En 
consid6rant que de toute cette conqu^te il ne restait que 
deux ou trois villes, il duteprouver cette grave douleur 
qui , sans les d^courager, p6se sur les Ames • fortes au 
moment ou le fruit de leurs meditations et de leur Cons- 
tance va leur 6chapper. 

La bataille avait ^t^ perdue le 14 avril; Danddlo, le xui, 
promoteur de cette grande entreprise , qui semblait se p^n^oll 
terminer d'une maniere si deplorable , succomba , non * i»»"" '^os. 
a un siecle de travaux, non a la douleur, mais a une ma- 
ladie, le 14 juin 1205; il fut enterr6 dans I'^glise de 
Sainte-Sophie. La gloire de ce doge donna lieu a une in- 
novation remarquable : il paratt qu'il fut le premier 
dont on grava le nom sur les monnaies de la repu- 
blique (1). 

(1) Muratori a donn^ la description et Tempreinte d*une piece d*ar- 



254 HISTOIRB Dfi TGNISE. 

Si main tenant on se demande quel fut, en demiere 
analyse, le fruit de cette conqu^te , on est oblig6 de re- 
connaitre que le r6sultat en fut tres-important pour les 
V6mtiens , puisqu'elle assura la splendeur de leur r6pu- 
blique en lui donnant I'empire des mers; mais pour 
I'Europe, ce resultat fut la perte inutile de beaucoup de 
vaillants hommes , I'incendie de Constantinople, la des- 
truction de monuments pr6cieux, la chute d'un empire, 
et un d6membrement qui en facilita bient6t la conqu^ie 
aux barbares. L'unique fruit que I'Europe paraisse avoir 
retire de cette grande revolution, c'est Tintroduction de 
la culture du millet, dont le marquis de Montferrat 
envoya quelques graines a ses Etats d'ltalie (1). 

gent portant cea mots : H. Danduhis ( j^niig. Italicx medU mvi, dis- 
sertation xxvil*, p. 648. ) 

(1) « Donaverunt bursam unam plenam de semioe seu grams de co- 
lore aureo et partim albo , non amplius antea visis in regionibus nostris 
qui dixerunt detoltsse ab una provincia Asise , Tiatolia dicta, et rocari 
meligay quae traeta temporis magnum redditum et sobsidiim palriac 
compararet. » 

Je suis redevable de la connaissance du document d'ou j*extrais ce 
passage h M. Michaud, qui Ta ins^r^ dans les pieces jnstifleatires de 
son Hisioire des Croisades ; mais on m'a fait observer que je m^^tais 
trompe dans ma premiere Mitiou en traduisant meliga par mais. Je 
dois cette correction h M. Dureau de la Malle. 



^» 



>^^»««%^«>«/«*/»'^%^M«%/«'^«/«i^^m/^%<«/»%^>* «/%^wv%^%^^%^>^«/«/«%^%*^»'i^v^^%^^/^%««%/«^ 



LIVRE V. 



Pierre Ziani doge. — Occupation de Corfou et de Candie. — Guerre 
contre les Genois. — R6voltes de Candie ( 1205- 122S ). — Dogat 
de Jacques Thiepolo. — Affaires de Constantinople. — Chute de 
I'empire des Latins en Orient ( 12^ - 1261 ). -— Nouvelle r^olte de 
Candie. — Rivaliti^ du pape et de Teoipereur FrMerie IL — Guerre 
de Yenise contre Erzelin , tyran de Padoue ( 1228 - 1252). — Guerre 
contre les Genois ( 1252 - 1269 ). — R^volte du peuple de Venise. 

— Changementdans la forme des Elections. — Creation de la charge 
de grand-chancdier. — Disette. — ]£tabHssement du droit de na- 
vigation dansTAdriatique. — Guerres qui en sont la suite. — Do- 
gat de Laurent Thiepolo, de Jacques Contarini et de Jean Dandolo. 

— £tablis$ement du saint'office a Yenise ( 1269- 1289 ). 

La loDgue absence de Henri Dandolo , ses sucoes, i. 
rimportance personnelle qu'il s'6tait acquise j les con- 
quotes qu'il avait faites pour la r6publique , tout cela correcteure 
avait plac^ le gouvernement y^nitien dans une situa- ^ant rinter- 
tion absoloment nouvelle. On n'avait rien a reprocher 
au doge qu*on venait de perdre. Son ambition avait 
para desint^ress^e ; cependant le s6nat n'avait pu voir 
sans inquietude le chef de I'Etat aqu^rir une si grande 
puissance. II en r^ulta qu'a la mort du successeur 
de Henri Dandolo on nomma une commission de cinq 
membres pour proposer dans rinterregne la r^forme 
des abns qu'on aurait pu remarquer dans le gouver-^ 
nement. L'institution de ces nouveaux magistrats^ 
auxquels on donna le titre de correcteurs du serment 



Etablisse- 
meni des 



256 HiSTOIRE DE VENISE. 

du doge , ayant ete maintenue , chaque modification 
proposee par ces censeurs, appeles a faire Texamen 
des reformes dont le gouvernemeni 6tait susceptible , 
* devint un nouvel article de la constitution de I'Etat 
et une garantie contre le pouvoir du premier magis- 
trat de la republique ; on fit plus , on passa de la re- 
forme des lois a la censure de I'administration , et de 
Tadministration a Tadministrateur ; on nomma trois 
inquisiteurs pour juger le prince defunt. De sorte qu'a 
la mort de chaque doge il se trouva un tribunal tout 
pr6t a prononcer sur sa conduite ; et il en fut des doges 
comme des rois d'Egypte : ils eurent un jugement a 
subir apres leur mort. 
Pierre ziani On douua pour successcur a Henri Dandolo Pierre 

dose 

1205. Ziani, fils de I'ancien doge du m^me nom. A Cons- 
tantinople le doge fut remplac6 par un representant 
de la republique , auquel on donna le titre de podes- 
tat. Le choix tomba sur Marin Z6no , a qui on donna 
un entourage de conseillers et d'officiers pour I'aider 
dans les soins de I'administration et pour relever sa 
. dignit6. 
II. Une flotte de trente et une galeres mit a la voile pour 

flmte \i^^ ^ll^r prendre possession des iles que la republique s'6- 
tienne. j^it r6serv6es. 

Dans sa route elle rencontra un corsaire g6nois, 
qui, bieh qu'accompagn6 d'une escadre de neuf ga- 
leres , fut envelopp6 , attaqu6 , pris , et pendu sur-le- 
champ. 

Elle 8'empare Pour uu Etat qui pr6tendait exercer le droit de son- 
de Corfou. . T r ^ 

veramet6 sur toute la surface de I'Adriatique , Corfou, 
qui garde on menace I'entree de ce golfe ^ 6tait une 
possession indispensable. Cette tie n'appartenait point 



LIVRE V. 2o7 

alors a I'empire grec , mais elle en avait 6t6 une de- 
pendance. Nous avons rapports que les princes nor- 
mands ^tablis dans la Pouille s'en ^talent empar^s. Le 
royaume de Naples avait pass6 depuis dans des mains 
qui n'^taient pas en 6tat de garder ce poste impor- 
tant. Quand la flotte v^nitienne se pr6senta devant le 
port , elle n'^prouva aucune resistance. On s'empressa 
de mettre quelques ti-oupes a terre pour prendre 
possession de la capitale , et on mit a la voile pour 
Gandie. 

En passant devant Modone et Cbron , sur la c6te du Prend po«/ 
Peloponnese, on y jeta de faibles gamisons ; laGrece li^onett 
etait au premier occupant. Strange exemple des vicis- ^® ^®*^"- 
situdes humaines! Athenes, des qu'elle apprit qu'on 
avait vu une flotte v6nittenne dans ces mers , se Mta 
d'envoyer des deputes a Venise pour demander des 
maitres. 

Peu de jours apres , on apergut le mont Ida ; la flotte Eiie occupc 
vint Jeter Tancre sous cette tlefameuse, qui ferme*"®^^^^" 
I'Archipel , et a qui son 6tendue , d'environ soixante 
lieues, sa fertility, ses cent villes, et I'avantage de sa 
position 9 avaient procure autrefois la domination de la 
M6diterran6e. 

L'arm6e v6nitienne 6tail sous le commandement de 
Rainier Dandolo et de Roger Premareni. La conqu^te 
de la ville de Candie ne coAta que peu d*efforts , et la 
soumission tie tout le pays fut le r6sultat d'une cam- 
pagn« . Jacques Thiepolo y fut envoye pour le gouvemer , 
[ avec le titre de due. Mais cette soumission avait 6t6 

trop rapide pour ^tre sincere : d'une autre part, les 
G6nois ne pouvaient voir sans jalousie les rivaux de 
de leur commerce former de si puissants 6tablissements 

i I. 17 



258 HISTOIRG DE VENISE. 

dans les mers de TOrient, Gependant, ne voulant pas 
en venir dans ce moment a une guerre ouverte oontre 
la r6publique , ils lui chercherent un ennemi , et d6- 
terminerent le comte de Malte , par les secours qu'ils 
lui fournirent sous main , a se mettre a la t^te des 
Candiotes mecontents; de sorte que leur revolte 6clata 
presque immediatement apres leur soumission. 
III. Je ne me propose point de raconter tous les combats 

"ctue acl^ que les V^nitiens eurent a livrer pour conserver la 
possession de cette lie. Ce fut, de part et d'autre, une 
suite non interrompue d'efforts pour secouer le joug 
et pour I'appesantir (1). 

Toujours de nouvelles tentatives de la part d'un 
peuple moins jaloux de son ind6pendance qu'impatient 
d'une domination lointaine; secours insuffisants four- 
nis par les ennemis de la m^tropole ; sacrifice conti- 
nuel des soldats et des tr^sors de celle-ci , pour faire 
rentrer les r6volt6s dans le devoir; r6sultat uniforme 
des expMitions maritimes; succes des invasions, tou- 



(1) En 1207 revolte soutenue par le comte de Malte. 
iBn 1320 revolte des Agiost^phanites. 
En 1226 nouvelle insurrectiou. 

£n 1228 revolte soutenue par Jean Vatace, empereur de Nicee. 
En 1241 revolte a Tiustigation de Michel Pal^ologue. 
En 1242 revolte de George etde Theodore Cortazze. 
En 1243 revolte d' Alexis Calerge , qui dure dix-huit ans. 
En 1324 trois r^voltes moins considerables. • 

En 1324 revolte de Varda Calerge. 
En 1326 revolte de L^on Calerge. 
En 1327 insurrection apaisee par Justinien Justiniani. 
En 1 34 1 revolte punie par Justiniani et Morosini. 
En 1361 revoke des colons v^nitiens de Candie, qui durejusquen 
1 364. 
En 1^65 revolte des freres Calerge, calm6e en 1366. 



LIVRE V. 259 

jours rapide , parce qu'elles sont impr6vues , toujours 
peu durable, parce qu'elles ne peuvent ^tre soutenues ; 
toutes les descentes suivies d'une occupation facile, 
jamais d'une possession paisible; la partie monta- 
gneuse du pays offrant toujours une retraite assur6e 
aux rebelles ; les campagnes commenc6es par une vic- 
toire 6clatante , finissant par une guerre do postes , 
qui ruine ordinairement le vainqueur ; cl^mence apres 
les succes incomplets ; executions apres les victoires 
d6cisives ; c'est ce que pr6sente cette guerre de cent 
soixante ans , qui ajoute a la difficult^ de r6soudre le 
probleme de rinutilit6 des grandes colonies. Les V6ni- 
tiens appelaient toutes ces insurrections des r6 voltes, 
lis pr6tendaient a la fid^lit^ , a la reconnaissance d'un 
peuple qu'ils avaient achet6. lis attribuaient cette 
resistance a Tinconstance , a la perfidie ; mais , comme 
I'a dit un historien tres-estimable (1), il etait aussi facile 
de I'expliquer par des vertus que par des vices. 

La premiere insurrection des insulaires obligea le 
due de Candie et les g6n6raux v6nitiens a se rembar- 
quer. La r6publique fit partir de nouvelles troupes ; le 
comte de Malte , qui s'6tait mis a la t^te des r6volt6s , 
ne jugeant pas a propos dese sacrifier pour leur defense, 
les abandonna , et les V6nitiens furent bient6t mattres 
des principales positions. 

On proposa dans le s6nat de faire demolir toutes les 
places fortifiees de I'ile. Rainier Dandolo repr6senta 
qu'elles ^taient encore plus utiles aux troupes regu- 
lieres, mais peu nombreuses, de la m^tropole qu'a la 
population insurgee , et il proposa noblement de pour- 

(1) M. SlMOMDE-SlSMONDI. 

17. 



260 HISTOIRE BE VENISE. 

voir de ses deniers a I'entretien de ces fortifications^ 

Son offre ne fut point acceptee, mais son avis pr6valut. 

Lesvenitiens II importait d'accoutumer les Candiotes k ne plus 

y envoient • ir i i» . ^ •.• 

uuecoionie. consid^rer la nation venitienne comme une nation 
^trangere ; dans cette vue , on d61ib6ra d'engager les 
citadins de Yenise a former des ^tablissements dans 
cette tie , ay transporter leur residence ; et pour les y 
determiner on confisqua la moiti^ des terres des r6- 
volt6s, et on les distribua aux nouveaux colons (1) : 
singulier moyen de s'attacher un peuple que de le d6- 
pouiller, et de vouloir qu'il reconnaisse des cbncitoyens 
dans ceux qui ont envahi son heritage. Tite-Live raconte 
qu'apres la conqu^te d'Antium, lorsque le s^nat voulut 
en partager le territoire et y envoyer une colonic , on 
eut peine k trouver dans Rome , encore pauvre , des 
citoyens qui consentissent a s'expatrier pour s'enrichir; 
ils aimaient mieux d6sirer du bien a Rome qu'en pos- 
s6der a Antium. A Vemse on vit partir cinq ou six cents 
families ponr aller fonder la nouvelle colonic. 
j:ombai Lcs G^ois , voyant les V6nitiens a peu pres mattres 
^oinoi*^ de Gandie, voulurent couper la communication de cette 
colonic avec la miStropole ; ils envoyerent une flotte de 
trente galeres croiser a I'entr^e de I'Adriatique. Au&- 
sit6t , sans se donner le temps d'armer une flotte plus 
considerable, I'amiral Jean Tr^visan appareillade Yenise 
avec neuf gros vaisseaux , courut sur I'ennemi , qu'il 
rencontra a la hauteur de Trapani, sur la c6te de Sicile, 
et I'attaqua sans s'embarrasser de rin^galite du nombre. 
Des le commencement de Taction un de ses vaisseaux 



(1) L'acte de cette concession est rapporte dans VHistoirede Fe- 
9us€, par Andr^ Navagier. 



LIVRE V. 261 

tomba au pouvoir des Genois. Tr^visan continua le 
combat avec fureur , reprit son vaisseau , et vit les 
G6nois fuir a pleines voiles. Non content de ce succes, 
il les poursuivit jusque sur la c6te d'Afrique, les atta- 
qua de nouveau , s'empara de quatre de leurs galeres, 
et, s'acharnant sur ce qui restait, livra un troisieme 
combat le lendemain. Six galeres ennemies seulement 
parvinrent a s'echapper. Le s6nat de G^nes fut r^duit 
a demander la paix, que le gouvernement v6nitien d6- 
sirait ardemment , pour pouvoir a loisir s'6tablir dans 
ses nouvelles conqu6tes. 

Les seigneurs frangais qui s'6taient empar^s de la 
principaute de N6grepont et de TAchaie r^clamerent 
le secours de la r6publique : en le leur accordant elle 
acquit deux puissants vassaux. 

Ce qu'elle avait fait pour Candie, elle le fit pour colonic en- 
Corfou; une colonie y fut envoy ee. corfou. 

Telle 6tait son ambition de former de nombreux 6ta- croisade cq 
blissements dans I'Orient, qu'elle prit part a une sixiemo ^^^ ^' 
croisade, quise dirigeait sur I'Egypte. Les V6nitiens y 
coop6rerent d^ deux manieres : en y envoyant une 
flotte et des troupes , et en y transportant celles du roi 
de Hongrie, qui pour prix de ce service c6da a la r6pu- 
blique tons ses droits sur les villes de Dalmatic, dont elle 
6tait alors en possession. Cette nouvelle guerre contre 
les Sarrazins n'eut aucun succes. On prit d'abord Da- 
miette; mais bient6t apres I'arm^e chr6tienne, se trou- 
vant bloqu6e dans une position p6rilleuse, entre le Nil 
et Tannic du soudan M616din, se vit obligee d'acheter 
par la restitution de Damiette la permission de se rem- 
barquer. On signa une tr^ve de huit ans. 

Une seconde re volte eclata dans Candie. Le gouver- *^^'^^**^ 



262 HISTOIRE DE VENISE. 

neur appela a son secours le prince de Naxe , vassal 
de la r6publique. Ce prince aida le due a soumeltre les 
rebelles; mais, cheque des airs de superiorite qu'affec- 
tait celui-ci, 11 fomenta une nouvelle sedition, le con- 
traignit a fuir de son palais, sous des habits de femme, 
^ a se refugier dans un chateau, I'y investit, et se rendil 
maitre de I'ile. II fallutfaire partir des troupes de Venise 
en toute hate , pour aller d61ivrer le gouverneur. Ces 
troupes surprirent Candie , et obligerent le due de Naxe 
a se rembarquer ; mais la r6volte ne tarda pas a se 
rallumer. Les Candiotes taillerent en pieces un corps 
qui avait voulu les forcer dans leur retraite. Le senat 
rappela successivement sesgouverneursjusqu'a ce que 
Tun d^eux fAt assez heureux on assez habile pour etein- 
dre I'ineendie, ce qui proeura a la colonic un calme 
de deux ans. 

Abdication II y cu avait vingt-quatre que Pierre Ziani regnait. 
pterre^ziani. Scutaut Ics approchcs dc sa fin , il abdiqua sa dignite , 
et mourut un mois apres. Ind^pendamment des 6vene- 
ments militaires que nous avons recontfe , il faut rap- 
porter a son dogat I'institution d'un tribunal de qua- 
rante membres, charg6 de juger les affaires civiles. 

Creation de L'aucienue quarantie ne conserva plus dans ses attri- 

la quarantie i .. , pp . • • n 

civile, butions que les affaires crimmelles. 

IV. L'^lection qui suivit la mort de Pierre Ziani donna 

S'^^tfcienre! ^^^^ ^ ^^^ circoustaucc singuliere. Les i&lecteurs etaient, 
jacquesThie- comme uous Tavous vu , au nombre de quarante ; il ar- 

polo doge. ' ^ 

1228. riva qu'il y eut partage entre Rainier Dandolo et Jacques 
Thiepolo; les 6preuves du scrutin furent vainement re- 
petees pendant deux mois , tant chacun des 61ecteurs 
etait determine a persister dans son choix. II fallut faire 
pencher la balance. Au lieu de nommer quelques elec- 



LIYRE V. 263 

teurs de plus, le s6nat ordonna de s'en rapporter au sort, 
qui donna pour doge a Yenise Jacques Thiepolq. 

L'ile de Candie reclama ses premiers soins ; cette fois 
la r6volte y 6tait excit6e par I'empereur de Nic6e, Jean 
Vatace. II avait envoy6 aux rebelles un secours de trente 
galeres et une arm6e. Les troupes venitiennes furent 
obligees de se renfermer dans leurs forts ; quelques-uns 
se rendirent. L'insurrection 6clata de toutes parts; mais 
quand les renforts arriverent.de Venise Tarm^e grecque 
se rembarqua , comme avaient fait le comte de Malte et 
le due d& Naxe, laissant les Candiotes sans secours, a la 
merci d'un maitre offense. 

Get empereur de Nic6e etait un des plus infatigables v. 
ennemis de la puissance des V^nitiens en Orient. II faut ^^'empf^e^ 
nous reporter a Constantinople pour assister aux r6vo- d'^"«"'- 
lutions de ce nouvel empire. 

Baudouin, premier empereur des Latins, 6tait mort, Henri de 
comme nous I'avons vu , dans les fers du roi des Bui- pereur. 
gares. Henri de Flandre, son frere, qui avait reciieilli ^^* 
les debris de I'arm^e , fut proclam6 empereur. U avait 
a combattre , ind^pendamment du roi des Bulgares , 
trois princes grecs, qui s'6taient 6tablis dans les pro- 
vinces d6membr6es de I'empire; Theodore Lascaris, 
empereur deNic6e; Michael I'Ange, prince d'Epire, et 
un Comnene , qui prenait le titre d'empereur de Tr6- 
bizonde. L' empire , suivant I'expression d'un historien 
grec (1), etait devenu un monstre a trois t^tes. 

Avec quatre cente chevaliers seulement, Henri rem- 
porta centre des arm6es considerables des avantages 
assez 6clatants pour forcer ses ennemis a demander la 

(1) NicETAS , Histoire de Baudouin, ch. viii. 



264 HISTOIRE DE VENISE. 

paix. Sa bonne administration lui concilia m^me, au- 
tant que cela 6tait possible^ TafTection de ses sujets 
grecs. II eut la sagesse de sentir qu'on ne pent r6gner 
sur des hommes en affectant de ieur refuser toute con- 
fiance et en les excluant de Tadministration de Ieur 
propre pays. 

Ce m^me. esprit de prudence i'emp^chait de favoriser 
le zele ambitieux du 16gat du pape , qui voulait abso- 
lument interdire le culte grec et exiger les dimes pour 
le clerg6 latin. Henri s'opposa a toute persecution ; son 
courage alia jusqu'a encourir les censures. II les m6- 
rita en faisant placer son tr6ne dans la cath6drale , aur 
dessus de celui du patriarche , et en defendant aux ba- 
rons d'ali6ner leurs fiefs en faveur du clerg6 (1). Ce 
prince mourut sans h6ritier , apres un r^gne de dix ans. 
/v»- Sa couronne fut offerte a Pierre de Courtenai , comte 

courtenai d'Auxcrre, qui, vendant a pen pr^ tout son patrimoine, 
*"i2iT' et a I'aide d^s secours du roi de France, son cousin 
[car lis 6taient Tun comme Tautre petits-fils de Loui^ 
le Gros (2)], parvint a r6unir une arm6e de cent qua- 

(!) €e systeme n^etait pas nouTeau dans radministration de Tempure 
de Constantinople. Mo^tastloue Manuel ComneDe(liv. VII, ch. m) 
de n'avoir pas dote les ^glises en biens-fonds : « Comme il savait, dlt- 
il , que les solitaires perdent qnelque chose de la tranquillity d'esprit , 
et de Tattention qu'ifs doivent apporter au service de Dieu , lorsqu'ils 
sent oecup^ des affaires temporelles , il ne Ieur donna ni terres Hi 
vignes , et il laissa h la posterite un exemple de la mani^re dont se 
doivent faire les fondations de nionasteres. U renouvela une oidon- 
nance par laquelle Nio^phore Phocas , cet empereur si sage et si avise, 
avaitd^fendu aux moines de posseder des terres et des immeubles. » 

(2) Reginald de Courtenat, dont Fabbe Suger raconte les rapines 
dans ses lettres cxi v et cxvi , maria sa fille Elisabeth a Pierre de France, 
septieme fils de Louis le Gros, en exigeant que ce prince prit le nom 
et les amies de la maison de Courtenai ; ce fut de ce taaariage que 



rante chevaliers et d'environ cinq mille homines , pour 
venir prendre possession de I'empire d'Orient. 

II eut recours aux V6nitiens pour son passage. La 
republique exigea que I'empereur et sa petite arm^e, en 
reconnaissance de ce service, luifissentrestituer la ville 
de Durazzo, que le prince d'Epire occupait. On I'assi^ 
gea, mais sans succes. D6barqu6 en £pire, Pierre de 
Courtenai entreprit de p6n6trer par terrejusque dans ses 
Etats. II fallait traverser ceux de Theodore I'Ange, a qui 
on venaitde declarer la guerre, en attaquant la ville de 
Durazzo. Cette imprudence eut le r6sultat qu'elle devait 
avoir. L'arm6e du nouvel empereur fut retard^e, 6ga- 
r6e , envelopp6e dans sa marche , puis affam^ et r6- 
duite a mettre has les armes. Courtenai et le l^gat qui 
Taccompagnait se virent prisonniers du despote d'fipire. it est fait 
Le pape langa les plus terribles anathemes contre Theo- ^^^\n! 
dore. Ce prince conjura Forage en renvoyant le l^gat, 
et retint I'empereur, qui mourut dans sa captivity. 

Robert de Courtenai, second fils de Pierre, fut appel6 vn. 
sur ce tr6ne que son pere n'avait pu occuper. II arriva ^^^^^ ^ 



naquit Pierre de Courtenai , empereor de Constantinople. Ainsi les 
Courtenai de la branche de France ne descendaient point de la maison 
de Courtenai par les mSles , mais par l^Iisabeth, fille de Reginald de 
Courtenai. C'^taient des descendants de Louis le Gros, qui avaient 
pds le nom de Courtenai , et qui par cons^uent ^taient r^ellement 
des princes du sang royal de France. Quand le parlement de Paris 
voulut rejeter teurs pretentions a ce titre, quMIs invoquaient contre 
les maisons de Valois et de Bourbon, il ^tablit en principe qu'il fallait 
compter la filiation , non depuis Louis le Gros ou Hugues Capet, mais 
depuis saint Louis seulement : « Principis nomen nusquam in Gallia 
tributum , nisi iis qui per mares e regibus nostris originem repetunt, 
qui nunc tantum a Ludovico nono, beatae memorise, numerantur ; 
nam Cortindei et Drocences a Ludovico Crasso genus ducentes hodie 
inter eos minime recensentur. » (De Thou.) 



266 HISTOIRE DE TENISE, 

courienai a Constantinople par TAllemagne et par la Hongrie; 

^"im"*^ mais il s'y trouvait resserr^ par trois voisins dangereux. 
Theodore I'Ange avaitenlev6 la Thessalie au fils du mar- 
quis de Montferrat, s'^tait empar6 d'Andrinople, et 
avait prisle titre d'empereur de Thessalonique. Les em- 
pereurs de Nic6e et de Tr^bizonde, qui 6taient alors- 
Jean Vatace et David Comnene, pressaient , d'un autre 
c6te, le nouvel empereur latin. Ck)ntre tant d'ennemi& 
iln'avait de secours que les excommunications du pape. 
Les Venitiens auraient pu le servir plus utilement ; aussi 

II flatte les prcuait-il grand soin de les tlatter. II n'6crivait jamais 
au doge qu'en lui donnant le titre de collogue. Mais le& 
r^voltes de Candie exigeaient dans ce moment I'em- 
ploi des forces de la r6publique. Robert n'6tait pas^ 
d'un caractere a conqu6rir son empire ni I'amour de 

iiesibatiu sessujets. Vaincu par Jean Vatace, sans avoir combattu 

parrempc- . . 

reurdeNicde cu persouue, il pcrdit dans une bataiUe la plupart des 
chevaliers qui lui 6taient rest6s attaches ; ettandis qu'il 
achetait la paix avec I'empereur de Nicee par la ces- 
sion de toute la c6te m6ridionale du Bosphore , il vit 
les troupes de I'empereur de Thessalonique se presenter 
jusque devant les faubourgs de Constantinople. 

Comme si ce n'eAt pas 6t6 assez de ces d^sastres , il 
acheva de se perdre par une foUe passion. II y avait a 
Constantinople la veuve d'un chevalier frangais, qui 
venait de fiancer sa fille a un chevalier bourguignon. 
L'empereur^ devenu 6perdument amoureux de cette 
demoiselle , offrit sa main, sa couronne , et obtint que 
la mere et la fille vinssent habiter son palais. On ignore 
si le mariage avait et6 c616br6. Le chevalier bourgui- 
gnon, furieux de se voir enlever I'epouse qui lui avait 
ete promise , assemble ses amis, attaque le palais au 



LIVRE V. 267 

milieu de la nuit, en force la garde, et, pendant que 
Robert se cache, ce rival furieux jp^netre jusqu'a Tap- 
par tement des deux dames frangaises, precipite la mere 
dans le port, coupe le nez et les levres a la fille, et 
laisse dans cet etat la maitresse ou la femme de I'empe- 
reur (1). Celui-ci, au lieu de faire punir ce crime, se 
sauva de Constantinople et alia implorer la protection n senfuit ci 
du pape. Sa mort, qui suivit de pres cette fuite , faisait 
tomber la couronne sur la t^te de son frere Baudouin ; 
maison ne pouvait pas songer a confier I'empire, dans 
des circonstances si difficiles , a un enfant de dix ans. 
Les barons appelerent un chef qui en avait quatre-vingts ; vm. 
c'etait Jean de Brienne, seigneur champenois , illustre Brienne*^ 
par de grands exploits , de grandes alliances (2) et de ^"^^^^^' 
hautes vertus. Le tr6ne de Jerusalem 6tant venu a va- 
quer, le roi Philippe-Auguste I'avait d6sign6 pour le 
remplir ; mais Jean s'en 6tait vu d6posseder par I'em- 
pereur Fr6d6ric II, son gendre. 

Onconvint que le roi de Jerusalem, car il conservait 
ce titre , serait reconnu empereur d'Orient, et qu'il ma- 
rierait sa fille au prince Baudouin de Courtenai , lequel 
serait empereur apres lui. En arrivant dans sa nouvelle 
capitale, deux ans apres son election, il la trouva me- 
nacee par une ligue que Jean Vatace , empereur de 
Nic6e , avait formee avec le roi des Bulgares et I'em- 
pereur de Trebizonde. Le vieil empereur concerta son 
plan de defense avec Th6ophile Z6no , alors chef de la 
colonic v6nitienne. lis soUiciterent I'envoi d'une flotte ; Lesv^nuiens 
mais la r^publique ne mit pas dans cet armement sa di- Xtte^ 



envoient une 
a son 
secour&. 



(1) Marin Sanuto. {Secreta Fidelium Crucis, 1. II, p. 4, c. xviii.) 

(2) II etait beau-pere de I'empereur Frederic II, et son fr^re Gautier 
avait epous^ Marie, rdne de Sicile. 



268 HISTOIRE DE VENISE. 

ligence ordinaire^ car lorsque les yingt-cmq galeres par- 
ties de Venise arriyerent aux Dardanelles , les Grecs 
etaient d^ja au pied des remparts : la flotte de Jean Ya- 
lace , command^ par L6on Gavalla , et forte de trois 
cents voiles, croisait a rentr6e du d6troit. 

On ^tait d6j^ aux mains sous les murs de la ville. 
L'empereur, au lieu d'attendre dans des fortifications 
une arm^ de cent mille ennemis, osa paraitre dans la 
plaine , a la t^te de cent soixante chevaliers et de trok 
ou quatre mille hommes de cavalerie. Cette petite troupe 
vit se d^ployer devant elle quararite-huit escadrons, et 
les chargea avec une telle vigueur , que tons fiirent 
rompus, a I'exception de trois, qui couvrirent la retraite 
de I'empereur de Nic6e et du roi des Bulgares. 
EUebat la Peudaut cc combdt, I'escadre v6nitienne, conduite 
p^rea/grec." P^r les prov6diteurs Leonard Querini et Marc Gussoni, 
d6ployait toutes ses voiles pour attaquer la flotte grec- 
que. Le combat fut long, sanglant et quelque temps in- 
certain ; mais I'habilet^ des marins v6nitiens d6cida en- 
fin la victoire. Plusieurs des navires ennemis furent bri- 
sks, on s'empara de quelques autres; le reste prit la 
fuite, et I'escadre victorieuse, ay ant franchi le d^troit, 
parut devant le port de Constantinople au moment ou 
la gamison qu'on y avait laiss6e se pr6cipitait sur une 
partie de la flotte grecque , mouillee pres du rivage , et 
s'emparait de vingt-quatre galeres. 

Deux ans apres I'infatigable Vatace voulut r6parer 
sa double d6faite , et se montra encore aux portes de la 
capitale , tandis que son amiral venait bloquer le port. 
Jean Michieli en sortit pour attaquer cette flotte, a la 
t6te de seize galeres v^nitiennes, secondees de quelques 
navires pisans et g6nois, qui se trouvaient a Constan- 



LIVRE V. 269 

tinOple ; landis que Geoffroy de Villehardouin , prince 
d'Achaie ( parent de I'historien ), d6bouchait dans la Pro- 
pontide, avec six vaisseaux, qui portaient cent cheva- 
liers , trois cents arbal6triers et cinq cents archers. Les 
Grecs, se voyant attaqu6sde deux c6t6s, ne'firent qu'une wouveiie d<*. 
assez faible resistance ; ils perdirent cinq de leurs vais- crecs. 
seaux. La fuite de la flotte jeta r6pouvante dans I'ar- 
mee , qui, du rivage, avait 6t6 spectatrice de cette d6- 
faite. II n'y eut plus moyen de retenir des soldats, trop 
effray^s pour calculer les forces qui leur restaient. L'em- 
pereur de Nic6e fut oblig6 de les suivre, en menaQant 
encore de ses regards cette ville qui avait 6t6 deux fois 
r^cueil de ses armes (i). 

Des attaques si fr6quemment r6it6r6es faisaient juger 
de I'opini^trete et des ressources de Tennemi. Les Latins 
6taient vainqueurs, mais leur nombre diminuait tous 
les jours, comme leur territoire. Ils 6taient presque r6- 
duits a la ville de Constantinople. Cette colonic guer- 
riere, qui comptait d6ja trente ans d'existence , c'est-a- 
dire de guerres continuelles, devait avoir perdu tous ses 
fondateurs. Le nombre des d^fenseurs qui lui restaient 
diminuait tous les jours par les defections. Les uns s'em- 
barquerent furtivement , pour retoumer dans leur pa- 
trie ; d'autres, s6duits par des promesses, passerent dans 
le camp des ennemis. II n'y eut pas jusqu'aux chevaliers 
de Saint-Jean de Jerusalem qui , en reconnaissance de 



(1) Les kistoriens grecs ne parlent pas de cette premiere attaque de 
Constantinople. Les bistoriens frangars ne font pas mention du secours 
fonrni par la flotte v^nitienne. Les V^nitiens s'attribuent peut-^tre 
plus de part quMIs n'en eurent au succ^. Tai suivi le r6cit de Du 
Cange, qui cite fort exactement ses autorit^s* (Histoire de Constan- 
finople sous les empereurs Jrancais , My ^ III, § 20, 21, 22, ) 



270 HISTOIRE DE VfNISE. 

« 

quelques concessions que leur fit I'empereur de Nic6e , 
ne pr^tassent leurs forces au schismatique contre le 
prince orthodoxe (1). 

Jean de Brienne soUicita les secours des princes Chre- 
tiens. Pour en h&ter rarriv6e, le jeune Baudouin , son 
gendre et son successeur design^, alia parcourir les 
cours de TEurope. Le pape publia une croisade pour la 
defense de cet empire, dont la conqu^te avait 6t6 punie 
par les anathemes de son pr^decesseur. 
Mori de Jean Le vicux d^fcuseur de Constantinople mourut, apres 

.le Brienne. ^^ ^^^^^ ^^ j^^.j ^^^^ j^ gO marS 1237. 

IX. Plusieurs princes prirent la croix ; beaucoup de fid^ 

^"^^reiir '^^^ pour racheter leurs p6ch6s, firentvoeu d'aller com- 

1237. battre dans la Romanic ; la plupart se dispenserent du 

pSur'iTdV pelerinage par une contribution en argent. On leva des 

'^'"fJ^J^J*^™' imp6ts pour subvenir aux frais de la guerre future. Les 

doiicnt. eccl^siastiques virent leurs biens soumis a une retenue 

du tiers de leur produit. On im|)osa aux juifs du royaume 

de France une forte taxe, que le roi saint Louis destinait 

a la croisade. En attendant tons ces secours, les barons, 

qui gouvemaient en I'absence du nouvel empereur, 

s'6taient vus obliges d'emprunter de marchands v6ni- 

tiens trois ou quatre mille marcs d'argent. C'6tait une 

sommed'a pen pre« deux cent mille francs ; encore I'em- 

pereur d'Orient ne trouva-t-il a Femprunter que sur 

L empereur gagc , ct qucl gagc ! Ou y affccta la sainte couronne 

"^ouJonne^ d'^piucs, cucorc teiutc du sang de J6sus-Christ. 

d'^pinesde Lorsquc r6ch6ance du pr6t fut arriv6e I'empereur 

n'6tait pas plus en 6tat de rembourser la dette qu'au 



(1) L'abbe de Vertot ne nie pas ce fait, mais t^che de Texcuser, 
V. Ill, 



LIVRE V. 271 

moment on il I'avait contractee. Nicolas Querini, com- 
mer(jant v6nitien, se mit a la place despr^teurs, et pour 
prix d'un court delai qu'il accorda il exigea que ce gage 
sacr6 fAt transports a Venise et y rest^t en dep6t. La 
sainte couronne allait devenir la propri6t6 d'un ban- 
quier, si le prince pieux qui r6gnait alors sur la France saint lohis 
ne I'eAt d6gag6e , en faisant rembourser la somme dont *^^*^*^* 
elle rSpondait. C'eAt ete ime simonie de Tacheter ; mais 
quandil I'eutrendue a I'empereur Baudouin, celui-cilui 
en fit present , et Jui offrit en m6me temps un morceau 
de la vraie croix, le lange de J6sus-Christ , la chatne, 
rSponge et le calice de la passion , une partie du crane 
de saint Jean-Baptiste , etla verge de Moise. Saint Louis 
fit b^tir la Sainte-Ghapelle pour y dSposer ces reliques. 
Baudouin avait amen6 a Constantinople quelques trou- 
pes, qu'il avait ramass6es dans I'Occident; mais il ne 
voyait point arriver les princes qui s'6taient crois6s pour 
le d6fendre. Le zele avait malheureusement alors plu- 
sieurs occasions de se signaler. On pouvait se croiser 
contre lesinfideles de laTerre Sainte, et centre les schis- 
matiques grecs. Pour ajouter a la complication de tons 
ces inter^ts , le pape publia successivement deux nou- 
velles croisades ; I'une contre Asan , roi des Bulgares , 
cpii avait fauss6 sa promesse de se soumettre a I'Eglise 
latine ; I'autre contre I'empereur d' AUemagne , Fr6d6- 
ric II, qui opposait la force de ses armes aux pretentions 
du saint-si6ge. II y avait les m6mes indulgences a gagner 
en combattant le soudan d'Egypte ou de Syrie, les 
princes grecs et I'empereur catholique. Au milieu de tant 
de guerres, iln'6tait pas possible qu'il restllt des troupe 
disponibles pour soutenir Baudouin II sur le tr6ne de 
Constantinople , d'autant plus qu'au lieu de veiller a la 



270 HISTOIRE DE VJENISE. 

* 

quelques concessions que leur fit Tempereur de Nic6e , 
ne pr^tassent leurs forces au schismatique contre le 
prince orthodoxe (1). 

Jean de Brienne sollicita les secours des princes Chre- 
tiens. Pour en hAter rarriv6e, le jeune Baudouin , son 
gendre et son successeur design^, alia parcourir les 
cours de I'Europe. Le pape publia une croisade pour la 
defense de cet empire, dont la conqu^te avait 6t6 punie 
par les anathemes de son pr6decesseur. 

Mortdejeau Lc vicux d^fcuscur dc Constantinople mourut, apres 
.i€ Brienne. ^ ^^^^ ^^ j^^j^ ^^^^ j^ 20 mars 1237. 

IX. Plusieurs princes prirent la croix; beaucoup de fide- 

Baudouin j^g pour Tachcter leurs p6ch6s, firentvoeu d'aller cora- 

einpereur. ' ^ r ? 

1237. battre dans la Romanic ; la plupart se dispenserent du 

pSur'klui- pelerinage par une contribution en argent. On leva des 

^^"i^'^iaikT^^^P^*® pour subvenir aux frais de la guerre future. Les 

dotienL ecclesiastiques virent leurs biens soumis a une retenue 

du tiers de leur produit. On imposa aux juifs du royaume 

de France une forte taxe, que le roi saint Louis destinait 

a la croisade. En attendant tons ces secours, les barons, 

qui gouvemaient en I'absence du nouvel empereur, 

s'etaient vus oblig6s d'emprunter de marchands v6ni- 

tiens trois ou quatre mille marcs d'argent. G'6tait une 

sommed'a peu pres deux cent mille francs ; encore I'em- 

pereur d'Orient ne trouva-tril a Temprunter que sur 

Lempereur gagc , et qucl gagc ! On y affecta la sainte couronne 

™^couronn^e^ d'cpiucs, cucorc tciutc du sang de Jesus-Christ. 

d'^pinesde Lorsquc I'^ch^auce du pr^t fut arriv6e I'empereur 

n'6tait pas plus en 6tat de rembourser la dette qu'au 



(i) L'abbe de Vertot ne nie pas ce fait, mais tdche de I'excuser, 
V. IIL 



LIVRE V. 271 

moment on il I'avait contractee. Nicolas Querini, com- 
mergant v6nitien, se mit a la place despr^teurs, et pour 
prix d'un court delai qu'il accorda il exigea que ce gage 
sacre fAt transports a Venise et y rest^t en dep6t. La 
sainte couronne allait devenir la propri6t6 d'un ban- 
quier, si le prince pieux qui r6gnait alors sur la France saint louIs 
ne I'eAt d6gag6e , en faisant rembourser la somme dont **^'^"*^* 
elle r6pondait. C'eut et6 ime simonie de Tacheter ; mais 
quandil I'eutrendue a I'empereur Baudouin, celui-cilui 
en fit present , et Jui offrit en m6me temps un morceau 
de la vraie croix, le lange de Jesus-Christ, la chaine, 
rSponge et le calice de la passion , une partie du cr&ne 
de saint Jean-Baptiste , etla verge de MoTse. Saint Louis 
fit b^tir la Sainte-Chapelle pour y dSposer ces reliques. 
Baudouin avait amen6 a Constantinople quelques trou- 
pes, qu'il avait ramassees dans I'Occident; mais il ne 
voyait point arriver les princes qui s'6taient crois6s pour 
le d6fendre. Le zele avait malheureusement alors plu- 
sieurs occasions de se signaler. On pouvait se croiser 
contre lesinfideles de laTerre Sainte, et centre les scliis- 
matiques grecs. Pour ajouter a la complication de tons 
cesint6r6ts, le pape publia successivement deux nou- 
velles croisades ; I'une contre Asan , roi des Bulgares , 
qui avait fauss6 sa promesse de se soumettre a I'Eglise 
latine; I'autre contre I'empereur d'AUemagne , Frede- 
ric II, qui opposait la force de ses armes aux pretentions 
du saint-si6ge. II y avait les m6mes indulgences a gagner 
en combattant le soudan d'Egypte ou de Syrie, les 
princes grecs et I'empereur catholique. Au milieu de tant 
de guerres, iln'etait pas possible qu'il rest^t des troupes 
disponibles pour soutenir Baudouin II sur le tr6ne de 
Constantinople , d'autant plus qu'au lieu de veiller a la 



270 HISTOIRE DE V£NISE. 

• 

quelques concessions que leur fit Tempereur de Nic6e , 
ne pr^tassent leurs forces au scliismatique contre le 
prince orthodoxe (1). 

Jean de Brienne sollicita les secours des princes Chre- 
tiens. Pour en Mter rarriv6e, le jeune Baudouin , son 
gendre et son successeur design^, alia parcourir les 
cours de I'Europe. Le pape publia une croisade pour la 
defense de cet empire, dont la conqu6te avait 6t6 punie 
par les anathemes de son pr^decesseur. 
Mori de Jean Le vicux d^fcuseur dc Constantinople mourut , apres 

4e Brienne. ^ ^^^^ ^^ j^^j^ ^^^^ j^ 20 marS 1237. 

IX. Plusieurs princes prirent la croix ; beaucoup de fide- 

Baudouiii igg pour racheter leurs p6ch6s, firent. vceu d'aller com- 

empereur. ' ^ r ? 

1237. battre dans la Romanic ; la plupart se dispenserent du 

pSur'iTdV pelerinage par une contribution en argent. On leva des 

^^"i^^^iaikT ^^P^*® P^^'^ subvenir aux frais de la guerre future. Les 

dodent. eccl6siastiques virent leurs biens soumis a une retenue 

du tiers de leur produit. On imi)Osa aux juifs du royaume 

de France une forte taxe, que le roi saint Louis destinait 

a la croisade. En attendant tons ces secours, les barons, 

qui gouvemaient en I'absence du nouvel empereur, 

s'etaient vus obliges d'emprunter de marchands v6ni- 

tiens trois ou quatre mille marcs d'argent. G'6tait une 

sommed'a pen pres deux cent mille francs ; encore I'em- 

pereur d'Orient ne trouva-t-il a I'emprunter que sur 

L empereur gagc , ct qucl gage ! On y affecta la sainte couronne 

™^couronn^e^ d'^piucs, cucorc tciutc du saug de J6sus-Christ. 

d'^pinesde Lorsquc I'^ch^ance du pr^t fut arriv6e I'empereur 

n'6tait pas plus en 6tat de rembourser la dette qu'au 



(1) L'abbe de Vertot ne nie pas ce fait, mats tdche de I'excuser, 
V. IIL . 



LIVRE V. 271 

moment oh il I'avait contractee. Nicolas Querini, com- 
merQant venitien, se mit a la place despr^teurs, et pour 
prix d'un court delai qu'il accorda il exigea que ce gage 
sacre fAt transporte a Venise et y rest^t en dep6t. La 
sainte couronne allait devenir la propri6t6 d'un ban- 
quier, si le prince pieux qui r6gnait alors sur la France saim louIs 
ne I'eAt degag^e , en faisant rembourser la somme dont ^^^^^^^ ' 
elle repondait. C'eAt ete ime simonie de I'acheter ; mais 
quandil Teutrendue a I'empereur Baudouin, celui-cilui 
en fit present , et Jui offrit en m6me temps un morceau 
de la vraie croix, le lange de J6sus-Christ , la chaine, 
I'eponge et le calice de la passion , une partie du crAne 
de saint Jean-Baptiste , etla verge de Moise. Saint Louis 
fit b^tir la Sainte-Ghapelle pour y d^poser ces reliques. 
Baudouin avaitamen6 a Constantinople quelques trou- 
pes, qu'il avait ramass^es dans I'Occident; mais il ne 
voyait point arriver les princes qui s'6taient crois6s pour 
le d6fendre. Le zele avait malheureusement alors plu- 
sieurs occasions de se signaler. On pouvait se croiser 
contre lesinfideles de laTerre Sainte, et contre les scliis- 
matiques grecs. Pour ajouter a la complication de tons 
ces int6r6ts , le pape publia successivement deux nou- 
velles croisades ; I'une contre Asan , roi des Bulgares , 
qui avait fauss6 sa promesse de se soumettre a I'Eglise 
latine; I'autre contre I'empereur d'AUemagne , Fr6d6- 
ric II, qui opposait la force de ses armes aux pretentions 
du saint-si6ge. II y avait les m^mes indulgences a gagner 
en combattant le soudan d*Egypte ou de Syrie, les 
princes grecs et I'empereur catholique. Au milieu de tant 
de guerres, iln'etait pas possible qu'il rest^t des troupes 
disponibles pour soutenir Baudouin II sur le tr6ne de 
Constantinople , d'autant plus qu'au lieu de veiller a la 



270 HISTOIRE DE VJENISE. 

quelques concessions que leur fit Tempereur de Nic6e , 
ne pr6tassent leurs forces au scliismatique contre le 
prince orthodoxe (1). 

Jean de Brienne soUicita les secours des princes Chre- 
tiens. Pour en Mter I'arrivee, le jeune Baudouin , son 
gendre et son successeur design^, alia parcourir les 
cours de I'Europe. Le pape publia une croisade pour la 
defense de cet empire, dont la conqu^te avait 6t6 punie 
par les anathemes de son pr6decesseur. 

Mort de Jean Le vicux d6fenseur de Constantinople mourut , apres 
4€ Brienne. ^^ ^^^^^ ^^ j^^j^ ^^^^ j^ 20 mars 1237. 

IX. Plusieurs princes prirent la croix ; beaucoup de fide- 

Baudouin i^g pour racheter leurs peches, firentvoeu d'aller com- 

empereur. ^ ^ r 7 

1257. battre dans la Romanic ; la plupart se dispenserent du 

i^ur'klui- pelerinage par une contribution en argent. On leva des 

^^"i^*^iaiin™ ^^P^^s pour subvenir aux frais de la guerre future. Les 

dorient. eccl6siastiques virent leurs biens soumis a une retenue 

du tiers de leur produit. On imi)Osa aux juifs du royaume 

de France une forte taxe, que le roi saint Louis destinait 

a la croisade. En attendant tons ces secours, les barons, 

qui gouvemaient en I'absence du nouvel empereur, 

s'6taient vus obliges d'emprunter de marchands v6ni- 

tiens trois ou quatre mille marcs d'argent. G'6tait une 

somme d'k pen pres deux cent mille francs ; encore I'em- 

pereur d'Orient ne trouva-tril k Temprunter que sur 

L empereur gagc , ct qucl gagc ! On y affecta la sainte couronne 

™^couronne^ d'^piucs, cucorc tciutc du sang de Jesus-Christ. 

^^j!"c!^^ Lorsque I'^ch^ance du pr^t fut arriv6e I'empereur 

n'6tait pas plus en 6tat de rembourser la dette qu'au 



(1) L'abbe de Vertot ne niepas ce fait, mals tdche de I'excuser, 
V. IIL 



LIVRE V. 271 

moment oil il I'avait contractee. Nicolas Querini, com- 
mergant v6nitien, se mita la place despr^teurs, et pour 
prix d'un court delai qu'il accorda il exigea que ce gage 
sacre fAt transports a Venise et y rest^t en dep6t. La 
sainte couronne allait devenir la propri6t6 d'un ban- 
quier, si le prince pieux qui rSgnait alors sur la France saim Louis 
ne I'eAt d6gag6e , en faisant rembourser la somme dont *^^"'^* ' 
elle rSpondait. C'eAt 6te ime simonie de Tacheter; mais 
quandil I'eutrenduea I'empereur Baudouin, celui-cilui 
en fit present , et Jui offrit en m6me temps un morceau 
de la vraie croix, le lange de Jesus-Christ , la chaine, 
I'eponge et le calice de la passion , une partie du crane 
de saint Jean-Baptiste , et la verge de Moise. Saint Louis 
fit b^tir la Sainte-Ghapelle pour y dSposer ces reliques. 
Baudouin avait amen6 a Constantinople quelques trou- 
pes, qu'il avait ramassees dans I'Occident; mais il ne 
voyait point arriver les princes qui s'6taient crois6s pour 
le d6fendre. Le zele avait malheureusement alors plu- 
sieurs occasions de se signaler. On pouvait se croiser 
contre les infideles de la Terre Sainte, et centre les scliis- 
matiques grecs. Pour ajouter a la complication de tous 
ces interets , le pape publia successivement deux nou- 
velles croisades ; I'une contre Asan , roi des Bulgares , 
qui avait faussS sa promesse de se soumettre a I'Eglise 
latine ; I'autre contre I'empereur d'AUemagne , Frede- 
ric II, qui opposait la force de ses armes aux pretentions 
du saint-si6ge. II y avait les m6mes indulgences a gagner 
«n combattant le soudan d'Egypte ou de Syrie, les 
princes grecs et I'empereur catholique. Au milieu de tant 
de guerres, iln'6tait pas possible qu'il restAt des troupes 
disponibles pour soutenir Baudouin II sur le tr6ne de 
Constantinople , d'autant plus qu'au lieu de veiller a la 



272 HISTOIRE ht VENISE. 

conservation de son empire ^ il en etait presque ton- 
jours absent, pour solliciter par lui-mSme I'assistance 
des princes de I'Occident. 

II perdit en voyages infructueux presque toute la du- 
r6e d'un regne de vingfrquatre ans. Las d'attendre ou 
de solliciter en vain les secours des Chretiens, cet em- 
pereur, en faveur duquel le pape avait public une croi- 
sade, fit une alliance avec les Comans, peuple sauvage, 
qui s'^tait ^tabli dans la Moldavie ; de sorte qu'on pou- 
vait voir dans la m6me ann6e des Frangais, des V6ni- 
tiens, des crois6s de diverses nations , des Grecs , des 
mahom^tans et des barbares, marchant, une buUe du 
pape a la main , contre I'empereur de Nic6e , qui, par 
une autre singularity, avait les G6nois pour alli6s. 
Lempereur Lorsquc I'empereur orthodoxe conclut son trait6avec 

s'allie avec x i. . 

les comans. Ics chefs des Comaus ; les deux parties contractantes se 
tirerent mutuellement du sang et se le donnerent a boire. 
Un des chefs de cette nation ^tantmort a Constantinople, 
on penditsursatombe vingt-six chevaux vivants, et huit 
de ses officiers, qui s'offrirent pour aller le servir dans 
un autre monde. On ne devait pas s'attendre a voir oes 
choses se passer dans le camp des crois6s. 

Les armes de Baudouin eurent d'abord quelques suc- 
ces ; il prit plusieurs villes que tenait I'empereur de Ni- 
c6e. Sa flotte , qui n'6tait que de treizes voiles, battit la 
flotte grecque, compos6e de trente vaisseaux, et en en- 
leva la moiti6. Vatace prit sa revanche sur quelques 
places de son rival, attira les Comans sous ses drapeaux, 
et forga Baudouin a signer une tr^ve de deux ans, ce 
qui donna a I'empereur de Nicee le loisir d'^tendre ses 
possessions aux d6pens du princiB de Thessalie et du roi 
des Bulgaresj de sorte qu'il enveloppait de tous les 



LIVRE V. 273 

o6l.es le petit territoire qui restait a I'empereur de Cons- 
tantinople. 

Yatace 6tant mort, et sa couronne ayant pass^ de son 
fils a son petit-fiJs, encore en bas ^ge, I'empire fut en- 
yahi p^ le tuteur de cet enfant. Ce tuteur 6tait Michel 
Pal6ologue, guerrier d6j^ illustre, digne par beaucoup 
de qualit^s d'occuper le trdne de Vatace. Le faible Bau- 
douin, r6nferm6 dans sa capitale , 6tait r6duit a faire de 
la monnaie avec le plomb qui couvrait les Edifices , k 
d6molir des maisons pour suppleer au d6faut de bois de 
chauffage, et a mettre son fils unique entre les mains 
des marchands v6ni1iens, pour sAret6 de quelque argent 
qu'il leur empnintait (1). 

Pal^logue, mahre de tout le pays des deux rives du x. 
Bosphore, voyait avec d6pit la vilTe imp^riale reconnattre gre^SSS- 
d'autres lois. U la resserra pen a pen, assieeea m^me, io8»efaitia 

^ * * ' *^ ' guerre aux 

quoiqtie sans succes, le faubourg de Galata , et obtint Laiin*. 
de ses allies les Genois (2) une flotte pour blocjuer le port. 

(1) £i solum urbis Gonstantinopoiis mo^ia remanserunt, quern et 
tarn diu generis hujus afflixerunt, utfilium suum , Philip[)uin nomine, 
qnibusdam burgensibus constantinopolitanis coactus fuit pro certa 
^antitate pecuniae obligare ; qui dictum puerulum , securioris cus- 
todise causa , Venetias poistmodum transmiserunt. £t noonulla palatia 
sua , plumbo cooperta nobiliter ab antiquo , discooperire , et plumbi 
vendere cooperturam , et alia pluria agere , ut vivere posset augustae 
in convenientia dignitatis. (Marin Sanuto, Secreta Pidelium Crucis, 
!iv. II, I V^ part., chap. xvni. ) 

(2) Etaeceptans (Paleologus) negotium pro quo iverant (legati Ja- 
nuenses), utpote quod Venetos intimo cordis exosos habebat , confoe- 
derationem et pacta inivit cum eis , in qua nomine communis Januae 
immunitatibus mullis concessis, civitatem Smyrnarum liberaliter tra- 
didit et donavit. Ita quod Januenses , ad partes Romanian navigantes 
tanquam ad eorum propriam terram , portum facerent et accessum 
haberent. (Barthelemi Scriba, continuateur des Jnnales de Genes, 
par CS[ffari , liv. VI ; collection de Mubatobi , t. Vf , p. 528. ) 

I. 18 



274 HISTOIRE 0E YEMISE. 

Surprise de L'emporeur latin avait pratique quelques intelligences 

^nop?J!^ avec le gouveraeur de Daphnusie , place appartenant 

*2«*- a Tempereur grec, sur le Pont-Euxin, a quarante lienes 

de la capitale. La flotte v6aitienne , sous le comman^ 

dement du podestat de la colonie, Marc Gradenigo; 

partit pour aller surprendre cette place. 

Pendant qu'elle 6tait occup6e k cette expedition , 
Pal6ologue envoy a son g^n^ral Strat^gopule, avec huit 
cents chevaux et quelque infanterie , an dela du Bos- 
phore, pour faire une diversion dans la Thrace. Ce ge- 
neral avait ordre, en passant pr6s de Constantinople, 
d'observer I'etat de cette place ; mais il n^y avait aucune 
apparence de tenter avec une poign6e de soldats une 
entreprise sur la capitale de I'Orient. Ce detachement 
grec se grossit de paysaris des environs. Strat^opule s'a- 
vanga pres des murs pendant la nuit du 2 juillet 1261, 
dans I'intention de faire une reconnaissance , laissant 
menie le gros de ses gens derriere lui. II apprit que 
la plupart des troupes de Baudouin etaient parties pour 
aller assi^ger une ville de Thrace. Un Grec , qu'on lui 
amena, lui ofFrit d'introduire quelques soldats dans 
Constantinople par un souterrain. II fallait p^netrer dans 
la ville, egorger un corps de garde, s'emparer d'une 
porte , I'ouvrir a sa petite troupe , et devenir maitre 
de cette grande capitale, avant que les Fran<;ais eussent 
le temps de se reconnaitre. II fallait surtout ne point 
echouer dans une entreprise pour laquelle on s*ecartait 
des instructions de I'empereur. Quinze soldats se glis- 
sent par le souterrain jusque dans la maison du Grec , qui 
les conduisait. lis partent sur-le-champ, et se dirigent 
vers la porte Dor6e. Dans leur chemin ils rencontrent 
une seule sentinelle qu'ils 6gorgent. Arrives devant 



LIVKE v.. * 27S 

cette porte, qui ne s'ouvrait plus depuis longtemps , ils 
veulent I'abattre a coups de liache ; mais elle se trouve 
macouB^. La demolition exige beaucoup d'efforts; le 
temps s'ecoule. Ceux qui 6taient caches a Tentr^e de 
la ville attendaient avec impatience le signal convenu : 
Strat^gopule ^tait dans la plus grande anxif^ti^. Le mur 
tombe, la porte s'ouvre ; une poign6e de braves se pr6- 
dpite dans les rues voisines. A mesure que la petite 
arm^ arrive , elle se range en bataille , s'empare de 
quelques positions , mais n'avance qu'avec circonspec- 
tion. On enveloppe et on massacre les faibles d^tache- 
mente de troupes qu'on rencontre . Tout a coup la flammp . 
s'eleve dans quatre quartiers; la ville est remplie de 
cris, de feu, de soldats. Les Latins, surpris, courent aux 
armes, les assaillants au pillage; les habitants, ^veill^s 
en sursaut , se cachent pour attendre r6v6nement, ou 
viennent se ranger sous les drapeaux du vainqueur. 
II n'y a point d'ordre dans la defense ; la resistance de- 
vient impossible. L'empereur se sauve de son palais , 
se depouille en courant des marques de sa dignity , se 
pr^cipite dans une barque. Les b^timents qui restaient 
dans le port coupent leurs c Abies et s'61oignent de cette 
ville en flammes , emportant vers N6grepont quelques-r 
unes des principales families , et cet empereur, nouvel 
exemple des vicissitudes humaines. Des soldats grecs 
trouvent sous leurs pas r6p6e, le diad^me de Baudouin ; 
ces trophies sont port6s au bout d'une lance. Au point 
du jour I'ennemi se trouve maitre de Constantinople. 
La flotte v6nitienne arrivait en ce moment de a 
fatale expedition de Daphnusie. Elle avait vu pendant 
une partie de la nuit la lueur d'un vaste incendie, qui lui 
annongait un grand d^sastre; mais elle ne pouvait en 

18. 



276 • HISTOiR^ DE VEMSE. 

soupifonner la cause. Quelques barques avertissenl 
ramiral , il veut attaquer sur-le-champ ; mais ses trente 
galeres, a mesure qu'eltes approchent, sont entourees 
de bateaux charges de families fugitives, qui viennent 
demander un asile. On voit le rivage couvertde mal- 
heureux a qui le danger n'avait pas m6me Iaiss6 le 
temps de se v^tir. On demande aux vainqueurs de leur 
permettre au moins la retraite ; et d^s que cette der- 
niere gr&ce est obtenue , ils se pr6cipitent en si grand 
nombre dans des barques , pour atteindre cette flotte 
mal pourvue de vivres, que plusieurs p^rissent de 
misere avant d'arriver a N6grepont. Les chefs de ces 
families fugitives et ruin6es trouverent a Venise non- 
seulement des secours, mais des honneurs ; on en admit 
dix-neuf dans le grand conseil. Gette r6publique eut 
constamment la sage politique de bien accueillir les 
habitants de ses cdonies apres leurs d6sastres. 

II y avait cinquante-sept ans que la capitale de TO- 
rient avait 6t6 prise par la bravoure d'une petite arm6e 
de Latins ; elle venait d'etre enlev6e par une troupe 
encore moins nombreuse. Ce n'6tait la qu'un coup de 
main , un hasard de la fortune ; mais plusieurs causes 
anciennes et permanentes devaient amener t6t ou tard 
la chute de I'empire fond6 par les crois6s. Ces crois6s 
6taient une poign6e d'aventuriers, dont le nombre avait 
6t6 diminu6 consid6rablement par les premiers combats; 
il n'cn restait pas un au bout de cinquante ans. Aucune 
nation n'etait int6ress6e a la conservation de cet empira; 
\e gouviememient de Venise et le pape devaient seuls la 
desirer ; mais ni I'un ni Tautre ne pouvaient y envoyer 
des forces suffisantes pour le ^outenir. La protection 
du pape tenait a Tabdication du schisme, et le schisme 



LIVRE V. 277 

6tait pr6cis6inent ce qui rendait les vainqueurs plus 
odieux aux vaincus. Par un d6faut de politique assez 
ordinaire dans les coalitions ^ on avait conquis un em- 
pire , non pour fonder un fitat capable de resistance , 
mais pour s'en partager les iambeaux. II 6tait 6vident 
que la population grecque chasserait avec le temps la 
population latine. 

Michel Pal6ologue s'empressa de venir se faire cou- 
ronner dans la capitale que la fortune lui avait donn6e. 
II y trouva des colonies de marchands v6nitiens, pisans 
et g6nois, qui y 6taient rest6s apres la conqu^te ; il leur 
conserva les privileges et les franchises dont ils jouis- 
saient , et le droit d'avoir parmi eux des> juges. de leur 
nation. Seulement il prit des precautions pour que eette 
population latine ne pAt pas se r6unir. Les G6n6is, fiers 
de s'etre d6clar6s pour I'empereur de Nicee avant sa 
nouvelle conqu^te , crurent pouvoir se permettre tout 
impun^ment : ils assaiUirent et [^lerent le palais du 
podestat v6nitien ; Tempereur saisit ce pr6texte pour 
les obliger de se retirer au dela du golfe , dans le fau- 
bourg de Galata , dont il fit demolir les fortifications. 
Les Venitiens cesserent d'etre souverains dans Constan- 
tinople; mais rls conserverent le droit d'avoir un chef 
de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent 
exempts envers Tempereur des corv^es dues par les 
sujets ou par les vassaux ; et tel est I'esprit du commerce, 
que cette colonic a toujours subsist6, malgre les guerres 
survenues depuis entre la r6publique et Constantinople. 

Gn ne pent pas douter que les Venitiens.n'eussent des obsemuon 
longtemps senti combien leur puissance dans I'Orient sur retawis- 
etait mal affermie. L'emploi continuel de leurs forces vdniticnsk 
en prouvait Finsuffisance. II n'etait pas dans la nature Sopi". ' 



278 HISTOIRE DE VENISE. 

des choses qu'une population ^trangere , qui diminuait 
tous les jours y restftt mattresse paisible d'un grand em- 
pire , a qui elle demandait le sacrifice de ses richesses 
et de sa religion. 

II n'y avait aucune proportion entre la colonic et la 
metropole. Aussi dit-on que des I'ann^ 1225, pendant 
le regno deplorable du second des Courtenai , on mit en 
deliberation, dan& le eonseil de Yenise, s*il ne eonvenaift 
pas de transfi^r le gouvemement et la population tout 
enti^re de la r6publique dans ces nouveaux Etats qu'il 
s'agissait de defendre. On ajoute que les avis furent tel- 
lement vpartage^ sur cette importante question ^ que la 
proposition contraire ne prevalut que d'une voix, qu'on 
appela la voix de la Providence. Ca devait 6tre uno 
deliberation bien solennelle que celle ou Ton agitait le 
deplacement de la capitale, un changQment de patrie. 
Cependant la plupart des hlstoriens n'en font aucuno 
m^ition ; leur silence ne pent qu'inspirer des:doutes sur 
larealite de ce fait ; d'un autre c6t6, on cite d'anciennes 
chroniques qui Tattestent (1), Cette idee est d'ailleurs. 
si naturelle qu'il est impossible qu'ellenesesoit pas pre- 
sentee ade&hommes^continuellementoccupesde la con- 
servation de cette precieuse conquete. U ne pent done 

(1) Voyez Principj di Storia civile di renezia^de Saivjdi; les. 
chroniques qull cite sont luanuscrUes ; il les designe sous les noms 
de Savina et de Barbara. 

Dans soikEssai sur ruistoire de Fenise , Tabb^Tentori , tom. IV, 
chap. ix» cite aussi la m^e chronique et une hi&toire manuscrite ; 
tnais il ne croit pas que cette deliberation ait jamais eu lieu ni pour 
Constantinople ni pour Candle. 

L'architecte Thomas Temanza » dans sa DisserUtti^n topographic^ 
que^ historique et critique^ sur Tancienne viile deVenise, rapporte 
les dlscours attribuesau doge Pien-e Ziani, qui proposait la transla- 
tfon ,et au procurateur Ange Falier, qui s'y opposa. 



tivRK V. 279 

y avoir d'incertitude que sur le nombre plus ou moins 
grand des partisans de cette proposition bardie. 

Quoiqu'on ne puisse pas, sur une simple tradition, 
rapports dans des manuscrits dont il est difficile d'ap* 
pricier I'antorit^, admettre un fait si important aunombre 
des y^rif^s historiques , il peut ^tre de quelque int^rSt 
de consigner ici I'extrait du recit qu'on en lit dans la 
chronique dite de Barbaro. 

Le doge Pierre Ziani , apres avoir eu sur ce grand 
projetdes conf(Srences avec les principaux de Tfitat, 
assembla le grand conseil, et y proposa la deliberation. 
11 conunenQa par faire valoir I'importance des etablis-^ 
sements que la r^publique possMait dans le Levant, 
la force et la fertilit6 de Corfou , T^tendue et I'heureuse 
situation de Gandie , toutes les c6tes de la Grece , les 
meilleurea ties de I'Archipel soumiaes aux V6nitiens , le 
reste occup6 par des mattres si faibles qu*ils seraient 
trop heureux de se ranger sous la protection du pavilion 
de Saint-Marc ; au fond de cet archipel , une ville su- 
perbe , populeuse , assise entre deux mera. II n'existait 
pas dans le monde entier un site plus attrayant et plus 
avantageux. G'6tait la qu'avec toutes les commodit^s 
de la vie on pouvait se promettre une sArete parfaite : 
c'etait de la que , par une communication facile avec les 
colonies , on pouvait les prot^ger efficacement , ou en 
tirer des secours au besoin. Ces colonies, d'ailleurs, 
sans cesse r^volte^ contre une m6tropole eioign^e et 
situ6e au fond de I'Adriatique, obeiraient sans mur- 
mure a la dominatrice naturelle du commerce de I'Eu- 
rope et de TAsie. La conservation de touted ces colonies 
et les avantages a en tirer d^pendaient done de Toccu* 
pation de Gonstantinople. 



. S80 HISTOIRE B£ YENISE. 

Que si Ton consid^rait I'^tat pi-^caire d'un reste de 
Frangais , leur petit nombre ^ leurs divisions , leur p6- 
nurie , il n'6tait pas douteux que ia r6publique ne fAt 
appel6e a la gloire de r6umr sous sa domination la tota- 
lity d'un empire qu'elle avait fond6. Si elle ne se char- 
geait de le d^fendre , elle perdait tout le fruit de ses an- 
ciennes victoires^ et laissait avorter leabienfaits de la 
Providence. Bient6t les Grecsallaient renverser le tr6ne 
des Latins ; au contraire^ ces Grecsne seraient plus que 
de faibles ennemis en presence des Venitiens 6tablis suf 
le canal du Bospbore. 

D'ailleurs , si ce voisinage n'6tait pas exempt de dan- 
gers, la r6publique, dans sa situation actuelle, n'avait- 
elle rien a craindre ? Les Padouans , le patriarche d'A- 
quilee , le roi de Hongrie , ne I'avaient-ils pas fatigu^e 
de guerres continuelles , depuis sa, fondation ; et ces 
guerres pouvaient-elles 6tre regard6e& comme termi- 
n6es? « Quand elles le seraient, ajoute I'orateur, 
a quand il serait permis de se confier avee une en- 
« tiere securit6 a une paix suspecte , quelle est notre 
« situation ? Nous avons un Etat, et nous n'avons point 
a de territoire; sans territoire comment esp6rer da 
« voir notre population s'accrottre , et sans population 
« comment maintenir notre puissance, comment ac- 
« complir les destinies auxquelles nous devons nous 
« croire appeles? Tant que nous resterons renferm6s 
« dans ces lagunes^ , au fond d'un golfe orageux , les 
« peuples que nous avons soumis, et a qui notre 
a domination n'assure aucun avantage, ne pourront 
« se consid6rer comme forjnant avec nous une nation ; 
a nous en tirerons quelques tributs, mais ils seront ab- 
« sorbes par les efforts continuels que nous aurons a 



LIVRE V. 281 

« faire pour contenir les tributaires dans Tob^issance. 
« Nous n'avons rien a vendre k nos iles qu'elles ne 
a pussent se procurer avec avaatage de partout ail- 
(c leurs. Pour qu'eljes nous soient profitables , il faut 
« que nous nous emparions de leurs productions , et 
a que notre comMerce spit un inonopole ; mais^ce mo- 
« nopole excite le d6sespoir des colons, et des r6voltes 
a continuelles vpus I'attestent. 

cc Je veux que vous repoussiez vos voisins, que vous 
« conteniez vos sujets , que votre commerce florissant 
(c vous procure de nouvelles richesses : comment en 
<c jouirez-vous dans ce marais oil voiis mahquez de 
« toutes les choses necessaires a la vie ; ou I'air est im- 
« pur quand les eaux viennent a baisser ; oil ces m^mes 
c( eaux , quand elles s'^levent , menacent votriB ville ? 
« D6ja elles ont d6truit Malamocco , qu'il a fallu aban- 
« donner. Vos digues renvers6es tous les ans par des 
« temp^tes , vos lies submerg6es , vos ports ensables j 
« vous annoncent que t6t ou tard ces lagunes seront 
« envahies par la mer ; et quand vous voudriez croire 
« ce danger plus 61oign6 qu'il ne Test peut-4tre , n'en 
« est-il pas un autre dont vous avez 6t6 souvent avertis ? 
« En vain vous vous efforcez de consolider vos habi- 
« tations sur cette arene mouvante , les tremblements 
« de terre viennent de temps en temps les renyerser ; 
« tout vous dit que vous 6tes sur un sol contre lequel 
« les 616ments sont conjures. Ce n'est point la le si6ge 
« d'un empire puissant. II depend de vous de changer 
<c cette plage aride , cette mer orageuse , ces marais in- 
« fects , oil vous vous trouvez loin de vos ressources et 
« au milieu de vos ennemis , pour le plus beau site de 
« I'univers, dont vous interdirez a votre gr6 1'approche 



282 HISTOIRE DE YENISE. 

c( aux Pisans et aux G^nois, d'ou vous domioerez les 

« iles de I'Archipel , toute la Grece et les o6tes d'Asie, 

I . a- heureuses de vous ob^ir, et ou vous appellerez a 

,' « vous , sans efforts comme sans rivaux , le commerce 

c( du monde. » 

Cette perspective brillante, Tattraitde la nouveaut6 
s6duisait une partie de Tassembl^ ; mais les esprits 
moins hasardeux craignaient de se iaisser entrainer 
dans un avenir inconnu , et les hommes sur qui I'amour 
de la terre natale et les habitudes conservaient plus 
d'empire ^prouvaient une repugnance invincible a 
changer de patrie. Le conseil 6tait agit^ ; un bruit confus 
de voix annouQait la diversity des opinions , lorsqu'un 
personnage v6n6rable, le procurateur Angelo Falier, 
monta a la tribune. 

« Quelque repugnance que j'6prouve , dit-il , a com- 
et battre le sentiment du prince a qui je dois ob6is- 
« sance et respect , je le fais cette fois avec confiance , 
« parce que je viens plaider devant vous la cause de la 
« patrie. Je me croirais ingrat envers elle, envers cette 
« terre natale ou mes aieux ont 6t6 honor6s , ou moi- 
a m^me j'ai 6t6 nourri , 61ev6, combl6 de bienfaits, si 
« je consentais aujourd'hui k Tabandonner pour aller 
cc chercher d'autres biens sur une terre 6trangere. Et 
« quels sont-ils done ces biens ? Un air plus pur, un site 
« plus riant , un sol plus fertile , la richesse , un com- 
et merce plus 6tendu, une domination plus vaste et plus 
K facile. Ah ! lorsque les habitants de Padoue s'enfuirent 
« du plus beau pays de la terre pour venir chercher un 
(K asile dans les lagunes, ils surent gr6 k ces plages 
« d'etre st6riles , incultes , inhabit6es , situ6es au milieu 
« des eaux. Si elles eussent 6t6 riches, si elles n'eussent 



LIVRB-V. 283 

« €t6 cach6es par la mer qui les environne , nos peres 
« n'y auraient pas trouv6 leur sAret6, notre r6publique, 
« notre patrie n'existerait pas j nous serions n6s sujets 
« de quelqu'un des petits princes de I'ltalie, et nous ne 
« nous verrions pas aujourd'hui occup6s a d6lib6rer s'il 
« nous convient de trahir notre m6re commune pour 
« aller dominer dans TOrient. Nos peres songerent-ils a 
« la quitter lorsqu'ils n*eurent plus besoin d'un asile? 
tf ils s'attach^rent a ces tristes plages, en reconnaissance 
« du bienfait qu'ils en avaient regu. Ils travaillerent 
(c pendant huit cents ans a les assainir, a s'y fortifier 
« contre leurs ennemis et contre les temp^tes ; ils les 
« couvrirentd'6difices somptueux ; ilsy appelerent tou tes 
<( les conunodit^s de la vie ; ils y suspendirent dans les 
« temples les trophies de leurs victoires : et nous , qui 
« jouissons de tons ces biens , nous voulons les m6con- 
« naitre pour en chercher de nouveaux. Nous repro- 
ve chons a notre terre natale son insalubrity ; et, aveugles 
« que nous sommes , nous oublions que les contagions 
« les plus redoutables viennent de I'Orient, oti Ton 
<c veut nous conduire ! Nous nous plaignons de la st^ 
« rilit6 de notre sol , comme si quelque chose manquait 
« a nos besoins, a nos caprices; comme si les eaux 
« qui nous environnent ne nous foumissaient pas h la 
« fois et une nourriture abondante , et un moyen d'in- 
« duMrie. On nous parle de tremblements de terre : 
« Eh ! quel pays y est plus expos6 que Constantinople ? 
« Des inondations : les Romains quitterent-ils leur 
« ville , parce que le Tibre menagait d*en renverser les 
« remparts? De sAret6, de richesses : n'est-ce pas ici 
« que vous avez trouv6 votre sAret6? que vous avez 
« acquis ces richesses qui vous rendent ambitieux ? Da 



284 HISTOIRE DE YENISE. 

c( colonies : et sur qui done avon&-nous conqnis les plus 
« belles de celles que nous possMons ? Sur les mai* 
a tres de cet empire, a qui ses colonies tiennent, ditron, 
« indissolublement. Nos colonies grecques sont impor- 
<i tantes sans doute ; mais sont-elles les seules que nous 
rt ayons a conserver ? L'Istrie , la Dalmatie , n'auraient- 
« elles plus de prix a nos yeux ? Et si nous allions a 
a Constantinople pour ^tre plus a port6e de surveiller 
« Candie et la Grece , ne serait-ce pas abandonner au 
« roi de Hongrie nos provinces de TAdriatique ? 

a Ce prince est un voisin dangereux , la jalousie des 
« Padouans et I'inimiti^ du patriarche d'Aquil6e vous 
« fatiguent : vous allez mettre les mers entre ©ax et 
« vous ; mais dans quel pays allez-vous vous fixer ou 
« I'ambition de la domination et des richesses ne vous 
« suscitent bientdt des ennemis ! D6ja il s'agit de trans- 
« porter le si^ge de votre nouvel Etat dans une ville 
« que nous neposs6dons pas tout entiere. Ilfaudracom- 
« mencer par en chasser ou par assujettir les Frangais ; 
« ensuite, vous aurez a vous assurer de I'ob^issance 
« des naturels du pays ; enfin, il vous restera a repous- 
tt ser vos nouveaux voisins, c'est-a-dire le roi des Bul- 
« gares, le prince de Thessalie, Tempereur de Tr6bizonde 
cc et celui de Nic6e, dont le territoire s'6tend jusqu'aux 
a faubourgs de Constantinople. II y a plus : on parte 
« d'un nouveau peuple d6ja 6tabli dans I'Analolie, peu- 
« pie redoutable par son courage , par son fanatisme , 
tc et par la haine qu'il a vouee au nom chr6tien-. 

a Voila pourtant les ennemis que vous iriez chercher 
« pour ^happer a I'incommodit^ d'avoir pour voisins 
« les Padouans et le patriarche d'Aquil6e. 

« Avez-vous form6 le projet de vivre en.paix avec 



LIVRE V. 285 

« tous ces peuples dont vous allez vous rapprocher? 
« Mais Tamiti^ des Grecs est toujours suspecte, celle 
c< des Frangais impuissante et on6reuse ; enfin , je sup- 
« pose que vous conserviez la paix avec les uns et les 
a autres : quel moyen de la conserver avec les infi- 
a deles? 

« De deux choses Tune : ou vous partez pour faire 
a des conqu^tes , et alors les projets de votre politique 
a sont subordonn6s aux 6v6nements ; ou bien vous al- 
ec lez vous 6tablir paisiblement dans un quartier de 
a Constantinople ; mais congoit-on I'existence de deux 
« gouvernements dans i'enceinte d'une m6me ville? 
a Oil sera notre sAret^ dans un pareil 6tablissement ? 
« Quelle sera la condition de nos concitoyens trans- 
« plantes sur -cette terre nouvelle ? Quelle sera la des- 
« tin^e de nos vieillards , de nos parents , de tout ce 
« que nous laisserons ici ? Abandonn6s au fond de ce 
« golfe, c'est alor^ qu'ils s'apercevront que ces plages 
c< sont tristes et st6riles. Le commerce, la richesse , la 
ic puissance, s'6vanouiront a la fois ; un voisin ambi- 
« tieux ne tardera pas a se montrer entreprenant : nous 
« apprendrons de loin que notre patrie est devenue 
« sujette. Ceux d'entre nous qui pourront encore y 
« aborder trouveront la ville d6peupl6e , les canaux 
a ensabl6s, les digues renvers6es, les lagunes infectes, 
a nos Edifices d6molis , leurs debris pr6cieux transpbr- 
« tes ailleurs, nos trophies disperses chez I'^tranger, 
« quelques religieux errahts sur les mines de monas- 
c< teres autrefois magnifiques , le peuple sans travail et 
a sans pain, la religion sans pompe, le magistrat de 
« quelque ville voisine dictant des lois dans cepalais 
« ou nous deliberons ; et I'histoire dira que pour 6couter 



286 HISTOIRE DE YENISE. 

(c une ambition inqui^te et pen r6fl^chie , nous avons 
(c renonc^ aux bienfaits les plus signal6s de la Provi- 
« dence , et d^truit I'un des monuments les plus admi- 
« rabies de Tindustrie humaine. Non, » s'6cria I'ora- 
teur en se jetant aux pieds d*un Christ qui d^corait la 
salle , a Non , vous ne permettrez pas, 6 notre divin 
c( Sauveur ! que nous abandonnions la patrie que vous 
« nous aviez assignee : c'est vous qui en avez pos6 les 
« fondements sur Tablme des mers; c'est vous qui 
cc I'avez defendue et gouvern6e. Daignez toucher le 
a coeur de ce peuple qui vous fut toujours fiddle ; qu'il 
a ne se montre pas ingrat en vers vous, et qu'il ac- 
« complisse , sous une protection dont il a regu tant de 
<c t^moignages, les destin6es que vous lui r6servez. » 

Falier descendit alors de la tribune , les yeux pleins 
de larmes ; on alia aux voix : et une boule ou deux d6- 
ciderent du sort de Venise. 

Sous une infinite de rapports, la situation de Cons- 
tantinople ^tait certainement preferable. Mais de tels 
avantages ne sont que relatifs ; et si les Venitiens d61i- 
b^rerent en effet sur le chok, ils firent sagement de pr6- 
f6rer une position moins brillante, ou ils trouvaient leur 
sArete, et que leurs forces maritimes suffisaient k d6fen- 
dre. Transports dans I'Orient , ce peuple de commer- 
gants et de marins, plus braves sans douteque les Grecs, 
mais moins lettrSs , et considSrSs par eux comme des 
barbares , n'aurait pu y ^tre supports qu'en se confon- 
dant avec la population indigene et en en prenant la mol- 
lesse, Mais les diff6rences de religion, de langue et d*in- 
tSr^ts, 6taient autant d'obstacles a cette fusion. Jamais 
ils n'auraient eu assez de bras pour contenir la popula- 
tion , pour d6truire trois ou quatre empereurs inquiets 



LIVRE V. 287 

de leur voisinage^ ni surtout pour arrdter le nonveau 
torrent de barbares qui devaient Inentdt fondre sur ces 
belles contr^es. Ge a'^tait pas ayec une trentaine de ga- 
leres qu'on pouvait d6fendre une ville comme Constant 
tinople. D'ailleurs les Y^nitiens ne poss^^rent jamais 
que le quart de la ville ; et quand ils aoraient pu deve- 
nir mattres de toute cette capitale , que serait devenu 
le gouvemement de Venise au milieu de cette nouvelle 
population ? Un gouvemement municipal pouvait con* 
venir a un £)tat qui 6tait tout entier dans une ville. On 
pent admettre m^me chez une grande nation un gou-- 
vernement coUectif ; mais il faut que les int6r6ts du 
peuple et ceux de I'administration soient homogenes ; il 
faut que ceux qui exercent les droits de tons soient re- 
v^tus de leur magistrature par la confiance ; que les pa- 
triciens , s'il y en a^ soient des longtemps environn^s de 
consideration : or congoit-on ce que serait une poign6e 
de citadins et de nobles, qui viendraient dans un pays, 
oil leurs noms ne seraient pas m^me connus , imposer 
silence a toutes les vanit6s? De deux choses Tune : ou 
on aurait appel^ les habitants du pays a singer dans les 
conseilsinvestis de la souverainet^, et alors les V6nitiens 
n'anraient plus 6te que des Grecs et Tempire d'Orient 
Burait^te une r^publique ; oubien les V6nitiens auraiemt 
prigtendu gouvemer sans partage , et pour soutenir un 
tel gouvemement (en supposant la chose possible) il 
aurait n^cessairement fallu donner une telle puissance a 
celui qui en aurait 6t6 le chef, que bient6t les conqu6- 
rants n'auraient pas 6t6 plus libres que le peuple conquis. 
La puissance, la liberty, la conservation de la r6pu- 
blique^ tenaient k sa position insnlaire. Ctomme Ath^ 
nes , elle dominait sur la mer ; comme Atb^oes , elle 



288 HISTOIRE DE VENISE. 

avaityaincu le grand roi; mais elle avait un avantage 

de plus , celui de ne point tenir a la terre. Ceci rap- 

pelle cette reflexion de X^nophon, dont il a 6t^ fait une 

application si brillante : si les Ath6niens ^taient a la 

fois maitres de la mer et insulaires, ils seraient terri- 

bles sans dtre yuln^rables. 

xiL Pendant que les Latins perdaient I'empire d'Orient , 

i^Xe^dL ^^ ^*^i* naturel que les colonies v6nitiennes essayassent 

colonies v6- ^q nouvcaux eflForts pour secouer le joug de la m6tropole. 

nitieunes. ^ •» o i 

G'est un des inconv6nients attaches au gouvemement 
r^publicain, que cette m^tiance d6clar6e contre tous 
les d6positaires du pouvoir, qui le fait passer rapidement 
dans une multitude de mains, parmi lesquelles il y en 
a n6cessairement de mal habiles. Le s^nat de Venise 
dbiangeant continuellement les gouverneurs de ses pro*- 
vinces, ceux-ci administraient n^cessairement sans ex-- 
p6rience ; les plus capables n^osaient rien hasarder : il 
semblait qu'on ne voulAt laisser a aucun d'eux le temps 
de r6parer ses fautes ou d'achever ce qu'il avait beu- 
reusement commence. De la r^ultaieiit pour les colons 
. de justes sujets de plainte. Quelquefois radministrateur 
^tait tent^ d'abuser d'un pouvoir qui allait lui ^chapp^,' 
et souvent les peuples 6prouvaient la tentatioh non 
moins vive de profiler , pour ressaisir leur liberty, de 
I'occasion favorable que leur offrait un mauvais choix. 
Les villes de Pola et de Zara chasserent le podestat 
v6nitien, et se mirent, comme de coutume, sous la pro* 
tectiondu roi de Hongrie. II fallut armer une flotte, et 
reduire ces deux places par des sieges. 
1241. Le$ Candiotes, qui avaient un asile plus sAr dans 
leurs montagnes, fatiguaient sans cesse la r6publique de 
leurs insurrections. Deux freres, Geoi^es et Th6odore 



I.IVRE V. 289 

Cortazzi, se mirent a la t^te de cellequi 6clataen 4241: 
lis rassemblerent assez de forces pour que cette b6v5lte 
devint une guerre. Le gouverneur Marin Geno y fcit tu6. 
Ses successeurs, surtout Marin Gradenigo, remporte- 
rent quelques avantages, et ramenerent une paix qui 
fut scell6e du sang de quelques rebelles obscurs. 

Un autre habitant de I'lle , nomm6 Alexis Calerge , <2*5. 
homme considerable par sa naissance , redoutable par 
sa prudence et sa t6nacit6, pr6parait , non une r6volte 
momentan^e , mais une resistance opini&tre. Le s6nat, 
averti de ses pratiques, soupQonna son desseiu, et vou- > 
lut le faire enlever. Calerge, 6galement bien servi par 
ses espions, s'6vada sur-le-champ , et I'insurrection 
eclata dans la nuit m^me de son Evasion. Ce fut un 
embrasement g6n6ral, une guerre qui pendant dix- 
huit ans , conduite et soutenue avec des succes divers, 
fatigua, ^puisa les troupes de la r6publique. 

L'Europe eut pour la premiere fois le spectacle d'une 
puissance maritime luttant contre une grande colonic. 
La m6tropole attaquait toujours les rivages avec suc- 
ces. Les colons trouvaient toujours un asile assure dans 
les terres. Les V6nitiens, apres une premiere victoire, 
se trouvaient trop faibles pour en recueillir le fruit. 
Quand les Candiotes 6taient victorieux a leur tour, 
leur ennemi leur echappait ; ils ne pouyaient le suivre 
sur les mers, et porter la guerre dans son territoire. 
Ces deux peuples 6taient dans rimpuissance de se d6- 
truire ; ils senUrent I'lnutilit^ de leurs efforts : on n6- 
gocia, et dans la n6gociation le gouvernement v6nitien 
reprit sa superiority. II ne lui en coAta que de gagner le 
cbef de I'insurrection. On accorda a Calerge des hon- 
neurs, des privileges ,.rexemption de tons les imp6ts : 

I. 19 



290 HISTOIRE DE VENISE. 

on r61eva au rang de noble venitien ; et , contre I'ordi- 
naire de celte sorte de trait^s entre 1e mattre offense ei 
le sujet rebelle, on ne conserva ni sentiment de ven- 
geance ni projet de trahison. Pour affermir cette paix 
la m^tropole envoya dans I'tle une nouvelle colonie , 
qui fonda la ville de la Can6e , sur les ruines de I'an- 
cienne Cydon. 
Nonvei envoi Le systeme de colonisation que les V6nitiens adopts 
vt'nitienncTk Tcut m^ritc de fixer Tattention. lis diviserent Ttle en 
Ter^'quon t^ois parts : la premiere pour la r6publique, la seconde 
Eulsfondent appartcnait a Tfiglise, la troisi^me aux colons; celle-ci 
*^ lEJin^® ** 6tait divis6e en cent trente-deux lots pour les cavaliers 
ou nobles, et quatre cent cinq pour les fantassins. L'an- 
cienne Crete pouvait reconnaltre dans ce partage une 
imitation de la m6thode des Grecs et des Romains (1). 
Les lots de terre n'6taient point 6gaux ; aux plus consi- 
derables 6tait attach6e I'obligation de foumir, en cas de 
guerre, un cavalier et deux 6cuyers avec leurs armes 
et leurs che vaux ; les autres devaient foumir dix soldats 
a pied. Plus tard la colonie eut un gouvemement cal- 



(1) Thucydide rapporte plusieurs exemples de partages semblables 
ordonnes par les Grecs apres la soumission d'une colonie r^volt^e. Les 
Ath^Diens rentrent dans Mitylene, qui avail ^te inGdele a leur alliance : 
lis ordonnent la mort de tons les habitants, a Texception des femmes 
et des enfants. Le vaisseau porteur du contre-ordre arrive quelques 
instants avant Tex^ation ; mais il apporte en m^me temps un d^eret 
qui divise les terres de Tile en trois mille lots : trois cents pour £tre 
consacr^ aux dieux , et le reste pour ^tre r^parti par le sort entre les 
citoyens d'Ath^nes envoy^s pour en prendre possession. 

Platte , d^pendance de Thebes, et qui etait devenue Pallid des Ath^ 
niens , est fore^e de se rendre ; une sentence solennelle condamne tons 
les habitants a mort, les femmes sont reduites en servitude ; les Th^- 
bains envoient une colonie de Megariens pour peupler la ville, et les 
terres deviennent une propri^t^ du tresor public. 



LIVRE V. 291 

qu6 sur celui de la m6tropole , un due , ou vice-doge , 
un grand conseil et un livre d'or (1), pour y inscrire les 
noms d'une noblesse sans pouvoir. 

Pendant ce temps-la des int6r6ts temporels brouillaient x'"- 
Tempereur Frederic 11 et le pape. L'empereur s'6tait en- emre le pap© 
gag6 a faire le voyage d'outre-mer ; d6ja h6ritier du^pr^rfJir 
royaume de Naples, il avait exig6 de Jean de Brienne , 
son beau-p6re, la cession de la couronne de Jerusalem; 
mais depuis sept ans il diff6rait d'accomplir son voeu. 
Gregoire IX eut beau lui 6crire : « Le Seigneur nous a 
« mis en ce monde comme un ch6rubin arm6 d'un 
« glaive tournoyant, pourmontreraceuxquis'6garent 
« le chemin de I'arbre de vie (2) ; » il eut beau lancer 
I'excommunication, pour se d6barrasserd'un voisin dan- 
gereux, en I'envoyantau dela des mers : Frederic disait 
que si Dieu avait connu le royaume de Naples, il n'au- 
rait pas fait choix du sterile pays de la Jud6e ; et il r6pon- 
dait au pape (3) : « L'Eglise romaine brAle d'uhe telle 
« avarice , que les biens eccl6siastiques ne lui sufBsent 
« plus; elle n'a pas honte de d6pouiller les princes 
« souverains. Je ne parle point des simonies , des exac- 
« tions qu'elle exerce sur le clerg6 , des usures mani- 
cc festes ou palli6es dont elle infecte le monde. Cependant 
« ces sangsues insatiables usent de discours tout de miel , 
« disant que la cour de Rome est I'Eglise notre rribre 
a et notre nourrice^ tandis que c'est une marAtre et la 
« source de tons nos maux. Elle envoie de tous c6t6s 



(1) Ricerche storico-crUiche suW opportunitd della lagunaveneta 
pelcommercio'y suW arti esuUa marina di questo Stato, par lecomte 

FiLIASI. 

(2) Histoire Ecclesiastique , liv. LXXIX*. 

(3) Ibid, 

19. 



292 



HISTOIRE DE VENISE. 



Fr^d^ric 
passe en Pa- 
lestine. 



a des legats, avec pouvoir de punir, de suspendre, d'ex- 
a communier, non pour r6pandre la parole de Dieu , 
« mais pour amasser de I'argent et moissonner ce qu'ils 
« n'ont point sem6 ; et maintenani ces Romains, sans 
« noblesse, sans courage, vains de leur litt^rature, as- 
« pirent aux royaumes et aux empires. » 

C'^taient la de singuliers sentiments pour tin croise ; 
aussi te pape prononga-t-il I'anatheme contre Fr6d6ric (1 ). 
Voyant que Tempereur n^gligeait son salut , en refu- 
sant d'accomplir son voeu , nous avons , dit-il , tire 
contre Jui le glarve medicinal de saint Pierre, et pu- 
blic , en esprit de douceur , la sentence d'excommu- 
nication. Tons les lieux ou il arrivera seront frappes 
de I'interdit ^ccl6siastique ; tant qull y sera present 
on n'y cel6brera aucun office ; s'ii assiste au service 
divin, nous procederons contre lui comme contre un 
her^tique qui m6prise les clefs de I'Eglise ; et s'il ne 
se soumet a I'excommunication, nous absoudrons de 
leur serment tons ceux qui lui out jure fid61it6 : car 
on n'est point oblige de garder la foi que Ton a jur6e 
a un prince chr6tien , quand il s'oppose a Dieu et a 
ses saints, et m6prise leurs commandements. » Cette 
terrible maxime montrait un digne successeur d'lnno- 
cent III, qui, en excommuniant Louis de France , fils 
de Philippe-Auguste, avait pris pour texte ces paroles 
d'Ez6chiel : « Glaive, glaive , sors du fourreau , et ai- 
« guise-toi pour tuer. » 

Frederic, sans 6tre 6branl6 par les anathemes du pape, 
jugea cependant que les int6r^ts de son royaume de Je- 
rusalem pouvaient r6clamer sa presence. II se disposa a 



(!) Histoire Ecclesiastique , liv. LXXIX^ 



LIVRE V. 293 

partir pour la Palestine. Gr6goire lui signifia qu'il ne 
pouvait pas pr6tendre a y passer comme crois6, jusqu'a 
ce qu'il fAt absous des censures qu'il avait encourues. 
Ce prince ne tint aiicyn compte de cette d6fense. Pen- 
dant qu'il allait combattrelesSarrazins, il laissa en Ita- 
lic une armee qui attaqua I'Etat de I'Eglise; et, par une 
singularity assez remarquable, il y avait dans cette ar- 
m^e des Sarrazins-Siciliens qu'il avait enr61^s dans ses 
troupes. 

Arriv6 dans la Terre Sainte avec vingt galeres et cent 
chevaliers, il y trouva un clerg6 d6cid6 a le meconnai- 
tre, et les soudans d'figypte et de Damas camp6s k Gaza 
et a Naplouse. Fr6c(6ric jugea fort sagement qu'attendu 
la difficulty de conqu6rir par les armes ces saints lieux, 
qui avaient d^ja coAte tant de sang, c'6tait rendre un 
grand service a la chr6tient6, quede s'assurer, aumoins 
pour quelque temps, par la n6gociation , la possession 
non contest6e du royaume de Jerusalem. II eut le bon- uconcuu 
heur, ou I'habilet^, de conclure avec le soudan d^E- ^"^cTZ- 
gypte uiie tr^ve de dix ans, par laquelle celui-ci lui^*"^'^-P^' 
cMait Jerusalem, Bethl6em, Nazareth et Sidon, avec la 
faculty de fortifier ces places ; seulement le soudan se 
r^servait dans Jerusalem une mosqu6e que les musul- 
mans avaient hktie a la place de* I'ancien temple de- 
truit par Titus, et qui avait 6t6 chang6e en 6glise, apres 
la CGnq,u6te de Godefroi de Bouillon. 

Cette restriction excita la colere du patriarche. II se 
f laignit de Uimpiete qui laissait le temple de Salomon 
entre les mains des infideles, et poussa I'emportement 
jusqu'a d6fendre der^concilier les saints lieux, d'y faire 
aucun pelerinage, d'y c616brer le service divin. 

Aumepris de toutes ces censures, I'empereur fit faire 



294 HISTOIRE DE YENISE. 

les Ceremonies de la religion dans T^lise du Saint-Se- 
pulcre ; et comme il n'y avait point d'6v6que pour le 
couronner, il prit lui-m^me la oouronne sur I'autel, et 
se la mit sur la t6te ; deux jours apres il partit pour Pto- 
l^mais. Le clerge ne lui pardonnait pas d' avoir sign6 la 
tr^ve. Des moines s'6tant permis de pr^cher contre lui, 
il les fit fustiger par ses soldats. Le patriarche mit les 
lieux saints en interdit. Fr6d6ric se rembarqua, et fit 
u arrive en yoilo DOur Tltalie, ou les succes de rarm6e du pape r6- 

Italie. , f , ^ 

olamaient sa presence. 

Son arriv6e changea I'^tat des affaires , et lui attira 
une troisieme excommunication. Le pape delia tous les 
sujets de Tempereur de leur serment de fidelity. Ce 
grand 6clat futsuivi d'une assez prompte reconciliation ; 
mais quelque temps apres les guerres de I'empereur 
centre les villes insoumises de la Lombardie et ses pre- 
tentions sur la Sardaigne attirerent sur lui de nouveaux 
anathemes et la publication d'une croisade. « II y a , di- 
« sait le pape, plus de merite a combattre Frederic, 
« ennemi de la foi, qu*a retirer la Terre Sainte d'entre 
« les mains des infideles (1). » Gregoire deposa Frede- 
ric, et donna I'empire a Robert, frere de saint Loiiis ; 
mais le roi lui fit une fort belle reponse, dont la sa- 
gesse contrastait avec Temport^ment du pontife. L'em- 
pereur marcha sur Rome. 

(1) Lettre de Gregoire IX a saint Louis. Uncurb de Paris ayant re^u 
Kordre de publier cette excommunication , dit en chaire : « J'ai ordre 
de d^noncer Tempereur comme excommuni^ ; j'ignore pourquoi. J'ai. 
appris seulement qull y avait un grand differend enire lui et le pape. 
Je ne saurais dire de quel cot^ est le bon droit. En consequence, au- 
tant queje le puis, j'excommunie celui des deux qui a tort. » Le pape 
Be manqua pas de punir cette hardiesse » et I'empereur de la reqom- 
paiser. 



LivRE y. 295 

Ce pontife violent, qui lultait depuis quatorze ans xit. 
contre le plus puissant prince de la €hr6tieut6, 6tait ^^taue.*^**^ 
presque centenaire; il mourut. Son successeurne r6gna 
que quelques jours. I^es cardinaux furent prea de deux 
ans a s'accorder sur un clioix. Loraque ce choix fut 
connu , on en f61icitait Frederic. « Le cardinal de Fies- 
<c que , r6pondit-il , 6tait de mes amis ; vous verrez 
« qu'Innocent IV aera mon ennemi le plus achara6. » 
En effet , le nouveau pape ne se montra pas plus dis- 
pose que son pr6d6cesseur a rien abandonner des pr6- 
tentions de I'Eglise. Les hostilit6s recommencerent , et 
avec elles les excommunications. Le pape poussait si 
loin la violence dans I'exercice de son autorit6 spiri- 
tuelle , qu'en m^rae temps qu'il d6posait I'empereur et 
publiait une croisade contre lui , il excommuniait deux 
autres rois , Jacques d'Aragon et Sanche de Portugal , 
Tandis qu'il offrait la couronne de Sicile k un prince 
frangais , il la proposait a un fils du roi d'Angleterre (1) ; 
enfin il entrait en n6gociation avec le soudan d'Egypte, 
pour I'engager k rompre la tMve jur6e entre lui et Fr6- 
d6ric, comme roi de Jerusalem. II y eut des conspira- 
tions contre la vie de I'empereur (2) ; il y en eut pour 
tuer le pape. Fr6d6ric fit pendre son m6decin pour lui 
avoir pr6sent6 du poison. 

Tant d'animo^ite ne pouvait manquer de donner ^^*"^j®5^J' 



(1) Cette bulle cnimocent IV au roi d'Angleterre a ete imprimee 
pour la premiere fois par le savant et judicieux auteur de XEzmi suv 
la Puissance temporelle des Papes, torn. II. 

(2) Presque tous les conjures condanin6s. a raort, apres la decouverte 
de la conjuration tram^e par les jfreres mineurs pour assassiner Fre- 
deric, declarerent que le pape en avait connalssance. {LettresAQ 
Pierre Desvignes , liv. XI. ) 



296 HISTOIRE DE YENISB. 

deux factions naissance k des factions. 11 s'en forma deux en Italie^ 

le nom de SOUS le nom de Guelfes et de Gibelins , noms dont on 

^ GitSiM.^* ignore I'origine , mais k qui de longs malheurs , fruit de 

tant de discordes , donnerent une deplorable c61ebrit6. 

A la faveur de ces troubles Azon , marquis d'Este , 

r^clama I'assistance du pape et des V6nitiens pour re- 

couvrer ses Etats , doni il avait 6t6 d^pouiJle par Tem- 

pereur , et mit le si6ge devant Ferrare , qui tenait pour 

la faction gibeline. Le doge alia en personnea ce si6ge, 

apres avoir faiss6 le gouvernement de Venise a son fils 

Jean (1), et Ferrare s'6tant rendue , le marquis, en en 

prenant possession , s'acquitta envers la r6publique par 

la concession de divers privileges donf les commergants 

Y6nitiens devaient jouir dans ses Etats. Ces privileges 

furent dans la suite I'occasion d^une guerre. 

L'empereur avait beaucoup a faire pour soutenir ses 
droits en AUemagne, en Lombardie, en Sicile, en Syrie. 
Le pape , qui lui suscitait des ennemis de tons c6t6s , 
ne manqua pas de s'adresser aux V6nitiens , dont la po- 
litique constante fut de contrarier Tagrandissement des 
Lartpubii- €«npereurs en Italic. La r^ublique armaune flotte qui, 
floue feontre SOUS Ic commandemcnt de Pierre Thiepolo , fils du doge, 
rempereur. ^^ croiscr dans les mers de Naples , fit quelques d6- 
gftts sur les c6te&, et se retira , sans avoir livr6 bataille, 
devant la flotte imp6riale. 
Le tils dn Pour r6parer la honte de cette retraite, le ieune Thie- 

doge va com- *■ > a i ' ^ 

battle contra polo alia combattrc a la tete des Milanais. Vaincu par 

iuS^prteet Erzelin , I'un des partisans de Tempereur , il fut fait 

d^capit*. pi-jv^Quuier ct envoy6 a Fr6d6ric , qui , centre toutes les 

loi.s de la euerre et de I'humanit^ , lui fit trancher la 

Xi) Storia f^eneziana, di Andl'ea NAVAGiEHa. 



LIVRE V. 297 

t6te , pour se venger du doge et insulter le gouverne- 
ment v6nitien. Non-seulement la r6publique ne t6- 
moigna aucun ressentiment de cet outrage ; mais apres 
la mort de Tempereur, qui survint en 1 250, elle fournit 
a son fils Conrad une flotte pour passer a Naples, quoi- 
qu'il fAt poursuivi avec la m^me animosite et frapp6 
des m^mes anathemes que son pere. 

La vengeance du s6nat de Venise tomba sur Erzelih. Guerre con- 
C'6tait un homme de basse extraction , qui a la faveur tyran de ' 
des troubles qui d6solaient Tltalie s'etait fait chef du 
parti des Gibelins , c'est-a-dire des Imp6riaux dans la 
Lombardie. II avait 6tabli sa residence a Padoue , dont 
il 6tait devenu le tyran , et r^pandait encore plus la 
terreur par ses cruaut6s que par ses armes. Le pape , 
pour se d61ivrer d'un ennemi si dangereux, publia 
contre ce fils de perdition , cet homme de sang r6prQuv6 
par la foi (1) , une croisade , dans laquelle les V6nitiens 
s'engagerent avec I'ardeur qu'inspirent le d6sir d'une 
juste vengeance et Tinqui^tude que donne toujours le 
voisinage d'un tyran. Dans le trait6 qui fut conclu a 
cette occasion avec le pape , le doge ne stipula point 
en son nom , comme avaient fait souvent ses pr6d6ces^ 
seurs , mais au nom du conseil et de la communaut6 
des V6nitiens (2). lis armerent des troupes , des vais- 
seaux. Padoue, la place d'armes d'Erzelin, fut em- 
port6e d'assaut , et pill6e pendant sept jours par ceux 
qui se disaient ses lib6rateurs. Le tyran , furieux en apr 
prenant la perte de cette ville , fit 6gorger tons les Pa- 
douans qui 6taient dans son arm6e ; poursuivi dans 

(t) Ce sont les expressions de Ja bulle. (Raynaldi Annaks^ 1255.) 
(2) Memorie storico-civili sopra le successivejorme del governo de- 
Feneziani, da Sebastiano Chotta. 



^ 
^ 



298 HISTOIRE DE VENISE. 

Verone , dans Vicence , dans Brescia , il mourut enfin 
d'une blessure qu'il avait regue en combattant. Ce fut 
en reconnaissance de ce service, rendu au parti de 
I'Eglise , que le pape accorda au doyen du chapitre de 
Saint-Marc le droit de porter la mitre et le bkUm pas- 
toral. 
Abdication Jc u'ai pas voulu intcrrompre le r6cit de ces 6v6ne- 
quwTWepcto nients pour faire mention de Tabdication du doge Thie- 
1219. pqJq Accabl6 d'ann6es et du chagrin d'avoir perdu si 
malheureusement son flls, il se d6mit de sa dignite 
en 1249. Savant jurisconsulte , il avait recueilli, coor- 
donn6 les lois de sa patrie , et r6form6 le code v6nitien. 
II y avait a pen pres un si^cle que les Pandectes de 
Justinien avaient 6t6 retrouv6es (1); la vive lumiere 
qu'avait r^pandue ce recueil de lois fut une des princi- 
pales causes du retour de la civilisation. Ce que les Tri- 
boniens avaient fait pour la legislation de I'empire, Pan- 
tal6on Justiniani , depuis patriarche de Constantinople, 
Thomas Centranigo, Jean Michieli, et Etienne Badouer, 
rex6cuterent pour leur patrie. Tels sont les noms de 
ceux que la reconnaissance publique cite comme coop6- 
rateurs de Jacques Thiepolo dans cet utile travail. L'or- 
gueil national des habitants de Sienne et peut-6tre la 
jalousie ont accr6dit6 parmi eux I'opinion que les V6ni- 
tien3 leur avaient demand^ communication de leurs 

m 

(1) A Amalfi , en 1137, ou en 1136, suivant Tiraboschi. Cet historien 
pr6tend, au reste, que le manuscrit qu'on trouva a Amalfi etait, ou 
l*original , ou au moins une copie tres-ancienne des Pandectes; mais 
que Fexistence de ce recueil ^tait connue avant cette ^poque; et il cite 
a I'appui de son opinion plusieurs jurisconsultes qui Tavaient d^ja 
explique ; quoi qu'il en soil , les Pisans emporterent ce trophee du 
pillage d' Amalfi , et s'en virent depouill^s a leur tour par les Flo- 
rentins. 



i 

/ 



LIVRE V, 299 

statuts, et les avaient pris pour modele (1). II seraitfort 
difficile de verifier ce fait , dont assur6ment les V6ni- 
tiens ne demeureraient pas d'accord. 

Ce fut, dit-on, sous le regne de Jacques Thiepolo, en 
13^46 , que furent commences le pont de Rialte et les 
embellissements de la place Saint-Marc (2). 

Thiepolo fut remplac6 par Marin Morosini , pour l'^- Marin Moro- 

^ r r 7 X ^ g,jj, doge, 

lection duquel on eleva le nombre des 61ecteurs a qua- 1249. 
rante et un, afin d'6viter les inconvenients du partage. 
C'est au regne de celui-ci qu'il faut rapporter la pre- 
miere croisade de saint Louis, dont je ne fais mention 

* 

que parce qu'un vieil historien reproche aux V6nitiens 
de n' avoir pas voulu se laisser fl6chir pour fournir a ce 
prince des vaisseaux a un prix raisonnable (3). 

Morosini ne r^gna que trois ans. Apres sa mort, les Renser zeno 
quarante etun 61ecteurs firent choix de Renier Zeno, et ^252. 
annoncerent cette Election au peuple. C'est I'expression 
de rhistorien Dandolo (4), que je consigne ici parce 
qu'elle fait voir ce qui res^tait alors au peuple v6nitien 
de son ancien droit d'elire le doge. 

Le regne de Zeno fut rempli par une guerre continue ^v. 

Gaerre con- 

(1) Void ce que je lis dans une note de M. le biblioth^caire de la 
ville de Sienne, sur un manuscrit intitule : CoUezione di leggi Ve- 
nete : i costante iradizione che da Siena fossero mandati i nostri 
statuH a Fenezia, 

(2) Cronica di Venezia, e come lo fu ediGcata, et in che tempo, 
e da chi fino all' anno 1446. ( Manuscrit de la bibliothique de Saint- 
Marc, B92t.) 

(3) Et li messages furent en Acre ; ils ne porent en nule maniere fle- 
chir les Genevoys , ne les Veniciens, que ils vousissent mettre resnable 
pris en leur vaissiaus. ( Annales du rigne de saint Louis, par Guil- 
laume deNANGis.) 

(4) Ducem creatum populo nuntiaverunt. ( Chronicon, lib. X , 
cap. VII, ) 



300 HISTOIRE DE VENISE. 

treiesGtfnois de onze ans que la r6publique de Venise eut a soutenir 

I2S6 

contre celle de G^nes. Ce fut vers Tan 1256 qu'6clata 
entre les deux peuples cette haine n6e de la jalousie 
du commerce ; haine si fuueste dans ses effets qu'elle 
compromit tour a tour I'existence des deux £tats. G6- 
nes, sans territoire comme Venise , tirait toute sa puis- 
sance de la navigation. Cette navigation avait pour objet 
de foumir a TEurope les marchandises de I'Asie. A cette 
epoque la boussole n'avait pas encore ouvert les routes 
de rOc6an. Quatre puissances principales poss6daient 
de vastes cdtes sur la M6diterran6e, mais aucune d'elles 
n'avait une marine commergante. Les chr6tiens et les 
Sarrazins se disputaient encore TEspagne ; la France , 
divis^e , ne songeait pas a s'enrichir par le commerce , 
qu'elle semblait m^me dMaigner ; les royaumes de Naples 
et de Sicile 6taient devenus une proie que plusieurs fa- 
milies se disputaient ; I'empire grec, d6chir6 de toutes 
parts, 6tait press6 par les peuples orientaux. C'6tait un 
immense a vantage que le privilege exclusif d'aller ache- 
ter dans le fond de la M6diterran6e tons les objets de 
luxe et de n6cessit6 que I'Asie foumissait a I'Europe, 
d'en fixer a son gr6 le fr^t et le prix. Ce privilege 6tait 
exploit6 par les trois r6publiques de Venise , de Pise 
et de G^nes. Les deux dernieres n'avaient pu voir sans 
envie les 6tablissements que la premiere avait acquis 
dans I'Archipel et dans laMor6e. Si les V6nitiens avaient 
pu garder toutes leurs conqu^tes , ils auraient certaine- 
ment fini par interdire a leurs rivaux la navigation de 
la mer Noire, du Bosphore et de I'Archipel. Sans en 
. venir m^me a cette extr6mit6, ils auraient eu sur eux 
tant d'avantages, que la concurrence serait devenue 
impossible ; aussi le sentiment de leur inter^t avait-il 



LIVRE V. 301 

allie les G6nois avec les empereurs grecs pour la des- 
truction de I'empire latin en Orient. 

Sur les c6tes de la Palestine les avantages avaient wacorde 
6te moins inegalement partag6s. On a vu que les G6nois ^don /u*ne 
et les Venitiens avaient des comptoirs dans les ports J^'^d'Acre. 
principaux. lis poss6daient les uns et les autres des 
quartiers dans plusieurs places ; ils y 6taient sous la ju- 
ridiction de leurs magistrats. Dans la ville de Saint-Jean- 
d'Acre il ne se trouvait malheureusement qu'une 6glise 
pour les deux nations. Les G6nois en r6clamaient la pos- 
session exclusive, les V6nitiens voulaient qu'elle fAt 
commune ; le*pape jugea le diff6rend en faveur de ceux- 
ci. Les G6nois , au lieu de se soumettre a cette decision, 
s'emparerent de I'^glise, la fortifierent, et chasserent 
tons les V6nitiens de la ville. 

Ils devaient s'attendre a 6tre bient6t attaqu6s. Venise 
arma treize galeres , qui forcerent I'entree du port , et 
brAlerent trente Mtiments g^nois qui s'y trouvaient. 
Quelques troupes mises a terre marcherent sur I'^glise 
qui 6tait le sujet de la querelle, I'emporterent d'assaut, 
la d^truisirent entierement, forcerent les G^nois a se 
r^fugier dans Tyr , s'emparerent de leurs comptoirs, et 
pillerent leurs magasins. 

Les G6nois 6tablis a Tyr se mirent aussit6t en mer 
avec quelques vaisseaux, pour tirer vengeance de cette 
perte. L'escadre v6nitienne sortitdu port de Saint-Jean- 
d'Acre pour allera leur rencontre, et les battit compl6- 
tement. Mais ce n'etait la que le prelude de combats plus 
s6rieux. Les deux r^publiques armaient avec la plus 
grande activity. Les Venitiens ne se bomerent pas a de- 
ployer leurs propres forces. Ils invoquerent la haine que 
les Pisans avaient vou6e au nom g6nois , et , oubliant 



302 HISTOIRE DE VENISE. 

pour un moment leiirs propres rivalit^s , parce qu'il y 
avait un ennemi commun k d6truire, Venise et Pise s'al- 
lierent par un traits offensif et d6fensif, dont la dur6e 
6tait fix6e a dix ans (1). 

Quarante-neuf galereset quatre gros vaisseaux partis 
de Venise arriverent devant Saint- Jean-d' Acre, presque 
dans le m^me temps oii quatre gros vaisseaux et qua- 
rante galeres g6noises entraient dans la rade de Tyr. 
Bataiiie na- Les deux flottes remireut en mer, anim^es d'une ardeur 
6gale ; elles s'apergurent mutuellement vers le soir du 



vale. 
1258. 



2S juin 1258. On passa la nuit a s'observer. Les G6nois 
avaient pour capitaine Guillaume Buccanigra. La flotte 
v6nitienne 6tait command6e par Andr6 Zeno, fils du 
doge , et Laurent Thiepolo. Au point du jour on s'atta- 
qua avec fureur ; la ligne des G6nois fut rompue des le . 
commencement de Taction ; ils redoublerent d'efforts i 

pour r6parer ce d6savantage. Mais la victoire se d^clara 
en faveur des V6nitiens. Vingt galeres prises les suivi- 
rent lorsqu'ils rentrerent triomphants dans le port; le 
reste de la flotte g6noise se retira vers Tyr ; elle avait 
perdu plus de deux mille hommes. Arrives a Saint- Jean- 
d'Acre, les vainqueurs se jeterent sur ce qui restait dans 
cette ville de negociants genois, d6truisirent leurs habi- 
tations et les firent prisonniers. Ainsi la guerre civile 
venait de s'allumer entre les chr^tiens dans la Terre 
Sainte ; et tandis que les infideles pouvaient voir de leurs 
c6tes les fureurs de ces deux peuples qui s'entre-d6- 
truisaient , ce qui restait de chr6tiens dans la Palestine 
se d6clarait, au gr6 de ses passions, pour Tun ou Tautre 



(1) II est dans les dissertations de Mueatobi sur les Antiquitis du 
moyen dge. (Dissertation xlix**, p. 403. ) 



LIVRE V. 303 

parti; les chevaliers du Temple, les hospitaliers de 
Saint-Jean-de-J6rusalem devinrent les auxiliaires des 
deux r^publiques ri vales (1). 

Les V6nitiens n'avaient pas renonc6 a recouvrer les xvi. 
possessions qu'ils avaient acquises , cinquante ans au- venitiens 
paravant , vers le Bosphore ; ils faisaient avec peu ^^ gj^] 
d'avantage une guerre opini^tre k I'heureux Michel Pa- 
16ologue, qui les avait chassis de Constantinople. Mais 
que pouvaient des fiottes d'une vingtaine de galeres 
contre le nouvel empire grec? Les exploits des g6n6raux 
de la r^publique se r^duisaient a d^soler le commerce , 
a menacer toutes les c6tes et a incendier quelques vil- 
lages. Ce fut en vain que la republique soUicita et que 
le pape fit pr^cher une croisade ccmtre Tempereur schis- 
matique. Aucun prince de I'Occident ne voulut prendre 
les armes contre lui. Bien loin de la, il trouva des allies, 
grkce a I'irr^conciliable haine qui divisait les G6nois et 
les V6nitiens. Les G6nois, au lieu de s'armer.pour m6- LesoeJnois 
riter les indulgences , encoururent I'excommunication rempereur. 
en s'alliant avec Michel Pal6ologue , qui leur offrait des *^'- 
privileges et des 6tablissements , aux d6pens de leurs 
rivaux (2) , notamment la possession de Tile de Scio , 
oil ils se sont maintenus pendant plus de trois si^cles (3). 
L'empereur leur donna aussi le palais et le comptoir de 
la colonic v6nitienne de Constantinople. Ces implacables 

(1) Ed me conformant h la version de la plupart des historiens, je 
pr^viens qu'elle n'est pas tout k fait d'accord avec les Annates Genol- 
9es, liv. VI. Les Annates Genoises sont de Caffari , et le sixi^me iivre 
de Barthelemi Scriba, son oontinuateur. 

(2) Voyez le traite dans la collection Byzantine , h la suite de VHis- 
toire de Constantinople sous les empereursfiancais, par Du Cangb ; 
ilestdu 13 mars 1261. 

(«) Jusqu'en 1566. 



304 HISTOIRE DE YENISE. 

ennemis le d^molirent , ei en transporterent les pierres 
a G^nes (1). 

Une flotte g6noise vint se r6unir a la flotte grecque. 
Cette arm6e combing fit quelques prises de mediocre 
importance ; on se partagea les prisonniers. Les Grecs 
fireiit crever les yeux aux leurs ; les G6nois massacre- 
rent tons ceux qui leur 6taient ^hus en partage (2). 
Ces atrocit6s trouverent leur juste punition au commen- 
cement de la campagne suivante. La flotte de Venise 
attaqua et battit compl6tement la flotte g^noise sur les 
c6tes de la Mor6e. Non contents^d'ensanglanter la Syne 
et I'Archipel , les G6nois vinrent insulter leurs ennemis 
dans I'Adriatique. Ceux-ci, pour interdire I'approche 
de leurs c6tes , envoyerent trente-sept galeres dans le 
canal de Malte. En interceptant ce passage , elles cou- 
paient toute communication entre G^nes et Constanti- 
nople. Les Genois, avec cette diligence que Tanimosite 
seule pent donner, en 6quiperent trente-deux; elles 
mirent aussit6t a la voile , pour rompre cette barriere 
qui s6parait tout le Levant de la partie occidentale de 
la Mediterran6e. 
Bataiiic de Co fut a la hautcur de Trapani , port de la Sicile , que 
les G6nois apergurent enfin le pavilion de Saint-Marc. 



(1) Idem imperator palatium amplum et latum ad formam castri , 
quod Veneti in dicta civitate obtinebant , Januensibus donavit, quod- 
que Januenses cum tabis , buccinis et chordibus cadunatis fiinditus 
diruerunt; et ex lapidibus ipsius palatii in ipsa nave Januam transmi- 
serunt, quorum quidam adbucexstant in domo communis aedificata ad 
clapam olei. ( Annales genuenseSy ubi supra. ) 

(2) L'historien g^nois ne rapporte que la moiti^ de ce fait : « Impe- 
rator autem, ad dedecus Venetorum, omnibus nasum abscindi et oculos 
erui fecit, prseter quibusdam qui precibus Januensium dictam poenam 
evaserunt » ♦ 



Trapani. 



LIVRE v. 305 

« 

La fortune ne I'avait point encore abandonne , mais la 
victoire fut achetee par iin horrible carnage. Les Genois 
combattirent avec une tejle futeur, que leur defaite 
fut desastreuse ; pas un de leurs vaisseaux ne chercha 
son salut dans la fuite ; tous furent pris, brA16s ou en- 
gloutis dans la mer ; il ne resta de leur armee que deux 
mille et quelques cents prisonniers. Les vainqueurs ii'6- 
taient pas en etat de poursuivre vivetoent leurs succes 
apres une victoire si longtemps disput^e ; cependant ils 
en recueillirent le fruit. L'empereur grec, ne comptant 
plus sur les secours de ses allies , se h&ta de conclure , 
en 1268, avec les V^nitiens, une tr^ve de cinq ans, 
dont la ratification fut sign^e par le doge assists de 
son conseil et de neuf autres citoyens , qui apparem- 
naent avaient ete nomm6s pour d61ib6rer sur cette af- 
faire (1). L'empereur, en d6sesp6rant de la cause des 
Genois, n'avait pas appr6ci6 tout ce que peuvent four- 
\xiv de ressources le commerce , le patriotisme et la 
haine. 

Quatre batailles perdues coup sur coup , une grande 
flotte d^truite , n'avaient point 6branle la Constance de 
ces implacables rivaux. Pendant qu'a Constantinople 
Michel Paleologue signait une tr6ve sans avoir combattu, 
a G4nes toutes les fortunes , tous les bras 6taient em- 
ployes a preparer un nouvel armement. Trop faiblea 
encore pour ressaisir la victoire, les G6nois ne voulaient 



(1) Fu ratificato dal doge con lisuoi consiglieri e nove altri cittadini 
che saranno stati insigniti delle dignita piu cospicue. ( Memorie sto- 
rico-civilisoprale successive forme del Governo de" Feneziani, da Se- 
bastiano Cbotta .) 

Ce traits est rapport6 textueHement dans VHisloire de Fenise, par 
Andr^ Nayagieb; mais il le met sous la date de 1265. 

I. 20 



300 HISTOIRE DE VENISE. 

point abandonner le champ de bataille , et cherchaieiit 
a se consoler de leur malheur par des ravages. Tout a 
coup on apprit a Verilse qu'une expedition parlie de 
G^nes avait d6barqu6 des troupes dans Tile de Candie , 
attaqu6 brusquement , emport6 d'assaut , pill6 , livre 
aux fiammes , ras6 entierement la ville de la Canee , 
nouvelle fondation de la colonie v6nitienne. Les flottes 
des deux nations se rencontrerent" Tannic suivante 
sur la c6te de Tyr ; les Genois furent encore d^faits sans 
6tre d6courag6s. Ne pouvant plus rassembler des ar- 
mies, ils firent une guerre de corsaires. 11 y avait 
huit ans que cette fureur des deux peuples rivaux en- 
sanglantait la M6diterran6e ; leur rage , loin de se con- 
sumer , trouvait sans cesse de nouvelles armes. 
Trevc. Trois autres campagnes ne purent Taffaiblir , et lais- 
serent ind^cis de quel c6t6 il y avait le plus d'opiniA- 
trete et de haine. Les vaincus n'6taient pas plus dis- 
poses a la paix que les vainqueurs ; il fallut que des 
circonstances ind6pendantes de leur volont6 vinssent 
suspendre cette lutte terrible. 

Saint Louis pr6parait alors ( en 1 269 ) , sa seeonde et 
deplorable expedition pour TAfrique ; mais tel 6tait dans 
ce temps-la le systeme de Tadministration , qu'un roi 

* 

de France entreprenait une guerre au dela des mers , 
sans avoir les moyens d'y transporter son arm^e ; il 
fallait pour effectuer le passage emprunter les vaisseaux 
des Venitiens ou des Genois; et pour qu'ils pussent en 
fournir il ne fallait pas qu'ils eussent un ennemi a pour- 
suivre. 

Toute la chr6tient6 s'interposa pour determiner les 
deux republiques a cesser de mettre obstacle par leurs 
divisions a la deiivrance des lieux saints; mais tout 



1269. 



LIVRE V. 307 

ce qu'on put en obienir , ce fut une suspension d'armes 
uioinentan6e , qui devint cependant une tr^ve de quel- 
ques anneesy par J a mediation de Philippe le Hardi, 
successeur de saint Louis. On accusa les G^nois d'avoir 
relenu leurs prisonniers, quoiqu'ils fussent convenus 
de les rendre , et d'en avoir fait p6rir deux mille de 
misere (1). 

Yenise fournit quelques vaisseaux a saint Louis (2) : 
les deux r^pubiiques employerent le temps de cette 
trdve forc6e a d'autres guerres et a des revolutions. Si 
on a ete 6tonn6 de I'opini^tret^ du peuple g^nois a sou- 
tenir pendant dix ans une guerre si ruineuse, on le 
sera bien davantage en se rappelant que cette ville, 
d'ou partaient continuellement des flottes pour r6parer 

(l)Mon savant confrere M. Raynouard m'a communique des vers 
en langue romane qui attestentles plaintes des V^nitiens. 

Fragment (VunepUce de Barthelemi ZorgL 



Quar jud€us ni reneiatz 
Non deuria voler 
Preizoniers dettener 
Al SOS guerriers accordats ; 
E lur ven a plazer 
Prop dos mil pr^ teoer, 
Ben qu'il sion accordat 
Qu*^ tort et \ pechat 
En moran tuit malamen 
E saboun veramen 
Qtt'k negun d'els tan ne vak>u H sieu 
Que ja per els si decha ia ni s. leu. 
Quant sol per far parer 
Qu'il si tengron per paiat 
Dels pr^s com an coindat 
Laisson morir tanta gen. 

{Manusc, de la BibUot du Vatican, b9 SSOf^f* 81.) 

(2) Le contrat enire saint Louis et les Venitiens pour le lover des 
bStiments qui devaient porter Tarmee francaise se trouve dans le 
Codex Italix dipiomaticus de Lunig, torn. II, part. II, sect, vi, 12. 
U y en a plusieurs copies dans les manuscrits de la Bibl. du Roi. 

20. 



308 HISTOIRE DE VENISE. 

des d^sastres et en 6prouver de noiiveaux, 6tait en 
proie aux discordes civiles. Le peuple, jaloux du poii- 
voir des nobles , redoublait ses efforts pour ressaisir sa 
liberie int6rieure comme pour dispoter Tempire de la 
mer. II renv.ersait des families puissantes y a Taide de 
quelques autres qui usurpaient a leur tour I'autorite, et 
il repoussait en m^me temps rarm6e de Charles d'Anjou, 
dont Tambition voulait envahir toute Fltalie. 
XVII. Tandis que G6nes combattait pour echapper a I'aris- 
peupie de" tocratie , V^nise 6tait agit6e par d'autres causes , qui 
Venue, pp^paralent aussi des troubles domestiques. La guerre 
avait 6t6 brillante , mais ruineuse ; il fallut recourir a 
des imp6ts; et pour atteindre toutes les fortunes on 
s'arrdta a rid6e de tever une taxe sur les farines. Le 
rencherissement du pain excita de violents murmures ; 
le peuple s'assembla en lumulte, environna le palais du 
gouvemement , et demanda a grands cris la suppres- 
sion du nouvel imp6t (1). Le doge se presenta accom- 
pagn6 de ses conseillers : il essaya de haranguer le 
peuple ; mais , au lieu de r^ussir a calmer la sedition , il 
se vit accabl6 de hu6es, de menaces, et contraint de 
rentrer dans son palais, pour echapper aux pierres qu'on 
lui langait. Les seditieux se r6pandirent dans la ville , 
attaquerent et pillerent les maisons de plusieurs nobles 
odieux ou suspects a la populace. Ce fut une confusion 
epouvantable qui mit la r^publique en peril. Des troupes 
accourues a la h&te, des garnisons les plus voisines, 
parvinrent cependant a la faire cesser. Aussit6t que le 
s6nat eut ressaisi son autorite, il la vengea par un grand 
nombre d'executions; mais les supplices ne procurent 

(1) Marin Sanuto, Fitede^ Duchi, R. Zeno, 



LIVRE V. 309 

jamais qu'une tranquillite imparfaite. La discorde avait 
jeie des racines m6me parmi les nobles. Deja , quelque 
temps auparavant, un homme considerable, illustr6 par 
ime victoire , Laurent Thiepolo , avait failli d'etre vic- 
time de Tintmiti^ de deux autres hommes d'un grand * 
nom . Laurent et Jean Dandolo ravaient attaque et blesse 
grievement , en plein jour, au milieu de la place pu- .^ 
blique (1). Get acte de violence avait divis6 les princi- 
paux habitants de la ville en deux partis. Les Thiepolo 
paraissaieat alorsies ardents defenseurs des pretentions 
des anciennes families. Les Dandolo , quoique leur ori- 
^e remont&t aussi au berceau de la r^publique , s'6- 
taient declares les chefs de tons ceux en qui les rir 
chesses ou- une illustration r6cemment acquise avaient 
' fait naitre une ambition nouvelle. Yenise portait dans 
son sein le germe de$ plus fatales di3$ensions. 

Ce fut dans ces circonstances que te doge Renier Zeno 
mourut. Son regne avait 6t6 signals par un grand re- 
vers , la perte de Constantinople , et par des victoires 
sur les Genois cherement achet^es. Gependant la ville 
avait regu pendant son administration des- embellisse- 
ments considerables^ le pont d« Rialte avait 6t6 a^hev6, 
et les ruea avaient ete pav6es en briques. 

L^s. pasi^ons qui agitaient les esprits les; rendaient xvui. 
moins sensibles aux desastres de la. guerre. Aux yeux danstaTnuc 
de chaque faction la plug grande des.calamites 6tait te dcseiecuon». 
triomphe de la faction oppos6e. On chercha^a 6viter les 
brigues, les coalitions, enfaisantintervenir le sort dans 

# 

(1) Dandolo { Chron., ch. vii, p. 37 ) dit : Mortifere vulneratus est, 
' ce qui semblerait aDnoricer que Thiepolo fut tue; mais on voit qu'en- 
suile il fut elu doge, et sa reconciliation avec les frtres Dandolo est 
m^me racont^e plus bas par i'liistorien. 



310 HISTOIRE DE YENISE. 

le choix des 61ecteurs; cette idee donna naissance a une 
forme d'eleciion que je ne puis me dispenser de faire 
connattre, parce qu'elie est singuliere, et qu'elle a ete 
maintenue jusqu'a ces derniers temps. 

Pendant les six premiers siecles de la republique le 
droit d'elire le doge avait 6t6 exerc6 par le peuple entier. 

En H73 ce choix fut confi6 a onze electeurs : cinq 
ans apres on proc6da differemment ; le grand conseil 
nomma quatre commissaires , qui d6signerenf chacun 
dix 61ecteurs. Le nombre des Electeurs fut port6 a qua- 
rante et un en 4249. 

Tel 6tait Tordre existant en 1268, a la mort de 
Renier Zeno. 

On regla, pour Tavenir, que trente membres du 
grand oonseil, design6spar le sort, se reduiraient, par 
un second tirage, au nombre de neuf. Ces neuf conseil- 
lers d^signaient quarante 61ecteurs provisoires (savoir les 
quatre premiers cinq chacun, et les cinq derniers quatre 
chacun ). On allait aux voix pour la confirmation des 
quarante Electeurs d6sign6s, et sur les neuf voix il fallait 
en r6unir sept pour que la nomination fi\t confirmee ; 
on exigeait que ces 61ecteurs provisoires fusseht liges 
de plus de trente ans. 

Ces quarante 61ecteurs provisoires se reduisaient, par 
le sort, a douze. De ces douze, le premier d6signait 
trois personnes , chacun des autres en designait deux; 
il en resultait une liste de vingt-cinq autres electeurs , 
dont la confirmation 6tait le sujet d'un ballottage dans 
lequel il fallait obtenir neuf voix pour ^tre mainteriu 
sur la liste. 

Ces vingt-cinq nouve^ux electeurs se reduisaient, 
par le sort , a neuf. Chacun des neuf proposait cinq per- 



LIVRE Y. 311 

sonnes , d'ou resultait une nouvelle liste de quarante- 
cinq 9 oil l^on n'etait maintenu qu'a la pluraiite de sept 
voix sur les neuf. 

Les quarante-cinq ^lecteurs. de ce troisieme choix se 
reduisaient a onze par le sort. Les hmi premiers nom- 
maient chacun quatre personnes, et les trois demiers 
chacun trois. Ces designations produisaient une liste de 
quarante et une personnes , qui devaient 6tre les 61ec- 
teuTs d6finitifs. On allait au scrutiny et on excluait celles 
qui ne reunissaient pas neuf suffrages sur onze. 

Cette operation termin6e on soumettait au grand eon- 
seil la liste des quarante et un61eeteurspr6sent6s, pour 
proceder au choix du doge ; le grand conseil d^liberail 
successivement au scrutin sur chacun d'eux ^ et si quel- 
qu'un ne reunissait pas la majorite absolue des suf- 
frages, les onze 61ecteurs provisoires 6taient obliges d'en 
designer un autre. 

Ainsi la nomination des quarante et un ^lecteurs ^ait 
le resultat de cinq ttrages au sort entrem^les de cinq 
scrutins (1). Imm6diatement apres leur nomination ils 



(1) J'ai trouv^dans un manuscrit quelques vers populairesqui ex- 
priment assez bien cette operation si compliquee : 

Trenta elegge il conseglio, 
De qufii no¥e hannail ineglio : 
Quest! elegon quaranta , . 
Ma chi pill in lor ri vanta 
Son dodeci , ctie fanno 
Vinti cinque : ma stanno 
Di questi soli nove , 
Che fan con le lor prove 
Quaranta cinque a ponto 
De quali undeci in conto 
Eleggon quarant* uno, 
Che cliiusi tutu in uno , 
Con venti cinqne al mcno 
Voti f fanno il SMireno 



312 HISTOIRE DE VENISE. 

passaient dans une salle , ou ils demeuraient eafermes 
jusqu'a ce qu'ils eussent fait I'election du doge. La on 
les traitait splendidement , aux frais de la r^publique , 
on leur accordait tout ce qu'ils demandaient , et on don- 
nait ^galement a tons ce que chacun avait demand^ (1). 
Mais toute communication au dehors leur 6tait interdite. 

Les electeurs assembles comntiengaient par se choisir 
trois presidents , qu'on d^signait sous le nom de priori. 
lis demandaient ensuite deux secretaires, qui devaient 
rester enferm^s aveo eux. L'assembI6e ainsi constitute, 
ils etaient appel^ , par rang d'ftge , devant le bureau 
des priori; la chacun 6erivait de sa main sur un billet 
le nom de celui qu'il d6signait pour doge , et jetait le 
billet dans une urne. Deux conditions seulement etaient 
exig^es des oandidats , d'etre membres du grand con- 
seil, et ftg^s de plus de trente ans. 

Apres avoir compt6 les billets , Tun (tes secretaires 
en tirait un, et lisait le nom qui y 6tait porte ; alors chacun 
des 61e£jteurs pouvait 6noncer librement les reproches 
qu'il croyait devoir faire au sujet pr(^s6. 

Si le nom sorti de Tume. 6tait celui de Tun des elec- 
teurs , il etalt oblige de passer dans un cabinet separe , 

Principe clie coregge 
Statuti, ordiai e legge. 

De l^Etat present de la repuhliquede ^enise, etc., par H. D. V., 
chevalier de I'ordre de Saint-*MicheK ( Man. de la Biblioth. du 
Roi, n» 10,465, ) 
4 
(1) Leopold Curti rapporte, dans ses Memoir es historiqus etpoli- 
tiques sur le Gouvernement de Fenise y que quelquefois les membres 
du conclave faisaient desdemandes un peu singulieres. II y en eut uu 
qui un jourdemanda un chapelet; onleurenvoya quaranteet un chape- 
lets; une autrefois un des electeur$ demanda les Fables d'Esope : 11 
faliut courir toute la ville pour en trouver quaraate et un exemplaires. 



LIVRE V. 313 

pour laisser une entiere liberie aux accusations. Apres 
qu'on avail developp6 hors de sa presence tous les 
griefs enonces contre iui , il 6tait rappele ; le president 
lui en faisait part , et on entendait ce qu'il avait a dire 
pour sa justification. 

Cette information sur tous lesnoms contenus dans 
I'ume etant terminee, on ballottait successivement les 
noms de tous les candidats, au moyen de deux umes, 
dont Tune 6tait pour les suffrages affirmatifs, i'autre 
pour les boules d'exclusion , et aussit6t que Tun des 
noms avait obtenu vingt-cinq suffrages, T^lection 6tait 
consommee. 

Tel 6tait ce mode d'61ection , qui a 6t6 juge fort di- 
versement. Les uns y ont trouv6 un chef-d'oeuvre de sa- 
gacite et de prudence ; d'autres n'y ont vu qu'une com- 
plication de formes , dont il 6tait inipossible de prevoir 
et de diriger le r^sultat selon les besoins de la r6publi- 
que. Tous sont demeur6s d'accord que des proced6s si 
m6thodiques , si lents, ne pouvaient convenir qu'a un 
peuple grave et fidele a ses usages. 

En derniere analyse , il s'agissait de choisir quarante 
et un electeurs sur les quatre cent soixante-dix citoyens 
qui composaient le grand conseil. Le sort d6signait d'a- 
bord neuf personnes, mais c'etait la toute la part qu'on 
laissait a I'aveugle hasard. Le choix raisonn6 de ces 
neuf personnes formait une liste de quarante. Celles-ci 
avaient deja une presomption en leur faveur. Le tirage 
les r^duisait a douze ; mais cela n'emp^chait pas que les 
douze ne fussent le resultat d'un choix. Une seconde 
operation de ces douze produisait une liste de neuf au- 
tres electeurs, qui devaient avoir aussi des droits a la 
confiance, puisqu'ils avaient 6te elus. Cps neuf en 61i- 



31i 



HISTOIRE DE VENISE. 



XIX. 

l/aurent 
I'liiepolo 

doge. 

4268. 



saient onze, et enfin Toperation des onze se reduisait a 
former la liste des electeurs d^finifs proposes au grand 
conseil. Tout le r6sultat de ce systeme etait done de 
mettre obstacle a la brigue y en ne pennettani pas de 
deviner qui serait charge de faire la liste de proportion ; 
mais cette liste une fois faite , Tintrigue reprenait tous 
ses droits. Dans la suite on prit le plus sAr moyen de 
n'avoir pas a se plaindre d'un mauvais choix ; ce fut de 
rendre la place de doge moins importante. 

Le premier essai de cette fonne d'61ection 61eva au 
dogat Laurent Thiepolo, alors a la t^te du parti aristo- 
cratique, et qui, dix ans auparavant, avait remporte 
une victoire sur les G^nois dans la mer de Syrie. Les 
marins le porterent en triomphe jusqu*a son palais , et 
de la vint I'usage que les ouvriers de I'arsenal soutins- 
sent sur leurs 6paules la chaise ducale du doge, lorsqu'on 
lui faisait faire, apres sa nomination, le tour de la place 
de Saint-Marc (1). Ce fut toute la part qui resta defini- 
tivement au peuple dans I'election du chef de I'Etat. 
citjatiori de Ou cvesi immediatemeut apres une charge importante, 
grand-Chan- ccUc du grand chaucelicr de la r6publique. C'6tait un 
^^^^^^' ministre d6positaire du sceau de I'Etat, prenant s^nce 
a tous les conseils, mais sans voix deliberative , envi- 
ronne de beaucoup d'honneurs, portant la robe senato- 
riale, dote d'un revenu considerable (2), elu par le grand 



(1) Hist, di f^enefiay di Paolo Mobosini, lib. VIll. 

(2) Sorenzo dit qu'il ^tait de trois mille ducats. 

La ehancellerie se subdivisait en plusieurs espeees d'arehives : ii y 
en avait une qu'on appelait la secreta, ou se deposaieat, sous la res- 
ponsabiJite du chancelier, tous les actes et documents dont persbnne 
ne pouvait prendre conuaissance sans une autorisation speciale; les 
autres papiers du gouvernement et de Tad ministration formaient les 



LIYRE V. 315 

conseil, inamovible, et par consequent independant dti 
prince. Cette institution offre une particularit6 remar- 
quable sous un autre rapport. En m^me temps qu'on 
donnait au grand chancelier la preeminence sur les 
membres de tons les conseils , excepts les conseillers 
du doge et les procurateurs de Saint-Marc , on r6glait 
que le titulaire de cette dignity serait toujours choisi 
dans le corps des secretaires : or les secretaires n'e- 
taient pas tir6s des families nobles, mais de la bourgeoi- 
sie, qu'on appelait a Venise la citadinance. Jusque la 
on n'avait etabli aucune distinction entre les citoyens 
nobles ou non nobles, pour I'eligibilite a tousles emplois. 
II y avait par le fait des families patriciennes ; elles 
avaient la plus grande part k toutes les dignit^s; elles 
dominaient dans les conseils, par le nombre comme par 
I'influence ; mais rien ne consacrait en leur faveur un 
droit que n'eussent pas les autres citoyens. 

Ce fut un trait d'habilete de Taristocratie de conc6der 
un privilege aux citadins ; c'etait supposer qu'il pouvait 
y avoir des privileges, et que la noblesse avait d6ja les 
siens. Leur assurer la possession de la seconde place, 
c'etait declarer qu'ils etaient exclus de la premiere. 



immense, qui quelquefois s'accroissait rapidement, par 

archives propremeat dites; deqn'on appelait la chancellerie ducale 
etait le lieu ou devaient elre deposes tous les testaments : on pretend 
que ce depot rendait au chancelier neuf mille livres de France par an; 
enfin , il y avait la chancellerie prdtorienne, qui etait le depot des bulles 
de Rome et autres actes relatifs an derg^ ou aux affahres ecclesias- 
tiques : les droits du chancelier sur ces actes s'elevaient a dix-huit cents 
livres. 

On sent bien que toutes ces distinctions et toutes ces Evaluations ne 
se rapportent pas au moment ou cette charge fut cr^ee. 



XX. 



Une cite comme Venise, remplie d'une population Disetiea 



Venise. 
1269. 



316 HISTOIRE DE VENISE. 

raffluence des etrangers, par I'armement ou le retour 
d'une flotte, devaif faire une consommalion considerable 
de tous les objets n6cessaires a la vie. Cette m^me ville 
etait sans territoire , et ne possMait que des colonies , 
mdins florissantes par la culture que par le commerce. 
Pour les peuples commerQants, les moissons naissent du 
sein des eaux. Mais les c6tes de la Grece n'out jamais 6te 
fertiles ; I'Afrique 6tait depuis plusieurs siecles en 6tat 
de guerre perpetuel avec I'Europe; la c6te orientale 
de I'Espagne etait encore oecup6e par les Sarrazins ; il 
n'y avait done que le royaume de Naples et la Sicile qui 
pussent offrir a Venise le pain que devaient consommer 
ses habitants. Telle 6tait la s6curit6 du gouvernement, 
telle 6tait son excessive confiance dans les ressource&du 
commerce, que cette capitale se trouva sans approvi- 
sionnements lorsqu'une mauvaise r^colte dans la Sicile 
et dans la Pouille vint faire prohiber I'exportation des 
Lc8 voisins graius de ces deux provinces. Le gouvernement v6ni- 

dc Venise lui .. . , '^ > • • 

refusent des ^^^^ 9 ^^ ^^^ avait gucrc quc pour un mois, envoya 
grains, sur-lc-champ dans toute la Lombardie ; il ecrivit aux 
magistrats des villes de Padoue, de Ferrare et Tr6vise, 
pour demander a partager Tabondance dont elles jouis- 
saient. On rappelait dans ces lettres les services que la 
r^publique avait rendus a ces villes, notamment par 
la destruction du tyran de Padoue. Mais les V6nitiens 
eprouverent ce qu'on doit attehdre, dans la d6tresse , 
de voisins dont on a excite la jalousie par sa prosperity. 
II fallait que d6ja Venise eAt m6rit6 de I'inimitie, puis- 
que toutes les villes de la c6te voisine refuserent a la 
reconnaissance ce que Thumanite avait droit d'exiger. 
Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines , de dangers et de 
sacrifices , qu'on parvint a faire venir de la Dalmatic , 



LIVRE V. 3t7 

et de quelques autres points eloignes , des secours tar- 
difs, incertains et toujours insuffisants. Cette disette 
dura tout I'hiver de 1269. On cr6a a cette occasion 
une magistrature chargee de pr6venir desormais un 
semblable malheur. Mais les soins de cette magistrature 
auraient et6 sans effet si Venise n'eAt su mettre a pro- 
fit son influence pour s'assurer la faculty de puiser a 
volonte sur tons les points qui pouvaient lui fournir des 
approvisionnements abondants. 

Elle n'avait point de territoire en Italic ; celui qu'elle 
possedait sur les cotes de la Dalmatic etait h6risse de ro- 
chers : par consequent la population v6nitienne sur les 
deux rives de I'Adriatique pouvait 6tre exposee fre- 
quemment a la disette. 

L'ile de Candie etait un pays fertile ; mais les revoltes 
de cette colonic en interrompaient souvent le commerce, 
et ne permettaient pas a la metropole de compter sur 
cette ressource. 

Quand la r^publique renouvela ses traites avec I'em- 
pereur grec Michel Pal6ologue , apres I'expulsion des 
Latins du tr6ne de Constantinople, elle eut soin d'y faire 
insurer la condition expresse qu'elle pourrait extraire , 
sans aucune opposition, autant de grains qu'elle vou-Mesorespour 
drait de la Crimee , et de tout le territoire que Tempire ll^l ^e ce 
grec possedait encore en Europe et en Asie (1). Elle se fit '^"• 
autoriser par le soudan de Tunis a exporter des grains de 
cette c6te , jusqu'a concurrence de la cargaison de douze 
b^timents a la fois, tant que le froment ne s'^leverait pas 
au-dessus du prix de trois besants et demi la mesure (2). 

(1) Le document est a la suite du torn. IV de VHistoire du Commerce 
de Venise, par Marin. 

(2) Id., torn. V, liv. 1, eh. iii. 



318 HISTOIRE DE VENISE. 

Elle obtint des concessions a peu pres semblables des 
autres r6gences barbaresques et des royaumes de Na- 
ples et deSicile , oil elle payait moins de droits d'expor- 
tation que les naturels du pays (1). Elle soumit ses voi- 
sins, le patriarche d' Aquilee , le comte de Gorice et le 
seigneur de Ferrare, a souffrir ces extractions, quelqu(>- 
fois m^me gratuitement. 

GrAce a tous ces privileges et a Tactivite du com- 
merce, I'abondance fut assur6e; I'Angleterre m^me, 
alors riche en grains , en couvrit les ports de Venise, 
lorsque les r6coltes manquerent sur les c6tes de la Medi- 
terranee (2) ; et non-seulement cette capitale se vit ap- 
provisionn6e, mais elle devint le grenier de toute I'ltalie 
septentrionale et la r6gulatrice du prix des denrees. 

Ainsi done, si Tadministration v6nitienne avait com- 

mis une faute d'impr6voyance, elle sut la r6parer ha- 

bilement. Un gouvemement qui sent sa force tire quel- 

quefois avantage de I'adversit^, qui donne toujours des 

ingrats a punir. 

XXI. La republique, impatiente de faire sentir a ses voi- 

que^aabiu ^'^^ ^^ resseutimeut de leurs proced6s, etablit un im- 

un droit de p(^i considerable sur tous les vaisseaux , sur toutes les 

navigation * ' 

dans I'Adria- marchaudises , qui navigueraient dans 1' Adriatique , au 
nord du cap de Ravenne , d'un c6t6 , et du golfe de 
Fiume, de Tautre. 



(1) Hisioire du Commerce de f^enise, torn. V, liv. I, ch. iii. 

(2) Relation deW illustrissimo signore D, Francesco de Bera, ca- 
vaUerdi S. Jago, ritornato di amhasciadore dalla serenissima re- 
pubblica di Fenezia aW invittissimo e serenissimo cattolico ri di 
Spagna, ( Manuscrkde la Bibliot. du Roi , n** 221—92. ) 

« ConducoDo tauta quantita di formenti che ben spesso ne sono pieni 
li porti di quella citta delle loro navi. » 



LIVRE V. 319 

Quand on eut etabli cei imp6t, il fallut le soutenir ; et 
comme tout imp6t derive necessairement de la souve- 
rainet6, larepublique se trouva engag6e, sans en avoir 
peut-^tre congu le projet, a se declarer maltresse de TA- 
driatique , c'est-a-dire d'une mer dont elle ne poss^dait 
pas meme tons les rivages. Cette pretention 6tait une 
nouveaut6 dans le droit public. II est difficile de conce- 
voir un droit de propriety sur une mer ouverte et com- 
mune a des riverains de di verses nations. II fallait 6tre 
bien determine a faire usage de sa puissance pour tra- 
cer d'un bord a I'autre cette ligne que les Strangers ne 
pouvaient passer sans devenir tributaires, et bien fort 
pour les assujettir a venir dans Venise m^me se soumet- 
tre a une verification et acquit ter le tribut. 

Les G6nois, les Pisans, les Siciliens, les Levan tins , 
etaient fondes a se plaindre ; mais les premiers etaient 
en 6tat d'hostilit6 avec la r6publique ; ni les uns ni les 
^utres ne possedaient les rivages de cette mer dont elle 
s'arrogeait la propriety. C'6tait bien pis pour les peu- 
ples qui a titre de riverains y avaient absolument les 
m^mes droits que Venise , pour Trevise , Padoue , Fer- 
rare , Bologne , Ravenne, Anc6ne , qui si elles ne re- 
poussaient cette usurpation ne pouvaient plus mettre 
un vaisseaualamer, ni communiquer Tune avec I'autre, 
ni recevoir ni expedier des marchandises , sans payer 
un tribut aux Venitiens, 

Les premiers qui appuyerent par les armes leurs 
justes reclamations furentles Bolonais. lis regurent des LesBoionais 
secours de quelques villes de la Lombardie , et , ce qui ^s™ppis?iT 
etait un prodige pour ce temps-la et pour un Etat de *^"a,|""^' 
cette etendue , ils parvinrent a mettre en campagne une 
arm6e de quarante mille hommes, compos^e sans doute • 



320 HISTOIRE Dfi VENISE. 

(le milices ; mais iin lei effort prouve jusqu'a quel point 
la r^publique avait encouru la haine de ses voisins. 

Quelques galeres qu'elle envoya contre las Bolonais 
insulterent ou ravagerent vainement les rives du P6. 
Les V6nitiens, quoiqu'ils eussent le doge a leur.t^te^ 
furent repousses partout pendant la premiere campagne. 
Au commencement de la seconde , Marc Gradenigo fut 
envoye pour commander la petite arm6e que Venise op- 
posait aux Bolonais. II leur livra une bataille generale , 
dont le succes complet lui ouvrit tout le territoire en- 
iis sont nemi , et forga Bologne a demander la paix. La pre- 
soiimcitre. micrc coudition fut le maintien du droit exig6 par Ve- 
nise sur tout ce qui traverserait la mer qui I'entoure. 
Seulement elle consentit en faveur des Bolonais a quel- 
ques modifications dans le tarif. Le s6nat jugeait bien 
qu'un tarif est, de sa nature, une chose variable; I'es- 
sentiel 6tait de donner a une taxe arbitraire le caractere 
d'un droit reconnu. 
Ancdneira- Aucduc , voyaut Ic mauvais succes des armes des 
**tection ^du Bolouais , implora Tautorite du pape contre les preten- 
tions des Venitiens , qu'elle traitait de. pirates et de bri- 
gands. Le pape , qui n'aurait pas mieux demand^ que 
d'etre choisi pour arbitre de ce diff6rend , en ecrivit a 
la r^publique. Mais le s6nat, sans s'^carter des formes 
de respect qu'il garda toujours avec le chef de I'Eglise, 
montra une telle fermete dans sa resolution, que le 
m6diateur n'osa compromettre son autorit6 , et les An- 
c6nitains se yirent obliges de subir la loi qui leur etait 
impos6e. lis essay erent de I'eluder. Le s6nat envoya une 
flotte pour forcer rentr6e de leur port. Cette flotte fut 
repouss^e, une temp^te la dispersa; les Anc6nitains 
s'emparerent de quelques vaisseaux. Le pape, croyant 



pape. 
1275. 



LIVRE V. 321 

la circonstance favorable pour parler avec plus de hau- 
teur, reprocha amerement aux ambassadeurs de la r6- 
publique les violences que leur gouvernement se per- 
mettait contre une ville que le saint-si6ge avait prise 
sous isa protection. Ce gouvernement fut in^branlable : Lesv^nitiens 

1 / • 11 1 . r , assi^gent 

une seconde armee par tit pour aller mettre le si6ge de- Anc^ne. et 
vant Anc6ne ; et cette ville fut r6duite a reconnaitre que * Mer, 
la souverainet6 du golfe appartenait exclusivement aux 
Venitiens. 

On rapporte a r6poque de cette guerre contre les An- 
c6nitains la creation d'un petit nombre de conseillers 
pour renforcer le conseil intime du doge , et qui dans 
la suite, sous le nom de sages-grands , devinrent les di- 
recteurs de la politique exterieure et les ministres d'fitat 
de la r6publique (1). D'autres placent cette institution 
cent cinquante ans plus tard. Ce qu'il y a de certain, 
c'est que dans le principe les sages n'6taient que des 
commissaires nomm6s pour une affaire speciale , et que 
pen a pen ils devinrent une auto rite permanente. On 
remarque que le doge , dans les traites qu'il eut a si- 
gner apres cette guerre, stipula au nom du grand conseil 
et de la commune de Venise. L'autorit6 du prince di- 
minuait de jour en jour. 

Ainsi fut soutenu , contests , et enfin 6tabli pour 
toujours, ce singulier droit de souverainet6 sur une 
chose qui , de sa nature , ne paraissait pas pou voir 6tre 
une propri6t6 exclusive. Ce droit que la r6publique 
avait fonde par la force, elle a voulu le d6fendre par le 
raisonnement. 



(1) Memorie storicO'Civili soprd le successive Forme del Governo 
de' Feneziani, da Sebastiano Crotta. 

I. 21 



322 HISTOIRE DE VENISE. 

Examen du LoFsquo los premiers Y^nitiens se jeterent dans des 
i^pubiique Ues a peu pres deseries, ce n'etait pas un domaine 
surcetic ^^^^ ^^ g^gjj^ qu'ils venaient y chercher. Peu a peu ils 



mer. 



s'y fixerenty ils y blitirent; ils peuplerent, enrichirent 
ces plages incultes , les couvrirent d'6difices , et rien 
de plus legitime sans doute que la propriety de cetle 
cr6ation. Leur ville n'avait pour remparts que ses la- 
gunes, pour postes avanc6s que ses vaisseaux. La mer 
assurait leur defense , pourvoyait a leur nourriture , 
leur fournissait du sel pour leurs besoins et pour leur 
commerce , leur ouvrait une source de richesses ; mais 
de ce qu'ils tiraient de ceite mer plus d'avantages que 
tons leurs voisins , il ne s'ensuivait pas qu'ils eussent le 
droit de se I'approprier a I'exclusion des autres rive- 
rains, lis avaient pu combattre, soumettre, detruire 
ceux qui troublaient leur navigation ; il n'y avait rien a 
en conclure contre les voisins paisibles , a moins que 
ceux-ci ne vinssent d'eux-m6mes se mettre sous la 
protection de saint Marc. C'6tait sousle pretexte de cette 
protection que la r6publique avait conquis la Dalmatie, 
en m^me temps qu'elle exterminait les pirates de Na- 
renta. Ses conqu^tes, en s'6tendant sur la c6te orientale 
du golfe , diminuaient la siiret6 mais non pas les droits 
des peuples 6tablis sur la c6te d'ltalie. 

Le pape Alexandre III avait dit au doge : « Que la 
« mer vous soit soumise comme T^pouse Test a son 
« 6poux, puisque vous en avez acquis I'empire par la 
<( victoire. » Ces paroles pouvaient passer pour un titre, 
a une 6poque oil les souverains pontifes se donnaient 
pour dispensateurs des couronnes. Cependant on voit 
que les papes eux-m^mes furent 6tonn6s de la conse- 
quence que les V6nitiens voulaient en tirer. Deux siecles 



LIVRE V. 323 

de possession n'avaient pas legitime ce droit aux yeux 
du pape Jules II , iorsqu'il demandait a Tambaissadeur 
de Venise oil 6tait le litre qui constatait la concession 
du golfe a la r6publique : il est vrai que J6r6roe Donato 
lui repondit que ce titre se trouvait 6<*Tit au dos de la 
donation du domaine de saint Pierre faite au pape Sil- 
vestre par Constantin. 

Dans la suite la cour de Rome reconnut ce droit plus 
formellement, en accordant au gouvemement v6nitien 
la permission de lever un d6cime sur les revenus du 
clerge, pour prix de la defense du golfe. Cette per- 
mission 6tait renouvel^e p6riodiquement par une bulle ; 
c'6tait, si Ton veut, un subside que le pape, comme 
souverain d'une partie du littoral de I'Adriatique, ac- 
cordait aux Venitiens pour la protection qu'en recevait 
le commerce de ses sujets; mais il leur payait ce tribut 
avec leur propre bien. D'ailleurs, cette concession d'un 
prince ne pouvait porter atteinte aux droits de tons les 
autres ; et en demiere analyse , lorsque le pape Paul V 
disait : « Je ne sais pas pourquoi les Venitiens se pr6- 
tendent souverains du golfe; je fais lire tons les ans une 
bulle qui excommimie les pirates ; en parlant de cette 
mer je me sers dans tons mes actes de cette formule 
notre mer Adrialique ; il argumentait d'apres un titre qui 
avait tout juste la m6me valeur queceluidesV6nitiens. 

II est Evident que dans les regies de r6quit6 natu- 
relle les pretentions des V6nitiens a la souverainet6 du 
golfe ne pouvaient ^tre justifi^es ; il n'en est pas de m^me 
si on considere la question sous un autre rapport , et si 
on part de cette maxime du droit politique qu'uiie na- 
tion a , quand elle le pent , le droit d'exiger des autres 
oe qui lui est u^cessaire pour sa conservation. 

2f. 



324 HISTOIRE DE YENISE. 

La question pos^ ainsi se r^duit a un point de fait : 
il s'agit de savoir si Venise , pour joilir d'une pleine se- 
curity au fond du golfe, avait besoin d'en interdire 
Tentr^eiiux vaisseaux des autres nations; mais c'est 
avec des armes, et non pas en all^guant des droits, qu'on 
se d6fend de ses ennemis ; ainsi la pr6tendue souve- 
rainet^ des V6nitiens aurait 6t6 iltusoire sils n'eussent 
pas et6 assez puissants pour la faire respecter. 

D'ailleurs, en admettant que pour leur sAret6 ils 
pussent intercUre ta navigation du golfe aux vaisseaux 
arm^s des autres nations , cette s6ret6 n'exigeait pas 
qu'ils levassent un tribut sur les bfttiments du commerce, 
sur les nmrchandises. II feut done reconnattre que ce 
droit n'avait d' autre fondement- que la force. Cepen- 
dant telle est ['influence des habitudes et I'empire des 
anciennes institutions, que toutes les puissances s'6- 
taient-accoutum^es., m^me dans un temps ou elles au- 
raient pu le contester avec succes, k reconnaitre le 
droit de souverainet^ de Venise sur TAdriatique. Peut- 
6tre les r6flexions*de Vittorio Siri (1) sur cette preten- 
tion sontrcUes ce qu^il y a de plus raisonnable a en 
dire : « II faut convenir, dit-il , que si les Venitiens ne 
gardaient le golfe, il serait bient6t infests de pirates. Qui 
pourrait se charger de cette garde ? Serait-ce le gou- 
vemement de Naples, confi6 a des vice-rois tempo- 
raires et ambitieux ? le gouvemement pontifical , dont 
les richesses sont presque toujours d6tourn6es par une 
famille avide? TAutriche, qui ne possede qu'un port 
au fond de cette mer ? Quel autre que la r6publique au- 
rai| pu Mve consentir les Turcs a ne pas y envoyer des 

(1) Memorie recondite, tome V, p. 1^- 



fi 



LIVRE Y. 32o 

vaisseaux armes ? Sans doute c'est un mal que tous les 
riverains de I'Adriatique n'y jouissent pas d'un droit 
6gaL Sans doute il est dur pour euxde payer un tribut 
au gouvernement v6nitien; mais:6tez-lui ce privilege, 
bientot arriveront les pirates, apres eux les flottes 
turques, toutes les cdtes serontmenae6es, et cette mer 
cessera d'etre paisible ^ d'etre navigable; 

C'etait pour faire un acte de souverainete sur 1' Adria- Les aiverses 
tique que tous les ans, le jour de T Ascension, le doge '^woonnats-^ 
sortait du port de Venise, sur le Bucentaure (1), en- *t?ve^"c^ 
tour6 de toute la noblesse , ets'avanQaitjusqu'a-la passe 
du Lido, our il 6pousait la mer en y jetant un anneau 
benit , et en pronongant ces paroles : Desponsamus te^ 
marcy m signum veri perpetuique dominii, Le nonce du 
pape et les ambassadeurs de tous les souverains recon- 
naissaient tacitement les pretentions de la r6publique 
en assistant a cette c6r6monie. 

Les V6nitiens , a mesure qu'ils 6tendirent leur in- 
fluence, exigerent des faibles un aveuplusformel d'un 



(t) La Bucentaure 4\s\X un grand vaisseau cTapparat, tout dore. On 
ignore Tetymologie de ce nom ; les uns le font d^river de la particule 
augmentative iSe^ et de Centaure , qui ^tait le nom d'un vaisseau femeux 
dans Tantiquit^; d'autres y reconnaissent le vaisseau d*£nee, qiiipor- 
tait le nom de Bis Taurus; d'autres enfm ont cru que Bucentaurum 
n'etait que la corruption de Ducentorum, e'^t-a-dire b^timent h deux 
cents rameur&. 

Au reste, on a remarque que cet.us3ge de prendre possession de la 
mer, ou de se rend^e le dieu de la mer favorabre , 6tait pratiqu^ chez 
les anciens. Atb^n^e rapporte, liv. XI , que les Syracusains y j^taient 
tous les ans un vase remplide parfiims; et le doge place sur la prone 
du Bucentaure, rappelleEn^e, qui : 

Stans pr-ocut in prcnra , pateratn tenet, extaque salsos 
Porricit in ductus , ac vina liquentia fuQdit. 



326 HISTOIRE BE VENISE. 

droit qui n'existait pas (1). Quand les petites puissances 
etablies sur les rivages de cette mer eurent des guerres 
* entre elles, elles r6clamerent le secours des V6nitiens; 
et pour Atre plus sAres de I'obtenir, elles soUicitaient 
leur protection comme souverains du golfe (2). 

Les exemples sont frequents de demandes adressees 
a la r6publique pour obtenir le libre passage (3) de 
grains , de marchandises , de munitions , de vaisseaux. 
Tant6t on demandait I'exemption du peage ou la dis- 
pense d'aller subir a Venise une verification ; tant6t on 
soUicitait une protection sp6ciale pour le transport dont 
il s'agissait ; mais il n'en r6sulte pas moins que la su- 
pr6matie de la r6publique etait avou6e. On voit Beatrix, 
reine de Hongrie, 6crivant au doge pour obtenir le 



(1) Outre les deux trait^s dont nous avons parle, avec Bologne et 
Ancdne, 

En 1269, traits avec Ravenne, 

En 1321 , avec Bologne. 

£n 1 337 , avec Ancdne. 

En 1 381 , avec le roi de Hongrie. 

(2) En 1 377, les habitants de Firmo et d'Ascoli,coutreles Anconitains. 
En 1393, ceux de Spolette, contre les memes. 

En 14*58, le prince de Tarente^ contre les Genois. 

En 1464 , Ferdinand , roi de Sicile, contre les pirates. 

En 1483 , le roi de Hongrie^ contre les pirates. 

En 1486 , le legat du pape^ contre les Turcs, qui infestaient 1' Adria- 
tique et mena^aient Ancdne. 

En 1577 , Gregoire X1II» contre le marquis de Vico , qui faisait la 
course dans cette mer. 

(3) En 1399, Guillaume , archiduc d'Autricbe, pour le passage de 
sa femme avec douze navires. 

En 1457 , le roi de Hongrie, pour des bois. 

En 1478 , Feinperenr Fr^d^ric , pour des grains venant de ia Fouille. 

En 1481 , Beatrix , reine de Hongrie , pour ses bijoux. 

En 1482 et en 1502 , le roi de Hongrie, pour des grains. 

En 1505 , le pape Jules II, pour des grains. 



LIVRE V. 327 

transit de bijoux qu'elle faisait venir d'ltalie pour son 
usage. 

La r^publique 6tait surtout jalouse d'interdire la na- 
vigation de TAdriatique a tous les bfttiments de guerre 
etrangers. Jamais elle ne laissa ^chapper une occasion 
de constater et de soutenir son privilege a cet 6gard. 
Avec les Turcs elle traita ; avec Naples elle employa la 
voie des sommations , pour requ6rir le roi Ferdinand de 
faire sortir du golfe quelques galores qu'il avait en- 
voy6es sur les cdtes de la Pouille (1). Elle refusa au 
pape Pie II (2) la liberty d'envoyer deux galeres a An- 
c6ne , all6guant qu'il 6tait reconnu par tous les princes 
que la defense du golfe appartenait a Venise. Elle ne vou- 
lut pas permettre que Tempereur et le roi de France (3) 
y envoyassent des vaisseaux arm^s. 

A une epoque m^me ou elle 6tait d6ja fort d6chue de 
sa puissance^ et ou d'autres nations avaient une marine 
bien autrement respectable que la sienne, en 1630, le 
s6nat ne se rel&cha nullement de ses pretentions, malgr6 
une guerre malheureuse qu'il avait alors a soutenir. 
L'ambassadeur d'Espagne pr6vint la republique que 
rinfante Marie devait aller de Naples a Trieste, sur 
rarm6e navale du roi son frere , pour 6pouser le roi de 
Hongrie, fils de I'empereur; et comme la cour d'Es- 
pagne voulait que cet avis n'eAt que I'apparence d'une 
communication of&cieuse et sans cons6quence , le mi- 
nistre ajouta que si I'infante 6tait obligee de rel&cher 
dans quelqu'un des ports de la r6publique, il demandait 

(1) En 1460. 

(2) £n 1463. 

(3) En 1542 et 1543. 



328 HISTOIRE DE YENISE. 

qu'elle y Mt regue avec toute la bienveillance qu'avait 
droit d'attendre la soeur du roi son mattre de la part 
d'une puissance amie. 

Le gouvernement v6nitien, qui vit dans cette commu- 
nication I'essai d'une pretention contraire a ses droits , 
s'empressa d'offrir sa flotte pour le voyage de I'infante, 
en ajoutant qu'il ne pouvait permettre Tentr^e du golfe 
a aucun b&timent de guerre Stranger. La cour de Ma- 
drid , all6guant que la flotte v6nitienne avait et6 in- 
fect6e de la peste , ce qui 6tait vrai , insista pour que la 
princesse fit le trajet sur les vaisseaux du roi son frere. 
Le s^nat se montra in6branlable dans son refus , et en- 
voya a son amiral Tordre de repousser les navires espa- 
gnols s'ils se pr6sentaient (1). L'infante finit par de- 
mander le passage sur la flotte de Venise , oil elle fut 
trait^e avec tons les honneurs dus a son rang et touta 
la magnificence dont la r6publique faisait vanite dans 
qes sortes d'occasions (2). 

(1) Histoire de VenUCy par Nani, liv. VIH. 

(2) Le gouvernement venilien a fait faire plusieurs livres pour eta- 
blir son droit de souverainet^ sur TAdriatique. Voici le titre des prin- 
oipaux : 

Angeli Mathiaci De Jure Fenelarum etJurUdictione Maris Jdria- 
tici; Venezia, 1617, in-4'*. 

Julii Pacii De Dominio Maris Adriatici Disceptatio pro Bepublica 
Feneta; Lug., 1619, in-4**. 

Jrticolo deile Kagioni del Dominio deUa Repubblica Fernta sopra 
il suo Go(fo, proposto del Cirillo Michele; Venezia, 1618, in-4**, 

De Jurisdictions Reipublicx Fenetx in Mare Adriaticum, epistola 
Fr, De Ingenuis, velpoUm F, Pauli Feneti, adversusJ, B^ Faknzo- 
lam etLaurentium Morinum, ^^aNic. Crasso ; Eleuteropolis, 1619, 
in-4^ 

Del Dominio del Mare Adriatico, overo golfo di Venezia , dis- 
corso di Piet. Zambono J. C ; Vicenza, 1620, in-4**. 

Theodori Graswinckelii Maris liberi rindiciss adversus Pet. Bap. 



LIVRE V. 329 

Laurent Thiepolo 6tait mort le 16 aout 1274, pen- -, 
dant les guerres que le droit de navigation avait occa- 
sionn6es. 

A cette epoque I'ambition des doges ne pouvait plus ^*^"- 
avoir pour objet de perp6tuer cette dignity dans leur regiemems 
famille ; mais ils profitaient de leur 616vation pour s' as- 
surer, par de grandes alliances, des richesses et des 
appuis. Nous en avons d6ja vu quelques •exemples. 
Laurent Thiepolo les avait renouveles : il avait epouse 
la fille d'un ban de Servie , avait mari6 Tatn^ de ses 
fils a une princesse du sang esclavon, et donne au second 
une riche h6ritiere de Vicence. On pouvait voir dans 
tons ces soins autre chose que la soUicitude pater- 
nelle; aussi le s6nat en fut-il alarms ou au moins me- 
content. 

Des que la mort de Thiepolo laissa le tr6ne vacant , a^geT^^u- 

Burgum, Ligustici maritimi dominii assertorem; Hagae Comitis, 

1652, in-4«. 

Theodori Graswinckelii Maris liberi f^indiciae adversus GuilL 
tVeiwodum, britannici mantimi dominii assertorem; Hagae Comitis, 

1653, in-4«. 

De Dominio Maris juribusque ad dominium prdscipue spectantibus 
Msei'tio brevis GuiUelmi W^ilwot; Hagse Comitis, 1653, in-4®. 

De Dominio Maris libriduo, auctore Joamoe Palatio ; Venetiis, 
1663, in-12. 

Cet ouvrage est un fatras de la plus indigeste Erudition. Trois ou 
quatre cents pages sont employes a prouver par r£criture sainte, par 
les Peres, par les conciles, par les juriSconsultes et par les poetes', 
que la mer peut ^tre une propri^t^ particuliere. II n'y a pas Fombj^e 
d'un raisonnement, quoique Fauteur ergotise toujours. La fin du se- 
cond livre seulement contient quelques faits. 

Dominio del Mare Jdriatico deua Repvbblica di f^enezia, des^ 
critto da Fr. Paolo Sarpi, suo consuUore d'ordine publico; Venezia, 
1686, in- 12. 

Celui-ci est, au contraire, Touvrage d'un homme superieur ; mais la 
cause n'en est pas meilleure. 



330 HISTOIRE DE YENISE. 

ser qu uc OH DFofita dc cettc institution des correcteurs, si heureu- 

i leurs en- sement imagin6e , qui donnait les moyens de reformer 

femmw* I^s lois a chaque interregne, et on en rendit une par 

6trangere«. laquelie il 6tait d6fendu aux doges d'6pouser ou de faire 

6pouser a leurs enfants des femmes 6trangeres, en ajou- 

tant que ces sortes de manages seraient a Tavenir une 

cause d'exclusion de la dignity ducale. 

La i^pubu- La r^publique poussa m^me plus loin ses pr6cautions 

unefiueXla pour interdire a tons ses citoyens le secours d'un pro- 

^^Mui^ *^^^ur stranger; car, quelques ann^es apres, Etienne, 

devaii ^pou- prince de Honirrie, avant demand^ en manage une fille 

de la maison Morosini, le s6nat ne voulut pas pennettre 

que cette famille pAt tirer avantage ou vanit6 de cette 

illustre alliance. La r6publique adopta cette demoiselle, 

et la donna, comme princesse, au prince qui la deman- 

dait. Par une suite de ce systeme , qui tendait a emp6- 

cher les citoyens considerables d'acqu6rir au dehors du 

credit ou des richesses, on leur defendait d' accepter au- 

cune fonction publique chez r6tranger. 

Defense aux Un usagc singulicF s'6tait introduit en ce temps-la 

daccepter dans Ics divcrscs r^publiques de I'ltalie. Jalouses de 

^ubuquM™ leurs citoyens , livr6es a d'interminables discordes, re- 

IS^nger doutant sur toutes choses Tambition ou I'influence d'un 

indigene , elles appelaient souvent , sur sa reputation 

de bravoure ou de capacity, un Stranger, pour exercer 

pendant un temps determine I'autorite du gouveme- 

ment (1). II semblait que ces r6publiques n'eussent rien 

tant a redouter que le triomphe de Tun des partis qui 

les divisaient. On faisait jurer a ce magistrat emprunt6 

de se demettre de son pouvoir a T^poque qui devait en 

(I) MuRATORi, Dissertation xlv. 



LIVRE V. 



331 



6tre Je terme, et on lui assurait des avantages propor- 
tionnes a sa dignity. 

Plusieurs membres des grandes families v6nitiennes 
avaient 6t6 invites a remplir ces hautes fonctions chez 
leurs voisins; unQuerini, un Badouer aPadoue(l), 
un Thiepolo a Milan , un Morosini a Pise. Mais avant 
que ces villes eussent senti tout le danger de confier les 



(1} Padou^ avait coutume , d^s le douzieme siecle , de se choisir tous 
les ans un premier magistrate qui , sous le titre de podestat ou de con- 
sul, presidait h ses consells et a son gouvernement; elle les prenait 
quelquefois parmi ses concitoyens , le plus souvent parmi les hommes 
les plus considerables des villes voisines. Void la liste des Y^nitiens 
qui furent appeles a cette magistrature; je Textrais des listes g^ne- 
rales imprimees par Muratobi ( Rerum ItcUicarwn Scriptoresy 
torn. VIII, p. 365 et suiv. ) : 



1201, Pierre Ziani. 
1213, Marin Zeno. 

1228, £tienne Badouer. 

1229, JeauDandolo. 

1230, £tienne Badouer. 
1257, Jean Badouer. 
1261 , Jean Badouer. 

1264, Laurent Thiepolo. 

1265, Gerardin Longo. 
1270, Thomas Justiniani. 
1272, Michel Auro. 
1377,MathieuGritti. 
1278, Marin Yalaresso. 
1281 , Henri Auro. 
1291, Thomas Querini. 

1293, Paul Querini. 

1294 , Nicolas Morosini. 
1303, Marin Badouer. 

1318, Jean Camolino. 

1319, Marc Gradenigo. 



1327, Gerard Morosini. 

1337 , Marc Cornaro. 

1338, Marin Falier. 
1389 , Jean Contarini , 

Id. Pierre Badouer. 

1340, Jean Ziani. 

1341 , Pierre Zeno. 

1342, Jean Gradenigo. 

1343, Pierre Zeno. 

1344 , Bernard Justiniani. 

1346, Jean Dandolo, 

1347, Pierre Badouer. 

1348, Jean Contarini. 

1350, Mathieu Contarini. 
Id. Marin Falier. 

1351 , JeanFoscari. 

1354, Pierre Badouer. 

1355, Mathieu Contarini. 

1356, Marc Cornaro. 

1357 , Marin Morosini. 



On voit quelle influence des choix aussi frequents , faits parmi leurs 
concitoyens, devaient donner aux Venitiens sur Padoue. 



332 IIISTOIRE DE VENISE. 

r^nes de leur gouvernement a des mains etrangenes , 

Venise s'apergut qu'il y en avail un pour elle a laisser 

prendre a quelques-uns de ses citoyens I'habitude d'une 

grande autorit^. 

Les enfants A ces innovations dans la legislation U fant en ajouter 

excfus"du nne autre, qui fut adopt6e vers le m^me temps. Une loi 

^^' dan/iM declara les enfants non legitimes inbabiles a entrer dans 

conwiis. le grand conseil. Cette exclusion des b&tards prouve 

wfensc aox qu'ils u'^taient pas soumis a d'autres incapacit6s* C'est 

V^nitiens de 

rxws^der des a la m^me 6poque que quelques historiens (1) rappor- 
'"2!n ^ylT tent le reglement qui d6fendait a tous les V^nitiens d'ac- 
^tranger. qy^j-jp ^j^g possessious sur la terre ferme, c'est-a-dire eu 

Italie. 
XXIII. Le successeur de Laurent Thiepolo fut Jacques Con- 
Sfdoge! tarini, vieillard de quatre-vingts ans, dont la famille, 
*^^- anciennement illustre, avait 6t6 61evee sur le tr6ne deux 
cents ans auparavant. Le regue de celui-ci fut rempli 
par la guerre d'Anc6ne, que j'ai d6ja racont6e, et par 
^^^rnlie*" une r6volte en Istrie. La ville de Capo-dlstria essaya 
de secouer le joug des V6nitiens ; Trieste suivit cet exem- 
ple. Ces villes invoquerent le secours du patriarche d'A- 
quil6e, toujours pr^t k susciter des embarras a la r6pu- 
blique. II fit une alliance offensive avec le comte de Go- 
rice. Venise fut obligee d'envoyer suceessivement dans 
ristrie deux armies-, qui 6prouverent m^me d'assez 
grands revers ; mais qui finirent par soumettre les r6- 
volt6s, comme cela arrive toujours lorsque les peu- 
ples qui veulent secouer le joug n'ont pour allies que 
des voisins jaloux , dont I'objet est de nuire a la m6lro- 



(1) Storia deUa Citta e Repubblka di P^emzui, di Paolo MoBOSiNi, 
lib.Vin. 



LivRE y. 333 

pole plut6t que d'affranchir les colonies. Sanuto dit que 
le patriarche fut fait prisonnier , promen6 dans Venise 
sur une mule dont il tenait la queue, avec cet 6criteau 
sur le dos : Eccc sacerdos pravuSy qui in diebus suis dis- 
plicuit Deo et inventus est malus (1). 

La r6publique fit vers ce temps-la quelques acquisi- Acquisition 
tions d'une mediocre importance : la petite ville d'Almissa Dalniruc T 
dans la Dalmatie fut conquise , sous pr6texte que ses 
habitants s'6taient empar6s de quelques b&timents ap- 
partenant aux Venitiens. La ville de Montone (2) en Is- de Montone 
trie et celle de Cervia dans la Romagne renoncerent, ^"'**"^» 
dit-on, a la liberty qu'elles avaient conserv^e jusque 
alors , pour se mettre sous I'empire ou sous la protec- 
tion des V6nitiens. Cervia fut la premiere possession de cervia 
de Venise sur la terre-ferme d'ltalie. On sait assez com- magne.^ 
bien on doit se d6fier de ces r6cits ou Ton pr6sente un 
peuple faisant volontairement le sacrifice de son ind6- 
pendance; en effet, cette ville de Montone se r6volta 
bient6t apres, et plus d'une fois. 

Jacques Contarini occupa le tr6ne a peu pres six ans : xxiv. 
accabI6 de vieillesse , il demanda et obtint la permission d^d^"! 
d'abdiquer sa dignity, qui fut conf6r6e a Jean Dandolo. *28o. 
Cette Election fut un triomphe pour le parti oppos6 a I'a- 
ristocratie. Sous ce nouveau regne un tremblement de Tremwe- 
terre renversa quelques maisons de Venise en 1280. ""terre.^ 
L'ann6e suivante les flots de TAdriatique , refoules par 



(1) U y a sur cette guerre un passage assez remarquable de Tautre 
Marin Sanuto, I'auteur du Wsrt Secreta Fidelium Crucis, liv. II, 
II® partie, ch. vm. 

(2) Des historiens disent qu'elle se donna volontairement h la r6- 
publique; mais Dandolo dit formellement ( Chron., ch. ix, par. 5) 
qu*elle fut assi^gee et conquise. 



334 HISTOIRE DE VENISE. 

les vents du midi, s'eleverent a une hauteur mena^ante^ 
envahirent les parties inferieures des maisons, d6truisi- 
rent les approvisionnements, les marchandises, et firent 
craindre le renversement de tons les Edifices (1). 
interdu jcM Le pape, qui favorisait le roi de Naples, Charles d'An- 
^riH^rt jou, publia une croisade contre le comp6titeur de ce 
dupapc prince. La r6publique ne voulut pas armer pour une 
cause qui lui 6tait 6trangere , ni permettre que ses ci- 
toyens y prissent part. Le legat du pape fut tellement 
irrit6 de ce refus , qu'il confondit , dans sa colere, les 
V6nitiens avec les princes excommunies, et jeta un in- 
terdit sur leur ville. Mais le gouvernement prouva dans 
cette affaire tout ce qu'a de force une resistance accom- 
pagn^e de moderation ; il ne souffrit pas que ses sujets 
fissent la guerre sans son aveu. 

On supporta I'interdit sans r6criminer contre le sou- 
verain pontife. On n'essaya point de forcer les eccle- 
siastiques a violer la defense du pape , qui suspendait 

(1) Item eodem millesimo et anno, in festo sancti Tbomse apostoli in 
V« feria , et sequenti nocte in VP feria , circa horam matutinalem , 
factse sunt coruscationes et audita sunt tonitrua nfiagna , quod erat in- 
soUtum ut tail tempore tonitrua audirentur. £t tunc in Venetiis faetse 
sunt inundationes magnse maris et fluctuum , quales non fuerunt, ut 
dicunt antiqui , ex quo civitas ilia fiiit fundata subter aquas usque ad 
dies nostros. Et submersae sunt naves, et necati sunt homines; et 
mercationes quae in solariis domorum non erant penitus sunt de- 
structse. Simile infortunium fuit in civitate Clugina, scilicet Cluza, quae 
est in lacunis marinis, ubi fit sal. Et dicebat cardinalis romanae curia; 
dominus Bernardus legatus , qui in Bononia habitabat , quod adeo ac- 
cidit hoc infortunium Venetis quia excommunicati erant, ab eo quod 
contra Petrum Aragonum regi Karulo succursum dare volebant, cum 
de voluntate Martini papae procederet. ( Memoriak Potestatum re- 
giensium gestorumqve iis femporibus ab anno 1 1 54 tLsque ad annum 
1290; auctore anonymo; Collection de Muratobi, Rerum ItaUca- 
rum ScriptoreSy torn. VIII, page 1166.) 



LIVRE V. 335 

la calibration des saints mysteres ; on se soumit pen- 
dant trois ans a la privation des secours spirituels; on 
se borna a adresser au saint-si6ge des reclamations res- 
pectueuses. Pendant ce temps-la les circonstances chan- 
gerent, la tiare passa sur une autre t^te, et le nouveau 
pontife, qui vit qu'on n'avait rien gagne a interdire les 
Venitiens, les reconcilia avec TEglise, en 1286. L'un 
des fruits de cette reconciliation fut Tetablissement du 
saint-office a Venise. 

II y avait a pen pres un siecle que les papes avaient xxv. 
imagine d'etablir cette espece de tribunal contre les fn'ent^X 
h6r6tiques. D'abord on n'envoyait contre eux que des ®^* "JeniseT ^ 
missionnaires. Quand on eut eprouve Tinsuffisance du *286. 
zele et de I'eioquence pour les convertir, on voulut les 
effrayer. Les missionnaires furent autorises a requ^rir 
Tassistance de la puissance temporelle et a s'assu- 
rer'de son ob6issance par la menace de I'excommuni- 
cation. 

II en r^sulta que les pr^tres envoyes pour edairer 
ceux qui erraient dans la foi se trouverent armes du 
glaive, se crurent charges de decouvrir, de poursuivre, 
de punir ceux qui etaient dans I'erreur, au lieu de les 
convertir, et devinrent une commission de recherches, 
un sanglant tribunal. 

Les gouvernements esp6rerent que ce tribunal les 
preserverait de rher6sie , toujours si funeste a la Iran- 
quillite des Etats. 

Celui de Venise etait vivement presse par la cour de 
Rome de permettre I'introduction de I'inquisition dans 
son terriloire. Vers le milieu dujreizieme siecle il con- 
sentit a prendre des mesures contre les h6r6tiques, 
mais sans se dessaisir en faveur des eccl^siastiques de 



330 HISTOIRE OE VENISE. 

t'autorile inaHenaltIc qui appartient aux princes leni- 
porels. 

II fut r6gl6 qu'il y aurait des juges a^uliers charges 
de recevoir les d6nonciations contre I'Mr^sie; que ces 
magistrats renveiraient a des docteurs eccl6siastiques 
i'examen de la doctrioe soupconn^ d'erreur ; que ceux- 
ci en feraient leur rapport, et qu'ensuite les magistrats 
civils prononceraient sur la culpability des accuses et 
sur i'applicatioD des peines. 

C'^tait assur^ment tout ce qu'on pouvait faire de plus 
sage au treizieme siecle. La cour de Rome 6tait loin de 
s'en contenter; elle voulait que les juges eccl^siastiques 
eussent la plenitude de la juridiction , et que le magis- 
trat civil n'intervlnt nullemcnt dans les choses qui ne 
sont point de I'ordre temporel. Cette doctrine aurait pu 
glre soutenue si les peines n'eussent ^t^ que spirituelies 
comme les d6lits ; mais ces peines allaient jusqu'a la 
confiscation des biens, a la privation de la liberte, mSme 
de la vie. 

Le gouvemement v^nitien n^gocia iongtemps pour 
oblenir que I'Eglise se relSchftt de ses pretentions; il 
r^sista aux bulles de dixpapes(l). Enfin on trouva un 
temperament qui laissait aux juges du saint-ofSce la 
plenitude de juridiction qu'ils r6clamaient, etqui cepen- 
dant en empfichait I'abus, parce qu'on ne leur permet- 
tait d'exercer cette autoriie que sous la surveillance des 
magistrats. 
Concordat Voici ce qui fut T^sul^ par le concordat du 28 aoiit 
*,™|X''1289(2). Dar- ■- ■••■-■ -- -- -~- 

(l)AIexandrell 

Adriea V , Jeau X 

(2) L'abbe Lau) 



LIVRE V. 337 

devait 6tre compos6 du nonce pontifical , de I'ev^que Limues des 
de Venise et d'un religieux ; les deux derniers, malgr^ r^qSon. 
Icur commission du pape, ne pouvaient exercer ce mi- 
nistere qu'apres avoir regu des provisions du doge. 
Dans les provinces le pape nommait 6galement les inqui- 
siteurs ; mais quandils n'6taient pas agr66s par le gou- 
vernement, ils ne recevaient point de provisions, et la 
cour de Rome se voyait obligee de faire iin autre choix. 
Trois s^nateurs a Vpnise, dans les provinces trois ma- 
gistrats, assistaient a toutes les assembles du tribunal; 
tout ce qui s'y passait hors de leur pr6sence 6tait nul 
de plein droit. lis pouvaient suspendre les deliberations, 
emp^her rex6cution des sentences, lorsqu'ils les ju- 
geaient contraires aux lois ou a Tinter^t de la r6pu- 
blique : ils juraient de ne rien celer au s6nat de ce qui se 
passerait au saint-office ; ils devaient s'opposer a la pu- 
blication, m^me a I'insertion sur les registres de I'inqui- 
sition, de toute buile qui n'aurait pas 6te approuv^e 
par le grand conseil. Jamais les magistrats assistants du 
tribunal de I'inquisition ne pouvaient ^tre pris p^rmi 
ceux qui avaient, soit par eux-m6mes , soit par leurs 
proches, quelques int^r^ts a la cour pontificale; jamais 
les proces ne pouvaient ^tre 6voques a Rome ni ail- 
leurs. A ce sujet on cite I'exemple d'un h^retique de 
Padoue contre lequel le grand inquisiteur de Rome avait 
inform^, et qu'il r^clama pendant cinq ans. Le gouver- 
nement v6nitien ne voulut jamais permettre I'extradi- 



dat a Pierre Gradenigo, successeur de JeanDandolo : celui-ci r^gnait 
encore au mois de septembre ; on peut s'ea convaincre par une de- 
liberation du 5 des kal. de septembre , rapportee dans une buUe du 
pape r^icolas IV , et qu'on trouve dans la continuation des Annaks 
fife ^aronitts, par Ray NALDi, torn. IV. 

I. 22 



tion. 



338 HISTOIRE DE VENISE. 

tion de Taccuse, qui finit par ^tre mis en liberty sans 
jugement^ apparemment parce que les erreurs dont on 
raccusait pouvaient ne pas 6tre des h6r6sies aux yeux 
de la puissance s6culiere. 
sa juridic- La juridictiou du saint-office 6tait rigoureusement 
restreinte au crime d'h6r6sie. Les juifs 6tablis sur les 
terres de la r6publique n'6taient point justiciables de 
ce tribunal ; et on en donnait cette raison , que I'auto- 
rit6 ecclesiastique ne pouvait s'6tendre sur ceux qui 
n'etaient pas du corps de TEglise. 

Cette juridiction ne s'6tendait pas non plus sur les 
Gre^s schismatiques , parce qu'il n'^tait pas juste que 
la cour romaine fAt juge dans sa propre cause ; ni sur 
les bigames, parce que, le second mariage 6tant nul, il 
ne pouvait y avoir abus du sacrement , mais seulement 
violation de Tordre civil ; ni sur les blasph6mateurs , et 
a plus forte raison sur les usuriers; ni enfin sur les 
sorciers ou magiciens , a moins qu'ils n'eussent- fait 
abus des sacrements. 

Les biens des condamn^ restaient a leurs ho^ritiers 
naturels. 

Quant aux 6cri ts , on ne pouvait pas a cette 6poque 
en pr6voir le danger; rimprimerie n'6tait pas encore 
invent6e. Dans la suite Tinquisition eut le drcAl d'exa- 
miner les livres , mais seulement ceux qui pouvaient 
int^resser la foi. La permission et la defense d'imprimer 
furent exclusivement r6serv6es aux magistrats. On 
pouvait s'en rapporter a leur vigilance : I'aristocratie 
est a cet ^gard le moins tol6rant des gouvemements. 

Enfin, les d61its temporels des eccl6siastiques reste- 
rent, sans exception, danisles attributions de Tautorit^ 
^culiere. 



LIVRE V. 339 

Les fonds mSmes destines au service du tribunal 
etaient confi^s a un tr^sorier v6nitien , et qui 6tait 
tenu de rendre compte de leur emploi a Tautorit^ ci- 
vile. 

Telles furent les limites que le gouvernement trouva 
le moyen d'opposer a une autorit^ si souvent abu- 
sive (1). Les inquisiteurs out constammeut essay^ de Efforts dn 
s'afTranchir de ces entraves ; mais ni les subtilii6s ai les X'Lreile'^ 
menaces n'ont jamais pu obtenir a cet 6gard la moindre rSJqSon. 
concession (2). L'historien de I'figlise rapporte (3) que 
rinquisiteur de Venise s'6tant permis de faire empri- 
sonner quelques juifs convertis, qui Etaient suspects 
d'h6r6sie , les magistrats firent arr^ter les familiers 
de rinquisition. En 1518 I'inquisition poursuivit a ou- 
trance de pr6tendus sorciers de la province de Brescia. 
On fut r6volt6 du nombre des condamnations et de la 
s6v6rit6 des peines : le conseil des dix cassa la proc6- 

(1) On peut voir les r^glements qui furent arr^tes a cette ^poque sur 
rinquisition , et ceux qui y ont et^ ajoutes depuis, dans VHistoire des 
Inquisitions y par Tabb^ Mabsollieb; mais il faut remarquer l"" que 
cet auteur, qui annonce dans son titre VHistoire de rinquisition d^E- 
tat de P'enise, I'a confondue avec VinquisiUon eecldtiastique, et ne 
parle que de celle-ci; 2** qull a abus^ de la permission d'emprunter a 
un etranger, car son troisi^me livre est copie de Touvrage de Fra Paolo 
sur Y Inquisition de Fenise, sans qu*il en fasse la moindre mention, 
ce qui a donn^ ^ cet emprunt le caractere da plagiat. 

(2) On peut voir dans la Correspondance da Tarehev^que d'Embrua 
la Feuillade, ambassadeur de France a Venise, que Tioquisition avait 
imaging une subtilite pour se d^barrasser de la surveillance des ma- 
gistrats laiques , en pretendant que la presence de ceux-ci n'^tait in- 
dispensable que pour le jugement des affaires, et non pour les infor- 
mations pr^liminaires ; cette pretention fiit repouss^e. ( Correspon- 
dance de Varchev4que (TEmbrun, dep^cbe du 23 aoOt 1659. Man. 
de la Bibl. du Roi, n" 1125-745. ) 

(3) L'abb^ Fleuby , liv. XCVI . 

22. 



340 HISTOIRE DE VENISE. 

dure, manda les inquisiteurs , et renvoya les accuses 
devant d'autres juges. 

II y avait a Brescia un capucin qui avait le malheur 
d'errer dans les opinions que Ton doit avoir de I'ante- 
christ. L'inquisition voulut le juger comme h6r6tique ; 
et, surce fondement que le d61it et raccus6 ^taient 6ga- 
lement soumis a la juridiction eccl^i^astique, elle pr^ten- 
dit que les assistants s6culiers ne devaient point inter- 
venir au proces : le gouvemement se maintint dans 
ses droits par sa fermet^. Les exemples sont innom^ 
brables des tentatives que les inquisiteurs ont faites , 
dans tons les temps , pour ^tendre leur pouvoir et pour 
s'afTranchir de la surveillance des magistrats. 
XXVI. Ce fut, dit-on , sous le regne de Jean Dandolo qu'on 
qu^m frap^ frappa pour la premiere fois a la monnaie de Venise 
> venise. ces ducats d'or si connus sous le nom de sequins, nom 
qui leur vient du mot zecca y qui designe I'atelier mo- 
n6taire. L'empreinte de cette monnaie portait le nom 
et la figure du doge : d'abord on I'y voyait assis ; dans 
la suite on le repr6senta debout , enfin a genoux , rece- 
vant des mains de saint Marc I'^tendard de la r6pu- 
blique. C'6tait I'histoire de la puissance ducale. Mais 
une chose plus remarquable , c'est que pour battre ces 
sequins la r^publique eut a soUiciter un privilege de 
I'empereur et du pape. II est difficile de compren- 
dre qu'un Etat qui existait depuis huit cents ans 
n'eftt pas de monnaie ; il parait natural de croire que 
ce privilege ne fut demand6 qu'a Toccasion de la 
monnaie nouvelle : I'histoire du moyen Age est pleine 
d'exemples de princes du second ordre qui n'avaient 
pas le droit de battre des monnaies d'or ; enfin la per- 
mission fut demand6e. Le fait -est consign^ dans la chro- 



LIVRE V. 341 

nique de Sanuto (t), I'un des historiens les plus exacts 
de la r^publique. 

Jean DandoLo mourut en 1289. 



(1) Nel 1285 sotto questo doge avendo avuto i privilegi del papa e 
deir imperatore di poter far stampare e coniare monete di rame , d'ar- 
gento e d^oro, fino a questo giomo stampatone d^argento, al presente 
deliberasono difar ducati. (f^ite de' Duchi, G, Dandolo. ) 



LIVRE VI. 



Election de Pierre Gradenigo. — Desastres en Orient. — Guerre centre 
les G^nois. ( 1289-1399.) — Considerations sur les gouvememepts 
d'ltalie au quatorzieme si^ele. -^ Evolutions dans le gouvernement 
de Venise. — Cldtore du grand oonseil. -^ !l&tablissement de Taris^ 
tocratie. (1289 -13 19.) 

On a vu par quels proc6d6s le gouvernement de Ve- *. 
nise avait peu a pen dimmue 1 influence populaire. Le cesdunou- 
gouvernement , purement d6mocratique dans son ori- ^^"lectlo^* 
gine, 6tait devenu tout a coup monarchique , par rin&- 
litution d'un prince k vie , qui disposait de toutes les 
places et qui sou vent d^signait son successeur. Mais 
les moaarehies sont de ces grands Edifices qui veulent dtre 
yus de loin , pour conserver tons leurs droits au res- 
pect des hommes. Quand tous les int6rdts de I'fltat et 
lout I'Etat m^me sont concentres dans une seule ville^ . 
il est impossible que la population n'ait pas mille occa- 
sions. de jug«r ce qui se passe sous ses yeux , de s'op- 
poser a ce qu'elle censure , et de se oroire capable de 
faire mieux, parce qu'elle a assez de discemement 
pour 6tre m^contente. II est impossible que le chef du 
gouvernement ne soit pas. souvent irrit6 par la resis- 
tance, tente de la surmonter, et quelquefois victime de • 
ses efforts pour y parvenir. Vingt doges massacres , ou 
pr^cipit^ du tr6ne , attestent combien ce tr6ne 6tait un 
poste p6rilleux. 



344 HISTOIRE DE VENISE. 

Quand les hommes du peuple concouraieni a Ja no- 
mination du prince^ il etait naturel qu'ils se crusseni en 
droit de le punir. 

Quand le doge ne leur demanda plus que d'applaudir 
a son Election, lis se baiss^rent pour ramasser Y argent 
qu'il leur faisait jeter. 

Ix)rsqu'U ne fut plus du tout leur ouvrage , ik cour- 
berent leur t^te sous ses pieds pour le porter en triomphe . 

Apres qu'cNQ eut ^tabli que la nomination serait faite 
par UH petit nombre d'61ecteurs, on ne crut cependant 
pas pouvoir se dispenser de faire agreer leur choix par 
la multitude assembl6e. On proclamait devant le peupJe 
le rdsultat de I'^lection , et il le confirmait par ses ac- 
clamations. Jamais il ne s'6tait permis de desapprouver 
un choix ; mais. ces acclamations , si faciles a obtenir , 
^taient un exercice de son anci^i droit. Sous pr6texte 
que ces assemblies gen^rales 6taient n^eessairement 
(umultueuses , on en 6tait yenu a faire representer le 
peuple par un syndic , qui d'abord donnait sa sanction 
au choix , qui plus tard 6tait r6duit a reconnaitre le dog^ 
iK)min69 qui enfin n'6tait plus admis que pour pr^ter^ au 
nom de tons, le serment d'ob^issance. 

La nation avait 6t6 depouill^e de ses droits , mais ce 
n'6tait pas au profit du prince, donl le pouvoir 6prouvait 
tons les jours quelques nouvelles restrictions ; c'6taitau 
profit de cette partiede la population ancienae, illustre, 
riche , 6clair6e , et par consequent influente , qui rem- 
plissait le grand conseil le s6nat, et toutes les places de 
Tadministration. 

Ces usurpations successives avaient humili61e peuple. 
Un-imp6t, qui pesait principalement sur lui; Tavait 
irrite , une famine r6cente lui avait donne le droit d'ao- 



LIVRE VI. 34S 

cuser son gouvernement. II voyait des divisions parmi 
ceux qui voulaient retenir le pouvoir. Quelques revers, 
inevitables a la guerre, fournissaient un pr^texte pour 
dire que les affaires 6taient mal conduites. Les peuples 
voisins faisaient fr6quemment I'essai de leurs forces 
contre leurs magisirats. L'esprit de r6volte qui s'^tait 
manifesto dans Yenise k Toceasion de rimp6t sur les 
farines avait 6te puni, mais non pas ^teint. II n'y avait 
pas jusqu'aux calamit6s naturelles , aux tremblements 
de lerre, aux inondations, dontonnepAttireravantage. 
Le inalheur affaiblit et d6considere les particuliers ; il 
n'en est pas de mSme du peuple pris coUectivement : 
plus il a de quoi g6mir , plus il a de forces. Le droit de 
se plaindre lui rend tons ses droits. 

Le parti qu'on pouvait tirer de toutes ces circonstances "• 
n'6tait pas analys6 , mais senti par la masse de la po- d^ciare"5»i'iJ 
pulation m6contente. Ce m^contentement 6clata apres ^Jg^jrc^es 
la mort de Jean Dandolo : des deux factions qui s'aei- Thiepoio. 

f289. 

taient dans Venise, Tune avait fait porter au tr6ne, quel- 
ques ann6es auparavant , Laurent Thiepolo , le soutien 
du parti aristocratique ; I'autre venait d'y appeler Jean 
Dandolo 9 que la faction contraire reconnaissait pour son 
€hef . 11 parait que les Thiepolo ne tarderent pas a changer 
de parti; car pendant la pompe des fun6railles du doge, 
au moment ou les 61ecteurs venaient de se r6unir pour 
proc6der a un nouveau choix, le peuple, r6pandu plut6t 
que rassembie sur la place publique , annon^^a par ses 
cris qu'il voulait pour doge Jacques thiepolo , accom- 
pagnant cette proclamation tumultueuse d'injures , 
d'imprecations contre le gouvernement actuel (I). Ce 

(1) Cum trepidatione undique eo concursuin , voces aniarissimse et 



346 HISTOIRE DE VENISE. 

mouvemeni ^tait si spontan^ qu'aucune mesure n'avait 
6t^ pr^par^e pour en assurer le r^sultat; s'il y eM eu la 
UD homme pour le diriger, pour intimider et disperser 
les conseils , Yenise courait la chance d'avoir un gou- 
vemement populaire, si elle n'avait pas un tyran. Mais 
jacquesThic- Jacques Thicpolo fut phis effraye que tout autre de ces 

polo s'enfoir. . . , i • ^ ^ a > * •• i 

ens qui 1 appelaient au trone que son pere et son aieul 
avaient occup6. Les qualit^s populaires qui lui avaient 
concilia la bienveillance de la multitude n'^ient point 
celles d'un chef de parti. Loin de se montrer infidele 
envers I'ordre de citoyens auquel il appartenait par sa 
naissance, il se jeta dans leurs bras, ^pouvant6 de 
I'id^e de s'attirer de si puissantes haines, et t&cha m^me 
de n6gocier, pour apaiser ce tumulte 61ev6 en sa fa- 
veur . Ne pouvant y r6ussir, il prit le parti le plus propre 
a Jeter le peuple dans I'irr^solution , et a donner aux 
conseils le temps de se reconnaitre ; il s'6vada pour ne 
point r6gner, et se r^fugia dans le Tr6visan. 

II serait difficile de juger si Thiepolo avait eu con- 
naissance de ce desSein, qu'il fit lui-m^me avorter : on 
serait tent6 de le croire, aux regrets qu'en t6moigna 
sa famille , et aux entreprises qu'elle hasarda quelque 
temps apres pour r^parer ce mauvais succes ; mais dans 
toute conspiration la premiere condition est le choix 
d'un bon chef. On avait compt6 sur Jacques Thiepolo , 
on Tavait mal connu ; s'il abandonna ceux qu'il avait 
compromis, il ne fut qu'un l&che : appel6 au trAne 
sans son aveu , s'il sacrifia les int6r6ts de son ambition 
h la tranquillity de sa patrie, ce fut I'acte d'un noble 



invidise plenae in patricios jactatae nomiiiatim , Jacobum Tepulum 
ducem populus postulabat. ( Sabelligus , decad. 1, 1. X. ) 



LIVRE VI. 347 

et digne citoyen : tant il est difficile quelquefois d'ap- 
precier la conduite des hommes a travers les incertitudes 
de I'histoire. 

La'multitude cherchait vainement celui qu'elle vou- 
lait couronner. Quand on veut la tenir pendant quelque 
temps en effervescence , il faut que cet 6tat lui soit pro- 
fitable par le pillage , ou qu'au moins elle ne soit pas 
rappel6e par le besoin a de patsibles travaux. Rien de 
tout cela n'avait 6t6 prevu : cette flamme, n'ayant 
plus d'aliment, s'6teignit au bout de huit k dix jours, 
et les 61ecteurs, qui avaient fait semblant de d61ib6rer, 
pendant qu'ils temporisaient , proclamerent le nouveau 
prince qu'ils avaient donn6 a la r6publique. 

C'eAt 6t6 une faiblesse de nommer Jacques Thiepolo. nr. 
La faveur du peuple et peut-6tre sa propre connivence ^cn^igo^d^gc. 
lui donnaient 6videmment I'exclusion pour toujours. ^2«9. 
On ne pouvait pas non plus , comme cela arrive sou- 
vent dans les Elections ou Ton est embarrass6 par des 
ambitions rivales , ne hasarder qu'un choix provisoire , 
en le faisant tomber sur un vieillard. La place de doge, 
que la politique du conseil avait amoindrie , reprenait 
en ce moment toute son importance. II fallaitun chef 
d'une capacity 6prouv6e , plein de courage et de vi- 
gueur, et surtout imbu des sa jeunesse de toutes les 
maximes du patriciat. Cet homme se trouvait dans 
Pierre Gradenigo , alors * gouverneur de la colonie de 
Capo-d'Istria, et qui n'^tait pas encore &g6 de qua- 
rante ans. II est toujours beau , aux yeux d'un homme 
courageux , d'etre choisi pour 6tre a la t^te des affaires 
de sa patrie dans un temps d'orage. Dix galeres, en- 
voy6es au-devant de Gradenigo , le ramenerent dans 
Venise , ou son entree fut un triomphe , mais un triom- 



348 HISTOIRE DE VENISE. 

phe incomplete car le morne silence du peuple condam-- 

nait cette Election. 

inMiitesdu Cc regnc commenQait sous de sinistres presages. Le 

*d'Aq*iSi<ie. patriarche d'Aquil6e d6fit compl^tement I'ann^ charg6e 

de d6fendre Trieste; il poursuivit sa victdire, pilla 

Caorlo, et vint jusqu'a Malamocco, ou il mit tout a 

feu et a sang , insultant atnsi la r^publique jusque dans 

ses faubourgs ; et , apres avoir d6ploy6 ses bannieres 

a la vue de la capitale , il embarqua paisiblement son 

butin, et se retira dans ses ports sans 6tre poursuivi. 

C'6tait une m6diocre gloire pour un archev6que de faire 

une guerre de pirate ; mais c'6tait une honte pour la 

r^publique d'etre brav6e par un tel voisin. 

IV. Les affaires des chr6tiens en Orient ^taient ruinees. 

^fakel^ef Uue flotte dc vingt galeres , que les V6nitiens avaient 

*^** Orient^" envoy6e en Syrie pour secourir la ville de Tripoli, 

n'avait pu emp^cher cette place de succomber. Le 

soudan d'Egypte, apres I'avoir prise d'assaut, Tavait 

r^duite en cendres , et les chr6tiens n'avaient conserve 

que par une tr^ve incertaine un reste d'^tablissement 

pr6caire sur la c6te de la Palestine : ils avaient perdu 

Antioche ; ils 6taient r6duits aux villes de Sidon , de 

B6ryle et de Ptol6mais. 

Discorde Ccttc dcmiere ville 6tait partagee entre les Euro- 

iSnaii?" p6ens dediverses nations, non-seulementinsubordonn6s, 

indisciplinables , mais divis6s entre eux , ayant des in- 

t^r6ts divers , des passions oppos6es. Les G6nois , les 

Pisans, les Venitiens, hasardaient leurs speculations 

commerciales a la faveur d'une treve momentanee, 

et chacune de ces trois colonies cherchait surtout a 

nuire a ses rivales. Les rois de Chypre et de J6rusalem, 

le prince d' Antioche, les comtes de Tyr et de Tripoli, 



livUE VI. 349 

etaient venus chercher un asile et porter leurs pre- 
tentions a Ptol6mais; un 16gat du pape compliquait 
encore les difficultes en r^clamant Tautorit^. Les che- 
valiers du Temple , les hospitallers de Saint>-Jean , des 
aventuriers de toutes les nations , fort pen occup6s de 
rint6r6t des marchands , ne songeaient qu'a acqu6rir 
des possessions oil ils piissent dominer. Quelques-uns 
n'6taient que des turbulents, d'autres des fanatiques. 
Ils n'6taient venus que pour s'enrichir en tuant des in- 
fideles ; et ils pr6tendaient accomplir leur voeu , expier 
leurs p6ch6s, en commettant d'horribles d6sordres, en 
portant le ravage sur les terres des Sarrazins, au m6pris 
de la tr^ve a laquelle ils devaient eux-m6mes un reste 
de sAret6. 

Les conseils , les prieres de ceux qui avaient quelque 
chose k perdre, ne purent les retenir. Ces imprudents, 
s'autorisant de cette maxime du droit public d'alors , 
qu'on n'6tait pas oblig6 de tenir une tr6ve que le pape 
avaitd6sapprouv6e, se r6pandirent dans les campagnes, 
intercepterent les caravanes , d6vasterent les villages 
voisins, et signalerent leur zele par le pillage et le 
massacre. 

Le soudan , irrirte , se boma cependant a demander v. 
qu'on lui livr^t les principaux coupables. On voulut ^^-^^^^ 
qu'il se contentAt de quelques explications , de mau- ^jfg"^^"^; 
vaises excuses ; mais il n'en tint aucun €ompte, et il place. 
marcha en Syrie, sur la fin de Tann^e 1290, avec une 
armee que des r6cits, vraisemblablement exag6r6s, font 
monter a plus de cent cinquante mille hommes d'infan- 
terie et a soixante mille chevaux (i). 

(1) Marin Sanuto dit seulement vingt mille chevaux et trente mille 
tantassins. 



1290. 



350 HISTOIRE DE VENISE. 

Quelle que pAt 6tre la force de cette arm^, Ptol6- 
ma'is n'aurait pas 6t/& dans I'iinpuissance de r^sister, si 
ses d^fenseurs eussent ^t^ capables de s'entendre. II y 
avait , ditron , dans la ville dix-huit mille crois6s , et 
une population qui pouvait fournir trente mille soldats. 
Une telle garnison , bien conduite , aurait pu di^fendre 
de bonnes murailles , dans lesquelles le soudan ne pou- 
vait raffamer ni la bloquer par mer, n'ayant point de 
flotte. 

On sentit cependant la n6cessit6 de se donner un 
chefy et le grand maitre du Temple, Guillaume de Beau- 
jeu J fut charg6 de ce difficile emploi ; mais il fut tu^ 
dans une des premieres attaques , et on ne songea point 
ou on ne parvint pas a le remplacer. Des lors ce ne fut 
plus dans la ville qu'une horrible anarchic; les en- 
nemis pousserent si vivement leurs attaques , que 
Prise depto-le 18 mai i291 , apres un si6ge d'environ quarante 
<29r J^^^s > ^^s livrerent un assaut g6n6ral j auquel les as- 
si6g6s ne purent r6sister. 

Le jour qui vit Tirruption des Sarrazins dans cette 
demiere retraite de la chr6tient6 fut marqu6 par un des 
plus 6pouvantables carnages dont I'histoire fasse men- 
tion. Les fortifications renvers6es, les magasins pill6s, 
toutes les richesses dispers6es , la ville en flammes de 
tons c6t6s, tons les asiles souill6s, trente mille per- 
sonnes 6gorg6es , et le reste de la population r6duit en 
• esclavage ; tels furent les resultats de I'inconduite et de 
la discorde des chr6tiens. 

Tandis que des malheureux de toutes nations se pr6- 
cipitaient vers le rivage pour echapper au massacre, 
que le roi de Jerusalem se sauvait honteusement sur 
une galere , et que le patriarche se noyait dans une 



LIVRE VI. 



351 



barque surcharg6e de monde, au milieu du port (1), 
d'autres se r^fugiaient dans le temple j et I'abbesse de 
Sainte-Glaire , assemblant ses chastes fiUes^ leur disait : 
« M^prisons cette vie pour nous conserver pures a 
« notre divin 6poux. » A son exemple , toutes se cou- 
perent le nez , se mutilerent ^ et ofFrirent k des vain- 
queurs furieux le spectacle horrible d'un d^vouement 
dont le martyre fut la r6compense. 

Ce desastre fit perdre totalement le courage au peu 
de Chretiens qui restaient encore sur cette c6te d6sol6e ; 
lis abandonnerent Beryte et Sidon. II ne parait pas que 
les V6nitiens aient eu une part plus considerable que les 
autres dans ce siege memorable ; mais je n'ai pu passer 
sous silence un 6v6nement qui , en renversant pour ja- 
mais cet empire que les chr6tiens avaient fond6 et d6- 
fendu au prix de tant de sang sur la c6te de Syrie, d6- 
iruisit les 6tablissements de commerce que la r^publique 
y avait formes. 

On vit aniver a Venise quelques vaisseaux charges 
<de fugitifs et do debris , qui annoncerent a cette capi- 
tele qu'elle venait de perdre un grand nombre de ses 
citoyens^ et ses comptoirs, la source de tantde richesses 
depuis deux siecles. Les principaux de ces fugitifs fu- 
rent admis dans le grand conseil (2). 



Roin^ des 
^tabliase- 
ments de 
commerce 
en Syrie. 



Les mar- 
chands ex- 

puls^ de 

cette cdtel 

arrivent k 

Venise. 



(1) DomiiHis rex Cypri cum suis evasit. Docniaus vero patriarcba 
Hierusalem , dum intraret in navem ut evaderet , propter uimiam mul- 
titudinem personarum ifitrare volentium in navem cum eo, submersus 
^t cum omnibus in mare qui secum erant. {Chronicon Parmense, 
-auctore anonymo syncbrono ; Jierum ItaHcarum Scriptores^ tom. IX, 
p. 821. ) 

(2) Marin Sanuto, yiie de* Duchiy P. Gradenigo. Jean Charles 
Si vos en donne la liste, compos^e de sept noms, et il Tintitule : « Fa- 
miglie chefurono jaUe del gran consiglio tanno 1296, 1** maggio 






352 HISTOItlE DE VENISE. 

Ces nouvelles, qui devaient r^pandre une desolation 
g^n^rale^ ne produisirent qu'une mediocre consterna- 
tion. On apprenait ces d^sastres au moment oil Ton se 
promettait d'en faire 6prouver de pareils a d'irr6con- 
ciliables ennemis. La tr^ve avec G^nes venait d'expi- 
rer; tout Yenise retentissait du bruit des armes; la 
haine imposait silence a toutes les autres passions. Se^ 
rait-il vrai qu'elle en f At la plus violente ? 
V Les G6nois 6tant alors en guerre avec les Pisans, leurs 

rorrtrHcs voisius, Icurs rfvaux, et par cons^uent leurs ennemis 
naturels, Yenise devenait n^cessairement I'alli^e de 
ceux-ci. C'6tait sous le commandement d'un de ses ci- 
toyens (1), alors podestat de Pise, que les Pisans, quel- 
ques ann6es auparavant, avaient dispute aux G6nois , 
sans succes a la v6rit6, Tempire de la mer de Ligurie. 

G^nes, quoique sa derniere guerre contre Yenise edf 
6t6 malheureuse, avait alors une puissance maritime 
6gale, ou peut-6tre m^me sup^rieure, a celle des Y6ni- 
tiens. EUe renversait son gouvernement aristocratique 
pour revenira la democratic. Dans YenisQ, au contraire, 
I'aristocratie faisait continuellement des progres. Les 
deux r6publiques avaient au loin des colonies consid6- 

le quaU vennero con grandissime richezze dalla cittd di Ptolemaide, 
e non volsero entrar nel porto di Fenezia se prima non eranofatti 
del gran consigiio, e cost glifu concessa la gratia. » ( Casade nobUi 
di Fenetia; manusc. .de la Bibliot. de Monsieur, n® 62.) 

Ces pretentions ne convenaient gu^re a des fugitifs : il est probable 
qu'ils n'avaient pu sauver toutes leurs richesses. Ou seraient-ils all^ 
sMls n'^taient pas entr^s a Venise ? Mais il faut remarquer que cette 
republique avait accueilli avec la m^me favour les fugitifs de Cons- 
tantinople , et qu'elle en usa de m^me dans la suite pour ceux de 
Candie. 

(1) Albert Morosini , qui perdit la bataille de Miloria contre la flotte 
de G^nes, en 1284. 



LIYRE YI. 353 

rabies. Les Y^nitiens etaient maltresde la c6te orientale 
de I'Adriatique, de toute I'JIe de Candie , d'une partie 
de celle de N6grepont et de plusieurs ports de la Mor6e. 
^s G^nois avaient battu compl^tement les Pisans, et 
combl6 la passe du port de Livourne ; ils Etaient allies 
avec I'empereur grec , maltres de I'tle de Scio , etablis 
dans le faubourg de P6ra, de I'autre c6t6 du port de 
Constantinople ; ils poss^aient plusieurs comptoirs sur 
les cdtes de la mer Noire , et avaient conquis depuis 
trente ans, sur les Tartares, ou acliet6 (1) la ville de 
Th6odosie, aujourd'hui Gaffa, a I'entr^e du canal qui 
communique de la mer Noire aux Palus-M6otide6. Ils 
avaient , comme on voit, succM6 a toute la puissance 
des Y6nitiens dans les mers qui sont au dela du Bos- 
phore. Ils ne poss6daient P6ra que comme fief (2), ils 
n'avaient pas le titre de maltres du quart de Tempire 
romain ; mais ils Etaient parvenus a en faire exclusive- 
ment le commerce, et ces audacieux marchands finirent 
par 6tre les maitres d'affamerou d'approvisionner Cons- 
tantinople, par s'en approprier la p6che, les douanes, 
par faire la guerre a Tempereur grec, et par lui inter- 
dire le droit de mettre a la mer un seul vaisseau. 

Pour se faire une juste id6e du commerce de la mer 
Noire, il faut consid6rer que les fleuves qui s'y jettent, 
le Tanais, le Borysthene , le Niester, le Danube, tra- 
versent dans leur cours immense des pays fertiles, qui 
alors n'avaient que tres-peu de d6bouch6s pour I'^cou- 
lement de leurs productions. La ville la plus populeuse 
de I'Europe se trouvait situ6e a Tembouchure de cette 

(1) Nic6phoreGB£GOBAS, Hist. Byzantine^ liv. XIII, ch. ii. 

(2) Histoire de lu Decadence de C Empire Romain, par Gibbon, 
ch. Lxiii. 

1. 23 



3oi HISTOIHE DE \EN1SE. 

mer ; die avait droit d'etre la capitale du commerce du 
monde , mais il n'y a point de commerce la ou I'on 
dispute sur des dogmes et sur la Imniere incr^6e du 
mont Thabor, Cette, capitale , d6chir6e par des guerres 
civiles et religieuses , avait besoin de grains, de bois^ 
de bestiaux. Ses habitants professaient un culte qui 
dans certains temps fait du poisson une nourriture 
n^cessaire; Tembouchure du Tanais en fouroit une 
quantite in^puisable. Le luxe de Constantinople ap- 
pelait totttes les marchandises de TAsie; la Perse 
les foumissait aux vaisseaux qui venaient les rece- 
voir au fond de la mer Noire. Ces vaisseaux apparte- 
naient aux G^nois ; l6 port de Th^odosie 6tait leur en- 
trep6t. 

C'6tait a la faveur d'un commerce si ^tendu qu'une 
petite r^publique assise sur d'arides rochers, au bord 
de la M6diterran^e, entretenait une quantity innombra- 
ble de marins^ couvrait les mers de ses navires^ en pro- 
mettait cent a I'empereur grec, en fournissait deux cents 
a saint Louis , et cela apres une guerre de dix ans^ dans 
laquelle elle avait vu plusieurs de ses flottes d6truites. 
Cette puissance du commerce, qui renouvelle sans cesse 
les capitaux et qui multiplie les hommes, se d^veloppa 
dans la guerre que les G6noi8 recommencerent contre 
les Y^nitiens en 1 293 . Les deux r^publiques firent des 
armements que tons leurs contemporains ensemble 
n'auraient pu ^galer^ el dont Fappareil n'^tait ni moins 
dispendieux ni moins formidable ^ sauf les diffi^rences 
qui r^sultent de T^tat de Tart , que les flottes des plus 
puissantes nations de nos jours. 
Pillage de LesV6nitiensprirentravantagederoffensive.Soixante 
v^nkienB. galeres sorties de leurs ports firent voile vers I'Archipel, 



LIVRE VI. 355 

SOUS le comnjanderaent de Roger Morosini. Aum6pris 
de I'empire grec, cette flotte passa les Dardanelles, tra- 
versa la Propontide, et vint jeter Tancre dans la baie 
de Constantinople, pour attaquer le faubourg de Pera. 
Get 6tablissement n'^tait pas fortifi6; les G6nois se jete- 
rent dans Constantinople, abandonnant leurs comptoirs 
et leurs magasins a I'ennemi , qui apres le pillage si- 
gnala son depart par un incendie. Michel Paleologue 
n'eut pas assez d'6nergie pour temoigner son ressenti- 
raent de cet outrage autrement que par les plaintes de 
ses ambassadeurs. 

Les G6nois surent tirer un grand avantage de leur 
desastre. La conqu^te trop facile de P6ra leur foumit un 
pr^texte pour demander et obtenir de Tempereur grec 
la permission de s'y fortifier, et ce poste, mis a Tabri de 
toute attaque avec une etonnante diligence, devint le 
boulevard de leur puissance, la clef du Bosphore, et 
bient6t apres I'effroi de Constantinople. 

Cependant la flotte v6nitienne entra dans la mer iis d^tmisent 
Noire, ren versa les 6tablissements que les G6nois avaient ^doSoir 
sur ces c6tes, et reprit ensuite la route de I'Archipel, ^^a'^sjanier 
apres avoir detach6, sous les ordres de Jean Soranzo , 
une escadre de vingt-cinq galeres, charg6e de d6truire 
Th6odosie. Cette ville n'^tait pas plus en 6tat de defense 
que P6ra. Les V6nitiens s'en emparerent facilement; 
mais I'hiver surprit leur escadre au fond de cette mer ; 
les glaces fermerent le Bosphore Cimm6rien, le froid fit 
perir plus de la moitie des Equipages, et Jean Soranzo 
eut plus de peine a en ramener les restes, au retour de 
la belle saison, qu'il n'en avait eu a miner I'etablisser 
ment des G6nois. 

Ceux-ci venaient de mettre a la me(t une flotte de cent 

28. 



356 HISTOIRE DE YEMSE. 

soixante galeres, dont chacune , dit*on, ^tait mont^e 

par deux cent vingt matelots ou soldats. C'^tait una 

arm^ de trente-cinq mille hommes, et on ajoute qu'oii 

n'y avait admis que des'G^nois. Mais cet armemeni si 

formidable avait inutilement cherch^ Tennemi dans les 

mers de la Sicile. 

>'"• Soixante-six galeres de cette arm^e, sous le comman- 

'lioUentre dement de Lamba Doria, vinrent attaquer Yenise dans 

llquc, el hit ^^^ ™^^ ^^^* ^^^® ^ disait souveraiue. Charles et x\n- 

u floitc vtoi- ^y6 Dandolo allerent a sa rencontre avec une flotte de 

ticDiift 4 Cnr- 

ao»a. quatre-vingt-quinze b&timents. Les deux armies com- 
battirent devant Corcyre la Noire, ou Curzola, I'unedes 
lies de la Dalmatie. Malgr6 Tinferiorit^ du nombre de 
ses vaisseaux, Lamba Doria en d^tacha quinze, qui de- 
vaient s'61ever au vent de la flotte v6nitienne, el fondre 
sur elle pendant Taction. Avec le reste il n'h^ita point 
a engager lecombat, qui fut long et vivement soutenu. 
Le choc des quihze galeres qui avaient pris le vent d^ 
termina la victoire. Jamais il n'y en eut de plus com- 
plete. Le feu couvrit et d6vora en un instant toute la 
flotte de Yenise ; douze vaisseaux seulement parvinrent 
a s'6chapper, soixante-cinq furent brA16s, et dJx-huit 
tomberent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille 
prisonniersy au nombre desquels ^taient un fameux 
voyageur v6nitien, nomnot^ Marc Pol, qui avaitparcouru 
TAsie pendant un grand nombre d'ann6es, et Tamiral 
Andr6 Dandolo lui-mAme. Cemalheureux general, assis 
sur le bancd'une galere, les mains enchain^es, se voyait 
conduire a G^nes ; mais il ne voulut pas servir au triom- 
phe de son ennemi, et, montrant qu'un homme de cceur 
a toujours des ressources contre la honte, il se fracassa 
la t^te contre le bord du navire , et d^roba au peuple 



\ 



LIVRE VI. 357 

de (j^nes le cruel plaisir de voir un amiral v^nitien 
charge de fers (1). 

Lorsque les douze vaisseaux ^chapp^s de ce combat 
entrerent dans Yenise, on craignit de voir parattra 
presque aussit6t la flotte des G^nois ; mais elle n'^tait 
pas en ^tat de tenir la mer. Deux de leurs galeres ose^ 
rent venir seules jusqu'a Malamocco et braver la flotte 
de la r^publique. On commenQa une information contre 
les of&ciers , qu'on accusait de n'avoir pas fait leur de- 
voir k la bataille de Gurzola. Les historiens ne sont pas 
d'accord sur le r^sultat de cette proc6dure. II y en a 
qui disent que plusieurs coupables furent punis du 
dernier supplice; d'autres pr^tendent que tous les 
accuses furent absous (2). La premiere version serait 
plus conforme aux maximes des r6publiques, maximes 
qui nedoiventjamais^treplusinflexibles que dans I'ad- 
versit6. 

La campagne suivante, la fortune ne cessa pas vm. 
d'etre contraire aux V6nitiens. Marc Baseio , leur ami- ^f. flot^ v4. 

' iiitienne tat- 

(1) II y a un recit tres-detaille de cette bataille dans un ouvrage ia- 
titul^ : Ferretl Ficentini Historia Return in Italia gesiarum ab anno 
1250 adannum usque \Z\^{kerum1taliearumScriptor€s^ torn. IX, 
p. 987 ). Suivant oet historien, les Q^nois n-avaient que soixante-deux 
galeres , et les Yenitiens quatre-vingt-seize ; mais les premiers furent 
renforc6s vers la fin du combat par treize de leurs vaisseaux quails 
avaient laiss^ en arri^re. Andr^ Dandolo ne fut point fait prisonnier, 
mais tue dans le combat , en embrassant son pavilion. Quatorze ga- 
leres v^uitienQ^s sesauverent, quatre-vingt-deux tomberen1;au pouvoir 
du vainqueur avec six mille six cent cinquante-quatre hommes. 

Andre Navagier ditpositivement : « II generale della signoria, avanti 
di giungere a Genova , disperato , non volendo prender cibo, e bat- 
tendo la testa sopra un bapco. della galera, si^diede la morte. » 

(3) Voyez les additions a la Chronique de Dandolo, torn, li, rap- 
portdes dans T^dition de Muratori, d'apres un exemplaire manusc. 
de la bibliot. Ambrosienne. 



358 HISTOIRE DE \ENISE. 

tuekGaii ral, rencontra et ccMnbattit la flotte ennemie devant 
*im Gallipoli , a Ten tree des Dardanelles. De vingt-cinq gii- 
leres qu'il commandait , seize furent prises ou d6iruites ; 
les autres allerent r6pandre la consternation dans leurs 
ports, et laisserent la mer libre aux G6nois. lis en pro- 
fiterent pour faire una descents en Candie , et pillerent 
encore une fois la ville de la Can^e. 

IMja , dans cette guerre , Venise avait perdu plus do 
cent vaisseaux , et n6cessairement un grand nombre 
de marins et de soldats. La principale de ses colonies 
6tait ravag6e , les autres pouvaient T^tre ; cependant 
les n^gociants couvraient encore les mers de b^iments 
arm6s en course , d6solaient le commerce de renneroi , 
insultaient ses c6tes ; et on cite un capitain^ Sclavoni , 
qui avec quatre galeres eut I'audace d'aller brAler un 
vaisseau dans le port m^ie de G^nes. 

Cette ville , qui soutenait depuis six ans une guerre 
si terrible, 6tait alors d6chir6e par les factions. Les 
Gibelins en avaient expuls6 les Guelfes. Venise n'etait 
pas moins agit6e par des passions ri vales. Les deux 
r6publiques, sous la mediation de Mathieu Visconti, 
due de Milan, consentirent, en 1299, a une paix qui 
n'6tait qu'une suspension d'armes , pour faire les pre- 
paratifs d'une nouvelle guerre. Par ce traite la mer 
Noire et la mer de Syrie furent interdites, pendant 
treize ans, aux b^timents arm6s des V6nitiens (i). 

L'empereur grec Andronic Paleologue devait a la 
republique une somme assez considerable , dont il 61u- 
dait depuis longtemps le payement , sous divers pr6- 
textes. Ce prince 6tait a bon droit irrite centre les V6- 

(1) Jean Villani, Hist, de Florence^ liv. VHI, ch. xxvii. 



LIVRE VI. 359 

niliens , qui etaient venus attaquer les GiSnois , ms 
allies, jusquedans les faubourgg de sa capitala. Le gou- 
vernem^Qt de Yenise le jugea a^sez faible ou aissez ti* une autre 
mide pour ne pas ^tre manage. Une flotte de treats uenne SI- 
sept galeres vint bloquer le d6troit des Dardanelles , ernes de 
d^sola le commerce des Greos , mit tout a fau et a sang^ rArchipei. 
depuis P6ra jusqu'a Argire , et s^empara d'un grand 
nombre de vaisseaux , dont tous les i^quipages fureot 
impitoyablement massacres. L'auteur de cette akomi^ 
nable execution se nommait Bellet , et 6tait de rillustre 
famille des Justiniani. Un de ses parents, qui a 6crit 
rhistoire de Veoise , depose de ce crime , qu'il rapporte 
avec la plus froide indifference. II dit que Bellet Justi- 
niani rentra vainqueur k Venise^ c'est-a-dire qu'il y 
revint avec la somme que I'empereur Paleologue s'e- 
tait emprefss6 de faire porter sur cette flotte devasta- 
trice (1). 

Je n'ai pas cm devoir interrompre le r6cit des ev6- ix, 
nements militaires pour raconter une partie des 6y6n<5- bi^^en at 
ments, bien autrement importants, qui se pr6paraient "f^^e^^^^^te" 
dans rint^rieur, et qui changerent d6finitivement la 
constitution dela r^puldjque. Qui^lque^ ^crivajins, ja*- 
loux de frapper Timagination de leur lecteur, out ra- 
conte que ces institutions inattendues, qui op6rerent 

(1) « Bellet JufitiniaQi fit pendre tons leg Groce qui funent JUrooyes 
i^r les vaisseaux, parce que peu auparavant iki awraient, par lefir peiv- 
fidie, fait perdre GonstaQtinople aux Venitie^. IJ fiaecagea , il iHrdte 
tout suf.la edte. A rasf>ect de la flotte, les habitants des dyages $» w- 
tiraient dans les montagnes. II revint ensuile vakiqfieur a Venise, ap- 
portant quinze mille perpei4 : e^estune monnaie grecqvue. » ( Hi^olre 
de yenise de Pierre Justikiani, liv. IJI. ) 11 faiit entendre */&«;. <& 
perperi.yoyezVHistoiredu Commercede f^€»»i«6, par Mubin, torn. UI 
et V, liv. Ill, chap. i. 



360 HISTOIRE DE VENISE. 

une revolution dans I'essence du gouvernement de Ve- 
nise , furent cong ues , propos^es , arr^t^es tout k la fois 
par le doge Gradenigo (1). Mais ce n'est point ainsi que 
s'operent les revolutions politiques quand elles doivent 
etre durables. II faut, lorsqu'on veut profiter de This- 
toire et comprendre les ev^nements , teuir compte des 
circonstances qui les ont prepares , et suivre attenti- 
vement toutes les mesures qui les ont graduellement 
amends. 

Le moyen kge vit se former et se detruire en Itaiie 
une multitude de gouvemements ; mais on n'avait nul- 
Hement etudie la throne de leur organisation. On igno- 

Cl) M. SiMONDE-SiSMONDi, daQS son Histoire des Republiques Ita- 
liennes du moyen dge (ch. xxviii), reproche fort justemeiit a plu- 
sieurs historiens, et notamment a Laugier, d*avoir pr^sente eette re- 
volution oomme TouTrage d'un jour. Les ^crivains veoitieus ne pou- 
vaient que la louer saos Tapprofondir ; mais Tabb^ Laugier, qui avait 
des lumieres , et qui en sa quality d'etranger aurait pu raontrer de 
Tindependance , aurait dd €tre plus exact, plus veridique. Uexisteune 
preuve incontestable que la revolution aristocratique n'etait pasenti^- 
rement consomm^e m^me au mois de juin 1310 , c'est-a-dire a Fepoque 
oh ^clata la conjuration de Thiepolo , dent nous parlerons dans le 
livre suivant ; ce sont les sentences du tribunal des quarante contre 
les conjure , sentences que Muratori a imprimees a la suite de la 
Chnmigue de Dandolo. Les eondamnes y sont divls^s en deux classes, 
savoir : les nobles , nobiles qui erant de majori concilio vel esse po- 
terant^ et tous ceux qui ^taient exclus du grand conseil , religui qui 
nan erant de majori concilio nee essepoterant Voila la llgiie de de- 
marcation bien ^tablie : ce fiit la cause de la conjuration; mais ces 
mots qui esse poterant indiquent qu'il y avait encore une Section an- 
nuelie parmi les nobles ; done la loi qui supprima les elections , et y 
substitua pour toujours le droit de la naissauoe, est post^rieure au 
mois de juin 1810. Gondillac, dans le ch. iv du liv. IX de son His- 
toire modeme^ place sous la date de 1289 la nouvelle loi qui investit 
du pouvoir souverain et perpetuel un certain norobre de families; 
c'est une erreur de trente ans : cette revolution ne fut consommee 
qu*en 1319. 



LIVRE VI. 361 

rait presque gen^ralement alors la langue et ['existence 
des philosophes de Tantiquit^^ qui avaient cherch6 a 
concilier I'ind^pendance naturelle de rhomme avec 
i'ordre de la soci^t^. Le droit public se composait de 
quelques traces des institutions romaines , et des usages 
apport^s par des conqu^rants barbares. On en faisait 
I'application suivant les int^r^ts locaux ou les circons- 
tances , et les passions turbulentes venaient tour a tour 
les modifier. 

Quand la th^orie de Torganisation des soci6t6s n'au- 
rait pas 6t6 presque g^n^ralement inconnue, la pratique 
du gouvemement aurait 6i^ fort difficile. Ou couQoit 
que dans un temps ou les routes 6taient a peu pres 
impraticables , ou les postes , les lettres de change , Fim- 
primerie, n'^taient pas encore invent^es, ou peu de gens 
m^me savaient lire et 6crire , il devait 6tre impossible 
de gouvemer, et surtout d'administrer un Etat de quel- 
que 6tendue. Faute de pouvoir Texploiter soi-m^me, 
on Taffermait a des vassaux. L'ignorance des grands et 
des peuples fit la fortune des clercs. L'impuissance de 
correspondre rapidement et de se faire ob6ir au loin 
fut une des causes de I'anarchie ftodale. Les commu^ 
nications rapides sont le meilleur moyen de gouveme- 
ment; les reunions faciles sont le plus sAt garant de 
la liberty des peuples. 

La force tendit toujours a s'arroger du gouvoir , ou 
au moins des privil^es ; la force , la superiority des 
talents, ont dA assurer partout et toujours une supe- 
riority sociale ; mais ces circonstances sont passageres 
de leur nature, et il n'y aurait jamais eu de classes pri- 
vil6gi6es si pour y 6tre admis ou s'y maintenir on n'eAt 
pu trouv^r hors de soi Torigine de son droit. La domi- 



362 HISTOIRE DE ITENISE. 

nation du fort, de Thabile n'est qu'un fait ; c'est dans le 
droit de jouir par representation que oonsiste le privi- 
lege. Ge droit, qui n'est point en nous, ne peut done 
avoir de r^aliie cpi'a proportion de Tassentiment pius 
ou moins general qu'y donnent les autres. 

son origine. Toutes les circonstances d'ou Ton peut fiBdre d^couler 
la possession des privileges se reduisent a celles^ci , la 
conqu^te , la propri6t6 territoriale , la richesse et I'an- 
cienne illustration par les fonctions publiques* 

La conqu^te. La conquAte n'est que le droit de la force ; ce droit a 
pour limite ce qu'exige la conservation et le juste inter^t 
du vainqueur, et pour terme la dur6e de la force. 

La proprwt^. La propri6t6 territoriale donne deux sortes de droits : 
celui qui rdsulte de I'inter^t qu'a le propri6taire a I'ad- 
ministration des affaires g^nerales , et celui qui derive 
de ses rapports soit avec le souverain, soit avec le colon 
de la terre. S'ii doit service a I'un et protection a Tautre, 
il faut bien qu'ii commande a celui-ci pour servir celui* 
la ; il faut bien que i'un s'acquitte des services qu'on 
lui rend par des privileges , et que I'autre paye la pro- 
tection qu'il regoit par des soumissions. Cet etat de 
choses est Tintermediaire entre I'esclavage et la liberie ; 
cette condition fut celle d'une partie des peuples de 
I'Europe^ lorsqu'iis eurent re^u le christianisme , qui 
n'est guere compatible avec I'esclavage tel que les an- 
ciens le eonnalssaient. On vit des serfs plus ou moins 
assujettis, des seigneurs plus ou moins privilegies; mais 
d'une part les vassaiix tendaient a s'affranchir, et de 
Taufre s'etablissait la maxinoie qu'il ne pouvait y avoir 
de terre sans seigneur. 

L'application de cette maxime et I'exercice des droits 
feodaux eprouverent de plus grandes difficaltes dans les 



LIVRE VI. 363 

villes , et surtout lorsqu'elles devinrent riches et pop«- 
leuses. L6S hommes rassembl^s sout toujours tenths de 
profiler du moment oil leurs forces se trouvent r6unies 
pour r6clamer les concessions qu'ils croient leur Atre 
dues. De la I'affranchissement des commxmes, qui fut 
ie premier pas de TEurope modeme vers la liberty. 

Des le milieu du douzieme siecle on avait vu presque La richesse. 
toutes les villes du nord de I'ltalie secouer le joug des 
empereurs. Vers la fin du treizieme rempereurRodolphe, 
au lieu de chercher a ieur disputer leur ind^pendance, 
avait c(msenti a la leur vendre pour de I'argent (1). 

Dans ces communes affraachies on ne put plus avouer 
la pretention d'asservir ses concitoyens , mais on con- 
serva celle de les gouvemer. Les richesses devinrent un 
titre pour prendre part a I'autorite , a raison du plus 
grand int^r^t qu'avait le riche a la conservation ^t a 
I'ordre de la society. 

On voit que le droit qui T6Ssulte de la richesse est moins 
6tendu que celui qui d^ive de la propriety territoriale. 
Or , dans les villes il ne pent y avoir de propriety ter- 
ritoriale proprement dite. On y oceupe un toit , naais on 
ne peut y oonserver de ces domaines qui, par leur 
eteiKlue , leur poation et le nombre des hommes qui 
les cultivent, donnent de la puissance a leur possesseur. 
Aussi ks privil6gi6s des villes se distinguaient-ils de 
ceux des campj^es par la moderation de leurs pre- 
tentions. Ceux-ci se montraient a chev^l , la cuirasse 
sur le corps, le heaume en t6te, avec des annes dont ils 
s'etaient reserve I'usage. lis rappel^nt toujours que 
leur droit etait foaide sur leur force, sur leur vaillanee. 

(I) MAGH14VEL, msioirede Florence A\\, T. 



364 HISTOIRE DE VENISE. 

Dans les villes cet appareil ne pouvait ^tre d'auciin 
usage : c'^tait par la richesse qu'on se faisait des clients, 
et par la s^uction qu'on gagnait des amis, 
i^roncuons Peu k peu Texercice de I'autorit^, a mesure qu'elle 
^ *''*** avait 6t6 prolong^ , heureuse, applaudie , devenait un 
droit k de nouvelles marques de confiance, parce qu'elle 
supposait une dette des administr^s envers i'admiais- 
trateur, et dans celui-ci un accroissement d'exp^rience, 
une transmission de lumieres, de bonnes maximes et la 
juste ambition d'ajouter a Tillustration de son nom . 

G'est de toutes ces choses que s'est compost I'idee 
de ce qu'on a appel^ la noblesse. 

Mais remarquons que , soit qu'elle derive de la pro- 
)pri6l6 territoriale ou des richesses , soit qu'elle ait 6t6 
acquise par les fonctions, la noblesse ne pent se s6parer ' 
de I'id^ de services rendus a la soci6t6 dont on est 
membre. Si cette circonstance ne lui concilie le respect 
des peuples, elle n'est plus que tyrannie. A Rome les 
nobles 6taient ceux qui pouvaient montrer les portraits 
de leurs anc^tres rev^tus des charges curules. 

Une des folies des honunes est de vouloir lier aux 
institutions anciennes leurs institutions nouvelles , et 
d'exiger que celles-ci obtiennent des I'origine tout le 
respect que les siecles avaient imprim^ k celles-1^. On 
ne tient point compte de la difference des temps; on veut 
concilier a la dignity qu'on possede tons les droits pos- 
sibles a la consideration, anciens et nouveaux. Une fois 
en possession de quelques avantages , les hommes qui 
avaient su s'en saisir voulurent envahir tons les privi- 
leges dont avaient joui dans les temps passes, et sous des 
gouvernements divers , ceux dont ils se croyaient les 
pareils. Ils voulurent r6unir dans leur personne les 



LIYRE VI. 365 

honneurs de Tancien patriciat j et la puissance f^odale, 
et la souverainet6 aristocratique, et jusqu'a la faveur du 
courtisan. lis ne voyaient pas que toutes ces pretentions 
etaient contradictoires ; qu'on ne peut 6tre a la fois sujet, 
souverain, courtisan et magistrate qu'a la cour des des- 
potes il n'y a point de noblesse ; que la noblesse qui 
r6sulte de la force , de la conqu^te , est la moins pure, 
la moins legitime de toutes. La v6ritable grandeur est 
celle qui n'a pas besoin de Tabaissement des autres. lis 
ne voyaient pas que la domination f6odaleest de la 
pmssance , mais n'est pas de la noblesse ; qu'il est de 
la nature de la puissance de resider dans le fait plus que 
dans le droit, et que la conservation d'une grandeur qui 
n'existe qu'aux d^pens d'autrui tient a la dur6e de la 
force. Leur puissance, incommode a ce qui etait au- 
dessus d'elle , devint encore plus odieuse a qui se trou- 
vait au-dessous. 

De la cette ligue qui a souvent exists entre le plus 
puissant et les plus petits pour se d6barrasser de toutes 
les puissances interm6diaires. Cette ligue produisit des 
effets fort diff6rents. 

Dans le midi de I'Europe les rois finirent par af- 
franchir les communes, pour diminuer le pouvoir de la 
noblesse f6odale; dans les Etats du nord (1) les peu- 
ples, pour faire descendre les nobles a leur niveau, 
conjurerent le souverain de prendre en main le pouvoir 
absolu. lis sejeterent dans les bras du despotisme, pour 
^chapper a la tyrannic des seigneurs. 

Pen de temps apres I'^poque de cette histoire a la- 



(1) En Suede , en Danemark , voyez V Histoire de la dermire He- 
volution de SuMe^ par Sh^bidan. 



366 HISTOIRE DB VEN1SE. 

quelle nous sommes parvenus, deux grandesd^couvertes 
vinrent diminuer consid^rablemenl les moyens de puis- 
sance de la noblesse. Les armes a feu rendirent inutiles 
tous les avantages qu'elle s'6tait r^serv^ dans le com- 
bat. L'imprimerie^ en facilitant I'instruction, rapprocha 
les classes inf6rieures de la classe opulente et privi- 
16gi6e ; il ne put plus y avoir de noblesse que dans les 
faits et dans les souvenirs ; mais n'anticipons pas sur 
les 6v6nements. 
Diverges Au Commencement du quatorzieme siecle on pouvait 
dTnoSra* remarquer dans les Etats d'ltalie la condition fort di- ^ 
verse de la noblesse, fond6e sur la puissance feodale, 
sur larichesse, ou sur les magistratures, et trouver dans 
les circonstances locales Texplication de Tinfluence a 
laquelle chacune de ces classes privilegi6es etait parve- 
nue, ou de la nuUite a laquelle elle ^tait rMuite. 
Dans les mo- Dans Ics pays rest^s monarchiques la noblesse s'^tait 
narciies. g^^^^jjug^ grAce a SOU alliance naturelle avec le sou- 

verain. Elle avait conserve des privileges , mais sans 
Dans les rt- obtcuir aucuuc part au gouvernement. Dans les com- 
pa iqnes. j^^^j^^g g^j non-sculement s'6taient affranchies de la ser- 
vitude, mais qui avaient m^me second I'autorite d'un 
monarque , les classes privil6gi6es avaient accommod6 
leurs pretentions comme elles I'avaient pu avec la vo- 
lonte du reste de la population. II y avait en cela des 
nuances infinies. 

Le territoire offrait-il par sa richesse de grandes res- 
sources aux proprietaires, la ville n'6tait-elle que d'une 
mediocre importance, les seigneurs territoriaux y domi- 
naient , parce qu'ils pouvaient affamer et assi6ger la 
commune. Les barons se fortifiaient dans leurs chateaux : 
les moins forts devenaient les auxiliaires des plus puis? 



LIVRE VI. 



367 



vise, V^rone, 
Mantoue , 
Ferrare » 
Vicence. 



sants, pour avoir part au droit d'oppression. Telle 6tait 
la situation des r6publiques de la marche Tr6visane. 
L'autorit6 y etait oligarchique , et dev enait tyrannique 
par intervalles, lorsqu'un de ces petits souverains se 
trouvait assez fort pour reduire tous les autres a la con- 
dition de ses auxiliaires. Ce fut I'histoire de Padoue , de Padone, ir^ 
Tr6vise, de Verone, de Mantoufe, de Ferrare, de Vi- 
cence ; toutes se qualifiaient de r^publiques : mais les 
trois premieres 6taient sous I'autorit^ des seigneurs de 
la maison de Romano, Mantoue sous I'influence du comte 
de Saint-Boniface ; les deux demieres 6taient opprim^es 
par le marquis d'Este. La plupart de ces pays 6taient 
sans gouvernement ; ils n'avaient que des mattres. 

Ces succes de quelques seigneurs avaient excite Tam- 
bition de tous. Mais dans les grandes villes la masse de 
la population leur opposait une forte resistance. Milan 
obligeait ses patriciens a se contenter d'une part dans 
lamagistrature. Apres avoir excit6, par renvahissement 
de tous les emplois, une indignation gen6rale, les no- 
bles milanais se virent r6duits a signer avec les ple- 
b^iens un traits par lequel ceux-ci 6taient admis au par- 
tage egal de toutes les fonctions publiques, depuis la 
charge d'ambassadeur jusqu'a I'emploi de trompette dje 
la comtounaut6 (1)» Les plus fiers se retiraient dans 
leurs chateaux , et se vengeaient de leur nullite en d6* 
vastant les campagnes ; mais ces devastations m^es 
augmentaient la force des villes, c'est-a-dire leur popu- 
lation. Les habitants disperses dans un pays ouvert aux 
ravages des seigneurs couraient chercher dans une en- 
ceinte de murailles un asile pour leur famille et pour 



Milan. 



(l)Le4avriI 1258, ///s/oir^ MzVana we de Bernard CoRio, port. XI. 



368 HISTOIRE DE \£N1SE. 

leurs biens. C'est la tyrannie des seigneurs ftodaux qui 
a peupl^ lea villes, ou taut de ressentiments fermen- 
taient oontre eux, et oii les progres de Tindustrie et des 
richesses fournirent enfin les moyens d'6craser ces pe- 
tit s tyrans. 

Lorsque la translation du saint-si6ge a Avignon laissa 
Rome livr^ a elle-m^me, le tocsin du Gapitoie obligea 
les barons k quitter leurs retraites fortifi^es pour venir 
s'humilier devant le tribun populaire ; et Thistoire nous 
repr^sente les Savelli, les Frangipani, les Golonne, les 
Ursins, debout^ t^te nue, dans I'attitude de la soumis- 
sion, pr^tanty en tremblant, le serment de fid61it6 a la 
loi de bon etat (1), entre les mains du iils d'un caba- 
retier. 

Leurs palais ti'^taient plus des asiles^ leurs exces n'a- 

vaient plus le privilege de I'impunit^ : une tentative 

de r^volte les reduisit a entendre leur condamnation 

comme les plus vils criminels, et a recevoir une gr&ce 

plus humiliante encore. 

Usage des Dans la plupart des r6publiques, ou la guerre deman- 

dc!Soisi!*un dait un chef, mais ou Tabus du pouvoir avait rendu 

chef stranger Q^jjeux tous Ics uoblcs indigenes, les factions rivales ap- 

pelaient au gouvemement un magistrat Stranger. On 

vit Rome demander un chef a Bologne (2), et Venise 

en fournir a Padoue, a Pise, k Milan. 

Genes, Pise, Daus Ics Etats OU uu sol pcu fertile h'invitait qu'une 

orence. j^y^j^ partie de la population a Tagriculture , et n^of- 

frait pas de grands moyens de puissance aux seigneurs 

(1) Poi se faceva stare venante a se, mentre sedeva, ii baroni tutti, 
JD piedi, ritti, co' le vraccia piegate , e co' Ii capucci tratti. Deh ! come 
stavano paurosi! ( Fortifiocca, Hist. Rom., liv. 1, ch. xx. ) 

(2) Brancaleone. 



LivRE vr. 369 

territoriaux, ils virentleur influence d6croitre, amesure 
que d'autres fortunes s*61evaient a la faveur du com- 
merce. Ils eurent cependant, pour se maintenir, la res- 
source du service militaire, et surtoul les factions. Cette 
condition 6tait celle des nobles de G^nes, de "Pise et de 
Florence. Lorsqu'ils voulurent ressaisir violemment le 
pouvoir, ils furent comprim6s, punis ; leurs forteresses 
furent ras6es, et on porta la haine contre eux jusqu'a 
rinjustice, en les d6pouillant des droits communs a tons. 

Ce fut dans ces villes commergantes que des citoyens, 
enrichis rapidement par d'heureuses entreprises, com- 
mencerent a se comparer k ces anciens possesseurs de 
privil6ges et a en r6clamer le partage. line noblesse 
s'61eva qrfi avait une origine toute diff6rente de la pre- 
miere, et qui lui disputa Tautorit^, dispos6e, comme 
Tautre, a la retenir et a en abuser. 

On voit que I'influence des classes privil6gi6es se mo- 
difiait selon les circonstances. Les seigneurs ^tablis en 
Italie parle droit de la conqu6te, au temps de Tinvasion 
des Goths et des autres 6trangers, cesserent d'etre des 
dominateurs , et ne furent plus que de puissants vas- 
saux, lorsque des monarchies r^gulieres s'61everent. 

Apres que les communes se furent affranchies de la 
domination des empereurs, les seigneurs f6odaux con- 
serverent dtt pouvoir la oh la possession territoriale suf- 
fisait pour leur conserver la pr66minence ; ils la parta- 
gerent ou la perdirent 1^ oil d'autres causes, et surtout 
le commerce, firent naltre d'autres moyens de puissance 
qui rivalisaient avec les leurs. 

Quand ces deux especes de noblesse cesserent d'etre 
rivales, elles s'accorderent pour dominer. La haine du 
peuple contre les nobles pr6cipitait les villes sous le joug 

L U 



370 HISTOIHE DE VEMISE. 

de que)que&*uQ9 de cas bommes puissants qui avaiant 
su faire croirQ qu'ils embrassaient BinceremeBt le parti 
populairci ; ce fut ce qui co4ta a la r6pubUque de Milan 
sou orageuse liberty. 

A G^nes quelquea nobles ambitieux prirent le m^me 
moyeu pour coaserver de riufluence. Les Doria, les 
Spinola, contract6rent une alliance avec le peuple , et 
concoururenty avec unzele peu sincere, a rintroduction 
des formes d^mocratiques dans le gouvemement. 

D'autres r^pnbliques , qui ne se jetaient pas dans les 
bras d'unmaitre, tombaient dangTexcesda la ni^flance; 
riryustice nourrisgait d'^terneUes baines, et privait TEtat 
de ses plus illustres citoyens, 

A Florence il fallait 6tre marchand, 6tre inscrit parmi 
ceux qui professaient un art ou qui exer^aient un m^ 
tier , pour avoir part au gouvernement de la r^publi- 
que (1), Les anciens nobles qui s'6taient livr^s au com- 
inerci^, et ceux qui ppur conserver leurs drqit^ de 
citoyens se firent inscrire sur le contr61e dea artisans f 
n'en devinrent pas nioins I'objet de la jalousie et les 
victin)6s d'une injuste exclusion. Par une inconsequence 
ordinaire chez les hoinpiesy les n^archands voulurent 
6tre eiinoblis pair leur profession m^me, Oq vit la no- 
blesse de soie, la noblesse de kdine; et celle-la ae crut 
bi^ntAt en droit de m6priser celle-ci. 
sienne. A Sienue les marcbands exclurent nqn-seulement les 
nobles, mais le peuple, Ge fqtu»e oligarchie d'una nou- 
velle espece, qui d^vi^xt ft son tQ^r ^uspecte, tyrannique 
et odieuse, comme celle qu'elle avait remplac6e (?). 

(I) 1283. 

(S) Chreniquede Sienne^ par Andr6 Dei, torn. XV, ann6e ISSS ; et 
hisfoire de Si^nne^ de Malavolti, part. U, liv. III. 



LIVRE VI, 371. 

A Pistoia les gentilshomm^s furent d6clar6s pour tou- pwoia. 
jours inhabiles a gouveroer ; et la peiae des roturiers 
qui enoouraient la d^radation consiaja a 6tre insorit 
sur le registry de la noblesse (1). 

Pise en se vengeant craeUementdu oruelUgdin, dont 
un po6te contemporain a rendu le supplice si e^lebre, 
montra la m^me partiality contre I'ordre privil6gi6. 

Gdnes, Bologne, Modene, Padoue et Bresda, finirent 
par adopter ce systeme de legislation. Cette haine contre 
la noblesse fut en Italie le trait caraot^ristique de Tes^ 
prit du treizieme aieclo. 

L'ouvrage des passions est rarement durable : cette 
autorit^ arraoh^O aux uns pour ^tre concentr6e dans la 
main de quelques autres m6rita et excita de nouveaux 
m^contentements ; et ccunme les hommes^ quand ils 
souffrent dans une situation, se jettent toujours impru- 
demment dans une situation oppos6e, on ne voulut point 
se rappeler que le gouvernement oligarchique des mar- 
chands avait fait fleurir Tagriculture , I'industrie, les 
arts, enrichi et embelli les cit6s ; on ne se souvint que 
de rinsolence de ces parvenus , et presque toutes ces 
republiques tendaient a se rapprocher des foraies mo-* 
narchiques. 

Yenise n'avait jamais 6t6 conquise; aucun droit, x. 
par consequent , ne pouvait y deriver de la force. Venise ^^ ^^ 
n'avait point de territoira ; le syst^me f^odal ne pouvait 
y 6tre connu. Point de seigneurs, pmnt de va^saux, 
point de serfs , point de droits resultant de la propri6te 
territoriale. Les biens que les citoyais pouvaient pos- 



(1) Memoires historiques de la ville de Pistoia^ par Jacques Marie 

FlOBAVANTI, Ch. XVI. 

24. 



vein- 
ticnne. 



372 HISTOIRE DB YENISE. 

s^er, soil dans les colonies, soit en Italie, ne leur don- 
naient dans la capitate aucune autre influence que celle 
des richesses. MaisYenise existait depuis neuf cents ans ; 
pendant ce long intervalie , un grand nombre de ses ci- 
toyens avaient ^t^ appel6s successivement aux fonctions 
publiques. Plusieurs avaient fait de grandes choses, 
beaucoup avaient acquis une grande opulence. 

Cette administration , qui offrait taut d'occasions de 
s'illustrer, cet immense conunerce , qui foumissait tant 
de moyens de s'enrichir , avaient cr66 une noblesse , 
la plus respectable de I'Europe , parce que sa source 
6tait pure^ son origine antique, sa filiation constats, 
ses services connus, ses honneurs m6rit6s : elle 6tait 
digue de la liberty qu'elle avait su d^fendre. Chaque 
fois que le peuple ou Tun des corps de I'Etat 61evait 
d'anciens citoyens a une place ^minente , cette nomi- 
nation semblait rappeler les services de leurs aieux et 
renouer les liens d'une famille avec la r6publique. Si 
la situation de Venise se fAt trouv6e telle qu'il eAt pu 
y avoir une noblesse oisive, puissante, orgueilleuse 
de ses possessions , de ses vassaux , de ses privileges, 
la r^publique n'aurait pas subsists. Un doge ambitieux 
se serait servi de ses auxiliaires pour changer I'fitat en 
monarchic ; ou bien la masse des habitants aurait ex- 
puls6 la classe privil6gi6e. Mais les principaux citoyens 
de cette r^publique avaient des richesses mobilieres, du 
credit , de la gloire , sans aucun appareil de force qui 
avertit de se m6fier d*eux. Ce fut la moderation qui 
les maintint , et qui leur donna le temps de prendre 
des mesures pour s'emparer de la souverainet6. 
Sa tendance C'eAt 6t6 cxigcr des illustres citoyens de Venise plus 
craue!^ qu'pn ne doit attendre de Tespece humaine, que de 



LIVRE VI. 373 

leiir demander d'oublier la gloire et la splendeur de 
leur maison pour s'61ever au-dessus des int^r^ts do- 
mestiques , pour ne voir que la grandeur de I'Etat, et 
faire consister cette grandeur dans r6galit6 de tons les 
citoyens. 

La tendance a I'aristocratie ne fut pendant long- 
temps que lo' r6sultat de I'influence donn6e par les ri- 
chesses , par les emplois , par le souvenir des services 
rendus, par le respect qui s'attache naturellement k 
un nom illustre. Cette espece d'aristocratie exista long- 
temps avant I'aristocratie legale. Dans I'ordre politique 
on ne distinguait pas les citoyens en nobles et pl6- 
b6iens ; et quand on admettait un stranger, un prince 
m^me a la quality de V6nitien , on lui disait : « To 
« civem nostrum creamus », nous vous faisons notre 
concitoyen. 

Mais les nobles v6nitiens avaient fr6quent6 les hauts 
barons de France , et avaient dA prendre quelques-unes 
de leurs opinions. De leur cdt6 , le peuple et la classe 
mitoyenne avaient le sentiment de leur int^r^, comme 
ies nobles. Si la fiert6 trfes-16gitime de ceux-ci les por- 
tait a envahir le pouvoir, le bon sens des autres leur 
conseillait d'en r6clamer le partage. C'est de la lutte de 
cesint6r6ts opposes que r^sulta une forme de gouverne- 
ment nouvelle. Un historien s'est oublie jusqu'^ dire que 
cette revolution raniena les choses a Vordre naturel^ qui 
veut que la pariie haute domine sur la partie basse. Ce 
langage n'a pas plus de sens que de dignity (1). 

(1) L'abb^ hAVGiEByHist. de F^enise, liv. X. Legouvernement v^ni* 
tien, qui disait poursuivre Touvrage d'Anielot de la Houssaye en 1700, 
uiOQtra toujours beaucoup de menagements pour Tabbe Laugier, qui, 
en effet, les meritait bien. Victor Sandi, auteiir d'une IJistoire civile 



374 mSTOIRE DE VENISE. 

Les d^sastres ^prouv^s en Orient , la defaite totale de 
rarm^ v^nitienne k Curzola , ^taient des circonstances 
pen favorables an gouvernement pour d^pouiller le 
peuple d'un teste d'autorit^ ; cependant Gradenigo suivit 
ce projet avec une invariable Constance. Au milieu des 
malheurs publics, qui fournissent toujours tant de 
moyens d'accuser le gouvernement, Tautorit^ se montra 
fiere et ambitieuse ; mais , ce qui n'est pas moins re- 
marquable , elle se montra prudente dans son ambition. 

Le pouvoir ne r^sidait plus dans la personne du doge 
depuis plus d'un siecle, c'est-4i*dire depuis qu'on lui 
avait donne des conseillers qui n'^taient pas de son 
choix , et qu'on I'avait environn6 de deux assemblies k 
qui appartenait la d^ision absolue de toutes les af- 
faires (1). Ces assemblies ^taient le grand conseil et le 
s6nat ; mais le s6nat n'6tait qu'une emanation du grand 

de f^enise, ayant remarqu6 un grand nombre d'erreurs dans celle de 
Tex-j^suite, fit imprimer en 1769 un livre intitule : Esiratti della 
Storia Feneziawi del signor abbate Laugier, ed osseroaziani sopra 
gU stessi. Les inqoisiteurs d'Btat firent supprimer I'ouvrage : Ove di 
troppo qffendevasi un uomo s$mpre bene mei*Uo deUa f^eneta storia, 

Je tire ce fait de VHistoire de ia Litterature yinitienne pendant le 
dix'septi^me sUcle, par M. Tabbe Moschimi, torn. II, p. 205. Ati 
reste, Daalgr6 tout son d^voaementa I'aristocratie, I'abb^ Laugier laisse 
parfois ^cbapper d'^tranges naivetes; par exemple, en parlant du 
conseil des Dix, il dit ( Discours sur les Magistratures de yenise ) : 
« Lorsque Faccus^ est manifestement convaincu, il est ex^cut^ a la 
manikedes criminels ordinaires; h>ors lecasd'ttnepleinecanvkthn, 
Texecution se fait secr^tement , ou en jetant les criminels a la mer, 
ou en les faisant pendre la nuit. » 

(1) Voici la formule des actes du doge h cette ^poque : « Johannes 
( Danpolo ), Dei gratia Venetiarum, Dalmatiae atque Croat^ae dux, do- 
minus quartse partis et dimidii totius imperii romani , de consensu et 
voluntate minoris et majoris consilii sui et communis Venetiarum ad 
sonum campanae et voce prseconis, more solito oongregati^ et ipso oon- 
silio , etc. » 



LIVHE Vl. 378 

conseil : de sorte que celui-ci 6tait le veritable d^posi- 
taire de la souverain6t6. 

On n'avait pas pris pour I'election de ce conseil des 
pr6cautions telles qu'eti lui transtnettant le pouvoir on 
lui transmit les sentiments qui devaient en diriger I'em- 
ploi. Douze magistrats de la commune nommaient, 
chacun dans leur quartier, une quarantaine de citoyens. 
II est probable , mais il n'est pas certain, que ces douze 
61ecteurs 6taient d6sign6s par le peuple. Au reste, quelle 
que f&t I'origine de leur maxidat, on voit combien il de- 
vait 6tre facile k un homme jouissant de quelque in- 
fluence d'obtenir d'etre port6 sur une liste de quarante 
personnes faite par un seul citoyen. On couQoit combien 
celui-<3i devait craindre de se faire des ennemis, surtout 
dans un corps qui nommait k tons les emplois , et qui 
exergait Tautorit^ principale dans la r^publique. Les 
families consid6rables avaient entre elles des liens de pa- 
rents ou d'int^r^t : la seule precaution que Ton prit 
centre leur trop grande influence fat de r^gler qu'une 
m6me maison ne pourrait avoir k la fois plus de quatre 
de ses membres dans le grand conseil. 

Cette assembl6e , qui disposait de toutes les charges, 
finit par s'arroger jusqu'4 la nomination des 61ecteurs 
qui devaient la renouveler elle-m6me. Du moment que 
les douze 6lecteurs ne futent plus que les mandataires , 
les creatures du grand oonseil , il dut en r6sulter deux 
choses : Tune que ces 61ecteurs se crurent obliges de 
faire leur choix dans Tesprit du corps dont ils tenaient 
leur mission ; I'autre , que ce corps ne dut pas se con- 
sid6rer comme soumis a ses mandataires. Quelque soin 
que pussent prendre les electeurs de faire des choix 
agr6ables au grand conseil , ces choix ne purent plus 



376 HISTOIRE DE VENISE. 

6tre consid6r6s comnae une 61ectioa d6finitivement con- 
somm6e , mais comme une designation soumise a Tap- 
probation de Tassembl^. Ainsi , des le treizieme siecle 
le grand conseil se renouvelait lui-m^me. 

On ne doit pas s'^tonner apres cela du retour fr^uent 

des m^mes noms , et de voir les personnages distingu6s 

se perp^tuer dans cette assembl^e, qui representait la 

nation. Mais enfin c'^tait I'autorite nationale qu'elle 

6tait cens6e exercer ; c'6tait au nom de la nation qu'elle 

faisait des lois. Aucun des plus illustres citoyens de Ve- 

nise ne s'6tait encore avis6 de pr6tendre qu'il prenait 

seance au conseil pour lui-m^me , et non pour ses com- 

mettants ; aucun des membres du conseil n'^tait inamo* 

vible ; personne n'6tait exclu du droit de le devenir. 

XI. L'an 1286, ou k pen pres, car la circonspection des 

pro^itton Wstoriens v^nitiens a laiss6 beaucoup de t6nebres sur 

pour rc8. jes dctails de ces 6v6nements, les trois chefs de la qua- 

treindre les 7 t. 

droits dad- rautie criminelle propos^rent de donner pour regie aux 

mission an * * . 

grand conseil 61ecteurs charg6s de renouveler la liste du grand conseil 
^^' de n'y admettre que ceux qui y auraient d^ja si6g6, ou 
dont les anc^tres y auraient pris place. Cette proposition 
cr6ait un privilege exclusif en faveur des families ad- 
mises au grand conseil depuis sa creation, c'est-a-dire 
depuis 1172. 

Jean Dandolo, qui regnait alors, et qui n'6tait pas du 
parti aristocratique , s'opposa a I'introduction de ce 
privilege (1). 

On ne jugea pas les circonstances favorables pour 
hasarder une pareille innovation. 



(1) Memorie storico-civili delle successive Forme del Governo de' 
f^enezmniy da Sebastiano Gbotxa. 






LIVRE VI. 377 

Mais dix ans apres le doge Pierre Gradenigo, dont le Dispoiiuons 
caractere se distingoait par cette fermet6 qui sail m6pri- pien-e Gra- 
ser les clameurs populaires, et braver m^me des enne- *°**^* 
mis puissants, r^alisa le projet congu, comme on voit , 
depuis longtemps de coricentrer et de perp6tuer le pou- 
voir dans les principales families. II serait difficile de dire 
quels sentiments Ty d6terminerent. Comme doge, il n'a- 
vait nulint^r^t d'accroltre la puissance et Tind^pendance 
du conseil. Les populaires et les nobles 6taient divis^s; 
c'etait une occasion favorable pour dominer les uns et 
les autres. Mais on ne s'61eve pas facilement au-dessus 
des maximes qu'on a suc6es avec le lait. Gradenigo ne 
voyait rien au-dessus d'un illustre v6nitien. L'int6r6tde 
son ordre pr6valut sur celui de sa maison et de sa pa- 
trie ; il aima mieux ^tre le mandataire de ses pareils, 
que le prince d'une maison ou le chef d'une multitude. 
Peut-^tre aussi , car il faut toujours faire une part a la 
faiblesse humaine y peutrStre le refus constant de la fa- 
veur populaire exalta-tril dans ce cceur altier I'orgueil et 
les pr^jug^s du patriciat. 

Le 28 f6vrier 1296 Leonard Bembo et Marc Badouer, xii. 
alors chef des quarante juges criminels, apres s'6tre 7eTy*ad" 
concertos avec le doge, exposerent dans le grand con- ^"""quJen 
seil que depuis un siecle cette assembl6e se recrutait ^^} ^f ^ v^^- 

^ ^ tic depuis 

presque g^n^ralement dans les m^mes families. II ne leur quatre ans. 
fut pas difficile de persuader a ceux qui les ecoutaient 
que la continuation de cet ordre de choses 6tait desi- 
rable, lis proposerent, pour le consolider, de restreindre 
pour I'avenir le droit d'61igibilit6 a ceux qui 6taient ac- 
tuellement membres du grand conseil ou qui Tavaient 
6t6 dans les quatre anuses pr6c6dentes. 

II ne s'agissait plus d'admettre de nouveaux citoyens 



378 HISTOIRE DE VENISE. 

a I'exercice du pouvoir, mais de choisir entre ceux qui 
en ^taient seuls susceptibles. Tout ce qui n'avait pas 
fleiit partie des quatre demi^res assembles se trouvait 
frapp6 d'incapacitd; les metnbres actueld et ceux qui 
Tavaient 6t6 depuis quatre ans composaient d^sormais 
ce corps privil6gi6 auquei allait appartenir exclusive- 
ment radministration de la r6publique. 

II n'y avait plus lieu de leur conf6rer ce droit par une 
dection , ce droit leur 6tait acquis; mais pour 6viter de 
former une assembl6e trop nombreuse, pour exciter une 
utile Emulation, on pouvait suspendre momen tankmen t 
I'exercice de ce droit. En consequence de ces principes, 
qui furent adoptes, on decida qu'on formerait la liste de 
ceux qui avaient pris place dans rassembl6e depuis qua- 
tre ans, que la quarantie criminelle ballotterait leurs 
nomsl'un apresrautre(l), et que ceux qui obtiendraient 
douze suffrages sur les quaranle seraient membres du 
grand conseil pour un an ; apr^s quoi on procMerait a 
un nouveau scrutin : de sorte que le nombre des mem- 
bres n'6tait point fixe ; il pouvait y en avoir autant que 
d'61igible9 ; et pour s'y perp^tuer il suffisait d'obtenir 
douze suffrages dans I'^lection annuelle. 
Modification Cepeudaut on sentaitqu'il 6tait rigoureux de pronon- 
"^^tion^ cer Texclusion perp6tuelle de tons les autres citoyensde 
rassembl6e qui repr6sentait le corps de I'Etat. Pour ne 
pas decourager leur ambition, et pour en obtenir une 
soumissiou plus facile, on ajouta que trois membres du 
grand conseil formeraient une liste de citoyens non com- 
pris sur le tableau de ceux qu'on venait de d6clarer per- 
p6tuellement 61igibles ; et que ceux de ces citoyens d6- 

(I) Marin Sanuto, nte de' Duchi^ P, Gradenigo, 



LIVRE VI. 379 

signes qui obtiendraient douze voix dans le ballottage 
de la quaratitie prendraient place parmi les autres mem- 
bres du conseil. 

II importait de limiter le nombre de ceux k qui, par 
ce moyen, on cou^rait I'^ligibilit^ ; ce soin fut laii^s^ au 
doge et It ses six conseillers iutimes. 

Du moment que cette loi fut rendue il y eut deux 
classes de citoyens : les uns ayant par eux-m6mes le 
dmit de faire partie du corps souverain de la r6publi- 
que, les autres ne pouvant y 6tre admis que sur la pro- 
position de trois 61ecteurs, qui sArement n*useraient de 
ce droit qu^avec beaucoup de sobri6t6. 

Mais cependant Texclusion absolue, perp6tuelle, n'e- 
tait pas prononc6e contre la masse des citoyens. Ceux 
qui avaient compos6 le conseil pendant les quatre der- 
ni^res ann^es venant a s'6teindre, il faudrait remplir les 
places vacantes, et ce remplacement laissait des e9p6- 
rances au reste de la population. 

On demeura pendant trois ans sous Tempire de cette 
nouvelle loi. La quarantie confirma deux fois de suite 
tous ceux qu'elle avait 61us d'abord. Le pouvoir se per- 
petuait; il y avait encore a le concentrer. 

Un d6cret de 1298 prescrivit aux 6lecteurs charges xm. 
de former la liste suppl^mentaire des 61igibles de ^'Y r^McSonsk 
comprendre que des personnes ayant anciennement fait »'*«8»wiiw. 
partie du grand conseil ou dont les anc^tres y auraient 
si6g6. Cette disposition compl6tait le systeme. La liste 
des membres du conseil , depiiis 1172, devenait le no- 
biliaire de Venise. 

Une loi de 1300 d^fendit formellement I'admission de <3oo. 
ce qu'on appela pour la premiere fois les hommes nou- 
veaux. 



380 HISTOIRE DE VENISE. 

1313. Pour mettre des obstacles a leur introduction ^ on ou- 
vrit, en 13i5, unregistre oil tons lescitoyensquiavaient 
appartenu au grand conseil, par eux-m^mes ou par 
leurs ancStres, se flrent inscrire. Les notaires du con- 
seil furent charge de la teaue de ce registre ; les avo- 
cats de la commune eurent ordre d'en verifier Texac- 
titude. 

-^»v. Enfin, en 1319, le doge proposa et fit d6cr6ter que 

conaeii d4- d^sonuais il n'y aurait plus d'^lection , plus de renou- 

*^n«Jt1u2" vellement de Tassembl^e, par cons^uent plus de liste 

^'g^MiS'rtdi^ d'61igibles. Les membres du conseil actuel conserverent 

taire. gg^jg j^ ^^0x1 d'y si^gcr pour toujours , et le transmirent 
a perp^tuit6 a leurs descendants ; et pour marquer en- 
core mieux que c'6tait un droit personnel , les enfants 
furent admis a prendre stance dans ce conseil , m^me 
du vivant de leur pere, pourvu qu'ils eussent atteint 
leur vingt-cinquieme ann6e. 

Ainsi, tout ce qui dans le moment ne faisait point par- 
tie du conseil, quelle que Mt d'ailleurs son illustration, 
^e trouva exclu de la souveraine puissance , et rentra 
dans la classe populaire. Un registre de ceux qui com- 
posaient le conseil fut ouvert ; ce fut le Livre d'or. 

D6s ce jour fut consomm^e la suj6tion de presque 
toute la population de Venise, la creation d'une noblesse 
h6r6ditaire, privil6gi6e, souveraine, et I'organisation de 
Taristocratie. 

Si le peuple devait se d^attre avec fureur dans de 
pareilles chatnes, quels ne devaient pas 6tre la surprise 
et le ressentiment des citoyens illustres qui , faute de se 
trouver membres de Tassembl^e actuelle , se voyaient 
exclus pour toujours de Tautorit^, par cons6quent de 
presque toutes les charges, sacrifi6s a des hommes obs- 



LIVRE \f. 381 

curs, el sujets d'lme assemble dont les membres les 
plus distingu6s n'6taieiit que leurs 6gaux. 

Des families enti^res, des families qui remontaient 
jusqu'aux aaciens tribuDS, c'est-a-dire d^jahoaor^es 
avant Texistence des doges, se trouvaient rejet6es hors 
d'un gouvernement qu'elles avaient contribu6 a fonder. 
On remarquait parmi ces families , les B6rengue , les 
Bedelote, les Balachin, lesVerarde, lesDente; d'autres, 
n'ayant que quelques-uns de leurs membres dans le 
conseil , se trouvaient partag^es entre Texclusion et le 
privilege, comme les Mini, les Nani, les Malipier, les 
Pasqualigo, lesNavagier, les Darduini, les Bon, lesTre- 
visa, les Zacarie. 

U parait que le nombre des nobles composant a cett^ 
6poque le conseil, et destines par consequent a r^unir 
tons les droits de la souverainei6, ne s'61evait pas k 
plus de six cents (1). 

C'est cette revolution qu'on a designee a Venise par 
le nom de serrar del coixsigliOy que je ne puis traduire 
qu'imparfaitement par cl6ture du grand conseil (2). 

(1) Voyez VExamende la Liberti originaire de P^enise, ch. vi, et 
la Chronique de Marin Sanuto, qui ne compte que deux cent quatre- 
vingt-dix-sept families. 

(2) Cette revolution est racont6e d*une mani^re tres-imparfaite dans 
un manuscritdelaBibliotheque du Roi, n° 10124, intitule : Sommarie 

2 
delle cose notabili concernenii la Repubhlica ; mais il y a dans ce r^it 
une simplicity qui explique pourquoi cette histoire n'a pas ^t^ impri* 
mee ; je vais en transcrire un passage : « Vedendose il doze Gradinigo 
odiado dal populo per causa del Thiepolo , delibero vendicarse o re- 
formar el mazor conseio , con cassar fora quelle casade che a lui gio- 
veva , e fatto la proposizion con i so amici e parenti, fu presa la parte 
de confermar tutti quelli che al presente se trovavano del mazor con- 
seip e li altri debbino esser a un ballottadi , con altre condizion stret- 



38S HISTOIRi: BE VENISE. 

XV. II e^t iautile d'en di^uter la justice. II est evident 

su^^^ue rf. que les nobles , malgre leur richesse , leur influence , 
vaiuiion. i^'^t^Qt pus propri^taires de Venise ; le plus pauvre 
p^cheur 6tait peut-^tre i^tabli sur les lagunes plusieurs 
siecles avant eux. Rien ne donoe le droit de s'arrog^ la 
su^erainet^ la oh Ton a regu uu asile. II n'esistait ni 
contrat , ni possession ant6rieure , ni droit d6rivant de 
la protection. Chacun avait son industrie, sa propri6te; 
chacun avait 8upport6 sa part des charges publiques , 
contribue de son swg a la defense et a la gloire de la 
patrie, Des families anciennes, opulentea, illustrees par 
des services , souvent honor^as des premieres magis- 
tratures, se trouvaient, parce qu'elles avaient remis 
leurs dignit^s au terme present, sujettes de mandataires 
infideles, qui retenaient un pouvoir usurp6, en le d6- 
clarant absolu, perp^tuel et h^r^taire. Un patricien 
venitien , de famille ducale , le cavalier Soranyo, a cou" 
sign^ I'aveu de riU6gitimit6 de cette revolution dans un 
6crit qui aussi n'a jamais 6t6 imprim^, a ce que je crois, 
« Cette QQuvelle forme de gouvemement, dit-il (1), ne 

tissime e pregiudiciali alle casade, molti capi dello quali insieme co' 
fioU andavano dal doze e oonsegier a lamentarse de tal novita et es- 
oluaione dal maser eonseio dove che poi quelli sieraoo fatti passar in 
una camera secreta e la notte strangoladi , et poi la matina attacadi 
eou la corda al c&Uo al palaszo, per le quali crudelta il popolo levatozi 
a rumor se porta in^iejue coa molti delli esdusi dal mazor eonseio a 
saccheggiar le case de alcuni de' primarij ammazzandoli, volevano 
far ristesso al doze , ma, foriilicatosi ben in palazzo, assoldo molta 
genie, eon 1a quale represse i congiurati, e prese alcuni eafa di essi 
ehe furono sppiooati; eioe, Marin Boebo, oapitanio di tutti, Geremia 
Sabadin, Zamaria Dq12«, Alesaaiidro Briora, Carlo Reehio, Bario 
Zoehnl , Saba Zordan, Dona Clera , Piero Epio , Zuan Rosso , e Marco 
Qressqpi, molti ne fuggirooo ohe furono perpetuamente banditi e con* 
fiseatj tutti i suoi beni. 
(1) Non fu air ora stabilito questo ripiego per assenso comune e per 



LivB» VI. 383 

fut point 6tablie d'un conBeutement unauime, m par une 
deliberation legitime et r6guliere ; ce fut I'ouvrage des 
puissants, et le r^sultat de la subornation, II m ef$t des 
gouvernemente comme de Tor, on n'en trouve point qui 
soit absolument pur ; Tautorite souveraine est tovyours^ 
dans son origine , entach^e de quelque uaurpation , » 

On a dit que si le succes pouvait justifier une usur- 
pation , celle-ci serait legitim^e par sa longue dur6e et 
par les effets qu'elle a produits. 

On pouvait des lors voir dans ce systeme de gouver- 
nement deux inconvenients : I'un que la puissance des 
patriciens n'y 6tait balanc6e par aucun contre-poids ; 
I'autre , que cet 6tat de choses interdisait pour jamais 
toute esp6rance au merite. 

Nous verrons dans la suite de cette histoire quels fu- 
rent les effets de cette revolution. 

Le premier fut de d6naturer entierement le pouvoir 
du doge. La veille il 6tait le magistrat de la republi- 
que , le chef d'un gouvemement repr^sentatif ; le len- 
demain , quand le grand conseil se fut empar6 de la 
souverainete , le doge ne fut plus que le mandataire 
d'un souverain hereditaire. 

Le second r6sultat fut d'amener I'institution d'un tri- 
bunal terrible, soupgonneux, affranchi de toutes les 
formalites protectrices de I'accuse , et qui , pour assurer 
Texistence des usurpateurs de Tautorite, les rMuisit 
eux-m6mes a vivre dans une crainte continuelle. Cegou- 

deliberazione legitima; ma per subornazione e concerto de' piu po- 
tent! : onde ben si conosce esser vero quel detto che come non si da 
oro di tutta purita, cosi non si trova dominiosenza usurpazione. (II 
Governo deUo Stato P^eneto, dal cav. Sobanzo; man. de la Bibliot. 
de Monsieur, n** 54, ) 



384 HISTOIRfi DE VENISE. 

vernement devint , si je I'ose dire , un Hve id6al , qui 
p6n6trait daas Tint^rieur des families ^ dans le secret 
des ccBurs, et qui, non moins redoutable pour les maitres 
que pour les sujets , ne permettait ni les jouissances du 
pouvoir, ni aucun sentiment de dignity, ni cette s^urit^ 
due a tons les citoyens qui ne troublent pas I'ordre 
public. 



«<^/^%^»/W*/«^»W%>^«/«/%*/«^»«/%'V%'%^^^/^%-«>^ *''«'« %/%^»»/W*'%^%<%(^*'«/*.*('«/V%'»/»f*'*(%%'%'%»*i'*(* *■! 



LIVRE VII. 



CoDjuration de Marin Bocconio. — Affaires de Ferrare. — La r^- 
publique usurpe cette vilie. — Excommunication des Venitiens. 
(1302-1309.) — Conjuration de Thtepoio. — £tablissement du 
Conseil des Dix. ( 1309.) 

On ne peut reconnaitre dans la soci6t6 qu'un homme i. 
ou plusieurs aient par le seul acte de leur volont6 le droit "?^"^!.' 

* *^ raent des V(i- 

de se declarer les maitres des autres. On ne peut exiser «»««»* con- 

^ ^ *-^ trc ceux qni 

que les autres souffrent qu'on donne a leur resistance avaicnt 
le titre de rebellion. Quels que soientles raisonnements, pouvoir. 
les succes , les bons effets m^me , qui justifient une 
usurpation , elle ne change pas de nature ; elle est vi- 
cieuse dans son origine. II ne peut y avoir de legitime 
dans la soci6t6 que ce qui se fait pour elle et de son 
aveu. Abuser de sa force, c'est donner aux autres la 
tentation et le droit d'essayer la leur ; se livrer a sa pas- 
sion, c'est provoquer les passions contraires. Telle 6tait 
la situation ou la r6forme du grand conseil venait de 
placer le nouveau gouvernement et la population de 
Venise. 

Les plus imprudents 'furent ceux qui les premiers 
laiss^rent 6clater leurs ressentiments. Les nobles, re- 
jet6s dans la classe des sujets , cherchaient a se mettre 
en 6tat de revendiquer leurs droits ; et comme dans ces 
changements ils ne trouvaient a reprendre que le hasard 
qui les avait exclus de Tautorit^ , ils n'attendaient pony 

L 25 



386 HISTOIRE DE VENISE. 

reconnfifitre la l^gitiiuii^ du pouvoir, actuel que d'etre 
adiuis a Ic partager. Gradenigo sen tit qu'il importait de 
ne pas leur en interdire Tesp^rance ; il savait que tant 
qu'il reste des voies faciles pour parvenir a ce qu'ils 
d^sirent, les plus ambitieux different I'emploi des 
Qneiqties Ta- moyeus violeuts. On vit paraitre un d6cret qui appelait 
lees dans le daus le seiu du grand conseil quelques-uns des princi- 
grand conseii pQ^x persounages qui ne s'6taient pas trouv6s en faire 
partie au moment de la r^orme ; il n'en fallut pas da- 
vantage pour faire entrevoir a tous les autres ce qu'ils 
pouvaient attendre de la soumission. Mais les families 
non nobles, c'est-^-dire celles qui n'avaient pas eu 
entree dans le grand conseil, ne pouvaient rien esp6rer ; 
et bien loin de se croire, par r616vation de quelques 
citadins , dedommag6es de la condition humiliante oii 
elles 6taient r6duites , elles ne virent dans ces roturiers 
devenus souverains que ies plus odieux de leurs tyrans. 
Pour calmer le ressentiment des populaires (1) , on leur 
accorda quelques privileges. Le doge voulut m^me se 
manager dans le bas peuple , qui ne pretend jamais a 
Texercice du pouvoir , un appui contre la classe des ci- 
toyens ; il oublia sa hauteur jusqu'a dortner un banquet 
aux pAcheurs et a les embrasser. Les familiarit^s des 
grands sont rarement sans consequence. Cette cajolerie 
devint un usage ; et depuis le prince de la r^publique 
se vit assujetti a recevoir a jour marqu^ les p6cheurs a 
sa table, et a se laisser baiser sur la joue par chacun 
d'eux (2). 

(1) Perinorpellare la piliola, cosa per se stessaamara. ( // Gotemo 
4eUo Stato f^eneto ; manuscrit de la Bibliot. de MoDsiewr, n** 64. ) 

(2) Le cavalier Soranzo rapporte {ubi supra) ({m^ sou vent les doges 
avaieat voulu s^affranchir de ceUe c^remonie , et que Dominique Con- 



coiiio. 



LivRE Tir. 387 

11 y a toTijours dans les grandes villes des bommes n. 
que la hardiesse , si ce n'est r616vation de leur carac* *'*'^'" ^^' 
t^re , porte k se declarer les censeurs amers de tous les 
abus de Tautorit^. La v^h^mence de leurs discours leur 
concilie facalement la faveur populaire ; parce que de 
toutes les manieres de faire parade de son courage > 
la plus commune est d'applaudir k des inveclives. Un 
homme existait alors a Venise qui s'6tait fait le d6fen* 
seur des griefs du peuple contre les grands. Son nom 
<6tait Marin Bocconio ; son origine n'6tait point patri- 
cienne , mais il ne venait pas de bas lieu , et ce n'est 
point un mediocre avantage, dans un chef de parti 
comme dans la vie priv6e , d'etre 6galement au-dessus 
du m^pris et au-dessous de Tenvie. 

II avait 6clat6 en plaintes lorsque, sans ^gard pour le 
voeu public , on avait d6f6r6 la couronne ducale k Gra- 
denigo. Les 6v6nements malheureux qui survinrent 
durant les premieres ann^es de ce r^gne lui foumirenl 
une occasion naturelle de d6plorer les d^sastres de la 
r6publique, Thonneur des armes compromis, Je deuil 
de tant de families , et d'inculper le gouvernement qui 
n'avait pas su pr^venirde si cniels revers. Quand il d6- 
m61a les vues du doge, et les mesuresqu'il prenait pour 
preparer a la classe patricienne Tusurpation du pouvoir, 
il vit dans Gradenigo I'ennemi le plus dangereux de la 
liberty , et son patriotisme ou son z61e populaire se con- 

tarint avait pris le parti des'y re&ser absolumeot; mais les p^cheurs 
se rassembl^rent dans son antichambre au jour marqu^, et ne voulu- 
rent point se retirer qu'ils n'eussent 6i6 admis. Le doge se presenta enfin 
d'assez mauvaise grSce, car il se couvrait le visage : ce qui n'emp^cha 
point les convives de le baiser Tun apres Tautre; et pour constater 
leur droit lis firent repr^senter cette singuli^re audience dans uii ta- 
bleau, quits placerent dans F^glise de Sainte-Agnes. 

25. 



388 HISTOIRE DE VENISE. 

fondit avec la haine irr^conciiiable qu'il nourrissait con tre 
uconapira le prioce. D^termin6 a en d^livrer la r^publique, il 
^doge/ fallut chercher des complices. En tre ceux quiprirent 
part a son dessem, Thistoire ne nomme qu'un Jean Ban- 
douin. II paralt qu'ils n'attendirent pas, pour Plater, 
que la revolution aristocratique fiit entierement con- 
somme . On ne trouve dans les r6cits qui sont venus 
jusqu'a nous aucun d^il sur le plan et les moyens de 
cette conjuration. EUe ^taitassez nombreuse, puisqu'on 
convient g6n^alement qu'elle mit I'Etat en p6ril. Mais 
il ne fautpas s'attendre a trouver ces sortes de faits 
bien 6claireis dans I'histoire d'un gouvemement aussi 
t6n6breux :que celui de Yenise. On dit que Bocconio 
voulait forcer les portes du grand conseil et massacrer 
le doge ; c'eAt 6t6 ramener la r^publique a ces temps de 
violence oil le peuple se faisait justice par lui-mdme ; 
mais il y avail, plus de cent ans que Thabitude en 6tait 
perdue ; et te pouvoir ne r^idant plus sur une seule 
t^te J un projet de r^vdution devenait un probleme plus 
compliqu^. C'est apparemment a celui-ci que Tauleur 
de la chronique (1) fait allusion , lorsqu'il Yaconte que 
plusieurs des nobles exclus du grand conseil vinrent 
quelques jours apr^s frapper tumultuairement a la porte 
de eette assembl6e, que le doge les fit introduire , ar-r 
r^ter, et quails furent pendus le lendemain. 
La conjiira- L'imprudeuce des conjures, ou la vigilance du gou- 
*mi^rtc^' vemement, ne permit pas que cette entreprise fAt con- 
duite jusqu'au jour de son execution. Bocconio et ses 
complices furent arr^t^s , interrog^s et executes dans 



(il) U Casade Nobili di renetia, de Jean-Cbarles Sivos ; man. de la 
Biblioth. de Monsieur, n" 62. 



' LivRE Vii. 389 

rintervalle de quelques heures. Une conspiration d6- 
couverte affermit le gouvernement qui la punit , mais 
ne le reconcilie pas avec ceux dont il s'est attir^ la 
haine. 

Dans TaperQu que nous avons: trac6 des gouverne- i» 
ments qui se partageaient a cette 6poque Tltalie septen- rei du aei" 
trionale ', nous avons fait remarquer que les seigneurs pfJJ^ i^. 
avaient conserv6 laprincipale infhience dans les villes de J^pg jet 
la Lombardie et de la marche Tr6visane , et que la mai- v^nmens 

' * pour 8*empa- 

son d'Este avait acquis peu a pen un pouvoir souverain wr de oette 
sur quelques-unes de ces villes, notamment sur ferrare. 
II y avait soixante ans qu'elle y dominait, lorsque Azon 
d'Este mourut, laissant deux concurrents, a Th^ritage 
de son autorit6y Fran^^is, son frere,,. et Frisque, son fils. 
naturel. 

Celui-ci implora le secour^ des V6nitiens, qui n'hesh- 
ierent pas a.appuyer ses pretentions, dans la vue de 
oonserver ou d'6tendre les privileges qui avaient 6te 
accord^s a leu? commerce par cette maison. Ge fils etait 
en horreur aux Ferrarais, eta juste titre, puisqu'il avait 
emprisonn6 et assassin^ son pere. Determines par leur 
tnteret, les Venitiens aid^rent le bfttard parricide a re- 
cueillir le fruit de son crime. 

Leurs troupes, au nombrod'^ peu pres six mille iisasM^gent 
hommes (4), vinrentassieger la ville , dont Frisque n'oc- * Femw." 
cupait que la moitie , et la cidatelle, qui tenait encore 
pour roncle. Le legat du pape a Bologne voulut inter- 
poser sa mediation, ou plutdt faire valoir d'anciennes 
pretentions que le saint-siege avait sur cette place. On , 



(1) Marin Sakcito^ Secreta Fidelium Crucis, liv. II, VS^ partie, 
chap. IV. 



390 HISTOIRE HE YENISE. 

n'en tint aucua compte. Les attaques furent pressees; 

on donna I'assaut , une partie de la ville fut brilkl^^ le 

Lwvijniiicns ehliteau fut emport6; mais cet ineendie, cette violence, 

ceue"vme tendirent Frisque tellement odieux, que, tout vainqueur 

pro"*QUoIi. qu'il 6tait, il ftit obUg6 de sorlir deFerrare, et ses allies 
se hl^terent de prendre sou&leur protection une ville qui 
6tait si fort k leur bienseance. 
FrisqMe leur Le s6nateur Paul Morosini (i) cherehe a justifier I'u- 

^di:on^ S(Urpation de& Y^nitiens, en disant dans son histoire que 

Frisque etait n6 d'une Venitienne, et qu'ayant perdu 

Tespoir de r^^ner, il avait c6&^ ses droits a la r^publique 

pour une pension de mille ducats. 

Le&Feii:arai& Mats Ics habitants de cette malheoreuse ville, parmi 

au i>ape. lesquels le saint-siege comptait heaucoup de partisans, 
deputerent k C16ment V, qui r^sidait alors k Avignon , 
pour 6tre deUvr6& de leurs nouveaux maltres (2). Le 
pape ne laissa point 6chapper une si belle occasion de 
faire une acquisition importmite. U ^rivit aux Ferrarais 
pour les exhorter a ae Jeter entre les bras de I'Eglise, leur 
mere„ et envoya deux noncea pour recevoir leur ser-. 
ment. 

Ce pape, qui se nommait auparavant Bertrandde Got, 
6tait un Frangais, ancien arcbev^ue de Bordeaux. 
Quant a ses droits sur la ville de Ferrare , je ne puis 
mieux faire que de laisser le pontife les exposer Ini* 
m^ne. Voiqi la, bulle qu'il adressa a la commune de 
Ferrare. 

(1) Histoire de kt Fille etde la Republique de yenise, par Paul Mo- 
HOSiNi, liv. IX. Verdizzotti ( De^ Fatii yeneH^ Kb. X ) dit en parlant dfr 
Frisque : « Et ajico, figlio di madre Veneta. » 

(2) Si aliquis Veneticus repertus erat per civitatem Ferrariae post 
v^peras, ipcoatij»enti a Ferrariensibus ioterlectus erat. ( Chronieon 
Esfense. — Reruni Uadicarum Scriptores, torn. XV, p. 365. ) 



LIVRE VII. 391 

a Quoique les soins pieux de I'figlise et sa tendre sol- iv. 



licitude pour ses enfants s'6tendent g6n6ralement sur 
toas, sa benignity s'attache plus particulierement a ceux 
que le malheur opprime et que I'injustice veut arracher 
des bras de leur mere. Elle ne pourrait voir d'un oeil 
d'indiff6renice leur misere, leurs tribulations et leur 
servitude. C'est sur vous qu'elle a eu surtoufc des larmes 
ameres a verser, depuis que vous 6tes devenus la proie 
de la persecution et (te la tyrannie. Cependant le mal- 
heur des temps et la malice qui regne dans le monde 
n'ont pas interdit toutes les consolations a I'epouse de 16- 
sus-Christ. Ni les artifices de Pharfiw^n ni la persecution 
d'Herode n'ont pu parvenir a 6teindre toute la race d'ls- 
raet ; et^ malgre la halne des tyrans^ I'Eglise de Ji^susr* 
Christy battue par les orages, mais ^tablie sur la pierre 
de la foi, n*a point 6t6 6branl6e de ses fondements. 

a Le monde sait que depuis son origine la ville de 
Ferrare avait 6te soumise a des tributs envers le saixit- 
siege apostolique^ et avait reconnu pleinement sa ju- 
ridiction temporeUe, au milieu des^ temp^tes et des 
divisions qui la troublaient. 

cc Ecbapp6e a Toppression du saeril6ge Didier, roi des 
Lonibards, par la protection de Charlemagne , d e glorieuse 
m6moire, elle revint sous; la domination de I'Eglise, qui 
avait solUcite pour elle ce puissant secours^ Depuis^ etle 
6prouva jusqu'a nos jours une longue succession de di- 
verses tyrannies, Enfin la droite du Seigneur s'est 6ten- 
due sur elle, et, par la soUicitude de I'Eglise, elle s'est 
vue affranchie d'un dur esclavage. Cette tendre mere 
lui a ouvert son sein. 

cc Mais Leviathan, ce serpent tortueux qui ne cherche 
que les voies obliques, I'auteur de tout mal, a empoi- 



BuUe du 
pape. 



392 HISTOIRE DE VENISE. 

sonn^ tes coeurs des V6nitiens, et les a excit6s a assie- 
ger, a renverser cette malheureuse ville. L'figlise^ dans 
sa tendre sollicitudey est accourue, et a d6ploy6 sa puis- 
sance pour arracher ses enfants desol6s a Tennenii ru- 
gissant, pr6t k les d6vorer. 

« C'est pourquoi, pleins d'une fervente d6votion et 
d'une foi sincere, touches du souvenir de tant d'amour 
et de tant de bienfaits, vous 6prouvez humblement le 
desir de rentrer sous cet empire de b^nignit^, et vous 
avez charg6 notre v6n6rable fi*ere yotre 6v6que, vos 
syndics et vos envoy6s, de reconnattre en votre nom 
que votre ville, vos personnes, vos biens, votre terri- 
toire, appartiennent et ont appartenu de tout jtemps a la 
sainte Eglise romaine, avec haute et basse juridiction, 
et que vous nous les soumettez pleinement et sans res- 
triction (1). » 

On voit que si le droit des papes sur Ferrare avail 
exists, ce droit remontait ^ un temps oil les papes n'^taient 
pas encore investis du caractere de souverains , et que 
dans tons les cas cette possession avait 6prouv6 une 
interruption de cinq cents ans ; mais I'obscurit^ des droits 
de rfiglise ne rendait pas les pretentions des Venitiens 
moins injustes : aussi les envoy^s de Ferrare, en parlant 
de I'occupation de leur ville par Tarmac de la r6publique, 
disaient-ils formellement qu'elle ne lui appartenait, ni 

(1) L'acte par leqael les envoyes de Ferrare avaleut reconna Tau- 
torite du pape , dans un consistoire tenu a Avignon, est rapport^ tex- 
tuellement. On y lit, au snjet de Toccupation des Venitiens , ces ex- 
pressions : « Venetorum populus, quaerentes quae sua non sunt, nee 
fuerunt , nee erunt. » Cette bulle, qui est de fevrier 1 310 , et le dopu- 
inent qui en fait partie sout ins^r^s dans diverses collections, notam- 
ment dans celle imprimee a Rome, 1741 , in-f', torn. lU^ IF partie, 
p. 120. 



LIVRE YIl. 393 

ne lui .avail appartenu, ni ne lui appartiendrait jamais. 

L'un des nonces se rendit k Venise pour obtenir que v. 
le gouvernement se d^sist&t de ce systemed'usurpation. desv^^tieM 
Dans le conseil oil on d^lib^ra sur cette affaire (1), Jac- "on dTpS?- 
ques Querini s'61eva contre I'injustice et la honte de ""* 
cette conqu6te . II y avait un noble courage a parler ainsi ; 
car non-seulement le doge et la majority du conseil 
etaient d^termin^s a la retenir, mais le peuple lui-m^me 
6tait fort anim^ contre Tambassadeur qui venait en r^ 
clamer la restitution. L'avisde Jacques Querini ne laissa 
pas d'etre soutenu par les politiques consciencieux, par 
tons ceux a qui leurs scrupules ou leur prudence fai- 
saient redouter une brouillerie avec la cour de Rome , 
et surtout par les censeurs d6termin6s de Tadministration 
du doge actuel. lis ne manquerent pas de pr^re tous 
les malheurs que cette guerre pouvait attirer sur la r6- 
publique. lis rappelerent avec complaisance les d6sastres 
de la guerre pr6c6dente ; ils insinuerent assez clairement 
que I'int^r^t de la patrie ne conseillait pas de se d^sho^ 
norer par une usurpation , de courir les chances d'une 
guerre, de s*attirer les censures eccl6siastiques, de jeter 
le trouble dans les consciences de tous les citoyens, pour 
servirl'ambition imprudente du chef de I'Etat. Ces crain- 
tes etaient manifestees par des hommes du plus grand . 

(I) HUtoire de la faille et de la RipubUque de Venise, par Paul* 
MoBOsiNi, liv. IX. Le discours de Jacques Querini et la r^poose 
de Gradenigo sont rapport^s dans le X^ liv. des Fatti yeneti, de 
Vebdizzotti ; il y a dans la harangue de Querini cette phrase : « Se 
coosideri che se i Frances! hanno adesso la gratia d'hospitar* in quel 
regno il pontefice e I'apostolica corte , non dobbiamo esser noi i deci- 
sori a lor favore di quel merito , che da gran tempo si contende qual sia 
inaggiore, o di quelia corona, o della nostra repubblica , in defender da 
gli acerrimi nemici la chiesa. » 



394 HISTOIRE DB VENISE. 

Qom^ dont le^ anc^tres avaieut occup6 [dusiears.fois le 
rang supreme , par les Badouer, les Tbiepolo : oa pou^ 
vait leur supposer autant de jalousie que de scrapule ; 
mais lis n'en avai^it pas moins raison, et leur influexK^ 
devait eutraio^ ceux qui craiguaieut de devenir rebelks 
a I'Eglise. 

Beaucoup de ces homines nouveaux qui devaient au 
doge leur existence politique soutinrent un chef sans 
doute infiniment sage, au moins a leurs yeux^ puisqu'il 
etait I'auteur de leur 616vation. II s'ensuivit des alterca- 
tions tres-vives entre eux et les Querini ^ les Thiepolo, 
les Badouer ; et comme dans les discussions, ou les pas- 
sions s'exaltent et s'aigrissent, on en vient toujours a des 
denominations injurieuses, on se qualifiar^ciproqu^nent 
de papistes et d'antipapistes, c'est-a-dire de guelfes et de 
gibelins. Ge fut pour la premiere fois que ces noms de 
partis furent prcaionc^s a Yenise. lis furent bient6t en 
usage ailleurs que dans le conseil ; ils attesterent I'exis- 
tence de deux factions ennemies ; on vit des hommes en 
armes se ralJier sous Tune ou I'autre de ces bannieres, 
parcourir les rues, et insulter ceux qui se d^claraient 
pour le parti contraire au leur (1). 
Discours du Gradcuigo n'en persistait pas moins dans le dessein de 
deni'go. retenir Ferrare. « A Dieu ne plaise, dit-il (2), que je 
a propose de nous ^carter jamais des 6gards que nos 
' {< peres out constamment manifestos pour le saint-siOge ; 



(1) Albeirtino Mussato, dans son Histoire de Vempereur Henri yu, 
apres avoir peint les fureurs des factions gueife et gibeline, ajoate : 
« Yenetfae solae, pradentiani suam perpetno retinentes, contagioiie te*- 
terrima earuere. Reliquas urbes unius vei alterius factionis erant » II 
y a UD peu de ftatterie dans ce- passage. 

(2) Fata yeneti, di Francesco Vebdizzotti, lib. X. 



HVRK VII. 39S 

c( il n'est point ici question de I'Eglise, mais des inter^ts 

« de la patrie, int^rSts que le del a commis a eeux qui 

c< s(mi appel^s au gcMiverneiBent. II s'agit de Ferrare : 

K nous ne Favoos point enlevee au pape , car il ne la 

a poss6dait pas ; m a la maison d'Este , car elle I'avait 

a d6ja perdue; et c'est parce qu'elle Tavait perdue 

« qu'elle a d6sire nous vdr heritor de ses droits , nous 

ic ses amis, ses soutiens ^ ses bienfaiteurs, plutdt qu'un 

c< prince ennemi. Cette cit6 elle-m6me s'est mise spon- 

« tanement sous notre tutelle; c'est elle qui nous a 

« appeles. Si aussit6t apres elle s'est montr^ incons^ 

« tattte^ si elle s'est repentie, personne n'ignore que ee 

« changement dans ses affections n'est dA qu'aux sug- 

(( gestion^ de Frangois d'Este. Elle s'etait donn^, elle 

« $'6tait soumise, elle ne pouvait plus se croire ind6pei>- 

« dante ; nous ne pouvions plus varier dans nos des- 

« seins au gre de I'inconstance populaire; il n'est pas 

« de la nature de la souverainete de se donner et se re- 

« prendre tour a tour. Sesoumeltrespontan^ment, c'est 

« se d6inettre du pouvoir, m^me de celui de changer; 

a c'est un acte irrevocable. Quel pent ^tre le motif de 

« rindignation dont le saint^pere nous menace? Vou- 

« drait-il voir Ferrare dans les mains d'un autre souve- 

« rain? N'a-t-il pas souffert pendant longtemps qu'elle 

a resist sous la domination de la maison d'Este? Som- 

(( mes-nous moins puissants? Avons^nous moins m^rile 

« par nos services? La comparaison serait injurieuse. 

« Ferrare est 6k)ignee de Rome. Le souverainjpontife , 

(c mieux informe et plus sagement cooEiseille , sentira 

« qu'il importeque cette ville reste, au moins a titrede 

« dep6t, entre les mains d'une nation voisine, puissante, 

.« et d6vou6e au saint-siege ;^et nous^ nous aurons mon- 



396 HISTOIRE DE VENISE. 

« tr6 que nous sommes incapables d'inconstance , de 
« faiblesse, en ne laissant point 6chapper ToccasicNi que 
« la Providence nous offrait d'agrandir le domaine et 
« d'affermir I'ind^pendance de la r^publique. » 

Apres avoir cherch^ a prouver que la r^ublique 
poss^ait cette ville en vertu d'une cession, que sa red^ 
dition avait 6i6 volontaire , il fut moins difficile k Gra- 
denigoded^montrer tous les avantages que lecommerce 
de Yenise retirerait de la possession d'une place qui lui 
assurait la domination du P6 et lui ouvrait une com- 
munication facile avec tout le nord de Tllalie. Ces rai- 
sons pr^valurent; on ^non^a dans la deliberation que la 
r^publique n'avait consenti k occuper Ferrare qu'a titre 
de secours, eta la sollicitation des habitants; qu'on y 
avait envoy6 des troupes pour la prot6ger et pour em- 
p^cher d'autres princes , qui la convoitaient , de s'en 
rendre mattres ; que I'urgence des circonstances n'avait 
pas pennis d'en r6f6rer k sa saintet^; que la residence 
d'un magistrat v6nitien dans cette ville n'^tait pas une 
chose nouvelle , que cela s'6tait vu apres qu'elle avait 
6t6 d61ivr6e de la tyrannic d'Erzelin par les armes de la 
republique ; que Ton continuerait en consequence de la 
garder, mais k titre de d6p6t , et comme place de sA- 
rete (1). 
^^ La demande du nonce fut rejetee ; et lui-m^me . au 

Le pape ex- \ 

commanie la m^pris dc son caractcrc J se vit outrage par le peuple , 
7m '^ assailli de coups de pierres, et oblige de quitter Venise , 
sur laquelle, en fuyant, il langa Texcommunication. 

Le pape fulmina aussit6t une buUe ou Ton retrouve 
le successeur de ce Boniface VIII , qui disait qu'il avait 

' (1) Fatti yeneti,' di Francesco Vehoizzotti , lib. X. 



LIYRE Vli. 397 

le pouvoir de gouverner les rois avec la verge de fer, 
et de les briser comme des vases d'argile. 

Apres avoir reproch6 aux Vtoitiens leur ingratitude, 
le pontife les comparait a Dathan, a Abiron, a Absalon, k 
Lucifer ; leur ordonnait d'6vacuer Ferrare dans un mois, 
sous peine , pour le doge et le gouvemeur, d'encourir 
rexcommunication , et pour la r6publique, de voir 
tout son territoire mis en interdit. II serait d6fendu, 
sous les m^mes peines , a toutes les nations d'entretenir 
aucun commerce avec les V^nitiens , de leur rien ache- 
ter, de leur vendre ni marchandises ni provisions d'au- 
cune espece. Le doge et la r6publique seraientdi^pouill^s 
de tons les privil6ges , de tons les fiefs que le saint-si^$ 
leur avait accord^s. Tons leurs sujets seraient d61i6s du 
serment de fld61it6. Les V6nitiens seraient d6clar6s in- 
flimes^ incapables d'exercer, m^me chez eux, aucunes 
fonctions publiques, de comparaitre en justice , soit 
comme demandeurs , soit comme d^fendeurs ; de tester 
et d'h6riter. Leurs enfants , jusqu'a la quatrieme g6n6- 
ration , seraient exclus de toutes les dignit^s eccl^ias-^ 
tiques et s6culieres. Telle 6tait la peine de la d^sob^is- 
sance apres un mois de d^lai. Que s'ils y persistaient un 
second mois , le pape d^posait de leurs charges le doge 
et tons les officiers de la r^publique , affranchissait leurs 
d6biteurs de leurs obligations , cassait tons les contrats, 
confisquait les biens meubles et immeubles de tons les 
V6nitiens , requ6rait toutes les puissances de leur courir 
sus et de rMuire leurs personnes en esclavage. 

Ce monument de d^lire porte la date du 27 mars 
1309 (1). 

(1) Histoire Ecclesiastique, de Tabbe Fleuby, liv. XCI. 



398 HISTOIRC BE VENISE. 

suite de Ce scandaleux abusde Tautorit^ spirituelle dans une 
* nlwiToT cause toute mondaine n'^branla point les V6nitiens ; ils 
persisterent dans leur injuste detention , et le pape dans 
ses fureurs. 
vii. L'6v6que , te clerg6 , les momes de Venise , abaa- 

u^ic naoe. donnerent une teire frapp6e de mal^iotion ; le service 
divin Alt interrompu dans tout TEtat de la r^ublique , 
les fideles furent priv^s de la parole de Dieu et de tous 
les sacrements ; on n'obtenait qu*avec peine le baptdme 
pour les nouvedu-n6s. Une croisade fut pr^hee ; le 
tr6sor des indulgences fut ouvert k ceux qui se d6voue- 
raient pour la d6livrance de Ferrare , comme s'il se fftt 
^gi de la delivrance des lieux saints. Un cardinal vint se 
mettre a la t6te des crois6s , dont les Florentins renfor- 
<309. Cerent I'arm^e par une nombreuse cavalerie . Les troupes 
venitiennes , sous les ordres de Marc Querini , ^taient 
camp6es k Francolino , entre les deux bras du Pd qui 
se s6parent au-dessus de Ferrare. Cette position n'^tait 
que defensive ; mais outre que les V6nitiens ne se ju- 
geaient pas assez forts pour attaquer, ils avaient a garder 
la citadelle, qui 6tait leur point d'appui, a surveiller une 
ville populeuse , dont les habitants ne leur 6taient pas 
affectionn6s ; et ils ne pouvaient perdre de vue leur flot^ 
tille, stationn6e sur le fleuve, Les chaleurs de I'^t^ ren- 
dirent tres-p6nible k tenir cette position , d^k malsaine 
naturellement : lessubsistancesdevinrentrares, les ma- 
ladies firent des progr^s; Tarm^e demanda des renforts. 
II n'y avait que la population de Venise qui pAt les 
foumir ; on y concourut avec une ardeur digne d'une 
meilleure cause. Le sort d^signait les citoyens qui de- 
vaient marcher; on les relevait tous les quinze jours. 
Jean Soranzo i^tait )<e capitaine <le cette miliae^; mais, 



LIVRE VII. 399 

quelque diligence qu'on pi\t faire, des secours suffisants 
n'arriverent pas a temps pour prendre part a nn ccnnbat 
que le cardinal vint livrer a Tarm^e v^nitienne. Celle- D^faitedcs 
ci 5 compl6tem^Qt d^faite , se retira vers Fenrare. Les 
habitants , la voyant revenir en d6sordre , saisirent ce 
moment pour 6clater. Les troupes papales anriverent au 
4n4me instant, les bourgeois leur ouvrirent les portes; 
beaucoup de V^nitiens furent 6gorg6s : on porte le nombre 
de leurs morts a quinze mille (1); le reste se r^fugia 
dans la citadelle , ou le cardinal se disposait a les forcer; 
mais, au lieu de se determiner a y soutenir un siege, 
et a attendre des secours , a la v^rit^ fort incertains , 
Andr6 Vitturi et Raymond Dardi, qui y commandaient, 
se hftterentde sauver les debris de rarm6e et la flottille. • 

I!s s'embarquerent te 28 aoAt 1309 , abandonnant la 
forteresse , et descendirent le P6 jusqu'a la mer (2) , 
nori sans encourir le reproche d'avoir manqu^ de Cons- 
tance dans une d^ ces occasions p6rilleuses que la for- 
tune offre aux chefs pour que leur courage se distingue 
de celui des soldats (3). 

(t) Quelqnes autres disent beaucoup moins : 

« Fertur numeras oecisonmi una die quhiqiie millia ( f^ie de ele- 
ment rpar Bernard Guidon , recueilltepar Baluze, torn. I des f^ies 
des Papes qui ont resided Avignon ). Le coDtiniiateur de Baroniusdit 
six mille dans le combat, et beaucoup dans la ville. La Chroniqtce de 
Parme dit : « Tandem Venetiani conflieti et mortui fuerunt et necati 
bene numero septem miilium , et plus. » 

(2) Je n'ai trouv^ des details sur cette campagne que dans VHistoire 
de Paul MoROSiNi, liv. IX, et dans le X® liv. deS Fatti P^eneti de 
Vbbdizzotti. 

(3) Verdizzoti , dans son X* liv. des Fatti Feneti , raconte que Te- 
vacuation de Ferrare i\>ut lieu que par une deliberation du s^nat ; 
mais lui-m^e convient que le chdteau fut abandonn^ pendant que 
le cardinal Tassi^geait, et tons les autres historiens raeontent la prise 



400 HISTOIRG DE VEMSG. 

vni. Pendant que les V^nitiens perdaient cette ville fatale 

"^^V^ a leur gloire et a leur repos, le pape avail 6crit partout 

*rEOTow!*^ pour leur susciter des ennemis. Les rois de France, 

d'Angleterre, d'Aragon et de Sicile avaient regu ordre 

^ de mettre a execution les menaces de la buUe dans toute 

leur rigueur. Dans presque toute I'Europe on eut la 

honteuse faiblesse de violer le droit des gens et Tasile 

dd a des strangers. Les gouvemements eurent la mau- 

vaii^e politique de coneacrer par leur ob^issance une 

autorit6 si dangereuse pour eux-m^mes ; mais 11 y avait 

des jalousies a satisfaire et des rapines k exercer. 

En Angleterre on confisqua les biens des excommu- 
ni6s, on pilla les comptoirs, on d6pouilla les voyageurs. 
• En France ceux qui avaient port6 des marchandises 

pour les vendre dans les foires, les virent saisies et dis- 
pers6es par ordre du gouvernement. Leurs vaisseaux 
furent arr^t^s dans les ports. Ce fut bien pis sur toutes 
les c6tes d'ltalie, dans la Romagne, en Calabre, en Tos- 
cane, a G6nes surtout. Non-seulement tons les V6nitiens 
furent ruines, mais il y en eut de massacres. Un grand 
nombre d'entre eux se virent reduits en esclavage ; et, 
devenus un objet de commerce en vertu d'une buUe 
du pape, des Chretiens furent vendus par des chr^tiens 
a d'autres barbar.es. Ce fut un grand honneur pour nous, 
dit un historien v6nitien (1), que les Sarrazins ne fus- 
sent pas baptises. Venise , isol6e de toute I'Europe par 

de la ville comme je Tai rapporte. II faudrait pour concilier les deux 
parties de son r6eit que les Venitiens eussent tenu dans la ville plus 
longtemps que dans le chateau , ce qui n*est gu^re vraisemblable. 
Remarquez encore qu'il ne parle pas de la bataille perdue , ce qui in- 
dique assez son d^faut d'imp^tialite. 

(1) Storia civile e politica del Commercio de' f^eneziani, di Carlo- 
Antonio Mabin, torn. V, lib. Ill, cap. i. 



LIYRE VII. 401 

ranatheme, encore plus que par sa position, 6tait comme 
une plage empest6e au milieu de la mer ; nul ne pou- 
vait en sortir, et aucune voile amie n'osait y aborder. 

Gradenigo ne comptait pas seulement pour ennemis «. 
ceux que ses nouvelles lois avaient exclus de toute par- "^!?® ^^^^^ 

^ ^ p. Gradenigo 

ticipation au pouvoir , il en avait aussi pafmi les per- 
sonnages qui, accoutumes a une longue possession de 
Tautorit^, 6taient irrit6s de la partager avec des hom- 
ines nouveaux. Outre cela, tout ce qui pouvait frapper 
I'opinion populaire se r6unissait contre lui. Son regne 
n'avait eu d'eclat que par de grands revers, et I'interdit 
jet6 par le pape mettait le comble a toutes les calamit^s 
publiques. La disette, la cessation absolue du commerce, 
la difficulte de gagner sa vie, la privation de toutes les 
consolatioqs que la religion pent offrir aux malheureux, 
6taient de tristes r6sultats, dont la classe indigente de- 
vait surtout se ressentir, et qu'elle devait attribuer a la 
juste s6v6rit6 de la Providence, provoqu6e par les fautes 
du gouvernement. C'est une situation bien deplorable 
que d'avoir appel6 a la fois sur sa t^te la haine qui s'at- 
lache naturellement au pouvoir et le blftme qui suit 
toujours le malheur. II est moins permis aux princes 
qHi'aux particuliers de braver la haine, parce qu'ils ne 
regnent que par une espece de concession, et pour m6- 
riter Tamour des peuples. Le m6pris de I'opinion publi- 
que est en contradiction avec les sentiments qu'ils doi- 
vent manifester : c'est toujours une faute de le laisser 
apercevoir ; mais la nature avait donn6 a Gradenigo une 
de ces Ames in6branlables sur lesquelles la fortune et 
la contradiction ne peuvent rien. 

C'6tait personnellement contre lui qu'etaient dlrig6es 
les impr6cations. II avait amen^ les choses a ce point 

L 26 



402 HISTOIRE DB VSNISE. 

que Ton pouvait croire faire ua acte de patriotisiae en 
renversant le chef de I'Etat. Quoique la revolution aris- 
tocratique ne (id pas entierement coasonnn^e, car on 
n'^tait encore qu'en 1310, et elle ne le fut qu'en 1319, 
cette animadversion , qui avait coAte la vie a Bocconio 
et a ses complices , 6tait partag^e par des hommes bien 
plus dangereux. 

ses princi- Trois families, non-seulement patriciennes, mais des 
M^Z plus illustres, et que le sort n'avait pas exclues du con- 
seil, devinrent des points de ralliement autour desquels 
se grouperent tous ceux qui d^iraient un nouvel ordre 
de choses. EUesne laissaient pas6chapper une occasion 
de susciter des embarras au doge et de porter atteinte 
a sa consideration. Le doge, de son c6te, se servit de 
son influence pour leur faire subir plusieurs mortifica- 
tions, m^me des condamnations p6cuniaires. Plus 
d'une fois les rixes du conseil furent sur le point de de- 
venir sanglantes (1). 

LesQuerioi. Les Queriui ^taicut une maison puissante. lis se pr6- 
tendaient issus de I'illustre famille romaine des Sulpi- 
ciens ; et comme tels ils comptaient parmi leurs ai'eux 
I'empereur Galba, dont le nom avait ete porte par trois 
membres de cette famille, 61ev6s au dogat des le hui- 
tieme siecle (2). 

Les Dadouer. Lcs Badoucr , qui sont les mSmes que les Participatio, 
avaient ^t6 elev^s sept fois a cette supreme dignity. 

LcsThiepoio. Les TMepolo comptaient deux princes qui avaient 
occup6 le tr6ne pendant une partie du siecle qui venait 

(1) Casade Nobili di renetia, de Jean-Charles SiYOs; man. de la 
Biblioth. de Monsieur, n° 62. 

(2) Maurice Galbaio, doge en 764 ; Jean Galbaio, son fils, en 779, et 
Maurice Galbaio, fils de Jean , associ^ au dogat en 796. 



LIVRE VII. 403 

de finir ; mais le plus fort de leurs droits, ou du moins 
le plus juste sujet de leur ressentiment , ils le tiraient de 
ce Thiepolo qui n'avait point r6ga6, quoique appele au 
dogat par le suffrage du peuple. Si r616vation des uns 
leur enflait le coeur, I'exclusion de I'autre les blessait 
encore plus sensiblement. 

Ce Jacques Thiepolo, qui avait mauqu6 a sa fortune, 
en ne secondant pas le mouvement du peuple d^lar6 
en sa faveur , avait un fils nomm^ Bo^mont Thiepolo ; 
celui-ci, mari6 k la fille de Marc Querini, trouvait dans 
son beau-pere Tambition et le courage que son pere n'a- 
vait pas su montrer, Querini avait command^ pendant 
quelque temps la flotte de Yenise , et quoiqu'il n'eAt 
rien fait de hien remarquable , il avait re^u quelque 
lustre de ce commandement, parce qu'on le lui avait 
6te , et que son successeur, Andr6 Dandolo, avait eu le 
malheur de perdre centre les G^nois la d^slreuse ba- 
taille de Gurzola. 

Ce fut chez Marc Querini que se tinrent les premieres x. 
conferences , ou Ton s'occupa de rem6dier aux maux "*c^^*^"^ 
de I'Etat ; car c'est toujours sous ce pr6texte que se tra- **«8«- 
ment les conjurations. Ce patricien 6tait le chef d'une 
nombreuse maison , dans laquelle il trouva beaucoup 
d'hommes qu'il jugea dignes d'etre admis a la confi- 
dence de ses desseins. Outre son fils Benott et un de ses 
petits-fils, Bo&mont Thiepolo son gendre, et Jacques 
Querini son frere, le m^me que nous avons vu si anim^ 
dans le conseil centre I'usurpation de Ferrare , il initia 
dans ses projets huit autres personnages de son nom (1), 
dont un 6tait procurateui* de Saint-Marc. On voyait dans 

(1) Laarent, Nicolas, Paul, Durante, deuxPierre, Simon, et Thomas. 

20. 



404 HISTOIRE DE VENISE. 

cette conspiration irois generations a la fois, le fils, le 
pere et I'al'eul; deux Badouer (i) et plusieurs autres 
hommes, presque tons considerables, entre lesquels 
I'histoire nomme Andr6 Dauro, Jean MafFei, Pierre Bec- 
cario, Marin Baflb, Marc Yenier, dont la famille , depuis 
la prise de Constantinople, poss^dait Tile de Paros, Bor- 
sellino, Babilone, Michel Tetolo, Nicolas Vandalin, 
Frangois Basilio, Nicolas Barbaro, et plusieurs membres 
de la famille Barozzi. 
xi. Dans une de leurs assemblies, Marc Querini fit a ses 

de«*coniure8. ^^^is un cxpos^ rapidc de la situation de Venise depuis 
M^oicrtai I'^lection du doge regnant. Cette r^publique, accoutu- 
m^e a dominer sur les mers, avait vu son arm^e battue 
par les troupes d'Aquil6e. Les barques du patriarche 
avaient port6 la desolation dans Tile de Caorlo, et em- 
mene le gouverneur prisonnier. Enfin de Venise on avait 
vu Hotter sur Malamocco I'etendard d'un ennemi qui 
devait etre si pen redoutable, et on n'avait pas tire ven- 
geance de pareils affronts. 

Une flotte avait ete envoyee a Ptoiemais , mais elle 
n'avait fait que s'y montrer, et etait revenue, laissant 
cette ville en proie a des dissensions, qui avaient amene 
bient6t apres la perte des precieux etablissements de la 
republique en Syrie, la ruine, la captivite ou la mort de 
presque tons les Venitiens qui s'y trouvaient. Les vais- 
seaux avaient manque a ces malheureux , non-seule- 
ment pour se defendre , mais m^me pour se sauver. 

(1) Pierre Badouer et Badouer- Badouer. Tous ces noms sont dans 
VUistoire A^^ni^/ennedeDoGLiONi, liv.lV, dans les yinnales Feni- 
tiennes de Faroldo , et quelques-uns dans la lettre du doge ou 
cette conspiration est racontee. Marin Sanuto en donne une liste en- 
core plus nombreuse. 



LIVRE YII. 405 

Dans la guerre contre les G^nois on avait eommenc^ 
par des devastations y qui n'6taient pas plus profi tables 
que glorieuses. L'escadre, engag^e si imprudemment 
dans les glaces de la mer Noire , avait perdu la moiti6 de 
ses ^uipages , et on avait fini par 6prouver les plus 
hon tenses d6faites. Deux des plus belles flottes que la 
republique eikt jamais mises en mer avaient ^ an^an- 

ties. 

Bellet Justiniani avait d6shonor6 les armes v^ni- 
tiennes par ses pirateries dans rArohipel , et par le 
massacre des prisohniers. 

Enfin, venait la guerre de Ferrare. On avait soutenu 
un usurpateur pour usurper ses pr^tendus droits. Et 
quels 6taient-ils ces droits? D'etre bfttard et parricide. 
A quel titre Veaise devait-elle en h^riter ? Parce que ce 
monstre etait n6 d'une courtisane v6nitienne. Quels 
etaient les fruits de cette criminelle entreprise ? La haine 
de Ferrare, la honte d'une injustice et d'une defaite, la 
perte d'una arm6e , la guerre contre tons les peuples , 
I'ittterdit , I'isolement de Venise d'avec tout le reste de 
I'Europe : au dehors les propri6t6s saisies, les citoyens 
massacre on vendus conune esclaves ; au dedans la di- 
sette, lamisere, rexcommunieation, et les factions. 

Et c'^tait au milieu de tant de eirconstances d^sas- 
treusesque ledoge, n'ecoutant que son orgueil, comme 
aiurait, pu leiaire un prince convert de gloire, d6pouillait 
le peuple de ses droits les plus sacr6s, outrageait d'il- 
lustres families, en les declarant sujettes, dans un fitat 
ou la souverainet6 6tait Tapanage de tons, et cimentait 
ses odieuses usurpations par le sang du g6n6reux Boc- 
conio. 

« Ce doge , s'6cria Querini , ce doge anim^ de I'esprit 



406 iiistoihe be venise. 

« infernal (<), a d^ad6 tons les bons citoyens; il a 
«( sem6 la division dans les families , en en r^duisant 
« les membres k des conditions in^gales (2). II a foule 
« aux pieds les droits de ceux dont les glorieux anc6- 
« tres ont 61ev6 la puissance de cet fttat. II a oublie le 
<c courage des V6nitiens , qui n'h^siterent jamais a ha- 
te sarder leur vte pour le salut de la patrie. Aussi a-t-il 
« encouru la haine de tons. Grands et petits ont k lui 
. « reprocher le deuil de leurs families , renvahissement 
« de lews droits , la decadence , le peril de la r6publi- 
« que. Ce p6ril est imminent; mais le remede est dans 
tf nos mains. » 
piscoun de La^dcssus Thi^polo , prenant la parole , se livra a 
Thk^to. toule sa haine contre le doge , et prouva qu'on ne pou- 
vait sauYer r£:tat qu^en arrachant le pouvoir aux mains 
qui en abusaient. II ne manqua pas, en accusant I'ambi- 
tion du prince actuel, de rappeler la moderation du sage 
lacques Thiepolo, qui, unsiecle auparavant, avait abdi- 
qu^ cette dignity. II compara les desastres dont on avait 
k g6mir avec le rfegne glorieux de Laurent Thiepolo , 
son aieul , vainqueur de& G^nois en Syrie , et qui avait 
forc6 ritalie k reconn«Jtre la souverainetede Venise sur 
I'Adriatique. « Si mon trisaieul , dit-il , s'est d^pouille 
« volontairement du pouvoir, apr^s avoir donn6 de sa- 
oc ges lois ; [^ son fils a p6ri sur un glorieux 6chafaud , 
« victime de la bailee de Fempereur, qu'il avait encourue 

(t) Questo dose sphito da spirito diabolico , ete^ Ge discours est rap- 
port^ par AMELOt DE LA HoussATB, dans ses remarquesa ta suite d» 
SQBi Histoire du Gouvemement de Venise, U e$t avssi en substance 
dans VHistpire de P. Mobosini, liv. IX. 

(2) Histoire duGpuvemement de Fenise, par Amelot de la Hous- 
SAYE, page 4. 



LIVRE VII. 407 

<c par son d^vouement a la r^publique ; si mon a'leul 
« a illustr6 Venise par des victoires , j'ai vu ces emi- 
a nents services noblement recompenses par Famour 
<K de tons les bons citoyens, lorsque leurs suffrages 
€c unanimes appelaient mon pere a la dignity supreme. 
« Les ambitieux qui eonspiraient d^ lors contre vos 
« droits sentirent que sous un pareil doge ils ne pour- 
« raient consommer ieur usurpation, II lour faliait un 
« esprit dur , altier , opini&tre , pour favoriser l*6tablis- 
cc semen t de la tyrannie , et Gradenigo fut eiu au me- 
« pris de la voix publique. 

« Gette exclusion de mon p^re ne fut pas seulement 
« une insulte a ma famille , ce fut un outrage pour 
« tons les citoyens. J'ignore quels nouveaux malheurs 
cc peuvent m^oiacer la patrie ,apres son asservissement 
« et sa ruine ; mais je sais qu'il m'est reserve , pour 
«c prix des services de mes aieux ^ de passer honteuse- 
« ment ma vie sous les lois d'un maitre insolent. Si je 
« m'y r^signaiSy je ne me souviendrais pas de ma nais- 
« sance , et je ne serais pas digne de me trouver ici (1 ). » 

U n'y avait que la perte du doge qui pftt sauver 
rhonneur des families et assurer la paix de TEtat. 
Thiepolo proposa d'attaquer Gradeni^^ de le renverser, 
d'arracher le pouvoir a tous ses adherents j et de mas- 
sacrer quiconque entreprendrait de faire r^eaBtance. 

Jacques Querini, frere de celui chez qui se tenait Discounde 
I'assembiee, trouva que son neveu avait laiss6 percer Queri!^. 
dans son discours trop d'emportement et surtout trop 
d'ambition. Ge patricien 6tait un esprit sage et modern , 



(1) La substance de ce cUsoours est dans VHisioireAe Paul Mo- 
ROSiNi, liv. IX. 



408 HISTOIRE DE \EN1SE. 

qui , par la m^me raison qu'il s'^tait oppose a rimpru- 
dente usurpation de Ferrare, croyait devoir 6carter tous 
ies partis violents. « Sans doute, dit^il (l)^ il serai t a 
cc desirer que ies chefs du gouvemement montrassent 
a plus de sagesse , plus de moderation , plus d'abn^a- 
a tion de leurs int^r^ts personnels ; mais est-ce en imi- 
« tant leurs exces qu'on espere en trouver le remede ? 
« Un ancien a dit que Ies hommes doivent r6v6rer le 
a pass6 , se soumettre au pr^sent^ d6sirer de bons prin- 
ce ces , et supporter Ies leurs tels qu'ils sont (2). Je ne 
c( sais rien de si fatal a un £tat que Ies commotions j Ies 
« changements de gouvemement : ces revolutions ne 
c( laissent pas m^me a ceux qui en sont Ies auteurs le 
a pouvoir d'en arr^ter Ies funestes consequences. En- 
« tratnes imprudemment par leur patriotisme , ils de- 
« viennent bientdt Ies instruments des pervers qui se 
a sont r^unis a eux. Je vous conjure de vous d6fier de 
« votre zele , de ne pas prendre la passion , la ven- 
tf geance pour un sentiment plus noble. Vous voulez 
« sauver I'^tat : estK^e qu'il n'y a pas d'autre moyen 
« que de le dechirer ? Ne vaudrait-il pas mieux s'unir 
« pour faire pr6valoir dans Ies conseils tout ce que r^- 
« clame le veritable inter^t de la republique ? Venise 
<c est divisee par des factions ; mais si nous cedons a 
« nos ressentiments 9 quelque justes qu'ils puissent 
a etre , ne rendons-nous pas le retour de la paix plus 
cc difficile ? Je vois ioi des hommes dont Ies noms rap- 
V pellent Ies actions Ies plus glorieuses et Ies plus 
cc utiles a la patrie ; qu'ils daignent se souvenir de ce 

(1) Hisioire de Paul Mobosini, Hy. IX. 

(2) Ulteriora mirari, praesentia sequi ; bonos imperatores votis expe- 
tere, qualescumque tolerare. (Tacite, Hist,, liv. IV. ) 



LIVRE VII. 409 

« qu'ont fait leurs ai'eux , et qu'ils n'exposent pas cet 
« illustre heritage au gr6 d'une passion qui conseille 
« la r6 volte et le meurtre pour ramener I'ordre et la 
« paix. » 

« Mon frere , reprit Marc Querini , vous avez dit «^p»qac de 
« qu'il n'y avait rien de si fatal a uu Etat que les r6- 
« volutions : tout le monde le sent comme vous ; mais 
« c'est pr6cis6ment ce que nous avons a'reprocher au 
« gouvemement actuelde notre r6pubUque. II d6place 
« et denature le pouvoir ; il nous fatigue par ses usur- 
« pations, il nous plonge dans une inquietude hu- 
« miliante sur la stability de notre condition. Vous se- 
a riez-vous attendu que les hommes les plus honorables 
« fussent rejet^s dans la classe des sujets ; qu'il leur fAi 
« interdit mSme de m6riter a I'avenir un rang d6ja si 
« noblement acquis? C'est la cependant ce que nous 
a voyons ; et au profit de qui se sont op6r6s ces change- 
« ments? Le peuple a ^ d6pouill6 de tons ses droits. 
« Les citadins ont 6t6 r6duits a la condition des popu- 
c( laires,»et sont plut6t blesses que dMommag6s par 
« r616vation de quelques-uns des leurs. Les anciennes 
(c families sont divis6es en trois classes ; les unes sont 
« sujettes , les autres en proie a la discorde ; les plus 
« favoris6es sont celles qui ont 6te maintenues dans un 
€( rang ou elles auront d^sormais des inconnus pour 
« ^gaux . On a dit peut-6tre que ces changements avaient 
« pour objet le mainjtien de Tordre dans la r6publique ; 
« mais depuis cent cinquante ans , depuis qu'un doge 
« fut massacre pour avoir perdu une arm^e , et apport6 
« la peste , I'ordre public n'a et6 trouble que deux fois : 
« en 1268, lorsqu'au milieu de la disette on voulut 
a etablir un imp6t sur le pain , et dans ces demiers 



4i0 HISTOIRE DE VENISE. 

« temps , iorsque le peuple voulut recouvrer son droit 
« de nommer le doge. La r6publique ne pent pas trou- 
a ver un avantage 1^ oil aucun de ses citoyens ne trou ve 
« le sien. Cette revolution n'a done favoris6 aucun 
« int6r6t. Je me trompe; elle a servi la passion de 
a Gradenigo , son ressentiment contre le peuple et sa 
« haine contre les nobles qui n'avaient pas -partag^ 
« ses projets" criroinels. II n'y a plus de nobles que 
« ceux qu'il a bien voulu choisir ; d^sormais nous da- 
ce tons tous de son regne. Maintenant, je le demande, 
« croyez-vous qu'il soit possible de le ramener a des 
« sentiments plus justes , k cette moderation que nous 
« devons tous nous proposer? Esp^rez-vous acqu6rir 
cc assez d'influence dans les conseils pour la faire 
« pr6valoir?^ Est-ce avec de la moderation qu*on rd- 
« prime la violence? 

« Sans doute nos ai'eux nous ont fray6 un honorable 
« chemin ; mais ils rougiraient de nous si nous consen- 
« tionslAchement^etre d6pouiliesdespr6rogativesqu'iIs 
« nous ont acquises , et de la liberty qui appartient an 
« moindre citoyen de cet fitat. Nous tirons aujourd'hui 
<c de I'illustration de nos ancAtres ce pr6cieux avantage, 
«qu*onne pent nous supposer aucune ambition person- 
« nelle lorsque nous reclamons la conservation desdroits 
« de tous. Le tr6ne m6me n'a rien qui puisse ajouter a 
a la grandeur de nos families ; Vos aieux et les miens 
« Tout occupe dans un temps ou la couronne 6tait plus 
ic independante ; les Badouer ont foumi sept doges, aux 
K premiers si^cles dela r6pubUque ; les Thiepolo y sont 
(c mont6s avec gloire , et ont su en descendre. Qu'au- 
<< raient fait nos ancAtres si on e6t tente de leur ravir 
« leiirs droits ? L'histoire nous r^pond en nommant vingt 



LIVRE V!I. Hi 

« doges chass^ du tr6ne ; pr^ipitons^n celui-ci, etque 
« sa chute , vengeant le peuple et nos families , rende 
« a la republique la paix et la splendeur qu'elle a per- 
« dues sous le regne et par la faute de Gradenigo. Son 
« insoleuce nous met dans la n^essit^ de tout soufTrir 
« ou de tout oser. » 

Apres ce discours, ce ne fut qu'un cri dans I'assem- 
h\6e Gontre le doge. On r6solut de tout hasarder pour 
sa perte, et le sage Jacques Querini, en d6pk>rant 
tes suites que pouvait avoir cette resolution, resta 
fiddle a un parti datis lequel il comptait presque tons 
les siens. 

II ne fut pas difficile aux conjures de faire entrer xil 
dans leur projet beaucoup de citadins. Ghacun de ces ^cwJur^T 
personnages disposait d'un grand nombre de populaires, 
et Us s'6taient associ6 une vingtaine de pr^tres (1). 
Quand ils firent le recensement de leurs forces , ils se 
jugerent en 6tat d'attaquer k main arm^e un gouverne- 
ment qui , dans un moment de surprise , n'avait que 
peu de troupes k appeler k son secours. 

Cependant Badouer leur fit observer qu'au moment 
de Tex^cution on ne trouverait peut4tre pas pr6ts tons 
ceux sur lesquels on aurait compt6. II proposa de s'as- 
surer, dans tons les cas, la superiority des forces en 
appelant du secours de Padoue, qui pmirrait foumir un 
renfort considerable. 

Padoue etait une cite jalouse, dans laquelle il ne de- 
vait pas 6tre difficile de trouver des ennemis du gon- 
vemement v6nitien. Badouer y exergait une grande 
influence : cette ville avait 6te le berceau de sa maison ; 

(1) Jean Charies Stvos les nomme dans sa Chronigue. 



412 *HIST01RE DE VENISE. 

quoique Y^oitien, il en 6tait dans ce moment le premier 
magistral (1). II s'offrit a n6gocier pour I'envoi de ce 
secours, dont on reconnut unanimement Futility. 

Toutes les confidences d^licates qui pouvaient lier a 
ce grand dessein ceux qui devaieirt concourir a son exe- 
cution furent faites avec la prudence et I'adresse con- 
venables. Chacun s'assura par divers moyens du de- 
Youement des prol^taires qu'il comptait parmi ses clients . 
Quant a ceux avec qui on ne pouvait se dispenser de 
quelque r6v61ation , on ne leur fit entrevoir que le pro- 
jet de r6clamer des droits que tout le monde regrettait, 
mais de les r^clamer assez hautement pour obtenir 
justice. 

Pendant que tout cela se tramait , la conduite de cha- 
cun des principaux conjures fut tellement circonspecte, 
que pas un n'attira sur lui le moindre soup^on et ne 
foumit a la fortune I'occasion de le trahir. 

Badouer r6ussit compl^tement k s'assurer d'un puis- 
sant secours qu'on ferait venir de Padoue. 

II fallait se pourvoir des armes que Ton mettrait a la 
main de tons les prol6taires r6unis au moment de rex6- 
cution. Les armes 6taient alors conserv6es dans les an- 
ciennes maisons , comme objet de luxe ou comme tro- 
ph6e. Tons ces nobles guerriers en avaient une grande 
quantite; la frequence des armements pour le commerce 
maritime donnait beaucoup de pr6textes et de moyens 
pour en rassembler. On en fit venir du dehors, et les 
palais des principaux conjures devinrent des arsenaux 
ou se pr^parait en silence la perte du gouvemement et 
du doge. 

(1) Fatti yeneti, di Francesco Vebdizzoti, lib. XI. 



Leur plan. 



LIVRE VII. 413 

Quand toiites ces dispositions furent termin6es , on se 
r6unit pour arr^ter le plan et le jour de rex6cution. On 
vit avec joie qu'on avail des forces suffisantes j)our comp- 
ter sur le succes; tout I'avait second^, rien ne Tavait 
compromis. 

Venise est divis6e en deux parties principales par un -mu 
grand canal , sur lequel il n'y a qu'un pont. Ce pont 
joint la petite tie de Rialte au quartier qu'on appelle la 
Mercerie , quartier populeux , rempli de boutiques , et 
dont les rues conduisent a la place Saint-Marc , oil est 
le palais ducal. Le palais Querini 6tait situ6 sur la place 
de Rialte. On congoit de quelle importance 6tait Toccu- 
pation de ce pont, qui ^tablissait la communication entre 
les deux moiti6s de la ville , et quel avantage les rues 
6troites qui forment le labyrinthe de Venise offraient 
a des conjures. Maitres du pont de Rialte , ils pouvaient 
se porter partout , et Vennemi , en supposant qu'il eAt 
des forces , ne pouvait les d6ployer que sur un seul 
point, sur la place SaintrMarc. II fallait done le pr6venir 
dans cette position; et s'il y 6tait pr6venu, ses troupes ne 
pouvaient plus qu'errer sans se r^unir, expos6es a 6tre 
arr^t^es, dans chaque rue, par une poign6e d'hommes. 

On 6tait alors au mois de juin 1310. On convint que 
les principaux conjures rassembleraient pendant la nuit 
tous ceux qu'ils avaient engages dans le parti , qu'a- 
vant le jour ils les conduiraient sur la place de Rialte , 
devant le palais Querini; que la Bo6mond Thiepolo 
prendrait le commandement , qu'il traverserait rapide- 
ment le pont , se porterait avec sa troupe sur la place 
SaintrMarc , investirait le palais ducal, en forcerait 
I'entr^e , et s'emparerait du doge, sans h6siter a le mas- 
sacrer en cas de resistance; qu'on proclamerait sur-le- 



414 HISTOIRB DB VBMISE. 

champ la revolution op^reedans le gouverneineiity c'est- 
a-dire le retour de I'ancien ordre de chores existant 
avant la r6forme du grand conseil, et qu'on resterait sous 
les armes daus la place Saiut-Marc jusqu'a Tarriv^ 
des Padouans amends par Badouer. Ce renfort amv6 , 
les diverses troupes des conjur^ devaient se r^pandre 
dans les quartiers de la ville , se rendre maitresses de 
tous les etablissements publics, notanunent de Tarsenal, 
et agir selon les occurrences contre ceux qui voudraient 
s'opposer a la revolution. Tel 6tait le plan; Texecution 
en fut fix^e au 15 juin. 
XIV. Le 14 Badouer partit pour Padoue, ou il alia se 
fenuep^s^ mettrc a la t6te de ceux qu'il avait gagn6s. Dans la 
'* comre'ir* soiree et pendant la nuit tous ceux qui devaient prendre 
paiais. part ^ QQiiQ grande entreprise se gUsserent sans affec- 
tation J en silence , et par diverses issues j dans les mai- 
sons oil des annes avaient 6t6 pr6par6es pour ieur 6tre 
distributes. La nuit avan^^it ; ces troupes de ccmjures 
se mirent en marche avant le jour, et se rendirent sur 
la place de Rialte ; la Querini sortit de son paiais avec 
Thiepolo; les principaux chefs de I'entreprise se r6pan- 
dirent dans les rangs, exalterent I'imagination de ieurs 
gens par toutce qu'il y ade plus puissant sur leshommes, 
le butin , la gloire, la vengeance , la patrie et la liberty. 
Thiepolo et son beau-pere portaient sur le front une 
noble assurance. Tous 6taient 6galement determines a 
deiivrer Venise de la tyrannic. 

Au lever du soleil, un deces violents orages qui sent 
assez frequents dans cette saison vint retarder ce jour 
si impatiemment attendu, et qui allait etre si terrible. 
Le tonnerre, Tobscurite, la pluie qui tombait par tor- 
rents, mirent quelque desordre parmi les troupes des 



LIVRB VII. 4f5 

conjures ou ralentirent les dispositions que leurs chefs 
avaient a faire. Le vent soufflait avec imp6tuosite ; les 
vagues en fureur assi6geaieut Venise , sinistres avant- 
coureurs d'une autre temp^te qui allait 6clater . Les con- 
jures virent, dans ce d6sordre de la nature , un favo- 
rable presage. Thiepolo, pour occuper cette multitude , 
lui laissa brAler les archives d'un tribunal qui se trou- 
vait dans ce quartier ; de cette expedition on passa au 
pillage d'un grenier public , et du pillage du grenier a 
celui des boutiques voisines. Cependant la temp6te con- 
tinuait ; il 6tait impossible qu'un rassemblement si tu- 
multueux, qui avait d6ja 6veill6 une partie de la ville, 
n'eAt pas r6pandu Teffroi dans d'autres quartiers; le 
doge devait en 6tre d6ja inform^ ; on ne pouvait guere 
esp^rer de le surprendre : il avait eu le temps de se d6- 
rober a la recherche des conjures. 

Thiepolo se d6cida a se mettre en marche au milieu 
de cet 6pouvantable orage. Sa troupe se divisa en deux 
parts : Marc Querini et son fils Benoit conduisaient 
Tune , Thiepolo prit I'autre sous son commandement. 
Ges longues files de gens ann6s traversaient des rues 
6troites, en agitant leurs 6p6es et leurs drapeaux, sur 
lesquels on lisait le mot liberty : cette ville , toujours 
si silencieuse, retentissait du bruit des armes. Ce fut la 
troupe de Querini qui d^boucha la premiere sur la place 
Saint-Marc. Quel fut T^tonnement de ce chef des con- 
jures d'y voir une ligne d'hommes sous les armes, qui 
n'6taient ni la troupe de Thiepolo ni les Padouans que 
devait amener bient6t Badouer ! 

Voici ce qui s'^tait passe pendant la nuit. Aucune xv. 
impnicbnce, aucune indiscretion n'avait et6 commise prta^^wie 
dans une affaire qui exigeait le concours de tant de per- **"se. 



416 HISTOIRE DE VENISE. 

sonnes; mais le doge <gtait aussi vigilant que hardi. La 
reunion des conjures dans les maisons ou on leur avait 
donn^ rendez-vous pendant la soir6e du 14 n'avait 
pu se faire sans 6tre remarqu6e. II en avait 6t6 rendu 
compte k Gradenigo, qui sur-le-champ avait p6ii^tr6 
I'objet de ces rassemblements, et vu toute l'6tendue du 
peril , sans s'en laisser effrayer. 

D'une part il avait d6p6ch6 des agents pour observer 
les maisons qu'on lui avait d6sign6es; de Tautre, il avait 
envoy6 aux gouveraeurs des ties les plus voisines, no- 
tamment a Ugolin Justiniani, qui commandait a Ghiozza, 
I'ordre de venir en toute diligence a Venise, avec le plus 
de troupes qu'ils pourraientr assembler. En m^me temps 
il avait appel6 aupres de lui ses conseillers, les officiers 
de nuit, les chefs de la quarantie, les avogadors, et plu- 
sieurs des nobles qu'il connaissait pour d6vou6s a son 
parti. La il leur avait d6clar6 ce qu'il venait d'appren- 
dre, et ce qu'il jugeait qu'on avait a craindre : a chaque 
instant les agents qu'il avait r6partis dans la ville ve- 
naient lui rapporter qu'on avait remarqu6 pendant toute 
la nuit du mouvement dans telle maison ; qu'on y dis- 
tribuait des armes; puis , qu'une troupe s'6tait mise en 
marche, et se dirigeait vers la place de Rialte, vers le 
palais Querini. On vit clairement que cette place 6tait 
le point principal de ralliement, et que cette entreprise 
avait pour chefs les Querini et les Thiepolo. On n'avait 
. que le reste d'une nuit tres-courte pour se preparer a 
la d6fense. 

Sur-le-champ on d^garnit les ftostes les moins impor- 
tants de Venise , pour porter sur la place Saint-Marc 
toutes les troupes dont on pouvait disposer. On fit ve- 
nir des ouvriers de I'arsenal. Tons les membres du 



LIVRE VII. 417 

conseil furent avertis , chacun amena ce qu'il avait de 
gens sArs. Marc Justiniani, a qui, dans cette impor- 
tante conjoncture, le commandement fut confi6, se trou- 
vait a la t^le d'une force d6ja imposante, lorsque Marc 
Querini d^boucha sur la place, suivi de tons les siens. 

Des qu'elles se virent, les deux troupes n'h^siterent xvi. 
pas a se charger, et ce fut avec la fureur qui caract^rise ^j^pfaVe"*^ 
les guerres civiles. EUes criaient Tune et I'autre : Vive saint-Marc. 
Saint-Marc ! On combattait sans pouvoir juger encore 
pour quel parti la fortune allait se d6clarer. Dans cet 
instant les troupes que le gouverneur de Chiozza ame- 
nait , d'apres I'ordre que le doge lui avait exp6di6 dans 
la nuit , arriverent sur le champ de bataille , et prirent 
part a Taction. La partie devint in6gale ; cependant 
Querini soutenait le combat, mais avec d6savantage. 
Thiepolo, Badouer, ne paraissaient point. 

La marche du premier avait 6t6 retard^e par le d6- 
sordre que le pillage avait mis dans sa troupe ; enfin il 
d6boucha sur la place par la rue de I'Horloge, et le doge 
en personne s'avanga pour le repousser avec ce qui 
restait de troupes disponibles, et les nobles, qui for- 
maient un corps de reserve. 

Pendant ce combat g6n6ral, le bruit se r^pandit que 
Querini venait de voir tomber son fils a ses c6t6s ; un 
moment apres on dit qu'il 6tait lui-m6me frapp6 d'un 
coup mortel. Cet 6v6nement exalta les uns , jeta du d6- 
couragement ou de Th^sitation parmi les autres. La 
troupe de Querini mit en effet moins de vigueur dans 
sa resistance. Marc Justiniani sut en profiter, redoubla 
vivement ses attaques, et refoula cette partie des assail- 
lants dans les rues voisines, ou les moins determines 
profiterent de quelques detours pour s'echapper. 

L 27 



418 HISTOUi: DE YBN1SE. 

XVII. Tbiepolo , voyaot qu'il r^stait seul a combattre sur la 
«S«*r^ Pl^^ Saint-M^rc, d6«e«p6ra du succes de son attaque ; 
il r^plia $a troupe sao^ t)eaucoup de d^sordre, ce qui 
est asse^ difficile daas de talles occasions et avec de teb 
soidats, et op^ra sa retraite vers le pont. Comme il 
passait dans la rue de la Mercerie j suivi d'un page a 
chevaly qui portait un ^tendard, une femme du peuple 
lui lan^a du haut d'une fen^tre une 6norme pierm^ qui 
'n'atteignit que le page, qu'elle 6orasa. 

Arriv6 au pont du graud canal 9 le chef des conjures 
s'empara de toutea le9 barques, )e$ fit passer "i^ur Tautre 
bord, coupa le pont, garnit de soldats une maison qui 
le dominait, et se fprtifiadansBialte, Cela prouve que sa 
troupe n'^tait pas en d6sopdref et qu'il n'6tait pas vive- 
ment poursuivi. 

Pendant ce tenips^la Bftdo^^r d^barquait dans Venise 
avec les Padouans; niai$ au mSme instant arrivaient 
des troupes, que Frangois Dandolo et Marin Delfino ame- 
naient des iles voisipea. EUes <;hargerentces strangers, 
qui croyaient venir au pillage et non pas au combat. 
Badou^r, m^\ »ecood6 par gea soldftts, se vit environn6, 
et tomba vivant entre les mains de oeux qu'il venait 
d6tr6uer. 

Tbi^polo, retire dan;$ lU^lte , pouvait y prolonger sa 
r6sistwee t il p«f «it qu*il s'y luaintint pendant quelques 
jQurs ; mm eette resistance n'avait plus d'objet , il de- 
vait 6tre forc^ dm^ ce poste t6t ou tard, il ne pouvait 
pas se flatter de retenir plui^ longtewps^ dans une cause 
si p6rilleujse et d6«ormais d^esp6r6e , une multitude a 
qui il sufBsait de se d6ba»dier pour (§tre a pen pres aCire 
de rimpunit^. 

Le doge, pour hAter la defection des eonjur6s, fit an- 



LIVRE VII. 419 

nonc^r une amnistie. II envoya inline des parleipen- 
laires aThiepolopourl'exhortera faire cesser i'effuslion 
du sang venitien. Thiepolo comprit qu'il n'y avait point 
de F^sultat a esp^rerd'une n^gociatioa, ni de foi a faire 
sur de telles pi*omesses. Les troupas marchaiant pour 
Tassailiir; on allait lui couper la ratraite. II s'embar- 
qua avec quelques amis, etse refugiahorsduterritoire 
de la r^ublique (1). 

Telle Alt Tissue de cette memorable journee, de cette nenexions 
grande entreprise conduite avec tant de prudence, et 
dejouee par le courage et Tactivit^ d'un homme. Que- 
rini avait m^t^ ses moyens a loisir, et les avait disposes 
habilement. Gradenigo cr^a les siens en quelques heu- 
res. On ne peut reprocher qu'une faute aux conjures, 
ce fut le pillage, «qui leur fit perdre du temps ; mais 
quand Thiepolo serait arrive sur la place Saint-Marc 
au$sit6t que sou beau-pere , ils n'en auraient pas moins 
trouv^ les troupes du doge prates a les recevoir; les 
gouverneurs des iles voisines n'en seraient pas moins 
arrives avec des renforts. II aurait fallu combattre l^oii 
Ton s'^tait flatty de surprendre ; le reste aurait ^t^ re- . 
mis a la fortune. Les conjurations ^tant en g^n^ral une 
entreprise du faible centre le fort, le merite de celui qui 
les con^it n'est pas de risquer un combat ou Ton ne 
puisse esp^rer le succes que du courage ou du hasard , 
mais de faire des dispositions telles que I'ennemi n'ait 

(1) Les details de cette action m*ont ^te foumis principalement par 
Vbbdizzotti , dans le liv. II des FatU f^eneti , et par une lettre de 
Gradenigo lui-m^oie, ou il raconte la conjuration. Cette lettre est rap- 
portee par le continuateur de Dandolo, et par Raynaldo , dans ses 
Annates Ecclesiastiques, qui font suite a celles de BABONius,t. IV. 
Le doge y declare qu*il u*eut connaissance de ce dessein que dans la 
unit qui en prec^a Tex^ution. 

L 27*. 



1 



420 HISTOIRE DE VENISK. 

pas le temps ou les moyens de d^ployer ses forqds : 
Fhabilet^^ surtout qnand on est le plus faible, consiste 
a attaquer avec avantage. 
xvHi. Apres la victcrire, on s*occupa non moins vivement de 
coDjur^ fa punition des conjur^. Marc Querini, Benott son S\s, 
furent trouv^s parmi les morts, ainsi que Jean MafTei 
et Pierre Beccario . Badoner et Marin Barozzi , qui avaient 
^t^ faits prisemniers dans le combat, furent d^capit^s ; 
la corde fit justice de tons les populaires pris les armes 
a la main . La r^publique ne connaissait pas cette maxime 
que, dans les temps post6rieiirs, Elisabeth , reine d'An- 
gleterre, recommandait a Henri IV(1) : Apres une cons- 
piration d6couverte, le moyen le plus sAr de dispenser 
ou de ramener les complices, c'est de n'avoir pas I'air 
de les connattre ; au lieu que les poursuites les obligenl 
a se tenir unis et k chercher de nouveatix partisansr. 
Plusieurs cdhjur^s qui s'6taient soustraits au suppliee, 
et dont lai^te avait et6 mise k prix, furent assassin^i?. 
Les histonens ajoutent que les autres se virent rel6gues 
a Milan, a Parme, aG^es, a Tr6vise, avec defense de 
rompre leur ban, sous peine de la vie. Je ne saurafs 
comprendre comment la repubKque les aurait exiles 
dans des pays on son pouvoir et sa surveiHance ne s'6- 
tendaient pas. Cette demence n'6tait pas dans le carac- 
tere des bommes qui gouvernaien t ators . II est plus vrai- 
semblable que ces conjures ne durent la vie qu'a Ta- 
sile qu'ils trouverent chez Tetranger. Jacques Queruu 
porta sa t6te sur I'^chafaud, victime de sa fid^iit^ dans 
une entreprise dont il avait corabattu le projet. 

Les palais des Querini et des Thiepolo furent rases ; 

(I) Memorie ripeon(iUe,.d\ Vittorio SiKi , t. I , p. 169. 



LIVRE VII. 421 

on eiTaga partout leurs noms et leurs armes ; leurs biens 
et ceux de beaucoup d'autres furent confisqu^s ; on as* 
signa une pension a la femme qui avait voulu 6craser 
ThiepolOy et un service solenael fut institu6 pour rendre 
graces a la Providence et perp6tuer le souvenir de la 
victoire remport6e sur ceux qu*on 6tait desormais en 
droit de qualifier de rebelles (1). 

Quand on revint sur toutes les circonstances de ce xi^. 
grand ^v^nement^ on fr^mit du danger qu'on avait d^^- 
couru. Si une conjuration dans laquelle 6taient entr^s "SJcouvT' 
tant de personnages , qui avait mis en mouvement une *^|*^^J[*' 
partie de la population et appel^ du secours d' une ville ^ '* .«»i"- 
v(xsiney avait pu ^tre tram6e dans Yenise sans qu'on en 
soup^nn&t m^me I'existence^ que n'avait-on pas k 
craindre encore tons les jours, surtout tant qu'il existe- 
rait quelques restes de ce levain qui avait occasionnd 
une -si grande fermentation? La terreur dure plus. que 
le danger, et sou vent nous pr^cipite dans un autre. 

Les membres du grand conseil, encore ^pouvant^s, 
crurent qu'ils ue pourraient jouir avec s6curit6 de leuir 
nouvelle puissance qu'apres qu'une commission auralt 
d^couvert et signal^ tout cequi restait d'ennemis secrets 
du gouvernement , comme si une autorit^ qui tend k 
s'agrandir ne 3'en faisait paa tons les jours de nou- 
veaux, 

(1) U existe aux archives d^saffakes etrang^r^s un ipamisccit intitnlq : 
Memorie intomo alT accadutoper il consiglio d^ died, 1628, dans le- 
qael , a propos d'une sentence d'exil prononc^ centre le cavalier Zeno, 
on rapporte un discours de ce patriden, ou ii dit que Sabellicus a 
d^bite beaucoup de fausset^ sur la conjuration de Bo6mond Thiepolo, 
et que cet homme, qu'il a represent^ oomme un traitre, n'avait fait 
que poursuivre ia vengeance d'anciennes injures qu'il avait revues du 
dogeP. Gradenigo. 



1 



422 HISTOIRE DE VENISE. 

On jugea le p6ril encore tellement imminent^ que Ton 
cr^ uoe autorit^ dictatoriale apres la victoire. 

Un conseil de dix membres fut Domm^ pour veiller a 
la siiret6 de I'Etat. On Tarma de tous les moyens ; on 
TafTranchit de toutes les formes, de toute responsatHlit^; 
on lui soumit toutes les t^tes. 
XX. II est vrai que sa dur6e ne devait Aire que de dix 

^otm' jours, puis de dix encore, puisde viogt (i), puisde 
Jte dclicnt ^^^^ ^^*s 5 ^^^ i' ^^* prorog6 six fois de suite pour le 
*• ^^" ***• m4me temps. Au bout d'un an d'existence il se fit 
confirmer pour cinq. Alors il se trouva assez fort pour 
se proroger lui^m^me pendant dix autres ann6es. Tout 
oe qu'on put obtenir h Texpiration de ce terme , ce fut 
que la nouvelle prorogation serait prononcee par le 
grand conseil; enfln, en 1325, cette terrible magistra- 
ture fut d6clar^ perp6tuelle. 

Ce qu'elle avait fait pour prolonger sa dur6e , elle le 
fit pour 6tendre ses attributions. Institu6 seulement pour 
connattre des crimes d'Etat , ce tribunal s'6tait empar^ 
de I'administration. Sous pr6texte de veiller k la sAret6 
de la r^publique , il s'immisga dans la paix et dans la 
guerre , disposa des finances , fit des trait^s avec V^ 
tranger, et flnit par s'arroger le pouvoir souverain, 
puisqu'il en vint jusqu'a casser m^n>e les deliberations 
du grand conseil , a en d^grader les membres de leur 
droit de souverainet6 , a les faire rentrer a son gr^ dans 
la classe des sujets, et k destituer un doge. Nous ver- 
rons successivement ces envahissements sur I'autorit^. 

m 

(1) Per indagazione del delitto e de' eomplici iii presa deliberazione 
del maggior eonseglio di create per died giomi il conseglio de' diecif 
ft pron>gato per altri dieci giorni^ poi venti. ( Govemo dello Stat» 
reneto, dal cav. Soranzo; man. de la Bibliot. de Monsieur, n* 54. ) 



LIVRE Vll. 423 

Enfin ce tribunal en cr6a dans la suite un autre, plus 
terrible que lui-m6me. 

Cependant, pour 6ter tout sujet de ressentiment aux 
anciennes families patriciennes que le hasard avait ex- 
clues du grand conseil, on y admit toutes celles qui 
n'avaient pris aucune part a la conjuration. 

Pierre Gradenigo mounit deux mois apres son triom- 
phe ; il n'avait pas encore cinquante ans. Sa mort fut 
attribute au poison; mais on n'a acquis k cet egard 
aucune certitude , et ce soupQon prouve seulement la 
haine dont il 6tait Tobjet. 



LIVRE VIII. 



Levee de Tinterdit. — Expedition contre les Genois. — R^volte de 
Candie. -* Guerre contre le seigneur de V^rone. — Acquisition de 
Tr^vise et de Bassano. ( 1 310 - 1S43. ) — Croisade de Smyme. — Sep- 
ti^me r^volte de Zara. •— Peste h Venise. ( 1348 - 1848. ) — Nouvelle 
guerre contre les Genois ( 1348 -1354 ). — Changements dans Tor- 
ganisation du conseil du doge. — flection et conjuration de Ma- 
rin Falier. ( 1354 - 1355. ) 



Apres la mort de Pierre Gradenigo, on mit a sa place . I^ 

..,111 . • * • •* MannGiorgi 

un vieillard de quatre-vmgts ans, ce qui annongait doge. 
I'existence de plusieurs factions rivales qui se balan- 
Caient. Marin Giorgi n'occupa le tr6ne que quelques 
mois (1) ; son regne ne fut signal^ que par une entre- 
prise infructueuse contre la yille de Zara, qui s'^tait R^voitede 
r6yolt6e pour la sixieme fois y s'autorisant de la buUe 
par laquelle les sujets de la r^publique 6taient d61i6s de 
leur serment de fid61it6. 

Sous le r^gne de Jean Soranzo, successeur de Marin Jeansoramo 

dOfC€* 

Giorgi, on entama une n6gociation avec les rebelles, et isn! 
on les ramena dans le devoir par la persuasion. 

II 6tait important de se r6concilier avec le pape, dont R^oncuia- 
la malediction avait de si dangereuses cons^uences. pap«tieT^ 
D6ja la r6publique lui avait envoy6 des ambassadeurs ^ ^ ^^ ^ 

(1) L'histoire attribute a Andr6 Navagier fait r^ner Marin Giorgi 
pendant dix ans et dix jours ; mais en cela elle difiere de toutes les 
autres chronologies, et notamment de VAri de verifier les Dates. 



426 HISTOIRE OE VEIflSE. 

qui n'avaient pu m^me ^tre admis. On fit partir une 
seconde ambassade , a la t^te de laquelle ^tait Frangois 
Dandolo. II se rendit a la cour de Q6ment V; et, apres 
avoir sollicit^ une audience , qui lui fut refus6e , il se 
pr^senta tout a coup pendant que le pontife ^tait a table, 
se jeta k ses pieds , demandant, avec beaucoup de lar- 
mes , la gr&ce des V6nitiens. On a 6crit que Tambas- 
sadeur, pour rendre cette action plus touchante, s'^tait 
rev^tu des habits d'un suppliant, qu'il avait une corde 
au ecu. Cela peut ^tre; ces marquee ext^rieures de 
sonmission n'avaient rien de nouveau dans ce si^cle, et 
avaient exalte des longtemps Torgueil de Tautorit^ 
pontificale. On ajoute que les cardinaux qui etaient 
presents oublierent la charit6 chr6tienne jusqu'a traiter 
Dandcrfo de chien, et que cet ambassadeur , prostern6 
aux pieds du vicaire de J6sus-Christ, ne murmtira point 
d'un si indigne outrage. La plupart des historiens ra- 
content que Dandolo, ayant r6ussi dans sa n6gociation, 
devint Tobjet de la reconnaissance publique , et que 
ce nom injurienx de chien, qui lui avait 6t6 dorni6 par 
des pr6tres insolents , devint ttn sobriquet honorable, 
parce qu*il attestait le souvenir que conservaient ses 
concitoyens de I'important service qn'il avait rendu k 
sa patrie. Cette anecdote, pen digne de la gravity de 
rhistoire, est d^mentie par un auteur d'un grand poids, 
par le doge Foscarini , qui d^montre (1 ) que plusieurs 
ancAtres de Dandolo avaient port6 le sumom de Cane, 
Le pape, aprfes avoir joui quelque temps de rhi^nri- 
liation des V^nitiens, 6couta leurs pri^s , et leva I'ex- 

(1) Delia Letterattrra f^ene^iana, Hb. Ill, note 338. H est possible 
que les eotrrtlsapiis du pape aiem fait alFnsion k ce nom, en fDjurfant 
I'ambassadeur. 



LIVRK VIII. 427 

communication, line paix de douze ans succ^a enfln 
a tantd'orages. Le commerce ramena I'abondance; on ^ 
fit des travaux pour dinger Iqs eaux de la Brenta , 
qui J en ensablant les lagunes / diminuaient la siiLvet6 
de Venise et la salubrity de Tair. L'arsenal^ d6vddt6 par 
des incendies , 6puis6 par des guerres malheureuses ^ 
s'agrandit, et reprit une nouvelle activity. Anm , lors* Guerre 

contre les 

qu'en 1 324 quelques eittreprises des 66nois rallum^rent c^nois. 
momentanement la guerre , vit-on quarante vaisseaux '^^' 
sortir du port et forcer, par une victoire, les n6gociants 
de P6ra a payer les frais de cette exp6diiion. 

Cette 6poque fut celle d'une nouvelle r^volte en Can- «• 
die. Le gouvemeur obtint quelques avantages assez si- clndie.^ 
gnal^s , sans cependant se rendre maitre du chef des 
rebelles. Pour y parvenir il lui 6crivit en termes flat- 
teurs , lui annongant le projet de le reconcilier avec la 
r6publique , lui faisant m^me entre voir des recompenses , 
des honneurs. L'exemple d' Alexis Calerge, que la r^pu- 
blique avait regu en gr^ce, s^duisit ce nouvean chef; il 
oublia qu'un rebelle ne doit jamais se fier a ceux contre 
qui il a pris les armes ; il se rendit aupr^s du gouvemeur, 
qui , sans autre forme de proems , le fit lier dans un sac 
et Jeter a la mer. Cette perfidie ralluma la guerre, et il 
fallut encore r^pandre du sang pendant deux ans pour 
recouvrer sur ces peuples une autorit6 si souvent m6- 
connue. 

Jean Soranzo mourut eo i327. Cedoge, qui arant 
de monter sur le trdne avait paru a la tdte des arm^ de 
de la r^publique, fut un de ceux qui m^riterent le mieux 
de la patrie. Zara recouvr^e sans effusion de sang, une 
courte guerre avec les 66nois termin^e par une victoire, 
une longue paix, furent les fruits de sa sagesse. II prouva 



428 HISTOIRR DE TEN IS E. 

que, m^me dans les £tats ou od ne laisse aux chefs qu'and 
autorit^ tr^fr-bomte, leur caract^re influe, pour le boo- 
heur ou pour le malheur public, dans les r^solntionsdu 
gouvernement , et que les princes ont toujours de Tau- 
torit6 quand ils ont de la moderation. 
"I- Venise vit avec joie Frangois Dandolo 61ev6 sur le 

D«^k>* tr6ne ; la couronne ^tait un juste dedommagement des 
^^; affronts qu'il avait essuyes a la cour pontificale. 
Guerre Ou avait , SOUS le regne pr6c6dent , forc6 les G6nois 
G^nois. de P^ra k payer une contribution , mais on ne s'^tait 
pas r^concilie avec cette r^publique. Ella avait en mer 
une escadre de six galeres, qui rencontra et prit deux 
vaisseaux v6nitiens. Aussit6t huit galores de Venise 
sortirent pour venger cette insulte; malheureusement le 
commandement en avait 6t6 donn^^ un officier inhabile. 
Thomas Viari , ayant rencontr6 les six galores g6noise5; 
les attaqua sans savoir profiler deTavantagedunombre. 
Lcscadre Battu compl6tement , avant vu cinq de ses vaisseaux 

v^nitienne * •' ^ 

battue, pris par I'ennemi, il se r6fugia avec les trois autres 
dans Yenise, ou cette d^faite excita une indignation g^ 
n^rale. La voix publique r6clama hautement la pufl'- 
tion de I'amiral ; il fut condamn6 a terminer ses jours 
dans une prison. 

La r6publique avait une grande flotte toute pr^tepour 
transporter dans la Palestine I'arm^e du roi de France 
Charles IV, qui avait embrass6 le dessein d'une nou- 
velle croisade; mais, au lieu d'entreprendre cette expe- 
dition, le roi tourna ses armes contre TAngleterre; et /a 
flotte , devenue disponible , alia d^soler dans le Levant 
le commerce des infideles. EUe rentra dans ses ports 
avec un riche butin , mais sans avoir eu occasion de 
combattre. 



LIVRE VIII. 429 

Les revolutions des villes de ritalie septentrionale iv. 
avaient fini par 6tablir la domination de quelques sei-*^*^"JJ^^^J* 
gneurs puissants. Les divisions du saint-si6ge et de ^^^^ 
Tempire avaient favoris^ toutes ces usurpations, faites 
aux d^pens de I'un ou de Tautre. Le pape Benoit XI, 
pour s'attacher les seigneurs m^ontents de Tempereur 
Louis Y, les d^clara possesseurs legitimes des places 
qu'ils avaient en vahies. L'empereup, voyantavec quelle 
liberality le souverain pontife disposait des terres de 
I'empire, ne se montra pas moins g^n^reux du bien 
d'autrui, et confirma dans leurs usurpations tons ceux 
qui s'etaient empar^sdes domaines de rEglise(i). Mas- 
tin de la Scala, que nous appelons I'Escale, et qui etait 
d6ja seigneur de V6rone, avait r6uni sous son ob6is- 
sance Tr^vise, Vicence, Bassano, Brescia, Parme, Reg- 
gio, Lucques, et avait d6pouill6 les Carrare de la souve- 
rainet6 de Padoue. C'6tait, comme on voit, une grande 
principaute, puisqu'elle s'^tendait depuis les bords de 
TAdriatique jusqu'a la mer de Toscane. A V6rone tout 
annongait la grandeur du maitre ; un ambassadeur en- 
voy6 vers lui le trouva entour6 de vingt-trois princes d^- 
trdn^s, dont sa cour etait devenue la prison ou I'asile. 
Sa capitale etait le centre des lettres et des lumieres. 
Tout ce qu'i! y avait dans ce temps-la d'hommes remar- 
quables par leurs talents trouvait un accueil flatteur a 
la cour de la Scala , ou etait prevenu par des marques 
de sa munificence. 

Tantde prosperitesn'avaient pu que lui fairebeaucoup 
d'ennemis, entre lesquels Marsile de Carrare etait 
d'autant plus dangereux qu'il cachait son ressenliment 



(I) Machiavel, Ilistoire de Florence , liv. I 



er 



430 HiSTOIRS DK YINISE. 

SOUS toutes les apparences de la soumission el m^sae du 
d^vouement. On pretend que la Scala avait s6duitla 
femme de Carrara. Gelui^Ksi n'en avait fait Plater auouo 
ressentiment ; cependant il avait fait surmooter de deux 
oornes d'or le cimier qui couroauait $e$ anaes, pour 
^terniser le souvenir de son injure. 

La Scala ^tait trop puissant pour 6tre attaqu6 a force 
ouverte ; mais il ^tait enivr^ par la prosp^rit^, et par 
cons^uent facile a entratner dans des entreprises qui 
pouvaient lui devenirfunestes. Tel fut ie plan que Mar- 
sile Carrare se tra^a. 

L'historien Sanuto raconte qu'envoy^ a Veniseparle 
seigneur de Padoue , Carrare saisit I'occasion d'une c6- 
r^monie pubiique , pu il se trouvait plac^ pres du doge, 
pour lui dire tout bas : a^ Si quelqu'un vous rendail 
mattre de Padoue yicomment le r6oon)peD$eriez-vou3? » 
A quoi le doge r^pondit : << Nous la lui donnerions. » 
Ce fut la premiere base de Talliance secrete entre les 
y^nitiens et T^pouxoffens^. 

Revenu a V6rone, Carrare repr^senta a son maitre 

que puisque son territoire s'^tendait jusqu'aux la- 

gunes , il y aurait un inunense avantage pour lui ^ y 

etablir des salines ; qu'il 6tail honteux de laiss^r le 

privilege et les b6n6fices de ce conunerce aux V6ni- 

tiens, lorsqu'on 6tait assez puissant pour le leur ar- 

racher. 

V. L'ambition de la Scala donna dans ce pi^e ; il fit cods- 

avw u rtpu^ truire un fort vers Textr^mit^ de-son territoire, a Bovo- 

buqoe. i^Qj^ . 1^ travaux pour la fabrication du sel furent com- 

Guerre. ^ a x /^ ♦ lo 

4534. menc6s, et une chatne fut tendue sur le Po, a OsW^i 
ou Ton exigea un p6age sur tous les bdtiments qui re- 
montaient le fleuve. 



LIVRE VIII. 431 

Au$sit6t l0$ Y^uitiens , d^termio^s a soutenir un pri^ 
vil6g6 dont ih jouissaient depuis plusieurs siecles , se 
pr^parerent a la guerre. Us form^rent une ligue de la 
plupart dea Etato de I'ltalie septentrionale, qui ayaient 
vu I'agraudiBsemeEt de la Scala avec mqui6tude ou ja- 
lousie. 

L'arm6e de la r^publique 6tait, disait-on , de treate 
mille hommes ^ dont un tiers d'^trangers. Un historiea 
rapporte qu'a cette occasion on fit un denombrement deg 
hommes de vingt a soixante ans (1), et qu'il s'en trouva 
quarante mille ; ce qui supposerait une population de 
cent cinquante-sept mille Ames dans Venise et dans les 
iles environnantes , co^nprises sans doute dans ce de- 
nombrement. La guerre, entreprise avecjinimosit6 , fut 
pouss^e avec vigueur. Des la fin de la premiere cam-^ 
pagne, le roi de Boh^me entra dans la coalition. La 
Scala , si vivement press6 de tous c6t6s , trahi par Car- 
rare, qui fit ouvrir aux V6nitiens les portes de Padoue, 
perdit successivement ses principales places , et rMuit , 
apres quatre campagnes malheureuses , a la demiere 
extr6mit6 , fut oblig6 de signer un trait6 dont la r6pu- 
blique dicta les conditions. 

Venise, protectrice du nord de I'ltalie, devint un vi. 
centre de n6gociations , oil Ton vit a la fois plus de ^^H' 
soixante ministres de divers Etats soUiciter la bienveil- La r^pubii- 
lance du gouveraement, pour 6tre trait^s favorablement ^^jri^^^T 
dans le partage de la d6pouille du seigneur de Verone. ^^"<*- 
Les V^nitiens trac^rent a chacun la limite de ses pr6ten- 

(1) Histoire de la FiUe et de la Rep^tblique de f^enise, par Paul Mo- 
BOSiNi, liv. X. 

£ fu descritto il popolo dl Venezia , d'anni 20 fino a 60, e ritrovato 
al numero di 4,0,100. ( Storia Feneziana, di Aodrea Navagiero. ) 



432 HISTOIRB DB VfiNISE. 

tions, sigoerentle traits seuls, le 18 d^embre 1338 (1)^ 
et le communiqu^rent ensuite a leurs confi§d^r^s. 

lis firent raser le fort ^lev^ dans les lagunes , retin- 
rent pour eux-'m^mes Tr^vise et Bassano ^ assignerent 
aux Florentins quatre villes de rfitat de Lucques ; Teltre 
et Bellune , k Jean , fils du roi de Boh^me ; Parme , aux 
seigneurs de Rozzi; Brescia et Berganae , aux Visconti, 
seigneurs de Milan , et ^tablirent Carrare dans la sei- 
gneurie de Padoue, en lui disant : « N'oubliez jamais que 
cette ville est, pour la seconde fois, redevable de sa d& 
livrance k la r6publique , et que vous la tenez de sa g6- 
n6rosit6(2). » 

(1) Codex ItalisRdiplomaticus. Lunig., torn. I, addenda, 

(2) Muratori a ins^r^ parmi ses dissertations sur les antiquity du 
moyen dge un fragment historique dont on ue connait pas /'autear, 
mais qui est assez curieux, soit par Tanciennet^ du langage, soit par les | 
details nalfe qu'on y trouve. Yoici tm extrait de ce qu*il con tfentreia- 
tivement ^ la guerre des V^nitiens centre Mastin de la Scale : 

« Quesso missore Mastino fo homo assai savio de testa , justo 5/- 
gnore : pe tutto lo sio renno ^vase sicuro con aoro in mano. ( On 
pouvaiten siiret^ circuler dans tous.ses l^tats avec de For sur la mBm.) 
Granne justitia facea ; fo homo bruno , peloso, varvuto, con uno gran- 
nissimo ventre , mastro de verra ( de guerre ). Qnquanta palafreoi 
bavea de soa casa. Onne di mutava roba : doi milia cavalier! cavaicavano 
con esso , quanno cavaicava ; doi milia fanti da pede arnnati , eietti , 
CO le spate in mano, givanoli intomo. £ soa persona , mentre cbe se- 
guitao la vertute, crebbe. Poi che in supervia comenzao a corromperse 
de lussuria , forte deventao lussurioso : che havesse detoperate cin- 
quanta polzelle in una quatraiesima se avantao. Poi manicava la came 
lo venerdi et lo sabato e la quatraiesima. Non curava de scommuoi' 
cazione. Lo modo cbe cade de soa aitezza fo quesso. 

Havea uno sio frate , lo quale bavea nome Missore Alberto. Fo man- 
nato a reiere Padova. Quesso Missore Alberto tenea quessa via* Eu- 
trava ne le monasteria de le donne religiose. Demoravace tre o quatro 
dii ; po' visitava lo aitro. Dounqua era una bella monaca, detoperava. 
Missore Marsilio da Carrara e Missore Ubertiello da Carrara erano 
li maiuri de Padova ; quelli , li quali li baveano dato la signoria. E sot 



LIVRE VlII. 433 

Ce fut le premier etablissement des V6nitiens dans le 
continent qui avoisinait leurs lies. Jusque la ils ne pa- 

parienti erano. Quesso Missore Ubertiello haveaunasoa belladonna. 
Per tutta die, per tutte bore non finava Missore Alberto de spaceiare e 
diecre :.0 Missore IJbertieUo, manuca bene , cha te haiofaito re doi 
voite qupssa noUe, Mai non finava. Ad onne tratto quesso diceva. Mis- 
sore Ubertiello rideva. Co lo riso se la passava* Lo ridere non desse- 
gnava. Tutta via dice a Missore Ubertiello : Tre volte hatoJcUto co- 
coro in quessa noUe. Missore Ubertiello de ciocreppava. 

Marsilio fo uno savio cavalieri , e moito scaitrito e secreto. Decoipo 
eavaicavo a Verona e parlao. con Missore Mastino. £ deoli ad inten* 
nere che potea essere lo piu granne bomo cbe fussi, mai ne la con- 
trada ; e che potea domare lo rogoglio e le grannezze de' Veneziani. £ 
deoli lo muodo e Fordene pe quessa via , etc. Crese lo Tiranno a li fal- 
laci detli. Allbora incontinente commanna, cbe ne la villa de Bovo* 
lenta , canto la marina a 11 Starni , fosse fiatto uno bello castiello de len- 
name. £ liberamente fo comenzato a fare lo sale. Como ordinate era , 
gionze a Venezia Missore Marsilio, e disse : Sighori f^eneziani, Mis- 
sore Mastino intenne defare losale nelo sio terreno, per havere 
yuella pecunia , la quale voi avete, e torvela de mano^ pe signio- 
riarve, eper abbassare le vostre saline. Se quesse perdete^ non seie 
cobelle. Lo frutto de la cammora de Venezia i lo sale. Moito bene 
operate in qiie^ lochi ifatti vostri. Piu non disse. Assiai babe fatto e 
detto , che babe acceso lo fuoco tra' Veneziani e Missore Mastino. 

Allbora Veneziani feeerofareuna ammasciata. Quanno liammascia- 
tori fuoro entrati in Verona , tutta Verona curzea bederli. Cos! li guar- 
dava homo fitto , como fossino lopi. £ quesso percbe lo avito loro era 
moito devisato da lo avito de li cortisciani. 

Surprise de Padoue par les f^enitiens, 

Non se lassao da lo muro cacciare. Mustrano de havere core. Non 
curano de valestra ne de roinacie. Lo roniore ene granne. Lance e 
saette volavano. Deb quanto ene cosa horibbele ! Alhora Missore Pietro 
lloscio , con sie belle masnade se tenne secreto. £ quesso de fora ad 
una porta , la quale se dice porta de PontC'-Cuorvo. £ la stette , mentre 
che la vattaglia era a la porta de Santa»Croce. Quessa porta de Ponte- 
Cuorvo bavea in vardia Missore Marsilio da Carrara. Su ne la miesa 
terza lo fattore di Miss(fre Marsilio opierze la porta , et abassao H ponti, 
e misedentro Missore Pietro Roscio, senza coipo de spata. Hora ne 

I. 28 



434 HISTOIRE DE YENISE. 

raissaient pas avoir song6 s^rieuBemeni a acqu^rir des 
possessioDs.dans ce qu'ils appelaient la terre ferme, si 
ce n'est, peut^tre, pendant I'occupation si malheureuse 
de Ferrare. Cette conqu^te du Trevisaa produisit une 
revolution dans leur systeme politique , ouvrit une nou- 

veo pe la strada a la piazza lo capitanio de Yeneziani , con moita 
gruos^ pedonaglia e cavallaria. Sull* hora de terza era iu esso ponte. 
Missore Alberto se era levato da dormire. Cavaicava sic bello pala- 
freno , bestuto con uno solo guarnello , accompagniato con solo Mis- 
sore Marsiiio. Una vastoncella in mano tenea. Pe la terra giva tras- 
tollanno. Otnnis ejus armatorum multitudo pugnans resistebat ad 
portam, Como Missore Alberto accapitao in capo de la strada, vide lo 
grannissimoconfalonede Santo-Marco de Venezia. Vide che ne la piazza 
giogneva granne stuolo, granne masnade de iente. Oldio tromme e 
ctaramelle. Maravigliaose forte, e disse a Missore Marsiiio : Que 
ientes ene quessa ? A ci6 Missore Marsiiio respuse e disse : Quesso 
ene Missore Pietro de Roscio, lo quale hao havuta gola de bederete. 
Disse Missore Alberto : Moreraio iof Disse Missore Marsiiio : A'o. 
Torna in reto. yd ne la mia camora. Cosi fo fatto. Tomao Missore 
Alberto , e misesi ne la camora di Missore Marsiiio , e la fo inzerrato 
con una chiave Veneziana. La piazza presero , e toizero le arnie e li ca- 
valii a tutta la foresteria di Missore Alberto. £ preso esso con soa Ba- 
ronia , sopra una nave lo mannaro in presone a Venezia , e la stette 
fi' che la verra fo finita. Vao Missore Pietro de Roscio ardenno e conzu- 
manno le terre. Prese pe forza Monscilice, e la fo occiso. 

Allhora perdio la cittate de Brescia. Onne perzona se li rebella- 
Nulla resistentia fao. La verra durao bene anni doi. Ultima mente Mis- 
sore Mastino era straccato , ne potea piu. Venne a pace con Veneziani, ^ 
et a patti. Li patti fuoro quessi. Lo primo esso fece refutanza de la 
moneta , la quale havea in Venezia , la quale haveauo despesa i Ve- 
ne^ani. Lo secunno : che mannao le robe de lo communo de Venezia, 
la quale buttao ventiquattro milliara de fiorini ; per onne roba doi 
millia. Lo tierzo : che 1 Veneziani voizero Trevisi; si che c^nvenne, 
che, pe la fatica de' Veneziani , Missore Mastino li donasse Trevisi. 
Verona e Vicenza li lassaro per loaiQore di Dio e pe misericordia. 
Le aitre terre , como Padova e Civitale remasero a puopolo. Allhora 
li Veneziani li remmannaro Missore Alberto lo fratiello con quelii 
nuobbeli , li quali teneano presoni. A tutta quessa verra Fiorentini 
tenoero mano , e fecero con loro denari quello aiutorio che bastao. 



LIVRE Vlll. 433 

velle carriere a leur ambition , leur occasionna deux 
cents ans de guerre , et mit piusieurs fois la r^publique, 
en p6ril. II y avait neuf cents ans que Venise florissait a 
deux lieues de la c6te d'ltalie , qu'elle ^tait puissante et 
en possession d'un gouvemement organisi^, et elle 
n'avait pas encore porte ses vues ambitieuses sur le 
continent voisin. La terre n'6tait pas I'^l^ment des V6- 
nitiens; ils trouvaient ailleurs I'emploi de leur activity. 
Dans cette guerre , la r^publique confia son arm^e k 
un stranger, Pierre de Rozzi, ancien seigneur de Parme* 
C'estun systeme qu'elle suivit constamment depuis. On 
plagait aupres du g6n6ral deux nobles pour le surveil- 
ler (1) : quelque inconv6nient qui pAt r6sulter de la na- 
ture de ces cboix^ de la m^fiance qui les accompagnait^ 
de la mesintelligence inevitable entre le g^n^ral et les 
prov6diteur8, on ne redoutait rien tant que de voir un 
patricien acquerir cette influence que donne le comman-* 
dement des armies. C'est un inconvenient inherent au 
gouvernement aristocratique. Les hommes ne peuvent 
y developper toutes les facult6s qu'ils ont revues de la 
nature ; les uns , parce que la constitution les condamne 
a n'^tre rien ; les autres , parce qu'on ne leur permet 



(1) Les jEbnctioDS des proviMiteurs soiit«fort bien expliqu^es dans la 
Fie d' Andre Gritti , par Nicolas Babbadigo. « Sunt aat^m legati apud 
Venetos e patricio ordine duo viri, imperatori, qui de gente peregriDa 
semper eligitur, ut eorum cousilio quae ad bellum pertinent adminis- 
tret, socii attributi ; iis invitis aut inconsultis, imperatori quicquam 
agere deoernereve, quod alici^u^ momenti sit, non lioet : prfficipuum 
vero luunus eorum est pubiicam pecuniam , quae exereitui in stipen* 
dium persolvenda est, tractare; remframentariam expedire; quaeque 
in bello gerantur cognoscere e de iis patres certiores facere; si quern 
habeant usum in re militari, rem tp« pleramque sue ductu gerunt, 
absente praesertim iinperatore. » 

26. 



436 HISTOIRB DB VBNISE. 

pas de moulrer tout ce qu'ils valenl. Chez un gouver- 
^nement ombrageux le talent est toujours suspect. 

Cette mSme guerre me donne occasion de faire re- 
inarquer une innovation d'une autre espece. Le prince 
de y^it)ne , en se r^onciliant avec Venise y demanda a 
^tre inscrit sur le registre des nobles de cette r^publique, 
qui venait de le d^pouiller ; e'est le second example de 
Tadmission d'un Stranger parmi les nobles v^nitiens. 
La maison de Carrare obtint le m^me honneur quelques 
ann^es apres (1). Nous verrons dans la suite le livre 
d'or s'honorer du nom des plus grands princes de TEu^ 
rope (2). 

Je ne me suis point arr^te aux d6tails des operations 
militaires de ces quatre campagnes ; on dit que Pierre 
de Rozzi y montra beaucoup d'habilete. II y eut peu d'&- 
v6nements importants. Ce fut une guerre de positions, 
dont le r6cit , pour 6tre utile , devrait 6tre fait avec une 
etendue que le plan de cet ouvrage ne comporte pas. Ges 

(1) Jacobus minor de Carraria, Nicolai filius , Venetiis semper ami- 
cus atque benevolus fuit, et ad extremum amicitiam eonim impensiore 
studio coluit;cum obid, quod paci servandae amicitiisque parandis apud 
omnes studebat, turn maxime, quod Nicoiaus pater> qui diu Venetiis 
babitavit, multam illi et privatim et publice benevolentiam compara- 
verat ; quamobrem ultro citroque in funere complura amoris ac fidei 
inter bos merita. In primis namque Veneti , Andrea Dandulo duce , 
Jacobum , cum omni posteritate, civitatis jure , uti optima maximaqu^ 
esset, donaverunt : qui honor visus est illis temporibus non exiguus 
et monimentum noviter parti regni non leve. Hujus rei causa Jacobus, 
cum suorum lecto comitatu , ad referendas gratias, Venetias est pro- 
feetus ; magnoque cum honore et laetitia ab eis susceptus est, et pos- 
tea quoque amplum ei inurbeeorum palatium, ut benemerito civi « 
largiti sunt. ( Petri Pauli Vebgebii Carrariensium Principum His- 
toria, ) 

(2) On en pent voir la Hste au commencement de la Chronique de Ma- 
rin Sanuto. 



LIVRE VIII. 437 

details appartiendraient moins a i'histoire de Yenise qu'a 
I'histoire de i'art militaire. 

Je me propose aussi de ne raconter que sommaire- 
ment les moyens par lesquels la r6publique devint mat- 
tresse de plusieurs provinces dans le continent de Tltalie. 
On devine que du moment on Venise convoita ces pro- 
vinces elle prit part a toutes les querelles des petits 
£tats , y sema la division , prot^gea les uns , combattit 
les autres, ^galement dangfireuse comme protectrice 
et comme ennemie , et qu'enfin elle ne jouit paisible- 
ment de toutes ces possessions qu'apres les avoir ac- 
quises et perdues plus d'une fois. II faudrait quitter et 
reprendre tour a tour le fil des 6v6nements relatifs k 
toutes les villes qui finirent par rester dans le domaine 
de la r^publique. Chacune a une longue histoire. 

Frangois Dandolo occupa le tr6ne pendant onze ans^ vii. 
Le choix qu'on fit de Barth61emi Gradenigo pour lui GraS^o 
succ6der indique assez de quelle faveur jouissaft dans ***^- 
le grand conseil le nom du fondateur de Taristocratie. 
Ce nouveau regne , qui dura trois ans , fut trouble par 
une r6volte de Candie, qui donna lieu a de terribles 
combats et a des ex6cutions plus terribles encore. 

On rapporte k Tannic de lamort de Frangois Dandolo 
(en 1339) le d6cret qui interdit aux doges la faculty 
d'abdiquer cette dignity, a moins d'en avoir regu la 
permission du grand conseil. Cela prouve combien cette 
couronne avait perdu de ce qui pouvait exciter Tambi- 
tionetl'envie. 

On avait d6ja dt6 aux fils des doges le droit de faire 
aucune proposition dans le conseil; quelques ann^es 
apres, on les d6clara exclus de toutes les magistratures 
pendant le regne de leur pere. 



438 HISTOIRB DB VENISE. 

AnOniivin- Andr^ Dandolo, qui fut elu pour succeder a Barihe- 
iu^ lemi Gradenigo, n'avait pas borne sa gloire a porter un 
nom d6ja iUustre. C'^tait un des plus savants homines 
de son siecle, et il ftit un des princes les plus sages entre 
ses oontemporains. La superiority de ses lumieres le fit 
parvenir de bonne heure aux honneurs que lui promeir 
tait sa naissanoe. II n'avait pas encore trente-six ans 
lorsqu'on I'^leva k la dignity supreme. Nous lui devons 
une chronique^ qui est le plus ancieh monument de 
rhistoire de sa patrie. 
vm. Les papes , pour qui les croisades avaient 6i& une si 

^smywf* grande occasion d'6tendre leur autorit^, n'avaient pcnnt 
<545. renonc6 k (aire prober dans I'Europe ces fatales expe- 
ditions. Clement YI, afflige des progres que faisaient les 
Ottomans dans la Grece et dans I'Asie M ineure, parvint 
k former centre eux une ligue , dans laquelle il ne put 
oependant entrainer que les puissances plus speciale- 
ment interess^es a arr^ter ces dangereux voisins. C'e- 
taient la republique de Yenise , Hugues de Lusignan y 
roi de Chypre, et les hospitallers de Saint*J[ean de Jeru« 
$alem, alors etabiis a Rhodes* Cette ligue ne s'annon- 
Qait pas ix)ur devoir etre tres-fonnidable ; car le pape 
dans sa lettre au grand-mattre de Rhodes (i) disait que 
la chambre apostoUque foisait armer quatre galores, que 
le roi de Chypre en fournirait autant, et que le contin- 
gent de la r^publique de Yenise 6tait fix6 a cinq. En 
m^rne temps il prescrivait a Tordre d'en foumir six. 
C'etait done en tout une flotte de dix-neuf galeres. 

Le rendez-vous etait a N6grepont , a la fin de I'annee 
i343> ce qui doit paraltre assi^ etrange, puisque les 

(1) Histoire de Malte, par TabW de Vehtot, liv. V. 



LIVRE Vlil. 43d 

Turcs assi^geaient alorg cette place. II est vrai que les 
historiens v6nitiens assurent que la seule apparition de 
I'escadre de la r6publique d^termina les assi^eants a 
se rembarquer, et a s'enftilr pr^cipitammeut sans avoir 
combattu. 

II n'est gu^re vraisemblable que la vue de cinq ga- 
leres ait pu produire un pareil effet; les historiens qui 
ont pr6vu cette objection portent le nombre de ces ga- 
lores a vingt ; mais^ quoi qu'il en soit, Tannement des 
y^nitiens 6tait pen considerable; et ce qui le prouve, 
c'est que le commandement de la flotte combin6e ne fut 
point d6f6r6a Pierre Z6no, leur amiral, mais au G6nois 
Martin Zacharie, qui commandail les quatre galferes du 
pape. Ce fut sur la capitane que le patriarche latin de 
Constantinople, rev6tu du caract^re de 16gat, arbora 
son pavilion. Adolphe, neveu du roi de Chypre; Jean de 
Biadra, pricur de Lombardie, qui conduisait les galeres 
de la religion , et le general v6nitien, firent, sous les or- 
dres de Zacharie, la premiere campagne, commenc6e a 
la fin de 1343, et qui se r6duisit a des courses sur les 
vaisseaux turcs, fort profitables a Tamiral g6nois et 
mdme au patriarche. 

Les chevaliers, quoiqu'on leur reprochAt dks lors la 
soif' des richesses , furent indign6s de cet esprit mer- 
cantile qui se mAlait aux soins de la guerre, et qui d6- 
shonorait ^galement le pr61at et le g6n6ral. lis r6cla- 
merent le commandement pour I'amiral de Rhodes , et 
celui-ci proposa aux allies d'aller attaquer la ville de 
Smyme. Cette ville, que son heureuse situation et la 
beaut6 de son port ont d6sign6e dans tons les temps 
pour avoir la plus grande part au commerce du Le- 
vant, avait 6t6 frequent^e par les G6nois et les V6ni- 



440 HISTOIRE DE TENISE. 

liens , (|ui regrettaient de s'en voir exclus par les iofi- 
deles. 

IV. Ce fut k la fin de septembre 1344 que la floite pamt 

alannc* devant la rade. On se distribua les attaques ; les Veni- 

•*^^^ tiens se ohargerent de rompre Testacade qui fermait le 
port ; les chevaliers assi^erent la ville par terre ^ de 
concert avec les troupes du pape et celles du roi de Chy- 
pre. Les premiers efforts furent repousses ; mais on mul- 
tiplia les assauts, et le 28 octobre on einporta la place 
r^p6e a la main. 

Toute la population musulmane fut ^goi^^e sans piti^. 
l.e z^le fu^ie^x des crois6s alia jugqu'a massacrer les en- 
fants, les vieillardsi, les femmes ; et, apres que ces hor- 
reurs e^rent &K)uille leurs armes pendant plusieurs Jours, 
^e 16gat s'occupa de purifier les temples qui avaienf 6ie 
convertis en mosqu6es, et fit sculpter les deux clefs de 
I'Eglise ?ur lesportes du chateau, ouon les voit, ditK)n, 
encore. 

l.e? vainqueurs, apres ce succes, devaient songer a 
s^e mettre en 6tat de defense; on fit beaucoup de travaux 
^utour de la place. Des yaisseaux y vinrent de divers 
ports de la M6diterran6e, amenant des renforts, appor- 
tant desmunitions ; et pendant qu'on s'occupait a Smyrne 
de ces pr6paratifs , I'escadre du pape et celle de Venise 
allerent ravager les c6t^ voisinesi et d6soler Je commerce 
des Ottomans. 

X. A peine le^ crois6s 6taient-ils en possession de cette 

!i^u^^y. conquAte, qu'ils virent se d6ployer ai^tow de leurs refflr 

1345. parts une ^rm6e conduite par Morbassan, I'un des li^^ 
tenants de T^mir d'lonie. On ne pent guere concilier te 
prise de Smyrne par dix-neuf galeres avec ce que les 
historiens racontent de la puissance de ce prince. Seloa 



LIVRE VIII. 4^41 

les uns (i), cet 6inir etait sorti de cette m^me ville pen 
de temps avaot I'attaque des chr6tiens, sur une flotte de 
trois cents voiles et avec une arm^ede vingt-neuf mille 
hommes. D'autres assurent que Morbassan commandait 
une infanterie innombrable et trente mille chevaux. 
Silkrement il y a beaucoup a rabattre de toutes ces exa- 
g^rations; etil le fautbien, puisque les troupes turques 
se consumerent pendant trois mois en efforts infructueux 
devant cette place. On dit m^me que I'^mir , qui 6tait 
venu. pour les dinger en personne, fat tu6 dans un de 
ces combats. 

Morbassan y soit qu'il eiitbesoin d'^tendre son arm^e 
pour la faire subsister, soit qu'il jugeftt ces vaillants as* 
si^6s capablesd'une imprudence, ne laissa autour de la 
ville qu'un corps peu nombreux pour la bloquer, etretira 
la plus grande partie de son arm^ a quelque distance. 

Les crois6s , jugeant I'occasion favorable pour faire 
lever entierement le si6ge, firent, le i7 Janvier 1345, 
une vigoureuse sortie, fondirent sur les lignes des Ot- 
tomans, tuerent tout ce qui voulut tenir ferme, mirent 
le camp au pillage ; et le 16gat, pour reridre graces a 
Dieu de cette victoire , commenga k c616brer la messe 
au milieu des tentes et sur les debris de I'arm^e des 
infideles : mais il fallait que Morbassan f At bien peu 6loi- 
gn6, et que I'imprudence des Chretiens fAt extreme , car 
pendant le saint sacrifice Tarm^e ottomane tout entiere 
tomba sur les Chretiens , et les enveloppa. 

Le patriarche, jetant ses habits pontificaux , prit le 
casque et r6p6e ; Z6no, Zacharie, Adolphe, rassemblant 



(1) Nicephore Gbegoeas, Hv. XII, 7; liv. XIII, 4-10; liv. XIV, 
1-9; liv. XVI, 6; et Cantacuzene, liv. HI. 



442 HISTOIRE DB VENISE. 

leurs soldats, Fleur de Beaujeu, k la tAte des chevaliers 
de Rhodes, se pr^cipiterent au milieu des Turcs, sans 
espoir de se faire jour au travers de cette multitude, et 
tomberent Fun apres Tautre perc6s de coups. A peine 
quelques^uns de ceox qui avaient pris part k cette bril- 
lante et funeste sortie purent regagner leurs remparts, 
ou cette perte r^ndit ia consternation (1). 
XL Cependant les restesde cette petite arm^, priv^ de la 

plupart de ses g^n^raux, ne songeaient point a se rendre. 
lis se fortifierent , demanderent des secours en Europe , 
les attendirent , n'en regurent que de tres-insuffisants , 

lis rcndent et ce ne fut que deux ans apres qu'ils entrerent en n6- 
1346. gociation avec les Turcs ; encore ne le firent-ils que lors- 
qu'ils en eurent re^u la permission du pape. Le pape ne 
consentait point a une paix ayec les infid^les , mais il 
approuva qu'on Bigakt une tr^ve. Les Y^itiens eurent 
I'habilet^ de saisir cette occasion pour conclure avec I'e- 
mir un traits de commerce plus avantageux pour eux 
qiie tout ce qu'ils auraient pu esp6rer des vict(Hres les 
plus s]gnal6es. 

Trtve et Par ce trait6 les Turcs s'oblig^rent k respecter d6sor- 

trait^ de . . 

commerce mais le paviUou de la r^publique , a ne point attaquer 
^^^dljes'"^ ses colonies; tons les ports de I'Asie Mineure , de la Sy- 
rie et de I'Egypte furent ouverts k ses vaisseaux. On 
y ^tablit des comptoirs ; un consul v6nitien fut regu a 
Alexandrie ; et tandis que les G^nois achetaient les 
marchandises de I'lnde et de I'Asie au fond de la mer 
Noire , les V^itiens allferent les chercher k I'isthme de 
Suez, Le commerce est comme les fleuves , il s'ouvre 

(1) Voyez sur cette croisade les fragments historiques que Muba- 
TOBi a ins^r^ dans le IIF vol. de ses Dissertations sur les Jniiquites 
du Moyen Age , p. 353. 



1346. 



LIVRE VIII. 443 

des canaox parlout oil il peut se faire jour. Mats a cette 
6poque on se faisait ua scrupule d'entretenir m^me des 
relations commerciales avec les infideles. II fallut solli- 
citer pour rex6cution de cette (xmvention une permis- 
sion du pape, qui en limita la dur^e a cinqans, et n'au- 
torisa que I'envoi de dix vaisseaux par an (1). 

Cette m^me ann6e, c'est-a-dire en 1346, les Zare- xil 
tins , excites par le roi de Hongrie , secouferent encore le zara. 
joug de la r6publique ; ces r6voltes frequentes ne prou- 
vent pas tant I'inconstance des sujets que I'injustice des 
maitres (2). Marc Justiniani, qui fut envoy6 avec vingt- 
sept mille hommes (3) pour les soumettre, les assi6gea 
d'abord sans succes. Les Zaretins coul^rent leurs pro- 
pres vaisseaux dans le port, pour le rendre inaccessible 
aux galeres ennemies. Les V^nitiens battirent la place 
avec des efforts qui paraitraient aujourd'hui incroyables. 



(1) FuroQO firmati i capitoli eon certe eondizioDi, le quali, per non 
esser moHo lecite, massime di aTcr comtnereio christiani ocm infedeli 
i nostri facendosi consdenza , mandarono due amfaasciadofi a papa, 
i quail impetrarono che per annidnqve prossimi si potease in Ales* 
sandria e nelle altre terre de* Mori mandare sei gaiere ^ viaggio e 
quattro navi , e cosi in Soria per mercatantare colle coikUzioni con* 
cbiuae eoi soldano. ( Marin Saruto, f^iie de* Duchi, And. Damdoio. ) 

(2) il existe une hisloiite de ee ai^ par un aotear oontemporain, 
dont le Dom est decneur^ ineonmi : elle a ete publiee pour la prenuere 
foisen 1796, par le savant bibliothecairede Saint-Marc, M. Morelli, 
dans un volume intitule Momunenti f^eneziani di varia litteratura. 
Void comment Fauteur parte de la r^olte des Zaretins : « La citta di 
« Zara si trovava sotto la dizione ebenignita dueale : improvvisamente 
« divento arrogante e moito ingrata dei beneficii ricevuti ; e non co- 
« noscendo se stessa , ebbe tanta presunzione di partirsi dal vero suo 
« preneipe edaeos) amabile signore , a cui serviree piuttosto regnare. « 

(S) Armali VeneH di Julio Faboldo. il ajoute que sur ee nombre il 
y avait quatre mille arba16triers. 
On va sa voir tout a Theure pourquoi il en faUait tant. 



444 HISTOIRE DE VBNISE. 

II y avait dans leur arm^e un m^anicien, nomine maitre 
Francois delle Barche , qui 6tait parvenu a Construire 
des machines capables, dit-on (1), de lancer des blocs 
du poids de trois mille livres ; il pent y avoir de I'exa- 
g^ration dans ce r6cit , quoiqu'on en conte a peu pres^ 
autant des machines que les 66nois employ^rent , quel- 
ques ann^es apres, au si6ge de Chypre (2). La difficull« 
de concevoir rextraction , le transport , le jet de ces 
masses ^normes , nous porte a refuser toute croyance a 
des faits qui semblent apparlenir a la guerre des grants; 
mais ces details n'en donnent pas moins une id^e de T^ 
tat de la balistique et de la puissance a laquelle rindu&- 
triehumaine 6tait d6ja parvenue. On ajoute que Tauteur 
de cette invention en fut une des premieres victimes, 

(1) Storia dell' Assedio e della Ricupera di Zara fatta du' Ve^ 
neziani nell' anno 1346, scritta da autore contemparaneo. Cesl le 
titre de I'ouvrage que je viens de citer. 

(2) Voici la note de M. Morelli sur ee passage : 

« Li meccanici di que' tempi , mancanti della polvere da fuoco, che 
« venne poi ben tosto a far nascere strumenti di distruzione moitopiu 
« efficaci, s'indastriavano di trovar macchine da gettar sassi di quanto 
« maggior peso potevano. Una cliiamata Troia ne avevano i Genovesi 
« Tanuo 1373 all' assedio di Cipro, di cui s' e fatta questa memoria 
« da Gioi^o Stella, negli annali di Genoya : Fuerunt latx machine 
^pluresmagni pomderis lapides jadentef y etpra aliis machina 
« una gtuB Troia vocala, jaciens lapidem ponderis quod contaHo- 
« rum duodecim usque in decern octo vocatur, U peso di un cantaro 
« genovese era di libbre c^ncinquanta , secondo Alessandro de' Passi* 
« nella Tariffa de' pes! e misure stampata in Venezia I'anno 1603; 
« e il du Cange, nel Glossario, lo conferma : cio si osserva affiucbe alio 
« scrittore nostro piu facilmente venga creduto. » 

La livre v^uitienne 6quivalant a 477 milli^mesde kilogramme, il^n 
resulte que les machines employees au si^ge de Chypre lan^ent des 
poids de 1287 kilogrammes, et cellesdu si^e de Zara de 1481 ; insis 
je ne sais pas si en 1346 le poids de la livre de Venise ^tait le m/^ffl^ 4"^ 
dans ces derniers temps. 



LIYRE VIII. 445 

et qu'au moment oil il disposait uae.de ces catapultes, 
elle partit, et le langa lui-m^meau milieu de la villequ'il 
voulait ^eraser. 

Ces moyens d'attaque devaient 6tre lents, dispen- 
dieux , et d'un effet tres-incertain ; I'opini^tret^ des as- 
si6g6s 6tait soutenue par les secours qui leur avaient 
et6 promis. On annongait que le roi de Hongrie mar- 
chait, pour les delivrer, a la t^te d'une arm6e de 
quatre-vingt mille hommes ; son approche obligea les 
Venitiens a se renfermer dans leurs lignes , et a s'y for- 
tifier, lis y manquaient d'eau; il fallut en faire venir 
de Venise. Marin Falier, qui depuis fut doge , et qui 
avait pris le commandement du si^ge , fit faire des re- 
tranchements en bois en avant de son camp. Bient6t les Lesv^niiiens 
Hongrois se d6ployerent autour de rarm6e v6nitienne, ^^.S^liuroi" 
Tattaquerent avec imp6tuosit6; mais, repousses dans **«"on8"« 
plusieurs assauts donn6s coup sur coup , et ayant perdu 
sept a huit mille hommes , ils se retirerent dans leur 
pays. 

L'arm6e victorieuse reprit les operations du si6ge avec 
autant de vigueur que de Constance, for^a les rebel les 
de se reudre a discretion, apresune resistance de plus 
de six mois , et le general usa des droits de la victoire 
avec une noble moderation (1 )* 

(I) Tel est ie temoigDage gue lui rendent la plupart des historiens; 
cependant Tauteur anoiiyme de la Chronique cTEste lui attribue un 
trait de cruaute. Selon cette chronique, Justlniani defendit aux Zare* 
tins non>seulement de se inontrer avec des armes, mais m^me d'eu 
avoir ches eux. Quelques nobles ayant enfreint cette defense, il leur de- 
manda de quel droit ils os^ient se montrer arm^s : Parce que nous som- 
mes gentilshommes, r^pondirent-ils ; et sur cette r^ponse le gouver- 
neur v^nitien leur fit trancher la t^te. ( Rerum Italicarum Scriptores, 
torn. XV, p. 433. ) 



446 HISTOIRB Dfi VBNISE. 

Cette guerre, ou plut6t ce si^e, coil^la a la r6pu- 
blique plusde trois millions (1) de ducats, c'est-a-dire 
dix-huit millions de notre monnaie. Le gouvemement 
se vit oblige de recourir a des empnints forces, r6par- 
tis suivant la fortune pr^um^ des citoyens. 

Puisque la r^publique s'obstinait a vouloir garder 
Zara et Gandie , elle aurait 6pargn6 beaucoup de sang 
et de tr6sors en faisant construire dans 9es colonies 
de bonnes forteresses, et en y entretenant constanmient 
une garnison suffisante pour contenir la population. 

Jacques Garrare, alors seigneur de Padoue, avait 
foumi quelques secours aux V6nitiens pour cette guerre ; 
il vint a Yenise , ou il fut re^u avec de grands hon- 
neurs. Toute la noblesse alia a sa rencontre , et le doge 
lui dit : c( Nous vous admettons parmi nos concitoyens, 
cc vous et votre post^rit^. » Garrare , en cette qua- 
lit6 f pr^ta serment de fiddit^ a la r^publique. On lui 
donna un festin ou des vases d'or et d'argent furent 
. 6tal6s; et pour manifester sa joie il donna la li- 
berty a un grand nombre de ses serfs ou de ses es- 
claves (2). 
xni. Le 25 Janvier de I'an i 348 Venise 6prouva un violent 

^ vTiliw. ^* tremblement de terre, dont les secousses, r6it6r6es pen- 
.*5^- dant quinze jours, renverserent plusieurs Edifices, no- 

(1) Si ha nel pubblico archivioche per questa travagliosa guerra tre 
millionididucatifossero spesi. ( HUtoire dePaul Mobosini, liv. XI. ) 

Per questa guerra di Zara eh' era da ducati quaranta \fk sessanta 
mila al mese , que' di terra valevano ducati sedid mila al mese, e poi 
la spesa di trenta galere , furouo spesi piu di tre millioni di ducati , 
onde fu caricata di molto la camera degli imprestiti. ( Marin Sa.nuto, 
nte de* Duchi, And, Dandolo, ) 

(2) Historia Gulielnii el Jbrigeti Cortusiorum de noviteUibtts 
Paduac, lib. IX, cap. v. 



LITRE VUI. 447 

tamment irois clochers, ei r^pandirent la terreur parmi 

les habitants. On dit qu'un.tremblement de terre se fit Tremwe- 

1 A , 11 1 ^ incntde terre 

ressentir vers la meme epoque dans le royaume de Ca- 
san. Acette calamit6 en succeda une autre, plus grande. 
Des G6nois apporterent en Sicile , des bords de la mer 
Noire, une maladie oontagieuse, premier fruit peut-^tre 
du commerce avec les Turcs. La peste , car c'6tait ce 
terrible fl6au, gagna la Toscane, puis le nordde Tltalie, 
et s'6tendit jusqu'a Venise, ou eUe fit d'effroyables ra- 
vages ; enfin elle passa les Alpes, couvrit toute I'Europe, 
et alia d^peupler I'lslande. 

On commen^^a a la remarquer a Yenise dans les pre- 
miers jours du printemps; Tintensit^ du mal fit des pro- 
gres jusqu'a la fin d'avril ; il se soutint a son plus haut 
p^riode pendant les mois de mai et de juin. Ensuite 
sa fureur parut se ralentir, et s'6teignit enfin peu a 
pen. 

C'est cette m^me peste dont Bocace a fait la descrip- 
tion ; il assure qu'elle n'emporta pas moins de cent mille 
personnes dans Florence* Naples perdit soixante mille 
de ses habitants, ^enne quatre-vingt , G^nes qua- 
rante : on a pretendu que ce fli^au avait enlev^ les trois 
cinquiemes de la population de I'Europe. 

II est fort difficile d'6 valuer avec quelque precision la 
perte que cette calamity de six mois fit 6prouver a la 
population de Venise. Les historiens v6nitiens se.bor- . 
nent a nous dire que le nombre des membres du grand 
conseil se trouva r6duit de douze cent cinquante a trois 
centquatre-vingts. Cela parait une exageration, parce 
qu'i cette 6poque le grand conseil n'6tait pas si ndm- 
breux; mais il en resulte toujours que la noblesse perdit 
au raoins la moitie de ses membres, et par consequent 



448 HISTOIRE DE VENISE. 

que la population non noble dut perdre proportionnel- 

lement encore davantage. 

XIV. Le tr6ne de Constantinople avait ^t^ occupy success 

^'SSooia sivement par plusieurs empereurs du nom de Pal6o- 

en orieni. logue. Uu seigueuF, qui 6tait parvenu a la plus haute 

faveur du prince, s'61eva de la charge de grand domes- 

tique a cello de g^n^ral, de ministre, puisde tuteur d'un 

empereur en ^ge de minorite , puis enfin il devint son 

collegue et son comp^titeur : le nom de cet ambitieux 

etait Jean Gantacuzene. 

Les Genois pr6terent leur secours au fils des Pal6o- 
logues. Ce secours avait tous les caracteres de la pro- 
tection , et ils se le firent payer par de nouvelles con- 
cessions, qui eonsolidaient leurs etablissements sur 
toutes les c6tes de Tempire d'Orient. Th6odosie avait 
brav6 pendant deux ans toutes les attaques du kan des 
Tartares. P6ra 6tait de venue une veritable forteresse. 
Maitres de I'etroit passage par lequel on p^n^tre dans 
la mer Noire , ils voulurent s'arroger sur cette mer la 
souverainete que les V6nitiens avaient usurp6e sur I'A- 
driatique, y percevoir des droits sur tous les vaisseaux 
qu'ils voudraient bien y laisser p6n6trer, et en interdire 
I'entr^e a tous les b&timents de guerre, m^me a ceux 
de I'empereur grec leur alli6 (1). Leur droit fut reconnu 
par le soudan d^figypte , a qui ils accorderent la per- 
, mission d'envoyer tous les ans un vaisseau sur la c6te 



(1) Ces audacieux republicains coulerent bas un vaisseau de Cons- 
tautinople qui avait os^ p^cher a Tentree du port; ils en massacrerent 
r^quipage , et pousserent Tinsolence jusqu'a demander satisfaction , 
quand ils auraient dd solliciter le pardon de cet odieux brigandage. 
{ Histoire de la Decadence de P Empire Romain, par Gibbon, 
chap. LXiiT. ) 



LIVRE VIII. 449 

de Circassie pour I'achat des esclaves. On a dit qu'ils 
retiraienl annuellement de leurs douanes quatre mil- 
lions de notre monnaie (1), at qu'ils en abandonnaient 
a peine un dixieme a Tempereur. Ce produit de I'im- 
p6t pent donner une id6e de ce qu'6tait ce commerce. 

Les historiens rapportent un fait qui paratt se Her avec 
les 6venements qui vont suivre. lis disent qu'un des 
marchands g6nois ou v6nitiens ^tablis a Tana eut que- 
relle avec un Tartare et en regut un soufflet, qu'il 
vengea sur-le-champ en pergant I'agresseur de son 
6pee. Les Tartares s'en prirent a toute la colonic eu- 
rop^enne, pillerent les comptoirs, etmassacrerent plu- 
sieurs chr6tiens. Les V6nitiens et les G6nois convinrent 
de cesser toute communication avec cette c6te barbare, 
pour faire repentir leurs enjiemis de cette rupture , par 
I'interruption de tout commerce ; mais les V6nitiens, a 
qui les Tartares 6taient moins odieux que les G6nois, 
ayant renou6 secr^tement leurs relations avec les pre- 
miers, les autres voulurent tirer vengeance de cette 
infid61it6. 

On apprit a Venise, sur la fin de 4348, que tous iigsaisissent 
les vaisseaux sortis de ce port, ou des diverses colonies, ^^ulTvIni* 
pour trafiquer dans la mer Noire venaient d'etre saisis **®"*' 
par les G6nois. Malgr6 1'^tat deplorable auquel la peste 
venait de r6duire la r6publique, on ne voulut pas laisser 
cette insulte impunie. 



(1) Nicephore Gbegobas, .liv. XVII de Vffistoire Byzanf., ch. i, 
dit trois cent mille pieces d'or . Gibbon a expliqu^, dans le chapitre xvii 
de son Histoire de la Decadence de r Empire Romain, que la liyre d'or 
de cinq mille deux cent cinquante-six grains, poids de Troys , se di- 
visait en soixante douze pieces ou besants : I'or valait quatorze fois et 
demie un poids 6gal d'argent. 

L 21) 



450 HISTOIRE DK YENISE. 

\y. line ilotte de trente-cinq gsderes , sous le comman- 

id«r wrpri- dement de Marc Ruccinio et de Marc Morosini, mit a la 
se k cari8to. yoile pout devaiicer , dans TArchipel , une escadre ge- 
noise dont od avait appris le depart. A la hauteur de 
N^repoDty une temp^te qui assaillit la flotte v^ni- 
tienne I'obligea de rellicher a Caristo. EUe cherchait 
un asile dans cette bale, et en s'y pr^entant elle vit a 
Tancre quatorze navires g6nois chai^^s de troupes, qui 
allaient renforcer la gamison de P^ra. 

Ruccinio , se h^tant de profiler de I'occasion que la 
fortune lui ofTrait, disposa son arm6e en ligne dans toute 
I'ouverture de la rade , depuis Tun des caps qui la for- 
maient jusqu'a des r6cifs qui environnaient le promon- 
toire oppos6. II mit rapdement des troupes a terre, pour 
aller prendre poste derriere I'escadre ennemie , couper 
toute retraite aux Equipages et attaquer du rivage les 
vaisseaux qui seraient a la port6e des annes de trait. 

Les.G6nois, surpris dans cette situation d^savanta- 
geuse par des forces si sup6rieures, se pr6parerent vail- 
lamment au combat; Philippe Doria, leur g6n6ral, re- 
marqua que les V6nitiens n'avaient pas os6 occuper 
I'intervalle rempli de r6cifs ; il ne pouvait se flatter de 
leur r6sister, il congut Tespoir de leur ^chapper. La 
mar^ montait en ce moment ; car elle n'est pas insen- 
sible dans cette mer. Les quatorze navires geiiois sou-^ 
tinrent longtemps le choc de toute la flotte v6nitienne , 
et les d^charges des troupes d6barqu6es ; tout a coup ils 
deploy erent leurs voiles, et, se jetant au milieu des 
rochers dont un c6t6 de la rade 6tait h^riss6 , ils s'a- 
vancerent pour passer un k un entre la cdte et la flotte 
ennemie. 

Cette manoeuvre frappa les V6nitiens d'un tel 6ton- 



LIVRE VIII. 45^ 

nement ^ que quatre des Mtiments g6nois ^taient d^ja 
hors de la bale avant qu'on se {id oppose a leur passage. 
Morosini , pour couper la retraite aux autres^ hasarda 
sa propre galere , et vini se mettre lui-m^me en travers 
des r^difs panni lesquels lis voulaieut passer. 

Alors il ne resta plus aux G^uois aucun espoir de re- 
traite; entoures^ assaillis, ils virent successivemeut 
leurs dix vaisseaux qui restaieut pris a I'abordage. 

L'amiral venitieD, impatient de courir apres les qua* » 
tre galeres qui s'6taient ^happ^es, voulut en vain r6- 
tablir I'ordre dans sa flotte et rappeler ses gens a leurs 
postes ; ils ^taient occup^s a piller les b^timents captu- 
res ; furieux de leur d^sob^issance , il fit mettre le feu 
aux vaisseaux g^nois, pour forcer ses matelots a revenir 
isur les leurs. Ginq de ces vaisseaux furent consumes, 
cinq resterent au pouvoir des vainqueurs ; on ne put at- 
teindre les quatre qui avaient d6ja gagn6 la haute mer. 

Get heureux 6v6nement excita dans Venise les trans- 
ports de joie que fait 6ciater I'apparence d'un retour de 
la fortune. Quoique cette victoire ne fAt pas aussi glo- 
rieuse que beaucoup d'autres qui avaient illustre les 
armes v6nitiennes , on voulut en perp^tuer le souvenir 
par une c^r^monie annuelle y qui avait lieu le 29 aoi!^t. 
La flotte cependant rentra dans le port sans avoir ob- 
tenu d'autre succes, et apres s'^tre pr^sent^e inutile- 
ment devant P^ra^ que les g6n6raux jugerent a I'abri 
de leurs attaques. 

II etait ais6 de pr^voir que la campagne prochuine se- xvi. 
rait plus difficile. On chercha a former des alliances ce*cintre tea 
pour susciter aux Genois de nouveaux ennemis. Dans ^^"°**- 

1530. 

la guerre civile de I'empire d'Orient , ils tenaient pour 
Pal6ologue. Gantacuzene devait par consequent entrer 

29. 



452 HISTOIRE DE VENISE. 

avec joie dans la ligue des V6nitiens; cependant il h6- 
sitait, n'osant se commetlre avec ces dangereux voi- 
sins ; ceux-ci se charg^rent eux-m^mes de faire cesser 
son irresolution. L'art de la balistique ^tait port^ a cette 
6poque a un degr6 de perfection tel, que les G^nois s'a- 
viserent de lancer de P6ra sur Constantinople, avec 
leurs machines, de gros blocs de jnerre. Cette insulte 
excita des plaintes ; ils y r6pondirent en r^it^rant. Can- 
' tacuzene, irrit^, sortit de sa circonspection , etsigna le 
trait6 que les V6nitiens lui proposaient. 

Le roi d'Aragon avait eu souvent des d6m61fe avec 
la r6publique de G6nes pour la possession de la Sardai- 
gne et de la Corse ; Venise lui envoy a des ambassadeurs, 
et on le d6termina facilement a joindre une escadre de 
vingt-quatre galeres a la flotte de la r6publique. 

Pendant que cette triple alliance se formait, un ami- 
ral g6nois, avec dix galeres, se pr^sentait devant N6- 
grepont, prenait de vive force la capitale de cette lie , 
d6livrait un millier de prisonniers que Morosini y avait 
laiss^s, et mettait le feu a la ville. 

Ce n'6tait la que le prelude de plus grands ^v^ne- 
ments. 
*5^'- Le d6sir de pr6venir I'ennemi fit sortir la flotte v6ni- 

tienne de ses ports un peu ayant r6quinoxe d'automne 
de 4351. Elle 6tait compos6e de trente galeres et d'un 
grand nombre de vaisseauxde toute grandeur. Nicolas 
Pisani, qui passait pour un des plus habiles marins de 
ce temps-la, en 6tait I'amiral, et avait pour lieutenant 
Pancrace Justiniani. Cette flotte op6ra sa jonction avec 
celle d'Aragon. Elles faisaient route ensemble vers 
Constantinople , lorsqu'en entrant dans I'Archipel elles 
furent accueillies d'une furieuse temp^te. Une des ga- 



J 



LIVRR VIII. 



iS^ 



leres v6nitiennes s'entr'oiivrit , et fut submergee ; quel- 
ques-unes furent bris6es contre des rochers, d'autres 
jet6es jusque sur la c6te de Sicile; celles qui purent 
gagner le port de Modone, dans la Mor6e, s'y r6fugie- 
rent , mais dans un 6tat si deplorable qu'elles ne pou* 
vaient reprendre la mer sans de grandes reparations. 
L'armee combin^e avait perdu dans cette temp^te deux 
vaisseaux Catalans et sept y^nitiens. 

G^nes avait pr6par6, non sans d'6tonnants efforts, 
une arm6e capable de r6sister a de si puissants arme- 
ments. Soixante galeres, commandoes par Pagan Do- 
ria , vinrent tenter d'enlever pour toujours la colonic 
de N6grepont a la rOpublique de Venise. Heureusement 
Pisani, qui avait pen6tr6 le dessein de Tennemi, se jeta 
dans cette ile avec toutes ses troupes pendant qu'on 
radoubait sa flotte a Modone, et forga les G^ois a se 
rembarquer avec perte de quinze cents hommes, et le 
regret d'avoir manqu6 I'occasion que leur offrait, pen- 
dant cette campagne, Tinaction forcOe de la flotte com* 
bin6e. 

Au commencement de 1352 les allies traverserent xvn. 
I'Archipel, le d6troit des Dardanelles, la Propontide, ^JJane,*!" 
et d6couvrirent les soixante-quatre galeres de Pagan <552. 
Doria rangi^es en bataille dans le canal du Bosphore, 
pour leur disputer I'entr^e de Constantinople. 

Les courants forcerent le g6n6ral gOnois, qui avait * 
pris cette position pour 6ter aux ennemis Tavautage du 
nombre , a serrer la c6te d'Asie , ce qui laissa l'entr6e 
du portde Constantinople libre aux allies. Les V6nitiens 
avaient port6 le nombre de leurs galeres k trente-sept ; 
les Catalans en avaient arm6 trente, et I'empereur Can- 
tacuzene avait fourni un faible contingent de huit. 



454 HISTOIRE DE VENISE. 

L'attaque comment vers le soir : on ne voulait pas 
donner aux G^nois le temps de choisir une meilleure 
position. Dona faisait des signaux k son arm^e^ pour 
la r^unir dans une bale on la mer 6tait moins agit^; 
cette manGBuvre commenQait a s'ex^cuter^ lorsque le 
combat s'engagea sur tout« la ligne. Les Catalans pres- 
saient des vaisseanx emboss6s au milieu des 6cueils, et 
trois galeres v^nitiennes entouraient la capitanegue 
montait Tamiral g^nois. Le choc fut violent et sou- 
tenu avec int6pidi(6. Les flottes de quatre nations com- 
battaient k la vue de TEurope et de I'Asie. 

A I'approche de la nuif^six galores grecques prirent 
la fuite , sans y avoir 6t6 foro6es par aucune circons- 
lancequi fit pencher la victoire en faveur de Tennemi. 
Les V6nitiens et les Catalans, ne furent que mddiocre- 
ment 6tonn6s, et nnllement d^ourages par eette de- 
fection. La nuit 6tait commenc6e, et la bataille conti- 
nuait entre soixante-neuf gal6res d*nn c6t6 et soixanio- 
quatrede I'autre. C*etaient des forces a pen pres ^gales; 
car on dit que les vaisseaux g6nois surpassaient alors 
en grandeur ceux des autres nations. Les courante 
avaient d6ja mis le d6sordre dans les deux armies. 

Une temple qui s'61eva n'emp^ha point les cojo- 
battants de s'achamer k s'entre-d6truire au milieu des 
tenebres et pendant le violent or^e qui mullipliait les 
dangers. Dans cette obscurity profonde leur fureurn'a- 
vait plus pour guide que les feux des vaisseaux ; mais 
on ne pouvait se reconnattre qu'apres s'6tre combatto, 
et il n'y avait pas moyen d'6viter les 6cueils dans une 
mer si fougueuse etsi resserr6e. Enfin, apres une ton- 
gue nuit d'hiver, car on 6tait au 1 3 f6vrier, le jonr 
vint 6clairer cette sc^ne de carnage. Chi voyaitla met 



LIVRE VIII. 455 

i couverte de debris, presque toutes les galeres d^em- 

i par^s, treize vaisseaux g6nois 6chou6s sur les c6tes 

f voisines, six avaient 6t6 entraln6s vers la mer Noire ; 

i d'autres , abandonn^s de leurs 6quipages, erraient sur 

I les vagues encore mugissantes. Ghacun des deux partis 

I apprit que plusieurs de ses galeres 6taient tomb6es au 

pouyoir de I'ennemi, en les reconnaissant dans la ligne 
oppos6e. II y en avait que Ton cherchait vainement 
des yeux; elles avaient 6t6 englouties. La flotte g6noise 
se trouvait diminu^e de treize galores. Les allies en 
avaient perdu le double : quatorze vaisseaux v6nitiens, 
dix aragonais et les deux grecs qui n'avaient pas pris 
la fuite, avaient 6t6 pris, brAl6s ou submerges. Les 
Aragonais avaient fait des prodiges de valeur. Ponsio 
de Santa Paz, leur g^n^ral, 6tait au nombre des morts; 
et parmi les V6nitiens on regrettait Pancrace Justiniani, 
Thomas Gradenigo, Etienne Ck)ntarini, Jean Steno et 
Benott Bembo. Les G6nois avaient achet^ la victoire 
par des torrents de sang patricien ; car on dit qu'ils per- 
dirent sept cents nobles dans cette terrible batailie. Pi- 
sani fit voile le m^e jour pour sortir des Dardanelles, 
laissant k peu pres deux mille prisonniers au vainqueur, 
qui, mattre d6sormais de cette mer, oiiil avait si fiere- 
ment combattu, obligea bient^t C(mtacuzkie a se deta- 
cher de la triple alliance, et a exclure les V6nitiens de 
tout commerce dans ses ports. 

S^par^es apres un combat si sanglant , les (lottes des 
deux nations toumerent leurs forces cootre les vais- 
seaux isol6s qui s'^taient hasard^s sur les mers. Tandis 
que I'amiral v^nitien infestait TArchipel , dies galores 
g^noises pillaient tout ce qu'eil^s rencottCraient dans 
FAdriatique. La multitude de blesses que Pisani d6- 



456 HISTOIRE DE VENISE. 

barqua dans I'ile de Candie y occasionna une maladie 
contagieuse. Les G^nois, qui viarent attaquer cette co- 
lonie, contracterent le mal, et dans le trajet de laCapee 
en Italie ils eurent a jeter quinze cents cadavres a la mer. 
wiu. Dona avait ramen^ sa flotte a G^nes ; Pisani ei Ca- 
*5j!!juarK® prario , nouvel amiral des Aragonais , r6solurent d'aller 
la combattre de nouveau a la vue de son propre port. 
Les G6nois , qui ne les croyaient pas si pres d'eux , sor- 
tirent^ sous la conduite de Grimaldi, qui avait a ses or- 
dres cinquante-deux galeres. Ils apergurent vers le cap 
de Gagliari vingtrdeux voiles ; c'6tait Tescadre d' Aragon, 
dans laquelle il y avait trois grands vaisseaux portant 
chacun quatre cents hommes : la flotte de Venise s'6tait 
tenue hors de la vue des G6nois pour les attirer au 
combat. Grimaldi s'61anQa sur les Espagnols, qu'iJ 
croyait avoir surpris. Ceux-ci regurent la bataille sans 
hesiter, eta peine 6tait-elleengag6equ'unequarantaine 
de b&timents v^nitiens tournerent le cap, se montrerent, 
et fondirent sur I'arm^e genoise, aux prises avec les Ca- 
talans. Les ennemis firent de vains efforts pour se d^ 
gager. Les V6nitiens sauterent a I'abordage , trente et 
une galeres tomberent en leur pouvoir, avec quatre mille 
cinq cents prisonniers ; plusieurs autres furent d^truites. 
C'etait c616brer glorieusement I'anniversaire de la ba- 
taille de Caristo , et r^parer la defaite des Dardanelles ; 
mais Tanimosit^ des vainqueurs d6shonora la victoire. 
II n'est que trop attest6 qu'ils eurent I'infamie de jeter 
leurs prisonniers a la mer. Quelques-uns des historiens 
qui rapportent ce combat disent que des deux c6t6s on 
avait enchatn6 les galeres les unes aux autres , en en 
laissant seulement quelques-unes libres pour voltiger 
sur les ailes. 



LIVRE VIII. 457 

La fortune de G^nes venait d'etre cfaaDg^e en un ins- 
tant. Ses prosp6rites s'^taient 6vanouies, et avaient fait 
place a un deuil universel. La consternation des G^nois 
fut si grande , quand ils virent de toute cette belle flotte 
une seule galere, celle de Tamiral, rentrer dans le port, 
qu'ils d6sesp6rerent de leur liberte ; mais ils ne vou- 
lurent pas du moins renoncer a la vengeance. 

A cette 6poque la couleuvre des Visconti, comme di- xix. 
sent les historiens italiens, engloutissait tous les peuples doMcl* j«in 
du nord de I'ltalie (1). Les G6nois , par une de ces r6so- visconti. 
lutions pr6cipit6es que conseille le d^sespoir et qu'a- 
mene ladiscorde int6rieure, chercherent leur salutdans 
la servitude. Ge peuple si impatient de toute espece de 
joug se donna a Jean Visconti , archev^que de Milan , 
qui r^gnait alors sur la Lombardie et sur une partie du 
Pi6mont. 

Celui-ci , empress^ de satisfaire la passion d'un peuple 
qui s'6tait donn6 a lui , tira du tr6sor de Milan toutes les 
sommes n6cessaires pour Tarmement d'une nouvelle 
flotte. Gependant, trop prudent pour partagerl'animosite 
des G6nois contre les V6nitiens , qui d6ja s'6taient rendus 
redoutables sur terre comme sur mer, il envoya offrir 
la paix a la republique , en demandant que dans tous 
les cas ses anciens Etats fussent consider^s comme 
neutres. 

Le n^ociateur de Visconti 6tait Thomme le plus c6- 
lebre de Tltalie. G'6tait le poete P6trarque , k qui nous 
devons encore plus pour la part qu'il a eue a la renais- 
sance des lettres que pour les beaux vers qu'il nous a 



(1) Les Visconti portent pour arines une^ couleuvre qui devore un 
enfant. 



^GO HISTOIBE DE YKNISE. 

un honorable souvenir do ses vertus , de sa sagesse , 
de ses lumi^res , et un recueil de lois qui porte son 
com (1). II fut le dernier prince de Venise enteiT6 dans 
l'6gUse de Saint-Marc. Le s6nat ordonna qu'a I'avenir 
ies doges choisiraient ailleurs leur sepulture. Peut-^tre 
est-ce a la mort tragique du successeur de Dandolo 
qu'il faut attribuer ce reglement. 

Ces deux grands hommes de mer, qui depuis quel- 
ques ann6es balan^^ent la fortune de Venise et de 
G^nes , Pisani et Doria , parcoururent las eaux de la 
Sicile sans avoir occasion d'engager un combat g6n6ral. 

Pendant ce temps-la Ies n6gociations avaient 6t6 re- 
prises. Le gouvemement v6nitien voulait trailer avec 
avantage ; il attendait Ies 6v6nements , et cependant il 
avait recommand^ a son amiral de ne pas se compro- 
mettre. 

Pisani, pour faire reposer ses Equipages, et radouber 
ses vaisseaux , rel&cha dans le port de Sapienza , petite 
He a la pointe de la Mor6e. Ce port , tres-profond, pr6- 
sentait une ouverture assez large que Tamiral voulut 
garder lui-m6me avec vingt galeres et six gros vais- 
seaux , tandis que le reste de se& galeres, au nombre 
de quinze , et tons Ies bfttiments de charge 6taient au 
fond du port , sous le commandement de Morosini , son 
lieutenant (2). 
XXI. Doria sortait dans ce temps-la de TArcbipel pour re- 
nuicnne M- toumcr a G^nes , ou Ies ordres du s6nat le rappelaient. 

(1) Je I'ai connu ce doge, disait P6trarque ( Fariorum Epist, 19 )i 
je Fai connu pour un juste inconruptible , rempli de z^le eC d'amour 
pour son pays, et, de plus, savant homoie, done d'une rare ^loquenee, 
sage, affable et humain. 

(2) Matteo ViLLANi , liv. IV, chap, xxxii. 



LIVRE VIII. 461 

Ses vaisseaux legers I'avertirent que la fliotte ennemie tmiteksa- 
etait dans le port de Sapienza. II se pr^senta , le 3 no- ^^^^^' 
vembre , a I'entr^e de la rade , tftchant d'attirer les V6- 
nitiens par des provocations ; mais Pisani n'avait garde 
d'accepter un combat dans lequel il a'aurait pu de- 
ploy er toutes les forces. L'audace des Genois ne lui 
permit pas de I'eviter. Tout a coup Jean Doria, neveu 
et lieutenant de Tamiral , faisant force de voiles et de 
rames , s'avanga rapidement avec sa galere , et passa 
entre la c6te et le dernier vaisseau des V^nitiens. En 
un instant il fut suivi de douze autres , et les treize ga- 
leres (1) entr6es dans la baie se porterent rapidement 
au fond du port, tandis que le reste de I'escadre g6- 
noise attaquait de front la ligne des vaisseaux de Pi- 
sani. 

Ceux de Morosini n'etaient pas en ordre de bataille , 
quelques-uns 6taient en radoub ; une partie des Equi- 
pages se trouvait a terre. Cette attaque impr6vue jeta 
dans cette division de I'armEe Teffroi et la confusion. 
La manoeuvre de Jean Doria avait 6t6 t6m6raire ; sa 
victoire fut facile. Les matelots , pour lui 6chapper, se 
pr^cipitaient dans la mer (2). II s'empara de tons les 
vaisseaux de Morosini , et vint, apres y avoir mis le 
feu , attaquer par derriere la ligne de Pisani , qui 6tait 
aux prises avec toute I'armEe g6noise. Quatre mille 
hommes avaient d6ja 6t6 tu6s, soit au fond du port, 
soit a Ten tree de la rade. Le reste se rendit, et Doria 
amena a G^nes une trentaine de galeres captur6es , et 

(1) Annali Fenetiy di Julio Faboldo. 

<2) Marin Sanuto dit : E cos) rotte e prese le galere i Genovesi gri- 
daroDo alia morte, porcaglia, e molti de' nostri si gittarono in aqua, 
eredendo di scampare et s'annegavano. 



462 HISTOIRE DB VENISE. 

cinq mille huit cent soixante-dix prisonniers y parmi 
lesquels ^tait le redoutable Pisani. 

Cet ^v^oement convainquit les V^nitiens de la faate 
qu'ils avaient faite de ne pas terminer les n^ocia- 
tions de la paix dans un moment ou la fortune leur 
6tait favorable. lis tremblerent que la flotte victorieuse 
n'entr^t une seconde fois dans FAdriatique ; heureuse- 
ment lis surent bient6t qu'elle avait pris une autre di- 
rection. Les ressources de la r^publique 6taient tene- 
ment 6puis6es, que Ton fut oblig6 de recourir a de nou- 
veaux emprunts (1); mais il ne restait pas une galere 
dans le port; quatre citadins patriotes en armerent 
chacun une a leurs frais. lis m^ritent d'autant plus 
que leurs noms soient conserves par I'histoire , qu'on 
ne voit pas que cet exemple ait 6t6 suivi par les plus 
riches patriciens. Les noms de ces citoyens 6taient Marin 
FradellOy Beat Vido, Pierre Nani, et Gonstantin ZuchoJo. 
Un tel armement pouvait tout au plus repousser quel- 
ques vaisseaux arm6s en course , et 6tait trop insuffi- 
sant pour inspirer de la s6curit6. On se hAta de re- 
prendre les n^gociations a la cour de Visconti , et ce fut 
avec une telle impatience de voir cesser les hostilil^? 
que Ton signa , le 5 Janvier 1355 , une tr6ve de quatre 
paix. mois. EUe fut convertie, au mois de mai suivant, en 
une paix sur les conditions de laquelle les V^nitieus 
ne se montrerent pas difficiles. 

Us consentirent k payer a G^nes deux cent mille 
florins pour les frais de la guerre , et a interdire a 

(1 ) fe da sapere che fino al giorno che f u rotla Tarmata a Porto-Lungo, 
per la giierra de' Genovesi fu fatta imposizione aUa camera degli im- 
prestiti a ragione di 37 per 100, e dope fu fatto 6 per 100 d'iinpr^stiti. 
(Marin Sanuto, Fitede* Ducki, M. FaHero. ) 



^---1 



LIVRE VIII« 463 

leurs negocianls tous les ports de la mer Noire , ex- 
cepte celui de Th6odosie , ou les G6nois leur permirent 
d'6tablir un comptoir. 

A peine les G^nois avaient-ils termini cette guerre, 
si glorieuse pour eux , qu'ils se montrerent aussi iiH 
capables de supporter le joug d'un maitre que le triomphe 
d'un vainqueur; ils se r^volterent, nomm^rent un 
doge, et chasserent le gouverneur milanais que Visconti 
leur avail donn6. 

Dans I'intervalle qui s'6coula enlre la mort du doge xxii. 
Andr6 Dandolo et I'installation de son successeur, les "^^nSyon'" 
correcteurs institu6s pour la r6formation des lois firent ^^ ^^^^ 
adopter quelques changements dans I'organisation du <354. 
conseil du prince. 

On a vu que dans I'origine c'6tait le doge qui choi- Aitribuiions 
sissait ses conseillers , ensuite ce fut le senat qui les lui ^* \^k. 
donna ; et enfin ils durent 6tre proposes par ce corps et 
confirm6s par le grand conseil . 

Leurs fonctions ^taient de faire I'ouverture de toutes 
les d6p6ches (car il 6tait interdit au doge de les ou- 
vrir hors de leur presence, et au contraire ils pouvaient 
y proc6der sans lui), d'en faire le renvoi aux chefs 
des diverses branches de I'administration , de d^ider 
les r^ponses a adresser aux ministres strangers , et les 
instructions a donner aux ambassadeurs ou g6n6raux 
de la r6publique ; de pr^sider , sous le doge , ou en 
son absence , le s^nat et le grand conseil , d'y porter 
les proportions a mettre en d61ib6ration. On voit que 
ce conseil intime etait le directeur supreme des affaires 
politiques , le mod6rateur des deliberations des assem- 
bl6es g6n6rales et le premier agent de Tadministration, 

Ses membres ne restaient que huit mois en charge ; 



464 HISTOIRE DE VENISE^. 

on en ^iisait trois nouveaux tons les quatre mois ; il ne 
pouvait y en avoir a la fois deux du m^me nom ni du 
m^me quartier de la ville. 

L'importance de leurs fonctions les avail fait appeler 
conseillers de sora, membres du conseil d'en haut. 
C'6tait la reunion de ces six conseillers , avec le doge, 
qui formait le gouvernement ; ce qu'oa appelait la s6- 
r^nissime seigneurie. L'usage de cette denomination 
parait avoir commence en 1360 (1). 
Lespr^si- Un tel conseil limitait suffisanunent Tautorit^ du 
^q^aranw!!* W^^^^ ? puisquo lo priuce u'y avail qu'une voix cojnme 
emrent^au '^^ ^utrcs couseiUefs , et ne pouvait rien faire vala- 
conw-ii. blement sans eux. Mais on jugea utile d'y introduire 
une sorte de rivalit6 de corps , qui eut pour objet I'exer- 
cice d'une surveillance sur ce conseil lui-m6me. En 
consequence , on d6cida que les trois presidents du 
tribunal criminel des Quarante prendraient seance avec 
les six conseillers du doge, et participeraient a leurs 
fonctions , sauf quelques modifications pen importantes. 
Le conseil du prince se trouva compose des sinf con- 
seillers d'en haut et des trois presidents de la quarantie. 
Ces magistrats n'y si^geaient que deux mois, de sorte 
que peu a pen tons les membres considerables du pre- 
mier tribunal de la republique avaient eu successive- 
ment entr6e au conseil, y avaient pris une connaissance 
g6nerale des grandes affaires de I'Etat, et y avaient 
apport6 cette connaissance des lois, ce respect pour les 
formes, qui doivent caract6riser le magistral. Cetaitune 
maniere habile de donner a la magistrature la surveil- 



(1) Memorie storicO'Civili sopra le Successive Forme del Governo 
de" renezianiy da Sebastiano Cbotta . 



LIVRE VIII. 46& 

lance de radministration, en Ty introduisant, en Ty fai- 
sant participer ; mais en m^me temps elle ne pouvait y 
dominer, parce qu'elle s'y trouvait en minority, et que 
ses membres n'y siegeaient chacun que deux mois de 
suite. 

Telle fut la composition du conseil intime a partir de 
cette 6poque. 

La nature des choses 6tablit n^cessairement des rap- i>es sages. 
ports entre ceux qui ont a d61ib6rer sur les affaires et 
eeux qui sont charges d'ex^cuter. La deliberation est 
ordinairement subordonnee aux faits, et ceux qui 
ex^cutent sont census en avoir une connaissance plus 
sp6ciale. 

Les premiers agents d'ex^cution, les ministres, 6taient 
six nobles , qu'on d6corait du nom de sages du conseil , 
ou plus commun^ment mg^cs-g^rands. On exigeait qu'ils 
eussent atteint Tftge de trente-huit ans. Leurs fonctions 
ne duraient que six mois ; ils ne pouvaient 6tre r661us 
qu'apres I'intervalle d'un semestre ; mais, comme Tex- 
p6rience et la capacity donnent n6cessairement des 
droits aux places qui exigent des connaissances posi- 
tives, on en a vu qui ont 6t6 r^elus jusqu'a ving^quatre 
fois (1). 

Ces six ministres , charges sp6cialement de la poli- 
tique ext6rieure , devaient 6tre appel6s tres-fr6quem- 
ment dans le conseil de la seigneurie ; ils finirent par 
y prendre habituellement stance. 

L'importance de certaines branches de Tadministra- 
tion procura dans la suite le m6me privilege a ceux qui 
en furent charges. Ainsi, pendant que la guerre de mer 

(1) Francois Denato et Jean Pesaro,. 

I, 30 



466 HISTOIRE DE VENISE. 

eUftit la (M^ncipale afTaire dii gouvememeot v^nitien , le 
fonctionnaires charges sp^ialement de tout ce qui avai 
rapport a la marine , et qu'oo appelait les sages de U 
mer, prirent stance dans le coaseil. 

Quand leur importance diminua, ils y furent sup 
plant^Sy en 1420, par des Bages pr^pos^s a radminis- 
tratioD des provinces, qu'on appela depuis sages de 
terre-ferme ; e4 enfin on admit dans le conseil, pour y 
acqu^rir la connaissance des affaires, de jeunes noble3 
a qui OQ donna le titre de sages des ordres, nom dont 
on ne connait pas rorigine. 

Ainsi Taction du gouveniement i§tait concentr6e dans 
la seigneurie, c'est-a-dire dans le doge assists de ses six 
conseillers et des trois diefs de la quarantie criminelle. 
C'^tait la ce qui formait le conseil; et ce oonseil prenail 
le nom de college lorsqu'il se renfor^t des six sages- 
grands , des cinq sages de terre-ferme et des sages des 
ordres , pareillement au nombre de cinq. Peu a pra les 
affaires politiques devinrent I'apanage exclusif des sa- 
ges-grands , et les details d'ex^ulion, c'est^-dire les 
oiiaisteres, furent laiss6s aux ss^es de terre-ferme. 
xxui. On dxHiiia pour successeur a Dandok) Marin Falier, 
"**do^!"^^ de I'une des plus anciennes maisons de Venise, qui avait 
4354. d^ja donn6 deux doges a la r^ublique , Vital Falier 
en i082, ^ Ordielale , mort ^ft oombattant ccHitre les 
Hongroi^i en 1117. Apres avoir oocu^ les principales 
dignit^s de la r^publique , Marin Falier , d6ja presque 
octQg6naife, se trouvait ^n ambassade a RcHne lorsqu'il 
aj^rit ^n Election. Le duafigement qui venait de s'op6*- 
rer dans Toi^anisation du coaseil ne portaii aucuae 
nouvelle atteinte k I'autorit^ personnelle du doge, d^ja 
fort restreinte par les reglements ant^rieurs. 



LIVRE VIII. 467 

'^^'' L'616vation de Falier sur le tr6ne ducal paraissait ter- 

ffifiiri miner glorieusement une longue carri^re. Venise ne 
ajeii devait pas s'attendre k voir son prince a la tdte d'une 

conjuration. 
bm Nees ordinairement d'une ambition tromp^, les con- 

^'^ jurations sont dirig^es contre les d^positaires du pouvoir 
iagsi par ceux qui s'en voient exdus. EUes sont pr6par6es 
i fi par de longues haines , ccmcert^es entre des hommes 
lesiii qui ont des inl^ri^is commuas. On n'y trouve guere ni 
Doaii vieillards, parce qu'ils sojit circonspects et timides, ni 
jeunes gens , parce qu'ils sont peu capables de dissimu- 
t/^ili! lation. 

l^^i Celle que j'ai a raconter s'6carte de tous ces carac- 

112^ teres. EUe fut entreprise par un homme qui, parvenu 
pi^ a la premiere dignity de sa patrie et a I'^ge de qixatre* 
vingts ans , n'avait rien a resetter dans le pass6 , rien 
a atiendre de I'avenir ; et ce vieillard ^taii un doge ^mu 
par un sujet frivole, s'alliant, pour extarminer la no- 
blesse, a des inconnus, au premier m^content que la 
hazard lui avait pr^ent6. 

Un autre doge, trente ans auparavani, s'^tait fait un 
point d'honneur d'arracher au peuple le peu de pouvoir 
qui lui restait. Celui-ci conspira avec des hommes de la 
_demiere classe contre les citoyens 6minents ; mais sans 
int^r^t^ sans plan, sans moyens, tant la passion est 
aveugle, impr^voyante dans ses enfcreprises. 

Les negociations qui suivirent le d^sastre de la flotte 
de Pisani avaient rempli les premiers moments de Tad- 
ministration du nouveau doge, et il avait eu du moins 
la consolation de signer la tr^ve qui rendait le repos a 
sa patrie. 



XXIV. 



II donnait un bal le jeudi gras, a Toccasion d'une so- ii revolt une 

30. 



13^5. 



468 HISTOIRE DE VBNISE. 

offense d'Hn leonit^ (1) : UD jeuTie patricien, nomm6 Michel Steno, 
tricien. iHembre de la quarantie criminelle j s'y permit aupres 
d'une des dames qui accompagnaient la dogaresse quel- 
ques 16geret6s que la gaiet6 du bal at le mystere du 
masque rendaient peut-^tre excusables. Le doge , soit 
qu'il fAt jaloux plus qu'il n'est permis de I'^tre a un 
vieillard, soit qu'il fAt offens6 de cet oubli du respect dft 
a sa cour, ordonna qu'on ftt sortir Tinsolent qui lui avait 
manqu6. Falier 6tait d'un caractere naturellement vio- 
lent (2). I 

Le jeune homme, en se retirant, le coeur ulcdr6 de 
cet affront , passa par la salle du conseil , et 6crivit sur 
le si6ge du doge ces mots injurieux pour la dogaresse et 
pour son 6poux : Marin Falier a une belle femme^ mats 
elle n'est pas pour lui (3). 

Le lendemain cette af&che fut un grand sujet de 
scandale. On informa centre Fauteur, et on eut pen de 
peine a le d6couvrir. Steno, arr6t6, avoua sa faute 
avec une ing6nuit6 qui ne d6sarma point le prince, 
ni surtout I'epoux offens6. Falier s'oublia jusqu'a ma- 
nifester un ressentiment qui ne convenait ni a sa gra- 

(t) Je suis ici la version la plus g^^ralemeot re^ue, qui est aussi 
celle de Marin Sanuto. 

(2) « Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica» 
cioe che Marino Faliero trovandosi podestli e capitano a Treviso , e do- 
vendosi fare una processione, il vescovo stette troppo a far venire il 
eorpo di Christo; il detto Faliero era di tanta superbia e arroganza 
che diede un buffetto al prefato vescovo , per mpdo ch' egli quasi cadde 
in terra. » C'est h I'occasion de cet acte de violence que Thistorien 
( Marin Sanuto ) ajoute que Dieu permit que Falier perdtt ensulte Vesr 
prit jusqu*li entirer dans une conspiration qui lui m^rita la mort. Mais 
il ne dit pas qu'on le punit d'avoir frapp^ T^v^que. 

(3) Marin Falieri dalia bella moglie, altri la gode ed egli la man- 
tiene. 



•I >-Ti. 



LIYRE VIII. 469 






hf vite, ni a la superiority de son rang, ni a son kge. 

*f/ II ne demandait Fien moins que de voir renvoyer 

ler cette affaire au conseil des Dix, comme un crime d'E- 

se.j tat; mais on jugea autrement de son importance; on 

m\ eut egard a I'&ge du coupable, aux circonstances qui 

pefl: att^nuaient sa faute, et on le condamna a deux mois de 

uiiPt prison , que devait suivre un an d'exil. 

DtTb Une satisfaction si m6nag6e parut au doge une nou- piainte dun 

oovricr dc 

velle injure. II ^clata en plaintes qui furent inutiles. rarsenaicon- 
i/gj Malheureusement le jour m6me il vit venir a son au- *'^chc"fs!'ir' 
n(c dience le chef des patrons de I'arsenal , qui, furieux et ^^^^ «"*^^" 

•«» * 7 17 rage son res- 

le visage ensanglant6, venait demander justice d'un sentiment. 
patricien qui s'6tait oubli6 jusqu'a le frapper. « Corni- 
ce ment veux-tu que je te fasse justice, lui r^pondit le 
1^ « doge, je ne puis pas I'obtenir pour moi-m6me. — 
jg « Ah ! dit le patron dans sa colere, il ne tiendrait qu'a 

^ « nous de punir ces insolents. » Le doge, loin de re- 

^ primander le pl6b6ien qui se permettait une telle me- 

nace, le questionna k T^cart, lui t^moigna de I'int^r^t, 
de la bienveillance m^me, enfin Tencouragea k tel 
point, que cet homme , attroupant quelques-uns de ses 
matelots, se montra dans les rues avec des armes, an- 
nongant hautement la r6solution de se venger du noble 
qui I'avait offens6. 

Celui-ci se tint renfenn6 chez lui, et 6crivit au doge 
pour r6clamer la sAret6 qui lui 6tait due. Le patron fut 
mand6 devant la seigneurie; le prince le r6primanda 
.s6verement, le menaga de le faire pendre s'il s'avi- 
sait d'attrouper la multitude ou de se permettre des in- 
vectives centre un patricien , et le renvoya en lui or- 
donnant , s'il avait quelques plaintes a former, de les 
porter devant les tribunaux. 



470 HISTOIRE DE VENISE. 

XXV. La nuit 6tant venue , un ^missaire alia trouver cet 

^>e^(»dei bomme ^ qui se nommait Israel Bertuccio , Tamena 

hommesdu q^ palais , et riotroduisit myst^rieusement dans un 

cabinet oil 6tait le prince avec son neveu Bertuce 

Falier. 

La, I'irascible vieillard ecouta avec complaisance tous 
les emportements et tous les projets de vengeance du 
patron , lui demahda ce qu'il pensait des dispositions 
des hommes de sa classe, quelle 6tait son influence 
sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels 6taient 
ceux dont on esp6rait se servir le plus utilement. Ber- 
tuccio indiqua un sculpteur, d'autres disent un ouvrier 
de I'arsenal nomm^ Philippe Calendaro ; on le fit venir 
k rinstant m^e , ce qui prouve a quel exc^s d'impru- 
dence la colore peut entratner. Un doge de quatre- 
vingts ans passa une partie de la nuit en conf(6rence 
avec deux hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas 
la veille, discutant les moyens d'exterminer la noblesse 
v6nitienne. 

11 ^tait difficile qu'on soup^nn&t un pareil corn- 
plot , les conf6rences pouvaient se multiplier sans Atre 
remarqu6es ; cependant il n ^ en eut pas un grand nom- 
bre , car les conjures se jugerent ^ au bout de quelques 
jours , en 6tat de mettre a ex6cution cette grande entre- 
prise, II fut convenii qu'on cHoisirait seize chefs, parmi 
les populaires les plus accrMites ; qu'on les engagerait 
a prater main-forte pour un coup de main d'oii d6pen- 
dait le salut de la r^publique ; cpi'ils se distribueraient 
les difKrents quartiers de la ville , et que chacun s'as- 
surerait de soixante hommes intr6pides et bien arm^s. 
Ainsi c'6tait un millier d'hommes qui devaient renverser 
le gouvernement d'une ville si puissante ; oela prouve 



LIVRfi Vlll. 471 

qu'il n'y avail pas alors des forces militaires dans Ye* 

I nise. On arr^ta que le signal serait donn6 au point du 

J jour par la cloche de SainUMarc : k ce signal les con- 

^ jur^s devaient se r^unir, en criant que la flotte g^noise 

arrivait a la vue de Venise , courir vers la place du 

palais 9 et massacrer tons les nobles a mesure qu'ils 

arriveraient au conseil. Quand tous les pr6paratifs fu- 

rent terminus , on arr^ta que Tex^cution aurait lieu le 

15 d'avril. 

La plupart de ceux qu'on avait engages dans cette xxvi 



« 



t 







I 



'J^ 



,0 



affaire ignoraieni quel en 6taitrobjet, le plan, le chef^ deia conju- 
et quelle devait en Atre Tissue. On avait 6t6 forc6 d'i- ""*^"- 
nitier plus avant ceux qui devaient diriger les autres. 
Un Bergamasque^ nomm^ Bertrand^ pelletier de sa pro^ 
fession, voulut preserver un noble^ a qui il 6tait d6vou6, 
du sort r6serv6 k tous ses pareils. II alia trouver le 
14 avril au soir le patricien Nicolas Lioni, et le cqnjura 
de ne pas sortir de chez lui le lendemain, quelque 
chose qui pAt arriver. Ce gentilhomme, averti par cette 
espece de r6v61ation9 d'un danger qui devait menacer 
beaucoup d'autres personnes, pressa le conjur6 de ques- 
tions, et n'en obtint que des r^ponses myst6rieuses acr 
compagn^s de la priere de garder le plus profond si- 
lence. Alors Lion se determina a se rendre maitre de 
Bertrand jusqu'i ce que celui-ci eAt dit tout son secret ; 
il le fit retenir, et lui d6clara que la liberty ne lui serait 
rendue qu'apr^s qu'il aurait pleinement expliqu6 le 
motif du conseil qu'il lui avait donn6. 

Le conjur^, qu'une bonne intention avait conduit au- 
pres du -patricien, sentit qu'il en avait d^ja trop dit , et 
qu'il ne lui restait plus qu'^ se faire un merite d'une 
revelation entiere. II ne savait probablement pas tout, 



472 HISTOIRE DE VBNISE. 

mais ce qu'il r6v^la suffit pour faire voir a Lioni qu'il 
n'y avait pas un moment a perdre. 

Celui-ci counit chez le doge pour lui communiquer 
sa d6couverte at ses craintes. Falier feignit d'abord de 
r6tonnement; puis il voulut parattre avoir d6ja con- 
naissancede cette conspiration, et la juger peu digne de 
I'importance qu'on y attachait. Ces contradictions ^ton- 
nerent Lioni; il alia consul ter un autre patricien, Jean 
Gradenigo; tons deux se transporterent ensuite chez 
Marc Comaro ; et enfin ils vinrent ensemble interroger 
Bertrand , qui 6tait toujours re ten u dans la maison de 
Lioni. 

Bertrand ne pouvait dire jusqu'ou s'etendaient les 
liaisons et les projets des conjures ; mais il ne pouvait 
ignorer que le patron Bertuccio et Philippe Calendaro 
y avaient une part considerable , puisque c'etait par 
eux qu'il avait et6 entratn6 dans le oomplot. 

Les trois patriciens que je viens de nommer convo- 
querent aussit6t, non dans le palais ducal, mais au con- 
vent de Saint-Sauveur, les conseillers de la seigneurie, 
les membres du conseil des Dix, les avogadors, les chefs 
de la quarantie criminelle , les seigneurs de nuit , les 
chefs des six quartiers de la ville, et les cinq juges de 
paix. 

Cette assembl^e envoya sur-le-champ arreter Bertuc- 
cio et Calendaro. Ils furent appliques I'un et I'autre a la 
torture. Amesure qu'ils nommaient quelque complice, 
on donnait des ordres pour s'assurer de sa personne. 
Lorsqu'ils r6v61erent que la cloche de Saint-Marc devait 
donner le signal , on envoya une garde dans le clocher 
pour emp^cher de sonner. II 6tait naturel que les cou- 
pables cherchassent a att6nuer leur faule en nominant 



LIVRE Vlil. 473 

leur chef : on apprit avec 6tonnement que le doge 6tait 
a la t^te de la conjuration. 

Cette nuit m^me Bertuccio et Calendaro furent pen- 
dus devant les fen^tres du palais; des gardes furent 
plac6es a toutes les issues de I'appartement du doge. 
Huit des conjures, qui s'6taient 6chapp6s vers Ghiozza^ 
furent arr^t^s, et ex6cut6s apres leur interrogatoire. 

La joum6e du 15 fut employ6e a rinstruction du pro-^ xxvn. 
ces du doge. Le conseil des Dix, dont une pareille cause JS^'ei^iia*^ 
relevait si haut Timportance, demanda que vingt pa- '^^'^• 
triciens lui fussent adjoints pour le jugement d'un aussi 
grand coupable. Cette assembl6e, qu'on nomma la 
Giunta^ fit comparaitre le doge , qui, rev6tu des mar- 
ques de sa dignity, vint, dans la nuit du 15 au 16 avril, 
subir son interrogatoire et sa confrontation. II avoua 
tout. 

Le 16 on proceda a son jugement; toutes les voix se 
r6unirent pour son supplice. 

Le 17 a la pointe du jour les portes du palais furent 
ferm6es ; on amena Marin Falier au haut de I'escalier 
des Grants , ou les doges reQoivent la couronne ; on lui 
6tale bonnet ducal en presence du conseil des Dix. Un 
moment apres le chef de ce conseil parut sur le grand 
balcon du palais, tenant a la main une 6p6e sanglante, 
et s'6cria : Justice a 6t6 faite du trattre. Les portes fu- 
rent ouvertes, et le peuple , en se precipitant dans le 
palais, trouva la t6te du prince roulant sur les degr6s. 

Dans la salle du grand conseil, ou sont tons les 
portraits des doges , un cadre voil6 d'un cr^pe fut mis 
a I'endroit que devait occuper celui-ci , avec cette ins- 
cription : Place de Marin Falier^ dScapite. 

Pendant quelque temps on continua les recherches 



474 HISTOIRB DE VENISE. 

contre ceux qui avaient tremp^ dans la conjuration. U y 
en eut plus de quatre cents de condamn^ k la mort, 
a la prison ou a Texil. Le pelletier Bertrand r^clamait 
la recompense qu'il croyait due k sa r^v^Iation ; il eul 
rinsolencede demander un palais et un comt6 que Marin 
Falier possMait, une pension de douze cents ducats, 
et enfin Tentr^e du grand conseil , c'est^anlire le patri- 
ciat pour lui et sa posterity. 

De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de 
mille ducats, reversible a ses enfants , et il en t^moigna 
si haut son m^contentement , qu'on fiit oblige de 
I'exiler k son tour ; mais telle 6tait rid6e qu'on avait de 
cette nature de services , et telle 6tait la politique du 
gouvemement pour les encourager, que le conseil fut 
sur le point d'admettre ce d^nonciateur au nombre des 
patriciens (1). 

(1) In un' altra cronica ho veduto che lo voievano fare del maggior 
consiglio. (Marin Sanuto , f^ite de' Duchiy Mar, Faliero. ) 

Andr^ Navagier dit m^me formellement que toutes les demandes 
de Bertrand lui avaient 6te accordees. « Beltrame, per deliberazione 
del consiglio , fu dotato di ducati 1000 dl provigione all' anno, e a lui 
e a suoi heredi donata una casa di valuta di ducati 2000, e fu fatto del 
maggior consiglio. U quale non si contentando , ma richiedendo che 
li fosse donato il contado di Val di Marino , conOscato al doge decapi- 
tato, usava male parole contro la signoria ; per le quali , nel medesimo 
consiglio , fu proceduto contro di lui ; essendo stato in grazia liberato 
della forca, fu per anni 10 relegato a Ragusi. » 



•«>%/% «/«/*•«/»>« «««>^<%/«^%<«/%«/V««/V«%/V«'%.%/%'«/«/% %/l/»^/«/%-%/^^^/»/fc^<%/»^<^'^'»<*^%'*''»^'*''*^*^'^^^^*^ 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES DANS CE VOLUME. 



Description g^ographicpie. — Origine des Y^nitieDs. — De V^l des 
VenMes sonsles Romains. — IiiTasioD des Goths, des Huns, des 
H^niles, des Oslsrogoths. — Fondation de Venise. (421. ) — Ex- 
pulsion des Ostrogoths. — £tablissement des Lombards en Itaiie. 
( 553. ) — Cr^tion , abolition et r^tablissement du dogat a Venise. 
(697-742. ) — Huit doges d^pos^. — Guerre de P^pin oontre Ve- 
nise. ( 743 •SOQ. ) — Premiers doges de la fsimille Participate. — 
Arriv^e du corps de saint Marc k Venise. ( 610*829. ). . . Page 1 

LlYBE IL 

Divisions intestines. — Entreprises de Jean Participatio sur le comte 
de Commachio. — La flotte v^nitienne battue par les Sarrasins a 
Crotone, et par les Narentins a Micolo. — Invasion des Hungres : 
ils attaquent Venise. — Leur d^faite. ( 830-900. ) — Doges de la 
maison Candiano. — Pierre Candiano IV massacre. — Abdication 
de quatre doges, ( 91 1 -990. ) — R^gne de Pierre Urseolo II. -- Reu- 
nion de la Dalmatiea Tj^tat de Venise. (991-1006. ) — S^ition. — 
Usurpation du dogat par Dominique Urseolo. — Expulsion de cette 
famille. — R^volte de Zara. — Guerre contre les Normands. ( 1006- 
1096. ) — Premiere croisade. — Expedition en Calabre. — Guerre 
contre les Padouaos. — Incendie de Venise. — Guerre contre les 
HoDgrois. ( 1096-1 1 17. ) — Regne de Dominique Michieli. — Nou- 
velle expedition en Syrie , ou deuxieme croisade. — Prise de Tyr. 
( 1 1 17 - 1 130. )— Prise de Corfou. — Expedition de Sicile. — Dogat 
de Vital Michieli II. — Singulier tribut impost au patriarche d'Aqui- 
l^e. — Guerre contre Tempereurd'Orient. — D6faite de Tarm^e. — 
Peste a Venise. — Le doge assassine. (1130-1173.) — Change- 
ment dans la constitution de F^tat. — flection de S^bastien Ziani. 
(1173.) Page 63 



476 TABLE DES MATIIr^S. 

LivBE in. 

Regne de S^bastien Ziani. — Outrages que Tempereur grec £ut aux 
Venitiens. — D^m^l^s entre le pape Alexandre III et Tempereur 
Frederic Bari>erousse. — Ligue lombarde. — Alexandre 111 k Ye- 
nise. (1173-1178. ) — R^e d'Orio Malipier. — Troisieme croi- 
sade des Venitiens. (1179-1191.) Page 145 

LlYBB IV. 

Regae de Henri Dandolo. — Nouvelle croisade. — Prise deZara. — 
£xcommunication des Venitiens. ( 1 192-1203. ) — Gonqu^te de Cons* 
tantinople. — Partage dePempire grec. ( 1203-1205. ). Page 191 

LlVBE V. 

Pierre Ziani doge. — Occupation de Gorfon et de Candie. — Guerre 
centre les G^nois. — - R^voltes de Candie. (1205- 1228. ) -^ Dogat 
de Jacques Thiepolo. — Affaires de Constantinople. — Chute de 
Tempire des Latins en Orient. ( 1228 - 1261 . ) — Nouvelle revoke de 
Candie. — Rivalit^ du pape et de Tempereur Fr^6ric 11. — Guerre 
de Venise contre Erzelin, tyran de Padoue. ( 1228 - 1252. ) — Guerre 
centre les G^nois. ( 1252 - 1269. ) — R^volte du peuple de Venise. 

— Changementdans la forme des Elections. — Creation de la charge 
de grand-chancelier. — Disette. — £tablissement du droit de na- 
vigation dans TAdriatique. — Guerres qui en sont la suite. — Do- 
gat de Laurent Thiepolo, de Jacques Contarini et de Jean Dandolo. 

— fitablissement du saint-office ^Venise. (1269- 1289.). Page 255 

LlYRB VI. 

Election de Pierre Gradenigo. — D6saslres en Orient. — Guerre contre 
les G6nois. ( 1289-1299. ) — Considerations sur les gouvemeroents 
d'ltalie au quatorzieme siecle. — Revolutions dans le gouverneinent 
de Venise. — Cloture du grand conseil. — Etablissement de Taris- 
tocratie. (1289-1319.) Page 343 

LivKE vn. 

Conjuration de Marin Rocconio. —Affaires de Ferrare. — Lare- 
publique usurpe cette ville. — Excommunication des Venitiens. 



TABLE DES MATlilHES. 477 

(1302-1309.) — Conjuration de Thiepolo. — £tablissement du 
ConseildesDix. (1309.) Page 385 

LiVRE VIII. 

r 

Levee de Tinterdit. — Expedition contre les G^noi& — Revolte de 
Candie. — Guerre contre le seigneur de V^rone. — Acquisition de 
Tr^vise et de Bassano. ( 1 310 - 1 343. ) — Croisade de Smyme. — Sep- 
tieme revolte de Zara. — Peste a Venise. (1343 - 1348. ) — Nouvelle 
guerre contre les Genois ( 1348-1354 ). — Ghangements dans Tor- 
ganisation du conseil du doge. — Election et conjuration de Ma- 
rin Falier. (1354-1355.) Page 425 



f IN DU TOME PREMIER. 



Tome 1 



^ 






"v 




Xr«tt«^- 



I I 



i : 



.t - 4— y 



t» 



f» 



iv