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Full text of "Histoire de l'empire de Russie"

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(yV7 



HISTOIRE 

DE 



L'EMPIRE DE RUSSIE 



HISTOIRE 



DE 



L'EMPIRE DE RUSSIE, 

PAR M. RARAMSIN; 



TRADUITE 



Par mm. St.-THOMAS et JAUFFRET. 



TOME SEPTIEME. 



PARIS, 



DE L'IMPRIMERIE DE A. BELIN. 



HO 
V.7 




HISTOIRE 



D E 



L'EMPIRE DE RUSSIE. 



CHAPITRE PREMIER. 



i\/\% '\X'%tW\.-XX%/\%'* '%.'\.*i%%\i%,\% 



Le grand prince V AssiLi Içanouitch. 
i5o5 — iSoQ. 



Étroite- réclusion et mort de Dmitri , petit-fils de Jean. 
— Caractère du règne de Yassili en général. — Am- 
bassade en Tauride. — Le tzarévitch de Kazan em- 
brasse la religion grecque et épouse la sœur du grand 
prince. — Expédition contre Kazan. — Affaires de Li- 
thuanie. — Guerre contre Sigismond , successeur d'A- 
lexandre. — Paix. — Alliance avec Mengli-GIiirei. — 
Leti est rendu à la liberté. — Insultes faites à l'ambas- 
sadeur russe en Tauride. — Traité de paix avec la 
Livonie. — Affaires de la jjrincipauté de Pskof. — Elle 
perd son indépendance. 

V ASSILI hérita du rang suprême, mais sans î3o5 — 
aucune des cérémonies sacrées qui auraient pu 
rappeler au souvenir des Russes le malheureux 
Tome VIL i 



2 HISTOIRE 

Dinitri couronne >avec tant de pompe , et prëci^ 
pité ensuite du haut du trône au fond d'une pri- 
son (i). Le nouveau souverain montra en cette 
circonstance peu de générosité. Guidé par la 
haine qu'il portait à son neveu , dont la fortune 
avait, naguère, causé son humiliation, il eut la 
dureté de condamner ce jeune prince à la plus 
étroite captivité ; il le fît jeter dans un cachot 
obscur pour le cacher aux jeux des hommes, 
et lui dérober la clarté du jour (2). Enfin , acca- 
blé de tristesse , succombant aux ennuis d'une 
existence passive et isolée ; privé à la fleur de son 
âge de tous les plaisirs delà vie, sans consolations 
et sans espérances, Dmitri mourut en 1609, 
comme une de ces victimes de la politique , pleu- 
rées par tous les bons cœurs , et qui ne trouvent 
de vengeurs que dans un autre moude (3). La 
mort rendit h ce prince infortuné tous ses droits 
de souverain ; il parut aux jeux des Paisses sur un 
lit de parade magnifiquement orné ; on célébra 
avec beaucoup de splendeur la cérémonie des fu- 
nérailles , dans la nouvelle église de St. -Michel , 
et son corps fut enterré auprès du tombeau de 
son père. 

Le testament écrit par ce prince en présence 
de son confesseur et du bojard Rhovanskj, 
prouve que dans sa prison même , il avait un trésor 



DE RUSSIE. Ù 

particulier, et beaucoup de bijoux précieux qui lui 
avaient été' donnés en partie par Vassili, pour le dé- 
dommager de la perte du trône et de la liberté. 
Dmitri y fait l'énumération de tous ses biens , 
de ses perles , de son or et de son argent ( dont 
il avait plus de dix pouds (a) ) ; mais il ne 
dispose de rien. 11 témoigne seulement le désir 
de voir quelques-uns de ses domaines donnés 
aux monastères , la liberté rendue à ses esclaves, 
.ses domestiques libres avantageusement placés, 
les terres achetées par lui restituées à leurs pre- 
miers propriétaires, et ses créances annulées; 
il en fait la demande au grand prince sans trop 
s'humilier , mais sans oublier ses droits , sans 
orgueil et résigné à son sort. 

Le rèene de Vassili ne fut à proprement parler Caractère 

*-* _ _ * "^ i du ligne 

que la prolonejation de celui de Jean III. Mon- de Vassili 

,. . -, en général, 

trant pour lautocratie autant de zèle que son 
père ; doué , avec moins de sévérité , d'un carac- 
tère aussi ferme , aussi inflexible , il se fît une 
loi de suivre les mêmes principes dans ses re- 
lations de politique et dans l'administration in- 
térieure de ses États. Il décidait les affaires im- 
portantes dans le conseil des boyards , disciples 
et serviteurs de son père ; il éclairait sa propre 
opinion de leurs lumières , et déployait une grande 
(a) Ou quatre cents livres pesant. 



i5o5, 

Amh 

ide e 
Tauride 



4 HISTOIRE 

modération dans les actes de l'autorité monar- 
chique ; mais il savait en même temps comman- 
der en maître. Il aimait les avantages de la paix, 
sans craindre la guerre , ne négligeant jamais 
les occasions d'accroître sa puissance. Moins cé- 
lèbre par la fortune de ses armes que par une 
finesse rusée , funeste à ses ennemis (4) , il sut 
conserver la dignité de la Russie , agrandir ses 
États , et parut même , après Jean III , digne 
de porter le sceptre autocratique. 

Impatient de renouveler avec Mengli-Ghireï 
sade en uuc alliance dont il sentait tout le prix, Vassili 
l'instruisit de la mort de Jean , et lui offrit de 
conclure un nouveau traité d'après les bases 
consenties par le prince défunt. Mengli- 
Ghireï s'empressa de le lui envoyer par deux 
seigneurs de sa cour ; mais les boyards mosco- 
vites , ayant trouvé qu'il n'était pas de même 
teneur que le précédent , en proposèrent un autre 
auquel les ambassadeurs apposèrent leur sceau. 
En même temps le grand prince dépêcha en 
Tauride un de ses grands officiers pour recevoir 
du khan le serment qui devait consolider leur 
amitié. 

Au moment oii Vassili méditait une vengeance 
contre le perfide tzar de Razan , Kouïdakoul , 
frère d'Alégam, prisonnier à Rostof, dans le 



DE RUSSIE. 5 

palais archiépiscopal , témoigna le désir d'em- , Le tza- 

'^ r r ' o ^ revitch de 

brasser la religion chrétienne. Le grand prince ,K.aïa" em- 

'=' o i brasse la 

le fit venir à Moscou , et lui ayant trouvé des religion 

grecque, et 

qualités aimables , de l'esprit , de bonnes mœurs épouse la 

^ _ _ *■ , sœur du 

et un désir bien prononcé de connaître le vrai ?'and 

. prince. 

Dieu , il ordonna qu'il fût solennellement bap- 
tisé dans la Mosl^va , en présence de toute la i5o6, 
cour. Le néophyte reçijt le nom de Pierre , 
et quelques mois après il eut l'honneur de de- 
venir beau-frère de Vassili , dont il épousa la 
sœur Eudoxie. Par cette cérémonie , le grand 
prince , ayant en quelque sorte acquis de nou- 
veaux droits pour disposer du sort de Kazan , 
fît tous ses préparatifs de guerre contre cette Expédi- 
ville coupable. Dmitri , son frère, fut nommé Kazan. 
commandant de la flotte et de la cavalerie 
avec les voïévodes Féodor Belsky , Schein , les 
princes Alexandre Rostofsky, Paletsky et Kour- 
bsky ; le 22 mai l'infanterie russe était déjà 
débarquée près de Kazan ; malgré la chaleur 
excessive et la fatigue dont nos troupes étaient 
accablées, elles engagent sur-le-champ le 
combat , et acculent l'ennemi contre les murs 
de la ville ; mais la cavalerie tatare les ayant atta- 
quées par derrière , leur coupe la retraite vers la 
flotte , et son choc impétueux jeté bientôt le dé- 
sordre parmi les Russes, dont les uns restent 



6 H l s T O I R J'. 

moils sur la place ; se noient dans les eaux du 
lac Paganoï , ou sont faits prisonniers ; d'autres 
se font jour à travers l'ennemi , rejoignent leurs 
barques , et attendent la cavalerie ; on la vit 
bientôt paraître : le grand prince fut instruit 
de ce premier revers , et comme il avait , le 
même jour , détaché le prince Koutlouskj sur 
Kazan avec des troupes fraîches , il défendit à 
Dmitri d'attaquer la ville avant leur arrivée. En 
désobéissant à son frère , Dmihi se couvrit d'une 
nouvelle honte : on était au 22 juin, et l'époque 
de la célèbre foive de Razan approchait ; Makh- 
met-Amin , fier de sa victoire , s'imaginant 
que les Russes étaient déjà bien loin, se livrait à 
la joie avec sa cour dans la plaine d'Arsk , cou- 
verte de plus de mille tentes ; là , les marchands 
étrangers avaient étalé les divers objets de leur 
commerce aux yeux d'un peuple immense , lors- 
que tout à coup on aperçoit les Russes qui, selon 
l'expression de la chronique , semblaient tombés 
des nues : ils fondent sur les Kazanais , les foulent 
aux pieds , en font une horrible boucherie , et les 
forcent à re^ajjner la ville , où les infortunés 
s'étouffent , s'écrasent les uns les autres sous les 
portes et' dans les rues. Les Russes auraient pu 
donner l'assaut et s'emparer de la ville , ou atten- 
dre pendant cinq à six jours qu'elle coiisentît 



DE RUSSIE. n 

à se rendre ; mais fatigue's de leur victoire , ils 
résolurent de prendre quelque repos sous les 
tentes dressées dans la plaine. Ils j trouvèrent 
des vivres, des liqueurs de toute espèce, quan- 
tité d'objets précieux , et oubliant qu'ils étaient 
en présence de l'ennemi , ils se livrèrent aux 
plaisirs de la bonne chère et au pillage. La nuit 
seule mit un terme à ces excès qui recommencèrent 
le lendemain. Les bojards et les officiers Jouis- 
saient de ce spectacle , se glorifiant d'avoir vengé 
sur les Kazanais ,^u bout d'une année, le mas- 
sacre des marchands russes. On entendait au loin 
les chants et les cris des soldats à demi-ivres , 
et leur camp n'était point gardé. 

Cependant Makhmet-Amin veillait sur le haut 
d'un bastion ; s'aperce vaut de la négligence de 
ses ennemis, il leur préparait vengeance pour 
vengeance, surprise pour surprise. Le iS juin, 
au point du jour, il sort de la ville avec vingt 
mille hommes de cavalerie et trente mille d'in- 
fanterie, qui se prccipitent/en poussant des hur- 
lemens affreux , sur les Russes à moitié endormis. 
Le nombre de ces derniers était deux fois plus 
considérable que celui des Kazanais ; mais sem- 
blables à un troupeau de brebis, ils fuient pré- 
cipitamment vers leurs barques, sur les pas des 
Yoiévodes, sans ordre, sans armes; la plaine 



HISTOIRE 



d'Arsk fut baignée de leur sang et couverte de 
leurs cadavres. Les princes Kourbsky et Paletsky 
y perdirent la vie , et le voïévode Scliein fut fait 
prisonnier. Ceux qui avaient échappé au fer de 
l'ennemi étaient encore en assez grand nombre 
pour reparer leur négligence et leur lâcheté ; ils 
auraient pu livrer un nouveau combat; mais trop 
effrayés pour songer même à se défendre , ils 
s'élançaient dans leurs barques , dont ils coupaient 
les cables pour s'éloigner plus vite. La cavalerie 
moscovite seule , commandée par Féodor Kis- 
sélef et le tzarévitch Zadénaï , fils de Nordooulat, 
déploya quelque valeur. En se retirant par terre 
a Mourom , cette troupe repoussa vigoureusement 
les Kazanais qui l'avaient attaquée à quarante 
verstes de la Soura. De tous les artilleurs étrangers 
qui se trouvaient dans l'armée de Dmitri, un seul 
ramena ses canons à Moscou . Ses camarades s'étant 
présentés devant le grand prince , il les accueillit 
gracieusement, tandis qu'avec l'accent de la colère 
il adressa ces paroles à celui qui s'attendait à des 
remercîmens : « T^ous avez conservé vos canons 
>' aux dépens de vos propres jours ^ jnais sachez 
i) (\ue les hommes de mérite me sojit plus pi'é- 
» deux que des bouches à feu (5). » Vassili 
n'infligea aucune punition aux voiévodes par 
considération pour son frère , principale cause du 



DE RUSSIE. 9 

désastre des Russes , en sa qualité de général en 
chef; mais, depuis cette époque , Dmitri ne reçut 
plus le commandement d'aucune armée. 

C'est ainsi que le règne de Vassili, ainsi que 
celui de son père , commença par une infruc- 
tueuse expédition contre Razan. Mais comme 
l'honneur et le repos de la Russie prescrivaient 
au grand prince de soumettre le rebelle Makh- 
met, il donna ordre au prince Daniel Stchénia 
de se tenir prêt à marcher vers les bords du Volga. 
Déjà ce célèbre voïévode faisait ses dispositions, 
lorsque le perfide tzar témoigna qu'il se repen- 
tait de sa faute ; soit qu'il y fût porté par les 
sages exhortations de Mengli-Ghireï , soit qu'il 
pressentît les funestes résultats d'une lutte trop 
inégale , il écrivit à Vassili une lettre fort polie 
dans laquelle il lui demandait son pardon et la 
paix. Le grand prince ayant exigé, avant tout, 
qu'il délivrât tous les marchands et prison- 
niers russes, Makhmet-Amin s'empressa de le sa- 
tisfaire : il s'engagea par un nouveau serment à 
rester ami du grand prince et se reconnut vas- 
sal de la Russie , comme il l'avait été sous le 
règne de Jean. 

Vassili , dans ses relations avec la Lithuanie , AfTaires 

. ' • •. \ -rA 1 • X .de Lithua- 

temoignait a cet Ltat des sentmiens tres-paci- nie. 

fîques , tandis qu'effectivement il ne négligeait 



lO HISTOIRE 

aucun moyen de lui nuire. Alexandre ignorant 
encore la mort de Jean , avait envoyé à Moscou 
un ambassadeur pour se plaindre, comme par le 
passé, des Russes liabitans des frontières. Le 
grand prince promit que les coupables seraient 
punis ; il accueillit l'ambassadeur avec distinc- 
tion, mais sans vouloir lui donner sa main à baiser, 
parce que la Lithuanie était alors ravagée par 
des maladies épidémiques. Rien ne pouvait être 
plu's agréable au roi de Pologne que la nouvelle 
de l'avènement de Vassili au trône. Après avoir 
si long-temps éprouvé l'inébranlable fermeté de 
Jean , nos ennemis espéraient profiter de Tin- 
expérience et de la jeunesse de son fils. Dans l'es- 
poir de conclure la paix, Alexandre fit partir pour 
IMoscou deux de ses seigneurs, Glebofei: Sapieha, 
qui renouvelèrent les prétentions du roi sur les 
yilles enlevées à la Lithuanie ; mais les boyards 
moscovites répondirent que le grand prince ne 
régnait que sur ses possessions légitimes , qu'il 
lui était impossible d'en rien céder. Glebof et 
Sapieha s'en retournèrent fort mécontens , et 
Vassili expédia immédiatement au roi de Po- 
logne , son beau-frère, un envoyé chargé de luî 
annoncer son avènement au trône de Russie, et 
de remettre à Hélène un crucifix d'or ainsi que 
cjuelques reliques, dont son père l'avait consti- 



DE RUSSIE. ïl 



tuée héritière dans son testament. Vassili repoussa 
comme injustes les plaintes portées par les Li- 
thuaniens contre les Russes; il causa un grand 
déplaisir à Alexandre, en lui réitérant en termes 
énergiques l'invitation formelle de ne point in- 
quiéter son épouse relativement à sa religion : 
en un mot, Alexandre s'aperçut que malgré son 
changement de monarque , la Russie n'avait 
changé en rien de système politique. Tout resta 
sur l'ancien pied et la plus froide politesse pré- 
sida aux relations des deux souverains. Le roi, 
par égard pour Vassili , accorda un libre passage 
par ses Etats au grec Trakhaniot , allant de Mos- 
cou en Italie , et le prince russe , à son tour, lui 
rendait des services peu importans : il délivra , 
par exemple , le fils de Jonas, métropolitain de 
Kief, prisonnier en Russie. 

Alexandre étant mort au mois d'août i5o6, 
le grand prince expédia aussitôt à sa veuve 
Hélène, Naoumof, un de ses officiers, chargé 
de lui remettre une lettre de condoléance , et 
porteur d'une instruction secrète pour déclarer à 
sa sœur qu'elle pourrait s'illustrer à jamais par 
une grande entreprise politique : c'était de réu- 
nir sur une seule tête la couronne de Lithuanie , 
de Pologne et de Russie, en tâchant de persua- 
der aux grands de ses Etats de 1 élire Roi : la dif- 



12 1 HISTOIRE 

férence de religion n'était , disait-il, qu'un obs- 
tacle illusoire , puisqu'il s'engagerait par serment 
à protéger la foi catholique , à devenir le père du 
peuple auquel il ferait plus de bien qu'un prince 
de même religion. Naoumof était chargé des 
mêmes instructions pour Woyciech , évêque de 
Vilna , pour le seigneur INicolas Radzivill , et 
généralement pour tous les membres du conseil 
d'Etat. Pensée aussi hardie que surprenante pour 
ce temps , inspirée au jeune monarque non seu- 
lement par l'ambition, mais encore parla péné- 
tration la plus extraordinaire ! Sans aucune leçon 
préalable de l'expérience, sans aucun exemple 
devant les yeux, Vassili comprit, par la seule 
force de son génie, cette importante vérité, qu'une 
reconciliation sincère entre la Russie et la Li- 
thuanie aurait lieu seulement lorsque ces deux 
puissances n'en formeraient plus qu'une seule; et 
si ses désirs se fussent réalisés, l'histoire du nord 
de l'Europe aurait pris un tout autre caractère. 
Vassili voulait épargner aux deux nations les ca- 
lamités qu'elles eurent à souffrir pendant les trois 
siècles suivans , par suite de leurs débats sur les 
anciennes et les nouvelles limites de leurs Etats 
respectifs. Cette lutte sanglante devait nécessai- 
rement se terminer par la perte de l'une d'elles ; 
tandis qu'obéissant à un seul chef, en s'unissant 



DE RUSSIE. l3 

par les liens de la fraternité , elles auraient pu 
étendre leur paisible domination sur toute l'Eu- 
rope septentrionale. 

Il n'en fut pas ainsi : Hélène répondit à Vassili 
que Sigismond, frère de son époux, avait déjà été 
déclaré son successeur au trône , à Vilna et à Cra- 
covie. Ceci lui fut confirmé par le nouveau roi 
lui-même qui lui proposa une paix solide et, 
inviolable , à condition qu'il rendrait la liberté 
aux prisonniers lithuaniens et lui restituerait toutes 
les places dont les Russes s'étaient emparés depuis 
la dernière trêve de six ans. Malgré la modéra- 
tion de ces propositions, Vassili, irrité sans doute 
d'avoir échoué dans son projet de régner sur la 
Lithuanie , résolut de retenir en son pouvoir 
toutes les villes dont son père l'avait constitué 
héritier ; et sous le prétexte qu'en dépit du traité 
de i5o5, les Lithuaniens ne cessaient d'inquiéter, 
par leurs incursions, les domaines des princes de 
Starodoub et de Rylsk; qu'ils incendiaient les 
villages de Briansk , et nous avaient eux-mêmes ,50.. 
enlevé plusieurs de nos possessions , il envoya le 
prince Rholmsky et le boyard Yakof pour porter 
la guerre dans la province de Smolensk : ces 
voiévodes s'avancèrent jusqu'à Mstislavle sans 
rencontrer l'ennemi. Cependant, comme les am- 
bassadeurs lithuaniens étaient encore à Moscou , 



l4 HISTOIRE 

Sigismond reprocha à Vassili d'avoir commencé 
les hostilités pendant qu'on ne'gociait les condi- 
tions de la paix. 
iSog. Ce fut à la même e'poque que le célèbre Cons- 
tantin Ostrojsl^y trahit le serment qu'il avait prêté 
à Vassili , serment garanti par le métropolitain , 
pour s'enfuir de Moscou en Lithuanie. Son amour 
pour sa patrie , sa haine contre les Russes, le por- 
tèrent à se déshonorer par une action aussi hon- 
teuse ; à tromper le grand prince et le métropoli- 
tain , à violer les principes sacrés de l'honneur et 
de la conscience : mais aucun motif ne saurait 
excuser la perfidie. Sigismond accueillit favora- 
blement le traître Constantin , et Vassili se ven- 
gea bientôt du roi de Pologne en se déclarant le 
protecteur d'un traître lithuanien, plus dange- 
reux encore. 

Aucun des seigneurs de Lithuanie n'égalait 
Michel Glinsky en crédit, eu puissance, en ri- 
chesses. Aucun d'eux n'était aussi libéral envers 
ses amis , aussi terrible envers ses ennemis. 
Membre d'une famille issue d'un prince tatar ré- 
fugié à la cour de Vitovte (6) , Michel élevé parmi 
les Allemands , dont il avait adopté les mœurs , 
servit long-temps, en Allemagne, Albrecht de 
Saxe, et en Italie, l'empereur Maximilien. Non 
moins célèbre par sa valeur que par ses talens , il 



DE RUSSIE. l5 

était revenu dans sa patrie , où il se concilia à tel 
point les bonnes grâces d'Alexandre que ce 
prince le traitait en ami intime , et lui dévoilait 
tous les secrets de son cœur. Glinsl^y se montra 
digne de tant de confiance : au moment où la 
formidable armée de Menf^li-Ghireï opéra cette 
impétueuse incursion qui iit trembler la Lithuanie ; 
au moment où Alexandre, étendu sur son lit de 
mort, presque à la vue de l'ennemi, implorait le 
zèle des seigneurs et du peuple pour voler à la 
défense de la patrie en danger, Glinsl^y monta à 
cheval, rallia ses timides soldats , et par la plus 
brillante victoire, il consola son roi aux derniers 
momens de sa vie (7). Jusqu'alors les jaloux en- 
nemis de sa gloire , dont le plus acharné était 
Zabrézinsky, avaient gardé le silence; la mort 
d'Alexandre leur parut une occasion favorable 
pour le rompre , et pour avancer qu'aspirant lui- 
même au trône , Michel refusait de prêter ser- 
ment de fidélité à Sigismond. Michel supplia le 
nouveau roi d'être juge entre lui et Zabrézinsky; 
mais Sigismond qui penchait pour les ennemis 
de Glinsliy , différant de jour en jour de pro- 
noncer sur cette affaire, celui-ci perdit enfin pa- 
tience et lui dit : (( Prince , nous nous en repen- 
» tirons Vun et l'autre y mais il sera trop 
» tard î )) Aussitôt il part pour sa ville de Tou- 



I G II 1 s T (> I 11 r. 

rof avec ses frères .K'an cl Vassili; il rassemble 
ses pareils , Ions ses amis, et l\\c. im leiiiie ;i Si- 
tilsmoiid jKHii' la salisl.iclioii i^\\\\ csl eu droil 
d'cxij^er. 1 ,a nouvelle «le («s broiiilleries par\iiil 
à Moscou; Vassili n'ij^iiorait rien de ce <[iii se 
passait en r,itliuanie; il ptMK'lra riiiUMilioii sc;- 
crcle tle IMuliel, el lui depèelia sou seerélaire , 
pour [)roposcr aii\ Irois (iliusk^ la proleelioii de 
la lUissie , oii ds Irouv» laicnl lui asiU; sûr et la 
faveur du prince. Aliii de couservei- hs dehors 
de la l)ieus('aiiee , ils allendireiil <|ii('l(|ii(' l<'mj)s 
encore la décision du roi; mais eidin ne pouvaul 
l'obtenir, ils se déclarèrent ouvertement sujets 
du souverain de IMos( ou. Ils avaienl mis poui' 
condition (|iie \ ;issili , par la l<)t<'e de ses aimes, 
leur assurerait la possession tant des villes lilliiia- 
iiiennes ([ul leur ap[)artenai<'nl «lejii, <pie de celles 
qui se rendraient à eux. (le traih; lut confirmé 
par un seniunl inuliiel. I.inpoiie par l'ardeur de 
la vengeance , Michel alla sui |)icn<lre /ahrè- 
zlnsky, son ennemi, dans une maison de plaisance 
qu'il occupait près de (Irodno; il lui trancha la 
tète (8), lit mouiir |)lMsieurs autres seigneurs, 
et organisa un corps de Iroiipi's comj)Osc de no- 
bles , de doinesTupies t;l «le mei «•enaiii'S «ju'il 
prit i» sa sohie : il s'empara ensiiile «le Mo/j r el 
«onclul une alliance avec riu)spodar tle Mol- 



DP. RUSSIE. 17 

davie , avec Miiigli-Gliirei qui lui promit de 
prendre Kief et de lui livrer cette ville. Ou as- 
sure que les Glinsky avaient efiectivenient conçu 
le dessein de rétablir l'ancienne grande princi- 
pauté de Rief, dont ils devaient se déclarer sou- 
verains indépendans , et que plusieurs boyards 
du pays leur avaient déjà prêté serment de fidé- 
lité : on ajoute que l'intention de Michel était 
d'épouser Anastasie , veuve de Siméon Olelko- 
vitch, afin d'acquérir par là un droit légitime sur 
cette principauté ; mais qu3 la vertueuse Anas- 
tasie eut horreur de sa perfidie et ferma l'oreille 
à toutes ses propositions (9). 

Glinsky attendaitrarmée moscovite iksprinces Guenie 
et voïévodes Chemiakin, Odoïfsky, Troubetsl.y gi"non<i, 
et Vorotynsky se joignirent à lui sur la Bérézina; a'Aiexan- 
ils firent aussitôt le siège de Minsk , et portèrent 
la dévastation jusqu'aux portes de Yilna. Un autre 
corps fit incursion dans la province de Smolensk. 
Animé du désir et de l'espoir d'anéantir la lii- 
thuanie , Vassili envoya sur Orscha les troupes 
de Moscou sous les ordres du boyard Yal\of, et 
celles de Novgorod , commandées par le célt})re 
prince Daniel Slcliénia. Glinsky et Chemiakin 
marchèrent de Minsk sur Droutsk , dont les 
princes furent contraints de prêter serment de 
fidélité à la Russie , et ils se réunirent à Daniel 
Tome YH. 2 



l8 HISTOIRE 

aux environs d'Orscha. On foudroya les murs de 
cette dernière ville à coups de canons , et tout 
fut disposé pour donner l'assaut. 

Jamais la Lithuanie ne s'était trouvée dans 
une situation plus critique. La Russie l'attaquait 
avec vigueur ; Mengli-Ghireï et les Valaques la 
menaçaient d'une invasion ; au dedans , une dan- 
gereuse rébellion l'agitait : elle avait un gouver- 
nement nouveau dont tous les secrets , toutes 
les ressources, étaient connus deGlinsl<-y ; les Al- 
mands , engagés au service du roi, demandaient 
impérieusement une solde , et les prodigalités 
d'Alexandre avaient épuisé le trésor ; mais Si- 
gismond avait pour lui un caractère ferme , de 
la prudence, et surtout la fortune, qui , dans les 
affaires d'ici-bas , se joue des probabilités et des 
calculs humains. Il lève des troupes avec une in- 
concevable célérité. Il les organise , s'approche 
d'Orscha dans l'espoir de sauver cette impor- 
tante forteresse , et force les voïévodes russes , 
saisis d'étonnement , à en lever le siège, et à se 
retirer sur la rive orientale du Dnieper. Pendant 
six jours entiers, les deux armées, séparées par 
le fleuve , restèrent en présence , s'attendant ré- 
ciproquement à une attaque ; enfin les voïévodes 
moscovitesse portèrentsur KritchefetMstislavle, 
où ils ruinèrent quelques villages ; mais bientôt 



DE RUSSIE. 19 

ils furent obliges de revenir à la hâte pour dë-^ 
fendre leurs propres frontières : car le roi étant 
entré dans Smolensk , avait détache' ses troupes 
sur Dorogobouge , Béloï et Toropetz. Aussitôt 
Vassili confie la défense de l'Ukraine aux princes 
de Starodoub et à Chemiakin ; il ordonne au 
boyard Yakof de rester à Y iazma ^ et à Daniel 
de chasser les Lithuaniens de Toropetz. Les ha- 
bitans de cette ville , qui n'avaient pas osé refuser 
un serment de fidélité à Sigismond , recurent le 
voïévode russe avec joie ; celui-ci fît savoir au 
grand prince que les ennemis avaient pris la fuite 
sans l'attendre. 

Bien que Vassili n'eût , à ce qu'il parait , au- 
cun motif de se louer de ses généraux , et que les 
résultats de la trahison de Glinsky ne fussent pas 
aussi importans qu'il l'avait pensé d'abord , ce- 
pendant il témoigna sa satisfaction aux premiers, 
et combla de ses faveurs le prince Michel : il le 
fît venir à Moscou , le traita magnifiquement 
dans le palais du tzar, lui fît présent de riches 
habits , d'une cuirasse , de plusieurs chevaux 
d'Asie , et lui assigna pour fief auprès de Moscou , 
les deux villes d'Yaroslavetz et de Medyn. Les 
frères de Michel restèrent à Mozyr, et ses gens ainsi 
que ses trésors demeurèrent à Potchépa , avec 
ses plus illustres partisans. Michel ayant témoigné 



20 HISTOIRE 

à Vassilile désir d'avoir des troupes pour défendre 
Tonrof et Mozyr , le grand prince lui donna un 
corps de Russes et de Tatars commandes par le 
prince Nezvitsky. 

Cependant les Lithuaniens incendiaient Béloi 
et s'emparaient de Dorogobouge , réduite en 
cendres par les Russes eux-mêmes. Constantin 
Ostrojsky , qui commandait une partie de l'armée 
de Sigismond , avait promis à ses soldats de leur 
montrer le chemin de Moscou ; mais le grand 
prince ne perdit pas un moment. Il organise 
lui-même ses troupes, ordonne au prince Kholm- 
sky et au boyard Yakof de se porter, le pre- 
mier , du côté de Mojaïsk ; le second , par Viaz- 
ma sur Dorogobouge , où commandait le voïé- 
vode polonais Stanislas Kichka. Cet orgueilleux, 
qui avait obtenu quelques succès dans de petites 
escarmouches avec les Russes , s'imaginait déjà 
que c'en était fait de notre armée , et que de 'mi- 
sérables débris, dispersés dans les forêts, n'ose- 
raient plus se montrer; mais à peine eut-il aper- 
çu les bataillons du prince Rhomlsky , qu'il se 
réfugia dans Smolensk. C'est ainsi que sans vic- 
toires ni défaites , les deux armées se chassaient 
de leurs frontières respectives. Cependant le roi 
de Pologne eut plus de gloire , parce qu'au mi- 
lieu des dangers d'un nouveau gouvernement , 



DE RUSSIE. 21 

et en de'pit de la trahison , il avait repoussé un 
ennemi puissant , l'efl'roi de ses deux prédéces- 
seurs. 

Le sage Sigismond ne se laissa point aveugler 
par une imprudente fierté : redoutant Mengli- 
Ghirei , ambitieux de rendre le calme à ses Etats , 
il fit à Vassili de nouvelles propositions de paix 
qui furent acceptées. Gliusky exagérait le nombre 
de ses amis et de ses partisans en Lithuanie ; mais 
heureusement pour les gouvernemens , les traî- 
tres triomphent rarement. Tel est le caractère 
d'une force illégale qu'elle renverse du premier 
, choc la constitution d'un empire , ou bien qu'elle 
s'affaiblit à chaque instant , par suite de la crainte 
qui en est inséparable , ou des remords qui dé- 
chirent naturellement la conscience , sinon des 
principaux acteurs , du moins des agens secon- 
daires. Aussi les Glinsky tentèrent vainement de 
soulever les provinces de Kief et de Volhjnie : 
le peuple attendait avec indifférence l'issue des 
événemens ; les boyards , quoique dévoués en 
grande partie à Michel, craignaient de se compro- 
mettre en levant l'étendard de la révolte ; de sorte 
qu'un très-petit nombre seulement se réunirent à 
lui , et qu'il ne put engager à son service que 
deux ou trois mille cavaliers : les gouverneurs de 
toutes les villes restèrent fidèles à leur souve- 



'J.'2 HISTOIRE 

raiii. Mengli-Ghireï avait bien contribué au suc- 
cès des armes de Jean dans la guerre de Litliua- 
nie ; mais Vassili ne voyait encore dans ce prince 
aucun empressement à servir avec zèle les inté- 
rêts des Russes : malgré le traité d'alliance con- 
firmé à Moscou par le serment et le sceau des 
ambassadeurs du khan , les brigands de Crimée 
inquiétaient l'Ukraine au point que le grand 
prince fut obligé d'y envoyer une armée pour la 
défendre. L'espoir d'engager les Nogaïs à faire une 
irruption en Lithuanie ne s'était point réalisé : le 
prince Témir, serviteur de Vassili, s'était rendu 
chez le mourza Assan , fils d'Yamgourtchée , 
et chez Moussa, pour leur proposer de nous 
prêter main-forte , afin de venger ainsi sur le 
roi la perfidie exercée envers l'infortuné Schig- 
Akhmet , son parent et son ami. 11 devait les 
conduire sur les bords du Don et du Dnieper , 
mais il n'avait pu réussir dans sa mission. Ces 
circonstances, jointes aux instances d'Hélène, 
reine douairière , l'inébranlable fermeté de Si- 
gismond , les chances incertaines de la guerre 
faisaient pencher Vassili pour la conclusion d'une 
paix sincère. Le roi fit partir de Smolensk pour 
Moscou , Stanislas , voïévode de Polotsk , le ma- 
?échal Sapieha , et Woyciech , gouverneur de 
Pérémysle , qui, selon l'ordinaire, exigèrent 



DE RUSSIE. 23 

d'abord beaucoup, etrëdulsirent leurs prétentions 
à peu de chose : ils avaient demandé Tcherni- 
gof, Lubetch, Dorogobouge , Toropetz , mais 
ils se contentèrent de six cantons de la province 
de Smolensk , enlevés à la Lithuanie sous le règne 
même de Vassili. On signa en conséquence une 
paix éternelle. Sigismond et Vassili se traitant 
de frères et de parens, s'engagèrent à vivre en 
bonne intelligence et à se secourir mutuellement 
contre tout autre ennemi que IMengli-Ghireï , 
et à l'exception des cas où il serait impossible 
de remplir cette condition (alors toul-à-fait illu- 
soire). Le roi reconnaissait comme possession 
de la Russie toutes les conquêtes de Jean sur la 
Lithuanie, ainsi que les villes et domaines hérédi- 
taires du fds de Chemjaka , des princes de Sta- 
rodoub et autres , déclarés vassaux des monarques 
moscovites. Vassili , de son côté , promit de ne 
point revendiquer Kief, non plus que Smolensk et 
autres possessions lithuaniennes. D'après le même 
traité, les Etats de Jean Ivanovitch, ^ra/zJ prince 
de Rézan , furent reconnus comme faisant partie 
de la Russie : les débats à survenir entre les sujets 
russes et litliuaniens , devaient être jugés par des 
arbitres communs et jurés , dont les arrêts se- 
raient irrévocables. Il était stipulé que les am- 
bassadeurs et marchands des deux puissances 



s4 lUSTOlIlE 

n'éprouveraient aucusic difficulté pour leur pas^ 
sai^e d'un pays à l'aufre , et que ces derniers 
jouiraient de la liberté' d'aller et d'exercer leur 
commerce où bon leur semblerait ; enfin que les 
prisonniers seraient sans délai délivrés de part 
et d'autre. 11 ne tïit point fait mention dcsGlinskj, 
mais leur sort était déjà décidé. Vassili re- 
connut comme appartenant au roi, Mozyr et Ton- 
rof, anciennes propriétés de Michel, et s'enga- 
gea à ne plus recevoir désormais à son service 
aucun prince lithuanien avec ses terres et ses 
domaines. Il exigea seulement que le roi lui 
donnât sa parole de permettre aux Gllnsliy de 
passer librement de Lithuanie en Russie. 

Les ambassadeurs de Sinismond obtinrent dix 
audiences du grand prince, et deux fois ils eurent 
l'honneur d'être admis à sa table. Le traité fut 
ratifié , et le roi, pour en garantir l'exécution , 
baisa le saint crucifix en présence de nos ambas- 
sadeurs à Vilna. Cette paix combla les vœux des 
Russes et des Lithuaniens ; les Giinsky seuls en 
témoignèrent leur mécontentement. Sigismond 
annonça au grand prince que Michel, au lieu de 
se rendre à Moscou , songeait à s'eiîfuir dans les 
déserts avec ses gens armés, et qu'il se proposait 
de se venger également des deux puissances; 
mais que l'armée polonaise était déjà en marche 



r/E RUSSIE. - 25 

pour réduire ce rebelle. Le grand prince ayant 
prie le roi de ne point inquiéter les membres de 
cette famille , et de leur accorder la permission 
de passer en Russie , les Glinsl\y sortirent de leur 
patrie en versant des larmes et accompagnes de 
tous leurs parens , plus redoutes encore que 
plaints par leurs compatriotes, et fort peu aimes 
des Russes. Le grand prince leur témoigna cepen- 
dant de la bienveillance et des égards, dans l'idée 
que ces traîtres pourraient encore lui être de 
quelque utilité. 

Vassili , qui n'avait que peu d'espoir et même 
peu d'envie de rester long-temps en paix avec la 
Lithuanie , attendait impatiemment des nou- 
velles de la Tauride, pour savoir s'il pouvait 
compter sur l'importante alliance de Mengli- 
Glîirei. Ce khan n'avait peut-être pris aucune 
part aux incursions des brigands de Crimée dans 
les Etats moscovites ; mais son zèle pour les 
Russes s'était évidemment refroidi : après avoir 
retenu Zabolotskj pendant près d'une année en- 
tière auprès de lui, il dépêcha un courrier à Mos- 
cou pour exiger du grand prince qu'il fût per- 
mis à son beau-fils Abdjl-Létif, ex-tzar de Ka- 
^an , de venir le joindre en Tauride. Ce vœu de 
Mengli Ghireï ne fut point satisfait ; mais Vassili 
rendit à Létif la liberté avec ses bonnes grâces : 



26 HISTOIBE 

il le reçut à sa cour et promit de lui donner 
Rocliira comme fief. Il est probable que la nou- 
velle des négociations de paix entre Sigismond 
et Vassili , décida enfin Mengli-Ghireï à re- 
nouer ses relations d'amitié avec la Russie , car 
Zabolotsky revint bientôt à Moscou avec trois 
seigneurs de Crimée qui apportèrent un traité 
d'alliance muni d'un sceau d'or. Le khan jura en 
son nom et au nom de ses fils de vivre fraternel- 
lement avec le grand prince , de réunir ses 
troupes à celles des Russes contre les Lithua- 
niens et les Tatars , de réprimer, de punir même 
de mort, ceux d'entre ses sujets qui exerceraient 
des brigandages, de protéger les marchands et 
les voyageurs russes; en un mot, de remplir reli- 
gieusement tous les devoirs de l'étroite , de la 
mutuelle amitié qui avait uni les deux nations sous 
le rèone de Jean. 

o 

Le grand prince fit la plus brillante réception 
aux ambassadeurs; il les invita à diner dans son 
palais, et leur imposa les mains en signe de bien- 
veillance. Les députés lui présentèrent de la part 
de leur souverain seize lettres diflérentes , rem- 
plies des expressions les plus flatteuses. JMengli- 
Ghireï conjurait Vassili d'expédier une armée 
navale et des canons pour soumettre Astrakhan, 
promettant, de son coté, d'agir vigoureusement 



DE RUSSI E. 2J 

contre Sigismond et en faveur de Michel Glinsky, 
qu'il appelait son fils bien aimé; il demandait 
des oiseaux de fauconnerie , des zibelines , des 
dents de poisson , des cuirasses et un vase d'ar- 
orent qui pût contenir deux seaux -, il revendi- 
quait en outre certain tribut , qui lui était payé 
par les princes d'Odoëf : mais ce qui lui tenait le 
plus à cœur, était que le grand prince permît à 
Abdjl-Létif de se rendre. en Tauride pour voir 
sa mère. Cette dernière demande parut si im- 
portante à Vassili qu'il convoqua ses boyards , 
afin de recueillir leurs avis, et tous l'engagèrent à 
ne point laisser partir Létif : Vassili fit venir ce 
prince dans le conseil et lui dit : « Tzar Abdyl- 
» Létif , vous connaissez la faute g/rive pour 
» laquelle mon père vous a privé de la liberté , 
j) cependant j par considération pour votre frère 
» Mengli-Ghireï , f oublie vos torts; Je vous ac- 
» coT'de la liberté et de plus un fef considérable : 
» écoutez cl quelles conditions. )) Létif devait 
jurer de servir fidèlement la Piussie, de n'en point 
sortir sans une permission expresse , de n'entre- 
tenir aucune intelligence avec les Lithuaniens ni 
autres ennemis des Russes, et les ambassadeurs 
étaient tenus de confirmer cette promesse par un 
serment solennel. Létif s'avoua coupable, re- 
mercia le monarque, se reconnut indigne de pa- 



28 HISTOIRE 

raître à ses yeux , jura de ne point opprimer 
les chrétiens, de respecter les choses saintes et 
d'avertir le grand prince de tous les complots 
qu'on pourrait tramer contre lui ou la tranquil- 
lité de ses Etats. Au lieu de Kochira qu'on lui 
avait d'abord promis, il reçut Yourief, et, ce 
qu'il y a de remarquable , c'est que sur la de- 
mande des ambassadeurs de Crimée, et d'après 
le conseil des boyards, Vassili jura lui-même de 
rester ami de Létif, ainsi que de Mengli-Ghireï. 
Le grand prince fit partir en même temps pour 
la Tauride, IMorozof, gouverneur de Pérévitsls, 
afin de témoigner au khan sa reconnaissance pour 
les marques d'attachement qu'il nous donnait , 
pour l'assurer que cet attachement était réci- 
proque et lui faire part du traité conclu avec la 
Lithuanie. Morozof était en outre chargé de dire 
secrètement au khan que le silence qu'il avait 
gardé si long-temps à notre égard , commençant 
à alarmer le grand prince , et le bruit s'étant 
même répandu que les fils du khan s'étaient réunis 
à Sigismond, Vassili avait cru devoir accélérer la 
conclusion de la paix ; mais que néanmoins il 
restait toujours ami de Mengli-Ghireï, et qu'il 
ne craignait point une nouvelle guerre légitime 
contre leur commun , leur naturel ennemi. L'am- 
bassadeur devait ajouter que n'ayant point de 



DE RUSSIE. 2g 

barques disponibles , son maître ne pouvait en- 
voyer ni troupes, ni canons à Astrakhan ; qu'ë- 
puisée par la guerre, la Russie, tranquille à la 
vérité du côté des Lithuaniens , mais menacée 
par les Allemands de Livonie , avait besoin de 
calme ; que d'ailleurs Jean lui-même n'avait ja- 
mais expédié d'armée pour celte contrée , etc. 
Comme il était possible que Mengli-Ghireï, af- 
faibli par l'âge et les infirmités, ne vécût paslong- 
temps, Morozof reçut ordre d'avoir une entre- ,50g 
vue secrète avec Mahmed-Ghireï , i'ainé des tza- 
révitchs de Crimée , de l'engager par un serment 
a rester fidèle allié de la Russie , et d'en faire un 
semblable au nom du monarque russe. 

Morozof essuya des désagrémens en Tauride , j i.,„^i3 
par suite de la licence et de la cupidité des sei- 
gneurs de la cour du khan. Le grand prince lui , éprouve 
avait expressément recommandé de conserver la gremfens 

i en laiin- 

dignité de son caractère, et de ne souffrir, sous '^^' 

le rapport du cérémonial, aucune humiliation de 
la part des mourzas de Crimée , qui , rappelant 
toujours des temps trop désastreux pour les Russes, 
aimaient à s'en enorgueillir devant eux. h Je des- 
» cendis de cheval auprès da palais , écrivit 
» Morozof à Vassili ; d la porte je trouvai les 
» princes du hhan ; ils saluèrent tous votre ani- 
» bassadeur f à l'exception du mourza Kow 



ambas- 
sadeur de 
Russie 



3o HISTOIRE 

)) doïar y qui osa même me traiter de palet. 
)i L'interprète ayant refusé de me traduire ces 
» grossières paroles , le mourza furieux voulut 
» le poignarder y et arracha avec violence uue 
« pelisse des mains de mon secrétaire qui portait 
» les présens. Au moment d'entrer , des senti- 
» nelles me baj^rent le chemin , en jetant leurs 
n bâtons par terre, et m' ordonnent de payer le 
» droit d'entrée. Je foule aux pieds leurs bà- 
)) tons et je pénètre dans l'appartement du Tzar, 
» qui me reçut très-bien lui et les tzarévitchs. 
» Ils me présentèrent à boire le reste d'une coupe 
») qu'ils avaient eux-mêmes commencé d vider : 
)) je la présentai à mon tour à tous les princes, 
» excepté d Koudoïar , et je dis au Jehan : 
n Grand roi , homme libre ! soyez juge 

» ENTRE MOI ET CET INSOLENT MOURZA. Je 

» SUIS VOTRE SERVITEUR ET CELUI DE MON 

» SOUVERAIN , MAIS NON CELUI DE KoU- 

» DOIAR. QuiL RÉPONDE MAINTENANT DE- 

» VANT VOUS : DE QUEL DROIT OSE-T-IL OU- 

)) TRACER UN AMBASSADEUR ET NOUS ENLE- 

» VER DE FORCE LES PRÉSENS QUE NOUS 

M SOMMES CHARGÉS DE VOUS REMETTRE ? » 

» ^près ce discours , qu'il écouta attentive- 
» ment , Mengli-Ghireï tâcha d'excuser son 
» mourza j mais dès que je fus sorti , il lui fit 



D E 11 u s s l E . or 

» de sévères reproches et le chassa de sa pré- 
)' sence. » INIorozol' ne consentit point à re- 
mettre au khan les instructions de son souverain , 
non plus que l'ëtat des prcsens qui lui étaient 
adresses ; il répondit fièrement aux seigneurs 
de Crimée : (( Les paroles de mon maître ne sont 
» écrites que dans mon cœur ; les dons qu'il vous 
» destinait vous ont été remis ^ vous n'aidez plus 
» rien à exiger, n Un des fils du khan s'étant 
plaint de la mesquinerie des presens , avait 
même menacé Morozof de le faire mettre dans 
les fers. « Je redoute peu vos chaînes ^ lui dit 
» l'ambassadeur; je ne crains que Dieu , mon 
» prince et votre tzar , homme libre.... Si voua 
« m' offensez , jamais mon maître ne vous f /z- 
» verra de personnes de distinction ( t o) . » Cepen- 
dant malgré la faiblesse du vieux Mengli-Ghireï , 
qui n'était plus écouté ni de ses fils ni des sei- 
gneurs , l'alliance avec la Tauride dura quelque 
temps encore. 

La Russie fit, à la même époque , un traité T'aitcde 

••■ '■ paix avec 

de paix avec la Livonie ; en i5o6, Hartinger laï^ïvonie. 
était venu pour la seconde fois à IVIoscou avec 
une lettre , dans laquelle l'empereur Maximiiien 
priait de nouveau le grand prince de délivrer 
les prisonniers livoniens. Vassiii ayant répondu 
que leur liberté dépendait entièrement de la 



52 HISTOIRE 

conclusion de la paix, le maitre de l'Ordre, 
l'archevêque de Riga , l'ëvêque de Dorpat , ainsi 
que tous les chevaliers , lui envoyèrent une am- 
bassade ; mais , à l'exemple de son père , le 
grand prince ne voulut pas traiter directement 
avec eux : ils se rendirent donc à Novgorod , 
où leslieutenans Daniel Stchénia , Grégoire Da- 
vidofetle prince Jean Obolensky signèrent avec 
eux , le 2 5 mars i5og , un traité pour quatorze 
ans. Les prisonniers recouvrèrent leur liberté, 
et l'on renouvela les anciennes conditions rela- 
tives aux avantages réciproques du commerce , 
et à la sécurité des voyageurs dans les deux 
pays. Le point le plus important fut que les 
Allemands renoncèrent à leur alliance avec le 
roi de Pologne. Le grand-maitre s'engagea de 
plus à protéger nos églises de Livonie. L'em- 
pereur écrivit en même temps en faveur des 
villes anséatiques , disant qu'après avoir si long- 
temps exercé à Novgorod un commerce égale- 
ment avantageux pour les Russes et les Alle- 
mands , elles étaient prêtes à rétablir leurs 
comptoirs dans cette ville , si Ton restituait 
aux négocians de Lubeck les marchandises que 
Jean leur avait injustement enlevées, à l'insti- 
gation de quelques malveillans. a Je consens , 
n répondit Vassili à Maxiinilien , d ce que Lu- 



DE RUSSIE. 33 

» hech et les soixante-douze villes , ses alliées , 
» envoient leur requête à mes lieutenans de 
» Novgorod et Pskof ; je veux bien , par ami" 
» tié pour vous y que les Russes commercent 
» avec les allemands , comme par le passé ; 
» jnais leurs propriétés ayant été confisquées 
» par suite d'une faute qu'ils ont commise , 
» je ne saurais les rendre , ainsi que mon père 
» vous en a écrit en temps et lieu (ii)« '> 

Vassili avait rendu le calme à ses Etats ; il Afiaires 

de P»kof- 

résolut de fixer le sort de l'ancienne et célèbre 
ville de Pskof. Cette république , à qui une 
bonté toute particulière de Jean Ili avait permis, 
de survivre à celle de Novgorod , de conser- 
ver encore son {gouvernement populaire , de 
s'enorgueillir d'une ombre de liberté , pouvait- 
elle se flatter d'échapper au système général 
de l'autocratie ? L'exemple de Novgorod avait 
fait trembler les Pskoviens ; mais bercés par 
cet espoir si naturel aux hommes, ils se di- 
saient : (( Pourquoi } assili ne nous épargjie- 
» rait-il pas comme Jean ? Nous nous sommes 
» soustraits à V ambition du père , par notre 
» respect pour son autorité suprême. Ne soyons 
» pas moins respectueux envers son jils. JL'or- 
» gueil est une folie dans le faible. Cédons 
» pour conserver notre premier bien ^ c'est-d- 
Tome VU. 3 



34 HISTOIRE 

)) dire notre liberté cii^ile , ou du moins tachons 
n d'en jouir le plus long-temps possible, n Ce 
raisonnement avait toujours constitué la base 
de leur politique : ainsi , lorsque les lieutenans 
du grand prince agissaient manifestement contre 
les lois , les Pskoviens s'en plaignaient au souve- 
rain ; ils le priaient humblement de faire cesser les 
injustices. Maigre' leur haine contre le prince Ya- 
roslaf, ils l'avaient de nouveau reçu pour lieute- 
nant , car telle était la volonté de Jean , qui n'at- 
tend:dt peut-être qu'une occasion favorable pour 
anéantii' entièrement la liberté pskovienne , in- 
compatible avec la constitution de la Russie. 
Les guerres , les dangers dont il était menacé 
au dehors , peut-être même la vicilless.e , l'avaient 
empêché de réaliser ce projet : l'exécution en 
était naturellement réservée au jeune Vassili , 
qui n'eut pas de peine à chercher et à trouver 
un prétexte valable à cette entreprise. Quoique 
les Pskoviens fussent en général plus modérés 
que les turbulens Novgorodiens , cependant ils 
étaient , comme dans toutes les républiques , 
exposés à ces troubles intérieurs , effet ordinaire 
des passions humaines. Du vivant même de Jean, 
il y avait eu à Pskof une émeute populaire, qui 
coûta la vie à un possadnik , et par suite de la- 
quelle les autres magistrats s'enfuirent à Moscou» 



UE RUSSIE. 55 

Les laboureurs ayant alors refusé de payer les 
impôts aux citoyens , le conseil national, de son 
propre chef, leur infligea une sévère punition , 
en vertu d'une ancienne loi , qui les constituait 
pour toujours tributaires et ouvriers des citoyens. 
Jean fut mécontent de cet acte arbitraire du 
conseil , et les Pskoviens ne parvinrent à l'apai- 
ser qu'à force de prières et de présens. Leur 
lieutenant, sous Vassili , était le prince Jean 
Obolensky, détesté du peuple. Cet officier, qui 
fomentait la discorde entre les anciens et les 
jeunes citoyens , se plaignit au grand prince de 
leur insubordination , surtout de celle de leurs 
premiers magistrats, qui, disait-il , empiétaient 
sur ses droits et s'ingéraient de ses jugemens. Il 
n'en fallut pas davantage pour fixer les résolutions 
de Vassili. 

Pendant l'automne de l'année 1609 > ^^ ^^ ren- 
dit à Novgorod avec son frère André, son 
beau-frère le tzarévitch Pierre , le tzar Létif , 
Métrophane , évêque de Kolomna, et les plus 
illustres boyards , voïévode? et officiers. Le vé- 
ritable but de ce voyage n'était sans doute connu 
que de ses conseillers intimes. Partout, le jeune 
monarque , dans sa marche lente et pompeuse , 
fut accueilli par le peuple avec de vives dé- 
monstrations de joie. La présence de la cour. 



56 HISTOTRÈ 

celle d'une garde d'ëlite, ranima la triste Nov- 
gorod ; les Psko viens y envoyèrent , en députa-' 
tion au grand prince , une nombreuse ambassade , 
composée de soixante-dix magistrats et boyards, 
chargés de félicitations de la part de la répu- 
blique , et d'un don de cent cinquante roubles. 
« Pskof, votre patrimoine, lui dit le premier 
)) possadnik Youri , s'empresse de vous présen- 
» ter ses hommages et de vous remercier , tzar 
» de toute la Russie , de lui avoir conservé son 
» ancienne constitution , et de lui accorder, à 
)) l'exemple de votre père , votre protection 
» contre les ennemis étrangers. Aussi vous nous 
» verrez toujours prêts à vous servir avec au- 
» tant de fidélité que nous avons servi Jean et 
y) vos ancêtres. Mais, prince, soyez juste : 
» votre lieutenant opprime les bons , les clé- 
)) voués Psko viens. Prenez notre défense. » Vas- 
sili accepta leurs présens , écouta leurs plaintes 
et promit de leur rendre justice. Les ambas- 
sadeurs retournèrent à Pskof et rapportèrent au 
conseil les paroles du souverain ; jnais , ajoute 
l'annaliste. Dieu seul peut lire au fond des cœurs. 
Vassili ordonna à son grand - otTicier , Pierre 
Schouisky , et au secrétaire Dolmatof, de se 
rendre à Pskof, pour découvrir la vérité sur les 
lieux mêmes. Os revinrent avec la réponse que 



DE RUSSIE. 5j 

les citoyens et le lieutenant s'accusaient réci- 
proquement , et que leur réconciliation étant 
impossible , l'autorité seule du prince pouvait 
décider le différent. De nouveaux ambassadeurs 
pskoviens étant venus demander la destitution 
d'Obolenskj , Vassili leur fit dire que comme 
il serait contre les lois de le remplacer avant 
de l'avoir préalablement reconnu coupable , il 
lui ordonnait de venir en personne à Novgo- 
rod , avec tous les Pskoviens offensés par lui , 
et qu'il écouterait leurs plaintes. 

L'annaliste de Pskof reproche à cette occa- 
sion aux chefs de la république d'avoir eu l'im- 
prudence de faire publier dans tous les can- 
tons et districts que tous ceux qui avaient quel- 
que sujet de mécontentement coiitre le lieute- 
nant , eussent à comparaître avec lui devant le 
tribunal du grand prince. 11 s'en trouva beau- 
coup : un grand nombre de boyards et des prin- 
cipaux magistrats profitèrent de cette occasion 
pour aller se plaindre les uns des autres à Vas- 
sili. Cette circonstance présageait aux Pskoviens 
le destin de Novgorod , dont les citoyens , 
forcés par les dissensions et les troubles inté- 
rieurs, de recourir à la justice du grand prince , 
avaient eux-mêmes servi d'instrument à Jean 
pour anéantir leur liberté. Vassili exigea nom- 



58 HISTOIRE 

niëment que les possadiiiks parussent devant lui 
pour être confrontés avec le prince Obolensky , 
et en même temps il fit e'crire au conseil que 
s'ils refusaient d'obéir à sa sommation , leur 
pays serait déclaré en état d'insurrection. Les 
Pskoviens furent saisis de terreur , et , pour la 
première fois , il leur vint dans l'idée qu'ils 
étaient menacés d'un coup funeste. Personne 
n'osa désobéir , et les neuf possadniks, ainsi que 
les prévôts des marchands de tous les quartiers 
de la ville, se rendirent à Novgorod, où le 
grand prince leur ordonna d'attendre jusqu'au 
6 janvier, jour fixé pour l'ouverture du lit de 
justice. 
î5io. Le jour de l'Epiphanie , le grand prince, en- 

touré de ses boyards et voïévodes, entendit la 
messe dans l'église de Sainte-Sophie , et se ren- 
dit ensuite professionnellement sur le Volkhof , 
dont Métrophane , évêque de Kolomna, bénit 
les eaux , car le siège de Novgorod était alors 
vacant. Après la cérémonie, les seigneurs mos- 
vites ordonnèrent aux Pskoviens de se trans- 
porter dans le palais archiépiscopal , où ils de- 
vaient comparaître devant le grand prince. Les 
magistrats, boyards et marchands furent intro- 
duits dans la salle d'audience , et les citoyens 
des classes inférieures se tinrent dans la cour. 



DE RUSSIE. 39 

Ils se préparaient à plaider leur cause contre 
le lieutenant, mais déjà leur sentence était se- 
crètement prononcée par Vassili. Les boyards, 
conseillers du grand prince , s'approchèrent 
d'eux et leur dirent : « Au nom de Dieu et de 
» notre souverain , Vassili Ivanovitch , nous 
» vous déclarons prisonniers. » Les Pskoviens 
les plus notables furent renfermés dans le palais 
de l'archevêque , et ceux de moindre distinction , 
après avoir été dénombrés , furent gardés dans 
différentes maisons particulières , par des enfans- 
boyards novgorodiens. 

Un marchand de Pskof, qui se rendait alors 
à Novgorod , ayant appris cet événement en 
chemin , jette aussitôt ses marchandises et re- 
tourne à la hâte annoncer à ses compatriotes 
^ue léf^rs possadniks et leurs plus illustres ci- 
toyens sont emprisonnés. La terreur s'empare 
des Pskoviens. « L" effroi , la douleur , dit leur 
» annaliste , desséchèrent Jios gosiers et nos lè- 
» près. Nous avions essuyé bien des calamités , 
» éprouvé les ravages de la peste , vu les .Al" 
» leniands sous nos murs y mais jamais jums 
» n'avions été réduits à cet état désespéré. » 
Le conseil national s'assemble et le peuple dé- 
libère sur ce qui lui reste à faire. Doit-il lever 
le bouclier contre le grand prince ; soutiendra- 



/jO HISTOIRE 

t-il un siège ? (( Mais , disaient les Pskoviens l 
» la guerre , si nous la faisons , passera pour 
)) un crime ; elle entraînera cei^tainement notre 
)) perte. Quel succès peut attendre le faible 
» quand il se hasarde contre le fort ? Nous 
» sommes en trop petit nombre ^ et d* ailleurs 
» que ferions-nous maintenant , privés de nos 
)) pfossadniksy de nos boyards , retenus prison^ 
» niers dans Noegorod ? » En conséquence ils 
envoyèrent un courrier au grand prince , avec 
ces paroles de paix : « Seigneur y nous vous 
» supplions tous humblement , grands et petits , 
)) de Jeter un regard favorable sur votre aU' 
jj cien patrimoine : les Pi>koviens sont vos en- 
» fans j ils vous ont toujours été et vous sont 
» encore fidèles ^ jamais ils ne vous ont résisté. 
» Après Dieu ^ vous êtes le maître de nos 
)) destinées. » 

A cette marque de la soumission des Psko- 
viens, le monarque fit de nouveau rassembler, 
dans les appartemens de l'archevêque , tous leurs 
magistrats arrêtés et leur envoya ses principaux 
boyards , qui leur adressèrent le discours sui- 
vant : u p^oici ce que Kassili , par la grâce de 
)) Dieu , tzar et souverain de toute la Russie , 
)) fait savoir aux Pshoviens : Les grands prin- 
» ces , mes ancêtres , mon père et moi-même , 



DE RUSSIE. 4i 

)) nous avons été jusqu'ici vos protecteurs , parce 

» que vous avez su respecter et craindre noire 

)) nom , et que vous avez toujours été soumis 

)j à nos lieutenans ; mais aujourcVluii vous osez 

» résister à notre autorité, oflenser le boyard 

» qui nous représente , vous ingérer dans les 

» jiigemens qu'il porte, et toucher aux taxes 

« qu'il lui appartient de percevoir ; aujourd'hui 

» nous apprenonsque vos possadniks el les juges 

» de vos districts, au lieu de rendre la justice, 

M oppriment le peuple et ne cessent de le per- 

M sécuter ; vous avez donc mérité une punl^ 

M tion exemplaire. Cependant nous voulons bien 

» vous rendre nos bonnes grâces , à condition 

» que vous exécuterez nos volontés, c'est-à-dire, 

» que vous dissoudrez pour toujours votre con- 

» seil national , et que vous recevrez nos lieu- 

» tenans dans la ville de Psi of ^ ainsi que dans 

» tous vos bourgs : alors nous nous rendrons 

>; en personne dans vos murs , pour adresser 

w nos prières à la sainte Tri.ùté , et nous pro- 

» mettons de respecter vos propriétés. Mais si 

» vous êtes insensibles à cette faveur, nous mar- 

» cherons contre vous avec l'aide de Dieu , et 

» le sang chrétien qui coulera retombera sur 

» les rebelles qui oseraient mépriser la bonté de 

» leur prince et lui désobéir. » Les Pskoviens 



42 HISTOIRE 

rendirent des actions de grâces au souverain ; 
en présence de ses boyards, ils baisèrent le saint 
crucifix, et jurèrent de servir (ïdelemei^t jjusqn^d 
la fin du inonde , le monarque russe , ses en fans 
et ses successeurs. Vassili les invita à sa table 
et leur dit qu'au lieu de troupes, il allait en- 
voyer à Pskofson secrétaire Dolmatof , auquel 
ils pouvaient eux-mêmes donner une lettre pour 
leurs concitoyens. Le marchand Manouchin , 
un de leurs notables , qui accompagna l'ambas- 
sadeur , fut chargé de remettre au peuple l'écrit 
suivant , au nom des boyards , magistrats et 
Pskoviens, arrêtés à Novgorod: « Nous avons 
» tous , disaient-ils , solennellement juré ^ ^owv 
» nous et pour vous, nos frères, d'exécuter les 
» ordres du grand prince. N'allez pas nous ren- 
» dre coupables de parjure, et songez que si 
» vous vous avisiez de vouloir résister, le mo- 
» narque , animé d'un juste courroux , ferait in- 
w cessamment marcher contre vous sa nom- 
» breuse armée , et que nous péririons tous. 
)) Décidez-vous promptement, car le dernier 
» délai est fixé au i6 janvier. Salut. )) 

Dolmatof paraît au milieu des citoyens de 
Pskof assemblés ; il les salue de la part du grand 
prince et leur déclare en son nom que s'ils veu- 
lent conserver leur ancienne existence politique, 



DE RUSSIL. 45 

c'est à coiiclitioii qu'ils exécuteront deux ordres 
précis du grand prince. Le premier , de dissou- 
dre leur conseil national et d'enlever la cloche 
qui les y appelait ; le second , de recevoir ses 
lieutenans dans toutes leurs villes. L'ambassa- 
deur termina son discours en disant qu'alors le 
monarque, comme un hôte pacifique, viendrait 
passer quelque temps chez ses fidèles sujets ; 
mais que dans le cas contraire , il enverrait une 
armée pour mettre les rebelles à la raison . Dol- 
matof se tut et alla se placer sur un des gra- 
dins de la place publique. Il fut long-temps sans 
recevoir de réponse, car les larmes, les san- 
glots ne permettaient point aux citoyens de pro- 
férer une seule parole. Enfin ils le prièrent de 
leur accorder jusqu'au lendemain matin pour 
réfléchir. Cette journée et la nuit entière furent 
affreuses pour la ville de Pskof ; et d'après l'ex- 
pression de l'annaliste , les enfans à la mamelle 
étaient seuls insensibles d V affliction générale. 
Les rues , les maisons retentissaient de gémis- 
semens ; tous s'embrassaient comme si ce moment 
eût été le dernier de leur vie : tant est fort l'at- 
tachement du peuple pour les anciennes institu- 
tions de la liberté ! Depuis long-temps déjà les 
Pskoviens dépendaient du monarque moscovite 
dans leurs rapports politiques avec les peuples 



44 HISTOIRE 

voisins ; ils le reconnaissaient pour leur jucje 
suprême : mais jusqu'ici les grands princes avaient 
respecte' leurs lois ; c'était d'après leur code que 
les lieutenans jugeaient les citoyens. Le pouvoir 
législatif appartenait au conseil national ; et dans 
les bourgs surtout , un grand nombre de procès 
étaient décides par les magistrats du peuple ; le 
privilège d'élire lui-même ses fonctionnaires suf- 
fisait déjà pour flatter le peuple. En abolissant 
leur conseil , Vassili déracinait entièrement l'ar- 
bre antique de l'indépendance pskovienne. 

Cependant le peuple était plus occupé de sa 
douleur que de délibérations ; la nécessité de 
céder s'offrait aux yeux de chacun , appuyée 
d'argumens incontestables. On entendait des 
discours hardis, mais sans insolence. Les der- 
niers momens d'une liberté expirante favorisent 
la magnanimité ; mais déjà la raison met un 
frein aux nobles élans du cœur. Le lendemain , 
dès la pointe du jour, on sonne la cloche du 
conseil; ce son semblait annoncer une cérémonie 
funéraire à tous les citoyens. On s'assemble : on 
attend l'arrivée du secrétaire du grand prince. 
Dolmatof paraît et on lui adresse ce discours : 
« Seigneur ambassadeur ! nos annales attestent 
» que les bons Pskoviens firent toujours serment 
» d'être fidèles aux grands princes, de les re- 



DE RUSSIE. 4^ 

)) garder comme leurs monarques légitimes, et 
» de lie jamais se liguer avec la Litliuanie ou 
» avec les Allemands. Le courroux du ciel, les 
» plus cruels fléaux , la famine , le feu , les 
» inondations , les invasions des e'trangers de- 
» vaient être le prix de notre trahison. Mais 
» ce serment fut réciproque ; les grands princes 
>i jurèrent également de ne jamais porter at- 
» teinte à notre ancienne liberté , et les enga- 
» gemens étant les mêmes, la punition devait 
» aussi être la même pour les parjures. Aujour- 
» d'hui Dieu et ce prince sont entièrement maî- 
» très de Pskof , de nos personnes et de notre 
» cloche. Fidèles au baiser que nous avons don- 
» né au saint crucifix , nous ne voulons point 
» lever le glaive contre le grand prince. S'il lui 
» plaît de venir prier Dieu dans l'église de la 
» Sainte-Trinité, et visiter son héritage, qu'il 
» se rende au milieu de nous , nous serons char- 
j) mes de le voir , et le remercierons de ne nous 
» avoir pas entièrement sacrifiés. » Le 1 3 jan- 
vier , les citoyens descendirent de la tour de la 
Sainte-Trinité, la cloche du conseil national, Pskof 

perd sou 

et , en la regardant , ils pleurèrent long-temps indepen 
leur ancienne constitution et leur liberté. . 

Pendant la nuit , Dolmatof retourna auprès 
du grand prince avec cette antique cloche , et 



40 HISTOIRE 

la nouvelle que Pskof n'avait plus de conseil 
national. Le même rapport lui ayant été fait 
par les ambassadeurs de cette ville, il expédia 
sur-le-champ ses boyards , à la tète d'un déta- 
chement de troupes , pour recevoir le serment 
de fidélité des citoyens et des laboureurs. Il or- 
donna en même temps de préparer , pour le 
recevoir , le palais du lieutenant , et de faire 
passer dans la grande ville les habitans de la 
moyenne , dont les maisons devaient servir de 
demeures à ses courtisans , conseillers et gardes- 
du-corps. Enfin, le 20 janvier, il prit la route 
de Pskof avec son frère , son beau-frère , le tzar 
Létif , l'évèque de Rolomna , le prince Daniel 
Stchénia , le bovard Davidof et Michel Glinsky. 
Les Pskoviens allèrent à sa rencontre ; ils eurent 
ordre de s'arrêter à deux verstes de la ville. 
Dès qu'ils virent le monarque , ils tombèrent tous 
la face contre terre. Le grand prince leur ayant 
demandé comment ils se portaient , les anciens 
lui répondirent : « Plaise à Dieu , seigneur , 
» que vous soyez enparfaite santé. » Le peuple 
gardait le silence : l'évèque de Rolomna devança 
le grand prince , afin de revenir au-devant de 
lui avec le clergé pskovien. Alors Vassili des- 
cendit de cheval et se rendit processionnelle- 
meut à l'église de la Trinité , où l'évèque chanta 



DE KUSSIK. 47 

le Te DeuTiij et entonna le cantique in pluri- 
mos annos. 11 adressa ensuite les paroles suivantes 
au monarque , en lui donnant sa bénédiction : 
H Gloire au Très-Haut , qui vous a rendu 
» maître de Pshof, sans effusion de sajig ! » 
A cos mots , tous les citoyens qui se trouvaient 
dans l'église , ne purent retenir leurs larmes , 
et ils s'écrièrent : « Prince , nous ne pous som- 
» mes point étrangers , de tout temps nous 
n avons fidèlement servi vos ancêtres. » Le même 
jour, 24 janvier, Vassili dina avec l'évéque de 
Kolomna , Varlaam, archimandrite de St. -Si- 
mon , avec ses lîoyards et voïévodes , et le di- 
manche 27 , il donna ordre aux Psko viens de 
ge rassembler dans la cour de son palais. Le 
prince Pierre Schouisky , une liste à la main y 
vint alors les trouver ; il fît l'appel de tous les 
magistrats , boyards , fonctionnaires , marchands 
et autres citoyens , et leur ordonna de se rendre 
dans la grande salle d'audience , où le prince , 
qui siégeait lui-même dans une chambre voisine 
avec son conseil , envoya le prince Rostofsky, 
son grand-écuyer , Tcheladnin , Pierre Schouis- 
ky , son trésorier Dmitri , ainsi que ses secré- 
taires Dolmatof et Missour , pour leur dire : 
« Illustres Pshoviens ! J^assili Ivanovitch , 
» par la grâce de Dieu , tzar et souverain de 



48 HISTOIRE 

)) toute la Russie , vous assure de ses bonnes 
» dispositions à votre égard. Loin de vouloir 
>) envahir vos propriétés , soti intention est que 
» vous en jouissiez aujourd'hui et à V avenir. 
-)) Mais comme vous avez opprimé le peuple y 
» et qu^un grand nombre de ceux que vous 
» avez lésés implorent la justice du grand 
» prince , vous ne sauriez rester ici plus long- 
» temps. Emmenez- donc vos femmes et vos 
» enfans j transportez-vous dans les Etats de 
» Moscou , et soyez-y heureux des bontés de 
» votre monarque > » Tous ces infortunés , muets 
de douleur , furent aussitôt livre's aux enfans- 
bojards , et la même nuit , on fit partir pour 
Moscou trois cents familles , au nombre des- 
quelles se trouvaient les femmes des Pskoviens 
arrêtes à Novgorod. Ils ne purent emporter avec 
eux qu'une fort petite partie de leurs biens ; 
mais ils ne regrettaient que leur patrie. Les 
citoyens des classes inférieures recurent la per- 
mission de retourner dans leurs foyers, ainsi 
que l'assurance de ne point être dépaysés ; mais 
la terreur régnait partout , et les cris de douleur 
retentissaient toujours dans la ville. Un grand 
nombre même , maris et femmes , comptant peu 
sur la promesse du souverain , et redoutant 
l'exil _, embrassèrent la vie monastique , pour 
mourir du moins sur leur terre natale. 



DE RUSSIE. 4^ 

Le grand prince nomma lieutenant de Psi o!^, ,533. 
le boyard Davidof et le grand-ëciijer Tchelad- 
nin. 11 ordonna en outre au secrétaire Missour 
de connaître des aiTaires judiciaires , et chargea 
André Volossati , de l'administration des postes. 
11 établit des voïévodes , des juges et autres fonc- 
tionnaires dans tous les bourgs , fixa un nouveau 
contrôle pour les monnaies , et le tarif des droits 
sur les marchandises , chose inconnue jusqu'a- 
lors dans l'Etat de Pskof, où les marchands 
avaient toujours exercé le commerce librement 
et sans être soumis à aucune taxe, il donna les 
terres des Pskoviens exilés aux boyards mos- 
covites, fit sortir de la moyenne ville, où il y 
avait quinze cents maisons, tous les citoyens, 
distribuant leurs demeures à ses fonctionnaires , 
enfans - boyards et aux Moscovites seuls; il 
donna l'ordre de transférer , de la muraille 
de Dovmont dans la grande ville , les maga- 
sins des marchands ; choisit un emplacement 
pour son palais, et fonda l'église de Ste.-Xénie , 
pour immortaliser le jour où la liberté psko- 
vienné avait expiré. Enfin, au bout d'un mois 
employé à tout organiser , il laissa à ses lieu- 
tenans cinq mille enfans -boyards, cinq cents 
artilleurs novgorodiens , et partit en triomphe 
pour sa capitale , où arriva bientôt la grosse 

Tome VIL 4 



5o HISTOIRE 

c'oclie du conseil national. En échange des ci- 
toyens exiles , on envoya à Pskof trois cents 
familles de dix villes de la province de Moscou. 

« C'est ainsi , dit l'annaliste de la patrie 
» d'Olga ; c'est ainsi que s'éclipsa la gloire 
» de Pskof, p7'ise non par des infidèles , mais 
)) par les Chrétiens , ses frères. O cité naguère 
» puissaTite ! tu n'es plus aujourd'hui qu'une 
n vaste solitude. Un aigle à plusieurs ailes et 
» aux griffes acér^ées s'est abattu sur toi ; il a 
)) arraché de ton sein trois cèdres du Liban y 
» il t'a ravi ta beauté ^ tes richesses , tes ci- 
» toyens ; il a comblé tes marchés d'immon- 
« diccs (12) ; enfin , il a traîné nos frères et nos 
» sœurs dans des coibtrées lointaines , oà jamais 
» ne vécurent ni leurs pères , ni leurs aïeux , ni 
)) aucun de leurs ancêtres. » 

Pendant plus de six cents ans , la ville de 
Pskof , fondée par les Slaves-Krivitches , avait 
joui de sa propre constitution, qu'elle aimait 
sans en connaître ou sans vouloir en connaître 
de meilleure. C'était une autre Novgorod, dont 
elle se nommait la sœur cadette ; car, dans le 
principe , elle ne formait qu'une seule puissance 
avec cette république , et jusqu'à la fin une même 
éparchie. Pauvre comme Novgorod en produc- 
tions de la nature , elle sut acquérir des richesses 



DE RUSSIE. 5i 

par l'activité de son commerce , et introduire 
chez elle les arts , la civilisation , par ses rela- 
tions avec les Allemands ; moins célèbre par 
l'éclat des triomphes et par des conquêtes loin- 
taines , elle dut à ses fréquens débats avec 
l'Ordre livonien , de conserver plus long-temps 
son humeur belliqueuse. Ainsi que dans les fa-^ 
milles , nous voyons des vertus héréditaires 
dans les sociétés civiles : la prudence, la jus- 
tice , la fidélité distinguèrent éfninemment la 
république de PsKof. Attachée à la Russie , dont 
elle devinait le sort à venir, elle ne voulut ja- 
mais trahir les grands princes ; elle fit tons ses 
efibrts pour maintenir la liberté novgorodienne, 
si étroitement liée à la sienne propre , et par- 
donnait généreusement à ce peuple jaloux tous 
ses torts , tous ses outrages ; circonspecte dans 
ses démarches , elle déploya par fois cette bril- 
lante audace inspirée par la grandeur d'àrae ; 
elle accorda sa protection à Alexandre de Tver, 
persécuté par le khan et le prince de Moscou ; 
victime enfin de l'irrévocable destinée , elle 
céda à la nécessité , mais avec une noble rési- 
gnation , digne d'hommes libres, sans avoir 
montré ni l'insolence ni la lâcheté de ses frères 
de Novgorod. Les lois , les institutions de ces 
deux puissances démocratiques avaient ensemble 



5-2 . HISTOIRE 

une grande analogie ; mais il existait chez les 
Pskoviens une classe particulière de citoyens , 
appelés enfcms-possadniks , auxquels ils don- 
naient la préséance sur les marchands et les 
propriétaires. Ils accordaient consequemment 
encore plus de considération au rang de possad* 
nik , dont le titre devenait un honneur hérédi- 
taire dans la famille. 
Par condescendance pour les Pskoviens , le 
'grand prince choisit parmi eux douze anciens ^ 
auxquels il permit d'exercer la justice dans leurs 
douze cantons , conjointement avec les lieute- 
nans et fonctionnaires moscovites , d'après les 
institutions judiciaires qu'il fit publier alors (i3). 
Mais ces magistrats avaient trop peu d'autorité 
pour réprimer la cupidité des officiers du grand 
prince. Au nom des nouvelles lois, ils accablaient 
d'impôts les citoyens, les laboureurs , et , sourds 
a leurs justes plaintes, Us punissaient sévère- 
ment ceux qui osaient faire quelques réclama- 
tions , ou les obligeaient , à force de mauvais 
traitemens , à quitter leurs femmes et leurs en- 
fans , et à s'enfuir par troupes dans d'autres 
conti'ées. Bientôt le territoire pskovien devint 
désert : les étrangers, marchands et artisans, qui 
avaient des maisons dans Pskof, sortirent tous 
de cette ville , pour n'être ni les victimes ni les 



DE RUSSIE. 55 

témoins de ces injustices et de ces violences. 
« Nous restâmes seuls , ajoute l'annaliste, j^e- 
)) gardant la terre qui ne s' enir' ouvrait pas , 
» fixant les deux , vers lesquels il était ini- 
» possible de s'envoler sans ailes. » Enfin , 
instruit des vexations exercées par ses avides 
lieutenans , le grand prince leur substitua les 
princes Schouisky et Kourbsky, qui, par leur 
justice , par leur humanité , se montrèrent 
plus dignes de cet emploi. Les citoyens com- 
mencèrent à respirer : les émigrés revinrent 
dans leurs foyers ; et si les Pskoviens continuè- 
rent de regretter la perte de leurs anciennes 
franchises , ils cessèrent du moins de se plaindre. 
Depuis cette époque, ils furent, comme tous 
les autres Russes , obligés de fournir leur con- 
tingent pour Tarmée du grand prince . 

C'est ainsi que Yassili employa les quatre 
premières années de son règne, sans triomphes 
éclatans, mais non sans gloire. Il pacifia son 
empire par la force des armes , en prouvant aux 
ennemis extérieurs la puissance héréditaire des 
souverains de la Russie, et à son peuple , leur 
ferme volonté de régner sur lui en monarques 
absolus. 



54 HISTOIRE 



CHAPITRE II. 

Suite du règne de Va s s i li. 



i5io — i52i 



Mëcontentemens réciproques entre Yassili etSigismon(}.— 
Siraéon , frère de Vassili , veut fuir en Litliuanie. — • 
Arrivée à Moscou de la Izarine Noursaltan. — Repentir 
de Makhmet-Amin. — Rupture avec Mengli-Ghireï. — • 
Incursion de» Tatars de Grimée, —r Guerre contre la Li- 
thuanie. — Alliance avec rem])ereur Maximilien. — 
Traite de paix avec les villes anséaticpies. — Ambassade 
turque. — Prise de Smolensk. — Trahison de Glinsky. 

— Combat d'Orsclia. — Perfidie de l'évèque deSmolensk. 

— Le prince Ostrojsky s'approche de Smolensk. — Nou- 
velle incursion des troupes de Tauride. — Seconde am- 
bassade au Sultan. — Mort de Mengli-Ghirei. — Am- 
bassades entre le nouveau khan Makhmet-Glurei et le 
grand prince. — Maladie et ambassadedu tzar de Kazan: 

— Alliance avec le roi de Danemark et l'Ordre allemand. 

— Ambassade de l'empereur Maximilien. —Envoyés 
lithuaniens. — Le prince Ostrojsky assiège Opotchka. 

— Négociations de paix. — Ambassade à Maximilien. — 
Nouveaux ambassadeurs de ce prince. — Mort de Létif. 

— Alliance renouvelée avec la Crimée. — Mort de Makh- 
met-Amin. — Schig-AIei, tzar de Kazan. — Les troupes 

de Crimée dévastent la Lithuanie. — Ambassade au Sul- 



DE RUSSIE. 



55 



tan. — Relations avec le granfî-rar.ître de l'Ordre et avec 
le pape. — Le grand-niaîlre drclare la guerre à la Po- 
logne. — Campagne en Lithuanie — Finbles^e deTOrdre 
allemand. — Ambassade au Sull.^n. — vScdition à Razan. 
— Makhmet-Ghireï attaque la Russie. — Kliabar-Sims- 
ky. — Les voïpvodes sont mis en iugement. — Caiip de 
Kalouga. — Ambassadeur de Soliman. — Ambassade de 
la Lithuanie. — Trêve. — Anéantissement de l'Ordre 
allemand. — Nouvelle trêve avec l'Ordre de Livonie. 

J-JA Russie et la Lithuanie ne jouirent pas long- i5io. 
temps des douceurs de la paix : elle était à 
peine conclue , que de nouveaux sujets de mé- 
contentement donnèrent lieu à des reproches 
mutuels entre les deux puissances : elles s'ac- 
cusaient réciproquement de ne pas observer le 
traité ; et, tout en cherchant à éloigner la guerre, 
l'une soupçonnait à l'autre des intentions hos- 
tiles. Sigismond se plaignait que le grand prince 
n'avait pas rendu la liberté à tous les prison- 
niers lithuaniens , et que les gouverneurs de 
Moscou refusaient de faire droit aux réclama- 
tions de ses sujets , auxquels les Russes enlevaient 
des terres , au mépris des conditions de la paix. 
Vassili , de son côté , prétendait aussi que tous 
nos prisonniers n'étaient pas revenus de la Li- 
thuanie ; que le roi avait retenu les marchan- 
dises des négocians de Moscou , renvoyés de ses. 



56 HISTOIRE 

Etats ; enfin , que les Russes avaient sans cesse 
à se plaindre des insultes des Lithuaniens. Pour 
détruire ces causes de me'sîntelligence , il fut 
convenu entre les parties que l'on enverrait aux 
frontières des juges choisis par elles : on fixa 
même l'époque de leur départ ; mais il arrivait 
toujours qu'au temps convenu , les uns ou les 
autres ne s'y rendaient pas. Sigismond ne tarda 
pas à se repentir d'avoir laissé sortir les Glinsky 
de son royaume ; il fit arrêter leurs amis , et 
réclama même du grand prince l'extradition de 
Michel et de ses frères. Ce monarque lui ré-^ 
pondit que les Glinsky étaient passés a son ser-» 
vice à une époque où la Russie était en guerre 
avec la Lithuanie , et qu'il ne livrerait ses nou-» 
veaux sujets à personne. Ces discussions du- 
rèrent pendant environ trois années (i 4) ; les 
i.'jt — courriers , les envoyés se succédaient et s'en 

il2. . , . , , 

retournaient toujours en exprimant leur mécon- 
tentement , sans se permettre cependant aucunes 
menaces , j usqu'au moment où Hélène , reine 
douairière , eut fait savoir à son frère , qu'au 
lieu de la reconnaissance à laquelle son zèle 
pour les intérêts du royaume lui donnait lieu 
de prétendre, Sigismond lui témoignait, au con- 
traire , de la haine et même du mépris ; que les 
seigneurs lithuaniens osaient lui manquer deres- 



DE RUSSIE. 57 

pecl; qu'au moment où elle avait voulu quitter 
Vilna pour se rendre à Breslau , dans ses terres, 
lesvoievodesNicolasRadziviletGrcgoireOstikof 
l'avaient arrêtée pendant la messe , en lui disant : 
Tu veux fuir à Moscou; que l'ayant entraine'e 
hors de l'église, ils l'avaient placée dans un trai" 
neau et conduite à Trolà , où ils la retenaient 
en captivité , après avoir éloigné d'elle toutes les 
personnes de sa maison. A cette nouvelle Vassili, 
indigné , demanda au roi ce qui avait pu mé- 
riter à Hélène un traitement aussi injurieux , 
exigeant que l'on rendit à cette princesse la li- 
berté , ses trésors et ses gens , avec toutes les 
démonstrations de respect dues à son rang (i5). 
Nous ignorons quelle fut la réponse du roi ; mais 
bientôt de nouveaux événemens vinrent ajouter 
encore au courroux du grand prince. 

Siméon de Kalouga , le plus ieune des fils de Sinuon, 
Jean, se faisait remarquer par la violence et la Vassiu , 

, , / ., . . ^^""^ fu»"^ 

légèreté de son caractère ; il souffrait de se voir enLiihua- 

\ V . . . ûi"^' 

sujet de son frère ; il se plaignait sans cesse de 
sou despotisme ; enfin , s'abandonnant aux con- 
seils de quelques boyards séditieux, il osa re- 
cliercher la protection de Sigismond, décidé à 
trahir la Russie et à fuir en Lithuanie. Dès que 
le grand prince fut informé de ces projets , il fit 
venir Siméon eu sa présence; il i'accaJjla de 



58 HISTOIRE 

reproches, et voulut le faire emprisonner ; ce- 
pendant le repentir du coupable , les prières de 
ses frères , les sollicitations du métropolitain et 
de tous les èvêques, réussirent à calmer son res- 
sentiment. 11 entoura Simèon de boyards sîirs , 
lui enjoignant d'être à l'avenir plus circonspect; 
mais il vit avec chagrin que Sigismond pouvait 
avoir de secrets partisans au sein même de sa 
famille : ces dispositions ne pouvaient être favo- 
rables à la paix , et les succès que la ruse des Li- 
thuaniens leur fît obtenir en Crimée , finirent 
par rendre la guerre inévitable, 
AiriTcc h En i5io , Noursaltan , épouse de Mengli-Ghi- 

Moscou (le .. ' ^ iw 1 ' ' C ■• 

ja tza.ine TCi , amva a Moscou avec le jeune prmce ôaip^ 
îNoursai- ^^ accompagnéc de trois ambassadeurs, qui assu- 
rèrent Vassiii de la sincère amitié du khan. 
Ce voyage de la tzarine avait pour but de voir 
ses fils, Létif et Makhmet- Amin. Le grand 
prince l'accueillit comme une illustre amie, et 
la laissa partir pour Razan , après un mois de 
séjour à Moscou. Elle resta près d'un an avec 
son fils , employant tout pour l'affermir dans ses 
sentimens de bienveillance à l'égard des Russes : 
elle y réussit parfaitement ; car IMakhmet-Amin 
s'engagea , par une nouvelle lettré , à rester 
toujours dévoué à la Russie : non content de ses 
sermens de fidélité , il témoigna encore le désir 



tau 



DE RUSSIE. 59 

d'ouvrir entièrement son cœur au grand prince, Rcrmiir 
qui lui dépêcha , en conséquence , le Doyarci mtt Aumi 
IvanTcbeladnin. Il avoua franchement à cet en- 
voyé le secret de la conspiration de Kazan , les 
circonstances qui y avaient rapport , se recon- 
nut coupable, accusant sa propre femme de l'a- 
voir séduit ; en un mot, il fut impossible de dou- 
ter de sa sincérité. A son retour de Razan, la 
tzarine Noursaltan passa encore six mois à 
Moscou , traité^ à la cour avec les plus grands 
honneurs. Elle en partit pour la Tauride , ac- 
compagnée d'un ambassadeur, et pénétrée de re- 
connaissance pour Vassili , qui croyait pouvoir 
compter sur l'amitié de Mengli-Ghireï ; cepen- 
dant ses espérances furent trompées. 

Ce khan , affaibli parTàee, se laissait influencer R"ptu'e 

' r ÏD ' avec [V] en- 

par des fils inconsidérés , qui voulaient adopter s^' Ghuei, 

un nouveau système politique , ou , pour mieux 
dire , qui n'avaient à ce sujet aucun plan arrêté , 
se livrant uniquement à l'attrait du pillage et à 
leur avidité des biens. Les grands flattaient les 
princes , attendaient la mort du souverain , em- 
ployant tous les moyens pour amasser de l'or. 
Habile à profiter de ces circonstances , Sigismond 
vint à bout d'une entreprise contre laquelle 
avaient échoué les efforts de Casimir et d'Alexan- 
dre. Il priva la Russie de lancienne eî importante 



6o HISTOIRE 

alliance de Mengli-Ghireï , malgré Tes obstacles 
que l'amitié zélée de l'époiise du khan, pour le 
grand prince, opposait à ses tentatives. La Li- 
thuanie s'engagea à payer annuellement quinze 
mille ducats à Mengli-Ghireï , sous la condition 
que , sans aucun motif de plainte contre la 
Russie , il trahirait ses sermens ; qu'il lui décla- 
rerait la guerre, livrant nos frontières aux flam- 
mes et au pillage. Ce traité secret fut mis à 
Incursion exécutiou saus résistance. Dans Je mois de mai 

des Tau- 

riens'. 1 5 1 2, Ics fils du khan Akhmat et Bournat-Ghireï , 
à la tète de troupes nombreuses , pénètrent dans 
les provinces de Beleff et d'Odoeif , où ils se 
conduisent en brigands. Bientôt ils prennent la 
fuite à la nouvelle que le prince Daniel Stchénia 
s'avançait rapidement pour les attaquer. Bien 
que Vassili fût loin de s'attendre à cette incur- 
sion de l'armée du khan de Tauride , néan- 
moins ses préparatifs de guerre furent promp- 
tement faits. Depuis le temps dci son père , les 
armées russes n'avaient été ni licenciées ni désar- 
mées , et les troupes se relevaient tour à tour 
dans le service actif. Un grand nombre de voïé- 
vodes suivirent Daniel Stchénia aux frontières. 
Dans le mois de juin, Akhmat-Ghireï lit mine 
de vouloir saccager le territoire de Rézan ; mais 
le prince Alexandre Rostofsky , posté sur les 



DE RUSSIE. 61 

Î3ords de l'CTsselra , et le prince Bowlgak , avec 
le grand. - écuyer Tcheladnin , campes sur les 
rives de l'Oupa , le forcèrent à s'éloigner. Bour- 
nat-Gliireï montra plus d'audace : il s'avança 
jusqu'à la capitale du pays de Rézan , et par- 
vint à s'emparer de quelques fortifications exté- 
rieures; cependant il ne put prendre la ville. Les 
voïévodes de Moscou chassèrent ses troupes, et 
les poursuivirent , à travers les Stepps, jusqu'à 
la Tikaya-SosTia. 

Le grand prince, qui connaissait et les causes 
et les véritables auteurs de cette guerre , désirait 
en faire sentir l'inconvenance à Mengli-Ghirei : 
il lui représenta que leur ancienne amitié , for- 
tifiée par les sermens les plus sacrés , basée sur 
les intérêts réciproques de leurs Etats , était bien 
préférable à sa nouvelle alliance , achetée à prix 
d'argent , fondée sur des principes qui consa- 
craient le parjure, qui n'oflrait enfin aucune 
garantie : il ajoutait que le souvenir de ses ser- 
vices était gravé dans le cœur des Russes , tandis 
que les Lithuaniens avaient toujours présente à 
la mémoire la longue inimitié qu'il leur avait 
montrée ; que les sentimens qui devaient résulter 
de cet état de choses, consolidaient, d'un côté, 
des liaisons d'amitié , nées de la reconnaissance , 
et de l'autre , préparaient les esprits à des désirs 



02 HISTOIRE 

de vengeance qui ne pouvaient manquer de se 
réaliser un jour. Mengli-Ghireï répondit , pour 
s'excuser , que les pri/ices faisaient la guerre 
aux Russes sans y être autorisés par ses ordres , 
et sans qu^ilen eût connaissance . Cette assertion 
pouvait être vraie. C'est ainsi que cette alliance, 
œuvre de la sagesse de Jean , alliance si long- 
temps heureuse pour nous, fut détruite à jamais, 
et que la Crimée, qui avait aidé la Russie à con- 
solider sa grandeur , devint pour elle un repaire 
de dévastateurs. 

Vassili apprit bientôt que le roi préparait ses 
troupes , et que , stimulé par le désir de com- 
mencer la guerre en été, il ne cessait d'exciter 
Mengli-Ghireï à agh' contre nous avec toutes ses 
forces. Le conseil privé du grand prince crut à 
propos de le prévenir. Vassili adressa à Sigismond 
une dépêche, dans laquelle il lui donnait simple- 
ment le titre de roi. Il y retraçait, avec chaleur, 
les nombreux efforts de son irréconciliable ini- 
mitié, les outrages prodigués à la reine Hélène , la 
violation des traités , ses coupables intrigues pour 
engager Mengli-Ghireï à se jeter sur la Russie. 
Gncvrc Cette lettre était terminée ainsi : ^< ^i^ec Taide 

avec la Li- 

thaanic. „ du Seigueur , je marche à ta rencontre , et, 
n s'il plaît d Dieu , je saurai conserver ma 
» grandeur j car je ne la dépose qu'en baisant 



DE RUSSIE. 65 

j) la sainte Croix.)) Les ambassadeurs de Livonie 
se trouvaient alors à Moscou : témoins des prépa- 
ratifs de guerre qui s'y faisaient , ils annoncèrent 
au grand-maître Plettemberg que la Russie n'avait 
jamais eu d'armëe plus nombreuse , ni une ar- 
tillerie aussi formidable ; que le grand prince , 
enflammé de colère contre le roi , avait dit : 
Tant que mon cheval sera en état de marcher , 
tant que mon glaive sera tranchant , je ne lais- 
serai ni paix, ni repos à la Lithuanie (iG). 
Ce prince se mit à la tète de son armée , et le 19 
décembre, il partit de sa capitale avec deux 
de ses frères et Michel Gliissky. Les princes 
Daniel Stchénia et Repnin , principaux voïé- 
vodes , se portèrent sur Smolensk. Là , un cour- 
rier, dépêché par Sigismond , présenta à Vassili 
une lettre de ce prince , dans laquelle il le som- 
mait de faire cesser sur-le-champ toutes les opé- 
rations militaires, et d'évacuer le territoire de 
la Lithuanie, s'il ne voulait pas s'exposer aux 
effets de sa vengeance. Le grand prince , au lieu 
de réponse, l'etint le courrier. Il .fut arrêté que 
dans la nuit même on doimerait l'assaut du 
coté du Dnieper, et, pouranimer le courage des 
soldats , on leur distribua des tonneaux d'hy- 
dromel très-fort , dans lesquels chacun eut la li- 
berté de puiser à discrétion. On ne tarda pas à 



64 HISTOIRE 

s'apercevoir combien ce moyen e'tait peu propre 
à assurer le succès de l'entreprise. Le vacarme 
et les cris de ces gens ivres annonçant aux as- 
sitîge's qu'il se passait quelque chose d'extraor- 
dinaire au camp des Russes , ils redoublent de 
précautions : nos troupes se précipitent coura- ■ 
geusement sur les for tifica lions; mais les hor- 
reurs de la mort eurent bientôt dissipé leiu' 
ivresse ; accueillies par une grêle de boulets et 
de coups de sabre , elles prirent la fuite , et le 
grand prince retourna à Moscou, deux mois 
après , sans avoir pu s'emparer de Smolensk , 
n'ayant obtenu d'autre résultat de cette expédi- 
tion, que de détruire quelques villages et d'em- 
mener les habitans en captivité. 

C'est à cette époque que la reine douairièrCj 
Hélène , termina ses jours à Vilna. La haine que 
les Moscovites portaient aux Lithuauiens, fit 
soupçonner ceux-ci d'avoir hâté la fin de sa vie ; 
mais cette princesse , sensible autant que ver- 
tueuse , mourut victime de ses chagrins , et non 
pas du poison ; car elle était pour Sigismond 
un gage important , favorable à la paix qu'il dé- 
sirait faire avec la Russie, d'abord, parce qu'il 
n'était pas encore préj^aré à la guerre , qu'il 
n'avait pas beaucoup de confiance dans l'al- 
liance contractée avec Mengli-Ghireï, enfin, 



DE RUSSIE. 65 

qu'il ne se sentait pas en état de supporter, à i5i3. 
lui seul , le fardeau de la guerre. Dans ces cir- 
constances , il demanda au souverain de Moscou, 
un sauf-conduit pour ses ambassadeurs. Les sei- 
gneurs lithuaniens écrivirent en même temps 
à nos boyards de solliciter, auprès de leur souve- 
rain, la cessation des hostilités (17). On donna au 
courrier le sauf-conduit demandé, et les boyards 
répondirent aux seigneurs de Ijithuanie , que le 
grand prince n'avait consenti à l'accorder que 
par égard pour leurs sollicitations. Le terme 
fixé dans ce sauf-conduit étant expiré , il serait 
devenu de nulle valeur , si le roi n'avait mandé 
à Vassili que le retard apporté au départ de ses 
ambassadeurs , devait être attribué à ceux de 
Rome , envoyés à Moscou par le pape. Il an- 
nonçait aussi que les siens les accompagne- 
raient; il sollicita une nouvelle permission, qu'il 
obtint. 

Cependant , sans perdre de temps , Vassili i^ i»in- 
sortit une seconde fois de Moscou à la tête de 
son armée ; quelques corps furent détachés en 
avant sous le commandement des boyards prince 
Repnin et Sabourof , avec l'ordre de se porter 
sur Smolenslv. Youri Salahoup , commandant 
de cette place , fit une sortie avec un assez grand 
nombre de troupes, et marcha à la rencontre 
ToMH VIL 5 



66 HISTOIRE 

^;5,3 des Russes en rase campagne ; mais après un 
combat dans lequel ceux-ci furent vainqueurs , 
il se renferma dans la ville. On fit beaucoup de 
prisonniers qui furent amenés à Borofsk , où se 
trouvait alors le grand prince. Les généraux 
russes ayant cerné Smolensk , Vassili arriva au 
camp le 25 septembre, et le siège commença 
aussitôt. Le peu de résultats que l'on obtint d'une 
artillerie mal servie , la situation de la ville , 
fortifiée par de hautes murailles , et surtout 
par la nature , tout contribua au mauvais suc- 
cès de l'expédition. Ce que l'on détruisait dans 
le jour était rétabli la nuit par les Lithua- 
niens. En vain le grand prince somma les assié- 
gés de se rendre , essayant sur eux l'effet de 
promesses avantageuses ou des menaces de son 
courroux , il ne put ni les séduire , ni les inti- 
mider. Depuis six semaines l'armée était sous 
les murs de la place , lorsqu'elle fut renforcée 
par les troupes de Novgorod et de Pskof. On au- 
rait pu sans doute , à force d'opiniâtreté et de 
patience, épuiser les forces des citoyens; mais 
l'automne était déjà fort avancé , et les pluies, les 
mauvais chemins, forcèrent le grand prince à lever 
le siège. Les Russes n'eurent à se glorifier que d'a- 
voir dévasté le territoire ennemi aux environs de 
Smolensk et de Polotsk , où le prince ^chouisky 



DE RUSSIE. 67 

s'était rendu avec un nombreux corps de troupes. iôi3. 

En même temps qu'il dirigeait les opérations 
militaires , le grand prince s'occupait aussi des 
combinaisons de la politique. Dès l'année i5o8, AUianre 

* ^ _ avec 1 ciu- 

il avait appris par Michel Glinskj qu'une ma- pereui. 
ladie de Ladislas , roi de Hongrie , avait ins- 
piré de nouveau à Maximilien le désir de s'em- 
parer de ce royaume. En lui donnant connais- 
sance de la guerre que les Paisses faisaient à la 
Lithuanie , il rappela à l'empereur l'alliance 
qu'il avait contractée jadis avec Jean , et lui pro- 
posa de la renouveler. IVIichel se chargea de 
taire parvenir secrètement à Vienne les dépêches 
de Vassili (18). Les affaires d'Italie et d'autres i5,jj 
circonstances retardèrent long-temps la réponse 
de Maximilien; mais enfin, en février 1614, 
Georges Pâmer, son ambassadeur, arriva à 
Moscou , où il conclut un traité , dont le but 
était la réunion des forces de l'Allemagne et de 
la Russie pour agir contre Sigismond. Vassili de- 
vait lui enlever Rief avec ses anciennes dépen- 
dances ; Maximilien , de son côté , se chargeait 
de le dépouiller xles provinces de Prusse, dont 
le roi s'était emparé. Ils prenaient l'engagement 
d'observer religieusement ce traité , soit que leur 
entreprise fut ou non couronnée de succès, et non- 
seulement pendant la durée du règne de Sigis- 



68 HISTOIRE 

î5i4. mond, mais a perpétuité ; ils firent aussi les dispo- 
sitions nécessaires pour assurer la liberté et la sû- 
reté des voyageurs , envoyés ou marchands, dans 
leurs Etats respectifs. Maximilien et Vassili se 
donnent le nom de frères, et les titres de grands 
sniivej^ains , de tzar. Ce traité , rédigé en langue 
russe, fut traduit en allemand à Moscou, et on 
substitua le mot Rayser ( empereur) à celui 
de tzar. Dans le courant du mois de mars. Pâ- 
mer retourna en Allemagne , accompagné du 
Grec Dmitri Laskiref , et du secrétaire Soukof. 
Aussitôt leur arrivée, Maximilien ratifia le traité 
par serment, et, en leur présence , y apposa son 
seing ainsi que le sceau d'or (19). L'original alle- 
mand de cette pièce intéressante est conservé dans 
nos archives. Il servit àPierre-le-Grandde preuve 
légale que déjà ses ancêtres avaient pris le titre 
d'empereur , et que la cour d'Autriche les avait 
reconnus dans cette haute dignité. Quelques mois 
après , de nouveaux ambassadeurs de Maximi- 
lien , le docteur Jacques Osier et Maurice Bourg- 
steller, vinrent remettre au grand prince la 
chartre du traité. Ils furent accueillis de la ma- 
nière la plus flatteuse à Moscou , et traités somp- 
tueusement par les gouverneurs des villes par 
lesquelles ils passaient : partout on leur donnait 
de grands repas ; les enfans-boyards venaient 



DE RUSSIE. 69 

à leur rencontre jusqu'au bas des escaliers; les ,5,^ 
premiers magistrats se tenaient dans le vestibule, 
et les lieutenans les attendaient à la porte de l'anti- 
chambre. On les faisait asseoir àla place d'honneur; 
le maître de la maison , debout , leur présentait 
deux coupes pour boire à la santé des deux souve- 
rains, en ayant soin que le premier toast fût 
porté au prince russe (20). En un mot, jamais 
ambassadeurs n'avaient reçu autant d'honneurs , 
et plus inutilement ; car Maximilien , exclusive- 
ment occupé des affaires du midi et de l'occident 
de l'Europe, ne tarda pas a changer de système, 
11 donna en mariage sa petite-fdle Marie , fille de 
Philippe de Castille , au neveu de Sigismond , 
successeur de Ladislas, et fit unir le jeune Ferdi- 
nand , fils de Philippe , h la fille du roi de Hon- 
grie; de sorte qu'il ne fut plus que de nom, 
l'allié de la Russie. 

A la même époque, le prince Vassili Schouisky ivaite ,ic 
et Morozof , gouverneurs de Novgorod , con- \^'^^ ^ll^H 
durent aussi, pour dix ans, un traité de paix '^"',';"c'~ 
mémorable avec soixante-dix villes allemandes , 
formant la ligue anséatique , à l'effet de réta- 
blir leurs anciens rapports de commerce avec 
Novgorod. Déterminées à oublier les persécu- 
tions que leurs marchands avaient eu à souffrir 
en Russie , elles prirent l'engagement de ne con- 



']0 . HISTOIRE 

'5i4< tracter alliance, ni avec Sigismond, ni avec aa~ 
cuns de ses amis, et d'être entièrement dévouées 
à Vassili. On leur rendit dans Novgorod des 
maisons , une place , un temple exclusivement 
destiné à leur usage. Le prince leur permit de 
faire le commerce de sel , d'argent , d'étain , 
de cuivre , de plomb , de soufre , de miel , de 
harengs et de toutes sortes de produits de leurs 
manufactures; il leur donna l'assurance, qu'en 
cas de guerre avec la Livonie ou la Suède , rien 
ne troublerait, en Russie, la tranquillité des mar- 
chands anséatiques. Il fut convenu que les Russes 
seraient jugés , en Allemagne , d'après les lois et 
coutumes du pays , ainsi que les Allemands le 
seraient à Novgorod; que l'on ne punirait pas les 
premiers avant d'en avoir donné connaissance 
aux lieutenans du grand prince , ni les Allemands 
sans en avertir la ligue anséalique ; que s'il ar- 
rivait qu'un criminel eût mérité la mort , il ne 
serait exercé , à ce sujet, aucunes vengeances sur 
ses concitoyens (21). Vassili avait à cœur de ré- 
parer la faute commise par Jean , et de réorga- 
niser ce commerce , d'une grande importance 
pour la Russie j mais une interruption de vingt- 
deux ans, ajoutée aux changemehs survenus dans 
la situation politique de Novgorod , durent né- 
cessairement en affaiblir l'activité , en diminuer 



DE RUSSIE. 71 

sensiblement la richesse et l'utilité réciproques. 1514, 
Neistet, bourgmestre de Riga , vit à Novgorod, 
en iSyo^les ruines de l'ancienne église de 
Saint - Pierre , destinée jadis aux Allemands, 
ainsi qu'une maisonnette en bois avec une pe- 
tite chambre au rez-de-chaussée, où l'on déposait 
encore quelques marchandises anséatiques(22). 
Jean , comme nous l'avons vu, avait recherché 
l'amitié de Bajazet , sans autre motif que celui 
de garantir la sûreté de nos marchands de Cafia 
et d'Azof , ne s'imaginant point encore qu'une 
alliance avec Constantinople pût procurer quel- 
ques avantages à la Russie, sous le rapport de 
la politique extérieure. Vassili voulut connaître, 
à cet égard , les dispositions du sultan ; et à la 
nouvelle que l'infortuné Bajazet avait été dé- 
trôné par un fils ambitieux et cruel, il envoya . ,^ 
l'oflicier Alexéief , pour lui faire des protesta- *"^^ ?^ 

* '■ 1 urquie^.. 

tions d'amitié : Nos jjères , lui écrivait-il , o?it 
vécu dans une union vraiment frateTiielle. Pour- ' 
quoi n'en serait-il pas ainsi de leurs enfans ? 
11 fut enjoint à l'envoyé, comme cela s'était fait 
en pareille circonstance , de ne pas compro- 
mettre sa dignité , de croiser seulement les mains 
pour saluer le sultan, au lieu de se prosterner 
devant lui ; de lui remettre les présens et la 
lettre , mais sans s'informer de l'état de sa santé.,, 



y 2 HISTOIRE 

>5i4- dans le cas où il ne s'informerait pas lui-même 
de celle du j^rand prince. Alexéief, accueilli à 
Constantinople avec beaucoup de bienveillance , 
en partit avec TheodoricKamal, prince de ]Man- 
goup, ambassadeur du sultan : il paraît qu'il était 
Grec d'origine , et connu de Tralvhaniot (2 3) , 
l'un de nos premiers dignitaires. Ils restèrent en 
route depuis le mois d'août jusqu'en mai, c'est- 
à-dire près de neuf mois. Accables par la faim 
et les privations dans les déserts de Voro- 
nège , obligés de voyager à pied, ayant perdu 
tous leurs chevaux , ils eurent toutes les peines 
du monde à atteindre les frontières de Rézan , 
où les attendaient des gens et des chevaux en- 
voyés au devant d'eux par le grand prince. Ce 
Ambas- premier ambassadeur turc excita vivement la Cli- 
que! riosité des habitans de Moscou , charmés de voir 
les terribles conquérans de Byzance rechercher 
l'amitié des Russes. Il fut reçu avec magnificence 
par le grand prince assis sur son trône , entouré 
de ses boyards , couverts de riches fourrures ; 
les portes de l'appartement étaient gardées par 
les officiers de la maison du prince et les en- 
fans-boyards vêtus de longues robes brodées en 
perles fines. L'ambassadeur, présenté au souve- 
rain russe par le prince Schouisky, lui remit une 
lettre du sultan , écrite en arabe , et une autre 



D E K L s b l E . 75 

en servieiij il baisa la main de Vassili , et lui '^'i- 
exprima le désir qu'éprouvait son maitre de se 
lier avec lui d'une éternelle amitié. 11 dîna en- 
suite à la cour, dans la salle dorée du palais. Le 
grand prince aurait voidu conclure avec Sélim 
un traité écrit ; mais Kamal répondit que ses 
ordres ne l'y autorisaient pas. ^u moins , lui 
dirent les boyards , notre souverain doit co/i- 
naitre les amis ou les ennemis du sultan , afin 
de régler sa conduite envers eux. L'arabassa- 
deur n'osa pas se permettre de répondre à une 
question de cette importance. Sélim cherchait 
à profiter de l'amitié de Vassili pour obtenir 
le renvoi de Létif en Tauride ; mais ses pro- 
positions n'eurent aucun succès. 

Tandis que l'on était en conférence avec l'am- q^^Ô]^.^J[^ 
bassadeur du sultan , l'armée russe sortit de Mos- 
cou. Le grand prince , enflammé de zèle, vou- 
lait réparer le mauvais succès de ses armes dans 
les deux campagnes entreprises contre Smo- 
lensk , dirigé , en cette circonstance , beaucoup 
moins par sa propre gloire que par la certitude 
des maux qui seraient résultés pour l'Empire 
de l'abandon de ses projets. Déjà les Lithuaniens 
cessaient de craindre les troupes russes , per- 
suadés que les nombreuses conquêtes dues à leur 
valeur, ne devaient être attribuées qu'à la ior-^ 



74 HISTOIRE 

t5i5, tune de Jean III. 11 était instant de leur prouver 
que la puissance de la Russie e'tait établie sur 
des bases indestructibles , afin de paralyser leurs 
forces par la terreur^ et d'augmenter en même 
temps les nôtres en stimulant le courage de nos 
guerriers. Michel Glinsky excitait Vassili à pour- 
suivre la guerre avec activité, lui garantissant 
le succès du nouveau siège de Smolensk , guidé, 
dit une chronique , par l'espoir d'obtenir cette 
ville en apanage héréditaire (2/^). Quoi qu'il en 
soit, Glinsky rendit un éminent service au grand 
prince, car il engagea , en Bohème et en Ger- 
manie , beaucoup de gens habiles dans le métier 
des armes , qui se rendirent à Moscou , en tra- 
versant la Livonie (2 5). 

Le grand prince commandait l'armée en per- 
sonne ; il quitta sa capitale le 8 juin avec deux 
de ses frères, Youri et Siméon. Dmitri avait 
l'ordre de rester à Serpoukhof , et il laissa André 
à Moscou avec le tzarévilch Pierre. Les troupes 
de réserve étaient postées à Toula etsurl'Ougra. 
Vassili forma le siège de Smolensk , et le 2g de juil- 
jet, on commença, au-delà du Dnieper, à canon- 
ner la ville et à y lancer des boulets de tout calibre 
garnis de plomb. Les annalistes font l'éloge de 
l'habileté du principal canon nier de Moscou , 
nommé Stefan. L'effet terrible de ses pièces 



DE RUSSIE. 75 

ébranlait les murailles ; les ennemis tombaient par 
rangs entiers , tandis que les canons de la place 
éclataient et tuaient les Lithuaniens. La ville était 
couverte d'une épaisse fumée , et bientôt plu- 
sieurs édifices furent en feu. Les habitans , au dé- 
sespoir , poussaient des cris lamentables, et de- 
mandaient grâce en étendant les bras vers les as- 
siégeans. Du haut des murailles , mille voix s'é- 
criaient : Seigneur! grand prince ! calme ton 
courroux , nous nous soumettons à toi. A l'ins- 
tant l'attaque est suspendue : Barsonophe, évêque 
de Smolensk , sort de la ville et s'arrête sur le 
pont , déclarant que le gouverneur , Youri Sa- 
lahoup, consentait à capituler le lendemain. Le 
grand prince refuse d'accorder le moindre délai, 
et un nouvel ordre est donné de foudroyer la 
forteresse. A la rentrée de l'évèque , à la vue 
des pleurs qui coulaient de ses yeux , les cris 
du peuple recommencent avec plus de force. 
Dans ce terrible moment , le spectacle de la 
mort et de l'incendie , les instances d'un grand 
nombre de citoyens dévoués à la Russie , agissent 
sur l'esprit des habitans, avec une si puissante 
influence , qu'ils ne veulent entendre à aucune 
prolongation de résistance. En vain le voiévode 
Salahoup leur promet , au nom du roi , des se- 
cours pi'ompts et efficaces; ils n'ajoutent aucune 



yÔ HISTOIRE 

foi à ses promesses ; et le clergé , les princes , 
les boyards , les bourgeois de Snioletisk envoient 
dire à Vassili que', sans entrer en négociations , 
ils lui demandent , pour toute grâce, de les faire 
passer sans violence sous la domination de la 
Russie , et la faveur de s'approcher de lui. Les 
hostilités cessent aussitôt : le gouverneur , les 
principaux dignitaires de Smolensk, le clergé, 
avec les croix et les images , se rendent au camp 
des Russes , et s'adressant au grand prince en 
versant des larmes : Seigneur, lui dirent-ils, il 
est temps cV arrêter V effusion du sang chrétien : 
notre pays y ton patrimoine , va devenir un dé^ 
sert^ que la douceur préside à ta prise de pos- 
session ! L'évèque donna sa bénédiction à Vas- 
sili, qui lui ordonna, ainsi qu'à Youri Salahoup 
et aux personnes les plus distinguées , de se 
rendre dans sa tente , où ils lui prêtèrent ser- 
ment de fidélité. Ils dînèrent ensuite avec leur 
nouveau souverain , et se virent obligés de rester 
près de lui jusqu'au lendemain : on renvoya dans 
la ville les autres citoyens. Les gardes royales 
qui étaient aux portes de la forteresse , furent 
remplacées par celles de Moscou, et le héros de 
Jean , le vieux prince Daniel Stchénia , entra 
dans Smolensk à la pointe du jour, à la tète de 
la cavalerie. Ayant fait faire l'appel des habi- 



DE RUSSIE. rjrj 

tans , il leur fit jurer de servir avec fidélité le 
souverain de la Russie , et de ne plus songer ni 
au roi , ni à la Lithuanie. 

Le I ".d'août , l'évèque Barsonophe rentra dans 
la ville après avoir béni avec solennité les eaux 
du Dnieper ; le grand prince marchait après le 
clergé , ensuite les voiévodes et les officiers , selon 
leurs rangs. La population entière de Smolensk, 
transportée de joie, vint, jusqu'au faubourg , à la 
rencontre de Vassili : l'évèque aspergea d'eau 
bénite, le grand prince et le peuple , puis on cé- 
lébra la messe dans l'église de la Vierge. Les 
diacres et le chœur ayant entonné le cantique in 
pîurimos aniios , l'évèque donna sa bénédiction 
à Vassili , et lui dit : « Recevez nos hommages ^ 
» ô prince ! par la grâce de Dieu , izar ortho- 
» cloxe de toutes les Russies ; régnez en paix sur 
» cette uille, votive patrimoine , et celui de uos an- 
» cêtres! n Alors les frères du grand prince , les 
officiers de sa cour , tous les habitans lui adres- 
sèrent leurs félicitations ; ils s'embrassaient les 
uns les autres comme des frères en religion , 
et se prodiguaient, dans leur ravissement, les 
noms de parens, d'amis. Vassili, suivi de ses 
principaux généraux , traversa la foule du peuple 
qui poussait des cris d'allégresse, et se rendit à 
l'ancien palais des princes de la famille de Mo- 



jS HISTOIRE 

nomaque. Là, placé sur leur trône, entouré de 
ses boyards et de ses voïévodes, il se fît présenter 
les principaux citoyens , qu'il assura de sa bien- 
veillance. Il diminua les impôts , constitua le 
prince Schouisky gouverneur de Smolensk , ga- 
rantit les droits de propriété , la sûreté indivi- 
duelle , la liberté , enfin les ordonnances et ré- 
glemens de Vitovte, d'Alexandre et de Sigis- 
mond(26). Ensuite , après un dîner où tous furent 
admis , il leur fit distribuer des zibelines , des 
velours , des étoffes de damas et des pièces d'or ; 
il laissa Barsonophe sur le siège épiscopal , et 
permit à l'ex-gouverneur Salalioup, ainsi qu'à tous 
les guerriers du roi , de se rendre en Lithuanie, 
accordant à chaque soldat une gratification d'un 
rouble. Quant à ceux qui entrèrent volontaire- 
ment à son service , chacun reçut deux roubles 
et une certaine quantité de drap. La noblesse 
et les églises conservèrent leurs terres ; enfin , 
Vassili ne força à sortir de Smoiensk , ni gen- 
tilhomme , ni bourgeois , et fixa une solde aux 
soldats. Guidé par la générosité, il ne mani- 
festa à ses nouveaux sujets que des seutimens 
d'attachement et d'indulgence , satisfait d'avoir 
mis à exécution les projets de son auguste père, 
en ajoutant une conquête aussi brillante à celles 
îjui avaient illustré son règne. La prise deSino- 



D E R U s s 1 E . 79 

lenshy dit un annaliste, yw^j^oz^/' la Russie comme 
un brillant jour de fête ; car , s'emparer du bien 
d' autrui , ne peut flatter qu'un prince ambi- 
tieux ^ mais une nation doit se livrer à la joie 
en récupérant ses propriétés. 

Smolensk était restée cent dix ans sous la 
domination de la Lithuanie ; les mœurs et les 
coutumes avaient subi des changemens ; mais 
le nom de russes touchait encore les cœurs des 
citoyens , et l'amour pour leur ancienne patrie , 
réuni aux sentimens de fraternité qu'inspire une 
même croyance, durent faciliter au grand prince 
cette conquête importante , que Sigismond at- 
tribua à la trahison , aux intrigues de Michel 
Glinsky, a l'or répandu pour corrompre ses sujets, 
ou à de trompeuses machinations (27). Salahoup 
fut décapité en Lithuanie. Il était loin d'avoir 
trahi son prince, puisqu'il avait rejeté les offres 
brillantes de Vassili , et que , renonçant aux ri- 
chesses et aux dignités qu'il était certain d'ob- 
tenir, il ne voulut point se fixer en Russie; 
mais dans les afll'aires d'Etat les malheurs de- 
viennent des crimes. Il est possible cependant 
que Michel ait entretenu de secrètes intelligences 
dans la place ; il s'était persuadé , qu'en récom- 
pense de ses services , on le mettrait en pos- 
sesion de cette ville considérable. Espoir trom- 



8o HISTOIRE 

peur! le grand prince tourna, dit-on, en ridi- 
cule l'ambition démesurée de cet étranger , 
tandis que déjà savant dans l'art de la trahison , 
celui-ci en préparait un nouvel acte (28). 

Le grand prince se hâta de dépêcher les voïé- 
vodes de Moscou et de Smolensk contre Mstis- 
lavle, où régnait alors Michel , l'un des descen- 
dans d'Eunouti, fils de Gédimin. Hors d'état de 
faire résistance , ce prince alla au devant de l'ar- 
mée russe , prêta serment de fidélité , et vint se 
présenter à Vassili , qui le reçut avec bonté , lui 
fit quelques présens , et le laissa retourner paisi- 
blement dans sa capitale. Les citoyens de Rrits- 
chef et de Doubrovna, suivant son exemple, 
se soumirent volontairement , et cette augmen- 
tation de domaines satisfit les désirs de Vassili. 
Aussitôt qu'il eût organisé un gouvernement dans 
Smolensk, il y laissa une partie de son armée , 
dirigea l'autre sur Borissof et Minsk : ensuite il 
Trahison sc porta lui-mêmc sur Dorogobouge. Michel 
U. Glinsky , dont personne ne pouvait soupçonner 

les intentions , était posté aux environs d'Orscha, 
avec le détachement qui lui était confié. 11 avait 
perdu toute espérance de devenir prince régnant 
de Smolensk, et ses mécontentemens contre Vas- 
sili augmentant encore le désir qu'il éprouvait de 
rentrer dans sa patrie, il avait fait oflrir secrète- 



DE RUSSIE. 8l 

ment ses services à Sigismond , lui témoignant 
du repentir de sa conduite passée , promettant 
delà faire oublier par son dévouement. La juste 
haine que le roi portait à ce traître , céda à l'in- 
térêt de son royaume , et il fît assurer Glinsky 
de sa bienveillance. Dans un traité garanti par 
des sermens réciproques, il avait été convenu 
que l'armée lithuanienne se porterait rapidement 
sur le Dnieper , et déjà les troupes du roi , aux- 
quelles Glinslvj annonçait une victoire certaine , 
se trouvaient près d'Orscha. A peine Michel est 
informé de leur approche , qu'il monte à cheval 
pendant la nuit, et abandonne le camp des Russes ; 
mais il n'alla pas loin. Un de ses propres do- 
mestiques ayant informé le prince Boulgakof- 
Golitza de la fuite du traître, ce voïévode se met 
à l'instant à sa poursuite avec un détachement 
de cavalerie légère. Cette troupe parvient, par 
un chemin plus court , à le dépasser , l'attend 
dans un bois , et lui coupe le passage. Glinsky 
était suivi d'une foule de gens armés, qui furent 
pris av^ec lui , et conduits au grand prince à Do- 
rogobouge. il ne lui restait aucun moyen de nier 
son crime , car on avait trouvé sur lui des 
lettres de Sigismond; aussi, préparé à la mort, 
il parla avec fermeté de ses services et de l'ingra- 
titude de Vassili. Il fut conduit à 3Ioscoii chargé 
Tome VII. G 



82 HISTOIRE 

i5,^. déchaînes. Lesvoïe'vodesBoulgaliof,Tcheladnin, 
et plusieurs autres reçurent l'ordre de se porter en 
avant à la rencontre de l'armëe ennemie , com- 
mandée par Constantin Ostrojskj. Selon les an- 
nalistes , l'armée russe était forte de quatre-vingt 
mille hommes , et celle des Lithuaniens n'avait 
que trente-cinq mille combattans (29). Arrivées 
toutes deux sur les bords du Dnieper, elles se 
reposèrent quelques jours , les Russes à gauche^ 
les Lithuaniens à droite du fleuve. Pour mettre 
en défaut la vigilance des voïévodes moscovites, 
Constantin leur fît proposer de se séparer sans 
en venir aux mains, tandis qu'en même temps 
il faisait construire un pont à quinze verstes 
8 octobre, de leur camp. L'orgueilleux Tcheladnin apprit 
d'Orscha.^ bientôt que déjà une grande partie des ennemis 
avaient traversé le fleuve : Tant mieux ! s'écria- 
t-il; mais il ne me suffit pas (ï en prendre la moi- 
tié ; j'attends qu'ils soient tous réunis y afin de 
les détruire d'un seul coup (5o). Dès que la cava- 
lerie et l'infanterie lithuaniennes furent passées, 
elles se formèrent en ordre de bataille dans une 
position avantageuse , et le combat s'engagea à 
l'instant. Quelques relations assurent que Boul- 
gakof et Tcheladnin, principaux voïévodes mos- 
covites , guidés par une basse jalousie , n'appuyè- 
rent pas leurs combinaisons réciproques , et que 



DE RUSSIE. 83 

les mouvemens de l'armée , manquant d'en- 
semble , ne tendaient point vers un but général ; 
elles ajoutent qu'au plus fort de la bataille , 
Tcheladnin abandonna son poste et prit la fuite. iSj'j. 
Selon d'autres , Constantin eut recours à une 
ruse de guerre ; par une retraite simulée , il at- 
tira les Russes sous la portée de ses canons, tan- 
dis qu'une partie de ses troupes les attaquaient 
par derrière. Mais toutes s'accordent à dire que 
jamais les Litliuaniens n'avaient remporté stir les 
Russes une victoire aussi complète : poursuivis 
de toutes parts , ceux-ci tombaient sous le fer 
des vainqueurs ou se noyaient dans les eaux du 
Dnieper , de la Kropivna , et les plaines entre 
Orscha et Doubrovna étaient jonchées de leurs 
cadavres. Boulgakof , Tcheladnin et six autres 
boyards , trente-sept princes , et plus de quinze 
cents gentislhommes, tombèrent au pouvoir des 
Lithuaniens avec tous les bagages , les drapeaux , 
les trains d'artillerie , etc. (3i); en un mot, ils ti- 
rèrent une éclatante vengeance de la bataille de la 
Védrocha. Cette funeste journée coûta à la Russie 
plus de trente mille guerriers : les bois et la nuit 
sauvèrent le reste de l'armée. Le lendemain Cons- 
tantin célébra la victoire qu'il venait de rem- 
porter sur un peuple de même religion que lui, 
et c'est en langue russe qu'il rendit grâces à Dieu 



Ô4 HISTOIRE 

i:,|. d'avoir détruit des Russes (52) ! 11 donna un fes- 
tin somptueux aux prisonniers de marque. Si- 
gismond , instruit de son triomphe , lui ordonna 
de mettre aux fers Boulgakof et Tcheladnin , 
juste recompense d'une conduite coupable qui 
avait servi les intérêts de leurs ennemis. Ces mal- 
heureux languirent long-temps dans l'esclavage , 
méprises des Lithuaniens , et presque oublies de 
leurs compatriotes (53). Sigismond, au comble 
de la joie, se hâta de faire connaître à toute 
l'Europe la gloire qui venait d'illustrer les armes 
lithuaniennes; il fit présent des prisonniers russes 
aux princes et au pape (54). H songeait à enlever 
à la Russie non-seulement Smolensk, mais en- 
core toutes ses précédentes conquêtes (55) , con- 
vaincu que Vassili , hors d'état de rassembler 
de nouvelles forces, n'aurait plus d'autre res- 
source que de s'enfoncer dans l'épaisseur des 
forêts de la Moscovie. Cependant il se trompait 
dans ses calculs : cette brillante victoire n'eut 
aucun résultat important, 

La première nouvelle du désastre de l'armée 
russe, fut apportée à Smolensk par des officiers 
blessés. Cet événement y excita une agitation gé- 
nérale ; plusieurs boyards , persuadés , comme 
SigismoncI , que la Russie touchait à sa ruine, 
tinrent entre eux un conseil, présidé par l'évêque 



DE RUSSIE. ^^ , 

Barsonophe , et prirent la résolution de trahir le '^'^'^}l\^T 

r ' ir de 1 cvc- 

grand prince. Le neveu de l'évêque, expédié se-i"'^^^^^^^ 
crètement à Sigismond, était chargé de lui don- 
ner l'assurance que Smolensk était à lui , si son 
armée y. arrivait promptement. Heureusement 
quelques boyards , restés lidèles , instruisirent le 
prince Schouiskj _, gouverneur de la ville , de 
ces criminels desseins. 11 prit à l'instant toutes 
les mesures qu'exigeait la prudence ; et à peine 
il avait fait arrêter les traîtres avec 1 evèque , 
qu'il aperçut dans la campagne les étendards des 
Lithuaniens. Constantin , lui-même , à la tête tin"*^Os- 
de six mille hommes de troupes d'élite , se pré- s'appi"lciie 
senta sous les murs de la ville. Alors un spec- '^ i^'^^l' 
tacle horrible répandit la consternation parmi 
les assiégeans et les habiîans eux-mêmes. Aux 
yeux des Lithuaniens , Schouisky fit pendre sur 
les murailles tous les conspirateurs, les uns re- 
vêtus des pelisses de zibelines, des étofles de ve- 
lours ou de damas , dont le grand prince leur 
avait fait présent; les autres ayant au cou les 
tasses et les coupes d'argent qu'ils devaient éga- 
lement à sa munificence ; l'évêque seul fut épar- 
gné. Constantin , transporté de fureur , fait don- 
ner l'assaut ; mais comme les traîtres n'existaient 
plus , la valeur des citoyens réunis aux troupes , 
résista à ses efforts , et le força dç se reti- 



ibï^. 



86 HISTOIRE 

rer , abandonnant un assez grand nombre de 
prisonniers et une partie de ses bagages. Barso- 
nophe, cet indigne pasteur, fut conduit devant 
le grand prince , qui témoigna à Schouisky sa 
satisfaction pour la conduite qu'il avait tenue en 
cette circonstance , donna des ordres pour la 
sûreté de Smolensk , et retourna à Moscou (36). 
L'armée lithuanienne rentra en possession de 
Doubrovna , Mstislavle et Kritschef , dont les 
habitans renouvelèrent leur serment de fidélité 
à Sigismond. 
Incursion Afin dc jouir dc quelque repos , le roi coneé- 
nens, dia son amicc ; mais la nouvelle de la victoire 
qu'il venait de remporter, étant parvenue en 
Crimée, Makhmet, fils de Mengli-Ghireï , vou- 
lut profiter de cet événement pour dévaster la 
Russie méridionale, appuyé d'un nouveau traître. 
Nous avons déjà fait mention de Eustache Dach- 
kovitch, ce transfuge lithuanien, accueilli par 
Jean avec bienveillance , qui , après quelques 
années passées au service de Vassili, était re- 
tourné du coté de Sigismond à la suite de Cons- 
tantin Ostrojsky : doué de talens militaires et 
d'intrépidité , il obtint du roi la souveraineté 
de Kanef et de Tcherkasse, et devint célèbre 
dans l'histoire des Cosaques du Dnieper , dont 
il fut le Romulus (Sy). C'est lui qui créa et or-t 



DE RUSSIE. 87 

ganisa ces troupes légères , actives , infatiga- 
bles , qui ont étonné l'Europe ; il leur donna 
des chefs , établit parmi eux une discipline sé- 
vère , et ajouta à leurs armes un sabre et un 
fusil. Sa situation le mettait à même d'observer 
tous les mouvemens de l'armée de Tauride , 
à laquelle il barrait le chemin de la Lithua- 
nie. Ce chef, d'autant plus dangereux pour ,515 
la Russie , qu'il la connaissait parfaitement , se 
réunit avec André Nemirovitch , voiévode de 
Kief, aux nombreuses bandes de Mathmet-Ghi- 
reï, et crut pouvoir s'emparer de Tchernigof, de 
Novgorod-Séversky et de Starodoub , où ne se 
trouvaient ni princes ni troupes moscovites (58). 
Chemyakin, ainsi que Vassili , prince de Staro- 
doub, étaient alors auprès du souverain ; mais les 
généraux de Séversky sauvèrent ces villes. Pour 
ménager ses hommes , Pilakhmet-Ghireï n'osa 
pas donner un assaut , et refusant de se rendre 
aux conseils des chefs lithuaniens , il termina la 
campagne par une retraite précipitée. 

Malgré cet événement , le grand prince vit 
avec chagrin que la défection de Mengli-Ghireï 
et son alliance avec les Lithuaniens, diminuaient 
les forces de la Russie. Il essaya de nouveau de 
faire revenir le khan à son premier système. 
L'ambassadeur turc était encore à Moscou ^ en 



88 



HISTOIRE 



i5i5. le congédiant, Vassili fît partir avec lui , pour 
niùbars'ade Constaotiiioplc , Korobof , un de ses courtisans 

u su tan. jgg pii^^^ dévoues , chargé d'une dépêche pour le 
sultan , en réponse à celle qu'il avait envoyée par 
son ambassadeur. Le grand prince y retraçait 
le manque de foi de Mengli-Ghirei , et priait 
Sélim d'ordonner au khan de rompre ses rap- 
ports d'amitié avec les Lithuaniens. Korobof 
devait aussi tacher de conclure , entre la Porte 
et la Piussie , une alliance définitive , dont les 
principales conditions auraient été de se prêter 
de mutuels secours en tout événement , et sur- 
tout de soutenir cette dernière puissance contre 
laLithuanie et laTauride, dans le cas oùMengli- 
Ghireï ne se détacherait pas de Sigismond. Mais 
Korobof ne réussit pas dans ce principal objet de 
sa mission. Sélim répondit qu'il enverrait un 
nouvel ambassadeur à Moscou , et il ne tint pas 
parole , entièrement occupé de la guerre contre 
la Perse : seulement il fut arrêté que l'on pro- 
tégerait la liberté du commerce à Azof et à 
Gaffa. 

Mort de^ Ce fut à ccttc époquc que Mengli-Ghireï ter- 

Giiircï. mina sa carrière. Il aurait mérité les regrets 

de la Russie s'il avait maintenu avec Vassili les 

rapports qui l'unissaient à Jean. Ce khan , dont 

le souvenir se conservera dans l'histoire , sem- 



n E R u s s I F. . 89 

bla se survivre à lui-même , et ses dernières an- ,8,5. 
nëes n'offrirent plus que le fantôme d'un prince. 
Vassili devait espérer d'obtenir plus de succès 
dans ses relations politiques avec Makhmet-Ghi- , - 

reï , son fils aîné, qui devint son successeur. Mal- ^ 
heureusement le nouveau khan n'avait ni l'esprit , 
ni les bonnes qualités de son père. Au mépris des 
préceptes du Koran , il était adonné à la boisson, 
esclave des femmes ; en un mot, étranger aux ver- 
tus , aux nobles sentiraens d'un souverain , il ne se 
fît remarquer que par son ardeur pour le pillage , 
et fut considéré comme un chef de brigands. A Ambassa- 
son avènement au trône , il parut d'abord re- le^ouTeàa 
chercher l'amitié de la Russie, et il congédia, ' '^"grand 
avec de grands égards , l'ambassadeur du grand p'"^*^*^- 
prince. Mais bientôt après, soudoyé par l'or 
de Sigismond , il expédia à Moscou un grand de 
sa cour^ nommé Douvan, pour émettre de sa 
part des prétentions aussi insolentes que ridicules. 
Il soutenait que Mengli-Ghireï ayant donné Smo- 
lensk à Sigismond, la prise de cette ville parVassili, 
avait rompu le traité qui existait entre la Russie et 
la Tauride ,• que non-seulement on devait la res- 
tituer au roi , mais encore Briansk , Starodoub , 
Novgorod-Séversky , Poutivle et toutes les villes 
que Jean avait obtenues de la bienveillance du 
dernier khan. Makhmet exigeait encore la 11- 



9^ HISTOIRE 

berté de tous les prisonniers de son armée , avec 
un tribut d'Odoeff, quantité de choses précieuses 
et de l'argent. Il menaçait, en cas de refus, de 
faire ressentir à la Russie les effets de sa ven- 
geance. Le grand prince fit de vains efforts pour 
ramener ce barbare à la raison ; mais il mit ses 
espérances dans le dévouement de quelques sei- 
gneurs de Tauride, particulièrement sur celui 
d'Akhmat- le -Boiteux, second fils de Mengli- 
Ghireï , devenu kalga de la horde , c'est-à-dire, 
qui occupait la première dignité de l'Etat , après 
le khan. Tranquille alors, il s'arma de patience , 
reçut l'ambassadeur avec distinction , et, pour 
complaire à Makhmet-Ghireï , il remit en liberté 
i5i5 — Abdjl-Létif, ex-tzar de Kazan, arrêté en raison 
des hostilités exercées par le khan de Tauride. 
On lui rendit la faculté de se présenter au palais, 
d'aller à la chasse ; cependant le grand prince 
refusa de l'envoyer à sa mère , qui désirait faire 
avec lui le voyage de la Mecque. Le boyard 
Mamonof fut chargé de porter au khan la ré- 
ponse de Vassili , avec de modiques présens. H 
devait dire en outre à Makhmet que l'inconve- 
nance de ses prétentions ne pouvait être que le 
fruit des intrigues de Sigismond; que le grand 
prince était fermement résolu , non-seulement à 
conserver à jamais sous sa domination la princi-» 



DERUSSIE. 91 

pauté de Smolensk, mais encore à reprendre 
toutes les villes, anciennes propriétés de la Russie ; 
que la puissance de Mengli-Ghireï s'était affermie 
par son alliance avec les Russes _, et non pas avec 
les Lithuaniens; enfin que Vassili était disposé à 
renouveler l'ancien traité , dans le cas où , pé- 
nétré d'une amitié sincère , le khan prendrait le 
parti du grand prince et ferait cesser les hostili- 
tés ; car , au moment même où son ambassadeur 
sortait de Moscou , ses troupes s'étaient jetées 
sur Metchéra et inondaient les environs d'Azof, 
menaçant les frontières de Rézan. L'objet essen- 
tiel de la mission de Mamonof était de eagner les 
principaux seigneurs du khan, et de les rendre 
favorables aux intérêts de la Russie. 

Deux circonstances contribuèrent d'abord à 
assurer le succès de ces négociations. Makhmet, 
fatigué d'attendre en vain de nouveaux présens 
de Sigismond , était instruit de la bienveillance 
particulière que le sultan avait témoignée au 
grand prince , et ces circonstances semblèrent 
changer ses dispositions; de sorte que Mamonof, 
qui, à plusieurs reprises, avait éprouvé , de la 
part des courtisans, de mauvais procédés; qui 
avait entendu Makhmet se plaindre de l'avarice 
de Vassili , eut la satisfaction de voir ce prince 
témoigner le désir dqse détacher du roi ; il offrait 



92 HISTOIRE 

même d'envoyer un de ses fils en Russie , pour 
gage de sa fidélité , si le grand prince voulait con- 
seiitir à diriger, par eau , une armée nombreuse 
contre Astrakhan. Déjà le traité était rédigé, il 
ne restait plus qu'à en jurer Texécution , lorsque, 
Sigismond ayant fait parvenir au khan une somme 
de trente mille ducats (Sg), l'acte d'alliance fut 
annulé et les propositions de l'ambassadeur re- 
jetées. Le tzarévitch Bogatir , fils de Makhmet, 
se précipita sur la Russie à la tête de bandes 
poussées par la famine : car la chaleur extraordi- 
naire de Tété avait détruit les moissons et brûlé 
les prairies de la Tauride. Il dévasta les villages 
du pays de Metchersk , de Rézan , et se relira. 
En réponse aux justes plaintes du grand prince , 
le khan le pria d'excuser la conduite du tzaré- 
vitch, à cause de sa jeunesse, l'assurant que c'était 
sans ordre et de sa propre volonté qu'il avait in- 
quiété les possessions de la Russie. Malgré ces 
événemens , les relations entre les deux puissances 
ne furent point interrompues. Mamonof, qui 
venait de mourir, fut remplacé par le fils du 
boyard Tchadrin , homme plein d'esprit et 
d'activité, auquel Akhmat, frère du khan, ac- 
corda sa protection et son aide, guidé par les 
sentimens de haine qu'il avait pour la Lithuanie, 
autant que par son amitié pour la Russie , où il 



DE RUSSIE. gS 

songeait a se ménager un asile, en cas d'événe- 
ment. Nous vipons dans un temps malheureux^ 
disait-il à l'ambassadeur moscovite; mon père 
exerçait son pouvoir suprême sur ses enfans , 
comme sur les princes , au lieu qu'à présent , 
mon frère , son fils _, tous les princes prétendent 
commander en tzar. Akhmat ne tarda pas à jus- 
tifier par sa conduite la vérité de cette assertion. 
Chargé du commandement d'Otchakof, il tomba 
sur les frontières de Lithuanie , sans avoir égard 
à l'amitié qui existait entre Makhmet-Ghireï et 
Sigismond. Il écrivit alors à Vassili : Sans au- 
cune inquiétude , songe d t' emparer pour moi 
de la ville de Kief , je t'aiderai à faire la con- 
quête de Vilna , de Troki et de toute la Li- 
thuanie. Plusieurs autres princes dont les dispo- 
sitions étaient également favorables aux Paisses , 
assuraient l'ambassadeur que le khan ne ferait 
aucun cas de ses engagemens avec Sigismond , 
si le grand prince se montrait plus généreux. 
D'un autre coté, ils donnaient à entendre à Makh- 
met-Ghireï , que s'il donnait suite à ses liaisons 
avec la Lithuanie , la Russie ne manquerait pas 
d'envoyer de puissans secours aux Tatars - No- 
gaïs et à ceux d'Astrakhan. Ces insinuations, ap- 
puyées d'ailleurs par l'avidité du khan , produi- 
sirent leur effet, et eurent sur son esprit une 



94 HISTOIRE 

telle influence, que, tout en recevant d'une main 
l'or de Sigismond, de l'autre il tirait le glaive 
contre lui et désolait ses provinces, bien moins 
pour servir les intérêts de la Russie , que pour 
, satisfaire sa rapacité. Quoi qu'il en soit, quarante 

mille cavaliers furent envoyés par lui pour dé- 
vaster la partie méridionale de la Lithuanie. 
Le barbare savait trop que le roi et le grand 
prince , animés du désir de se nuire l'un l'autre, 
n'auraient pas les moyens de le punir. 11 ne crai- 
gnait pas de voir tomber sur lui le poids d'une 
juste vengeance. Cependant une circonstance 
imprévue le força bientôt à rechercher l'amitié 
du prince de Moscou. 
Maladie Makhmet-Amin , tzar de Razan , tomba dan- 
lade'^'iiu' gereusement malade. Les annalistes rapportent 
Kalan! quc soii corps était couvert d'ulcères remplis de 
vers. 11 fit en vain venir des médecins et des 
mages ; leurs remèdes n'apportaient aucun sou- 
lagement à ses souffrances. L'air était infecté de 
ses exhalaisons fétides. Il attribuait au courroux 
céleste l'horrible état où il se trouvait réduit, 
juste punition de sa perfidie et de la cruauté avec 
laquelle il avait fait massacrer tant de Russes, 
autant que de son ingratitude envers Jean. Le 
dieu des Russes me punit , disait ce malheureux 
à ceux qui l'entouraient; Jean m^a servi de second 



DE RUSSIE. g5 

père , et moi, séduit par une femme artificieuse y i5i5— 
j'ai payé ses bienfaits par la plus noire ingra- 
titude. Aujourd'hui que je descends au tom- 
beau , les richesses , le trône, les grandeurs , les 
plus belles femmes, n'ont plus de prix à mesyeux: 
je pais les laisser à d'autres. Afin de rendre le 
calme à ses derniers momens , il voulut assurer 
Vassili de la sincérité de son repentir. Il lui en- 
voya trois cents chevaux richement harnachés , 
une armure royale, un bouclier, et, entre autres 
choses précieuses , une tente qu'il avait reçue du 
roi de Perse , dont le riche tissu était si artiste- 
nient travaillé, qu'il fut l'objet de l'admiration 
des marchands allemands alors à Moscou. Les 
ambassadeurs de Kazan prièrent le grand prince 
de leur donner Létif pour souverain, dans le cas 
où Makhmet- Amin viendrait à mourir, s'enga- 
geant à rester toujours sous la dépendance de la 
Russie et à ne reconnaître jamais d'autres tzars 
que ceux choisis par le souverain de Moscou. 
On dressa un acte, contenant ces dispositions, 
que le boyard Toutchkof fut chargé de porter à 
Kazan, où il fut ratifié avec les formalités d'usage 
par le tzar , les grands et le peuple. Vassili, pour 
témoigner sa bienveillance à Makhmet-Amin , 
donna la ville de Koschira à Létif. 

Le sort de Razan éveilla la sollicitude du khaa 



96 HISTOIRE 

de Crimée. 11 craignait que les mourzas n'appe- 
lassent au trùne un des princes d'Astrakhan , ses 
ennemis. Pour parer à un événement si nuisible 
à ses intérêts, il envoya à Moscou un seigneur de 
sa cour , charge de remettre au grand prince une 
lettre remplie d'expressions amicales et dans la- 
quelle il se faisait gloire de la dévastation de la 
Lithuanie. Il promettait de rendre la liberté à 
lous les prisonniers moscovites et de conclure un 
nouveau traité avec la Russie, à condition que 
le grand prince élèverait I^étif au trùne de Kazan, 
qu'il s'emparerait de la petite ville de Metchersk, 
ancienne propriété de Nordooulat , occupée par 
un tzarévitch au service de Schig-Alei, et qu'il la 
.céderait à l'un des fils de Makhmet-Ghirei; enfin 
qu'il se déciderait à porter la guerre contre Astra- 
khan. Vassili refusa long-temps d'accéder à cette 
dernière condition; mais cependant il finit par 
y consentir et tous les obstacles paraissaient levés. 
On attendait à Moscou les ambassadeurs du khan , 
porteurs du traité ; ils n'arrivèrent pas. Le grand 
prince apprit bientôt que Sigismond, aussi habile 
que lui , connaissant toute l'importance de l'ami- 
tié du khan , avait tout employé pour se l'assurer 
et qu'il y était parvenu au moyen de riches pré- 
luvasiou sens. Vingt mille Tauriens paraissent inopiné- 

des lau- o ^ 1 i 

riens. ment en Russie, le fer et la flamme à la main. 



DE RUSSIE. gy 

Ils pénètrent jusqu'à Toula , où ils sont arrêtes 
par les princes Odoefsky et Vorotinsky , voïé- 
vodes moscovites. Ces brigands , défaits aussitôt 
qu'attaqués, cherchent leur salut dans la fuite. 
Poursuivis par les soldats russes ils se noient dans 
les rivières, s'engloutissent dans les marais ou 
tombent sous les coups des paysans embusqués 
dans les bois , qui interceptaient tous les passages 
et ne faisaient point de quartier ; de sorte qu'un 
très-petit nombre de Tauriens parvinrent à re- 
joindre leur pays, dans l'état le plus misérable. 

Tandis que la mauvaise foi du khan détruisait Allianc* 

, . . , ... , . avec le roi 

les négociations entamées , Vassili acquérait en de Dane- 

T-> 1 . . \ . x-v^ 1 marck. 

Europe deux amis sincères et puissans. Des l'an- 
née i5i5, un ambassadeur de Jean, roi deDane- 
marck, était venu à Moscou, tant pour les affaires 
de Suède, que pour tacher de déterminer le 
grand prince à nous réunir à l'église romaine, 
démarche dont il avait donné connaissance à 
Maximilien et à Louis XII (4o). Christiern II, fils 
de Jean, surnommé le Néron du Nord, célèbre 
dans l'histoire par sa cruauté , conclut en iSiy, 
avec la Russie , un traité solennel , d'après lequel 
les deux puissances devaient , en toutes circons- 
tances, réunir leurs forces contre la Suède et la 
Pologne (4i), bien qu'en i5io les lieutenans du 
grand prince eussent signé avec la premièi'e une 
Tome VII. 7 



g8 H I S ï O I R E 

iSi;;-. trêve de soixante ans. Mikoulin, ambassadeur 
de Russie, résidait à Copenhague, et celui de 
Christiern, David Gerold, le représentait près 
la cour de Moscou. Vassili permit aux marchands 
danois d'avoir une église à Novgorod, et de tra- 
fiquer librement dans son empire. Cependant 
Christiern , dont toutes les forces étaient em- 
ployées à ranger sous sa domination l'ancienne 
Scandinavie , ne pouvait être d'un grand secours 
pour les Russes , contre Sigismond , et , de son 
côté, Vassili , occupé de la guerre contre la Li- 
thuanie , était réduit à former des vœux pour son 
allié, dans la lutte qu'il avait à soutenir contre 
Stour , régent de Suède. Mais la bonne intelli- 
gence qui régnait entre ces deux princes ne 
laissait pas que de causer de vives inquiétudes à 
leurs ennemis. 

L'autre allié de la Russie, à cette époque, était 
Albert deBrandenbourg, grand-maitre de l'ordre 
Teutonique. Le Nord avait vu s'éteindre la bril- 
lante ai'deur qui avait animé jadis cette associa- 
tion guerrière , consacrée à la piété et à l'exercice 
des vertus, célèbre par la gloire de ses fonda- 
teurs. Les richesses peuvent-elles tenir lieu de 
courage ? Ces chevaliers , redoutables autrefois 
par leur intrépidité et le mépris de la vie , ne 
montrèrent plus que de la faiblesse, lorsque, deve- 



Alliance 
avec l'or- 
dre Teuto- 
nique. 



DE RUSSIE. 99 

nus possesseurs de grandes propriétés , ils eurent i5i% 
appris à connaître les j ouissances de la fortune . Ce s 
vainqueurs des infidèles furent subjugues à leur 
tour par des chrétiens , et déjà Casimir , ainsi que 
ses successeurs , après leur avoir enlevé plusieurs 
villes , s'était assuré , par des sermens , de la sou- 
mission du grand-maître. L'Ordre , en un mot , 
était tombé dans l'avilissement. Ambitieux de ré- 
cupérer , avec leur ancienne gloire , Tindépen- 
dance et leurs propriétés , les chevaliers avaient 
successivement invoqué la protection du pape , 
celle de l'Allemagne et de l'empereur ; enfin ils 
tournèrent naturellement leurs efforts vers la 
Russie , qui avait des motifs plus puissans encore 
que les leurs _, pour désirer l'affaiblissement de 
Sigismond. Il est vrai que cet Ordre avait souvent 
pris le parti de la Livonie , et fait retentir l'Eu- 
rope de ses clameurs contre les Russes, leur 
prodiguant les noms de barbares , d'infidèles , 
d'hérétiques. Mais , mettant de coté toute ré- 
crimination , les héros de Jérusalem tendirent 
au grand prince une main suppliante. Albert 
envoya à Moscou Dietrich Schomberg , l'un des 
titulaires de l'Ordre , qui fut accueilli avec dis- 
tinction. Pendant la première semaine du grand 
carême , c'est-à-dire, à une époque de jeûne , où, 
d'habitude,lacourne s'occupe jamais d'affaii'es. 



100 HISTOIRE 

ï3i7. Schomberg eut plusieurs conférences avec les 
boyards ; il eut l'honneur d'être admis à la table 
du grand prince , et , le lendemain , d'assister 
avec lui à l'office divin , dans l'église de Notre- 
Dame de l'Assomption. On conclut ensuite une al- 
liance offensive contre le roi de Pologne (42). Le 
grand-maître demandait, par mois, soixante mille 
ducats pour l'entretien de dix mille hommes d'in- 
fanterie et de deux mille cavaliers. Vassili pro- 
mit cette somme , sous la condition que les Alle- 
mands s'empareraient de Thorn , de Dantzig , 
de Marienverder , d'Elbing , et qu'ils s'avance- 
raient jusqu'à Cracovie. Cependant il ne jugea 
pas à propos d'insérer dans le traita d'article obli- 
gatoire qui lui aurait enlevé' la faculté de faire la 
paix avec Sigismond , avant qu'on ne lui eût en- 
levé toutes les villes prussiennes , ainsi que celles 
qui avaient appartenu jadis à la Russie. Il dit à ce 
sujet à Schomberg : C^est à vous à prendre des 
engagemens ^ car vous n'avez point encore com- 
mencé la guerre ^ tandis que nouSf depuis long- 
temps y nous sommes en campagne , et faisons 
aux ennemis le plus de mal que nous pouvoîis. 
Il fut convenu que ce traité serait tenu secret , 
afin d'ôter au roi la possibilité d'organiser ses 
moyens de défense. Schomberg reçut en présent 
une pelisse de velours , quarante zibelines , deux 



DE FxUSSIE. lOI 

mille peaux d'écureuils , et reprit la route de 
Koenigsberg , accompagné de Zagretzky , gen- 
tilhomme russe. Arrivés dans cette ville, on fît 
l'échange et la ratification du traité. Le grand- 
maître demandait que Vassili envoyât immé- 
diatement six cent vingt-cinq pouds d'argent en 
lingot (ci) à Rœnigsberg, où des agens russes au- 
raient la faculté de faire battre monnaie , pour 
subvenir aux dépenses que nécessiterait l'entre- 
tien des troupes allemandes. A cet eflet, Al- 
bert envoya à Moscou un autre ambassadeur de 
l'Ordre, nommé Melchior Robenstein ^. auquel 
le grand prince répondit que l'argent était prêt j 
mais qu'avant de le recevoir il fallait que , préa- 
lablement , les Allemands commençassent la 
guerre. Le vieux Plettemberg, grand-maître de 
l'ordre de Livonie , ne prit aucune part à cette 
ligue. La haine invétérée qui l'animait contre les 
Russes , le portant à faire des vœux pour le suc- 
cès des armes du roi de Pologne , au préjudice 
même de Pordre Teutonique , c'était avec cha- 
grin qu'il rendait compte au grand-maître de 
Prusse , des avantages obtenus par les Russes 
dans le cours de cette guerre (43). S'agissait-il , au 
contraire , de lui annoncer leurs pertes , il était 

{a) C'est-à-dire viagt-cinq mille livres d'argent, lepoud 
pesant quarante livres; somme e'norme pour le temps. 



I02 HISTOIRE 

au comble de la joie , bien que cependant il n'eût 
rien à espérer de la reconnaissance du roi, obligié, 
qu'il était , de renoncer à son amitié pour com- 
plaire au grand prince : position dangereuse pour 
luie aussi faible puissance î 

En envoyant Zagretzky àKœnigsberg,le grand 
prince l'avait chargé de se procurer des rensei- 
gnemens au sujet des relations de l'empereur 
Maximilien avec le roi de France et la république 
de Venise. Il devait s'informer si ce monarque se 
disposait à faire partir une ambassade pour Mos- 
cou; enfin, quelle était la nature de ses rapports 
politiques avec Sigismond(44)- Vassiii n'espérait 
aucun secours de l'empereur dans cette guerre ; il 
était instruit qu'une entrevue avait eu lieu à 
Vienne, entre ce prince, le roi de Hongrie et celui 
de Pologne , et que plusieurs alliances de famille 
y avaient été arrêtées ; mais il pensait que Maxi- 
milien se chargerait du rôle de médiateur entre 
la Lithuanie et la Russie , qui , toutes les deux , 
et surtout la première , soupiraient après le re- 
pos. Le grand prince, cependant, n'avait fait à 
ce sujet aucune ouverture, tandis que Sigîsmond 
priait l'empereur de procurer la paix à son royau- 
Ambassa- nie. En effet, on vit bientôt arriver à Moscou, 

de de Pem- . , , . 

pereur 611 qualité d'ambassadcur de la cour de Vienne ^ 
lien. le baron de Herberstein (45) ; homme sage et 



DE RUSSIE. Io3 

instruit. Ayant été présenté à Vassili , il peignit, 
avec chaleur et avec éloquence^ les maux que les 
chrétiens d'Europe attiraient sur eux par leurs 
dissensions ; les triomphes des infidèles qui , pro- 
fitant de ces discordes , augmentaient leur puis- 
sance et s'emparaient des royaumes. « Quel doit 
» être , » disait-il dans cette mémorable haran- 
gue , )) le but de ïa sollicitude des souverains ? 
» Ne doivent-ils pas régner pour la gloire de la 
)) foi , et pour assurer le repos de leurs sujets ? 
» Tels sont les principes qui ont constamment 
» dirigé l'empereur . S'il a fait la guerre , ce n'é- 
» tait point par amour d^une fausse gloire , ni 
» pour s'emparer du bien d'autrui , mais seuîe- 
» ment pour punir ceux qui osaient le provo- 
» quer. Méprisant les dangers , on Ta vu, dans 
» les combats, s'exposer comme un simple guer- 
» rier , et remporter la victoire contre des forces 
)) supérieures, parce que le Seigneur prête à la 
M vertu le secours de son bras tout-puissant. Au- 
)) jourd'hui il jouit de son bonheur au sein de la 
» tranquillité : le pape et tous les princes d'Ita- 
M lie sont devenus ses alliés ; l'Espagne , Naples^ 
» la Sicile et vingt -six autres royaumes re- 
» connaissent son petit-fils , Charles, pour leur 
)) monarque légitime et héréditaire ; le roi de 
)) Portugal lui est attaché par les liens du sang , 



1D17. 



I04 HISTOIRE 

)) et le roi d'Angleterre par ceux d'une amitié 
)) sincère; les souverains de Danemarck et de 
» Hongrie sont unis aux petites-filles de Maximi- 
» lien ; enfin celui de Pologne lui témoigne une 
» confiance sans bornes. Je ne parlerai pas de 
» votre majesté , elle sait apprécier les sentimens 
» de mon maître. Le roi de France, la républi- 
» que de Venise, dirigés par leurs intérêts parti- 
M culiers , insensibles au bien du christianisme , 
)) ne faisaient point partie de cette alliance fra- 
» ternelle avec toute l'Europe ; mais ils ont déjà 
» manifesté l'amour de la paix , et j'ai appris 
» qu'un traité venait de l'assurer. Maintenant 
)) que l'on jette un regard d'un bout du monde 
» à l'autre ; existe-t-il un prince orthodoxe qui 
)) ne soit pas attaché à l'empereur par des liens 
i) de famille ou d'amitié? Tous, tous jouissent 
» d'une paix profonde, tandis que la Russie et la 
» Lithuanie se déchirent. Maximilien m'a en- 
» voyé près de votre majesté , illustre monarque, 
» afin de l'engager a rendre le repos à la chré- 
» tienté et à vos Etats , pour la gloire de Dieu ; 
» car la paix fait fleurir les empires , tandis que 
» la guerre épuise , détruit leurs ressources et 
» amène leur décadence. Qui peut être certain 
» de la victoire ? la fortune trahit souvent l'es- 
» poir le mieux fondé! Jusqu'ici j'ai parlé an 



DE RUSSIE. I05 

» nom de mon maître. J'ajouterai maintenant 
» qu'à mon passage à Vilna , j'ai appris de l'am- 
» bassadeur turclui-même, que le sultan venait de 
» s'emparer de Damas , de Jérusalem et de toute 
» l'Egypte ; un voyageur digne de foi , qui s'est 
;) trouvé sur les lieux , m'a confirmé cette fu- 
n neste nouvelle. Prince , si avant ces événemens 
» la puissance du sultan nous inspirait de justes 
» craintes , le succès de ses armes ne doit-il pas 
» les augmenter encore ? » L'éloquent ambas- 
sadeur cita à ce propos Philippe de IMacédoine 
et Alexandre-le-Grand, prodiguant des éloges 
aux dispositions, pacifiques du premier, et blâ- 
mant l'insatiable ambition de son fils. 

Il eût été facile à Vassili d'adresser de justes 
reproches à l'empereur, relativement à la viola- 
tion du traité qu'il avait conclu avec la Russie ; 
mais il savait que la politique commande l'oubli 
de pénibles et inutiles souvenirs ; qu'elle sert à 
justifier toutes sortes d'écarts. 11 secontenta donc 
de témoigner à l'ambassadeur, sa reconnaissance 
pour les bonnes intentions de son maître , l'as- 
surant qu'il était très-porté à la paix. Maximi- 
lien s'engagea à conserver la plus grande impar- 
tialité dans sa médiation entre les deux puissances, 
et même à prendre parti contre le roi , dans le 
cas où il repousserait les conditions de paix , 



106 HISTOIRE 

modérées, justes et honorables, qui lui seraient 
faites. Il exprima le désir de voir fixer, pour le 
lieu des conférences entre les plénipotentiaires 
de Russie et de Lithuanie , le Danemarck , une 
•ville frontière , ou celle de Riga. Mais le grand 
prince répondit à ce sujet que les négociations 
devaient s'entamer à Moscou , ainsi que cela s'é- 
tait toujours pratiqué, et il donna l'ordre de dé- 
livrer , pour les ambassadeurs du roi , un sauf- 
conduit dans lequel il prenait le titre de prince 
de Smolensk (46). L'ambassade , composée du 
gouverneur de Mohilef, du secrétaire d'Etat et 
de soixante-dix gentilshommes, expédiée peu de 
temps après , fut obligée de s'arrêter à Dorogo- 
milof. Vassiline voulut pas permettre qu'elle ar- 
rivât jusqu'à Moscou , parce qu'il venait d'ap- 
prendre que l'armée de Sigismond avait pénétré 
dan? nos frontières , et que le roi , lui-même ^ se 
trouvait à Polotsk , avec son armée de réserve. 
Cette incursion avait pour cause des désirs de 
vengeance. Quelque temps auparavant , André 
Sabourof , voiévode de Pskof, était entré en Li- 
thuanie a la tête de trois [mille hommes , de son 
chef et sans aucun ordre du grand prince^. 11 
se comporta d'abord avec ménagement ; il ne 
fît aucun mal aux habitans , et s'arrêta près de 
Roslavle , leur déclarant qu'il abandonnait le 



DE RUSSIE. 107 

service de Vassili pour passer à celui de Sigis- iSi;. 
mond. Persuades par ces paroles , ils lui en- 
voyèrent, comme à un ami, des provisions de 
bouche; mais, profitant d'un jour de marché, 
Sabourof s'empara de Roslavle_, y fit un énorme 
butin , et emmena un grand nombre de prison- 
niers ; dix-huit marchands allemands furent seuls 
épargnes. Dans l'intention de punir les Pskoviens, 
Constantin Ostrojsky , ce héros de la Lithuanie , 
se mit en campagne pour s'emparer d'Opotchka , Osnojs- 
dont le gouverneur était Vassili Soltikof, digne Opouhka? 
de prendre place dans l'histoire par sa brillante 
valeur, objet d'admiration pour les Russes, et 
de terreur pour les ennemie. Pendant quinze ^ ocioLie, 
jours entiers , les Lithuaniens , avec les Bohé- 
miens et les Allemands à leur solde , canonnèrent 
cette insignifiante forteresse; les murs, battus en 
brèche, s'écroulèrent sous leurs coups; mais l'in- 
trépide Soltikof inspirait son courage à ses guer- 
riers comme aux habitans , et les assiégeans , re- 
poussés avec une perte considérable , furent obli- 
gés d'abandonner l'assaut. Le voiévode Sokol y 
perdit , avec la vie , l'étendard confié à sa bra- 
voure. Cependant les généraux moscovites, prin- 
ces Alexandre Rostofsky et Vassili Schouisky , 
s'avançaient rapidement , le premier , de Veliki- 
Louki , le second , de Viazma , au secours d'O- 



I08 HISTOIRE 

ï^'7- potchka ; ils étaient prëcéde's par le prince Fe'odor 
Obolensky et par le brave Jean Latsky , à la tète 
des enfans-bojards. Aux environs du camp de 
Constantin, ils battirent complètement, et sur 
trois points diffërens , quatorze mille ennemis , 

iSoctobre. ainsi que de nouvelles troupes envoyées à Os- 
trojskj par Sigismond ,• plusieurs généraux, l'ar- 
tillerie et les bagages tombèrent en leur pouvoir. 
Le principal corps de l'armée russe se porta di- 
rectement contre Constantin ; mais celui - ci ne 
jugea pas à propos d'attendre son arrivée , il leva 
le camp , et se retira avec tant de précipitation , 
que les machines de siège , abandonnées devant 
la place , restèrent? à Soltikof comme un illustre 
trophée de sa vaillance. Les Russes réparèrent 
ainsi la honte de leur défaite devant Orscha. 
Quant à Constantin , cet événement lui fît don- 
ner , par un annaliste , le surnom de Fuyard. 

aSoctobre. A la iiouvclle de cette victoire , le grand prince 

permit aux ambassadeurs de Sigismond de faire 

leur entrée solennelle à Moscou ; il les reçut avec 

Négocia- bienveillance. Le roi_, leur dit-il, demande la 

lions dci . • ^ » « j '7 

paix. paix et commence la guerre^ mais a présent qu il 
a reçu une utile leçon ^ nous voulons bien écou- 
ter ses propositions. On commença par émettre , 
de part et d'autre , des prétentions immodérées- 
Yassili exigeait que Sigismond lui rendît Kief. 



DE RUSSIE. 109 

V itebsk , Polotsk et plusieurs autres provinces , 
ainsi que les trésors et l'apanage de la feue reine 
Hélène ; il demandait aussi que les gentilhommes 
qui avaient manqué de respect à cette princesse , 
fussent punis. Les Lithuaniens , de leur côté , 
voulaient qu'on leur abandonnât Smolensk, Yiaz- 
ma , Dorogobouge , Poutivle , avec la province de 
Seversky , ainsi que la moitié de Novgorod , de 
Pskof et de Tver (47)- J^oilà , dit le baron de Her- 
berstein , des demandes bien exagérées. Si l'on 
ne veut pas s^ accorder par de mutuelles conces- 
sions ^ j'aurai fait un voyage inutile. Le gou- 
verneur de Molîilef déclara que Sigismond con- 
sentait à renouveler le traité conclu en i494? 
entre le grand prince Jean et le roi Alexandre : 
l'ambassadeur de Maximilien fît à Vassili toutes 
les instances possibles pour l'engager à céder au 
moins Smolensk , lui citant pour exemple la mo- 
dération du roi Pyrrhus (48); celle de Maximilien, 
qui avait remis Véronne à la république de Ve- 
nise; enfin, la générosité de Jean lui-même, qui 
n'avait pas voulu enlever Kazan à ses anciens 
tzars. Les boyards moscovites , sans faire men- 
tion de Pyrrhus , répondirent que l'empereur 
pouvait, selon son bon plaisir , donner aux Vé- 
nitiens des preuves de sa munificence , mais que 
la générosité n'était point une loi d'obligation ; 



IIO HISTOIRE 

que Razan avait été et se trouvait encore sous la 
domination de Vassili , peu habitué à céder les 
biens qu'il avait reçus de Dieu et des mains de la 
victoire. Herberstein , bien qu'il protestât de 
son impartialité , penchait évidemment pour les 
Lithuaniens. 11 chercha à justifier Sigismond en 
disant que l'on ne devait point ajouter foi aux 
propos de quelques déserteurs ou prisonniers , 
qui regardaient les brigandages commis par 
Makhmet-Ghireï , comme le fruit des intrigues 
du roi. La demande , ajoutait-il , d'hériter de 
l'apanage d'Hélène , est contraire à toutes les 
lois , et ceux dont cette princesse a eu a se plain- 
dre pourront être punis , si le grand prince 
veut consentir à modérer ses autres pré tention 
etc. On peut reconnaître dans ces négocia- 
tions l'habileté et la finesse de Herberstein , la 
morgue des ambassadeurs lithuaniens , et l'im- 
passible fermeté de Vassili ; le langage noble et 
poli de ses boyards prouve la culture de leur es- 
prit. Après de longues et vives discussions, dans 
lesquelles Smolensk était le principal obstacle à 
la paix, le gouverneur de Mobile f dit : Nous al- 
lons partir ^ que le sang que Von va répandre 
retombe sur ceux qui en sont la cause. Ce nest 
pas nous j répondirent les boyards. En congé- 
diant les ambassadeurs, Vassili se leva, leur donna 



DE RUSSIE. III 

obligeamment la main, et les chargea de compli- 
mens pour Sigismond. Les conférences étant ter- 
minées , le baron de Herberstein remit au grand 
prince , une lettre particulière de son maître , re- 
lative à Michel Glinsky . « Il peut être coupable , » 
disait l'empereur , u mais la longue détention 
n qu'il a subie, doit être regardée comme une 
» punition sufiisante de ses fautes. Elevé à la 
» cour de Vienne, il l'a servie avec fidélité, ainsi 
w que l'électeur de Saxe -, Vassili fera un sensible 
» plaisir à Maximilien en donnant à Glinsky la 
M liberté de se rendre en Espagne , près de Ghar- 
» les, petit-lîls de l'empereur (a). «Vassili rejeta 
ces propositions, et répondit que ce traitre aurait 
déjà perdu la tête sur un échafaud , s'il n'avait 
manifesté le désir d'embrasser la religion grec- 
que, professée par les auteurs de ses jours , et 
que pendant son séjour en Italie il avait quittée, 
par légèreté , pour adopter la croyance des Ro- 
mains. Il veut, ajouta Vassili, mourir en chré- 
tien de l'Eglise d'Orient , et le métropolitain est 
chargé de lui donner les instructions conve- 
nables. 

Ainsi l'ambassade de Maximilien ne produisit -Ambas- 
aucun résultat. Cependant Herberstein partit de Maximi- 
Moscou avec l'espoir qu'une trêve entre les puis- 15,8 
ia) Devenu depuis Charles-Quint. 



lien. 



112 HISTOIRE 

sances belligérantes pourrait devenir possible , 
malgré les difficultés qui s'étaient opposées à la 
conclusion de la paix. Afin de faire connaître à 
l'empereur la loyauté qui, de la part des Russes, 
avait présidé aux négociations , le grand prince 
fît partir pour Vienne , Vladimir Plémianikof , 
chargé aussi de lui rappeler sa promesse de se- 
conder les Moscovites dans la guerre contre Si- 
gismond. Cet envoyé ne pouvait se louer assez 
de l'affabilité avec laquelle il fut accueilli par 
Maximilien. Ce prince lui ordonna de parler assis 
et son bonnet sur la tête , tandis qu'il se décou- 
vrit lui-même lorsqu'on prononça le nom du 
grand prince. Il fît également asseoir l'interprète 
de Plémianikof ; il les traita splendidement , les 
mena à la chasse , et leur fît présent de quelques 
faucons parfaitement dressés, protestant qu'il 
n'avait rien à refuser à son frère Vassili. Toutes 
ces caresses n'avaient d'autre motif que le désir 
qu'il éprouvait de faire cesser la guerre de Li- 
thuanie ; car Maximilien nourrissait réellement 
le projet d'armer tous les souverains de l'Europe 
contre le sultan , et la faiblesse de la Lithuanie 
lui faisait craindre de voir écraser cette puissance 
par les forces russes. L^ intégrité de la Pologne y 
écrivait-il au grand-maitre de l'ordre Teutoni- 
que, est indispensable à l* intérêt général de l'Eu- 



DE RUSSIE. Iî5 

rope : la grandeur de la Russie devient dange- i5i8. 
reuse C^q). Plémianikof revint à Moscou r5o) , Nouveaux 

, , I j 1 i, ambassa- 

accompagne de nouveaux ambassadeurs de lem- deurs de 

• 1 t;- 11 1 • 1 ^ • Maximi- 

pereur, Francisque deKoUoet Antoine de Conti, lien. 

qui tracèrent , avec éloquence, le tableau des con- 
quêtes faites par les Turcs dans les trois parties du 
monde, depuis le Bosphore de Thrace jusqu'aux 
sables de Ljbie , et du Caucase à Venise. Ils par- 
lèrent du triste esclavage où gémissait l'Eglise 
grecque , mère de la chrétienté russe ; de la profa- 
nation du Saint-Sépulchre , de Nazareth , de Be- 
thléem et du Siiiaï, tombés sous la domination 
des Musulmans. Ils insinuèrent que la Porte, voi- 
sine de la Russie par la Tauride , pourrait bien , 
un jour, étendre son pouvoir jusqu'à elle ^ qu'il 
y avait tout à redouter de la férocité, de la perfidie 
et du bonheur de Sélim, qui, abreuvé du sang de 
son père et de trois de ses frères , osait prendre le 
titre de maitre du monde («). 11 engageait Vassili , 
comme l'un des princes les plus puissans parmi les 
fidèles , à suivre la bannière de Jésus-Christ , le 
suppliant enfin de déclarer avec franchise s'il dési- 
raitou non la paix avec la Lithuanie, afin de ne pas 
perdre le temps en vaines paroles. 11 est certain 

{a) Faisant porter de\'ant lui , disaient ces ambassa- 
deurs , des torches dont il alimentait la lueur avec la 
graisse des cœurs chrétiens. 

Tome VIT. 8 



I t4 histoire 

i5i8. que cette paix convenait au grand prince, mais 
il ne voulait pas rendre Smolensk. 11 fui question 
alors d'une trêve de cinq ans , consentie par lui , 
à condition que tous les prisonniei^s seraient ren- 
dus à la liberté , et rejetëe par Siglsmond, qui 
en possédait un plus grand nombre , et perdait 
ses avantages par un cartel général. Tout ce que 
Vassili put accorder en cette circonstance , pour 
complaire à Tempereur , fut de donner sa pa- 
role de ne pas faire la guerre à la Lithuanie pen- 
dant le cours de iSig, si , de son côté , le roi 
n'inquiétait pas la Russie, et si Maximilien vou- 
lait prendre l'engagement de se réunir au grand 
prince , à l'expiration de ce temps , pour agir 
contre Sigismond (5 1). Chargé de ces propositions, 
un envoyé moscovite , parti pour \ ienne , y arriva 
au moment où l'empereur venait de mourir. Ce 
prince fut regretté par Vassili en ami sincère , et 
Sigismond le pleura comme un protecteur dont 
l'appui lui devenait d'autant plus nécessaire , que 
de nouveaux ennemis paraissaient menacer la 
Lithuanie et la Pologne. 
lyj^^j Abdyl-Létif, désigné pour succéder à ]Makh- 

L(fui ^' niet-Amin, termina ses jours à Moscou le^iio- 
vembre. Le grand prince en conçut un vif cha- 
grin , car il perdait en lui un otage important, 
instrument utile à ses relations politiques avec la . 



nr- RUSSIE. II j 

Tauride et Kazan . Néanmoins cetavénement eut i5iS. 
d'abord des résultais avantageux pour la^Hussie : 
Makhmet-Gliireï , dont les désirs avaient pour 
objet la conquèle d'Astrakhan , portait également 
ses vues sur Razan , et si l'appui de Vassili lui 
était nécessaire pour se rcadre maître de la pre- 
mière de ces villes , il devenait surtout indispen- 
sable au succès de ses autres desseins. A la nou- 
velle de la mort de Létif , il songea que l'état de 
santé de Mals.hmet-Amin annonçait sa fin pro- 
chaine, et, pour parvenir à placer son frère Saliib- 
Ghireï sur le trône de Kazan , il rechercha l'a- 
înitié du grand prince , malgré les efforts de 
plusieurs grands de sa cour , malgré l'assassinat, 
par un de ces perfides, du kalga Akhmat-Gliireï , 
ami zélé des Russes. Cependant les partisans de 
Vassili , au nombre desquels se trouvait Appak , 
premier favori du khan , l'emportèrent sur les 
factieux ; et Makhmet-Ghirei fît savoir au prince 
de Moscou , qu'il lui enverrait incessamment cet 
Appak pour conclure un traité. Il ajoutait que 
déjà ses troupes faisaient la guerre à la Pologne , nonveiii 
et, que par leurs secours, les Russes parvien- Taurie^^ 
draient à détruire leurs ennemis, si, en récom- 
pense , ils voulaient rendre quelques services au 
khan , comme de s'emparer pour lui d'Astrakhan 
ou de K.ief(52).Vas6iiifltpartir sur-le-champ, pour iSig 



Il6 HISTOIRE 

la Tauride , lliaTchélitchef , gentilhomme qui 
jouissait de toute la faveur du khan , et le prince 
Pronskj. Us rencontrèrent en route l'envoyé 
Appak, porteur du traité, rédigé littéralement 
d'après la formule qu'on lui avait expédiée ; il 
contenait, en substance , que le grand prince et 
Makhmet-Ghireï réuniraient leurs armes contre 
la Lithuanie et les successeurs d'Akhmat. Nous 
rapporterons ici quelques circonstances curieuses 
de cette ambassade. Appak, coiffé d'un turban, 
refusa de l'oter en présence de Vassili. Que si- 
gnifie cette innovation? demandèrent les boyards. 
Tu es prince, il est vrai , mais tu n'es ni Turc 
ni Bïullah , et tu ne fis jamais le voyage de la 
Mecque. Appak déclara qu'il avait obtenu de 
Makhmet-Ghireï la permission d'aller visiter le 
tombeau du S. Prophète , et qu'à cet effet , il 
avait orné sa tête du signe des vrais croyans. 
L'ambassadeur et les seigneurs moscovites s'in- 
clinaient en s'adressant réciproquement la pa- 
role au nom de leurs souverains. Après lescom- 
plimens d'usage , Appak , à genoux , présenta 
au grand prince la lettre du khan. Le traité, ra- 
tifié par serment , fut déposé sur la table auprès 
d'une croix, et Vassili prononça alors ces paroles : 
Appah , je promets amitié sincère à mon frère 
Makhmet-Ghireï , et je jure j par le traité que 



UE RUSSIE. Hy 

nous itérions de conclure , de regarder désonnais 15,9. 
ses amis comme les miens , et d'employer ma 
puissance contre ses ennemis. Cet acte ne fait pas 
mention d'Astrakhan y mais je donne ma pa^ 
j'ole de lui déclarer la guerre. Il baisa ensuite le 
saint Crucifix , après avoir reçu une obligation 
écrite en témoignage de la fidélité du khan. 

Cependant le sort de Kazan ne tarda pas à se Mon de 
decicler , mais d une autre manière que celle pre- Amin, 
vue par le khan : Makhmet-Amin mourut dans 
d'horribles douleurs. Conformément à ses der- 
nières volontés et à leur vœu solennel, les houlans, 
les grands seigneurs de Kazan , se préparèrent 
à recevoir un nouveau tzar des mains de Vassili, 
et le moment était arrivé où il fallait combler 
les vœux de Makhmet-Ghirei ou rompre ouver- 
tement avec lui. Vassili n'hésita pas long-temps. 
Bien qu'il désirât avec ardeur l'alliance de la 
Tauride , il devait craindre d'augmenter la puis- 
sance d'un khan plein d'orgueil et d'ambition , et 
de le mettre à même , en faisant passer Astrak- 
han et Kazan sous sa domination , de rétablir 
l'empire de Bâti, dont le souvenir était en hor- 
reur aux Russes. Dans de semblables conjonc- 
tures , ce barbare insensé pouvait-il raisonna- 
blement s'attendre à être protégé par eux ? C'é- 
tait à son ennemi et non pas à son frère que le 



^5,9. 



IlS HISTOIRE 

grand prince destinait le trône de Kazan , et i! 
envoya dans cette ville Michel Yourief, gou- 
verneur de Tver , chargé d'annoncer aux habi- 
tans qu'il leur donnait pour tzar le jeune Schig- 
Alei , petit-fils d'Akhmat, qui, avec son père, 
avait quitté Astrakhan pour passer au service de 
Jean III , et que Makhmet-Ghireï voyait , avec 
regret , posséder, à titre de souveraineté, la petite 
ville de Metchersk. A cette nouvelle , les grands 
et le peuple firent éclater leur reconnaissance et 
nommèrent à l'instant une députation composée 
des personnages les plus marquans d'entre eux, 
pour aller chercher à Moscou leur nouveau sou- 
verain ; Dmitri Belsky l'accompagna jusqu'à 
Kazan , où il l'établit sur le trône et lui fit prê- 
ter serment de fidélité au grand prince. Son 
inauguration excita une joie universelle. Schig- 
Alei , élevé en Russie , fut toujours dévoué au 
grand prince , comme à son unique protecteur , 
et n'eut d'autre ambition que de lui prouver par 
ses services , la sincérité de ses sermens. 

Cet événement eut lieu pendant le séjour d' Ap- 
pak à Moscou. Il n'apporta , il est vrai , aucun 
obstacle à la conclusion de l'alliance avec la 
Tauride , mais il donna lieu à diverses explica- 
tions. L'ambassadeur en témoigna son étonne- 
incnt , et demanda dans quel but Vassili ; l'ami de 



DE RUSSIE. Iig 

son maître , remettait Kazaii au petit-fîis d'Akh- ,5,0. 
mat, sou ennemi? Manquons nous de princes ? 
disait-il , ou bien le sauff de la horde serait- il pré- 
férable d celui de Mengli-Ghireï? Au reste , 
je n'exprime ici que ma propre façon de pen- 
ser y bien que je croie deviner la conduite à venir 
du hhan. Vassili protesta qu'il avait eu d'abord 
l'intention d'élever au trône le fixn'e ou le fils 
de Maklimet-Ghireï , mais que les seigneurs de 
Kazan s'y étaient formeliemenr opposés et avaient 
désigné , de la manière la plus positive , Scliig- 
Alei à son choix, déclarant que si leurs vœux 
n'étaient point accomplis , ils chercheraient 
un souverain chez les Nogaïs ou à Astrak- 
han , c'est-à-dire , parmi les ennemis de la 
Russie. Appak se contenta de cette explication^ 
et peu de temps après on reçut à Moscou la 
nouvelle si 4ong- temps désirée , que, conformé- 
ment au traité , le khan agissait avec vigueur 
en allié du grand prince. Son fils , le kalga Bo- 
gatir , entré inopinément en Lithuanie à la tête L^sTau- 
de trente mille hommes , mettait tout à feu et vaTtont la 
à sang dans les États de Sigismond et s'était avan- " '"'*"'^' 
ce même jusqu'aux environs de Cracovie. Après 
une victoire remportée sur Constantin Ostrojs- 
k j , il avait fait soixante mille habi tans prison- 
niers , en avait massacré un plus grand nombre 



I20 HISTOIRE 

ïSig. encore, et avait abandonné la Lithuanie, cou- 
verte de sang et de cendres, affreux triomphe 
d'un brigand ! Cette entreprise prouva au roi 
que l'inimitié' déclare'e d'un barbare est préfé- 
rable à de prétendues alliances qui endorment 
la vigilance et conduisent à un repos trompeur. 
Makhmet-Ghireï paraissait se disposer à donner 
au grand prince une autre preuve de cette vérité; 
cependant il conserva pour lui , pendant les 
deux années suivantes , tous les dehors de l'amitié . 
Appak quitta Moscou , enchanté de l'accueil du 
souverain , qui fît partir pour la Tauride le 
boyard Féodor Rlementief , en remplacement 
du prince Pronskj. Vassili savait a quel point 
Makhmet-Ghireï redoutait le sultan. Afin de 
s'appuyer de son influence , il envoya à Cons- 
tantinople un gentilhomme , nommé Golok- 
vastof, porteur d'une lettre qui exprimait à 
Selim ses regrets d'être privé aussi long-temps 
de la seconde ambassade promise par lui , à 
l'effet de conclure un traité dont le but serait 
de réprimer l'audace du khan et d'effrayer la 
Lithuanie et la Pologne (53) . D'après des instruc- 

Ambassa- ^ ^ l3 v / r 

dc au sui- tions secrètes , Golokvastof devait aussi se pro- 

tan. 

curer une entrevue avec le prince Henmiet , 
fils d'Akhmat , assassiné en Tauride ; car on 
répandait le bruit que le sultan avait l'intention 



DE RUSSIE, 121 

de l'élever à la souveraineté de la Crimée. 
Comme son père avait donné des preuves de son 
attachement pour la Russie , Vassili conservait 
l'espoir d'obtenir également l'amitié du fils. Go- 
lokvastof devait offrir à celui-ci la protection 
du grand prince , un asile sûr à Moscou , un 
apanage et un traitement conforme à son rang. 
Hemmet , irréconciliable ennemi de son oncle 
Makhmet - Ghireï , pouvait, bien qu'exilé de 
son pays , être d'une grande utilité aux Paisses 
par ses liaisons et ses amis en Tauride ; mais 
ce qui était bien plus important encore était de 
l'avoir pour ami , dans le cas où le sultan réa- 
liserait en sa faveur les projets qu'on lui sup- 
posait. 11 n'en fut rien ; et cette partie de la mis- 
sion diplomatique de l'ambassadeur moscovite 
n'eut aucune suite. Mais Sélim , en le congé- 
diant , lui remit une réponse très-flatteuse pour 
Vassili. Afin de lui donner une preuve de son 
amitié sincère , il ordonna à ses pachas d'inquié- 
ter les Etats du roi et confirma , en même temps, 
la liberté du commerce entre les deux puissances. 
L'incursion de Makhmet-Ghirei en Pologne 
avait plongé Sigismond dans la plus grande 
N consternation; ses inquiétudes augmentèrent 
encore lorsqu'il apprit que le grand-maître de 
l'ordre Teutonique, de qui il avait reçu les 



122 HISTOIRE 

iSig. sermens île fidélité, se préparait aussi à lui faire 
la guerre, en vertu d'un traité avec la Russie. 
Deux motifs s'opposèrent long-temps à l'exécu- 
tion des articles de cette alliance. D'un coté, le 

Relations pape Léon X engageait le grand-maître, non-seu- 

avcc le , , . "^ • , . . ■ 

pape et le Icment a vivre en paix avec le roi, mais encore 

çranci-maî- ,, . ,•,. , . it-»'1* 

tredeior- a devcnir médiateur entre lui et la nussie , lui 

die Touto- 1 A 11 

niquf. proposant le sup»eme commandement de toutes 
les armées chrétiennes , qui devaient se ras- 
sembler sous les drapeaux de la foi pour humi- 
lier l'orgueil du sultan. Ce pape, plus célèbre 
dans l'histoire par son amour pour les sciences 
et les arts , que par son zèle apostolique et 
les qualités d'un chef d'Etat , fit représenter à 
Vassili , par le graiid-maitre , que Constanti- 
nople était l'héritage légitime d'un monarque 
russe , descendant d'une princesse grecque ; que 
les lois d'une saine politique lui prescrivaient de 
faire la paix avec la Ijithuanie, puissance que 
le temps minait sourdement ; que les liens qui 
unissaient la Lithuanie et la Pologne se rom- 
praient nécessairement à la mort de Sigismond , 
et qu'il était probable qu'à cette époque , ces 
deux puissances se choisiraient des souverains 
particuliers et s'affaibliraient par leurs mésin- 
telligences. Il ajoutait encore que tout sem- 
blait favoriser la grandeur de la Russie , qui 



DE IIUSSIF.. 12:) 

parviendrait à devenir en Europe une puissance 
du premier ordre , si elle s'unissait aux princes 
chrétiens par les nœuds sacres de la religion , et 
consentait à marcher avec eux contre les Otto- 
mans ; que l'ëglise grecque se trouvant sans 
chef, on élèverait le métropolitain russe à la 
dignité de patriarche , en ayant soin de conser- 
ver et d'approuver, sans y apporter le moindre 
changement , toutes les coutumes admissibles 
de cette religion. Enfin le pape annonçait que le 
plus ardent de ses désirs était d'orner le front du 
souverain de Russie de la couronne des monar- 
ques chrétiens, sans aucun motif terrestre , mais 
nniqiLCinent pour la gloire de Dieu. Vassiii avait 
de fortes raisons pour détester le pape; car, en 
i5i4, il avait célébré à Rome , avec une grande 
solennité , la victoire de Sigismond , traitant les 
Russes à' hérétiques. Cependant , inspiré par la 
prudence , il répondit au grand-maitre qu'il 
voyait avec satisfaction les bonnes intentions du 
pape à son égard ; qu'il était entièrement dis- 
posé à établir avec lui des rapports d'amitié au 
sujet des aft'aires de l'Europe ; mais que , relati- 
vement a sa croyance , la Russie était et reste- 
rait toujours attachée h la religion grecque dans 
toute sa pureté. Le moine Nicolas Schomberg, 
envoyé du pape à Gracovie et Rœnigsberg , 



124 HISTOIRE 

ayant témoigné le dësir de se rendre à Moscou , 
le grand prince lui promit un accueil gracieux 
et permit à Le'on X d'entretenir, par la Russie , 
des relations avec la Perse. 

La seconde cause qui occasionait les retards 
d'Albert, provenait du besoin d'argent où il se 
trouvait. Il demandait au grand prince cent mille 
grivnas en argent («)pour engager des soldats en 
Allemagne; mais celui-ci, craignant d'épuiser 
inutilement son trésor , lui écrivit : a Commence 
» d'abord par t' emparer de Dantzick , et entre 
» dans les Etats de Sigismond. » Le grand- 
maître répondait à cela : Je ne puis rien faire 
sans argent. Conformément au désir d'Albert , 
Vassili adressa des dépêches au roi de France 
et aux électeurs d'Allemagne , pour les prier de 
venir au secours de l'Ordre que la Pologne 
cherchait à anéantir ; il conseillait aux princes de 
l'Empire de se choisir un souverain dont le bras 
puissant fût en état de défendre la chrétienté 
contre les infidèles, et, plus zélé que Maximilien , 
pour protéger l'Ordre le plus illustre de l'Al- 
lemagne. Les ambassadeurs russes furent traités 
àRœnigsberg, aussi honorablement que ceux du 
grand-maitre l'étaient à Moscou. Albert se rendit 
lui-même à leur hôtel , au lieu d'établir les coofé^ 

{o) Près de quatre millions de roubles. 



DE RUSSIE. 125 

rences dans son palais : admis à sa table , il leur 
céda sa propre place , et ne voulut point qu'on le 
saluât de la part du grand prince, se reconnaissant 
indigne d'un si grand honneur, tandis que lui avait 
chargé ses envoyés d'adresser à Vassili des saluta- 
tionsiusqu'à terre. 11 fit apprendre la langue russe 
à des Allemands , et ne parlait qu'avec une vive 
émotion des bienfaits qu'il attendait de la Russie 
en faveur d'un Ordre illustre et persécuté. Il 
donna à Vassili la liste de tous ses alliés secrets , 
au nombre desquels se trouvaient le roi de Dan- 
nemarck , les archevêques de Mayence et de Co- 
logne , les électeurs de Saxe , de Bavière , de 
Brunsvick, et plusieurs autres princes. Il assurait 
que le pape Léon se déclarerait pour la Russie, 
danslecasoùSigisniond rejeterait une paix équi- 
table : cédant à l'ardeur de son zèle, il allait même 
jusqu'à conseiller à Vassili d'éloigner cette paix , 
et de ne pas laisser à la Lithuanie le temps de res- 
pirer, danslasituation difficile où elle se trouvait. 
Il était impossible que le grand prince élevât le 
moindre doute sur la sincérité d'Albert, mais il ne 
pouvait avoir la même confiance dans ses moyens. 
Cependant il lui fit passer enfin de l'argent pour 
la valeur de quatorze mille ducats, destiné à 
l'entretien de mille soldats , ce qui causa le plus 
grand étonnement à Plettemberg, grand-maître 



26 



î 20 II 1 5 T G I II E 



de Livonie ; car , pour tourner eu ridicule ia cré- 
dulité d'Albert, il ne cessait de répéter: Privant 
dans le voisinage des Russes , je connais leurs 
L<-^.an<l- habitudes ; ils promettent beaucoup et ne dou- 
la guerre à ncntrien. A la nouvelle que l'argent attendu était 

la Polo- . , . . " 

§ne. arrivé, il saula de surprise, et frappant des 

mains, il s'écria : Quel miracle! Il est évident 
que le ciel protège le grand-niaitre ! 11 apprit 
bientôt que celui-ci faisait venir d'Allemagne dix 
mille guerriers; qu'il avait déclaré la guerre à la 
CariiT.n- Polo^uc , et qu'enfin Vasslli avait fait passer en 

!>;ne des ^ ' ... 

Puisses en Prussc uuc nouvcUc rcmise de fonds très-consi- 

Liiliuanie. 

dérable, moyen efficace d'appuyer les vœux qu'il 
faisait pour la gloire et la prospérité de l'Ordre. 
Cependant l'armée russe elle-même combat- 
tait avec intrépidité. Les troupes moscovites , 
réunies à celles de Novgorod et de Pskof, for- 
mèrent , en i5i8 , le siège de Polotsk ; mais le 
manque de vivres les força à une retraite, pendant 
laquelle un grand nombre d'enfans-boyards , mis 
en fuite par Volliynetz, général lithuanien , se 
noyèrent dans la Dvina. Au mois d'août de l'an- 
née suivante, plusieurs généraux russes , partis 
de Smolensk, de Pskof et de Starodoub, pé- 
nétrèrent en Lithuanie jusqu'au-delà de Vilna, 
dévastant , comme de coutume , le territoire 
ennemi. Après avoir battu plusieurs détache- 



DERUSSIE. 127 

mens de Sigismoiid , ils se portent contre la grande 
armée, qui abandonne ses positions de Krev pour 
se retirer derrière Losk , et en prendre une , ga- 
rantie par des défiles impraticables. Les Russts 
se contentent alors de piller et de faire un nom- 
bre infini deprisonniers. D'autres voïevodes mos- 
covites , à la tète d'une nombreuse cavalerie 
tatare , s'approchent de Vitebsk et de Polotsk 
dont ils brûlent les faubourgs; ils s'emparent des 
fortifications extérieures, et tuent beaucoup de 
monde aux ennemis. La troisième armée , sous 
les ordres du tzarevitch Féodor, neveu d' Alégam, 
ravagea également la Lilhuanie. Mais toutes ces 
incursions n'ayant d'autres résultats que d'inu- 
tiles dévastations, le grand-maître conseilla une 
entreprise plus importante ; c'était de s'emparer 
d'abord de la Samogitie , province fertile en 
grains , ouverte de toutes parts , conséquemment 
sans défense, et de pénétrer ensuite dans la Ma- 
zovie , où son armée aurait fait sa jonction avec 
celle des Russes , pour porter la guerre dans le 
cœur des Etats du roi , tandis que les Allemands 
mercenaires passeraient la Vistule et l'attaque- 
raient sur un autre point. 

La situation du Roi paraissait désespérée. La 
peste et la guerre avaient dépeuplé ses Etats; 
ses meilleures troupes, formées d'Allemands et 



128 HISTOIRE 

de slaves-Bohémiens , s'étaient dispersées après 
le malheureux siège d'Opotchka , pour retourner 
dans leur pays, très-mécontentes de Sigismond , 
et parlant de lui d'une manière si outrageante ,que 
leurscompatriotes ne voulurentplus servir sous ses 
drapeaux. Constantin avait vu flétrir ses lauriers, 
et les villes de la Lithuanie n'étaient entourées 
que de plaines couvertes de ruines et de cendres, 
au milieu desquelles erraient les malheureux Jia- 
bitans des villages incendiés par les Russes et les 
Tauriens. Mais, pour la seconde fois, la fortune 
sauva Sigismond ; il ne perdit pas courage , de- 
manda la paix sans rien céder de ses prétentions 
premières, et conclut avec la Russie un armis- 
tice de six mois. 11 profita avec habileté de cet 
intervalle pour appuyer , par des prières et des 
présens, ses démarches en Tauride; pour forti- 
fier ses frontières du côté de la Russie , et diriger 
toutes ses forces contre le grand-maître , enne- 
mi faible à la vérité , mais dangereux pour lui par 
les secrètes intelligences qu'il entretenait avec 
les villes allemandes de la Pologne , et qui , d'ail- 
leurs , connaissant à fond ses ressources et les 
localités , pouvait donner au grand prince des 
ressources conscils nuisiblcs au royaume. Albert, qui ne 

du grand- •/ ' ^ 

maître, comptait que quelques centaines de guerriers, 
qui attendait de l'argent du grand prince et des 



iSao. 



Faibles 



DE RUSSIE. 129 

troupes d'Allemagne, se défendit avec courage; '^ao. 
mais il se vit forcé de céder à ses nombreux en- 
nemis, et ce ne fut que par les plus grands efforts 
qu'il parvint à sauver la ville de Kœnigsberg. 
L'ambassadeur russe n'eut que le temps d'en sor- 
tir et de se mettre en sûreté à ]Mémel(62). Les 
troupes engagées par l'Ordre , au nombre de 
treize mille hommes , se présentèrent effective- 
ment sur les bords de la Vistule , et commen- 
cèrent le siège de Dantzick. Bientôt le manque 
de vivres se fit sentir. INe recevant aucune nou- 
velle du grand-maitre , elles furent obligées de 
se dissoudre , et les généraux du roi s'emparè- 
rent de Marienverder , de Holland , etc. , for- 
çant Albert à demander la paix (65). 

Ce qui contribua surtout à relever la fortune iiaine de 
de Slgismond , fat la trahison de Kazan et les ' ''Chhei 
résultats funestes qu'elle eut pour la Russie. Si , vassiii. 
en apprenant le couronnement de Schig-Alei , 
Malihmet-Ghireï ne s'était pas jeté à l'instant 
sur la Russie , le fer et la flamme à la main , c'est 
qu'il avait été retenu par la crainte que lui ins- 
pirait le sultan , dont il connaissait les disposi- 
tions favorables pour les Russes. Sélim , qui me- iSur, 
naçait l'Asie , l'Afrique et l'Europe, termina sa ^^^^^"^'g^" 
carrière. Aussitôt que cette nouvelle fut parve- im'au. 
nue à Moscou , Vassiii expédia un ambassadeur 
Tome VII. 9 



l5o HISTOIRE 

pour complimenter son fils, Soliman-le-Grand, sur 
son avènement au trône (64). Le nouveau sultan 
fît déclarer à Makhmet-Ghireï , que s'il osait se 
permettre d'inquiéter la Russie , il s'exposerait à 
son courroux. En vain le khan mit tout en œuvre 
pour rompre une amitié fondée sur les avan- 
tages réciproques du commerce ; ses insinuations 
tendaient à persuader au sultan que le grand 
prince était ligué avec les ennemis de la Porte ; 
qu'il fournissait au roi de Perse ,- de l'artillerie 
et des gens habiles à la diriger; qu'enfin il cher- 
chait à abolir la croyance mahométane àKazan , 
remplaçant par des églises chrétiennes les mos- 
quées qu'il faisait détruire. Heureusement le 
grand prince avait dans les pachas d'Azof et de 
Caffa des amis dévoués , qui mirent tous leurs 
soins à augmenter la bienveillance du sultan pour 
la Russie ; de sorte qull repoussa comme d'in- 
jurieuses calomnies toutes les dénonciations de 
Makhmet-Ghireï. Comment feird- je _, lui dit alors 
ce brigand ,pour vivre et m'' entretenir , si tu me 
défends défaire la guerre au prijice de Moscou ? 
Soliman , qui se préparait à tourner ses armes 
contre la Hongrie , engageait les Tauriens à 
dévaster les Etats de Sigismond ; mais le khan 
venait de renouveler un traité d'aillance avec la 
Lithuanie. Vassili considérait encore Makhmet- 



DE RUSSIE. l3l 

(jiliîrei comme un ami , lorsque la nouvelle de la 
révolte de Kazan parvint à sa connaissance. De- je^J°ath 
puis trois ans, Schig-Alei régnait dans cette ville , 
fidèle à ses sermens , dont il remplissait scrupu- 
leusement les obligations envers le grand prince, 
et ne négligeant rien pour lui complaire. Comme 
il accordait toute sa confiance aux Russes , qu'il 
affectait beaucoup de réserve dans ses rapports 
avec les seigneurs de Kazan , il n'était pas aimé 
de ses sujets, qui ne voyaient en lui qu'un servi- 
teur des Moscovites , dont le physique rebutant 
et dififorme excitait leur dégoût. Plongé dans la 
mollesse et les plaisirs des sens , ce genre de vie, 
incompatible avec la vigueur et le courage , 
lui donnait un air nonchalant , apathique , que 
faisait ressortir davantage encore son ventre 
énorme et sa figure efféminée (65). Sa bonté 
était traitée de faiblesse ; et lorsqu' animé de zèle 
pour la Russie , il eut fait punir quelques con- 
seillers perfides qui l'engageaient à abandonner 
le grand prince et à suivre l'exemple de Makh- 
met-Ghireï , le mécontentement fut sur le point 
d'éclater. 

Cette disposition des esprits était propre à fa- 
voriser les intrigues du khan , qui promettait 
aux princes de Kazan une entière indépendance, 
s'ils voulaient accepter pour tzar son fils Sahib , 



I62 HÎSTOIKE 

et s'unir à la Tauride pour rëfablir raucienne 
gloire de la famille de Genoblskliaii, Le succès 
de ces intelligences secrètes se manifesta an prin- 
temps de l'année i52i. Saliib-Ghireï, à la tète de 
troupes nombreuses , parut sous les murs de Ka- 
zan , pénétra dans la ville sans éprouver de ré^ 
sistance , et fut proclamé tzar. 11 fît arrêter Schig- 
Alei, Karpof, voïévode moscovite , et Vassili 
Yourief , ambassadeur du grand prince ; les mar- 
chands russes furent pillés et mis aux fers. Ce- 
pendant on ne fit mourir personne ; car , pour 
prouver sa modération , le nouveau tzar déclara 
qu'il prenait Schig-Alei sous sa protection , res- 
pectant en lui le sang de Tokhtamouisch. 11 lui 
permit de se rendre à Moscou , avec sa femme , 
ses chevaux et un guide ; il remit aussi en liberté 
le voïévode Karpof (66). Alei se hâta de quitter 
la capitale qu'il venait de perdre. Il rencontra au 
milieu des stepps , des pécheurs russes qui , or- 
dinairement , vivaient en été sur le bord du Vol- 
ga , et qui fuyaient du côté de la Russie , effrayés 
des troubles deKazan. Le tzar détrôné fut obligé 
de se nourrir de leurs provisions, c'est-à-dire, 
de poisson sec , d'herbes et de racines. Il eut 
beaucoup à souffrir de la faim , avant d'atteindre, 
accablé de fatigues, les frontières de la Russie. 
Alors lie reste de sa route jusqu'à la capitale ne 



DE RUSSIE. I 55 

fut phis qu'une espèce de triomphe : partout sur iSai. 
son passage , les seigneurs , accourus à sa ren- 
contre , lui faisaient l'accueil le plus distingué , 
et lui offraient toutes sortes de rafraîchissemens,* 
le peuple lui témoignait aussi beaucoup d'em- 
pressement et d'atfection ; tous les boyards du 
conseil sortirent de Moscou pour aller au de- 
vant de lui , et le grand prince vint le recevoir 
sur l'escalier de son palais. Dieu suit loué ! 
s'ëcria Vassiii , en l'embrassant avec amitié, tu 
vis y c'en est assez! Les deux souverains ver- 
saient des larmes d'attendrissement. Vassiii re- 
mercia Alei , au nom de la patrie , de la fidé- 
lité qu'il lui avait manifestée ; il le consola , le 
combla de présens , lui promettant une satisfac- 
tion qu'il se devait également à lui-même. 
Mais il n'avait pas eu encore le temps de pré- 
parer sa vengeance, que déjà d'innombrables 
bandes de barbares vinrent fondre sur la Russie. 

Makhmet-Gliirei , après avoir arraché Razan i"'ipti«n 

^ des J aiars 

à la domination des Russes , redoubla d'activité f|e ïami- 

de et de 

pour assurer cette principauté à son frère. A cet i"^nzan, en 
effet , résolu de porter les plus grands coups à 
la puissance de Vassiii , il iît prendre les armes 
non-seulement à tous les Tauriens, mais il y dé- 
termina aussi les Nogaïs, et, se réunissant àl'het- 
mann des Cosaques du Dnieper , il s'approcha 



l54 HISTOIRE 

des frontières moscovites avec une telle rapi- 
dité' , que le grand prince eut à peine le temps 
de rassembler une arme'e sur les bords de l'Oka, 
pour s'opposer à ses mouvemens. Elle était com- 
mandée par le jeune prince DmitriBelsky , ac- 
compagné d'André', frère cadet de Vassili. Li- 
vrés à un fol orgueil , ils repoussèrent les con- 
seils de gens expérimentés, et fîrent de si mau- 
vaises dispositions , que Makhmet trouva moyen 
de faire passer la rivière à ses troupes ; ensuite , 
livrant bataille à contre-temps , le désordre se 
mit dans leurs troupes , ils furent battus et pri- 
rent honteusement la fuite. Deux des principaux 
généraux russes, les princes Vladimir Kourbsky 
et Tchéremetief; perdirent la vie dans cette mal- 
heureuse affaire , et le prince Féodor Obolensky 
y fut fait prisonnier. L'etfroi que ce désastre jeta 
dans l'âme du grand prince , redoubla bientôt à 
la nouvelle qu'un autre ennemi , Sahib-Ghirei 
de Kazan , remontait les rives du Volga et s'a- 
vançait aussi vers la capitale. Les deux tzai'S 
ayant opéré leur jonction à Kolomna , détruisent 
tous les villages, massacrent ou font captifs des 
milliers d'habitans, souillent et profanent les 
églises , reproduisent toutes les horreurs qui 
avaient signalé les temps de Bâti et de ïokhta- 
mouisch. Les Tatars livrent aux flammes le mo- 



DE RUSSIE. l35 

nastère de Saint-Nicolas sur rOugricha , ainsi que 
le village cVOstrof , lieu favori de Vassili; et, de 
la hauteur de Vorobief («), ils contemplent Mos- 
cou , en s'enivrant de l'hydromel trouvé dans les 
caves du grand prince. Celui-ci partit eu toute 
hâte pour Volok, afin d'y rassembler des troupes, 
et confia la défense de la capitale au tzarévitch 
Pierre , ainsi qu'aux boyards. La terreur était à 
son comble. Le 29 juillet, le khan, entouré de 
villages en feu , n'était plus qu'à quelques verstes 
de Moscou , où , à la lueur de l'incendie , on 
voyait arriver en foule les habitans des campa- 
gnes , avec leurs familles et ce qu'ils avaient de 
plus précieux : les rues étaient encombrées de 
charriots. Cette multitude épouvantée , les ha- 
bitans eux-mêmes, femmes, vieillards, enfans, 
tous cherchaient un asile dans la forteresse du 
Kremlin , et , poussés par la frayeur , s'écrasaient 
dans le passage des portes : beaucoup perdirent 
la vie. Le métropolitain Varlaam (successeur de 
Simon) joignait ses prières à celles du peuple 
pour implorer l'assistance du Tout - Puissant , 
tandis que les chefs militaires de la ville faisaient 
leurs dispositions pour sa défense, fondant leur 
plus grand espoir sur l'habileté de Niklas , habile 

(a) Vorobief est une haute colline , à peu de distance de 
Moscou , d'où l'on découvre parfaitement cette ville. 



l32î, 



l36 HISTOIRE 

canonnier allemand. L'artillerie de la forteresse 
e'tait réellement en état de sauver Moscou , mais 
on manquait de poudre ; et d'un autre côté , cette 
multitude, entassée dans une étroite enceinte pen- 
dant les chaleurs de l'été, menaçait d'une prompte 
et inévitable maladie contagieuse. Effrayés de 
leur situation , ne prévoyant que des malheurs, 
ces commandans pusillanimes se décidèrent , à ce 
que rapporte un étranger digne de foi (67) , à 
apaiser par de riches présens la colère de Makh- 
met. Ils lui envoyèrent une députation avec un 
grand nombre de tonneaux d'hydromel. Le khan 
redoutait à la fois l'armée russe et des fortifications 
qu'il regardait comme imprenables : il consentit 
donc à respecter la capitale , et à retourner paisi- 
blement en Tauride , à condition que le grand 
prince prendrait l'engagement formel de lui payer 
un tribut, ainsi que cela s'était pratiqué autrefois. 
Le barbare ne pouvait supposer que celte obli- 
gation , imposée par la terreur , serait exécutée ; 
mais il est probable qu'il voulait , en cette cir- 
constance , humilier Vassili , et prouver , par un 
traité si offensant pour la Russie , toute l'étendue 
de sa victoire. Sans doute aussi les boyards mos- 
covites n'auraient pas osé conclure un accommo- 
dement à de semblables conditions, sans y être 
dûment autorisés par Vassili ; et il parait que ce 



DE RUSSIE. 137 

prince, redoutant moins une mortification pas- 'S?.'» 
sagère que le malheur de ses Etats , préféra la dé- 
livrance de sa capitale, par voie de négociations, 
aux horreurs qui la menaçaient à la suite d'un 
combat, dont le succès pouvait être considéré 
comme très-incertain. Le traité fut rédigé , muni 
du sceau du grand prince , et remis à Makhmct , 
qui, aussitôt, se retira jusqu'à Rézan ; là, son 
camp offrait le coup-d'œil d'un bazar asiatique. 
Ces barbares, transformés en marchands, in- 
vitèrent les Uézanais à se rendre auprès d'eux en 
toute sûreté , et ils leur vendaient le butin et les 
prisonniers , dont un grand nombre parvint à 
s'échapper de leurs mains , sans rançon , en se 
sauvant dans la ville ; mais cette fuite était une 
ruse concertée entre eux. L'hetmann des Cosa- 
ques du Borysthène avait conseillé à Makhmet- 
Ghireï de s'emparer de la forteresse par sur- 
prise. Heureusement la garde en était confiée à 
Khabar - Simsk j , guerrier prudent et rempli 
d'expérience, le sauveur de Nij ni- Novgorod , 
en un mot, le modèle des généraux de Vassiii. Khabar- 

1 . . . . Simsky 

Pour endormn- sa vigilance , le khan lui envoya sauve k.- 
1 acte du traite de Moscou. Il voulait lui persua- rhonncm 

1 n , . , 'ï"^ grand 

der par la que la guerre était réellement ter- piiiicc, 
minée , et que le grand prince se reconnaissait 
tributaire de la Crimée. Au moment ou Simskj 



1 58 HISTOIRE 

prenait connaissance du contenu de cette pièce 
importante , un assez grand nombre de troupes 
s'approchèrent de la forteresse , sous le prétexte 
de demander les prisonniers qui s'y étaient réfu- 
giés. Simsky se conforma aux lois de Thonneur. 
Il leur fit rendre tous ces prisonniers et paya 
une rançon de cent roubles pour la délivrance 
du prince Féodor Obolensky. Cependant le nom- 
bre des Tatars et des Lithuaniens, qui arri- 
vaient sous les murs, s'augmentait. Pour les ar- 
rêter, un canonnier étranger, nommé Jordan, 
fit feu sur eux, et d'un seul coup de canon en 
coucha plusieurs sur la place. Les autres, saisis de 
frayeur, se dissipèrent. Le rusé Makhmet affecta 
un vif chagrin de ce procédé hostile, dont il se 
plaignit, exigeant la tête du canonnier. Il mena- 
çait de se venger ; mais il s'éloigna en toute hâte , 
ayant appris que les Tatars d'Astrakhan venaient 
de fondre sur ses propres Etats. Tout concourut 
à rendre complet le triomphe de Simsky : ce 
brave guerrier sauva à la fois Rézan et l'honneur 
du grand prince ; car l'acte honteux , signé à 
Moscou, resta entre ses mains. Pour récom- 
pense de sa conduite , il fut élevé au rang de 
boyard , et , chose plus importante encore pour 
sa gloire, ce service rendu à la patrie, fut con- 
signé de la manière la plus honorable dans les 



DE KLSSIE. 159 

fastes militaires de l'empire , pour en faire passer 
le souvenir jusqu'aux siècles futurs. 

Cette invasion des Barbares , en Russie , fut 
l'événement le plus malheureux du règne de 
Vassili. Ils livrèrent aux flammes tous les vil- 
lages , depuis Nijiii-Novgorod et Voronetcli , 
jusqu'à la Moskva, et traînèrent en captivité 
une innombrable multitude d'habitans, surtout 
beaucoup de femmes et de filles d'une nais- 
sance distinguée. Ces féroces étrangers écrasaient 
les enfans à la mamelle; ils laissaient mourir de 
faim les esclaves que la faiblesse ou l'âge parais- 
sait accabler ; le reste fut vendu par troupes 
entières à Caffa et à Astrakhan. Les enfans des 
Tatars s'exerçaient aussi sur eux dans l'art de 
blesser et de tuer les hommes. Moscou seule , 
échappée à toutes ces horreurs , fut sauvée , 
d'après l'opinion du peuple , par une interven- 
tion surnaturelle : on parla d'apparitions et de 
miracles. Une procession de la Sainte -Croix au 
monastère de la Chandeleur, fut instituée alors, 
et c'est là que , trois fois par an , les Russes 
vont rendre des actions de grâces au ciel , dont 
le secours puissant préserva cette ancienne capi- 
tale des fureurs de Tamerlan , d'Akhmat et de 
Makhmet-Ghireï. De retour à Moscou, Vassili 
témoigna sa reconnaissance à Niklas et à Jor- 



1 4^ HISTOIRE 



iSai. 



dan , chefs de l'artillerie (68) : il ordonna la mise 
des mis en CH jugement ocs voïcvodes qui avaient laissé 
pe'nétrer les Tauriens au sein de la Russie. On 
reprochait ge'nëralement au prince Belsky son 
imprudence et son peu de courage ; mais il re- 
jetait la faute sur André , frère du grand prince , 
car il avait, le premier, tourné le dos à l'ennemi 
et entraîné les autres dans sa fuite. Pour épar- 
gner son frère , Vassili fît tomber la punition 
sur le prince Jean Vorotinskj , homme expé- 
rimenté dans l'art de la guerre, qui, jusque- 
là, avait toujours montré beaucoup de courage. 
Il parait qu'offensé par l'orgueilleux Belskj, il 
avait vu avec une secrète satisfaction les fautes 
commises par ce jeune général , et que sacri- 
fiant la patrie à son amour-propre , il n'avait pas 
agi comme il pouvait le faire pour l'intérêt de la 
Russie; crime d'autant plus indigne de la clé- 
mence du souverain , qu'il était difficile de le 
prouver matériellement ! Privé de ses biens et 
de son rang , Vorotinsky resta long-temps en 
prison ; cependant il finit par obtenir sa liberté et 
se présenta même à la cour ; mais il lui fut défendu 
de sortir jamais de la capitale (6g). 

Le bruit se répandit bientôt à Moscou que , 
du côté de la Tauride , se formait un nouvel 
orage qui allait incessamment éclater sur la 



DE RUSSIE. l4t 

Russie . IMakhmel-Ghireï avait fait publier dans 
Jes marchés de Prëkop, de Crlm , de Caffa et 
autres lieux, une défense aux houlans, aux mour- 
zas et aux soldats de quitter les armes , de des- 
seller leurs chevaux, avec l'ordre de se préparer 
à marcher une seconde fois contre la Russie. 
Les Tatars n'aimaient pas à se mettre en cam- ,522. 
pagne pendant l'hiver , parce qu'alors ils man- 
quaient de vivres et de fourrages dans leurs mar- 
ches. Aux premiers jours du printemps , les 
troupes russes, commandées par Vassili , prirent 
position sur l'Oka. Jamais les Russes n'avaient Camp le 

Ivolouitia. 

eu de meilleure cavalerie, ni une infanterie 
aussi nombreuse. Le camp principal , placé 
près de Kolomna , ressemblait à une vaste re- 
doute, hérissée débouches à feu, que, jusqu'a- 
lors , ils n'avaient pas employées en campagne. 
A la vue de celte superbe armée , le grand 
prince , transporté de joie , dépêcha à Makhmet- 
Ghirei un hérault chargé de lui adresser ces pa- 
roles : « Perfide ! tu as rompu la paix , violé 
» les traités : semblable à un brigand, cl un 
» assassiji y d un incendiaire y tu t^ es jeté ino- 
« pinément sur jnes Etats y mais si tu as le 
» courage d'un guerrier , viens maintenant , je 
» te propose un combat honorable en rase cam- 
» pagne^ » Le khan répondit qu'il connaissait 



;.=^ 



14.2 HISTOIRE 

le chemin de la Russie , aussi bien que l'époque 
favorable à une invasion , et qu'il ne consultait 
jamais ses ennemis pour savoir quand et com- 
ment il fallait les combattre. L'été s'écoula , et le 
grand prince ne voyant point paraître les troupes 
tatares , reprit, en automne, le chemin de Mos- 
Ambas- qq^^ . [\ trouva dans cette ville le prince de Man- 

sadeur de *■ 

boiiuiaa. goup , ambassadcur de Soliman , qui , arrivé de 
Constantinople depuis plusieurs mois , attendait 
son retour. 

On témoigna les plus grands égards h cet am- 
bassadeur : le grand prince se leva , lui tendit 
la main , le lit asseoir à ses côtés en lui deman- 
dant des nouvelles du sultan. Rien n'était plus 
aflectueux que les dépêches de Soliman à Vassili ; 
il lui donnait le titre à'cajii sincère, de bon voisin, 
l'assurant que ses plus vifs désirs étaient de vivre 
avec lui dans les rapports d'un attachement so- 
lide et fraternel : au reste, l'ambassadeur n'en- 
tra que dans des détails de commerce et partit 
après avoir fait emplette de quelques fourrures 
précieuses. Vassili ne perdant pas l'espoir de 
contracter avec la Porte Ottomane une alliance 
dont il sentait l'opportunité , fît partir pour 
Constantinople, Jean Morozof, dans lequel il 
avait beaucoup de confiance. Les dépêches dont 
il était porteur , dictées par des sentimensd'ami- 



DE RUSSIE. 143 

tié , lui prescrivaient cependant de tenir secrètes 
les conditions auxquelles la Russie désirait con- 
clure un traité positif avec le sultan ; car Vassili , 
par un sentiment de fierté qui caractérisait la 
nouvelle cour de Russie , aurait voulu que les 
premières ouvertures , à ce sujet , vinssent de la 
part de la Porte. Cette ambassade fut la dernière 
tentative des Russes près de Soliman. Il borna 
ses relations avec eux à un simple échange de po- 
litesse , ne pouvant se persuader que la Russie 
fût sincèrement disposée à le seconder dans ses 
entreprises contre les puissances de la chré- 
tienté, et, d'un autre côté, n'étant pas d'humeur 
à devenir l'instrument de la politique des souve- 
rains de Moscou. 11 venait de comprimer la 
Hongrie , de conquérir l'Ile de Rhodes , et , prêt 
à se précipiter sur Malte, ses prétentions ne 
tendaient plus qu'à obtenir des Russes une paix 
assurée et des marchandises. 

Si , en même temps que Makhmet-Ghireï et 
le tzar de Kazan s'étaient jetés sur la Russie , 
Sigismond avait suivi leur exemple, le grand 
prince , réduit à la dernière extrémité , aucait 
compris , mais trop tard , l'instabilité du destin 
des empires , en dépit de toutes les combinai- 
sons, de tous les calculs de l'esprit humain. 
Heureusement pour lui , l'armée du roi était peu 



1^4 HISTOIRE 

r considérable. Si»ismond. redoutait les Turcs , eî 
la perfidie du khan de Tauride lui était bien 
connue. 11 se contenta donc d'observer , d'un œil 
satisfait , les désastres auxquels notre patrie était 
en proie , nourrissant l'espoir qu'ils disposeraient 
Vassili à la paix. En effet , ce prince désirait 
terminer la guerre avec la Lithuanie , afin de 
pouvoir disposer de ses forces pour réprimer 
l'audace des Tatars de Tauride et de Kazan. 
Profitant des circonstances , Sigismond insista 
pour que les conférences relatives à la paix , 
eussent lieu à Vilna ou à Cracovie et non pas 
Ambas- à Moscou. Cette proposition fut repoussée par 
thuanic Cl le grand prince ; bientôt un des seigneurs les 
plus marquans de la cour de Sigismond , accom- 
pagné du secrétaire Jean Gornosteï , arriva à 
Moscou , précisément à l'époque où les généraux 
qui commandaient le camp de Rolomna étaient 
prêts à marcher contre les Tatars ou contre la 
Lithuanie (70). 11 fut impossible de s'accorder sur 
les bases d'une paix perpétuelle , et la conclusion 
d'une trêve donna lieu à de longues discussions ; 
enfin elle fut consentie pour cinq ans , à partir 
du 25 décembre i522. Smolensk resta au pou- 
voir de la Russie : on fixa les frontières respec- 
tives au Dnieper, à l'ivaka et à la Meria, et la 
liberté du commerceTut assurée (7 1 ). Les gouver- 



DE RUSSIE. 145 

iieurs de l'Ukraine furent charges dj juger les 
differens qui surviendraient entre les habitans 
des deux puissances ; mais de grand prince 
eut le chagrin de renoncer à la reddition des 
prisonniers , forcé de se désister de ses pré- 
tentions à cet égard : les boyards Morozof et 
Bouîerlin se rendirent à Cracovie pour la ratifi- 
cation du traité. Les historiens lithuaniens par- 
lent avec étonnement de la magnificence de ces 
envoyés, accompagnés , disent-ils, de cinq cents 
cAet^««A;(72).Deux fois invités à la table du roi, ils 
refusèrent cet honneur et sortirent du palais, ne 
voulant pas prendre place à côté des envoyés 
du pape , de l'empereur et de la Hongrie , dans 
la crainte de compromettre la dignité d'une 
ambassade du grand prince. Le roi jura la fidèle 
exécution du traité et donna l'ordre d'adoucir 
le sort des prisonniers. 

C'est ainsi que se termina cette guerre, qui 
avait duré dix ans. Elle fut glorieuse pour Si- 
gismond, par l'éclatante victoire d'Orscha, et 
pour la Russie , par l'utile et importante acqui- 
sition de Smolensk , mais également désastreuse 
pour ]es deux puissances , si on lui attribue l'in- 
vasion ruineuse de Malhmet-Ghireï. Une de ses 
conséquences remarquables fut l'anéantissement 
de l'ordre Teulonique , événement qui excita 

Tome VIL 10 



ï 46 îl I s T O I K E 

les regrets de Vassili , car il perdait par là un 
allie faible, à la vérité, mais fidèle et zélë. Le 
grand-maître fut obligé de céder à la force , en 
se plaignant de l'avarice de Vassili ; il ignorait 
que la modicité des revenus de ce prince lui 
prescrivait une rigoureuse économie. Il est cer- 
tain que la mauvaise disposition de l'esprit public 
parmi les sujets d'Albert, fut la principale cause 
à laquelle on doive attribuer les malheurs d'un 
Ordre si fameux dans les fastes de l'histoire , 
dont il sacrifia l'existence en demandant la paix. 
Sigismond reconnut Albert comme souverain 
héréditaire des villes sous la dépendance de l'Or- 
dre, à condition néanmoins qu'elles relèveraient , 
à perpétuité , des rois de Pologne. Il donna pour 
armes k la Prusse un aigle noir , en y insérant 
la lettre S^ initiale de son nom (yS). Bien que 
par le changement des circonstances cette cé- 
lèbre association , formée en Palestine , eût , en 
quelque façon , cessé d'exister et fût considérée 
comme incompatible avec le nouvel ordre de 
choses établi en Europe , il n'en est pas moins 
vrai que la destruction de ses statuts , si respec- 
tables par la générosité de leur but , par l'hé- 
roïsme et les vertus sévères de leurs fondateurs, 
excita des regrets universels. L'ordre de Livo- 
nie, lié pendant trois siècles à celui d'Allemagne , 



DE RUSSIE. l47 

resta dans un pénible isolement , entouré de dan- 
gers imminens. Sa situation entre deux puissans 
empires , la Russie et la Pologne , ne pouvait 
laisser la plus légère incertitude sur son avenir , 
et son espoir de délivrance ressemblait à celui 
d'un vieillard aux portes du tombeau. Comme 
les chevaliers livoniens avaient fourni de l'ar- 
gent et des troupes au grand-maître de l'ordre 
Teutonique , pour l'aider dans ses entreprises 
de guerre , il les reconnut solennellement libres 
à perpétuité : le sort préparait leur ruine , mais 
Plettenberg vivait , et, comme pour récompense 
de sa valeur , de sh. grandeur d'âme , il devait 
terminer paisiblement ses jours à la tête l'Ordre , 
encore indépendant et libre. En i52i , il renou- 
vela , pour dix années , un traité de paix avec la 
Russie. 



l48 HISTOIRE 



CHAPITRE ni. 

Suite du règne de Va ssi l i. 
i52i — 1534. 



Réunion de la principauté de Rézan aux États moscovites. 

— Emprisonnement du prince Cliemjakin. — Le khan 
de Crimée s'empare d'Astrakhan. — Meurtres à Kazan. 

— Massacre des Tauriens. — Le khan Saïdet-Ghireï. 

— Expédition contre Kazan. — La grande princesse prend 
le voile. — Second mariage de Vassili. — Pvelations avec 
Rome et l'empereur Charles-Quint. — Trêve avec la 
Lithuanie. — Rapports d'amitié avec Gustave Vasa. — 
Ambassade de Soliman. — Incursion des Tauriens. — 
Guerre contre Kazan. — Un nouveau tzar à Kazan. — 
Emprisonnement de Schig-Alei. — Naissance du prince 
Jean Vassiliévitch. — Ambassades d'Astrakhan , des 
Moldaves , des Nogaïs et de l'Inde. — Incursion des 
Tauriens. — Maladie et mort du grand prince. — Son 
caractère. — Sa sévérité et sa douceur. — Procès du 
grec Maxime. — Reproches faits au grand prince. — 
Son genre de vie. — Chasse, cour, festins, titres. — 
Etrangers à Moscou. — Lois. — Edifices. — Affaires de 
de l'Eglise. — Désastres divers. — Illustres contempo- 
rains de Yassili. — Hérésie de Luther. 

J_jE grand prince avait étendu les frontières de 
l'empire par la guerre contre la Lithuanie ; il 



D E R U s s I E • 1 49 

termina , h la même époque ^ dans l'intérieur de ,51^; _ 
ses Etats , le grand œuvre de centralisation et 
d'unité de pouvoir , nécessaire à leur prospérité. 
Rézan formait encore une principauté à part, 
bien que le tiers de ses villes eût été réuni à la 
Moscovie par le décès du prince Féodor , à qui 
elles étaient tombées en partage , et que Vassili 
prît déjà le titre de prince de Rézan. Cependant 
ceux de Séverskj et de Starodoub ou de Tcher- 
nigof, tout en se reconnaissant vassaux du 
souverain de Moscou , jouissaient encore de la 
plénitude de leurs droits. Vassili , exécuteur 
des intentions de son père , n'attendait qu'une 
occasion favorable pour faire disparaître ces 
restes du système des apanages. 

Agrippine, princesse douairière de Rézan, Réunion 
régnait depuis quelques années , en qualité de cipant^^ '^e 
régente, pendant la minorité de son fils. Vas- Ètatsmo!.- 
sili trouvait indigne de lui d'inquiéter un enfant 
et une femme qui lui était soumise comme à 
son suzerain ; mais Jean ayant atteint l'âge viril, 
voulut se délivrer à la fois des entraves de la 
tutelle et delà surveillance du grand prince, pour 
régner dans l'indépendance , ainsi que ses an- 
cêtres de l'ancienne race d'Yaroslaf I". On rap- 
porte qu'après la déclaration formelle de ses 
intentions à Vassili , il contracta d'intimes liai- 



C071tOS. 



l5o HISTOIRE 

sons avec Makhmet-Ghirei , et témoigna même 
le de'sir d'ëpoiiser sa fille (7 5). Appelé à Moscou 
par les ordres du souverain , il fut long-temps 
avant d'obéir ; mais enfin , cédant aux conseils 
de Siméon Kourbsky, son premier boyard, il 
se présenta à la cour de Moscou. Vassili lui re- 
procha avec énergie son ingratitude et la tra- 
hison dont il s'était rendu coupable , en contrac- 
tant des liaisons avec les ennemis de la Piussie ; 
l'ayant fait enfermer, il relégua la douairière 
Agrippine dans un monastère , et s'empara , 
en i5iy, de toute la principauté de Rézan. A 
l'époque où Makhmet-Ghireï s'approchait de 
Moscou , profitant de la confusion générale , 
Jean s'était enfui en Lithuanie , où il termina 
ses jours dans l'obscurité. Ainsi, après avoir 
formé , pendant quatre cents ans , une princi- 
pauté particulière , Rézan , partageant le sort 
de Mourom et de Tchernigof, fut réunie aux 
possessions septentrionales des descendans de 
Monomaque , et constitua avec elles la monar- 
chie russe. On la considérait alors comme la 
m^eilleure et la plus riche province des Etats 
moscovites. Sa situation sur la route d'Azof et 
de Caffa , oflrait un débouché avantageux au 
commerce des Russes avec ces villes. Elle abon- 
dait en miel, oiseaux, bêtes fauves, poissons, 



DE RUSSIE. lOl 

et en général elle était d'une si grande fertililé , 
que, d'après les expressions d'un écrivain du sei- 
zième siècle , ses cliamps couverts de moissons 
offraient Vaspect cV épaisses forêts . Ses liabitans 
se faisaient gloire de leur esprit guerrier; mais 
on leur reprochait un grand fonds d'arrogance 
et de grossièreté. Vassili se vit obligé d'en 
dépayser un grand nombre et de les répartir 
dans d'autres contrées , afin de régner plus pai- 
siblement sur eux. 

Le prince de Seversky, \ assili-ChemyaKin, se Emprison- 
distniffuait par son ambition guerrière. Il était princeChe 

1 * / 1 1 r • ' !'• ' • '''^'^''' 

la terreur des peuples de Lrimee , 1 irréconci- 
liable ennemi de la Lithuanie , et le gardien 
fidèle de la Russie méridionale : ses qualités lui 
avaient mérité la considération particulière du 
grand prince , qui le mit en possession de Pou- 
tivle (76). Cependant le souvenir du caractère 
féroce de Dmitri, aïeul de ce prince, inspirait 
à Vassili plus de crainte que d'amitié ; il con- 
naissait d'ailleurs l'esprit inquiet de Chemyakin , 
son audace , la fierté que lui inspirait son mérite. 
Ces motifs étaient suffisans pour attirer sur lui. 
toute l'attention du grand prince , et ce fut avec 
une secrète satisfaction qu'il découvrit l'inimitié 
qui régnait entre lui et le prince de Starodoub. 
Celui-ci s'énonça son ennemi, assurant qu'il 



l52 HISTOIKE 

avait des intelligences avec Sigismond , et qu'il 
nourrissait le projet de trahir la Russie. Mais 
Chemyakiiî demanda à être juge. Il écrivit à 
Vassili : Ordonne -moi , coinnie à ton vassal, 
de me rendre à Moscou , afin que je puisse me 
justifier de vive voix et confondre mon calom- 
niateur. J'étais déjà l'objet de la haine de son 
père Siméon. Le fils a V impudence de dire : 

j'exterminerai ChEMYJKIN j DUSSE -JE 
ATTIRER SUR MOI LA COLERE DU TZAR ! Ap- 
profondis cette ajj^aire : si je suis coupable , ma 
tête est à ta disposition (77). H arriva à Moscou 
dans le mois d'août 1517. Le lendemain, jour 
de l'Assomption , il dina avec le grand prince 
chez le métropolitain. S'étant complètement jus- 
tifié , il demanda que les faux dénonciateurs lui 
fussent livrés , dont l'un au service du prince 
Pronsky , et l'autre à celui du prince de Staro- 
doub , disaient avoir été informés à Novgorod- 
Seversky et en Lithuanie , de la prétendue tra- 
hison de Chemyakin : le premier lui fut livré , 
et le second déclaré innocent. Ce prince , con- 
gédié honorablement, avec une augmentation 
de revenus , retourna dans la principauté de 
Seversky , où il régna encore cinq ans. Il survé- 
cut à son ennemi , le prince de Starodoub. 
Cependant , en i52 5 , les soupçons se renou- 



DE RUSSIE. l55 

vêlèrent contre lui. Une lettre adresse'e à Vas- 
sili , lui donnait connaissance d'un complot qui 
menaçait ses jom^s, ainsi que ceux du métro- 
politain. Chemyalvin se présenta une autre fois 
dans la capitale , oh. il fut accueilli d'abord avec 
une feinte douceur; mais, quelques jours après, 
on le jeta dans un cachot, comme atteint et 
convaincu d'avoir entretenu des liaisons secrètes 
et une correspondance avec la Lithuanie, Cette 
accusation parut sans fondement , et on doutait 
beaucoup de sa véracité. On raconte qu'un bouf- 
fon , qui avait de l'esprit , parcourait les rues , 
un balai à la main , en criant : // est temps de 
nettoyer V empire de ce cju^il y reste d^ ordures _, 
ce qui voulait dire de le délivrer du dernier 
prince chef d'un apanage particulier. Le peuple 
s'amusait de cette plaisanterie , dont il devinait 
facilement l'objet (78). Quelques personnes blâ- 
maient le grand prince , mais surtout le métro- 
politain, d'avoir trompé Cheniyaldn , en lui don- 
nant toute garantie pour sa personne (79)- Peu 
de temps auparavant , Varlaam , prélat illustre 
par sa piété et son caractère , et qui , dans au- 
cune occasion , n'avait flatté son souverain , fut 
obligé de renoncer à la métropole. On lui donna 
pour successeur Daniel , abbé de St. -Joseph , âgé 
de trente ans 5 d'une physionomie fraîche et ver- 



l54 HISTOIRE 

meille , de taille épaisse , mais d'un esprit très- 
subtil (80) : plus disposé à profiter des avantages 
que pouvait lui procurer la politique , qu'à s'ap- 
pliquer à l'exercice des vertus chrétiennes , il 
justifia la détention de Chemjakin , soutenant 
que , par ce moyen , Dieu préservait le grand 
prince des coupables projets d'un ennemi do- 
mestique (81). Porphyre, abbé de Troïtsky , 
voyait cet événement d'un autre œil. Élevé loin 
du monde j il avait conservé une grande austé- 
rité de mœurs; il eut le courage de prendre 
ouvertement le parti du prince persécuté et 
chargé de fers sous de honteux prétextes. Cette 
conduite généreuse attira sur lui le ressentiment 
du grand prince ) il fut disgracié, quitta le man- 
teau d'abbé et se retira dans une solitude aux 
environs deBielo-Ozero(82). Chemyakin mourut 

en prison Son épouse , appelée à Moscou , 

fut séparée des dames qui lui formaient une 
cour brillante. On les éloigna (83). De cette 
manière tous les apanages furent détruits en 
Russie, mesure politique dont l'exécution de- 
vait nécessairement occasioner des sacrifices 
particuliers et des injustices , mais qui, au moins, 
ne fut pas souillée par l'effusion du sang. Dans 
ce qui a rapport aux actes utiles , commandés 
par l'intérêt général des Etats , nous remarque- 



DE KL'SSIE. l55 

rons toujours le mélange des passions humaines, 
commeune ombre au tableau , et afin, ce semble, 
que l'histoire qui nous montre l'homme avec 
l'imperfection attachée à sa nature , ne présente 
pas des idoles à notre admiration. 

Tournons nos regards sur les affaires exté- 
rieures. Loin de chercher à punir Makhmet de 
ses dévastations en Russie , le plus vif désir de 
Vassili était de faire la paix avec lui. Une cam- 
pagne en Tauride paraissait dangereuse autant 
qu'inutile. L'éloignement, les stepps, les dé- 
serts , auraient épuisé les troupes ; le succès 
même le plus brillant n'aurait procuré à la Rus- 
sie qu'un stérile dédommagement ; encore les 
Tauriens auraient pu , l'année suivante, repa- 
raître sur nos frontières. La politique du grand 
prince avait uniquement la Lithuanie pour objet. 
Là, il pouvait envisager des acquisitions dura- 
bles; toutes ses tentatives étaient justes, natu- 
relles, et leur réussite garantie par l'unité de 
langage et de relii^ion. Les conquêtes qu'il am- 
bitionnait étaient d'ailleurs nécessaires à la puis- 
sance de la Russie, seul but de toutes ses entre- 
prises. Naoumof , ambassadeur du grand prince, 
était encore en Tauride : il offrit la paix au khan, 
qui de son côté , occupé de sa vengeance contrv? 
Astrakhan, désirait voir renaître la bonne in- 



1 56 HISTOIRE 

telligence qui avait régné entre lui et les Russes. 
11 fît partir à cet effet des ambassadeurs pour 
Moscou , et lui-même , à la tête d'une armée 
nombreuse , il se porta vers l'embouchure du 
Volga. 
Lekhan Ousscitt , fîls du tzar Tchanibecli , ré^jnait 

de Crimée ^ , . " 

s'empare alors à Astrakhan, il rechercha la protection de 
iJiaa. la Russie , mais il ne put se défendre contre une 
invasion de Makhmet-Ghireï , qui, réuni à Ma- 
rnai , prince des Nogaïs , le chassa de ses Etats , 
s'empara de cette ville, si importante par son 
commerce , et réalisa ainsi les projets ambitieux 
qui l'occupaient depuis si long-temps. Par la réu- 
nion des anciennes possessions de Bâti , Kazan , 
Astrakhan et la Tauride , il pouvait former une 
seule puissance susceptible de s'étendre encore du 
côté de l'Orient , en soumettant à ses armes les 
Nogaïs , les Mogols du Schiban ou de Tumen , 
et ceux de Khiva , pour s'appuyer de la Perse 
à la Sibérie , et menacer enfin , avec une nuée 
de barbares , l'Occident civilisé. Vassili reconnut 
le danger , et comme il cherchait à retenir Kazan 
sous sa dépendance , il ne voulut point seconder 
Makhmet dans son entreprise contre Astrakhan. 
Au moment où il négociait même la paix avec 
lui , il contractait une étroite alliance avec le 
tzar Oussein , dont les ambassadeurs apprirent 



DE RUSSIE. iSy 

a Moscou la nouvelle des malheurs de leur 
patrie. Cependant l'inquiétude du grand prince 
ne fut pas de longue durée. Un barbare peut 
avoir de l'ambition , de l'audace , du bonheur , 
mais il sait rarement profiter de ses succès. Une 
fortune acquise trop facilement se dissipe de 
même : la grandeur de Makhmet-Ghireï dispa- 
rut comme un songe. 

Le tzar Sahib-Ghireï avant appris la con- ;Mcisrtres 
quête d'Astrakhan voulut la célébrer par le mas- - 
sacre des Paisses qu'il avait cessé de craindre : 
s'imaginant, dans son orgueil insensé, qu'une plus 
longue modération serait considérée comme un 
défaut de courage, il ordonna de mettre à mort 
tous les marchands moscovites, ainsi que Vassili v, 

Yourief, ambassadeur du grand prince. La nou- ' 
velle de ces atrocités parvint à Moscou en même 
temps que celle qui annonçait la mort inopinée 
de Malvhraet-Ghireï , et la catastrophe par la- 
quelle s'était terminée l'expédition des Tauriens. 
Tandis que ce khan, plongé ainsi que ses guer- 
riers dans la joie et les festins , se livrait à 

une trompeuse sécurité et célébrait à Aslra- Caiasiro- 
\ ^ phe des- 

khan le triomphe de ses armes , Mamai , prince Tauriens 

des Nogaïs , sou compagnon d'armes, préparait 

sa perte, d'après les conseils de son frère Agisch. 

Qiie faisons-nous? disait celui-ci. Insensés que 



I 58 H I s T O I 11 E 

nous sommes ! nous prétons nos armes à un 
voisin puissant et ambitieux , dont le but est 
de nous subjuguer tous les uns après les autres. 

II est temps de changer de conduite ou bien- 
tôt nous ne le pourrions plus. Mamaï entra dans 
les intentions de son frère , et ils convinrent des 
mesures à prendre pour les exécuter. Il chercha 
d'abord à démontrer à Makhmet qu'en séjour- 
nant dans la ville , son armée s'abandonnait à 

" la mollesse ; que les soldats perdaient leur force 
et leur énergie ; qu'enfin le meilleur parti à 
prendre était de les placer en rase campagne^ 
où les Tatars respiraient plus librement et sen- 
taient ranimer leur courage. Makhmet-Ghireï 
suivit ce conseil et sortit de la ville ; mais il 
menait dans son camp une vie voluptueuse , 
livré à la plus profonde sécurité et si loin de pré- 
voir quelques dangers , que ses soldats allaient 
et venaient sans armes. Soudain Agisch et Mamaï, 
suivis d'une troupe de Nogaïs, entourent la tente 
où Makhmet, avec son jeune fils Bogatir, prenait 
tranquillement son repas ; ils sont massacrés tous 
les deux ainsi qu'un grand nombre de leurS 
principaux chefs. Les Nogaïs se précipitent sur 
le camp , égorgent les Tauriens éperdus et pour- 
suivent les fuyards jusqu'au Don où ils se noient 
en grande partie (84). Deux des fils du khan, 



DE RUSSIE. l5t) 

accompagnés d'une cinquantaine de princes, par- 
vinrent en Tauride , mais les Nogaïs les sui- 
vaient ; ils s'intix)duisent dans des campemens 
sans défelise , s'emparent des bestiaux ^ brûlent 
les villages , et se baignent dans le sang des 
femmes et des enfans qui cherchaient un refuge 
au milieu des forêts ou des cavernes. Enfin les 
chefs tauriens étant parvenus à rassembler envi- 
ron douze mille hommes, attaquent les Nogaïs 
et sont complètement défaits ; ils eurent beau- 
coup de peine à se sauver dans Prekop , ville 
défendue par les janissaires du sultan. Pour 
comble de malheur , l'hetmann des cosaques du 
Borysthène , jusqu'alors l'allié de la Tauride, 
livra aux flammes les fortifications d'Otchakofet 
détruisit dans ce pays tout ce qui était à sa 
portée. 

Le boyard moscovite Kolitschof , qui avait été Le kha-i 
envoyé de nouveau à Makhmet-Ghireï , se trou- Ghiieî. 
vait à Prékop , et fut témoin de tous ces événe- 
mens. Aussitôt que les Nogaïs et l'hetmann des 
cosaques se furent éloignés , Gazi-Ghirei , fils du 
khan , prit le titre de tzar de Tauride ; mais il 
fut obligé de céder le trône à son oncle Saïdet- ,533. 
Ghirei ; car celui-ci^ accompagné des janissaires 
munis des ordres du sultan , arriva de Constanti- 
nople , fît étrangler son neveu à Caffa et fut re- 



1 6o HISTOIRE 

vêtu (lu souverain pouvoir. Il se hâta de pro- 
poser sou alliance à Vassili , en faisant parade de 
sa puissance et de sa grandeur. Ton père , ecri- 
vait-il au grand prince , se faisait un rempart 
du mien dont il employait le glaive d trancher 
les têtes de ses ennemis ^ l'amitié doit donc aussi 
régner entre nous. J'ai une puissante armée et 
la protection du grand seigneur ^ Oussein, tzar 
d' Astrakhan y est mon ami ; celui de Kazan est 
mon frère ; les Nogaïs , les Tcherkesses et les 
Tumiens sont soumis d mes lois / les P^alaques 
me servent de guides et gardent mes troupeaux. 
Soumis à la volonté du sultan , je veux vivre 
avec toi dans une intime fraternité : n^ inquiète 
point à Kazan un prince de ma famille , ou- 
blions le passé et nous ne laisserons aloî^s aucun 
j^epos d la Lithuanie . Saïdet exigeait de Vas- 
sili soixante mille altines , en lui disant que des 
amis sincères ne se refusaient jamais de sem- 
blables bagatelles. On savait à Moscou que la 
Crimée , réduite à l'état le plus misérable , rui- 
née , dévastée , ne pourrait pas même fournir 
à Saïdet-Ghirei douze mille hommes de troupes 
réglées. Cependant le grand prince résolut de 
profiter des dispositions favorables du khan et 
de conclure avec lui un traité d'alliance , afin 
de n'avoir plus à redouter les incursions de 



DE RUSSIE. ï6î 

Tauriens : mais il ne lui donna pas d'argent. , 

Quant à ce qui concernait le tzar de Kazan , 
il répondit : Les souverains font In guerre et 
ne massacrent point les amhassadeiws et les 
paisibles jncH^chands. Il ne peut exister de paix 
avec un scélérat. 

Tandis que Ton ëtaii en négociations relati- i'^^. 
vement à ce traite , l'armée russe était en mar- „^^ cm[u 
che contre Kazan. Le grand prince se rendit i**^""'- 
lui-même à jNij ni -Novgorod , d'oi^i il fit partir 
parle Volga, sur des bateaux armés, Schig- 
Alei , le prince Vassili Schouisky et le prince 
Boris Gorboty , avec la cavalerie. D'abord ils 
portèrent la guerre sur le territoire ennemi, 
massacrant ou faisant captifs tous ceux qu'ils 
rencontraient sur les bords du Volga , mais 
ensuite ils firent une chose bien plus importante 
encore ; ils fondèrent, à l'embouchure de la 
Soura, une forteresse à laquelle ils donnèrent 
le nom de Vassili et resserrèrent ainsi , par ce 
nouveau boulevard de la Russie , les frontières 
de Razan : un rempart, quelques palissades, 
des murs en bois , suffisaient pour jeter l'effroi 
parmi les barbares. Alei et Schouisky rentrèrent 
en Russie pendant l'automne ; mais il était facile 
de présumer que les Russes renouveleraient leur 
attaque dans une saison plus favorable. Sahib- 

Tome Vif. u 



162 HISTOIRE 

Glîireï rechercha eu conséquence un appui et 
se détermina à se reconnaître vassal du grand 
Soliman , sous la condition que ce prince le 
sauverait de la vengeance de Vassili. Dans une 
semblable circonstance , le chef des IMusulmans 
pouvait-ij refuser sa protection à un sectateur 
de Mahomet? Cependant cette protection fut 
insignifiante et n'eut aucun résultat ; seulement 
le prince de Mangoup , alors à jMoscou pour 
traiter des affaires du commerce entre les deux 
nations , déclara aux boyards , au nom de son 
maitre, que Kazan était devenue une province 
turque. On lui répondit que cette ville devait 
rester sous la dépendance de la Russie; que Sahib- 
Ghireï n'était qu'un séditieux qui n'avait pas le 
droit d'en disposer en faveur des Turcs {^^). 
1524. Au printemps de cette année , une armée 

beaucoup plus nombreuse que celle de la cam- 
pagne précédente se porta sur Razan , avec la 
résolution positive de s'emparer de cetteplace. Les 
principaux chefs de l'infanterie, embarquée sur le 
Volga, étaient Schig-Alei, les princes Jean Belsky 
etGorbatj, Zakharyn, Siniéon Rourbsky , Jean 
I^atzky ; enfin Khabar-Simsky commandait la ca- 
valerie : la force des troupes réunies s'élevait à 
cent cinquante mille hommes. A la nouvelle 
qu'une armée aussi considérable s'apprêtait à l'at- 



DE RUSSIE. l63 

taqiicr, Sahib s'enfuit en Tauride , laissant dans 
sa capitale son neveu Safa-Ghireï , petit- fils de 
Makhmet , âge' de treize ans ; il annonça aux ci- 
toyens qu'il allait solliciter du sultan des secours 
qui seuls pouvaient les sauver du danger dont 
ils étaient menacés. Indignés de sa lâcheté , les 
Kazanais , qui craignaient et détestaient les 
Russes , choisissent Safa-Ghireï pOur leur tzar , 
jurent de mourir pour lui et se préparent à 
une vigoureuse résistance , réunis aux Tchéré- 
misses et aux Tchouvaches. Le 7 juillet, les 
forces navales des Moscovites parurent devant 
l'île de Gostinoï f à peu de distance de Kazan. 
L'armée ayant pris position sur le rivage , resta 
vingt jours dans l'inaction , attendant d'ini jour 
à l'autre l'arrivée de Khabar-Simsky , avec la 
cavalerie. L'ennemi tenait aussi la campagne , 
et il inquiétait les Russes par des escarmouches, 
d'ailleurs insignifiantes, mais où il ne laissait pas 
que de montrer de l'audace. Alei méprisant l'en- 
fance de Safa-Ghireï , lui fit signifier de se re^ 
tirer dans sa patrie , afin de ne pas être respon= 
sable du sang que l'on pourrait répandre. Safa 
lui répondit : Le trône sera le prix de la victoire) 
aux armes! ... Cependant le feu,avait pris à la for- 
teresse de Kazan, construite en bois (86). Au lieu 
de tirer parti de cette circonstance , les généraux 



l64 HISTOIRE 

'5^^ russes restèrent paisibies spectateurs de l'incendie; 
laissant aux Kazanais la faculté de l'éteindre et 
même le temps nécessaire pour reconstruire de 
nouvelles murailles. Le 28 juillet, on transporta 
le camp du côté du Volga , dans les prairies qui 
bordent la Kazanka , où les troupes restèrent 
dësoccupèes , tandis que l'ennemi livrant aux 
flammes les plaines environnantes, interceptait 
toutes les communications et ne laissait parvenir 
aucun convoi jusqu'aux Russes. L'armée avait 
épuisé ses vivres , elle commençait à éprouver 
des besoins , lorsque , tout à coup, le bruit se ré- 
pand que la cavalerie a été entièrement détruite 
par l'ennemi. Une terreur subite s'empare des 
généraux qui ne savent plus à quel moyen re- 
courir ; ils craignent , pour rétrograder, de re- 
monter lentement le Volga ; ils se consultent , 
ils hésitent et jugent enfin que le parti le plus 
prudent était de descendre le fleuve jusqu'à l'em- 
bouchure de la Kama , d'abai^donner les ba- 
teaux et de s'en retourner par terre en traversant 
les déserts de Viatka. Cependant on apprit bien- 
tôt que les farouches Tchérémisses n'avaient 
battu qu'un seul détachement de la cavalerie 
moscovite , et qu'à vingt verstes de Razan , 
sur les bords de la Sviaga , le brave Khabar- 
Simsky avait remporté une victoire glorieuse sur 



DE RUSSIE. lG5 

eux , sur les Tclioiivaches et les Kazaiiuis , 
dont les efforts réunis tendaient à empêcher 
sa jonction avec Alci. L'ennemi perdit en . 
cette occasion un grand nombre de piisonniers , 
et beaucoup de soldats se noyèrent dans la ri- 
vière ; Khabar arriva triomphant au camp des 
Russes. 

Le prince Jean Paletzky qui amenait de Nijni- 
Novgorod un convoi de bateaux , charges de 
farine et d'artillerie , ne fut pas aussi heureux. 
A l'endroit où le Volga , parsemé d'iles , se ré- 
trécit entre elles , les ïchérémisses avaient en- 
combré le cours du fleuve en y jetant une quan- 
tité de pierres et d'arbres. Cet obstacle plongea 
les Russes dans la consternation; les bateaux en- 
traînés par la rapidité du courant se heurtaient 
les uns contre les autres ou se brisaient dans leur 
choc contre les pierres , tandis que des rives 
escarpées du Volga , les Tchérémisses faisaient 
pleuvoir une grêle de flèches et roulaient sur les 
barques d'énormes pièces de bois. Plusieurs mil- 
liers de Russes furent tués ou noyés dans ce mal- 
heureux passage : le prince Paletzky ayant perdu 
la majeure partie de ses munitions de guerre 5. 
englouties dans les flots, parvint jusqu'au camp 
avec un petit nombre de bateaux. Ce désastre 
donna lieu à un de nos anciens proverbes ; d'iiic 



1 66 HISTOIRE 

i52^. cô/é le Tchéréiiiisse ; de V autre gare d toi ! Le 
Volga , écrit l'historien de Kazan, devint pour 
les barbares un fleuve qui , comme le Tygre , 
charriait l'or ^ car, outre les canons et les bou- 
lets , ils retiî'èrent du sein des eaux quantité 
d' armures précieuses des 3ïoscovites et beau- 
coup d'argent. 
1 5 août ^^^ Russes avaient cerné la forteresse ^ il est 
vraisemblable qu'ils auraient pu s'en rendre maî- 
tres; car ayant tué, le premier jo^n^ du siège, 
le plus habile des canonniers ennemis, ils avaient 
remarqué le désordre que cet événement avait 
jeté parmi les Kazanais et le peu d'effet pro- 
duit par leur artillerie. D'ailleurs les Allemands 
et les Lithuaniens, à la solde du grand prince , 
demandaient l'assaut. Cependant les voiévodes 
préférèrent la paix , sous le prétexte que le suc- 
cès était incertain et qu'ils redoutaient la famine ; 
mais entraînés plutôt par les présens que leur 
avaient envoyés les Kazanais, parmi lesquels la 
victoire de Simsky avait répandu l'effroi, et qui 
promettaient d'adresser , sans délai , une am- 
bassade au grand prince pour implorer sa clé- 
mence. Guidés par leur pusillanimité ou séduits 
par l'or des ennemis , les généraux russes levèrent 
le siéee et sortirent, couverts de honte , du ter- 
ritoire deKazan, traînant, à la suite de l'armée, 



. DE RUSSIE. 167 

une épidémie qui la réduisit à près de moitié. 
Le prince Jean Belsky, principal voïévode, en- 
courut d'abord la disgrâce du grand prince; mais 
à l'intercession du métropolitain , il finit par ob- 
tenir son pardon. 

Les ambassadeurs de Kazan arrivèrent en effet 
pour supplier Vassili de confirmer Safa-Ghirei 
dans la dignité de tzar , protestant qu'alors ils 
seraient aussi dévoués à la Russie qu'ils l'avaient 
été avant cette circonstance. Le grand prince 
connaissait ce peuple dont toutes les actions 
étaient dirigées par l'astuce et le crime ; il 
exigea donc des preuves et de solides garanties 
de sa fidélité , et comme il voulait épargner le 
sang , il fît partir le boyard, prince Penkof , pour 
traiter des conditions de la paix. Cependant, sans 
le secours des armes , il porta à cette ville le 
coup le plus sensible par la défense faite aux 
marchands russes de s'y rendre pour la foire d'été, 
et en désignant , pour entrepôt du commerce 
avec l'Asie , un terrain situé sur les bords du 
Volga, dans le gouvernement de INijni-Novgorod, 
où est aujourd'hui Makharief. Par cette mesure , 
la foire de Kazan , autrefois si renommée , fut 
réduite à rien; car les marchands de Perse, d'As- 
tralvhan et d'Arménie n'y retrouvaient plus nos 
pelleteries, et ceux de Kaziin se trouvaient privés 



1 66 11 1 s 1 o r 11 E 

1J24. d'objets de première ne'cessité, par exemple, de 
sel, qu'ils tiraient de la Russie (87). Mais comme, en 
fait de commerce , il est difficile de déraciner les 
anciennes habitudes, il arriva qu'en faisant beau- 
coup de tort aux autres, Vassili causa un notable 
préjudice à ses sujets; car il n'était pas facile 
d'accoutumer les étrangers à cette nouvelle place 
située dans un lieu inculte et désert où avait existé 
jadis un monastère isole , fondé par S. Macaire 
d'Ounja , et détruit ensuite par les Tatars , sous 
le règne de Vassili-l' Aveugle. Le prix des mar- 
chandises de manufactures asiatiques haussa 
considérablement en Russie , et bientôt on y 
manqua d'objets nécessaires , entre autres de 
poisson salé que l'on tirait de Kazan. En un mot, 
cette mesure de Vassili excita les regrets des 

o 

Kazanais et ceux des Russes, bien élo!r>nés de 
prévoir que ce nouvel entrepôt de commerce 
' deviendrait un jour la célèbre foire de Maklia- 
rief, l'une des plus riches de l'univers. On se 
plaignait du grand prince , qui , disait - on , 
cherchait à se faire des ennemis; on blâmait la 
fondation d'une ville sur le territoire de Razan , 
bien que ceux des contemporains dont les idées 
étaient plus étendues, entrevissent bien que, dans 
cette circonstance , il s'agissait moins de conso- 
lider des liaisons d'amitié , que de préparer les 



DE RUSSIE. 169 

moyens propres à laciliter la conquête de cetle 
principauté : ceux-ci approuvaient toutes les dis- 
positions faites à ce sujet. 11 résulta des confé- 
rences établies entre les Kazanais et les Russes 
une trêve de cinq ans. 

Ainsi délivré des soucis de la puerre , Vassili ' ^ , 

a -^ La airande 

s'occupa des affaires imnortantes de sa famille , pnncesse 

^ ^ prend le 

affaires étroitement liées à l'intérêt général de la ^«^'l^- 
Russie. Après vingt ans de mariage , sans enfans, 
sans espérance d'en avoir , il était privé du plus 
grand bonheur d'un père , celui de voir un héri- 
tier dans son fils. Tel est le vœu de la nature ; car 
un frère est à plus «l'ande distance du cœur, et 
ceux de Vassili, peu remarquables par leurs qua- 
lités morales, ne témoignaient d'ailleurs qu'un 
faible attachement à leur aîné : l'amitié basée sur 
les liens du sang , le cédait dans leur àme à la 
crainte qu'il leur inspirait comme souverain. Les 
annalistesrapportent que le grand prince se pro- 
menant un jour hors de la ville clcnis un char 
doré y aperçut un nid sur un arbre. A cette vue, 
des larmes s'échappèrent de ses yeux : Les oiseaux, 
dit-il , sont jyhis heureux que moi ; ils ont au 
moins des enfans ! Puis se tournant vers ses 
boyards, il leur adressa ces paroles avec une pro- 
fonde sensibilité : Qui deviendra mon héritier et 
celui de l^ empire de Russie? Aies frères en sont- 



170 HISTOIRE 

i525. ils dignes ^ eux qui ne savent pas seulement gou- 
verner leurs apanages ? Sire , répondirent les 
boyards , on abat le figuier stérile , pour en 
planter un autre dans le verger. 11 n'est pas 
étonnant que les courtisans et les amis zélés de 
la patrie eux-mêmes aient donné, de bonne foi , 
à Vassili le conseil de divorcer avec Solomonie, 
accusée de stérilité, et de contracter un nouveau 
mariage, afin de donner un héritier au trône. 
Cette opinion entraîna le grand prince, qui, sé- 
duit par le désir de devenir père , se détermina 
a une action cruelle, si on la considère sous son 
pouit de vue moral. 11 répudia impitoyable- 
ment une épouse innocente ; et celle qui , 
pendant vingt ans , avait fait son bonheur , se 
vit livrée aux chagrins, à la honte , au désespoir. 
Il viola ainsi les lois sacrées de l'amour et de la 
reconnaissance. Le métropolitain Daniel, souple, 
complaisant , plus attaché aux maximes du 
monde qu'à l'esprit de la foi, reconnut le dessein 
de Vassili , légitime , et lui donna même des 
éloges ; mais il n'en fut pas de même de la part 
de plusieurs nobles et ecclésiastiques ; ils décla- 
rèrent au monarque , avec la plus grande fer- 
meté , que le divorce était contraire aux lois de 
la conscience et à celles de l'église. Au nombre 
de ceux-ci se trouvait un respectable solitaire. 



DE RUSSIE. lyi 

Vassian , ce fils d'Ivan Patrikéief , prince litliua- 
nien , jadis lui-même boyard distingué , forcé , 
ainsi que son père , à prendre l'habit monastique 
en i499> en raison de l'attachement dont ils 
avaient tous les deux donné des preuves à l'infor- 
tuné Dmitri (88). Ce moine fut relégué au mo- 
nastère de Volol^-Lamsky, dont les complaisans 
religieux se prêtaient sans scrupule aux volontés 
du pouvoir temporel; le vieux prince Siméon 
Kourbsly, célèbre par sa valeur, chrétien austère, 
fut éloigné de la cour pour avoir plaidé avec 
chaleur les intérêts de Solomonie (89). Les gens 
du peuple blâmaient aussi la conduite de Vassili ; 
les uns par un sentiment de pitié naturelle , les 
autres par respect pour les réglemens ecclésias- 
tiques. Cependant , pour sauver les apparences 
et pour éluder les lois religieuses autant que les 
principes de la délicatesse , on fît d'abord à Solo- 
monie la proposition de renoncer volontairement 
au monde, et sur son refus positif on employa 
la violence. Elle fut enlevée du palais , conduite 
dans un monastère de filles où on la força de 
prendre le voile , ensuite renfermée dans un 
couvent de femmes à Souzdal. On assure qu'au 
moment de la prise d'habit , la malheureuse 
princesse voulut se refuser à cette cérémonie con- 
traire à toutes les lois ; mais que Jean Schigona , 



172 HISTOIRE 

l'un des principaux officiers du grand prince, 
poussa l'audace jusqu'à joindre des voies de tait 
à ses menaces , conduite qu'il n'aurait pas osé se 
permettre s'il n'y avait été autorisé par son maître. 
Alors Solomonie, baignée de larmes, fut revêtue 
de l'habit de religieuse, et dit d'un ton solennel : 
Dieu nie voit ; il me vengera de moji persécu- 
teur {(^o). On ne doit pas passer sous silence une 
tradition curieuse quoique peu authentique. Le 
bruit se répandit qu'un événement inespéré 
avait inspiré au grand prince d'inutiles remords j 
on disait que , peu de temps après avoir été sé- 
questrée du monde , Solomonie s'aperçut qu'elle 
était enceinte , et qu'elle mit au monde un fils 
auquel elle donna le nom de George ; qu'elle l'é- 
îeva secrètement et ne le laissait voir à personne. 
// se mordrera , disait-elle , en temps utile ^ en- 
touré de puissance et de gloire. Quelques con- 
temporains ont ajouté foi à ce récit ; d'autres 
l'ont considéré comme une fable inventée par les 
amis de cette infortunée et vertueuse priii- 
cesse (91). 
vjiG. Après avoir brisé les noeuds de son premier 

Second hymen , Vassili n'aurait pu en contracter un 

wiariagede 

Vassiii, second , d'après ce règlement de l'église , lorsque, 
du consentement du mari , la femme prendra le 
voile j, celui-ci sera lui-même obligé de renoncer 



DE RUSSIE. 173 

nu monde ; mais la bénédiction du mélropolitain 
leva les difficultés, et, deux mois après, le grand 
prince épousa la princesse Hélène , fille de Vassili 
Glinsky. Les boyards virent ce choix avec éton- 
nement , avec chagrin. Ils ne pouvaient s'imagi- 
ner qu'une race de transfuges fût appelée à un si 
grand honneur. Sans doute la beauté d'Hélène 
ne fut pas l'unique cause de l'élévation de sa for- 
tune ; il est probable que cette princesse , élevée 
dans une maison illustre et dans les mœurs alle- 
mandes que l'on prônait , avait plus d'agrémens, 
plus d'esprit que les jeunes personnes russes de 
ce temps, car leur éducation se bornait aux lois 
de la décence et aux modestes vertus de leur sexe. 
Plusieurs personnes pensèrent que le grand prince 
s'était déterminé à épouser la nièce de Michel 
Glinsky , en considération du mérite de cet homme 
célèbre, afin de trouver en lui un conseiller et 
un guide sûr pour ses enfans. Cette dernière sup- 
position paraît moins vraisemblable , car la dé- 
tention de Michel dura plus d'une année encore 
et il ne dut sa liberté qu'aux pressantes sollicita- 
tions d'Hélène. Les noces furent magnifiques ; 
pendant les trois jours consacrés à leur célébra- 
tion , la cour brillait d'un éclat extraordinaire. 
Vassili, transporté d'amour pour sa jeune épouse, 
mit tous ses soins à lui plaire , par les procédés 



1/4 HISTOIRE 

les plus délicats , par de nombreux témoignages 
de sa tendresse, et même en cherchant à se 
donner un air de jeunesse que le temps com- 
mençait à faire disparaître; il se fît couper la 
liarbe et ne négligea rien pour ajouter aux agrë- 
mens de sa personne (92). 
Rclaiions Pendant l'espace de cinq années, la Russie 
Komc. n'eut que des relations pacifiques avec les autres 
puissances. Sous le pontificat de Léon X, le ca- 
pitaine Paolo , voyageur génois , était venu à 
Moscou chargé de lettres amicales de la part du 
j)ape et d'Albert, grand maître de l'ordre Teuto- 
nique. Il avait en vue le projet important d'éta- 
blir, par la Russie, une route marchande pour 
communiquer avec l'Indostan par le moyen de 
rindus, de l'Oxus ou Gigon , de la mer Caspienne 
et du Volga. Avant l'heureuse découverte du cap 
de Bonne-Espérance par Vasco de Gama, les 
productions de l'Inde arrivaient en Europe par 
le golfe Persique , l'Euphrate et la mer Noire > 
ou bien encoie par le golfe d'Arabie, le Nil 
et la Méditerranée. Au commencement du sei- 
zième siècle , les Portugais, qui s'étaient rendus 
maîtres des cotes des Indes , en avaient acca- 
paré tout le commerce et le dirigeaient avec 
plus de facilité par l'Océan, le long des cotes 
de rxifriquc. Mais ils abusaient de leur po- 



DE IIUSSIE. 175 

sition avantageuse et avaient fixé le prix des 
e'piceries à un taux si élevé que l'Europe se 
plaignait, à juste titre, de la cupidité déraison- 
nable des négocians de Lisbonne. On se persua- 
dait même que les aromates de l'Inde, perdaient, 
dans cette navigation de long cours, une partie 
de leur parfum et de leurs vertus. Jaloux d'en- 
lever aux Portuejais les avantages de ce commerce 
exclusif, le voyageur génois employa toute son 
éloquence pour représenter aux boyards que , 
par le moyen proposé , les Russes pouvaient 
s'enrichir dans quelques années; car, disait-il, le 
trésor du grand prince se grossira des sommes 
payées pour droits de commerce , et ses sujets ^ 
amateurs d'épices, pourront s'en procurer en 
abondance et à bon marché. Il demandait seu- 
lement qu'il lui fût permis de reconnaître le 
cours des rivières qui se jettent dans le Volga, 
et il priait Vassili de lui procurer les moyens de 
descendre ce fleuve jusqu'à Astrakhan ; mais cette 
proposition fut rejetée, dans la crainte délaisser 
découvrir à un étranger la route de commerce 
de la Russie avec l'Orient (95). Paolo arrivé en 
Italie au moment où Léon X venait de mourir , 
remit au pape Adrien la réponse de Vassili. En 
i525, il revint une seconde fois à Moscou, chargé 
des dépêches du nouveau pape , Clément VII , 



1 y6 H I s T o I R r. 

,5^6. mais elles n'avaient plus pour objets des négo- 
ciations de commerce ; il s'agissait de décider 
' le grand prince à faire la guerre aux Turcs et de 
l'engager à réunir les églises grecque et latine . 
Pour compensation, Clément lui proposait, ainsi 
que l'avait fait Léon, la dignité royale (94)- 
Cette tentative n'eut pas plus de succès que les 
précédentes. Vassili satisfait des titres de grand 
prince et de tzar , se souciait peu d'être appelé 
roi ; il ne voulait pas d'ailleurs se faire de nou- 
veaux ennemis, et il n'avait point oublié les fu- 
nestes résultats du concile de Florence. Néan- 
moins le légat du pape fut reçu avec considéra- 
tion et traité honorablement pendant un séjour 
de deux mois à Moscou. A son départ pour 
l'Italie on le fit accompagner par Dmitri Jéras- 
sim , dont Paul Jove , célèbre historien contem- 
porain, parle avec éloge. Il dit qu'ayant fait ses 
études en Livonie, il connaissait parfaitement la 
langue latine ; qu'il avait été employé par le 
grand prince dans les ambassades en Suède , en 
Danemarck , en Prusse et à Vienne ; qu'il possé- 
dait enfin quantité de connaissances, un jugement 
sain , ainsi que beaucoup de modestie et d'agré- 
ment dans le commerce de la vie. Le pape lui fit 
assigner un appartement richement décoré au 
château St. -Ange. Après quelques jours de repos. 



DE lit; s SI E. 177 

Dmilri; revêtu d'un riche costume moscovite, se 
présenta à Taudience de Clément VU. 11 lui re- 
mit les présens et une lettre qui ne contenait que 
des expressions de politesse. Vassili y exprimait 
le désir d'entretenir et de consolider , par des 
ambassades mutuelles , la bonne intelligence qui 
réi^nait entre lui et le pape , ainsi que celui de 
jouir du triomphe des chrétiens et de la ruine des 
infidèles; il ajoulait qu'il les exterminait depuis 
long-temps pour la gloire de Dieu. Le pape sup- 
posant que Dmitri était chargé en secret de faire 
quelque déclaration positive en réponse aux 
propositions qui lui avaient été faites , attendait 
avec impatience , mais en vain , une ouverture 
à ce sujet. L'ambassadeur tomba malade à Rome 
et fut long-temps en danger. Aussitôt qu'il fut 
rétabli, il examina attentivement toutes les cu- 
riosités de cette ancienne capitale du monde , les 
édifices modernes et les églises; la somptuosité 
du service divin , la musique du pape excitèrent 
son admiration. Il assista au conseil des cardi- 
naux , visita les savans italiens , notammment 
Paul Jove , et leur raconta beaucoup de choses 
intéressantes sur sa patrie ; mais le pape eut le 
chagrin de l'entendre déclarer qu'il n'avait aucun 
ordre du grand prince pour entamer des négo- 
ciations relatives aux atfaires d'Etat ou à celles 
Tome VIL 12 



lyS HISTOIRE 

de l'Eglise. Dmitri reprit la route de Moscou en 
juillet i526^ accompagné de Jean François, 
évêque de Scarène, envoyé par Clément pour 
procurer la paix à la chrétienté, c'est-à-dire à 
la Lithuanie ; bientôt il se présenta dans cette 
affaire un médiateur bien plus puissant. 
Charles- La mort de Maximilien avait rompu la chaîne 

Oiiint. ... , 

des relations politiques entre la cour de Russie et 
l'empire. Le jeune Charles V monta sur le trône 
de son oncle. Ce prince rusé et ambitieux , qui 
régnait sur TEspagne , l'Autriche et les Pays- 
Bas, disputait au brave et loyal François I". la 
souveraineté de tout le sud-ouest de l'Europe et 
n'avait pas le loisir de s'occuper du Nord. Après 
avoir long-temps attendu de Charles quelques 
marques de souvenir , le grand prince se décida 
enfin à lui envoyer un officier porteur de ses fé- 
licitations. 11 résulta de cette ouverture des am- 
bassades solennelles et réciproques ; Antoine , 
conseiller d'état autrichien , arriva à Moscou 
chargé des dépêches amicales de l'empereur, et le 
prince Zassékin , envoyé par Vassili , se rendit 
à Madrid à l'époque où le malheureux Fran- 
çois 1". s'y trouvait prisonnier. L'Europe voyait 
avec inquiétude les succès rapides de Charles, 
dont l'ambition la menaçait d'une monarchie 
universelle, ou du projet de mettre tous ses 



D E R U s s I E . 17g 

princes sous la dépendance de la puissance la 
plus forte qui eût existé depuis Charlemagne , 
c'est-à-dire , dans le cours de sept siècles. La 
Russie seule , tout en considérant avec curio- 
sité les divers mouvemens des Etats de l'Europe , 
y restait étrangère , et jouissait d'une tranquil- 
lité que garantissait son éloignement ; d'ailleurs, 
comme au-delà de la Lithuanie , elle ne voyait 
ni ennemis , ni dangers directs , elle pouvait 
même faire des vœux pour que Charles, mettant 
à exécution les projets de son oncle , réunit aux 
Etats d'Autriche la Hongrie et la Bohême; car 
ces deux nations guerrières , gouvernées par 
Louis, neveu de Sigismond, servaient d'appui 
à la Lithuanie et à la Pologne. Le grand prince, 
n'ayant aucuns motifs de rivalité avec l'empereur, 
prévoyait, par discernement, que déjà cette 
rivalité existait , ou qu'elle ne tarderait pas à s'é- 
tablir entre Charles et le roi de Pologne. 11 pro- 
posa , en conséquence , au premier d'engager 
Sigismond à conclure une paix durable avec la 
Russie , et de l'y déterminer , soit par la force 
de ses raison nemens , soit par la terreur de ses 
armes , ainsi que Maximilien en avait fait la pro- 
messe solennelle^. Vassili apprit avec satisfaction 
que l'empereur , en congédiant le prince Zassékin, 
l'avait fait accompagner par le comte Léonard 



ï OO HISTOIRE 

deNoLigarol, el que son propre frère Fertlînantl, 
archiduc d'Autriche , venait d'expédier le baron 
de Herberstein pour aller trouver le roi , afin 
de s'expliquer avec lui relativement aux condi- 
tions de la paix. Us devaient ensuite se rendre 
à Moscou pour terminer cette importante affaire. 
Mais Slgismond , qui pressentait les desseins ulté- 
rieurs de Charles sur la Hongrie , ne put ajouter 
foi à la bienveillance de ce prince. 11 répondit aux 
ambassadeurs qu'il n'avait point prié leur souve- 
rain de se charger des négociations de la paix , 
et qu'il saurait bien, par ses propres moyens, 
mettre un frein à l'ambition de la Russie ; il 
ajouta avec dépit : D'où vient donc cette ami- 
tié entre le prince des Moscovites et r empereur? 
De quelle nature sont les liens qui les unissent? 
Sont-ils voisins ou parens ? Cependant il envoya 
le voïévode pierre Rischka et le maréchal Bo- 
housch à Moscou , oii se trouvaient déjà le comte 
Léonard et le baron Herberstein. Vassili se li- 
vrait alors au plaisir de la chasse dans les envi- 
rons de Mojaïsk , et les conférences s'ouvrirent 
dans cette ville. Le roi renouvela ses anciennes 
prétentions; il exigeait qu'on lui rendit toutes 
les possessions enlevées à la Lithnanie , mettant 
de ce nombre Novgorod et Pskof, qu'il appelait 
impudemment ses domaines. Les Russes, de 



Trêve 
ecla Li- 



DE RtSSIE. l8l 

leur coté, réclamaient la restitution de Kief, iS^G. 
Poîotsk et Vitebsli ; les médiateurs donnaient 
aux deux parties des conseils de modération. Us 
proposèrent à Vassili de céder au moins la moitié 
de Smolensk ; ce qui fut rejeté par les boyards 
comme inadmissible , ainsi qu'une trêve de vingt 
années proposée par Sigismond. Seulement ils ^^.^ 
consentirent à prolonger jusqu'en i535 celle 'i^^»»"'*^- 
qui existait alors , et encore par considération 
pour l'empereur et le pape. Le grand prince se 
plaignait du peu de dispositions du roi à conclure 
une paix sincère , ainsi que du ridicule de ses 
prétentions. Les points litigieux relatifs à la fixa- 
tion des frontières respectives , ne furent pas 
traités à fond , et les prisonniers restèrent en 
captivité. Les ambassadeurs de Sigismond éprou- 
vèrent une mortification sensible en \^oy^ut leur 
place , à la table du grand prince, placée au-des- 
sous de celles désignées pour les ambassadeurs 
de Rome , de l'empereur , et même pour l'en- 
voyé de Ferdinand. Aussitôt que la trêve fut 
confirmée par un acte autlientique , Vassili pro- 
nonça un discours , dans lequel il exprimait son 
amitié pour le pape , l'empereur et l'archiduc , 
protestant de son amour pour la tranquillité et 
la justice. Les boyards ayant détaché une croix 
d'or suspendue à la muraille , le grand prince se 



l82 HISTOIRE 

leva , et dit, en montrant le traité qu'il venait 
de conclure : Je V exécuterai fidèlement avec 
Vaide de Dieu y ensuite considérant le crucifix 
d'un air pénétré, il fit , à voix basse , une courte 
prière et le baisa , ainsi que les seigneurs lithua- 
niens. Pour terminer la cérémonie, on servit du 
vin dans une grande coupe , oii chacun porta les 
lèvres. Le grand prince réitéra aux ambassadeurs 
de Clément et de Charles-Quint les assurances 
de son attachement; puis, se tournant du côté des 
Lithuaniens, il leur fit un signe de tête, les 
chargea de saluer Sigismond de sa part , et leur 
souhaita un heureux voyage (g'^). Us partirent 
tous à la fois de Mojaïsk, suivis immédiatement 
des plénipotentiaires russes : Troussof et Lodi- 
guin se rendirent à Rome ; Lapoun et Volossati , 
auprès de l'empereur et de l'archiduc ; enfin 
Latzky, à la cour de Sigismond. Bien que le roi 
eût approuvé le traité, et se fût engagé, par ser- 
ment , à se conduire comme un voisin paisible, 
cependant les plaintes mutuelles durèrent jusqu'à 
la mort de Vassili ; car les Lithuaniens et les 
Russes des pays limitrophes entretenaient une 
guerre perpétuelle , et s'emparaient réciproque- 
ment de leurs propriétés. C'est en vain que les 
deux puissances envoyaient sur les lieux des juges 
conciliateurs , il était rare qu'ils s'y trouvassent 



DE RUSSIE. l85 

ensemble , et leur coopération était indispensable ^^^^' 
au redressement des griefs. Vassili causa un sen- 
sible chagrin à Sigismond , en attirant à lui le 
prince de Mstislavle , Féodor Michaélovitch , 
auquel il donna pour épouse sa nièce Anastasie. 
11 se mit aussi en rapports intimes avec l'hos- 
podar de Moldavie , ennemi de la Lithuanie. 
En 1628 , il fît même arrêter les ambassadeurs 
du roi j à la nouvelle que celui de Moldavie l'a- 
vait été à Minsk , où il passait pour se rendre eu 
Russie. Les deux souverains refusèrent de s'ac- 
corder des titres honorifiques | mais au moins, 
d'après les conditions de cette trêve , prolongée 
encore d'une année , les prisonniers russes et li- 
thuaniens virent adoucir leur captivité , et tom- 
ber les chaînes dont on les avait chargés comme 
des criminels. 

A la suite d'un des changemens les plus mé- 
morables qu'aient éprouvés les empires, la Suède, 
long-temps en proie au désordre, à l'oppression, 
à l'anarchie , venait de se régénérer et de recou- 
vrer ses forces avec une nouvelle existence. Sa 
puissance s'organisa et prit un nouvel essor sous 
l'égide protectrice d'un grand homme. Gustave 
Vasa, en s'élevant du fond des mines de la Dalé- 
carlie jusque sur le trône , l'entoura de fout l'éclat 
de la gloire , et le consolida par sa haute sagesse. 



l84 HISTOIRE 

Il sauva l'Etat, encouragea la nation , et fut en 
un mot l'honneur de son siècle , celui des nio- 
Reiations uarqucs et du genre humain. Après avoir dé- 
avec Gii!*- JJvre son royaume du joug des Danois, Gustave , 
préférant à cette vaine gloire que procurent les 
armes , le bonheur dont la paix devait faire jouir 
la Snècle, rechercha l'amitié du prince de Mos- 
cou , et garantit le repos de ses Etats par une 
trêve de soixante ans avec la Russie, Deux de ses 
conseillers , Canut Eriton et Biorn Classon , se 
rendirent à Kovgorod auprès du gouverneur 
pri-tjce Obolensky, et Eric Fleming, le troisième 
envoyé, alla jusqu'à Moscou (96). Christiern , 
a])horré des Suédois et des Danois, errait en Eu- 
rope comme un fugitif. Le successeur de ce Néron 
du Nord, Frédéric!"., moins ambitieux que 
lui, avait reconnu l'indépendance de la Suède. 
Vassili, informé des grandes actions de Gustave, 
se sentit entraîné par le désir de vivre avec lui 
en bon voisin ; il permit aux marchands sué-' 
dois d'avoir un comptoir à Novgorod , de tra- 
fiquer avec toute la Russie , promettant protec- 
tion et sécurité complète aux laboureurs fiiiois 
qui craignaient de former des établissemens près 
des frontières de la Moscovie. Par égard pour le 
roi de Suède , il lit arrêter à Moscou le célèbre 
Norby , amiral danois. Ce valeureux mais féroce 



DE RUSSIE. l85 

guerrier était parvenu à s'emparer du Gothlancl, 
après le bannissement de Christiern. Devenu pi- 
rate , il n'épargnait aucun pavillon , et courait 
sus aux vaisseaux de toutes les nations, cherchant 
surtout les occasions de nuire à la Suède. A la 
, fin , battu par la flotte dé ce royaume, il se ré- 
fugia en Russie , où il essaya , sans succès , de 
faire prendre les armes contre Gustave. Le grand 
prince le fit traiter comme un séditieux , pour 
prouver ses intentions de maintenir la tranquil- 
lité dans le Nord. 

Vassili avait renoncé à l'espoir de compter le An ! a^- 

*■ ^ s.T(!<' (le 

sultan au nombre de ses alliés : cependant, dans Soiijur.n, 
les trois voyages que Slânder, ambassadeur de 
Constantinople , fit à Moscou pour traiter des af- 
faires du commerce , il fut reçu avec beaucoup 
de considération. 11 y mourut subitement en ré- 
putation d'homme intéressé et d'infâme calom- 
niateur ; car , se plaignant h tort de l'avarice et 
dli'mauvais accueil de Vassili , il s'était vanté de 
déterminer Soliman h lui déclarer la guerre ; 
mais ce prince était trop sensé pour servir d'ins- 
trument aux intrigues d'im Grec déhonté, et pour 
ne pas craindre d'augmenter le nombre de ses 
ennemis. Il resta l'ami des Russes sans qu'il en 
résultât en leur faveur le moindre avantage , et 
en i55o, il écrivit pour ia dernière fois à Vassili, 



:S6 



HISTOIRE 



par un Turc, nommé Aklimat, chargé d'acheter 
à Moscou quelques gerfauts et des zibelines. 

A cette époque , les brigands de Tauride in- 
quiétaient seuls la Russie. Malgré les eïïbrts du 
grand prince pour maintenir la paix, au mépris des 
traités convenus après de longues négociations , 
et garantis par des sermens mutuels , Saïdet-Ghi- 
rei, détesté du peuple et des grands de son royau- 
me , en raison de son attachement aux usages 
turcs, répandait le sang des plus illustres de ses 
sujets , et chancelait sur un trône dont il avait 
été chassé deux fois par son neveu Islam , fils de 
1527. ]\Takhmet-Gliireï. Il iînit par obtenir la paix , en 

Incursion 1 t • ' 1 i i 1 i ' 

des iiou- lui accordant la diginte de kalga , porta la de- 
mce, vastation sur le territoire de Litnuanie, et lit de- 
mander de l'argent au grand prince , qui dimi- 
nuait sans cesse la valeur de ses présens , con- 
vaincu que le pouvoir de Saïdet touchait à sa 
décadence. Les envoyés du Ivhan étaient encore 
à Moscou , lorsque Vassili reçut la nouvelle 
qu'Islam s'avançait contre la Russie. Aussitôt 
notre armée va se porter sur les rives de l'Oka , 
*oii elle resta long-temps sans voir paraître l'en- 
nemi. L'automne arriva, et les troupes prirent 
leurs cantoniiemens dans différentes villes. Tout 
a coup les campagnes de la province de Rézan 
sont en feu } Islam se portait sur Rolomna et 



DE RUSSIE. 187 

Moscou ; mais nos généraux , restés sur les bords 
deTOugra, s'opposent à son armée , l'empêchent 
de pénétrer au-delà de l'Oka , et la mettent en 
fuite. Au nombre des prisonniers tatars se trou- 
vait le mourza Yanglitch, premier favori d'Islam. 
Vassili était alors à Kolomna. Furieux de la 
perfidie du khan , il fît nojer les ambassadeurs 
tauriens ; mais, avec des barbares même , il faut 
se garder de le devenir , aussi le grand prince 
fut-il le premier à rougir de cet acte de cruauté. 
On déclara de sa part , à Saïdet-Ghirei , que ses 
envoyés avaient été massacrés par la populace 
de Moscou ; et celui-ci , sans paraître surpris 
de cette violation formelle du droit des gens , 
se contenta de rejeter tout l'odieux de l'invasion 
sur son neveu , qui , à l'en croire , avait atta- 
qué la Russie de son autorité privée. En même 
temps qu'il protestait de la manière la plus éner- 
gique de son amitié pour Vassili , il pilla son 
ambassadeur , et n'empêcha pas ses troupes de 
dévaster les provinces de Bélef et de Toula. 
Enfin , précipité du trône par les mourzas et par 
le peuple , Saidct se réfugia à la cour de Cons- 
tantinople. Mais la Russie ne retira aucun avan- 
tage de ce changement. Après un règne de quel- 
ques mois , Islam céda le trône de Tauride à 
Sahib; ex-tzar de Kazan, confirmé dans sa nou- 



l8S HISTOIRE 

velle dignité par le sultan ; et tour à tour ils me- 
naçaient de porterie fer et le tau dans nos pro- 
vinces , bien que tous les deux , alors qu'ils 
e'taient persécutes par Saidet , eussent imploré 
îa protection du grand prince , qu'ils appelaient 
père d'Islam et frère deSahib. Ces avides étran- 
gers exigeaient sans cesse de riches préséns. 

Par bonlieur la tranquillité régnait à Kazan. 
Pour se conformer aux désirs du peuple , le Jeuqe 
Safa-Ghireï , ennemi de la Bussie , avait sollicité 
du grand prince une paix décisive; il confessait 
tous ses torts ; il promettait de S8 conduire à 
l'avenir en fidèle vassal , et Piliémof, ambassa- 
deur moscovite, en reçut le serment par écrit. 
Vassili lui envoya le sien par le prince Jean Pa- 
letsky. Mais arrivé à Nijni-Novgorod , celui-ci 
apprit que Safa-Gireï avait tout à coup changé 
de sentiment ; qu'il avait réussi , par ses perfides 
insinuations , à exciter les Razanais contre la 
Russie, à leur persuader de proposer de nouvelles 
conditions de paix ; enfin , qu'il avait poussé l'au- 
dace jusqu'à injurier publiquement l'ambassadeur 
du grand prince. En conséquence , Paletsl^y re- 
tourna à Moscou , et le monarque fit ses prépa- 
ratifs de guerre. 

Au printemps de l'année i55o, une armée 
formidable , divisée en deux corps , dont l'un (u t 



DE RUSSIE. l8g 

oxpëdîé par le Volga , l'autre par terre, sortit de '^^°- 
Nijiii-Novgorod , et se dirigea sur Razan sous les lion contre 
ordres des princes Jean Belzlvy, IMichel Glinsl\y , '«-az^n- 
Carbaty, Koubenskj, Oboleuskjet autres. De sou 
côte Safa-Ghireï, anime par sa haine invëtëre'e 
contre les Russes , ne négligea rien pour leur 
opposer la plus vigoureuse résistance. 11 appelle 
à son secoure les féroces Tchérémisses et trente 
mille Nogaïs fournis par son beau-père Marnai. 
Afin de protéger les faubourgs de sa capitale 
il fait construire un fort et creuser des fossés 
profonds, qui traversaient le champ d'Arsk et 
s'étendaient depuis le Bouiak jusqu'à la Kazanka. ^o juîUct, 
Des deux cotés il ferme la ville par une nouvelle 
muraille de terre et de moellons. Après cinq ou 
six attaques audacieuses repoussées avec succès ;, 
la cavalerie moscovite opéra , auprès de Kazan , 
sa jonction avec l'infanterie débarquée sur la rive 
gauche du Volga. Tous les jours de sanglantes 
escarmouches s'engageaient entre les troupes des 
deux armées. Les Razanais , encouragés par leur 
tzar, affrontaient les dangers et la mort; mais 
déployant à la clarté du jcrur la plus brillante 
valeur, ils ne savaient pas veiller à leur sûreté 
pendant la nuit. A peine avaient-ils quitté le 
champ de bataille qu'ils se mettaient à table et 
se livraient au sommeil jusqu'au lendemain matin. 



190 HlSTOIPxE 

Quelques jeunes guerriers du corps d'Obolensky, 
qui , de loin , considéraient le fort à la clarté de 
la lune , n'y apercevant que quelques sentinelles 
endormies, résolurent de s'illustrer par un bril- 
lant exploit. Ils se baissent, s'avancent avec 
précaution j usqu'aux palissades , qu'ils enduisent 
de résine et de soufre ; ils y mettent le feu et 
s'en retournent aussitôt annoncer cette nouvelle 
à nos voïévodes. Dans un instant la forteresse est 
16 juillet, embrasée , et les Russes , à moitié nus , s'élancent 
à l'assaut au son des trompettes, en poussant des 
cris affreux ; ils pénètrent dans les retrancbemens 
à travers des torrens de flammes et de fumée; ils 
égorgent , écrasent les Tatars consternés, s'em- 
parent des faubourgs et mettent tout à feu et à 
sang. Sans compter ceux qui périrent victimes de 
l'incendie, ils immolèrent soixante mille hommes, 
soldats ou citoyens , au nombre desquels un 
nommé Atalyk , célèbre guerrier kazanais, non 
moins terrible par son air farouche que par la 
vigueur de son bras, rougi du sang d'un grand 
nombre de Russes. Le prince FelepnefObolensky 
poursuivit, avec un léger détachement, Safa- 
Ghireï qui s'était réfugié dans la ville d'Arsk; 
mais les autres voïévodes restèrent dans leurs po- 
sitions et si peu sur leurs gardes, que des bandes 
de Tchérémisses vinreutleur enlever les bagages, 



DE RUSSIE. 191 

soixante - dix canons, une grande quantité de 
boulets , de poudre , et tuèrent les princes 0}>o- 
lensky, Dorogoboujsky et plusieurs autres o'Ii- 
ciersde distinction. Les Russes allaient former le 
siège de la ville , dont il leur eût été facile de 
s'emparer, puisqu'elle avait à peine douze mille 
défenseurs, lorsque Belzl<.y, dont la probité avait 
déjà été soupçonnée , consentit à la paix. Il avait 
reçu , dit-on , une somme considérable de la part 
des citoyens , qui s'engagèrent par serment à 
envoyer , sans délai , une ambassade à Vassili , 
et à ne plus élire de tzar sans son autorisation. Ce 
voïévode en chef se retira, en dépit de tous ses 
compagnons d'armes; il eut l'impudence de se 
parer du titre de vainqueur généreux , et s'em- 
pressa de retourner à Moscou , dans l'espérance 
que le souverain , qui était son oncle du coté ma- 
ternel , le comblerait de nouvelles faveurs. Mais 
Vassili reçut sou neveu d'un air menaçant, lui 
signifia son arrêt de mort, et ne consentit à mo- 
difier cette sentence qu'en faveur des instantes 
supplications du métropolitain. Belzlxy, dit un 
annaliste , fut chargé de fers , et resta quelque 
temps en prison pour le punir de tout le sang 
qu'il fallut verser plus tard pour la conquête de 
Ivazan , que deux fois il avait laissé échapper de 
nos mains. Cependant ces détails ne se trouvent 



192 HISTOIRE 

point dans les autres clironiques, et trois ans 
après Belzlvy commandait encore les armées (99)- 
Les princes Tagaï , Tévekel et Ibrahim, am- 
bassadeurs de Razan, parurent bientôt à Moscou, 
à l'efTet de supplier humblement le monarque de 
vouloir bien pardonner au peuple et au tzar, pro- 
testant qu'enfin l'expérience avait désillé leurs 
yeux, et qu'ils reconnaissaient l'absolue nécessité 
de se soumettre à la Russie. 11 fallait ou croire à 
ces discoursou recommencer la guerre , et Vassili 
désirait la paix ; car il ne pouvait lever de nou- 
velles troupes sans des efîbrts extraordinaires , 
qui eussent accablé la patrie. Ayant accepté 
toutes ses conditions , les ambassadeurs restèrent 
à Moscou , et le grand prince envoya à leur 
maître la formule du serment que lui et son 
peuple devaient prêter , exigeant en outre la li- 
berté de nos prisonniers et la restitution des armes 
à feu que les Tchérémisses nous avaient eidevées. 
iMais Safa-Ghiréï fit arrêter l'envoyé de Vassili, 
auquel il écrivit qu'il ne souscrirait pas au traité 
et ne prêterait aucun serment , jusqu'à ce que le 
grand prince lui-même eût rendu les prisonniers 
et les canons enlevés parle prince Belzky, etavant 
l'arrivée à IVazaa de l'un des principaux seigneurs 
de Russie pour ratifier le traité. Nos boyards 
^yant communiqué cette nouvelle aux ambassa- 



DE RUSSIE. ' igS 

deurs kazanais , avec rexpression de leur niëcou- 
tement, le prince Tagaï répondit : » Nous sa- 
» vions déjà ce que ferait le khan ; mais nous ne 
» somjnes tu menteurs ni parjures. Oui , la vo- 
» lonté de Dieu et celle du grand prince seront 
» accomplies ! Nous voulons le servir avec zèle y 
•») notre pays n*est plus qu'un vaste désert. T^es 
>i plus illustres de nos compatriotes ont péri dans 
)) les combats , ou sont frappés de stupeur. Safa- 
» Ghireï gouverne tout à son gré avec ses Tau- 
» riens et ses Nogdis : en faisant courir le bruit 
» que les troupes moscovites marchent contre 
)) KazaUy il trouble les esprits , et sa perfidie 
n nous couvre d'opprobre. Pourrions-Jious le 
» souffrir? profitons des amis et des forces qui 
n nous restent encore pour chausser Safa-Ghireïy 
» et que votre souverain nous donne un tzar plus 
» digne de porter la couronne. » Les boyards ré- 
pliquèrent à cette proposition qu'il était indiffè- 
rent à la Russie de voir Safa-Ghireï ou tout autre 
régner dans Kazan , pourvu qu'il fût soumis et 
fidèle à ses sermens. « £'/^ Z)i>/z / continua Tagaï , 
» rappelons l'innocent Schig-Alei , victime de 
» ses ennemis ; qu^il remonte sur le trône pour 
» servir le grand prince avec fidélité et pour 
» chérir son peuple ! Quil se rende avec nous 
» dans la ville de P^assili ; delà nous annonce- 
Tome VU. i5 



ig/j. HISTOIRE 

w rons aux Kazanais, aux Tchéréniîsses des 
» montagnes et de la plaine, ainsi qu^ aux princes 
» d'ArsJc , que le monarque a daigné nous par- 
» donner.Nous leur dirons -Le tzar nous a donné 
» la mort y et le grand prince nous rend à la vie ; 
» chassons celui qui ne veut point de nous. Les 
» prisonniers kazanais qui gémissent dans les 
» Jers ont des parens , des frères, des amis , 
» doîit les efforts se joindront aux nôti'es , et la 
i53o — » jjciix sera éternelle, w Vassili tint avec ses 
boyards un conseil où il fut décidé de laisser 
partir les ambassadeurs et Schig-Alei pourNijni- 
Novgorod. Le prince Tagai tint religieusement 
sa parole. Dans une lettre qu'il écrivit à ses con- 
citoyens, il leur représenta combien l'opiniâtreté 
du tzar leur était funeste ; enfin il souleva le 
peuple et détrôna Safa-Ghireï , qui , dans un 
transport de fureur , avait donné l'ordre de faire 
mourir tous les Russes détenus àKazan. Les ci- 
toyens et les grands lui signifièrent de s'éloigner 
sans délai ; sa femme fut renvoyée au camp de 
Mamaï. Dans l'efTervescence populaire plusieurs 
Nogaïs et seigneurs de Crimée , favoris de Sa fa, 
furent immolés à la rage des habitans. La prin- 
cesse Gorclianda, sœur de Makhmet - Amin , 
contribua surtout à un événement aussi favorable 
pour nous. Le grand prêtre, les lioulans, les 



DE RUSSIE. 195 

princes et les mourzas s'empressèrent d'annoncer 
à Vassili le bannissement de Safa-Ghireï, ajou- 
tant à la promesse d'être fidèles sujets de la 
Russie , la prière de leur donner pour tzar, au 
lieu de Schi^-Alei , dont ils craignaient la ven- î^^i'y^^' 

O ' o tiar a Ka- 

geance, son frère cadet Enaleï, âgé de i5 ans et ^^"• 

seigneur suzerain de la ville russe de Mestchersk. 
Leur vœu fut accompli; Enaleï partit pour Kazan, 
accompagné d'une suite nombreuse, et son in- 
stallation sur le trône , par le grand officier Mo- 
rozof, excita la joie des inconstans mourzas, des 
seigneurs, et d'un peuple léger. Tous, depuis la ' 
princesse et le grand prêtre jusqu'aux simples. 
citoyens , prêtèrent serment de fidélité avec Tap- 
parence du zèle le plus sincère ; tous comblèrent 
d'éloges et la clémence du grand prince et les ai- 
mables qualités de leur jeune tzar, destiné à de- 
venir , quelques années après , victime de leur 
fureur ! Mais Vassili mourut avant cette nouvelle 
perfidie. Trois ans se passèrent au sein de la paix ; 
et pour leur prouver ses bonnes intentions à leur 
égard , le grand prince céda aux Kazanais tous 
les canons russes restés entre leurs mains et 
propres à les défendre contre leurs ennemis, et 
permit à Enaleï d'épouser la fille d'îoussouf, puis- 
sant mourza des Nogaïs, qui pouvait lui procurer 
la paix avec cette horde dangereuse. Toutes les 



igÔ ' HISTOIRE 

affaires importantes de Kazaii , relatives a la po-* 
litiqne ou même à la justice , se décidaient à 
Moscou par un seul mot du monarque. — Cepen- 
dant Schig-Alei ne pouvait voir sans envie le 
bonheur de son frère , bien qu'on lui eût accorde 
en dédommagement Rochira et Serpoukliof. 
Pour gagner le cœur des Kazanais, il entretenait 
de secrètes intelligences avec eux , ainsi qu'avec 
Astrakhan et les INogaïs ; mais ces intrigues ayant 
-été découverte» , ce prince , jadis fidèle serviteur 
Pxii (i- ^^ ^^ Russie, fut exilé avec sa femme et conduit 
^*j|,''8" comme un criminel dansla ville de Belozersk( i oo). 
La fortune vint couronner le bonheur dont 
jouissait le prudent Vassili en y ajoutant les dou- 
ceurs de la paternité. Malgré les vœux ardens de 
son époux et de ses sujets, la pi incesse Hélène 
n'avait pas eu d'enfans dans l'espace de trois 
années. Elle avait fait avec le grand prince divers 
pèlerinages aux monastères les plus renommés 
par leur sainteté. Elle distribuait tous les jours 
d'abondantes aumônes , et les yeux baignés de 
larmes , elle demandait à Dieu de la rendre fé- 
conde , sans voir ses prières exaucées. Le peuple 
partageait ses chagrins; mais quelques personnes, 
condamnant le mariage de Vassili comme illégi- 
time, prédisaient, avec un secret plaisir, que 
jamais Dieu ne lui accorderait l'enfant qu'il dé- 



DE RUSSIE. HJJ 

sirait avec tant d'ardeur. Cependant Hélène de- '53i. 
vint enceinte ; un liomnie de Dieu , nommé Do- 
mitien , lui annouça qu'elle serait mère d'un 
TUus au vaste génie; et le 26 août i.^So , à sept 
heures du matin , elle donna le jour h ce Jean IV , 
si célèbre dans notre histoire par le bien et le mal 
que ro;î attribue à son règne. On raconte qu'au 
moment de sa naissance les coups redoublés de 
la foudre , des éclairs efTrav ans firent trembler le 
ciel et la terre (101). Il est vraisemblable que les 
devins de la cOur du grand prince surent expliquer 
cet événement tout naturel en faveur du nouveau- 

Naissarce 

né. Vassili, tonte la ville de iMoscou et la Russie «i" 'zar 

j<.aii-\ as- 
entière furent au comble de la joie. Dix jonrsaprès siiitvitcii. 

le grand prince fit porter son fils au couvent de la 
Sainte-Trinité, où il reçut le baptême des mains 
de l'abbé Josaphat, accompagné du pieux cente- 
naire Vassian , religieux du couvent de St. -Jo- 
seph de Volok-Lamsly et de St. -Daniel de Pe- 
reslavle. En«;uite ce ]>on père , attendri jusqu'aux 
larmes, ayant reçu de leurs liras son premier né, 
le posa sur le tombeau de S. Serge, priant ce 
Saint de lui servir de guide et de protecteur dans 
les dangers de la vie. Dans l'ivresse de son bon- 
heur, Vassili ne savait comment témoigner sa 
reconnaissance au Très- Haut; il répandit, à 
pleines mains, l'or dans les églises et parmi les 



1 9^ H 1 b T O I R E 

pauvres ; il fit ouvrir toutes les prisons , accoi'da 
nn généreux pardon à plusieurs grands seigneurs 
qui avaient encouru sa disgrâce; au prince Féodor 
Mstislafslsy, époux de sa nièce , convaincu d'a- 
voir voulu s'enfuir chez le roi de Pologne ; aux 
princes Stchéniatef , Souzdalsky, Gorbaty, Plest- 
chéicf , Morozof, Latsl^y, Chigona , ainsi qu'à 
beaucoup d'autres soupçonnés d'être les ennemis 
d'Hélène. Du matin au soir le palais était rempli 
de Moscovites et d'habitans des villes les plus 
éloignées, qui venaient féliciter le grand prince, 
jeter un regard sur leur monarque favorisé du 
ciel, et lui témoigner combien ils étaient heureux 
de son bonheur. Les hermites, les solitaires ac- 
courus du fond de leurs retraites, pour donner 
leur bénédiction à ce royal enfant , étaient admis 
à la table du grand prince. En témoignage de sa 
gratitude envers les Saints Pierre et Alexis, ces 
dignes prélats en qui Moscou révérait ses patrons, 
Vassili leur fit construire de magnifiques châsses 
en or et en argent. Personne, en un mot, ne 
sentit plus vivement que Vassili la félicité d'être 
père. La voix de la conscience lui faisait de se- 
crets reproches au sujet de son divorce avec l'in 
fortunée Solomonie , et ses remords se calmèrent 
en considérant cet heureux fruit de son second 
mariage, comme un signe du pardon céleste. 



DE RUSSIE. 199 

Un an et quelques jours après Hélène accoucha 
d'un autre fils qui reçut le nom de Youri. Albrs 
le monarque unit André, son frère cadet, à la 
princesse Euphrosine Rliavansky (102). Ses au- 
tres frères , Siméon et Dmitri, étaient morts cé- 
Jibataires , le premier en i5i8, l'autre en 1021 , 
ce qui porte à croire que Vassili ne leur avait 
point permis de se marier avant d'avoir lui-même 
des en fans , afin de leur oter toute idée de voir 
dans leur famille des héritiers du trône. A cette i532 — 
époque legrandprince reçutdiverses ambassades. ^,^^]jos. 
Ne pouvant compter ni sur l'alliance delaTauride, *^{|,*ijavi!- 
ni sur les dispositions pacifiques de la Lithuanie , 
il n'en fut que plus empressé à répondre aux pro- 
positions d'amitié de Pierre , voiévode de Mol- 
davie , qui , en i535 , lui demanda son interces- 
sion pour le préserver des attaques de Sigismond, 
avec lequel la Russie avait conclu une trêve. 11 le 
priait aussi de persuader à Soliman, dont \^assili 
était l'ami, de protéger la Moldavie contre les 
Polonais. Le grand prince ne se contenta pas 
d'envoyer des courriers, il députa même des of- 
ficiers de la première distinction à ce valeureux 
voiévode , voisin encore dangereux pour la Po- 
logne , la Lithuanie et la Tauride. 

Kassim , le nouveau tzar d'Astrakhan , proposa d .Asii,.- 
aussi son alliance à Vassili; mais à peine son am- 



200 HISTOIRE 

bassadeur avait eu le temps d'arriver à Moscou , 
que les Tcherkesses prirent la ville d'Astrakhan, 
dont le tzar fut mis à mort , et se retirèrent dans 
leurs montagnes charges d'un riche butin. Kassim 
fut remplace par Akoubeck , dont le règne fut 
également de courte durée ; car, en i5i4 , c'é- 
tait déjà un autre tzar, Abdjl-Rakhman , qui 
s'engageait à être le constant allie de Vassili. Les 
Yics Ne» ambassadeurs nogaïs se trouvaient à la même 

^''"'" époque à Moscou , à l'effet de solliciter pour leurs 

marchands la permission de vendre des chevaux 
en Russie. 

Des Indes. Maîs la pi US intéressante de toutes ces ambas- 
sades fut celle d'un descendant de Tamerlan , le 
khan indien Babour , ce célèbre fondateur de 
l'empire des Grands-Mogols , dont nous avons 
déjà fait mention , et qui , chassé du Rhorazan , 
s'était réfugié dans l'Inde, où, par son courage 
et son bonheur, il était parvenu à établir sa do- 
mination sur les plus beaux pays du monde. 
Comme il avait habité jadis les bords de la mer 
Caspienne , Babour avait quelques notions sur la 
Russie , et, malgré l'éloignement, il conçut le dé- 
sir de devenir l'allié de son monarque. Il lui 
écrivit à ce sujet par Khesée-Oussein , l'un de ses 
dignitaires, pour lui demander le libre passage des 
ambassadeurs et marchands des Indes à Moiscou 



i DE liUSSI E. 201 

et vice-versa .Y 3i?<9À\\ fit à Onssein le plus favorable 
accueil ; ensuite il répondit àBabourqu'ii venait 
toujours avec plaisir les Indiens en Russie , et que 
jamais il n'empêcherait ses sujets d'aller aux Indes; 
mais, remarque la chronique , Une lui donna pas 
le nom de frère ^ ignorant s'il était autocrate et 
souverain, ou bien seulement administrateur du 
royaume des Indes. 

La tranquillité' dont la Russie jouissait après 
la guerre de Kazan ne fut troublée que par des 
bruits sur les desseins hostiles des Tatars de 
Crimée. Safa-Gliirei , chassé de Kazan , ne res- 
pirant que haine et vengeance , mettait tout 
en usage pour engager son oncle à faire irrup- 
tion dans les États moscovites. Il y réussit; car 
le 1 1 août, au moment où, selon sa coutume, le '^^^'^^ 

j. r . \ 3'>^7'1'I Incursion 

grand prince se préparait a se rendre a Volok- a^s Tatars 
Lamsliv avec sa cour pour y passer l'automne et ' '^ ^""^'^^• 
s'y livrer au plaisir de la chasse , on apprit à 
Moscou que l'armée de ïauride s'avançait sur 
Kazan. Cette nouvelle fut annoncée au grand 
prince par le tzarévitch Islam lui-même , alors 
kalga. Il rejetait tous les torts sur Safa-Ghiieï , 
qu'il accompagnait néanmoins dans son expédi- 
tion , sous le prétexte de l'exhorter à la paix. 
Les rapports exagérés que l'on faisait sur la force 
de l'ennemi , effrayèrent tellement la cour, qu'à 



202 HISTOIRE 

l'instant le monarque envoya ses voïévodes sur 
les bords de l'Oka. Le i5 août il partit lui- 
même pour Rolomna, ayant donne aux boyards 
moscovites l'ordre de tout préparer pour soute- 
nir un siège, et enjoint aux habitans de se trans- 
porter dans le Kremlin avec tous leurs biens. 
Il rencontra en chemin des courriers rëzanais , 
expédies par le prince André Rostofsky, gouver- 
neur de cette ville, qui lui annoncèrent qu'Islam 
et Safa-Ghireï avaient incendié les faubourgs de 
Rézan ; mais que cette cité serait un ferme bou- 
clier pour Moscou , dans le cas où les tatars 
viendraient à en former le siège. Aussitôt Vas- 
slli détacha sa cavalerie légère au-delà de l'Oka 
pour éclairer l'ennemi , et le valeureux voïé- 
vode Dimitri Paletsky battit complètement plu- 
sieurs bandes de ces brigands qu'il avait ren- 
contrées près de Zaraisk ; il lit un grand nombre 
de prisonniers. Un autre voïévode , le prince 
Obolensky-Telepnef , à la tête d'un bataillon de 
nobles moscovites , poursuivit et précipita la 
garde ennemie dans les eaux de l'Osseter ; mais 
dans sa fougue impétueuse , ayant attaqué les 
forces principales des tzarévitchs , il ne dut son 
salut qu'à une valeur presque surnaturelle. Les 
Tatars qui s'attendaient encore à voir paraître le 
grand prince avec toute son armée , s'enfuirent 



DE RUSSIE. ' 20^ 

dans leurs déserts , de sorte que cinq jours furent ,533. 
suffisans pour terminer la guerre ; mais il fut 
impossible de reprendre nos prisonniers à l'en- 
nemi. Il entraînait un grand nombre à sa suite, 
et les campagnes populeuses de Rëzan devinrent 
encore une fois désertes ; car le klian Saib-Ghirei 
se vanta d'avoir fait perdre plus de cent mille 
hommes à la Russie (io3). « Les tzarëvitchs, écri- 
)) vait-il à Vassili, ont agi de leur propre chef et 
» n'ont pas suivi mes instructions. Je leur avais 
)) ordonne de faire la guerre aux Lithuaniens et 
» non aux Russes. Au reste, prenez-vous-en à 
» vous-mêmes , car les princes me répétaient 
» sans cesse : Quels fruits retirons-nous de 720tre 
» amitié pour la Russie ? d peine une martre 
» zibeline par an, tandis que la guerre nous en 
)) procure desmilliers I Cette objection m'a fermé 
» la bouche. Choisissez donc ce qu'il vous plaira, 
» et si vous désirez voir la paix , la bonne intel- 
)) ligence subsister entre nous , nous exigeons 
» que vos présens égalent au moins la valeur de 
» trois ou quatre cents prisonniers. » 11 deman- 
dait en outre au grand prince de l'argent, des 
oiseaux de chasse^ un boulanger eX. un cuisinier. 
Le kalga Islam fit à Vassiii les plus vives pro- 
testations de dévouement comme à un prince qui 
portait le titre de son père. Safa-Ghireï lui écri- 



:204 HISTOIRE 

vit au contraire en ces termes menaçans : « Je 
» fus jadis votre fils ,* mais vous n'avez point 
» voulu de mon affection, ylussi que de maux 
') sont venus fondre sur vous ! Vos Etats ont été 
» livrés au pillage y cependant il vous reste encore 
» un moyen de regagner notre amitié. Si vous 
» le négligez , attendez-vous à une implacable 
» guerre tant que vivront le tzar et le halga , 
» jnes oncles ^ je me réunirai à tous ceux que je 
» saurai être vos ennemis et j'assouvirai sur vous 
» une vengeance terrible. Songez-y ! » Ces lettres 
furent remises aux boyards du grand prince, 
le i". décembre, et déjà Vassili touchait à son 
dernier moment. 
Maladie Les anualistcs rapportent que dès le 24 août , 

et mort (lu 1 r \ 'I i 1 1 i T • 

trrand uu plicnometie céleste des plus extraordinaires 
prince. j^ygj^ presago la mort de Vassili ; qu'à la pre- 
mière heure du jour , le disque du soleil avait 
paru comme èchancré par le haut ; que peu à 
peu il s'était obscurci au milieu d'un ciel serein 
et que la multitude effrajëe avait regarde ce pro- 
dige comme le signe d'une grande révolution 
dans l'État (io4)- Vassili n'avait pas cinquante- 
€|uatre ans ; ses facultés physic[ues et morales 
étaient encore dans toute leur plénitude : il n'a- 
vait éprouvé jusqu'alors aucun symptôme de 
vieillesse y jamais il n'avait été malade, et malgré 



Î)E RUSSIE- 2o5 

son âge, il aimait toujours l'exercice et l'activité. 
Satisfait d'avoir chassé reiincmi hors du terri- 
toire russe, il se rendit le 25 septembre avec sa 
femme et ses enfans, dans le couvent de la Sainte- 
Trinilé, afin d'j célébrer le jour de S. Serge. 
De là il alla chasser à Volok-Lamsl^y ; mais sur la 
route il fut atteint, dans son village d'Ozeretsky, 
d'une maladie qui , au premier abord , ne parut 
pas dangereuse : c'était une pustule , grosse 
comme la tète d'une épingle, qui se manifesta au 
défaut de la cuisse gauche , sans aboutissement 
ni matière , mais si douloureuse qu'elle lui per- 
mit à peine d'arriver à Volok. Il assivSta cepen- 
dant à un festin chez son intendant Chi«fona. 
Le lendemain il piit un bain , dina avec ses 
boyards , et la journée étant fort l)eUe il partit 
pour la chasse ; mais la force de la douleur 
l'obligea de rebrousser chemin , et de s'arrêter 
dans le village de Kolp où il se mit au lit. On 
appela aussitôt Michel Giinsky ainsi que deux 
docteurs allen)ands, INicolas Luef et Théophile. 
On employa les remèdes russes, de la farine^ 
du miel , de l'ognon bouilli , qui n'arrêtèrent 
point l'inflammation. -Il sortait de la plaie des 
vases entiers de matière. Transporté à Volok- 
Lamsky par les enfans- boyards , le monarque 
perdit l'appétit , commença à sentir un grand 



206 HISTOIRE 

poids sur la poitrine , et voulant dissimuler aux 
autres le danger dont il reconnaissait l'étendue, 
il envoya secrètement à Moscou ses secrétaires 
Mansourof et Poutiatin , pour lui apporter les 
testamens de son père et de son aïeul , leur ayant 
surtout recommandé de cacher sa situation à 
la grande princesse , au métropolitain et aux 
boyards. Outre son frère André et Michel 
Glinsky, il avait avec lui à Volok les princes 
Belzl^y, Schouisky et Koubensky; mai?, à l'ex- 
ception de l'intendant Chigona , ce fatal secret 
était encore ignoré de tout le monde. Le malade 
se fit transporter à Moscou à petites journées , 
étendu dans un traîneau. S'étant arrêté au cou- 
vent de St. -Joseph , on le porta dans l'église 
sur son lit , et au moment où le diacre récitait 
les prières pour la conservation des jours du mo- 
narque , l'abbé, les boyards et le peuple,, tous 
tombèrent à genoux en sanglotant. Vassili vou- 
lait entrer secrètement dans la capitale , afin 
que les ambassadeurs étrangers qui s'y trouvaient 
ne le vissent pas dans cet état de faiblesse et 
d'épuisement. 11 s'arrêta à Vorobief, où il reçut 
Le 21 no- le métropolitain , les évêques , les boyards et les 

vcmbre. . . , i r 

officiers, et seul il montra la plus grande Icr- 
meté d'àme : les gens de toutes conditions fon- 
daient en larmes. On jeta un pont sur la rivière 



DE RUSSIE. 207 

en cassant la glace encore très-mince ; mais à 
peine le traîneau du grand prince était-il dessus, 
que le pont s'écroula et les chevaux tombèrent 
dans l'eau ; heureusement les enfans-boyards 
coupèrent les traits , et retinrent le traîneau sur 
leurs bras. Vassili défendit de punir les cons- 
tructeurs du pont , et s'étant fait porter d^ijs ses 
appartemens du Kremlin , il convoqua les 
boyards , les princes Jean et Vassili Schouiskj, 
Michel Zakharin, Voronzof, Touchkof, Glinskj, 
le trésorier Golovin , l'intendant Chigona , et 
ordonna à ses secrétaires de dresser en leur pré- 
sence l'acte testamentaire , ayant annulé celui 
rédigé sous le pontificat du métropolitain Var- 
laam (io5). 11 désigna pour son successeur au 
trône, son fils Jean, qui n'était encore que dans 
sa troisième année , et le mit sous la tutelle 
d'Hélène et des boyards jusqu'à l'âge de quinze 
ans. 11 assigna un apanage a son plus jeune fils, 
fît des réglemens pour l'Etat et pour l'église ; en 
un mot n^ouhlia rien, dit la chronique. Il est 
à regretter que cet acte important se trouve 
perdu , et que nous ne connaissions pas ces in- 
téressans détails. 

Afin de rafTermir son âme dans ces momens 
solennels, le monarque résolut de communier 
ensecret. Après avoir été si long-temps immo 



2o8 n 1 1. 1 u 1 R E 

bile sur son lit , il se leva , légèrement soutenu 
par le bojard Zacharin , et reçut le saint Via- 
tique avec les plus vifs sentimens Je foi , d'amour, 
et profondément attendri; il se reeouclia ensuite, 
et témoigna le dësir de voirie métropolitain, ses 
frères , tous les boyards , qui , sui" la nou- 
velloijle sa maladie , étaient accourus de leurs 
terres dans la capitale; il leur dit qu'il recom- 
mandait son jeune fils à Dieu , à la sainte 
Vierge , à tous les Saints , et au métropolitain ; 
qu'en lui laissant ses Etats , héritage de son au- 
guste père , il s'en reposait sur la conscience , 
sur l'honneur de ses frères Youri et André; que 
fidèles à leur serment, ces princes devaient ser- 
vir leur neveu avec zèle dans toutes les alfaires ci- 
viles et militaires, afin de conserver la paix dans 
l'empire , et de diriger seuîenjcnt les bras des 
chrétiens contre les infidèles. Ayant congédié 
le'métropolitain et ses frères , il parla ainsi aux 
boyards : « Vous savez que notre puissance 
» nous est venue de S. Vladimir ^ grand prince 
» de Kief , et que nous soiviines vos souve?'ains 
)) légitijnes , comme vous êtes à jamais nos 
» boyards ; servez donc mon fils comme vous 
» m' avez servi moi-même . Faites tout ce cpd 
» sera en votre pouvoir pour qu'il règne 
n dans ce pays , et que la justice se place avec 



DE RUSSIE. , 209 

» lui 5wr le trône ^ prêtez votre appui à mes ne- ,533, 
» i^eux les princes BelzJcy , et n'abandonnez pas 
» Michel Glinshy , car il est attaché à mon 
» épouse par les liens du sang. Soyez tous unis 
n comme de bons frères , et rivalisez de zèle 
n pour le bien de la patrie. Et vous ^ me^ 
» chers neveux f montrez-vous les fidèles ser-' 
» viteurs de votre jeune monarque dans Vad- 
» ministration intérieure de l'Etat et dans les 
» guerres qu'il aura d soutenir. Q^uant à vous , 
» prince Michel , vous devez répandre jusque), 
» la dernière goutte de votre sang, mourir 
» mille fois plutôt que de trahir mon fils Jean 
)) et la princesse Hélène. » 

Cependant les forces de Vassili s'épuisaient, et 
le mal prenait à chaque instant un caractère 
plus grave ; ayant fait sortir tout le monde, à 
l'exception de Glinslxy , Zakharin , de quelf|uet« 
enfans-bojards qu'il aimait particulièrement , et 
de ses deux médecins , Luef et Théophile, il de- 
manda qu'on introduisit quelques liqueurs fortes 
dans sa plaie , qui répandait une odeur infecte. 
Zacharin cherchait à le consoler par la proba- 
bilité d'un prompt rétablissement ; le grand 
prince dit alors à l'allemand Luef: « Mon cher 
n ami , vous êtes , de plein gré , soi^ti de voire 
» pays pour venir à ma cour y vous avez vu 
Tome VIL i4 



2IO , HISTOIRE 

» mon attachement pour vous , et toutes les 

j) preuves que je vous en ai données y dites-moi 

» avec franchise s'il est en votre pouvoir de me 

>i guérir. » — i( Seigneur, lui répondit Luef, 

i) ayant entendu parler de votre bonté et des 

n égards que vous aviez pour les honnêtes étran- 

» gers , j'ai quitté mon père et ma mère pour 

» entrer à votre service. Je ne puis énumérer 

y) tous les bienfaits dont vous m'avez comblé ; 

» mais y seigneur y je ne suis qu'un mortel et 

» je ne saurais ressusciter les morts. » — « Eh 

n bien ! mes amis , » dit alors le grand, prince 

avec un sourire , en se tournant vers les enfans- 

lîoyards , (( vous l'avez entendu , il faut que je 

» vous quitte. » 

Ne pouvant retenir leurs sanglots, et crai- 
gnant de lui causer une pénible émotion , ils 
sortirent de la chambre et tombèrent la face 
contre terre , comme des gens sans connaissance. 
Le grand prince parut quelques instans plongé 
dans un élat léthargique : enfin il ouvrit les yeux 
et dit d'une voix assez forte : « Que la volonté 
» de Dieu soit faite , et que son saint Nom 
» soit béni , aujourd'hui et dans tous les siècles! » 
Ce que nous venons de rapporter se passa 
le 5 décembre. Josaphat , abbé du couvent de 
la Sainte-Trinité , s'étant approché doucement 



DE RUSSIE. 2TI 

du lit de douleur , Vassill lui dit : « Mon père , 
» priez Dieu pour la Russie , pour mon fils et 
M pour sa pauvre mère. C'est chez vous que 
)) j* ai fait baptiser mon cher Jean, je F ai mis 
» sous la pj'otection de S. Serge , en le posant 
» sur soji tombeau^ c'est d vous que Je Vai 
« particulièrement recommandé. O mon père , 
» priez Dieu pour cet illustre enfant l » 11 dé- 
fendit à Josaphat de sortir de Moscou , et re- 
cueillit le peu de forces qui lui restaient pour 
convoquer encore une fois les boyards de 
son conseil, les deux Schouiskj , Voronzof, 
Touchkof, Glinskj, Chigona , Golovin et ses 
secrétaires; il les entretint, depuis tiois heures de 
l'après-midi jusqu'à sept, du nouveau système 
de gouvernement , des relations que les boyards 
devaient avoir avec la grande princesse Hélène 
dans les affaires d'importance , montrant dans 
ces pénibles détails une fermeté, un sang-froid 
admirables, et la plus touchante sollicitude pour 
l'empire qu'il allait abandonner. Ses frères vinrent 
le trouver, et le supplièrent avec les plus vives 
instances de prendre quelque nourriture pour 
réparer ses forces épuisées ; mais il lui fut impos- 
sible de manger , et il dit : (( Je vois la mort qui 
» m^ attend: je voudrais donner ma bénédiction 
*) à mon fils , et faille mes demie j^s adieux â 



i533. 



212 ÏI I S T O l II E 

» mon épouse. . . . inais non , je crains sa dou- 
» leur , et ma vue effraiera V enfant. » Cepen- 
dant ses frères insistèrent avec les bojards pour 
qu'il fît venir Hélène ; le prince André et Michel 
Glinsky allèrent la chercher. Le monarque plaça 
sur lui la croix de S. Pierre le métropolitain , 
et voulut d'abord voir son fils. Le prince Jean 
Glinsl^y , frère d'Hélène , le lui apporta sur les 
bras : Vassili , tenant la croix , lui dit : « Mon 
» fils y que la miséricorde de Dieu s^ étende sur 
» toi et sur tes enfans. Je te bénis aujourd'hui 
» avec le même crucifix qui servit au bienheu- 
» reux S. Pierre pour donner sa bénédiction à 
» notre aïeul _, le grand prince Jean Daniélo- 
)) vitch (io6). » Il pria Agrippine, gouvernante 
de l'enfant , de veiller avec soin sur la santé de 
son pupille et son souverain. A la voix de sa 
femme qui s'approchait , il fit emporter Jean. 
La princesse désolée entra dans l'appartement , 
soutenue par le prince André et l'épouse du 
boyard Tchéladnin. Elle poussait des cris per- 
çans , et dans l'excès de sa douleur se frappait 
contre la terre : « Je me trouve mieux ^ disait 
» Vassili pour la consoler; ye ne sens plus au- 
» cane douleur. » 11 la conjurait avec tendresse 
de se tranquilliser. Hélène se ranimant un peu, 
lui demanda à qui il confiait sa malheureuse 



DE RUSSIE. 2l5 

épouse et ses en fans. « Jean sera le souveixdn j533. 
» de la Russie _, répondit Vassili , et suivant 
» la coutume de nos pères , je vous assigne , 
» dans mon testament i des domaines par ticu- 
» liers. » D'après le vœu de la princesse , il se 
fît amener son second fils Youri , et le bénit 
également avec la croix , assurant qu'il ne l'avait 
pas oublié dans son testament. Les touchans 
adieux qu'il fit à son épouse brisèrent tous les 
cœurs , et l'attendrissement causé par ce doulou- 
reux spectacle faisait couler les larmes des assis- 
tans. La princesse refusait de s'éloigner ; Vassili 
la fit emmener dans ses appartemens , et après 
avoir ainsi payé son dernier tribut au monde, 
à la pati ie et au sentiment , il tourna toutes 
ses pensées vers le ciel. Avant de retourner à 
Moscou , le grand prince avait dit à l'archiprètre 
Alexis , son confesseur , et au moine Missaïl , 
vieillard qu'il affectionnait particulièrement : 
« Ne 7Jie mettez point en terre en habit blanc: 
» je J'énonce au monde _, dans le cas même où 
» Dieu me rendrait la santé. » Dès qu'Hélène 
se fut retirée , le monarque ordonna à IMissaïl 
de lui apporter une robe monacale , et demanda 
l'abbé du couvent de Saint-Cyrille , où il désirait 
entrer depuis long-temps ; mais ce religieux 
n'était pas alors à Moscou. On envoya chercher 



21 4 H ISTOIRE 

Josapliat , abbé de la Sainte-Trinité , et l'on 
apporta les images de Notre-Dame de Vladimir 
et de S. Nicolas. Son confesseur vint ensuite 
avec le Viatique pour le lui administrer au mo- 
ment même de sa mort. Alors le grand prince 
lui dit : (( Placez- vous devant moi , et prenez 
» bien garde de laisser échapper ce moment, n 
Féodor Koutchetsky , secrétaire du prince , qui 
avait assisté aux derniers instans de Jean 111, 
resta auprès du confesseur ; on commença les 
prières des agonisans. Vassili paraissait assoupi ; 
ensuite , appelant le boyard Michel Voronzof , 
il l'embrassa tendrement , et dit à son frère 
Youri: « Vous rappelez-vous la mort de notre 
» père ? je vais mourir comme lui. » Il suppliait 
instamment qu'on le fit religieux le plus tôt pos- 
sible , ce que le métropolitain et quelques boyards 
approuvaient vivement ; mais le prince André 
•Voronzof et Chigona soutinrent que S.Vladimir, 
qui jamais n'avait voulu prendre le froc , n'en 
avait pas moins reçu le titre d' égal aux apôtres ^ 
que le héros du Don était également mort laïc, 
et que cependant on ne pouvait douter que ses 
vertus ne lui eussent obtenu l'entrée du royaume 
des cieux. Les contestations élevées à ce sujet, 
devenaient bruyantes; pendant ce temps, Vassili 
faisait des signes de croix en récitant des prières. 



DE RUSSIE. 2l5 

Déjà sa langue commençait à se paralyser; ses 
yeux étaient éteints , sa main retomba sur son 
lit ; il fixait l'image de la sainte Vierge , et ma- 
nifestait une vive impatience de voir s'accom- 
plir la cérémonie sacrée. Au moment où le mé- 
tropolitain Daniel prit la robe noire pour la 
présenter à l'abbé Josaphat , les princes André 
et Voronzof vinrent pour la lui arracher ; alors 
le prélat prononça , avec l'accent de la fureur , 
ces terribles paroles : « Je vous maudis dans 
» ce monde et dans l^ autre. Non^personiie ne me 
» raidira son âme. Un vase d"* argent est pré- 
» deux sans doute ^ mais doré , il augmente en- 
» core de valeur. >) Cependant Vassili était ex- 
pirant ; le métropolitain , pressé d'achever la 
prise d'habit , revêtit l'abbé Josaphat des orne- 
nemens sacerdotaux d'usage en pareil cas, et, 
avec la tonsure , il donna au grand prince le 
nom de Varlam. Comme on avait oublié , dans 
la confusion du moment , le manteau nécessaire 
au néopliyte , Sérapion , père trésorier du cou- 
ventde la Sainte-Trinité, présentalesien. L'Evan- 
gile fut posé sur la poitrine du mourant ; après 
quelques momens de silence , Chigona , place 
le plus près du lit, s'écria le premier: k C^en est 
» fait y le jnonarque n'est plus! » Ce peu de mots 
répandit une consternation générale. On raconta 



i533. 



islG HISTOIRE 

que le visage de Vassili parut tout à coup rayon- 
nant de gloire , et qu'au lieu des miasmes fé- 
tides qu'exhalait sa plaie , un parfum agréable 
se répandit dans l'appartement. Le métropoli- 
tain lava le corps et l'essuya avec du coton. 

Il était minuit ; personne ne dormait dans Mos- 
cou ; et le peuple, répandu en foule dans les rues , 
attendait avec anxiété. A la nouvelle du fatal 
événement , des gémissemens et des sanglots 
retentirent depuis le palais jusqu'à la grande 
place. Les boyards , désolés , essayaient en 
vain de faire cesser les cris de douleur , par 
égard pour la grande princesse , qni ignorait 
encore la mort de son époux. Le métropolitain, 
après avoir revêtu le défunt du costume reli- 
gieux , fît passer les frères du prince dans une 
autre chambre , où il reçut d'eux le serment 
de fidélité h Jean IV et h sa mère (loy), avec la 
promesse de n'émettre aucune prétention à la 
grande principauté , et de ne trahir jamais leur 
nouveau souveraiu ni en actions ni en paroles. 
Ayant exigé le même serment des seigneurs , 
des officiers et des e n fans-boy ards , il se ren- 
dit, avec les premiers dignitaires, chez Hélène , 
qui , en les voyant , tomba évafiouie et fut deux 
heures entières sans ouvrir les yeux. Les boyards 
gardaient un morne silence, et le métropoli- 



DE RUSSIE. 217 

tain seul , les yeux baignés de pleurs , tâchait ,533. 
de faire pénétrer dans son âme déchirée les 
consolations de la religion. 

Cependant la grosse cloche fait entendre 
ses lugubres sons. On pose le corps sur un lit 
apporté exprès du monastère de Tchoudof, 
et l'on ouvre la porte de l'appartement. Aus- 
sitôt le peuple s'y précipite pour couvrir de 
baisers les mains glacées du mort. Les chantres 
favoris de Vassili entonnent en chœur le Deus 
sanclus ; mais personne ne les entendait... Les 
moines du couvent de St. -Joseph portèrent le 
corps dans l'église St. -Michel. Hélène, faible et 
mourante , était soutenue par les enfans-boy ards. 
Les boyards entouraient le cercueil ; les princes 
Vassili Schouislsy, Michel Glinsky, Telepnef- 
Obolensky et Voronzof suivaient Hélène avec 
les épouses des principaux boyards. Les funé- 
railles furent magnifiques, et la douleur du peuple 
ne saurait s'exprimer. « C étaient des en fans qui 
» enterraient leur père y n disent les annalistes ; 
ils appellent Vassili leur bon et affable prince, 
titre modeste mais touchant , et dont la simple 
énergie garantit la vérité. 

Vassili occupe dans les fasles de la Russie Cymcièro 
une place honorable entre Jean llï et Jean IV, " '""'"'^ 
princes d'un grand caractère , sans être éclipsé 



2ïS HISTOIRE 

par leur éclat aux yeux de l'observateur ; il le 
cédait sans doute au premier sous le rapport de 
ces qualités brillantes , de ces talens extraor- 
dinaires que dispense la nature : cependant 
bien qu'il n'ait pas développé un génie aussi 
vaste , aussi profond , aussi habile en politique , 
et que le second lui soit supérieur par la force 
d'âme , par la vivacité de l'esprit et de l'imagi- 
nation , trop souvent dangereuse si elle n'a pas 
pour base des principes de vertu solidement éta- 
blis , il ne s'écarta jamais de la route que lui 
avait tracée la sagesse de son père ; et avançant 
à pas mesurés par la prudence , sans aucun élan 
de passion , il approcha du but , agrandit la 
Russie, et ne laissa à ses successeurs ni le soin , 
ni la gloire de réparer ses fautes. On ne pourrait 
le citer comme un génie , mais plutôt comme 
un bon administrateur. Il aima le bien de ses 
peuples, plus encore que la grandeur de son nom; 
et, sous ce rapport, il est digne de ces éloges vé- 
ritables et immortels que bien peu de souverains 
ont su mériter. Les princes comme Jean III s'il- 
lustrent par des créations. Ceux du caractère 
de Jean IV conduisent les empires à la gloire, 
et souvent à leur perte ; mais, avec la prudence 
deVassili, ils les conservent , les affermissent, et 



DE RUSSIE. 219 

sont donnes aux puissances dont le ciel veut la 
durée et l'intëgrîté. 

Vassili avait un extérieur noble, une taille ma- 
jestueuse -, une physionomie agréable (108) , nu 
regard perçant , quoique doux. Il était naturelle- 
ment plus porté h la bonté qu'à la rigueur. On voit, 
dans ses lettres à Hélène, la tendresse d'un époux, 
d'un père qui , éloigné de sa femme et de ses en- 
fans , ne cesse de penser à eux , et s'exprime avec- 
cette naïveté de sentiment qui appartient à un 
cœur fait pour aimer (log). Né dans un siècle 
encore grossier , dans une autocratie encore 
nouvelle , où la sévérité était indispensable, Vas- 
sili , suivant l'impulsion de son caractère , cher- 
cha toujours un juste milieu entre une trop 
«rande rigueur et une faiblesse dangereuse. 11 
punit plusieurs seigneurs , dont quelques uns 
même tenaient à sa famille; mais il sut aussi par- 
donner et oublier les offenses. Le boyard Bé- 
klémichef avait encouru sa disgrâce : banni de 
la cour, il osa se plaindre avec aigreur du grand 
prince , exagérant ses défauts , et prédisant des 
désastres à l'Etat; il fut mis en jugement , con- 
vaincu et décapité sur la Mosliva. Le secrétaire 
Féodor Jarénoï eut la langue coupée pour avoir 
calomnié le grand prince , et proféré contre lui 
des paroles outrageantes. On ne faisait alors 



220 HISTOIRE 



aucune distinction entre les actions et les pro- 
pos, et l'on pensait que les souverains , étant 
les dieux de la terre, pouvaient punir dans les 
hommes jusques aux pensées qui leur étaient 
contraires : on n'osait pas user de clémence dans 
le cas où la personne sacrée du monarque aurait 
pu perdre par là de sa considération dans l'opi- 
nion publique ; on craignait enfin qu'une faute 
pardonnée ne parût au peuple une faute légère. 
Outre le jeune grand prince Dmitri et Chémyakin, 
ces deux victimes de la politique , le fils du héros 
Daniel Kholmsky , voïévode et boyard, prince 
Vassili , époux de Théodosie, sœur du monar- 
c]ue , fut exilé en 1 5o8 à Belozersk , où il mourut 
en prison. Le secrétaire Dolinatof eut le môme 
sort. 11 s'était refusé , sous prétexte de pauvreté, 
à accepter l'ambassade auprès de l'empereur 
Maximilien , à laquelle il avait été nommé. On 
apposa les scellés sur sa maison , et les officiers 
du grand prince y ayant trouvé trois mille rou- 
bles , Dolmatof fut puni comme criminel (i lo). 
Mais Vassili pardonna aux princes Schouisky et 
Vorotinsky, qui avaient formé le projet de s'en- 
fuir en Lithuanie. Jean Chigona, après plusieurs 
années de disgrâce , devint ensuite un de ses 
premiers favoris, ainsi que Georges Trakhaniot , 
venu de Rome avec la grande princesse Sophie, 



DE ïlUSSIE. 22 ï 

et qui avait été banni, pour quelque temps , de la J533. 
présence du monarque , en raison de ses secrètes 
liaisons avec Marc , marchand grec , condamné 
à Moscou pour une hérésie pernicieuse a l'Eglise. 
Le grand prince, connaissant Tesprit et les talens 
de Georges , lui rendit ses bonnes grâces ; il le 
consultait dans toutes les affaires, et lorsque celui- 
ci était malade , il le faisait apporter au palais par 
ses officiers (i 11). Un homme célèbre dans notre 
histoire ecclésiastique, le moine Maxime-le-Grec, 
fait aussi partie des illustres victimes innocentes 
ou coupables de ce temps-là ; son sort est assez 
remarquable pour que nous en rapportions ici les 
circonstances. 

Dans les premiers jours de son règne, Vassili, Affaire de 
en visitant les richesses que son père lui avait ic-Gicc' 
laissées , aperçut quantité de livres d'église , 
écrits en grec, rassemblés en partie par les an- 
ciens princes , ou apportés à Moscou par Sophie , et 
qui se moisissaient dans un coin , sans aucun usage. 
Le jeune mona"r<:jue témoigna le désir d'avoir un 
homme capable de trier les meilleui-s , et de les 
traduire en Slavon ; comme il ne s'en trouvait pas 
à Moscou , on écrivit à Constantinople , et le 
patriarche , charmé de trouver une occasion 
de faire quelque chose d'agréable au grand- 
prince , (it chercher un philosophe tel qu'il le 



222 HISTOIRE 

désirait, dans la Bulgarie, dans la Macédoine , 
a Tessaloiiiqne ; mais le joug ottoman avait 
ëtouffé, dans ces contrées, jusqu'aux faibles restes 
des lumières ; les ténèbres et Tignorance ré- 
gnaient dans les Etats du sultan. On découvrit 
enfin que le célèbre couvent de l'Annonciation, 
sur le mont Athos , renfermait deux moines , 
Sabba et Maxime , théologiens habiles , égale- 
ment versés dans les langues grecque et slavone. 
Le premier, épuisé parl'àge, était hors d'état d'en- 
treprendre un voyage de si long cours. Maxime se 
rendit aux vœux du patriarche et du grand prince. 
Effectivement , il eût été impossible de trouver 
un homme plus propre à exécuter le travail pro- 
jeté. Né en Grèce, mais élevé dans les pays occi- 
dentaux de l'Europe, Maxime avait fait ses études 
à Paris et h Florence ; il avait beaucoup voyagé , 
connaissait plusieurs langues, se distinguait par 
une érudition extraordinaire , acquise dans les 
ineilleures universités et dans le commerce des 
hommes éclairés. 11 fut accueilli par Vassili, de 
la manière la plus favorable. En voyant la biblio- 
thèque , il s'écria, dans un transport de joie : 
« Non f seigneur , la Grèce entière ne possède 
» pas mainienanl un semblable trésor ^ on le 
» chercherait aussi inutilement en Italie , où le 
» fanatisme latin a livré aux flammes un grand 



DE RUSSIE. 223 

» nombre d'ouvrages théologiques que mes corn- 
» patriotes avaient sauvés de la fureur des Ma- 
» hométans. » Le grand prince l'ëcoiitait avec le 
plus vif plaisir. 11 lui confia tous ces livres , et le 
Grec commença avec zèle à en dresser le cata- 
logue. D'après le vœu du monarque et avec le 
secours de trois Moscovites , Vassili , Dmitri et 
Michel Medovartzof , il traduisit l'explication du 
Psautier. Cet important ouvrage , approuvé par 
le métropolitain Varlaam et par toute l'assem- 
blée du clergé, fit la réputation de Maxime ; il 
le rendit si cher au grand prince , que celui-ci 
ne voulut jamais consentir à son départ pour la 
Grèce , et que tous les jours il s'entretenait avec 
lui sur quelque point de religion. Le sage Grec 
ne fut point ébloui de cet excès d'honneur ; 
tout en témoignant sa reconnaissance à Vassili , 
il le priait de le laisser retourner dans sa pai- 
sible retraite du mont Athos. « jLâ , disait-il , 
M je glorifierai ton nom ; je dirai à mes com- 
)) patriotes qu'il existe encore sur la terre un 
» monarque chrétien assez magnanime , assez 
» puissant pour nous délivrer ^ s'il plaît à 
» Dieu , de la tj^rannie des infidèles. » Mais 
Vassili ne lui répondait que par de nouvelles mar- 
ques de bienveillance , et pendant neuf ans il 
le retint à Moscou. Maxime consacra ce temps 



i533. 



224 HISTOIRE 

à traduire dilferens livres , à corriger les erreurs 
qui s'étaient glissées dans les anciennes versions , 
et à composer des ouvrages de piété, dont plus de 
cent sont parvenus jusqu'à nous (i 1 2). Au moyen 
du libre accès qu'il avait auprès du grand prince , 
il en profitait quelquefois pour plaider les inté- 
rêts des seigneurs tombés en disgrâce, et pour les 
réintégrer dans l'esprit du monarque, conduite 
généreuse propre à exciter contre lui le mé- 
contentement et l'envie d'un grand nombre de 
personnes , surtout du clergé et des ambitieux 
moines du couvent de Saint-Joseph , qui jouis- 
saient d'un grand crédit auprès de Vassili (i i5). 
L'humble , le modeste Varlaam s'occupait peu 
des vanités du siècle ; mais le fier Daniel , son 
successeur à la métropole , ne tarda pas à se 
déclarer l'ennemi de Maxime. « Quel est donc cet 
» homme , disait-on , qui ose profaner la sain- 
» teté de nos anciens livres d'église , et faire 
» accorder le pardon aux boyards disgraciés? » 
Les uns prétendaient prouver que c'était un hé- 
rétique ; d'autres le peignaient au grand prince 
comme un calomniateur , un ingrat qui blâmait 
en secret les actions du monarque. C'était à l'é- 
poque du divorce de Vassili avec l'infortunée So- 
iomonie. On assure que ce pieux ecclésiastique 
le désapprouvait en effet ; du moins nous trou- 



DE RUSSIE. 225 

vons parmi ses ouvrages, un discours contre ceux 
qui répudient leurs femmes sans raisons légales. 
Toujours disposé à prendre le parti des oppri- 
més j il les recevait secrètement dans sa cel- 
lule , et, quelquefois j il entendait des discours 
injurieux contre le souverain et le métropolitain. 
Le malheureux boyard Béklémichef , par exem- 
ple , en se plaignant à lui de l'emportement du 
grand prince , disait qu'autrefois les vénérables 
chefs de l'église opposaient des digues puissantes 
aux passions et à l'injustice des princes ; mais 
qu'aujourd'hui Moscou n'avait plus de métropo- 
litain ; que Daniel ne portait que le nom et le 
masque d'un pasteur, sans songer qu'il était de 
son devoir de diriger les consciences et de pro- 
téger les innocens ; enfin , que Maxime n'ob- 
tiendrait jamais la permission de sortir de la 
Russie , parce que le grand prince et le métropo- 
litain craindraient qu'il ne divulguât leurs fautes 
et leurs faiblesses dans les pays étrangers. En un 
mot, on sut irriter Vassili, au point de faire mettre 
Maxime en jugement. 11 fut condamné et relégué 
dans un monastère de Tver , comme atteint et 
convaincu d'avoir faussement interprété la Sainte- 
Écriture et les dogmes de l'Eglise ; accusation 
qui , d'après quelques auteurs contemporains , 
n'était qu'une calomnie inventée par Jonas , ar- 
ToME VU. i5 



2 26 HISTOIRE 

cliimandrite du couvent de Tchoudof, Vas- 
sian , evêque de Kalomna, et le métropolitain 
Daniel. 
Repro- iXous trouvous daiis les archives du temps , 

chcs faits - ..,,., , , . . 

au ^land quc la castc privilégiée , mécontente de Vassili, 
l'accusait d'être excessivement présomptueux , 
inattentif à tous conseils, opiniâtre, et ne pou- 
vant supporter la moindre contradiction , bien 
qu'il décidât toutes les affaires au nom des 
boyards. Jean , disaient les nobles^ n'employait 
poirit cette formule dans les actes publics y mais 
il écoutait avec plaisir de judicieuses obsej'va- 
iions y // aimait ceux qui lui parlaient avec une 
noble franchise . Vassili , au contraire , ne porte 
aucunrespect aux vieillards , et décide les affai- 
res y enfermé en tiers^ auprès de son lit .Ils lui repro- 
chaient aussi son goût pour les nouvelles coutu- 
mes introduites dans Moscou par les Grecs de So- 
phie, qui, ajoutaient-ils, avaient troublé la Russie. 
Ces reproches de peu d'importance , lors même 
qu'ils seraient fondés, prou vent seulement que Vas- 
sili n'était pas exempt des faiblesses communes à 
tous les hommes ; mais ils ne sauraient détruire 
ce que nous disent les annalistes de sa bonté 
naturelle. Entouré de l'affection de son peuple , 
il n'avait point de garde militaire dans son pa- 
lais , dit rhistorien Jove , car tous les citoyens 



DE RUSSIE. 227 

étaient pour lui une garde fidèle et dévouée , i533. 
plus sûre que d'impuissantes grilles ( 1 14)- 

Le grand prince s'occupait de l'administra- Gemo de 
tion des affaires depuis le matin jusqu'à son diner, ^"^" Ji^. 
après lequel il prenait quelque repos (ii5). Ai- 
mant les plaisirs tranquilles de la campagne , 
il passait l'été à Ostrof, à Vorobief^ ou à Mos- 
cou , dans le champ de Voronzof; il visitait sou- 
vent les villes des environs , et allait chasser à 
Mojaisk et à Volok-Lamsky : mais les soins qu'il 
devait à l'Etat, l'occupaient jusque dans ces di- 
vertissemens. 11 travaillait avec ses conseillers et 
ses secrétaires , et quelquefois donnait audience 
aux ambassadeurs étrangers. Voici comme le 
baron de Herberstein décrit la chasse du grand cbnssc. 
prince : « Dès que nous eûmes aperçu le nionar- 
» que russe dans la campagne , nous mimes 
» pied à terre , et nous nous avançâmes vers 
» lui- Il était monté sur un beau coursier et 
» magnifiquement vêtu j sa tête était couverte 
» d'un bonnet fort élevé y brodé en pierres pré- 
» cieuses et surmonté de plumes dorées que le 
ïi vent faisait flotter y un poignard et deux 
» couteaux étaient attachés d sa ceinture. Il 
)) avcdt à sa droite Aley , tzar de Kazan , ar" 
» mé d'un arc et de flèches y à sa gauche j 
)) deux Jeunes princes ^ dont Vun tenait une 



228 HISTOIRE 

» hache , et Vautre une masse cV armes. Sa suite 
» était composée de plus de trois cents cava- 
» liers. >) A l'approche de la nuit on descendait 
de cheval et Ton dressait des tentes dans une 
prairie; le grand prince, après avoir changé d'ha- 
bit, s'asseyait, dans la sienne, sur un fauteuil, 
rassemblait ses boyards et s'entretenait gaiement 
avec eux sur le bon ou le mauvais succès de la 
chasse ; des domestiques présentaient ensuite 
une collation, du vin et de l'hydromel (ii6). 
Nos plus anciens princes, Vsevolod I". , Mono- 
maque , etc. aimaient aussi le plaisir de la chasse; 
mais Vassili fut , dit-on , le premier qui intro- 
duisit l'usage des meutes dans ces sortes d'a- 
musemens , car les Russes avaient autrefois les 
chiens "en horreur, les regardant comme des 
animaux impurs. 
La cour. La cour de Vassili était brillante. Il augmenta 
le nombre de ses officiers, en y ajoutant les ins- 
pecteurs d' armes et des chasses , les liràitchis et 
les Rindis. \-iehraïtchi était ce que nous appelons 
aujourd'hui grand - échanson , et on nommait 
Riîidis des écuyers choisis parmi les jeunes gens 
nobles , distingués par leur beauté , les traits dé- 
licats de leur physionomie , et une exacte pro- 
portion dans leur taille. Vêtus de manteaux de 
satin blanc , et armés de petites haches d'ar- 



DE RUSSIE. 229 

gent , ils marchaient devant le grand prince , 
lorsqu'il paraissait en public, et au palais, placés 
auprès de son ti^one , ils semblaient aux étrangers 
des anges descendus des deux y à la guerre , ils 
étaient chargés de la garde des armes du prince. 
Humble à l'église où , éloignant sa nombreuse 
cour , il restait toujours seul , près du mur , ap- 
puyé sur son bâton (117), Vassili aimait la ma- 
gnificence dans toutes les autres assemblées 
solennelles , surtout dans les audiences qu'il 
donnait aux ambassadeurs étrangers. Pour leur 
donner une grande idée de la nombreuse po- 
pulation de la Piussie , de la richesse de ses 
habitans, ainsi que de la gloire et de la puissance 
du grand prince , le jour de leur présentation , 
on fermait toutes les boutiques , on suspendait 
les travaux et les affaires; les citoyens, vêtus 
de leurs plus beaux habits , se pressaient en 
foule autour des murs du Kremlin. On faisait 
venir les enfans-boyards de toutes les villes voi- 
sines , les troupes étaient sous les armes et les 
officiers les plus distingués allaient à la rencontre 
des ambassadeurs. Dans la salle d'audience, rem- 
plie d'une multitude de spectateurs, régnait le 
plus profond silence. On voyait le monarque sur 
son trône , ayant près de lui une image suspendue 
à la muraille; à sa droite était posé son bonnet , 



200 HISTOIRE 

à sa gauche le sceptre. Les boyards étaient assis 
sur des bancs , couverts d'habits enrichis de 
Diiicrs. perles, avec des bonnets fort éleve's (ii8).Les 
dîners du grand prince se prolongeaient quel- 
quefois jusqu'à la nuit. On disposait plusieurs 
rangs de tables dans la grande salle : les frères 
du prince ou le métropolitain occupaient les 
places d'honneur auprès du monarque , et plus 
loin se plaçaient les seigneurs et officiers , parmi 
lesquels on V03 ait aussi quelquefois de simples 
soldats qui s'étaient distingués par des actions d'é- 
clat. Au milieu , sur une table plus élevée , brillait 
un grand nombre de vases d'or , de coupes , de 
tasses, etc. Le premier plat se composait tou- 
jours de cygnes rôtis. On présentait des coupes 
remplies de Malvoisie et d'autres vins de Grèce. 
Le monarque , en signe de faveur , envoyait lui- 
même les mets à quelques uns des convives'; 
alors ils se levaient et le saluaient : les autres en 
faisaient autant à leur égard , et il fallait les re- 
mercier encore par des salutations particulières. 
Afin de chasser l'ennui , il était permis aux con- 
vives de converser librement entre eux, car Vas- 
sili aimait une convei'sation inspirée par la gaieté 
et la décence, libre de toute contrainte. Pendant 
le dîner, il parlait avec bonté aux étrangers, 
l^aisait l'éloge de leurs souverains ; il les engageait 



DE RUSSIE. 2Jl 

a rester quelque temps à Moscou afin de se délasser 
de^s fatigues d'un long voyage , et de reprendre de 
nouvelles forces pour retourner dansleur patrie; 
il leur adressait ensuite différentes questions , etc. 
(( Quand nous rei^'enions le soir du palais du 
» grand pi'ince j >y écrit François Da-Collo , am- 
bassadeur de Maximilien , « les rues de 3Ioscou 
» étaient si bien éclairées ^ que la nuit ressein- 
» blait au jour, y) Outre les présens, on fournis- 
sait tous les jours aux ambassadeurs ce qui leur 
était nécessaire , et on aurait regardé comme une 
offense de leur voir acheter la moindre chose. 
Des fonctionnaires particuliers lisaient, pour ainsi 
dire , dans les yeux de ces illustres hôtes , et ils 
étaient responsables du plus léger sujet de mécon- 
tentement de leur part. 

A Texemple de son père , Vassili se bornait , 
en Russie , au titre de grand prince ; mais dans 
ses relations avec les puissances étrangères , il 
prenait ceux suivans : i< Vassili , par la grâce 
-» de Dieu, grand monarque , izar et souverain 
» de toutes les Russies ; grand prince de Vladi- 
^) mir, de Moscou , de Novgorod j, de Pshof, de 
)) Sniolsnsh , de Tver , de Yougorie , de Permie , 
» de Fiatka , de Bulgarie , etc. y monarque et 
» grand prince de Novgorod- Sève rsly , de 
» Tchernigof, Rézan , Folok , Rjef , Belsh , 



Titres de 
V^assili, 



à Moscou. 



2 52 HISTOIRE 

)) Rostof y Yaroslavle , Bélozersk , Oudorie , 
» Ohdorie , Condie , etc. (120). « Nous avons vu 
avec quelle fierté Jean répondit à l'empereur , 
qui lui proposait la dignité royale; Vassili , sur 
la même proposition, faite par le pape LéonX, 
ne répondit pas un mot ; ce qui réfute le témoi- 
gnage des historiens étrangers , qui croyaient que 
nos grands princes ambitionnaient depuis long- 
temps le titre de roi. 
Etrangers Suivant en tout les traces de Jean , Vassili tâ- 
chait d'attirer en Russie des étrangers dont les 
talens pouvaient lui être utiles. Outre les gens 
habiles dans l'art de la guerre , il fut le premier 
de nos princes qui appela des médecins allemands 
à sa cour. Nous avons fait mention de Luef et 
de Théophile. Ce dernier était de Lubeck , et 
avait été fait prisonnier en Lithuanie par le lieu- 
tenant Sabourof. Le maître de Tordre de Prusse 
demanda sa liberté au grand prince ; mais celui- 
ci répondit que cet Allemand traitait un de nos 
boyards auquel il devait rendre la santé avant de 
songer à retourner dans sa patrie (121). Théo- 
phile resta , de gré ou de force , à Moscou , où 
se trouvait encore à cette époque , un troisième 
médecin fort estimé , Grec de nation , et nommé 
Marc, dont la femme et les enfans étaient à 
Constantinople. Le sultan écrivitau grand prince : 



DE RUSSIE. 2J) 

tr Permettez à Marc de venir rejoindre scifa- 
» mille. Il n'est allé en Russie que pour des af- 
)» f aires de commerce. » Mais Vassili répondit : 
<( Depuis long-temps Marc me sert de son plein 
» sré : il traite maintenant mon lieutenant à 
» Novgorod. Envoyez-lui sa femme et ses en- 
» fans ( 1 2 2) . » Il était plus facile alors à un etran - 
gcr , doué de quelque talent, d'entrer en Russie 
que d'en sortir. 

Vassili publia , relativement à l'administration Lois 
inte'rieure de l'Etat, plusieurs lois qui, jointes 
au code de son pcrc , entrèrent dans celui du 
tzar Jean IV. 11 défendit, par exemple , aux pro- 
priétaires de Tver, d'Obolensk, de Bélozersk et 
de Rézan de vendre leurs biens-fonds aux ha- 
bitans des autres provinces ; il décida que les 
héritiers de ceux qui , par leur testament , au- 
raient mis les monastères en possession de 
leurs biens , ne pourraient les racheter que 
dans le cas où ledit testament leur en donnerait 
le droit (i23), etc. Ses institutions particulières 
pour la ville de Smolensk ordonnent de ne point 
toucher à la liberté des accusés dès qu'ils auraient 
fourni des garanties suffisantes ; elles permet- 
tent aux bourgeois d'abattre les forêts aux envi- 
rons de la ville , défendent aux boyards d'asser- 
vir des hommes libres , de tenir des cabarets , 



2d4 histoire 

et fixent la taxe pour les frais de proce'dures , les 
réconciliations, manages, pour les troupeaux et 
boucheries ; elles nous montrent enfin le système 
minutieux et inextricable des revenus de la cou- 
ronne à cette époque , système invente dans des 
siècles d'ignorance. Vassili fit un règlement aussi 
important que curieux pour Novgorod. Ayant 
appris que ses lieutenans et les juges n'y étaient 
pas toujours fidèles à la conscience dans l'exercice 
de leur charge , il ordonna d'élire quarante- 
huit jurés assernienlés , afin que ces hommes , 
dignes de l'estime publique , jugeassent tour à 
tour les procès avec eux. Pourquoi n'ètendit-il 
point cette bienfaisante institution sur tous ses 
États? C'est que lesautresRusses, plus accoutumes 
aux abus du pouvoir arbitraire , gardaient le si- 
lence, tandis que les Novgorodiens 5 se souvenant 
de leurs anciens droits , portaient des plaintes et 
demandaient un meilleur ordre de choses. L'au- 
tocratie n'empochait point le grand prince d'ac- 
corder aux citoyens* vertueux le droit de parti- 
ciper aux décisions judiciaires. Les annalistes 
louent aussi Vassili d'avoir rétabli le calme et 
la sûreté publique à Novgorod ; il y institua des 
gardes et des otliciers de police , décida que les 
rues de cette ville seraient , comme celles ^ le Mos- 
cou, fermées, pendant la nuit, par des chevaux: 



DE RUSSIE. 23D 

de frise ; enfin il parvint à y déraciner le vol. i533. 
Prives desmoyens de se procurer leur subsistance 
par le brigandage et le crime, les malfaiteurs 
cherchèrent un autre asile, ou bien ayant recours 
au travail, ils apprirent des métiers et devinrent 
des hommes utiles à la patrie. 

Sous le règne de ce grand prince , on cons- EdiUccs. 
truisit quatre importantes forteresses avec des 
mm's de briques, à Nijni-Novgorod, à Toula, 
à Kolomnà et à Zaraïsk. La première fut bâtie 
par un étranger nommé Pierre ; elle existe en- 
core. Kochira et Tchernigof ne furent fortifiées 
que d'un boulevard et de tours de bois. L'italien 
Alevise revêtit de briques les fossés du Kremlin 
à Moscou , et creusa quelques étangs dans les 
faubourgs (124V Novgorod ayant été dévastée 
par un incendie , les officiers du grand prince 
tracèrent le plan des rues , des marchés et des 
boutiques d'après celui de la capitale. Parmi les 
églises qui furent bâties par Vassili , on voit en- 
core jusqu'à présent, à Moscou, celle de Saint- 
Nicolas Gostounsky au Kremlin , et un monas- 
tère de filles , fondé en actions de grâces au Très- 
Haut , pour la prise de Smolensk, et pour lequel 
le monarque fournit trois mille roubles (envi- 
ron soixante mille d'aujourd'hui), pris sur sa 
cassette , outre les terres et les domaines , pro- 



2 5b HISTOIRE 

priétës de la cour, qui furent donnes à ce cou- 
vent. Le premier architecte pour les e'^lises, 
artiste italien, nommé Alevise le jeune, ayant 
achevé' celle de Saint-Michel archange , Vassill 
y transporta, en iSoy , les tombeaux de ses an- 
cêtres , et désigna lui-même la place qu'il devait 
occuper auprès de son père. La cathe'drale de 
l'Assomption (i5i5) fut embellie de peintures 
si admirables , disent les annalistes , que le 
grand prince , le métropolitain , les évêques et 
les boyards s'écrièrent en y entrant : Nous 
voyons les deux ouverts. Le peintre d'images le 
plus célèbre était alors un russe nommé Féodor 
Edikéef, qui décora de ses ouvrages l'église de 
l'Annonciation , réunie au nouveau et magnifique 
palais , où Vassili établit sa résidence au mois de 
mai de l'an i5o8. 
^,^p^^P?|^" Si l'on en excepte la prétendue hérésie de 
qucs. Maxime le Grec dans la correction des livres sa- 
crés , notre histoire ecclésiastique offre peu de 
circonstances remarquables sous le règne de 
Vassili. Depuis long-temps déjà les reliques du 
saint métropolitain Alexis avaient, disent les chro- 
niques , la vertu de guérir les infirmes ; mais 
en i5ig, cette gloire miraculeuse leur fut con- 
firmée par une cérémonie sacrée. Le métropoli- 
tain Varlam ayant instruit le monarque que plu- 



DE RUSSIE. 257 

sieurs aveugles , pénétrés d'une foi vive en bai- 
sant la cliàsse de saint Alexis , avaient recouvré 
la vue , le clergé se rassembla au son de toutes 
les cloches avec une innombrable multitude de 
peuple; et ces miracles, avec les preuves à l'ap- 
pui, furent pompeusement annoncés; on chanta 
un Te Deuni sur le saint tombeau ; le grand 
prince attendri s'y prosterna le premier , ren- 
dant grâces à la miséricorde céleste qui, sous 
son règne , avait ouvert une seconde source de 
bénédictions et de salut pour Moscou. Cette 
journée fut célébrée avec solennité , et saint 
Alexis fut dès - lors placé , dans l'opinion du 
peuple , au même rang que le métropolitain 
Pierre, ancien patron de Moscou. 

Un grand sujet de scandale pour le clergé et 
les laïcs fut la contestation qui s'éleva entre Sera- 
pion , archevêque de Novgorod , et Joseph de 
Volok , parce que celui-ci avait quitté, avec tout 
son monastère, la j uridiction de l'arche vôque, pour 
passer sous celle du métropolitain. Le grand prince 
irrité priva Serapion du siège épiscopal , et pen- 
dant dix-sept ans les Novgorodiens restèrent sans 
pasteur. Enlîn ils reçurent avec joie l'illustre Ma- 
caire, jadis archimandrite deSoujkof , qui , selon 
l'ancien usage, venait d'être sacré archevêque pour 
leur ville. Leur annaliste célèbre ce temps comme 



258 HISTOIRE 

l'époque du plus graud bonheur de sa patrie , 
où , grâces aux prières et au zèle de ce prélat , 
on vit régner parmi le peuple le calme , la santé 
et l'abondance. Macaire fut le premier qui insti- 
tua la communauté des biens dans les couvens de 
Novgorod ; par cette disposition , il augmenta le 
nombre des moines en leur offrant une existence 
assurée, tandis qu'auparavant chacun d'eux de- 
vait tenir son propre ménage. Rigoureux obser- 
vateur des bonnes moeurs, il bannit les abbés de 
tous les couvens de femmes , et donna des supé- 
rieures aux religieuses. Il se distingua également 
par son zèle à décorer les églises; dans celle de 
Sainte-Sophie il fît refaire à neuf la porte du 
sanctuaire et construire une magnifique estrade. 
Il donna l'ordre de peindre les murs du temple 
et de restaurer les images ; celles du Sauveur et 
des apôtres Pierre et Paul , les plus anciennes de 
toutes , étaient , dit la chronique , faites d'or et 
d'argent. — Dans les premières années de l'épis- 
copat de Macaire , les Lapons qui habitaient près 
de l'embouchure de la Niva et du golfe Kandala- 
gien , députèrent leurs anciens au grand prince 
pour lui demander des instituteurs chrétiens. Le 
monaraue ordonna à Macaire de leur envoyer 
un prêtre et un diacre de Sainte-Sophie propres 
à répandre parmi eux les lumières de ITivangile. 



DE RUSSIE. 259 

Quelques aniie'es après ,' des sauvages bien plus 
éloignés , les Lapons de Kola , témoignèrent à 
Macaire le désir de recevoir le baptême , et ac- 
cueillirent avec transport les prêtres qu'il fit partir 
pour ces contrées glacées. C'est ainsi que depuis 
les temps les plus reculés jusqu'à nos jours , les 
Russes ont partout introduit le christianisme , 
sans le moindre acte de violence. Mais ces hom- 
mes encore demi-sauvages, déjà disciples de 
Jésus-Christ , n'abandonnaient pas pour cela leurs 
anciennes coutumes. Dans le pays d'Tjera , aux 
environs d'Ivangorod , de Yama, de Ivoporié, 
du Ladoga , de la Neva , jusqu'à la Caïanie et la 
Laponie, c'est-à-dire sur un espace de plus de 
mille verstes , les peuples adoraient encore le so- 
leil, la lune, les étoiles , les lacs, les sources, les 
rivières, les forêts, les pierres, les montagnes; ils 
conservaient leurs prêtres qu'ils nommaient ar- 
houis y et bien qu'assidus aux cérémonies des 
églises chrétiennes , ils restaient fidèles à leurs 
idoles. Avec la permission du grand prince , 
Macaire leur envoya un sage religieux, nommé 
Elie, porteur d'une épître aux habitans de ces 
contrées qui, tout en l'assurant de leur zèle pour 
le christianisme , n'osaient pas toucher à leurs 
idoles, gardées, disaient- ils, par des génies terri- 
bles. Élie incendia leurs prétendus bois sacrés, 



24<> HISTOIRE 

jeta à Feaii leurs idoles , et remplaçant par la pa- 
role de Dieu les superstitieuses pratiques de ce 
peuple étonné, il acheva le triomphe du chris- 
tianisme. L'annaliste rapporte que des enfans de 
cinq ans aidaient le vertueux prédicateur à ren- 
verser les jjagodes des idolâtres. Nous remar- 
querons ici que non-seulement les Tchoudes , 
mais les Russes eux-mêmes , jusqu'au seizième 
siècle , observaient encore religieusement quel- 
ques usages du paganisme. Le 24 juin les habi- 
tans de la province de Pskof célébraient la fête 
de Roupalo («) ; ils allaient le matin, avec cer- 
taines cérémonies superstitieuses , cueillir des 
simples dans les lieux sauvages et les plus épaisses 
forêts ; ils passaient la nuit en divertissemens , 
battaient du tambour, jouaient du flageolet, du 
goudoh {Id). Les jeunes femmes et les (illes dan- 
saient, embrassaient les jeunes gens, oubliant 
toute retenue et toute pudeur. Le vénérable 
Pamphyle, abbé du couvent de St.-Éléazar, 
écrivit à ce sujet, en i5o5, une lettre remplie 
de reproches au lieutenant et aux magistrats de 
Pskof. 

Le clergé grec, accablé sous le joug des infi- 
dèles et livré à la misère, cherchait comme au- 

(a) Voyez ^'=^ vol., page m. 

{h\ Instrument à cordes, imitant grossièrement le violon 



DE RUSSIE. 241 

trefols des ressources et des bienfaits en Russie. 1533, 
En i5i8, Théolipte , patriarche de Constanti- 
nople, envoya Grégoire , métropolitain de Ya- 
iiina, avec quelques moines du mont Athos pour 
exciter la commisération du grand prince , par 
le tableau de l'état déplorable où ils se trouvaient. 
Ils sortirent de Moscou comblés de présens , et 
bénissant la charité chrétieime des Russes. Guidé 
par sa générosité, Vassili envoyait souvent de 
riches aumônes en Grèce. 

Ce fut sous son règne (en iSog) que se tint à 
Vilna , capitale de la Russie lithuanienne , un 
concile auquel notre clergé ne prit aucune part. 
Joseph , métropolitain de Kief, avec sept autres 
évêques y établirent des lois très-sevères relative- 
ment à la moralité des prêtres , et prirent des 
mesures pour que le pouvoir temporel ne se mê- 
lât, en aucune manière , des prérogatives de l'au- 
torité ecclésiastique. Les actes de ce concile mé- 
morable attestent que l'église grecque jouissait 
^lors en Lithuanie d'une entière liberté , et res- 
tait fidèle aux principes fondamentaux de l'or- 
thodoxie (l25). 

Pendant les vingt-sept années du règne de Calamités 
Vassili la Russie éprouva de grands fléaux du ciel. 
Depuis i5o7 jusqu'en 1^09, une peste, qui se ma^ 
nifestait par des glandes , ravagea Novgorod , 
Tome VII. ' i6 



u/f.:^ HISTOIRE 

OÙ quinze mille personnes furent enterre'es dan» 
un seul automne. Pendant l'hiver de i5ï2_, une 
toux épidëmique enleva un grand nombre 
d'hommes dans plusieurs provinces ; en 1 52 1 et 
i552 il j eut à Pskof une affreuse contagion qui 
fit fuir tous les fonctionnaires publics , et qui , si 
l'on en croit les annalistes , cessa par rasage de 
Veau bénite qiV avait envoyée V archevêque Ma- 
caire , le grand prince et le métropolitain. 

Dans le même temps plus de mille personnes 
moururent à Novgorod par suite de pustules. li 
y eut aussi des sécheresses extraordinaires; on 
dit que pendant l'été de i525 on fut un mois sans 
voir le soleil ni la lune , obscurcis par d'épais 
brouillards. En i533, depuis le 2g juin jusqu'au 
mois de septembre, il ne tomba pas une goutte 
de pluie ; les marais et les sources se dessé- 
chaient, les forêts prenaient feu d'elles-mêmes , 
le soleil ne paraissait que quelques heures sur 
l'horizon , lançant des feux sombres et rou- 
geâtres. En plein jour les hommes ne pouvaient 
se reconnaître ; une vapeur épaisse les empê- 
chait de respirer; les voyageurs, les navigateurs 
ne savaient plus distinguer leur chemin, et les 
oiseaux ne pouvaient s'élever dans les airs. Dans 
l'été de i5i8, au contraiie, des torrens de 
pluie avaient inondé la terre pendant cinq se- 



DE RUSSIE. -^45 

maines , et les rivières débordées ayant couvert i53 
les campagnes , toute communication s'était trou- 
vée interrompue entre les villes et leurs environs. 
Le grand prince tâcha, par des actes publics de dé- 
votion , d'apaiser la colère céleste, et la cour ainsi 
que le peuple se soumirent à un jeûne austère. 
Dans l'année i5i2, une stérilité générale avait 
porté les denrées à un prix si élevé que les pau- 
vres mouraient de faim. Au mois de septembre 
de l'an 1 5 1 5 , Moscou éprouva une telle disette , 
qu'il était impossible de trouver à y acheter le 
quart d'un boisseau de bled; en i5i5 le prix des 
denrées s'y éleva quatre fois au-dessus du taux 
ordinaire (126). Les annalistes se plaignent aussi 
des fréquens incendies qui eurent lieu à Moscou, 
à Pskof et à Novgorod , et qu'ils attribuent à l'é- 
tablissement des magasins à poudre. Dans cette 
dernière ville , en i5o8, les maisons de pierre 
«'écroulèrent par l'action du feu , qui y dévora 
cinq mille trois cent quatorze personnes. — L'ap- 
parition de trois comètes qui se montrèrent en 
Russie depuis i55i jusqu'en i533, répandit l'effroi 
parmi le peuple. 

Après avoir décrit les faits et les événemens 
de cette époque , nous rappellerons au lecteur 
que si elle est mémorable pour la Russie par 
la prudence et la sagesse de son gouvernement , 



Illustres 

COiUempi)- 

rains dt: 

Vassili. 



244 HISTOIRE 

elle n'est pas moins célèbre dans les fastes de 
l'Europe , par un rare assemblage de souverains 
illustres et par une importante reforme dans 
— l'église. Il est peu de siècles qui puissent se glo- 

rifier d'avoir réuni des monarques comme Maxi- 
milien , Charles-Quint , Louis XII , François I". , 
Sélim, Soliman, Henri VIII et Gustave Vasa, 
auxquels nous pouvons joindre encore le pape 
Léon X et notre ennemi Sigismond. Tous , à 
l'exception des rois de France et d'Angleterre , 
se trouvaient en relations avec Vassili , leur digne 
contemporain ; tous avaient du génie et de bril- 
lantes qualités. Pourrait-on cependant assurer 
que l'Europe en était plus heureuse ? Nous la 
voyons toujours en proie à une ambition effré- 
née , à l'envie , aux intrigues , à la guerre , à 
tous les fléaux ; car ce n'est jamais le génie seul , 
mais le génie et les passions qui agissent sur le 
théâtre du monde. 
Ticrcsie Effrayée de la'puissance de l'empire Ottoman, 

deLulher. . , ^ r 

agitée par la lutte de la rrance contre les lorces 
réunies de l'Espagne et de l'Autriche , l'Europe 
fut en même temps troublée par un grandschisme 
qui ne tarda pas à devenir une révolution poli- 
tique. Depuis long-temps le pouvoir spirituel , 
ou l'autorité papale , souillée par tant d'abus , 
s'était affaiblie dans les royaumes de l'Occident ; 



DE RUSSIE. 245 

cependant , opiniâtrement attachée à ses orgueil- 1533 
leuses prétentions , elle refusait, malgré les pro- 
grès des lumières , de revenir au véritable es- 
prit du christianisme. On voit paraître alors un 
pauvre moine , qui , jetant le froc , et tenant 
l'Evangile à la main , ose traiter le pape d'An- 
téchrist ; l'accuser d'imposture , de cupidité , de 
profanation ; et , malgré les foudres de l'église , 
en dépit des conciles et du courroux de Charles- 
Quint , Martin Luther fonde une nouvelle reli- 
gion également basée sur la morale évangélique , 
mais qu'il ramène à une grande simplicité , re- 
nonçant à plusieurs cérémonies solennelles et 
allégoriques , introduites dans les premiers siècles 
du christianisme , et qui tendent , sans doute , à 
un but utile ; car le pouvoir de l'imagination 
exerce sur le coeur humain un empire quelque- 
fois plus puissant que celui de la raison. Après 
avoir ainsi dépouillé le culte public de toute sa 
splendeur , et fermé à la pensée humaine les 
célestes demeures , où les regards et les esprits 
étaient , pour ainsi dire , emportés par la pompe 
<les autels et la mystérieuse solennité de l'office 
divin , ce hardi réformateur se borna à prêcher 
uniquement la morale chrétienne. Sa haine con- 
tre Rome était plus forte encore que son amour 
pour Sion, et bien qu'il s'appuyât sans cesse sur 



St/^6 II I s T O 1 [l E 

J.-C. et ses apôtres , il était loin d'en imiter la 
douceur. Pour soumettre les dogmes de i'ëglise au 
tribunal de la raison , il parlait le langage des pas- 
sions, et tandis qu'il enlevait au pape son autorité 
spirituelle dans plusieurs contrées de l'Allemagne, 
telles que les trois royaumes de la Scandinavie , 
les anciens domaines de l'ordre Teutonique et 
la Livonie , lui-même il s'érigeait en chef de 
l'Eglise, moins redevable de son triomphe au fa- 
natisme des peuples, qu'aux calculs intéressés 
des souverains; car, en conservant le nom de 
chrétiens et la sainteté de l'Évangile , ceux-ci 
s'affranchissaient , à l'aide de cette nouvelle reli- 
gion , du joug de l'orgueilleuse, de l'intrigante 
et ambitieuse cour de Rome ; ils ajoutaient à 
leurs revenus, les impôts, les taxes ecclésiasti- 
ques, et n'avaient plus à redouter, dans les cas 
de conscience , les anathèmes de l'Eglise. Plu- 
sieurs écrivains qui prétendent expliquer les évé- 
nemens du monde , parlent de la réforme de 
Luther comme d'un grand bienfait pour l'hu- 
manité. Sans doute elle favorisa les progrès des 
lumières et ceux de la morale , qui y sont in- 
timement liés ; mais des guerres sanglantes 
furent son premier résultat , ainsi que de nou- 
velles sectes chrétiennes , funestes aux gouver- 
mens eux-mêmes et à la tranquillité publique 



DE RUSSIE. 247 

Henri VIIT , qui avait écrit un livre contre Lu- 
ther , ne laissa pas de suivre sou exemple; il 
abjura les dogmes de l'église latine, pour se 
déclarer chef de l'église anglicane , en la faisant 
servir à cimenter l'autorité royale , et s'étant 
réservé la liberté de satisfaire, par le divorce, 
ses infâmes passions. En un mot , si les ennemis 
de l'église latine lui reprochaient , avec justice , 
d'être infidèle au véritable esprit du christia- 
nisme , les Catholiques pouvaient , avec autant 
de raison , accuser les Luthériens d'hypocrisie , 
d'imposture et d'une conduite illégale. 

Cette importante révolution ecclésiastique ne 
se déroba point à l'attention de nos théolo- 
giens contemporains ; elle fut un objet de con- 
troverse à Moscou, et Maxime-le-Grcc com- 
posa un discours sur l' hérésie de Luther , dans 
lequel , sans approuver l'ambition mondaine des 
papes , il blâme sévèrement les innovations in- 
troduites dans la religion par les passions hu- 
maines. 



2/^8 HISTOIRE 

CHAPITRE IV. 

JEtat de la Russie depuis \l\^i jusqu'en i553. 



Gouvernement. — Troupes. — Justice. — Commerce. — 
Monnaies. — Economie des princes. — Grandes roules 
et postes. — Moscou. — Caractère et mœurs du temps. 
— Mariages des grands princes. — Réception des am- 
bassadeurs. — Etrangers. — Littérature. — Notions sur 
l'orient et le nord de la Russie. 

i533. l^OTRE patrie était à cette époque comme un 
nouveau inonde , que la princesse Sophie avait 
fait connaître aux principales puissances de l'Eu- 
rope. Les ambassadeurs , les voyageurs étran- 
gers, arrivés sur ses traces à Moscou, observaient 
avec curiosité la nature physique et morale du 
pays , les usages de la cour et du peuple ; ils pu- 
blièrent ensuite ces observations , de sorte que , 
dès la première moitié du seizième siècle , la 
situation et jusqu'à l'ancienne histoire de la Russie 
étaient déjà connues en Allemagne et en Italie* 
Contarini, Paul Jove, François Da-Collo et sur- 
iout Herberstein, s'appliquèrent à donner à leurs 
contemporains une idée claire et satisfaisante 



DE RUSSIE. 2.j() 

de cette nouvelle puissance qui venait d'cveillcr 
inopinément l'attention de leurs compatriotes. 

Le principal objet de l'ëtônnement des étran- 
gers était le despotisme du monarque russe , et la 
simplicité des moyens dont il se servait pour 
gouverner ses Etats. « 11 dit, et tout est fait, « 
écrit le baron de Herberstein ; k la vie , la fortune 
» des laïcs et du clergé, des seigneurs et des ci- 
» toyens, tout dépend de sa volonté suprême. 11 
» ignore la contradiction , et tout en lui semble 
» juste comme dans la divinité; car les Russes 
» sont persuadés que le grand prince est l'exé- 
» cuteur des décrets célestes. Ainsi Vont voulu 
■)) Dieu et le prince. Dieu et Je prince le savent, 
n sont les locutions ordinaires parmi eux. Rien 
» n'égale leur zèle pour son service. Un de ses 
)) principaux officiers, vieillard à cheveux blancs, 
)) ex-ambassadeur en Espagne, vint à notre ren- 
)> contre lorsque nous entrâmes dans Moscou : 
» il courait à cheval et s'agitait comme un jeune 
» homme ; la sueur découlait de son visage , et 
» comme je lui en témoignais ma surprise : ^// / 
» monsieur le baron, me répondit-il tout haut, 
i) nous serinons nos monarques d'une toute autre 
» manière que vous! J'ignore si c'est le carac- 
» tère de la nation russe qui a formé de tels 
M autocrates , ou bien si les autocrates eux^ 



G"iivci- 
nciiient. 



aSo HISTOIRE 

» mêmes ont donné ce caractère à la nation ? » 
Oui, sans doute, ils le lui ont donné pour le 
salut, pour la puissance de la Russie. Jean lll et 
Vassili surent fixer , pour jamais, la nature de 
notre gouvernement , et faire de l'autocratie 
l'attribut nécessaire de l'empire, sa seule consti- 
tution et la base unique de son salut , de sa force, 
de sa prospérité. Ce pouvoir illimité des princes 
passait pour une tyrannie aux jeux des étran- 
gers, parce que, dans leur jugement inconsidéré, 
ils oubliaient que la tyrannie est l'abus de l'auto- 
cratie , et qu'elle peut exister aussi facilement 
dans une république , lorsque des citoyens ou 
des magistrats puissans , oppriment la société. 
Autocratie ne signifie point absence des lois , 
puisque la loi est partout où il y a quek[ue de- 
voir à remplir, et le premier devoir des princes 
n'est-il pas de veiller au bonheur de leurs 
peuples? Jamais cette vérité ne fut l'objet d'un 
doute. 
Jioures ^^^ observateurs étrangers ajoutent que le 
grand prince , image de la divinité pour ses su- 
jets, et dont la. puissance morale surpassait celle 
de tous les autres souverains, ne le cédait à au- 
cun d'entre eux sous le rapport des forces mili- 
taires. Il avait trois cent mille enfans-bojaids, et 
soixante mille soldats paysans dont l'entretiea 



DE RUSSIE. 2tM 

ne lui coûtait rien , ou fort peu de chose , chaque 
enfant-bojard , possesseur d'un fief de la cou- 
ronne, étant obligé de servir sans appointemens, 
à l'exception des plus pauvres et des fantassins 
lithuaniens ou allemands ; mais le nombre de 
ceux-ci n'excédait pas deux mille. La cavalerie 
constituait la principale force de l'armée ; car 
l'infanterie ne pouvait agir avec succès dans les 
déserts , contre les cavaliers ennemis. On se ser- 
vait pour armes , d'arcs, de flèches , de haches , 
de boules de fer, de poignards allongés, et quel- 
quefois d'épées et de piques. Les officiers por- 
taient des cottes de maille , des cuirasses et des 
casques. Les canons n'étaient pas regardés comme 
nécessaires sur le champ de bataille : fondus par 
des artistes italiens pour la défense et le siège des 
places , ils restaient au Rrcmlin sur leurs aft'ùts. 
Au moment du combat , les Russes se fiaient 
davantage à leur nombre qu'à l'habileté des ma- 
nœuvres ; ils tâchaient ordinairement d'attaquer 
l'ennemi par derrière, de l'entourer, et, en géné- 
ral, d'agir plutôt de loin que d'engager la mêlée; 
leurs attaques étaient impétueuses, terribles, mais 
de courte durée. « Dans leur rapide choc , dit 
» Herberstein , ils semblaient dire à l'ennemi : 
» Fais ou bien nous fuyons nous-mêmes. A la 
)) guerre comme dans la société, les peuples dif- 



2i>2 HISTOIRE 

» fèrent étonnamment entre eux. Précipité de 
» son cheval, couvert de sang et désarmé, le 
» Tatar ne songe pas encore à se rendre ; il agite 
i) les bras , repousse son ennemi du pied et le 
» mord. Le Turc, reconnaissant sa faiblesse, 
» jette son cimeterre, implorant la générosité 
» du vainqueur : poursuivez le Russe , il ne se 
» défend plus dans sa fuite ; mais jamais il ne 
» demande grâce. Est-il percé de coups de lances 
» ou d'épées, il se tait et meurt!... » Avares 
du sang des hommes et peu habiles dans l'artil- 
lerie , les Russes prenaient rarement les villes 
d'assaut , aimant mieux les réduire par un siège 
prolongé et par la famine. On campait ordinai- 
rement le long de quelque rivière, au voisinage 
d'un bois, dans de bons pâturages. Les officiers 
seuls avaient des tentes, les soldats se construi- 
saient des huttes de branchages qu'ils couvraient 
de feutre pour s'abriter contre la pluie. Il n'y 
avait presque pas de chariots , et tout le bagage se 
transportait à dos de cheval. Chaque soldat em- 
portait avec lui quelques livres d'avoine pilée et 
séchée , du lard , du sel et du poivre ; les offi- 
ciers même ne connaissaient pas d'autre nour- 
riture, si l'on en excepte les repas plus abondans 
que leur donnaient quelquefois les voïévodes. 
Tous les régimens avaient leurs musiciens ou 



DE RUSSIE. 255 

trompettes. On voyait sur les étendards dugrand 
prince, Josué arrêtant le soleil. Chaque corps 
avait des fonctionnaires préposés pour enregistrer 
le nom des braves et celui des làclies , afin de 
recommander les premiers à la faveur du mo- 
narque et de vouer les autres à sa disgrâce ou au 
déshonneur. Les jeunes gens se préparaient or- 
dinairement au service militaire par des jeux 
chevaleresques ; ils allaient en plein champ , 
s'exerçaient au tir , à l'équitation , à la lutte, et 
les noms des vainqueurs étaient solennellement 
proclamés (127). 

En accordant des éloges à la clarté , à la sim- Justice. 
plicité de nos lois et de notre jurisprudence , qui 
n'avaient besoin ni d'interprètes ni d'avocats , 
ainsi qu'à l'amour deVassili pour la justice, les 
étrangers remarquaient néanmoins que dans nos 
procès , le riche était bien plus rarement re- 
connu coupable que le pauvre , et que les juges 
ne rougissaient point de rendre d'injustes arrêts 
pour de l'argent. On rapporta un jour à Vassili 
qu'un juge de Moscou en avait reçu des deux 
parties, et qu'il avait condamné celle qui en avait 
donné le moins. Le grand prince l'ayant fait 
comparaître devant lui, le juge avoua franche- 
ment le fait , et répondit avec l'air de l'inno- 
cence : (( Sire j j^ ajoute toujours plus de foi à 



254 HISTOIRE 

» un riche qu'à un pauvre, n Voulant dire que 
le premier a moins besoin de tromper et de s'em- 
parer du bien d'autrui. Vassili sourit , et ce juge 
inique ne fut que le'gèrement puni. Non-seule- 
ment le pouvoir législatif, mais l'autorité ju- 
diciaire appartenait exclusivement au prince, 
comme dans la plus haute antiquité ; tous les 
dépositaires de la justice, depuis les conseillers 
du grand prince jusqu'aux simples baillis de vil- 
lages , n'étaient que ses délégués temporaires et 
extraordinaires, dont le monarque révoquait sou- 
vent les arrêts. Ils ne pouvaient condamner à 
mort ni paysan , ni serf. Les ecclésiastiques 
étaient quelquefois livrés au bras séculier ,• et 
lorsque le métropolitain se plaignait de ce que les 
tribunaux criminels avaient condamné des prêtres 
au knout ou au gibet, les juges répondaient : 
« Ce ne sont pas des prêtres y mais des criminels 
>» que nous punissons , d'après les anciennes ins~ 
» titutions de nos pères. » C'est dans les ouvrages 
de Paul Jove et de Herberstein , qu'on trouve 
les premiers détails sur les affreuses tortures au 
mojen desquelles on forçait les malfaiteurs à 
confesser leurs crimes : on leur faisait tomber 
goutte à goutte de l'eau glacée sur la tête et par 
tout le corps , après quoi on leur enfonçait des 
chevilles de bois sous les ongles (128) ; coutumes 



DE PlUSSIÈ. 255 

barbares , dues au joug des Tatars , ainsi que le 
knout et autres punitions corporelles. 

Le commerce était alors dans l'état le plus flo- 
rissant. Les marchands d'Europe nous appor- 
taient de l'argent en lingots , des draps , de l'or 
filé , du cuivre , des miroirs , de la coutellerie , 
des aiguilles, des bourses, des vins; ceux d'Asie, 
des étoffes de soie, des draps d'or, des tapis, des 
perles et des pierreries. On exportait de notre 
pays pour l'Allemagne , des fourrures, des cuirs 
et de la cire ; pour la Lithuanie et la Turquie , 
des pelleteries et des dents de morse ; pour la 
Tatarie , des selles , des brides , des toiles , des 
draps, des habits, des cuirs, en échange des- 
quels nous recevions des chevaux asiatiques. Les 
armes et le fer ne sortaient point de la Russie. 
Les marchands , polonais et lithuaniens , ve- 
naient à Moscou , et ceux du Danemarck , de la 
Suède et de l'Allemagne, se rendaient à Nov- 
gorod. Les Turcs et les marchands de l'Asie exer- 
çaient leur commerce sur la Molo^a , à l'endroit 
où avait existé jadis la petite ville de Kholop, 
et où l'on ne trouvait alors qu'une église. Cette 
foire était fort célèbre par les échanges considé- 
rables qui s'y faisaient. Les étrangers devaient 
d'abord apporter leurs marchandises à Moscou , 
et les montrer au grand prince. Après avoir 



Cor 



^56 HISTOIRE 

choisi et payé ce qui lui convenait , il accordait 
la permission de vendre le reste. Les épiceries , 
l'es étoffes de soie et beaucoup d'autres objets de 
commerce , étaient à beaucoup meilleur marché 
en Russie qu'en Allemagne. Les plus belles four- 
rures venaient du pays de Petchora et de la Si- 
bérie. Quelquefois une zibeline se payait vingt à 
trente florins d'or, et un renard noir, dont on 
se servait pour les bonnets de boyards , en coû- 
tait quinze. Les castors étaient aussi fort esti- 
més, et l'on en fourrait les habits de gala. Les 
peaux de loups étaient beaucoup plus chères 
que celles de lynx. Une hermine coûtait trois 
ou quatre dengas {a) ; un écureuil deux , et 
quelquefois moins. La douane pei'cevait sept 
dengas par rouble de la valeur des marchandises 
importées ou exportées , et quatre dengas sur 
chaque poud de cire, en sus de sa valeur. La Russie 
passait alors en Europe pour le pays le plus abon- 
dant ^n miel (129). Le monastère de la Sainte- 
Trinité , dans la province de Smolensk , situé 
sur le bord du Dnieper, était le principal rendez- 
vous des marchands lithuaniens ; ils y logeaient 
dans des hôtelleries , et c'était de là qu'ils expé- 
diaient , pour leur pays , les marchandises ache- 
tées en Russie. Plusieurs de nos villes étaient prin- 
(a) A peu près (quatre sous de France. 



DE RUSSIE. aSy 

cîpalement renommées pour les objets qu'elles ,533. 
fournissaient au commerce intérieur : Kalouga, 
pour sa vaisselle de bois ; Mourom , pour ses 
poissons ; Péreslavle , pour ses harengs ; et sur- 
tout Salovsky , par ses abondantes salines. Plu- 
sieurs grands fleuves navigables facilitaient le 
transport des marchandises ; mais la Russie 
n'avait encore d'autres mers pour débouchés , 
que l'Océan glacial, qui baigne les déserts de 
ses côtes septentrionales. Des navires peu consi- 
dérables partaient quelquefois de l'embouchure 
de la Dvina (o) pour se rendre en Norvège et en 
Danemarck par la mer Blanche, en longeant le 
Cap-Saint , les sept îles et la Laponie suédoise. 
C'est la route que prit l'ambassadeur de ce der- 
nier pajs retournant de Moscou en Norvège , 
avec l'interprète russe Tstoma. Un autre inter- 
prète , nommé Vassi , se rendit par la Soukho- 
na , le Youg et la Dvina jusqu'à la mer Blanche , 
où il s'embarqua pour Copenhague. Cette na- 
vigation était réputée très-dangereuse et très-dif- 
ficile. Les négocians Scandinaves n'osaient pas 
y aventurer leurs marchandises , et s'en tenaient 
à Novgorod. Il est curieux d'apprendre que les 
Russes avaient déjà quelque idée de la Chine, 
et croyaient que l'on pouvait, par l'Océan gla-- 
(a) Oii est aujourd'hui Archangel. 

Tome VU. 17 



^58 HISTOIRE 

cial , atteindre les côtes de cet empire éloigné. 
Monnaie. On 86 Servait eu Russie de monnaies d'argent 
et de cuivre frappées à Moscou , Tver , Pskof 
et Novgorod. Le rouble (qui équivalait alors à 
deux ducats) contenait deux cent clengas , et la 
grivna renfermait douze cents pouls de cuivre. 
Les dengas de Novgorod valaient presque le 
double , et l'on n'en comptait que cent qua- 
rante dans le rouble. Cette monnaie représen- 
tait le grand prince assis dans un fauteuil , et 
un autre homme qui s'inclinait devant lui ; celle 
de Pskof avait une tête couronnée ( 1 3o). On voyait 
sur les anciennes monnaies de Moscou un cava- 
lier armé d'un glaive ; mais les nouvelles , dont 
la valeur était deux fois moindre , ne portaient 
qu'une inscription. Il n'y avait de monnaies 
d'or en circulation que celles des étrangers , 
comme les ducats de Hongrie , les florins de 
Rome et les monnaies lithuaniennes , dont le 
prix variait. Chaque orfèvre avait le droit de 
battre monnaie et de la mettre en circulation ; 
mais le gouvernement veillait à ce que ces ar- 
tisans ne trompassent ni dans le poids, ni dans 
la qualité du métal. Le monarque ne défendait 
point l'exportation des monnaies russes , seule- 
ment il désirait qu'on échangeât les marchan- 
dises du pays contre celles des étrangers , plutôt 



monar- 
ques. 



DE RUSSIE. 259 

que de les payer en argent. Au lieu du nombre ,533 
de cent actuellement en usage , on se servait 
toujours dans le commerce de celui de quarante , 
de quatre-vingt-dix , et l'on disait : quarante , 
deux quarantaines, quati'e-pi/igt-dix , deux 
quatre-uingt-dixaines , etc. 

Les proerès du commerce augmentaient sans Econo- 

■•^ ~ ^ '-' niic des 

cesse les revenus du grand prince. Les contem- 
porains prônaient les grandes richesses et l'éco- 
nomie de Vassili , dont le principal trésor était 
déposé à Biélozersk et à Vologda , comme dans 
des endroits sûrs, entourés de forêts , de ma- 
récages impraticables et inaccessibles à l'ennemi. 
i< Est-il étonnant , disent les étrangers , que le 
» grand prince soit riche ? il ne donne d'argent 
» ni à ses troupes , ni à ses ambassadeurs , et 
» même il enlève à ces derniers tout ce qu'ils 
» apportent de précieux des pays étrangers. 
» C'est ainsi que le prince Yaroslavsky , à son 
» retour d'Espagne , fut obligé de déposer au 
» trésor toutes les chaînes d'or , les colliers , 
» étoffes précieuses et vases d'argent que l'em- 
» pereur et l'archiduc Ferdinand d'Autriche lui 
» avaient donnés. Cependant ces hommes ne se 
)) plaignent point ; ils disent : le grand prince 
» prend y le grand prince rendra. » L'augmenta- 
tion des richesses de Jean III et de Vassili ne peut 



260 HISTOIRE 

être attribuée sans doute à ces motifs ; car, s'ils ne 
donnaient pas de solde à leurs troupes, ils leur 
accordaient des terres et des fiefs qui valaient l'ar- 
gent : elle ne pouvait pas provenir davantage de 
ce qu'ils prenaient quelquefois aux ambassadeurs 
les objets qu'ils trouvaient le plus à leur conve- 
nance; ils obtinrent plutôt ce résultat par une sage 
économie , par une exacte proportion entre leurs 
entreprises et les ressources de leurs Etats; enfin 
par des fonds de réserve pour les cas urgens , 
règle si importante pour la prospérité des em- 
pires. Avec tous les trésors du Nouveau-Monde, 
Charles-Quint était souvent embarrassé , et nos 
grands princes pouvaient se vanter de leur opu- 
lence , parce que les recettes excédaient toujours 
les frais et dépenses du gouvernement. 

Malgré l'activité du commerce, la Russie pa- 
Graudes raissait aux voyageurs un pays désert en compa- 
postes. raison des autres contrées de l'Europe : la ra- 
reté des habitations, les stepps , d'épaisses forêts, 
des routes désagréables et abandonnées attes- 
taient que cette puissance était encore au berceau 
de la civilisation. Cependant ces étrangers , qui 
parlent avec eflVoi du mauvais état des chemins 
lors du dégel , de nos ponts fragiles , des dangers 
et des incommodités du voyage dans l'intérieur 
delà Russie , font l'éloge de l'exactitude et de la 



DE RUSSIE. 261 

célérité des postes. Ils allaient de Novgorod à 
Moscou en soixante-douze heures (a) , et payaient 
six dengas pour vingt verstes. Il y avait tant de 
chevaux à chaque relais , que pour dix ou douze 
qu'on demandait , on en amenait quarante ou 
cinquante. Ceux qui étaient fatigués étaient aban- 
donnés sur la route , et on en prenait des frais 
dans le premier village , ou aux passans. 

Plus on approchait de Moscou , plus on ren- Moscou. 
contrait de villages et de population ; tout s'ani- 
mait. Des convois sur une grande route envi- 
ronnée de champs cultivés et de vastes prairies , 
offraient le tableau de l'industrie humaine. Au 
milieu d'une plaine s'élevait la grande , la majes- 
tueuse Moscou , avec les coupoles brillantes de 
ses innombrables églises, ses belles tours, les 
murailles blanchies de son Kremlin , ses maisons 
de pierre et de sombres masses d'édifices en bois , 
contrastant avec la verdure des jardins et des bo- 
cages. Les couvens d'alentour semblaient de jo- 
lies petites villes. Les forgerons et autres artisans 
dont les travaux exigent l'usage continuel du 
feu, pouvant être dangereux pour le voisinage, 
demeuraient dans les slobodes (b); là, dissémi- 
nés sur un grand espace , ils semaient le blé ou 

(a) Distance de 542 verstes ou 127 lieues de France. 
{ù) Villages altenans aux faubourgs. 



262 HISTOIRE 

fauchaient l'herbe au devant de leurs habitations, 
des deux côtes de la rue. Le Kremlin seul por- 
tait le nom de ville ; tous les autres quartiers de 
Moscou, déjà très- vaste à cette époque, s'ap- 
pelaient faubourgs , et n'avaient d'autres fortifi- 
cations que des chevaux de frise. On voyait sur 
la rive escarpée de la Yaouza un grand nombre 
de moulins. La Néglinnaïa , arrêtée par une 
digue, formait un lac dont les eaux venaient 
remplir les fossés du Kremlin. Il y avait à la 
vérité quelques rues étroites et malpropres, mais 
de nombreux jardins permettaient la circulation 
d'un air pur, et l'on n'y connaissait presque ja- 
mais aucune maladie épidémique. En 1620 on y 
comptait quarante -un mille cinq cents maisons , 
d'après le dénombrement fait par ordre du grand 
prince. On ignorait le nombre des habitans ; 
mais nécessairement il devait aller bien au-delà 
de cent mille. Les grands dignitaires, le métro- 
politain , les princes et les boyards habitaient de 
grandes maisons de bois qui formaient , dans 
l'enceinte du Kremlin , de belles rues où l'on 
trouvait un grand nombre d'églises , pour la plu- 
part également en bois (i3i). Le Gostinoï- 
Dooriii), construit où nous le voyons aujour- 

\d) C'est ainsi qu'on nommait les magasins construits à 
] 'instar des bazar- dans le Levant. 



nE RUSSIE. 265 

d'hui , sur la place auprès du Kremlin , était en- 
touré d'une muraille en pierre , et frappait la 
vue bien moins par la beauté de ses boutiques 
que par la richesse des marchandises d'Asie et 
d'Europe qu'on y voyait étalées. — En hiver , le 
blé , la viande , le foin , les bois de chaufl'age et 
de construction , se vendaient ordinairement sur 
la surface glacée de la Moskva. 

Le caractère russe parut aux observateurs un Caractè- 

,. - - , T ' '"'^> mœurs 

mélange de bonnes et de mauvaises qualités ; nos et coum- 

I . . . . , , mes des 

coutumes leur paraissaient aussi curieuses qu e- Russes à 

/-i . . , . 1 nm ' 1 celte e'po- 

tranges. Contarini écrit que les Moscovites s at- que, 

troupent depuis le matin jusqu'à l'heure du dîner, 
sur les places publiques, dans les marchés, et vont 
achever leur journée au cabaret; qu'ils s'amusent, 
s'arrêtent devant tout ce qui peut exciter leur fri- 
vole curiosité, et ne s'occupent nullement d'af- 
faires. Herberstein, au contraire, témoigne son 
étonnement de les avoir vu travailler pendant les 
jours de fête. Dans la semaine, il leur était dé- 
fendu de boire aucune liqueur forte , et les sol- 
dats étrangers, au service du prince, avaient 
seuls le droit d'oublier, dans l'usage de la boisson, 
les règles de la sobriété; voilà pourquoi le quar- 
tier qu'ils habitaient sur l'autre rive de la Moskva , 
s'appelait Naleïkl du mot russe nalivaï qui signi- 
^\Qi,verse. Pour éviter les effets du mauvais exem- 



264 HISTOIRE 

pie, Vassili défendait à ses sujets d'habiter avec 
ces éti'angers. Dans toutes les rues, auprès des 
chevaux de frise , il y avait une sentinelle chargée 
de veiller à ce que personne ne sortit pendant la 
nuit sans lanterne et sans quelque motif urgent. 
Un calme profond régnait dans la ville. Les 
Russes, dit-on, n'étaient ni méchans ni querel- 
leurs ; ils étaient paliens , mais ils avaient , et sur- 
tout les Moscovites , un penchant prononcé à 
user , dans le négoce , de finesse et de mauvaise 
foi. L'ancienne probité des JVovgorodiens et des 
Pskoviens était encore vantée , bien que cepen- 
dant elle commençât à abandonner ses premiers 
principes. Le proverbe russe : La marchandise 
eut faite pour les yeux , servait de règle dans le 
commerce. I/usure ne passait point alors pour 
un crime ; et les usuriers qui ne prenaient d'ha- 
bitude que vingt pour cent, se vantaient de leur 
modération , car autre fois les emprunteurs avaient 
payé jusqu'à quarante pour cent (i32). « L'es- 
» clavage , qui ne s'accorde point avec la noblesse 
j> des sentimens , était ( ce sont les paroles d'Her- 
j) berstein ) général en Russie , puisque les sei- 
w gneurs eux-mêmes se donnaient le tilre cVes- 
>i claves du monarque. » Mais le nom ne fait 
pas la chose; celui-ci n'exprimait que le dcv^oue- 
ment sans bornes des Russes pour leur souverain , 



DE RUSSIE. :•(>:"> 

et le peuple jouissait eu effet de la liberté civile. 
Il n'y avait d'esclaves que des domestiques ou 
paysans serfs , descendans d'hommes achetés, de' 
prisomiiers de guerre , ou de débiteurs insolvables 
privés de leur liberté par la loi. Au onzième 
siècle, en Russie comme dans l'ancienne Rome, 
ils ne jouissaient d'aucuns des droits de l'homme 
et du citoyen ; les maîtres pouvaient en disposer 
comme d'une propriété quelconque ; ils étaient 
libres de leur ôter la vie de leur autorité privée, 
sans en rendre compte à qui que ce fût : mais à 
l'époque dont nous parlons , c'est-à-dire , au sei- 
zième siècle , la loi seule pouvait prononcer l'arrêt 
de mort d'un esclave ; il était donc regardé alors 
comme un homme , comme un citoyen protégé 
par les lois {l'îiV). Ici nous commençons à aper- 
cevoir les progrès de la philantropie et l'effet 
de meilleures conceptions sociales. En général ces 
esclaves nés ne gémissaient point de leur sort , 
car un grand nombre d'entr'eux, mis en liberté 
par testament , allaient aussitôt chercher de nou- 
veaux maîtres, auxquels ils s'asservissaient volon- 
tairement. Ils auraient pu trouver facilement les 
moyens de vivre par eux-mêmes , car un bon 
manœuvre gagnait à Moscou deux dengas par 
jour , c'est-à-dire , environ vingt Ivopeks de notre 
monnaie actuelle; mais ils préféraient le service 



206 HISTOIRE 

domestique , facile et exempt de soucis. Un père 
de famille esclave n'avait point à s'occuper de 
l'entretien de ses enfans , et ne redoutait ni la 
vieillesse ni les maladies. Si la loi se taisait sur les 
devoirs des maîtres , l'opinion générale leur pres- 
crivait la justice et l'humanité; car on détestait 
un tyran domestique comme un citoyen taché 
d'infamie ; aucun homme libre ne voulait entrer 
à son service , et on employait son nom comme 
une injure dans les rues et les places publiques. 
L'état des paysans libres était bien plus malheu- 
reux ; fermiers des gentilshommes qui leur 
louaient les terres de leurs fiefs ou patrimoines, 
et pour lesquels ils s'engageaient à travailler au- 
dessus des forces humaines , ils n'avaient pas 
pour eux-mêmes deux jours dans la semaine. En 
vain changeaient-ils de maîtres dans l'espérance 
d'améliorer leur sort : ces seigneurs ou proprié- 
taires avides étaient d'accord pour les opprimer. 
Le grand prince aurait pu les envoyer peupler 
les stepps, mais il avait reconnu que cette mesure 
dépeuplerait les fiefs. Ainsi tandis que cette nom- 
bx'euse classe d'hommes enrichissait les autres par 
son travail , elle-même mourait presque de faim. 
Le vieillard, errant de ferme en ferme depuis sa 
jeunesse, et qui avait épuisé ses ibrces vitales au 
service d'autrui, ignorait, arrivé aux portes de 



DE RUSSIE. iîGj 

la mort, où serait placé son tombeau. La pau- 
vreté excite le mépris. Anciennement les paysans 
avaient porté chez nous le nom de Sinerdi (a) y 
dans le seizième siècle on les appelait hrestiânes, 
c'est-à-dire chrétiens , mais dans un sens abject 
et barbai^e , car les Mogols de Bâti , nos anciens 
tyrans , se servaient de cette expression pour in- 
jurier les Russes. Il est vraisemblable qu'un grand 
nombre de ces paysans se tirent volontairement 
serfs des gentilshommes ; du moins nous savons 
que des pères vendaient leurs enfans, ne pouvant 
pourvoir à leur subsistance. Le fils pouvait être 
vendu trois fois par son père (i34) ; mais à la 
quatrième , s'il était mis en liberté par son maitre, 
il ne dépendait plus alors que de lui-même. 

11 se présente ici une question intéressante , 
celle de savoir s'il n'exista jamais en Russie de 
paysans propriétaires ? Dans le cas de l'aftirma- 
tive nous ignorons du moins l'époque de leur 
existence. Nous voyons que les princes, boyards, 
gens de guerre et marchands, c'est-à-dire, les 
habitans des villes , affermaient, de toute anti- 
quité, leurs terres aux paysans libres. Chaque 
district appartenait à une ville , et les campagnes 
passaient pour propriétés légitimes des habitans 
de ces chefs-lieux , anciens maîtres de la Russie , 

[il] Du verbe russe smerdet , sentir mauvais. 



268 HISTOIRE 

qui probablement avaient acquis ce droit par 
l'épée, à une époque où ne remontent ni les an- 
nales ni les traditions. Mais les paysans, leurs 
tributaires , jouissaient de la liberté personnelle 
et de leurs biens-meubles. 

L'orgueil du rang ou de la fortune était poussé 
si loin en Russie , que non-seulement les boyards 
illustres, mais jusqu'aux gentilshommes les plus 
pauvres, tous paraissaient fiers et inabordables. 
Personne n'eût osé entrer à cheval dans la cour 
des premiers; on laissait les chevaux à la porte. 
Les nobles auraient rougi d'aller à pied ou d'en- 
tretenir la moindre liaison avec des roturiers. Ils 
aimaient généralement la vie sédentaire, et n'ar- 
rivaient pas à concevoir comment il était possible 
de s'occuper d'affaires, debout ou en marchant. 
Les jeunes femmes étaient condamnées à une 
véritable captivité; elles craignaient de paraître 
devant d'autres hommes que leurs parens , et 
n'allaient même que fort rarement à l'église. 
Leur occupation habituelle était de coudre ou de 
filer; les balançoires (^katchéli^ étaient le seul 
amusement qui leurfût permis. Les femmes riches 
ne s'occupaient en aucune façon de l'économie 
domestique , qui reposait sur les gens attachés à 
leur service. Les pauvres étaient bien obligées de 
travailler ; mais la moins fortunée , forcée de 



DE RUSSIE. 269 

préparer elle-même sa nourriture , ne pouvait 
donner la mort à aucun animal. Elle sortait de sa 
maison, une poule ou un canarda la main, et 
priait les passans de vouloir bien lui tuer cette 
volaille , dont elle voulait faire son dîner. Malgré 
la sévère réclusion des femmes , on voyait parmi 
elles, comme partout ailleurs, des exemples 
d'infidélité, d'autant plus naturels que l'amour 
mutuel n'avait aucune part dans les mariages, 
et que les gentilshommes mariés , qui se trou- 
vaient au service du grand prince , étaient presque 
toujours absens de leur maison. D'habitude ce 
n'était pas le jeune homme qui recherchait une 
fille ; mais le père de celle-ci choisissait son 
gendre , et faisait ses propositions à la famille : 
on fixait le jour des noces sans que les deux fu- 
turs se fussent jamais aperçus; et lorsque, poussé 
par une impatience bien naturelle , le fiancé 
cherchait à voir sa prétendue , les parens de cette 
dernière lui répondaient : « Demandez aux 
» bonnes gens comment ils la trouvent? J) La 
dot consistait en habits , ornemens précieux, es- 
claves, chevaux, etc. ; mais le mari devait resti- 
tuer, après les noces ou payer en argent, tout ce 
que la fiancée avait reçu en cadeau de ses parens ou 
amis. Herberstein est le premier qui ait dit qu'une 
femme russe n'était pas sûre de l'amour de sou 



iyÔ HISTOIRE 

mari, s'il ne la maltraitait souvent. Cette asser- 
tion est passée en proverbe , quoiqu'elle ne puisse 
être qu'une demi-vërité facile à expliquer par les 
anciennes coutumes slaves , et par la grossière 
moralité du temps où les Mogols appesantissaient 
leur joug sur la Russie. Fiers envers les pauvres 
roturiers , les nobles et les négocians riches étaient 
hospitaliers et polis entr'eux. Lorsqu'un étranger 
entrait dans un appartement il cherchaitdes yeux 
les saintes images, s'en approchait, faisait plu- 
sieurs signes de croix, et, après avoir répété 
plusieurs fois à haute voix, Seigneur y seigneur , 
ayez pitié de nous ! il se tournait vers le maître 
de la maison en le saluant , et lui disait , que Dieu 
vous accorde une bonne santé. Ensuite ils s'em- 
brassaient et se faisaient de nombreux et pi^ofonds 
saluts , ils s'asseyaient , causaient ensemble, après 
quoi l'étranger, prêta sortir, prenait son bonnet 
et allait une seconde fois adorer les images. Le 
maître le conduisait jusque sur l'escalier ou même 
jusqu'à la porte cochère, si c'était une personne 
pour qui il eût de la considération : on offrait à ses 
hôtes de l'hydromel , de la bière et des vins étran- 
gers y tels que de la romanée (i35) , du muscat , 
des vins de Canarie et du Rhin : le plus estimé 
était celui de Malvoisie , dont on se servait sur- 
tout en médecine, mais toujours à la table du 



DE RUSSIE. 271 

grand prince. On ne soupait point, mais les dî- 
ners étaient, copieux et succulens, au rapport 
même des étrangers ; ils étaient étonnés de l'a- 
bondance et du bas prix de la viande , du poisson , 
de la volaille et du gibier que procurait la chasse 
aux chiens, aux faucons ou aux filets. Le luxe 
consistait en général à cette époque dans le su- 
perflu des choses communes et de peu de valeur, 
dont on pouvait faire parade sans se ruiner , car 
l'économie ne passait point pour une vertu ; elle 
semblait toute naturelle à des hommes encore 
étrangers aux attraits d'un goût ralïiné. La ri- 
chesse de l'habillement désignait des personnages 
de haute distinction, et bien que la loi ne fixât 
rien à ce sujet, l'usage au moins défendait de 
s'égaler à eux en usurpant ces attributs d'un rang 
qui n'était jamais séparé d'une grande fortune. 
Ces sortes de parures étaient ménagées avec soin; 
l'inconstante mode n'y apportait aucun change- 
ment, et le seigneur laissait son costume de gala 
en héritage à son fils. Les habits des boyards, des 
gentilshommes et des marchands étaient faits 
sur le même modèle. Uodnoriadki était un vête- 
ment de dessus, large et long , bordé en fourrure ; 
un autre à collet portait le nom d^okhabni y un 
troisième appelé férèze avait des boutons jus- 
qu'en bas , avec ou sans bordures. Un autre habit 



272 HISTOIRE 

semblable et aussi long , mais n'ayant des boutons 
que jusqu'à la ceinture , s'appelait kountiche , 
doloman et haftane ; tous ces habits avaient des 
pointes et étaient fendus sur les côtes. On portait 
les justaucorps avec de hauts collets , et les 
chemises avaient un col brodé de diflërentes cou- 
leurs , attache par une agrafle d'argent. Le com- 
plément de ce costume était des bottes de maro- 
quin rouge à talons garnis de fers , des bonnets 
fort élevés et des chapeaux de feutre blanc ou 
noir; tous les hommes se coupaient les cheveux. 
Aucun ornement ne décorait l'intérieur des mai- 
sons , et les seigneurs les plus riches habitaient 
entre quatre murs bien nus. Le vestibule était 
spacieux, mais à porte si basse que ceux qui en- 
traient étaient forcés de se baisser , pour ne point 
donner de la tête contre le fronton. 

Nous croyons à propos de décrire ici quelques 
usages remarquables. Dmitri , envoyé du grand 
prince à Rome , conversant un jour avec Paul 
Jove sur les mœurs de son pays, lui disait que 
les Russes , fort dévots de toute antiquité et pas- 
sionnés pour la lecture des Livres saints , ne souf- 
fraient point de sermons dans leurs églises, afin de 
n'entendre que la parole de Dieu dégagée de tou- 
tes les subtilités humaines, si peu conformes à la 
simplicité de rEvangile ; que nulle part on n'avait 



DE RUSSIE. 273 

autant de respect pour les temples qu'en Russie. 
Deux époux , ajoutait-il , après avoir goûlé les 
plaisirs cV an amour légitime , n'osaient point 
entrer dans V église ^ ils restaient à la porte pour 
entendre l'Office divin , elles jeunes gens peu re- 
tenus y devinant la cause de cet isolement , fai- 
saient rougir les femmes parleurs railleries. 11 di- 
sait enfin que les Russes détestaient les catholiques 
et avaient tant d'horreur pour les Juifs , qu'ils leiu' 
défendaient l'entrée de la Russie (i56). Ce temps 
est particulièrement célèbre par la découverte 
de plusieurs saintes reliques qu'on prétendait 
avoir la vertu de guérir diverses maladies. Mais 
Jean Ilï et Vassili , son fils , n'ajoutaient pas tou- 
jours foi à la renommée, ni aux récits du peuple, 
et sans le consentement du grand prince, le 
clergé ne pouvait augmenter le nombre des 
Saints; mais lorsque par de sévères recherches 
et des témoignages dignes de foi, le souverain 
croyait s'être assuré de l'authenticité des miracles, 
on les proclamait devant tout le peuple : on 
chantait un Te Deuni , et au son des cloches 
les malades accouraient de toutes parts pour 
adorer les reliques de ces nouveaux Saints, comme 
aujourd'hui on se porte en foule vers l'homme 
de l'art , dont la renommée vient de publier les 
talens, pour en recevoir un soulagement à ses 
Tome Vil. 18 



:274 iiiSTOinE 

maux. La piété chrétienne de ce temps avait in- 
troduit une coutume touchante. Il existait près 
de Moscou un cimetière nommé le champ du 
Potier , où les personnes charitables se rassem- 
blaient le jeudi d'avant la Pentecôte , afin de 
creuser des fosses pour les étrangers , et de chan- 
ter des B.equiein pour les âmes de ceux dont les 
noms, la patrie et la religion leur étaient incon- 
nues. Ils ne savaient point les nommer , mais ils 
étaient fermement persuadés que Dieu les en- 
tendait , et qu'il savait pour qui on lui adressait 
ces prières pures , désintéressées et vraiment 
chrétiennes. On enterrait là les corps que l'on 
trouvait aux environs de la ville , et peut-être 
même ceux de tous les étrano^ers. 

D'après les récits de Paul Jove , ce n'était point 

IN^occs 

des grands la Doblcsse d'oHginc , mais la beauté et la vertu 

r'iuces, . . , . , j . . . , 

qui guidaient les grands princes , ainsi que les 
sultans, dans le choix de leurs épouses. « On leur 
» amène , dit-il , les plus belles filles de toute la 
» Russie; des sages-femmes habiles et expérimen- 
» tées visitent leurs appas secrets, et la plus par- 
» faite ou la plus heureuse reçoit la main du mo- 
» narque ; le même jour ses compagnes épousent 
» lesjeunes officiers delà cour. » Ce récit ne peut 
se rapporter qu'aux deux mariages de Vassili ; 
car son père , son aïeul et ses ancêtres avaient 



De RUSSIE. 270 

pris pour femmes des filles de princes souverains. 
Nous croyons faire plaisir au lecteur en lui com- 
muniquant quelques détails curieux sur les noces 
de Vassili en 1626 (iSy). 

« Le monarque fiancé , magnifiquement vêtu, 
» était , avec sa suite , dans la salle d mange?' , 
n et la fiancée , Hélène Glinska , accompagnée 
» de l'épouse du tissiatsky Ça) , des femmes 
» des boyards , et d'un grand nombre de per- 
n sonnes de distinction, se rendit de chez elle 
» d la chambre du milieu. On portait devant 
» elle deux cierges, deux gâteaux et des pièces 
. ' d'argent. On avait préparé dans cette chambre 
n deux places tendues de velours et de damas, 
j) deux coussins , quatre-vingts martres noires et 
» quarante autres pour évejiter les augustes fian- 
» ces. Sur la table , couverte d'une nappe , se 
» trouvait un plat avec du pain et du sel. 
» Hélène alla s'asseoir à la place qui lui était 
>j destinée. La princesse Anastasie sa sœur -oc- 
» cupait celle du fiancé ; les femmes des boyards 
)) se rangèrent autour de la table. Cependant 
» Youry , frère de Vassili , vint prendre la 
» place d' honneur ) et envoya chercher le grand 
» prince. Seigneur , lui dit-on , allez où Dieu 

(a) C'est le titre qu'on donne jusqu'à présent en Russie 
au premier personnage rl'cntre ceux qui figurent aux noces. 



276 HISTOIRE 

» VOUS appelle. Vassili entra suivi du tissiatslsy et 
» de tous ses officiers ; il adora d'abord les saintes 
» images , et fît descendre la princesse Anastasie 
» de sa place pour s'y mettre lui-même. Pendant 
» qu'on récitait les prières d'usage , Tëpouse du 
» tissiatskj peignait les cheveux d'Hélène et ceux 
» de Vassili. On alluma les cierges nuptiaux, 
» enveloppés de peaux de martres , et passés 
» dans des anneaux (i38); puis on présenta à 
» la fiancée un bonnet et un voile. Aux 
» trois coins d'un plat d'or , on avait mis 
)) du houblon, des zibelines, des pièces de ve- 
» lours, de satin et de damas , toutes de même 
» couleur , et neuf pièces d'argent à chaque coin. 
» L'épouse du tissiatskj jetait du houblon sur 
» le grand prince et sur Hélène , tandis qu'on 
>) les éventait avec les peaux de martres. Le té- 
)) moin de Vassili , après avoir fait le signe de la 
» croix, distribua du rôti et des fromages, et ce- 
» lui d'Hélène , des mouchoirs a toute sa suite. 
» On se rendit ensuite dans l'église de l'Assomp- 
» tion : le monarque , avec ses frères et les grands 
)) de sa cour, Hélène placée dans un traîneau 
» avec l'épouse du tissiatchsky et deux dames 
» du palais. Elle était suivie de quelques boyards 
» ou officiers , et l'on portait devant elle des 
» cierges , des gâteaux. Le prince resta dans 



DE RLSSIE. 277 

» l'église , près d'une colonne , à droite , la fîan- 
M cée à ganclie , et ils passèrent sur un tapis 
» d'étoffes de damas et de zibelines , pour aller 
») recevoir la bénédiction nuptiale. La dame la 
» plus considérable tenait un verre rempli de 
)) vin d'Italie, que le métropolitain présenta au 
» monarque et à la princesse. Le premier, après 
» avoir bu le vin, brisa le verre sous ses pieds. La 
» cérémonie sainte achevée , les nouveaux époux 
» se placèrent assis sur des coussins cramoisis , 
}) où ils reçurent les félicitations du métropoli- 
n tain , des princes et des boyards , tandis que 
)) des chantres faisaient retentir les voûtes du 
)) temple de l'hymne in Phirimos annos , Do- 
)) mine. On retourna au palais dans le même 
)) ordre. Les cierges et gâteaux furent portés dans 
» la chambre à coucher , et déposés dans une 
n Cuve remplie de froment. Aux quatre coins 
» de la chambre on avait enfoncé des flèches et 
» placé des petits pains avec des peaux de zi- 
)) belines ; sur îe lit se trouvaient deux oreillers , 
)) deux bonnets , une couverture de martre et 
)) une pelisse ; et sur les bancs , disposés autour 
j) de la chambre , des vases remplis d'hydromel : 
)) au chevet du lit nuptial, on voyait une image 
;> de la Nativité de N. S., celle de la Ste. -Vierge 
» et un crucifix ; les murs de la chambre étaient 



!378 HISTOIRE 

» aussi ornes des images de la mère de Dieu , 
)) avec l'enfant Jésus dans ses bras, et des croix 
» étaient peintes au-dessus de toutes les portes 
» et fenêtres, en dedans comme en dehors. On 
» avait disposé le lit sur vingt-sept gerbes de 
» blé. Le grand prince déjeuna avec ses boyards, 
» ensuite il monta à cheval pour aller visiter les 
» monastères , et revint diner avec toute la cour. 
» Le prince Youri occupait de nouveau la place 
» d^/ionneur 3 et Vassili était assis auprès d'Hé- 
lène. Le témoin pour le grand prince prit un 
» coq rôti qui était placé devant eux , Tenve- 
» loppa dans la nappe de dessus, et le porta dans 
» la chambre à coucher , où furent conduits les 
» nouveaux mariés : à la porte, le premier boyard 
» j'emit la princesse entre les mains de son 
» époux , et prononça un discours. L'épouse du 
» tissiatskj, s'étant revêtue de deux pelisses, dont 
)) l'une à l'envers , répandit de nouveau du hou- 
)) blon sur eux , tandis que les témoins des deux 
» sexes leur offraient du coq à manger. Toute la 
» nuit le grand écuyer du prince resta à cheval, 
» l'épée nue , sous les fenêtres de la chambre à 
» coucher. Le lendemain, les deux époux allèrent 
» au bain et mangèrent du gruau dans leur lit. » 
11 est facile de pénétrer le sens de toutes ces cé- 
rémonies , sans doute fort anciennes, et pour la 



D E R U s s I E . 279 

plupart slavonnes ou Scandinaves : quelques unes 
représentaient l'amour , la concorde , la fécon- 
dité, la richesse; d'autres devaient conjurer les 
enchantemens. 

Vassili, se trouvant en relations fréquentes avec , EntrcG 

^ (le,- nnihas- 

les princes de l'Occident , aimait à se vanter de , sadems 
l'accueil flatteur qu'il faisait à leurs ambassadeurs Moscou. 
en Russie ; mais ceux-ci se plaignaient de cette 
honorable réception , accompagnée de cérémo- 
nies longues et fatigantes. En approchant de la 
frontière, l'ambassadeur annonçait son arrivée 
aux gouverneurs des villes voisines. Alors il était 
accablé de questions; on lui demandait : i(de quel 
» pays il était; le nom de son souverain ; s'il 
» était d'une origine illustre ; le rang qu'iloc- 
» cupait y s'il était déjà venu en Russie; s'il 
» parlait le russe ; de combien de personnes sa 
» suite était composée ; comment el'es s'appe- 
» laient. » Les réponses étaient sur-le-champ 
transmises au grand prince , et l'on envoyait à 
l'ambassadeur un dignitaire qui , l'ayant joint, 
ne le laissait point passer outre avant qu'il n'eût 
entendu debout le compliment destiné au grand 
prince , avec tous ses titres plusieurs fois répétés. 
On déterminait le chemin qu'il devait prendre , 
ainsi que les lieux où il devait dîner et passer la 
nuit. La marche était si lente , que quelquefois 



28o HISTOIRE 

on ne faisait que quinze ou vingt verstes par 
jour, en attendant une réponse de Moscou. Il 
arrivait même que parle froid le plus rigoureux , 
on s'arrêtait en plein champ , où l'on vivait 
fort mal : aussi le commissaire russe supportait 
patiemment les reproches que lui faisaient les 
étrangers à ce sujet. Enfin le monarque dépêchait 
ses gentilshommes à l'ambassadeur , qui , dès- 
lors voyageait beaucoup plus vite et était mieux 
servi. La réception à Moscou était toujours pom- 
peuse : on voyait paraître plusieurs olFiciers, ri- 
chement vêtus, à la tête d'un détachement de 
cavalerie; ils prononçaient un discours , s'infor- 
maient de lasantéde l'illustre étranger, etc., et le 
conduisaient au palais des ambassadeurs , situé sur 
le bord de la Moskva : c'était un vaste édifice dis- 
tribué en plusieurs grands appartemens entière- 
ment vides et inhabités. Les commissaires char- 
gés de servir ces étrangers, consultaient sans 
cesse leur liste, où était calculé et mesuré tout 
ce qu'il fallait donner aux ambassadeurs d'Alle- 
magne , de Lithuanie et d'Asie ; la quantité de 
viande , de miel , d'oignons , de poivre , de 
beurre et même de bois (i3g), destinée à leur 
usage. Cependant les officiers de la cour avaient 
Tordre de s'informer , tous les jours, s'ils étaient 
contens de la manière dont on les traitait. On 



DE RUSSJE. 281 

attendait long-temps le jour fixe pour raudience, 
parce qu'en cette occasion on aimait à faire de 
grands préparatifs. Les ambassadeurs restaient 
seuls, accables d'ennuis , ne pouvant communi- 
quer avec personne. Pour leur entrée solennelle 
dans le Kremlin , le grand prince leur donnait 
ordinairement des chevaux richement harna- 
ches. 

Outre les architectes , monnoyeurs et fon- Anistrs 
deurs , nous avions alors plusieurs autres ar- iMobcou. 
tistes et artisans étrangers. L'interprète Dmitri 
Gërassimof , étant à Rome , montra à l'historien 
Paule Jave un portrait du grand prince , qui , 
sans doute , n'était pas l'ouvrage d'un peintre 
russe. Herberstein fait mention d'un serrurier 
allemand , établi à Moscou et marié à une 
Paisse. Les arts passèrent facilement de l'Europe 
dans notre pays, grâce aux efforts de Jean et de 
Vassili ; car ces princes , inspirés par un véritable 
génie , mirent tous leurs soins à les introduire ' 

en Pvussie sans aucun égard aux préjugés de la 
superstition , ni aux craintes des esprits timides 
ou opiniâtres. Les Russes , aveuglément soumis 
à leurs princes, surent, de bonne heure, appré- 
cier ces fruits de la civilisation , domaine de 
l'humanité , indépendant des croyances diverses , 
et auquel tous les peuples ont les mêmes droits. 



282 HISTOIRE 

Ils se vantaient d'être le seul peuple orthodoxe ; 
le caractère sacré des anciennes mœurs était 
pour eux l'objet d'un respectueux amour; mais 
en même temps ils rendaient justice aux lumières, 
aux talens des Européens de l'Occident , qui 
trouvaient à Moscou un accueil hospitalier , une 
existence paisible et aisée. En un mot, dès le 
seizième siècle, la Russie faisait déjà l'application 
de cette maxime , « que le bon est toujours bon , 
» de quelque part qu'il vienne y » et jamais elle 
ne montra, à l'égard des étrangers , l'éloignemcnt 
qui caractérise l'empire de la Chine. 
Liiuia- Notre langue , c'est-à-dire la langue slavonne, 
"'^" était alors connue depuis la chaîne des monts 

Ourals jusqu'à la mer Adriatique , le Bosphore 
de Thrace et le Nil : elle était parlée à la cour du 
grand seigneur , comme à celle du sultan d'E- 
gypte , par leurs femmes , les renégats et les 
Mamelouks (i4^). Les Russes avaient des traduc- 
tions des ouvrages de S. Ambroise , de S. Au- 
gustin , de S. Jérôme , de S. Grégoire ; ils pos- 
sédaient celle de l'histoire des empereurs ro- 
mains ( probablement par Suétone ) , enfin celle 
de Marc -Antoine et de Cléopàtre. Mais Paul 
Jove nous reproche une ignorance complète 
dans les sciences , en philosophie , en astrono- 
mie, en physique et en médecine, ajoutant que 



DE RUSSIE. 283 

pour ohtenir cliez nous le nom de médecin, il 
suffisait de connaître quelques propriétés salu- 
taires des simples. 11 est facile de s'apercevoir 
des progrès de la littérature, par ceux du style , 
dans les chroniques , les instructions pastorales , 
les vies des Saints , etc. Le respectable Vassian , 
archevêque de Rostof, peut être appelé le De- 
niosthène de son siècle , si la véritable éloquence 
consiste dans l'énergique expression des senti- 
mens et des pensées : le lecteur connaît déjà sa 
lettre mémorable h Jean IIÏ. Dans la vie de 
S. Daniel de Péréïaslavle , on trouve du talent , 
de l'esprit et de l'agrément ; mais les deux pro- 
ductions les plus remarquables de ce temps, sont 
un Discours sur la naissance du tzar Jean , et le 
Panégyrique de Vassili. Ces deux ouvrages ren- 
ferment de très-beaux morceaux , dont nous al- 
lons citer quelques traits. 

« Qui pourrait célébrer dignement la gloire 
)) du Très -Haut, retracer les miracles de sa 
)) puissance ? De nos jours s'est accompli un 
» effet de l'amour céleste dont nous avons vu 
» des exemples dans l'Ancien et le Nouveau-Tes- 
)) tament. La prière féconde un lit stérile ! La 
» grâce du Tout- Puissant console les hommes 
» dans le désespoir î car le plus grand , le plus 
}) illustre des princes de la terre, enflammé 



20if HISTOIRE 

« d'une foi vive , ne cesse d'invoquer l'Eternel. 
» Déjà il entre dans son onzième lustre , et il 
>» espère encore bénir un fils , 'depuis si long- 
» temps objet de ses désirs et des vœux de la 
w la Russie , qui demande un pasteur pour les 
>) jours à venir. Le Seigneur entend ses prières; 
» mais, avant de les exaucer, il veut que le cœur 
» du souverain soit, de plus en plus, embrasé 
» d'un saint zèle. O miracle ! le monarque aban- 
» donne son trône et toutes les marques de sa 
» grandeur. Muni d'un simple bâton , ainsi 
)) qu'un pauvre pèlerin , pénétré d'humilité cliré- 
» tienne , il parcourt les monastères les plus 
» éloignés ; les vestiges de ses illustres pas sont 
» imprimés sur le sable des déserts les plus sau- 
)) vages. Il est accompagné de la princesse son 
» épouse , aussi sage , aussi vertueuse que lui. 
» Tous deux se livrent au plus doux espoir ; 
» tous deux ils savent que la foi est puissante 
» et que V espérance ne sera point déçue. 
» Leurs vœux sont comblés! Nous caressons 

)) riiéritier du trône Si le Très-Haut n'eût 

» accordé qu'une fille à Vassili , le cœur de ce 
» bon père eût seul été comblé de joie ; mais il 
» lui donne un fils , et la Russie entière tressaille 
» d'allégresse ; la Russie partage son bonheur. » 
Dans l'éloge de Vassili , les actions et le carac- 



DE RUSSIE. 285 

tère de ce monarque sont décrits ainsi : « Ce 
» prince a su guider les étendards de la patrie , 
» et comme un objet de la prédilection cé- 
)) leste , les siècles voient augmenter sans cesse la 
» grandeur de la Russie. Toujours couronné par 
» la victoire , préservé toujours de la fureur de 
)) ses ennemis déclarés ou secrets , il sut , par la 
» force des armes et par le succès de pacifiques 
» négociations , soumettre à sa puissance de nou- 
» velles contrées , faire régner la j ustice dans 
» ses Etats , et tenir dans une utile activité les fa- 
» cultes de son cœur et de son esprit. Sa sollici- 
» tude avait surtout pour objet, d'entretenir 
» dans les âmes l'amour de la vertu et la haine 
)) du vice , afin que le vaisseau de son vaste em- 
» pire ne fût point englouti par les vagues de l'im- 
» piété. L'àme du monarque, pure comme une 
» glace qu'aucun souille n'a ternie , reflétait les 
» rayons de la sagesse divine. Un souverain, je 
» le sais , ne diffère point des autres hommes par 
» son physique; mais son pouvoir ne présente- 
» t-il pas l'image de la Divinité ? Il est inaborda- 
» ble dans l'éclat de sa gloire terrestre ; mais il est 
» une autre gloire plus désirable encore : il existe 
» un royaume céleste qu'il n'obtiendra qu'en se 
» rendant accessible à ses sujets , en se montrant 
M affable envers eux. Les rois sont l'œil de la 



2S6 HISTOIRE 

Providence, donne au monde pour veiller à 
son bonheur. Un véritable prince sait com- 
mander à ses passions; il a pour couronne la 
sainte chasteté; pour manteau , la loi et la jus- 
tice. Tel fut le grand prince Vassili, cet ad- 
ministrateur si habile , ce vrai pilote , image 
de la bonté divine , colonne de patience et 
de fermeté; défenseur de l'Etat, père des sei- 
gneurs et du peuple; sage ami du clergé; 
grand sur le trône , humble exemple d'iiumi- 
lité et de douceur, honoré de la grâce divine. 
11 aima ses sujets et en fut adoré. Du mont 
Sinai et de la Palestine, d'Antioche et d'Italie, 
on accourait pour le contempler et pour en- 
tendre ses discours. Mais qui pourra décrire 
toutes ses qualités? Telle que la salamandre, 
qui ne se consume pas au milieu des flam- 
mes; comme le Kathos, ce fleuve limpide 
qui coule au sein de l'Océan sans perdre la 
douceur de ses eaux, ainsi l'àme de Vassili sut 
résister aux feux des passions humaines et aux 
flots orageux de la vie : belle et vertueuse , 
elle s'envola de la terre et retourna dans le 
sein de Dieu. Pour compléter son éloge ^ 
nous ajouterons que la noble existence de ce 
grand prince peut être comparée à celle du 
héros du Don. » Celte analyse ne peut offrir 



DE RUSSlt. 287 

à nos lecteurs les propres expressions des au- 
teurs, mais seulement leurs pensées : les expres- 
sions appartiennent à un siècle, et les pensées 
sont de tous les temps. 

A en juger par le style, nous pouvons rap- 
porter à cette époque la composition de deux 
contes russes , dont l'un a pour titre : Histoire 
cVun marchand de Kief\ l'autre , Histoire de 
DrakoLiIa , voïévode de Valachie. 11 est parlé, 
dans le premier, d'un nommé Srnian-le- Superbe , 
souverain d'une contrée maritime inconnue au 
reste du monde, et funeste aux navigateurs qui 
venaient y chercher un refuge contre la tempête, 
et ne savaient point deviner les énigmes que leur 
proposait le roi : ils devaient renoncer au chris- 
tianisme ou mourir. Borzosmysle , fils d'un 
voyageur kiévien , jeune homme inspiré par la 
sagesse divine, ayant, comme un nouvel OEdipe, 
résolu tous les subtiles problèmes de Smiaii , lui 
ti'anche la tête en présence du peuple , monte 
sur le trône , prêche la religion chrétienne , 
charme les citoyens, qui le reconnaissent pour 
maître , et devient l'époux de la fille de Smian. 
Tel est l'abrégé de ce conte où l'on trouve peu 
de beautés poétiques , mais dont la narration 
est assez facile. Le second est plus intéressant : 
Drakoula , tyran de Valachie (dont il est parlé 



r»fi8 HISTOIRE 

vers 14^0, dans l'Histoire Byzantine de Ducas), est 
représenté comme l'ennemi de toute injustice , 
des tromperies et du vol , mais aussi comme le 
plus féroce , le plus sanguinaire de tous les hom- 
mes. Personne , dans ses Etats , n'aurait osé s'ap- 
proprier le bien d'autrui , ni faire tort à la fai- 
blesse. Pour éprouver la probité de son peuple , 
il avait placé une coupe d'or auprès d'un puits 
éloigné de toute habitation ; les passans s'y dé-' 
saltéraient et ne touchaient point à ce vase pré- 
cieux. Après avoir ^déraciné le crime , il punit 
jusqu'aux fautes les plus légères : non-seulement 
la femme infidèle et de mauvaise vie , mais la pa- 
resseuse môme , dont la demeure était malpro- 
pre , ou dont le mari manquait de linge , était 
mise à mort. Au lieu d'oiiiemens, on voyait des 
cadavres suspendus dans la place publique. Deux 
moines hongrois étant venus le trouver , Dra- 
koula voulut savoir ce qu'ils pensaient de lui : 
(( Vous aimez la justice , lui répondit le plus 
» âgé, mais vous êtes le tyran de vos sujets ^ 
j) vous punissez ceux qui ne doivent répondre de 
» leur conduite qu'à Dieu ou à leur conscience , 
» et que les lois civiles ne sauraient atteindre. » 
Drakoula fit mourir ce moine , et renvoya l'autre 
comblé de présens , parce qu'il avait approuvé le 
tyran comme exécuteur des décrets divins. Il 



DE RUSSIE, 2(5C, 



couronna ses exploits en faisant brûler vifs tons 
les hommes pauvres , estropies et décrépits de 
son pays ; il disait: « Pourquoi vivraient des gens 
)) qui sont à charge à eux-mêmes et à la société? » 
L'auteur aurait pu terminer ce conte par une ex- 
cellente morale ; mais il laisse au lecteur à juger 
de la philosophie deDrakoula, qui, pour déraci- 
ner parmi ses sujets le crime , les vices, les faibles- 
ses , pour les guérir de la pauvreté et des mala- 
dies , employait le même remède ; la mort !... ïl 
esta remarquerque les anciens copistes russeseu- 
renttoujoursplus d'amour-propre que lesauteurs; 
car les premiers oubliaient rarement de mettre 
leur nom à la fin du livre qu'ils avaient copié , 
tandis que ceux-ci ne signaient presque jamais, se 
dérobant ainsi à la louange et aux critiques ; de 
sorte que nous connaissons les ouvrages sans en 
connaître les auteurs. Du moins nous voyons 
qu'outre l'histoire et la théologie , nos ancêtres 
s'occupaient aussi de romans , et qu'ils aimaient 
les productions ingénieuses de l'imagination. 

Pour terminer cet article , nous y ajouterons ^"o";^"» 

^ '> ' suri oiient 

quelques notions tirées de l'ouvrage deHersbers- [^''^ï/ll^^ 
tein sur les pays voisins de la Piussie , au nord et *"^- 

à l'orient. Les Tatars Nogaïs , qui menaient une 
vie nomade aux environs de la mer Caspienne , 
étaient divisés en trois corps principaux , appar- 
ToME YIL 19 



2gO HISTOIRE 

tenant a trois frères, les princes Scbiclak, Ko- 
chouni et Schig-Mamaï : le premier habitait dans 
la ville de Saraïtchjk , sur le Jaïk ; le second 
commandait à tout le pays entre la Kouma , le 
Jaïk et le Volga ; le troisième dominait sur une 
partie de la Sibérie. A vingt jours de marche des 
domaines deSchidak, versl'Orient, se trouvaient 
les Tatars Chiviens, soumis àBarak-Soltan , frère 
deBebeïda, khan de Kataï ou des Rirguis-lvaïs- 
saks. Au-delà de Viatka et de Ferme , les Mogols 
<le Tumen , au nombre d'environ dix mille , et 
ceux du Schiban habitaient dans les forêts. De l'au- 
tre côté du Volga se trouvaient encore les camps 
des Kalmouks, nom qui leur fut donné, parce qu'ils 
ne rasaient point leurs cheveux comme les autres 
Mogols. On citait Astrakhan, le plus célèbre 
marché tatar y pour ses grandes richesses, et 
Chamaki , déjà soumise alors à la Perse , était 
l'enommée par ses étoffes de soie. Sur le Don , à 
douze lieues d'Azof, dans une belle et riante po- 
sition , se trouvait la ville d'Akhas (où est à pré- 
sent l'ancienne Tcherkass) , entourée de jardins 
naturels , abondante en fruit, gibier, poissons , 
et riche de tout ce qui est nécessaire pour le luxe 
de la vie. On disait en proverbe : « Procurez- 
» vous seulement du feu et du sel _, vous tj'ou- 
^) verez tout le reste à ^khas. >j Sur la cote 



DE RUSSIE. 291 

orientale de la mer noire vivaient les Abassiens; 
plus loin , dans les montagnes , les Circassiens in- 
dëpendans , qui n'étaient soumis ni aux Turcs , 
ni aux Tatars, et qui exerçaient d'aftVeux brigan^ 
dages* Au moyen des rivières qui prennent leur 
source dans les montagnes , ils s'avançaient en . 
pleine mer sur leurs canots , pour aller piller les 
vaisseaux marchands, lis suivaient le rit grec, em- 
ployaient la langue slavonne dans leur culte ( 1 4 0^ 
et du reste , s'occcupant fort peu de religion. 
Près de l'emboucliure du Phase , ou Rion , on 
montrait une lie où avait , disait-on , aborde le 
vaisseau de Jason. 

Herberstein, en décrivant l'extérieur des Ta- 
tars , dit qu'ils étaient de moyenne taille ; qu'ils 
avaient les cheveux noirs , le visage large , avec 
de petits yeux enfonces , et que les plus distin- 
gués (J'entre eux portaient les cheveux en longues 
nattes ou tresses. Dans ce portrait, nous retrou- 
vons encore les véritables Mogols , c'est-à-dire , 
les Kalmouks, ou Kirguis d'aujourd'hui. C'est 
aussi à cet écrivain que nous devons l'explication 
des rangs et titres des Tatars. Les soltans étaient 
les fils du khan ; les houlans , les premiers digni- 
taires après lui; les princes s'appelaient beys^ 
et leurs enfans , mourzas. Les grands-prêtres de la 
famille de Mahomet portaient le nom deséytes. 



2g2 HISTOIRE 

Le nord de la Russie était encore un sujet de 
fables pour les Moscovites eux-mêmes. On assu- 
rait que là, sur les bords de l'Ocëan glacial, dans 
les montagnes, brûlait le feu inextinguible du pur- 
gatoire ; que la cote était habitée par des hommes 
qui mouraient tous les ans le 27 novembre, jour 
de St. -George, pour ressusciter le 24 avril; qu'a- 
vant leur mort ils apportaient toutes leurs mar- 
chandises dans un endroit, où, pendant l'hiver, 
les voisins pouvaient les prendre en déposant la 
valeur précise de chaque chose , sans oser trom- 
per ; car les morts, qui ressuscitaient au prin- 
temps , réglaient leurs comptes avec eux , et pu- 
nissaient toujours ceux dont ils découvraient la 
fraude. On ajoutait qu'il existait encore d'autres 
hommes non moins étonnans, tout couverts de 
poils de bétes , avec des têtes de chiens , des vi- 
sages sur la poitrine , de longs bras, et sans pieds ; 
qu'il y avait aussi des poissons à figures humaines, 
mais muets , etc. Ces fables servaient d'aliment 
à la curiosité des esprits grossiers. Cependant les 
Moscovites connaissaient déjà les noms de tous 
les principaux fleuves de la Sibérie occidentale. 
Ils disaienf que l'Oby sortait d'un lac {feley) ; 
qu'au-delà de ce fleuve et de Tlrtisch se trouvaient 
deux villes, ScrponofetGroustiiia, dont les ha- 
bitans recevaient des perles et des pierreries des 



DE RUSSIE. 293 

hommes noirs qui demeuraient près du lacKitaï. 
Nous étions redevables de ces connaissances à la 
domination des grands princes sur le pays des 
YoLigres et sur laPermie. La Laponie nous payait 
aussi tribut. Ses sauvages habitans, venant quel- 
quefois dans les provinces russes qui les avoisi- 
naient , commençaient à emprunter quelques 
coutumes de l'état social , et traitaient avec 
hospitalité les étrangers qui leur apportaient les 
choses nécessaires à la vie domestique. 

En général la description de la Russie par Her- 
berstein , est un ouvrage important pour notre 
histoire du seizième siècle, quoiqu'on y trouve 
quelques erreurs. 



294 HISTOIRE 



GHAPITRE Y. 

Le grand prince et tzar Je a n IP^. 



Inquiétudes des Russes relativement à la minorité de Jean. 

— Composition du conseil souverain. — Glinsky et 
Telennef premiers dignitaires. — Serment prêté à Jean. 

— Emprisonnement du prince Youri Ivanovitcli. — 
Terreur générale. — Trahison des princes Siméon Belz- 
ky et Latzky. — Emprisonnement et mort de Michel 
Glinsky. — Mort du prince Youri. — Fuite, projets et 
emprisonnement du prince André Ivanovitch. — Sup- 
plice des boyards et enfans-boyards. — Mort du prince 
André. — Affaires politiques, — Trêve avec la Suède, 
la Livonie et la Moldavie. — Ambassadeur turc. — As- 
trakhan. — R.elation avec les Nogaïs. — Ambassade à 
Charles-Quint. — Serment des Kazanais. — Réponse 
orgueilleuse de Sigismond. — Invasion des Tauriens. 

— Guerre avec la Lithuanie. — Islam , gouverneur de 
la Tauride. — Invasion des Tauriens. — '■ Les Lithua- 
niens s'emparent de Homel et de Starodoub. — Cons- 
truction d'une forteresse en Lithuanie. — Sédition à 
Kazan. — Guerre contre Kazan. — Victoire sur les 
Litljuaniens. — Forteresses sur la frontière de Li- 
thuanie. — Trêve avec la Lithuanie. — Affaires de 
Crimée. — Mort d'Islam. — Menaces de Sahib-Ghirei. — 
Construction de Kitaï-Gorod et de nouvelles forteresses. 

— Changement de la valeur des monnaies. — Haine 
générale contre Hélène. — Mort de la régente. 

L'affliction générale , excitée par la mort de 
Vassili ;, prenait sa source dans l'amour de la 



DE RUSSIE. 295 

nation; mais aux regrets qui s'attachaient à sa Inquie- 



(les 



perte , se joignait encore un sentiment pénible Russes re 

.. ^ . . 11T)* l;itivemcnt 

que faisait naître la situation de la Russie, et .Muii.ino- 
les esprits alarmes ne songeaient qu avec anxiete jean. 
à l'incertitude du sort de la patrie. En effet, si 
nous en exceptons Olga, dont l'existence pres- 
que fabuleuse se perd dans la nuit des temps , 
la Russie n'avait jamais eu un souverain aussi 
jeune , et n'avait point vu encore le gouvernail 
de l'Etat entre les mains d'une femme jeune, 
étrangère , et même d'origine ennemie , puis- 
qu'elle était Litliuanienne. La majesté du trône 
repousse jusqu'à l'idée de la trahison; mais Ton 
redoutait l'inexpérience d'Hélène , les faiblesses 
attachées à son sexe , et surtout son attachement 
pour les Glinsky , dont le nom seul rappelait des 
perfidies. La flatterie, triste apanage des cours, 
exaltait , il est vrai , les vertus de la grande prin- 
cesse , sa solide piété , sa bonté , son amour pour 
la justice, la noble fermeté de son àmc , une 
grande pénétration d'esprit, et, en général, l'assi- 
milait à l'immortelle épouse d'Igor. Cependant 
les gens sensés savaient distinguer ce langage em- 
prunté, de celui d'une vérité sévère. Pouvaient- 
ils oublier que l'homme , doué d'une force mo- 
rale proportionnée à sa constitution physique , 
trouve lui-même , lorsqu'il est sur If îrnne , la 



2^6 HISTOIRE 

pratique des vertus difficile, et qu'elle devait l'étié 
bien plus encore pourune femme jeune, délicate^ 
sensible , et par conséquent moins en état de 
résister au choc impétueux des passions? A la vé- 
rité Hélène était appuyée des boyards , conseil- 
lers expérimentés du trône ; mais un conseil où 
ne préside pas le souverain , peut être considéré 
comme un corps sans tête : car il faut régler les 
niouvemens de cette assemblée , peser ses diffé- 
rentes opinions , et pour déterminer le bien gé- 
i533. néral , mettre souvent un frein à l'égoïsme par- 
Coui] osi- ticulier de ses membres. Le conseil souverain 

tion (lu _ 

cons'ii était composé des frères de Vassili et de vinet 

Souverain. ... . ^ 

boyards de distinction. On y voyait figurer 
les princes Belzl^y, Schouisky, Obolensky, 
Odoefsky, Gorbaty , Penkof , Koubensky, Bar- 
bacliine, Mikoulensky, Rostofsky, Boutourline j 
Voronzof, Zakharine, Morozof; mais, comme 
plusieurs d'entre eux avaient des gouvernemens 
et se trouvaient fixés en d'autres villes, ils n'as- 
Giinsky sistaient point au conseil. Deux personnages pa- 
ne/, pre- rurent supérieurs aux autres par leur influence 
Jes digni- positive sur l'esprit de la régente : l'un, le vieux 
Michel Glinskj- , oncle d'Hélène , ambitieux et 
entreprenant , avait été désigné par Vassili pour 
être son principal conseiller; l'autre, le grand- 
écuyer, prince Jean Oboleusky-Telemief, était 



DE RUSSIE. 297 

un jeune homme que l'on soupçonnait de tendres i533. 
liaisons avec Hélène. On supposait que ces deux 
seigneurs , d'accord entre eux , pourraient diri- 
ger le conseil appelé à décider les affaires exté- 
rieures au nom de Jean , et celles de l'intérieur 
au nom de la grande princesse sa mère. 

La réunion solennelle du clercfé , des seigneurs Semient 

^ ^ '^ ^ prête à 

et du peuple dans l'église de l'Assomption , fut Jean. 
le premier acte du nouveau gouvernement; là, 
le métropolitain donna sa bénédiction à l'enfant 
souverain destiné à régner sur la Russie, et à ne 
rendre compte de ses actions qu'à Dieu seul. Les 
seigneurs offrirent des présens au Jeune monar- 
que y et fiient partir des officiers sur tous les 
points, jusqu'aux frontières de l'Empire, pour an- 
noncer aux citoyens la mort de Vasslli , et leur 
faire prêter serment de fidélité à son successeur. 

A peine une semaine s'était écoulée depuis Kmpii- 
1 auguste cérémonie ; les esprits flottaient encore dn riince 
entre la crainte et 1 espérance , effet ordinaire novitch. 
des changemens qui s'opèrent dans les gouver- 
nemens , lorsque le sort dont fut atteint Youri 
Yvanovitch , le plus vieux des oncles du grand 
prince , jeta les liahifans de la rapitale dans la 
plus profoude consternation. Ce prince infortuné 
fut victime de la calomnie, ou, peut-être, 
réellement convaincu d'avoir aspiré en secret au 



298 HISTOIRE 

pouvoir souverain, car les annalistes ne s'accor- 
dent point à cet égard. Les uns rapportent que , 
du temps de Vassili , le prince André Schouisky 
avait été mis en prison pour avoir quitté le ser- 
vice du grand prince , et s'être enfui à Dmitrof , 
apanage de Youri , et que la grande princesse 
douairière l'avait rendu à la liberté; mais que 
loin de reconnaître ce procédé généreux , il avait 
joint la trahison à l'ingratitude , en conspirant 
contre elle pour élever Youri sur le trône ; 
qu'il s'était découvert à ce sujet au prince Bo- 
ris Gorbatof , boyard fidèle et dévoué à la ré- 
gente , qui , indigné d'une pareille perfidie , la 
lui avait reprochée dans les termes les plus forts. 
Schouisky, disent ces annalistes , reconnaissant 
son imprudence, et craignant d'être dénoncé, 
eut recours au plus honteux mensonge; il osa 
déclarer à Hélène que Youri avait tâché d'at- 
tirer dans son parti beaucoup d'officiers distin- 
gués ; qu'il s'était même adressé à lui ainsi qu'au 
prince Boris, qui était sur le point de partir 
pour Dmitrof. Celui-ci fournit toutes les preuves 
de cette calomnie , et découvrit les coupables 
manœuvres de Schouisky , dont le but était de 
bouleverser l'Etat. On témoigna de la recon- 
naissance au premier , et Schouisky fut remis en 
prison. Cependant les boyards, guidés sans doute 



DE RUSSIE. 29() 

par une prudence exagérée , repre'sentèrent à 
Hélène, que pour s'assurer , ainsi qu'à son fils, 
un règne paisible, il était indispensable de faire 
également renfermer \ouri, prince ambitieux, 
insinuant , chéri d'un grand nombre de seigneurs, 
et fait pour donner de justes inquiétudes au jeune 
monarque. Hélène, toute entière à sa douleur, 
leur dit : « Vous voyez mes larmes. Faites ce que 
« vous croirez couvenable dT intérêt de l'Etat. )) 
Cependant quelques uns des serviteurs afiîdés de 
Youri, informés des intentions des boyards mos- 
covites, supplièrent leur prince, aussi tranquille 
qu'il était innocent , de quitter la capitale et de 
se rendre à Dmitrof. h Là, disaient-ils, personne 
M n'aurait V audace de vous regarder de travers; 
» mais , en restant ici , vous ne pouvez, éviter 
)) quelque malheur. » Youri leur répondit avec 
fermeté : a Je suis venu à Moscou pour fer- 
)) mer les yeux à mon frère , à mon souverain ; 
M j'ai juré fidélité à mon neveu ; loin de moi 
» L'idée d'un parjure ! Je suis jji'êt à mourir j 
)) s'il le faut , fort de mon innocence. » 

Une tradition contraire , en accusant Youri , 
justifie le conseil des boyards. Elle assure que 
par le moyen de son secrétaire Tichkof, il tâcha 
réellement d'attirer André Schouislvy à son ser- 
vice : (( ha conscience est-elle donc une chimère y 



Ï33. 



000 ~ HISTOIRE 

» dit Scliouisky J votre prince jurait hier fidélité 
» à Jean , et aujourd'hui il veut séduire son 
» serviteur. » Le secrétaire allégua que ce ser- 
ment était forcé et contraire aux lois ; que les 
boyards du conseil , en recevant celui de Youri , 
ne lui en avaient point prêté à lui-même , au mé- 
pris des réglemens relatifs aux sermens mutuels. 
Schouisty donna connaissance de ces tentatives 
au prince Boris Gorbatof : celui-ci en instruisit 
les boyards qui , ayant rapporté le fait à Hélène, 
reçurent d'elle l'ordre d'agir conformément à 
leurs obligations. 

Il nous semble que la première narration est 
plus vraisemblable, car le prince André Schouisky 
resta en prison pendant toute la durée de la ré- 
gence d'Hélène. Mais , quoi qu'il en puisse être , 
le prince Youri , arrêté le 1 1 décembre , ainsi 
que tous ses boyards , fut emprisonné dans le 
même lieu où l'infortuné grand prince Dmitri 
avait terminé son existence : présage funeste qui 
lui annonçait la même destinée î 
Terreur Le nouvcau gouvernement , en commençant 
tiaia e. ^^^^ ^^ pareils auspices , ouvrait le champ à de 
vives inquiétudes au sujet de la rigueur qu'il sem- 
blait vouloir déployer ; et l'intérêt que l'on por- 
tait au malheureux Youri redoublait la crainte 
de la tyrannie. Jean n'ayant que le nom de sou- 



DE RUSSIE. ÔOI 

verain, et la régente , elle-même , n'agissant que ^^^''• 
d'après l'impulsion du conseil , la Russie se voyait 
courbée sous le joug d'une oligarchie menaçante, 
ce qui , de toutes les situations , est sans con- 
tredit la plus dangereuse et la plus insupportable 
pour les nations; car on peut se soustraire plus 
facilement à la poursuite d'un seul , qu'à celle de 
vingt persécuteurs. Un souverain irrascible est, 
pour ainsi dire , semblable à la divinité irritée , 
devant laquelle on ne peut que se résigner; mais 
de nombreux tyrans n'ont pas le même avantage 
aux yeux du peuple qui , ne voyant en eux que 
ses semblables , n'en déteste que plus vivement 
l'abus de la puissance. On disait que les boyards 
avaient résolu la perte d'Youri , afin d'avoir les 
mains libres pour agir au détriment de la patrie, 
et que les autres parens du souverain devaient 
s'attendre à subir le même sort. Comme ces pé- 
nibles idées se présentaient tout naturellement 
à l'esprit, elles firent une profonde impression 
sur André , frère puîné de Youri , ainsi que sur 
ses neveux les princes Belzky , que, dans ses der- 
niers momens , Yassili avait si tendrement re- 
commandés aux boyards. Le prince Siméon Xraliisnn 
Belzky, et Jean Latzky, d'origine prussienne, dis- '^"sh'ra 
tingué par ses talens militaires etson expérience , Laujîv, " 
étaient alors à Serpoukhof, occupés de l'organi- 



i>02 niSTOIRE 

io3a. satioii d'une armée destinée, en cas de guerre^ 
à agir contre la l.ithuanie. Mocontens du gou- 
vernement , et ne conside'rant point la Russie 
comme leur patrie , ils formèrent de secrètes 
intelligences, s'entendirent avec le roi Sigismond^, 
et passèrent en Litliuanie. Cette trahison inat- 
tendue, o]>jet de surprise pour la cour, donna 
lieu à ele nouvelles rigueurs. I.e prince Jean 
Belzliy , principal voïévode et membre élu con- 
seil souverain, était à Rolomna, où il préparait 
le camp que devait occuper l'armée. Il fut arrêté, 
chargé de fers , ainsi que le prince Voiotinskj et 
ses jeunes fils. Traités comme complices de Si- 
méonet ele Latzl-iy , sans en avoir été convaincus , 
ou du moins sans avoir été jugés solennellement, 
ils furent tous emprisonnés. Cependant le plus 
vieux des Belzl^y, le prince Dmitri , ne fut ni in- 
sonuèa^cnt q^î^té, ni soupçonué. On apprit bientôt après que 
Mi'ckei '^^ Michel Glinskj, considéré comme l'âme et le chef 
^^''nsl^j- (1q conseil, n'était plus en état de faire du mal aux 
autres , ni de parer , pour lui-même , aux coups 
du sort. Cet homme, d'un grand caractère, jus- 
tifia , par sa fin malheureuse , la confiance que 
Vassili lui avait témoignée. Il voyait, avec un 
sensible chagrin , le honteux penchant d'Hélène 
pour le prince Jean ObolensKy-Telennef , qui , 
entièrement maître de son cœur , aspirait à gou- 



DE RUSSIE. 5o5 

Yerner et le conseil et l'empire. Michel osa ex- '^^^• 
poser à la régente , avec autant de courage que 
d'éloquence , le déshonneur qui découle du vice, 
toujours hideux, mais plus encore sur le trône, 
où le peuple cherche des vertus capables de jus- 
tifier la souveraine puissance. Ses exhortations 
ne servirent qu'à le faire haïr , et sa perte fut 
résolue. Telennef n'eut qu'à dire un mot pour 
obtenir le consentement d'Hélène ; Glinsky , 
indignement accusé d'avoir eu l'intention de 
s'emparer de l'Empire , supposition plus qu'ab- 
surde , fut privé de la liberté, et bientôt après 
de la vie , dans la prison où déjà il avait été ren- 
fermé. Le boyard Michel Voronzof, ami de 
Vassili, sans doute aussi innocent, aussi vertueux 
que Glinsky , accusé de complicité , partagea sa 
disgrâce. Glinsky était célèbre en Europe par son 
esprit , ses passions ardentes , l'éclat de sa for- 
tune et ses malheurs. 11 fut grand dignitaire de 
deux Etats puissans , qu'il trahit l'un après l'autre. 
Vassili lui avait pardonné , par considération 
pour Hélène; et enfin il se vit immolé par elle, 
dans la même prison où, par un étonnant con- 
traste, il éprouva d'abord le sort digne d'un 
traître , et ensuite celui d'une glorieuse victime 
de ses sentimens vertueux. 11 fut enterré , sans 



5o4 HISTOIRE 

pompe , dans l'ëglise Nikita de la Nëgluia (ci) ; 
mais on l'en exhuma bientôt après , et son corps 
fut transporté au monastère de la Trinité, où on 
lui avait préparé un tombeau digne de l'oncle du 
souverain. Cependant Voronzof, exilé seulement 
de la cour, survécut à Hélène et à Telennef , 
ses persécuteurs. 11 devint , par la suite , gouver- 
neur de Novgorod , et mourut en iSSg, élevé à 
la dignité de boyard du conseil. 

Le prince André , le plus jeune des oncles de 
Jean , d'un caractère faible et dénué de qualités 
brillantes , jouissait encore a la cour, ainsi que 
dans le conseil des boyards , d'une considération 
marquée. Dans les relations de la Russie avec 
les autres puissances, on lui donnait même le 
titre de principal tuteur du grand prince ; mais 
de fait il n'avait aucune influence dans les af- 
faires du gouvernement. Déplorant le sort de son 
frère , il tremblait pour lui même , et son esprit 
flottait dans l'irrésolution. Tantôt il recherchait 
les faveurs de la cour et la blâmait bientôt après 
en termes peu mesurés , guidé toujours par les 
insinuations de ses favoris. Six semaines après la 
mort de Vassili , comme il était encore à Moscou, 
il se prosterna humblement devant Hélène pour 
la supplier de lui accorder une augmentation 
\a) Nom d'une des rues de Moscou. 



DE RUSSIE. 3o5 

d'apanages. Sa demande ne fut point accueillie , '^^^• 
mais on lui donna , en mémoire du prince dé- 
funt, ainsi que cela se pratiquait anciennement, 
beaucoup de vases précieux , des pelisses, des 
chevaux richement équipés. André partit pour 
Staritza en se plaignant de la régente , et les 
flatteurs ne manquèrent pas de profiter de cette 
disposition de son esprit : les uns disaient à ce 
prince que déjà Ton préparait sa prison ,• les 
autres rapportaient à Hélène qu'elle était l'objet 
des calomnies d'André. 11 y eut, à ce sujet, 
plusieurs explications, pour lesquelles le prince 
Jean Schouisky se rendit à Staritza , et André 
vint lui-même à Moscou : on se prodigua des 
assurances réciproques d'amitié , auxquelles de 
part et d'autre on n'ajoutait aucune foi , bien 
que le métropolitain en garantit la sincérité. 
Hélène ayant insisté pour connaître ceux qui 
excitaient entre elle et le frère de feu son époux 
des causes de mésintelligence , André ne nomma 
personne. Il répondit vaguement que sa conduite 
résultait de sa propre conviction, et l'on se sé- 
para avec une apparente amitié , bien éloignée 
d'une réconciliation sincère. 

Ce fut le 26 août i556 que le prince Youri i536. 
mourut en prison ; on assure qu'il termina sa j.rince 
vie dans les horreurs de la faim. A cette affreuse 

Tome VII. 20 



Youri. 



3o6 HISTOIRE 

nouvelle, André fut accable' et frappé de terreur. 
La régente l'ayant fait appeler pour siéger dans 
le conseil où devaient se traiter des affaires rela- 
tives à la politique extérieure , il se déclara ma- 
lade et demanda un médecin. Théophile, dont 
nous avons déjà parlé , ne le trouva que légère- 
ment indisposé. Cependant on annonçait à 
Hélène qu'André n'osant se rendre dans la capi- 
tale , avait l'intention de prendre la fuite. Ce 
malheureux prince écrivait lui-même à la ré- 
gente : (( La maladie , le chagrin m'ont privé 
» des facultés de l'esprit et de la pensée. Que 
» votre gracieuse bienveillance serve à me ra- 
)) nimer ! Eh quoi ! notice souverain pourrait-il 
» ordonner de m' arracher d'ici et de me faire 
» transporter sur un brancard? » Hélène en- 
voya auprès de lui Dossifeï , supérieur de Rrou- 
1537. titzki,à l'effet de calmer son inexprimable frayeur, 
et dans le cas où il aurait de mauvaises inten- 
tions , afin de l'excommunier au nom de l'église. 
Un boyard qu'André avait dépêché à Moscou , 
fut arrêté en route, et les princes Obolensky, 
Nikita Khromy, ainsi que le grand écuyer Te- 
lennef , se rendirent à Volok avec une nom- 
breuse troupe de cavalerie légère , destinée à la 
poursuite du fuyard , si les exhortations de Dos- 
sifeï ne produisaient aucun effet. D'un autre côté 



DE RUSSIE. 507 

on assurait à André que les Obolensl^y venaient .^""^ ' 

T J projots et 

pour s'emparer de sa personne , ce qui le déter- '''"{|p',^"I|^ 
mina à quitter promptement Staritza avec sa ^"îTv^io- 
femme et son jeune, fils. 11 s'arrêta à la distance "^'^^'^• 
de soixante verstes , et après avoir délibéré sur 
sa position , il se détermina à enfreindre ses ser- 
mens, à lever une armée , à s'emparer d'abord de 
Novgorod, et de toute la Russie s'il pouvait y 
parvenir. Il fît circuler un manifeste adressé aux 
enfans-boyards des divers gouvernemens , et 
conçu en ces termes : k Le grand prince est en- 
)) core un enfant , et vous ne servez que les 
» boyards. Rendez -vous auprès de moi, vous 
« serez recompensés . >-) En effet, plusieurs d'entre 
eux se présentèrent à lui avec les meilleures 
dispositions ; d'autres firent parvenir les circu- 
laires séditieuses au conseil d'Etat, qui reconnut 
l'indispensable nécessité d'ordonner de rigou- 
reuses mesures. Le prince INikita Obolenskj se 
porta en toute hâte pour défendre Psovgorod , 
tandis que le prince Telennef, à la tète de la 
cavalerie légère , suivait André à la piste. Celui- 
ci ayant quitté la grande route venait de se jeter 
sur la gauche du côté de Staroï-Roussi. Telennef 
l'ayant atteint à.Tioukhol, fit toutes les disposi- 
tions nécessaires pour commencer le combat. 
André , de son côté , se mit à la tête de ses ca- 



5o8 HISTOIRE 

valiers , et tira l'épée ; mais il parut hésiter et 
entra en pourparlers, exigeant que Telennef af- 
firmât par serment que ni le grand prince ni 
Hélène ne tireraient aucune vengeance de lui. 
Telennef le jura , après quoi ils prirent ensemble 
le chemin de Moscou où, à leur arrivée, la grande 
princesse témoigna son courroux à son favori. 
Elle lui reprocha d'avoir osé de sou chef pro- 
mettre sûreté à un rebelle , sans y être autorisé 
par le grand prince ; ensuite elle ordonna de 
mettre André aux fers et de l'enfermer dans 
une étroite prison. La princesse , sa femme, fut 
Sup- gardée à vue ainsi que son lîls. Ses boyards , ses 
boyards et conscillers et ses serviteurs fidèles furent mis à la 
bovTids. torture , sans égard au rang de prince : les uns 
moururent dans les tourmens , les autres dans 
les cachots. .Quant aux enfans-boyards qui s'é- 
taient attachés au parti d'André, ils furent traités 
comme traîtres, et pendus, au nombre de trente, 
sur la grande route de Novgorod , à une 
certaine distance les uns des autres. André eut 
le même sort que son frère ; il périt de mort vio- 
lente , au bout de six mois , et fut, ainsi que lui, 
inhumé avec pompe dans l'église de St.-Michel 
Mort du Archange. André méritait sans doute une puni- 

prmceAn- " _ ^ ^ ^ 

^'^- tion exemplaire , car il avait réellement orga- 

nisé une révolte ; mais les supplices secrets an- 



DE RUSSIE. 509 

noncent une pusillanimité criminelle , et sont '5^7- 
toujours contraires aux lois : le courroux affecté 
d'Hélène contre Telennef ne peut en aucune ma- 
nière justifier cette perfidie. 

C'est ainsi que dans l'espace de quatre années 
de la régence d'Hélène , les deux oncles pater- 
nels du grand prince , et celui de sa mère , furent 
mis à mort en son nom , et qu'un de ses cou- 
sins, au deuxième degré, fut jeté dans un 
cachot. Beaucoup de boyards d'André, d'une 
naissance illustre , furent dégradés et subirent 
publiquement le dernier supplice ; de ce nombre 
se trouvaient les princes Obolensky, Pronsky , 
Khovansky , Paletzky. Hélène , redoutant les 
suites fatales que pourrait occasioner l'appa- 
rence de la faiblesse pendant la minorité du grand 
prince, crut montrer de la fermeté par de san- 
glantes exécutions. Mais autant cette qualité est 
indispensable à l'intérêt de l'Etat , lorsqu'elle a 
pour principe l'amour sincère du bien public , 
autant la cruauté est pernicieuse , car elle ne sert 
qu'à exciter la haine ; et l'on peut dire avec certi- 
tude , que jamais un gouvernement ne doit comp- 
ter sur des succès , s'il n'est appuyé de l'amour 
de la nation. Par un mélange étonnant de senti- 
mens opposés, Hélène livrée aux charmes d'une 
tendresse illégitime , montrait la férocité d'une 



5io 



HISTOIRE 



Affaires âmc Sanguinaire. Quant aux affaires de la poli- 
politiques. . , . - , 

tique extérieure , la régente et le conseil , tou- 
jours fidèles au système de Vassili , aimaient la 
paix sans redouter la guerre. 

1534 — Après avoir annoncé aux puissances voisines 
l'avènement de Jean au trône de Russie , Hélène 
et les boyards confirmèrent les relations amicales 
qui existaient avec la Suède , la Livonie , la Mol- 
davie, les princes nogaïs et le tzar d'Astrakhan. 
En i535et iSSy, les ambassadeurs de Gustave- 
Vasa arrivèrent à Moscou, charges par leur maître 
de complimens flatteurs ; ils se rendirent ensuite 
Trêve à Novgorod , OU l'oiî coiiclut une trêve de soixante 

a^<-'C la fc> ? ^ . , , .^ 

Suède et la aiis , par laquelle Gustave s'engageait à n'aider 

Livoaie. ... . . . ° . 

en nen ni la Lithuanie , ni la Livonie , en cas de 
guerre avec la Russie. On arrêta : 1°. d'envoyer 
des ambassadeurs sur les bords de la rivière Oksa, 
afin de rétablir les anciennes frontières fixées 
entre la Suède et la Russie sous le règne du roi 
Magnus. 

2,°. La liberté de commerce entre les sujets des 
deux puissances , sous la protection des lois. 

5°. De livrer les déserteurs de part et d'autre. 
Les plénipotentiaires de Gustave étaient Knout 
Andresson et Biorn Rlasson, et ceux de la Russie, 
le prince Boris Gorbaty et Michel Voronzof , 
boyards du conseil et gouverneurs de Novgo-= 



DE RU s SI n. OIT 

rod, qui , en 1 555 , ratifièrent également la paix i534 — 

. . . "^ . / i538. 

avec la Livonie pour dix-sept ans. A cette époque 
le vieux Plettemberg , le plus distingué de tous 
les grands-maîtres de l'Ordre , n'existait plus. 
Son successeur, Herman de Briouguenai, ar- 
chevêque de Riga , supplia instamment le grand 
prince , au nom de tous les chevaliers , des sei- 
gneurs allemands et des sénateurs ou conseillers 
de la Livonie , de leur accorder amitié et pro- 
tection. Il fut convenu que la Narova serait tou- 
jours considérée comme frontière entre la Li- 
vonie et la Russie ; que le commerce mutuel ne 
serait ni entravé , ni exposé à aucune violence ; 
que , même en cas de guerre entre les parties 
contractantes, les marchands ne seraient point 
inquiétés, et que l'on respecterait leurs propriétés ; 
que les sujets russes ne seraient pas mis à mort 
en Livonie , ni ceux de Livonie en Russie , sans 
en avertir préalablement leurs gouvernemens 
respectifs ; que les Allemands protégeraient les 
églises et les habitations des Russes qui se trouve- 
raient dans leurs villes, etc. Le traité se termi- 
nait ainsi : « Que la malédiction de Dieu , la 
» peste y la famine y le feu et le glaive tombent 
» sur celui qui enfreindra son serment. >> 

Pierre , voïévode de Moldavie , rechercha Moldavie. 
avec la même ardeur la protection du grand 



5l2 HISTOIRE 

prince. Quoiqu'il payât déjà un le'ger tribut aux 
Turcs, il se considérait encore comme hospodar 
indépendant : rien n'entravait sou système po- 
litique; il faisait la paix et la guerre suivant sa 
convenance y et gouvernait le pays en souverain 
absolu. Comme la Russie , qui professait la même 
religion , pouvait , par son influence ^ servir uti- 
lement la Moldavie , tant h Constantinople qu'en 
Tauride, de son coté, cette puissance pouvait nous 
aider à contenir la Lithuanie. Sounjar, boyard 
moldave, se rendit à Moscou en i555, et de 
notre côté , l'ambassadeur Zobolotzki fut envoyé 
auprès de Pierre pour lui donner l'assurance que 
le grand prince ne l'abandonnerait en aucune 
occasion. Il est certain que la Russie possédait 
en lui un allié sincère, toujours prêt à agir contre 
Sigismond , et à porter la dévastation sur le ter- 
ritoire de la Pologne ; mais elle ne fut point elle- 
même en état de soustraire cet hospodar aux 
atteintes du terrible Soliman, qui (en iSSy) porta 
le fer et le feu dans la Moldavie, la dévasta entière- 
ment, exigea enfin un tribut fixe et considérable , 
ainsi que l'entier asservissement de ce peuple. Les 
Moldaves n'opposèrent point au sultan une inu- 
tile résistance; mais à force de prières ils ob- 
tinrent au moins de lui la permission de choisir 
eux-mêmes leur souverain , prérogative dont ils 



DE RUSSIE. Ùl5 

jouirent environ pendant un siècle. Le trésor de ''"îi^^ 
riiospodar, quantité d'or, des diadèmes, de riches 
images et croix , tombèrent entre les mains des 
Turcs. La ruine de celte puissance, alliée des Rus- 
ses par la croyance et d'intimes relations , causa à 
Moscou de stériles regrets; mais on ne songea pas à 
trouver les moyens propres à soulager son sort. 
La régente et les boyards n'avaient pas jugé con- 
venable de renouveler nos relations avec Cons- 
tantinople. Cependant , en i558, Soliman en- " sadùiu 
voya à Moscou le grec Andreïan pour y faire 
divers achats. Il l'avait chargé aussi pour notre 
jeune souverain d'une lettre dans laquelle il se 
plaignait de cette froideur, en rappelant avec 
intérêt l'amitié qui avait subsisté entre lui et 
Vassili. 

Le conseil de régence ayant fait partir pour "^^i!"*' 
Astrakhan un envoyé , porteur d'une proposition 
d'alliance, le tzar Abdyl-Rakhman , qui avait 
tout à redouter du khan de Crimée et des JNo- 
gaïs, l'accueillit avec reconnaissance ; mais quel- 
ques mois après il fut détrôné par les Nogaïs, qui, 
s'étant rendus maîtres d'Astrakhan , l'en chas- 
sèrent, pour donner la couronne à un certain 
Dervéchel. Cependant Chidiak, Mamaï , Ro- 
toun et plusieurs autres princes des nombreuses ^Ǥais 
bandes de nomades des stepps qui faisaient un 



an. 



Relations 
avec les 



3l4 HISTOIRE 

commerce avec la Russie , désiraient conserver 
la paix ; mais ils se plaignaient des Cosaques de 
Metcherslvy, qui troublaient leur tranquillité , 
leur enlevaient des chevaux par milliers , et em- 
menaient leurs sujets en captivité. Ils en deman- 
daient satisfaction , outre des présens , comme 
pelisses de zibeline, draps, armures, etc., et 
voulaient être traités avec considération et 
honneur. Ils exigeaient , par exemple , que le 
grand prince leur donnât , dans ses lettres , 
les titres de frères et de souverains comme à 
des khans qui ne* le cédaient en rien à celui de 
Crimée , et qu'il envoyât pour traiter avec eux , 
non pas de simples officiers , mais des boyards : 
ils menaçaient, en cas de refus, d'en tirer ven- 
geance , rappelant que leurs pères avaient vu 
Moscou , et que les enfans pourraient aussi en 
considérer les murailles ; enfin , ils se vantaient 
d'avoir trois cent mille guerriers , dont les che- 
vaux légers égalaient les oiseaux en vitesse. Les 
boyards leur promirent satisfaction , et convin- 
rent avec eux de maintenir la liberté du com- 
merce. La Russie se procurait , par ce moyen, de 
grandes richesses en chevaux et en bétail. Pour ^ 
en donner une idée, il nous suffira de dire, qu'en 
i534 > ^^s ambassadeurs nogais étaient accompa- 
gnés de cinq mille marchands qui conduisaient en- 



DE KCSSIE. 3l5 

semble cinquante mille chevaux, sans compter 
les autres espèces de bétail. Ces princes s'enga- 
gèrent eu outre à rendre compte aux Russes de 
tous les mouvemens de la horde de Crimée, 
et d'empêcher ces brigands d'approcher de nos 
frontières. Chidiak , qui se considérait comme 
chef de tous les Nogaïs, écrivait à Jean de lui ac- 
corder^ ainsi qu'à un khan _, un présejit annuel de 
souvenance. Les boyards lui répondirent que le 
grand prince récompensait les khans suivant les 
services qu'ils lui rendaient , mais que personne 
ne recevait de lui de présent annuel. Mamaï , 
qui prenait le titre de kalga de Chidiak , se dis- 
tinguait par l'éloquence de ses lettres, et même 
par une espèce de philosophie. Pour exprimer 
à Jean ses regrets concernant la mort de son 
père, il lui disait : « Cher frère , ni toi ni moi 
» n'avons engendré la mort; elle nous est 
« venue par Adam et Eve. Les pères meurent 
« et le» enfans en héritent. Je mêle mes larmes 
» aux tiennes ; mais il faut se soumettre à l'i- 
» nexorable nécessité. » Les lettres de ces No- 
gaïs , quoiqu'on style ampoulé et chargé de mé- 
taphores en usage chez les Orientaux , prouvent 
cependant une certaine culture d'esprit remar- 
quable chez un peuple nomade. 

La régente , ainsi que les boyards , ayant ré- 



5l6 HISTOIRE 

, /mbas- solu de renouvcler nos relations amicales avec 

s;u]e à 

ciiarie.v. l'empereuF , envoyèrent à cet effet deux ambas- 
sadeurs , Youri Skobeltzin et Dmitri Vassilief, 
auprès de Charles-Quint et de son frère Ferdi- 
dand, roi de Hongrie et de Bohême. Les parti- 
cularités de cette mission nous sont inconnues. 
Les points principaux qui fixaient principale- 
ment l'attention de notre politique, étaient la 
Tauride , la Lithuanie et Kazan. Le grand prince 
proposa une alliance au khan Sahib-Ghireï, la paix 
à Sigismond, et sa protection a Enalei. Par un 
Serment nouvcau traité , garanti par serment, le tzar et le 

des Kaza- " 'Dr ' 

nais. peuple de Kazan se reconnurent sous la dépen- 
dance immédiate de la Russie. Le roi Sigismond 
répondit avec fierté : a Je puis consentir d la 
fiiTc'^lîesl- ^^ paix y si, par considération pour ma vieillesse, 
gismond. ^^ ^^ jeujie grand prince consent à envoyer ses 
)) ambassadeurs aupj^ès de moi , ou bien sur la 
» frontière. » Le roi , espérant pouvoir profiter 
de la minorité de Jean , exigea la restitution de 
toutes les villes qui lui avaient été enlevées par 
Vassili ; et , comme il prévoyait un refus , il sut 
décider le khan de Crimée à s'allier avec lui 
contre la Russie. Le courrier envoyé à Sahib- 
Ghireï n'était pas encore de retour , lorsqu'on 
ckï'ïla" appi'it ^ Moscou que les Tatars d'Azof et de Cri- 
liens. j^-j^g étaient entrés dans le gouvernement de 



DE RUSSIE. 517 

Rezan: mais les voicvoJes princes Pounlvor et >534 — 

•^ i538. 

Gatef , qui se trouvaient postés sur les bords de 
la Prona, les défirent complètement. Ce pre- 
mier succès militaire , sous le règne de Jean , 
valut aux généraux qui l'avaient obtenu, des té- 
moignages solennels de la bienveillance du grand 
prince . 

La régente et les boyards , persuadés que la '^^^" 

1 T. 1 '••'•11 n Guerre 

guerre avec la Pologne était inévitable, tirent avec la Li- 

f , ./. T 1 ' 1 . . , ^. diuanie- 

leurs préparatifs ; mais maigre leur activité , c»i- 
gismond les prévint. Les princes Belzky et Latzky, 
qui nous avaient trahis , avaient reçu du roi le 
plus gracieux accueil , et il leur avait assigné des 
domaines considérables. Ce prince ayant appris 
par eux la conduite d'Hélène , la tyrannie qu'exer- 
çaient les boyards et le mécontentement général 
de la nation , conçut le projet de reprendre tout 
ce que Jean et Vassili avaient enlevé à la Lithua- 
nie. André Némirof , voïévode de Rief , se porta 
avec une nombreuse armée sur les frontières de 
Seversk , forma le siège de Starodoub et en brûla 
les faubourgs ; mais les Russes , qui composaient 
la garnison sous les ordres du brave André Levin, 
ayant fait une vigoureuse sortie , répandirent 
une telle épouvante parmi les Lithuaniens, qu'ils 
se retirèrent dans le plus grand désordre . Alexan- 
dre Raschin, gouverneur de Starodoub, en- 



5lS HISTOIRE 

voya à Moscou quarante canonniers avec tout 
leur équipage , ainsi qu'un officier de marque 
nommé Soukhodolsky , fait prisonnier dans leur 
retraite. Les Lithuaniens, pour se dédommai^er 
du peu de succès de cette expédition, incendièrent 
Radogotch , place peu fortifiée , où le brave 
Mathieu Likof , voïévode moscovite , périt dans 
les flammes. Ils firent prisonniers un assez grand 
nombre d'habitans, et s'étant portés sur Tcher- 
nigof, ils tirèrent pendant plusieurs heures contre 
la ville , avec des pièces de gros calibre. Le vigi- 
lant voïévode , prince Féodor Mezetzky , alors 
dans cette ville , sut , par le feu bien dirigé de 
son artillerie , empêcher les ennemis de s'appro- 
cher de la place . La canonnade ayant cessé avec 
le jour, il profita de l'obscurité pour pénétrer 
avec ses troupes dans le camp lithuanien, où 
cette attaque inattendue jeta la plus grande con- 
fusion. Les ennemis, accablés de fatigue et de 
sommeil, n'opposèrent presque aucune résistance; 
ne pouvant se reconnaître pendant la nuit , ils 
s'entretuaientles uns les autres en fuyant de tous 
côtés ; leur artillerie ainsi que les équipages 
restèrent entre nos mains , et lorsque le jour parut, 
on ne découvrit plus un seul ennemi aux environs 
de la ville. Le voïévode de Sigismond , désespéré 
et honteux de sa défaite , se retira à Kief. C'est 



DE RUSSIE. 3l9 

ainsi que les espe'rances de Sigismond furent dé- '^^4- 
eues ; car, d'après les rapports des traîtres Belzlij 
et Latzky, il comptait s'emparer de toute l'Ukraine 
sans trouver aucune opposition. Ce fut dans le ' ^^^bre' 
même temps que le prince Alexandre Vichne- 
vetzky, autre voïëvode lithuanien, se présenta 
sous les murs de Smolensk ; mais le prince Nikita 
Oholensky, gouverneur de cette ville, ne lui 
donna pas le temps d'en brûler les faubourgs ; il 
le battit et le poursuivit à plusieurs verstes de 
distance. 

Cependant les détails de ces hostilite's étant 
parvenus à Moscou , le conseil des boyards , 
rassemblé en présence du jeune prince et d'Hé- 
lène , pria le métropolitain de bénir les armes 
des Russes dans cette guerre contre la Lithuanie. 
Alors le métropolitain s'adressant à l'enfant sou- 
verain , lui dit : (( Prince , le moment est venu de 
prendre les armes pour ta défense ainsi que pour 
la nôtre y agis, et nous seconderons tes efforts 
par nos prières. Périsse V agresseur! et que le 
Tout-Puissant fasse triompher le bon droit! » 
L'automne était déjà fort avancé lorsque l'armée 
russe sortit de Moscou ; elle était commandée par 
deux généraux en chef, les princes Michel Gor- 
baty et Nikita Obolensliy-Telennef , favori d'Hé- 
lène , qui voulant s'illustrer dans la carrière des 



520 HISTOIRE 

armes , était à la tète de l'avant-garde. Tous les 
villages lithuaniens , du côté de la frontière de 
Smolensk, furent réduits en cendres ainsi que les 
faubourgs de Doubrovna , d'Orsc ha , de Droutzk, 
de Borissof. Comme l'ennemi ne s'était point 
présenté et que l'on ne formait pas le siège des 
villes, les voïévodes russes s'avancèrent, en rava- 
geant le pays, jusqu'à Molodetschna , où ils opé- 
rèrent leur jonction avec le gouverneur et prince 
Boris Gorbaty , qui , à la tète des ÎNovgorodiens 
et des Pstoviens , avait dévasté tous les environs 
de Polotzk, Vitebsk et Breslavle. Cependant, 
malgré l'épaisseur des neiges et le froid rigoureux 
de la saison, les Russes se portèrent contre Vilna, 
où le roi se trouvait en personne. La proximité 
de notre armée lui causait de vives inquiétudes; 
il distribuait de tous cotés des ordres sans oser 
rien entreprendre contre les Russes, au nombre 
de cent cinquante mille. Plusieurs détachemens 
de nos troupes légères s'approchèrent jusqu'à 
quinze verstes de Vilna, en pillant et brûlant le 
pays. Mais enfin nos voïévodes, satisfaits de la 
terreur qu'ils avaient inspirée à Sigismond , ayant 
d'ailleurs tout détruit jusqu'aux frontières de la 
Livonie sans avoir livré bataille , reprirent , dans 
le mois de mars, le chemin de la Russie par le 
gouvernement de Pskof , chargés de butin etem- 



DE RUSSIE. 32 1 

menant avec eux un grand nombre de prison- 1534, 
niers. D'un autre coté les voïëvodes Féodor Te- 
lennef et Trostensl^y se portèrent de Starodoub 
du côté de Mozir, Tourof, Mohilef avec autant 
de succès ; ils brûlèrent les villages et mirent à 
mort ou firent captifs les habitans de ces malheu- 
reuses provinces, sans avoir eu un seul combat à 
soutenir. Bien que Sigismondfùt déjà avancé en 
âge , ce n'était cependant pas le défaut d'énergie 
de sa part qui nous permettait d'entreprendre 
ces excursions militaires si destructives ; cette 
facilité résultait de la faiblesse même de la Li- 
thuanie. Comme elle n'avait point d'armée orga- 
nisée et permanente , il s'agissait d'abord d'en 
créer une, ce qui devait entraîner des longueurs ; 
d'ailleurs le gouvernement lithuanien ne pouvait 
mettre en usage les mêmes moyens que ceux d'une 
autocratie ferme et vigoureuse ; car la Pologne 
était encore un royaume particulier dont chaque 
seigneur était lui-même souverain dans ses do- 
maines, et ce n'était qu'avec répugnance qu'elle 
s'armait pour la défense de la Lithuanie. Les an- 
nalistes disent à la gloire des Russes , que , dans 
Je cours des dévastations exercées par eux, ils res- 
pectèrent toujours les églises orthodoxes , et qu'ils 
renvoyèrent même généreusement un grandnom- 
bre de prisonniers de même croyance que la leur^ 
Tome VIÏ. 3ï 



522 HISTOIRE 

Le traité d'alliance que la Lithuanie avait 
conclu avec le khan de Crimée , eut des suites 
, funestes pour ce dernier; car Islam, se rap- 

pelant l'ancienne amitié qui avait existé entre la 
Tauride et la Réussie, leva en notre faveur l'é- 
tendard de la révolte, après s'être assuré l'appui 
«ouverîiT "^^^ principaux seigneurs. Il se mit à la tête du 
Je J^auf'- gouvernement, et Sahib détrôné se retira à Rir- 
kor, nourrissant l'espoir de réduire bientôt le 
séditieux Islam par le moyen du sultan. Cette 
circoiîstance devait nous paraître avantageuse ; 
car Islam, qui redoutait les Turcs, fit proposer 
une étroite alliance au grand prince , et lui an- 
nonça que déjà vingt mille Tauriens agissaient 
contre la Lithuanie. Les boyards moscovites vou- 
lant mettre à profit les dispositions favorables du 
nouveau khan lui envoyèrent le prince Alexan- 
dre Striga en qualité d'ambassadeur ,• mais il ne 
remplit point sa mission, et s'arrêta de sonpro- 
> pre mouvement à Novgorod, d'où il écrivit au 
grand prince que le khan nous trompait; qu'il 
n'était réellement que kalga de la horde quoiqu'il 
eût prit le titre de khan , et qu'il avait juré de- 
puis peu à Sigismond, au nom de Sahib Ghireï, 
de traiter la Russie en pays ennemi. Ces rap- 
ports étaient de toute fausseté. Striga fut menacé 
de la colère du grand prince , et l'on fit partir 



DE IIDSSIE. 5^5 

à sa place le prince Mezetzky , à l'effet de con- 
clure au plus vite cette alliance importante. 
Islam ne tarda pas à faire parvenir à Moscou 
l'acte du traité conclu ; mais les boj ards né 
voulurent point le ratifier en raison de la clause 
suivante , qui s'y trouvait incluse : « Celui qui 
maintenant serait F ennemi du grand prince , 
deviendra son ami , s^ il est le mien. » Cependant 
Islam consentit à rayer du traité cette condition 
humiliante : il jura amitié d son Jeune frère Jean, 
et fît valoir le désintéressement généreux qui 
l'avait porté a rejeter avec mépris les riches 
présens que Sigismond lui avait offerts, savoir : 
dix mille pièces d'or et vingt mille pièces de 
drap. Cependant il exigeait qu'en reconnaissance 
de ce procédé , on lui fournît des canons , et 
qu'on y ajoutât cinquante mille dengas. Il se 
plaignait aussi de ce que le grand prince n'avait 
point rempli le testament de son père, qui, disait- 
il, lui avait légué la moitié de son trésor. Du reste, 
le khan nous garantissait 1 intégrité et la sûreté 
de nos frontières; il informait en même temps 
notre souverain que le prince Boulgak , l'un des 
généraux de Sahib-Ghireï , était soiti de Prékop 
à la tête d'une troupe de brigands, mais que sans 
doute il n'oserait pas inquiéter la Russie. En effet, 
Boulgak, réuni à l'hetmann Dachkovitch^ avait. 



324 HISTOIRE 

par une subite irruption dans le territoire de Se- 
versk, causé beaucoup de dommage aux habitans. 
Les boyards n'adressèrent, à cet égard, que des 
reproches très-moderes à Islam; ils ne lui firent 
aucune menace , lui témoignant au contraire 
qu'ils avaient confiance entière dans la sincérité 
de son amitié pour la Russie. 

Les gens de Belzky et de Latzky ne voulant 
plus servir ces traîtres , s'étaient enfuis de Vilna , 
emportant les trésors de leurs maîtres. Revenus 
à Moscou , ils racontèrent aux boyards que 
Siffismond faisait marcher une armée consi- 
dérable contre Smolensk. 11 était important de 
prévenir le danger , et, comme l'armée était eu 
état d'agir , le principal voiévode , prince Vas- 
sili Schouisty , ainsi que Telennef , favori 
d'Hélène, qui commandait toujours l'avant-garde, 
marchèrent en toute hâte à la rencontre de l'en- 
nemi . Ne l'ayant point aperçu , ils brûlèrent les 
faubourgs de Mstislavle , s'emparèrent du fort, 
envoyèrent les prisonniers à Moscou , et mar- 
chèrent en avant sans rencontrer d'obstacles. Les 
Novgorodiens et les Pskoviens avaient l'ordre de 
pénétrer d'un autre côté en Lithuanic , d'élever 
un fort sur les bords du lac Sébéja, et de faire 
ensuite leur jonction avec Schouisky ; mais les 
princes Boris , Gorbaty et Michel Voronzof qui 



DE RUSSIE. 026 

les commandaient, n'exécutèrent qu'une partie i535. 
de ce qui leur avait été prescrit ; ils se conten- 
tèrent d'envojer au lieu fixé un détachement 
d'enfans-boyards sous les ordres du voïévode 
Bouterlin , et restèrent eux-mêmes à Opotchl^a, 
refusant de se réunir à Schouisky . Bouterlin éleva p'^'ist»"c- 

'' tion d une 

sur le Sébéia , une forteresse qui reçut le nom forteresse 
d'ïvangorod ; il fit sur le territoire lithuanien "i^- 

1 T • • ' • X n ' .• 1 29 juin. 

toutes les dispositions nécessaires a 1 exécution de 
cette entreprise , aussi tranquillement que s'il eût 
été sur le nôtre ; il dirigea lui-même les travaux 
pendant plusieurs mois , et lorsque cette forte- 
resse fut achevée , il la fit approvisionner de vi- 
vres et de munitions de guerre ; et pendant cet 
intervalle , il ne fut pas troublé un instant par 
l'ennemi qui ne donnait aucun signe de vie. 

Cependant Sigismond ne restait pas dans l'inac- 
tion , et quoiqu'il n'eût opposé aucune résistance 
aux Russes dans le cours de leurs dévastations 
sur la partie orientale de la Lithuanie , il faisait 
partir quarante mille hommes contre nos pro- 
vinces méridionales ; et tandis que Schouisky 
ruinait les environs de Kritschef, Radomle et 
Mohilef, les vo'iévodes lithuaniens Youri Radzivil , 
André Némirof, Yan, Hetmann de Torn , le 
prince Elie Ostrojsky et le traître Belzky s'avan- 
çaientcontre Starodoub. Les boyards moscovite»;, 



sion 
Tauiiens. 



3:20 HISTOIRE 

informes de leur marche, envoyèrent en toute 
diligence de nouvelles troupes pour défendre ces 
ao août, contrées ; mais ils apprirent presque en même 
^"Ij^;^" temps que quinze mille Tauriens se précipitaient 
sur les bords de l'Oka , que les villages de Rézan 
étaient la proie des flammes, et qu'un grand 
nombre d'habitans avaient été victimes de ces 
barbares; en un mot, Islam nous avait trompés. 
Séduit par l'or de Sigismond, il avait dirigé cette 
invasion pour servir le roi , quoiqu'il se nommât 
toujours allié de la Russie, en assurant que ce n'é- 
tait pas lui, mais Sahib qui nous faisait la guerre. 
Son ambassadeur fut arrêté à Moscou; l'on fit re- 
brousser chemin à l'armée qui marchait du côté 
de Starodoub , et l'on rassembla quelques mille 
hommes à Kolomna. Enfin le prince Dmitri 
Belzky etceluideMstislavle repoussèrent ces bri- 
gands des bords de l'Oka, ets'étantmisà leur pour- 
suite ils les chassèrent jusque dans leurs stepps. 

Les Lithuaniens profitant de cette coopération 
des Tatars de la Tauride , et de la situation de 
la petite Russie qui se trouvait sans défense , 
formèrent d'abord le siège de Gomel , dont le 
prince Obolensky-Tchepin était gouverneur. 
Ce chef sans courage se retira , avec ses oens et 
son artillerie , jusqu'à Moscou, où il fut jeté dans 
un cachot. La place fut obligée de se rendre sans 



DE RUSSIE. 527 

coup ferir. Les Lithuaniens espéraient s'emparer '^^^ 
avec la même facilite de Starodoub ; mais elle ,i,naVicns 
avait pour chef le digne prince Fe'odor Teleanef, iié"Goaiei 
dontrintrépidité opposa aux ennemis la plus vi- *^' rodoûb' 
goureuse résistance. Malgré leurs pertes journa- 
lières , les voiévodes de Sigismond résolurent 
de continuer le siège ; enfin ils firent jouer des 29 août. 
mines pratiquées secrètement , dont la terrible 
explosion fit écrouler les murailles et ébranla 
toute la ville, qui fut bientôt en feu ; alors l'en- 
nemi , profitant d'une épaisse fumée , pénétra 
dans les rues. Le prince Telennef , à la tète de 
ses cavaliers , fit des prodiges de valeur : deux 
fois les Lithuaniens furent repoussés jusqu'à leur 
camp , laissant une partie de leurs soldats foulés 
aux pieds des chevaux ; mais enfin , accablé par 
le nombre , épuisé de fatigue et hors d'état de 
se faire jour à travers les colonnes de l'cnneini, 
ïelennef fut fait prisonnier ainsi que le prince 
Stitzky. Pierre Romodano(sl>y, oillcier de marque, 
fut tué dans cette affaire; Nikita Koalilchef mou- 
rut de SCS blessures deux jours après, et treize 
mille habitans des deux sexes périrent ou dans 
les flammes ou par le fer de l'ennemi ; un petit 
nombre seulement parvint à s'échapper, et ré- 
pandit la terreur surtout le territoire de Seversk , 
en y apportant la nouvelle de ce désastre. La ville 



528 lilSTOlRÊ 

de Potchepa , mal fortifiée , ne pouvant soutenir 
une attaque , son commandant Fëodor Soukin , 
guerrier distingué par sa vigilance, y fît mettre 
le feu , après avoir ordonné aux habitans de s'é- 
loigner avec leurs effets précieux, ou d'enfouir 
hi?^'^°' ce qu'ils ne pourraient transporter. De cette 
manière, les Lithuaniens n'y trouvèrent que des 
monceaux de cendres, et s'en retournèrent dans 
leurs fovers après cette dernière expédition. 
Quant à Schouisky , il livra aux flammes tous 
les lieux aux environs de Kniajitcha , Sklof , 
Orscha , Doubrovna , et se retira à Smolensk. 
Sédition Le nombre de nos ennemis s'accrut encore 
par la sédition de Razan. Les seigneurs de ce 
pays , de tout temps irrités de la dépendance 
que leur imposaient les Russes, excités à la révolte 
par Sabib-Ghireï , persuadés d'ailleurs que la 
minorité du grand prince enlevait à la Russie 
une grande partie de sa puissance , se réunirent 
à la tzarine Gorchadna et au prince Boulât contre 
Enalei , et l'ayant détrôné , ils le mirent à mort 
hors de la ville, sur les bords de la Razanka. Ils 
rappelèrent alors Safa-Ghireï, qui se trouvait en 
Tauride , afin qu'il rétablit la liberté , l'indépen- 
dance de la nation , et lui donnèrent pour femme 
la veuve d'Elanei^ fille de Youssouf , prince no- 
gaï. Les boyards, intéressés à connaître avec 



DÉ RUSSIE. 629 

exactitude les circonstances de ce changement , 1535. 
envoyèrent , à Razan , un courrier chargé d'une 
lettre adressée au tzar et aux houlans. Mais , 
avant son retour, les Tatars de Gorodetz appor- 
tèrent à Moscou la nouvelle que plusieurs des 
principaux seigneurs de Razan , mécontens de 
la tzarine et du prince Boulât , étaient venus les 
trouver sur les bords du Volga ; qu'ils étaient 
déjà au nombre de cinq cents, et voulaient rester 
fidèles à la Russie, certains de chasser Safa-Ghireï 
si le grand prince rendait la liberté à Schig-Alei 
et le replaçait sur le trône de Razan. Les boyards, 
entraînés par la situation des choses , conseillè- 
rent à Hélène de ne pas perdre un instant pour 
rappeler Schig-Alei , qui était toujours en prison Sciii^- 

r Tj I , „ , , . . Alei rentre 

a rielozersk. lin conséquence, on lui communi- en favem. 
qua les gracieuses intentions du grand prince , 
et il fut invité à se rendre à la cour de Moscou. 
Nous allons donner au lecteur les détails remar- 
quables de cette réception. 

Le grand prince , alors âgé de six ans , était 
placé sur le trône. Alei, dans les transports de 
joie que lui inspirait le changement inespéré de 
sa fortune , s'inclina profondément, et s'étant 
ensuite agenouillé , il proféra , dans cette posi- 
tion , un discours souvent interrompu par ses 
larmes, où il retraçait avec chaleur les bienfaits 



55a HISTOIRE 

i536. qu'il avait reçus du père de Jean ; il s'accusait 
lui-même d'orgueil , de perfidie , et en général 
de coupables intentions, prodiguant des louanges 
9 janvier, à la magnanimité de Jean. U était paré d'une 
riche pelisse. Après avoir satisfait à ses devoirs 
envers le grand prince , il témoigna le désir 
d'être présenté à Hélène ; ce qui eut lieu au pa- 
lais de Saint-Lazare. Il fut reçu à la descente de 
son traîneau , par Vassili Schouiskj et le grand- 
écuyer Telennef. Le grand prince se trouvait 
avec sa mère , entourée des dames les plus dis- 
tinguées ; plus loin étaient les boyards. Jean lui- 
même s'avança jusqu'au vestibule , où il accueillit 
le tzar et le présenta à la régente. Alei se pros- 
terna devant elle , la tête sur le parquet, et mau- 
dit son ingratitude; il se déclarait son indigne 
vassal , enviant le sort de son frère Enalei , mort 
pour le grand prince , et désirant qu'une sem- 
blable destinée vînt effacer les traces de son 
crime. Karpof , grand officier, lui répondit , au 
nom d'Hélène , d'une manière à la fois imposante 
et gracieuse : (( Tzar Schig-Alei ^ lui dit-il, 
« J^assili Ivanovitch t'avait mis au han de VEm- 
» pire y Jean et Hélène veulent bien t' absoudre 
» aujourd'hui et te pardonner ta faute. Rends - 
» toi digne de celte haute faveur. Nous te pro- 
» mettons d'oublier le passé ^ mais songe à ton 



DE RUSSl E. 55l 

)) nouveau serment de fidélité h^ Alei , comblé 153c. 
de présens , fui congédié avec lionneur , et de 
son côté, son épouse, Fatmé-Saltan, fut reçue par 
les dames de la cour , qui l'aidèrent à descendre 
de traîneau. Hélène alla au devant d'elle jusqu'au 
vestibule. Fatmé dina au palais avec la régente, 
et Jean la complimenta en langue tatare. 11 était 
placé, avec les boyards, à une table particulière ; 
la tzarine et la régente en occupaient une autre 
avec les femmes des boyards. Les principaux 
officiers de la cour faisaient le service en grande 
cérémonie , et le prince Repiiin remplissait 
auprès de Fatmé les fonctions d'échanson. A 
la fin du repas, Hélène présenta une coupe 
à la tzarine; et jamais, selon les annalistes, 
il n'y eut à la cour de Moscou de festin aussi 
somptueux ; car la régente , qui aimait la ma- 
gnificence , ne laissait passer aucune occasion de 
laisser apercevoir que le souverain pouvoir ré- 
sidait entre ses mains. 

La conspiration des seigneurs de Kazan contre Gi.circ 
Safa-Glilreï n'ayant pas eu de succès, et ce 
tzar ayant répondu avec insolence aux lettres 
qui lui avaient été adressées au nom de Jean , 
il fallut recourir aux armes. Les princes Gouii- 
dourof et Zamouizl^y , généraux moscovites , 
reçurent l'ordre de se porter de Metchéra sur 



z.iri. 



332 HISTOIRE 

le territoire de Kazan ; mais à la vue des Tatars 
arrives près du Volga , ils se retirèrent , et 
ne firent même au grand prince aucun rapport 
relatif à l'ennemi , qui , étant entré tout à 
coup dans la province de Nijni-Novgorod , y 
exerça, en liberté , toutes sortes de brigandages. 
Les courageux habitans de Balakhna voulurent 
tenir la campagne ; mais peu exercés à la guerre, 
après d'inutiles efforts , ils furent battus par les 
Tatars, que les voiévodes de Nijni-Novgorod 
rencontrèrent bientôt après aux environs de 
Liskof. Cependant ni les uns ni les autres ne vou- 
lant en venir aux mains , les Kazanais et les 
Russes profitèrent de la nuit pour se sauver de dif- 
férens côtés. Une semblable pusillanimité de la 
part des chefs moscovites , exigeait des exemples 
sévères : les princes Goundourof et Zamouizky 
furent mis en prison , et remplacés par Sabourof 
et Karpof , qui parvinrent enfin , près de Ro- 
riakof, à battre une troupe nombreuse de Kaza- 
nais et de Tchérémisses. Les prisonniers en- 
voyés à Moscou , y furent condamnés comme 
traîtres , comme rebelles, et mis à mort jusqu'au 
dernier. 
Victoire La guerre contre la Lithuanie continuait avec 

remportée o 

sur les Li- succès pour Ics armes russes. Une victoire si- 

ilniaiiiens. *■ 

gualée assura l'existence de la nouvelle place 



DE RUSSIE. 555 

construite sur le Sebéja. Sigismond ne pouvait j^jg 
voir d'un œil inditrerent cette forteresse ennemie 
qui semblait le braver jusque dans ses propres 
Etats; il ordonna en conséquence àNémirof, gou- 
verneur de Kief, de s'en emparer à quelque prix 
que ce fût , et l'armée qu'il commandait , com- 
posée de vingt mille Lithuaniens et Polonais , 
vint entourer la place de tous les cotés. Aux ter- ^^ ftvri«, 
ribles explosions de l'artillerie , la terre trem- 
blait , mais les murs n'en étaient point endom- 
magés ; car les canonniers lithuaniens , ignorans 
dans la manoeuvre des pièces , tuaient leurs pro- 
pres gens au lieu d'atteindre l'ennemi ,• leurs 
boulets volaient dans toutes les directions , ex- 
cepté sur la forteresse, tandis que les Russes, 
au contraire, pointaient juste et portaient la 
mort dans les rangs ennemis ; ils firent enfin 
une sortie dont le succès fut au-dessus de toute 
attente. Les assiégeans furent repoussés jusque 
dans le lac , dont la glace se rompait sous leur 
poids. Alors Zassekin et Touchin , voïévodes de 
Sébéja , redoublent d'efforts et ne laissent pas aux 
malheureux Lithuaniens le temps de se reconnaî- 
tre ; ils les poursuivent, les écrasent et les poussent 
dans le lac où ils se noient. L'armée lithuanienne 
fut presque entièrement détruite, et ses drapeaux 
ainsi que ses canons restèrent entre les mains 



334 HISTOIRE 

des vainqueurs. Nëmirof ne dut qu'à la vigueur 
de son cheval le triste bonheur d'échapper au 
désastre. Il porta au vieux Sigismond les détails 
de cette malheureuse affaire , dont le résultat ré- 
pandit la consternation dans toute la Lithuanie. 
Mais si Rief , Vilna , Cracovie offraient les de- 
hors d'une profonde affliction , Moscou, au con- 
traire, nageait dans la joie. Les trophées de cette 
victoire furent étalés aux regards du peuple , et 
les vaillans voïévodes comblés d'honneurs et de 
gloire. Pour éterniser le souvenir de cet éclatant 
triomphe , Hélène fît construire à Sébéja une 
église dédiée à la Ste. -Trinité^ et ses troupes 
continuèrent à agir contre la Lithuanie , sans lui 
Foneres- (Jonner le temps de respirer. Outre le réta- 

ses sur la i a 

iromière blisscmeiit dc Potchcpa et Starodoub , les Russes 

de LiUiua- >■ ' 

»'«• élevèrent deux villes sur le territoire ennemi ; 

savoir : celle de Zavolotchié , dans le district de 
Pïjef, et Velije , dans celui de Toropetz. Les 
princes Gorensky et Barbatchef brûlèrent les 
faubourgs de Lioubetch , ceux de Vitepslv , et 
firent un riche butin ainsi que beaucoup de pri- 
sonniers. 

Le conseil des boyards , fidèle au système 
suivi jadis par Jean et par Vassili , ne voulut 
former aucune entreprise offensive contre le 
khan de Crimée. Enhardie par cette modération. 



DE nussiE. 555 

une troupe de ces brigands s'était avance'e jusque ^.^ 
sur les bords de la rapide Sosna j mais ils se re- 
tirèrent prccipitaninient aussitôt qu'ils eurent 
aperça notre armée. En avril i536, ils osèrent 
encore se présenter sous les murs de Bélef , où 
ils furent complètement défaits par les voïé- 
vodes qui se trouvaient dans ces contrées. Bien 
qu'Islam , doué d'ailleurs de qualités propres à 
faire un bon souverain , se fût à peu près récon- 
cilié avec Sahib-Ghireï pour réunir leurs forces 
contre la Russie, il lui concédait le titre de khan, 
sans se départir du pouvoir _, et bientôt il s'é- 
leva entre eux de nouveaux sujets de mésintel- 
ligence , ce qui détermina le perfide Islam à ex- 
pédier à Moscou plusieurs courriers chargés de 
lettres amicales, où il manifestait sa haine pro- 
fonde contre Sahib et Safa-Ghireï , tzar de 
Kazan. 

Sigismond avait éprouvé que , malgré la mi- Tiêvc 

. , , • 1 tt ' ' ' ^ • 1 -avec !a Li- 

norite de son souveram , la hussie était bien plus iiuwnie. 
puissante que la Lithuanie ; il songea donc à 
faire la paix , témoignant une grande indigna- 
tion contre les traîtres Belzky et Latzky. Ce der- 
nier était même en état d'arrestation. Quant à 
Belzky, il le traitait avec tant de froideur, que 
celui-ci, poussé par le dépit et la haine dont il 
était enflammé contre la Russie , passa à Cons- 



336 HISTOIRE 

i536. tantinople , où il rechercha la protection du 
sultan. En février i556, un des principaux sei- 
gneurs de la cour de Sigismond , Youri Rad- 
zivil , faisait , par le moyen de son frère , pri- 
sonnier en Russie , parvenir à Telennef , favori 
d'Hélène, des lettres dans lesquelles il vantait 
la paix et l'étendue des avantages qu'elle devait 
rocurer aux deux puissances. Telennef lui ré- 
pondit que le grand prince n'était point ennemi de 
la tranquillité, et l'on discuta long-temps sans 
pouvoir s'accorder sur le lieu des conférences. 
Sigismond envoya à Jean un de ses dignitaires 
les plus considérables, pour le complimenter sur 
son avènement au trône ; pour lui faire entendre 
que, vu sa jeunesse , et par considération pour 
l'âge avancé du roi, il devait expédier en Li- 
thuanie les plénipotentiaires qu'il chargerait de 
traiter de la paix ; mais les boyards moscovites 
ne jugèrent pas convenable d'accéder à une de- 
mande qui aurait compromis la dignité de l'em- 
pire. Sigismond fut enfin obligé de céder; et, 

i537. au commencement de i^'^j , l'on vit arriver à 
Moscou le voiévode de Polotzk , Yan Glebo- 
vitch, avec une suite de quatre cents gentils- 
hommes ou serviteurs. Les deux parties, tou- 
jours fidèles à leur système de prétentions exa- 
gérées , voulaient l'impossible : les Livoniens 



DE RUSSIE. SSy 

demandaient Novgorod et Smolensk ; de leur iSS;. 
côté , les Russes réclamaient Rief avec toute la 
Russie Blanche : de discussions en discussions 
on en vint aux injures , et tout se borna a la con- 
clusion d'une simple trêve de cincj ans, sous la 
condition précise que la Russie conserverait les 
forteresses de Sébéja et de Zavolotcliié , nouvel- 
lement construites , et que les Lithuaniens res- 
teraient possesseurs de Gomel. C'est ainsi que 
la guerre se teiniiina par la concession mutuelle 
de quelques possessions nouvelles et de peu d'im- 
portance. Le boyard Morozof et le prince Pa- 
letzky , chargés de se rendre près de Sigismond 
pour faire ratifier la trêve , firent de vains efforts 
pour obtenir de ce prince la mise en liberté 
des prisonniers russes. 11 accorda seulement un 
libre passage , par ses Etats , aux ambassadeurs 
du grand prince qui se rendraient auprès de 
l'empereur et du roi de Hongrie ; mais il refusa 
de laisser passer les envoyés moldaves qui au- 
raient atfaire à Moscou , traitant le voïévode 
Pierre de pertubateur et d'ennemi de la Pologne. 

La Russie n'aurait pu voir, sans un secret dé- Affdha 
pit, une alliance bien établie entre le khan de 
Crimée et la Lithuanie , et le but constant de la 
politique du grand prince tendait à exciter ces 
deux puissances l'une contre l'autre, à les main- 

Tome VIL 22 



558 HISTOIRE 

tenir dans un étal tîc i^uerre continuel. Ilenëtart 
de même de la Tauride à l'égard de la Lithuanie 
et de la Russie. La paix entr'elles ne pouvait lui 
convenir , puisqu'elle enlevait aux Tatars les 
moyens d'exercer leurs brigandages dans les pos- 
sessions russes comme dans celles du roi, et les 
privait des avantages que leur procurait la 
guerre. En conséquence , aussitôt qu'îslam eut 
appris que l'on traitait de la paix, il fît assurer le 
grand prince qu'il était disposé à agir , avec 
toutes ses forces , contre le roi ; pour lui donner 
en même temps des preuves de son amitié zélée , 
il lui annonçait que le prince Belzky , venant de 
Constantinople , était arrivé en ïauiide, et qu'il 
se vantait de faire la conquête delà Russie avec le 
secours du sultan. « Tenez-vous sur vos gardes y 
)) écrivait-il; V ambition el la pej^ficUe du sultan 
» me sont connues. Il a conçu le projet d'asser- 
» vir les pays du nord delà chrétienté , c'est-cl- 
n dire , le vôtre et la Lithuanie. Déjà il a or- 
» donné à ses pachas ainsi qu'à Sahib-Ghireï 
» de rassembler une nomhi^euse armée que le 
» traître Belzky doit conduire dans le sein de la 
» Russie. Moi seul j inébranlable dans mon 
» amitié pour vous _, je deviens un obstacle à 
>) V accomplissement de ce dessein. » En effet, 
Belzky désirait la ruine de notre patrie , et, pour 



DE iiussiK. 35y 

lui nuire plus sûrement , pour mieux tromper la ,53-. 
régente , il lui écrivit en termes qui semblaient 
prouver un repentir vil et sincère ; il la suppliait 
de lui accorder un sauf-conduit, promettant de 
se rendre, sans ditfërer, à Moscou, afin de réparer 
le crime de sa fuite en la servant avec zèle et 
fidélité. Mais un criminel de lèze majesté pou- 
vait-il espérer le pardon d'Hélène? Ces remords 
affectés n'étaient qu'une ruse nouvelle dont le 
gouvernement ne fut point la dupe, et il crut 
avoir le droit d'employer le même moyen pour 
châtier le traître. Les boyards lui répondirent, au 
nom de Jean, qu'en raison de sa jeunesse son 
crime était excusé et oublié à jamais; qu'ancien- 
nement on avait vu déjà plusieurs personnages, 
très-distingués, se retirer dans les pays étrangers, 
en revenir ensuite et rentrer en grâce chez les 
grands princes; que Jean accueillerait avec amitié 
mi parent corrigé par les années et l'expérience. 
Mais en même temps on expédiait des présens à 
Islam , par un courrier chargé d'obtenir de lui 
qu'il livrât le traître ou qu'il le fît mourir. Islam 
n'existait plus!... Il avait été tué dans une attaque jv^^j.. 
soudaine dirigée contre lui par Bagi , prince des 
Nogaïs, amideSahib, et Belzky, qui se trouvait 
parmi les prisonniers faits dans cette occasion , 
fut ainsi épargné par le sort pour commettre de 



il'jslam. 



/ 

340 HISTOIRE 

nouveaux crimes. Ce fut en vain qu'Hélène et les 
boyards proposèrent sa rançon ; en vain ils en- 
voyèrent de l'argent au camp de ces nomades, 
au nom de la mère et des frères de Simèon. Le 
prince Bagi, pour complaire au khan , lui remit 
ce prisonnier d'importance. 

La mort d'un prince qui soutenait en Tauride 
le pouvoir de Sahib , fut un coup sensible à la 
Russie. 11 est vrai qu'Islam nous trahissait ; mais 
placé entre Sahib et le tzar de Kazan , ses enne- 
mis , son intérêt le portait à rechercher l'alliance 
de la Russie. Sahib au contraire , protège' par le 
sultan , entretenait une étroite liaison avec le 
rebelle Safa-Ghireï , et ne voyait qu'avec chagrin 
l'amitié qui existait entre îslam et le grand prince, 
bien que de temps à autre on lui adressât des 
lettres amicales , en témoignant à Islam une con- 
sidération plus marquée, motivée sur la supério- 
rité de sa puissance. Le khan ne tarda pas à 
chagriner le grand, prince, en pillant l'ambassa- 
deur moscovite alors en Tauride. Cependant, 
comme s'il eût été satisfait de cette espèce de 
vengeance, il fît part de la mort de son ennemi 
au monarque russe , lui proposant des liens de 
fraternité. Il exigeait des présens et lui intimait 
Menaces ^^ cléfensc d'înquiétcr Razan. «/^ siiisy disait-il, 
GLiiri."''' ^^ disposé cl vivre en bonne intelligence avec toi , 



DE RUSSIE. 541 

}) et cl expédier un de mes grands dignitaires 
n d Moscou, si, de ton côté y tu consens à 
n m^eni^oyer le prince Vassili Schouishy ou le 
» grand écuyer Telennef , si tu peux faire la 
» paix avec ma ville de Kazan, sans en exiger 
» aucune espèce d'inipot. 3îais si tu avais Vau- 
» dace de lui faire la guerre, nous ne voulons 
» plus accueillir aucun de tes ambassadeurs ni 
» envoyés. Nous devenons ennemis; et nous pé~ 
» nétrerons en Russie , où nous entasserons 
» ruines sur ruines. » 

Nos troupes se disposaient alors à marcher 
contre Kazan. Les brigands de cette principauté, 
répandus aux environs du Volga avec les Cosa- 
ques de Metchersk, leurs fidèles allies , avaient 
obtenu quelques avantages sur les voïëvodes 
Sabourof et Zassekin ; ce dernier fut tué dans un 
combat entre Galitch et Rostroma. En jan- 
vier iSSy , le tzar de Kazan lui-même s'approcha 
inopinément de Mourof , dont il brida les fau- 
bourgs; mais il se retira avec précipitation, ayant 
aperçu de loin les étendards russes. Hélène et les 
boyards, tranquilles du côté de la Lithuanie, et 
résolus à déployer la plus grande vigueur dans 
l'entreprise projetée contre Kazan, avaient re- 
poussé toutes les propositions de paix de Safa- 
Ghireï. Cependant les menaces du Uiaii leur pa- 



54^ HISTOIRE 

rurent d'une si grave importance , qne le conseil 
d'Etat prit la deteimination de remettre la guerre 
à un autre temps. 11 fît savoir à Sahib-Cahirei et 
an tzar de Kazan que le grand prince consentait 
a 11 paix , à condition que Safa-Ghirei resterait 
vassal de la Russie. Les boyards répondirent en 
ces termes , au nom de Jean , à l'orgueilleuse 
dépêche de Saliib : u Vous dites que Kazan est 
)) cl vous; mais consultez les anciennes annales. 
» Les pays n' appartiennent-ils pas de droit cl 
}) ceux qui les ont conquis ? On peut bien les céder 
J) à quelqu' autre ; mais celui-ci restera toujours 
» le vasscd du premier , cpii en est le souverain 
» maître. En parlant des droits cjue vous p7'é- 
)) tendez avoir , vous passez sous silence les 
» droits réels de la Russie. Kazan est à nous y 
j) elle fut conquise jjar mon aïeul y et ce n^est 
» que par trahison cjue vous vous êtes attribué 
» momentanément la souveraineté de cette prin- 
» cipauté. En rétablissant les choses dans leur 
» état primitif y nous serons disposés à vivre 
» avec vous en borme intelligence et fraternité. 
» Nous voulons bien oublier les torts de Safa- 
)) Ghireï, et nous vousenvoyons un ambassadeur 
)) d'iin rang éminent ^ mcds ni Schouishy , ni 
» Telennef y ne peuvent cjuitter la capitale ^ car 
)) leur présence est indispensable au conseil d'E~ 



DE RUSSIE. 04^ 

» tat,qui dirige les affaires pendant ma jeunesse, » '^■^^• 

Tels furent les rapports de la politique exté- 
rieure pendant la régence d'Hélène , remarquable 
encore par quelques établissemens utiles formés 
dans l'intérieur, mais particulièrement par la 
construction de plusieurs forteresses nécessaires 
à la sûreté de la Russie. 

Deja le grand prmce Vassiii avait remarque tiondcKi- 
que 1 emplacement trop resserre du Kremlui n e- de nouvci- 
tait point proportionné à la population de Mos- lessch-, 
cou; qu'en cas d'attaque, cette forteresse ne pour- 
rait suffire à la défense de la ville ; il avait résolu, 
en conséquence , d'entourer la capitale d'une 
nouvelle muraille de plus vaste circonférence. 
L'exécution de ce projet fut réservée à Hélène , 
et par son ordre l'on commença , le 20 mai 1 554, 
à creuser un fossé profond qui, depuis la Né- 
glina , renfermait toute la partie des faubourgs 
où se trouvaient les magasins et les boutiques, 
jusqu'à la Moskva, en traversant la place de la 
Trinité et le champ de Vassili. Tous les gens de 
la cour , ceux du métropolitain et de tous les 
boyards, et en général tous les habitans de la 
ville, excepté les dignitaires et les citoyens dis- 
tingués , mirent la main à l'œuvre avec tant 
d'ardeur, qu'avant la fin de juin ce travail était 
déjà achevé. Le 16 mai de Fannée suivante, 



544 HISTOIRE 

après la procession solennelle de la croix et la 
célébration de la messe par le métropolitain, on 
posa la première pierre des fondemens de la mu- 
raille en deçà du fossé. Ce fut un Italien , nou- 
vellement baptisé, nommé Petrok Maloï, qui di- 
rigea les travaux. Cette muraille fut couronnée 
de quatre tours où se trouvaient quatre portes («) , 
dont l'une aboutissait h la rue principale. Cette, 
enceinte reçut le nom tatar de Kitaï , ce qui 
signifie mitoyen. Outre les deux forteresses éle- 
vées sur la frontière de Lithuanie dont nous avons 
fait mention , Hélène fit construire encore dans 
l'intérieur de la Russie : 

i". La ville de Mochkan , sur la place ancien- 
nement appelée Mourouza. 

2°. Bouigorod, dans le district de Kostroma. 

3*^. La forteresse de Balakhnaà Sola, où exis- 
tait auparavant un faubourg. 

4°. Pronsk, où se trouvait autrefois la grande 
ville. Vladimir , Yaroslavle , Tver, ayant été dé- 
truites par des incendies , furent reconstruites. 
Temikof fut rebâtie sur un emplacement plus con- 
venable ; Ostioug , et les environs de Sainte-So- 
pliie à Novgorod , furent entourés de murailles; 

(a) En voici les noms : Stretinsky (aujourd'hui Nikols- 
ky), Troïtzky ( Iljinsky ) , Vsesvialzky (Varvarsky), et 
Kouzniatliaaisky, 



DE. RUSSIE. 345 

Vologda fut fortifiée et agrandie. La régente ,5.5 
savait qu'un empire aussi vaste que la Russie , 
dont la population était si peu nombreuse , avait 
surtout besoin d'une augmentation d'habitans. 
Elle en attirait de la Litliuanie en leur distri- 
buant des terres , avec des privilèges qui les 
exemptaient de tous impôts ; elle n'épargnait 
pas non plus le trésor pour la rançon d'un grand 
nombre de Russes emmenés en captivité par les 
Tatars, exigeant que le clergé et les riches mo- 
nastères contribuassent aussi au même but. C'est 
ainsi, par exemple, qu'en i554 , Farclievêque 
Macaire lui envoyait la somme de sept cents 
roubles , disant : Que Vcnne de Vhoinme était 
» bien plus précieuse que l'or. » Ce sage prélat 
de Novgorod, profitant de la considération dont 
il jouissait à la cour , allait à Moscou, non-seu- 
lement pour appeler par ses prières , réunies a 
celles du métropolitain , toutes sortes de prospé- 
rités sur la Russie , mais aussi pour y contribuer 
par la sagesse de ses avis au 'conseil d'Etat. 

C'est aussi à Hélène crue les annalistes attri- f^i'T'?'-- 

'■ ment do Jt 

buent le changement de la valeur des monnaies, ^^^''"'' «^'"* 

^ ^ ■' monnairs. 

changement devenu indispensable en raison des 
circonstances. Autrefois on tirait d'une livre 
d'argent, cinq roubles et deux grivnas ; mais^ 
comme l'avidité engendre la fraude , on était 



346 HISTOIRE 

arrivé a rogner les monnaies , et même à les 
refondre pour y mêler de l'alliage , de sorte 
qu'une livre d'argent produisait dix roubles. Plu- 
sieurs particuliers s'étaient enrichis par cette cou- 
pable industrie , qui répandait une grande con- 
fusion dans le commerce ; car le prix des mar- 
chandises et des denrées était soumis à de con- 
tinuelles variations et à une hausse successive ; 
le vendeur , inspiré par une juste méfiance , pe- 
sait , éprouvait les monnaies , ou bien il exigeait 
de l'acquéreur le serment de non-contrefaçon. 
Pour mettre fin à ces abus , Hélène prohiba la 
mise en circulation des monnaies rognées et de 
toutes les vieilles pièces, dont elle ordonna la re- 
fonte. 11 fut déterminé qu'une livre d'argent de- 
vait produire six roubles sans aucun alliage ; 
ensuite elle établit la peine de mort contre les 
faux-nionnoyeurs et les rogneurs , auxquels on 
versait de l'étain fondu dans la bouche , après 
leur avoir coupé les mains. On ne changea point 
l'ancien type, qui représentait S. Georges, ou, 
suivant un annaliste , le grand prince à cheval ; 
mais l'on substitua une lance au glaive qu'il te- 
nait à la main ; et c'est de là que les pièces s'ap- 
pelaient Jcopeika (a). 

{a) Kopié , mot racine de Kopeika , signifie en russe , 
kl lance, (Note des 7'rad. ) 



DE RUSSlt. 547 

Qnoiqu'Hélène eût développé, clans les atVaires '5^'^- 
relatives à la politique extérieure, une grande nerakcon- 
perspicacité et beaucoup de jugement ; que, dans 
l'intérieur de l'empire, quantité d'actes de son ad- 
ministration fussent vraiment dignes de louange, 
cependant elle ne put réussir à gagner l'affec- 
tion du peuple. Sa tyrannie et sa passion pour 
Telennef, généralement connue, excitèrent 
contre elle la haine et même le mépris; car, 
lorsque les souverains abandonnent le sentier de 
la vertu , la puissance , la sévérité sont d'inutiles 
moyens pour forcer l'opinion et les sentimens 
d'une nation. Si l'on se taisait en public, dans 
l'intimité des familles et des amis on se dédom- 
mageait de ce silence , et l'on rougissait de voir 
le scandale établi sur le trône. Afin d'en imposer 
au peuple , Hélène allait souvent visiter les mo- 
nastères , accompagnée de son fils ; mais l'hy- 
pocrisie , triste ressource des âmes corrompues , 
n'attire que d'hypocrites louanges , et ne paraît 
aux yeux de l'infiexible moraliste qu'un surcroît 
d'erreurs. A la voix de la vertu outragée se mé- 
laient les clameurs de l'envie : Telennef , disait- 
on , était seul puissant dans le conseil , seul 
grand de V empire ; les autres , plus anciens que 
lui , n'étaient boyards que de nom ; et nul ser- 
•pice 71* était reconnu , à moins de se rendre 



348 HISTOIRE 

7 538. agréable au favori de la cour. On soupirait après 
3 avril, yjj changement; ... et la grande princesse , dans 
la icgente, l'écIat de la jeuiiesse , brillante de santë, mourut 
subitement ! Le baron de Herberstein, contempo- 
rain , assure , d'une manière positive , qu'Hélène 
fut empoisonnée. Il ne considère d'ailleurs cet 
événement que comme une juste vengeance. Mais 
ce sentiment peut-il exister dans l'àme d'un fils 
contre son père, dans un sujet contre son souve- 
rain } Par la minorité' de Jean , Hélène était , d'a- 
près les lois, régente souveraine delà Russie. 11 est 
des jugemensauxquels lesmauvaisprincesne peu- 
vent se soustraire , ce sont ceux de Dieu , de leur 
conscience et de l'histoire : objets d'horreur pen- 
dant leur vie , on les maudit encore au-delà du 
tombeau , et sans doute cette source d'inquié- 
tudes , cet avenir douloureux, doivent être une 
suffisante punition de leur conduite, etlés mettre 
à l'abri du fer et du poison , ou bien il faudrait 
rejeter le principe de Vbipiolabilité des souve- 
rains , principe sans lequel les monarchies ne 
sauraient subsister. Enfin, un crime secret n'en 
est pas moins un crime , et c'est avec la juste hor- 
reur que celui-ci doit inspirer, que nous regardons 
comme vraisemblable le rapport de Herberstein. 
Les annalistes ne font pas mention de la maladie 
d'Hélène. Elle expira à deux heures après midi , 



DE RUSSIE. 349 

et fut inhumée le même jour au monastère de 
Voznësenslà. On ne dit pas même si ce fut le mé- 
tropolitain qui célébra ses funérailles. Il paraît 
que ni les boyards, ni le peuple ne se donnèrent 
la peine d'affecter quelques regrets. Le jeune 
grand prince se jeta en pleurant entre les bras 
de Teîennef , qui , seul , était au désespoir : en 
perdant Hélène il avait tout perdu , et n'avait 
plus rien à espérer. Le peuple étonné, était cu- 
rieux d'apprendre quelles mains allaient prendre 
le gouvernement de l'empire. 



ÔOO HISTOIRE 



ADDITION 

in i^remier volume de V Histoire de Russie. 



M. de Karamsin a joint à la seconde édition de 
son ouvrage , une notice fort curieuse sur les an- 
ciens Russes et les Khozars. Ces intéressans détails 
lui ont été communiqués par le savant M. Frein , 
qui les a trouvés dans la collection des manuscrits 
arabes, de l'académie des sciences de St.-Péters- 
bourg. Nous croyons faire un véritable plaisir à nos 
lecteurs en les leur communiquant. 

I. 

Voici ce que dit Yakout, auteur du treizième 
siècle , dans son Dictionnaire géographique, dont 
on ne connaît encore que trois exemplaires dans 
les bibliothèques européennes : c'est-à-dire 
celles de Copenhague, d'Oxford et de St.-Pé- 
tersbourg. 

(( Les Russes sont voisins des Slaves et des 
Turcs ; ils ont une langue et une religion parti- 
culière. Macadezzi (géographe du onzième siècle) 
écrit que les Russes habitent dans lile de Vahia 
(ce f[ui signifie un pays où Vciir est mahain ) , 



DE RUSSIE. 35 î 

environnés de tous cotés des eaux d'un lae qui 
leur sert de boulevard. On fait monter leur 
nombre à cent millions : ils ne possèdent ni 
champs ni troupeaux. Les Slaves (les Bulgares) 
les pillent dans leurs incursions. Chaque père met 
un glaive dans la main de son fils nouveau-né et 
lui dit : Ta n'auras d'autre bien que celui que ce 
fer te fera conquérir. Des plaideurs sont-ils mé- 
contens de la sentence prononcée par leur roi 
( prince)! celui-ci leur adresse ces paroles: Eh 
bien ! décidez votre querelle par le glaive. Chez 
eux le vainqueur est celui dont le fer est le plus 
acéré. Après avoir dévasté la ville de Barda (en 
912 ou 944) y i^s furent exterminés par le Tout- 
Puissant. » 

u Akhmet , fils de Fotzlan , envoyé de Bagdad 
(en 922 , sous le règne d'Igor) par le calife Muk- 
tidir, au roi des Slaves (des Bulgares et non des 
Slaves , comme on peut le voir par d'autres pas- 
sages du dictionnaire d' Yakout), a laissé une des- 
cription de tout ce qu'il a vu pendant son voyage. 
Je vais communiquer aux lecteurs des Mémoires 
que je n'ai pu lire sans élonnement. » 

« J'ai vu , dit-il , des marchands russes dans 
un des ports de Vltil (Volga). Leur corps est 
rouge ; ils ne portent ni habits , ni vestes. Les 
hommes jettent de côté, sur leurs épaules, un vête- 



352 HISTOIRE 

ment grossier, de sorte qu'an de leurs bras reste 
libre. Chacun d'eux porte une hache, un grand 
coutelas et un glaive , sans lesquels ils ne sortent 
jamais : leurs glaives sont fort larges et de travail 
européen. Toutes les femmes portent, suspendues 
à leur sein , une petite boite de fer , de cuivre , 
d'argent ou d'or, selon la richesse de leur mari. 
Sur la petite boite se trouve un anneau auquel est 
attaché un couteau. Elles ont au cou des chaînes 
d'or et d'argent. Un mari, propriétaire de dix 
mille drachmes , commande à l'orfèvre une 
chaîne d'or pour sa femme , et à chaque nouvelle 
somme de dix mille drachmes dont s'augmente 
sa fortune , il donne à son épouse une nouvelle 
chaîne , de sorte que les femmes riches en portent 
plusieurs à la fois. Leurs principaux ornemens 
consistent en fausses perles vertes. Les maris 
donnent une drachme pour un collier fait de ces 
sortes de perles. 

n Les Russes sont les plus malpropres de tous 
les hommes; jamais ils ne se lavent après avoir 
satisfait leurs besoins naturels. Lorsqu'ils viennent 
de leur pays, ils jettent l'ancre dans l'Itil , dé- 
barquent, et se construisent sur les deux rives du 
fleuve de grandes maisons de bois , où ils demeu- 
rent jusqu'à dix et vingt ensemble. Chacun d'eux 
a un large banc, sur lequel il se tient avec sa 



DE IIUSSIE. 353 

femme et les esclaves qu'il veut vendre. (L'au- 
teur décrit ici la manière indécente dont ils se 
conduisent avec les femmes en présence des mar- 
cliandsqui viennent leur acheter des esclaves.)... 
Tous les matins une fille apporte à son maître un 
vase rempli d'eau , où il se lave la figure , les 
mains et les cheveux ; ensuite elle lui arrange 
la tête avec un peigne , de sorte que toute la 
crasse reste dans le vase. Malgré cela , le maître 
s'y rince la bouche, et après lui , dans la même 
eau , tous ceux qui habitent sa maison. 

» Une fois entrés dans le port, chaque russe se 
rend avec du pain , de la viande , des ognons , du 
lait, du cidre, vers une grande idole de bois, entou- 
rée a'autres pluspetites. « Maître ^ dit-ilensepros- 
Xevn^nXfje suis venu de loin avec tant cV esclaves, 
de martres-zibelines , etc. , accepte mes prcsens. 
Alors il dépose tout ce qu'il porte devant le dieu, 
et il ajoute ; Enuoie-mçi un bon marchand , bien 
riche en espèces d'or et d^ argent. Après quoi il s'en 
va; mais en cas de mauvais succès dans son com- 
merce , il revient vers l'idole avec de nouveaux 
présens , et en apporte même aux petites , Içs 
conjurant de lui accorder leur protection, et se 
prosternant humblement devant elles. Lorsqu'il 
s'estavantageusement défait de ses marchandises, 
il se dit : Le Dieu m^a favorisé ; il faut que je 

Tome VIL 25 



554 HISTOIRE 

luipaje ma dette. Il immole quelques bœufs , 
quelques brebis , en distribue la chair aux pau- 
vres, dépose le reste devant la grande et les 
petites idoles , suspend à la première les têtes des 
victimes, et si, pendant la nuit, les chiens sont 
venus dévorer les viandes et les têtes, le marchand 
s'écrie : Le dieu me veut du bien; il a mangé jnes 
présens. 

» Lorsque quelqu'un d'entre eux est attaqué 
d'une maladie , on lui construit au loin une tente 
où on le dépose avec une certaine quantité de 
pain et d'eau . Jamais on ne s'approche trop près 
du malade ; jamais on ne lui parle; mais tous les 
jours on va le voir, surtout si c'est un pauvre ou 
un esclave. S'il recouvre la santé, il retourne 
parmi les siens ; en cas de mort , s'il est 
homme libre , on le brûle ; s'il est esclave , il de- 
vient la pâture des chiens et des oiseaux de proie. 

» On passe un nœud coulant au cou d'un vo- 
leur ou d'un brigand , on le pend ensuite à un 
arbre fort élevé , où il demeure dans cette posi- 
tion jusqu'à ce que le vent ou la pluie fassent 
tomber son corps en dissolution. 

» Ayant entendu dire qu'ils brûlaient , avec 
des cérémonies singulières, les corps des chefs de 
leur nation, j'attendis une occasion pour en être 
témoin , et je les vis en effet de mes propres yeux . 



DE RUSSIE. 355 

Us commencèrent par déposer le défunt dans 
une fosse , et ils pleurèrent sur lui dix jours en- 
tiers, pendant qu'on lui faisait des vêtemens. Le 
pauvre est ordinairement brûle' dans une petite 
barque. Les biens d'un riche sont rassemblés et 
divises en trois parts: l'une pour ses parens, 
l'autre est vendue pour lui faire des habits , la 
troisième pour acheter le cidre qui doit être bu 
le jour où une esclave du défunt se tue et se 
brûle sur le corps de son maître. On boit, jour et 
nuit , avec si peu de modération que plusieurs 
expirent le verre à la main. 

» A la mort d'un homme de qualité, ses parens 
demandent à ses esclaves et à ses domestiques : 
Qwi de vous veut mourir avec lui? Moi, ré- 
pond aussitôt l'un d'entre eux : on fait ensuite 
la même question aux filles esclaves , et dont 
l'une fait la même réponse. Alors on prépos,e 
à la garde de celle-ci deux femmes qui doivent 
la suivre partout, et même lui laver les pieds, 
tandis que ses parens se mettent à tailler des 
habits pour le défunt , à préparer tout ce qui est 
nécessaire pour la cérémonie des funérailles. Ce- 
pendant \ esclave destinée à mourir, boit, chante 
et se divertit. Lorsque le jour de la combustion 
du corps fut arrivé, je me rendis à la rivière, 
à l'endroit où se trouvait la barque du défunt; 



556 HISTOIRE 

mais je ne la trouvai plus sur le rivage ; elle 
était place'e sur quatre poteaux entoure's de 
grandes idoles de bois à figures humaines , au- 
devant desquelles marchaient en long eten large, 
des hommes qui prononçaient des paroles que 
je ne pus comprendre. Le mort était dans sa fosse 
à quelque distance. On apporta dans la barque 
un banc , des couvertures piquées , des étoffes 
grecques et des coussins. Vint ensuite une vieille 
femme nommée range de la mort, qui étendit le 
tout sur le banc en question. C'est cette femme 
qui est chargée de faire les habits et tous les 
préparatifs: c'est elle aussi qui tue Vesclave.... 
Alors on retira le défunt de sa fosse , ainsi que 
le cidi^e , les fruits et le luth qu'on y avait dé- 
posés. Il était revêtu du vêtement de toile dans 
lequel il était mort. Le froid excessif de la terre 
avait fait noircir tout son corps ; mais le ca- 
davre n'avait subi d'autre altération que celle de 
la couleur. On lui mit une chemise , des bottes , 
une ceinture , une camisole , un habit de soie 
avec des boutons d'or , et un bonnet de martre : 
ensuite on le déposa dans la barque sur les cou- 
vertures; on l'entoura de coussins , et l'on plaça 
auprès de lui du cidre , des fruits , des aromates , 
du pain , de la viande , des ognons ; ses armes 
furent également déposées à ses cotés. Enfin , 



DE RUSSIE. 357 

J'on amena un chien que l'on pourfendit en deux 
parties qui furent jetées dans la barque ; deux 
chevaux , deux vaches , un coq et une poule 
subirent le même sort. 

u Cependant laJUle dëvoue'e à la mort mar- 
chait d'un endroit à l'autre. Elle entra dans une 
chambre où l'un des parens de son maître vint se 
coucher à côte' d'elle , et lui dit : Si tu n* avais 
pas pris cette résolution , gui serait venu 
te rendre visite ? — C'était le vendredi après 
dîner. On amena la fille jusqu'à une espèce de 
cage préparée pour la cérémonie. Des hommes 
la portaient dans leurs bras. Elle regarda au 
travers de cette cage , en prononçant certaines 
paroles. Trois fois on la descendit à terre et 
on la releva ; ensuite on lui donna un coq , dont 
elle coupa la tête et qu'elle jeta ; les autres 
le ramassèrent et le jetèrent dans la barque. Je 
demandai l'explication de tout cela. La première 
fois , me répondit l'interprète , la fille a dit : 
Je vois mon père et ma mère ; la seconde fois : 
Maintenant je vois tous ceux de mes parens 
qui sont morts ; la troisième : Là est mon 
maître y il est dans le beau , dans le florissant 
Paradis^ entouré d^ hommes et de jeunes gens ^ 
il m^ appelle , laissez-moi aller vei's lui. On la 
conduisit à la barque , où elle ôta ses bracelets et 



558 HISTOIRE 

les remit à la vieille femme surnommée Vange 
de la mort ; puis elle donna les anneaux qu'elle 
avait aux pieds aux deux filles qui la servaient 
sous le nom de filles de Fange de la mort. 
Ensuite on la porta dans une petite cabine pra- 
tiquée à une extrémité de la barque. Des hommes 
armés de boucliers et de massues vinrent lui 
présenter du cidre qu'elle prit et but après avoir 
chanté. L'interprète me dit : c'est signe qu'elle 
•prend congé de ses amis. On lui offrit un se- 
cond verre qu'elle accepta également , et se 
mit à chanter une chanson fort longue ; mais 
tout à coup la vieille lui ordonna de boire bien 
vite , et d'entrer dans l'autre petite chambre où 
était le corps de son maître. A ces mots elle 
changea de couleur, et comme elle faisait quel- 
ques difficultés pour entrer , elle avança la tète 
dans cette chambre. La vieille la saisit par les che- 
veux, l'entraîna et entra avec elle, l^es hommes 
se mirent alors à battre leurs boucliers avec leurs 
massues , pour empêcher les autres filles d'en- 
tendre les cris de leur compagne , ce qui aurait 
pu les détourner de mourir un jour aussi pour 
leurs maîtres. Les six hommes ayant pénétré 
dans la chambre , elle fut placée auprès du dé- 
funt ; deux d'entre eux la prirent par les jam- 
bes^ deux autres par les bras; la vieille, Vange 



DE RUSSIE. 359 

de la mort y lui passa un nœud coulant autour du 
cou , et donna la corde à serrer aux deux hommes 
qui restaient. Elle saisit à l'instant un large cou- 
teau , l'enfonça dans le sein de la victime , l'en 
retira , et les hommes se mirent à tirer la corde 
jusqu'à ce que la fille eût rendu le dernier 
soupir. 

)) Alors parutle plus proche parent du défunt : 
il était nu ; d'une main il prit un brandon , y 
mit le feu , s'avança à recidons vers la barque , 
en se tenant de l'autre main par les parties gé- 
nitales, et alluma le bois qui se trouvait sous 
la barque : d'autres vinrent aussitôt avec des mor- 
ceaux de bois enflammés qu'ils jetèrent sur le bû- 
cher. Bientôt le bûcher, la barque, la chambre , 
le corps du maître , celui de son esclave , ce 
qui était dans la barque , tout fut embrasé. 
Il s'éleva un grand vent qui étendit la flamme. 

» 11 y avait auprès de moi un Russe qui s'entre- 
tenait avec mon interprète. Que dit-il , deman- 
dai-je à celui-ci ? Le voici ^ me répondit-il; 
vous autres Arabes , vous êtes des sots ; vous 
enfouissez r homme que vous avez le plus aimé j 
dans la terre , où il devient la proie des vers y 
710US y au contraire , nous le brûlons en un clin- 
d^ œil pour qu'il aille bien vile en Paradis. A ces 
mots le Russe éclata de rire: « Dieu , dit-il, 



56o HISTOIRE 

n voulant prouver qu^il aime le défunt , envoie 
» du vent pour le consumer plus prompte- 
» nient. » En effet , en moins d'une heure , la 
barque et les cadavres, tout était en cendres. 

» A la place où avait été la barque, ils élevèrent 
sur le rivage une espèce de tertre circulaire , au 
milieu duquel ils placèrent une colonne. On y 
inscrivit le nom du défunt et celui du prince de 
Russie, après quoi chacun s'en retourna chez soi. 

» Lesprinces de Russie ont ordinairement dans 
leur palais une garde de quatre cents guerriers 
d'élite dont plusieurs meurent avec eux ou sacri- 
fient leur vie en cette occasion. Chaque guerrier 
a une fille pour le servir , lui laver la tète , net- 
toyer son bouclier , et une autre qui lui sert de 
concubine; Ces quatre cents hommes sont assis 
plus bas que le prince sur de grands sofas , ornés 
de pierres précieuses. A coté du prince , sur 
des coussins , sont quarante de ses concubines , 
qu'il ne se fait aucun scrupule de caresser en pré- 
sence de sa garde. Lorsqu'il doit monter à che- 
val, on lui amène sa monture jusqu'à son divan 
d'oi^i il saute sur l'animal ; à son retour, il met 
pied à terre sur le même divan. 

» Le prince a un lieutenant qui commande les 
armées , fait la guerre aux ennemis , et le repré- 
sente auprès de ses sujets. 



DE RUSSIE. ^6t 

)) Tels sont les détails que j'ai extraits mot à 
hiot de l'ouvrage du fils de Fotzlan : que l'auteur 
réponde de leur authenticité ! Dieu en connaît la 
vérité mieux que personne. On sait que de notre 
temps les Russes sont déjà chrétiens. » 

Jusqu'ici c'est Yakout qui a parlé : je dirai avec 
lui^quel'auteurréponde lui-même de l'authenticité 
de cette intéressante relation ! Cependant elle est 
entièrement conforme à tout ce que Nestor et 
d'autres annalistes anciens ont écrit sur les moeurs 
des Slaves en général et des Slaues-Russes en 
particulier. Nous savons que les femmes des 
premiers mouraient avec leurs maris , et que 
ceux ci brûlaient leurs morts (T. I, pag. 74 et 
127). I/ambassadeur du Calife dit avoir vu des 
Russes dans la capitale des Bulgares , ou dans 
celle des Khozars. Les auteurs orientaux rappor- 
tent que les pacifiques Rhozars furent contrain Is de 
céder aux Russes inquiets et turbulens toutes les 
îles du Volga où ils semèrent du sarrazin (zea- 
mays) , auquel les Turcs donnèrent pour cette 
raison le nom de russe. (Kukurouzi, Herbelot, 
Bibliot. orient, au mot Rous.) 

Les détails suivans sont traduits de l'ouvrage 
cosmographique arabe , intitulé .- Mer^^eilles des 
terres et des mers. Chems-Oud-Din, Abou-Abd- 
Ouila-Mouhamed , l'auteur de ce livre , né à 



562 HISTOIRE 

Damas , vivait vraisemblablement entre les an- 
nées 1285 et 1392. 

« Les Russes , dit-il , ont reçu leur nom de 
la ville de Riissia y située sur la côte septentrio- 
nale de la mer russe (noire). Selon d'autres tra- 
ditions, ce nom leur vient de Rouss, fils de Turk , 
petit-fils de Taûdch. Ils habitent dans les îles de 
la mer d'Azof et s'embarquent sur des vaisseaux 
pour faire la guerre aux Khozars. Ils vont aussi 
exercer leurs brigandages par un autre canal (un 
bras de rivière ou de la mer) qui se jette dans 
la mer khozarienne. Autrefois ils étaient païens, 
mais ils ont embrassé le christianisme. Ils brûlent 
leurs morts. Quelques-uns se rasent la barbe ; 
d'autres la peignent en jaune. Ils ont un langage 
particulier. Ibn-Oul-Azyr (historien arabe , 
mort en 1232) dit, dans sa Chronique , que Ba- 
sile et Constantin , fils de Roman , empereur de 
Constantinople , demandèrent du secours au 
prince de Russie contre Jeur ennemi , et qu'à 
cette occasion , ils lui accordèrent la main de 
leur sœur; mais que comme elle ne voulait pas 
épouser un idolâtre , il s'était fait chrétien; que 
le christianisme avait commencé chez les Russes 
en SyS , c'est-à-dire dans l'année gSS (et 988, 
selon la chronologie de Nestor). 

Lea Khozars (voy. T. I, note Sg) habitent 



DE RUSSIE. 565 

sur les bords de la mer khozarienne , aujourd'hui 
Koursume. Ibn-Oul-Azjr écrit que ce sont des 
Géorgiens, mais il se trompe ; car les Géorgiens 
sont des Arméniens de la religion chrétienne. 
Ils ont quatre villes : Rhamlich , Belendcher et 
Semender (le nom de la quatrième est omis), qui 
toutes ont été, dit-on, construites par Anu- 
Schirvan. LesKhozarsse divisent en deux classes: 
les guerriers qui sont Mahométans , et les sujets 
qui sont Juifs. Jadis , comme les Turcs, ils n'a- 
vaient aucune religion , si ce n'est les plus con- 
sidérables de la nation. Ibn-Oul-Azjr rapporte 
que du temps d'Haroun-all-Raschid, l'empereur 
de Constantinople ayant chassé les Juifs de ses 
Etats, ceux-ci s'étaient réfugiés chez les Khozars, 
et que trouvant en eux des hommes doux et 
bons , ils leur avaient proposé leur religion ; 
qu'elle avait paru aux Khozars meilleure que la 
leur , et qu'ils l'avaient embrassée et gardée 
quelque temps; qu'une armée du Rhorazan était 

arrivée et avait conquis leur pajs Le même 

auteur dit aussi que dans l'année 264 (868), les 
Rhozars embrassèrent le mahométisme; que, dans 
leur guerre contre les Turcs , ils demandèrent 
du secours aux habitans du Rhorazan qui leur 
répondirent : Vous êtes des infidèles ^ nous vous 
aiderons si vous vous faites mahométans. Les 



364 HISTOIRE 

Khozars , excepté leur roi , embrassèrent tous 
la religion de Mahomet. Les Khoresmiens , fi- 
dèles à leur parole , forcèrent les Turcs à s'éloi- 
gner ; après quoi le roi des Rhozars lui-même 
se fît vrai-crojant. Chez eux la dignité de chakan 
oudekagan n'appartenait qu'à une seule famille. 
Le chakan installait le roi sur le trône ; il n'avait 
droit ni de commander ni de défendre, mais il 
jouissait d'une grande considération... Le roi seul 
pouvait entrer chez lui, etc. » (Le reste est la ré- 
pétition des notices orientales que nous avons 
communiquées dans le premier volume de cette 
histoire, pag. 554 ; ^^^^ ^9-) 



DE RUSSIE. 365 



NOTES 

DU SEPTIÈME VOLUME. 



(i) ri ERBERSTEiN dit positivement que Vassili ne voulut 
être couronné ni du vivant, ni après la mort de son père , 
parce que Dmitri l'avait été. ( Rer. Mosc. Comment, 
pag. 8. ) Il raconte également qu'au moment de mourir, 
Jean fit venir Dmitri et lui dit : « Mon cher petit'Jils , je 
» suis coupable envers Dieu et envers toi , pour t* avoir 
» fait enfermer et t^ avoir privé de ton héritage .•pardonne-' 
» moi cette cruauté. T'a es libre : vas et fais valoir tes 
» droits. » Dmitri , touché jusqu'au fond du cœur, par- 
donna sincèrement à son aïeul ; mais à peine avait-il 
quitté le mourant , que Vassili le fit reconduire en prison. 
— Cette intéressante narration paraît invraisemblable. Si 
Jean eût voulu laisser le trône à son petit-fils , il eût 
sans doute pris des mesures pour assurer l'exécution de 
ses volontés : on eût rassemblé les grands, qui se seraient 
engagés par serment à servir Dmitri et non Vassili , au- 
quel , en' ce cas , il n'eût pas été si facile de faire ren- 
fermer son neveu. Je ne parle point du caractère inflexible 
de Jean ; je ne parle pas non plus du testament dans 
lequel Vassili est déclaré successeur au trône, car nous 
n'avons point l'original , et la copie seule nous est restée. 
(2) T^ojez Chron. d'Arcliangel , p. l'jS : «Le grand 
»> prince Vassili Ivanovitch fit mettre aux fers son neveu ^ 



566 HISTOIRE 

>> le grand prince Dmitri , et le renferma dans une étroite 
>» prison. » La première assertion ne semble pas probable, 
en ce qu'elle ne s'accorde nullement avec le caractère de 
Yassili , qui n'aimait pas les cruautés inutiles. Dmitri , bien 
qu'emprisonné, avait ses domaines , son trésor et ses offi- 
ciers , comme on peut le voir dans son testament. On ne 
laisse point de semblables droits à des gens condamnég 
aux fers. 

(3) Il est dit dans les Annales : « Le 1 4 février , le 
» grand prince Dmitri Ivanoviteli mourut d'une mort vio- 
» lente. » Herberstein écrit : « On croit quil mourut de 
•» froid ou de faim , ou bien qu'il fut étouffé par la 
» fumée, » 

(4) Herberstein , p. 9 : Multas provincias non tam. bello , 
in quo erat infelicior , quam industriel imperio suo ad- 
jecit. 

(5) Vojez Herberstein , Rer. Mosc. Comment, , p. 68, 
Parmi ces étrangers il y avait un italien, nommé Bar- 
thélemi , qui embrassa notre religion , et jouissait du 
plus grand crédit auprès de Vassili , lorsqu'Herberstein 
se trouvait à Moscou, 

(6) Dans le livre des généalogies : « Le grand prince 
n T^itovie reçut à son service Lexada , prince tatar , qui 
» se fit baptiser et reçut au saint baptême le nom d'A- 
» lexandre ; il avait pour domaines Gl/nesh , Glinnitza 
j> et Pultava. « Quelques uns font venir la famille des 
Glinsky de Mamaï, 

(7) Vojez Chronique de Strikofsky , lib. XXIH , ch. 3 , 
Kromer , p. 44? 1 ^* Herberstein , p, 79, 

(8) Strikofskj : Glinsky ayant rencontré sur son che- 
min la maîtresse de Zabrésinsky , il la fit arrêter et mettre 
à la question , jusqu'à ce que la frayeur lui eût fait avouer 



DE RUSSIE, 367 

tous les secrets de son amant. Alors Glinsky va trouver 
Zabrésinsky dans son palais , il fait enfoncer la porte de 
sa chambre à coucher , et donne Tordre de lui couper 
la tête , qui fut mise d'abord à la pointe d'un sabre , 
ensuite au bout d'une perche, et portée de la sorte de- 
vant Glinsky, l'espace de vingt verstes. Elle fut jetée 
dans un lac sur la route de Vilna , et sur le bord du- 
quel subsiste jusqu'à présent une colonne de pierre. 

(9) Strihofshf , lib. XXIII , ch. 3. Anastasie demeurait 
alors à Sloulsk. 

(10) Voyez dans nos archives, relations avec la Crimée , 
p. 61 — 63. Avant l'arrivée de Morozof en Tauride , Makh- 
met-Ghireï , fils de Mengli-Ghireï , avait battu Aguisch , 
Akhmet-Ali et Chidiak , mourzas des Nogaïs , qui , réunis 
à Abdyl-Kirim , tzar d'Astrakhan , avaient passé le Yolga , 
pour tomber sur les possessions du khan de Crimée. Men- 
gli-Ghireï avait alors rassemblé deux cent cinquante raille 
soldats , comme il l'écrivit à Vassili par son courrier , 
arrivé à Moscou le 12 septembre 1609. « Grâce à Dieu 
» ( dit le khan ) .' le bras de notre justice s'est appesanti sur 
n nos ennemis : les mourzas sont en fuite , leurs camps , 
» leurs trésors , chevaux et chameaux , moutons et autre 
!) bétail, tout est en notre pouvoir (5i). » On voit d'après les 
rapports de Morozof, que les mourzas du khan pillèrent 
insolemment Zabolotsky , lorsqu'il était ambassadeur en 
Tauride. 

(i i) T^oyez actes de nos relations avec la cour impé- 
riale , n°. I , p. i5i. Hartinger arriva le 4 octobre i5o6, 
avec une lettre non cachetée , datée du 25 mai de la même 
année. La réponse de Vassili fut écrite en latin. 

Pour la paix avec l'Ordre , F'. Arndt. Liefl. Chron 
P- >77' 



568 HISTOIRE 

La lettre cle Maximilien , relative à la ligue anséatique , 
fut apportée le 12 juin i5og , de iN^arva , au prince Tiemka , 
lieutenant d'Ivangorod , par les Allemands d'outre-raer , 
Gridia et Eméreiko. Elle était datée de Bruxelles, du 19 fé^ 
vrier i5og. Yassili répondit à l'empereur le 9 août. 

(12) Dans la Chronique de Pski^f: « Et alors disparut 
31 lagloire de Pskof , qui fut prise, non parles infidèles, 
» mais par ses frères en religion. Qui pourrait à cette 
>» occasion retenir ses larmes et ses sanglots ? O célèbre ville 
» de Pskof , grande entre toutes les cités I pourquoi ces 
» pleurs et ces gémissemens? » Et voici ce que répond la belle 
ville de Pskof : « Hélas î comment ne pas gémir, comment 
» ne pas déplorer la perte de mes enfans ? Un aigle à 
» plusieurs ailes s'eit abattu sur moi ; un géant ailé, aux 
» griffes de lion , m'a enlevé trois cèdres du Liban ; il m'a 
» ravi ma beauté , mes richesses , mes enfans. Envoyés 
« par Dieu pour punir nos péchés , les cruels ont dévasté 
» notre pays , détruit notre ville , fait prisonniers ses ha- 
» bitans , ils ont bouleversé nos marchés souillés des ex- 
» crémens de leurs chevaux , entraîné nos pères et nos 
» frères , là oîi n'allèrent jamais nos aïeux ni aucun de nos 
» ancêtres, enfin livré nos mères et nos sœurs aux outrages 

>> de la soldatesque et beaucoup d'hommes et de 

» femmes entrèrent alors dans l'état monastique. » 

{\Z) Dans la Chronique de Pskof : « Il associa douze 
» maires et douze anciens Moscovites à douze magistrats 
» pskoviens , leur ordonnant de rendre la justice avecles 
» lieutenans et les juges ; mais ces lieutenans , ces juges, 
» et les secrétaires du grand prince , traîtres au bon droit 
>) et à leurs sermens , commencèrent à exercer toutes 
» sortes d'injustices. .... Les pauvres Pskoviens ignorant 
i) le droit moscovite , le grand prince leur donna son 



DE ÎIUSSIE. ::>bg 

» propre code Et les lleutenans des districts inven- 

» taient des délits , et vendaient la justice Tandis 

p que de leur côté leurs officiers prenaient de chaque ci- 
» toyen cinq , sept et dix roubles de caution , déclarant 
» rebelle celui qui osait en appeler à la loi du grand 
» prince. Alors les citoyens se réfugiaient dans les villes 
->» étrangères , abandonnant leurs femmes et leurs enfans ; 
» et les étrangers qui demeuraient à Pskof retournèrent 
A dans leur pays. Les Pskoviens seuls restèrent , car ils 
» n'avaient pas d'ailes pour s'élever dans les airs , et la 
» terre ne s'entr'ouvrait pas pour les engloutir. ... II y 
» avait dans la province de Pskof douze villes de district , 
» toutes bien peuplées , qui devinrent désertes par les 
« vexations des lieutenans ; l'année ensuite , le grand 
» prince ayant été instruit de ces actes de violence , ils 
» furent destitués et remplacés par les princes Pierre 
j» Schouisky et Siméon Kourbsky , à l'arrivée desquels 
u les Pskoviens commencèrent à oublier leurs maux, etc. » 

(i4) Vojez les actes concernant nos relations avec la 
Pologne. 

(i5) Vojez parmi mes papiers de Kœnigsberg une lettre 
de Piettemberg au grand-maître de Prusse, année i5i3, 
■Qp. 71g. Jnn sejnem Ausszuge sicli personnlich horen las- 
sen , das her dywei'le sej-ne Pferth gehen und sej-ne saàell 
schneiden will , nicht abzihenn , etc. 

(16) Dans la Chronique de Nicon , p. igS , la reine 
Hélène finit ses jours dans le malheur , et Dieu sait de 
quel genre de mort! Elle mourut le 24 janvier i5i3. 

(17) Voyez les actes concernant nos relations avec la 
Pologne. 

(18) Voyez actes de la cour impériale , n". i , p. i63. 

(19) Dans la Chronique de Nicon , p. igS : « Le a fé- 

Tome VIT. 24 



SyO HISTOIRE 

« vrier, arriva à Moscou, de la part de l'empereur Maximi- 
» lien , un ambassadeur nommé Snilzenpsemer, conseiller 
» de S. M. I. , pour des relations d'amilié et de frater- 
>) nité. Le grand prince Vassili conclut avec Maximilien 
« un traité de paix éternelle , qu'il munit d'un sceau d'or , 
» et , après avoir rendu de grands honneurs à l'ambassa- 
« deur , il le congédia le 7 mars, p. io3. Le i^' dé- 
î> cembre arriva à Moscou l'ambassadeur Dmitri Lascaref, 

>) et Soukof , chargés du traité signé par l'empeieur 

» Et avec eux vint aussi un ambassadeur de Maximi- 
» lien , nommé Jacques , docteur, et un autre appelé Ma- 
» vretz. » Page 204. « Au printemps de la même année , 
» au mois d'avril i5i5, le grand prince congédia l'am- 
» bassadeur autrichien , qu'il fit accompagner par Alexis 
» Zabolotsky et par son secrétaire Alexis Maloï. » L'ori- 
ginal russe de ce traité s'étant perdu, Pierre-le-Grand 
Ht publier l'original allemand avec les traductions russe 
et française , qui furent imprimées le 10 mai 17 18, dans 
limpriraerie impériale de Saint-Pétersbourg. Dans le russe 
il est dit : » Donné dans notre ville de Giinden ; » et en 
allemand , par erreur , Brundenaw. Cette erreur a fait 
douter plusieurs savans de l'authenticilé du traité, car il 
n'existe aucune ville du nom de Brundcnmv ; mais l'ori- 
ginal dit clairement Gmunden , comme je l'ai vu de mes 
propres yeux ; la syllabe finale am et non a\v se rapporte 
à ce qui suit : inn vierten Tag. Gmund est une ville 
connue de la Haute-Autriche , oii résidaient les empe- 
pereurs. Les expressions : TVir haben genov^en Liebescliafl 
und ewige T^evpundtnùss — bis zu unnser Lebeiit — und ist 
sachdas j-etzt T^eindt die sach nit iiach iinnseï^ Majmmge 
geschicht ; — ont semblé singulières, comme plusieurs 
autres; mais il faut savoir que notre ancien ministère 



DE RUSSIE. Syt 

exigeait toujours que l'on traduisît littéralement les expres- 
sions russes dans les traites qu'il concluait avec les étran-^ 
gers , sans s'inquiéter de la pureté du style , comme l'at- 
testent une foule de vieux traités allemands, dans les 
archives de Moscou et de Rœnigsberg , tous remplis de 
ruthénismes , inintelligibles pour nous seuls. — Lors de son 
séjour à Moscou, l'empereur Joseph II lut avec beaucoup 
d'intérêt cet écrit de Maximilien , après quoi il dit en 
souriant aux gardiens des archives : « Messieurs I montrez 
" cela ait roi de France. » Car la cour de Versailles re- 
fusa long-temps le titre d'empereur à nos souverains. 

(20) Actes de la cour impériale, n°. i , p. i8g. 

(21) Ce traité se trouve dans nos archives, parmi les 
actes livoniens , n". 3. Il est du mois de mai i5i4. 

(22) J^'ojez Arndt. Chronique de Livouie , p. i58. 

(23) Mikhaïl Ivanof fut expédié de Moscou le i5 dé- 
cembre i5i2, et revint au mois de mai i5i4- ( T^- les 
actes concernant nos relations avec la Turquie , n°. i , 
p. I — Tj ; et la Chronique de Nicon, p. ig5 , ou l'ambas- 
sadeur de Turquie est appelé Kémalbi. ) 

(2.)) T'^ojez Herberstein , Rer. Mosc. Comment. , p» g. 

(25) Strikofsky , liv. XXIII , chap. 7. 

(26) f^oj-ez le traité accordé aux habilans deSmolensk 5 
dans la collection des traités de l'Etat , t. I , p. 4i i • 

(27) Strikofsky , liv. XXIII , p. 7 , et Herberstein , Rer. 
Mosc. Comment. , p. 7g. 

(28) Herberstein , Rer. Mosc. Comment. , p. 79. 

(29) Herberstein , Rei*. Mosc. Comment. , p. 9. Le roi 
Sigismond parlait dans les mêmes termes au grand-maître 
de Livonie (parmi mes papiers de Kœnigsberg, n". 733), 

(30) Herberstein, Rer. Mosc. Comment. , p. 9. 

(3i) Dans la lettre du roi au grand-maître de Livonie? 



572 HISTOIRE 

Tfigenta milia sunt ceso , oclo simuni et prccipiii eorinn 
'ivojewode et consiliavii. 'l'rigenta septein duces, baro- 
nnes et ojjiciales cinn aliis super mille quingentis nobilibus 
capti. Strikofsky fait monter à quarante mille le nombre 
des Russes tués , sans compter les noyés. 

(Sa) Constantin promit de bâtir deux églises , et ordonna 
de chanter un Te Deum d'abord en latin, puis en russe ou 
en slavon. {J^ojez Engel. geschichte der Ukraine , p. 52. 

(33) Hersberstein écrit qu'étant à Vilna, il obtint du 
roi la permission d'aller voir ïchéladnin et deux autres 
voïévodes russes enchaînés; qu'il les consola et leur prêta 
quelques goulden en or. (/^. R. M. Comment. lY.) 

(34) Strikofsky (liv. XXIV, ch. 2) écrit que Sigismoud 
envoya au pape quatorze gentilhommes moscovites , mais 
que l'empereur Maxîmilien les fit enlever à l'ambassadeur 
polonais, et qu'il les renvoya en Russie par Lubeck. 

(35) Le roi écrivait au grand-maître de Lïvouie : lain ar- 
cein Dariibrowno de nianibus eorumdemliosliuin eripuùnus, 
speramusque Joro quod bre.vi et Sinolensko et reliquas arces 
nostras , dudwn amusas, recuperabimus . Plus loin il parle 
de la fuite du grand prince à Moscou. 

(36) Chron. de Pskof , chron. de Malinovsky. 

(37) Vojez Engel. , Gesch. der Ukraine, p. 49 et 5o. 

(38) Les -actes de nos relations avec la Turquie , n°. i , 
p. 26 et 27. 

(39) Roudoïar dit à Mamonof : « Le roi a envoyé au 
» tzar le tribut de deux années, cinq cents pièces de drap 
» et trente mille ducats que le tzar a tous gardés pour 
» lui. » {V . actes avec la Crimée, n°. 332.) 

(4©) Dans la chronique de Nicon, p. igS : « Le 9 avril , 
» le grand prince congédia David , ambassadeur de Da- 
» nemarck , et fit partir avec lui Jean Mikoulin et le se- 



DE RCSSIE. SyD 

» crétaire Vassili Bêloï. Le i4 août de la mêjne année, 
» ces deux envoyés revinrent à Moscou , ainsi que le même 
» David, ambassadeur du roi Chrisliern. » Ce David, 
Ecossais d'origine fselon Herberstein) , est appelé, dans le 
traité , Herold , et dans quelques chroniques , Herlad. 
Voyez Mallct y Hist. de Daueniarck , liv>. T'I , année i5i3. 
Maximilien et Louis XII proposèrent au roi Jean d'en- 
voyer les principaux ecclésiastiques de son royaume à un 
concile qui se serait tenu à Pise ; mais, comme Jean dési- 
rait que ce concile se tînt eu Allemagne , il espérait qu'en 
ce cas, la Russie consentirait à y prendre part et même à 
se réunir à l'église latine. 

(40 Ce traité se voit dans les archives de Copenhague : 
il est imprimé en allemand dans le Magasin historique de 
Busching , t. III, p. 1^8. Il y est parlé de Maximilien 
comme d'un allié de Vassili contre Sigisniond. Ecrit à 
Moscou, le 2 août i5i7. 

On ne trouve dans nos archives que des extraits de ce 
traité, ainsi que les priv^iléges accordés aux sujets de Chris- 
liern en Russie. 

(42) Actes avec la Prusse, n''. i, p. 3^. Les conditions 
étaient que le grand prince accorderait des secours au 
grand-maître , et qu'à sou tour celui-ci agirait de concert 
avec Vassili contre Sigismond. Schomberg jîi'oposa au 
monarque russe de donner à l'Ordre trente ou quarante 
mille hommes de cavalerie, mais cela resta sans effet. Il 
est dit entre autres dans les actes de cette ambassade : 
« Dans le cas oli Von enlèverait quelque chose aux enne~ 
» nemis , la partie la plus proche des Etats du grand 
» prince lui reviendra de droit , et l'outre portion qui se 
» trouvera près des domaines du grand-maitre appar- 
» tiendra à son altesse. « 



5^4 HISTOIRE 

(43) Voyez dans mes papiers de Kœnigsberg une lettre 
de Plettemberg au grand-maître de Prusse, en i5i3, dans 
laquelle il va jusqu'à lui conseiller de prêter main-forte 
au roi de Pologne. 

(44) Voyez les actes concernant nos relations avec la 
Prusse, n". i, p. 56. 

(45) Voyez actes de la cour impériale , n°. 2, p. 3 et 
suiv. Herberstein arriva le i8 avril et fut présenté le 21. 
On lui donna une suite de quinze enfans-boyards mosco- 
vites et de trente écuycrs. Le grand prince fit aussitôt re- 
mettre à l'ambassadeur une haquenée de ses projires écu- 
ries , toute sellée. Herberstein était accompagné de sou 
neveu Jean de Tourn. 

(46) Le 29 avril, Herberstein expédia son neveu en Li- 
thuanie avec la nouvelle que le grand "jjrince consentait à 
entrer en pourparlers ; et les ambassadeurs du roi arri- 
vèrent le 18 octobre. {V- actes de la cour de Pologne, 
n". 2, p. I i4et 117.) 

(4;) Voyez actes de la cour impériale. 

(48) Idem. « Et cela ne vous fera pas moins d'honneur 
u qu'à Pyrrhus, roi des Indes, qui renvoya sans rançon 
» deux cents hommes pris sur les Romains. » — Herbers- 
tein savait sans doute que l'Epire n'était pas l'Inde. — Le 
grand prince consentit à abandonner au roi, Yitebsk et 
Polotsk ; mais il répondit à Herberstein , qui exigeait la 
restitution de Smolensk : « Nous sommes fort e'tonnés de 
)> ce quon exige de iioits la cession de notre patrimoine. » 
Les ambassadeurs lithuaniens partirent le i8 novembre et 
Herberstein le 22. 

(49) Voyez actes concernant nos relations avec la Prusse, 
n". I, p. 88. « Il n'est pas bon que le roi soit chassé de ses 



DE RUSSIE. 075 

» ÉUats , et que le tzar de toute la Russie de^'ienne trop 
» puissant. » 

(5o) Actes de la cour impériale, n". 2 , p. 219 el suiv. 
Il arriva avec Jean de Toiirn , neveu de Herbersteiu. 

La description de cette ambassade a été publiée dans 
l'année i6o3 , en langue italienne , sous le titre de Trat- 
tamento dipacetra il Sereniss. Sigismondo, rè di Polonia, 
e Basilio, principe di Moscovia, havuto dalli illutrisignori, 
Francesco da-Collo., cavalliere , gentiVhuomo di Cone-^ 
gliano , e Antonio di Conti , cavalliere , gentiVhuomo 
Padouano , oratori délia luaestà di Massimiliano primo , 
iniperatore, Vanno i5i8. Scritta per la medisimo sig. 
cai'al. Francesco. Stampato in Padoa. Con licenza délia 
S. Inquisizione. Les négociations avec les boyards mosco- 
vites y sont décrites mot par mot comme dans nos actes 
originaux. 

(5r) Actes de la cour impériale, p. 346. Il arriva de 
Vienne , chez ces ambassadeurs de Maximilien, un officier 
de la cour impériale nommé Jean Krischton , qui commit 
plusieurs extravagances dont nos boyards se plaignirent 
aux envoyés autrichiens. 

(Sa) Après la mort de Létif , le grand prince expédia à 
la tzarine Noursaltan, l'officier entre les bras duquel Lélif 
avait rendu le dernier soupir, et il se plaignit au khan des 
Tatars de Crimée, qui pillaient les provinces russes. Scha- 
drin , notre chargé d'affaires , revint à Moscou avec 
Makhmet-Aga , officier du khan , lesquels furent bientôt 
suivis de Tchélichef, compagnon de Schadrin et de Rou- 
doïar, ambassadeur du khan. Pillés par les Tatars d'Astra- 
khan, près de la rivière de Samara, ils étaient allés à pied 
jusqu'à Poutivle. Le kalga Akhmat écrivit au grand prince 
que, ne pouvant supporter les outrages du tzar son frère . 



376 HISTOIRE 

il voulait venir s'établir parmi nous. Le klian informait 
Vassili que ses fils, Bogatyr et Alp-Ghireï, marchaient 
contre la Lithuanie avec une armée de cent mille hommes. 
Makhmet-Ghireï, d'après les conseils des amis des Russes , 
avait refusé les quinze mille ducats que lui avait proposés 
le roi. Le kalga Akhmat fut tué par son neveu Alp-Ghireï , 
qui prit sa place. Hemmet, fils d' Akhmat, se trouvait alors 
à Constantinople. {V. actes avec la Crimée, n" 5, p. 495 
et 548. ) 

(53) Actes concernant nos relations avec la, Turquie , 
n". I, p. io5 etsuiv. Boris Golokhvastof quitta Moscou au 
mois de mars i5ig. 

(54) Actes avec la Turquie, n°. i, p. i33. Galokhvastof 
revint le 8 janvier i52i par la Servie, Rilia, Ackerman 
et Prékop. 

(55) Schomberg (qui vint pour la^seconde fois en Russie 
au mois de mars i5i9) s'exprime ainsi dans son mémoire : 
« Le pape désire réunir à l'Eglise romaine le grand prince 
» et tous les habitans de la Russie , mais sans vouloir ni 
» retrancher ni changer aucune de leurs bonnes coutumes 
» ou de leurs ^ois : sa seule envie est de confirmer cette 
» union par une bulle apostolique. De plus, l'Eglise grecque 
» n'a pas de chef ; le patriarche de Constantinople et 
>) toute la Grèce sont au pouvoir des Turcs. Le S. Père 
» sait qu'un très-vénérable métropolitain réside à Moscou ; 
» c'est jjourquoi il veut élever ce prélat et ses successeurs 
« à lu dignité de patriarche , comme était jadis celui de 
» Constantinople; et quant au très-illustre et très-incom- 
» parable tzar de toute la Russie, il veut en faire un roi 

» très-chrétien. Le pape le désire de tout son cœur 

» Il n'est guidé par aucun motif d'intérêt personnel ; il ne 
» veut que la gloire de Dieu et la réunion de tous les 



DE RUSSIE. 677 

» chrétiens. '» (Actes avec la Prusse, n*. i,p. 164 — ifc>7.) 

(56) Paul Jove , de legatione Basilii , dans Rer. Moscov. 
auct., p. 120. 

(57) Actes avec la Prusse , p. 252 ( dans les instructions 
de l'ambassadeur Zaniouitsky) : « Notre monarque veut 
» bien vivre en paix et en bonne intelligence avec le pape 
») en matières politiques ; mais comme , par la grâce de 
» Dieu , il a toujours fortement tenu à la religion grecque , 
» qu'il a reçue de ses ancêtres, il ne lui sera pas moins 
» fidèle aujourd'hui avec l'aide du même Dieu. » 

(58) Dans la lettre que Necras Kharlamof écrivit de 
Riga au grand prince, en date du mois de novembre iSig : 
« Le grand-maître de Livonie répondit aux gens du grand- 
» maître de Prusse : Je demeure bien plus près du tzar 
» de la Russie que le grand-maUre de Prusse , et je con— 
» nais les usages des Russes : ils promettent beaucoup , 
» mais on ne saurait se fier à leur parole. » 

(59) (Actes avec la Prusse, p. 4^3.) Le grand prince 
informa le grand-maître de cette expédition au mois de 
mars iSso, 

(60) fdem, p. 521. 

(61) Strikofskj, liv. XXIV, ch. 4. 

(62) Actes avec la Prusse , p. 4 1 2 , 470 et 493. Sigisœond 
envoya une armée de seize mille hommes contre le grand- 
maître , qui dit à l'ambassadeur russe , Kharlamof : 
« L'armée polonaise va se porter sur Rcenigsberg , dont 
» les citoyens ne veulent pas se réunir à moi. Je suis 
» dans la plus grande détresse; il n'est pas bien que vous 
» soyez ici , car je dois répoudre de votre sécurité à votre 
» souverain. Allez plutôt dans ma ville de Memel, je vouï 
« ferai accompagner par le prince de Brunswick. » 



57*3 HISTOIRE 

(63) Voyez Hartknoch : Alt und neiies Prenssen , 
p. 323 et 325. 

{(^•^) (Actes avec la Turquie.) Trëtiak partit de Moscou 
le 20 juin i52i. 

(65) Herberstein , R. M. Comment. , p. 68. 

(66) Herberstein, R. M. Comment., p. 68, et cbron, 
de Kazan , ch. i6. Le massacre des Russes arriva en i523. 
Herberstein écrit que le khan de Crimée était alors en per- 
sonne à Kazan , et qu'il y mit son frère sur le trône. 

(67) (Herberstein, R. M. Comment., pag. 68..) Je île 
l'aurais pas cru lui seul , si nos livres généalogiques ne con- 
firmaient son récit. Il dit qu'il se trouvait alors des am- 
bassadeurs livoniens qui, craignant les ïatars, s'enfuirent 
tous le même jour à Tver. 

(68) Niclas était originaire de Spire et Jordan des envi- 
rons d'Insprusk, Herberstein raconte qu'à son entrée à 
Moscou, le grand prince, arrêté par une grande multi- 
tude de peuple, aperçut Niclas et lui dit : » Je connais 
» tes importans services et ne te laisserai pas sans rë- 
» compense. » Il fit la mêine promesse à l'autre canonnier 
Jordan, mais il les oublia. Enfin, a-jant appris que, de 
chagrin, ils voulaient quitter la Russie , il augiuenta leur 
solde de dix florins. 

(69) Voyez Herberstein , R. M. Comment. , p. 5o et 70, 
et Recueil de nos actes ministériels , p. 4^5. Engagement 
du prince Jean Borotinsky, donné par lui au grand prince 
en 1025, avec serment de réparer sa faute. 

(70) Actes avec la Pologne , n". 2, p. i23 et i25. 

(71) Ce traité se trouve dans nos archives, au n". 7. 

(72) Strikofsky, liv. XXIV, ch. 4. 

(78) Hartknoch, Alt. und neues Prenssen , 325 et 326. 
(74) Arndt. Liejl. Chron.^ p. 191. 



DE RUSSIE. D79 

(75) Voyez Herberstein, R. M. Comment., p. 48. 

(76) Voyez actes avec la Turquie, n". i , p. 3 et 4 ; 
voyez aussi Herberstein et le commencement de VHis- 
toire du tzar Jean , par Rourbsky. 

(77) Voyez les archives du collège des affaires étran-^ 
gères, parmi les papiers de Miller, dans le Recueil des 
anciens actes diplomatiques , n". 80, les lettres de Clie- 
myakin augrand prince, et celles de celui-ci à Chémyakin. 
Herberstein rapporte que Poutivie avait d'abord été gou- 
vernée par le prince Dniitri , renfermé à Moscou par 
suite de calomnies intentées contre lui par Chémyakin au- 
près du monarque; queson fils, également appelé Dmitri, 
s'enfuit chez les ïatars , y embrassa la religion de Maho- 
met, enleva une fille de condition, par les parens de la- 
quelle il fut assassiné ; qu'à la nouvelle de la mort de son 
fils, Dmitri succomba à sa douleur, en loig. Il ajoute 
que par ses calomnies , Chémyaka perdit encore le prince 
de Roschira. (R. M. p. 5i. ) Nous ne connaissons ni le 
prince Dmilri de Poutivie ni celui de Koschira. 

(78) (Herberstein, R. M. Comment. 5i .) Il y est dit que 
Chémyakin écrivit à Sigisraond par l'entremise du voïévode 
de Rief , qui envoya sa lettre à Vassili. 

(79) Voyez, dans les archives du collège des affaires 
étrangères , le procès de Maxime-le-Grec. Voici les ex- 
pressions de Bersen , officier du grand prince: « Le métro- 
» poiitain a oublié qu'il avait envoyé à Chémyakin une 
» lettre écrite de sa propre main , scellée de son sceau , 
» oïl il lui répondait, par serment, de sa sûreté. » 

(80) (Herberstein, R. M. Comment. 20.) Yarlaam quitta 
la métropole le 17 décembre iSar , et mourut dans le mo- 
nastère de Simonof. Daniel fut installé le 27 février iSaa. 

(81) Procès de Maxime-le-Grec. ( Voyez plus haut. 



?»8o HISTOIRE 

note 79) : <i Le métropolilain donna de vives louanges au 
" grand prince, disant que Dieu l'avait délivré d'un en- 
» nemi caché. Et moi ( Bersen) ayant demandé qui était 
w cet ennemi caché, le métropolitain répondit : C'est Ché- 
'} myakin. » 

(82) f^oj. Kourbsky , Histoire du tzar Jean. Il raconte 
qne, trompé par des calomniateurs, Vassili fit venir le 
saint homme de Bielo-Ozero à Moscou , oii il fut chargé de 
fers, et confié à la garde d'un domestique nommé Paul ; 
que, par humanité, la femme de ce dernier cacha Por- 
phyre, formant le projet de lui rendre la liberté ; qu'au 
moment où le domestique, effrayé de la fuite de l'illustre 
prisonnier , voulut se couper la gorge avec un couteau , 
Porphyre parut et lui dit : « Me voici ; exécute l'ordre du 
••> grand prince ; >> que Yassili , touché de tant de gran- 
deur d'âme, le fit aussitôt reconduire dans sa paisible re- 
traite, etc. 

(83) Voyez Chronique de Rostof. 58o. Chémaykia vivait 
encore en iSsG. 

(84) Voj, Herberstein,R. M. Coram. 76 et 76. 

(85) (Actes diplomatiques avec la Turquie , n°. i. 3o2. ) 
Le grand prince arriva à Nijni-Novgorod avec ses frères , 
le 28 août. 

(86) Herberstein attribue cet événement à des gens 
achetés par les Russes. 

(87) Herberstein , R. M. Comment, p. yS. 

(88) Il y a , dans la bibliothèque du synode , un livret 
numéroté 347 ' ^^4 ' ^^^ » 4"^ contient l'extrait d'une 
lettre fort curieuse, mais peu authentique, de Païssius , 
vieillard du monastère de Théraponte , relativement au 
«econd mariage de Yassili. Il y est dit que le grand prince 
voulut savoir ce que pensait de son divorce avec Solomo- 



DE RUSSIE. 58 1 

nie le vénérable Vassian , abbé de Saint-Simon , qu'il 
appelait le soutien de la monarcbie , la consolation de son 
lime , le charme de son entretien , le maître de son cœur ; 
que ce saint abbé ayant déclaré adultère ce second ma- 
riage , le monarque irrité avait fait conduire l'audacieux 
vieillard au monastère de Tclioudof ; que , d'après le con- 
seil du métropolitain , le grand prince avait écrit aux pa- 
triarches grecs pour obtenir leur aveu sur son divorce, 
mais que ceux-ci l'avaient refusé , notamment celui de 
Jérusalem, nommé Marc, qui, inspiré par l'esprit de 
prophétie 5 répondit: « T^assili ^ situ contractes un second 
» mariage, tu auras unjîls méchant ; les Etats seront en 
n proie à la terreur et aux larmes; des ruisseaux de sang 
» iwnt couler; les têtes des grands tomberont ; tes villes 
n seront dévorées par la Jlamme ; « qu'alors le métropoli- 
tain avait dit : « Eh bien! nous nous passerons de leur 
» bénédiction. >» 

(89) Voyez Kourbsky , Histoire du tzar Jean, et Her- 
berstein , R. M. Comm. p. 58. 

(90) (Herberstein, R. M. Comm. p. 18 et 19.) Elle arracha 
le capuchon des mains du métropolitain , le jeta par terre , 
\e foula aux pieds, dit cet historien , ajoutant que Chigona 
la frappa, en lui disant: « Osez -vous bien résister à la 
" volonté du monarque? Et vous , demanda l'infortunée, 
» de quel droit osez-vous lever la main sur moi? Au nom 
» du grand prince , répondit Chigona. ;> 

(91) Herberstein, R. M. Comment, p. 19. 

(92) Herberstein, R. M. Comm. p. 96. Cum enim alteram 
uxorem duxisset , totam barbam abraserate : quod nun- 
quain ab alio principe factum perhibebant. 

(93) Chron. de Nicon , année iSai , et PaulJove , fie I-e- 
gatione Basilii , magni principis Moscovia^. 



o82 HISTOIRE 

(9.;) Voy. Paul Jove, chdegatione, e/r.Vers celte époque j 
Alberto Campenze écrivait ses Lettere intoino le Cose di 
Moscovia al beat. Padro Clémente f^II , conjurant le pape 
d'employer tous ses efforts pour réunir les Russes à l'Église 
latine. Albert avait beaucoup entendu parler de la Russie 
par son père et ses frères , qui y avaient demeuré long- 
temps ; mais toutes les notions géographiques qu'il en 
donne sont extraites de Mathieu Miechovsky. 

(q5) (Herberslein, R. M. Comment. , p. c)C), 100, 112, et 
Actes de nos relations avec la Pologne , n°. 2 , p. 1 33 et 1 34.) 
Dans un supplément à la réponse donnée par Sigismond 
aux ambassadeurs de Charles et de Ferdinand , et qui se 
trouve dans les Mémoires du cardinal Albertrandi , à la 
bibliothèque du Vatican , il est dit que, d'après une in- 
struction secrète , ils devaient entretenir la haine de Yas- 
sili contre le roi , et même faire éclater la guerre entre eux , 
afin que Ferdinand d'Autriche pût s'emparer plus aisément 
de la Hongrie et de la Bohème. On pouvait le penser, mais 
cela était faux. 

(()6) f^oj. Dalin. Gesch. des P».. Schw. t. III , p. 74 5 ainsi 
que l'original de ce traité , confirmé à Novgorod le 3 avril 
i524, et qui se trouve en latin dans les archives de notre 
collège des affaires étrangères. Voici les signatures qui s'y 
trouvent : i. ad liane cedulam electi régis S\'ecïe Gostafui 
ego orator Chanalus Erici niandavi Capellano meo lohanni 
Erasmo pro me apponere maman , quia ego scribere nescib. 
— 2. Orator Nicolai. — 3. Orator presbj~ter Johannes 
canoniciis aboensis. 

(97) ( ^^"- Herberslein, R. M. Comment. , p. 33, et 
Dalin. , t. III , p. 1 12. ) A cet effet, A'^asa envoya itérative- 
ment à Moscou Eric Flemming , qui n'en sortit qu'après la 
mort de Vassili. 



DE RUSSIE. 583 

(98) Actes de nos relations avec la Turquie , n°. i , 
p. 290 et 334. Skinder mourut à Moscou en i53o. 

(99) T^oy. Chron. de Kàzan ; il y est ditrKazan resta 
pendant trois jours désert et sans défense; les Russes y 
levèrent d'avance les revenus et les contributions pour trois 
ans. Aucun voïévode ne voulut y rester. Belzky s'y enrichit 
considérablement ; et indépendamment du métropolitain , 
il eut encore pour défenseur Parthénius , abbé de la Tri- 
nité. Belzky resta cinq ans en prison. 

(100) Au mois de janvier i533. 

(101) Chron. de Rostof , p. 587: « Au moment de sa 
» naissance (de Jean) se fit entendre tout à coup un ef- 
» froyable tonnerre, et par toute la Russie l'on vit des 
n éclairs, comme si le monde entier eût été prêt à s*é- 
» branler. » Selon d'autres chroniques , cette tempête 
extraordinaire n'eut lieu qu'à Novgorod. 

(102) Le 22 février i533. — Le prince Siméon , frère de 
Jean , mourut le 26 juin i5i8 , et le prince André le 14 fé- 
vrier l52I. 

(io3) T^oy. Actes de nos relations avec la Crimée , n*. 7, 
p. 696176. 

(io4) Chron. de Rostof, p. Sgj : « Beaucoup de gens pen- 
» saient et se disaient qu'il y aurait quelque changement 
» dans l'empire. » 

(io5) Voy. Recueil des actes politiques, p. 4^6. Ce fut 
en 1 523, lorsqu'il se disjîosait à marcher contre Kazan, que 
Je grand prince confirma ce premier testament, qui nous 
est inconnu. — Dans la chronique pskovienne : » Yassiii 
» nomma son fils grand prince de son vivant, et ordonna 
» à un petit nombre de ses boyards de le surveiller jusqu'à 
« l'âge de quinze ans. » 

(io6) Dauî le livre des Degrés ( Stcpenna'ia Ktiiga) il est 



584 HISTOIRE 

dit que Vassili bénit sou fils avec la croix de Monomaque, 
et qu'il lui remit la couronue , le diadème, le sceptre et 
tout l'habillement royal de cet ancien grand prince. 

(107) Le 24 août i53i , Yassili engagea par serment le 
prince Youri Ivanovitch, son frère, à hii être fidèle ainsi 
qu'à son fils. Cet acte est écrit mot pour mot comme les 
anciens traités des anciens grands princes de Moscou avec 
les princes apanages leurs cadets. 

(108) Paul Jove, p. 129. Specie corporis eximiâ. Nous 
avons des portraits de Yassili que l'on croit des copies de 
l'original contemporain. 

(log) Cinq de ces lettres se sont conservées dans nos ar- 
chives. ( Voj. ancienne Bibliothèque russe , t. III , p. 99. ) 

(iio) Chron. de Nicon, p. 184, et Herberstein , il. M. 
Comment. , p. 11. 

(m) Herberstein , R. M. Comra. , p. 3i . 

(112) T oyez , dans la bibliothèque du couvent de la 
"^^rinité , le recueil des ouvrages -de Maxime>le-Grec , au 
nombre de cent trente-quatre. 

(i i3) J^oj. Kourbsky , Histoire du tzar Jean. 

(i i4) Pauli Jovii , de Leg. 129. 

(ii5) Herberstein , Pver. Mosc. Comment., p. 96. 

(i i6) Herberstein , Rer. Mosc. Comment. , p. 99. 

(i \'j) Herberstein , Rer.' Mosc. Comment. , p. 34. 

(118) François da CoUo raconte qu'à son entrée, il y 
avait sous les armes , depuis le Kremlin jusqu'à l'hôtel des 
ambassadeurs, quarante mille soldats richement habillés. 

(119) ï^ojez Herberstein, Pver. Mosc. Comment., 
p. 89, 101 , et Trattamento, 53. François tla Collo écrit, 
au sujet de l'éclairage des rues : « Erano disposti et accesi 
» hmii di tiglia di altezza d'un passo, dall' una etdall' 
)> altra parte délia strada, discosti F un dal'altro iutorno à 



DE RUSSIE. 385 

i< due passi. » Qu'entend-on ici par lumi di tigîia? Ce n'était 
point sans doute des éclats enflammés de bois de tilleul , 
mais des fagots de bois de résine, allumé. — A table , le 
grand prince fit approcher les ambassadeurs , et il de- 
manda entre autres à Herberstein s'il se faisait la barbe ? 
Oui, prince, répondit le baron , et nous aussi, répliqua 
Yassili. 

(120) Actes de nos relations avec la Prusse , p. 2T4• 
(I2I) Actes de nos relations avec la Prusse , p. 43- Fran- 
çois da Collo parle d'un médecin nommé Nicolas, qui se 
trouvait alors à ]Moscou : Maesti^o Nicole Lubacensc , 
professer di niedicina et di astrologia , et di tittte h' 
5c/e«seyb«(5^«//'55/V72o : c'est appareuîment Nicolas Luef. Il 
raconta beaucoup de choses intéressantes à da Collo , au 
sujet des monts Ourals. 

(122) Actes de nos relations avec la Turquie , p. 222 , 
249 , et François da Collo , p. 5i . 

(laS) ^q;^ez dans l'indicateur des lois russes, 1. 1 ,n. 81, 
86, le code du tzar Jean Vassiliévitch. 

(124) Vojez Chronique de Nicon. Les fossés du Krem- 
lin furent garnis de briques en i5o8. La forteresse de Nijni- 
Novgorod fut construite à la même époque , celle de Toula 
en i52o ; celle de Kolomna commencée en i525 et ache- 
vée en I 53 I . 

(i25) Voyez dans la bibliothèque du Synode , le ma- 
nuscrit folio 87, p. 407 '' Concile tenu dans la chrétienne 
ville de Vilna. ( 18 janvier i5of). ) 

(126) (Chronique de Rostof , p. 578.) Le grand prince 
se rendit alors avec son épouse à Yaroslaf et dans d'autres 
villes. ( Vojez aussi Herberstein , Rer. Mosc. Comment. , 
p. 45i.) 

(127) Voyez Herberstein , Rer. Mosc. Comment. , p. 36, 
Tome VïI. 2 5 



S86 HISTOIRE 

37 , et dans les supplémens à l'ancienne traduction alle-^ 
mande de Iterberstein , imprimés à Bàle en 1567 , p. 204. 
François da Collo écrit qu'il y avait dans l'armée russe 
quarante mille hommes de cavalerie, qui, ajoute-t-il , ne 
recevaient point de solde ; mais servaient uniquement par 
amour, crainte et obéissance. {Per amore ^ timoré ed obe- 
dienza. ) 

(128) Voyez Paul Jove , p. 128, et Herberstein , Rer. 
Mosc. Comment. , p. 21 , 36, 38, f\o. 

(12g) Voyez Herberstein , p. 42, 4^, 49? 53 — Sg , et 
Paul Jove, p. 126 — 128. L'interprète Dmitri s'entrete- 
nant avec Jove de notre miel sauvage , lui raconta qu'un 
paysan , son voisin , étant descendu dans le creux d'un 
arbre , s'y noya presque dans le miel ; pendant deux jours 
il s'en nourrit , cria , fît de vains efforts pour en sortir. 
Enfin , heureusement un ours s'avance à reculons dans le 
même creux : aussitôt le jDaysan le saisit par la queue , et 
pousse de grands cris ; l'animal s'effraie, s'enfuit et de la 
sorte retire le paysan. — François da Collo estimait à cent 
ducats les plus belles zibelines. Il donne à ce qu'il paraît le 
nom de peaux de chiens à celles de loups : PelU di cani ., 
che eccedono di bellezza et dipretio le pelli de' lupi cer- 
vieri. Il raconte plus loin que dans les pays où l'on prend 
les martres-zibelines , on attelle des traîneaux avec des 
chiens. 

(i3o) (Herberstein, p. 4^ ) Les monnaies pskoviennes 
portaient une tête d'homme , mais si grossièrement faite 
qu'Herberstein la prit pour un bœuf. Selon lui les ancien- 
nes monnaies moscovites portaient l'image d'une rose. 

(i3i) Herberstein , p. 45 , 4^? ^t Contarini dans Berge- 
ron , p. 53. C'est à tort que François da Collo écrit qu"ea 
i5i8, ii n'y avait qu'une seule église de pierre en Russie, 



DE RUSSIE. 607 

celle tle l'Assomption au Kremlin. Il parle de quatre ou 
cinq maisons de pierres bàties-par des architectes italiens 
dans le Kremlin , dont il dit que les murs étaient de bois. 

(i32) Herberslein , p. 41 et5G. 

(i33) Herberstein , p. 36. 

(i34) Herberstein, p. 40. La preuve qu'il y avait des 
hommes qui vendaient leur liberté, c'est l'art. ']'] du code 
de Jean , dans lequel il est dit : « Si un paysan se vend 
» comme esclave » 

(i35) Herberstein , p. 36 , 4^, ^^- Tout le monde con- 
naît le vin de la Romance. Il est probable qu'il était a])porté 
en Russie par les marchands allemands. A présent encore 
dans les cabarets russes , on donne ce nom à une liqueur 
ronge ^ composée d'eau-de-vie de grain, de myrtille* 
noires , de canneberges et de miel. 

(i36) Paul Jove , p. 127. 

(137) PaulJove, /5eic^. etc.; p. 129, François da Collo : 
Du vivant même de son père , le grand prince Vassili, 
intentionné de se marier , fit publier dans toute la Russie 
([ue l'on eut à choisir indistinctement pour lui les plus 
belles filles de toutes les conditions. On en amena à ]Moscou 
plus de cinq cents, dont on choisit d'abord trois cents, 
puis deux cents , puis cent , et enfin dix seulement , qui 
rurenl examinées par des sages-fenames. De ces dix, Vas- 
sili fit choix de Solomonie, qu'il épousa ; mais il n'eut pas 
le plaisir d'être père , aussi estimait-il si peu sa fejiime , 
que me trouvant à Moscou , je fus obligé d'intercéder pour 
la liberté de son frère , jeté en prison pour une faute très- 
légère. 

(i38) Cette description de la noce de Vassili est impri- 
mée dans l'ancienne bibliothèque russe , t. XIIÏ , p. 5. 

(i3c)) Herberslein , Picr. jMosc. Comment. , p. (j2. 



588 HISTOIRE i 

(i4o) Paul Joye , de Lcgat. , p. 128. 
(140 Herberslein, Rer. Mosc. Comment. , p. 74- 
(142) Herbeiiteiu , p. 60 — 8g. Lerberg , clans son opi- 
nion sur le pays fies Yougres , présume que sous le nom 
d'hommes noirs du commerce de Sibérie , il faut entendre 
les marchands indiens ou bukhares , et que les Groutintsi 
doivent être les Gautsinzi, dont parle Strahlenberg dans 
sa description de la Sibérie , et qui demeuraient près de 
Tomsk , c'est-à-dire, des Tatars idolâtres , au nombre de 
plus de deux cents familles. Millier , dans son histoire de 
Sibérie , les appelle iLH^/c/j/z'/^/z/. {F'. Lerherg , JSntersu- 
cJiiing , p. 38 et suiv. ) Herberstein connaissait la géogra- 
phie de la Russie beaucoup mieux que François da Collo, 
qui dit des absurdités sur le cours du Don, du Yolga, de 
la Dvina. ( Vojez son Trattamento , etc. , p. 56. ) 



FIN DU SEPTIEME VOLUME, 



TABLE 

DES MATIÈRES 

DU SEPTIÈME VOLUME. 



Chapitre premier. Ijb grand prince Vassililva- 
novitch, page i 

Caractère du règne de Vassili en général, 3. — Ambas- 
sade en Tauride, 4- — Le tzarévilchdeRazan embrasse 
la religion grecque, et épouse la sœur du grand prince. 
Expédition contre Kazan , 5. — AfTairesde Lithuanie,9. 
— Guerre contre Sigismond , successeur d'Alexandre, 
l'j. — Paix, 23. — L'ambassadeur de Russie éprouvedes 
désagrémens en Tauride , 2g. — Traité de paix avec la 
Livonie, 3i. — Affaire de Pskof, 33. — Pskof perd son 
indépendance , 45. 

Chapitre II. Suite du règne de Kassili , 54 

Siniéon, frère de Vassili, veut fuir en Litliuanie , 57. — 
Arrivée à Moscou de la tzarine Noursaltan , 58. — Re- 
pentir de Mahkmet-Amin.Ruptureavec Mengli-Ghireï, 
59. — Incursion des Tauriens, Go. — Guerre avec la 
Lithuanie , 62. — Alliance avec l'empereur ,67. — Traité 
de paix avec les villes anséatiques , 69. — Ambassade en 
Turquie, 71. — Ambassade turque, 72. — Prise de 
Sniolensk , 73. — Trahison de Glinsky , 80. — Bataille 
d'Orsclia , 82. — Trahison de l'évèque Barsonophe. 
Constantin Ostrojsky s'approche de Smolensk , 85. — In- 
cursion des Tauriens, 86. — Seconde ambassade duSul- 



SgO TABLE 

tan. Mort cle Mengli-Gliireï , 88. — Ambassades entre 
le nouveau khan et le grand prince , 8g. — Maladie et 
ambassade du tzar de Kazan, 94- — Invasion des Tau- 
riens , g6. — Alliance avec le roi de Danemarck, 97. — 
Alliance avec l'ordre Teutouique, 98. — Ambassade de 
l'empereur Maximilien , 102. — Ostrojsky assiège 
Opotchka , 107. — Négociations de paix, 108. — Am- 
bassade à Maximilien , m. — Nouveaux ambassadeurs 
de JMaximilien , ii3. — Mort d'Abdyl-Létif , 114. — 

— Traité renouvelé avec les Tauriens, 11 5. — Mort de 
jMakhmet-Amin , 117. — Les Tauriens dévastent la Li- 
tluiauie, 119. — Ambassade au Sultan, 120. — Relations 
avec le pape et le grand-maître de l'ordre Teutonique , 
122. — Le grand-maître fait la guerre à la Pologne. 
Campagne des Russes enLithuanie, 126. — Faibles res- 
sources du grand-maître , 128. — Haine de Makhmet- 
Gliireï contre Yassili. Ambassade à Soliman, 129. — 
Révolte de Kazan, i3i. — Irruption des Tatars de Tau- 
ride et de Kazan en Russie, i33. — Kliabar - Simsky 
sauve Rézan et l'honneur du grand prince , 137. — 
Yoïévodes mis en jugement, 140. — Camp de Kolom- 
na , i4i • — Ambassadeur de Soliman , 142. — Ambas- 
sade de Lithuanie et trêve, i44- 

Chapitre III. Suite du règne de F^assili , 148 

Réunion de la principauté de Rézan aux Etats moscovi- 
tes , 149. — Emprisonnement du prince Chemyakin , 
i5i. — Le khan de Crimée s'empare d'Astrakhan , i56. 

— Meurtres à Kazan. Catastrophe des Tauriens, 157. — 
Le khan Saïdet-Ghireï , iSg. — Campagne contre Ka- 
zan , 161. — La grande princesse prend le voile, 169. 

— Second mariage de Yassili, 172. — Relations avec 



DES MATIÈRES. ^QI 

I^ome, 17/1. — Charles-Quint, 178. — Trêve avec la 
Lithuanie , 181. — Relations amicales avec Gustave 
Vasa , 184. — Ambassade de Solimau , i85. — Incur- 
sion des troupes de Crimée, 186. — Expédition contre 
Kazan , 189. — Nouveau tzar à Kazan , igS. — Exil de 
Schig-Alei , 196. — Naissance du tzar Jean Vassiliévitch, 
197. — Ambassades de Moldavie. D'Astrakhan, 199. 

— Des Nogaïs. Des Indes , 200. — Incursion des Ta- 
tars de Crimée, 201. — Maladie et mort du grand 
prince , 204. — Caractère de Vassili, 217. — Affaire de 
Maxime-le-Grec , 221. — Reproches faits au grand 
prince , 226. — Genre de vie de Vassili. Chasse , ,227. 

— La cour, 228. — Dîners , 23o. — Titres de Vassili, 
23i. — Etrangers à Moscou , 282. — Lois , 233. — Edi- 
fices , 235. — Affaires ecclésiastiques , 236. — Calami- 
tés diverses , 241. — Illustres contemporains de Vassili , 
243. — Hérésie de Luther, 244- 

Chapitre IV. Etat de la Russie depuis ll^^ii jus- 
qu'en i535 , 2^8 

Gouvernement, 249. — Troupes, aSo. — Justice, 253. 
Commerce , 255. — Monnaie , 258. — Économies des 
monarques , 259. — Grandes routes et postes, 260. — 
Moscou, 261 . — Caractère, mœurs et coutumes des Russes 
à cette époque , 263. — Noces des grands princes , 274. — 
Entrée des ambassadeurs étrangers à Moscou , 27g. — 
Artistes étrangers à Moscou , 281 . — Littérature , 282. 

— Notions sur l'orient et le nord de la Russie , 28g. 
Chapitre V. Le grand prince et tzar Jean IT^ , 

294 

Inquiétudes des Russes relativement à la minorité de Jean , 

295. — Composition du conseil souverain. Gliusky et 



392 TABLE DES MATIERES. 

Telennef, premiers entre les dignitaires, 296. — Ser- 
ment prêté à Jean. Emprisonnement du prince Youri 
Ivanovitch , 297. — Terreur générale , 3oo. — Trahison 
des >princes Siraéon Belzky et Lalzky , 3oi . — Emprison- 
nement et mort de Michel Glinsky , 3o2. — Mort du 
prince Youri , 3o5. — Fuite , projets et emprisonnement 
du prince André Ivanovitch, 30^. — Supplice des 
boyards et enfans-boyards. Mort du prince André, 3o8. 
— Affaires politiques. Trêve avec la Suède et la Livo- 
nie , 3io. — Moldavie , 3ii. — Ambassadeur turc. As- 
trakhan. Relations avec les Nogaïs , 3i3. — Ambassade 
à Charles Y. Serment desKazanais. Réponse fièredeSi- 
gismond. Invasion des Tauriens , 3i6. — Guerre avecla 
Lithuanie , 317. — Islam gouverne la Tauride , 822 . — 
Construction d'une forteresse en Lithuanie, 325. — In- 
cursion des Tauriens , 326. — Les Lithuaniens s'empa- 
rent de Gomel et de Starodoub , 327. — Sédition à Ka- 
zan , 328. — Schig-Alei rentre en faveur, 329. — 
Guerre contre Kazan , 33 1. — Yictoire i-emportée sur 
les Lithuaniens , 332. — Forteresses sur la frontière de 
Lithuanie, 334- — Trêve avec la Lithuanie, 335. — 
Affaires de Crimée , 337. — Mort d'Islam , 339. — Me- 
naces de Sahib-Ghireï , 3^o. — Construction de Ritaï- 
gorod et de nouvelles forteresses, 343. — Changement 
de la valeur des monnaies , 345. — Haine générale con- 
tre Hélène , 347. — Mort de la régente , 348. 

Addition au premier volume de l'Histoire de 

Russie , 55o 

Notes du septième volume. 365 



EPiRATA 



POUR LE TOME VII DE L HISTOIRE DE RUSSIE. 



P.g. lig. 

qG , 1 5 , qiiil li' emparerait de la petite ville de Metchersk , 
occupée par un Tsarantch au seroice de Schig- 
Alei , lisez qu 'il reprendrait la petite ville de 
Metchersk , donnée par lui à un Tsaréntdi 
à Astrakhan^ Schig-Alei^ qui venait d'entrer au 
service de la Russie. 
i3i , 22, Makltmet-Gliiréi^ Visez BIcikhmet-Amin. 
i3i , 27 , soumis Saliib^ lisez son frère Sahih. 
i37 , i5 , mais cette fuite était une ruse concertée entre eux, 
lisez mais cette tranquillité apparente des Ta- 
tars n 'était qu 'une ruse. 
1^6 , 8 , parmi les sujets d' Ahhert., YiSQZ parmi les Chsim^ 

liers et leurs sujets. 
1^9 7 G , ^i qui elles étaient tombées en partage.. Visez d'après 

son testament. 
i53 , I , une lettre adressée à Vassili., lui donnait connais- 
sance d'un complot qui menaçait ses jours, 
ainsi que ceux du IMétrupolifain , lisez iinnlé 
par Vassili et le Métropolitain , qui lui promi- 
rent une parfaite sécurité , etc. 
178 , 10 , de son oncle , lisez de son aïeul. 
3ii , 5, ilerman de Briouguenai, archei^éque de Riga, 
supplia , lisez Herman de Bruggeney et l'ar- 
chevêque de Riga supplièrent etc. 
335 , 8 , bien qu'Islam , doué d'ailleurs de qualités propres 



Pag. lig. 

a faire un hnn Souverain ^ Visez bien (ju'Ishini^ 
gagné par les présents du Roi de Pologne , etc. 

336 , 27 , Li\>oniens , lisez Lithuaniens. 

34.0 , 'j y La mort d'un Prince qui soutenait en Tauride le 
pom'oir de Sahib , lisez la mort d'Islam , aug- 
nieittant le pom'uir de Sahib en Tauride. 

3^1 5 i4- ? répandus aux environs du Volga aoer les Cosaques 
de Metchersk , leurs fidèles alliés ., lisez disper- 
sés aux empirons du t^ olga par nos fidèles Cosa- 
ques de Metchersk. 

344» 19» Pfousk , où se trouvait autrefois la grande ville \, 
lisez cil se trouvait uutrejois l ancienne ville de 
ce nom. 

371, 6, inintelligibles .,\htz intelligibles. 



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DK Karamzin, Nikolai Mikhailovich 
40 Histoire de l*empire de 

K33 îlussie 
V.7