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Full text of "L'Antechrist"

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HISTOIRE 



DES ORIGINES 



DU CHRISTIANISME 



LIVRE PREMIER 



CaEZ LES MÊMBS ÉDITBUnS 



ŒUVRES COMPLÈTES 

D'ERNEST RENAN 



FORMAT IN-8« 



HiBTontB oén^RALi DKS LAMOUBS SBMiTiQuss. >- $• «cltlton rcvuc et , 

augmentée. — Imprimerie impé^ale 1 volume. 

ÉTUDBS d'bistoirs BBLioiBusB. — 6* édition 1 volume. 

Essais db moralb bt db critiqub. — 2* édition i volume. 

Lb livrb db Job, traduit de l'hébreu, avec une <^tude sur l'âge et 

le caractère du poSme. — S» édition l volume. 

Lb cantiqub dbs caotiqubs, traduit de l'hébrea, avec une étude 

sur le plan, l'âge et le caractère du poème. — 2* édition. . 1 volume. 
Db l'orxoinb du langaob. — - 3* édition,. . . .' 1 volume. 

ÂVBRRoàs BT l'avbrroismb, essai historique. — 2* édition, revue et 

corrigée 1 volume. 

Db la part dbs pbuplbs séifmQUBS dans l'histoirb db la civi« 

LiSATiON. — 5* édition Brochure. 

La chairb d'hbbrbu au coll^gb db Francs, explications à mes 

collègues. — $• édition Brochure. 



Uli'KlUËRlL L. lOlNO.N ET C^ A SAXNr-UliUMALN. 



VIE 



DE JÉSUS 



PAR 



ERNEST RENAN 



MEMBRE DE L'INSTITUT 



N Z 1 È .M E 11 l' J ï I N 




PARIS 



MICHEL LÉVY FRÈRES, LIRRAIRES EDITEURS 

RUE V|V1E?I?ÎE, 2 BIS, ET BOULEVARD D K S ITALIE>S, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 
Tous droifs réhorvéi 



thenewyorkI 
PUBLIC LIBRARY 



A6tÔR, LENOX AND 
TILDEN F0UNDATI0N8. 

1bô9. 






A L'AME PURE 

DE MA SŒUR HENRIETTE 

MORTK A BYBL08, LB 24 SEPTEMBRE 1861. 



Te souviens-lUy du sein de Dieu oit tu reposes ^ de 
ces longues journées de Ghazir^ oiiy seul avec toi y 
j'écrivais ces pages inspirées par les lieux que nous 
avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi y tu 
relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite^ pen- 
dant que la mer^ les villages^ les ravins^ les montagnes 
se déroulaient à nos pieds. Quand l'accablante lumière 
avait fait place à l'innombrable armée des étoiles^ tes 
questions fines et délicates y tes doutes discrets y me 



ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. 
Tu me dis un jour que ce livre-ci tu l'aimerais^ d'abord 
parce qu'il avait été fait avec toi y et aussi parce qu'il 
te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui les étroits 
jugements de F homme frivole^ toujours tu fus persuadée 
que les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y 
plaire. Au milieu de ces pouces méditations^ la mort 
nous frappa tous les deux de son aile; le sommeil de la 
fièvre nous prit à la même heure ; je me réveillai seul!. .. 
Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis^ prâs^ de la 
sainte Byblos et des eaux sacrées où, les femmes des 
mystères antiques venaient ynêler leurs larmes. Révèle- 
moi ^ 6 bon génie y à moi que tu aimais ^ ces vérités qui 
dominent la mort^ empêchent de la craindre et la font 
presque aimer. 



INTRODUCTION 

ou L*ON TRAITE PRINCIPALEMENT DBS SOURCES 
DB CETTE HISTOIRE. 



Une histoire des « Origines du Christianisme » 
devrait embrasser toute la période obscure, et, si j\)se 
le dire, souterraine, qui s'étend depuis les premiers 
commencements de <^ette religion jusqu'au moment 
où son existence devient un fait public, notoire, évi- 
dent aux yeux de tous. Une telle histoire se compo- 
serait de quatre livres. Le premier, que je présente 
aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi 
de point de départ au culte nouveau ; il est rempli 
tout entier par la personne sublime du fondateur. Le 
second traiterait des apôtres et de leurs disciples im- 



nr ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

médiats, au, pour mieux dire, des révolutions que 
subit la pensée religieuse dans les deux premières 
générations chrétiennes. Je Tarrêterais vers l'an 100, 
au moment où les derniers amis de Jésus sont 
morts, et où tous les livres du Nouveau Testament 
sont à peu près fixés dans la forme où nous les 
lisons. Le troisième exposerait l'état du christianisme 
sous les Antonins. On l'y verrait se développer len- 
tement et soutenir une guerre presque permanente 
contre Tempire, lequel, arrivé à ce moment au plus 
haut degré de la perfection administrative et gou- 
verné par des philosophes, combat dans la secte 
naissante une société secrète et théocratique, qui le 
nie obstinément et le mine sans cesse. Ce livre 
contiendrait toute l'étendue du ii® siècle. Le qua- 
trième livre, enfin, montrerait les progrès décisifs 
que fait le christianisme à partir des empereurs sy- 
riens. On y verrait la savante construction des Anto- 
nins crouler, la décadence de la civilisation antique 
devenir irrévocable, le christianisme profiter de sa 
ruine, la Syrie conquérir tout l'Occident, et Jésus, en 
compagnie des dieux et des sages divinisés de l'Asie, 
prendre possession d'une société à laquelle la philo- 
sophie et l'État purement civil ne suffisent plus. C'est 
alors que les idées religieuses des races groupées 
autour de la Méditerranée se modifient profon- 



'^ 



INTRODUCTION. ▼ 

dément; que les cultes orientaux prennent partout 
le dessus; que le christianisme, devenu une église 
très-nombreuse, oublie totalement ses rêves millé- 
naires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme 
et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les 
luttes et le travail littéraire du m* siècle, lesquels se 
passent déjà au grand jour, ne seraient exposés qu'en 
traits généraux. Je raconterais encore plus sommai- 
rement les persécutions du commencement du iv* siè- 
cle, dernier effort de l'empire pour revenir à ses 
vieux principes, lesquels déniaient à l'association 
religieuse toute place dans l'État. Enfin, je me borne- 
rais à pressentir le changement de politique qui, sous 
Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement 
religieux le plus libre et le plus spontané un .culte 
officiel, assujetti à l'État et persécuteur à son tour. 
Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour 
remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, après 
avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné de raconter 
comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état de 
la conscience chrétienne durant les semaines qui sui- 
virent la niort de Jésus, la formation du cycle légen- 
daire de la résurrection, les premiers actes de l'église 
de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps 
de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de 
Jérusalem, la fondation des chrétientés hébraïques de 



VI ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

la Batanée, la rédaction des évangiles, Torigine des 
grandes écoles de l'Asie- Mineure, issues de Jean. 
Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. 
Par une singularité rare en l'histoire, nous voyons 
bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien 
de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à l'an 150. 

Le plan suivi pour cette histoire a empêché 
d'introduire dans le texte de longues dissertations 
critiques sur les points controversés. Un système 
continu de notes met le lecteur h même de vérifier 
d'après les sources toutes les propositions du texte. 
Dans ces notes, on s'est borné strictement aux cita- 
tions de première main, je veux dire à l'indication 
des passages originaux sur lesquels chaque assertion 
ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les 
personnes peu initiées à ces sortes d'études, bien 
d'autres développements eussent été nécessaires. Mais 
je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien 
fait. Pour ne citer que des livreâ écrits en français, 
les personnes qui voudront bien se procurer les 
ouvrages suivants : 

Éludes critiques sur rÉvangile de saint Alatthleu, par 
M. Albert Réville, pasteur de Téglise wallonne de Rotter- 
dam*. 

1 . Leyde,Noothoven van Goor, 4 862. Paris, Cherbuliéz. Ouvrage 



INTRODUCTION, vii 

Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, 
par M. Reuss, professeur à là Faculté de théologie et âu sé« 
minaude protestant de Strasbourg*. 

Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siè- 
cles antérieurs à Vère chrétienne, par M. Michel Nicolas, 
professeur à la Faculté de théologie protestante de Mon- 
tauban^. 

Vie de Jésus, par le D' Strauss, traduite par M. Littré, 
membre de Tlnstitut *. 

Revue de théologie et de philosophie chrétienne,, publiée 
sous la direction de M. Colani, de 1850 à 1857. — Nou- 
velle Revue de théologie, faisant suite à la précédente, de- 
puis 1858 *. 

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces 
excellents écrits % y trouveront expliqués une foule 

couronné par la société de La Haye pour la défense de la religion 
chretienne. 

i. Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Sl« édition, 1860. Paris, Cher- 
buliez. 

2. Paris, Michel Lévy frères, 4860. 

3. Paris, Ladrange. 2« édition, 4856. 

4. Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Gherbuliez. 

5. Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que 
je n'hésite pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le 
lire avec l'attention qu'il mérite: Les Évangiles, par M. Gustave 
d'iuclilhal. Première partie: Examen critique et comparatif des 
trois premiers évangiles. Paris, Hachette, 4863, 



VIII OniGINES DU CHRISTIANISME. 

de points sur lesquels j'ai dû être très-succinct. La 
crilique de détail des textes évangéliques, en parti- 
culier, a été faîte par M. Strauss d'une nianière qui 
laisse peu à désirer. Bien que M. Strauss se soit 
trompé dans sa théorie sur la rédaction des évan- 
giles ^, et que son livre ait, selon moi, le tort de se 
tenir beaucoup trop sur le terrain théologiqijp et trop 
peu sur le terrain historique 2, il est indispensable, 
pour se rendre compte des motifs qui m'ont guidé 
dans une foule de minuties, de suivre la discussion 
toujours judicieuse, quoique parfois un peu sub- 
tile, du livre si bien traduit par mon savant confrère, 
M. Littré. 

Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages 
anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes 

1 . Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis 
jjue depuis la première édition de rouvrage de M. Strauss. Le sa- 
vant critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives 
avec beaucoup de bonne foi. 

2. Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le 
livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par 
laquelle on a tenté de décréditer auprès des personnes superficielles 
un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté 
dans ses parties générales par un système exclusif. Non-seulement 
M. Strauss n'a jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page 
de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que 
M. Strauss suppose le caractère individuel de Jésus plus effacé pour 
nous qu'il ne l'est peut-être en réalité. 



INTRODUCTION. ix 

collections d'écrits, sans parler d'une foule d'autres 
données éparses, nous restent sur Jésus et sur le 
temps où il vécut, ce sont : i' les évangiles et en 
général les écrits du Nouveau Testament; 2° les com- 
positions dites « Apocryphes de l'Ancien Testament ;« 
S"* les ouvrages de Philon ; 4" ceux de Josèphe ; 5^ le 
Tàlmud. Les écrits de Philon ont l'inappréciable 
avantage de nous montrer les pensées qui fermen- 
taient au temps de Jésus dans les âmes occupées 
des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est 
vrai, dans une tout autre province du judaïsme que 
Jésus; mais, comme lui, il était très-dégagé des peti- 
tesses qui régnaient à Jérusalem ; Philon est vrai- 
ment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans 
quand le prophète de Nazareth était au plus haut 
degré de son activité, et il lui survécut au moins dix 
années. Quel dommage que les hasards de la vie ne 
l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il 
pas appris ! 

Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a 
pas dans son style la même sincérité. Ses courtes no- 
tices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gau- 
lonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il 
cherche à présenter ces mouvements si profondément 
juifs de caractère et d'esprit sous une forme qui soit 
intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le 



z ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

passage sur Jésus ^ authentique. Il est parfaitement 
dans le goût de Josèphe, et si cet historien a fait 
mention de Jésus, c'est bien comme cela qu'il a dû 
en parler. On sent seulement qu'une main chrétienne 
a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans 
lesquels il eût été presque blasphématoire^, a peut- 
être retranché ou modifié quelques expressions *. Il 
faut se rappeler que la fortune littéraire de Josèphe 
se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits 
comme des documents essentiels de leur histoire sa- 
efée. Il s'en fit, probablement au ii* siècle, une édi- 
tion corrigée selon les idées chrétiennes^. En tout 
cas, ce qui constitue l'immense intérêt de Josèphe 
pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives 
lumières qu'il jette sur le temps. Grâce à lui, Hé- 
rode, Hérodiade, Antipas, Philippe, Anne, Caïphe, 
Pilate sont des personnages que nous touchons du 



1. AnL, XVIII, 111,3. 

2. « S'il est permis de l'appeler homme. » 

3. Au lieu de xpi<»To; ourcç ^jv, il y avait sûrement xp*^"'^? ^w'o« 
ÎXs^eTo. Cf. Ant., XX, IX, i. 

4. Eusèbe (Ilist. eccL, I, 11, et Démonstr. évang,, III, 5) cite 
le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josè- 
phe. Origène (Contre Celse, I, 47; If, 13) et Eusèbe (Ilisl. eccL, 
II, 23) citent une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se 
trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus 
jusqu'à nous. 



INTRODUCTION. xi 

doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une 
frappante réalité. 

Les Apocryphes de TAncien Testament, surtout \^ 
partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hénoch^ 
joints au Livre de Daniel, qui est^ lui au&si, Un Véri*^ 
table apocryphe , ont une importance capitale pour* 
l'histoire du développement des théories messiani-^ 
ques et pour Tintelligence des conceptions de Jésus sur 
le royaume de Dieu. Le Livre d'Hénoch, eh partiou-^ 
lier, lequel était fort lu dans l'entourage de Jésus ^, 
nous donne la clef de l'expression de « Fils de 
l'homme » et des idées qui s'y rattachaient. L'âge 
de ces différents livres, grâce aux tria-vaux de 
MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est main- 
tenant hors de doute. Tout le monde est d'accord 
pour placer la rédaction des plus importants d'entre 
eux au n" et au i**" siècle avant Jésus- Christ. La 
date du Livre de Daniel est plus certaine encore. 
Le caractère des deux langues dans lesquelles il est 
écrit; l'usage de mots grecs; Tannonce claire, déter- 
minée, datée, d'événements qui vont jusqu'au temps 
d'Antiochus Épiphane ; les fausses images qui y sont 
tracées de la vieille Babylonie; la couleur générale du 
livre, qui ne rappelle en rien les écrits de la captivité, 

1. ludsc Bpist., U. 



XII ORIGIiNES DU CHRISTIANISME. 

qui répond au contraire par une foule d'analogies aux 
croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de 
l'époque des Séleucides; le tour apocalyptique dos 
visions ; la place du livre dans le canon hébreu hors 
de la série des prophètes ; l'omission de Daniel dans 
les panégyriques du chapitre xlix de V Ecclésiasti- 
que, où son rang était comme indiqué; bien d'autres 
preuves qui ont été cent fois déduites , ne permet- 
tent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le 
fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs 
par la persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la 
vieille littérature prophétique qu'il faut classer ce 
livre, mais bien en tête de la littérature apocalyp- 
tique, comme premier modèle d'un genre de compo- 
sition où devaient prendre place après lui les divers 
poèmes sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse 
de Jean, l'Ascension d'Isaïe, le quatrième livre d'Es- 
dras. 

Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jus- 
qu'ici beaucoup trop négligé le Talmud. Je pense, 
avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances 
où» se produisit Jésus doit être cherchée dans cette 
compilation bizarre, où tant de précieux renseigne- 
ments sont mêlés à la plus insignifiante scolastique. 
La théologie chrétienne et la théologie juive ayant suivi 
au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une 



INTRODUCTION. xiii 

ne peut bien être comprise sans Thistoire de Tautre, 
D'innombrables détails matériels des évangiles trou- 
vent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud. 
Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schœttgen, 
de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une 
foule de renseignements. Je me suis imposé de véri- 
fier dans l'original toutes les citations que j'ai ad- 
mises, sans en excepter une seule. La collaboration 
que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un 
savant israélite, M. Neubauer, très-versé dans la 
littérature talmudique, m'a permis d'aller plus loin 
et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon 
sujet par quelques nouveaux rapprochements. La 
distinction des époques est ici fort importante, 
h rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à 
l'an 500 à peu près. Nous y avons porté autant de 
discernement qu'il est possible dans l'état actuel de 
ces études. Des dates si récentes exciteront quelques 
craintes chez les personnes habituées à n'accorder 
de valeur à un document que pour l'époque même 
où il a été écrit. Mais de tels scrupules seraient ici 
déplacés. L'enseignement des Juifs depuis l'époque 
asmonéenne jusqu'au ii* siècle fut principalement 
oral. 11 ne faut pas juger de ces sortes d'états intel- 
lectuels d'après les habitudes d'un temps où l'on 
écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies 



uv ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

arabes ont été conservés de mémoire pendant des 
siècles, et pourtant ces compositions présentent une 
forme très-arrôtée, très-délicate. Dans le Talmud, au 
contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant 
la Misehna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes 
les autres, il y eut des essais de rédaction, dont les 
commencements remontent peut-être plus haut qu'on 
ne le suppose communément. Le style du Talmud 
est celui de notes de cours; les rédacteurs ne firent 
probablement que classer sous certains titres l'énorme 
fatras d'écritures qui s'était accumulé dans les diffé-** 
rentes écoles durant des générations. 

Il nous reste à parler des documents qui, se pré- 
sentant comme des biographies du* fondateur dij 
christianisme, doivent naturellement tenir la prem^. >t6 
place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la 
rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. 
Gr&ee aux beaux travaux dont cette question a été Tob-* 
jet depuis trente ans, un problème qu'on eût jugé au- 
trefois inabordable est arrivé à une solution qui assu-* 
rément laisse place encore à bien des incer-titudes, 
mais qui suffit pleinement aux besoins de l'histoire. 
Nous aurons occasion d'y revenir dans notre deuxième 
livre, la composition des évangiles ayant été un des 
faits les plus importants pour l'avenir du christianisme 
qui se soient passés dans la seconde moitié du premier 



INTRODUCTION. xv 

siècle. Nous ne toucherons ici qu'une seule face du 
sujet, celle qui est indispensable à la solidité de notre 
récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au ta- 
bleau des temps apostoliques, nous rechercherons 
seulement dans quelle mesure les données fournie» 
par les évangiles peuvent être employées dans une 
histoire dressée selon des principes rationnels^? . 

Que les évangiles soient en partie légendaires, 
c'est ce qui est évident, puisqu'ils sont pleins cjo mi- 
racles et de surnaturel; mais il y a légende et 
légende. Personne ne doute des principaux traits de 
la vie de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y 
rencontre à chaque pas. Personne, au contraire, 
n'accorde de créance à la « Vie d'Apollonius de 
Ty^^ie,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le 
héros et dans les conditions 'd'un pur roman. A quelle 
époque, par quelles mains, dans quelles conditions 
les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la ques- 
tion capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se for-r 
mer de leur crédibilité. 

On sait que chacun des quatre évangiles porte en 



4 . Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développe- 
ments peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville préoité, les tra- 
vaux de MM. Reuss et Scherer dans la H^vue de théologie j t. X, 
XI, XV ; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la 
Revue germanique, sept, et déc. 4862, avril et juin 1863. 



XVI ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lêle le nom d'un personnage connu soit dans l'his- 
toire apostolique, soit dans l'histoire évangélique ^Ile- 
même. Ces quatre personnages ne nous sont pas 
donnés rigoureusement comme des auteurs. Les for-' 
mules « selon Matthieu, » « selon Marc, » « selon 
Luc, )) « selon Jean, » n'impliquent pas que, dans la 
plus vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un 
bout à l'autre par Matthieu, par Marc, par Luc, par 
Jean*; elles signifient seulement que c'étaient ]àles 
traditions provenant de chacun de ces apôtres et se 
couvrant de leur autorité. 11 est clair que si ces 
titres sont exacts, les évangiles, sans cesser d'être 
en partie légendaires, prennent une haute valeur, 
puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui sui- 
vit la mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux 
témoins oculaires de ses actions. 

Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. 
L'évangile de Luc est une composition régulière, 
fondée sur des documents antérieurs^. C'est l'œuvre 
d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur 
de cet évangile est certainement le même que celui 
des Actes des Apôtres^. Or, l'auteur des Actes est un 

i. C'est ainsi qu'on disait : a l'Évangile selon les Hébreux, » 
« l'Évangile selon les Égyptiens. » 

2. LuG, I, 4-4. 

3. Acl.ji^ 4. Comp. Luc, i, 1-4. 



INTRODUCTION. xvii 

Compagnon de saint Paul*, titre qui convient parfai- 
'•v.tèment à Luc 2. Je sais que plus d'une objection peut 
v*^ opposée à ce raisonnement; mais une chose au 
moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troi- 
sième évangile et des Actes est un homme de la se- 
conde génération apostolique, et cela suffit à notre 
objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs êtro 
déterminée avec beaucoup de précision par des consi- 
• -dérations tirées du livre lui-même. Le chapitre xxide 
*Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit 
certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de 
temps après ^. Nous sommes donc ici sur un terrain 
solide ; car il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la 
même main et de la plus parfaite unité. 

•Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à 
beaucoup près, le même cachet individuel. Ce sont 
de^ compositions impersonnelles, où l'auteur dispa- 
raît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces 
sortes, d'ouvrages ne dit pas grand' chose. Mais si 
l'-évangile de Luc est daté, ceux de Matthieu et de 

4. A partir de XVI, 40, l'auteur se donne pour témoin ocu- 
laire. 

2. II Tim., IV, 44; Philem., ai Col., iv, 44. Le nom de Lucas 
(contraction de Lucanus) étant fovt rare, on n'a pas à craindre ici 
une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les 
questions de critique relatives au Nouveau Testament. 

3. Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. xxii, 36. 

b 



xviii ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Marc le sont aussi ; car il est certain que le troisièfiie ^ . 
évangile est postérieur aux deux premiers, et offre !lè;>>C- 

0U98. y 

avons d'ailleurs, à cet égard, un témoignage capital^ ; 
de la première moitié du 11" siècle. Il est de Papias, 
évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de . Ira- .: . 
dition, qui fut attentif toute sa vie à recueillir ee- 
qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus ^. Après, 
avoir déclaré qu'en pareille matière il préfère là. tra*— 
dition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits , ' 
sur les actes et les paroles du Christ : 4° un écrit 
de Marc, interprète de l'apôtre Pierre, écrit court, 
incomplet, non rangé par ordre chronologique, 
comprenant des récits et des discours {"kBjpéyToc m 
wpaxô^vTa) , composé d'après les renseignements et les. 
souvenirs de l'apôtre Pierre; 2"" un recueil de sen- 
tences (Xoyia) écrit en hébreu^ par Matthieu, «-et 
que chacun a traduit comme il a pu. » Il est ceiv 
tain que ces deux descriptions répondent assez bien à 
la physionomie générale des deux livres appelés 



4. Dans Eusèbe, Hist, eccL, III, 39. On ne saurait élever un 
doute quelconque sur Tauthenticité de ce passage. EiisèbQ, en 
effet, loin d'exagérer Fautorité de Papias, est embarrassé de ?a 
naïveté, de son millénarisme grossier, et se tire d'affaire eii le 
traitant de petit esprit. Comp. Irénée, Adv, kœr,, III, l 

2. C'est-à-dire en dialecte sémitique. 



INTRODUCTION. xix 

maintenant « Évangile selon Matthieu, » « Évangile 
selon Marc, » le premier caractérisé par ses longs 
discours, le second surtout anecdotique, beaucoup 
plus exact que le premier sur les petits faits, bret 
jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal 
composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les 
lisons soient absolument semblables à ceux que lisait 
Papias, cela n'est pas soutenable ; d'abord, parce que 
l'écrit de Matthieu pour Papias se composait unique- 
ment de discours en hébreu, dont il circulait des tra- 
ductions assez diverses, et en second lieu, parce que 
l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui 
/ profondément distincts, rédigés sans aucune entente, 
et, ce semble, dans des langues différentes. Or, 
dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Mat- 
thieu et l'Évangile selon Marc offrent des parties pa- 
rallèles si longues et si parfaitement identiques qu'il 
faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier 
avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur 
définitif du second avait le premier sous les yeux, ou 
que tous deux ont copié le même prototype. Ce qui 
paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour Mat- 
thieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout 
h fait originales; que nos deux premiers évangiles 
sont déjà des arrangements, où l'on a cherché à rem- 
plir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun vou- 



XX ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui 
n'avait dans son exemplaire que des discours voulait ^ 
avoir des récits, et réciproquement. C'est ainsi que 
« rÉvangile selon Matthieu » se trouva avoir englobé 
presque toutes les anecdotes de Marc, et que « l'Évan- 
gile selon Marc » contient aujourd'hui une foule de 
traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, 
d'ailleurs, puisait largement dans la tradition évan- 
gélique se continuant autour de lui. Cette tradition 
est si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que 
les Actes des apôtres et les Pères les plus anciens 
citent plusieurs paroles de Jésus qui paraissent au- 
thentiques et qui ne se trouvent pas dans les évan- 
giles que nous possédons. 

Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus 
loin cette délicate analyse, d'essayer de reconstruire 
en quelque sorte, d'une part, les Logia originaux de 
Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il sortit de 
la plume de Marc. Les Logia nous sont sans doute 
représentés par les grands discours de Jésus qui rem- 
plissent une partie considérable du premier évan- 
gile. Ces discours forment, en effet, quand on les dé- 
tache du reste, un tout assez complet. Quant aux 
récits du premier et du deuxième évangile, ils 
semblent avoir pour base un document commun dont 

texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez 



INTRODUCTION. xxi 

Tautre, et dont le deuxième évangile, tel que nous 
le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu 
modifiée. En d'autres termes, le système de la vie de 
Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents 
originaux : V les discours de Jésus recueillis par 
l'apôtre Matthieu ; 2^ le recueil d'anecdotes et de ren- 
seignements personnels que Marc écrivit d'après les 
souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons 
encore ces deux documents, mêlés à des renseigne- 
ments d'autre provenance, dans les deux premiers 
évangiles , qui portent non sans raison le nom 
d' « Évangile selon Matthieu » et d' « Évangile selon 
Marc. » 

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de 
très-bonne heure on mit par écrit les discours de 
Jésus en langue aràméenne, que de bonne heure aussi 
on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient 
pas là des textes arrêtés et fixés dogmatiquement. 
Outre les évangiles qui nous sont parvenus , il 
y en eut une foule d'autres prétendant représen- 
ter la tradition des témoins oculaires^. On atta- 
chait peu d'importance à ces écrits, et les conser- 
vateurs, tels que Papias, y préféraient hautement la 



4. Luc, I, 1-2; Origène, Hom. in Luc, 1, init.; saint Jérôme, 
Comment, in Matth., prol. 



XXII ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tradition orale*. Comme on croyait encore le monde 
près de finir, on se souciait peu de composer des 
livres pour l'avenir; il s'agissait seulement de garder 
en son cœur l'image vive de celui qu'on espérait 
bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité 
dont jouissent durant cent cinquante ans les textes 
évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer 
des additions, de les combiner diversement, de les 
compléter les uns par les autres. Le pauvre homme 
qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui 
va au cœur. On se prêtait ces petits livrets ; chacun 
transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, 
les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le tou- 
chaient 2. La plus belle chose du monde est ainsi 
sortie d'une élaboration obscure et complètement 
populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur abso- 
lue. Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme 
« les mémoires des apôtres*, » avait sous les yeux un 
état des documents évangéliques assez différent de 
celui que nous avons ; en tous cas, il ne se donne 

4. Papias, dans Eusèbe, H, E,, III, 39. Comparez ïrénée, Adv. 
hœr„ III, H et m. 

2. C'est ainsi que le beau récit Jean,y\\i, 4-44 a toujours ûoltc 
sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus. 

3. Ta àTrojxvr<ui.cveuu.aTa TÛ»v àircaToXwv, à xaXeÎTai eùa^éXia. Jusîin, 
ApoU, I, 33, 66, 67; DiaL cum Tryph., 40, 400, 401, 402, 403, 
404,405, 406,407. 



INTRODUCTION. xxin 

aucun souci de les alléguer textuellement. Les cita- 
lions évangéliques, dans les écrits pseudo-clémentins 
d'origine ébionîte, présentent le même caractère. 
L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la 
tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du n® siècle 
que les textes portant des noms d'apôtres prennent 
une autorité décisive et obtiennent force de loi. 

Qui ne voit le prix de documents ainsi composés 
des souvenirs attendris, des récits naïfs des deux pre- 
mières générations chrétiennes, pleines encore de la 
forte impression que l'illustre fondateur avait pro- 
duite, et qui semble lui avoir longtemps survécu? 
Ajoutons que les évangiles dont il s'agit semblent 
provenir de celle des branches de la famille chré- 
tienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier 
travail de rédaction , au moins du texte qui porte 
le nom de Matthieu , paraît avoir été fait dans l'un 
des pays situés au nord-est de la Palestine, tels 
que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beau- 
coup de chrétiens se réfugièrent à l'époque de la 
guerre des Romains, où l'on trouvait encore au 
II* siècle des parents de Jésus ^, et où la première 
direction galiléenne se conserva plus longtemps 
qu'ailleurs. 

4 . Jules Africain, dans Ëusèbe, Hisl. eccL, 1, 7. 



XXIV OniGINES DU CIiniSTlANISME. 

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois 
évangiles dits synoptiques. 11 nous reste à parler du 
quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici les 
doutes sont beaucoup plus fondés, et la question 
moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait 
à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son audi- 
teur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté 
i^es disciples immédiats, entre autres Aristion et celui 
qu'on appelait Presbytères Joannes, Papias, qui avait 
recueilli avec passion les récits oraux de cet Aristion 
et de Presbytères Joannes^ne dit pas un mot d'une 
«Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une telle mention 
se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève 
chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle 
apostolique, en eut sans aucun doute fait la remarque. 
Les difficultés intrinsèques tirées de la lecture du 
quatrième évangile lui-même ne sont pas moins 
fortes. Comment, à côté de renseignements précis et 
qui sentent si bien le témoin oculaire, trouve-t-on 
ces discours totalement différents de ceux de Mat- 
thieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie 
de Jésus, qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact 
que celui des synoptiques, ces passages singuliers ou 
l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, 
des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des 
indices qui mettent en garde contre la bonne foi 



INTRODUCTION. xxv 

du narrateur? Comment enfin, à côté des vues les 
plus pures, les plus justes, les plus vraiment évangé- 
liques, ces taches où Ton aime à voir des interpola- 
tions d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils 
de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas 
question une seule fois dans le quatrième évangile), 
qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique 
abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne 
présentent l'analogue? Tout cela est grave, et, pour 
moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile 
ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pê- 
cheur galiléen. Mais qu'en somme cet évangile soit 
sorti, vers la fin du premier siècle, de la grande école 
d'Asie -Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous 
représente une version de la vie du maître, digne 
d'être prise en haute considération et souvent d'être 
, préférée, c'est ce qui est démontré, et par des 
témoignages extérieurs et par l'examen du docu- 
ment lui-même, d'une façon qui ne laisse rien à 
désirer. 

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le 
quatrième évangile n'existât et ne fût attribué à Jean. 
Des textes formels de saint Justin *, d'Athénagore 2, 



4 . Apol., I, 32, 61 ; DiaL cim Tryph., 88. 
2. Legaliopro christ., 40. 



XXVI ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de ïatienS de Théophile d'Antioche^ d'Irénée», 
montrent dès lors cet Évangile mêlé à toutes les con- 
troverses et servant de pierre angulaire au dévelop- 
pement du dogme. Irénée est formel; or, Irénée 
sortait de l'école de Jean, et, entre lui et Tapôtre, 
il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre évan- 
gile dans le gnosticisme, et en particulier dans le 
système de Valentin*, dans le montanisme^ et dans 
la querelle des quartodécimans^, n'est pas moins dé- 
cisif. L'école de Jean est celle dont on aperçoit le 
mieux la suite durant le ii'' siècle ; or, cette école 
ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évan- 
gile à son berceau même. Ajoutons que la première 
épître attribuée à saint Jean est certainement du 
même auteur que le quatrième évangile^; or, l'épître 
est reconnue comme de Jean par Polycarpe^, Papias^, 
Irénée*<>. 

4. Adv,Grœc., 5, 7. Cf. Eusèbe, HE., IV, 29; Théodoret, 
Hœrelic. fabuLj I, 20. 

2. Ad AutolycuMj II, 22. 

3. Adv. hœr., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., H, E., V, 8. 

4. Irénée, Adv. hœr.jly in, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte, P/ii- 
losophumena,Ylj ii, 29 et suiv. 

5. Irénée, Adv. hœr., lïl, xi, 9. — 6. Eusèbe, Hts^ccc/.^V, 24. 

7. I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète 
identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites. 

8. Epist. ad Philipp.jl.-' 9. Dans Eusèbe, ^ts^ eccLjlll, 39. 
40. Adv. hœr., III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, Hisl. eccl., V, 8. 



INTRODUCTION. ixvii 

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est 
de nature à faire impression. L'auteur y parle tou- 
jours comme témoin oculaire ; il veut se faire passer 
pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas 
réellement de l'apôtre, il faut admettre une super- 
cherie que l'auteur s'avouait h lui-même. Or, quoi- 
que les idées du temps en fait de bonne foi litté- 
raire différassent essentiellement des nôtres, on n'a 
pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux 
de ce genre. Non-seulement, du reste, l'auteur veut 
se faire passer pour l'apôtre Jean, mais on voit clai- 
rement qu'il écrit dans l'intérêt dé cet apôtre. A 
chaque page se trahit l'intention de fortifier son 
autorité, de montrer qu'il a été le préféré de Jésus *, 
que dans toutes les circonstances solennelles (à la 
Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la pre- 
mière place. Les relations, en somme fraternelles, 
quoique n'excluant pas une certaine rivalité, de l'au- 
teur avec Pierre 2, sa haine au contraire contre • 
Judas ^, haine antérieure peut-être à la trahison, 
semblent percer çà et là. On est tenté de croire que 
Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évaiigéli- 
ques qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses 

4. XIII, 23; XIX, 26; xx, 2; xxi, 7, 20. 

2. Jean,xviii, 15-16; xx, 2-6; xxi, 15-19. Comp. i, 35, 40, 41. 

3. M, 65; xiK 6; xiii, 21 et suiv. 



xxvm ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

inexactitudes *, de l'autre, fut froissé de voir qu'on 
ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une 
assez grande place; qu'alors il commença à dicter 
une foule de choses qu*il savait mieux que les autres, 
avec l'intention de montrer que, dans beaucoup ie 
cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré 
avec et avant lui 2. Déjà, du vivant de Jésus, ces 
légers sentiments de jalousie s'étaient trahis entre les 
fils de Zébédée et les autres disciples*. Depuis la 
mort de Jacques, son frère, Jean restait seul héritier 
des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de 
l'aveu de tous, étaient dépositaires. De là sa perpé- 
tuelle attention à rappeler qu'il est le dernier sur- 
vivant des témoins oculaires ^, et le plaisir qu'il prend 
à raconter des circonstances que lui seul pouvait 
connaître. De là, tant de petits traits de précision qui 
semblent comme des scolies d'un annotateur : a II 
était six heures; » « il était nuit; » «cet homme s'ap- 

4 . La manière dont Aristion ou Presbyteros Joannes s'expri- 
mait sur révangile de Marc devant Papias (Eusèbe, H, E,, III, 39) 
implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, 
une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean 
concevaient sur le môme sujet quelque chose de mieux. 

2. Gomp. Jean, xviii, 45 et suiv., à Matth., xxvi, 58; Jean, xx, 
2-6, à Marc, xvi, 7. Voir aussi Jean, xiii, 24-25. 

3. Voir ci-dessous, p. 459. 

4. I, 44; XIX, 35; xxi, 24 et suiv. Gomp. la première épître dé 
saint Jean, i, 3, 5. 



INTRODUCTION. \xi% 

pelait Malchus; » « ils avaient allumé un réchaud, 
car il faisait froid ; » « cette tunique était sans 
couture. » De là, enfin, le désordre de la rédaction, 
l'irrégularité de la marche, le décousu des premier 
chapitres ; autant de traits inexplicables dans la sup 
position oïl notre évangile ne serait qu'une thèse de 
théologie sans valeur historique, et qui, au con- 
traire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, 
conformément à la tradition, des souvenirs de vieil- 
lard, tantôt d'une prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant 
subi d'étranges altérations. 

Une distinction capitale, en effet, doit être faite 
dans l'évangile de Jean. D'une part, cet évangile 
nous présente un canevas de la vie de Jésus qui dif- 
fère considérablement de celui des synoptiques. De 
l'autre, il met dans la bouche de Jésus des discours 
dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien 
de commun avec les Logia rapportés par les synop- 
tiques. Sous ce second rapport, la différence est telle 
qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si 
Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler 
comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun 
critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille Ueues du ton 
simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, 
l'évangile de Jean montre sans cesse les préoccupa- 
tions de l'apologiste, les arrière-pensées du sectaire, 



XXX ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

rinlentîon de prouver une thèse et de convaincre des 
adversaires*. Ce n'est pas par des tirades préten- 
tieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au 
sens moral , que Jésus a fondé son œuvre divine. 
Quand même Papias ne nous apprendrait pas que 
Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur langue 
originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans 
pareil des discours synoptiques, le tour profondément 
hébraïque de ces discours, les analogies qu'ils pré- 
sentent avec les sentences des docteurs juifs du même 
temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la 
Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la 
gnose obscure, de la métaphysique contournée qui 
remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. 
Gela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de 
Jean d'admirables éclairs, des traits qui viennent vrai- 
ment de Jésus 2. Mais le ton mystique de ces dis- 
cours ne répond en rien au caractère de l'éloquence 
de Jésus telle qu'on se la figure d'après les synopti- 
ques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà 

4. Voir, par exemple, chap. ix et xi. Remarquer surtout Feffel 
étrange que font des passages comme Jean, xix, 35; xx, 31 ; xxi, 
!iO-SI3, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion 
qui distingue les synoptiques. 

2. Par exemple, iv, 4 et suiv.; xv, 42 et suiv. Plusieurs mots 
rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (xn, 46; 
XV, 20). 



INTRODUCTION. xxxi 

commencée ; l'ère galiléenne du royaume de Dieu est 
finie; l'espérance de la prochaine venue du Christ 
s'éloigne; on entre dans les aridités de la métaphy- 
sique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit 
de Jésus n'est^pas là, et si le fils de Zébédée a vrai- 
ment tracé ces pages, il avait certes bien oublié en 
les écrivant le lac de Génésareth et les charmants en- 
tretiens qu'il avait entendus sur ses bords. 

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que 
les discours rapportés par le quatrième évangile ne 
sont pas des pièces historiques, mais des compositions 
destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines 
doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite 
harmonie avec l'état intellectuel de l'Asie-Mineure au 
moment où elles furent écrites. L'Asie-Mineure était 
alors le théâtre d'un étrange mouvement de philosophie 
syncrétique ; tous les germes du gnosticisme y exis- 
taient déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étran- 
gères. Il se peut qu'après les crises de l'an 68 (date 
de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de Jérusalem), 
le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé 
de la croyance à une prochaine apparition du Fils de 
l'homme dans les nues, ait penché vers les idées qu'il 
trouvait autour de lui, et dont plusieurs s'amalga- 
maient assez bien avec certaines doctrines chrétien- 
nes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne 



XXXII ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

fit que suivre un penchant bien naturel. Nos sou- 
venirs se transfornient avec tout le reste; l'idéal 
d'une personne que nous avons connue change avec 
nous^. Considérant Jésus comme Tincarnation de la 
vérité, Jean ne pouvait manquer de lui attribuer ce 
qu'il était arrivé à prendre pour la vérité. 

S'il faut tout dire, nous ajouterons que probable- 
ment Jean lui-même eut en cela peu de part, que 
ce changement se fit autour de lui plutôt que par lui. 
On est parfois tenté de croire que des notes pré- 
cieuses, venant de l'apôtre, ont été employées par 
ses disciples dans un sens fort différent de l'es- 
prit évangélique primitif. En effet, certaines parties 
du quatrième évangile ont été ajoutées après coup ; 
tel est le xxi* chapitre tout entier 2, où l'auteur 
semble s'être proposé de rendre hommage à l'apôtre 
Pierre après sa mort et de répondre aux objections 
qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de 
Jean lui-même (v. 21-23) . Plusieurs autres endroits 
portent la trace de ratures et de corrections ^. 

Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous 

4 . C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs 
de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se 
trouvèrent jetés au milieu de la société politique du temps. 

2. Les versets XX, 30-34, forment évidemment l'ancienne con- 
clusion. 

3. VI, 2, 2â; vu, %%, 



INTRODUCTION. .xxxm 

ces problèmes singuliers, et sans doute bien des sur- 
prises nous seraient réservées, s'il nous était donné 
de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse 
école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être 
complu aux voies obscures. Mais une expérience 
capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra 
à écrire \^ vie de Jésus sajis théorie arrêtée sur 
la valeur relative des évangiles, se laissant uni- 
quement guider par le sentiment du sujet, sera 
ramenée dans une foule de cas à préférer la nar- 
ration de Jean à celle des synoptiques. Les derniers 
mois de la vie de Jésus en particulier ne s'expli- 
quent que par Jean ; une foule de traits de la Pas- 
sion, inintelligibles dans les synoptiques*, reprennent 
dans le récit du quatrième évangile la vraisemblance 
et la possibilité. Tout au contraire, j'ose défier qui 
que ce soit de composer une vie de Jésus qui ait 
un sens en tenant compte des discours que Jean 
prête à Jésus. Cette façon de se prêcher et de se 
démontrer sans cesse, cette perpétuelle argumen- 
tation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs 
raisonnements à la suite de chaque miracle, ces 
discours raides et gauches, dont le ton est si sou- 

4 . Par exeiuple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de 
Judas. 



xxxiv ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

vent faux et inégal^, ne seraient pas soufferte par un 
homme de goût à côté des délicieuses sentences des 
synoptiques. Ce sont ici, évidemment, des pièces ar- 
tificielles 2, qui nous représentent les prédications de 
Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent 
les entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte 
les variations d'un musicien improvisant pour son 
compte sur un thème donné. Le thème peut n'être pas 
sans quelque authenticité ; mais dans l'exécution, la 
fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent 
le procédé factice, la rhétorique, l'apprêt *. Ajoutons 
que le vocabulaire de Jésus ne se retrouve spas dans 
les morceaux dont nous parlons. L'expression de 
c( royaume de Dieu, » qui était si familière au maître^, 
n'y figure qu'une seule fois ^. En revanche, le style 
des discours prêtés à Jésus par le quatrième évan- 
gile offre la plus complète analogie avec celui des 
épîtres de saint Jean ; on voit qu'en écrivant les dis- 
cours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le 

4. Voir, par exemple, 11^ 25; m, 32-33, et les longues disputes 
des ch. vu, viii, ix. 

2. Souvent on sent que Fauteur cherche des prétextes pour pla- 
cer des discours (ch. m, v, viii, xiii et suiv.). 

3. Par exemple, chap. xvii. 

4. Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, 
l'Apocalypse en font foi. 

5. Jean, m, 3, 5. 



INTRODUCTION. xxxv 

mouvement assez monotone de sa propre pensée. 

- Toute une nouvelle langue mystique s*y déploie, 
langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée 
(« monde, » « vérité, » « vie, » « lumière, » « ténè- 
bres, » etc.). Si Jésus avait jamais parlé dans ce 
style, qui n*a rien d'hébreu, rien de juif, rien de tal- 
mudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul 
de ses auditeurs en aurait-il si bien gardé le secret? 
L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple 
qui présente la plus grande analogie avec le phéno- 

. mène historique que nous venons d'exposer, et qui sert 
à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit pas, 
nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon 
et Platon, le premier répondant par sa rédaction lim- 
pide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques, 
le second rappelant par sa vigoureuse individualité 
l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'ensei- 
gnement socratique, faut-il suivre les « Dialogues » de 
Platon ou les « Entretiens » de Xénophon ? Aucun doute 
à cet égard n'est possible ; tout le monde s'est atta- 
ché aux « Entretiens » et non aux « Dialogues.» Platon 
cependant n'apprend-il rien sur Socrate? Serait- il 
d'une bonne critique, en écrivant la biographie de ce 
dernier, de négliger les « Dialogues? » Qui oserait le 
soutenir? L'analogie, d'ailleurs, )\'est pas complète, 
et la différence est en faveur -du quatrième évangile. 



XXXVI ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

C'est l'auteur de cet évangile, en effet, qui est le 
meilleur biographe, comme si Platon, tout en prêtant 
à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie 
des choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait. 
Sans nous prononcer sur la question matérielle de 
savoir quelle main a tracé le quatrième évangile, 
et tout en inclinant à croire que les discours au inoins 
ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc 
que c'est bien là « l'Évangile selon Jean, » dans le 
même sens que le premier et le deuxième évangile 
sont bien les Évangiles « selon Matthieu » et a selon 
Marc. » Le canevas historique du quatrième évan- 
gile est la vie de Jésus telle qu'on la savait dans 
l'école de Jean ; c'est le récit qu'Aristion et Près- 
byleros Joannes firent à Papias sans lui dire qu'il 
était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance 
à cette particularité. J'ajoute que, dans mon opi- 
nion, cette école savait mieux les circonstances exté- 
rieures de la vie du fondateur que le groupe dont 
les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. 
Elle avait, notamment sur les séjours de Jésus à 
Jérusalem, des données que les autres ne possé- 
daient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de 
biographe médiocre, et avaient imaginé un système 
pour expliquer ses lacunes^. Certains passages de 

4 . Papias, loc, dt. 



INTRODUCTION. ixxvii 

Luc, OÙ il y a comme un écho des traditions johan- 
riiques^, prouvent du reste que ces traditions n'étaient 
pas pour le reste de la famille chrétienne quelque 
chose de tout à fait inconnu. 

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour 
qu'on voie, dans la suite du récit, les motifs qui 
m'ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel 
des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. 
En somme, j'admets comme authentiques les quatre 
évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au 
premier siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui 
on les attribue; mais leur valeur historique est fort 
diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance 
hors lignç pour les discours ; là sont les Logia, les notes 
mêmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseigne- 
ment de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux et 
terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces 
paroles, les détaché du contexte et les rend pour le 

4. Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance 
qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère de 
Marthe répondant au ^nnxovei de Jean (xii, 2), le trait de la femme 
qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure 
des voyages de Jésus à Jérusalem, Tidée qu'il a comparu à la 
Passion devant trois autorités, l'opinion où est l'auteur que quel- 
ques disciples assistaient au cruciûement, la connaissance qu'il a 
du rôle d'Anne à côté de Caïphe, Tapparition de l^ange dans 
Fagonie (comp. Jean, xii, 28-89). 



xxwiii ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

critique facilement reconnaissables. La personne qui 
s'est donné la tâche de faire avec l'histoire évangélique 
une composition régulière, possède à cet égard une 
excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus 
se décèlent pour ainsi dire d'elles-mêmes ; dès qu'on 
les touche dans ce chaos de traditions d'authenticité 
inégale, on les sent vibrer; eHes se traduisent comme 
spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer 
dans le récit, où elles gardent un relief sans pareil. 
Les parties narratives groupées dans le premier 
évangile autour de ce noyau primitif n'ont pas la 
même autorité. Il s'^ trouve beaucoup de légendes 
d'un contour assez mou, sorties de la piété de la 
deuxième génération chrétienne ^ . L'évangile de 
Marc est bien plus ferme, plus précis, moins chargé 
de circonstances tardivement insérées. C'est celui 
des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le 
plus original, celui où sont venus s'ajouter le moins 
d'éléments postérieurs. Les détails matériels ont 
dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement 
chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter 
certains mots de Jésus en syro-chaldaïque^. II 

1. Ch. I et II surtout. Voir aussi xxviï, 3 et suiv., 19, 51-53, 
60 ; XXVIII, 2 et suiv., en comparant Marc. 

2. V, 41; VII, 34; xv, 34. Matthieu n'offre cette particularité 
qu'une fois (xwii, 46). 



INTRODUCTION. xxxu 

est plein d'observations minutieuses venant sans 
nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose 
à. ce que ce témoin oculaire , qui évidemment 
avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de 
très- près, qui en avait conservé une vive image, 
ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut 
Papias. 

Quant à Touvrage de Luc, sa valeur historique est 
sensiblement plus faible. C'est un document de se- 
conde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de 
Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques 
sentences sont poussées à l'excès et faussées ^. Écri- 
vant hors de la Palestine, et certainement après le 
siège de Jérusalem 2, l'auteur indique les lieux avec 
moins de rigueur que les deux autres synoptiques ; 
il a une fausse idée du temple, qu'il se représente 
conune un oratoire, où Ton va faire ses dévotions*; 
il émousse les détails pour tâcher d'amener une con- 
cordance entre les différents récits*; il adoucit les 
passages qui étaient devenus embarrassants au 4)oint 
de vue d'une idée plus exaltée de la divinité de 

4. XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. x) y ont un caractère 
particulier d'exaltation. 

5. XIX, 44,43-44; xxi, 9, 20; xxiii, 29. 

3. u, 37; xviii, 40 et suiv.; xxiv, 53. 

4. Par exemple, iv, 4 6. 



XL ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Jésus ^ ; il exagère le merveilleux ^ ; il commet 
des erreurs de chronologie *; il omet les gloses 
hébraïques ^, ne cite aucune parole de Jésus en cette 
langue, nomme toutes les localités par leur nom 
grec. On sent l'écrivain qui compile, l'homme qui n'a 
pas vu directement les témoins, mais qui travaille 
sur les textes, et se permet de fortes violences 
pour les mettre d'accord. Luc avait probablement 
sous les yeux le recueil biographique de Marc et les 
Logia de Matthieu. Mais il les traite avec beau- 
coup de liberté ; tantôt il fond ensemble deux anec- 
dotes ou deux paraboles pour en faire une "; tan- 
tôt il en décompose une pour en faire deux *. Il 
interprète les documents selon son sens particulier; 
il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et 
de Marc. On peut dire certaines choses de ses goûts 
et de ses tendances particulières : c'est un dévot 
très-exact ^; il tient à ce que Jésus ait accompli tous 

4. III, 23. Il omet Matth., xxiv, 36. 

2. IV, U; xxii, 43, 44. 

3. Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, 
Theudas. 

4. Gomp. Luc, i, 31, à Matth., i, 24. 

5. Par exemple, xix, 42-27. 

6. Ainsi, le repas de Bélhanie lui donne deux récits (vu, 36- 
48, et X, 38-42. 

7. xxiii, 56. 



INTRODUCTION. xu 

les rites juifs ^; il est démocrate et ébionite exalté, 
c'est-à-dire très-opposé à la propriété et persuadé 
que la revanche des pauvres va venir 2; il affectionne 
par-dessus tout les anecdotes mettant en relief la 
conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles*; il 
modifie souvent les anciennes traditions pour leur don- 
ner ce tour *. Il admet dans ses premières pages des 
légendes sur l'enfance de Jésus, racontées avec ces 
longues amplifications, ces cantiques, ces procédés 
de convention qui forment le trait essentiel des évan- 
giles apocryphes. Enfin, il a dans le récit des der- 
niers temps de Jésus quelques circonstances pleines 
d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une 
délicieuse beauté ', qui ne se trouvent pas dans les 
récits plus authentiques, et où l'on sent le travail de 

1. II, 21, 22, 30, 41, 42. C'est un tirait ébionilo. Cf. Philoso- 
phivnena, MI, vt, 34. 

2. La parabole du riche et do Lazare. Comp. vî, 20 et suiv.; 2i 
et suiv.; xii, 43 et suiv.; xvi entier; xxii, 35; Actes, ii, 4i-43; 
V, 4 et suiv. 

3. La femme qui oint les pieds, Zacliéo, le bon larron, la para- 
bole du pharisien et du publirain, lenfant prodigue. 

4. Par exemple, la femme qui oint les pieds devient chez lui 
une pécheresse qui se convertit. 

5. Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la repconlro 
des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de 
Jérusalem (xxiii, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après 
le siège de Fan 70. 



xui ORIGINES DU GIIIUSTIANISMP.. 

la légende. Luc les empruntait probablement à un 
recueil plus récent, oîi Ton visait surtout à exciter 
des sentiments de piété. 

Une grande réserve était naturellepient commandée 
en présence d'un document de cette nature. Il eût été 
aussi peu critique de le négliger que de l'employer sans 
discernement. Luc a eu sous les yeux des originaux 
que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste 
qu'un biographe de Jésus, un « harmoniste,» un correc- 
teur à la manière de Marcion et de Tatien. Mais c'est 
un biographe du premier siècle, un artiste divin qui, 
indépendamment des renseignements qu'il a puisés 
aux sources plus anciennes, nous montre le caractère 
du fondateur avec un bonheur de trait, une inspiration 
d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres 
synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture 
a le plus de charme ; car à l'incomparable beauté 
du lond commun, il ajoute une part d'artifice et 
de composition qui augmente singulièrement l'effet 
du portrait, sans nuire gravement à sa vérité. 

En somme, on peut dire que la rédaction synop- 
tique a traversé trois degrés : 1* l'état documentaire 
original (>oyia de Matthieu, ^exôcvTa ri icpa^ôévTa de 
Marc), premières rédactions qui n'existent plus; 
a** l'état de simple mélange, où les documents ori- 
ginaux sont amalgamés sans aucun effort de compo- 



INTRODUCTION. xun 

sition, sans qu'on voie percer aucune vue personnelle 
de la part des auteurs ( évangiles actuels de Mat^ 
thieu et de Marc); S*' l'état de combinaison ou de 
rédaction voulue et réfléchie, oîi l'on sent l'effort 
pour concilier les différentes versions (évangile de 
Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, 
forme une composition d'un autre ordre et tout à fait 
à part. 

On remarquera que je n'ai fait nul usage des évan- 
giles apocryphes. Ces compositions ne doivent être 
en aucune façon mises sur le même pied que les 
évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles 
amplifications, ayant les canoniques pour base et n'y 
ajoutant rien qui ait du prix. Au contraire, j'ai été 
fort attentif à recueillir les lambeaux conservés par 
les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existè- 
rent autrefois parallèlement aux canoniques et qui sont 
maintenant perdus, comme TÉvangile selon les Hé- 
breux, l'Évangile selon les Égyptiens, les Évangiles 
dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux pre- 
miers sont surtout importants en ce qu'ils étaient 
rédigés en araméen comme les Logia de Matthieu, 
qu'ils paraissent avoir constitué une variété de l'évan- 
gile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des 
Ébionim^ c'est-à-dire de ces petites chrétientés de 
Batanée qui gardèrent l'usage du syro-chaldaïque, 

t 



xuv ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et qui paraissent à quelques égards avoir continué 
la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans Tétat 
où ils nous sont arrivés, ces évangiles sont infé- 
rieurs, pour l'autorité critique, à la rédaction de 
l'évangile de Matthieu que nous possédons. 

On comprend maintenant, ce semble, le genre de 
valeur historique que j'attribue aux évangiles. Ce ne 
sont ni des biographies à la façon de Suétone, ni des 
légendes fictives à la manière de Philostrate; ce sont 
des biographies légendaires. Je les rapprocherais 
volontiers des légendes de Saints, des Vies de Plo- 
tin, de Proclus, d'Isidore, et autres écrits du même 
genre, oii la vérité historique et l'intention de pré- 
senter des modèles de vertu se combinent à des 
degrés divers. L'inexactitude, qui est un des traits 
de toutes les compositions populaires, s'y fait parti- 
culièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou 
douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'em- 
pire se fussent mis chacun de leur côté à écrire la vie 
de Napoléon, avec leurs souvenirs. Il est clair que 
leurs récits offriraient de nombreuses erreurs , de 
fortes discordances. L'un d'eux mettrait Wagram 
avant Marengo; l'autre écrirait sans hésiter que 
Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de 
Robespierre; un troisième omettrait des expéditions 
de la plus haute importance. Mais une chose résul- 



INTRODUCTION. xlv 

teraît certainement avec un haut degré de vérité 
de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'im- 
pression qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de 
telles histoires populaires vaudraient mieux qu'une 
histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant 
des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie 
l'excellence du niaître, ses miracles, son enseigne- 
ment, les évangélistes montrent une entière indif- 
férence pour tout ce qui n'est pas l'esprit même de 
Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les 
personnes étaient regardées comme insignifiantes ; car, 
autant on prêtait à la parole de Jésus un haut degré 
d'inspiration, autant on était loin d'accorder cette 
inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient 
que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à 
une seule chose : ne rien omettre de ce qu'ils sa- 
vaient ^. 

Sans contredit, une part d'idées préconçues dut 
se mêler à de tels souvenirs. Plusieurs récits, surtout 
de Luc, sont inventés pour faire ressortir vivement 
certains traits de la physionomie de Jésus. Cette 
physionomie elle-même subissait chaque jour des alté- 
rations. Jésus serait un phénomène unique dans 
l'histoire si, avec le rôle qu'il joua, il n'avait été 

4. Voir le passage précité de Papias. 



XLVi ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était 
éclose avant que la génération de ses compagnons 
y d'armes fût éteinte; celle de saint François d'Assise 
commença de son vivant. Un rapide travail de méta- 
morphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente 
années qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa 
biographie les tours absolus d'une légende idéale. La 
mort perfectionne l'homme le plus parfait ; elle le 
rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même 
temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on 
voulait le démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient 
conçues pour prouver qu'en lui les prophéties envi- 
sagées comme messianiques avaient eu leur accom- 
plissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas 
nier l'importance, ne saurait tout expliquer. Aucun 
ouvrage juif du temps ne donne une série de pro- 
phéties exactement libellées que le Messie dut ac- 
complir. Plusieurs des allusions messianiques re- 
levées par les évangélistes sont si subtiles, si 
détournées, qu'on ne peut croire que tout cela 
répondît aune doctrine généralement admise. -Tan- 
tôt l'on raisonna ainsi : « Le Messie doit faire 
telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a 
fait telle chose. » Tantôt l'on raisonna à l'inverse : 
« Telle chose est arrivée à Jésus; or Jésus est le 
Messie; donc telle chose devait t arriver au Mes- 



liNTRODUCTJON. xlvii 

sie ^. » Les explications trop simples sont toujours 
fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces pro- 
fondes créations du sentiment populaire, qui déjouent 
tous les systèmes par leur richesse et leur infinie 
variété. 

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels docu- 
ments, pour ne donner que de l'incontestable, il 
faudrait se borner aux lignes générales.. Dans pres- 

) que toutes les histoires anciennes, même dans celles 
qui sont bien moins légendaires que celles-ci, le 
détail prête à des doutes infinis. Quand nous avons 
deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare 
que les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une 
raison, quand on n'en a qu'un seul, de concevoir bien 
des perplexités? /On peut dire que parmi les anec- 

'^' dotes, les discours, les mots célèbres rapportés par 
les historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement 

' authentique. J Y avait-il des sténographes pour fixer 
ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste toujours 
présent pour noter les gestes, les allures, les senti- 
ments des acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai 
sur la manière dont s'est passé tel ou tel fait contem- 
porain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même 
événement faits par des témoins oculaires diffèrent 

4. Voir, par exemple, Jean, xix, 23-24. 



XLVin ORIGiriES DU CHRISTIANISME. 

essentiellement. Faut-il pour cela renoncer à toute la 
couleur des récits et se borner à l'énoncé des faits 
d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,' 
je crois bien que, si Ton excepte certains axiomes 
courts et presque mnémoniques, aucun des discours 
rapportés par Matthieu n'est textuel ;»à peine nos 
procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets 
volontiers que cet admirable récit de la Passion 
renferme une foule d'à peu près. Ferait -on ce- 
pendant l'histoire de Jésus en omettant ces pré- 
dications qui nous rendent d'une manière si vive 
la physionomie de ses discours, et en se bornant à 
dire avec Josèphe et Tacite « qu'il fut mis à mort paf 
l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres? » Ce serait 
là, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui 
auquel on s'expose en admettant les détails que nous 
fournissent les textes. Ces détails ne sont pas vrais à 
la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; 
ils sont plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils 
sont la vérité rendue expressive et parlante, élevée à 
la hauteur d'une idée. 

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai ac- 
cordé une confiance exagérée à des récits en grande 
partie légendaires, de tenir compte de l'observation 
que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie 
d'Alexandre, si on se bornait à ce qui est matérielle- 



INTRODUCTION. xux 

ment certain? Les traditions même en partie erronées 
renferment une portion de vérité que l'histoire ne peut 
négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, 
en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte 
des hadith ou traditions orales sur le prophète, et 
d'avoir souvent prêté textuellement à son héros des 
Jteroles qui ne sont connues que par cette source. 
Les traditions sur Mahomet, cependant., n'ont pas 
un caractère historique supérieur à celui des discours 
et des récits qui composent les évangiles. Elles furent 
écrites de l'an 50 à l'an HO de l'hégire. Quand on 
écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont 
précédé et suivi immédiatement la naissance du chris- 
tianisme, on ne se fera aucun scrupule de prêter àllil- 
lel, à SchammaT, à Gamaliel , les maximes que leur 
attribuent la Mischna et la Gemara, bien que ces 
grandes compilations aient été rédigées plusieurs 
centaines d'années après les docteurs dont il s'agit. 
Quant aux personnes qui croient, au contraire, que 
l'histoire doit consister à reproduire sans mterpré- 
tatîon les documents qui nous sont parvenus, je les 
prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas 
loisible. Les quatre principaux documents sont en fla^ 
grante contradiction l'un avec l'autre ; Josèphe d'ail- 
leurs les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Prétendre 
qu'un événement ne peut pas s'être passé de deux 



L ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

manières à la fois, ni d'une façon impossible, n*est 
pas imposer à l'histoire une philosophie a priori. De 
ce qu'on possède plusieurs versions différentes d'un 
même fait, de ce que la crédulité a mêlé à toutes ces 
versions des circonstances fabuleuses, l'historien ne 
doit pas conclure que le fait soit faux ; mais il doit en 
pareil cas se tenir en garde, discuter les textes eff 
procéder par induction. Il est surtout une classe de 
récits à propos desquels ce principe trouve une ap- 
plication nécessaire, ce sont les récits surnaturels. 
Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des 
légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la 
théorie; c'est partir de l'observation même des faits.; 
Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont 
remplies ne s'est passé dans des conditions scienti- 
fiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois 
démentie nous apprend qu'il n'arrive de miracles que 
dans les temps et les pays où l'on y croit, devant 
des personnes disposées à y croire. Aucun miracle ne 
s'est produit devant une réunion d'hommes capables 
de constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les 
personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont 
compétents pour cela. Il y faut de grandes précaii^ 
lions et une longue habitude des recherches scieti^ 
fiques. De nos jours, n'a-t-on pas vu presque toos 
les gens du monde dupes de grossiers prcstiges ou de 



INTRODUCTION. u 

puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par 
des petites villes tout entières sont devenus, grâce 
à une enquête plus sévère, des faits condamna- 
bles*.! S'il est ayéré qu'aucun miracle contemporain ne 
supporte la discussion, n'est-il pas probable que les 
tniracles du passé, qui se sont tous accomplis dans 
des réunions populaires, nous offriraient également, 
s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur 
part d'illusion? j 

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philo- 
sophie, c'est au nom d'une constante expérience, que 
nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne 
disons pas : « Le miracle est impossible ; » nous di- 
sons : « Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» 
Que demain un thaumaturge se présente avec des 
garanties assez sérieuses pour être discuté; qu'il 
s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un 
toort; que ferait-on? Une commission composée de 
physiologistes, de physiciens, de chimistes, de per- 
sonnes exercées à la critique historique, serait nosa- 
mée. Cette commissîdn choisirait le cadavre, s'assu- 
rerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle 
bti devrait se faire l'expérience, régirait tout le sys- 
tèilié de précautions nécessaire pour ne laisser prise 

r 4. Voir la Gazette des Tribunaux, 10 sept, et 41 nov. 4854 , 
S8 mai 4857. 



Uï ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

h aucun doute. Si, dans de telles conditions, la ré- 
. siirrection s'opérait, une probabilité presque égale 
ù la certitude serait acquise. Cependant^ comme une 
expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on 
d^jil être capable de refaire ce que Ton a fait une fois, 
et que dans l'ordre du miracle il ne peut être question 
de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à 
reproduire son acte merveilleux dans d'autres cir- 
constances, sur d'auti'es cadavres, dans iin autre 
milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux 
choses sei^ient prouvées : la première, c'est qu'il ar- 
rive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, 
c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est 
délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que 
jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; 
que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet 
de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public ; que 
d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple lui-même qui, 
par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans 
les grands événements et les grands hommes quelque 
chose de divin, crée après coup les légendes merveil- 
leuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous maintiendrons 
donc ce principe de critique historique, qu un récit 
surnaturel ne peut être admis. comme tel, qu'il im- 
plique toujours crédulité ou imposture, que le devoir 
de l'historien est de l'interpréter et de rechercher 



INTRODUCTION. un 

quelle part de vérité, quelle part d'erreur il peut 
receler. 

Telles sont les règles qui ont été suivies dans la 
composition de cet écrit. A la lecture des textes, j'ai 
pu joindre une grande source de lumières, la vue des 
lieux où se sont passés les événements. La mission 
scientifique ayant pour objet l'exploration de l'an- 
cienne Phénicie, que j'ai dirigée en 1860 et 1861 S 
m'amena à résider sur les frontières de la Galilée et à y 
voyager fréquemment.. J'ai traversé dans tous les sens 
la province évangélique ; j'ai visité Jérusalem, Hébron 
et la Samarie; presque aucune localité importante de 
l'histoire de Jésus ne m'a échappé. Toute cette 
histoire qui, à distance, semble flotter dans les nuages 
d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une 
solidité qui m' étonnèrent. L'accord frappant des 
textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idéal 
évangélique avec leT paysage qui lui servit de cadre 
furent pour moi comme une révélation. J'eus devant 
les yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible 
encore, et désormais, à travers les récits de Matthieu 
et de Marc, au lieu d'un être abstrait, qu'on dirait 
n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure hu- 
maine vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû 
1 

4 . Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est 
soui presse. 



LIT ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

monter à Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu 
de repos, je fixai en traits rapides l'image qui m'était 
apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une 
cruelle épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus 
à rédiger que quelques pages. Le livre a été, de la 
sorte, composé tout entier fort près des lieux mêmes 
où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, 
j'ai travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le 
détail l'ébauche que j'avais écrite à la bâte dans une 
cabane maronite, avec cinq ou six volumes autour de 
moi. 

Plusieurs regretteront peut-être le tour biogra- 
phique qu'a ainsi pris mon ouvrage. Quand je conçus 
pour la première fois une histoire des origines du 
christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en 
effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'au- 
raient eu presque aucune part. Jésus eût à peine été 
nommé; on se fût surtout attaché* montrer comment 
les idées qui se sont produites sous son nom germè- 
rent et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis 
que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstrac- 
tions, que les hommes y sont plus que les doctrines. 
Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et 
la rédemption qui a fait la réforme : c'est Luther, c'est 
Calvin. Le parsîsme, l'hellénisme, le judaïsme au- 
raient pu se combiner sous toutes les formes ; les doc- 



INTRODUCTION. lv 

trines de la résurrection et d^ Verbe auraient pu se 
développer durant des siècles sans produire ce fait 
fécond, unique, grandiose, qui s'appelle le christia- 
nisme. Ce fait est l'œuvre de Jésus, de saint Paul, de 
saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint Paul, de 
saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du chris-? 
tianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent 
à notre sujet qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces 
hommes extraordinaires, lesquels ne peuvent natu-r 
rellement avoir été sans lien avec ce qui les a pré- 
cédés. 

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes 
âmes du passé, une part de divination et de conjec- 
ture doit être permise. Une grande vie est un tout 
organique qui ne peut se rendre par la simple agglo- 
mération de petits faits. Il faut qu'un sentiment pro- 
fond embrasse l'ensemble et en fasse l'imité. La rai- 
son d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact 
exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La 
condition essentielle des créations de l'art est de for- 
mer un système vivant dont toutes les parties s'ap- 
pellent et se commandent. Dans les histoires du 
genre de celle-ci, le grand signe qu'on tieait le vrai 
est d'avoir réussi à combiner les textes d'une façon 
qui constitue un récit logique, vraisemblable, où rien 
ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la marche 



LVI ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

des produits organiques, de la dégradation des 
nuances, doivent être à chaque instant consultées; 
car ce qu'il s'agit de retrouver ici, ce n'est pas la 
circonstance matérielle, impossible h contrôler, c'est 
l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, 
ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la 
justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. 
Chaque trait qui sort des règles de la narration clas- 
sique doit avertir de prendre garde ; car le fait qu'il 
s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. 
Si on ne réussit pas à le rendre tel par le récit, c'est 
que sûrement on n'est pas arrivé à le bien voir. Suppo- 
sons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les 
textes, on produisit un ensemble sec, heurté, arti- 
ficiel; que faudrail-il en conclure? Une seule chose : 
c'est que les textes ont besoin de l'interprétation 
du goût, qu'il faut les solliciter doucement jusqu'à 
ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un 
ensemble où toutes les données soient heureusement 
fondues. Serait-on sûr alors d'avoir, trait pour trait, 
la statue grecque? Non; mais on n'en aurait pas du 
moins la caricature : on aurait l'esprit général de 
l'œuvre, une des façons dont elle a pu exister. 

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas 
hésité à le prendre pour guide dans l'agencement 
général du récit. La lectui "- des évangiles suffirait 



INTRODUCTION. l^h 

îs pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant 
; dans Tesprit un plan très-juste de la vie de Jésus, 
I n'ont pas été guidés par des données chronologiques 
bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend 
expressément^. Les expressions : « En ce temps-là... 
après cela.. . alors. .. et il arriva que..., » etc., sont de 
siniples transitions destinées à rattacher les uns aux 
autres les différents récits. Laisser tous les renseigne- 
ments fournis par les évangiles dans le désordre où la 
tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire 
Thistoire de Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme 
célèbre en donnant pêle-mêle les lettres et les anec- 
dotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, de son âge 
mur. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu 
le plus complet les pièces des différentes époques de 
la vie de Mahomet, a livré son secret à une critique 
ingénieuse ; on a découvert d*une manière à peu près 
certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été 
composées. Un tel redressement est beaucoup plus 
difficile pour l'Évangile, la vie publique de Jésus ayant 
été plus courte et moins chargée d'événements que 
la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative 
de trouver un fil pour se guider dans ce dédale ne 
saurait être taxée de subtilité gratuite. Il n'y a pa& 

I. Loc. Cit. -^1 



LTiti ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

grand abus d'hypothèse à supposer qu'un fondateur 
religieux commence par se rattacher aux aphorismes 
moraux qui sont déjà en circulation de son temps et 
aux pratiques qui ont de la vogue ; que, plus mûr et 
entré en pleine possession de sa pensée, il se com- 
plaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, 
éloigné de toute controverse, suave et libre comme le 
sentiment pur; qu'il s'exalte peu à peu, s'anime de- 
vant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes 
invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue 
nettement dans le Coran. L'ordre adopté avec un tacft 
extrêmement fin par les synoptiques, suppose une 
marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, 
t)n trouvera dans la distribution des discours une grar- 
dation fort analogue à celle que nous venons d'indi- 
quer. On observera, d'ailleurs, la réserve des tours 
de phrase dont nous nous servons quand il s'agit 
d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lecteur 
peut) s'il le préfère, ne voir dans les divisions adop- 
tées à cet égard que les coupes indispensables à l'ex- 
positfon méthodique d'une pensée profonde et cona- 
plîquée. 
Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'in- 

' %&llig€ince, on reconnaîtra aussi, j'espère, que cette 
condition ne m'a pas manqué. Pour faire l'histoire 

1 d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y 



INTRODUCTION. ux 

avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi 
j elle a charmé et satisfait la conscience humaine) ; 
; en second lieu, de n'y plus croire d'une manière 
absolue ; car la foi absolue est incompatible avec 
l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour 
ne s'attacher à aucune des formes qui captivent l'ado- 
ration des hommes, on ne renonce pas à goûter ce 
qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune appa- 
rition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était ré- 
vélé avant Jésus, Dieu se révélera après lui. Profon- 
dément inégales et d'autant plus divines qu'elles sont 
plus grandes, plus spontanées, les manifestations du 
Dieu caché au fond de la conscience humaine sont 
toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appar- 
tenir uniquement à ceux qui se disent ses disciples. 
Il est l'honneur commun de ce qui porte un cœur 
d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué 
hors de l'histoire; on lui rend un culte plus vrai 
en montrant que l'histoire entière est incompréhen- 
sible sans lui. 



y^ 



VIE 



DE JESUS 



CHAPITRE PREMIER. 



PLACE DE Jésus DANS L'HISTOIRB DD MONDE. 



L'événement capital de l'histoire du monde est 
la révolution par laquelle les plus nobles portions 
de l'humanité ont passé des anciennes religions , 
comprises sous le nom vague de paganisme, à une 
religion fondée sur l'unité divine, la trinité, Tin- 
carnation du Fils de Dieu. Cette conversion a eu 
besoin de près de mille ans pour se faire. La religion 
nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans 
à se former. Mais l'origine de la révolution dont il 
s'agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d'Au- 

1 



2 ORIGINES DU CnRISTIANISME. 

guste et de Tibère. Alors vécut une personne supé- 
rieure qui, par son initiative hardie et par l'amour 
qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de 
départ de la foi future de l'humanité. 

L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut 
religieux, c'est-à-dire qu'il vit, dans la nature, quelque 
chose au delà de la réalité, et pour lui quelque chose 
au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers 
d'années, s'égara de IS manière^ Jâ plus étrange. Chez 
beaucoup de races, il ne dépassa point la croyance 
aux sorciers sous la forme grossière où nous la trou- 
vons encore dans certaines parties de l'Océanie. 
Chez quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux 
honteuses scènes de boucherie qui forment le carac- 
tère de l'ancienne religion du Mexique. Chez d'au- 
tres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, 
c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel 
on attribuait des pouvoirs surnaturels. Comme l'in- 
stinct de l'amour, qui par moments élève l'homme 
le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change 
parfois en' perversion et en férocité; ainsi cette 
divine faculté de la religion put longtemps sembler 
un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, 
une cause d'erreurs et de crimes que les sages de- 
vaient cherèher à supprimer. 

Les'brillanles civilisations qui se développèrent dès 



VIE DE JÉSUS. 3 

une antiquité fort reculée en Chine, en Babylonie, eg 
Egypte, firent faire à la religion certains progrès. La 
Chine arriva de très-bonne heure à une sorte de bon 
sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. 
Elle ne connut ni les avantages, ni les abus du génie 
religieux. En tout cas, elle n'eut par ce côté aucune 
influence sur la direction du grand courant de l'hu- 
manité. Les religioi\s de la Babylonie et de la Syrie 
ne se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité 
étrange; ces religions restèrent, jusqu'à leur extinc- 
tion au IV® et au v* siècle de notre ère, des écoles 
d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par 
une sorte d'intuition poétique, de pénétrantes échap- 
pées sur le monde divin. L'Egypte, à travers une 
sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne 
heure des dogmes métaphysiques et un symbo- 
lisme relevé. Mais sans doute ces interprétations 
d'une théologie raffinée n'étaient '^as primitives. Ja- 
mais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est 
amusé à la revêtir de symboles : c'est le plus souvent 
& la suite de longues réflexions, et par l'iihpossibilité 
où est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, 
qu'on cherche des idées sous les vieilles images mys- 
tiques dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Egypte, 
d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanîté. Les élé- 
ments qui, dans la religion d'un chrétien, viennent, à 



4 ORIGINES DU CîiniSTlANISME. 

travers mille transformations, d'Egypte et de Syrie 
sont des formes extérieures sans beaucoup de consé- 
quence, ou des scories telles que les cultes les plus 
épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des 
religions dont nous parlons était leur caractère essen- 
tiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans 
le monde, ce furent des millions d'amulettes et 
d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait 
sortir de races abaissées par un despotisme sécu- 
laire et accoutumées à des institutions qui enlevaient 
presque tout exercice à la liberté des individus. 

La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, 
le dévouement, apparaissent dans le monde avec 
les deux grandes races qui, en un sens, ont fait 
l'humanité, je veux dire la race indo-européenne 
et la race sémitique. Les premières intuitions reli- 
gieuses de la race indo-européenne furent essentiel- 
lement naturalistes. Mais c'était un naturalisme pro- 
fond et moral, un embrassement amoureux de la 
nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du 
sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que 
le génie geraianique et celtique, de ce qu'un Shak- 
speare, de ce qu'un Gœthe devaient exprimer plus 
lard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale 
réfléchies ; c'était de la mélancolie, de la tendresse, 
de l'imagination; c'était par-dessus tout du sérieux, 



VIE DE JÉSUS. s 

c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de 
la religion. La foi de l'humanité cependant ne pou- 
vait venir de là , parce que ces vieux cultes avaient 
beaucoup de peine à se détacher du polythéisme 
et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. 
Le brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que 
grâce au privilège étonnant de conservation que 
l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans 
toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme 
resta une forme exclusivement nationale et sans por- 
tée universelle. Les tentatives grecques de réforme, 
l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour donner 
aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se 
faire une religion dogmatique, presque monothéiste 
et savamment organisée ; mais il est fort possible que 
cette organisation même fût une imitation ou un em- 
prunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le 
monde; elle s'est convertie, au contraire, quand elle 
a vu paraître sur ses frontières le drapeau de l'unité 
divine proclamée par l'islam. 

C'est la race sémitique^ qui a la gloire d'avoir fait la 
religion de l'humanité. Bien au delà des confins de 
l'histoire, sous sa tente restée pure des désordres 

4. Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples 
qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. 
Une telle désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de 



ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin 
préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre 
les cultes voluptueux de la Syrie , une grande sim- 
plicité de rituel, l'absence complète de temples, 
l'idole réduite à d'insignifiants theraphim, voilà sa su- 
périorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, 
celle des Beni-Israèl était marquée déjà pour d'im- 
menses destinées. D'antiques rapports avec l'Egypte, 
d'où résultèrent peut-être quelques emprunts pure- 
ment matériels, ne firent qu'augmenter leur répul- 
sion pour l'idolâtrie. Une « Loi » ou Thora, très- 
anciennement écrite sur des tables de pierre, et qu'ils 
rapportaient à leur grand libérateur Moïse, était déjà 
le code du monothéisme et renfermait, comparée aux 
institutions d'Egypte et de Chaldée, de puissants 
germes d'égalité sociale et de moralité. Un coffire ou 
arche portative, ayant des deux côtés des oreillettes 
pour passer des leviers, constituait tout lem* maté- 
riel religieux; là étaient réunis les objets sacrés 
de la nation, ses reliques, ses souvenirs, le «livre» 
enfin ^, journal toujours ouvert de la tribu, mais où 
l'on écrivait très-discrètement. La famille chargée de 

ces mots, comme a architecture gothique, » «chiffres ardbes, » qu'il 
faut conserver pour s'entendre, même après qu'on a démontré 
l'erreur qu'ils impliquent. 
4. ISam., X, 25. 



VIE DE JÉSUS. 7 

tenir les leviers et de veiller sur ces archives porta- 
tives, étant près du livre et en disposant , prit bien 
vite de l'importance. De là cependant ne vint pas 
l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre hébreu 
ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'an- 
tiquité. Le caractère qui distingue essentiellement 
Israël entre les peuples théocratiques, c'est que le 
sacerdoce y a toujours été subordonné à l'inspira- 
tion individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu 
nomade avait son nabi ou prophète, sorte d'oracle 
vivant que l'on consultait pour la solution des ques- 
tions obscures qui supposaient un haut degré de clair- 
voyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou 
écoles, eurent une grande supériorité. Défenseurs de 
l'ancien esprit démocratique, ennemis des riches, 
opposés à toute organisation politique et à ce qui eût 
engagé Israël dans les voies des autres nations, ils 
furent les vrais instruments de la primauté religieuse 
du peuple juif. De bonne heure, ils annoncèrent des 
espérances illimitées, et quand le peuplç, en partie 
victime de leursconseils impolitiques, eut été écrasé par 
la puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne 
sans bornes lui était réservé, qu'un jour Jérusalem serait 
la capitale du monde entier et que le genre humain 
se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent 
comme une ville placée sur le sommet d'une mon- 



s ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tagne, vers laquelle tous les peuples devaient accou- 
rir, comme un oracle d*oii la loi universelle devait 
sortir, comme le centre d'un règne idéal, oîi le 
genre humain , pacifié par Israël , retrouverait les 
joies de l'Eden *. 

Des accents inconnus se font déjà entendre pour 
exalter le martyre et célébrer la puissance de « l'homme 
de douleur. » A propos de quelqu'un de ces sublimes 
patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur 
sang les rues de Jérusalem, un inspiré fit un can- 
tique sur les souffrances et le triomphe du « Servi- 
teur de Dieu, » où toute la force prophétique du 
génie d'Israël sembla concentrée 2. « Il s'élevait 
comme un faible arbuste, comme un rejeton qui 
monte d'un sol aride ; il n'avait ni grâce ni beauté. 
Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous dé- 
tournaient de lui la face ; couvert d'ignominie , il 
.comptait pour un néant. C'est qu'il s'est chargé de nos 
souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos douleurs. 
Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, 
touché de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert 
de blessures, nos iniquités qui l'ont broyé ; le châtiment 

4. Isaïe, II, 4-4, et surtout les chapitres xl et suiv., lx et 
suiv.; Michée, iv, 4 et suir. II faut se rappeler que la seconde par- 
lie (lu livre d*Isaïo, à partir du chapitre xl, n'est pas d'Isaïe. 

2. Is.y LU, 43 et suiv., et lui entier. 



VIE DE JÉSUS. 9 

qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, et ses meur- 
trissures ont été notre guérison. Nous étions comme 
un troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah 
a déchargé sur lui l'iniquité de tous. Ecrasé, humi- 
lié, il n'a pas ouvert la bouche ; il s'est laissé mener 
comme un agneau à l'immolation ; comme une brebis 
silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert 
la bouche. Son tombeau passe pour celui d'un mé- 
chant, sa mort pour celle d'un impie. Mais du moment 
qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité 
nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront 
dans sa main. » 

De profondes modifications s'opérèrent en même 
temps dans la Thôra. De nouveaux textes, prétendant 
représenter la vraie loi de Moïse, tels que le Deuté- 
ronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité 
un esprit fort différent de celui des vieux nomades. 
Un grand fanatisme fut le trait dominant de cet es- 
prit. Des croyants forcenés provoquent sans cesse 
des violences contre tout ce qui s'écarte du culte 
de Jéhovah ; un code de sang , édictant la peine 
de mort pour des délits religieux , réussit à s'éta- 
blir. La piété amène presque toujours de singu- 
lières oppositions de véhémence et de douceur. Ce 
zèle, inconnu à la grossière simplicité du temps des 
Juges, inspire des tons de prédication émue et d'onc- 



10 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tion tendre que le monde n'avait pas entendus jus- 
que-là. Une forte tendance vers les questions sociales 
se fait déjà sentir; des utopies, des rêves do société 
parfaite prennent pface dans le code. Mélange de mo- 
rale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions 
primitives et de raffinements pieux comme ceux qui 
remplissaient Tâme d'un Ézéchias, d'un Josias, d'un 
Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme 
où nous le voyons, et devient pour des siècles la règle 
absolue de l'esprit national. 

Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple 
juif se déroule avec un entraînement irrésistible. Les 
grands empires qui se succèdent dans l'Asie occi- 
dentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume 
terrestre., le jettent dans les rêves religieux avec une 
sorte de passion sombre. Peu soucieux de dynastie 
nationale ou d'indépendance politique, il accepte tous 
les gouvernements qui le laissent pratiquer libre- 
ment son culte et suivre ses usages. Israël n'aura 
plus désormais d'autre direction que celle de ses en- 
thousiastes religieux, d'autres ennemis que ceux de 
l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi. 

Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute 
sociale et morale. C'était l'œuvre d'hommes pénétrés 
d'un haut idéal de la vie présente et croyant avoir 
trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La con- 



VIE DE JÉSUS. il 

viction de tous est que la Thora bien observée ne 
peut manquer de donner la parfaite félicité. Cette 
Thora n'a rien de commun avec les « Lois » grecques 
ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du 
droit abstrait, entrent peu dans les questions de bon- 
heur et de moralité privés. On sent d'avance que les 
résultats qui en sortiront seront d'ordre social, et non 
d'ordre politique, que l'œuvre à laquelle ce peuple 
travaille est un royaume de Dieu, non une république 
civile, une institution universelle, non une nationalité 
ou une patrie. 

A travers de nombreuses défaillances, Israël 
soutint admirablement cette vocation. Une série 
d'honmies pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les'Mac- 
chabées , dévorés du zèle de la Loi , se succèdent 
pour la défense des antiques institutions. L'idée 
qu'Israël est un peuple de Saints, une tribu choisie 
de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des 
racines de plus en plus inébranlables. Une immense 
attente remplit les âmes. Toute l'antiquité indo-eu- 
ropéenne avait placé le paradis à l'origine; tous 
ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. 
Israël mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle 
poésie des âmes religieuses, les Psaumes, éclosent 
de ce piétisme exalté, avec leur divine et mé- 
lancolique harmonie. Israël devient vraiment et par 



12 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de 
lui les religions païennes se réduisent de plus en 
plus, en Perse et en Babylonie, à un charlatanisme 
oiTiciel, en Egypte et en Syrie, à une grossière idolâ- 
trie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce 
que les martyrs chrétiens ont fait dans les premiers 
siècles de notre ère, ce que les victimes de l'ortho- 
doxie persécutrice ont fait dans le sein même du 
christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent 
durant les deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. 
Ils furent une vivante protestation contre la super- 
stition et le matérialisme religieux. Un mouvement 
d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les 
plus opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple 
le plus frappant et le plus original du monde. Leur 
dispersion sur tout le littoral de la Méditerranée et 
l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors 
de la Palestine, préparèrent les voies à une propa- 
gande dont les sociétés anciennes, coupées en petites 
nationalités, n'avaient epcore offert aucun exemple. 

Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, 
malgré sa persistance à annoncer qu'il serait un jour 
la religion du genre humain, avait eu le caractère 
de tous les autres cultes de l'antiquité : c'était un culte 
de famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son 
culte était le meilleur, et parlait avec mépris des dieux 



VIE DE JÉSUS. 13 

él rangers. Mais il croyait aussi que la religion du vrai 
Dieu n'était faite que pour lui seul. On embrassait le 
culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille 
juive^ ; voilà tout. Aucun Israélite ne songeait à 
convertir l'étranger à un culte qui était le pa- 
trimoine des fils d'Abraham. Le développement de 
l'esprit piétiste ^ depuis Esdras et Néhémie, amena 
une conception beaucoup plus ferme et plus logique. 
Le judaïsme devint la vraie religion d'une manière 
absolue; on accorda à qui voulut le droit d'y en- 
trer 2 ; bientôt ce fut une œuvre pie d'y amener le 
plus de monde possible ^. Sans doute, le sentiment 
délicat qui éleva Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, 
au-dessus des mesquines idées de races n'existait 
pas encore; par une étrange contradiction, ces con- 
vertis (prosélytes) étaient peu considérés et traités 
avec dédain^. Mais l'idée d'une religion exclu- 
sive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde de 
supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui 

4. Rulh, I, 46. 
8. Eslher, ix, 27. 

3. Matth., xxiii, 45; Josèphe, Vila, 23 ; B, /.. II, xvii, 40 ; VII, 
m, 3; .471^^ XX, ii, 4; Horat., Sat. I, iv, 443; Juv., xiv, 96 et 
suiv.; Tacite, Ann,, II, 85 ; HisL, V, 5 ; Dion Gassius, XXXVII, 47. 

4. Mischna, Schebiit, x, 9; Talmud de Babylone, Niddah, 
fol. 43 6, Jebamothj 47 b; Kidduschin, 70 b; Widrasch, Jalkut 
Rulhjîoli^^d. 



14 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

fera les apôtres et les martyrs, était fondée. Une prcv 
fonde pitié pour les païens, quelque brillante que 
Boit leur fortune mondaine, est désormais le senti- 
ment de tout juif*. Par un cycle de légendes, desti- 
nées à fournir des modèles d'inébranlable fermeté 
(Daniel et ses compagnons, la mère des Macchabées 
et ses sept fils*, le roman de l'Hippodrome d'Alexan- 
drie*), les guides du peuple cherchent surtout h in- 
culquer cette idée que la vertu consiste dans un 
attachement fanatique à des institutions religieuses 
déterminées. 

Les persécutions d'Ântiochus Épiphane firent de 
cette idée une passion , presque une frénésie. Ce 
fut quelque chose de très -analogue à ce qui se 
passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. 
La rage et le désespoir jetèrent les croyants dans 
le monde des visions et des rêves. La première 
apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut 
comme une renaissance du prophétisme, mais sous 
une forme très -différente de l'ancienne et avec un 
sentiment bien plus large des destinées du monde. 

4. Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricîus, Cod. pseud. 
V. T. II, \kn et Buiv. 

5. II* livre des Macchabées, ch. vu, et le De Maccabœii, attri- 
bué à Josèpbe. Cf. Épttre aux Hébreux, xi, 33 et suiy. 

3. IIP livre (apocr.) des Macchabées; Rufin, Suppl. ad Jos., 
Contra Apianem, II, 5. 



VIE DE JÉSUS. 15 

Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espé- 
rances messianiques leur dernière expression. Le 
Messie ne fut plus un roi à la façon de David et de 
Salomofl , un Cyrus théocrate et mosaïste ; ce fut un 
« fils de l'homme » apparaissant dans la nue *, un être 
surnaturel, revêtu de l'apparence humaine, chargé 
de juger le monde et de présider à l'âge d'or. Peut* 
être le Sostosch de la Perse, le grand prophète avenir, 
chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il 
quelques traits à ce nouvel idéal 2. L'auteur inconnu 
du Livre de Daniel eut, en tout cas, une influence 
décisive sur l'événement religieux qui allait trans- 
former le monde. Il fournit la mise en scène et les 
termes techniques du nouveau messianisme, et on 
peut lui appliquer ce que Jésus disait de Jean-Bap- 
tiste : Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le 
royaume de Dieu. 

Il ne faut pas croire cependant que. ce mouvement, 
si profondément religieux et passionné, eût pour mo- 
bile des dogmes particuliers, comme cela a eu Heu 
dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du 

4 . VII, 4 3 et suiv. 

2. Vendidad, xix, 48, 49; Minokhired, passage publié dans 
la Zettschrift der deulschen morgenlàndischen GeselUchaft, 
I, 263 ; Boundehesch, xxxi. Le manque de chronologie certaine 
pour les textes zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute 
sur ces rapprochements entre les croyances juives et persanes. 



iO ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

christianisme. Le juif de cette époque était aussi 
peu théologien que possible. Il ne spéculait pas 
sur l'essence de là divinité; les croyances sur les 
anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases 
divines, dont le premier germe se laissait déjà entre- 
voir, étaient des croyances libres, des méditations 
auxquelles, chacun se livrait selon la tournure de son 
esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas 
entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes 
qui restaient en dehors de toutes ces imaginations 
particulières , et s'en tenaient à la simplicité du 
mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à 
celui que le christianisme orthodoxe a déféré à 
l'Église n'existait alors. Ce n'est qu'à partir du 
III® siècle, quand le christianisme est tombé entre 
les mains de races raisonneuses, folles de dialec- 
tique et de métaphysique, que commence cette 
fièvre de définitions , qui fait de l'histoire de l'Église 
l'histoire d'une immense controverse. On disputait 
aussi chez les Juifs; des écoles ardentes apportaient 
à presque toutes les questions qui s'agitaient des so- 
lutions opposées ; mais dans ces luttes , dont le Tal- 
mud nous a conservé les principaux détails, il n'y a 
pas un seul mot de théologie spéculative. Observer 
et maintenir la loi, parce que la loi est juste, et que, 
bien observée, elle donne le bonheur, voilà tout le 



VIF, DE JÉSUS. 17 

judaïsme. Nul credo^ nul symbole théorique. Un dis- 
ciple de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse 
Maimonide, a pu devenir l'oracle de la synagogue, 
parce qu'il a été un canoniste Irôs-exercé. 

Les règnes des derniers Asmonéens et celui 
d'Hérode virent l'exaltation grandir encore. Ils 
furent remplis par une série non interrompue de 
mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se . 
sécularisait et passait en des mains incrédules, le 
peuple juif vivait de moins en moins pour la terre 
et se laissait de plus en plus absorber par le travail 
étrange qui s'opérait en son sein. Le monde, distrait 
par d'autres spectacles, n'a nulle connaissance de 
ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les 
âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux 
avisées. Le tendre et clairvoyant Virgile semble 
répondre, comme par un écho secret, au second 
Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des 
rêves de palingénésie universelle ^. Ces rêves étaient 
ordinaires et formaient comme un genre de littéra- 
ture, que Ton couvrait du nom des Sibylles. La for- 
mation toute récente de l'Empire exaltait les imagina- 

4. Egl. IV. Le Cumœum carmen (v. 4) était une sorte d'apoca- 
lypse sibylline, empreinte de la philosophie do rhistoire familiôre 
à rOrient. Voir Servius sur ce vers, et Carmina sihf/Ilina, ÎIÎ, 
û3^-8l7. Cf. Tac, Hist.,Y,^3, 



18 ORIGINES DU CIlRlSTIANISxMK, 

lions ; la grande ère de paix où Ton entrait et celte 
impression de sensibilité mélancolique qu'éprouvent 
les âmes après les longues périodes de révolution, 
faisaient naître de toute part des espérances illimitées. 

En Judée, l'attente était à son comble. De saintes 
personnes, parmi lesquelles on cite un vieux Siméon, 
auquel la légende fait tenir Jésus dans ses bras, 
Anne, fille de Phanuel, considérée coimne prophé- 
tesse *, passaient leur vie autour du temple, jeûnant, 
priant, pour qu'il plût à Dieu de ne pas les retirer du 
monde sans avoir vu l'accomplissement des espé- 
rances d'Israël. On sent une puissante incubation, 
l'approche de quelque chose d'inconnu. 

Ce mélange confus de claires vues et de songes, 
cette alternative de déceptions et- d'espérances, ces 
aspirations sans cesse refoulées par une odieuse réan 
lité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'honame 
incomparable auquel la conscience universelle a dé- 
cerné le titre de Fils de Dieu, et cela avec justice, 
puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel nul 
autre ne peut et probablement ne pourra jamais être 
comparé. 

4. Luc, II, 25etsuiv. 



CHAPITRE II. 



KNPANGB ET JEUNESiSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES 
IMPRESSIONS. 



Jésus naquit à^ Nazareth*, petite ville de Galilée, 
qui n'eut avant lui aucune célébrité 2. Toute sa vie 
il fut désigné du nom de « Nazaréen ^, » et ce 
n'est que par un détour assez embarrassé* qu'on réus- 
sit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. 

4. Matth., XIII, 54 etsuiv.; Marc,vi, 4 et suiv.; Jean, I, 45-46. 

5. Elle n'est nommée ni dans les écrits de T Ancien Testament, 
ni dans Josèphe, ni dans le Talmud. 

3. Marc, i, 24; Luc, xviii, 37; Jean, xix, 49; Act, 11, 22; 
m, 6. De là le nom de NazaréeiM, longtemps appliqué aux chré- 
tiens, et qui les désigne encore dans tous les pays musulmans. 

4. Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende ral>- 
tache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à 
Tannée où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évan- 
gélistes, en effet, font naître Jésus sous le règne d'Hérode(MaUh. 
Il, 4, 49, 22; Luc, i, 5). Or, le recensement de Quirinius n'eut 
lieu qu'après la déposition d'Ârchélalis, c'est-à-dire dix ans après 
la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium (Josèphe, Ant., XVIf, 
Xlii, 5; XVUl, I, 4; u, 4). L'inscription par laquelle on prclcn- 



20 ORiniNKS DTl CHRISTIANISME. 

Nous verrons pi ur. tard^ lo motif do cotte supposi- 
tion, et comment elle était la conséquence obligée 
du rôle messianique prêté à Jésus 2. On ignore la 
date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le 
règne d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probable- 

dait autrefois établir que Quirinius fît deux recensements est re- 
connue pour fausse (V. Orelli, Inscr, lat., n-ôîS, et le supplément 
de Henzen, à ce numéro; Borghesi, Fastes consulaires [encore 
inédits], a l'année 742). Le recensement en tout cas ne se serait 
appliqué qu'aux parties réduites en province romaine, et non aux 
tétrarchies. Los texles par lesquels on cherche à prouver que 
quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre ordon- 
nées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou 
n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chré- 
tiens, qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui 
prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à 
Bethléhem n'a rien d'historique , c'est le motif qu'on lui allribuo. 
Jésus n'était pas de la famille de David fv. ci-dessous, p. 237-238), 
et, en eût-il été, on ne concevrait pas encore que ses parents 
eussent été forcés, pour une opération pu rement cadastrale et finan- 
cière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs ancêtres étaient sortis 
depuis mille ans. En leur imposant une telle obligation, rautorité ro- 
maine aurait sanctionné des prétentions pour elle pleines de menaces. 

4. Ch. XIV. 

2. Matth , II, 4 et suiv. ; Luc, 11, 4 et suiv. L'omission de ce 
récit dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, xiii, 54, et 
Marc, VI, 1, oii Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prou- 
vent qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a 
fourni lo canevas narratif des évangiles actuels de Matthieu et do 
liFarc. C'est devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté, 
en tôte de l'évangile de lUatthieu, des réserves dont la controdic- 



VIE DE JÉSUS. 2Ï 

ment quelques années avant l'an 1 de Tère que tous 
les peuples civilisés font dater du jour où il naquit *• 

Le nom de Jésus, qui lui fut donné, est une altéra- 
tion de Josué. C'était un nom fort commun; mais 
n aturellement on y chercha plus tard des mystères 
et une allusion à son rôle de Sauveur 2. Peut-être 
lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il 
à ce propos. Il est ainsi plus d'une grande voca- 
tion dans l'histoire dont un nom donné sans arrière- 
pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures 
ardentes ne se résignent jamais à voir un hasard dans 
ce qui les concerne. Tout pour elle a été réglé par 
Dieu, et elles voient un signe de la volonté supé- 
rieure dans les circonstances les plus insignifiantes. 

La population de Galilée était fort mêlée, comme 

lion avec le reste du texte n'était pas assez flagrante pour qu'on 
se soit cru obligé de corriger les end coi ts qui avaient d'abord été 
écrits à un tout autre point de vue. Luc, au contraire (iv, 46), 
écrivant avec réflexion, a employé, pour être conséquent, une ex- 
pression plus adoucie. Quant à Jean, il ne sait rien du voyage de 
Bethléhem ; pour lui, Jésus est simplement « de Nazareth » ou « Ga- 
liiéen, » dans deux circonstances où il eût été de la plus haute 
importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (i, 45-46; vu, 
44-42). 

4. On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été 
fait au VI* siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines 
données purement hypothétiques. 

2. Matlh., I, 24 ; Luc, i, 34. 



22 OUIGINES DU CHRISTIANISME. 

le nom même du pays^ l'indiquait. Cette province 
comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, 
beaucoup de non-Juifs (Phéniciens^ Syriens, Arabes 
et même Grecs 2). Les conversions au judaïsme 
n'étaient point rares dans ces sortes de pays mixtes. 
11 est donc impossible de soulever ici aucune question 
de race et de rechercher quel sang coulait dans les 
veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans 
l'humanité les distinctions de sang. 

Il sortit des rangs du peuple*. Son père Joseph 
et sa mère Marie étaient des gens de médiocre con- 
dition, des artisans vivant de leur travail^, dans cet 
état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance ni la 
misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles 
contrées, en écartant le besoin de confortable, rend 
le privilège du riche presque inutile, et fait de tout 
le monde des pauvres volontaires. D'un autre côt^, le 
manque total de goût' pour les arts et pour ce qui 
contribue à l'élégance de la vie matérielle, donne à 
la maison de celui qui ne manque de rien un aspect 
de dénûment. A part quelque chose de sordide et de 

4. Gelil haggoyim, « cercle des Gentils. » 

2. Strabon, XVI, n, 35; Jos., Vila, 42. 

3. On expliquera plus tard (ch. xiv) l'origine des généalogies 
destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébîonim les suppri- 
maient (Epiph., Adv. hœr.j xxx, 44). 

4. Matth., XIII, Bo; Marc, vi, 3; Jean, vi, 42. 



VIE DE JÉSUS. 23 

repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la 
ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut- 
être pas beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui^. Les 
rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sen- 
tiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les 
cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans 
doute à ces pauvres boutiques, éclairées par la porte, 
servant à la fois d'établi, de cuisine, de chambre à 
coucher, ayant pour ameublement une natte, quel- 
ques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et 
un coffre peint. 

La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs 
mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des 
frères et des sœurs 2, dont il semble avoir été l'aîné^. 
Tous sont restés obscurs; car il paraît que les quatre 
personnages qui sont donnés comme ses frères, et 
parmi lesquels un au moins, Jacques, est arrivé h 
une grande importance dans les premières années du 

1 . L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve 
que les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine 
étaient fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, 
en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le climat^, 
qu'elle n'a jamais dû changer. 

4. Matth., xn, 46 et suiv.; xin, 55 etsuiv.; Marc, m, 31 et 
suiv. ; vî, 3; Luc, vni, i9 ot suiv.; Jean, 11, i2; vu, 3, 5, 40; 
Act., I, U. 

3. Matth., f, 25. 



24 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

développement du christianisme, étaient ses cousins 
germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée 
aussi Marie ^, qui épousa un certain Alphée ou Cléo- 
phas (ces deux noms paraissent désigner une même 
V.. personne 2), et fut mère de plusieurs fils qui jouèrent 
un rôle considérable parmi les premiers disciples de 
Jésus. Ces cousins germains, qui adhérèrent au jeune 
naître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de 
l'opposition^, prirent le titre de «frères du Seigneur^.» 
Les vrais frèi'es de Jésus n'eurent d'importance, 

4. Ces deux sœurs portant le môme nom sont un fait singulier. 
Il y a là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude 
do donner presque indistinctement aux Galiléennes le nom de Marie. 

2. Ils ne sont pas étymologiquoment identiques. AX«aTc; est la 
transcription du nom syro-chaldaïquo Ualphaï; KXwTiâçou KXeora; 
est une forme écourléo do KXeoTrarpo;. Mais il pouvait y avoir sub- 
stitution artificielle de l'un à l'autre, de môme que les Joseph se 
faisuicnt appeler « Hégésippe », les Eliakim « Alcimus », etc. 

3. Jean, vu, 3 et suiv. 

4. En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matlh., 
xiii, 55; Marc, vi, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, 
Joseph ou José, Simon et Judo, se retrouvent ou h peu près comme 
fils de Marie et de Gléophas (Matlh., xxvii, 56; Marc, xv, 40; 
Gai., I, 49; Epist. Jac, i, \ ; Epist. Judœ, 4 ; Eusob., Chron. 
ad ann. R. dcccx; Illst. eccl.j III, 11, 32; ConslU. Apost., VII, 
.46). L'hypothèse que nous proposons lève seule fénorme difficulté 

que Ton trouve à supposer deux sœurs ayant chacune trois ou 
quatre fils portant les mômes noms, et à admettre que Jacques 
et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem, qualifiés de 
« frcics du Seigneur, » aient été de vrais frères de Jésus, qui au- 



VIE DE JÉSUS. 25 

ainsi que leur mère, qu'après sa mort^. Même alors 
ils ne paraissent pas avoir égalé en considération 
leurs cousins, dont la conversion avait été plus spon- 
tanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'ori- 
ginalité. Leur nom était inconnu, à tel point que quand 
l'évangéliste met dans la bouche des gens de Naza- 
reth rénumération des frères selon la nature, ce sont 
les noms des fils de Cléophas qui se présentent à 
lui tout d'abord. 

Ses sœurs se marièrent à Nazareth 2, et il y passa 
les années de sa preniière jeunesse. Nazareth était 
une petite ville, située dans un pli de terrain lar- 
gement ouvert au sommet du groupe de montagnes 
qui fermée au nord la plaine d'Esdrelon. La popula- 
tion est maintenant de trois à quatre mille âmes, e4 

raioiit commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis. 
L'évangéliste, entendant appeler ces quatre flls de Cléophas «frères 
du Seigneur, » aura mis, par erreur, leur nom au passage Matth., 
XIII, 55 = Marc, vi, 3, à la place des noms des vrais frères, restés 
toujours obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère 
des personnages appelés « frères du Seigneur, » de Jacques par 
exemple, est si différent de celui des vrais frères de Jésus, tel 
qu'on le voit se dessiner dans Jean, vu, 3 etsuiv. L'expression de 
« frère du Seigneur » constitua évidemment, dans l'Église pri- 
mitive, une espèce d'ordre parallèle à celui des apôtres. Voir 
surtout I Cor., ix, 5. 

1. Act., I, U. 

2. Marc, vi, 3. 



20 ORIGINES DO CHRISTIANISME. 

elle peut n'avoir pas beaucoup varié*. Le froid y 
est vif en hiver et le climat fort salubre, La ville, 
comme à cette époque toutes les bourgades juives, était 
un amas de cases bâties sans style, et devait présen- 
ter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les villages dans 
les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, 
ne différaient pas beaucoup dé ces cubes de pierre, 
sans élégance extérieure ni intérieure, qui couvrent 
aujourd'hui les parties les plus riches du Liban, et 
qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas 
d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont 
charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien 
fait pour les rêves de l'absolu bonheur. Même de nos 
jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le 
seul endroit peut-être de la Palestine oîi l'âme se 
sente un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse 
au milieu de cette désolation sans égale. La po- 
pulation est aimable et souriante; les jardins sont 
frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du vi* siècle, 
fait un tableau enchanteur de la fertilité des envi- 
rons, qu'il compare au paradis^. Quelques vallées 
du côté de l'ouest justifient pleinement sa des- 

4. Selon Josèpbe {D. J. IIÏ, m, 2)^ le plus petit bourg de Gali- 
lée avait plus de cinq mille habitants. II y a là probablement de 
l'exagération. 

2. Iliner., § 5. 



VIE DE JËSUS. 27 

cription, La fontaine, où se concentraient autrefois la 
vie et la gaieté de la petite ville est détruite; ses ca- 
naux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. 
Mais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le 
soir, cette beauté qui était déjà remarquée au vi* siè- 
cle et où l'on voyait un don de la Vierge Marie*, 
s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type 
: syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul 
doute que Marie n'ait été là presque tous les jours, 
et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, dans la file 
de ses compatriotes restées obscures. Antonin Martyr 
remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses 
pour les chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Au- 
jourd'hui encore, les haines religieuses sont à Naza- 
reth moins vives qu'ailleurs. 

L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte 
quelque peu et que l'on atteigne le plateau fouetté 
d'une brise perpétuelle qui domine les plus hautes 
maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se 
déploient les belles lignes du Garmel, terminées par 
une pointe abrupte qui semble se plonger dans la 
mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine 
Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec 
leurs lieux saints de l'âge patriarcal, les monts 

I. Antonin Martyr, endroit cité. 



28 OIUGINES DU CHRISTIANISME. 

Gelboé, le petit groupe pittoresque auquel se rattr 
chcnt les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem "^ 
et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, 
que l'antiquité comparait à un sein. Par une dépres- 
sion entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'en- . 
trevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines I 
de la Pérée , qui forment du côté de l'est une \ 
ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, 
en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-nJean- 
d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe 
de Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle en- 
chanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta 
le monde durant des années. Sa vie même sortit peu 
des limites familières à son enfance. Car au delà, du 
côté du nord. Ton entrevoit presque sur les flancs f 
de l'Hermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus 
avancée dans le monde des Gentils, et du côté du 
sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins 
riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée 
comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort. 
Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à 
une notion meilleure de ce qui constitue le respect 
des origines, veut remplacer par d'authentiques lieu.\ 
saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où 
s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette 
hauteur de Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au 



VIF DE JÉSUS. 20 

^/f)înt d'apparition du christianisme et au centre 
d'action de son fondateur, devrait s'élever la grande 
église où tous les chrétiens pourraient prier. Là 
aussi, sur cette terre où dorment le charpentier Joseph 
et des milliers de Nazaréens oubliés, qui n'ont pas 
: franchi l'horizon de leur vallée, le philosophe serait 
i 1 mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour con- 
|i templer le cours des choses humaines, se consoler 
de leur contingence, se rassurer sur le but divin que 
le monde poursuit à travers d'innombrables défail- 
lances et nonobstant l'universelle vanité. 



CHAPITRE III. 



ÉDUCATION DE JÉSUS. 



Celte nature & la fois riante et grandiose fut toute 
l'éducation de Jésus. Il apprit à lire et à écrire ^, sans 
doute selon la méthode de l'Orient, consistant à 
mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il répète 
en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il 
le sache par cœur 2. H est douteux pourtant qu'il 
comprît bien les écrits hébreux dans leur langue 
originale. Les biographes les lui font citer d'après des 
traductions en langue araméenne*; ses principes 
d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer 
par ceux de ses disciples, ressemblaient beaucoup à 
ceux qui avaient cours alors et qui font l'esprit des 
Targums et des Midraschim^. 

Le maître d'école dans les petites villes juives 

h • Jean, viii, 6. 

2. Teslam. des douze Pair, Lévi, 6. 

3. Matth., XXVII, 46; Marc, xv, 34. 

4. Traductions el commentaires juifs, de Tépoque talmudique. 



VIE DE JÉSUS. 31 

était le hazzan ou lecteur des synagogues*, Jésus 
fréquenta peu les écoles plus relevées des scribes ou 
soferim (Nazareth n'en avait peut-être pas), et il 
n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du 
vulgaire les droits du savoir 2. Ce serait une grande 
erreur cependant de s'imaginer que Jésus fut ce que 
nous appelons un ignorant. L'éducation scolaire trace 
chez nous une distinction profonde, sous le rapport 
de la valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et 
ceux qui en sont dépourvus, 11 n'en était pas de 
même en Orient ni en général dans la bonne anti- 
quité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par 
suite de notre vie isolée et tout individuelle, celui qui 
n'a pas été aux écoles est inconnu dans ces sociétés, 
où la culture morale et surtout l'esprit général du 
temps se transmettent par le contact perpétuel des 
hommes, L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent 
néanmoins très-distingué ; car la tente est une sorte 
d'école toujours ouverte, où, de la rencontre des 
gens bien élevés, naît un grand mouvement intellec- 
tuel et même littéraire. La délicatesse des manières 
et la fmesse de l'esprit n'ont rien de conmiun en 
Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont 
.les hommes d'école au contraire qui passent pour 

4. Mischna, Schabbalh, i, 3. 

2. Malth., xui, 54 et suiv.; Jean, vn, 45. 



32 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pédants et mal élevés. Dans cet état social, l'igno- 
rance, qui chez nous condamne l'homme à un rann; 
inférieur, est la condition des grandes choses et d»^ 
la grande originalité. 

Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette 
langue était peu répandue en Judée hors des classes 
qui participaient au gouvernement et des villes habi- 
tées par les païens, comme Césarée^. L'idiome propre 
de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on 
parlait alors en Palestine 2. A plus forte raison n'eut-il 
aucune connaissance de la culture grecque. Cette cul- 

4. Miscbna, Schekalim, m, 2; Talmud do Jérusalem, iAe- 
gillaj halaca xi ; Sola, vu, \ ; Talmud de Babylone, Bai}a Kama, 
83 a ; Megilla, 8 6 et suiv. 

2. Matth., xxvii, 46; Marc, m, 47; v, 41; vu, 34; xiv, 36; 
XV, 34. L'expression -h irarpicç çwvii, dans les écrivains de ce temps, 
désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine 
(II Macch., VII, 24, 27; xii, yi\ Actes, Tiw, 37, 40;xxii, 2;xxvi, 
44; Josèphe, i4n^^XVlII, vi, 40; XX, sub fin.; B. J. proœm. 4 , 
V, VI, 3; V, IX, 2; VI, 11, 4 ; Contre Apion, I, 9; De Macch., 42, 
46). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des documents 
qui servirent de base aux Évangiles sjnaoptiques ont été écrits enco 
dialecte sémitique. II en fut de même pour plusieurs apocryphes 
(IV* livre des Macch., xvi, ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté 
directement issue du premier mouvement galiléen (Nazaréens, Ébio- 
nim, etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le 
Ilauran, parlait un dialecte sémitique (Ëusèbe, De situ et nomin. 
loc. hebr., au mot X<a6a; Epiph., Adv, hœr., xxix, 7, 9; xxx, 
3; S. Jérôme, In Matth., xii, 43; Dial, adv, Pelag., III, 2). 



VIE DE Jf:siis. :î;^ 

ture était proscrite par les docteurs palestiniens, qui 
enveloppaient dans une même malédiction « celui qui 
élève des porcs et celui qui apprend à son fils la 
science grecque^. » En tout cas elle n'avait pas péné- 
tré dans les petites villes comme Nazareth. Nonobs- 
tant Tanathème des docteurs, il est vrai, quelques 
Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. 
Sans parler de l'école juive d'Egypte, où les ten- 
tatives pour amalgamer l'hellénisme et le judaïsme 
se continuaient depuis près de deux cents ans, un 
juif, Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps 
même, l'un des hommes les plus distingués, les plus 
instruits, les plus considérés de son siècle. Bientôt Jo- 
sèphe devait fournir un autre exemple de juif com- 
plètement hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que 
le sang; Josèphe déclare avoir été parmi ses contem- 
porains une exception 2, et toute l'école schismatique 
d'Egypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on 
n'en trouve pas le moindre souvenir dans leTalmudni 
dans la tradition juive. Ce qu'il y a de certain, c'est 
qu'à Jérusalem le grec était très-peu étudié, que les 
études grecques étaient considérées comme dange- 
rs Mischna, Sanhédrin, xi, 4; Talmud de Babylone, Baba 
Kama, 82 b et 83 a;Sotaj 49, aeXh; Menacholh, 64 b; Comp. 
II Macch., IV, 40 et suîv. 
t. Jos., AnLj XX, XI, S. 

3 



34 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

reuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes 
tout au plus pour les femmes en guise de parure^. 
L'étude.seule de la Loi passait pour libérale et digne d'un 
homme sérieux 2. Interrogé sur le moment où il con- 
venait d'enseigner aux enfants « la sagesse grecque,» 
un savant rabbin avait répondu : « A l'heure qui n'est 
ni le jour ni la nuit, puisqu'il est écrit de la Loi : 
Tu l'étudieras jour et nuit^. » 

Ni directement ni indirectement, aucun élément 
de culture hellénique ne parvint donc jusqu'à Jésus. 
Il ne connut rien hors du judaïsme, son esprit con- 
serva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une 
culture étendue et variép. Dans le sein même du 
judaïsme, il resta étranger à beaucoup d'efforts 
souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme 
des Esséniens ou Thérapeutes^, de l'autre, les beaux 
essais de philosophie religieuse tentés par l'école juive 
d'Alexandrie, et dont Philon, son contemporain, était 
l'ingénieux interprète , lui furent inconnus. Les fré- 

4. Talmud de Jérusalem, Péah^i^ 4. 

2. Jos. AnUj loc. cit.; Orig., Contra Celsumj II, 34. 

3. Talmud de Jérusalem, Péahj i, 4; Talmud de Babylone, Me- 
nacholh, 99 h, 

4. Les Thérapeutes de Philon sont une branche d'Ësséniens. 
Leur nom môme paraît n'être qu'une traduction grecque de celui 
des Esséniens (ÉaaaTot, asaya^ «médecins»). Cf. Philon, Dé 
Vita contempL^ init. 



VIE DE JÉSUS. 35 

quentes ressemblances qu'on trouve entre lui et Phi- 
Ion, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de 
charité, de repos en Dieu^, qui font comme un écho 
entre l'Évangile et les écrits de l'illustre penseur 
alexandrin, viennent des communes tendances que les 
besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés. 
Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage 
la scolastique bizarre qui s'enseignait à Jérusalem 
et qui devait bientôt constituer le Talmud. Si quel- 
ques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, 
il ne les fréquenta pas, et quand il toucha plus 
tard cette casuistique niaise, elle ne lui inspira que 
le dégoût. On peut supposer cependant que les 
principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, 
cinquante ans avant lui, avait prononcé des apho- 
rismesqui avaient avec les siens beaucoup d'analogie. 
Par sa pauvreté humblement supportée, par la dou- 
ceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux 
hypocrites et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître 
de Jésus 2, s'il est permis de parler de maître, quand 
il s'agit d'une si haute originalité. 

I. Voir surtout les traités Quis rerum divinarum hœres sit et 
De PkUanthropia de Philon. 

%. Pirkë Aboth, ch. i et ii ; Talm. de Jérus., Pesachim, vi, 4 ; 
Talm. de Bab., Pesachim, 66 a; Schahhàih, 30 h et 31 a; Joma, 
35 6. 



30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

La lecture des livres de T Ancien Testament fit 
sur lui beaucoup plus d'impression. Le Canon des 
livres saints se composait de deux parties princi- 
pales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les 
Prophètes, tels que nous les possédons aujourd'hui. 
Une vaste exégèse allégorique s'appliquait à tous 
ces livres et clierchait à en tirer ce qui n'y est pas, 
mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La 
Loi, qui représentait, non les anciennes lois du pays, 
mais bien les utopies, les lois factices et les fraudes 
pieuses du temps des rois piétistes, était devenue, de- 
puis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, 
un thème inépuisable de subtiles interprétations. Quant 
aux prophètes et aux psaumes, on était persuadé que 
presque tous les traits un peu mystérieux de ces 
livres se rapportaient au Messie, et l'on y cher- 
chait d'avance le type de celui qui devait réaliser 
les espérances de la nation. Jésus partageait le 
goût de tout le monde pour ces interprétations allé- 
goriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui 
échappait aux puérils exégètes de Jérusalem, se 
révélait pleinement à son beau génie. La Loi ne 
paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme ; il 
crut pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse 
des psaumes se trouva dans un merveilleux accoi-d 
avec son âme lyrique ; ils restèrent toute sa vie son 



VIE D£ JÉSUS. 37 

aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en par- 
ticulier et son continuateur du temps de la captivité, 
avec leurs brillants rêves d'avenir, leur impétueuse 
éloquence, leurs invectives entremêlées de tableaux 
enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut 
aussi sans doute plusieurs des ouvrages apocryphes, 
c'est-à-dire de ces écrits assez modernes, dont les 
auteurs, pour se donner une autorité qu'on n'accordait 
plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du 
nom de prophètes et de patriarches. Un de ces 
livres surtout le frappa ; c'est le livre de Daniel. Ce 
livre, composé par un Juif exalté du temps d'Antio- 
chus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un 
ancien sage^, était le résumé de l'esprit des derniers 
temps. Son auteur, vrai créateur de la philosophie 
de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir 
dans le mouvement du monde et la succession des 
empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du 
peuple juif. Jésus fut pénétré de bonne heure de ces 
hautes espérances. Peut-être lut-il aussi les livres 
d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints^, et 



4. La légende de Daniel était déjà formée au vii« siècle avant 
J.-C. (Ézéchiel, xir, 14 et suiv.; xxviii, 3). Plus tard, on 
siippoea qu'il avait vécu au temps de la captivité de Baby- 
lonc. 

t. Ejmt. JadiVj 14 et suiv.; If Pelii, ii, i, M; Tcsiam, des 



38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

les autres écrits du même genre, qui entretenaient un 
si grand mouvement dans l'imagination populaire. 
L'avènement du Messie avec ses gloires et ses ter- 
reurs, les nations s'écroulant les unes sur les autres, 
le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment 
familier de son imagination, et comme ces révolutions 
étaient censées prochaines, qu'une foule de personnes 
cherchaient à en supputer les temps , l'ordre sur- 
naturel ou nous transportent de telles visions lui 
parut tout d'abord parfaitement naturel et simple. 

Qu'il n'eut aucune tonnaissance de l'état général 
du monde, c'est ce qui résulte de chaque trait 
de ses discours les plus authentiques. La terre lui 
paraît encore divisée en royaumes qui se font la 
guerre; il semble ignorer la « paix romaine, » et 
l'état nouveau de société qu'inaugurait son siècle. 
Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; 
le nom de u César » seul parvint jusqu'à lui. 11 vit 
bâtir, en Galilée ou aux environs, Tibériade, Ju- 
liade , Diocésarée, Césarée , ouvrages pompeux des 

douze Pair., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5; 
Nephlali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie inté- 
grante de la Bible élliiopienno. Tel que nous le connaissons par la 
version éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, 
dont les plus anciennes sont de Tan 130 ou 150 avant J.-G. 
Quelques-unes de ces pièces ont de Tanalogie avec les discours 
de Jésus. Comparez les cb. xcvi-xcix à Luc, vi, 24 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 39 

Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions ma- 
gnifiques, à prouver leur admiration pour la civi- 
lisation romaine et leur dévouement envers les mem- 
bres de la famille d'Auguste, dont les noms, par 
un caprice du sort, servent aujourd'hui, bizarre- 
ment altérés, à désigner de misérables hameaux 
de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, 
œuvre d'Hérode le Grand, ville de parade, dont 
les ruines feraient croire qu'elle a été apportée là 
toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus 
qu'à monter sur place. Cette architecture d'osten- 
tation, arrivée en Judée par chargements, ces cen- 
taines de colonnes, toutes du même diamètre, orne- 
ment de quelque insipide « rue de Rivoli, » voilà ce 
qu'il appelait « les royaumes du monde et toute leur 
gloire. » Mais ce luxe de commande, cet art adminis- 
tratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait, c'é- 
taient ses villages galiléens , mélanges confus de ca- 
banes, d'aires et de pressoirs taillés dans le roc, de 
puits, de tombeaux, de figuiers, d'oliviers. Il resta 
toujours près de la nature. La cour des rois lui appa- 
raît comme un lieu où les gens ont de beaux habits^. 
Les charmantes impossibilités dont fourmillent ses 
paraboles, quand il met en scène les rois et les 

4. Matth., XI, 8. 



40 ORIGINES pu CHRISTIANISME. 

puissants*, prouvent qu'il ne conçut jamais la so- 
ciété aristocratique que comme un jeune villageois 
qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté. 
Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par 
la science grecque, base de toute philosophie et que 
la science moderne a hautement confirmée, l'exclusion 
des forces surnaturelles auxquelles la naïve croyance 
des vieux âges attribuait le gouvernement de l'uni- 
vers. Près d'un siècle avant lui, Lucrèce avait exprimé 
d'une façon admirable l'inflexibilité du régime gé- 
néral de la nature. La négation du miracle, cette idée 
que tout se produit dans le monde par des lois où 
l'intervention personnelle d'êtres supérieurs n'a au- 
cune part , était de droit commun dans les grandes 
écoles de tous les pays qui avaient reçu la science 
grecque. Peut-être môme Babylone et la Perse n'y 
étaient-elles pas étrangères. Jésus ne sut rien de ce 
progrès. Quoique né à une époque oîi le principe dé 
la science positive était déjà proclamé, il vécut en 
plein surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient 
été plus possédés de la soif du merveilleux. Philon , 
qui vivait dans un grand centre intellectuel , et qui 
avait reçu une éducation très-complète, ne possède 
qu'une science chimérique et de mauvais aloi. , 

4. Voir, par exemple, Matth., xxii, 2 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 41 

Jésus ne différait en rien sur ce point de ses 
compatriotes. Il croyait au diable, qu'il envisageait 
comme une sorte de génie du mal * , et il s'imagi- 
nait, avec tout le monde, que les maladies ner- 
veuses étaient l'effet de démons , qui s'emparaient 
du patient et l'agitaient. Le merveilleux n'était pas 
pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal. La 
notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'ap- 
paraît que le jour où naît la science expérimentale 
de la nature. L'homme étranger à toute idée de 
physique, qui croit qu'en priant il change la mar- 
che des nuages, arrête la maladie et la mort même, 
ne trouve dans le miracle rien d'extraordinaire, puis- 
que le cours entier des choses est pour lui le résultat 
de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel 
fut toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, 
une telle croyance produisait des effets tout opposés 
à ceux oïl arrivait le vulgaire. Chez le vulgaire, la 
foi à l'action particulière de Dieu amenait une cré- 
dulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, 
elle tenait à une notion profonde des rapports fami- 
liers de l'homme avec Dieu et à. une croyance exa- 
gérée dans le pouvoir de l'homme ; belles eiTeurs 
qui furent le principe de sa force; car si elles de- 

\. liatth., VI, 13. 



43 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

voient un jour le mettre en défaut aux yeux du phy- 
sicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son 
temps une force dont aucun individu n'a disposé 
avant lui ni depuis. 

De bonne heure, son caractère à part se révéla. La 
légende se plaît à le montrer dès son enfance en ré- 
volte contre l'autorité paternelle et sortant des voies 
communes pour suivre sa vocation^. Il est sûr, au 
moins, que les relations de parenté furent peu de chose 
pour lui. Sa famille ne semble pas l'avoir aimé 2, et, 
par moments, on le trouve dur pour elle*. Jésus, 
comme tous les hommes exclusivement préoccupés 
d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens 
du sang. Le lien de l'idée est le seul que ces sortes 
de natures reconnaissent : « Voilà ma mère et mes 
frères, disait-il en étendant la main vers ses dis- 
ciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà 
mon frère et ma sœur. » Les simples gens ne l'en- 
tendaient pas ainsi, et un jour une femme, passant 
près de lui, s'écria, dit-on : « Heureux le ventre qui 

4. Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de 
pareilles histoires poussées au grotesque. 

% Matth., XIII, 57; Marc, vi, 4;Jean, vu, 3 et suiv. Voyez 
ci-dessous, p, 153, note 6. 

3. Matth., XII, 48; Marc, m, 33; Luc, viii, 24; Jean, li, 4; 
Évang. selon les Hébreux, dans saint Jérôme, DiaL adv, Pelag,, 

m, 2. 



VIE DE JÉSUS. 43 

t'a porté et les seins que tu as sucés! » — « Heureux 
plutôt, répondit-il ^, celui qui écoute la parole de Dieu 
et qui la met en pratique ! » Bientôt , dans sa hardie 
révolte contre la nature, il devait aller plus loin en- 
core, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui 
est de l'homme, le sang, l'amour, la patrie, ne gar- 
der d'àme et de cœur que pour l'idée qui se présen- 
tait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai. 

4. Luc, XI, %1 et suiv. 



CHAPITRE IV. 



ORDRE d'idées AU SEIN DUQUEL SB DÉVELOPPA JÉSUS. 



Comme la terre refroidie ne permet plus de coin- 
prendi'e les phénomènes de la création primitive» 
parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint; ainsi 
les explications réfléchies ont toujours quelque chose 
d'insuffisant 9 quand il 8*agit d'appliquer nos timides 
procédés d'induction aux révolutions des époques créar 
trices qui ont décidé du sort de l'humanité. Jésus 
vécut à un de ces moments où la partie de la vie 
publique se joue avec franchise , où l'enjeu de l'ac- 
tivité humaine est poussé au centuple. Tout grand 
rôle, alors, entraîne la mort ; car de tels mouvements 
supposent une liberté et une absence de mesures 
préventives qui ne peuvent aller sans de terribles 
contre-poids. Maintenant, l'homme risque peu cl 
gagne peu. Aux époques héroïques de l'activité hu- 



VIE DE JÏ^SUS. 45 

maîne, Thomme risque tout et gagne tout. I.es bons 
et les méchants, ou du moins ceux qui se croient et 
que Ton croit tels, forment des armées opposées. 
On arrive par l'échafaud à l'apothéose ; les caractères 
ont des traits accusés, qui les gravent comme des 
types éternels dans la mémoire des hommes. En de- 
hors de la Révolution française, aucun milieu his- 
torique ne fut aussi propre que celui où se forma 
Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité 
tient comme en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à 
ses jours de fièvre et de péril.' 

Si le gouvernement du monde était un problème 
spéculatif, et que le plus grand philosophe fût 
l'homme le mieux désigné pour dire à ses sem- 
blables ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de 
la réflexion que sortiraient ces grandes règles mo- 
rales et dogmatiques qu'on appelle des religions. 
Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte 
Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont 
pas été des métaphysiciens. Le bouddhisme lui- 
même, qui est bien sorti de la pensée pure , a con- 
quis une moitié de l'Asie pour des motifs tout poli- 
tiques et moraux. Quant aux religions sémitiques, 
elles sont aussi peu philosophiques qu'il est possible. 
Moïse et Mahomet n'ont pas été des spéculatifs : ce 
furent des hommes d'action. C'est en proposant Tac- 



46 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tîon à leurs compatriotes, à leurs contemporains, 
qu'ils ont dominé l'humanité. Jésus, de même, ne fut 
pas un théologien , un philosophe ayant un système 
plus ou moins bien composé. Pour être disciple de 
Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni pro- 
noncer aucune profession de foi; il ne fallait qu'une 
seule chose, s'attacher à lui, l'aimer. Il ne disputa 
jamais sur Dieu , car il le sentait directement en lui. 
L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel 
le christianisme alla heurter dès le m* siècle, ne fut 
nullement posé par le fondateur. Jésus n'eut ni dog- 
mes, ni système, mais une résolution personnelle 
fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre vo- 
lonté créée, dirige encore à l'heure qu'il est les des- 
tinées de l'humanité. 

Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité 
de Babylone jusqu'au moyen âge, d'être toujours 
dans une situation très-tendue. Voilà pourquoi les 
dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce 
long période, semblent écrire sous l'action d'une 
fièvre intense, qui les met sans cesse au-dessus 
et au-dessous de la raison, rarement dans sa moyenne 
voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de. 
l'avenir et de sa destinée avec un courage plus dé- 
sespéré , plus décidé à se porter aux extrêmes. Ne 
séparant pas le sort de Thumanité de celui de leur 



VIE DE JÉSUS. 47 

petite race, les penseurs juifs sont les premiers qui 
aient eu souci d'une théorie générale de la marche de 
notre espèce. La Grèce, toujours renfermée en elle-^ 
même, et uniquement attentive à ses querelles de 
petites villes, a eu des historiens admirables; mais 
avant l'époque romaine, on chercherait vainement 
chez elle un système général de philosophie de l'his- 
toire , embrassant toute l'humanité. Le juif , au 
contraire, grâce h une espèce de sens prophétique 
qui rend par moments le sémite merveilleusement 
apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a fait 
entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-^1 
un peu de cet esprit à la Perse. La Perse, depuis 
une époque ancienne, conçut l'histoire du monde 
comme une série d'évolutions, à chacune desquelles 
préside un prophète. Chaque prophète a son hazar^ 
ou règne de mille ans (chiliasme), et de ces âges suc- 
cessifs, analogues aux millions de siècles dévolus k 
chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des 
événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A 
la fin des temps, quand le cercle des chiliasmes sera 
épuisé, viendra le paradis définitif. Les hommes 
alors vivront heureux; h terre sera comme une 
plaine; il n'y aura qu'une langue, une loi et un 
gouvernement pour tous les hommes. Mais cet avè- 
nement sera précédé de terribles calamités. Dahak 



48 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

(le Satan de la Perse) rompra les fers qui Tenchaî- 
nent et s'abattra sur le monde. Deux prophètes vien- 
dront consoler les hommes et préparer le grand avè- 
nement ^ Ces idées couraient le monde et péné- 
traient jusqu'à Rome , où elles inspiraient un cycle 
de poëmes prophétiques, dont les idées fondamentales 
étaient la division de l'histoire de l'humanité en pé- 
riodes, la succession des dieux répondant à ces pé- 
riodes, un complet renouvellement du monde, et 
l'avènement final d'un âge d'or^. Le livre de Da- 
niel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres 
sibyllins*, sont l'expression juive de la même théorie. 
Certes il s'en faut que ces pensées fussent celles de 
tous. Elles ne furent d'abord embrassées que par 
quelques personnes à l'imagination vive et portées 
vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec 
du livre d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde 
que pour le dédaigner et lui vouloir du mal*. L'épi- 
curien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste pense si 

4. Yaçna, xui, 24; Théopompe, dans Plut., De Iside et Osi-- 
nde, § 47; Minokhired, passage publié dans la Zeitschrift der 
deutschen morgenlcendischen Gesellschaft, I, p. 263. 

%. Virg., Égl. iv; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigi- 
dius, cité par Servius, sur le v. 40. 

3. Livre IH, 97-847. 

4. VI, 43 ; VII, 40; viii, 7, 44-47; ix, 4-M ; et dans les parties 
apocryphes: ix, 40-44; xiv, 43 et suiv.; xvi, 20, 24. 



VIE DE JÉSUS. 49 

peu à l'avenir qu'il trouvée même inutile de travailler 
pour ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, 
le dernier mot de la sagesse est de placer son 
bien à fonds perdu^. Mais les grandes choses dans 
un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec 
ses énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, 
étroit, subtil, sophiste, le peuple juif est cependant 
l'auteur du plus beau mouvement d'enthousiasme 
désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait 
toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes 
d'une . nation sont ceux qu'elle met à mort. So- 
crate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas jugé 
pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand 
des juifs modernes, et la synagogue l'a exclu avec 
ignominie. Jésus a été la gloire du peuple d'Israël, 
qui l'a crucifié. 

Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles 
le peuple juif, et le rajeunissait sans cesse dans sa 
décrépitude. Étrangère à la théorie des récompenses 
individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom 
d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur 
son avenir national toute sa puissance d'amour et de 
désir. Elle crut avoir les promesses divines d'un 
avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à 

4. Eccl.,i, H; II, i6, 48-24; m, 19-22; iv, 8, 45-46; v, 17- 
48; VI, 3, 6; viii, 45; ix, 9, 10. 

4 



50 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

partir du ix* siècle avant notre ère, donnait de plus 
en plus le royaume du monde à la force, refoulait 
brutalement ces aspirations, elle se rejeta sur les 
alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte- 
faces les plus étranges. Avant la captivité, quand tout 
l'avenir terrestre de la nation se fut évanoui par la 
séparation des tribus du nord, on rêva la restaura- 
tion de la maison de David, la réconciliation des deux 
fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et 
du tîulle de Jéhovah sur les cultes idolâtres. A 
l'époque de la captivité, un poète plein d'harmonie 
vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les 
peuples et les îles lointaines seraient tributaires, sous 
des couleurs si douces, qu'on eût dit qu'un rayon des 
regards de Jésus l'eût pénétré à une distance de six 
siècles^. 

La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser 
tout ce qu'^n avait espéré. Les graves disciples de 
l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se crurent. 
frères. La Perse était arrivée, en bannissant les dévas 
multiples et en les transformant en démons (divs) , à 
tirer des vieilles imaginations ariennes, essentielle- 
ment naturalistes, une sorte de monothéisme. Le ton 
prophétique de plusieurs des enseignements de l'Iran 
avait beaucoup d'analogie avec certaines composi- 

4. Isaïe, Lx, etc. 



VIE DE JÉSUS. 51 

rions d'Osée et d'Isaïe. Israël se reposa sous les 
Achéménides ^, et, sous Xerxès (Assuérus), se fit 
redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée triom- 
phante et souvent brutale de la civilisation grecque 
et romaine en Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que 
jamais, il invoqua le Messie comme juge et vengeur 
des peuples. Il lui fallut un renouvellement complet, 
une révolution prenant le globe à ses racines et 
rébranlant de fond en comble, pour satisfaire l'énorme 
besoin de vengeance qu'excitaient chez lui le senti- 
ment de sa supériorité et la vue de ses humiliations 2. 
Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui 
coupe l'homme en deux parts, le corps et l'âme, et 
trouve tout naturel que, pendant que le corps pourrit, 
l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique pro- 
testation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une 
telle doctrine, sortie de la philosophie grecque, n'était 
pas dans les traditions de l'esprit juif. Les anciens écrits ' 
hébreux ne renferment aucune trace de rémunérations 
ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité 
de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à 
une stricte rétribution selon les mérites de chacun. Tant 

4. Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette 
dynastie. 

2. Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, Cod. pseud, 
K. r.^H, p. 447et8uiv. 



52 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pis pour rhomme pieux qui tombait à une époque d'im- 
piété; il subissait comme les autres les malheurs pu- 
blics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée 
par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque 
jour à d'insoutenables contradictions. Déjà du temps 
de Job, elle était fort ébranlée; les vieillards de Thé- 
man qui la professaient étaient des hommes arriérés, 
et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, 
ose émettre dès son premier mot cette pensée essen- 
tiellement révolutionnaire : la sagesse n'est plus dans 
les vieillards^! Avec les complications que le monde 
avait prises depuis Alexandre, le vieux principe thé- 
manite et mosaïste devenait plus intolérable encore 2. 
Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pour- 
tant on avait subi l'atroce persécution d'Antiochus. 
Il n'y avait qu'un rhéteur, habitué à répéter de 
vieilles phrases dénuées de sens, pour oser pré- 
tendre que ces malheurs venaient des infidélités du 
peuple *. Quoi ! ces victimes qui meurent pour leur foi, 
ces héroïques Macchabées, cette mère avec ses sept 

4 . Job, XXXIII, 9. 

2. Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y 
tient strictement (xvii, 26-28; xxii, 40-44; xxx, 4 et suiv.; xli, 
4-':2; xliv, 9). L'auteur de la Sagesse est d'un sentiment tout 
opposé (iv, 4, texte grec). 

3. Esth.j xiY, 6-7 (apocr.}; Épttre apocryphe de Baruch (Fabri- 
cius, Cod, pseud. V. T. II, p. 447 et sulv.]. 



VIE DE JÉSUS. 53 

fils, Jéhovah tes oubliera éternellement, les abandon- 
nera à la pourriture de la fosse ^î Un sadducéen 
incrédule et mondain pouvait bien ne pas reculer 
devant une telle conséquence ; un sage consommé, 
tel qu' Antigène de Soco 2, pouvait bien soutenir qu'il 
ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en 
vue de la récompense, qu'il faut être vertueux sans 
espoir. Mais la masse de la nation ne pouvait se 
contenter de cela. Les uns, se rattachant au prin- 
cipe de l'immortalité philosophique, se représen- 
tèrent les justes vivant dans la mémoire de Dieu, 
glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, 
jugeant l'impie qui les a persécutés *. « Us vivent 
aux yeux de Dieu;... ils sont connus de Dieu*, » 
voilà leur récompense. D'autres, les Pharisiens sur- 
tout, eurent recours au dogme de la résurrection^. 
Les justes revivront pour participer au règne mes- 

4 . // Macch., VII. 

2. PirkëAbothj i, 3. 

3. Sagesse^ ch. ii-vi; Derationis imperiOj attribué à Josèphe, 
8,13, 46, 48. Encore faut-il remarquer que Fauteur de ce dernier 
traité ne faiL valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération 
personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la 
Loi, l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui 
s'attachera à leur nom. Comp. Sagesse, iv, 4 et suiv. , Eccli,, 
ch. XLiv et suiv. ; Jos. B. J„ II, viii, 40; III, viii, 5. 

4. Sagesse, iv, 4 ; De rat. imp., 46, 48. 

5. 113facch., vîï, 9, 14; xii, 43-44. 



U ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

sianique. Ils revivront dans leur chair, et pour un 
monde dont ils seront les rois et les juges ; ils assis- 
teront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation 
de leurs ennemis. 

On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des 
traces tout à fait indécises de ce dogme fondamental. 
Le Sadducéen, qui n'y croyait pas, était, en réalité, 
fidèle à la vieille doctrine juive ; c'était le pharisien, 
partisan de la résurrection, qui était le novateur. 
Mais en religion, c'est toujours le parti ardent qui 
innove ; c'est lui qui marche, c'est lui qui tire les 
conséquences. La résurrection, idée totalement dif- 
férente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs 
très-naturellement des doctrines antérieures et de 
la situation du peuple. Peut-être la Perse en four- 
nit-elle aussi quelques éléments^. En tout cas, se com- 
binant avec la croyance au Messie et avec la doctrine 
d'un prochain renouvellement de toute chose, elle 
forma ces théories apocalyptiques qui, sans être des 
articles de foi (le sanhédrin orthodoxe de Jérusa- 
lem ne semble pas les avoir adoptées) , couraient 
dans toutes les imaginations et produisaient d'un 
bout à l'autre du monde juif une fermentation ex- 

\. Théopompe, dans Diog.Laert., Proœm., 9.— Boundeheschj 
c. XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sonl 
fort douteuses. 



VIE DE JÉSUS. 55 

tréme. L'absence totale de rigueur dogmatique fai- 
sait que .des notions fort contradictoires pouvaient 
être admises à la fois, même sur un point aussi 
capital. Tantôt le juste devait attendre la résurrec- 
tion^ ; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort 
dans le sein d'Abraham 2. Tantôt la résurrection 
était générale*, tantôt réservée aux seuls fidèles*. 
Tantôt elle supposait une terre renouvelée et une 
nouvelle Jérusalem ; tantôt elle impliquait un anéan- 
tissement préalable de l'univers. 

Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la 
brûlante atmosphère que créaient en Palestine les 
idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne s'en- 
seignaient à aucune école; mais elles étaient dans 
l'air, et son âme en fut dç bonne heure pénétrée. 
Nos hésitations, nos doutes ne l'atteignirent jamais. 
Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul 
homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment 
inquiet sur sa destinée, peut-être frivole, Jésus s'y 
est assis vingt fois sans un doute. Délivré de 
l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait 
rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à 

4. Jean, xi, 24. 

2. Luc, XVI, 22. Cf. De rationis imp.j 13, 46, 48. 

3. Dan., xii, 2. 

4. IIMaeoh. vu, 44. 



56 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

la vertu, il ne pensa qu'à son œuvre, à sa race, 
à l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce ciel 
d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui 
non la vision mélancolique d'une âme qui interroge la 
nature sur son sort, mais le symbole certain, l'ombre 
transparente d'un monde invisible et d'un ciel nouveau. 
Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux 
événements politiques de son temps, et il en était 
probablement mal informé.. La dynastie des Hérodes 
vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne 
la connut sans doute que de nom. Le grand Hérode 
mourut vers l'année même où il naquit, laissant des 
souvenirs impérissables, des monuments qui" devaient 
forcer la postérité la plus malveillante d'associer son 
nom à celui de Salomon, et néanmoins une œuvre 
inachevée, impossible à continuer. Ambitieux pro- 
fane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet 
astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang- 
froid et la raison, dénués de moralité, au milieu de 
fanatiques passionnés. Mais son idée d'un royaume 
profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un 
anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, 
aurait échoué, comme le projet semblable que forma 
Salomon, contre les difficultés venant du caractère 
même de la nation. Ses trois flls ne furent que des 
lieutenants des Romains, analogues aux radjas de 



VIE DE JÉSUS. 57 

l'Indc SOUS la domination anglaise. Ântipater ou Anti- 
pas, tétrarque de la Galilée et de la Pérée, dont Jésus 
fut le sujet durant toute sa vie, était un prince pares- 
seux et nul ^, favori et adulateur de Tibère *, trop 
souvent égaré par l'influence mauvaise de sa seconde 
femme Hérodiade*. Philippe, tétrarque de la Gauloni- 
tide et de la Batanée, sur les terres duquel Jésus fit de 
fréquents voyages, était un beaucoup meilleur souve- 
rain*. Quant à Archélaiis, ethnarque de Jérusalem, 
Jésus ne put le connaître. Il avait environ dix ans 
quand cet homme faible et sans caractère, parfois vio- 
lent, fut déposé par Auguste ^. La dernière trace 
d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. 
Réunie h la Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une 
sorte d'annexé de la province de Syrie, où le sénateur 
Publius Sulpicius Quirinius, personnage consulaire fort 
connu ^, était légat impérial. Une série de procurateurs 

l.^os., Ant., XVIII, V, 4; vu, 4 et 2; Luc, m, 49, 

2. Jos., AnL, XVin, ii, 3; iv, 5; v, 4. 

3. Ibid., XVIII, VII, 2. 

4. Ibid^, XVIII, IV, 6. 

5. Ibid., XVII, XII , 2, Qt B. J., Il, vn, 3. 

6. Orelli, Inscr, lai., n» 3693; ^cmm^SuppL, n» 7041 ; FasH 
prœneslini, au 6 mars et au 28 avril (dans le Corpus inscr. lai , 
I, 344, 317); Borghesi, Fastes consulaires [encore inédits], à 
Tannée 742; R. Bergmann, De inscr. lai. ad P. S. Quirinium,ul 
mdetur, referenda (Berlin, 4 854). Cf. Tac, Ann,j II, 30 ; III, 48 ; 
Strabon, XII, vi, 5. 



58 ORIGINES DU CHRISTIANISME;. 

romains, subordonnés pour les grandes questions au 
légat impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, 
Ânnius Rufus, Yalérius Gratus, et enfin (l'an 26 de 
notre ère) , Pontius Pilatus, s'y succèdent^, sans cesse 
occupés h éteindre le volcan qui faisait éruption sous 
leurs pieds. 

De continuelles séditions excitées par les zélateurs 
du mosaïsme ne cessèrent en effet, durant tout ce 
temps, d'agiter Jérusalem 2. La mort des séditieux 
était assurée ; mais la mort , quand il s'agissait de 
l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. 
Renverser les aigles, détruire les ouvrages d'art éle- 
vés par les Hérodes, et où les règlements mosaïques 
n'étaient pas toujours respectés*, s'insurger contre 
les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont 
les inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie^, 
étaient de perpétuelles tentations pour des fanatiques 
parvenus à ce degré d'exaltation qui ôte tout soin 
de la vie. Juda, fils de Sariphée, Mathias, fils de 
Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres, 
formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre 
l'ordre établi, qui se continua après leur supplice *. 

4. Jos., Ant.,l XVIII. 

2. Jos., Ant„ les livres XVII et XVIII entiers, et B, J., liv. I et II. 

3. Jos., Ant., XV, X, 4. Gomp. Livre d'Hénoch, xcviii 13-44. 

4. Philon, Leg. ad Caïum, § 38. 

5. Jos., Ant., XVn, VI, 2 et suiv. B. y., I, xxxiii, 3 et suiv. 



VIE DE JESUS. 50 

Les Samaritains étaient agités de mouvements du même 
genre^. Il semble que la Loi n'eût jamais compté plus de 
sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui 
qui, de la pleine autorité de son génie et de sa grande 
âme, allait l'abroger. Les « Zélotes » (Kenaim) ou 
« Sicaires, » assassins pieux, qui s'imposaient pour 
tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la 
Loi, commençaient à paraître 2. Des représentants 
d'un tout autre esprit, des thaumaturges, considérés 
comme des espèces de personnes divines, trouvaient 
créance, par suite du besoin impérieux que le siècle 
éprouvait de surnaturel et de divin*. 

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence 
sur Jésus fut celui de Juda le Gaulonite ou le Gali- 
léen. De toutes les sujétions auxquelles étaient expo- 
sés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens 
était la plus impopulaire *. Cette mesure, qui étonne 
toujours les peuples peu habitués aux charges des gran- 
des administrations centrales, était particulièrement 
odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons 

4. io8.,Ant.j XVIII, IV, 4 et suiv, 

2. Mischna, Sanhédrin^ ix, 6 ; Jean, xvi, 2; Jos., B. J., livre IV 
et suiv. 

3. Act.^Yiu, 9. Le verset H laisse supposer que^Simon le Ma- 
gicien était déjà célèbre au temps de Jésus. 

4. Discours de Claude, à Lyon, tab. 11, sub fin. De Boissieu, 
Inscr. ant. de Lyon, p. 436. 



00 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

un recensement provoquer de violentes récriminations 
et les menaces des prophètes^. Le cens, en effet, 
était la base de Timpôt; or l'impôt, dans les idées de 
la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu 
étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, 
payer la dîme à un souverain profane, c'est en quelque 
sorte le mettre à la place de Dieu. Complètement 
étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne 
faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la 
négation de la société civile et de tout gouvernement. 
L'argent des caisses publiques passait pour de l'argent 
volé2. Le recensement ordonné par Quirinius (an 6 de 
l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et 
causa une grande fermentation. Un mouvement éclata 
dans les provinces du nord. Un certain Juda, de la 
ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de Tibé- 
riade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant 
la légitimité de l'impôt, une école nombreuse, qui 
aboutit bientôt à une révolte ouverte *. Les maximes 
fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit appeler 



4. II Sam., XXIV. 

2. Talmud de Babylone, Baba Kama, 443 a; Schabbath, 33 b. 

3. Jos., AnLj XVIII, i, 4 et 6; B. y., Il, viii, 4; AcL^ v, 37. 
Avant Juda le Gaulonite, les Actes placent un autre agitateur, 
Theudas ; mais c'est là un anachronisme : le mouvement de Tbeudas 
eut lieu l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., Ant., XX, v, 4). 



VIE DE JÉSUS. M 

personne «maître, » ce titre appartenant à Dieu seul, 
et que la liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans 
doute bien d'autres principes, que Josèphe, toujours 
attentif à ne pas compromettre ses coreligionnaires, 
passe à dessein sous silence ; car on ne comprendrait 
pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif 
lui donnât une place parmi les philosophes de sa 
nation et le regardât comme le fondateur d'une qua- 
trième école, parallèle à celles des Pharisiens, des 
Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le 
chef d'une secte galiléenne, préoccupée de messia- 
nisme, et qui aboutit à un mouvement politique. Le 
procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulo- 
nite; mais l'école subsista et conserva ses diefs. Sous 
la conduite de Menahem, fils du fondateur, et d'un 
certain Éléazar, son parent, on la retrouve fort active 
dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains*. 
Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution 
juive d'une façon si différente de la sienne ; il connut 
en tout cas son école, et ce fut probablement par 
réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome 
sur le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de 
toute sédition, profita de la faute de son devancier, 
et rêva un autre royaume et une autre délivrance, 

4 . Jos., B. J., U, XVII, 8 et suiv. 



62 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, 
oîi s'agitaient en ébullition les éléments les plus 
divers^. Un mépris extraordinaire de la vie, ou pour 
mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la con- 
séquence de ces agitations *. L'expérience ne compte 
pour rien dans les grands mouvements fanatiques. 
L'Algérie, aux premiers temps de l'occupation fran- 
çaise, voyait se lever, chaque printemps, des inspi- 
rés, qui se déclaraient invulnérables et envoyés de 
Dieu pour chasser les infidèles; l'année suivante, leur 
mort était oubliée, et leur successeur ne trouvait pas 
une moindre foi. Très-dure par un côté, la domina- 
tion romaine, peu tracassière encore, permettait 
beaucoup de liberté. Ces grandes dominations bru- 
tales, terribles dans la répression, n'étaient pas soup- 
çonneuses comme le sont les puissances qui ont un 
dogme à garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au 
jour où elles croyaient devoir sévir. Dans sa carrière 
vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait été une seule 
fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus 
tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup 
moins resserrée dans les liens du pédantisme phari- 

1. Luc, XIII, 4 . Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, 
ne paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, 
ce caractère a-tr-il été dissimulé par Josèphe {A7it,, XVIT, x, B). 

2. Jos., AnL, XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 1. 



VIE DE JÉSUS. 63 

saïque, donnaient à cette contrée une vraie supériorité 
sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le 
messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On 
se croyait à la veille de voir apparaître la grande ré- 
novation; l'Écriture torturée en des sens divers servait 
d'aliment aux plus colossales espérances. A chaque 
ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on 
voyait l'assurance et en quelque sorte le programme 
du règne futur qui devait apporter la paix aux justes 
et sceller à jamais l'œuvre de Dieu. 

De tout temps, cette division en deux parties oppo- 
sées d'intérêt et d'esprit avait été pour la nation hé- 
braïque un principe de fécondité dans l'ordre moral. 
Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être 
un petit monde complet, renfermant dans son sein les 
pôles opposés. La Grèce offrait à quelques lieues de 
distance Sparte et Athènes, les deux antipodes pour un 
observateur superficiel, en réalité sœurs rivales, néces- 
saires Tune à l'autre. Il en fut de même de la Judée. ' 
Moins brillant en un sens que le développement 
de Jérusalem, celui du nord fut en somme bien plus 
fécond; les œuvres les plus vivantes du peuple juif 
étaient toujours venues de là. Une absence complète 
du sentiment de la nature, aboutissant à quelque 
chose de sec, d'étroit, de farouche, a frappé toutes 
les œuvres purement hiérosolymites d'un caractère 



64 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses 
docteurs solennels, ses insipides canonistes, ses dé- 
vots hypocrites et atrabilaires, Jérusalem n*eût pas 
conquis l'humanité. Le nord a donné au monde la 
naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée 
Madeleine, le bon nourricier Joseph, la Vierge Ma- 
rie. Le nord seul a fait le christianisme; Jérusalem, 
au contraire, est la vraie patrie du judaïsme obstiné 
qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a 
traversé le moyeri âge et est venu jusqu'à nous. 

Une nature ravissante contribuait à former cet esprit 
beaucoup moins austère, moins âprement mono- 
théiste, si j'ose le dire, qui imprimait à tous les rêves 
de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le 
plus triste pays du monde est peut-être la région 
voisine de Jérusalem. La Galilée, au contraire, était 
un pays très-vert, très-ombragé, très-souriant, le vrai 
pays du Cantique des cantiques et des chansons du 
bien-aimé^. Pendant les deux mois de mars et d'avril, 

4 . Jos. Z?. J,, m, III, 4 . L'horrible état où le pays est réduit, 
surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces 
pays, maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les - 
bains de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été 
autrefois le plus bel endroit de la Galilée (Jos., Ani,, XVIU, ii, 3). 
Josèphe [Beli, Jvd., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine 
de Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Ântonin Martyr, vers 
Tan 600, cinquante ans par conséquent avant finvasion musul- 



VIK DR JÉSUS. ft3 

la campagne est un tapis de fleurs, d'une fran- 
chise de couleurs inconnparable. Les animaux y 
sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tour- 
terelles sveltes et vives, des merles bleus si légers 
qu'ils posent sur une herbe sans la faire plier, des 
alouettes huppées, qui viennent presque se mettre 
sous les pieds du voyageur, de petites tortues de 
ruisseaux, dont l'œil est vif et doux, des cigognes à 
l'air pudique et grave, dépouillant toute timidité, se 
laissent approcher de très-près par l'homme et sem- 
blent l'appeler. En aucun pays du monde, les mon- 
tagnes ne se déploient avec plus d'harmonie et 
n'inspirent de plus hautes pensées. Jésus semble les 
avoir particulièrement aimées. Les actes les plus 
importants de sa carrière divine se passent sur les 
montagnes; c'est là qu'il était le mieux inspiré*; 
c'est là qu'il avait avec les anciens prophètes de 
secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de 
ses disciples déjà transfiguré 2. 

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de 
rénorme appauvrissement que l'islamisme a opéré 
dans la vie humaine* si morne, si navrant, mais 

mane, trouve encore la Galilée couverte de plantations délicieuses, 
et compare sa fertilité à celle de TÉgypte {Hin.^ § 5). 

4. Matth., y, 4; xiv, 23; Luc, vi, 42. 

t. Matth., xvii,4 et suiv.; Marc,ix, 4et suiy.;Luc,ix,28etsuir» 

5 



66 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

OÙ tout ce que Thomme n'a pu détruire respire 
encore Tabandon, la douceur, la tendresse, surabon- 
dait, à répoque de Jésus, de bien-être et de gaieté. 
Les Galiléens passaient pour énergiques, braves 
et laborieux ^. Si Ton excepte Tibérîade , bâtie 
par Antipas en l'honneur de Tibère (vers Tan i5) 
dans le style romain 2, la Galilée n'avait pas de 
grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, 
couvert de petites villes et de gros villages^ cultivé 
avec art dans toutes ses parties *. Aux ruines qui 
restent de son ancienne splendeur, on sent un peuple 
agricole, nullement doué pour l'art, peu soucieux 
de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclu- 
sivement idéaliste. La campagne abondait en eaux 
fraîches et en fruits; les grosses fermes étaient 
ombragées de vignes et de figuiers; les jardins 
étaient des massifs de pommiers, de noyers, de gre- 
xiadiers*. Le vin était excellent, s'il en faut juger 
4 . Jos., B. J„ m, III, 2. 

2. Jos., AnL, XVIII, II, 2; B. J., II, ix, 1; Vita, 42, 13, 64. 

3. Jos., B. J., III, III, 2. 

4. On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs . 
de Nazareth. Cf. CanU Cmi., 11, 3, 5, 13; iv, 13; vi, 6, 40; 
VII, 8, 12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, h c. L'aspect des ^ndes 
métairies s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr 
(ancienne tribu d'Âser) . La trace de la vieille agriculture palesti- 
nienne, avec ses ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, 
silos, auges, kneules, etc.), se retrouve du reste à diaque pas* 



VIE DE JÉSUS. 67 

par celui que les juifs recueillent encore à Safed , et 
on en buvait beaucoup^. Cette vie contente et facile- 
ment satisfaite n'aboutissait pas à Tépais matéria- 
lisme de notre paysan , à la grosse joie d'une Nor- 
mandie plantureuse, à la pesante gaieté des Fla- 
mands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une 
sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la 
terre. Laissez l'austère Jean-Baptiste dans son désert 
de Judée, prêcher la pénitence, tonner sans cesse, 
vivre de sauterelles en compagnie des chacals. Pour- 
quoi les compagnons de l'époux jeûneraient- ils 
pendant que l'époux est avec eux? La joie fera par- 
tie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la fille 
des humbles de cœur, des hommes de bonne vo- 
lonté? 

Toute l'histoire du christianisme naissant est 
devenue de la sorte une délicieuse pastorale. Un 
Messie aux repas de noces, la courtisane et le bon 
Zachée appelés à sed festins, les fondateurs du 
royaume du ciel comme un cortège de paranymphes: 
voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait 
accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la 
sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais 
toujours sans fonds fuyants ni horizons lointains. Ici 

4. Maltii.) IX, 47, SI, 49; Marc, ii, %%\ Luc, v, 37; vu, 34t 
Jean, ii, 3 et suiy. 



6S ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

manquent le marbre, les ouvriers excellents, la langue 
exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à Télat 
d'imagination populaire le plus sublime idéal; car 
derrière son idylle s*agite le sort de Thumanité, et la 
lumière qui éclaire son tableau est le soleil du royaume' 
de Dieu. 

, Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. 
Dès son enfance, il fit presque annuellement le 
voyage de Jérusalem pour les- fêtes ^. Le pèlerinage 
.était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine 
de douceur. Des séries entières dé psaumes étaient 
consacrées à chanter le bonheur de cheminer ainsi 
en famille *, durant plusieurs jours, au printemps, 
à travers les collines et les vallées , tous ayant 
en perspective les splendeurs de Jérusalem, les 
terreurs des parvis sacrés, la joie pour des frères de 
demeurer ensemble *. La route que Jésus suivait 
d'ordinaire dans ces voyages était celle que Ton suit 
aujourd'hui, par Ginaea et Sichem^. De Sichem à 

4. Luc, n, 44. 

5. Luc, n, 42-44. 

3. Voir surtout ps. lxxxiv, cxxii, gxxxhi (Vulg. Lxxxiii, cxxi, 
cxxxn}. 

4. Luc, IX, 51-53; xvii, 44; Jean, iv, 4; Jos., AfU,, XX, vi, 4; 
B. J,, II, XII, 3; Vita, 52. Souvelit, cependant, les pèlerins 
venaient par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des 
dangers. Matth., xix, 4; Marc, x, 4. 



VIE DE JÉSUS. 60 

Jérusalem elle est fort sévère. Mais le voisinage des 
vieux sanctuaires de Silo, de Béthel, près desquels 
on passe, tient Tâme en éveil. Ain-^l-ltaramié^ la 
dernière étape ^, est un lieu mélancolique et char- 
mant, et peu d'impressions égalent celle qu'on 
éprouve en s'y établissant pour le campement du 
soir. La vallée est étroite et sombre ; une eau noire 
sort des rochers percés de tombeaux, qui en forment 
les parois. C'est, je crois, la « Vallée des pleurs, » ou 
des eaux suintantes, chantée comme une des stations du 
chemin dans le délicieux psaume lxxxiv^, et devenue, 
pour le mysticisme doux et triste du moyen âgé, 
l'emblème de la vie. Le lendemain, de bonne heure, 
on sera à Jérusalem ; une telle attente, aujourd'hui 
encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et 
le sommeil léger. 

Ces voyages, oii la nation réunie se communiquait 
ses idées, et qui étaient presque toujours des foyers de 
grande agitation, mettaient Jésus en contact avec l'âme 
de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà une vive 
antipathie pour les défauts des représentants officiels 
du judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait 

4. Selon Josèphe (Vita, 52), la route était de trois jours. Mais 
retape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en 
deux. 

5. Lxxxiii selon la Vulgate, y. 7« 



70 ORIGINES DG CHRISTIANISME. 

été pour lui une autre école et quHI y ait fait de longs 
séjours ^* Hais le Dieu qu'il trouvait là n*était pas le 
sien. C'était tout au plus le Dieu de Job, sévère et ' 
terrible, qui ne rend raison à personne. Parfois c'était y 
Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa 
chère Galilée, et retrouvait son Père céleste, au mi*- 
lieu des vertes collines et des claires fontaines, 
paimi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme 
joyeuse et le cantique des anges dans le cœur, atten* 
daient le salut d*IsraëL 

- 4. Luc, IV» 4S; v, 46. 



CHAPITRE V. 



PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS. — SES IDÉES 0*UN DIEU PÈRE 
ET D*UN9 RELIGION PURE. — PREMIERS DISCIPLES. 



Joseph mourut avant que son fils fût arrivé èi aucun 
rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la 
famille, et c'est ce qui explique pourquoi son fils, 
quand on voulait le distinguer de ses nombreux homo- 
nymes, était le plus souvent appelé « fils de Marie*.» 
Il semble que, devenue par la mort de son mari 
étrangère à Nazareth, elle se retira à Cana *, dont 
elle pouvait être originaire. Cana * était une pe- 
tite ville à deux heures ou deux heures et demie 

4. C'est Texpression de Marc, vi, 3. Cf. Mattb., xui, 55. Marc 
ne connaît pas Joseph ; Jean et Luc, au contraire, préfèrent Tex- 
pression «ûls de Joseph. » Luc, iii^ 83 ; iv, 22; Jean, i, 45 ; iv, 4SI. 

5. Jean, ii, 4; iv, 46. Jean seul est renseigné sur ce point. 
3. J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de 

Galilée avec Kana el-Djélil. On peut cependant faire valoir des 
arguments pour Kefr-Kenna, à une heure ou une heure et de- 
mie N.-N.-E. de Nazareth. 



72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de Nazareth, au pied des montagnes qui bornent au 
nord la plaine d'Asochis *. La vue, moins grandiose 
qu'à Nazareth, s'étend sur toute là plaine et est 
bornée de la manière la plus pittoresque par les 
montagnes de Nazareth et les collines de Séphoris. 
Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en 
ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa 
jeunesse et eurent lieu ses premiers éclats *. 

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de 
charpentier ^. Ce n'était pas là une circonstance 
humiliante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait 
que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un 
état. Les docteurs les plus célèbres avaient des mé- 
tiers^; c'est ainsi que saint Paul, dont l'éducation 
avait été si soignée, était fabricant de tentes*. Jésus 
ne se maria point. Toute sa puissance d'aimer se 
porta sur ce qu'il considérait conmie sa vocation 
céleste. Le sentiment extrêmement délicat qu'on 
remarque en lui pour les femmes® ne se sépara 

4. UainienaLiii el-BuUauf» 

5. Jean, u, 41 ; iv, 46. Un ou deux disciples étaient de^ Gana. 
Jean, xxi, % ; Matth., x, 4; Marc, m, 48. 

3. Marc, vi, 3 ; Justin, Dial, cum Tryph., 88. 

4. Par exemple, a Rabbi lohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac 
le Forgeron. » 

5. Àct., xviii, 3. 

6. Voir ci-dessous, p. 451-452. 



VIE DE JÉSUS. 73 

point du dévouement exclusif qu'il avail pour son 
idée. Il traita en sœurs, comme François d'Assise et 
François de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la 
même œuvre que lui ; il eut ses sainte Claire, ses 
Françoise de Chantai. Seulement il est probable que 
celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans 
doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive sou- 
vent dans les natures très-élevées, la tendresse du 
cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en 
vague poésie, en charme universel. Ses relations in- 
times et libres , mais d'un ordre tout moral, avec 
des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent de 
même pg-r la passion qui l'attachait à la gloire de son 
Père, et- lui inspirait une sorte de jalousie pour 
toutes les belles créatures qui pouvaient y servir*. 
Quelle fut la marche de la pensée de Jésus durant 
cette période obscure de sa vie ? Par quelles médita- 
tions débuta-t-il dans la carrière prophétique? On 
l'ignore, son histoire nous étant parvenue à l'état de 
récits épars et sans chronologie exacte. Mais le 
développement des produits vivants est partout le 
même, et il n'est pas douteux que la croissance d'une 
personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait 
obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion de la 

4. Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, iv, 7 et suiv.; vni, 3 et suiv« 



7i ORIGINES DL CHRISTIANISME. 

divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble 
avoir été de toutes pièces la création de sa grande 
âme, fut en quelque sorte le principe de sa force. 
C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées 
^ nous sont familières et à ces discussions oii 
^'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la 
nuance de la piété de Jésus, il faut faire abstrac- 
tion de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. 
Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de 
la théologie. Les chétives discussions de la scolas- 
tique, la sécheresse d'esprit de Descartes, l'irréligion 
profonde du xyiu* siècle, en rapetissant Dieu, et en 
le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce 
qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme 
moderne tout sentiment fécond de là divinité. Si 
Dieu, en effet, est un être déterminé hors de 
nous, la personne qui croit avoir des rapports parti- 
culiers avec Dieu est un « visionnaire, » et conmie 
les sciences physiques et physiologiques nous ont 
montré que toute vision surnaturelle est une illu- 
sion, le déiste un peu conséquent se trouve dans 
l'impossibilité de comprendre les grandes croyances 
du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en suppri- 
mant la personnalité divine, est aussi loin qu*il se peut 
du Dieu vivant des religions anciennes. Les hommes 
qui ont le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, 



VIE DE JÉSUS. 7? 

Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Au- 
gustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils 
déistes ou panthéistes? Une telle question n'a pas de 
sens. Les preuves physiques et métaphysiques de 
Texistence de Dieu les eussent laissés indifférents. Us 
sentaient le divin en eux-mêmes. — Au premier rang de 
cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut pla-' 
cer Jésus. Jésus n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle 
pas comme à quelqu'un hors de lui ; Dieu est en lui i 
il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il 
dit de son Père. 11 vit au sein de Dieu par une corn** 
munication de tous les instants; il ne le voit pas, mais 
il l'entend, sans qu'il ait besoin de tonnerre et de 
buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice 
comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, 
de génie familier comme Socrate, d'ange Gabriel 
comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination 
d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour 
rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à 
Dieu est aussi -tout autre chose. Jésus n'énonce pas 
un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit 
en rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. 
La plus haute conscience de Dieu qui ait existé au 
sein de l'humanité a été celle de Jésus. 

On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant 
d'une telle disposition d'âme, ne sera nullemeut un 



76 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien 
n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évan- 
gile*. Les spéculations des Pères grecs sur l'essence 
divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu conçu 
immédiatement comme Père, voilà toute la théologie 
de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe 
théorique, une doctrine plus ou moins prouvée et 
qu'il cherchait à inculquer aux autres. Il ne faisait 
à ses disciples aucun raisonnement 2; il n'exigeait 
d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas 
ses opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des 
âmes très-grandes et très-désintéressées présentent, 
associé à beaucoup d'élévation, ce caractère de per- 
pétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême suscep- 
tibilité personnelle, qui en général est le propre des 
femmes^. Leur persuasion que Dieu est en elles et 
s'occupe perpétuellement d'elles est si forte qu'elles 
ne craignent nullement de s'imposer aux autres ; notre 
réserve, notre respect de l'opinion d' autrui, qui est 

^ . Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus ren- 
ferment déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en 
eontradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques, les- 
quels représentent sans aucun doute les Logia primitifs, ils doivent 
compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour 
des éléments de la vie de Jésus. 

2. Voir Matth., ix, 9, et les autres récits analogues. 

3. Voir, par exemple, Jean, xxi, 45 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 77 

une partie de notre impuissance, ne saurait être leur 
fait. Cette personnalité exaltée n'est pas Tégoïsme; 
car de tels hommes , possédés de leur idée, donnent 
leur vie de grand cœur pour sceller leur œuvre : c'est 
ridenlification du moi avec l'objet qu'il a embrassé, 
poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour 
ceux qui ne voient dans l'apparition nouvelle que la 
fantaisie personnelle du fondateur; c'est le doigt de 
Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le fou côtoie 
ici l'homme inspiré ; seulement le fou ne réussit jamais* 
Il n'a pas été donné jusqu'ici à. l'égarement d'esprit 
d'agir d' une façon sérieuse sur la marche de l'humanité. 
Jésus n'arriva pas sans doute du premier coup à 
cette haute affirmation de lui-même. Mais il est pro- 
bable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec 
Dieu dans la relation d'un fils avec son père. Là est 
son grand acte d'originalité; en cela il n'est nullement 
de sa race*. Ni le juif, ni le musulman n'ont compris 
cette déUcieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus 
n'est pas ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, 
nous damne quand il lui plaît, nous sauve quand il 
lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. On l'en- 

4. La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant 
d'autres points, avec celle de Jésus. De confus, ling,, § 4 4 ; De 
migr. Abr., % ^\ De somniis, II, § 41 ; De agric. Noë, % \%\ De 
mutatione nominutrij § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit. 



78 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, 
« Père*. » Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial 
qui a choisi Israël pour son peuple et le protège 
envers et contre tous. C'est le Dieu de l'humanité. 
Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, 
un théocrate comme Juda le Gaulonile. S' élevant 
hardiment au-dessus des préjugés de sa nation, il 
établira l'universelle paternité de Dieu. Le Gaulonite 
soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à 
^ un autre qu'à Dieu le nom de « maître ; » Jésus laisse ce 
nom à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un 
titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre, 
pour lui représentants de la force, un respect plein 
d'ironie, il fonde la consolation suprême, le recours 
au Père que chacun a dans le ciel, le vrai royaume 
de Dieu que chacun porte en son cœur. 

Ce nom de « royaume de Dieu » ou de « royaume 
du ciel 2 » fut le terme favori de Jésus pour exprimer 
la révolution qu'il apportait en ce monde*. Comme 

4. Saint Paul, ad Galatas, iv, 6. 

2. Le mot « ciel, » dans la langue rabbinique de ce temps, est 
synonyme du nom de « Dieu, » qu'on évitait de prononcer. 
Comp. Matth., xxi, 25; Luc, xv, 48; xx, 4. 

3. Cette expression revient à chaque page des évangiles synop- 
tiques, des Actes des Apôtres, de saint PauL Si elle ne parait c^'une 
fois en saint Jean (m, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le 
quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus. 



VIE DB JÉSUS. 70 

presque tous les termes messianiques, il venait du 
Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extra- 
ordinaire, aux quatre empires profanes, destinés h 
crouler, succédera un cinquième empire, qui sera 
celui des Saints et qui durera éternellement*. Ce 
règne de Dieu sur la terre prêtait naturellement 
aux interprétations les plus diverses. Pour la théo- 
logie juive, le « royaume de Dieu » n'est le plus 
souvent que le judaïsme lui-même, la vraie reli- 
gion, le culte monothéiste, la piété ^. Dans les der- 
niers temps de sa vie, Jésus crut que ce règne allait 
se réaliser matériellement par un brusque renouvelle- 
ment du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa 
première pensée^. La morale admirable qu'il tire de 
la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes 
qui croient le monde près de finir et qui se préparent 
par l'ascétisme à une catastrophe chimérique ;, c'est 
celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. « Le 
royaume de Dieu est au dedans de vous, » disait-il 
à ceux qui cherchaient avec subtilité des signes exté- 



4. Dan., ii, 44; vu, 13, 44^ 22, 27. 

2. Miscbna, Berakoth, n, 1,3; Talraudde Jérusalem, BeraAro^/*^ 
II, 2; Kidduschin, i, 2; Talm. de Bab., Berakoth, 15 a; Me- 
kilta, 42 h; Siphra, 170 b. L'expression revient souvent dans les 
Midraschim, 

3. Matth., VI, 33; xii, 28; xix, 42; Marc, xn, 34; Luc, xii,34« 



80 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

rieurs*. La conception réaliste de i'avénement divin n'a 
été qu' un nuage, une erreur passagère que la mort a fait 
oublier. Le Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, 
le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des 
premiers jours^, jours chastes et sans mélange ou la voix 
de son Père retentissait en son sein avec un timbre plus 
pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, 
où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune 
charpentier prit tout à coup une douceur extraordi- 
naire. Un charme infini s'exhalait de sa personne, et 
ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient 
plus*. Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe 
qui se pressait autour de lui n'était ni une secte, ni 
une école; mais on y sentait déjà un esprit commun, 
quelque chose de pénétrant et de doux. Son caractère 
aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures^ 
qui apparaissent quelquefois dans la race juive, 
faisaient autour de lui comme un cercle de fasci- 
nation auquel presque personne, au milieu de ces 

1. Luc, XVII, 20-21. 

2. La grande théorie de l'apocalypse du Fils de Thomme est en 
effet réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui pré- 
cèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout 
dans Matthieu, sont toutes morales. 

3. Matlli., xiri, 54 et suiv.; Marc, vi, 2 et suiv.; Jean, vi, 42. 

4. La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, Dial, cum 
Trifp/i.j 85, 88, 400) vient du désir de voir réalisé en lui un Irai/ 
prétendu messianique (Is., un, 2]. 



VIE DE JÉSUS. 81 

populations bienveillantes et naïves, ne savait échap- 
per. 

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, 
sî les idées du jeune maître n'eussent dépassé de 
beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà du- 
quel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La 
fraternité des hommes, fils de Dieu, et les consé- 
quences morales qui en résultent étaient déduites avec 
un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du temps, 
Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, ren- 
fermait sa doctrine dans des aphorismes concis et 
d'une forme expressive, parfois énigmatique et bi- 
zarre*. Quelques-unes de ces maximes venaient 
des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient 
des pensées de sages plus modernes, surtout 
d' Antigène de Soco , de Jésus fils de Sirach , et de 
Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par 
suite d'études savantes, mais comme des proverbes 
souvent répétés. La synagogue était riche en maxi- 
mes très-heureusement exprimées, qui formaient une 
sorte de littérature proverbiale courante 2. Jésus 



7. Les Logià de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces 
axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la 
forme fragmentaire se fait sentir à travers les sutures. 

2. Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies 
dans le petit livre intitulé : Pirké Aboth. 

6 



82 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

adopta presque tout cet enseignement oral, mais en 
le pénétrant d'un esprit supérieur ^. Enchérissant 
d'ordinaire sur les devoirs tracés par la Loi et les 
anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus 
d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, 
de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées 
à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là 
qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, 
étaient en germe dans ce premier enseignement. 
Pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome 
répandu : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne vou- 
drais pas qu'on te fît à toi-même 2. » Mais cette 
vieille sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait 
pas. Il allait aux excès : 

« Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, 
présente -lui l'autre. Si quelqu'un te fait un pro- 

4. Les rapprochements seront faits ci -dessous, au fur et à 
mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la 
rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles , des 
emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale 
chrétienne. Mais cela est inadmissible; un mur de séparation 
existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne 
et la littérature juive n'ont eu avant le xiir siècle presque 
aucune influence Tune sur l'autre. 

2. Matth., vu, 42; Luc, vi, 34. Cet axiome est déjà dans le 
livre de Tobie, iv, 46. Hillel s'en seiTait habituellemeat (Talm. 
de Bab., Schabbalh, 31 a), et déclarait comme Jésus que c'était 
là l'abrégé de la Loi. 



VIE DE JÉSUS. 83 

ces pour ta tunique, abandonne-lui ton manteau^. » 

« Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette- 
le loin de toi 2. » 

ic Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui 
vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécu- 
tent*. » 

« Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé^. Par- 
donnez, et on vous pardonnera^. Soyez miséricordieux 
comme votre Père céleste est miséricordieux^. Don- 
ner vaut mieux que recevoir^. » 

« Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève 
sera humilié^. » 

Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la dou- 
ceur, le goût de la paix, le complet désintéressement 

4, Matth., V, 39 et suiv.; Luc, vi, 29. Comparez Jérémie, Lor 
ment., m, 30. 

2. Matth., V, 29-30; xviii, 9; Marc, ix, 46. 

3. Matth., V, 44; Luc, vi, 27. Comparez Talmud de Babylone, 
Schabbath^ 88 b ; Joma, 23 a, 

4. Matth., VII, 4; Luc, vi, 37. Comparez Talmud de Babylone, 
KethubotKh^^b. 

5. Luc, VI, 37. Comparez LéviL, xix, 4 8 ; Prov., xx, 22 ; Ecclé- 
sidstique, xxviii, 1 et suiv. 

6. Luc, VI, 36; Siphré, 54 b (Sultzbach, 4802). 

7. Parole rapportée dans les Actes, xx, 35. 

8. Matth., xxni, 42; Luc, xiv, 44; xviii, 44. Les sentences rap- 
portées par saint Jérôme d'après V « Évangile selon les Hébreux » 
(Comment, in Epist. odEphes,, v, 4; in Ezech., xviii; DiaL adv. 
Pelaç; 111,2), sont empreintes du môme esprit. 



84 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doc- 
trine de la synagogue ^. Mais il y mettait un accent 
plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes 
trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose 
pas de principes plus ou moins bien exprimés. La 
poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le 
précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. 
Or, on ne peut nier que ces maximes empruntées par 
Jésus à ses devanciers ne fassent dans l'Évangile un 
tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le 
Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'an- 
cienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et 
changé le monde. Peu originale en elle-même, si Ton 
veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus 
anciennes la recomposer presque tout entière, la mor- 
rale évangélique n'en reste pas moins la plus haute 
création qui soit sortie de la conscience humaine, le 
plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste 
ait tracé. 

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est 
clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait en- 
tendre. Il répétait ^sans cesse qu'il faut faire plus 



h, Deulér.j xxiv, xxv, xxvi, etc.; ïs., lviii, 7; Prov., xix, 
47 ; Pirké Aboth, i ; Talmud de Jérusalem, Peah, i, 4 ; Talmud 
de Babylone, Schabbath, 63 tu 



VIE DE JÉSUS. 85 

que les anciens sages n'avaient dit^. Il défendait la 
moindre parole dure 2, il interdisait le divorce* et 
tout serment*, il blâmait le talion 5, il condamnait 
l'usure^, il trouvait le désir voluptueux aussi criminel 
que Tadultère^. Il voulait un pardon universel des 
injures*. Le motif dont il appuyait ces maximes de 
haute charité était toujours le même : « ... Pour que 
vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait le- 
ver son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous 
n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel 
mérite avez -vous? Les publicains le font bien. Si 
vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela? 
Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre 
Père céleste est parfait®. » 

Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pra- 
tiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du 

4. Matth., V, 20et suiv. 

2. Matlh., V, 22. 

3. Matth., y, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, Sanr 
hédrin, 22 a. 

4. Matlb., Y, 33 et suiv. 

5. Matth., V, 38 et suiv. 

6. Matth,, V, 42. LaLoi l'interdisait aussi (/>cw^er.^ XV, 7-8), mais 
moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, vu, 41 et suiv.). 

7. Matth., xxvii, 28. Comparez Talmud, Massékei Kalla (édit. 
Furth, 1793), fol. 34 h. 

8. Matth., v, 23 et suiv. 

9. Matth., V, 45 et suiv. CcîPparez Lévit.^ xi, 44; xix, 2. 



86 ORIGINES DU CimiSTIAMSME. 

cœur, sur Timitation de Dieu ^, sur le rapport immé- 
diat de la conscience avec le Père céleste, étaient la 
suite de ces principes. Jésus ne recula jamais devant 
cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein 
du judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pour- 
quoi des intermédiaires entre l'homme et son Père? 
Dieu ne voyant que le cœur, à quoi bon ces purifica- 
tions, ces pratiques qui n'atteignent que le corps^? 
La tradition même, chose si sainte pour le juif, 
n'est rien, comparée au sentiment pur*. L'hypocri- 
sie des pharisiens, qui en priant tournaient la tête 
pour voir si on les regardait, qui faisaient leurs 
aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits 
des signes qui les faisaient reconnaître pour per- 
sonnes pieuses, toutes ces simagrées de la fausse dé- 
voti'^n le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, 
disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta 
main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin 
que ton aumône reste dans le secret, et alors ton 
Père, qui voit dans le secret, te la rendra^. Et 
quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui 

4. Comparez Philon, De migr, Ahr,, § 23 et 24; De vila con- 
templativa, en entier. 

2. Matth., XV, 44 et suiv.; Marc, vu, 6 et suiv* 

3. Marc, vu, 6 et suiv. 

4. Matth., vi^ 4 et suiv. Comparez Ecclésiastique, xvii, 48; 
XXIX, 45; Talm. de Bab., Chagiga, 5 a; BahaBathra, 96. 



VIE DE JESUS. 87 

aiment à faire leur oraison debout dans les syna- 
gogues et au coin des places, afin d'être vus des 
hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur ré- 
compense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans 
ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père, 
qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le 
secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de 
longs discours comme les païens, qui s'imaginent 
devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton 
Père sait de quoi tu as besoin , avant que tu le lui 
demandes^. » 

Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se 
contentant de prier ou plutôt de méditer sur les mon- 
tagnes et dans les lieux solitaires, où toujours l'homme 
a cherché Dieu 2. Cette haute notion des rapports de 
l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après 
lui , devaient être capables , se résumait en une 
prière, qu'il enseignait dès lors à ses disciples* : 

« Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit 
sanctifié; que ton règne arrive; que ta volonté soit 
faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujour- 
d'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos 
olTenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous 

4. Malth., VI, 5-8. 

2. Matlh., XIV, 23; Luc, iv, 42; v, 16; vi, 12. 

3. Matlh., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv. 



88 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ont offensés. Épargne-nous les épreuves; délivre- 
nous du Méchant^. » Il insistait particulièrenient 
sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que 
nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque in- 
jure en lui demandant telle ou telle chose déterminée^. 
Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences 
des grands principes que le judaïsme avait posés, 
mais que les classes officielles de la nation tendaient 
de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et 
romaine fut presque toujours un verbiage plein d'é- 
goïsme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle : 
« Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te sou- 
viens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse- 
là ton offrande devant l'autel, et va premièrement te 
réconcilier avec ton frère; après cela viens et fais 
ton offrande*. » Seuls dans l'antiquité, les prophètes 
juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le 
sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte 
que l'homme doit à Dieu. « Que m'importe la multi- 
tude de vos victimes? J'en suis rassasié; la graisse de 
vos béliers me soulève le cœur ; votre encens m'im- 
portune; car vos mains sont pleines de sang. Pu- 
rifiez vos pensées; cessez de mal faire, apprenez le 

4 . C'est-à-dire du démon. 

2. Luc, XI, 5 et suiv. 

3. Matth., V, 23-24. 



VIE DE JÉSUS. W 

bien, cherchez la justice, et venez alors*. » Dans 
les derniers temps , quelques docteurs , Siméon le 
Juste^, Jésus, fils de Sirach *, Hillel ^, touchèrent 
presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi 
était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyp- 
tien , arrivait en même temps que Jésus à des idées 
d'une haute sainteté morale , dont la conséquence 
était le peu de souci des pratiques légales 5. Sche- 
maïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi 
des casuistes fort libéraux^. Rabbilohanan allait bien- 
tôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de 
l'étude même de la Loi ^1 Jésus seul, néanmoins, dit 
la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été 
moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus en- 
nemi des formes qui étouffent la religion sous pré- 
texte de la protéger. Par là , nous sommes tous ses 

4, Isaïe, I, 44 et suiv. Comparez ibid., lvhi entier; Osée, vi, 
6 ; Malachie, i, 4 et suiv. 

2. Pirké Aboth, i, 2. 

3. Ecclésiastique, xxxv, \ et suiv. 

4. Talm. 'de Jérus., Pesachim, vi, \ ; Talm. de Bab., même 
Iraité, 66 a; Schabbalh, 34 a. 

5. Qaod Deus inimut.j § 4 et 2 ; I><? Abrahamo, § 22; Quis re- 
vum divin, hœres, § 43 et suiv., 55, 58 et suiv.; De profugis, 

7 et 8; Quod omnis probus liber, en entier; De vita contem" 
plaliva, en entier. 

6. Talm. de Bab., Pesachim, 67 b. 

7. Talmud do Jérusalem, Péahj i, 4. 



90 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

disciples et ses continuateurs; par là, il a posé une 
pierre éternelle, fondement de la vraie religion, et, 
si la religion est la chose essentielle de l'humanité , 
par là il a mérité le rang divin qu'on lui a décerné. 
Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé 
sur la pureté du cœur et sur la fraternité humaine, 
faisait par lui son entrée dans le monde, idée telle- 
ment élevée que l'église chrétienne devait sur ce point 
trahir complètement ses intentions, et que, de nos 
jours, quelques âmes seulement sont capables de s'y 
prêter. 

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait h 
chaque instant des images expressives. Quelquefois 
une finesse remarquable, ce que nous appelons de 
l'esprit, relevait ses aphorismes ; d'autres fois, leur 
forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes popu- 
laires. « Comment peux-tu dire à ton frère : Permets 
que j'ôte cette paille de ton œil, toi qui as une poutre 
dans le tien? Hypocrite ! ôte d'abord la poutre de 
ton œil, et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil 
de tonJrère^. » 

Ces leçons , longtemps renfermées dans le cœur 
du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés. 
L'esprit du temps était aux petites églises ; c'était le 

4. Matth., vn, 4-5. Comparez Talmud do Babylone, Baba 
Bathra, 45 6; Erachirij 46 6. 



VIE DE JÉSUS. 91 

moment des Ësséniens ou Thérapeutes. Des rabbis 
ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abta- 
lion, Hillel, Schammaï, Juda le Gaulonite, Gamaliel, 
tant d'autres dont les maximes ont composé le Tal- 
mud^, apparaissaient de toutes parts. On écri- 
vait très-peu ; les docteurs juifs de ce temps ne fai- 
saient pas de livres : tout se passait en conversations 
et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à 
donner un tour facile à retenir 2. Le jour où le jeune 
charpentier de Nazareth commença à produire au de- 
hors ces maximes , pour la plupart déjà répandues , 
mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce 
ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus 
(il est vrai, le plus charmant de tous) , et autour de 
lui quelques jeunes gens avides de l'entendre et cher- 
chant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du 
temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de 
chrétiens; le vrai christianisme cependant était fondé, 
et jamais sans doute il ne fut plus parfait qu'à ce pre- 
mier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. 
Que dis-je? En un sens, il. le compromettra; car 
toute idée pour réussir a besoin de faire des sacri- 
fices ; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie. 

4 . Voir smtoMl Pi7^ké Aboth, ch, i. 

2. LeTalmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne com- 
mença guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère. 



92 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas ; il faut 
le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des 
voies moins pures sont nécessaires. Certes, si 
l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Mat- 
thieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas 
maintenant à tant d'objections; mais sans miracles 
eut-il converti le monde? Si Jésus fût mort au mo- 
ment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y 
aurait pas dans sa vie telle page qui nous blesse ; 
mais, plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté 
ignoré des hommes ; il serait perdu dans la foule 
des grandes âmes inconnues , les meilleures de 
toutes ; la vérité n'eût pas été promulguée, et le 
monde n'eût pas profité de l'immense supériorité 
morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils 
de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes 
presque aussi élevés que ceux de Jésus. Hillel cepen- 
dant ne passera jamais pour le vrai fondateur du 
christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, 
dire n'est rien , faire est tout. L'idée qui se cache 
sous un tableau de Raphaël est peu de chose ; c'est 
le tableau seul qui compte. De même, en morale, 
la vérité ne prend quelque valeur que si elle passe 
à l'état de sentiment, et elle n'atteint tout son prix 
que quand elle se réalise dans le monde à l'état 
de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont 



VIE DR Jl'SUfl. 9.] 

écrit de fort bonnes maximes. Des hommes très- 
vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour con- 
tinuer dans le monde la tradition de la vertu. La 
palme est à celui qui a été puissant en paroles et en 
œuvres , qui a senti le bien, et au prix de son sang 
Ta fait triompher. Jésus , à ce double point de vue, 
est sans égal ; sa gloire reste entière et sera toujours 
renouvelée. 



CHAPITRE VI. 



JEAN-BAPTISTE. — VOYAGE DE jéSUS VERS JEAN ET SON SÉJODE 
AU DESERT DE JUD^B. — IL ADOPTE LE BAPTéME DE JEAN, 



Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de 
documents, reste pour nous en partie énigmatique, ap- 
parut vers ce temps et eut certainement des relations 
avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier 
de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles 
lui suggérèrent plusieurs accessoires importants de 
son institution religieuse, et en tout cas elles four- 
nirent à ses disciples une très-forte autorité pour re- 
commander leur maître aux yeux d'une certaine classe 
de Juifs. 

Vers Tan 28 de notre ère (quinzième année du 
règne de Tibère), se répandit dans toute la Palestine 
la réputation d'un certain lohanan ou Jean, jeune 
ascète plein de fougue et de passion. Jean était de 



VIE DE JÉSUS. Ô5 

race sacerdotale ^ et né, ce semble, à Jutta près d'Hé- 
bronou à Hébron même 2. Hébron, la ville patriarcale 
par excellence, située à deux pas du désert de Judée 
et à quelques heures du grand désert d'Arabie, était 
dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, 
un des boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme 
la plus austère. Dès, son enfance, Jean fut Nazir, 
c'est-à-dire assujetti par vœu à certaines abstinences *. 
Le désert dont il était pour ainsi dire environné l'at- 
tira de bonne heure ^. Il y menait la vie d'un yogui 
de rinde, vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de cha- 
meau, n'ayant pour* aliments que des sauterelles et 
du miel sauvage^. Un certain nombre de disciples 
s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie 
et méditant sa sévère parole. On se serait cru 
transporté aux bords du Gange, si des traits particu- 

4 . Luc, I, 5 ; passage de Tévangile des Ébionim , conservé par 
Épiphane (Adv, hœr., xxx, 13). 

2. Luc, \, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir 
dans « la ville de Juda » nommée en cet endroit de Luc la ville 
ÙG Jutta (}o^\xé^ XV, 55; xxi, 46). Robinson (Biblical Researches, 
I, 494; II, 206) a retrouvé cette Vw^^a portant encore le môme nom, 
à deux petites heures au sud d'Hébron. 

3. Luc, I, 45. 

4. Luc, I, 80. 

5. Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de Févang. des Ébionim, 
dans Épiph., Adv. hœr., xxx, 43. 



96 ORIGINES DU CIIRISTIANTSMK. 

liers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier des- 
cendant des grands prophètes d'Israël. 

Depuis que la nation juive s'était prise avec une 
sorte de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'ima- 
gination du peuple s'était reportée avec beaucoup 
de complaisance vers les anciens prophètes. Or, 
de tous les personnages du passé, dont le sou- 
venir venait comme les songes d'une nuit troublée 
réveiller et agiter le peuple, le plus grand était 
Élie. Ce géant des prophètes , en son âpre solitude 
du Carmel, partageant la vie des bêtes sauvages, 
demeurant dans le creux des rochers, d'où il sor- 
tait comme un foudi'e pour faire et défaire les rois, 
était devenu, par des transformations successives, une 
sorte d'être surhumain, tantôt visible, tantôt invisible, 
et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait généra- 
lement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël *. La 
vie austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles 
qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels l'Orient 
vit encore^, cette sombre image qui, jusqu'à nos jours, 

4, Malachie, m, 23-24 (iv, 5-6 selon la Vulg.); Ecclésiastique, 
XLvm, 10; Matth., xvi, 14; xvn, 10 et suiv.; Marc, vi, 15; vni, 
28; IX, 10 et suiv.; Luc, ix, 8, 19; Jean, i, 21, 25, 

2. Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mou- 
rir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa 
montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on le voit 
entouré de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui. 



VIE DE JÉSUS. ' 97 

fait trembler et tue, toute cette mythologie, pleine 
de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les 
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de 
naissance tous les enfantements populaires. Quiconque 
aspirait à une grande action sur le peuple devait 
imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le trait 
essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager 
« l'homme de Dieu » comme un ermite. On s'ima- 
gina que tous les saints personnages avaient eu leurs 
jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités^. 
La retraite au désert devint ainsi la condition et le 
prélude des hautes destinées.- 

Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beau- 
coup préoccupé Jean 2. La vie anachorétique, si op- 
posée à l'esprit de l'ancien peuple juif, et avec laquelle 
les vœux dans le genre de ceux des Nazirs et des 
Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes 
parts invasion en Judée. Les Esséniens ou Théra- 
peutes étaient groupés près dii pays de Jean , sur 
les bords orientaux de la mer Morte ^. On s'imagi- 
nait que les chefs de sectes devaient être des soli- 
taires, ayant leurs règles et leurs instituts propres, 
comme des fondateurs d'ordres religieux. Les maî- 

4 . Ascension d^Isaïe, 11, 9-i i . 

2. Luc, I, n. 

3. Pline, Hist. nat,, V, 17; Epiph., Adv. hœr., xix, \ et 2. 

7 



98 ORIGINES DU CHRISTIANISME, 

très des jeunes gens étaient aussi parfois des espèces 
d'anachorètes^ assez ressemblants aux gourous 2 du 
brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une 
influence éloignée des mounis de l'Inde? Quelques- 
uns de ces moines bouddhistes vagabonds, qui cou- 
raient le monde, comme plus tard les premiers 
Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et 
convertissant des gens qui ne savaient pas leur langue, 
n'avaient-ils point tourné leurs pas du côté de la 
Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du 
côté de la Syrie et de Babylone ^? C'est ce que l'on 
ignore. Babylone était devenue depuis quelque temps 
un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp (Bodhisattva) 
était réputé un sage Ghaldéen et le fondateur du 
sabisme. Le sabisme lui-même, qu'était-il ? Ce que 
son étymologie indicjte^ : le baptisme lui-même, c'est- 
à-dire la religion des baptêmes multipliés, la souche 
de la secte encore existante qu'on appelle « chrétiens 
de Saint-Jean » ou Mendaïtes, et que les Arabes ap- 
pellent eUMogtasila^ « les baptistes^. » Il est fort 

4. Josôphe, Vita, 2. 

2. Précepteurs spirituels. 

3. J'ai développé ce point ail.eurs (HisL génér, des langties 
sémttiqueSj III, iv, 4 ; Joum. Asiat.j février-mars i 856). 

4. Le verbe araméen seba^ origine du nom des Sabiens, est 
synonyme de ^anxilta, 

6. J'ai traité de ceci plus au long dans le Journal Asiatique, 



VIE DE JÉSUS. 99 

difficile de démêler ces vagues analogies. Les sectes 
flottantes entre le judaïsme, le christianisme, le bap- 
tisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région 
au delà du Jourdain durant les premiers siècles de 
notre ère*, présentent à la critique, par suite de la 
confusion des notices qui nous en sont parvenues, le 
problème le plus singulier. On peut croire, en tout 
cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, 
des Esséniens^ et des précepteurs spirituels juifs 
de ce temps venaient d'une influence récente du 
haut Orient. La pratique fondamentale qui donnait 
à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son 
nom, a toujours eu son centre dans la basse Ghaldée 
et y constitue une religion qui s'est perpétuée jusqu'à 
nos jours. 

Cette pratique était le baptême ou la totale im- 
mersion. Les ablutions étaient déjà familières aux 

nov.-déc. 1853 et août-sept. 4855. l\ est remarquable que le? 
Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pay^ 
que les Esséniens ( le bord oriental de la mer Morte) et furent 
confondus avec eux (Épiph., Adv. hœr.j xix, 4, 2, 4; xxx, 46, 
47; un, 4 et S; Philosophumenaj IX, m, 45 et 46; X, xx, 
29). 

4 . Voir les notices d'Épipbane sur les Esséniens, les Héméro- 
baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les Ébionites, 
les Sampséens (Adv. hœr.j liv. I et II), et celles de l'auteur des 
PAt/osojoAwmewa sur les Elchasaïtes (liv. IX et X). 

2. Epiph., Adv. hcer., xix, x?^, un. 



100 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Juifs, comme à toutes les religions de l'Orient^. 
Les Esséniens leur avaient donné une extension par- 
ticulière 2. Le baptême était devenu une cérémonie 
ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le sein 
de la religion juive, une sorte d'initiation ^. Jamais 
pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à 
l'immersion cette importance ni cette forme. Jean 
avait fixé le théâtre de son activité dans la partie du 
désert de Judée qui avoisine la mer Morte ^. Aux 
époques où il administrait le baptême , il se trans- 
portait aux bords du Jourdain 5, soit à Béthanie ou 
Béthabara ^, sur la rive orientale, probablement vis- 
à-vis de Jéricho, soit à l'endroit nommé -^7ion ou 
« les Fontaines ^ , » près de Salim , où il y avait 

i, Marc, VII, 4; Jos., Ant.j XVIII, v, 2; Justin, Dial. cum 
Tryph.j 17, 29, 80; Epiph., Adv, hœr.j xvii. 

2. Jos., B. J.j II, vm, 5, 7, 9, 43. 

3. Mischna, Pesachim, viii, 8 ; Talmud de Babylone, Jeba- 
moth, 46 h; Kerithuthj 9 a; Aboda Zara, 57 a; Masséket Gé^ 
nm[éà\L Kirchheim, 4851), p. 38-40. 

4. Matth., m, 4; Marc, i, 4. 

5. Luc, m, 3. 

6. Jean, i, 28; m, 26. Tous les manuscrits portent Béthanie; 
mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Ori- 
gène (Comment, in Joann.j VI, 24) a proposé de substituer JBcrAa- 
baraj et sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux 
mots ont, du reste, des significations analogues et semblent indi- 
quer un endroit où il y avait un bac pour passer la rivière. 

7. /Enon est le pluriel chaldée'n J£nawan, a fontaines, n 



VIE DE JÉSUS. iOi 

beaucoup d'eau*. Là des foules considérables, surtout 
de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se 
faisaient baptiser ^. En quelques mois, il devint ainsi 
un des. hommes les plus influents de la Judée, et tout 
le monde dut compter avec lui. 

Le peuple le tenait pour un prophète*, et plusieurs 
s'imaginaient que c'était Élie ressuscité^. La croyance 
h ces résurrections était fort répandue 5; on pensait 
que Dieu allait susciter de leurs tombeaux quelques- 
uns des anciens prophètes pour servir de guides à 
Israël vers sa destinée finale^. D'autres tenaient Jean 

4. Jean, m, 23. La situation de cette localité est douteuse. La 
circonstance relevée par Tévangéliste ferait croire qu'elle n'était 
pas très-voisine du*Jourdaîn. Cependant les synoptiques sont con- 
stants pour placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le 
bord de ce fleuve (Matth., m, 6; Marc, i, 5; Luc, m, 3). Le rap- 
prochement des versets 22 et 23 du chapitre m de Jean, et des ver- 
sets 3 et 4 du chapitre iv du même évangile, porterait d'ailleurs à 
croire que Salim était en Judée, et par conséquent dans l'oasis de 
Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on trouverait 
difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin 
naturel qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne. 
Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de 
Beth-Schéan ou Scythopolis. MaisRobinson [BibL Res.j III, 333) 
n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation. 

2. Marc, i, 5; Josèphe, AnLj XVIII, v, 2. 

3. Matth., XIV, 5; xxi, 26. 

4. Matth., XI, 44; Marc, vi, 45; Jean, i, 24. 

5. Matth., XIV, 2; Luc, ix, 8. 

6. y. ci-dessus, p. 96, note 4. 



102 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pour le Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une 
telle prétention *. Les prêtres et les scribes, opposés 
à cette renaissance du prophétisme, et toujours enne- 
mis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la po- 
pularité du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient 
parler contre lui 2. C'était une victoire que le senti- 
ment de la foule remportait sur l'aristocratie sacer- 
dotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à 
s'expliquer nettement sur ce point, on les embarras- 
sait fort *. 

Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe 
destiné à faire impression et à préparer les esprits à 
quelque grand mouvement. Nul doute qu'il ne fut 
possédé au plus haut degré de l'espérance messia- 
nique, et que son action principale ne fût en ce sens. 
« Faites pénitence, dîsait-il, car le i^oyaume de Dieu 
approche^. » Il annonçait une « grande colère, » c'est- 
à-dire de terribles catastrophes qui allaient venir s, et 
déclarait que la cognée était déjà h la racine de 
l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il 
représentait son Messie un van à la main, recueillant 

4. Luc, III, 16 et suiv.; Jeau, i, 20. 

2. Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, vu, 30. 

3. Matlh., loc. cil. 

4. Matth., III, 2. 

5. Matth., III, 7. 



VIE DE JESUS. 103 

le bon grain, et brûlant la paille. La pénitence, dont 
le baptême était la figure, l'aumône, l'amendement 
des nàœurs*, étaient pour Jean les grands moyens de 
préparation aux événements prochains. On ne sait 
pas exactement sous quel jour il concevait ces évé- 
nements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il prêchait avec 
beaucoup de force contre les mêmes adversaires que 
Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les 
docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme 
Jésus, il était surtout accueilli par les classes mépri- 
sées 2. Il réduisait à rien le titre de fils d'Abraham, 
et disait que Dieu pourrait faire des fils d'Abraham 
avec les pierres du chemin *. Il ne semble pas qu'il 
possédât même en germe la grande idée qui a fait le 
triomphe de Jésus, l'idée d'une religion pure; mais 
il servait puissamment cette idée en substituant un 
rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles 
il fallait des prêtres, à peu près comme les Fla- 
gellants du moyen âge ont été des précurseurs de 
la Réforme, en enlevant le monopole des sacrements 
et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général 
de ses sermons était sévère et dur. Les expressions 
dont il se servait contre ses adversaires paraissent 

4. Luc, m, 41-14; Josèphe, Ant., XVIII, v, 2. 

2. Matth., XXI, 32; Luc, m, 12-14. 

3. Matth., III, 9. 



104 OniGINKS DU CHRISTIANISME. 

ivoir été des plus violentes *. C'était une rude et 
continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta 
pas étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha 
presque par son maître Banou, le laisse entendre à 
mots couverts 2, et la catastrophe qui mit fin à ses 
jours semble le supposer. Ses disciples menaient 
une vie fort austère*, jeûnaient fréquemment et 
affectaient un air triste et soucieux. On voit poindre 
par moments la communauté des biens et cette 
pensée que le riche est obligé de partager ce- 
qu'il a^. Le pauvre apparaît déjà comme celui qui 
doit bénéficier en première ligne du royaume de 
Dieu. 

Quoique le centre d'action dé Jean fût la Judée, 
sa renommée pénétra vite en Galilée et arriva jus- 
qu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de lui par 
ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. 
Jouissant encore de peu d'autorité, et sans doute 

i. Mîtth., III, 7; Luc, m, 7. 

2. AnU, XVIII, V, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose 
les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses do ses compa- 
triotes, il eOace tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et 
répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Ro- 
mains, un vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs do 
sectes juives à des professeurs de morale ou à des stoïciens. 

3. Matth., IX, U. 

4. Luci m, W. 



VIE DE JÉSUS. 105 

aussi poussé par le désir de voir un maître dont les 
enseignements avaient beaucoup de rapports avec ses 
propres idées, Jésus quitta la Galilée et sq rendit avec 
sa petite école auprès de Jean*. Les nouveaux venus se 
firent baptiser comme tout le monde. Jean accueillit 
très -bien cet essaim de disciples galiléens, et ne 
trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des 
siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient 
beaucoup d'idées communes; ils s'aimèrent et lut- 
tèrent devant le public de prévenances réciproques. 
Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans 
Jean-Baptiste, et on gst porté à le révoquer en doute. 

4. Matth., III, 43 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, %\ et 
suiv.; Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font 
venir Jésus vers Jean , avant qu'il eût joué de rôle public. Mais 
s'il est vrai, comme ils le disonl, que Jjan reconnut tout d'abord 
Jésus et lui fit grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà 
un maître assez renommé. Le quatrième évangéliste amène deux 
fois Jésus vers Jean, une première fois encore obscur, une deuxième 
fois avec une troupe de disciples. Sans toucher ici la question 
des itinéraires précis de Jésus ( question insoluble vu les contra- 
dictions des documents et le peu de souci qu'eurent les évan- 
gélistes d'être exacts en pareille matière), sans nier que Jésus ait 
pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il n'avait pas encore 
de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le quatrième 
évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se mettre 
à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se rappe- 
ler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont 
des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux. 



106 ORIGINKS DU CHRISTIANISME. 

L'humilité n*a jamais été le trait des fortes âmes juives. 
Il semble qu'un caractère aussi roide, une sorte de 
Lamennais toujours irrité , devait être fort colère et 
ne souiTrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette ma- 
nière de concevoir les choses repose sur une fausse 
conception de la personne de Jean. On se le repré- 
sente comme un vieillard; il était au contraire de 
même âge que Jésus*, et très-jeune scion les idées du 
temps. Il ne fut pas, dans l'ordre de Tesprit, le père de 
Jésus, mais bien son frère. Les deux jeunes enthou- 
siastes, pleins des mêmes espérances et des mêmes 
haines, ont bien pu faire cause commune et s'ap- 
puyer réciproquement. Certes un vieux maître voyant 
un homme sans célébrité venir vers lui et garder 
à son égard des allures d'indépendance, se fût ré- 
volté ; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école 
accueillant avec empressement celui qui va lui succé- 
der. Mais la jeunesse est capable de toutes les abné- 
gations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant 
reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'ac- 
cepta sans arrière-pensée personnelle. Ces bonnes re- 
lations devinrent ensuite le point de départ de tout un 
système développé par les évangélistes, et qui consista 
à donner pour première base à la mission divine de 

4 . Luc, I , bien que tous les détails du récit, notamment ce qui 
concerne la parenté de Jean avec Jésus* soient légendaires. 



VIE DE JÉSUS. 107 

Jésus Tattestation de Jean. Tel était le degré d'auto- 
rité conquis par le baptiste qu'on ne croyait pou- 
voir trouver au monde un meilleur garant. Mais, loin 
que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pen- 
dant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut 
pour supérieur et ne développa son propre génie que 
timidement. 

Il semble en effet que, malgré sa profonde origi- 
nalité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut 
l'imitateur de Jean. Sa voie était encore obscure de- 
vant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus 
céda beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses 
qui n'étaient pas dans sa direction, ou dont il se 
souciait assez peu, par l'unique raison qu'elles étaient 
populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent 
jamais à sa pensée principale et y furent toujours 
subordonnés. Le baptême avait été mis par Jean en 
très-grande faveur ; il se crut obligé de faire comme 
lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi*. Sans 
doute ils accompagnaient le baptême de prédications 
analogues à celles de Jean. Le Jourdain se couvrit 
ainsi de tous les côtés de baptistes, dont les discours 
avaient phis ou moins de succès. L'élève égala bien- 

4. Jean, III, 22-26;. iv, i-2. La parenthèse du verset 2 paraît 
être une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se 
corrigeant lui-même. 



108 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tôt le maître, et son baptême fut fort recherché. II y 
eut à ce sujet quelque jalousie entre les disciples * ; 
les élèves de Jean vinrent se plaindre à lui des suc- 
cès croissants du jeune galiléen, dont le baptême 
allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les 
deux maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La 
supériorité de Jean était d'ailleurs trop incontestée 
pour que Jésus, encore peu connu, songeât à la com- 
battre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et 
se croyait obligé, pour gagner la foulé, d'employer 
les moyens extérieurs qui avaient valu à Jean de 
si étonnants succès. Quand il recommença à prê- 
cher après l'arrestation de Jean , les premiers mots 
qu'on lui met à la bouche ne sont que la répétition 
d'une des phrases familières au baptiste^. Plusieurs 
autres pxpressions de Jean se retrouvent textuel- 
lement dans ses discours *. Les deux écoles parais- 
sent avoir vécu longtemps en bonne intelligence*, 
et après la mort de Jean , Jésus , comme confrère 
affidé, fut un des premiers averti de cet événe- 
ment^. 



1. Jean, m, 26; iv, 4. 

2. Matth., m, 2; iv, 17. 

3. Matth., III, 7; xii, 3i; \xiii, 33. 

4. Matth., XI, 2-43. 

5. Matth., XIV, 4 2. 



VIE DK JÉSUS. 100 

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière 
prophétique. Comme les anciens prophètes juifs, il 
était, au plus haut degré, frondeur des puissances 
établies ^. La vivacité extrême avec laquelle il s'ex- 
primait sur leur compte ne pouvait manquer de lui 
susciter des embarras. En Judée, Jean ne paraît pas 
avoir été inquiété par Pilate; mais dans la Pérée, au 
delà du Jourdain, il tombait sur les terres d'Antipas. 
Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé 
dans les prédications de Jean. Les grandes réunions 
d'hommes formées par l'enthousiasme religieux et 
patriotique autour du baptiste avaient quelque chose 
de suspect 2. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, 
s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la 
perte de l'austère censeur. 

Un des caractères le plus fortement marqués de 
cette tragique famille des Hérodes , était Hérodiade, 
petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, ambitieuse, 
passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses 
lois*. Elle avait été mariée, probablement malgré 
elle, à son oncle Hérode, fils de Mariamne ^, qu'Hé- 

4. Luc, III, 19. 

2. Jos., Ant., XVIII, V, 2. 

3. Jos., AfiL, XVIII, V, 4. 

4. Matthieu (xiv, 3, dans le texte grec) et Marc (vi, 17) veulent 
que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance 



iiO ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

rode le Grand avait déshérité ' et qui n'eut jamais 
de rôle public. La position inférieure de son mai-i, à 
l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui 
laissait aucun repos ; elle voulait être souveraine à 
tout prix 2. Antipas fut Tinsirument dont elle se ser- 
vit. Cet homme faible étant devenu éperdument amou- 
reux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa 
première femme, fille de Hâretd, roi de Petraet émir 
des tribus voisines de la Pérée. La princesse arabe 
ayant eu vent de ce projet, résolut de fuir. Dissimu- 
lant son dessein, elle feignit de vouloir faire un voyage 
à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit con- 
duire par les officiers d' Antipas *. 

Makaur ^ ou Machéro était une forteresse colossale 
bâtie par Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode,. 
dans un des ouadis les plus abrupts à l'orient de la 
mer Morte ^. C'était un pays sauvage, étrange, 



(voir Josèphe, Ant,, XVUI, v, 4 el 4j. La femme de Philippe était 
Salomé, fille d'IIérodiade. 
i . Jos., AnL, XVII, IV, 2, 

2. Jos., Ant., XVIII, VII, 4, 2; B. J., 11, ix, 6. 

3. Jos., ^n^, XVIII, V, 4. 

4. Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem {Sche- 
biit, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem 
[Nombres, xxii, 35). 

5. Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a 
pas été visilé depuis Seetzen. 



VIE DE JÉSUS. 111 

rempli de légendes bizarres et qu*on croyait hanté 
des démons*. La forteresse était juste à la limite des 
états de Hâreth et d'Antipas. A ce moment-là, elle 
était en la possession de Hâreth 2. Celui-ci averti avait 
tout fait préparer pour la fuite de sa fille, qui de tribu 
en tribu fut reconduite à Pétra. 

L'union presque incestueuse * d'Antipas et d'Hé- 
rodiade s'accomplit alors. Les lois juives sur le ma- 
riage étaient sans cesse une pierre de scandale entre 
l'irréHgieuse famille des Hérodes et les Juifs sévères^. 
Les membres de cette dynastie nombreuse et assez 
isolée étant réduits à se marier entre eux, il en résul- 
tait de fréquentes violations des empêchements établis 
par la Loi. Jean fut l'écho du sentiment général en 
blâmant énergiquement Antipas ^. C'était plus qu'il 
n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses 
soupçons. Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de 
l'enfermer dans la forteresse de Machéro, dont il 
s'était probablement emparé après le départ de la 
fille de Hâreth «. 



4 . Josêphe, De belL Jud., VII, vi, 1 et suiv. 

2. Jos.,^w^,XVII[, V, i. 

3. Lévilique, xviii, 16. 

4. Jos., ^n/., XV, VII, 10. 

6. Matth., XIV, 4; Marc, vi, 18; Luc, m, 19. 
6. Jos., AnL, XYIII, v, 2. 



iri ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas 
le mettre à mort. Selon certains bruits , il craignait 
une sédition populaire *. Selon une autre version 2, 
il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et ces 
entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexi- 
tés. Ce qu'il y a de certain, c'est que la déten- 
tion se prolongea et que Jean conserva du fond 
de sa prison une action étendue. Il correspondait 
avec ses disciples, et nous le retrouverons encore 
en rapport avec Jésus. Sa foi dans la prochaine ve- 
nue du Messie ne fit que s'affermir ; il suivait avec 
attention les mouvements du dehors, et cherchait 
à y découvrir les signes favorables à l'accomplisse- 
ment des espérances dont il se nourrissait, 

i. Matth., XIV, 5. 

2. Marc, vi, ^0. Je lis là^rcf », et non i-mUi, 



CHAPITRE VII. 



DÉVELOPPEMENT DES IDKES DE JÉSUS 
SlfR LE nOYALME DE DIEU. 



Jusqu'à Tarrestafion de Jean, que nous plaçons par 
approximation dans Tété de Tan 29, Jésus ne quitta 
pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. 
Le séjour au désert de Judée était généralement 
considéré comme la préparation des grandes choses, 
comme une sorte de « retraite » avant les acles 
publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et 
passa quarante jours sans autre compagnie que les 
bêtes sauvages, pratiquant un jeûne rigoureux. 
L'imagination des disciples s'exerça beaucoup sur 
ce séjour. Le désert était, dans les croyances popu- 
laires, la demeure des démons *. Il existe au monde 

4 . Tobie, vin, 3 ; Luc, xi, S4. 



114 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

peu de régions plus désolées, plus abandonnées de 
Dieu, plus fermées à la vie que la pente rocailleuse 
qui forme le bord occidental de la mer Morte. Or 
crut que pendant le temps qu'il passa dans cet affreux 
pays, il avait traverjsé de terribles épreuves, que 
Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé de sé- 
duisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le 
récompenser de sa victoire étaient venus le servir^. 
Ce fut probablement en sortant du désert que Jé- 
sus apprit l'arrestation de Jean-Baptiste. Il n'avait 
plus de raisons désormais de prolonger son séjour 
dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être 
craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités 
qu'on déployait à l'égard de Jean, et ne voulait-il pas 
s'exposer, en un temps oîi , vu le peu de célébrité 
qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au 
progrès de ses idées. Il regagna la Galilée^, sa 
vraie patrie, mûri par une importante expérience et 
ayant puisé dans le contact avec un grand homme, 

4. Matth., IV, i et suiv.; Marc, i, 42-13; Luc, IV, 4 et sulv. 
Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec de» légendes 
analogues du Vendidad (farg. xix) et du Lalitavisiara (ch. xyii, 
XVIII, xxi) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre 
et concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction pri- 
mitive, suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de dé- 
veloppements légendaires. 

2. Malth., IV, 12; Marc, i, 44; Luc, iv, 44; Jean, iv, 3. 



VIE DE JÉSUS. ils 

fort différent de lui, le sentiment de sa propre origi- 
nalité. 

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâ- 
cheuse qu'utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son 
développement; tout porte à cYoire qu'il avait, quand 
il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures 
à celles de Jean, et que ce fut par une sorte de 
concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. 
Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel il lui aurait 
été difficile de se soustraire, fût resté libre, n'eût-il 
pas su rejeter le joug des rites et des pratiques 
extérieures, et alors sans doute il fût resté un sec- 
taire juif inconnu; car le monde n'eût pas abandonné 
des pratiques pour d'autres. C'est par Tattraîv 
d'une religion dégagée de toute forme extérieure 
que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le 
baptiste une fois emprisonné, son école fut fort 
amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre 
mouvement. La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent 
en quelque sorte des leçons de prédication et d'ac- 
tion populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche 
avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule 
avec autorité*. 

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins 

4. Matth., VII, 29; Marc, i, 82; Luc, iv, 32. 



no ORir.INKS DU CHRISTIANISME, 

par l'action du baptiste que par la marche naturelle 
de sa propre pensée, mûrit beaucoup ses idées sur 
c( le royaume du ciel. » Son mot d'ordre désor- 
mais, c'est la « bonne nouvelle, » l'annonce que le 
règne de Dieu est proche ^. Jésus ne sera plus, seu- 
lement un délicieux moraliste, aspirant à renfer- 
mer en quelques aphorismes vifs et courts des 
leçons sublimes; c'est le révolutionnaire transcen- 
dant, qui essaye de renouveler le monde par ses 
bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'ail a 
conçu. « Attendre le royaume de Dieu » sera syno- 
nyme d'être disciple de Jésus ^. Ce mot de « royaume 
de Dieu » ou de « royaume du ciel, » ainsi que nous 
l'avons déjà dit*, était depuis longtemps familier 
aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, 
une portée sociale que l'auteur même du Livre de 
Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait 
à peine osé entrevoir. 

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. 
Satan est le a roi de ce monde ^, » et tout lui obéit. 
Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les doc- 

4. Marc, 1, 44-15. 
î. Marc, XV, 43. 

3. Voir ci-dessus, p. 78-79. 

4. Jean, xii, 34; xiv, 30; xvi, 14. Comp. // Cor., IV, 4; Ephes., 
I-, i. 



VIE DE JÉSUS. 117 

leurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de 
faire. Les justes sont persécutés, et Tunique partage 
des bons est de pleurer. Le « monde » est de la sorte 
l'ennemi de Dieu et de ses saints*; mais Dieu se 
réveillera et vengera ses saints. Le jour est proche; 
car l'abomination est à son comble. Le règne du bien 
aura son tour. 

L'avènement de ce règne du bien sera une grande 
révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état 
actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il 
suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui 
existe. Les premiers seront les derniers 2. Un ordre 
nouveau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien 
et le mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain 
dans un champ. Le maître les laisse croître ensemble ; 
mais l'heure de la séparation violente arrivera *. Le 
ï-oyaume de Dieu sera comme un grand coup de 
filet, qui amène du bon et du mauvais poisson; on met 
le bon dans des jarres, et on se débarrasse du reste*. 
Le germe de cette grande révolution sera d'abord 



4. Jean, i, 40; vu, 7; xiv, M, 22, 27; xv, 48 et suiv.; xvi, 8, 
20, 33; XVII, 9, 44, 46, 25. Cette nuance du mot «monde i> est 
surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean. 

2. Matth., XIX, 30; xx, 46* Marc, x, 31; Luc, xiii, 30. 

3. Matth., XIII, 24 et suiv. 

4. Matlh., XIII, 47 et suiv. 



iI8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

méconnaissable. Il sera comme le grain de »énevé, 
qui est la plus petite des semences, mais qui, jeté en 
terre, devient un arbre sous le feuillage duquel les 
oiseaux viennent se reposer*; ou bien il sera comme 
le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter 
tout entière 2. Une série de paraboles, souvent ob- 
scures, était destinée à exprimer les surprises de 
cet avènement soudain, ses apparentes injustices, son 
caractère inévitable et définitif*. 

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que 
la première pensée de Jésus, pensée tellement pro- 
fonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'ori- 
gine et tenait aux racines mêmes de son être, fut 
qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, 
l'exécuteur de ses volontés. La réponse de Jésus 
à une telle question ne pouvait donc être douteuse, 
La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara 
de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea 
comme l'universel réformateur. Le ciel, la terre, 
la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort 

ne sont que des instruments pour lui. Dans son 

• 

4. Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, iv, 31 et suiv.; Luc, xiii, 49 
et suiv. 

2. Matlh., XIII, 33; Luc, xiii, 21. 

3. Matth., XIII entier; xviii, 23 et suiv.; xx, \ et suiv.; Luc, 
xiii, 48 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 119 

accès de volonté héroïque, il se croît tout-puis- 
sant. Si la terre ne se prête pas à cette transfor- 
mation suprême, la terre sera broyée, purifiée par 
la flamme et le souffle de Dieu. Un ciel nouveau 
sera créé, et le monde entier sera peuplé d'anges de 
Dîeu^. 

Une révolution radicale^, embrassant jusqu'à la 
nature elle-même, telle fut donc la pensée fondamen- 
tale de Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à 
la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait 
montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il 
ne songea à se révolter contre les Romains et les té- 
trarques. Le principe effréné et anarchique du Gau- 
lonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs 
établis, dérisoire au fond, était complète dans la 
forme. Il payait le tribut à César pour ne pas scanda- 
liser. La liberté et le droit ne sont pas de ce monde ; 
pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? 
Méprisant la terre, convaincu que le monde présent 
ne mérite pas qu'on s'en soucie, il se réfugiait dansl 
son royaume idéal ; il fondait cette grande doctrine ': 
du dédain transcendant^, vraie doctrine de la liberté i 
des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas \ 

4. Malth., XXII, 30. 

2. A1^c3caTâa^a<n; iràvTwv. Acl.j III, 21 

3. Matlh., XVII, 23-26; xxii, 16-22. 



120 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

dit encore : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » 
Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les plus 
droites. Parfois des tentations étranges traversaient 
son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait 
proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas 
la force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond 
d'enthousiasme qu'il y avait en Judée et qui aboutit 
bientôt après à une si terrible résistance militaire, 
il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par 
l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs 
fois peut-être se posa pour lui la question suprême : 
Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force ou 
par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un 
jour, dit-on, les simples gens de Galilée voulurent 
l'enlever et le faire roi^. Jésus s'enfuit dans la mon- 
tagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature 
le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur 
ou un chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba. 
La révolution qu'il voulut faire fut toujours une 
révolution morale; mais il n'en était pas encore 
arrivé à se fier pour l'exécution aux anges et à la 
trompette finale. C'est sur les hommes et pjr les 
hommes eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire 
qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du ju- 

4. Jean, vi, i5. 



VIE DE JÉSUS. 121 

gement dernier n'eût pas eu ce soin pour Taméliora- 
tion de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel ensei- 
gnement moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de 
vague restait sans doute dans sa pensée, et un noble 
sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le poussait 
à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que 
d'une manière fort différente de celle qu'il imaginait. 
C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux 
dire le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, 
du sein de son Père, voit son œuvre fructifier dans 
l'histoire, il peut bien dire avec vérité : Voilà ce que 
j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éter- 
nellement de lui, abstraction faite des imperfections ) 
(^qui se mêlent à toute chose réalisée par rhumanité,^ 
c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà la 
Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées^. Plu- 
sieurs stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres 
sous un tyran. Mais, en général, le monde ancien 
s'était figuré la liberté comme attachée à certaines 
formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Har- 
modius et Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien 
véritable est bien plus dégagé de toute chaîne; il est 
ici-bas un exilé; que lui importe le maître passager 
de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour 

4. V. Stobée, Florilegium, ch, lxii, lxwii, lxxxvi etsuiv. 



122 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lui, c'est la vérité^. Jésus ne savait pas assez l'his- 
toire pour comprendre combien une telle doctrine 
venait juste à son point, au moment où finissait la 
liberté républicaine et où les petites constitutions 
municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité 
de l'empire romain. Mais son bon sens admirable et 
l'instinct vraiment prophétique qu'il avait de sa mis- 
sion le guidèrent ici avec une merveilleuse sûreté. Par 
ce mot: « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu 
ce qui est à Dieu, » il a créé quelque chose d'étranger 
à la politique, un refuge pour les âmes au milieu de 
l'empire de la force brutale. Assurément, une telle 
doctrine avait ses dangers. Établir en principe que 
le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est 
de regarder la monnaie, proclamer que l'homme 
parfait paye l'impôt par dédain et sans discuter, 
c'était détruire la république à la façon ancienne et 
favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en 
ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir le senti- 
ment des devoirs du citoyen et à livrer le monde 
au pouvoir absolu des faits accomplis. Mais, en con- 
stituant une immense association libre, qui, duran%. 
trois cents ans, sut se passer de politique, le chris — 
tianisme compensa amplement le tort qu'il a fait 

*. Jean, vm, 32 etsuiv. 



VIS DK JÉSDS. m 

aux vertus civiques. Le pouvoir de FÉtat a été borné 
aux choses de la terre; Tesprit a été affranchi, ou du 
moins le faisceau terrible de Fonmipotence romaine 
a été brisé pour jamais. 

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie 
publique ne pardonne pas aux autres de mettre 
quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. 
Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions 
sociales les questions politiques et professent pour 
celles-ci une sorte d'indifférence. Il a raison en un 
sens, car toute direction exclusive est préjudiciable au 
bon gouvernement des choses humaines. Mais quel 
progrès les partis ont- ils fait faire à la moralité 
générale de notre espèce? Si Jésus, au lieu de fon- 
der son royaume céleste, était parti pour Rome, 
s'était usé et conspirer contre Tibère, ou à regretter 
Germanicus, que serait devenu le monde? Répu- 
blicain austère, patriote zélé, il n'eût pas arrêté le 
grand courant des*affaires de son siècle, tandis qu'en 
déclarant la politique insignifiante, il à révélé au 
monde cette vérité que la patrie n'est pas tout, et , 
que l'homme est antérieur et supérieur au citoyen, * 

Nos principes de science positive sont blessés de 
la part de rêves que renfermait le programme de 
Jésus. Nous savons l'histoire de la terre; les révolu- 
tions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus 



124 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ne se produisent que par des causes géologiques 
ou astronomiques, dont on n*a jamais constaté le 
lien avec les choses morales. Mais, pour être juste 
envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter 
aux préjugés qu'ils ont pu partager. Colomb a dé- 
couvert l'Amérique en partant d'idées fort erronées ; 
Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse 
aussi certaine que son système du monde. Mettra- 
t-on tel homme médiocre de notre temps au-des- 
sus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, 
d'une Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est 
exempt des erreurs que ces derniers ont profes- 
sées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude 
de leurs idées en physique et à la connaissance plus 
ou moins exacte qu'ils possèdent du vrai système du 
monde? Comprenons mieux la position de Jésus et 
ce qui fit sa force. Le déisme du xviii" siècle et un 
certain protestantisme nous ont habitués à ne consi- 
dérer le fondateur de la foi chrétienne que comme un 
grand moraliste, un bienfaiteur de l'humanité. Nous 
ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes; 
nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intel- 
lectuel 011 il est né. Il y a des personnes qui regret- 
tent aussi que la Révolution française soit sortie plus 
d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas été faite 
par des hommes sages ot modérés. N'imposons pas 



VIE DR JÉSUS. 1*25 

nos petits programmes de bourgeois sensés à ces 
mouvements extraordinaires si fort au-dessus de notre 
taille. Continuons d'admirer la « morale de l'Évan- 
gile; » supprimons dans nos instructions religieuses 
la chimère qui en fut l'âme ; mais ne croyons 
pas qu'avec les simples idées de bonheur ou de mo- 
ralité individuelle on remue le monde. L'idée de 
Jésus fut bien plus profonde; ce fut l'idée la pluià\ 
révolutionnaire qui soit jamais éclose dans un cerveau 1 
humain; elle doit être prise dans son ensemble, et 
non avec ces suppressions timides qui en retranchent 
justement ce qui l'a rendue efficace pour la régénéra- 
tion de l'humanité. 

Au foni, l'idéal est toujours une utopie. Quand^ 
nous voulons aujourd'hui représenter le Christ de la 
conscience moderne, le consolateur, le juge des temps 
nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui- 
môme il y a 1830 ans. Nous supposons les condi- 
tions du monde réel tout autres qu'elles ne sont; nous 
représentons un libérateur moral brisant sans armes 
les fers du nègre, améliorant la condition du prolé- 
taire, délivrant les nations opprimées. Nous oublions 
que cela suppose le monde renversé, le climat de la 
Virginie et celui du Congo modifiés, le sang et la race 
de millions d'hommes changés, nos complications 
sociales ramenées à une simplicité chimérique, les 



126 ORIGINES DU CHRISTIANISME, 

stratifications politiques de l'Europe dérangées de 
leur ordre naturel. La « réforme de toutes choses * » 
voulue par Jésus n'était pas plus diflicile. Cette 
terre nouvelle , ce ciel nouveau , cette Jérusalem 
nouvelle qui descend du ciel, ce cri : « Voilà qi:o 
je refais tout à neuf^! » sont les traits communs 
des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal 
; avec la triste réalité produira dans l'humanité ces 
I révoltes contre la froide raison que les esprits mé- 
• diocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles triom- 
phent et où ceux qui les ont combattues sont les 
\,premiers à en reconnaître la haute raison. 

Qu'il y eût une contradiction entre la croyance 
d'une fm prochaine du monde et la morale habituelle 
de Jésus, conçue en vue d'un état stable de l'huma- 
nité, assez analogue et celui qui existe en effet, 
c'est ce qu'on n'essayera pas de ni^r*. Ce fut juste- 
ment cette contradiction qtii assura la fortune de son 
œuvre. Le millénaire seul n'aurait rien fait de du- 
rable ; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant 

4. i4c^, III, 24. 

2. ApoeaL, xxi, 4 , 2, 6. 

3. Les sectes millénaires de rAngleterre présentent le môme 
contrasta, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, 
et néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, 
une entente extraordinaire des affaires commerciales et de Tin- 
iustrie. 



VIE DE JÉSUS. 127 

Le millénarisme donna l'impulsion, la morale assura 
l'avenir. Par là, le christianisme réunit les deux 
conditions des grands succès en ce monde, un point 
de départ révolutionnaire et la possibilité de vivra. 
Tout ce qui est fait pour réussir doit répondre à ces 
deux besoins; car le monde veut à la fois changer 
et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un 
bouleversement sans égal dans les choses humaines, 
proclamait les principes sur lesquels la société re- 
pose depuis dix-huit cents ans. 

Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de 
son temps et de ceux de tous les siècles, c'est son 
parfait idéalisme. Jésus, à quelques égards, est un 
anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement 
civil. Ce gouvernement lui semble purement et sim- 
plement un abus. Il en parle en termes vagues et à 
la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune 
idée de politique. Tout niagistrat lui parait un en- 
nemi naturel des hommes de Dieu; il annonce à ses 
disciples des démêlés avec la police, sans songer un 
moment qu'il y ait là matière à rougir^. Mais jamais 
la tentative de se substituer aux puissants et aux riches 
ne se montre chez lui. Il veut anéantir la richesse et le 
pouvoir, mais non s'en emparer. Il prédit à ses 

4. Malth., X, n-18; Luc, xii, 14. 



128 or.iGiNKS nr christianisme. 

disciples des persécutions et des supplices*; mais pas 
une seule fois la pensée d'une résistance armée ne 
se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par 
la souffrance et la résignation, qu'on triomphe de la 
force par la pureté du cœur, est bien une idée propre 
de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car tout 
aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas 
la moindre notion d'une âme séparée du corps. Mais 
c'est un idéaliste accompli, la matière n'étant pour lui 
que le signe de l'idée, et le réel l'expression vivante 
de ce qui ne paraît pas. 

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le 
règne de Dieu? La pensée de Jésus en ceci n'hésita 
jamais. Ce qui est haut pour les hommes est en abo- 
mination aux yeux de Dieu 2. Les fondateurs du 
royaume de Dieu seront les simples. Pas de riches, 
pas de docteurs, pas de prêtres; des femmes, des 
hommes du peuple, des humbles, des petits^. Le 
grand signe du Messie, c'est « la bonne nouvelle 
annoncée aux pauvres^. » La nature idyllique et 

1. Matth., v, 40 et suiv. ; x entier; Luc, vi, 22 et suiv.; Jean, 
XV, 48 et suiv.; xvi, 2 et suiv., 20, 33; xvn, U. 

2. Luc, XVI, 45. 

3. Matth., V, 3, 40; xviu, 3; xix, 44, 23-2i; xxi, 3'.; xxii, 2 
et suiv.; Marc, x, 14-45, 23-25; Luc, iv, 48 et suiv.; vi, 20; xviii, 
46-17, 24-25. 

4. Matth., XI, 5. 



VIE DE JÉSUS. 129 

douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense 
révolution sociale, où les rangs seront interver- 
tis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera 
humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira pas; 
le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas 
du monde^* Ils seront un petit troupeau d'humbles 
et de simples, qui vaincra par son humilité même. 
Le sentiment qui a fait de u mondain » Tantithèse de 
« chrétien » a, dans les pensées du maître, sa pleine 
justification 2. 

4. Jean, xv, 49; xvii, U, 16. 

2. Voir surtout le chapitre xvii de saint Jean, exprimant, sinon 
un discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était 
très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait do lui. 



CHAPITRE VIII. 



Jésus A CAPnARXAnUM. 



Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et 
exclusive, Jésus marchera désormais avec une sorte 
d'impassibilité fatale dans la voie que lui avaient 
tracée son étonnant génie et les circonstances ex- 
traordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait 
que communiquer ses pensées à quelques personnes 
secrètement attirées vers lui; désormais son ensei- 
gnement devient public et suivi. Il avait à peu près 
trente ans^. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait 
accompagné près de Jean-Baptiste s'était grossi sans 
doute, et peut-être quelques disciples de Jean s'étaient- 
ils joints à lui 2. C'est avec ce premier noyau d'Église 
qu'il annonce hardiment, dès son retour en Gali- 

4. Luc, ni, 23; évangile des Ebionim, dans Epiph.,i4(/v. hœr, 
XXX, 13. 
2. Jean, i, 37 et suiv. 



VIE DE JfiSlJS. 131 

lée, la « bonne nouvelle du royaume de Dieu. » Ce 
royaume allait venir, et c'était lui, Jésus, qui était 
ce « Fils de l'homme » que Daniel en sa vision avait 
aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et 
suprême révélation. 

Il faut se rappeler que, dans les idées juives, anti- 
pathiques à l'art et à la mythologie, la simple forme 
de l'honmie avait une supériorité sur celle des cMruhs 
et des animaux fantastiques que l'imagination du 
peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'As- 
syrie, supposait rangés autour de la divine ma- 
jesté. Déjà dans Ézéchiel ^, l'être assis sur le trône 
suprême, bien au-dessus des monstres du char 
mystérieux, le grand révélateur des visions prophé- 
tiques a la figure d'un homme. Dans le Livre de 
Daniel, au milieu de la vision des empires repré- 
sentée par des animaux, au moment où la séance 
du grand jugement commence et où les livres sont 
ouverts, un être « semblable à un fils de l'homme » 
s'avance vers l'Ancien des jours , qui lui confère le 
pouvoir de juger le monde, et de le gouverner pour 
l'éternité'. Fils de V homme est dans les langues 
sémitiques, surtout dans les dialectes araméens, un 
simple synonyme dH homme. Mais ce passage capital de 

4. I, 5, S6et suiv. 

%. Daniel, vu, 43-44. Gomp. viii, 45; x, 4G. 



in ORIGINES DU CHBISTIANISME. 

Daniel frappa les esprits; le mot de fils de l'homme 
devint, au moins dans certaines écoles *, un des titres 
du Messie envisagé comme juge du monde et comme 
roi de Tère nouvelle qui allait s'ouvrir 2. L'applica- 
tion que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la 
proclamation de sa messianité et l'affirmation de la 
prochaine catastrophe où il devait figurer en juge, 
revêtu des pleins pouvoirs que lui avait délégués 
l'Ancien des jours*. 

Le succès de la parole du nouveau prophète fut 
cette fois décisif. Un groupe d'hommes et de femmes, 
tous caractérisés par un même esprit de candeur ju- 
vénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui 
dirent : « Tu es le Messie. » Comme le Messie devait 
être fils de David , on lui décernait naturellement ce 
titre, qui était synonyme du premier. Jésus se lelais- 
sait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque 

4. Dans Jean, xii, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du 
sens de ce mot. 

2. Livre d'Hénoch, xlvi, 1 , Î, 3 ; xLvni, 2, 3 ; lxii, 9, 4 4; Litx, 4 
(division de Dillmann); Matth., x, 23; xni, 44; xvi, 27-28; xix, 
28; XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; xxv, 34; xxvi, 64; Marc, vn, 26; 
XIV, 62; Luc, XII, 40; xvii, 24, 26, 30; xxi, 27, 36; xxii, 69; 
Actes^ vu, 55. Mais le passage le plus significatif est : Jean, v, 27, 
rapproché d*Apoc., i, 43; xi^, 44. L'expression «Fils de la 
femme » pour le Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, 

LXII, 5. 

3. Jean, v, 22, 27« 



VIE DE JÉSUS. 133 

embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour 
lui, le titre qu'il préférait était celui de «Fils de 
l'homme, » titre humble en apparence, mais qui se 
rattachait directement aux espérances messianiques. 
C'est par ce mot qu'il se désignait^, si bien que 
dans sa bouche, a le Fils de l'homme » était syno- 
nyme du pronom « je, » dont il évitait de se ser- 
vir. Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute 
parce que le nom dont il s'agit ne devait pleinement 
lui convenir qu'au jour de sa future apparition. 

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa 
vie, fut la petite ville de Capharnahum, située sur le 
bord du lac de Génésareth. Le nom de Capharnahum, 
oîi entre le mot caphar^ « village », semble désigner 
une bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux 
grandes villes bâties selon la mode romaine, comme 
Tibériade^. Ce nom avait si peu de notoriété, que Jo- 
sèphe, à un endroit de ses écrits*, le prend pour le 
nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célé- 
brité que le village situé près d'elle. Comme Naza- 

4. Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et 
toujours dans les discours de Jésus. 

2. n est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec 
Gaphamahuiii, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, 
ouire que cette identification est douteuse, lesdits monuments 
|)euvent être du ii« et du ni« siècle après J.-C. 

3. B. J.j III, X, 8, 



134 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

reth, Çapharnahum était sans passé, et n'avait 
en rien participé au mouvement profane favorisé 
par les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette 
ville et s'en fit comme une seconde patrie^. Peu 
après son retour, il avait dirigé sur Nazareth une ten- 
tative qui n'eut aucun succès 2. Il n'y put faire aucun 
miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biogra- 
phes *. La connaissance qu'on avait de sa famille, 
laquelle était peu considérable, nuisait trop à son 
autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de 
David celui dont on voyait tous les jours le frère, 
la sœur, le beau- frère. Il est remarquable, du 
reste, que sa famille lui fit une assez vive opposi- 
tion , et refusa nettement de croire à sa mission ^* 
Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, 
le tuer en le précipitant d'un sommet escarpé 5. Jésus 
remarqua avec esprit que cette aventure lui était com- 
mune avec tous les grands hommes, et il se fit Tap- 

4. Matth., IX, 4; Marc, n, 4. 

2. Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, vi, i et suiv.; Luc, iv, 46 et 
suiv., 23-24; Jean, iv, 44. 

3. Marc, vi, 5. Cf. Matth., xii, 58; Luc, iv, 23. 

4. Matth., xiiï, 57; Marc, vi, 4; Jean, vu, 3 et suiv. 

5. Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui 
est très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Ma- 
ronites, et non du prétendu Mmit de la Précipitation, à une 
heure de Nazareth. V. Robinson» If* 335 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 13S 

plication du proverbe : « Nul n'est prophète en son 
pays. » 

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à 
Caphamahum^y où il trouvait des dispositions beau- 
coup meilleures , et de là il organisa une série de 
missions sur les petites villes environnantes. Les po- 
pulations de ce beau et fertile pays n'étaient guère 
réunies que le samedi. Ce fut le jour qu'il choisit 
pour ses enseignements. Chaque ville avait alors sa 
synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rec- 
tangulaire, assez petite ; avec un portique, que l'on 
décorait des ordres grecs. Les Juifs, n*ayant pas 
d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à 
ces édifices un style original. Les restes de plusieurs 
anciennes synagogues existent encore en Galilée^. 
Elles sont toutes construites en grands et bons ma- 
tériaux; mais leur style est assez mesquin par suite 
de cette profusion d'ornements végétaux, de rin- 
ceaux, de torsades, qui caractérise les monuments 
juifs*. A l'intérieur, il y avait des bancs, une 

4. Matth., IV, 43 ; Luc, iv, 31. 

2. A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiscb 
(Giscala), à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim. 

3. Je n'ose encore me prononcer sur Tâge de ces monuments, ni 
par conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. 
Quel intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue 
de TcU-Hum 1 La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble 



130 OniGIlNËS DU CHRISTIANISME. 

cliaire pour la lecture publique , une armoire pour 
renfermer les rouleaux sacrés*. Ces édifices, qui 
n'avaient rien du temple , étaient le centre de 
toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du sab- 
bat pour la prière et pour la lecture de la Loi et 
des Prophètes. Comme le judaïsme, hors de Jérusa- 
lem, n'avait pas de clergé proprement dit, le pre- 
mier venu se levait, faisait les lectures du jour {pa- 
rase ha et haphtara), et y ajoutait un midrasch ou 
commentaire tout personnel , où il exposait ses pro- 
pres idées^. C'était l'origine de « l'homélie, » dont nous 
trouvons le modèle accompli dans les petits traités 
de Philon. On avait le droit de faire des objections 
et des questions au lecteur; de la sorte, la réunion 
dégénérait vite en une sorte d'assemblée libre. Elle 

la plus ancienne de toutes. Elle est d'un style assez pur. Celle 
de Kasyoun porte une inscription grecque du temps de Septime 
Sévère. La grande importance que prit le judaïsme dans la haute 
Galilée après la guerre des Romains permet de croire que plu- 
sieurs de ces édifices ne remontent qu'au m* siècle, époque où 
Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme. 

4. II Esdr,, viiî, 4; Matth., xxiii, 6 ; £pist.Jac.,ii, 3; Wischna, 
Negilla, m, 1; Rosch hasschana, iv, 7, etc. Voir surtout la cu- 
rieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud 
de Babylone, Sukka, 54 b. 

2. Philon, cité dans Eusèbe, Prœp, evang., Vllf , 7, et QuoU 
omnis probus liber ^ S ^2; Luc, iv, 46i Act.j xiu, 15; xv, 21; 
Midchna, Megillaj ni, 4 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 137 

avait un président*, des a anciens 2, » un hazzan^ 
lecteur attitré ou appariteur*, des « envoyés^, » 
sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient 
la correspondance d'une synagogue à l'autre, un 
schammasch ou sacristain ^. Les synagogues étaient 
ainsi de vraies petites républiques indépendantes; 
elles avaient une juridiction étendue. Comme toutes 
les corporations municipales jusqu'à une époque 
avancée de l'empire romain, elles faisaient des dé- 
crets honorifiques^, votaient des résolutions ayant 
force de loi pour la communauté, prononçaient des 
peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était 
le hazzan'^. 

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours ca- 

4 . 'Ap)^tauva7ûi7oç, 
3. npeaSuTcpou 

3. tiTïjçénjc. 

4. 'AîTOOToXci OU ôfyyeXei. 

5. Atflocovoç. Marc, v, 22, 35 et suiv.; Luc, iv, 20; vu, 3; viii, 
41, 49;xm, 44; Âct»,\nij 15; xviii, 8, 17; Àpoc.jU^ 1; Mischna, 
Joma, VII, 4 ; Rosch liasschana, iv, 9 ; Talm. de Jérus., Sanhé- 
drin j I, 7; Epiph., Adv. hœr,, xxx, 4, 11. 

6 Inscription de Bérénice, dans le Cor/?2tô inscr. grœc,,Tï^ 5361; 
inscriptioa de Kasyoun, dans la Mission de Phênicie, livre lY 
[sous presse]. 

7. Matth., y, 25; x, 17; xxiii, 34; Marc, xiii, 9; Luc, xii, 11; 
XXI, 12; Act,, XXII, 19; xxvi, 11; IlCor., xi, 24; Mischna, Mac- 
colhj m, 12' Talmud de Babyi., Megillaj Ib; Epiph., Adv, hœr.j 
xxx, 11. 



138 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ractérisé les Juifs, une telle institution, malgré les 
rigueurs arbitraires qu'elle comportait, ne pouvait 
manquer de donner lieu à des discussions très-ani- 
mées» Grâce aux synagogues, le judaïsme put trar* 
verser intact dix-huit siècles de persécution. C'étaient 
comme autant de petits mondes à part, où l'esprit 
national se conservait, et qui offraient aux luttes in- 
testines des champs tout préparés. Il s'y dépen- 
sait une somme énorme de passion. Les querelles 
de préséance y étaient vives. Avoir un fauteuil 
d'honneur au premier rang était la récompense d'une 
haute piété, ou le privilège de la richesse qu'on en- 
viait le plus^. D'un autre côté, la liberté, laissée à qui 
la voulait prendre, de s'instituer lecteur et commen- 
tateur du texte sacré donnait des facilités merveil- 
leuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là 
une des grandes forces de Jésus et le moyen le plus 
habituel qu'il employa pour fonder son enseignement 
doctrinal^. Il entrait dans la synagogue, se levait 
pour lire; le haz%an lui tendait le livre, il le dérou- 
lait, et lisant la. paroÉcha ou la haphtara du jour, il 
tirait de cette lecture quelque développement con- 

4. Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., ii, 3; Talm. de Bab., Sukka, 
6^ b. 

% Matth., IV, 23; ix, 35; Marc, i, 21,39; vi, 2; Luc, iv, 15, 
46, 31, 44; xiii, 10; Jean, xviii, 20. 



VIE DE JÉSUS. 139 

forme à ses idées*. Gomme il y avait peu de phari- 
siens en Galilée, la discassion contre hii ne prenait 
pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à 
Jérusalem, l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. 
Ces bons Galiléens n'avaient jamais entendu une pa- 
role auséS accommodée à leur imagination riante 2. On 
l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait 
bien et que ses raisons étaient convaincantes* Les 
objections les plus difficiles^ il les résolvait avec aâh 
sur&nce; le charme de sa parole et de sa personne 
captivait ces populations encore jeunes, que le pé- 
' dantisme des docteurs n'avait pas desséchées. 

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours 
grandissant, et, naturellement, plus on croyait en 
lui, plus il croyait en lui-même. Son action était fort 
restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac 
de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une 
région préférée. Le lac a cinq ou six lieues de long 
sur trois ou quatre de large; quoique offrant l'appa- 
rence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de 
Tibériade jusqu'à rentrée du Jourdain, une sorte de 
golfe, dont la courbe mesure environ trois lieues. 
Voilà le champ oîi la semence de Jésus trouva enfin 
la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en 

4. Luc, rv, 46 et suiv. Comp. Mischna, Joma, vu, 1. 

2. Matth., vit, 58; xnt, 54- Marc, t, 22i vi, 1; Luc,iv, 2î, 33l. 



140 ORIGINES DU CHRISTIANISME, 

essayant de soulever le manteau de sécheresse et de 
deuil dont Ta couvert le démon de l'islam. 

En sortant de Tibériade , ce sont d'abord des ro- 
chers escarpés, une montagne qui semble s'écrouler 
dans la mer. Puis les montagnes s'écartent; une 
plaine (El-Ghoueir) s'ouvre presque au niveau du 
lac. C'est un délicieux bosquet de haute verdure, 
sillonné par d'abondantes eaux qui sortent en partie 
d'un grand bassin rond, de construction antique 
[Ain-Medawara). A l'entrée de cette plaine, qui est 
le pays de Génésareth proprement dit, se trouve le 
misérable village de Medjdel. A l'autre extrémité de 
la plaine (toujours en suivant la mer) , on rencontre 
un emplacement de ville (Khan-3finyeh), de très- 
belles eaux (Aïn-et-Tin) , un joli chemin, étroit et. 
profond, taillé dans le roc, que certainement Jésus a 
souvent suivi, et qui sert de passage entre la plaine 
de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un 
quart d'heure de là, on traverse une petite rivière 
d'eau salée (Aïn-Tabiga) , sortant de terre par plu- 
sieurs larges sources à quelques pas du lac, et s'y 
jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, 
à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui 
s'étend d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, 
on trouve quelques huttes et un ensemble de ruines 
assez monumentales, nommés Tell-Hum. 



VIE DE JÉSUS. m 

Cinq petites villes, dont riiumanitc parlera éter- 
nellement autant que de Rome et d'Athènes, étaient, 
du temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui 
s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces 
cinq villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, 
Bethsaïde, Chorazin^, la première seule se laisse 
retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux vîllage 
de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place 
de la bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle 
amie 2. Dalmanutha était probablement près de là*. 
II n'est pas impossible que Chorazin fût un peu dans 
les terres, du côté du nord ^. Quant à Bethsaïde et 
Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard 
qu'on les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan- 
Minyeh, à Aïn-Medawara \ On dirait qu'en topogra- 

4 . L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom. 
t. On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Tal- 
mud de Jérusalem, Maasarolh, m, \\Schebiitj ix, 1; Erubin,\, 7. 

3. Marc, viii, 40. Gomp. Matth., xv, 39. 

4. A Tendroit nommé Khorazi ou Bir-Kérazeh, au-dessus de 
Tell-Hum. 

5. L'ancienne hypothèse qui identiûait Tell-Hum avec Caphar- 
nahum, bien que fortement attaquée depuis quelques années, con« 
serve encore de nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on 
paisse faire valoir en sa faveur est le nom môme de Tell-Hum, Tell 
entrant dans le nom de beaucoup de villages et ayant pu remplacer 
Caphar. Impossible, d'un autre côté, de trouver près de Tell-Hum 
tine fontaine répondant à ce que dit Josèphe {B. J.j HI, x, 8} . Cette 
fontaine de Capharnahum semble bien être Aïn-Medawara ; mais 



142 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

phie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu 
cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux 
qu'on arrive jamais, sur ce sol profondément dévasté, 
à fixer les places ou l'humanité voudrait venir baiser 
l'empreinte de ses pieds. 

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà 
donc tout ce qui reste du petit canton de trois ou 
quatre lieues où Jésus fonda son œuvre divine. Les 
arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la 
végétation était autrefois si brillante que Josèphe y 
voyait une sorte de miracle, — la nature, suivant lui, 
s'étant plu à rapprocher ici côte à côte les plantes 
des pays froids, les productions des zones brû- 
lantes^ les arbres des climats moyens, chargés toute 
l'année de fleurs et de fruits ^ ; — dans ce pays, dis-ja, 
on calcule maintenant un jour d'avance l'endroit où 
l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son 
repas. Le lac est devenu désert. Une seule baorque, 
dans le plus misérable état, sillonne aujourd'hui ces 

Aïn-Medawara est à une demi^heure du lac, taudis que Gaphama- 
hum éuit une ville de pécheurs sur le bord même de la mer (Matth., 
IV, 43; Jean, vi, 47). Les difficultés pour Bethsaïde sont plus 
grandes encore; car Thypolbèse, assez généralement admise, de 
deux Bethsaïdes, Tune sur la rive occidentale, l'autre sur la 
rive orientale du lac, et k deux ou trois lieues Tune de l'autre, a 
quelque chose de singulier. 
4, B. /,, 111, x,8. 



VIE DE JÉSUS. 143 

flots jadis si riches de vie et de joie. Mais les eaux 
sont toujours légères et transparentes^. La grève, 
composée de rochers ou de galets, est bien celle 
d'une petite mer, non celle d'un étang, comme les 
bords du lac Huleh. Elle est nette, propre, sans 
vase , toujours battue au même endroit par le léger 
mouvement des flots. De petits promontoires, cou- 
verts de lauriers roses, de tamaris et de câprieis 
épineux, s'y dessinent; èi deux endroits surtout, à la 
sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de 
la plaine de Génésareth, il y a d'enivrants par- 
terres, oU les vagues viennent s'éteindre en des mas- 
sifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aïn-Tabiga 
fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. 
Des nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'ho^ 
rizon est éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur 
céleste, profondément encaissées entre des roches 
brûlantes, semblent, quand on les régarde du haut 
des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe 
d'or. Au nord, les ravins neigeux de l'Hermon se dé- 
coupent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les 
hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la 
Pérée, absolument arides et revêtus par le soleil d'une 
sorte d'atmosphère veloutée, forment une montagne 

4. B. J., m, X, 7; Jacques de Vîtri, dans le Gesta Dei per 
Francos, l, 4075. 



14i ORIGINKS DU CHRISTIANISME. 

compacte , ou pour mieux dire une longue terrasse 
très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court 
indéfiniment vers le sud. 

La chaleur sur les bords est maintenant très- 
pesante. Le lac occupe une dépression de deux cenls 
mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée*, 
et participe ainsi des conditions torrides de la mer 
Morte 2. Une végétation abondante tempérait autre- 
fois ces ardeurs excessives; on comprendrait diffici- 
lement qu'une fournaise comme est aujourd'hui tout 
le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais 
été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ail- 
leurs, trouve le pays fort tempéré*. Sans doute il y 
a eu ici, comme dans la campagne de Rome, quelque 
changement de climat, amené par des causes histo- 
riques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction mu- 
sulmane contre les croisades, qui ont desséché, à la 
façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. La 
belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous 
le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses 



h. C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, Erd^ 
kunde, XV, i" part.,' p. xx). Elle concorde à peu près avec celle 
de M. de Berlou {Bulletin de la Soc. de géogr,, 2« série, Xlî, 
p. 146). 

2. La dépression de la raer Morte est du double. 

3. B. J., lil, X, 7 et 8. 

\ 



VIE DE JÉSUS. 145 

destinées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal 
au pays qui eut le redoutable honneur de le porter. 
Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, 
convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée de- 
vait, pour prix de sa gloire, se changer en désert. 
Mais qui voudrait dire que Jésus eût été plus heu- 
reux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en 
son village? Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait 
à eux, si, au risque de compromettre l'avenir de leur 
bourgade, un des leurs n'eût reconnu son Père et ne 
se fût proclamé fils de Dieu? 

Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi- 
heure l'un de l'autre, voilà donc le petit monde de 
Jésus à l'époque .où nous sommes. 11 ne semble pas 
être jamais entré à Tibérîade, ville toute profane, 
peuplée en grande partie de païens et résidence 
habituelle d'Antipas^. Quelquefois, cependant, il 
s'écartait de sa région favorite. 11 allait en barque 
sur la rive orientale, à Gergésa par exemple 2. Vers 

4. Jos., Ant., XVIII, II, 3; Vila, 42, 43, 64. 

2. J'adopte ropinion de M. Thomson {The Land and the Book, 
11,34 et suiv.)) d'après laquelle la Gergésa de Matthieu [ viii, 28), 
identique à la ville chananéenne de Girgasch {Gen., x, 4 6 ; xv, 
24; DeiU,, vu, 4 ; Josué, xxiv, 44), serait remplacement nommé 
maintenant Kersa ou Gersa, sur la rive orientale, à peu près 
vis-à-vis de Magdala. Marc (v, 4) et Luc (viii, 26) nomment 
Gadara ou Gerasa au lieu de Gergésa. Gerasa est une leçon 

10 



14C ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

le nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe^, 
au pied de THermon. Une fois, enfin, il fait une. 
course du côté de Tyr et de Sidon^, pays qui devait 
être alors naerveilleusement florissant. Dans toutes ces 
contrées, il était en plein paganisme*. A Césarée, il vit 
la célèbre grotte du Panium^ où Ton plaçait la source 
du Jourdain, et que la croyance populaire entourait 
d'étranges légendes*; il put admirer le temple de 
marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur 
d'Auguste' ; il s'arrêta probablement devant les nom- 
breuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à 
l'Écho de la grotte, que la piété entassait déjà en 
ce bel endroit^. Un juif évhémériste, habitué à 

impossible, les évangélistes nous apprenant que la ville en ques- 
tion était près du lac et vis-à-vis de la Galilée. Quant à Gadare, 
aujourd'hui Om-KeiSj à une heure et demie du lac et du Jour- 
dain, les circonstances locales données par Marc et Luc n'y con- 
viennent guère. On comprend d'ailleurs que Gergesa soit devenue 
Gerasa, nom bien plus connu, et que les impossibilités topogra- 
phiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter Gadara, 
Cf. Orig., CommenL in Joann,,Yl, 24; X,40;£usèbe et saint Jé- 
rôme, De situ et nomin. loc. hebr,, aux mots np-yiaoî, rep^ourti. 
4. Matth., XVI, 43; Marc, viii, 27. 

2. Matlh., XV, 24; Marc, vu, 24, 31. 

3. Jos., Vita, 43. 

4. Jos., Ant., XV, X, 3 ; 5. J,, I, xxi, 3; m, x, 7; Benjamin do 
Tudèle, p. 46, édit. Asher. 

5. Jos., Ant., XV, X, 3. 

6. Corpus, inscr. gr., n« 4537, 4538, 4538 h, 4639. 



VIE DE JÉSUS. 147 

prendre les dieux étrangers pour des hommes divi- 
nisés ou pour des démons, devait considérer toutes 
ces représentations figurées comme des idoles. Les 
séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les 
races plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans 
doute aucune connaissance de ce que le vieux sanc- 
tuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait renfermer en- 
core d*un culte primitif plus ou moins analogue à 
celui des Juifs*. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait 
élevé sur chaque colline un temple et un bois sacré, 
tout cet aspect de grande industrie et de richesse 
profane*, durent peu lui sourire. Le monothéisme 
enlève toute aptitude à comprendre les religions 
païennes; le musulman jeté dans les pays polythéistes 
semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans contredit n'ap- 
prit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa 
rive bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses 
pensées était là ; là il trouvait foi et amour. 

4. Lucianus (ut fert\ir}, De dea syria^ 3. 

% Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps 
couvrent encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les mon- 
ta gnes qui forment le massif du cap Blanc et du cap Nakoura. 



CHAPITRE IX. 



I.ES DISCIPLES Dl liSUS. 



Dans ce paradis terrestre, que les grandes rév(H 
lutions de l'histoire avaient jusque-là peu atteint 
vivait une population en parfaite harmonie avec le pays 
lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment gai 
et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des 
bassins d'eau les plus poissonneux du monde ^; 
des pêcheries très -fructueuses s'étaient établies, 
surtout à Bethsaïde, à Caphamahum, et avaient 
produit une certaine aisance. Ces familles de pê- 
cheurs formaient une société douce et paisible, 
s'étendant par de nombreux liens de parenté dans 
tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur 
vie peu occupée laissait toute liberté à. leur ima- 

4. Matth., IV, 48; Luc, v, 44 et suiv.; Jean, i, 44; xxi, 4 et 
suiv.; Jos., B. J., III, x, 7; Jacques de YiUri,^ dans le Ge9ia Dei 
par Francos, I, p. 4076. 



VIE DE JÉSUS. 149 

ginatian. Les idées sur le royaume de Dieu trou- 
vaient, dans ces petits comités de bonnes gens, pluâ 
de créance que partout ailleurs. Rien de ce qu'on 
appelle civilisation, dans le sens grec et mondain, 
n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre 
sérieux germanique et celtique ; mais, bien que sou- 
vent peut-être la bonté fût chez eux superficielle et 
sans profondeur, leurs mœurs étaient tranquilles, et 
ils avaient quelque chose d'intelligent et de fin. 
On peut se les figurer comme assez analogues 
aux meilleures populations du Liban, mais avec le 
don que n'ont pas celles-ci de fournir des grands 
hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il 
s*y installa conime un des leurs ; Capharnahum 
devint « sa ville ^ » , et au milieu du petit cercle qui 
Tadorait, il oublia ses frères sceptiques, l'ingrate 
Nazareth et sa moqueuse incrédulité. 

Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un 
asile agréable et des disciples dévoués. C'était celle 
de deux frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui 
probablement était mort à l'époque où Jésus vînt se 
fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient 
Simon, surnommé Céphas ou Pierre^ et André. Nés à 
Dethsaïde ^, ils se trouvaient étabHs à Capharnahum 

1 . Matth., IX, ^ ; Marc, ii, 1-t. 

2. Jean, i, 44. 



150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

quand Jésus commença sa vie publique. Pierre 
était marié et avait des enfants ; sa belle-mère de- 
meurait chez lui ^. Jésus aimait cette maison et y 
demeurait habituellement 2. André paraît avoir été 
disciple de Jean -Baptiste , et Jésus l'avait peut- 
être connu sur les bords du Jourdain *. Les deux 
frères continuèrent toujours, même à l'époque où il 
semble qu'ils devaient être le plus occupés de leur 
maître, à exercer le métier de pêcheurs *. Jésus, qui 
aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait 
d'eux des pêcheurs d'hommes ^. En effet, parmi tous 
ses disciples, il n'en eut pas de plus fidèlement atta- 
chés. 

Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, 
pêcheur aisé et patron de plusieurs barques ^, offrit 
à Jésus un accueil empressé. Zébédée avait deux 
fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, 
qui plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif 
dans l'histoire du christianisme naissant. Tous deux 

1. Matth., vin, U; Marc, i, 30; Luc, iv, 38; I Cor., ix, 5; 
IPetr., V, 43; Clém. Alex., Strom., lll, 6; VII, i4; Pseudo- 
CIem.,7?cco^w.^ VII, 25; Eusèbe, //. E.j III, 30. 

2. Matlh., VIII, U ; xvii, 24; Marc, I, 29-31 ; Luc, iv, 38. 

3. Jean, i, 40 et suiv. 

L Matth., IV, 48; Marc, i, 46; Luc, v, 3; Jean, xxi, 3. 

5. Matth., IV, 49; Marc, i, 47; Luc, v, 40. 

6. Marc, i, 20; Luc, v, 40; viii, 3; Jean, xix, 27. 



VIE DE JÉSUS. 151 

étaient disciples zélés. Salomé, femme de Zébédée, 
fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna jus- 
qu'à la mort^. 

Les femmes, en effet, Taccueillaîent avec empres- 
sement. Il avait avec elles ces manières réservées 
qui rendent possible une fort douce unton d'idées 
entre les deux sexes. La séparation des hommes et 
des femmes, qui a empêché chez les peuples sémi- 
tiques tout développement délicat , était sans doute , 
alors comme de nos jours, beaucoup moins rigou- 
reuse dans les campagnes et les villages que dans 
les grandes villes. Trois ou quatre galiléennes dé- 
vouées accompagnaient toujours le jeune maître et 
se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner 
tour à tour 2. Elles apportaient dans la secte nouvelle 
un élément d'enthousiasme et de merveilleux, dont 
on saisit déjà l'importance. L'une d'elles, Marie de 
Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le 
nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une 
personne fort exaltée. Selon le langage du temps, 
elle avait été possédée de sept démons *, c'est- 
à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses 

4. Matlh., xxvii, 56; Marc, xv, 40; xvi, 1. 

2. Matlh., XXVII, 55-56; Marc, xv, 40-41; Luc, viii, 2-3; 
xxiii, 49. 

3. Marc, xvi, 9 ; Luc, viii, 2; Cf. Tobie, m, 8; vi, 14. 



153 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et en apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté 
pure et douce, calma cette organisation troublée. 
La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, 
et joua le surlendemain de sa mort un rôle de 
premier ordre ; car elle fut Torgane principal par 
lequel s'établit la foi à. la résurrection, ainsi que 
nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Rbouza, 
l'un des intendants d'Ântipas, Susanne et d'autres 
restées inconnues le suivaient sans cesse et le ser- 
vaient^. Quelques-unes étaient riches, et mettaient 
par leur fortune le jeune prophète en position de 
vivre sans exercer le métier qu'il avait professé 
jusqu'alors 2. 

Plusieurs encore le suivaient habituellement et le 
reconnaissaient pour leur maître : un certain Philippe 
de Bethsaïde, Nalhanaêl, fils de Tolmaï ou Ptolémée, 
de Cana, peut-être disciple de la première époque*; 
Matthieu, probablement celui-là même qui fut le 
Xénophon du christianisme naissant. Il avait été pu- 
blicain, et comme tel il maniait sans doute le kalam 
plus facilement que les autres. Peut-être songeait-il 



4. Luc, VIII, 3; xxiv, 10. 

2. Luc, VIII, 3. 

3. Jean, i, 44 et suiv.; xxi, 2. J'admets l'identification de Na- 
tbanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous te nom de 
Bar-Tholomé. 



VIE DE JÉSUS. 15] 

dès k>rs à écrire ces Logia ^, qui sont la base de 
ce que nous savons des enseignements de Jésus. 
On nomme aussi parmi les disciples Thomas, ou 
Didyme ', qui douta quelquefois, mais qui paraît 
avoir été un homme de cœur et de généreux entraî- 
nements ^ ; un Lebbée ou Taddée ; un Simon le Zé- 
lote *, peut-être disciple de Juda le Gaulonite, 
appartenant à ce parti des Kenaïm^ dès lors exis- 
tant, et qui devait bientôt jouer un si grand rôle 
dans les mouvements du peuple juif; enfin Judas 
fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit excep- 
tion dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable 
renona. C'était le seul qui ne fût pas Galiléen ; 
Kerioth était une ville de l'extrême sud de la tribu 
de Juda ^, à une journée au delà d'Hébron. 

•Nous avons vu que la famille de Jésus était en gé- 
néral peu portée vers lui^. Cependant Jacques et Jude, 
ses cousins par Marie Cléophas, faisaient dès lors partie 



4 . Papias, dans Eusôbc, Ilist. eccLj III, 39. 

2. Ce second nom est la Iraduction grecque du premier. 

3. Jean, xi, 46 ; xx, 24 et suiv. 

4. Matth., X, 4; Marc, m, i8; Luc, vi, 15; Act.^ i, 13; Évan- 
gile des Ébionim, dans Épiphane, Adv, hœr., xxx, 43. 

5. Aujourd'hui Kuryétein ou Kereilein, 

6. La circonstance rapportée dans Jean,xix, 25-27, semble sup- 
poser qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres 
frères ne se rapprochèrent de lui. 



154 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

des disciples, et Marie Cléophas elle-même fut du 
nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire^. 
A cette époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. 
C'est seulement après la moH de Jésus que Marie 
acquiert une grande considération ^ et que les dis- 
ciples cherchent à se l'attacher *. C'est alors aussi 
que les membres de la famille du fondateur, sous 
le titre de « frères du Seigneur, » forment un groupe 
influent, qui fut longtemps èi la tête de l'église de Jé- 
rusalem^, et qui après le sac de la ville se réfugia en 
Batanée *. Le seul fait de l'avoir approché devenait 
un avantage décisif, de la même manière qu'après 
la mort de Mahomet, les femmes et les filles du pro- 
phète, qui n'avaient pas eu d'importance de son 
vivant, furent de grandes autorités. 

Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des 
préférences et en quelque sorte un cercle plus étroit. 
Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, paraissent 
en. avoir fait partie en première ligne. Ils étaient 
pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés 



4. Matth., xxvn, 56; Marc, xv, 40; Jean, xix, 25. 

2. Act.j I, 44. Comp. Luc, i, 38; ii, 35, impliquant déjà un 
grand respect pour Marie^ 

3. Jean, xix, 25 et suiv. 

4. V. ci-dessus, p. 24-25, note. 

5. Jules Africain, dans Eusèbe, //. E.j I, 7. 



VIE DE JÉSUS. 155 

avec esprit a Fils du tonnerre, » à cause de leur zèle 
excessif, qui, s'il eût disposé de la foudre, en eût 
trop souvent fait usage ^. Jean, surtout, paraît avoir 
été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. 
Peut-être ce disciple, qui devait plus tard écrire ses 
souvenirs d'une façon où l'intérêt personnel ne se 
dissimule pas assez, a-t-il exagéfé l'affection de 
cœur que son maître lui aurait portée ^. Ce qui est 
plus significatif, c'est que, dans les évangiles sy- 
noptiques, Simon Barjona ou Pierre, Jacques, fils 
de Zébédée, et Jean, son frère, forment une sorte 
de comité intime que Jésus appelle à. certains mo- 
ments où il se défie de la foi et de l'intelligence des 
autres ^. Il semble d'ailleurs qu'ils étaient tous les 
trois associés dans leurs pêcheries ^. L'affection dé 
Jésus pour Pierre était profonde. Le caractère de ce 
dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, 

4. Bfarc, m, 47; ix, 37 et suiv.; x, 35 et suiv.; Luc, ix, 49 et 
suiv., 54 et suiv. 

2. Jean, xiii, 23; xviii, 45 et suiv.; xix, 26-27; xx, 2, 4; xxi, 
7, 20 et suiv. 

3. Matth., xvii, 4; xxvi,37; Marc, v, 37; ix, 4; xiii, 3 ; xiv,33; 
Luc, IX, 28. L'iàée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples 
une gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue, 
n est singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une 
fois Jacques, son frère. 

4. Malth., IV, 48-22; Luc, v, 40; Jean, xxi, 2 et suiv. 



1^6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller h, sou- 
rire de ses façons décidées. Pierre, peu mystique, 
communiquait au maître ses doutes naïfs, ses répu- 
gnances, ses faiblesses tout humaines *, avec une 
franchise honnête qui rappelle celle de Joinvîlle près 
de saint Louis. Jésus le reprenait d'une façon ami- 
cale, pleine de confiance et d'estime. Quant à Jean, 
sa jeunesse 2, son exquise tendresse de cœur * et 
son imagination vive ^ devaient avoir beaucoup de 
charme. La personnalité de cet homme extraordi- 
naire , qui a imprimé un détour si vigoureux au 
christianisme naissant, ne se développa que plus 
tard. Vieux, il écrivît sur son maître cet évangile 
bizarre ^ qui renferme de si précieux renseignements, 
mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé 
sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop 
puissante et trop profonde pour qu'il pût se plier au 

4. Matlh., XIV, 28; xvi, 22; Marc, vin, 32 et suiv. 

2. Il parait avoir vécu jusque vers Tan 400. Voir son évangile, 
XX!, 45-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, 
//. E., III, 20, 23. 

3. Voir les épUres qui lui sonl atlribuces, et qui sont sûrement 
du même auteur que le quatrième évangile. 

4. Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est 
de lui. 

5. La tradition commune me semble sur ce point suffisamment 
juslifiée. II est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son 
évangile après lui (voir tout le cbap. xxi). 



I 



VIE DE JÉSUS. 157 

ton impersonnel des premiers évangélistes. 11 fut le 
biographe de Jésus comme Platon l'a été de Socrate. 
Habitué h remuer ses souvenirs avec l'inquiétude 
fébrile d'une âme exaltée, il transforma son maître 
en voul9,nt le- peindre, et parfois il laisse soupçon- 
ner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son 
œuvre) qu*une parfaite bonne foi ne fut pas tou- 
jours dans la composition de cet écrit singulier sa 
règle et sa loi. 

Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans 
la secte naissante. Tous devaient s'appeler « frères, » 
et Jésus proscrivait absolument les titres de supério- 
rité, tels que rabbij «maître, père, » lui seul étant 
maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait 
être le serviteur des autres*. Cependant Simon Bar- 
jona se distingue, entre ses égaux, par un degré tout 
particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et 
enseignait dans sa barque^; sa maiâon était le centre 
de la prédication évangélique. Dans le public, on le 
regardait comme le chef de la troupe, et c'est à lui 
que les préposés aux péages s'adressent pour faire 
acquitter les droits dus par la communauté^. Le 

4. Matth., XVIII, 4; xx, 25-26; xxiii, 8-42; Marc, ux, 34; x, 
M-46. 

t. Luc, V, 3. 

3. Matth., xvii, 23. 



158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

premier, Simon avait reconnu Jésus pour le Messie*. 
Dans un moment d'impopularité, Jésus demandant à 
ses disciples : « Et vous aussi, voulez-vous vous en 
aller ? » Simon répondit : « A qui irions-nous. Sei- 
gneur? Tu as les paroles de la vie étemelle*. » Jésus à 
diverses reprises lui déféra dans son église une cer- 
taine primauté *, et lui donna le surnom syriaque de 
Képha (pierre), voulant signifier par là qu'il faisait 
de lui la pierre angulaire de l'édifice*. Un mo- 
ment , même , il semble lui promettre « les clefs du 
royaume du ciel, » et lui accorder le droit de pro- 
noncer sur la terre des décisions toujours ratifiées 
dans l'éternité ^. 

Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité 
un peu de jalousie. La jalousie s'allumait surtout en 
vue de l'avenir, en vue de ce royaume de Dieu, 
où tous les disciples seraient assis sur des trônes, 
& la droite et à la gauche du maître, pour juger 
les douze tribus d'Israël^. On se demandait qui 

4. Matth., xyi, 4 M 7. 
î. Jean, vi, 68-70. 

3. Matth., X, 2; Luc, xxii, 3S; Jean,xxi, 45 etsuiv.;ilc^>i, ii, 
V, etc.;6ra/.^i, 48; ii, 7-8. 

4. Matth., XVI, 48; Jean, i, 42. 

5. Matth., xYi, 49. Ailleurs, il est vrai (Matth., xviii, 48), le 
même pouvoir est accordé à tous les apôtres. 

6. Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, ix, 33; Luc, ix, 46, xxii, 30. 



VIE DE JÉSUS. 150 

serait alors le plus près du Fils de l'homme , figu- 
rant en quelque sorte comme son premier ministre 
et son assesseur. Les deux fils de Zébédée aspi- 
raient à ce rang. Préoccupés d'une telle pensée, 
ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour 
prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places 
d'honneur pour ses fils *. Jésus écarta la demande 
par son principe habituel que celui qui s'exalte sera 
humilié^ et que le royaume des cieux appartiendra 
aux petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté ; 
il y eut un grand mécontentement contre Jacques et 
Jean 2. La même rivalité semble poindre dans l'évan- 
gile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans 
cesse qu'il a été le « disciple chéri » auquel le maître 
en mourant a confié sa mère, et chercher systémati- 
quement à se placer près de Simon Pierre, parfois à 
se mettre avant lui, dans des circonstances importantes 
où les évangélistes plus anciens l'avaient omis *. 

Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux 
dont on sait quelque chose avaient commencé par 
être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux n'apparte- 
nait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou 

4. Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, x, 35 et suiv. 

2. Marc, x, 44. 

3. Jean, xviii, 45 et suiv.; xix, 26-27; xx, 2 et suiv.; xxi, 7, 24. 
Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean. 



160 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Lévi,.fils d'Alphée*, avait été publicain. Maïs ceux 
h qui on donnait ce nom en Judée n'étaient pas les 
fermiers généraux, hommes d'un rang élevé (tou- 
jours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome 
publicani *. C'étaient les agents de ces fermiers gé- \ 
néraux, des employés de bas étage, de simples 
douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une 
des plus anciennes routes du monde, qui traversait 
la Galilée en touchant le lac *, y multipliait fort ces 
sortes d'employés. Capharnàhum, qui était peut-être 
sur la voie, en possédait un nombreux personnel^. 

4. Matth., IX, 9; X, 3; Jtfarc, ii, 44; m, 48; Luc, v, 27; vi, 43; 
Acl,j I, 43. Évangile des Ébionim, dans Épiph., Adv, hœr., xxx, 
43. II faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que 
ces deux noms ont été portés par le même personnage. Le récit 
Matth,, IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de 
vocations d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a 
certainement pas été écrit par l'apôtre même dont il y est ques- 
tion. Mais il faut se rappeler que, dans l'évangile actuel de Mat- 
thieu, la seule partie qui soit de l'apôtre, ce sont les Discours de 
Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, HisL eccL, III, 39. 

2. Cicéron, De provins consular,, 5; Pro Plancio,9\ Tac, 
Ann,j IV, 6; Pline, Hist. nat,j XII, 32; Appien, Bell, civ.,U, 43. 

3. Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le 
nom de Via maris. Cf. Isaïe, ix, 4 ; Matth., rv, 43-45; Tobie, i, 
4 . Je pense que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, * 
en faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le Pont 
des filles de Jacob, tout comme aujourd'hui. Une partie de la 
route d'Afn-et-Tin à ce pcnt est do construction antique. 

4. Matth. IX, 9 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 161 

Cette profession n'est jamais populaire; mais chez 
les Juifs elle passait pour tout à fait criminelle. 
L'impôt, nouveau pour eux, était le signe de leur 
vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, sou- 
tenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi 
les douaniers étaient-ils abhorrés des zélateurs de la 
loi. On ne les nommait qu'en compagnie des assas- 
sins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie 
infâme*. Les juifs qui acceptaient de telles fonction^ 
étaient excommuniés et devenaient inhabiles à tester; 
leur caisse était maudite, et les casuistes défendaieni 
d'aller y changer de l'argent 2. Ces pauvres gens, 
mis au ban de la société , se voyaient entre eux. Jé- 
sus accepta un dîner que lui offrit Lévi, et ou il y 
avait, selon le langage du temps, « beaucoup de 
douaniers et de pécheurs. » Ce fut un grand scan- 
dale ^. Dans ces maisons mal famées , on risquait 
de rencontrer de la mauvaise société. Nous le ver- 
rons souvent ainsi , peu soucieux de choquer les 
préjugés des gens bien pensants, chercher à re- 

4. Matlh., V, 46-47 ; ix, 40, 41 ; xî, 19; xviii, 17; xxî, 31-32 ; 
Afarc, II, 15-16; Luc, v, 30; vu, 34; xv, 1 ; xviii, 11 ; xix, 7; 
Lucien, Necyotnanl., 11; Dio Chrysost., orat. iv, p. 80; orat. 
XIV, p. 269 (edit. Emperius); Mischna, Nedarim, m, 4. 

2. Mischna, Baba Kama, x, 1 ; Talmud de Jérusaleiti, Demaï, 
il, 3; Talmud de Bab., Sanhédrin. 25 6. 

3. Luc, V, 29 et suiv. 

il 



1G2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lever les classes humiliées par les orthodoxes, et 
s'exposer de la sorte aux plus vifs reproches des 
dévots. 

, Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au 
charme infini de sa personne et de sa parole. Un 
mot pénétrant, un regard tombant sur une conscience 
naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui fai- 
saient un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait 
d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. 
Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner 
quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une 
circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il tou- 
cha Nathanaël*, Pierre 2, la Samaritaine^. Dissimu- 
lant la vraie cause de sa force, je veux dire sa 
supériorité sur ce qui l'entourait , il laissait croire, 
pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ail- 
leurs étaient pleinement les siennes, qu'une révé- 
lation d'en haut lui découvrait les secrets et lui 
ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans 
une sphère supérieure à celle de l'humanité. On 
disait qu'il conversait sur les montagnes avec Moïse 
et lîlie*; on croyait que, dans ses moments de soli- 

4 . Jean, i, 48 et suiv. 

2. Jean, i, 42. 

3. Jean, iv, M et suiv, 

4. Malth., XVII, 3; ]\hirc, ix, 3; Luc, ix, 30-31. 



VIE DE JÉSUS. 103 

tude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, 
et établissaient un commerce surnaturel entre lui et 
le ciel *. 

i. Matlh., IV, 44; Marc, i, 43. 



CHAPITRE X- 



PRÉDICATIONS DU LAC. 



Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de 
Tibériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie y 
était représentée par un douanier et par la femme d'un 
régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de sim- 
ples gens. Leur ignorance était extrême ; ils avaient 
l'esprit faible , ils croyaient aux spectres et aux es- 
prits*. Pas un élément de culture hellénique n'avait 
pénétré dans ce premier cénacle; l'instruction juive 
y était aussi fort incomplète ; mais le cœur et la 
bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la 
Galilée faisait de l'existence de ces honnêtes pê- 
cheurs un perpétuel enchantement. Ils préludaient 
vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heu- 
reux, bercés doucement sur lem* délicieuse petite. 

4. Matlh., XIV, 216 ; Marc, vi. 49; Luc, xxiv, 39; Jean, vi, 49. 



VIE DE JÉSUS. 165 

mer, ou donnant le soir sur ses bords. On ne se 
figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi 
à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne 
ce perpétuel contact avec la nature, les songes de 
ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un 
dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant 
une telle nuit que Jacob, la tête appuyée sur une 
pierre, vit dans les astres la promesse d'une pos- 
térité innombrable , et l'échelle mystérieuse par 
laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la 
terre. A l'époque de Jésus, le ciel n'était pas fermé, 
ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait encore sur le 
fils de l'homme; les anges montaient et descendaient 
sur sa tête*; les visions du royaume de Dieu étaient 
partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil 
clair et doux de ces âmes simples contemplait l'uni- 
vers en sa source idéale; le monde dévoilait peut- 
être son secret à la conscience divinement lucide de 
ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur 
mérita un jour de voir Dieu. 

Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en 
plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et en- 
seignait ses auditeurs pressés sur le rivage 2. Tantôt, 
il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où 

4. Jean, i, 51. 

â. Malth., xiif, 4-2 ; Marc, m, 9; iv, 1 ; Luc, v, 3. 



•i . 



lOG ORIGINES DU CUIMSTIANISME. 

Tair est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe 
fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant 
lés inspirations du maître dans leur première fleur. 
Un doute naïf s'élevait parfois, une question douce- 
ment sceptique : Jésus, d'un sourire ou d'un regard, 
faisait taire l'objection. A chaque pas, dans le nuage 
qui passait, le grain qui germait, l'épi qui jaunissait, 
on voyait le signe du royaume près de venir ; on se ' 
croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres 
du monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était 
l'avènement sur terre de l'universelle consolation : 

« Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; 
car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux ! 

« Heureux ceux qui pleurent ; car ils seront con- 
solés ! 

« Heureux les débonnaires ; car ils posséderont la 
terre! 

« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; 
car ils seront rassasiés ! 

« Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront 
miséricorde 1 

« Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils ver- 
ront Dieu ! 

« Heureux les pacifiques; car ils seront appelés 
enfants de Dieu ! 

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la jus- 



:i- 



VIE DE JÉSUS. 167 

tice; car le royaume des deux est h eux!* » 
Sa prédication était suave et douce, toute pleine 
de la nature et du parfum des champs. Il aimait les 
fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes. 
Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux 
des enfants, passaient tour & tour dans ses enseigne- 
ments. Son style n'avait rien de la période grecque, 
mais se rapprochait beaucoup plus du tour des pa- 
rabolistes hébreux, et surtout des sentences des doc- 
teurs juifs, ses contemporains, telles que nous les 
lisons dans le Pirké Aboth. Ses développements 
avaient peu d'étendue, et formaient des espèces de 
surates à la façon du Coran, lesquelles cousues en- 
semble ont composé plus tard ces longs discours 
qui furent écrits par Matthieu 2. Nulle transition ne 
liait ces pièces diverses; d'ordinaire cependant une 
même inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C'est 
surtout dans la par^ole que le maître excellait. Rien 
dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce 
genre délicieux ^. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai 

4. Matth., V, 3-40; Luc, vi, 20-25. 

2. C'est ce qu'on appelait les Acr^a xuptoxa. Papias, dans Eusèbe, 
H. E., III, 39. 

3. L'apologue, tel que nous le trouvons Juges, ix, 8 et suiv., 
II Sam, j XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la 
parabole évangélhque. La profonde originalité de celle-ci est dans 
le sentiment qui la remplit. 



1C8 OllKJINES DU CHUISTIAMSME, 

c|u*oii trouve dans les livres bouddhiques des para- 
boles exaclement du même ton et de la même facture 
que les paraboles évangéliques*. Mais il est difficile 
d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exer- 
cée en ceci. L'esprit de mansuétude et la profondeur 
de sentiment qui animèrent également le christia- 
nisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être 
pour expliquer ces analogies. 

Une totale indiflérencepour la vie extérieure et pour 
le vain appareil de « confortable » dont nos tJÛstes pays 
nous font une nécessité, était la conséquence de la vie 
simple et douce qu'on menait en Galilée. I^es climats 
froids, en obligeant l'homme à une lutte perpétuelle 
contre le dehors, font attacher beaucoup de prix aux 
recherches du bien-être et du luxe. Au contraire, les 
pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont les 
pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires 
de la vie y sont insignifiants auprès du plaisir de 
vivre. L'embellissement de la maison y est superflu ; 
on se tient le moins possible enfermé. L'alimentation 
forte et régulière des climats peu généreux passerait 
pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des 
vêtements, comment rivaliser avec celui que Dieu a 
donné à la terre et aux oiseaux du ciel? Le tra- 
it Voir surtout le Lotus de la bonne loi, ch. m et iv. 



VIK DE JÉSUS. 109 

vail, dans ces sortes cle climats, paraît inutile ; ce 
qu'il donne ne vaut pas ce qu'il coûte. Les ani- 
maux des champs sont mieux vêtus que l'homme le 
plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, 
lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beau- 
coup à l'élévation des âmes, inspirait à Jésus des 
apologues charmants : « N'enfouissez pas en terre, 
disait-il, des trésors que les vers et la rouille dé- 
vorent, que les larrons découvrent et dérobent ; mais 
amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n'y a ni 
vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là aussi 
est ton cœur*. On ne peut servir deux maîtres ; ou 
bien on hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'at- 
tache à l'un et on délaisse l'autre. Vous ne pouvez 
servir Dieu et Mamon^. C'est pourquoi je vous le 
dis : Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous 
aurez pour soutenir votre vie, ni des vêtements que 
vous aurez pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle 
pas plus noble que l'aliment, et le corps plus noble 
que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel : 
ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni cellier 
ni grenier, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes- 
vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre 

^. Comparez Talm. deBab., Baba Daihra, \\ a, 
2. Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutusdans 
la mythologie phénicienne et syrionno. 



170 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

VOUS qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée 
à sa taille? Et quant aux habits, pourquoi vous en 
mettre en peine? Considérez les lis des champs; ils 
ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, 
Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme 
l'un d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte 
une herbe des champs, qui existe aujourd'hui et qui 
demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour 
vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec 
anxiété : Que mangerons-nous ? que boirons-nous? 
de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les païens qui se 
préoccupent de toutes ces choses. Votre Père cé- 
leste sait que vous en avez besoin. Mais cherchez 
premièrement la justice et le royaume de Dieu ^, et 
tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne vous 
souciez pas de demain; demain se souciera de lui- 
même. A chaque jour suffit sa peine 2. » 

Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la 
destinée de la secte naissante une influence décisive. 
La troupe heureuse, se reposant sur le Père céleste 
pour la satisfaction de ses besoins, avait pour pre- 
mière règle de regarder les soucis de la vie comme 

4. J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf. 

2. Matth., VI, 49-21, 24-34. Luc, xii, 22-34, 33-34 ;xvi, 43. 
Comparez les préceptes Luc^ x, 7-8, pleins du môme sentiment 
naïf, et Talmud de Babyione, Sotaj 48 b. 



VIE DE JÉSUS. 171 

un mal qui étouffe en l'homme le germe de tout bien *. 
Chaque jour elle demandait à Dieu le pain du lende- 
main^. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va 
venin « Vendez ce que vous possédez et donnez -le 
en aumône, disait le maître. Faites-vous au ciel des 
sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne se dis- 
sipent pas *• » Entasser des économies pour des héri- 
tiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé * ? 
Comme exemple de la folie humaine , Jésus aimait à 
citer le cas d'un homme qui, après avoir élargi ses 
greniera et s'être amassé du bien pour de longues 
années, mourut avant d'en avoir joui*! Le brigan- 
dage , qui était très-enraciné en Galilée ^, donnait 
beaucoup de force à cette manière de voir. Le pauvre, 
qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le 
favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une pos- 
session peu sûre, était le vrai déshérité. Dans nos 
sociétés établies sur une idée très-rigoureuse de la 
propriété, la position du pauvre est horrible; il n'a 
pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, 
d'herbe, d'ombrage que pour celui qui possède la terre. 

4. Matth., XIII, 2â; Marc, iv, 19; Luc, viii, 14. 

2. Matth., Vf, 1 1; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot ^Trioûaioç. 

3. Luc, xii, 33-34. 

4. Luc, XII, 20. 

5. Luc, XII, 16 et suiv. 

G. Jos, Anl.j XYII, x, 4 et suiv.; Vilaj 11, etc. 



172 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

En Orient, ce sont là des dons de Dieu, qui n'ap- 
partiennent à personne. Le propriétaire n'a qu'un 
mince privilège; la nature est le patrimoine de tous. 

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en 
ceci que suivre la trace des Esséniens ou Théra- 
peutes et des sectes juives fondées sur la vie cénobi- 
tique. Un élément communiste entrait dans toutes 
ces sectes, également mal vues des Pharisiens et 
des Sadducéens. Le messianisme, tout politique chez 
les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout social. 
Par une existence douce, réglée, contemplative, 
laissant sa part à la liberté de Tindividu, ces pe- 
tites églises croyaient inaugurer sur la terre le 
royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, 
fondées sur la fraternité des hommes et le culte pur 
du vrai Dieu, préoccupaient les âmes élevées et pro- 
duisaient de toutes parts des essais hardis, sincères, 
mais de peu d'avenir. 

Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont 
très-difficiles à préciser (les ressemblances, en his- 
toire, n'impliquant pas toujours des rapports) , était 
ici certainement leur frère. La communauté des 
biens fut quelque temps de règle dans la société nou- 
velle^. L'avarice était le péché capital 2; or il faut 

4. Âct., IV, 32, 34-37; v, 1 et suiv. 
2. Malth.^ XIII, 22; Luc, xii, 1o elsuiv. 



VIE DE JÉSUS. 173 

bien remarquer que le péché « d'avarice , » contre 
lequel la morale chrétienne a été si sévère, était 
alors le simple attachement à la propriété. La pre- 
mière condition pour être disciple de Jésus était 
de réaliser sa fortune et d'en donner le prix aux 
pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité 
n'entraient pas dans la communauté^, Jésus ré- 
pétait souvent que celui qui a trouvé le royaume 
de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et 
qu'en cela il fait encore un marché avantageux. 
« L'homme qui a découvert l'existence d'un trésor 
dans un champ, disait-il, sans perdre un instant, 
vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joail- 
lier qui a trouvé une perle inestimable , fait argent 
de tout et achète la perle 2.» Hélas ! les inconvénients 
de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Il 
fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de 
Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la 
caisse commune*; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit 
une mauvaise fin. 

Quelquefois le maître, plus versé dans les choses 
du ciel que dans celles de la terre, enseignait une 

4. Matth., XIX, %^ ; Marc, x, 24 et suiv., 29-30; Luc, xviii, 22- 
23, 28. 

21. Matth., xm, 44-46. 
3. Jean, xii, 6. 



174 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

économie politique plus singulière encore. Dans une 
parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être 
fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son 
maître, afin que les pauvres à leur tour l'introduisent 
dans le royaume du ciel. Les pauvres, en effet, de* 
vant être les dispensateurs de ce royaume, n'y re- 
cevront que ceux qui leur auront donné. Un homme 
avisé, songeant à l'avenir, doit donc chercher à les 
gagner. « Les Pharisiens, qui étaient des avares, 
dit l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient 
de lui*. » Entendirent -ils aussi la redoutable 
parabole que voici? « Il y avait un homme riche, 
qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous 
les jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un 
pauvre, nommé Lazare, qui était couché à sa porte, 
couvert d'ulcères , désireux de se rassasier des 
miettes qui tombaient de la table du riche. Et les 
chiens venaient lécher ses plaies ! Or, il arriva que 
le pauvre mourut, et qu'il fut porté par les anges 
dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et 
fut enterré *. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il 
était dans les tourments, il leva les yeux, et vit 
le loin Abraham, et Lazare dans son sein. Et s'é- 
criant, il dit : « Père Abraham, aie pitié de moi, et 

h, Luc, XVI, 4-14. 
t. Voir le texte grec. 



VIE DE JÉSUS. 175 

« envoie Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout 
c( de son doigt et qu'il me rafraîchisse la langue, car 
« je souffre cruellement dans cette flamme. » Mais 
Abraham lui dit : « Mon fils, songe que tu as eu ta part 
« .de bien pendant la vie, et Lazare sa part de mal. 
« Maintenant il est consolé, et tu es dans les tour- 
ce ments^. » Quoi de plus juste? Plus tard on appela 
cela la parabole du « mauvais riche. » Mais c'est pu- 
rement et simplement la parabole du « riche. » Il est 
en enfer parce qu'il est riche, parce qu'il ne donne 
pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, 
tandis que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, 
dans un moment où , moins exagéré , Jésus ne pré- 
sente l'obligation de vendre ses biens et de les don- 
ner aux pauvres que comme un conseil de perfec- 
tion, il fait encore cette déclaration terrible : « Il est 
plus facile à un chameau de passer par le trou d'une 
aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de 
Dieu 2. )) 



4. Lac, XVI, 49-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste 
trè&-prononcée (comparez vi, 20-24, 25-26), et je pense qu'il a 
exagéré cette nuance de renseignement de Jésus. Mais les traits 
des Ao^ta de Matthieu sont suffisamment significatifs. 

5. Matth., XIX, 24; Marc, x, 25; Luc, xviii, 25. Cette locution 
proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., Berakoth, 55 h; 
Baba metsia, 386) et dans le Coran (Sur., vu, 38). Origèneet les 



170 ORÎGINKS DU CHRISTIANISME. 

Un sentiment d'une admirable profondeur domina 
en tout ceci Jésus, ainsi qtte la bande de joyeux en- 
fants qui l'accompagnaient, et fit de lui pour l'éternité 
le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand conso 
lateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il 
appelait « les sollicitudes de ce monde, » Jésus put 
aller à l'excès et porter atteinte aux conditions es- 
sentielles de la société humaine ; mais il fonda ce 
haut spiritualisme qui pendant des siècles a rempli 
les âmes de joie à travers cette vallée de larmes. 
Il vit avec une parfaite justesse que l'inattention de 
l'homme , son manque de philosophie et de mora- 
lité, viennent le plus souvent des distractions aux- 
quelles il se laisse aller, des soucis qui l'assiègent et 
que la civilisation multiplie outre mesure^. L'Évan- 
gile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis 
de la vie vulgaire, un perpétuel sursum corda, une 
puissante distraction aux misérables soins de la terre, 
un doux appel comme celui de Jésus à l'oreille de 
Marthe : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de beau- 
coup de choses ; or une seule est nécessaire. » Grâce 
à Jésus, l'existence la plus terne, la plus absorbée 
par de tristes ou humiliants devoirs, a eu son échappée 

interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il 
s'agissait d'un câble (xoti^iXo;) . 
4. Matth., XIII, %%. 



VIE DE JÉSUS. 177 

sur un coin du ciel. Dans nos civilisations affairées, 
le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le 
parfum d'un autre monde , comme une « rosée de 
THermon * » , qui a empêché la sécheresse et la 
vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu, 

I. Ps. «XXIII, 3. 



13 



CHAPITRE XI. 



LB KOyADMI DE DIEU CONÇU COMUB L*AYéllBUBllT 
DES PAUVRES. 



Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se 
nourrit d'air et de jour, ce communisme délicat d'ime 
troupe d'enfants de Dieu, vivant en confiance sur le 
sein de leur père, pouvaient convenir à une secte 
naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait 
se réaliser. Mais il est clair qu'elles ne pouvaient ral- 
lier l'ensemble de la société. Jésus comprit bien vite, 
en effet, que le monde officiel de son temps ne se 
prêterait nullement à son royaume. Il en prit son 
parti avec une hardiesse extrême. Laissant là tout ce 
monde au cœur sec et aux étroits préjugés, il se 
tourna vers les simples. Une vaste substitution de race 
aura lieu. Le royaume de Dieu est fait : 1* pour les 
enfants et pour ceux qui leur ressemblent; 2* pour 



VIE DE JÉSUS. 479 

les rebutés de ce monde, victimes de la morgue so- 
ciale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 
3* pour les hérétiques et schismatiques, publîcains, 
samaritains, païens de Tyr et de Sidon. Une parabole 
énergique expliquait cet appel au peuple et le légiti- 
mait ^ : Un roi a préparé un festin de noces et envoie 
ses serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; 
quelques-uns maltraitent les messagers. Le roi alors 
prend un grand parti. Les gens comme il faut n'ont 
pas voulu se rendre à son appel; eh bien ! ce seront 
les premiers venus, des gens recueillis sur les places 
et les carrefours, des pauvres, des mendiants, des 
boiteux, n'importe ; il faut remplir la salle, « et je vous 
le jure, dit le roi, aucun de ceux qui étaient invites 
ne goûtera mon festin. » 

Le pur ébionismej c'est-à-dire la doctrine que les 
/pauvres {ébionim) seuls seront sauvés, que le règne 
des pauvres va venir, fut donc la doctrine de Jésus. 
« Malheur à vous, -riches, disait-il, car vous avez 
vofre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant 
rassasiés, car vous aurez faim. Malheur à vous qui 
riez maintenant, car vous gémirez et vous pleurerez 2, » 
« Quand tu fais un festin, disait-il encore, n'invite pas 

I. Afatth., xui,,% et suiv.; Luc, xiv, 46 et suiv. Gomp. Matlli., 
vin, 44-4â; xxi, 33 et suiv. 
S. Luc, VI, 24-25. 



ISO ORIGINES DU CnRISTIANISMR. 

los amis, tes parents, tes voisins riches ; ils te réinvîte- 
raient, ettu aurais ta réconnpense. Mais quand tu fais 
un repas, invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, 
les aveugles ; et tant mieux pour toi s'ils n'ont rien 
à te rendre, car le tout te sera rendu dans la résur- 
rection des justes *. » C'est peut-être dans un sens 
analogue qu'il répétait souvent : « Soyez de bons 
banquiers-, » c'est-à-dire : Faites de bons place- 
ments pour le royaume de Dieu, en donnant vos 
biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: 
(( Donner au pauvre, c'est prêter à Dieu*, » 

Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le 
mouvement démocratique le plus exalté dont l'hu- 
manité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui ait 
réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de Tidée 
pure) , agitait depuis longtemps la race juive. La pensée 
que Dieu est le vengeur du pauvre et du faible contre 
le riche et le puissant se retrouve à chaque page des 
écrits de l'Ancien Testament. L*histoire d'Israël est de 
toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le plus 
constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns 

1. Luc, XIV, 4a-U. 

2. Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie. 
Clément d*Alex., Strom., I, 28. On le retrouve dans Origène, 
dans saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de TÊglise. 

3. Prov., XIX, n. 



VIE DE JÉSUS. 181 

et en un sens les plus hardis tribuns, avaient tonné 
sans cesse contre les grands et établi une étroite rela- 
tion d'une part entre les mots de « riche, impie, vio- 
lent, méchant, » de Tautre entre les mots de «pauvre, 
doux, humble, pieux ^. » Sous les Séleucides, les 
aristocrates ayant presque tous apostasie et passé à 
riiellénisme, ces associations d'idées ne firent que se 
fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions 
plus violentes encore que celles de l'Évangile contre le 
monde, les riches, les puissants*. Le luxe y est pré- 
senté comme un crime. Le « Fils de l'homme, » 
dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, 
les arrache à leur vie voluptueuse, les précipite dans 
l'enfer *. L'initiation de la Judée à la vie profane, 
l'introduction récente d'un élément tout mondain de 
luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réac- 
tion en faveur de la simplicité patriarcale. « Malheur 
à vous qui méprisez la masure et l'héritage de vos 
pères ! Malheur à vous qui bâtissez vos palais avec la 
sueur des autres ! Chacune des pierres, chacune des 
briques qui les composent est un péché ^. » Le nom 

4. Voir en particulier Anaos, ii, 6 ; Is., lxiii, 9 ; Ps. xxv, 9; xxxvii, 
4 4 ; Lxix, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots : 

.yny iD^Sbin ,Tuy n^on iW »w »bT ^\v2h 

2. Ch. LXil, LXllI, XCVII, G, GIV. 

3. llénoch, ch. xlvi, 4-8, 

4. Ilénochj, \Qi\j 13, 44. ,i- 



182 ORIGINES DO CHRIS flANJSME. 

de « pauvre » (ébion) était devenu synonyme de 
« saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le nom que les dis^ 
cîples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut 
longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Sa- 
tanée et du Hauran (Nazaréens, Hébreux), restés 
fidèles à la langue comme aux enseignements primi- 
tifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi 
eux les descendants de sa famille^. A la fin du 
II' siècle, ces bons sectaires, demeurés en dehors 
du grand courant qui avait emporté les autres églises, 
sont traités d'hérétiques [Éhionites)^ et on invente 
pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque 
Ébion^. 

On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exa- 
géré de pauvreté ne pouvait être bien durable. C'était 
là un dé ces éléments d'utopie comme il s'en mêle 
toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait 
justice. Transporté dans le large milieu de la société 

4 . Jules Africain dans Eusèbe, //. E., I, 7 ; Eus., De situ et nom. 
loc. hebr,, aumotXwêoc; Orig., Contre Celse, II, 4; V, 61; Epiph., 
Adv, hœr.j xxix, 7, 9 ; xxx, 2, 18» 

2. Voir surtout Origèné^ Contre Qelse, II, h\ Deprincipiis, 
IV, 22. Comparez Épiph., Adv. hœr., xxx, 47. Irénée, Origène, 
Eusèbe, les Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un 
tel personnage. L'auteur des Philosophumena semble hésiter (VII, 
34 et 35; X, 22 et 23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane 
qu'a été répandue la fable d'un Ébion. Du reste, tous les Pères 
sont d'accord sur Tétyraolofiie 'E6(«v » wtwv';. 



VIE DE JÉSUS. 183 

humaine, le christianisme devait un jour très-facile- 
ment consentir à posséder des riches dans son sein, 
de même que le bouddhisme, exclusivement monacal 
à son origine, en vînt très-vite, dès cpie les conver- 
sions se multiplièrent, à admettre des laïques. Mais 
on garde toujours la marque de ses origines. Bien 
que vite dépassé et oublié, Yébionisme laissa dans 
toute l'histoire des institutions chrétiennes un 'levain 
qui ne se perdit pas. La collection des Logia ou dis- 
cours de Jésus se forma dans le milieu ébionite de la 
Batanée*. La « pauvreté» resta un idéal dont la vraie 
lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder 
fut le véritable état évangélique; la mendicité de- 
vint une vertu, un état saint. Le grand mouvement 
ombrien du xiix' siècle, qui est, entre tous les es- 
sais de fondation religieuse, celui qui ressemble le 
plus au mouvement galiléen, se passa tout entier au 
nom de la pauvreté. François d'Assise, Thomme 
du monde qui, par son exquise bonté, sa com- 
munion délicate, fine et tendre avec la vie univer- 
selle, a le plus ressemblé à Jésus, fut un pauvre. Les 
ordres mendiants, les innombrables sectes commu- 
nistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, 
Bons-Hommes, Fratricclles, Humiliés, Pauvres évan- 

4. Ëpiph., Ado. hœr,, xix, xxix cl xxx, âurlout xxix, 9. 



184 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

géliques, elc), groupés sous la bannière de a rËvan- 
gile Eternel, » prétendirent être et furent en effet les 
vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les 
plus impossibles rêves de la religion nouvelle furent 
féconds. La mendicité pieuse, qui cause à nos socié* 
tés industrielles et administratives de si fortes impa- 
tiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait,, 
pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes con- 
templatives et douces le seul état qui leur convienne. 
Avoir fait de la pauvreté un objet d'amour et de dé- 
sir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et sanctifié 
l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître 
dont l'économie politique peut n'être pas fort tou- 
chée, mais devant lequel le vrai moraliste ne peut 
rester indifférent. L'humanité, pour porter son far- 
deau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complète- 
ment payée par son salaire. Le plus grand service 
qu'on puisse lui rendi*e est de lui répéter souvent 
qu'elle ne vit pas seulement de pain. 

Comme tous les grands hommes, Jésus avait du 
goût pour le peuple et se sentait à l'aise avec lui. 
L'évangile dans sa pensée est fait pom* les pauvres ; 
c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut ^. 
Tous les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses 

4. Mallh., \i, ij] Luc, vi, 20-21. 



VIE DE JESUS. 185 

préférés. L'amour du peuple, la pitié pour son im- 
puissance, le sentiment du chef démocratique, qui 
sent vivre en lui Tesprit de la foule et se reconnaît 
pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant 
dans ses actes et ses discours^. 

La troupe élue offrait en effet un caractère fort 
mêlé et dont les rigoristes devaient être très-surpris. 
Elle comptait dans son sein des gens qu'un juif qui 
se respectait n'eût pas fréquentés*. Peut-être Jésus 
trouvait-il dans cette société en dehors des règles com- 
munes plus de distinction et de cœur que dans une 
bourgeoisie pédante, formaliste, orgueilleuse de son 
apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les 
prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire 
souillés par le contact des gens moins sévères qu'eux ; 
on touchait presque pour les repas aux puériles dis- 
tinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces misé- 
rables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait 
à dîner chez ceux qui en étaient les victimes ^ ; on 
voyait à table à côté de lui des personnes que l'on 
disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul, il est 
vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des 
faux dévots. Les pharisiens et les docteurs criaient 

i. Matth., IX, 36 ; Marc, vi, 34. 

8. Matlh., IX, 40 et suiv.; Luc, xv entier. 

3. Matth., IX, H; Marc, ii, 16; Luc, v, 30. 



186 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

au scandale. « Voyez, disaient-ils, avec quelles gens 
il mange ! » Jésus avait alors de fines réponses, qui 
exaspéraient les hypocrites : « Ce ne sont pas les gens 
bien portants qui ont besoin de médecin ^ ; » ou bien : 
« Le berger qui a perdu une brebis sur cent laisse les 
quatre-vingt-dix-neuf autres pour courir après la per- 
due, et, quand il Ta trouvée, il la rapporte avec joie 
sur ses épaules*; » ou bien : « Le fils de Thomme est 
venu sauver ce qui était perdu *; » ou encore : « Je ne 
suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs^ ; » 
enfin- cette délicieuse parabole du fils prodigue, où 
celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte 
de privilège d'amour sur celui qui a toujours été 
juste. Des femmes faibles ou coupables, surprises de 
tant de charme, et goûtant pour la première fois le 
contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient 
librement de lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât 
pas. « Oh ! se disaient les puritains, cet homme n'est 
point un prophète; car, s'il Tétait, il s'apercevrait 
bien que la femme qui le touche est une pécheresse. » 
Jésus répondait par la parabole d'un créancier qui re- 
mit à ses débiteurs des dettes inégales, et il ne craî- 

^. Matth., IX, 42. 

2. Luc, XV, 4 et suiv. 

3. Matlh., XVIII, 11 ; Luc, xix, 10* 

4. Mallb., IX, 13. 



VIE DE JÉSUS. is: 

gnait pas de préférer le sort de celui à qui fut re- 
mise la dette la plus forte ^. Il n'appréciait les états 
de l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. 
Des femmes, le cœur plein de larmes et disposées] 
par leurs fautes aux sentiments d'humilité, étaienU | 
plus près de son royaume que les natures médiocres,| | 
lesquelles ont souvent peu de m érite àjn'avoirpojpti 
failli. On conçoit, d'un autre côté, que ces âmes 
tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un 
moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec 
passion. 

Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que 
soulevait son dédain pour les susceptibilités sociales 
du temps, il semblait prendre plaisir à les exciter. 
Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du 
« monde, » qui est la condition des grandes choses 
et de la grande originalité. Il ne pardonnait au riche 
que quand le riche, par suite de quelque préjugé, était 
mal vu de la société^. 11 préférait hautement les gens de 

4 . Luc, vn, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se 
rapporte au pardon des pécheurs (comp. x, 30 et suiv. ; xv entier; 
xvn, 46 et suiv.; xix, 2 et suiv.; xxni, 39-43), a composé ce 
récit avec les traits d'une autre histoire, celle de l'onction des 
pieds, qui eut lieu à Béthanie quelques jours avant la mort do 
Jésus. Mais le pardon de la pécheresse était, sans coni redit, un 
des traits essentiels de la vie anecdotique de Jésus. Cf. Jean, viii, 
3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe, Hisl. eccL, IH, 39. 

2. Luc, XIX, 2 et suiv. 



188 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

vie équivoque et de peu de considération aux notables 
orthodoxes. « Des publicains et des courtisanes, leur 
disait-il, vous précéderont dans I9 royaume de Dieu. 
Jean est venu ; des publicains et des courtisanes ont 
cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas con- 
vertis*. » On comprend combien le reproche de 
n'avoir pas suivi le bon exemple que leur donnaient 
des filles de joie,^aevait être sanglant pour des gens 
faisant profession de gravité et d'une morale rigide. 
11 n'avait aucune affectation extérieure, ni montre 
d'austérité. Il ne fuyait pas la joie, il allait volon- 
tiers aux divertissements des mariages. Un de ses mi- 
racles fut fait pour égayer une noce de petite ville. 
Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte 
une lampe; les lumières qui vont et viennent font un 
clfet fort agréable. Jésus aimait cet aspect gai et 
animée et tirait de là des paraboles 2. Quand on 
comparait une telle conduite à celle de Jean-Baptiste, 
on était scandalisé *. Un jour que les disciples de 
Jean et les Pharisiens observaient le jeûne : a Comment 
se fait-il, lui dit-on, que tandis que les disciples de 
Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens 
mangent et boivent? » — a Laissez-les, dit Jésus ; vou- 

4. Matth., XXI, 34-32. 

2. Matlh., XXV, 4 etsuiv. 

3. Marc, 11, 4 8 ; Luc, v, 33. 



VIE DE JÉSUS. 189 

Icz-vous faire jeûner les paranymphes de l'époux, 
pendant que l'époux est avec eux. Des jours vien- 
dront 011 l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors*.» 
Sa douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions 
vives, d'aimables plaisanteries. «A qui, disait-il, sont 
semblables les hommes de cette génération, et à qui les 
comparerai-je ? Ils sont semblables aux enfants assis 
sur les places, qui disent à leurs camarades : 

Voici que nous chantons, 
Et vous ne dansez pas. 
Voici que nous pleurons, 
Et vous ne pleurez pas*. 

Jean est venu, ne nïangeant ni ne buvant, et vous 
dites : C'est un fou. Le Fils de l'homme est venu, 
vivant comme tout le monde, et vous dites : C'est un 
mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et 
des pécheurs. Vraiment, je vous l'assure, la sagesse 
n*est justifiée que par ses œuvres *. » 

Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête 

4. Malth., IX, 44 etsuiv.; Marc, ii, 48 et suiv.; Luc, v, 33 et 
suiv. 

% Allusion à quelque jeu d'enfant. 

3. Malth., XI, 16 et suiv.; Luc, vu, 34 et suiv. Proverbe qni 
veut dire : a L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse dos 
œuvres de Dieu n'est proclamée que par ses œuvres elles-miin s.» 
Je lis 'pTttv, avec le manuscrit B du Vatican, et non rU^w. 



190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

perpétuelle. Il se servait d'une mule, monture en 
Orient si bonne et si sûre, et dont le giand œil noir, 
ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses 
disciples déployaient quelquefois autour de lui une 
pompe rustique, dont leurs vêtements, tenant lieu de 
tapis, faisaient les frais. Ils les mettaient sur la mule 
qui le portait^ ou les étendaient à terre sur son pas- 
sage *. Quand il descendait dans une maison, c'était 
une joie et une bénédiction. II s'arrêtait dans les 
bourgs et les grosses fermes, où il recevait une 
hospitalité empressée. En Orient, la maison où des- 
cend un étranger devient de suite un lieu public. Tout 
le village s'y rassemble; les enfants y font invasion; 
les valets les écartent; ils reviennent toujours. Jésus 
ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs auditeurs ; 
il les faisait approcher de lui et les embrassait ^. Les 
mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient 
leurs nourrissons pour qu'il les touchât^. Des femmes 
venaient verser de l'huile sur sa tète et des parfums 
sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient parfois 
comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages 
antiques et tout ce qui indique la simplicité du cœur^ 

4. Matth., XXI, 7-8. 
' 2. Matth., XIX, 43 et suiv.; Marc, ix, 35; x, 43 et suiv.; Luc, 
xvui, 45-46. 

3. Ibid. 



VIE DE JKSUS. 191 

réparait le mal fait par ses amis trop zélés. Il protêt 
gcait ceux qui voulaient Thonorer* . Aussi les enfants 
et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de 
leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à 
être séduîts, était un de ceux que lui adressaient le 
plus souvent ses ennemis^. , 

La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards 
un mouvement de femmes et d'enfants. Ces derniers 
faisaient autour de Jésus comme une jeune garde pour 
l'inauguration de son innocente royauté, et lui décer- 
naient de petites ovations auxquelles il se plaisait 
fort, l'appelant « fils de David, » criant I/osanna *, et 
portant des palmes autour de lui. Jésus, comme Sa-, 
vonarole, les faisait peut-être servir d'instruments 
à. des missions pieuses; il était bien aise de voir 
ces jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, 
se lancer en avant et lui décerner des titres qu'il 



4. Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, xiv, 3 et suiv.; Luc, vu, 37 
et suiv. 

2. Évangile de Marcion, addition an v. % du ch. xxiii do Luc 
(Épiph., ile/v. fupr,, xlii, 44). Si les retranchements de Marcion 
sont sans valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions 
quand elles peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état 
des manuscrits dont il se servait. 

3. Cri qu'on poussait àla procession de la fête des Tabernacles, 
en agitant les* palmes. Mischna, SuMa> ni, 9. Cet usage existe e^ 
oore chez les Israélites. 



in ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

n'osait prendre lui-même. Il les laissait dire, et quand 
on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une 
façon évasive que la louange qui sort de jeunes 
lèvres est la plus agréaWe à Dieu ^. 

Il ne perdait aucune occasion de répéter que les 
petits sont des êtres àacrés^, que le royaume de Dieu 
appartient aux enfants*, qu'il faut devenir enfant pour 
y entrer^, qu'on doit le recevoir en enfant 5, que le 
Père céleste cache ses secrets aux sages et les révèle 
aux petits®. L'idée de ses disciples se confond 
presque pour lui avec celle d'enfants ^. Un jour 
qu'ils avaient entre eux une de ces querelles de pré- 
séance qui n'étaient point rares, Jésus prit un enfant, 
le mit au milieu d'eux, et leur dit : « Voilà le plus 
grand; celui qui est humble comme ce petit est le 
plus grand dans le royaume du ciel ®. » 

C'était l'enfance, en effet, dans sa divine sponta- 
néité, dans ses naïfs éblouissements de joie, qui pre- 
nait possession de la terre. Tous croyaient à chaque 

. Matth., XXI, 45-46. 
% Matth., XVIII, 5, 40, 44 ; Luc, xvii, 2. 

3. Matth., XIX, 44; Marc, x, 44; Luc, xviii, 46. 

4. Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, ix, 33 et suiv.; Luc, ix, 46. 

5. Marc, x, 45. 

6. Matth., XI, 25; Luc, x, 24. 

7. Matth., X, 42; xviii, 5, 44; Marc, ix, 36; Luc, xvii, 2. 

8. Matthw xviii, 4-, Marc, ix, 33-36; Luc, ix, 46-48. 



VIE DR JÉSUS. 103 

instant que le royaume tant désiré allait poindre. 
Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône ^ à côté du 
maître. On s'y partageait les places*; on cherchait à 
supputer les jours. Cela s'appelait la « Bonne 
Nouvelle ; » la doctrine n'avait pas d'autre nom. 
Un vieux mot, « paradis, » que l'hébreu, comme 
toutes les langues de l'Orient, avait emprunté 
à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs des rois 
achéménides, résumait le rêve de tous : un jar- 
din délicieux où l'on continuerait à jamais la vie 
charmante que l'on menait ici-bas^. Combien dura 
cet enivrement ? On l'ignore. Nul , pendant le 
cours de cette magique apparition, ne mesura plus 
le temps qu'on ne mesure un rêve. La durée fut 
suspendue ; une semaine fut comme un siècle. 
Mais qu'il ait rempli des années ou des mois, le 
rêve fut si beau que l'humanité en a vécu depuis, 
et que notre consolation est encore d'en recueillir le 
parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la poi- 
trine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le 
plus vigoureux qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus 
de sa planète, l'humanité oublia le poids de plomb 

4, Luc, XXII, 30. 

2. Marc, x, 37,40-44. 

3. Luc, XXIII, 43; IICk>r., xii,4. Gomp. Carm, $ibyll., prooe,,^ 
86; Talm. de Bab., Chagiga, 4 4 à» 

— U 



194 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

qui rattache à la terre, et les tristesses de la vie 
d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette 
éclosion divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, 
cette illusion sans pareille! Mais plus heureux encore, 
nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute illusion, 
reproduirait en lui-même rapparition céleste, et, sans 
rêve millénaire, sans paradis chimérique, sans signes 
dans le ciel, par la droiture de sa volonté et la poé- 
sie de son &me, saurait de nouveau créer en son 
cœur le vrai royaume de Dieu ! 



CHAPITRE XII. 



HBASSADB DE JEAN PBISONNIBR VERS JéSUS. — UORT DE JEAH. 
— RAPPORTS DE SON ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS, 



Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les 
fêtes la venue du bien-aimé, le triste Jean, dans sa 
prison de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs. 
Les succès du jeune maître qu'il avait vu quelques 
mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On 
disait que le Messie prédit par les prophètes, celui 
qui devait rétablir le royaume d'Israël, était venu et 
démontrait sa présence en Galilée par des œuvres 
merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de 
ce bruit, et comme il communiquait librement avec 
ses disciples, il en choisit deux pour aller vers Jésus 
en Galilée *. 

Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de 



4. Matth., XI % et suiv. ; Luc, vii, 48 et suiy 



\QÙ ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

sa réputation. Uair de fête qui régnait autour de 
lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à la pnère 
obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'éton- 
nèrent de se voir tout à coup transportés au milieu 
des joies de la bienvenue ^. Ils firent part à Jésus 
de leur message : « Es-tu celui qui doit venir? De- 
vons-nous en attendre un autre? » Jésus, qui dès lors 
n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, 
leur énuméra les œuvres qui devaient caractériser la 
venue du royaume de Dieu, la guérison des malades, 
la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux 
pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. « Heureux 
donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de moi ! » 
On ignore si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant, 
ou dans quelle disposition elle mit Taustère ascète. 
Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé 
vivait déjà, ou bien conserva-t41 des doutes sur la 
mission de Jésus? Rien ne nous l'apprend. En 
voyant cependant son école se continuer assez long- 
temps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on 
est porté à croire que, malgré sa considération pour 
Jésus, Jean ne l'envisagea pas comme devant réaliser 
les promesses divines. La mort vint du reste tran- 
cher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire 

4. Malth., IX, 44et suiv. j.«,.'). :' J. ) 



YlË DE JK8US. 197 

devait couronner sa carrière inquiète et tourmentée 
par la seule fin qui fût digne d'elle. 

Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait 
d'abord montrées pour Jean ne purent être de longue 
durée. Dans les entretiens que, selon la tradition 
chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne 
cessait de lui répéter que son mariage était illicite et 
qu'il devait renvoyer Hérodiade^. On s'imagine faci- 
lement la haine que la petite-fille d'Hérode le Grand 
dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle 
n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre. 

Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et 
comme elle ambitieuse et dissolue, entra dans ses 
desseins. Cette année (probablement l'an 30), Anti- 
pas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à 
Machéro. Hérode le Grand avait fait construire dans 
l'intérieur de la forteresse un palais magnifique 2, 
où le tétrarque résidait fréquemment. Il y donna 
un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une 
de ces danses de caractère qu'on ne considère pas 
en Syrie conune messéantes à une personne dislin- 
«uée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse 
ce qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation 

i. Matlh., XIV, 4 et suiv.; .Marc, vi, 18 et suiv.; Luc, m, 49. 
2. Jos., De Bellojtul.jyU, vi, 2. 



108 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de sa mère : « La tête de Jean sur ce plateau ^. » 
Antipas fut mécontent; mais il ne voulut pas refuser. 
Un garde prit le plateau, alla couper la tête du pri-^ 
sonnier, et l'apporta^. 

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et k 
mirent dans un tombeau. Le peuple fut très-mé- 
content. Six ans après, Hâreth ayant attaqué AnU- 
pas, pour reprendre Mâché ro et. venger le déshon- 
neur de sa fille 9 Antipas fut complètement battu, 
et Ton regarda généralement sa défaite comme une 
punition du meurtre de Jean *. 

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par 
des disciples mêmes du baptiste ^. La dernière dé- 
marche que Jean avait faite auprès de Jésus avait 
achevé d'établir entre les deux écoles des liens 
étroits. Jésus, craignant de la part d'Antipas un sur- 
croît de mauvais vouloir , prit quelques précautions 
et se retira au désert ^. Beaucoup de monde Ty sui- 
vit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y 
vécut; on crut naturellement voir en cela un mi- 

4. Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs 
et les mets. 

2. Matth., xiv^ 3 et suîv.; Marc, vi, 44-20; Jos., AnL, XVIIÏ, 
V, 2. 

3. Josèphe, .4»^^ XVIII, v, 4 cl 2, 

4. Matth., XIV, 1t. 

5. Malth., XIV, 43. 



VIE DE JÉSUS. 199 

racle^. A partir de ce moment, Jéâus ne parla plus 
de Jean qu'arec .un redoublement d'admiration. Il 
déclarait sans hésiter^ qu'il était plus qu'un pro- 
phète, que la Loi et les prophètes anciens^ n'avaient 
eu de force que jusqu'à lui', qu'il les avait abro- 
gés^ mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son 
toor. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère 
chrétien une place à part , qui faisait de lui le trait 
d'union entre le vieux Testament et l'avènement du 
règne noilveau. 

Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut 
vivement relevée*, avait annoncé avec beaucoup de 
force un précurseur du Messie, qui devait préparer les 
hommeâ au renouvellement final, un messager qui vien- 
drait aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce mes- 
sager n'était autre que le prophète Élie, lequel, selon 
une croyance fort répandue, allait bientôt descendre du 
ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes 
par la pénitence au grand avènement et réconcilier 
Dieu avec son peuple *• Quelquefois, à Élie on asso- 

4. Malth., XIV, 45 et suiv.; Marc, vi, 35 et suiv.; Luc, ix, 41 et 

iv.; Jean, vi, 2 et suiv. 

% Malth., XI, 7 et suiv.; Luc, vu, 24 et suiv. 

3. Matth., XI, 42-43; Luc, xvi, 46. 

4. Malachie, m et iv ; EcclésiasL, xlviii, 1 0. V. ci-dessus, ch.\», 

5. Matlh., XI, 44; xvii, 40; Marc, vi, 45; viii, 28; ix, 40 et 
guiv.; Luc, IX, 8, 49. 



200 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ciait, soit le patriarche Hénoch, auquel, depuis un ou 
deux siècles, on s'était pris à attribuer une haute 
sainteté ^, soit Jérémie ^, qu'on envisageait comme 
une sorte de génie protecteur du peuple , toujours 
occupé à prier pour lui devant le trône de Dieu*. 
Cette idée de deux anciens prophètes devant ressus- 
citer pour servir de précurseurs au Messie se retrouve 
d'une manière si frappante dans la doctrine des Par- 
sis qu'on est très-porté à croire qu'elle venait de ce 
côté ^. Quoi qu'il en soit, elle faisait, à l'époque de 
Jésus, partie intégrante des théories juives sur le 
Messie. Il était admis que l'apparition de « deux 
témoins fidèles, » vêtus d'habits de pénitence, serait 
le préambule du grand drame qui allait se dérouler, 
à la stupéfaction de l'univers ^ 



1. Ecclésiasliquej xliv, 46. 

2. Matth., XVI, 44. 

3. II Macch., XV, 43 et suiv. 

4. Textes cités par Anquetil-Duperron, Zend-Avesta, I, %• part., 
p. 16, rectifiés par Spiegel, dans laZ^tï^cAn/i^ der deulschen mor^ 
genlœndiscfien Gesellschaft^ I, 264 et suiv.; extraits du Ja- 
masp'Namehj dans VAvesla de Spiegel, T, p. 34. Aucun des 
textes parsis qui impliquent vraiment Tidée de prophètes res- 
suscites et précurseurs n'est ancien ; mais les idées contenues dans 
ces textes paraissent bien antérieures à Tépoque de la rédaction 
desdits textes. 

ë. Apoc.j XI, 3 et euiv. 



VIE DE JÉSUS. 201 

On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses 
disciples ne pouvaient hésiter sur la mission de Jean- 
Baptiste. Quand les scribes leur faisaient cette ob- 
jection qu'il ne pouvait encore être question du Mes- 
sie, puisque Élie n'était pas yenu^, ils répondaient 
qu'Élie était venu, que Jean était Élie ressuscité ^. 
Par son genre de vie , par son opposition aux pou- 
voirs politiques établis , Jean rappelait en effet 
cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël ^. 
Jésus ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence 
de son précurseur. Il disait que parmi les enfants 
des hommes il n'en était pas né de plus grand. Il 
blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs 
de ne pas avoir accepté son baptême, et de ne pas 
s'être convertis à sa voix^. 

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes 
du maître. Le respect de Jean fut une tradition con- 
stante dans la première génération chrétienne*. On 
le supposa parent de Jésus ^. Pour fonder la mission 
de celuirci sur un témoignage admis de tous, on 

4. Marc, ix, 40. 

2. Matlb., XI, 44; xvii, 40-13; Marc, vi, 45; ix, 40-42; Luc, 
IX, 8; Jean, i, 24-25. 

3. Luc, I, 47. 

4. Matlh., xxr, 32; Luc, vu, 29-30. 

5. Act.jXix^ 4. 

6. Luc, I. w . ^. . 



202 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

raconta que Jean, dès la première vue de Jésus, 
le proclama Mèsâîc; qu'il se reconnut son inférieur, 
indigne de délier lèâ cordons de ses souliers; qu'il 
se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'é- 
tait lui qui devait l'être par Jésus*. C'étaient là des 
exagérations, que réfutait suffisamment la forme du- 
bitative du îiemier message de Jean 2. Mais, en un 
sens plus général, Jean resta dans la légende chré- 
tienne ce qu'il fut en rêaïté, l'austère préparateur, 
le triste prédicateur de péiiftence avant les joies de 
l'arrivée de l'époux, le prophète qui annonce le 
royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant 
des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles 
et de miel sauvage, cet âpre redresseur de torts, fut 
l'absinthe qui prépara les lèvres à la douceur du 
royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère 
des martyrs chrétiens ; il fut le premier témoin de la 
conscience nouvelle. Les mondains, qui reconnurent 
en lui leur véritable ennemi, ne purent pertnettre 
qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil 
du christianisme, traça la voie sanglante où tant 
d'autres devaient passer après lui. 



4. Matlh., III, U et suiv.; Luc, m, 16; Jean, i, 15 et suiv,; v, 
32-33. 
t. Matth., XI, t et suiv.; Luc^ vu, 18 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. '203 

L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. 
Elle vécut quelque tempis, distincte de celle de Jésus, 
et d'abord en bonne intelligence avec elle. Plusieurs 
années après la mort des deux maîtres, on se faisait 
encore baptiser du baptême de Jean. Certaines per- 
sonnes étaient à la fois des deux écoles; par exem- 
- pie, le célèbre Apollos, le rival de saint Paul (vers 
Tan 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse*. 
Josèphe se mit (Tan 53) à l'école d'un ascète 
nommé Bsuiou^, qui offre avec Jean - Baptiste la 
plus grande ressemblance, et qui était peut-être de 
son école. Ce Banou • vivait dans le désert, vêtu 
de feuilles d'arbres j il ne se nourrissait que de 
plantes ou de finiits sauvages, et prenait fréquem- 
ment pendant le jour et pendant la nuit des baptêmes 
d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on 
appelait le « frère du Seigneur » (il y a peut-être ici 
quelque confusion d'homonymes), observait un ascé- 
tisme analogue *. Plus tai'd, vers Tan 80, le bap- 
tisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en 
Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre 

4., Act.j XVIII, 25 ; xix, 1-5. Cf. Épiph., Adv. hœr., xxx, 16. 

2. Vita.t. 

3. Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bjb., 
Sanhédrin j 43 a) au nombre des disciples de Jésus? 

4. Hégésippe, dans Eusôbe, H. E.j II, 23. 



201 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

d'une façon détournée^. Un des poèmes sibyllins^ 
semble provenir de cette école. Quant aux sectes 
d'IIémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaltes (5a- 
bienSj Blogtasila des écrivains arabes^), qui remplis- 
sent au second siècle la Syrie, la Palestine, la Baby- 
lonie, et dont les restes subsistent encore de nos 
jours chez les Mendaltes, dits « chrétiens de Saint- 
Jean, » elles ont la même origine que le mouvement 
de Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la des- 
cendance authentique de Jean. I^a vraie école de 
celui-ci, & demi fondue avec le christianisme, passa 
à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignît obs- 
curément. Jean avait bien vu de quel côté était 
l'avenir. S'il eût cédé & une rivalité mesquine, il se- 
rait aujourd'hui oublié dans la foule des sectaires de 
son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire 
et à une position unique dans le panthéon religieux 
de l'humanité. 

4. Évang., I, 26, 33; iv, S ; I Épître, v, 6. Cf. Ad., x, 47. 

2. Livre IV. Voir surtout v. 457 et suiv. 

3. Je rappelle que Sabiens est l'équivalent araméeu du mot 
t Riipti-tes. » 3fogtasUa a le même sens en arabe. 



CHAPITRE XIII. 



fREUIÈRES TENTATIVES SUR J^RUSALEU. 



Jésus , presque tous les ans , allait à Jérusalem 
pour la fête de Pâques. Le détail de chacun de ces 
voyages est peu connu ; car les synoptiques n'en 
parlent pas ^, et les notes du quatrième évangile sont 
ici très-confuses 2. C'est, à ce qu'il semble, l'an ai, 

4. Ils les supposent cependant obscurément (Malth., xxiii, 37; , 
Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de 
Jésus avec Joseph d'Ârimatliie. Luc même (x, 38-49) connaît la 
famille de Béthanie. Luc (ix, 54-54} a un sentiment vague du sys- 
tème du quatrième évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs 
discours contre les Pharisiens et les Sadducéens, placés par les 
synoptiques en Galilée, n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, 
le laps de huit jours est beaucoup trop court pour expliquer tout 
ce qui dut se passer entre Tarrivée de Jésus dans cette ville et sa 
mort. 

2. Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, ii, 43, etv, 
4), .^ans parler du dernier voyage (vu, 40), après lequel Jésus ne 



200 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et certainement après la mort de Jean, qu'eut lieu le 
plus important des séjours de Jésus dans la capitale. 
Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique Jésus 
attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y 
prétait pour ne pas blesser l'opinion juive, avec 
laquelle il n'avait pas encore rompu. Ces voyages, 
d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il sen- 
tait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, 
il fallait sortir de Galilée, et attaquer le judaïsme 
dans sa place forte, qui était Jérusalem. 

La petite communauté galiléenne était ici fort dé- 
paysée. Jérusalem était alors à peu près ce qu'elle 
est aujourd'hui, une ville de pédantisme, d'acrimo- 
nie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. 
Le fanatisme y était extrême et les séditions reli* 
gîeuses très -fréquentes. Les pharisiens y domi- 
naient ; l'étude de la Loi, poussée aux plus insignifiantes 
minuties, réduite à des questions de casuiste, était 
l'unique étude. Cette culture exclusivement théologi- 
que et canonique ne contribuait en rien à polir les 

retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant qv^e 
Jean baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque 
de Tan 29. Mais les circonstances données comme appartenant à 
ce voyage sont d' une époque plus avancée (comp. surtout Jean, ii, 
4 4 et suiv. , et Matth. , xxi, 1 2-i 3 ; Marc, xi, i 5-4 7 ; Luc, xix, 45-46) . 
11 y a évidemment des transpositions de dates dans ces chapitres 
de Jean, ou plutôt il a mêlé les circonstances de diver3 voyages. 



VIE DE JÉSUS. 207 

esprits. C'était quelque chose d'analogue à la doc- 
trine stérile du faquih musulman, à cette science 
creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande 
dépense de temps et de dialectique faite en pure 
perte, et sans que la bonne discipline de l'esprit 
m profite. L'éducation théologique du clergé mo- 
derne, quoique très-sèche, ne peut donner aucune 
idée de cela; car la Renaissance a introduit dans tous 
nos enseignements, même les plus rebelles, une part 
de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la 
scôlastique a pris plus ou moins une teinte d'hu- 
manités. La science du docteur juif, du sofer ou 
scribe, était purement barbare, absurde sans compen- 
sation, dénuée de tout élément moral ^. Pour comble 
de malheur, elle remplissait celui qui s'était fatigué 
à l'acquérir d'un ridicule orgueil. Fier du prétendu 
savoir qui lui avait coûté tant de peine, le scribe juif 
avait pour la culture grecque le même dédain que le 
savant musulman a de nos jours pour la civilisation 
européenne, et que le vieux théologien catholique 
avait pour le savoir des gens du monde. Le propre 
de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à 
tout ce qui est délicat, de ne laisser d'estime que 
pour les difficiles enfantillages où l'on a usé sa vie 

4. On en peut juger par le Talmud» écho de la scôlastique juive 
de ce I 



208 . ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des 
personnes faisant profession de gravité*. 

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser 
fort lourdement sur les âmes tendres et délicates 
du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les 
Galiléens rendait la séparation encore plus pro- 
fonde. Dans ce beau temple, objet de tous leurs 
désirs, ils ne trouvaient souvent que l'avanie. U« 
verset du psaume des pèlerins 2, « J'ai choisi de me 
tenir à la porte dans la maison de mon Dieu, » sem- 
blait fait exprès pour eux. Un sacerdoce dédaigneux 
souriait de leur naïve dévotion, à peu près comme 
autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les ssmc- 
tuaires, assistait froid et presque railleur à la ferveur 
du pèlerin venu de loin. Les Galiléens parlaient un pa- 
tois assez corrompu ; leur prononciation était vicieuse ; 
ils confondaient les diverses aspirations, ce qui ame- 
nait des quiproquo dont on riait beaucoup*. En reli- 
gion, on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes^; 
l'expression « sot Galiléen » était devenue pro- 
verbiale^. On croyait (non sans raison] que le sang^ 

4. Jos., Ant.j XX, XI, %, 

î. Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIIl], H. 

3. Matth., XXVI, 73; Marc, xiv, 70; Act.j 11, 7; Talm. de Bab., 
Erubin, 53 a et suiv.; Bereschith rabba, 26 c. 

4. Passage du traité Erubin, précité. 

5. Eruhin, loc. cit., 53 b. 



vu: DK Jf.SllS. 209 

juif était chez eux très-m5langé, et il passait pour 

] constant que la Galilée ne pouvait produire un pro- 

îphète*. Placés ainsi aux confins du judaïsme et 

! presque en dehors, les pauvres Galiléens n'avaient 

pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe 

assez mal interprété ^ : « Terre de Zabulon et terre de 

Nephtali, Voie de la mer*, Galilée des gentils! Le 

peuple qui marchait dans l'ombre a vu une grande 

lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient 

assis dans les ténèbres. » La renommée de la ville 

natale de Jésus était particulièrement mauvaise. 

C'était un proverbe populaire : « Peut-il venir quelque 

chose de bon de Nazareth^.» 

La profonde sécheresse de la nature aux environs 
de Jérusalem devait ajouter au déplaisir de Jésus. 
Les vallées y sont sans eau ; le sol , aride et 
pierreux. Quand l'œil plonge dans la dépression de 
la mer Morte, la vue a quelque chose de saisis- 
sant; ailleurs elle est monotone. Seule, la col- 
line de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille 
histoire d'Israël, soutient le regard. La ville pré- 
sentait, du temps de Jésus , à peu près la même 



4 . Jean, vii, 52. 

t. IX, 4-2 ; Matth., iv, 13 et suîv. 

3. Voir ci-dessus, p. 460, note 3. 

4. Jean i, 46. 

14 



210 ORIGINKS DU CHRISTIANISME. 

assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de monu- 
ments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs 
étaient restés étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan 
avait commencé à l'embellir, et Hérode le Grand en 
avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. 
Les constructions liérodiennes le disputent aux plus 
achevées de Tantiquité par leur caractère grandiose 
la perfection de l'exécution, la beauté des maté- 
riaux ^, Une foule de superbes tombeaux, d'un goût 
original, s'élevaient vers le même temps aux envi- 
rons de Jérusalem 2. Le style de ces monuments 
était le style grec, mais approprié aux usages des 
Juifs, et considérablement modifié selon leurs prin- 
cipes. Les ornements de sculpture vivante, que les 
Hérodes se permettaient, au grand mécontentement 
des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par 
une décoration végétale. Le goût des anciens habi- 
tants de la Phéniciè et de la Palestine pour les 
monuments monolithes taillés sur la roche vive, 
semblait revivre en ces singuliers tombeaux dé- 
coupés dans le rocher, et où les ordres grecs sont 

4. Jos., Ant,, XV, viii-xi; B, J.j V, v, 6; Marc, xiii, 4-2. 

2. Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Za- 
chnrie, de Josaphat, do saint Jacques. Comparez la description 
du tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., xni, 27 et 
suiv.). 



VIE DE JÉSUS. 211 

si bizarrement appliqués à une architecture de tro- 
glodytes. Jésus , qui envisageait les ouvrages d'art 
comoie un pompeux étalage de vanité , voyait tous 
ces monuments de mauvais œil^. Son spiritualisme 
absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux 
nionde allait passer ne lui laissaient de goût que pour 
les choses du cœur. 

Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et 
les ouvrages extérieurs n'en étaient pas complète- 
ment terminés. Hérode en avait fait commencer 
la reconstruction Tan 20 ou 21 avant l'ère chré- 
tîemie, pour le mettre à l'unisson de ses autres 
édifices. Le vaisseau du temple fut achevé en dix- 
huit mois, les portiques en huit ans^ ; mais les parties 
accessoires se continuèrent lentement et ne furent 
terminées que peu de temps avant la prise de Jéru- 
salem *. Jésus y vit probablement travailler, non 
sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un 
long avenir étaient comme une insulte à son prochain 
avènement. Plus clairvoyant que les incrédules et 
les fanatiques, il devinait que ces superbes con- 

1 4. Matth., 5x^I, 27, 39; xxiv, 4 et suiv.; Marc, xin, 1 etsuiv.; 
Luc, X13Ç, 44; xxi, 5 et suiv. Comparez Livre d'Hénoch, xcvii, 
43-44; Talmud de Babylone, Schabbath, 33 b, 

8. Jos.,AnL,XY,xi, 5, 6. 

3. Ibid.jXXr ïx, 7; Jean, ii, 20. 



2t2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

structions étaient appelées à une courte durée *. 
Le temple, du reste, forniait un ensemble mer- 
veilleusement imposant , dont le haram actuel *, 
malgré sa beauté, peut à peine donner une idée. 
Les cours et les portiques environnants servaient 
journellement de rendez-vous à une foule considé- 
rable, si bien que ce grand espace était à la fois le 
temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les 
discussions religieuses des écoles juives, tout l'en- 
seignement canonique, les procès même et les causes 
civiles, toute l'activité de la nation, en un mot, était 
concentrée là*. C'était un perpétuel cliquetis d'argu- 
ments, un champ clos de disputes, retentissant de 
sophismes et de questions subtiles. Le temple avait 
ainsi beaucoup d'analogie avec une mosquée mu- 
sulmane. Pleins d'égards à cette époque pour les 
religions étrangères, quand elles restaient sur leur 
propre territoire^, les Romains s'interdirent l'entrée 

4. Matth., XXIV, 2; xxvi, 6^ ; xxvn, 40; Marc, xni, 2; xiv, 58; 
XV, 29; Luc, XXI, 6; Jean, ii, 19-20. 

2. Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent rem- 
placement de la mosquée d'Omar et du haram, ou Cour Sacrée, 
qui environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans 
quelques parties, notamment à Tendroit où les Juifs vont pleu- 
rer, le soubassement même du temple d'Hérode. 

3. Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, Sanhédrin^ x, %. 

4. Suet., Aug,, 93. 



VIE DE JÉSUS. Î13 

du sanctuaire; des inscriptions grecques et latines 
marquaient le point jusqu'oii il était permis aux non- 
Juifs de s'avancer*. Mais la tom* Antonia, quartier gé- 
néral de la force romaine, dominait toute l'enceinte et 
permettait de voir ce qui s'y passait^. La police 
du temple appartenait aux Juifs; un capitaine du 
temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer 
les. portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec 
un bâton & la main, avec des chaussures poudreuses, 
en portant des paquets ou pour abréger le chemin*. 
On veillait surtout scrupuleusement à ce que per- 
sonne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les 
portiques intérieurs. Les femmes avaient une loge 
absolument séparée. 

C'est là que Jésus passait ses journées, durant le 
temps qu'il restait à Jérusalem. L'époque des fêtes 
amenait dans cette ville une affluence extraordinaire. 
Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, 
les pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet 
entassement désordonné où se plaît l'Orient*. Jésus 

4. Philo, Legalio ad Caium, § 31; Jos., B, J., V, v, %\ VI, 
II, 4; Act., XXI, 28. 

2. Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore 
dans la partie septentrionale du liaram. 

3. Mischna, BerakoLh, ix, 5; Talm. deBabyl., Jehamolh, 6 b; 
Marc, XI, 16. 

4. Jos., fl.y.^IFjXiv, 3; VI. ix. 3.Comp. Ps. cxxxifi(Vulg.cxxxii). 



214 ORIGINES DU CHRISTIAMSME. 

se perdait dans la foule, et ses pauvres Galiléens 
groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il sentait 
probablement qu'il était ici dans un monde hostile et 
qui ne l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il 
voyait l'indisposait. Le temple, comme en général 
les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait un aspect 
peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule 
de détails assez repoussants, surtout des opérations 
mercantiles, par suite desquelles de vraies boutiques 
s'étaient établies dans l'enceinte sacrée. On y ven- 
dait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait 
des tables pour l'échange de la monnaie ; par mo- 
ments, on se serait cru dans un bazar. Les bas 
officiers du temple remplissaient sans doute leurs 
fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacris- 
tains de tous les temps. Cet air profane et distrait 
lans le maniement des choses saintes blessait le 
sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au 
scrupule*. Il disait qu'on avait fait de la maison de 
prière une caverne de voleurs. Un jour même, 
dit-on, la colère l'emporta; il frappa à coups de 
fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables 2. 
En général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il 

4. Marc, XI, 46. 

2. Matth., X3U, 42 et suiv.; Marc, xi, 45 etsuiv.; Luc, xix, 45 
et suiv. ; Jean, 11, 4 4 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 215 

avait conçu pour son Père, n'avait rien à faire avec 
des scènes de boucherie. Toutes ces vieilles institutions 
juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être obligé de 
s'y conforiner. Aussi le temple ou son emplacement 
n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein 
du christiahiisme, qu'aux chrétiens judaïsants. Les 
vrais hommes nouveaux eurent en aversion cet 
aiitique lieu sacré. Constantin et les premiers em- 
pereurs chrétiens y laissèrent subsister les con- 
jBtructions païennes d'Adrien ^. Ce furent les enne- 
mis du christianisme, comme Julien, qui pensèrent 
à cet endroit 2. Quand Omar entra dans Jérusa- 
lem, l'emplacement du temple était à dessein pollué 
en haine des Juifs*. Ce fut l'islam, c'est-à-dire une 
sorte de résurrection du judaïsme dans sa forme 
exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. 
Ce lieu a toujours été antichrétien. 

L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, 
et de lui rendre le séjour de Jérusalem pénible. A 
mesure que les grandes idées d'Israël mûrissaient, 
le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues 
avait donné h l'interprète de la Loi, au docteur, 

1. lliii, a Burdig , Ilierus.j p. 45'2 (cdit. SclioU); S. Jérôme, In 
Is., II, 8, et in Matlh., xxiv, 15. 

2. Ammien Marcellin, XXIIl, 4. 

3. Eulychius, Am,, II, 280 ctsuiv. (Oxford, 1659J, 



216 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

une grande supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de 
prêtres qu'à Jérusalem, et là même, réduits à des 
fonctions toutes rituelles, à peu près conmie nos 
prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils 
étaient primés par l'orateur de la synagogue, le ca- 
suiste, le sofer ou scribe, tout laïque qu'était ce der- 
nier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas 
des prêtres ; ce sont des savants selon les idées du 
temps. Le haut sacerdoce de Jérusalem tenait, il est 
vrai, un rang fort élevé dans la nation; mais il 
n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le 
souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie 
par Hérode*, devenait de plus en plus un fonctionnaire 
romain^, qu'on révoquait fréquemment pour rendre la 
charge profitable à plusieurs. Opposés aux pharisiens, 
zélateurs laïques très-exaltés, les prêtres étaient pres- 
que tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de 
cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du 
temple, vivait de l'autel, mais en voyait la vanité*. 
La caste sacerdotale s'était séparée à tel point du 
sentiment national et de la grande direction religieuse 
qui entraînait le peuple, que le nom de « sadducéen » 

4. Jos., Ant., X7, III, 4, 3. 

2. Jos., ^n^.XVIII, II. 

3. Act,, IV, \ et suiv.; v, 17; Jos., Ant, XX, ix, 4 ; Pirké 
Abolh, I, 10. 



VIE DE JESUS. 217 

(sadoki)f qui désigna d'abord simplement un membre 
de la famille sacerdotale de Sadok, était devenu syno- 
nyme de «matérialiste » et d' « épicurien. » 

Un élément plus mauvais encore était venu, depuis 
le règne d'Hérode le Grand, corrompre le haut sa- 
cerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour Ma- 
riamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de 
Boéthus d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers 
l'an 28 avant J.-C), ne vit d'autre moyen, pour 
anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui, que 
de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta 
maîtresse, presque sans interruption, du souverain 
pontificat pendant trente -cinq ans*. Étroitement 
alliée à la famille régnante, elle ne le perdit qu'après 
la déposition d'Arcîiélaûs, et elle le recouvra (l'an 42 
de notre ère) après qu'Héro*de Agrippa eut refait 
pour quelque temps l'œuvre d'Hérode le Grand. Sous 
le nom de Boëthusim^y se forma ainsi une nouvelle 
noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote, 
qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les Boë- 
thusim^ dans le Talmud et les écrits rabbiniques, sont 
présentés comme des espèces de mécréanls el toujours 

4. Jos., Ant., XV, IX, 3; XVII, vi, 4; xiii, i;XVIlI, i, 1; ii, 1; 
XIX, VI, 2 ; viii, i . 

2. Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense 
que les a Hérodiens » de r Évangile sont les Boëlhusim. 



218 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

rapprochés des Sadducéens*. De tout cela résulta au- 
tour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de 
politique, peu portée aux excès de zèle, les redoutant 
même, ne voulant pas entendre parler de saints person- 
nages ni de novateurs, car elle profitait de la routine 
établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la violence 
des Pharisiens ; ils ne voulaient que le repos ; c'étaient 
leur insouciance morale, leur froide irréligion qui 
révoltaient Jésus. Bien que très-différents, les prêtres 
et les Pharisiens se confondirent ainsi dans ses anti- 
pathies. Mais étranger et sans crédit, il dut long- 
temps renfermer son mécontentement en lui-même 
et ne communiquer ses sentiments qu'à la société 
intime qui l'accompagnait. 

4. Traité Aboth Nathan j 5; Soferim, m, hal. 5; Mischna, 
Memchoth,\, 3; Talmud de Babylone, Schabhath, 1^8 a. Le 
nom des Boëthusim s'échange souvent dans les livres talmudiques 
avec celui des Sadducéens ou avec le mot Minim (hérétiques). 
Comparez Tbosiphta Joma^ i, à Talm. de Jérus., même traité, 
1, 6, et Talm. de Bab., même traité, 49 h; Thos. 5wMa^ m, à Talm. 
de Bab., même traité, 43 h; Thos. ibid., plus loin, à Talm. de 
Bab., même traité, 48 b; Thos. Rosch hasschana, i, à Mischna, 
même traité, ii, 4, Talm. de Jérus., même traité, ii, 4, et Talui. 
de Bab., même traité, 22 b; Thos. Menachoth, x, à Mischna, même 
trailé, x, 3, Talm. de Bab., môme traité, 63 a, Mischna, Chagiga, 
II, 4, et Megiliath Taanilh, i ; Thos. ladaïm, ii, à Talm. de Jé- 
rus., Baba Bathra, viii, 4, Talm. de Bab., même traité, 445 6^ 
et Megillalh Taanilh, v. 



VIE DE JÉSUS. tlO 

Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long 
de tous qu'il fit à Jérusalem et qui se termina par 
sa mort, Jésus essaya cependant de se faire écouter. 
Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains 
actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais 
de tout cela ne résulta ni une église établie à Jéru- 
salem, ni un groupe de disciples hiérosolymites. 
Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu 
qu'on l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho 
dans ce sanctuaire des vaines disputes et des sacri- 
fices vieillis. Il en résulta seulement pour lui quel- 
ques bonnes relations, dont plus tard il recueillit 
les fruits. Il ne semble pas que dès lors il ait fait 
la connaissance de la famille de Béthanie qui lui 
apporta, au milieu des épreuves de ses derniers 
mois, tant de consolations. Mais de bonne heure 
il attira l'attention d'un certain Nicodcme, riche 
pharisien, membre du sanhédrin et fort considéré 
à Jérusalem*. Cet homme, qui paraît avoir été hon- 
nête et de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune 



4. l\ semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm, de 
Bab., Taanilhj 20 a; Giltin, 56 a; Ketuboth, 66 b; traité Aboth 
Aalfum,\ii; Midrasch rabba, Eka, 64 a. Le pjissage Tatmiih 
r identifie avec Bounaï, lequel^ d'après Sanhédrin (v. ci-dessus^ 
p. 203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Bahou 
de Josèphe, ce rapprochement est sans force. 



220 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Galiléen. Ne voulant pas se compromettre, il vint le 
voir de nuit et eut avec lui une longue conversation *. 
11 en garda sans doute une impression favorable, car 
plus tard il défendit Jésus contre les préventions 
de ses confrères 2, et, à la mort de Jésus, nous le 
trouverons entourant de soins pieux le cadavre du 
maître *. Nicodème ne se fit pas chrétien ; il crut de- 
voir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement 
révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de no- 
tables adhérents. Mais il porta évidemment beaucoup 
d'amitié à Jésus et lui rendit des services, sans pou- 
voir Tarracher à une mort dont F arrêt, à l'époque où 
nous sommes arrivés, était déjà comme écrit. 

Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne 
paraît avoir eu de rapports avec eux. Hillel et 
Schammaï étaient morts; la plus grande autorité du 
temps était Gamah'el, petit-fils de Hillel. C'était un 
esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux 
études profanes, formé à la tolérance par son com- 
merce avec la haute société^. A rencontre des Pha- 
risiens très -sévères, qui marchaient voilés ou les 

4. Jean, m, 1 et suiv.; vii, 50. On est ccrlos libre de croire que 
le texte môme de la conversation n'est qu'une création de Jean. 
î. Jean, vu, 50 et suiv, 

3. Jean, xix, 39. 

4. Mischna, Baba ftietsia, v, 8; Tulm. de Bab., Sola, 49 à. 



VÏK DE JÉSUS. 221 

yeux fermés, il regardait les femmes, même les 
païennes^. La tradition le lui pardonna, comme 
d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la cour^. 
Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nou- 
velle des vues très-modérées*. Saint Paul sortit de 
son école ^. Mais il est bien probable que Jésus n'y 
entra jamais. 

Une pensée du moins que Jésus emporta de Jéru- 
salem, et qui dès à présent paraît chez lui enracinée, 
c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec l'ancien 
culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient 
causé tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce 
impie et hautain, et dans un sens général l'abroga- 
tion de la Loi lui parurent d'une absolue nécessité. A 
partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur 
juif, c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. 
Quelques partisans des idées messianiques avaient déjà 
admis que le Messie apporterait une loi nouvelle, qui 
serait commune à toute la terre 5. Les Esséniens, qui 
étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été 



4 . Talm. de Jérus ^ Berakothj ix, 2. 

2. Passage SotUj précité, et Baba Kama, 83 a, 

3. Act,, v, 34 et suiv. 

4. Âct., XXII, 3. 

5. Orac. sib., 1. III, 573 et suiv.; 745 et suiv.; 756-58. Com- 
parez le Targum de Jonathan, Is., xii, 3. 



Wi C7RIGÏNES nu nnnlSTIANISME. 

indifférents au temple et aux observances mosaï- 
ques. Mais ce n'étaient là que des hardiesses isolées 
ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à par- 
tir de lui, ou plutôt à partir de Jean *, la Loi n'existait 
plus. Si quelquefois il usait de termes plus discrets 2, 
c'était pour ne pas choquer trop violemment les préju- 
gés reçus. Quand on le poussait à bout, il levait tous 
les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune 
force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergi- 
ques ; « On ne raccommode pas, disait-il, du vieux 
avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans 
de vieilles outres *. » Voilà , dans la pratique , 
son acte de maître et de créateur. Ce temple exclut 
les non-Juifs de son enceinte par des affiches dédai- 
gneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure, 
sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abra- 
ham. Jésus prétend que tout homme de bonne vo- 
lonté, tout homme qui l'accueille et l'aime, est fils 
d'Abraham^. L'orgueil du sang lui parait l'ennemi 

4. Luc, XVI, 46. Le passage de Matthieu, xi, 4^H3, est moins 
clair, mais ne peut avoir d'autre sens. 

2. Matth., V, n-18 (Cf. Talm. de Bab., Schabhath, 416 h). Ce 
passage n'est pa» en contradiction ^vec ceux où l'abolition de la 
Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les 
figures de TAncien Testament sont accomplies. Cf. Luc, xvi, 47. 

3. MaHh., IX, 46-47; Luc, v, 36 et suiv. 

4. Luc, XIX, 9. 



VIE DE JKSUS. 223 

capital qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, 
n'est plus juif. Il est révolutionnaire au plus haut 
degré; il appelle tous les hommes à un culte fondé 
sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame 
les droits de l'homme,, non les droits du juif; la 
religion de l'homme, non la religion du juif; la déli- 
vrance de l'homme, non la délivrance du juif*. Ah! 
que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un 
Malhias Margaloth, prêchant la révolution au nom 
de la Loi ! La religion de l'humanité, établie non sur 
le sang, mais sur le cœur, est fondée. Moïse est 
dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est 
irrévocablement condamné. 

4. MaUh., XXIV, 44; xxviii, 49; Marc, xiii, 40;xvi, 46; Luc, 
XXIV, 47. 



CHAPITRE XIV. 



ftAPPOmS DE Jésus AVEC LES PAÏENS ET LES SAUARITAIXS. 



Conséquent à ces principes , il dédaignait tout ce 
qui n'était pas la religion du cœur. Les vaines pra- 
tiques des dévots*, le rigorisme extérieur, qui se 
fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour 
mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne 2. Il 
préférait le pardon d'une injure au sacrifice*. 
L'amour de Dieu, la charité, le pardon réciproque, 
voilà toute sa loi^. Rien de moins sacerdotal. Le 
prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice pu- 
blic , dont il est le ministre obligé ; il détourne 
de la prière privée, qui est un moyen de se pas- 

4. Matlh., XV, 9. 

3. Alalth., IX, U; xi, 49. 

3. Matth., v, 23 elsuiv.; ix, 43 ; xii, 7. 

4. Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, xii, 28 et suiv.; Luc,x, 25 et 
suiv. 



VIE DE JÉSUS. 225 

ser de lui. On chercherait vainement dans TÉvan- 
gile une pratique reh'gieuse recommandée par Jésus. 
Le baptême n'a pour lui qu'une importance secon- 
daire^; et quanta la prière, il ne règle rien, sinon 
qu'elle se fasse du cœur. Plusieurs, comme il arrive 
toujours, croyaient remplacer par la bonne volonté 
des âmes faibles le vrai amour du bien, et s'imagi- 
naient conquérir le royaume du ciel en lui disant : 
« Rahhi, rahhi; » il les repoussait, et proclamait 
que sa religion, c'est de bien faire 2. Souvent il citait 
le passage d'Isaïe : « Ce peuple m'honore des lèvres, 
mais son cœur est loin de moi ^. » 

Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait 
l'édifice des scrupules et des subtilités pharisaïques. 
Cette institution antique et excellente était devenue 
un prétexte pour de misérables disputes de casuistes 
et une source de croyances superstitieuses^. On 
croyait que la nature l'observait; toutes les sour- 
ces intermittentes passaient pour « sabbatiques 5, » 

4. Mattb., 111,15; I Cor., i, 17. 

2. Bfatth., VII, 21 ; Luc, vi, 46. 

3. Matth., XV, 8; Marc, vu, 6. Cf. Isaïe, xxix, 13. 

4. Voir surtout le traité Schabbath de la Mischna, et le Livre 
des Jubilés (traduit de réthiopien dans les Jahrbûcher d'Ewald, 
années % et 3), c. l. 

5. Jos., B. J,, VII, v, J; Pline, H, N., XXXI, 48. Cf. Thom- 
gon, The Land and the Book, I, 406 et suiv. 

15 



220 ORIGINES DU CHIUSTIANISME. 

C'était aussi le point sur lequel Jésus se plaisait le 
plus h* défier ses adversaires*. Il violait ouvertement 
le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui 
en faisait que par de fines railleries. A plus forte 
raison dédaignait - il une foule d'observances mo- 
dernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, 
et qui, par cela même, étaient les plus chères aux. 
dévots. Les ablutions, les distinctions trop subtiles des 
choses pures et impures le trouvaient sans pitié : 
« Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? 
Ce n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, 
mais ce qui sort de son cœur. » Les pharisiens, 
propagateurs de ces momeries , étaient le point 
de mire de tous ses coups. Il les accusait d'en- 
chérir sur la Loi, d'inventer des préceptes impossibles 
pour créer aux hommes des occasions de péché : 
« Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, pre- 
nez garde de tomber dans la fosse. » — « Race de 
vipères, ajoutait-il en secret, ils ne parlent que du 
bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font 
mentir le proverbe : « La bouche ne verse que le 
trop-plein du cœur 2, » 

1. Matth., xn, 1-14; Marc, n, 23-28; Luc, vi, 4-5; xui, 44 et 
suiv.;xiv, 1 et suiv. 

2. MaUh., XII, 34; xv, 1 et suiv., i2 et suiv.; xxiii entier; 
Marc, VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, vi, 45; xi, 39 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 227 

H ne connaissait pas assez les gentils pour songer à 
fonder sur leur conversion quelque chose de solide. 
La Galilée contenait un grand nombre de païens, 
mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux 
public et organisé ^. Jésus put voir ce culte se dé- 
ployer avec toute sa splendeur dans le pays de Tyr et 
de Sidon , à Césarée de Philippe, et dans la Déca- 
pole^. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve 
chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son 
temps, ces déclamations contre l'idolâtrie, si fami- 
lières à ses coreligionnaires depuis Alexandre, et qui 
remplissent par exemple le livre de la « Sagesse^.» Ce 
qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur ido- 
lâtrie, c'est leur servilité^. Le jeune démocrate juif, 
frère en ceci de Judas le Gaulonite, n'admettant de 
maître que Dieu, était très-blessé des honneurs dont 

4. Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux 
frontières, à Kadès, par exemple, mais que le cœur môme du pays, 
la ville deTibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent 
les ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues 
est aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh 
(Samachonitis). Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trou- 
ver à Tell-Hum sont douteuses. La côte, en particulier la ville 
d'Acre, ne faisaient point partie de la Galilée. 

%, Voir ci-dessus, p. 146^147. 

3. Chap. XIII et suiv. 

4. Matth., XX, 215 ; Ma T, x, 42 i Luc, xxii, 25. 



228 ORIGINES DU CHRISTIANISME, 

on entourait la personne des souverains et des titres 
souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, 
dans la plupart des cas oîi il rencontre des païens, il 
montre pour eux une grande indulgence ; parfois il 
affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que sur les 
Juifs*. Le royaume de Dieu leur sera transféré. 
« Quand un propriétaire est mécontent de ceux à qui 
il a loué sa vigne, que fait-il? Il la loue à d'autres, 
qui lui rapportent de bons fruits^.» Jésus devait tenir 
d'autant plus à cette idée que la conversion des gen- 
tils était, selon les idées juives, un des signes les 
plus certains de la venue du Messie \ Dans son 
royaume de Dieu, il fait asseoir au festin, à côté 
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus 
des quatre vents du ciel, tandis que les héritiers 
légitimes du royaume sont repousses^. Souvent, 
il est vrai, on croit trouver dans les ordres qu'il 
donne 'à ses disciples une tendance toute contraire: 
il semble leur recommander de ne prêcher le sa- 



4. Matth., vm, 5etsuiv.; xv, 22 et suiv.;Marc, vu, 25etsuiv.; 
Luc, IV, 25 et suiv. 

2. Matth., XXI, 44 ; Marc, xii, 9 ; Luc, xx, 46. 

3. Is., II, 2 et suiv.; lx; Amos, ix, ^^ et suiv.; Jérém., m, 47; 
Malach., i, 41 ; Tobiej xiii, 43 et suiv.; Orac. sibyLjiii,7ht et 
guiv. Comp. Matth., xxiv, 14; Act.j xv, 45 et suiv. 

4. Matth., viii, 44-42; xxi, 33 et suiv.; xxii, 4 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 229 

lut qu'aux seuls Juifs orthodoxes*; il parle des 
païens d'une manière conforme aux préjugés des 
Juifs 2. Mais il faut se rappeler que les disciples, 
dont l'esprit étroit ne se prêtait pas h cette haute 
indifférence pour la qualité de fils d'Abraham, ont bien 
pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées les 
instructions de leur maître. En outre, il est fort pos- 
sible que Jésus ait varié sur ce point, de même que 
Mahomet parle des Juifs, dans le Coran, tantôt de la 
façon la plus honorable, tantôt avec une extrême 
dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. 
La tradition, en effet, prête à Jésus deux règles de 
prosélytisme tout à fait opposées et qu'il a pu pra- 
tiquer tour à tour : « Celui qui n'est pas contre vous 
est pour VOUS; » — « Celui qui n'est pas avec moi est 
contre moi ^. » Une lutte passionnée entraîne presque 
nécessairement ces sortes de contradictions. 

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses dis- 
ciplesT)lusieurs des gens que les Juifs appelaient «Hel- 
lènes^. » Ce mot avait, en Palestine, des sens fort divers. 

4. Matth., VII, 6; x, ë-6; xv, 24; xxi, 43. 

2. Matth., V, 46 etsuiv.; vi,7, 32; xviii, 17; Luc, vi, 32etsuiv.; 
XII, 30. 

3. Matth., XII, 30; Marc, ix, 39; Luc, ix, 50; xi, 23. 

4. Josèphe le dit formellement {Ant._, XVIlï, m, 3). Comp. 
Jean, vu, 35; xii, 20-2i. 



330 ORIGINES DU CIIUISTIAMSME. 

Il désignait tantôt des païens, tantôt des Juifs parlant 
grec et habitant parmi les païens^ , tantôt des gens d'ori- 
gine païenne convertis au judaïsme 2. C'est probable- 
ment dans cette dernière catégorie d'Hellènes que 
Jésus trouva de la sympathie*. L'affiliation au ju- 
daïsme avait beaucoup de degrés ; mais les prosé- 
lytes restaient toujours dans un état d'infériorité h 
l'égard du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici 
étaient appelés « prosélytes de la porte » ou « gens 
craignant Dieu, » et assujettis aux préceptes de Noe, 
non aux préceptes mosaïques^. Cette infériorité même 
était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus 
et leur valait sa faveur. 

Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée 
comme un îlot entre les deux grandes provinces du 
judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie for- 
mait en Palestine une espèce d'enclave, où se conser- 
vait le vieux culte du Garizim, frère et rival de celui 
de Jérusalem. Cette pauvre secte, qui n'avait ni le 
génie ni la savante organisation du judaïsme propre- 

1. Talm. de Jénis., Sota^ vu, 4. 

2. Voir, en particulier, Jean, vn, 35; xii, 20; Aci.j xiv, i ; 
XVII, 4; XVIII, 4; xxi, 28. 

3. Jean, xii, 20; Act., viii, 27. 

4. Mischna, Baba metsia, ix, 12; Talm. de Bab., Sanh„ 56 h; 
AoL,\m, 27; x, 2, 22, 35; xiii, 16, 26, 43, 30; xvi, 14; xvii, 
4, 17; xviii, 7; Galat., 11, 3; Jos., Ant.j XIV, vu, 2. 



VIE DE JÉSUS. 231 

ment dit, était traitée par les Hiérosolymiles avec 
une extrême dureté*. On la mettait sur la même 
ligne que les païens, avec un degré de haine de 
plus 2. Jésus, par une sorte d'opposition, était 
bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Sa- 
maritains aux Juifs orthodoxes. Si, dans d'autres 
cas, il semble défendre à ses disciples d'aller les 
prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites 
purs*, c'est là encore, sans doute, un précepte de 
circonstance, auquel les apôtres auront donné un sens 
trop absolu. Quelquefois, en effet, les Samaritains le 
recevaient mal, parce qu'ils le supposaient imbu des 
préjugés de ses coreligionnaires ^ ; de la même façon 
que de nos jours l'Européen libre penseur est envisagé 
comme un ennemi par le musulman, qui le croit tou- 
jours un chrétien fanatique. Jésus savait se mettre 
au-dessus de ces malentendus ^. Il eut plusieurs dis- 
ciples à Sichem, et il y passa au moins deux jours ^. 

1. Ecclésiastiquej l, 27-28; Jean, viii, 48; Jos., AnL^lX, 
XIV, 3 ; XI, VIII, 6 ; XII, v, 5 ; Talm. de Jérus., Âboda zara, y, 4 ; 
Pesachimj i, 4 . 

2. Matth., X, 5; Luc, xvii, 48. Comp. Talm. de Bab., Cholin, 
6 a, 

3. Matth., x, 5-6. 

4. Luc, IX, 53. 
6." Luc, IX, 56. 

6. Jean, iv, 39-43. 



232 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Dans une circonstance, il ne rencontre de gratitud« 
et de vraie piété que chez un samaritain *. Une de 
ses plus belles paraboles est celle de l'homme blessé 
sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et 
continue son chemin. Un lévite passe et ne s'arrête 
pas. Un samaritain a pitié de lui, s'approche, verse 
de l'huile dans ses plaies et les bande 2. Jésus conclut 
de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes 
par la charité, non par la foi religieuse. Le « pro- 
chain, » qui dans le judaïsme était surtout le co- 
religionnaire, est pour lui l'homme qui a pitié de 
son semblable sans distinction de secte. La fraternité 
humaine dans le sens le plus large sortait à pleins 
bords de tous ses enseignements. 

Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de 
Jérusalem, trouvèrent leur vive expression dans une 
anecdote qui a été conservée sur son retour. La route 
de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de 
Sichem*, devant l'ouverture de la vallée dominée par 
les monts Ebal et Garizim. Cette route était en 
général évitée par les pèlerins juifs, qui aimaient 
mieux dans leurs voyages faire le long détour de 
la Pérée que de s'exposer aux avanies des Sama- 

4 . Luc, XVII, 16 et suiv. 

2. Luc, X, 30 et suiv. 

3. Aujourd'hui Naplouse. 



VIE DE JÉSUS. 233 

ritaîns ou de leur demander quelque chose. Il était 
défendu de manger et de boire avec eux*; c'était un 
axiome de certains casuistes qu' « un morceau de pain 
des Samaritains est de la chair de porc 2. » Quand on 
suivait cette route, on faisait donc ses provisions 
d'avance ; encore évitait-on rarement les rixes et les 
mauvais traitements*. Jésus ne partageait ni ces 
scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au 
point où s'ouvre sur la gauche la vallée de Sichem, il 
se trouva fatigué, et s'arrêta près d'un puits. Les 
Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'ha- 
bitude de donner à toutes les localités de leur vallée 
des noms tirés des souvenirs patriarcaux; ils regar- 
daient ce puits comme ayant été donné par Jacob à 
Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'ap- 
pelle encore maintenant Bir-Iakoub. Les disciples 
entrèrent dans la vallée et allèrent h la ville acheter 
des provisions; Jésus s'assit sur le bord du puits, 
ayant en face de lui le Garizim. 

Il était environ midi. Une femme de Sichem vint 
puiser de l'eau. Jésus lui demanda à boire, ce qui 
excita chez cette femme un grand étonnement, les 
Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les 

L Luc, IX, 53; Jean, iv, 9. 

2. Misdina, Schebiit, \iu, 10. 

3. Jos., Afit.^ XX. V, 1 ; D. J., U, xii, 3 , Vila, 0^. 



234 ORIGINES DU CIIUISTIANISME. 

Samaritains. Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme 
reconnut en lui un prophète, et, s'attendant à des re- 
proches sur son culte, elle prit les devants : « Seigneur, 
dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tan- 
dis que vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem 
qu'il faut adorer. — Femme, crois-moi, lui répondit 
Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus ni sur 
cette montagne ni à Jérusalem , mais où les vrais 
adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité *. » 
Le jour où il prononça cette parole, il fut vraiment 
fils de Dieu. Il dit pour la première fois le mot sur 
lequel reposera l'édifice de la religion étemelle. Il 
fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que 
pratiqueront toutes les âmes élevées jusqu'à la fin 
des temps. Non-seulement sa religion, ce jour-là, fut 
la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion 
absolue; et si d'autres planètes ont des habitants 
doués de raison et de moralité, leur religion ne peut 
être différente de celle que Jésus a proclamée près du 

4. Jean, iv, 21-23. Le v. 22, au moins le dernier membre, qui 
exprime une pensée opposée à celle des versets 21 et 23 , paraît 
avoir été interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité histo- 
rique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice 
auraient seuls pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre iv de 
Jean représente certainement une des pensées les plus intimes de 
Jésus, et la plupart des circonstances du récit ont un cachet frap- 
pant de vérité. 



VIE DE JÉSUS. 235 

puits dd Jacob, L'homme n'a pu s'y tenir; car on 
n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a 
été un éclair dans une nuit obscure; il a fallu dix- 
huit cents ans pour que les yeux de l'humanité (que 
dis-je ! d'une portion infiniment petite de l'humanité) ' 
s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein 
jour, et, après avoir parcouru tous les cercles d'er- 
reurs, l'humanité reviendi'a à ce mot-là, comme à 
l'expression immortelle de sa foi et de ses espé- 
rances. 



CHAPITRE XV. 



COIIIIENCEMENT DE LA LEGENDE DE JÉSUS. 
IDÉE qu'il a lui-même DE SON RÔLE SURNATUREL. 



Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu 
sa foi juive, et en pleine ardeur révolutionnaire. 
Ses idées maintenant s'expriment avec une netteté 
parfaite. Les innocents aphorismes de son premier 
âge prophétique, en partie empruntés aux rabbis 
antérieurs, les belles prédications morales de sa 
seconde période aboutissent à une politique déci- 
dée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira*. 

4. Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une 
fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient sou- 
lever ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse 
place à aucun doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme « sé- 
ducteur. » Le Talmud donne la procédure suivie contre lui comme 
un exemple do celle qu'on doit suivre contre les a séducteurs, » 
qui cherchent à renverser la Loi de Moïse. (Talm. de Jérus., San- 
hédrin, xiv, 16; Talm. de Bab., Sanhédrvij 43 a, 67 a). 



VIE DE JÉSUS. 237 

I.e Messie est venu ; c'est lui qui l'est. Le royaume 
de Dieu va bientôt se révéler ; c'est par lui qu'il se 
révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa har- 
diesse ; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis 
sans violence; c'est par des crises et des déchire- 
ments qu'il doit s'établir *. Le Fils de l'homme, 
après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de 
légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront 
confondus. 

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous 
surprendre. Jésus s'envisageait depuis longtemps avec 
Dieu sur le pied d'un fils avec son père. Ce qui chez 
d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas 
chez lui être traité d'attentat. 

Le titre de « fils de David » fut le premier qu'il 
accepta, probablement sans tremper dans les fraudes 
innocentes par lesquelles on chercha à le lui assurer. 
La famille de David était, à ce qu'il semble, éteinte 
depuis longtemps 2; les Asmonéens, d'origine sacer- 

4. Matth., XI, 42; Luc, xvi, 46. 

2. Il est vrai que certains docteurs, tels que Ilillcl, Gamaliel, 
sont donnés comme étant delà race de David. Mais ce sont là des 
allégations très-douteuses. Si la famille do David formait encore 
un groupe distinct et ayant de la notoriété, comment se fait-il 
qu'on ne la voie jamais figurer, à côté des Sadokiles, des Boë- 
thuses, des Asmonéens, des Ilérodes, dans les grandes luttes du 
temps? 



238 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

dotale, ne pouvaient chercher à s'attribuer une telle 
descendance; ni Hérode, ni les Romains ne songent 
un moment qu'il existe autour d'eux un représentant 
quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais 
depuis la fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant 
inconnu des anciens rois, qui vengerait la nation de 
ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La croyance 
universelle était que le Messie serait fils de David et 
naîtrait comme lui à Bethléhem * . Le sentiment premier 
de Jésus n'était pas précisément cela. Le souvenir de 
David, qui préoccupait la masse des Juifs, n'avait rien 
de commun avec son règne céleste. 11 se croyait fils 
de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la 
délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. 
Mais l'opinion ici lui fit une sorte de violence. La 
conséquence immédiate de cette proposition : « Jésus 
est le Messie,» était cette autre proposition: «Jésus est 
fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel 
il ne pouvait espérer aucun succès. 11 finit, ce semble, 
par y prendre plaisir , car il faisait de la meilleure 
grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpel- 
lant ainsi 2. Ici, comme dans plusieurs autres circon- 

4. Matth'., II, 5-6; xxii, 42; Luc, i, 32; Jean, vu, 44-42; Act., 
II, 30. 

2. Matth., IX, 27; xii, 23; xv, 22; xx, 30-31 ; Marc, x, 47, 52; 
Luc, xviii, 38. 



VIE DE JÉSUS. 239 

stances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient 
cours de son temps, bien qu'elles ne fussent pas pré- 
cisément les siennes. II associait à son dogme du 
a royaume de Dieu, » tout ce qui échauffait les cœurs 
et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu 
adopter le baptême de Jean, qui pourtant ne devait 
pas lui importer beaucoup. 

Une grave difficulté se présentait: c'était sa nais- 
sance à Nazareth, qui était de notoriété publique. 
On ne sait si Jésus lutta contre cette objection. 
Peut-être ne se présenta- 1- elle pas en Galilée, où 
ridée que le fils de David devait être un bethléhé- 
mite était moins répandue. Pour le galiléen idéaliste, 
d'ailleurs, le titre de « fils de David » était suffisamment 
justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire 
de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Au- 
torisa-tr-il par son silence les généalog:ies fictives que 
ses partisans imaginèrent pour prouver sa descen- 
dance royale^? Sut-il quelque chose des légendes in- 
ventées pour le faire naître à Bethléhem, et en parti- 
culier du tour par lequel on rattacha son origine 
bethléhémite au recensement qui eut lieu par l'ordre 
du légat impérial, Quirinius^? On Tignore. L'in- 



4. Matth., I, 4 etsuiv.; Luc, m, ^3 et suiv. 
2. Matlh., II, 1 et suiv.; Luc, ii, 4 et suiv. 



240 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

exactitude et les contradictions des généalogies^ por- 
tent à croire qu'elles furent le résultat d'un travail 
populaire s' opérant sur divers points, et qu'aucune 
d'elles ne fut sanctionnée par Jésus 2. Jamais il ne se 
désigne de sa propre bouche comme fils de David. 
Ses disciples, bien moins éclairés que lui, enchéris- 
saient parfois sur ce qu'il disait de lui-même; le 
plus souvent il n'avait pas connaissance de ces exa- 
gérations. Ajoutons que, durant les trois premiers 
siècles, des fractions considérables du christianisme* 
nièrent obstinément la descendance royale de Jésus 
et l'authenticité des généalogies. 

Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspi- 
ration toute spontanée et s'élaborait autour de lui de 

4. Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre 
elles et peu conformes aux listes de TAncien Testament. Le récit de 
Luc sur le recensement de Quirinius implique un anachronisme. 
Voir ci-dessus, p. 19-20, noie. 11 est naturel, du reste, que la 
légende se soit emparée de cette circonstance. Les recensements 
frappaient beaucoup les Juifs, bouleversaient leurs idées étroites, 
et l'on s'en souvenait longtemps. Cf. Act.j v, 37. 

2. Jules Africain (dans Eusèbo, //. E.j I, 7) suppose que ce 
furent les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent 
de recomposer les généalogies. 

3. Les Ebioninij les a Hébreux, » les a Nazaréens, » Tatien, 
Marcion. Cf. Épiph., Adv. hœr,, xxix, 9; xxx, 3, 14; xlvi, 1 ; 
Théodoret, HœreL fab.j I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 3J4, 
ad Pansophium. 



VIE DE JÉSUS. ' 24i 

son vivant. Aucun grand événement de l'histoire ne 
s*est passé sans donner lieu à un cycle de fables, 
et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court 
à ces créations populaires. Peut-être un œil sagace 
eût-îl su reconnaître dès lors le germe des récits qui 
devaient lui attribuer une naissance surnaturelle, soit 
en vertu de cette idée, fort répandue- dans l'antiquité, 
que l'homme hors ligne ne peut être né des relations 
ordinaires des deux sexes ; soit pour répondre à un 
chapitre mal entendu d'Isaïe*, où l'on croyait lire 
que le Messie naîtrait d'une vierge ; soit enfin par 
suite de l'idée que le « Souffle de Dieu, » déjà érigé 
en hypostase divine, est un principe de fécondité 2. 
Déjà peut-être couraient sur son enfance plus d'une 
anecdote conçue en vue de montrer dans sa bio- 
graphie l'accomplissement de l'idéal messianique *, 
ou, pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse 
allégorique du temps rapportait au Messie. D'autres 
fois, on lui créait dès le berceau des relations avec 
les hommes célèbres, Jean -Baptiste, Hérode le 
Grand, des astrologues chaldéens qui, dit-on, firent 

4. Matth., I, ^2-^3. 

2. Genèse, i, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir 
Eérodote, lïl, 28; Pomp. Mêla, I, 9; Plutarque, Qicœst. symp,, 
\I1I, I, 3 ; De Isid. et Osir.j 43. 

3. Matth., I, 45, 23; Is., vu, 44 et suiv. 

10 



242 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

vers ce temps-là un voyage à Jérusalem^, deux 
vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des 
souvenirs de haute sainteté*. Une chronologie assez 
l&che présidait à ces combinaisons, fondées pour la 
plupart sur des faits réels travestis *. Mais un sin- 
gulier esprit de douceur et de bonté, un sentiment 
profondément populah^e, pénétraient toutes ces fables, 
et en faisaient un supplément de la prédication ^. C'est 
surtout après la mort de Jésus que de tels récits 
prirent de grands développements; on peut croire 
cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans 
rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une 
naïve admiration. 

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour 
une incarnation de Dieu lui-même, c'est ce dont on 
ne saurait douter. Une telle idée était profondément 
étrangère à Tesprit juif; il n'y en a nulle trace dans 
les évangiles synoptiques* ; on ne la trouve indiquée 
que dans des parties de l'évangile de Jean qui i|e 

4. Matth., H, 4 et suiv. 

2. Luc, II, 25 et suiv. 

3. Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte pro- 
bablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Beth- 
léhem. Gomp. Jos., Ant,j XIV, ix, 4. 

4. Matth., I et ii ; Luc, i et ii ; S. Justin, Dial. cum Tryph., 78, 
406; Protëvang, de Jacques (apocf.)^ 18 et suiv* 

6. Certains passages, comme i4c^^n, 22, l'excluent formellement. 



VIE DE JÉSUS. 243 

peuvent être acceptées comme un écho de la pen- 
sée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre 
des précautions pour repousser une telle doctrine*. 
L'accusation de se faire Dieu ou l'égal de Dieu est 
présentée, même dans Tévangile de Jean, comme une 
calomnie des Juifs 2. Dans ce dernier évangile, il se 
déclare moindre que son Père '• Ailleurs, il avoue que 
le Père ne lui a pas tout révélé^. 11 se croit plus qu'un 
honmie ordinaire, mais séparé de Dieu par une distance 
infinie. Il est fils de Dieu ; mais tous les hommes le sont 
ou peuvent le devenir à des degrés divers ^. Tous, 
chaque jour, doivent appeler Dieu leur père ; tous 
les ressuscites seront fils de Dieu^. La filiation divine 
était attribuée dans l'Ancien Testament à des êtres' 
qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu^. Le 
mot « fils » a, dans les langues sémitiques et dans 



4. Blatth., XIX, 47; Marc, x, 48; Luc, xviii, 49. 

2. Jean, v, 48 et suiv.; x, 33 et suiv. 

3. Jean, xiv, ^8. 

4. Marc, xiii, 35. 

5. Bfatth., V, 9, 45; Luc, m, 38; vi, 35; xx, 36; Jean, i, 42- 
43; X, 34-35. Comp. Act.j xvii, 28-29; Rom., viii, 14, 49, 24; 
IX, 26; n Cor., vi, 48; Galat., m, 26, et dans TAncien Testa- 
ment, Deutér.j xiv, 4, et surtout Sagesse j 11, 43, 48. 

6. Luc, XX, 36. 

7. Gen., vi, 2; Job, i, 6; 11, 4; xxviii, 7; Ps. 11, 7; i.xxxii, 
6, II Sam., VII, 44. 



244 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

la langue du Nouveau Testament, les sens les 
plus larges*. D'ailleurs, l'idée que Jésus se fait de 
l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un fro^'d 
déisme a introduite. Dans sa poétique conception 
de la nature, un seul souffle pénètre l'univers : !e 
souffle de l'homme est celui de Dieu ; Dieu habite 
en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme 
habite en Dieu, vit par Dieu ^. L'idéalisme transcen- 
dant de Jésus ne lui permit jamais d'avoir une notion 
bien claire de sa propre personnalité. Il est son Père, 
son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est 
partout avec eux*; ses disciples sont un, comme lui 
et son Père sont un^. L'idée pour lui est tout; le 
corps, qui fait la distinction des personnes, n'est rien. 

4. Le fils du diable (Matth., xiii, 38; AcL, xiii, 40); les 61s 
de ce monde (Marc, m, 47; Luc, xvi, 8; xx, 34); les fils de la 
lumière (Luc, xvi, 8; Jean, xii, 36); les fils de la résurrection 
(Luc, XX, 36); les fils du royaume (Matth., viii, 42; xiii, 38); 
les fils de Fépoux (Matth., ix, 45; Marc, ii, 49; Luc, ^v, 34); 
les fils de la Géhenne (Matth., xxiii, 45); les fils de la paix 
(Luc, X, 6), etc. Rappelons que le Jupiter du paganisme esi 
irarvip àv^pcâv Tt Ot»v Tt. 

5. Comp. Act., XYii, S8. 

3. Matth., xvin, 20; xxviii, 20. 

4. Jean, x, 30; xvii, 24. Voir en général les derniers discours 
de Jean, surtout le ch. xvii, qui expriment bien un côté de Tétat 
psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme 
de vrais documents historiques. 



VIE DE JÉSUS. S45 

Le titre de « Fils de Dieu, » ou simplement de 
ce Fils *, » devint ainsi pour Jésus un titre analogue à 
« Fils de l'homme » et, comme celui-ci, synonyme 
de a Messie, » à la seule différence qu'il s'appelait 
lui-même « Fils de l'homme » et qu'il ne semble pas 
avoir fait le même usage du mot « Fils de Dieu ^. » 
Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de 
juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux des- 
seins suprêmes et sa puissance. Cette puissance n'a 
pas de limites. Son Père lui a donné tout pouvoir. Il 
a le droit de changer même le sabbat*. Nul ne 
connaît le Père que par lui^. Le Père lui a exclusi- 
vement transmis le droit de juger 5. La nature lui 
obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit et prie; 
la foi peut tout^ 11 faut se rappeler que nulle idée des 
lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans 
celui de ses auditeurs , marquer la limite de l'impos- 
sible. Les témoins de ses miracles remercient Dieu 

4. Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être 
rapportés ici. 

2. C'est seulement .dans Tévangile de Jean que Jésus se sert de 
Fcxpression de a Fils de Dieu » ou de « Fils » comme synonyme 
du pronom je, 

3. Mattl)., XII, 8; Luc, vi, 5. 

4. Matth., XI, 27. 

5. Jean, v, %i. 

6. Matth., XVII, 48-19; Luc, xvu, 6. 



246 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

« d'avoir donné de tels pouvoirs aux hommes ^. » II 
remet les péchés *; il est supérieur à David, à Abra- 
ham , à Salomon , aujc prophètes *. Nous ne savons 
sous quelle forme ni dans quelle mesure c^s affirma- 
tions se produisaient. Jésus ne doit pas être jugé sur 
la règle de nos petites convenances. L'admiration de 
ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident 
que le titre de ^a66i,dont il s'était d'abord contenté, 
ne lui suffisait plus ; le titre même de prophète ou 
d'envoyé de Dieu ne répondait plus h sa pensée. La 
position qu'il s'attribuait était celle d'un être sur- 
humain, et il voulait qu'on le regardât comme ayant 
avec Dieu un rapport plus élevé que celui des autres 
hommes. Mais il faut remarquer que ces mots de 
« surhumain » et de « surnaturel, » empruntés à notre 
théologie mesquine, n'avaient pas de sens dans la 
haute conscience religieuse de Jésus. Pour lui, la na- 
ture et le développement de l'humanité n'étaient pas 
des règnes limités hors de Dieu, de chétives réali- 
tés, assujetties aux lois d'un empirisme désespé- 
rant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car il n'y 
avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait 

4. Matlh., IX, 8. 

2. Malth., IX, 2 et suiv.; Marc, ii, 5 et suiv.; Luc, v, 20; vu, 
47-48. 

3. Matlh., XII, 44-42; xxii, 43 et suiv.; Jean, viii, 52 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 247 

la lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il fran- 
chissait d'un bond l'abîme, infranchissable pour 
la plupart, que la médiocrité des facultés humaines 
trace entre l'homme et Dieu. 

On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de 
Jésus le germe de la doctrine qui devait plus tard 
faire de lui une hypostase divine*, en l'ideritifiant avec 
le Verbe, ou «Dieu second^,» ou fils aîné de Dieu*, 
ou Ange métatrône ^, que la théologie juive créait d'un 
autre côté ^ . Une sorte de besoin amenait cette 

4. Voir surtout Jean, xrv et suiv. Mais il est douteux que nous 
ayons là renseignement authentique de Jésus. 
8. Philon. cité dans Eusèbe, Prœp. Evang,, VII, 13. 

3. Philon, De migr. Abraham, § i; Quod Deus immuL, § 6 ; 
De confus, ling., §§ 14 et 28 ; De profugis, § 20 ; De somniis, I, 
§ 37; De agric, Noë, § 12; Quis rerum divin, hœres, § 25 et 
suiv., 48 et suiv., etc. 

4. MtToéôpovoç, c'est-à-dire partageant le trône de Dieu ; sorte de 
secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des démérites : 
Bereschith Rabba, v, 6 c; Talm. de Bab., Sanhédr., 38 b; ChOr- 
gigaj 15 a; Targum de Jonathan, Gen,, v, 24. 

5. Cette théorie du Ao-yo; ne renferme pas d'éléments grecs. Les 
rapprochements qu'on en a faits avec YHonover des Parsis sont 
aussi sans fondement. Le Minokhired ou « Intelligence divine » 
a bien de l'analogie avec le Ad^oç juif. (Voir les fragments du livre 
intitulé MwoMtrerf dans Spiegel, Parsi-Grammatik, p. 161-162.) 
Mais le développement qu'a pris la doctrine du Minokhired chez 
les Parsis est moderne et peut impliquer une influence étrangère. 
L' a Intelligence divine » [Mainyu-Khraiû] figure dans les livres 
zends ; mais elle n'y sert pas de base à une théorie; elle en^re seu- 



i\% ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

théologie, pour corriger l'extrême rigueur du vieux 
monothéisme, à placer auprès de Dieu un asses- 
seur, auquel le Père étemel est censé déléguer le 
gouvernement de l'univers. La croyance que certains 
hommes sont des incarnations de facultés ou de 
tt puissances » divines, était répandue ; les Samari- 
tains possédaient vers le même temps un thauma- 
turge nommé Simon, qu'on identifiait avec « la grande 
vertu de Dieu *. » Depuis près de deux siècles, les 
esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au 
penchant de faire des personnes distinctes avec les 
attributs divins ou avec certaines expressions qu'on 
rapportait à la divinité. Ainsi le « Souffle de Dieu, » 
dont il est souvent question dans l'Ancien Testament, 
est considéré comme un être à part, r« Esprit-Saint.» 
De même, la « Sagesse de Dieu, » la « Parole de Dieu» 
deviennent des personnes existantes par elles-mêmes. 
C'était le germe du procédé qui a engendré les 
Sephiroth de la Cabbale, les JEons du gnosticisme, 
les hypostases chrétiennes, toute cette mythologie 

lement dans quelques invocations. Les rapprochements que Ton a 
essayés entre la théorie alexandrine du Verbe et certains points de 
la théologie égyptienne peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien 
n'indique que, dans les siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le 
judaïsme palestinien ait fait aucun emprunt à l'Egypte. 
4. Act.j VIII, 10. 



VIE DE JÉSUS. 349 

sèche, consistant en abstractions personnifiées, à la- 
quelle le monothéisme est obligé de recourir, quand 
il veut introduire en Dieu la multiplicité. 

Jésus paraît être resté étranger à ces raflSne- 
ments de théologie, qui devaient bientôt remplir le 
monde de disputes stériles. La théorie métaphysique 
du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de 
son contemporain Philon, dans les Targums chai- 
déens, et déjà, dans le livre de la « Sagesse *, » ne se 
laisse entrevoir ni dans les Logia de Matthieu, ni en 
général dans les synoptiques, interprètes si authen- 
tiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, 
en effet, n'avait rien de commun avec le messia- 
nisme. Le Verbe de Philon et des Targums n'est 
nullement le Messie. C'est Jean Tévangéliste ou son 
école qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus 
est le Verbe, et qui créèrent dans ce sens toute 
une nouvelle théologie, fort différente de celle du 
royaume de Dieu 2. Le rôle essentiel du Verbe est 

• 
4. IX, 4-2; XVI, 12. Comp. vu, 42; viu, 5 et suiv.; ix, et en 
général ix-xi. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trou- 
vent dans des livres bien plus anciens. Prov., viii, ix ; Job, xxvin. 
2. Jean, Évang., i, 1-14 ; I Épître, v, 7; Apoc,, xix, 13. On re- 
marquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, Texpression de 
« Verbe » ne revient pas hors du prologue, et que jamais le nar- 
rateur ne la place dans la bouche de Jésus. 



S50 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

celui de créateur et de providence; or Jésus ne pré- 
tendit jamais avoir créé le monde, ni le gouverner. 
Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La qua- 
lité de président des assises finales de l'humanité, 
tel est l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le 
rôle que tous les premiers chrétiens lui prêtèrent ^. 
Jusqu'au grïmd jour, il siège à la droite de Dieu 
comme son Métatrône, son premier ministre et son 
futur vengeur^. Le Christ surhumain des absides 
byzantines, assis en juge du monde, au milieu des 
apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges 
qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte 
représentation figurée de cette conception du « Fils de 
l'homme, » dont nous trouvons les premiers traits 
déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel. 

En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie 
n'était nullement d'un tel monde. Tout l'ensemble 
d'idées que nous venons d'exposer formait dans l'es- 
prit des disciples un système théologique si peu ar- 
rêté que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement 
de la divinité, ils le font agir purement en îiomme. Il 

1. AcL,\, 42. 

2. Matth., XXVI, 64; Marc, xvi, 49; Luv!, xxii, 69; Aci.j vu, 
55; Rom., viii, 34; Ephés., i, 20; Goloss., m, i; Hébr., i, 3, 43; 
VIII, 1; X, 12; xii, 2; I de S. Pierre, m, 22. V. les passages pré- 
cités sur le rôle du Métatrâne juif. 



VIE DE JÉSUS. 251 

est tenté; il ignore bien des choses; il se corrige^; 
il est abattu, découragé, il demande à son Père de 
lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, 
comme un fils *. Lui qui doit juger le monde, il ne 
connaît pas le jour du jugement*. Il prend des pré- 
cautions pour sa sûreté *. Peu après sa naissance, on est 
obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes 
puissants qui voulaient le tuer 5. Dans les exorcismes, 
le diable le chicane et ne sort pas du premier coup^. 
Dans ses miracles, on sent un effort pénible, une fatigue 
comme si quelque chose sortait de lui ^^ Tout cela 
est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un 
homme protégé et favorisé de Dieu ^. Il ne faut 
demander ici ni logique, ni conséquence. Le besoin 
que Jésus avait de se donner du crédit et l'enthou- 
siasme de ses disciples en lassaient les notions con- 
tradictoires. Pour les messianistes de l'école millé- 
naire, pour les lecteurs acharnés des livres de Daniel 

4. Matth., X, V, comparé à xxviii, 49. 

5. Matth., XXVI, 39; Jean, xii, %7. 

3. Marc, xiii, 3âl. 

4. Matth., xiï, 44-16; xiv, 43; Marc, m, 6-7; ix, «9-30; Jean, 
VII, 4 et suiv. 

5. Matth., II, 20. 

6. Matth., XVII, 20; Marc, ix, 25. 

7. Luc, VIII, 45-46; Jean, xi, 33, 38, 

8. Act.j II, %% 



Î58 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et d*Hénoch, il était le Fils de rhomme; pour les juifs 
de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isale et de 
Michée, il était le Fils de David; pour les aflBliés, il 
était le Fils de Dieu, ou simplement le Fils. D'autres, 
sans que les disciples les en blâmassent, le prenaient 
pour Jean-Baptiste ressuscité, pour ÉJie, pour Jéré- 
mîe, conformément à la croyance populaire que les 
anciens prophètes allaient se réveiller pour préparer 
les temps du Messie *. 

Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'en- 
thousiasme, qui lui ôtait jusqu'à la possibilité d'un 
doute, couvrait toutes ces hardiesses. Nous com- 
prenons peu, avec nos natures froides et timorées, 
une telle façon d'être possédé par l'idée dont on se 
fait l'apôtre. Pour nous, races profondément sé- 
rieuses, la conviction signifie la sincérité avec soi- 
même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beau- 
coup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués 
aux délicatesses de l'esprit critique. Bonne foi et impos- 
ture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, 
s'opposent comme deux termes inconciliables. En 
Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille 
détours. Les auteurs de livres apocryphes (de « Da- 



4. Matth., XIV, 2; xvi, 44; xvii, 3 et suiv.; Marc, vi, 44-45; 
Viii, 98 ; Luc, iXi 8 et suiv., 49. 



VIE DE JÉSUS. 253 

nîel », d' « Hénoch, » par exemple), hommes si exal- 
tés, commettaient pom* leur cause, et bien certai- 
nement sans ombre de scrupule, un acte que nous 
appellerions un faux. La vérité matérielle a très-peii 
de prix pour l'oriental; il voit tout à travers ses idées j 
ses intérêts, ses passions. 

L'histoire est Impossible, si l'on n'admet hautement 
qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. Toutes 
les grandes choses se font par le peuple; or on ne 
conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le 
philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche 
dans sa noblesse, est hautement louable. Mais celui 
qui prend l'humanité avec ses illusions et cherche à 
agir sur elle et avec elle, ne saurait être blâmé. César 
savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la 
France ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru 
mille ans à la sainte ampoule de Reims. Il nous est 
facile à nous autres, impuissants que nous sommes, 
d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide 
honnêteté, de traiter avec dédain les héros qui ont 
accepté dans d'autres conditions la lutte de la 
vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce 
qu'ils firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit 
d'être pour eux sévères. Au moins faut -il distin- 
guer profondément les sociétés comme la nôtre, où 
tout se passe au plein jour delà réflexion, des socié- 



254 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

tés naïves et crédules, où sont nées les croyances 
qui ont dominé les siècles* Il n'est pas de grande 
fondation qui ne repose sur une légende. Le seul 
coupable en pareil cas, c'est T humanité qui veut être 
trompée. 



CHAPITRE XVI. 



yiRACLBS. 



Deux moyens de preuve, les miracles et Tac- 
^omplissement des prophéties, pouvaient seuls, 
d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir 
une mission surnaturelle, Jésus et surtout ses dis- 
ciples employèrent ces deux procédés de démonstra- 
tion avec une parfaite bonne foi. Depuis longtemps 
Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient 
écrit qu'en vue de lui. Il se retrouvait dans leurs 
oracles sacrés; il s'envisageait comme le miroir où 
tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir. 
L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son 
fondateur, chercha à prouver que Jésus répondait par- 
faitement à tout ce que les prophètes avaient prédit du 
Messie^. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements 

4. Par exemple, Mattb., i, S2; n, 5-6, 45, 48; iv, 45. 



256 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine soi- 
sissables. C'étaient le plus souvent des circonstances 
fortuites ou insignifiantes de la vie du maître qui rap- 
pelaient aux disciples certains passages des Psaumes 
et des prophètes, où, par suite de leur constante 
préoccupation, ils voyaient des images de lui *. L'exé- 
gèse du temps consistait ainsi presque toute en jeux 
de mots, en citations amenées d'une façon artificielle 
et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste 
officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient 
au règne futur. Les applications messianiques étaient 
libres, et constituaient des artifices de style bien plu- 
tôt qu'une sérieuse argumentation. 

Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, 
pour la marque indispensable du divin etpoiiï le signe 
des vocations prophétiques. Les légendes d'Élie et 
d'Elisée en étaient pleines. Il était reçu que le Messie 
en ferait beaucoup 2. A quelques lieues de Jésus, h 
Samarie, un magicien nommé Simon se créait par ses 
prestiges un rôle presque divin *. Plus tard, quand 
on voulut fonder la vogue d'Apollonius de Tyane et 

4. Matth., I, 23; iv, 6, U; xxvi, 34, 54, 56; xxvii, 9, 35; 
Marc, XIV, 27; xv, 28; Jean, xii, U-45; xviii, 9; xix, 49, 24, 
28, 36. 

2. Jean, vu, ^i, IV EsdraSj xiii, 50. 

3. Ad,, VIII, 9 et suiv. 



VIE DE JESUS. 257 

prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur 
la terre, on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant 
pour lui un vaste cycle de miracles*. Les philosophes 
alexandrins eux-mêmes, Plotin et les autres, sont cen- 
sés en avoir fait ^. Jésus dut donc choisir entre ces 
deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir 
thaumaturge. Il faut se rappeler que toute l'antiquité, 
h l'exception des grandes écoles scientifiques de la 
Grèce et de leurs adeptes r^omains, admettait le mi- 
racle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais 
n'avait pas la moindre idée d'un ordre naturel réglé 
par des lois. Ses connaissances sur ce point n'étaient 
nullement supérieures h celles de ses contemporains. 
Bien plus, une de ses opinions le plus profondément 
enracinées était qu'avec la foi et la prière l'homme a 
tout pouvoir sur la nature *. La faculté de faire des 
miracles passait pour une licence régulièrement dé- 
partie par Dieu aux hommes ^, et n'avait rien qui 
surprît. 

La différence des temps a changé en quelque 
chose de très-blessant pour nous ce qui fit la puis- 

4. Voir sa biographie par Philostrale. 

2. Voir les Vies des sophistes, par Eunape ; la Vie de Plotin, 
par Porphyre; celle de Proclus, parMarinus; celle d'Isidore attri- 
buée à Damascius. 

3. Matth., XVII, 49; XXI, 21-22; Marc, xi, 23-24. 

4. Matth., IX, 8. 



258 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

sance du grand fondateur, et s;i jamais le culte de Jésus 
s'affaiblit dans Thumanité, ce sera justement à cause 
des actes qui ont fait croire en lui. La critique 
n'éprouve devant ces sortes de phénomènes histo- 
riques aucun embarras. Un thaumaturge de nos jours, 
à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu 
lieu chez certaines stigmatisées de l'Allemagne, est 
odieux ; car il fait des miracles sans y croire ; il est 
un charlatan. Mais prenons un François d'Assise, la 
question est déjà toute changée; le cycle miracu- 
leux de la naissance de l'ordre de saint François, 
loin de nous choquer, nous cause un véritable plai- 
sir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans 
un .état de poétique ignorance au moins aussi com- 
plet que sainte Claire et les très socii. Ils trouvaient 
tout simple que leur maître eût des entrevues avec 
Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il 
guérît les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, 
que toute idée perd quelque chose de sa pureté dès 
qu'elle aspire à se réaliser. On ne réussit jamais sams 
que la délicatesse de l'âme éprouve quelques froisse- 
ments. Telle est la faiblesse de l'esprit himiaîn que 
les meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que 
par de mauvaises raisons. Les démonstrations des 
apologistes primitifs du christianisme reposent sur de 
très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb, 



VIE DR JÉSUS. «59 

Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant 
compte chaque jour de la faiblesse des hommes et en ne 
donnant pas toujours les vraies raisons de la vérité. Il 
est probable que l'entourage de Jésus était plus frappé 
de ses miracles que de ses prédications si profondé- 
ment divines. Ajoutons que sans doute la renommée 
populaire, avant et après la mort de Jésus, exagéra 
énormément le nombre de faits de ce genre. Les 
types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent 
pas beaucoup de variété ; ils se répètent les uns les 
autres et . semblent calqués sur un très-petit nombre 
de modèles, accommodés au goût du pays. 

Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont 
les évangiles renferment la fatigante énumération, de 
distinguer les miracles qui ont été prêtés à Jésus par 
l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un rôle 
actif. Il est impossible surtout de savoir si les circons- 
tances choquantes d'efforts, de frémi^ements, et 
autres traits sentant la jonglerie ^, sofit bien histo- 
riques, ou s'ils sont le fruit de la croyance des 
rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et 
vivant, sous ce rapport, dans un monde analogue à 
celui des « spirites» de nos jours 2. Presque tous les 

4. Luc, VIII, 45-46; Jean, xi, 33, 38. 

t. Ad., II, 8 et suiv.; iv, 34; viii, 45 et suiv.; x, 44 et 
«lîv. Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne 



260 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

miracles que Jésus crut exécuter paraissent avoir été 
des miracles de guérison. La médecine était à cette 
' époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui 
en Orient , c'est-à-dire nullement scientifique, abso- 
lument livrée à l'inspiration individuelle. La médecine 
scientifique, fondée depuis cinq siècles par la Grèce, 
était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Pa- 
lestine. Dans un tel élat de connaissances^ la présence 
d'un homme supérieur, traitant le malade avec dou- 
ceur, et lui donnant par quelques signes sensibles 
l'assurance de son rétablissement, est souvent un re- 
mède décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de 
cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, 
le contact d'une personne exquise ne vaut pas les res- 
sources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. 
Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espé- 
rance, et cela n'est pas vain. 

Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait 
ridée d'une science médicale rationnelle ; il croyait 
avec tout le monde que la guérison devait s'opérer 
par des pratiques religieuses, et une telle croyance 
était parfaitement conséquente. Du moment qu'on 
regardait la maladie comme la punition d'un pé- 

rèvent que miracles. Voir les Actes j les écrits de S. Paul, les ex- 
traits de Papias, dansEusèbe, Ilist. eccl.jlll, 39, etc. Comp. Marc, 
m, 15; XVI, 17-18, ItO. 






VIE DE JÉSUS. 261 

ché*, OU comme le fait d'un démon 2, nullement 
comme le résultat de causes physiques, le meilleur 
médecin était le saint homme, qui avait du pouvoir 
dans l'ordre surnaturel. Guérir était considéré comme 
une chose morale ; Jésus, qui sentait sa force mo- 
rale, devait se croire spécialement doué pour guérir. 
Convaincu que l'attouchement de sa robe *, l'imposi- 
tion de ses mains ^, faisaient du bien aux malades, 
il aurait' été dur, s'il avait refusé à ceux qui souf- 
fraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de 
leur accorder. La guérison des malades était con- 
sidérée comme un des ^gnes du royaume de Dieu, 
et toujours associée à l'émancipation des pauvres ^. 
L'une et l'autre étaient les signes de la grande révo- 
lution qui devait aboutir au redressement de toutes 
les infirmités. 

Un des genres de guérison que Jésus opère le plus 
souvent est l'exorcisme, ou l'expulsion des démonsJ 
Une facilité étrange à croire aux démons régnait 
dans tous les esprits. C'était une opinion univer- 
selle, non-seulement en Judée, mais dans le mond« 

4. Jean, v, 44; ix, 4 etsuiv., 34. 

2. Hatth., IX, 3S-33; xu, 22; Luc, xiii, 44, 46. 

3. Luc, VIII, 45-46. 

4. Luc, IV, 40. 

5. MaUh.,xi, 5^ xv, 30-34 ; Luc, ix, 4-2, 6. 



202 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

enlier, que les démons s'emparent du corps de cer- 
taines personnes et lés font agir contrairement à leur 
volonté. Un div persan, plusieurs fois ntfmmé dans 
ll'Avesta^, Aeschma-daëvaj « le div de la concupis- 
cence, » adopté par les Juifs sous le nom d'Asmodée^, 
devint la cause de tous les troubles hystériques chez 
les femmes 3. L'épilepsie, les maladies mentales et 
nerveuses^, oîi le patient semble ne plus s'apparte- 
nir, les infirmités dont la cause n'est pas apparente, 
comme la surdité, le mutisme 5, étaient expliquées de 
la même manière. L'admirable traité « De la maladie 
sacrée » d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi 
avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce 
sujet, n'avait point banni du monde une pareille er-^ 
reur. On supposait qu'il y avait des procédés plus 
ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état 
d'exorciste était une profession régulière conrnie celle de 

4. Vendidadj xi, 26; Yaçna, x, 18. 

2. Tohiej m, 8; vi, 44; Taira, de Bab., Gitlin, 68 a. 

3. Comp. Marc, xvi, 9; Luc, viii, 2; Évangile de V Enfance, 
46, 33; Code syrien, publié dans les Anecdota syriaca de 
M. Land, I, p. 152. 

4. Jos., Bell, jitd.j VII, vi, 3; Lucien, Philopseud.j 46; Plii- 
lostrate, Vie d'Apoll., III, 38; IV, 20; Arétce, De causis 7norb, 
chron.j I, 4. 

5. Malth., IX, 33; xii, 22; Marc, ix, 46, 24; Luc, xi, 
44. 



VIE DE JÉSUS. 263 

médecin*. Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de 
son vivant la réputation de posséder les derniers se- 
crets de cet art 2. 1| y avait alors beaucoup de fous en 
Judée, sans doute par suite de la grande exaltation 
des esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme 
cela a lieu encore aujourd'hui dans les mêmes ré- 
gions, habitaient les grottes sépulcrales abandon- 
nées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait 
beaucoup de prise sur ces malheureux*. On racon- 
tait au sujet de ses cures mille histoires singulières, 
où toute la crédulité du temps se donnait carrière. 
Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficul- 
tés. Les désordres qu'on expliquait par des posses- 
sions étaient souvent fort légers. De nos jours, en 
Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un 
démon (ces deux idées n'en font qu'une, medjnoun^) 
des gens qui ont seulement quelque bizarrerie. Une 

4. Tobiej viii, 2-3; Matth., xii, t7\ Marc, ix, 38; AcLj xix, 
4 3; Josèphe, AîU.j YIU, ii, 5; Justin, DiaL cum Tryphone^ 83; 
Lucien, Épigr. xxiii (xvii Dindorf.) 

^. Malth., XYii, 20; Marc, ix, 24 et suiv. 

3. Matth., VIII, 28; ix, 34; xii, 43 et suiv.; xvii, 44 et suiv., 
20; Marc, v, 4 et suiv.; Luc, viii, 27 et suiv. 

4. Cette phrase, Dœmonium habes (Matth., xi, 48; Luc, vu, 
33 ; Jean, vu, 20; viii, 48 et suiv.; x, 20 et. suiv.), doit ^e traduire 
piar : «Tu es fou, » comme on dirait en arabe : Medjnowi enté. Le 
verbe ^aipi.ovav a aussi, dans toute l'antiquilé classique, le sen» de 
« être fou. » 



20i ORIGINES DU CHKISTIAISISME. 

douce parole suffit souvent dans c^ cas pour chasser 
le démon. Tels étaient sans doute les moyens employés 
par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne 
se répandit pas presque à son insu? Les personnes qui 
résident en Orient sont parfois surprises de se trouver, 
au bout de quelque temps, en possession d'une grande 
renommée de médecin, de sorcier, de découvreur de 
trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte 
des faitsqui ont donné lieu à ces bizarres imaginations.- 
Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent 
indiquer que Jésus ne fut thaumaturge que tard et 
à contre -cœur. Souvent il n'exécute ses miracles 
qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise 
humeur et en reprochant à ceux qui les lui deman- 
dent la grossièreté de leur esprit ^. Une bizarrerie, 
en apparence inexplicable, c'est l'attention qu'il met 
à faire ses miracles en cachette, et la recommanda- 
tion qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien 
dire à personne 2. Quand les démons veulent le pro- 
clamer fils de Dieu , il leur défend d'ouvrir la 
bouche; c'est malgré lui qu'ils le reconnaissent^ 

1. Matth., XII, 39; xvi, 4; xvii, 46; Marc, viii, 47 et suiv., 
IX, 13 ; Luc, IX, 41. 

2. Matth., VIII, 4; ix, 30-34 ; xii, 46 et suiv.; Marc, ij 44; vu 
Î4 et suiv.; viii, 26. 

3. Marc, i, 24-25, 34; m, 42 ; Luc, iv, 44. 



VIE DE JÉSUS. 265 

Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc, 
qui est par excellence Tévangéliste des miracles et 
des exorcismes. Il semble que le disciple qui a 
fourni les renseignements fondamentaux de cet évan- 
gile importunait Jésus de son admiration pour les 
prodiges, et que le maître , ennuyé d'une réputation 
qui lui pesait, lui ait souvent dit : « N'en parle 
point. » Une fois, cette discordance aboutit à un 
éclat singulier ^, à un accès d'impatience, où perce la 
fatigue que causaient à Jésus ces perpétuelles de- 
mandes d'esprits faibles. On dirait, par moments, que 
le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et qu'il 
cherche à donner aussi peu de publicité que possible 
aux merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses 
pas. Quand ses ennemis lui demandent un miracle, 
surtout un miracle céleste, un météore, il refuse ob- 
stinément^. Il est donc permis de croire qu'on lui 
imposa sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista 
pas beaucoup, mais qu'il ne fit rien non plus pour y 
aider, et qu'^n tout cas, il sentait la vanité de l'opi- 
nion à cet égard. 

Ce serait manquer à la bonne méthode historique 
que d'écouter trop ici nos répugnances, et, pour 
nous soustraire aux objections qu'on pourrait être tenté 

4. Matth., XVII, 46; Marc, ix, 48; Luc, ix, 44. 

2. Matlh., XII, 38 etsuiv.s xvh 4 et suiv.; Marc, vui, 44. 



266 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des 
faits qui, aux yeux de ces contemporains, furent 
placés sur le premier plan *. Il serait commode de 
dire que ce sont là des additions de disciples bien 
inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa 
vraie grandeur, ont cherché à le relever par des 
prestiges indignes de lui. Mais les quatre narrateurs 
de la vie de Jésus sont unanimes pour vanter ses 
miracles; Tun d'eux, Marc, interprète de l'apôtre 
Pierre 2, insiste tellement sur ce point que, si Ton 
traçait le caractère du Christ uniquement d'après son 
évangile, on se le représenterait comme un exorciste 
en possession de charmes d'une rare efficacité, comme 
un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on aime 
à se débarrasser*. Nous admettrons donc sans hési- 
ter que des actes qui seraient maintenant considérés 
comme des traits d'illusion ou de folie ont tenu une 
grande place dans la vie de Jésus. Faut-il sacrifier à 
ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie? Gardons- 

4. Josèphe, Ant,j XVUI, m, 3. 

2. Papias, dans Ëusèbe, HisL eccL, III, 39. 

3. Marc, iv, 40; v, 15, 47, 33, 36; vi, 50; x, 32. Cf. Mallh., 
VIII, 27,34; ix, 8; xiv, 27; xvii, 6-7; xxviii, 5, 40; Luc, iv, 36; 
V, 47; viiï, 25, 35, 37; ix, 34. L'Évangile apocryphe dit de Tho- 
mas l'Israélite porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. 
Comparez les Miracles de V enfance, dans Thilo, Cod. apocr, 
N. T,, p. c.\, note. 



VIE DE JÉSUS. Î67 

nous-^n. Un simple sorcier, à la manière de Simon 
le Magicien, n'eût pas amené une révolution morale 
comme celle que Jésus a faite. Si le thaumaturge eût 
effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur reli- 
gieux, il fût sorti de lui une école de théurgie , et 
non le christianisme. 

Le problème, d'ailleurs, se pose de la même ma- 
nière pour tous les saints et les fondateurs rehgieux. 
Des faits, aujourd'hui morbides, tels que l'épilepsie, 
les visions, ont été autrefois un principe de force et de 
grandeur. La médecine sait dire le nom de la malar- 
die qui fit la fortune de Mahomet*. Presque jusqu'à 
nos jours, les hommes qui ont le plus fait pour le 
bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul 
lui-même !) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thau- 
maturges. Si l'on part de ce principe que tout per- 
sonnage historique à qui l'on attribue des actes que 
nous tenons au xix® siècle pour peu sensés ou char- 
latanesques a été un fou ou un charlatan, toute cri- 
tique est faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble 
école, et cependant elle se livra aux pratiques d'une 
théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne furent pas 
exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expli- 
quer par des causes qui lem* soient proportionnées. 

i. Ilysleria muscularis de Schœiilein. 



268 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Les faiblesses de Tesprit humain n'engendrent que 
faiblesse; les grandes choses ont toujours de grandes 
causes dans la nature de Thomme, bien que souvent 
elles se produisent avec un cortège de petitesses qui 
pour les esprits superficiels en offusquent la gran-j 
deur. 

Dans un sens général, il est donc vrai de dire 
que Jésus ne fut thaumaturge et exorciste que mal- 
gré lui. Le miracle est d'ordinaire Tœuvre du public 
bien plus que de celui à qui. on l'attribue. Jésus 
se fût obstinément refusé à faire des prodiges que 
la foule en eût créé pour lui ; le plus grand miracle 
eût été qu'il n'en fît pas ; jamais les lois de l'histoire 
et de la psychologie populaire n'eussent subi une plus 
forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une 
violence que lui fit son siècle, une concession que 
lui arracha la nécessité passagère. Aussi l'exorciste 
et le thaumaturge sont tombés; mais le réforma- 
teur religieux vivra éternellement. 

Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient 
frappés de ces actes et cherchaient à en être témoins* . 
Les païens et les gens peu initiés éprouvaient un sen- 
timent de crainte, et cherchaient à reconduire de 
leur canton 2. Plusieurs songeaient peut-être à abu- 

4. Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, vi, H; Luc, ix, 7; xxni, 8. 
t. Matth., VIII, 34; Marc, v, 47i viii. 37* 



VIE DE JÉSUS. 209 

ser (le son nom pour des mouvements séditieux*. 
Mais la direction toute morale et nullement politique 
du caractère de Jésus le sauvait de ces entraîne- 
ments. Son royaume à lui était dans le cercle d'en- 
fants qu'une pareille jeunesse d'imagination et un 
même avant-goût du ciel avaient groupés et rete- 
naient autour de lui. 

4. Jaïn, VI, 14-^13. 



CHAPITRE XVII. 



PORMB DéFINITIVB DBS ID^ES DE JÉSUS SUR LB ROTAt/lfl 
DE DIEU. 



Nous supposons que cette dernière phase de Tactî- 
vîté de Jésus dura environ dix-huit mois, depuis son 
retour du pèlerinage pour la Pâque de l'an 31 jusqu'à 
son voyage pour la fête des Tabernacles de Tan 32 *. 
Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être 
enrichie d'aucun élément nouveau ; mais tout ce qui 
était en lui se développa et se produisit avec un 
degré toujours croissant de puissance et d'audace. 

L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier 
jour, l'établissement du royaume de Dieu. Mais ce 
royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà dit, 

4. Jean, v, 1 ; vii, t. Nous suivons le système de Jean, d'apiès 
lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiquesii 
au contraire, groupent tous les raits dans un cadre d'un an. 



VIE DE JÉSUS. 271 

Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très- 
divers. Par nioments, on le prendrait pour un chef 
démocratique, voulant tout simplement le règne des 
pauvres et des déshérités. D'autres fois, le royaume 
de Dieu est Taccomplissement littéral des visions 
apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, 
enfin, le royaume de Dieu est le royaume des âmes, 
et la délivrance prochaine est la délivrance par l'es- 
prit. La révolution voulue par Jésus est alors celle 
qui a eu lieu en réalité, l'établissement d'un culte 
nouveau, plus pur que celui de Moïse. — Toutes 
ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans 
la conscience de Jésus. La première, toutefois, 
celle d'une révolution temporelle , ne paraît pas 
l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda jamais 
la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir 
matériel comme valant la peine. qu'il s'en occu- 
pât. Il n'eut aucune ambition extérieure. Quelque- 
fois, par une conséquence naturelle, sa grande im- 
portance religieuse était sur le point de se changer 
en importance sociale. Des gens venaient lui de- 
mander de se constituer juge et arbitre dans des 
questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions 
avec fierté, presque comme des injures*. Plein de 

4. Luc, XII, 43-U. 



272 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

son idéal céleste, il ne sortit jamais de sa dédai- 
gneuse pauvreté. Quant aux deux autres conceptions 
du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir 
gardées simultanément. S'il n'eût été qu'un enthou- 
siaste, égaré par les apocalypses dont se nourris- 
sait rimagination poplUlaire, il fût resté un sectaire 
obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. 
S'il n'eût été qu'un puritain, une sorte de Chan- 
ning ou de « Vicaire Savoyard, » il n'eût obtenu 
sans contredit aucun succès. Les deux parties de son 
système, ou, pour mieux dire, ses deux concep- 
tions du royaume de Dieu se sont appuyées Tune 
l'autre, et cet appui réciproque a fait son incom- 
parable succès. Les premiers chrétiens sont des 
visionnaires, vivant dans un cercle d'idées que nous 
qualifierions de rêveries; mais en même temps ce 
sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à 
Taffranchissement de la conscience et à l'établisse- 
ment d'une religion d'où le culte pur, annoncé par le 
fondateur, finira à la longue par sortir. 

Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme 
la plus complète, peuvent se résumer ainsi : 

L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. 
Ce terme sera une immense révolution, « une an- 
goisse » semblable aux douleurs de l'enfantement ; 
. une palingénésie ou « renaissance » (selon le mot de 



VIE DE JÉSUS. 273 

Jésus luî-même *) , précédée dé sombres calamités 
et annoncée par d'étranges phénomènes 2, Au grand 
jour, éclatera dans le ciel le signe du Fils de 
l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse 
tîomme celle du Sînaï, un grand orage déchirant la 
nue, un trait de feu jaillissant en un clin d'œil d'Orient 
en Occident. Le Messie apparaîtra dans les nuages , 
revêtu de gloire et de majesté, au son des trom- 
pettes, entouré d'anges. Ses disciples siégeront à 
côté de lui sur des trônes. Les morts alors ressusci- 
teront, et le Messie procédera au jugement *. 

4. Mallh., XIX, 28. 

2. Matth., XXIV, 3 et suiv. ; Marc, xiii, 4 et suiv.; Luc,xvii, 21 
et suiv. ; xxi, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de 
la fin des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme 
beaucoup de traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc 
écrivait quelque temps après ce siège (xxi, 9,20, 24j. La rédaction 
de Matthieu au contraire {xx\i, 4 5, 4 6, 22, 29) nous reporte exac- 
tement au moment du siège ou très-peu après. Nul doute, cepen- 
dant, que Jésus n'annonçât do grandes terreurs comme devant 
précéder sa réapparition. Ces terreurs étaient une partie intégrante 
de toutes les apocalypses juives. Hénoch, xcix-c, en, cm (divi- 
sion de Dillmann); Carm, sihylL, III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; 
IV, 468 et suiv.; V, 514 et suiv. Dans Daniel aussi, le règne des 
Saints ne viendra qu'après que la désolation aura été à son comble 
(vu, 25 et suiv.; viii, 23 et suiv.; ix, 26-27; xii, 4). 

3. Matth., XVI, 27; xix, 28; xx, 24 ; xxnr, 30 et suiv.; xxv, 31 
et suiv.; xxvi, 64; Marc, xiv, 62; Luc, xxn, 30; I Cor., xv, 52 ; 
IThess., IV, 45 et suiv. 

1S 



274 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Dans ce jugement , les hommes seront partagés en 
deux catégories, selon leurs œuvres^. Les anges se- 
ront les exécuteurs de la sentence 2. Les élus entre- 
ront dans un séjour délicieux, qui leur a été prépari 
depuis le commencement du monde ';jà ils s'assoi- 
ront, vêtus de lumière, à un festin présidé par Abra- 
ham*, les patriarches et les prophètes. Ce sera le 
petit nombre'. Les autres iront dans la Géhenne. La 
Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On 
y avait pratiqué à diverses époques le culte du fou, 
et l'endroit était devenu une sorte de cloaque. La 
Géhenne est donc dans la pensée de Jésus une vallée 
ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du 
royaume y seront brûlés et rongés par les vers, en 
compagnie de Satan et de ses anges rebelles®. Là, il 
y aura des pleurs et .des grincements de dents ^. Le 

4. Matth., XIII, 38 et suiv.; xxv, 33. 
8. Matlh., XIII, 39, 44, 49. 

3. Matth., xxv, 34. Comp. Jean, xiv, 2. 

4. Matlh., Yiii, 41; xiii, 43; xxvi, 29; Luc, xui, 28; xvi, 22; 
xxn, 30. 

5. Luc, XIII, 23 et suiv. 

6. Matth., XXV, 44. L'idée de la chute des anges, si développée 
dans le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cerde 
de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv.; II* Ep. attribuée à saint 
Pierre, 11, 4, 4 4 ; ApoCj xii, 9 ; Évang. de Jean, viii, 44. 

7. Matth., V, 22; viii, 42; x, 28; xiii, 40. 42. 50; xviii, S; 
xxiVj 51; xxv, 30; Marc, ix, 43, «te. 



VIE DE JÉSUS. m 

royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumi-* 
neus(3 à l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres 
et de tourments ^. 

Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis 
et la Géhenne n'auront pas de fin. Un abîme infran- 
chissable les sépare l'un de l'autre^. Lé Fils de 
l'honmie, asisis à la droite de Dieu, présidera à cet 
état définitif du monde et de l'humanité*. 

Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et 
par le maître lui-même à certains moments, c'est ce 
qui éclate dans les écrits du temps avec une évidence 
absolue. Si la première génération chrétienne a une 
croyance profonde et constante, c'est que le monde est 
sur le point de finira et que la grande « révélation^»- 
du Christ va bientôt avoir lieu. Cette vive proclama- 
tion : « Le temps est proche ^ ! » qui ouvre et ferme 

4. Matth.,vni,42; xxii,43;xxv,30.Comp.Jos.,B./.^III,viii, 5. 

2. Luc, XVI, 28. 

3. Marc, m, 29; Luc, xxii, 69; Ad.j vii, 55. 

4. Act., II, 47 ; m, 4 9 et suiv. ; I Cor., xV, 23-24, 52 ; I Thess., 
III, 43; IV, 44 et suiv.; v, 23; II Thess., ii, 8; I Tim., vi, 44; 
II Tim., IV, 4 ; Tit., u, 43; Épître de Jacques, v, 3, Ô; Épître de 
Jude, 48 ; II* de Pierre, m entier; TApdcalypse tout eiitière, et en 
pàirtlculier i, 4; il, 5, 46; in, 44; xl» 44;xxii, 6, 7, 42, 20. Comp. 
!¥• livre d'Esdras, iv, 26, 

5. Luc, xvii, 30; I Coh, ï, 7-8; II Thess., i, 7; I de saint 
Pierre, i, 7, 43; Apôc, i, 4, 

6. ApoCj I, 3; XXII, 40. 



276 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

r Apocalypse, cet appel sans cesse répété: « Que celui 
qui a des oreilles entende^ ! » sont les cris d'espé- 
rance et de ralliement de tout Tâge apostolique. 
Une expression syriaque Maran atha^ « Notre-Sei- 
gneur arrive ^î » devint une sorte de mot de passe 
que les croyants se disaient entre eux pour se forti- 
fier dans leur foi et leurs espérances. L'Apocalypse, 
écrite l'an 68 de notre ère*, fixe le terme à trois ans 
et demi^. L' « Ascension d'Isaïe* » adopte un cal- 
cul fort approchant de celui-ci. 

Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on 
l'interrogeait sur le temps de son avènement, il refu- 
sait toujours de répondre; une fois même il déclare 
que la date de ce grand jour n'est connue que du 
Père, qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils ^. Il 
disait que le moment où l'on épiait le royaume de 
Dieu avec une curiosité inquiète était justement celui 

4. Matth., XI, 45; xni, 9, 43; Marc, iv, 9, 23; vii, 46; Luc, 
VIII, 8; XIV, 35;^ Apoc, ii, 7, 44, 27, 29; m, 6, 43, 22; 
XIII, 9. 

2. I Cor., XVI, 22. 

3. Apoc, XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que Fauteur 
donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir 
est Néron, dont le nom est donné en chiffres (xiii, 48). 

4. ApoCj XI, 2, 3; xii, 44. Comp. Daniel, vu, 25; xii, 7. 

5. Chap. IV, V. 42 et 44. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 4647). 

6. Matth., xxiv, 36; Marc, xiii, 32. 



VIE DE JÉSUS. 371 

OÙ il ne viendrait pas*. Il répétait sans cesse 
que ce serait une surprise comme du temps de 
Noé et de Lot; qu'il fallait se tenir sur ses gardes, 
toujours prêt à partir; que chacun devait veiller et 
tenir sa lampe allumée comme pour un cortège dé 
noces, qui arrive à Timproviste^; que le Fils de 
riiomme viendrait de la même façon qu'un voleur, à 
l'heure où l'on ne s'y attendrait pas * ; qu'il apparaî- 
trait conmie un éclair, courant d'un bout à l'autre de 
l'horizon^. Mais ses déclarations sur la proximité de la 
catastrophe ne laissent lieu à aucune équivoque*. « La 
génération présente, disait-il, ne passera pas sans que 
tout cela s'accomplisse. Plusieurs de ceux qui sont 
ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le 
Fils de l'homme venir dans sa royauté^. » Il reproche 
à ceux qui ne croient pas en lui de ne pas savoir 
lire les pronostics du règne futur. « Quand vous- 
voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il 

4 Luc, XVII, âO. Gomp. Talmud de Babyl., Sanhédrin, 97 a. 

2. Matlh., XXIV, 36 et suiv.; Marc, xiii, 321 et suiv.; Luc, xir> 
3o et suiv.; xvii, 20 et suiv. 

3. Luc, Xii, 40; II Petr., m, 40. 

4. Luc, xvii, 24. 

5. Watth., x, 23; xxiv-xxv entiers, et surtout xxiv, 29, 34; 
Mure, XIII, 30; Luc, xiii, 35; xxi, 28 et suiv. 

6. Malih., XVI, 28; xxiii, 36, 39; xxiv, 34; Marc, viii, 39; 
Luc, IX, 27; xxi, 32. 



27S ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

fera beau; quaod vous voyez le rouge du matin, vous 
annoncez la tempête. Comment, vous qui jugez la 
face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître les signes 
du temps ^î» Par une illusion commune à tous les 
grands réformateurs, Jésus se figurait le but beau- 
coup plus proche qu'il n'était ; il ne tenait pas compte 
de la lenteur des mouvements de l'humanité; il 
s'imaginait réaliser en un jour cq qui, dix-huit cents 
ans plus tard; ne devait pas encore être achevé. 

Ces déclarations si formelles préoccupèrent la famille 
chrétienne pendant près de soixante-dix ans. Il était 
admis que quelques-uns des disciples verraient le 
jour de la révélation finale sans mourir aupara- 
vant. Jean en particulier était considéré comme étant 
de ce nombre 2. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait 
jamais. Peut-être était-ce là une opinion tardive, pro- 
duite vers la fin du premier siècle par l'âge avancé 
où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné 
occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfini- 
ment jusqu'au grand jour, afin de réaliser la parole 
de Jésus. Quoi qu'il en soit, à sa mort, la foi de 
plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à 
la prédiction du Christ un sens plus adouci *. 

i. Matth., XVI, 2-4; Luc, xii, 54-56. 

2. Jean, xxi, 22-23. 

3. Jean, xxi, 22-23. Le chapitre xxi du quatrième évangile 



VIE DE JESUS. 279 

En mémei temps que Jésus admettait pleinement 
les croyances apocalyptiques, tQlles qu'Qn les trouve 
dans les livres juifs apocryphes, il admettait le dogme 
qui en est le complément, ou plutôt la condition, la 
résurrection des niorts. Cette 4octrine, comme noua 
l'avons déîk dit^, était encore s^ssez neuve en Israël ; un@ 
foule de gens ne la connaissaient pas, ou n'y croyaient 
pas^. Elle était de foi pour les pharisiens et pour 
les adeptes fervents des croyances messianiques ^. 
Jésus Taccepta sans réserve, mais toujours dans le 
sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, 
dans le monde des ressuscites, on mangerait, on 
boirait, on se marierait. Jésus admet bien dans son 
royaume une pâque nouvelle, une table et un vin 
nouveau*; mais il en exclut formellement le ma- 
riage. Les Sadducéens avaient à ce sujet un argu- 
ment grossier en apparence > mais dans le fond 

est une addition, comme la prouve la elau suie finale de la rédac- 
tion primitive, qui est au verset 34 du chapitre xx. Mais Taddition 
est presque contemporaine de la publication même dudit évan- 
gile. 

4. Ci-dessus, p. 54-55. 

8. Marc, ix, 9; Luc, xx, 27 et suiv. 

3. Dan., xii, 2 et suiv.; II Macch., chap. vii, entier; xn, 
45-46; XIV, 46; ^c^^xxiii, 6, 8 ; Jos., AnL, XVIII, i, 3; B. J., II, 
vin, 44; Ilï, viii, 5. 

4. Matth., xxviy 29; Luc, xxii, 30, 



^{(0 OHIGINKS DU CHRISTIANISME. 

assez conforme à la vieille théologie. On se sou- 
vient que, selon les anciens sages, l'homme ne 
se survivait que dans ses enfants. Le code mo- 
saïque avait consacré cette théorie patriarcale par 
une institution bizarre , le lévirat. Les Sadducéens 
tiraient de là des conséquences subtiles contre la ré- 
surrection. Jésus y échappait en déclarant formelle- 
ment que dans la vie éternelle la différence de sexe 
n'existerait plus, et que Thomme serait semblable 
aux anges ^. (Quelquefois il semble ne promettre la 
résurrection qu'aux justes 2, le châtiment des impies 
consistant à mourir tout entiers et à rester dans le 
néant ^. Plus souvent, cependant, Jésus veut que la 
résurrection s'applique aux méchants pour leur éter- 
nelle confusion^. 

Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était 
absolument nouveau. Les évangiles et les écrits des 
apôtres ne contiennent' guère, en fait de doctrines 
apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans«Da- 

4. Matth., XXII, SI4 et suiv.; Luc, xx, 34-38; Évangile ébionite 
dit « des Égyptiens, » dans Clém. d'Alex., Slrom,, II, 9, 43; 
Clein. Rom., Epist. II, 42. 

2. Luc, XIV, U; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul : 
ICor., XV, 23 et suiv.; I Thess., iv, 42 et suiv. Y. ci-dessus, 
p. 55. 

3. Comp. IV livre d'Esdras, ix, 22. 

4. Natti)., XXV, 32 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. . 281 

niel *, » « Hénoch ^, » les « Oracles Sibyllins*» d'origine 
juive. Jésus accepta ces idées, généralement répan- 
dues chez ses contemporains. Il en fit le point d'ap- 
pui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses 
points d'appui ; car il avait un sentiment trop pro- 
fond de son œuvre véritable pour l'établir uniquement 
sur des principes aussi fragiles, aussi exposés à re- 
cevoir des faits une foudroyante réfutation. 

Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise 
en elle-même d'une façon littérale, n'avait aucun 
avenir. Le monde, s'obstinant h durer, la faisait crou- 
ler. Un âge d'homme tout au plus lui était réservé. 
La foi de la première génération chrétienne s'explique; 
mais la foi de la seconde génération ne s'explique 
plus. Après la mort de Jean, ou du dernier survivant 
•quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître, la pa- 
role de celui-ci était convaincue de mensonge ^. Si la 
doctrine de Jésus n'avait été que la croyance à une 
prochaine fin du monde , elle dormirait certainement 
aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a sau- 
vée? La grande largeur des conceptions évangéliques, 

4 . Voir surtout les chapitres ii, vi-viii, x-xui. 

2. Gh. I, XLV-LU, LXii, xciii, 9 et suiv. 

3. Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv. 

4. Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec 
naïveté dans la n* épltre attribuée à saint Pierre, m, 8 et suiv. 



282 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

laquelle a permis de trouver sous le même symbole 
des doetrines appropriées & des états intellectuels très- 
divers. Le monde n*a point fini, comme Jésus l'avait 
annoncé, comme ses disciples le croyaient. Hais il a 
été renouvelé, et en un sens renouvela comme Jésus 
le voulait. C'est parce qu'elle était % double face quç 
s& pensée a été féconde, Sa chimère n*a pas eu le 
sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit hu- 
main, parce qu'elle recelait un germe de vie qui, in- 
troduit, gr&ce à une enveloppe fabuleuse, dans le 
sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels. 

Et ne dites pas que c'est là une interprétation 
bienveillante, imaginée pour laver l'honneur de notre 
grand maître du cruel démenti infligé à ses rêves par 
la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce 
royaume de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre ; ce 
royaume qui, comme le grain de sénevé, est devenu 
un arbre qui ombrage le monde, et sous les rameaux 
duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a com- 
pris, l'a voulu, l'a fondé. A côté de l'idée fausse, 
froide, impossible d'un avènement de parade, il a 
conçu la réelle cité de Dieu, la « palingénésie » véritable, 
le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'a- 
mour du peuple, le goût du pauvre, la réhabilitation 
de tout ce qui est humble, vrai et naïf. Cette réhabi- 
litation, il l'a rendue en artiste incomparable par des 



VIE PE JÉSUS. 283 

traits gui dureront éternellement. Chacun (Je nous 
lui (Joit ce qu'il y a 4e meilleqr en jui. Parcjon- 
nous ^ lui ^P^ çspér^^çe d'une apocalypse vaine, 
d'uqei yenua k gr^pd tnpiPPl^i^ ?ur W pi(ées du Qiel. 
PeiitTêtr^ étaitr'fiQ li^ l'çrfBijr 4çs autTQ? plptôt qu§ 
la si@P^9> ^t 9'il est vrai que lui^^ême ait partagé 
rillusipn 4^ tous, qu'in^portq, puisqqe gon rêvg T^ 
rendn fort cp^tre I^ iqppt, et Ta souteni) daps une 
lutte k laquelle sans qela. peuHtr^ il ^ût ^té inégale 
Il f$Lut dpnc maintenir plusieurs sens ^ la cité diving 
conçue par Jésus^, Si son unique pensée eût été que la 
fin des temps était proche et qu'il fallait s'y préparer, 
il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à. un 
monde près de crouler, se détacher peu à. peu de la 
vie présente, aspirer au règne qui allait venir, tel eût 
été le dernier mot de sa prédication. L'enseignement 
de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il 
se proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et 
non pas seulement de préparer la fin de celui qui 
existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour disposer les 
hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché 
comme lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue 
des derniers jours s'est trouvée être la morale éter- 
nelle, celle qui a sauvé l'humanité. Jésus lui-même, 
dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler 
qui ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalypti- 



284 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

que. Souvent il déclare que le royaume de Dieii est 
déjà commencé; que tout homme le porte en soi 
et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume 
chacun le crée sans bruit par la vraie conversion du 
cœur ^. Le royaume de Dieu n*est alors que le bien 2, 
un ordre de choses meilleur que celui qui existe, le 
règne de la justice, que le fidèle, selon sa me- 
sure, doit contribuer à fonder, ou encore la liberté 
de r&me, quelque chose d'analogue à la « délivrance » 
bouddhique, fruit du détachement. Ces vérités, qui 
sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus 
des réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret 
et substantiel : Jésus est l'homme qui a cru le plus 
énergiquement à la réalité de l'idéal. 

En acceptant les utopies de son temps et de sa 
race, Jésus sut ainsi en faire de hautes vérités, grâce 
à de féconds malentendus. Son royaume de Dieu, 
c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait 
se dérouler dans le ciel. Mais c'était encore, et pro- 
bablement c'était surtout le royaume de l'âme, créé 
par la liberté et par le sentiment filial que l'homme 
vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la reli- 
gion pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; 

1. Matth., VI, 10, 33; Marc, xii, 34; Luc, xi, 2; xu, 31; xvii, 
80, %\ et suiv. 
â. Voir surtout Marc, xii, 34. 



VIE DE JÉSUS. 285 

c'était le jugement moral du monde décerné à la con- 
science de l'homme juste et au bras du peuple. Voilà 
ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. 
Quand, au bout d'un siècle de vaine attente, l'espé- 
rance matérialiste d'une prochaine fin du monde s'est 
épuisée , le vi-ai royaume de Dieu se dégage. De 
complaisantes explications jettent un voile sur le 
règne réel qui ne veut pas venir. L'Apocalypse de 
Jean, le premier livre canonique du Nouveau Tes- 
tament^, étant trop formellement entachée de l'idée 
d'une catastrophe immédiate, est rejetée sur uh se- 
cond plan, tenue pour inintelligible, torturée de mille 
manières et presque repoussée. Au moins, en ajourne- 
t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques 
pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque 
réfléchie, les espérances des premiers disciples devien- 
nent des hérétiques (Ebionites, Millénaires), perdus 
dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité avait 
passé à un autre royaume de Dieu. La part de vé- 
rité contenue dans la pensée de Jésus l'avait emporté 
sur la chimère qui l'obscurcissait. 

Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a 
élé l'écorce grossière de la bulbe sacrée dont nous 
vivons. Ce fantastique royaume du ciel, cette pour- 

4 . Justin, DiaL cum Tryph,, 84 . 



286 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

suite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours 
préoccupé le christianisme dans sa longue carrière, 
a été le principe du grand instinct d'avenir qui a 
animé tous les réformateurs, disciples obstinés de 
l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sec- 
taire protestant de nos jours. Cet effort impuissant 
pour fonder une société parfaite a été la source de la 
tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai chré- 
tien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du 
fa royaume de Dieu » et l'Apocalypse, qui en est la 
complète image, sont ainsi, en un sens, l'expression 
la plus élevée et la plus poétique du progrès hu- 
iliain. Certes, il devait aussi en sortir de grands 
égarements. Suspendue comme une menace perma- 
hente au--dessusde l'humanité, la fin du monde, par 
lés effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, 
huisit beaucoup à. tout développement profane. La 
société n'étant plus Sûre dé son existence, en con- 
t^èlctâ. Une sorte de tremblement et ces habitudes 
dé basse humilité, qui rendent lé moyen âge si infé- 
rieur aux temps antiques et àiiX temps modernes*. Un 
profond changement s'était, d'ailleurs, opéré dans la 

\ , Voir, pour exemples, le prologae de Grégoire de Tours à son 
Histoire ecclésiastique des Francs, et les nombreux actes de 
la première moitié du moyen âge commençant par la formule «A 
l'approche du soir du monde... » 



VIE DE JÉSUS. 287 

manière d'envisager la venue du Christ. La première 
fois qu'on annonça à Thumanité que sa planète allait 
finir, comme Tenfant qui accueille la mort avec un 
sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie qu'elle 
eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était 
attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps 
attendu par les âmes pures de Galilée, était devenu 
pour ces siècles de fer un jour de colère : Dies irœ, 
dies t7/a/Mais, au sein même de la barbarie, l'idée 
du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église 
féodale, des sectes, des ordres religieux, de saints per- 
sonnages continuèrent de protester, au nom de l'Évan- 
gile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même, 
jours troublés ou Jésus n'a pas de plus authentiques 
continuateurs que ceux qui semblent le répudier, les 
rêves d'organisation idéale de la société, qui ont tant 
d'analogie avec les aspirations des sectes chrétiennes 
primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement 
de la même idée, une des branches de cet arbre 
immense où germe toute pensée d'avenir , et dont 
le « royaume de Dieu » sera éternellement la tige et 
la racine. Toutes les révolutions sociales de l'huma- 
nité seront entées sur ce mot -là. Mais entachées 
d'un grossier matérialisme, aspirant à l'impossible, 
c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des me- 
sures politiques et économiques, les tentatives « so- 



288 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

cialistes » de notre temps resteront infécondes, jus- 
qu'à ce qu'elles prennent pour règle le véritable esprit 
de Jésus, je veux dire Tidéalisme absolu, ce principe 
que pour posséder la terre il faut y renoncer. 

Le mot de « royaume de Dieu » exprime, d'un autre 
côté, avec un rare bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme 
d'un supplément de destinée, d'une compensation à 
la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir 
l'homme comme un composé de deux substances, 
et qui trouvent le dogme déiste de l'immortalité 
de l'âme en contradiction avec la physiologie, aiment 
à se reposer dans l'espérance d'une réparation 
finale,' qui sous une forme inconnue satisfera aux 
besoins du cœur de l'homme. Qui sait si le dernier 
terme du progrès, dans des millions de siècles, 
n'amènera pas la conscience absolue de l'univers, et 
dans cette conscience le réveil de tout ce qui a vécu? 
Un sommeil d'un million d'années n'est pas plus long 
qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hy- 
pothèse, aurait encore eu raison de dire : In icluoculi^! 
Il est sur que l'humanité morale et vertueuse aura sa 
revanche, qu'un jour le sentiment de Thonnête pauvre 
homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure 
idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole 

4 . I Cor., XV, 52. 



VIE DE JÉSUS. 289 

qui n'a pas cru à la vertu, de Thomme égoïste qui n'a 
pas su y atteindre. Le mot favori de Jésus reste donc 
plein d'une étemelle beauté. Une sorte de divination 
grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime, 
embrassant à la fois divers ordres de vérités. 



10 



CHAPITRE XVIII. 



INSTITUTIONS DE JÉSUS. 



Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'ab- 
sorba jamais entièrement dans ses idées apocalyp- 
tiques, c'est qu'au temps même où il en était le plus 
préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les 
bases d'une église destinée à durer. Il n'est guère 
possible de douter qu'il n'ait lui-même choisi parmi 
ses disciples ceux qu'on appelait par excellence les 
« apôtres » ou les « douze, » puisqu'au lendemain 
de sa mort on les trouve formant un corps et rem- 
plissant par élection les vides qui se produisaient 
dans leur sein ^. C'étaient les deux fils de Jonas, 
les deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Gléo- 
phas, Philippe, Nathanaël bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, 
fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote, Thad- 

4. Act., I, 15 et suiv.; I Cor., xv, 5; Gai., i, 40. 



VIE DE JÉSUS. 291 

dée ou Lebbée, Juda de Kerioth^. Il est probable 
que ridée des douze tribus d'Israël ne fut pas étran- 
gère au choix de ce nombre^. Les « douze, » en tout 
cas, formaient un groupe de disciples privilégiés, où 
Pierre gardait sa primauté toute fraternelle^, et au- 
quel Jésus confia le soin de propager son œuvre. 
Rien qui sentît le collège sacerdotal régulièrement 
organisé ; les listes des « douze » qui nous ont été 
conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de 
contradictions ; deux ou trois de ceux qui y figurent 
restèrent complètement obscurs. Deux au moins, 
Pierre et Philippe ^, étaient mariés et avaient des en- 
fants. 

Jésus gardait évidemment pour les douze des se- 
crets, qu'il leur défendait de communiquer à tous ^. 
Il semble parfois que son plan était d'entourer sa 
personne de quelque mystère, de rejeter les grandes 
preuves après sa mort, de ne se révéler complète- 
ment qu'à ses disciples, confiant à ceux-ci le soin 

4. Matth., X, % et suiv.; Marc, ni, 16 et suiv.; Luc, vi, 14 et 
suiv.; Act., I, 13; Papias, dans Ëusèbe, Hist. eccl.,Uly 39. 
SI. Matth., XIX, 28; Luc, xxii, 30. 

3. Act., I, 15; M, 14; v, 2-3, 29; viii, 19; xv, 7; Gai., i,18. 

4. Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Pa- 
pias, Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, Hist, 
eccL.m, 30, 31,39;V, 24. 

5. Matth., XVI, 20 ; xvii, 9 ; Marc, viii, 30 ; ix, 8. 



Î0*2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de le démontrer plus tard au monde *. « Ce que je 
vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; 
ce que je vous dis à l'oreille, proclamez-le sur les 
toits. » Cela lui épargnait les déclarations trop pré- 
cises et créait une sorte d'intermédiaire entre l'opi- 
nion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait 
pour les apôtres des enseignements réservés, et qu'il 
leur développait plusieurs paraboles, dont il laissait le 
sens indécis pour le vulgaire^. Un tour énigmatique 
et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées 
étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, 
comme on le voit par les sentences du Pirké Ahoth. 
Jésus expliquait à ses intimes ce que ses apophthegmes 
ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait 
pour eux son enseignement du luxe de comparaisons 
qui parfois l'obscurcissait*. Beaucoup de ces explica- 
tions paraissent avoir été soigneusement conservées*. 
Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent ^, 
mais sans jamais beaucoup s'écarter de lui. Leur 
prédication, du reste, se bornait à annoncer la pro- 

1. Matth., X, 26, 27 ; Marc, iv, 21 et suiv.; Luc, viii, 47; xii, 
2 et suiv.; Jean, xiv, 22. 

2. Matth., XIII, 40 et suiv., 34 et suiv.; Marc, iv, 40 et suiv., 
33 et suiv.; Luc, viii, 9 et suiv.; xii, 44. 

3. Matth., xvi, 6 et suiv.; Marc, vu, 47-23. 

4. Matth., XIII, 48 et suiv.; Marc, vu, 48 et suiv. 

5. Luc. IX. 6. 



VIE DE JÉSUS. 293 

phaine venue du royaume de Dieu *. Ils allaient de 
ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux 
dire la prenant d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, 
en Orient, a beaucoup d'autorité ; il est supérieur 
au maître de la maison ; celui-ci a en lui la plus 
grande confiance. Cette prédication du foyer est 
excellente pour la propagation des doctrines nouvelles. 
On communique le trésor caché; on paye ainsi ce 
que Ton reçoit; la politesse et les bons rapports 
y aidant, la maison est touchée, convertie. Otez 
l'hospitalité orientale, la propagation du christianisme 
serait impossible h expliquer. Jésus, qui tenait fort 
aux bonnes vieilles mœurs , engageait les disci- 
ples à ne se faire aucun scrupule de profiter de cet 
ancien droit public, probablement déjà aboli dans les 
grandes villes où il y avait des hôtelleries ^. « L'ou- 
vrier, disait-il, est digne de son salaire. » Une fois 
installés chez quelqu'un, ils devaient y rester, man- 
geant et buvant ce qu'on leur offrait, tant que du- 
rait leur mission. 

Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la 
Donne nouvelle rendissent leur prédication aimable pa.' 
des manières bienveillantes et polies. Il voulait qu'en 

4. Luc, X, 41. 

2. Le mot grec Trav^&jteTov a passé dans toutes les langues de 
rOrieni sémillque pour désigner une hôtellerie. 



294 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

entrant dans une maison, ils lui donnassent le selâm ou 
souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le selâm 
étant alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de 
communion religieuse, qu'on ne hasarde pas avec les 
personnes d'une foi douteuse. « Ne craignez rien, 
disait Jésus ; si personne dans la maison n'est digne 
de votre selâm^i] reviendra à vous ^. » Quelquefois, en 
effet, les apôtres du royaume de Dieu étaient mal 
reçus, et venaient se plaindre à Jésus, qui cherchait 
d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de 
la toute-puissance de leur maître, étaient blessés de 
cette longanimité. Les fils de Zébédée voulaient qu'il 
appelât le feu du ciel sur les villes inhospitalières 2. 
Jésus accueillait leurs emportements avec sa fine iro- 
nie, et les arrêtait par ce mot : « Je ne suis pas venu 
perdre les âmes, mais les sauver. » 

Il cherchait de toute manière à établir en principe 
que ses apôtres c'était lui-même ^. On croyait qu'il 
leur avait communiqué ses vertus merveilleuses. Ils 
chassaient les démons, prophétisaient, et formaient 
une école d'exorcistes renommés ^ , bien que cer- 

i. Matth., X, 11 et suiv. ; Marc, vi, 10 et suiv.; Luc, x, 5 et 
guiv. Gomp. II" épître de Jean, 10-11. 

2. Luc,*ix, 52 et suiv. 

3. Matth., X, 40-42; xxv, 35 et suiv.; Marc, ix, 40; Luc, x, 16; 
Jean, xiii, 20. 

4. Matth., VII, 22; x, 1; Marc, m, 15, vi, 13; Luc, x, 17. 



VIE DE JÉSUS. 295 

tains cas fussent au-dessus de leur force *. Ils fai- 
saient aussi des guérisons, soit par l'imposition des 
mains, soit par l'onction de l'huile 2, l'un des procédés 
fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme 
les psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire 
impunément des breuvages mortels *. A mesure qu'on 
s'éloigne de Jésus, cette théurgie devient de plus 
en plus choquante. Mais il n'est pas douteux qu'elle 
ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et 
qu'elle ne figurât en première ligne dans l'attention 
des contemporains ^. Des charlatans, comme il arrive 
d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de crédulité 
populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans 
être ses disciples^ chassaient les démons en son nom. 
Les vrais disciples en étaient fort blessés et cher- 
chaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en cela un 
hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour 
eux bien sévère 5. Il faut observer, du reste, que ces 
pouvoirs étaient en quelque sorte passés en métier. 
Poussant jusqu'au bout la logique de l'absurde, cer- 
taines gens chassaient les démons par Béelzébub*, 

i, iditth., XVII, 18 19. 

2. Marc, vi, 13 ;-xvi, 18; Epist. Jacobi, v, 14. 

3. Marc, xvi, 18; Luc, x, 19. 

4. Marc, xvi, 20. 

5. Marc, ix, 37-38; Luc, ix, 49-50. * 

6. Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon. 



206 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

prince des démons. On se figurait que ce souverain 
des légions infernales devait avoir toute autorité sur ses 
subordonnés, et qu'en agissant par lui on était sûr de 
faire fuir l'esprit intrus *. Quelques-uns cherchaient 
même à acheter des disciples de Jésus le secret des 
pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés 2. 

Un germe d'église commençait dès lors à paraître. 
Cette idée féconde du pouvoir des hommes réunis 
(ecclesia) semble bien une idée de Jésus. Plein de 
sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence 
des âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, 
toutes les fois que quelques hommes s'assembleraient 
en son nom, il serait au milieu d'eux. Il confie à 
l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre 
certaines choses licites ou illicites), de remettre les 
péchés, de réprimander, d'avertir avec autorité, de 
prier avec certitude d'être exaucé *. Il est possible 
que beaucoup de ces paroles aient été prêtées au 
maître, afin de donner une base à l'autorité collective 
par laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. 
En tout cas, ce ne fut qu'après sa mort que l'on vit se 
constituer des églises particulières, et encore cettfj)re- 
mière constitution se fit-elle purement et simplement sur 

4 . Matth., XII, 24 et suiv. 

2. Ad., VIII, 48 et suiv. 

3. Matth., xviii, 47 et suiv.; Jean, xx, 23. 



VIE DE JÉSUS. 297 

le modèle des synagogues. Plusieurs personnages qui 
avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de 
grandes espérances, c^mme Joseph d'Arimathie, La- 
zare, Marie de Magdala, Nicodème, n'entrèrent pas, 
ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent au souvenir 
tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui. 

Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, 
d'une morale appliquée ni d'un droit canonique tant 
soit peu défini. Une seule fois, sur le mariage, il se 
prononce avec netteté et défend le divorce *. Nulle 
théologie non plus, nul symbole. A peine quelques 
vues sur le Père, le Fils, l'Esprit^, dont on tirera plus 
tard la Trinité et l'Incarnation, mais qui restaient en- 
core à l'état d'images indéterminées. Les derniers livres 
du canon juif connaissent déjà le Saint-Esprit, sorte 
d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la Sa- 
gesse ou le Verbe*. Jésus insista sur ce point ^, et 
annonça à ses disciples un baptême par le feu et l'es- 
prit ^, bien préférable à celui de Jean, baptême que 
ceux-ci crurent un jour recevoir, après la mort de 

1. Matth., XIX, 8 et suiv. 

2. Matth., xxviii, 19. Comp. Matth., m, 16-17; Jean, xv, 26. 

3. Sap,j I, 7; vu, 7; ix, 17; xii, 1; Eccli., i, 9; xv, 5; xxiv, 
27; XXXIX, 8; Judith, xvi, 17. 

4. Matth., x, 20; Luc, xii, 12; xxiv, 49; Jean, xiv, 2G;xv, 26. 

5. Malth., m, 11; Marc, i, 8; Luc, m, 16; Jean, i, 26; m, 5; 
AeL, 1, 5, 8; X, 47. 



298 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Jésus, SOUS la forme d'un grand vent et de mèches de 
feu *. L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur 
enseignera toute vérité, et rendra témoignage à 
celles que Jésus lui-même a promulguées *. Jésus, 
pour désigner cet Esprit, se servait du mot Peraklit^ 
que le syro-chaldaïque avait emprunté au grec 
( Tcapax^YiToç ) , et qui paraît avoir eu dans son esprit 
la nuance d' « avocat ', conseiller *, » et parfois 
celle d' « interprète des vérités célestes, » de « doc- 
teur chargé de révéler aux hommes les mystères encore 
cachés *. » Lui-même s'envisage pour ses disciples 
comme un peraklit ^, et l'Esprit qui reviendra après 
sa mort ne fera que le remplacer. C'était ici une 
application du procédé que la théologie juive et la 
théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, 
et qui devait produire toute une série d'assesseurs 
divins, le Métatrône^ le Synadelphe ou Sandalphon^ 
et toutes les personnifications de la Cabbale. Seule- 
ment, dans le judaïsme, ces créations devaient rester 
des spéculations particulières et libres, tandis que 

1. Act.j II, 1-4; XI, 15; xix, 6. Cf. Jean, vu, 39. 

2. Jean, xv, 26; xvi, 13. 

3. A peraklit on opposait katigor (xanQ-yopoç), « Taccusateur. » 

4. Jean, xiv, 16; I épltre de Jean, ii, 1. 

5. Jean, xiv, 26; xv, 26; xvi, 7 et suiv. Comp. Philon, De 
Mundi opificiOj § 6. 

6. Jean, xiv, 16. Comp. l'épître précitée, /. c. 



VIE DE JÉSUS. 209 

dans le christianisme, à partir du iv* siècle , elles 
devaient former l'essence même de l'orthodoxie et du 
dogme universel. 

Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre 
religieux, renfermant un code et des articles de foi, 
était éloignée de la pensée de Jésus. Non-seulement il 
n'écrivit pas, mais il était contraire à l'esprit de la 
secte naissante de produire des livres sacrés. On se 
croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le 
Messie venait mettre le sceau sur la Loi et les pro- 
phètes, non promulguer des textes nouveaux. Aussi, à 
l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le seul 
livre révélé du christianisme naissant, tous les autres 
écrits de l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de cir- 
constance, n'ayant nullement la prétention de fournir 
un ensemble dogmatique complet. Les évangiles 
eurent d'abord un caractère tout privé et une auto- 
rité bien moindre que la tradition *. 

La secte, cependant, n' avait-elle pas quelque sa- 
crement, quelque rite, quelque signe de ralliement? 
Elle en avait un, que toutes les traditions font re- 
monter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du 
maître, c'est qu'il était le pain nouveau, pain très- 
supérieur à la manne et dont l'humanité allait vivre. 

1. Papias, dans Eusèbe, flist, eccL, III, 39. 



300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait quelque- 
fois dans sa bouche des formes singulièrement con- 
crètes. Une fois surtout, il se laissa aller, dans la 
synagogue de Caphamahum, à un mouvement hardi, 
qui lui coûta plusieurs de ses disciples. « Oui, oui," 
je vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père 
qui vous a donné le pain du ciel ^. » Et il ajou- 
tait: « C'est moi qui suis le pain de vie; celui qui 
vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en 
moi n'aura jamais soif 2. » Ces paroles excitèrent un 
vif murmure : « Qu'entend-il, se disait-on, par ces 
mots : Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là Jésus, 
le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la 
mère? Comment peut-il dire qu'il est descendu du 
ciel? » Et Jésus insistant avec plus de force encore : 
«Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé la manne 
dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est 
descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne 
meure point. Je suis le pain vivant; si quelqu'un 
mange de ce pain, il vivra éternellement; et le 
pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie 
du monde *. » Le scandale fut au comble : « Com- 

i . Jean, vi, 32 et suiv. 

2. On trouve un tour analogue, provoquant un 'malentendu 
semblable, dans Jean, iv, iO et suiv. 

3. Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style 



VIK DE JÉSUS. 301 

ment peut-il donner sa chair à manger? » Jésus 
renchérissant encore : « Oui, oui, dit-il, si vous ne 
mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne 
buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. 
Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est 
en possession de la vie étemelle, et je le ressusciterai 
au dernier jour. Car ma chair est véritablement une 
nourriture, et mon sang est véritablement un breu- 
vage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, 
demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le 
Pèi'e qui m'a envoyé, ainsi celui qui me mange vit- 
par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel. 
Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont 
mangée et qui ne les a pas empêchés de mourir ; 
celui qui mangera ce pain vivra éternellement. » Une 
telle obstination dans le paradoxe révolta plusieurs 
disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se 
rétracta pas ; il ajouta seulement : « C'est l'esprit qui 
vivifie. La chair ne sert de rien. Les paroles que je 
vous dis sont esprit et vie. » Les douze restèrent 
fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour 
Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu 



propre à Jean pour qu^il soit permis de les croire exacts. L*anec« 
.dote rapportée au chapitre vi du quatrième évangile ne saurait 
' cependant être dénuée de réalité historique. 



302 ORIGINES DU CilRlSTlÂMSME. 

dévouement et de proclamer une fois de plus : « Tu 
es le Christ, fils de Dieu. » 

Il est probable que dès lors, dans les repas com- 
muns de la secte, s'était établi quelque usage au- 
quel se rapportait le discours si mal accueilli par les 
gens de Capharnahum. Mais les traditions, apostoli- 
ques à ce sujet sont fort divergentes et probablement 
incomplètes à dessein. Les évangiles synoptiques sup- 
posent un acte sacramentel unique, ayant servi de 
base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière 
Cène. Jean, qui justement nous a conservé l'incident 
de la synagogue de Capharnahum, ne parle pas d'un 
tel acte, quoiqu'il raconte la dernière Cène fort au 
long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la frac- 
tion du pain^, comme si ce geste eût été pour ceux 
qui l'avaient fréquenté le plus caractéristique de 
sa personne. Quand, il fut mort, la forme sous 
laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses dis- 
ciples était celle de président d'un banquet mystique, 
tenant le pain, le bénissant, le rompant et le pré- 
sentant aux assistants 2. Il est probable que c'était 
là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il 
était particulièrement aimable et attendri. Une cir- 



4. Luc, xxiY, 30,35. 

t. Luc, L c./ Jean^ xxi, 43. 



VIE DE JÉSUS. 303 

constance matérielle, la présence du poisson sur la 
table (indice frappant qui prouve que le rite prit 
naissance sur le bord du lac de Tibériade*), fut 
elle-même presque sacramentelle et devint une partie 
nécessaire des images qu'on se fit du festin sacré 2. 
Les repas étaient devenus dans la communauté 
naissante un des moments les plus doux. A ce mo- 
ment, on se rencontrait; le maître parlait à chacun 
et entretenait une conversation pleine de gaieté et de 
charme. Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir 
sa famille spirituelle ainsi groupée autour de lui^. 
La participation au même pain était considérée comme 
une sorte de communion, de lien réciproque. Le maî- 
tre usait à cet égard de termes extrêmement éner- 
giques, qui furent pris plus tard avec une litté- 
ralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste dans 

4. Comp. Matth., vn, iO; xiv, i7etsuiv.;xv, 34 et suiv.; Marc, 
VI, 38 et suiv.; Luc, ix, 13 et suiv.; xi, ii; xxiv, 42; Jean, vi, 9 
et suiv.; xxi, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul 
endroit de la Palestine où le poisson forme une partie considé-- 
rable de Falimentation. 

2. Jean, xxi, 13; Luc, xxiv, 42-43. Comparez les plus vieilles 
représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi 
dans sa dissertation sur Tixers {Spicilegium Solesmense de dom 
Pitra, t. ni, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que ren- 
ferme le mot 1X012 se combina probablement avec une tradition 
plus ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques. 

3. Luc, XXII, 45. 



304 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. 
Voulant rendre celte pensée que le croyant ne vit que 
de lui, que tout entier (corps, sang et âme) il était 
la vie du vrai fidèle, il disait à ses disciples : « Je 
suis votre nourriture, » phrase qui, tournée en style 
figuré, devenait : a Ma chair est votre pain, mon sang 
est votre breuvage. » Puis, les habitudes de lan- 
gage de Jésus, toujours fortement substantielles, rem- 
portaient plus loin encore. A table, montrant l'ali- 
ment, il disait : « Me voici ; » tenant le pain : « Ceci 
est mon corps; » tenant le vin : « Ceci est mon sang; » 
toutes manières de parler qui étaient l'équivalent de : 
(( Je suis votre nourriture. )> 

Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus 
une grande importance. Il était probablement établi 
assez longtemps avant le dernier voyage à Jérusa- 
lem, et il fut le résultat d'une doctrine générale 
bien plus que d'un acte déterminé. Après la mort 
de Jésus, il devint le grand symbole de la commu- 
nion chrétienne*, et ce fut au moment le plus so- 
lennel de la vie du Sauveur qu'on en rapporta 
l'établissement. On voulut voir dans la consécra- 
tion du pain et du vin un mémorial d'adieu que 
Jésus, au moment de quitter la vie, aurait laissé 



VIE DE JÉSUS. 305 

à ses disciples ^ . On retrouva Jésus lui - même 
dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de la 
présence des âmes, qui était Tune des plus fami- 
lières au maître , qui lui faisait dire , par exemple, 
qu'il était de sa personne au milieu de ses disciples 2 
quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela 
facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit^, 
n'eut jamais une notion bien arrêtée de ce qui fait 
l'individualité. Au degré d'exaltation où il était par- 
venu, ridée chez lui primait tout à un tel point que 
le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, 
quand on vit l'un de l'autre ; comment lui et ses dis- 
ciples n'eussent-ils pas été un ^ ? Ses disciples adop- 
tèrent le même langage. Ceux qui, durant des années, 
avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, 
puis le calice « entre ses mains saintes et véné- 
rables*, » et s'offrant lui-même à eux. Ce fut lui 
que l'on mangea et que l'on but; il devint la vraie 
Pàque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. 
Impossible de traduire dans notre idiome essentiel- 



4 . / Cor., XI, 20 et suiv. 
«. Matth., xvin, 20. 

3. V. ci -dessus, p. 244. 

4. Jean, xii entier. 

5. Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort aa- 
cien). 

20 



.30<} ORIGINES pu CHRISTIANISME. 

lement déterminé, où la distinction rigoureuse du 
sens propre et de la métaphore doit toujours être 
faite, des habitudes de style dont le caractère essen- 
tiel est de prêter à la métaphore, ou pour mieux dire 
k ridée, une pleine réalité. 



CHAPITRE XIX. 



PROGRESSION CROISSANTE D*BNTHOUSIASMF 
BT D*BXALTATION. 



Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée 
uniquement sur l'attente du royaume de Dieu, devait 
être en elle-même fort incomplète. La première géné- 
ration chrétienne vécut tout entière d'attente et de 
rêve. A la veille de voir finir le monde, on regar- 
'dait comme inutile tout ce qui ne sert qu'à con- 
tinuer le monde. La propriété était interdite ^. Tout 
ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le 
détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs dis- 
ciples fussent mariés, on ne se mariait plus, ce semble, 
dès qu'on entrait dans la secte 2. Le célibat était hau- 
tement préféré; dans le mariage même, la continence 

4. Luc, XIV, 33; i4c^^ IV, 32 et suiv.; v, i-14. 

5. Mattb., XIX, 40 et suiv.; Luc, xviii, 29 et suiv. 



308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

était recommandée ^. Un moment, le maître semble 
approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume 
de Dieu *. 11 était en cela conséquent avec son prin- 
cipe : « Si ta main ou ton pied t'est une occasion d 3 
péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il vaut' 
mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie 
étemelle, que d'être jeté avec tes deux pieds et tes 
deux mains dans la géhenne. Si ton œil t*est une 
occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi; 
car il vaut mieux entrer borgne dans la vie étemelle 
que d'avoir ses deux yeux, et d'être jeté dans la 
géhenne*. » La cessation de la génération fut souvent 
considérée comme le signe et la condition du royaume 
de Dieu ^. 

Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé 
une société durable, sans là grande variété des germes 
déposés par Jésus dans son enseignement. Il faudra 
plus d'un siècle encore pour que la vraie Église 
chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage 
de cette petite secte des « saints du dernier jour, » et 



4. C'est la doctrine constante de Paul. Comp. Apoc^, xiv, 4. 

2. Matth., XIX, \%. 

3. Malth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl.,MVWaA^ i3 h. 

4. Malth., XXII, 30; Marc, xii, 25; Luc, xx, 35; Évangile 
ébionite dit « des Égyptien?,» dansCIéra. d'Alex., S^rom.^ III, 9, 
43, et Clem. Rom., Epist. II, 42. 



VIE DE JÉSUS. 309 

devienne un cadre applicable à la société humaine tout 
entière. La même chose, du reste, eut lieu dans le 
bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des 
moines. La même chose fût arrivée dans Tordre de 
saint François, si cet ordre avait réussi dans sa 
prétention de devenir la règle de la société humaine 
tout entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par 
leur exagération même, les grandes fondations dont 
nous venons de parler ne remplirent le monde qu'à 
condition de se modifier profondément et de laisser 
tomber leurs excès. Jésus ne dépassa pas cette pre- 
mière période toute monacale, où l'on croit pouvoir 
impunément tenter l'impossible. 11 ne fit aucune con- 
cession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre 
à la nature, la totale rupture avec le sang. « En vé- 
rité, je vous le déclare, disait-il, quiconque aura 
quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, 
ses enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le 
centuple er\ ce monde, et, dans le monde à venir, la 
vie étemelle ^. » 

Les instructions que Jésus est censé avoir don- 
nées à ses disciples respirent la même exaltation ^. 

4. Luc, XVIII, 29-30. 

2. Matth., X entier; xxiv, 9; Marc, vi, 8 et suiv.; ix, 40; xiii, 
9-43; Luc, ix, 3 et suiv.; x, 1 et suiv.; xii, 4 et suiv.; xxi, 47 ; 
Jean, xv, 48 et suiv.; xvii, 1 4. 



310 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

Lui, si facile pour ceux du dehors, lui qui se contente 
parfois de demi-adhésions ^, est pour les siens d'une 
rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On 
dirait un « Ordre » constitué par les règles les plus aus- 
tères. Fidèle à sa pensée que les soucis de la vie trou- 
blent l'homme et l'abaissent, Jésus exige de ses asso- 
ciés un entier détachement de la terre, un dévouement 
absolu à son œuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni 
argent, ni provisions de route, pas même une besace, ni 
un vêtement de rechange. Ils doivent pratiquer la pau- 
vreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce 
que vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gra- 
tuitement^, » disait-il en son beau langage. Arrêtés, 
traduits devant les juges, qu'ils ne préparent pas leur 
défense; l'avocat céleste, le Peraklitj leur inspirera 
ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut 
son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs 
actes, le directeur de leurs pensées, leur guide à 
travers le monde ^. Chassés d'une ville, qu'ils se- 
couent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui 
donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse allé- 
guer son ignorance, de la proximité du royaume de 

1. Marc, IX, 38 et suiv. 

% Matth., X, 8. Comp. Midrasch lalkout, Deutéron,, sect. 824. 

3. Matth., X, 20; Jean, xiv, 16 et suiv., 26;*xy, 26; xvi, 7, 
43. 



VIE DE JÉSUS. 311 

Dieu. « Avant que vous ayez épuisé, ajoutait-il, 
les villes d'Israël , le Fils de l'homme apparaîtra. » 
Une ardeur étrange anime tous ces discours, 
qui peuvent être en partie la création de l'enthou- 
siasme des disciples^, mais qui. même en ce cas 
viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel en- 
thousiasme était son œuvre. Jésus annonce à ceux 
qui veulent le suivre de grandes persécutions et la 
haine du genre humain. Il les envoie comme des 
agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans 
les synagogues, traînés en prison. Le frère sera livré 
par son frère, le fils par son père. Quand on les per- 
sécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre. 
«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, 
ni le serviteur plus que son patron. Ne craignez point 
ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne peuvent 
rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une 
obole, et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas 
sans la permission de votre Père. Les cheveux de 
votre tête sont comptés. Ne craignez rien ; vous va- 
lez beaucoup de passereaux 2. » — « Quiconque, 
disait-il encore, me confessera devant les hommes, 
je le reconnaîtrai devant mon Père; mais quiconque 

4. Les traits Matth., x, 38; xvi, 24; Warc, viii, 34; Luc, xiv, 
27, ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus. 
2. Matth., X, 24-31; Luc, xii, 4-7. 



312 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai 
devant les anges, quand je viendrai entouré de la 
gloire de mon Père, qui est aux cieux^. » 

Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à sup- 
primer la chair. Ses exigences n'avaient plus d( 
bornes. Méprisant les saines limites de la nature 
de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour M 
qu'on n'aimât que lui seul. « Si quelqu'un vient 
à moi, disait-il, et ne hait pas son père, sa mère, sa 
femme, ses enfante, ses frères, ses sœurs, et même 
sa propre vie, il ne peut être mon disciple 2. » — « Si 
quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il 
ne peut être mon disciple *. » Quelque chose de plus 
qu'humain et d'étrange se mêlait alors à ses pai'oles; 
c'était comme un feu dévorant la vie à sa racine, et 
réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre 
et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation ou- 
trée, qui caractérise la perfection chrétienne, eut pour 
fondateur, non le fin et joyeux moraliste des premiers 
jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressen- 
timent grandiose jetait de plus en plus hors de l'huma- 
nité. On dirait que, dans ces moments de guerre 

1. Matth., X, 32-33; Marc, viii, 38; Luc, ix, 26; xii, 8-9. 

2. Luc, XIV, 26. l\ faut tenir compte ici de rexagcration du 
style de Luc. 

3. Luc, XIV, 33. 



VIE DE JÉSUS. -313 

contre les besoins les plus légitimes du cœur, il 
avait oublié le plaisir de vivre,, d'aimer, de voir, 
de sentir. Dépassant toute mesure, il osait dire : 
« Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il re- 
nonce à lui-même et me suive ! Celui qui aime son 
père et sa mère plus que moi n'est pas digne de 
moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi 
n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est se 
perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nou- 
velle, c'est se sauver. Que sert à un homme de gagner 
le monde entier et de se perdre lui-même ^ ? » Deux 
anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas ac- 
cepter comme historiques, mais qui se proposent 
de rendre un trait de cai-actère en l'exagérant, pei- 
gnaient bien ce défi jeté à la nature. Il dit à un homme : 
« Suis - moi ! » — « Seigneur, lui répond cet 
homme, laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père. » 
J^sus reprend : « Laisse les morts ensevelir leurs 
morts; toi, va et annonce le règne de Dieu. » — 
Un autre lui dit : « Je te suivrai. Seigneur, mais per- 
mets-moi auparavant d'aller mettre ordre aux affaires 
de ma maison. » Jésus lui répond : « Celui qui met la 
main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas 



4. MaUh., X, 37-39; xvi, 24-25; Luc, ix, 23-25; xiv, 26-27; 
XVII, 33 ; Jean, xii, 25. 



314 ORIGINES DU CHRISTIANISME* 

fait pour le royaume de Dieu*.» Une assurance extra- 
ordinaire, et parfois des accents de singulière douceur, 
renversant toutes nos idées, faisaient passer ces exa- 
gérations. « Venez à moi, criait-il, vous tous qui êtes 
fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez 
mon joug sur vos épaules; apprenez de moi que je 
suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le 
repos de vos âmes ; car mon joug est doux, et mon 
fardeau léger *. » 

Un grand danger résultait pour l'avenir de cette 
morale exaltée, exprimée dans un langage hyper- 
bolique et d'une effrayante énergie. A force de déta- 
cher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chré- 
tien sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, 
si c'est pour le Christ qu'il résiste à son père cl 
combat sa patrie. La cité antique, la république, mère 
de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués 
en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal 
de théocratie est introduit dans le monde. 

Une autre conséquence se laisse dès à présent entre- 
voir. Transportée dans un état calme et au sein d'une 
société rassurée sur sa propre durée, cette morale, faite 
pour un moment de crise, devait sembler impossible. 



1. Matth., viii, 24-^2; Luc, ix, 59-62. 

2. Matth., xi, 28-30. 



VIE DE JÉSUS. 315 

L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chré- 
tiens une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réa- 
liser. Ces foudroyantes maximes devaient dormir pour 
le grand nombre dans un profond oubli, encouragé 
par le clergé lui-même; l'homme évàngélique sera 
un honrnie dangereux. De tous les humains le plus 
intéressé, le plus orgueilleux, le plus dur, le plus at- 
taché à la terre, un Louis XIV, par exemple, devait 
trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de 
l'Évangile, qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des 
Saints devaient se rencontrer pour prendre à la lettre 
les sublimes paradoxes de Jésus. La perfection étant 
placée en dehors des conditions ordinaires de la so- 
ciété, la vie évàngélique complète ne pouvant être 
menée que hors du monde, le principe de l'ascétisme et 
de l'état monacal étaitposé. Les sociétés chrétiennes au- 
ront deux règles morales, l'une médiocrement héroïque 
pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à 
l'excès pour l'homme parfait; et l'homme parfait, ce 
sera le moine assujetti à des règles qui ont la préten- 
tion de réaliser l'idéal évàngélique. Il est certain que 
cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et 
de la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. 
Le moine est ainsi, en un sens, le seul vrai chrétien. 
Le bon sens vulgaire se révolte devant ces excès; à 
l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse cl 



316 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de Terreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais 
juge quand il s'agit des grandes choses. Pour obte- 
nir moins de l'humanité, il faut lui demander plus. 
L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses 
exagérations. C'est par là qu'il a été, comme le stoï- 
cisme, mais avec infiniment plus d'ampleur, un 
argument vivant des forces divines qui sont en 
l'homme, un monument élevé à la puissance de la 
volonté. 

On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure 
où nous sommes arrivés, tout ce qui n'était pas le 
royaume de Dieu avait absolument disparu. Il était, 
si on peut le dire, totalement hors de la nature : la 
famille, l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun 
senç pour lui. Sans doute, il avait fait dès lors le sa- 
crifice de sa vie. Parfois, on est tenté de croire que, 
voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son 
royaume, il conçut de propos délibéré le dessein de 
se faire tuer^. D'autres fois (quoiqu'une telle pensée 
n'ait été érigée en dogme que plus tard), la mort se 
présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser 
son Père et à sauver les hommes 2. Un goût singulier 
de persécution et de supplices^ le pénétrait. Son sang 

4. Matth., xvï, 21-23; xvii, i2, 24-22. 

2. Marc, x, 45. . 

3. Luc, M, 22 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 317 

lui paraissait comme l'eau d'un second baptême dont 
il devait être baigné, et il semblait possédé d'uûe 
hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui 
seul pouvait étancher sa soif ^. 

La grandeur de ses vues sur l'avenir était par mo- 
ments surprenante. Il ne se dissimulait pas l'épouvan- 
table orage qu'il allait soulever dans le monde. « Vous 
croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, 
que je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je 
suis venu y jeter le glaive. Dans une maison de cinq 
personnes, trois seront contre deux, et deux contre 
trois. Je suis venu mettre la division entre lé fils et le 
père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle- 
mère. Désormais les ennemis de chacun seront dans 
sa maison 2. » — a Je suis venu porter le feu sur 
la terre ; tant mieux si elle brûle déjà. ^ ! » — 
<c On vous chassera des synagogues, disait-il en- 
core, et l'heure viendra où, en vous tuant, on croira 
rendre un culte à Dieu*. Si le monde vous hait, sachez 
qu'il m'a haï avant vous. Souvenez-vous de la parole 
que je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus 

4 . Luc, XII, 50. 

2. Matth., X, 34-36; Luc, xii, 51-53. Comparez Michée, >ni, 
5-6. 

3. Luc, XII, 49. Voir le texte grec. 

4. Jean, xvi, 2. 



318 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous 
persécuteront^. » 

Entraîné par cette effrayante progression d'enthou- 
siasme, commandé par les nécessités d'une prédication 
de plus en plus exaltée, Jésus n'était plus libre; il ap- 
partenait h. son rôle et en un sens à l'humanité. Parfois 
on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme 
des angoisses et des agitations intérieures 2. La 
grande vision du royaume de Dieu, sans cesse flam- 
boyant devant ses yeux, lui donnait le vertige. Ses 
amis par moments le crurent fou ^. Ses ennemis le 
déclarèrent possédé ^. Son tempérament, excessive- 
ment passionné, le portait à chaque instant hors des 
bornes de la nature humaine. Son œuvre n'étant pas 
une œuvre de raison, et se jouant de toutes les clas- 
sifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus 
impérieusement, c'était la ((foi^ » Ce mot était celui 
qui se répétait le plus souvent dans le petit cénacle. 
C'est le mot de tous les mouvements populaires/ 
Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se 
ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un 

i. Jean, xv, 18-20. 
t, Jean, xii, 27. 

3. Marc, m, 21 et suiv. 

4. Marc, m, 22; Jean, vu, 20; viii, 48 et 8uiv.; x, 20 et suiv. 
B. Matth., vni, 10; ix, 2, 22, 28-29 ;xvii, 19; Jean, vi, 29, etc. 



VIE DE JÉSUS. aïo 

après l'autre ses disciples par de bonnes preuves, 
logiquement -déduites. La réflexion n'amène qu'au 
doute, et si les auteurs de la Révolution française, 
par exemple, eussent dû être préalablement con- 
vaincus par des méditations suffisamment longues, 
tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien faire. 
Jésus, de même, visait moins à la conviction régu- 
lière qu'à l'entraînement. Pressant, impératif, il ne 
souffrait aucune opposition : il faut se convertir, il at- 
tend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir abandonné; 
il était quelquefois rude et bizarre^. Ses disciples par 
moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient de- 
vant lui une espèce de sentiment de crainte ^. Quel- 
quefois sa mauvaise humeur contre. toute résistance 
l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en 
apparence absurdes ^. 

Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte 
au nom de l'idéal contre la réalité devenait insou- 
tenable. Il se meurtrissait et se révoltait au contact 
de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de Fils de 
Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui 
condamne l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à con- 

4. Matlh., XVII, i6; Marc^ m, 5; ix, 18; Luc, viii, 45; ix, 41. 

2. C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible : iv, 40 ; v, 
♦6; IX, 31; x, 32. 

3. Marc, xi, 12-14, 20 et suiy. 



3^ ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ver tir les hommes, s'appliquait à lui. Les hommes 
en le touchant l'abaissaient à leur niveau. Le ton 
qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quel- 
ques mois; il était temps que la mort vînt dénouer 
une situation tendue à l'excès, l'enlever aux impossi- 
bilités d'une voie sans issue, et, en le délivrant 
d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais 
impeccable dans sa céleste sérénité. 



CHAPITRE XX 



OPPOSITION CONTRE JÉSCS. 



Durant la première période de sa carrière, il 
ne semble pas que Jésus eût rencontré d'oppo- 
sition sérieuse. Sa prédication , grâce à Texlrême 
liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre 
des maîtres qui s'élevaient de toutes parts, n'eut 
d'éclat que dans un cercle de personnes assez res- 
treint. Mais depuis que Jésus était entré dans une 
voie brillante de prodiges et de succès publics, 
l'orage commença à gronder. Plus d'une fois il dut se 
cacher et fuir*. Antipas cependant ne le gêna jamais, 
q uoique Jésus s'exprimât quelquefois fort sévèrement 
sur son compte^. A Tibériade, sa résidence ordinaire, 

4. MaUh., XII, 14-16; Marc, m, 7; ix, 29-30. 
t. Marc, VIII, 15; Luc, xiii, 3SI. 

21 



322 ORIGINES DIT CHRISTIANISME. 

le tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton 
choisi pUr Jésus pour le centre de son activité ; il en- 
tendit parler de ses miracles, qu'il prenait sans 
doute pour des tours habiles, et il désira en voir^. 
Les incrédules étaient alors fort curieux de ces 
sortes de prestiges 2. Avec son tact ordinaire , 
Jésus refusa. Il se garda bien de s'égarer en un 
monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain 
amusement ; il n'aspirait à gagner que le peuple ; il 
garda pour les simples des moyens bons pour eux 
seuls. 

Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était 
autre que Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. 
Antipas fut soucieux et inquiet^; il employa la ruse 
pour écarter le nouveau prophète de ses domaines. 
Des pharisiens , sous apparence d'intérêt pour Jésus, 
vinrent lui dire qu' Antipas voulait le faire tuer. Jésus, 
malgré sa grande simplicité, vit le piège et ne partit 
pas ^. Ses allures toutes pacifiques, son éloignement 
pour l'agitation populaire, finirent par rassurer le 
tétrarque et dissiper le danger. 

11 s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée 

r Luc, IX, 9; xxm, 8. 

2. LuciuSj attribué à Lucien, 4. 

3. Matth., XIV, 4 et suiv.;Marc, vi, 14 et suiv.; Luc, ix, 7 et suiv. 

4. Luc, XIII, 34 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 323 

Taccueil fait à la nouvelle doctrine fût également 
bienveillant. Non-seulement l'incrédule Nazareth con- 
tinuait à repousser celui qui devait faire sa gloire ; 
non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire 
en lui^; les villes du lac elles-mêmes, en général 
bienveillantes, n'étaient pas toutes converties. Jésus 
se plaint souvent de l'incrédulité et de la dureté de 
cœur qu'il rencontre, et, quoiqu'il soit naturel de 
faire en de tels reproches la part de l'exagération du 
prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de con-- 
vicium seculi que Jésus affectionnait à l'imitation de 
Jean-Baptiste 2, il est clair que le pays était loin de 
convoler tout entier au royaume de Dieu. « Malheur 
à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; 
car si Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous 
avez été témoins, il y a longtemps qu'elles feraient 
pénitence sods le cilice et' sous la cendre. Aussi vous 
dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront 
un sort plus supportable que le vôtre. Et toi, Caphar- 
nahum, qui crois t' élever jusqu'au ciel, tu seras 
abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles qui ont 
été faits en ton sein eussent été faits àSodome, Sodome 
existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis 



i. Jean, vu, ô. 

S. Matth., XII, 39, 45; xni, 45; xvi, 4; Luc, xi, 29. 



324 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

qu'au jour du jugement la terre de Sodome sera trai- 
tée moins rigoureusement que toi^.n — « La reine (h 
Saba , ajoutait-il , se lèvera au jour du jugement 
contre les hommes de cette génération, et les con- 
damnera, parce qu'elle est venue des extrémités du 
monde pour entendre la sagesse de Salomon; or il y 
a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au 
jour du jugement contre cette génération et la con- 
damneront, parce qu'ils firent pénitence à la prédi- 
cation de Jonas; or il y a ici plus que Jonas 2. » Sa 
vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme, 
commençait aussi à lui peser. «Les renards, disait-il, 
ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; 
mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête^. » 
L'amertume et le reproche se faisaient de plus en 
plus jour en son cœur. 11 accusait les incrédules de 
se refuser à l'évidence, et disait que, même à l'in- 
stant où le Fils de l'homme apparaîtrait dans sa 
pompe céleste, il y aurait encore des gens nour douter 
de lui ^. 

Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition 
avec la froideur du philosophe, qui, comprenant 

^ Matth., XI, 21-24; Luc, x, 12-15. 

2. Matlh., xn, 41-42; Luc, xi, 31-32. 

3. MaUh., viii, 20; Luc, ix, 58. 

4. Luc, xvui, 8. 



VIE DE JÉSUS. 325 

la raison des opinions diverses qui se partagent le 
monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son 
avis. Un des principaux défauts de la race juive est 
son âpreté dans la controverse, et le ton injurieux 
qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y eut jamais 
dans le monde de querelles aussi vives que celles des 
Juifs entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui 
fait l'homme poli et modéré. Or le manque de nuances 
est un des traits les plus constants de l'esprit sémi- 
tique. Les œuvres fines, les dialogues de Platon, 
par exemple, sont tout à fait étrangères à ces peu- 
ples. Jésus, qui était exempt de presque tous les dé- 
fauts de sa race, et dont la qualité dominante était 
justement une délicatesse infinie, fut amené mal- 
gré lui à se servir dans la polémique du style de 
tous ^. Comme Jean - Baptiste ^, il employait contre 
ses adversaires des termes très-durs. D'une man- 
suétude exquise avec les simples, il s'aigrissait de- 
vant l'incrédulité, même la moins agressive ^. Ce 
n'était plus ce doux maître du « Discours sur la 
montagne, » n'ayant encore rencontré ni résistance 
ni difficulté. La passion , qui était au fond de son 
caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. 

4. Malth., XII, 34; xv, 14; xxiii, 33. 

5. Matth., III, 7. 

3. Matth., XII, 30; Luc, xxi, 23. 



326 ORIGIiNES DU CHRISTIANISME. 

Ce mélange singulier ne doit pas surprendre. Un 
homme de nos jours a présenté le môme conti'aste 
avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. 
Dans son beau livre des « Paroles d'un croyant, » 
la colère la plus effrénée et les retours les plus 
suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, 
qui était dans le commerce de la vie d'une grande 
bonté , devenait intraitable jusqu'à la folie pour 
ceux qui ne pensaient pas comme lui. Jésus, de 
même, s'appliquait non sans raison le passage du 
livre d'Isaïe^ : « Il ne disputera pas, ne criera pas; 
on n'entendra point sa voix dans les places; il ne 
rompra pas tout à fait le roseau froissé, et il n'étein- 
dra pas le lin qui fume encore 2. » Et pourtant plusieurs 
des recommandations qu'il adresse à ses disciples ren- 
ferment les germes d'un vrai fanatisme*, germes que 
le moyen âge devait développer d'une façon cruelle. 
Faut-il lui en faire un reproche ? Aucune révolution ne 
s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les 
acteurs de la Révolution française eussent dû observer 
les règles de la politesse, la réforme et la révolution 
ne se seraient point faites. Félicitons-nous de même 
que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage 

4. XLii, 2-3. 

t. Matth., nu, 19-20. 

3. MaltliT, X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, xix, 27. 



VIE DE JÉSUS. 327 

envers une classe de citoyens. Les pharisiens eussent 
été inviolables. Toutes les grandes choses de l'huma- 
nité ont été accomplies au nom de principes absolus. Un 
philosophe critique eût dit à. ses disciples : respectez 
l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si com- 
plètement raison que son adversaire ait complètement 
tort. Mais l'action de Jésus n'a rien de commun avec 
la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire 
qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été 
arrêté par la méchanceté de quelques-uns, est une 
pensée insupportable pour une âme ardente. Que 
dut-elle être pour le fondateur d'un monde nou- 
veau ? 

L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait 
surtout du judaïsme orthodoxe, représenté par les 
pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en plus de l'an- 
cienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, 
le nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût 
son centre à Jérusalem, il avait cependant des adeptes 
établis en Galilée, ou qui y venaient souvent *• 
C'étaient en général des hommes d'un esprit étroit, 
donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dé- 
(J aigneuse, officielle, satisfaite et assurée d'elle-même 2. 

4 . Marc, vu, 1; Luc, v, 17 et suiv.; vu, 36 
2. Watth., VI, î>, 5, 16; ix,1l, li ; xii, 2; xxiiî, 5, 15, 23; 
Luc, V, 30; VI, %, 7; Xî, 30 cl suiv.; xviii, 12; Je;)n, ix, 1'); rirké 



328 ORlGIiNES DU CHRISTIANISME. 

Leurs manières étaient ridicules et faisaient sou- 
rire même ceux qui les respectaient. Les sobriquets 
que leur donnait le peuple, et qui sentent la carica- 
ture, en sont la preuve. Il y avait le « pharisien ban- 
croche » {Nikfi)^ qui marchait dans les rues en traî- 
nant les pieds et les heurtant contre les cailloux ; le 
«pharisien front-sanglant» (Kizaï), qui allait les 
yeux fermés pour ne pas voir les femmes, et se cho- 
quait le front contre les murs, si bien qu'il l'avait tou- 
jours ensanglanté; le « pharisien pilon » {Medoukia) j 
qui se tenait plié en deux comme le manche d'un 
pilon; le « pharisien fort d'épaules » {Schikmi), 
qui marchait le dos voûté comme s'il portait sur se? 
épaules le fardeau entier de la Loi ; le « pharisieu 
Qu'y a-t-il à faire ? je le fais, » toujours h la pista 
d'un précepte à accomplir, et enfin le «pharisien 
teint, » pour lequel tout l'extérieur de la dévotion 
n'était qu'un vernis d'hypocrisie ^. Ce rigorisme, en 

Abolkj I, 16; Jos., AnLj XVII, ii, 4; XVllF, i, 3; Vila, 38; 
Talm. de Bab., Sota^ 22 b. 

1. Talm. de Jérusalem, Berakolh, ix, sub fin.; Sola, v, 7-, 
Talm. de Babylone, Sola, 22 h. Les deux rédactions de ce curieux 
passage offrent de sensibles différences. Nous avons en général 
suivi la rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epîph., 
Adv, kœr., xvi, 4. Les traits d*Épiphane et plusieurs de ceux du 
Talmud peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à 
JésuS)époque où «pharisien» était devenu synonyme do «dévot.» 



VIE DE JÉSUS. 329 

effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réafité 
un grand relâchement moral ^. Le peuple néanmoins 
en était dupe. Le peuple, dont l'instinct est toujours 
droit, même quand il s'égare le plus fortement sur 
les questions de personnes, est très-facilement trompé 
par les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et 
digne d'être aimé; mais il n'a pas assez de péné- 
tration pour discerner l'apparence de la réalité. 

L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, 
dut éclater tout d'abord entre Jésus et des personnes 
de ce caractère, est facile à comprendre. Jésus ne 
voulait que la religion du cœur; celle des phari- 
siens consistait presque uniquement en observances. 
Jésus. recherchait les humbles et les rebutés de toute 
sorte ; les pharisiens voyaient en cela une insulte à 
leur religion d'hommes comme il faut. Un pharisien 
était un homme infaillible et impeccable, un pédant 
certain d'avoir raison, prenant la première place à 
la synagogue, priant dans les rues, faisant l'au- 
mône à son de trompe, regardant si on le salue. 
Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement 
de Dieu avec crainte et humblement. Il s'en faut 
que la mauvaise direction religieuse représentée par 
le pharisaïsme régnât saris contrôle. Bien des hommes 

<. Matth., V, 20; xv, 4; xxiii, 3, 16 et suiv.; Jean, viii, 7; 
Jos., Ant.j Xll, IX, 1; XIII, x, 5. 



330 ORIGINES DU CHI\ISïIAMS:.Il-. 

avant Jésus, ou de son temps, lels que Jésus, fils de 
Sirach, l'un des vrais ancêtres de Jésus de Naza- 
reth, Gamaliel, Antîgone de Soco, le doux et noble 
Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines reli- 
gieuses beaucoup plus élevées et déjà presque évan- 
çéliques. Mais ces bonnes semences avaient été 
étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant 
toute la Loi en l'équité*, celles de Jésus, fils de Sirach, 
faisant consister le culte dans la pratique du bien 2, 
étaient oubliées ou anathématisées*. Schammaï, avec 
son esprit étroit et exclusif, l'avait emporté. Une 
masse énorme de w traditions » avait étouffé la Loi*, 
sous prétexte de la protéger et de l'interpréter. Sans 
doute, ces mesures conservatrices avaient eu leur 
côté utile ; il est bon que le peuple juif ait aimé sa 
Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour fréné- 
tique qui, en sauvant le mosaïsme sous Antiochus 
Épiphane et sous Hérode, a gardé le levain d'où 
devait sortir le christianisme. Mais prises en elles- 
mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que 
puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était 

4. Taltn. de Bab., Schabbalh, 34 a; Joma, 35 b, 

2. Eccli , XVII, 24 el suiv.; xxxv, 4 et suiv. 

3. Talm. de Jérus , Sanhédrin, xj, 4; Talm. de Bab.. Sanhé- 
i'mh\00b 

4. Alallh., XV, 2. 



VIE DE JÉSUS. 331 

plus qu'une mère d'erreurs. Son règne était fini, et 
pourtant lui demander d'abdiquer, c'était lui de- 
mander rîmpossible , ce qu'une puissance établie n'a 
jamais fait ni pu faire. 

Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient 
continues. La tactique ordinaire des réformateurs 
qui apparaissent dans l'état religieux que nous venons 
de décrire, et qu'on peut appeler « formalisme tradi- 
tionnel, » est d'opposer le « texte » des livres sacrés 
aux « traditions. » Le zèle religieux est toujours no- 
vateur, même quand il prétend être conservateur au 
plus haut degré. De même que les néo-catholiques 
de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile , 
de même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas 
de la Bible. Voilà pourquoi le réformateur puritain 
est d'ordinaire essentiellement a biblique, » partant 
du texte immuable pour critiquer la théologie cou- 
rante, qui a marché de génération en génération. 
Ainsi firent plus tard les karaïtes, les protestants. 
Jésus porta bien plus énergiquement la hache à 
la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer 
le texte contre les fausses Masores ou traditions des 
pharisiens*. Mais, en général, il fait peu d'exégèse; 
c'est à la conscience qu'il en appelle. Du même coup 

1. Malth., XV, 2 et suiv.; Marc, vu, 2 et suiv. 



3:i2 OlilGINES DU CHRISTIANISME. 

il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien 
aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gra* 
vement le mosaïsme ; mais il ne prétend nullemeni 
lui-même revenir à Moïse. Son but était en avantj 
non en arrière. Jésus était plus que le réformateui 
d'une religion vieillie; c'était le créateur de la reli- 
'gion éternelle de l'humanité. 

Les Jlisputes éclataient surtout à propos d'une 
foule de pratiques extérieures introduites par la 
tradition , et que ni Jésus ni ses disciples n'obser- 
vaient^. Les pharisiens lui en faisaient de vifs repro- 
ches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort 
en ne s astreignant pas aux ablutions d'usage. « Don- 
nez l'aumône, disait-il, et tout pour vous deviendra 
pur 2. » Ce qui blessait au plus haut degré son 
tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pha- 
risiens portaient dans les choses religieuses, leur 
dévotion mesquine, qui aboutissait à une vaine re- 
cherche de préséances et de titres, nullement à 
rainélioralion des cœurs. Une admirable parabole 
rendait cette pensée avec infiniment de charme et de 
justesse. « Un jour, disait-il, deux hommes mon- 
tèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et 

1. Matlh., XV, 2 et suiv.; Marc, vn, 4, 8j Luc, v, sub fin., et vi, 
init.;xi, 38 et suiv. 
t. Luc, XI, 41. 



VJE DE JfiSUS. 333 

l'autre publicaîii. Le pharisien debout disait en lui- 
même : « Dieu, je te rends grâces de ce que je 
« ne suis pas comme les autres hommes ( par 
a exemple comme ce publicain), voleur, injuste. 
Il adultère. Je jeûne deux fois la semaine, je donne 
« la dîme de tout ce que je possède. » Le publi- 
cain, au contraire, se tenant éloigné, n'osait lever 
les yeux au ciel ; mais il se frappait la poitrine en 
disant : « Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre 
pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna 
juslifié dans sa maison, mais non l'autre^. >• 

Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la 
mort fut la conséquence de ces luttes. Jean-Baptiste 
avait déjà provoqué des inimitiés du même genre ^. 
Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient, 
avaient laissé les simples gens le tenir pour un pro- 
phète^. Cette fois, la guerre était à mort. C'était un 
esprit nouveau qui apparaissait dans le monde et qui 
frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé. Jean- 
Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. 
Jésus s'adresse toujours à la finesse du sentiment 
moral. Il n'est disputeur que quand il argumente 
contre les pharisiens, l'adversaire le forçant, comme 

4. Luc, XVIII, 9-14; comp. ibid., xiv, 7-11. ^ 

2. Matth., III, 7 etsuiv.; xvii, 42-13. 

3. Malth., XIV, 5; xxi, 26; Marc, xi, 32; Luc, xx, 6. 



334 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

cela arrive presque toujours, à prendre son propre 
ton^. Ses exquises moqueries, ses malignes provo- 
cations frappaient toujours au cœur. Stigmates éter- 
Miels, elles sont restées figées dans la plaie. Cette 
! tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des 
I pharisiens, traîne en lambeaux après lui depuis dix- 
; huit siècles, c'est Jésus qui l'a tissée avec un artifice 
; divin. Chefs-d'œuvre de haute raillerie, ses traits 
se sont inscQts en lignes de feu sur la chair de l'hy- 
pocrite et du faux dévot. Traits incomparables, 
traits dignes d'un fils de Dieu ! Un dieu seul sait 
tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font qu'effleu- 
rer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu 
et la rage. 

Mais il était juste aussi que ce grand maître en 
ironie payât de la vie son triomphe. Dès la Galilée, 
les pharisiens cherchèrent à le perdre et employèrent 
contre lui la manœuvre qui devait leur réussir plus 
tard à Jérusalem. Us essayèrent d'intéresser à leur 
querelle les partisans du nouvel ordre politique qui 
s'était établi 2. Les facilités que Jésus trouvait en 
Galilée peur s'échapper et la faiblesse du gouver- 
nement d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla 
lui-même s'offrir au danger. Il voyait bien que son ac- 

4. Matth., XII, 3-8; xxiii, 46 etsuiv. 

5. Marc, m, 6. 



VIE DE JÉSLS. 335 

tîon, s'il restait confiné en Galilée, était nécessairement 
bornée. La Judée l'attirait comme par un charme ; il 
voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville 
rebelle, et sembla prendre à tache de justifier le pro- 
verbe qu'un prophète ne doit point mourir hors de 
Jérusalem*. 

4. Luc, XIII, 33. 



CHAPITRE XXI. 



DBBNIER VOYAGE DE JÉSUS A léaUSALEM. 



Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des 
dangers qui l'entouraient^. Pendant un espace de 
temps qu'on peut évaluer à dix-huit mois, il évita 
d'aller en pèlerinage à Jérusalem^. A la fête des 
Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous 
avons adoptée), ses parents, toujours malveillants 
et incrédules^, l'engagèrent à y venir. L'évan- 
géliste Jean semble insinuer qu'il y avait dans 
cette invitation quelque projet caché pour le perdre. 
« Révèle-toi au monde, lui disaient-ils ; on ne fait pas 
ces choses-là dans le secret. Ya en Judée, pour qu'on 
s'oie ce que tu sais faire. » Jésus, se défiant de quelque 

i. Matlh., x\j, 20-21; Marc, viii, 30-31. 

2. Jean, vu, 1. 

3. Jean, vii, 5, 



VIE DE JÉSUS. 337 

trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des 
pèlerins fut partie, il se mit en route de son côté, à 
rinsu de tous et presque seul*. Ce fut le dernier adieu 
qu'il dit à la Galilée. La fête des Tabernacles tombai 
h l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore 
s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant 
cet intervalle, Jésus ne revit pas ses chères provinces 
du nord. Le temps des douceurs est passé; il faut 
maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse 
qui se terminera par les angoisses de la mort. 

Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient 
le retrouvèrent en Judée 2. Mais combien tout ici était 
changé pour lui ! Jésus était un étranger h Jérusalem. 
11 sentait qu'il y avait là un mur de résistance qu'il ne 
pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il 
était sans cesse poursuivi par le mauvais voutoir des 
pharisiens^. Au lieu de celte faculté illimitée de croire, 
heureux don des natures jeunes, qu'il trouvait en 
Galilée , au lieu de ces populations bonnes et douces 
chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit 
d'un peu de malveillance et d'indocilité) n'avait 
point d'accès, il rencontrait ici à chaque pas une 
incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action 

, 4. Jean, vu, 40. 
î. Mallh., XXVII, 55; Marc, xv, 44; Luc, xxiii, 49, 55. 
3. Jean, vu, 20, 25, 30, 32. 

22 



338 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient 
peu de prise. Ses disciples, en qualité de Galiléens, 
étaient méprisés. Nicodème, qui avait eu avec lui 
dans un de ses précédents voyages un entretien de 
nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir 
voulu le défendre. « Eh quoi ! toi aussi tu es Gali- 
léen? lui dit-on; consulte les Écritures; est-ce qu'il 
peut venir un prophète de Galilée ^ ? » 

La ville, comme nous l'avons déjà dit^ déplaisait 
à Jésus. Jusque-là, il avait toujours évité les grands 
centres, préférant pour son action les campagnes 
et les villes de médiocre importance. Plusieurs des 
préceptes qu'il donnait à ses apôtres étaient abso- 
lument inapplicables hors d'une simple société de pe- 
tites gens 2. N'ayant nulle idée du monde, accoutumé 
à son aimable communisme galiléen , il lui échap- 
pait sans cesse des naïvetés, qui à Jérusalem pou- 
vaient paraître singulières *. Son imagination, son 
goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces 
murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du 

i tumulte des villes, mais de la tranquille sérénité des 

[champs. 

4 . Jean, vu, 50 et suiv. 

2. Malth., X, 44-43; Marc, vi, 40; Luc, x, 5-8. 

3. Matlh., XXI, 3; xxvi, 18; Marc,xi, 3;xiv, 43-14; Luc, xix, 
34; XXII, 40-42. 



VIE DE JÉSUS. 339 

L*arrogance des prêtres lui rendait les parvis du 
temple désagréables. Un jour, quelques-uns de ses 
disciples, qui connaissaient mieux que lui Jérusalem, 
voulurent lui faire remarquer la beauté des construc- 
tions du temple, l'admirable choix des matériaux, 
la richesse des offrandes votives qui couvraient les 
murs : «Vous voyez tous ces édifices, dit-il ; eh bien! 
je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur 
pierre*. » Il refusa de rien admirer, si ce n'est une 
pauvre veuve qui passait à ce moment-là, et jetait 
dans le tronc une petite obole : « Elle a donné 
plus que les autres, dit-il ; les autres ont donné de 
leur superflu; elle, de son nécessaire 2. » Cette 
façon de regarder en critique tout ce qui se faisait 
à Jérusalem, de relever le pauvre qui donnait peu, 
de rabaisser le riche qui donnait beaucoup*, de 
blâmer le clergé opulent qui ne faisait rien pour le 
bien du peuple, exaspéra naturellement la caste 
sacerdotale. Siège d'une aristocratie conservatrice, 
le temple, comme le haram musulman qui lui a suc- 
cédé, était le dernier endroit du monde où la révolu- 
tion pouvait réussir. Qu'on suppose un novateur allant 

4. Mattli jXxiv, 1-2; Marc, xiii, 4-2; Luc, xix, 44; xxî, 5-6. Cf 
Marc, XI, 41. 
8. Marc, xii, 41 et suiv.; Luc, xxi, 1 et suiv. 
3. Marc, xii, 41. 



340 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de nos jours prêcher le renversement de Tislamisme 
autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le 
centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre 
ou mourir. Sur ce calvaire, où certainement Jésus 
souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours s'écoulaient 
dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses 
controverses de droit canon et d'exégèse, pour les- 
quelles sa grande élévation morale lui donnait peu 
d'avantage, que dis-je? lui créait une sorte d'infé- 
riorité. 

Au sein de cette vie troublée, le cœur sensible et 
bon de Jésus réussit à se créer un asile où il jouit 
de beaucoup de douceur. Après avoir passé la 
journée aux disputes du temple, Jésus descendait le 
soir dans la vallée de Cédron , prenait un peu de 
repos dans le verger d'un établissement agricole 
(probablement une exploitation d'huile) nommé 
Gethsémani^y qui servait de lieu de plaisance aux 
habitants, et allait passer la nuit sur le mont des 
Oliviers, qui borne au levant l'horizon de la ville 2, 
Ce côté est le seul, aux environs de Jérusalem, 

4. Marc, XI, 49; Luc, xxii, 39; Jean, xviii, 1-2. Ce verger 
no pouvait être fort loin de Tendroit où la piété des catholiques a 
nnlouré d*un mur quelques vieux oliviei-s. Le mot Getlisémani 
semble signifier «pressoir à huile. » 

5. Luc, XXI, 37; xxii, 39; Jean, vi • î. 



VIE DE JÉSUS. 341 

qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les 
plantations d*oliviers, de figuiers, de palmiers y 
étaient nombreuses et donnaient leurs noms aux vil- 
lages, fermes ou enclos de Bethphagé, Gethsémanî, 
Béthanie *. Il y avait sur le mont des Oliviers deux 
grands cèdres, dont le souvenir se conserva long- 
temps chez les Juifs dispersés ; leurs branches ser- 
vaient d'asile à des nuées de colombes, et sous leur 
ombrage s'étaient établis de petits bazars 2. Toute 
cette banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus 
et de ses disciples; on voit qu'ils la connaissaient 
presque champ par champ et maison par maison. 

Le village de Béthanie, en particulier*, situé 
au sommet de la colline , sur le versant qui donne 
vers la mer Morte et le Jourdain, à une heure et 
demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection 
de Jésus K II y fit la connaissance d'une famille 
composée de trois personnes, deux sœurs et un frère, 
dont l'amitié eut pour lui beaucoup de charme ^. 
Des deux sœurs, l'une, nommée Marthe, était une 



4. Talm. deBab., Pesachinij 53 a. 
^. Talm. de Jérus., Taanilhj iv, 8. 

3. Aujourd'hui El-Azirié (de El-Azir^ nom arabe de Lazare); 
dans des textes chrétiens du moyen âge, Lazarium, 

4. Matth., XXI, 47-18; Marc, xi, 44-12. 

5. Jean, xi, 5. 



342 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

personne obligeante, bonne, empressée*; l'autre, 
au contraire, nommée Marie, plaisait à Jésus par 
une sorte de langueur 2, et par ses instincts spécu^ 
latifs très-développés. Souvent, assise aux pieds 
de Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la 
vie réelle. Sa sœur, alors, sur qui retombait tout le 
service, se plaignait doucement : « Marthe, Marthe, 
lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de 
beaucoup de choses; or, une seule içst nécessaire. 
Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui eera point 
enlevée*. » Le frère, Eléazar, ou Lazare, était aussi 
fort aimé de Jésus *. Enfin, un certain Simon le 
Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, 
ce semble, partie de la famille ^. C'est là qu'au sein 
d'une pieuse amitié Jésus oubliait les dégoûts de la 
vie publique. Dans ce tranquille intérieur, il se con- 
solait des tracasseries que les pharisiens et les scribes 
ne cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur 
le mont des Oliviers, en face du mont Moria^, ayant 
sous les yeux la splendide perspective des terrasses 

4 .. Luc, X, 38-42 ; Jean, xii, 2. 

2. Jean, xi, 20. 

3. Luc, X, 38 et suiv. 

4. Jean, xi, 35-36. 

5. Malth., XXVI, 6; Marc, xiv, 3;Luc, vu, 40, 43; Jean, xii, I et 
suiv. 

6. Marc, xiii, 3. 



VIE DE JÉSUS. ^*3 

du temple et de ses toits couverts de lames étince- 
lantes. Celte vue frappait d'admiration les étrangers ; 
au lever du soleil surtout, la montagne sacrée éblouis- 
sait les yeux et paraissait comme une masse de neige 
et d'or*. Mais un profond sentiment de tristesse em- 
poisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait 
tous les autres israélites de joie et de fierté, « Jéru- 
salem» Jérusalem» qui tues les prophètes et lapides 
ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces mo-^ 
ments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de 
rassembler tes enfants comme la poule rassemble 
ses petits sous ses ailes, et tu n'as pas voulu ^! » 

Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme 
en Galilée, ne se laissassent toucher. Mais tel était le 
poids de l'orthodoxie dominante que très-peu osaient 
l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux 
des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un gali- 
léen. On eût risqué de se faire chasser de la syna^- 
gogue, ce qui dans une société bigote et mesquine 
était le dernier affront^. L'excommunication d'ailleurs 
entraînait la confiscation de tous les biens ^. Pour 



4. Josèphe, B. J., V, v, 6. 

2. Matth., XXIII, 37; Luc, xiii, 34. 

3. Jean, vu, 43; xii, 42-i3; xix, 38. 

4. I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr.,x, 34; Talm. deJérus., Moëd 
katon, m, 1. 



344 OniGliNES DU CHRISTIANISME. 

cesser d'être juif, on ne devenait pas romain ; on 
restait sans défense sous le coup d'une législation 
théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les 
bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des 
discours de Jésus et en avaient été enchantés, vinrent 
confier leurs doutes aux prêtres : « Est-ce que quel- 
qu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? 
leur fut-il répondu ; toute cette foule, qui ne connaît 
pas la Loi, est une canaille maudite ^. » Jésus restait 
ainsi à Jérusalem un provincial admiré des provin- 
ciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocra- 
tie de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient 
trop nombreux pour qu'on fût fort ému d'en voir 
paraître un de plus. Sa voix eut à Jérusalem peu 
d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis 
directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enra- 
cinés. 

Son enseignement, dans ce monde nouveau, se 
modifia nécessairement beaucoup. Ses belles prédi- 
cations, dont l'effet était toujours calculé sur la jeu- 
nesse de l'imagination et la pureté de la conscience 
morale des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, 
si à l'aise au bord de son charmant petit lac, était 
x^éné, dépaysé en face des pédants. Ses affirmations 

4 . Jean, vu, 45 et suir. 



VIE DE JÉSUS. 345 

perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de 
fastidieux^. Il dut se faire contre versiste, juriste, exé- 
: gète, théologien. Ses conversations, d'ordinaire plein es 
'de grâce, deviennent un feu roulant de disputes 2, une 
suite interminable de batailles scolastiques. Son har^ 
monieux génie s'exténue en des argumentations insi-« 
pides sur la Loi et les prophètes ^, où nous aimerions 
mieux ne pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agres- 
seur ^. Il se prête, avec une condescendance qui 
nous blesse, aux examens captieux que des ergo- 
teurs sans tact lui font subir ^. En général, il se tirait 
d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonne- 
ments, il est vrai, étaient souvent subtils (la simplicité 
d'esprit et la subtilité se touchent ; quand le simple 
veut raisonner, il est toujours un peu sophiste) ; on peut 
trouver que quelquefois il recherche les malentendus 
et les prolonge à dessein ^ ; son argumentation, jugée 
d'après les règles de la logique aristotélicienne, est 
très-faible. Mais quand le charme sans pareil de son 

4. Jean, viii, 43 et suiv. 

5. Matth., XXI, 23-37. 

3. Matth., XXII, 23 et suiv. 

4. Matth., XXII, 42 et suiv. 

5. Malth., XXII, 36 et suiv., 46. 

6. Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre viii 
par exemple ; il est vrai que lauthenticité de pareils morceaux 
ù'est que relative. 



346 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

esprit trouvait à se montrer, c'étaient des triomplies. 
Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une 
femme adultère et en lui demandant comment il fal« 
lait la traiter. On sait l'admirable réponse de Jésus *. 
La fine raillerie de l'homme du monde, tempérée 
par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un 
trait plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la gran- 
deur morale est celui que les sots pardonnent le 
moins. En prononçant ce mot d'un goût si juste et si 
pur : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui 
jette la première pierre ! » Jésus perça au cœur l'hy- 
pocrisie, et du même coup signa son arrêt de mort. 
Il est probable, en effet, que sans l'exaspération 
causée par tant de traits amers, Jésus eût pu long- 
temps rester inaperçu et se perdre dans l'épouvan- 
table orage qui allait bientôt emporter la nation juive 
tout entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens 
avaient pour lui plutôt du dédain que de la haine. 
Les grandes familles sacerdotales, les Boè'thusim, 
la famille de Hanan, ne se montraient guère fana- 

\ . Jean, viii, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d*abord par- 
tie de l'évangile de saint Jean ; il manque dans les manuscrits les 
.plus anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de 
tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particula- 
rités singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de 
Luc et des compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien 
qui ne s'explique de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce 



VIE DE JÉSUS. 347 

tiques que de repos. Xes sadducéens repoussaient 
comme Jésus les «traditions » des pharisiens^. Par une 
singularité fort étrange, c'étaient ces incrédules, niant 
la résurrection, la loi orale, l'existence des anges, qui 
étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi 
dans sa simplicité ne satisfaisant plus aux besoins reli- 
gieux du temps, ceux qui s'y tenaient strictement et 
repoussaient les inventions modernes faisaient aux 
dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protes- 
tant évangélique parait aujourd'hui un mécréant . 
dans les pays orthodoxes. En tout cas, ce n'était pas 
d'un tel parti que pouvait venir une réaction bien 
vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux 
tournés vers le pouvoir politique et intimement lié 
avec lui, ne comprenait rien à ces mouvements 
enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, 
c'étaient les innombrables soferim ou scribes, vivant 
de la science des a traditions,» qui prenaient l'alarme 
et qui étaient en réalité menacés dans leurs préjugés 
et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau. 
Un des plus constants efforts des pharisiens était 
d'attirer Jésus sur le terrain des questions politiques 
et de le compromettre dans le parti de Judas le Gau- 

quMl semble, dans Tévangile selon les Hébreux (Papias, cité 
par Eusèbe, HUt. eccL, III, 39). 
r Jos., Ant.,\m, X, 6; XVIII, i, 4. 



348 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lonite. La tactique était habile; car il fallait la pro^ 
fonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore 
brouillé avec l'autorité romaine, nonobstant sa procla- 
mation du royaume de Dieu. On voulut déchirer cette 
équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un 
groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nom- 
mait « Hérodiens» (probablement des Boëtkusim), 
s'approcha de lui, et sous apparence de zèle pieux : 
« Maître , lui dirent - ils , nous savons que tu 
es véridique et que tu enseignes la voie de Dieu 
sans égard pour qui que ce soit. Dis-nous donc ce 
que tu penses : Est-il permis de payer le tribut à 
César? » Ils espéraient une réponse qui donnât un 
prétexte pour le livrer à Pilate. Celle de Jésus fut 
admirable. Il se fit montrer l'effigie de la monnaie : 
« Rendez, dit-il, à César ce qui* est à César, à Dieu 
ce qui est à Dieu*. » Mot profond qui a décidé de 
l'avenir du christianisme ! Mot d'un spiritualisme ac- 
compli et d'une justesse merveilleuse, qui a fondé la 
séparation du spirituel et du temporel , et a posé la 
base du vrai libéralisme et de la vraie civilisation ! 

Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand 
il était seul avec ses disciples, des accents pleins de 
charme : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui 

i. Matth., XXII, 45 et suiv.; Marc, xii, 43 et suiv.; Luc, xx, tO 
et suiv. Comp. Talm. de Jérus., Sanfhédrin, ii, 3'. 



VIE DK JÉSUS. 340 

qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un 
voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. 
Les brebis entendent sa voix; il les appelle par leur 
nom et les mène aux pâturages ; il marche devant elles, 
et les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa 
voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour tuer, 
pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'ap- 
partiennent pas, voit venir le loup, abandonne les 
brebis et s'enfuit. Mais moi, je suis le bon berger; 
je connais mes brebis ; mes brebis me connaissent ; 
et je donne ma vie pour elles*. » L'idée d'une pro- 
chaine solution à la crise de l'humanité lui revenait 
fréquemment : « Quand le figuier, disait-il, se couvre 
de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous savez 
que Tété approche. Levez les yeux, et voyez le 
monde; il est blanc pour la moisson 2. » 

Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois 
qu'il s'agissait de combattre l'hypocrisie. « Sur la 
chaire de Moïse, sont assis les scribes et les phari- 
siens. Faîtes ce qu'ils vous disent; mais ne faites \ 
pas comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils 
composent des charges pesantes, impossibles à por- 
ter, et ils les mettent sur les épaules des autres; 



4. Jean, x, 4-16. 

t, MaUh., XXIV, 32; Marc, xiii, 28; Luc, xxi, 30; Jean, iv, 35. 



350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout 
du doigt. 

« Ils font toutes leurs actions pour être vus des 
hommes: ils se promènent en longues robes; ils por- 
tent de larges phylactères * ; ils ont de grandes bor- 
dures à leurs habits ^; ils aiment à avoir les premières 
places dans les festins et les premiers sièges dans les 
synagogues, à être salués dans les rues et appelés 
« Maître. » Malheur à eux!... 

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, 
qui avez pris la clef de la science et ne vous en ser- 
vez que pour fermer aux hommes le royaume des 
cieux^ ! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les 
autres d'y entrer. Malheur h. vous, qui engloutissez 
les maisons des veuves, en simulant de longues 
prières ! Votre jugement sera en proportion. Malheur 
à vous, qui parcourez les terres et les mers pour ga- 

1. Totafôth ou tefillifij lames de métal ou bandes de parchemin, 
«ontenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient 
attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des 
passages £a?.> xiii, 9; Deutéronome, vi, 8; xi, 18. 

2. Zizith, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient 
au coin de leur manteau pour se distinguer des païens (Nombres, 
XV, 38-39; Deutér.jiaii, 12). 

3. Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par 
leur casuistique méticuleuse, qui en rend rentrée trop difficile et 
qui décourage les simples. 



VIE DE JÉSUS. 351 

gner un prosélyte, et qui ne savez en faire qu'un fils 
de la Géhenne! Malheur à vous, car vous êtes comme 
les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels 
on marche sans le savoir*! 

« Insensés et aveugles ! qui payez la dîme pour un 
brin de menthe, d'anet, et de cumin , et qui négligez 
des commandements bien plus graves, la justice, la 
pitié, la bonne foi ! Voilà les préceptes qu'il fallait 
observer; les autres, il était bien de ne pas les né- 
gliger. Guides aveugles , qui filtrez votre vin pour 
ne pas avaler un insecte, et qui engloutissez un cha- 
meau, malheur à vous 1 

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites I 
Car vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat 2; 
mais le dedans, qui est plein de rapine et de cupi- 
dité, vous n'y prenez point garde. Pharisien aveugle*, 

^ . Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin 
d'en marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de 
Bab., Baba BaihrŒ, 58 a; Baba Metsia, 45 b. Le reproche que ' 
Jésus adresse ici aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de 
petits préceptes qu'on viole sans y penser et qui ne servent qu'à 
multiplier les contraventions à la Loi. 

2. La purification de la vaisselle était assujettie, chez les phari- 
siens, aux règles les plus compliquées (Marc, vu, 4). 

3. Cette épithète, souvent répétée (Matth., xxiii, 16, 47, 49,24, 
J6), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient cer- 
tains pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de 
sainteté. Voir ci-dessus, p. 388. 



i5î ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreh' 
du dehors*. 

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! 
Car vous ressemblez à des sépulcres blanchis *, qui 
du dehors semblent beaux, mais qui au dedans sont 
pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. 
En apparence, vous êtes justes ; mais au fond vous 
êtes remplis de feinte et de péché. 

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, 
qui bâtissez les tombeaux des prophètes, et ornez les 
monuments des justes , et qui dites : Si nous eussions 
vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas 
trempé avec eux dans le meurtre des prophètes ! Ah ! 
vous convenez donc que vous êtes Içs enfants de ceux 
qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de com- 
bler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a 
eu bien raison de dire * : « Je vous enverrai des 

4. Luc (xi, 37 et suiv.) suppose, non peût-èlre sans raison, que 
ce verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scru- 
pules des pharisiens. 

5. Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blan- 
cliir à la chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher.V. page pré- 
cédente, note 4, etMischna, Maasar schenijV,\\ Talm. de Je rus., 
Schekalim, i, 4; Maasar scheni, v, 4; Moèd kaion, i, 2; S Ha, 
IX, 4; Talm. de Bab., Moëd kalon, 5 a. Peut-être y a-t-il dans la 
comparaison dont se sert Jésus une allusion aux m pharisiens 
teints. » (V. ci-dessus, p. 328.) 

3. On ignore à quel livre est empruntée cette citation. 



VIE DR JÉSUS. 3:)3 

« prophètes, des sages, des savants; vous tuerez et 
« crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres 
« dans vos synagogues, vous les poursuivrez de ville 
« en ville; afin qu'un jour retombe sur vous tout le 
« sang innocent qui a été répandu sur la terre , de-^ 
« puis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacha- 
« rie, fils de Barachîe*, que vous avez tué entre le 
« temple et l'autel. » Je vous le dis, c'est à la généra- 
tion présente que tout ce sang sera redemandé 2. » 
Son dogme terrible de la substitution des gentils , 
celte idée que le royaume de Dieu allait être transféré 
à d'autres, ceux à qui il était destiné n*en ayant pas 
voulu*, revenait comme une menace sanglante contre 
raristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait 
ouvertement dans de vives paraboles^, où ses ennemis 

4 . II y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le tar- 
gum dit de Jonathan (Lament., 11, 20), entre Zacharie, fils do 
Joïada, et Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier 
qu*ii s'agit {Il Parai. , xxiv, 21 ). Le livre des Paralipomènes, où 
l'assassinat de Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon 
hébreu. Ce meurtre est le dernier dans la liste des meurtres 
d*homroes justes, dressée selon l'ordre où ils se présentent dans 
la Bible. Celui d*Abel est au contraire le premier. 

2. Matth., xxiii, 2-36; Marc, xii, 38-40; Luc, xi, 39-52; xx, 
40-47. 

3. Mallh., viiî, 11-12; xx, 1 et suiv.; xxi, 28 et suiv., 33 et 
çiiiv., 4'J; XXII, 1 et suiv.; Marc, xif, 1 et suiv.; Luc, xx, Oetsuiv, 

4. Mallh., XXI, 37 et suiv.; Jean, x, 36 et suiv. 

23 



354 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

jouaient le rôle de meurtriers des envoyés célestes, était 
un défi au judaïsme légal. L'appel hardi qu'il adressait 
aux humbles était plus séditieux encore. Il déclarait 
qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler ceux 
qui croient voir*. Un jour, sa mauvaise humeur contre 
le temple lui arracha un mot imprudent : « Ce temple 
bâti de main d'homme, dit-il, je pourrais, si je vou- 
lais , le détruire , et en trois jours j'en rebâtirais un 
autre non construit de main d'homme K » On ne sait 
pas bien quel sens Jésus attachait à ce mot , où ses 
disciples cherchèrent des allégories forcées. Mais 
comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot fut vive- 
ment relevé. Il figureia dans les considérants de 
l'arrêt de mort de Jésus, et retentira à son oreille 
parmi les angoisses dernières du Golgotha. Ces dis- 
cussions irritantes finissaient toujours par des orages. 
Les pharisiens lui jetaient des pierres*; en quoi 
ils ne faisaient qu'exécuter un article de la Loi , or- 
donnant de lapider sans l'entendre tout prophète, 
même thaumaturge, qui détournerait le peuple du 
vieux culte^. D'autres fois, ils l'appelaient fou, pos- 

4. Jean, ix, 39. 

5. La forme la plus authentique de ce mot parait être dans 
Marc, XIV, 58; xv, 29. Cf. Jean^ ii, 19 ; Matth., xxvi, 61 ; xxvii, 40. 

3. Jean, viii, 39; x, 31; xi, 8. 

4. Deutér.j xiii, 1 et suiv. Comp. Luc, xx, 6; Jean, x, 33; 
II Cor., XI, 25. 



VIE DE JÉSUS. 355 

sédé, samaritain*, ou cherchaient même à le tuer 2. 
On prenait note de ses paroles pour invoquer contre 
lui les lois d'une théocratie intolérante, que la domi-l 
nation romaine n'avait pas encore abrogées *. 

.4. Jean, x, 20. 

S. Jean, v, 18; vu, 1, 20, 25, 30 j vui, 37, 40. 

3. Luc, XI. 53-54. 



CHAPITRE XXII. 



UACIf IXATIO.\S DES F.5(?(EUIS DE jtSV*i. 



Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à 
J(înisalem. Celte saison y est assez froide. Le por- 
tique de Salomon, avec ses allées couvertes, était le 
lieu oîi il se promenait habituellement*. Ce portique 
se composait de deux galeries, formées par trois 
rangs de colonnes, et recouvertes d'un plafond en 
bois sculpté^. Il dominait la vallée de Cédron, qui 
était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle 
ne l'est aujourd'hui. L'œil, du haut du portique, ne 
mesurait pas le fond du ravin, et il semblait, par suite 
de l'inclinaison des talus, qu'un abîme s'ouvrît à pic 
sous le mur*. L'autre côté de la vallée possédait 

I. Jean, X, 23. 

ï. Jos., 7Î. J., V, V, «. Comp. Ant,, XV, xi, 5; XX, ix, 7. 

8. Jos., endroits cilés. 



Vil de Jésus. 367 

déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques- 
uns des monuments qu'on y voit aujourd'hui étaient 
peut-être ces cénotaphes en l'honneur des anciens 
prophètes^ que Jésus montrait du doigt, quand, 
assis sous le portique, il foudroyait les classes offi- 
cielles, qui abritaient derrière ces masses colossales 
leur hypocrisie ou leur vanité 2. 

A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusa- 
lem la fête établie par Judas Macchabée en souvenir 
de la purification du temple après les sacrilèges 
d'Antiochus Épiphane'. On l'appelait aussi la « Fôle 
des lumières, » parce que durant les huit journées de 
la fête on tenait dans les maisons des lampes allu- 
mées^. Jésus entreprit peu après un voyage en Pérée et 
sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays 
mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, 
lorsqu'il suivait l'école de Jean^, et où il avait lui-mcine 
administré le baptême. Il y recueillit, ce semble, 

i. Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté k supposer que Ks tom- 
beaux dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de 
ce genre. Cf. Ilin.a Burdig. IJierus,, p. 153 (édit. Scliotl). 

2. Mattli., xxui, 29; Luc, xi, 47. 

3. Jean, x, 22. Comp. I Macch., iv, 52 et suiv.; II Maccli., x, 
G et suiv. 

4. Jos., AnL, XII, vu, 7. 

0. Jean, x, 40. Cf. Matth., xix, 1; Marc, x, 4. Ce voyage est 
connu des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en 
venant de Galilée à Jérusalem par la Pcréo. 



358 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

quelques consolations, surtout à Jéricho. Cette ville, 
soit comme tête de route très -importante, soit à 
cause de ses jardins de parfums et de ses riches cul- 
tures^, avait un poste de douane assez considé- 
rable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche, 
désira voir Jésus 2. Comme il était de petite taille, 
il monta sur un sycomore près de la route où devait 
passer le cortège. Jésus fut touché de cette naïveté 
d'un personnage considérable. Il voulut descendre 
chez Zachée, au risque de produire du scandale. On 
murmura beaucoup, en effet, de le voir honorer de 
sa visite la maison d'un pécheur. En partant, Jésus 
déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme 
pour ajouter au dépit des orthodoxes, 2^chée devint 
un saint : il donna, dit-on, la moitié de ses biens 
aux pauvres et répara au double les torts qu'il pou- 
vait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule 
joie de Jésus. Au sorlir de la ville , le mendiant 
Bariimée * lui fit beaucoup de plaisir en l'appelant 
•obstinément « fils de David,» quoiqu'on lui enjoignît 
de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla 
un moment se rouvrir dans ce pays, que beau- 

4. EcclL, XXIV, 18; Strabon, XVI, 11, 41 ; Justin, XXXVI, 3 ; 
Jos., Ant., IV, VI, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2. 

2. Luc, XIX, 1 et suiv. 

3. Matth., XX, 29; Marc, x, 46 et suiv.; Luc, xviii, 35. 



VIE DE JÉSUS. 359 

coup d'analogies rattachaient aux provinces du Nord. 
La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien arrosée, de- 
vait être un des endroits lea plus beaux de la Syrie. 
Jos^be en parle avec la même admiration que de la 
Galiléei et rappelle comme cette dernière province 
un « pays divin^. » 

Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèle* 
rinage aux lieux de sa première activité prophétique, 
revint h son séjour chéri de Béthanie, où se passa un 
&it singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie 
dea conséquences décisives ^. Fatigués du mauvais 
accueil que le royaume de Dieu trouvait dans la ca- 
pitale, les amis de Jésus désiraient un grand miracle 
qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La 
résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut 
paraître ce qu'il y avait de plus convaincant. Il faut 
se rappeler ici que la condition essentielle de la vraie 
critique est de comprendre la diversité des temps, et 
de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont 
le fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut 
se rappeler aussi que dans cette ville impure et pe- 
sante de Jérusalem, Jésus n'était plus lui-même. Sa 
conscience, par la faute des hommes et non par la 

4. D. J,j IV, VIII, 3. Comp. ibid,, I, vi, 6; I, xviii, 5, et An- 
iiq., XV, IV, 2. 
2. Jean, xi, 1 et fiuiv. 



300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

sienne 9 avait perdu quelque chose de sa limpidité 
primordiale. Désespéré, poussé à bout, il ne s'ap- 
partenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il obéis- 
sait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les 
grandes carrières divines, il subissait les miracles que 
l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il ne les faisait. 
A la distance où nous sommes, et en présence d*un 
seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de 
composition, il est impossible de décider si, dans le 
cas présent, tout est fiction ou si un fait réel arrivé 
à Béthanie servit de base aux bruits répandus. 
11 faut reconnaître cependant que le tour de la nar- 
ration de Jean a quelque chose de profondément 
diflérent des récits de miracles, éclos de l'ima- 
gination populaire, qui remplissent les synoptiques. 
Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait 
une connaissance précise des relations de Jésus avec 
la famille de Béthanie, et qu'on ne comprendrait pas 
qu'une création populaire fût venue prendre sa place 
dans un cadre de souvenirs aussi personnels. 11 
est donc vraisemblable que le prodige dont il s'agit 
ne fut pas un de ces miracles complètement légeri- 
daii es et dont personne n'est responsable. En d'autres 
termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quel- 
que chose qui fut regardé comme une résurrection. 
La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois 



VIE DE JÉSUS. 361 

faits de ce genre ^. La famille de Béthanie put être 
amenée pres(}ue sans s'en douter à l'acte important 
qu'on désirait. Jésus y était adoré. 11 semble que 
Lazare était malade, et que ce fut même sur un mes- 
sage des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée^. 
La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. 
Peut-être aussi Tardent désir de fermer la bouche 
à ceux qui niaient outrageusement la mission divine 
de leur ami entraîna-t-elle ces personnes passion- 
nées au delà de toutes les bornes. Peut-être La- 
zare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer 
de bandelettes comme un mort et enfermer dans son 
tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes 
chambres taillées dans le roc, où l'on pénétrait par une 
ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe 
et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le lais- 
ser entrer dans Béthanie, le conduisirent à la grotte. 
L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son 
ami, qu'il croyait mort^, put être prise par les 
assistants pour ce trouble , ce frémissement ^ qui ac- 
compagnaient les miracles; l'opinion populaire vou- 

4. Matth., IX, 48 et suiv.; Marc, v, 22 etsuiv.; Luo, vu, H et 
suiv.; VIII, 44 et suiv. 

2. Jean, xi, 3 et suiv. 

3. Jean, xi, 35 et suiv. 

4. Jean, xi, 33, 38. 



362 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

lant que la vertu divine fût dans l'homme conmie 
un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours 
dans rhypolhèi^e ci -dessus énoncée) désira voir 
encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre 
ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et 
la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut na- 
turellement être regardée par tout le monde comme 
une résurrection. La foi ne connaît d'autre loi que- 
l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le but qu'elle 
poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se 
fait aucun scrupule d'invoquer de mauvais argu- 
ments pour sa thèse, quand les bons ne réussissent 
pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres le 
sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres 
l'ont été!... Intimement persuadés que Jésus était 
thaumaturge, Lazare et ses deux sœurs purent aider 
un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes 
pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont 
cherché à triompher de l'obstination des hommes par 
des moyens dont ils voyaient bien la faiblesse. L'état 
de leur conscience était celui des stigmatisées, des 
convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées 
par rinfluence du monde où elles vivent et par leur 
propre croyance à des actes feints. Quant à Jésus, il 
n'était pas plus maître que saint Bernard , que 
saint François d'Ag3i3e de modérer l'avidité de la 



VIE DE JÉSUS. 3C3 

foule et de ses propres disciples pour le merveil- 
leux. La mort, d'ailleurs, allait dans quelques jours 
lui rendre sa liberté divine, et l'arracher aux fatales 
nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus 
exigeant, plus difficile à soutenir. 

Tout semble faire croire, en effet, que le miracle 
de Béthanie contribua sensiblement à avancer la fin 
de Jésus ^. Les personnes qui en avaient été té- 
moins se répandirent dans la ville, et en parlèrent 
beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des 
détails de mise en scène combinés en vue de l'argu- 
mentation. Les autres miracles de Jésus étaient des 
actes passagers, acceptés spontanément par la foi, 
grossis par la renommée populaire, et sur lesquels, 
une fois passés, on ne revenait plus. Celui-ci était 
un véritable événement, qu'on prétendait de notoriété 
publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche 
aux pharisiens 2. Les ennemis de Jésus furent fort 
irrités de tout ce bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer 
Lazare *. Ce qu'il y a de certain, c'est que dès lors 
un conseil fut assemblé par les chefs des protres^, et 
que dans ce conseil la question fut nette:Tient posée : 

4. Jean, XI, 46 ct?uiv.; xii, 2, 9 et suiv., 17 et suiv. 

2. Jean, XII, 9-10, 17-18. 

3. Jean, XII, 10. 

4. Jean, xi, 47 et suiv. 



364 ORIGINES DU GHRISTIÂNISAIE. 

«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» 
Poser la question, c'était la résoudre, et sans être 
prophète, comme le veut Tévangéliste, le grand- 
prctre put très-bien prononcer son axiome sanglant : 
« II est utile qu'un homme meure pour tout le 
peuple. » 

Cl Le grand-prêtre de cette année, » pour prendre une 
expression du quatrième évangéliste, qui rend très-bien 
rétat d'abaissement où se trouvait réduit le souverain 
pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par Valérius 
Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que 
Jérusalem dépendait des procurateurs, la charge 
de grand-prêtre était devenue une fonction amo- 
vible ; les destitutions s'y succédaient presque chaque 
année ^. Kaïapha, cependant, se maintint plus long- 
temps que les autres. Il avait revêtu sa charge 
Tan 25, et il ne la perdit que Tan 36. On ne sait rien 
de son caractère. Beaucoup de circonstances portent 
à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté 
et au-dessus de lui, en effet, nous voyons toujours 
un autre personnage, qui paraît avoir exercé, au 
moment décisif qui nous occupe, un pouvoir pré- 
pondérant. 

Ce personnage était le beau-père de Kaïaplia, 

• 4. Jos., AnL, XV, m, 1; XVIlï, ii, ^; v, 3; XX, ix, 4, 4* 



VIE DE JÉSUS. 3(ô 

Ilanan ou Annas ^, fils de Seth, vieux grand-prêtre 
déposé, qui, au milieu de cette instabilité du ponti- 
ficat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait 
reçu le souverain sacerdoce du légat Quirinius , 
l'an 7 de notre ère. Il perdit ses fonctions Tan 14, h 
r avènement de Tibère ; mais il resta très-consîdéré. 
On continuait à l'appeler « grand-prêtre, » quoiqu'il 
fut hors de charge ^j et à le consulter sur toutes les 
questions graves. Pendant cinquante ans, le pontificat 
deme.ura presque sans interruption dans sa famille; 
cinq de ses fils revêtirent successivement cette di- 
gnité*, sans compter Kaïapha, qui était son gendre. 
C'était ce qu'on appelait la « Famille sacerdotale, » 
comme si le sacerdoce y fût devenu héréditaire ^ 
Les grandes charges du temple leur étaient aussi 
presque toutes dévolues*. Une autre famille, il est vrai, 
alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était 
celle de Boëthus ^. Mais les Boëthusim, qui devaient 
l'origine de leur fortune à une cause assez peu hono- 
rable, étaient bien moins estimés de la bourgeoisie 

4. VAnanus de Josèpbe. C'est ainsi que le nom hébreu Johc- 
nan devenait en grec Joannes ou Joannas. 
f. Jean, xviii, 45-23; Act., iv, 6. 

3. Jos., Anl,j XX, IX, 4. 

4. Jos., AnL, XV, m, 4; B. J., IV, v, 6 et 7; Acl., iv, G. 
6. Jos., AnL, XX, ix, 3. 

6. Jos., Anl.j XV, IX, 3; XIX, vi, 2; viii, 4. 



3GG ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti 
sacerdotal. Kaîapha ne faisait rien que par lui ; on 
s'était habitué à associer leurs noms^et même celui de 
Hanan était toujours mis le premier *. On comprend, 
en effet, que sous ce régime de pontificat annuel et 
transmis à tour de rôle selon le caprice des procura- 
teurs, un vieux pontife, ayant gardé le secret des tra- 
ditions, vu se succéder beaucoup de fortunes plus 
jeunes que la sienne, et conservé assez de crédit pour 
faire déléguer le pouvoir k des personnes qui, selon 
la famille, lui étaient subordonnées, devait être un 
très -important personnage. Comme- toute l'aristocra- 
tie du temple 2, il était sadducéen, « secte, dit Jo- 
sèphe, particulièrement dure dans les jugements. » 
Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs *. 
L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapi- 
der Jacques, frère du Seigneur, dans des circonstances 
qui ne sont pas sans analogie avec la mort de Jésus. 
L'esprit de la famille était altier, audacieux , cruel ^ ; 
elle avait ce genre particulier de méchanceté dédai- 
gneuse et sournoise qui caractérise la politique juive. 
Aussi est-ce sur Hanan et les siens que doit peser la 

4. Luc, III, 2. 

2. AcL, V, 47. 

3. Jos., Ant., XX, IX, 4. 

4. Jos., iin^^XX, IX, 4. 



VIE DE JÉSUS. 3G7 

responsabilité de tous les actes qui vont suivre. Co 
fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il représen- 
tait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans 
ce drame terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus ^ 
que Pilate , il aurait dû porter le poids des malédic- 
tions de l'humanité. 

C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste 
tient à placer le mot décisif qui amena la sentence de 
mort de Jésus *. On supposait que le grand-prêtre 
possédait un certain don de prophétie ; le mot devint 
ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein 
de sens profonds. Mais un tel mot, quel que soit celui 
qui l'ait prononcé, fut la pensée de tout le parti 
sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions 
populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes 
religieux, prévoyant avec raison que, par leurs pré- 
dications exaltées, ils amèneraient la ruine totale 
de la nation. Bien que l'agitation provoquée par Jé- 
sus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme 
conséquence dernière de cette agitation une aggra- 
vation du joug romain et le renversement du temple, 
source de leurs richesses et de feurs honneurs^. Certes, 
les causes qui devaient amener, trente -sept ans 
plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que 

4. Jeaji,xi, 49-50. Cf. ibid.^ xviii; U. 
2. Jean, xi, 48. 



3r,.s or.îniNES nu ciirîstîanisme. 

d.uis le christianisme naissant. Elles étaient dans 
Jcmsalem môme, et non en Galilée. Cependant on ne 
peut dire que le motif allégué, en cette circon- 
-slance, par les prêtres fût tellement hors de la 
vraisemblance qu'il faille y voir de la mauvaise foi. 
En un sens général, Jésus, s'il réussissait, amenait ^ 
bien réellement la ruine de la nation juive. Partant 
des principes admis d'emblée par toute l'ancienne 
politique, Hanan et Kaïapha étaient donc en droit 
de dire : « Mieux vaut la mort d'un homme que la 
ruine d'un peuple. » C'est là un raisonnement, selon 
nous, détestable. Mais ce raisonnement a été celui 
des partis conservateurs depuis l'origine des sociétés 
humaines. Le « parti de l'ordre » (je prends cette 
expression dans le sens étroit et mesquin) a tou- 
jours été le même. Pensant que le dernier mot du 
gouvernement est d'empêcher les émotions popu- 
laires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant 
par le meurtre juridique l'effusion tumultueuse du 
sang. Peu soucieux de l'avenir, il ne songe pas 
qu'en déclarant la guerre à toute initiative, il court 
risque de froisser l'idée destinée à triompher un 
jour. La mort de Jésus fut une des mille applica- 
tions de cette politique. Le mouvement qu'il diri- 
geait était tout spirituel ; mais c'était un mouve- 
ment ; dès lors les hommes d'ordre, persuadés que 



VIK DE JÉSUS. 369 

l'essentiel pour Thumaïiité est de ne point s'agiter, 
devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. 
Jamais on ne vit par un plus frappant exemple com- 
bien une telle conduite va contre son but. Laissé 
libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte désespérée 
contre l'impossible. La haine inintelligente de ses 
ennemis décida du succès de son œuvre et mit le 
sceau à sa divinité. 

La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de 
février ou le commencement de mars ^. Mais Jésus 
échappa encore pour quelque temps. Il se retira dans 
une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron,du 
côté de Béthel, h une petite journée de Jérusalem^. Il y 
vécut quelques jours avec ses disciples, laissant pas- 
ser l'orage. Mais les ordres pour l'arrêter, dès qu'on 
le reconnaîtrait h Jérusalem, étaient donnés. La 
solennité de Pâque approchait, et on pensait que 
Jésus, selon sa coutume, viendrait célébrer cette fête 
à Jérusalem *. 

4. Jean, xi, 53. 

f. Jean, xi, 54. Cf. II Chron,, xiii, 49; Jos., B. J., IV, ix, 9; 
Eusèbe et S. Jérôme, De situ et nom. loc. hebr,, aux mots É'f pwv 
et É^potfx, 

3. Jean, xi, 65-56. Pour Tordre des faits, dans toute cette par- 
tie, nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent 
peu renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la 



CHAPITRE XXIII. 



DERNIÈRI SIIIAIIIB Dl JÉSUS. 



Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir 
une dernière fois la ville incrédule. Les espérances 
de son entourage étaient de plus en plus exaltées. 
Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le 
royaume de Dieu allait s'y manifester *. L'impiété 
des hommes étant à son comble, c'était un grand signe 
que la consommation était proche. La persuasion à cet 
égard était telle que Ton se disputait déjà la pré- 
séance dans leroyaume^. Ce fut, dit-on, le moment que 
Salomé choisit pour demander en faveur de ses fils 
les deux sièges à droite et à gauche du Fils de 
l'homme *. Le maître, au contraire, était obsédé de 

4. Luc, XIX, 44. 

5. Luc, XXII, 24 et suiv. 

3. Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, x, 35 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 371 

graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses en- 
nemis un ressentiment sombre; il racontait la parabole 
d'un homme noble, qui partit pour recueillir un royaume 
dans des pays éloignés ; mais à peine est-il parti que 
ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, 
ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu 
qu'il règne sur eux, et les fait mettre tous -à mort K 
D'autres fois, il détruisait de front les illusions des dis- 
ciples. Comme ils marchaient sur les routes pierreuses 
du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe 
de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, 
éprouvant un sentiment de crainte et n'osant l'interro- 
ger. Déjà, à diverses reprises, il leur avait parlé de ses 
souffrances futures, et ils l'avaient écouté à contre- 
cœur 2. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant 
plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin pro- 
chaine^. Ce fut une grande tristesse dans toute la 
troupe. Les disciples s'attendaient à voir apparaître 
bientôt le signe dans les nues. Le cri inaugural du 
royaume de Dieu : a Béni soit celui qui vient au nom du 
Seigoeur^ » retentissait déjà, dans la troupe en accents 



I. Luc, XIX, 12-27. 

S. MaUh., XYi, 24 et 8uiv.; Marc, vui, 34 etsuiv. , 
3. Matth., XX, 47 et suiv.; Marc, x, 34 et suiv.; Luc, xvui, 34 
; suiv. 
à. Matth., xxui, 39; Luc, xiii, 35. 



372 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

joyeux. Cette sanglante perspective les troubla. A 
chaque pas de la route fatale, le royaume de Dieu 
s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de leurs 
rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il 
allait mourir, mais que sa mort sauverait le monde ^. 
Le malentendu entre lui et ses disciples devenait à 
chaque instant plus profond. 

L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours 
avant la Pâque, afin de s'y préparer. Jésus arriva après 
les autres, et un moment ses ennemis se crurent 
frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir 2. 
Le sixième jour avant la fête ( samedi, 8 de nisan 
=28 mars*), il atteignit enfin Béthanie. Il descendit, 
selon son habitude, dans la maison de Lazare, Marthe 
et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un grand 
accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux ^ un dîner ou 
se réunirent beaucoup de personnes, attirées par le 
désir de le voir, et aussi de voir Lazare, dont on ra- 
contait tant de choses depuis quelques jours. Lazare 
était assis h t^able et semblait attirer les regards. 
Marthe servait, selon sa coutume 5. Il semble qu'on 

4. Matth., XX, S8. 

2. Jean, xi, 56. 

3. La pâque se célébrait le U de nisan. Or Tan 33, le 4«' nisan 
répondait à la journée du samedi, 24 mars. 

4. Matth., XXVI, 6 ; Marc, xiv, 3. Cf. Luc, vu, 40, 43-44. 

5. Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous 



VIE DE JÉSUS. 373 

cherchât par un redoublement de respects extérieurs 
à vaincre la froideur du public et à marquer forte- 
ment la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, 
pour donner au festin un plus grand air de fête, en- 
tra pendant le dîner, portant un vase de parfum 
qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle cassa 
ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à 
briser la vaisselle dont on s'était servi pour traiter un 
étranger de distinction*. Enfin, poussant les témoi- 
gnages de son culte à des excès jusque-là inconnus, 
elle se prosterna et essuya avec ses longs cheveux 
les pieds de son maître 2. La maison fut remplie 
de la bonne odeur du parfum, à la grande joie de 
tous, excepté de l'avare Juda de Kerioth. Eu égard 
aux habitudes économes de la communauté, c'était là 
une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de 
suite combien le parfum aurait pu être vendu et ce 
qu'il eut rapporté à la caisse des pauvres. Ce senti- 
ment peu affectueux, qui semblait mettre quelque 
chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait 



est attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous 
servir quand vous mangez chez autrui. 

4 . J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour. 

â. Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point, 
comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur 
du corps sur le divan ou Iriclinium. 



174 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

les honneurs ; car les honneurs servaient k son 
but et établissaient son titre de fils de David. Aussi 
quand on lui parla de pauvres^ il répondit assez 
vivement : « Vous aurez toujours des pauvres avec 
vous ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. » 
Et s'exaltant, il promit l'immortalité k la femme 
qui, en ce moment critique, lui donnait un gage 
d'amour *. 

Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus des- 
cendit de Béthanie à Jérusalem ^. Quand, au détour 
de la route, sur le sommet du mont des Oliviers, il vit 
la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur elle, 
et lui adressa un dernier appel '. Au bas de la mon- 
tagne, à quelques pas de la porte, en entrant dans la 
zone voîsine*du mur oriental de la ville, qu'on appelait 
Bethphagé, sans doute à cause des figuiers dont elle 
était plantée^, il eut encore un moment de satisfaction 

4. Matth., XXVI, 6 et suiv.; Marc, xiv, 3 et suiv.; Jean, xi, 2; 
XII, 2 et suiv. Comparez Luc^ vii, 36 et suiv. 

2. Jean, xii, 42. 

3. Luc, XIX, 44 et suiv. 

4. Mischna, Menachothj xi, 2; Talra.de Bàh., Sanhédrin, h i h; 
Pesachim, 63 h, 94 a; Sota, 45 a; Bahametsia, 85 a. I! résulte 
de ces passages que Bethphagé était une sorte de pomœrium, qui 
s^étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait 

Jui-mème son mur de clôture. Les passages Matth., xxi, 4, Marc, 
XI, 4 , Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé frH 
un village, comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme. 



VIE DB JÉSUS. 375 

humaine^. Le bruit de son arrivée s'était répandu. 
Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent 
beaucoup de joie et lui préparèrent un petit triomphe. 
On lui amena une ânesse, suivie, selon l'usage, de 
Fon petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux 
habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre 
monture, et le firent asseoir dessus. D'autres, cepen- 
dant, déployaient leurs vêtements sur la route et la 
jonchaient de rameaux verts. La foule qui le précé- 
dait et le suivait, en portant des palmes, criait t 
« Hosanna au flls de David! béni soit celui qui 
vient au nom du Seigneur ! » Quelques personnes 
même lui donnaient le titre de roi d'Israël ^. « Rabbî, 
fais-les taire, » lui dirent les pharisiens. — « S'ils 
se taisent, les pierres crieront, » répondit Jésus, et 
il entra dans la ville. Les Hiérosolymites, qui le con- 
naissaient à peine, demandaient qui il était : « C'est 
Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée, » leur 
répondait- on. Jérusalem était une ville d'environ 
50,000 âmes*. Un petit événement, comme l'entrée 

4. Hatth., XXI, 4 et suiv.; Marc, xi, 4 et suiv.; Luc, xix, 99 et 
sniv.; Jean, xii, 42 et suiv. 

2. Luc, XIX, 38; Jean, xii, 43. 

3. Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Jôsèphe, 
Contre Apioh, I, 22), paratt exagéré. Cicéron parle de Jérusalem, 
comme d'une bicoque [Ad Atticum, II, ix). Les anciennes en- 
ceintes, quelque système qu'on adopte, ne comportent pas une 



376 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

d'un étranger quelque peu célèbre, ou l'arrivée d'une 
bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple 
aux avenues de la ville , ne pouvait manquer, dans 
les circonstances ordinaires, d'être vite ébruité. 
Mais au temps des fêtes, la confusion était extrême *. 
Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers. 
Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion parait 
avoir été la plus vive. Des prosélytes parlant grec, 
qui étaient venus à la fête, furent piqués de curio- 
gité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à 
ses disciples 2; on ne sait pas bien ce qui résulta 
de cette entrevue. Pour Jésus, selon sa coutume, il 
alla passer la nuit à son cher village de Béthanie*. 
Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi) , il 
descendit pareillement à Jérusalem; après le cou- 
cher du soleil, il remontait soit à Béthanie, soit aux 
fermes du flanc occidental du mont des Oliviers, où 
il avait beaucoup d'amis ^. 

Une grande tristesse paraît, en ces dernières jour- 
population quadruple de celle d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 
' 45,000 habitants. V. Robinson, BtbL Res.j I, 421-422 (2« édi- 
lion); Fergusson, Topogr. of Jerus,, p. 54; Forster, Syria 
md Palestine, p. 82. 
4. Jos., B. J.j II, XIV, 3 ; VI, ix, 3. 

2. Jean, xii, 20 et suiv. 

3. Matth., XXI, 47; Marc, xi, 44. 

4. Matth., XXI, 4 7-48; Marc, xi, 44-42, 49; Luc, xxi, 37-38. 



VIE DE JÉSUS. 377 

nées, avoir rempli l'âme, d'ordinaire si gaie et si 
sereine, de Jésus. Tous les récits sont d'accord pour 
lui prêter avant son arrestation un moment d'hésita- 
tion et de trouble, une sorte d'agonie anticipée. 
Selon les uns, il se serait tout à coup écrié : « Mon 
âme est troublée. Père, sauve-moi de cette heure*.» 
On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit 
entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le con- 
soler 2. Selon une version très -répandue , le fait 
aurait eu lieu au jardin de Gethsémani. Jésus, di- 
sait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses dis- 
ciples endormis, ne prenant avec lui que Céphas 
et les deux fils Zébédée. Alors il pria la face contre 
terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une angoisse 
terrible pesa sur lui ; mais la résignation à la volonté 
divine l'emporta^. Cette scène, par suite de l'art in- 
stinctif qui a présidé à la rédaction des synoptiques, 
et qui leur fait souvent obéir dans l'agencement du 
récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été 
placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de 

4. Jean, xii, %1 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean 
et 8a préoccupation exclusive du rôle divin de^ Jésus aient effacé 
du récit les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les 
synoptiques. 

8. Luc, XXII, 43 ; Jean, xii, 28-29. 

3. Matth., xviii, 36 et suiv.; Marc, xiv, 32 et suiv.; Luc, 
xxii, 39 et suiv. 



378 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

son arrestation. Si cette version était la vraie, on ne 
comprendrait guère que Jean, qui aurait été le témoin 
intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas dans 
le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du 
Jeudi ^. Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, 
durant ses derniers jours , le poids énorme de la 
mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur 
Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. 
l\ se prit peut-être k douter de son œuvre. La 
terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le jetèrent 
dans une défaillance pire que la mort. L'homme 
qui a sacrifié à une grande idée son repos et les 
récompenses légitimes de la vie éprouve toujours 
un moment de retour triste, quand l'image de la 
mort se présente à lui pour la première fois et 
cherche à lui persuader que tout est vain. Peut-être 
quelques-uns de ces touchants souvenirs que con- 
servent les âmes les plus fortes, et qui par mo- 
ments les percent comme un glaive, lui vinrent-ils 
à ce moment. Se rappela-t-il les claires fontaines 
de la Galilée, oîi il aurait pu se rafraîchir; la vigne 
et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; 

4 . Gela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte 
d'affectation à relever les circonstances qm lui sont personnelles 
on dont il a été le seul témoin (xiii, 23 et suiv.; xvtn, 15 etsuiv.; 
XIX, 26 et suiv., 35; xx, 2 et suiv.; xxi, 20 et suir.). 



VIE DE JÉSUS. 371) ' 

les jeunes filtes qui auraient peut-être consenti à 
Taimer? Maudit-il son âpre destinée, qui lui avait in- 
terdit les joies concédées à tous les autres ? Regretta- 
t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, 
pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de 
Nazareth ? On Tignore. Car tous ces troubles inté- 
rieurs restèrent évidemment lettre close pour ses 
tiSscîpIés. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent 
par de naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur 
pQiir eux dans la grande âme de leur mattre. II est 
$ûr, au moins, que sa nature divine reprit bientôt 
le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le 
voulut pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il 
accepta de boire le calice jusqu'à la lie. Désormais, 
en effet, Jésus se retrouve tout entier et sans nuage. 
Les subtilités du polémiste, la crédulité du thauma- 
turge et de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que 
le héros incomparable de la Passion, le fondateur 
des droits de la conscience libre, le modèle accompli 
que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se 
fortifier et se consoler. 

Le triomphe de Bethphagé, cette audace de pro- 
vinciaux, fêtant aux portes de Jérusalem Tavéne- 
ment de leur roi-messie , acheva d'exaspérer les 
pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau 
conseil eut lieu le mercredi (12 de nisan) , chez Jo- 



380 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

sepli Kaiaplia^. L'arresUiion immédiate de Jésus fut 
résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police con- 
servatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait 
d'éviter une esclandre. Comme la fête de Pâque, qui 
commençait cette année le vendredi soir, était un 
moment d'encombrement et d'exaltation, on résolut de 
devancer ces jours-là. Jésus était populaire^ ; on crai- 
gnait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au len- 
demain jeudi. On résolut aussi de ne pas s'emparer de 
lui dans le temple, où il venait tous les jours ^, mais 
d'épier ses habitudes, pour le saisir dans quelque 
endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les 
disciples, espérant obtenir des renseignements utiles 
de leur faiblesse ou de leur simplicité. Ils trouvèrent 
ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. Ce mal- 
heureux, par des motifs impossibles à expliquer, 
trahit son maître, donna toutes les indications néces- 
saires, et se chargea même (quoiqu'un tel excès 
de noirceur soit à peine croyable) de conduire la 
brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souve- 
nir d'horreur que la sottise ou la méchanceté de 
cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû 

introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là 

I 
4. Matth., XXVI, 4-5; Marc, xiv, 4-2; Luc, xxii, 4-2, 

2. Matth., XXI, 46. 

3. Matth., XXVI, 55. 



VIE DR JfiSUS. 381 

avait été un disciple comme un autre; il avait même 
le titre d'apôtre; il avait fait des miracles et chassé 
les démons. La légende, qui ne veut que des cou- 
leurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que 
onze saints et un réprouvé. La réalité ne procède point 
par catégories si absolues. L'avarice, que les synop- 
tiques donnent pour motif au crime dont il s'agit, ne 
sufTit pas pour l'expliquer. Il serait singulier qu'un 
homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il 
allait perdre par la mort du chef, eût échangé les 
profits de son emploi ^ contre une très -petite 
somme d'argent 2. Juda avait -il été blessé dans 
son amour -propre par la semonce qu'il reçut au 
dîner de Béthanie ? Cela ne suffit pas encore. Jean 
voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis le 
commencement*, ce qui n'a aucune vraisemblance. 
On aime mieux croire à quelque sentiment de jalou- 
sie, à quelque dissension intestine. La haine parti- 
culière que Jean témoigne contre Juda^ confirme cette 
hypothèse. D'un cœur moins pur que les autres, Juda 
aura pris, sans s'en apercevoir, les sentiments étroits 
de sa charge. Par un travers fort ordinaire dans les 

4. Mn, XII, 6. 

2. Jean ne parle même pas d'un salaire en argent. 

3. Jean, vi, 65 ; xii, 6. 

4. J«an, VI, 65, 71-72 ; xii, 6: xiii, 2, 27 et suiv. 



3n ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

fonctions actives, il en sera venu à mettre les inté- 
rêts de la caisse au-dessus de l'œuvre môme à laquelle 
elle était destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. 
Le murmure qui lui échappe à Béthanie semble sup- 
poser que parfois il trouvait que le maître coûtait 
trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette 
mesquine économie avait causé dans la petite société 
bien d'autres froissements. 

Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'ar* 
restation de son maître, nous croyons donc que les 
malédictions dont on le charge ont quelque chose 
d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de 
maladresse que de perversité. La conscience morale 
de l'homme du peuple est vive et juste, mais ins- 
table et inconséquente. Elle ne sait pas résister à 
un entraînement momentané. Les sociétés secrètes 
du parti républicain cachaient dans leur sein beau- 
coup de conviction et de sincérité , et cependant les 
dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un léger dépit 
suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si 
la folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner 
la tête au pauvre Juda, il ne semble pas qu'il eût 
complètement perdu le sentiment moral, puisque, 
voyant les conséquences de sa faute, il se repentit*, 
et, dit-on, se donna la mort. 

4. Matlh., XXVII, 3 et suiv. 



VIE DE JÉSUS. 383 

Chaque minute, à ce moment, devient solennelle 
et a compté plus que des siècles entiers dans This- 
toire de l'humanité. Nous sommes arrivés au jeudi, 
13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que 
commençait la fête de Pâque, par le festin où l'on 
mangeait l'agneau. La fête se continuait les sept jours 
suivants, durant lesquels on mangeait les pains 
azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours 
avaient un caractère particulier de solennité. Les dis- 
ciples étaient déjà occupés des préparatifs pour la 
fête *. Quant à Jésus , on est porté à croire qu'il, 
connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait 
du sort qui l'attendait. Le soir, il fit avec ses dis- 
ciples son dernier repas. Ce n'était pas le festin 
rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus tard, en 
commettantuneerreur d'un jour2; mais pour l'Église 
primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le 
sceau de l'alliance nouvelle. Chaque disciple y rap- 

4. Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, xiv, 42 ; Luc, xxii, 7 ; Jean, 
XIII, 89. 

2. C'est le système des synoptiques (Matth., xxvi, 47 et suiv.; 
Bîarc, XIV, 42 et suiv.; Luc, xxii, 7 et suiv., 15). Mais Jean, dont 
le récit a pour cette partie une autorité prépondérante , suppose 
formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait 
.l'agneau (xin, 4.-2, 29; xviii, 28; xix, 44, 34). Le Talmud fait 
aussi mourir Jésus « la veille de Pâque » (Talm. de Bab., Sanhé^ 
drin, 43 a^67 a). 



384 ORIGINKS DU CHRISTIANISME, 

porta ses plus^chers souvenirs, et une foule de traits 
touchants que chacun gardait du niaître furent accu- 
mulés sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de 
la piété chrétienne et le point de départ des pliis 
fécondes institutions. 

Nul doute, en effet, que Tamour tendre dont le 
cœur de Jésus était rempli pour la petite église qui 
l'entourait n'ait débordé à ce moment ^. Son 'âme 
sereine et forte se trouvait légère sous le poids des 
sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un 
pot pour chacun de ses amis. Deux d'entre eux, 
Î3an et Pierre, surtout, furent l'objet de tendres 
marques d'attachement. Jean (c^est lui du moins qui 
l'assure) était couché sur le divan, à côté de Jésus, 
et sa tête reposait sur la poitrine du maître. Vers la 
fin du repas, le secret qui pesait sur le cœur de 
Jésus faillit lui échapper : « En vérité, dit-il, je 
vous le dis, un de vous me trahira 2. » Ce fut pour 
ces hommes naïfs un moment d'angoisse ; ils se 
regardèrent les uns les autres, et chacun s'inter- 
rogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui 'avait 
depuis quelque temps des raisons de se défier de lui, 
chercha-t-il par ce mot à tirer de ses regards ou de 

4 . Jean, XIII, 4 et suiv. 

2. Matth., XXVI, 24 et suiv.; Marc, xiv, 48 et suiv.; Luc, xx, 
24 et suiv.; Jean, xiii, 24 et suiv.; xxi, 20. 



VIE DE JÉSUS. 385 

son maintien embarrassé Taveu de sa faute. Mais le 
disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa 
même, dit-on, demander comme les autres : « Serait-ce 
moi, rabbi? » 

Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à 
la torture. Il fit signe à Jean de tâcher de savoir de 
qui le maître parlait. Jean, qui pouvait converser avec 
Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de cette 
énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut 
prononcer aucun nom; il dit seulement à Jean de 
bien remarquer celui à qui il allait ofi'rir du pain 
trempé. En même temps, il trempa le pain et l'ofi'rit 
à Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du 
fait. Jésus adressa à Juda quelques paroles qui renfer- 
maient un sanglant reproche, mais ne furent pas com- 
prises des assistants. On crut que Jésus lui donnait 
des ordres pour la fête du lendemain, et il sortit^. 

Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à 
part les appréhensions dont le maître fit la confi- 
dence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à demi, 
il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après 
la mort de Jésus, on attacha à cette soirée un 
sens singulièrement solennel, et l'imagination des 
croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce 

4. Jean, xiii, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit 
des synoptiques. 

S5 



386. ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce 
sont ses derniers temps. Par une illusion inévitable, on 
prête aux entretiens qu'on a eus alors avec elle un sens 
qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche en 
quelques heures les souvenirs de plusieurs années. 
La plupart des disciples ne virent plus leur maître 
après le souper dont nous venons de parler. Ce fut le 
banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans beau- 
coup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de 
la fraction du pain. Comme on crut de bonne heure 
que le repas en question eut lieu le jour de Pâque et 
fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que l'in- 
stitution eucharistique se fit à ce moment suprême. 
Partant de l'hypothèse que Jésus savait d'avance 
avec précision le moment de sa mort, les disciples 
devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour 
ses dernières heures une foule d'actes importants. 
Comme, d'ailleurs, une des idées fondamentales 
des premiers chrétiens était que la mort de Jésus avait 
été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne 
Loi, la (( Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois 
pour toutes la veille de la Passion, devint le sacrifice 
par excellence, l'acte constitutif de la nouvelle alliance, 
le jsigne du sang répandu pour le salut dé tous^. Le 

4. Luc, xxuj tO^ 



VIE DE JÉSUS. 387 

pain et le vin, mis en rapport avec la noort elle-même, 
furent ainsi l'image du Testament nouveau que Jésus 
avait scellé de ses souffrances, la conimémoration 
du sacrifice du Christ jusqu'à son avènement*. 

De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un 
petit récit sacramentel , que nous possédons sous 
quatre formes ^ très-analogues entre elles. Jean , si 
préoccupé des idées eucharistiques*, qui raconte 
le dernier repas avec tant de prolixité, qui y rat- 
tache tant de circonstances et tant de discours ^ ; 
Jean qui, seul parmi les narrateurs évangéliques, a 
ici la valeur d'un témoin oculaire, ne connaît pas 
ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas 
l'institution de l'Eucharistie comme une particularité 
de la Cène. Pour lui , le rite de la Cène, c'est le 
lavement des pieds. Il est probable que dans cer- 
taines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite 
obtint une importance qu'il perdit depuis^. Sans doute 
Jésus, dans quelques circonstances, l'avait prati- 
qué pour donner à ses disciples une leçon d'humilité 
fraternelle. On le rapporta à la veille de 3a mort, 

I. ÎCor., XI, 86. 

s. Matth., xsYi, 26^28; Marc, xiv, 2S-S4; Luc, xxu, 49-24; 
ICor., XI, «3-116. 
S. Ch. VI. 
4. Gh. xin-XYii. 
b. Jean, xiii, 4 4-45. Cf. Matth., xx, «6 etsuiv.; Luc, xxii, 26et suiv. 



388 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

par suite de la tendance que l'on eut à grouper 
autour de la Gène toutes les grandes recommandations 
morales et rituelles de Jésus. 

Un haut sentiment d*amour, de concorde, de cha- 
rité, de déférence mutuelle animait du reste les souve- ' 
nirs qu'on croyait garder des dernières heures de 
Jésus ^. C'est toujours l'unité de son Église, constituée 
par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles 
et des discours que la tradition chrétienne fit re- 
monter à ce moment sacré : « Je vous donne un com- 
mandement nouveau, disait-il : c'est de vous aimer 
les uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe 
auquel on connaîtra que vous êtes mes disciples, 
sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle plus 
des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans 
la confidence de son maître; mais je vous appelle 
mes amis, parce que je vous ai communiqué tout 
ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous 
ordonne, c'est de vous aimer les uns les autres 2. » 

4. Jean, xiii, 4 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite 
du récit de la Gène ne peuvent être pris pour historiques. Us sont 
pleins de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des 
discours de Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le 
langage habituel de Jean. Ainsi Texpression « petits enfants » 
au vocatif (Jean, xiii, 33) est très-fréquente dans la première 
épltre de Jean. Elle ne paraît pas avoir été familière à Jésus. 

5. Jean, xiii, 33-35; xv, 42-47. 



VIE DE JÉSUS. 389 

A ce dernier moment, quelques rivalités, quelques 
luttes dô préséance se produisirent encore*. Jésus 
fit remarquer que si lui, le maître, avait été au mi- 
lieu de ses disciples comme leur serviteur, h plus 
forte raison devaient-ils se subordonner les uns aux 
autres. Selon quelques-uns, en buvant le vin, il aurait 
dit : « Je ne goûterai plus de ce fruit de la vigne 
jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans 
le royaume de mon Père 2. » Selon d'autres, il leur 
aurait promis bientôt un festin céleste, oii ils seraient 
assis sur des trônes à ses côtés'. 

Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressen- 
timents de Jésus gagnèrent les disciples. Tous sen- 
tirent qu'un grave danger menaçait le maître et qu'on 
touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quel- 
ques précautions et parla d'épées. Il y en avait deux 
dans la compagnie. « C'est assez, » dit-il^. Il ne 
donna aucune suite à cette idée; il vit bien que de 
timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force 
armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, 
plein de cœur et se croyant sûr de lui-même, jura 
qu'il irait avec lui en prison et à la mort. Jésus, 

4 . Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, xiii, 4 et suiv. 

2. Malth., XXVI, 29; Marc, xiv, 25; Luc, iulii, 48. 

3. Luc, xxii, 29-30. 

4. Luc, XXII, 36-38. , 



aga origines du christianisme. 

avec safinesae ordinaire, lui exprima quelques doutes. 
Selon une tradition, qui remontait probablement à 
Pierre lui-même, Jésus l'assigna au chant du coq^. 
Tous, comme Céphas, jurèrœt qu'ils ne faibliraient 
pas. 

4. Matlh., XXVI, 34 et suiy.; Marc, xiv, 29 et saiy.; Luc, xxu, 
33 et suÎT.; Jean, xiu, 36 et suir. 



CHAPITRE XXIV. 



ARRESTATION ET PROCÈS DB JÉSOS* 



La nuit était complètement tombée^ quand on sor- 
tit delà salle ^. Jésus, selon son habitude, passa le 
val du Cédron, et se rendit, accompagné des disciples, 
dans le jardin de Gethsémani, au pied du mont des 
Oliviers *. Il s*y assit. Dominant ses amis de son 
immense supériorité, il veillait et priait. Eux dor- 
maient à côté de lui, quand tout à coup une troupe 
armée se présenta à la lueur des torches. C'étaient 

4. Jean, xiii, 30. 

5. La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., 
XXVI, 30, et Marc, xiv, 916, vient de Fopinion où sont ces deux | 
évangélistes que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant ' 
ot après le festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab.,' 
Pesachim, cap. ix, hal. 3 et fol. 448 a, etc. 

3. Matth., XXVI, 36; Marc, xrv, 33; Luc, xxii, 39; Jean, xviii, 



392 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de 
brigade de police qu'on avait laissée aux prêtres ; 
ils étaient soutenus par un détachement de sol- 
dats romains avec leurs épées ; le mandat d'ar- 
restation émanait du grand -prêtre et du sanhé- 
drin^. Judas, connaissant les habitudes de Jésus, 
avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait 
le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon 
l'unanime tradition des premiers temps, accompa- 
gnait lui-même l'escouade 2, et même, selon quel- 
ques-uns*, il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre 
pour signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en 
soit de cette circonstance, il est certain qu'il y eut 
un commencement de résistance de la part des dis- 
ciples^. Un d'eux (Pierre, selon des témoins ocu- 
laires^) tira répée et blessa à l'oreille un des ser- 
viteurs du grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta 
ce premier mouvement. Il se livra lui-même aux 
soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, sur- 
tout contre des autorités qui avaient tant de prestige, 

4. Matth., XXVI, 47; Marc, xiv, 43; Jean, xviii, 3, 42. 

2. Matth., XXVI, 47; Marc, xiv, 43; Luc, xxii, 47; Jean, xviir, 
3; AcLjij 46. 

3. C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Je* 
sus se nomme lui-même. 

4. Les deux traditions sont d'accord sur ce point. 

ô. Jean, xviii, 40. i • 



VIE DE JÉSUS. 393 

les disciples prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, 
Pierre et Jean ne quittèrent pas de vue leur maître. 
Un autre jeune homme inconnu le suivait , couvert 
d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le 
jeune homme s'enfuit, en laissant sa tunique entre les 
mains des agents^. 

La marche que les prêtres avaient résolu de suivre 
contre Jésus était très-conforme au droit établi. La 
procédure contre le « séducteur» (më5t7A),qui cherche' 
à porter atteinte à la pureté de la religion, est expli- 
quée dans le Talmud avec des détails dont la naïve 
impudence fait sourire. Leguet-apens judiciaire y est 
érigé en partie essentielle de Tinstruction criminelle. 
Quand un homme est accusé de « séduction, » on 
aposte deux témoins, que Ton cache derrière une 
cloison; on s'arrange pour attirer le prévenu dans une 
chambre contiguë, où il puisse être entendu des deux 
témoins sans que lui-même les aperçoive. On allume 
deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté 
que les témoins a le voient^. » Alors on lui fait répé- 
ter son blasphème. On l'engage à se rétracter. S'il 
persiste, les témoins qui l'ont entendu l'amènent au 
tribunal,, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce 

4. Marc, xiv, 5l-o2. 

2. Eq matière criminelle, on n^admettait que des témoias ocu- 
laires. Mischna, Sanhédrin i\, 5. 



391 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

fut de la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il 
fut condamné sur la foi de deux témoins qu'on avait 
apostés, que le crime de « séduction » est, du 
reste, le âeut |>our lequel (m prépare ainieâ les té- 
riioinà^. 

Les disciples de Jésus nous appi^nent, en effets 
que le crime reproché à leuf maître était la a séduc- 
tion^, » et, à part quelques minuties, fruit de l'imagi- 
nation rabbinique, le récit des évangiles répond trait 
pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le 
plan des ennemis de Jésus était de le convaincre, par 
enquête testimoniale et par ses propres aveux, de 
blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque, 
de le condamner à mort selon la loi, puis de faire ap- 
prouver la condamnation par Pilate. L'autorité sacer- 
dotale, comme nous l'avons déjà vu, résidait tout 
entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre d'ar- 
restation venait probablement de lui. Ce fut chez ce 
puissant personnage que l'on mena d'abord Jésus *. 
Hanan l'interrogea sur sa doctrine et ses disciples. 



4. Talm, de Jérus., Sanhédrin, xiv, 46; Talm. deBab., môme 
traité, 43 a, 67 a. Cf. Schabbath, 404 6. 

2. Matth., XXVII, 63; Jean, vu, 42, 47. 

3. Jean, xviii, 43 et suiv. Cette circonstance, que Ton ne trouve 
que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique 
du quatrième évangile. 



VIE DE JÉSUS* 395 

Jésus refusa avec une juste fierté d'estrer dans de 
longues explications. Il s'en référa à son enseigne- 
ment, qui avait été public; il déclara n'avoir jamais 
eu de doctrine secrète; il engagea Tex-grand-prêtre 
& interroger ceux qui l'avaient écouté» Cette réponse 
était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré 
dont le vieux pontife était entouré la fit paraître au« 
dacieuse; un des assistants y répliqua, ditron^ par ua 
soufflet. 

Pierre et Jean avaient suivi leur m^tre jusqu'à la 
dem^ire de Hanan. Jean, qui était connu dans la mai- 
son, fut admis sans difficulté; mais Pierre fut arrêté k 
l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de le 
laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans 
l'antichambre et s'approcha d'un brasier autour duquel 
les domestiques se chauffaient. Il fut bientôt reconnu 
pour un disciple de l'accusé. Le malheureux, trahi 
par son accent galiléen , poursuivi de questions par 
les valets, dont l'un était parent de Malek et l'avait 
vu à Gethsémani, nia par trois fois qu'il eût jamais 
eu la moindre relation avec Jésus. Il pensait que Jésus 
ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette lâ- 
cheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. 
Mais sa bonne nature lui révéla bientôt la faute qu'il 
venait de commettre. Une circonstance fortuite, le 
chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui avait 



3% ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

dit. Touché au cœur, il sortit et se mit à pleurer 
amèrement*. 

Hanan, bien qu* auteur véritable du meurtre juridique 
qui allait s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour 
prononcer la sentence de Jésus; il le renvoya à son 
gendre Kaïapha, qui portait le titre officiel. Cet 
homme, instrument aveugle de son beau-père, devait 
naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était ras- 
semblé chez lui 2. L'enquête commença; plusieurs 
témoins, préparés d'avance selon le procédé inquisi^ 
torial exposé dans le Talmud, comparurent devant 
le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réel- 
lement prononcé : « Je détruirai le temple de Dieu, 
et je le rebâtirai en trois jours, » fut cité par deux 
témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après 
la loi juive, blasphémer Dieu lui-même^. Jésus garda 
le silence et refusa d'expliquer la parole incriminée. 
S'il faut en croire un récit, le grand-prêtre alors 
l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie; Jésus l'au- 
rait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée 
la prochaine venue de son règne céleste*. Le cou- 

1. Matth., XXVI, 69etsuiv.; Marc,xiv, 66 etsuiv.; Luc, xxii, 
bk ot suiv.; Jean, xviii, 15 et suiv.; 25 et suiv. 
t. Matth., XVI, 57; Marc, xiv, 53; Luc, xxii, 66. 

3. Matth., XXIII, 46 et suiv. 

4. Matth., XXVI, 64; Marc, xiv, 62; Luc, xxii, 69. Jean no sait 
rien de cette scène. 



VIE DE JÉSUS. 397 

rage de Jésus, décidé à mourir, n'exige pas cela. Il 
est plus probable qu'ici, comme chez Hanan, il 
garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier 
moment, sa règle de conduite. La sentence était 
arrêtée; on ne cherchait que des prétextes. Jésus 
le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. 
Au point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien 
vraiment un blasphémateur, un destructeur du culte 
établi; or ces crimes étaient punis de mort par la 
loi^. D'une seule voix, l'assemblée le déclara coupable 
de crime capital. Les membres du conseil qui pen- 
chaient secrètement vers lui étaient absents ou ne 
votèrent pas 2. La frivolité ordinaire aux aristocra- 
ties depuis longtemps établies ne permit pas aux 
juges de réfléchir longuement sur les conséquences 
de la sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme 
était alors sacrifiée bien légèrement; sans doute 
les membres du sanhédrin ne songèrent pas que 
leurs fils rendraient compte à une postérité irritée 
de l'arrêt prononcé avec un si insouciant dédain. 

Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter 
une sentence de mort*. Mais, dans la confusion de 
pouvoirs qui régnait alors en Judée, Jésus n'en était 

4. Lévit., XXIV, 44 et suiv.; Deutér., xm, 4 et suiv. 

5. Lue, xini, 50-54 . 

3. Jean, xvin, 31; Jos., Ant, XX, ix, 4. 



308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pas moinB dès ce moment un condamné. Il demeura le 
reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une 
valetaille infime, qui ne lui épargna aucun affront^. 
Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se 
trouvèrent de nouveau réunis 2. H s'agissait de faire 
ratifier par Pilate la condamnation prononcée par 
le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis l'oc- 
cupation des Romains. Le procurateur n'était pas 
investi comme le légat impérial du droit de vie et 
de mort. Mais Jésus n'était pas citoyen romain; 
il suffisait de l'autorisation du gouvenieur pour que 
l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme 
il arrive toutes les fois qu'un peuple politique sou- 
met une nation oh la loi civile et la loi religieuse se 
confondent, les Romains étaient amenés à prêter à 
la loi juive une sorte d'appui officiel. Le droit ro- 
main ne s'appliquait pas aux Juifs. Ceux-ci restaient 
sous le droit canonique que nous trouvons consigné 
dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont 
encore régis par le code de l'islam. Quoique neutres 
en religion, les Romains sanctionnaient ainsi fort sou- 
vent des pénalités portées pour des délits religieux. 
La situation était à peu près celle des villes saintes 

1. Matth., XXVI, 67-68; Marc, xnr, 65; Luc, xxii, 63-65. 

2. Matth., xxvii, 4; Marc, xv, 4; Luc, xxu, 66; xxni, 4; Jean, 
xviii, 28. 



VIE DE JÉSUS. 399 

de rinde sous la domination anglaise, ou bien encore 
ce que serait Tétat de Damas, le lendemain du jour 
où la Syrie serait conquise par une nation euro- 
péenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut 
douter) que si un Romain franchissait les stèles qui 
portaient des inscriptions défendant aux païens d'avan- 
cer, les Romains eux-mêmes le livraient aux Juifs 
pour le mettre à mort ^. 

Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'ame- 
nèrent au prétoire, qui était l'ancien palais d'Hérode^, 
joignant la tour Antonia^. On était au matin du 
jour où l'on devait manger l'agneau pascal (vendredi, 
14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient 
souillés en entrant dans le prétoire et n'auraient pu 
faire le festin sacré. Ils restèrent dehors^. Pilate, 
averti de leur présence, monta au bima ^ ou tribu- 
nal situé en plein air ^, à l'endroit qu'on nommait 
Gabbatha ou en grec Lithostrotos, à cause du car- 
relage qui revêtait le soU 

4. Jos., AnL, XV, xi, 5; B, J., VI, ii, 4. 
• 2. Philon, Legatio ad Caium, § 38. Jos., B, J., II, xiv, 8. 

3. A Tendroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de 
Jérusalem. 

4. Jean, xyiii, 28. 

5. Le mot grec Pv)(Aa était passé en syro-chaldaïque. 

6. Jos., B. J., II, IX, 3; xiv, 8; Matth., xxvn, 27; Jean, XYiil, 
33. 



400 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

A peine informé de Taccusation, il témoigna sa 
mauvaise humeur d'être mêlé à cette affaire *. Puis il 
s'enferma dans le prétoire avec Jésus. Là eut lieu un 
entretien dont les détails précis nous échappent, 
aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais 
dont la couleur paraît avoir été bien devinée par 
Jean. Son récit, en effet, est en parfait accord avec 
ce que l'histoire nous apprend de la situation réci- 
proque des deux interlocuteurs. 
. Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans 
doute à cause du pilum ou javelot d'honneur dont lui 
ou un de ses ancêtres fut décoré^, n'avait eu jusque-là 
aucune relation avec la secte naissante. Indifférent 
aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans 
tous ces mouvements de sectaires que les effets d'ima- 
ginations intempérantes et de cerveaux égarés. En 
général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les Juifs le 
détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, mépri- 
sant, emporté; ils l'accusaient de crimes invi'aisem- 
blables *. Centre d'une grande fermentation popu- 

<. Jean, xviii, Î9. 

2. Virg., ^n,, XII, ^t^ ; Martial, Épigr.j î, xxxii; X, xlviii; 
■Plutarque, Vie de Romulus, 29. Comparez la hasta pura, décora- 
tion militaire. Orelli et Henzen, Inscr, lat., n»« 3574, 6852, etc. 
Pilatus est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que 
Torqtiat'us. 

3. Philon, Leg, ad CaÀunij § 38. 



VIE DE JÉSUS. i(H 

laîre, Jérusalem était une ville très-séditieuse et pour 
un étranger un insupportable séjour. Les exaltés 
prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur 
un dessein arrêté d'abolir la loi juive *. Leur fana- 
tisme étroit, leurs haines religieuses révoltaient ce 
large sentiment de justice et de gouvernement civil, 
que le Romain le plus médiocre portait partout avec 
lui. Tous les actes de Pilate qui nous sont connus 
le montrent comme un bon administrateur 2. Dans 
les premiers temps de l'exercice de sa charge, il 
avait eu avec ses administrés des diflicultés qu'il avait 
tranchées d'une manière très -brutale, mais où il 
semble que, pour le fond des choses, il avait raison. 
Les Juifs devaient lui paraître des gens arriérés ; il les 
jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait 
autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nou- 
velle route ou pour l'établissement d'une école. Dans 
ses meilleurs projets pour le bien du pays, notam- 
ment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il 
avait rencontré la Loi comme un obstacle infranchis- 
sable. La Loi enserrait la vie à tel point qu'elle s'op- 
posait à tout changement et à toute amélioration. I^es 
constructions romaines, même les pllis utiles, étaient de 



4. Jos., Ant., XVTIF, m, i, init. 

%. Jos., i4/U..XYlIÏ, ii-iv. 

U 



402 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie^. 
Deux écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait 
fait apposer à sa résidence, laquelle était voisine de 
l'enceinte sacrée, provoquèrent un orage encore plus 
violent^. Pîlate tint d'abord peu de compte de c^s 
susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des ré- 
pressions sanglantes *, qui plus tard finirent par 
amener sa destitution ^. L'expérience de tant de 
conflits l'avait rendu fort prudent dans ses rapports 
avec un peuple intraitable, qui se vengeait de ses 
maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs 
odieuses. Le procurateur se voyait avec un suprême 
déplaisir amené à jouer en cette nouvelle affaire un 
rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait ^. H savait 
que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque 
violence des gouvernements civils, est ensuite le 
premier à en faire peser sur eux la responsabilité, 
presque à les en accuser. Suprême injustice ; car le 
vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur ! 
Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'at- 



^. Talm. de Bab., Sckahbath, 33 h. 

2. Philon, Leg, ad Caïum, % 38. 

3. Jos., Ant,, XVIII, in, \ et 2; Bell, Jud., II, ix, t et suiv.; 
Luc, XIII, 1. 

4. Jos., AnU, XVm, iv, 1-2. 
(• Jean, XYiii, 35. 



VJE DE JÉS[JS. 403 

tîtude digne et calme de Taccusé fit-elle sur lui de 
l'impression. Selon une tradition^, Jésus aurait trouvé 
un appui dans la propre femme du procurateur. 
Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de 
quelque fenêtre du palais, donnant sur les cours du 
temple. Peut-être le revit-elle en songe, et le sang 
de ce beau jeune homme, qui allait être versé, lui 
donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, 
c'est que Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. 
Le gouverneur l'interrogea avec bonté et avec l'in- 
tention de chercher tous les moyens de le renvoyer 
absous. 

Le titre de «roi des Juifs, » que Jésus ne s'était jamais 
attribué, mais que ses ennemis présentaient comme le 
résumé de son rôle et de ses prétentions, était natu- 
rellement celui par lequel on pouvait exciter les om- 
brages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, 
comme séditieux et comme coupable de crime 
d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était plus 
injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire 
romain pour le pouvoir établi. Mais les partis reli- 
gieux conservateurs n'ont pas coutume de recule! 
devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les 
conséquences de sa doctrine; on le transformait en 

4. Matih., xxvii, 19 



404 ORir.INES DU CHRISTIANISME. 

disciple de Juda le Gaulonite; on prétendait qu'il 
défendait de payer le tribut à César*. Pilate lui 
demanda s'il était réellement le roi des Juifs 2. Jésus 
ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande 
équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa 
mort devait constituer sa royauté, le perdit cette 
fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne distinguant pas l'es- 
prit et la matière, Jésus, la bouche armée de son 
glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apoca- 
lypse, ne rassura jamais complètement les puissances 
de la terre. S'il fauten croire Jean, il aurait avoué sa 
royauté, maïs prononcé en même temps cette pro- 
fonde parole : « Mon royaume n'est pas de ce 
monde. » Puis il aurait expliqué la nature de sa 
royauté, se résumant tout entière dans la possession 
et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien 
à cet idéalisme supérieur *. Jésus lui fit sans doute 
l'effet d'un rêveur inoffensif. Le manque total de pro- 
sélytisme religieux et philosophique chez les Romains 
de cette époque leur faisait regarder le dévouement à 
la vérité comme une chimère. Ces débats les en- 
nuyaient et leur paraissaient dénués de sens. Ne 
voyant pas quel levain dangereux pour l'empire se 

i . Luc, XXIII, 2, 5. 

2. Matlh., XXVII, 41; Marc, XV, t\ Luc, xxiii, 3; Jean, xviii, 33. 

•^. JeaB, xvni, 38. 



VIE DE JÉSUS. 405 

cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient 
aucune raison d'employer la violence contre elles. 
Tout leur mécontentement tombait sur ceux qui 
venaient leur demander des supplices pour de vaines 
subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore 
la même conduite avec les Juifs^. Jusqu'à la ruine de 
Jérusalem, la règle administrative des Romains fut 
de rester complètement indifférents dans ces que- 
relles de sectaires entre eux*. 

Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur 
pour concilier ses propres sentiments avec les exi- 
gences du peuple fanatique dont il avait déjà tant de 
fois ressenti la pression. II était d'usage à propos de 
la fête de Pâque de délivrer au peuple un prison- 
nier. Pilate, sachant que Jésus n'avait été arrêté que 
par suite de la jalousie des prêtres *, essaya de le 
faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau 
sur le bima, et proposa à la foule de relâcher « le roi 

4. ilc/.^xvin, 44-15. 

s. Tacite {Ann,^X.Yy 44) présente la mort de Jésus comme une 
exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivait 
Tacite, la politique romaine envers les chrétiens était ehangée; on 
les tenait pour coupables de ligue secrète contre TÉtat. Il élult na- 
turel que l'historien htin crût que Pila le, en faisant mourir Jti- 
sus, avait obéi à des raisons de sûreté publique. Josèpho est bien 
plus exact {AnC, XVIII, ui, 3J. 

3. Marc, xv, 10. 



406 ORIGINES DU CHIUSTIAMSME. 

des Juifs. » La proposition faite en ces termes avait un 
certain caractère de largeur en même temps que 
'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent 
romptement *, et pour combattre la proposition de 
Pilate, ils suggérèrent à la foule le nom d'un pri- 
sonnier qui jouissait dans Jérusalem d'une grande 
popularité. Par un singulier hasard, il s'appelait aussi 
Jésus 2 et portait le surnom de Bar-Abba ou Bar- 
Rabban*. C'était un personnage fort connu ^; il 
avait été arrêté à la suite d'une émeute accompa- 
gnée de meurtre*. Une clameur générale s'éleva : 
« Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban. » Pilate 
fut obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban. 

Son embarras augmentait. Il craignait que trop 
d'indulgence pour un accusé auquel on donnait le 
titre de « roi des Juifs » ne le compromît. Le fana- 
tisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à trai- 
ter avec lui. Pilate se crut obligé de faire quelque 
concession; mais hésitant encore à répandre le 
sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut 

4. Matth., XXVII, 20; Marc, xv, 11. 

â. Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. 
Cette leçon à néanmoins pour elle de très-fortes autorités. 

3. Matth., XXVII, 16. 

4. Cf. saint Jérôme, In Matth., xxvii, 16. 

5. Marc, xv, 7; Luc, xxiii, 19. Jean (xviii, 40), qui en fait un 
voleur, parait ici beaucoup moins dans le vrai que Marc. 



VIE DE JÉSUS. 407 

tourner la chose en comédie. Affectant de rire du 
titre pompeux que Ton donnait à Jésus, il le fit fouet- 
ter ^. La flagellation était le préliminaire ordinaire du 
supplice de la croix^. Peut-être Pilate voulut-il laisser 
croire que cette condamnation était déjà prononcée, 
tout en espérant que le préliminaire suffirait. Alors 
eut lieu, selon tous les récits, une scène révoltante. 
Des soldats lui mirent sur le dos une casaque rouge, 
sur la tête une couronne formée de branches épi- 
neuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi 
affublé sur la tribune, en face du peuple. Les soldats 
défilaient devant lui, le souffletaient tour à tour, et 
disaient en s' agenouillant : a Salut, roi des Juifs *. » 
D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa 
tête avec le roseau. On comprend difficilement que la 
gravité romaine se soit prêtée à des actes si honteux.. 
Il est vrai que Pilate, en qualité de procurateur, n'avait 
guère sous ses ordres que des troupes auxiliaires^. 
Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires, 
ne fussent pas descendus à de telles indignités. 



4. Matth., XXVII, 26; Marc, xv, 45; Jean, xix, 4. 

2. Jos., B, J.,II, XIV, 9; V, xï, 1; VII, vi, 4; Tite-Live, XXXIfl, 
36 ; Quinte-Curce, VII, xi, 28. 

3. Matth., xxvii, 27 et suiv.; Marc, xv, 46 et suiv.; Luc, xxiii, 
44; Jean, xix, 2 et suiv. 

4. Voir Inscript, rom, de l'Algérie, n® 6, fragra. B, 



408 OHIGINES DU CUKISTIANISMË. 

Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa 
responsabilité' à couvert? Espérait -il détourner le 
coup qui menaçait Jésus en accordant quelque chose 
à la haine des Juifs ^, et en substituant au dénoue- 
ment tragique une .fin grotesque d'oii il semblait 
résulter que l'affaire ne méritait pas une autre issue? 
Si telle fut sa pensée, elle n'eut aucun succès. Le 
tumulte grandissait et devenait une véritable sédi- 
tion. Les cris : « Qu'il soit crucifié! qu'il soit cruci- 
fié ! » retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant 
un ton de plus en plus exigeant, déclaraient la Loi 
en péril, si le séducteur n'était puni de mort^. Pilate 
vil clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait 
réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant 
encore de gagner du temps. Il rentra dans le pré- 
toire, s'informa de quel pays était Jésus, cherchant 
un prétexte pour décliner sa propre compétence *. 
Selon une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à 
Antipas, qui, dit-on, était alors à Jérusalem^* Jésus se 

4. Luc, xxiii, 1G, 22. 
s. JeaD, XIX, 7. 

3. Jean, xix, 9. Cf. Luc, xxin, 6 et suiv. 

4. Il est probable que c'est là une première tentative d'« Harmo- 
nie des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort 
de Jésus était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier 
entièrement cette version, il aura mis bout à bout les deux tra- 
ditions, d'autant plus qu'il savait peut-ôtre vaguement que Jésus 



VIE Dli JÉSUS. loy 

prêta peu à ces efforts bienveillants ; il se renfenna, 
comme chez Kaïapha, dans un silence digne et grave, 
qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de 
plus en plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de 
zèle du fonctionnaire qui protégeait un ennemi de 
César. Les plus grands adversaires de la domination 
romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux 
de Tibère, pour avoir le droit d'accuser de lèse- 
majesté le procurateur trop tolérant. «.Il n'y a 
:i, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur; qui- 
conque se fait roi se met en opposition avec l'em- 
pereur. Si le gouverneur acquitte cet homme, c'est 
qu'il n'aime pas l'empereur. * » Le faible Pilate n'y 
tint pas ; il lut d'avance le rapport que ses ennemis 
enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir 
soutenu un rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des 
écussons votifs^, les Juifs avaient écrit à l'empereur 

(comme Jean nous rapprend) comparut devant trois autorités. 
Dans beaucoup d'autres cas, Luc semble avoir un sentiment éloi- 
gné des £aiits qui sont propres à la narration de Jean. Du reste, le 
troisième évangile renferme, pour Thistoire du crucifiement, une 
série d'additions que l'auteur paraît avoir puisées dans un docu- 
ment plus récent, ot où l'arrangement en vue d'un but d'édi- 
îi cation était sensible. 

4. Jean, xix, 12, 15. Cf. Luc, xxiii, 2. Pour apprécier l'exaclL- 
tude de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Plii- 
lon, Leg. ad Caiumj % 38. 

2. Voir ci-dessus, p. 40'2. 



410 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

et avaient eu raison. Il craignit pour sa place. Par 
une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets 
de l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs 
toute la responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux- 
ci, au dire des chrétiens, l'auraient pleinement 
acceptée, en s'écriant : « Que son çang retombe sur 
nous et sur nos enfants ^ 1 » 

Ces mots furent -ils réellement prononcés? On 
en peut douter. Mais ils sont l'expression d'une pro- 
fonde vérité historique. Vu l'attitude que les Romains 
avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire 
autre chose que ce qu'il fit. Combien de sentences de 
mort dictées par l'intolérance religieuse ont forcé 
la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui, 
pour complaire à un clergé fanatique, livrait au 
bûcher des centaines de ses sujets, était plus blâ- 
mable que Pilate; car il représentait un pouvoir 
plus complet que n'était encore à Jérusalem celui 
des Romains. Quand le pouvoir civil se fait persécu- 
teur ou tracassier, & la sollicitation du prêtre, il fait 
preuve de faiblesse. Mais que le gouvernement qui 
à cet égard est sans péché jette à Pilate la première 
pierre. Le « bras séculier, » derrière lequel s'abrite la 
cruauté cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est 

4. Matth., XXVII, 314-25. 



VIE DE JÉSUS. 411 

admis à dire qu'il a horreur du sang, quand il le fait 
verser par ses valets. 

Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condam- 
nèrent Jésus. Ce fut le vieux parti juif; ce fut la loi 
mosaïque. Selon nos idées modernes, il n'y a nulle 
transmission de démérite moral du père au fils; 
chacun ne doit compte h, la justice humaine et à la jus^ 
tice divine que de ce qu'il a fait. Tout juif, par consé- 
quent, qui souffre encore aujourd'hui pour le meurtre 
de Jésus a droit de se plaindre ; car peut-être eût-il 
été Simon le Cyrénéen ; peut-être au moins n'eût-il 
pas été avec ceux qui crièrent : « Crucifiez-le ! » Mais 
les nations ont leur responsabilité comme les indivi- 
dus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce 
fut la mort de Jésus. Cette mort fut « légale, » en ce 
sens qu'elle eut pour cause première une loi qui était 
l'âme même de la nation. La loi mosaïque, dans sa 
forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait 
la peine de mort contre toute tentative pour changer 
le culte établi. Or, Jésus, sans nul doute, attaquait 
ce culte et aspirait à. le détruire. Les Juifs le dirent 
à Pilate avec une franchise simple et vraie : « Nous 
avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car 
il s'est fait Fils de Dieu K » La loi était détestable ; 

1. Jean, xix, 7. 



M ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

mais c'était la loi de la férocité antique, et le héros qui 
s'offrait pour l'abroger devait avant tout la sabir. 
Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour 
que le sang qu'il va verser porte ses fruits. En son 
nom, durant des siècles, on infligera des tortures 
et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Au- 
jourd'hui encore, dans des pays qui se disent chré- 
tiens, des pénalités sont prononcées pour des délits 
religieux. Jésus n'est pas responsable de ces égare- 
ments. 11 ne pouvait prévoir que tel peuple à 
l'imagination égarée le concevrait un jour comme un 
affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le christia- 
nisme a été intolérant ; mais l'intolérance n'est pas 
un fait essentiellement chrétien. C'est un fait juif, 
en ce sens que le judaïsme dressa pour la première 
fois la théorie de l'absolu en religion, et posa le 
principe que tout novateur, même quand il apporte 
des miracles à l'appui de sa doctrine, doit être reçu 
à coups de pierres, lapidé par tout le monde, sans 
jugement^. Certes, le monde païen eut aussi ses 
violences religieuses. Mais s'il avait eu celte loi-là, 
comment fût-il devenu chrétien? Le Pentateuque a 
de la sorte été dans le monde le premier code de la 
terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple 

4. Deulér.j xui, 4 et suiv. 



VÎR DE JÉSUS. 413 

d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu 
de poursuivre les Juifs d'une haine aveugle, le chris- 
tianisme eût aboli le régime qui tua son fondateur, 
combien il eût été plus conséquent, combien il eût 
mieux mérité du genre humain ! 



CHAPITRE XXV. 



VORT DB Jésus. 



Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout 
religieux, ses ennemis avaient réussi, au prétoire, à. 
le présenter comme coupable de crime d'État; ils 
n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une condam- 
nation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette 
idée, les prêtres firent demander pour Jésus, par la 
foule, le supplice de la croix. Ce supplice n'était pas 
juif d'origine ; si la condamnation de Jésus eût été 
purement mosaïque, on lui eût appliqué la lapidation^. 
La croix était un supplice romain, réservé pour les 

4 . Jos., AnL, XX, ne, 4 . Le Talmud, qui présente la condam-* 
nation de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il 
ut lapidé, ou du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, 
dmme cela arrivait souvent (Mischna, Sanhédrin, vi, 4). Talm, 
de Jérusalem, Sanhédrin, xiv, i6; Talm. de Bab., mémo traité, 
43 a, 67 a. 



VIE DE JÉSUS. 415 

esclaves et pour les cas où Ton voulait ajouter à la 
mort l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à 
Jésus, on le traitait comme les voleurs de grand che- 
min, les brigands, les bandits, ou comme ces ennemis 
de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas 
les honneurs de la mort par le glaive *. C'était le chi- 
mérique « roi des Juifs, » non le dogmatiste hétéro- 
doxe, que Ton punissait. Par suite de la même idée, 
l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait 
que, chez les Romains, les soldats, comme ayant pour 
métier de tuer, faisaient l'office de bourreaux. Jésus 
fut donc livré à une cohorte de troupes auxiliaires , 
et tout l'odieux des supplices introduits par les mœurs 
cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour 
lui. 11 était environ midi 2. On le revêtit de ses habits 
qu'on lui avait ôtés pour la parade de la tribune, et 
comme la cohorte avait déjà en réserve deux vo- 
leurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois con- 
damnés, et le cortège se mit en marche pour le lieu 
de l'exécution. 

Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé 



4. Jo8v, Ant,, XVII, X, 40; XX, vi, 2; B, J., V, ki, 4; Apulée, 
Métam,, III, 9; Suétone, Galha,^\ Lampride, Alex, Sev,} 13. 

5. Jean, xix, 44. D'après Marc^ xy, 95, il n'eût guère été que 
huitfaeuriBsdu matin, puisque, selon cet érangéliste, Jésus futdm^ 
cifié à neuf heures. 



416 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

hors de Jérusalem, mais près des murs de la 
ville *. Le nom de Golgotha signifie crâne; il corres- 
pond, ce semble, à notre mot Chaumonty et désignait 
probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un 
crâne chauve. On ne sait pas avec exactitude l'empla- 
cement de ce tertre. Il était sûrement au nord oti au 
nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale 
qui s'étend entre les murs et les deux vallées de 
Cédron et de Hinnom 2, région assez vulgaire, at- 
tristée encore par les fâcheux détails du voisinage 
d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgo- 
tha à l'endroit précis oîi, depuis Constantin, la chré- 
tienté tout entière l'a vénéré *. Cet endroit est trop 
engagé dans l'intérieur de la ville, et on est porté à 
croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans 
l'enceinte des murs *. 

1. Matth., xxvii, 33; Marc, xv, 22; Jean, xix, 20; Epist. ad 
ffebr.jWUj 42. 

2. Golgotha^ en effet, semble n|être pas sans rapport avec la 
colline de Gareb et la localité de Goath, mentionnées dans Jérémie, 
XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest 
de la ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié 
près de Tangle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien 
sur les buttes qui dominent la vallée de Hinnom , au-dessus de 
Birket-Mamilla. 

3. Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint 
Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité. 

4. M.^de YogUé a découvert k 76 mètres à l'est de Teropla- 



VIE DE JÉSUS. 417 

Le condamné à la croix devait porter lui-même 

cernent traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue 
à celui d'Hébron, qui, s'il appartient à Tenceinte du temps de 
Jésus, laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la 
ville. L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tom- 
beau de Joseph d'Arimathiei)) sous le mur de la coupole du Saint- 
Sépulcre porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des 
murs. Deux considérations historiques, dont l'une est assez forte, 
peuvent d^ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La pre- 
mière, c'est qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer 
sous Constantin la topographie évangélique, ne se fussent pas 
arrêtés devant l'objection qui résulte de Jean, xix, 20, et de 
Ilébr,, XIII, 42. Comment, libres dans leur choix, se fussent-ils 
exposés de gaîté de cœur à une si grave difficulté ? La seconde 
considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se guider, du temps 
de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de Vénus sur le 
Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à 
croire que l'œuvre des topographes dévots du temps de Constan- 
tin eut quelque chose do sérieux, qu'ils cherchèrent des indices 
et que, bien qu'ils no se refusassent pas certaines fraudes pieuses, 
ils se guidèrent par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un 
vain caprice^ ils eussent placé le Golgotha à un endroit plus ap- 
parent, au sommet de quelqu'un des mamelons voisins de Jérusa- 
lem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui de très-bonne heure 
voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une montagne. Mais 
la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que l'érection 
du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose. Eusèbe 
(ï^<7aCo7W^^ 111,26), Socrate (^.^.,1,47), Sozomène(//. E.,l[, 1), 
S. Jérôme {Epist, xli\, ad Paulin.) > disent bien qu'il y avait un sanc- 
tuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croientêtre celui du saint 
tombeau; mais il n'est pas sûr : 4° qu'Adrien l'ait élevé; 2® qu'il 
l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps a Golgotha; » 
S*" qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus souffrit la mort 

27 



418 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

rinslrument de son supplice ^- Mais Jésus, plus faible 
de corps que ses deux compagnons, ne put porter la 
sienne. L'escouade rencontra un certain Simon de 
Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, 
avec les brusques procédés des garnisons étran- 
gères, le forcèrent de porter l'arbre fatal. Peut-être 
usaient-ils en cela d'un droit de corvée reconnu, les 
Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois 
infâme. Il semble que Simon fut plus tard de la com- 
munauté chrétienne. Ses deux fils, Alexandre et Ru- 
fus 2, y étaient fort connus. Il raconta peut-être plus 
d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun dis- 
ciple n'était à ce moment auprès de Jésus ^. 

On arriva enfin à la place des exécutions. Selon 
l'usage juif, on offrit à boire aux patients un vin forte- 
ment aromatisé, boisson enivrante, que par un sen- 
timent de pitié on donnait au condamné pour l'étour- 
dir ^. Il paraît que souvent les dames de Jérusalem 
apportaient elles-mêmes aux infortunés qu'on menait 

4. Plutarque, De sera num. vind., 49; Artémidore, Oniro^ 
crit, II, 56. 
a. Marc, XV, 21 . 

3. La circonstance Lue, xxiii, 27-31 est de celles où l'on sent 
le travail d'une imagination pieuse et attendrie. Lee paroles qu'on 
y prête à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le si^e de Jéru- 
salem. 

4. Talm.deBab., Sanhédrin, fol. 43 a. Comp. Prov., xxi, e. 



VIE DE JÉSUS. 4r9 

au ôupplide cê vîn de la dernière heure; cfuand 
aucune d'elles ne se présentait, on Tachetait sur les 
fonds de la Caisse publique^. Jésus ^ aprèd avoir 
efïleufé le vase du bout des lèvres, refusa de boire ^. 
Ce triste soulagement des condamnés vulgaires n'al- 
lait pas à sa haute tiature. Il préféra quitter la vie 
dans la parfaite clai*té de son esprit, et attendre avec 
une pleine conscience la mort qu'il avait voulue et ap- 
pelée. On le dépouilla alors de ses vêtements *, et 
on l'attacha à la croix. La croix se Composait de 
deux poutres liées en forme de T *• Elle était peu 
élevée, si bien que les pieds du condamné touchaient 
presque à terre. On commençait par la dresser^; puis 
on y attachait le patient, en lui enfonçant des clous 
dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, 
quelquefois seulement liés avec des cordes ^ Un bil» 



4. Talm. de Bab., Sanhédrin, 1. c. 

t. Marc, XV, 23. Matth., xxvii, 34, fausse ce détail, pour obte- 
liir une allusion messianique au Vé, lui, il. 

3. Matth., xxVii, 35; Marc, xv, «4; Jean,Xt!i, 13. Gf, Arlémi- 
dore, Onirocr., II, 53. 

4. Lucien, Jud. voCj 42. Comparez le crucifix grotesque tracé 
à Rome sur un mur du mont Palatin. Civillà eaitêlica^ Case. 
CLXi, p. 529 et suiy. 

5. Jos., B. J., VII, VI, 4; Cic.,/nKerr.^V, 66; Xénoph^Ephe»., 
Ephesiacttj IV, 2. 

6. Luc, XXIV, 39 ; Jean, xx, 25-27 ; Plaute, Moslellaria, II, t, 



4Î0 OHIGINES DU CHRISTIANISME, 

lot de bois, sorte d'antenne, était attaché au fût de 
la croix, vers le milieu, et passait entre les jambes 
du condamné, qui s'appuyait dessus*. Sans cela les 
mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. 
D'autres fois, une tablette horizontale était fixée à la 
hauteur des, pieds et les soutenait^. 

Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atro- 
cité. Une soif brûlante, l'une des tortures du cru- 
cifiement *, le dévorait. Il demanda à boire. Il y 
avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire 
des soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, 
appelé posca. Les soldats devaient porter avec eux 
leur po^ca dans toutes les expéditions^, au nombre 
desquelles une exécution était comptée. Un soldat 
trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout 
d'un roseau, et la porta aux lèvres de Jésus, qui la 
suça 5. Les deux voleurs étaient crucifiés à ses côtés. 
Les exécuteurs, auxquels on abandonnait d'ordinaire 

43; Lucain, Phars., Ylj 543 et suiv., 647; Justin, Di<U. cum 
Tryph,, 97; Tertullien, Adv. Marciomm^ III, 49. 
4. Irénée, Adv, hœr,. II, 24; Justin, DiaL cum Tryphone, 91, 

2. Voir le graffilo précité. 

3. Voir le texte arabe publié par Kosegarten, Chrest. arab,,p, 6'S. 

4. Spartien, Vie d^ Adrien, 10; Vulcatius Gallicanus, ViedAvi- 
dim CctssiicSj 5. 

5. Matth., XXVII, 48; Marc, xv, 36; Luc, xxiii, 36; Jean, xix, 
S8-30. 



Vl£ DE JÉSUS. 421 

les menues dépouilles (pannicularia) des suppli- 
ciés^, tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied 
de la croix, le gardaient^. Selon une tradition, Jésus 
aurait prononcé cette parole, qui fut dans son cœur, 
sinon sur ses lèvres : « Père, pardonne-leur ; ils ne 
savent ce qu'ils font *• » 

Un écriteau, suivant la coutume romaine, était 
attaché au haut de la croix, portant en trois langues, 
en hébreu, en grec et en latin : le roi des juifs. U y 
avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et 
d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants 
qui la lurent en furent blessés. Les prêtres firent 
observer à. Pilate qu'il eût fallu adopter une rédaction 
qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi des 
Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, 
refusa de rien changer à ce qui était écrit ^. 

Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare 



4 . Dig., XLVII, XX, De bonis damnât,, 6. Adrien limita cet usage. 
SI. Matth., xxvii, 36. Cf. Pétrone, Satyr., cxi, cxii. 

3. Luc, xxni, 34. En général les dernières paroles prêtées à 
Jésus, surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'in- 
tention d édifier ou de montrer Taccomplissement des prophéties 
s*y fait sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. 
Les dernières paroles des condamnés célèbres sont toujours re« 
cueillies de deux ou trois façons complètement différentes par les 
témoins les plus rapprochés. 

4. Jean, xix, 49-2S. 



♦22 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

avoir été présent et êtrQ rqsté constamment debout 
au pied de la croix *, On peut affirmer avec plus 
de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui 
avaient suivi Jésus h Jérusalem, et oootiuuaieut k le 
servir, ne Tabandonnôrent pas. Marie Cléophas, Mariç 
{ de Magdala, Jeanne, femme de Khous^a» Salomé, 
d'autres encore, se tenaient h. une certaine distance* 
et ne le quittaient pas des yeux*. S'il fallait en croir($ 
Jean^, Ma-rie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la 
croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple 
chéri, eût dit h l'un ; « Voilà ta mère, » à. l'autre : 
« Voilà ton fils. » Mais on ne comprendrait pas com- 
ment les évangélistes synoptiques, qui nomment les 

i. Jean, xix, 25 et suiv. 

8. Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle 
« loin » de la croix. Jean dit : « à côté, » dominé par le désir 
qu'il a de s'ôtre approché très-près de la croix de Jésus. 

3. Matth., xxvii, 55-56; Marc, xv, 40-44; Luc, xxiii, 49, 55; 
XXIV, 40; Jean, xix, 25. Cf. Luc, xxiii, 27-34. 

4. Jogn? XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les 
deux premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, 
« tous ses amis. » (xxiii, 49.) L'expression tvwotci peut, il 
est vrai, convenir aux « parents. » Luc cependant (ii, 44) dis- 
tingue les -ptùCToi des ouy^eveTç. Ajoutons que les meilleurs manu* 
SCritS portent oî «yvwaTci aùrû, et non ot •yvwaToî aÙTou. Daps les 
Actes (i, 4^)) Marie, mère de Jésus, est mise aussi en compagnie 
des femme» galiléennes; ftille^rs {Évang.^ ii, 35), Luc lui prédit 
qu'un glaive do douleur lui percera le cœur. Mais on s'explique 
d'autant moins qu'il l'omette à la croix. 



VIE DE JÉSUS. 423 

autres femmes, eussent omis celle dont la présence 
était un trait si frappc^nt. Peut-être même la hauteur 
extrême du caractère de Jésus ne rend-elle pas un 
tel attendrissement personnel vraisemblable, au mo- 
ment où, uniquement préoccupé de son œuvre, il 
n'existait plus que pour l'humanité^. 

A part ce petit groupe de femmes, qui de loin con- 
solaient ses regards, Jésus n'avait devant lui que 
le spectacle de la bassesse humaine ou de sa stupi-» 
dite. Les passants l'insultaient. Il entendait autour 
de lui de sottes railleries et ses cris suprêmes de dou- 
leur tournés en odieux jeux de mots : « Ah! le voilà, 
disait-ôn, celui qui s'est appelé Fils de Dieu ! Que son 
père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer ! — Il a 
sauvé les autres, murmurait-on encore, et il ne peut 
se sauver lui-même. S'il est roi d'Israël, qu'il descende 
de la croix, et nous croyons en lui ! — Eh bien ! disait 



4 . C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissentla person- 
nalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance. Jean, 
après la mort de Jésus, paratt en effet avoir recueilli la mère de 
son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, xix, 27). La grande 
considération dont jouit Marie dan3 l'église naissante le porta sans 
doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le 
disciple favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de 
plus cher. La présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui as- 
surait sur les autres apôtres une sorte de préséance, et donnait à 
sa doctrine une haute autorité. 



424 ORIGINES DU CHIUSTIANISME. 

un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le 
rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons*! » — Quel- 
ques-uns, vaguement au courant de ses idées apoca- 
lyptiques, crurent l'entendre appeler Élie, et dirent : 
«Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît que les 
deux voleurs crucifiés à ses côtés Tinsultaient aussi ^. 
Le ciel était sombre * ; la terre, comme dans tous les 
environs de Jérusalem, sèche et morne. Un mo- 
ment, selon certains récits, le cœur lui défaillit; 
un nuage lui cacha la face de son Père ; il eut une 
agonie de désespoir, plus cuisante mille fois que 
tous les tourments. Il ne vit que l'ingratitude des 
hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour 
une race vile, et il s'écria : « Mon Dieu, mon 
Dieu, pourquoi m'as -tu abandonné? » Mais son 
instinct divin l'emporta encore. A mesure que la 
vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et 
revenait peu à peu à sa céleste origine. 11 retrouva le 
sentiment de sa mission ; il vit dans sa mort le salut 
du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui 
se déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son 
Père, il commença sur le gibet la vie divine qu'il 

4. Malth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, xv, 29 et suiv. 
1 2. Matth., XXVII, 44; Marc, xv, 32. Luc, «uivant son goût pour 
la conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition. 
3. Matth., xxvii, 45; Marc, xv, 33; Luc, xxiii, 44. 



VlË DE JÉSUS. 425 

allait mener dans le cœur de rhumanité pour des 
siècles infinis. 

L'atrocité particulière du supplice de la croix était 
qu'on pouvait vivre trois et quatre jours dans cet hor- 
rible état sur l'escabeau de douleur*. L'hémorrhagie 
des mains s'arrêtait vite et n'était pas mortelle. La 
vraie cause de la mort était la position contre nature 
du corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans 
la circulation, de terribles maux de tête et de cœur, et 
enfin la rigidité des membres. Les crucifiés de forte 
complexion ne mouraient que de faim 2. L'idée mère 
de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le 
condamné par des lésions déterminées, mais d'exposer 
l'esclave, cloué par les mains dont il n'avait pas su faire 
bon usage, et de le laisser pourrir sur le bois. L'or- 
ganisation délicate de Jésus le préserva de cette lente 
agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée 
d'un vaisseau au cœur amena pour lui, au bout de 
trois heures, une mort subite. Quelques moments 
avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte *. 
Tout à coup, il poussa un cri terrible^, où les uns 

4. Pétrone, Sal.j cxi et suiv.; Origène, In Matlh. Comment, 
.séries, UO; texte arabe publié dans Kosegarten, op. cil,, p. 63 
et suiv. 

2. Eusèbe, Hisi, eccl, VIII, 8. 

3. Matth., XXVII, 46 ; Marc, xv, 34. 

4. Matth., xxvii, 50;T!tIarc, xv, à7; Luc, xxiii, 46; Jean, xix; 30. 



m ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

entendirent : « O Père, je remets mon esprit entre 
tes mains ! » et que les autres, plus préoccupés de 
l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces 
mots : (c Tout est consommé 1 » Sa tête s'inclina sur 
sa poitrine, et il expira. 

Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. 
Ton œuvre est achevée; ta divinité est fondée. Ne 
crains plus de voir crouler par une faute l*édifice de 
tes efforts. Désormais hors des atteintes de la fragi- 
lité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux 
conséquences infinies de tes actes. Au prix de quelques 
heures de souffrance, qui n'ont pas même atteint ta 
grande âme, tu as acheté la plus complète immorta- 
lité. Pour des milliers d'années, le monde va relever 
de toi ! Drapeau de nos contradictions, tu seras le 
signe autour duquel se livrera la plus ardente ba- 
taille. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé de- 
puis ta mort que durant les jours de ton passage ici- 
bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire* de 
l'humanité qu'arracher ton nom de ce monde serait 
l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et Dieu, 
on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la 
mort, prends possession de ton royaume, où te sui- 
vront, par la voie royale que tu as tracée, des siècles 
d'adorateurs. 



CHAPITRE XXVI. 



lises AU TOimBAP* 



Il était environ trois heures de l'après-midi, selon 
notre manière de compter^, quand Jésus expira. 
Une loi juive ^ défendait de laisser un cadavre sus- 
pendu au gibet au delà de la soirée du jour de l'exé- 
cution. Il n*est pas probable que, dans les exécutions 
faites par les Romains, cette prescription fût observée. 
Mais comme le lendemain était le sabbat, et un sabbat 
d'une solennité particulière, les Juifs exprimèrent à 
l'autorité romaine ^ le désir que ce saint jour ne fût 

4. Matth., XXVII, 46; Marc, xy, 37; Luc, xxiii, 44. Oomp. Jean^ 
XIX, U. 

2. Deutéron., xxi, 22-23; Josué, vin, 29; x, )(6 et wiv. Cf. 
Jos., p. J., IV, v, 2; Miachna, Sanhédrin, vi, Ç. 

3. Jean dit : a à Pilate » ; mais cela ne ae peut, eiu* Mare (xv, 
4&-45} veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de JéiU9« 



428 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

pas souillé par un tel spectacle^. On acquiesça à 
leur demande; des ordres furent donnés pour qu'on 
hâtât la mort des trois condamnés, et qu'on les déta- 
chât de la croix. Les soldats exécutèrent cette consigne 
en appliquant aux deux voleurs un second supplice, 
bien plus prompt que celui de la croix, le crurifrar- 
gium^ brisement des jambes 2, supplice ordinaire des 
esclaves et des prisonniers de guerre. Quant à Jésus, 
ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à propos de 
lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour 
enlever toute incertitude sur le décès réel de ce troi- 
sième crucifié, et l'achever s'il lui restait quelque 
souffle, lui perça le côté d'un coup de lance. On crut 
voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda 
comme un signe de la cessation de vie. 

Jean, qui prétend l'avoir vu*, insiste beaucoup 
sur ce détail. Il est évident en effet que des doutes 
s'élevèrent sur la réalité de la mort de Jésus. Quel- 
ques heures de suspension à la croix paraissaient 
aux personnes habituées à voir des crucifiements 

4. Comparez Philon, Jn Flaccum, § 10. 

2. II n'y a pas d'autre exemple du crurifragium appliqué 
à la suite dii crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures 
du patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage 
dlbn-Hischâm, traduit dans la Zeitschrift fur die Kunde des 
Morgenlmdes, l, p. 99-1 00. 

3. Jean, xix, 31-35. 



VIE DE JÉSUS. 429 

tout h fait insuffisantes pour amener un tel résultat. 
On citait beaucoup de cas de crucifiés qui, détachés 
à. temps, avaient été rappelés à la vie par des cures 
énergiques^. Origène plus tard se crut obligé d'in- 
, voquer le miracle pour expliquer une fin si prompte^. 
\Le même étonnement se retrouve dans le récit de 
Marc*. A vrai dire, la meilleure garantie que possède 
r historien sur un point de cette nature, c'est la haine 
soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux 
que les Juifs fussent dès lors préoccupés de la crainte 
que Jésus ne passât pour ressuscité ; mais en tout cas 
ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle 
qu'ait pu être à certaines époques la négligence des 
anciens en tout ce qui était constatation légale et 
conduite stricte des affaires, on ne peut croire que 
les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelquesr 
précautions 4. 

Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus au- 
rait du rester suspendu pour devenir la proie des 



4. Hérodote, VU, 494; Jos., VUa, 75. 

2. In Matth. Comment, séries, 4 40. 

3. Marc, xv, 44-45. 

4. Les besoins de rargumentation chrétienne portèrent plus tard 
à exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté 
pour système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. 
Matth., XXVII, 62 et suiv,; xxviii, M-15. 



430 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

oiseaux*. Selon la loi juive, enlevé le soir, il eût 
été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépul- 
ture des suppliciés ^. Si Jésus n*avait eu pour dis- 
ciples que ses pauvres Galiléens, timides et sans 
crédit, la chose se serait passée de cette seconde 
mûiiiëre. Mais nous avons vu que, malgré son peu 
de succès à. Jérusalem, Jésus avait gagné la sym- 
{)athie de quelques personnes* considérables , qui 
attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'a- 
vouer ses disciples, avaient pour lui un profond 
attachement. Une de ces personnes, Joseph de la pe- 
tite ville d'Arimathie {Ha-ramathaim^) j alla le soir 
demander le corps au procurateur ^. Joseph était ' un 
hornme riche et honorable, membre du sanhédrin. 
La loi romaine , à cette époque , ordonnait d'ail- 
leurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui le 
réclamait*. Pilate, qui ignorait la circonstance du 
erurifragium, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit 

4 . Horace, Epilres, I, x\i, 48; Juvénal, Xir, 77; Lucain, VI, 544; 
Piaule, Miles glor,, II, iv, 49; Artémidore, Onir,, II, 53; Pline, 
XXXVl, 24 ; Plularque, Vie de Cléomène, 39 ; Pétrone, Sat,, cxi- 

CXII. 

%. Mischna, Sanhédrin, yi, 5. 

3. Probablement identique à Tantique Rama de Samuel, dans la 
tribu d^fiphrâïm. 

4. Mattk., xxvu, 57 et suiv.; Marc, xv, 42 et Buiy.; Luc, xxui, 
50 et suiv.; Jean, Xix, 38 et suiv. 

5. Digeste, XLVIII, xxiv. De cadaveribus punilor^m^. 



VIE DE JÉSUS. 431 

venir le centurion qui avait commandé l'exécution, 
pour savoir ce qu'il en était. Après avoir reçu les assu- 
rances du centurion, Pilate accorda à Joseph l'objet 
de sa demande. Le corps, probablement, était déjà 
descendu de la croix. On le livra à Joseph pour en 
faire selon son plaish\ 

Un autre ami secret, Nicodème*, que déjà nous 
avons vu plus d'une fois employer son influence en 
faveur de Jésus, se retrouva à ce moment. Il arriva 
portant une ample provision des substances néces-^ 
saires à l'embaumement. Joseph et Nicôdème ense- 
velirent Jésus selon la coutume juive, c'est-à-dire en 
l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe et 
de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes ^^ 
et sans doute accompagnaient la scène de cris aigus 
et de pleurs. 

II était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n*a- 
vait pas encore choisi le lieu où on déposerait le corps 
d'une manière définitive. Ce transport d'ailleurs eût pu 
se prolonger jusqu'à une heure avancée et entraîner une 
violation du sabbat; or les disciples observaient encore 
avec conscience les prescriptions de la loi juive.. On 
se décida donc pour une sépulture provisoire*. Il 

4. Jean, xix, 39 et suîv. 

î. Matth., XXVII, 61 ; Mard, Xt, 47; Luc, xxnl^>55. 

3. Jean, xix, 44-42. N 



432 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

y avait près de là, dans un jardin, un tombeau ré- 
cemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais 
servi. Il appartenait probablement à quelque affilié*. 
Les grottes funéraires, quand elles étaient desti- 
nées à un seul cadavre, se composaient d'une petite 
chambre, au fond de laquelle la place du corps était 
marquée par une auge ou couchette évidée dans la 
paroi et surmontée d'un arceau 2. Comme ces grottes 
étaient creusées dans le flanc de rochers inclinés, on y 
entrait de plain-pied; la porte était fermée par une 
pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans 
le caveau ; on roula la pierre à la porte, et Ton se 
promit de' revenir pour lui donner une sépulture 
plus complète. Mais le lendemain étant un sabbat 

4. Une tradition (Matth., xxvn, 60) désigne comme proprié- 
taire du caveau Joseph d'Arimathie lui-même. 

2. Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré 
comme le tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut 
le conclure de la description d'Arculfe (dans Mabillon, Acta SS* 
Ord, S. Bened.j sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions 
qui restent à Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher 
actuellement dissimulé par rédicule du Saint-Sépulcre. Mais les 
iidices sur lesquels on se fonda sous Constantin pour identifier 
(^ tombeau avec celui du Christ furent faibles ou nuls (voir 
surtout Sozomène, H, E., Il, 4). Lors môme qu'on admettrait la 
position du Golgotha comme à peu près exacte, le Saint-Sépulcre 
n'aurait encore aucun caractère bien sérieux d'authenticité. En 
tout cas, l'aspect des lieux a été totalement modifié. 



VIE DB JËSUS. 433 

solennel, le travail fut remis au surlendemain^. 

Les femmes se retirèrent après avoir soigneuse- 
ment remarqué comment le corps était posé. Elles 
employèrent les heures de la soirée qui leur restaient 
à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. 
Le samedi, tout le monde se reposa 2. 

Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala 
la première, vinrent de très-bonne heure au tombeau*. 
La pierre était déplacée de l'ouverture, et le corps 
n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En même 
temps, les bruits les plus étranges se répandirent 
dans la communauté chrétienne. Le cri : « Il est res- 
suscité! » courut parmi les disciples comme un éclair. 
L'amour lui fit trouver partout une créance facile. 
Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire 
des apôtres que nous aurons à examiner ce point et 
h rechercher l'origine des légendes relatives à la 
résurrection. La vie de Jésus , pour l'historien, finit 
avec son dernier soupir. Mais telle était la trace qu'il 
avait laissée dans le cœur de ses disciples et de quel- 
ques amies dévouées que, durant des semaines en- 
core, il fut pour eux vivant et consolateur. Son corps 

4. Luc, XXIII, 56. 

2. Luc, XXIII, 54-56. 

3. Matthieu, xxviii, 1; Marc, xvi, 1; Luc, xxiv, 4; Jean, 
XX, 4. 

38 



434 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

avait-il été enlevé ^, ou bien Tenthousiasme, toujours 
crédule, fit-il éclore après coup Tensemble de récits 
par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrec- 
tion ? C'est ce que, faute de documents contradictoires, 
nous ignorerons à jamais. Disons cependant que la 
forte imagination de Marie de Magdala ^ joua dans 
cette circonstance un rôle capital ^. Pouvoir divin de 
Tamour ! moments sacrés où la passion d'une hal- 
lucinée donne au monde un Dieu ressuscité! 

4. VoirMatth., xxviii, 45; Jean, xx, S. 

2. Elle avait été possédée de sept démons (Marc, xvi, 9; Luc, 
vin, 2). 

3. Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du 
chapitre xvi de Marc. Ces versets forment une conclusion du se- 
cond évangile, différente de la conclusion xvi, 4-8, après laquelle 
s^arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile 
(xx, 4-2, 44 et suiv., 48), Marie de Magdala est aussi le seul té- 
moin primitif de la résurrection. 



CHAPITRE XXVII. 



SORT DBS ENNEMIS DE jéSUS. 



Selon le calcul que nous adoptons , la mort de 
Jésus tomba Tan 33 de notre ère*. Elle ne peut en 
tout cas être ni antérieure à Tan 29, la prédication 
de Jean et de Jésus ayant commencé Tan 282, ni 
postérieure à Tan 35, puisque Tan 36, et, ce semble, 
avant Pâque, Pilate et Kaïapha perdirent Tun et 
l'autre leurs fonctions *. La mort de Jésus paraît du 
reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux des- 
titutions ^. Dans sa retraite, Pilate ne songea pro- 

1 . Van 33 répond bien à une des données du problème, savoir 
que le 44 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour 
trouver une année qui remplisse ladite condition, il faut au moins 
remonter à Tan S9 ou descendre à Tan 36. 

2. Luc, m, 4. 

3. Jos., AnL, XVm, iv, 2 et 3. 

4. L'assertion contraire de Tertullien et d'Ëusèbe découle d'un 



436 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

bablement pas un moment à Tépisode oublié qui 
devait transmettre sa triste renommée à la pos- 
térité la plus lointaine. Quant à Kalaplia, il eut 
pour successeur Jonathan, son beau -frère, fils de 
ce même Hanan qui avait joué dans le procès 
de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne 
de Hanan garda encore longtemps le pontificat, 
et, plus puissante que jamais, ne cessa de faire 
aux disciples et à la famille de Jésus la guerre 
acharnée qu'elle avait commencée contre le fon- 
dateur. Le christianisme, qui lui dut l'acte défini- 
tif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers 
martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus 
heureux de son siècle^. Le vrai coupable de la mort 
de Jésus finit sa vie au comble des honneurs et de la 
considération, sans avoir douté un instant qu'il eût 
rendu un grand service à la nation. Ses fils conti- 
nuèrent de régner autour du temple, à grand'peine 
réprimés par les procurateurs ^ et bien des fois se 
passant de leur consentement pour satisfaire leurs 
instincts violents et hautains. 



apocryphe sans valeur (V. Thilo, Cod. apocr., N. T., p. 843 et 
suiv.). Le suicide de Pilate (Eusèbe, H. E,, II, 7; Chran. ad 
ann. h Caii) parait aussi provenir d'actes légendaires. 

4. Jos., i4w^^XX, IX, 4. 

2. Jos., U c. 



VIE DE JÉSUS. 437 

Ântipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de 
la scène politique. Hérode Agrippa ayant été élevé 
à la dignité de roi par Galigula, la jalouse Hérodiade 
jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par 
cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce 
qu'il souffrait un supérieur dans sa famille, Antipas 
surmonta son indolence naturelle et se rendit à Rome, 
afin de solliciter le titre que venait d'obtenir son ne- 
veu (â9 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus 
mal. Desservi par Hérode Agrippa auprès de l'em- 
pereur, Antipaà fut destitué, et traîna le reste de 
sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Héro- 
diade le suivit dans ses disgrâces^. Cent ans au 
moins devaient encore s'écouler avant que le nom 
de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt dans ces 
contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le 
meurtre de Jean-Baptiste. 

Quant au malheureux Juda de Kerioth^ des légendes 
terribles coururent sur sa mort. On prétendit que du 
prix de sa perfidie il avait acheté un champ aux en- 
virons de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du 
mont Sion, un endroit nommé Hakeldama (le champ 
du sang) 2. On supposa que c'était la propriété ac- 

4. Jos., Ant„ XVIII, VII, 4, «; B. J., II, ix, 6. 

2. S. Jérôme, De situ et nom. loc. hebr.j au mot Acheldama. 
Eusèbe iibid,) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon 



43S ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

quise par le traître^. Selon une tradition, il se tua'^ 
Selon une autre, il fit dans son champ une chute, par 
suite de laquelle ses entrailles se répandirent à terre ^. 
Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, ac- 
compagnée de circonstances repoussantes que Ton prit 
pour un châtiment du ciel *. Le désir de montrer dans 
Judas Taccomplissement des menaces que le Psalmiste 
prononce contre Tami perfide * a pu donner lieu à ces 
légendes. Peut-être, retiré dans son champ de Ha- 
keldama. Judas menait-il une vie douce et obscure, 
pendant que ses anciens amis conquéraient le monde 
et y semaient le bruit de son infamie. Peut-être aussi 
l'épouvantable haine qui pesait sur sa tête aboutit- 
elle à des actes violents, oii Ton vit le doigt du 
ciel. 

de S. Jérôme. La tradition qui nomme Haceldama la nécropole 
gituée au bas de^ vallée de Hinnom remonte au moins à Tépoque 
de Constantin. 

4. AcL, I, 4 M 9. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici 
donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher 
la circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait 
près de là. 

2. Matth., XXVII, 5. 

3. Act, 1. c; Papias, dans Œcumenius, £narr. inAct. AposL 
u, et dans Fr. Mttnter, Fragm. Patrum grœc, ( Hafniae, 4788 ). 
Êisc. I, p. 47 et suiv. ; Théophylacte, In Matth., xxvii, 6. 

4. Papias, dans MUnter, L c; Théophylacte, L e. 

5. Psaumes lxix et cix. 



VIE DE JÉSUS. 439 

Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, 
du reste, bien éloigné. La secte nouvelle ne fut pour 
rien dans la catastrophe que le judaïsme allait bien- 
tôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup 
plus tard à quoi Ton s*expose en appliquant des lois 
d'intolérance. L'empire était certes plus loin encore 
de soupçonner que son futur destructeur était né. 
Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans 
se douter qu'à côté de lui croissent des principes des- 
tinés à faire subir au monde une complète transforma- 
tion. A la fois théocratique et démocratique, l'idée 
jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion des 
Germains, la cause de dissolution la plus active pour 
l'œuvre des Césars. D'une part, le droit de tous les 
hommes à participer au royaume de Dieu était pro- 
clamé. De l'autre, la religion était désormais en prin- 
cipe séparée de l'État. Les droits de la conscience, 
soustraits à la loi politique, arrivent à constituer un 
pouvoir nouveau, le « pouvoir spirituel. » Ce pouvoir 
a menti plus d'une fois à son origine; durant des 
siècles, les évoques ont été des princes et le pape a été 
un roi. L'empire prétendu des âmes s'est montré h 
diverses reprises comme une affreuse tyrannie, em- 
ployant pour se maintenir la torture et le bûcher. Mais 
le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où 
le domaine des choses de l'esprit cessera de s'appeler 



440 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

un « pouvoir » pour s'appeler une « liberté. » Sorti de 
la conscience d*un homme du peuple, éclos devant 
le peuple 5 aimé et admiré d'abord du peuple, le 
christianisme fut empreint d'un caractère originel 
qui ne s'effacera jamais. Il fut le premier triomphe de 
la révolution, la victoire du sentiment populaire, 
Tavénement des simples de cœur, l'inauguration du 
beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit ainsi 
dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la 
brèche par laquelle tout passera. 

Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la 
mort de Jésus (il ne fit que contre-signer la sentence, 
et encore malgré lui), devait en porter lourdement 
la responsabilité. En présidant à la scène du Calvaire, 
l'État se porta le coup le plus grave. Une légende 
pleine d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit 
le tour du monde, légende oii les autorités con- 
stituées jouent un rôle odieux, où c'est l'accusé 
qui a raison, où les juges et les gens de polico se 
liguent contre la vérité. Séditieuse au plus haut de- 
gré, l'histoire de la Passion, répandue par des mil- 
liers d'images populaires, montra les aigles romaines 
sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats 
l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour 
toutes les puissances établies ! Elles ne s'en sont 
jamais bien relevées. Gomment prendre à Tégard 



?1B DE JÉSUS. 441 

des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on 
a sur la conscience la grande méprise de Gethsé* 
mani^? ^ 

4. Ce sentiment fx>pulaire vivait encore en Bretagne au temps 
de mon enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs 
le juif, avec une sorte de répulsion pieuse; car c*est lui qui arrêta 
Jésus 1 



CHAPITRE XXYIII. 



G4A4CTkRB BSSBNTIBL DB L*aUYRB DB J<8U8. 



Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action 
du cercle juif. Quoique sa sympathie pour tous les 
dédaignés de l'orthodoxie le portât à admettre les 
païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus 
d'une fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux 
fois on le surprenne en rapports bienveillants avec 
des infidèles^, on peut dire que sa vie s'écoula tout 
entière dans le petit monde, très-fermé, où il était 
né. Les pays grecs et romains n'entendirent pas pail- 
ler de lui; son nom ne figure dans les auteurs pro- 
fanes que cent ans plus tard, et encore d'une façon 
indirecte, à propos des mouvements séditieux provo- 
qués par sa doctrine ou des persécutions dont ses 

4. Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, vii, 4 et suiv.; Jean, xii, 20 et 
suiv. Comp. Jos., Ant,, XVIII, m, 3. 



VIE DE JÉSUS. 443 

disciples étaient l'objet^. Dans le seîn môme du 
judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien du* 
rable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soup- 
çon de lui. Josèphe, né l'an 37 et écrivant dans les 
dernières années du siècle, mentionne son exécu- 
tfon en quelques lignes^, comme un événement d'im- 
portance secondaire; dans l'énumération des sectes 
de son temps, il omet les chrétiens*. La Mischna^ 
d'un autre côté, n'offre aucune trace de l'école nou- 
velle; les passages des deux Gémares où le fondateur 
du christianisme est nommé ne nous reportent pas 
au delà du iv* ou du v* siècle *. L'œuvre essentielle 
de Jésus fut de créer autour de lui un cercle 
de disciples auxquels il inspira un attachement sans 
bornes, et dans le sein desquels il déposa le germe 
de sa doctrine. S'être fait aimer, a à ce point qu'a- 
près sa mort on ne cessa pas de l'aimer, » voilà le 

4 . Tacite, Ann,, XV, 45 ; Suétone, Claude, J5. 

2. Ant,, XVIII, III, 3. Ce passage a été altéré par une main 
chrétienne. 

3. AnL, XVIII, i; B, J.Ah vni; Vita, t. 

4. Talm. de Jérusalem, Sanhédrin, xiv, 46; Aboda zara, ii, 2; 
Schabbath, xiv, 4; Talm. de Babylone, Sanhédrin, 43 a, 67 a; 
Schabbath, 404 6^ 446 6. Comp. Chagiga, 4 b; Gittin, 57 a, 90 a. 
Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur 
Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adver* 
saires du christianisme et sans valeur historique. 



444 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

chef-d'œuvre de Jésus et œ qui frappa le plus ses 
contemporains ^. Sa doctrine était quelque chose de si 
peu dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la 
faire écrire. On était son disciple non pas en croyant 
ceci ou cela, mais en s'attachant à sa personne et en 
l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de 
souvenir, et surtout son type moral et l'impression 
qu'il avait laissée, furent ce qui resta de lui. Jésus n'est 
pas un fondateur de dogmes, un faiseur de symboles; 
c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau. Les 
moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les 
docteurs de l'Église grecque, qui, à partir du iv'siècle, 
engagèrent le christianisme dans une voie de puériles 
discussions métaphysiques, et, d'une autre part, les 
scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent tirer 
de l'Évangile les milliers d'articles d'une « Somme » co- 
lossale. Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, 
voilà ce qui s'appela d'abord être chrétien. 

On comprend de la sorte comment, par une des- 
tinée exceptionnelle, le christianisme pur se présente 
encore, au bout de dix-huit siècles, avec le caractère 
d'une religion universelle et étemelle. C'est qu'en 
effet la religion de Jésus est à quelques égards la reli- 
gion définitive. Fruit d'un mouvement des âmes par- 

4. Jos., Ant.,XYUÎ,mj 3. 



VIE DE JÉSUS. 445 

faitement spontané , dégagé à sa naissance de toute 
étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour 
la liberté de conscience, le christianisme, malgré les 
chutes qui ont suivi, recueille encore les fruits de cette 
excellente origine. Pour se renouveler, il n'a qu'à re- 
venir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel que nous 
le concevons, diffère notablement de l'apparition sur- 
naturelle que les premiers chrétiens espéraient voir 
éclater dans les nues. Mais le sentiment que Jésus a in- 
troduit dans le monde est bien le nôtre. Son parfait 
idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et 
vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve 
ce qu'on demande en vain à la terre, la parfaite noblesse 
des enfants de Dieu, la pureté absolue, la totale abs- 
traction des souillures du monde, la liberté enfin, 
que la société réelle exclut comme une impossibilité, 
et qui n'a toute son amplitude que dans le domaine 
de la pensée. Le grand maître de ceux qui se réfu- 
gient dans ce royaume de Etieu idéal est encore Jésus. 
Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le 
premier, il a dit, au moins par ses actes : « Mon 
royaume n'est pas de ce monde. » La fondation de 
la vraie religion est bien son œuvre. Après lui, il n'y 
a plus qu'à développer et à féconder. 

« Christianisme » est ainsi devenu presque syno- 
nyme de « religion. » Tout ce qu'on fera en dehors de 



146 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

cette grande et bonne tradition chrétienne sera stérile. 
Jésus a fondé la religion dans T humanité, comme 
Socrate y a fondé la philosophie, comme Aristote y a 
fondé la science. Il y a eu de la philosophie avant 
Socrate et de la science avant Aristote. Depuis So- 
crate et depuis Aristote, la philosophie et la science 
ont fait d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur 
le fondement qu'ils ont posé. De même, avant Jésus, la 
pensée religieuse avait traversé bien des révolutions; 
depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes ; on 
n'est pas sorti, cependant, on ne sortira pas de 
la notion essentielle que Jésus a créée; il a fixé 
pour toujours l'idée du^tmlte pur. La religion de 
Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses 
époques et ses phases; elle s'est renfermée dans des 
symboles qui n'ont eu ou qui n'auront qu'un temps : 
Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant rien, ne 
déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles 
ne sont pas des dogmes arrêtés, mais des images sus- 
ceptibles d'interprétations indéfinies. On chercherait 
vainement une proposition théologique dans l'Évan- 
gile. Toutes les professions de foi sont des travestisse- 
ments de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolas- 
tique du moyen âge, en proclamant Aristote le maître 
unique d'une science achevée, faussait la pensée d' Aris- 
tote. Aristote, s'il eût assisté aux débats de l'école, eût 



VIE DE JÉSUS. 447 

répudié cette doctrine étroite; il eût été du parti de la 
science progressive contre la routine, qui se couvrait 
de son autorité; il eût applaudi à ses contradic- 
teurs. De même, si Jésus revenait parmi nous, il recon- 
naîtrait pour disciples, non ceux qui prétendent le 
renfermer tout entier dans quelques phrases de caté- 
chisme, mais ceux qui travaillent à le continuer. 
La gloire éternelle, dans tous les ordres de gran- 
deurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut 
que, dans la « Physique » et dans la « Météorologie » 
des temps modernes, il ne se retrouve pas un mot 
des traités d'Aristote qui portent ces titres ; Aristote 
n'en reste pas moins le fondateur de la science de la 
nature. Quelles que puissent être les transformations 
du dogme, Jésus restera en religion le créateur du 
sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera 
pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne 
nous rattachions en religion à la grande ligne intel- 
lectuelle et morale en tête de laquelle brille le nom 
de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même 
quand nous nous séparons sur presque tous les 
points de la tradition chrétienne qui nous a précédés. 
Et cette grande fondation fut bieiï l'œuvre person- 
nelle de Jésus. Pour s'être fait adorer à ce point, il 
faut qu'il ait été adorable. Uamour ne va pas sans 
un objet digne de Tallumer, et nous ne saurions rien 



UB ^ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

de Jéfios si ce n*est la passion qu'il inspira à son 
entourage, que nous devrions affirmer encore qu'il 
fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme, la con- 
stance de la première génération chrétienne ne 
s'expliquent qu'en supposant à l'origine de tout le 
mouvement un homme de proportions colossales. 
A la vue des merveilleuses créations des âges de 
fd, deux impressions également funestes à la 
bonne critique historique s'élèvent dans l'esprit. 
D'une part, on est porté à supposer ces créations 
trop impersonnelles ; on attiibue & une action col- 
lective ce qui souvent a été l'œuvre d'une volonté 
puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre 
côté, on se refuse à voir des hommes comme nous 
dans les auteurs de ces mouvements extraordinaires 
qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons 
un sentiment plus large des pouvoirs que la nature 
recèle en son sein. Nos civilisations, régies par une 
police minutieuse, ne sauraient nous donner aucune 
idée de ce que valait l'homme à des époques où 
l'originalité de chacun avait pour se développer un 
champ plus libre. Supposons un sohtaire demeurant 
dans les carrières voisines de nos capitales, sortant de 
là de temps en temps pour se présenter aux palais des 
souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, 
annonçant aux rois l'approche des révolutions dont il 



VIE DR JftSUS. 449 

a été le promoteur. Cette idée seule nous fait sou- 
rire. Tel, cependant, fut Élie. Elle le Thesbite, de 
nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. 
La prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne 
sortent pas moins complètement des conditions sociales 
auxquelles nous sommes habitués. Dégagées de nos 
conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme 
qui nous raffine, mais qui diminue si fort notre indi- 
vidualité, ces âmes entières portaient dans l'action 
une énergie surprenante. Elles nous apparaissent 
comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait 
pas eu de réalité. Erreur profonde ! Ces hommes-là 
étaient nos frères; ils eurent notre taille, sentirent et 
pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu était 
libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les 
liens de fer d'une société mesquine et condamnée h, 
une irrémédiable médiocrilc. 

Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur 
humaine la personne de Jésus. Ne nous laissons 
pas égarer par des défiances exagérées en présence 
d'Une légende qui nous tient toujours dans un monde 
surhumain. La vie de François d'Assise n'est aussi 
qu'un tissu de miracles. A-t-on jamais douté cepen- 
dant de l'existence et du rôle de François d'Assise? Ne 
disons pas davantage que la gloire de la fondation du 
christianisme doit revenir à la foule des premiers 



Ar>0 ORIGINES DU CHRISTIANISME, 

chrétiens, et non à celui que la légende a déifié. L'in- 
égalité des hommes est bien plus marquée en Orient 
que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au 
milieu d'une atmosphère générale de méchanceté, des 
caractères dont la grandeur nous étonne. Bien loin 
que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus ap- 
paraît en tout comme supérieur à ses disciples. 
Ceux-ci, saint Paul et saint Jean exceptés, étaient 
des hommes sans invention ni génie. Saint Paul lui- 
même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et 
quant à saint Jean, je montrerai plus tard que son 
rôle, très-élevé en un sens, fut loin . d'être à tous 
égards irréprochable. De là l'immense supériorité 
des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Tes- 
tament. De là cette chute pénible qu'on éprouve 
en passant de l'histoire de Jésus à celle des apôtres. 
Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué 
l'image de Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont 
ils parlent que sans cesse ils le défigurent, faute d'at- 
teindre à sa hauteur. Leurs écrits sont pleins d'er- 
reurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un 
discours d'une beauté divine fixé par des rédacteurs 
qui ne le comprennent pas, et qui substituent leurs 
propres idées à celles qu'ils ne saisissent qu'à demi. 
En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été em- 
belli par ses biographes., a été diminué par eux. La 



VIE DE JÉSUS. 451 

critique, pour le retrouver tel qu'il fut, a besoin 
d'écarter une série de méprises, provenant de la me « 
diocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint 
comme ils le concevaient, et souvent, en croyant 
l'agrandir^ l'ont en réalité amoindri. 

Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois 
froissées dans cette légende, conçue par une autre 
race, sous un autre ciel, au milieu d'autres besoins 
sociaux. Il est des vertus qui , à quelques égards, 
sont plus conformes à notre goût. L'honnête et suave 
Marc-Aurèle, l'humble et doux Spinoza, n'ayant 
pas cru au miracle, ont été exempts de quelques er- 
reurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscu- 
rité profonde, eut un avantage que Jésus ne chercha 
pas. Par notre extrême délicatesse dans l'emploi des 
moyens de conviction, par notre sincérité absolue et 
notre amour désintéressé de l'idée pure, nous avons 
fondé, nous tous qui avons voué notre vie à la science, 
un nouvel idéal de moralité. Mais les appréciations de 
l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans 
des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle 
et ses nobles maîtres ont été sans action durable 
sur le monde. Marc-Aurèle laisse après lui des 
livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui 
s'en va. Jésus reste pour l'humanité un principe 
inépuisable de renaissances morales. La philosophie 



452 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

ne sulTit pas au grand nombre. II lui faut la sain- 
teté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende mira- 
culeuse, devait avoir plus de succès qu'un Socrate, 
avec sa froide raison. « Socrate, disait-on, laisse les 
hommes sur la terre, Apollonius les transporte au 
ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un 
dieu *. )) La religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé 
sans une part d'ascétisme, de piété, de merveilleux. 
Quand on voulut, après les Antonins, faire une reli- 
gion de la philosophie, il fallut transformer les phi- 
losophes en saints, écrire la « Vie édifiante » de Py- 
Ihagore et de Plotin, leur prêter une légende, des 
vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs 
surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du 
siècle ni créance ni autorité. 

Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour sa- 
tisfaire nos mesquines susceptibilités. Qui de nous, 
pygmées que nous sommes, pourrait faire ce qu'a fait 
l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte 
Thérèse? Que la médecine ait des noms pour expri- 
mer ces grands écarts de la nature humaine; qu'elle 
soutienne que le génie est une maladie du cerveau ; 
qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité 
un commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthou- 

4. Philostrate, Vie d'Apollonius^ IV, 2; VII, 44 ; VIII, 7; Ku- 
Dape, Vies des sophistes, p. 454, 500 (édit. Didot). 



VIE DE JÉSUS. 453 

siasme et l'amour parmi les accidents nerveux, peu 
importe. Les mots de sain et de malade sont tout 
relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme \ 
Pascal que bien portant comme le vulgaire? Les/ 
idées étroites qui se sont répandues de nos jours sur 
la folie égarent de la façon la plus grave nos juge- 
ments historiques dans les questions de ce genre. 
Un état où Ton dit des choses dont on n'a pas con- 
science, où la pensée se produit sans que la volonté 
l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à 
être séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'ap- 
pelait prophétie et inspiration. Les plus belles choses 
du monde se sont faites à l'état de fièvre; toute créa- 
tion éminente entraîne une rupture d'équilibre, un 
état violent pour l'être qui la tire de lui. 

Certes, nous reconnaissons que le christianisuic 
est une œuvre trop complexe pour avoir été le fait d'un 
seul homme. En un sens, l'humanité entière y colla- 
bora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive 
quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain 
est pleine de synchronismes étranges, qui font que, 
sans avoir communiqué entre elles, des fractions fort 
éloignées de l'espèce humaine arrivent en même 
temps à des idées et à des imaginations presque iden- 
tiques. Au xiii" siècle, les Latins, les Grecs, les Sy- 
riens, les Juifs, les Musulmans font de la scolastique, et 



454 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

& peu près la même scolastique, de York à Samarkand ; 
au XIV* siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégo- 
rie mystique, en Italie, en Perse, dans l'Inde ; au xvi% 
l'art se développe d'une façon toute semblable en 
Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols, 
sans que saint Thomas, Barhébraeus, les rabbins de 
Narbonne, les motécallémin de Bagdad se soient con- 
nus, sans que Dante et Pétrarque aient vu aucun 
soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou 
- de Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes 
• influences morales courant le monde, à la manière 
des épidémies, sans distinction de frontière et de 
race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine 
ne s'opère pas seulement par les livres ou rensei- 
gnement direct. Jésus ignorait jusqu'au nom de Boud- 
dha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu aucun 
livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il 
y a en lui plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, 
venait du bouddhisme, du parsisme, de la sagesse 
grecque. Tout cela se faisait par des canaux secrets 
et par cette espèce de sympathie qui existe entre les 
: diverses portions de l'humanité. Le grand homme, par 
I un côté, reçoit tout de son temps ; par un autre, il do- 
; mine son temps. Montrer que la religion fondée par 
Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avaif 
précédé, ce n'est pas en diminuer l'excellence; c'est 



VIE DE JÉSUS. 455 

prouver qu'elle a eu sa raison d'être, qu'elle fut légi- 
time, c'est-à-dire conforme aux instincts et aux be- 
soins du cœur en un siècle donné. 

Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au ju- 
daïsme et que sa grandeur n'est autre que celle du 
peuple juif? Personne plus que moi n'est disposé à 
placer haut ce peuple unique, dont le don particulier 
semble avoir été de contenir dans son sein les extrê-^ 
mes du bien et du mal. Sans doute, Jésus sort du 
judaïsme; mais il en sort comme Socrate sortit des 
écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen 
âge, comme Lamennais du catholicisme, comme Rous- 
seau du xviii® siècle. On est dé son siècle et de sa race, \ 
même quand on réagit contre son siècle et sa race. 
Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il re- 
présente la rupture avec l'esprit juif. En supposant 
que sa pensée à cet égard puisse prêter à quelque 
équivoque, la direction générale du christianisme 
après lui n'en permet pas. La marche générale du 
christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du 
judaïsme. Son perfectionnement consistera à revenir 
à Jésus, mais non certes à revenir au judaïsme. La 
grande originalité du fondateur reste donc entière ; sa 
gloire n'admet aucun légitime partageant. 

Sans contredit, les circonstances furent pour beau- 
coup dans le succès de cette révolution merveilleuse; 



456 ORIGINES DU CHRISTIANISME. 

mais les circonstances ne secondent que .ce qui est 
juste et vrai. Chaque branche du développement 
de Thumanité a son époque privilégiée, où elle 
atteint la perfection par une sorte d'instinct spontané 
et sans effort. Aucun travail de réflexion ne réussit 
à produire ensuite les chefs-d'œuvre que la nature 
crée à ces moments-là par des génies inspirés. Ce 
que les beaux siècles de la Grèce furent pour les ai1s 
et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut pour 
la religion. La société juive offrait Tétat intellectuel et 
moral le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait 
jamais traversé. C'était vraiment une de ces heures 
divines où le grand se produit par la conspiration de 
mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour 
les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le 
monde, délivré de la tyrannie fort étroite des petites 
républiques municipales, jouissait d'une grande liberté. 
Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon 
désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il 
fut toujours moins pesant dans ces provinces éloi- 
gnées qu'au centre de l'empire. Nos petites tracasse- 
ries préventives (bien plus meurtrières que la mort 
pour les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, 
pendant trois ans, put mener une vie qui, dans nos 
sociétés, l'eût conduit vingt fois devant les tribunaux 
de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la 



VIE DE JÉSUS. 457 

médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. 
La dynastie incrédule des Hérodes, d'un autre côté, 
s'occupait peu des mouvements religieux ; sous les 
Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses 
premiers pas. Un novateur, dans un tel état de 
société, ne risquait que la mort, et la mort est bonne 
à ceux qui travaillent pour l'avenir. Qu'on se figure 
Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix 
ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme 
céleste, s' usant peu à peu sous les nécessités d'un rôle 
inouï! Tout favorise ceux qui sont marqués d'un signe; 
ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement in- 
vincible et d'ordre fatal. 

Cette sublime personne, qui chaque jour préside 
encore au destin du monde, il est permis de l'appeler 
divine, non en ce sens que Jésus ait absorbé tout le 
divin, ou lui ait été adéquat (pour employer l'expres- 
sion de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est 
l'individu qui a fait faire à son espèce le plus 
grand pas vers le divin. L'humanité dans son en-j 
semble offre un assemblage d'êtres bas, égoïstes, 
supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme 
est plus réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme 
vulgarité, des colonnes s'élèvent vers le ciel et attes- ' 
lent une plus noble destinée. Jésus est la plus haute / 
de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient 



458 ORIGINES DO CHRISTIANISME. 

et oii il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce 
qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature. Il 
n'a pas été impeccable; il a vaincu les mêmes pas* 
sions que nous combattons ; aucun ange de Dieu ne 
Ta conforté, si ce n'est sa bonne conscience ; aucun 
Satan ne l'a tenté, si ce n'est celui que chacun 
porte en son cœur. De même que plusieurs de ses 
grands côtés sont perdus pour nous par la faute de 
ses disciples, il est probable aussi que beaucoup de 
ses fautes ont été dissimulées. Mais jamais personne 
autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'inté- 
rêt de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. 
Voué sans réserve à son idée, il y a subordonné toute 
chose à un tel degré que, vers la fin de sa vie, l'uni- 
vers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de 
volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a 
pas eu d'homme, Çakya-Mouni peut-être excepté, 
qui ait à ce point foulé aux pieds la famille , les 
joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait 
que de son Père et de la mission divine qu'il avait la 
conviction de remplir. 

Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuis- 
sance, nous qui travaillons sans moissonner, et ne 
verrons jamais le fruit de ce que nous avons semé, 
inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce 
que nous ignorons : créer, affirmer, agir. La grande 



VIE DE JÉSUS. 459 

originalité renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera- 
l-il désormais de suivre les voies ouvertes par les 
hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons. Mais 
quels que puissent être les phénomènes inattendus 
de l'avenir, Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se 
rajeunira sans cesse; sa légende provoquera des 
larmes sans fin; ses souffrances attendriront les meil- 
leurs cœurs ; tous les siècles proclameront qu'entre 
les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand 
. que Jésus. 



FIN UE LA ME DE JtSLS. 



TABLE 



DES MATIÈRES. 



Pafei 

DÉDICACE • •••••••.••..•••..#••.•••• X 

iNTROniT.TION, OU L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DBS SOURCES DE CETTE 

HISTOIRE • lU 

Ghap. 

I. Place de Jésus dans l'histoire du monde 1 

II. Enfance et Jeunesse de Jésus. Ses premières impressions. ... 19 

ni. Éducation de Jésus. 30 

IV. Ordre d'idées au sein éuquel se développa Jésus 44 

^ V. Premiers aphorismes de Jésus. — Ses idées d'un Dieu père et 

d'une religion pure. — Premiers disciples 71 

VI. Jean-Baptiste. —- Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au 

désert de Judée. — Il adopte le baptême de Jean 94 



462 TABLE DES MATIÈRES. 

Cbap. Pages. 

TTT. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu. 113 

yiii. Jésus à Gapliarnahum 13& 

IX. Les disciples de Jésus 148 

X. Prédications du lac '. 164 

XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'ayénement des 

pauvres 178 

xn. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus. — Mort de 

Jean. — Rapports de son école avec celle de Jésus.... 195 

xui. Premières tentatives sur Jérusalem 205 

xiv. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains... 224 

XV. Commencement de la légende de Jésus. — Idée qu*il a lui- 

même de son rôle surnaturel • • 236 

XVI. Miracles 255 

XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de 

Dieu 270 

xvni. Institutions de Jésus. 290 

XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation... 307 

XX. Opposition contre Jésus 321 

XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem 336 

xxu. Machinations des ennemis de Jésus. • 356 

xxui. Dernière semaine de Jésus. 370 

XXIV. Arrestation et procès de Jésus. 301 

XXV. Mort de Jésus 414 

XXVI. Jésus au tombeau 427 

xxvii. Sort des ennemis dç Jésus • 435 

XI viu. Caractère essentiel de Tœuvre de Jésds «^ • . 442