Skip to main content

Full text of "L'Antechrist"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 



4: 



1 ■ 



1 



I 



HISTOIRE 



DES ORIGINES 



DU CHRISTIANISME 



LIYRB CINQUIÈME 

QUI COMPREND DEPUIS LA DBSTBDCTIOll DE LA RATI01IALIT< 

JUIVE jusqu'à la mort de TRAJAN 

(74-117) 









.^•^ 



CALMANN LÊVY, ÉDITEUR 



tl 



•j 

« 



ŒUVRES COMPLÈTES 



D'ERNEST RENAN 






V 



'f 



Q^v' 



FORMAT IN-8* 



YiB DB Jésus. — 15* édition 

I.BS.APOTRSé 

Saimt Paul, avec une note des voyages de saint Paul 

L'AiiTBCHiisr ». 

LB8 évANOILBS BT LA SBCORDB OiMÉKATION CHIuhlBIflfB 

DiALOOUBS BT FRAOUBim PHIL080PHIQUBS . — &< tdUion 

La RéPomiB nmLLBCTUBLLB bt iioralb. — 8« édition 

Questions coifTBMPORAiifBs. — 2« édition 

HiSTOIRB OfcféRALB DBS LARQUBS siMlTlQUBS. — 4* édition. — 

Imprimerie impériale • - 

Études d*histoirb rbuoibusb. — 6* tdUion 

Essais db iioralb bt db critique. «— 8* édition, 

Le livre de Job, traduit de Thébreu, avec une étude sur Tàge et le 

caractère du pofime. — 8* édition 

Le Camtiqub des cantiqubs, traduit de l'hébreu, avec une étude rar 

le plan, l'Age et le caractère du poème. — 8* édition 

De L'oRiomB du lanoaob. — 4* édition 

ÂVBRRoàs bt L*AyBRRo1sMB, esssi historique. — 3* éiition, .... 

De la part DBS peuples SiMITIQUBS DANS L'BISTOIRB DE LA CIVIU- 

8ATI0N. — 7* édition 

La Cbairb d'hébebu au Collée de Fbancb 

Spinoza, conférence donnée A La Haye 



yolumo. 
Tolumo. 
volume, 
volume, 
volume, 
volume, 
volume, 
volume. 

volume, 
volume, 
volume. 

volume. 

volume, 
volume, 
volume. 

brochure* 
brochure, 
brochure. 



Il ^ 






t Mission de PEtNicn, grand in-4*, avec atlas in-^blio. Imprimerie 

nationale. ...• 1 volume. 

Histoire littéraire de la France au ziv« sièclb, par Victor 

Le Clerc et Ernest Renan.. .• ». £ volumes. 



■ % 



PAU8. — Impr. J. CLATB. - 1. QUaxtu tfe 0* , nu Su]|«iott (1348) 



t' ' 

m. 






; < 



LES 



ÉVANGILES 

ET LA 

SECONDE GÉNÉRATION CHRÉTIENNE 



PAR 



^ujI ERNEST RENAN 



MEMBRE DB L'INSTITCT 




T^ygr 



PARIS 

CÂLMÂNN LËVY, ÉDITEUR 

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 

XUB AUBIB, 8, BT BOULBTABD DBS ITALIBMB, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVBLLB 

1877 
Droits de reproduction et de traduction riierréi. 






■ > « 



INTRODUCTION 



OB^ERVATIOTIS CRITIt^UES SDR LES DOCUMENTS ORIGINAL \ 

DE CETTE HISTOIRE. 



J'avais d'abord cru pouvoir terminer en un 

volume cette histoire des Origines du christia- 

■ nisme; mais la matière s'est agrandie à mesure que 

.• f j'ft.vançais dans mon œuvre, et le présent volume ne 

sera que l'avant-demier. On y verra l'explication, 

telle qu'il est possible de la donner, d'un fait presque 

égal en importance à l'action personnelle de Jésus 

' lui-même : je veux dire de la façon dont la légende 

de Jésus fut écrite. La rédaction des Évangiles est, 

après la vie de Jésus, le chapitre capital de l'histoire 

des origines chrétiennes. Les circonstances matérielles 

de cette rédaction sont entourées de mystère ; bien des 



a 



^ ■ -. 









AX> 



M LES ÉVANGILES. 

-' ■ • . ' 

doutes, cependant, ont été levés dans ces dernières . 

années, et on peut dire que le problème de la rédac? 

tion des Evangiles dits synoptiques est arrivé: à une 

sorte de maturité. Les rapports du christîànisnae,:/ 

avec l'empire romain, les premières hérésies, ; la' * 

disparition des derniers disciples immédiats de Jésus, / 

la séparation graduelle de l'Église et de la'syna- 

'. • • . • • • 

gogue, les progrès de la hiérarchie ecclésiastique, 

"' • •' ' 
la substitution du prcsbytérat à la communauté pri-xV.r 

mitive, les premiers commencements de Téplscôpàti* -;;'.\ 

Tavénement avec Trajan d'une sorte d'âge d%' pour, -j » 

• • ••% f* 
la société civile; voilà les grands faits que fio.us'ver- -'i".-' 

rons se dérouler devant nous. Notre sixième ^et deb-* " V 

nier volume contiendra l'histoire du christianisme' i'-: 

SOUS les règnes d'Adrien et d'Antonin; on y verra le." ••".•" 

• Î-? 
commencement du gnosticisme, la rédaction clcs* jv 

écrits pscudo-johanniques, les premiers apofdgfslea; ' " " 



■il 



»%• # % 



le parti de saint Paul aboutissant par exagéraUôiiv.à •;•.?! 

. . » ■ •• ■ 

Marcion, le vieux christianisme aboutissant à un. "i:- 
millénarisme grossier et au montanisme; au travers ■**• 
de tout cela, l'épiscopat prenant des développements \v' 
rapides, le christianisme devenant chaque jour plus ^. .;■ 
grec et moins hébreu, une « Eglise catholique » ' 
commençant à résulter de l'accord de toutes les;; • 
Églises particulières et à constituer un centre d'au- . ;' ■■ 
torité irréfragable , qui déjà se fixe à Home. Ou 






INTRODUCTION. m 

y verra enfin la séparation absolue du judaïsme et 
du christianisme s'effectuer définitivement lors de 
la révolte de Bar-Goziba, et la haine la plus sombre 
s'allumer entre la mère et la fille. Dès lors on peut 
dire que le christianisme est formé. Son principe 
d'autorité existe; l'épiscopat a entièrement remplacé 
la démocratie primitive, et les évoques des différentes 
Églises sont en rapport les uns avec les autres. La 
nouvelle Bible est complète; elle s'appelle le Nouveau 
Testament. La divinité de Jésus-Christ est reconnue 
de toutes les Églises, hors de la Syrie. Le Fils n'est 
pas encore l'égal du Père ; c'est un dieu second, un 
vizir suprême de la création; mais c'est bien un 
dieu. Enfin deux ou trois accès de maladies extrê- 
mement dangereuses que traverse la religion nais- 
sante, le gnosticismc, le montanisme, le docétisme, 
la tentative hérétique de Marcion, sont vaincus par 
la force du principe interne de l'autorité. Le chris- 
tianisme, en outre, s'est répandu de toutes parts; il 
s'est assis au centre de la Gaule, il a pénétré dans 
l'Afrique. Il est une chose publique; les historiens 
parlent de lui ; il a ses avocats qui le défendent ofïi- 
cîollement, ses accusateurs qui commencent contre lui 
la guerre de la critique. Le christianisme, en un mot, 
est né, parfaitement né; c'est un enfant, il grandira 
beaucoup encore ; mais il a tous ses organes, il vit 



IV I.ES ÉVANGILES. 

en plein jour; ce n'est plus un embryon. Le cordon 
ombilical qui rattachait à sa mère est coupé défi- 
nitivement. Il ne recevra plus rien d'elle : il vivra de 
sa vie propre. 

C'est à ce moment, vers l'an 160, que nous 
arrêterons cet ouvrage. Ce qui suit appartient à 
l'histoire, et peut sembler relativement facile à 
raconter. Ce que nous avons voulu éclaircir appartient 
à l'embryogénie, et doit en grande partie se con- 
clure, parfois se deviner. Les esprits qui n'aiment 
que la certitude matérielle ne doivent pas se plaire 
en de pareilles recherches. Rarement, pour ces 
périodes reculées, on arrive à pouvoir dire avec 
précision comment les choses se sont passées ; mais 
on parvient parfois à se figurer les diverses façons 
dont elles ont pu se passer, et cela est beaucoup. 
S'il est une science qui ait fait de nos jours des 
progrès surprenants, c'est la science des mytho- 
logies comparées ; or cette science a consisté beau- 
coup moins à nous apprendre comment chaque 
mythe s'est formé qu'à nous montrer les diverses 
catégories de formation, si bien que nous ne pou- 
vons pas dire : « Tel demi-dieu, telle déesse, est 
sûrement l'orage, l'éclair, l'aurore, etc. »; mais 
nous pouvons dire : « Les phénomènes atmosphé- 
riques, en particulier ceux qui se rapportent à 



INTRODUCTION. v 

Torage, au lever et au coucher du soleil, etc., ont 
été des sources fécondes de dieux et de demi-dieux. » 
Aristole avait raison de dire : « Il n*y a de science 
que du général. » L'histoire elle-même, l'histoire 
proprement dite, l'histoire se passant en plein jour 
et fondée sur des documents, échappe-t-elle à cette 
nécessité? Non certes, nous ne savons exactement le 
détail de rien ; ce' qui importe, ce sont les lignes 
générales, les grands faits résultants et qui resle- 
raient vrais quand même tous les détails seraient 
erronés. 

Ainsi que je l'ai dit, l'objet le plus important de 
ce volume est d'expliquer d'une manière plausible la 
façon dont se sont formés les trois Évangiles appelés 
synoptiques, qui constituent, si on les compare au 
quatrième Évangile, une famille à part. Certes, beau- 
coup de points restent impossibles à préciser dans 
cette recherche délicate. Il faut avouer cependant 
que la question a fait, depuis vingt ans, de véri- 
tables progrès. Autant l'origine du quatrième Evan- 

• 

gîle, de celui qu'on attribue à Jean, reste enveloppée 
de mystère, autant les hypothèses sur le mode de ré- 
daction des Évangiles dits synoptiques ont atteint un 
haut degré de vraisemblance. Il y a eu en réalité 
trois sortes d'Évangiles : 1* les Évangiles originaux 
ou de première main, composés uniquement d'après 



M LES ÉVANGILES. 

la tradition orale et sans que l'auteur eût sous les yeux 
aucun texte antérieur (selon mon opinion, il y eut 
deux Évangiles de ce genre, l'un écrit en hébreu ou 
plutôt en syriaque, maintenant perdu, mais dont 
beaucoup de fragments nous ont été conservés 
traduits en grec ou en latin par Clément d'Alexan- 
drie, Origène, Eusèbe, Épiphane, saint Jérôme, 
etc. ; l'autre écrit en grec, c'est celui de saint 
Marc) ; 2° les Évangiles en partie originaux, en 
partie de seconde main, faits en combinant des 
textes antérieurs et des traditions orales (tels 

r 

furent l'Evangile faussement attribué à l'apôtre 
Matthieu et l'Évangile composé par Luc) ; 3° les 
Évangiles de seconde ou de troisième main, com- 
posés à froid sur des pièces écrites, sans que l'au- 
teur plongeât par aucune racine vivante dans la 
tradition (tel fut l'Évangile de Marcion ; tels furent 
aussi ces Évangiles, dits apocryphes, tirés dés Évan- 
giles canoniques par des procédés d'amplification) . La 
variété des Évangiles vient de ce que la tradition qui 
s'y trouve consignée fut longtemps orale. Cette variété 
n'existerait pas, si tout d'abord la vie de Jésus avait 
été écrite. L'idée de modifier arbitrairement la rédac- 
tion des textes se présente en Orient moins qu'ail- 
leurs, parce que la reproduction littérale des récits 
antérieurs ou, si l'on veut, le plagiat y est la règle de 



INTRODUCTION. vu 

rhistoriographîe *. Le moment où une tradition 
épique ou légendaire commence à être mise par écrit 
marque Theure oii elle cesse de produire des branches 
divergentes. Loin de se subdiviser, la rédaction obéit 
dès lors à une sorte de tendance secrète qui la ramène 
à Tunité par l'extinction successive des rédactions ju- 
gées imparfaites. Il existait moins d'Évangiles à la 
fin du II* siècle, quand Irénée trouvait des raisons 
mystiques pour établir qu'il y en avait quatre et qu'il 
ne pouvait y en avoir davantage*, qu'à la fin du i*% . 
quand Luc écrivait au commencement de son récit : 
'ïxtiH 7«p ico>.Wi eTccj^eipnffav...'. Même à l'époque de 
Luc, plusieurs des rédactions primitives avaient pro- 
bablement disparu. L'état oral produit la multiplicité 
des variantes; une fois qu'on est entré dans la voie 
de récriture, celte multiplicité n'est plus qu'un in- 
convénient. Si une logique comme celle de Marcion 
eût prévalu, nous n'aurions plus qu'un Evangile, 
et la meilleure marque de la sincérité de la con- 
science chrétienne est que les besoins de l'apologé- 



4 . C'est ce qu'on observe dans la série des historiens arabes 
depuis Tabari, dans Moïse de Khorône, dans Firdousi. L'écrivain 
postérieur absorbe complètement et sans y rien changer les récits 
de ceux qui l'ont précédé. 

5. Irénée, Adv. hœr., III, xi, 8. 
3. Luc, I, 4. 



4 



VIII LES ÉVANGILES. 

tique n'aient pas supprimé la contradiction des textes 
en les réduisant à un seul. C'est que, h vrai dire, le 
besoin d'unité était combattu par un désir contraire, 
celui de ne rien perdre d'une tradition qu'on jugeait 
également précieuse dans toutes ses parties. Un des- 
sein, comme celui que Ton prête souvent à saint Marc, 
ridée de faire un abrégé des textes reçus antérieure- 
ment, est ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit d'un 
temps comme celui dont il s'agit. On visait bien plutôt 
à compléter chaque texte par des additions hétéro- 
gènes, comme il est arrivé pour Matthieu ^j qu'à écar- 
ter du petit livre que l'on avait des détails que Ton 
tenait tous pour pénétrés de l'esprit divin. 

Les documents les plus importants pour l'épo- 
que traitée dans ce volume sont, outre les Évangiles 
et les autres écrits dont on y explique la rédaction, 
les épîtrcs assez nombreuses que produisit l' arrière- 
saison apostolique, épîtres où, presque toujours, l'imi- 
tation de celles de saint Paul est visible. Ce que nous 
dirons dans notre texte suffira pour faire connaître 
notre opinion sur chacun de ces écrits. Une heureuse 
fortune a voulu que la plus intéressante de ces 
épitrcs, celle de Clément Romain, ait reçu, dans ces 
derniers temps, des éclaircissements considérables. 
On ne connaissait jusqu'ici ce précieux document que 

4 . Voir saint Jérôme, Prœf, in evang. ad DamaMum. 



■ 



INTRODUCTION. ix 

par le célèbre manuscrit dit Alexandrintis, qui fut 
envoyé, en 1628, par Cyrille Lucaris à Charles !•' ; or 
ce manuscrit présentait une lacune considérable, sans 
parler de plusieurs endroits détruits ou illisibles, 
qu'il fallait remplir par conjecture. Un nouveau 
manuscrit découvert au Fanar, à Constantinople, 
contient l'ouvrage dans son intégrité*. Un manuscrit 
syriaque, qui faisait partie de la bibliothèque de feu 
M. Mohl, et qui a été acquis par la bibliothèque de 
l'université de Cambridge, s'est trouvé renfermer aussi 
la traduction syriaque de l'ouvrage dont nous par- 
lons. M. Bensly est chargé de la publication de ce 
lexte. La collation qu'en a donné M. lightfoot * 
présente les résultats les plus importants qui en 
sortent pour la critique. 

La question de savoir si l'épître dite de Clément 
Romain est réellement de ce saint personnage n'a 
qu'une médiocre importance, puisque l'écrit dont 
il s'agit se présente comme l'œuvre collective de 
l'Eglise romaine, et que le problème se borne par 



^, Tcô iv OL-^oiç îtarpo; t^^wv RXiipLCvrcc, s;naxoî;cu i*wu.r,;, aï JOo 
rpô; Kcpivôico; irnaroXal, ijc x^ipc'Ypaço'j t»;; Iv Oavapitù KwvaravTi- 
vouiroXtu; PiCXicOriXiyic tou irava-^^îcu TàçwU, vûv TrpwTCv èx5'i^c{i.«vai 
irXDpiI; bito ^XeÔtcu Bpuiwiou, [AriTpcTroXtTcu lEpsûv. Constanti- 

noplo, i875. V. Journal des Savants, janv. 1877. 

2. S. Clément of Rome, An appendix. Londres, i877. 



X LES ÉVANGILES. 

conséquent à savoir qui tint la plume en cette cir- 
constance. Il n'en est pas de même des épîtres 
attribuées à saint Ignace. Les morceaux qui com- 
posent ce recueil ou sont authentiques ou sont l'œuvre 
d'un faussaire. Dans la seconde hypothèse, ils 
sont d'au moins soixante ans postérieurs à la 
mort d'Ignace, et telle est l'importance des change- 
ments qui s'opèrent dans ces soixante années, que 
la valeur documentaire desdites pièces en est abso- 
lument changée. Il est donc impossible de traiter 
l'histoire des origines du christianisme sans avoir 
à cet égard un parti décidé. 

La question des épîtres de saint Ignace est, 
après la question des écrits johanniques, la plus 
difficile de celles qui tiennent à la littérature chré- 
tienne primitive. Quelques-uns des traits les plus 
frappants d'une des lettres qui font partie de cette 
correspondance étaient connus et cités dès la fin du 
II* siècle*. Nous avons, d'ailleurs, ici le témoignage 
d'un homme qu'on est surpris de voir allégué sur 
un sujet d'histoire ecclésiastique, celui de Lucien de 
Samosate. La spirituelle peinture de mœurs que 
ce charmant écrivain a intitulée la Mort de Péré- 
grinusj renferme des allusions presque évidentes 
au voyage triomphal d'Ignace prisonnier et aux 

4 . Irénée, Y, xxvui, 4. 



f 



INTRODUCTION. xi 

épltres circulaires qu'il adressait aux Églises ^ 
Ce sont là de fortes présomptions en faveur de 
Vanthenticité des lettres dont il s'agit. D'un autre 
côté, le goût pour les suppositions d'écrits était si 
répandu en ce temps parmi la société chrétienne, 
qu'on doit toujours se tenir en garde. Puisqu'il est 
prouvé qu'on ne se fit nul scrupule d'attribuer des 
lettres et d'autres écrits à Pierre, à Paul, èi Jean, il 
n'y a pas d'objection préjudicielle à élever contre 
Thypothèse d'écrits prêtés à des personnages de 
haute autorité, tels qu'Ignace et Polycarpe. C'est 
l'examen des pièces qui seul permet d'exprimer 
une opinion à cet égard. Or il est incontestable que 
la lecture des épîtres de saint Ignace inspire les 
plus graves soupçons et soulève des objections 
auxquelles on n'a pas encore bien répondu. 

Pour un personnage comme saint Paul, dont 
nous possédons, de l'aveu de tous, quelques mor- 
ceaux étendus, d'une authenticité indubitable, et 
dont la biographie est assez bien connue, la discus- 
sion des épîtres contestées a une base. On part des 
textes irrécusables et du cadre bien établi de la bio- 
graphie ; on y compare les écrits douteux ; on voit 
s'ils concordent avec les données admises de tout le 

4. y. ci-après, p. 493, 494. 



•■ * .p • ■ 



. > , .•..< vvnime dans celui des 
' :\\;:^v, on arrive à des dé- 
. X' >.i >.,i.is*ntes. Mais nous ne savons 
.. ,v '.i {vrsonne d'Ignace; parmi les 
.^ .. . u .i::.ilnK\ il n'y a pas une page qui 
V i .4 Kv:::oslation, Nous n'avons donc aucun 
. . , ,. <s\:Ji* pour dire : Ceci est ou n'est pas de 
\ \.\' vjui complique beaucoup la question, c'est 
. :c !o to\to dos épîtres est extrêmement flottant, 
l /s îiîiiîiusorits grecs, latins, syriaques, arméniens, 
ylwnc niomo épître, diffèrent considérablement entre 
ou\. Cos lettres, durant plusieurs siècles, semblent 
avoir particulièrement tenté les faussaires et les 
intorpolateurs. Les pièges, les difficultés s'y ren- 
contrent à cliaque pas. 

Sans compter les variantes secondaires et aussi 
quelques ouvrages d'une fausseté notoire, nous 
possédons deux collections d'inégale longueur d'épî- 
tres attribuées à saint Ignace. L'une contient sept lettres 
adressées aux Ephésiens, aux Magnésiens, aux Tral- 
liens, aux Romains, aux Philadelphiens, aux Smyr- 
niotes, à Polycarpe. L'autre se compose de treize lettres, 
savoir : 1* les sept précédentes, considérablement aug- 
mentées; 2* quatre nouvelles lettres d'Ignace aux Tar- 
siens, aux Pliilippiens, aux Antiochéniens, à Héron ; 
3"" enfin une lettre de Marie de Castabale à Ignace, avec 



INTRODUCTION. xiii 

la réponse d'Ignace. Entre ces deux collections il n'y a 
guère d'hésitation possible. Les critiques, depuis Ussc- 
rius, sont t peu près d'accord pour préférer la collec- 
tion de sept lettres à la collection de treize. Nul doute 
que les lettres qui sont en plus dans cette dernière 
collection ne soient apocryphes. Quant aux sept lettres 
qui sont communes aux deux collections, le vrai texte 
doit certainement en être cherché dans la première 
collection. Beaucoup de particularités des textes de la 
seconde collection décèlent avec évidence la main de 
l'interpolateur ; ce qui n'empêche pas que celte 
seconde collection ait une véritable valeur critique 
pour la constitution du texte ; car il semble que l'in- 
terpolateur avait entre les mains un manuscrit excellent , 
et dont la leçon doit souvent être préférée à celle des 
manuscrits non interpolés actuellement existants. 

La collection de sept lettres est-elle, du moins, 
h l'abri du soupçon? Il s'en faut de beaucoup. Les 
premiers doutes furent soulevés par la grande écoUî 
de critique française du xvii* siècle. Saumaise, 
Blondel élevèrent les objections les plus graves 
contre certaines parties de la collection de sept 
lettres. DailléS en 1666, publia une dissertation 



1. J. Dallaeus, De scriplis quœ àub Dionysii AreopagUmi 
Ignatii Anliocheni nominibus circumfarunlur. 




tm 



i 



XIV LES ÉVANGILES. 



remarquable, oîi il la rejetait tout entière. Malgré 
les vives répliques de Pearson, évoque de Chesler, 
et la résistance de Cotelier, la plupart des esprits 
indépendants, Larroque, Basnage, Casimir Oudin, 
se rangèrent à l'opinion de Daillé. L'école qui, de 
nos jours, en Allemagne, a si doctement appliqué la 
critique à l'histoire des origines du christianisme, 
n'a fait que marcher sur ces traces, vieilles de près 
de deux cents ans. Neander et Giesclcr restèrent 
dans le doute ; Christian Baur nia résolument ; aucune 
des épîtrcs ne trouva grâce devant lui. Ce grand 
critique, à vrai dire, ne se contenta pas de nier ; il 
expliqua. Pour lui, les sept épîtres ignatiennes furent 
un faux du ii* siècle, fabriqué à Rome en vue de 
créer des bases à l'autorité chaque jour grandissante 
de l'épiscopat. M3I.Sch\vcgler, Uilgenfeld, Vaucher, 
Volkmar, et plus récemment MM. Scholtcn, Pflei- 
derer, ont adopté la même thèse avec des nuances 
légères. Plusieurs théologiens instruits, cependant, 
tels que Uhlliorn, Hefelc, Dressel, persistèrent à 
chercher dans la collection des sept épîtres des par- 
ties authentiques ou même à la défendre tout entière. 
Une découverte importante sembla un moment, vers 
1840, devoir trancher la question dans un sens éclecti- . 
que, et fournir un instrument à ceux qui tentaient l'opé- 
ration difficile de séparer, dans ces textes en général peu 



4 

m 



INTRODUCTION. xv 

accentués, les parties sincères des parties interpolées. 
Parmi les trésors que le Musée britannique avait 
tirés des couvents de Nîtric, M. Cureton découvrit 
trois manuscrits syriaques contenant tous les trois 
une même collection des épltres ignatiennes, beau- 
coup plus réduite que les deux collections grecques. 
La collection syriaque trouvée par Cureton ne com- 
prenait que trois épîtres, l'épître aux Éphésiens, 
celle aux Romains, celle à Polycarpe, et ces trois 
épîtres s'y montraient plus courtes que dans le 
grec. Il était naturel de croire que Ton tenait enfin 
l'Ignace authentique, un texte antérieur h toute 
interpolation. Les phrases citées comme d'Ignace par 
Irénée^ par Origène, se trouvaient d|ins celte version 
syriaque. On croyait pouvoir montrer que les pas- 
sages suspects ne s'y trouvaient pas. Bunsen, Rilschl, 
Weiss, Lipsius, dépensèrent, pour soutenir cette 
thèse, une ardeur extrême ; M. Ewald prétendit 
l'imposer d'un ton impérieux; mais de très-fortes 
objections y furent opposées. Baur, Wordsworth, 
Hofele, Uhlhorn, Merx, s'attachèrent à prouver que 
la petite collection syriaque, loin d'être le texte pri- 
mitif, était un texte abrégé, mutilé. On ne montrait 
pas bien, il est vrai, quelles vues avaient dirigé 
Tabréviateur dans ce travail d'extraits. Mais, en 
recherchant tous les indices de la connaissance 



xv[ LES ÉVANGILES. 

qu'eurent les Syriens des épîtres en question, on arriva 
à ce résultat, que non-seulement les Syriens n'avaient 
pas possédé un Ignace plus authentique que celui 
des Grecs, mais que môme la collection qu'ils avaient 
connue était la collection de treize lettres, d'oîi Tabré- 
viateur découvert par Cureton avait tiré ses extraits. 
Petermann contribua beaucoup à ce résultat en discu- 
tant la traduction arménienne des épîtres en question. 
Celte traduction a été faite sur le syriaque. Or elle 
contient les treize lettres avec leurs parties les plus 
faibles. On est aujourd'hui à peu près d'accord pour 
ne demander au syriaque, en ce qui concerne les 
écrits attribués à l'évoque d'Antioche, que des va- 
riantes de détail. 

On voit, d'après ce qui vient d'être dit, que trois 
opinions divisent les critiques sur la collection de 
sept lettres, la seule qui mérite d'être discutée. Pour 
les uns, tout y est apocryphe. Pour d'autres, tout ou 
à peu près tout y est authentique ' . Quelques-uns 
cherchent à distinguer des parties authentiques et 
des parties apocryphes. La seconde opinion nous 
paraît insoutenable. Sans affirmer que tout est apo- 
cryphe dans la correspondance de l'évêque d'An- 



4. M. Zalm u sans succès relevé cotte opinion. Ignalius von 
J/jO'ocAiVw, Gotba, 1873. 



INTRODUCTION. x\ii 

tioche, il est permis de regarder comme une tenta- 
tive désespérée la prétention de démontrer que tout 
V est de bon aloi. 

Si Ton excepte, en effet, l'épître aux Romains, 
pleine d'une énergie étrange, d'une sorte de feu 
sombre, et empreinte d'un caractère particulier d'ori- 
ginalité, les six autres épîtres, à part deux ou trois 
passages, sont froides, sans accent, d'une désespé- 
rante monotonie. Pas une de ces particularités vives 
qui donnent un cachet si frappant aux épîtres de 
saint Paul et même aux épîtres de saint Jacques, de 
Clément Romain. Ce sont des exhortations vagues, 
sans rapport personnel avec ceux à qui elles sont 
adressées, et toujours dominées par une idée fixe, 
Faccroissement du pouvoir épiscopal, la constitution 
de TEglise en une hiérarchie. 

Certainement la remarquable évolution qui substi- 
tua à l'autorité collective de rexx>.7i<jia ou cuvaycoyvf 
la direction des Trpec&JTepoi ou smaxoirot (deux termes 
d'abord synonymes), et qui, parmi les TupeaÇurspot 
ou èxi<rxoroi, en mit un hors de ligne pour être par 
exœllence rè7ri<j3coiro; ou inspecteur des autres, com- 
mença de très-bonne heure. Mais il n'est pas croyable 
que, vers l'an 110 ou 115, ce mouvement fût aussi 
avancé que nous le voyons dans les épîtres igna- 
tiennes. Pour l'auteur de ces curieux écrits, l'évêque 

b 



XYiii LES ÉVANGILES. 

est toute l'Eglise; il faut le suivre en tout, le con- 
sulter en tout : il résume la communauté en loi seul. 
Il est le Christ lui-même*. « Là où est l'évêque, là 
est l'Église, comme là où est Jésus-Christ, là est 
l'Église catholique*. » La distinction des différents 
ordres ecclésiastiques n'est pas moins caractérisée. 
Les prêtres et les diacres sont entre les mains de 
l'évêque comme les cordes d'une lyre ' ; de leur par- 
faite harmonie dépend la justesse des sons que rend 
l'Eglise. Au-dessus des Eglises particulières, enfin, 
il y a l'Église universelle, -h xaôo>ixvi 8K)c>.r,<ria*. Tout 
cela est bien de la fin du ii^ siècle, mais non des 
premières années de ce siècle. Les répugnances 
qu'éprouvèrent sur ce point nos anciens critiques 
français étaient fondées, et partaient du sentiment 
très-juste qu'ils avaient de l'évolution successive des 
dogmes chrétiens. • 

Les hérésies combattues par l'auteur des épîtres 
ignatiennes avec tant d'acharnement sont aussi d'un 
âge postérieur à celui de Trajan. Elles se rattachent 
toutes au docétisme ou à un gnosticisme analogue à 

h . Ad Eph., S 6. 

2. Ad Smym., $ 8. 

3. Ad Eph„ S 4. Voir encore Ad TralL, S 3, i ; Ad Eph,, 
S 3, 5; Ad Afagn., S 3, 6, 7; Ad Polyc, $ 4, 6, etc. 

4. AdSmyrn.,% 8, 



INTRODUCTION. xix 

celui de Yalentin. Nous insistons moins sur ce 
point; car les épîtres pastorales^ et les écrits johan- 
niques combattent des erreurs fort analogues; or 
nous croyons ces écrits de la première moitié du 
u* siècle. Cependant l'idée d'une orthodoxie liore 
de laquelle il n'y a qu'erreur apparaît dans les écrits 
dont il s'agit avec un développement qui semble bien 
plus rapproché des temps de saint Irénée que de 
Tàge chrétien primitif. 

Le grand signe des écrits apocryphes, c'est 
d'affecter une tendance ; le but que s'est proposé 
le faussaire en les composant s'y trahit toujours avec 
clarté. Ce caractère se remarque au plus haut degré 
dans les épîtres attribuées à saint Ignace, l'épître aux 
Romains toujours exceptée. L'auteur veut frapper un 
grand coup en faveur de la hiérarchie épiscopale ; il 
veut accabler les hérétiques et les schismatiques de 
soo temps sous le poids d'une autorité irréfragable. 
Mais où trouver une plus haute autorité que celle de 
cet évêque vénéré dont tout le monde connaissait lu 
mort héroïque ! Quoi de plus solennel que des con- 
seils donnés par ce martyr, quelques jours ou quel- 



I. M. Pfleiderer {Der Paulinismus, Leipzig, 4873, p. 48î et 
SQi?.) a bien montré les rapports des épîtres ignatiennes avec les 
épîtres pastorales attribuées à Paul, surtout en ce qui concerne les 
erreurs combattues. 



XX LES ÉVANGILES. 

ques semaines avant sa comparution dans l'amphi- 
théâtre? Saint Paul> de même, dans les épitres 
supposées à Tite et à Timothée, est présenté comme 
vieux, près de mourir ^ La dernière volonté d*un 
martyr devait être sacrée, et cette fois l'admission 
de l'ouvrage apocryphe était d'autant plus facile, 
que saint Ignace passait en effet pour avoir écrit 
diverses lettres dans son voyage vers la mort. 

Ajoutons à ces objections des invraisemblances 
matérielles. Les salutations aux Eglises et les rap- 
ports que ces salutations supposent entre l'auteur 
des lettres et les Eglises ne s'expliquent pas bien. 
Les traits circonstanciels ont quelque chose de 
gauche et d'émoussé, ainsi que cela se remarque 
dans les fausses épîtres de Paul à Tite et à 
Timothée. Le grand usage qui est fait, dans les 
écrits dont nous parlons, du quatrième Évangile 
et des épîtres johanniques, la façon affectée dont 
l'auteur parle de la douteuse épîlre de saint Paul 
aux Ephésiens », excitent également le soupçon. Par 
contre, il est bien étrange que l'auteur, cherchant à. 
exalter l'Église d'Éphosc, relève les rapports de cette 
Eglise avec saint Paul et ne dise rien du séjour 

4. II Tim., IV, 6, 8. 
% AdEph.,% M. 



INTRODUCTION. x\i 

de saint Jean à Ephèse, lui qu'on suppose si lié avec 
Volycarpe, disciple de Jean*. II faut avouer enfin 
qu'une telle correspondance est bien peu citée par les 
Pères, et que Testime que paraissent en avoir faite 
les auteurs chrétiens jusqu'au iv* siècle n'est pas en 
proportion de ce qu'elle eût mérité, si elle avait été 
authentique. Mettons toujours à part l'épître aux 
Romains, qui, selon nous, ne fait point partie de 
la collection apocryphe ; les six autres épîtres ont 
été peu lues ; saint Jean Chrysostome et les écri- 
vains ecclésiastiques d'Antioche semblent les igno- 
rer*. Chose singulière! l'auteur même des Actes 
les plus autorisés du martyre d'Ignace, de ceux que 
Ruinart publia d'après un manuscrit de Colbert, 
D'en a qu'une connaissance très-vague ' Il en 
est de même de l'auteur des Actes publiés par 
Dressel*. 

L'épître aux Romains doit-elle être comprise 
dans la condamnation que méritent les autres épîtres 
ignaliennes ? On peut lire la traduction d'une partie 
de cette pièce dans notre texte*. C'est là certaine- 



I. Scbolten, De Aposlel Joh. i?i Klein- Aziè, p. 25-^7. 
î. Voir Zahrt, op, cit., p. 34, 35, 62, 67. 

3. Voir Zabn, p. 54, 55. 

4. Palrum apostolicorum opéra, p. 368 et suiv. 

5. Ci-après^ p. 488-&94. 



XXII LES ÉVANGILES. 

ment un morceau singulier, et qui tranche sur les 
lieux communs des autres épîlres attribuées à Tévè- 
que d*Àntioche. L'épître aux Romains tout entière 
est-elle l'œuvre du saint martyr? On en peut douter; 
mais il semble qu'elle renferme un fond original. 
Là, et là seulement, on reconnaît ce que M. Zahn 
accorde trop généreusement au reste de la corres- 
pondance ignatienne, l'empreinte d'un puissant carac- 
tère et d'une forte personnalité. Le style de Tépltre 
aux Romains est bizarre, énigmatique, tandis que 
celui du reste de la correspondance est simple et 
assez plat. L'épttre aux Romains ne renferme aucun 
de ces lieux communs de discipline ecclésiastique oîi 
se reconnaît l'intention du faussaire. Les fortes 
expressions qu'on y rencontre sur la divinité de 
Jésus-Christ et sur l'eucharistie ne doivent pas trop 
nous surprendre. Ignace appartenait à l'école de 
Paul, où les formules de théologie transcendante 
étaient bien plus de mise que dans la sévère école 
judéo-chrétienne. Encore moins faut-il s'étonner des 
nombreuses citations et imitations de Paul que pré- 
sente l'épttre d'Ignace dont nous parlons. Nul doute 
qu'Ignace ne fit sa lecture habituelle des grandes 
épitres authentiques de Paul. J'en dis autant d'une 
citation de saint Matthieu (§ 6), qui, du reste, 
manque dans plusieurs traductions anciennes, et 



INTRODOCTION. xxiii 

d*une allusion vague aux généalogies des synoptiques 
(S *7)* Ignace possédait sans doute les Ae^^Oevra ti 
Tfoc/^érca de Jésus, tels qu'on les lisait de son temps, 
et, sur les points essentiels, ces récits différaient peu 
de ceux qui sont venus jusqu'à nous. Plus grave 
assurément est l'objection tirée des expressions que 
l'auteur de notre épître parait emprunter au qua- 
trième Évangile *. Il n'est pas sûr que cet Évangile 
exist&t déjà vers l'an 115. Mais des expressions 
comme ô op^^ciiv avûvoç toutou, des images comme u^op 
Iwi pouvaient être des expressions mystiques em- 
ployées dans certaines écoles dès le premier quart 
du II* siècle, et avant que le quatrième Évangile les 
eût consacrées. 

Ces arguments intrinsèques ne sont pas les seuls 
qui nous obligent à faire, pour Tépître aux Romains, 
une catégorie à part dans la correspondance igna- 
lienne. A quelques égards, cette épître contredit 
les six autres. Au paragraphe 4, Ignace déclare 
aux Romains qu'il les présente aux Églises comme 
voulant lui enlever la couronne du martyre. On ne 
trouve rien de semblable dans les épîtres à ces 
Eglises. Ce qui est bien plus grave, c'est que 
r épître aux Romains ne semble pas nous être par- 

1. Voir le paragraphe 7, surtout la fin depuis fi^ue ^i Çûv. 



xxiv LES ÉVAiNGILES. 

venue par le même canal que les six autres lettres. 
Dans les manuscrits qui nous ont gardé la collec- 
tion des lettres suspectes, ne se trouve pas l'épttre 
aux Romains*. Le texte relativement sincère de 
cette cpîtrc ne nous a été transmis que par les Actes 
dits colbertins du martyre de saint Ignace. Il a été 
repris de là et intercalé dans la collection des treize 
lettres. Mais tout prouve que la collection des lettres 
aux Ëphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux 
Philadelphiens, aux Smyrniotes, à Polycarpe, ne 
comprit pas d*abord Tépitre aux Romains, que ces 
six lettres constituèrent à elles seules une collection, 
ayant son unité, composée par un seul auteur, et que 
ce n'est que plus tard qu'on fondit ensemble les deux 
séries de correspondance ignatienne. Tune aprocryphe 
(de six lettres] , l'autre peut-être authentique (d^une 
seule lettre). Il est remarquable que, dans la collection 
destreize Icttrcsjl'épître auxRomains vient ladernière*, 
quoique son importance et sa célébrité eussent 
du lui assurer la première place. Enfin, dans toute 
la tradition ecclésiastique, l'épttre aux Romains a 

4. Dressel, p. xxxi, lxi-lxii. Le manuscrit du Fanar d'où lo 
métropolito Philothéc Bryenne a tiré les épUres clémentines 
contient aussi la collection des treize lettres ignatiennes, c'est-à- 
dire la collection interpolée. 

5. Zahn, p. 85, 9&. 



INTRODUCTjON. xxv 

une destinée particulière. Tandis que les six* autres 
épîtres sont très-peu citées, Tépître aux Romains, à 
partir d'Irénée, est alléguée avec un respect extraor- 
dinaire; les traits énergiques qu'elle renferme pour 
exprimer Tamour de Jésus et Tardeur du martyre 
font en quelque sorte partie de la conscience chré- 
tienne et sont connus de tous. Pearson et, après lui, 
M. Zahn* ont même constaté un fait singulier, c'est 
l'imitation qu'on trouve dans le paragraphe 3 de la 
relation authentique du martyre de Polycarpe, écrite 
par un Smymiote en l'an 155*, d'un passage de 
l'épître d'Ignace aux Romains. Il semble bien que le 
Smymiote, auteur de ces Actes, avait dans l'esprit 
quelques-uns des passages les plus frappants de 
l'épître aux Romains, surtout le cinquième para- 
graphe'. 

Ainsi tout assigne à l'épître aux Romains dans la 
littérature ignatienne une place distincte. M. Zahn 
reconnaît cette situation particulière ; il montre très- 

4. Ouvr. cité, p. 317. 

5. C'est la date que les travaux de M. Waddington assignent 
à la mort de Polycarpe. Voir ci-après, p. 4î;3, note 1. 

3. Ce qui infirme ce raisonnement, c'est que, dans ces mômes 
Actes (§ Î2), se trouve une phrase qui en rappelle beaucoup une 
autre de Tépltre prétendue d'Ignace aux Éphésiens, ;$ li (un des 
endroits dont il est le plus difiicile d'admettre l'authenticité). 
Nous croyons qu'ici c'est le faussaire qui s*cst souvenu des Actes 




XXVI LES, ÉVANGILES. 

bien, à divers endroits S que cette épître ne fit jamais 
complètement corps avec les six autres ; mais il n'a 
pas tiré la conséquence de ce fait. Son désir de 
trouver la collection des sept lettres authentique Ta 
engagé dans une thèse imprudente, savoir que la 
collection des sept lettres doit être adoptée ou rejetée 
dans son ensemble. C'est renouveler, dans un autre 
sens, la faute de Baur, de Hilgenfeld, de Volkmar; 
c'est compromettre gravement un des joyaux de la 
littérature chrétienne primitive, en l'associant à des 
écrits souvent médiocres, et qu'on peut tenir pour & 
peu près condamnés. 

Ce qui semble donc le plus probable, c'est que, 
dans la littérature ignatienne, il n'y a d'authentique 
que l'épître aux Romains. Cette épître même n'est 
pas restée exempte d'altérations. Les longueurs, les 
redites qu'on y remarque, sont peut-être des bles- 
sures infligées par un interpolateur à ce beau monu- 
ment de l'antiquité chrétienne. Quand on compare 
le texte conservé par les Actes colbertins au texte 
de la collection des treize épîtres, aux traductions 
latines et syriaques, aux citations d'Eusèbe, on 

de Polycarpe ; mais, dès ]ors, nous serions foibles devant un 
adversaire qui nous soutiendrait qu'il en a été de même pour le 
passage précité de Tépltre aux Romains. 
4. P. 54, 95, 96, 446,466,498. 






INTRODUCTION. xxvii 

trouve des différences assez considérables. II sem- 
ble que l'auteur des Actes colbertins, en enchâs- 
sant dans son récit ce précieux morceau, ne s'est pas 
' fait scrupule de le retoucher sur bien des points. 
Dans la suscription, par exemple, Ignace se donne le 
8iinK)m de Btotf6^. Or, ni Irénée, ni Origène, ni 
Easèbe, ni saint Jérôme, ne connaissent ce surnom 
t caractéristique; il apparaît pour la première fois 
I dans les Actes du martyre, qui font rouler la partie 
la plus importante de l'interrogatoire de Trajan sur 
ladite épithète. L'idée de l'appliquer à Ignace a pu 
venir de passages des épttres supposées, tels que 
Ad Eph.j § 9. L'auteur des Actes, trouvant ce nom 
dans la tradition, s'en est emparé, et l'a ajouté au 
litre de l'épître qu'il insérail dans son récit : 'lyvofrioç 
ô Tuà ecofopoç. Je pense que, dans la rédaction pri- 
mitive des six épîtres apocryphes, ces n^ots 6 xal 
eeofopoç ne faisaient pas non plus partie des titres. 
hd post-scriptum de l'épître de Polycarpe aux Philip- 
piens, où Ignace est mentionné, et qui est de la 
même main que les six épîtres, comme nous le ver- 
rons plus loin, ne connaît pas cette épithète. 

Est-on en droit de nier absolument que, dans les 
six épîtres suspectes, il n'y ait aucune partie em- 
pruntée à des lettres authentiques d'Ignace? Non, 
sans doute ; cependant, l'auteur des six épîtres apo- 



xwiii LES ÉVANGILES. 

cryphes n'ayant pas connu, à ce qu'il semble, l'épître 
aux Romains, il n'y a pas grande apparence qu'il 
ait possédé d'autres lettres authentiques du martyr. 
Un seul passage, le § 19 de l'épître aux Éphésîens, 
me paraît trancher sur le fond terne et vague des 
épîtres suspectes. Ce qui concerne les Tpva (jm^rr^pia 
xpauyviç est bien de ce style obscur, singulier, mysté- 

r 

rieux, rappelant le quatrième Evangile, que nous 
avons remarqué dans l'épître aux Romains. Ce pas- 
sage, comme les traits brillants de l'épître aux 
Romains, a été fort cité*. Mais c'est là un fait trop 
isolé pour qu'il y ait lieu d'y insister. 

Une question qui a un lien étroit avec celle des 
épilres attribuées à saint Ignace, est la question de 
l'épître attribuée à Polycarpe. A deux reprises diffé- 
rentes (S 9 et § 13), Polycarpe, ou celui qui a 
supposé la lettre, fait une mention nominative 
d'Ignace. Une troisième fois (§ 1), il semblerait 
encore y faire allusion. On lit dans un de ces passages 
(§ 13 et dernier) : « Vous m'avez écrit, vous et 
Ignace, pour que, si quelqu'un d'ici part pour la 
Syrie, il y porte vos lettres. Je m'acquitterai de ce 
soin, si j'en trouve le moment opportun, soit par 
moi-même, soit par un messager que j'enverrai pour 

1. Dresse!, p. 136, notes. 



INTRODUCTION. xxix 

moi et pour vous. Quant aux épîtres qu'Ignace nous 
a adre^es, et aux autres que nous possédons de 
lui, nous vous les envoyons, comme vous nous l'avez 
demandé ; elles sont jointes à cette lettre. Vous en 
pourrez tirer beaucoup de fruit ; car elles respirent 
la foi, la patience, l'édification en Notre-Seigneur. » 
La vieille version latine ajoute : « Mandez-moi ce 
que vous savez touchant Ignace et ceux qui sont 
avec lui. » Ces lignes correspondent notoirement au 
passage de la lettre d'Ignace à Polycarpe (§ 8) où 
Ignace demande à ce dernier d'envoyer des cour- 
riers dans diverses directions. Tout cela est suspect. 
Comme l'épître de Polycarpe finit très-bien avec le 
S 12, on est amené presque nécessairement, si l'on 
admet Tauthenticité de cette épître, à supposer qu'un 
fost'Scriptum a été ajouté à l'épître de Polycarpe 
par Tauteur même des six épîtres apoci^phes 
d'Ignace^ Aucun manuscrit grec de l'épître de Poly- 
carpe ne contient ce post-scriptum. On ne le connaît 
que par une citation d'Eusèbe et par la version 
latine. Les mêmes erreurs sont combattues dans 
l'épître à Polycarpe et dans les six épîtres ignaliennes; 

4. Le S 43, en effet, cadre mal avec Tensemble de TépUre. 
L*épithète de ^wné^i^Çj appliquée à Ignace au § 9, suppose Ignace 
mort, tandis que le § 43, surtout dans la version latine, suppose 
Ignace encore vivant. 



\x\ LES ÉVANGILES. 

l'ordre d'idées est le même. Beaucoup de manuscrits 
présentent i'épître de Polycarpe jointe à la collection 
ignatienne en guise de préface ou d'épilogue ^ II 
semble donc ou que l'épître de Polycarpe et celles 
d'Ignace sont du même faussaire, ou que Tauteur des 
lettres d*Ignace a eu pour plan de chercher un point 
d'appui dans l'épître de Polycarpe, et, en y ajoutant 
un post'scriptum, de créer une recommandation pour 
son œuvre. Cette addition concordait bien avec la 
mention d'Ignace qui se trouve dans le cœur de la 
lettre de Polycarpe (§ 9) . Elle cadrait mieux encore, 
au moins en apparence, avec le premier paragraphe 
de cette lettre, où Polycarpe loue les Philippiens 
d'avoir reçu comme il fallait des confesseurs chargés 
de chaînes qui passaient chez eux '. 

De l'épître de Polycarpe ainsi falsifiée et des six 
lettres censées d'Ignace, se forma un petit Corptis 
pseudo-ignatien, parfaitement homogène de style et 
de couleur, vrai plaidoyer pour l'orthodoxie et l'épî- 

4. Zahn, p. 91,92. Une telle réunion, cependant, ne parait pas 
fort ancienne, et, comme nous Tavons dit, le posi-scriptum 
manque dans ces sortes de copies des lettres de Polycarpe. 

2. Il n'est nullement sûr que, dans ce passage, l'auteur ait 
pensé à Ignace. Il est parlé des confesseurs au pluriel, tandis qa'I- 
gnace ne parait pas avoir eu de compagnon de cbatoe et de mar- 
tyre. La manière dont le nom d'Ignace revient, au § 9, écarte 
l'idée qu'il ait déjà été question de lui au § \'^. 



/ 



INTRODUCTION. xxxi 

scopat. A côté de ce recueil, se conservait Tépître 
plus ou moins authentique d'Ignace aux Romains. 
Un indice porte à croire que le faussaire a connu 
cet écrit ^; il paraît néanmoins qu'il ne jugea pas à 
propos de le joindre à sa collection, dont elle déran- 
geait l'économie et dont elle démontrait la non- 
authenticité. 

Irénée, vers l'an 180, ne connaît Ignace que par 
les traits énergiques de l'épître aux Romains : « Je 
suis le froment de Christ, etc. » Il avait sans doute 
lu cette épître, quoique ce qu'il dit s'explique sufR- 
samment par une tradition orale. Irénée, selon 
toutes les apparences, ne possédait pas les six lettres 
apocryphes, et probablement il lisait l'épître vraie ou 
supposée de son maître Polycarpe aux Philippiens 

sans le post-scriptum : 'Eypa^are (aoi Origène 

admettait l'épître aux Romains et les lettres apocry- 
phes, il cite la première dans le prologue de son 
commentaire sur le Cantique des cantiques y et l'épître 
prétendue auxÉphésiens dans son homélie vi^'sur saint 
Luc*. Eusèbe connaît le recueil ignatien dans l'état 
où nous l'avons, c'estrèi-dire composé de sept lettres; 
il ne se sert pas des Actes du martyre; il ne distin- 



1. Comparez Rom», S 10, et Eph., $^9 mention de Crocus. 

2. T. m, 30 D. et 938 A, édit. de La Rue. 



xxxii LES ÉVANGILES. 

gue pas entre Tépître aux Romains et les six autres. 
Il lisait répître de Polycarpe avec le posl-scriptum. 

Un sort particulier semblait désigner le nom 
d'Ignace aux fal^ricateurs d'apocryphes. Dans la 
deuxième moitié du iv' siècle, vers 375, une nou- 
velle collection d'épîtres ignatiennes se produisit : 
c'est la collection de treize lettres, à laquelle la col- 
lection de sept lettres a notoirement servi de noyau. 
Comme ces sept lettres offraient beaucoup d'obscuri- 
tés, le nouveau faussaire se fit aussi înterpolateur. 
Une foule de gloses explicatives s'introduisirent dans 
le texte et le chargèrent inutilement. Six nouvelles 
lettres furent fabriquées d'un bout à l'autre,, et, 
malgré leurs choquantes invraisemblances, se virent 
universellement adoptées. Les remaniements que Ton 
fit ensuite ne furent que des abrégés des deux collec- 
tions précédentes. Les Syriens, en particulier, se com- 
plurent dans une petite édition de trois lettres abré- 
gées, à la confection de laquelle ne présida aucun 
sentiment juste de la distinction de l'authentique et de 
l'apocryphe. Quelques ouvrages indignes de toute 
discussion vinrent plus tard encore grossir l'œuvre 
ignaticnne. On ne les possède qu'en latin. 

Les Actes du martyre de saint Ignace n'offrent 
pas moins de diversité que le texte même des épîtrcs 
qu'on lui attribue. On en compte jusqu'à huit ou 



/ 



INTRODUCTION. %ii\iii 

neuf rédactions. Il ne faut pas attribuer beaucoup 
d'importance à ces récits ; aucun n'a de valeur 
originale ; tous sont postérieurs à Eusèbe et com-t 
posés avec les données fournies par Eusèbe, don- 
nées qui n'ont elles-mêmes d'autre base que la col- 
lection des épitres et surtout Tépitre aux Romains. 
Ces Aelesy dans leur forme la plus ancienne, ne 
remonteût pas au delà de la fin du ï\^ siècle. On ne 
saurait en aucune manière les comparer aux Actes 
du martyre de Polycarpe et des martyrs de Lyon, 
relations vraiment authentiques et contemporaines 
des faits rapportés. Ils sont pleins d'impossibilités, 
d'erreurs historiques et de méprises sur la situation 
de l'empire à l'époque de Trajan. 

Dans ce volume, comme dans ceux qui pré- 
cèdent, on a cherché à tenir le milieu entre la 
critique qui emploie toutes ses ressources à dé- 
fendre des textes depuis longtemps frappés de 
discrédit, et le scepticisme exagéré, qui rejette en 
bloc et a priori tout ce que le christianisme raconte 
de ses premières origines. On remarquera en parti- 
culier l'emploi de cette méthode intermédiaire en ce 
qui concerne la question des Cléments et celle des 
Flavius chrétiens. C'est à propos des Cléments que 
les conjectures de l'école dite de Tubingue ont été 
le plus mal inspirées. Le défaut de cette école, par- 



xxxiv LES ÉVANGILES. 

fois si féconde, est de rejeter les systèmes traditionnels, 
souvent il est vrai bâtis en matériaux fragiles, et de leur 
substituer des systèmes fondés sur des autorités plus 
fragiles encore. Dans la question d'Ignace, nVt-on 
pas prétendu corriger les traditions du ii' siècle avec 
Jean Malala? Dans la question de Simon le magicien; 
des théologiens d'ailleurs sagaces n'ont-ils pas résisté 
jusqu'au dernier moment à la nécessité d'admettre 
l'existence réelle de ce personnage? Dans la question 
des Cléments, on passe de même, aux yeux de certains 
critiques, pour un esprit borné, si on admet que Qé- 
ment Romain a existé et si on n'explique pas tout ce 
qui le concerne par des malentendus et des confusions 
avec Flavius Clemens. Or ce sont, au contraire, les 
données sur Flavius Clemens qui sont indécises, con- 
tradictoires. Nous ne nions pas les lueurs de christiar 
nisme qui semblent sortir des obscurs décombres de 
la famille flavicnne ; mais, pour tirer de tout cela un 
grand fait historique au moyen duquel on rectifie les 
traditions incertaines, il a fallu un étrange parti pris, 
ou plutôt ce manque de mesure dans l'induction qui 
nuit si souvent, en Allemagne, aux plus rares qualités 
de diligence et d'application. On repousse de solides 
témoignages, et on y substitue de faibles hypothèses ; 
on récuse des textes satisfaisants, et on accueille 
presque sans examen les combinaisons hasardées 



/ 



iNTRODUCTlON. xxxv 

d'une archéologie complaisante. Du nouveau, voilà 
ce que Ton veut à tout prix, et le nouveau, on l'ob- 
tient par l'exagération d'idées souvent justes et 
pénétrantes. D'un faible courant bien constaté dans 
quelque baie écartée, on conclut à l'existence d'un 
grand courant océanique. L'observation était bonne, 
mais on en tire de fausses conséquences. Loin de 
moi la pensée de nier ou d'atténuer les services que 
la science allemande a rendus à nos difficiles études ; 
mais, pour profiter réellement de ces services, il 
faut y regarder de très-près et y appliquer un grand 
e^rit de discernement. Il faut surtout être bien 
décidé^àjie tenir aucun compte des critiques hau- 
Uûnes d'hommes à système, qui vous traitent d'igno- 
rant et d'arriéré, parce que vous n'admettez pas 
d'emblée la dernière nouveauté, éclose du cerveau 
d'un jeune docteur, et qui peut être bonne tout au 
plus à servir d'excitation à. la recherche, dans les 
cercles d'érudits. 



LES ÉVANGILES 



ET 



9 W 



LA SECONDE GENERATION CHRETIENNE 



CHAPITRE PREMIER. 

LES JUIFS AU LEIVDEMAIN DB LA DESTRUCTION DU TEMPLE. 

Jamais peuple n'éprouva une déception compa- 
rable à celle qui frappa le peuple juif le lendemain 
du jour où, contrairement aux assurances les plus 
formelles des oracles divins, le temple, que l'on 
supposait indestructible, s'écroula dans le bra- 
sier allumé par les soldats de Titus. Avoir touché 
à la réalisation du plus grand des rêves, et être 
forcé d'y renoncer; au moment où l'ange exter- 
minateur entr'ouvrait déjà la nue, voir fout s'éva- 
nouir dans le vide; s'être compromis en^ffifeboant 
par avance l'apparition divine, et ret i'- la 

brutalité des faits le plus cruel démer ;-ce 

pas à douter du temple, à doutar^i^Dir 



« 
.1 



4 

J 



2 ORIGINES DU CHRISTIAMSMi:. [An 74 

premières années qui suivirent la catastrophe d( 
Tan 70 furent-elles remplies d'une fièvre intense, \i 
plus forte peut-être que la conscience juive eût tra- 
versée. Edom (c'était le nom par lequel les juifs dé- 
signaient déjà l'empire romain*), l'impie Édoni, 
l'éternel ennemi de Dieu, triomphait. Les idées que 
l'on croyait les plus indéniables étaient arguées dt 
faux. Jéhovah semblait avoir rompu son pacte avec 
Iq^ fils d'Abraham. C'était à se demander si même h 
foi d'Israël, la plus ardente assurément qui fut jamais, 
réussirait à faire volte-face contre l'évidence et, par 
un tour de force inouï, à espérer contre tout espoir. 
Les sicaires, les exaltés avaient presque tous été 
tués; ceux qui avaient survécu passèrent le reste de 
leur vie dans cet état de stupéfaction morne qui suit, 
chez le fou, les accès furieux. Les sadducéens avaient 
à peu près disparu, en l'an 66% avec raristocralie 
sacerdotale qui vivait du temple et en tirait tout son 
prestige. On a supposé que quelques survivants des 
grandes familles se réfugièrent avec les hérodiens 
dans le nord de la Syrie, en Arménie, à Palmyre, 
restèrent longtemps alliés aux petites dynasties de 

1. IVEsdr., VI, 8 étsuiv. Voir Buxtorf, Lex, talm,, au mot 
Édom, Grâce à la ressemblance du daleth et du resch, les deax 
noms présentaient une sorte d'analogie pour l'œil. 

2. Voir l'Anlechrùt, p. 284 et suiv. 



[An 74] LES ÉVANGILES. 3 

ces contrées, et jetèrent un dernier éclat par cette 
Zénobie, qui nous apparaît, en effet, au m* siècle, 
comme une juive sadducéenne, haïe des talmudistes, 
devançant par son monothéisme simple Tarianisme 
et l'islamisme^. Cela est très-possible; mais, en tout 
cas, de tels débris plus ou moins authentiques du 
parti sadducéen étaient devenus presque étrangers 
au reste de la nation juive ; les pharisiens les trai- 
taient en ennemis. 

Ce qui survécut au temple et demeura presque 
intact après le désastre de Jérusalem, ce fut le pha- 
risaïsme, la partie moyenne de la société juive, partie 
moins portée que les autres fractions du peuple à 
mêler la politique à la religion, bornant la tâche de 
la vie au scrupuleux, accomplissement des préceptes. 
Chose singulière ! les pharisiens avaient traversé la 
crise presque sains et saufs ; la révolution avait passé 
sur eux sans les atteindre. Absorbés dans leur unique ■ 
préoccupation, l'observance exacte de la Loi, ils s'é- 
taient enfuis presque tous de Jérusalem avant les 
dernières convulsions et avaient trouvé un asile dans 
les villes neutres de labné, de Lydda. Les s 
n'étaient que des individus exaltés ; les sadc 

1. Geiger, Jûdische Zeiischrift, l. IV, 4866, p. J49- 
renbourg, dans le Journal (Asiatique, mars-avril 1869, | 
suiv. 



4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

n'étaient qu'une classe ; les pharisiens, c'était la na- 
tion. Pacifiques par essence, adonnés à une vie 
tranquille et appliquée, contents pourvu qu'ils pussent 
pratiquer librement leur culte de famille, ces vrais 
Israélites résistèrent à toutes les épreuves ; ils furent 
le noyau du judaïsme qui a traversé le moyen âge et 
est arrivé intact jusqu'à nos jours. 

La Loi, voilà, en effet, tout ce qui restait au 
peuple juif du naufrage de ses institutions religieuses. 
Le culte public, depuis la destruction du temple, 
était impossible; la prophétie, depuis le terrible 
échec qu'elle venait de recevoir, ne pouvait qu'être 
muette ; hymmes saints , musique , cérémonies , 
tout cela était devenu fade ou sans objet, depuis que 
le temple, qui servait d'ombilic à tout le cosmos juif, 
avait cessé d'exister. La Thora^dox contraire, dans ses 
parties non rituelles, était toujours possible. La Thora 
n'était pas seulement une loi religieuse : c'était une 
législation complète, un code civil, un statut per- 
sonnel, faisant du peuple qui s'y soumettait une sorte 
de république à part. Voilà l'objet auquel la con- 
science juive s'attachera désormais avec une sorte de 
fanatisme. Le rituel dut être profondément modifié; 
mais le droit canonique fut maintenu presque en 
entier. Commenter, pratiquer la Loi avec exac- 
titude, passa pour le but unique de la vie. Une seule 



(An 74] LES ÉVANGILES. 5 

science fut estimée, celle de la Loi^ La tradition 
devint la patrie idéale du juif. Les subtiles discus- 
sions qui, depuis environ cent ans, remplissaient les 
écoles ne furent rien auprès de celles qui suivirent. 
La minutie religieuse et le scrupule dévot se 
substituèrent chez les juifs à tout le reste du culte *• 

Une conséquence non moins grave de l'état nou- 
veau où vécut désormais Israël fut la victoire défini- 
tive du docteur sur le prêtre. Le temple avait péri ; 
mais récole se sauva. Le prêtre, depuis la des- 
truction du temple, voyait ses fonctions réduites à 
peu de chose. Le docteur, ou pour mieux dire le juge, 
interprète de la Thora, devenait, au contraire, un 
personnage capital. Le tribunal (beth-dîn) est à 
cette époque la grande école rabbinique. L'ab-beth- 
din, président du tribunal, est un chef à la fois civil 
et religieux. Tout rabbin titré a le droit d'entrer dans 
Tenceinte; les décisions sont prises à la pluralité des 
voix. Les disciples, debout derrière une barrière, 
écoulent et apprennent ce qu'il faut pour être 
juges et docteurs à leur tour. 

Une citerne étanche % qui ne laisse pas échapper 

4. Josèphe, ArU,, XX, xi, S. 

2. Voir Ëpltre à Diognète, c. 4. 

3. Pirké aholh, ii, 8 ; Aboth de-rabli Nathan, c. xiv; com- 
parez Talm. de Bab., Sukka, 28 6. 



6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

une goutte d'eau », voilà dorénavant l'idéal d'Israël. 
Il n'y avait pas encore de manuel écrit pour ce droit 
traditionnel. Plus de cent ans s'écouleront avant que les 
discussions des écoles arrivent à former un corps, qui 
s'appellera la Mischna par excellence * ; mais le fond 
de ce livre date bien de l'époque où nous sommes. 
Quoique compilé en Galilée, il est en réalité né à 
labné. Vers la fin du i" siècle, il existait des petits 
cahiers de notes, en style presque algébrique et rem- 
plis d'abréviations, qui donnaient les solutions des 
rabbins les plus célèbres pour les cas embarras- 
sants. Les mémoires les plus robustes fléchissaient 
déjà sous le poids de la tradition et des précédents 
judiciaires. Un tel état de choses appelait l'écriture. 
Aussi voyons-nous, dès cette époque, mentionner des 
mischna^ c'est-à-dire des petits recueils de décisions 
ou halakoth, lesquels portent le nom de leur auteur. 
Telle était celle de Rabbi Éliézer ben Jacob, que, dès 
la fin du i" siècle, on qualifiait de « courte, mais 
bonne * ». Le Irailé mîschnique Eduioih, qui se distingue 
de tous les autres en ce qu'il n'a pas de sujet spé- 
cial, et qu'il est à lui seul une mischna abrégée, 
a pour noyau X^séduioth^ ou « témoignages », rela- 

\ . Le sens de Afischna est « loi répétée par cœur, non écrite », 
par opposition à Mikra, « loi lue, par conséquent écrite ». 
t, Buxtorf, Lex., col. 1948; Talm. de Bab., Jehamoth, 49 b 



[An 74] LES ÉVANGILES. 1 

tifs à des décisions antérieures, qui furent recueillis à 
labné et soumis h une révision lors de la destitu- 
tion de Rabbi Gamaliel le jeune * . Vers le même temps, 
Rabbi Éliézer ben Jacob composait de souvenir la 
description du sanctuaire qui fait le fond du traité 
Middoih*, Siméon de Mispa, à une époque plus 
ancienne encore, paraît l'auteur de la première rédac- 
tion du traité /orna, relatif à la fête du grand Pardon, 
et peut-être du traité Tamid ^ 

L'opposition entre ces tendances et celles du 
christianisme naissant était celle du feu et de l'eau. 
Les chrétiens se détachaient déplus en plus de la Loi ; 
les juifs s'y cramponnaient avec frénésie. Une vive 
antipathie paraît avoir existé chez les chrétiens contre 
Tesprit subtil, sans charité, qui chaque jour tendait à 
prévaloir dans les synagogues. Jésus déjà, cinquante 
ans auparavant, avait choisi cet esprit pour point de 
mire de ses traits les plus acérés. Depuis, les casuistes 
n'avaient fait que s'enfoncer de plus en plus dans leurs 
vaines arguties. Les malheurs de la nation n'avaient 
rien changé à leur caractère. Disputeurs, vaniteux, ja- 



4. Cf. Taira, de Bab., Derakolh, 28 a. 

i. Taira, de Bab., lotna, 46 a; Derenbourg, la Palestine 
d'après les ThalmudSj p. 374. 

3. Mischna, Péah, ii, 6; Taira, de Jér., loma, ii, 4 ; Talm. do 
Bab., loma, 44 6; Derenbourg, op, cit,, p. 375. 



8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

loux, susceptibles, s'attaquant pour des motifs tout 
personnels, ils passaient leur temps, entre labné et 
Lydda, à s'excommunier pour des puérilités. Le nom 
de « pharisien » avait été jusque-là pris par les chré- 
tiens en bonne part * . Jacques et en général les pa- 
rents de Jésus furent des pharisiens très-exacts. Paul 
lui-même se vante d'être « pharisien, fils de phari- 
sien^». Mais, depuis le siège, la guerre fut ouverte. 
En recueillant les paroles traditionnelles de Jésus, on 
se laissa dominer par ce changement de situation. Le 
mot « pharisien », dans les Evangiles ordinaires, 
comme plus tard le mot a juif » dans l'Évangile dit 
de Jean, est employé comme synonyme d'ennemi 
de Jésus. La dérision de la casuistique fut un des 
éléments essentiels de la littérature évangélique et 
une des causes de son succès. L'homme vraiment 
vertueux, en effet, n'a rien tant en horreur que le 
pédantisme moral. Pour se laver à ses propres yeux 
du soupçon de duperie, il a besoin de douter par 
moments de sa propre œuvre, de ses propres 
mérites. Celui qui prétend faire son salut par 
des recettes infaillibles lui isemble l'ennemi capi- 
tal de Dieu. Le pharisaîsme devient ainsi quelque 
chose de pire que le vice, car il rend la vertu ridi- 

4 . Voir Saint PaiU, 73, 77, 5«0. 

2. Acl., XXIII, 6; xxvi, 5; Phil., m, 6. 



\knli] LES ÉVANGILES. 9 

cule, et rien ne nous platt comme de voir Jésus, le 
plus vertueux des hommes, narguer en face une bour- 
geoisie hypocrite en laissant entendre que la règle 
dont elle est fière est peut-être, comme tout le reste, 
une vanité. 

Une conséquence de la situation nouvelle faite 
au peuple juif fut un redoublement de séparation et 
d'esprit exclusif. Haï, bonni du monde, Israël se 
renferma de plus en plus en lui-même. La />emcAou/ A 
rinsociabilité , devint une loi de salut public \ 
Ne vivre qu'entre soi dans un monde purement 
juif, rendre les communications avec les païens de 
plus en plus rares, ajouter à la Loi de nouvelles exi- 
gences, la rendre difficile à pratiquer, tel fut le but 
des docteurs, et ils Tatteignirent savamment. Les 
excommunications furent multipliées *. Observer la 
Loi fut un art si compliqué, que le juif n'eut plus le 
temps de penser à autre chose. Telle est Torigine des 
«dix-huit mesures », code complet de séquestration, 
dont on rapporte l'établissement aux temps qui pré- 
cèdent la destruction du temple', mais qui n'eu- 
rent, ce semble, leur application qu'après 70. Ces 

4. Tac, HisL, V, 5. 

2. Talm. de Bab., Afoëd katon, \hh et suiv.; comp. Jean, ix, 
»î, 34 ; XVI , î. 

3. Miscbna, Âboda zara, \\, 5 et 7. 



8 or 

loux, suscï^; 



:A:) Ti 



sien-'). 



mot 
coni! 
de .^ 



.ocs II exa2:«'ror 



o 



personnels. .,,. ,p, (.,,,j^,.^ ;„, 

^V^^*^^^ •' •■ . jiMcnsc (le purl.'i 

^<^ " Pl>'i''= • ::ioisnas<' cl lo.irs 

lions 011 i- •.• !• 

^^"*^ ^" . ;:-;lices pour 1 ompo- 

routs (11* ' 1 

- ciirs do C(\^ [Ji'cscrip- 

lui-men? ejour où (;llos fur«'iil 



sîe aux Isnu'liles ([uc 

Fn roc i-. • i 

*"*''' : Jor; mais ou ne h^s 

^^ ^^^ .'gendaire e.\[)iiuia les 

. partis f|ui divisaient les 
Kn ce jour-là, dil Ilabbi 
- ::v. — Kn ce jour-là, dit 
^*' ••1er. — V.n lonnrau pl«Mn 

* ■ . -out encore conleiiir autant 

^^" . :it. — Quand un \a>o est 

^ îaobi Josu»'». en \ \oi'sant de 

' Mal.Lçr»' toutes l«\s iirntesla- 

. ;> prirent une tello autnrit»'' 

•.îu'aucun |)ouvv)ir n'avait le 

* ::-rlre ('ertain«'s d<: («'s iiie- 

. I, 7: ("T. (iî.î 1/. (if.sch. (h /• ./'/- 
. .. I)i'r<'tilM)>ir_'. nj>. cil., p. 272 cl 

'ï, K 7: .1'. T.ilîii. il«' H il».. >r},,i'>i- 




[\q7;j les évangiles. Il 

îUi-cs furent-elles inspirées par une sourde opposition 
contre le christianisme et surtout contre les libérales 
prédications de saint Paul. 11 semble que plus les 
chrétiens s'efforçaient de faire tomber les barrières 
légales, plus les juifs travaillaient à les rendre 
infranchissables. 

C'est surtout en ce qui concerne les prosélytes 
que le contraste était sensible. Non-seulement les 
juifs ne cherchent plus à en gagner; mais ils ont 
contre c^s nouveaux frères une défiance à peine dissi- 
mulée. On ne dit pas encore que « les prosélytes sont 
une lèpre pour Israël * w ; mais, loin de les encourar- 
ger, onles dissuade; on leur parle des dangers et des 
difficultés sans nombre auxquels ils s'exposent en s'afTi- 
liant à une nation bafouée^. En même temps, la haine 
contre Rome redouble. Les pensées qu'on nourrit 
k son égard sont des pensées de me urtre et de 



sang. 



Mais, comme toujours dans le courant de sa 
longue histoire, Israël avait une minorité admirable, 
qui protestait contre les erreurs de la majorité de la 
nation. La grande dualité qui fait le fond de la vie 
de ce peuple singulier se continuai t^ Le charme, 

f. Talm. de Bab., Jebamoth^ 47 b, etc. 

2. Talm. de Bab., Jebamolh, 47 a; Massékelh Gérim, init. 

3. Voir Saint Paul, p. 63. 



r .' 

I 



1 ■ 



\ 



I» 
..I 



'. \ 



». 

r ■ 



s> 

à 



12 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 74] 

la douceur du bon juif restaient à toute épreuve. 
Schammal et Hillel, bien que morts depuis long- 
temps S étaient comme les têtes de file de deux 
familles opposées * , l'une représentant le côté 
étroit, malveillant, subtil, matérialiste, Tautre le 
côté large, bienveillant, idéaliste du génie religieux 
d'Israël. Le contraste était frappant. Humbles , 
polis, affables, mettant toujours le sentiment des 
autres avant le leur, les hillélites, comme les chré- 
tiens, avaient pour principe que Dieu élève celui qui 
s'humilie et humilie celui qui s'élève, que les gran- 
deurs fuient devant celui qui les recherche et recher- 
chent celui qui les fuit, que celui qui veut presser le 
temps n'obtient rien de lui, tandis que celui qui sait 
reculer devant le temps l'a pour auxiliaire'. 

Chez les âmes vraiment pieuses, des sentiments 
singulièrement hardis se faisaient jour parfois. D*une 
part, cette libérale famille des Gamaliel, qui avait 
pour principe, dans ses rapports avec les païens, de 
soigner leurs pauvres, de les saluer avec politesse, 

1 . Il faut tenir compte de cela pour bien apprécier la valeur de 
ces expressions « disciples de Hillel », a disciples deSchammaY », 
qui, si on les prenait à la lettre, donneraient à la vie des deux 
maîtres une longueur démesurée. 

2. Voir Topinion des nazaréens, dans saint Jérôme, sur fs., 
vui, 14. 

3. Talm. de Bab., Erubin, 13 h. 



13 

■doles, de rendre les 

-, cherchait à détendre 

jKsactions, celte famille 

;tlion avec les Romains. 

pille de demander aux vain- 

.:ie sorte de présidence du san- 

agrément, de reprendre le titre 

■ œ côté, un homme extrêmement 

bon Zakaî, était l'àme de la trans- 

• 'pêrait. Déjà, bien avant la destruction 

. il avait joui d'une autorité prépon- 

i- le sanhédrin. Pendant la révolution, il 

^ chefs du parti modéré qui se tenait en 

.'S questions politiques, et il fit son possible 

Ton ne prolongeât pas une résistance qui 

iimener la destruction du temple. Echappé de 

-alem, il prédit, assure-t-on, l'empire à Ves- 

-ion; une des faveurs qu'il lui demanda fut un 

;jdecin pour soigner le vieux Sadok, qui, dans 

.'js années avant le siège, avait ruiné sa santé 

par les jciines*. Ce qui paraît certain, c'est qu'il 

entra dans les bonnes grâces des Romains, et qu'il 

obtint d'eux le rétablissement du sanhédrin à 

I. Talm. de iér. jGiUin,\, 9; comparez Talm.de Hah,, nitlin, 
61 a. 

S. Talm. de Dab., GUlinj 56 b. 



12 

la (i 

Se!: 

teii 
ùv. 



-mi:. 



\\n , t 



•*■ V- 



; récllcmont. l'Irvr 

. .ntinuateur de son 

. ? les hommes était 

i:î (le lui (jiie jamais 

■3 premier, pas même 

^..:s être clirélien, il fut 

-.is. Il allait, dit -on. 

: des anciens prophètes. 

.;:ié du culte et à recon- 

pour les païens les mêmes 

.;r les juifs'. 

.,• -v.Mit rentra de la sorte dans 

:'jIoe dMsraël. Des fanatiques. 

so hasardaient à s'introduire 

>■;, et allaient furtivement sacri- 

Saint des Saints'', (^)uel(|ues-uns 

;ut au retour qu'une voix m\s- 

.i'S décomhres et avait témoigné 

*.;os"; mais, en général, un ])Ui- 



. Tilin.de Hab., (iilli/t, .'iii a cl h: Ahnth 

• •. x\. il. 

: -iKolh, 17 a. 
: • : hat/tni, 10 A. 

if. wiii, il. 




[AoTij LES ÉVANGILES. 15 

mail ces excès. Certains s'interdisaient toute jouis* 
sanceS vivaient dans les larmes et le jeûne, ne 
buvaient que de Teau. Johanan ben Zakaî les 
consolait : « Ne t'attriste pas, mon fils, disait-il 
k un de ces désespérés ; à défaut des holocaustes, il 
nous reste un moyen d'expier nos péchés, qui vaut 
bien Tautre, les bonnes œuvres. » Et il rappelait le 
mot d'Isaïe : « J'aime mieux la charité que le sacri- 
fice-. » Rabbi Josué était dans les mêmes sentiments, 
fi 3Ies amis , disait-il à ceux qui s'imposaient des 
privations exagérées, à quoi bon vous abstenir de 
viande et de vin? — Comment! lui répondait-on, 
nous mangerions la chair dont on faisait le sacrifice 
sur Taulel détruit aujourd'hui? nous boirions le vin 
avec lequel on offrait la libation sur ce même autel? 
— Eh bien, répliquait Rabbi Josué, ne mangeons pas 
alors de pain, puisqu'il n'est plus possible de faire 
des offrandes de farine ! — En effet, on pourrait se 
nourrir de fruits. — Que dites-vous? Les fruits ne 
sont pas permis davantage, puisqu'on ne peut plus 
en offrir les prémices au temple '. » La force des 
choses s'imposait. On maintenait théoriquement 
réternité de la Loi; on soutenait qu'Élie même n'en 

4. Mischna, Sota, \\, 45; Tosifta, ibid.j xv 

2. Abolh de-rabbi Nathan, c. iv. 

3. Talm. de Bab., Baba bathra, 60 b 







i6 



ORIGINES DU CHRISTIAN 



pourrait abroger un article ; maïs ^ 
temple supprimait de fait une po 
des anciennes prescriptions; il i 
place que pour une casuistique i 
pour le mysticisme. La cabbale ( 
ment d'un âge plus moderne. M 
s'adonnaient à ce qu'on appc 
char* », c'est-à-dire aux spéc 
tères qu'on rattachait aux 
L'esprit juif s'endormait da» 
un asile hors d'un monde 
nait une délivrance. Babbi 
ce principe que celui qui s' 
se dégage ainsi du joug de 
Quand on arrive à ce poii 
plus un révolutionnaire 
avait coutume de dire : 
ment établi; car sans 
raient'. » 

La misère était e> 
pesait sur tous*, et 
taries. La montagn 



;l)a- 



col. 648- 



■ ni 



ll( 



fit. de la PO' 

a de rAead, 

oignagedesdéri- 

I 11 X vaincus daiis Je» 

j[i voit nn porc; mais 

i n^impliquait aucune 

. ÛMer.,.4879, p. 161 et 
(a longtemps à Jéruaaleni. 
dans iBUt Capilolina après 



1. DcTenbourg,Pttte^ 

2. Pirkë aboih, m, 

3. Ibid., m, 2. 

4. Mekhilta, sur E.- 



t. 15; 3. Cyrille de Jérusalem, 
"'.j II, Sun, 48. 




10 



\omme on ne 

environs, les 

actions restaient 

is les monumenls 

luiaissables. 

; sainte et de la 

les juifs se répan- 

^ illages de la plaine qui 

.1 montagne de Judée et 

juive s'y multiplia*. Une 

liicâtre de cette espèce de 

-uïsme et devint la capitale 

: asqu'à la guerre de Bar-Cozîba. 

ilivement philistine, de labné ou 

lieues et demie au sud de Jaiïa\ 

«jnsidérable, habitée par des païens 

lis les juifs y dominaient, bien que la 

I guerre de Pompée,- eût cessé de faire 

! Lidée. Les luttes y avaient été vives entre 



yni pars Judœœ vicis dispergiiur, Tacile, H\st.,\% 8. 
Cassius, LXIX, 44. 
l:ilin. deJér., Taaniih, iv,8; Midrasch Eka, ii, 2; Midrns(?h 
liosekirim,!^ 46. 
;. Aujourd'hui viilago. C'est Vlbelin des croisés. 
\. Comme d'autres villes philistines, elle avait son port ou 
atouma, distant d'une lieue el demie environ. 



Il, 

I 



», . 

\ ■ 

r 



r 



i' 

18 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74 

pour les derniers outrages*. La légion iO^ Fretensù 
continuait à tenir garnison dans un coin de la vill^Klé- 
serte*. Les briques qu'on a trouvées au timbre de celte 
légion^ prouvent qu'elle construisit. Il est probable 
que des visites furtives aux fondements encore visibles 
du temple* étaient tolérées ou permises à prix 
d'argent par les soldats. Les chrétiens, en particulier, 
gardaient le souvenir et le culte de certains lieux, no- 
tamment du Cénacle, sur le mont Sion, où Ton croyait 
que les disciples de Jésus s'étaient réunis après 
l'Ascension % ainsi que de la tombe de Jacques, frère 
du Seigneur, près du temple \ Le Golgotha, proba- 

4. Jos., B. J„ VII, vni, 7; cf. Eusèbe, Théoph,, ix (col, 648- 
649, M igné). 

2. Saulcy, Revue archéol,, oct. 1869; Numismat. de la Pa- 
lestine, p. 82-83; pi. V, n~ 3 et 4; Comptes rendus de CAcad, 
des inscr,, 4 872, p. 462. On a cru posséder un témoignage des déri- 
sions que la légion victorieuse n'épargnait pas aux vaincus dans les 
pièces contre-marquées par celte légion où Ton voit un porc; mais 
cet emblème était romain, légionnaire, et n'impliquait aucune 
raillerie anlijuive. Maddon, Jew. coin,, p. 212. 

3. Comptes rendus de l'Acad. des inscr,, 1872, p. 164 et 
suiv. 11 est vrai que celte légion resta longtemps à Jérusalem. 
On trouve des vestiges de son séjour dans £Iia Capitolina après 
Adrien. 

4. Théodoret, Hisl. eccL, III, 15; S. Cyrille de Jérusalem , 
Catech., xv, 15. 

5. Saint Épiphane, De mensuris, c. 14. 

6. llégésippe, dans Eusèbe, //. E,, II, xxiii, 18. 



[An 74) LES ÉVANGILES. 19 

blement, n'était pas non plus oublié. Comme on ne 
rebâtissait pas dans la ville ni aux environs, les 
énormes pierres des grandes constructions restaient 
intactes à leur place, si bien que tous les monuments 
étaient encore parfaitement reconnaissables. 

Chassés ainsi de leur ville sainte et de la 
région qu'ils affectionnaient, les juifs se répan- 
dirent dans les villes et les villages de la plaine qui 
s'étend entre le pied de la montagne de Judée et 
la mer*. La population juive s'y multiplia*. Une 
localité surtout fut le théâtre de cette espèce de 

m 

résurrection du pharisalsme et devint la capitale 
théologique des juifs jusqu'à la guerre de Bar-Coziba. 
Ce fut la cité, primitivement philistine, de labné ou 
]amnia% à quatre lieues et demie au sud de Jaiïa*. 
C'était une ville considérable, habitée par des païens 
et des juifs ; mais les juifs y dominaient, bien que la 
ville, depuis la guerre de Pompée,- eût cessé de faire 
partie de la Judée. Les luttes y avaient été vives entre 



4. Magna pars Judœœ vicis dispergilur. Tacite, llist.jY, 8. 
Cf. Dion Cassius, LXIX, 14. 

2. Talm. deJér., Taanith, iv,8; Midrasch Eka, ii, t\ Midrasch 
Schir haschirim, i, 46. 

3. Aujourd'hui village. C'est VIbeli7i des croisés. 

4. Comme d'autres villes philistines, elle avait son port ou 
maiouma, distant d'une lieue et demie environ. 



20 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [A 

les deux populations'. Dans ses campagnes de ( 
de 68, Vespasien avait dû se montrer pour y él 
son autorité*. Les vivres y abondaient'. Dai 
premiers temps du blocus, plusieurs savant 
sibles, tels que Johanan ben Zakal, que i 
mère de l'indépendance nationale n'abusai 
vinrent s'y réfugier*. C'est là qu'ils a 
l'incendie du temple. Ils sanglotèrent, dé' 
leurs vêtements, prirent le deuil % mais 1. 
qu'il valait encore la peine de vivre pour vc 
réservait un avenir à Israël. Ce fut, di 
prière de Johanan que Vespasien épargn 
ses savants^. La vérité est qu'avant la 
école rabbinique florissait déjà dan 

4. PhiloD, Leg, ad Caïum, % 30; Jos., B. J., I. 
II, IX, h ; Ant., XIV, iv, 4; XVII, viii, 1 ; XVIII, 

2. Jos., B. J,, IV, 111, 2; vni, 4. 

3. Talm. de Jcr., Demaï, ii, 4; Tosifta, ibid. 
rabba, c. lxwi; Midrascli lalkout, I, 39 a. 

4. Aboth de-rabbi Saihan, c. iv. 

5. Ibidem, 

6. Taim. de Bab., Gittin, 66 a. II y a là des 
dantes. Les circonstances de Tévasion de Job: 
la ville déjà bloquée (Midrasch rabba, sur A'' 
sur Eka, i, 5; cf. Talm. de Bab., GiUin, S6 
époque, Vespasien n'était plus en Judée. En 6 

il passa par labné. 

7. Aboth de-rabbi Xalhafij iv; Talm. d 
Miscima, Sanhédrin, xi, 4. 



22 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

nissaient parfois, et donnaient alors au bet^dSn le 
caractère d'une cour suprême. On garda longtemps 
le souvenir du verger où se tenaient les audiences 
de ce tribunal et du pigeonnier à lombre duquel 
s'asseyait le présidente 

labné semblait ainsi une sorte de petite Jérusa- 
lem ressuscitée. Pour les privilèges et aussi pour 
les obligations religieuses, on l'assimila complètement 
à Jérusalem ' ; sa synagogue fut considérée comme la 
légitime héritière de celle de Jérusalem, comme le 
centre de la nouvelle autorité religieuse. Les Romains 
eux-mêmes se prêtèrent à cette manière de voir, et ac- 
cordèrent au nasi ou ab-bet-din de labné une autorité 
officielle. Ce fut le commencement du patriarcat juif ', 
qui se développa plus tard et devint une institution 



4. Sifré, § 418; Talm. de Bab., Berakolh, 33 b; Schabbaih, 
33 b, 138 b, etc.; Mekhilta sur Exode, xiv, 22; Bonj. de Tudôle, 
t. 1, p. 79, Asher; Neubauer, Géogr, du Talmud, p. 74; Dcren- 
bourg, Palesl., p. 380-381. 

2. Mischna, Rosck has-sdiana, iv, 1, 2, 3, 4; Sanliédrin, 
XI, 4; Succa, m, 12; Talm.de Bab., Rosch has-schana, 21 6, 34 b; 
Sota, 40a, b; Keritôl,9a; Derenbourg, Hisl. de la Pal., p. 304 
et suiv. 

3. Mischna, Edidoih, vu, 7; Talm. do Bab., Sanhédrin, 1 1 a. 
Cf. Mischna, Rosch has-schana, ii, 7; iv, 4; Épiph., hœr. x\x, 4. 
Il csl douteux que le litre officiel ait existé à Tépoque où nous 
sommes. Notez cependant la lettre d'Adrien dans Vopiscus, Sa- 
turn., 8 [ipse ille palriarcha). 



[An 7i] LES ÉVANGILES. 23 

fort analogue à ce que sont de nos jours les patriar- 
cats chrétiens de l'empire ottoman. Ces magistra- 
tures à la fois religieuses et civiles^ conférées par le 
pouvoir politique, ont toujours été en Orient le moyen 
employé par les grands empires pour se débarrasser 
de la responsabilité de leurs raîas. Cette existence 
d'un statut personnel n'avait rien d'inquiétant pour 
les Romains, surtout dans une ville en partie ido- 
lâtre et romaine, où les juifs étaient contenus par des 
forces militaires et par l'antipathie du reste de la po- 
pulation. Les conversations religieuses entre juifs et 
non-juifs paraissent avoir été fréquentes à labné. La 
tradition nous montre Johanan ben Zakal soutenant 
de fréquentes controverses avec les infidèles, leur 
fournissant des explications sur la Bible, sur les fêtes 
juives. Ses réponses sont souvent évasives, et par- 
fois, seul avec ses disciples, il se permet de sourire 
des solutions peu satisfaisantes qu'il a données aux 
objections des païens ^ 

Lydda eut ses écoles, qui rivalisèrent de célébrité 
avec celles de labné, ou plutôt qui en furent une 



4. Bereschith rahha, ch. \wv\ Bammidhar rabha, iv, x; 
Midrasch rabba, sur Deutér., xxviil 4 2; Talm. ôo. Bab., Becho- 
rolh, o a; Houlin, t^b; Baba kama, 38 a; Talm. de Jér., '5M|^. 
hédrin, i, 4; Baba kama, iv, 3; Deronbourg. Palestinej p. 3V 
317, 322. 



JT"^ 



21 ORIGINES DU CHRISTIANISME. fAn 7i] 

sorte de dépendance *. Les deux villes étaient 
à environ quatre lieues l'une de l'autre; quand on 
était excommunié à labné, on se rendait à Lydda. 
Tous les villages, danites ou philistins, de la 
plaine maritime environnante, Berour-IIaïI, Bakiin, 
Gibthon, Gimso, Bené-Berak, tous situés au sud 
d'Antipatris, et qui jusque-là étaient à peine consi- 
dérés comme faisant partie de la terre sainte, ser- 
vaient également d'asile à des docteurs célèbres*. 
Enfin le Darom, ou partie méridionale de la Judée, 
située entre Éleutbéropolis et la mer Morte, reçut 
beaucoup de juifs fugitifs \ C'était un riche pays, 
loin des routes fréquentées par les Romains et pres- 
que à la limite de leur domination. 

On voit que le courant qui porta le rabbinisme 
vers la Galilée ne se faisait pas sentir encore. Il y 
avait des exceptions : Rabbi Éliezer ben Jacob, le 



4 . Cf. Derenbourg, op. cit.,p. 341 , noteS; 366, 368,373, note; 380, 
384; Noubauor, Oëogr.du Talm ^p. 79. Jusqu'au iii« f^iècle, Tem- 
bolisme du calendrier se fit k Lydda. Talm. ÙQlév.^ Sanhédrin, i, 5. 

2. Talm. de Bab., Sanhédrin, 32 h, 74 a; Hagiga, 3 a; Mî- 
drascli Bereschith rabba, c. lu; Talm. de Jér., Pesahim, m, 7; 
Schebixt, iv, t\ Demat, ni, 4 ; Maaseroih, ii, 3; Tosifla, ihid., 
c. II ; KetouboUi, i, 5; llagiga, i, 4 ; Pesikta rabbathi, ch. vni. 
Cf. Neubauer, Géographie du Talmvd, p. 72-73, 78-80, 8t; 
renbourg, HisL de la Pal., p. 306-307, note, 34t. 

3. Dcronbourg, op, cit., p. 384 cl suiv. 







25 

iraît avoir 

es docteurs 

■le la Galilée 2. 

d'Adrien que 

■Jenl par exccl- 



";366, note 3; 384. 



*ii 



oi\h;ines Di: christ 



sorte de dépendance ^ Les 
à environ quatre lieues Tune 
était excommunié h labné, O! 
Tous les villages, danites 
plaine maritime environnant 
(îibtlion, Gimso, Ben6-B( 
d'Antipatris, et qui jusque 
dérés comme faisant parti' 
valent également d'asile 
Enfin le Darom, ou parti- 
située entre Kleutliéropr- 
beaucoup de juifs fugi' 
loin des routes fréquen 
que h la limite de loi 
On voit que le co 
vers la Galilée ne s< 
avait des exceptioas - 



I cwo's jrir. 



- qui suivirent la guerre, 

/. près de Jérusalem, un 

ni devait , cinquante ou 

jouer un rôle important. 

; Jérusalem *, dans la direc- 

êtait un village jusque-là 

er*. Il paraît que. plusieurs 



l.U. Derenbourg,©/' 
38 i: Noubaucr, Gdotjr 
bolisme du calendrier s« 

i. Talm. de Biib.. 
(Irascli DvresvhUh ru 
Schebiit, iv, 2; Dci- 
r. n; Ketoubolh, i, 
Cf. Neubauer. Geotji 
ren bourg, Hist. t/i 



^.**** 



lOtfd $u.r la situation de Bélhor (Talm. 

"AîO. do Bab., GiUin, Wl a; Midrascli 

.^ <i absurdes, si contradictoires, qu'on 

nis^W //!«/. eccL, IV, VI, 3; tranche la 

; j(«rv^ Aristondo Pella, sur la proximilô 

I. O*. Eslori Parhi, Kaflor ouaphèrah, 

•* 1er., Taanith, iv, 8, sur les terrains 

»i»»* à Béiher suppose la môme |>roxi- 

^^. du Talm., p. 103 el suiv. 

^g^^, XV, 60, selon les Seplnnlo cf.saint 



3. Dercnbouri;, . * , j,*,î^'hui BiUir, petit villa |;e, à louNcr- 



'■.s. 27 

•i nombre de bour- 

i'usalem, prévoyant To- 

' la capitale, y avaient 

? y retirer *. Béther était, 

vallée fertile, en dehors des 

'l'iuel sont des ruines appelées Khirbet 
.ifS juifs ».V. Ritter, Erdk,,Xy\,^. 428- 
;.(runle milles de la mer », donnée par les 
.-'jiirfiitlir. Une aulre opinion idcntiQe Béther 
- Il, on s'appuyantsur la traduction grecque de 
't. I Sam., Yi, 4î), et de I Chron., vi, 59. Beth- 
.! pr6> de cinq lieues de Jérusalem, dans la direction 
i (.'u sans doute une confusion dans l'esprit du traduc- 
■ "Slip. Jos.»xv, 10 et 60, selon les Sept.). — Quant aux 
^ ijui cherchent Béther au nord de Jérusalem, elles sont 
;>.ir cette circonstance que la vente des captifs do Béther 
■I .1 Ramel el-Khalilj près d*IIébron (saint Jérôme, In Zach., 
«:.'. In Jerem., xwi^ 45, et Chron. pascale, p. 253-254;. II 
f.ji que RobinsoD :^BibL Res., IIJ, p. 206-27 1 ) n*a pas trouvé le 
' actuel de Bittir répondant, surtout pour l'approvisionnement 
• iii, à ce que Ton attend dans Thypothèse de Bittir = Béther. 
M.ii.s on peut faire presque les mêmes objections contre le site de 
J'>tapala,qui pourtant n'est pas douteux.Tobler (Dritte Wanderung, 
p. 403J a cru découvrir des citernes dans l'acropole. M. Guérin 
\De$cr. de la Pal., Judée, IF, p. 387 et suiv.) a levé toutes les 
difficultés en montrant que la ville prise par les Romains pouvait 
renfermer le village actuel, l'acropole et le plateau inférieur que 
l'acropole domine. Il faut songer que la ville détruite par les Ro- 
mains n'eut d'importance que durant quelques années, que sa po- 
pulation était très-pauvre, que les fortifîcations furent improvisées 
{'Dion Cassius, LXIX, 42), enGn que (es récits du Talmud sont 
remplis d'exagération. 

4. Taim. de Jér., Taaniih, iv, 8. 



28 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

routes importantes qui joignaient Jérusalem au 
Nord et à la mer. Une acropole dominait le village, 
bâti près d'une belle source, et formait une sorte 
de fortification naturelle ; un plateau inférieur 
servait d'assise à la ville basse. Après la ca- 
tastrophe de l'an 70, une masse considérable de 
fugitifs s'y donna rendez-vous. Il s'établit des syna- 
gogues, un sanhédrin, des écoles*. Béther devint 
bien vite une ville sainte, une sorte d'équivalent de 
Sion. La colline escarpée se couvrit de maisons, qui, 
s'épaulant à d anciens travaux dans le roc et à la 
disposition naturelle de la colline*, formèrent une es- 
pèce de citadelle que l'on t^ompléta avec des assises 
de gros blocs. La situation écartée de Béther permet 
d'admettre que les Romains ne se soient pas préoc- 
cupés de ces travaux; peut-être d'ailleurs une partie 
était-elle antérieure au siège de Titus*. Appuyée par 
les grandes communautés juives de Lydda, de 
labné, Béther devint ainsi une assez grande ville * 

1. Talm. de Jér., Taanilh, iv, 8; Talm. de Bab., Sanhédrin, 
Mb; Jellinek, Relh ham-midrasch, IV, p. 446. 

2. Cf. RobiDSon, III, p. 266) Guérin, II, p. 386, 387. 

3. Les grands travaux d*excavalion et de terrassement ne se 
Grent qu'au moment du soulèvement, en 432. Dion Cassius, 
LXIX, M. 

4. Talm. de Jér., Taanithjis^ 8; Midrasch £Aa^ ii, % (éocrnies 
exagérations). Cf. saint Jérôme, sur Zacharie, viii, 49. 



[An 74) LES ÉVANGILES. ' 29 

et comme le camp retranché du fanatisme en Judée. 
Nous verrons le judaïsme y livrer à la puissance ro- 
maine un dernier et impuissant combat. 

A Béther semble avoir été composé un livre 
singulier, parfait miroir de la conscience d'Israël à 
cette époque, oii se retrouvent le puissant ressouvenir 
des défaites passées et le pressentiment fougueux 
des révoltes futures, je veux parler du livre de 
Judith *• L'ardent patriote qui a composé cette agada 
en hébreu* a calqué, selon Tusage des agadas 
juives, une histoire bien connue, celle de Débora, 

4. Josèphe ne connaît pas encore le livre do Judith, Or, si ce 
livre avctii été publié avant 70, il serait inconcevable que Josèphe 
oe Feût pas connu, et plus inconcevable encore que, l'ayant connu, 
il n'en eût pas fait usage, ce livre rentrant parfaitement dans son 
objet fondamental, qui est de relever Théroïsme de ses compa- 
triotes et de montrer qu'à cet égard ils ne le cédèrent en rien 
aux Grecs et aux Romains. D'autre part, vers l'an 95, Clément 
Romain {Ad Cor. 1, 55 et 59, ôdit. de Philothée Bryenne] cite le 
livre de Judith. Ce livre a donc été composé vers Tan 80. 
La constitution juive qui résulte du récit est bien celle qui devait 
pUire aux survivants de la révolution de 66. Israël, selon l'auteur, 
u'a d^autre gouvernement que la ^ip&uota centrale et le grand 
prêtre [iv, 6, 8). 

t. Le texte grec porte des traces évidentes d'une traduction 
de l'bébreu, par exemple ui, 9, et dans les noms propres de lieu. 
Le texte chaldéen dont parle saint Jérôme [Prœf,], s'il a oxislé, 
n'était pas Toriginal. La version de saint Jérôme n'a ici aucune 
valeur; le grec seul fait autorité. C'est d'après le grec que nous 
citons. V. Fritzsche, Libri apocr, Vel. Test., p. 165 et suiv. 



30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

sauvant Israël de ses ennemis en tuant leur chef ^ 
Ce sont à chaque ligne des allusions transparentes. 
L'antique ennemi du peuple de Dieu, Nabuchodono- 
sor (type parfait de l'empire romain, lequel, selon 
les juifs, n'était qu'une œuvre de propagande ido- 
lâtrique') veut assujettir le monde entier à son 
empire et se faire adorer, à l'exclusion de tout 
autre Dieu. Il charge de l'entreprise son général 
Holopheme '. Tous s'inclinent, excepté le peuple 
juif. Israël n'est pas un peuple militaire^; mais c'est 
un peuple montagnard, difficile à forcer. Tant 
qu'il observe la Loi, il est invincible. 

Un païen sensé et qui connaît Israël, Achior 
(frère de la lumière), tâche d'arrêter Holopheme. 
L'essentiel, selon lui, est de savoir si Israël manque 
à la Loi ; en ce cas, il est facile à vaincre ; sinon^ il 
faut se garder de l'attaquer. Tout est inutile; Holo- 
pheme marche sur Jérusalem. La clef de Jérusalem 
est une place située dans le Nord, du côté de 
Dothaïm, à l'entrée de la région montagneuse, au 
sud de la plaine d'Esdrelon. Cette place s'appelle 

< . Voir surtout Juges, iv, 9. 

2. Se rappeler l'Apocalypse de Jean. 

3. Ce nom est persan. L'auteur se soucie peu de Panachro- 
nisme. 

4. Judithj V, 23. 



(An 741 ^^^ ÉVANGILES. 3t 

Beih-éloah (maison de Dieu) ^ L*auteur la conçoit 
exacteoaent sur le modèle de Béther. Elle est assise 
à louverture d'un ouadi % sur une montagne au 
pied de laquelle coule une fontaine indispensable à 
la population ', les citernes de la ville haute étant 
peu considérables. Holopherne assiège Bethréloah 
qui est bientôt réduite par la soif aux dernières extré- 
mités. Mais le caractère de la Providence divine est 
de choisir pour faire les plus grandes choses les 
êtres les plus faibles. Une veuve, une zélote, /u- 
dith (la Juive) se lève et prie; elle sort et se pré- 
sente à Holopherne comme une dévote rigide qui 
n'a pu supporter les manquements à la Loi dont elle 
était témoin dans la ville. £lle va lui indiquer un 
moyen sûr pour vaincre les Juifs. Ils meurent de 
faim et de soif, ce qui les entraine à manquer aux 

4. En grec BiruXcûa ou Bai-ruXoua, par iotacisme, pour BoirriXwa. 
Le nom du v jllagç de Birc{&iodai{& (iv, 6} , parallèle à fieth-éloah, 
parail aussi symbolique et ne semble pas désigner une localité 
géographique. Parmi les nombreux systèmes imaginés pour don- . 
nerde la réalité à cette topographie fantastique, un seul système, 
celui de Schuitz, a quelque plausibilité. BéiyliM, dans ce système, 
serait Beil-Ufah, au nord des monts Gelboé {Zeitschrifl der 
d. m. G., m, 4849, p. 48-49, 58-59; Uitter, Erdk.j XV, p. 423 et 
suiv.: cf. van De Velde , Memoir to accompany the fnap of Ihe 
Holy land, p. 229); encore ce système ne résiste-t-il pas aux 
objections. 

2. Judith, X, 40; xii, 7. Voir ci-dessus p. 20-27, note 2. 

3. Ihid-, V, 4 ; vi, 44 ; vu, 3, 40 et suiv. Cf. xii, 7; xv, 3. 



32 ORIGINES DU CHRISTIANISME. {An 74] 

préceptes sur les aliments et à manger les prémices 
réservées aux prêtres. Ils ont bien envoyé demander 
Tautorisation du sanhédrin de Jérusalem ; mais à 
Jérusalem aussi on est relâché; on leur permettra 
tout ; alors il sera facile de les vaincre ^ a Je prierai 
Dieu, ajoutc-t-elle, de me faire savoir quand ils péche- 
ront*. » Puis, à l'heure où Holopherne se croit assuré 
de toutes ses complaisances, elle lui coupe la tête. 
Dans cette expédition, elle n'a pas manqué une 
seule fois à la Loi. Elle prie et fait ses ablutions aux 
heures voulues; elle ne mange que les mets qu'elle 
a portés avec elle ; môme le soir où elle va se pros- 
tituer à Holopherne, elle boit son vin & elle. Judith vit 
encore après cela cent cinq ans, refusant les mariages 
les plus avantageux, heureuse et honorée. Durant sa 
vie et longtemps après elle, personne n'ose inquiéter 
le peuple juif. Achior est aussi récompensé d'avoir 
bien connu Israël. Il se fait circoncire et devient 
enfant d'Abraham à perpétuité. 

L'auteur, par son penchant à imaginer des con- 
versions de païens % par sa persuasion que Dieu 
aime surtout les faibles, qu'il est par excellence le 

1. Judith, XI, 42 cl suiv. Cf. FMIier, texte grec, interpolation 
après IV, M. 

«. JiidUh,\\, 46-17. Cf. XII, 2, 9, 48-19. 
3. Ibid., XI, 23 ; xiv, 6. 



[An 74J LES EVANGILES; 33 

dieu des désespérés S se rapproche des sentiments 
chrétiens. Mais par son attachement matérialiste aux 
pratiques de la Lois, i| se montre pharisien pur. Il 
rêve pour les Israélites une autonomie sous l'auto- 
rité de leur sanhédrin et de leur nasi. Son idéal 
est bien celui de labné. Il y a un mécanisme 
de la vie humaine que Dieu aime ; la Loi en es^ 
la règle absolue ; Israël est créé pour l'accomplir. 
C'est un peuple comme il n'y en a pas d'autre, un 
peuple que les païens haïssent, parce qu'ils savent 
bien quMl est capable de séduire le monde entier % 
un peuple invincible, pourvu qu'il ne pèche pas*. 
Aux scrupules du pharisien se joignent le fanatisme 
du zélote , l'appel au glaive pour défendre la Loi , 
l'apologie des plus sanglants exemples de violences 
religieuses \ L'imitation du livre d'^s/Aer perce dans 
tout l'ouvrage; l'auteur lisait ce livre, non tel qu'il 
existe dans l'original hébreu, mais avec les interpola- 
lions qu'offre le texte grec \ L'exécution littéraire est 
faible ; les parties banales, lieux communs de Vagada 



A. Judith, IX, 44. 

3. Judith, viii, 5; xi, 42 et suîv. 

3. Judith, X, 49. 

4. Judith, V, 17 et suiv. ; xi, 40 et sulv. 

5. Judith, IX, 2, 3, 4. 

6. Jjsèphe de même. Anl,, XT, vi, 4 et suiv. 



34 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

juive, cantiques, prières, etc., rappellent par moments 
le ton de TEvangile selon saint Luc. La théorie des 
revendications messianiques est cependant peu déve- 
loppée ; Judith est encore récompensée de sa. vertu 
par une longue vie. Le livre dut être lu avec pas- 
sion dans les cercles de Béther et de labné ; mais on 
conçoit que Josèphe ne Tait pas connu à Rome ; on 
le dissimula sans doute, comme plein d'allusions dan- 
gereuses. Le succès, en tout cas, n*en fut pas durable 
chez les juifs; l'original hébreu se perdit bientôt * ; 
mais la traduction grecque se fit une place dans le 
canon chrétien. Nous verrons, vers l'aii 95, cette 
traduction connue & Rome*. En général, c*est 
au lendemain de leur publication que les ouvrages 
apocryphes étaient accueillis et cités; ces nouveautés 
avaient une vogue éphémère, puis tombaient dans 
l'oubli. 

Le besoin d'un canon rigoureusement délimité 
des livres sacrés se faisait sentir de plus en plus. La 
Thora, les prophètes, les psaumes ', étaient la base 
admise de tous. Ezéchiel seul excitait quelques dif- 
ficultés par les passades oii il n'est pas d'accord 

\ . Origène, Epist. ad Africanum, \ 3. Ce que dit saint Jérôme 
(Prœf.) est un tissu d'inexactitudes. 

2. Clem. Rom., Ad Cor. I, 55, 59 (édit. Phiiothée Bryenne). 

3. Gomp. Luc, XXIV, 44 ; Josèphe, Contre Apion, I, 8. 



[An 74] LES ÉVANGILES. 35 

avec la Thora. On s'en tira par des subtilités ^ On 
hésita pour Job, dont la hardiesse n'était plus 
d'accord avec le piétisme du temps. Les Proverbes, 
l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques subirent 
an assaut bien plus violent ^ Le tableau libre 
esquissé au chapitre vu des Proverbes, le carac- 
tère tout profane du Cantique, le scepticisme de 
TEcclésiaste paraissaient devoir priver ces écrits du 
titre de livres sacrés. L'admiration heureusement 
l'emporta. On les admit, si l'on peut s'exprimer 
ainsi, à correction et à interprétation. Les dernières 
lignes de l'Ecclésiaste semblaient atténuer les cru- 
dités sceptiques du texte. On se mit à chercher 
dans le Cantique des profondeurs mystiques \ 
Pseudo-Daniel avait conquis sa place à force d'au- 
dace et d'assurance^; il ne put cependant forcer 
la ligne déjà, impénétrable des anciens prophètes, 
et il resta dans les dernières pages du volume 



\. Taim. de Bab., Menahoth, 45 a; Ilagiga, 43a,' Sifré, sur 
Deul., S tu. 

2. Abolh de-^rabbi Nathan, c. i; Mischna, Eduxoih, v, 3; 
ladmm, ui, 5; Tosîftha, ladaîm, ii; Talm. de Bab., Schab- 
balh, 30 6; Meg\lla,la; Midrasch Vayyicra rabba, 464 b; Mi- 
drasch sur Koh,, i, 3; sur Levil,, xxvin; Pesikta de-rabbi 
Cahana, p. 68 a (édit. Buber); Pesikta rabbati, c. xyiii. 

3. Aquiba, cité dans Mischna, ladaîm, m, 5. 

4. Miscbna, loma, i, 6. 



36 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 74] 

sacré, à côté d*Esther et des compilations his- 
toriques les plus récentes *. Le fils de Sirach 
n*échoua que pour avoir avoué trop franchement sa 
rédaction moderne*. Tout cela constituait une 
petite bibliothèque sacrée de vingt-quatre ouvrages, 
dont Tordre fut dès lors irrévocablement fixé \ Beau- 
coup de variantes existaient encore * ; Tabsence de 
points-voyelles laissait planer sur de nombreux pas- 
sages une regrettable ambiguïté^ que les différents 
partis exploitaient dans le sens de leurs idées. Ce n'est 
que plusieurs siècles plus tard que la Bible hébraïque 
forma un volume presque sans variantes et dont la 
lecture était arrêtée jusque dans ses derniers détails. 
Quant aux livres exclus du canon, on en interdit 
la lecture et l'on chercha même à les détruire. C'est 
ce qui explique comment des livres essentiellement 
juifs et qui avaient tout autant de droits que Daniel 
et Esther à rester dans la Bible juive, ne se sont con- 

4 . Voir Tordre des Bibles hébraïques. 
t. Talm. de Jér., Sanhédrin, x (xi}, 4 ; Talm. de Bab., Sanhé- 
drin, 100 6. 

3. Talm. de Bab., Baba bathra, 44 6. Cf. Josèphe, Contre 
ApioHj I, 2. Les versets KohéUih xii, 44-44, paraissent une 
clausule des Keloubim, écrite vers ce temps. 

4. Les écarts qu'on observe entre les différentes versions en • 
sont la preuve. Voir Mekhil$a et Sifré, avec les observations cri- 
tiques do M. Geiger, Cmschrift und Ueberselzungen der Bibel, 
Breilau, 4857. 



[An 74] LES ÉVANGILES. 37 

serves que par les traductions grecques ou faites sur 
le grec. Ainsi les histoires macchabaîques^ le livre 
de Tobie, les livres d'Hénoch, la Sagesse du fils de 
Sirach, le livre de Baruch, le livre appelé « troisième 
d^Esdras » , diverses suites que Ton rattacha au livre 
de Daniel (les trois enfants dans la fournaise, 
Susanne, Bel et le dragon), la prière de Manassé, la 
lettre de Jérémie, le Psautier de Salomon, TAssomp- 
tion de Moïse, toute une série d'écrits agadiques et 
apocalyptiques, négligés par les juifs de la tradition 
talmudique, n'ont été gardés que par des mains chré- 
tiennes. La communauté littéraire qui exista durant 
plus de cent ans entre les juifs et les chrétiens faisait 
que tout livre juif empreint d'un esprit pieux et inspiré 
par les idées messianiques était accepté sur-le-champ 
dans les Églises. A partir du ii'' siècle, le peuple 
juif, voué exclusivement à l'étude de la Loi et 
n'ayant de goût que pour la casuistique, négligea 
ces écrits. Plusieurs Églises chrétiennes, au con- 
traire, persistèrent à y attacher un grand prix et 
les admirent plus ou moins officiellement dans 
leur canon. Nous verrons, par exemple, l'Apoca- 
lypse d'Esdras, œuvre d'un juif exalté, comme le 
livre de Judith, n'être sauvée de la destruction que par 
la faveur dont elle jouit parmi les disciples de Jésus. 
Le judaïsme et le christianisme vivaient encore 



38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ab 74J 

ensemble comme ces êtres doubles, soudés par une 
partie de leur organisme quoique distincts pour tout le 
reste. L'un des êtres transmettait à l'autre des sensa- 
tions, des volontés. Un livre sorti des passions juives 
les plus ardentes, un* livre zélote au premier chef, 
était immédiatement adopté par le christianisme, se 
conservait par le christianisme, s'introduisait grâce 
à lui dans le canon de l'Ancien Testament ^ Une 
fraction de l'Église chrétienne, à n'en pas douter, 
avait ressenti les émotions du siège, partageait les 
douleurs et les colères des juifs sur la destruction du 
temple, gardait de la sympathie pour les révoltés; 
l'auteur de l'Apocalypse, qui probablement vivait 
encore, avait sûrement le deuil au cœur, et sup- 
putait les jours de la grande vengeance d'Israël. 
Mais déjà la conscience chrétienne avait trouvé 
d'autres issues; ce n'était pas seulement l'école 
de Paul, c'était la famille du maître qui traversait 
la crise la plus extraordinaire, et transformait selon 
les nécessités du temps les souvenirs mêmes qu'elle 
avait gardés de Jésus. 

4 . Une réflexion analogue peut ôtre faite sur le livre essen- 
tiellement juif de Tobîe; mais la date de ce livre est très-diffi- 
cile à fixer. 



CHAPITRE III. 



ÉBIOX AC DELA DU JOURDAIN. 



Nous avons vu, en 68, l'Église chrétienne de 
Jérusalem, conduite par les parents de Jésus, fuir .la 
ville livrée à la terreur et se réfugier à Pella, de 
l'autre côté du Jourdain*. Nous avons vu l'auteur de 
l'Apocalypse, quelques mois après, employer les plus 
vives et les plus touchantes images pour exprimer la 
protection dont Dieu couvrait l'Église fugitive, le repos 
dont elle jouissait dans son déserta II est probable^ 
que ce séjour se prolongea plusieurs années après le 
siège. La rentrée à Jérusalem était impossible, et Tanti- 
pathie entre le christianisme et les pharisiens était déjà 
trop forte pour que les chrétiens se portassent avec le 
gros de la nation du côté de labné et de Lydda. Les 
saints de Jérusalem demeurèrent donc au delà dr 

< . Voir l'Antéchrist, p. 295 et suiv. 
2. Ibid,, p. 408, 410. 



,^..^^> n. .aaiSTIANISME. fAn 74J 

..es^e je ^ catastrophe finale était 

.^^^io. xKTi de vivacité. Les trois ans 

^ i?ïvaiîpse fixait comme échéance à 

■^ _.tia^-,-««ûttiàaient jusque vers le mois de 

.^iv.:*.*i iu lecnple avait sûrement été pour 

^^•«> ut -^irp^rîse. Ils n'y avaient pas cru 

^ ^ ^ y^ià;^ ?ir moments, ils s'étaient figuré 

jL.vi.:'i=ài irevenant de chez les Parthes, 

. ^ .fcuie avec ses alliés, la saccageant, 

^ «,..;Mi« A A léte des armées de Judée, pro- 

j .■2»atMt et massacrant le peuple des justes 

,^ ^^ SLCv^Uiiio de Sion * ; mais personne ne 

wft e ïfuiple disparaîtrait MJn événement 

ii«wS^**-v.^ '^^ foià arrivé, dut achever de les 

^^3^ ^ j^v-ai^mes. Les malheurs de la nation 

. ^^ ^^ftnii^ comme une punition du meurtre 

•xi^s > * Jacques '. En y réfléchissant, on 

i^iJL^^ que Dieu avait été en tout cela 

tïhnàr K^ïl^ P^^^ ^^ ^'"^* C'était à cause 

>«^ ^ Y, U6-I53. 

,^j<i,H:hrélien), dans Eus., //. E., II, xxni, 48. 

"*" ^ vflïÉ'blw» W^ ^i®*^ répandue pour que Mara, fils do 

î %A« * * ^ ^ semble, pas chrétien, Tait adoptée (Cure- 

^**^*''*^*^ f^ T3-74). Cet auteur appartient, selon nous, à 



**" - 4, H* siècle 



».,«*•*»»*• 



\in "A] LES ÉVANGILES. 41 

d'eux qu'il avait bien voulu abréger des jours qui, 
s'ils avaient duré, eussent vu l'extermination de toute 
chair * . L'affreuse tourmente qu'on avait subie resta 
dans la mémoire des chrétiens d'Orient, et fut pour 
eux ce que la persécution de Néron avait été pour les 
chrétiens de Rome, o la grande angoisse » % prélude 
certain des jours du Messie. 

Un calcul, d'ailleurs, semble avoir vers cette 
époque beaucoup préoccupé les chrétiens. On son- 
geait à ce passage d'un psaume : « Aujourd'hui du 
moins écoutez ce qu'il vous dit : « N'endurcissez 
» pas vos cœurs comme à Meriba , comme au jour 
:> (lé Massa dans le désert... Pendant quarante ans, 
j'ai eu cette génération en dégoût , et j'ai dit : 
3 C'est un peuple errant de cœur ; ils ignorent mes 
» voies. Aussi ai-je juré dans ma colère qu'ils n'en- 
3 (feront pas dans mon repos » '. On appliquait 
aux juifs opiniâtres ce qui concernait la rébellion 
des Israélites dans le désert, et, comme à peu près 
quarante années s'étaient écoulées depuis la courte 
mais brillante carrière publique de Jésus, on croyait 

4. Matth., XXIV, 22; Marc, xiii, ÎO; ÉpUre de Barnabe, 4. 
Cf. Vie de Jésus, 43* édit. et suiv., p. xlii, note 4; l'Antechriil, 
p. 294, 295. 

t . exî^rt; fU7aD.y,, hébr. sara guedola. 

3. Ps. xcv, 7 et suiv. 



. > .5 ?l' CHRISTIANISME. [An 711 

- . --.s>:" aux incrédules cet appel près- 

.. -..irjinle ans que je vous attends ; 

^ > ••v.'.ez garde » *. Toutes ces coïnci- 

^ :..s.i.:nt tomber Tannce apocalyptique 

^ .. > souvenirs récents de la révolution et 

.. ^- :=:■:< étrange de fièvre, d'exaltation, de 

i A.: traversé, et ce comble du prodige, 

• ^ v< >:cncs si évidents, les hommes eussent 

> . •>. ; :ourage de résister à la voix de Jésus 

^ ^ va::, tout cola paraissait inouï et ne 

, .,. ^-u;' par un miracle. Il était clair que le 

. I, -r.viiail ou Jésus allait paraître et le mys- 

..^ V'-\'ii ^^\ccomplir. 

• ; ;\mi fut sous le coup de cette idée fixe et 

;■. ikiiToa la ville de Pella comme un asile 

>^ V ;;. Uiou lui-môme nourrissait ses élus et 

...^>xA.. de la haine des méchants % on ne 

^, \v ^i s'éloigner d'un endroit que Ton croyait 

.. ,v2^.\»:nô par une révélation du Ciel '. Mais, 

'lair qu'il fallait se résigner à vivre 

' v.vnnonient se fit dans la communauté ; un 

v\-'>:v do frères, y compris les membres de 

c .k* Jv\<us. quittèrent Pella et allèrent s'éta- 






■^ "» 



%' >• 



,\ .» 



/. .u. T et suiv. Cf. Saint Paul. p. lxi. 
u.A-'kW*/. p. i96-297. 



^ s 



[An 74] LES ÉVANGILES. 43 

blir à quelques lieues de là, dans la Batanée, province 
qui relevait d'Hérode Agrippa II S mais tom- 
bait de plus en plus sous la souveraineté directe des 
Romains. Ce pays] était alors très-prospère; il se 
couvrait de villes et de monuments ; la domination 
des Hérodes y avait été bienfaisante, et y avait fondé 
cette civilisation brillante qui dura depuis le premier 
àècle de notre ère jusqu'à Tislam^ La ville choisie de 
préférence par les disciples et les parents de Jésus 
fut Kokaba, voisine d*Astaroth-Gamaîm ', un peu 
au delà d'Adraa * , et très-près des confins du 
royaume des Nabatéens ^ Kokaba n'était qu'à 

L Jos., Ant., XX, vil, 4. 

2. Voir Waddington, Inscr. grecques de Syrie, n»» SIHÎ, 
2435,2214, 2303, 2329, 2364, 2365, surtout le n*" 2329. Cf. les 
Apôtres, p. 488. 

3. Aujourd'hui Tell Aschléreh. 

4. Aujourd'hui Deraat. 

5. Kwxz^a, Xmxo^, HtaxéSa, Julss Africain, dans Eusèbe, H. 
E., L VII, 44; Eusèbe, Onomast., au mot x»^; Épîphane, hœr. 
XVIII, 4 ; XIX, 4-2; xxix, 7; xxx, 2, 48; xl, 4 ; un, 4. Les pas- 
sages d'Épi phane, qui avait voyagé dans ces contrées, fixent le site 
de Kokaba avec beaucoup de précision, et rectifient les inexacti- 
tudes de Jules Africain et d'Eusèbe. C'est bien à tort qu'on a sup- 
posé qu'il s'agissait ici de Rokab, à quatre lieues au sud-ouest de 
Damas. Épiph., xxx, 2, 48; xl, 4, s*y opposent; d*ailleurs, cette 
localité ne faisait pas partie de la Batanée. Encore moins faut-il 
songer aux nombreux villages du nom de Kokab situés à l'ouest 
de l'Ântiliban et du Jourdain, et au Khoba deGen., xiv, 45. Kruse 
[Commentare zu Seetzen's Reisen, p. 45, 25, 36, 37, 439, 440; 



4:î • :SME, [\ri 7i! 

Te: : !es l^lglises (|(.^ ces 

sa- , i.iips dans des rap- 

il :n de chrétiens, dès 

(!• iiuis, regagnèrent la 

\ i.int ce n'est ([u'après 

ti e rendez-vous de la 

f -.ité inlellectuelle de la 

à eux-mêmes ces pieux 

."..-us était celui iVrhlnfiini 

. .'espi'it de celui qui avait 

; / » ' et qui avait allri- 

•■>de ce uïondc le rovaume 

te 

Kvangile ''. ils se faisaient 

.: continuaient, comme la 

rA!.vn, Il vivre d'aumônes '. 

• . inijours préoccup«i de ce< 

. ot saint .lac((ues prendre 

• :v Kokaba iivi'r Klchr ou K<'!''ihi'. 
. . .', a doux lioiKS au su<l do Ktol-f. 
... - o: de Wol/.sh'iii. 



V J'-SH.<, p. isi», \\' cdit.,.» suiv 



% 



\ 



m 

IV 



^; M; nom., \N- -■'•. 2«'.. 



[An :i] LES ÉVANGILES. 45 

le nom de « pauvre » pour un titre de noblesse *. 
Une foule de passages de l'Ancien Testament où le 
mot ébioji est employé pour désigner l'homme pieux 
et par extension l'ensemble du piétisme israélite, 
la réunion des saints d'Israël, chétifs, doux, hum- 
bles, méprisés du monde, mais aimés de Dieu, 
étaient rapportés à la secte*. Le mol « pauvre » im- 
pliquait une nuance de tendresse, comme quand nous 
disons « le pauvre chéri 1 ». Ce « pauvre de Dieu » , 
dont les prophètes et les psalmistes avaient raconté 
les misères, les humiliations, et annoncé les gran- 
deurs futures, passa pour la désignation symbolique 
de la petite ËgHse transjordanienne de Pella et de 
Kokaba, continuatrice de celle de Jérusalem. De 
même que, dans la vieille langue hébraïque, le mot 
ébion avait reçu une signification métaphorique 
pour désigner la partie pieuse du peuple de 
Dieu ' ; de même la sainte petite congrégation de 
la Batanée, se considérant comme le seul véritable 
Israël, « l'Israël de Dieu » *, héritier du royaume cé- 

1. Jac, II, 5, 6. 

2. Voir surtout Ps. ix, 49; XL, 48; lxx, 6; Lxxxvi, 4 ; cvii, 41; 
cix, it; cxiii, 7; Âroos., ii, 6. 

3. Passage des Psaumes précités; Isaïe, xxv, 4; xxvi, 6; xli, 
n ; Jérémie, x\, 13. l\ en était de môme des mots dal et ani ou 
anav. Voir Ps. ix-x et Vie de Jésus, p. 488, 43* édit. et suiv. 

4. Gai., VI, 46. 






44 ^^ rt^SriiXISME. [An U] 

treize ou ^^^^^ « -'^^ri de Dieu. Ébion 

(]eux ]o *r^':?«f *" ^^'^^ collectif*, à 

ports .M». Jtt comme l'ont été chez 

leteiij <rf='^^^^ telles que « Jacques 

Gai il ' ^jB. >»rtîes éloignées de T Église, 

Adt ^ > .^w* pauvres de Batanée furent 

p(, ^ ai,^^ Ebion devint un personnage, 

X] ju-in^^" J^ '* ^^te des ébionites *. 

^ i^iuei les sectaires étaient désignés 
««. ^^puiations de la Batanée était celui 
^^ » ^ tt Nazoréens » '.On savait que 
^^«ks^ ses premiers disciples étaient de 
*^ «1, j^ environs ; on les désignait par leur 
^ wi«f . Otot a supposé, non sans raison peut- 
.» nMt Je «nazaréens» s'appliqua surtout 
,^-^>i5. À* Galilée réfugiés en Batanée*, tandis 

.. ^ j^>9itf. p. 489. Ajoutez à la liste des Pères qui 

•'Afà««^'* Uun Ébion, Victoria de Pettau, HibL max. 

"^ * . ' «. . Itt^ P* *'^» ®' l'interpolaleur d'Ignace, ad Phi- 

^ » '^Btfttwnon^ d'Hégésippe (dans Eus., //. E., IV, 

<»^2^ *'*^ erreur. C'est ainsi qu'Hégésippo lui-même 

kK^tfiA^^ pour expliquer les masbothéens. 

J^^^ I* *»i^*. P- «5. 

^j,^ )k)rr. XMX, 4, 4» G, 6; Jules Africain, dans Eus., 

^ - ik 0'e*l P*f confusion et faute de connaître Tor- 

*^ "' '^ taO***ji;«* ^tte Ton a cru voir une relation entre ce 



I 

I 

i 

I 

i 



(Ad 74] LES ÉVANGILES. 47 

que le nom dCébionim continua d*étre le titre que se 
donnaient les saints mendiants de Jérusalem ^ Quoi 
qu'il en soit, « nazaréens » resta toujours en Orient 
le mot générique pour désigner les chrétiens ; Maho- 
met n'e n connut pas d* autre, et les musulmans 
s'en servent encore de nos jours. Par un bizarre 
contraste, le nom de « nazaréens », à partir d'une 
certaine époque*, présenta, comme celui d* a ébîo- 
Dites», un sens fâcheux à l'esprit des chrétiens grecs 
ou latins. Il était arrivé dans le christianisme ce qui 
arrive dans presque tous les grands mouvements ; 
les fondateurs de la religion nouvelle, aux yeux des 
foules étrangères qui s'y étaient affiliées, n'étaient 
plus que des arriérés, des hérétiques ; ceux qui avaient 
été le noyau de la secte s'y trouvaient isolés et 
comme dépaysés. Le nom d'ébion, par lequel ils se 
désignaient, et qui avait pour eux le sens le plus élevé, 
devint une injure et fut hors de Syrie synonyme de 
sectaire dangereux ; on en fit des plaisanteries, et on 
l'interpréta ironiquement dans le sens de « pauvre 
desprit » ^ L'antique dénomination de <( naza- 



4. Gai., II, 40. 

2. Cela ne s'observe pas avant saint Épiphane. 

3. Origène, De princ,, IV, tt (0pp., I, 483) Contre CeUe, 
II, I ; Philocalie d'Orig., I, 47; Eusèbe, H. E., llï,xxvii, 6; Vin- 
terpolaleur d'Ignace ad PhiL, S ^; Épiph., xxx, 47. 



48 ORIGINES DC CHRISTIANISME. (Aa 74J 

réens », à partir du iv* siècle, désigna de môme pour 
l'Église catholique orthodoxe des hérétiques à peine 
chrétiens *. 

Ce singulier malentendu s'explique quand on 
considère que les ébionim et les nazaréens restaient 
fidèles à Tesprit primitif de l'Eglise de Jérusalem et 
des frères de Jésus, d'après lesquels Jésus n'était 
qu'un prophète élu de Dieu pour sauver Israël, tan- 
dis que, dans les Églises sorties de Paul, Jésus deve- 
nait de plus en plus une incarnation de Dieu. Selon les 
chrétiens helléniques, le christianisme se substituait à 
la religion de Moïse comme un culte supérieur à un 
culte inférieur. Aux yeux des chrétiens de la Sata- 
née, c'était là un blasphème. Non-seulement ils ne 

• 

4. Épiphane, hscr. xxix et xx\, et Resp, ad Acac. et Paul., 
sub un. L'identité primitive des ébionim et des nazaréens est 
entrevue par Épiphane, hœr. xxx, 4,2; puis il la méconnaît. Rien 
de plus confus que le système de ce Père, égaré par son fana- 
tisme orthodoxe. Ailleurs il admet des nazaréens purement juifs 
(haDf. xviii] ; les rapprochements qu'il fait entre eux et les os- 
sènes (hacr. xix) sont superGcicIs. Il ne veut à aucun prix que 
les sectaires judaïsants, qu'il déteste, soient la descendance directe 
de la famille et des vrais disciples de Jésus. Le passage de Jules 
Africain, dans Eusèbe, //. E., I, vu, 44, malgré ses inexactitudes, 
associe les nazaréens, Kokaba et les parents de Jésus. Kokaba 
était le séjour commun de trois catégories de personnes, au fond 
identiques : les nazaréens, les ébionim et les ^lairoovvot. Les rap- 
prochements qu'on a faits entre les nazaréens et les nosaHris ou 
ansariés sont sans fondement. 



[An 74] LES ÉVANGILES. A9 

tenaient pas la Loi pour abolie, mais ils l'observaient 
avec un redoublement de ferveur. Ils regardaient la 
circoncision comme obligatoire , célébraient le sabbat 
en même temps que le dimanche % pratiquaient les 
ablutions et tous les rites juifs*. Ils étudiaient Thébreu 
avec soin S et lisaient la Bible en hébreu. Leur 
canon était le canon juif; déjà peut-être ils commen- 
çaient à y faire des retranchements arbitraires*. 

Leur admiration pour Jésus était sans bornes ; ils 
le qualifiaient de prophète de vérité par excellence, 
de Messie, de fils de Dieu, d'élu de Dieu; ils 
croyaient à sa résurrection, mais ne sortaient pas pour 
cela de l'idée juive selon laquelle un homme-Dieu 
est une monstruosité. Jésus, dans leur pensée, était 

4. Eusèbe, H. E,, III, %1. 

t. Justin, DiaL cum Tryph,, 47, 48; Irénée, 1, xxvi, 2; III, 
XM, 4 ; IV, xwni, 4; Tertullien, Prœscr.j 33; De came Chrisli, 
U; Origène, Adv. CeUum, I, 2; V, 64,65; De principiis, 1. IV, 
c. 2î; Philosophumena, VII, 8, 34 (comp. ce qui regarde Théo- 
dote, copiste des ébionites, ibid., VII, 35]; X, %t; Consii- 
iuUons apostoliques, VI, 6; Eusèbe, H. E., III, 27; VI, 17; 
Êpipbaoe, bœr. xyui, 4; xxix, 5, 7, 8, 9; xxx, 2, 3, 4 3, 46, 47, 
48, 24, 32 ; Théodorel, Hœret. fab., II, 4 ; Philastre, De hœr., 8; 
saint Jérôme, Sur Isaîe^ i« ^2; ^ni, 44; ix, 4 ; xxix, 20; Sur 
saint MatthieUy prol.; De viris ilL, c. 3; Lettre à saint Augus- 
tin, 89 (7A), Marlianay, IV, 2* partie, col. 647 et suiv.,et réponse 
de saint Augustin, ibid.^ p. 630 et suiv. 

3. Hégésippe, dans Eus., H. E., IV, xxn, 7. 

4. Épipb., hsr. xxx, 48. 

4 



" A.MSMK. Vi: T'. 

. ;.>oph, né dans Its 

. nanité. sans miracle ^ 

- i Miquôrcnl sa naissanc»:' 

'^ ::>Espnl-. Qiiel(|uos-iins 

• ;-i il fut adopté par Dieu, 

^: était descendu en lui sous 

; ;mbc% si bien que Jésus ne 

.i.i Saint-Esprit qu'à partir de 

:s, se rapprochant plus encore 

, • .iJhiques, pensaient qu'il était 

•; .Messie et de fils de Dieu par 

• ;;> profçrcs successifs ^ par son 

•: surtout en faisant le tour de 

.1 la Loi. A les (M)tendre. Jésus 

;: problème diiricile. Quand on 

. • ;.:a:ent que tout autre homme qm* 

•• .-.l'.ant obtiendrait le môme hon- 

.•;:.::it en consé([uence, dans leurs 



\ 



, ^^, : i.î. 14. H'., 34; Ku>'-I)p, //. /;., II|, ^7 : 
*•. "..0.; TlitHxIorcl, /. c, 
^vv »:». V.vanij.dc^illrbr.^ Ilil-iMildil, \^, \\\, il. 

< ;•■ -..llil.-'.. P- '•"»« '<■»• 
.... r;vpl».. ^xx, l.s: IûihIm», //. /;.. m. wvii.i 

• • • 

^ ,., .^ T::x::rx; , ^^ain! Alluma.-.', />r .vinod., 4 

' ' .,..,» :^ :j»r. Cf. Ju.-lin. /><>//., 47 ;£/.X:-r. . 



[^n 74] ;les évangiles. 51 

récits sur la vie de Jésus, de le montrer accomplis- 
sant la Loi tout entière; ils lui mettaient, à tort ou 
k raison, dans la bouche ces mots : « Je suis venu, 
non abolir la loi, mais Taccomplir *. »• Plusieurs, 
enfîn, portés vers les idées gnostiques et cabbalistes, 
voyaient en lui un grand archange*, le premier de 
ceux de son ordre, être créé à qui Dieu avait donné 
pouvoir sur toutes les choses créées et qu'il avait 
chargé spécialement d'abolir les sacrifices. 

Leurs églises s'appelaient « synagogues », leurs 
prêtres, « archisynagogues » •. Ils s'interdisaient 
Fusage de la chair ^ et pratiquaient toutes les 
abstinences des hasidim, abstinences qui firent. 



1. Évang. des Hébreux j p. 46, 24, 22. 

2. Épiph., XXX, 3, 46; Hermas, Pasteur, Simil. v, 4; viii, 
I, 2; IX, 42; X, 4, 4; Maud. v, 4, etc. La formule XMP, fré- 
quente surtout en Syrie, paraît devoir se résoudre en Xpiorô;^ 
Mix*riX, roÉsiiix, et appartenait peut-être aux judéo-chrétiens. Voir 
Waddinglon, Inscr. gr. de Syrie, n^' 2445, 2660, 2663, 2665, 
2674, 2691 ; Mission de Phénicie p. 592-593 ; de Rossi, Bull, 
di archeoL crisL, 2* série, t. I (4870), p. 8-34, 445-424. 

3. Épiph., XXX, 48. Ce fut un usage général dans la Syrie, 
même chez les sectes les moins judaïsantes. i^i^a-^ty^ Ma^xtcd- 
>iff7wv à Deîr-Ali, à une journée au sud de Damas (Waddington, 
inscr. de Syrie j n<» 2558, daté de Tan 318). Comparez L^ = 

DCZD' 11 en fut de même en Egypte. Y. Zoega, Calai, cod. copL 
Mus. Borg., p. 380, ligne 49; 393, 1. 24 ; 398, 1. 40 ; 399, 1. 12. 

4. Ëpipb., xvui, 4 ; xxx, 45, 48. 



52 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

comme on sait, la plus grande partie de la sainteté 
de Jacques, frère du Seigneur. Ce Jacques était 
pour eux la perfection de la sainteté ^ Pierre aussi 
obtenait tous leurs respects '. C'est sous le nom de 
ces deux apôtres qu'ils mettaient leurs révélations 
apocryphes*. Au contraire, il n'y avait malédiction 
qu'ils ne prononçassent contre Paul. Us l'appe- 
laient a l'homme de Tarse », « l'apostat »; ils ra- 
contaient sur lui les histoires les plus ridicules; ils 
lui refusaient le titre de juif, et prétendaient que, soit 
du côté de son père, soit du côté de sa mère, il 
n'avait eu pour ascendants que des païens*. Un juif 
véritable parlant de l'abrogation de la Loi leur pa- 
raissait une impossibilité absolue. 

Nous verrons bientôt une littérature sortir de 
cet ordre d'idées et de passions. Les bons sectaires 
de Kokaba tournaient obstinément le dos à l'Occi- 
dent, à l'avenir. Leurs yeux étaient toujours dirigés 
vers Jérusalem, dont ils espéraient sans doute la 

1. Épiph., XXX, 2, 16; Homélies pseudo-clémentines, lettres 
préliminaires. 

S. Ëplph., XXX, 15, 21. 

3. Épiph., XXX, 16; Homélies pseudo-clém., lettres prélim. ; 
Sacy, Chresl, arabe, 1, p. 306, 346. 

4. Irénée, I, xxvi, 2 ; UI, xv, 1 ; Busèbe, //. E,, Hï, 27 ; Épiph., 
XXX, 1 7, 25 ; Tliéodoret, llœrel. fab., II, 1 ; saint Jérôme, In Mallh. , 
XII, init. Cf. Saint Paul, p. ^99 et suiv. 



[An 74] LES ÉVANGILES. 53 

miraculeuse restauration. Ils l'appelaient « la mai- 
son de Dieu », et, comme ils se tournaient vers elle 
dans la prière, on devait croire qu'ils lui avaient 
voué une espèce d'adoration ^ Un œil pénétrant 
aurait pu dès lors apercevoir qu'ils étaient en train 
de devenir des hérétiques, et qu'un jour ils seraient 
traités de profanes dans la maison qu'ils avaient 
fondée. 

Une différence totale séparait, en effet, le chris- 
tianisme des nazaréens, des ébionims des parents 
de Jésus, de celui qui triompha plus tard. Pour les 
continuateurs immédiats de Jésus, il s'agissait non 
de remplacer le judaïsme, mais de le couronner par 
1 avènement du Messie. L'Église chrétienne n'était 
pour eux qu'une réunion de hasidim, de véritables 
Israélites, admettant un fait qui, pour un juif non 
sadducéen, devait paraître fort possible : c'est que 
Jésus, mis à mort et ressuscité, était le Messie, 
qui dans un bref délai devait venir prendre posses- 
sion du trône de David et accomplir les prophéties. 
Si on leur eût dit qu'ils étaient des déserteurs du 
judaïsme, ils se fussent sûrement récriés, et eussent 
protesté qu'ils étaient les vrais juifs, les héritiers des 
promesses. Renoncer à la loi mosaïque eût été, 

\. Iréoée, I, xxvi, 2. 



.; .>riAMSME. [An 74; 

; :. une aposta-sie ; ils ne 

. . Aiïranchir qu'à en cL'li- 

- :::vaienl inaui;'uror. c'était 

.i/.isme, et non une religion 

: :ui avait été promulguée 

- :e leur était interdit ; mais, 

: les empêchements ne du- 

. es importants de TKglise 

. faire corps ensenibN», et 

- *Ki;Iise de Jérusalem*. Drs 
':".'.a% on donna un successeur 
>:'iîneur. et naturellement on 
.i.uis la famille du maîtro. Rien 
..; ce qui touche ù ce rôle des 

- j.^ Jésus dans rKglise judiu)- 
•/.rlains indices* feraient croire 

S; j;neur et frère de Jac(|ues, fut 
;: /Kglise d<^ Jérusalem. Il n'est 

.'i jours. \o jmtri.nriic (li*< m.ironitis. 

.^iir> « palriarchc (l'Ani'oi'lu* »•-. jjuoi- 

.v' Anlioclu' «l«'|Mii> di*^ si/'rlt'-;. 

I. Cï, C.lnan.. ;in 7 «it) Ni-mn. I.a 

\ :o\tos n'(*<t •iu\ipj»îinMil('.I.(' -tromi 

.: :*.:i iiu voluiiio. 



|An 74] LES ÉVANGILES. 55 

pas facile de dire quand ni dans quelles circon- 
stances. Celui que toute la tradition désigne comme 
ayant été le successeur immédiat de Jacques sur le 
siège de Jérusalem est Siméon, fils de Clopas * . Tous les 
frères de Jésus, vers Tan 75, étaient probablement 
morts. Jude avait laissé des enfants et des petits- 
enfants *. Pour des motifs que nous ignorons, ce ne 
fut pas dans la descendance des frères de Jésus 
qu'on prit le chef de l'Eglise. On suivit le principe 
de l'hérédité orientale. Siméon, fils de Clopas, était 
probablement le dernier des cousins germains de 
Jésus qui vécut encore. Il pouvait avoir vu et en- 
tendu Jésus dans son enfance \ Quoique Ton fût au 



E., m, 32. Notez otpiTuc&v nviç dans Eus., III, xix, et 111, xxxii, 
S, 3, 6, impliquant une confusion de Juda et de Siméon (v. ci- 
après, p. 493). L'épiscopatde Siméon est bien long, s'il commença 
vers 72; Hégésippeest obligé de donner 120 ans de vie à ce person- 
nage (Eus., 111, xxxii, 3). Eusèbe avoue que la liste desévèques de 
Jérusalem avait peu d'authenticité (H. E,, IV, 5). Cette liste (elle 
se retrouve dans la Chronique d'Eusèbe, à Tannée 7 d'Adrien, et 
dans Samuel d'Ani) a peu de vraisemblance. De 33 à 105, Jérusa- 
lem aurait eu deux évêques; de 105 à 122, elle en aurait eu 
treize. 

1. Hégésippe, dans Eusèbe, H. E., III, xxxii, 3, 6; IV, xxii, 4; 
Eusèbe, III, 11, 22, 35; IV, 5; Exis.fihrôn., à l'an 7 de Néron; 
Cojutil. apost., VII, 46. 

2. Hégésippe, dans Eusèbe, III, 19, 20. Voir l'Appendice à la 
fin du volume. 

3. Eusèbe l'affirme {H. E., IH, 32), et l'âge de 120 ans qullé- 



< -i^TIANISMi:. lAn 7; 

ïO considéra comme che; 

..... Cl comme riiéritier de: 

.: litre avait conférés h Jac- 

> incertitudes rognent sur k 

.e (ou plulùt d'une partie de 

..e, à la fois coupable et sainte. 

- .5 et devait néanmoins être U 

..i:v. Le fait du retour n'est pa: 

;;..iue ou il s'olTectua est incon- 

. v.ni pourrait en reculer la dat« 

:û Adrien décida la reconstruc 

.\-:-à-dire jusqu'à l'an 12:2". Il es 

• .ui moment de sa mort [dans Eu?., ihit/. 

' simple, si celte loni:évité était .idrni.- 

.v» ('Jopas était plus jeune que son frér 

•Mient en moyenne plus jeunes (jue Jésu 

a Certitude pour Jacques, cjui paraît av^i 

o-î, et (ju'on surnomma i u.i)cpo; pour le di= 

;vMmain du nu^me nom. 

s.4i*/>\ c. IV, 1'.). Le pas<ai:e de MalHi 

;osppe. dans Iùi.>èbe, II, xxiii, ls, >u[ 

; •'i une oonnai>saiice familière de Jeiu.-a 



V tus. 



•nilite en faveur de cotte opinion, c'e? 

\.!le T.îxv'^î**'^''' ^ lexci-ption d'un pet 
: FiMplume énumère. Mais r.Ja'^i^aîvr.v rc^t 
^ •10. en supposant «pu» la po|)uiation fhrc 

•» iM* fort nombreuse et \écut retirée dan 




[An 7i] LES ÉVANGILES. 57 

plus probable cependant que la rentrée des chrétiens 
eut lieu peu de temps après la complète pacification 
de la Judée. Les Romains se relâchèrent sans doute 
de leur sévérité pour des gens aussi paisibles que les 
disciples de Jésus. Quelques centaines de saints 
pouvaient bien demeurer sur le mont Sion, dans ces 
maisons que la destruction avait respectées ^ , sans 
que pour cela la ville cessât d'être considérée comme 
un champ de ruines et de désolation. La légion 10"^ 
FretensiSy à elle seule, devait former autour d'elle un 
certain groupe de population. Le mont Sion, comme 
nous Tavons déjà dit, faisait une exception dans l'aspect 
général de la ville. Le Cénacle des apôtres % plu- 
sieurs autres constructions et en particulier septsyna- 
gogues, restées debout comme des masures isolées, 
el dont une se conserva jusqu'au temps de Con- 
stantin, étaient presque intactes, et rappelaient ce 
verset dlsaîe : o La fille de Sion est délaissée comme 



un coio des ruines. Les textes d*Eusèbe [Démonslr, ëvang., IIJ, 
V. p. 424; H. E., III, XXXV ) sur la continuité de l'Église de 
Jérusalem jusqu^à la guerre d'Adrien ne s'expliquent pas 
sans un retour partiel. Un in parlibtu trop prolongé se com- 
prendrait difficilement. 

1. Épiphane, /. c. Cf. saint Jérôme, Epist, ad Dard., 0pp., 
t. II, p. 640, édit. Martianay. 

2. Cf. saint Cyrille de Jér., Catecb. xvi, 4; VogUé, les Églises 
de terre sainte, p. 323« 



-rîANlSMi:. .\M 74| 

». C'est là, on peut le 

....">nie chrctioiine qui fit 

•' .:: JcTusalein. On peut 

... qu'elle résida dans une 

5, voisines de Jérusalem, 

;.?:Ui fiait idéalement avecla 

:.\s, cette Kglise du mont 

5 d'Adrien, bien peu nom- 

A de TEglise de Jérusalem 

::e sorte de pontifical liono- 

: d'honneur, n'impliquant pas 

v.o>. l.es parents de Jésus, en 

Jiî'o restés pour la plu|)art au 

.•i?;der dans leur sein des per- 

.:jants inspirait aux Kglises 

..; extraordinaire \ Il est pro- 

du départ de rKgiise de Jéru- 

; .|ues-uns des « Douze •> , c'esl- 

. ;!:oisis par Jésus, Mallliieu par 

; ^rcet firent partie de Témigra- 



^ • -v la r8).iofy.(a k\\} lU'Ilicr comme iino 

..; ncvHC hiM.. t. 11, p. 112 <Ȕ >niv.). 

•*....vVt.' fait mourir (:Iim.|i1m< à Kmnhiii^ 

; •! à'uiu' confusion : rf. l.ur, \m\ . 13, IS. 

.. \^, iO, 32. 




[la :(] LES ÉVANGILES. 59 

lion *. Certains des apôtres pouvaient être plus 
jeunes que Jésus, et par conséquent n'être pas fort 
âgés à répoque oîi nous sommes*. Les données que 
nous avons sur les apôlres sédentaires, sur ceux 
qui restèrent en Judée et n'imitèrent pas l'exemple 
de Pierre et de Jean, sont si incomplètes, qu'on 
ne peut cependant l'affirmer. « Les Sept », c'est- 
à-dire les diacres choisis par la première Eglise de 
Jérusalem^ étaient aussi sans doute morts ou dis- 
persés. Les parents de Jésus héritèrent de toute l'im- 
portance qu'avaient eue les élus du fondateur, ceux 
du premier Cénacle. De Tan 70 à l'an 110 environ, 
ils gouvernent réellement les Églises transjorda- 
niques, et forment une sorte de sénat chrétien '. La 
famille de Clopas surtout jouissait dans ces cercles 
pieux d'une autorité universellement reconnue*. 

Ces parents de Jésus étaient des gens pieux, tran- 
quilles, doux, modestes, travaillant de leurs mains % 
fidèles aux plus sévères principes de Jésus sur lapau- 



1. Hégésippo, dans Eus., //. E., IH, 3S, le suppose, mais sans 
précision. Eusèbe, //.£., III, 41; Démonslr, évang,, VI, xviii, 
p. 287, le suppose également. 

2. Matth., XVI, 28; Marc, ix, 4. 

3. Hégésippe, dans Eus., H. E., III, xx, 8. 

4. Le même, ihid,^ III, xxxii, 6. 

5. Le même, ihid,^ III, 20. 



00 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

vretéS mais en même temps juifs très-exacts, mettant 
le titre d'enfant d'Israël avant tout autre avantage*. On 
les révérait fort et on leur donnait un nom (peut-être 
maraniin ou moranoié) dont l'équivalent grec était 
^e(77r(i(7uvot. Déjà, depuis longtemps, sans doute même 
du vivant de Jésus, on avait dû supposer que Jésus desr 
cendait de David ^, puisqu'il était reçu que le Messie 
serait de la race de David. L'admission d'une telle des-* 
cendancepour^ Jésus l'impliquait pour sa famille. Ces 
bonnes gens en étaient fort préoccupés et un peu var 
niteux*. Nous les voyons sans cesse occupés à 
construire des généalogies qui rendissent vraisem- 
blable la petite fraude dont la légende chrétienne 
avait besoin. Quand on était trop embarrassé, on se 
réfugiait derrière les persécutions d'Hérode, qui, pré- 
tendait-on, avait détruit les livres généalogiques. Au- 
cun système arrêté ne prit le dessus à cet égard. Tan- 
tôt on soutenait que le travail avait été fait de 

h, Évang. des llébr., Hilg., p. 46, 47, 25; Recognit., II, i9. 

2. Saint Jacques en fut Tidéal. Voir Tépltre attribuée à ce 
dernier. Cf, l'AntechristjCh, m. 

3. Voir Vie de Jésus, p. 246 et suiv. En 58, la légende élail 
sûrement déjà formée. Cf. Rom., I, 3; Hebr., vu, 44 ; Âpoc., v, 5. 
Notez Marc, x, 47, 48; xi, 40. 

4. La prôoccupalion do la race de David est assez vive vers 
Tan 400. Talm. do Jet*., Kilaïm, ix, 3 (Darenbourg, p. 349}* 

5. ♦avT.TiwvTi; (Jules Afr., dans Eus., //. E., î, vu, 4 4). 



|U7I] LES ÉVANGILES. 61 

oémoire, tantôt qu'on avait eu pour le construire des 
copies des anciennes chroniques. On avouait qu'on 
avait fait « le mieux qu'on avait pu» ^ Deux de ces 
généalogies nous sont parvenues^ l'une dans l'Évan- 
gile dit de saint Matthieu, l'autre dans l'Évangile de 
saÎDt Luc, et il parait qu'aucune d'elles ne satisfai- 

r 

sait les ébionim^ puisque leur Evangile ne les conte- 
nait pas, et qu'il y eut toujours contre ces généalogies 
me forte protestation dans les Églises de Syrien. 

Ce mouvement, tout inoffensif qu'il était en 
politique, excita des soupçons. Il semble que 
rautorité romaine eut plus d'une fois l'œil ouvert 
SOT les descendants vrais ou prétendus de David '• 
Vespasien avait entendu parler des espérances que 
les Juifs fondaient sur un représentant mystérieux 
de leur antique race royale*. Craignant qu'il n'y 
eût là un prétexte pour de nouveaux soulèvements, 
il fil, dit-on, rechercher tous ceux qui semblaient 
appartenir à cette lignée ou qui s'en targuaient. 
Cela donna lieu à beaucoup de vexations, qui peut- 



1. Eftc cosY i^bSrro. Jules Afr., dans Eus., H, E., I, vu, 44. 

2. Voir Vie de Jésus, p. 250. L'origine royale de Jésus est 
admise des juifs dès le commencement du ui* siècle. Talm. de 
Bab.y Sanhédrin, 43 a (cf. Dereubourg, p. 349, note S). 

3. Voir Vie de Jésus, p. 246-247 (43* édition et suiv.). 

4. Voir V Antéchrist, p. 490 et suiv. 



62 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1 

être atteignirent les chefs de l'Église de Jérusaîe 
réfugiés en Batanée *. Nous verrons ces poursuites n 
prises avec beaucoup plus de rigueur sous Domitiei 

L'immense danger que renfermaient pour 
christianisme naissant ces préoccupations de gêné, 
logies et de descendance royale n'a pas besoin d'êt 
démontré. Une sorte de noblesse du christianisn 
était en Voie de se former. Dans Tordre politique, 
noblesse est presque nécessaire à l'État, la politiqi 
ayant trait à des luttes grossières, qui en font ui 
chose plus matérielle qu'idéale. Un Etat n'est bu 
fort que quand un certain nombre de familles, p; 
privilège traditionnel, ont pour devoir et pour i 
térêt de suivre ses affaires, de le représenter, de 
défendre. Mais, dans l'ordre de l'idéal, la naissan< 
n'est rien : chacun y vaut en proportion de ce qu 
découvre de vérité, de ce qu'il réalise de bien. D 
institutions qui ont un but religieux, littéraire, mora 
sont perdues, quand les considérations de famille, c 
caste, d'hérédité, viennent à y prévaloir. Les nevei 
et les cousins de Jésus eussent causé la perte d 
christianisme, si déjà les Églises de Paul n'avaiei 
eu assez de force pour faire contre-poids à cette arii 
tocratie, dont la tendance eût été de se proclama 

4. Eusèbc, //. E,, III, 42, d'après Hégésippe; Orose, Vil, 4 
Cf. Eus., H. E., III, 49, 20, 32. 



[1q74] les évangiles. 63 

«eule respectable et de traiter tous les convertis en 
iotros. Des prétentions analogues à celles des Al ides 
dansTislam se fussent produites. LMslamisme eût cer- 
tainement péri sous les embarras causés par la famille 
du Prophète, si le résultat des luttes du i*' siècle de 
Thégire n'eût été de rejeter sur un second plan tous 
ceux qui avaient tenu de trop près à la personne du 
fondateur. Les vrais héritiers d'un grand homme 
sont ceux qui continuent son œuvre, et non ses 
parents selon le sang. Considérant la tradition de 
Jésus comme sa propriété, la petite coterie des naza- 
réens l'eût sûrement étouffée. Heureusement ce cercle 
étroit disparut de bonne heure; les parents de Jésus 
forent bientôt oubliés au fond du Hauran. Ils per* 
dirent toute importance et laissèrent Jésus à sa vraie 
famille, à la seule qu'il ait reconnue, à ceux qui 
t entendent la parole de Dieu et qui la gardent » K 
Beaucoup de traits des Évangiles, où la famille de 
Jésus est présentée sous un jour défavorable % peu- 
vent venir de l'antipathie que les prétentions nobi- 
liaires des desposyni ne manquèrent pas de provoquer 
autour d'eux. 

!• Luc, XI, 28. 

2. Voir Vie de Jésus, p. 139, 460. 



6-2 ORIGINES DU CHf 

être atteignirent les chefs 
réfugiés en Batanée *. Nous 
prises avec beaucoup plus 

L'immense danger 
christianisme naissant c JV. 

logies et de dcscendaiU' 
démontre. Une sorte 

était en voie de se foi. " " "» chhétiens. 
noblesse est presque 
ayant trait à des iti 

chose plus matérie! ss ^^^ *«"* hébraïques de 
fort que quand ui ^ •'« '<» i"'^^ devaient être fré- 
privilége traditio:. ^«w^hrétiens que se rapporte 
térêt de suivre p< r<«*« ^'^^ ^^ traditions talmu- 
défendre. Mais, .^répondant à « hérétiques » *. 
n'est rien : cha- .^««tfe comme des espèces de 
découvre de vr .r flWecins spirituels , guéris- 

■Il 

institutions qn' ^^,«- » puissance du nom de Jésus 

sont perdues. ,^t^^ *^''*"''® ®*'"**'- ^" ^® ""^P- 
caste, d'hén' • ^ i tf ** préceptes de saint Jac- 
et les cousit ^^jj prisons, ainsi que les exor- 
chrislianism ~~" ,^ moyen de conversion employé 

eu assez ôp 

tocratie .' ^ ***" '*'"' "'' ''»»*'*'' *»'* ('*>• c"^'- 

. P ., .a-. " ' ji^ j5^7. Tosifla Cholin, ii; Twlm. dp 



;."> 



II.KS. 05 

. surtout quand il s'agis- 

s s'appropriaient ces re- 

. jusqu'au m** siècle, on trouve 

l'irissant au nom de Jésus*. Cela 

.".La croyance aux miracles jour- 

, que le Talmud prescrit la prière que 

'lire quand il lui arrive des « miracles 

■ \ La meilleure preuve que Jésus crut 

i (les prodiges, c'est que les gens de sa fa- 

:^os disciples les plus authentiques eurent en 

. l'i sorte la spécialité d'en faire. Il est vrai qu'il 

;ralt aussi conclure d'après le même raisonnement 

• Jésus fut un juif étroit, ce à quoi Ton répugne. 

Le judaïsme, du reste, renfermait dans son sein 

!eux directions, qui le mettaient à l'égard'du chris- 

'.ianisme dans des relations opposées. La Loi et les 

prophètes restaient toujours les deux pôles du peuple 

juif. La Loi provoquait cette scolastiquc bizarre qu'on 

appelait la halaka, et d'où allait sortir le Talmud. 

Les prophètes, les psaumes, les livres poétiques inspi- 

1. Notez ce qui concerne Jacob de Caphar-Schokania,clc.,cl- 
aprè«, p. 533 et suiv., et l'exemple d'Aquila, Épiph., De mens., 
ch. 15. lien était encore ainsi au iv« siècle. Voir le curieux récit 
•l'Épiphano, haer.xxx, 4-IJ. Cf. Quadratus, cité par saint Jérôme, 
De vir. xlL, c. 19. 

3. Talm. do Jér., Aboda zara, ii, i (fol. 40 d), 
3. Talm. de Bab., Derakoih, 5i a, 56 6, 57 a. 



WSMf-. [Au 74J 

/)ulaire, des rêves 

.'■os; c'est ce qu'on 

rjseàlafois les fables 

CHAPIT ^^^^^' ^^ '^^ apoca- 

.::.{ le peuple. Autant les 

.raient dédaigneux pour 
RAPPORTS ENTRE LE s .: >« Egadistcs Icur étaient 

. ^^ ivaient en commun avec 
-ccï les pharisiens, le goûl 
Les relations de . . tss*»iues des livres prophé- 
Batanée et de Galilée ^ ji^^ ^"^ rappelle la façon 
quentes. C'est aux i ^a^)^^ *S® jouaient avec les 
une expression fré( ^ ;ï?c^^ prochain d'un rejeton 
diques, celle de mi ^.jrîtiens, les agadistes cher- 
Les mtnim sont r , ^saêalogie de la famille pa- 
thaumaturges el ^ .«usoe'. Comme eux, ils cher- 
sant les malade- ^^ ^tfcau de la Loi. Leur système 
et par des app ^^^^if^^» ^"^ transformait un 
pelle que c'éta? ^ * jwep'es moraux, était l'aban- 
ques \ Ces sor ^^ans**^'^^^'** ^^^ contraire, les 
cismes, étaien* ,^^ «s agadistes (et les chrétiens 

^ aas agadistes) comme gens fri- 
4. Afinœi d.» aiettle étude sérieuse, qui était 

6â3 do Mart. ( ««^^ ^ 

i. Voir r • 
Bab., Abo(/u -utti"^ xvi, 1 fol. 16 c). 



p. 349, 352-3o4. 



\NGILES. C7 

v' talmudisme et le christia- 
:i les deux antipodes du monde 
ro eux croissait de jour en jour, 
.spiraient aux chrétiens les re- 
s.de la casuistique de labné s'est 
livangiles en traits de feu. 
juient des études talmudiques était la 
qu'elles donnaient, le dédain qu'elles inspi- 
' "ur le profane : « Je te remercie, Éternel, 
t.)jeu, disait l'étudiant en sortant de la mai- 
»i étude, de ce que, par ta grâce, j'ai fréquenté 
•le au lieu de faire comme ceux qui traînent dans 
? bazars. Je me lève comme eux; mais c'est pour 
' '/tude de la Loi, non pour des motifs frivoles. Je me 
ionne de la peine comme eux; mais j'en serai récom- 
]>ensé. Nous courons également; mais moi, j'ai pour 
but la vie future, tandis qu'eux ils n'arriveront qu'à la 
fosse de la destruction '. » Voilà ce qui blessait si fort 
Jésus et les rédacteurs des Evangiles, voilà ce qui leur 
inspirait ces belles sentences : a Ne jugez pas, et vous 
ne serez point jugé », ces paraboles où l'homme 
simple, plein de cœur, est préféré au docteur orgueil- 
leux ^ Comme saint Paul, ils voyaient dans les ca- 

4 . Derenbourg, op, cit., p. 350-352. 

2. Talm. do Hab., Berakoth, 2S 6. 

3. Luc, xviu, 9 et suiv. 



68 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

suistes des gens qui ne servaient qu*à damner plus 
<le monde, en exagérant les obligations au delà 
de ce que l'homme peut porter *. Le judaïsme ayant 
pour base ce Tait, prétendu expérimental» que Thomme 
est traité ici-bas selon ses mérites, portait à juger 
sans cesse, puisque Téquité des voies de Dieu ne 
se démontrait qu*à celte condition. Le pharisalsme a 
déjà dans la théorie des amis de Job et de certains 
psalmîsles' des racines profondes, Jésus, en rejetant 
fapplication de la justice de Dieu à l'avenir, rendait 
inutiles ces critiques inquiètes de la conduite d'au- 
trui. Le royaume des cieux réparera tout; Dieu 
jusque-là sommeille; mais fiez-vous à lui. Par 
horreur de l'hypocrisie , le christianisme arriva 
même à ce paradoxe de préférer le monde franche- 
ment vicieux, mais susceptible de conversion, à une 
bourgeoisie faisant parade de son apparente honnê- 
teté. Beaucoup de traits de la légende conçus ou déve- 
loppés sous l'influence de Jésus furent de cette idée. 
Entre gens de même race, partageant le même 
exil, admettant les mêmes révélations divines et ne 
différant que sur un seul point d'histoire récente, 
les controverses étaient inévitables. On en trouve 



4. JUaUh., xxiii, 4, 15. 

2. Voir, en particulier, le Ps. lxxiii, surtout le v. 12. 



[AU 74] LES ÉVANGILlilS. 69 

des traces assez nombreuses dans lé Talmud et dans 
les écrits qui s'y rattachent ^ Le plus célèbre docteur 
dont le nom paraisse mêlé à ces disputes est Rabbi 
Tarphon. Avant le siège de Jérusalem, il avait rem- 
pli les fonctions sacerdotales. Il aimait à rappeler ses 
souvenirs du temple, en particulier comment il avait 
assisté, sur l'estrade des prêtres, au service solennel 
du grand Pardon. Le pontife avait, ce jour-là, la per- 
mission de prononcer le nom ineffable de Dieu. Tar- 
phon racontait que, malgré les efforts qu'il fit, il ne 
put rien saisir, le chant des autres officiants l'ayant 
empêché d'entendre * . 

Après la destruction de la ville sainte, il fut une 
des gloires des écoles de labné et de Lydda. A la 
subtilité il joignit, ce qui vaut mieux, la charité \ 
Dans une année de famine, il se fiança, dit-on, à 
trois cents femmes, afin que, grâce au titre de futures 
épouses de prêtre, elles eussent le droit de prendre 
part aux offrandes sacrées^ naturellement, la famine 
passée, il ne donna pas suite aux fiançailles. Beau- 
coup de sentences de Tarphon rappellent l'Évangile. 



4. Par exemple, Midrasch sur Ps. x (Derenhourg, p. 356-357). 

2. Midrasch sar Kokéleth, m, 4 ; sur Bammidbar, xi; Taim. de 
JiT.. loma, III, 7. 

3. Tosifta Hagigaj vers la Gn; Semahot, ii, 4. 

4. Talm. de Jér., Jehamolh, iv, \ 4. 



70 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

a Le jour est court, le travail long; les ouvriers sont 
paresseux; le salaire est grand, le maître presse*. » 
« De notre temps, ajoutait-il, quand on dit à quel- 
qu'un : « Ote le fétu de ton œil, » on s'entend dire : 
« Ote la poutre du tien*.» L'Évangile place une telle 
réplique dans la bouche de Jésus, réprimandant les 
pharisiens', et Ton est tenté de croire que la mau- 
vaise humeur de Rabbi Tarphon venait d'une réponse 
du même genre qui lui avait été faite par quelque 
mîn. Le nom de Tarphon, en effet, fut célèbre dans 
l'Église. Au II* siècle, Justin, voulant dans un dialo- 
gue mettre aux prises un juif et un chrétien, choisit 
notre docteur comme défenseur de la thèse juive et 
le mit en scène sous le nom de Tryphon *. 

Le choix de Justin et le ton malveillant qu'il prête 
à ce Tryphon contre la foi chrétienne sont justifiés 

4. Pirké Abolh, ii, 45. 

2. Talm. de Bab., Érachin, 15 b. 

3. MaUh., VII, 4. 

4. Le tilre ^px^p» twv 'iou^ai«v (cf. Eusèbe, H, E,, IV,xviii, 6) 
prouve bien qu'il s'agit dans Justin du célèbre Tarphon. Le nom 
de Tarphon était-il primitivement Tpucpcov, ou bien est-co là une 
assimilation arti6cielle de Justin? On en peut douter. Le nom 
de Tryphon a été porté par des juifs (Philon, In Flacc.,^0), mais 
n'était pas ordinaire. Le nom de Tarphon n'a été porté en hébreu 
que par notre docteur. Derenbourg, p. 376, note 4 . — Le nom de 
Rabbi Tarphon se retrouve estropié dans saint Jérôme {Delphon.) 
In Is,, VIII, 14. 



[jm 74] LES ÉVANGILES. _ 71 

par ce que nous lisons dans le Talmud des sentiments 
de Tarphon. Ce rabbi connaissait les Évangiles et les 
livres des mînim ^ ; mais, loin de les admirer, il vou- 
lait qu'on les brûlât. On lui faisait remarquer que 
pourtant le nom de Dieu y était souvent répété, a Je 
veux bien perdre mon fils, dit-il, si je ne jette au feu 
tous ces livres, dans le cas ou ils me tomberaient sous 
la main, avec le nom de Dieu qu'ils contiennent. Un 
homme poursuivi par un assassin, ou menacé de la 
morsure d'un serpent, doit plutôt chercher un abri dans 
un temple d^idoles que dans les maisons des mtnim; 
car ceux-ci connaissent la vérité et la renient, tandis 
que les idolâtres renient Dieu, faute de le connaître*. » 
Si un homme relativement modéré comme Tar- 
phonse laissait emporter à de tels excès, qu'on ima- 
gine ce que devait être la haine dans ce monde ardent 
et passionné des synagogues, où le fanatisme de la Loi 
était porté à son comble. Le judaïsme orthodoxe 
n'eut pas assez d'anathèmes contre les mînim ^. De 
bonne heure s'établit l'usage d'une triple malédic- 
tion, prononcée dans la synagogue le matin, à midi 
et le soir, contre les partisans de Jésus, compris sous 

'. W^zm nsDI ]>3vSan. Le mot ^^vSan, « les Évangiles », 
est da rédacteur de la Gémare, et non de Tarplion. 
S. Talm. de Bab., Schabbath, 416 a. 
3. Saint Épiph., hasr. xxix, 9. 



72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 74] 

le nom de « nazaréens » ^ Cette malédiction s'in- 
troduisit dans la prière principale du judaïsme, 
Vamidu ou schemoné esré. Vamida se composa 
d'abord de dix*huit bénédictions ou plutôt de dix- 
huit paragraphes. Vers le temps où nous sommes ^, 
on intercala entre le onzième et le douzième para- 
graphe une imprécation ainsi conçue : 

Aux délateurs pas d'espérance I Aux malveillants la des- 
truction! Que la puissance de Torgueil soit affaiblie, bri- 
sée, humiliée, bientôt, de nos jours I Sois loué, ô Éternel, 
qui brises tes ennemis et abaisses les orgueilleux I 

On suppose, non sans apparence de raison, que 
les ennemis d'Israël visés dans cette prière furent à 
Torigine les judéo-chrétiens % et que ce fut là une 

4. Épiph., XXIX, 9; saint Jérôoie, sur haïe, v, 4S-49; 
XLix, 7; LU, 4 et suiv. Je pense que c'est aussi à cet usage 
que se rapporte ce que dit Justin {Dial, cum Tryph., c. 16, 47, 
137) des ana thèmes que les juifs vomissent dans leurs synagogues 
contre Christ. Cf. saint Jérôme, In Is., xvin, 49. 

2. On attribue Tintercalation en question au patriarche Rabbi 
Gamalie) II, et on suppose qa'elle fut faite à labné {Berakoth, 
cité ci-après). 

3. On l'appelle aussi « la bénédiction des sadducéens ». Me- 
gilla, 47 h; Talm. de fiab., Berakoth,t^ b et suiv. (comp.Talm. de 
JéT.,Berakolh, iv,3; Schwab, p. 478 et suiv.) Les motsde^orfi/M- 
céens, philosophes, épicuriens, samaritains {koutiim), minimj 
sont mis souvent l'un pour l'autre dans leTalmud. Le premier mot 
de la malédiction, dans les rituels juifs, e8ioulem[als]inim (les déla- 
teurs] , qu'on suppose avoir été substitué, par l'addition de deux 



[An 74] LES ÉVANGILES. 73 

sorte de schibboleth pour écarter des synagogues les 
partisans de Jésus. Les conversions de juifs au chris- 
tianisme n'étaient point rares en Syrie. La fidélité 
des chrétiens de ce pays aux observances mosaïques 
fournissait à cela de grandes facilités. Tandis que le 
disciple incirconcis de saint Paul ne pouvait avoir 
de relations avec un juif, le judéo-chrétien pouvait 
entrer dans les synagogues, s'approcher de la téba 
et du lutrin où se tenaient les officiants et les prédi- 
cateurs, faire valoir les textes qui favorisaient ses 
idées. On prit à cet égard diverses précautions \ La 
plus efficace put être d'obliger tous ceux qui voulaient 
prier dans la synagogue à réciter une prière qui, 
prononcée par un chrétien, eût été sa propre malé- 
diction . 

En résumé, malgré ses apparences étroites, 
cette Église nazaréo-ébionite de Batanée avait quel- 
que chose de mystique et de saint, qui dut frapper 
beaucoup. La simplicité des conceptions juives sur 
la divinité la préservait de la mythologie et de la 
métaphysique, où le christianisme occidental ne devait 
pas tarder à verser. Sa persistance à maintenir le 
sublime paradoxe de Jésus, la noblesse et le bonheur 

leUres, à oulemînim (Dereab., p. 345, 346). Dans Mischna, Dera^ 
koik, IX, 9, tninim désigne réellement les sadducéens. 
4. Hischna, Megilla, iv, 9; Derenbourg, p. 354-355. 



*• ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 74] 

de la pauvreté, avait quelque chose de touchant, 
irêtait là peut-être la plus grande vérité du christia- 
nisme, celle par laquelle il a réussi et par laquelle il 
<o sunivra. En un sens, tous, tant que nous sommes, 
siavanls, artistes, prêtres, ouvriers des œuvres dés- 
inlôi-essées, nous avons encore le droit de nous ap- 
peler des ébionim. L'ami du vrai, du beau et du 
bien n'admet jamais qu'il touche une rétribution. 
Les choses de l'âme n'ont pas de prix ; au savant 
qui réclaire, au prêtre qui la moralise, au poète et à 
Kartistc qui la charment, l'humanité ne donnera 
JstuKUs qu'une aumône, totalement disproportionnée 
avec ce qu'elle reçoit. Celui qui vend l'idéal et se croit 
jKiYÔ pour ce qu'il livre est bien humble. Le fier 
Ubion^ qui pense que le royaume du ciel est à lui, voit 
Jans la part qui lui est échue ici-bas non un salaire, 
lu^s l'obole qu'on dépose dans la main du mendiant. 
Les nazaréens de Satanée avaient ainsi un inap- 
pnviable privilège, c'était de posséder la tradition 
^iciiodos paroles de Jésus; l'Évangile allait sortir de 
teiu- soin. Aussi ceux qui connurent directement 
! t'^li^^ d'au delà du Jourdain, tels que Hégésippe ', 
Juîw Africain S en parlent-ils avec la plus grande 

I l\iiM 1':us»Mh\ //. E., m, 32; IV, 22. 

^ Juîi^ii VMoaln paraît avoir élc en rapport avoc les naza- 



fif74J LES ÉVANGILES. 75 

admiration. Là priocipalement leur sembla être Tidéal 
du christianisme ; cette Église cachée au désert, dans 
une paix profonde, sous l*aile de Dieu, leur apparut 
comme une vierge d'une pufeté absolue. Les liens de 
ces communautés écartées avec la catholicité se bri- 
sèrent peu à peu. Justin hésite sur leur compte ; il con- 
naît peu l'Eglise judéo-chrétienne ; mais il sait qu'elle 
existe ; il en parle avec égards ; du moins il ne rompt 
pas la communion avec elle *. C'est Irénée qui ouvre 
la série de ces déclamations, répétées après lui par 
tous les Pères grecs et latins, et auxquelles saint Epi- 
pbane met le comble par l'espèce de rage qu'excitent 
chez lui les seuls noms d'Ébton et de nazaréens. Une 
loi de ce monde veut que tout fondateur devienne vite 
un étranger, un excommunié, puis un ennemi, dans 
sa propre école, et que, s'il s'obstine à vivre long- 
temps, ceux qui sortent de lui soient obligés de prendre 
des mesures contre lui, comme contre un homme 
dangereux. 

réeos et avoir reçu leurs traditions orales. Voir Eus., H, E,, I, vu, 
f artout les §§ 8 et 1 1 . 

I. Justin, Dial. cum Tryph,, 47,48. 



CHAPITRE V. 



riXATIO!« DE LA LÉGENDE ET DES ENSEIGNEMENTS DE JKSUS. 



Quand ube grande apparition de l'ordre religieux, 
moral, politique, littéraire s*est produite, la seconde 
génération éprouve d'ordinaire le besoin de fixer le 
souvenir des choses mémorables qui se sont passées 
au début du mouvement nouveau. Ceux qui ont 
assisté à Téclosion première, ceux qui ont connu 
selon la chair le maître que tant d'autres n'adorenl 
qu'en esprit, ont une sorte d'aversion pour les écrits 
qui diminuent leur privilège et prétendent livrer à 
tous une tradition sainte qu'ils gardent précieuse- 
mont dans leur cœur. C'est quand les derniers témoins 
Ui^ origines menacent de disparaître qu'on s'inquiète 
\K> l'avenir et qu'on cherche à dessiner l'image du 
fvMulatour en traits durables. Une circonstance, pour 
JôM^»ilut contribuer à retarder l'époque où s'écrivent 



[An 751 LES ÉVANGILES. 77 

d'ordinaire les mémoires des disciples et en dimi- 
nuer rimporlance; c'était la persuasion d'une fin pro- 
chaine du monde, l'assurance que la génération 
apostolique ne passerait pas sans que le doux Naza- 
réen fût rendu comme pasteur éternel à ses amis. 

On a remarqué mille fois que la force de la 
mémoire est en raison inverse de l'habitude qu'on a 
d'écrire. Nous avons peine à nous figurer ce que la 
radition orale pouvait retenir aux époques où Ton ne 
se reposait pas sur les notes qu'on avait prises ou sur 
les feuillets que l'on possédait. La mémoire d'un 
homme était alors comme un livre; elle savait rendre 
même des conversations auxquelles on n'avait point 
assisté. « Des Clazoméniens avaient entendu parler 
d'un Antiphon, lequel était lié avec un certain Pytho- 
dore, ami de Zenon, qui se rappelait les entretiens de 
Socrate avec Zenon et Parménide, pour les avoir en- 
tendu répéter à Pythodore. Antiphon les savait par 
cœur, et les répétait à qui voulait les entendre. » Tel 
est le début du Parménide de Platon. Une foule de per- 
sonnes qui n'avaient point vu Jésus le connaissaient 
ainsi, sans le secours d'aucun livre, presque aussi 
bien que ses disciples immédiats. La vie de Jésus, 

9 

quoique non écrite, était l'aliment de son Eglise; 
ses maximes étaient sans cesse répétées ; les parties 
essentiellement symboliques de sa biographie se repro- 



78 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

(luisaient dans de petits récits en quelque sorte 
stéréotypés et sus par cœur. Cela est certain 
pour ce qui regarde l'institution de la Cène*. Il 
en fut aussi probablemenl de même pour les lignes 
essentielles du récit de la Passion ; du moins l'accord 
du quatrième Évangile et des trois autres sur cette 
partie essentielle de la vie de Jésus porte à le sup- 
poser. 

Les sentences morales, qui formaient la partie la 
plus solide de l'enseignement de Jésus, étaient encore 
plus faciles à garder. On se les récitait assidûment. 
« Vers minuit, je me réveille toujours de moi-même, fait 
dire h Pierre un écrit ébionite composé vers Tan 1S5^ 
et le sommeil ensuite ne me revient plus. C'est Teflet 
de l'habitude que j'ai prise de rappeler à ma mémoire 
les paroles de mon Seigneur que j'ai entendues, afin 
de pouvoir les retenir fidèlement*.» Cependant, comme 
ceux qui avaient reçu directement ces divines paroles 

1 . I Cor., XI, 23 et suiv., passage écril avant qu'aucun Évan- 
gile existât, et que Paul déclare tenir de tradition première, 
irxpiX%6ov iiio Toû xuptou. Voir l'AnlechrisI, p. 60-61. Voyez aussi 
I Thess., V, 2, cî^aTi, k propos d'une comparaison familière à Jésus. 
L'Église conserva jusqu'au v* siècle l'usage de formules non écrites 
et sues par cœur, surtout en ce qui touche la Cène. Saint Basile^ 
De Spir. sanclo, c. 27; saint Cyrille do Jér., Catéch. v, 42; 
saint Jérôme, Epist. 64 (37) ad Pamm., c. 9, Mart., IV, t' 
part., col. 323. 

2. Récognitions, II, 1. Comp. Luc, n, 19. 






[An 75] LES ÉVANGILES. 7i> 

mouraient chaque jour, et que beaucoup de mots, 
d'anecdotes, menaçaient de se perdre, on sentit la 
nécessité de les écrire. De divers côtés il s'en forma 
de petits recueils. Ces recueils offraient, avec des par- 
ties communes, de fortes variantes ; Tordre et Tagen- 
cement surtout différaient; chacun cherchait à com- 
pléter son cahier en consultant les cahiers des autres, 
et naturellement toute parole vivement accentuée, qui 
naissait dans la communauté^ bien conforme à Tesprit 
de Jésus, était avidement saisie au vol et insérée dans 
les recueils. Selon certaines apparences, Tapôtre Mat- 
thieu aurait composé un de ces mémoriaux, qui au- 
rait été généralement accepté ^ Le doute cependant à 
cet égard est permis; il est môme plus probable que 
toates ces petites collectHms de paroles de Jésus res- 
tèrent anonymes , à l'état de notes personnelles, et 

4. Papias, dans Eus., H, E., III, xxxix, 16 : MxTOalcç fxiv gSv 

ûxrrc;. On ne peut dire que Papias entende par rà Xt^o. un simple 

recueil de sentences sans récit. En effet, Papias, commentant les 

ÏT^ m^aaui^ n'était amené à parler dans sa préface que de ce qui 

l'intéressait. Sa phrase peut très-bien s'appliquer à un Évangilo 

mêlé de sentences et de récits. Parlant de Marc [ibid,, xxxix, 15], 

Papias dit que son livre contenait rà &irô rou xj^kqxvî vi XtxBma ri 

x^TifUsa. (cf. Platon, Phédon, S), ce qui ne l'empêche pas 

d'employer à propos de oe livre les mots de ouvroÇt; tûv xupioxûv 

ÀTfMv. L'ouvrage même de Papias, intitulé A&^tuv xupt«xûv t^iQ-piditç, 

renfermait des. récits (Routb, Rel. sacrœ, p. 7 et suiv.)* 



80 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75J 

ne furent pas reproduites par les copistes comme des 
ouvrages ayant une individualité. 

Un écrit qui peut nous donner quelque idée de 
ce premier embryon des Evangiles, c'est le Pirké 
Ahothy recueil des sentences des rabbins célèbres, 
depuis les temps asmonéens jusqu'au ii* siècle de 
notre ère. Un tel livre n'a pu se former que par 
des additions successives. Le progrès des écritures 
bouddhiques sur la vie de Çakya Mouni suivit une 
marche analogue. Les soutras bouddhiques répon- 
dent aux recueils des paroles de Jésus ; ce ne sont 
pas des biographies ; ils commencent simplement 
par des indications comme celle-ci : « En ce 
temps-là, Baghavat séjournait à Çravasti, dans le 
vihâra de Jétavana... etc. » La partie narrative y 
est très-limitée; l'enseignement, la parabole sont 
le but principal. Des parties entières du bouddhisme 
ne possèdent que de pareils soutras. Le bouddhisme 
du Nord et les branches qui en sont issues ont de 
plus des livres comme le Lalita vistara, biographies 
complètes de Çakya Mouni, depuis sa naissance 
jusqu'au moment où il atteint l'intelligence parfaite. 
Le bouddhisme du Sud n'a pas de telles biogra- 
phies, non qu'il les ignore, mais parce que l'ensei- 
gnement théologique a pu s'en passer et s'en tenir 
aux soutras. 



[An 75] LES ÉVANGILES. 81 

Nous verrous, en parlant de TËvangile selon Mat* 
thieu, que l'on peut encore se figurer à peu près 
lëtat de ces premiers soutras chrétiens. C'étaient des 
espèces de fascicules de sentences et de paraboles, 
sans beaucoup d*ordre, que le rédacteur de notre 
Matthieu a insérés en bloc dans son récit. Le génie 
hébreu avait toujours excellé dans la sentence mo- 
rale; en la bouche de Jésus, ce genre exquis avait 
I atteint la perfection. Rien n'empêche de croire que 
Jésus parlât en effet de la sorte. Mais la a haie » qui, 
selon Texpression talmudique, protégeait la parole 
sacrée était bien faible. Il est de Tessence de tels re- 
cueils de croître par une concrétion lente, sans que les 
contours du noyau primitif se perdent jamais. Ainsi le 
traité Éduïoth, petite mischna complète, noyau de la 
grande Mischna, et où les dépôts des cristallisations 
successives de la tradition sont très-visibles, se re- 
trouve comme traité à part dans la grande Mischna. 
Le Discours sur la montagne peut être considéré 
comme Véduïoth de l'Évangile, c'est-à-dire comme un 
premier groupement artificiel, qui n'empêcha pas des 
combinaisoDS ultérieures de se produire ni les maximes 
ainsi réunies par un fil léger de s'égrener de nouveau. 
En quelle langue étaient rédigés ces petits 
recueils des sentences de Jésus, ces Pirké léschou, 
s'il est permis de s'exprimer ainsi ? Dans la langue 

6 



8-2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

même de Jésus S dans la langue vulgaire de la Pales- 
tine, sorte de mélange d'hébreu et d'araméen, que 
l'on continuait d'appeler « hébreu » *, et auquel les 
savants modernes ont donné le nom de « syro-chal- 
daïque » . Sur ce point le Pirké Ahoih est peut-être 
encore le livre qui nous donne le mieux l'idée des 
Évangiles primitifs, bien que les rabbins qui figu- 
rent dans ce recueil, étant des docteurs de la pure 
école juive, y parlent peut-être une langue plus 
rapprochée de l'hébreu que ne le fut celle de Jésus \ 



1 . Quelques particularités des Xc-j^ta, surtout la nuance de 6 %Xtr 
oîcv (hébreu VI) dans Matlh., v, 43, et même dans Luc, x, 27-37, 
supposent que ces sentences furent d'abord conçues et prononcées 
en hébreu. 

2. Ègpatati.Voir Vie de Jésus, p. 34, 13« édil. (et suiv.). C'est 
ce qu'on appelait i Tràrptc; -jfXwaax. AcL, xxii, 40; Jos., Anl,, XX, 
XI, 2, etc. Voir Hisl. des lang. sémil.j II, i, 5; III, i, 2. 

3. Les mots de Jésus conservés en dialecte sémitique dans \eè 
Évangiles grecs (p»Mt, Xa^kk aa6a7.6avt, à6€à, j^^ofta, ToXtOà xoî^fu) 
se rapprochent beaucoup plus de Taraméen que de Phébi-cu. Ijl 
même observation s'applique aux mots évangéliques ou aposto- 
liques, 6aawa, xop6ai»à;, ToX-ycÔà, p.apip.uvâ;, oârcv, Bapibtvâ, Kr.fi, 
raSCaOà, Br,6io^à, Pa66ovi, ÀxiX^ajiia, TaCi6x, {AxpavaOat. Les passages 
que cite saint Jérôme de l'Éxangile hébreu sont araméens. Cf. 
HilgenfcId,A'ovwin Test, extra Canonem receplum^W, p. 47, 26. 
Cf. Gesla Pilati, a, 4, p. 210-2H, édit. Tischendorf. On ne peut 
rien conclure de Talm. de Bab., Schabbath, 146 aei b; car il 
n'est pas du tout sûr que le talmudiste cite le texte du x&Y&v. 
— Le passage sur Hégésippe (Eus., H, E,, IV, xxii, 7) prouve 
que le syriaque abondait dans la langue des Évangiles dits hé- 



[An 75] LES ÉVANGILES. 83 

Naturellement, les catéchistes qui parlaient grec 
traduisaient ces paroles comme ils pouvaient et d*une 
façon assez libre ^ C'est ce qu'on appelait les 
Ijogia kyriaka, « les oracles du Seigneur », ou sim- 
plement les Logia. Les recueils syro-chaldaïques de 
sentences de Jésus n'ayant jamais eu d'unité, les 
recueils grecs en eurent encore moins, et ne furent 
écrits que d'une façon individuelle, sous forme de 
notes, pour Tusage personnel de chacun. Il n'était 
pas possible que, même d'une façon passagère, 
Jésus fût résumé tout entier en un écrit gnomique ; 
rÉvangile ne devait pas se renfermer dans le cadre 
étroit d'un petit traité de morale. Un choix de pro- 
verbes courants ou de préceptes, comme le Pirké 
Ahoth, n'eût pas changé l'humanité, le supposât-on 
rempli de maximes de l'accent le plus élevé. 

Ce qui, en effet, caractérise Jésus au plus haut 
degré, c'est que l'enseignement fut pour lui insépa- 
rable de l'action. Ses leçons étaient des actes, des 
symboles vivants, liés d'une manière indissoluble 
à ses paraboles, et certainement, dans les plus an- 
ciens feuillets qui furent écrits pour fixer ses ensei- 
gnements, il y avait déjà des anecdotes, des petits 

breux. — Les gens parlant syriaque comprenaient parfaitement 
les gens de Galilée. Jos., B. J,, IV, i, 5. 

4. Papias, dans Eus., //. E,, III, xxxix, 1G. 



8i 

récits. J{! 

nY'laiei: • captifs la liborl.'. 

^l^[l ' ■ ■ir annonc(T raiiii»'.^ 

Yiih\\' - '^^ revanche do noire 

vain • ^ f["i l>ieLirenl. » I.o 

e'('î 'iVait pour rôle >:p('cial 

(j, r lente, qui fut, il y a 

li . .: instrument (lt3 la con- 

•:^:e encore le grand ar- 
'. ■ iu sa lutte des derniers 

:.:ionnelle; or la tradition 

;.:ièrc molle et extensible. 

• ;os de Jésus se mêlaient 

- plus ou moins su|)posi's. 

. . communauté un fait nou- 

Mvelle. on s(^ demandait ce 

>. : un mot se répandait, on n«; 

Je l'attribuer au maître'. l/\ 

^ ' > :nncliissait sans cesse, ot aus-i 

. ^ . |\. 1 1 : II TiriL. n, .'i. 

;.. \< hivUl/t iW MiiliOMii't. Miii<. c.t.-mni' 
• .M'.'iontiiiiu», k'Cor.in. (pli ;« (ouf t'i-r.i^r 

•. vioroutoe'^ ; les /ni'/{//t n'.iiriMTorii 
. ^ • "o. Si Jésus avait vci'il un iivn\ K»^ 



\ 

V 



s- ■ 



[An 75] LES ÉVANGILES. 87 

s'épurait. On éliminait les paroles qui choquaient 
trop vivement les opinions du moment, ou que Ton 
trouvait dangereuses. Mais le fond restait ferme. Il 
avait réellement une base solide. La tradition évan- 
gélique, c'est la tradition de T Eglise de Jérusalem 
transportée en Pérée. L'Evangile naît au milieu des 
parents de Jésus, et, jusqu'à un certain point, est 
l'œuvre de ses disciples immédiats. 

C'est ce qui donne le droit de croire que l'image 
de Jésus telle qu'elle résulte des Évangiles est res- 
semblante à l'original dans ses traits essentiels. 
Ces récils sont à la fois histoire et figure. De ce que 
la fable s'y mêle, conclure que rien n'y est véritable, 
c'est errer par trop de crainte de l'erreur. Si nous ne 
connaissions François d'Assise que par le livre des 
Conformités^ nous devrions dire que c'est là une 
biographie comme celle du Bouddha ou de Jésus, 
une biographie écrite a priori^ pour montrer la 
réalisation d'un type préconçu. Pourtant François 
d'Assise a certainement existé. Ali, chez les schiites, 
est devenu un personnage totalement mythologique. 
Ses fils Hassan et Hossein se sont substitués au rôle 
fabuleux de Tammuz. Cependant Ali, Hassan , Hos- 
sein sont des personnages réels. Le mythe se greffe 
fréquemment sur une biographie historique. L'idéal 
est quelquefois le vrai. Athènes offre l'absolu du beau 



>5<> 



ÎRISTIAMSMK. [An Tj] 

:•.> oxislo. Même les person- 
-.. y.\Y des statues symboliques 
-5, vivre en chair et en 0?. 
>^ . en effet, selon des espèces do 
AUire des choses, si bien que 
Le bâbisme, qui est un fait de 
5 <a légende naissante des par- 
. • ..vs sur la vie de Jésus ; le type 
, os détails du supplice et de la 
;*::: imités de TÉvangile ; ce qui 
.; .;os faits ne se soient passés 
. », • 
• ;*ré des traits d'idéal qui com- 
' aM'Os des Evangiles, il y a aussi 
;>. de race et de caractère indivi- 
. i la fois doux et terrible, lin et 
?:vfond, rempli du zèle désinh»- 
; sublime et de Tardeur d'une 
.;. a bel et bien existé. Il aurait 
.AMoau de JJida, la figure enca- 
.v.:v-los de cheveux. Il fut Juif, et 
..V *.\M"te de son auréole surnaturelle 
:: s»Mi charme. Notre race rendue 
•.;:;»çéo de tout ce que rinlluence 

.. ..< c"; â\ons m'ont été conrinnés par deux 



(An 75] LES ÉVANGILES. 80 

juive a introduit dans ses manières de penser, conti- 
nuera de l'aimer. 

Certes, en écrivant de pareilles vies, on est 
sans cesse amené à se dire comme Quinte-Curce * : 
Equidem plura iransscribo quam credo. D'un autre 
côté, par un excès de scepticisme, on se prive de 
bien des vérités. Pour nos esprits clairs et scolas- 
tiques, la distinction d'un récit réel et d'un récit 
fictif est absolue. Le poème épique, le récit héroïque, 
ou l'homéride, le trouvère, Vantari^ le cantistorie se 
meuvent avec tant d'aisance, se réduisent, dans la 
poétique d'un Lucain, d'un Voltaire, à de froids 
agencements de machines de théâtre qui ne trompent 
personne. Pour le succès de tels récits, il faut que 
l'auditeur les admette ; mais il suffît que l'auteur 
les croie possibles. Le légendaire, l'agadiste, ne sont 
pas plus des imposteurs que les auteurs des poèmes 
homériques, que Chrétien de Troyes ne l'étaient. Une 
des dispositions essentielles de ceux qui créent les 
fables vraiment fécondes, c'est l'insouciance complète 
à l'égard de la Vérité matérielle. L'agadiste sourirait, 
si nous lui posions notre question d'esprits sincères : 
« Ce que tu racontes est-il vrai ? » Dans un tel état 
d'espril, on ne s'inquiète que de la doctrine à inci 

1. Quinle-Curco, IX, i, 34. 



vtf OIUGINES DU CHUISTIAMSMK. [An 75] 

quer, du sentiment à exprimer. L'esprit est tout ; la 
lettre n'importe pas. La curiosité objective, qui ne 
se propose d*aulre but que de savoir aussi exactement 
que possible la réalité des faits, est une chose dont 
il n'y a presque pas d'exemple en Orient. 

De même que la vie d'un Bouddha dans l'Inde 
était en quelque sorte écrite d'avance, de même la 
vie d'un Messie juif était tracée a priori; on pouvait 
dire ce qu'il devait faire, ce qu'il était tenu d'accom- 
plir. Son type se trouvait avoir été sculpté en quelque 
sorte par les prophètes, sans que ceux-ci s'en fussent 
doutés, grâce à une exégèse qui appliquait au Messie 
tout ce qui se rapportait à un idéal obscur. Le plus 
souvent, cependant, c'était le procédé inverse qui pré- 
valait chez les chrétiens. En lisant les prophètes, sur- 
tout les prophètes de la fin de Texil, le second Isaîe, 
Zacharic, ils trouvaient Jésus à chaque ligne. « Ré- 
jouis-toi, fille de Sion; saute de joie, fille de Jérusa- 
lom ; voici que ton roi vient à toi, juste et apportant le 
^lut ; il est la douceur même ; sa monture est un âne, 
!o|H"lit de Tiinesse*. » Ce roi des pauvres, c'était Jé- 
su.<. ol Ton croyait se rappeler une circonstance où il 
ACWMiïplil cette prophétie*. — « La pierre qu'ils avaient 

I /joh,, i\/J. Le vrai Zadiarie finit avec le chapitre vni. Les 
;Siuv(ix^^ t\ \i^ iKiraiâsent d'une main plus ancienne. 
t I If i/c Jtsus, p. 387. 



[An 75] LES ÉVANGILES. 91 

mise au rebut est devenue une pierre d'angle, » 
lisait-on dans un psaume ^ « Ce sera une pierre de 
scandale, lisait-on dans Isaïe *, un achoppement pour 
les deux maisons d'Israël, un piège, une cause de ruine 
pour les habitants de Jérusalem; beaucoup s'y heur- 
teront et tomberont. «Que le voilà bien! se disait-on. 
On repensait surtout ardemment aux circonstances de 
la Passion pour y trouver des figures. Tout ce qui se 
passa heure par heure dans ce drame terrible arriva 
pour accomplir quelque texte, pour signifier quelque 
mystère. On se rappelait qu'il n'avait pas voulu 
boire la posca, que ses os n'avaient pas été rompus, 
que sa robe avait été tirée au sort. Les prophètes 
l'avaient prédit. Judas et ses pièces d'argent (vraies 
ou supposées) suggéraient des rapprochements ana- 
logues. Toute la vieille histoire du peuple de Dieu 
devenait une sorte de modèle que Ton copiait. Moïse, 
Élie, avec leurs lumineuses apparitions, faisaient ima- 
giner des ascensions de gloire. Toutes les théophanies 
antiques avaient eu lieu sur des points ^ev és * ; Jé- 
sus se révéla principalement sur teiaio^^nes, se 




1. Ps.cxviii, n. Cf. Matth., xu, 4S; Itvc i\ xk. 

47; AcLj IV, 44 ; I Pciri, n, 7. ^«^ 

î. Isaïe, VIII, 44-45. Cf. Luc, n nom., i i, n. «. 

3. LeSinaï, le Moria, leTlir -n • <l« Phe- 

nicic, etc. 



^ ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

transfigura sur le Thabor *. On ne reculait pas devant 
ce que nous appellerions des contre-sens : « J*ai 
appelé mon fils de TÉgypte, » disait Jéhovah dans 
Osée*. Il s'agissait là d'Israël; mais l'imagination 
chrétienne se figura qu'il s'agissait de Jésus, et on le 
fil transporter enfant en Egypte. Par une exégèse 
plus lâche encore, on trouvait que sa naissance à 
Nazareth avait été l'accomplissement d'une pro- 
phétie '. 

Tout le tissu de la vie de Jésus fut ainsi un fait 
exprès, une sorte d'arrangement surhumain disposé 
pour réaliser une série de textes anciens, censés rela- 
tifs à. lui *. C'est le genre d'exégèse que les juifs 
nomment midrasch, où toutes les équivoques, tous 
les jeux de mots, de lettres, de sens, sont admis. Les 
vieux textes bibliques étaient pour les juifs de ce 
temps, non comme pour nous un ensemble histo- 
rique et littéraire , mais un grimoire d'où l'on 
tirait des sorts, des images, des inductions de 

l« tU'ang. des IIébr,,p. 46, ligne 47, p. 23 (nilg.).Le nom du 
T^«lK)r a (li8|Kiru dans les Évangiles grecs. Il a reparu dans la 
UAvliùoi). à iturlir du iv* siècle. 

1 iHi^s XI, I. 

^, M^tlh., Il, S3. 

4. IW lÀ la formule iva ou ^tuç nXvipwef , si fréquente dans IMal- 
ijiu<«- C.omp. les formules juives analogues}, iaK2V HQ D>^pS, 



[An 75] LES ÉYAKOILES. 93 

toute espèce. I^ sens propre pour une telle exégèse 
n'existait pas; on touchait déjà aux chimères du 
cabbaliste, pour lequel le texte sacré n'est qu'un 
amas mystérieux de lettres. Inutile de dire que 
tout ce travail se faisait d'une façon impersonnelle 
et en quelque sorte anonyme. Légendes, mythes, 
chants populaires, proverbes, mots historiques, 
calomnies caractéristiques d'un parti, tout cela est 
l'œuvre de ce grand imposteur qui s'appelle la 
foule. Assurément chaque légende, chaque proverbe, 
chaque mot spirituel a un père, mais un père in- 
connu. Quelqu'un dit le mot ; mille le répètent, le 
perfectionnent, l'afiQnent, l'aiguisent; même celui 
qui Ta dit n'a été en le disant que l'interprète de 
tous. 



CHAPITRE VI, 



L'éVANGlLE HEBREU. 



Cette exposition de la vie messianique de Jésus, 
entremêlée de textes des anciens prophètes, toujours 
les mêmes^ et susceptible d'être récitée en une seule 
séance, arriva de bonne heure à se fixer en des 
termes presque invariables, au moins pour le sens ' . 
Non-seulement le récit se déroulait selon un pian 
déterminé, mais de plus les mots caractéristiques 
étaient arrêtés, si bien même que tel mot guidait 
souvent la pensée et survivait aux modifications du 
texte. Le cadre de FEvangile exista ainsi avant 

1 . L'Apocalypse, écrite sûrement avant les synoptiques, a plus 
d'une consonnance avec eux. Comp. Apoc, m, 3, à Malth., xxiv, 
4Î-44; Apoc, xiv, U-47, à Matth., xiii, 30; Apoc, xix, 7, à 
Matlh., XXII, 2, et xxv, 4 ; Apoc, xxii, 4, à Matth., v, 8. 11 en est 
de même de l'épltre de Jacques. Comp. Jac, v, 4i, k Matth., v, 
34. Voir aussi Jac, i, 17, 19-20, 2î; ii, 13; iv, 4, 10; v, 2. 



[An 75] LES ÉVANGILES. 95 

TEvangile, à peu près comme, dans les drames 
persans de nos jours sur la mort des Alides, la marche 
de l'action est réglée, tandis que les parties banales 
sont laissées à l'improvisation de l'acteur. Destiné à 
la prédication, à l'apologie , à la conversion des juifs, 
le récit évangélique eut toute son individualité avant 
d'être écrit. On eut parlé aux disciples galiléens, 
aux frères du Seigneur, de la nécessité d'avoir des 
feuillets où ce récit fût revêtu d'une forme consacrée, 
ils eussent souri. Avons-nous besoin d'un papier pour 
retrouver nos pensées fondamentales, celles que nous 
répétons ou appliquons tous les jours ? Les jeunes 
catéchistes pouvaient recourir pendant quelque temps 
à de pareils aide-mémoire; les vieux maîtres n'éprou- 
vaient que du dédain pour ceux qui s'en servaient * . 
Voilà comment il se fait que, jusqu'au milieu 
du II' siècle, les paroles de Jésus continuent à être 
citées de souvenir, avec des variantes considérables *. 
Les textes évangéliques que nous possédons exis- 
taient ; mais d'autres textes du même genre existaient 
à côté d'eux, et d* ailleurs, pour citer les paroles ou 
les traits symboliques de la vie de Jésus, on ne se 
croyait nullement obligé de recourir à ces textes 

4. Papias, dans Eus., H. E., lU, xxxix, 4. 
2. C'est ce que Ton verra dans le lome VI de cet ouvrage, 
surtoat à propos de saint Justin. 



ORIGINES DU CHRISTIAMSMi-:. [An 75J 

i.r!.s^ La :radition vivante* était le grand réservoir 
.u uu:!^ paisiieut. De là Texplication de ce fait, en 
U'i^iiTeu*-"^ surprenant, que les textes qui sont devc- 
îos^ -•ii^uile la partie la plus importante du chris- 
.i^iisno je sont produits obscurément, confusément, 
;:i :t\'n\ oté entourés d'abord de presque aucune 
:yii;«Jorution*. 

Le moine phénomène se retrouve, du reste, dans 
:>i^e?que toutes les littératures sacrées. Les Védas ont 
ar^vcnk* dos siècles sans être écrits ; un homme qui 
s^* iw^wlait devait les savoir par cœur. Celui qui 
ji%*i: tvsi>in d'un manuscrit pour réciter ces hymnes 
juytùviuos faisait un aveu d'ignorance ; aussi les copies 
îr'w oul-olles jamais été estimées. Citer de mémoire 
'y^ RiMo* lo Coran, est encore de nos jours un point 
^xXwiour pour les Orientaux*. Une partie de la 
n*'»^ juive a dû être orale, avant d'être rédigée. 
t: ^Nt A ôté de même pour les Psaumes. Le Tal- 
m^U <^uin, exista près de deux cents ans sans être 
^^^5* MiMue après qu'il fut écrit, les savants pré- 
fc^ViU longtemps les discours traditionnels aux 

K f*t v«»«i KM fuvcuoii. Papias, dans Eus., //. E., III, xxxix,4. 
\V*|v U Mirr d'Irenéeà Florinus, Eus., //. K., V, 20. 

t. Xoir Mirlout Papias, dans Eus., endroit cité. 

jt. \a plH|««rI doA citations de l'Ancien Testament qui so 
;v>M\«M daw Im Mrils du Nouveau sont faites de ménooirc. 



{An 75] LES ÉVANGILES. 97 

paperasses qui contenaient les opinions des doc- 
teurs. La gloire d'un savant était de pouvoir citer de 
mémoire le plus grand nombre possible de solutions 
de casuistes. En présence de ces faits , loin de 
s* étonner du dédain de Papias pour les textes évan- 
géliques existant de son temps, textes parmi lesquels 
étaient sûrement deux des livres que la chrétienté a 
ensuite si fort révérés, on arrive à le trouver par- 
faitement conforme à ce qu'on devait attendre d*un 
homme de tradition, d'un « homme ancien », comme 
rappellent ceux qui ont parlé de lui. 

Nous doutons que, avant la mort des apôtres et 
avant la destruction de Jérusalem, tout cet ensem- 
ble de récits, de sentences, de paraboles, de cita- 
lions prophétiques ait été mis par écrit. C'est vers 
Tan 75 que nous plaçons par conjecture le moment 
où Ton esquissa les traits de l'image devant laquelle 
dix-huit siècles se sont prosternés. La Batanée, 
oii résidaient les frères de Jésus et où s'étaient réfu- 
giés les restes de l'Église de Jérusalem, paraît avoir 
été le pays oîi s'exécuta cet important travail. La 
langue dont on se servit * fut celle dans laquelle étaient 
conçues les paroles mêmes de Jésus, que l'on savait 
par cœur, c'est-à-dire le syro-chaldaïque, qu'on ap- 
pelait abusivement l'hébreu. Les frères de Jésus, les 

4. Les preuves de Pexisleace d*uD Evangile hébreu sont les 

7 



'. ':^riAMSMi:. |.\n ::•] 

- .,' :.:'s parlaient cette lan- 

- . Je celle des Batanéotes 

A langue grecque. C'est 

Mins culture littéraire (|uo 

. du livre qui a charmé h's 

; : fût resté un livre hébreu 

::.: bientôt trouvé des limites. 

-T.'le devait arriver à sa per- 

..'liière qui a fait le tour du 

9 

.* :ublier cependant que TEvan- 

•> EiK-o //. /:., in, xxxix. ni; Héiro- 

.. wii, 7; Panlipiius ?,, selon L'u.-,, 

;. Ih' viris ilL, c. 30) : livntv, HL i. 

\\v. i; /// Ju/i., lom. Il, G Opp.. IV, 

. 0pp., m, 4io): i:usci)(\ //. /:., 

..;/'/. Lxwui, i: Qu(v:ii, (f'J Mûri' 
.-.• . ^.■»^..^ -Migiu*); Théopluinio syriaquo 
.:. xxviii. o; xxix, 9; x\\. 3, T». lî: 
: .. II. 1 ; saini Jean Chrxs., /fom. in 
■: JiM*., Cahrli., xiv, 1."> ; saint (iivi:. »!«' 

^»^ ;s!int AuLHislin, Pc rons, Eranj., 
• Ml tt /t., \irinv.\u r. r^d'mi ivini\u',\o\r v'\- 

• *.:orf, Sulilia ediUtPuis codici^ sinui- 
;ji: Mon à tort (lu'on a supf)Oso »|uc la 

^:.:.:îî:ou puljliro par Curoion ;L()nJros, 

, a: araméen do î>;iinl Maltliii'u. l/id.'o 
:r.ôiuo e.-t loul à fiiil cliiniôriquo. — 

.. • KNjnjiile hébreu, voir llist, (jf'nrr- 
IV. 0. H, § 3, ifiHiu; Ibn Khaldoun, 



V 



[An 75] LES ÉVANGILES. 09 

gile fut d'abord un livre syrien, écrit en une langue 
sémitique. Le style évangélique, ce tour charmant de 
narration enfantine qui rappelle les pages les plus lim- 
pides des vieux livres hébreux, pénétrées d'une sorte 
d'éther idéaliste que le vieux peuple ne connut pas, 
n'a rien d'hellénique. L'hébreu en est la base. Une 
juste proportion de matérialisme et de spiritualisme, 
ou plutôt une indiscernable confusion de l'âme et des 
sens, fait de cette langue adorable le synonyme même 
de la poésie, le vêtement pur de l'idée morale, quelque 
chose d'analogue à la sculpture grecque, où l'idéal 
se laisse toucher et aimer. 

Ainsi fut ébauché par un génie inconscient ce 
chef-d'œuvre de l'art spontané, l'Évangile, non pas 
tel ou tel Évangile, mais celte espèce de poëme non 
fixé, ce chef-d'œuvre non rédigé, où chaque défaut 
est une beauté, et dont l'indécision même a été la 

■ 

principale condition de succès. Un portrait de Jésus 
fini, arrêté, classique, n'aurait pas eu tant de charme. 
ïjagadaj la parabole, ne veulent pas de contours 
nets. Il leur faut la chronologie flottante, la tranaiti 
légère, insoucieuse de la réalité. C'est par Y 
gile que Vagada juive est arrivée à la vogue a 
selle. Cet air de candeur a séduit. Celui qui sait coit 
s'empare de la foule. Or savoir conter est ^'^ 
privilège; il faut pour cela une naïveté, un 




08 

chrétioi! 
guc, ])• 
qui 11 
dans 
fut U- 
àiw 
ou 
C- 
f. 



ME. 



(An ::> 



ibie le (lucU.'ur 
-"vJi>(os jiiir> (les 
' 'lit seuls |)<K-éJô 
• ;; fait ace«*pl'*r un 
::tes, toutes les pa- 
Jo la terre à raulre 
b)uddliique. faulre 
;'.ldhisteset les lunda- 
s.'Uci de la j>r<;di(ati.iii 
r b-..»uddlii>tes relit li\c- 
• ;-.i(|UO chose d*aiial«>;::ue 
•• -.iriOiit aux taliiiudisles. 
;.ii ressemble à la para- 
-i que les I)raliiiiaiies iv: 
•:s au tour si agile, >i 
.lion bouddlu(|ue. Deux 
niées, celle de IJjuddha. 
•i.;:vt des deux j)Ius vasl-*.-- 
. . ail vues riiuniaiiité. 

r^ersonne; seules, les <'pî- 

.^;-.' pas acquis ('.'nt .adeptes 

^ .os cœurs, c'est rKvaîi^ile, 

•;.-3sie et de sens ninia!, ce 

: •;: la réalité daii< un para- 

«•^ ie tonip-. li v a eu >ùi'e- 

•;■:;; de sui'prise littéraire. Il 




[An 75] LES ÉVANGILES. 101 

faut faire dans le succès de l'Evangile une pari à 
Tétonnement causé chez nos lourdes races par 
l'étrangeté délicieuse de la narration sémitique, par 
ces habiles arrangements de sentences et de discours, 
par ces chutes si heureuses, si sereines, si cadencées. 
Étrangers aux artifices de Vagada, nos bons ancê- 
tres en furent si charmés, qu'à l'heure présente 
nous avons peine encore à nous persuader combien 
ce genre de récit peut être vide de vérité objective. 
Mais, pour expliquer que l'Évangile soit devenu chez 
tous les peuples ce qu'il est, le vieux livre de 
famille dont les feuillets usés ont été motuillés de 
pleurs et où le doigt des générations s'est imprimé, 
il a fallu plus que cela. La fortune littéraire de 
r Évangile tient à Jésus lui-même. Jésus a été, si 
l'on peut s'exprimer ainsi, l'auteur de sa propre 
biographie. Une expérience le prouve. On fera long- 
temps encore des Vies de Jésus. Or la Vie de Jésus 
obtiendra toujours un grand succès, quand un écri- 
vain aura le degré d'habileté, de hardiesse et de 
naïveté nécessaires pour faire une traduction de 

r 

l'Evangile en style de son temps. On cherchera mille 
causes à ce succès; il n'y en aura jamais qu'une, c'est 
I Evangile lui-même, son incomparable beauté intrin- 
•^èque. Que le même écrivain fasse ensuite et avec 
les mêmes procédés une traduction de saint Paul, 



t02 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

le public ne sera pas entraîné. Tant il est vrai que 
la personne éminente de Jésus, tranchant vigou- 
reusement sur la médiocrité de ses disciples, fut 
bien l'âme de Tapparition nouvelle et en fit toute 
Toriginalité. 

Le protévangile hébreu se conserva en original 
jusqu'au v* siècle parmi les nazaréens de Syrie. Il 
en exista des traductions grecques ^ • Un exemplaire 
s'en trouvait dans la bibliothèque du prêtre Pamphile 
de Césarée •; saint Jérôme dit avoir copié le texte hé- 
breu à Alep et même l'avoir traduit*. Tous les Pères 

4 . C'est ce que prouvent les nombreuses citations des Pères. 
Voir en particulier Clém. Alex.^S^ro;?).^ II, ix, 45; Origène, fnJoh. 
tom. II, 6 (0pp., IV,. 63 et suiv.); Eusèbe, H, E., III, nxw 5; 
saint Jérôme, endroits cités ci-après, note 3. Cf. Tischendorf, /• 
c. ; Stichométrie de Nicéphore, dans Credner, Getch, des fieul. 
Kan,, p. 243 ; Nicéphore Calliste, ibid., p. 256. 

2. Voir un autre curieux mais contestable renseignement sur 
des écritures chrétiennes en langue hébraïque, conservées à Tibé* 
riade au iv* siècle, dans Épiph., haer. xxx, 6. 

3. De viris ilL, c. 2, 3, 16 (cf. Pseudo-Ign., Ad Smyrn,, 3) ; 
In Atatih,, prol., et vi, \\\ xu, 13; xxiii, 35; xxvii, 16, 51; 
In Mich.j vu, 6; In Ezech., xxviii, 7; In Eph., v, 4; Adv. Pe- 
lag., 111,2 ; Epist. adiledibiam [0pp., edit. Blart., IV, l'* part , 
col. 173 et 176); £:pisr.arf/)am(Wuw(Opp.,IV, 1« part., col. 148); 
Epist. ad Damasum alia (0pp., III, col. 519); Epist. ad Alga- 
siam (0pp., IV, l'* part., 1 90) ; M Isaîam, 1. XVIII, prol. (0pp., III, 
478) ;/n /«atam, xi, 1 . Comparez Épiph., haer.xxix, 9; xxx, 13, 44, 
16. Voir, au contraire, Théodore de Mopsueste, dans Photius, 
cod. 177. Cf. Eusèbe, Theoph,, xxii (col. 685, Bligne); syr., IV, 
12. Voir ci-dessus, p. 98, note. 



[An:5] LES EVANGILES. 103 

de l'Église ont trouvé que cet Évangile hébreu res- 
semblait beaucoup à TÉvangile grec qui porte 
le nom de saint Matthieu. Ils en tirent le plus 
souvent la conséquence que l'Evangile grec dit de 
saint Matthieu a été traduit de l'hébreu ^ C'est là 
une conséquence erronée. La génération de notre 
Evangile selon saint Matthieu a suivi des voies plus 
compliquées. La ressemblance de cet Évangile avec 
l'Evangile selon les Hébreux n'allait pas jusqu'à 
lidentité*. Notre Évangile selon saint Matthieu n'est 
rien moins qu'une traduction. Nous expliquerons plus 
tard comment, de tous les textes évangéliques, il est 
celui qui se rapproche le plus du prototype hébreu. 
La destruction des judéo-chrétiens de Syrie 
amena la disparition de ce texte hébreu. Les tra- 
ductions grecques et latines, qui faisaient une disso- 
nance désagréable à c&lé des Évangiles canoniques, 

4. Voir surtout Papias, dans Eus., H. E., III, xkxix, 46; Âpol- 
lioaris, dans Chron. pose, p. 6 (Paris); Irénée, I, xxvi, t; Ilï, 
II, 7; fipiphane, baer. xxvm, 5; xxix, 9; xxx, 3, 6, 43, 44; saint 
Jérôme, passages cités. 

1 Si les deux ouvrages avaient été identiques, saint Jérôme 
n'eût pas pris la peine de traduire l'Évangile des Hébreux. Les 
fragments que nous possédons de ce dernier Évangile s'écartent 
souvent beaucoup de saint Matthieu (par exemple, xxviii, 4-40, 
48-20). Dans Matthieu, le irvcûfta oEtigv joue le rôle de père de 
Jésus; dans TÉvangile hébreu, il jouait le rôle de mère, par suite 
du genre féminin du mot rouah. Voir ci-après, p. 406. 



lOi ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75) 

périrent également. Les nombreuses citations qu*en 
font les Pères permettent jusqu'à un certain point de 
se figurer l'ouvrage original*. Les Pères avaient 
raison de le rapprocher du premier de nos Évan- 
giles. Cet Évangile des Hébreux, des Nazaréens, 
ressemblait en effet beaucoup à celui qui porte le 
nom de Matthieu pour le plan et l'ordonnance. Pour 
la longueur, il tenait le milieu entre Marc et Mat- 
thieu". On ne peut assez regretter la perte d'un 
pareil texte. Il est certain cependant que, quand 
même nous posséderions encore l'Evangile hébreu 
vu par saint Jérôme, notre Matthieu devrait lui 
être préféré. Notre Matthieu, en effet, s'est conservé 
intact depuis sa rédaction définitive, dans les der- 
nièrcs années du i" siècle, tandis que l'Evangile 
hébreu, vu l'absence d'une orthodoxie, jalouse gar- 
dienne des textes, dans les Eglises judaîsantes de 
Syrie, a été remanié de siècle en siècle, si bien qu'à 
la fin il n'était pas fort supérieur à un Évangile 
apocryphe. 

A l'origine, il paraît avoir eu les caractères qu'on 
s'attend à trouver dans une œuvre primitive. Le 
plan du récit était conforme à celui de Marc, plus 

4. Voir le recueil des fragments qui en restent, dans Hilgeo- 
feld, yovum Tesl. extra canonem receplum, fascic. IV, p. 5-31. 

5. Slichométrie de Nicéphore, L c. 



1^0 751 LES ÉVANGILES. 105 

simple que celui de Matthieu et de Luc. La naissance 
virginale de Jésus n'y figurait pas ^ En ce qui con- 
cerne les généalogies, la lutte fut vive. La grande 
bataille de Tébionisme se livra sur ce point. Quel- 
ques-uns admettaient les tables généalogiques dans 
leurs exemplaires ; d'autres les rejetaient*. Comparé 
al Évangile qui porte le nom de Matthieu, l'Évangile 
hébreu, autant que nous en pouvons juger par les 
fragments qui nous restent, était moins raffiné dans 
le symbolisme', plus logique*, moins sujet à 
certaines objections d'exégèse % mais d'un suma- 

I. Hilgenfeld, op, cit., p. 6. 

!. Voir Vie de Jésus, p. 23, 249-250. Épiphane, qui n'avait 
pas vu d'exemplaire de cet Évangile hébreu, reste dans le doute 
$ar ce point, en ce qui concerne les nazaréens. Haer. xxix, 9. 

3. Ainsi c'est r&frtfpftupov, le linteau de la grande porte du 
temple, qui se brise au moment de la mort de Jésus (Hilg., 47, 28). 
Les trois synoptiques y ont substitué le xaranîTa^ixa, le voile, pour 
marquer que Jésus déchire le voile des mystères antiques et sup- 
prime ce que le judaïsme avait d'^étroit, d'exclusif, de fermé. Cf. 
flébr. VI, 19 et suiv.; ix, 6 et suiv.; x, 4 9 et suiv. 

4. Comparez surtout Matth., xvui, 22, et le passage parallèle 
de rÉvaogile des Hébreux (Ililg., 46, 24); Math., xix, 46-24, et 
le passage parallèle (Hilg., p. 46-47, 24-26]. Au lieu de la pénible 
iovention, qu'on trouve dans le Matthieu canooique, d'une garde 
romaine mise au tombeau sur la réquisition du sanhédrin, nous 
voyous dans l'Évangile hébreu le grand prêtre placer simple- 
ment quelques-uns de ses domestiques auprès du tombeau (Hilg., 
p. 47, îg-29). 

5. Ainsi il ne contient pas l'inexactitude de Zacharie, Bis de 



106 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

turel plus étrange, plus grossier, plus analogue à 
celui de Marc. Ainsi la fable que le Jourdain prit 
feu lors du baptême de Jésus, fable chère à toute la 
tradition populaire des premiers siècles, s'y trouvait*. 
La forme sous laquelle on supposait que TEsprit 
divin, à ce moment-là, entra en Jésus comme une 
force distincte de lui, parait aussi avoir été la 
plus vieille conception nazaréenne. Pour latransfigu* 
ration, TEsprit, mère de Jésus', prend son fils par un 
cheveu, selon une imagination qui se trouve dans Ézé- 
chiel ^ et dans les additions au livre de Daniel % et le 
transporte sur le Thabor *. Quelques détails matériels 
sont choquants ^, mais tout à fait dans le goût de 
Marc. Enfin certains traits restés sporadiques dans 

Barachie (Mallh , xxni, 35; Hilg., p. 47, 26). Il donne aussi la 
vraie forme du nom de Barabbas, 

\. Hilgenfeld, p. 45, 81. Cf. Carm. sibylL, VII, 84-83; Ce- 
rygma Pauli, dans Pseudo-Cyprien , De non iler. bapU édit, 
Rigault, Paris, 4648, Observ. ad cale, p. 439; saint Justin, 
DiaUj 88; Eusèbe, De solemn. pa8chali,i\ saint Jérôme, In 1$., 
XI, 4. Cf. Évangile ébionite (Ililg., p. 34). 

% Orig., In Jer., homil. xv, 4. Le mot rouah (esprit) est 
féminin en hébreu. L'Esprit de Dieu chez les elchasaïtes était aussi 
une femme. Philos.^ IX, 43; Ëpiph., hacr. xix, 4; xxx,47; lui, 1. 

3. Ézéchiel, viii, 3. 

4. Bel et le Dragon, 36 (chap. xiv, 35, Vulgate). 

5. Hilgenfeld, p. 46, 23-84. C'est à tort qu'on a rapporté ce 
fragment au récit de la tentation. 

6. Hilgenfeld, p. 46, ligne 37. 



[Afl 75] LES ÉVANGILES. i07 

la traditioD grecque, tels que Tanecdote de la 
femme adultère, qui s*est attachée tant bien que mal 
au quatrième Evangile, avaient leur place dans 
rÉvaogile hébreu ^ 

Les récits des apparitioas de Jésus ressuscité 
offraient évidemment dans cet Évangile un caractère 
à part. Tandis que la tradition galiléenne, représentée 
par Matthieu, voulait que Jésus eût donné rendez-vous 
à ses disciples en Galilée, TÉvangile des Hébreux, sans 
doote parce qu'il représentait la tradition de TÉglise 
de Jérusalem, supposait que toutes les apparitions eu- 
rent lieu dans cette ville, et attribuait la première vi- 
sion à Jacques. L'une des finales de rÉvangile de Marc 
etrÉvangile de Luc placent de môme toutes les appa- 
ritions à Jérusalem *. Saint Paul suivait une tradition 
analogue '. 

Un fait bien remarquable, c'est que Jacques, 
l'homme de Jérusalem, jouait dans l'Evangile hébreu 
on rôle plus important que dans la tradition évan- 
gélique qui a survécu *. Il semble qu'il y a eu chez 
les évangélistes grecs une sorte de parti pris d'effa- 
cer le frère de Jésus ou même de laisser supposer 

4. Eus., //. E,, III, xxxix, 46. 

î. Voir les Apôtres, p. 36-37, noie. 

3. ï Cor., XV, 5-8. 

4. Hilgenfeld, p. 47, 48, Î7-28, 29. 



108 ORIGINES DO CHRISIHANISME. [An 75] , 

qu'il joua un rôle odieux*. Dans l'Évangile nazaréen, . 
au contraire, Jacques est honoré d'une apparition de 
Jésus ressuscité ; cette apparition est la première de 
toutes; elle est pour lui seul; elle est la récompense 
du vœu, plein de foi vive, que Jacques avait fait de 
ne plus manger ni boire jusqu'à ce qu'il vît son frère 
ressuscité. On pourrait être tenté de regarder ce 
récit comme un remaniement assez moderne de la 
légende, sans une circonstance capitale. Saint Paul, 
en l'an 57, nous apprend également que, selon la 
tradition qu'il avait reçue, Jacques avait eu sa vision*. 
Voilà donc un fait important que les évangélîstes 
grecs ont supprimé, et que l'Évangile hébreu racon- 
tait. En revanche, il semble que la première rédaction 
hébraïque renfermait plus d'une allusion contre Paul. 
Des gens ont prophétisé et chassé les démons au 
nom de Jésus; au grand jour, Jésus les repousse 
« parce qu'ils ont pratiqué l'illégalité » '. La parabole 
de l'ivraie est plus caractéristique encore. Un homme 

4. Voir Vie de Jésus, p. 439, 160, 348. 

2. I Cor., XV, 7. 

3. Ép^aijopLmi rnv àvc|xiatv. Matlh., VII, 21-23 (comp. Ps. XIV, 
4, (rad. grecque). Ce passage est liabilemcnt retourné par Luc 
contre les juifs. Luc, xiii, 24 «t suiv. L'expression de Ivcpw», uld 
àvcp.t0i;, etc., était le nom que les ébionites donnaient aux disci- 
ples de Paul. C'est peut-être exprès que Luc (xiii, 37) change celle 
expression en îp^ârai i^.xiaç. 



: Iknlb] LES ÉVANGILES. iOO 

r 

I 

|< n a semé dans son champ que de la bonne semence ; 
[ mais, pendant qu'il dort, « l'homme ennemi » vient, 
[ sème rivraîe dans le champ et s'en va. « Maître, 
disent ies serviteurs, tu n'as semé que du bon grain; 
(Toii vient donc cette ivraie? — C'est l'homme 
ennemi qui a fait cela, répond le maître. — Veux-tu 
que nous allions cueillir ces mauvaises herbes ? — 
Non; car en même temps vous arracheriez le fro- 
ment. Laissez le tout croître jusqu'à la moisson ; alors 
je dirai aux moissonneurs : a Cueillez d'abord l'ivraie 
•• et liez-la en gerbe pour la brûler ; quant au froment, 
B rassemblez-le dans mon grenier ^ » Il faut se rap- 
peler que l'expression « l'homme ennemi* » était le 
nom habituel par lequel les ébionites désignaient 
Paul \ 

L'Évangile hébreu fut-il considéré par les chré- 
tiens de Syrie qui s'en servaient comme l'ouvrage de 
lapOtrc Matthieu? Aucune raison sérieuse ne porte à le 
croire*. Le témoignage des Pères de l'Eglise ne prouve 

4. MaUli., xni, 24 et suiv., 36 et suiv. Le semeur d'ivraie 
manque dans Marc, iy, 26-29. Le rédacteur de Matthieu l'a sans 
doute pris dans l'Évangile hébreu. Luc omet le tout. 

3. Voir Saint Paul, p. 305. Le verset Matth., xni, 39 n'est pas 
une raison de repousser toute allusion à Paul, ô ^taGcXc; peut être 
ooe atténjuation du dernier rédacteur. Toi; iroicûvrac tt,v âv6p.iav du 
verset 41 est bien signiûcatif. Voir ci-dessus, p. 408, note 2. 

4. Il faudrait pour le prétendre supposer que les circonstances 



110 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75] 

rien dans la question présente. Vu rextréme inexac- 
titude des écrivains ecclésiastiques quand il s* agit 
d'hébreu, cette proposition vraie : « L*Ëvangile hé- 
breu des chrétiens de Syrie ressemble à l'Évangile 
grec connu sous le nom de saint Matthieu, n devait 
se transformer en celle-ci, qui est loin d'en être syno- 
nyme : « Les chrétiens de Syrie possèdent l'Évan- 
gile de saint Matthieu en hébreu; » ou bien : a Saint 
Matthieu écrivit en hébreu son Évangile*. » Nous 
croyons que le nom de saint Matthieu ne fut appliqué 
à une des rédactions évangéliques que quand la 
rédaction grecque qui porte maintenant son nom 
fut composée, ainsi qu'il sera dit plus tard^. Si 

décisives qui nous empêchent d'admettre que Tapôlre MallhÎM 
ait écrit TÉvangile grec qui porte son nom, tel que nous le Inotf 
aujourd'hui (voir Vie de Jésus, p. 466-467, note], et en partici- 
lier la façon dont la conversion de Tapôtre Matthieu y est racontée 
(Matlh.,ix,9), n'existaient pas dans rÉvangile hébreu. OrÉpipiL, 
hœr. XXX, 13, inviteà croire le contraire.Voir ci-après, p. Sl€. 

1 . C'est déjà la formule de Papias. Ce que Papîas avait enta 
les mains était le xxTà MarOatov grec, qu'il regarde comine wêê 
traduction de l'hébreu. Il était donc inévitable qu'il crût qnoFoi^ 
ginal hébreu portait aussi le nom de Matthieu. -~ ftpiinfciL 
hasr. XXX, 43, est équivoque, et d'ailleurs il s'agit là ds 11 
forme la plus moderne de l'Évangile éblonite. L'Évangile uamtKk 
ne portait aucune désignation claire, puisque saint JérOiBea|ipib 
cet Évangile secundum aposiolos, sive, ul pleriquB çMmmmi, 
juxla Matthœum. Adv. Pelag., IH, 2. Cf. Prœf. in rrmʧ_ ad 
Damasum. 

2. Voir ci-après, p. 473 et suiv. 



[As 75] LES ÉVANGILES. 111 

rÉvangile hébreu porta jamais un nom d*auteur ou 
plutôt une désignation de garantie traditionnelle, ce 
fut le titre d' « Évangile des douze Apôtres < n, parfois 
aassi peut-être le nom d' « Évangile de Pierre » *. 
Encore croyons-nous que ces noms ne lui furent 
donnés que tard, quand les Évangiles portant des noms 
d*ap6tres, comme celui de Matthieu, eurent la vogue. 
Une manière décisive de conserver au vieil Évangile 
sa haute autorité était de le couvrir de Tautorité du 
corps apostolique tout entier. 

Comme nous Tavons déjà dit, TÉvangile hébreu 
fut mal gardé. Chaque secte judalsante de Syrie y fit 
des additions et des suppressions, si bien que les 
orthodoxes le présentent tantôt comme interpolé et 
plus long que Matthieu', tantôt comme mutilé^. 
Cest surtout entre les mains des ébionites du second 
siècle que T Évangile hébreu arriva au dernier degré 

4. Préface de rÉvangile ébionite. Hilg. , p. 33, 35; saint 
iérôme, Ado, Pelag., IH, 2; In Mallh.^ proœm. Cf. Origène, 
Bomil, I in Lucam (0pp., III, 933) ; saint Ambroise, In Luc,, 
1,2; Théophylacte^ In Luc,, proœm. — Notez Texpression 
^vr4Aovt6{A,xT« TMv àirooTo'Xwv, fréquente en saint Justin, pour dési- 
gner les Évangiles. 

1 Saint Justin, Dto/.^ 406 («utc5, douteux) .Voir ci-après., p. 4 \t. 

3. Épipb., b»r. xxviii, 5; xxix, 9. 

4. Épipb., hsr. xxx, 43. Épipbane attribue TÉvangile com- 
plet aux nazaréens et rÉvangile mutilé aux ébionites. Cf. Eusèbe, 
H.E,,S\, M. 



112 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 75J 

de raltcration. Ces hérétiques s'en firent une rédaction 
grecque*, dont la tournure paraît avoir été gauche, 
pesante^ chargée, et où du reste on ne se fit pas faute 
d'imiter Luc et les autres Évangiles grecs *. Les Évan- 
giles dits « de Pierre ' » et « selon les Égyptiens * » 
provinrent de la même source; ils présentaient éga- 
lement un caractère apocryphe et de médiocre aloi. 

4. Âxptie; confondu avec j^xpi^i;. Épiph., haer. xxx, 43. 

2. Épiph., ibid.; Hilgenfeld, Nov. Test, extra Can. rec, IV, 
p. 32 el suiv. Saint Jérôme, In AfciUh.j xii, 13, exagère ridenlité 
de l'Évangile des nazaréens et de celui des ébionitos. 

3. Origène, In Matlh,, tom. x, 17, 0pp., III, 46î; De 
princ, I, prœf., 8, trad. de Rufin, 0pp., I, 49 (cf. Ignace, Ad 
Smyrn.jZ\ saint Jérôme, Deviris ill., 46; In /s.,I.XVIlI,prol.}; 
Eusèbe, //. E,, III, 3, 25, 27; Vf, 42; Théodoret, Ilœrel. fab.. Il, 
2; sainl Jérôme, De viris ilL, \ ; Décret deGélase,cli. 6; Hilgen- 
feld, op. cit., IV, p. 39-42. 

4. Clément d'Alex., Slrotn., UI, 9, 43 (cf. Ciém. Rom., Ép. 
II, 4 2); Ori}^., In Luc, i; Philosophum., V, 7; Épiphane, hacr. 
Lxii, 2; sainl Jérôme, In Matlh., proL, ï;*i7.;Théophylacle,//i Luc, 
proœm. ; Hilgenfeld, IV, p. 43-4 



CHAPITRE YII. 



L'iYAlffilLI ORBC. MARC. 



I^ christianisme des pays grecs' avait encore 
plus besoin que celui des pays syriens d'une rédac- 
tion écrite de la vie et de l'enseignement de Jésus. 
Il semble, au premier coup d'œil, qu'il eût été bien 
simple de traduire, pour satisfaire à ce besoin, l'Evan- 
gile hébreu qui, peu après la ruine de Jérusalem, 
avait pris une forme arrêtée. Mais la traduction pure et 
simple n'était pas précisément le fait de ces temps ; au- 
cun texte n'avait assez d'autorité pour se faire préférer 
aux autres; il est douteux d'ailleurs que les petits livrets 
hébreux des nazaréens eussent passé la mer et fussent 
sortis de Syrie. Les hommes apostoliques qui étaient 
en rapport avec les églises d'Occident se fiaient à leur 

1. Nous ne parions pas des pays latins. Le chrislianiFme, à 
l'heure où nous sommes, n'a touché que Rome en fait de terre 
lalioe, et les chrétiens de Rome parlaient grec. 

8 



lii ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 76] 

mémoire, et sans doute n'apportaient pas avec eux ces 
ouvrages qui eussent été inintelligibles pour leurs 
fidèles. Quand la nécessité d'un Évangile en grec se 
fit sentir, on le composa de toutes pièces. Mais, ainsi 
que nous l'avons déjà dit, le plan, le cadre, le livre 
presque entier étaient tracés d'avance. Il n'y avait 
au fond qu'une seule manière de raconter la vie de 
Jésus, et deux disciples l'écrivant séparément, l'un à 
Rome, l'autre à Kokaba, l'un en grec, . l'autre en 
syro-chaldaïque , devaient produire deux ouvrages 
ayant entre eux beaucoup d'analogies. 

Les lignes générales, l'ordre du récit n'étaient plus 
à fixer. Ce qui était à créer, c'était le style grec, le 
choix des mots essentiels. L'homme qui fit celte 
œuvre importante, ce fut Jean-Marc, le disciple, l'in- 
terprète de Pierre ^ Marc, ce semble, avait vu, étant 
enfant, quelque chose des faits évangéliques ; on peut 
croire qu'il avait été à Gethsémani*. II connaissait 
personnellement ceux qui avaient joué un rôle dans le 

4. Voir Vie de Jésus, 43* édit, et suiv., p. 406 ; ^5 Apôtres, 
p. Si8-249, 278-280; Saint Paul, p. 20, Zt; l'Antéchrist, p. 27, 
73-74,98-99, 444-442, 424-422; indxiion àe Presbytères Jo^ 
annes, rapportée par Papias, dans Eus., H, E., III, xxxix, 45; 
Constil, aposl., II, 57. Marc n*eut pas assez d'importance pour 
qu*on ait cru relever un écrit en le lui attribuant. 

2. G^est probablement le viavioxoç de Uarc, xiv, 54-52. Voir 
Vie de Jésus, p. 406. 



[Ao7u) LES ÉVANGILES. 115 

dmme des derniers jours de Jésus ^ Ayant accom- 
pagné Pierre à Rome S il y resta probablement après 
la mort de Tapôtre, et traversa cjians cette ville les 
crises terribles qui suivirent. Ce fut là que, selon toutes 
les apparences, il rédigea le petit écrit de quarante 
ou cinquante pages qui a été le premier noyau des 

r 

Evangiles grecs, 

récrit, bien que composé après la mort de Pierre^ 
était en un sens l'œuvre de Pierre ' ; c'était la façon 
dont Pierre avait coutume de raconter la vie de 
Jésus. Pierre savait à peine le grec ; Marc lui ser- 
vait de drogman ; des centaines de fois il avait été le 
canal par lequel avait passé cette histoire merveil- 
leuse. Pierre ne suivait pas dans ses prédications un 
ordre bien rigoureux ; il citait les faits, les paraboles, 
selon que les besoins de l'enseignement l'exigeaient^. 

1. Notez flortout ce qu'il dil de Simon de Cyrène, c père 
d'Alexandre et de Rufus » (xv, 24), sa connaissaoce particulière 
des saintes femmes, de Joseph d'Arimathie. 

1 I Pétri, V, 44. 

3. Papias, dans Eus., III, xxxix, 45; Irénée, III, i, 4 ; Clément 
d'Alex., dans Eus., H. E., Yl, 44; Eusèbe, ^. j^.^ II, 45; sain 
Jérôme, De viris ilL, 8 ; Ad Hedibiam, qusest. 44 ; Gloses fina- 
les des manuscrits [Scboitz et Matthaei, Evang. sec. Afarcum, 
p> 8J. Le passage de Justin, Dial», 406, donne lieu à beaucoup 
de doules. 

4. Tradition de Presbyleroe Joannes, rapportée par Papias, 
dans Eus., H. £., III, xxxix, 45. 



116 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 7(1] 

Cette liberté de composition se retrouve dans le livre 
de Marc. La distribution logique des matières y fait 
défaut ; à quelques égards, Touvrage est très-incom- 
plet, puisque des parties entières de la vie de Jésus y 
manquent ; on s*en plaignait déjà au ii* siècle ^ 
Au contraire, la netteté, la précision de détail, 
l'originalité, le pittoresque, la vie de ce premier récit 
ne furent pas dans la suite égalés. Une sorte de réa- 
lisme y rend le trait pesant et dur * ; l'idéalité du 
caractère de Jésus en souffre ; il y a des incohéren- 
ces, des bizarreries inexplicables. Le premier et le 
troisième Evangile surpassent beaucoup celui de Marc 
pour la beauté des discours, l'heureux agencement 
des anecdotes ; une foule de détails blessants y ont 
disparu ; mais, comme document historique, l'Évangile 
de Marc a une grande supériorité'. La forte impres- 
sion laissée pSiT Jésus s'y retrouve tout entière. On 
l'y voit réellement vivant, agissant. 

4. Papias, /. c. 

2. Par exemple, Marc, m, 20. 

3. Voir, par exemple, Marc, i, 20, 29; ii, 4, 44; m, 47; v, 22, 
37, 42; VI, 45; vn, 26, 31; viii, 40, 44; ix, 6; x, 46; xi, A; 
XII, 28; XIII, 3; xv, 44, 21, 25, 42, en comparant les endroits 
parallèles des autres synoptiques. Nolez surtout dans Marc le 
récit de la mort de Jean-Baptiste, la seule page absolument histo- 
rique qu*il y ait dans tous les Évangiles réunis. Remarquez Tex- 
pression « fils de Marie » (vi, 3] ; voir Tappendice, p. 542. 



(An 76] LES ÉVANGILES. 1t7 

Le parti qu*a pris Marc d* abréger si singulière- 
ment les grands discours de Jésus nous étonne. Ces 
discours ne pouvaient lui être inconnus ; s*il les a 
omis, c'est qu'il a eu quelque motif pour cela. L'es- 
prit de Pierre, un peu étroit et sec, est peut-être la 
cause d'une telle suppression. Ce môme esprit est 
sûrement l'explication de l'importance puérile que 
Marc attache aux miracles. La thaumaturgie, dans 
soD Évangile, a un caractère singulier de maté- 
rialisme lourd, qui fait songer par moment aux 
rêveries des magnétiseurs. Les miracles s'accom- 
plissent péniblement, par phases successives. Jésus 
les opère au moyen de formules araméennes, qui ont 
on air cabbalistique. Il y a une lutte entre la force 
naturelle et la force surnaturelle; le mal ne cède 
que peu à peu et sur des injonctions réitérées ^ . 
Ajoutez à cela une sorte de caractère secret, Jésus 
dérendant toujours à ceux qui sont l'objet de ses 
faveurs d'en parler ». On ne saurait le nier, Jésus 
sort de cet Évangile, non comme le délicieux mo- 
raliste que nous aimons, mais comme un magicien 

4. Ainsi pour le démoniaque de Gergésa, Marc, v, 4-20; pour 
l'épileptiqae, ix, 44-29, et surtout pour Taveugle de Betbsaïde, 
nii, 22-26 (notez surtout la naïve réponse du verset 2^). 

2. Cette injonction se retrouve dans Matthieu, mais moins ex- 
presse et moins logique. Comp. Marc, i, 44; ui, 42, à Matth., 
vm, 4; XII, 46. 



118 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq ?î] 

terrible. Le sentiment qu'il inspire le plus autour de 
lui 9 c'est la crainte; les gens, eiïrayés de ses pro- 
diges, viennent le supplier de s'éloigner de leurs 
frontières. 

Il ne faut pas conclure de là que TÉvangile 
de Marc soit moins historique que les autres; tout 
au contraire. Des choses qui nous blessent au 
plus haut degré furent de premier ordre pour 
Jésus et ses disciples immédiats. Le monde romain 
était encore plus que le monde juif dupe de ces illu- 
sions. Les miracles de Yespasien sont conçus exac- 
tement sur le même type que ceux de Jésus dans 
l'Évangile de Marc. Un aveugle, un boiteux, Tarré- 
tent sur la place publique, le supplient de les guérir. 
11 guérit le premier en crachant sur ses yeux, le 
second en marchant sur sa jambe *. Pierre semble 
avoir été principalement frappé de ces prodiges, 
et il est permis de croire qu'il insistait beau- 
coup là-dessus dans sa prédication. De là, dans l'œu- 
vre qu'il a inspirée, une physionomie tout à fait à 
part. L'Evangile de Marc est moins une légende 
qu'une biographie écrite avec crédulité. Les carac- 
tères de la légende, le vague des circonstances, la 
mollesse des contours frappent dans Matthieu ot 

4. Tac, HisL, IV, 81-8t; Suétone, Vesp.,!. 



>. 

V 



{An 76] LES ÉVANGILES. il9 

dans Luc. Ici, au contraire, tout est pris sur le vif; 
on sent qu'on est en présence de souvenirs ^ 

L'esprit qui domine dans le livret est bien celui 
de Pierre. D'abord, Céphas y joue un rôle émi- 
nent et paratt toujours à la tête des apôtres. L'au- 
teur n'est nullement de l'école de Paul, et pourtant, 
à diverses reprises, il s'en rapproche bien plus que 
de la direction de Jacques, par son indilTérence à 
l'égard du judaïsme, par sa haine pour le pharisaïsme, 
par son opposition vive aux principes de la théo- 
cratie juive*. Le récit de la Cananéenne % qui signifie 
évidemment que le païen obtient grâce pourvu qu'il 
ait la foi, qu'il soit humble, qu'il reconnaisse le pri- 
vilège antérieur des fils de la maison, est bien d'ac- 
cord avec le rôle que joue Pierre dans T histoire du 
centurion Corneille*. Pierre, il est vrai, sembla plus 
tard à Paul un timide; mais il n'en avait pas moins 
été, à sa date, le premier à reconnaître la vocation 
des gentils. 

Nous verrons plus tard quel genre de modifica- 
tions on se crut obligé d'introduire dans cette pre- 

\, Notez le récit domestique, si personnel, Marc, i, :29-34. 

2. Marc, 11, 46-iii, 6; vu, 1-23; viii, 11-24; xii, 1-17; xiii, 
10, 14 et suiv. 

3. Marc, vu, 24 et suiv. Cf. Matth., xv, 21-28. 

4. Acl.j X, 1 et suiv. l\ est vrai qu'il faut ici faire une part 
aux tendances personnelles de Fauteur des Actes. 



420 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 76] 

mière rédaction grecque, afin de la rendre sans incon- 
vénients pour les fidèles, et comment de cette révision 
sortirent l'Évangile dit de Matthieu et celui de Luc. 
Un fait capital de la littérature chrétienne primi- 
tive, c'est que ces textes corrigés et en un sens plus 
complets ne firent pas disparaître le texte primitif. 
L'opuscule de Marc se conserva, et bientôt, gr&ce à 
rhypothèse commode, mais tout à fait erronée, qui 
fit de lui a un divin abréviateur », il eut sa place 
dans le quatuor mystérieux des Évangiles. Est-il 
sûr que l'écrit de Marc soit resté pur de toute inter- 
polation, que le texte que nous lisons aujourd'hui soit 
purement et simplement le premier Évangile grec ? Il 
serait téméraire de l'affirmer. En même temps qu'on 
sentit le besoin de composer, en prenant Marc pour 
base, d'autres Évangiles portant d'autres noms, il est 
très-possible qu'on ait retouché Marc lui-même, 
tout en laissant son nom en tête du livre. Beau- 
coup de particularités semblent supposer une sorte 
d'influence rétroactive exercée sur le texte de Marc 
par les Evangiles composés d'après Marc. Mais ce 
sont là des hypothèses compliquées, que rien ne 
démontre*. L'Évangile de Marc offre une parfaite 

4 . C'est bien à tort qu'on prétend que le Marc actuel ne répond 
pas à ce que dit Papias. Le désordre dont se plaint Tévèque d'Hié* 
rapolis n'est que trop réel. Les anecdotes de la vie de Jésus sont 



(lo76] LES ÉVANGILES. 121 

unité, et, à part certains points de détail où les ma- 
nuscrits diffèrent, à part ces petites retouches que les 
écrits chrétiens presque sans exception ont souffertes, 
il ne semble pas qu'il ait reçu d'addition consi- 
dérable depuis qu'il a été composé. 

Le trait caractéristique de T Évangile de Marc 
était dès Torigine l'absence de la généalogie et des 
légendes relatives à l'enfance de Jésus. S'il était une 
lacune qu'il fût urgent de remplir pour des lecteurs 
catholiques, c'était celle-là ; et pourtant on se garda 
de le faire. Beaucoup d'autres particularités gê- 
nantes au point de vue de l'apologiste ne furent 
pas effacées. Seuls les récits de la résurrection se 
présentent dans Marc avec des traces évidentes 
de violences. Les meilleurs manuscrits s'arrêtent 
après les mots €4>OBOYNTOrAP (xvi, 8). On 
ne peut guère admettre que le texte primitif finit 
d*une manière aussi abrupte. Il est probable 
qu'il y avait dans la suite quelque chose qui devint 

rangées d'une façon tout arbitraire. — II en est de même, dira- 
t^i dans le Matthieu actuel, et cependant Papias ne lui fait pas le 
inème reproche. — G*est que, quand il s*agit de Matthieu, il y a 
UDe considération qui prime toutes les autres aux yeiix do Papias 
et Tempéche de parler du reste : c'est la façon complète dont Mat- 
thieo rend les x^x. On suppose toujours que Papias a fait un ar- 
ticle ex professa sur les Évangiles; or il en parle uniquement 
du point de vue commandé par son sujet. 



m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 70} 

choquant pour les idées reçues ; on le retrancha ; 
mais la chute e<poêoGvTo yap étant très-peu satisfai- 
sante, on supposa diverses clausules, dont aucune 
n*eut assez d'autorité pour chasser les autres des 
manuscrits*. 

De ce que Matthieu et surtout Luc omettent 
tel passage qui est actuellement dans Marc, on 
en a conclu que ces passages n'étaient pas dans le 
proto-Marc. Erreur; les rédacteurs de seconde main 
choisissaient, omettaient, guidés par le sentiment 
d'un art instinctif et par l'unité de leur œuvre. On 
a osé dire, par exemple, que la Passion manquait 
dans le Marc primitif, parce que Luc, qui l'a suivi 
• jusque-là, ne le suit plus dans le récit des dernières 
heures de Jésus. La vérité est que Luc a pris pour 
la Passion un autre guide plus symbolique, plus tou- 
chant que Marc; or Luc était trop bon artiste pour 
brouiller les couleurs. La Passion de Marc, au con- 
traire, est la plus vraie, la plus ancienne, la plus his- 
torique. La seconde rédaction, en pareil cas, est tou- 
jours plus émoussée, plus dominée par les raisons a 
priori que celles qui ont précédé. Les traits de préci- 
sion sont'indiiTérents aux générations qui n'ont pas 

4. Voir les Apôtres, p. 7, note 4, Cf. saint Jérôme, Adlledi- 
biam^ Quaest. 3; saint Grég. deNysse, M resurr.j ii, 0pp. (Paris, 
4638;, t. m, p. 4H B. 



|An*6] LES ÉVANGILES. 123 

connu les acteurs primitifs. Ce qu'ils veulent avant 
tout, c'est un récit aux contours arrondis et signifi- 
catif dans toutes ses parties. 

Tout porte à croire que Marc n'écrivit son Évan- 
gile qu'après la mort de Pierre. Papias le suppose, 
quand il nous dit que Marc écrivit a de souvenir » ^ 
ce qu'il tenait de Pierre. Irénée dit la même chose *. 
Enfin, ce qui est décisif quand on admet l'unité et 
rinlégrité de l'ouvrage, l'Évangile de Marc présente 
des allusions évidentes à la catastrophe de l'an 70 '. 
Lauteur met dans la bouche de Jésus, au cha- 
pitre XIII, une sorte d'apocalypse où se croisent les 
prédictions relatives à la prise de Jérusalem * et à 
la prochaine fin des temps ^ Nous croyons que 
celte petite apocalypse, conçue en partie pour décider 

4. Ôox lfivri(MvtU9fv, »; àictfi.w)(ji.ovtuaev* 

1 Adv. hœr,, III, i, 4. 

3. D'autres allusions se rapporteraient aux tremblements de terre 
de Laodicée et de Pompéi, au meurtre de Jacques et peut-être 
à la persécution de Néron. Ces événements appartiennent aivx 
années 60-64. 

4. Ce qu'on appelait la axt^x; (comp. Ass, de Moïse, 3). Les 
<^leurs étaient empruntées à Ézéchiel, xxxii, 7*8, àlsaïe, u, 9; 
Unv, 4; à Osée^x, 8. On y peut voir, si Ton veut (parliculière- 
meot Marc, xni, 8, 24-27), des imitations de l'Apocalypse johan- 
Dique. 

5. La théorie des signes du Messie se trouve déjà dans ÏAs- 
iomption de Moïse, apocalypse écrite vers Tan de notre ère 
;ch. 10). 



124 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 76] 

les fidèles à se retirer à Pella, se répandit dans la 
communauté de Jérusalem vers Tan 68 ^ Certaine- 
ment elle ne renfermait pas alors Fannonce de la 
destruction du temple. L'auteur de l'Apocalypse 
johannique, si bien au courant de la conscience 
chrétienne, ne croit pas encore, dans les derniers 
jours de 68 ou les premiers de 69, que le temple sera 
détruit*. Naturellement, tous les recueils sur la vie 
et les paroles de Jésus qui adoptèrent ce morceau 
comme prophétique le modifièrent dans le sens des 
faits accomplis, et y mirent une prédiction nette de 
la ruine du temple. Il est probable que l'Évangile 
hébreu, dès sa première rédaction, contenait déjà le 
discours apocalyptique dont il s'agit. L'Évangile 
hébreu, en eflet, contenait certainement le passage 
relatif au meurtre de Zarachie, fils de Barachie * , 
trait qui prit naissance dans la tradition vers le 
même temps que le discours apocalyptique en ques- 
tion *. Marc n'eut garde de négliger un trait aussi 
frappant. Il supposa que Jésus, dans les derniers 
jours de sa vie, eut la vue claire de la ruine de la 
nation juive et prit cette ruine pour mesure du temps 

1. \o'ir l'Anlechrisl, p. 292 et suiv. 

2. Voir i6»W., p. 400-401. 

3. Saint Jérôme, In AfaUh., xxni, 35. 

4. Voir V Antéchrist, p. 294. 



(io7«] LES ÉVANGILKS. 125 

qui devait s'écouler jusqu'à sa seconde apparition, 
i Eq ces jours-là, après cette catastrophe \... on 
?erra le fils de Phomme... » Une telle formule sup- 
pose notoirement que, au moment où l'auteur écrit, la 
ruine de Jérusalem est accomplie, mais accomplie 
depuis peu de temps '. 

D'autre part, TÉvangile [de Marc a été composé 
avant que tous les témoins oculaires de la vie de 
Jésus fussent morts *• On voit par là dans quelles 
limites étroites la date possible de la rédaction 
du livre se trouve resserrée. De toutes les ma- 
nières, on est ramené aux premières années de calme 
qui suivirent la guerre de Judée. Marc pouvait n'a- 
voir pas alors beaucoup plus de cinquante-cinq ans^ 

Selon toutes les apparences, ce fut à Rome 
que Marc composa ce premier essai d'Évangile 
grec qui, tout imparfait qu'il était, renfermait 
les lignes essentielles du sujet. Telle est la vieille tra- 



it Év ixttven; roûc i^^aaç pitTà rrt* ttXI^v &citvDv. Marc, XIII, 24. 

2. II est vrai que de telles phrases (Matth., xxiv, 29, en est 
la preuve) se laissent facilement copier par les rédacteurs qui se 
succèdent. Notre raisonnement prouve une seule chose avec certi- 
tude, c'est que la première rédaction du discours apocalyptique 
rat lieu très-peu de temps après la fin de la guerre de Judée. 

3. Marc, ix, f, répété en Matth., xvi, 28; Luc, ix, 27. 

4. En 33, selon une hypothèse plausible, il était un vtavîox&ç. 
Marc, XIV, 51-62. 



126 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 76] 

dition, et elle n'a rien d'invraisemblable*. Rome était 
après la Syrie le point capital du christianisme. Les 
latinismes sont plus fréquents dans Topuscule de Marc 
que dans aucun autre écrit du Nouveau Testament*. 
Les textes bibliques auxquels il est fait allusion se rap- 
prochent des Septante» Plusieurs particularités font 
supposer que Técrivain avait en vue des lecteurs con- 
naissant peu la Palestine et les usages juifs *• Les 
citations expresses de l'Ancien Testament, faites par 
l'auteur lui-même, se réduisent à une* ; les raisonne- 
ments exégétiques qui caractérisent Matthieu et 
même Luc manquent dans Marc ; le nom de la Loi 
ne vient jamais sous sa plume \ Rien donc n'oblige 
de croire que ce soit à un ouvrage sensiblement 
différent du nôtre que s'applique ce que Presby- 



4. Irénée, III, i, 4; Clémenl d'Alex., duns Eus., H.E., VI, U; 
Eusèbe, //. E,, II, 45; Démanslr. évang., III, 5; Jérôme, Épi- 
pbane, etc.; gloses finales dés manuscrits, voir ci-dessus p. 445, 
note 3. 

Ixavov irci^oai. 

3. Marc, vn, 2-4; xii,38; xiii, 3; xiv, 42; xv, 42. Au lieu 
de x"l*»vGç (xiQ^i aa€€âT«,^»Iattli., XXIV, 20, Marc, xiii, 4 8, a seule- 
ment x*((^^9C. 

4. Marc, i, 2-3. Le verset xv, 28, est une interpolation. Il 
manque dans le Vat, et le Sinaît, 

5. L'expression rabbinique ^aoiXiîa r&v cùpavMv (malkouth 
hasch-schamaïm) devient toujours, dans Marc, p«<nXiîa tgû 6t9û. 



[An 76] LES ÉVANGILES. 127 

lemJoannes, dans les premières années da iv siècle, 
A'sait à Papias ' : « Le Presbyteros disait encore ceci : 
«Marc, devenu interprète de Pierre, écrivit exacte- 
3 ment, mais sans ordre, tout ce qu'il se rappelait 

> des paroles ou des actions du Christ. Car il n'en- 
» tendit pas et ne suivit pas le Seigneur ; mais plus 

> tard, comme je l'ai dit, il suivit Pierre, qui faisait 
» ses didascalies selon les besoins du moment et non 
n comme s'il eût voulu dresser un recueil métho- 
» dique des discours du Seigneur ; si bien que Marc 
■ n'est nullement en faute s'il n*a ainsi écrit qu'un 
m petit nombre de traits, tels qu'il se les rappelait ; 
» car il n'eut qu'un souci, ne rien omettre de ce qu'il 
» avait entendu et n'y rien laisser passer de faux. » 

I. Dans Eusèbe, H. E., III, xxxix, 45. 



CHAPITBE VIII. 



LE CHRISTIATEISMB ET l'BMPIRE, SOCS LES PLAVICS. 



Loin de diminuer l'importance des juifs à Rome, 
la guerre de Judée n'avait contribué en un sens qu'à 
l'augmenter. Rome était de beaucoup la plus grande 
ville juive du monde; elle avait hérité de toute l'im- 
portance de Jérusalem. La guerre de Judée avait jeté 
en Italie des milliers d'esclaves juifs. De 65 à 72, tous 
les prisonniers faits durant la guerre avaient été ven- 
dus en masse. Les lieux de prostitution étaient pleins 
de juifs et de juives des familles les plus distinguées. 
La légende se plut à bâtir sur cette donnée des re- 
connaissances romanesques ^ 

A part la lourde capitation qui pesait sur les 
juifs, et qui valait aux chrétiens plus d'une avanie *, 

4. Midrasch rabba sur Éka, i, 16; iv, 2; Talm. de Bab., 
Gillin, 58 a. 

2. V. l'Antéchrist, p. 538. 



\kn 77} LES ÉVANGILES. i29 

le règne de Yespasien ne fut marqué pour les deux 
branches de la famille d*Israël pat aucune tour- 
mente \ Nous avons vu que la nouvelle dynastie, 
loÎD de puiser en ses origines le mépris du judaïsme, 
avait été amenée par le fait de la guerre de Judée, 
inséparable de son avènement, à contracter des 
obligations envers un grand nombre de juifs. Il faut 
se rappeler que Yespasien et Titus, avant d'ar- 
river au pouvoir, étaient restés près de quatre ans en 
Syrie et y avaient formé beaucoup de liens. Tibère 
Alexandre était l'homme à qui les Flavius devaient 
le plus. Il continuait d'occuper un rang de premier 
ordre dans l'État ; sa statue était une de celles qui 
décoraient le forum. Nec meiere fa^ est* I disaient 
avec colère les vieux Romains, irrités de cette intru- 
sion des Orientaux. Hérode Agrippa II, tout en con- 
tinuant à régner et à battre monnaie à ïibériade, 
à Panéas, vivait à Rome% entouré de coreligion- 
naires, menant grand train, étonnant les Romains 

4. Tertullien, ApoL, 5; Eusèbe, //. C.^III, 47. Les Actes des 
prétendus martyrs qui auraient souffert sous le règne de ce prince 
n'ont pas d'autorité. L'opinion d'après laquelle le Colisée aurait 
été bâli par des prisonniers juifs n'apparaît que tard, et n'a de va- 
leur que comme conjecture. 

2. Juv,. sat. I, 428-430. V. Mém. de l'Acad. des inscr.^ 
XXVI, 4" partie, p. 294 etsuiv. Sur sa famille, voir ibid,, p. 302. 

3. Jos., B. J., III, m, 4 , 5 ; VII, V, 4 ; Vila, 65 ; Madden, Jewisk 

9 



130 OniGINES DU CHRISTIANISME. [An 77] 

par la pompe el 1* ostentation avec lesquelles il cé- 
lébrait les fêtes juives >. Il montrait dans ses 
relations une certaine largeur, puisqu'il eut pour se- 
crétaire le zélote radical Juste deTibériade *, lequel ne 
se fit aucun scrupule de manger le pain d'un homme 
qu'il avait sûrement plus d'une fois accusé de 
trahison. Agrippa fut décoré des ornements de la 
préture ', et reçut de l'empereur une augmentation de 
fiefs du côté de l'Hermon*. 

Ses sœurs, Drusille et Bérénice, vivaient égale- 
ment à Rome. Bérénice', malgré son âge déjà mûr, 
exerçait sur le cœur de Titus un tel empire, qu'elle 
avait la prétention de l'épouser et que Titus le lui 
avait, dit-on, promis; il n'était arrêté que par des 
considérations politiques ^ Bérénice habitait le palais 
et, elle si pieuse, vivait publiquement avec le des- 
tructeur de sa patrie \ La jalousie de Titus était 

coinage, p. 121-433; Eckbel, III, 493 etsuiv.;do Saulcy, dans les 
Mém, de la soc. franc, de num. eld'arch., 1869, p. 26 et suiv.; 
le môme, Nutnism. de la terre sainte, p. 315, 316. 

1. Juvénal, v, 179-184. Cf. vi, 159-160. 

2. Jos., Vila, 65. 

3. Dion Cassius, LXVI, 15. 

4. Juste de Tibériade, dans Photius, cod. xxxiii. 

5. V. l'Antéchrist, p. 479, 480. 

6. Tacite, IlisL, II, 2, 81; Suétone, Titus, 7; Dion Cassius, 
LXVI, 15; Aurelius Victor, Epit., X, 7. 

7. Dion Cassius, LXXI, 13, 15. Voir Jos., B. J., II, xv, 1. 



[An77J LES ÉVANGILES. 131 

vive et paraît avoir contribué non moins que la 
politique au meurtre de Csecina*. La favorite juive 
jouissait encore pleinement de ses droits régaliens. 
Des causes ressortissaient à sa juridiction, et Quin* 
tilien raconte qu'il plaida devant elle un procès où 
elle était juge et partie*. Son luxe étonnait les 
Romains; elle réglait la mode; une bague qu'elle avait 
portée au doigt se vendait des prix fous ; mais le 
monde sérieux la méprisait et qualifiait tout haut dMn- 
ceste ses rapports avec son frère Agrippa'. D'autres 
hérodiens vivaient encore en Italie, peut-être à Naples, 
en particulier cet Agrippa, fils de Drusilleet de Félix, 
qui périt lors de l'éruption du Vésuve*. Enfin tous ces 
dynastes de Syrie, d'Arménie, qui avaient embrassé 
le judaïsme % restaient avec la nouvelle famille impé- 
riale dans des relations journalières d'intimité. 

Autour de ce monde aristocratique, rôdait comme 
serviteur complaisant le souple et prudent Josèphe. 
Depuis son entrée dans la domesticité de Vespasien 
et de Titus, il avait pris le prénom de Flavius*, et, 
à la manière d'une âme médiocre, il conciliait des 

4. Aurelius Victor, Épit., X, 4. 

2. Quinlilien, InsliL oral., IV, i, 2. 

3. Juvénal, sat. vi, vers 456-160. 

4. Jos., Ani., XX, VII, 2. 
o. Voir les Apôtres, p. 254, 
6. Minucius Félix, 33 (texte douleux, v. TédiLde Halm); 




132 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 77] 

rôles contradictoires, & la fois obséquieux pour les 
bourreaux de soa pays, vantard quand il s'agissait 
de souvenirs nationaux. Sa vie domestique, jus- 
que-là fort peu assise, prenait enGn de la règle. 
Après sa défection, il avait eu le tort d'accepter de 
Vespasien une jeune captive de Césarée, qui le quitta 
dès qu'elle put. Alexandrie, il prit une autre femme, 
de laquelle il eut trois enfants, dont deux moururent 
jeunes, et qu'il répudia vers 7/i, pour incompatibilité 
de caractère, dit-il. Il épousa alors une juive de 
Crète, à laquelle il trouva enfin toutes les perfec- 
tions, et qui lui donna deux enfants ^ . Son judaïsme 
avait toujours été large, et le devenait de plus en 
plus ; il était bien aise de faire croire que, même à 
l'époque du plus grand fanatisme galiléen, il avait 
été un libéral, empêchant de circoncire les gens de 
force et proclamant que chacun doit adorer Dieu 
selon le culte qu'il a choisi. Cette idée, que chacun 
choisit son culte % inouïe à Rome', gagnait du 
terrain et servait puissamment à la propagande des 

in Mallh.j tom. x, 4Î, ôpp., IH, p- 463; Cohoriaiio ad Grœcos, 
faussement altribuée à saint Justin, 9; Pbotius, cod. lxxvi. 
4. Jos., Vita, h, 75, 76. 

àXkk fXTi puTà ^oc. Vila, 23« 

3. Sua cuique civitati religio est , noslra nobis. Cic, Pro 
Flacco, S3. 



|Aq77] les évangiles. 133 

cultes fondés sur une idée rationnelle de la divinité. 
Josèphe avait une instruction hellénique super- 
ficielle sans doute, mais dont il savait tirer parti en 
homme habile ; il lisait les historiens grecs ; cette 
lecture provoquait son émulation ; il voyait la possi- 
bilité d'écrire de cette manière l'histoire des dernières 
catastrophes de sa patrie. Trop peu artiste pour sen- 
tir la témérité de son entreprise, il se jeta en avant, 
comme il arrive parfois aux juifs qui font leurs débuts 
littéraires dans une langue étrangère pour eux, en 
homme qui ne doute de rien. Il n'avait pas encore 
l'habitude d'écrire le grec, et ce fut en syro-chal- 
daîque qu'il fit la première rédaction de son ouvrage ; 
puis il en donna l'édition grecque qui est venue jus- 
qu*à nous. Malgré ses protestations, Josèphe n'est 
pas Fhomme de la vérité. Il a le défaut juif, le dé- 
faut le plus opposé à la saine manière d'écrire This- 
loire, une personnalité extrême. Mille préoccupa- 
lions le dominent : d'abord le besoin de plaire 
à ses nouveaux maîtres, Titus, Hérode Agrippa; puis 
le désir de se faire valoir et de montrer à ceux de ses 
compatriotes qui lui faisaient mauvais visage qu'il 
n'avait agi que par les plus pures inspirations du pa- 
triotisme * ; puis un sentiment honnête à beaucoup 

4 . V. l'Antéchrist, p. 50 W05. 



134 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 77] 

d'égards, qui le porte à présenter le caractère de sa 
nation sous le jour le moins compromettant aux yeux 
iies Romains. La révolte, prétend-il, a été le fait d'une 
minorité de forcenés; le judaïsme est une doctrine 
pure, élevée en philosophie, inoffensive en politique ; 
les juifs modérés, loin de faire cause commune avec 
les sectaires, ont été leurs premières victimes. Com- 
ment seraient-ils les ennemis irréconciliables des 
Romains, eux qui demandent aide et protection aux 
Romains contre les révolutionnaires? Ces vues systé- 
matiques faussent à chaque page la prétendue impar- 
tialité de rhistorien*. 

L'ouvrage fut soumis (Josèphe du moins veut 
que nous le croyions) à la censure d' Agrippa et de 
Titus, qui, à ce qu'il paraît, l'approuvèrent. Titus 
serait allé plus loin : il aurait signé de sa main 
l'exemplaire qui devait servir de type, pour montrer 
que c'était d'après ce volume qu'il entendait qu'on 
racontât l'histoire du siège de Jérusalem *. On sent là 
l'exagération. Ce qui apparaît avec évidence, c'est 
l'existence autour de Titus d'une coterie juive 
qui le flattait, voulait lui persuader que, bien 
loin d'avoir été le destructeur cruel du judaïsme, 
il avait voulu sauver le temple , que le judaïsme 

4. V. l'Antéchrist, ch. x, xii, xviii, xix. 
2. Jos., Vitaj 65. Cf. Contre Apiariy I. 9. 



fAn 77] LES ÉVANGILES. Î35 

s'était tué lui-même, et qu'en tout cas un décret su- 
périeur de la Divinité, dont Titus n'avait été que 
l'instrument, planait sur tout cela. Titus se plaisait 
évidemment à entendre soutenir cette thèse. Il ou- 
bliait volontiers ses cruautés et l'arrêt qu'il avait, 
selon toute apparence, prononcé contre le temple, 
quand ses vaincus eux-mêmes venaient lui suggérer 
de telles apologies. Titus avait un grand fond d'hu- 
manité; il affectait une modération extrême^; il fut 
sans doute bien aise que cette version se répandit 
dans le monde juif; mais il était bien aise aussi 
quand, dans le monde romain, on racontait la chose 
d'une tout autre manière et qu'on le représentait 
sur les murs de Jérusalem comme un vainqueur altier, 
ne respirant que l'incendie et la mort*. 

Le sentiment de sympathie que tout cela sup- 
pose chez Titus pour les juifs devait aussi s'étendre 
aux chrétiens. Le judaïsme tel que l'entendait 
Josèphe se rapprochait par plusieurs côtés du chris- 
tianisme, surtout du christianisme de saint Paul. 
Gomme Josèphe, la plupart des chrétiens avaient 
condamné l'insurrection, maudit les zélotes; ils 
professaient hautement la soumission aux Romains. 
Comme Josèphe, ils tenaient la partie rituelle de 

4. Philoslrate, Vie d'Apoli, VI, 29. 

V. l'Anlechrisl, p. 504 et suiv., 544 et suiv. 



130 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 78] 

la Loi pour secondaire et entendaient la filiation d'A- 
braham dans un sens moral. Josèplie lui-même parait 
avoir été favorable aux chrétiens et semble avoir parlé 
des chefs de la secte avec sympathie*. Bérénice, de 
son côté, et son frère Agrippa avaient eu pour saint 
Paul un sentiment de curiosité bienveillante ^ La 
société intime de Titus était donc plutôt favorable que 
défavorable aux disciples de Jésus. Ainsi s'explique 
un fait qui paratt incontestable, c'est que, dans la 
famille flavienne elle-même, il y eut des chrétiens. 
Rappelons que cette famille n'appartenait pas & la 
haute aristocratie romaine ; elle faisait partie de ce 
qu'on peut appeler la bourgeoisie provinciale; elle 
n'avait pas contre les juifs et les Orientaux en géné- 
ral les préjugés de la noblesse romaine, préjugés que 
nous allons voir bientôt reprendre tout leur pouvoir 
sous Nerva, et qui amèneront contre les chrétiens cent 
ans de persécution presque continue. Cette dynastie 
admettait pleinement le charlatanisme populaire. Ve&- 
pasien ne se fit aucun scrupule de ses miracles 
d'Alexandrie, et, quand il se souvenait que des jongle- 

4. Outre les passages plus ou moins contestés, sur Jean- 
Baptiste, sur Jésus, sur Jacques, on peut alléguer la prompte 
adoption de Josèphe par les chrétiens, adoption qui n*eût pas eu 
lieu, si les exemplaires primitifs eussent porté beaucoup de traces 
d'hostilité contre le christianisme. 

5. V. Saint Paul, p. 543 et suiv. 



(Ad 7S] les évangiles. 137 

ries avaient eu une grande part à sa fortune, il n'é- 
prouvait sans doute qu'un accès de cette gaieté scep- 
tique qui lui était habituelle. 

Les conversions qui portèrent la foi en Jésus si 
près du trône ne se produisirent probablement que 
sous le règne de Domitien. L'Église de Rome se 
reformait lentement. L'inclination que les chrétiens 
avaient pu éprouver vers l'an 68 * à fuir une ville 
sur laquelle allait incessamment tomber le feu de 
la colère de Dieu, s'était affaiblie. La génération 
fauchée par les massacres de 6li était remplacée par 
l'apport continuel que Rome recevait des autres par- 
ties de l'empire. Les survivants des massacres de 
Néron respiraient enfin; ils s'envisageaient comme 
dans un petit paradis provisoire, et se comparaient 
aux Israélites ayant traversé la mer Rouge*. La per- 
sécution de 64 se présentait à eux comme une mer 
de sang, où tous avaient failli être suffoqués. Dieu 
avait interverti les rôles, et, comme à Pharaon, il 
avait donné à leurs bourreaux du sang à boire ' ; 
c'était le sang des guerres civiles, qui, de 68 à 70, 
avait coulé par torrents. 

La liste exacte des anciens presbyteri ou episcopi 

1* Âpoc, xviii, 4. 
lApoc, XV, 3. 
3. Apoc., XVI, 6. 



138 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 78] 

de l'Église romaine est inconnue. Pierre, s'il a été 
à Rome (comme nous le croyons) , y occupa une place 
exceptionnelle, et n'eut sûrement pas de successeur 
proprement dit. Ce n'est que cent ans après, quand 
l'épiscopat fut régulièrement constitué, qu'on tint à 
présenter une liste suivie d'évêques de Rome, suc- 
cesseurs de Pierre*. On n'avait de souvenirs précis 
qu'à partir de Xyste, mort vers 125. L'intervalle entre 
Xyste et saint Pierre fut rempli avec des noms depre*- 
byteri romains, qui avaient laissé quelque réputation *. 

4. Hégésippe dressa sa ^la^oxiisous Anicet, vers 460; elle est 
perdue; mais il est probable qu'elle ne différait pas de la liste qaî 
fut classique en Orient; autrement Eusèbe l'aurait dit. Irénée 
dressa la sienne sous Ëleuthère, vers 180. Eusèbe, saint Épiphaoe 
et les Pères vraiment instruits suivent la liste d'Irénée (III, ni, 3) : 
a Linus, Anenclet, Clément, Évaresle, Alexandre, Xyst<», etc. • 
C'est par erreur qu'on a quelquefois transposé Anenclet entre 
Clément et Évareste. Comme, d'un autre côté, le nom d'Â>i')(xX«T&; 
s'altéra de bonne heure en KXyîto; [Epiph., ha?r. xxvii, 6), on fui 
amené à prendre Ciel et Anaclel pour deui personnages, Tun 
prédécesseur, l'autre successeur de Clément, ce que contredit 
Caïus, dans Eusèbe, //. £., Y, xxviii, 3. Quant à l'opinion, 
répandue surtout chez les Latins, d'après laquelle Clément aurait 
été consacré par saint Pierre [ConsliL Apost, Vil, 46; Tertullien 
Prœscr., 32; cf. saint Jérôme, De virisilL, 45), elle fut une 
conséquence des liens que la littérature pseudo-clémentine établit 
entre Clément et le chef des apôtres. La liste authentique d'Irénée 
exclut absolument ce système. Les chiffres marquant la durée des 
pontificats ont été introduits postérieurement. V. Lipsius, CArono- 
logie der rômischen Bischofe, Kiel, 1869. 

2. Irénée, Adv. hœr., III, m, 3. 



|Aa 7S] LES ÉVANGILES. 139 

Après Pierre, on mit un certain LinusS dont on ne 
s^t rien de certain, puis Ânenclet % dont le nom a 
été estropié plus tard, et dont on a fait deux per- 
sonnages, Clet et Anaclet. 

Un phénomène qui se manifestait de plus en 
plus, c'est que l'Eglise de Rome devenait l'héritière de 
celle de Jérusalem, et s'y substituait en quelque sorte. 
C'était le même esprit, la même autorité tradition- 
nelle et hiérarchique, le même goût de l'autorité. Le 
judéo-christianisme dominait à Rome comme à Jéru- 
salem. Alexandrie n'était pas encore un grand centre 
chrétien. Éphèse, Antioche même ne pouvaient lutter 
contre une prépondérance que la capitale de l'empire, 
par la force des choses, tendait de plus en plus à 
s'arroger. 

Vespasien arrivait à une vieillesse avancée, estimé 
de la partie sérieuse de l'empire, réparant au sein 
d'une paix profonde, avec l'aide d'un fils actif et 
intelligent, les mauï que Néron et la guerre civile 
avaient faits. La haute aristocratie, sans avoir beau- 
coup de sympathie pour une famille de parvenus 

. 1. Peut-être identique au personnage nommé dans II Tim., iv, 
i\. V. l'Antéchrist, p. 43-U. 

î. Âvt^T.Tc; « irréprochable ». Cf. Corpus inscr. grœc, 
n* <240; de Rossi, Bull., 4865, p. 39. C'était, ce semble, un 
nom servile. Cf. Arch. des miss, scient,, nouv. série, t. III, 
p. 443, 445, note. 



140 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [A a 79) 

capables, mais sans distinction et de mœurs assez 
communes, le soutenait et le secondait. On était enfin 
délivré de la détestable école de Néron, école d'hom- 
mes méchants, immoraux, sans gravité, administra- 
teurs et militaires pitoyables. Le parti honnête qui, 
après la cruelle épreuve du règne de Domitien, arri- 
vera définitivement au pouvoir avec Nerva, respirait 
enfin, et déjà presque triomphait. Seuls les fous et 
les débauchés de Rome, qui avaient aimé Néron, 
riaient de la parcimonie du vieux général, sans 
songer que cette économie était toute simple et on 
peut presque dire louable. Le fisc de l'empereur 
n'était pas nettement distinct de sa fortune privée ; 
or le fisc sous Néron avait été tristement dilapidé. La 
situation d'une famille sans fortune, comme les Fla- 
vius, portée au pouvoir dans de telles circonstances, 
devenait fort embarrassante. Galba, qui était de 
grande noblesse, mais d'habitudes sérieuses, s'était 
perdu, parce qu'un jour, au théâtre, il offrit à un 
joueur de flûte fort applaudi cinq deniers, qu'il tira 
lui-même de sa bourse. La foule l'accueillit par la 
chanson 

Onésime vient du village, 

dont les spectateurs répétèrent tous en chœur le 
refrain. — Il n'y avait moyen de plaire à ces imper- 



|Aii;9] LES ÉVANGILES. 141 

tinents que par le faste et les manières cavalières. 
Oneut plus facilement pardonné à Vespasien des 
crimes que son bon sens un peu vulgaire et cette 
espèce de gaucherie que garde d'ordinaire l'officier 
pau\Te engagé dans les rangs du grand monde par 
son mérite. L'espèce humaine encourage si peu dans 
les souverains la bonté et l'application, qu'il est sur- 
prenant que les fonctions de roi et d'empereur trouvent 
encore des hommes consciencieux pour les remplir. 
Une opposition plus importune que celle des 
badauds de l'amphithéâtre et des adorateurs de la 
mémoire de Néron était celle des philosophes ou 
pour mieux dire du parti républicain ^ Ce parti, qui 
avait régné trente-six heures à la mort de Galigula, 
reprit, à la mort de Néron et durant la guerre civile 
qui en fut la suite, une importance imprévue'. On vit 
des hommes hautement considérés comme Helvidius 
Priscus et sa femme Fannia (la fille de Thraséa) se 
refuser aux fictions les plus simples de l'étiquette 
impériale, affecter à l'égard de Vespasien une alti- 
tude tracassière et pleine d'effronterie. Il faut rendre 
cette justice à Vespasien qu'il ne sévit qu'à regret 

4. Dion Cassius, LXVI, 4 J, 43, 45; Suétone, Vesp., 43, 15; 
Arrien, DisserL Epict,, I, c. t; Philostrale, ApolL, V, 22. 
Comp. Lociee, Peregr., 48. 

2. Voir Revue numismatique, 4862, p. 497 et suiv. 



142 ORIGINES DU CHRISTIAKISME. [An 79] 

contre de grossières provocations, qui ne se produi- 
saient que grâce à la bonté et à la simplicité de cet 
excellent souverain. Les philosophes croyaient de la 
meilleure foi du monde, avec leurs petites allusions 
littéraires ' , défendre la dignité de la nature humaine ; 
ils ne voyaient pas qu'ils ne défendaient en réalité que 
le privilège d'une aristocratie, et qu'ils préparaient 
le règne féroce de Domitien. Ils voulaient l'impossi- 
ble, une république municipale, gouvernant le monde, 
un esprit public dans un immense empire, com- 
posé des races les plus diverses, les plus inégales. 
Leur folie était presque aussi grande que celle des 
ccervelés que nous avons vus de nos jours rêver Paris 
commune libre au milieu d'une France que Paris a for- 
mée à la monarchie. Aussi les bons esprits du temps. 
Tacite, les deux Plines, Quintilien, virent-ils bien 
la vanité de cette école politique. Tout en étant pleins 
de respect pour les Helvidius Priscus, les Rusticus, 
les Sénécion, ils abandonnèrent la chimère républi- 
caine. Ne cherchant plus qu'à améliorer le principal, 
ils en tirèrent les plus beaux fruits durant près d'un 
siècle. 

Hélas! le principat avait un défaut capital, c'était 
de flotter déplorablement entre la dictature élective 

1. Voyez Dialogue des orateurs, c. î, 40. 



lAn VJ] LES ÉVANGILES. 143 

et la monarchie héréditaire. Toute monarchie aspire 
à être héréditaiws, non-seulement par suite de ce que 
les démocrates appellent égoïsme de famille, mais 
parce que la monarchie n*a pour les peuples tous ses 
avantages qu'avec l'hérédité. L'hérédité, d'un autre 
cdté, est impossible sans le principe germanique de 
la fidélité. Tous les empereurs romains visèrent à 
l'hérédité; mais l'hérédité ne put jamais aller au delà 
de la deuxième génération, et elle n'amena guère que 
des conséquences funestes. Le monde ne respira que 
quand, par suite de circonstances particulières, l'adop- 
tion (le système le mieux accommodé au césarisme) 
remporta; ce ne fut là qu'un hasard heureux ; Marc- 
Aurèle eut un fils et perdit tout. 

Vespasien était uniquement préoccupé de cette 
question capitale '. Titus, son atné, âgé de trente- 
neuf ans, n'avait pas d'enfant mâle. Domitien, à vingt- 
sept ans, n'avait pas non plus de fils. L'ambition de 
Domitien aurait dû se satisfaire de telles espérances. 
Titus le déclarait hautement son successeur et se con- 
tentait de désirer qu'il épousât sa fille Julia Sabina*. 
Mais la nature s'était livrée dans cette famille, sous 
tant de rapports favorisée, à un jeu atroce. Domi- 



\. Suétone, Vesp., 25; Dion Cassius, LXVI, 42. 
t. Suétone, Domii,^ tt. 



144 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 79^ 

tien était un scélérat auprès duquel Galigula et Néroo. 
pouvaient sembler des facétieux. Il ne cachait pas 
sa prétention de déposséder son père et son frère* 
Vespasien et Mucien avaient mille peines à Tempe— 
cher de gâter tout. 

Comme il arrive aux bonnes natures, Vespasiea 
gagnait chaque jour en vieillissant. Même sa plat* 
santerie, qui était souvent, faute d'éducation, d*un 
genre grossier, devenait juste et fine. On vint lui 
dire qu'une comète s'était montrée au ciel : « C'est 
le roi des Parthes, répondit-il que cela concerne ; il 
porte de longs cheveux.» Puis, son état s'aggravant : 
« Je crois que je deviens dieu », fit-il en souriant. 
Il s'occupa d'affaires jusqu'à la fin; et, se sen- 
tant défaillir : « Un empereur doit mourir debout *, 
dit-il. II expira en effet entre les bras de ceux qui le 
soutenaient * ; grand exemple de ferme tenue et de 
virile attitude au milieu de temps troublés et qui 
paraissaient presque désespérés ! Les juifs seuls gar- 
dèrent son souvenir comme celui d'un monstre, qui 
avait fait gémir la terre entière sous le poids de sa 
tyrannie*. Il y eut sans doute quelque légende' rabbi- 
nique sur sa mort ; il mourut dans son lit, avouait* 



4 . Suétone, Vesp,, 22, 24. 
2. IV Esdr., XI, 32 ; xn, 23-25. 



F 



(Aa79] LES ÉVANGILES. U5 

on; mais il n'échappa point aux tourments qu'il avait 
mérités*. 

Titus lui succéda sans difficulté. Sa vertu n'était 
pas une vertu profonde, comme celle d'Antonin ou 
de Marc-Aurèle. Il se forçait pour être vertueux, et 
quelquefois le naturel prenait le dessus * • Néanmoins 
on augurait un beau règne. Chose rare, Titus s'amé- 
liora en arrivant au pouvoir '. Il avait beaucoup 
d'empire sur lui-même, et débuta par faire à l'opi- 
nion le plus difficile des sacrifices. Bérénice renon- 
çait moins que jamais à son espérance d'être épousée ; 
elle agissait en tout cas comme si elle l'eût déjà été. 
^a qualité de juive, d'étrangère, de « reine », titre 
qui, comme celui de « roi », sonnait mal aux oreilles 
d'un vrai Romain et rappelait l'Orient *, créaient iy 
cette fortune un obstacle insurmontable. On ne parlait 
d'autre chose dans Rome, et plus d'une impertinence 
osait se produire tout haut. Un jour, en plein théâ- 
tre, un cynique nommé Diogène, qui s'était introduit 
dans Rome malgré les décrets d'expulsion portés 
contre les philosophes, se leva et, devant tout le 



4. IV Esdr., XII, 26. Peut-être rapportait-on à Vespasien le 
lupplice du moucheron. V. ci-après, p. 4 53. 
î. Suétone, TUus, 4, 6, 7. 

3. Suétone, Titus, 4,7; Dion Cassius, LXVI, 48. 

4. V. les Apôtres, p. 247. 

10 



i46 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 79J 

peuple, vomit contre les deux amoureux un torrent 
d'injures; on le fouetta. Héras, autre cynique, qui 
crut pouvoir jouir de la même liberté au même prix, 
eut la tête tranchée.* Titus céda, non sans peine, 
aux murmures du public. La séparation fut d'autant 
plus cruelle que Bérénice résista. Il fallut la ren- 
voyer *. Les relations de l'empereur avec Josèphe et 
probablement avec Hérode Agrippa restèrent ce 
qu'elles avaient été avant ce déchirement'. Béré- 
nice elle-même revint à Rome; mais Titus n'eut 
plus de rapports avec elle*. 

Les honnêtes gens se sentaient revivre. Avec des 
spectacles et un peu de charlatanisme on contentait 
le peuple *, et on le tenait tranquille. La littérature 
latine, qui, depuis la mort d'Auguste, avait subi 
une si forte éclipse, était en voie de renaissance. 
Vespasien encourageait sérieusement les sciences, 
les lettres et les arts. Il institua les premiers pro- 
fesseurs payés par l'Etat, et fut ainsi le créateur 

4. Dion Cassius, LXVI, 45. On se demande pourtant si «ùtcû; 
ne se rapporte pas à àvjpûv. Le texte parait mutilé. 

i. Dimisit invilus invitam. Suétone, Titus, 7; Dion Cassius, 
LXVI, 45, 48; Aurelius Victor, Épii,, X, 7; Julien, Cœs,/\nii. 

3. II est remarquable que Joséphe n'y fait aucune allusion. 

4. Dion Cassius, LXVI, 48. 

5. C'est ce que Vespasien appelait plebeculam pa$cere. Suét., 
Vesp,, 48. 



[Ao 79] LES ÉVANGILES. * 147 

du corps enseignant; en tête de cette illustre con- 
frérie brille le nom de Quintilien^ La fade poésie 
des épopées et des tragédies artificielles se conti- 
nuait piteusement. Des bohèmes de talent, tels que 
Martial et Stace, tout en excellant dans les petits 
vers, ne sortaient pas d'une littérature basse ou 
sans portée. Mais Juvénal atteignait, dans le genre 
vraiment latin de la satire, une mattrise incontestée de 
force et d'originalité. Un haut esprit romain, étroit, 
si Ton veut, fermé, exclusif, mais plein de tradition, 
patriotique, opposé aux corruptions étrangères, res- 
pire dans ses vers. La courageuse Sulpicia osera 
défendre les philosophes contre Domitien. De grands 
prosateurs surtout se formèrent, rejetèrent ce qu'il y 
avait d'excessif dans la déclamation du temps de 
Néron, en gardèrent ce qui ne choquait pas le goût, 
animèrent le tout d'un sentiment moral élevé, prépa- 
rèrent enfin cette noble génération, qui sut trouver et 
entourer Nerva, qui fit les règnes philosophiques de 
Trajan, d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Pline 
ie jeune, qui ressemble si fort aux esprits cultivés de 
notre xviii* siècle ; Quintilien, l'illustre pédagogue, qui 
a tracé le code de l'instruction publique*, le maître de 
nos maîtres dans le grand art de l'éducation ; Tacite, 

4. Suélone, Vesp,, 48; Eus., Chron., an 8 de Dom. 
1 Inslit. oral,, l, II et III. 



148 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 79] 

l'incomparable historien; d'autres, comme l'auteur 
du Dialogue des orateurs , qui les égalaient , mais 
dont les noms sont ignorés, ou dont les écrits sont 
perdus S grandissaient dans le travail ou portaient 
déjà leurs fruits. Une gravité pleine d'élévation, le 
respect des lois morales et de l'humanité remplacèrent 
la haute débauche de Pétrone et la philosophie à ou- 
trance de Sénèque. La langue est moins pure que 
dans les écrivains du temps de César et d'Auguste ; 
mais elle a du trait, de l'audace, quelque chose 
qui devait la faire apprécier et imiter des siècles 
modernes, lesquels ont conçu le ton moyen de leur 
prose sur une note plus déclamatoire que celle des 
Grecs. 

Sous ce règne sage et modéré, les chrétiens 
vécurent en paix. Le souvenir que Titus laissa dans 
l'Église ne fut pas celui d'un persécuteur *. Un 
événement arrivé sous lui fit surtout une vive impres- 
sion : ce fut l'éruption .du Vésuve. L'année 79 vit le 
phénomène peut-être le plus frappant de l'histoire 
volcanique de la terre. Le monde entier en fut ému. 
Depuis que l'humanité avait une conscience, on n'a- 
vait pas été témoin de quelque chose d'aussi sin- 
gulier. Un vieux cratère, éteint depuis un temps 

4 . Voir le Dialogue des orateurs. 

5. Eusèbe, //.£., III, 17. 



[An 80] LES ÉVANGILES. 140 

immémorial, se remit en activité avec une violence 
sans égale, comme si, de nos jours, les volcans de 
l'Auvergne recommençaient leurs plus furieuses 
manifestations ^ Nous avons vu, dès Tan 68, la 
préoccupation des phénomènes volcaniques remplir 
rimagination chrétienne et laisser sa trace dans 
TApocalypse. L'événement de l'an 79 fut également 
célébré par les voyants judéo-chrétiens, et provoqua 
une sorte de recrudescence de l'esprit apocalyptique. 
Les sectes judalsantes surtout considérèrent la cata- 
strophe des villes italiennes englouties comme la 
punition de la destruction de Jérusalem '• Les fléaux 
qui continuaient de s'abattre sur le monde justifiaient 
jusqu'à un certain point de pareilles imaginations. 
La terreur produite par ces phénomènes était 
extraordinaire. La moitié des pages qui nous restent 
de Dion Cassius est consacrée aux pronostics. L'an 80 
vit le plus grand incendie que Rome eût éprouvé, 
après celui de l'an 6/i. Il dura trois jours et trois 
nuits ; toute la région du Gapitole et du Panthéon 
brûla '. Une peste effroyable ravagea le monde 



4. Dion Cassius, LXVI, 24; Suétone, Titus, 8; Pline, Epist., 
n, 46, 20; Tac, Hisl., I, %. 

t.Carm. sib,, IV, 436. 

3. Dion Cassius, LXVI,24; Suétone, Titus,S\ Eusèbo, Chron., à 
la deuxième année de Titus. 



150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 90] 

vers le même temps; on crut que c'était la plus 
terrible épidémie qu'il y eût jamais eu *. Les trem- 
blements de terre faisaient rage de toutes parts ^ ; 
la famine sévissait '• 

Titus tiendrait-il jusqu'au bout sa gageure de 
bonté? Voilà ce qu'on se demandait. Plusieurs préten- 
daient que le rôle de « Délices du genre humain » est 
diiGcile à garder, et que le nouveau César suivrait la 
voie des Tibère» des Caligula, des Néron, qui, après 
avoir bien commencé, finirent au plus mal. Il fal- 
lait, en effet, l'âme absolument blasée de philosophes 
désabusés de tout, comme Antonin et Marc-Aurèle, 
pour ne pas succomber aux tentations d'un pouvoir 
sans bornes. Le caractère de Titus était d*une trempe 
rare ; sa tentative de régner par la bonté, ses nobles 
illusions sur l'humanité de son temps furent quel- 
que chose de libéral et de touchant; sa moralité 
n'était cependant pas d'une parfaite solidité; elle 
était voulue. Il réprimait sa vanité, et s'efforçait de 
proposer à sa vie des fins purement objectives. Mais 



4. Dion et Suélone, /. c,;Carm.sib., IV, 142; Kusèbe, Chron., 
année 9 de Vesp. 

î. Carm. stbyll., IV, 428-129, U3-U4, 451 ; Eusèbe, Chron., 
à Tannée 8 de Vesp. ; Orose, 1. VII, c. 9; Philostr., Apoll.j 
VI, 46, 47 ; Malala, X, 40; Georges le Syncelle, p. 647 (Bonn). 

3. Carm. sib,, l\\ 150-451. 



lAn 80] LES ÉVANGILES. J5i 

■ 

un tempérament philosophe et vertueux vaut mieux 
qu'une moralité de parti pris. Le tempérament ne 
change pas, et le parti pris change. On a donc pu 
supposer que la bonté de Titus ne fut que Teflet d'un 
arrêt de développement*; on s'est demandé si, au 
bout de quelques années, il n'eût pas tourné comme 
Domitien. 

Ce ne sont là cependant que des appréhensions 
rétrospectives. La mort vint soustraire Titus à une 
épreuve qui, trop prolongée, lui eût peut-être été 
fatale ^ Sa santé dépérissait à vue d'oeil. A chaque 
instant, il pleurait, comme si, après avoir atteint 
contre les désignations apparentes le premier rang 
du monde, il voyait la frivolité de toutes choses. Une 
fois surtout, à la fin de la cérémonie d'inauguration 
du Colisée , il fondit en larmes devant le peuple * . 
Dans son dernier voyage pour se rendre à Rieti, 
il était accablé de tristesse. A un moment , on 
le vit écarter les rideaux de sa litière, regarder le 
ciel , jurer qu'il n'avait pas mérité- la mort '. Peut- 
être était-ce épuisement, énervation produite par le 
rôle qu'il s'imposait ; la vie de débauches qu'il avait 

1. Dion Cassius, LXYI, 48; Àusone, Deduod. imp,, p. 866 
(édit. Migne). 

2. Suétone, Titus, 40; Dion Cassius, LXVI, 26. 

3. Suétone, T%ius,h(i, 



152 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [kn 80J 

menée à diverses reprises avant d'arriver à. l'empire 
le laisserait croire. Peut-être aussi était-ce la protes- 
tation qu'une âme noble avait dans un pareil temps 
le droit d'élever contre la destinée. Sa nature était 
sentimentale et aimante. L'affreuse méchanceté 
de son frère le tuait. Il voyait clairement que, s'il 
ne prenait les devants, Domitien les prendrait. 
Avoir rêvé l'empire du monde pour s'en faire adorer, 
voir son rêve accompli, en apercevoir alors la vanité 
et reconnaître qu'en politique la bonté est une erreur, 
voir le mal se dresser devant soi sous la forme d'un 
monstre qui vous dit : « Tue-moi, ou je te tue ! » 
quelle épreuve pour un bon cœur ! Titus n'avait pas 
la dureté d'un Tibère ou la résignation d'un Marc- 
Aurèle. Ajoutons que son régime hygiénique était des 
plus mauvais. En tout temps et surtout à sa maison 
près de Rieti, où les eaux étaient très-froides, Titus 
prenait des bains capables de tuer les hommes les 
plus vigoureux *. Tout cela dispense assurément de 
recourir, pour expliquer sa mort prématurée, à la 
supposition d'un empoisonnement ^ Domitien ne fut 

4 . Plutarque, De sanilale prœc.j 3. Yespasien élait mort aussi 
de l'abus de ces eaux froides. Suétone, Vesp., 24. 

2. Dion Cassiu?, LXVI, 26; Philostrate, ApolL, VI, 3J; 
Aureiius Victor, Cœ«., X, 5 (le môme, Epit., X, 45, se contre- 
dit). Suétone ne parle pas de ce bruit. Plutarque {L c.) 
l'exclut, et déclare tenir ses renseignements des médecins mêmes 



[AnSlJ LES ÉVANGILES. 153 

pas fratricide au sens matériel ; il le fut par sa haine, 
par sa jalousie, par ses désirs non dissimulés. Son 
attitude, depuis la mort de son père, était une con- 
spiration perpétuelle *. Titus n'avait pas encore rendu 
Tesprit que Domitien obligeait tout le monde à Faban- 
donner comme mort, et, montant à cheval, se rendait 
en hâte au camp des prétoriens V 

Le monde porta le deuil ; mais Israël triompha. 
Cette mort inexpliquée, par épuisement et mélan- 
colie philosophique, n'était-elle pas un jugement 
manifeste du Ciel sur le destructeur du temple, sur 
rhomme le plus coupable qui fût au monde. La 
légende rabbinique à cet égard prit, comme de cou- 
tume, une tournure puérile, qui cependant n'était pas 
sans quelque justesse. «Titus le méchant», assurent 
les agadistes, mourut par le fait d'un moucheron, qui 
s'introduisit dans son cerveau et le fit expirer dans 
d'atroces tortures '. Toujours dupes des bruits popu- 
laires, les juifs et les chrétiens du temps crurent gé- 
néralement au fratricide. Selon eux, le cruel Domi- 

deTilus. Tacite y ferait allusion, par exemple, Hist,, I, 2. Le récit 
da coffre plein de neige (Dion Cassius, LXVI, 26; cf. Zonaras, II, 
p. 498 c, Bonn) s'explique par Piutarque (/. c.) 

4. Suétone, TUus, 9; Dom.jt; Dion Cassius, LXVI, 26. 

5. Suétone, Dom., 2; Dion Cassius, LXVI, 26. 

3. Bereschilhrabba, ch.\; VayyikrarabbajCh.xxii]Tanhou» 
ma, 62 a; Talm. de "Bab., GiUin, 56 b. 



154 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 81] 

tien, meurtrier de Glemens, persécuteur des saints, 
fut de plus l'assassin de son frère, et cette donnée, 
comme le parricide de Néron , devint une des bases 
du nouveau symbolisme apocalyptique, ainsi que 
nous le verrons plus tard K 

1. IV Esdr., XI, 33; XII, 27-Î8; Car. sib.j Xlf, 4Î0-123. 



CHAPITRE IX. 



PIOFAGATIOIV DU C HBISTIANISMB. — L*éGYPTE. — LE SIBTLLISMB. 



La tolérance dont jouit le christianisme sous le 

règne des Flavius fut éminemment favorable à son 

développement. Antioche, Éphèse, Corinthe, Rome 

surtout, étaient des centres actifs où le nom de Jésus 

prenait de jour en jour plus d'importance, et d'où 

la foi nouvelle rayonnait. Si l'on excepte les ébio- 

nites exclusifs de la Batanée, les relations entre 

les judéo-chrétiens et les païens convertis devenaient 

chaque jour plus faciles ; les préjugés tombaient; la 

fusion s'opérait. Dans beaucoup de villes importantes, 

il y avait deux presbytérats et deux episcopi^ l'un 

pour les chrétiens de provenance juive, l'autre pour 

les fidèles d'origine païenne. On supposait que Y épis- 

copos des païens convertis avait été institué par 

saint Paul, et l'autre par quelque apôtre de Jérusa- 



150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An S^;^ 

iem^ Il est vrai qu*au m* et au iv' siècle, oa 
abusa de cette hypothèse pour sortir des embarru;^ 
où les Églises se trouvèrent, quand elles voulurent • ■ 
faire des successions régulières d'évêques avec les ^ 
éléments disparates de la tradition. Néanmoins la i 
duplicité de certaines grandes Églises parait avoir l 
été un fait réel. Telle était la diversité d'éducation '\ 
des deux fractions de la communauté chrétienne, que ! 
les mêmes pasteurs ne pouvaient guère donner aux 
deux renseignement dont elles avaient besoin*. 

Les choses se passaient surtout ainsi quand à la , 
différence d'origine se joignait la différence de lan- 
gue, comme à Antioche, où Tun des groupes par- 
lait grec, Tautre syriaque. Antioche parait avoir eu 
deux successions de presbyteri^ Tune se rattachant 
idéalement à saint Pierre, Tautre à saint Paul. La 
constitution de ces deux listes se fit par les pro- 
cédés mêmes qui servirent à dresser la liste des 
évêques de Rome. On prit les plus anciens noms de 
presbyleri dont on se souvenait, celui d'un certain 
Evhode, fort respecté', celui d'Ignace, qui eut beau* 
coup plus de célébrité, et on en fit les chefs de file 

4. Épipbane, haer. lxviii, 7; Constit. apost,. Vif, 46. 
t. Vers Tan 200, le prêtre Caïus est ordonné à Rome ttv&v 
jirtoxoirc;. Pholius, cod. XLViii. 

3. Épltre supposée d'Ignace aux Antiochénicns, $7. 



[Ao 92J LES ÉVANGILES. 157 

de deux séries t. Ignace ne mourut que sous le rè- 
, gne de Trajan ; saint Paul vit pour la dernière fois 
Aolioche en Tan SA. Il se passa donc pour Ignace 
la même chose que pour Clément, pour Papias, et 
pour un grand nombre de personnages de la deuxième 
et de la troisième génération chrétienne ; on força les 
dates pour quMls fussent censés avoir reçu des apôtres 
leur institution ou leur enseignement. 

r 

L*Egypte, qui fut longtemps très en retard avec 
■ le christianisme * , reçut probablement sous les Flavius 
le germe de la croyance nouvelle. La tradition de la 
prédication de Marc à Alexandrie^ est une de ces 
inventions tardives par lesquelles les grandes Églises 
cherchèrent à s'attribuer une antiquité apostolique. 
On sait assez bien les lignes générales de la vie de 
saint Marc ; c'est vers Rome, non vers Alexandrie, 
(ju'on le voit se diriger. Quand toutes les grandes 
Eglises prétendirent avoir eu des fondateurs aposto- 
liques, l'Église d'Alexandrie, devenue très-considé- 

I. Celte Ita^oxiQ n'eut jamais la fixité d» celle des évèques sup- 
posés de Rome. Origène, Eusèbe, Théodoret, saint Jean Chry- 
sostome et saint Jérôme n'y concordent pas bien. 
f. Voir les Apôtres, p. 283 et suiv. 

3, Eusèbe, H, E., II, 46*, Épiphane, haer u, 6; saint Jérôme, 
Detiriê ilL, 8 ; Nicéphore, H. E., II, 15, 43. Uadhuc judatzan- 
lem de saint Jérôme est aussi probablement une supposition a 
priori. 



4 
I 



158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 81| ^ 

rable à son tour, voulut suppléer aux litres de no- , 
blesse qu'elle n* avait pas. Marc était presque le seal ^ 
entre les personnages de l'histoire apostolique qui , 
n'eût pas encore été adopté. En réalité, la cause de 
cette absence du nom de l'Egypte dans les récits des 
Actes des Apôtres et dans les épitres de saint Paul est 
que l'Egypte eut une sorte de pré-christianisme, qui 
la tint longtemps fermée au christianisme proprement' , 
dit. Elle avait Philon, elle avait les thérapeutes, ■ 
c'est-à-dire des doctrines si semblables à celles qui 
se produisaient en Judée et en Galilée, qu'elle était 
comme dispensée d'accorder à celles-ci une oreille 
attentive. Plus tard on soutint que les thérapeutes 
n'étaient autre chose que les chrétiens de saint 
Marc S dont Philon aurait décrit le genre de vie. C'é- 
tait là une étrange hallucination. Dans un certain 
sens, cependant, cette bizarre confusion n'était pas 
tout à fait aussi dénuée de vérité qu'on pourrait le 
croire au premier coup d*œil. 

Le christianisme, en effet, parait avoir eu long- 
temps en Egypte un caractère indécis. Les mem- 
bres des vieilles communautés de thérapeutes du lac 
Maréotis, s'il faut admettre leur existence, devaient 
paraître des saints aux disciples de Jésus; lesexégètes 

i . Philon était mort depuis longtemps à la date où l'apostolat 
de saint Marc à Alexandrie aurait pu avoir lieu. 



r. 



[àû9i] LES ÉVANGILES. 15» 

de récole de Philon, comme Âpollos, côtoyaient le 
christianisme , y entraient même, sans toujours y rester ; 
les auteurs juifs alexandrins de livres apocryphes 
se rapprochaient beaucoup des idées qui prévalurent, 
dit-on, au concile de Jérusalem. Quand des juifs 
animés de pareils sentiments entendaient parler de 
Jésus, ils n'avaient pas à se convertir pour sympa- 
thiser avec ses disciples. La confraternité s'établissait 
d'elle-même. Un curieux monument de cet esprit 
particulier à l'Egypte nous a été conservé dans l'un 
des poèmes sibyllins, poème daté avec une grande 
précision du règne de Titus ou des premières années 
de Domitien, et que les critiques ont pu avec des 
raisons presque égales regarder comme chrétien et 
comme essénien ou thérapeute. La vérité est que 
l'auteur est un sectaire juif, flottant entre le christia- 
nisme, le baptisme, l'essénisme, et inspiré avant tout 
par ridée dominante des sibyllistes, qui était de prê- 
cher aux païens le monothéisme et la morale sous le 
couvert d'un judaïsme simplifié. 

Le sibyllisme naquit à Alexandrie vers le temps 
ODéme ou le genre apocalyptique naissait en Palestine. 
Ces deux genres parallèles durent leur création à 
des situations d'esprit analogues. Une des règles de 
toute apocalypse est l'attribution de l'ouvrage à 
quelque célébrité des siècles passés. L'opinion de 



IGO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 82] 

ce temps est que la liste des grands prophètes est 
close, qu'aucun moderne ne peut avoir la prétentico 
de s'égaler aux anciens inspirés.Que fait alors l'homme 
possédé du désir de produire sa pensée et de lui 
donner l'autorité qui lui manquerait s'il la présentait 
comme sienne? Il prend le manteau d'un ancien 
homme de Dieu, lance hardiment son livre sous un 
nom vénéré. Cela ne causait pas une ombre de scru- 
pule au faussaire, qui, pour répandre une idée qu'il 
croyait juste, faisait abnégation de sa propre per- 
sonne. Loin qu'il crut faire injure au sage antique 
dont il prenait le nom, il pensait lui faire honneur en 
lui attribuant de bonnes et belles pensées. Et quant 
au public auquel de tels écrits s'adressaient, l'absence 
complète de critique faisait qu'il ne s'élevait pas une 
ombre d'objection*. En Palestine, les autorités choi- 
sies pour servir de prête-nom à ces révélations nou- 
velles furent des personnages réels ou fictifs dont la 
sainteté était acceptée de tous, Daniel, Hénoch, Moïse, 
Salomon, Baruch, Esdras. A Alexandrie, où les juifs 
étaient initiés à la littérature grecque, et oii ils aspi- 
raient à exercer une influence intellectuelle et morale 
sur les païens, les faussaires choisirent des philosophes 
ou des moralistes grecs renommés. C'est ainsi que 
l'on vit Aristobule alléguer de fausses citations d'Ho- 
mère, d'Hésiode, de Linus, et qu'on eut bientôt un 



[An 821 I^ES ÉVANGILES. 161 

pseudo-Orphée, un pseudo-Pythagore, une corres- 
pondance apocryphe d* Heraclite, un poëme moral 
attribué à Phocylide *. Le but de tous ces ouvrages 
est le même ; il s* agit de prêcher aux idolâtres le 
déisme* et les préceptes dits noachiques^ c'est-à- 
dire un judaïsme mitigé à leur usage, un judaïsme 
réduit presque aux proportions de la loi naturelle. 
On maintenait seulement deux ou trois abstinences 
qui, aux yeux des juifs les plus larges, passaient 
presque pour faire partie de la loi naturelle ^. 

Les sibylles devaient s'oflVir d'elles-mêmes à 
l'esprit de faussaires en quête d'autorités incontestées 
sous le couvert desquelles ils pussent présenter aux 
Grecs les idées qui leur étaient chères. Il courait 
déjà dans le public des petits poèmes, prétendus 



9 4.PourIes deux derniers ouvrages, voiries éditionsdeBernays. 
Pour 1^ aulres, voir le De monarcAtaattribuéàsaintJustiD, 2 ; Clé- 
ment d'Alex., Strom,j\j ch. 44; Eusèbe, Prœp. evang., XIII, 
ch. 42. Les citatioDS fausses ou falsifiées des poêles grecs, épiques, 
tragiques, comiques, si fréquentes dans les Pères apologistes, 
peavent provenir aussi de la fabrique juive alexandrine, en par- 
ticulier d'AristobuIe. Voir surtout Clément d'Alex., Slrom , liv. V; 
£qs. Prœp. evang., liv. XIII, et le De monarchia entier. 

2. Voir surtout le beau passage de Ménandre ou Philémon, 
probablement de fabrique juive alexandrine, dans De monar- 
ckia, 4; Clém. d'Alex., Strom., V, 14; Eus., Prœp. evang. 
un, 43. 

3. Voir SaiM Paul, p. 94-91. 

il 



im ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 82] 

cuméens, érythréens, pleins de menaces, présageant 
aux différents pays des catastrophes. Ces dictons, 
dont l'effet était grand sur les imaginations, surtout 
lorsque des coïncidences fortuites semblaient les jus« 
tifier, étaient conçus dans le vieil hexamètre épique, 
en une langue qui affectait de ressembler à celle 
d'Homère. Les faussaires juifs adoptèrent le même 
rhythme, et, pour mieux faire illusion à des gens 
crédules, semèrent dans leur texte quelques-unes de 
ces menaces que l'on croyait provenir des vierges 
fatidiques de la haute antiquité. 

La forme de l'apocalypse alexandrine fut ainsi le 
sibyllisme. Quand un juif ami du bien et du vrai, 
dans cette école tolérante et sympathique, voulait 
adresser aux païens des avertissements, des conseils, 
il faisait parler une des prophétesses du monde païen, 
pour donner à ses prédications une force qu'elles 
n'auraient pas eue sans cela. Il prenait le ton des 
oracles érythréens, s'efforçait d'imiter le style tradi- 
tionnel de la poésie prophétique des Grecs, s'empa- 
rait de quelques-unes de ces menaces versifiées qui 
faisaient beaucoup d'impression sur le peuple, et 
encadrait le tout dans des prédications pieuses. Ré- 
pétons-le, de telles fraudes à bonne intention ne répu- 
gnaient alors à personne. A côté de la fabrique juive de 
faux classiques, dont rartifice consistait à mettre 



[im Si] LES ÉVANGILES. i6S 

dans la bouche des philosophes et des moralistes 
grecs les maximes qu'on désirait inculquer,. il s'était 
établi, dès le n^ siècle avant Jésus-Christ, un pseudo- 
sîbyllisme dans l'intérêt des mêmes idées ^ Au temps 
des Flavius, un Alexandrin reprit la tradition de- 
puis longtemps interrompue et ajouta aux oracles an- 
térieurs quelques pages nouvelles. Ces pages sont 
d'une remarquable beauté*. 

Heureux qui adore le grand Dieu, celui que les mains 
des hommes n'ont pas fabriqué, qui n'a pas de temple, que 
l'œil des mortels ne peut voir, ni leur main mesurer! 
Heureux ceux qui prient avant de manger et de boire, qui, 
î la vue des temples, font un signe de protestation, et ont 
horreur des autels souillés de sang I Le meurtre, les gains 
honteux, l'adultère, les crimes contre nature leur font hor- 
reur. Les autres hommes, livrés à leurs désirs pervers, 
poursuivent ces saintes gens de leurs rires et de leurs in- 
jures; dans leur folie, ils les accusent des crimes qu'ils 
commeuent eux-mêmes; mais le jugement de Dieu s'ac- 
complira. Les impies seront précipités dans les ténèbres; 
les hommes pieux, au contraire, habiteront une terre fer- 
tile, FEsprit de Dieu leur donnant vie et grâce. 

Après ce début, viennent les parties essentielles 
de toute apocalypse : d'abord une théorie sur la suc- 
cession des empires, sorte de philosophie de Fhîs- 

I. Carm,$ib,,lU, SS 2 et 4. 
î. Carm, sib., livre IV entier. 



164 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 8SJ 

(oire, imitée de Daniel ; puis les signes au ciel» 
les tremblements de terre, les îles émergeant du 
fond des mers, les guerres, les famines, tout Tappa- 
reil qui annonce l'approche du jugement de Dieu. 
L'auteur mentionne en particulier le tremblement de 
terre de Laodicée, arrivé en l'an 60, celui de Myre, 
les invasions de la mer en Lycie qui eurent lieu en 
68 ^ Les Qialheurs de Jérusalem lui apparaissent 
ensuite. Un roi puissant, meurtrier de sa mère, s'en* 
fuit d'Italie, ignoré, inconnu, sous le déguisement 
d'un esclave, et se réfugie au delà de l'Euphrate. 
Là, il attend caché, tandis que les compétiteurs de 
l'empire se font des guerres sanglantes. Un chef 
romain livrera le temple aux flammes, détruira la 
nation juive. Les entrailles de l'Italie se déchireront; 
une flamme en sortira, montera jusqu'au ciel, con- 
sumant les villes, faisant périr des milliers d'hom- 
mes ; une poussière noire remplira l'atmosphère ; des 
lapilli rouges comme du minium tomberont du ciel. 
Alors, il faut Tespérer, les hommes reconnaîtront la 
colère du Dieu Très-Haut, colère qui est tombée sur 
eux parce qu'ils ont détruit l'innocente tribu des 
hommes pieux. Pour comble de malheur, le roi 

1. Voir l' Antéchrist , p. 328, 337. Pour le tremblement de 
terre de Chypre, voir Eusèbe, Chron.,h Tannée 76,77 ou 78 (édit. 
Schœne). 



J 



lAn n] LÉS ÉVANGILES. 165 

fugitif, caché derrière TEuphrate, tirera sa grande 
épêe et repassera l'Euphrate avec des myriades 
d*homines. 

On voit quelle suite immédiate cet ouvrage fait à 
l'Apocalypse de Jean. Reprenant les idées du Voyant 
de 68 ou 69, le sibylliste de Tan 81 ou 82, confirmé 
dans ses sombres prévisions par Féruption du Yé- 
save, relève la croyance populaire de Néron vivant 
au delà de l'Euphrate, et annonce son retour comme 
prochain. Quelques indices, en effet, font croire qu'il 
y eut un faux Néron sous Titus. Une tentative plus 
sérieuse eut lieu en 88, et faillit amener une guerre 
avec les Parthes ^ La prophétie de notre sibylliste 
est sans doute antérieure à cette date. Il annonce, en 
effet, une guerre terrible ; or l'affaire du faux Néron, 
soas Titus, si elle eut lieu, ne fut pas sérieuse, et, 
quant au faux Néron de 88, il ne causa non plus 
qu'une fausse alerte ^ 

Quand la piété, la foi, la justice auront entière- 
ment disparu, quand personne n'aura plus souci des 
hommes pieux, que tous chercheront à les tuer, 
prenant plaisir à les insulter, plongeant les mains 
dans leur sang, alors on verra le bout de la patience 

4. Toir l'Antéchrist, p. 3I9.3Î0, noie. 
2. « &lota prope Parthorum arma falai Neronis ludibrio. » 
Tac, Hiêt., I, 2. 



1G6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 83] 

divine; frémissant de colère, Dieu anéantira la race 
des hommes par un vaste incendie*. 

Ahl malheureux mortels, changez de conduite; ne 
poussez pas le grand Dieu aux derniers accès de la fureur; 
laissant là les épées, les querelles, les meurtres, les 
violences, baignez dans les eaux courantes votre corps tout 
entier ; tendant vos mains vers le ciel, demandez le pardon 
de vos œuvres passées, et guérissez' par vos prières' votre 
funeste impiété. Alors Dieu reviendra sur sa résolution et ne 
vous perdra pas. Sa colère s'apaisera, si vous cultivez* 
dans vos cœurs la précieuse piété. Mais, si, persistant dans 
votre mauvais esprit, vous ne m'obéissez pas, et que, ché- 
rissant votre folie, vous receviez mal ces avertissements, 
le feu se répandra sur la terre, et voici quels en seront les 
signes. Au lever du soleil, des épées au ciel, des bruits de 
trompette ; le monde entier entendra des mugissements et 
un fracas terrible. Le feu brûlera la terre ; toute la race 
des hommes périra ; le monde sera réduit à une poussière 
noirâtre. 

Quand tout sera en cendres, et que Dieu aura éteint 
rénorme incendie qu'il avait allumé, le Tout-Puissant 
rendra de nouveau la forme aux os et à la poussière des 
hommes, et rétablira les mortels comme ils étaient aupa- 
ravant. Alors aura lieu le jugement, par lequel Dieu 
lui-même jugera le monde. Ceux qui se seront abandonnés 
aux impiétés, la terre répandue sur leur tôte les recou- 

4. Carm, sib., IV, 461 et suiv. 

2. IxdaoOs renferme peut-^lre une allusion au nom des théra- 
peutes (ôtpawiOiiv) ou des esséniens [asaîa, médecins). 

3. E6Xo«]fiatc. 

4. i<mi9r.T.. 



[An 82] LES ÉVANGILES. 107 

vrira; ils seront précipités dans les abîmes du sombre Tar- 
tare et de la géhenne, sœur du Styx. Au contraire, ceux 
qui auront pratiqué la piété revivront dans le monde du 
grand Dieu éternel, au sein du bonheur impérissable, Dieu 
leur donnant, en récompense de leur piété, Tesprit, la vie 
et la grâce. Alors tous se verront eux-mêmes, les yeux 
Gxés sur la lumière charmante d'un soleil qui ne se 
couchera pas. heureux l'homme qui vivra jusqu'à ce 
temps-là ! 

• 

L'auteur de ce poëme était-il chrétien? Il l'était 
assurément de cœur; mais il Tétait à sa manière. 
Les critiques qui voient dans ce morceau l'œuvre 
d'un disciple de Jésus, s'appuient principalement 
sur l'invitation adressée aux gentils de se convertir 
et de se laver le corps entier dans les fleuves*. 
Mais le baptême n'était pas exclusivement propre 
aux chrétiens. Il y avait, à côté du christianisme, 
des sectes de baptistes, d'hémérobaptistes, à qui le 
vers sibyllin conviendrait mieux, puisque le bap- 
fême chrétien n'était administré qu'une fois, tandis 
que le baptême dont il est question dans le poëme 
paraît avoir été, comme la prière qui l'accom- 
pagne*, une pratique pieuse effaçant les péchés, 
un sacrement susceptible d'être renouvelé, et qu'on 
s'administrait soi-même. Ce qui serait tout à fait 

4. Carm. stô., IV, 464. 
2. /6irf., IV, 165-166 



IttS ORIGINES DU CUtllSTlÂNISME. [An 83] 

inconcevable, c*est que, dans une apocalypse chré- 
tienne de près de deux cents vers, écrite au com- 
mencement du règne de Domitien, il ne fût pas une 
seule fois question de Jésus ressuscité, venant en Fils 
de l*homme sur les nuées du ciel juger les vivants et 
les morts. Ajoutons à cela un emploi d'expressions 
mythologiques, dont il n'y a pas d'exemple chez les 
écrivains chrétiens du f siècle, un style artifi- 
ciel, pastiche du vieux style homérique, qui suppose 
chez Fauteur la lecture des poètes profanes et un long 
séjour aux écoles des grammairiens d'Alexandrie ^ 
La littérature sibyllique paraît donc avoir eu son 
origine dans les communautés esséniennes ou théra- 
peutes * ; or les thérapeutes, les esséniens, les bap- 
tistes, les sibyllistes, vivaient dans un ordre d'idées fort 
analogues à celles des chrétiens, et ne différaient de 
, ceux-ci que par le culte de la personne de Jésus. Plus 
tard, sans doute, toutes ces sectes juives se fondirent 
dans rÉglise. De plus en plus, il ne restait que deux 
classes de juifs : d'une part, le juif observateur strict 
de la Loi, talmudiste, casuiste, le pharisien en un 
mot; de l'autre, le juif large, réduisant le judaïsme 
à une sorte de religion naturelle ouverte aux païens 

4. Les épUres de saint Jacques et de saint Jude offrent cepen- 
dant une grécitc un peu du même genre. 
2. Cf. Josèphe, D, J., II, viii, W, 



[in Si] LES ÉVANGILES. ICO 

vertueux. Vers Tan 80, il y avait encore, surtout en 
Egypte, des sectes qui se plaçaient à ce point de vue, 
sans pourtant adhérer à Jésus. Bientôt il n*y en aura 
plus, et TËglise chrétienne contiendra tous ceux 
qui veulent se soustraire aux exigences excessives 
de la Loi sans cesser d'appartenir à la famille 
spirituelle d'Abraham. 

Le livre coté le quatrième dans la collection sibyl- 
line n*est pas le seul écrit de son espèce qu'ait pro- 
duit l'époque de Domitien. Le morceau qui sert de 
préface à la collection tout entière, et qui nous a 
été conservé par Théophile, évéque d'Ântioche (fin 
du n' siècle) , ressemble beaucoup au livre quatrième 
et se termine de la même manière ' : « Une trombe 
de feu fondra sur vous; des torches ardentes vous 
brûleront durant Tétemité; mais ceux qui auront 
adoré le vrai Dieu infini hériteront de la vie, habi- 
tant à jamais le riant jardin du Paradis, man- 
geant le doux pain qui descend du ciel étoile ^ » Ce 
fragnoent semble, aii premier coup d'œil , présenter 
en quelques expressions des indices de christianisme ; 
mais on trouve dans Philon des expressions tout à 
fait analogues. Le christianisme naissant eut, en 

r Carm, sib., proœm., v. 8<-87; comp. HI, 60-61. 
2. Cf. Philon, Allégories de la Loi, lU, S 69; Carm. sib., 
VIU, 403 et 8uiv. 



170 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An tt] 

dehors du rôle divin prêté à la personne de Jésus, si 
peu de traits spécialement propres, que la rigoureuse 
distinction de ce qui est chrétien et de ce qui ne 
Test pas devient par moments extrêmement délicate. 
Un détail caractéristique des apocalypses sibyl- 
lines, c'est que, d'après elles, le monde finira par 
une conflagration. Plusieurs textes bibliques condui- 
saient ^ cette idée^ On ne la rencontre pas néan- 
moins dans la grande Apocalypse chrétienne, celle 
qui porte le nom de Jean. La première trace qu'on 
on trouve chez les chrétiens est dans la seconde 
Kpllro do Pierro, écrit supposé bien tardivement*. 
La croyance dont il s'agit paraît ainsi s'être déve- 
loppée dans lo niilieu alexandrin, et l'on est autorisé à 
croire qu'elle vint en partie de la philosophie grec- 
que: plusieurs écoles, en particulier les stoïciens, 
avaient pour principe que le monde serait consumé 
par lo fou '. Los essôniens avaient adopté la même 
opinion*; ollo devint en quelque sorte la base de tous 
les ôorits attribues ;\ la Sibylle % tant que cette fiction 

I. IVulor.. wvii.iî (Justin. .l;>o/. /. 44,60); Isaïe, lxvi, 45. 

î. II IVhi. nu 7, 12. 

a. fcxfjfwir;. Cf. Oie. Quœst, acad., IL 37: Ovide, Metam., I, 
î:i6 ot sui\.: SiMuV]U(\ Consol, ad Marciam, Î6; Quœsl, nat., 
III, Ix^î /V monarvh'ti. attribut^ à saint Justin, 3. 

4. Phiiosophumcnd, IX, tl; Josephe, B. J., II, vni, H. 

îi. Voir, |viir exemple, II, I9i et suiv.; lïï, 7î et suiv., 82 et 



i 



lAo 83] LES ÉVANGILES. 171 

liltcraire continua de servir de cadre aux rêves des 
esprits inquiets de Tavenir. C'est là et dans les écrits 
du faux Hystaspe que les docteurs chrétiens la trou- 
vèrent. Telle était l'autorité de ces oracles supposés 
qu'ils la prirent naïvement pour révélée *. L'ima- 
gination de la foule païenne était hantée par des ter- 
reurs du même genre, exploitées également par plus 
d'un imposteur '. 

Annianus, Avilius, Cerdon, Primus, qu'on donne 
pour successeurs à saint Marc ', furent sans doute 
d'anciens presbyteri^ dont le nom s'était con- 
servé, et dont on fit des évéques, quand il fut reçu 
que répiscopat était d'institution divine et que chaque 
siège devait montrer une succession non interrompue 
de présidents, jusqu'au personnage apostolique qui 
était censé en être le fondateur*. Quoi qu'il en soit, 
l'Eglise d'Alexandrie paraît avoir eu tout d'abord un 
caractère tranché. Elle était fort antijuive; c'est de 
son sein que nous verrons sortir, dans quatorze ou 

suiv.; VH, 118 et suiv.; U\ et suiv.; VIII, 203 et suiv., 217 et 
suiv., 337 et suiv. 

1. Cr. Justin, ApoL /, 20, 44; ApoL U, 7; Lactance, De ira 
Dei,î3; Div,Jnil., VIT, 48. 

t. Jules Capitolin, Marc'Aurèle, ^3. 

3. Eusèbe, //. E.j II, 24; III, U, 21 ; IV, 4, 4; ConslU. aposL, 
VII, 46. 

4. Voir ci-dessus, p. 437-139 et p. 456-458. 



172 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [ka 83] 

quinze ans, le plus énergique manifeste de séparation 
complète entre le judaïsme et le christianisme, le 
traité connu sous le nom d' « Épitre de Barnabe »• 
Ce sera bien autre chose dans cinquante ans, quand 
le gnosticisme y naîtra, proclamant que le judaïsme 
est l'œuvre d'un dieu mauvais et que la mission es- 
sentielle de Jésus a été de détrôner Jéhovah. Le rôle 
capital d'Alexandrie ou, si l'on veut, de l'Egypte 
dans le développement de la théologie chrétienne 
se dessinera clairement alors. Un Christ nouveau 
apparaîtra, ressemblant à celui que nous connaissons 
jusqu'ici comme les paraboles de Galilée ressemblent 

aux mythes osiriens ou au symbolisme de la mère 
d'Apis. 



CHAPITRE X. 



L*éTA!CGILE GREC SB CORRIGI ET SB COMPLÈTE {maTTHIEU)» 



Les défauts et les lacunes de l*ÉvangiIe de Marc 
devenaient chaque jour plus choquants. Ceux qui 
connaissaient les beaux discours de Jésus tels que les 
rapportaient les écritures syro-chaldaïques, regret- 
taient la sécheresse du récit sorti de la tradition de 
Pierre. Non-seulement les plus belles prédications y 
figuraient écourtées, mais des parties de la vie de 
Jésus qu'on était arrivé à regarder comme essentielles 
ne s'y trouvaient pas représentées. Pierre, fidèle aux 
vieilles idées du premier âge chrétien, attachait peu 
d'importance aux récits de l'enfance, aux généalogies. 
Or c'était surtout dans ce sens que travaillait l'imagi- 
nation chrétienne. Une foule de récits nouveaux s'é- 
taient formés; on voulait un Évangile complet qui, à 
tout ce que renfermait Marc, ajoutât ce que savaient ou 



174 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 84] 

croyaient savoir les meilleurs traditionistes de 
rOrient. 

Ce fut l'origine de noire texte dit « selon Mat- 
thieu M *. L'auteur de cet écrit a pris pour base de 
son travail l'Evangile de Marc. Il le suit dans l'ordre, 
dans le plan général, dans les expressions caracté- 
ristiques, d'une façon qui ne permet pas de douter 
qu'il n'eut sous les yeux ou dans la mémoire l'ou- 
vrage de son devancier. Les coïncidences dans les 
moindres détails durant des pages entières sont si 
littérales, qu'on est par moments tenté d*affirmer que 
l'auteur possédait un manuscrit de Marc^ D'un 
autre côté, certains changements de mots, de nom- 
breuses transpositions, certaines omissions dont il 
est impossible d'expliquer le motif, feraient plutôt 



4. La date approximative résulte : 4<> du verset xvi, S8, qui 
devait être vrai encore à l'époque de la rédaction; t* de TtOduK 
(xxiv, 29-30), qui empêche de trop s'élqigner de la guerre de 
Judée (comparez Luc, xxi, 24). La circonstance de FËvangile 
prêché partout (xxiv, 14) ne donne rien de précis. 

2. Ainsi, dans les citations de TAncien Testament, Faccord 
est remarquable. Comp. Matth., xv, 8, et Marc, vu, 6 ; Matth., xix, 5, 
et Marc, x, 7; Matth., xxi, 13, et Marc, xi, 17; Matth., xxii, 32, 
et Marc, xii, 26; Matth., xxii, 44, et Marc, xii, 36; Matth., xxi, 
42, et Marc, xxii, 10-11; Matth., xxvi, 31, et Marc, xiv, S7; 
Matth., XXIV, 15, et Marc, xiii, 14. Pour comprendre ce que ces 
coïncidences ont de frappant, se rappeler que Jésus parlait ara- 
mécQ et non grec. 



(An 85] LES ÉVANGILES. 175 

croire à un travail fait de souvenir'. Gela est de peu de 
conséquence. Ce qui est capital, c'est que le texte dit 
de Matthieu suppose celui de Marc comme préexis- 
tant et ne fait guère que le compléter. Il le complète 
de deux manières, d*abord en y insérant ces longs 
discours qui faisaient le prix des Evangiles hébreux, 
puis en y ajoutant des traditions de formation plus 
moderne, fruits des développements successifs de la 
légende, et auxquelles la conscience chrétienne atta- 
chait déjà infiniment de prix. La rédaction dernière a 
du reste beaucoup d'unité de style; une même main 
s'est étendue sur les morceaux fort divers qui sont 
entrés dans la composition'. Cette unité porte à croire 
que, pour les parties étrangères à Marc, le rédac- 
teur travaillait sur l'hébreu; s'il avait utilisé une 
traduction, on sentirait des différences de style 
entre le fond et les parties intercalées. D'ailleurs, 
le goût du temps était plutôt aux remaniements 
qu'aux traductions proprement dites ^ Les cîta- 

4. Bizarres consonnances de mots employés en des circon- 
staDces plus ou moins parallèles, mais bouleversés : âmi-pfuXav, 
Marc, VI, 30 et Matih,, xiy, 42; Hiam et i^îorxvTo, Marc, m, 21 ; 
MaUh., XII, 23. 

2. Voir les tableaux dressés par M. Réville, Éludes cril. sur 
rÉvang. selon saint Matthieu, p. 2 et suiv. 

3. Que le Matthieu actuel ne soit pas une simple traduction 
d'un original hébreu, c'est ce que prouvent, outre l'emploi des 



I7rt ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

tions bibliques de pseudo-Matthieu supposent à la 
fois l'usage du texte hébreu (ou d'un targum ara- 
méen) et de la version des Septante*; une partie de 
son exégèse n'a de sens qu'en hébreu '. 

La façon dont l'auteur opère l'intercalatîon des 
grands discours de Jésus est singulière. Soit qu'il les 
prenne dans les recueils de sentences qui peuvent 
avoir existé à un certain moment de la tradition 
évangélique, soit qu'il les tire tout faits de l'Evan- 
gile hébreu, ces discours sont insérés par lui comme 



Septante dans les citations de la Bible, beaucoup d'autres parti- 
cularités; par exemple, le rôle de père attribué au Saint-Esprit, 
contrairement au genre de Tliébreu rouah (cf. ÉYang. des Hébr., 
Hilg., p. 46, 23-24; voir ci-après, p. 485). D'un autre côté, la 
fidélité de l'interprétation quant au sens général résulte des con- 
tradictions que le rédacteur n'a pas ciïacécs. Le plus souvent, il 
subordonne Marc aux Xg-^a; ceux-ci constituent son objet prin- 
cipal. Mais Papias atteste qu'il y avait des traductions fort 
diverses des Xo-^a (dans Eus., //. E., III, xxxix, 46). Le Xe-^cv 
Matth., V, 37, parait avoir été mal traduit par Tauteur du pre- 
mier Évangile. Cf. Jac, v, 42; Justin, ApoL 1, 16; HoméL 
pseudoclém,, m, 63; Clém. d'Alex., Slrom,, Vil, 44. 

4. Matth., I, 21, 23 (hébr. et Sept.); ii, 6 (hébr. et Sept.); 
II, 45 (hébr.); ii, 48 (hébr. et Sept.); n, 23 (hébr.); iv, 45-46 
(hébr. et Sept.); viii, 47 (hébr.); xii, 47-24 (hébr. et Sept.); 
XIII, 35 (hébr. et Sept.); xxi, 5 (hébr.); xxiii, 35 (Sept.); xxvii, 
9-40 (hébr. et Sept.) ; xxvii, 43 (hébr. et Sept.). Dans les récils 
historiques, quand l'auteur copie Marc, il lui emprunte aussi ses 
citations. 

2. KaC<dpaIo; x)T.6r.<7CTou (ii, 23), tiré de Isaïe, xi, 4 ; lx, 24. 



[An S5] LES ÉVANGILES. 177 

de grandes parenthèses dans la narration de Marc ^ , 
k laquelle il pratique pour cela des espèces d'en- 
tailles. Le principal de ces discours, le Discours sur 
la montagne, est évidemment composé de parties qui 
n'offrent entre elles aucun lien et qui ont été artifi- 
ciellement rapprochées. Le chapitre xxiii contient tout 
ce que la tradition avait conservé des reproches que 
Jésus, à diverses occasions, adressa aux pharisiens. 
Les sept paraboles du chapitre xiii n'ont sûrement pas 
été proposées par Jésus le même jour et de suite*. 
Qu'on nous permette une comparaison familière, qui 
seule rend notre pensée. Il y avait, avant la rédaction 
du premier Evangile, des paquets de discours et de 
paraboles, où les paroles de Jésus étaient classées 
d'après des raisons purement extérieures *. L'auteur 
du premier Évangile trouva ces paquets déjà faits, 
et les inséra dans le texte de Marc, qui lui servait de 
canevas, tout ficelés, sans briser le fil léger qui les 
reliait. Quelquefois le texte de Marc, tout abrégé qu'il 

4. Comp. Marc, i, âH-2î, à Matlh., v, 2; vu, 28; Marc, x, 
31-32, à MaUh., xix, 30; xx, 17; Marc, xi, 33; xii, 1, à MaUh., 
XXI, 28-33 (cf. Luc, xx, 7-9]. L'intercalation des instructions apos- 
toliques dans Marc, m (corap. Matth., à partir de ix, 37), n'est 
pas moins sensible. 

2. Notez la formule du v. 52. 

3. Ch. xui, d'après la forme parabolique; ch. xxiii, d'après 
Tanalogie du sujet (pharisiens) ; ch. xvui, iniL, idée d'enfance. 

i2 



178 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 85) 

est en fait de discours, contenait quelques par- 
ties des sermons que le nouveau rédacteur prenait 
en bloc dans ie recueil des logia. Il en résultait des 
répétitions. Le plus souvent, le nouveau rédacteur se 
soucie peu de ces répétitions ^; d'autres fois, il les 
évite au moyen de retranchements, de transposi- 
tions et de certaines petites habiletés de style. 

L'insertion des traditions inconnues au vieux 
Marc se fait dans le pseudo-Matthieu par des procé- 
dés plus violents encore. En possession de quelques 
récits de miracles ou de guérisons dont il ne voit 
pas ridentité avec ceux qui sont déjà racontés dans 
Marc, l'auteur aime mieux s'exposer à des doubles 
emplois que d'omettre des faits auxquels il tient. Il 
veut avant tout être complet et ne s'inquiète pas de 
tomber, en agençant ainsi des traits de provenances 
diverses, dans des contradictions et des embarras 
de narration. De là ces circonstances, obscures au 
moment où elles sont introduites, qui ne s'expliquent 
que par la suite de Touvrage *; ces allusions à 

4. Comp. Matlh., x, 38-39, et \vi, 24-25, avec Marc, viii, 34- 
35; Matth., v, 29-30, el xviii, 8-9, aveclKarc, ix, 43-47; MaUb., 
Y, 31-32, et XIX, 8-9, avec Marc, x, 44 ; Matth., xxiii, 44, et xx,46, 
avec Marc, x, 43; Matth., x, 22, et xxiv, 9-43, avec Marc, xiii, 43. 

2. Ainsi Matth., x, 4, est peu naturel, avant qu'il ait été ques- 
tion des apôtres; au contraire, Marc, m, 44; vi, 7, est logique. 
Comp. de même Matth., x, 25; xn, 24 et suiv. 



[m 85] L£S ÉVANGILES. 179 

des événements dont il n'est rien dit dans la par- 
tie historique ^ De là ces singuliers doublets qui 
caractérisent le premier Évangile : deux guérisons 
de deux aveugles'; deux guérisons d'un démo- 
niaque noiuet ^ ; deux multiplications des pains * ; deux 
demandes d'un signe miraculeux ^ ; deux invectives 
contre le scandale ^ ; deux sentences sur le divorce \ 
De là aussi peut-être cette façon de procéder par 
couples, qui produit l'effet d'une sorte de diplopie 
narrative : deux aveugles de Jéricho et deux autres 
aveugles *; deux démoniaques de Gergésa*; deux 
disciples de Jean ^^; deux disciples de Jésus ^^; deux 
frères*'. L'exégèse harmonistique produisait dès lors 
ses résultats ordinaires, la redondance, la pesanteur. 



1. Matth., X, 25; xi, 21; xxiii, 37. 

2. Malth., IX, 27-30; xx, 29-3i. 

3. Matlh., i\, 31-34; xii, 22-24. 

4. Malth., XIV, 43-21; xv, 32-39. 

5. Matlh., XII, 38-42; xvi, 1-4. 

6. Matlh., V, 29-30 ; xviii, S-9. 

7. Malth., T, 32; xix, 9. 

8. MaUh., IX, 27; xx, 30; cf. Marc, x, 46-53; Luc, xviii, 33-43. 

9. Matth., VIII, 28; cf. Marc, v, 4-40. 
40. Malth., XI, 2. 

44. Matth., XXI, 4. 

42. Matlh., iv,48. Cf. ^uo irXouaioi, Ëvang. des Naz., Hilg., p.46, 
lignes 30-34. Comparez la môme chose dans le Schah name/u 
épisode de Siawusch. MohI, II, préf., p. vii-vm (oouv. édit.). 



180 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

D*autres fois, on remarque rincision toute fraîche, 
r opération de greffe par laquelle s* est faite l'addition. 
Ainsi le miracle de Pierre (Malth., xiv, 28-31 ), 
récit que Marc ne possède pas , est intercalé entre 
Marc, VI, 50 et 51, de telle façon que les bords de 
la plaie sont restés béants. Il en est de même pour 
le miracle du statèreS pour Judas se désignant lui- 
même et interrogé par Jésus », pour Jésus blâmant 
le coup d'épée de Pierre, pour le suicide de Judas, 
pour le songe de la femme de Pilale, etc. Qu'on 
retranche tous ces traits, fruits d'un développement 
postérieur de la légende de Jésus, il restera le texte 
même de Marc. 

Ainsi entrèrent dans le texte évangélique une 
foule de légendes qui manquaient dans Marc : la 
généalogie (i, 1-17), la naissance surnaturelle (i, 
18-25), la visite des mages (ii, 1-12), la fuite en 
Egypte (il, 13-15), le massacre de Bethléhem (u, 
16-18), Pierre marchant sur les eaux (xiv, 28-31), 
les prérogatives de Pierre (xvi, 17-19), le miracle de 
la monnaie trouvée dans la bouche d'un poisson 
(xvii, 21-27), les eunuques du royaume de Dieu 
(xix, 11-12), rémotion de Jérusalem à l'entrée de 
Jésus (xxi, 10-11), les miracles hiérosolymites et le 

1. Mattij., XVII, 24, 27, inséré dans Marc, ix, 33. 

2. Comp. Mallh., xxvi, 24-26, 49-50, à Marc, xiv, 24-22, 45-46. 



[âd85| les évangiles. 181 

triomphe enfantin (xxi, là-16), divers traits légen- 
daires sur Judas j en particulier son suicide ( xxvi , 
25-50; xxvn, 3-10), l'ordre de remettre l'épée au 
fourreau (xxvi, 52-53), l'intervention de la femme 
de Pilate (xxvn, 19), Pilate se lavant les mains et 
le peuple juif prenant toute la responsabilité de la 
mort de Jésus (xxvn, 25) « le grand rideau du temple 
déchiré, le tremblement de terre et les saints qui 
ressuscitent au moment de la mort de Jésus ( xxvn , 
51-53) , la garde mise au tombeau et la corruption 
des soldats (xxvn, 62-66; xxvni, 11-15). Dans toutes 
ces parties, les citations sont faites selon les Sep- 
tante*. Le rédacteur, pour son usage personnel, ne 
se servait que de la version grecque ; mais, quand il 
traduisait l'Evangile hébreu, il se conformait à l'exé- 
gèse de cet original , qui souvent aurait manqué de 
base dans les Septante. 

Une sorte de surenchère dans l'emploi du mer- 
veilleux, le goût pour des miracles de plus en plus 
éclatants, une tendance à présenter l'Église comme 
déjà organisée et disciplinée dès les jours de Jésus , 
une répulsion toujours croissante pour les juifs, dic- 
tèrent la plupart de ces additions au récit primi- 
tif. Nous l'avons déjà dit, il y a des moments dans 

^. Voir surtout Matth., iv, 4, 6, 7, 40; xviii, 16; xxi, 46. 



in « ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

la croissance d'un dogme où les jours valent des 
siècles. Une semaine après sa mort, Jésus avait 
une vaste légende ; de son vivant , la plupart des 
traits que nous venons d'indiquer étaient déjà écrits 
d'avance ' . 

Un des grands facteurs de la création de Vagada 
juive, ce sont les analogies tirées des textes bibliques. 
Ce procédé servit à combler une foule de lacunes 
dans les souvenirs. Les bruits les plus contradictoires, 
par exemple, couraient sur la mort de Judas ^ Une 
version domina bientôt; Acbitopbel, le traître à Da- 
vid, y servit de prototype*. Il fut reçu que Judas se 
pendit comme lui. Un passage de Zacharie ^ fournit 
les trente deniers, le fait de les avoir jetés dans le 
temple , ainsi que le champ du potier , et rien ne 
manqua plus au récit. 

L'intention apologétique fut une autre source 
féconde d'anecdotes et d'intercalations. Déjà les ob- 
jections contre la messianité de Jésus se produisaient 
et exigeaient des réponses. Jean-Baptiste, disaient les 
mécréants, n'avait pas cru en lui ou avait cessé d'y 
croire ; les viilesoii l'on prétendait qu'il fi t des miracles 

4 . Viede Jésus, p. 250 et sui?. 

î. Voir Vie de Jésus, p. 453 et suiv. 

3. Comp. If Sam., xvii, 23 (trad. grecque), et Matth., xxvii, 5. 

4. Zaeii., XI, 4S-43. 



|An 85] LES ÉVANGILES. 183 

ne s'étaient pas converties ; les savants et les sages 
de la nation se sont moqués de lui ; s*il a chassé des 
démons, c'est par Béelzeboub; il promettait des 
signes au ciel qu'il n'a point donnés. — On avait 
réponse à tout cela ^ On flattait les instincts démo- 
cratiques de la foule. Ce n'est pas la nation qui a 
repoussé Jésus, disaient les chrétiens; ce sont les 
classes supérieures, toujours égoïstes, qui n'ont pas 
voulu de lui. Les simples gens auraient été pour lui ; 
alors les chefs ont usé de ruse pour le prendre ; car 
ils craignaient le peuple ^ « C'est la faute du gou- 
vernement » , voilà une explication qui en tout temps 
est facilement acceptée. 

La naissance de Jésus et sa résurrection étaient 
la cause d'objections sans fin de la part des âmes 
basses et des cœurs mal préparés. La résurrection, 
nul ne l'avait vue ; les juifs soutenaient que les 
amis de Jésus avaient emporté le cadavre en Gali- 
lée. On répondit à cela par la fable des gardiens, 
auxquels les juifs auraient donné de l'argent pour dire 
que les disciples avaient enlevé le corps'. — Quant à 
la naissance, deux courants d'opinion contradictoires 

4. Malth.; XI, 7-30; xii, «5-37, 39-45. 

2. Mattb., IX, 34; xii, U-45; xiv, 35-xv, 1; xv, 30-xvi, \; 
XIX, 2-3; XXI, 44-45; xxvi, 4 ; xxvii, 20. 

3. MaUh., xxvii, 62-66; xxviii, 41-15. 



184 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

se dessinaient ; mais, comme tous les deux répondaient 
à des besoins de la conscience chrétienne, on les 
conciliait tant bien que mal. D'une part, il fallait que 
Jésus fût descendant de David * ; de l'autre, on ne 
voulait pas que Jésus eût été conçu dans les conditions 
ordinaires de l'humanité. Il n'était pas naturel que 
celui qui n'avait pas vécu comme les autres homm es 
fût né comme les autres hommes. La descendance de 
David s'établissait par une généalogie ou Joseph était 
rattaché à la souche davidique. Joseph était père de 
Jésus * ; pour rattacher Jésus à David, il s'agissait 
donc simplement d'y rattacher Joseph. Gela n'était 
guère satisfaisant dans l'hypothèse de la concep- 
tion surnaturelle, Joseph et ses ascendants sup- 
posés n'ayant dans une telle hypothèse contribué en 
rien à la naissance de Jésus. C'est Marie qu'il aurait 
fallu rattacher à la famille royale; or aucune ten- 
tative ne fut faite au i'^ siècle pour cela ' , sans 

i, Rom., 1,3; Apoc, v, 5; Acl.j ii, 30. Cf. Talm. de Jér., 
Sanhédrin, 43 a. 

%. Luc (m, 23) atténue la difficulté par son ôç ivof&îCtTo. Cé- 
riûthe et Carpocrate étaient ici parfaitement logiques. Épipb., 
béer, xxx, U. Peut-être la rédaction du v. 46 du premier chapitre 
de Matthieu était-elle plus précise dans TËvangile nazaréen dont 
se servaient Cérintbe et Carpocrate. Voir Hilgenfeld, p. 45, 49. 

3. Les passages Luc, i, 27, et ii, 4, impliquent même l'opinion 
contraire. La logique reprit ses droits au ii* siècle; on crée aior:?, 
ou du moins Ton suppose à Marie une descendance davidique. 



[Ab 85) LES ÉVANGILES. 185 

doute parce que les généalogies étaient fixées avant 
que Ton prélat d*une manière sérieuse à Jésus une 
naissance en dehors de l'union régulière des deux 
sexes, et qu'on ne contestât à Joseph ses droits à une 
réelle paternité. L'Évangile hébreu, au moins à la 
date où nous sommes, laissait toujours Jésus fils de 
Joseph et de Marie ^ ; TEsprit-Saint, dans la con- 
ception de cet Evangile était pour Jésus-Messie (per- 
sonnage distinct de Thomme-Jésus ') une mère, non 
un pè^e^ L'Evangile selon Matthieu, au contraire, 
s'arrête à une combinaison tout à fait contradictoire. 
Jésus chez lui est fils de David par Joseph, qui n'est 
pas son père. L'auteur sort de cet embarras avec 
une naïveté extrême *. Un ange vient lever les peines 



Prolévangile de Jacques, c. 40 (p. 49, Tisch.); Êvang. de la Nat. 
de Marie, c. 4 (p. 406); Évang. de pseudo-Matlb., c. 42 (p. 73); 
saint Justin, Z)ta/.^ «3, 43, 45, 400, 401, 420; ApoL I, 32; Iré- 
née,lU,xxi, 5; Tertullien, Adv.Marc, III, M, 20 ; IV, 4,7, 49; 
V, 8; ^rfr. jfwrf., 9; De came Chrisli, 22. (Hilgenfeld, Krit. 
L'ntmwh, ûber die Evang. Jusiin's, etc., p. 400, 404, 440 et 
sniv., 1.53 et suiv., 456 et suiv.) 

4. Èpiph., haer. x\x, 44. Toutes les sectes ébionites adoptèrent 
cet Évangile; or une partie au moins de ces sectes niait la nais- 
sance surnaturelle de Jésus. 

î. Voir ci -dessus, p. 60, 403, note 2; 406, note 2; 476, note. 

3. ftj&innip {uu r& â^iov ir»iû{fc«. Hilgenfeld, p. 45 (ligne 22], 46 
(ligne 15 et suiv.), 20, 23. 

*. Matth., I, 4 6, 4 8, 25. 



186 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An M) 

d'esprit que Joseph, en un cas si étrange, avait le ^ 
droit de concevoir, < 

La généalogie que nous lisons dans TÉvangile dit \ 
selon saint Matthieu n'est sûrement pas l'ouvrage de 1 
l'auteur de cet Évangile. Il l'a prise dans un doca* r 

r f 

ment antérieur. Etait-ce dans l'Evangile hébreu lui- \ 
même? On en peut douter *. Une grande fraction des | 
chrétiens hébreux de Syrie garda toujours un texte ; 
cil de telles généalogies ne figuraient pas; mais, 
très-anciennement aussi, certains manuscrits naza- 
réens présentèrent, en guise de préface, un sépher 
loledoth ^ Le tour de la généalogie de Matthieu est 
hébraïque ; les transcriptions des noms propres ne 
sont pas celles des Septante '• Nous avons vu d*ail* 
leurs ^ que les généalogies furent probablement 
l'œuvre des parents de Jésus, retirés en Batanée et 
parlant hébreu. Ce qu'il y a de sur, c'est que ce tra- 
vail des généalogies ne fut pas exécuté avec beaucoup 
d'unité ni d'autorité; car deux systèmes tout à fait 
discordants pour rattacher Joseph aux derniers per- 
sonnages connus de la lignée davidique sont parvenus 
jusqu'à nous. Il n'est pas impossible que le nom du 

I. Voir ci-dessus, p. 405. Épiph., haer. xxviii, 5; xxix, 9; 
XXX, 3, 6, U. 

3. Bot;, et non B&cX. 

4. Ci-dessus, p. 60-61 . Jules Africain, dans Eus., //. E., I, 7. 



|AnS5] LES ÉVANGILES. f87 

père et du grand-père de Joseph fussent connus*. 
A cela près, de Zorobabel à Joseph, tout a été fabri- 
qué. Comme, depuis la captivité, les écrits bibliques 
ne fournissaient plus de chronologie, l'auteur croit 
l'espace plus court qu'il n*est en réalité, et y met 
trop peu d'échelons ^ De Zorobabel à David, on 
s'est servi des Paralipomènes , non sans diverses 
inexactitudes ou bizarreries mnémoniques'. La Ge- 
nèse, le livre de Ruth, les Paralipomènes ont fourni 
la tige jusqu'à David. Une singulière préoccupation 
de Fauteur de la généalogie contenue dans Matthieu 
a été de nommer par privilège exceptionnel ou même 
d'introduire de force ^ dans la ligne ascendante de 
Jésus quatre femmes pécheresses, infidèles ou d'une 
conduite qu'un pharisien aurait pu critiquer, Thamar, 
Rabab, Ruth et Belhsabé*. C'était une invitation aux 

4. Cela est peu probable, cependant; car, dans Luc, la diver- 
gence commence au père même de Joseph. 

2. Luc en met davantage. En général, la généalogie de Luc 
est la plus étudiée. Il semble qu'on y cherche à corriger celle de 
Matthieu d'après des vues réfléchies. Eusèbe donne de ces diver- 
gences voulues une explication qui montre bien ce (jue ces généa- 
logies eurent d'arlificiel. Quœsl, ad Sleph., 3. 

3. Les séries de quatorze (Malth.,i, 17) ne sont obtenues qu'en 
faisant violence à l'histoire des rois de Juda. La correclion que pré- 
sente ici le texte syriaque curetonion est tout apologétique. 

4. C'est ce qui a lieu pour Rahab. 

5. La synagogue cherchait, au contraire, à supprimer suUf 



\) 



I 

I 



188 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 89] '. 

pécheurs à ne jamais désespérer d'entrer dans la - 
famille élue. La généalogie de Matthieu donne encore 
à Jésus pour ancêtres les rois de Juda, descendants 
de David, à commencer par Salomon ; mais bientôt 
on ne voudra plus de cette généalogie trop empreinte 
de gloire profane, et on rattachera Jésus à David par . 
un fils peu connu, Nathan, et par une ligne paral- 
lèle à celle des rois de Juda. 

Du reste, la conception surnaturelle prenait 
chaque jour une telle importance, que la question du 
père et des ancêtres charnels de Jésus devenait en 
quelque sorte secondaire. On croyait pouvoir con- 
clure d'un passage d'Isaïe, mal rendu par les Sep- 
tante S que le Messie naîtrait d'une vierge. Le Saint- 
Esprit, l'Esprit de Dieu avait tout fait\ Joseph, en 
réalité, parait avoir été assez âgé quand Jésus naquit '; 
Marie, qui semble avoir été sa seconde femme, pou- 
vait être fort jeune*. Ce contraste rendait l'idée du 

que possible de la Bible le souvenir de ces femmes et en parti- 
culier les traces de mariages avec des étrangères. Geiger, 
Urschrift und Ueberselzungen der Bibel, p. 364 et suiv. Voir 
Mischna, Megilla, 4 et la tosifta sur ce passage. 
^, Isaïe, VII, 44. 

2. Sur les générations i\ c&^cvi; dvnrcû, voir Philon, De cheru^ 
bim, § 42 et suiv. 

3. V. Vie de Jésus, p. 74, et Tappendiceà la 6n de ce volume. 

4. Les mariages disproportionnés quant à l'&ge des conjoints 
ne sont nullement appréciés en Orient comme chez nous. 



(AmS&J 



LES ÉVANGILES. 



189 



miracle facile. Certes, la légende se serait créée 
saos cela; cependant, comme le mythe s'élabo- 
rait dans un milieu de gens qui avaient connu la 
famille de Jésus, une telle circonstance d'un vieux 
mari et d'une jeune femme n'était pas indifférente. 
Ud Irait fréquent dans les histoires hébraïques était 
de relever la puissance divine par la faiblesse même 
des instruments qu'elle employait. On se plaisait 
ainsi à faire naître les grands hommes de parents 
vieux ou longtemps stériles. La légende de Samuel 
engendra celle de Jean-Baptiste \ celle de Jésus^ 
celle de Marie elle-même*. Tout cela, d'un autre côté, 
provoquait l'objection des malveillants. La fable 
grossière inventée par les adversaires du christia- 
nisme, qui faisait nattre Jésus d'une aventure scan- 
daleuse avec le soldat Panthère % sortit sans trop 
d'efibrt du récit chrétien, récit qui présentait à Tima- 
gination le tableau choquant d'une naissance où le 
père n'avait qu'un rôle apparent. Cette fable ne se 



1. Luc, L 

2. Êvang, de la nativité de Marie, dans Tischendorf, p. 406 
et fuiv. Au moyeu âge, on remouta plus baul encore. Voir Ifisl. 
Un. de la Fr., t. XVllI, p. 834 et suiv. 

3. Acia Pilaiij a, 2 ; Celse, dans Origène, Contre Celse, 1, 28, 
32;T^lm. ÛQiér.Schabbalh, xiv, 4; Àbodazara, ii, 2 ; MidrascU 
Kok., X, 5; Épiphane^bœr., lxxvui, 7; saint Jean Damascène, 
De fide orlhod.,lYy 15. 



100 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

montre clairement qu'au ii* siècle ; dès le r% cepen — 
dant, les juifs paraissent avoir malignement présenté- 
la naissance de Jésus conmie illégitime. Peut-être ar^ 
gumentaient-ils pour cela de l'espèce d*ostentatioik 
avec laquelle, en tête du livre des toledoih de Jésus, 
on étalait les noms de Thamar^ de Rahab, de Beth* 
sabé, en omettant ceux de Sara, de Rebecca, de Lia» 
Les récits de Tenfance, nuls dans Marc, se 
bornent dans Matthieu à Tépisode des mages, lié & la 
persécution d'Hérode et au massacre des innocents. 
Tout ce développement paraît d'origine syrienne ; le - 
rôle odieux qu'y joue Uérode fut sans doute une . 
invention des parents de Jésus, réfugiés en Batanée. * 
Ce petit groupe semble, en effet, avoir été une source j 
de calomnies haineuses contre Hérode. La fable sur 
l'origine infâme de son père, contredite par Josèphe 
et Nicolas de Damas S parait être venue de là^ 
Ilérode était devenu le bouc émissaire de tous les 
griefs chrétiens. Quant aux dangers dont on suppo* 
sait que fut entourée l'enfance de Jésus, c'était là une 



4 . Jos., AnL, XIV, i, 3 ; fi. J., I, vi, t. Cf. Ecclésiasle, x, 16. 
Ce livre peul ôtre du temps d^llérode. 

2. Jules Africain, dans Eu^., //. E.j I, yi, Î, 3; vu, 41, 12. 
Cf. Macarius Magnes, ch. xi, p. 77, Paris, 4876 (empraote-i-il à 
Eusèbe ou à T Africain, ou à une source indépendante de l'AJri 
cain?), et Justin, Dial., 52. 



|&ifô| LES ÉVANGILES. 191 

initatioD de Tenfance de Moïse, qu'un roi aussi vou- 
[' bt faire mourir, et qui fut obligé de se sauver h 
Féiraoger. Il arriva pour Jésus comme pour tous les 
gnnds hommes. On ne sait rien de leur enfance, par 
la raison fort simple qu*on ne prévoit jamais la célé- 
brité future d'un enfant; on y supplée par des anec- 
dotes conçues après coup. L'imagination, d'ailleurs, 
lime à se figurer que les hommes providentiels ont 
grandi au travers des périls, par l'effet d'une protec- 
tion particulière du Ciel ^ Un conte populaire relatif 
i la naissance d'Auguste * et divers traits de cruauté 
d'Hérode ' purent donner origine à la légende du 
massacre des enfants de Bethléhem. 

Marc, dans sa rédaction singulièrement naïve, a 
des bizarreries, des rudesses, des passages qui s'ex- 
pliquent mal et prêtent à l'objection. Matthieu pro- 
cède par retouches et atténuations de détail. Com- 
parez, par exemple, Marc, m, 31-35, h Matthieu, 
xn, 46-50. Le second rédacteur efface l'idée que les 
parents de Jésus le crurent fou et voulurent le lier. 
L*étonnante naïveté de Marc, vi, 5 : « Il ne put faire 
là (à Nazareth) aucun miracle, etc., » est adoucie 

4. Voir la Vie de Zorooiire, traduite par Anquetil-Duperron ; 
se rappeler Cyrus, Romulus, etc. 

3. Suétone, Aug,, 94, d'après Julius Marathus. 
3. Vie de Jésus, p. S5S, note i. . 



192 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85; - 

dans Matthieu, xiii,58: « Il ne fit pas là beaucoup d^ 
miracles ^ » L*étrange paradoxe de Marc* : « Amen^ 
je vous le dis, il n*est personne qui, ayant abandona 
maison, frères, sœurs, mère, père, enfants, champs 
à cause de moi et à cause de l'Evangile, ne doiv 
recevoir au centuple, dès maintenant, maisons , 
frères, sœurs, mères, enfants, champs, dans le 
temps présent avec des persécutions de la part des» 
hommes, et dans le monde à venir la vie éter— 
nelle», devient dans Matthieu': « Quiconque aban- 
donne maisons, frères, sœurs, père, mère, en- 
fants, champs, à cause de mon nom, le recevra 
multiplié bien des fois et héritera de la vie éter- 
ncllo. » [.c motif assigné & la visite des femmes 
au tombeau S impliquant nettement qu'elles ne 
s\attondaient pas à la résurrection, est remplacé 
dans Matthieu' par une expression insignifiante. 

1. (Aimi>;irez or.corc Marc, xiu, 42, à Matth., xvi, 4 (cf. xii, 
40 ; Miiro, IX, <M3, à MaUh., xvu, 4I-4Î; Marc, xiii, 32, à 
Matlh., XXIV, 36 (omission do cù^î 6 uU';, remis plus tard}; Marc, 
xiv, 1 1, à Mailh., xxvi, 15 (promesse devenant une réalité) ; Marc, 
XIV, 41, à Matlh., xxvi, 41 (suppression de Tobscur «irt^u); Marc, 
w, 34, à MiiUli., xxvii, 46 ^correction destinée à mieux expliquer 
lo mulenlondu; ; Marc, xiii, U, à Malth., xxiv, 45; Marc, xiv, 49, 
à Malth., XXVI, 56. 

i. Marc, x, 29-30. 

3. Mallh., XIX, 29. 

4. ïva iXOiOoftt iXti<}>ci»oiv aÙ7(rv. MarC, \VI, I. 

5. Bicup^oxi TÔv Taçcv. 



linfôj LES ÉVANGILES. 193 

Le scribe qui interroge Jésus sur le grand com- 
mandement le fait, dans Marc, à bonne intention. 
Dans les deux autres évangélistes, il le fait pour 
tenter Jésus. Les temps ont marché; on ne peut 
plus admettre qu*uh scribe ait agi sans malice. L'épi- 
sode où le jeune riche appelle Jésus « bon maître » , 
et où Jésus le reprend par ces mots : « Dieu seul est 
bon >, parut plus tard scandaleux. Matthieu arrange 
cela d'une manière moins choquante. La façon dont 
les disciples sont sacrifiés dans Marc^ est également 
atténuée dans Matthieu. Enfin ce dernier commet 
quelques contre-sens pour obtenir des effets pathé- 
tiques : ainsi le vin des condamnés, dont Tinsti- 
tution était humaine et bienveillante % devient chez 
lui un raffinement de cruauté pour amener raccom- 
plissement d'une prophétie. 

Les saillies trop vives de Marc sont ainsi effacées ; 
les lignes du nouvel Évangile sont plus larges, plus cor- 
rectes, plus idéales. Les traits merveilleux se multi- 
plient'; mais on dirait que le merveilleux cherche à 

4. Marc, iv, 13, 40; vi, 5î; viii, 47 et suiv.; ix, 6, 33; x, 3Î; 
XIV, 40. 

2. Comp. Marc, xv, 23, à Matth., xxvii, 34. Luc, xxiii, 36-37, 
commet la même erreur. 

3. Dans Marc (m, 40), Jésus guérit « beaucoup de malades > ; 
dans Matthieu (xn, 45), il guérit c tous les malades », 



194 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An »jq 

devenir plus acceptable. Les miracles sont moins pe- 
samment racontés^ ; certaines prolixités sont onuses'. 
Le matérialisme thaumaturgique, l'emploi des moyens 
naturels pour produire les miracles, signes caractéris* 
tiques de Marc, ont disparu ou à peu près dans Mat- 
thieu. Comparé à TÉvangile de Marc, TÉvangile 
attribué à Matthieu offre des corrections de goût et de 
tact^ Diverses inexactitudes sont rectifiées^ des 
particularités esthétiquement faibles ou inexplicables 
sont supprimées ou éclaircies^ On a souvent consi- 
déré Marc comme un abréviateur de Matthieu. C'est 
le contraire qui est vrai; seulement Taddition des 



4. Comp. Mattb., viii, 48-27, à Marc, iv, 35-40; Matth., yiii, 
S8-34, à Marc, v, 4-20; Malth., ix, 2 et suiv., à Marc, ii, 3-4; 
Matth., IX, 20 et suiv., à Marc, v, 25-26; Mattb., ix, 23 et suiv., à 
Marc, y, 40-43 ; Mattb., ix, 27-34, à Marc, viii, 22-26; Matth., ix, 
32-33, à Marc, vu, 32-37 (cf. Mattb., xii, 22); Matth., xy, 28, à 
Marc, VII, 30; Matth., xvii, 44-48, à Marc, ix, 46-29; Matth., xx, 
29 et suiv., à Marc, x, 46. 

2. Matlh., XXVI, 48, comparé à Marc, xiv, 43-45. 

3. Comp. Matth., xix, 46-24, et Tendroit parallèle dans Marc, x, 
47, dans Lac, xviii, 48, et dans TÊvangile des Hébreux (Hiig., 
p. 1 6-4 7) . La préoccupation du manger (Marc, m, 20 ; v, 43 ; vi, 34 ) 
a disparu. Le foulon (xMarc, ix, 2) disparaît aussi. 

4. Comp. Marc, ii, 26, et Mattb., xii, 4. 

5. Marc, xi, 43 et suiv.; Matth., xxi, 49 et suiv. Luc (xiii, 6 
et suiv.] va plus loin; il moralise toute Tbistoire du figuier et en 
hii une charmante parabole. — La façon particulière de chasser 
le démon muet (Marc, ix, 29] est généralisée (MatUi., xvii, 20]. 



[Ao85] LES ÉVANGILES. f95 

discours fait que l'étendue de l'abrégé est plus con- 
sidérable que celle de l'original. Que l'on compare 
les récits du démoniaque de Gergésa, du paralytique 
de C^)bamahum , de la fille de Jaïre, de l'hémor- 
rhofsse, de l'enfant épileptiqueS on se convaincra de 
ce que nous disons. Souvent aussi Matthieu réunit 
en un seul acte des circonstances qui, dans Marc, 
coDstituent deux épisodes'. Quelques récits qui, 
au premier coup d'œil, paraissent lui appartenir en 
propre, ne sont en réalité que des calques dénudés 
et appauvris des longues narrations de Marc'. 

C'est surtout à l'égard du paupérisme qu'on 
découvre dans le texte de Matthieu des précautions 
et des inquiétudes. En tête des célestes béatitudes, 
Jésus avait hardiment placé la pauvreté. <c Heureux 
les pauvres » fut probablement le premier mot qui 
sortit de sa bouche divine quand il commença de 
parler avec autorité. La plupart des sentences de 
Jésus (comme il arrive toutes les fois qu'on veut 
donner à la pensée une forme vive) prêtaient au mal- 

1. Comp. aussi MalUi., xii, 45-46, et Marc, m, 7-42; Mattb., 
w, 34, et Marc, viii, 57; Mattb., xiii, 58, et Marc, vi, 5. 

2. Comp. Mattb., ix, 48, à Marc, v, 23, 35; Mattb., xii, 46, à 
Marc, m, 24, 34 ; Mattb., xvm, 4, à Marc, ix, 33-34; Maltb., xxi, 
48-49, à Marc, xi, 42-44 et 20. 

3. Comp. Mattb., ix, 27-34, à Marc, vm, 22-26; Mattb., ix, 
32-33, à Marc, vu, 32-37. 



190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

entendu ; les ébionim purs tiraient de celle-là des 
conséquences subversives. Le rédacteur de notre 
Évangile ajoute un mot pour prévenir certains excès. 
Les a pauvres » dans le sens ordinaire deviennent les 
« pauvres en esprit » S c'est-à-dire les pieux israélites, 
jouant dans le monde un rôle humble et qui contraste 
avec Tair orgueilleux des puissants du jour. Dans 
une autre béatitude, « ceux qui ont faim » deviennent 
<(Ies affamés de justice » ^ 

Le progrès de la réflexion est donc sensible dans 
Matthieu ; on entrevoit chez lui une foule d'arrièi-e- 
pensées , Tintention de parer à certaines objections, 
une exagération dans les prétentions symboliques '• 
Le récit de la tentation au désert s'est développé et a 
changé de physionomie* ; la Passion s'est enrichie de 
quelques beaux traits \ Jésus parle de « son Eglise » 
comme d'un corps déjà constitué et fondé sur la 



4. Matth., V, 3. Comp. Luc (vi, 20), resté ici 6dèle au texte 
primitif des Xo^ia. A vrai dire, irr^xoc rend médiocrement la 
nuance dV6ion, ce dernier mot impliquant une idée religieuse, 
une acception pieuse et presque mystique. 

2. Matth., V, 6. Comp. Luc, vi, 24. Eîxii, Mattb., y, 22, est une 
autre atténuation, mais postérieure et due à certains copistes. 

3. Comparez le récit du baptême de Jésus, simple et nu dans 
Marc, 1, 44-42, plus riche et plus accentué dans Matth.,iii, 44-45, 
et dans l'Évangile ébionite [Épiph., hœr. xxx, 43). 

4. Marc, i, 42-43. 

5. Matth., XXVI, 50, 52. 



[Aofô] LES ÉVANGILES. 107 

primauté de Pierre ^ La formule du baptême s'est 
élargie et comprend sous une forme assez syn- 
crétîque les trois mots sacramentels de la théo- 
logie du temps, le Père, le Fils, le Saint-Esprit *. Le 
germe du dogme de la Trinité est ainsi déposé dans 
un coin de la page sacrée, et deviendra fécond. Le 
discours apocalyptique prêté à Jésus sur la guerre 
de Judée en rapport avec la fin des temps est plutôt 
renforcé et précisé qu'affaibli \ Nous verrons bientôt 
Luc employer tout son art pour atténuer ce qu'avaient 
d'embarrassant ces assertions téméraires sur une fin 
qui ne venait pas. 

4. MaUh.9 XVI, 48; xviii, 47. Les autres évangélistes te 
melteDt jamais le mot boùcfflia, dans la bouche de Jésus. 
I. Matlb., xxvni, 49. 
3. Matth., XXIV, 44, 29 (tù6i«c], 30. Comp. Luc, xxi, 9, tï. 



CHAPITRE XI. 



SECRET DES BEAUTES DE L*<VANGILE 



Ce qui est sensible par-dessus tout dans le nouvel 
Évangile, c'est un immense progrès littéraire. L'effet 
général est celui d'un palais de fées, construit tout 
entier en pierres lumineuses. Un vague exquis dans 
les transitions et les liaisons chronologiques donne à 
cette compilation divine l'allure légère du récit d'un 
enfant. « A cette heure-là », « en ce temps-là », « ce 
jour-là », « il arriva que... », et une foule d'autres 
formules qui ont l'air d'être précises sans l'être, font 
planer la narration, comme un rêve, entre ciel et 
terre. Grâce à l'indécision des temps * , le récit 
évangélique ne fait que frôler la réalité. Un génie 
aérien, qu'on touche, qu'on embrasse, mais qui ne 
se heurte jamais aux cailloux du chemin, nous 

4 . Il en est de même des désignations de lieu. Év raî; iraXiviv 
ftuTttv. Mattb., XI, 4. 



[An 85] LES ÉVANGILES. 199 

parie, nous ravit. On ne s'arrête pas à se de- 
mander s'il sait ce qu'il nous raconte. Il ne doute 
de rien et ne sait rien. C'est un charme analogue à 
celui de l'affirmation de la femme, qui nous fait 
sourire et nous subjugue. C'est en littérature ce 
qu'est en peinture un enfant du Corrége ou une 
Vierge de seize ans de Raphaël. 

La langue est du même ordre et parfaitement 
appropriée au sujet. Par un vrai tour de force, l'allure 
claire et enfantine de la narration hébraïque, le 
timbre fin et exquis des proverbes hébreux ont été 
transportés en un dialecte hellénique assez correct 
sous le rapport des formes grammaticales, mais oii la 
vieille syntaxe savante est totalement brisée. On a 
remarqué que les Evangiles sont le premier ou- 
vrage écrit en grec vulgaire. L'antique grécité y 
est en effet modifiée dans le sens analytique des 
langues modernes. L'helléniste ne peut se défendre 
de trouver cette langue plate et faible ; il est certain 
que, au point de vue classique, l'Évangile n'a ni style, 
ni plan, ni beauté; mais c'est un chef-d'œuvre de 
littérature populaire, et en un sens le plus ancien 
livre populaire qui ait été écrit. Cette langue désar- 
ticulée a d'ailleurs l'avantage que le charme s'en con- 
serve dans les différentes versions, si bien que, pour 
de tels écrits, la traduction vaut presque l'original. 



200 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85J 

Cette naïveté de la forme ne doit pas faire illu- 
sion. Le mot de vérité n'a pas pour TOrienlal le 
même sens que pour nous. L'Oriental raconte avec 
une adorable candeur et avec l'accent du témoin une 
foule de choses qu'il n'a pas vues et dont il n'a 
aucune certitude. Les récits de fantaisie de la 
sortie d'Egypte que l'on fait dans les familles 
israélites durant la veillée de Pâques ne trompent 
personne, et n'en ravissent pas moins ceux qui 
les entendent. Chaque année, les représentations 
scéniques par lesquelles on célèbre en Perse les mar- 
tyres de la famille d'Ali sont enrichies de quelque 
invention nouvelle destinée à rendre les victimes 
plus intéressantes et les meurtriers plus odieux. 
On se passionne à ces épisodes tout autant que si on ne 
venait pas de les imaginer. C'est le propre de Vagada 
orientale de toucher profondément ceux qui savent le 
mieux qu'elle est fictive. C'est son triomphe d'avoir 
fait un tel chef-d'œuvre, que tout le monde s'y est 
trompé et que, faute de connaître les lois du genre, le 
crédule Occident a pris pour une enquête testimoniale 
le récit de faits qu'aucun œil n'a jamais pu voir. 

Le propre d'une littérature de logia, de hadiih, 
est de grossir toujours. Après la mort de Mahomet, 
le nombre de mots que les « gens du banc » lui 
attribuèrent fut innombrable. Il en fut de même pour 



(ABg5] LES ÉVANGILES. 201 

lésas. Aux charmants apologues qu*il avait réelle- 
ment prononcés, et où il avait surpassé Bouddha 
lui-même, on en ajouta d'autres conçus dans le même 
style, et qu'il est fort difficile de distinguer des 
authentiques. Les idées du temps s'exprimèrent 
surtout dans ces sept admirables paraboles du 
royaume de Dieu, où toutes les innocentes rivalités 
de cet âge d'or du christianisme ont laissé leur trace. 
Quelques personnes étaient blessées du peu de qua- 
lité de ceux qui entraient dans l'Église ; les portes 
des églises de saint Paul, ouvertes à deux battants, 
leur paraissaient un scandale ; elles eussent voulu un 
choix, un examen préalable, une censure. Les scham- 
fflaîtes de même voulaient qu'on n'admit à renseigne- 
ment juif que des hommes intelligents, modestes, de 
bonne famille et riches ^ A ces difficiles, on répondait 
par la parabole de l'homme qui a préparé un dîner 
et qui, en l'absence des convives régulièrement con- 
voqués, invite les boiteux, les vagabonds, les men- 
diants % — ou bien par celle du pêcheur, qui 
prend les poissons bons et mauvais, sauf à choisir 
ensuite', f^ place éminente que Paul, d'anciens 
adversaires de Jésus, des tard-venus dans l'œuvre 

4. Abolh de-rabhi Nathan, ch. ii, fin. 

2. Matth., XXII, 4-10; Luc, xiv, 45-!4. 

3. Alattb., XIII, 47-50. 



202 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [kn 85] 

évangélique, occupaient parmi les fidèles des pre- 
miers jours excitait des murmures. Ce fut l'occa- 
sion de la parabole des ouvriers de la dernière 
heure, récompensés à Tégal de ceux qui ont porté 
le poids du jour. Un mot de Jésus : « Il y a des pre- 
miers qui seront les derniers, des derniers qui seront 
les premiers» S y donna origine. Le propriétaire d'une 
vigne sort à diverses heures de la journée afin de ra* 
coler des ouvriers pour sa vigne. Il prend tout ce qu'il 
trouve, et, le soir, les derniers venus, qui n'avaient 
travaillé qu'une heure, sont payés autant que ceux 
qui avaient travaillé tout le lemps*. La lutte des deux 
générations chrétiennes se voit ici avec évidence. 
Quand les convertis semblaient se dire avec tristesse 
que les places étaient prises et qu'il ne leur restait 
qu'une part secondaire, on leur citait cette belle 
parabole, d'où il résultait qu'ils n'avaient rien à 
envier aux anciens. 

La parabole de l'ivraie signifiait aussi à sa ma- 
nière cette composition mélangée du royaume, où 
Satan lui-même a parfois le pouvoir de jeter quelques 
graines. Le sénevé exprimait sa grandeur future ; le 

4. Matlh., XIX, 30; xx, 46; Marc, x, 34 ; Luc, xui, 30. Ce pro- 
verbe avait cours chez les juifs messianistes dans un sens un peu 
différent. IV Esdr., v, /i4. Voir ci-après, p. 358. 

2. MaUh., XX, 4-16. 



/ 



[An 85] LES ÉVANGILES. 202 

levain, sa force de fermentation ; le trésor caché et 
la perle pour laquelle on vend tout, son prix inesti- 
mable ; le filet, son succès, mêlé de dangers pour 
ravenir. « Les premiers seront les derniers » , 
t beaucoup d'appelés, peu d'élus » S telles étaient 
les maximes qu'on aimait à répéter. L'attente de 
Jésus surtout inspirait des comparaisons vives et 
fortes. Les images du voleur qui arrive quand on n'y 
pense pas, de l'éclair qui paraît à l'Occident sitôt qu'il 
a brillé en Orient, du figuier dont les jeunes pousses 
annoncent l'été, remplissaient les esprits . On se redi* 
sait enfin l'apologue charmant des jeunes filles pru • 
dentés et des jeunes fol les*, chef-d'œuvre de naïveté , 
d'art, d'esprit, de finesse. Les unes et les autres at- 
tendent l'époux ; mais, comme il tarde, toutes s'en- 
dorment. Or, au milieu delà nuit, éclate le cri : « Le 
voici! le voici ! » Les vierges sages, qui ont emporté de 
l'huile dans des fioles, allument bien vile leurs lam- 
pes ; mais les petites étourdies restent confondues. II 
n'y a pas de place pour elles dans la salle du festin. 
Nous ne voulons pas dire que ces morceaux exquis 
ne soient pas de Jésus. La grande difiicuUé d'une his- 
toire des origines du christianisme est de distinguer 

I. Mattb., XX, 46; xxii, 44. 
t, MaUh., XXV, ^ et suiv. 



I 



204 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 8^ 

dans les Évangiles, d'une part, ce qui vient de Jésus, 
de rautre,ce quia été seulement inspiré par son esprit. 
Jésus n'ayant rien écrit, et les rédacteurs des Évangiles 
nous ayant transmis pêle-mêle ses paroles authenti- 
ques et celles qui lui ont été prêtées, il n'y a pas de 
critique assez subtile pour opérer en pareil cas un dis- 
cernement sûr. La Vie de Jésus et F Histoire de la ré- 
daction des Evangiles sont deux sujets qui se pénètrent 
de telle sorte qu'il faut laisser entreeux la limite indé- 
cise, au risque de paraître se contredire. En réalité, 
cette contradiction est de peu de conséquence. Jésus 
est le véritable créateur de l'Évangile ; Jésus a tout fait, 
même ce qu'on lui a prêté ; sa légende et lui-même 
sont inséparables ; il fut tellement identifié avec son 
idée, que son idée devint lui-même, l'absorba, fit de 
sa biographie ce qu'elle devait être. Il y eut en lui ce 
que les théologiens appellent a communication des 
idiomes » . La même communication a lieu entre le 
premier et l' avant-dernier livre de cette histoire. Si 
c'est là un défaut, c'est un défaut tenant à la nature du 
sujet, et nous avons cru que ce serait un trait de vérité 
de ne pas trop chercher à l'éviter. Ce qui frappe, en 
tout cas, c'est la physionomie originale de ces récits. 
Quelle que soit la date de leur rédaction, ce sont là 
des fleurs vraiment galiléennes, écloses aux premiers 
jours sous les pas embaumés du rêveur divin. 



[An 85] LES ÉVANGILES. 205 

Les instructions apostoliques, telles que notre 
Evangile les présente S semblent à quelques égards 
procéder d'un idéal de l'apôtre formé sur le mo- 
dèle de Paul. L'impression laissée par la vie du 
grand voyageur évangélique avait été profonde. 
Plusieurs apôtres avaient déjà souffert le martyre 
pour avoir porté aux peuples les appels de Jésus*. 
On se figurait le prédicateur chrétien comparaissant 
devant les rois, devant les tribunaux les plus élevés, 
et là proclamant Christ'. Le premier principe de cette 
éloquence apostolique était de ne pas préparer ses 
discours. L'Esprit saint devait sur l'heure inspirer 
au missionnaire ce qu'il devait dire. En voyage, 
nulle provision, nul argent, pas même une sacoche, 
pas même un vêtement de rechange, pas même un 
bâton*. L'ouvrier mérite son pain quotidien. Quand 
le missionnaire apostolique est entré dans une maison, 
il peut sans scrupule y rester, mangeant et buvant 
ce qu'on lui sert, sans se croire obligé de donner en 
retour autre chose que la parole et des souhaits de 
salut. C'était bien là le principe de Paul ' ; mais ce 

4. MaUh., X, 5-42; ajoutez ix, 37-38. 

2. Hatth., xxii^ 6. 

3. Comp. Épitre de Clément Romain, ch. 5. 

4. Notez l'exagération croissante de Marc, vi, 8, à Matth., x, 
10, et à Luc, IX, 3. 

5. Voir Saint Paul, p. 448, 2Î0, 448; VAnlechnsl, p. <9. 



^06 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85) 

principe, il ne rappliquait qu'avec les personnes dont 
il était tout à fait sûr, par exemple avec les dames de 
Philippes. Gomme Paul, le voyageur apostolique est 
couvert, dans les dangers de la route, par une pro- 
tection divine ; il se joue des serpents, les poisons ne 
Tatteignent pas^ Son lot sera la haine du monde, la 
persécution... Le dire traditionnel exagère toujours 
le trait primitif. C'est là en quelque sorte une néces- 
sité mnémotechnique, la mémoire retenant mieux les 
mots fortement aiguisés et hyperboliques que les 
sentences mesurées. Jésus était trop profond connais- 
seur des âmes pour ne pas savoir que la rigueur, l'exi- 
gence est la meilleure manière de les gagner et de 
les retenir sous lejoug.Nousne croyons pas cependant 
qu'il soit jamais allé aux excès qu'on lui attribue ^, et le 
feu sombre qui anime les instructions apostoliques nous 
parait en partie un reflet des ardeurs fiévreuses de PauL 
L'auteur de l'Évangile selon Matthieu n'a pas de 
parti arrêté dans les grandes questions qui divisaient 
l'Eglise. Il n'est ni juif exclusif à la manière de Jac- 
ques, ni juif relâché à la façon de Paul '. II sent la 

\ . Finale postérieure de Marc, xvi, 4 8. Ces deux IraitB paraissent 
faire allusion à Taventure de Paul à Malte et au miracle de Joseph 
Barsabbas que les filles de Philippe racontèrent à Papias. Eus., 
H. E., III, XXXIX, 9. Cf. Luc, ix, 49. 

2. Voir Vie de Jésus, p. 3t0 et suiv. 

3. On peut citer, dans le sens juif strictement légal : y, 47-20; 



[Aii85J LES ÉVANGILES. 207 

nécessité de rattacher TÉglise à Pierre et insiste sur la 
prérogative de ce dernier ^ D'un autre côté, il laisse 
percer certaines nuances de malveillance contre la fa- 
mille de Jésus et contre Torgueil de la première généra- 
tion ch^étienne^ Il efface, en particulier, dans le récit 
des apparitions de Jésus ressuscité ' le rôle de Jac- 
ques, que les disciples de Paul tenaient pour un ennemi 
déclaré. Les thèses opposées peuvent trouver chez 
lui des arguments également valables. Par moments, 
il est parlé de la foi comme dans les épltres de saint 
Paul*. L'auteur accepte de la tradition les dires, les 
paraboles, les miracles, les décisions en sens con- 
traires, pourvu qu'ils soient édifiants, sans chercher 
à les concilier. Ici il est question d'évangéliser 
Israël % là le monde *• La Chananéenne% accueillie 
d'abord par de dures paroles, est exaucée ensuite, et 
une histoire commencée pour prouver que Jésus n'a 



vil, 6; X, 5-^, 23 ; xxiv, 20; dans le sens de saint Paul : m, 9 ; viii, 
10-42; IX, 13, 46-n; XI, 13; xii,1-13;xv, 11, 16-20, 24;xix,8; 
\x, 1-16; XXI, 43; xxii, 37-40, 43; xxiii, 23; xxiv,U;xxviii, 19. 

1. MaUb., XVI, 18-19. 

2. Voir ci-dessus, p. 63, 201-202. 

3. Comp. ICor., xv,' 7, et ci-dessus p. 107-108. 

4. Matth., VIII, 10, 13; IX, 2, 22; xv, 28. 

5. Matlb., X, 5, 6, 23. 

6. Matth., XXIII, 38; xxviii, 19. 

7. MaUh., XV, 21-28. 



ti:(.:\ES DU CHRISTIANISME. [An 8ô| 

•vrc :u^n vue d'Israël, finit par l'esalta-- 

^ .^ * :i ïme païenne \ Le centurion de Ca- 

aa^j-ux.i! r;uve tout d'abord grâce et faveur. 

.5^ , ^^à- :ç*a:t de la nation ont été plus contraires 

^ i«>8a: . lue des païens tels que les mages, Pilate, 

. zuxiixt M >->» dernier. Le peuple juif prononce luî- 

:«aiR A ?eiicence de sa malédiction ^ Il n'a pas 

v*«fca -u t:it:ii du royaume de Dieu, préparé pour lui; 

^^ ^^lus je ^n&nd chemin (les gentils) prendront sa 

«iA^ç *. Is formule : « II a été dit aux anciens..., 

«^i» «î ^v>lu> dis...» est placée avec insistance dans la 

>^!tc àe Je;His *. Le cercle auquel Fauteur s'adresse 

^ ai ."vivie de juifs convertis. La polémique contre 

,v wiiis loa convertis le préoccupe beaucoup. Ses 

•,;»^Mi> ie le\les prophétiques*, ainsi qu'un certain 

,,4aiîfc^' ie circonstances rapportées par lui ont trait 

^^ «d^iC;» que les fidèles avaient à subir de la part 

y A ua.orité orthodoxe, et surtout à la grande 

i{f^»^M ui\v de ce que les représentants officiels de 

>lii*ui.. \^. U-IH. Marc, vu, 27, est ici moins dur que Mat- 

«.^ \»« i^*^ t^* 

%aA.. «ui. 5-10. 

, %«uK \\Mi, «4-i3. 

^ ^»Mk ^ V- t1. 33. 

>^ s^ T."»ri*i liorinule cbèrc à noire auteur. 



[An 85] LES ÉVANGILES. S09 

la nation avaient refusé de croire à la messianité de 
lésus. 

L'Evangile de saint Matthieu, comme presque 
toutes les compositions Hnes, a été T ouvrage d*une 
conscience en quelque sorte double. L'auteur est à 
la fois juif et chrétien ; sa nouvelle foi n*a pas tué 
Tancienne et ne lui a rien ôté de sa poésie. Il aime 
deui choses en même temps. Le spectateur jouit de 
cette lutte sans tourments. État charmant que celui oii 
Ton est, sans être encore rien de déterminé ! Transi- 
tion exquise, moment excellent pour l'art que celui 
où une conscience est le paisible champ de bataille 
sur lequel les partis contraires se heurtent, sans qu'elle 
soit elle-même ébranlée ! Quoique le prétendu Matthieu 
parle des juifs à la troisième personne comme d'étran- 
gers^ son esprit, son apologétique, son messianisme, 
son exégèse, sa piété sont essentiellement d'un juif. 
Jérusalem est pour lui u la ville sainte )>, « le lieu 
saint n ^ Les missions sont à ses yeux l'apanage des 
Douze; il ne leur associe pas saint Paul, et il n'ac- 
corde sûrement pas à ce dernier de vocation spéciale, 
quoique les instructions apostoliques, telles qu'il les 
donne, contiennent plus d'un trait tiré de la vie du 

1. Matih., XXVIII, 45. C'est la constante manière de parler du 
quatrième Évangile. 

2. Matlb.. IV, 5, xxiv, 45; xxyii,'53. 

14 



SIO ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An85] 

prédicateur des gentils. Son aversion contre les pha- 
risiens ne l'empêche pas d'admettre l'autorité du ju- 
daïsme. Le christianisme est chez lui à l'état d'une 
fleur éclose, mais qui porte encore les enveloppes du 
bouton d'oii elle s'est échappée. 

Et ce fut là une de ses forces. L'habileté su- 
prême, dans les œuvres de conciliation, est à la fois 
de nier et d'aflirmer, de pratiquer VAma tanquam 
osurus du sage antique. Paul supprime tout le ju- 
daïsme et même toute religion, pour tout remplacer 
par Jésus. Les Évangiles hésitent et restent dans 
une pénombre bien plus délicate. La Loi subsiste- 
t-elle?Oui et non. Jésus la détruit et Taccomplit. 
Le sabbat, il le supprime et le maintient. Les cé- 
rémonies juives, il les observe et ne veut pas qu'on y 
tienne. Tous les réformateurs religieux ont dû obser- 
ver cette règle ; on ne décharge les hommes d'un 
fardeau devenu impossible à porter qu'en le prenant 
pour soi-même sans réserve ni adoucissement. La 
contradiction é(ait partout. Quand le Talmud a cité 
sur la même ligne des opinions qui s'excluent absolu- 
ment, il finit par cette formule : « Et toutes ces 
opinions sont parole de vie. » L'anecdote de la Chana- 
néenne est l'image vraie de ce moment du christia- 
nisme. Elle prie. « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis 
perdues de la maison d'Israël, » lui répond Jésus. 



[Ao85] LES ÉVANGILES. 311 

Elle s'approche de lui et Tadore : « Il n*est pas juste 
de prendre le pain des enfants et de le donner aux 
chiens. — Sans doute ; mais les petits chiens man- 
gent bien les miettes qui tombent sous la table de 
leur maître. — femme, ta foi est grande ; qu'il 
soit fait selon ce que tu désires ^ » Le païen con- 
verti finissait par l'emporter, à force d'humilité et à 
condition de subir d'abord le mauvais accueil d'une 
aristocratie qui voulait être flattée, sollicitée. 

Un tel état d'esprit ne comportait à vrai dire 
qu'une seule haine, la haine du pharisien, du juif 
oiSciel. Le pharisien ou pour mieux dire l'hypocrite 
(car ce mot avait pris un sens abusif, comme chez 
nous le nom de « jésuite » s'applique à une foule de 
gens qui ne font pas partie de la compagnie fondée 
par Loyola) devait paraître le coupable par excellence, 
l'opposé en tout de Jésus. Notre Évangile groupe en 
une seule invective, pleine de virulence, tous les dis- 
cours qu'à diverses reprises Jésus prononça contre 
les pharisiens'. L'auteur prit sans doute ce morceau 
dans quelque recueil antérieur qui n'avait pas le cadre 
ordinaire. Jésus y est censé avoir fait de nom- 
breux voyages à Jérusalem ; le châtiment des phari- 

4. Matth., XV, 21-28. Cf. Marc, yii, 24-30, moins accusé. 

5. Matth., cb. xxni entier. 



213 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85] 

siens est prédit d*une façon vague, qui nous reporte 
avant la révolution de Judée^ 

De tout cela résulte un Évangile infiniment supé- 
rieur pour la beauté à celui de Marc, mais d*une 
valeur historique beaucoup moindre. Marc reste, 
pour les faits, le seul document authentique de la vie 
de Jésus. Les récits que pseudo-Matthieu ajoute à 
ceux de Marc ne sont que légende ; les modifica- 
tions qu'il apporte aux récits de Marc ne sont que 
des façons de dissimuler certains embarras. L'assi- 
milation des éléments que Fauteur puise hors de 
Marc est faite de la manière la plus grossière ; la 
digestion, si on peut s'exprimer ainsi, n'est pas 
achevée ; les morceaux sont restés entiers, et on peut 
les reconnaître. Sous ce rapport, Luc introduira de 
très-grands perfectionnements. Mais ce qui fait le 
prix de l'ouvrage attribué à Matthieu, ce sont les dis- 
cours de Jésus, conservés avec une fidélité extrême, 
et probablement dans l'ordre relatif où ils furent 
d'abord écrits. 

Cela était plus important que l'exactitude biogra- 
phique, et l'Évangile de Matthieu, tout bien pesé, est 
le livre le plus important du christianisme, le livre 

4. Lo discours entier, surtout les versets 2, 3, 5, 45, 46, 48, 
14, 23, 27, 29, 3S, supposent l'organisation de la nation encore 
intacte. 



f 

\ 



[Ad 85] LES ÉVANGILES. 213 

le plus important qui ait jamais été écrit. Ce n'est 
pas sans raison que, dans la classification des écrits 
de la nouvelle Bible, on lui a donné la première 
place ^ La biographie d'un grand homme est une ^^ 
partie de son œuvre. Saint Louis ne serait pas ce 
qu'il est dans la conscience de l'humanité sans 
Joinville. La vie de Spinoza par Colerus est le plus 
bel ouvrage de Spinoza. Épictëte doit presque tout 
à Arrien, Socrate à Platon et à Xénophon. Jésus de 
même a été en partie fait par l'Évangile. En ce sens, 
la rédaction des Évangiles est, après l'action per- 
sonnelle de Jésus, le fait capital de l'histoire des 
origines du christianisme ; j'ajouterai de l'histoire de 
l'humanité. La lecture habituelle du monde est un 
livre où le prêtre est toujours en faute, oii les gens 
comme il faut sont tous des tartufes, oii les autorités 
laïques se montrent comme des scélérats, ou tous les 
riches sont damnés.' Ce livre, le plus révolutionnaire 
et le plus dangereux qu'il y ait, l'Église catholique 
l'a prudemment écarté ; mais elle n'a pu tout 
à fait l'empêcher de porter ses fruits. Malveillants 
pour le sacerdoce, railleurs pour le rigorisme, 
indulgents pour l'homme relâché qui a bon cœur, 
les Evangiles ont été le perpétuel cauchemar de 

4. Irénée, HI, i, t. 



214 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [Aa 85] 

l'hypocrite. L*homme évangélique a été un adver- 
saire de la théologie pédante, de la morgue hiérar- 
chique, de Tesprit ecclésiastique tel que les siècles 
Font fait. Le moyen âge Ta brûlé. De nos jours, 
la grande invective du vingt-troisième chapitre de 
saint Matthieu contre les pharisiens est encore la 
sanglante satire de ceux qui se couvrent du nom de 
Jésus et que Jésus, s*il revenait au monde, poursui- 
vrait de ses fouets. 

Oïl rÉvangile selon saint Matthieu fut-il écrit? 
Tout semble indiquer que ce fut en Syrie, pour un 
cercle juif, qui ne savait guère que le grec, mais 
qui avait quelque idée de l'hébreu*. L'auteur se sert 
d'originaux évangéliques écrits en hébreu ; or il est 
douteux que les originaux hébreux des textes évan- 
géliques soient jamais sortis de Syrie. Dans cinq ou 
six cas, Marc avait conservé des petites phrases ara- 
méennes prononcées par Jésus; le prétendu Matthieu 
les efface toutes, excepté une seule. Le caractère des 
traditions propres à notre évangéliste est essentielle- 
ment galiléen. Selon lui, toutes les apparitions de 
Jésus ressuscité ont lieu en Galilée*. Ses premiers 
lecteurs semblent avoir dû être des Syriens. Il n'a 

4. Matlh., 1, 23; xv, 5 (comp. Marc, vu, 44); xvii, 46. Jé!^w 
éitl Tttv d4tafTtwv (Matih., I, 2f } est bien peu hébreu. 
2. Mattb., XXVIII, 46 et suiv. 



|à]i85| LES ÉVANGILES. 215 

pas ces explications de coutumes et ces notes topo- 
graphiques qu*on trouve dans Marc. Au contraire, 
il a des traits qui, dénués de sens à Rome, avaient 
de rintérêt en Orient * . On peut donc supposer que 
notre Évangile fut rédigé quand F Évangile de Marc, 
composé à Rome, arriva en Orient. Un Évangile 
grec parut une chose précieuse ; mais on fut frappé 
des lacunes de celui de Marc ; on le compléta. 
L'Evangile qui résulta de ces additions mit du temps 
à revenir à Rome. Par là s'explique que Luc ne l'ait 
pas connu, dans cette ville, vers 95. 

Par là s'explique aussi que, pour relever l'écrit 

nouveau, et opposer au nom de Marc un nom d'une 

autorité encore supérieure, on ait attribué le texte 

dont il s'agit à l'apôtre Matthieu. Matthieu était un 

apôtre judéo-chrétien, menant une vie ascétique 

analogue à celle de Jacques, s'abstenant de chair, ne 

vivant que de légumes et de pousses d'arbre *. 

Peut-être sa qualité d'ancien publicain fit-elle penser 

que, habitué à écrire, il avait dû plus qu'un autre 

songer à fixer des faits dont il était censé avoir été 

témoin. Certes Matthieu ne fut pas le rédacteur de 

1. Comp. Matth., m, 5, et Marc, i, 5; MaUh., iv, 23, et Marc, 
111, 7-8 ; Matth., xix, 4, et Marc, x, 4 . Notez le trait palestinien sur 
Hacetdama, xxvii, 8. 

2. Clément d'Alex., Pœdag., II, 1. 



216 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 85) 

Touvrage qui porte son nom. L*apôtre était mort de- 
puis longtemps quand 1* Évangile fut composé, et 
d'ailleurs Touvrage repousse absolument un tel au- 
teur ^ Jamais livre ne fut aussi peu d'un témoin ocu- 
laire. Comment, si notre Évangile était d'un apôtre, 
y trouverait-on un canevas si défectueux de la vie 
publique de Jésus ? Peut-être l'Évangile hébreu avec 
lequel l'auteur compléta Marc portait-il le nom de 
Matthieu '• Peut-être la collection des logia por- 
tait-elle ce nom. L'addition des logia étant ce qui 
faisait le caractère du nouvel Évangile, le nom de 
l'apôtre garant de ces logia aura pu être conservé 
pour désigner l'auteur de l'ouvrage qui tirait son prix 
de ces additions'. Tout cela est douteux. Papias^ croit 

1. Comp. surtout Matth., ix, 9; x, 3; Marc, ii, ià; m, 48; 
Luc, V, S7; VI, 45; Act., i, 43. Le rédacteur du premier Évangile 
a substitué le nom de Matthieu à celui de Lévi fils d*Alphée (voir 
Vie de Jésus, p. 4 66-4 67, note) ; donc, ce rédacteur n'est pas Tapô- 
tre Matthieu. L'Évangile ébionite (Épiph., xxx, 43} admettait que 
le texte actuel du premier Évangile fut l'ouvrage de Matthieu ; 
mais c'est là une autorité moderne et sans valeur. Voir ci-dessus, 
p. 444-442. 

%. y. ci-dessus, p. 409-444. 

3. Le mot xsTâ indiquerait bien une telle nuance. Ce mot im- 
plique seulement la garantie sous laquelle le livre était placé. Les 

titres MLTk Tol>$ ^tù^txx àtrc^oXcuç, xxO* ÈSpaiou;, xar* Âtpirnou;, en 

sont la preuve. 

4. Dans Eus., H, E., III, xxxix, 46. Nous avons montré (ci- 
dessus, p. 79, note) que c'est bien de notre texte que parle Papias. 



lAo85| LES ÉVANGILES. 217 

réellement Touvrage de Matthieu ; mais, au bout de 
cinquante ou soixante ans, les moyens de démêler une 
question aussi compliquée devaient lui manquer. 

Ce qui est certain, en tout cas, c*est que Fœuvre 
attribuée à Matthieu n'eut pas Tautorité que son 
titre ferait supposer et ne passa pas pour définitive. 
Il y eut beaucoup de tentatives analogues que nous 
n'avons plus ^ Ls nom même d'un apôtre ne suffi- 
sait pas pour recommander un travail de ce genre *. 
Luc, qui n'était pas apôtre, et que nous verrons 
bientôt reprendre la tentative d'un Évangile résumant 
les autres et les rendant inutiles, ignorait, selon 
toutes les probabilités, l'existence de l'Évangile dit 
selon Matthieu. 

4. neXXct. Luc, 1, 4-2. Matthieu n'est pas un de ces iroXXoi (voir 
ci-après, p. 257 et suiv.) ; Marc en était un. Luc distingue nettement 
ks rédacteurs d'Évangiles, dont aucun n'était apôtre, des auToirrai 
etvsvpîTdu Tcû Xo')fGu, dont les iroXXoi ont reçu la irapo^ovtc. 

2. L'auteur de FÉpttre dite de Barnabe (ch. 4, 7, etc.), écrite, 
ce semble, vers 97, cite surtout TÉvangile de Matthieu. Ce- 
pendant il rapporte des mots de Jésus plus conformes à Luc 
qu*à Malthieu (ch. 49). Son système sur la résurrection et l'ascen- 
sion (ch. 45) est conforme au troisième Évangile. Il a des mots de 
Jésus qui lui sont propres (ch. 6). L'auteur de la II* Pétri (i, 21) 
se sert aussi de Matthieu. 



.1 

I 



CHAPITRE XII. 



LES CHRÉTIEI^S DE LA FAMILLE FLAVIA. FLAVICS JOSBPHB. 



La loi fatale du césarisme s^accomplissait. Le 
roi légitime s'améliore en vieillissant sur le trône ; 
le césar commence bien et finit mal. Chaque année 
signalait en Domitien le progrès des mauvaises pas- 
sions. L'homme avait toujours été pervers ; son in-- 
gratitude envers son père et son frère aîné fut quelque 
chose d'abominable; cependant son premier gou- 
vernement ne fut pas d'un mauvais souverain *. 
C'est peu à peu que la jalousie sombre contre tout 
mérite, la perfidie raffinée, la noire malice, qui 
étaient dans sa nature, se décelèrent. Tibère avait été 
très-cruel, mais par une sorte de rage philosophique 
contre l'humanité, qui eut sa grandeur et ne l'em- 

4 . Suétone, Dom,, 3, 8, 9 ; Dion Cassius, Eutrope et Auréliua 
Victor. 



[An 86J LES ÉVANGILES. !219 

pécha pas d'être à quelques égards Thomme le plus 
intelligent de son temps. Caligula fut un bouiïon 
lugubre, à la fois grotesque et terrible, mais amusant 
et peu dangereux pour ceux qui ne rapprochaient 
p>as. Sous le règne de cette incarnation de Tironie 
satanique qui s'appela Néron, une sorte de stupeur 
tint l'àme du monde en suspens ; on avait la con- 
science d'assister à une crise sans précédents, à la 
lutte définitive du bien et du mal. Après sa mort, 
on respira ; le mal semblait enchaîné ; la perversité 
du siècle paraissait adoucie. Qu'on songe à l'horreur 
qui s'empara de toutes les âmes honnêtes quand on 
vit la Bête renaître % quand on reconnut que l'abné- 
gation de tous les gens de bien de l'empire n'avait 
abouti qu'à livrer le monde à un souverain bien plus 
digne d'exécration que les monstres qu'on croyait 
relégués dans les souvenirs du passé. 

Domitien est probablement l'homme le plus mé- 
chant qui ait jamais existé ^ Conmiode est plus odieux, 
car il est fils d'un père admirable ; mais Commode 
est une sorte de brute ; Domitien est un homme fort 



I- Subnero, porlio Neronis, Nero calvus. Tertall., ApoL, 5; 
Juvénal, iv, 38. 

S. Suétone, Dom,; Dion Cassius, livre LXVH; Tacite, Agri- 
cola, 45, etc.; Pline le Jeune, Panëg. de Traj.; Philostrate, Vie 
d'Apollonius, VII et VUI. 



220 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An ^ 

sensé, d'une méchanceté réfléchie. Chez lui, il n*fr^ 
avait pas Tatténuation de la folie ; sa tête était 
parfaitement saine, froide et claire. C'était un homme 
politique sérieux et logique. Il n'avait pas d'imagi- 
nation, et si, aune certaine époque dé sa vie, il s'exerça 
en quelques genres de littérature et fit d'assez bons 
vers, ce fut par affectation, pour paraître étranger 
aux affaires ^ bientôt il y renonça et n'y pensa plus*. 
Il n'aimait pas les arts; la musique le laissait indif- 
férent'; son tempérament mélancolique ne se plai* 
sait que dans la solitude. On l'observait des heures 
se promenant seul ; on était sûr alors de voir éclater 
quelque plan pervers. Cruel sans phrases, il souriait 
presque toujours avant de tuer. On sentait reparaître 
une basse extraction. Les Césars de la maison d'Au- 
guste, prodigues et avides de gloire, sont mauvais , 
souvent absurdes , rarement vulgaires. Domitien 
est bourgeois dans le crime ; il en tire profit. Peu 
riche, il fait argent de tout, pousse Timpôt à ses 
dernières limites \ Sa face sinistre ne connut jamais 
le fou rire de Caligula. Néron, tyran fort littéraire, 



4. Tacite, IlisL, IV, 86; Suétone, Dom,, 2. Cf. Pline, Hist. 
na^, praef.; Quintilien, IV, praef.; X, i, 6 ; Valérius Flaccus, 1, 1». 
f. Suétone, Dom., ÎO. 

3. Philostrate, ApolL, VII, 2. 

4. Suét., Dom,j 12. 



làaSl] LES ÉVANGILES. 221 

/oo/ours préoccupé de se faire aimer et admirer du 
monde, entendait la raillerie et la provoquait ; celuî- 
ci n'avait rien de burlesque ; il ne prêtait pas au ri- 
dicule; il était trop tragique ^ Ses mœurs ne valaient 
pas mieux que celles du fils d'Âgrippine ; mais à 
rinfamie il joignait i*égoTsme sournois, une affecta- 
tion hypocrite de sévérité, des airs de censeur rigide 
(sanctissitnus censor) *, qui n'étaient que des pré- 
textes pour faire périr des innocents*. C'est quelque 
chose de pénible à supporter que le ton de vertu 
austère que prennent ses adulateurs, Martial, Stace, 
Quintilien, quand ils veulent relever le titre auquel 
il tenait le plus, celui de sauveur des dieux et de 
restaurateur des mœurs. 

Sa vanité ne le cédait pas à celle qui poussa 
Néron à tant de pitoyables équipées, et elle était 
beaucoup moins naïve. Ses faux triomphes, ses vic- 
toires prétendues, ses monuments pleins d'une adula- 
tion menteuse, ses consulats accumulés étaient quel- 
que chose de nauséabond, de beaucoup plus irritant 

4. Philostrate, Vie cTApoU., VII, 42. 

t. Quintilien, In$t., FV, prœf. Cf. Martial, VI, 2, 4, 7; VIII, 80; 
IX, 7, 404; Stace, Silves, III, iv, 74; IV, ni, 243; Suét., 
Dom., 7. Le titre de censor figure dans la plupart des inscriptions 
et des monnaies deDomitien (Orelii, n"" 766, 768; Cohen, I, 387 
et suiv.). 

3. Dion Cassius, LXVII, 8. 



2i2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 87) 

que les dix-huit cents couronnes de Néron et sa pro- 
cession de périodonique. 

Les autres tyrannies que Ton avait traversées 
s'étaient montrées bien moins savantes. Celle-ci était 
administrative, méticuleuse, organisée. Le tyran 
jouait lui-même de sa personne le rôle de chef de 
police et de juge instructeur. Ce fut une Terreur ju- 
ridique. On procédait avec la légalité dérisoire du 
tribunal révolutionnaire. Flavius Sabinus, cousin de 
Tempereur, fut mis à mort pour un lapsus du crieur, 
qui le proclama imperator au lieu de consul; un 
historien grec, pour certaines images qui parafent 
obscures ; tous les copistes furent mis en croix. Un 
Romain distingué fut tué parce qu'il aimait à réciter 
les harangues de Tite-Live, qu'il avait chez lui des 
cartes de géographie, et qu'il avait donné k deux 
esclaves les noms de Magon et d'Ânnibal ; un mili- 
taire fort estimé, Sallustius Lucullus, périt pour avoir 
souffert que son nom fût donné à des lances d'un 
nouveau modèle, dont il était l'inventeur^. Jamais 
l'industrie des délateurs ne fut portée si loin ; Tes 
agents provocateurs, les espions pénétraient partout. 
La folle croyance que l'empereur avait dans les astro- 
logues redoublait le danger. Les suppôts de Cali- 

4. Suétone, Dom., 40. 



(Ad 88] LES ÉVANGILES. 223 

gula et de Néron avaient été de vils Orientaux, étran- 
gers k la société romaine et satisfaits quand ils étaient 
riches. Les délateurs de Domitien, sortes de Fouquier- 
Tmville, sinistres et blêmes, frappaient à coup sûr. 
L'empereur concertait avec les accusateurs et les 
faux témoins ce qu'il fallait qu'ils dissent; il assistait 
ensuite lui-même aux tortures, se divertissait de la 
pâleur peinte sur tous les visages, et semblait 
compter les soupirs qu'arrachait la pitié. Nérojti 
s'épargnait la vue des crimes qu'il ordonnait. Celui- 
ci voulait tout voir. Il avait des raffinements de 
cruauté sans nom. Son esprit était tellement dissi- 
mulé, qu'on l'offensait également en le flattant et en 
ne le flattant pas ; sa défiance, sa jalousie, n'avaient 
pas de bornes. Tout homme estimé, tout homme de 
cœur était pour lui un rivaP. Néron, du moins, n'en 
voulait qu'aux chanteurs et ne tenait pas nécessaire- 
ment tout homme d'État, tout militaire supérieur, 
pour un ennemi. 

Le silence, pendant ce temps, fut effroyable. Le 
sénat passa quelques années dans une morne stu- 
peur. Ce qu'il y avait de terrible, c'est qu'on n'entre- 
voyait aucune issue. L'empereur avait trente-six ans. 
Les accès de fièvre du mal qu'on avait vus jusque-là 

4. Tacite, Agric, 41. 



134 ORIGINES DU CHRISTIANISME. |An 88) 

avaient été courts ; on sentait que c'étaient des crises, 
qu'elles ne pouvaient durer. Cette fois, il n'y avait 
pas de raison pour que cela finit. L'armée était con- 
tente, le peuple indifférent*. Donnitien, il est vrai, 
n'arriva jamais à la popularité de Néron, et, en Tan 
88, un imposteur croyait avoir des chances de le ren- 
verser en se présentant comme le maître adoré qui 
avait donné au peuple de si belles journées'. Néan- 
moins on n'avait pas trop perdu. Les spectacles étaient 
tout aussi monstrueux qu'ils l'avaient jamais été. 
L'amphithéâtre flavien (le Colisée), inauguré sous 
Titus, avait même vu des progrès dans l'art ignoble 
d'amuser le peuple*. Nul danger donc de ce côté*. 
Lui, cependant, ne lisait que les Mémoires de Tibère*. 
Il avait du mépris pour la familiarité qu'encou- 
ragea son père Yespasien ; il traitait d'enfantillage 
la bonté de son frère Titus et l'illusion qu'il avait 
eue de prétendre gouverner l'humanité en se 



4. Suétone, Dom., 23. 

%. Voir V Antéchrist, p. 349. 

3. Dion Cassius, LXVI, «5; LXVII, 8; Suét., Dom., 4. Cf. 
Martial, VI, 4; Stace, Silves, IV, ix, et le livre De spectaculis, 
recueil de petites pièces de divers auteurs, en tète de Martial. 
Cf. Mémoires de VAcad. des inscriptions, sav. étr., t. VIII, 
rpart., p. 444, 453-155. 

4.Juv.,iv, 4 53-4 54, se rapporte aux derniers mois de Domi tien. 

5. Suétone, Dom,, 20. 



r. • 



lAn%D] LES ÉVANGILES. 225 

faisant aimer. Il prétendait connaître mieux que 
personne les exigences d'un pouvoir sans consti- 
tution, obligé de se défendre, de se fonder chaque 
jour. 

On sentait, en effet, que ces horreurs avaient leur 
raison politique, que ce n'était pas les caprices d'un 
frénétique. La hideuse image de la souveraineté nou- 
velle, telle que l'avaient faite les nécessités du temps, 
soupçonneuse, craignant tout de tous, tête de Mé- 
duse qui glaçait d'effroi, apparaissait en ce masque 
odieux, injecté de sang, dont le savant terroriste 
semblait avoir cuirassé son visage contre toute 
pudeur \ 

C'était principalement sur sa propre maison que 
se portaient ses fureurs*. Presque tous ses cousins 
ou neveux périrent. Tout ce qui lui rappelait Titus 
{^exaspérait. Cette famille singulière, qui n'avait pas 
les préjugés, le sang-froid aristocratiques, la profonde 
désillusion de la haute noblesse romaine, offrait des 
contrastes étranges. D'épouvantables tragédies s'y 
jouaient. Quel destin, par exemple, que celui de 
cette Julia Sabina, fille de Titus, traînée de crime en 
crime, fmissant comme Phérolne d'un roman de bas 

I. Tacite, Agric,, 45; Philostrate, Apoll.j VII, 28. 
«. Pline, Panégyr., 48, 68. 

15 



226 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 00] 

étage, dans les douleurs de ravortement^ ! Tant de 
perversité provoquait d'étranges réactions. Les par- 
ties sentimentales et tendres de la nature de Titus 
se retrouvaient chez quelques membres de la 
famille, surtout dans la branche de Flavius Sabinus, 
frère de Vespasien. Flavius Sabinus, qui fut longtemps 
préfet de Rome, et tint en particulier cette fonction 
l'an 6/i% put déjà connaître les chrétiens; c'était un 
homme doux, humain, et auquel on adressait déjà ce 
reproche « de bassesse d'âme» *, qui devait perdre 
son fils. Pour la férocité romaine un tel mot était 
synonyme d'humanité. Les nombreux juifs qui en- 
traient dans la familiarité de la famille flavienne de- 
vaient trouver surtout de ce côté des auditeurs déjà 
préparés et attentifs*. 

Il est hors de doute, en effet, que les idées chré- 
tiennes ou judéo-chrétiennes pénétrèrent dans la 

4. Suétone, Dom,, t%\ Dion Gassius, LXVII, 3; Pline, 
Lettres, IV, 40. 

2. Borghesi, Œavr. compL, t. HT, p. 37S et suiv. 

3. « Haudquaquam erecto animo,.. mitem virum,... in fine 
vitssuaesegnem. » Tacite, Hisl., III, 65, 75. 

4. Il est vrai que Josèphe ne parle pas des Clemens. La cause 
«n est sans doute dans la jalousie féroce de Domitien. Chez Quin- 
tilien (IV, prsef.), de même, l'expression sororis suœ nepotes 
«emble indiquer la crainte d'exciter la jalousie de Domitien eo 
«ommant Clemens ou Domitiila. 



(Ad 90] LBS ÉVANGILES. 227 

famille impériale, surtout dans la branche collatérale 
de cette famille. Flavius Clemens, fils de Flavius 
Sabinos, et par conséquent cousin germain de Do^ 
mitien, avait épousé Flavia Domitilla, sa petite-cou- 
sine, fille d'une autre Flavia Domitiila, fille elle-même 
de Vespasien, morte avant Tavénement de son père 
à rempire\ Par des voies qui nous sont inconnues, 

1. On connaît avec certitude trois Flavie Domitille : 4» la 
femme de Vespasien, %^ sa fille, 3<^ sa petite-fille, femme de Gle- 
meos. La Flavie Domitille, qui semble être le personnage princi- 
pal de l'inscription n'* 776 d'Orelli (Gruter, 245, 5), serait la femme 
de Clemens (de Rossi,Bf«/l.^4865, p. 24, 22, 23; Joum. des sav.j 
janv. 4870, p. 24; Corpus inscr. lat.^ tome VI [encore inédit], 
D<= 948; la restitution qu'on propose offre des difficultés venant 
de la place insolite des mots filia et neptis). Quant à une Flavie 
Domitille, distincte de la femme de Clemens, et vierge selon 
ia légende, elle n'a pas de réalité; il y faut voir un pur dé- 
doublement de Flavie Domitille, petite-fille de Vespasien et femme 
de Flavius Clemens. C'est par erreur que Brutlius (Chron, d'Eu- 
sèbe, p. 460-463, édit. de Schœne, en observant que la version 
arménienne de la Chronique d'Euscbe, présente un texte diffé- 
rent de celui qu'a suivi saint Jérôme] fait de la Domitille qui fut 
persécutée une nièce de Flavius Clemens. L'Église a saisi avec 
empressement l'assertion de Brutlius, pour laisser subsister la 
vieille légende d'une Flavie Domitille vierge et vouée à la vie re- 
ligieuse. Beaucoup de critiques, il est vrai, donnent raison à 
Brutlius contre Dion. Dans leur système, Flavie Domitille, femme 
de Clemens, n'aurait rien souffert; la Flavie chrétienne aurait 
bien été une nièce de Clemens. Mais Suétone indirectement et 
Pbilostrate enveloppent Flavie Domitille, femme de Clemens, dans 
la disgrâce de son mari; Terreur de Dion serait en elle-même 
bien plus inexplicable que celle de Brutlius. Cf. Mommsen, Corp. 



â^g OBIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 00) 

mais qui probablement se rattachaient aux relations 
de la famille Flaviaavec les juifs, Glemens et Domitilla 
adoptèrent les mœurs juives, c'est-à-dire sans doute 
ce judaïsme mitigé, qui ne différait du christianisme 
que par l'importance attachée au rôle de Jésus. Ce 
judaïsme des prosélytes, borné aux préceptes noa- 
chiques, était justement celui que prêchait Josèphe, 
le client de la famille Flavia*. C'était celui que l'on 
représentait comme ayant été défini par l'accord de 
tous les apôtres à Jérusalem*. Clemens s'y laissa sé- 
duire. Peut-être Domi tille alla-t-elle plus loin, et 
mérita-t-elle le nom de chrétienne '. Il ne faut rien exa- 

inscr. laL, VI^ p. 47â-473. — Les nouvelles découvertes dans le 
champ de l'archéologie et de Tépi graphie fla viennes (do Rossi, 
BulL diarch, crist.^ 4875, 69 et suiv.; Revue archéoL, mars 
4876, p. 472-474) n'ont rien changé à ces résultats. 
i. Ànl., XX, II, et Viiajti. 

2. Le livre où se trouve ce canon prétendu de Jérusalem 
(AcL, xv) fut justement rédigé à Rome vers ce temps. Voir ci- 
après, p. 446-447. 

3. Dion Cassius, LXVII, 44; Suétone, Domit,,ho, n'impliquent 
rien qui dépasse le judaïsme. On a cru reconnaître notre Clemens 
dans le père du célèbre Onkélos, fils de Calonyme, prétendu neveu 
de Titus, qui, dit-on, se serait converti au judaïsme (Talm. 
de Bab., Gitiin, 56 h; Ahoda zara, 44 a). Transcrits en hé- 
breu, les noms de Clemens et de Calonyme diffèrent à peine ; 
mais on n'obtient cette combinaison qu'en attribuant à Calonyme 
ce qui est dit d'Onkélos. Le passage de Bruttius, allégué par 
Eusèbe {Chron,, loc. c\i, \HUt, ecclés., III, 48), ferait nette- 
ment de Domitille une chrétienne; mais Eusèbe ne le cite pas 



(An 01] LES ÉVANGILES. 229 

gérer cependant. Flavius Clemens et Flavia Domililla 
ne paraissent pas avoir été de véritables membres de 
rËglise de Rome. Comme tant d'autres Romains 
distingués, ils sentaient le vide du culte officiel, l'in- 
suffisance de la loi morale qui sortait du paganisme, 
la repoussante laideur des mœurs et de la société 
du temps. Le charme des idées judéo-chrétiennes agit 
sur eux. Ils reconnurent de ce côté la vie et l'avenir; 

textuellement. En tout cas, il est singulier qu'Eusèbe ne parle 
pas en même temps du christianisme de Clemen?, qu'il a occasion 
de nommer. La traduction arménienne de la Chronique ne semble 
l'impliquer que par suite de fautes et de corrections arbitraires. 
Comment Eusèbe, dans V Histoire ecclésiastique, et saint Jérôme 
auraient-ils omis une particularité aussi importante, si elle avait 
été dans la Chronique f Le silence de Tertullien, qui avait tant 
d'occasions de parler d'un tel fait dans l'Apologétique, et des Pères 
de l'Église est aussi bien bizarre. Le souvenir des Flavius 
chrétiens est sensible, il est vrai, dans les Homélies pseudo-clé- 
mentines, Hom., IV, 7; xii, 8; xiv, 10, mais fort interverti. Ce que 
dit saint Jérôme (Ad Eusloch., Epit, Paulœ, p. 672, Mart., IV, 
V part.) est un écho d'Eusèbe. Depuis le iv* siècle, du reste, 
Domitille obtient les honneurs de la sainteté. Un sectaire, ennemi 
du mariage, comme il y en eut toujours beaucoup à Rome, s'em- 
para tardivement d'elle, en fit une vierge martyre, et construisit 
sur cette donnée le roman des saints Nérée et Achiilée. 
Quant à Clemens, l'opinion de sa sainteté eut beaucoup do peine 
à s'établir. Le Syncelle (p. 650, Bonn) en fait expressément 
on martyr. L'inscription trouvée sous Tautel de saint Clé- 
mettt en nSB (Greppo, Trois mém., p. 174 et suiv.; de Ro^si, 
BltU.j, 4M3, p. 39, et 1865, p. 23) fut mise au moyen âge sur un 
crut être le sien, et qu'on transporta dans l'ôglise de 
saint Clément Romain. 




231 ORIGINES DC CHRISTIANISME. [An 91] 

mais sans doute ils ne furent pas ostensiblement 
chrétiens. Nous verrons plus tard Flavie Domitille 
agir plus en Romaine qu'en chrétienne et ne pas re- 
culer devant Tassassinatd'un tvran. Le seul fait d*ac- 
cepter le consulat était pour Clemens accq)ter Tobli- 
gation de sacrifices et de cérémonies essentiellement 
idolâtres*. Clemens était la seconde personne de 

r 

FEtat. Il avait deux enfants que Domitien destinait 
à lui succéder, et auxquels celui-ci avait déjà donné 
les noms de Vespasien et de Domitien'. L'éducation 
de ces enfants était confiée à un des hommes les 
plus corrects du temps, au rhéteur Quintilien% à qui 
Clemens fit accorder les insignes honoraires du con- 
sulat ^ Or Quintilien poussait l'horreur des idées 
juives au même degré que T horreur des idées répu- 
blicaines. A côté des Gracques, il place « l'auteur 
de la superstition judaïque » parmi les révolution- 
naires les plus néfastes'. Quintilien pensait-il à Moïse 



4. Ovide, Fasl., I, 79-86; PonL, IV, iv, 23-«. Comp. Ter- 
tullien, De xdoloL, 47-ÎO; Origène, Contre Celse, VHI, 74, 73. 

2. Suét., Dom.j 15. Cf. Mionnet, t.IIf, p. 2!i3,n»* 4246, 4247. 

3. Quintilien, Inslil, orat., I. IV, praef. 

4. Âusone, Grat, aclio ad Grat, pro cons,, col. 94C, 5ligne. 
Cf. Juvénal, vu, 497. 

5. « Et est conditoribus urbium infeme contraxisse aliquam 
perniciosam ceteris gentem, qualis est primus Judaîcae sapersli- 
tionis auctor; et Gracchorum leges invisœ » (III, vu, 24). 



r ■ 



[An 9'] LES ÉVANGILES. 231 

OU à Jésus ^? Peut-être ne le savait-il pas exactement 
lui-même, a Superstition judaïque » était encore la 
catégorie générale qui comprenait les juifs et les 
chrétiens*. Les chrétiens notaient pas, du reste, les 
seuls qui pratiquassent la vie juive sans s'imposer la 
circoncision. Beaucoup de ceux qu'attirait le mosaîsme 
se bornaient à l'observation du sabbat'. Une même 
pureté de vie, une même horreur contre le poly- 
théisme ^ réunissaient tous ces petits groupes 
d'hommes pieux, dont les païens superficiels se 
contentaient de dire : « Ils mènent la vie juive \)) 



4. Il s'agit plus probablement de Moïse. Cf. Juv., xiv, 402. 

2. c Sub umbraculo insigoissimae religionis certe licitœ. » 
TertuUien, Apol.j 21. Cf. Dion Cassius, LXVIII, 4; Spartien, 
CaraccUla, 4; Origène, Contre Celse, I, 2; Sulp. Sov., II, 34; 
Orose, VII, 6. — Tacite, qui distingue nettement les juifs et les 
chrétiens, regarde la circoncision comme essentielle aux prosé- 
lytes juifs (/ra;»^res«i inmorem eorum),TdiC.^Ui8t.,y,^. 

3. Meluens sabbata. Juv., xiv, 96. Ces observateurs du sab- 
bat, qui ne sont ni juifs complets ni chrétiens décidés, sont peut- 
être ceux que Hégésippe appelle masbolhéem (dans Eus., H. E.j, 
IV, xxn, 5 et 6). 

4. HoméL pseudo-clém.^ iv, 24. 

5. Judaïcam vivere vitam, Suétone, Dom,j 42. 01 iç rà tûv 
ts'j^flUMv Abi iÇoxtXXovTtç. Dion Cassius, LXVII, 44. tou^aïx^c pio<, 
iàid.j LXVIU, 4. Comp. Josèphe, Ant,j XX, ii, 5 : xa*p"v t&îç 

tov^oiMv lOcoiv (iqXcûv Ta irarptà tûv tou^outtv. Notez auSSi ^uviq piou 

ôtc^t^K ioTvt m\ (fcôxxcv {cu^aiCtt, dans los Acla Pilaii, a, ch. ii, 4. 
Tischendorf, Evang. apocr,,p. 244. 



S32 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [kiki^f 

Si les Clemens furent chrétiens, ce furent donc, 
on i*avouera, des chrétiens bien indécis. Ce que vit le 
public de laconversion de ces deux personnes illustres 
fut peu de chose. Le monde distrait qui les entou- 
rait ne savait pas bien dire s*ils étaient juifs ou chré- 
tiens. Ces sortes de changements se reconnaissaient 
seulement à deux symptômes, d'abord une aversion 
mal dissimulée pour la religion nationale, un éloigne- 
ment de tout rite apparent, qu'on supposait tenir au 
culte secret d'un Dieu intangible, innomable^; en 
second lieu, une apparente indolence, un total abandon 
des devoirs et des honneurs de la vie civique, insé- 
parables de l'idolâtrie'. Goût de la retraite, recherche 
d'une vie paisible et retirée, aversion pour les théâ- 
tres, pour les spectacles et pour les scènes cruelles que 
la vie romaine offrait à chaque pas, relations frater- 
nelles avec ces personnes d*un rang humble, n'ayant 
rien de militaire, que les Romains méprisaient,éloigne- 
mentdes affaires publiques', devenues choses frivoles 
pour celui qui croyait à la prochaine venue du Christ, 
habitudes méditatives, esprit de détachement, voilà 

4. ÀtttonK. DioD Cassius, LXVH, 44. Cf. Justin, ApoL f, 6,8, 
40,43; Actes de saiot Polycarpe, 3, 9, 42; Tertullien, Apolog,, 
24; Arnobe, Adv, nat., III, 28;Mioucias Félix, Oclav., 8,40,42. 

2. Contemptissima ignavia. Suétone, Dom,^ 45. 

3. Tertullien, ApoL, ch. 38, 42, 43. 



[Ao9IJ LES ÉVANGILES. 233 

ce que le Romain désignait d*un seul mot, ignavia. 
Selon les idées du temps, chacun était obligé d'avoir 
autant d'ambition que le comportaient sa naissance 
et sa fortune. L'homme d'un rang élevé qui se 
désintéressait de la lutte de la vie, qui craignait de 
répandre le sang, qui prenait un air doux et humain 
était un paresseux, un homme avili, incapable d'au- 
cune entreprise^. Impie et lâche, telles étaient les 
qualifications qui s'attachaient à lui, et qui, dans une 
société tr&s-vigoureuse encore, devaient infailliblement 
finir par le perdre. 

Clemens et Domitilla ne furent pas, du reste, les 
seuls que le coup de vent du règne de Domitien 
inclina vers le christianisme. La terreur et la tris- 
tesse des temps fléchissaient les âmes. Beaucoup de 
personnes de l'aristocratie romaine prêtaient l'oreille 
à des enseignements qui, au milieu de la nuit qu'on 
traversait, montraient le ciel pur d'un royaume idéal *• 
Le monde était si sombre, si méchant ! Jamais, d'ail- 
leurs, la propagande juive n'avait été aussi active*. 
Peut-être faut-il rapporter .à ce temps la conversion 



1. Voir, par exemple, Tacite, Hist,^ III, 65, 75. La cause 
principale de la mort de Sénécion fat qu'il ne demandait pas les 
/ODctions auxqueUes il avait droit. Dion Gassius, LXVII, 43. 

t Dion Gassius, LXVII, M : ttoXXoc. 

3. Juvénal, vi, 64< et suiv.; xiv, 96 et suiv. 



234 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 91] 'j 

d'une dame romaine, Yeturia Paulla^ qui se convertit ; 
à l'âge de soixante et dix ans, prit le nom de Sara, 
et fut mère des synagogues du Champ de Mars et ; 
de Yolumnus, durant seize ans encore ^ Une grande 
partie du mouvement de ces immenses faubourgs 
de Rome, où s'agitait un bas peuple bien supérieur en 
nombre à la société aristocratique renfermée dans 
l'enceinte de Servius Tullius% venait des enfants d' Is- 
raël. Relégués près de la porte Capëne', le long du 
ruisseau malsain de la fontaine Égérie\ ils étaient là, 
mendiant, exerçant des métiers interlopes, des arts 
de tsiganes, disant la bonne aventure, levant des 
contributions sur les visiteurs du bois d'Égérie, qu'on 
leur avait loué. L'impression produite sur les esprits 
par cette race étrange était plus vive que jamais ' : 
« Tel à qui le sort a donné pour père un observateur du 
sabbat, non content d'adorer le Dieu du ciel et de 



4 . Orelii, n* 2522. L'iascription paraît postérieure à Tépoqne 
des Flavius ; malheureusement on n'en possède plus roriginal. 
On a identiQé celte Véturie avec la Bélurit du Talmud^ qui se 
convertit avec tous ses esclaves et eut des entretiens avec Gama- 
liel sur les Écritures. Graclz, Gesch. der Jud.^ IV, p. U3, 506, 507. 

2. On évalue cette dernière à 280,000 âmes. 

3. Au-dessous de la villa Mattei. V. Saint Paul, p. 401 ; Levy, 
Epigr. Beitràge, p. 307. 

4. Juvénal, m, 44 et suiv. Cf. vi, 542 et suiv. 

5. Voir les Apôtres, p. 288 et suiv. 



\ 



|Ab 91] LES ÉVANGILES. 235 

mettre au même rang la chair de porc et la chair 
humaiiie, se hâte bientôt de se débarrasser du pré- 
puce. Habitué à mépriser les lois romaines, il étudie 
et observe avec tremblement le droit juif que Moïse 
a déposé dans un volume mystérieux. Là, il apprend 
à ne montrer le chemin qu'à celui qui pratique la 
même religion que lui, et, quand on lui demande ou 
est la fontaine, à n'y conduire que les circoncis. La 
fiante en est au père qui adopta le repos du septième 
jour et s'interdit ce jour- là tous les actes de la 



vie*. » 



Le samedi, en effet, malgré toute la mauvaise 
bumeor des vrais Romains^ ne ressemblait pas, à 
Rome, aux autres jours ^ Le monde de petits mar- 
chands qui, les jours ordinaires, remplissait les 
places publiques semblait rentrer sous terre. Cette 
irrégularité, plus encore que leur type facilement 
reconnaissable, attirait l'attention et faisait de ces 
bizarres étrangers l'objet de la conversation des 
oisifs. 

Les juifs, souffraient, comme tout le monde, de la 
dureté des temps. L'avidité de Domitien fit porter à 
l'excès tous les impôts, et en particulier la capita- 
tion, nommée fiscus judcCicuSy à laquelle les juifs 

4. Juvénal, xiv, 9M06. 
t. Voir les Apôtres, p. 295. 



236 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ai 

étaient sujets ^ Jusque-là, on n'avait exigé ce 
que de ceux qui s'avouaient juifs. Beaucoup dissii 
laient leur origine et ne le payaient pas. Pour éi 
cette tolérance, on eut recours à des constaiatioEi> 
odieuses. Suétone se souvenait d'avoir vu, dans i 
jeunesse, un vieillard de quatre-vingt-dix ans mis 
nu devant une nombreuse assistance, pour que 1*cni 
vérifiât s'il était circoncis. Ces rigueurs eurent pour' 
conséquence de faire pratiquer, dans un grand' 
nombre de cas, l'opération de l'épispasme ; te; 
nombre des reculiti h, cette date est très-considé- 
rable*. De telles recherches, d*un autre côté» ame- J 
nèrent les fonctionnaires romains à une découverte 'j 
qui les étonna : c'est qu'il y avait des gens menant : 

m 

en tout la vie juive et qui pourtant n'étaient pas cîr- = 
concis. Le fisc décida que cette catégorie de per- 
sonnes, les tw/)ro/ewi., ainsi qu'on les appelait', paye- 

1. Voir V Antéchrist, p. 538. Cf. Pline, Hist. no/.^XII, «H- 
413. 

2. Martial, VII, xxix, U] Talm. de Bab., Jebamoth, 7Sa. 

3. Suétone, Dom.,^t. La leçon uti professi est une faute (voir 
rédition de Roth). On entend quelquefois celte profeaio d'une 
déclaration que les prosélytes auraient dû faire devant un magis- 
trat; mais l'ensemble de la phrase prouve que pro/essîo signifie ici 
ce qui constituait la profession complète du judaïsme, dont le signe 
était lacirconcision.Cesmpro/e«5i élaientceux qu'on appelait tuaai 
d 9tCo|Atvot (Jos., Ant.j XIV, VIT, t ; Acl,,x, 2), religioni judalcœ 
metuenles (Orelli, n« 2523 ; Corpus inscr. lat.jV, 88, en observant 



M] LES ÉVANGILES. 237 

t la capitation comme les circoncis \ a La vie 
ive n, et non la circoncision, fut ainsi taxée, et les 
dirëtiens se virent assujettis & Timpôt. Les plaintes 
que soulevèrent ces abus émurent même les hommes 
d'État les moins sympathiques aux juifs et aux chré- 
tieiis; les libéraux furent choqués de ces visites cor- 
porelles, de ces distinctions faites par F État sur le 
sens de certaines dénominations religieuses, et mirent 
- h suppression de cet abus & leur programme pour 
l'avenir*. 

Les vexations introduites par Domitien contribuè- 
lenl beaucoup à enlever au christianisme le caractère 
indécis qu'il avait encore. A côté de Torthodoxie 
sévère des docteurs de Jérusalem, puis de labné, il 
y avait eu jusque-là, dans le judaïsme, des écoles 
analogues au christianisme sans être identiques avec 
lui. Apollos, au sein de TÉglise, fut un exemple de 
ces juifs chercheurs qui essayaient beaucoup de sectes 
sans se tenir résolument & aucune. Josèphe, quand il 
écrivait pour les Romains, réduisait son judaïsme à 
une sorte de déisme, avouant que la circoncision et 

les erreurs de Levy, Epigr, Beilràge, p. 342-343, et d'Âpianus, 
p. 36S ; cf. Corp.,Y, «40, 423, 88, 402, 464), ou simplement me- 
iuenies (cf. Juv.,xiy, 96, 404). Les mots intra Urbem qu'on lisait 
aatrefois dans le passage de Suétone doivent être biffés. 

4. Suétone, Dom., 42. 

5. V. ci-après, p. 346. 



^38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Au 

les pratiques juives étaient bonnes pour les Juifs 
race, que le vrai culte est celui que chacun adoptej 
en toute liberté. Flavius Clemens fut-il chrétieft'j 
dans la rigueur du mot? On en peut douter. Il 
aimait la « vie juive », il pratiquait les mœurs juives: 
voilà ce qui frappa ses contemporains. Ils n'appriH ,| 
fondirent pas davantage, et peut-être Clemens lui- ^ 
même ne sut-il jamais bien à quelle catégorie de * 
juifs il appartenait. La clarté ne se fit que quand le 
fisc s'en mêla. La circoncision reçut ce jour-là an 
coup fatal. L'avidité de Domitien étendit l'impôt des 
juifs, le fiscus Juddicus, même à ceux qui, sans être . 
Juifs de race et sans être circoncis, pratiquaient les 
mœurs juives. Alors les catégories furent tranchées; 
il y eut le juif pur, dont on établissait la qualité par 
des visites corporelles, et le juif par à peu près, 
YimprofessuSy qui ne prenait du judaïsme que sa 
morale honnête et son culte épuré. 

Les peines édictées par une loi spéciale contre la 
circoncision des non-juifs contribuèrent au même ré- 
sultat. On ignore la date précise de cette loi ; mais elle 
paraît bien être de l'époque des Flavius. Tout citoyen 
romain qui se fait circoncire est puni de la déportation 
perpétuelle et de la perte de tous ses biens. Un maître 
s'expose à la même pBine en permettant à ses esclaves 
de se soumettre à Topération ; le médecin opérateur est 






|ân911 LES ÉVANGILES. SJO 

puni de mort. Le juif qui fait circoncire ses esclaves 
Bon-juifs s*expose également à la mort^ Cela était 
bien conforme à la politique romaine, tolérante 
envers les cultes étrangers , quand ils se renfer- 
, maient dans le cercle de leurs nationaux; sévère, 
dès que ces cultes faisaient de la propagande. Mais 
OD conçoit combien de telles mesures étaient déci- 
sives dans la lutte des juifs circoncis et des incir- 
concis ou improfessi. Ces derniers seuls pouvaient 
exercer un prosélytisme sérieux. Par loi d'empire, la 
drcoDcision était condamnée à ne plus sortir de la 
famille étroite des enfants d'Israël. 

Agrippa II et probablement Bérénice moururent 
vers ce temps *. Ce fut une perte immense pour la 

I. De seditioiiSj dans Paul, Sentent,^ V, xxii, $$3 et 4. 
Aotonin renouvelle les mêmes défenses. Digeste, XLVIII , 
viu, n. 

1 Agrippa II était sûrement mort avant que Joséphe écrivl 

son autobiographie (ch. 65). Il Tétait même probablement avant que 

Joséphe achevât ses Antiquités (notez XX, ix, 4). Le passage 

Cmtre Apiatijlj 9, ne prouve rien. L'assertion de Photius,cod . xxxii, 

qui fait mourir Agrippa en Tan 400, est inconciliable avec Joséphe. 

Les dernières monnaies connues d'Agrippa, émises sous le règne 

de Domilien, correspondraient, selon M. Madden (Jew. coin., 

p. 133; cf. p. 413 et suiv.}, à Tannée 95» et. selon M. de Saulcy 

(Num, de la terre sainte, p. 316], à Tannée 86. Les points de 

départ des ères qui figurent sur les monnaies d'Agrippa donnent 

lieu aux difficultés les plus graves. D'un autre côté, les indications 

qu*on croit tirer de la Chrani^e d*£usèbe pour le faire mourir 



240 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

colonie juive, que ces hauts personnages couvraierv 
de leur crédit auprès des Flavius. Quant à Jo^ — 
sèphe, au milieu de celte lutte ardente, il redou- 
blait d^activilé. Il avait cette facilité superficielle qaf 
C^it que le Juif, transporté dans une civilisation qui 
lui est étrangère, se met avec une merveilleuse pres- 
tesse au courant des idées au milieu desquelles il se 
trouve jeté, et voit par quel côté il peut les ex- 
ploiter. Domitien le protégeait, mais fut probable- 
ment indifférent à ses écrits. L'impératrice Domitia 
le comblait de faveurs ^ Il était, en outre, le client 
d'un certain Épaplirodile, personnage considérables 
supposé identique à l'Épaphrodite de Néron, que 
Domitien avait pris à son service*. Cet Épaphrodite, 
esprit curieux, libéral et qui encourageait les études 
historiques, s'intéressait au judaïsme. Ne sachant pas 

peu après la prise de Jérusalem reposent sur des malentendus. Les 
monnaies s*y opposent absolument. 
4. Jos., Vita, 76. 

2. Jos., Anl.j I, proœm., î; Contre Apion, II, 44 ; Vita, 76. 

3. Le nom d' Épaphrodite était très-commun. Si TÉpaphro- 
dite de Josèphe avait rempli une fonction importante (a libellis, 
Suét., Dom,j 44) auprès de Domitien, Josèphe le dirait. U dit seu- 
lement que son Épaphrodite a été mêlé à de grandes affaires, et a 
traversé des fortunes diverses, dans lesquelles il a montré beaucoup 
de force et de vertu. 11 serait surprenant, d'un autre côté, qu'un 
tel personnage ne nous fût pas connu d'ailleurs. L'Épaphrodite, 
maître d'Épictète, n'a rien à faire ici. 



[Ao9SI LES ÉVANGILES. 241 

rhébreu, et probablement ne comprenant pas bien 
la version grecque de la Bible, il engagea Josèphe 
à composer une histoire du peuple juif. Josèphe 
accueillit une telle pensée avec empressement. Elle 
répondait parfaitement aux suggestions de sa vanité 
littéraire et de son judaïsme libéral. L'objection 
qae faisaient aux juifs les personnes instruites, 
imbues des beautés de l'histoire grecque et de 
rhistoire romaine, était que le peuple juif n'avait 
pas d'histoire, que les Grecs ne s'étaient pas sou- 
ciés de le connaître, que les bons auteurs ne pro- 
nonçaient pas son nom, qu'il n'avait jamais eu de 
rapport avec les peuples nobles, qu'on ne trouvait 
pas dans son passé d'histoires héroïques comme 
celles des Cynégire et des Scaevola. Prouver que le 
peuple juif, lui aussi, avait une haute antiquité, qu'il 
possédait le souvenir de héros comparables à ceux 
de la Grèce, qu'il avait eu dans le cours des siècles 
les plus belles relations de peuple à peuple, que beau- 
coup d'Hellènes savants avaient parlé de lui ; tel fut 
le but que le protégé d'Ëpaphrodite réalisa en une 
vaste composition, divisée en vingt livres et intitulée 
Archéologie judaïque. La Bible en fournit naturel- 
lement la base ; Josèphe y fait des additions, sans 
valeur pour les temps antiques, puisqu'il n'avait sur 
ces temps d'autres documents hébreux que ceux que 

16 




242 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

nous possédons nous-mêmes, mais qui, pour les 
riodes plus modernes, sont d'un intérêt de premî( 
ordre, puisqu'elles remplissent une lacune dans 1 ^ 
série de l'histoire sacrée. 

Josèphe ajouta à ce curieux ouvrage, en guise 
d'appendice, une autobiographie ou plutôt une apo- 
logie de sa propre conduite ^ Ses anciens ennemis 
de Galilée, qui, à tort ou à raison, le qualifiaient de 
traître, vivaient encore et ne lui laissaient pas de 
repos. Juste de Tibériade, écrivant de son côté l'his- 
toire de la catastrophe de s\ patrie, l'accusait de 
mensonge et présentait sa conduite en Galilée sous 
le jour le plus odieux*. Il faut rendre cette justice à 
Josèphe qu'il ne fit rien pour perdre ce dangereux 
rival, ce qui lui eût été facile, vu la faveur dont il 
jouissait en haut lieu. Josèphe, d'un autre côté, est 
assez faible, quand il se défend contre les accusations 
de Juste, en invoquant les approbations officielles de 
Titus et d'Agrippa. On ne peut trop regretter qu'un 
écrit qui nous eût montré l'histoire de la guerre de 
Judée écrite au point de vue révolutionnaire soit perdu 
pour nous'. Il semble du reste que les témoins de 

4. Cet écrit est antérieur à la mort de Domitien (voir ch. 76). 

J. Jo3., Vita, 9, 47, 37, 65, 70, 74. 

3. Diog. La(5rte, II, v, 44; Photius, cod. xxxiii; Comment, sur 
rœuvre des six jours, attribué à Eustathe, init, (Lyon, 4 629, p. 4 ) ; 
saint Jérôme, De viris ill.j 44; Suidas, au mot TtGtpioç. 









[ \kn94] LES ÉVANGILES. 343 

cette catastrophe étrange éprouvassent le besoin de la 
raconter. Antonius Julianus, un des lieutenants de 
Titus, en fit un récit qui servit de base à celui de 
Tacite S et que le sort nous a pareillement envié. 

La fécondité de Josèphe était inépuisable. Comme 
beaucoup de personnes élevaient des doutes sur ce 
qu'il disait dans son Archéologie et objectaient que, si 
la nation juive eût été aussi ancienne qu'il la faisait, 
les historiens grecs en auraient parlé, il entreprit à 
ce sujet un mémoire justificatif, qu'on peut regarder 
comme le premier monument de l'apologétique juive 
et chrétienne. Déjà, vers le milieu du n" siècle avant 
Jésus-Christ, Aristobule, le péripatéticien juif, avait 
soutenu que les poètes et les philosophes grecs avaient 
connu les écrits hébreux et y avaient emprunté tous 
les passages de leurs écrits qui ont une apparence 
monothéiste. Pour le prouver, il forgea sans scrupule 
des passages d'auteurs profanes, d'Homère, d'Hé- 
siode, de Linus, qu'il prétendait empruntés à l'Écri- 
ture*. Josèphe reprit la tâche avec plus d'hojinêteté, 
mais aussi peu de critique. Il fallait réfuter des 
savants qui, comme Lysimaque d'Alexandrie, Apol- 

4. Minucius Félix, 33.\oir V Antéchrist, p. 5H, note. Vespa- 
sien et Titus avaient, à ce qu'il parait, écrit des mémoires sur 
le même sbjet. Jos., VUa, 65. 

2. aém. d'Alex., Slrom.jW^ 4/i; Eus., Prœp. evang., XIII, 42. 



244 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

lonius Molon (vers cent ans avant Jésus-Christ) 
s'étaient exprimés d'une manière défavorable sur 1 
compte des Juifs. II fallait surtout détruire l'autorit 
du savant égyptien Apion, qui, cinquante ans avant I 
temps où nous sommes, avait, soit dans son histoir< 
d'Egypte, soit dans un traité distinct, déployé une^ 
immense érudition pour contester l'ancienneté de la 
religion juive. Aux yeux d'un Égyptien, d'un Grec, cela 
équivalait à lui enlever toute noblesse. Apion avait eu 
des relations à Rome avec le monde impérial ; Tibère 
l'appelait « la cymbale du monde » ^; Pline trouvait 
qu'il eût mieux valu l'en appeler le tam-tam*. Son 
livre pouvait être encore lu à Rome sous les Flavius. 
La science d' Apion était celle d'un pédant vaniteux 
et léger'; mais celle que Josèphe lui oppose ne vaut 
guère mieux. L'érudition grecque était pour lui une 
spécialité improvisée, puisque sa première éduca- 
tion avait été juive et toute consacrée à la Loi*. Son 
livre n'est et ne pouvait être qu'un plaidoyer sans cri- 

4 . Cymbalum mundi, 

2. Tympanum famœ. Pline, Hist. naL, prœf., Î5. 

3. Pline, Hist. naL, prœf., /. c; Sénèque, Epist. 88; Aulu- 
Celle, VI, 8 ; VU, 8. 

4. Saint Jérôme en fait la remarque, Epist. 84 (Mart., IV, 
V part., col. 655) : c Tan ta ssecuiarium profert testimonia ut 
mihi miraculum subeat quomodo vlr hebraeus et ab infantia sacris 
litteris eniditus cunctam Graecorum bibliothecam evolverit. Cf. 
Ânt,, XX, XI, 2. 



[An9i] LES ÉVANGILES. 245 

tique : on sent à chaque page le parti pris de l'avocat, 
faisant flèche de tout bois. Josèphe ne fabrique pas 
de textes; mais il reçoit de toute main; les faux 
historiens , les classiques frelatés de Técole juive 
d'Alexandrie, les documents sans valeur entassés 
dans le livre « sur les Juifs » qui circulait sous le 
nom d'Alexandre Polyhistor *, sont par lui avide- 
ment acceptés ; par lui cette littérature suspecte des 
Eupolëme, des Gléodème, des soi-disant Hécatée 
d'Abdère, Démétrius de Phalère, etc., fait son 
entrée dans la science et la trouble gravement. Les 
apologistes et les historiens chrétiens, Justin, Clé- 
ment d'Alexandrie, Eusèbe, Moïse de Khorène le 
suivront dans cette mauvaise voie. Le public auquel 
s'adressait Josèphe était superficiel en fait d'éru- 
dition ; il se contentait facilement ; la culture ration- 
nelle du temps des Césars avait disparu ; l'esprit 
humain baissait rapidement et offrait à tous les char- 
latanismes une proie assurée. 

Telle était cette littérature de juifs lettrés et libé- 
raux, groupés autour des principaux représentants 
d'une dynastie libérale elle-même en son wrigine, 

4 . Si Ton croit qu'un nipl 'igu^ouuv a été écrit 
il faut admettre au moins que ce célèbre éradii 
ment trompé par les fraudes des Juifis d' 
VAcad. des inscr., t. XXIII^ V partie, p. 




94 

246 ORIGINES DU GSRISTIÂNISME. [Ai 




mais pour le moment dévorée par un furie 
Josèphe formait des projets d'ouvrages sans fin. 
avait cinquante-six ans. Avec son style artificiel 
bigarré de lambeaux hétérogènes, il se croyait sérieu^ 
sèment grand écrivain ; il s'imaginait savoir le grec 
dont il n'avait qu'un usage d'emprunt. Il voulail^ 
reprendre sa Guerre des Juifs, l'abréger, en faire une 
suite de son Archéologie et raconter tout ce qui était 
arrivé aux Juifs depuis la fin de la guerre jusqu'au 
moment où il écrivait. Il méditait surtout un ouvrage 
philosophique en quatre livres sur Dieu et son essence, 
selon les opinions des juifs, et sur les lois mosaïques, 
afin de rendre compte des prohibitions qui y sont con- 
tenues et qui étonnaient fort les païens ^ La mort 
l'empêcha sans doute d'exécuter ses nouveaux des- 
seins. Il est probable que, s'il avait composé ces 
écrits, ils nous seraient arrivés comme les autres. 
Josèphe, en effet, eut une destinée littéraire fort 
étrange. Il resta inconnu à la tradition juive talmu- 
dique ; mais il fut adopté par les chrétiens comme 
un des leurs, et presque comme un écrivain sacré. 
Ses écrits complétaient l'histoire sainte, laquelle, 
réduite aux documents bibliques, n'offre qu'une page 
blanche pour certains siècles. Ils formaient une sorte 

4. Jo8., Ant., proœm., 4; I, i, 4 ; x, 5; 111, v, 6; vi, 6; viii, 10; 
IV, vni, 4; XX, xi, 2 (cf. XX, ii, 6); Contre Apion, I, 44. 



[Aq04J les évangiles, 217 

de commentaire des Évangiles , dont la suite histo- 
rique eût été inintelligible sans les données que four- 
nissait l'historien juif sur l'époque des Hérodes. Ils 
flattaient surtout une des théories favorites des chré- 
tiens et fournissaient une des bases de l'apologétique 
chrétienne, par le récit du siège de Jérusalem \ 

Une des idées, en effet, auxquelles les chrétiens 
tenaient le plus, c'est que Jésus avait prédit la 
ruine de la ville rebelle à sa voix *. Quoi de plus 
fort, pour montrer l'accomplissement littéral de 
cette prophétie, que le récit, fait par un Juif, des 
atrocités inouïes qui accompagnèrent la destruction 
du temple'? Josèphe devint ainsi un témoin fonda- 
mental et un supplément de la Bible. Il fut lu et 
copié assidûment par les chrétiens. Il s'en fît, si j'ose 
le dire, une édition chrétienne, où l'on put se per- 
mettre certaines corrections pour les passages qui 
choquaient les copistes. Trois passages surtout pré- 

4 . Saint Justin ne paraît pas avoir connu les écrits de Josèphe; 
mais l'auteur du roman de Clément les avait lus (Homél. v, S). 
La première citation expresse est dans Théophile, Ad AuM., HT, 
23. Puis viennent Minucius Félix, 33 (passage douteux, vOJ^I^taJ; 
Cohortatio ad Grœcos (foussement attribuée k Joadlt^v ' ^e 
tard,Eusèbe, saint Ghrysostome, saint Augustin. 

2. Matth., xxin, 38; Luc, xiu, 35; xxni, ITet 
discours apocalyptiques. 

3. Minucius Félix, 33 ; Eusèbe, IMvio/> 
Théaphanie, 8 et 9. 



248 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 94] 

sentent sous ce rapport des doutes que la critique 
n*a pas encore levés complètement : ce sont les 
passages relatifs à Jean-- Baptiste, à Jésus et à 
Jacques ^ Certes, il est possible que ces passages, 
au moins celui qui est relatif à Jésus, soient des in- 
terpolations faites par les chrétiens à un livre quMls 
s'étaient en quelque sorte approprié. Nous préférons 
croire cependant qu'aux trois endroits en question il 
était parlé en effet de Jean-Baptiste, de Jésus et de 
Jacques, et que le travail de l'éditeur chrétien, si 
l'on peut s'exprimer ainsi , s'est borné à retrancher 
du passage sur Jésus certains membres de phrase, 
à modifier quelques expressions choquantes pour un 
lecteur orthodoxe *. 

4 . AnL, XVIII, m, 3 ; v, 2 ; XX, ix, 4 . 

2. Surtout h pour ivGjxîÇiTo. Voir Vie de Jésus, p. xl, xli. 
Cf. saint Jérôme, De viris ilL, c. 43. La transition par laquelle 
reprend le paragraphe suivant {Ant.j XVIII, m, 4} semble sup- 
poser que l'apparition de Jésus était présentée comme un événe- 
ment fâcheux pour la nation (fnpov n ^uvov), et même comme ane 
œuvre d'imposture, puisque le fait. que Josèphe est amené à 
raconter pour suivre le môme ordre d'idées est une supercherie 
religieuse. Que la nature de cette supercherie renferme, comme on 
Fa quelquefois supposé, une allusion à la conception surnaturelle 
de Jésus, c'est ce qui est tout à fait invraisemblable. Il y a plus : 
si Josèphe s'était exprimé sur le compte de Jésus d'une façon tout 
à fait désavantageuse, les chrétiens l'eussent traité en ennemi et 
ne Toussent pas adopté. On n'admet à correction que les écrivains 
qui ne sont pas tout à fait pervers. 



(An9i] LES ÉVANGILES. 249 

Quant au cercle réduit des prosélytes aristo- 
cratiques, d'un goût littéraire médiocre, pour qui 
losèphe composa son livre, la satisfaction dut y être 
entière. Les difficultés des vieux textes étaient habi- 
lement déguisées. L'histoire juive prenait Tallure 
d'une histoire hellénique, semée de harangues, con- 
duite selon les règles de la rhétorique profane. 
Grâce à un étalage charlatanesque d'érudition, à 
un choix de citations douteuses ou légèrement falsi- 
fiées, on avait réponse à toutes les objections. Un 
rationalisme discret jetait un voile sur les merveilles 
trop naïves des anciens livres hébreux ; après avoir 
lu le récit des plus grands miracles, on restait libre 
d'en croire ce qu'on voulait*. Pour les non-israélites, 
jamais un mot blessant; pourvu qu'on veuille bien re- 
connaître la noblesse historique de sa race , Josèphe 
est satisfait. A chaque page, une douce philosophie, 
sympathique à toute vertu, envisageant les préceptes 
rituels de la Loi comme un devoir pour les seuls Israé- 
lites, et proclamant hautement que chaque homme 
• 

juste a la qualité essentielle pour devenir fils d'Abra- 
ham. Un simple déisme métaphysique et rationaliste, 
QDe morale purement naturelle, voilà ce qui remplace 
la sombre théologie de Jéhovah. La Bible, ainsi ren- 

^ Voir surtout Ant., II, xti, 5. 



i50 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94^ 

due tout humaine, paraissait au transfuge de JotapaUu 
devenue plus acceptable* Il se trompait; son livre, 
précieux pour le savant, ne dépasse point en valeur, 
aux yeux de Thomme de goût, une de ces Bibles 
fades du xvii" siècle, oîi les vieux textes les plus 
terribles sont traduits en une langue académique 
et décorés de vignettes en style rococo. 



CHAPITRE XIII 



Comme nous avons déjà eu maintes fois l'occa- 
sion de le remarquer, les écrits évangéliques, à. l'é- 
poque où nous sommes arrivés, étaient nombreux'. 
La plupart de ces écrits ne portaient pas des noms 
d'apôtres ; c'étaient des essais de seconde main, 
fondés sur une tradition orale, qu'ils n'avaient pas la 
prétention d'épuiser*. Seul l'Évangile de Matthieu 
se présentait comme ayant le privilège d'une origine 
apostolique ; mais cet Évangile n'était pas fort ré- 
pandu ; écrit pour les juifs de Syrie, il n'avait pas 
encore, ce semble, pénétré ti Rome. C'est dans ces 
conditions qu'un des membres les plus marquants 
de l'Église de Rome, entreprit, lui aussi', de "ftlre 

I. noMcî. Luc, I, r 

1. Luc, I, 1-S. ËicixiipKom, etc. 
3. fSo^i xijui... Luc, I, 3. 



ai ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 91] 

£00 Evangile, en combinant les textes antérieurs, et 
en ne s'inlerdisant pas plus que ses devanciers d*y 
intercaler ce que lui fournissaient la tradition et ses 
propres sentiments. Cet homme n'était autre que 
Lucanus ou Lucas, ce disciple que nous avons vu 
s'attacher à Paul en Macédoine, le suivre dans ses 
voj-ages, dans sa captivité, et jouer en sa corres- 
pondance un rôle important. On a le droit de sup- 
poser que, après la mort de Paul, il resta à Rome, et, 
comme il pouvait être jeune quand Paul le connut 
(vers Tan 52) *, il n'aurait guère eu vers l'époque où 
nous sommes plus de soixante ans. Il n'est pas 
permis en de pareilles questions de s'exprimer avec 
certitude ; rien de très-grave, pourtant, ne s'oppose 
à ce qu'on tienne Luc pour l'auteur de l'Évangile 
qu'on lui attribue \ Luc n'avait pas assez de cé- 
lébrité pour qu'on exploitât son nom en vue de 
donner de l'autorité à un livre, ainsi que cela eut lieu 
pour les apôtres Matthieu et Jean, plus tard pour 
Jacques, Pierre, etc. 

La date ne saurait non plus laisser place à 
NNfcuooup d'incertitude. Tout le monde admet que le 

I Siii«( Paul, p. 430 et saiv., 498 et saiv., etc. Canon de 
>liiii«K\M^ li^no» 3 et suiv. (lisez t7i;ieris «ocmm, avec Bunsen). 

I. \^^v I H» i/tf Jésus, p. XLix et suiv. 



r 



[ànM] LES ÉVANGILES. 253 

livre est postérieur à l'an 70 ^ ; mais d'un autre côté 
il ne peut être de beaucoup postérieur à cette année. 
Sans cela les annonces sur la proxinaité de l'appari- 
tion du Christ dans les nues, que Fauteur du 
troisième Evangile copie sans broncher dans les 

. documents plus anciens % seraient des non-sens. 
L'auteur rejette le moment du retour de Jésus à un 
avenir indéterminé ; « la fin » ' est reculée le plus 
possible ; mais la connexion entre la catastrophe de 
Judée et le bouleversement du monde est maintenue \ 
L'auteur conserve également l'assertion de Jésus 
d'après laquelle la génération qui l'écoute ne passera 
pas sans que les prédictions sur la fin des temps 
s'accomplissent ^ Malgré l'extrême latitude que se 
donnait l'exégèse apostolique dans l'interprétation des 
discours du Seigneur, il n'est pas admissible qu'un 
rédacteur aussi intelligent que l'est celui du troisième 

Evangile, un rédacteur qui sait si bien faire subir 

aux paroles de Jésus les changements exigés par les 

4. Luc, XIX, 43-44; xxi, 20, 24; xxiii, 27 et suiv., etc. Cf. 
t Antéchrist, p. 60, note 4. 

2. Voir ci-dessus, p. 423-125, 497. 

3. Tb TÎXoç. 

4. Comp. Marc, xui, 24; Matth., xxiv, 29, à Luc, xxi, 9, 23, 
24, 28, 29-32. Notez Luc, xvii, 20-24 . Cf. We de Jésu8,p. xlix-l. 
Le trait Luc, xxi, 24, fixe Tannée de la reconstruction d*i£lia Capi- 
tolina comme limite en deçà pour la composition de Touvrage. 

3. Luc, IX, 27. 



254 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94] 

nécessités des temps , eût transcrit une phrase qm 
contenait contre le don de prophétie attribué au 
maître une objection péremptoire. 

Ce n'est sûrement que par conjecture que nous 
rattachons Lucanus et son Évangile à la société 
chrétienne de Rome au temps des Flavius. Il est cer- 
tain cependant que le caractère général de l'œuvre 
de Luc répond bien à ce qu'exige une telle hypo- 
thèse. Luc, nous l'avons déjà remarqué, a une sorte 
d'esprit romain ; il aime l'ordre, la hiérarchie ; il a 
un profond respect pour les centurions, pour les 
fonctionnaires romains et se plaît à les montrer favo- 
rables au christianisme \ Par un tour habile, il 
réussit à ne pas dire que Jésus a été crucifié, insulté 
par les Romains*. Entre lui et Clément Romain, il y 
a de sensibles analogies. Clément cite souvent les 
paroles de Jésus d'après Luc ou une tradition ana- 
logue à celle de Luc'. Le style de Luc, d'un autre 

1. Voir les Apôtres, p. xxii et suiv.; Saint Paul, p. 433, etc. 

2. Luc, XXIV, 20. D supprime Marc, xv, 46-19 ; cf. Luc, xxiu, 
25, 26, 32, 33. Aux versets 36-37, 47, les soldaU figurent, mais 
le centurion joue un rôle quasi chrétien. La flagellation infligée 
par les Romains est supprimée. La mention du recensement de 
Quirinius (Luc, ii, 4-2) est destinée à faire de reflet sur les Ro- 
mains, en rattachant à un fait connu les incidents singuliers de 
Tenfance de Jésus. 

3. Giém. Rom., Ad Cor^ 1, 43 (Luc, vi, 34, 37, 38), 24 (Luc, 
VIII, 5), 46 (Luc, XVII, 2). 



[1b94J L£S évangiles. 255 

cAié, par ses expressions latines, sa tournure géné- 
rale, ses hébralsmes, rappelle le Pasteur d'Hermas^ 
Le Dom même de Lucanus est romain et peut se 
rattacher, par un lien de clientèle ou d'affranchisse- 
ment, à quelque M. Annseus Lucanus, parent du célè- 
tnre poète ; ce qui ferait une relation de plus avec 
celte famille Ânnsea, qu'op trouve partout sur ses 
pas quand on fouille la vieille poussière de la Rome 
chrétienne*. Les chapitres xxv et xxvi des Actes 
feraient croire que l'auteur eut des relations, comme 
Josèphe, avec Agrippa II, Bérénice et la petite 
coterie juive de Rome'. Il n'y a pas jusqu'à Hérode 
Antipas dont il ne cherche à diminuer les méfaits et 
à présenter l'intervention dans l'histoire évangélique 
comme bienveillante à quelques égards*. Ne peut-on 
pas trouver enfin une pratique romaine dans cette 
dédicace à Théophile, qui rappelle celle de Josèphe 
à Epaphrodite, et parait tout à fait en dehors des 
habitudes syriennes et palestiniennes au i" siècle 
de notre ère? On voit, du reste, combien une 
telle situation rappelle celle de Josèphe. Luc et Jo- 
sèphe, écrivant presque en même temps, racontent 

4. Hermas, vis. m, 4. 

1 Voir P Antéchrist, p. 42. 

3. Notez aussi Luc, viii, 3. 

4. Luc, IX, 7-9 (comparé à Marc, vi, 44 et suiv.) , xxiii, 6-46. 
Luc supprime le récit du meurtre de Jean-Baptiste par Antipas. 



25G ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An M] 

run les origines du christianisme, l'autre la révolu- 
tion juive, avec un sentiment fort analogue, modé- 
ration, antipathie contre les partis extrêmes, ton 
oiBciel, impliquant plus de souci des positions à 
défendre que de la vérité, respect mêlé de crainte 
envers l'autorité romaine, dont on s'efforce de pré- 
senter les rigueurs mêmes comme des nécessités 
excusables, et dont on affecte d'avoir été plusieurs 
fois le protégé. C'est ce qui nous fait croire que le 
monde où vivait Luc et celui où vivait Josèphe 
(.étaient fort voisins l'un de l'autre et devaient avoir 
phis d'un point do contact. 

Ce Théophile est inconnu d'ailleurs ; son nom 
peut n'être qu'une fiction * ou un pseudonyme pour 
désigner quelqu'un des adeptes puissants de l'Église 
(le Rome, par exemple un des Clemens. Une petite 
préface explique nettement l'intention et la situation 
de l'auteur : 

Plusieurs ayant déjà essayé de rédiger le récit des choses 
accomplies parmi nous, comme nous l'ont transmis ceux 
qui, dès le commencement, en ont été les témoins et 
les acteurs , j'ai cru bon , moi aussi, après avoir tout exa- 
miné avec soin depuis Torigine, de t'en &rire une narra- 

4. Ces adresses à des personnages Imaginaires ne sont pas 
nres dans la première littérature chrétienne. Comp. Justin. Dial. 
^fim Tryph., 444 ; Epilre à Diognèle, 4. 



[Ao9i] LES ÉVANGILES. S57 

tioD suivie, cher Théophile, pour que tu reconnaisses la so- 
lidité des enseignements que t'ont donnés ceux qui t'ont 
catéchisé. 

Il ne suit pas rigoureusement de cette préface 

que Luc ait eu sous les yeux, en travaillant, ces 

écrits tt nombreux » dont il nous atteste l'existence ; 

mais la lecture du livre ne laisse aucun doute à 

cet égard. Les coïncidences verbales du texte de 

Luc avec celui de Marc et, par suite, avec Matthieu 

sont très-fréquentes. Nul doute que Luc n'ait eu sous 

les yeux un texte de Marc qui différait très-peu du 

nôtre. On peut dire qu'il se l'est assimilé tout entier, 

eicepté la partie Marc vi, /t5-viii, 26, et le récit de 

la Passion, pour lequel il a préféré une ancienne 

tradition. Dans le reste, la coïncidence est littérale, 

et, quand il y a variante, on voit facilement le motif 

qui a déterminé Luc à corriger, en vue de son public, 

l'original qu'il avait entre les mains. Dans les passages 

parallèles des trois textes, les détails que Matthieu 

ajoute à Marc, Luc ne les a pas '; ce que Luc semble 

4. Comp. Malth., xii, 4-8; Marc, u, 23-28; Luc, vi, 4-5; — 
Matth., xvHi, 4-44; Marc, ix, 38-50; Luc, ix, 46-50; — Malth., 
XIX, 46-30; Marc, x, 47-34; Luc, xvni, 48-30; — Matth., xxui 
entier; Marc, xu, 38-40; Luc, xx, 45-47. — Remarquez encore 
MaUh., XH, 33 et suiv.; xni, 42; xvi, 47 et suiv., 27; xxi, 28 
et suiv. 

17 



258 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94] 

ajouter à Matthieu, Marc Ta toujours ^ Dans les pas- 
sages qui manquent chez Marc, il y a chez Luc une 
autre recension que chez Matthieu \ En d'autres 
termes, dans les parties communes aux trois Évan- 
giles, Luc n'oiïre un accord sensible dans les termes 
avec Matthieu que quand celui-ci présente un accord 
semblable avec Marc. Luc n*a pas certains passages 
de Matthieu, sans qu'on puisse concevoir pourquoi 
il les aurait négligés\ Les discours de Jésus sont 
fragmentaires dans Luc comme dans Mai*c ; il serait 
incompréhensible que Luc, s'il avait connu Matthieu, 
eût toujours brisé les grands discours que nous donne 

4. Comp. Matth., ix, 4-8; Marc, ii, 4-12; Luc, v, 47-26; — 
Matth., vin, 28-34; Marc, v, 4-20; Luc, viii, 26-39; — MaUh., 

IX, 48-26; Marc, v, 21 -/i3; Luc, viii, 40-56; — Matth., xix, 43- 
45; Marc, x, 43-46; Luc, xviii, 48-30; — Matth., xx, 49-34; Marc, 

X, 46-52 ; Luc, xviii, 35-43. 

2. Luc, vu, 4 et suiv. ; xiv, 4 etsuiv.; xix, 44 et suiv. Luc, 
m, 7-47, comparé à Matth., m, 7-42, constitue uoe difficulté. 
n se peut qu'il y ait eu là un effet rétroactif, comme saint Jérôme 
croit qu'il s'en est produit beaucoup. Prœf. in evang., ad Da- 
mas. Luc, xix, 20, et Matth., xviii, 44, offrent un autre exemple 
de ces interpolations de Luc en Matthieu. Comp. aussi Luc, ix, 
57-60, et Matth., viii, 49-22. Ënfm les deux récits de la tentation, 
Matth., IV, 4-44; Luc, iv, 4-43, sont bien semblables. 

3. Exemples : Matth., ix, 27-3iï, 47 et suiv.; xiii, 24-35; xvii, 
24-27; xviii, 40-35; xx, 4-16; xxi, 47-22; xxii, 34-40; xxv, 
4-43, 31-48; xxvi, 6-43; xxvii, 28-31; xxviii» 44-45, 46-20, 
surtout XIV, 22-xvi, 42, et le passage xx, 4-46, qui répond si 
bien à l'idée dominante de Luc. 



(An M] LES ÉVANGILES. 259 

celui-ci. Luc^ il est vrai, rappelle une foule de logia 

qui ne se lisent pas chez Marc; mais ces logia n^étaient 

pas venus h sa connaissance dans Tarrangement 

que nous trouvons chez Matthieu. Ajoutons que les 

légendes de Tenfance et les généalogies n*ont dans 

les deux Évangiles en question rien de commun. 

Comment Luc se fût-il exposé de gaieté de cœur à 

des objections évidentes? Cela permet de conclure 

que Luc ne connaissait pas notre Matthieu; et, 

en effet, les essais dont il parle dans son prologue 

pouvaient porter des noms de disciples d'apôtres ; 

aucun d'eux ne portait un nom comme celui 

de Matthieu, puisque Luc distingue nettement les 

apôtres, témoins et acteurs* de l'histoire évangéli- 

que et auteurs de la tradition*, des rédacteurs, qui 

n'ont fait que coucher par écrit la tradition à leurs 

risques et périls et sans titre spécial pour cela'. 

A côté du livre de Marc, Luc avait sûrement sur 
sa table d'autres récits du même genre S auxquels 
il fait aussi de larges emprunts. Le long mor- 
ceau de IX, 51 , à xviii, 14, par exemple, a été 
copié dans une source antérieure, car on y remarque 

4 . AÙTOirrai xsl {àm^ixca, 

3. Èrixtiputfsv. 

4. Luc, I, 4. 



260 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 91) 

un grand désorctre ; Luc compose mieux que cela 
quand il ne suit que la tradition orale. On a calculé 
qu'un tiers du texte de Luc ne se trouve ni dans Marc 
ni dans Matthieu. Quelques-uns des Evangiles perdus 
pour nous, à qui Luc fait des emprunts, contenaient 
des traits fort précis : « ceux sur qui une tour tomba 
en Siloé » (xui, h) ; « ceux dont Pilate mêla le sang 
à leurs sacrifices » (xiii, 1). Plusieurs de ces docu- 
ments n'étaient que des remaniements de l'Évangile 
hébreu, fortement empreint d'ébionisme, et se rap- 
prochaient ainsi de Matthieu. Par là s'expliquent en 
Luc certains passages analogues à Matthieu, qui ne 
figurent pas en Marc ' . La plupart des logia primitifs 
se retrouvent en Luc, non disposés sous forme de 
grands discours comme dans notre Matthieu, mais 
découpés, taillés, rattachés à des circonstances par- 
ticulières. Non-seulement Luc n'a pas eu entre les 
mains notre Évangile de Matthieu, mais il ne semble 
pas qu'il ait utilisé aucun recueil des Discours de Jésus 
où déjà les grandes suites de maximes dont nous 
avons constaté l'insertion dans notre Matthieu fussent 
constituées. S'il a possédé de tels recueils, il les a 

4 . Par exemple, le centurion de Capharnahum, Blatth., viii, 5 
et suiv.; Luc, vu, 4-10; la parabole des conviés, Matih., xxii, 4 
et suiv.; Luc, xiv, 43 et suiv.; la brebis perdue, Matth., xviu, 
42-44; Luc, xv, 4-7. 



[Aq94] les évangiles. â«l 

négligés. D'un autre côté, Luc se rapproche parfois de 

» 

l'Evangile hébreu, surtout dans les cas où celui-ci est 
supérieur à Matthieu *. Peut-être eut-il entre les 
mains une traduction grecque de l'Évangile hébreu. 
On voit d'après cela que Luc occupe à l'égard de 
3Iarc une position analogue à celle que Matthieu oc- 
cupe à l'égard de ce même Marc. De part et d'autre, 
Marc a été grossi par des additions empruntées à 
des documents dérivant plus ou moins de l'Évan- 
gile hébreu. Pour expliquer ces additions nom- 
breuses que Luc fait au fonds commun de Marc et qui 
ne sont pas dans Matthieu, il faut aussi attribuer 
une large part h la tradition orale. Luc plongeait 
pleinement dans cette tradition ; il y puisait ; il s'en- 
visageait comme sur le même pied que les nombreux 
auteurs d'essais d'histoire évangélique qui exis- 
tèrent avant lui. S'est-il fait scrupule d'insérer dans 
son texte des récits de son invention, afin d'incul- 
quer à l'œuvre de Jésus la direction qu'il croyait 
la vraie? Non certes. La tradition elle-même ne 
s'était pas faite autrement. La tradition est œuvre 
collective, puisqu'elle exprime l'esprit de tous; 

\ . Hilgenfeld, p. Î4, 316, 27, 29 (pluries), 36, surtout le pas- 
sage p. 4 S, lignes 3-8. Comparez aussi un passage de TÉvangile 
ébionite, ibid., p. 33, lignes 4 M 9, à Luc, chap. i. Voir ci-après, 
p. 281. 



2G2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94] 

mais il y a eu pourtant quelqu'un qui a émis pour la 
première fois tel beau mot, telle anecdote significative . 
Luc a été souvent ce quelqu'un. La source des logia 
était tarie, et, à vrai dircj nous croyons que, hors 
de la Syrie, il ne s'en produisit jamais beaucoup*. 
Au contraire, la liberté de Vagada se montre tout 
entière dans le droit que Luc se donne de rema- 
nier ses documents selon ses convenances, de tailler, 
d'intercaler, de transposer,' de combiner à sa guise, 
pour obtenir l'arrangement qui lui paraît le meilleur. 
Pas une fois il ne se dit : Si l'histoire est vraie comme 
ceci, elle ne'l'est pas comme cela. Le vrai matériel n'es t 
rien pour lui ; l'idée, le but dogmatique et moral sont 
tout. J'ajouterai même : l'effet littéraire. Ainsi il est 
possible que ce qui Ta porté à ne pas admettre les 
faisceaux de logia constitués avant lui, ou même 
à les diviser violemment, soit un scrupule de 
son goût délicat, qui lui a fait trouver ces groupe- 
ments artinciels et un peu lourds. Rien n'égale l'ha- 
bileté avec laquelle il découpe les recueils antérieurs, 
crée des encadrements aux logia ainsi désagrégés, les 
enchâsse, les sertit comme de petits brillants dans des 
récits délicieux qui les provoquent, les amènent. L'art 

4. Pas un seul des logia qui n'ait une forte empreinte syrienne. 
Notez, par exemple, le toit syrien dans Matlh., x, 27; Luc, 
XII, 3 ; image qui n'a de sens ni en Asie Mineure, ni en Grèce, 



[An 94] LES ÉVANGILES. 263 

de Tarrangeur n*a jamais été porté plus loin. Naturel- 
lemeot, cependant, cette façon de composer entraîne 
chez Luc, — comme chez Matthieu et en général dans 
tous les Évangiles de seconde main, rédigés artifi-> 
ciellement d'après des documents écrits antérieurs, — 
des répétitions, des contradictions, des incohérences 
veoânt des documents disparates que le dernier rédac- 
teur cherche à fondre ensemble*. Marc seul, par son 
caractère primitif, est exempt de ce défaut, et c'est la 
meilleure preuve de son originalité. 

Nous avons insisté ailleurs* sur les erreurs que 

ni CD Ilalie, ni môme à Antioche. Les toits plats cessent avant 
Fembouchure de TOronte. Antioche a déjà les toits inclinés. 
4. Comp. Luc, V, 29-30, et xv, 4-2; ix, 45, et xvni, 34; ix, 
^6, et XXII, 24; x, 46, et ix, 48; x, 25, et xviii, 48; xi, 33, et 
VIII, 16: XII, 2, et VIII, 47; xiv, 44, etxviii, 44. Notez surtout la 
contradiction de ix, 50, et de xi, 23. Comme exemple d'incohé- 
rence, remarquez Luc, iv, 23, supposant qu'il a été question de 
Capharnahum auparavant. 

2. Vie de Jésus, p. lxxxiii et suiv. On s'était exagéré quel- 
ques-unes de ces erreurs. Pour Lysanias, voir Afëm. de VAcad, des 
mc7\j t. XXVF, 2' partie. L'image du temple conçu comme un 
oratoiie peut se défendre par Âpoo., xi, 4. Ce qui concerne Em- 
maiis, au contraire, n'est justifiable dans aucune hypothèse topo- 
graphique. Voir l Antéchrist, p. 301-302, note. Kulonié est à 
six kilomètres de Jérusalem (Guérin, Palest., f, p. 259] ; or soixante 
stades valent dix kilomètres. ÈxaTbv iÇia«ovT« du Sinaïticus est une 
correction apologétique. Wwa (Luc, viii; xxiv, 40) est un féminin 
difficile à admettre. Dans son récit v, 49, Luc suppose par distrac- 
tion le toit couvert de tuiles, par conséquent incliné. Les toits plats 
sont toujours en terrasse. 



264 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An M] 

réloignement des lieux fait commettre à Tévangé- 
liste romain. Son exégèse ne repose que sur la ver- 
sion des Septante, qu*il suit dans ses plus grandes 
erreurs ^ L'auteur n'est pas un juif de naissance ; il 
écrit sûrement pour des non-^juifs; il n'a qu'une 
connaissance superficielle de la géographie de la 
Palestine * et des mœurs des juifs ; il omet tout ce 
qui serait sans intérêt pour des non-israélites', et il 
ajoute des notes insignifiantes pour un Palestinien^. 
La généalogie qu'il prête à Jésus suppose qu'il s'a- 
dressait à des gens qui ne pouvaient pas facilement 
vérifier un texte biblique*. Il atténue ce qui montre 
l'origine juive du christianisme, et, quoiqu'il ait pour 
Jérusalem bien des traits d'une compassion tendre *, 
la Loi n'existe plus pour lui que comme un souvenir. 
L'esprit qui a inspiré Luc est ainsi bien plus facile 
à déterminer que celui qui a inspiré Marc et l'auteur 
de l'Évangile selon Matthieu. Ces deux derniers 



4. Aci., XIII, 44 (comp. Habacuc, i, 5). 

2. Luc, xvii, H. 

3. Par exemple, les longues disputes de Jésus et des phari- 
siens, Marc, VII, 4-23. 

4. Luc, IV, 34 ; xix, Î9; xxii, 4. 

5. Ainsi il suffisait d^avoir une Bible pour voir que Salathie) 
était fils de Jéchonias (I Gbron., m, 47; MatUi., i, 42} et non de 
Néri (Luc, m, 27). 

6. Luc, XIX, 41-44; xxiii, 27-30. 



Un M] LES ÉVANGILES. 205 

èvangélistes sont neutres , sans parti dans les 
querelles qui déchiraient TÉglise. Les partisans de 
Paul et ceux de Jacques auraient pu également 
les adopter. Luc, au contraire, est un disciple de 
Paul, disciple modéré assurément, tolérant, plein de 
respect pour Pierre, même pour Jacques, mais par- 
tisan décidé de Tadoption dans l'Église des païens, 
des samaritains, des publicains, des pécheurs et des 
hérétiques de toute sorte. Chez lui se trouvent ces 
miséricordieuses paraboles du bon Samaritain, de l'en- 
fant prodigue, de la brebis égarée, de la drachme 
perdue S où la position du pécheur repentant est 
presque mise au-dessus de celle du juste qui n'a 
point failli '. Sûrement, Luc était en cela d'accord 
avec l'esprit même de Jésus ; mais il y a de sa part 
préoccupation , parti pris , idée fixe. Son coup 
le plus hardi a été de convertir un des larrons 
da Calvaire. Selon Marc et Matthieu, les deux mal- 
faiteurs insultaient Jésus. Luc prête à l'un d'eux un 
bon sentiment : « Nous, nous l'avons mérité ; mais 
ce juste!... » En retour, Jésus lui promet que ce 
jour-là même il sera avec lui dans le paradis \ Jésus 

1 . Chapitres xv et xvi, où réside la grande originalité de Luc. 
De ces paraboles, Matthieu n'a que celle de la brebis égarée, et 
encore est-^lle chez lui beaucoup moins accentuée. 

2. Vie de Jésus, p. lxxxvi. 

3. Luc, xxiii, 39-43. 



ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

plus loin encore : il prie pour ses bourreaux, 
c qui ne savent ce qu'ils font ». Dans Matthieu', \ 
Jésus semble malveillant pour la Samarie, et recom- î 
mande à ses disciples d'éviter les villes des Sama- \ 
rilsàns comme la voie des païens. Chez Luc, au con* 
traire, Jésus est en rapports fréquents avec les 
Samaritains ; il parle d'eux avec éloge ^ C'est au 
voyage en Samarie que Luc rattache une foule 
d'enseignements et de récits. Loin d'emprisonner 
Jésus en Galilée, comme Marc et Matthieu, Luc obéit 
à une tendance antigaliléenne et antijudaïque, ten- 
dance qui sera plus visible encore dans le quatrième 
Évangile. A beaucoup d'autres égards, l'Évangile 
de Luc forme une sorte d'intermédiaire entre les 
deux premiers Évangiles et le quatrième, qui semble 
d'abord n'avoir aucun trait d'union avec eux*. 

A peine est-il une anecdote, une parabole propre 
èi Luc qui ne respire cet esprit de miséricorde et 
d'appel aux pécheurs. La seule parole un peu dure 
qui ait été conservée de Jésus * devient chez lui un 
apologue plein d'indulgence et de longanimité. 



4. Matth., \, 5. 

2. Luc, IX, 51-'j6; x, 33; xvii. 46. Comp. Jean, iv, 9 et suiv.: 
VIII, 48; Ac(.j Mil, 25. 

3. Voir Vie de Jésus, 43* édit. olsuiv., Tappendice. 

4. Marc, \i, 4M4, 20-24; Malth.. xxi, 48-20. 



9«| LES ÉVANGILES. 267 

/arbre infructueux ne doit pas être trop vite coupé ; 
bon vigneron s'oppose aux emportements du pro- 
létaire, et demande à fumer la terre au pied de 
Twbre malheureux avant de le condamner tout à fail^ 
L*Évangile de Luc est par excellence TÉvangile du 
pardon et du pardon obtenu par la foi. c( Il y a plus de 
joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence 
qae pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas 
besoin de pénitence*». « Le Fils de l'homme est venu, 
non pas perdre les âmes, mais les sauvera) «Toutes les 
détorses lui sont bonnes pour faire de chaque his- 
toire évangélique une histoire de pécheurs réha- 
IHés. Samaritains, publicains, centurions, femmes 
coupables, païens de bonne volonté, tous les méprisés 
du pharisalsme sont ses clients. L'idée que le chris- 
tianisme a des pardons pour tout le monde est bien 
la sienne. La porte est ouverte ; la conversion est 
possible pour tous. Il ne s'agit plus de la Loi ; une 
dévotion nouvelle, le culte de Jésus, l'a remplacée. 
Ici, c*est le Samaritain qui fait la bonne action, tandis 



4. Luc, xni, 6-9. Il y a là probablement une allusion aux 
jai£s qui, en présence de Jésus, sont restés stériles, mais que la 
prédication apostolique améliorera peut-être. 

î. Luc, XV, 7. 

3. Luc, u, 54 (authenticité douteuse) ; mais Luc, xix, 20, est 
certain, et parait avoir été interpolé dans Matth., xvui, 41. 



268 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 

que le prêtre et le lévite passent indifférents ^ • Là, lè:|. 
publicain sort du tenople justifié par son humilitéi 
tandis que le pharisien irréprochable, mais orgueil* ) 
leux, sort plus coupable*. Ailleurs, la femme pèche- 4 
resse est relevée par son amour pour Jésus et e8l 1 
admise à lui donner des marques particulières de 
tendresse '. Ailleurs encore, le publicain Zachée 
devient d'emblée fils d'Abraham par le seul fait d*a- 
voir montré de l'empressement à voir Jésus *. L*oflre 
d'un pardon facile a toujours été le principal moyen de 
succès des religions. « L'homme même le plus cou- 
pable, dit Bhagavat, s'il vient à m'adorer et à tourner 
vers moi tout son culte, doit être cru bon*. » Luc y joint 
le goût de l'humilité. « Ce qui est haut aux yeux des 
hommes est abomination aux yeux de Dieu\ » Lepuis- 



4 . Luc, X, 30 et suiv. On entrevoit derrière le récit de Lac la 
trilogie juive : « le cohen, le lévite et Visraèl ». Luc substitue k 
VUracl « le samaritain ». Comparez rdlXy.6âc U^taXvm^ (Jean, i, 48), 
qui n'est ni coken, ni lévite. 

t. Luc, XVIII, 40 et suiv. 

3. Luc, VII, 37 et suiv. 

4. Luc, XIX, 4-10. 

5. Bhagavadgila, ix, 30. Lire tout ce chapitre pour comprendre 
comment les religions chargées do rituel n'ont qu'un moyen pour 
se dégager du fardeau des œuvres, c'est le culte unique oa la 
gnosis d'un principe proclamant qu'il est à la fois le rite et l'ob- 
jet du rite. 

6. Luc, XVI, 45. Cf. Luc, xiv, 7 et suiv. 



r 



tM^l LES ÉVANGILES. 269 

sant sera renversé de son trône ; Thumble sera 
I exalté ^ : voilà pour lui le résumé de la révolution opérée 
par Jésus. Or l'orgueilleux, c'est le juif fier de des- 
cendre d'Abraham ; l'humble, c'est le gentil, qui ne 
tire aucune gloire de ses ancêtres et doit tout ce 
qa*il est à sa foi en Jésus. 

On voit la parfaite conformité de ces vues avec 
celles de Paul. Assurément, Paul n'avait pas d'Évan- 
gile dans le sens où nous prenons ce mot *. Paul 
n'avait pas entendu Jésus', et à dessein il mit beau- 
coup de réserve dans ses rapports avec les disciples 
immédiats ^. Il les avait très-peu vus, n'avait passé 
cpie quelques jours au centre des traditions, à Jéru - 
salem. A peine entendit-il parler des logia; de la 
tradition évangélique il ne connut que des fragments. 
Il faut dire au moins que ces fragments coïncident 
bien avec ce que nous lisons dans Luc ^ Le récit de 

4. Lac, I, 52. 

5. « Mon Évangile » (Rom., ii, 46; xvi, 25; I Cor., xv, 4 ; 
Il Cor., IV, 3; Gal.,i, 41 ; ii,2) signifie s mon genre de prédication 
orale ». Si quelque ouvrage devait être pris pour type de ce que 
Paul entendait par là, ce serait TËpUre aux Romains. Cf. Clément 
Romain, Ad Cor, I, c. 47. 

3. Voir les Apôtres, p. 473. 

4. Gal.^ I, 47 et suiv: 

5. Irénée, III, i, 4; Terlullien, Adv. Marc, IV, 5; Origène, 
dans Eus., H. £.^VI, xxv, 6; Eus., H. E., III, iv, 8 ; S. Jérôme, 
De viris ilL, 7. 



270 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

la Cène comme Paul le donne est identique, 
des détails de très-peu d'importance, à celui 
troisième Évangile ^ Luc évite sans doute avec 
tout ce qui pourrait blesser le parti judéo-chrétien ^^\ 
réveiller des controverses qu'il désire assoupir ; il eeX 
aussi respectueux qu'on peut l'être pour les apôtres*» 
il craint pourtant qu'on ne leur fasse une place trop 
exclusive. Sa politique à cet égard lui a inspiré l'idée 
la plus hardie. A côté des Douze, il crée de sa propre 
autorité soixante-dix disciples % à qui Jésus donne 
une mission qui, dans les autres Évangiles, est réser- 
vée aux Douze seuls. 

C'était là une imitation du chapitre des Nom- 
bres où Dieu, aOn de soulager Moïse d'un fardeau 
devenu trop pesant, répand sur soixante-dix anciens 
une partie de l'esprit de gouvernement qui jusque-là 
avait été le don de Moïse seul ^ Comme pour 
rendre plus sensible ce partage et cette similitude 
de pouvoirs, Luc divise entre les Douze et les 
Soixante-Dix les instructions apostoliques qui, dans 

1. I Cor., XI, Î3-Î6; Luc, xxii, 47-20. Luc, x, 8 : iodîtTi rà 

';rapaTtOipbiva it^iXt; I Cor., X, 27 : irav ir«p«nA^(avov 0|mv JoAtrrt. 

2. Le trait d'ambition des fils de Zëbédée est supprimé. 

3. Luc, X, 4-24 : xal iripou; i^cp.i6eovTa. Le Codex Valicanus 
porte i^o^rsMYca. ^uo. Cf. Récognitions, II, /ii2; HoméL pseudo- 
clém., XVIII, 4. 

4. Nombres, xi, 47, 25. 



/ 



lUM] LES ÉVANGILES. 271 

ks collections de logiaj ne faisaient qu'un seul dis* 
cours adressé aux Douze ^ Ce chiffre de soixante et 
dix ou de soixante et douze ' avait d'ailleurs l'avan- 
tage de répondre au nombre des nations de la terre, 
comme le chiffre douze répondait aux tribus d'Israël. 
C'était une opinion, en effet, que Dieu avait partagé 
la terre entre soixante et douze nations, à chacune 
(lesquelles préside un ange\ Ce chiffre était mystique ; 
outre les soixanteet dix anciens de MoïseS il y avait les 
soixante et onze membres du sanhédrin, les soixante 
et dix ou soixante et douze traducteurs grecs de la 
Bible. La pensée secrète qui a dicté à Luc cette 
addition si grave aux textes évangéliques est donc 
évidente. Il s'agit de sauver la légitimité de l'apostolat 
de Paul, de présenter cet apostolat comme parallèle 
au pouvoir des Douze, de montrer qu'on peut être 
apôtre sans être des Douze, ce qui était justement la 
tbèse de Paul. Les Soixante et Dix chassent les dé- 
mons et ont les mêmes pouvoirs surnaturels que les 
apôtres». Les Douze, en un mot, n'épuisent pas l'apos- 

4. Luc, n, 4-6; x, 4 et suiv. 

2. Ces deux nombres se confondaient souvent.Comparez lesSep- 
lanle, qui sont au nombre de soixante etdouze dans pseudo-Âristéas. 

3. Recogn. et Hom., /. c. Cf. notes de Cotelier. Dans Gen., x, 
on comptait soixante et dix peuples. Cf.llorapollon, HierogL^ 1, 44. 

h. Comp. Epist. Pelri ad Jac, 4, S (en tète des Homélies 
pseudo-clémentines). 

5. Luc, X, 47 et suiv. 



272 ORIGLNES DU CHRISTIANISME. (\q d(| 

tolat ; la plénitude de leurs pouvoirs n*einpéche pas 
qu'il n'y en ait pour d'autres.. ., « et, du reste, se hâte 
d'ajouter le sage disciple de Paul, ces pouvoirs eui- 
mêmes ne sont rien ; ce qui importe, c*est d'avoir, 
comme chaque fidèle, son nom écrit dans le CieP». La 
foi est tout ; or la foi est un don de Dieu, qui la 
donne à qui il veut *. 

Sous un tel point de vue, le privilège des Abra- 
hamides se réduisait à bien peu de chose *. Jésus, 
repoussé par les siens, n*a trouvé sa vraie famille 
que parmi les gentils. Des hommes de pays éloignés 
(les gentils de Paul) l'ont accepté pour roi, tandis 
que ses compatriotes, ceux dont il était le souverain 
naturel, lui ont signiBé qu'ils ne voulaient pas de 
lui. Malheur à eux ! Quand le roi légitime reviendra, 
il les fera mettre à mort en sa présence ^, Les juifs 
s'imaginent que, parce que Jésus a bu, mangé 
parmi eux , enseigné dans leurs rues , ils auront 
toujours leur privilège ; erreur ! Des gens du Nord 
et du Midi prendront place à la table d'Abraham, 
d'Isaac et de Jacob, et eux se lamenteront à la 

4. Luc, X, 20. 

2. Luc, XVII, 5; xxii, 32. 

3. Luc, III, 8-9 ; ce passage 86 retrouve dans MaUhieu, m, 
7-fO; peul-ôlre y a-t-il été reporté de Luc. 

4. Luc, XIX, 44-27. 



[Ad 94] LES ÉVANGILES. 873 

porte*. L'impression vive des mallieurs arrivés à la na- 
tion juive se retrouve à chaque page, et ces malheurs, 
Tauteur trouve que la nation les a mérités par le 
fait de n'avoir pas compris Jésus et la mission dont 
il était chargé pour Jérusalem '• Dans la généalogie, 
Luc évite de faire descendre Jésus des rois de Juda. 
De David à Salathiel, la descendance s'opère par des 
collatéraux. 

D'autres signes plus cachés décèlent des inten- 
tions favorables à Paul. Ce n'est point sans doute 
par hasard que, après avoir rapporté comment Pierre 
fut le premier à reconnaître Jésus pour le Messie, 
Fauteur ne donne pas les fameuses paroles : « Tu 
es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, »> 
paroles qui déjà prenaient place dans la tradition \ 
Le trait de la Chananéenne, que l'auteur avait cer- 
tainement lu dans Marc, est omis S à cause des 
mots si durs qu'il contient et que la fin miséricor- 
dieuse ne compense pas suffisamment. La parabole 
de l'ivraie, qui semble avoir été imaginée contre 
Paul, ce semeur fâcheux, qui venait derrière les 
semeurs autorisés et faisait d'une moisson pure une 

4. Luc, XIII, 24 et suiv. 

î. Luc, XIX, 43-44; xxi, 24; xxiii, 27 et suiv. 

3. Matth., XVI, 17-19. 

4. Marc, vu, 24-30. Cf. Matth., xv, 21-28. 

18 



274 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94] 

moisson mêlée S est également négligée. Un autre 
passage oii Ton croit voir une injure contre les 
chrétiens qui s'affranchissaient de la Loi est rétorqué 
et devient une sortie contre les judéo-chrétiens *. 
La rigueur des principes de Paul sur Tesprit aposto- 
lique est encore poussée plus loin que dans Matthieu', 
et ce qu'il y a de grave, c'est que des préceptes 
adressés ailleurs au petit groupe des missionnaires 
s'appliquent ici à l'universalité des fidèles, a Si quel- 
qu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa 
mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses 
sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon 
disciple ^. » « Quiconque ne renonce pas à tout 
ce qu'il a ne peut être mon disciple *. » Et, après 
ces sacrifices, il faut dire encore : « Nous n'avons 
fait que notre devoir; nous sommes des serviteurs 
inutiles •. » Entre l'apôtre et Jésus, du reste, nulle 
différence. Celui qui entend l'apôtre entend Jésus ; 



4. Voir ci-dessus, p. 108-409. 

2. Luc, XIII, 27; comp. Matth., vii, ÎS.Yoir ci-dessus, p. 408. 

3. Luc, IX, 62. Luc, i\, 59-60, se retrouve dansMalth., viii, 
24-22; mais peut-être est-ce là un effet rétroactif de Luc sur 
Matthieu. Voir ci-dessus, p. 258, note 2. 

4. Luc, XIV, 26. Matth., x, 37, est bien plus doux. 

5. Luc, XIV, 33. 

6. Luc, XVII, 40. 



|Ao9l| LES ÉVANGILES. 275 

celui qui méprise Tapôtre méprise Jésus, et méprise 
celui qui l'a envoyé*. 

La même e»ltation se remarque dans tout ce 

qui touche à la pauvreté ^ Luc hait la richesse, 

regarde le simple attachement à la propriété comme 

un mal. Quand Jésus vient au monde, il n'y a pas de 

place pour lui dans l'hôtellerie* ; il naît au milieu des 

êtres les plus simples, des bœufs, des moutons. Ses 

premiers adorateurs sont des bergers ^ • Toute sa vie 

il fut pauvre \ L'épargne est une absurdité, puisque 

le riche n'emporte rien avec lui * ; le disciple de Jésus 

n'a rien à faire avec les biens de la terre ; il doit 

renoncer à ce qu'il possède ''. L'homme heureux, 

c'est le pauvre • ; le riche est toujours coupable ; 

l'enfer est son lot assuré ^ Aussi la pauvreté de 

Jésus fut-elle absolue *\ Le royaume de Dieu 

sera le festin des pauvres; une substitution de 

4. Lac, X, 46. Matth., x, 40, est moins fort. 

2. Voir Vie de Jésus, p. lxxxvl 

3. Luc, II, 7. Cf. Justin, DiaL cum Tryph., 78. 
k' Luc, II, 8 et suiv. 

5. Luc, II, 24. 

6. Luc, XII, 46-24. 

7. Luc, VI, 30; xii, 43-45, t% et suiv., 33; xvi, 43; xviii, 22. 

8. Luc, VI, 20-24. 

9. Luc, VI, 24-25; xvi, 49-25. Cf. Vie de Jésus, p. 484-482. 
40. Luc, VIII, 2-3; ix, 58. 



27G ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 

couches sociales, un avènement de nouvelles 
aura lieu. Chez les autres évangélistes, les gens qa^^ 
Ton substitue aux conviés primitifs sont des gens racolée 
sur les chemins, les premiers venus; chez Luc, ce sont^ 
les pauvres, les estropiés, les aveugles, les boiteux *, ■ 
tous les disgraciés du sort. Dans ce royaume nouveau, 
il vaudra mieux s'être fait des amis parmi les pau- 
vres, même par l'injustice, que d'avoir été un économe 
correct *. Ce ne sont pas les riches qu'il faut inviter à 
ses dîners ; ce sont les pauvres, pour que cela vous 
soit rendu dans la résurrection des justes ', c'est-à- 
dire dans le règne de mille ans *. L'aumône est le 
précepte suprême ; l'aumône a même la force de 
purifier les choses impures ; elle est au-dessus de la 
Loi*. 

La doctrine de Luc est, on le voit, le pur ébio^ 
nismej la glorification de la pauvreté. Selon les ébîo- 
niles, Satan, roi du monde, est le grand propriétaire 
du inonde; il en donne les biens à ses suppôts*. Jésus 
est le prince du monde à venir. Participer aux biens 
du monde diabolique équivaut à s'exclure de Taulre. 

4. Luc, XIV, 45 et suiv. 

5. Luc, XVI, 4 et suiv. 

3. Luc, XIV, ^2-44. 

4. Apoc, XX, 5. 

5. Luc, XI, 41. 

6. Luc, IV, 6. 



(ln9i] LES ÉVANGILES. 277 

Satan est Tennemi juré des chrétiens et de Jésus; le 
inonde, les princes, les riches sont ses alliés dans 
l'œu\Te d'opposition au royaume de Jésus. La démo- 
oologie de Luc est matérielle et bizarre ^ Sa thau- 
maturgie a aussi quelque chose de la crudité maté- 
rialisa de JVtarc ; elle fait peur ^ Luc ne connaît pas 
à cet égard les tons adoucis de Matthieu. 

Un admirable sentiment populaire, une fme et tou- 
chante poésie, le son clair et pur d'une âme tout argen- 
tine, quelque chose de dégagé de la terre et d'exquis, 
empêchent de songer à ces taches, à plusieurs manques 
de logique, à des contradictions singulières. Le 
juge et la veuve importune ', l'ami aux trois pains *, 
lëconome infidèle, l'enfant prodigue, la pécheresse 
pardonnée, beaucoup de combinaisons propres à 
Luc, paraissent d'abord à des esprits positifs peu con- 
formes à une raison scolastique et à une étroite mora- 
lité ; mais ces apparentes faiblesses, qui ressemblent 
aui défaillances aimables de la pensée d'une femme, 
sont un trait de vérité de plus, et peuvent bien 

K Luc, IV, 4-43 (notez les particularilés des versets 6, 43, en 
comparant Matthieu, iv, 4 et suiv.}, 34-35; x, 48-49; xxii, 3, 53; 
xxii, 31-32. 

2. Luc, V, 8 et suiv., 26; vu, 46; viii, 25, 37, 45 etsuiv. 

3. Luc, XVIII, 4 et suiv. 

4. Luc, XI, 5-8. 



278 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 94) < 

rappeler le ton ému, tantôt expirant, tantôt hale- 
tant, le mouvement tout féminin de la parole de 
Jésus, menée par l'image et le sentiment bien plus 
que par le raisonnement. C'est surtout dans les récits 
de Tenfance et de la Passion que Ton trouve un art 
divin. Ces épisodes délicieux de la crèche, des bergers, 
de Fange qui annonce aux humbles la grande joie, du 
ciel descendant sur terre auprès de ces pauvres gens 
pour chanter le cantique de la paix aux hommes de 
bonne volonté ; puis ce vieillard Siméon, respectable 
personnification du vieil Israël, dont le rôle est fini, 
mais qui s'estime heureux d'avoir fait son temps, 
puisque ses yeux ont vu la gloire de son peuple et 
la lumière révélée aux nations ; et celte veuve de 
quatre-vingts ans qui meurt consolée ; et ces canti- 
ques si purs, si doux, Magnificat ... y Gloria in 
excelsis...j Nunc dimittis..., Benedictus Dominus 
Dem Israël..., qui vont servir de bases à une litur- 
gie nouvelle; toute cette exquise pastorale, tracée 
d'un contour léger au fronton du christianisme, tout 
cela est bien l'œuvre de Luc. On n'inventa jamais 
plus douce cantilène pour endormir les douleurs de 
la pauvre humanité. 

Le goût qui portait Luc vers les narrations pieuses 
l'amena par une pente naturelle à créer pour Jean- 
Baptiste des « enfances » analogues à celles de 



|Ad94] les évangiles. 279 

Jésus '. Elisabeth et Zacharie longtemps stériles, la 
vision du prêtre à l'heure de l'encens, la visite des 
deux mères, le cantique du père de Jean-Baptiste, 
furent comme des propylées avant le portique, imi- 
tés du portique lui-même et en reproduisant les 
lignes principales. On n'entend pas nier que Luc 
n'ait trouvé dans les documents dont il se servait 
le germe de ces jolis récits, qui ont été une des 
principales sources de l'art chrétien. En effet, le 
style des « enfances » de Luc, coupé, chargé d'hé- 
braïsmes, n'est guère celui du prologue. De plus, 
celte partie de l'ouvrage est plus juive que le reste : 
Jean - Baptiste est d'origine sacerdotale ; les rites 
de la purification, de la circoncision, sont soigneu- 
sement accomplis ; les parents de Jésus vont chaque 
année au pèlerinage' ; plusieurs anecdotes sont 
tout à fait dans le goût juif^ Un trait remarquable» 
c'est que le rôle de Marie, nul dans Marc, grandit 
peu à peu, à mesure qu'on s'éloigne de la Judée et 
que Joseph perd son rôle paternel. La légende a 

4 . Le Protévangile de Jacques et TÉvangile de la nativité de 
Marie appliquent les mômes procédés d'amplification à la naissance 
de Marie, mère de Jésus. 

2. Luc, II, 44. 

3. Ainsi Luc, ii, 42 et suiv. De tout temps, les juifs ont aimé 
les enfants prodiges, en remontrant pour la science de la Loi aux 
docteurs. Josèphe, VUa, t. 



280 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 94] 

j 

besoin d'elle et se laisse entraîner à parler longue- 
ment d'elle. On ne peut se figurer que la femme que 
Dieu a choisie pour la féconder par T Esprit soit une 
femme ordinaire ; c'est elle qui sert de garant à des 
parties entières de l'histoire évangélique *; on lui 
crée dans l'Église un rôle chaque jour plus consi- 
dérable*. 

Très-beaux et tout aussi peu historiques sont les 
récits propres au troisième Évangile sur la Passion, 
la mort et la résurrection de Jésus. En cette partie 
de son livre, Luc a presque abandonné son exem- 
plaire de Marc et a suivi d'autres textes. II en 
résulte un récit plus légendaire encore que celui de 
Matthieu. Tout y est exagéré. A GethsémaniS Luc 
ajoute l'ange, la sueur de sang, la guérison de 
l'oreille coupée. La comparution devant Hérode Anti- 
pas est toute de son invention. Le bel épisode des 
filles de Jérusalem, destiné à présenter la foule comme 
innocente de la mort de Jésus et à en rejeter 
tout l'odieux sur les grands et les chefs *, la con- 
version d'un des malfaiteurs', la prière de Jésus pour 

4. Luc, II, 49, 54. 

2. Luc, ch. I et ii (comp. Matlh., i et ii); Ad., i, 44 ; Justin, 
DiaL cum Tryph., 400. 

3. Luc, XX, 36-46. 

4. Luc, XXIII, 27-30. 

5. Luc, XXIII, 39-43. 



IAbM] les évangiles. 281 

ses bourreauxS tirée dlsaïe, lui, 12, sont des 
additions réfléchies. Au sublime cri de désespoir : 
Elohi, elohi lamma sahacihani, qui n*était plus en 
rapport avec les idées qu'on se faisait de la divinité 
de Jésus, il substitue un texte plus calnie : « Père, 
entre tes mains je remets mon esprit'.» Enfin la vie 
de Jésus ressuscité est racontée sur un plan tout à 
fait artificiel, conforme en partie à celui de TÉvan- 
gile des Hébreux', d'après lequel cette vie d'outre- 
tombe n'aurait duré qu'un jour et se serait terminée 
par une ascension que Marc et Matthieu ignorent tout 
àfait«. 

L'Évangile de Luc est donc un Évangile amendé, 
complété, fortement engagé déjà dans la voie de la 
légende. Comme pseudo - Matthieu , Luc corrige 
3farc, en prévenant des objections*, en effaçant des 
contradictions réelles ou apparentes % en supprimant 
les traits plus ou moins choquants, les détails vul- 

1. Luc, xxui, 34. Ce verset manque dans le manuscrit du Va- 
tican et dans quelques autres. Le Sinatticus Ta; Irénée le connaît. 
Cf. Aci., vu, 60. Voir l'Antéchrist, p. 60, note 1 . 

2. Luc, xxni^ 46. 

3. Voir ci-dessus, p. 407. 

4. Voir les Apôtres, p. 33, note; 36-37, note; 52, note 5; 
54-55. 

5. Addition de à; îvcpUCiTo. Luc, ni, 23. 

6. oS h Tiftpaupivcc. IV, 46. 



282 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An MJ 

gaîres, exagérés ou insignifiants ^ Ce qu'il ne com- 
prend pas, il le supprime, ou le tourne avec art*. Il 
ajoute des traits touchants et délicats'. Il invente 
peu, mais modifie beaucoup. Les transformations 
esthétiques qu'il opère sont surprenantes. Le parti 
qu'il a tiré de Marie et de Marthe, sa sœur, est 
chose merveilleuse ; aucune plume n'a laissé tomber 
dix lignes plus charmantes \ Son arrangement de « la 
femme qui verse des parfums * » n'est pas moins 
exquis. L'épisode des disciples d'Emmaus * est un 
des récits les plus fins, les plus nuancés qu'il y ait 
dans aucune langue. 

■ 

L'Évangile de Luc est le plus littéraire des Évan- 
giles. Tout y révèle un esprit large et doux, sage, 
modéré, sobre et raisonnable dans l'irrationnel. 
Ses exagérations, ses invraisemblances, ses inconsé- 

4 . Ainsi il supprime, dans Marc, la perpétuelle préoccupation 
du manger [Marc, m, 20; v, 43; vi, 34), l'oreiller sur lequel 
Jésus dormait sur le lac (Marc, iv, 38]. Dans la description des 
vêtements blancs de la Transfiguration, il n'est plus dit c qu'il 
n'est pas de foulon sur la terre qui puisse en faire d'aussi blaDCS > 
(Marc, IX, î\ 

i. Ainsi l'anecdote du figuier, inintelligible dans Marc, xi, 
42-U, 20-âl, et Malth., xxi, 48-20, est remplacée par la douce 
parabole, Luc, xiii, 6-9. 

3. Par exemple, Luc, xxii, 61, le regard de Jésus. 

4. Luc, X, 38-42. 

5. Luc, VII, 37 et suiv. 

6. Luc, XXIV, 43-35. 









lAn9i) LBS ÉVANGILES. S83 

quences tiennent à la nature même de la parabole et 
en font le charme. Matthieu arrondit les contours un 
peu secs de Marc ; Luc fait bien plus ; il écrit, il 
montre une vraie entente de la composition. Son livre 
est un beau récit bien suivi, à la fois hébraïque et hel- 
lénique*, joignant rémotion du drame à la sérénité de 
le.Tout y rit, tout y pleure, tout y chante ; partout 
larmes et des cantiques; c'est Thymne du peuple 
nouveau, I7u»amia des petits et des humbles introduits 
dans le royaume de Dieu. Un esprit de sainte enfance, 
de joie, de ferveur, le sentiment évangélique dans son 
originalité première répandent sur toute la légende 
une teinte d'une incomparable douceur. On ne fut 
jamais moins sectaire. Pas un reproche, pas un mot 
dur pour le vieux peuple exclu ; son exclusion ne le 
punit-elle pas assez? Cest le plus beau livre qu'il y 
ail. Le plaisir que l'auteur dut avoir à l'écrire ne sera 
jamais suffisamment compris. 

La valeur historique du troisième Évangile est sûre- 
ment moindre que celles des deux premiers. Cepen- 
dant, un fait remarquable, qui prouve bien que les 
Évangiles dits synoptiques contiennent vraiment un 

4. Le préambule est d'un style tout hellénique (comparez, par 
exemple, le prologue du traité De la matière médicale de Dios- 
coride); dans le reste de Touvrage, ce sont les documents utili- 
ses par l'auteur qui font la couleur hébraïque. 



2S4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 91] 

écho de la parole de Jésus, résulte de la comparaison 
de rÉvangile de Luc et des Actes des apôtres. De part et 
d'autre, l'auteur est le même. Or, que Ton rapproche 

r 

les discours de Jésus dans l'Evangile et les discours 
des apôtres dans les Actes; la différence est complète': 
ici le charme du plus naïf abandon ; là (je veux dire 
dans les discours des Actes, surtout vers les derniers 
chapitres) une certaine rhétorique, par moments assez 
froide. D'où peut venir cette différence? Évidem- 
ment, de ce que, dans le second cas, Luc tire les 
discours de lui-même, tandis que, dans le premier 
cas, il suit une tradition. Les paroles de Jésus étaient 
écrites avant Luc ; celles des apôtres ne l'étaient pas. 
Une induction considérable, d'ailleurs, se tire du 
récit de la Cène dans la première épître de saint 
Paul aux Corinthiens*. Voilà le texte évangélique le 
plus anciennement écrit qu'il y ait (la première 
épître aux Corinthiens est de Tan 57) ; or ce texte 
coïncide bien avec celui de Luc *. Luc peut donc 
avoir sa valeur de fond, même quand il se sépare 
de Marc et de Matthieu. 

Luc marque bien le dernier degré de rédaction 
réfléchie où pouvait arriver la tradition évangélique. 
Après lui, il n'y a plus que l'Évangile apocryphe, pro- 

4. I Cor., XI, 23 et suiv. 
2. V. ci-dessus, p. 78. 



r 



[jloM] LES ÉVANGILES. 285 

cédant par la pure amplification et la supposition 
a priori, sans user de documents nouveaux. Nous ver- 
rons plus tard comment les textes du genre de M£i.rc, 
de Luc, de pseudo-Matthieu ne suffirent pourtant pas 
à la piété chrétienne, et comment il naquit un nouvel 
Évangile qui eut la prétention de les surpasser. Nous 
aurons surtout à expliquer comment aucun des textes 
évangéliques ne réussit à supprimer les autres, et 
comment TEglise chrétienne s'exposa, par sa bonne 
foi, aux formidables objections qui naissent de leur 
diversité. 



1 



CHAPITRE XIV. 



PERSéCCTION DE DOMITIBN. 



Les monstruosités du « Néron chauve » suivaient 
une effrayante progression ^ II arrivait à la rage, 
mais à une rage sombre, réfléchie. Jusque-là, il y 
avait eu dans ses fureurs des intervalles; mainte- 
nant, c'était un accès continu*. La méchanceté, avec 
ce quelque chose de fiévreux, de colère, qui semble 
un des fruits du climat de Rome, le sentiment d'être 
ridicule par sa nullité militaire et par les triomphes 
menteurs qu'il se décernait, le remplissaient contre 
tout homme honnête ou sensé d'une haine implacable. 
On eût dit un vampire s'achamant sur le cadavre de 
l'humanité expirante ' ; une guerre ouverte était 

4. Tacite, Agric, 44; Pline, Panég., c. 95. 

2. Tacite, Agric, 44. 

3. Juvénal, iv, 37. 



■1 



|4â95i LES ÉVANGILES. 287 

déclarée à toute vertu. Faire la biographie d*un grand 
homme était un crime ; il semblait que l'on voulût 
abolir l'esprit humain et enlever à la conscience sa 
voix. Tout ce qu'il y avait d'illustre tremblait; le 
monde était plein de meurtres et d'exils ^ Il faut dire 
à l'honneur de notre pauvre espèce qu'elle traversa 
cette épreuve sans fléchir. La philosophie se reconnut 
et s'affirma plus que jamais dans sa lutte contre les 
tourments ; il y eut des épouses héroïques, des maris 
dévoués, des gendres constants, des esclaves fidèles. 
La famille de Thrasea et de Barea Soranus était tou- 
jours au premier rang de l'opposition vertueuse. 
Helvidius Priscus (le fils), Ârulenus Rusticus, Junius 
Hauricus, Sénécion, Pomponia Gratilla, Fannia, toute 
une société de grandes et fortes âmes, résistaient sans 
espérance. Épictète leur répétait chaque jour de sa 
voix grave : a Supporte et abstiens-toi. Douleur, tu 
ne me feras pas convenir que tu es un mal. Anylus 
et Melitus peuvent me tuer; ils ne peuvent me 



nuire *.» 



C'est une chose bien honorable pour la philoso* 
phie et le christianisme que, sous Domitien de même 

1. Tacite, Agric, 2, 44, 45, 82; Uisl., 1,2; Pline, Lelires, 
1, 5; m, 41; VII, 49, 33; IX, 43; Suétone, Dom., 40; Dion 
Cassios, LXVII, 3 et suiv., 43.* 

%. Manuel, c. 4 , 5, 24 , 53, etc. 



288 ORIGIxNES DU CHRISTIANISME. [An 

que SOUS Néron, ils aient été persécutés de compas: '' 
gnie. Comme dit TertuUienS ce que de tels monstres 
condamnèrent dut être quelque chose d'excellent. Il 
est un comble de méchanceté dans le gouvemement 
qui ne permet pas au bien de vivre, même sous sa 
forme la plus résignée. Le nom de philosophe 
impliquait dès lors une profession de pratiques 
ascétiques, un genre de vie particulier, un manteau. 
Ces espèces de moines séculiers, protestant par leur 
renoncement contre les vanités du monde, furent, 
durant tout le r** siècle, les plus grands enne- 
mis du césarisme. La philosophie, disons-le à sa 
gloire, ne prend pas facilement son parti de la bas*- 
sesse de l'humanité et des tristes conséquences que 
cette bassesse entraine dans la politique. Héritiers de 
l'esprit libéral de la Grèce, les stoïciens de Tépoque 
romaine rêvaient des démocraties vertueuses, dans un 
temps qui ne comportait que la tyrannie^. Les poli- 
tiques, qui ont pour principe de se renfermer dans les 
bornes du possible, avaient naturellement une forte 
antipathie contre une telle manière de voir.Tibèreadéjà 
les philosophes en aversion. Néron (en 66) chassa ces 
imj)ortuns, dont la présence était pour sa vie un per- 

4. Apolog,, 5. 

2. Exemple de Maternus. Diofl Cass., LXVII, 42. Lire surtout 
Phiiostrate, Vie W Apollonius, 



r- 



(Ani^ LES ÉVANGILES. ^%) 

pétuel reproche *. Vespasîen (en 74) eut des raisons 
meilleures d'agir de même. Sa jeune dynastie était 
sapée chaque jour par l'esprit républicain que le 
stoïcbme entretenait; il ne fit que se défendre en 
prenant des précautions contre ses plus mortels en- 
nemis. 

Domitien, pour être porté à persécuter les sages, 
n'eut besoin que de sa propre méchanceté. Il avait 
de bonne heure eu la haine des gens de let- 
tres'; toute pensée était une condamnation tacite 
de ses crimes et de sa médiocrité. Dans les der- 
niers temps, il n'y put tenir. Un décret du sénat 
chassa les philosophes de Rome et de T Italie \ Épic- 
tète, Dion Chrysostome, Artémidore partirent. La 
courageuse Sulpicia* osa élever la voix pour les 
bannis et adresser à Domitien des menaces pro- 
phétiques. Pline le jeune n'échappa que par mi- 

1. Ce ne fut pas par uq édit on règle, comme Philostrate le 
ferait croire. 

S. Pline, Panég,j ch. 95; Tacite, Agric.j 2. 

3. Dion Cassius,LXVIIJ3; Tacite, Agric, â; Suétone, Dom,, 
40; Pline, LeUres, m, 41; Panég., 47; Aulu-Gelle, XV, H; 
Ârrien, Mëm. surÉpiclèle, IV, i; Lucien, Peregrinu8,i, 48; Plii- 
ioslrale, ApolL, VII, 4, 4; Vie des sop/i., I, 7; Suidas, au mot 
AcfUTtavô;; Eusèbe, Chron., aux années 9 et 43 de Dom. L'opi- 
nion qu'il y eut deux expulsions des philosophes ne repose que sur 
une erreur d*£usèbe. 

4. Satire, dans Wernsdorf, etc. 

19 



-1 

■1 






290 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95^ 

racle au supplice que méritaient sa distinction et sa 
vertu *. La pièce d'Oclavie^ composée vers ce temps» 
renferme de cruels accès d'indignation et de déses- 
poir * : 

Urbe est nostra mitior Aulis 
El Taurorum barbara telius : 
Hospitis illic cacde lilatur 
Numen superum ; ci vis gaudet 
Roma cruore. 

Il n'est pas surprenant que les juifs et les chré- 
tiens aient subi le contre-coup de ces redoutables 
fureurs. Une circonstance rendait la guerre inévitable : 
c'est que Domitien, imitant lafoliedeCaligula, voulait 
recevoir les honneurs divins. Le chemin du Capitoie 
était encombré de troupeaux qu'on menait à sa statue 
pour être immolés ; le formulaire des lettres de sa 
chancellerie commençait par : Dominus et Deus nos-^ 
ter '. Il faut lire la monstrueuse préface que met en 
tête d'un de ses volumes l'un des meilleurs esprits du 
temps, Quintilien, le lendemain du jour oii Domitien 
l'a chargé de l'éducation de ses héritiers adoptifs, les 

1. Pline, LettreSj III, 41; VII, 27; Panég.,9b, 

2. Derniers vers. 

3. Suétone, Dom,, 43; Dion Cassius, LXVIF, 43; Pline, Pa- 
nêg.j 41; saint Jérôme, Chron,, année 6 deDom. ; Aurel. Vic- 
tor, Cœs., XI, 2 ; Orose, VII, 40; Philostrate, i4poW.,VII, 24, 32. 



r 



(ABft5] LES ÉVANGILES. 291 

fils de Flavius Clemens * : a ... Et maintenant ce se- 
rait ne pas comprendre Thonneur des appréciations 
célestes que de rester au-dessous de ma tâche. Quels 
soins exigeront des mœurs qui doivent obtenir l'ap- 
probation du plus saint des censeurs ! Quelle atten- 
tion je devrai donner aux études pour ne pas tromper 
l'attente d'un prince très-éminent dans l'éloquence 
comme en tout le reste î On ne s'étonne pas que les 
poètes, après avoir invoqué les muses au début, re- 
nouvellent leurs vœux quand ils arrivent aux pas- 
sages difficiles de leur ouvrage... On me pardonnera 
de même d'appeler à mon secours tous les dieux et, 
en premier lieu, celui qui se montre plus qu'aucune 
autre divinité propice à nos études. Qu'il souffle en 
moi le génie que font attendre les fonctions qu'il m'a 
confiées; qu'il m'assiste sans cesse; qu'il me fasse 
ce qu'il m'a cru. » 

Voilà le ton que prenait un homme « pieux » 
selon la nuance du temps. Domitien, comme tous les 
souverains hypocrites, se montrait sévère conserva- 
teur des vieux cultes *. Le mot d'impietas, surtout à 



1. Quintil., Insl. oral,, IV, prœf. 

2. Suétjne, Dom., i, 15; Martial, VI, 40; VIII, 80; Dion 
Cassius, LXVII, 4 ; Philostr., ApolL, VII, 24; VIH, 23. De là 
vÎDt, autant que de sa cruauté, sa sévérité pour les vestales. Suét., 
Dom., 8; Pline, Episl., IV, 44 ; Philostr., ApolL, VII, 6. 



292 ORIGINES DD CHRISTIANISME. (An 95] 

partir de son règne, eut en général une signification 
politique*, et fut synonyme de lèse-majesté. L'indiffé- 
rence religieuse et la tyrannie en étaient venues à ce 
point que Tempereur était le seul dieu dont la majesté 
fût redoutée. Aimer l'empereur, voilà la piété ; être 
soupçonné d'çpposition ou seulement de froideur, 
voilà l'impiété. Et l'on ne croyait pas que le mot eût 
perdu pour cela son sens religieux. L'amour de l'em- 
pereur, en effet, impliquait l'adoption respectueuse 
de toute une rhétorique sacrée qu'aucun esprit sensé 
ne pouvait plus prendre au sérieux. On était révo- 
lutionnaire, si on ne s'inclinait devant ces absur- 
dités, dont on avait fait une routine d'État ; or le 
révolutionnaire, c'était l'impie. L'empire en venait 
à une sorte d'orthodoxie, à une pédagogie officielle, 
comme la Chine. Admettre ce que voulait l'empereur 
avec une sorte de loyalisme semblable à celui que 
les Anglais affectent envers leur souverain et leur 
Église établie, voilà ce qu'on appelait religio^, ce qui 
valait à un homme le titre de pius. 

1. Pline le jeune, Épilres, I, 5. Pielas, dans Quintilien 
(III, VII, 2), c'est le soin que Domilien a eu d*élever un 
temple à la gens Flavia.CÏ. àoi6ita,dans Philostrate, ApoUoniui, 
IV, XLIV, K, 

2. Quintilien, Inslit., IV, praef. Lire surtout 1. III, c. vu, pour 
prendre une idée des niaiseries incroyables que ce trèt-honaète 
homme veut que l'on conserve et respecte. 



[Aa 9^] LES ÉVANGILES. 293 

Dans un tel état du langage et des esprits, le 
monothéisme juif et chrétien devait paraître la 
suprême impiété. La religion du juif et du chrétien 
s'attachait à un dieu suprême, dont le culte était une 
sorte de larcin fait au dieu profane. Adorer Dieu, 
c'était donner un rival à l'empereur; adorer d'autres 
dieux que ceux dont l'empereur était le patron légal 
constituait une injure pire encore. Les chrétiens, ou plu- 
tôt les juifs pieux, se croyaient obligés de faire un signe 
de protestation plus ou moins apparent en passant 
devant les temples ^ ; au moins s'interdisaient-ils 
absolument le baiser que les païens pieux envoyaient 
à l'édifice sacré en passant devant lui ^ Le christia- 
nisme, par son principe cosmopolite et révolution- 
naire, était bien « l'ennemi des dieux, des empe- 
reurs, des lois, des mœurs, de la nature tout en- 
tière » *. Les meilleurs empereurs ne sauront pas 
toujours démêler ce sophisme, et, sans le savoir, pres- 
que sans le vouloir, seront persécuteurs. Un çsprit 
étroit et méchant comme celui de Domitien devait 
l'être avec pédantisme et avec une sorte de volupté. 

La politique romaine avait toujours fait, dans la 

4 . Ot wiGi»; pkiv àicavToïc âicoipviaoovTai î^ovri;. Cami, sib., IV, 26 ; 
Minuclus Félix, '8. 

2. Apulée, De magia, 56. Cf. Pline, Ilisl. nal., XVIII, 2. 

3. TertullieD, Apolog., îm 



294 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95] 

législation religieuse , une différence fondamentale. 
Que le provincial pratiquât sa religion dans son pays, 
sans esprit de prosélytisme, les, hommes d'Etat ro- 
mains n'y voyaient aucun mal. Quand ce même pro- 
vincial voulait exercer son culte en Italie et surtout à 
Rome, la chose devenait déjà plus délicate; les yeux 
du vrai Romain étaient choqués du spectacle de céré- 
monies bizarres, et de temps en temps des coups de 
police venaient balayer ce que ces aristocrates envi- 
sageaient comme des ignominies. Les religions étran- 
gères avaient d'ailleurs un grand attrait pour la 
basse population, et on regardait comme une néces- 
site d'Etat d'y opposer des digues. Mais ce qu'on 
tenait pour tout à fait grave, c'est que des citoyens 
romains, des personnages de marque abandonnaient 
la religion de Rome pour ces superstitions orientales. 
Il y avait là crime d'État. Le Romain était encore la 
base de l'empire. Or le Romain n'était complet 
qu'avec la religion romaine; pour lui, passer à un 
culte étranger était une trahison de la patrie. Ainsi 
un citoyen romain ne pouvait être initié au drui- 
disme^ Domitien, qui aspirait à passer pour un 
restaurateur du culte des dieux latins*, ne devait pas 



4. Suétone, Claude, 25. 
2. Voir ci-dessus, p. 224 . 



[An 05] LES ÉVANGILES. 295 

manquer une si belle occasion de se livrer à sa joie 
suprême, qui était de punir. 

Nous savons, en effet, avec certitude qu'un grand 
nombre de personnages ayant embrassé les mœurs 
juives ( les chrétiens étaient fréquemment ran- 
gés dans cette catégorie) furent mis en jugement * 
sous l'accusation d'impiété ou d'athéisme -. Comme 
sous Néron, ce furent des calomnies venant peut-être 
de faux frères qui furent la cause du mal \ Les uns 
furent condamnés à mort, les autres exilés ou privés 



4. DioD CasBius, LXVII, 44; Brettiusou Bruttius (?), cité par 
Eusèbe, Chron,, p. 460-463, édit. Schœne; Méliton,dans Eusèbe, 
II. E., IV, XXVI, 9; Hégésippe, dans Eusèbe, //. E.j HI, xx, 7; 
Tertullien, Apolog,, 5; Laclance, De morl.persec, cli. 3; Eu- 
sèbe, H. E., m, ch. 47, 48, 49, 20; Théodoret, De cura grœc, 
aff,, serm. ix (t. IV, p. 644-642, Paris, 1642;; Sulp. Sév., 11,31; 
Orose, VII, 40; Chroru pasc., p. 250, Paris, 4688. Nous croyons 
que c'est à la persécution de Domitien que se rapportent les 
premiers mots de TÉpltre de Clément Romain : Aià Ta; at^vi- 
^•'cuç xai {ttoûOl^cu; «i^ivcpiva; loplv ouji^opàc xat ircpiicTuatic [Ad Cor, I, 

cb. 4). Comparez les passages nouvellement découverts, p. 404, 
405, 407, de Tédilion de Philothée Bryenne. Le passage de Pline 
[Epist., X, xcvii, 6) sur des apostasies qui auraient eu lieu vingt 
ans avant la date où il écrivait, et les allusions du faux Hcrmas (Vis. 
Il, 3; IV, 3} se rapportent également à la persécution de Domitien. 

2. Le synonyme légal ùHmpielas était àatCu'a; àôiom; s'en 
rapprochait beaucoup. Ailleurs (LXVIII, 4], Dion, racontant l'abo- 
lition parNerva des lois de Domitien, rapproche encore à9i6<{« et 
Iculauxèc pioc. Évidemment ces deux délits n'en faisaient qu'un, 

3. Méliton, dans Eus., //. E,, IV, xxvi, 9. 



296 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 96] 

de leurs biens. Il y eut quelques apostasies <• En Tan 
95, justement, Flavius Cleroens était consul. Dans 
les derniers jours de son consulat % Domitien le fit 
mourir , sur les plus légers soupçons ' venant de 

• 

basses délations ^ Ces soupçons étaient assurément 
politiques; mais le prétexte fut la religion. Clemens 
avait sans doute montré peu de zèle pour les formes 
païennes que revêtait chez les Romains tout acte ci- 
vil; peut-être s'était-il abstenu de quelque cérémo- 
nie jugée capitale. Il n'en fallut pas davantage 
pour lancer contre lui et contre Flavie Domitille 
l'accusation d'impiété. Clemens fut mis à mort. 
Quant à Flavie Domitille, elle fut reléguée dans l'île 
de Pandatarie % qui avait déjà vu Texil de Julie, 



4 . Pline, L c; Clem. Rom., Episl», ch. 59, rob; irtYcruxoTo; (édit. 
Pbilothée Bryenne]. 

2. Dion dit ÙTrartuovra; Suétone : tanlum non in ipso ejug 
consulalu. Il était rare que Ton tint alors le consulat plus de 
six mois. 

3. Suétone, Dom,j 15; Dion Gassius, LXVIII, 44; Philostrate, 
ApolL, VIII, 25; Syncelle, p. 650 (les mots «ùtoç ti RXi^D;Oinp 
X^t9TcO àvoupiîTai sont du Syncelle et non de la Chron, d'£usèbe, 
comp. saint Jérôme et l'arménien). Y. ci-dessus p. 229, note. 

4. Méliton, /. c. 

5. Dion Cass., LXVIl, 44; cf. Tac, Agric.j 45. On a mal compris 
Philostr., Apoll.j VIII, 25. Domitien nVdonne pas que Domitille, 
<K trois ou quatre jours après la mort de Clemens, épouse un autre 
mari » ; il ordonne s qu'elle aille rejoindre son mari » (x^tv«i» k 



[An 05] LES ÉVANGILES. 297 

fille d'Auguste, d'Âgrippine, femme de Germanicus, 
d'Octavie , femme de Néron, Ce fut le crime que 
Domitien paya le plus cher ^ Domitille, quel que fût 
le degré de son initiation au christianisme, était une 
Romaine. Venger son mari, sauver ses enfants, com- 
promis par les caprices d'un monstre fantasque, lui 
parut un devoir. De Pandatarie, elle continua d'en- 
tretenir des relations avec le nombreux personnel 
d'esclaves et d'affranchis qu'elle avait à Rome et qui 
parait lui avoir été fort dévoué. 

De toutes les victimes de la persécution de Do- 
mitien, nous n'en connaissons qu'une par son nom ; 
c'est Flavius Clemens. Le mauvais vouloir du gou- 
vernement semble s'être porté bien plus sur les pro- 
sélytes romains entraînés vers le judaïsme ou le chris- 
tianisme ^, que sur les juifs et les chrétiens orientaux 

Mfoç 9«Tflcy}; c'est-à-dire il la fait meltre à mort, assertion qui, 
n'ayant pour elle que le romancier Philostratc, a peu de valeur.— 
Pandatarie est aujourd'hui Ventotene, entre le cap Circello et le cap 
Misène. Bruttius, cité par Eusèbe {Chron,, loc. cit. ; HisL eccL, 
m, 18], assigne pour lieu de déportation à Flavie Domitille l'Ilo 
Pontia, située près de Pandatarie, et qui fut le lieu d'exil de Néron, 
fils de Crerroanicus, et des sœurs de Caligula. Ce fut la version 
adoptée par l'Église (saint Jérôme, Kpil. Paulœ, 0pp., IV, 2, 
p. 672; martyrologes, légende des saints Nérée et Achillée, tra- 
dition actuelle}. 

i. Suétone, L c; Pbilostrate, ApolL, YIII, 25. 

2. JLxXa U Ta t&v Icu^oumv Ad iÇoxiXXovTtç iroXXou Dlon Cassius, 
LXVII, 44. 



^98 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95] 

établis à Rome. Il ne paraît pas qu'aucun des;>re56y/ert 
on episcopi de l'Eglise ait subi le martyre*. Parmi les 
chrétiens qui souffrirent, aucun ne paraît non plus 
avoir été livré aux bêles dans l'amphithéâtre; car 
presque tous appartenaient aux classes relativement 
élevées de la société. Comme sous Néron , Rome fut 
le lieu principal de ces violences ; il y eut cependant 
des vexations dans les provinces *. Quelques chré- 
tiens faiblirent et quittèrent l'Eglise, où ils avaient 
un moment trouvé consolation pour leur âme, mais 
où il était trop dur de rester. D'autres, au contraire, 
furent héroïques de charité, dépensèrent leurs biens 
pour nourrir les confesseurs, et se mirent dans les 
fers pour délivrer des captifs qu'ils jugeaient plus 
précieux à l'Eglise qu'ils ne l'étaient eux-mêmes •. 
L'année 95 ne fut pas sûrement pour l'Église 
aussi solennelle que l'an 6/i; elle eut cependant son 
importance. Ce fut comme une seconde consécration 
de Rome. A trente et un ans d'intervalle, le plus 

4. Inutile de faire remarquer que le système des Pères de 
rÉgiise sur le bannissement et les épreuves de saint Jean sous 
Domitien vient de la fausse idée que TApocalypse se rapporte à 
la persécution de ce prince. II a été prouvé jusqu'à l'évidence 
qu'elle se rapporte à la persécution de Néron. 

%. Cela résulte de Pline, Lettres, X, xcvii, 6, v non nemo 
etiam ante viginti ». 

3. Clém. Rom., Ad Cor. I, ch. 55. 



r 



[An 95] LES ÉVANGILES. 209 

foa et le plus méchant des hommes semblèrent s* en- 
tendre pom* détruire TEglise de Jésus, et, en réalité , 
la fortifièrent, si bien que les apologistes pourront 
faire cet argument spécieux : « Tous les monstres 
nous ont haïs ; donc nous sommes le vrai. » 

Ce furent probablement les renseignements que 
Domitien eut à ce propos sur le judéo-christianisme 
qui hii firent connaître les bruits qui circulaient sur 
Texistence de descendants encore vivants de l'an- 
cienne dynastie de Juda. L'imagination des agadistes 
se donnait, en effet, carrière sur ce point, et l'atten- 
tion qui, durant des siècles, ne s'était guère portée 
sur la famille de David, était maintenant fort attirée 
de cecôté^ Domitienen prit ombrage et ordonnade 
mettre à mort ceux qui lui furent désignés*; mais 
bientôt on lui signala, parmi ces descendants supposés 
de l'antique race royale de Jérusalem, des gens que 
leur caractère inoffensif aurait dû assurément mettre en 
dehors de ses soupçons. C'étaient les petits-fils de Jude, 
frère de Jésus, paisiblement retirés en Batanée \ Le 



h. Dcreobourg, ya/.^ p. 348 et suiv.Voir ci-dessus, p. 60 elsuiv. 

t, Eusèbe, H. E., HI, 49; Chron,, an 44 ou 46 do Dom. 

3. Hégé^ippe, dans Eus., H. E,, III, 49, 20 et 32. Eusèbe 
(cb. 49) veut que la dénonciation soit venue a de certains héré- 
tiques»; mais le texte d'Hégésippe, qu'il cite (ch. 20), donne un 
sujet indéterminé à i^uXaroprjaav. Les tûv alpirocûv tivi; du ch. 49 



300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95] 

défiant empereur avait d'ailleurs entendu parler de la 
venue triomphante de Christ ; tout cela l'inquiétait. Un 
evocalus^ vint chercher les saintes gens en Syrie; ils 
étaient deux ; on les mena vers l'empereur. Domitien 
leur demanda d'abord s'il était vrai qu'ils fussent des- 
cendants de David. Ils répondirent que oui. L'em* 
pereur les questionna ensuite sur leurs moyens 
d'existence. « Entre nous deux, dirent-ils, nous pos- 
sédons seulement neuf mille deniers, dont chacun de 
nous a la moitié. Et, cette valeur, nous la pos- 
sédons non pas en argent , mais en la forme d'une 
terre de trente-neuf arpents, sur laquelle nous payons 
les impôts et nous vivons de notre propre travail *. » 
^ Puis ils montrèrent leurs misiins, couvertes de cal- 
losités et dont la peau rugueuse témoignait d'habi- 
tudes de travail. Domitien les interrogea sur le Christ 
et son royaume, sur sa future apparition, sur les temps 
et les lieux de cette apparition. Ils répondirent que le 
royaume dont il s'agissait n'était pas de ce monde , 
qu'il était céleste, angélique; qu'il se révélerait à la 
fin des siècles, quand Christ viendrait dans sa gloire 

vieDDent d'une autre citation d'Hégésippe qu'il fait au ch. xxxii, 
SS 3 et 6, et dont il force le sens. Comp. Chron, pasc, p. 25Î. 

4 . Cf. Cœsar, De bello galL, VII, lxv, 5; Suétone, Galba, 40; 
Dion Gassius, XLV, 42. 

2. Cf. Conslit. aposl.j II, 63, titre. 



(An «II LES ÉVANGILES. 301 

juger les vivants et les morts, et rendre à chacun 
selon ses œuvres. Domitien n'eut que du mépris 
pour une telle simplicité; il fit remettre en liberté les 
deux petits-neveux de Jésus. Il paraît que cet idéa- 
lisme naïf le rassura complètement sur les dangers 
politiques du christianisme , et qu'il donna ordre de 
cesser la persécution contre des rêves * . 

Certains indices, en effet, portent à croire que 
Domitien , vers la fm de sa vie , se relâcha de ses 
rigueurs '. On ne peut cependant rien dire de certain 
à cet égard; car d'autres témoignages font penser 
que la situation de l'Église ne s'améliora que par 
Tavénement de Nerva*. Au moment où Clément écrit 
sa lettre, le feu paraît avoir diminué*. On est comme 
au lendemain d'une bataille; on compte ceux qui 
sont tombés ; on s'apitoie sur ceux qui sont encore 

4. flégésippe, dans Eus., H, E,j III, xx, 7. 
t. Hégésippe, /. c; Tertullien, Apol,, 5. 

3. Lactance [De mort, persec, 3) et Eusèbe (//. E,, IIF, xx, 
40, 44) le supposent, et Clément d'Alexandrie (dans Eus., //. E., 
III, XXIII, 6) est avec eux. Ce qu'il y a de plus grave, c'est que 
Dion Cassius (LXVIII, 4} altidbue l'acquittement do ceux qui 
étaient accusés d'àaiStta, le rappel des exilés et l'édit de tolérance 
à Nerva. Si les cerdone$ de Juvénal (iv, 453) ont quelque chose à 
faire ici, ce serait là aussi une preuve que les sévérités contre 
les chrétiens ne finirent qu'avec la mort du tyran. 

4. Au lieu de '^vojavoit (ch. i, init.)^ la traduction syriaque 
suppose la leçon tivc^xîvx;, comme si la persécution durait encore. 



302 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95J 

dans les fers; mais on est loin de croire que tout 
soit fini, on prie Dieu de détourner les desseins 
pervers des gentils ^ et de délivrer son peuple de 
ceux qui le haïssent injustement *. 

La persécution de Domitien frappa également les 
juifs et les chrétiens \ La maison .flavienne mit ainsi 
le comble à ses crimes, et devint pour les deux 
. branches d'Israël la plus hideuse représentation de 
rimpiétéS II n*est pas impossible que Josèphe ait 
été victime des dernières fureurs de la dynastie 
qu*il avait adulée. Passé Tannée 93 ou 9& , il n*est 
plus question de lui. Les ouvrages qu*en 93 il 
comptait exécuter, il ne les a pas écrits. A la date 
de 93 , sa vie avait déjà été mise en danger par le 
fléau du temps, les délateurs. Deux fois il échappa 
au péril; ceux qui Pavaient accusé furent même . 
punis '^ ; mais l'habitude abominable de Domitien 
était, en pareil cas, de revenir sur les acquitte- 
ments qu'il avait prononcés, et, après avoir châtié 
le délateur, de faire périr l'accusé. L'effroyable 
rage de meurtre que Domitien montra en 95 el 

• 

4. Glom. Rom., Episi,, 59 (édit. Phil. BryeDoe) : rcb; iv 6Xt4»it 

t, Ibid.j ch. 60. 

3. Dion Cassius, /. c. 

A. lY Esdr., XII, Î3-Î5. 

6. Jos., Vila, 76. 



[àafô] LES ÉVANGILES. 30:^ 

96 contre tout ce qui tenait au monde juif et à 
sa famille, permet à peine de supposer qu'il ait laissé 

• 

sans le frapper un homme qui avait parlé de Titus 
sur le ton du panégyrique (crime, à ses yeux, le plus 
irrémissible de tous*), et ne Pavait loué lui-même 
qu*en passant l. La faveur de Domitia, qu'il détestait 
et qu'il avait résolu de faire mourir', était d'ailleurs 
un grief suffisant. Josèphe, en 96, n'avait que cin- 
quante-neuf ans. S'il avait vécu sous le règne tolérant 
de Nerva, il eût continué ses écrits et probablement 
expliqué quelques-uns des sous- entendus que la 
crainte du tyran lui avait imposés • 

Aurions- nous un monument de ces sombres mois 
de terreur, où tous les adorateurs du vrai Dieu ne 
songèrent qu'au martyre, dans ce discours « Sur l'em- 
pire de la raison » qui porte dans les manuscrits le 
nom de Josèphe * ? Les pensées du moins sont bien 

(. Dion Gassius, LXVII, 3. 

2. Jos., B. J.j VII, IV, 2. 

3. Dion Gassius, LXVII, 3. 

4. Gf. Eusèbe, H. JS., III, x, 6; saint Jérôme, De viris 
iU.j 43. Le principal argument sur lequel on se fonde pour 
retirer l'ouvrage à Josèphe, contrairement au témoignage des 
manuscrits, n'est pas décisif. Josèphe, dit-on, énumère soigneu- 
sement les ouvrages qu'il a composés ou qu'il composera , et ne 
mentionne pas celui-ci. Mais il est possible que Josèphe ait conçu 
l'idée de celte exhortation au martyre durant la persécution de 
l'an 95-96, dont il fut peut-être victime, comme un ouvrage de 



1 
301 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 95J ' 

du temps où nous sommes. Une âme forte est mal- 
tresse du corps qu'elle anime et ne se laisse pas 
vaincre par les plus cruels supplices. L* auteur prouve > 

sa thèse par les exemples d*Eléazar et de la mère 
qui, dans la persécution d*Ântiochus Épiphane, en- 
dura courageusement la mort avec ses sept Bis, his- 
toires racontées aussi aux chapitres vi et vu du 
deuxième livre des Macchabées ^ . 

Malgré le ton déclamatoire et certains hors- 
d*œuvre qui sentent trop la leçon de philosophie, 
le livre contient de belles doctrines. Dieu se confond 
avec Tordre éternel qui se manifeste à Thomme par 
la raison; la raison est la loi de la vie; le devoir 
consiste à la préférer aux passions. Gomme dans le 
second livre des Macchabées, les idées de récom- 
penses futures sont d'un ordre tout spiritualiste *. Les 

circonstance auquel il n'avait pas pensé auparavant. Une objec- 
tion plus sérieuse est que très-rarement, dans les manuscrits, ce 
traité est réuni aux œuvres authentiques de Josèphe. Les preuves 
qu'on croit tirer des ch. 14, 4, 7 (p. Î94, 28 et suiv., Î77, 
21 et suiv., 276, 28 et suiv., 283, 7 et suiv., édit. Bekker), pour 
établir que le livre a été composé avant 70, sont bien faibles. 

i. L'auteur du discours ne paraît pas avoir consulté direc- 
tement le deuxième livre des Macchabées. Les auteurs des deux 
ouvrages semblent puiser à une source commune, Jason de Cy- 
rène. Dans les œuvres certaines de Josèphe, on ne trouve non 
plus aucune connaissance du deuxième livre des Macchabées. 

2. Ch. 20 : «l^x^C op^^ ^^ àOavarcu;. 



[An 95] LES ÉVANGILES. 305 

justes morts pour la justice vivent à Dieu, pour 
Dieu, au regard de Dieu, Zw<jt tô eew \ Dieu, pour 
lauteur, est en même temps le Dieu absolu de la 
philosophie et le dieu national d'Israël ^ Le juif doit 
mourir pour sa loi, d'abord parce que c'est la loi de 
ses pères, puis parce qu'elle est divine et vraie ^. 
Les viandes défendues par la Loi l'ont élé parce 
quelles sont nuisibles k l'homme; en tout cas, violer 
les lois dans les petites choses est aussi coupable 
que de les violer dans les grandes, puisque, 
dans les deux cas, l'autorité de la raison est éga- 
lement méconnue * . On voit combien une telle ma- 
nière de voir se rapproche de celle de Josèphe et des 
juifs philosophes. Par la colère qui éclate à chaque 
page contre les tyrans, par les images de tortures 
qui obsèdent l'esprit de l'auteur, le livre se rapporte 
bien au moment culminant des fureurs de Domitien ^ 

1 . Comparez Luc, xx, 38 : iravre; -jfàp aùr» Çwoiv. Se rappeler : 
Animas prœlio aul suppliciis peremplorum œlemas putanl. 
Tac, Hist., V, 5. Voir V Antéchrist, p. 467. 

2. Uarpûo; «to;, ch. 42, p. 292, 10. 

3. Ch. 5, 6, 9. 

U» Principe stoïcica. 

5. Certains procédés d'ampIiGcalion, surtout l'emploi des 
exemples de l'Ancien Testament, rappellent Clément Romain. On 
observe des ressemblances avec les Évangiles. Ainsi Matth., xxii, 
31 et suiv., trouve un écho dans le ch. 46; Matth., x, 28, dans le 
ch. 43, et Luc, xvi, 22, aussi dans le ch. 43. — L'influence du 

20 



ave ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 95J 

Nous ne voyons rien d'impossible à ce que la com- 
position de ce bel écrit ait été la consolation des der- 
niers jours de Josèphe , quand , à. peu près sûr de 
mourir dans les supplices, il cherchait à recueillir 
toutes les raisons que le sage peut avoir de ne pas 
craindre la mort. 

Le livre réussit chez les chrétiens ^ ; sous le titre 
de Quatrième livre des Macchabées, il entra presque 
dans le canon'; beaucoup de manuscrits grecs du 
Vieux Testament le contiennent'. Moins heureux ce- 
pendant que le livre de Judith, il ne sut pas y garder 
sa place; le second livre des Macchabées ne lui lais- 
sait pas une suffisante raison d*être à côté de lui. Ce 
qui en fait pour nous l'intérêt, c'est qu'on y peut voir 
le premier type d'un genre de littérature , plus tard 

stoïcisme est sensible. Or, dans la première école des juifs hellé- 
nisés, chez Philon par exemple, c'est le platonisme, non le stoï- 
cisme qui domine. Le stoïcisme ne pénétra chez les juifs qu'à 
Rome sous Domitien. 

4. Eus., //. E,, m, X, 6; saint Jérôme, De viri$ ilL, 43. 
Saint Grégoire de Nazianze, saint Âmbroise, saint Jean Chrysos- 
tome en font usage. 

2. Philostorge, Hisi. eccl., 1, 4 (abrégé fait par Photius}; le Syn- 
celle, p. 529 (Bonn) ; Synopsis de saint Athanase (mention dou- 
teuse); textes publiés par Gotelier, Paires aposl,, I, p. 497, 452, 
note 4. Pour les manuscrits, voir Freudenthal, Die Flav. Jos. 
beigelegle Schrifl iiber die Ilerrschafl der Vemxmfi (Breslau, 
4869), p. 447etsuiv. 

3. Fritzsche, Lihri apocr. Vet. Test., p. xxi. 



(An a%] LES ÉVANGILES. 307 

fort cultivé, des exhortations aa martyre oh Torateur 
fait valoir, pour exciter à souffrir , l'exemple d'êtres 
faibles qui se sont montrés -héroïques, ou, mieux en- 
core, de oes Acia martyrum devenus des pièces de 
rhétorique, ayant pour but l'édification, procédant 
par l'amptification oratoire sans aucun souci de la 
vérité historique, et demandant aux hideux détails de 
la torture antique les ferments d'une volupté sombre 
et des moyens d*émotion. 

Un écho indistinct de tous ces événements se 
retrouve dans les traditions juives*. Au mois de sep- 
tembre ou d'octobre, quatre anciens de Judée, Rabbi 
Gamaliel, patriarche du tribunal de labné, Rabbi 

# 

Eléazar ben Azaria, Rabbi Josué, Rabbi Aquiba, plus 
tard si célèbre, se rendent à Rome. I^ voyage est 
décrit en détail : chaque soir, à cause de la saison, on 
relâche dans un port ; au jour de la fête des Taber- 
nacles, les rabbins trouvent moyen de dresser sur le 

<. Mischna, Érubirij iv, 1 ; Maaser schéni, v, 9; Aboda zara, 
IV, 7; baraïta, ibid., 54 b; Debarim rabba,c, ii; Midrasch Jal- 
koutj sur Ps. XVII, 40; Dereschilh rabba, c. xx; Schemolh rabba» 
c. xxx; Taira, de Jér., Succa, 52 d; Tos., ibid,, c. ii; Érubin, 
I, 7 (49 6); Aboda zara, 44 a; Mechilia, sur Exode, xx, ch. vi 
;p. 76, édit. Weiss) ; Talm. de Rab., Aboda zara, iOb; Uaccolh, 
24 b; Succa, «3 a, 44 6; Horaïoth, 40 a; Sifré, sur Deutér,, 
S 43; Sifra, sar Emor, c. xvi, %t\ Grstz, Monatsschrifi, I, 
p. 492 et saiv.; Qesch^ der Juden, III, 435 et suiv.; Derenbourg, 
Hisi. de la Pal., p. 334 et suiv. 



308 ORIGINES DU CHRISTIANISMK. [An 95J 

pont du navire une hutte de feuillage, que le vent em- 
porte le lendemain ; le temps de la navigation se passe 
à discuter sur la manière de payer la dîme et de sup- 
pléer au Imilab *^ dans un pays où il n'y a pas de pal- 
miers. A cent vingt milles de la ville, les voyageurs en- 
tendent un roulement sourd; c'est le bruit du Capilole 
qui vient jusqu'à eux. Tous alors versent des larmes; 
Aquiba seul éclate de rire. « Comment ne pas pleurer, 
disent les rabbins, en voyant heureux et tranquilles 

• 

des idolâtres qui sacrifient aux faux dieux , tandis 
que le sanctuaire de notre Dieu a été consumé par 
le feu et sert de tanière aux bêles des champs? — 
Eh bien, dit Aquiba, c'est cela même qui me fait rire. 
Si Dieu accorde tant de grâces à ceux qui l'offensent, 
quelle destinée attend ceux qui font sa volonté et à 
qui appartient le royaume? » 

Pendant que ces quatre anciens sont à Rome, le 
sénat de Tempereur décrète qu'il n'y aura plus de 
juifs dans le monde entier. Un sénateur, homme 
pieux (Clemens?*), révèle à Gamaliel ce redoutable 



4. Pdlme entourée de branches de saule et de myrte, qu*OQ 
porte à la main le jour de la fête des Tabernacles. 

2. CeUc idcntiGcation et celles qui suivent, si problénoatiques 
en elles-mômes^ seraient encore inûrmées si Glemens figurait déjà 
dans le Talmud sous le no.n de Calonyme. Voir ci-dessus, p. 218, 
noie 3. 



[Ad 95] LES ÉVANGILES. 309 

secret. La femme du sénateur, plus pieuse encore 
que lui (Domitille??), lui conseille de se donner la 
mort en suçant un poison qu'il garde dans sa bague, 
ce qui sauvera les Juifs (on ne voit pas comment). 
Plus tard, on eut la conviction que ce sénateur était 
circoncis, ou, selon l'expression figurée, « que le vais- 
seau n'avait pas quitté le port sans avoir payé l'impôt » • 
Selon un autre récit , le César ennemi des juifs dît 
aux grands de son empire : « Si l'on a un ulcère au 
pied, faut-il amputer le pied ou garder son pied au 
risque de souffrir? » Tous furent pour l'amputation, 
excepté Kalia ben Schalom^ Ce dernier fut mis à 
mort par ordre de l'empereur , et dit en mourant : 
a Je suis un vaisseau qui a payé son impôt; je puis 
me mettre en route. » 

Ce sont là de bien vagues images et comme les 
souvenirs d'un hémiplégique. Quelques-unes des 
controverses que les quatre docteurs eurent à Rome 
sont rapportées. « Si Dieu désapprouve Tidolâtrie, 
leur demande-t-on, pourquoi ne la délruit-il pas? 
— Mais il faudrait alors que Dieu détruisît le soleil, 
la lune, les étoiles. — Non , il pourrait détruire les 
idoles inutiles et laisser subsister les idoles utiles. — 
Mais ce serait justement ériger en divinités les choses 

4 . Ce mot paraît signiûer curlus filius integri. 



310 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [^05] 

néGessaires qui n'auraient pas été détrudies. Le monde 
va son train. La semence volée germe comme toute 
autre ; la femme impudique n'est pas stérile parce 
que Tenfant qui naîtra, d'elle sera un bâtard. » En 
préchant, un des quatre voyageurs émit cette pensée : 
c( Dieu n'est pas comme les rois terrestres , qui font 
des édits et ne. les observent pas eux-mêmes. » Un 
min (un judéo-chrétien?) entendit ces paroles, et, 
au sortir de la salle, dit au docteur : « Pourtant Dieu 
n'observe pas le sabbat, puisque le monde marche 
le samedi. — N'est-il pas permis à chacun de remuer 
le jour du sabbat tout ce qu'il a dans sa cour ? — 
Oui, dit le min. — Eh bien,, le monde entier est la 
cour de Dieu ' . » 

4 . Schemolh rabba, c. xxx. Ce dialogue est rapporté à Aquiba 
et à Tyrannus Rufus dans BereschUh rabba, c. xi , source meil- 
leure que Scftemotk rabba. 



CHAPITRE XV. 



CLAMENT ftOMAIll. — PROGRÈS DU PRESRYTÉRAT. 



Les listes les plus correctes des évêques de 

Rome, forçant un peu ^ la signification du mot 

d'évêque pour des temps aussi reculés, placent après 

Anenclet un certain Clément % que la similitude de 

nom et le rapprochement des temps ont fait nombre 

de fois confondre avec Flavius Clemens. Ce nom 

û'était point rare dans le monde judéo-chrétien*. On 

peut, à la rigueur, supposer une relation de clientèle 

entre notre Clément et Flavius Clemens*. Mais il faut 

4. Irénée, III, m, 3; Ëpiphane. xxvii, 6, etc. Voir ci-dessus, 
p. 438, 456-458, 470. 

2. Cest fautivement que certaines listes placent Clément entre 
Linus etÂnenelet, ou bien entre le prétendu Clet et Anaclet. Voir 
ci-dessus, p. 437-4 39. 

3. Phil., IV, 3. L'identification de Clément Romain avec le Clé- 
ment de PhiL, iv, 3, est tout à fait arbitraire. 

i. C'est peu probable. Le presbyteros^ en ce cas, se serait 
appelé Flavius et non pas Clemens. 



312 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 95J 

écarter absolument et l'imagination de certains cri- 
tiques modernes, qui ne veulent voir dans l'évêque 
Clément qu'un personnage fictif, un dédoublement de 
Flavius Clemens*, et l'erreur qui, à diverses reprises, 
se fait jour dans la tradition ecclésiastique, d'après 
laquelle l'évêque Clément aurait été de la famille 
flavienne*. Clément Romain ne fut pas seulement un 
personnage réel, ce fut un personnage de premier 
ordre, un vrai chef d'Église, un évêque, avant que 
l'épiscopat fût nettement constitué, j'oserais pres- 
que dire un pape, si ce mot ne faisait ici un trop 
fort anachronisme. Son autorité passa pour la plus 
grande de toutes en Italie, en Grèce, en Macédoine, 
durant les dix dernières années du i" siècle'. A la 



4. L*éptlre ne saurait en aucune façon être de Flavius Cle- 
mens. Elle est beaucoup trop juive pour cela. Le ch. lxi de la 
partie nouvelle publiée par lUiilothée Bryenne détonnerait tout à 
fait dans la bouche d'un membre de la famille impériale. 

2. Récognitions, \\\^ 8; IX, 35; Homélies pseudo-clém., v, 7; 
XII, 8; XIV, 10; saint Eucher, De conlemplu mundi, 32 [Max. 
bibl. Pair,, Lugd., VI, p, 859) ; légende des SS. Nérée et Achillée 
{Acla SS. Aîaii, III, p. 4 et suiv.) ; Nicéphore, II, 33; III, 18. 
L'évoque Clément n'est jamais appelé Flavius. Il est singulier, 
au conlraire, que Clément d'Alexandrie porte les prénoms de 
Titus Flavius (Eus., //. E., VI, xiii, 4; Photius, cod. cxi). 

3. Pseudo-IIermas, vis. ii, 4; Irénée, Adv, hœr., III, m, 3; 
Denys de Corinthe, dans Eus., //. E., IV, xxiii, 41 ; Tertullien, 
Prœscr., 32. 



[ka^\ LES ÉVANGILES. 313 

limite de l'âge apostolique, il fut comme un apôtre*, 
un épigone de la grande génération des disciples de 
Jésus, une des colonnes de cette Église de Rome, qui, 
depuis la destruction de Jérusalem, devenait de plus 
en plus le centre du christianisme. 

Tout porte à croire que Clément était d'origine 
juive*. Sa familiarité avec la Bible, le tour du style 
de certains passages de son Epître% l'usage qu'il y 
fait du livre de Judith et des apocryphes tels que 
l'Assomption de Moïse ne conviennent pas à un païen 
converti. D'un autre côté il paraît peu hébraïsant *. 
II semble donc qu'il était né à Rome d'une de ces 

\, à iiTocrracç RXiifAr*;. Clément d'Alexandrie, Strom., IV, xvii, 
oil. Saint Jérôme rappelle « Yir apostolicus ». I?i Is., ui, 13. 

2. Notez surtout, dans son épltre, rexpression é waTY;? i^uôv 
iuf*o (ch. 4) et ce qu'il dit du temple de Jérusalem (ch. 40, 44). 
Le récit des Homél. pseudo-clém., xu, 8, est de pure inven- 
tion, sauf un vague souvenir de ce fait qu'il y avait eu des chré- 
tiens dans la branche des Clemens de la famille flavienne. Les noms 
de Mattidie, de Pduslinus, de Faustinianus, trahissent une date 
postérieure aux Flavius. Le Liber ponlificalis emprunte le nom 
du père de Clément aux Homélies et indique le quartier qu'il 
habitait d'après le site de i'église de saint Clément. 

3. Par exemple, ch. in. 

4. L'hébraïsme cl -h itvct) aùrcO, ch. 24, fin, vient peut-être 
d'une citation tacite d'un texte biblique. Les hébraïsmes comme 
Tot; uîoîç Twv àvô:Û7r(ov (ch. 64, édit. Phil. Bry.), tvûmov nvj [ibid.) 
iv T« stTroXirsîv (ch. 3!, Ti; oov.... (ch. 54), Pemploide iv dans le sens 
du be hébreu, etc., peuvent être des imitations de la traduction 
grecque de la Bible. 



3H ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 05] 

familles juives qui habitaient la capitale du monde 
depuis une ou plusieurs générations ^ Ses connais- 
sances en cosmographie * et en histoire profane ' 
supposent une éducation soignée. On admit qu'il 
avait été en relation avec les apôtres, surtout avec 
Pierre * , sans avoir peut-être à cet égard de preuve 
bien décisive. Ce qui est hors de doute, c'est le haut 
rang qu*il eut dans la hiérarchie toute spirituelle de 
rÉglise de son temps et le crédit sans égal dont il 
jouit. Son approbation faisait loi\ Tous les partis 
se Tattribuèrent et voulurent se couvrir de son auto- 
rité. Un voile épais nous dérobe ses opinions par- 
ticulières; son épître est un beau morceau neutre, 
dont les disciples de Pierre et ceux de Paul durent 
se contenter également. Il est probable qu'il fut un 
des agents les plus énergiques de la grande oeuvre 
qui était en train de s'accomplir, je veux dire de 

4. Ch. 40, 41, l'auteur de l'éptlre parie du temple comme exi^ 
tant, parce qu'il* ne le connaissait que par les li?res. 

2. Voir surtout ch. 20 et en particulier le passage sur « les 
mondes situés derrière l'Océan ». Notez la comparaison du phé- 
nix, ch. 25. 

3. Ch. 55. 

4. Irénée, l. c. Irénée a besoin, pour sa thèse sur la tradition 
apostolique, que ces relations aient eu lieu. Tertullien, Prœscr,, 
32; Origène, De princ, II, 6; RuGn, De aduU, libr. Orig., p. 50 
(Delarue, t. IV, append.). 

5. Pseudo-Hermas, vis. ii, 4. 



r 



l&a95J LES ÉVANGILES. 315 

U réconciliation posthume de Pierre et de Paul et 
de la fusion des deux partis, sans Tunion desquels 
rœuvre du Christ ne pouvait que périr. 

L'extrême importance à laquelle Clément était 
arrivé résulte surtout de la vaste littérature apocryphe 
qa'on lui attribua. Quand, vers Tan i/iO, on prétendit 
réunir en un corps d'écritures revêtues d'un carac- 
tère ecclésiastique les traditions judéo-chrétiennes 
sur Pierre et son apostolat, on choisit Clément pour 
auteur supposé de l'ouvrage. Quand on voulut 
codifier d'anciens usages ecclésiastiques et faire pas* 
ser le recueil ainsi formé pour un corpus de « consti- 
tutions apostoliques », c'est Clément qui fut le garant 
de celte œuvre apocryphe. D'autres écrits, tous plus 
ou moins relatifs à l'établissement d'un droit cano- 
nique, lui furent également attribués *. Le fabri- 
cateur d'apocryphes cherche à donner du poids aux 
écrits qu'il fabrique. Le nom qu'il met en tête de ses 
compositions est toujours une célébrité. La sanction 
de Clément nous apparaît ainsi comme la plus 
haute qu'on imaginât au ii* siècle pour recom- 
mander un livre. Aussi, dans le Pasteur du faux 
Hermas, Clément a-t-il pour fonction spéciale d'en- 
voyer les livres nouvellement éclos dans Rome aux 

4 . Les deux Épitres sur la virginité, les Épttres dites décré- 
tales, etc. (Voir Tédit. de Cotelier.) 



316 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 05) 

autres Églises et de les leur faire accepter*. Sa litté- 
rature supposée, bien qu'il n'en doive pas porter 
personnellement la responsabilité, est une littérature 
d'autorité, inculquant à chaque page la hiérarchie, 
l'obéissance aux prêtres, aux évoques. Toute phrase 
qu'on lui attribue est une loi, une décrétale. On lui 
accorde pleinement le droit de parler à l'Eglise uni- 
verselle. C'est le premier type de « pape » que pré- 
sente l'histoire ecclésiastique. Sa haute personnalité, 
grandie encore par la légende, fut, après celle de 
Pierre, la plus sainte image de la primitive Rome 
chrétienne. Sa face vénérable fut pour les siècles sui- 
vants celle d'un législateur doux et grave, une 
prédication perpétuelle de soumission et de respect. 
Clément traversa la persécution de Domitien 
sans en souffrir*. Quand les rigueurs s'apaisèrent, 

l'Eglise de Rome reprit ses relations avec le dehors. 

» 

Déjà ridée d'une certaine primauté de cette Eglise 
commençait à se faire jour. On lui accordait le droit 
d'avertir les autres Eglises, de régler leurs différends. 



i. Pasteur, vis. II, 4. Éxtivcp ^àp iîçiTtrpairrflU. 

t. ÉpUre, ch. i. Selon la traduction de gaint Jérôme, Eusèbe 
(Chron.j p. 16M63, édit. Schœne) plaçait la mort de Clément 
en la deuxième année de Trajan. Selon la traduction arménienne, 
cette mort eut lieu en Fan 44 de Domitien. Irénée [Hl, m, 3} ne 
connaît qu'un seul évoque do Rome martyr : c'est saint Télespborc. 



(iD95] LES ÉVANGILES. 317 

Pareils privilèges, on le croyait du moins*, avaient 
été accordés à Pierre entre les disciples. Or un lien 
de plus en plus étroit s'établissait entre Pierre et 
Rome, Des dissensions graves déchiraient l'Église de 
Corinlhe *. Cette Eglise n'avait guère changé depuis 
saint Paul *. C'était le même esprit d'orgueil, de 
dispute, de légèreté. On sent que la principale oppo- 
sition contre la hiérarchie résidait en cet esprit grec, 
toujours mobile, frivole, indiscipliné, ne sachant pas 
réduire une foule à l'étal de troupeau. Les femmes, 
les enfants étaient en pleine révolte. Des docteurs 
transcendants s'imaginaient posséder sur toute chose 
des sens profonds, des secrets mystiques, analogues 
à la glossolalie et au discernement des esprits. Ceux 
qui étaient honorés de ces dons surnaturels mépri- 
saient les anciens et aspiraient à les remplacer. 
Corinlhe avait un presbytérat respectable, mais qui 
ne visait pas à la haute mysticité. Les illuminés 
prétendaient le rejeter dans l'ombre et se mettre à 
sa place ; quelques anciens furent même destitués *. 
La lutte de la hiérarchie établie et des révélations 



4. Luc, XXII, 32. 

2. Hégésippe, dins Eus., //. E , III, 16; IV, il, 

3. Voir Saint. Paul, cli. xiv. Comp. Clément, Ép., I, 2, 3, U, 
46, 47, 5i. 

4. Cîém. Rom., Ad Cor. ï, ch. 44. 



318 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 05] 

personnelles commençait, et celte lutte remplira toute 
rhîstoirede TÉglîse, l'âme privilégiée trouvant mau- 
vais que, malgré les faveurs dont elle est honorée, 
un clergé grossier, étranger à la vie spirituelle, la 
domine officiellement. Non sans analogie avec le 
protestantisme, les révoltés de Corinthe faisaient 
Église à part, ou du moins distribuaient l'eucharistie 
hors des lieux consacrés ^ L'eucharistie avait tou- 
jours été recueil de l'Eglise de Corinthe*. Celte 
Église avait des riches et des pauvres ; elle s'accom- 
modait difficilement du mystère d'égalité par excel- 
lence. Enfin les novateurs, fiers à l'excès de leur 
haute vertu, exaltaient la chasteté au point de 
déprécier le mariage ^ Celait, on le voit, l'hérésie du 
mysticisme individuel, maintenant les droits de 
l'esprit contre l'autorité, prétendant s'élever au-dessus 
du commun des fidèles et du clergé ordinaire, au 
nom de ses rapports directs avec la divinité. 

L'Eglise romaine, consultée sur ces troubles 
intérieurs, répondit avec un sens admirable. L'Eglise 
romaine était dès lors l'Église de l'ordre, de la 
subordination, de la règle. Son principe fondamental 
était que l'humilité, la soumission valent mieux que 

4. Ciém. Rom., Ad Cor. I, ch. 40 et suiv. 

2. Voir SaiiU Paul, p. 381 et suiv. 

3. Clém. Rom., Ad Cor. 1, ch. 38, 48. CF. ch. K.tS. 



lAatlôJ LES ÉVANGILES. 319 

les dons les plus sublimes ^ L*épîlre adressée à 
rÉglise de Corintbe était anonyme ; mais une tradi- 
tion des plus anciennes veut que Clément ait tenu la 
plume pour récrire *. On chargea trois anciens des 



I. Ciém. Rom., Ad Cor. I, ch. 38, 48. 

S. Peu d'écrits sont aussi aulhentiques : Denys de Corinthe 
(dans Eus., li, E,, IV, xxiii, 44}, Ilégésippe (dans Eus., H, E., 
Ilf, XVI ; IV, XXII, 1), Irénée {Adv. hœr., III, m, 3), Clément 
d'Alexandrie (S^rom., I, 7; IV, 47-49; V, 42; VI, 8), Origène 
{De princ. II, 6; Selecta in Ezech^ viii, 3, 0pp., t. IIÎ, 422; 
InJohami,, i, 28, tom. vi, 36, 0pp., t. IV, 453), Eusèbe (H, E., 
m, xvi; XXXVIII, 1; VI, xiii, 6}. L'ouvrage n'était connu jusqu'à 
ces derniers temps que par le Codex Alexandrinus, Il s'y trou- 
vait une lacune de deux pages. En 4875, Philothéo Bryenne, mé- 
tropolite de Serres, l'a publié complet d'après un manuscrit de la 
Bibliothèque du Saint- Sépulcre au Fanar (Constant! nople, in-8'^). 
Voir les nouvelles publications de M. Hilgenfeld, de MM. do 
GebbardtetHarnack (Leipzig4876),deM.Lightroot (Londres 4 877). 
Dans le Codex Alexandrinus, l'écrit est expressément attribué à 
Clément (catal. en tète du volume). Dans le manuscrit du Fanar, 
la même attribution fait partie du litre. La prétendue seconde lettre 
aux Corinthiens, gardée par les mômes volumes, et complète seu- 
lement dans le second, n'est pas de Clément. Irénée {l, c], Clé- 
ment d'Alexandrie {Slrom., V, 42), Origène ne parlent que d'une 
seule lettre de Clément aux Corinthiens. Cf. Eusèbe, H, E., 
m, 38; et Jérôme, De viris ill., 46. Pholius, cxii, cxiii. La pré- 
tendue seconde épltre est plutôt un sermon qu'une lettre. Elle 
appartient au ii* siècle. V. Jour/ï. des savants, janv. 4877. Il 
circula, du reste, d'autres épltres supposées sous le nom de Clé- 
ment. Epiph., hœr., xxii, 6; xxx, 45; Hilgenfeld, Nov, Test, 
extra can, rec, I, p. 64, 74-76. Cf. Zeitschrifi fur Kirchen- 
gesch.j I, p. 272 et suiv., 329 et suiv. 



310 ORIGINES DU CHRISTIAMSUE. [ka 95] 

plus considérés, Claudius Ëphebus, Valerius Biton 
et Forlunatus, de porter la lettre, et on leur donna 
les pleins pouvoirs de l'Église de Rome pour opérer 
la réconciliation*. 

L^Église de Dieu qui demeure a Rome a l'Église de Dieu 
qui demeure a g0uinthe,| aux élus sanctifiés par la volonté 
DE Dieu en Notre-Seigneur Jésus-Christ, que la grâce Er la 

PAIX vous viennent en ABONDANCE DU DiEU TOUT-PDISSANT PAR 

Jésus-Christ. 

Les malheurs, les catastrophes imprévues qui nous ont 
accablés coup sur coup, frères, ont été cause que nous nous 
sommes occupés tardivement des questions que vous nous 
avez adressées, chers amis, touchant Timpie et détestable 
révolte, maudite des élus de Dieu, qu'un petit nombre de 
personnages insolents et audacieux ont allumée et portée 
jusqu'à ce point d'extravagance, que votre nom si fameux, 
si vénérable et si aimable à tous, en a souffert un grand 
dommage. Quel était celui qui, ayant demeuré parmi vous, 
n'estimât votre vertu et la fermeté de votre foi? Qui n'ad- 
mirait la sagesse et la modération chrétienne de votre 
piéié? Qui ne publiait la largeur de votre hospitalité? Qui ne 
vous estimait heureux pour la perfection et la sûreté de votre 
science? Vous faisiez tout sans acception de personne, et 
vous marchiez suivant les lois de Dieu, soumis à vos chefs*. 
Vous rendiez l'honneur convenable à vos anciens'; vous 

\, Ch. 63 et 65 do l'édition du métropolite Pliilothée. 

2. T&î; lo^cuaivoi; yaw/. îy«y manque dans Je ms. du Fanar. 

3. Tcî; fffltp* ûytîv irpivouiipot;. 



\ka95\ LES ÉVANGILES. 321 

avertissiez les jeunes gens d'avoir des seotiments honnêtes 

et graves, et les femmes d'agir en tout avec une conscience 

pure et chaste, aimant leurs maris comme elles doivent, 

demeurant dans la règle de la soumission, s'appliquant à 

la conduite de leur maison avec une grande modestie. 

Vous étiez tous dans des sentiments d'humilité, exempts 
de forfanterie, plutôt disposés à vous soumettre qu'à sou- 
mettre les autres, et à donner qu'à recevoir. Contents des 
yiatiques du Christ S et vous appliquant soigneusement 
à sa parole , vous la gardiez dans votre cœur et aviez 
toujours ses souffrances * devant les yeux. Ainsi vous 
jouissiez de la douceur d'une profonde paix; vous aviez un 
débir insatiable de faire le bien et la pleine effusion du 
Saint-Esprit avait lieu sur tous. Remplis de bonne volonté, 
de zèle et d'une sainte confiance, vous étendiez vos mains 
?ers le Dieu tout-puissant, le suppliant de vous pardonner 
les péchés involontaires. Vous luttiez jour et nuit pour 
toute la communauté, afin que le nombre des élus de 
Dieu fût sauvé à force de piété et de conscience. Vous 
étiez sincères et innocents, sans ressentiment des injures. 
Toute rébellion, toute division vous faisait horreur. Vous 
pleuriez les chutes du prochain ; vous estimiez que ses 
fautes étaient les vôtres. Une conduite vertueuse et respec- 
table était votre ornement, et vous faisiez tout dans la 
crainte de Dieu : ses commandements étaient écrits sur les 

4 . Tct; t(po^oi; toG xpioroû. Ma. du Fauar et traduction syriaque, 
et non tcO OtcO,comme porte VAlexandrinus, 

t, nadin^ocTs, comme portent les deux manuscrits et le syriaque. 
La nécessité do la correction ^M^olt* disparaît dès qu'on lit ci- 
dessus TcD xpiarcû au lieu de toO Otcû. Cf. Gai., m, 4. 

ai 



:* 



4 
A 

^ 



r*: 



''»'» 



tw^ 



MSUE. [An <>.)/J 

coeur Vous étiez dans la gloire et Tabon- | 

oui est écrit : « Le 1 



3ii 



^*^'^ « fl VOUS s'est accompli ce qui 
(a/)u etmdLtï%é\ il a été dans i'aL 
:. -^j ei il a regimbé*. De là, en effet, sont venus la 



* ^^"^ ' .g|,u ef mangé; il a été dans l'abondance, il s'est 



• / /5ie et /a iiaine, les disputes et la sédition, la persécu- 
.^^ g£ le di^sordre, la guerre, et la captivité. Ainsi les per- 
■ î * sonnes \es plus viles se sont élevées contre les plus consi- 

dérables; les insensés contre les sages, les jeunes contre 
les anciens. Ainsi la justice et la paix se sont éloignées, 
depuis que la crainte de Dieu a fait défaut, que la foi s'est 
obscurcie, aue tous veulent non suivre les lois, ni se gou- 
verner suivant les maximes de Jésus-Christ, mais suivre 
'"' leurs mauvais désirs, en s'abandonnant à la jalousie injuste 

et impie, par laquelle la mort est entrée dans le monde. 

Après avoir rapporté plusieurs exemples funestes 
de jalousie, tirés de rAncîcn Testament, il ajoute * : 

Mais laissons là les anciens exemples, et venons aux 
athlètes qui ont combattu depuis peu. Prenons les illustres 
exemples de notre génération. C'est par suite de la jalou- 
sie et de la discorde ^ que les hommesgrands et justes qui 
furent les colonnes de TÉglise* ont été persécutés et ont 
combattu jusqu'à la morL\ Mettons-nous devant les yeux les 
saints apôtres, Pierre, par exemple, qui, par suite d'une 

4. Deutér., xxxii, 45. 
3. Ch. 5 et G. 
3. Ms. du Fanar, îià WXov xetl fpiv. 

\ 4. Comparez Gai., ii, 9. 

5. Ms. du Fanar, T.OXy.axv. 



[Ad 95] LES ÉVANGILES. 323 

jalousie injuste, a souffert, non pas une ou deux fois, mais 

plusieurs fois, et qui, ayant ainsi accompli son martyre S 

est allé dans le lieu de gloire qui lui était dû. C'est par 

Teffet de la jalousie et de la discorde' que Paul a montré 

jasqu'où peut aller la patience, sept fois mis aux fers, 

banDi, lapidé, et que, après avoir été le héraut de la vérité 

en Orient et en Occident, il a reçu la noble récompense de 

sa foi, après avoir enseigné la justice au monde entier et 

être venu jusqu'à l'extrémité de l'Occident. Ayant ainsi ac- 

eompli son martyre devant les puissances terrestres, il a été 

délivré du monde, et est allé dans le saint lieu, nous donnant 

HD grand exemple de patience. A ces hommes dont la vie a 

été sainte fut réunie en tas une grande multitude d'élus, 

qui, toujours par suite de la jalousie, ont enduré beaucoup 

d'aflronts et de tourments, laissant parmi nous un illustre 

exemple. C'est enfin poursuivies par la jalousie que ces 

pauvres femmes, les Danaîdes et les Dircés, après avoir 

souffert de terribles et monstrueuses indignités, ont atteint 

le but dans la course sacrée de la foi et ont reçu la noble 

récompense, toutes faibles de corps qu'elles étaient*. 

L*ordre et V obéissance , voilà la loi suprême de 
la famille et de l'Église. 

11 vaut mieux déplaire à des hommes imprudents et 
insensés, qui s'élèvent et se glorifient par la vanité de leurs 

1. MopTuptiaoc n'implique la mort que d'une façon indirecte. 

2. Ms. du Fanar, ^lâ (^Xov xoU Iptv. 

3. Voir rAnlechrislj ch. vu et viii. Comp. ch. 6î (édition 
Bryenne), 



324 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 95J 

discours, qu'à Dieu ^.. Respectons nos supérieurs, honorons 
les anciens, instruisons les jeunes gens dans la crainte de 
Dieu, corrigeons nos femmes pour le bien. Que les habi- 
tudes aimables de la chasteté éclatent dans leur conduite; 
qu'elles montrent une douceur simple et vraie; que leur 
silence fasse paraître comme elles gouvernent leur langue; 
qu'au lieu de laisser aller leur cœur au gré de leurs incli- 
nations, elles témoignent saintement une égale amitié à 
tous ceux qui craignent Dieu... 

Considérons les soldats qui servent sous nos souve- 
rains *, avec quel ordre, quelle ponctualité, quelle sou- 
mission ils exécutent ce qui leur est commandé. Tous ne sont 
pas préfets, ni tribuns, ni centurions ; mais chacun en son 
rang exécute les ordres de l'empereur ou des chefs. Les 
grands ne peuvent exister sans les petits, ni les petits sans 
les grands. En toute chose il y a mélange d'éléments divers, 
et c'est grâce à ce mélange que tout marche. Prenons pour 
exemple notre corps. La tête sans les pieds n'est rien ; les 
pieds ne sont rien sans la tête. Les plus petits de nos 
organes sont nécessaires et servent au corps entier; tous 
conspirent et obéissent à un même principe de subordina* 
tien pour la conservation du tout. Que chacun donc soit 
soumis à son prochain, suivant l'ordre où il a été placé par 
la grâce de Christ Jésus. Que le fort ne néglige pas le faible, 

4. Ch. 24. Cf. ch. 34. 

2. Cb. 37. Oo a proposé de lire toî; ^^pupivci; otùr&v. Mais les 
deux manuscrils portent %kûv; en outre, le passage cb. 61, perdu 
dans VAlexandrinus, d'accord avec le syriaque, toûti âp^c-joi »« 
i^7cuu.iv%i; x{i.ûv (v. ci-après p. 330] justifie pleinement la leçon du 
ch. 37. Voir Journal des Savants, janv. 4877, p. 8-9. 



[An 95] LES ÉVANGILES. 325 

que le faible respecte le fort ; que le riche soit généreux 
envers le pauvre, et que le pauvre remercie Dieu de lui avoir 
donné quelqu'un pour subvenir à ses besoins. Que le sage 
montre sa sagesse, non par des discours, mais par des bon- 
nes œuvres; que Thumble ne se rende pas témoignage à 
soi-même; qu'il laisse ce soin aux autres. Que celui qui 
garde la pureté de la chair n'en soit pas plus vain, recon- 
naissant qu'il tient d'un autre le don de continence. 

Les offices doivent être célébrés dans les lieux , 
aux heures fixées, par les ministres désignés, comme 
dans le temple de Jérusalem ^ Tout pouvoir, toutç 
règle ecclésiastique vient de Dieu. 

Les apôtres nous ont évangélisés de la part de Notre- 
Seigneur Jésus-Christ ', et Jésus-Christ avait reçu sa mission 
de Dieu. Le Christ a été envoyé par Dieu, et les apôtres 
ont été envoyés parle Christ. Les deux choses ont donc été 
faites régulièrement par la volonté de Dieu. Munis des in- 
structions de leur maître, persuadés par la résurrection de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ, affermis dans la foi en la parole 
de Dieu par la confirmation du Saint-Esprit, les apôtres 
sont allés ensuite, annonçant rapproche du royaume de 
Dieu. Prêchant ainsi à travers les pays et les villes, ils 
choisissaient ceux qui avaient été les prémices de leur 
apostolat, et, après les avoir éprouvés par TEsprit, ils les 
établissaient episcopi et diaconi^ de ceux qui devaient 

4. Ch. 40, 44. Voir ci-dessus, p. 344, note 4. 
1t. Ch. 42. 

3. Sur la synonymie de presbyleros et d'episcopos, voir 5ai7i/ 
Paulj p. 238-239. 



3»> ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95] 

croire. Et ce ne fut pas là une nouveauté; il y avait long- 
temps que TÉcriture parlait d'episcopi et de diaconU puis- 
qu'elle dit quelque part : « J'établirai leurs episcapi sur 
les fondements de la justice, et leurs diaconi sur les bases 
de la foi^.. » Nos apôtres, éclairés par Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, connurent parfaitement qu'il y aurait des 
compétitions pour le titre d*episcapos *. G*est pourquoi iir 
conférèrent ce titre dans leur parfaite prescience, à 
ceux que nous avons dit, et ils prescrivirent qu'après leur 
mort d'autres hommes éprouvés prendraient leurs fonc- 
tions. Ceux donc qui ont été établis par les apôtres ou 
ensuite par d'autres hommes excellents, du consente- 
ment de toute l'Église, et qui ont servi sans reproches le 
troupeau de Jésus-Christ, humblement, paisiblement, hono- 
rablement, à qui tous ont rendu bon témoignage pendant 
longtemps, nous ne croyons pas juste de les rejeter du 
ministère; car nous ne saurions sans faute grave rejeter 
de l'épiscopat ceux qui présentent dignement les offrandes 
sacrées. Heureux les anciens qui ont achevé leur carrière 
avant nous et sont morts saintement et avec fruit 'I 
Ceux-là du moins ne craignent pas que quelqu'un vienne 
les tirer de la place qui leur a été assignée. Nous voyons, 
en effet, que vous en avez destitué quelques-uns qui 
vivaient bien du ministère dont ils s'acquittaient sans 
reproches et avec honneur... 

N'avons-nous pas un même Dieu , un môme Christ, un 

4. Cilalion par à peu près de la traduction grecque d'Isaïe, 
LX, 47. 

t. Ch. 44. 

3. Ressemblance avec II Tim., iv, 6. 



\^^%] LES ÉVANGILES. 327 

toiine esprit de grâce répandu sur nous, une même voca- 
iioû en Christ*? Pourquoi déchirons-nous, écartelons- 
oous les membres de Christ? Pourquoi faisons-nous la 
guerre à notre propre corps, et en venons-nous à ce point 
de folie d'oublier que nous sommes les membres les uns 
dts autres?... Votre schisme a égaré plusieurs personnes, 
on a découragé d'autres, en a jeté certains dans le doute 
et nous a mis tous dans Taffliction ; et néanmoins votre 
sédition persévère. Prenez Tépltre du bienheureux Paul 
l'apôtre *. Quelle est la première chose dont il vous écrivit, 
au début de TÉvangile? Certes, l'esprit de vérité lui dictait 
ce qu'il vous manda touchant Cephas, Apollon et lui- 
même'. Dès lors vous aviez parmi vous des cabales; mais 
ces cabales étaient moins coupables qu'aujourd'hui. Vos 
préférences se partageaient entre des apôtres autorisés et 
on homme qu'ils avaient approuvé. Maintenant, considérez 
qui sont ceux qui vous ont dévoyés et ont porté atteinte à 
cette réputation de charité fraternelle qui vous rendait véné* 
râbles. II est honteux, mes bien-aimés, il est très-honteux 
et indigne de la piété chrétienne d'entendre dire que cette 
Église de Corinthe, si ferme, si ancienne, est en révolte 
contre ses anciens, à cause d'un ou deux personnages. Et 
ce bruit est venu non-seulement jusqu'à nous, mais jusqu'à 
ceux qui nous sont peu bienveillants; en sorte que le nom 
du Seigneur est blasphémé par suite de votre imprudence*, 
et que vous vous créez des périls... Tel ûdèle est spécla- 

4. Ch. 46. 
t, Ch. 47. 

3. l Cor., I. 

4. Comp. Rom., ii, 24. 



328 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95] 

lement doué pour expliquer les secrets de la gnose, il a la 
sagesse qu'il faut pour discerner les discours, il est pur 
en ses actions; qu'il s'humilie d'autant plus qu'il parait 
plus grand, qu'il cherche l'utilité commune de tous avant 
la sienne propre. 

Ce que les auteurs des troubles auraient de mieux 
à faire, c'est de s'expatrier. 

Est-il parmi vous quelqu'un de généreux, de tendre, de 
charitable, qu'il dise : « Si je suis cause de la sédition, de 
la querelle, des schismes, je me retire, je m'en vais où vous 
voudrez, je fais ce qu'ordonne la majorité. Je ne demande 
qu'une seule chose, c'est que le troupeau du Christ soit 
en paix avec les anciens qui ont été établis. » Celui qui 
en usera ainsi s'acquerra une grande gloire dans le Sei- 
gneur et sera reçu partout où il voudra se rendre avec 
empressement. « La terre, avec tout ce qu'elle contient, 
est au Seigneur ^ » Voilà ce qu'ont fait, ce que feront 
encore ceux qui pratiquent la politique de Dieu, qui 
n'amène jamais le repentir '. 

Des rois, des chefs païens sont allés au-devant de 
la mort en temps de peste pour sauver leurs conci- 
toyens ; d'autres se sont exilés pour mettre fin à une 
guerre civile, a Nous savons que plusieurs parmi 
nous se sont livrés aux chaînes pour en délivrer 

4. Ps. xxiii, 4. 
2. Ch. 54. 



[kn 95] LES ÉVANGILES. 329 

d'autres. » Judith, Esther se sont dévouées pour 
leur peuple ^ Si ceux qui ont été les causes de la 
révolte reconnaissent leurs torts, ce n'est pas à 
nous, c'est à Dieu qu'ils céderont. Tous doivent rece- 
voir avec joie la correction de l'Église*. 

Vous donc qui avez commencé la sédition, soumettez- 
vous aux anciens, et recevez la correction en esprit de 
pénitence, fléchissant les genoux de vos cœurs '. Apprenez 
à vous soumettre, renonçant à la hardiesse vaine et inso- 
lente de votre langue; car il vaut mieux pour vous être 
petits mais estimés dans le troupeau du Christ que de gar- 
der vos apparences de supériorité et d'être mis au ban des 
espérances du Christ. 

La soumission qu'on doit avoir envers les évo- 
ques et les anciens, le chrétien la doit aux puissances 
de la terre. Au moment des plus diaboliques atroci- 
tés de Néron, nous avons entendu Paul et Pierre dé- 
clarer que le pouvoir de ce monstre venait de Dieu*. 
Clément, dans les jours mêmes où Domitien sévissait 
le plus cruellement contre l'Église et le genre hu- 
main, le tient également pour le lieutenant de Dieu. 

4 . Ch. 55. a. cb. 59, édil. de Philothée Bryenne. 

2. Ch. 56. 

3. Expression empruntée peut-être à la Prière de Manasséy 
verset \\. 

4. Rom., XIII, \ et suiv.; I Petri, ii, 13, M, Cf. Til., ni, 1. 



330 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An OS^ 

Dans une prière qu*ii adresse à Dieu, il s'exprime 
ainsi : 

C'est toi, maître suprême, qui, par ta grande et inénar- 
rable puissance, as donné à nos souverains et à ceux qui 
nous gouvernent sur la terre le pouvoir de la royauté, pour 
que, connaissant la gloire et Thonneur que tu leur as dé- 
partis, nous leur soyons soumis, évitant ainsi de nous met- 
tre en contradiction avec ta volonté. Donne-leur, Seigneur, 
la santé, la paix, la concorde, la stabilité, pour qu'ils exer- 
cent sans obstacle la souveraineté que tu leur as conûée. 
Car c'est toi, maître céleste, roi des mondes, qui as donné 
aux enfants des hommes la gloire et Thonneur et le pou* 
voir sur tout ce qui est à la surface de la terre. Dirige, Sei- 
gneur, leur volonté selon le bien et selon ce qui t'est 
agréable, aûn que, exerçant en paix, avec douceur, pieuse- 
ment, le pouvoir que tu leur as donné, ils te trouvent pro- 
pice. 

< 

Tel est cet écrit, monument insigne de la sagesse 

pratique de l'Église de Rome, de sa politique pro- 
fonde, de son esprit de gouvernement. Pierre et 
Paul y sont de plus en plus réconciliés* ; tous deux 
ont eu raison ; le débat de la Loi et des œuvres est 
pacifié*; l'expression vague « nos apôtres » , «nos 
colonnes » ^ masque le souvenir des luttes passées. 

4. Cb. 5. Les deux apôtres sont nommés et iraWpt; i\tMt^ au 
ch. 62 de la partie retrouvée par Philothée. 
t. Ch. 31, 3?, 33. 
3. Cb. 5, 42, 44. 



[An 95] LES ÉVANGILES. 331 

Quoique hautement admirateur de Paul S Tauteur est 
profondément juif. Jésus est simplement pour lui 
« Tenfant aimé de Dieu », « le grand prêtre, le chef 
des chrétiens » *. Loin de rompre avec le judaïsme, 
il conserve dans son intégrité le privilège d'Israël ; 
seulement un nouveau peuple choisi parmi les gentils 
est adjoint à Israël. Toutes les prescriptions antiques 
gardent leur force, bien que détournées de leur sens 
primitif. Tandis que Paul abroge, Clément conserve 
et transforme. Ce qu'il veut avant tout, c'est la con- 
corde, Tuniformité, la règle, l'ordre dans l'Église 
comme dans la nature^ et dans l'empire romaine 
L'armée lui paraît le modèle de l'Église®. Obéir 
chacun dans son rang, voilà la loi du monde. Les 
petits ne peuvent exister sans les grands, ni les 
grands sans les petits ; la vie du corps est la résul- 
tante de l'action commune de tous les membres. 
L'obéissance est donc le résumé, le synonyme du 
mot <c devoir » . L'inégalité des hommes, la subordi- 

4 . Ch. 47. 

2. Ch. 59, 61, 64 (édit. de Philothée). Ce sont probablement 
ces passages qui parurent à Photius (cod. cxxyi) renfermer une 
doctrine incomplète de la divinité de Jésus-Christ. 

3. Ch. 40-44. 

4. Ch. 20. 

5. Ch. 37. 

6. Jbid. 



1 



332 ORIGIiNES DO CHRISTIANISME. (An 05] 

nation des uns aux autres est une loi de Dieu. 
y. L'histoire de la hiérarchie ecclésiastique est Tbis- 

toire d'une triple abdication, la communauté des 
fidèles remettant d'abord tous ses pouvoirs entre les 
mains des anciens ou presbyteri, le corps presbytéral 
arrivant à se résumer en un seul personnage qui est 
Yepiscopos ; puis les episcopi de l'Eglise latine arri- 
vant à s'annuler devant un d'entre eux qui est le 
pape. Ce dernier progrès, si on peut l'appeler ainsi, 
ne s'est accompli que de nos jours. La création de 
l'épiscopat est l'œuvre du ii* siècle. L'absorption 

r 

de l'Eglise par les presbyteri est un fait accompli 
avant la fin du premier. Dans l'épltre de Clément 
Romain, ce n'est pas encore l'épiscopat, c'est le 
presbytérat qui est en cause *. On n'y trouve pas 
trace d'un presbyteros supérieur aux autres et devant 
détrôner les autres. Mais l'auteur proclame haute- 
ment que le presbytérat, le clergé, est antérieur au 
peuple. Les apôtres, en établissant des Églises, ont 
choisi, par l'inspiration de l'Esprit, « les évèques et 
les diacres des futurs croyants ». Les pouvoirs éma- 
nant des apôtres ont été transmis par une succession 

4. Ch. 39. Les mots irpioCuripot, jinoxcirct (ch. 42, 4i), SODt 
synonymes dans notre épitre, comme dans Phil., i, 4 ; Acl,, xx, 
47 et suiv., 28. Les mots ^cuuiivct, irpcirfcuiuvct ont le même sens. 
Cf. Hebr., xiii, 7, 17, 24. Voir saint Paul, p. 238-239. 



(An95] LES ÉVANGILES. 333 

régulière. Aucune Église n'a donc le droit de desti- 
tuer ses anciens *. Le privilège des riches est nul 
dans rÉglise. Pareillement ceux qui sont favorisés 
de dons mystiques, loin dô se croire au-dessus de la 
hiérarchie, doivent être les plus soumis. 

On touchait au grand problème : qui existe dans 
l'Église? Est-ce le peuple? Est-ce le clergé? Est-ce 
rinspiré? La question s'était déjà posée du temps de 
saint PauP, qui la résolvait de la vraie manière, par 
la charité mutuelle. Notre Epltre tranche la question 
dans le sens du pur catholicisme. Le titre apostolique 
est tout; le droit du peuple est réduit à rien. On peut 
donc dire que le catholicisme a eu son origine à Rome, 
puisque l'Église de Rome en a tracé la première règle. 
La préséance n'appartient pas aux dons spirituels, à la 
science, à la distinction ; elle appartient à la hiérar- 
chie, aux pouvoirs transmis par le canal de l'ordina- 
tion canonique, laquelle se rattache aux apôtres par une 
chaîne non interrompue. On sentait que l'Église libre, 
comme l'avait conçue Jésus' et comme saint Paul l'ad- 
mettait encore^, était une utopie anarchique, dont il 
n'y avait rien à tirer pour l'avenir. Avec la liberté 

1. Ch. 44. 

t. Saint Paul, p. 405 et suiv. 

3. xMallh., XVIII, 20. 

4. II Cor., 1, 11. 



î 



331 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An ttSJ ] 

évangélique on avait le désordre ; on ne voyait pas j 
qu'avec la hiérarchie on aurait à la longue Tum- 1 
formité et la mort. " 

Au point de vue littéraire, Tépître de Clément a 
quelque chose de faible et de mou. C'est le premier 
monument de ce style prolixe, chargé de superlatifs, 
sentant le prédicateur, qui est resté jusqu'à nos jours 
celui des bulles papales. L'imitation de saint Paul y 
€st sensible; l'auteur est dominé par le souvenir des 
Écritures sacrées. Presque à chaque ligne, ce sont 
des allusions aux écrits de l'Ancien Testament. Quant 
à la nouvelle Bible en train de se former. Clément 
s'en montre singulièrement préoccupé. L'Épître aux 
Hébreux, qui était une sorte de patrimoine de 
l'Église de Rome\ formait évidemment sa lecture 
habituelle' ; il en faut dire autant des grandes épitres 
de saint Paul'. Ses allusions aux textes évangéliques 
semblent se partager entre Matthieu, Marc et Luc * ; 
on peut dire qu'il avait à peu près la même ma- 
tière évangélique que nous*, sans doute distribuée 

1 . Voir l' Antéchrist, p. xviii et suiv. 

2. Ch. 9, 10, 12, 17, 27, 36, 43, 51, 66, 58. 

3. Ch. 13, 24, 32, 34, 35, 37, 47, 49. 

4. Ch. 13, 15, 16, 24, 46. i"rpaçov, ch. 2. Cf. Act,, xx, 35. 

5. Naturellement, il n*est pas questioa ici du qMatrièma 
Évangile. 



|An9&] LES ÉVANGILES. 335 

autrement que nous ne l'avons. Les allusions aux épt- 
tres de Jacques et de Pierre sont douteuses ^ Mais ce 
qui frappe, c'est l'usage des apocryphes juifs, auxquels 
Clément accorde la même autorité qu'aux écrits de 
l'Ancien Testament*, Judith', un apocryphe d'Ézé- 
chiel*, l'Assomption de Moïse% peut-être la prière 
de Manassé*. Comme l'apôtre Jude, Clément admet- 
tait dans sa Bible tous ces produits récents des pas- 
sions ou de l'imagination juives, si inférieurs à la 
vieille littérature hébraïque, mais plus susceptibles 
que cette dernière de plaire au temps par un ton 
d'éloquence pathétique et de vive piété. 

L'épître de Clément atteignit, du reste, le but 
qu'elle s'était proposé. L'ordre se rétablit dans 
l'Église de Corinthe ^. Les hautes prétentions des doc- 
leurs spirituels s'abaissèrent. Telle était la foi ar- 
dente de ces petits conventicules, qu'on subissait les 
plus grandes humiliations plutôt que de quitter 
l'Église. Mais l'ouvrage eut un succès qui dépassa 



i. Ch. 12, 30, 49. 

2. Cf. Pbolius,cod. cxxvi. 

3. Ch. o5. 

4. Ch. 8. 

5. Ch. 17, 23, 25, 26, 46 (Hilgenfeld). 

6. Comp. ch. 57, xapi^^avric rà '^ovara tt( x«p^îa( Ofiûv. Manassé, 

7. Hégésippe, dans Eusèbe, H. E„ IV, xxii, 2. 



336 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 95) 

de beaucoup les limites de l'Eglise de Corinthe. Il 
n'y eut pas d'écrit plus imité, plus cité. Polycarpe* 
ou celui qui a écrit l'épllre qu'on lui attribue, l'auteur 
des épîtres apocryphes d'Ignace*, l'auteur du mor- 
ceau faussement appelé Deuxième Épître de saint 
Clément*, y font des emprunts comme à un écrit 
presque su par cœur et qu'on s'était incorporé. La 
pièce fut lue dans les Eglises comme une écriture 
inspirée^. Elle prit place parmi les annexes du canon 
du Nouveau Testament. C'est dans un des plus an- 
ciens manuscrits de la Bible (le CoJjfix Akxandrinva) 
qu'elle a été retrouvée à la suite des livres de la nou- 
velle alliance et comme l'un d*eux*. 

La trace laissée à Rome par l'évêque Clément fut 
profonde \ Dès les temps les plus anciens, une église 

1. Comp. Cléra., \, à Polyc, 4; Clém., 5, à Polyc, 9 ; Clém., 
7, à Polyc, 7; Clém., 9, à Polyc, 2; Gém., 43, à Polyc, 2; 
Clém., SI, à Polyc, 4. 

2. Ad Polyc, 5. Cf. Clém., 38, 48. 

3. Ch. \\. Comp. I Clém., 23. Les traces d'imitatioa de Clé- 
ment qu'on croit trouver dans l'Épi Ire dite de Barnabe sont peu 
caractérisées. 

4. Denys de Cor., L c; Eusèbe, H. E., III, 46, 38; IV, 23; 
saint Jérôme, De viris ilL, 45; Cdnones apostoL, 85 (Lagarde, 
ReL jur. eccL anl., p. 35.) 

5. Credner, Gesch, des fieuL Kan.<, p. 239, 244. Cf. ibid., 
p. 247, 252, etc. 

6. Irénée, III, m, 3. 



(An 95] LES ÉVANGILES. 337 

consacra sa mémoires dans la vallée entre le Cœlius 
et TEsquilin, à un endroit où la tradition veut qu'ait 
été placée sa maison paternelle* et où d'autres, par 
suite d'une hésitation séculaire, voulurent rapporter le 
souvenir de Flavius Clemens^ Nous le verrons plus 
tard devenir le héros d'un roman à surprises, très- 
populaire à Rome et intitulé <( les Reconnaissances )) , 
parce que son père, sa mère et ses frères, pleures 
comme morts, se retrouvent et se reconnaissent. On 
lui associait une certaine Grapté, chargée à côté de 
lui du gouvernement et de l'enseignement des veuves 
et des orphelins^. Dans la pénombre où il reste. 
enveloppé et comme perdu dans la poussière lumi- 
neuse d'un beau lointain historique , Clément est 
une des grandes figures du christianisme naissant. 
Quelques rayons sortent seuls du mystère qui Ten- 



1. Saint Jérôme, De viris ilL, \b] Conc. de Labbe, II, 
1558 D. Voir Bulleltinoàe Rossi, 1'* série, 4863, p. 25 et suiv. ; 
î" série, 4870, p. 429 et suiv; Revue archéologique, iuilki , août 
et sept. 4872. 

2. Les curieuses substructions que Toq a découvertes sous 
réglise Saint-Clément n'éclaircissent pas la question, mais infir- 
ment plutôt ropinion traditionnelle. Parmi ces substructions il y 
a un mithrœum. 

3. Voir ci-dessus, p. 229, note. Cf. Journal des sav., janv. 
4 870, p. 24. 

4. Pasteur, Vis. u, 4. 

22 



338 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [An 95] 

toure ; on dirait une tête sainte d'une vieille fresque 
effacée de Giotto» reconnaissable encore à son au- 
réole d'or et à quelques vagues traits d'un éclat pur 
et doux. 



CHAPITRE XVI. 



ri2« DBS FLAVICS. —N B ft VA. -* RECRU DBSCBIICB D'aPOCALT PSBS. 



La mort de Domitien suivit de près celle de Fla- 
yius Clemens et la persécution contre les chrétiens. 
Il y eut entre ces événements des relations qu'il ne 
nous est pas permis de préciser ^ • a Impunément , 
dit Juvénal, il put priver Rome de ses plus illustres 
&mes, sans que nul s'armât pour les venger ; mais il 
périt quand il s'avisa d'être redoutable aux save- 
tiers. Voilà ce qui perdit un homme teint du sang 
des Lamia '• » Ce qui parait probable, c'est que 
Domitille et les gens de Flavius Clemens entrèrent 
dans le complot ^ Domitille pouvait avoir été rappelée 

4. Suétone, Domitien, 15; Lactaace, De mort, persec, 3. 

t. Javénal, Bat. iv, 454-454. 

3. Suétooe, Dom.j 45, 47; Philostrate, ApolL, Vm, 25. Phi- 
lostrate est on rotnaocier analogue à M. Alexandre Dumas père. 11 
irrange l'histoire; mais il l'avait fort bien étudiée. On peut user 



3i0 RIGINES DU CHRISTIANISME. [An 96] 

de Pandatarie dans les derniers mois de Domitien ^ 
C'était, du reste, autour du monstre une conspiration 
universelle. Domitien le sentait; comme tous les 
égoïstes, il était très-exigeant sur la fidélité des 
autres. Il fit mettre à mort Épaphrodite, qui avait 
aidé Néron à se tuer, pour montrer quel crime 
commet Taffranchi qui porte la main sur son maî- 
tre, même à bonne intention \ Domitia, sa femme, 
tous les gens de son entourage tremblaient, et ré- 
solurent de prévenir le coup qui les menaçait. A 
eux se joignit Stéphanus * , affranchi de Domitille 
et intendant de ses biens. Gomme il était trè»- 
robuste, il s'offrit pour Tattaque corps à corps. 
Le 18 septembre, vers onze heures du matin *, 
Stéphanus, le bras en écharpe, se présenta pour 
remettre à l'empereur un mémoire sur une prétendue 
conspiration qu'il avait découverte. Le chambellan 
Parthénius, qui était du complot, l'introduisit et 
ferma les portes. Pendant que Domitien lisait avec 

de lui comme oo userait de M. Alexandre Dumas pour l'histoire du 
XVI* et du XVII* siècle, si tous les mémoires de ce temps avaieot 
disparu. 

1. Tertullien, ApoL, 5. Voyez cependant ci-dessus, p. 301. 

2. Suétone, Dom., 14; Dion Cassius, LXVII, 44. 

3. Nom qui va bien à un chrétien. 

4. Suétone, Dom., 47; Dion Cassius, LXVII, 45 etsuiv.; Phi- 
lostrate, Apollonius, Vin, 25; Orose, VII, 40, 44; Aurelius 
Victor, Epil., xi, 44-42. 



(An 06] LES ÉVANGILES. 341 

attention, Stéphanus tire un poignard de son ban- 
dage, et frappe dans l'aine. Domitien eut le temps 
de crier au petit valet qui soignait Tautel des Lares 
de lui donner la lame qu'il avait sous son chevet et 
d'appeler au secours. L'enfant court au chevet, ne 
trouve que la poignée. Parthénius avait tout prévu 
et intercepté les issues. La lutte fut assez lon- 
gue. Tantôt Domitien cherchait à tirer le poignard 
de la plaie ; tantôt, de ses doigts h moitié coupés, il 
arrachait les yeux du meurtrier; il réussit même à le 
terrasser et à le mettre sous lui. Parthénius alors 
fit entrer d'autres conjurés, qui achevèrent le misé- 
rable. Il était temps ; les gardes arrivèrent un instant 
après et tuèrent Stéphanus. 

Les soldats, que Domitien avait couverts de 
honte, mais dont il avait augmenté la paye, voulurent 
le venger et le proclamèrent Divus. Le sénat fut 
assez fort pour empêcher cette dernière ignominie. Il 
fit briser ou fondre toutes ses statues, effacer son 
nom dans les inscriptions, abattre ses arcs de triom- 
phe. On décida qu'il serait enterré comme un gla- 
diateur ; mais sa nourrice réussit à enlever le corps 
et^à réunir clandestinement les cendres à celles des 
autres membres de la famille dans le temple de la 
gens Flavia * • 

4. Suétone, Dom., 47, 23; Pline, Panég,, 5«; Dion Casâius, 



342 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 9q 

Cette maison, élevée par le hasard des révolu- 
tions h de si étranges destinées, tomba dès lors dans 
un grand discrédit. Les personnes de mérite et de 
vertu qu'elle contenait encore furent oubliées. Les aris- 
tocrates fiers, honnêtes et de haute noblesse, qui vont 
régner, ne pouvaient avoir que de l'aversion pour les 
restes d'une famille bourgeoise dont le dernier chef 
était l'objet de leur juste exécration. Pendant tout 
le if siècle, on n'entend point parler d'un Flavius. 
Flavie Domitille acheva sa vie dans l'obscurité. On 
ne sait ce que devinrent ses deux fils, que Domitien 
avait destinés à Tempire. Un indice * porte à croire 
que la postérité de Domitille se continua jusqu'à la 
fm du m'' siècle. Cette maison conserva toujours, ce 
semble, des attaches au christianisme. Sa sépulture 
de famille *, située sur la voie Ardéatine, devint une 

LXVir, 18; LXVIII, 4 ; Philoslrate, Vies des soph., I, vu, 4; Mi- 
crobe, Satum,, ï , 1 î ; Laclance, De mort, persec, 3 ; Procope, 
Hist. secrète, ch. viii, 4; Orose, vu, H ; Aurelius Victor, Cœs., 
XI, 43. 

1. Trebell. Pollion, Trig, tyr,, ch. H. Selon des conjectures 
ingénieuses, Petronilla, la prétendue âlIe de saint Pierre, aurait 
appartenu à cette famille. De Rossi, Bull, diarch, crist., 4865, 
p. 2î, 23, 46-47, 95; 4874, p. 5 et suiv., 68 et suiv., 4tî et 
suiv.^ et 4875, p. 5 et suiv. Voyez la note suivante. Sur Plautille, 
voyez de Rossi, travaux cités. 

2. C'est, selon toutes les apparences, la belle sépulture antique 
de la Tor Afarnncia, déblayée vers 4865. De Rossi, BulL di arck. 



{Ab 96} LBS ÉVANGILES. 313 

des plus anciennes catacombes chrétiennes. Elle se 
distingue de toutes les autres par ses abords spacieux, 
son vestibule de style classique, ouvert en plein sur 
la voie publique, la largeur de son principal couloir, 
destiné à recevoir des sarcophages, Télégance et le 
caractère tout profane des peintures décoratives de la 
voûte de ce couloir ^ Si Ton s*en tient au frontispice, 
tout vous rappelle Pompéi, ou mieux encore la 
villa de Livie ad gallinas albas, sur la voie Fia- 



critî., 4865, mars, mai, juin, décembre; Roma soUerranea, 1. 1, 
p. 434 et suiv., 486, 265 et suiv., 349-324. En 4873, les fouilles 
ont été reprises et ont amené la découverte du cœmelerium Do* 
mUillœ Nerei et Achillei adSanclam PelroniUam, Voir de Rossi, 
BulL, 4874 et 4875, loc. cit. Revue archéoL, juin 4874, août 
1874, p. 428-429; janv, 4875, p. 70; mars 4875, p. 498-499; juill. 
4875; mars 4 876; Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 42 mars 
4 875. M. de Rossi n'a pas réussi à donner une valeur historique à 
ce qui concerne sainte Pétronille, Nérée, Achillée. Il a trouvé les 
traces matérielles, les titres brisés de Tancienne légende; mais il 
n'a pas prouvé que cette légende, dépourvue de références vrai- 
ment antiques, doive faire exception entre tant d'autres que la 
critique a depuis longtemps repoussées. Si, comme on se le figure 
quelquefois, la maison flavienne eût traversé le ii' et le m' siècle 
en constituant un gros centre chrétien, il est impossible que Ter- 
iuUien et tant d'autres n'en eussent rien su , qu'Ëusèbe eût été 
réduit à la misérable bribe qu'il a trouvée dans Bruttius. 

1. Vignes, oiseaux, fleurs, enfants vendangeurs, génies ailés, 
repas funèbres, Psyché, paysages. Il est bien douteux que les 
peintures tout à £aiit chrétiennes qui décorent les parois soient 
de répoque de Domitille. 



3ii ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 96] 

minienne, A mesure qu'on s'enfonce dans l'hypogée, 
l'aspect devient de plus en plus chrétien. Il est donc 
fort admissible que cette belle sépulture ait reçu sa 
première consécration de Domitille, dont la familia 
doit avoir été en grande partie chrétienne ' . Au 
m* siècle, on élargit encore les abords., et l'on y 
construisit une schola collégiale, destinée probable- 
ment aux agapes ou festins sacrés. 

Les circonstances qui amenèrent à l'empire le 
vieux Nerva sont obscures. Les conjurés qui tuèrent 
le tyran eurent sans doute dans ce choix un rôle pré- 
pondérant. Une réaction contre les abominations du 
règne précédent était inévitable; les conjurés cepen- 
dant, ayant pris part aux actes principaux de ce règne, 
ne voulaient pas une réaction trop forte. Nerva était 
un homme excellent, mais réservé, timide, portant la 
modération et le goût des demi-mesures presque à 

4. Ex indulgeniia Flaviœ DomiUUœ, ou Flaviœ Domilillœ 
Cœsaris Vespasiani neptis beneficio (de Rossi). Il y aurait grand 
intérêt à savoir si Tinscription 776 d'Orelli (948 du t. VI du 
Corpus inscr. lai.; BuU.jiSe^, p. 61; voir ci-dessus, p. 227, note) 
porta primitivement la suscription D. M. II reste un petit frag- 
ment de cette inscription à Saint-Clément, un autre fragment au 
Capiiole. L'état de ces fragments ne permet de former à cet égard 
aucune conjecture. — Autres traces de christianisme ou de ju- 
daïsme dans la familia des Flavius dans Rossi, RomasoU,, 1, 188; 
Joum, des sav,, janv. 1870, p. 23 et suiv.; Revue archéoL, octo- 
bre 4 87/i, p. 271 j. 



[An 9^J LES ÉVANGILES. 345 

Texcès ^ L'année voulait le châtiment des meurtriers 
de Domitien ; la partie honnête du Sénat voulait la 
punition de ceux qui avaient été les ministres des 
crimes du dernier gouvernement; tiraillé entre ces 
exigences opposées, Ner va parut souvent faible. Un 
jour, à sa table, se trouvèrent réunis Tillustre Junius 
Mauricus, qui avait risqué sa vie pour la liberté, et 
rignoble Veiento, l'un des hommes qui avaient fait le 
plus de mal sous Domitien. La conversation tomba 
sur CatuUus Messalinus, le plus abhorré des déla- 
teurs : « Que ferait maintenant ce CatuUus, s'il 
vivait? dit Nerva. — Ma foi! dit Mauricus, à 
bout de patience, il dînerait avec nous ^ » 

Tout le bien qu'on peut faire sans rompre avec 
le mal, Nerva le fit. On n'aima jamais plus sincère- 
ment le progrès ; un esprit remarquable d'humanité, 
de douceur entra dans le gouvernement et même dans 
la législation. Le sénat retrouva son autorité. Les 
bons esprits crurent le problème du temps, l'alliance 

4. Dioo Cassius, LXVIII, 4-4; Aurelius Victor, EpiLj xii; 
Eulrope ^ Brev.j VIII, 1; Zonaras, ^nn.^ XI, iO;Chron.pasc., 
p. Î54; Pline, Panég,, 7, 8, 35, 89, eiUUres, I, 5; II, 4 ; IV, 22; 
V, 3; VH, 33; IX, 13; X, 62, 63; Tacite, Agricola, 3 ; Henzen, 
Inscr., n« 5436; Philosirate, ApolLj VIII, vii, 34-36; xxvii; 
Martial, VIII, 70; Eusèbe, H. E., IH, xx, 40, eiChron., p. 462, 
463, Schœne. 

2. Pline, Epist.j IV, 22; Aur. Vict , EpU. 



346 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

du principal et de la liberté, résolu définitivement \ 
La manie de persécution religieuse, qui avait été un 
des travers les plus funestes de Domitien, disparut 
tout à fait. Nerva fit absoudre ceux qui étaient sous le 
coup d^accusations de ce genre, et rappelâtes bannis*. 
11 fut interdit de poursuivre qui que ce soit pour le 
fait de pratiquer les mœurs juives ; les procès d'im- 
piété furent supprimés'; les délateurs punis ^. Le 
fiscus judaïctAS comme nous Tavons vu, donnait 
lieu dans la perception à beaucoup d'injustices. On 
le faisait payer à des gens qui ne le devaient pas ; 
on avait recours pour constater la qualité des per- 
sonnes à des inquisitions choquantes. Des mesures 
furent prises pour empêcher le retour de sembla- 
bles abus et un monnayage exprès (fisci ivdaici 
cALVMNiA svblata) rappela le souvenir de cette me- 



sure ' 



4. Tacite, Agric, 3. 

2. Eusèbe, //. E. III, xz, 10; Chron,, p. 162, 163, Schœne; 
Zonaras, XI, 20; Pline, Epist., I, v, 16; IV, ix, 2; xi, 14. Plu- 
sieurs étaient peut-être rentrés avant la mort de Dotnitien. Voir 
ci-de«sus, p. 301 . 

Dion Cass., LXVIII, 4. Voir ci-dessus, p. 295, note 2. 

4. Dion, l, c. ; Pline, Panégyr,, 35. 

5. Eckhel, Doctrina num. vet». II, vol. VI, p. 404 et suiv.; 
Coben, Méd. imp,, 1, pi. xix, 86; Madden, Jewish coinage, 
p. 199. 



[An 07] LES ÉVANGILES. 347 

Toutes les familles d'Israël jouirent ainsi, après 
un crue! orage, d*un calme relatif. On respira. Durant 
quelques années, l'Église de Rome fut plus heureuse 
et plus florissante qu'elle n'avait jamais été ^ Les 
idées apocalyptiques reprirent leur cours ; on croyait 
que Dieu avait fixé le temps de sa venue en terre pour 
le moment où le nombre des élus atteindrait un cer- 
tain chiffre; chaque jour on voyait avec conso- 
lation croître ce nombre*. La croyance au retour 
de Néron n'avait pas disparu. Néron, s'il avait 
vécu, aurait eu soixante ans, ce qui était beau- 
coup pour le rôle qu'on lui prétait ; mais l'imagina- 
tion raisonne peu; d'ailleurs, Néron l'Antéchrist 
devenait de jour en jour un personnage idéal, placé 
en dehors des conditions de la vie naturelle. On con- 
tinua longtemps à parler de son retour, lorsqu'il 
était déjà clair qu'il ne pouvait plus vivre \ 

Quant aux Juifs, ils étaient plus ardents et plus 
sombres que jamais. Il semble que ce fût une loi de 
la conscience religieuse de ce peuple d'émettre, à 
chacune des grandes crises qui déchiraient l'empire 
romain, une de ces compositions allégoriques oii il 

4. Lactance, De mort, persec, 3. 

2. Clém. Rom., Epist., ch. 2, 58, 59(édit. Philothée] . Cf. Apoc., 
VI, 44; IVEsdr., iv, 36. 

3. Voir l'Antéchrist, p. 317, 348, note 3. Comp. Carm. sib,, 
II, 467; Iir, 73. 



348 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An97] 

donnait carrière à ses préoccupations d'avenir. 
La situation de Tan 97 ressemblait à beaucoup d'é- 
gards à celle de Tan 68. Les prodiges naturels sem- 
blaient redoubler ^ La chute des Flavius fit presque 
autant d'impression que la disparition de la maison des 
Jules. Les juifs crurent que l'existence de l'empire 
était de nouveau mise en question. Les deux chutes 
avaient été précédées de sanglantes folies et furent 
suivies de troubles civils, qui firent douter de la 
vitalité d'un État aussi agité. Durant cette* nouvelle 
éclipse de la puissance romaine, l'imagination des 
messianistes se remit en campagne ; les supputations 
bizarres sur la fm de l'empire et sur la fin des temps 
reprirent leur cours. 

L'Apocalypse du règne de Nerva parut, selon 
l'habitude de ces sortes de compositions, sous un 
nom supposé, celui d'Esdras *. Ce scribe commen- 

\. Eusèbe, Chron., p. 462, 463, Schœne; Suétone, Dom.^ 45. 

S. C'est le livre communémeDt appelé « IV* livre d'Esdras », 
dégagé de ses deux premiers et de ses deux derniers chapitres, 
ainsi qu'on Pobserve dans le manuscrit d'Amiens (ix* siècle}, et 
dans la plupart des manuscrits latins. Gf.Garnier, Caiai. desmss. 
d'Amiens (4843), n^ 40. Ces quatre chapitres sont des composi- 
tions chrétiennes, du m* siècle environ. Voir les éditions critiques 
d'Ewald (Gœltinguo, 4863), Volkmar (Tubingue, 4863}, Hilgen- 
feld, Afessias Jud. (Leipzig, 4869), Fritzsche (Leipzig, 4871). 
M. Bensly a découvert, dans le susdit manuscrit d'Amiens, les 
soixante et dix versets qui manquaient à la version latine (cb. vu), 



y 



[An 07] LES ÉVANGILES. 349 

çait è. devenir fort célèbre. On lui attribuait un rôle 
exagéré dans la reconstitution des livres sacrés '. Le 



The mùsing fragment, etc. (Cambridge, 4875}. La date du livre 
résulte des chap. xi et su (voir ci-après, p,3G3 et suiv.). Les com- 
binaisons qui résultent de ces passages n'ont pas tout k lait la 
même certitude que celles qui fiient la date de l'Apocalypse de 
Jean. Les versets xii, 4i, tO, !9, sont difficiles à expliquer; on 
peut supposer que, dans le texte priraltif, il y avait II xcù tl, no- 
tation qui aura paru singutièro et qu'on aura bien vil« changée 
en JiaSiKX. En tout cas, cela est moins invraisemblable que le 
système d^près lequel chaque aile représente individuellemen 
un souverain; jamais, dans les combinaisons relatives aux ailea 
qu'imagine notre voyant, il n'y a de nombres impairs, comme 
cela a lieu dans les combinaisons relatives aux tètes, ce qui prouve 
qu'il faut toujours prendre les ailes deux & deux. Lee deux ailea 
correspondantes composant une mâme force, il est naturel qae 
l'auteur ait adopté la paire comme unité symbolique. Une aile 
seule, sans sa parallèle, eût été, pour désigner un souverain, une 
image peu conrorme à l'espèce de logique qu'observent ces vision- 
naires au milieu de leurs plus étranges fantaisies. On peut dire, 
d'ailleurs, que, même abstraction faite de ces deux chapitres, l'Apo- 
calypse d'Esdras devrait être rapportée au règne de Nerva, puisque 
le livre est postérieur à la ruine de la maison tlavienne et anté- 
rieur i ta restauration de l'empire par Trajan. Passé le mois 
de janvier 98, l'opinion de l'auteur sur la prochaine dissolution de 
l'empire ne ae comprendrait plus. Les trente ans dont il est ques- 
tion, m, 1, 28; IX, 46; x, 46, montrent que trente ans^ 
à peu près écoulés depuis la catastrophe de JérusaIeiB.;J 
set m, 1, rapporté historiquement à Esdras, constituenitt* 
chronisme. L'allusion qu'on croit voir à la dynastie das If 
ch. VI, 7 etaulv., est sans fondemeut. Ëdom, £eloD_£ 
désigner ici l'empire romain, 
*. IV Esdr., XIV, 36 et suiv. 



350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 07 

faussaire, pour son but, avait besoin d*ailleurs d'un 
personnage qui eût été contemporain d*une situation 
du peuple juif analogue à celle qu'on traversait. 
L'ouvrage paraît avoir été écrit primitivement en 
ce grec rempli d'hébraïsmes qui avait déjà été la 
langue de l'Apocalypse de Jean^ L'original est perdu; 
mais sur le texte grec ont été faites des traduc- 
tions latines, syriaques, arméniennes, éthiopiennes, 
arabes, qui nous ont conservé ce précieux document 
et ont permis de le rétablir en son premier état 
C'est un assez bel écrit, d'un goût vraiment hé- 
breu, composé par un pharisien % probablement à 

4. Hilgenfeld, p. XLiii.Gomp. lY Esdr., vi, 56, et Isaïe, XL, 45 
(Septante] • Quelques particularités feraient sof^ser un original 
hébreu. Dereni}Ourg, Revue critique, 26 août 4876, p. 432, 
note 4. 

2. Cf. ch. IX, 37; xii, 7. Les imitations qu'on a voulu y voir 
de TApocalypse de Jean (IV Esdr., vi, 20; vin, 52; xiv, 43; xx, 
42) sont douteuses. Beaucoup de ressemblances viennent du mo- 
dèle commun qui a servi aux deux visions, te livre de Daniel, ou 
d'images qui couraient les rues, telles que Tappellation de lion 
appliquée au Messie (xii, 31; cf. Âpoc., v, 5). Voyez cependant 
ci-après, p. 358, ce qui concerne Tange Jérémiel. L'auteur a ^ur 
la prédestination et le péché originel des idées analogues à celles 
de Paul, sans qu'on puisse affirmer qu'il a lu les ËpUres de Paul. 
Les ressemblances avec certains passages de Matthieu (IV Esdr., 
v, 48, 42; VI, 26; vu, 6; viii, 3, 44; xiii, 31) n'ont rien de 
concluant. Au contraire, les coïncidences avec l'Apocalypse de 
Baruch se remarquent très-fréquemment (Hilgenfeld, p. 38-44 3, 
presque à chaque page, 232-234). Voir ci-après, p* 547 et suiv. 



[An 07] LES ÉVANGILES. 351 

Rome ^ • Les chrétiens le lurent avec avidité^ Tadop- 
tèrent, et n'eurent besoin que de retoucher légère- 
ment un ou deux passages pour en faire un livre 
chrétien Irès-édifiant*. 

L'auteur peut à beaucoup d'égards être considéré 
comme le dernier prophète d'Israël. L'ouvrage se 
divise en sept visions, affectant pour la plupart la 
forme d'un dialogue entre Csdras, supposé exilé à 
Babylone, et l'ange Uriel ; mais il est facile de voir, 
derrière le personnage biblique, le juif ardent de 
l'époque flavienne, plein de rage à cause de la des* 
truction du temple par Titus. Le souvenir de ces jours 
sombres de l'an 70 monte dans son âme comme la 
fumée de l'abtme et la remplit de saintes fureurs. Que 
nous sommes loin avec ce zélote fougueux d'un Jo- 
sèphe, traitant de scélérats les défenseurs de Jérusa- 
lem! Yoici enfin un Juif véritable, qui regrette de 
n'avoir pas été avec ceux qui périrent dans Tincendie 
du temple. La révolution de Judée, selon lui, n'a 

4. Ch. 1, 4, etc., en tenant compte de l'emploi du mot « Baby- 
lone 9 pour « R«)me >, trait commun à toutes les Apocalypses. 

5. Ces changements se firent principalement sur la version 
latine. Voir surtout vu, S8, où /ett» a été wbsUtué à chrisluSr 
leçon que supposent dans l'original tootea lea^MfMoiig orientales. 
Ce changement est antérieur k saint Ambro!^ cn^ in Luc, 
11,31, t.I,fol.4S9S,édit.Béiiéd. Antres rr* inar, p. 175 
et suiv., 480, 490, S94-105. Les versi- >; oni aussi 
modiQé certains passages (YoltaiNry p. 3 ^ ^t suiv.)- 



352 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

pas été une folie. Ceux qui' défendirent Jérusalem 
à outrance, ces sicaires que les modérés sacrifiaient 
et rendaient seuls responsables des malheurs de la 
nation, ces sicaires ontété des saints. Leur sortfut digne 
d'envie*. lisseront les grands hommes de l'avenir. 
Jamais israélite plus pieux, plus pénétré des 
malheurs de Sion % ne versa ses plaintes avec ses 

• 

prières devant Jéhovah. Un doute profond le déchire, 
le grand doute juif par excellence, le même qui dévo- 
rait le Psalmiste, « quand il voyait la paix des pé- 
cheurs ». Israël est le peuple élu'. Dieu lui a promis 
le bonheur s'il observe la Loi. Sans avoir rempli cette 
condition dans toute sa rigueur, ce qui serait 

■ 

au-dessus des forces humaines, Israël vaut beaucoup 
mieux que les autres peuples. En tout cas, il n'a 
jamais observé la loi avec plus de scrupule que dans 
ces derniers temps. Pourquoi donc Israël est-il 
le plus malheureux des peuples, et d'autant plus 
malheureux qu'il est plus juste? L'auteur voit bien 
que les vieilles solutions matérialistes de ce problème ^ 
ne sont pas tolérables. Aussi son âme est-elle trou- 
blée jusqu'à la mort. 

4 . Ch. XII, 44-45. 

2. Ch. X, 7-8. 

3. Comparez Habacuc, ch. i et ii. 

4. Comparez, par exemple, Assomption de Moïse, ch. 9. 



[Ad 97] LES ÉVANGILES. 353 

Seigneur, maître universel, s'écrie-t-il, de toutes les 
forêts de la terre et de tous les arbres qui s'y trouvent, tu 
t* étais choisi une vigne; de tous les pays de Tunivers, 
tu avais élu un canton; de toutes les fleurs du monde, tu 
t*étais choisi un lis. Dans toute la masse des eaux, tu as 
préféré un petit torrent ^ : entre toutes les villes bâties, 
tu Ves sanctiûé Sion; de tous les oiseaux, tu t'es dédié une 
colombe, et, de toutes les bêtes créées, tu n'as voulu pour 
toi qu'une brebis. Ainsi, parmi tous les peuples répandus 
sur la surface de la terre, tu en as adopté un seul, et à ce 
peuple aimé tu as donné une loi que tous admirent. Et 
maintenant, Seigneur, comment se fait-il que tu aies livré 
l'unique aux profanations, que sur la racine d'élection tu 
aies greffé d'autres plants, que tu aies dispersé le chéri au 
milieu des nations. Ceux qui te renient foulent aux pieds 
tes fidèles. Si tu en es venu à haïr ton peuple, à la bonne 
heure I Mais il fallait au moins alors le punir de tes propres 
mains et ne pas charger des infidèles de ce soin '. 

Tu as dit que c'est pour nous que tu as créé le monde ', 
que les autres nations nées d'Adam ne sont à tes yeux 
qu'un vil crachat... Et maintenant, Seigneur, voilà que ces 
nations, ainsi traitées de néant, nous dominent, nous fou- 
lent aux pieds. Et nous, ton peuple, nous que tu as appelés 
ton premier-né, ton fils unique, nous l'objet de ta jalousie, 
nous sommes livrés entre leurs mains. Si le monde a été 
créé pour nous, pourquoi ne possédons-nous pas du moins 

4. Celui de Cédron. 

2. Ch. V, Î3-30. 

3. Ch. VI, 55-59. 

23 



354 ORIGINES DO CHRISTIANISME . [An 07] 

notre héritage? Jusqu'à quand cela durera-t-il, Seigneur?... 

Sion est déserte, Babylone est heureuse. Est-ce bien 
juste? Sion a donc beaucoup péché? Soit; mais Babylone 
est-elle plus innocente? Je le croyais avant d'y être venu; 
mais, depuis que j'y suis, que vois-je? De telles impié- 
tés, que j'admire vraiment que tu les supportes, après 
avoir détruit Sion pour beaucoup moins. Quelle nation t'a 
connu hors Israël? Quelle tribu a cru en toi si ce n'est 
Jacob? Et qui en a été moins récompensé? Passant à tra- 
vers les nations, je les ai vues florissantes et parfaitement 
insoucieuses de tes commandements. Mets dans la balance 
ce que nous avons fait et ce qu'elles font. Chez nous, j'en 
conviens, il y a peu de fidèles ; mais, chez elles, il n^y en a 
pas du tout. Or elles jouissent d'une paix profonde, et nous, 
notre .vie est celle de la sauterelle fugitive; nous passons 
nos jours dans la crainte et l'angoisse. Il nous eût été plus 
avantageux de ne pas exister que d'être tourmentés de la 
sorte sans savoir en quoi a pu consister notre faute ^.. 

Ahl que n'avons-nous été brûlés nous aussi dans l'in- 
cendie de Sion! Nous ne valons pas mieux que ceux qui y 
périrent *. 

L'ange Uriel, rinterlocuteur d'Esdras, élude le 
plus qu'il peut rinflexible logique de cette protesta- 
tion. Les mystères de Dieu sont si profonds ! L'esprit 
de l'homme est si borné ! Pressé de questions, Uriel 

1. IV Esdr., ch. m, iv. 

2. Ch. XII, 44-45. « Quanto erat nobis melius si essemus suc- 
ccnsi et nos in incendie Sion; nec enim nos meliores sumus 
eorum qui ibi morlui sunt. » 



[Ad 97] LES ÉVANGILES. 355 

se sauve par une théorie messianique analogue à 

celle des chrétiens ^ Le Messie, fils de Dieu, mais 

simple homme *, de la race de David ', est sur le 

point de paraître au-dessus de Sion * dans sa gloire, 

accompagné des personnages qui n'ont pas goûté la 

mort, c'est-à-dire de Moïse, d'Hénoch, d'Élie, 

d'Esdras lui-même *. Il rappellera les dix tribus de 

la terre d'Arzareth *. Il livrera de grands combats 

contre les méchants. Après les avoir vaincus, il 

régnera quatre cents ans sur la terre, avec ses élus\ 

Au bout de ce temps, le Messie mourra^ et tous les 

vivants avec lui. Le monde rentrera dans son silence 

primitif durant sept jours. Puis un monde nouveau 

apparaîtra; la résurrection générale aura lieu. Le 



4. Gh. VII, S7 et suiy; viii, xiii entiers. 

5. Gh. XIII, 3 et suiv., 25 et suiv., 51-52. Gf. Justin, DiaL, 49. 

3. XII, 32, selon les versions orientales (édit. Hilgenfeld). 

4. Gh. XIII, 35 et suiv. 

5. Gh. VI, 26; vu, 28; xiii, 52; xiv, 9, et l'épilogue des ver- 
sions orientalee, qui manque dans le latin (Hilg., p. 108-110; 
Frilzsche, p. ((39). Gf. saint Âmbroise, De bono morlis, c. 11. 
Voir ci-après, p. 529, idée analogue pour Baruch. 

6. Gh. XII, 45. Arzareth est un nom fictif tiré de n?n« yiS 
t terre étrangère •. Oeutér., xxix, 27 ; Jérémie, xxii, 26. Gf. 
Mischna, 5anA^^rtn^ x, 6. (Explic.Schiller-Szinessy.) 

7. Ge chiffre venait de Gen., xv, 13, combiné avec Ps. xc, 
13. Cf. Talm. de Bab., San A«(/rm^ 99 a. 

8. Gh. VII, 29. 



356 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

Très-Haut se montrera sur son trône S et procédera 
au jugement déGnitif. 

Le tour particulier que tendait à prendre le mes- 
sianisme juif paraît ici avec clarté. Au lieu d*un règne 
éternel, que rêvaient les anciens prophètes pour la 
postérité de David, et que les messianistes, à partir 
de pseudo-Daniel, transfèrent à leur roi idéal *, on 
arrive à concevoir le royaume messianique comme 
ayant une durée limitée. Nous avons vu Fauteur de 
l'Apocalypse chrétienne fixer cette durée à mille 
ans. Pseudo - Esdras se contente de quatre cents 
ans. Les opinions les plus diverses couraient à cet 
égard dans le judaïsme \ Pseudo - Baruch , sans 
préciser la limite, dit clairement que le règne mes- 
sianique ne durera qu'autant que la terre péris- 
sable*. Le jugement du monde, dans cette manière 
de voir, est distingué de l'avènement du règne mes- 
sianique, et la présidence en est attribuée au Très- 
Haut seul, non au Messie. La conscience chrétienne 
hésita quelque temps sur ce point, ainsi que le 
prouve l'Apocalypse de Jean. Puis la conception du 

1. Le jugement, selon le faux Esdras, n'est nullement présidé 
par le Messie. Cb. v, 55; vi, 1-6. Cf. xii, 33-34. 

2. Daniel, vu, 2; Carm. 5*6.. III, 49-50,766 et suiv.; Psatt. 
Salom., XVII, 4; Ilenoch, lxii, 44. 

3. Tahn. de hdh,,Sanhédr,, 99 a. 

4. Cb. 40, déterminant le sens du ch. 73. 



[Aa 97] LES ÉVANGILES. 357 

Messie éternel S inaugurant un règne sans fin ' et 
jugeant le monde, l'emporta tout à fait, et devint le 
trait essentiel et distinctif du christianisme. 

Une pareille théorie soulevait une question dont 
nous avons déjà vu saint Paul et ses fidèles fort 
préoccupés '• Dans une telle conception, énorme est 
la différence entre le sort de ceux qui vivront au 
moment de l'apparition du Messie et de ceux qui 
mourront auparavant ^ • Notre voyant arrive même à 
se poser une question bizarre, mais assez logique : 
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait vivre tous les hommes 
en même temps »? Il sort d'embarras par l'hypothèse 
de dépôts provisoires*, où sont tenues en réserve 
jusqu'au jugement les âmes des saints décédés. Au 

4. Jean, xii, 34. Ce sont les juifs qui parlent à cet endroit; 
mais le peu de connaissance que le quatrième évangéliste a des 
doctrines intérieures du judaïsme ne laisse d'autorité au passage 
en question que comme témoignage de Topinion chrétienne qui 
prévalait autour de l'auteur. 

5. Évangiles synoptiques. 

3. Voir Saint Paul, p. 249 et suiv. 

4. Ch. IV, 25; v, 41 et suiv.; vu, 28; ix, 8; xii, 34; xiii, 
46-24, 26. Cf. I Tbess., iv, 45 et suiv. 

5. IV Esdr., v, 43 et suiv. 

6. Ch. IV, 35 et suiv.; vu, 32. Le mot grec était probable- 
ment Tfl^iitla, « magasins ». Latin : promptuaria. Ce sont les 
limbes de la future théologie chrétienne. Comp. la fuXoxin, I Pétri, 
m, 49. Voir l'Antéchrist, p. 58-59. 



358 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An07J 

grand jour, les dépôts seront ouverts *, en sorte que 
les contemporains de l'apparition du Messie n*auront 
qu'un avantage sur les autres, c'est d'avoir joui du 
règne de quatre cents ans \ En comparaison avec 
l'éternité, c'est peu de chose; aussi l'auteur se croit-il 
autorisé à soutenir qu'il n'y aura point de privilège, 
les premiers et les derniers devant être absolument 
égaux au jour du jugement *. Naturellement les 
âmes des justes, ainsi tenues dans une sorte de pri- 
son, ressentent quelque impatience et disent souvent: 
« Jusqu'à quand cela durera-t-il? Quand viendra 
l'heure de la moisson? » L'ange Jérémiel leur 
répond : « Quand le nombre de vos semblables sera 
complété * . » Ces temps approchent! Comme les 
flancs de la femme, après neuf mois de grossesse, 
ne peuvent retenir le fruit qu'ils portent, ainsi les 

1. Ch. vu, 32. 

2. Ch. vil, 28-35. 

3. Ch. V, 44 et suiv. Cf. Matlh., xix, 30 (xx, 46); Épllre de 
Barnabe, ch. 6; Apocal. de Baruch, 51. 

4. Ch. IV, 36 et suiv. Rapport frappant avec Apec., vi, 40-H. 
On a supposé que Jérémiel était un équivalent de Johanan, Il 
est plus probable qu'il est fait ici allusion à une apocalypse per- 
due, qui ressemblait à celle de Jean, et où le personnage, innomé 
dans l'Apocalypse, qui fait patienter les justes, s'appelait Jérémiel. 
Les noms de Ramiel, d'Uriel, se retrouvent dans Hénoch, Fragm. 
grecs, dans le Syncelle, p. 42, 24 (Paris). Cf. Apec, de Baruch, 
55, 63. 



[Ao 07] LES ÉVANGILES. 359 

dépôts du seheoly trop pleins en quelque sorte, ont 
hâte de rendre les âmes qui y sont renfermées ^ . La 
durée totale de l'univers se partage en douze parties * ; 
dix parties et demie de cette durée sont écoulées '. 
Le monde court à sa fin avec une rapidité incroyable^. 
L'espèce humaine est en pleine décadence ; la taille 
des hommes diminue; comme des enfants nés de 
vieux parents, nos races n'ont plus la vigueur des 
premiers âges ^ a Le siècle a perdu sa jeunesse, et 
les temps commencent à vieillir \ » 

Les signes des derniers jours sont ceux dont nous 
avons trouvé vingt fois Ténumération. La trompette 
sonnera '. L'ordre de la nature sera renversé, le 
sang coulera du bois, la pierre parlera ^ Hénoch et 
Élie apparaîtront pour convertir les hommes ®. 11 
faut se hâter de mourir ; car les maux présents ne 

4 . Ch. IV. 

2. Cette idée parait d'origine persane. Comp. Apoc. de Baruch, 
c. J6-28. 

3. Ch. XIV, 4 4 . 

4. IV Esdr., IV, 26. 

5. IV Esdr., V, 5Î-55. 

6. XIV, 40. « Seculum perdidit juventutem suam, et tempera 
appropinquant senescere. » 

7. Ch. VI, 23. 

8. Ch. v; VI, 48 et suiv.; ix, 3, 6. 

9. Ch. VI, 26. 



360 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 07) 

sont rien auprès de ceux qui viendront *. Plus le 
monde s'affaiblira par vieillesse, plus il deviendra 
méchant. La vérité se retirera de jour en jour de la 
terre ; le bien semblera exilé. 

Le petit nombre des élus est la pensée dominante 
de notre sombre rêveur *. L'entrée de la vie éternelle 
est comme le goulet resserré d'une mer , comme un 
passage étroit et glissant qui donne accès à une ville; 
à droite , il y a un précipice de feu ; à gauche , une 
eau sans fond ; un seul homme à peine y peut tenir. 
Mais la mer oii l'on entre ainsi est immense , et la 
ville est pleine de toute sorte de biens '. Il y a 
dans le monde plus d'argent que d'or, plus de cui- 
vre que d'argent, plus de fer que de cuivre. Les élus 
sont l'or; les choses sont d'autant plus rares qu'elles 
sont plus précieuses* . Les élus sont la parure de Dieu ; 
cette parure n'aurait aucune valeur si elle était com- 
mune ^ Dieu ne s'attriste pas de la multitude de 
ceux qui périssent. Les misérables ! ils n'existent pas 
plus qu'une fumée, plus qu'une flamme; ils sont brû- 



4. Corop. xiii, 23-24. 

2. Fragment retrouvé par M. Bensly, verset 45 et suiv. Cf. ix, 
45-16. 

3. Ch. VII, 3-14. Corop. Matlb., vu, 13-14. 

4. Comp. VIII, 2-3. 

5. Fragm. de M. Bensly, v. 49 el suiv. 



-• 



|Ad 07] LES ÉVANGILES. 361 

lés, ils sont morts*... On voit quelles racines pro- 
fondes avaient déjà dans le judaïsme les atroces 
doctrines d'élection et de prédestination qui devaient 
causer plus tard à tant d*âmes excellentes de si 
cruelles tortures. Ces effroyables duretés, dont toutes 
les écoles préoccupées de damnation sont coutu- 
mières, révoltent par moments le sentiment pieux 
de Tauteur. II se laisse aller à s'écrier : 

O terre, qu'as-tu fait en donnant la naissance à tant 
d'êtres destinés à la perdition? Qu'il eût mieux valu que la 
conscience ne nous eût pas été donnée, puisqu'elle n'abou- 
tit qu*à nous faire torturerl Que l'humanité pleure; que les 
bêtes se réjouissent: la condition de ces dernières est 
préférable à la nôtre; elles n'attendent pas le jugement, 
elles n'ont pas de supplice à craindre, après la mort 
il n'y a plus rien pour elles. Que nous sert la vie, puis- 
que nous kii devons un avenir de tourments? Mieux vau- 
drait le néant que la perspective du jugement. 

L'Éternel répond que l'intelligence a été donnée 
à l'homme pour qu'il soit inexcusable au jour su- 
prême et qu'il n'ait rien à répliquer *. 

L'auteur s'enfonce de plus en plus dans les ques- 
tions bizarres que soulèvent ces dogmes redoutables ^ 
Est-ce dès le moment où l'on a rendu le dernier 

4. Fpagm. de M. Bensly, v. 61. 

t. Fragm. Bensly, v. 62-69. 

3. II n'y a pas de raison suffisante pour voir dans toute cette 



362 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

soupir qu'on est damné et torturé, ou bien s'écoule-t-il 
un intervalle durant lequel on est gardé en repos 
jusqu'au jugement \ Selon Taufeur, le sort de cha- 
cun est fixé à la mort ^ Les méchants, exclus des 
dépôts d'âmes, sont à l'état d'esprits errants, tour- 
mentés provisoirement de sept supplices, dont les 
deux principaux sont de voir le bonheur dont on jouît 
dans l'asile des âmes justes et d'assister aux prépara- 
tifsdu supplice qui leur est destiné à eux-mêmes'. Les 
justes, gardés dans les dépôts par des anges, jouis- 
sent de sept joies, dont la plus sensible est de voir les 
angoisses des méchants et les supplices qui les atten- 
dent *. L'âme, au fond miséricordieuse, de l'auteur 
proteste contre les monstruosités de sa théologie. 
« Les justes du moins, demande Esdras, ne pour- 
ront-ils pas prier pour les damnés, le fils pour son 

partie une interpolation chrétienne.. L'interpolation serait anté- 
rieure à saint Arobroise et à Vigilance (voir ci-après, p. 374) ; elle 
devrait être du m* siècle; or, à cette époque, la tendance de la 
théologie chrétienne n'était pas d'exagérer les doctrines de la 
damnation. 

1 . Fragm. Bensly, v. 75-76. 

2. Fragm. Bensly, 78 et suiv. Comp. saint Luc (Lazare et le 
bon larron). 

3. Comp. saint Hippolytc, édit. Lagarde, p. 68-69. 

4. Fragm. Bensly, v. 93 et suiv. Comp. Recogn., Il, 43; saint 
Hippolyte, L c, et surtout l'horrible passage de Tertullien, De 
spectacnlis, 30. 



[An 97] LES ÉVANGILES. 363 

père, le frère pour son frère, Tami pour son ami*? » 
La réponse est terrible. « De même que, dans la vie 
présente, le père ne saurait donner procuration à son 
fils, le fils à son père, le maître à son esclave, l'ami 
à son ami, pour être malade, pour dormir, pour 
manger, pour être guéri à sa place; de même ce 
jour-là personne ne pourra intervenir pour un autre ; 
chacun portera sa propre justice ou sa propre injus- 
tice. » Esdras objecte en vain à Uriel les exemples 
d'Abraham et d'autres saints personnages qui ont 
prié pour leurs frères *. Le jour du jugement inaugu- 
rera un état définitif, où le triomphe de la justice 
sera tel que le juste lui-même ne pourra avoir pitié 
do damné '• Certes nous sommes avec l'auteur quand 
il s'écrie après ces réponses, censées divines : 

Je Tai déjà dit, et je le dirai encore : a Mieux eût valu 

1. Fragm. Bensly, v. 402 et suiv. C'est ici certainement le 
motif pour lequel le feuillet contenant ce passage a été coupé 
dans le manuscrit de la traduction latine (Paris, fonds de Saint- 
Germain, maintenant n^ 44505, écrit Tan 822) d*où sont pro- 
venus tous les autres manuscrits que Ton connaît, excepté celui 
d'Amiens. Le moyen âge tenait beaucoup à la prière pour les 
morts; or le passage dont il s'agit en était la négation directe et 
servait de base à Terreur de Vigilance (saint Jérôme, Ad Vigii, 
c. 10, 0pp., IV, 2* part., col. 283, 284,Mart.). Cf. saint Ambroise 
[De bono morlis, c. 40, 41, 42; ÉpUre34, ad Horonlianum, 
0pp., t. Il, col. 924-924). 

2. Ch. VII, 36 et suiv. 

3. Ch. VII, 45 (versions syr. et éthiop.). 



36i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 07] 

pour Dous qu'Adam n*eût point été créé sur la terre. Du 
moins, après Ty avoir placé, Dieu devait-il rempôcber de 
mal faire. Quel avantage y a-t-il pour l'homme à passer sa 
vie dans la tristesse et la misère, sans attendre après sa 
mort autre chose que des supplices et des tourments ^ 7 
Adam, quelle a été Ténormité de ton crime I En péchant, tu 
t'es perdu toi-même et tu as entraîné dans ta chute tous les 
hommes dont tu étais le père. Et que nous sert l'immor- 
talité, si nous avons fait des œuvres dignes de mort *? 

Pseudo-Esdras admet bien la liberté ' ; mais la 
liberté a peu de raison d'être dans un système oii ron 
se fait une idée aussi exaltée delà prédestination. C'est 
pour Israël que le monde a été créé, le reste du genre 
humain est damné ^ 

Et maintenant. Seigneur, je ne vous prierai point pour 
tous les hommes (vous savez mieux que moi ce qui les 
regarde); mais je vous prierai en faveur de votre peuple^ 
de votre héritage, sujet continuel de mes larmes'... 

Interrogez la terre, et elle vous dira que c'est à elle 
qu'il appartient de pleurer. Tous ceux qui sont nés ou naî- 
tront sortent de la terre; cependant ils courent presque 

4. Ch. VII, v. 46-47. 

2. Ch. VII, 48-49. 

3. Ch. VII, 57 et suiv.; Fragm. Bensly, v. 74 et suiv.; viii, 
56 et suiv. 

4. Ch. VII, 40-11. 

5. Cb. viii, 45 et suiv. 



[&n97] LES ÉVANGILES. 365 

tous à leur perte, et le plus grand nombre d'entre eux est 
destiDéà périra.. 

Ne fjnquiète pas du grand nombre de ceux qui doivent 
périr; car, ayant eux aussi reçu la liberté, ils ont dédaigné 
le Très-Haut, rejeté sa loi sainte, foulé aux pieds ses justes, 
dit dans leur cœuriull n*y a point de Dieu. » Aussi, pendant 
que vous jouirez des récompenses promises, ils auront en 
partage la soif et les tourments qui leur ont été préparés *. 
Ce D'est pas que Dieu ait voulu la perte de Thomme; mais 
ce sont les hommes formés de ses mains qui ont souillé 
le nom de celui qui les a faits et qui ont été ingrats envers 
celui qui leur a donné la vie ^.. 

Je me suis réservé un grain de la grappe, une plante 
de toute une forêt. Périsse donc la multitude qui est née 
en vain ^, pourvu que me soit gardé mon grain de raisin, 
ma plante que j'ai élevée avec tant de soin ^ !... 

Une vision spéciale • est destinée, comme dans 
presque toutes les apocalypses, à donner d'une façon 
énigmatique la philosophie de l'histoire contempo- 
raine, et, comme d'ordinaire aussi, on en peut con-r 
dure la date du livre avec précision. Un aigle immense 
(Kaigle est le symbole de l'empire romain dans Da- 

4. Ch. X, 9-10. 

2. Gomp. Blalth., xxv, 34, 44, et IV Esdr., ix, 8. 

3. Ch. VIII, 55-61. 

4. c Multitude quœ sine causa nata est. » 

5. Ch. IX, 21-22. 

6. Ch. XI et XII. Voir Fédition et les explications de M. Volkmar. 



366 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

niel ') étend ses ailes sur toute la terre et la tient dans 
ses serres. Il a six paires de grandes ailes» quatre 
paires d'ailerons ou contm^es% et trois têtes. Les 
six paires de grandes ailes sont six empereurs. Le 
second d'entre eux règne si longtemps» qu'aucun de 
ceux qui lui succèdent n'arrive à la moitié da nombre 
d'années qui lui est départi. C'est notoirement Au- 
guste, et les six empereurs dont il s'agit sont les six 
empereurs de la maison des Jules : César', Auguste^ 
Tibère, Caligula, Claude, Néron, maîtres de l'Orient 
et de rOccident. Les quatre ailerons ou contre-ailes 
sont les quatre usurpateurs, ou anticésars. Galba, 
Othon, Vitellius, Nerva, qui, selon l'auteur, ne doi- 
vent pas être considérés comme de vrais empereurs*. 
Le règne des trois premiers antioésars est une pé- 
riode de troubles, durant laquelle on croira que c'en 
est fait de l'empire ; mais l'empire se relève, non 
cependant tel qu'il était à l'origine *. Les trois têtes 



4. Dan., ch. xi. Comp. les monnaies de Domitien (aigle avec 
une palme). 

2. ÀvTiirrtpû'viflt. 

3. Voir l*Antechri8ij p. 407. Ajoutez comme exemples de cette 
manière de compter : Carm, $ib., V, 4Î-4I (écrit vers 4 18) ; Théo- 
phile, Ad AuioL, IIÎ, 25; Épiph., De pond, et mem,, c. \%. 

4. Ch. XI, 43-17; xii, 15. 

5. Gh. XI, 25-27; xii, 20. 

6. Ch. XII, 18. 



[Aa97] LES ÉVANGILES. 367 

(les Flavius) représentent ce nouvel empire ressus- 
cité. Ces trois têtes agissent toujours ensemble, 
ioQO vent beaucoup , dépassent en tyrannie les Jules, 
mettent le comble aux impiétés de Tempire de Taigle 
(par la destruction de Jérusalem), et en marquent la 
fin*. La tête du milieu (Vespasien) est la plus grande; 
toutes les trois dévorent les ailerons (Galba, Othon, 
Vîtellius) qui aspiraient à régner. La tête du milieu 
meurt ; les deux autres (Titus et Domilien) régnent; 
mais la tête de droite dévore celle de gauche (allu- 
sion évidente à l'opinion populaire sur le fratricide de 
Domitien) * ; la tête de droite, après avoir tué l'autre, 
est tuée à son tour ; seule la grande tête meurt dans 
son lit, mais non sans de cruels tourments (allusion 
aux fables rabbiniques sur les maladies par lesquel- 
les Vespasien aurait expié son crime envers la nation 
juive ^) . 

Alors vient le tour de la dernière paire d'ailerons, 
c'est-à-dire de Nerva, usurpateur qui succède à la tête 
de droite (Domitien), et est avec les Flavius dans la 
même relation que Galba, Othon, Vitellius furent avec 
les Jules. Ce dernier règne est court et plein de trouble* ; 

« . Ch. XII, 23-25. 

2. Ch. XI, 35; xii, 27-28. Voir ci-dessus, p. 453, 154. 

3. Ch. XII, 26. Voir ci-dessus, p. 444, 445. 

4. Ch. XII, 4-2, 29-30. Cf. xi, 24. 



3G8 ORIGINES DU CHRISTIA'NISME. {An 97] 

c'est moins un règne qu'un acheminement ménagé 
par Dieu pour amener la fin des temps ^ En effet, 
au bout de quelques instants, selon notre visionnaire, 
le dernier anticésar (Nerva) disparait ; le corps de 
Taigle prend feu, et toute la terre en est frappée 
d*étonnement. La fin du monde profane arrive, et le 
Messie vient accabler Tempire romain de reproches 
sanglants ^ : 

Tu as régné sur le monde par la terreur et non par la 
vérité. Tu as écrasé les hommes doux', tu as persécuté les 
gens paisibles, tu as haï les justes, tu as aimé les menteurs, 
tu as humilié les murailles de ceux qui ne t'avaient fait 
aucun mal. Tes violences sont montées jusqu'au trône de 
rÉtemel, et ton orgueil est venu jusqu'au Tout-Puissant 
Le Très-Haut a consulté alors sa table des temps, et a va 
que la mesure était pleine, que son moment était venu. 
Cest pourquoi tu vas disparaître, toi, ô aigle et tes ailes 
horribles et tes ailerons maudits, et tes tôles perverses et 
tes ongles détestables*, et tout ton corps sinistre, afin que 
la terre respire, qu'elle se ranime, délivrée de la tjTannie, 
et qu'elle recommence à espérer en la justice et en la piiié 
de celui qui l'a faite. 

Les Romains seront jugés ensuite, jugés vivants 

4. Ch. XII, 30. 

2. Ch. XI, 40 et suiv. ; xii, 32 et suiv. 

3. Aîiavim ou aniyyim, synonyme û*ëbionim. 

4. Les ongles de Paigle sont sans doute les légions, par les- 
quelles il tient TOrient et TOccident. 



[An 97] LES ÉVANGILES. 369 

et exterminés sur place. Alors le peuple juif respirera. 
Dieu le conservera en joie jusqu'au jour du juge- 
ment \ 

On ne peut guère douter d'après cela que l'au- 
teur n'ait écrit sous le règne de Nerva, règne qui 
parut sans solidité ni avenir, à cause de l'âge et de 
la faiblesse du souverain, jusqu'à l'adoption de 
Trajan (fin de 97). L'auteur de l'Apocalypse d'Esdras, 
comme l'auteur de l'Apocalypse de Jean*, étranger 
à la vraie politique, croit que l'empire qu'il hait et 
dont il ne voit pas les ressources infinies, touche au 
terme de ses destinées. Les auteurs des deux révéla- 
tions, juifs passionnés, battent des mains par avance 
sur la ruine de leur ennemie. Nous verrons les mê- 
mes espérances se renouveler après les échecs de 
Trajan en Mésopotamie*. Toujours à raffut des mo- 
ments de faiblesse de l'empire, le parti juif, à cha- 
que point noir à l'horizon, poussait d'avance des cris 
de triomphe et applaudissait par anticipation. L'espé- 
rance d'un empire juif, succédant à l'empire romain *, 
remplissait encore ces brûlantes âmes, que les effroya- 
bles massacres de Tan 70 n'avaient pas abat- 

4. Ch. XII, 33-34. 

2. V. L*Antechri8ty p. 434 et suiv. 

3. Gi-après, p. 503 et 8uiv. 

4. Cf. Gb. VI, 7 et suiv. 

2» 



3:0 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [4d 97] 

tues. L'auteur de l'Apocalypse d'Esdras avait peut- 
être dans sa jeunesse combattu en Judée ; parfois il 
semble regretter de ne pas y avoir trouvé la mort*. 
On sent que le feu n'est pas éteint, qu'il couve sous la 
cendre et que, avant d'abdiquer ses espérances, Israël 
tentera encore plus d'une fois le sort. Les révoltes 
juives sous Trajan et sous Adrien répondront à ce cri 
enthousiaste. Il faudra l'extermination de Bétherpour 
avoir raison de la nouvelle génération de révolu- 
tionnaires sortie des cendres des héros de 70. 

La fortune de l'Apocalypse d'Ësdras fut aussi 
étrange que l'ouvrage lui-même. Gomme le livre de 
Judith et le discours sur Y Empire de la raison^ elle 
fut négligée des juifs, aux yeux desquels tout livre 
écrit en grec devint bientôt un livre étranger ; mais, 
dès son apparition, elle fut adoptée avec empresse- 
ment par les chrétiens et tenue pour un livre du 
canon du Vieux Testament, écrit réellement par 
Ësdras. L'auteur de l'épltre attribuée à saint Bar- 
nabe*, l'auteur de l'épître apocryphe qu'on appelle la 
Deuxième de Pierre', l'ont certainement lue. Le faux 



4. Ch. XII, 44-45. 

2. Comp. surtout Rarn., c. 6, et IV Esdr., v, 42 (rapproche- 
ment douteux); Barn., c. M, et IV Esdr., v, 5; Baro., c. 4, et 
IV Hsdr., VIII, 3 ^confusion avec Matth., xx, 46 ; xxii, 41). 

3. Comp. II Pétri, i, 49, et IV £sdr., xii, 4t. 



l 



(An 97] LES ÉVANGILES. 371 

flennas parait l'imiter pour le plan, Tordre et Tagen- 
ceinent des visions, le tour du dialogue. Clément 
d'Alexandrie en fait grand cas encore ^ L'Église 
grecque, s'éloignant de plus en plus du judéo-chris- 
tianisme, l'abandonne et laisse se perdre l'original ^ 
L'Église latine est partagée. Les docteurs instruits, 
tels que saint Jérôme', voient le caractère apocryphe 
de toute la composition et la repoussent avec mépris, 
tandis que saint Ambroise en fait plus d* usage que de 
n'importe quel livre saint, et ne la distingue en rien 

9 

des Ëcritures révélées \ Vigilance y puise le germe 
de son hérésie sur l'inutilité de la prière pour les 
morts. La liturgie y fait des emprunts ^ Roger Bacon 
l'allègue avec respect. Christophe Colomb* y trouve 
des arguments pour l'existence d'une autre terre. 

4. Strom,, I, xxi, p. 330 édit. Paris; III, xvi, p. 468. Cf. IV 
Esdr», V, 35. 

%, Elle n'est pas dans la Synapse attribuée à saint Athaoase. 
Nicéphore (canon 4) la rejette. Anastase le Sinaïte (§ 4 ) et le cata- 
logue publié par Cotelier {Paires aposl,, I, p. 197} la rangent 
parmi les apocryphes. 

3. Prœf. in Esdr. et Neh., ad Domnionem et Rogaiianum; 
Contre Vigilance, c, ^0. 

4. De bono morlis, c. 40, 41, 42; De Spir, sancto, II, 6; 
De excessu Satyri, I, 66, 68, 69; Epist, 38, ad Horonlianum\ 
Comment, sur Luc, II, 34. 

5. Hilg., Mess. Jud., p.- xxiv, 70, 447; Volkmar, IV Buch 
Esra,p, 273, 376; Le Hir, Études bibl, I, p. liO, 444, 473. 

6. Navarrete, CoUecdon, I, p. 264. 



373 i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

Les enthousiastes du xvi* siècle s*en nourrirent. 
L'illuminée Antoinette Bourignon y voyait le plus 
beau des livres saints. 

En réalité, peu de livres ont fourni autant d'élé- 
ments à la théologie chrétienne que cette œuvre anti- 
chrétienne. Les limbes*, le péché originel*, le petit 
nombre des élus ', rétemîté des peines de lenfer *, 
le supplice du feu% les préférences libres de Dieu, y 
ont trouvé leur expression la moins adoucie ; si les 
terreurs de la mort ont été fort aggravées par le 
christianisme , c'est sur des livres comme celui-ci 
qu'il en faut faire peser la responsabilité. Ce sombre 
Office, si plein de rêves grandioses, que l'Église 
récite sur les cercueils, semble inspiré des visions 
ou, si Ton veut, des cauchemars de pseudo-Esdras. 
L'iconographie chrétienne elle-même emprunta beau- 
coup à ces pages bizarres pour tout ce qui touche à la 
représentation de l'état des morts. Les mosaïques by- 
zantines^ et les miniatures qui offrent l'image de la ré- 

4 . Voir ci-dessus, p. 357. 

1 Gb. III, 10, t\'tî; IV, 30; vu, 10-H, 46,48; Frag. Bensly, 
V. 70 ; VIII, 34 et suiv. 

3. Voir ci-dessus, p. 360-364 . 

4. Ch. IX, 9 et suiv. 

5. Ch. XIII, 38. 

6. Par exemple, celle de Torcello (photographiée par Naya, 
Venise). 



f 

I 



(iii97J LES ÉVANGILES. 373 

surrection ou du jugement dernier semblent calquer la 
description que fait notre auteur des dépôts d'âmes. 
De ses assertions dérive principalemen t l'idée qu'Es- 
dras recomposa les Écritures perdues \ L'ange Uriel 
lui doit son droit de cité dans Tart chrétien' ; l'adjonc- 
tion de ce nouveau personnage céleste à Michel, Ga- 
briel et Raphaël donna aux quatre angles du trône de 
Dieu, et par suite aux quatre points cardinaux, leurs 
gardiens respectifs*. Le concile de Trente, tout en 
excluant du canon latin le livre tant admiré des an- 
ciens Pères, n'empêcha pas de le réimprimer à la suite 
des éditions de la Vulgate, dans un caractère différent. 
Si quelque chose prouve la promptitude avec 
laquelle la fausse prophétie d'Esdras fut accueillie 
par les chrétiens, c'est l'emploi qui en est fait dans 
le petit traité d'exégèse alexandrine, imité de l'Épître 
aux Hébreux, auquel on attacha très-anciennement le 
nom de Barnabe *. L'auteur de ce traité cite le faux 

4 . Ch. XIV, 42 et suiv. 

2. 11 figurait déjà dans le livre d'Hénoch (Syncelle, p. 24; Cédre- 
mus, p. 9 et 44). 

3. Bammidbar rabha, sect. 2. Buxtorf, au mot S^niH. Cf. 
Waddington, Inscr. de Syrie, n° 2068. 

4. Barnabe étant l'auleur vraisemblable de rÉpItre aux Hé- 
breux, on comprend qu'une imitation de ce dernier écrit lui ait 
été attribuée. L'erreur vint peut-être aussi de ce que Barnabe 
passait pour avoir présidé l'Église d'Alexandrie. Le texte grec 
original de cet écrit n'est connu dans son intégrité que depuis 



374 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97] 

Esdras S comme il cite Daniel» Hénoch * et les 
anciens prophètes. Un trait d*Esdras Ta surtout 
frappé, c'est le bois d'oîi le sang découle* ; naturelle- 
ment il y voit rimage de la croix. Or tout porte & 
croire que le traité attribué à Barnabe a été composé, 
comme TApocalypse d'Esdras, sous le règne de 
Nerva *. Celui qui Ta écrit applique ou plutôt altère 
pour rappliquer à son temps une prophétie de Daniel 
sur dix règnes (César, Auguste, Tibère, Caligula, 
Claude, Néron, Galba, Othon*, Vespasien, Titus) et 

la découverte du Codex Sinaïticus. Le manuscrit du Fanar, 
déjà utilisé par le métropolite Philothée Bryenne pour les Épi- 
très de saint Clément, contient également l'ÊpItre de Barnabe 
[iMy.. imoT,, p. V)'). La publication de ce dernier texte lèvera 
les doutes qui restent encore sur des passages importants, comme 
Barn., 4. 

4. Barn., 42 (iv dtXX» irpoçiînj) ; cf. 4, 46. Voir ci-dessus, p. 370, 
noie 2. 

2. Ch. 4, peut-être 46 (Cf. Hénoch, c. 89). 

3. y. ci-dessus, p. 359. Tout cola vient peut-être de Ilabacuc, ii, 
41-42, mal lu et mal compris. Cf. Le Hir, Études bibl., I, p. 4 98-200. 

4. Le prétendu Barnabe semble aussi faire usage de TÉpItre de 
Clément, qui n'existait guère que depuis un an ou deux (Hilgen- 
feld, Clém., p. xix-xxij. Cela ne doit pas surprendre. L^s écrits 
de ce temps étaient très-lus pendant les années qui suivaient leur 
publication. Dans Tordre de recherches qui nous occupe, le mo- 
ment où Ton commence à voir un livre cité est presque tou- 
jours celui où il venait de paraître. 

5. Yitellius était supprimé en ÉgA'pte dans le canon des em- 
pereurs. I^psius, Da^ Kcenigsbuch der allen ^gypt., Berlin 1 858, 
pi. 63; Yolkmar, IV Bach Esra, p. 346, note. 



fio97J LES ÉVANGILES. 375 

sor un « petit roi » * (Nerva), qui viendra humilier 
les trois (Flavius), réduits à un (Domitien), qui Tont 
précédé *. 

La facilité avec laquelle fauteur a cru pouvoir 
adopter la prophétie du faux Ësdras est d'autant 
plus singulière, que peu de docteurs chrétiens expri- 
ment aussi énergique ment que lui la nécessité de se 
séparer absolument du judaïsme. Les gnostiques, à 
cet égard, n*ont rien dit de plus fort. L'auteur se 
montre à nous comme un ex-juif très-versé dans le 
rituel, Tagada et les discussions rabbiniques, mais fort 
animé contre la religion qu'il a quittée. La circonci- 
sion lui paraît avoir été de tout temps une méprise des 
juifs, un malentendu qui leur a été inspiré par quel- 
que génie pervers'. Le temple même fut une erreur ; 
le culte qu'on y pratiquait était presque idolâtrique; il 
reposait tout entier sur l'idée païenne qu'on peut 
renfermer Dieu dans une maison. Le temple, détruit 
par la faute des Juifs, ne se relèvera plus; le vrai 
temple est celui qui s'élève spirituel dans le cœur des 
chrétiens *. Le judaïsme en général n'a été qu'une 



4. Comp. c Regnum exilo ». IV Esdr., xu, S. 

5. Barn., 4. Cf. Daniel, vu, 7, 8, 24. 

3. Barn., 9. 

4. Barn., 16. Nous réfuterons dans notre livre suivant (chap.i) 
les fausses inductions qu'on a voulu tirer de ce passage. 



376 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 01 

aberration, l'ouvrage d'un mauvais ange % qui a fait 
prendre aux juifs tout de travers les ordres de Dieu. 
Ce que l'auteur craint le plus, c'est que le chrétien 
n'ait l'air d'un prosélyte juif*. Tout a été changé 
par Jésus, même le sabbat. Le sabbat représentait 
autrefois la fin d'un monde; maintenant, transféré 
au huitième jour, il marque, par la joie avec laquelle 
on le célèbre, le début d'un monde nouveau, inau- 
guré par la résurrection et l'ascension de Jésus- 
Christ '. C'en est fait des sacrifices, c'en est fait de 
la Loi; tout l'Ancien Testament ne fut que symbole^. 
La croix de Jésus est le mot de toutes les énigmes^; 
l'auteur la retrouve partout au moyen de bizarres 
ghematrioth. La Passion de Jésus est le sacrifice 
propitiatoire dont les autres n'étaient que l'image *, 
Le goût que l'Egypte ancienne et l'Egypte juive 
eurent pour les allégories semble se retrouver dans 
ces explications, où il nous est impossible de voir 
autre chose que des jeux arbitraires. Comme tous les 
lecteurs des apocalypses', l'auteur croit que l'on 

t, Barn., 3. 

3. Barn., 45. 

4. Barn., 2, 7-1 2 J 4. 

5. Barn., 9, 41. 

6. Barn., 5, 6. 

7. Barn., 4, 46 



lài97J LES ÉVANGILES. 377 

est à la veille du jugement ^ Les temps sont 
mauvais ; Satan a tout pouvoir sur les aiïaires d'ici- 
bas*; mais le jour n'est pas loin où il périra ainsi 
que les siens ; a Le Seigneur est proche, avec sa ré- 
compense *. » 

Les scènes de désordre qui se succédaient de 
jour en jour dans l'empire ne donnaient, du reste, que 
trop raison aux sombres prédictions de pseudo-Esdras 
et du prétendu Barnabe. Le règne du faible vieil- 
lard que tous les partis s'étaient trouvés d'accord 
pour mettre au pouvoir, dans les heures de surprise 
qui suivirent la mort de Domi tien, était une agonie \ 
La timidité qu'on lui reprochait n'était que de la 
sagesse. Nerva sentait que l'armée regrettait toujours 
Domitien, et ne supportait qu'impatiemment la domi- 
nation de l'élément civil. Les honnêtes gens étaient 
au pouvoir; mais le règne des honnêtes gens, quand 
il n'est pas appuyé sur l'armée, est toujours faible 
Un terrible incident montra la profondeur du mal. 
Vers le 27 octobre de l'an 97 *, les prétoriens, ayant 
trouvé un chef dans Casperius iElianus, viennent 
assiéger le palais, demandant à grand cris le chà- 

1. Baro., 4,21. 
S. Barn., 2, 4, 8. 

3. Barn., 21. 

4. a Regnum exile et tumullu plénum ». IV Esdr., xii, 2. 

5. Tillemont, IHst. des emp., II, p. 487-488. 



378 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [KnVI] 

timent de ceux qui avaient tué Domitien. Le tem- 
pérament un peu mou de Nerva n*était pas fait pour 
de pareilles scènes. II s'offrit vertueusement à la 
mort, mais ne put empêcher le massacre de Parthé- 
nius et de ceux qui Pavaient fait empereur. Ce jour 
fut décisif et sauva la république. Nerva, en véritable 
sage, comprit qu'il devait s'associer un jeune capi^ 
taine, dont Ténergie suppléât à ce qui lui manquait. Il 
avait des parents; mais, uniquement attentif au bien 
de rÉtat, il chercha le plus digne. Le parti libéral 
possédait dans son sein un admirable homme de 
guerre, Trajan, qui commandait alors sur le Rhin, 
à Cologne. Nerva le choisit. Ce grand acte de 
vertu politique assura la victoire des libéraux, qui 
était restée toujours douteuse depuis la mort de 
Domitien. La vraie loi du césarisme, l'adoption, était 
trouvée. La soldatesque est réfrénée. La logique 
voulait qu'un Septime Sévère, avec sa maxime dé- 
testable : « Contente le soldat; moque-toi du reste », 
succédât à Domitien. Grâce à Trajan, la fatalité 
de l'histoire fut ajournée et retardée d'un siècle. 
Le mal est vaincu, non pas pour mille ans, comme 
le croyait Jean, ni même pour quatre cents ans, 
comme rêvait pseudo-Esdras, mais pour cent ans, 
ce qui est beaucoup. 



CHAPITRE XVII. 



TRAJAlf. — LES BONS ET GRANDS EMPEREURS. 



L'adoption de Trajan assurait à l'humanité civi- 
lisée, après de cruelles épreuves, un siècle de bon- 
heur. L'empire était sauvé. Les haineuses prédictions 
des faiseurs d'apocalypses recevaient un complet 
démenti. Le monde voulait vivre encore; l'empire, 
malgré la chute des Jules et des Flavius, trouvait en sa 
forte organisation militaire des ressources que les pro- 
vinciaux superficiels ne soupçonnaient pas. Trajan, 
que le choix de Nerva venait de porter à l'empire, était 
un très-grand homme, un vrai Romain, maître de lui- 
même, froid dans le commandement^ d'une attitude 
digne et grave. Il avait sûrement moins de génie poli- 
tique qu'un César, qu'un Auguste, qu'un Tibère ; mais 
il leur était supérieur par la justice et par la bonté ; 
cour les talents militaires, il ne le cédait qu'à César. 11 
ne faisait pas profession de philosophie, comme Marc- 



380 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An» 

Aurèle ; mais il l'égalait en sagesse pratique, en bîem — 
veillance*. Sa ferme croyance dans le libéralisme* n-^ 
se démentit jamais ; il montra par un illustre exemple 
que le parti héroïquement optimiste qui nous fai < 
admettre que les hommes sont bons, quand il n'esC^ 
pas prouvé qu'ils sont mauvais, peut se concilier* 
avec la fermeté d'un souverain. Chose surprenante! 
ce monde d'idéologues et d'hommes d'opposition, que 
la mort de Domitien porta au pouvoir, sut gouver- 
ner. Il se réconcilia franchement avec la nécessité, et 
l'on vit alors quelle chose excellente est la monar- 
chie faite par des républicains convertis. Le vieux 
Verginius Rufus, ce grand citoyen qui avait rêvé 
toute sa vie la république, et qui fit tout ce qu'il put 
pour qu'elle fut proclamée à la mort de Néron, 
comme elle l'avait été à la mort de Caligula, Vergi- 
nius, illustre pour avoir plusieurs fois refusé l'em- 
pire', était complètement rallié et servait de centre 
à cette société d'élite*. Le parti radical renonçait 
à sa chimère, et reconnaissait que, si le principal 

4 . a Favorabilis, civilis animus. » 

5. Notez ses phrases habituelles : Non est ex jtislUia tempo- 
rum no8trorum..,,nec nositri seculi est (Corresp. de Pline et de 
Trajan, lettres 55, 97). 

3. Voir sa belle épitaphe républicalDe, faite ^ lui-môme. 
Pline, LeUrei,\l,iO;\X, 49. 

4. Pline, Lettres, II, 4 ; Dion Cassius, LXVIII, 2. 



|Ab98] les évangiles. 381 

et la liberté avaient été fusque-Ià inconciliables S le 
bonheur des temps voulait que ce miracle fût devenu 
aisé. 

Galba le premier avait entrevu un moment cette 
combinaison d'éléments en apparence contradictoires. 
Nerva et Trajan la réalisèrent. L'empire avec eux de- 
vient républicain, ou plutôt l'empereur est le premier 
et le seul républicain de l'empire. Les grands hommes 
qu'on vante dans le monde qui entoure le souverain 
sont Thraséa, Helvidius, Sénécion, Caton, Brutus, les 
héros grecs qui expulsèrent les tyrans de leur patrie*. 
Làest l'explication de ce fait que, àpartir de l'an 98, il 
n'yaplus de protestation contre le principat. Les phi- 
losophes, qui avaient été jusque-là en quelque sorte 
l'âme de l'opposition radicale, et dont l'attitude avait 
été si hostile sous les Flavius, se taisent tout à coup ; ils 
sont satisfaits. Entre le régime nouveau et la philo- 
sophie il y a une alliance intime. Il faut dire qu'on 
ne vit jamais au gouvernement des choses humaines un 
groupe d'hommes aussi dignes d'y présider. C'étaient 
Pline, Tacite, Verginius Rufus, Junius Mauricus, 
Gratilla, Fannia', nobles hommes, femmes pudiques, 

4. Tacite, Agricola, 3. 

S.Pline, Lettres, 1, 47; Juvénal, Sal,, v, 36 et suiv. ; Marc- 
Aarèle, Pensées, I, 4 4. 

3. Voir la belle Lettre de Pline, III, 4 1. Comp. V, 4. 



382 ORIGINES DU CHRISTIAIIISME. [kja9^j 

tous ayant été les persécutés de Domitien, toa5 
pleurant quelque parent, quelque ami, victime du 
règne abhorré. 

L'âge des monstres était passé. Cette haute race 
des Jules et des familles qui leur étaient alliées avait 
déroulé devant le monde le plus étrange spectacle de 
folie, de grandeur, de perversité. Désormais Tâcreté 
du sang romain semble épuisée. Rome a sué toute sa 
malice. C'est le propre d'une aristocratie qui a mené 
la vie sans frein de devenir sur ses vieux jours 
réglée, orthodoxe, puritaine. La noblesse romaine, la 
plus terrible qui ait jamais existé, n'a plus main- 
tenant que des raffinements extrêmes de vertu, de 
délicatesse, de modestie. 

Cette transformation fut en grande partie l'œuvre 
de la Grèce * . Le pédagogue grec avait réussi à se 
faire accepter de la noblesse romaine, à force de 
subir ses dédains, sa grossièreté, son mépris pour 
les choses de l'esprit. Dès le temps de Jules César, 
Sextius le père apportait d'Athènes à Rome la fière 
discipline morale du stoïcisme, l'examen de con- 
science, l'ascétisme, l'abstinence, l'amour de la 
pauvreté ^ Après lui, Sextius fils, Sotion d'Alexandrie, 
Âttale, Démétrius le cynique, Métronax, Claranus, 

4. Livre 1*' des Pensées de Marc-Âurèle, tout entier. 
2. Fabianus, dans Sénèque le Rhéteur, Controv., II, 9. 



1^98] L£S ÉVANGILES. 38$ 

FabianusS Sénèque, donnent le modèle d^une phi- 
losophie active et pratique, employant tous les 
moyens, la prédication, la direction des consciences, 
pour la propagande de la vertu ^ La noble lutte des 
philosophes contre Néron et Domitien, leurs bannis- 
sements, leurs supplices achevèrent de les rendre 
chers à la meilleure société romaine. Leur crédit 
va toujours grandissant jusqu^à Marc-Aurèle, sous 
lequel ils régnent. La force d*un parti est toujours 
en proportion du nombre de ses martyrs. La philo- 
sophie avait eu les siens. Elle avait souffert, comme 
tout ce qui était noble, des abominables régimes qu'on 
avait traversés ; elle bénéficia de la réaction morale 
provoquée par l'excès du mal. Alors naît une idée, 
chère aux rhéteurs, le tyran ennemi-né du philo- 
sophe, le philosophe ennemi-né du tyran '. Tous les 



4. Sénèque, Epîsl., 5î, 59, 6S, 64, 66, 67, 73, 93, 98, 400, 
408, 440; De ira,m^ 36; QuœsL naL, Vil, 32; De provid.,Z, 5. 
Sénèque le Rbét., Controv., II, praef. 

t, c Disserebat populo Fabianus. » Sén., Épilres, 52. Cf. ép. 4 00. 

3. Voir surtout, dans la Vie d'Apollonius de Philostrate, la 
façoD dont Fauteur insiste sur le rôle brillant du philosophe, en 
lutte avec les mauvais empereurs, honoré dé leur haine person- 
nelle, persécuté nommément par eux, puis, à partir de Nerva, 
recherché, flatté, ayant ses entrées particulières au palais. Voir 
aussi du môme Vies des soph,, I, vu ; Lucien, Nero seu de 
isthmo; Arrien, Disserl. EpicL, I, viii, 42; Spartien, Adrien, 46; 
Thémistius, Orat. 5, ad Jov. imp., p. 63, édit. Hardouin. 



384 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 9S/ 

maîtres des Ânlonins sont pleins de cette idée; le 
bon Marc-Aurèle passa sa jeunesse à déclamer contre 
les tyrans ; l'horreur pour Néron et pour ces empe- 
reurs que Pline TÂncien appelait les « brandons incen* 
diaires du genre humain » ^ remplit la littérature du 
temps ^ Trajan eut toujours pour les philosophes les 
plus grands égards et les plus délicates attentions'. 
Entre la discipline grecque et la fierté romaine 
Talliance est désormais intime. « Vivre comme il 
convient à un Romain, à un homme n^, est le rêve 
de quiconque se respecte : Marc-Aurèle n'est pas au 
monde encore ; mais il est né moralement ; la 
maîtrise spirituelle d'où il sortira est complètement 
instituée^ 

Certes, la philosophie ancienne avait eu des jours 
de plus grande originalité ; elle n'avait jamais péné- 
tré plus profondément la vie et la société. Les diffé- 
rences des écoles étaient à peu près effacées ; les 
systèmes généraux étaient abandonnés; un éclectisme 
supcrnciel, comme celui qu'aiment les gens du monde 
soucieux de bien faire, était à la mode. La philoso- 

4. PliDe, Uist. nat„ VII, 45. 

5. Voir, par exemple, la pièce à'Oclame, attribuée faussement 
à Séaèque. Hemarquez l'aversioa de Marc-Aurèle pour les Césars, 
Pensées, VI, 30; son opinion sur Néron, III, 46. 

3. Pline, Panégyr., 44. 

4. M^C'A\xrè\e, PeiiséeSj II, 5; III, 5. 



fAoMJ LES ÉVANGILES. 385 

pbie devenait oratoire, littéraire, prêcheuse, visant 
plus à Tamélioration morale qu'à la satisfaction de 
h curiosité. Une foule de personnes en faisaient leur 
règle et même la loi de leur vie extérieure. Muso- 
nius Rufus et Artémîdore étaient de vrais confesseurs 
de leur foi, des héros de la vertu stoïque*. Euphrate 
de Tyr offrait l'idéal du philosophe galant homme ; 
sa personne avait un grand charme, ses manières 
étaient de la plus rare distinction *. Dion Chrysostome 
créait un genre de conférences voisin du sermon, et 
obtenait d'immenses succès sans sortir jamais du ton 
le plus élevé'. Le bon Plutarque écrivait pour l'avenir 
la Morale en action du bon sens, de l'honnêteté , et 
imaginait cette antiquité grecque, douce et paterne, 
peu ressemblante à la vraie (laquelle fut resplendis- 
sante de beauté, de liberté et de génie), mais mieux 
accommodée que la vraie aux besoins de l'éducation. 
Épictète, lui, avait les paroles de l'éternité, et prenait 



4. Pline, Lettres, III, 44. Se déûer de Philostrate, qui, surtout 
dans sa Vie (T Apollonius, a tout à fait faussé le caractère de ces 
grands hommes, et leur a donné un air de tbéosophie qu'ils 
n'eurent pas. Lucien , en ces matières, est aussi plus romancier 
qu'historien de la philosophie. 

2. Pline, Lettres, 1, 40. Cf. Manuel d*Epict., xxix, 4 ; Ârrien, 
Dissert, Epicl., IV, viii, 45; PhWosirditd, Soph,, I, vu, 3; xxv, 4 1 , 
Dion Cassius, LXIX, 8. 

3. Voir ses œuvres et Philostrate, Soph., \j vu. 

35 



1 



386 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao d1ft\ 

place à côté de Jésus, non sur les montagnes d*or cl.e 
Galilée, éclairées par le soleil du royaume de Dieu, 
mais dans le monde jdéal de la vertu parfaite. Saxi5 
résurrection, sans Thabor chimérique, sans royaume 
de Dieu, il prêcha le sacrifice, le renoncement, l'abné- 
gation. Il fut le pic de neige sublime que l'humanité 
contemple avec une sorte de terreur à son horizon; 
Jésus eut le rôle plus aimable de dieu parmi les 
hommes; le sourire, la gaieté, le pardon lui furent 

permis, 

La littérature, de son côté, devenue tout à coup 
grave et digne, atteste un immense progrès dans 
les mœurs de la haute société. Déjà Quintilien, aux 
plus mauvais jours du règne de Domitien, avait 
tracé ce code de la probité oratoire, qui devait se 
trouver en un si parfait accord avec nos meilleurs 
esprits du xvii* et du xviii" siècle, Rollin, MM. de Port- 
Royal ; or rhonnéteté littéraire ne va jamais seule ; 
il n*y a que les siècles sérieux qui puissent avoir une 
littérature sérieuse. Tacite écrivait l'histoire avec ce 
haut sentiment d'aristocrate qui ne le préservait pas 
des erreurs de détail, mais lui inspirait ces colères 
vertueuses qui ont fait de lui pour l'éternité le spectre 
des tyrans. Suétone se préparait par des travaux de 
solide érudition à son rôle d'exact et impartial biogra- 
phe. Pline, homme bien élevé, libéral, humain, cha- 



(An»] LES ÉVANGILES. 397 

ritable S délicat, fonde des écoles, des bibliothèques 
publiques'; on dirait un Français de la plus aimable 
société du xYin" siècle .Juvénal, sincère dans la décla- 
mation et moral dans la peinture du vice, a de beaux 
accents d'humanité % et garde, malgré les taches de 
sa vie, un sentiment de fierté romaine. C'était comme 
une reflorescence tardive de la belle culture intel- 
lectuelle créée par la collaboration du génie grec et 
du génie italien. Cette culture était au fond déjà 
frappée à mort; mais elle produisait avant de mourir 
une dernière poussée de feuilles et de fleurs. 

Le monde va donc enfin être gouverné par la raison. 
La philosophie va jouir, pendant cent ans, du droit 
qu'elle est censée avoir de rendre les peuples heureux. 
Une foule de lois excellentes, formant la meilleure 
partie du droit romain, sont de ce temps. L'assistance 
publique commence ; les enfants surtout sont l'objet 
de la sollicitude de l'État S Un vrai sentiment moral 

1. Pline, EpisL, 1, 49; IV, 22; VI, 3, 32; VII, 48. 

2. Inscr. (rétablie par Mommsen) dansBorghesi,a?tfvr.C(>mjE>/.^ 
IV, p. 449; Bibl. de l'Éc. des hautes études j^^^fdiscïc,, p. 86-87. 
Cf. Pline, Uttres, I, 8; IV, 43. 

3. SaL m entière; x, 78, 84; xiii, 490, 498; xiv, 45, 49, 44; 
XV, 434. 

4. Voir les Apôtres, p. 323; Dion Cassius, LXVIII, 2; Pline, 
Panég., c. 26-28; Épitres, VII, 34 ; Spartien, Hadr, c. 7; Capi- 
tolin, Anton, PiuSjC. 8; Pertinax, c. 9. Comparez la monnaie de 



1 



388 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 96] 

anime le gouvernement; jamais, avant le xviu^ siècle, 
on ne fit tant pour Famélioration du sort de Thuma- 
nité. L'empereur est un dieu, accomplissant son 
voyage sur la terre et signalant son passage par des 
bienfaits. 

Ce n'est pas qu'un tel régime ne différât beau- 
coup de ce que nous considérons comme l'essence 
d'un gouvernement libéral. On y chercherait vaine- 
ment quelque trace d'institutions parlementaires ou 
représentatives ^ ; l'état du monde ne comportait rien 
de semblable. L'opinion des politiques du temps est 
que le pouvoir appartient, par une sorte de déléga- 
tion naturelle, aux hommes honnêtes, sensés, modé- 
rés. Celte désignation se fait par le fatum * ; une 
fois qu'elle a eu lieu, l'empereur gouverne l'empire 
comme le bélier conduit son troupeau et le taureau 
le sien ^ Â côté de cela, un langage tout républi- 

Nerva Tutela llaliœ (Cohen, I, p. 479} et celles de Trajan (Coben, 
II,Traj., n°' 43, 14,299, 300-304, 373, p. 5, 48-49, 60], sans oublier 
l'arc de Bénévent. Il faut reconnaître que Tintention politique 
avait plus de part dans ces fondations que Tintention chari- 
table. 11 s'agissait avant tout de faciliter les mariages, d*empôcher 
la dépopulation et de se procurer des soldats dévoués (Pline, /. 
c). Ce n'étaient là que des congiaria comme d'autres. Orelli- 
Uenzen, n» 6664 (ou Henzen, Tabula alitnenL Bœb,). 
4. « Jubés esse liberos; erimus. » Pline. 

2. «c Fatis designatus. » 

3. Marc-Âurèle, Pensées, Xî, x vni, 4^ 



[An 98] LES ÉVANGILES. 389 

cain. Avec la meilleure foi du inonde, ces excellents 
souverains croient réaliser un État fondé sur Tégalité 
naturelle de tous les citoyens, une royauté ayant 
pour base le respect de la liberté *. Liberté, justice, 
respect de l'opposition, étaient leurs maximes fon- 
damentales \ Mais ces mots, empruntés à Thistoire 
des républiques grecques, dont les lettrés étaient 
nourris, n'avaient pas beaucoup de sens dans la 
société réelle du temps. L'égalité civique n'existait 
pas. La différence du riche et du pauvre était écrite 
dans la loi ; l'aristocratie romaine ou italiote conser- 
vait tous ses privilèges; le sénat, rétabli par Nerva 
dans ses droits et sa dignité, restait tout aussi muré 
qu'il l'avait jamais été ; le cursus honorum était le 
privilège exclusif des nobles. Les bonnes familles 
romaines ont reconquis leur prédominance exclusive 
dans la politique ; hors d'elles, on n'arrive pas. 

La victoire de ces familles fut assurément une vic- 
toire juste ; car, sous les règnes odieux de Néron et de 
Domitien, elles avaient été l'asile oii s'étaient réfugiés 
la vertu, le respect de soi-même, l'instinct du comman- 
dement raisonnable, la bonne éducation littéraire et 
philosophique ; mais ces mêmes familles, comme il ar- 
rive d'ordinaire, formaient un monde très-fermé.Œu- 

4. Marc-Aurèle, Pensées, I, 44. 
2. Ibid., II, 5 ; VJ, 55. 



1 



390 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An M] 

vre d*un parti conservateur libéral et aristocratique, 
ravénement de Nerva et de Trajan mit fin à deux 
choses, aux troubles de la caserne et à Timportance des 
Orientaux, domestiques et favoris des empereurs. Il 
ne sera plus donné aux affranchis, aux gens d*Égypte 
et de Syrie, de faire trembler ce qu'il y a de meilleur 
dans Rome. Ces misérables, qui s'étaient rendus 
maîtres par leurs coupables complaisances des règnes 
de Galigula, de Claude, de Néron, qui avaient même 
été les conseillers et les confidents des débauches 
de Titus, avant son avènement S tombent dans le 
mépris. L'agacement qu'on voit les Romains éprouver 
devant les honneurs décernés à un Hérode Agrippa, 
à un Tibère Alexandre , ne se produit plus après la 
chute des Flavius ^ Le sénat grandit d'autant; mais 
l'action des provinces fut amoindrie ; les tentatives 
pour rompre la glace du monde officiel se trouvèrent 
à peu près réduites à l'impuissance. 

L'hellénisme n en souffrit pas ; car il sut, par sa 
souplesse ou par sa haute distinction, se faire 
accepter du meilleur monde romain '. Mais le 



4. Suétone, TiliMj 7. 

2. Juv., I, 429-434; m, 73-78. 

3. La colère de Juvénal contre renvahissement des Grecs 
(Bal. m, 80 et suiv.) ne signifie autre chose que la jalousie du 
parasite italien supplanté par le parasite grec. 



An M] LES ÉVANGILES. , 31H 

judaïsme et le christianisme en soufTrirent. Nous 
avons vu à deux reprises , au i^^ siècle , sous Néron 
et sous les Flavius, les juifs et les chrétiens ap- 
procher de la maison de l'empereur et y exercer 
une influence considérable. De Nerva à Commode, 
ils en resteront & mille lieues. D'une part, les 
juifs n*ont plus de noblesse : les juifs mondains, 
comme les hérodiens^ les Tibère Alexandre, sont 
morts ; tout israélite est désormais un fanatique séparé 
du monde par un abime de mépris. Un amas d'im- 
puretés, d*inepties, d'absurdités, voilà ce qu'est le 
mosalsme pour les hommes les plus éclairés du 
temps ^ Les juifs semblent à la fois superstitieux et 
irréligieux, athées et voués aux plus grossières 
croyances ^ Leur culte paraît un monde renversé, un 
défi à la raison, une gageure de contrarier en tout les 
coutumes des autres peuples ' . Travestie d'une manière 
grotesque, leur histoire sert de thème à des plaisan- 
teries sans fin* ; on y voit généralement une forme du 
culte de Bacchus ^ u Ântiochus, disait-on^ avait essayé 

4. « Instituta siaistra, fœda, pravitale valuere... Pessimus 
qaisque... Mos absurdus sordidusque... Teterrimam gentem... 
colluvie... pervicacissimas quisque... » Tac., Hi8l.,Y, 5, 8, 12. 

2. Tac, HisL, V, 5, 8, 43. 

3. Tac, Hisl., V, 4. 

4. Tue, HisL, Y, 2-4. 

5. Tac, HisLj V, 5. Cf. PluUrque, Quœtt. €onv., IV, S et 6. 



i 



302 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An JM} ^ 

vainement d'améliorer cette race détestable*...» Vne 
accusation surtout, celle de haïr tout ce qui n'étaitpas 
eux S était meurti^Ière; car elle reposait sur des 
motifs spécieux et de nature à égarer l'opinion. 
Plus dangereuse encore était l'idée d'après laquelle 
le prosélyte qui s'attachait au mosaïsme receva.i^ 
pour première leçon de mépriser les dieux, de dé^^ 
pouiller tout sentiment patriotique, d'oublier ser^ 
parents, ses enfants, ses frères \ Leur bienfaisance 
disait-on, n'est qu'égoïsme ; leur moralité n'est qu'ap* 
parente; entre eux tout est permis *. 

Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle se tien- 
nent ainsi, à l'égard du judaïsme et du christianisme, 
dans une sorte d'éloignement hautain. Ils ne les 
connaissent pas, ne se soucient pas de les étudier. 
Tacite, qui écrit pour le grand monde, parle des 
juifs comme d'une curiosité exotique, totalement igno- 
rée de ceux à qui il s'adresse, et ses erreurs nous 
surprennent. La confiance exclusive de ces nobles 
esprits dans la discipline romaine les rendait in- 
souciants d'une doctrine qui se présentait à eux 

i . Tac, HisL, V, 8. 

2. Tac, I/isL, V, 6. 

3. Tac, HisL, V, 5. Voir le passage de Juvénal cité ci-des- 
sus, p. 235. 

4. « Inter se nihil inlicitum. » Tac, Hist., V, 6. 



I.\n98] LES ÉVANGILES. 393 

comme étrangère et absurde. L'histoire ne doit 
parler qu'avec respect des politiques honnêtes et 
courageux qui tirèrent le monde de la boue où 
l'avaient jeté le dernier Jules et le dernier Flavius; 
mais ils eurent les imperfections qui étaient une 
f' suite naturelle de leurs qualités. C'étaient des 
aristocrates, des hommes à traditions, à préju- 
gés, des espèces de torys anglais , tirant leur force 
de leurs préjugés mêmes. Ils furent profondément 
Romains. Persuadés que quiconque n'est pas riche 
ou bien né ne saurait être honnête homme, ils ne 
ressentaient pas pour les doctrines étrangères ces 
faiblesses dont les Flavius , bien plus bourgeois , ne 
savaient pas se défendre. Leur entourage, la société 
qui arrive au pouvoir avec eux, Tacite, Pline , ont le 
même mépris pour ces doctrines barbares. Un fossé 
semble creusé durant tout le ii* siècle entre le chris- 
tianisme et le monde officiel. Les quatre grands 
et bons empereurs y sont nettement hostiles, et c'est 
sous le monstre Commode quç nous retrouverons, 
comme sous Claude, sous Néron et sous les Flavius, 
des tt chrétiens de la maison de César » . Les défauts 
de ces vertueux empereurs sont ceux des Romains 
eux-mêmes, trop de confiance en la tradition latine, 
une fâcheuse obstination à ne pas admettre d'hon- 
neur hors de Rome, beaucoup d'orgueil et de dureté 



394 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 



[An «/ 



pour les petits, pourries pauvres, pour les étrangère, 
pour les Syriens, pour tous les gens qu'Auguste 
appelait dédaigneusement a les Grecs », et à qui il 
permettait des adulations interdites aux Italiotes ^ 
Ces dédaignés prendront leur revanche, en' montrant 
qu'eux aussi ont leur noblesse et sont capables de 
vertu. 

La question de liberté se posait comme elle ne 
s'était posée dans aucune des républiques de l'anti- 
quité. La cité antique, qui n'était que la famille 
agrandie, ne pouvait avoir qu'une religion, celle de 
la cité elle-même; cette religion était presque tou- 
jours le culte des fondateurs mythiques, de l'idée 
même de la cité. En ne la pratiquant pas, on s'ex- 
cluait de la cité. Une telle religion était logique 
en se montrant intolérante; mais Alexandre eût été 
déraisonnable, Ântiochus Épiphane le fut au plus 
haut degré, en voulant persécuter au profit d'un 
culte particulier, puisque leurs États, résultant de 
conquêtes, se formaient de cités diverses, dont l'exis- 
tence politique avait été supprimée. César com- 
prit cela avec sa merveilleuse lucidité d'esprit. Puis 
l'étroite idée de la cité romaine reprit le dessus, fai- 
blement et par courtes intermittences au i*' siècle, 

i. Dion Gassius, LI, ÎO. Cf. Suétone, Aug., 98. 



I.U98] LES ÉVANGILES. 395^ 

d'une manière beaucoup plus suivie au u* siècle. 

Déjk, sous Tibère, un Yalère Maxime, faiseur de 
livres médiocres, doublé d'un malhonnête homme, 
prêche la religion avec un air de conviction qui 
étonne. Nous avons vu de même Domilien exercer 
une forte protection en faveur du culte latin, essayer 
une sorte d'union « du trône et de Tautel »• Tout 
cela se faisait par un sentiment analogue à celui qui 
rattache de nos jours au catholicisme une foule de 
personnes peu croyantes, mais persuadées que ce 
culte est la religion de la France. Martial et Stace, 
gazetiers de la chronique scandaleuse du temps, qui 
regrettaient au fond les beaux jours de Néron, de- 
viennent graves, religieux, applaudissent & la censure 
des mœurs, prêchent le respect de Tautorité, Les 
crises sociales et politiques ont d'ordinaire pour effet 
de provoquer ces sortes de réactions. Une société ea 
péril se rattache & ce qu'elle peut. Un monde me- 
nacé se range ; persuadé que toute pensée tourne & 
mal, il devient timide, retient en quelque sorte sa 
respiration; car il craint que tout mouvement ne fasse 
crouler le frêle édifice qui lui sert d'abri. 

Trajan et ses successeurs n'eurent garde de re- 
nouveler les tristes excès d'hypocrisie sournoise 
qui caractérisèrent le règne de Domitien. Cependant 
ces princes et leur entourage se montrèrent en reli- 



30C ORIGINES DU CHRISTIANISME. [AdOS] 

gion très-conservateurs *• On ne voyait de salut que 
dans le vieil esprit romain. Marc-Aurèle, si philo- 
sophe, n'est nullement exempt de superstitions. C'est 
un rigide observateur de la religion oflicielle * . La 
confrérie des saliens n'avait pas de membre plus 
exact. Il aflectait de ressembler & Numa, dont il pré- 
tendait tirer son origine, et maintenait avec sévérité 
les lois qui interdisaient les religions étrangères *. 
Dévotions de l'avant-veille de la mort! Le jour 
oii l'on tient le plus à ces souvenirs est celui où ils 
égarent. Combien n'a-t-il pas nui & la maison de 
Bourbon de trop penser à saint Louis et de prétendre 
se rattacher à Clovis et & Charlemagne! 

A cette forte préférence pour le culte national se 
joignait; chez les grands empereurs du ii* siècle, 
la crainte des hétéries, cœlus tllicilij ou associations 
susceptibles de devenir des factions dans les villes*. 
Un simple corps de pompiers était suspect '. Trop 
de monde à une fête de famille inquiétait l'autorité. 

4. Pline, Panég,, 52. Pline, Epist., Vlll, 24 : « Révérera con- 
ditores deos et numina deorum. » Comp. Finscriplion, Corp. 
inscr. laL, vol. Ilï, n* 667, et les additamenta; Mém, des $av. 
étr. de VAcad. des imc, VIÏI, <'• partie, p. \ et suiv. 

2. Marc-Aurèle, Pensées, II, H ; VI, 30; IX, 44 ; XII. «8. 

3. Capilolin, Marc-Aurèle, 4, 43, 45, 20, 26, 27, 28, 29. 

4. Pline, EpisL, X, 34 (43), 93 (94), 96 (97j, édit. Keim. 

5. Epist., X, 33 (42), 3i (43). 



fAn98] LES ÉVANGILES. 397 

Trajan veut que les invitations soient limitées et no- 
minatives ^ Même les associations ad sustinendam 
tenuiorum inopiam^ ne sont permises qu'aux villes 
qui ont à cet égard des chartes particulières. En 
cela, Trajan était dans la tradition de tous les grands 
empereurs depuis César ^ Il est impossible que de 
telles mesures eussent paru nécessaires à de si grands 
hommes si elles n'avaient été à quelques égards 
justifiées. Mais Tesprit administratif du ii* siècle 
alla aux excès. Au lieu de pratiquer la bienfaisance 
publique, ainsi que FÉtat commençait à le faire, 
combien il eût mieux valu laisser les associations 
libres l'exercer ! Ces associations aspiraient à naître 
de toutes parts; l'Etat fut pour elles plein d'injustice 
et de dureté. Il voulait le repos à tout prix ^ ; mais 
le repos, quand l'autorité le fonde sur la suppression 
des efforts privés, est plus préjudiciable à une société 
que les troubles mêmes auxquels on prétend obvier 
par le sacrifice de toute liberté. 

Là est la cause de ce phénomène , en apparence 
singulier, que le christianisme s'est en réalité trouvé 
plus mal de la sage administration des grands em- 

4, Livre X, 446(447), 447(448). 

2. Livre X» epiBt. 93 (94). 

3. Suétone, Céscr, 42; Aug., 32. 

4. Pline, Let^m^X, 447 (148). 



398 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 98] 

pereurs du ii'' siècle que des coups de fureur que lui 
portèrent les scélérats du i*'. Les violences de Néron, 
de Domitien, ne durèrent que quelques semaines, 
<iuelques mois; elles furent ou des actes de brutalité 
passagère ou des vexations, fruit d'une politique fan- 
tasque et ombrageuse. Dans l'intervalle qui s'écoule 
depuis l'apparition du christianisme jusqu'à l'avenu 
ment de Trajan, on ne voit pas une seule fois invo- 
quer contre les chrétiens une loi qui les constitue à 
l'état de délinquants. La législation sur les collèges 
illicites existait déjà en partie ; mais on ne l'appli- 
quait pas avec autant de rigueur que l'on fit plus 
tard. Au contraire, le régime très-légal, mais très-gou- 
vernemental (comme on dit aujourd'hui) des Trajan, 
des Antonins, sera plus oppressif pour le christia- 
nisme que la férocité et la méchanceté des tyrans ^ 
Ces grands conservateurs de la chose romaine aper- 

4. Les apologistes, il est vrai, ne sont pas de cet avis* Pour 
Tertuliien, c'est Néron, c'est Domitien qui ont été les seuls persé- 
cuteurs dans toute la force du terme ; les bons empereurs se sont 
montrés relativement favorables au christianisme (ApoL, 5). 
Méliton exprime la même pensée (Fragm. dans Eus., H. E., IV, 
XXVI, 9 et suiv., fiovci ^ràrruv). Laclance présente les choses de 
la môme façon {De mort, persec, c. 3). Comp. Théodoret, De 
cura grœc. aff., serm. ix, p. 642, Paris, 4642. On sent là une 
petite habileté oratoire et le parti systématique de présenter les 
alternatives de paix ou de persécution de TÉglise comme répon- 
dant aux alternatives de splendeur ou de misère de l'empire. 



[An 99] LES ÉVANGILES. . 399 

cevront, non sans raison, un danger sérieux pour 
ren)pire dans cette foi trop ferme en un royaume de 
Dieu qui est Tinverse de la société existante. L'élé* 
ment de théocratie qui est au fond du judaïsme et du 
christianisme les effraye. Ils voient vaguement, mais 
sûrement , ce que verront plus clairement après eux 
les Dèce, les Aurélien, les Dioclétien, tous les res- 
taurateurs de Tempire croulant au m'' siècle , qu'il 
faut choisir entre l'empire et TÉglise; que la pleine 
liberté de TÉglise, c'est la fin de l'empire. Ils lut- 
tent par devoir; ils laissent appliquer une loi dure, 
qui est la condition de l'existence de la société de 
leur temps. On était ainsi bien plus loin de s'entendre 
avec le christianisme que sous Néron ou sous les 
Flavius. Les politiques avaient senti le danger et se 
tenaient en garde. Le stoïcisme s'était roidi ; le monde 
n'était plus aux âmes tendres, pleines de sentiments 
féminins, comme Virgile. Les disciples de Jésus ont 
maintenant affaire à des hommes fermes , doctri- 
naires inflexibles, sûrs d'avoir raison, capables d'être 
durs systématiquement, car ils se rendent témoi- 
gnage de n'agir qu'en vue du bien de l'État, et se 
disant avec une douceur imperturbable : « Ce qui 
n'est pas utile à l'essaim n'est pas non plus utile à 
l'abeille '. » 

<. Marc-Aurèle, Pensées, VI, 64. 



400 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 98] 

Certes, d'après nos idées , Trajan , Marc-Aurèle 
eussent mieux fait d'être tout à fait libéraux, de con- 
céder pleinement le droit d'association, de reconnaître 
les corporations comme capables de posséder, sauf, 
en cas de schisme , à partager les propriétés de la 
corporation entre les membres, en proportion du 
nombre des adhérents de chaque parti. Ce dernier 
point eût suffi pour écarter tous les dangers. Déjà, 
dès le m'' siècle, c'est l'empire qui maintient l'unité de 
l'Église en posant en règle que l'évéque véritable 
d'une ville est celui qui correspond avec Tévêque 
de Rome et est reconnu par ce dernier *. Que 
serait-il arrivé au iv% au milieu de ces luttes ardentes 
de l'arianisme? Des scissions sans nombre et irrémé- 
diables. Les empereurs, puis les rois barbares purent 
seuls y mettre fin, en tranchant la question de savoir 
qui était le vrai orthodoxe, qui était l'évéque cano- 
nique. Les corporations sans lien avec l'Etat ne sont 
jamais bien redoutables à TÉtat , quand l'État reste 
réellement neutre, ne se fait pas juge des dénomi- 
nations, et, dans les procès qu'on porte devant lui 
pour la possession des biens , observe le règle de 
partager le capital socicil au prorata du nombre. De 
la sorte , toutes les associations dangereuses pour la 

4. Affaire de Paul de Samosate. 



[.in 98] LES ÉVANGILES. 401 

paix du monde serqjit facilement dissoutes; la divi- 
sion les réduira en poussière. L'autorité de l'État 
peut seule faire cesser les schismes dans les corps de 
ce genre; la neutralité de l'Etat les rend incurables. 
Le système libéral est le plus sûr dissolvant des asso- 
ciations trop puissantes. Voilà ce que de nombreuses 
expériences nous ont appris. Mais Trajan et Marc- 
Aurèle ne pouvaient pas le savoir. Leur erreur en 
ceci, comme sur tant d'autres points où nous trou- 
vons leur œuvre législative défectueuse, était de celles 
que les siècles seuls pouvaient corriger. 

La persécution à l'état permanent, tel est donc le 
résumé de l'ère qui s'ouvre pour le christianisme *. On 
a pensé qu'il y eut un édit spécial ainsi conçu : Aon 
licet esse chrislianos*^ lequel aurait servi de base à 
toutes les poursuites contre les chrétiens. Cela est 
possible; mais cela n'est point nécessaire à supposer. 
Les chrétiens étaient, par le seul fait de leur exis- 
tence, en contravention avec les lois sur les associa- 
lions ^. Ils étaient coupables de sacrilège, de lèse-ma- 

4. Cf. Lactance, lîistiL div.^ V, 44. Pour Porphyre (dans Eus., 
H, E., VI, XIX, 7), x?*»^**vû; et irapavojiw; sont Synonymes. 

2. Justin. ApoL h 44 ; Sulp. Sév., Ckron., II, 29; Tertullien, 
ApoL, 4; Origène, Homel. x In Josue, § 40; Lampride, Alex 
Sév.,'il\ Lactance, De mort, persec, 34. Voir Boissier, Revue 
archéol., juin 4 870. 

3. Voir les textes dans les Apôtres, p. 354 et suiv. 

20 



402 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 98] 

jesté S de réunions nocturnes \ Ils ne pouvaient 
rendre & l'empereur les honneurs que lui devait un 
sujet loyal *• Or le crime de lèse-majesté était puni 
des plus cruels supplices ; aucune personne accusée 
de ce crime n'était exempte de la torture*. Et puis 
il y avait cette sombre catégorie des flagilia nomini 
cohœrentia^ crimes qui n'avaient pas besoin d'être 
prouvés, que le nom seul de chrétien faisait sup- 
poser a priorij et qui entraînaient la qualification 
d'hostis pubticm. Contre de pareils crimes la pour- 
suite se faisait d'office'. Telle était en particulier 
l'accusation d'incendie» sans cesse ravivée par les 
souvenirs de 6li et aussi par l'insistance avec laquelle 

4. Tertullien, Apol., 40, 35; AdScap., 2. 

2. Cic, De legibuSj II, 9; Paul, Sentent., V, xxiii, 45; Por- 
cius Latro, Declam, in CatiL, c. 49; Pline, Epist., X, 96 (97); 
Minucius Félix, Oct,, 8; Tertullien, Aduxorem, II, 4; De corona 
mil., 3; De fuga in persec, 44. 

3. Ruinant, Aclasinc, p. 82, 87, 450, 247, 463 (édit. de 4743). 

4. Voir r Antéchrist^ p. 463; Paul, Sentent., V, xxix, 2; Suét., 
Aug., 27, Ammien Marc., XIX, 42; Cod. Just., I. 4, Ad legem 
Juliam maj. (IX, 8); 1. 46, De quœst. (IX, 44). 

5. (f In reos majeslalis et publiées hostes omnis homo miles 
est; ad socios, ad conscios usque inquisitio extenditur. » Ter- 
tullien, ApoL, 2, 35, 37; Ruinart, Acta sine,, p. 82, 247. Comp. 
Digeste, 1. 7, De re militari (XLÏX, 46); Cod. Just., I. 4, De 
bonis libert. (VI, 4); Code Théodos., 1. 6 et 44 , De malef. et 
mathem. (IX, 46). Cf. l'Antéchrist, p. 485. Voir aussi Vulc. GalL, 
Avid. Cass.,l\ Spartien, Sev., 44; Lampride, Comm., 48; Aurel. 
Victor, Cœs., xvn. 



[An 98] LES ÉVANGILES. 403 

les apocalypses revenaient sur Tidée de conflagrations 
finales. Il s'y joignait le soupçon permanent d'infa- 
mies secrètes, de réunions nocturnes, de séductions 
coupables sur des femmes, des jeunes filles, des en* 
fants ^ De là pour en venir à juger les chrétiens 
capables de tous les crimes et à leur attribuer tous 
les méfaits, il n'y avait qu'un pas à faire, et ce pas, 
lar foule plus encore que la magistrature le franchissait 
tous les jours. 

Qu'on ajoute à cela l'arbitraire terrible qui était 
laissé aux juges, surtout dans le choix de la peine % 
et l'on comprendra comment, ssjis lois d'exception, 
sans législation spéciale % a pu se produire ce déso- 
lant spectacle que nous présente l'histoire de l'empire 
romain à ses meilleures époques. La loi sera appliquée 
avec plus ou moins de rigueur ; mais elle reste la loi. 
Cet état durera comme une petite fièvre lente durant 
le II"" siècle, avec des intervalles d'exaspération et 
de rémission au m* siècle. Il se terminera par l'accès 
terrible des premières années du iv"" siècle, et sera 
clos définitivement par l'édit de Milan de 313. 

4 . Talien, Adv. génies, 33 ; Min. Félix, Octav,, 8, 9, 28. 

t. Digeste, 1. 6, Ad leg. Jid. pecul. (XLVIII, 43) ; cf. 1. 4, S -t 

3. Voir cependant Lactance, Insl. div.. Y, 44, et Fessai de 

M. Le Blant pour rétablir le De officio proconsulis d'Ulpien 

(Comptes rendus de VAcad, des inscr., 4866, p. 358 et suiv.). 



404 ORIGIiNBS DU CHRISTIANISME. [An 08] 

Chaque renaissance de l'esprit romain sera un redou- 
blement de persécution. Les empereurs qui, à di- 
verses reprises au m* siècle, entreprennent de relever 
l'empire, sont des persécuteurs. Les empereurs tolé- 
rants, Alexandre Sévère, Philippe, sont ceux qui 
n'ont pas de sang romain dans les veines et qui 
sacrifient les traditions latines au cosmopolitisme de 
rOrient. 

« Vénère la divinité en tout et partout, conformé- 
ment aux usages de la patrie, et force les autres à 
l'honorer. Hais et punis les partisans des cérémo- 
nies étrangères, non-seulement par respect pour les 
dieux, mais surtout parce que ceux qui introduisent 
des divinités nouvelles * répandent par là le goût des 
coutumes étrangères, ce qui mène aux conjurations, 
aux coalitions, aux associations, choses que ne com- 
porte en aucune façon la monarchie. Ne permets non 
plus à personne de faire profession d'athéisme ni de 
magie. La divination est nécessaire; nomme donc 
officiellement des aruspices et des augures, à qui 
s'adresseront ceux qui veulent les consulter; mais 
qu'il n'y ait pas de magiciens libres ; car de telles 
gens, en mêlant quelques vérités à beaucoup de 

\, Kaivx Tiva ^aiuovia. Comp. Act.j XVII, 48; Lettre de TÉgi. de 
Vienne, dans Eus., //. E., V, i [li^tm xal xouvri 6pr,axfîa); Arnobe, 
Adv. nat.j II, 66. 



[An 98] LES ÉVANGILES. 405 

mensonges, peuvent pousser les citoyens à la révolte. 
Il en faut dire autant de plusieurs de ceux qui se 
disent philosophes ; garde-toi d'eux ; il n'est pas de 
maux qu'ils ne fassent aux particuliers et aux 
peuples ^ » 

Voilà en quels termes un homme d'État de la 
génération qui suivit les Antonins résume leur poli- 
tique religieuse. Comme en un temps plus rappro- 
ché de nous, l'État crut faire acte d'habileté en 
s'emparant de la superstition pour la régler. Les 
municipes jouirent par délégation du même droit *. 
La religion ne fut plus qu'une simple affaire de 
police. Un système d'annulation absolue, où tout 
mouvement est comprimé, ou toute personnalité 
passe pour dangereuse, où l'individu isolé, sans lien 
religieux avec les autres hommes, n'est plus qu'un 
être purement officiel, placé entre une famille réduite 
à de mesquines proportions et un État trop grand 
pour être une patrie, pour former l'esprit, pour faire 
battre le cœur ; tel était l'idéal qu'on rêvait. Tout ce 
qui paraissait susceptible de frapper les hommes, 
de produire une émotion , était un crime ^ , que 

4 . Dion Cassius, discours fictif mis dans la bouche de Mécène 
[Llf, 36), 

2. Bronzes d'Ossuna. Joum, des sav,, nov. <876, p. 707-710. 

3. a Qui novas et usu vel ratione incognitas religiones indu- 



406 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 98] 

Ton prévenait par la mort ou Texil. C'est ainsi 
que l'empire romain tua la vie antique, tua Tâme, 
tua la science, forma cette école d'esprits lourds 
et bornés, de politiques étroits qui, sous prétexte 
d'arrêter la superstition, amenèrent en réalité le 
triomphe de la théocratie. 

Un grand affaiblissement intellectuel était la 

conséquence de ces efforts pour revenir à une foi 

que personne n'avait plus. Une sorte de banalité 

se répandit sur les croyances et leur enleva tout 

sérieux. Les libres penseurs, innombrables au i'' siècle 

avant et au i^ siècle après Jésus-Christ S diminuent 

peu à peu et disparaissent. Le ton dégagé de la 

grande littérature latine se perd et fait place à 

une pesante crédulité. La science s'éteint de jour 

en jour. Depuis la mort de Sénèque, on peut dire 

qu'il n'y a plus un seul savant tout à fait rationaliste. 

•cunt, ex quitus animi hominum moveantur/^honestiores dep^r- 
tantur, hurailiores capite puniuntur. » Paul, Sentent., V, xxi, i. 
€f. Digeste, I. 30 , De pamis (XLVIII, 19) : t Si quis aliquid fecerit 
quo levés hominum animi superstitione numinis teirerenlur, Divus 
Marcushujusmodi homines in insulam relegari rcscripsit.» Ce res- 
crit se rapportait sans doule à des faits comme celui qui est rap- 
porté dans Jules Cnpitolin, Ant, Phil.y 43. 

\, Qu'on se rappelle César, Lucrèce, Cicéron, Horace, etc* 
Voir, par exemple, Cicéron, De nat, deorum, IF, î. Juvénal seul 
continue, dans la société romaine, jusqu'aux temps d'Adrien Tex- 
pression d'une franche incrédulité. 



[kn^] LES ÉVANGILES. 407 

Pline l'ancien est curieux, mais n'a aucune critique. 
Tacite, Pline le jeune, Suétone, évitent de se pro- 
noncer sur rinanité des plus ridicules imaginations. 
Pline le jeune croit à de puériles histoires de re- 
venants ^ Épîctète veut que l'on pratique le culte 
établi*. Même un écrivain aussi frivole qu'Apulée se 
croit obligé de prendre, quand il s'agit des dieux, le 
ton d'un conservateur rigide'. Un seul homme, vers 
le milieu de ce siècle, parait tout à fait exempt de 
croyances surnaturelles, c'est Lucien. L'esprit scien- 
tifique, qui est la négation du surnaturel, n'existait 
plus que chez un très-petit nombre ; la superstition 
envahissait tout, énervait toute raison. 

En même temps que la rehgion corrompait la 
philosophie, la philosophie cherchait des concilia- 
tions apparentes avec le surnaturel *. Une théo- 
sophie niaise et creuse, mêlée d'imposture, devenait 
à la mode. Apulée appellera bientôt les philoso- 
phes « les prêtres de tous les dieux » • ; Alexandre 
d'Abonotique fondera un culte avec des prestiges 
de jongleur. Le charlatanisme religieux, la thau- 
maturgie, relevée par un faux vernis de philoso- 

4. Episl., VII, 27. 

2. Manuel^ xxxi, 5. 

3. Floridttj I, 1 ; /)« magiaj 41, 55, 56, 63. 

4. Apulée, De Deo Socralis, 17. 

5. De magia, 41. 



408 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 98] 

phie, devenaient à la mode. Apollonius de Tyaiie en 
donnait le premier exemple, quoiqu'il soit difficile de 
dire ce que fut en réalité ce singulier personnage. 
C'est plus tard qu'on prétendit en faire un révélateur 
religieux, une sorte de demi-dieu philosophe *. 
Telle était la promptitude de la décadence de l'esprit 
humain qu'un théurge misérable qui, à l'époque de 
Trajan, n'eut de vogue que parmi les badauds de 
l'Asie Mineure, devenait cent ans après, grâce à des 
écrivains sans vergogne, qui s'emparèrent de lui pour 
amuser un public devenu totalement crédule, un per- 
sonnage de premier ordre, une incarnation divine, 
que l'on osa comparer à Jésus *. 

L'instruction publique obtenait des empereurs 
bien plus d'attention que sous les Césars et même 
que sous les Flavius ^ ; mais il n'y était question que 

4. Si Apollonius de TyaDe avait été un homme sérieux, nous 
le connaîtrions par Pline, Suétone, Aulu-Gelle, etc., comme nous 
connaissons Euphrale, Musoniuset d'autres philosophes, dont Phi- 
loslrate a changé la physionomie véritable pour les accommoder 
au goût de son public. Lucien {Alexanderj^)eiApu\ée {De magia, 
90) parlent déjà d'Apollonius d'après des récits romanesques, 
probablement d'après l'écrit du prétendu Mœragène [Pbiloslr., 
ApolL, I, III, 2; Origène, Contre CelisCj Vf, 41). Dans ces écrits, 
Apollonius avait simplement le caractère d'un magicien, d'un char- 
latan visant à Teffct. 

2. Lampridc, Alex. Sev,, 29. 

3. Voir les ApôlreSj p. 329. Pour Adrien, voir Spartien, Adr., 
16; Aurclius Victor, Cœs. xiv, 2, 3. 



[An 98] LES ÉVANGILES. 409 

de littérature; la grande discipline de Tesprit, qui 
vient surtout de la science, tirait de ces chaires peu 
de profit. La philosophie fut spécialement favorisée 
par Antonin et Marc-Aurèle * ; mais la philosophie, 
but suprême de la vie, résumé de tout le reste, ne 
peut guère être enseignée par TEtat. En tout cas, 
cette instruction atteignait bien peu le peuple. C'était 
quelque chose d'abstrait et d'élevé, qui passait par- 
dessus sa tête, et, comme d'un autre côté le temple 
ne donnait rien de cet enseignement moral que 
l'église a dispensé plus tard, les classes inférieures 
croupissaient dans un déplorable abandon. H ne 
résulte de tout cela aucun reproche contre les grands 
empereurs qui ne réussirent pas dans la tâche impos- 
sible de sauver la civilisation antique. Le temps 
leur manqua. Un soir, après avoir subi dans la 
journée l'assaut de déclamateurs qui lui promettaient 
une gloire infmie, s'il convertissait le monde à la 
philosophie, Marc-Aurèle écrivait sur son carnet ces 
réflexions destinées à lui seul * : « La cause univer- 
selle est un torrent qui entraîne toutes choses. Qu'ils 
sont naïfs, ces prétendus politiques qui s'imagi- 
nent régler les affaires sur les maximes de la philo- 
sophie ! Ce sont des enfants qui ont encore la morve 

4. Capitolin, Anton. Pius, 2; Philoslrate, Vitœ soph.. Il, u. 
2. Marc-Aurèle, Pensées, IX, 29. 



410 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [AnM] 

au nez... N'espère pas qu'il y ait jamais une répu- 
blique de Platon ; contente-toi des petites améliora- 
tions, et, si tu y réussis, ne crois pas que ce soit peu 
de chose. Qui peut en effet changer les dispositions 
intérieures des hommes ? Et sans le changement des 
cœurs et des opinions, que sert le reste ? Tu n'abou- 
tirais qu'à faire des esclaves et des hypocrites. .. 
L'œuvre de la philosophie est chose simple et mo- 
deste ; loin de nous ce galimatias prétentieux. » Ah ! 
l'honnête homme ! 

En résumé, malgré tous ses défauts, cette société 
du 11^ siècle était en progrès. II y avait décadence 
intellectuelle, mais amélioration morale, comme cela 
semble avoir lieu de nos jours dans les classes 
supérieures de la société française. Les idées de 
<^harité, d'assistance des pauvres, le dégoût des spec- 
tacles* se développaient de toutes parts *. Tant que 
cet excellent esprit présida aux destinées de l'em- 
pire, c'est-à-dire jusqu'à la mort de Marc-Aurèle, le 
christianisme sembla enrayé. Il s'élança au contraire 
d'un mouvement irrésistible quand, au m* siècle, les 
belles maximes des Ântonins furent oubliées. Nous 
l'avons dit: Nerva, Trajan, Adrien, Antonin, Marc- 

1. Épictèle, Manuel^ xxxiii, 10; Marc-Aurèle, Pen5é?e«, VII, 3. 

2. Pline, EpisL, X, 94. Cf. Mommsen, Inscr, regni Xeap., 
4546; Orelli, 114, 604Î, 6669. Voir les Apôtres, p. 3î0. 



(An 08] LES ÉVANGILES. 411 

Âurèle prolongèrent la vie de Fempire de cent ans ; 
on peut dire aussi qu'ils retardèrent l'avènement du 
christianisme de cent ans. Les progrès que le chris- 
tianisme fit au i""' et au lu^ siècle sont des pas 
de géant, comparés à ceux qu'il fit au u^ siècle. 
Au n^ siècle, le christianisme avait en présence 
de lui une forte concurrence, celle de la philosophie 
pratique, travaillant rationnellement à l'améliora- 
tion de la société humaine. A partir de Commode, 
l'égoïsme individuel et ce qu'on peut appeler Tégoïsme 

r 

de l'Etat ne laissent plus de place aux aspirations 
idéales que dans l'Église. L'Église devient alors l'asile 
de toute la vie du cœur et de l'âme; bientôt après, 
la vie civile et la vie politique s'y concentreront 
également. 



CHAPITRE XYIII. 



ÉPHèSE. — VIEILLESSE DE JEAN. — CÉRIRTHE. •» DOCéTISVE. 



Le doute, qui n'est jamais absent de cette bis- 
toire, devient toujours un nuage opaque quand il 
s'agit d*Éphèse et des sourdes passions qui 6*y 
agitaient. Nous avons admis comme probable * l'opi- 
nion traditionnelle d'après laquelle l'apôtre Jean, 
survivant à la plupart des disciples de Jésus, échappé 
successivement aux orages de Rome et de la Judée, 
vint se réfugier à Ephèse, et y vécut jusqu'à un âge 
avancé, entouré du respect de toutes les Eglises 
d'Asie. Irénée affirmant, sans doute d'après Polycarpe, 
que le vieil apôtre vécut jusqu'au règne de Trajan *, 
nous paraît même devoir être écouté \ Si ces faits 

\ . L* Antéchrist, p. 531 et suiv. 

2. Irénée, Adv, hœr.. If, xxii, 5; III, m, 4. Cf. Origène, 
InGen., 0pp., II, p. 24; Eusèbe, llist. eccL, III, 23; Chron,, 
p. 162-463, Schœne ; Chron. pose, p. 251-252; Épiph., hœr. 
XXX, 24; saint Jérôiiie, In Gai., vi, 10; De viris xll ., 9. 

3. Jean pouvait avoir dix ou douze ans de moins que Jésus. Il 



(Ad 98] LES ÉVANGILES. 413 

sont véritables, ils durent avoir de graves consé- 
quences. Le souvenfr du supplice que Jean avait failli 
subir à Rome le faisait de son vivant classer parmi 
les martyrs * et assimiler sous ce rapport à Jacques, 
son frère *. En rapprochant les paroles où Jésus 
avait annoncé que la génération de ceux qui Técou- 
taient ne passerait pas, sans qu'il reparût dans les 
nues ', du grand âge où était parvenu le seul apôtre de 
Jésus qui vécût encore, on arriva logiquement à cette 
idée que ce disciple-là ne mourrait pas, c'est-à-dire 
verrait l'inauguration du royaume de Dieu sans avoir 
préalablement traversé la mort. Jean racontait ou 
laissait croire que Jésus ressuscité avait eu à cet 
égard une conversation énigmatique avec Pierre *. 
De là résultait pour Jean, de son vivant même, une 
sorte d'auréole merveilleuse. La légende commençait 
pour lui bien avant le tombeau. 

Le vieil apôtre, en ces dernières années voilées 

aurait donc eu qualre-vingt-six ou quatre-vingl-huit ans lors de 
ravéoemeot de Trajan. 

4. Le titre de confesseur équivalait alors à celui de martyr. 
^égésippe, dans Eusèbe, //. E,, lU, xx, 8. 

2. Voir r Antéchrist, p. 209, 562-563. Cf. Marc, x,39; Matlh., 
XX, 23; Âpoc., I, 9. Le passage de Marc a dû être écrit avant la 
mort de Jean. 

3. Marc, ix, 39; Matth., xvii, 28. 

4. Jean, xxi, 20 et suiv. 



414 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 9^1 

de mystère, parait avoir été fort entouré. On Id 
attribuait des miracles et jusqu'à des résurrectioas 
de morts ^ Un cercle de disciples se pressait autour, 
de lui. Que se passa-t-il dans ce cénacle intime} 
Quelles traditions s'y élaborèrent ? Quels récits faisait 
le vieillard ? N'adoucit-il point, dans ses derniers 
jours, la forte antipathie qu'il avsût toujours montrée 
contre les disciptes de Paul? Dans ses récits, ne 
cherchait-il pas, comme cela lui arriva plus d'un^ 
fois du vivant de Jésus, à s'attribuer la première 
place à côté de son maître, à se mettre le plus prè^ 
possible de son cœur ? Quelques-unes des doctrines 
qu'on donna plus tard pour johanniques commen- 
çaient-elles à s'agiter déjà entre un maître âgé, fati- 
gué, et de jeunes esprits, tournés vers les nouveautés, 
cherchant peut-être à persuader au vieillard qu'il 
avait toujours eu pour son compte les idées qu'ils lui 
suggéraient ? Nous l'ignorons, et c'est ici l'une des 
plus graves difficultés qui planent sur les origines 
du christianisme. Cette fois, en effet, ce n'est pas 
seulement l'incertitude et l'exagération des légendes 
qu'il faut accuser*. Il y eut probablement au sein de 

1. Apollonius, dans Eus., H. E,, V, xviii, 44. 

2. Les anecdotes sur la vieillesse de Jean ont peu d'autorité; 
elles ont été pour la plupart conçues d'après le caractère qui 
résulte des prétendues épltres johanniques. Clément d'Alex., dans 



làB98] LES ÉVANGILES. 415 

eelle décevante Église d'Éphèse un parti pris de 
dissimulation et de fraude pieuse, qui a rendu sin- 
galièrement délicate la tâche du critique appelé à 
débrouiller de telles confusions. 

Philon, vers le temps même où vivait Jésus^ 
avait développé une philosophie du judaïsme qui^ 
bien que préparée par les spéculations antérieures 
des penseurs d'Israël, ne prit que sous sa plume une 
forme arrêtée. La base de cette philosophie était une 
sorte de métaphysique abstraite, introduisant dans la 
Divinité unique des hypostases diverses et faisant 
de la Raison divine (en grec logos, en syro-chal- 
daîque mémera) une sorte de principe distinct du Père 
étemel *. L'Egypte*, la Phénicie ' avaient déjà 
connu de pareils dédoublements d'un même Dieu. 
Les livres hermétiques devaient plus tard ériger la 

Eus., H. E., III, 23; Apollonius, dans Eus., //. E,, Y, 48; Jean 
Cassien, ColLj xxiv, 21 ; saint Épiphane, xxx, 24 ; Sozomône, YII, 
26; saint Jérôme, De mm ill., 9; In Gai,\î, 40; Isidore deSé- 
Tille (?) , De or tu el obitu patrum, c. 43 ; Actes de saint Jean [par 
Leucius], publiés par Tischendorf (Acta aposl. apocr.),%% 40-44 
(cf. Migne, DicL des apocr., II, 557), trait conçu d'après Marc, 
XVI, 48. Cf. VAnlechrisl, p. 347 et suiv. 
4. Voir Vie de Jésus, p. 257 et suiv. 

2. De Rougé, Revue arch., juin 4860, p. 357; Mariette, Mém, 
sur la mère d'Apis (Paris, 4856). 

3. Divinités appelées « Face de Baal », « Nom de Baal j», etc. 
Voir Journal asiatique, août-sept. et déc. 4876. 



416 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An Mf 

théologie des hypostases en une philosophie parallèle, 
à. celle du christianisme*. Jésus paraît être resté en 
dehors de ces spéculations, qui, s*il les connat, 
durent oiïrir peu de charme à son imagination poé- 
tique et à son cœur aimant. Son école, au con- 
traire, en fut pour ainsi dire assiégée : Apollos n'!i 
demeura peut-être pas étranger; saint Paul, dans le^ 
derniers temps de sa vie, paraît s*en être \aisB^ 
fortement préoccuper*. L'Apocalypse donne poa^ 
nom mystérieux à son Messie triomphant : Av^-^ 
ToG Osou '. Le judéo-christianisme, fidèle & l'es-^ 
prit du judaïsme orthodoxe, ne laissait entrer 
dans son sein de telles idées qu'en une mesure assez 
restreinte. Mais, quand les Églises hors de Syrie se 
furent détachées de plus en plus du judaïsme, Tinva- 
sion de ce nouvel esprit s'accomplit avec une force 
irrésistible. Jésus, qui n'avait été d'abord pour la 
plupart de ses adhérents qu'un prophète, un fils de 
Dieu, en qui les plus exaltés avaient vu le Messie ou 
bien ce Fils de l'homme que pseudo-Daniel avait 
montré comme le centre brillant des apparitions fu- 
tures, devient maintenant le Logos, la Raison, le 
Verbe de Dieu. Éphèse paraît l'endroit oii cette 

4. L. Ménard, Hermès Trismégisle [Paris, 4866). 

2. Voir V Antéchrist, p. 74 et suiv. 

3. Voir V Antéchrist, p. 443. 



Un96] LES ÉVANGILES. 417 

taçon d'envisager le rôle de Jésus prit le plus forte- 
ment racine, et d'où elle se répandit sur le monde 
chrétien. 

Ce n'est pas,* en effet, au seul apôtre Jean que la 
tradition rapporte la solennelle promulgation de ce 
dogme nouveau. Autour de Jean, la tradition nous 
montre cette doctrine soulevant des orages, troublant 
les consciences, provoquant des schismes et des 
analhèmes. Vers le temps où nous sommes arrivés, 
commença de se montrer à Éphèse S venant 
d'Alexandrie, comme un autre Âpollos, un homme 
qui parait, à une génération de distance, avoir eu 
avec ce dernier beaucoup de rapports. 11 s'agit de 
Cérinthe *, que d'autres appelaient Mérinlhe^ sans 
qu on puisse savoir quel jeu se cache sous cette asso- 

4. On peut supposer que c'est à Cériothe qu'il est fait allusion 

dans Act., xx, 99-30. Cf. Saint Paul, p. xxxii. 

2. Irénée, Adv. hcer., I, xxvi, 1 ; IIl, xi, 4, 7; PhilosophU' 
mena, VII, 7, 9, 33, 34, 35; X, 24, 22; Caïus, dans Eus., H. E,, 
III, xxvin, 2-3; Denys d'Alexandrie, dans Eus., //. E,, III, xxviii, 
4-5, et YII, XXV, 2-5; Tertullien, Prœscr,, c. 48; saint Épiphane, 
haer. xxviii entier; xxx, 3, 26; u, 3, 4, 6; Traité contre toutes 
les hérésies, aUribué à Terlullien (édit. Œhler), c. 3; Ttiéodoret, 
Hœret. fab., II, 3; Philastre, c. 36, 60; saint Jérôme, De viris 
Ht., 9; Adv. laciferianos, c. 9, p. 304, 303, Mart., IV, 2* part.; 
Epist. 89 (74), col. 623, t. IV, 2* part.; saint Augustin [ut fertur], 
De hœresibus, 8 (0pp., t. VIII); saint Grég. de Nazianze, Orat,, 
XV, 8, p. 460 (Paris, 4778). 

27 



i 



418 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 9q 

nance \ Comme Apollos, Cérinthe était né juif, et, j 
avant de connaître le christianisme, avait été imba i 
de philosophie judéo-alexandrine. Il embrassa la foi 
de Jésus d*une manière toute différente des bons 
Israélites qui croyai^t le royaume de Dieu réalisé es^ 
ridylle de Nazareth, et des païens pieux qu'iB^ 
instinct secret attirait vers cette forme mitigée d^ 
judaïsme. Son esprit d'ailleurs parait avoir eu peu d^ 
fixité et s'être volontiers porté d'un extrême h l'autre -- 
Tantôt ses conceptions se rapprochent de celles de^ 
ébionites *; tantôt elles inclinent au millénarisme'^ 
tantôt elles flottent en plein gnosticisme, ou offrent 
de l'analogie avec celles de Philon. Le créateur du 
monde et l'auteur de la loi juive, le Dieu d'Israël 
enfin, n'a pas été le Dieu étemel ; ce fut un ange, 
une sorte de démiurge subordonné au grand Dieu 
tout-puissant. L'esprit de ce grand Dieu, longtemps 
inconnu au monde, n'a été révélé qu'en Jésus. L'É- 
vangile de Cérinthe était l'Évangile des Hébreux*, 

4 . Cérinthe et Mérinlhe sont distingués dans Épiph., bœr. li, 6. 
î. Philasfre, ch. 37. 

3. Caïas et Denys d'Alexandrie (/. c. ; cf. Pseudo-Aag. , baBr. 8) 
présentent seuls la chose sous ce jour. 11 semble résulter de ces 
deux singuliers passages que PApocalypse fut par quelques-uns 
attribuée à Cérinthe, lequel aurait voulu se couvrir de Tautorité de 
Jean. Cf. Épiph., baer. li, 3-4; Théodoret, Hœret. fab., II, 3. 

4. Comp. Épiph., XXVIII, 5; xxx, 3, U, 26; li, 6; Philastre, 



(an 98] LES ÉVANGILES. 419 

sans doute traduit en grec. Un des traits caractéris- 
tiques de cet Évangile était le récit du baptême de 
lésas, d'après lequel un esprit divin, l'esprit prophéti- 
que, était à ce moment solennel descendu en Jésus, et 
Tavait élevé à une dignité qu'il n'avait pas aupara- 
Tant. Cérinthe pensait de même que, jusqu'à son 
baptême, Jésus avait été simplement un homme, il est 
vrai le plus juste et le plus sage des hommes ; par le 
baptême, l'esprit du Dieu tout-puissant vint demeu- 
rer en lui. La mission de Jésus, ainsi devenu Christ, 
\ fut de révéler le Dieu suprême par sa prédication et 
I ses miracles; mais il n'était pas vrai, dans cette ma- 
nière de voir, que le Christ eût souffert sur la croix ; 
avant la Passion, le Christ, impassible par nature, se 
sépara de l'homme Jésus; celui-ci seul fut crucifié, 
mourut, ressuscita. D'autres fois, Cérinthe niait même 
la résurrection, et prétendait que Jésus ressusciterait 
avec tout le monde au jour du jugement. 

Cette doctrine, que nous avons déjà trouvée au 
moins en germe chez plusieurs des familles d'ébio- 
nim^ dont la propagande s'exerçait d'au delà du 
Jourdain en Asie S et que, dans cinquante ans, 

c 36. Irénée, lil, xi, 7, paraît se tromper eo attribuant les erreurs 
de Cérinthe à une fausse interprétation de l'Évangile de Marc. 

4. Voir ci-dessus, p. 50 et suiv. 

% Ëpiph., hsr. XXX, 18. 



420 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 99] 

Marcion et les gnostiques reprendront avec plus de vi- 
gueur, parut un affreux scandale à la conscience chré- • 
tienne. En séparant de Jésus Têtre fantastique appelé 
ChristoSj, elle n'allait pas à moins que scinder la per- 
sonne de Jésus, à enlever toute personnalité à 1^ 
plus belle partie de sa vie active, puisque le Chri ^^ 
se trouvait ainsi n'avoir été en lui que comme que ^^ 
que chose d'étranger à lui et d'impersonnel. C^ ^ 
conçoit, en particulier, que les amis de Jésus, cem ^ 
qui l'avaient vu et chéri, enfant, jeune homme, mai^ ' 
t y r, cadavre, en fussent indignés. Leurs souvenirs re — 
présentaient Jésus aussi aimable, aussi dieu, à ui^ 
moment qu'à un autre ; ils voulaient qu'on l'adoptât^ 
qu'on le révérât tout entier. Jean, à ce qu'il parait, 
repoussait les doctrines de Gérinthe avec colère. Sa 
fidélité à une affection d'enfance pourrait seule excuser 
certains traits de fanatisme qu'on lui attribue, et qui, 
du reste, semblent n'avoir pas été en dehors de son 
c aractère habituel *. Un jour, entrant dans un éta- 
bli<îsement de bains à Ephèse, et apercevant Gérin- 
the : « Fuyons, dit-il, l'édifice va s'écrouler, puis- 
que Gérinthe y est, l'ennemi de la vérité *. » Ces 

1 . Voir l'Antéchrist, p. 347 et suiv. 

2. Irénée, llf, m, 4 (anecdote de Polycarpe]; Eusëbe, //. E., 
III, xxvni, 6; IV, xiv, 6. Épipbane, hsr. xxx, 24, met Ebion en 
place de Cérinthe, par lapsus. L'anecdote a peut-être été ioventéo 
d'après le passage II Job., 10, 41, censé authentique. 



làaOS] LES ÉVANGILES. 421 

haines violentes sont le fait des sectaires. Qui aime 
beaucoup hait beaucoup. 

De tous les côtés, la difficulté de concilier les 
deux rôles de Jésus, de faire cohabiter dans une 
même existence Thomme sage et le Christ produi- 
sait des imaginations analogues à celles qui exci- 
taient la colère de Jean. Le docélisme était, si on 
peut s'exprimer ainsi, Thérésie de ce temps. Beau- 
coup ne pouvaient admettre que le Christ eût été 
crucifié, mis au tombeau ^ Les uns, comme Cérinthe, 
admettaient une sorte d'intermittence dans le rôle 
divin de Jésus ; les autres supposaient que le corps 
de Jésus avait été fantastique, que toute sa vie ma- 
térielle, surtout sa vie souffrante, ne fut qu'une ap- 
parence *. Ces imaginations venaient de l'opinion, 
fort répandue à cette époque, que la matière est une 
chute, une dégradation de l'esprit, que la ma- 
nifestation matérielle est un abaissement de Tidée. 
L'histoire évangélique se volatilisait ainsi en quelque 
chose d'impalpable. Il est curieux que l'islamisme, 
qui n'est qu'une sorte de prolongation arabe du 

1. « Qui Jesum séparant a Chrislo, et impassibilem persévé- 
rasse Christum passum vero Jesum dicunt. » Iréoée, III, xi, 7. 

2. Le désir de combattre cette erreur se sent dans les Épttres de 
Jean, I Joh., i, i, 3; iv, 2, 3; II Joh.; 7; Polycarpe, Epist, ad 
Phil., c. 7; pseudo-Ignace, Éph,, 7-8; Tro// .,9, 40; Smt/rn.j <-«; 
Magn., 8, 9, 40, 14; saint Jérôme, Adv. luciferianos, 8. 



A'ii ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An M^ 

judéo-christianisme S ait adopté cette idée sur Jésus* 
A Jérusalem, en particulier, les musulmans on^ 
toujours nié absolument qu'Isa soit mort sur le Gol— 
gotha ; ils prétendent que Ton crucifia en sa plac»^ 
quelqu'un qui lui ressemblait '• Le lieu supposé dm 
l'ascension, sur le mont des Oliviers, est pour I 
scheikhs le vrai lieu saint de Jérusalem se rapportan 
à Isa ; car c'est là que le Messie impassible^ né d 
soufHe sacré, non de la chair, parut pour la der- 
nière fois uni à l'apparence qu'il avait choisie. 

Quoi qu'il en soit, Cérinthe devint dans la tradi- 
tion chrétienne une sorte de Simon le Magicien, un 
personnage presque fabuleux, le représentant ty- 
pique du christianisme docète, frère du christia- 
nisme ébionite et judéo-chrétien. Comme Simon le 
Magicien était l'ennemi juré de Pierre, Cérinthe fut 
censé l'adversaire acharné de Paul. On le mit sur le 

1. Et non de Tarianisme, comme on dit quelquefois. 

i. Coran, iv, 456; voir les commentaires de Zamakhschari 
(I, p. 498-199, édit. de Boulaq) et de Beidhavi (I, p. 240, édit. 
Fleischer) sur ce passage; cf. Maracci. Modjir eddin, Hist, de 
Jérus.j p. 449, édit. du Caire; cf. p. 452; Tabari, I,p. 563, édit. 
Zotenberg; Weil, BibL Legenden der Afuselm., p. S96; Jean 
de Damas, De hœres., 404, p. 444, Lequien; Euthymius Ziga- 
benus, etc., dans Sylburg, Saracenica sive Moamelhica (Hei- 
delberg, 4595), p. 5, 64. Comp. le Livre d'Adam des mendaïtes, 
4 " partie, ch. i, vers la fin. 

3. Voir, dans notre tome VI*, ce qui concerne le gnosticisme. 



[An 98] LES ÉVANGILES. 423 

même pied qix' Ébion ; on s'habitua bientôt à ne les 
pas séparer S et comme Ébion était la personnifica- 
lion abstraite du judéo-christianisme parlant hébreu, 
Cérinthe devint une sorte de mot générique pour 
désigner le judéo-christianisme parlant grec. On fit 
des phrases comme celles-ci : « Qui osa reprocher à 
Pierre d'avoir admis les païens dans TÉglise ? Qui 
abreuva Paul d'injures ? Qui provoqua une sédition 
contre Tite T incirconcis ? Ce fut Ébion, ce fut 
Cérinthe » *, phrases qui, prises à la lettre, firent 
supposer contre toute vérité que Cérinthe avait eu un 
rôle à Jérusalem, dès les premières années de TÉglise. 
Comme Cérinthe ne laissa pas d'écrits, la tradition 
ecclésiastique roula, en ce qui le touchait, d'inexac- 
titudes en inexactitudes. Dans ce tissu de contradic- 
tions ', il n'y a qu'un mot de vrai. Cérinthe fut bien 
le premier hérétique, l'auteur d'une doctrine destinée 
à rester une branche morte dans le grand arbre de 

4. Chez les hérésiologues, la secte de Cérinthe suit toujours 
celle d*Ébion, et ce rapprochement contribua sans doute à faire 
prendre Ébion pour un personnage réel. 

2. Épiph., xxviii, 2-5, 8. 

3. En réalité, la tradition eoclésiistique nous a légué deux 
portraits de Cérinthe, Tort différents i*un de l'autre : 4* le Cérinthe 
millénaire, disciple ou auteur de TÂpocalypse, qui résulte de ce 
que disent Caïus et Denys d'Alexandrie ; t^le Cérinthe gnostiqve 
et antijuif, qui résulte de la notice d^Irénée et de celle des Phih- 
sophumena, laquelle découle presque tout entière d'Irénée. 



42i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao O^j 

la doctrine chrétienne. En s*opposant à lui, en le 
niant, l'Église chrétienne fit le plus grand pas qu'elle 
eût encore fait vers la constitution d'une ortho- 
doxie. 

Par ces luttes et ces contradictions, en effet, la 
théologie chrétienne se développait. La personne de 
Jésus et les combinaisons singulières de l'homme et 
de la Divinité qu'on était amené à supposer en lui 
formaient la base de ces spéculations. Nous verrons 
le gnosticisme naître d'un courant d'idées toutes 
semblables, et chercher à son tour à décomposer 
l'unité du Christ ; mais l'Église orthodoxe sera con- 
stante à repousser de telles conceptions ; Texistence 
du christianisme, fondé sur la réalité de l'action per- 
sonnelle de Jésus, était à ce prix. 

Jean se consolait sans doute de ces aberrations, 
fruits d'un esprit étranger à la tradition galiléenne, 
par la fidélité et laiïection dont l'environnaient ses 
disciples *. En première ligne * était un jeune Asiate, 
nommé Polycarpc, qui devait avoir trente ans lors 

1. L'impression de tristesse causée par la muliiplication des 
sectes et des schismes vers Tan 100 se retrouve peut-être dasi 
les discours prêtés à Jésus, Jean, xvii, etc. Cf. I Joh., i, 47. 

2. C'est gratuitement qu'on a rattaché Ignace et Papias à réoob 
de Jean. Irénéc, V, xxxiii, 4 (cf. Eus., H. E., UI, xxzix, 4, S); 
Eus. et saint Jérôme, Chron.,ip. 16Î-163, Schœne; Mari. Ign.,Z; 
Curcton, Corp. ign., p. tt\^ 252. 



IKq98] les évangiles. 425 

de rextrême vieillesse de Jean, et qui paraît s'être 
converti à la foi du Christ dès son enfance ^ • Le res- 
pect extrême qu'il avait pour l'apôtre le lui faisait 
regarder avec l'œil curieux de l'adolescent, où tout 
s'agrandit et se transforme. La vive image de ce 
vieillard se fixa dans son esprit, et toute, sa vie il en 
parla comme d'une vision qu'il aurait eue du monde 
divin * . C'est à Smyrne qu'il exerça sa principale 
activité, et il n'est pas impossible qu'il eût été déta- 
ché par Jean pour présider l'Église déjà ancienne ' 
de cette ville, comme le veut Irénée *. 

4. Mari. Polyc, 9; corop. l'Antéchrist, p. 566-567. Le 
chiffre 86 paraît devoir s'appliquer à la durée de la vie de Poly- 
carpe et non au temps qui se serait écoulé depuis sa conversion. 
ho nos de l'Épitre de Polycarpe, S 44, se rapporte à l'Église de 
Smyme, opposée & celle de Philippes. Le martyre de Polycarpe 
eut lieu le 23 février 455. Voir Mém, de l'Acad. des inscr,, nouv. 
série, t. XXVI, 4'« part., p. Î32 et «miw \ Zeitschrifl fur die 
histar, Tlieologie, 4875, p. 377-395. 

2. Irénée, Adv, hcer., III, m, 4, surtout la lettre & Florinus, 
dont on a vainement attaqué l'authenticité, et la lettre à Victor. 
Irénée, esprit si peu solide, si dénué de tout jugement, est en 
général une faible autorité; mais il s'agit ici de faits personnels; 
il s'en entretient avec des gens qui les savaient aussi bien que 
lui. Un mensonge de sa -part est donc impossible à supposer. Nous 
avouons pourtant qu'il est surprenant qu'il ne soit pas question de 
Jean dans l'Ëpltre ni dans le Martyre de Polycarpe. 

3. Âpoc., 11, 8. 

4. Irénée, Adv. hœr., III, m, 4; Tertullien, Prœscr., c. 32; 
Eusèbe, Chron., p. 462-163, Schœne; Chron. pose, p. 257. 



436 ORIGINES DU CHRISTIANISME. An 98] 

Gr&ce à Polycarpe, le souvenir de Jean resta en 
Asie et, par suite, à Lyon et dans les Gaules % une tradi- 
tion vivante. Tout ce que Polycarpe disait du Sei- 
gneur, de sa doctrine, de ses miracles, il le rappor- 
tait comme l'ayant reçu des témoins oculaires de la vie 
de Jésus. Il avait coutume de s'exprimer ainsi: 
« Ceci, je le tiens des apôtres »... « Moi qui ai été in- 
struit par les apôtres et qui ai vécu avec plusieurs de 
ceux qui ont vu Christ..., etc. % Ces manières de par- 
ler feraient supposer que Polycarpe avait connu, outre 
Jean, d'autres apôtres, par exemple saint Philippe '. 
Il est plus probable cependant qu'il y a là quelque 
hyperbole. L'expression a les apôtres » voulait sans 
doute dire Jean, qui pouvait d'ailleurs être accom- 
pagné de plusieurs disciples galiléens inconnus. On 
peut aussi entendre par là, si l'on veut, Presbyiéros 
Joannes et Aristion, qui, selon certams textes, 
auraient été disciples immédiats du Seigneur^. Quant 
à Calus, Diotréphès, Démétrius, et à la pieuse Cyria, 
que les épîtres du Presbyiéros nous montrent comme 
faisant partie du cercle éphésien % on risquerait, en 

4 . Voir le tome VI« de cet ouvrage. 

5. Irénée, III, m, 4, et Lettre à Florinus. 

3. Irénée, Adv, hœr. III, m, 4, et dans Eus., H. E., V, xxit, 16. 

4. Voir l'Antéchrist, p. 344, 345. 

5. 11 Job., 4, 5; 111 Joh., 4, 9, 42. Ce qui concerne cette singu- 
lière correspondance sera discuté dans notre tome VP. 



1^98] LES ÉVANGILES. 427 

appuyant trop sur ces noms, de discuter des êtres 
qui, comme dit le Talmud, « n*ont jamais été créés » ^ 
^ ne doivent Texistence qu'à des artifices de faus- 
saires ou même, comme Cyria, à des malentendus. 

Rien enfin de plus douteux que tout ce qui regarde 
cet homonyme de Tapôtre, ce Presbytéros Joannes,, 
9Ui paraît auprès de Jean dans ses dernières an- 
nées, et qui, selon certaines traditions, lui aurait 
succédé dans la présidence de l'Église d'Éphèse** 
Son existence paraît probable cependant. Le titre 
^e presbytéros put être l'appellation par laquelle 
^n le distinguait de Yapostolos ^ Après la mort 
de l'apôtre, il se peut qu'on ait longtemps continué 
à l'appeler Presbytéros, en omettant son nom •. Aris- 
lion, que de très-anciens renseignements placent à 
côté du Presbytéros comme un traditioniste de pre- 
mière autorité * , et qui paraît avoir été revendiqué 

4. Voir l'Anlechrisl, p. xxui-xxvi , 345, 567-568. Voiries 
objections, Vie de Jésus j p. lxxii-lxxiii. On craint d'être dupe ici 
du désir qu'eurent les Pères du m* siècle d'avoir deux Jean, pour 
attribuer à l'un TApocalypse, à Tautre TÉvangile, voyant bien 
que ces deux ouvrages ne pouvaient être d'un môme auteur. 

2. Sur l'équivoque du mot presbytéros, voir Papias, dans 
Eus., H. E., III, XXXIX, 3-4, et les observations d'fiusèbe, ibid, 

3. Papias, dans Eus., H. E., III, xxix, 45; II Joh. et 
III Job., ioit. 

4. Papias, dans Eusèbe, III, xxxix, 4, 5, 7, 14. Voir VAnle^ 
christ j t. c. 



428 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 98] 

par l'Église de SmyrneS est également une énigme. 
Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y eut à Éphèse 
un groupe d'hommes qui, vers la fin du i**" siècle, 
se donnèrent pour les derniers témoins oculaires de 
la vie de Jésus. Papias les connut ou du moins les 
toucha de très-près et recueillit leurs traditions*. 

Nous verrons plus tard une rédaction évangélique 
d'un caractère tout particulier sortir de ce petit comité, 
qui paraît avoir obtenu l'entière confiance du vieil apô- 
tre, et qui se crut peut-être autorisé à parler en son 
nom. Dès l'époque où nous sommes, et avant la mort 
de Jean, quelqu'un de ces disciples qui semblent avoir 
entouré et comme accaparé la vieillesse du dernier 
survivant des apôtres, ne chercha-t-il pas à exploiter 
le riche trésor qu'il avait à sa disposition? On a pu le 
supposer'; nous-mêmes y avons autrefois incliné. Nous 
pensons maintenant qu'il est plus probable qu'aucune 
partie de l'Évangile qui porte le nom de Jean n'a été 
écrite soit par lui, soit par tel ou tel de ses disciples de 
son vivant. Mais nous persistons à croire que Jean 
avait bien une manière à lui de raconter la vie de Jésus, 
manière très-différente des récits originaires de Bata- 
née, supérieure à quelques égards, et où en parti- 

1. ConsUt. aposl,, VII, 46. 

î. Dans Eus., //. E., III, 39. 

3. Voir Vie de Jésus, p. lxxii et suiv. 



[An 08] LES ÉVANGILES. 420 

culier les parties de la vie de Jésus qui s'étaient pas- 
sées à Jérusalem offraient plus de développement ^ 
Nous croyons que l'apôtre Jean, dont le caractère 
parait avoir été assez personnel, et qui, dès le vi- 
vant de Jésus^ aspirait, avec son frère, à la première 
place dans le royaume de Dieu, se donnait assez 
naïvement cette place, dans ses récits. S'il lut les 
Evangiles de Marc ou de Luc, ce qui est possible, il 
dut trouver qu'il n'y était pas assez question de lui, 
que l'importance qu'on lui attribuait n'était pas en 
rapport avec celle qu'il avait eue. Il tenait à ce qu'on 
sût qu'il avait été le disciple particulièrement aimé de 
Jésus ; il voulait qu'on crût qu'il avait joué le premier 
rôle dans le drame évangélique* Avec sa vanité de 
vieillard, il tirait à lui toute Timportance, et ses 
longues histoires avaient souvent pour but de mon- 
trer qu'il avait été le disciple favori de Jésus, qu'aux 
moments solennels lui seul avait reposé sur son cœur, 
que Jésus lui avait confié sa mère, que, dans une 
foule de circonstances ou l'on attribuait le premier 
rôle à Pierre, ce rôle lui avait appartenu, à lui Jean. 
Son grand âge prêtait à toute sorte de réflexions ; 
sa longévité passait pour un signe du Ciel. Comme 
d'ailleurs une parfaite bonne foi ne distinguait pas 

\. Voir Vie de Jésus, 13* édit. [et suiv.], appendice. 



430 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 98] 

son entourage, et que même un peu de charlatanisme 
pouvait s'y mêler, on conçoit quels produits étrangi 
devaient germer dans ce nid d'intrigues pieuses, aa- 
tour d'un vieillard dont la tête était peut-être affaiblie 
et qui se trouvait à la disposition de ceux qui \m 
soignaient. 

Jean resta jusqu'à la fin un juif exact, observan 
la Loi dans toute sa rigueur ^ ; il est douteux qu 
les théories transcendantes qui commençaient à* 
se répandre sur l'identité de Jésus et du Logof 
aient jamais été comprises de lui ; mais, comme 
il arrive dans les écoles où le maître atteint 
un grand âge, l'école marchait sans lui et hors 
de lui, tout enf prétendant s'appuyer de lui. Jean 
se mblait prédestiné à être exploité par les auteurs de 
pièces supposées. Nous avons vu tout ce qu'il y a 
de louche dans l'origine de l'Apocalypse ; les objec- 
tions sont presque également graves et contre l'au- 
thenticité de ce livre singulier et contre l'hypothèse 
qui le déclare apocryphe. Que dire de cette autre 
bizarrerie, qu'une branche entière de la tradition 



4. Irénée, Adv. hœr,, m, xii, 46; Lettre à Victor, dans Eus., 

H. £., V, 24. Au ii« siècle, l'exemple deTapôtreJean est la grande 

autorité qu'invoquent les Asiates qui restent le plus attachés aux 

coutumes juives, surtout en ce qui touche la pftque. Polycrate, 

dans Eus., H, E*, V, 24. 



lÀoQ9| LES ÉVANGILES. 431 

ecclésiastique, Técole d'Alexandrie, a voulu, non- 
seulement que TApocalypse ne soit pas de Jean, 
mais qu'elle soit de l'adversaire de Jean, de Gé- 
rinthe*? Nous verrons les mêmes équivoques en- 
tourer la seconde classe d'écrits johanniques qui se 
produira bientôt, et une seule chose rester claire, 
c'est que Jean ne peut être à la fois l'auteur des deux 
séries d'ouvrages qu'on lui attribue. Aucune des deux 
séries n'est peut-être de lui ; mais certainement les 
deux séries ne sont pas de lui. 

L'émotion fut grande, le jour où l'on vit expirer 
l'apôtre * en qui depuis des années se résumait 
toute la tradition chrétienne, et par lequel on croyait 
tenir encore à Jésus et aux origines de la parole 
nouvelle. Toutes les colonnes • de l'Église avaient dis- 
paru. Celui à qui Jésus avait promis, selon l'opinion 
commune, de ne pas le laisser mourir jusqu'à ce qu'il 
revint, descendait à son tour au tombeau. Ce fut une 



\. Voir ci-dessus, p. 418, note 3. 

2. Sur le prétendu meurtre de Jean par les jui&, voir rAtUe- 
christ, p. 562-563. Des persécutions opérées directement à cette 
date par les juifs sur des compatriotes dissidents sont en Asie un 
fait inacceptable. L'assertion de Justin (ApoL I, 34) n'a pu être 
vraie qu'en Syrie du temps de Bar-Goziba. Si fiusèbe et les an- 
ciens avaient lu dans Papias ce que dit Hamartolus, ils l'eussent 
adopté ou du moins cité. 

3. Gai., II, 9. 



432 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [AdS9| 

déception cruelle, et il fallut, pour justifier la pro- 
phétie de Jésus, recourir à des subtilités. Il n*était 
pas vrai, disaient les amis de Jean, que Jésus eût 
annoncé que son apôtre chéri resterait en vie jusqa à 
sa réapparition. Il avait dit seulement à Pierre : 
c( Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je vienne, que 
t'importe ' ? » Formule vague, qui laissait le champ 
ouvert à toute sorte d'explications et permettait de 
croire que Jean, comme Hénoch, Elie, Esdras, 
était tenu en réserve jusqu'au retour du Christ K 
C'était ici, en tout cas, un moment solennel. Per- 
sonne ne pouvait plus dire : « Je l'ai vu. » Jésus et 
les premières années de l'Église de Jérusalem se 
perdirent dans un lointain obscur. L'importance 
passa dès lors à ceux qui avaient connu les apôtres, à 
Marc et à Luc, disciples de Pierre et de Paul, aux filles 
de Philippe, continuatrices de ses dons merveilleux. 
Polycarpe, toute sa vie, allégua les rapports qu*il 

4. Jean, \\i, 21-23. Une parlie de la tradition voulut qu'il fût 
descendu vivant dans le tombeau, où il dort jusqu'à la résurrec- 
tion. Saint Ambroise, In Psalm, cxvilh serm. xx, 42 (Opp , I, 
col. 1225); saint Jérôme, Adv. Jovin., I, c. 26, p. 4 68, IV, 2* part., 
édit. Martianay ; saint Augustin, Tract, in Joh, Evang., 124; 
Isidore de Séville, De ortu et obitu palrum, c. 43, Migne, t. IH, 
p. 1288-4289 (voir Revue critique, 6 avril 1872, p. 211-21 i): 
Grég. de Tours, I, 24. 

2. Cf. Saint Ilippolyte, De consumm. mundi, S 21 ; Muspilli. 
dans les Berichte de la Soc. de Saxe, t. XVIII (1866}, p. 216-217. 



IAdOO) les Evangiles. 433 

avait eus avec Jean. Aristion et Presbyteros Johannes 
vécurent des mêmes souvenirs'. Avoir vu Pierre, 
André, Thomas, Philippe, devînt le titre capital aux 
yeux de ceux qui voulaient savoir la vérité sur l'appa- 
rition du Christ * . Les livres, comme nous l'avons 
dit vingt fois, comptaient pour peu de chose ; la tra- 
dition orale était tout. La transmission de la doctrine 
et la transmission des pouvoirs apostoliques furent 
conçus comme attachés h. une sorte de délégation^ 
d'ordinalion, de consécration, dont la source pre- 
mière était le collège apostolique. Bienlflt chaque 
Église voulut montrer la succession des hommes qui 
faisaient la chaîne en remontant depuis le temps oii 
l'on vivait jusqu'aux apôtres. La préséance ecclé- 
siastique fut conçue comme une sorte d'inoculation 
de pouvoirs spirituels, ne souffrant pas d'interrup- 
tion. Les idées de hiérarchie sacerdotale faisaient 
ainsi de rapides progrès; l'épiscopat se constituait 
chaque jour. 

Le tombeau de Jean était montré à Ëphèse* 
quatre-vingt-dix ans plus tard * ; il est probable que 



t. Papias, dans Eus., //. E., III, \\\ix, i. 

î. Papias, ibid, 

i, l'olycrale, dans Eus., //. E., Il[, xxsi, 3, et 
Donys d'Alexandrie, dans Eu$., //. E., VI(, xxv, 16; 
III. xxxix, 6. 



.^p 



■1 



434 ORIGINES DU CHRISTIANISME. |Aii99| 

c'est sur ce monument vénéré que s'éleva la basi- 
lique qui devint célèbre, et dont l'emplacement 
parait avoir été à l'endroit de la citadelle actuelle 
d'Aïa-Solouk K A côté du tombeau de l'apôtre se 
voyait, au ni*" siècle, un second tombeau, que 
l'on attribuait aussi à un personnage nommé Jean, 
et qui dut occasionner bien des confusions '. Nous 
en reparlerons encore. 

4 . Voir Saint Paul, p. 343, noie 4 . 

2. Voir r Antéchrist p. xxiii-xxiv, noie. 



CHAPITRE XIX. 



LCC, PBEMIEB HISTORIEN DU CHRISTIARISME. 



Avec Jean disparaissait le dernier homme de la 
génération étrange qui s*était imaginé voir Dieu sur 
la terre et avait espéré ne pas mourir. C'est vers le 
même temps que parut le livre charmant qui nous a 
conservé, à travers le nuage de la légende, l'image 
de cet âge d'or. Luc, ou l'auteur quel qu'il soit du 
troisième Évangile, se donna cette tâche, qui allait 
si bien à son âme délicate , à son talent pur et doux. 
Les préfaces qu'on lit en tête du troisième Évangile 
et en tête des Actes semblent au premier coup d'œil 
indiquer que Luc conçut sou ouvrage comme com* 
posé de deux livres \ l'un renfermant la vie de Jésus, 
l'autre l'histoire des apôtres telle qu'il la connaissait. 
De fortes raisons cependant font croire que la rédac- 
tion des deux ouvrages fut séparée par quelque inter- 



430 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 100 

valle ^ La préface de TÉvangile ne suppose pas iié- 
oessairement Tintention de composer les Actes. II se 
peut que Luc n'ait ajouté ce second livre à son œuvre 
qu*aubout de quelques années^ et à la demande des 
personnes auprès desquelles le premier livre avait 
eu tant de succès '• 

Ce qui porte vers cette hypothèse , c'est le parti 
que Tauteur a pris, dès les premières lignes des 
Actes *y relativement à l'ascension de Jésus. Dans les 



1. Les Apôtres, p. xx et suiv. L'auteur des Épitres à Timo- 
tbée cite rÉvangile de Luc comme ^pa^ (I Tim., v, 48}, et pour- 
tant cet auteur ne coonatt pas les Actes. 

2. Les efforts qu'on a faits pour prouver que le troisième Évan- 
gile et les Actes ne sont pas du même auteur sont restés tout à 
fait infructueux. Voir la liste des idiotismes communs aux deux 
écrits dans Zelier, Die Apostelgesch,, p. 444 et suiv. Le livre a 
une parfaite unité do rédaction (Zelier, p. 387 et suivOi et c'est là 
ce qui nous décide à l'attribuer au personnage qui dit i^<uu; à 
partir de x\i, 40. Car admettre que cet iKp.iI; vienne d'un docu- 
ment inséré par l'auteur dans sa narration est souverainement 
invraisemblable. Les exemples qu'on cite d'une telle négligence 
appartiennent à des livres sans valeur littéraire, à peine rédigés : 
or les Actes sont un livre composé avec beaucoup d'art. Les locu- 
tions favorites des morceaux où il y a ili|uîc sont les mêmes que 
celles du reste des Actes et du troisième Évangile. Voir Kloster- 
mami, Vindiciœ Lucanœ, p. 48 et suiv. (Gœtt., 4866]. 

3. Les Apôtres, p. xxii et suiv. 

4. Voir les Apôtres, p. xx-xxi, 54-55. L'auteur de l'Épître de 
Barnabe croit encore que la résurrection et l'ascension ont eu lieu 
le même jour (Bam., c. 45). 



[An 100] LES ÉVANGILES. 437 

autres Évangiles, la période des apparitions de Jésus 
ressuscité s*évanouit peu à peu , sans clôture défini- 
tive. L'imagination en vint à désirer un coup de 
théâtre final , une façon nette de sortir d'un état qui 
ne pouvait se continuer indéfiniment. Ce mythe, ^ 
complément de la légende de Jésus, se forma d'une 
manière lente et pénible. L'auteur de l'Apocalypse, 
en 69, croyait sûrement à l'Ascension. Jésus, selon 
lui, est enlevé au ciel et porté au trône de Dieu^ 
Dans le même livre, les deux prophètes, calqués sur 
Jésus, tués comme lui, ressuscitent au bout de trois 
jours et demi ; après leur résurrection , ils montent 
au ciel sur une nuée, à la vue de leurs ennemis*. 
Luc, dans l'Évangile, laisse la chose en suspens; 
mais, au début des Actes^ il raconte, avec la mise en 
scène voulue, l'événement sans lequel la vie de Jésus 
n'avait pas de couronnement. Il sait même combien 
a duré la vie d'outre-tombe de Jésus. Elle a été de 
quarante jours, par une remarquable coïncidence avec 
l'Apocalypse d'Esdras ^ Luc put être à Rome un 
des premiers lecteurs de cet écrit, qui dut faire sur 
lui une vive impression. 

L'esprit des Actes est le même que celui du 

4. Ch. XII, 5. 

5. Ch. XI, M. 

3. IV Esdr., XIV, 23 et saiv. (vulg.). 



438 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 109] 

troisième Évangile ^ : douceur, tolérance, conciliatioo, 
sympathie pour les humbles, aversion pour les su- 
perbes. L'auteur est bien celui qui a écrit : « Paix 
aux hommes de bonne volonté ! » Nous avons exposé 
"^ailleurs les singulières tortures que ces excellentes 
intentions lui ont fait donner à l'exactitude bisto- 
rique, et comment son livre est le premier docu- 
ment de l'esprit de l'Église romaine indifférent à la 
vérité des choses, dominé en tout par des tendances 
officielles. Luc est le fondateur de cette éternelle 
fiction qu'on appelle l'histoire ecclésiastique, avec sa 
fadeur, son habitude d'adoucir tous les angles, ses 
tours niaisement béats ^ Le dogme a priori d'une 
Eglise toujours sage, toujours modérée est la base de 
son récit. L'essentiel pour lui est de montrer 
que les disciples de Paul sont les disciples non pas 
d'un intrus, mais d'un apôtre comme les autres, qui 
a été en communion parfaite avec les autres. Le reste 
lui importe peu. Tout s'est passé comme dans une 
idylle. Pierre au fond était de l'avis de Paul, Paul de 
l'avis de Pierre. Une assemblée inspirée a vu tous 
les membres du collège apostolique réunis dans une 
même pensée. Le premier païen baptisé l'a été par 

Pierre; Paul, d'un autre côté, s'est soumis aux pre- 

« 

1. Voir les Apôtres, introd. et ci-dessus, p. 264 et suiv. 

2. V. les Apôtres, p. p. xiii et suiv.^ xxiv et suiv. 



|An iOOJ LES ÉVANGILES. 439 

scriptions légales et les a observées publiquement à 
Jérusalem. Toute franche expression d'une opinion 
nette répugne à ce prudent narrateur. Les juifs 
sont traités de faux témoins, parce qu'ils rapportent 
un mot authentique de Jésus et qu'ils prêtent au 
fondateur du christianisme l'intention d'apporter des 
changements au mosaîsme ^ Selon l'opportunité, le 
christianisme n'est que le judaïsme ou est tout autre 
chose. Quand le juif s'incline devant Jésus, son 
privilège est hautement reconnu. Luc alors a les 
paroles les plus onctueuses pour ces pères, pour 
ces aînés de la famille, qu'il s'agit de réconcilier 
avec les cadets ^ Mais cela ne l'empêche pas 
d'insister complaisamment sur les païens qui se 
convertissent et de les opposer au juif endurci ', 
incirconcis de cœur*. On voit qu'au fond il est pour 
les premiers. Ses préférés, ce sont les païens chré- 
tiens en esprit, les centurions qui aiment les juifs % 
les plébéiens qui avouent leur bassesse. Retour à 
Dieu, foi en Jésus , voilà ce qui égalise toutes les 



1. Actes, VI, 43 et 44. 
i. Luc, I, 17. 

3. Actes, VII, 54; XIII, 42-50; uv, 4-8;xvn, xvni, 
5-8, 11-17; XIX, 8-40; xx, 3;xxviii, S5-I8. 

4. Actes, VII, 54. 

5. Luc, VII, 5; Actes, x. 



440 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1€H) 

4 

différences, éteint toutes les rivalités ^ . C*est la doo- 
trine de Paul dégagée de ces rudesses qui remplirent 
la vie de l'apôtre d'amertumes et de dégoûts. 

Au point de vue de la valeur historique, deai 
parts absolument distinctes doivent être faites dans 
les Actes y selon que Luc raconte les faits de la 
vie de. Paul dont il avait une connaissance per- 
sonnelle, ou selon qu'il nous présente la théorie con- 
venue de son temps sur les premières années de 
l'Église de Jérusalem. Ces premières années étaient 
comme un mirage lointain, plein d'illusions. Luc 
était aussi mal placé que possible pour comprendre 
ce monde disparu. Ce qui s'était passé dans les 
années qui suivirent la mort de Jésus était envisagé 
comme symbolique et mystérieux. Au travers de cette 
vapeur décevante, tout devenait sacramentel. Ainsi 
se formèrent, outre le mythe de l'ascension de 
Jésus, le récit de la descente de l'Esprit-Saint, qu'on 
rapporta au jour de la fête de la Pentecôte, les idées 
exagérées sur la communauté des biens dans la pri- 
mitive Église, la terrible légende d'Ananie et de 
Saphira, les imaginations qu'on se fit sur le caractère 
tout hiérarchique du collège des Douze, les contre-sens 
sur la glossolalie, dont l'effet fut de transformer en 

4. Luc, 1, 46; Actes, xx, 21. 



AolOOj LES ÉVANGILES. 441 

un miracle public un phénomène spirituel de Tinté* 
rieur des Églises. Ce qui concerne l'institution des 
Sept, le martyre d'Etienne, la conversion de Corné- 
Uus, le concile de Jérusalem et les décrets qu'on 
supposa y avoir été portés d'un consentement com- 
mun, provient de la même tendance. Il nous est 
maintenant fort difficile de discerner en ces cu- 
rieuses pages la vérité de la légende ou même du 
mythe. Gomme le désir de trouver une base évan- 
gélique à tous les dogmes et à toutes les institutions 
que chaque jour faisait éclore avait chargé la vie 
de Jésus d'anecdotes fabuleuses; ainsi le désir de 
trouver à ces mêmes institutions et à ces mêmes 
dogmes une base apostolique chargea l'histoire des 
premières années de l'Église de Jérusalem d'une 
foule de récits conçus a priori. Ecrire l'histoire ad 
narrandum, non ad probandum, est un fait de curio- 
sité désintéressée, dont il n'y a pas d'exemple aux 
époques créatrices de la foi. 

Nous avons eu trop d'occasions de montrer par le 
détail les principes qui président à la narration de 
Luc pour qu'il soit besoin d'y revenir ici. La réunion 
des deux partis opposés qui divisaient l'Église de 
Jésus est son but principal. Rome était le point où 
cette œuvre capitale s'accomplissait. Déjà Clément 
Romain y avait préludé. Clément n'avait probable- 



ii2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 100] 

ment vu ni Pierre ni PauP, Son grand sens pratique 
lui montra que le salut de l'Église chrétienne exigeait 
la réconciliation des deux fondateurs. Inspira-t-il 
saint Luc, qui paraît avoir été en rapport avec lui, ou 
ces deux âmes pieuses tombèrent-elles spontanément 
d'accord sur la direction qu'il convenait d'imprimer à 
l'opinion chrétienne? Nous l'ignorons, faute de docu- 
ments. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce fut là une œuvre 
romaine ^ Rome avait deux Eglises, l'une venant de 
Pierre, l'autre venant de Paul. A ces nombreux con- 
vertis qui arrivaient à Jésus, les uns par le canal de 
l'école de Pierre, les autres par le canal de l'école de 
Paul, et qui étaient tentés de s'écrier : « Quoi! il y 
a donc deux Christs? » il fallait pouvoir dire: « Non. 
Pierre et Paul s'entendirent parfaitement. Le chris- 
tianisme de l'un, c'est le christianisme de l'autre. » 
Peut-être une légère nuance fut-elle à ce propos in- 
troduite dans la légende évangélique de la pêche mi- 
raculeuse \ Selon le récit de Luc, les filets de Pierre 
ne suffisent pas à contenir la multitude des poissons 
qui veulent se laisser prendre; Pierre est obligé de 
faire signe à des collaborateurs de venir l'aider ; une 
seconde barque (Paul et les siens) se remplit comme 

1. La légende le fait tantôt disciple de Pierre, tantôt de Paul. 

2. Notez chez L\1C les mots latins : rptarip;, a&u^c(pt«, aia'xîv6ts. 

3. Luc, V, 4-M. Comp. Marc, i, U, 15; Matth., iv, iî-47. 



100] LES ÉVANGILES. 413 

la première, et la pêche du royaume de Dieu est 
surabondante. 

li se passa quelque chose d'analogue à ce qui 
eut lieu, vers l'époque de la Restauration , dans le 
parti qui se prit à relever le culte de la révolution 
française. Entre les héros de la Révolution, les luttes 
avaient été ardentes, acharnées; on s'était haï jusqu'à 
la mort. Mais, vingt-cinq ans après, il ne restait 
de tout cela qu'un grand résultat neutre. On oublia 
que les girondins, Danton, Robespierre, s'étaient 
tranché la tête les uns aux autres. Â part quelques 
rares exceptions, il n'y eut plus de partisans des 
girondins, de Danton, de Robespierre; il y eut les 
partisans de ce que l'on considéra comme leur œuvre 
commune, c'est-à-dire de la Révolution. On plaça 
au même Panthéon, comme frères, des gens qui 
s'étaient proscrits entre eux. Dans les grands 
mouvements historiques, il y a le moment d'exalta- 
tion où des hommes associés en vue d'une œuvre 
commune se séparent ou se tuent pour une nuance, 
puis le moment de réconciliation , où l'on cherche 
à prouver que ces ennemis apparents s'entendaient et 
qu'ils ont travaillé pour une même fln. Au bout de 
quelque temps, de toutes ces discordances sort une 
doctrine unique, et un accord parfait règne entre les 
disciples de gens qui se sont anathématisés. 



444 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [\n 100| 

Un autre trait de Luc , essentiellement romain, 
. et qui le rapproche encore de Clément, c'est son res- 
pect pour Tautorité impériale et les précautions qu'il 
prend pour ne pas la blesser. On ne trouve pas 
chez ces deux écrivains la haine sombre contre 
Rome qui caractérise les auteurs d'apocalypses et de 
poèmes sibyllins. L'auteur des Actes évite tout ce qui 
présenterait les Romains comme des ennemis du chris- 
tianisme. Au contraire, il cherche à montrer que, 
dans beaucoup de circonstances, ils ont défendu saint 
Paul et les chrétiens contre les juifs ^ Jamais un 
mot blessant pour les magistrats civils. S'il arrête 
son récit h l'arrivée de Paul à Rome, c'est peut-être 
pour n'avoir pas à raconter les monstruosités de Néron. 
Luc n'admet pas que les chrétiens aient jamais été 
compromis légalement. Si Paul n'en avait pas appelé 
à l'empereur, « on aurait pu le renvoyer absous ». 
Une arrière-pensée juridique, en plein accord avec 
le siècle de Trajan , le préoccupe : il veut créer des 
précédents, montrer qu'il n'y a pas lieu à poursuivre 
ceux que les tribunaux romains ont tant de fois ac- 
quittés. Les mauvais procédés ne le rebutent pas* 
On ne poussa jamais plus loin la patience, l'op- 
timisme. Le goût de la persécution, la joie des ava- 

4. AcleSy XXIV, 7, H: xxv, 9, 16, Î5; xxviii, 47-48. Cf. les 
Apôtres^ p. XXII et suiv.; Saint Paul, p. 433-134. 



lAnlOOJ LES ÉVANGILES. 445 

nies endurées pour le nom de Jésus, remplissent 
rame de Luc et ont fait de son livre le manuel par 
excellence du missionnaire chrétien. 

La parfaite unité du livre ne permet guère de 
dire si Luc, en le composant, avait sous les yeux 
des documents écrits antérieurs, ou s'il fut le pre- 
mier à écrire l'histoire des apôtres sur des traditions 
orales. Il y a eu beaucoup d'Actes des Apôtres, 

r 

comme il y a eu beaucoup d'Evangiles; mais, tandis 

r 

que plusieurs Evangiles sont restés dans le canon, 
un seul livre des Actes y a été conservé. La « Prédi- 
cation de Pierre » S dont le but était de présenter 
Jérusalem comme la source de tout le christianisme, 
et Pierre comme le centre de ce christianisme hiéro- 
solymitain, est peut-être aussi ancienne pour le fond 
que les Actes; maiscertainement Luc ne la connaissait 
pas. C'est gratuitement aussi que l'on a supposé que 
Luc aurait remanié et complété, dans le sens de la ré- 
conciliation des judéo-chrétiens et de Paul, un écrit 
plus ancien, composé pour la plus grande gloire de 
l'Église de Jérusalem et des Douze. Le dessein d'égaler 
Paul aux Douze et surtout de rapprocher Pierre et 
Paul est manifeste chez notre auteur; mais il semble 
qu'il ne suivit dans son récit qu'un cadre d'exposition 

4 . Kti3u«]fp.% ntTpcu, premier noyau, perdu, de la légende pseudo- 
clémeniine, dont le développement sera expliqué dans le tome VI'. 



4i6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 100] 

orale depuis longtemps établi. Les chefs de TËglise 
de Rome devaient avoir une manière consacrée 
de raconter l'histoire apostolique *. Luc s'y con- 
forma, en y ajoutant une biographie de Paul assez 
développée et vers la fm des souvenirs personnels. 
Comme tous les historiens de l'antiquité, il ne s'in- 
terdit pas l'emploi d'une innocente rhétorique. A 
Rome, son éducation hellénique avait dû se complé- 
ter, et le sentiment de la composition oratoire à la 
manière grecque put s'éveiller en lui *. 

Le livre des Acte$, comme le troisième Évangile, 
écrit pour la société chrétienne de Rome, y resta 
longtemps confiné \ Tant que le développement de 
l'Église se fit par tradition directe et par des néces- 
sités internes, on n'y attacha qu'une importance 
secondaire^ ; mais, quand l'argument décisif dans les 

4. Corop. Clém., Ad Cor, I, 4â. 

2. Discours de saint Paul, Acl., xvii, et surtout v. 48, les 
mots Scv6>v ^atpiovtcdv, si bien en situation (comp.ci-dess., p. 404, 
note, et les xsivà ^otpiovta qu'on accusait Socrate d'introduire). 

3. L'auteur des Épitres prétendues de Paul à Tite et à Timo« 
thée n'en soupçonne pas l'existence. Papias ne connaît pas l'Évan- 
gile de Luc, à plus forte raison les Actes. Au ii* siècle, l'Évangile 
de Luc est moins cité que celui de Matthieu. Les Actes ne sont 
pas allégués directement avant Irénée. On croit cependant trou- 
ver des allusions à ce livre dans les Épttres pseudo-ignatiennes, 
dans rÉpttre de Polycarpe, dans Justin, dans Talien. 

4. Jean Chry-s., Hom. i in Act. aposl . 4. 



[An 100] LRS ÉVANGILES. 447 

discussions relatives à Torganisation ecclésiastique 
fut de remonter à l'Église primitive comme à un 
idéal, le livre des Actes devînt une autorité capi- 
tale. Il racontait l'Ascension , la Pentecôte, le 
Cénacle, les miracles de la parole apostolique, le 
concile de Jérusalem. Les partis pris de Luc sMmpo- 
sèrent à l'histoire, et, jusqu'aux pénétrantes obser- 
vations de la critique moderne, les trente années les 
plus fécondes des fastes ecclésiastiques ne furent 
connues que par lui. La vérité matérielle en souffrit; 
car cette vérité matérielle, Luc ne la savait guère et 
s'en souciait peu; mais, presque autant que les Évan- 
giles, les Actes façonnèrent l'avenir. La manière 
dont les choses sont racontées importe plus pour les 
grands développements séculaires que la manière dont 
elles se sont passées. Ceux qui ont fait la légende de 
Jésus ont une part presque égale à la sienne dans 
l'œuvre du christianisme; celui qui a fait la légende 
de l'Église primitive a pesé d'un poids énorme dans 
la création de la société spirituelle ou tant de siè- 
cles ont trouvé le repos de leurs âmes. Multitudinis 
credentium erat cor unum et anima una. Quand on 
a écrit cela, on est de ceux qui ont lancé au cœur 
de l'humanité l'aiguillon qui ne laisse plus dormir 
jusqu'à ce qu'on ait découvert ce qu'on a vu en songe 
et touché ce qu'on a rêvé. 



1 



CHAPITRE XX. 



SECTES DE SYRIE. ELKASAl. 



Tandis que les Églises occidentales, subissant 
plus ou moins l'influence de l'esprit romain, mar- 
chaient rapidement vers une catholicité orthodoxe et 
aspiraient à se donner un gouvernement central, 

r 

excluant les variétés de sectes, les Eglises d'ébio^ 
nim, en Syrie, s'émiettaient de plus en plus et s'éga- 
raient en toute sorte d'aberrations. La secte n'est pas 
l'Église ; trop souvent, au contraire, la secte ronge 
l'Église et la dissout. Véritable Protée, le judéo- 
christianisme s'engageait tour à tour dans les di- 
rections les plus opposées. Malgré le privilège 
qu'avaient les communautés de Syrie de posséder les 
membres de la famille de Jésus et de se rattacher à 
une tradition bien plus immédiate que celle des 
Églises d'Asie, de Grèce et de Rome, il n'est pas 
douteux que, réduites à elles-mêmes, ces petites as- 
sociations se seraient perdues dans le rêve au bout de 



r* 



(An 100] LES ÉVANGILES. 44} 

deux OU trois cents ans. D*une part, Tusage exclusif 
du syriaque leur enlevait tout contact fécond avec les 
œuvres du génie grec ; de l'autre, une foule d'influen- 
ces orientales, pleines de danger, agissaient sur elles 
et les menaçaient d'une prompte corruption. Leur 
manque de raison les livrait aux séductions de ces 
folies théosophiques, d'origine babylonienne, égyp- 
tienne, persane, qui, dans quarante ans environ, 
causeront au christianisme naissant cette grave ma- 
ladie du gnosticisme qu'on ne saurait comparer qu'à 
un croup terrible auquel l'enfant n'échappa que par 
miracle. 

L'atmosphère oîi vivaient ces Églises ébioniles 
de Syrie au delà du Jourdain était des plus troubles. 
Les sectes juives abondaient en ces parages et sui- 
vaient une direction toute différente de celle des 
docteurs orthodoxes ^ Depuis la^uine de Jérusalem, 
le judaïsme, privé de l'aiguillon prophétique, n'a 
plus eu que deux pôles d'activité religieuse, la ca- 
suistique, représentée par le Talmud, et les rêves 
mystiques de la Gabbale naissante. Lydda et labné 
étaient les centres d'élaboration du Talmud ; le pays 
au delà du Jourdain servait de berceau à la Cab- 

4. Récognitions, I, 54; Hégésippe, dans Eus., H. E,, IV, 22; 
saint Justin, Dial,, 80, Conslit. aposL, VI, 6; saint Épiphane, 
haer. xnr et suiv. 

29 



450 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 1(XI| 

baie. Les esséniens n'étaient pas morts * ; sous le 
nom d'esséens^ d'ossènes, d'osséetis * , ils se distin- 
guaient à peine des nazaréens ou ébionites, et conti- 
nuaient leur ascétisme particulier, leurs abstinences, 
avec d'autant plus d'ardeur que la destruction du 
temple avait supprimé leritualisme de laTliora. Les 
galiléens de Juda le Gaulonite existaient, ce semble^ 
comme Eglise à part *• On ne sait guère ce qu'étaient 
les masbothéens *, encore moins ce qu'étaient les gé-^ 
nistes, les méristes ' et quelques autres hérétiques 
obscurs •. 

Les samaritains se divisaient de leur côté en 

1. Pline, Hist. nat., V, 73. Josèphe, après la guerre, parle des 
esséniens comme encore existants. 

2. Hégésippe, dans Eus., IV, xxii, 6; Constit. apost., VI, 6; 
Philosopli., IX, 48,27; Épipb., haer. xix, xxx, lui, ei Resp. 
ad Acac, et Paul., sub fin. Je suppose que, dans Justin, Dial., 80, 
au lieu de EAAUiNUNnN, il faut lire ESSHNiARnN ou esshnon. 
Cf. Sacy, ChresL arabe, ï, p. 345-347. 

3. Hégésippe, dans Eus., H, E,,\\, xxii, 6; saint Justin, 
DiaL cwn Tryph., 80; Indiculiis de hœresibuSj attribué à saint 
JérOrae, dans OEhIor, Corp. hœres.^ ï, p. 283. 

4. Hégésippe, dans Eus., //. E., IV, xxii, 5, 6; Cofislil. apost. 
VI, 6; VJndiculus et Isidore, dans CEhIer, I, p. 283, 303. 

o. Saint Justin, Dial., 80; lndiculus,CE)i\er^ I, p. 283. Je sup- 
pose que le mot ^cpioraî répond à minim, et dlrrè f^cpcuç, en opposi- 
tion avec les vrais juifs, oi inh «y^vou; (Ttyiarai). Voir cependant 
Isidore de Sév., Elym., VIIÎ, iv, 8. 

6. Saint Justin, /. c; Tliéodoret, Hœrel. fah,, I, 4; Indien- 
lus, 1. c; saint Isidore, Orig., VIII, 4. 



\Kn 100] 



LES ÉVANGILES. 



451 



une foule de sectes, se rattachant plus ou moins 
k Simon de Gitton ^. Cléobîus, Ménandre, les goro- 
Ihéens, les sébuéens, sont déjà des gnostiques ; le 
mysticisme cabbalistique coule chez eux à pleins 
bords. L'absence de toute autorité permettait en- 
core les plus graves confusions. Les sectes samari- 
taines, qui pullulaient à côté de l'Église, entraient 
parfois jusque dans son enceinte, ou cherchaient 
à s'y introduire de force. On peut rapporter à 
ce temps le livre de la Grande Exposition attribué 
à Simon de Gitton *• Ménandre de Capharétée avait 
succédé à toutes les ambitions de Simon. II s'ima- 
ginait, comme son maître, posséder la vertu su- 
prême, cachée au reste des hommes. Entre Dieu et 
la création, il plaçait un monde d'anges innombra- 
bles, sur lesquels la magie a tout pouvoir. Cette 
magie, il prétendait en connaître les derniers secrets. 
Il parait qu'il baptisait en son propre nom. Ce bap- 

4. Les Apôtres, p. 273 et suiv.; Ilégësippe, dans Eus., IV, 
XXII, 5; Théodoret, l.c; Récognitions, II; Constil. apost,, VI, 8; 
Épiph., tiaer. x-xiii, xxii, li, 6, et Resp. ad Acac. et Paul., sub 
fin. Cf. Livre de Josué, ëdit. JuynboU, p. 4 10 et suiv. ; Chronique 
d'Aboulfath, édit. Vilmar, texte arabe, p. 82-83, 451-464, prol., 
p. ux-LT, Lxxi-Lxxiii, Lxxx-Lxxxiv; Schahristani, texte arabe, 
Gureton, p. 470, trad. Haarbriicker, I, p. 258 (en tenant compte 
de Vilmar, p lxxii, note, et de la correction d*Ewald, Gesch, des 
V. L, VU, p. 424, note); Chwolsohn, Die Ssahier, I, p. 96-99. 

t. Les Apôtres, p. 267 et suiv. 



452 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An iOOj 

tême conférait le droit à la résurrection et à l'immor- 
talité. C'est à Antioche que Ménandre compta le plus 
de sectateurs. Ses disciples cherchaient, à ce qu'il 
semble, à usurper le nom de chrétiens ; mais les chré- 
tiens les repoussaient hautement et leur donnaient le 
nom de ménandriens * . Il en était de même de cer- 
tains sectaires simoniens nommés entychites, adora- 
teurs d'éons, sur lesquels on fit peser les plus graves 
accusations * . 
Y Un autre samaritain, Dosithée ou Dosthaï, jouait 

le rôle d'une sorte de Christ, de fils de Dieu, et cher- 
chait à se faire passer pour le grand prophète égal 
à Moïse dont on lisait la promesse dans le Deutéro- 
nome (xviii, 15), et qu'en ces temps de fièvre on 
croyait sans cesse voir venir '. L'essénisme, avec sa 

h, Justin, Irénée, etc. Voir les Apôtres, p. 273, noie 2 Joi- 
gnez-y Eus., //. E., m, 26. 

2. Théodoret, I, 1, et V, 9; aéra. cTAlex., Slrom., VU, 17; 
Cotelier, EccL gr, mon., III, p. 640, 641 . Il est douteux que le 
passage de Parnpiiile, ApoL pro Orig. (trad. Rufin), ch. 12, De- 
larue, IV, append., p. 22, se rapporte à eux. 

3. Homél. pscudo-clém., ii, 24; Hégésippe, dans Eus., IV, 
XXII, 5; ConstU. aposL, VI, 8; Origène, Contre Celse, I, 57; 
VI, 41; De principiis, IV, 17; In Matth. comment, séries, 
33, 0pp., III, p. 851 ; In Joh., tom. xiii, 27; Macarius Magnés, 
III, 41, p. 151; cf. p. 184; Pseudo-Tertul., Adv. omn, hœr., « 
(OEhler, l. II, p. 752 et suiv.) ; Théodoret, Hcer. fab., 1, 1 ; Épiph., 
haer. x, xii, xiii, xiv; Philastre, c. 4 ; saint Jér., Dial. adv. lucif., 
1, p. 304, IV, f part.Mart.; EpU, Paulœ, p. 676, ibid.; Euloge 



(An 100) LES ÉVANGILES. 453 

tendance à multiplier les anges, était au fond de 
toutes ces aberrations ; le Messie lui-même n'était 
plus qu'un ange comme un autre, et Jésus, dans les 
Églises placées sous celte influence, allait perdre son 
beau titre de fils de Dieu pour n'être plus qu'un grand 
ange, un éon de premier rang ^ . 

L'union intime qui existait entre les chrétiens et 
la masse d'Israël, le manque de direction qui carac- 
térisait les Eglises transjordaniques faisaient que 
chacune de ces sectes avait son contre-coup dans 
l'Église de Jésus. Nous ne comprenons pas bien ce 
que veut dire Hégésippe*, quand il trace pour l'Eglise 
de Jérusalem une période d'absolue virginité, finis- 
sant vers les temps oii nous sommes, et quand il 
attribue tout le mal des temps qui suivirent à un 
certain Thébuthis, qui, par dépit de n'avoir pas été 
nommé évoque, infecta l'Église d'erreurs empruntées 
aux sept sectes juives \ Ce qui est vrai, c'est que, 

d*Àlei.,dan9 Pbotius, cod. ccxxx, p. 285, \^ col., Bekker; Liber 
Josuéj SuyuboW Joe. cit.; Chron. samarit, d'Aboulfath, dans Sacy, 
Chrest. arabe, I, p. 333 et suiv.; édit. Vilmar, L c; Schahristani, 
édit. Cureton, I, p. 470, trad. llaarbrUcker, I, p. 258. 
4. Coloss., 11, 48. 

2. Dans Eusèbe, H. £., IV, 22. Cf. 111, xxxii, 7, 8. 

3. Saint Justin (DiaL, 80), saint Épiphane {Adv.hcer.jXïWy 1), 
Makrizi (Sacy, Chresl. arabe, I, 305 et suiv., 345-3i6), Âboul- 
faradj (Dyn,, p. 416, texte arabe)^ comptent aussi sept sectes 
juives. Cf. Auctarium navumde Combefis, t. H [ou HisL Monoth.) 



454 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An lOOJ 

dans ces cantons perdus de TOrient, d'étranges 
alliances se produisaient. Quelquefois même la manie 
des mélanges incohérents ne s'arrêtait pas aux limites 
du judaïsme; les religions de la haute Asie four- 
nissaient plus d'un élément à la chaudière ou les in- 
grédients les plus disparates fermentaient ensemble. 
Le baptisme est un culte originaire de la région du 
bas Euphrate; or le baptisme était le trait le plus 
ordinaire chez les sectes juives qui cherchaient à 
s'aiïranchir du temple et des prêtres de Jérusalem. 
Jean le Baptiste avait encore des disciples^. Les 
esséens, les ébionites étaient presque tous adonnés 
aux ablutions. Après la destruction du temple, le 
baptisme reprit de nouvelles forces. Des sectaires 
se plongeaient dans l'eau chaque jour, à tout propos*. 
Nous avons entendu, vers Tan 80, des accents qui 
semblent venir de cette secte'. Sous Trajan, la 
vogue du baptême redouble. Cette faveur croissante 
fut due en grande partie à l'influence d'un certain 

p. 300, et Colelier, notes sur Consi. aposl., VI, 6. Les Récogni- 
tions n'en connaissent que cinq. Pseudo-Jérôme en compte dix. 

4. Rëcognit,, I, 54, 60; Homél. pseudo-clém., ii, Î3. 

î. Récognit,, I, o4, 60; Homél. pseudo-clém., ii, 23; Hégé- 
sippo, dans Eus., II., E,, IV, xxii, 6; saint Justin, DiaL, 80; 
Comlit, apo$t.,\\^ 6; Épiphane, hœr. xvii, xxx, 46; Rép, à 
Acace et Paul, sub fin.; Sacy, Chrest, arabe, I, p. 306, 3^6. 

3. Voir ci-dessus, p. 467, 



|Aa 100] LES ÉVANGILES. 455 

Elkasal, que Ton peut supposer avoir été en beaucoup 
de choses Timitateur de Jean-Baptiste el de Jésus. 

Cet Elkasaï paraît avoir été un esséen de la con- 
trée située au delà du Jourdain*. 11 avait peut-être 
résidé en Babylonie, d'où il feignait d'avoir rapporté 
le livre de sa révélation. II éleva son drapeau prophé- 
tique en Tan 3 du règne de Trajan *, prêchant la pé- 
nitence et un nouveau baptême, plus efficace que tous 
ceux qui avaient précédé, capable en un mot d'effacer 
les péchés les plus énormes. Il présentait comme 
manifeste de sa mission divine une apocalypse bizarre, 
écrite probablement en syriaque', et qu'il cherchait 
à entourer d'un mystère charlatanesque, en la présen- 
tant comme descendue du ciel à Sera, la capitale du 
pays fabuleux des Sères, par delà les Parthes*. 

\ . Origène, In Ps. LXXXII (dans Eus., H, E., Vf, 38) ; Philo- 
sophumena, [X, 4, 13-17; X, 29; Épiphane, hacr. xix entier; 
x\x, 3, 47; LUI enlior; anacephalaoosis, t. i, lib. II, n"* 7; i. ii, 
lib. I, n"" 40; epitome (0pp., cdit. Dindorf, I, 352 et suiv.); Théo- 
dorel, llœr. fab,, II, 7; Pseudo-Aug. De hœr, 40, 32. 

2. Philos,, IX, 43. Un autre passage {ibid., § 16) nous repor- 
terait aux derniers temps de Trajan, si on lisait comme Rœper et 
Duncker; mais ce passage est obscur et altéré. Je lis avec Hilgen- 

feld : à^oTt uirariuatv Ixtgu. 

3. On le conclut du genrealtribué à rouaA (voy. ci-dessus, p. 4 03. 
note 4) et des formules syriaques en usage dans la secte (v. p. 456). 

4. Philos., IX, 43. Sur cette ville de Sera, voir Ammicn Mar- 
cellin, XXill, 6 (p. 384, Paris, 4681); Ptolémée, I, xi, 4, 4; xvii, 
5; VI, xiu, 4 ; xvi, 8; VIII, xxiv, 8. 



4M ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 100] 

Un ange gigantesque, de trente-deux lieues de haut, 
représentant le fils de Dieu, y jouait le rôle de révéla- 
teur; à côté de lui, un ange femelle, de même taille, 
TEsprit-Saint, paraissait comme une statue dans les 
nuées entre deux montagnes. Elkasal, devenu dépo- 
sitaire du livre, le transmit à un certain Sobiaï. 
Quelques fragments de cet écrit bizarre nous 
sont connus *. Rien ne s* y élève au-dessus du Ion 
d*un mystificateur vulgaire, qui veut faire fortune 
avec de prétendues formules d'expiation et de ridi- 
cules momeries. Formules magiques, composées 
de phrases syriaques lues à rebours ^, puériles pres- 
criptions sur les jours fastes et néfastes, folle méde- 
cine d'exorcismes et de sortilèges, recettes contre les 

4. Oo se demande s* il n'y a pas ici quelque bévue de la part 
des hérésiologues qui nous ont transmis les renseignements sur 
Elkasaï. ZG&at est peut-être le nom même des Sabiens, ^-^ - *^ %. 
On a aussi soupçonné dans ^HXxoiffai quelque étymologie symb^ 
lique, >DD Sn ou >dd S>n, « ï© dieu caché » ou a la forme cachée » 
(Ëpiph., hxT, xix, 2); mais il se peut que *flXxa9ai soit un simple 
ethnique d'Elkési, village au delà du Jourdain, c*est-i-dire du 
pays des esséens et des ébionites. Voir Gesen., Thés., p. 1244. En 
tout cas, Elkasaï a été un homme réel. Simon de GiUon fut appelé 
aussi à ^6va{Ai; Toû 6t%S (ii^oXvi, ce qui n^empèche pas qu'il ne doive 
être tenu pour un personnage historique. 

2. M. Hilgenfeld les a recueillis. Novum Testamentum extra 
canonem receplum, fascic. JII. 

3. Épiph., xi\, 4, formule expliquée par M. Stem et par 
M. Lévy de Breslau. Cf. Zeilsshrifl der d. m. G., 4838, p. 74 t. 



lAnlOO] LES ÉVANGILES. 457 

démons et les chiens, prédictions astrologiques, voilà 
r Évangile d'EIkasaï. Gomme tous les faiseurs d'apo- 
calypses, il annonçait pour Tempire romain des cala- 
strophes, dont il fixait la date à la sixième année de 
Trajan *. 

Elkasaï fut-il réellement chrétien ? On en doute- 
rait parfois '. 11 parlait souvent du Messie, mais il 
équivoquait sur Jésus. On peut supposer que, mar- 
chant sur les traces de Simon de Gitton, Elkasaï 
connut le christianisme et le copia. Gomme plus tard 
Mahomet, il adopta Jésus pour un personnage divin. 
Les ébionites furent les seuls chrétiens avec lesquels 
il eut des rapports; car sa christologie est celle 
d'Ébion. A son exemple, il maintenait la Loi, la 
circoncision , le sabbat % repoussait les anciens 
prophètes, haïssait saint Paul S s'abstenait de chair, 
se tournait vers Jérusalem en priant*. Ses dis- 
ciples paraissent s'être rapprochés du bouddhisme; 
ils admettaient beaucoup de Christs, passant les 
uns dans les autres par une sorte de transmigration, 
ou plutôt un seul Christ, s'incarnant et paraissant au 



1. Philos. j IX, 16. Voir ci-dessus, p. 455. 

2. Épipb., haer. xix, 3; xxx, 3, 47; lui, 1. 

3. Philos. j IX, 14; Épiph., xxx, 4. 

4. Origène, dans Eus., H. E., VI, 38; Théodoret, /. c. 

5. Épiph., bœr. xix, 3. Cf. Irénée, I, xxvi, 2. 



458 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An 101] 

monde par intervalles. Jésus fut une de ces appari- 
tions. Adam avait été la première '. Ces rêves font 
penser aux avatars de Vischnou et aux vies succès- 
sives de Krichna. 

On sent dans tout cela le syncrétisme grossier 
d'un sectaire, fort ressemblant à Mahomet, qui brouille 
et confond à froid, selon son caprice ou son intérêt, 
les données qu'il prend de droite et de gauche. L'in- 
fluence la plus reconnaissable est celle du natura- 
lisme persan et de la cabbale babylonienne. Les 
elkasaïtes adoraient l'eau comme source de vie et 
détestaient le feu. Leur baptême, administré « au 
nom du grand Dieu très-haut, et au nom de son fils, 
le grand roi m , effaçait tous les péchés et guérissait 
toutes les maladies, quand on y joignait l'invocation 
des sept témoins mystiques, le ciel, l'eau, les esprits 
saints, les anges de la prière, l'huile, le sel, la terre*. 
Aux esséens Elkasaï empruntait les abslinences, 
l'horreur des sacrifices sanglants \ Le privilège 
d'annoncer l'avenir et de guérir les maladies par des 

1. Épiph., liaDr. xxx, 3; un, 1 ; Philos. j IX, 14; X, 29; Théo- 
dore^, /. c. C'est la doctrine pseudo-clémentine des Récogni- 
lions et des Homélies. 

2. Philos., IX, 45; Épiph., xix, 1. Comp. I Joh., v, 6-8; Ho- 
mélies pseudo-clém., Conlesl. Jacobin en tète, cl cl 2; Apocal. 
d'Adam, Journal asial,, nov.-déc. 4853, p. 4i7 et suiv. 

3. Épiph., XIX, 3; lui, 4. 



\kù 101] LES ÉVANGILES. 459 

procédés magiques était aussi une prétention des 
esséniens ^ Mais la morale d'EIkasai ressemblait aussi 
peu que possible à celle de ces bons cénobites. Il ré- 
prouvait la virginité et permettait, pour éviter la 
persécution , de simuler l'idolâtrie, même de renier 
de bouche la foi que l'on professait. 

Ces doctrines furent adoptées plus ou moins par 
toutes les sectes ébionites *. On en trouve la vive 
empreinte dans les récits pseudo-clémentins, œuvre 
des ébionites de Rome% et de vagues reflets dans 
la lettre faussement attribuée à Jean*. Le livre 
d'Elkasaï cependant ne fut connu des Eglises grec- 
ques et latines qu'au m' siècle et n'y eut aucun 
succès *. Il fut, au contraire, adopté avec enthou- 
siasme par les osséens, les nazaréens, les ébionites 
d'Orient ^. Toute la région au delà du Jourdain, la 

1. Jos., B. J., Il, xni, 12. Cf. Homélies pseudo-clém., ix, %i 
etsuiv.; xi, 26; xiii, 44; xvi, 48 et suiv. De là le nom dicsséens 
(X^DN, « médecins »). 

2. Épiph., hfRr. xxx, 2, 47. 

3. Conlestalio Jacohi précitée. Voir le Vl« volume. 

4. I Joh., V, 6-8, 

5. Origène le premier en entendit parler. In Ps. ixxxil 
(dans Eus., //. E,, VI, 38) ; Philos,, IX, 43. Eusèbe ne connaît les 
elkasaïtes que par le passage d'Origène (//. E., VI, 38], et croit 
Thérésic née uu m* siècle, parce que c^est alors quVllo parut et 
échoua dans les Églises non-ébionites des pays grecs cl latins. 

6. Épiph., haer. XIX, 4, 2, 5; xxx, 2; un, 4. 



400 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [Ao 10^ 

Pérée, Moab, Tlturée, le pays des Nabatéens, les 
bords de la mer Morte, vers l'Amon, étaient remplis 
de ces sectaires. Plus tard, on les appela samséens, 
expression dont le sens est obscur*. Au iv* siècle, 
le fanatisme de la secte était tel, que des gens se 
faisaient tuer pour la famille d'Elkasai. Sa famille, 
en effet, existait encore et continuait son charlata- 
nisme grossier. Deux femmes, Marthous et Mar- 
thana, qui prétendaient descendre de lui, étaient 
presque adorées ; la poussière de leurs pieds, leur 
crachat passaient pour des reliques *. En Arabie, les 
elkasaîtes, comme les ébionites et les judéo-chré- 
tiens en général, vécurent jusqu'à l'islam et se con- 
fondirent avec lui ^ La théorie de Mahomet sur Jésus 
s'écarte à peine de celle d'Elkasaï. L'idée de la kibla, 

4. Selon l'explication la plus probable, ce serait un équivalent 

de Ospairtu-nic 

2. Saint Ëpiphane, hœr. xix, 2 ; un, 4 ; anacephaeosis, tomus i 
lib. If, n^ 7; epitome, Dindorf, p. 352. Jean Damascène copie 
VanacephalœosiSj môme in xal ^tûpo. Il se peut qu'Ëpiphane se 
trompe en plaçant ces femmes au iv« siècle. Celse, en effet (Orig., 
Adv. Cels*^ 1. V, 62, Opp.^ I, p. 656), parle de deux femmes sec- 
taires, Marthe et Mariamne, qui peuvent bien être Mop^oû; et Mxp- 
6àva. Sur la forme MapôcGç, voir Miss, de Phén., p. 384. 

3. On atti'ibue à Elkasaï ou EIxaï un prétendu frère léxaî, d'où 
peut venir le nom de ttaaaîoi, porté par lesesséens. Epiph., hagr. 
XXIX 4, 4, 5, 7. Rien de plus confus que les données d'Ëpiphane 
sur ces Jesséens. Tantôt il les rattache à Jessé^ tantôt au nom de 
JésuSj tantôt aux essdens. Cf. saint Nil, Moruut, exerc, c. m. 



[Aoi03J LES ÉVANGILES. 461 

OU direction pour la prière, vient peut-être des sec- 
taires transjordaniques \ 

On ne peut assez insister sur ce point que, 
avant le grand schisme des Eglises grecques et 
iatines, également orthodoxes et catholiques, il y 
eut un autre schisme oriental, un schisme syrien, 
si Ton peut s'expliquer ainsi, qui mît hors du chris- 
tianisme, ou pour mieux dire laissa sur ses confins 
tout un monde de sectes judéo-chrétiennes et ébio- 
nites, nullement catholiques (esséens, osscens, sam- 
séens, jesséens, elkasaïtes), au sein desquelles Ma- 
homet apprit le christianisme et dont l'islam fut la 
revanche *. Une preuve, en quelque sorte vivante 
encore, de ce grand fait est le nom de nazaréens que 
les musulmans ont toujours donné aux chrétiens. 
Une autre preuve que le christianisme de Mahomet 
fut l'ébionisme ou le nazaréisme est ce docétisme 
obstiné qui a fait proclamer aux musulmans de tous 

4 . Voir ci-dessus, p. 52-53. Dans l'idée des Arabes, ce qui con- 
stitue une religion, c'est une kihla et un kUâb, une direction pour 
prier et un livre. L'expression y^jiAll wwJ = Vlpon n>a, 
pour désigner Jérusalem, peut se rattacher aux mêmes sectes . 
Hierosolynmm adorant quasi domus sU Dei (Irénée, I, xxm, 2). 
Comp. Modjir eddln, Hist. de Jér., p. 227 (édit. du Caire). 

2. Masoudi, Prairies d'or, I, p. 430. Cf. Spren ger, Z)a« Leben 
und die Lehre des Mohammad, I, 48-43, 93-101, 403; II, p. 384 
etsuiv.; G. Rœsch, dans TAeo/. Sludien und Kriliken, 1876, 
3* fascic, p. 409 et suiv. (Gotha). 



4C2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 103] 

% 

les temps que Jésus n'a pas été crucifié en personne, 
qu'une ombre seule souffrit à sa place \ On croirait 
entendre Cérinthe ou quelqu'un de ces gnostiques si 
énergiquement combattus par Irénée *. 

Le nom syriaque de ces diverses sectes de bap- 
tistes était sa6un^ équivalent exact de « baptiseurs ». 
C'est l'origine du nom des sabiensj qui sert encore 
aujourd'hui à désigner lesmendaïles', nazaréens* ou 
chrétiens de saint Jean, qui continuent leur pauvre 
existence dans le district marécageux de Wasith 
et de Howeyza, non loin du confluent du Tigre et de 
^Euphrate^ Au vu* siècle, Mahomet les traite avec 
une considération particulière *. Au x* siècle, les poly- 
graphes arabes les appellent eUmogiasila, « ceux qui 

1. Voir ci-dessus, p. 421-422. 

2. Irénée, I, xxiv, 4; Épiph., xxiv, 3; Psoudo-Tertullien, 
Contre toutes les hérésies, c. 4 (QEliler); Théodoret, Hœr. fab., 
1,4. 

3. Eux-mêmes se donnent ce nom. Livre d'Adam, l'« pari., 

Ch. XIII, XVII, XX, XXX, XXXI, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XLII, 

clausule; 2* part., ch. i, ii, v. 

4. Cf. Norberg, Cod. Naz,, IF, 235, 237. 

5. Voir Vie de Jésus, p. 102 et suiv. Le culte des astres ayant 
une grande place dans la religion des sabiens des marais, les 
Arabes firent sabisme synonyme d'astrolâtrie. Moïse Maimonide 
adopta cette idée, et c'est par lui que se sont répandues en Eu- 
rope tant de notions confuses sur un prétendu sabéisme, considéré 
comme le culte primitif de l'humanité. 

6. Coran, ii, 59; v, 73; xxii, 17. 



[An i03] LES ÉVANGILES. 463 

se baignent * » . Les premiers Européens qui les con- 
nurent les prirent pour des disciples de Jean-Bap- 
tisle qui auraient quitté les rives du Jourdain avant 
d'avoir reçu la prédication de Jésus*. On ne peut 
guère douter de l'identité de ces sectaires avec les 
elkasaïtes, quand on les voit appeler leur fondateur 
El'hasih^j et surtout quand on étudie leurs doctrines, 
qui sont une sorte de gnosticisme judéo-babylonien, 
analogue par plusieurs côtés à celui d'Elkasaî. 
L'usage des ablutions*, le goût pour l'astrologie*, 
l'habitude d'attribuer des livres à Adam, comme au 
premier des révélateurs % les rôles prêtés aux anges, 
une sorte de naturalisme et de croyance à la vertu 

4 . Mohammed ibn Ishak on-Nédim , Kitâb el-Fihrist (écrit 
en 987), p. 340,édit. Fluegel. Cf. Chwolsohn, Die Ssabier, I, 109 
etsuiv., 436elsuiv., 805-807; II, 543 et suiv., 760; Fluegel, 
Mani, p. 433 et suiv. ; Journal asiatique, nov.-dëc. 1853, p. 436- 
437, et août-sept. 1855, p. 29Î-S94; Ilist. des lang. sémiLj 
111, II, 2. 

2. Lire le chapitre xii de la première partie du Livre 
iTAdam. 

3. Kitdb el'Fihristj 1. c. W est vrai que l'incertitude de récri- 
ture arabe, quand il s'agit de noms étrangers, répand des doutes 
sur ce mot. 

4. Voir le Qolasla, hymnes et discours sur le baptême, publié 
par M. Euting (Stuttgard, 1867). 

5. Chwolsohn, DieSsabier, I, p. 115. 

6. Voir ci-dessus, p. 458. 



464 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An ftOi] 

magique des éléments*, l'horreur du célibat* sont 
autant de traits communs aux sectaires de Bassora 
et aux elkasaîtes. 

Gomme Ëlkasaî, les mendaîtes tiennent Teau 
pour le principe de vie, le feu pour un principe 
de ténèbres et de destruction '. Quoiqu'ils demeu- 
rent loin du Jourdain, ce fleuve est toujours pour eux 
par excellence le fleuve baptismal . Leur antipathie 
pour Jérusalem et le judalsme% la malveillance qu'ils 
témoignent envers Jésus et le christianisme ^ n'empê- 
chent pas que leur organisation d'évêques, de prêtres, 
de fldèles ne rappelle tout à fait l'organisation chré- 
tienne', que leur liturgie ne soit calquée sur celle 
d'une Eglise et n'aboutisse à de vrais sacrements •. 
Leurs livres ne paraissent pas anciens'; mais ils sem- 

\ . Voir, outre le Livre d'Adam (éditions de Norberg et de Pe- 
termann), le Divan des mendaîtes, dont le manuscrit est à la Pro- 
pagande, à Rome. Migne, DicU des apocr.j I, col. 283 et suiv. 

2. Livre d^Adam, \^* pari , ch. xvii. 

3. Livre d^Adam, \^* part., ch. xiii. 

4. Livre d'Adam, 1'« part., ch. i, iv, vi, viii, ix, xii, xiii, xvii, 

XXIX, XXX. XXXI, XXXII, LXII. 

5. Livre d'Adam, ch. xvii, xxxi, xli, lxii. 

6. Livre d'Adam, 4" part., ch. i, ii, xii, xvii. 

7. Livre d'Adam, 1'* part., ch. xvii, xxix, lxii; Mss. sabiens 
delaBibl.nat., n» 16. 

8. Mss. sabiens de la Bibl. nat., n^ 42-45. Mention du Verbe, 
Livre d'Adam, \'* part., ch. xxxi. 

9. Livre d'Adam, l'* part., ch. ii et xxxi (mention de Maho- 



(An i04] LES ÉVANGILES. 465 

blent en avoir remplacé d'antérieurs. De ce nombre 
fut peut-être V Apocalypse ou Pénitence (TAdam^ livre 
singulier sur les liturgies célestes de chaque heure 
du jour et de la nuit et sur Içs actes sacramentels qui 
s'y rattachent*. 

Le mendaïsme n'a-t-il qu'une seule source, Tes- 
séisme et le baptisme juif? Non, certes ; à beaucoup 
d'égards, on peut y voir une branche de la religion 
babylonienne, qui aurait contracté un mariage intime 
avec une secte judéo-chrétienne, déjà empreinte 
elle-même des idées de Babylone. Le syncrétisme 
effréné qui a toujours été la loi des sectes orien- 
tales rend impossible Texacte analyse de pareilles 
monstruosités. Les rapports ultérieurs des sabiens 
avec le manichéisme * restent fort obscurs. Tout ce 
qu'on peut dire, c'est que l'elkasaïsme dure encore 
de nos jours et représente seul, dans les marais do 
Bassora, les sectes judéo-chrétiennes qui fleurirent 
autrefois au delà du Jourdain. 

La famille de Jésus, qui existait encore en Syrie, 
fut sans doute opposée à ces malsaines chimères. Vers 

met}, Lxii (liste des Sassanides et invasion musulmane), les clau- 
sules et notes finales. Cf. V part., cb. i. 

4. Journal asiat., nov.-déc. 4853, p. 427 et suiv. Comp. le 
manuscrit sabien n® 45 de la Bibl. nat. 

2. Fluegel, Mmi, p. 83 et suiv., 432 et suiv., 305. 

30 



466 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 1041 

le temps oii nous sommes, les derniers neveux du 
grand fondateur galiléen s'éteignent, entourés du 
plus profond respect par les communautés transjor- 
daniques, mais presque oubliés des autres Églises. 
Depuis leur comparution devant Domitien, les fils de 
Jude, revenus en Batanée, étaient tenus pour des 
martyrs. On les mit à la tête des Églises, et ils joui- 
rent d'une autorité prépondérante jusqu'à leur mort 
sous Trajan ^ Les fils de Glopas, pendant ce temps, 
semblent avoir continué de porter le titre de prési- 
dents de l'Église de Jérusalem. Â Siméon, fils de 
Clopas, avait succédé son neveu Juda, fils de Jac- 
ques', auquel parait avoir succédé un autre Siméon, 
arrière-petit- fils de Clopas *. 

1. Hégésippe, dans Eus., H, E., III, xx, 8; xxxii, 6. 

2. Constii. apost., VII, 46; note de Cotelier sur ce passage. 
Voir Tappendice, à la fin de ce volume, p. 545>547. 

3. Le Syncelle (Paris, p. 345, 347; comp. Eusèbe, Chron., 
d'après Scaliger, 2* édit., p. 80) et saint Épiphane (bser. lxvi, 
20), d^accord avec les Constitutions apostoliques^ donnent un 
Juda pour successeur à Siméon. Ailleurs (Eus., Chron., 1. Il, ad 
ann. Traj. 10 et 42; Hist. eccL, III, 35; cf. Nicéph., Chromgr,, 
p. 409, Paris), ce successeur est appelé Justus. Les critiques 
sont d'accord sur ce point qu'un Siméon, fils de Clopas, mourut 
martyr vers la fin du règne do Trajan. Mais Siméon, cousin 
germain de Jésus, a de la sorte une vie et un épiscopat beaucoup 
trop longs. On concilie tout en supposant trois fils de Clopas. 
évoques de Jérusalem, après Jacques : 4<> Siméon, fils de Clopas 
et cousin germain de Jésus ; 2<* Juda, fils de Jacques, petit-fils de 



(An iO^ LES ÉVANGILES. 467 

Un événement politique important se passa. 
Tan 105, en Syrie, et eut pour l'avenir du christia- 
nisme de graves conséquences. Le royaume naba- 
téen, resté jusque-là indépendant, qui contournait 
la Palestine à Test, et comprenait les villes de Petra, 
de Bostra, et de fait, sinon de droit,, la ville de 
Damas % fut détruit par Cornélius Palma*, et devint 
la province romaine d'Arabie. Vers le même temps, 
les petites royautés, feudataires de l'empire, qui 
s'étaient jusque-là maintenues en Syrie, les Hérodes, 
les Soèmes d'Édesse, les petits souverains de Chal- 
cis, d'Abila, les Séleucides de la Comagène, avaient 
disparu. La domination romaine prit alors en Orient 
une régularité qu'elle n'avait pas eue encore. Au 
delà de ses frontières, il n'y eut plus que le désert 

Glopas et petitr-cousin de Jésus; S'^un second SiméoD, fils ou petit- 
fils de Jacques, de José ou de Siméon I, par conséquent petit-fils 
ou arrière-petit-ûls de Glopas, petit-cousin ou arrière-petit-cousin 
de Jésus. C'est celui-ci qui aurait été martyrisé sous Trajan. La 
série des chefs de l*Église de Jérusalem serait ainsi : Jacques, 
frère du Seigneur; Siméon, fils de Clopas; Juda, fils de Jacques; 
Siméon II, pelit-fils ou arrière-petit-fîls de Clopas; Justus. Voir 
le Syncelle (/• c); Tillemont, Mém., Il, p. 486 et suiv. 

4. Voir les Apôtres, p. 474-475; Eckhel, 111, p. 330. 

t. Dion Cassius, LXVUI, 14; Âmmien Harcellin, XIV, 8; 
Chron. pose, l, p. 472 (Bonn); Eutrope, VIII, 2; Borghesi, 
Annal. delV InsL arch,, 4846, p. 342 et suiv.; Eckhel, 111, p. 500 
et suiv. ; VI, p. 420; Mionnet, V, p. 679 et suiv. ; Cohen, II, Traj., 
n« 45, 309. 



408 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 106] 

inaccessible. Le monde transjordanique, qui jusque- 
là n'entrait dans Tempire que par ses parties les 
plus occidentales, y fut englobé tout entier. Palmyre, 
qui n'avait encore donné & Rome que des auxiliaires, 
entra tout & fait dans la domination romaine. Le 
champ entier du travail chrétien est désormais sou- 
mis & Rome, et va jouir du repos absolu que donne 
la fin des préoccupations de patriotisme local. Tout 
l'Orient adopta les mœurs romaines; des villes, 
jusque-là orientales, se rebâtirent selon les règles 
de l'art du temps. Les prophéties des apocalypses 
juives se trouvaient mises en défaut. L'empire était 
au comble de sa puissance; un même gouvernement 
s'étendait d'York à Assouan, de Gibraltar aux Car- 
pathes et au désert de Syrie. Les folies de Caligula 
et de Néron, les méchancetés de Tibère et de Domi- 
tien étaient oubliées. Dans cet immense espace, il 
ne s'élevait qu'une protestation nationale, celle des 
Juifs ; tout pliait sans murmure devant la plus grande 
force qu'on eût vue jusque-là. 



CHAPITRE XXI. 



TftAJAN PBRSiCDTIUR. — LBTTRB DB PLINE. 



A une foule d'égards, cette force était bienfai- 
sante. Il n*y avait plus de patries, par conséquent 
plus de guerres. Avec les réformes qu'on pouvait 
se promettre des politiques excellents qui étaient aux 
affaires, le but de l'humanité semblait atteint. Nous 
avons montré précédemment ^ comment cette espèce 
d'âge d'or des libéraux, ce gouvernement des hom- 
mes les plus sages et les plus honnêtes fut pour les 
chrétiens un régime dur, pire en un sens que celui 
de Néron et de Domitien. Des hommes d'État froids, 
corrects, modérés, ne connaissant que la loi, l'ap- 
pliquant même avec indulgence, ne pouvaient man- 
quer d'être des persécuteurs ; car la loi était persé- 
cutrice; elle ne permettait pas ce que l'Église de 

4 . Voir ci-dessus, p. 391 et suiv. 



470 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 107] 

Jésus regardait comme l'essence même de sa divine 
institution. 

Tout prouve, en effet, que Trajan fut le premier 
persécuteur systématique du christianisme. Les pro- 
cès contre les chrétiens, sans être très-fréquents, se 
produisirent plusieurs fois sous son règnes Sa poli- 
tique de principes, son zèle pour le culte officiel *, son 
aversion pour tout ce qui ressemblait à une société 
secrète Ty engageaient. Il y était également poussé 
par l'opinion publique. Les émeutes contre les 
chrétiens n'étaient point rares ; le gouvernement, en 
satisfaisant ses propres défiances, se donnait, par des 
rigueurs contre une secte calomniée, un vernis de 
popularité. Les émeutes et les persécutions qui 
s'ensuivaient avaient un caractère tout local ^ Il n'y 

1. Pline, Epist., X, 96 (97), remarque comme une singula- 
rité que lui, homme d'administration (plus homme de lettres, à 
vrai dire, que d'administration), n'ait jamais assisté, avant sa 
légation de Bithynie, à un procès do cette espèce. 

t. Pline, Pafiégyr.j 5J. 

3. Mtpixû; XXI xarà ttoX»;... £v fçXficot to^toiç... jxipixcù; xccr* îirsp- 

xi*v. Eus.,/f. E,, III, ch. 32etsuiv. Cf. Barhébraeus, CAro^i. sf/r.j 
p. 56, texte syr.; Chron. arabe, p. 449-420, texte ar. Sulpice 
Sévère (II, 34) ne fait que commenter le conquirendi non swU, 
Cf. Orose, VII, 42. Tertullien {Apol.j 5, ex parle fruslralus est) 
atténue également les torts de Trajan, obéissant à la môme ten- 
dance que Méliton (dans Eus., H, E., IV, 26) c'est-à-dire au dé- 
sir de montrer que les bons empereurs ont été favorables au 
christianisme et que les mauvais l'ont persécuté. Déjà dès le 



|.U 108] LES ÉVANGILES. 471 

eut pas sous Trajan ce qu'on appela, sous Dèce, 
sous Dioclétien, une persécution générale; mais Tétat 
de rÉglisc fut instable, inégal. On dépendait de 
caprices, et ceux de ces caprices qui venaient de la 
foule étaient d'ordinaire plus à craindre que ceux 
qui venaient des agents de Tautorité. Parmi les 
agents de l'autorité eux-mêmes, les plus éclairés, 
Tacite, par exemple, et Suétone, nourrissaient contre 
« la superstition nouvelle » les préjugés les plus 
enracinés*. Tacite regarde comme le premier devoir 
d'un bon politique d'étouffer en même temps le 
judaïsme et le christianisme, « funestes pousses 
sorties du même tronc » * . 

Cela se vit d'une manière bien sensible quand un 
des hommes les plus honnêtes, les plus droits, les 
plus instruits, les plus libéraux du temps se trouva 
mis par ses fonctions en présence du problème 
qui commençait à se poser et embarrassait les meil- 
leurs esprits. Pline fut nommé en l'an 111 légat 
impérial extraordinaire dans les provinces de Bithy- 
nie et de Pont % c'est-àrdire dans tout le nord de 

iii« siècle, l'opinion chrétienne est favorable à Trajan [Carm, 
êibylL, X, 147-463). Sur la prétendue inscription des trente 
martyrs de Tan 107, voyez de Rossi, Inscr, christ., I, 3. 
\, Tacite, Ann,, XV, 44; Suétone, Néron, 16. 

2. Phrases de Tacite dans Sulpice Sévère, II, 30 (Bernays). 

3. La date de la légation de Pline a été fixée avec précision 



472 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 10UJ 

l'Asie Mineure. Ce pays avait été jusque-là gouverné 
par des proconsuls annuels, sénateurs tirés au sort, 
qui ravalent administré avec la plus grande négli- 
gence \ A quelques égards, la liberté y avait gagné. 
Fermés aux hautes questions politiques, ces adminis- 
trateurs d'un jour s'étaient préoccupés moins qu'ils ne 
l'auraient dû de l'avenir de l'empire. La dilapidation 
des deniers publics avait été poussée à l'extrême; 
les finances, les travaux publics de la province étaient 
dans un état pitoyable ; mais, pendant qu'ils s'occu- 
paient à s'amuser ou & s'enrichir, ces gouverneurs 
avaient laissé le pays suivre ses instincts à sa guise. 
Le désordre, comme il arrive souvent, avait profité 
h la liberté\ 

La religion ofiicielle n'avait pour se soutenir que 
l'appui qu'elle recevait de l'empire; abandonnée à 
elle-même par ces préfets indifférents, elle était tom- 
bée tout à fait bas. En certains endroits, les temples 

du 4 7 septembre 4 1 1 au printemps de 443. Voir Dierauer, dans 
Budinger, Untersuchungen zur rceniischen Kaifergeschichtej l 
(4868), p. 4 43, 4 26, note 2; Momrasen, dans V Hermès, III (4868), 
55 et suiv., traduit dans la BibL de l'Éc, dts hautes études, 
XV fascic. (4873), p. 25-30, 70-73; Keil, Piimï Episi. (Leipzig, 
4870); Noël Desvergers, Comptes rendus de l'Acad, des inscr., 
4866, p. 83-84; Biogr. génér., art. Trajan, col. 593-596. 

4. Pline, Epis/., IV, 9; V, 20; VII, 6;X, 17 a, 47 b, 48, 34, 
32, 38, 54, 56, 57. 

2. Pline, Episl,, X, 54, 93, 446, 41 



(An iiO] LES ÉVANGILES. 473 

passaient h, l'état de ruines. Les associations pro- 
fessionnelles et religieuses, les hétéries^ qui étaient 
si fort dans le goût de TÂsie Mineure S s'étaient 
développées à rinfini ; le christianisme, profitant des 
facilités que lui laissaient les fonctionnaires chargés 
de Tarrêter, gagnait de toutes parts. Nous avons vu 
que TÂsie et la Galatie étaient les pays du monde où 
la religion nouvelle avait trouvé le plus de faveur*. 
De là, elle avait fait des progrès surprenants vers la 
mer Noire. Les mœurs en étaient toutes changées. 
Les viandes immolées aux idoles, qui étaient une 
des sources de l'approvisionnement des marchés, ne 
trouvaient plus à se vendre. Le ferme noyau des 
fidèles n'était peut-être pas très-nombreux; mais 
autour d'eux se groupaient des foules sympathiques, 
à demi initiées, inconstantes, capables de dissimuler 
leur foi pour éviter un danger, mais au fond ne s'en 
détachant jamais. II y avait dans ces conversions en 
masse des entraînements de mode, des coups de 
vent, qui tour à tour portaient à l'Église et lui enle- 
vaient des flots de populations instables; mais le 
courage des chefs était à toute épreuve ; leur horreur 
de l'idolâtrie les portait à tout braver pour soutenir 



1 . V. Saini Paul, p. 354 et suiv. 

2. Ibid, ch. II, V, xiii; Y Aniechritt, ch. xv. 



474 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 111)1^ 

le point d'honneur de la foi qu'ils avaient embrassée. « 
Pline, parfait honnête homme et scrupuleux exé- - 
€uteur des ordres impériaux, fut bientôt & l'œuvre - 
pour ramener dans les provinces qui lui étaient con- 
fiées Tordre et la loi. L'expérience lui manquait; 
c'était plutôt un lettré aimable qu'un vrai adminis- 
trateur; sur presque toutes les affaires, il prit Tha- 
bitude de consulter directement l'empereur. Trajan 
lui répondait lettre pour lettre, et cette précieuse 
correspondance nous a ^té conservée * . Sur les ordres 
journaliers de l'empereur, tout fut surveillé, réformé; 
il fallut des autorisations pour les moindres choses ^ 
Un édit formel interdit les hétéries ' ; les plus inof- 
fensives corporations furent dissoutes. C'était Tusage 
€n Bithynie de célébrer certains événements de fa- 
mille et les fêtes locales par de grandes assemblées, 
où se réunissaient jusqu'à mille personnes; on les 
supprima*. La liberté, qui la plupart du temps ne se 
glisse dans le monde que d'une façon subreptice, fut 
réduite à presque rien. 

Il était inévitable que les Églises chrétiennes 
fussent atteintes par une politique méticuleuse, qui 

<. Pline, Kpist.j livre X. Cf. Terluilien, ApoL,%, 

2. Pline, Epist., X, 98. 

3. Pline, Episl., X, 96. 

4. ?\\ne, EpisL, X, Hô et H7. 



lAnllS] LES ÉVANGILES. 475 

Voyait partout le spectre des hétéries et s'inquiétait 
d'une société de cent cinquante ouvriers institués 
par l'autorité pour combattre les incendies*. Pline 
rencontra plusieurs fois sur son chemin ces innocents 
sectaires, dont il ne voyait pas bien le danger. Dans 
les différents stages de sa carrière d'avocat et de 
magistrat, il n'avait jamais été mêlé à aucun procès 
contre les chrétiens. Les dénonciations se multi- 
pliaient chaque jour; il fallut procéder à des ar- 
restations. Le légat impérial, suivant les procédés 
sommaires de la justice du temps, fit quelques 
exemples ; il décida l'envoi & Rome de ceux qui étaient 
citoyens romains ; il fit mettre à la question deux 
diaconesses. Tout ce qu'il découvrit lui parut puéril. 
Il eût voulu fermer les yeux ; mais les lois de l'em- 
pire étaient absolues; les délations dépassaient toute 
mesure; il se voyait mis en demeure d'arrêter le 
pays entier. 

C'est à Amisus*, sur la mer Noire, dans Tau- 
tomne de l'an 112% que ces embarras devinrent 



1 . Uefôeriœque brevi fient. Ibid.j X, 33, 34.. 

2. Aujourd'hui Samsoun. 

3. L'ordre chronologique des Lettres de Pline à Trajan se laisse 
rétablir avec certitude (voir Mommsen, op. cit., p. 25-30, et l'édi- 
tion de Keil, Leipzig, 4870). De cet ordre chronologique, Titiné- 
raire administratif de Pline se déduit facilement (Mommsen,p.30)* 



476 ORIGINES DU CHRISTIA29ISME. [AollSJ 

chez lui un souci dominant. II est probable que les 
derniers incidents qui Tavaient ému s'étaient passés 
à Amastris S ville qui fut dès le n* siècle le centre 
du chnstianisme dans le Pont^ Pline, selon sa cou- 
tume, en écrivit à l'empereur * : 

Je me fais un devoir, sire, d*en référer à vous sur 

4 . Aujourd'hui Amassera. Cf. EpisL, X, 98 (99). 

2. Eusèbe, H. E., lY, 23. Cf. Syneedème d'Hiéroclès, p. 6%, 
WesseliDg. 

3. Epist,, X, 96 (97), 97 (98). Les objections qu'on a faites 
contre Taulbenticité de cette lettre ne sauraient prévaloir contre 
les arguments tirés du style et surtout de la place que la pièce 
occupe dans la correspondance administrative de Pline et de Tra- 
jan. En admettant que les chrétiens eussent fabriqué une telle 
lettre, il n'eût pas dépendu d'eux de l'intercaler dans le recueil 
de la correspondance administrative. La supposition aurait eu lieu 
avant Tertuliien, puisque Tertullien cite la pièce, de mémoire il 
est vrai et avec quelques inexactitudes [Apol., 2; cf. 5). A cette 
époque, la collection des Épi très de Pline n'était pas à la dispo- 
position des chrétiens. Si la lettre avait été supposée, elle fût res- 
tée sans place fixe; tout au plus eût-elle été ajoutée à la fin du 
recueil. Qp ne croira jamais qu'un faussaire chrétien eût pu si 
admirablement imiter la langue précieuse et raffinée de Pline. 
Avant Tertullien et Minucius Félix, aucun chrétien n'écrivit en 
latin ; les premiers essais de littérature chrétienne en latin sont 
d*origine africaine. Le grec était ailleurs, à Rome en particulier, 
la langue des fidèles. Il faudrait donc supposer la pièce fabriquée 
en Afrique, c'est-à-dire dans le pays où la latinité atteignait le 
dernier degré de la barbarie. Ajoutons que, quant à commettre 
un faux, les chrétiens l'eussent fait bien plus favorable à leur cause 
que n'est ce petit écrit, où plus d'un trait dut les blesser. 



[An 112] LES ÉVANGILES. 477 

toutes les affaires où j'ai des doutes. Qui, en effet, peut 
mieux que vous diriger mes hésitations ou instruire mon 
ignoranœ? Je n^ai jamais assisté à aucun procès contre 
les chrétiens; aussi ne sais-je ce qu'il faut punir ou recher- 
cher, ni jusqu'à quel point il faut aller. Par exemple, je 
ne sais s'il faut distinguer les âges ou bien si, en pareille 
matière, il n'y a pas de différence à faire entre la plus tendre 
jeunesse et l'âge mûr, s'il faut pardonner au repentir ou 
si celui qui a été tout à fait chrétien ne doit bénéficier en 
rien d'avoir cessé de l'être, si «c'est le nom lui-même, 
abstraction faite de tout crime, ou les crimes inséparables 
du nom que Ton punit ^ En attendant, voici la règle que 
j^ai suivie envers ceux qui m'ont été déférés comme chré- 
tiens. Je leur ai posé la question s'ils étaient chrétiens; 
ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde, 
une troisième fois, en les menaçant du supplice; ceux qui 
ont persisté, je les ai fait conduire à la mort ; un point, en 
effet, hors de doute pour moi, c'est que, quelle que fût la 
nature délictueuse ou non du fait avoué, cet entêtement, 
cette inflexible obstination méritaient d'être punis. Il y a 
eu quelques autres malheureux atteints de la même folie 
que, vu leur titre de citoyens romains, j'ai marqués pour 
être renvoyés à Rome. Puis, dans le courant de la procé- 
dure, le crime, comme il arrive d'ordinaire, prenant de 
grandes ramifications, plusieurs espèces se sont présentées. 
Un libelle anonyme a été déposé, contenant beaucoup de 

1. Comp. Justin, ApoL I, 4, 7; ApoL II, init.; Àthénagore, 
Leg., 3; TertuUien, ApoL, 2, 3; ^rf nat., I, 3 {jiomen in causa 
esl). 



478 ORIGIXES DU CHRISTIANISME. (An il 

noms. Ceux qui ont nié qu'ils fussent ou qu'ils eu 
sent été dirétiens, j'ai cru devoir les faire relâcher, quan 
ils ont invoqué après moi les dieux, et qu'ils ont suppli 
par l'encens et le vin votre image, que j'avais pour cel 
fait apporter avec les statues des divinités, et qu'en out 
ils ont maudit Christus, toutes choses auxquelles, dit-on, 
ne peuvent être amenés par la force ceux qui sont vraiment 
chrétiens. D'autres, nommés par le dénonciateur, ont dit 
qu'ils étaient chrétiens, et bientôt ils ont nié qu'ils le fus- 
sent, avouant qu'ils l'avaient bien été, mais assurant qu'ils 
avaient cessé de l'être, les uns il y a trois ans, d'autres 
depuis plus longtemps encore, certains il y a plus de vingt 
ans.Tous ceux-là aussi ontvénéré votre image et les statues 
des dieux, et ont maudit Christus. Or ils affirmaient que 
toute leur faute ou toute leur erreur s'était bornée à se 
réunir habituellement à des jours fixés, avant le lever du 
soleil, pour chanter entre eux alternativement un hymne à 
Christus comme à un dieu, et pour s'engager par serment 
non à tel ou tel crime, mais à ne point commettre de vols, 
de brigandages, d'adultères, à ne pas manquer à la foi 
jurée, à ne pas nier un dépôt réclamé ; que, cela fait, 
ils avaient coutume de se retirer, puis de se réunir de 
nouveau pour prendre ensemble un repas, mais un repas 
ordinaire et parfaitement innocent M que cela même ils 
avaient cessé de le faire depuis l'édit par lequel, conformé- 
ment à vos ordres, j'avais interdit les hétéries. Cela m'a 
fait regarder comme nécessaire de procéder à la recherche 



4. Distinction claire de la réunion sacramentelle (prototype de 
la messe) et des agapes, non essentielles au culte. 



iKnMî] LES ÉVANGILES. in 

d^ia vérité par la torture sur deux servantes, de celle 
^ii'oD appelle diaconesses ^ Je n*ai rien trouvé qu'une 
Superstition mauvaise, démesurée. Aussi, suspendant Tin- 
Struction, j'ai résolu de vous consulter. L'affaire m'a paru 
le mériter, surtout à cause du nombre de ceux qui sont 
€0 péril. Un grand nombre de personnes, en effet, de 
tout âge, de toute condition, des deux sexes, sont appe- 
lées en justice ou le seront; ce ne sont pas seulement les 
villes, ce sont les bourgs et les campagn es que la conta* 
gion de cette superstition a envahies. Je crois qu'on 
pourrait l'arrêter et y porter remède. Ainsi il est déjà 
constaté que les temples, qui étaient à peu près aban- 
donnés, ont recommencé à être fréquentés, que les fêtes 
solennelles, qui avaient été longtemps interrompues, 
sont reprises, et qu*on expose en vente la viande des 
victimes, pour laquelle on ne trouvait que de très-rares 
acheteurs. D'où il est facile de concevoir quelle foule 
d'hommes pourrait être ramenée, si on laissait de la place 
au repentir. 

Trajan répondit : 

Tu as suivi la marche que tu devais, mon cher Secun- 
dus, dans l'examen des causes de ceux qui ont été déférés 
à ton tribunal comme chrétiens. En pareille matière, en 
effet, on ne peut établir une règle fixe pour tous les cas. 
11 ne faut pas les rechercher; si on les dénonce et qu'ils 
soient convaincus, il faut les punir, de façon cependant 

4 . Minisirœ, La plupart des collegia avaient de ces sortes de 
ministrœ. 



480 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 112J 

que celui qui nie être chrétien et qui prouve son dire par 
des actes, c'est-à-dire en adressant des supplications à nos 
dieux, obtienne le pardon comme récompense de son 
repentir, quels que soient les soupçons qui pèsent sur lui 
pour le passé. Quant aux dénonciations anonymes, dans 
quelque genre d'accusation que ce soit, il n'en faut tenir 
compte; car c'est là une chose d'un détestable exemple 
et qui n'est plus de notre temps ^. 

Plus d'équivoque. Être chrétien, c'est être en 
contravention avec la loi, c'est mériter la mort. 
A partir de Trajan, le christianisme est un crime 
d'État. Seuls, quelques emperem^ tolérants du 
m* siècle consentiront à fermer les yeux et à 
souffrir qu'on soit chrétien *. Une bonne administra- 
tion, selon les idées du plus bienveillant des empe- 
reurs % ne doit pas chercher à trouver trop de cou- 
pables; elle n'encourage pas la délation; mais elle 

4. Cf. Tertullien, ApoLj 2; Eusèbe, H. E., lî\, 33; Chron., 
p. 462, 165, édit. Schœne. Méliton, dans Eus., H. E., IV, xxvi, 
40; Sulp. Sév., Uisl. sacra, II, 34; les Actes de saint Ignace 
publiés par Dressel (Pair. aposL, p. 374), y font allusion. — La 
lettre de Tibérien (dans Malala et Suidas, au mot Tpaïavo;), n'est 
qu'un pendant apocryphe en grec de la lettre de Pline. Un écho 
de la lettre de Trajan se trouve dans Tédit prétendu de Trajan, 
contenu dans les Actes des saints Scberbil et Darsamia. Cureton, 
Ancienl syr, doc, p. 70, 486. 

2. Lampride, Alex, Sév., 22. 

3. Eutrope, VIII, 2; Julien, Cœs., p. 344, édit. Spanb. 



(An 112] LES ÉVANGILES. 481 

encourage l'apostasie en faisant grâce aux renégats*. 
Enseigner, conseiller, récompenser Tacte le plus immo- 
ral, celui qui rabaisse le plus Thomme à ses propres 
yeux, paraît tout naturel. Voilà l'erreur où un des 
meilleurs gouvernements qui aient jamais existé a pu 
se laisser entraîner, parce qu'il a touché aux choses 
de la conscience et conservé le vieux principe de la 
religion d'Etat, principe tout naturel dans les petites 
cités antiques, qui n'étaient qu'une extension de la 
famille, mais funeste dans un grand empire, com- 
posé de parties n'ayant ni la même histoire, ni les 
mêmes besoins moraux. 

Ce qui ressort également avec évidence de ces 
inappréciables documents, c'est que les chrétiens ne 
sont plus persécutés comme juifs, ainsi que cela eut 
lieu sous Domitien; ils sont persécutés comme chré- 
tiens. La confusion ne se produisit plus dans le 
monde juridique, bien que dans le vulgaire elle se 
fît souvent encore *. Le judaïsme n'était pas un 
délit'; il avait même, en dehors des jours de ré- 

4 . TertuIIiei>, Apol., 2, 5. 

%. Spartien, Septime Sévère, 46; Caracalla, 4; Lampride, 
Alex. Sév., tty 45, 51, et surtout la lettre d'Adrien, dans Vopis- 
eus, StUuîTi., 8. 

3. L'opposition est bien indiquée dans saint Justin, ZHol. 
cum Tryph., 39, fin. 

31 



482 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 11S| 

volte, ses garanties et ses privilèges ^ Chose singu- 
lière, le judaïsme, qui se révolta trois fois contre 
Tempire avec une fureur sans nom, ne fut jamais 
ofliciellement persécuté ; les mauvais traitements que 
subissent les juifs sont, comme ceux qu^endurent 
les raïas des pays musulmans, la conséquence d'une 
position subordonnée, non un châtiment légaP; très- 
rarement, au second et au troisième siècle, un juif est 
martyrisé pour ne pas vouloir sacrifier aux idoles ni à 
l'image de l'empereur. Plus d'une fois même, on voit 
les juifs protégés par l'administration contre les chré- 
tiens'. Au contraire, le christianisme, qui ne se révolta 
jamais, était en réalité hors la loi. Le judaïsme eut, si 
l'on peut s'exprimer ainsi, son concordat av.ec l'em- 
pire*; le christianisme n'eut pas le sien. La politique 
romaine sentait que le christianisme était le termite 
qui rongeait intérieurement l'édifice de la société 
antique. Le judaïsme n'aspirait pas à pénétrer 

1. Lampride, Alex. Sév,, 22 : Judœis privilégia reservavit. 
Cr. Tertullien, ApoL, %\, 

2. Il ne faut pas exagérer ceci. Cf. Spartien, Carac.j 4 ; Talm. 
defiab., Aboda zara, 8 b, 

3. \o\T Philo8ophumena,W^\h, 

4. Digeste (L, ii -, 1. 3, § 3, de Decurionibus ; ibid, (XXVlï, i,', 
1. 45, § 6, de Excusaliofiibus (lois de Sévère et de Caracalla, 
réservant expressément gitœ superslilionem eorum lœderenl,., 
per qiue cuUus inquuuiri videtur). 



[\ik lis] LES ÉVANGILES. An 

l'empire ; il en rêvait le renversement surnaturel ; 
dans ses heures d'emportement, il prenait les armes, 
tuait tout, frappait à Taveugle, puis, comme un fou 
furieux, après l'accès, se laissait enchaîner, tandis 
que le christianisme continuait son œuvre lentement, 
doucement. Humble et modeste en apparence, il 
avait une ambition sans bornes; entre lui et l'empire 
la lutte était à mort. 

La réponse de Trajan à Pline n'était pas une loi ; 
mais elle supposait des lois et en fixait l'interpré- 
tation. Les tempéraments indiqués par le sage empe- 
reur devaient avoir peu de conséquence. Les pré- 
textes étaient trop faciles à trouver pour que la 
malveillance dont les chrétiens étaient l'objet fût 
entravée ^ Il suffisait d'une dénonciation signée, 
portant sur un acte ostensible. Or l'attitude d'un 
chrétien en passant devant un temple, ses questions 
au marché pour savoir la provenance des viandes, 
son absence des fêtes publiques, le décelaient tout 
d'abord ^ Aussi les persécutions locales ne cessèrent 
plus. Ce sont moins les empereurs que les pro- 

4 . Eus. , H. E.j III, 33. Les Actes des martyres qui sont censés 
avoir eu lieu sous Trajan n'ont pas de valeur. Les Actes syriaques 
des saints Scherbil et Barsamia (Gureton, Ancienl syr.doc, p. 41- 
72; Mœsinger, Acla SS, mari, Edess., I, Inspruck, 4874) ne font 
certes pas exception. 

%, Y. surtout Minucius Félix, \t. 



484 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 112] 

consuls qui persécutent ^ Tout dépendait du bon ou 
du mauvais vouloir des gouverneurs' ; or le bon 
vouloir était rare. Le temps était passé où Taris- 
tocratie romaine accueillait ces nouveautés exotiques 
avec une sorte de curiosité bienveillante. Elle n'a 
plus maintenant qu*un dédain froid pour des folies 
qu'on renonce, par esprit de modération et par 
pitié pour Tespèce humaine, à supprimer tout à fait. 
Le peuple, d*un autre côté, se montrait assez fana- 
tique. Celui qui ne sacrifiait jamais ou qui, en 
passant devant un édifice sacré, n'envoyait pas un 
baiser d'adoration, courait risque de la vie \ 

4. Tel fut cet Arrius Antoninus qui versa en Asie tant de 
sang chrétien (TertuJlien, Ad Scap.j c. 5). Il s'agit là non 
d'Arrius Antoninus, aïeul maternel d'Antonin le Pieux, mais d*un 
personnage du môme nom , du temps de Commode. Tillemonl, 
Mém., IJ, p. 572-573; Waddington, Fastes des prov. asiat., 
p. 454-455, 239-244; Mommsen, index de Pline le Jeune, édit. 
Keil, p. 402. 

2. Tertullien, Ad Scap,, 4. 

3. L}ic\Qïï, Demonax, 14; Apulée, De magia, 56. V. ci-des- 
sus, p. 293. 



CHAPITRE XXII. 



IGNACE D'ANTIOCHE. 



Ântioche eut sa part S et très- violente, dans ces 
cruelles mesures, qui devaient être si parfaitement 
inefficaces. L'Eglise d* Antioche, ou du moins la frac- 

r 

tien de cette Eglise qui se rattachait à saint Paul, 
avait à ce moment pour chef un personnage entouré 
du plus profond respect, qu*on nommait Ignatius. 
Ce nom est probablement un équivalent latin du 
nom syriaque Nourana '• La réputation d'Ignace 
était répandue dans toutes les Eglises, surtout en 



4. Jean Gbrys., Or. in Ign. mart., 4. 0pp. II, p. 597, Montf. 

5. Dans les manuscrits syriaques et arabes, après le nom 
d'Ignace vient toujours Tépithète nourono ou nourani (igneus), 
qui renferme sûrement une allusion au nom d' Ignatius (ignis). 
Mais il est possible qu'à Tinverse Nourono vienne par jeu de 
mots di Ignatius. Le nom d'Ignatius (pour Egnatius) était en 
usage chez les juifs. Corpus inscr, gr,j n"* 4429. 



486 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 112] 

Asie Mineure ■• Dans des circonstances que nous 
ignorons ', probablement à la suite de quelque 
mouvement populaire ', il fut arrêté, condamné à 
mort et, comme il n'était pas citoyen romain, désigné 
pour être conduit à Rome et livré aux bêtes dans 
Tamphithéâtre \ On choisissait pour cela les beaux 



4 . Les témoignages directs sur cet important personnage ecclé- 
siastique font défaut, puisque Tépttre attribuée à* Polycarpe est 
de valeur douteuse. Irénée (Y, xxviii, 4] et Eusébe {H. E.j 
III, 36) ne connaissent, ce semble, Ignace que par les épttres 
qu'on lui attribue. Les Actes du martyre dlgnace sont du iv* siècle, 
et ont été rédigés sans autres documents que ceux que nous 
possédons. Le renseignement Mart, Ignat,, 3, d'après lequel 
Ignace aurait été élève de Jean, est donc sans valeur (v. ci-dessus, 
p. 424, note 2). L'authenticité complète des sept lettres attribuées à 
Ignace est insoutenable (voir Tlntroduction). Mais cette corres- 
pondance fût-elle tout entière apocryphe, comme elle existait cer- 
tainement, ainsi que répUre de Polycarpe, avant la 6n du ii* siècle, 
ce fait suffît pour prouver la réalité du martyre d'Ignace et l'im- 
portance qu'on y attacha. 

2. C'est artificiellement que les Actes du martyre d'Ignace rat- 
tachent l'arrestation d*Ignace au séjour de Trajan à Antioche. Eu- 
sébe ne sait rien de cette circonstance (H. E., III, 36) et place la 
mort d'Ignace avant le départ de Trajan pour l'Orient (Chron., à 
Pan 8 ou 10 deTraj.). Cf. saint Jérôme^ De viris ill., 4 6. Les Actes 
de Dressel [Pair, apost., p. 368 et suiv.) sont pour la cinquième 
année de Trajan. Toute cette chronologie desActes de saint Ignace 
est pleine d'erreurs. Cf. Dierauer, p. 170, note. Comparez le com- 
mencement des Actes de saint Scherbil. 

3. Ignace, AdSmyrn., \\\ Ad Polyc, 7; Ad Rom., 40. 

4. Voir V Antéchrist, p. 163-164. Cf. Digeste, XLVIII, xix, 



{An 112] LES ÉVANGILES. 487 

hommes, dignes d*être montrés au peuple romain ^ 
Le voyage de ce courageux confesseur d'Antioche à 
Rome le long des côtes d'Asie, de Macédoine et de 
Grèce % fut une sorte de triomphe. Les Eglises des 
villes où il touchait s'empressaient autour de lui, lui 
demandaient des conseils. Lui, de son côté, leur écri- 
vait des épîtres pleines d'enseignements, auxquels sa 
position, analogue à celle de saint Paul, prisonnier 
de Jésus-Christ, donnaient la plus haute autorité \ 
A Smyrne, en particulier, Ignace se trouva en rap- 
port avec toutes les Églises de l'Asie *. Polycarpe, 

31 ; Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, dans Eus., //. E,, 
V, I, 37, 47 (notez cependant 44, 50); le Pasteur d'Hermas, 
vis. m, 2; Épître à Diognète, c. 7; Justin, Dial., c. 410; Tertul- 
lien, ApoL, 40. Selon Malala (XF, p. 276, édit. de Bonn) et un 
fragment syriaque donné par Cureton [Corpus ignat., p. %%\ , toi], 
Ignace aurait souffert le martyre à Antioche, par Tordre de Trajan, 
indigné des injures que lui adressait l'évêque; mais c'est là une 
grossière bévue de Malala. L'épUre de Polycarpe (§9) prouve le 
voyage dans la Méditerranée, et, supposàt-on cette épttre apocryphe 
comme les Épttres pseudo-ignatiennes, il reste au moins qu'à la 
fin du II* siècle on croyait au voyage à Rome, et qu'on faisait de 
ce voyage la base d'écrits destinés à une vaste publicité. 

4. « Si ejus roboris vel artiûcii sint ut digne populo romano 
exhiberi possint. » Digeste, /. c. Cette coutume ne commença 
d'être abolie que par Antonin. 

2. Polyc, Ad PhiLy § 9; Ignace, Ad Rom., § 9. Saint Paul 
voyage de même, en suivant la côte. 

3. Epist. ad Rom., § 9. 

4. Ignace, Ad Rom., 40; Ad Magn., 45; Ad TralL, 12. 



488 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An IIS] 

évêque de Smyrne, put le voir et garda de lui un 
profond souvenir*. Ignace eut à cet endroit une cor- 
respondance étendue'; ses lettres étaient accueil- 
lies avec presque autant de respect que des écrits 
apostoliques. Entouré de courriers d'un caractère 
sacré qui allaient et venaient, il ressemblait plus à 
un personnage puissant qu'à un prisonnier. Ce spec- 
tacle frappa les païens eux-mêmes et servit de base 
à un curieux petit roman qui est venu jusqu'à nous^. 
Les épitres authentiques d'Ignace paraissent à 
peu près perdues ; celles que nous possédons sous 
son nom adressées aux Éphésiens, aux Magnésiens, 
aux Tralliens, aux Philadelphiens, aux Smyrniotes, 
à Polycarpe, sont apocryphes*. Les quatre pre- 
mières auraient été écrites de Smyrne, les deux 
dernières d'Alexandria Troas. Ces six ouvrages 
sont des décalques de plus en plus affaiblis d'un 
même type. Le génie, le caractère individuel y man- 
quent absolument. Mais il semble que, parmi les 
lettres qu'Ignace écrivit de Smyrne, il y en eut une 
adressée aux fidèles de Rome, à l'imitation de saint 



4, Polyc, Episl. ad PhiL, § 9. Rappelons qu'il y a dos 
doutes graves sur rauthenticilé de cette épltre. 
t. Epist. ad Rom., §§ 4, 9, 10. 

3. Lucien, Peregrinus,, % W etsuiv. 

4. Voir l'Introduction, en tête de ce volume. 



[An 112J LES ÉVANGILES. 489 

Paul. Cette pièce, telle que nous l'avons, a frappé 
toute l'antiquité ecclésiastique. Irénée, Origène, 
Eusèbe, la citent et l'admirent. Le style en a une 
saveur âpre et prononcée, quelque chose de fort et 
de populaire; la plaisanterie y va jusqu'au jeu de 
mots ; au point de vue du goût, certains traits sont 
poussés à une exagération choquante ; mais la foi la 
plus vive, l'ardente soif de la mort n'ont jamais 
inspiré d'accents aussi passionnés. L'enthousiasme 
du martyre, qui, durant deux cents ans, fut l'esprit 
dominant du christianisme, a reçu de l'auteur, quel 
qu'il soit, de ce morceau extraordinaire, son expres- 
sion la plus exaltée. 

A force de prières, j*ai obtenu de voir vos saints 
visages; j'ai même obtenu plus que je ne demandais; 
car, si Dieu me fait la grâce d'aller jusqu'au bout, j*espère 
que je vous embrasserai prisonnier de Christ Jésus. L'af- 
faire est bien entamée, pourvu seulement que rien ne 
m'empêche d'atteindre le lot qui m'est échu. C'est de vous, 
à vrai dire, que viennent mes inquiétudes : je crains que 
votre affection ne me soit dommageable ^ Vous autres, 
vous ne risquez rien; mais moi, c'est Dieu que je perds, 
si vous réussissez à me sauver... Jamais je ne retrouverai 
une pareille occasion, et vous, à condition que vous ayez 

4. Il craint que les chrétiens de Rome, par leur crédit et leur 
fortune, ne le sauvent de la mort. Voir Conslit. apost,, IV, 9> 
V, 1, î; Lucien, Peregrinus, 42; Eusèbe, H. E*, IV, 40. 



490 ORIGINES DU CHHISTIANISME. [An tl2] 

la charité de rester tranquilles, jamais vous n'aurez contri- 
bué à une œuvre meilleure. Si vous ne dites rien, en effet, 
j'appartiendrai à Dieu; si, au contraire, vous aimez ma 
chair, me voilà de nouveau rejeté dans la lutte. Laissez- 
moi immoler, pendant que Tautel est prêt, pour que, réu- 
nis tous en chœur par la charité, vous chantiez au Père en 
Christ Jésus : « grande bonté de Dieu, qui a daigné 
amener du levant au couchant Tévêque de Syrie! » Il est 
bon, en effet, de se coucher du monde en Dieu, pour se 
lever en lui. 

Vous n'avez jamais fait de mal à personne ; pourquoi 
commencer aujourd'hui? Vous avez été des maîtres pour 
tant d'autres! Je ne veux qu'une seule chose, réaliser ce 
que vous enseignez, ce que vous prescrivez ^ Demandez 
seulement pour moi la force du dedans et du dehors, afin 
que je ne sois pas seulement appelé chrétien, mais que je 
sois trouvé tel, quand j'aurai disparu selon le monde. Rien 
de ce qui est apparent n'est bon. « Ce qu'on voit est tem- 
poraire, ce qu'on ne voit pas est éternel*. » Notre Dieu 
Jésus-Christ, existant dans son Père, ne parait plus. Le chris- 
tianisme n'est pas seulement une œuvre de silence, il 
devient une œuvre d'éclat quand il est haï du monde '. 

J'écris aux Églises, je mande à tous que je suis assuri* 
de mourir pour Dieu, si vous ne m'en empêchez. Je vous 
supplie de ne pas vous montrer, par votre bonté intempes- 

•I. L'Église romaine avait sur le martyre les principes les plus 
sévères. Voir le Pasteur d'Hcrmas (vol. VI do cet ouvrage). 

2. Citation de II Cor., iv, 48; manque dans les anciennes ver- 
sions des épitres de saint Ignace. 

3. La leçon aiwini; |aovov est la bonne. La leçon ipiioaov^; n'offre 



[An 112) LES ÉVANGILES. 491 

tive, mes pires ennemis. Laissez-moi êire la pâture des 
bêtes, grâce auxquelles il me sera donné de jouir de Dieu. 
Je suis le froment de Dieu ; il faut que je sois moulu par 
les dents des bêtes, pour que je sois trouvé pur pain de 
Christ. Caressez-les plutôt, afin qu'elles soient mon tom- 
beau et qu'elles ne laissent rien subsister de mon corps, 
et que mes funérailles ne soient ainsi à charge à personne. 
Alors je serai vraiment disciple de Christ, quand le monde 
oe verra plus mon corps... 

Depuis la Syrie jusqu'à Rome, sur terre, sur mer, de 
jour, de nuit, je combats déjà contre les bêtes, enchaîné 
que je suis à dix léopards Qe veux parler des soldats mes 
gardiens, qui se montrent d'autant plus méchants qu'on 
leur fait plus de bien) S Grâce à leurs mauvais traitements, 
je me forme; « mais je ne suis pas pour cela justiGé* n. 
Je gagnerai, je vous l'assure, à me trouver en face des 
bêtes qui me sont préparées. J'espère les rencontrer dans 
de bonnes dispositions; au besoin je les flatterai de la 
main, pour qu'elles me dévorent sur-le-champ, et qu'elles 
ne fassent pas comme pour certains, qu'elles ont craint de 
toucher. Que si elles y mettent du mauvais vouloir, je les 
forcerai. • 

pas de sens; on conçoit la chute de oiu, non son insertion; àXXoé 
suppose pvov. Quant au second membre de phrase, qui a disparu 
dans la collection de sept lettres et s'est conservé dans celle de 
treize, il appartenait sûrement au texte primitif (voir Dresse!, 
Paires aposL, p. 467, note 7). 

4 . Sans doute les soldats, pour se faire payer par les Gdèles, 
redoublaient de dureté envers le confesseur (voir Lucien, Père* 
grinus, I. c). 

2. ï Cor., IV, 4. 



4d2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 113) 

Pardonnez-moi, je sais ce qui m'est préférable ^ C'est 
maintenant que je commence à être un vrai disciple. Non; 
aucune puissance, ni visible, ni invisible, ne m'empêchera 
de jouir de Jésus-Christ. Feu et croix, troupes de bétes, 
dislocation des os, mutilation des membres, broiement de 
tout le corps^ que tous les supplices du démon tombent 
sur moi, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ... Mon 
amour a été crucifié, et il n'y a plus en moi d'ardeur pour 
la matière, il n'y a qu'une eau vive', qui murmure au 
dedans de moi et me dit : « Viens vers le Père. > Je ne 
prends plus de plaisir à la nourriture corruptible ni aux 
joies de cette vie. Je veux le pain de Dieu, ce pain de vie, 
qui est la chair de Jésus^hrist, ûls de Dieu, né à la fin des 
temps de la race de David et d'Abraham ; et je veux pour 
breuvage son sang, qui est l'amour incorruptible, la vie 
éternelle. 

Soixante ans après la mort d'Ignace, la phrase 
caractéristique de ce morceau « Je suis le froment 
de Dieu... » était traditionnelle dans l'Église, et on 
la répétait pour s'encourager au martyre ^ Peut- 
être y eut-il à cet égard une transmission orale; 
peut-être aussi la lettre est-elle authentique pour le 
fond, je veux dire quant à ces phrases énergiques 

4. Ignace veut dire sans doute que la mort est tout profit, au 
point do vue du chrétien, mais aussi que les bètes de Fampbi- 
théâtre seront moins mauvaises pour lui que ses gardiens. 

2. Comp. Jean, vu, 38. 

3. Irénée, V, xxvni, 4. 



[An 112] LES ÉVANGILES. 493 

par lesquelles Ignace exprimait son désir du supplice 
et son amoiir pour Jésus. Dans la relation au- 
thentique du martyre de Polycarpe (155), il y a, 
paraît-il y des allusions au texte même de Tépître 
aux Romains, telle que nous la possédons\ Ignace 
devint ainsi le grand maître du martyre, l'excita- 
teur aux folles ardeurs de la mort pour Jésus. Ses 
lettres vraies ou supposées furent le recueil où l'on 
alla puiser des expressions frappantes, des sentiments 
exaltés. Le diacre Etienne avait par son héroïsme 
sanctifié le diaconat et les ministères ecclésiastiques; 
avec plus d'éclat encore, l'évêque d'Antioche entoura 
d'une auréole sainte les fonctions de l'épiscopat. Ce 
n'est pas sans raison qu'on lui prêta des écrits où 
ces fonctions étaient relevées avec hyperbole. Ignace 
fut vraiment le patron de l'épiscopat, le créateur du 
privilège des chefs d'Église, la première victime de 
leurs redoutables devoirs. 

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette his- 
toire, racontée plus tard à l'un des écrivains les plus 
spirituels du siècle, à Lucien, lui inspira les prin- 
cipaux traits de son petit tableau de mœurs intitulé 
De la mort de Peregrinus. Il n'est guère douteux 
que Lucien n'ait emprunté aux récits sur Ignace les 

1. Gomp. Ad. Rom., 5, à MarL Polyc, 3. 



404 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 119] 

passages où il représente son charlatan jouant le 
rôle d'évêque et de confesseur, enchaîné en Syrie, 
embarqué pour T Italie, entouré par les fidèles de 
soins et de prévenances, recevant de toutes parts 
les députations des ministres chargés de le conso- 
ler ^ Peregrinus, comme Ignace, adresse de sa 
captivité aux villes célèbres qui se trouvent sur son 
passage des épltres pleines de conseils et de règles 
qu'on tient pour des lois * ; il institue, en vue de ces 
messages, des envoyés revêtus d'un caractère reli- 
gieux ' ; enfin il comparaît devant l'empereur et brave 
son pouvoir avec une audace que Lucien trouve 
impertinente, mais que les admirateurs du fana- 
tique présentent comme un mouvement de sainte 
liberté*. 

Dans l'Église, la mémoire d'Igiîace fut surtout 
relevée par les partisans de saint Paul '. Avoir vu 

\. De morte Peregr., %% 14-13, 18, 41. 

%, AtaOrixaç nvàç xat ^apatvidttc xat vo(aouc. Lucien peut très- 
bien avoir eu entre les mains la collection des sept lettres pseudo- 
ignatiennes. La mort de Peregrinus est placée par Eusèbe en 
l'an 165. {Chron., p. 170, m, Schœne.) 

3. Cf. Ign., Ad Polyc, 7, et Polyc, Ad Phil., 13. 

4. Lucien peut avoir lu certains Actes où Ignace insultait Tem- 
pereur (cf. Malala, /. c; ci-dessus, p. 487, noie). 

5. L'imitation des Ëpltres de saint Paul est sensible dans les 
Ëpltres pseudo-ignatiennes. La doctrine y est tout à fait anlijuive. 
Cf. Ad Smym,j 1. 



[An 112] LES ÉVANGILES. 49& 

Ignace fut une faveur presque aussi grande que 
d'avoir vu saint Paul ^ La haute autorité du martyr 
fut une des raisons qui contribuèrent le plus à don-* 
ner gain de cause à ce groupe, dont le droit d'exis- 
ter dans l'Église de Jésus était encore si contesté. 
Vers l'an 170, un disciple de saint Paul, zélé pour 
rétablissement de l'autorité épiscopale, conçut le 
projet, à rimitation des épltres pastorales attribuées 
à Tapôtre, de composer, sous le nom d'Ignace, une 
série d'épitres, destinées à inculquer une conception 
antijuive du christianisme, ainsi que des idées de 
stricte hiérarchie et d'orthodoxie catholique, en op- 
position avec les erreurs des docètes et de certaines 
sectes gnostiques. Ces écrits, que l'on voulait faire 
croire avoir été recueillis par Polycarpe *, furent ac- 
ceptés avec empressement, et eurent, dans la consti- 
tution de la discipline et du dogme, une influence 
capitale. 

A côté d'Ignace, nous voyons figurer, dans les 
documents les plus anciens % deux personnages qu'on 
semble lui associer, Zosime et Rufus. Ignace ne parait 



4. Polyc, AdPhiL, 9. 

%. Polyc, Ad PhiL, 43. Co post-scriptum est en toute hypo- 
thèse apocryphe. 

3. Polycarpe, Ad PhiL, 9. Cf. MarlyroL rom., \ô kal. jan. 



496 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 112] 

pas avoir eu de compagnons de voyage ' ; peut-être 
Zosime et Ru fus étaient-ils des personnes connues 
dans le cercle des Eglises de Grèce et d'Asie, et 
recommandables par leur haut dévouement à TEglise 
du Christ. 

Vers le même temps, put souffrir un autre mar- 

r 

tjT, auquel son titre de chef de l'Eglise de Jérusalem 
et sa parenté avec Jésus donnèrent beaucoup de 
notoriété, je veux dire Siméon, fils (ou plutôt arrière- 
petit-fils) de Clopas. L'opinion, arrêtée chez les chré- 
tiens et probablement acceptée autour d'eux, d'après 
laquelle Jésus avait été de la race de David, attri- 
buait ce titre à. tous ses consanguins. Or, dans l'état 
d'effervescence où était la Palestine, un tel titre ne 
pouvait êtpe porté sans péril. Déjà, sous Domitien, 
nous avons vu l'autorité romaine concevoir des 
appréhensions à propos de la prétention avouée par 
les fils de Jude. Sous Trajan, la même inquiétude se 
fait jour. Les descendants de Clopas, qui prési- 
daient à l'Eglise de Jérusalem, étaient gens trop 
modestes pour se vanter beaucoup d'une descen- 
dance que les non-chrétiens leur eussent peut-être 
contestée ; mais ils ne pouvaient la celer aux affiliés 



\, L'allusion, Polyc, 1, ne se rapporte pas à Ignace. Voir 
rintroduction, en tête de ce volume. 



[AailSJ LES ÉVANGILES. 497 

de rÉglîse de Jésus, à ces hérétiques ébionîtes, 
esséens, elkasaltes, dont certains étaient à peine 
chrétiens. Une dénonciation fut adressée par quel- 
ques-uns de ces sectaires à l'autorité romaine, et 
Siméon, fils de Clopas, fut mis en jugements Le 
légat consulaire de la Judée à ce moment était Tibe- 
rius Claudius Alticus, qui paraît avoir été le père 
même du célèbre Hérode Atticus*. C'était un Athé- 
nien obscur, que la découverte d'un immense trésor 
avait subitement enrichi, et qui par sa fortune avait 
réussi à obtenir le titre de consul subrogé. Il se 
montra, dans la circonstance dont il s'agit, extrê- 
mement cruel. Durant plusieurs jours, on tortura 
le malheureux Siméon, sans doute pour le forcer 

4. Hégésippe, dans Eus., //. E., IH, 32; Eus. Chron., à l'an- 
née 40 de Trajan; Chron. pose, p. tô%. Cf. Colelier, Ad Const, 
aposL, VU, 46. 

2. La date du martyre de saint Siméon est douteuse. Ëusèbe, 
dans sa Chronique, donne, selon son habitude, l'année par à peu 
près. Eusèbe n'avait d'autre renseignement que Tassertion d'Hégé- 
sippe, qui place ledit martyre ixT*. Tpaïavoû Kaioapoc xal dirarucû 
Âttixoû. Les dates manquent par ailleurs sur les consulats et les 
légations d'Atticus (Waddington, Fastes des prov, asial,, I, 
p. 499-494; fiorghesi, Œuvres compL, t. V, p. 533-534}. Cet Âtti- 
cus se retrouve dans certaines rédactions des Actes de saint 
Ignace, qui paraissent en cela imiter Hégésippe (cité par Eu- 
sèbe). Dresse], Patres apost., p. 368;Zahn, Ignalius von Ant., 
p. 47 et suiv., 630. 

32 



408 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An tiS] 

à révéler de prétendus secrets. Atticus et ses as- 
sesseurs admirèrent son courage. On finit par le 
mettre en croix. Hégésippe» par qui nous savons 
tous ces détails, nous assure que les accusateurs 
de Siméon furent convaincus d'être eux - mêmes 
de la i-ace de David et périrent comme lui. Il n'y 
a pas lieu d'être trop surpris de pareilles dénoncia- 
tions. Nous avons déjà vu que, dans la persécution 
de l'an dlif ou du moins dans la mort des apôtres 
Pierre et Paul, les rivalités intérieures des sectes 
juives et chrétiennes eurent la plus grande part ' . 
Rome, à cette époque, ne semble pas avoir eu de 
martyrs. Parmi les presbyleri ou episcopi qui gou- 
veinent cette Eglise capitale, on compte Evareste. 
Alexandre et Xyste*, qui paraissent être morts en paix\ 

1. Clem. Rom., Epist.j 6. 

2. Irénée, III, ni, 3, et dans Eus., //. E., V, xxiv, U: Eus., 
//. E,, IV, IV, 5. Cf. Lipsius, Chron. der rœm, Bisch., p. 165 et 
suiv. Les Gnomes pythagoriciennes de Sextus n'ont été attribuées 
au pape Xyslus que par une confusion de nom. 

3. Irénée, IH, m, 3. Le seul pape martyr du ii* siècle est Té- 
lespliore. 



CHAPITRE XXIII. 



Fin DE TRAJAN. — REVOLTE DES JlilFS. 



Trajan, vainqueur des Daces, orné de tous les 
triomphes, arrivé au plus haut degré de puissance 
qu'un homme eût atteint jusque-là, roulait, malgré 
ses soixante ans, des projets sans bornes du côté de 
l'Orient. La limite de l'empire en Syrie et en Asie 
Mineure était encore mal assurée. La récente des- 
truction du royaume nabatéen éloignait pour des 
siècles le danger des Arabes. Mais le royaume 
d'Arménie, quoique en droit vassal des Romains, 
inclinait sans cesse vers Talliance parthe. Dans la 
guerre dacique, TArsacide avait entretenu des rela- 
tions avec Décébale *. L'empire parthe, maître de la 
Mésopotamie, menaçait Antioche et créait à des pro- 
vinces incapables de se défendre elles-mêmes un 
perpétuel danger. Une expédition d'Orient, ayant 

4. Pline, EpUL,X,U (16). 



500 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An inj 

pour objet l'annexion à Terapire de l'Arménie, de FOs- 
rhoène, delà Mygdonie, des pays qui, en effet, à partir 
des campagnes de Lucius Verus et de Septime Sé- 
vère, appartinrent à l'empire, eût été raisonnable. 
Mais Trajan ne se rendit pas un compte suffisant de 
rétat de l'Orient. Il ne vit pas qu'au delà de la 
Syrie, de l'Arménie, du nord de la Mésopotamie, 
dont il est facile de faire un boulevard à la civilisa- 
tion occidentale, s'étend le vieil Orient, pénétré de 
nomades, contenant à côté des villes des popula- 
tions indociles, qui rendent l'ordre à la façon euro- 
péenne impossible à établir. Cet Orient-là n'a jamais 
été vaincu par la civilisation d'une manière durable ; 
la Grèce même n'y régna que d'une façon passagère. 
Tailler des provinces romaines dans ce monde tota- 
lement différent par le climat, les races, la manière 
de vivre de ce que Rome avait assimilé jusque-là, 
était une chimère. L'empire, qui avait besoin de 
toutes ses forces contre la poussée germanique sur 
le Rhin et le Danube, allait se préparer sur le Tigre 
une lutte non moins difficile ; car, en supposant que 
le Tigre fut réellement devenu dans tout son cours 
un fleuve frontière, Rome n'aurait pas eu derrière 
ce grand fossé l'appui des solides populations 
gauloises et germaniques de l'Occident. Pour n'avoir 
pas bien compris cela, Trajan ftt une faute qu'on no 



[AnltiJ LKS ÉVANGILES. 501 

peut comparer qu'à celle de Napoléon I" en 1812. 
Son expédition contre les Parthes fut l'analogue de 
la campagne de Russie. Admirablement combinée, 
Texpédition débuta par une série de victoires, puis 
dégénéra en une lutte contre la nature et se termina 
par une retraite qui jeta un voile sombre sur la Hn 
du règne le plus brillant. 

Trajan quitta l'Italie, qu'il ne devait plus revoir, 
au mois d'octobre 113 ^ Il passa les mois d'hiver à 
Ântioche, et, au printemps de 11/i, commença la 
campagne d'Arménie. Le résultat fut prodigieux : en 
septembre, l'Arménie était réduite en province 
romaine ; les limites de l'empire atteignaient le 
Caucase et la mer Caspienne. Trajan se reposa l'hiver 
suivant à Antioche. 

Les résultats de l'an 115 ne furent pas moins 
extraordinaires. La Mésopotamie du Nord, avec ses 
petites principautés plus ou moins indépendantes, 
fut vaincue ou assujettie ; le Tigre fut atteint. Léo 
juifs étaient nombreux en ces parages '. La dynastie, 
des Izates et des Monobazes, toujours vassale de^ 

4. Pour la chronologie de ces événements, voir Volkmar, Jf, 
dilh, p. 40 etsuiv., 436 et suiv. ; Dierauer, dans BUdinger, Unter- 
such. zur rœtn. Kaisergesch. ^ I , p. 4 52 et suiv. ; Noël Desver- 
gers, Comptes rendus de l'Acad. des inscr,, 4866, p. 84 et suiv. 

2. Jos., AnL, XVIII, i\, 4. Comp. Talm. de Jcr., Jebamoth, 
I, 6; Talm. de Bab., Jebamoth, 46 a. 



S02 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 115] 

Parihes, était maîtresse de Nisibe *. Nul doute 
qu elle n'ait cette fois, comme en 70, combattu les 
Romains. Mais il fallut plier. Trajan passa encore 
Thiver suivant à Antioche, où, le 13 décembre, il 
faillit périr dans l'effroyable tremblement de terre 
qui abîma la ville, et auquel il n'échappa qu'à grand'- 
peine *. 

L'année 116 vit des miracles ; on se crut au temps 
d'Alexandre. Trajan conquit l'Adiabène, au delà du 
Tigre, malgré une vive résistance, due sans doute 
en grande partie à l'élément juif '. C'est là qu'il eût 
fallu s'arrêter. Poussant à bout sa fortune, Trajan 
entra au cœur de l'empire parthe. La stratégie des 
Parihes, comme celle des Russes en 1813, consista li 
n'offrir d'abord aucune résistance. Trajan marclia 
sans obstacle jusqu'à Babylone, prit Ctésiphon, la 

1. Jos., Anl., XX, III et iv. 

2. Ceux qui croient qu'Ignace fut condamne pendant le séjour 
de Trajan à Antioche, et qui môme Yy veulent faire mourir, placent 
son arrestation à ce moment, comme un piaculum du fléau. Cela 
n'est fondé que sur le récit d'Actes bien modernes et de Jean 
Maiala. 

3. La médaille de Trajan, assyria et palaestina in potest. 
p. R. REDACT. (cf. Eckhel, t. VI, p. 463, 464), n'a jamais été vue 
par un antiquaire digne de conGance. On la trouve pour la pre- 
mière fois dans Adolphe Occo, Imper, rom. numismata, 4'* édil. 
(Anvers, 1579), p. 444; Sf édit. (Augsbourg, 4604), p. 246. C'est 
une mauvaise imitation de la monnaie authentique armenia et 

MESOPOTAMIA IN POTESTATEH. P. R. REOACTAE. [Longpérier.] 



[Vn liO| LES ÉVANGILES. û#3 

capitale occidentale de l'empire, de là descendit le 
Tigre jusqu'au golfe Persique, vit ces mers lointaines 
qui n'apparaissaient aux Romains que comme un 
rôvc, regagna Babylone. Là, les points noirs com- 
mencèrent à s'accumuler à l'horizon. Vers la fin de 
1 16, Trajan apprit à Babylone que la révolte éclatait 
derrière lui. Nul doute que les juifs n'y aient pris 
une grande part. Ils étaient nombreux en Babylonie \ 
Les rapports entre les juifs de Palestine et ceux de 
Babylonie étaient continuels; les docteurs passaient 
d'un des pays à l'autre avec une grande facilité *. 
Une vaste société secrète, échappant ainsi à toute 
surveillance, créait un véhicule politique des plus 
actifs. Trajan confia le soin d'écraser ce mouvement 
dangereux à Lusius Quietus, chef de cavaliers ber- 
bers, qui s'était mis avec son goutn au service des 
Romains et avait rendu dans ces guerres parlhiques 
les plus grands services. Quietus reprit Nisibe, 

m 

Edesse; mais Trajan commençait à voir les impossi- 
bilités de l'entreprise où il s'était engagé ; il son- 
geait au retour. 

De fâcheuses nouvelles lui arrivaient coup sur 
coup. Les juifs se révoltaient de toutes parts '. Des 

I. Jos., Ant., XV, III, 1 ; XVIIl, i\: Philon, Leg., 30. 

t. Doronbourg, Pale.<l,,\^. 3V2, 34i-:Uo, note. 

3. Dion Cassius, LXVIII, 32; liusèbe, //. E.j IV, 2; Eu8., 



50* ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 116] 

horreurs sans nom se passaient en CyrénaTque. La 
fureur juive atteignait des excès qu'on n'avait pas 
vus jusque-là. La tête partait de nouveau à ce pauvre 
peuple. Soit que Ton eût déjà en Afrique le pressen- 
timent des retoursjde fortune qui allaient atteindre 
Trajan, soit que ces juiveries de Cyrène, les plus 
fanatiques de toutes S se fussent imaginé, sur la foi de 
quelque prophète, que le jour de colère contre les 
païens était arrivé, et qu'il était temps de préluder aux 
exterminations messianiques, tous les juifs se mirent en 
branle, comme pris d'un accès démoniaque ^ C'était 

Chron., années 47«, ^S• et 49' de Trajan, 4" et 4* (ou 5«) 
d'Adrien; Orose, VII, 42; Spartien, i4(/r»en^ 5; Appien, Bell, 
civ., II, 90, et fragment des Arabica découvert par M. Miller, 
Revue arch., 4869, p. 401-110; Ann, de VAssoc. des études 
grecques, 1869, p. 124 et suiv.; Fragm, hisL grœc, V, 1'* part., 
add., p. Lxv; passages talmudiques sur le poUmos schel Qui- 
tus et le iom Traianos ci-après, p.5l4, et Talm. de Jér., Sukka, v, 
1 ; Barhebraeus, Chron. arabe, p. 120, texte arabe; Chron. syr., 
p. 56, texle syr. Eusèbe [Hist. eccL, IV, ii, 1, 2; Chron., 
à l'année 17, 18 et 19 de Trajan) étend la guerre sur les an- 
nées 415, 416, 117 (voir Tédit. de Schœne). Mais Dion Cas- 
sius et Paul Orose ne mènent pas à cette idée. Les circonstances 
du récit d'Appien (fragment Miller) excluent la saison de Tinon- 
dation; elles semblent se rapporter à la fin de 116 ou au com- 
mencement de 117. 

4. Cf. V Antéchrist, p. 538, 539. 

2. ii9irtp inrô 7rvtûu.X7o; ^ttvcû rive; xxl 07X(n«*^cu; dbfs^ptmodtvrt; 

(Eusèbe) ; incredibili molu sut uno tempore, quasi rabie effe- 
rali (Orose). 



[Ad 110] LES ÉVANGILES. 905 

moins une révolte qu'un massacre, avec des détails 
d'effroyable férocité. Ayant à leur tête un certain 
Lucova\ qui avait chez les siens le titre de roi, 
ces enragés se mirent à égorger les Grecs et les Ro- 
mainSy mangeant la chair de ceux quMls avaient 
égorgés, se faisant des ceintures avec leurs boyaux, 
se frottant de leur sang, les écorchant et se couvrant 
de leur peau. On vit des forcenés scier des malheu- 
reux de haut en bas par le milieu du corps. D'autres 
fois, les insurgés livraient les païens aux bêtes, en 
souvenir de ce qu'ils avaient eux-mêmes souffert, et 
les forçaient h s'entre-tuer comme des gladiateurs. 
On évalue à deux cent vingt mille le nombre des Cy- 
rénéens égorgés de la sorte. C'était presque toute la 
population ; la province devint un désert. Pour la re- 
peupler, Adrien fut obligé d'y amener des colons 
d'ailleurs'; mais le pays ne reprit jamais l'état floris- 
sant qu'il avait dû aux Grecs. 

De la Cyrénaïque, l'épidémie des massacres 
gagna l'Egypte et Chypre. Chypre vit des atrocités. 
Sous la conduite d'un certain Artémion, les fanati- 
ques détruisirent la ville de Salamine et exterminèrent 

i: Dans Dion Cassius, il s*appelle Andréas, sans doute par 
faute de copiste. 

î. Orose, /. c. Cf. Eus., Chron., an 4 ou 5 d'Adr.; Eckhel, Vi, 
p. 497, Libyœ resUUitoH» 



bOù ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An lltij 

la population entière. On évalua le nombre des 
Chypriotes égorgés à deux cent quarante mille *. Le 
ressentiment de ces cruautés fut tel, que les Chy- 
priotes prononcèrent l'exclusion des juifs de leur île 
à perpétuité ; même le juif jeté sur les côtes par 
force majeure était mis à mort. 

En Egypte, Tinsurrection juive prit les proportions 
d'une véritable guerre*. Les révoltés eurent d'abord 
l'avantage. Lupus, le préfet de l'Egypte, dut reculer. 
L'alerte fut vive à Alexandrie. Les Juifs, pour se for- 
tifier, détruisirent le temple de Némésis, élevé par 
César à Pompée'. La population grecque parvint 
cependant, non sans lutte, à reprendre le dessus. 
Tous les Grecs de la basse Egypte se réfugièrent 
avec Lupus dans la ville et en firent comme un grand 
camp retranché. Il était temps. Les Cyrénéens, con- 
duits par Lucova, arrivaient pour se joindre à leurs 
frères d'Alexandrie et pour former avec eux une 
seule armée. Privés de Tappui de leurs coreligion- 
naires alexandrins, tous tués ou prisonniers, mais 
grossis par des bandes venues des autres parties do 

4. Dion Cassius, Eusèbe, Orose, /. c, 

2. Appien, Arabica, fragm. découvert par M. Miller : i>i r^v 

-cvrwv, etc. 

3. Appien, Bell, civ., II. 90. Cf. Dion Cas?iu?. LXIX, H: 
Spartien, Adr., li. 



(An 1I7J LKS ÉVANGILES. Ml 

rÉgypte, ils se répandirent, en pillant et en égor- 
geant, jusqu'en Thébaïde. Ils cherchaient surtout à 
s'emparer des fonctionnaires qui essayaient de gagner 
les villes de la côte, Alexandrie, Péluse. Appien, 
le futur historien, jeune alors, qui exerçait dans 
Alexandrie, sa patrie, des fonctions municipales, 
faillit être pris par ces furieux. La basse Egypte 
était inondée de sang. Les païens fugitifs se voyaient 
poursuivis comme des bêtes fauves; les déserts du 
côté de l'isthme de Suez étaient remplis de gens qui 
se cachaient et tâchaient de s'entendre avec les 
Arabes pour échapper à la mort*. 

La position de Trajan en Babylonie devenait do 
plus en plus critique. Les Arabes nomades, qui 
entraient fort avant dans rinlervalle des deux 
fleuves, lui causaient de sérieux embarras. L'impre- 
nable place de Hatra*, habitée par une tribu guer- 
rière, l'arrêta tout à fait. Le pays environnant est 
désert, malsain, sans bois ni eau, désolé par les 
moustiques, exposé à d'épouvantables troubles atmo- 
sphériques. Trajan commit, sans doute par point 



1 . Appien, AreUfica, fragment découvert par H. Miller. 

t. Aujourd'hui El-Hadhr, à un peu plus de vingt lieuez^ 
de Mossoul. Cf. Dion Cassius, LXVIII, 31; LXXIV, M 
10-42; LXXX, 3; Ilérodien, RI; Âmmien Marce1lii> 
Ritter, Erdk.j X, p. 125 et suiv., 4t9 etsaiv.; XI, p. 




506 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

d'honneur, la faute de vouloir la réduire. Comme 
plus tard Septime Sévère et Ardeschir Babek, il 
échoua. L'armée était affreusement épuisée par les 
maladies. La ville était le centre d*un grand culte 
solaire; on crut que le dieu combattait pour son 
temple; des orages, éclatant au moment des atta- 
ques, remplissaient les soldats de terreur. Trajan 
leva le siège, atteint lui-même du mal qui devait 
l'emporter quelques mois après. La retraite fut dif- 
ficile et marquée par plus d'un désastre partiel. 

Vers le mois d'avril 117, l'empereur était de 
retour à Antioche, triste, malade, irrité. L'Orient 
l'avait vaincu sans combattre. Tous ceux qui s'étaient 
inclinés devant le vainqueur se relevèrent. Les résul- 
tats de trois années de campagne, pleines de luttes 
merveilleuses contre la nature, étaient compromis. 
Trajan songeait à recommencer, pour ne pas perdre 
sa réputation d'invincible. Tout à coup de graves 
nouvelles vinrent lui prouver quels dangers recelait 
la situation créée par ses récents échecs. La révolte 
juive, jusque-là limitée à la Cyrénaïque et à l'Egypte, 
menaçait de s'étendre à la Palestine, à la Syrie, à la 
Mésopotamie. Toujours à l'affût des défaillances de 
l'empire romain, les exaltés crurent pour la dixième 
fois voir les signes avant-coureurs de la fin d'une 
domination abhorrée. Excités par des livres comme 



[Aninj LES ÉVANGILES. 50<) 

Judith et l'Apocalypse d'Esdras, ils crurent que le 
jour d*Edom était venu. Les cris de joie qu'ils avaient 
poussés à la mort de Néron, à la mort de Domitien, 
ils les poussèrent de nouveau. La génération qui 
avait fait la grande révolution avait presque entiè- 
rement disparu; la nouvelle n'avait rien appris. Ces 
dures têtes, obstinées et pleines de passion, étaient 
incapables d'élargir l'étroit cercle de fer qu'une 
hérédité psychologique invétérée avait rivé autour 
d'elles. 

Ce qui se passa en Judée est obscur, et il n'est 
pas prouvé qu'aucun acte positif de guerre ou de 
massacre y ait eu lieu '• D'Ântioche, où il résidait, 
Adrien, gouverneur de Syrie, paraît avoir réussi à 
maintenir l'ordre. Loin de pousser à la révolte, les 
docteurs de labné avaient montré dans l'observa- 
tion scrupuleuse de la Loi une voie nouvelle pour 
arriver à la paix de Tâme. La casuistique étair 
devenue entre leurs mains un jouet, qui, comme tous 
les jouets, devait fort inviter à la patience. Quant à 
la Mésopotamie, il est naturel que des populations 
à peine soumises, qui, un an auparavant, s'étaient 

i . Spartien, Adr., v, 2, prouve plutôt une effervescence qu'une 
prise d'armes. La circonstance que Quietus fut nommé lou^aîxc 
irit}uù^ ou -niç noXouanvDc dEpx^v n'est pas bien démonstrative. Le 
récit de Barbebracus (/. c.} n'est qu'une amplification maladroite 
et exagérée de celui d'Eusèbe ou d'Orose. 



510 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

soulevées, et chez lesquelles il y avait non-seulement 
des juifs dispersés, mais des armées, des dynasties 
juives, aient éclaté après l'échec de Hatra et sur 
les premiers indices de la mort prochaine de Trajan. 
II semble du reste que, pour sévii\ les Romains se 
contentèrent du soupçon*. Ils craignirent que l'exem- 
ple de la Cyrénaïque, de l'Egypte et de Chypre ne 
fut contagieux. Avant que les massacres eussent 
éclaté, Trajan confia à Lucius Quietus le soin d'ex- 
pulser tous les Juifs des provinces nouvellement 
conquises. Quietus y procéda comme à une expé- 
dition. Cet Africain, méchant et impitoyable, secondé 
par une cavalerie légère de Maures montant à poil, 
sans selle ni bride *, procéda en bachi-bozouk, par 
massacres à tort et à travers. Une très-grande partie 
de la population juive de la Mésopotamie fut exter- 
minée. Pour récompenser les services de Quietus, 
Trajan détacha pour lui la Palestine de la province 
de Syrie, et l'en créa légat impérial, ce qui le mettait 
sur le même rang qu'Adrien. 

La révolte de Cyrénaïque, d'Egypte et de Chypre 
durait toujours. Trajan désigna pour la réduire uil de 



i. Eusèbe, //. I:!., 1. c. 

2. Voir la colonne trajane : Frœhner, planches 83-88; 
lexle, p. U, ^6. 



[Aninj LES ÉYANGI LES. 51i 

ses lieutenants les plus distingués *, Marcius Turbo. 
On lui donna des forces de terre et de mer et une nom- 
breuse cavalerie. Il fallut, pour venir à bout des for- 
cenés, une guerre en règle, plusieurs combats. On en 
fit de vraies boucheries. Tous les juifs cyrénéens et 
ceux des juifs égyptiens qui s'étaient joints à eux 
furent égorgés*. Alexandrie, enfin débloquée, respira; 
mais les dégâts de la ville avaient été considérables. 
Un des premiers actes d'Adrien, devenu empereur, 
fut d'en réparer les ruines et de s'en donner pour 
le restaurateur \ 

Tel fut ce mouvement déplorable, où les Juifs 
paraissent avoir eu les premiers torts, et qui acheva 
de les perdre dans l'opinion du monde civilisé. Le 
pauvre Israël tombait en folie furieuse. Ces horribles 
cruautés, si éloignées de l'esprit chrétien, agran- 
dirent le fossé de séparation entre le judaïsme et 
l'Église. Le chrétien, de plus en plus idéaliste, se 
console de" tout par sa douceur, son attente résignée. 
Israël se fait cannibale, plutôt que de tenir ses pro- 



\ . Cf. Dion Cassius, LXIX, 18. 

î. Tpaifltvov iÇoXXûvra to Iv Aipirrw 'Icuîaîwv «ifivo;. Appieu., Bell, 

civ„ II, 90. Cf. Talm. de Jér., Sukka, v, ^] Talm. de Bab., 
Sukka^^^ 6;Midrasch, Eka, i, 47. 

3. Eusèbe, Chron, (trad. arménieDne), 4" année d'Adrien 

(édit. Schœne); Orose, VII, 4 â. 



51i . ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

phèles pour menteurs. Pseudo-Esdras, vingt ans 
auparavant, s'arrêtait au reproche tendre d'une âme 
pieuse qui se croit oubliée de son Dieu; maintenant 
il s'agit de tout tuer, d'anéantir les païens, pour qu'il 
ne soit pas dit que Dieu a manqué à sa parole 
envers Jacob. Tout grand fanatisme, poussé à la 
ruine de ses espérances, aboutit à la rage et devient 
un danger pour la raison de l'humanité. 

La diminution matérielle du judaïsme, par suite 
de cette inepte campagne, fut très-considérable. Le 
nombre de ceux qui périrent fut énorme * . A partir 
de ce moment, la juiverie de Cyrène et celle d'Égyple 
disparaissent à peu près*. Cette puissante commu- 
nauté d'Alexandrie, qui avait été un élément essen- 
tiel de la vie de l'Orient, n'a plus d'importance. La 
grande synagogue du Diapleuston '^ qui passait aux 
yeux des juifs pour la merveille du monde, fut 
détruite*. Le quartier juif, situé près du Lochias, 
devint un champ de ruines et de tombeaux. 

1 . Eusèbe, Orose, L c, 

2. Appien, Bell, civ.. Il, 90. 

3. Talm. de Jér., Sukka, v, 4 ; Talm. de Bab., Sukka, 54 b. 

4. Talm. de Jér., Sukka, v, 4. Cf. Mechilla sur Ex., \iv, 43; 
Talm. de Bab.,SuAA:a, 31 b; lalkout,!, 445, 253; GrœU, Gesch. der 
Juden, IV, 460, note 4, V édit.; Derenbourg, PaksL, p. 44 0-44 i. 



CHAPITRE XXIV. 



SEPARATION DÉFINITIVE DE L*<GLISE ET DE LA SYNAGOGUE, 



Le fanatisme ne connaît pas le repentir. Le mons- 
trueux égarement de l'an 117 n'a guère laissé dans la 
tradition des juifs qu'un souvenir de fête. Au nombre 
des jours où il est défendu de jeûner et où le deuil 
doit être suspendu *, figure, à la date du 12 décem- 
bre, le iom Trdianos, ou « jour de Trajan », non pas 
que la guerre de 116-117 ait pu donner lieu à aucun 
anniversaire de victoire, mais à cause de la fin tra- 
gique que l'agada voulut prêter à l'ennemi d'Jsraël*. 

4. Voir le petit calendrier appe'é Megillalh Taanith, n^ 29 et 
la glose. Cr. Talm. de Bab., Taanilh, \Sb; Talm. de Jér., Taa- 
nith, II, 42. 

5. On conrondit Trajan et Quictus. La fin de ce dernier fut 
tragique en effet. Voir Spartien, v, 8; Dion Cassius, LXVIII, 32. 
L'ingénieux système selon lequel le livre de Judith serait la 
megilla de celte fête, comme Eathcr l'est de la fête des pourim, 
n'est pas soutenable. 

33 



514 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad Wi] 

Les massacres de Quietus restèrent, d*un autre côté, 
dans la tradition sous le nom de polémos schel Quitos ' . 
On y rattacha un progrès d* Israël dans sa voie de 
deuil*. 

Après le polémos schel Aspasinos*, on interdit les cou- 
ronnes pour les mariés et l'usage des tambourins. 

Après le polémos schel Quitos, on interdit les couronnes 
pour les mariées, et il fut défendu d'apprendre à son fils 
la langue grecque. 

Après le dernier polémos^, on interdit à la mariée de 
sortir dans la ville en litière. 

Ainsi chaque folie amenait une séquestration 
nouvelle, un renoncement nouveau à quelque partie 
de la vie. Pendant que le christianisme devient de 
plus en plus grec et latin, et que ses écrivains se 
conforment au bon style hellénique, le Juif s'interdit 
Télude du grec et se renferme obstinément dans so:i 
inintelligible patois syro-hébraïque. La racine de toute 
bonne culture intellectuelle est coupée chez lui pour 
anille ans. C'est surtout à cette époque que se rap- 
portent les décisionsqui présentent l'éducation grecque 

4. Seder olam, vers la fin; Mischna, Sola, ix, 44. Cf. Gra>tz, 
Gescft. dcr Juden, IV, 440 et suiv., 2« édit.; Volkmar, Judith, 
j). 83 cl suiv. ; Derenbourg, Palesi,, p. 404. 

2. Sota, 1. c. 

.3. La guerre de Vespasien. 

i. La guerre d'Adrien. 



(An 117] LES ÉVANGILES. 5» 

comme une impureté ou du moins comme une frivolité ^ 
L'homme qui s'annonçait à labné et grandissait 
de jour en jour comme le chef futur d'Israël était un 
certain Aquiba, élève de Rabbi Tarphon, d'origine 
obscure, sans lien avec les grandes familles qui tenaient 
les chaires et les fonctions ofTicielles de la nation. Il 
descendait de prosélytes et avait eu une jeunesse 
pauvre. Ce fut, à ce qu'il paraît, une sorte de dé- 
mocrate, plein d'abord d'une haine farouche contre 
les docteurs au milieu desquels il devait siéger un 
jour^ Son exégèse et sa casuistique étaient le comble 
de la subtilité. Chaque lettre, chaque syllabe des 
textes canoniques devenait significative, et on cher- 
chait à en tirer des conséquences '. Aquiba fut l'auteur 
de la méthode qui, selon l'expression talmudique, a de 
chaque trait d'une lettre tirait des boisseaux entiers 
de décisions »^ On ne pouvait admettre que, dans le 
code révélé, il y eût le moindre arbitraire, la moindre 



4. Voir Vie de Jésus, p. 35-36. 

2. Talm. de Jér., Berakoih, iv, \ ; Talm. deBab., Ber», 27 6. 
Âquiba est le lalmudiste dont les chrétiens ont le mieux connu la 
célébrité. Épiphane, haer. \v, xxxiii, 9; saint Jérôme, In Is,, 
VIII, 44; Epist. 451. 

3. Mischna, Sotaj v, I, 4; vin, 5; Talm. de Bab., Pesachim, 
%l b. Voir ci-après, t. VI. t 

4. Talm. de Bab., Menacholhj 89 b. Cf. Dorenbourg, Palesl,, 
p. 399; Journal asial,, fëvr.-mars 4867, p. 246 et suiv. 



51« ORIGINES DU CURISTIAiMSME. [Ad IITJ 

liberté de style ou d'orthographe. Ainsi la particule 
FIN, simple marque de régime, qu'il est permis 
de mettre ou d'omettre en hébreu, fournissait des 
inductions puériles ^ 

Gela touchait à la folie ; on était à deux pas de 
la cabbale et du noiarikon^ niaises combinaisons oii 
le texte ne représente plus une langue humaine, mais 
est pris pour un grimoire divin. Dans le détail, les 
consultations d'Aquiba se recommandaient par la 
modération ; les sentences qu'on lui attribue sont 
même empreintes d'un certain esprit libéral*. Mais 
un fanatisme violent gâtait toutes ses qualités. Les 
plus grandes contradictions se produisaient dans 
ces natures à la fois subtiles et incultes, d'oii l'étude 
superstitieuse d'un texte unique avait banni le droit 
sens du langage et de la raison. Sans cesse voyageant 
de synagogue en synagogue, dans tous les pays de 
la Méditerranée et même peut-être chez les Parthes', 
Aquiba entretenait chez ses coreligionnaires le feu 
étrange dont lui-même était rempli et qui bientôt 
devait être si funeste à son pays. 

4 . BereschUh rabba, i. Cf. Dercnbourg, Palestine, p. 396- 
397, noie. 

2. Pirké Abolh, \u, U. 

3. Graelz, Gesch. derJuden,Y\\\!k%^ 2« édit.; E\vald,(;cdTA. des 
Volkes Israël,\i\j p. 349, note4 ; Derenbourg, PalesLj p.4l8, notol . 



lAnin] LES ÉVANGILES. 517 

Un monument des mornes tristesses de ce temps 
parait être l'Apocalypse de Baruch *. L'ouvrage est 
une imitation de l'Apocalypse d'Esdras', et se divise 
comme cette dernière en sept visions. Baruch, 

4 . Baruch avait été déjà exploité antérieurement par les auteurs 
d'apocryphes. On avait composé sous son nom un livre qui, plus 
heureux que l'Apocalypse, a pris place à la suite de Jérémie, dans 
les Bibles grecques et latines. L'ouvrage dont nous parlons en ce 
moment n'a été conservé qu'en syriaque. Ceriani, Monumenta 
sacra et profana, U I, fasc. ii (Milan, 4866), t. V, fasc. ii (4874); 
Fritzsche, Lihri apocryphi Vet, Test. (Leipzig, 4874), p. 654- 
699. Diverses particularités ($$ 76, 77) porteraient à croire que le 
livre, tel que la version syriaque nous l'a conservé, n'est pas 
complet. 

t. Les rapprochements entre les deux écrits se remarquent à 
chaque page, presque à chaque ligne. Ce qui prouve que pseudo- 
Baruch est l'imitateur, c'est que les idées les plus particulières de 
pseudo-Esdras sont chez lui censées connues et n'ont pas besoin 
d^ètre expliquées. Notez surtout ce qui concerne lespromp^uarta^ 
le petit nombre des élus et la prière pour les morts. En quelques 
lignes, pseudo-Baruch (voir surtout § 85) résume des pages de 
pseudo-Esdras. La doctrine du péché originel, si exagérée chez 
pseudo-Esdras, semble corrigée (§ 54). La phrase JuvefUus seculi 
prœieriil ($ 85, vers. 40) est mieux amenée dans pseudo-Esdras. 
Il n^'est pas sans exemple que, quand un apocryphe imite un autre 
apocryphe, le texte le plus court soit celui de l'imitateur (comp. 
Baruch, I, 45 — ii, 47, à Daniel, iv, 4-49). Le fait que l'ouvrage 
a été adopté par les chrétiens empêche d'en rabaisser la composi- 
tion au-dessous de la guerre juive sous Trajan; car, à partir 
d'Adrien, aucun manifeste juif ne fut plus adopté par les chrétiens. 
Le § 22 prouve d'ailleurs que le livre est postérieur au siège de 
l'an 70 et antérieur à la construction d'iElia Capitolina. On ne 
peut rien conclure des $$ 26-28. 



!IS ORIGINES DC CHRISTIANISME. [An 117] 

secrétaire de Jérémie, reçoit de Dieu Tordre de rester 
à Jérusalem pour assister au châtiment de la ville 
coupable. Il maudit le sort qui Ta fait naître pour 
être témoin des outrages infligés à sa mère. Il sup- 
plie Dieu d'épargner Israël. Sans cela, qui le louera, 
qui expliquera sa loi? Le monde est-il donc destiné 
à revenir à son silence primitif? Et quelle joie poul- 
ies païens qui s'en iront dans les pays de leurs idoles 
se glorifier devant eux des défaites qu'ils ont infli- 
gées au vrai Dieu * ! 

L'interlocuteur divin répond que la Jérusalem qui 
va être détruite n'est pas la Jérusalem éternelle, pré- 
parée dès les temps paradisiaques, qui fut montrée à 
Adam avant son péché, et qui fut entrevue par Abra- 
ham et Moïse. Ce ne sont pas les païens qui détruisent 
la ville; c'est la colère de Dieu qui va l'anéantir. Un 
ange descend du ciel, enlève du temple tous les objets 
sacrés et les confie à la terre. Les anges alors démo- 
lissent la ville *. Sur les ruines, Baruch entonne un 
chant de deuil. Il s'indigne que la nature continue son 
cours, que la terre sourie et ne soit pas brûlée par 
un étemel soleil de midi. 

Laboureurs, cessez de semer, et toi, terre, cesse de 

4. SouveDlr du triomphe de VespasicD et de Titus. 
I. Gomp. § 80. 



[VttllTl LES ÉVANGILES. Ô!9 

l>orter des moissons; vigne, que sert désormais de pro- 
diguer ton vin, puisque Sion n'est plus? Fiancés, renoncez 
à vos droits; vierges, ne vous parez plus de couronnes*; 
femmes, cessez de prier pour devenir mères. C'est désor- 
mais aux stériles à se réjouir et aux mères à pleurer^; car 
pourquoi enfanter dans la douleur ce qu'il faudra ensevelir 
avec larmes? Désormais ne parlez plus de charme, ne dis- 
courez plus sur la beauté. Prêtres, prenez les clefs du 
sanctuaire, jetez-les vers le ciel, rendez-les au Seigneur, 
et dites-lui : « Garde maintenant ta maison. » Et vous, 
vierges, qui Glez le lin et la soie avec Tor d'Ophir, hâtez- 
vous, prenez tout cela et jetez-le au feu, pour que la 
flamme rapporte ces choses à celui qui les a faites et que 
nos ennemis n'en jouissent pas. Terre, aie des oreilles; 
poussière, prends un cœur pour annoncer dans le scheol, et 
dire aux morts : « Que vous ôtes heureux en comparaison 
de nous autres ' I » 

Pseudo-Baruch, pas mieux que pseudo-Esdras, ne 
peat se rendre compte de la conduite de Dieu envers 
son peuple. Certes, le tour des gentils viendra. Si 
Dieu a donné à son peuple des leçons si sévères, que 
sera-ce de ceux qui ont tourné tous ses bienfaits 
contre lui? Mais comment expliquer le sort de tant de 
justes qui ont scrupuleusement observé la Loi et ont 

4. Voir ci-dessus, p. 644. 

9. Comp. Matth., xxiv, 49; Luc, xxiii, 29. 

3. Première vision (SS 1-1 S). Gomp. § 80. 



5^ ORIGINES DU CHRISTIANISME, [An 117] 

été exterminés? Comment à cause d*eux TEternel 
n'a-t-il pas eu pitié de Sion? Pourquoi n'a-tr-il tenu 
compte que des méchants? « Qu'as-tu fait de tes 
serviteurs ? s'écrie le pieux écrivain. Nous ne pouvons 
plus comprendre comment tu es notre créateur. 
Quand le monde n'avait pas d'habitants, tu as 
créé l'homme comme administrateur de tes œuvres, 
afin de montrer que le monde existe pour l'homme, 
et non l'homme pour le monde. Et voilà que mainte- 
nant le monde, quia été fait pour nous, dure, et nous, 
pour qui il a été fait, nous disparaissons. » 

Dieu répond que l'homme a été créé libre et 
intelligent. S'il est puni, c'est qu'il l'a voulu. Ce 
monde est pour le juste une épreuve ; le monde à 
venir sera la couronne. La longueur du temps est 
chose toute relative. Mieux vaut avoir commencé 
par rignominie et finir par le bonheur que d'avoir 
eu des commencements heureux et de finir par la 
honte. Les temps, d'ailleurs, vont se presser et 
marcher désormais bien plus vite que par le passé *. 

Si riiomme n'avait que cette vie, reprend le mélanco- 
lique rêveur, rien ne serait plus amer que son sort. Jusqu'à 
quand durera le triomphe de Timpiété? Jusqu'à quand, ô 
Dieu, laisseras -tu croire que ta patience est faiblesse? 

4. Deuxième vision ($$ U-20). 



[Ad 117] LES ÉVANGILES. 521 

Révèle-toi; ferme le scheol; défends-lui désormais de rece- 
voir de nouveaux morts, et que les magasins^ rendent les 
âmes qui y sont renfermées. Voilà bien longtemps qu'Abra- 
ham, Isaac» Jacob et les autres qui dorment dans la terre 
attendent, eux pour qui tu dis que le monde a été créél 
Montre vite ta gloire, ne diffère plus. 

Dieu se contente de dire que les tennps sont flxés 
et que le terme n'en est pas éloigné. Les douleurs 
messianiques ont déjà commencé ; mais les signes de 
la catastrophe seront isolés, partiels; si bien que les 
hommes ne sauront pas les voir. Au moment où Ton 
dira : « Le Tout-Puissant a oublié la terre, » quand 
le désespoir des justes sera au comble, ce sera 
l'heure du réveil. Les signes s'étendront à tout 
l'univers. La Palestine seule sera protégée contre 
les fléaux*. Alors le Messie se révélera; Béhémoth 
et Léviathan serviront de nourriture à ceux qui seront 
réservés'. La terre rendra dix mille pour un ; un seul 
cep de vigne aura mille rameaux, chaque rameau 
portera mille grappes, chaque grappe comptera mille 
grains, et chaque grain donnera un muid de vin*. 

1. Voir ci-dessus, p. 357. 

2. Dans le polémos schel QuUoSj la Palestine seule resta en 
dehors du mouvement général. 

3. Idée bizarre, familière aux messianistes juifs. (Voir Duxtorf, 
Lex, chald. talm. rabb., au mot Léviatfian, 

4. Cette phrase était donnée par Papias ( [renée, V, xxxiii, 3 et 4) 



5:2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

I^ joie sera parfaite. Le matin, un soufile sortira du 
sein de Dieu, apportant le parfum des fleurs les plus 
exquises; le soir, un autre souffle, apportant une rosée 
salutaire. La manne descendra du ciel. Les morts qui 
se sont endormis dans l'espérance du Messie ressus- 
citeront. Les magasins d'àmes justes s'ouvriront ; la 
multitude de ces âmes heureuses n'aura qu'un esprit ; 
les premiers se réjouiront ; les derniers ne seront pas 
attristés *. Les impies sécheront de rage, en voyant 
que le moment de leur supplice est venu. Jérusalem 
sera renouvelée et couronnée pour l'éternité *. 

L'empire romain apparaît ensuite à notre voyant 
comme une forêt qui couvre la terre ; Tombre de 
cette forêt voile la vérité ; tout ce qu'il y a de mau- 
vais dans le monde s'y cache et y trouve un abri. 
Cest le plus dur et le plus mauvais de tous les em- 
pires qui se sont succédé. Le royaume messianique, 
au contraire, est représenté par une vigne, à l'ombre 
de laquelle naît une source douce et tranquille, qui 
coule vers la forêt. En approchant de cette dernière, 

comme un Xs-^cv de Jésus. Dans TÉpItre de Barnabe [ch. 4, 6, 42, 16), 
des citations d'Hénoch et d'Esdrassont de même présentées commo 
des paroles de Jésus. Cf. Vie de Jésus, édit. 43 et suiv. p. xiv, lv, 
note, 40, 366. 

4. « Gaudebunt priores et ultimae non contristabuntur » (trad. 
Ceriani'. Cf. Barnabe, 6; IV Esdr., v, 42. 

J. Troisième vision SS Î4-3S). 



(An I17J LES ÉVAiNGILES. 52;^ 

les ruisseaux se changent en fleuves impétueux, qui 
*la déracinent ainsi que les montagnes qui l'entourent. 
La forêt est emportée ; il n'en reste qu'un cèdre. Ce 
cèdre représente le dernier souverain romain, resté 
debout, quand toutes ses légions auront été extermi- 
nées (selon nous, Trajan, après ses échecs en Mésopota- 
mie) . Il est renversé à son tour. La vigne lui dit alors : 

« N'est-ce pas toi, cèdre, qui es le reste de la forêt de 
malice, qui t'emparais de ce qui ne t'appartenait pas, qui 
n'avais jamais pitié de ce qui t'appartenait, qui voulais ré- 
gner sur ce qui était loin de toi, qui tenais dans les filets 
de rimpiélé tout ce qui t'approchait, et t'enorgueillissais, 
comme ne pouvant être déraciné? Voici ton heure venue. 
Va, cèdre, suis le sort de la forêt qui a disparu avant toi, 
et que vos poussières se mêlent. » 

Le cèdre, en effet, est jeté par terre, et on 
y met le feu. Le chef est enchaîné, amené sur le 
mont Sîon. Là, le Messie le convainc d'impiété, lui 
montre les méchancetés accomplies par ses armées, 
le tue. La vigne alors s'étend de tous les côtés,, 
couvre la terre ; la terre se revêt de fleurs qui ne se 
fanent plus. Le Messie règne jusqu'à la fin du monde 
corruptible*. Les méchants, pendant ce temps-là, brû- 
leront dans un feu oii nul n'aura pitié d'eux '. 

4. s 40; comp. $73. 

5. Quatrième vision ($$ 35-46]. 



SS4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa HT] 

aveuglement des hommes qui ne sauront pas 
deviner rapproche du grand jour ! A la veille de 
Tévénement, ils vivront tranquilles, insoucieux. On 
verra les miracles sans les comprendre; les prophé- 
ties vraies et fausses se croiseront de toutes parts. 

• 

Comme pseudo-Esdras , notre visionnaire croit au 
petit nombre des élus et au nombre énorme des 
damnés. « Justes, délectez- vous en vos souffrances; 
pour un jour d'épreuve ici-bas^ vous aurez une 
éternité de gloire. » Comme pseudo-Esdras, encore, 
il s'inquiète naïvement des difficultés physiques de la 
résurrection. En quelle forme les morts ressuscite- 
ront-ils ? Garderont-ils le corps même qu'ils ont eu 
auparavant? Pseudo-Baruch n'hésite pas. La terre 
restituera les morts qu'on lui a conûés en garde 
comme elle les a reçus. « Elle me les rendra, dit 
Dieu, tels que je les lui ai donnés. » Cela sera néces- 
saire pour convaincre les incrédules de la résurrec- 
tion ; il faut qu'ils puissent constater de leurs yeux 
l'identité de ceux qu'ils ont connus. 

Après le jugement s'opérera un changement mer- 
veilleux. Les damnés deviendront plus laids qu'ils 
n'étaient; les justes deviendront beaux, brillants, glo- 
rieux; leur figure se transformera en un idéal lumi- 
neux. Effroyable sera la rage des méchants, en voyant 
ceux qu'ils ont persécutés ici-bas glorifiés au-dessus 



|ADil7] LES EVANGILES. 525 

d*eux. On les forcera d'assister à ce spectacle, avant 
de les mener au supplice. Les justes verront des mer- 
veilles; le monde invisible se révélera pour eux, les 
temps cachés se découvriront. Plus de vieillesse; 
égaux des anges, semblables à des étoiles, ils pourront 
se métamorphoser en la forme qu'ils voudront; ils 
iront de beauté en beauté, de gloire en gloire; toute 
rétendue du paradis leur sera ouverte; ils contemple- 
ront la majesté des animaux mystiques qui sont sous 
le trône ^; toutes les milices d'anges attendent leur 
arrivée. Les premiers entrés recevront les derniers ; 
les derniers reconnaîtront ceux qu'ils savaient les 
avoir précédés '. 

Ces rêves sont traversés par des retours d'un 
bon sens assez lucide. Plus que pseudo-Esdras, 
pseudo-Baruch a pitié de l'homme et proteste contre 
les rigueurs d'une théologie sans entrailles. L'homme 
n'a pas dit à son père : « Engendre-moi, » pas plus 
qu'il ne dit au scheol: «Ouvre-toi pour me recevoir'.» 
L'individu n'est responsable que de lui-môme; 
chacun de nous est Adam pour son âme \ Mais le 

4 . Cf. S ô4, où les trésors de la sagesse sont aussi placés sous 
le trône de Dieu. 

3. Cinquième vision (§§ 47-52}. 

3. § 48. 

4. § 54. a Non est ergo Adam causa nisi animac suae tantum; 
DOS voro unusquisque fuit animœ suac Adam (trad. Ceriani).i»Voir 



526 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

fanatisme remporte bientôt aux plus terribles pensées. 
Il voit s'élever de la mer une nuée composée alter- 
nativement de zones d*eau noire et d'eau claire. Ce 
sont les alternatives de fidélité et d'infidélité d'Israël. 
L'ange RamielS qui lui explique ces mystères, a des 
jugements du plus sombre rigorisme. Les belles 
époques sont celles où Ton a massacré les nations 
qui péchaient, où l'on brûlait et lapidait les hétéro- 
doxes, où l'on déteiTait les os des impies pour les 
brûler, où toute faute contre la pureté légale était 
punie de mort. Le bon roi, « pour lequel la gloire 
céleste a été créée », est celui qui ne souffre pas un 
incirconcis sur la terre '. 

Après le spectacle des douze zones, a lieu un 
déluge d'eau noire, mêlé de puanteur et de feu. C'est 
répoque de transition entre le règne d'Israël et l'avé- 
nement du Messie, temps d'abomination, de guerres, 
de fléaux, de tremblements de terre. La terre semble 
vouloir dévorer ses habitants. Un éclair (le Messie) 
balaye tout, purifie tout, guérit tout. Les misérables 
survivants des fléaux seront remis aux mains du 

au contraire, pour des idées analogues à celles de l*Épitre aux 
llomains : §§ 17, 23, 48. 

4. Identique au Jérémiel d'Esdras, identifié aussi avec rExtci- 
iQinatear de Sannachérib ,$j 53, 63}. 

i. $$61 et 66. 



An 117] LES ÉVANGILES. bit 

ïlessie, qui les tuera. Tout peuple qui n'aura pas 
foulé Israël vivra. Tout peuple qui aura dominé 
violemment sur Israël sera livré à Tépée. Au milieu 
de ces angoisses, seule la terre sainte sera en paix 
et protégera ses habitants ^ 

Le paradis se réalise alors sur la terre; plus de 
peine, plus de douleur, plus de maladies, plus de 
travail. Les animaux serviront spontanément les 
hommes. On mourra encore, mais jamais d'une mort 
prématurée. Les femmes n'éprouveront plus les dou- 
leurs de l'enfantement; on moissonnera sans effort, 
on bâtira sai\3 fatigue. La haine, l'injustice, la ven- 
geance, la calomnie disparaîtront*. 

m 

Le peuple reçoit avec bonheur la prophétie de 
Baruch. Mais il est juste que les juifs dispersés dans 
les pays lointains ne soient pas privés d'une si belle 
révélation. Baruch écrit donc aux dix tribus et demie 
de la dispersion une lettre, qu'il confie à un aigle, 
et qui est un abrégé du livre entier ^ On y voit se 

4. s 71. Voir ci-dessus, p. 521. 

5. Sixième vision (SS 53-76). 

3. Septième partie (§§ 77-87). Cette partie fit oublier le resto 
du livre, et resta seule dans l'usage liturgique des Églises dj 
Syrie. Ceriani, V, ii, p. 467, 473, 478. Elle a été imprimée dans 
les Polyglottes de Paris et de Londres, (cf. P. A. de Lagarde^ Libri 
V. T, apocryphi syriace^ Lips., 4861, p. 88 et suiv.) et souvent 
traduite. 



hfè ORIGINKS DU CHRISTIANISME. [An li7J 

dessiner plus clairement encore que dans le livre lui- 
même la pensée fondamentale de Fauteur, qui est 
de faire revenir tous les juifs dispersés en terre 
sainte S cette terre devant seule, pendant la crise 
messianique, leur offrir un asile assuré. Le jour est 
proche où Dieu va rendre aux ennemis d'Israël le mal 
qu'ils ont fait à son peuple. La jeunesse du monde 
est passée, la vigueur de la création est épuisée'. Le 
seau est près de la citerne, le navire du port, la cara- 
vane de la ville, la vie de sa fin. 

Nous voyons les nations infidèles prospères, quoi- 
qu'elles agissent avec impiété; mais leur prospérité res- 
semble à une vapeur. Nous les voyons riches, quoiqu'elles 
se comportent avec iniquité; mais leur richesse tiendra 
autant que la goutte d'eau. Nous voyous la solidité de leur 
puissance, quoiqu'elles résistent à Dieu; mais tout cela 
vaudra ce que vaut un crachat. Nous contemplons leur 
splendeur, tandis qu'elles n^observent pas les préceptes du 
Très-Haut; mais elles s'évanouiront comme la fumée... Ne 
laissez entrer dans votre pensée rien de ce qui est présent; 
a}ons patience, car tout ce qui nous a été promis arri- 
vera. Ne nous arrêtons pas au spectacle des délices que 
goûtent les nations étrangères... Prenons garde d'être 
exclus à la fois de l'héritage des deux mondes, captifs ici, 

4. L'apocryphe s*appuyait ici sur quelques traits réels de la 
vie de Baruch. Jérémie, xLiii, xliv, xlv. 
t. Cf. IV Iisdr., XIV, 40. 



/ 



[An 117] LES ÉVANGILES. 5'i9 

torturés là-bas. Préparons nos âmes, pour que nous nous 
reposions avec nos pères et ne soyons pas suppliciés avec 
nos ennemis. 

Baruch reçoit Tassurance qu'il sera enlevé au ciel 
comme Hénoch, sans avoir goûté la mort *. Nous avons 
vu cette faveur également octroyée à Esdras par 
l'auteur de l'apocalypse qui est attribuée à ce dernier. 

L'ouvrage de pseudo-Barucli, comme celui de 
pseudo-Esdras/ réussit auprès des chrétiens autant 
et peut-être plus qu'auprès des juifs. L'original grec 
se perdit de bonne heure * ; mais il s'en ût une tra- 
duction syriaque, qui est venue jusqu'à nous. Seule, 
cependant, la lettre finale fut adoptée pour l'usage de 
l'Église. Cette lettre entra comme partie intégrante 
dans la Bible syriaque, au moins chez les jacobites, et 
on y découpa des leçons pour la liturgie des enterre- 
ments. Nous avons vu pseudo-Esdras fournir égale- 
ment à notre office des morts quelques-unes de ses 
plus sombres pensées. La mort, en effet, semble 
régner en maîtresse dans ces derniers fruits de l'ima- 
gination égarée d'Israël. 



A. §§ 43, 46,48,76. 

2. La sticliométrle de Nicéphore et la Synapse dite d'Athanase 
menlîonnent, à côté du Baruch canonique, un Baruch pseudépi- 
graphe, qui doit être le nôtre. Mais Touvrage n'est jamais cité par 
les Pères. Il n'a pas dû être traduit en latin. 

3i 



530 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

Pseudo-Baruch est le dernier écrivain de la litté- 
rature apocryphe de TAncien Testament. La Bible qu'il 
connaissait est la même que celle que nous aperce- 
vons derrière TÉpitre de Jude et la prétendue Épttre 
de Barnabe, c'est-à-dire qu'aux livres canoniques de 
l'Ancien Testament, l'auteur ajoute, en les mettant 
sur le même pied, des livres récenunent fabriqués, 
tels que les révélations de Moïse, la prière de Manassé 
et d'autres compositions agadiques^. Ces ouvrages, 
écrits en style biblique, divisés en versets, devenaient 
une sorte de supplément à la Bible. Souvent même, 
justement par leur caractère moderne, de telles pièces 
apocryphes avaient plus de vogue que l'ancienne Bible, 
et se voyaient acceptées comme écriture sainte dès le 
lendemain de leur apparition, au moins parles chré- 
tiens, plus faciles à cet égard que les juifs*. On ne vit 
plus désormais éclore de ces sortes de livres. Les juifs 
ne composent plus de pastiches des textes sacrés; on 
sent même chez eux des craintes et des précautions 
à ce sujet. Les poésies religieuses qui se produiront 
plus tard en hébreu semblent écrites exprès dans un 
style qui n'a rien de biblique. 

II est possible que les troubles de Palestine sous 
Trajan aient été l'occasion qui fit transporter le 

4. §§59,64. 

î. V, cindessus, p. 37, 



[An 117] LES ÉVANGILES. ^:)1 

beth'dîn de labné à Ouscha. Le beth-^în^ autant qu*il 
était possible, devait être fixé en Judée ^ ; mais labné, 
ville mixte, assez grande % non loin de Jérusalem^ 
put devenir inhabitable pour les juifs après les hor- 
ribles excès qu'ils commirent en Egypte, à Chypre. 
Ouscha était une localité de Galilée tout à fait obscure \ 
Ce nouveau patriarchat eut bien moins d*éclat que 
celui de labné. Le patriarche de labné est prince 
[nasi) ; il a une sorte de cour; il tire un grand 
prestige des prétentions de la famille de Hillel à 
descendre de David. Le conseil suprême de la nation 
va maintenant résider dans de pauvres villages de 
Galilée*. « Les institutions d'Ouscha, )i c'est-à-dire 
les règles qui furent posées par les docteurs d'Ou- 
scha, n'en eurent pas moins une autorité de premier 
ordre ; elles occupent dans l'histoire du TaJmud une 
place considérable. 

Ce qu'on appelait l'Église de Jérusalem continuait 
sa tranquille existence, & mille lieues des idées sédi- 

1. Talm. de Bab., Zebahim,bikb; Midrasch Yalkaut, (r0H.XLix. 

2. Philon, Leg., 30. Cf. Tosifta Demaî, c. 4. 

3. Cr. Neubauer, Gëoffr. du Talmud, 408-MO. 

4. La traditioa juive expose ainsi les pérégrinatior san- 
hédrin : de Jérusalem à labné, de labné à Ouseha. a à 
Schefaram (aujourd'hui Schefa Amr)^ de Scbehnm l i^a- 
rim, de Beth-Schearim à Séphoris, de Séphoris h TiL liiu 
de Bab., Rosch hasschana, 31 a et 6. ^««k. 



539 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117] 

lieuses qui agitaient la nation. Un grand nombre de 
juifs se convertissaient et continuaient d*observer 
strictement les prescriptions de la Loi. Aussi les chefs 
de ladite église étaient-ils pris parmi les chrétiens cir- 
concis, et toute rÉglise, pour ne pas blesser les rigo- 
ristes, s'astreignait à suivre les règles mosaïques. La 
liste de ces évoques de la circoncision est pleine d'in- 
certitudes. Le plus connu paraît avoir été un nommé 
Justus^ La controverse entre les convertis et ceux 
qui persistaient dans le mosalsme pur était vive, 
mais n'avait pas l'acrimonie qu'elle eut après Bar-Ck)- 
ziba. Un certain Juda ben Nakousa surtout parait y 
avoir joué un rôle brillant*. Les chrétiens s'effor- 
çaient de prouver que la Bible n'excluait pas la divi- 
nité de Jésus-Christ. Ils incidentaient sur le mot 
élohim, sur le pluriel employé par Dieu dans quelques 
circonstances (par exemple, dans Genèse^ i, 26), sur 
la répétition des différents noms de Dieu, etc.'. - 
Les Juifs n'avaient pas de peine à montrer que le% 
tendances de la secte nouvelle étaient en contradic- 

1. Eusèbe, H. £., III, 33; IV, 5, 6; V, 42; Chron., à Tan 10 
do Traj.; Demonstr. evang., III, 5 (p. 4f4 d); Épiph., Iiaer. lxvi, 
20; Sulpice Sévère, II, 34. Cf. Tillemont, Mém., II, p. 489 et 
suiv. ; Acta SS, maiij t. III, init. 

2. Midrasch sur Koh.^ i, 8. 

3. BereschUh rabha, viii; Debarim rabba, ii; Talm. de Jér., 
Bekoth, 12rf; Tanhoumq, hH a. 



[An 117] LES ÉVANGILES. 633 

tion avec les dogmes fondamentaux de la religion 
d'Israël. 

En Galilée, les rapports des deux sectes sem- 
blent avoir été bienveillants. Un judéo-chrétien de 
Galilée, Jacob de Caphar-Schekania S parait, vers 
ce temps, tout à fait mêlé au monde juif de Sé- 
phoris et des petites villes voisines. Non- seulement 
il s'entretient avec les docteurs et leur cite de 
prétendues paroles de Jésus; mais encore il pratique, 
comme Jacques, frère du Seigneur, la médecine 
spirituelle et prétend guérir une morsure de ser- 
pent par le nom de Jésus*. Rabbi Éliézer fut, 
dit-on, poursuivi comme inclinant au christianisme \ 
Rabbi Josué ben Hanania meurt préoccupé des idées 
nouvelles. Les chrétiens lui répètent sur tous les tons 
que Dieu s*est détourné de la nation juive : « Non, 
répond-il, sa main est encore étendue sur nous\ » 
11 y eut des conversions dans sa propre famille. 
Son neveu Hanania, étant venu à Caphar-Nahum, 
« fut ensorcelé par les mtnim^ », à ce point qu'on 

4. D^autres disent de Caphar-Sama on Gaphar-Samia. 

2. Midrasch sur Kohélethj i, 8; Talin. de fiab., Aboda zara, 
16 b, tlb; Talm. de Jér., ScAoMaf/kj Xiv, 4; Aboda zara, ii, 2 
(iO d). V. ci-dessus, p. 64-65. 

3. Ibidem. 

4. Talm. de Bab., Hagiga, 5 ft. 

5. Voir VAntechriêî, p. 66, no(»Si^ 



5?4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 117J 

le vit monté sur un âne le jour du sabbat. Quand 
il revint chez son oncle Josué, celui-ci le guérit 
de l'ensorcellement au moyen d'un onguent; mais 
il rengagea à quitter la terre d'Israël et & se re- 
tirer à Babylone^ Une autre fois, le narrateur 
talmudiste semble vouloir faire croire & l'existence 
chez les chrétiens d'infamies comme celles que l'on 
mit sur le compte du prétendu Nicolas ^*Rabbi Isée 
de Gésarée enveloppait dans une même malédiction 
les judéo-chrétiens qui soutenaient ces polémiques et 
la population hérétique de Gaphar-Nahum, source 
première de tout le mal \ 

En général les mfntm, surtout ceux de Caphar- 
Nahum*, passaient pour de grands magiciens, et 
leurs succès étaient attribués à des prestiges, à des 
illusions pour les yeux". Nous avons déjà vu que, 
jusqu'au m'' siècle au moins, des médecins juifs con- 
tinuèrent à opérer des guérisons au nom de Jésus * . 

4. Midrasch Koh., i, 8; vu, 26. 

5. Midrasch Koh., i, 8. 

3. Midrasch Koh., vu, ÎO, et les observations de M. Deren- 
bourg, PalesU, p. 364-365. 

4. Carmoly, Hin., p. 260, 310. 

6. Talm. de Jér., Sanhédrin, vu, 43, 19. 

6. Talm.de Uv.^Ahoda zara, ii, 2(11 s'agit de laguérison du 
petit-fils de R. Josué ben Lévi). Quaut à Jacob de Caphar-Naboria 
(iii« siècle), il n'a été introduit dans Midrasch Koh., vu, 26, que 
par confusion avec Jacob de Caphar-Schekania ou de Caphar-Sama. 



[An 117] LES ÉVANGILKS. 535 

Mais rÉvangile était maudit; la lecture en était sé- 
vèrement défendue*, ce nom même d'Évangile don- 
nait lieu à un jeu de mots, qui le faisait signifier 
« évidente iniquité ». Un certain Élisa ben Abouyah, 
surnommé Aher^ qui professa une sorte de christia- 
nisme gnostique, fut pour ses anciens coreligionnaires 
le type du parfait apostat*. Peu à peu les judéo- 
chrétiens furent mis par les juifs sur le même rang 
que les païens et fort au-dessous des samaritains. 
Leur pain, leur vin furent censés profanes ; leurs 
moyens de guérison proscrits, leurs livres consi- 
dérés comme des répertoires de la magie la plus 
dangereuse. 11 en résulta que les Églises de Paul 
offrirent aux juifs qui voulaient se convertir une 
situation plus avantageuse que les Églises judéo- 
chrétiennes, exposées de la part du judaïsme à 
toute la haine dont sont capables des frères en- 
nemis. 

La vérité de Timage de TApocalypse apparaissait 
frappante. La femme protégée de Dieu, l'Église, 
avait vraiment reçu deux ailes d'aigle pour s'enfuir 
au désert, loin des crises du monde et de ses drames 

Voir Derenbourg, Palestine, p. 36i-365, et Neubaaer, Géogra - 
phie du Talmud, p. 234-235. Comparez ci-dessus, p. 64-65. 

4. ]vSa ya^. Talm. deBab., Schabbath, 446 a. 

8. Grœlz, Gesch. der Juden, IV, 65, 40Î, 473, 494, 492, «42. 



535 ORIGINjgS DU CHRISTIANISME. [An 117] 

sanglants. Là, elle grandit doucement, et tout ce 
qu'on fait contre elle tourne pour elle ^ Les dangers 
de la première enfance sont passés; la croissance lui 
est désormais assurée. 

4. Apoc, xu, 43 et Buiv. 



FIN DE LA SECONDS OÉNÉRATION CHRETIEVITE, 



APPENDICE 



LES FRÈRES ET LES COUSINS DE JÉSUS. 



L'inexactitude des renseignements fournis par les Évan- 
giles sur les circonstances matérielles de la vie de Jésus, 
rincertitude des traditions du i*' siècle, recueillies par 
Hégésippe, les fréquentes homonymies qui répandent tani 
d'embarras sur Thistoire des juifs à toutes les époques, 
rendent presque insolubles les questions relatives à la 
famille de Jésus K Si Ton s'en tenait au passage des Évan- 
giles synoptiques, Matth., xm, 55, 56; Marc, vi, 3, Jésus 
aurait eu quatre frères et plusieurs sœurs'. Ses quatre frères 
se seraient appelés Jacques, Joseph ou José, Simon et Jude. 



i. VUde Jésus, p. 25-27, 13* édit. et suiv. 

2. Marc, qui ne connaît pas la virginité de Marie, est en cela consé- 
qnent. Pseudo-Matthieu, qui admet cette virginité (ch. i), ne remarque 
pas la contradiction quMl y a entre ce qu*il copie dans Marc,'aucb. xiii, 
et ce qu'il ajoute, au cb. i. Luc, toujours plus logique que ses devan- 
ciers, omet répisode embarrassant de Naxareth, et en tout cas prévient 
les objections par son icpa»Tdtoxo< (ii, 7). 



538 ORIGINES DO CHRISTIANISME. 

Deux de ces noms figurent, en effet, dans toute la tradi- 
tion apostolique et ecclésiastique, comme ceux de « frères 
du Seigneur ». Le personnage de u Jacques, frère du Sei- 
gneur », est, après celui de saint Pau), le plus clairement 
dessiné de la première génération chrétienne. L'épitre de 
saint Paul aux Galates, les Actes des Apôtres, léssuscriptions 
des épitres authentiques ou non attribuées à Jacques et à 
Jude, Phistorien Josèphe, la légende ébionite de Pierre, le 
vieil historien judéo-chrétien Hégésippe, sont d'aocord 
pour faire de lui le chef dé l'Église judéo-chrétienne. Le 
plus authentique de ces témoignages, le passage de Tépltre 
aux Galates (i, 19), lui donne nettement le titre d*ct^eXfo; 

Un Jude paraît aussi avoir des droits très-réels à ce 
titre. Le Jude dont nous possédons une épttre ^ se donne le 
titre d'â^eX<poç 'loouaSou. Un personnage du nom de Jac- 
ques, assez considérable pour qu'on se désignât et qu'on 
se donnât de l'autorité en s' appelant son frère, ne peut 
guère être que le célèbre Jacques de Pépître aux Galates, 
des Actes, de Josèphe, d'Hégésippe, des écrits pseudo- 
clémentins. Si ce Jacques était u frère du Seigneur», 
Jude, auteur vrai ou supposé de l' épttre qui fait partie 
du canon, était donc aussi frère du Seigneur, Hégésippe 
Pentendait certainement ainsi. Ce Jude, dont les petits- 
fils (ulcovoQ furent recherchés et présentés à Domitien comme 
les derniers représentants de la race de David, était pour 
Pantique historien de PÉglise le frère de Jésus selon la 

1. Les raisonnements que nous faisons en ce moment sont aussi 
forts dans le cas où les épitres de Jacques et de Jude seraient apocry- 
phes que dans le cas où elles seraient authentiques. 



APPENDICE. 530 

chaire Quelques raisons portent même à supposer que ce 
Jude fut chef de TÉglise de Jérusalem, à son tour'. Voilà 
donc un second personnage qui rentre bien dans la série 
des quatre noms donnés par les Évangiles synoptiques 
comme ceux des frères de Jésus. 

Simon et José ne sont pas connus d'ailleurs comme 
frères du Seigneur. Mais il n'y aurait rien de singulier à ce 
que deux membres de la famille fussent restés obscurs. Ce 
qu'il y a de beaucoup plus surprenant, c'est qu'en réunis- 
sant d'autres renseignements, fournis par les Évangiles, 
par Hégésippe, par les plus vieilles traditions de l'Église de 
Jérusalem, on forme une famille de cousins-germains de 
Jésus, portant presque les noms mêmes qui sont donnés 
par Matthieu (xiii, 55) et par Marc (vi, 3) comme ceux 
des frères de Jésus. 

Entre les femmes, en effet, que les synoptiques placent 
au pied de la croix de Jésus et qui afûrmèrent la résurrec- 
tion, se trouve une « Marie, mère de Jacques le mineur 
(i piucpôç) et de Joséi (Matth., xxvu, 56; Marc, xv, &0,47; 
xvï, 1; Luc» XXIV, 10). Cette Marie est certainement la 
même que celle que le quatrième Évangile (xix, 25) place 
aussi au pied de la croix, qu'il appelle Mapia -/i tou K^cdiroc 
(ce qui signifie sans doute «Marie, femme de dopas' »), 
et dont il fait une sœur de la mère de Jésus. La difficulté 
qui se trouve à ce que les deux sœurs se soient appelées 
du même nom n'arrête guère le quatrième évangéliste» 
qui ne donne pas une seule fois à la mère de Jésus le 

1. Dans Eus., H. E., lU, 19^ 20, 32. Cf. ibid. c. 11. 

2. Voir ci-dessus, p. 54-55. 

3. Comp. t9j;toû OOpCou. Matth.i i| 6. 



•^ 



540 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

nom de Marie. Quoi qu'il en soit de ce dernier point, nous 
avons déjà deux cousins-germains de Jésus s*appelant 
Jacques et José ^ Nous trouvons de plus un Siméon, fils de 
dopas, qu'Hégésippe et tous ceux qui nous ont transmis 
les souvenirs de la primitive Église de Jérusalem pré- 
sentent comme le second évêque de Jérusalem, et comme 
ayant été martyrisé sous Trajan *. Enfin, on a des traces 
d'un quatrième Cléopide dans ce Juda, fils de Jacques, qui 
parait avoir succédé à Siméon, fils de Clopas, dans le siège 
de Jérusalem '.La famille de Clopas paraissant avoir détenu 
d^une façon presque héréditaire le gouvernement de l'Église 
de Jérusalem de Titus à Adrien, il n'y a rien de trop hardi 
à supposer que le Jacques, père de ce Juda, était Jacques 
le mineur, fils de Marie Cléophas. 

Nous avons ainsi trois fils de Clopas s'appelant Jacques, 
José, Siméon, exactement comme les frères de Jésus men- 
tionnés par les synoptiques, sans parler d*un petit-fils hypo- 
thétique pour lequel se serait renouvelée la même identité 
de nom. Deux sœurs portant le même nom, c'était déjà une 
forte singularité. Que dire du cas où ces deux sœurs au- 
raient eu trois fils au moins portant le même nom? Aucun 
critique n'admettra la possibilité d'une pareille coïncidence. 
Il faut évidemment chercher une solution pour se débar- 
rasser de cette anomalie. 

Les docteurs orthodoxes, depuis saint Jérôme, croient le- 
ver la difficulté en supposant que les quatre personnages en u- 

1 . Sur ridentîté des noms José et Joseph, yoir Miss, de Phén., p. 707- 
768,770,856,871. 

2. Voir ci-dessus, p. 405 et suiv. 

3. Constitut, apost,, VU, 46. Voir d-dessus, p. 466, 467. 



APPENDICE. 541 

mérés par Marc et Matthieu comme frères de Jésus étaient 
eu réalité ses cousins-germains, fils de Marie Cléophas. Mais 
cela est inadmissible ^. Beaucoup d'autres passages supposent 
que Jésus eut de vrais frères et de vraies sœurs. L'agence- 
ment de la petite scène racontée par Matthieu (xui, 54 et 
sui V.) et Marc (vi, 2 et suiv.) est très-significatif. Les u frères » 
y sont rattachés immédiatement à la u mère ». L'anecdote 
(Marc, m, ftl et suiv.; Matth., xu, 46 et suiv.) prête encore 
moins à l'équivoque. Enfin, toute la tradition hiérosolymi- 
taine distingue parfaitement les <( frères du Seigneur » de 
1 1 famille de Clopas. Siméon, fils de Clopas, le second 
évéque de Jérusalem, est appelé âvei(;ioc tou acorTipo; ', 
Pas un seul des â^e^f oi tou xupiou ne porte après son 
nom l'addition tou KIiûtzS. Notoirement, Jacques, frère du 
Seigneur, n'était pas fils de Clopas'; s'il l'avait été, il eût été 
aussi frère de Siméon, son successeur; or Hégésippe ne le 
croyait pas; qu'on lise leschapitresxi, xxxii du troisième livre 
de l'Histoire ecclésiasUqae d'Eusèbe, on s'en convaincra. La 
chronologie ne permet pas non plus de le supposer. Siméon 
mourut très-vieux sous Trajan; Jacques mourut en l'an 62, 
fort âgé aussi \ La différence d'âge entre les deux frères 
eût donc été de quarante ans environ. Donc le système qui 
voit les à$eX<poi tou ocup&ou dans les fils de Clopas est 
inadmissible. Ajoutons que, dans l'Évangile des Hébreux, 
qui a si souvent la supériorité sur les autres textes 



i. Voir Vie de Jésus, p. 25-26. 

2. Eus., H. E., m, 11, diaprés Hégésippe. 

3. Dans l'Évangile de la Nativité de fiiarie, prol., il est expressé- 
ment appelé « fils de Joseph p. 

4. Voir V Antéchrist, p. 67 ; ci-dessus, p. 51, note. 



542 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

synoptiques, Jésus appelle directement Jacques « mon 
frère ^ ))r expression toute exceptionnelle et qu^on D*eût 
certainement pas employée pour un cousin-germain. 

Jésus eut de vrais frères, de vraies sœurs. Seulement il 
est possible que ces frères et ces sœurs ne fussent que 
des demi-frères, des demi-sœurs. Ces frères et ces sœurs 
étaient-ils aussi ûls ou filles de Marie? Gela n'est pas pro- 
bable. Les frères, en effet, paraissent avoir été beaucoup 
plus âgés que Jésus. Or Jésus fut, à ce qu'il paraît, le pre- 
mier-né de sa mère*. Jésus, d'ailleurs, fut dans sa jeunesse 
désigné à Nazareth par le nom de « fils de Marie ». Nous 
avons à cet égard le témoignage du plus historique des 
Évangiles'. Gela suppose qu'il fut longtemps connu comme 
fils unique de veuve. De pareilles appellations, en effet, ne 
s'établissent que quand le père n'est plus et que la veuve 
n'a pas d'autre fils. Gitons l'exemple du célèbre peintre 
Piero délia Francesca. Enfin le mythe de la virginité de 
Marie, sans exclure absolument l'idée que Marie ait eu 
ensuite d'autres enfants de Joseph ou se soit remariée, 
se combine mieux avec l'hypothèse où elle n'aurait eu 
qu'un fils. 

Certes la légende sait faire à la réalité toutes les vio- 
lences. 11 faut songer cependant que la légende dont il 
s'agit en ce moment s'est élaborée dans le cercle même 
des frères et des cousins de Jésus. Jésus, fruit unique et 
tardif de l'union d'une jeune femme avec un homme 

i. Hilgenfeld, Nov, Test, extra cafu rec, IV, p. 17-18, 29. 

2. Luc, II, 7, témoignage faible, il est vrai, puisque Luc croit que 
Marie était vierge quand elle conçut Jésus. 

3, Marc, vi, 3. Cf. Vie de Jésus, p. 74. 



APPENDICE. 543 

déjà mûr, offrait une parfaite convenaDce pour les opi- 
nions selon lesquelles sa conœption devait avoir été sur- 
naturelle. En pareil cas, l'action divine paraissait écla- 
ter d'autant plus que la nature avait dû sembler plus 
impuissante. On se plaisait à faire naître les enfants pré- 
destinés aux grandes vocations prophétiques, Samuel, Jean- 
Baptiste, Marie elle-même S de vieillards ou de femmes long- 
temps stériles. Aussi l'auteur du Protévangile de Jacques ', 
saint Épiphane', etc., insistent-ils vivement sur la vieil- 
lesse de Joseph, pour des motifs a priori sans doute, mais 
guidés aussi en cela par un sentiment juste des circon- 
stances où naquit Jésus. 

Les difficultés s'arrangent donc assez bien, si Ton sup- 
pose un premier mariage de Joseph ^, d*oû il aurait eu des 
fils et des filles, en partfculier Jacques et Jude. Ces deux 
personnages, Jacques au moins, semblent avoir été plus âgés 
que Jésus. Le rôle, d'abord hostile, prêté par les Évangiles 
aux frères de Jésus, le singulier contraste que forment 
les principes et le genre de vie de Jacques et de Jude avec 
ceux de Jésus, sont, dans une telle hypothèse, un peu 
moins inexplicables que dans les autres suppositions que 
Ton a faites pour sortir de ces contradictions. 

Comment les fils de Clopas étaient-ils cousins-germains 
de Jésus? Ils ont pu l'être ou par leur mère, Marie Géo- 
phas, ainsi que le veut le quatrième évangile ; ou par leur 



1. Protévangile de Jacques, ch. 1 et soiv.; Évangile delà Nativité 
de Marie, ch. 1 et suiv. 

2. Chap. 9. 

3. Hœr. lxxviii, 13, 14, 15. 

4. C'était la tradition des chrétiens Judalsants, consignée en parti- 



544 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

père Clopas, dont Hégésippe fait un frère de Joseph ^ ; ou 
par les deux côtés à la fois; car il est possible à la rigueur 
que les deux frères aient épousé les deux sœurs. Dé ces 
trois hypothèses, la secondé est de beaucoup la plus 
probable. L'hypothèse de deux sœurs portant le même 
nom est d'une suprême invraisemblance. Le passage du 
quatrième Évangile (xix, 25 ) peut renfermer une erreur. 
Ajoutons que, selon une interprétation pénible, il est vrai, 
mais cependant admissible, l'expression -fi â^eXçv} ttç 
fJiYiTpoç aÙTou ne tombe pas sur Mapia r^ tou K>.(iI7?£, mais 
constitue un personnage distinct, innomé, comme la mère 
de Jésus elle-même. Le vieil Hégésippe, si préoccupé de 
tout ce qui touchait à la famille de Jésus, paraît avoir très* 
bien su la vérité sur ce point. 

Mais comment admettre que les deux frères, Joseph et 
dopas, eussent trois ou même quatre fils portant les mômes 
noms? Examinons la lisie des quatre frères de Jésus 
donnée par les synoptiques : Jacques, Jude, Simon, José. 
Les deux premiers ont des titres bien authentiques à s'ap- 
peler frères du Seigneur; les deux derniers n'ont, en dehois 
des deux passages synoptiques, aucune référence à faire 
valoir. Comme les deux noms de Simon ou Siméon, José ou 
Joseph, se trouvent d'ailleurs dans la liste des fils de Clo- 
pas, nous sommes menés à l'hypothèse suivante : c'est que 
les passages de Marc et de Matthieu où sont énumérés les 
quatre frèresdeJésus renferment une inadvertance; que, sur 
les quatre personnages nommés par les synoptiques, Jacques 

ciilier dans TÉvangile de Pierre. Origène, In Matth,, tom. x, 17 
|Opp., 111, 462). 

i. Dans Eus., H. E., III, 11, 32. 



L« 









APPENDICE. 545 






et Jkide. étaient bien frères de Jésus et Gis de Joseph, mais 

V"*HÇ[ue Simon et José ont été mis là par erreur. Le rédacteur 

t:- de .:Ce petit récit, comme tous les agadistes, tenait peu 

. . '. à l'exactitude des détails matériels, et, comme tous les nar- 

• iVepré évangéliques (sauf le quatrième), était dominé par 

. .'-' ^ la cadence du parallélisme sémitique. Le besoin de la phrase 

-.\ : •-- r^ra,èntratné dans une énumération dont le tour deman- 

•'.'.• "dait^quatre noms propres. Comme il ne connaissait que 

m • • ai» 

.-: • .deiii. des vrais frères de Jésus, il se sera, trouvé in- 

'.'[ ' V ^}f à. .leur associer deux de ses cousins germains. Il 
^ -:. ' 'setnble bien , en effet, que Jésus avait plus de deux 

'" : •■ flr^eis. .« N'aurais-je pas le droit d'avoir une femme, dit 
,. ] .. ,s(aniî; Pauls comme les autres apôtres, comme les frères 

>>'.., duh.péignéur, comme Céphas? » Selon toute la tradition, 

^ .<:r- **' ^*?ï^^^ ^^^^^ du Seigneur, ne se maria point. Jude était 
1^ :<'; . ittâité ^, mais cela ne suffit pas pour justifier le pluriel de 
; '^ ' 'samti^aul. Il faut qu'il y ait eu un nombre de frères sufli- 
." y.; .sajfî^pour que l'exception de Jacques n'empôchât pas saint 

y\ Paul y -envisager en général les frères du Seigneur comme 

-. ' • ^ m^aâés. 

-; t\.,.; 'glôpas semble avoir été plus jeune que Joseph. Son fils 
;. /■['■•.aîn^ dut être plus jeune que le fils aîné de Joseph. II est 

- • /.-jiatiiflrel que, s'il s'appelait Jacques, on ait eu dans la fa- 
'V -.'ïiaiUe l'habitude de l'appeler 6 aMtod; pour le distinguer de 

':\ „ so'a cousin-germain du môme nom. Siméon a pu avoir une 

•V/. • quinzaine d'années de moins que Jésus et, à la rigueur, 
■■<} ■' modrirsous Trajan*. Cependant nous aimons mieux croire 



V 



« 



.;'."> T^A. I Cor., IX, 5. 
'.. . . 2. Hégétfippe, dans Eus., H. E., III, 20. 
-3. V. çi-deft6U8, p. 406,407, note. 

35 



546 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

que le Gléopide martyrisé sous Tra]an appartenait à une 
autre génération. Ces données sur I*àge de Jacques et de 
Siméon sont du reste fort incertaines. Jacques serait mort 
à quatre-vingt-seize ans, Siméon à cent vingt ans. Cette 
dernière assertion est inadmissible en elle-même. D'un 
autre côté, si Jacques avait eu quatre-vingt-seize ans, comme 
on le prétend, en 62, il serait né trente-quatre ans avant 
Jésus, ce qui est peu plausible. 

D'après ce qui précède, on pourrait dresser la table gé- 
néalogique de la famille de Jésus ainsi qu'elle se voit à la 
page ci-contre : 

(Voir le tableau en regard,) 

II resterait à chercher si quelqu^un de ces frères ou 
cousinS'germains de Jésus ne ûgure pas dans les listes des 
apôtres que nous ont conservées les synoptiques et l'auteur 
des Actes, Quoique le collège des apôtres et celui des frères 
du Seigneur fussent des groupes distincts * , on a cepen- 
dant regardé comme possible que quelques person- 
nages aient fait partie des deux. Les noms de Jacques, ^ 
de Jude, de Simon, se retrouvent, en effet, dans les listes . 
d'apôtres. Jacques, fils de Zébédée, n'a rien à faire en 
cette discussion, non plus que Judas Iscariote. Mais que 
penser de ce Jacques, fils d'Alphée, que les quatre listes 
des apôtres (Matth., x, 2 et suiv.; Marc, m, 14 et suiv.; ' 
Luc, Yi, 13 et suiv.; Act,, i, 13 et suiv.) comptent au nom- 
bre des Douze? On a souvent identifié le nom d"A>.?aro; 
avec celui de K>.co7:à;, par l'intermédiaire de >sSn. C'est 
là un rapprochement tout à fait faux. XXçaîoç est le nom 

i. Act,, 1, 14; ICor., IX, 5. 



J 



APPENDICE. 

"|^L-i='Sa>l?llill 

' mm 

iûàî 



m 



iiiî4£-i ski lis ai 

i'iiiL-»:-! 1:1 tiU 






V, - 

|8.-SiîSi!3 



-sas 






îll 



ilJiil 

~lll::illEl3ÎÎS5slll 



a - r 1 ; "^ <* 



b4» ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

hébreu >)Dbn, et K>.(iiTaç ou K>.eoTCaç est une abrévia- 
tion de KXeoirorpoçMacques, fils d'Âlphée, n'a donc pas le 
moindre titre à faire partie des cousins germains de Jésus. 
Le personnel évangélique possède en réalité quatre Jacques, 
Tun fils de Joseph et frère de Jésus, un autre fils de Clopas, 
un autre fils de Zébédée, un autre fils d'Alphée. 

La liste des apôtres donnée par Luc dans son Évangile 
et dans les Actes contient un lou^aç 'laxtiSou, qu'on a 
voulu identifier avec Jude, frère du Seigneur, en suppo- 
sant qu'il fallait sous-entendre iStk^ç entre les deux 
noms. Rien de plus arbitraire. Ce Judas était fils d'un 
Jacques, inconnu d'ailleurs. Il en faut dire autant de Si- 
mon le Zélote, qu'on a voulu, sans une ombre de raison, 
identifier avec le Simon qu'on trouve rangé (Matth., xiii, 
55 ; Marc, vi, 3) parmi les frères de Jésus. 

En somme, il ne paraît pas qu'un seul membre de la 
famille de Jésus ait fait partie du collège des Douze. Jac- 
ques lui-môme ne comptait pas parmi eux^. Les deux seuls 
frères du Seigneur dont nous connaissions les noms avec 
certitude sont Jacques et Jude. Jacques ne se maria 
pas ; mais Jude eut des enfants et des petits-enfants; ces 
derniers comparurent devant Domitien comme descendants 
de David, et furent présidents d'Églises en Syrie. 

Quant aux fils de Clopas, nous en connaissons trois, 

i, Corjnu inscr, gr,, n? 4934; Remie archéol,, 1844, p. 485-491. 

2. Gai., I, 19, ne Timplique nullement. Jac., i, 1, suppose le con- 
traire. Dans toutes les lettres apostoliques, vraies ou supposées, Tau- 
leur se donne dans la suscription le titre d*àic6<jTO>oc. Le môme raison- 
nement s*appUque à Jude, i, 1. Que, dans ces deux suscriptions, Jacques 
et Jude ne s*appeUent pas &8s>9^; toû xvpiov, c'est là sans doute uo trait 
d'humilité. 



APPENDICE. 540 

dont un paraît avoir eu des enfants. Cette famille de Clo- 
pas fut en possession, après la guerre de Titus, de la préé- 
minence dans l'Église de Jérusalem. 

Un membre de la famille Clopas fut martyrisé sous Tra- 
jan. Passé cela, on n'entend plus parler de descendants 
des frères du Seigneur, ni de descendants deQopas. 



FIN. 



» . 



■ / 






TABLE 



DES MATIÈRES 



Pages. 
Introduction. — Observ4tio?is critiqces sur les docuhbxts ori- 
ginaux DE CETTE HISTOIRE 1 

Chap. 

I. Los Juifs au lendemain do la destruction da temple ... 1 

n. Béther. — Le livre de Judith. — Le canon Juif 26 

m. Ebion au delà du Jourdain 39 

IV. Rapports entre les juifs et les chrétiens 64 

V. Fixation de la légende et des enseignements de Jésus . . 76 
v(. L*Ëvangile hébreu 94 

VII. L*Évangile grec. — Blarc 113 

VIII. Le christianisme et TEmpire, sous les Flayius 128 

IX. Propagation du christianisme. — L* Egypte. — Le sibyl- 

lisme 155 

X. L*Évangile grec se corrige et se complète. —Matthieu. . 173 

II. Secret des beautés de TÉvangile • . 198 

XII. Les chrétiens de la famille Flavia* — Flavius Josèphe . . 218 

XIII. L*Évangllo de Luc • 351 

XIV. Persécution de Domition • • • 286 



552 TABLE DES MATIÈRES. 

-Chap. Pages. 

XV. Clément Romain. — Progrès du presbytérat 311 

wi. Fin des Flavius. ^ Nerva. — Recrudescence d'apocalypses. 339 

XVII. Trajan. — Les bons et grands empereurs • 379 

XTiii. Éphèse. — Vieillesse de Jean. — Cérinthe. — Docétisme. 412 

XIX. Luc, premier historien du christianisme 435 

zx. Sectes de Syrie. — Elkasal 448 

XXI. Trajan persécuteur. — Lettre de Pline 469 

XXII. Ignace d'Antioche 485 

xxiii. Fin de Trajan. — Révolte des juifs 499 

XXIV. Séparation définitive de TÉglise et de la synagogue. ... 513 

Appehdicb. — Les frèbes et les cousins de Jésus 537 



PARIS. - Impr. J. CLATE. - A. QUASTor et C, me St-B«nott — [ 1 3 48] 






\ 



N