Skip to main content

Full text of "Jean-Francois Raffaelli, peintre, graveur et sculpteur"

See other formats


UNIVERSITY OF B C LIBRARY 



3 9424 05125 387 7 




THE LIBRARY 




THE UNIVERSITY OF 
BRITISH COLUMBIA 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of British Columbia Library 



http://www.archive.org/details/jeanfrancoisraffOOalex 



Jean-Francois RAFFAELLI 

PEINTRE, GRAVEUR ET SCULPTEUR 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 

CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS 

SUR PAPIER DU JAPON 



ARSÈNE ALEXANDRE 



Jean-François 

RAFFAELLI 



Peintre 
Graveur et Sculpteur 




PARIS 
H. FLOURY, ÉDITEUR 

I, BOULEVARD DES CAPUCINES, I 
1909 




Cliché Manuel 



PORTRAIT DE L ARTISTE, GRAVANT. 



J.-F. RAFFAELLI 



Toute vie d'artiste doit être écrite comme un roman. 
Sans cela, elle n'est qu'un travail de lexicographe, de 
professeur, ou, pis encore, de critique d'art, c'est-à-dire 
quelque chose de froid, d'inanimé, pouvant intéresser 
quelques spécialistes, mais n'ayant aucune prise sur le 
fraternel et vibrant inconnu pour qui nous écrivons. 



C'est faute d'avoir compris ainsi l'art de la biographie 
que les plus grands maîtres ne sont pas réellement connus, 
sauf des érudits, race estimable, limitée et dépourvue de 
flamme. 

Nous cherchons dans Vasari, père de l'histoire artis- 
tique moderne, les quelques traits de caractère qu'il a 
comme involontairement conservés, et qui ne prennent 
quelque grâce et quelque vie que parce que l'écrivain 
peintre appartenait à cette race italienne capable de tout, 
sauf d'engendrer l'ennui. Quel bonheur, lorsque, au cours 
des nomenclatures et des descriptions, nous pouvons déni- 
cher un trait de colère de Michel-Ange, une ferveur de 
Fra Angelico, un acte de socialisme de Donatello, une 
aventure amoureuse de Filippo Lippi ! 

Les grands brigands de l'école napolitaine et de Iccole 
romaine nous passionnent encore, parce qu'ils furent des 
spadassins et non point parce qu'ils tirent de la peinture. 

En des temps encore rapprochés de nous, quel regret 
n'éprouvons-nous pas de n'avoir sur Rembrandt, sur Van 
dcr Mcer de Dclft, sur Terburg, sur Mctsu, que de froides 
rapsodies, sans aucuns traits de caractère, sinon des traits 
faux et des anecdotes tendancieuses, qui semblent plutôt 
des erreurs d'un juge d'instruction que des documents 
rassemblés pour les amateurs de belles choses d'art et 
d'humanité! Pourtant, les misérables scribes qui nous 
laissèrent ces feuillets que nous consultons faute de mieux, 
auraient du scnlir quel aUrail ils auraient donné à leurs 
bnuquins en nous parlant de la icmme qui lit Ju iorgcron 
Matsys un peintre par amour, en nous faisant tout au 
moins entix'voir eiuels hommes lurent un Jér(')me Bosch, 




LES FO: 



un Brueghel. Nous nous passionnons mieux pour Rubens 
quand nous avons fait la connaissance de ses deux femmes 
et que nous l'avons suivi dans ses ambassades. Quel 
ravissement pour nous que des reporters d'alors nous 
eussent laissé des indiscrétions sur ses entrevues avec 
Velazquez ! 

Tout ce qu'on ne nous dit pas dans cet ordre d'idées, 
nous sommes tentés de l'imaginer. Rien de plus séduisant 
que ces h3^pothèses, sans doute, mais l'hypothèse serait 
dépassée en attrait par le récit authentique. Les ménages de 
Rembrandt, nous cherchons à les reconstituer. Sa première 
vie brillante, sentimentale, gaie, entraînante avec Saskia, 
puis les inquiétudes sur la santé de la frêle jeune femme, 
puis la mort, puis la succession prise par Hendrickie, la 
« servante au grand cœur »; les gens d'affaire et de proie 
s'abattant sur Finsouciant maître, la ruine, la dispersion des 
bibelots précieux, la lin dans un quartier pauvre, la rage de 
peindre persistant parmi ces effondrements, le défi au monde 
qu'on lit dans les regards, dans les traits ravinés du vieux 
Titan. Quel romanque tout cela, et comme il éclaire l'œuvre! 
Nous la goûterions moins si nous ne connaissions pas ces 
quelques traits : nous la goûterions mieux encore si un 
historien indiscret et habile à saisir les accents d'humanité, 
à recueillir les mots révélateurs, s'était attaché aux pas de 
'Van Ryn, comme fait la critique moderne pour les artistes 
de quelque importance. Ils ont tous leur biographe qui 
cherche à les montrer dans leur intimité. Cela ne vaut-il pas 
mieux que le système des Sandrart, des Gérard de Lairesse, 
des Descamps, qui, dans leurs écrits académiques, avaient 
tout cru faire lorsqu'ils entilaient de belles phrases pour 

3 



taxer Rembrandt de « vulgarité » et qui, lorsque, par 
hasard, ils condescendaient à enregistrer un tait biogra- 
phique, nous le donnaient faux. Par exemple, la prétendue 
i\rognerie de Steen, parce qu'il peignait des ivrognes, 
calomnie que démentent son oeuvre et son portrait par 
lui-même. 

Dans ce cas, nous nous disputons en pensée avec l'écri- 
vain mal informé, inclairv()yant, indifférent au détail typique, 
incapable d'en comprendre l'éloquence, l'émouvante valeur. 
Certes, ce fut un jour de victoire pour la pensée, lorsque les 
Concourt découvrirent le manuscrit du comte de Caylus 
sur Watteau, car cet écrit absurde et précieux contient les 
accents qui nous ont permis de reconstituer cet esprit indé- 
pendant et profond, cette merveille d'ardeuret de souffrance. 
Nous sommes furieux contre le grand seigneur borné qui 
s'indigne lorsque ce peintre — qu'il estime et qu'il aime après 
tout, àsa manière — a laudace d'être un homme libre, et le 
mauvais goût de préférer Ihôpitai à certaines aristcx^ratiques 
protections. Nous sommes ravis à moitié lorsque Caylus 
nous dit que Watteau était tendre, sauvage et » même un 
peu berger », car ce mot est presque une peinture, mais 
mécontents tout de même de ne pas avoir, au lieu de phrases 
académiques, toute une moisson de traits de cette bergerie. 
Qu(ji qu'il en soit, le roman de Watteau nous émeut non 
moins qu'une page de Marianne ou de Manon Lescaut, soit 
pai' ce que nous en savons, soit par ce que nous y 
ajoutons. 

C'est à ci'ier de joie lorsque nous lisons dans les Gon- 
ciiiiri la \icdcl.a hnir, lorsque nous voyons ce vieil ouxricr 
miiLiucui. tclu et psychologue, tcniilcte au roi, se mettre à 




PORTRAITS d'aLPHONSE DAUDET, DE M""" A. DAUDET 

ET DE MM. L)E CONCOURT, EMILE ZOLA, GISTAVE GEFFROY 

ET J.-F. RAFFAELLI, 

à la maison Je Daudet, à ChaiTiprosay. 



son aise chez la favorite, et plus tard devenir un illuminé de 
philanthropie et de délire amoureux de la nature. C'est 
même dommao;e que les charmants écrivains aient ici apporté 
les restrictions d'un esprit réactionnaire, au lieu de chercher 
à comprendre, à expliquer scientifiquement, à mettre en 
scène romanesquement cet illuminisme, cet enthousiasme 
qui n'est, après tout, pas plus divaguant que tel chapitre des 
Confessions. Quelles scènes nous imaginons, nous, sur cette 
simple indication des « extra\agances » du vieux philosophe 
peintre. 

Et le roman bourgeois du bon Chardin ! Et le roman 
mélodramatique de Greuze ! Pauvre Greuze ! Que nous 
nous intéressons à le voir tomber dans les pièges de la jolie 
libraire ! Comme nous l'observons dans sa lutte pour pro- 
curer le luxe à lingrate Babuti, dans ses démêlés avec les 
galants qui viennent jusque chez lui la courtiser, et le reste. 
Nous allons avec lui chez le commissaire de police. C'est un 
chapitre de Balzac a\ant Balzac. 

Ht le roman de l'rud'hon avec Constance Meyer ! En 
voilà un qui est incomplet, malheureusement, mais d'une 
signification dramatique suprême. Il faudra qu'un jour quel- 
que écrivain chercheur et évocateur nous le refasse d'un 
bout à l'autre. Aucune scène d'amour ou de jalousie n'y sera 
indifférente. Le suicide, la mort, seront reconstitués dans 
les plus précises circonstances, avec l'atmosphère et la façon 
de parler et d'agir du moment. 

Nous en avons assez dit pour prouver que la critique 
de\ait être assoiffée de romanesque, ou, si le l'omanesque 
ne « donne " pas, avide de psychologie. C'est, pour noire 
pail, le seul i^laisir i.|ue nous ayons jamais ti-ou\é à écrire 




J.-F. RAFFAELLl 
Les Vieux convalescents. 

(Musée du Luxembourg.) 



lJldA'r'iA>] A-.i 




.ai% 






>- ^;îf " 



^-~ r-*;^- :^ag^^: 



sur un artiste, et si nous citons quelqu'un de nos propres 
travaux, c'est, non pas pour nous décerner à nous-même 
un satisfecit, hélas ! mais pour dire quel aurait été notre 
idéal, et ce que nous souhaiterions de la part de ceux qui 
auront la passion et la force. En contant la vie de Carriès, 
nous avons voulu faire le roman de la lutte entre l'hérédité 
morbide et l'affolement du beau. En traçant celle de Cals, 
nous avons tenté de faire vivre un timide ^■ibrant, un révolté 
respectueux, puisant des consolations suprêmes dans sa 
petite besogne tendre. 

Ici, nous allons avoir à étudier un homme de qui le roman 
personnel est à la vérité bien simple et se résume en une vie 
de famille et de travail, mais cet homme et cet artiste est si 
épris des spectacles de la vie, si acharné à dégager et à culti- 
ver sa pensée, si fervent zélateur du culte de l'intelligence 
en toutes ses manifestations, que cette recherche infatigable, 
cette chasse souvent heureuse d'un idéal moderne, devient 
un roman véritable. 

Le roman d'un esprit, d'un cerveau en perpétuelle ébulli- 
tion, d'une clairvoyance tantôt douloureuse, tantôt pleine de 
joie. Beau roman que celui-là, et d'une matière neuve, et qui 
tranche sur les canevas trop connus d'aventures et d'amours. 
Le roman ccrébral est peut-être bien plus la forme du 
roman de l'avenir que le pur romanesque. Modifiant un mot 
célèbre de Courbet, on pourrait le dénommer une fiction 
réelle. Au reste, il en est déjà de grands exemples. Balzac en 
a donné un avec le Chef-d'œuvre inconnu, qui serait plus 
beau et plus passionnant encore si ce grand écrivain avait 
pris pour personnage un artiste de son temps, Delacroix, 
par exemple, au lieu de son personnage à demi imaginé. 



Baudelaire, il est vrai, en quarante pages, l'a écrit, ce 
roman de Delacroix, de même qu'il en a esquissé un autre 
encore, et d'un genre différent, avec son étude sur le « Peintre 
de la vie moderne » ou Constantin Guys. M. Romain 
Rolland, de notre propre temps, a, de son côté, publié de 
beaux romans de critique cérébrale avec ses brochures 
sur Beethoven et sur Michel-Ange. Ces brillants modèles 
auraient du nous dispenser de rappeler les ouvrages conçus 
dans cet esprit que nous avons publiés avant celui qu'on 
\a lire. 





Il 



f f \il§f ''^. 



i\, iViiûkrl: 



'knirn 



^m^0k 






L'expression de « mora- 
liste pittoresque » qu'emploie 
justement Baudelaire au sujet 
de Guys, conviendrait à mer- 
veille à J.-F. Raffaëlli. 

Etre un moraliste, c'est, 
par définition, être un étudiant 
des hommes en eux-mêmes 
et observés dans le milieu où 
ils se meuvent, dans len- 
semble de circonstances qui 
agissent sur leur volonté. 
C est, même lorsqu'on ne les 
ilatte point, ou qu'on les mal- 
mène, les aimer iniinimcnt, 



ne rien voir de plus intéressant, de plus divers, que ce sujet 
sans cesse repris, redessiné, retourné sous tous ses aspects. 
RafFaëlli ne s'est jamais rassasié de cette étude. lia ana- 
lysé, tantôt avec tendresse, tantôt avec une compatissante 
ironie, tantôt même avec cruauté, cet être humain qui, 

pris isolément, est un 
monde, pris en multitude 
un insecte. Mais cette 
multitude elle-même 
forme comme un être qui 
se meut, palpite, jouit, 
souffre, aime, hait, avec 
le même ensemble, et 
suivant les mêmes lois 
qu'un individu. Et tour à 
tour, notre peintre, notre 
moraliste pittoresque , 
nous a montré toute une 
humanité dans un per- 
sonnage choisi, et un seul 
p c r s o n n a g'e v i \- a n t et 
agissant dans la cohue puissamment rythmique des grandes, 
villes. 

Comme à Guys également, on pourrait lui appliquer cette 
belle page de Baudelaire, que je ne puis résister au plaisir 
de citer, car elle sera, dès le début, la ciel" du roman de 
notre héros, et ce qui suivra ne sera que le développement 
et lillustration d'un si fertile thème. 

« La foule est son domaine, dit le poète, comme l'air est 
celui de l'oiseau, comme l'eau celui du poisson. Sa passion 




^^^^ 



M AN ET ET ZOLA, C A l( 1 C A T U R K . 



lO 



et sa profession, c'est d'épouser la foule. Pour le parfait 
flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une immense 
jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l'on- 
doyant, dans le mouvement, dans le fui^itif et l'infini. Etre 
hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi, voir 

II' 




LES FIGURANTS DK LA RUE. 



le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, 
tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits 
indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut 
que maladroitement définir. L'observateur est un prince qui 
jouit partout de son incognito. L'amateur de la vie fait du 
monde sa famille, comme l'amateur du beau sexe compose 
sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introu- 
vables; comme l'amateur de tableaux vit dans une société 



1 1 



enchantée de rêves peints sur toile. Ainsi l'amoureux de la 
vie universelle entre dans la foule comme dans un immense 
réservoir d'électricité.. C'est le moz insatiable du non-moi, 
qui, à chaque instant, le rend et l'exprime en images plus 
vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive. 
« Tout homme, disait un jour M. G[uys] dans une de ces 
conversations qu'il illumine d'un regard intense et d'un geste 
évocateur, tout homme qui n'est pas accablé par un de ces 
chagrins d'une nature trop positive pour ne pas absorber 
toutes les facultés, et qui s'ennuie au sein de la multitude, est 
un sot ! un sot ! et je le méprise ! » 

1 out s'y trouve, y compris la décisive touche de pessi- 
misme, mais d'un pessimisme agissant et fécond, qui est 
aussi un des remarquables traits du caractère de Raffaëlli. 




PETITS nui: l< (i KOlS. 




Les orig-ines de l'artiste sont 
précises et explicites. Il naît à 
Paris, Tannée i85o, en plein 
vieux Paris, dans le quartier Saint-Eustache. Son enfance 
et sa jeunesse se passeront dans cet air, parmi ces maisons 
et ces gens qui vous teignent en Parisien, à jamais, quelles 
que soient les ascendances. Si Napoléon pouvait recon- 
naître au parfum Tapproche de la Corse, quoique encore en 
pleine mer, les vieux Parisiens comme nous trouvent tou- 
jours un frémissement, des sensations d'enfance conservées 
avec une netteté extraordinaire, à parcourir ce qui reste de 

i3 



ces anciennes rues devenues si noires et si usées. Les 
mélancoliques retours se mêlent à de fraîches visions du 
temps où cela semblait si vaste et si beau, animé par les jeux 
de l'écolier, illuminé par le frais sourire d'une jeune mère. 

Un homme né là et 
qui se sera voué à 
peindre avec talent 
Paris et sa vie, ren- 
contrera des touches, 
des harmonies, des 
sentiments que nul 
autre ne pourrait 
donner. Les Halles 
comme le Louvre, la 
place des Victoires 
comme ce qui reste 
épargne des antiques 
passages, la merveil- 
leuse rue Montmartre 
comme la Banque de 
France, tout cela 
conserve encore un 
peu de l'ancienne sa- 
veur. Mais ceux qui connurent la vieille Halle aux Blés, le 
passage du Saumon, celui du Caire au temps de sa modique 
splendeur, et la cour des Messageries, disparue déjà bien 
axant l'avènemcnl des automobiles, peuvent rcvendiquei", 
entre beaucoup d'autres, le \ rai litre de citoyens de France 
cl de Paris, auquel ont certainement bien moins de droits 
ceu.x des iauliourgs annexés, fût-ce de Montmartre même, 




tf^U4-^ 



I. K P o !■: T I 



>'J 



et des plus somptueux quartiers de Chaillot ou de Passy. 
Si un enfant inteilig-ent et sensible s'est imprégné de cet 
air-là, soj'ez certains qu'il sera, dès qu'il le voudra, le meil- 
leur peintre de Paris que l'on puisse souhaiter. Ainsi en 







N O T « E - D A M F, 1) i; PARIS. 

(Collection G. AlexanJre.) 



fut-il de Raffaëlli, quoique descendant de grands-parents 
florentins et né de parents lyonnais. 

Son grand-père possédait des vignes à Carmignano, 
près de Florence. Ce vigneron toscan courtisa une jeune 
fille de la noble et très ancienne famille des Gonzague (et 

i5 



non des Consalvi, comme Va écrit Edmond de Concourt). 
M"" Antonia de Giuli, et. puisque nous cherchons un peu 
de romanesque, il enleva cette beauté et 1 épousa en France. 
Son grand-oncle, qui fut avocat à la cour royale de Turin, 
dut également se réfugier en France pour cause d'opinions 
politiques. Il y a, vous le voyez, quelque atavisme dentrain, 
d'audace, de fougue, quelque graine de don-quichottisme 
que nous n'aurons pas de peine à retrouver chez notre 
peintre. 

Son père naît à Lyon, où il fonde une industrie qui d'abord 
prospère au point de nécessiter diverses succursales, dont 
une à Paris. Sa mère est Lyonnaise aussi ; elle est épousée 
aussit(")t au sortir du couvent. Le mari a un goût très pro- 
noncé pour les arts, pour la musique, et collectionnera des 
antiquités; la femme possède un esprit solide, des aptitudes 
pratiques. Plus tard, en excellente bourgeoise, elle fondra 
en larmes en lisant une biographie fantaisiste de son lîls, 
déjà devenu un artiste célèbre, où le trop imaginatif rédac- 
teur raconte que RaffaclH, né dans un campement de bohé- 
miens, a été élevé par charité dans une école chrétienne! 
Ce petit roman-là ne trouve aucun écho dans l'esprit 
sérieux de cette mère. Icllcs autres en auraient ri, ou même 
y aLii'aicnt trou\c un indice inexact, mais tlalleui", de la 
gloire. 

Donc, J.-F. RalTaëlli a comme hérédité familiale, d'une 
part, le goût des aventures, de l'action, cl une aristocratie 
de sang et de tendances; d'autre part, un grand bon sens, 
une solidité d'esprit, une aptitude à l'organisation, qui se 
manifesteront lorsqi.ril s'agira, par exemple. Je metli'c sur 
pied une exi^osiiiou de ses (cuxi'cs, de foncier cl de pi'csider 

I*. 



..■../ 



J 






^ ( — 



r^ 






■^^ - 









I .1 1' Il •■/ 



m* 



m::j^..:M ■■y m ■ .. r 







;i*^' 



1«P 



^a^t^u--^*. lu itin 




'Al, ,^l»,ll,-.> ■...■> ■•■ »•■'*" 



LES MARCHANDS DES RUES. 
; Illustration d'un numéro du Figaro.) 



une Société, d'entreprendre des tournées d'Expositions et 
de conférences en pays étrangers et, antérieurement à tout 
cela, de se tirer d'affaire au début de la vie. Il eut aussi, 
dans sa prime jeunesse, du côté maternel.' un peu de ten- 
dances au mysticisme, mais bicnt(3t aux prises avec la vie 
et attiré par les esprits de son temps qui personnifiaient la 
raison, Faction, le progrès, cette influence ne laissa chez 
lui que l'aptitude à l'émotion humaine et la sensibilité plus 
affinée qu'elle ne l'est chez, un pur rationaliste. 




iVlK I)K l'KCIIE r II . 




A l'âge de treize 
ans, l'enfant qui avait 
jusqu'ici vécu dans 
l'aisance, dans le luxe, 
assiste soudain aux 
levers de fortune fami- 
liaux. Il lui faut alors 
gagner sa vie dure- 
ment et aider les siens 
tout en conquérant 
une place pour lui- 
même. "Voilà le jeune 
homme de quatorze 
ans — la transition est 
prompte et décisive de 
l'enfant à l'homme en 
pareilles circonstances 
— sur le pavé de Paris 
et aux prises avec ce 
quelque chose de for- 
midable qu'est l'esquisse de toute une vie à venir. 
Dans son livre, les Promenades d'un artiste au Musée 



LE [' 1( U K E S S E i; U . 



du Louvre, Raffaëlli a ce trait si joli : « D"abord on me 
plaça dans une maison de commerce, sans me demander 
mon avis, — j'avais seize ans, — comme teneur de livres. 
Et j'ignorais les premières notions de la tenue des livres! 
Et je les ignore encore... Cette vie d'homme qui prend note 
sans cesse de choses qui lui sont absolument indifférentes 
me terrifiait. " 

Heureusement, ce comptable sans vocation avait en lui 
l'attraction innée pour les choses qui précisément sont 
indifférentes à la plupart des humains, ou qui du moins 
viennent pour eux après les faits et les chifl'res, c'est-à-dire 
les images et les sons. Il avait une belle voix et le Louvre, 
où il passait les quelques minutes de liberté qu'il pouvait 
prendre sur le temps de son pauvre déjeuner d'employé, le 
fascinait. C'était le salut; c'était ce qui est refusé à tant de 
passants sur cette terre, de débutants dans cette vie : un 
horizon entrevu, horizon de lumière, horizon de beauté! 
Vivre du chant, à cet âge, même misérablement, c'est vivre 
dans un peu d'idéal, dans un peu d'exaltation. En 1868, 
Raffaélli pouvait gagner son pain en chantant au théâtre. 
A la paroisse Saint- Joseph, il chantait également à la 
maîtrise. Tout cela, c'est de l'espoir, avec, pour consolation 
et encouragement, les galeries du Louvre où, gêné de la 
tenue râpée et des gros souliers humbles, on ne passe 
qu'en tremblant devant les tout-puissants gardiens, mais 
(Hi l'on s'oublie vite, où l'on s'isole dans un magnifique 
rêve d'émulation, de création et de gloire. 

Certes, Raffaëlli a pu pénétrer et traduire les âmes des 
pauvres gens, de tous ceux L[ui voient marchci' au-dessus 
d'eux ceux que Ton nomme les privilégiés, lia pu ressentir 

20 



J.-F. RAFFAELLl 
Paris, 4 kilomètres i". 

Gravure originale en couleurs. 



Li ] ■ 
\ v•^•^^ 



'\ 





Jfir ^^S^S^Êm 




^^ "' wCÎflrtWk 




-.< ,^?^ 




i__^^-ji^j^B\ 


A 


^^1 


^S ^ÎaVi '"-(L i f4f^ 


^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^H 




■ k .•'- JkKC ' 



une sympathie intense pour les déshérités, puisqu'il les a 
touchés de près, quoique possédant les talismans d'art 
nécessaires pour ne pas demeurer confondu parmi eux. 
Lorsqu'on a beaucoup souffert dans ces années décisives, 




SAINT-GERMAI N-L AUXERROIS. 
(Collection B. de N...) 



on demeure, pour peu que l'âme soit belle et de pure essence, 
infiniment sensible pour le compte des autres aux maux que 
l'on a éprouvés ou observés. 

C'est une vertu que je rencontre chez Raffaëlli, après 
l'avoir profondément admirée chez Dickens, lui aussi incom- 

21 



parable peintre des piétineurs et des piétines, lui aussi avide 
de beauté, dans son enfance dénuée du nécessaire, lui aussi 
voué aux dures besognes pour le pain sec, lui aussi trouvant 
une évasion et un acheminement vers Fart qu'il rêve par le 
moyen de quelques tra\'aux en marge de cet art. Dickens est 
reporter parlementaire, cest-à-dire, à cette époque, une 
sorte de scribe subalterne surmené et malmené. L'un et 
l'autre, une fois parvenus à la période heureuse d'indépen- 
dance gagnée par le travail de leur rêve et de leur choix, 
non seulement n'en veulent point à l'humanité des épreuves 
qu'ils ont subies, mais encore gardent envers elle une sorte 
de pitié attendrie, que ne connaîtront jamais ceux qui, 
suivant Texpression anglaise, sont « nés avec une cuiller 
d'argent dans la bouche » — et à qui cette symbolique 
cuiller n'a jamais été retirée... 

Court, mais non plus consolant intermède, le jeune 
homme fait partie, en 1870, des régiments de marche dans 
lesquels il s'engage volontairement. 11 assiste au siège et à 
la Commune, et. la paix revenue, recommence pour lui le 
combat. 

Il acquiert déjà des situations qui, pour d'autres, seraient 
enviables, et qui pour lui ne sont que transitoires : il entre 
au Théâtre lyrique de l'Athénée en qualité de seconde basse 
et il a du succès; on lui reconnaît du talent, du goul musical, 
une belle voix, une agréable prestance; c'est comme chantcui- 
que, pour la première fois, le nom de Rall'aclli est insci'it 
dans une gazette ! Mais le théâtre n'est pour lui qu'un moyen 
de gagner sa vie créatrice. 

J'imagine que le mot cité tout à riicure nous éclaii-c la 
raison de cette apparente instabilité. 




&. 



1) 



Ji o 



< 

tu 
tu 

< 



> 


OJ 




'N* 






^ 


03 


o 

ce 




'Ôb 


irt 


I>» 






>u 




U4 


-^ 


o 


O 
3 




— 


C3 
















C5 


u 




Lh 


aj 




o 


> 

es 

3 

a, 



Celui qui, comme comptable, ne pou\ail s'intéresser à 
noter des choses 
qui lui étaient 
personnelle- 
ment indiffé- 
rentes , n'était 
pas destiné à de- 
meurer l'inter- 
prète de kl 
pensée des au- 
tres, pensée qui 
pouvait être sou- 
vent éloignée de 
la sienne pro- 
pre. L'acteur 
n'est pas tenu 
d'être intelli- 
gent , au con- 
traire; ildoit, s'il 
l'est, l'oublier, 
pour devenir un 
remarquable 
porte-voix; peu 
importe s'il 
transmet des 
inepties ou des 
choses capables 
de le révolter. 

Or, déjà, chez ce jeune homme de vingt à vingt-deux ans, 
l'intelligence s'éveillait avec une acuité singulière; l'avidité 




LE MARCHAND ]JE MARRONS, EAU- FORTE. 

(Illustration des Croquis parisiens, de J.-K. Huysmans.) 



23 



de connaître, le sens critique naissaient, se développaient 
avec une ardeur et dans une ébullition superbes. Les poètes, 
les philosophes, les historiens, les savants même, sollici- 
taient cet esprit si vivant et si largement ouvert. Il n'a donc 
pas pu hésiter une minute et se demander s'il ne préférerait 
pas les triomphes du théâtre au goût qui l'attirait déjà sur- 
tout, de créer lui-même par le moyen des couleurs et des 
lignes, mille spectacles divers. 

Le problème est de se rendre maître de cet engin de 
pensée, de se familiariser avec le langage pictural, de l'assou- 
plir, de façon à dire ce qu'on veut et comme on le veut. 
Pour cela, il faudrait du temps, des loisirs. Ces loisirs, il 
s'agit de forcer la vie à les donner, d'allonger les journées, 
de mettre en quelque sorte plus de vingt-quatre heures dans 
chacune. Il faut aussi connaître les choses élémentaires, 
passer quelques moments à l'École. Je dirai plus loin ce que 
valurent ces quelques moments-là et le peu qu'ils appor- 
tèrent, mais alors ils comptent pour leur part dans ces 
années fiévreuses. 

C'est le- matin, de bonne heure, que Raffaëlli se rend à 
l'Ecole des Beaux-Arts, pour dessiner dans l'atelier de 
Gérome où il ne passera que trois mois, 11 le quitte un 
instant après pour aller gagner un cacheta l'église, en chan- 
tant pour un grand enterrement ou un grand mariage. Je 
vois, aussitôt chanté, ou SLir le chemin, la \isile hâtive au 
Musée du Louvre. A deux heures, répétition au théâtre, qui 
prend une bonne partie de laprè.s-midi. Quand les journées 
sont longues, on peut gagner une heure pour peindre. Le 
soir venu, le théâtre jusqu'à minuit passé. Alors, sans doute, 
le lourd repos bien gagné des obscurs trimcurs.'' Non. C'est 

24 




CROQIMS : CAFE-CONCERT. 



le signal d'un autre travail, volontaire celui-là, acharné, 
sans mesure, sans ménagement, des lectures la plus grande 
partie de la nuit, parfois encore des feuillets sans nombre 
noircis sous la dictée de cet esprit infatigable, ou plutôt qui 
se croit capable de faire face à d'aussi énormes dépenses de 
forces cérébrales. Vous verrez aussi plus tard que ce périlleux 
entraînement, cette insatiabilité fougueuse, ces investiga- 
tions dans tous les sens, faillirent coûter cher à Tintrépide. 

Mais pouvait-il alors s'arrêter, calculer ? Il fallait gagner, 
en prenant sur les nuits, les ressources indispensables pour 
faire de la peinture pendant le jour ; il fallait en même temps 
devenir un homme informé de tout, apte à toutes les luttes 
et à toutes les découvertes intellectuelles. Superbes et 
touchantes ambitions ! 

Cette existence de labeur sans trêve n'allait pas toujours 
sans mécomptes. Un jour, pour augmenter encore ses 
ressources ou pour suppléer à quelque saison sans engage- 
ment, le jeune homme imagine de prendre des leçons de 
contrebasse, afin de jouer dans les orchestres. Mais, cette 
fois, ses doigts en souffrent tellement, qu'il faut renoncer, 
soit à la contrebasse, soit à la peinture. On comprend qu'en 
cette occasion encore il n'ait pas hésité dans son option. 

Nous ncnlrons pas dans tous les détails des ventes espé- 
rées et manquées, des tableaux refusés aux Salons pour 
commencer, de toutes les déceptions qui sont, si l'on peut 
dire, le pain quotidien de ceux qui cherchent à se frayer un 
passage dans l'hostile forêt de la société. Ralïaëlli en eut sa 
large part. Mais une indicalion est ici bonne à donner et va 
nous faire comprendre encore un autre aspect de ce caractère. 

Comme nous lui demandions un joui- s'il avait beaucoup 



J.-F. RAFFAELLl 
Le J^émouleur. 

Pointe scche originale en couleurs (fragment). 



e n'all 
nentei 



fnnt 







^^ 






^ 



>^, 




ï': ^l' 



fl 



_ ' jê^— 




souffert de ces épreuves, épreuves toujours si cruelles pour 
la jeunesse et où sombrent parfois les trop tendres et les trop 
sensibles, ou bien s'aigrissent ceux qui étaient nés trop con- 
fiants, il nous fit cette réponse, qui n"a rien de la déclamation 
rancunière d'un Chatterton : 

— Ma foi, non ! Ces déceptions ont toujours passé sur 
moi sans m'atteindre profondément. Je vivais dans un rêve 
perpétuel. Une chose manquait ? C'est que la suivante 
n'en allait que mieux réussir. Et la semaine prochaine 
j'allais certainement faire un chef-d'œuvre. Ce chef-d'œuvre 
allait immédiatement me donner la grande célébrité, la 
fortune. Mon excitation constante n'était que joyeuse. Ce 
travail des jours et des nuits, s'il devait un jour me jouer un 
assez méchant tour, pour le moment m'entrenait en espoir, 
en satisfaction de moi-même et en ardeur. 

)) Il m'arrivait, ajouta-t-il, de rêver, pendant mes courts 
instants de sommeil, que je m'élevais dans les airs, que je 
planais, et j'étais très étonné, une fois réveillé, de ne pas 
pouvoir continuer cet exercice. J'ai très longtemps été 
convaincu qu'il ne tiendrait qu'à moi d'y arriver, et parfois 
encore je retrouve cette illusion. 

)> Or, voyez comme ceci est significatif. Je faisais part un 
jour de cette disposition d'esprit, de cette demi-hallucina- 
tion à un certain personnage qui me répondit que lui, au 
contraire, rêve toujours qu'il s'englue lourdement au sol 
ou qu'il s'effondre sans cesse dans des caves ouvertes à 
l'improviste sous lui. Et ce personnage est justement un être 
louche, tortueux et ra.npant, pour qui la ligne droite ne 
saurait être le plus court chemin! » 

Arrangez, si vous pouvez, ces contrastes, mais il faut 

27 



noter cependant que cette belle confiance, cette intrépidité 
à aller de l'avant, ces rêves d'envol, voisinaient chez 
Raffaëlli avec des tendances au pessimisme telles, qu'il en 
devait venir un jour à regarder avec une sorte de colère tout 
ce qui est la grâce de la nature et de la vie : les sourires, les 
fleurs, à ne plus aimer la musique, à la haïr presque, lui 
qui, du temps de ses nocturnes investigations, s'était aussi 
passionnément adonné à la composition musicale. C'est cette 
complexité, cette dualité fréquente chez Ratîaëlli, et s'appli- 
quant à plus d'une de ses facultés et de ses passions qui rend 
si attirante l'étude de son caractère et fait de lui un type 
saisissant de l'homme moderne, « ayant, comme l'a remar- 
quablement défini M. Gustave Gefïroy, trouvé déjà et cher- 
chant toujours, certain et incertain, donnant la sensation, 
qu'il éprouve sans cesse, de la sécurité et de l'inquiétude. » 




Nous touchons trop prochai- 
nement à l'époque où ce chercheur 
infatigable, cet étudiant exaspéré 
va atteindre à la fois la récompense 
et la peine de ses efforts, pour ne 
pas en terminer avec ses études 
picturales proprement dites. 

Un trait fort remarquable de 
ces études est qu'ayant été un des 
plus fervents visiteurs du Louvre, 
s'y étant livré plus qu'aucun autre 
à la méditation et à la joie, il n"a 
jamais fait de copies. Tout au plus 
dans la prime jeunesse, y a-t-il pris 
quelques méchants croquis, desti- 
nés plutôt à se rendre compte 
sommairement de certaines façons 
de voir de tels ou tels maîtres. De même, le peintre qui, 

29 




LES MAIGRES REPAS. 

(Illustraiion des Cruquis parisiens 
de .l.-K. Huysniaiis.) 



pendant assez longtemps, tigura aux Salons comme « élève 
de M. Gérome «, apprit à peindre tout seul, chez lui, hors 
de l'atelier officiel, aidé de rencontre par quelque empi- 
rique indication dun camarade. 

C'est que, dans cette nature, tout est spontané, tout est 
instinctif. 11 aime mieux inventer qu'apprendre, et il faut 
que tout soit tiré de lui-même. Ce qui lui vient des autres 
ne lui sert point, ne lui parle point, est un embarras et un 
dégoût. Aussi Tai-je souvent entendu dire que tout artiste 
qui ne serait pas souverainement injuste pour les autres 
n'est pas un artiste véritable, puisqu'il serait capable de 
concevoir autre chose que ce qu'il produit lui-même. Il y a, 
dans cette amusante boutade, plus de vérité qu'on ne 
pense, car elle n'est autre que le principe de la personna- 
lité. 

D'ailleurs, Rafîaëlli, spontané, individualiste entre tous, 
ne pouvait ni approuver un enseignement collectif des arts, 
ni en profiter en aucune manière. Un de ses aphorismes 
préférés est ce mot merveilleusement frappé, d'Eugène Dela- 
croix : « On sait son métier tout de suite ou on ne le sait 
jamais. » 11 la prouvé dès ses débuts, et l'on peut dire que 
celle méthode se rapproche singulièrement de celle de 
Chardin, qui s'était appris à peindre, dans ses jeunes années, 
ainsi qu'il le racontait naï\ement, « en mettant de la couleur 
jusqu'à ce que cela ressemble aux objets qu'il voulait repré- 
senter ». 

Dans un de ses meilleurs écrits, l'Arl dans une Dcmo- 
cralie, dédié à l'Amérique, RafFaëlli décrit l'intérieur d un 
atelier de l'Ecole, et je ne puis résister au plaisir de citer ce 
caustique morceau, d'abord parce qu'il est amusant cl 

3o 



J.-F. RAFFAELLI 
L'Homme au chien. 

Gravure orij^inalc en couleurs. Kpreuve unique. 



1 1J3ATHA« ■^- I 




/ 



violent dans sa justesse, puis parce que, comme conlrc-coup, 
il a une valeur de document autobiographique : 

« La grande salle d'étude de ce qu'on appelle une école 
des Beaux-Arts, c'est généralement une grande salle 
carrée. 

» Les murs, le plus souvent, sont peints d'un gris neutre, 
froid, sali souvent par des raclures de palette, ou de grossiers 
barbouillages. Rien sur ces murs que ces ordures. Au 
milieu, sur une table à modèle, se trouve un modèle tout 
nu, un homme, une femme, le plus souvent une malheureuse 
prostituée... Autour, soi.xante, quatre-vingts jeunes gens, 
peignent tous les matins, de huit heures à midi, ce triste 
corps nu, cette pauvre loque d'humanité. 

» Deux fois par semaine, un professeur vient donner 
soixante minutes de conseils à ces soixante élèves. Il dit à 
l'un : « 'Votre jambe est trop courte i' ; à l'autre : « Voyez le 
modèle, il a le nez plus droit. " On lui montre quelques 
esquisses, quelques pochades, et c'est tout : voilà tout 
l'enseig-nemenl donné dans ces écoks. 

" Et il y a des maîtres qui, durant trente ans, se prêtent à 
cette pauvre comédie. Et il y a des élèves, j'en ai connu, qui, 
pendant douze et quinze ans, suivent ces cours étroits et 
bornés ! C'est une pitié. 

» J'ai traversé dans ma jeunesse, hâtivement, je n'ai 
pas besoin de le dire, deux ou trois mois dans l'un, quel- 
ques jours dans les autres, plusieurs de ces ateliers d'élèves. 
J'en suis encore honteux ! Les malheureux jeunes gens, 
pour le plus grand nombre grossiers et vulgaires, s'y 
livraient à des plaisanteries écœurantes. 

» On y chantait des obscénités stupides. On y inventait 

3i 



■ir^; 



des mascarades honteuses, auxquelles le cœur se salit vite. 11 
y avait des conversations de gamins dépravés avec ces 
malheureuses qui étaient là, nues, montrant quelquefois 
leur pauvre sexe malade, au milieu de tous ces jeunes 
hommes aux conversations de caserne, gouailleurs et brutes. 
Ah ! les mauvaises semaines que j'ai passées là, le rouge 
aux joues. 

» Comment! me disais-je — jeune cependant et à Tâge où 
l'on accepte tout autour de soi sans examen — comment, 
c'est là une école d'art, et tous ces jeunes hommes sont là 
pour étudier )a nature? La nature, c'est donc seulement 

ce pauvre corps tout nu ? 

» Et les bordées d'horreurs 
continuaient autour de moi. Et 
on mettait de nouveaux élèves 
tout nus, on les salissait d'or- 
dures et, dans cette salle aux 
murs sans couleur, des orgies 
se déroulaient... 

» Et c'était là ce qu'on appe- 
lait étudier l'art ! 

» Et jamais, jamais, dans 
cette réunion d'h( mimes appe- 
lés à être des artistes, une 
discussion d'art, jamais un mot 
généreux. Jamais une idée 
élevée. Toujours et toujours 
cette hhii^-iic immonde et stu- 
pide, toujours lOrdure. " 

Quel plaisir ne cause pas aux âmes délicates cette coura- 

3-2 




TftXK l)K Kll. I. i;. 

Kau-I'orlc. 



geuse protestation, qui brave les moqueries, qui s'insurge 
contre ce préjugé complaisamment admis par certains 
maîtres eux-mêmes, que cette gaîté malpropre, ces bruta- 
lités, sont un signe auquel peuvent se reconnaître les 
artistes, et une grâce de cette chose sans prix et gaspillée si 
sottement, la jeunesse ! 




LA FORTE CHANT K USE. 



Quoi ! le jeune homme qui est venu là était poussé par 
de beaux instincts, de pures aspirations, et, à l'heure où le 
cerveau prend les empreintes décisives, au lieu des idées 
nobles et des curiosités supérieures, de laides et tristes 
images, des refrains orduriers, viennent se substituer dans 
la pensée vierge, à tout espoir et à toute foi ! La pensée, 
fugitive richesse , si difficile à fixer et à faire fructifier, 
on la foule aux pieds, parmi les crachats et les bouts de 

5 33 



cigarettes d'une chambrée ou d'un ba^^ne! Oh! ce jeune 
homme exquis et aux ambitions hautes avait raison de ne 
pas rire de ces soi-disant gaîtés, de se révolter de toute sa 
fine organisation d'admirateur et de penseur! Comme il 

faudrait que ceci fut lu et 
redit aux jeunes gens qu'une 
malsaine et coupable tradi- 
tion va gâter comme leurs 
aînés ! Comme il serait bon 
qu ils fussent convaincus 
que la première bravoure à 
arborer pour un artiste, c'est 
celle de la beauté et de la 
pureté ! 

Ceci est donc un trait 
significatif et précieux pour 
notre biographie. Rien n'a 
pu détourner ce débutant 
de ses premiers rêves, de 
ceux qui l'avaient fait aban- 
donner la vie " pratique » 
pour s'élever vers la vie 
spéculative, il a été tidèle à 
ses maîtres du Louvre, aux savants et aux poètes qui lui 
tenaient compagnie, la nuit, dans sa pau\rc chambre. Ce 
que ses camarades, déjà murés dans l'incompréhension 
acquise à cette École mensongère, auraient appelé de la 
" pose ". n'était que le persistant, le vivace instinct de 
propiclé el le cramponnemenl de l'idéal. 

lexamine cette physionomie d artiste de \ingl ans 

3.) 




!• u l< I H A 1 I D 1'. H A I- 1- A I-, L I. 1 
A 20 ANS. 



qui nous a été conservée par une sii^nilicative photographie. 
Un jeune homme qui s'est conservé pur de pensée et de cœur 
est une image terrible et charmante de la Justice. Je trouve 





CROQUIS DE MUSICIENS BRETONS. 



ce caractère dans ces yeux clairs, à la fois caressants et 
implacables. Cet air un peu mousquetaire, un peu cavalier 
— n'appelait-on pas pittore cavalieresco\3.nD\ck, axecXç. 
visage de qui celui-ci se rencontre un peu, dans un arrange- 
ment qui est peut-être une émulation et un hommage ? — 

35 



cette expression en même temps d'attente observatrice et 
d'insinuante conquête, la distinction et la simplicité de cette 
mise, tout cela indique un être net, vaillant, très fin, qui 
saura voir et juger l'humanité et qui aura bientôt acquis le 
droit de la peindre, que tant d'autres ne s'arrogent que par 
un malentendu, alors qu'il ne devrait être réservé vraiment 
qu'à une élite. 









Cette entente d'une existence si élevée et si vraiment 
conforme à la nature, induisit l'artiste à se créer tout de 
suite, et sans les habituels calculs de l'intérêt qu'on voit 
même chez les pauvres, à se marier, à se créer un but pour 
sa vie personnelle, comme s'il s'était tracé un plan et forgé 
un outillage pour sa vie intellectuelle. A vingt-trois ans, 
Raffaëlli épouse celle qui est restée la digne et sûre com- 
pagne de ses luttes et de ses succès ; puis, ayant réussi 

37 



avec ses premières peintures à posséder en poche Ténorme 
somme de cinq cents francs, il part pour l'Italie avec sa 
jeune femme. Et voilà tout son prix de Rome. 

Arrivé à la Ville Eternelle, qui possède Téterneile Villa 
Médicis, notre ménage est un peu embarrassé, car il ne 
reste déjà plus grand'chose des cinq cents francs, après les 
séjours à Milan, à Turin, à Florence! Heureusement, à 
Rome, le voyageur a à peine le temps de connaître l'anxiété. 
Il rencontre à point nommé un camarade d'atelier — cela 
compense un peu les brimades et les scies, — qui est lauréat 
de la ville de Lille, un peintre nommé Wugk, qui, cordia- 
lement, offre le gîte et fait « décrocher » à son ami un 
portrait qui suffira pour payer le voyage jusqu'à Naples et 
les premiers jours d'installation. 

Alors, c'est pour quelques mois la terre promise. Une 
nouxcllc chance met sur le chemin de Raffaèlli des demoi- 
selles anglaises qui ont besoin de leçons de dessin. Trois 
leçons à sept francs par semaine. Avec ces vingt et un 
francs, à Sorrente, le vin coûtant quelques sous le grand 
hasco, les fruits peu de chose, les merles, et même les 
grives, presque rien, on devine l'heureuse saison que 
l'artiste passa, se perfectionnant dans sa vision, sa pensée 
et son métier. 

Raffaclli, en passant par Rome, n'avait pas absolument 
compris le génie du Saiizio. Mais voici qu'un jour, peignant 
à Sorrente un petit faquin , beau comme l'antique dont 
son type avait été jadis un des modèles, l'enthousiasme 
gagne l'artiste. Il s'exalte et, dans un de ces niDnienls de 
révélation et de lyrisme Iréquents chez ce futur prolagn- 
nistcdu caractérisme, il s'écrie : " Mais c'est cela, Raphaël! 

3H 



Je vois maintenant ce qu'il a tait, comment il a senti et 
exprimé! » Aussi, lorsqu'il revit les Stanze et la Farnésine, 
il n'eut plus les doutes du premier contact, grâce au provi- 
dentiel petit /<7Cc/z/'7/o. 

Il étudia aussi, et ^^^-^.r^ — 
très à fond, la sta- 
tuaire antique dont il 
est l'admirateur pas- 
sionné, pour laquelle \ :^ : 
il a « une vénération {.. 
absolue ".Cela ^ ' 
pourra surprendre 

les esprits un peu ,/ | 

superficiels, d'ap- i ! I'' / . i 

prendre cette double !' v\j ' J 

religion chez le » pein- ' 

tre des chemineaux ». 

Mais cet étonnement, , 

s'il n'était comique, /7 ///^/ ^jfi I ' 

serait désobligeant, n\ ^■'^ 

car il méconnaît en 

Raffaëlli Vlwmme de portrait de m"- j..,.-. r... 

goût qu'a su si bien 

discerner et mettre en lumière Robert de Montesquiou, qui 
ne se trompe point en de tels diagnostics. 

Un autre passage de l'écrit que nous citions tout à l'heure 
nous permet de nous expliquer sur ce sujet avec l'ampleur 
qu'il mérite, car lorsqu'on aura bien saisi les deux termes 
de cette antinomie, à savoir comment le peintre a pu recher- 
cher l'opposé de l'art antique tout en étant de cet art le très 

39 



éclairé et le très fervent appréciateur, on aura fait dans 
l'intelligence de son œuvre et de son esprit le chemin le plus 
grand et le plus décisif. 

Raffaëlli commence par déclarer la guerre à l'étude du 
nu dans les écoles. Je dirai ce qu'il faut penser de cette 
hostilité lorsque j'aurai transcrit toute la suite des idées de 
cette curieuse thèse. 

« Pourquoi le nu, dit-il, comme seul sujet d'étude, à 
une époque où un peu de nudité montrée en public vaut, à 
celui qui la montre, six bons mois de prison ? » Ici, je ne 
puis m'empêcher d'interrompre pour dire que tout de même 
l'assimilation est un peu excessive... 

» Nous avons le nu dans toutes nos académies comme 
unique sujet d'étude, parce que les Grecs, il y a deux mille 
ans. vivaient dans un pays chaud, à moitié nus, ont aimé le 
nu et. en s'en inspirant, ont fait des merveilles. Et parce 
que toutes nos écoles se sont formées sur le modèle de 
notre Ecole des Beaux- Arts, laquelle fut créée par des insti- 
tuts où se pratiquait et se pratique encore la tradition 
grecque comme immortelle tradition et qui, à notre époque, 
donne encore couramment comme sujets de grands prix 
des sujets grecs devant être traités à la grecque. Ingres 
recommandait même à ses élèves de s'inspirer constam- 
ment des Grecs et d'aller jusqu'à copier et interpréter en 
tableaux les petites compositions dont ils t)nt orné leurs 
vases peints ! 

» Tradition vingt fois aveugle, puisque tout, du haut en 
bas, nos idées, nos UKeiirs, notre langage, nos coutumes, est 
radicalement opposé à ce qui fut la civilisation grecque. » 

Après une dissertation tout au moins spirituelle sur la 

40 



Il 



Wff 



."^ 





-< 


— 1 


^ 


-J 


-N 


UJ 


V- 


< 


^ 


UU 


^ 


< 




cC 


^ 




•s 




Ni 


Pu 


^ 


1 


5S 


-^ 


<^ 




ûq 




^> 




--^ 



> 



k/' -^ 



o 




Z 

< 
en 

UJ 

û 

û 
a: 
< 
> 

-j 

O 
m 

UJ 



transformation de riJéal après la chute de cette civilisation 
hellénique, le fougueux 
artiste passe au point 
de vue moral de la ques- 
tion. Nous ne plaçons 
plus, dit-il, notre idéal 
dans la beauté phy- 
sique, mais plus que 
jamais dans l'expres- 
sion, c'est-à-dire dans 
les beautés du cœur, de 
Tâme et de l'esprit. 

« Et combien de 
malheurs cet idéal de ' 
beauté physique n"a-t-il 
pas causés dans nos 
sociétés, en faisant dé 
laisser, en mettant en 
dehors de Tamour, 
c'est-à-dire de la vie, 
des millions et des cen- 
taines de millions de 
pauvres femmes qu'on 
dédaigne, parce qu'elles 
avaient le nez trop long 
ou les jambes trop 
courtes, alors que ces 

enveloppes moins belles cachaient peut-être des trésors de 
beauté morale, de tendresse et de générosité qui ne purent 
jamais se manifester. » 




LA JEUNE FILLE AUX K L E U R S . 



41 



La conclusion de cette curieuse discussion est le conseil 
donné au public américain, auquel il s'adresse — mais il a 
certainement pensé en même temps à nous — de ne donner 
à l'art grec qu'une place restreinte dans les écoles, sous la 
forme de leurs statues, et de " ne pas donner à l'étude du 
nu, instrument de l'idéal grec, une place trop prépondérante 
dans le système d'éducation d'art ». 

Si nous reprenons à notre tour ce débat, il nous semble 
que l'artiste y a confondu, avec son ardeur et sa véhémence 
particulières, diverses choses assez distinctes.il est vrai, d'une 
part, croyons-nous, que l'adoption exclusive du point de vue 
hellénique — et encore, combien mal compris et déformé 
dans nos écoles ! — n'est qu'une espèce de travestissement 
de l'esprit assez méprisable et qui ne répond plus à rien. 
Il est non moins vrai que si nous étions aveuglés par l'édu- 
cation de cet idéal de beau physique tel que les Grecs le 
codifièrent, au point que nous dussions en perdre toute 
saine notion du beau moral chez les êtres qui peuvent faire 
partie de notre vie, il faudrait abolir à jamais ces études 
grecques, qui, d'ailleurs, depuis le temps où Raffaëlli écri- 
vait cela, ont été, pour une réaction excessive, anéanties chez 
nous. Mais l'étude du nu n'est-elle pas plutôt une étude de 
\3. science du dessin? A ce titre scientifique, est-il bon de la 
proscrire? Le nu n"ofîre-t-il pas le seul ensemble absolu de 
lignes et de formes que nous offre la nature en dehors des 
lignes géométriques offertes par les cristallisations? N'est-il 
pas, par conséquent, nécessaire de savoir bien dessiner 
d'après le nu. pour bien dessiner un animal, un arbre, une 
tleur, l'enchaînement des lignes d'un paysage, qui s'agencent 
à la manière des lignes d'un corps, mais avec une logique plus 

42 



cachée, plus dissimulée sous l'accident ? Enfin, peut-on bien 
dessiner et bien peindre le velu, si l'on ne connaît pas le nu 
à fond ? 

Il y a plus. Cette nécessité scientifique de connaître bien 
le nu, pour un artiste, fait partie de l'éducation par le fait, 




L !•: D 1 M A N C H K Ai: CABARET. 

(Collection E. Boussod.) 



de l'éducation rationnelle qui appartient aux temps 
modernes. Tout bon artiste devrait être un savant, et c'est 
justement le défaut de notre Ecole de ne créer que des igno- 
rants hors de tout ce qui est un métier médiocre et restreint. 
Un peintre habile devrait connaître à fond la créature 
humaine comme toutes les autres et comme tous les 
phénomènes naturels. Il devrait être un anthropologiste 

43 



exercé, et cette connaissance des types les plus significatifs 
de notre espèce fait partie de l'ensemble de faits dont on 
néglige précisément de constituer son bagage. 

Mais Raffaëlli a certainement voulu dire qu'il ne faut 
pas borner ses études au corps humain, qu'il faut les étendre 
à l'animal et au paysage, et, surtout, à l'âme et au cœur 
de nos semblables.! 




•'^"*&î^ 



9 . v" ,■ i L. 



Maintenant que 
nous avons tracé une 
vue d'ensemble de la 
personnalité naissante 
de notre peintre, et 
donné quelque aperçu 
de son caractère , de 
ses vertus naturelles, 
de ses traits caracté- 
ristiques, de certains 
de ses défauts même, il 
sera bon de reprendre, 
au point de vue plus 
strictement biogra- 
phique et chronolo- 
gique, les années de 
début dans la carrière 
artistique proprement 
dite. 
Les débuts de J.-F. Raffaëlli aux Salons de peinture ont 
lieu en 1870. Après le formidable travail d'acquisition dans 

45 




LA PETITE 1! r E . 

(Collection de R. de M...) 



toutes les sortes d'études artistiques et littéraires, après la 
lutte pour o^agner, en chantant, et la vie matérielle et la 
vie intellectuelle, le jeune homme se décide à envoyer un 
tableau au Palais de l'Industrie ! Mais il n'y a qu'un petit 
inconvénient, c'est que, s'il a fait déjà beaucoup de choses, 
il n"a pas encore fait de peinture. 

Un camarade, fils d'un décorateur de théâtre, lui indiqua 
les couleurs et les pinceaux qu'il fallait acheter, et, en quel- 
ques jours, complètement d'idée, Raffaëlli brossa un bord 
de forêt qui, encadré tant bien que mal, fut reçu au Salon 
et exposé sous le n° 236(S! — Cette aventure est amusante, 
mais surtout pleine d'enseignement. Elle montre, en effet, 
combien, pour les artistes véritables, l'intuition est supé- 
rieure à l'acquisition, quoique celle-ci doiye être perpétuel- 
lement augmentée. Mais ce qu'il )' a de saisissant surtout, 
c'est que le jeune peintre appliquait d'instinct la féconde 
théorie de Lecoq de Boisbaudran sur 1' « éducation de la 
mémoire pittoresque » et apportait un exemple décisif de 
son efficacité. Observer intelligemment, se souvenir des 
rapports, tout est là en ce qui concerne la construction 
matérielle d'une œuvre picturale. Le reste est génie per- 
sonnel. 

L'heureuse fortune ne se renouvela pas au Salon de 1S72 

— on sait >.|u il u'n cul pas de Salon en icSyi. — Deux pein- 
tures, deux dessins, deux sculptures, — le débutant a\ait 
généreusement donné, encouragé par son premier succès, 

— furent refusés. 

i^'ilTaclli habitait alois tout en haut de Montmartre, en 
ce (.'/hi/ccui Jcs llrouilUirds, où beaucoup de peintres origi- 
naux de notre temps ont séjourné, entie autres notre 

.,6 



_— . 


Ni* 


_J 


Na 


-_1 


Cl 


UJ 




< 


-^ 


tu 




Pu 


<i> 


< 




oi 


^ 




s:^ 


p-i 


1 


1 


«^ 




!k 


—y 


>s. 




<:i 




:^ 



o 



.5 - 



tu 

> 



.i; ^ 



3 > 



h 



adorable Renoir. L'année suivante, il descendait un peu de 
ces hauteurs et se fixait sur la pente Notre-Dame-de-Lorette, 
où sous les toits, à l'entresol des hirondelles, comme a dit 
joliment un poète de cette même génération, il avait un 







SUR L A R O U 1 L IJ L LA R i, V U L 1 L . 

(Colleciion M. N...) 



petit logement de deux pièces et une chambre un peu plus 
vaste, pouvant passer pour un atelier. Un nid de travail et 
d'espoir tout de même, gentiment arrangé avec quelques 
meubles simples, des études à la muraille, au milieu de 
laquelle était réservée, vide, une grande place, une place 
d'honneur. 



47 



— C'est à cette place, s'était juré le peintre, que j'accro- 
cherai une œuvre où j'aurai mis tout le meilleur de moi- 
même ; une oeuvre parfaite, que j'aurai faite pour moi, pour 
ma récompense, pour ma joie, en même temps que pour 
me forcer à ne jamais démériter. Cette œuvre, je ne la 
vendrai point, quelque prix qu'on m'en offre. 

Et tout ce qu'il fit désormais d'important fut en vue de 
cette place fière, de cette place idéale, — mais la place 
demeura toujours vide, l'artiste voulant toujours faire 
mieux encore le lendemain. 

Au Salon de 1873, un petit tableau, l'Attaque sous bois 
(lisez l'attaque amoureuse^, scène galante du temps passé, 
comporte, cette fois, une étude d'après nature de la forêt, 
faite à Fontainebleau avec beaucoup d'attention et de soin. 
Au Salon de 1874, un Mendiant est une figure grandeur 
nature à mi-corps, il ne faudrait pas croire que déjà le 
peintre des pauvres gens eût déjà dans cette œuvre indiqué 
son orientation. Malgré le titre, c'est plutôt un essai de 
peinture vigoureuse dans l'esprit de Rembrandt et des 
vieux maîtres. L'année 1875 est celle du voyage en Italie, 
et Raffaëlli ne ligure au Salon qu'avec une très petite toile, 
extrêmement poussée, une scène de genre, /{ Nice. 

Contrairement à la façon d'agir des jeunes peintres d'à 
présent, qui débutent, — et pour cause, — par des œuvres 
si sommaires et si génialement larges que nous sommes' 
forcés de les considérer simplement comme des barbouil- 
lages ignorants, celui-ci commençait par des travaux de la 
plus grande précision et de l'application la plus patiente. 
S'il est arrivé plus tard, — par le même chemin que Corot, 
— à donner la sensation de la chose précieuse avec les 

48 




iroinxi-Li 



B O H i: M E S AU CAKE. 
(Musée de Bordeaux.) 



moyens les plus rapides et les plus synthétiques, c'est parce 
qu'il a justement pénétré aussi avant que possible dans 
l'analyse et que, suivant le mot immortel de Poussin, il n"a 
jamais, surtout au début de sa carrière, «rien sacrifié». 
C'est ce qui lui a donné plus tard le droit et le pouvoir de 
faire les plus opportuns et les plus expressifs sacrifices. 

En 1876, où il fait un nouveau voyage, cette fois en 
Algérie, il expose au Salon un tableau de genre encore, 
En excursion et une Moresque. Au Salon de 1877, outre 
l'œuvre importante dont nous allons parler tout à l'heure, 
il fait recevoir une Charmeuse nègre. 

L'Excursion est également une peinture d'un grand 
précieux d'exécution ; le paysage est une vue de la cam- 
pagne dans le voisinage du Vésuve, prise durant le fameux 
séjour à Sorrente, et les personnages sont costumés à la 
Louis XIII. Il valut à Rafîaëlli, ainsi que la Charmeuse 
nègre, une petite fortune, à l'accroissement de laquelle il 
allait bientôt renoncer avec héro'isme, mais qui vint alors 
avec d'autant plus d'opportunité que le retour du voyage 
en Italie le laissait « fort dépourxu ». 

L'histoire de ce retour est trop gaie et trop sympathique 
pour ne pas être contée. 

Un séjour nouxcau à Rome, pour jouir pleinement de ce 
grandiose Raphaël, révélé si à propos pai- le petit Napolitain, 
n'est pas fait pour enrichir le \oyageur. 11 n'est que temps 
de repartir : il reste juste l'argent pour le voyage de retour 
à Paris, pas dix li'ancs de plus. Mais faute d'avoir médité 
sur l'Indicateur au lieu d'avoir médité sur Raphaël, on 
s'aperçoit que, par suite des non-concordances d horaires et 
des correspondances qui n'ont pas lieu de la même taçon 

5o 



itd4t: 



.cl .. 



U *w l. .. l 1 L ' 



u:n. il L'entn. lent rc 

>,monsiev: 

lueur; 



^x\c? imi; 



J.-F. RAFFAHLLl 
Les /^apiiis. 

Pieniicr c-uil d'une pointe sèche en euuleiirs. 






> i rri ji 'I 



qu'à l'aller, 11 faut perdre un jour et qu'on n'aura que juste 
ce qu'il faut pour arriver jusqu'à Dijon. Qu'à cela ne tienne, 
on descendra à Dijon et on s'y logera, puis on y trouvera du 
travail. 

Un premier tour de reconnaissance dans la ville, le 
matin. Le Café de la Préfecture est en réparations, et il est 
visible que le « nouveau propriétaire » veut faire quelque 
chose de somptueux. Visite à ce propriétaire , démarche 
auprès de l'entrepreneur. Des panneaux peints par un 
artiste d'avenir, qui revient d'Italie, qui a exposé aux Salons, 
— voyez le livret, — c'est cela qui ferait de l'effet! D'ailleurs, 
cet artiste connaît à fond la décoration — nous savons, 
nous, qu'il connaissait tout au moins un camarade déco- 
rateur, — et que peut-on souhaiter de plus avantageux, de 
mieux fait pour éblouir les habitués du Café de la Préfec- 
ture.'^ Quatre peintures à cent francs pièce, ce n'est vraiment 
pas payé. Enfin ! 

Deux panneaux sont achevés avec une rapidité extraor- 
dinaire. L'entrepreneur de peinture vient regarder et dit : 

— C'est assez joli..., mais, monsieur, vous n'avez jamais 
fait de décoration. 

— Comment ! je n'ai jamais fait de décoration ! C'est 
trop fort ! J'ai été chez Delfosse, etc. 

— Si vous aviez fait de la décoration, vous sauriez que 
des draperies jaunes doivent avoir des ombres violettes. 
(Raffaëlli avait appris maintes choses, mais n'avait pas 
approfondi la théorie des complémentaires!) 

— Eh ! monsieur ! Si je n'ai pas mis d'ombres violettes, 
c'est que cela ne me plaisait pas ainsi. Les règles, je les 
change si ça fait bien! » Puis, — exagérant à dessein la 

5i 



colère, comme un homme qui ne tient pas à rester à jamais 
à Dijon — : « Au reste, vous me traitez d'une manière à 
laquelle je ne suis pas habitué. Payez-moi mes deux pan- 
neaux et qu'il n'en soit plus question. » 

Devant l'air terrible de ce peintre revenant de Naples et 
pouvant bien en avoir rapporté les traditions des bretteurs 
de l'école de Salvator Rosa, le patron s'exécute, ■ — tout ce 
que l'on demandait, la somme étant suffisante pour rentrer 
à Paris et attendre la fortune. 

V Excursion du Salon de i87'2 fut achetée par un ama- 
teur de peinture de genre et bien finie, un assez gros prix, 
5.000 francs. Pareil bonheur pour le tableau de l'année sui- 
vante, /a Charmeuse nègre, scène à multiples personnages 
féminins, aux riches costumes, parmi une architecture et 
sous un climat d'Algérie, peinture en somme nullement 
inférieure aux œuvres de Forluny et de ses élèves, c'est- 
à-dire peinture à la mode à cette époque, maniérée et scin- 
tillante à souhait. 





Le peintre est donc, s'il le veut, — et comment ne le 
voudrait-on pas à sa place .'' — en passe de devenir riche, 
d'être un des membres opulents et enviés de l'aristocratie 
picturifère et picturicole de l'avenue de Villiers.... Or, jus- 
tement, il ne le veut pas. Il a eu, en continuant d'exercer 
sa pensée et ses facultés d'observation, l'impérieuse révé- 
lation d'autre chose à tenter, à créer, et c'est pour cela que, 
sur le livret du Salon 1877, iigure, en même temps que la 
Charmeuse nègre, cet autre tableau : La famille de Jean le 
Boiteux ! 

53 



Ce tableau racontait des êtres rugueux et végétatifs. Ces 
paysans assis, alignés, les grosses mains rouges et noueuses 
posées sur les genoux, ou bien debout et embarrassés de 
leur personne dans l'immobilité comme ils sont gauches 
et lents dans le mouvement, étaient étudiés à la façon 
d'objets pensants et ruminants, de bûches expressives, dont 
la moindre rugosité est un trait de caractère, la révélation 
de toute une morne et passive existence. Ils étaient rendus 
sculpturalement, sans rien d'abandonné ni de laissé à l'état 
d'esquisse, avec une grande bonne foi, et comme l'insoupçon 
de la virtuosité, un peu comme Paul Potter a étudié et peint 
son célèbre taureau du musée de La Haye. 

Nulle déclamation dans cette scène, mais une attention 
profonde. Ce n'était ni le paysan de Millet, qui est un peu 
théâtral, ni celui de Courbet, qui est beau parleur, ni celui 
des romances de Pierre Dupont, ni celui des romans de 
George Sand. Balzac lui-même, dans son admirable livre, 
n'a étudié qu'une catégorie de rustiques, ceux de la Tou- 
raine qui sont endiablés, agissants, conquérants et retors. 
Peut-être, s'il avait ajouté une étude à son œuvre immense, 
aurait-il un jour noté aussi cette catégorie lourde et 
pensive. Mais en littérature et en peinture," de toute façon, 
ceci manquait, ou du moins n'avait jamais été conçu avec 
cette résolution, tenté a\ec cet acharnement. Il sera à 
jamais regrettable que Ralîaëlli, dans un de ces moments 
de trop grande sévérité que tous les artistes connaissent 
et auquel ils ont toujours tort de céder, ait coupe et détruit 
une partie de ce tableau. 11 aurait tout entier — mais 
un fragment demeure qui aura cette destinée, — trouvé 
sa place dans un des musées de l'avenir, comme les Buvcius 

54 




LA FAMILLE DE JE'AN LE BOITEUX. 

(Le fragmeut conservé par l'artiste.) 



de Le Nain ont trouvé la leur dans la i:falerie La Caze. 

C'est peut-être de ce maître que RafFaëlli, danssa FajJtillc 
de Jean le Boiteux^ se rapprochait le plus, comme esprit et 
comme force. Vous avez maintes fois médité devant ce 
tableau, contemplé surtout cette admirable figure de la 
femme debout en qui ne demeure aucun accent de l'époque, 
aucune saveur, si légère soit-elle, des peintres de ce que 
l'on appelait au xvii'-" siècle les « bambochades «, auxquels 
se rattachaient ou plutôt desquels s'était détaché ce grand 
précurseur : l'un des frères Le Nain. Comme cette figure 
inoubliable, les personnages du tableau de 1877 n'avaient 
que cette vertu capitale et suffisante : vivre, alors que tant 
de figures peintes ne nous offrent que des gesticulations 
factices et des corps inanimés. 

Cette double et mystérieuse opération, qui fait qu'une 
peinture conserve une vie véritable, une vie rayonnante 
que des instruments spéciaux pourraient enregistrer, vie 
composée de celle des modèles et de celle l'artiste lui-même, 
toutes deux extériorisées pendant les minutes supérieures' 
du travail, cette double opération, dis-je, avait été réussie 
par Rafl'aëlli et décidait de toute sa carrière désormais. 

Il avait quitté le genre pour pénétrer dans le caractère. 

Telle était l'importance pour lui d'un si rude effort et 
d une si grave orientation qii une exaltation nouvelle entra 
dans sa vie et se traduisit par des traits, les uns drama- 
tiques, les autres louchants. 

Voici Vun de ces derniers. Jejii le Boiteux avait été tout 
d'abord très mal placé au Salon, au-dessus d'une triple ran- 
gée de venantes peinturlures. Dans une de ces visites que 
les artistes obtiennent de faire avant le vernissage, RalVaèlli 

56 



^ 



< 

IJU 

< 



1 






o 



03 

c 



^ r 






> IvH #'»" ^ 




/;!»• i- \ 4 



voit son œuvre assassinée, et, avec l'énergie des désespérés, 
il fait tant, qu'il obtient, sinon la place sur la cimaise, du 
moins l'accrochage au- 
dessus d'une large porte, 
assez basse pour qu'on le 
pût bien apprécier et en 
bonne lumière. Le trans- 
port terminé, le peintre est 
si content, se voit si parfai- 
tement sauvé, si complè- 
tement illustre sous peu 
de jours, qu'il fouille dans 
son gousset, — les cinq 
mille francs de \ Excursion 
étaient évaporés depuis 
longtemps, — trouve un 
louis, le remet superbe- 
ment au garçon de salle, 
et ne songe qu'en rentrant 
chez lui que pour le mo- 
ment ce louis était toute 
sa fortune. 

Heureusement, un des 
tableaux de ce Salon fut 
vendu, — mais vous savez 
déjà que ce ne fut pas la 
Famille de Jean le Boiteux. Du reste, à partir du momiCnt 
où Raffaëlli résolut de ne plus faire de tableaux de genre 
et de s'adonner passionnément à la peinture des caractères, 
il n'ignora pas qu'il s'exposait à ajouter la lutte pour vivre 




L ARRIVEE A PARIS. 

{Les Types de Paris. Pion et Nourrit, éd.) 



5? 



à ses luttes pour produire, à ne plus vendre pour long- 
temps, ou à mal vendre, et cela ne fut pas pour le détourner 
de l'entreprise. 

Ce qu'il y a, d'autre part, de dramatique, comme nous 
venons de le dire, dans cette phase de sa vie, c'est qu'il 
risquait d'expier physiquement les exercices dangereux 
auxquels il avait soumis son esprit, les exigences anormales 
auxquelles il avait plié tout son être. A force, par exemple, 
d'avoir consacré les nuits aux recherches et aux acquisitions 
de l'esprit, aux lectures multiples, aux fougueux noircisse- 
ments de papier dans mille essais philosophiques, critiques, 
ou d'imagination pure, aux ébauches de tout un considé- 
rable ouvrage d'esthétique moderne, Raffaëlli avait connu 
les moments où le sommeil, désappris, ne revient plus, où 
l'espace, dans les rues de Paris, se change en obstacle et se 
remplit d'incertitude et dert'roi. Il avait poussé jusqu'aux 
dernières limites l'usage des forces qui nous sont imparties 
et amené jusqu'au paroxysme l'excitation qui, à la vérité, 
est la condition de l'œuvre créatrice en art. 

Je dois vous dire tout de suite que la terrible expérience 
se termina sans catastrophe et que celui qui avait fait 
naître en lui le danger sut, à force d'énergie et de bon sens, 
trouver aussi la méthode pour le conjurer. C'est en cela 
que je trouve ce roman d un esprit aussi passionnant qu'il 
est prolitablc. Mais avant de conter la terminaison de la crise, 
il faut montrer de quelle piquante et originale façon RaiTaëlli 
explique sa nécessité et expose son évolution. 

" 11 me vint dernièrement, — ceci est écrit pendant la 
période d'effervescence intelleclLicllc, mais toutefois après 
cette crise redoutable, el lait partie de son grand travail. 




^ 
'O 
^ 



< 

tu 

< 

ce 






o 



U- 



.^ 



ÎV 





^u 



1^ 



IIJ3A-HAM .H-.L 



demeuré inédit, sur la philosophie de lart, — un grand 
garçon solide, bâti en équilibre, ni triste, ni gai, les dents 
excellentes, et qui me dit vouloir suivre mes conseils. Il avait 
vingt-deux ans, une petite fortune indépendante. Il me fit 
voir ce qu'il faisait et nous causâmes un peu. Je vis tout de 
suite que j'avais affaire à un gaillard d'une santé admirable et 
d'une lucidité absolument parfaite. Je ne répondais pas trop 
à ce qu'il me demandait, mais pourtant, comme il me pressait 
au sujet de ce qu'il devait faire, je lui dis : « Monsieur, vous me 
semblez d'une excellente santé. — En effet, me répondit-il. 
— Eh bien, repris-je, pour faire de lart, il faut être malade... 
Pas trop, et il n'est pas indispensable de mourir à trente-six 
ans; mais il faut posséder, et savoir entretenir en soi, un 
état maladif, comme cet état fébrile et inquiet qu'on a avant 
quelque orage, ou bien qui vous retient encore, accompagné 
d'espérances délicieuses, dans une convalescence, alors 
qu'il fait beau, qu'on est sauvé et qu'on a une mère ou 
une femme qui vous soigne, vous caresse et vous bourre 
d'oreillers dans le dos, dans le fauteuil qu'on a roulé près 
de la fenêtre. Si comme vous me le semblez, vous ne 
regrettez ou n'espérez rien de plus que ce que vous pos- 
sédez, il est inutile que vous veniez grossir le nombre des 
indifférents qui " font de l'art » parce que c'est agréable et 
que ça vous pose auprès des femmes. Maintenant, si votre 
état de quiétude parfaite vous permet des admirations pour 
ceux qui ont fait ou font de l'art, ce que je ne crois guère, 
alors, en vous amusant à barbouiller n'importe quoi sur de 
la toile ou sur ce que vous voudrez, plongez-vous d'abord 
dans les idées et dans la vie jusqu'à en être malade. Lorsque 
vous serez malade, vous serez sauvé. 

59 



» Pour se rendre malade, il y a plusieurs moyens que je 
vous recommande. D'abord, pour un temps, abandonnez 
votre petite fortune et donnez-vous un nécessaire disputé. 
Courez ainsi le monde, gêné, très gêné, — c'est-à-dire 
très embêté, — voilà pour la vie ordinaire. Puis, pour 
atteindre à l'excitation facticement, avant qu'il vous en 
arrive d'autre part, usez soit du café ou du thé suivant que 
l'un ou l'autre excitera vos nerfs ou vous empêchera de 
dormir, ou ayez des amours difficiles et tourmentées. Ensuite, 
pour atteindre encore mieux à la sensibilité nécessaire qui 
vous manquera longtemps, vous ferez de la musique, nuit 
et jour. Enfin, lorsque vous aurez fait ce métier-là pendant 
quatre ou cinq ans, et que tout ce temps-là vous aurez 
barbouillé toutes sortes de choses, vous me ferez plaisir de 
lire ferme les philosophes, les historiens. Pour les poètes 
et les romanciers, vous les aurez lus pendant vos quatre ou 
cinq ans de barbouillages. 

» Lorsqu'enfin vous aurez lu Comte, Proudhon, Hum- 
bolt, Taine, Darwin, Stuart Mill, Spinosa, Schopenhauer, 
Bûchner, Hcrzen. Littré, Herbert Spencer,- etc., etc., et que 
vous aurez beaucoup vu le monde, tous les mondes, nous 
causerons art. 

» Jusque-là, il mest impossible de nous rien dire. » 

» Mon grand jeune homme est parti et n'est plus revenu. 
11 est allé trouver un artiste sain et économique qui lui a dit : 
— Je vois que vous ne savez pas encore bien dessiner; je 
vais vous mettre à la bosse. 

» Et dans dix ans nous verrons arriver notre grand 
garçon, avec ni plus ni moins de talent que les autres, et 
ni plus ni moins d'idées. Encore un ^\u\ ne nous apprendra 










mm§M 

ilfij 



:i^.-i^-^ 



'MUfM'îÏÈh 







I 




PLANCHE NOIRE DU « DEMENAGEMENT 
Gravure originale en couleurs. 



rien, parce qu'il n'aura rien appris, rien souffert, rien aimé, 
et que son insensibilité absolue ne lui permettra que de 
donner des appréciations indifférentes des choses et de 
lui-même. » 

Les humoristiques, acres et justes conseils qu'on vient 
de lire ont une évidente, une amère saveur d'autobio- 
graphie. L'artiste qui a beaucoup souffert pour conquérir 
et embellir sa personnalité, pour arriver au douloureux et 
splendide paroxysme du beau, n'admet i.;uère que l'on pro- 
fane ce pour quoi ses tempes ont tant battu, son cœur tant 
saigné, en l'abordant avec indifférence. Cette ironie est 
comme un cri de soulagement, une confession criée sur la 
place, ainsi que faisaient les prophètes et les martyrs. L'art, 
pour de tels esprits, est la seule forme de religion qui 
subsiste de notre temps. Et. rapprochant cet éloquent 
passage de celui où il dénonçait le débraillé, l'inconvenance 
et l'inconscience des études de la jeunesse à l'École, on 
comprend que Raffaëili ait pu dire à certains de ses con- 
Irères, et non des moindres, qu'il voyait incapables de 
s'élever au-dessus de l'esprit de gouaillerie, ou-fermés à toute 
étude spéculative, à tout sentiment vibrant : « Que voulez- 
vous, messieurs, nous ne pouvons pas nous entendre. Pour 
moi, l'artiste est un prêtre ; pour vous, c'est un rapin. « 

Pour avoir trop bien mis en pratique celte méthode 
d'enlraincment aigu, l'esprit i.lont nous écrivons le roman 
pai-\int à un état à la fois douloureux et alliné, à une 
maladie inquiétante et belle. Ici, rien de mieux que de 
laisser encore la parole à ce rare expérimentateui' : 

" Je me souviens de l'état névrosiaque dans lequel je 
me suis trouvé, il y a quelques années, — cela est exti'ait 

62 



et qui était le fruit 



du même écrit, tracé vers 1884, 
de dix ans de surexcita- 
tion et d'ambition intellec- '■.•^- 
tuelle énorme, et je reste 
frappé, en y songeant, de 
la façon dont je voyais la 
nature alors. Je me sou- 
viens de la violence de mon 
jugement et de l'activité 
prodigieuse de ma vision. 
Les spectacles de la vie ■ * 

m'apparaissaient avec une 
intensité et une force de 
compréhension tout à fait 
extraordinaires. Les choses 
se présentaient à moi d'un 
seul coup, avec toutes leurs 
raisons. Je me réjouissais 
fort, dans ma maladie, de 
lui devoir des jouissances 
aussi excessives. Un jour, 
à Montmartre, je vis tom- 
ber du quatrième étage un 
badigeonneur.Eh bien, ma 
force visuelle et rayonnante 
était tellement en mouve- 
ment, que je pus, pendant 
cette chute, qui dura quel- 
ques secondes à peine, faire 
assez d'observations mentales, bien déduites, bien 




L !■: CHIFFONNIER. 



raison- 
63 



nées, pour qu'il me fût facile, quelques instants après, en 
rentrant chez moi, de tracer sept ou huit croquis des 
différentes poses que présenta ce malheureux en glissant 
de l'échafaudage suspendu, s'accrochant à une corniche, 
tombant ensuite sur la grille d'un petit balcon, puis tour- 
nant sur lui-même, crevant un store de boutique, au fer 
duquel il resta accroché déjà inerte; eniin, déchiré, venant 
s'écraser à terre sur le trottoir, où il s'amortit comme un 
paquet de viande et resta assommé. 

» J'avais pu calculer aussi que j'étais trop loin pour 
m'élancer et lui donner cette petite tape de la main, dans le 
sens transversal, que connaissent bien les gymnasiarques 
de nos cirques, et qui suffit à déplacer et à enrayer net la 
chute, en changeant la direction de la pesanteur. 

» Mon activité cérébrale alors était surhumaine et aurait 
dû me mener à la folie. Les déductions de ma pensée 
allaient plus vite que ma volonté ; je n'en restais maître que 
par habitude, et ^-n retard pour ainsi dire, il me fallut deux 
années de lutte pour que je pusse rétablir l'équilibre de mes 
facultés 

» Maintenant hors de danger et bien portant, je me 
souviens avec joie de la profondeur des jugements que je 
portais constamment pendant ces deux années. C'était 
l'activité voulue, désirée, qui s'était emballée, se surexcitant 
elle-même. Quel monde séparait alors mon esprit de celui 
du paysan, qui va lentement dans ses terres qui dorment 
au soleil, travaillant tant que dure le jour et rentrant sans 
s'en aperccNoir ! Je vivais mille fois sa vie. Et j'ai vu, 
autour Je moi, comme jamais ce malheureux ne verra ! » 

I.a lucidité et la volonté que lartiste a\ail pu gai\ler 

64 



J.-F. RAFFAELLl 
La Neige (soleil couchant). 

l'oinie sèche originale en couleurs (fragment). 



I ■ 1 



1.JJ3AT4A>1 .H-.L 



.Ll 



l|fh.i-^:tHWv 



\1 



.^^:.^^:^l __ 







furent alors appelées à l'aide par la partie qui voulait encore 
vivre et qui voulait, de plus, sauver celle qui se livrait ainsi 
aux flammes. Cet incendie, déchaîné volontairement par un 
homme en lui-même, pouvait le tremper définitivement, ou 
ne laisser qu'un monceau de cendres, une carcasse noircie. 

J.-F. RafFaëlli, ne pouvant plus réparer ses forces par le 
sommeil, devant parfois s'appuyer aux murs dans les rues 
quand un vertige le prenait, forcé, pour les traverser, de 
calculer juste la seconde où cela lui serait possible, et 
marchant alors comme l'hypnotisé qui s'avance sur les 
toits, consulta bien les médecins. Le plus sensé lui conseilla 
de faire de Téquitation, ce qui lui était à peu près aussi com- 
mode, dans les conditions de fortune d'alors, qu'au chemi- 
neau de suivre l'ordonnance qui consisterait à se mettre 
au régime du vieux bordeaux et des aloyaux rôtis. Toutefois, 
ce fut une indication que, dans sa lucidité en éveil, le 
malade — est-ce bien le mot ? — modifia, adopta avec une 
belle volonté. 

Il s'astreignit, pendant deux années, à des marches 
régulières, non précipitées, de six heures par jour, par 
n'importe que! temps, en passant, au même pas, par les 
mêmes chemins, aux mêmes moments de la journée. Peu 
à peu, les nerfs se calmèrent, la circulation reprit plus nor- 
male, cette congestion et cette exaspération en même temps 
de toutes les facultés se calmèrent et s'atténuèrent. Tout le 
bienfait d'un exercice prodigieux demeura, tandis que tous 
les maux qu'il pouvait amener se conjurèrent. En un mot, 
par cet automatisme raisonné, conscient, de l'homme qui 
veut vivre et conserver son trésor, il retrouva la discipline 
de la vie, en dehors de laquelle il s'était mis. 

9 65 



En même temps. Raffaëlli avait abandonné la rue Notre- 
Dame-de-Lorette pour se rendre à Asnières. ayant déjà 
aperçu tout ce qu'entre la maisonnette de banlieue où il 
allait se loger et la ville qu'il quittait, allaient surgir de thèmes 
nouveaux et de sujets d'études inexplorés. Le calme que 
ces lieux modestes, cette sorte de province aux portes de 
Paris, possède dans la saison d'hiver, les promenades 
apaisantes le long de la Seine, achevèrent la cure. Et 
Raffaëlli put continuer de produire en allégresse, mais 
dorénavant de façon plus réglée, plus rassurante, dans 
l'état d'esprit de ce convalescent dont il nous a tracé le 
portrait attendri. 




Ce sont certainement 
cette acuité de vision, cette 
sensibilité si bien cultivée, 
cette intelligence si élargie 
par l'étude et l'exercice, 
qui ramenèrent à décou- 
vrir combien Ton pouvait 
mettred'humanitédans des 
sujets, jusqu'ici non seule- 
ment dédaignés, mais qui 
ne semblaient pas pouvoir 
être jamais traités par un 
artiste, à raison de leur 
^„, infimité. Il comprit que les 
aspects les plus ingrats , 
^^ les plus déshérités de la 
nature, comportaient un 
traitement aussi précieux, et donnaient, transcrits par un 
esprit élevé et sincère, une œuvre d'art aussi rare que les 




67 



plus riants et les plus magnifiques. Les terrains galeux des 
fortifications, les physionomies farouches et les sordides 
haillons des chiffonniers, pouvaient prendre leur place au 
musée ou dans les riches collections, à côté des paysages 
fleuris ou des personnages flattés. Raffaëlli, en cela, accom- 
plit vraiment quelque chose de nouveau, créa une note 
qui n'appartenait à personne et qui ne put être imitée par 
personne, ce qui est plus difficile encore. Nous le connais- 
sons déjà suffisamment pour n'être pas surpris de cette 
décisive affirmation de sa personnalité et nous démêlons 
aisément quelques-unes des raisons de cette manifestation 
d'une originalité véritable. Mais nous sommes arrivés à 
un point trop important de notre étude pour ne pas insister 
encore sur ce point. 

En 1878, il avait été refusé, ce qui anéantissait, si ce 
n'était pas fait déjà, les espérances triomphales qu'avait 
excitées le placement de Jean le Boiteux au dessus de la 
fameuse porte. Le tableau qu'on lui refusa alors : la Place 
de l'Opéra, est aujourd'hui placé au musée de Rochester. 
En 1879, pourtant, il eut deux tableaux reçus. Le jury a de 
ces caprices. Raffaëlli, malgré les relus nombreux, persista 
toujours à envoyer au Salon, sauf en certaines circon- 
stances spéciales. C'était le principe de Manet, que s'abste- 
nir, c'est désa^•ouer son propre combat, et qu'un moment 
arrive toujours où les jurys ne peuvent plus refuser celui 
qui lutte avec cette opiniâtreté, bien que ce moment soit 
justement celui où ils auraient la plus grande envie de lui 
fermei" la porte. 

Ces deux tableaux étaient la Rentrée des clii(fonniet\s et 
Deux vieux. Ce dei'nier tableau lut, pai* la suite, acheté par 

68 




fîR/rff»tUI 



CHIKKONNIER. 



le lord maire de la ville d'Edimbourg, Sir James Bell, moins 
dédaigneux que l'écrivain célèbre Edmond About, qui, 
publiant alors un Salon, terminait une violente diatribe 
contre notre peintre par cette injonction rageuse : « A la 
porte, les chiffonniers ! » 

Le pauvre homme desprit n'avait pas compris — du reste 
en art il ne comprit pas grand'chose — que ce « peintre des 
chiffonniers » se réclamait des plus nobles traditions, et que 
mettre à la porte ces porteurs de loques, c'était condamner, 
— s'ils eussent pu l'être — toute une série de leurs ancêtres 
que lui, About, se serait empressé d'admirer ou de paraître 
aimer, c'est-à-dire tous les traîneurs de loques de Callot, 
tous les paysans des Le Nain, tous les pouilleux de Murillo 
et de Ribera, tous les gueux sublimes de Rembrandt. 

Malgré les parentés indéniables entre cette multiple troupe 
aux multiples origines, il y a lieu de distinguer quelques 
nuances. J'ai parlé tout à l'heure des Le Nain et de leur belle 
candeur, de leur sincérité absolue qui a préservé de la vieil- 
lesse la plupart de leurs personnages. Chez Callot, il y a 
beaucoup du capriccio italien et de la mascarade. Ses 
nomades « pleins de bonadventures, — ne portant rien que 
des choses futures «, — déiilent un peu trop en cortège. 
Encore que véridiques et bien observés, ils sont pitto- 
resques, ce que ne sont, à aucun titre, les personnages de 
Raffaëlli. Chez les grands peintres espagnols qui ont peint 
des misérables, la sincérité est absolue, momentanément. 
Les thésauriseurs de xcrminc de celui-ci, les stropiats de 
cet uLilrc, les boulions cl les iJiots de Velazqucz, offrentavec 
la vérité une identité parfaite. Mais nulle philosophie dans 
cela, lien qu'un intermède picluial entre de plus aristocra- 



70 



tiques ou de plus mystiques travaux. Velazquez peint les 
fols attentivement, gravement, pour distraire son lugubre 
souverain. Mais c'est, quoique fréquent, un accident parmi 




'^^S^MJ^jf' ^îJfO--.ii3a*..;ii 



LE TERRAIN VAGUE. 

(Gravure originale en couleurs. i 



son œuvre. Ribera préfère retourner plus vite à ses rugueux 
ermites, qui sont des va-nu-pieds aussi, mais des saints, et 
Murillo à ses vaporeuses et roucoulantes Immaculées. Ils 
ont mis dans ces figures occasionnelles un immense talent 



pictural, mais le moins possible d'humanité. Un animalier 
a plus de sympathie pour ses modèles. 

Il en va autrement avec le profond Rembrandt, ironique 
et apitoyé, allant chercher dans les bas-fonds du ghetto la 
matière dont il se servira pour exprimer des idées sublimes, 
la mettant en œuvre avec une aristocratie suprême et choi- 
sissant, avec la plus grande distinction alliée avec la plus 
grande force, les misérables les plus flétris, les plus acca- 
blés, pour jouer les plus profonds drames symboliques que 
jamais évocateur d'images fit jamais surgir devant les yeux 
de l'humanité eftarée. 

Chez le peintre moderne, il ne peut être question de 
symboles, surtout dans cet ordre d'idées, et dans l'art qui se 
livre à une observation attentive de la matière humaine. 
Toutes les fois qu'un peintre de ce temps a cherché à mettre 
en scène des allégories avec des personnages de la route, 
de la hutte ou de la rue, — et ce sont les plus académiques 
qui se sont livrés à cette illusion d'orgie réaliste, — ils sont 
tombés dans le ridicule et dans un écœurant vulgaire. Eux 
non plus n'ont pas cette sympathie ardente qui faisait, sous 
le pinceau de Rembrandt, de quelque jeune Juif phtisique 
de la Jodenbreestraat , le Christ indiciblemcnt navré et 
macéré des Pèlerins d'Emmaùs. 

Mais, avec une compassion dominatrice, le peintre de 
l'homme moderne peut, avec une simple étude de ramas- 
seur de chitlons, de buveur d'absinthe, ou de rcVlcur de 
quelque roule de la Révolte, poser une énigme humaine, 
vivante et fauvement pensante; un petit bourgeois abêti, 
une pauvre vieille créature moutonnière, qui n'a pas plus 
de cervelle que son cabas, deviennent loul un résumé de \'ie 

72 



J.-F. RAFFAELLI 
Au Coin de la route. 

Poime scchc originale. 



nbra-ndt, imniarr 



imer 



Ub lietlJ.- 






effacée, qui nous force à penser qu'ils ont joué, tout comme 
nous qui nous croyons plus nécessaires, leur rôle obscur 
et prescrit dans l'immense vie universelle. 

Cette observation minutieuse, pénétrante, dépourvue de 
malveillance, mais dindilTércncc aussi, n'est pas non plus 




SUR LE CHEMIN. 
(Gravure originale en couleurs.) 

la lyrique philanthropie, le besoin d'aimer en cadence, 
d'ailleurs magnifique chez un Victor Hugo, lorsqu'il s'écrie : 

J'aime l'araignée et j"aime l'ortie 
Parce qu'on les hait '■ 

Raffaëlli a vu très clair en lui-même lorsqu'il a expliqué, 



dans ses Pro?nejîades au Louvre, les sentiments qu'il avait 
éprouvés et le but qu'il s'était assigné : « Lorsqu'on peint 
le peuple, il ne faut jamais s'apitoyer sur son état, sous 

peine, en en appelant à 
la pitié, de le dégrader 
et de se dégrader soi- 
même, et il ne faut pas 
le flagorner non plus et 
le peindre en sublime, 
comme le font certains 
peintres sans philoso- 
phie. Il faut le peindre 
à sa place, avec bonté et 
sympathie, en le gardant 
à distance , et avec un 
sens aristocratique pro- 
fond. C'est la meilleure 
façon de lui montrer, 
quoique l'on en puisse penser, notre sentiment confraternel, 
et de l'élever jusqu'à nous, sans risque pour lui ni pour nous.» 
Ce langage si digne et si élevé n'aura't aucun succès 
dans une réunion électorale, mais l'artiste \ raiment ratTiné 
et supérieur demeurera toujours l'élu des plus restreintes 
minorités et n'aura rien à redouter ni rien à attendre de 
la faveur populaire. 

L'être humain qu'il étudiera dans un tel esprit se classera 
toujours pour lui suivant son admiration et son amour. 11 
n'y aura, en fait d'espèces humaines, à ses yeux, ^lue celle 
qu'il admire, celle qu'il aime, celle qu'il étudie avec curio- 
sité, et celle qu il hait ou méprise. 




1" O K I R A 1 1 1> I : R O I) I N . 



74 



Dans la première seront les êtres qu'il voit si beaux 
ou si grands qu'il ne parlera d'eux qu'en tremblant, en 
désespérant de devenir, soit leur peintre, soit leur émule, 
mais tout de même les prenant pour modèles ou pour juges, 
qu'ils appartiennent encore à cette terre ou que seule leur 
pensée demeure. 

La seconde espèce sera composée de tous ceux qui sont 
chers, de tous ceux avec qui Ton se sent en fraternité ou 
en affinité, des héros 
q u e r o n r ê \" e , d e s 
hommes de pensée qui 
luttent à vos côtés ou 
dans votre sens, des 
femmes ou des enfants 
que Ton adore, des 
mères que l'on vénère, 
des amis auxquels on 
se livre et qui se livrent 
à vous. C'est de ceux-là 
que nous demeurent , 
immortalisées par l'art, 
les images les plus vi- 
vantes et les plus émou- 
vantes. Ce seront les 
petits portraits de 
Sûskia sous la pointe de 
Rembrandt , V Erasme 

d'Holbein, le Victor Hugo de Rodin, la Priftcesse Canta- 
cuiène de Puvis de Chavannes, ou de Raffaëlli le Portrait 
de sa fille Germaine. 

75 




LE BIBLIOPHILE. 



La troisième catégorie appartiendra à l'étude attentive 
d'un naturaliste ou d'un philosophe, d'un savant qui dissèque 
ou vivisèque. d'un penseur qui discerne le trait de caractère. 
Pourtant, pour que ces modèles se prêtent à une œuvre 
d'art supérieure ou mieux à une œuvre d'art tout court, il 
faut qu'il y ait à la fois cette » aristocratie » et cette « bonté » 
dont parlait notre peintre. Le d'api'ès natuî'e littéral et sans 
clairvoyance qui forme tout le catéchisme d'une Ecole des 
Beaux-Arts est insuffisant et ne donne que des œuvres 
mort-nées. Mais si l'on sait mettre dans ces constatations 
choisies un peu du homo siim du grand écrivain latin, si 
l'on dégage un peu de la petite flamme qui brille ou qui 
périclite au fond de la plupart des êtres ; si, en un mot, on a 
su voir avec intelligence et exprimer avec sensibilité, le 
portrait et la vie intime d'un paysan nous attacheront 
autant que ceux d'un homme privilégié ou illustre. Les 
rustres joyeux de Jan Steen ou les sombres tâcherons de 
Rafï'aëlli,ses pauvres petits vieux bourgeois obtus, vaudront 
sinon comme idéal, du moins comme prétexte, \c Baltha~ar 
Castiglionc, la Joconde ou les Lances. 

Quant à la dernière famille, elle ne relève que des 
satiriques, dont la pensée devient obscure à travers le 
temps, aux caricaturistes qui ne nous amusent que sui- 
vant notre disposition d'esprit, nous font rarement penser 
et ne nous consolent jamais, ou bien enfin aux peintres sans 
goût qui ne travaillent qu'en vertu d'une tolérance admise 
dans une société confuse, mal organisée ou mal éclairée. 

On voit, d'après cette classilication bien simple, que 
notre artiste a voué une grande partie de sf)n effort à puiser 
à la plus féconde peut-être de ces sources de travail, et qu'il 

76 



a plus d'une fois rapporté de la première, lorsque cela lui a 
plu, certaines œuvres décisives. 

Le séjour à Asnières lui fut riche en beaux sujets et en 
observations profondes. 11 avait là toute une nature spéciale 
à étudier et à rendre, et diverses sortes d'humanité à v faire 




SUR LE BANC. 

'Gravure originale en couleurs.) 



mouvoir : les vag^abonds, les ouvriers, les chemineaux, les 
petits bourgeois. 

Bien que ce ne soit pas la méthode usitée de parler des 
personnages avant de décrire le milieu où ils agissent et 
évoluent, nous ne parlerons des paysages que plus tard, pour 
mieux classer et étudier deux très importantes séries 

77 



d'œuvres distinctes, celles où la nature, l'ambiance, n'est 
que l'accessoire — indispensable sans doute — et l'homme le 
sujet principal, et celles où, au contraire, la symphonie du 
décor est prédominante et englobe les êtres animés comme 
simples éléments. 

Il y aurait de longues pages, tout un livre, à écrire sur 
les bonshommes qui formèrent, à partir de 1877,1a « comédie 
humaine » de Raffaëlli. C'est lui qui écrirait le mieux ce 
livre, car il n'est pas de ces artistes qui considèrent comme 
une supériorité artistique l'impuissance de s'exprimer par 
les mots — Ce n'en est pas forcément une, si l'on en croit les 
écrits de Léonard de 'Vinci, les sonnets de Michel-Ange et le 
journal d'Eugène Delacroix. Mais enfin, si le peintre n'a 
pas lieu de se targuer de ne savoir point écrire, on ne peut 
pas non plus lui en faire un grief du moment qu'il peint 
bien. Ainsi pourraient peut-être se discuter les aphorismes 
trop absolus et s'éclairer les malentendus qui perpétuent les 
lieux communs. 

Dans l'impossibilité d'allonger ce livre de trop n(Mnbreux 
et trop minutieux souvenirs, si expressifs qu'ils soient, là 
encore le groupement de toute cette troupe est assez aisé, 
et peut être ramené à quelques types saisissants. 

Le vagabond d'abord, de qui la petite banlieue est le 
terrain d'éclosion et de culture le plus fertile, — et c'est 
même la seule vraie fertilité qu'on lui puisse reconnaître. 
HalVaëlli, dans sa charmante petite maison d'Asnières, en 
eut quelques-uns comme modèles attitrés, car il y a des 
vagabonds professionnels, patentés, bien considérés, et qui, 
en conservant toutes les allures de la tête traquée, ont des 
habitudes régulières dans l'irrégulier. Ils étaient réguliè- 

78 



rement en liberté et régulièrement en prison, et revenaient 
suivant le cours des mois, comme reparaissent ou dispa- 
raissent les hirondelles ou les papillons, ou, si l'on préfère 
des images moins gracieuses, coi 
chenilles. 



)mme les hannetons ou les 



1 







. r-iuî^^ïrï^t»» 



><^- 



ÉÉji. 



1. E C H E M 1 N E A U . 
(Pointe sèche.) 



Un d'eux, à chaque sortie de geôle, revenait demander 
de l'ouvrage au maître et posait consciencieusement. S il 
rencontrait par hasard des gendarmes inquisitifs et sur le 
point de lui faire un mauvais parti, il se réclamait de son 
peintre et disait : « J'ai une profession. Je pose chez 
M. Raffaëlli. » Les gendarmes venaient constater et 

79 



n'avaient pas autre chose à dire que leur: « Ny revenez 
plus ». D'ailleurs, il « y revenait >' toujours. 

— Mais enfin, lui demandait un jour Raffaëlli. quand 
vous avez passé la nuit dans un fossé et qui! a plu sur vous, 
qu'est-ce que vous pouvez bien faire ? 

Et rhomme avait cette réponse, dis^ne de la Légende des 
Siècles : 

— Eh ! mon bon monsieur, je me secoue. 

Il avait des événements à conter qui lui arrivaient au 
cours de ses excursions ; il avait ses idées sur le monde, sur 
la philosophie : 

— J"ai, l'autre jour, sur la route, rencontré des messieurs 
prêtres: « Pardon, messieurs, que je leur fais, est-ce que 
vous ne pourriez pas faire une petite charité à un honnête- 
homme qui est dans les revers ? » Les messieurs prêtres se 
cotisent et me donnent deux sous. Là-dessus, un d'eux 
commence à me prêcher qu'il fallait aller à l'église, dire des 
prières... « Ah ! pardon, messieurs les curés, que je leur 
ai répondu, je me moralise nKji-même! » 

Un sujet d'observation, entre bien d'aUtres, était encore 
Joseph Briou, à qui Raffaëlli, non content de le peindre, 
eut un moment l'idée de consacrer, sinon un livre, tout au 
moins une monographie, Joseph Briou, dont la principale 
mission sur cette terre était de parcourir, en quête de quel- 
que bricole à faire, la route d'Argcntcuil, ou d'aller con- 
stater si la Seine avait monté. Joseph Briou, accompagné 
de son chien et sans cesse à la recherche, dans les terrains 
vagues ou le long des mm moins vagues rues, d un vieux 
chapeau jeté ou d'une paire de souliei's hors d'usage, mais 
que lui trou\ait toujours le moyen de suruser. Cela lui 

80 






U4 
< 

< 



;5 



Cl 



U- 



'^ 



.^ 






Permettait, à chaque instant, de changer de toilette aussi 
souvent qu'un clubman anglais, car aussi tous les vieux 
paletots du pays passaient sur ses épaules. Tantôt le haut- 
de-forme le coiffait, et les espadrilles alternaient avec les 
bottines de femmes ou avec les souliers vernis. Briou était 
même propriétaire d'un terrain qui, en son genre, avait 
autant de valeur que les chapeaux sans bords ou les souliers 
sans semelles. Il avait été comédien, mais 
il ne faisait montre d'aucune prétention 
philosophique. Ratfaëlli avait noté, chez 
un tel représentant de l'espèce vagabonde, 
de précises différences entre le déclama- 
toire Vireloque de Gavarni , qui com- 
mentait l'histoire ancienne et jurait par 
« Misère et corde !» et Briou qui ne lisait 
que la Lanlerne de Boquillon et ne s'ex- 
clamait que par « Nom d'une pipe ! » Briou 
avait un grand mérite. Il trouvait, natu- 
rellement, sans les chercher, des attitudes 
expressives , des poses « accablées et 
plongeantes » qui , observées et généra- 
lisées par le peintre , devenaient d'excellents éléments de 
tableaux. 

Il y avait bien d'autres types : un couple extraordinaire ; 
la femme, sorte de géante, taillée à coups de serpe, qui 
avait pour profession d'arracher les dents, ^ quelle person- 
nage : dentiste pour vagabonds ! — et qui était belle 
parleuse ; le mari, sorte d'aztèque, toujours perdu dans ses 
vêtements trop larges et ses chapeaux trop grands, venant 
de chez les mêmes fournisseurs que ceux de Briou. Quand 




8i 



sa vantarde épouse, s'écoutant parler, énumérait sa splen- 
dide clientèle d'autrefois, le mari indocile faisait des gestes 
de dénégation énergiques qui se perdaient dans ses trop 
amples habits, lorsque, par exemple, elle racontait sa visite 
au château de Ferrières, où M. de Rothschild lui avait 
fait rhonneur de lui confier sa mâchoire. — Elle disait aussi 
comment, riche héritière alors, « Monsieur « — et elle 
désignait ainsi l'aztèque perdu dans son grand paletot, — 
lui avait demandé sa main et ne Tavait obtenue quau prix 
de grandes difficultés, et « Monsieur », se trémoussant plus 
que jamais dans sa redingote aux manches trop longues, 
finissait par grogner de sa voix éraillée par l'alcool : « Tais- 
toi donc, tu sais bien que je t'ai eue pour un verre de 
vin ! » Types de misère, d'intoxication, de déchéance, n'ayant 
même plus cette chose relative : des vices. 




3f1l 




De ces épaves, assorties aux routes poussiéreuses, aux 
terrains pelés ou encombrés de détritus et de plâtras, au 
ciel terne et empanaché funèbrement de fumées d'usines, 
le peintre-penseur pouvait passer aux ouvriers, plus fiers, 
plus graves, farouches tout de même et mystérieux, car ils 
ne se livrent pas facilement comme les misérables errants 
que nous venons de dire. Paffaelli traça d'eux parfois des 

83 



images admirables, comme celle de ces deux forgerons 
debout, qui viennent de boire et qui reposent ensemble 
leur verre sur la table du cabaret en plein vent Superbe 
composition, qui dit bien mieux l'effort que toute la série de 
tableaux immenses par quoi les peintres officiels eurent un 
moment la manie de représenter des « chantiers » de toute 
espèce, où les musculatures d'école n'avaient pas un mou- 
\'ement vrai, les visages acceptés au hasard pas un accent 
d'humanité. Nous reverrons, plus loin, de belles œuvres 
inspirées à Raffaëlli par les ouvriers, mais nous avons voulu 
en rappeller tout de suite une capitale. 

Une race très à part, mal connue, mal appréciée, lui 
fournit aussi la matière de peintures rares et de précieuses 
eaux-fortes : celle des chiffonniers. Ce serait une erreur de 
les confondre avec les vagabonds et les rôdeurs à la Briou. 
Ils sont d'une grande probité et d'un commerce sur. Quoi- 
qu'ils travaillent rudement, ce ne sont pas non plus des 
gens rattachables à la catégorie des ouvriers, dont ils n'ont 
pas les habitudes, les façons de \oh\ ni les travers. Un trait 
remarquable de leur caractère est leur profonde indépen- 
dance. 11 y a parmi eux des hommes suprcnants de fauve 
énergie, des temmes et des hlles d'une beauté sauvage, 
ils ne posaient pas facilement, et Raffaèlli parle d'eux avec 
beaucoup de considération. 

Enlin, sauf omission de catégories moins importantes, 
il y a les petits bourgeois. Ceux-là, c'étaient les âmes végé- 
tatives, les esprits dilués, les corps engorgés ou mesquins, 
les visages vieillis, aux étonnements enfantins ou aux 
défiances revèches. Leurs timides manèges, leurs occupa- 
lions étriquées, leurs triomphes puérils, leurs conversations 

84 



au vocabulaire restreint, aux idées courtes et périodiques, 
furent excellemment étudiés par Raftaëlli. C'étaient les 
voisins de campagne, que Ton rencontre au marché, ou qui 
vous attardent sur la route en essayant de vous prouver leur 




«NOUS VOUS DONNERONS VINGT-CINQ FRANCS POUR COMMENCER! 

(Collection Montaudon.) 



bon vouloir par une phrase qui ne vient pas, ou que Ton est 
toujours assuré de rencontrer dans leur touchant et ridicule 
nid, quand on est venu leur rendre une visite de politesse 
ou s'associer à quelque pétition d'intérêt commun. 

Une des plus remarquables peintures de cette espèce, 
fut le célèbre tableau de la Nouvelle bonne, dont le titre 

85 



plus exactement était : « Nous vous doiuierons vingt-cinq 
francs pour commencer ». 

Ce couple, demeuré uni ou rivé et qui fut brillant de 
jeunesse sous Louis-Philippe, a maintenant atteint le nirvana 
de la classe moyenne, l'idéale paix digestive du polype. Il 
vit, ou plutôt simplement respire, dans un «intérieur» 
froid, mesquin et propret, où il y a encore quelques jolis 
objets, parce qu'ils n'ont pas pu faire autrement que d'en 
avoir à une époque où l'on ne pouvait pas faire autrement 
que d'en fabriquer encore. Dans l'égalité de cette somno- 
lence aux yeux ouverts, il demeure pourtant quelques 
nuances de caractère. Le mari est paterne, bonasse, d'inin- 
telligence souriante. Evidemment, il comprendra toujours 
trop tard et il sera réprimandé pour ses trop bons mou- 
vements, sa facilité, sa faiblesse. La vieille dame, elle, est 
en éveil et dévorée, si le mot n'est pas infiniment trop fort, 
par les derniers restes d'une bilieuse ardeur qui n'exclut 
pas la tenue sévère et les lèvres gardées serrées pour ne 
laisser passer que le peu de paroles coupantes qu'il faut. 
C'est la maison du respect, — une sorte de maisons qui tend 
à disparaître avec ses inofïensifs ridicules et ses médiocres 
vertus. La bonne, une bonne en bonnet, — cette espèce-là, 
par exemple, complètement détruite, — est, malgré sa grosse 
face plate et son tempérament violent, vaguement intimidée. 
Il lui faudra du temps pour se mettre à répondre avec arro- 
gance et à faire claquer les portes. Dans cette peinture, qui 
a sa date comme histoire, et cette absence de date qui carac- 
térise le vrai et grand style, pas un détail qui ne soit choisi 
avec le tact exquis dun maitic de la haulc comédie, qui ne 
soit expressil', cl mcrvcillcuscmcni à sa place au point de 

86 



J.-F. RAFFAELLI 
Bonhomme venant de peindre sa barrière. 

Gravure originale en couleurs. 



! I R ATT A. M '1-1 



vue pictural. Lensemble est peint avec la finesse des plus 
beaux Hollandais, et peut-être encore plus de délicatesse 
dans rironie. Il y avait plus de difficulté à faire un drame 
attachant avec cette médiocrité chétive et ces âmes falotes, 
qu'à tracer à grands mouvements les exploits des héros 
antiques, — que d'ailleurs nous ne connaissons pas. Il règne 
une accentuation aussi forte dans ces choses sans accent 
que dans le modelé de ces médailles où certains graveurs ont 
donné une fermeté inattaquable à un relief à peine saillant. 
Raffaëlli n"a pas voulu de redites pour ce chapitre de sa 
vaste histoire naturelle, et les autres tableaux de petite 
bourgeoisie qu'il a produits avec la même force expressive 
et le même soin d'exécution, la même beauté de matière, 
sont en nombre restreint. Ils sont divers et tous significatifs. 
Dans celui-ci, ce seront les grandes occupations des jours 
fériés ou des longues années de la retraite, par exemple 
le Petit bourgeois venant de peindre la barrière de son 
jardin. Quelle importance il prend à ses propres yeux ! 
Quels retours il nous fait faire, par contre, sur nous-mêmes, 
à qui nos agitations et nos ambitions donnent des joies 
moins exemptes d'amertume sans nous dilater plus fière- 
ment la poitrine. Dans ces autres, ce seront les solen- 
nités endimanchées des grands actes de la vie, avec les 
Invités attendant la noce; les mélancoliques prolongations 
des anciennes idylles avec le Vieux ménage sans enfa?îts. 
Le premier de ces tableaux analyse l'émoi des occasions 
mondaines et la dithculté de se ganter lorsqu'on en a peu 
l'habitude. La redingote neuve (et pourtant achetée il y a 
bien longtemps) de l'invité, le cachemire de l'invitée, valent 
tout un paragraphe de Flaubert. La componction du couple 

87 



est d'une vérité non chargée et dun comique très subtil. 
Cela appelle non le gros rire, qui nest jamais provoqué 
que par les choses basses et chez les gens incultes ou vils, 
mais le sourire philosophique que le peintre lui-même sentit 
venir à ses lèvres lorsqu'il fit d'abord ces observations et 
conçut les moyens de les transcrire. 

Ce sourire se nuance d'un peu de tristesse lorsqu'on 
regarde le vieux ménage désoeuvré qui promène à travers 
une nature morne une existence qu'il ne lui a pas été donné 
de faire rayonnante et qu'il n'a pas su faire utile. Pauvres 
gens doucement tragiques ! Ils vont tout de même où vont 
les plus romanesques et les plus glorieux. Manon Lescaut et 
des Grieux eux-mêmes, vieillissant ensemble et n'ayant plus 
eu d'autres talents que celui de leurs sens ni d'autre but que 
d'entrer dans la danse des \i\ants, subiraient eux aussi 
la nécessité de ces rides et de ce vide. D'une vie sans gran- 
deur et sans flamme à sa période active, la terminaison est 
froide et petite. Déjà ceux qui ont noblement usé leur 
existence n'évitent pas toujours ces .décrépitudes. C'est 
pourquoi Idn regarde avec émotion ces scènes de comédie 
où l'humour atteint cette hauteur. Sans doute à la pitié se 
môle un peu d amusement, mais le peintre n'a pas voulu 
y faire œuvre de misanthrope ni de satirique. C'est dans 
les occasions mesquines et à l'égard des êtres négatifs 
que la s\'mpalhie des vrais penseurs s'exerce le plus brave- 
ment. Un peintre qui a cette sensibilité et ce jugement ne 
peut être ni un caricaturiste, ni un réaliste à proprement 
parler. L'on peut dire que Rafl'aëlli, par la conviction et 
l'élévation qu'il apporta dans cette étude de carac/crcs 
intimes, élargit non point seulement la peinture de genre, 

88 



mais la peinture de mœurs tout entière, et qu'il créa, dans 




«A VOTRE SANTE, LA MERE BONTEMPS!» 
(Gravure originale en couleurs ) 

la description de la vie humaine, une note nouvelle et per- 
sonnelle après Balzac et après Daumier. 

«9 



Comme eux, il s'est montré à la fois narrateur du détail 
qui évoque et généralisateur puissant. Aussi a-t-il pu avec 
raison, lorsqu'il présenta une nombreuse suite de ces 
travaux qui avaient rempli la première partie de sa carrière, 
leur donner le nom de Portraits-types de gens du peuple. 
Nous ne saurions les mieux définir, ni leur donner une 
appellation plus complète. 

C'est en 1884 que cette exposition eut lieu. En 1880 et 
1881 , il avait exposé aux Impressionnistes, plutôt par affinité 
d'indépendance que par analogie de procédés ni de concep- 
tion, car rien dans l'art de Raffaëlli n'est impression pure, 
mais impression toujours mélangée de réflexion. Si on avait 
alors créé, au contraire, par esprit d'équilibre, une école des 
Expressionnistes, il en eût été le chef. 

En 1882 et i883, il avait été refusé au Salon, car il était 
en pleine possession de son talent et en pleine production 
de belles œuvres. 





Toujours innova- 
teur, il loua, cette an- 
née 1 884, une boutique 
inoccupée, avenue de 
rOpéra. C'était la 
première « exposition 
particulière » que Ton 
eût vue à cette 
époque, une ex- 
position, pour 
ainsi dire, dans 
la rue. un appel 
au jugement du 
passant, une 
façon d'échap- 
per avec éclat 
à l'oppression 
des jurys, aux manœuvres pertides des coteries qui anni- 
hilent les œuvres, et aux risées savamment suscitées par 
des stratégies d'atelier. La présentation d'un effort dans 
tout son ensemble, avec l'admission dans l'intimité de cet 



irM-^'M'-" 



91 



effort, met le public tout entier à même de devenir Tami de 
l'artiste s'il le mérite, et si cette amitié se décide, c'est la 
victoire. Elle fut complète pour Raffaëlli, et cette exposition 
put compter pour un des plus remarquables événements 
artistiques de la fin du siècle. Depuis, tant de gens ont 
sollicité l'amitié publique de la même manière, que ces 
expositions particulières n'ont plus eu la moindre valeur. 
Des jeunes gens de vingt ans exposent leurs œuvres com- 
plètes; notre peintre ne s'était décidé à affronter cette 
épreuve que lorsqu'il avait été certain d'avoir quelque chose 
à dire. Sous prétexte de montrer à leur tour des dessous 
qu'on ne leur demandait point, ces indiscrets, qui nous 
dérangèrent bientôt toutes les semaines, puis tous les jours, 
puis bientôt plusieurs par jour, étalèrent des rebuts d'ate- 
lier, des travaux intimes fabriqués en vue de la vente aux 
naïfs, bref, toute une " boutique à treize « de l'art qui, si ce 
n'est déjà fait, rendra détinitivement le public indiffèrent à 
ce qu'on appelle encore, faute d'autre terme, Varl. 

Cette exposition avait été organisée, sous l'habile et 
avisée direction de Raffaëlli — car, chez un artistede grande 
valeur, l'habileté, non » en affaires », mais en ses affaires, est 
une VL-rtu de plus — par un fort brave homme, dévoué, doux 
et obscur, un marchand qui a\ail vraiment ranioui- des 
choses d'art et qui était aussi peu marchand que possible, 
Poriici", à qui nous sommes hcuix'ux de rendre, en passant, 
un brin de souvenir et d'hommage, car lui aussi appartint, 
comme les petits bourgeois de tout à l'heuix', à une race 
éteinte. L histoire ignore bien souvent qu'elle doit de la 
reconnaissance à des intermédiaires obscurs entre les 
talents et la postérité. l'orliei'. marchand point intéressé; 




T E R R A s s 1 K R A LA D I. C H A R G E . 
(Colleclioii B. de R...J 



passionné doux, mélomane ; providence, dans la modique 
mesure de ses moyens, de Manet, de Raflaëlli et de Toulouse- 
Lautrec, aurait droit à un gentil et sympathique alinéa dans 
un précis de l'art à la fin du xix*^ siècle, mais il s'effarouche 
déjà, dans le coin du ciel, peu encombré, réservé aux mar- 
chands de tableaux intègres, où le père Martin et le père 
Tanguy lui tiennent compagnie, d'avoir si longtemps attiré 
votre attention. 

Il y avait, à la boutique de l'avenue de l'Opéra, cent 
cinquante-cinq numéros, dont aucun n'était indifférent et 
aucun pour le « remplissage ». D'abord la série des Po7'- 
traits types, comprenant les Chiffoy^niers, les Terrassiers, 
le Marchand de chiens, le Marchand d' habits, les Buveurs 
d'absinthe, le Marchand de marrons, les divers types de 
pêcheur à la ligne, de voleur, de cuisinière, de loqueteux, 
de fumiste; l'Homine venant d'abattre des arbres et la Cui- 
sinière au marché, sans compter les Deux vieux du Salon 
de 1879 et la Rentrée des chiffonniers, honnie par Edmond 
About, enfin la Famille de Jean le Boiteux. 

Puis venaient quelques « études », en petit nombre, et 
comme uniquement pour montrer de quels acharnés, de 
quels consciencieux, de quels minutieux exercices avait été 
précédée et préparée cette œuvre qui semblait aux critiques 
académiques et aux amateurs du^'o/î et du fini, un ensemble 
de choses hàti\es et peu sérieusement faites, quelque 
évidents que fussent, au contraire, pour les vrais raffinés, 
la beauté de la matière, le savcnr et le serré remarquables 
de l'exécution. 

Les Baiilomiines, où le geste était un peu souligné, 
formaient encore un court chapitre, le peintre ayant voulu, 

94 



en passant, montrer que les aspects clownesques de la vie 
ne lui avaient pas échappé. 

Une suite de paysages, principalement des bords de la 




LE PROVINCIAL A PARIS. 



mer, vues du Tréport ou de Honfleur, était le gage de tout 
un avenir de travaux encore différents. 

Les scènes de mœurs et les épisodes de la vie bourgeoise 
complétaient, avec quelque volonté plus accentuée de com- 
position que dans les simples « portraits types », ce vaste 
répertoire d'humanité moyenne. Le peintre avait encore, 
par certaines distinctions qui nous échapperaient un peu 

95 



aujourd'hui, formé un groupe spécial des Cciiciclèrcs de la 
banlieue, suite de paysages expressifs que nous aurons plus 
longuement à analyser lorsque nous parlerons de l'œuvre 
paysagiste de Raffaëlli dans son évolution complète. Nous 
reviendrons aussi alors sur les Vues de Paris, encore en 
très petit nombre, qui pourtant étaient déjà une prise de 
possession d'un genre nouveau de plus, et parmi lesquels 
se trouvait l'importante Place de l'Opéra, qui avait été 
refusée au Salon de 1878. 

Enfin, outre quelques essais d'eau-forte et deux sculp- 
tures, le portrait n'était pas absent — comment aurait-il pu 
l'être? — des multiples et fécondes besognes de cet intense 
et laborieux artiste qui se révélait ainsi avec tant d'énergie 
et d'entrain. C'étaient, outre de tendres images de sa 
fillette, d'incisives études d'un certain nombre d'écrivains 
et d'hommes politiques, études, disait le catalogue, « pour 
mon portraitdc M. Clemenceau dans une réunion publique ». 




On demeure surpris, à dis- 
tance, de tant d'activité artistique, 
de tant d'effervescence intellec- 
tuelle aussi. Pour soulager son 
cerveau où se pressaient les idées, 
pour s'affirmer à soi-même ses 
convictions et cristalliser ses re- 
cherches, enfin, pour déverser par 
un autre moyen encore que la pein- 
ture et le dessin ses observations 
humaines (pour les peindre toutes, 
les jours avaient trop peu d'heures), 
RatTaëlli noircissait des rames de 
papier, jetait pêle-mêle, le soir, les 
dissertations d'esthétique, les des- 
criptions , les pensées d'humour 
ou de morale, et jusqu'aux fictions 
pures sous la forme d'esquisses, de nouvelles, de monologues 
ou de dialogues de personnages rencontrés ou complétés. 




97 



Encore une fois, ce n'est qu'avec le recul du temps que l'on 
aperçoit combien certaines personnalités sont importantes 
et multiples, car, au moment même où elles se manifestent, 
la vie vous accapare, la production générale sollicite votre 
attention, et l'on juge trop vite. 

Un des meilleurs fragments de cette abondante effusion 
littéraire demeurée inédite et non mise au point encore 
était cet entraînant /tZL7//;n sur le « beau caractériste « qui 
suivait le catalogue de l'exposition de 1884. Maintes idées 
s'y trouvaient agitées. On y voyait, passée en revue et 
passionnément interprétée pour la thèse, l'évolution arti- 
stique du xix*^ siècle avec de piquants où judicieux portraits 
d'Ingres, Delacroix, Millet. Courbet ; — un parallèle entre 
le naturalisme, l'impressionnisme, et le caraclcrisine nou- 
veau \ enu avec le peintre écrivain ; — des considérations sur 
notre état social par rapport à la forme d'art qui pouvait lui 
être nécessaire et à celles qu'il pouvait faire naître. L'écrit 
se terminait par un élcquent appel à l'étude positive de 
l'homme, éclairée pai^ la science, élevée par un idéal de 
justice et de liberté, et enfin rendue susceptible de produire 
des œuvres d'art par l'intelligence passionnée de tout ce qui 
caractérise l'homme moderne. 

Ce programme était trop large et exposé avec trop 
de sérieux et trop de résolution pour qu'un homme de la 
trempe et de la fougue que nous connaissons maintenant 
s'attardât, tout au moins sous la même forme, à exploiter 
les fruits de son premier et considérable succès. Alors 
qu'il eût pu continuer à fournir à la consommation quantité 
de chitïonnicrs et de petits bourgeois, comme M. 'Vibert, 
qui régnait alors, ses cardinaux, ou M. Meissonier ses 

98 



< 




Uh 


■5^ 


< 


^ 


cd 


'■O 


r 





o 
c 



> 



■5 -^ 



O^ Lia 



minuscules marionnettes, il alla droit sa route et par de 
nouvelles batailles risqua de nouveaux sacrifices. Il avait 
senti, en eftet , qu'il était arrivé à un certain degré de 
production, passé lequel Tartiste devient un fabricant, un 
spécialiste. Aussi, averti de ce danger par sa passion et 
entraîné par tout ce qu'il voyait encore à faire, il recom- 
mença un tel effort que l'aboutissement superbe de 1884 
allait devenir de nouveau un simple point de départ. 

C'est pourquoi, au Salon de i885, allait figurer le Por- 
trait de M. Clemenceau, puis au Salon de 1887, la Belle 
matinée, enfin, en 1888, le Portrait d'Edmond de Concourt . 

Nous venons de nommer trois œuvres importantes 
dans l'art de notre temps et décisives dans l'évolution de 
J.-F. Raffaëlli. Par l'une, il montrait son maximum de 
puissance dans l'étude de l'histoire sociale. Par l'autre, 
il triomphait des critiques qui le déclaraient incapable de 
sortir des tableaux de médiocrité et de misère où il avait 
bien fallu tout de même finir par lui reconnaître un certain 
mérite. Le troisième, qui alliait les qualités d'énergie de 
l'un et de délicatesse du second, était un exemple qui n'a 
pas été dépassé depuis, de l'intensité d'observation et d'ana- 
lyse que peut atteindre le portrait psychologique, non plus 
d'un type généralisé, mais d'un personnage connu et en 
situation dominatrice. 

La Justice, qu'avait fondée M. Clemenceau, était un 
journal de pensée, d'action et de progrès. Sous l'active 
direction du puisssant orateur, de jeunes hommes ardents, 
pleins de talent, de la culture la plus raffinée et de l'esprit 
le plus généreux, combattaient avec désintéressement les 
sottises et les abus. M. Clemenceau n'avait pas encore 

99 



écrit le Grand Pan et la Mêlée sociale avec leurs admirables 
préfaces, pages qui deviendront classiques plus tard, lorsque 
les passions se seront apaisées et que Ion rendra justice 
à tous ces orrands efforts. L'on avait même une tendance à 
ne pas le croire un écrivain de si haute valeur, et il ne 
faisait rien pour dissiper cette légende. Bien au contraire, 
il semblait tenir à ce que Ton lui attribuât comme arme 
exclusive l'art redoutable de la parole. A la Chambre, dans 
les réunions publiques, surgissait sa personne opiniâtre et 
endiablée, cinglait sa voix véhémente, se précipitaient 
dans une ordonnance rigoureuse ses arguments nerveux, 
sa dialectique nourrie de l'étude des grands debaters, 
mais relevée d'une verve et dune élégance des plus fran- 
çaises. Intrépide dans l'attaque, redoutable dans la riposte, 
M. Clemenceau était pour tout auditeur ou tout spectateur 
artiste un sujet d'étonnement et de plaisir. On avait, à le 
suivre, l'espèce d'allégresse qu'inspire la vue d'un excellent 
escrimeur en forme parfaite. En un mot, c'était de la pensée 
frémissante et de la vie vraie que l'on voyait ainsi person- 
nifiées, et l'on comprend qu'un peintre avide de manifes- 
tations modernes ait été hanté de l'idée de fixer l'image et de 
conserver le souvenir d'un pai'eil homme. 

Les expositions de RalVacMli étaient d'une tendance trop 
phil()S(jphique et trop combative à la fois pour ne pas 
rencontrer de sympathie dans ce milieu. Le critique de la 
Justice, M. Gustave Geffroy. avait parlé de son œuvre en 
des termes J une pénétration et d'une sympathie telles que 
le peintre, bien peu gâté d'éloges et rarement compris 
comme il souhaitait l'être, allait le voir, le remercier, et 
bientôt se lier avec lui. 

i(;o 



Cette salle de rédaction du Faubourg-Montmartre sentait 
lencre de combat. Elle était basse de plafond et aussi peu 
luxueuse qu'on peut imaginer. Des caricatui-es à la plume 
étaient collées aux murs avec des pains à cacheter: c'était 




— ! .'*,^," /^^'Ti' 




LES K O It T I F 1 C A T 1 O N S . 
(Gravure originale en couleurs. 1 

Camille Pelletan qui avait barbouillé les plus nombreuses 
et les meilleures. L'encre zébrait les tables, semblait avoir 
rejailli partout en gouttelettes, comme dans une place où 
une bataille a eu lieu les balles laissent aux murailles les 
traces de leurs criblures. Millerand s'asseyait à une de ces 
tables, calme, maître de lui, plein de réflexion intense. 
Pichon était non moins calme, même plus froid encore et 
plus sévère, mais on le sentait capable de se monter à de 

101 



tranchantes colères. A côté de ces dialecticiens si divers 
de tempérament, Edouard Durranc, cœur d'or, causeur 
éblouissant de fantaisie, tendre comme un enfant, mordant 
comme un philosophe du wiii'-' siècle, épandait des trésors 
de gaîté. Louis MuUem, d'apparence plus endormie, plus 
réservée, plus narquoise, griffonnait sur un coin de table ses 
Contes américains et arborait placidement la chevelure la 
plus crépue et la plus étrange physionomie qui se put voir. 
11 y en avait bien d'autres. Mais je n'ai voulu évoquer de ce 
coin de journalisme que ce qu'il fallait pour bien faire 
comprendre les éléments que le peintre voulait grouper 
autour du chef de tout ce mouvement et l'esprit dans lequel 
cet exercé observateur devait être forcé de concevoir son 
oeuvre. 

Raffaëlli prit l'habitude de venir \oir son critique et son 
ami, et d'échanger des idées dans cette société vibrante. Puis 
il gagna les sympathies de M. Clemenceau, et il tinit par 
obtenir son assentiment, difficilement accordé à tout autre, 
à un portrait pouvant être exposé en public. D'obtenir des 
séances de pose, par exemple, c'était une autre affaire. Mais 
à quoi bon ? Nous savons déjà que le d'après nature de 
Raffaëlli veut dire : d'après l'observation de nature méditée 
et assimilée. Le peintre suivit donc le tribun dans ses 
campagnes et dans ses voyages. On aurait pu le prendre 
pour un collaborateur alors qu'il était un historiographe. 11 
entendit des discours à Montmartre et il en dessina encore 
jusqu'à Lille. 

Les compagnons de lutte de M. Clemenceau venaient 
plus facilement, eux. dans la petite maison d Asnières, 
où HaHaëlli enlevait d'après eux ces fines esquisses bien 

I02 





i< 


J 


^^ 


_J 


Cl. 


UJ 




< 




u- 


•^ 


< 


S 


u. 


Q 




^ 


Pu 


1 


I 


^ 




îk. 


' — ) 


>»4 




O 




^ 



r_ 



^*^^*^¥?53^~ .■ 1 



^ a 



^^ 



♦' 




•^=1^ 









^ 
















-•'»• _ 



fouillées, d'une si grande justesse physionomique, qui 
avaient été exposées en 1884. Enfin, il se décida pour le 
format de la toile, la composition, ainsi que pour le lieu où 
se situait la scène : c'était le décor, très librement inter- 
prété, du Cirque Fernando, où Clemenceau avait prononcé 
un de ses plus retentissants discours. La vaste peinture se 
dressait dans le modeste atelier de la rue de la Biblio- 
thèque, et sa partie supérieure touchait presque le vitrage 
du plafond; mais le peintre était si enflammé à sa besogne 
qu'il se serait rué sur sa toile dans des conditions encore 
bien moins confortables. 

Quand les éléments furent en place, le principal person- 
nage campé, il fallut bien tout de même le décider à accorder 
quelques rendez-vous pour bien préciser la ressemblance, 
accentuer le caractère. Mais chaque fois la séance était 
abrégée par des circonstances imprévues : un jour, c'était une 
interpellation à la Chambre; une autre fois, c'était une affaire 
urgente l'appelant au journal. 

Certain jour, M. Clemenceau qui, malgré sa vie terri- 
blement remplie, gardait encore quelques moments pour 
visiter les pauvres gens en leur consacrant ses talents de 
médecin, déclara qu'il ne pourrait pas poser du tout, forcé 
qu'il était d'aller voir des cholériques à Montmartre. " Qu'à 
cela ne tienne, dit Raffaëlli, j'y vais avec vous. » Ils visi- 
tèrent alors, entre autres, une indicible maison, une 
immense bâtisse aux logements étroits, bourrés de toutes 
les misères et de toutes les promiscuités imaginables, aux 
relents pestilentiels, aux cours littéralement encombrées 
des plus épouvantables immondices. Mais qu'importe ? 
Rafîaëlli, pendant ce temps-là du moins, ne perdait pas de 

io3 



vue son modèle, et qui sait si ce n'est pas ce jour-là qu'il 
trouva les traits les plus expressifs et les accents les plus 
forts ? 

De fait, aucun portrait d'homme, dans toute l'histoire 
de l'art français, n'est plus sérieusement étudié, plus expli- 
cite que celui-là. Aucun ne nous renseigne mieux sur un 
tempérament physique et sur une intelligence. 

Des grands portraits de souverains passés, la sincérité est 
absente : il suffit de comparer le théâtral Louis X\W peint 
par Rigaud avec l'effrayant Louis Xl'V de cire de Benoît, pour 
supposer aussitôt combien nos rois furent différents de leurs 
images. Seuls le Charles VII de Foucquet et le François I" 
de Clouet, aux temps antérieurs, sont des documents de 
la plus haute éloquence, mais émanant d'époques où, sui- 
vant la très sagace remarque de Gaston de Pawlowski, l'on 
attachait toute importance à la majesté corporelle et aux 
insignes de la fonction, et si peu aux traits du visage, qu'on 
se contentait de les décrire tels qu'ils étaient, avec la plus 
grande fidélité. Pourtant déjà la finesse italienne ne se 
méprenait pas sur la nécessité, pour plaire et conquérir, 
de rectifier la nature. Aussi, le François l"' de Titien ne 
conserve-t-il que ce L|u"il taut pour que soit reconnaissable 
ce profil au grand ne/, cl au petit œil, tandis que celui de 
Clouet ingénument appuie sur \e faciès rougeaud et rustaud, 
le caractère de Polichinelle libidineux et buveur de cette 
brute à légende de suprême élégance, i^as plus sur Napo- 
léon V' que sur Louis-Philippe lui-même nous ne saurions 
l'absolue vérité, si les mémoires n'ofi'raient quelques indis- 
crétir)ns complémentaires. Quant aux luimains non cou- 
idiiiKs, la majorité des artistes leur a toujoLiis, sur leur 

104 



— 1 


•^ 




-J 


is 




tu 


^ 




< 


•^ 




u- 


rs4 




u- 


'*** 


GO 


< 


2 


C 


cri 


"5 




.'^ 




1 






■^ 


^ 





_!tu 



3 

5 



^ 
^ 

L 

^ 






désir, ajouté ou retranché, et bien peu ont eu la vertu de 
Tautiienticité, tant peintres que modèles. 11 n'est jusqu'aux 
fameux petits portraits aux crayons du xvi^ siècle, dans 
lesquels une formule générale n'apporte des atténuations 
au caractère. 

Pour la peinture, voyez les différences entre le Descartes 
de Frans Hais et celui de Sébastien Bourdon. Ce dernier, 
quoique plus particulariste, a-t-il été jusqu'au bout de la 
réalité ? Les La Tour, les Perronneau sont de magnifiques 
arrangements suivant une mode. Le beau Chardin par 
lui-même tranche là-dessus et montre ce que pouvait être 
la nature vraie, aux temps où ces conventions régnaient. 
David est plus rigoureux, mais encore faut-il se méfier des 
sentiments qu'il éprouve pour ses modèles ; toutefois, il ne 
peut pas s'écarter de ce qu'il voit et cela sauve tout de 
même la vérité. Ingres, avec M. Berlin, au contraire, a 
donné un des plus beaux et des plus véridiques spécimens 
du portrait de l'homme moderne, ne dissimulant aucune 
des caractéristiques physiques du modèle, et laissant la 
force des choses et notre propre connaissance des hommes, 
dégager et faire ressortir de l'ensemble les qualités incluses, 
esprit, ou volonté, ou bonté, ou étroitesse, ou toute autre 
vertu ou tare. 

Encore faut-il remarquer que, dans les plus beaux 
portraits de M. Ingres, ce qui leur donne leur prix est encore 
ce qui atténue leur force : l'affirmation tant soit peu vani- 
teuse du métier le plus parfait possible. Dans le Clemenceau 
de Raffaëlli, au contraire, nulle virtuosité, bien que le 
peintre fût parvenu, nous le savons, à un degré d'habileté 
extrême, et eût pu se contenter de briller, comme le premier 

14 io5 



venu, — car de notre temps, le talent « stupéfiant » est une 
monnaie courante, — par d'éblouissantes jongleries. La 
peinture est solide, appuyée, dépourvue de ce que, sans 
doute pour se moquer de notre naïveté, les peintres appelent 
des « sacrifices », c'est-à-dire de ces savantes négligences, 
destinées à jeter la poudre aux yeux, et qu'ils se garderaient 
bien de sacrifier. Le mouvement du personnage est d'une 
fermeté inébranlable. Au premier coup d'œil, il paraît peut- 
être un peu gauche, justement parce qu'il est vrai et qu'il 
s'éloigne de toutes les attitudes d'école, de toutes les figures 
campées, qui se sont bien campées, en effet, dans notre 
mémoire encombrée de tricheries académiques. La nature, 
lorsqu'on la surprend, est toujours gauche, c'est-à-dire pure 
d'affectation et d'attitudes arrangées. Or, comment, avec un 
homme comme Clemenceau, chez qui la vie bouillonne, 
emballe le corps, précipite les mouvements selon le rythme 
de la passion du moment, pourrait-on, si l'on est un bon 
regardeur de vérité, constater ou imaginer quoique ce soit 
de factice ou d'étudié ? Cet orateur ne prend pas des poses 
pour parler, il ne s'écoute pas, il n'en' a pas le temps. Le 
geste, qui hache l'air, est celui, en même temps, du dialec- 
ticien et du donneur d'ordres. Il scande des arguments et 
envoie des injonctions à des ad\ersaires. Les jambes, sur 
lesquelles le corps également porte, semblent vouloir s'atta- 
cher au sol comme par des semelles de plomb, pour garder 
la position conquise. La tête, avec sa constructit)n opiniâtre, 
son regard noir, son caractère d'abstraction et d'énergie 
intense, est modelée avec une attention, une fermeté de 
plans, une intelligence du détail saisissant, qui rappellent 
l'art Je nos sculpteurs du Moyen-Age. 

io6 




LA RÉUNION PUBLIQUE. 

Portrait de M. Clemenceau. (Musée du Luxembourg.) 



Tout un fond de tètes qui s'étagent les unes au-dessus 
des autres, anxieuses, ardentes, prêtes à jeter leur cri, font 
une atmosphère remuante et batailleuse à cette figure de 
volonté et d'attaque. RafFaëlli, avec sa rapide et ingénieuse 
façon de saisir les signes distinctifs d'une scène ou d'un 
personnage, avait remarqué que, dans une réunion publique, 
on ne voyait que des tètes. C'est ce qu'il a rendu avec un 
parti pris qui semble tout d'abord paradoxal, mais qui 
exprime fortement, sur le spectateur qui arrive, l'effet qu'il 
avait voulu rendre. Et je songe, en disant ceci, à la curieuse 
rencontre entre cette façon dont l'artiste moderne fait surgir 
sur sa toile une foule terrestre et passionnée, et l'inspiration 
analogue d'un maître ancien, Orcagna, qui a fait apparaître, 
sur les murs de Santa Maria Novella, une foule céleste et 
extatique, dont les tètes, de chaque côté du CouroJinement 
de la Vterg-e, se pressent et se surmontent dans un immense 
échafaudage de ferveur. Certes, on pourrait sourire à ce 
rapprochement entre une scène politique au cirque Fernando 
et une scène mystique à l'opéra du ciel, mais tant pis, après 
tout, pour qui aimera mieux se moquer que de réfléchir sur 
ce curieux phénomène d'intuitions parallèles se répétant 
chez de grands artistes à travers les temps et les idées. 

Le Portrait de M. Clemenceau lut vivement discuté et 
provoqua même des remous de public assez forts pour 
efl'rayer les personnes pacifiques, ainsi qu'en fait foi un trait 
amusant du doux et iidèle Portier. Raffaclli, le jour du 
vernissage, montait le grand escalier, lorsque le brave 
homme, tout pâle, apparaît devant lui et lui dit d'une voix 
entrecoupée : « J'espère que vous ne montez pas voir votre 
tableau ? — Mais si, dit tranquillement le peinlie. Pourquoi 

io8 




H Doun'. td- 



our\'. -haiteur 



CHEZ OONON, LE FONDEUR 
( Musée de Lyon ) 



pas? — Mais ils vont vous tuer! — Qui çà ! — Mais les 
gens ! On se bat devant. — Alors cela va être amusant. » 
Et il passa outre, au grand effroi de Portier. Il eut cependant 
la légère déception de n'être pas tué devant son œuvre, 
mais, en revanche, la satisfaction de voir qu'il avait pro- 
voqué les orages et les enthousiasmes des grands jours. 
L'année suivante, vraisemblablement inspiré par l'idée 
de continuer une série de portraits de luttes, il avait pensé 
un moment à montrer Dalou sur son champ de bataille à 
lui, c'est-à-dire dans son atelier. Il alla voir le maître 
statuaire. Dalou avait sa légende politique, mais, ce qui 
valait mieux encore, il avait livré au public des œuvres 
retentissantes où des convictions modernes étaient expri- 
mées avec beaucoup de force et de savoir dans des formes 
traditionnelles. Les deux artistes, tout en éprouvant une ■ 
vive estime réciproque, ne s'accrochèrent pas, comme on 
dit. Seulement, Dalou ayant parlé du fondeur Gonon qui, 
en ce moment, jetait dans le moule à cire perdue son 
superbe bas-relief de Mirabeau, Raffaëlli se rendit au Gros- 
Caillou pour voir ce travail. Là il trouva un vieil ouvrier, 
doux, ardent à la besogne, typique et semblable aux maîtres 
artisans d'un autre âge, le fils enfin du Gonon qui avait 
fondu à cire perdue le Tigre au serpent de Barye. L'idée de 
son tableau C/ze- le fondeur lui vint, comme les bronzes du 
bonhomme, d'un seul jet. Ce portrait en action d'un artisan 
qui ne sut pas, ni ne voulut gagner d'argent en accomplissant 
un des plus beaux travaux du métal de notre temps, a été 
au Luxembourg et maintenant est au musée de Lyon. Il a 
beaucoup de pittoresque et de vie, et le modelé, ainsi que 
l'éclairage, en sont d'une rare délicatesse. On remarquera 

loy 



en passant que des torses d ouvriers, robustes et très 
habilement nuancés des reflets de la flamme, infirment un 
peu la théorie pas mal exclusive de notre artiste contre le 
nu et son inutilité dans l'art moderne. 








Ce n'est point, on le 
pensera bien, la coquet- 
terie, qui eût été pué- 
rile, de ménager un 
contraste, qui amena 
Raffaëlli à exposer, en 
1887, la Belle matinée. 
Ce n'était pas non plus, 
— à quoi bon ? — pour 
répondre aux critiques 
qui le désignaient, non 
sans colère, mais avec 
une parfaite absence de 
sagacité et de sens de 
la vie moderne, comme 
« peintre des laideurs f>. 
C'est simplement, à 
notre avis, parce qu'une 
nature pénétrante, sen- 
sible comme la sienne, 
très avide de toutes les 
jouissances, les plus 
violentes comme les plus délicates, enfin un curieux de la 
vie en toutes ses manifestations, devait être amené à 



I 1 1 



interroger les aspects féminins du monde comme il avait 
étudié les caractères mâles, sans se préoccuper au juste de 
ce que l'opinion courante peut qualïûer de joli ou de vtlaiîî. 
Au reste, le peintre vraiment réceptif peut-il même se 
rendre compte de ces notions? Pour lui, un vieil homme 
ravagé, ou un humain de l'espèce des carnassiers, peut être 
très attrayant à représenter, tandis qu'une très jolie femme 
sans rayonnement et sans grâces originales lui inspirera 
une répugnance véritable , et il ne pourra surmonter la 
fadeur que dégagera pour lui cette besogne. Il y aura pour 
lui un renversement absolu des conventions du beau et de 
la laideur. 

Toutefois, il est peut être opportun, pour notre roman 
d'un esprit, d'indiquer ici une nuance, légère et subtile, 
c'est certain, mais décisive dans cette vie, — car ce sont les 
forces persuasives plutôt que les forces fracassantes qui 
influent le plus complètement sur nos changements d'orien- 
tation. 

Tout à lâpreté de ses conquêtes intellectuelles, de ses 
lectures étendues, de ses efforts philosophiques, de ses 
œuvres franches et hardies, induit aussi, par ses études de 
la misère, son incursion dans la « mêlée sociale », à 
considérer le côté sombre des choses, il en était arrivé 
à un pessimisme très impérieux, non seulement dans sa 
conception de la vie, mais sa propre existence. 11 avait été 
jusqu'à ne plus vouloir de Heurs dans sa maison ; lui, 
passionné de musique, et a)ant une femme excellente musi- 
cienne, il avait fermé à clé son piano et rayé de son temps 
tout ce qui favorise l'éclosion du sourire. 

Mais il n'avait pas pris garde qu'il avait à ses côtés le plus 

I 12 




LES VIEUX OFFICIERS. 

(Collection W. Blumenthal.) 



i5 



frêle et le plus redoutable adversaire du pessimisme. Une 
petite fille vivait dans cette maison, vivait et grandissait peu 
à peu. Elle n'avait encore que quatre ans au moment des 
batailles de l'avenue de l'Opéra. Mais, depuis, il ne pouvait 
vraiment la condamner, si tendre et si avide de lumière, à 
supporter le poids de la vie, à prendre sa part de la douleur 
universelle, ni la rendre responsable de tout ce que les 
philosophes et les savants ont su découvrir pour nous 
désenchanter. Il fallait bien que de temps en temps elle 
reçût d'autres petites filles, et ces invitées ne pouvaient pas 
laisser leur gaîté et leur gentillesse à la grille. Des fleurs, 
ce jour-là, encore se toléraient. Le piano se rouvrait par 
faveur fatale. Quand on laisse des fleurs pénétrer dans la 
maison d'un pessimiste avec des chansons d'enfant, il entre 
un déserteur au camp de l'optimisme. Raft'aëlli, grâce à sa 
fille Germaine, fut ce déserteur. Dans la maison, peu à peu 
revinrent des artistes, des jeunes filles, des amies élégantes, 
et non seulement il accepta de nouveau les fleurs, mais il 
leur fit, comme nous le verrons, de bien belles excuses en 
peinture. 

C'est de cette résurrection de la tendance à accepter 
tous les spectacles de la vie, ceux qui caressent le regard, 
comme ceux qui poignent le cœur ou révoltent l'instinct de 
justice, que date la Belle jnalinée, cette charnelle et fraîche 
dormeuse toute baignée de blanches dentelles dans une 
symphonie de blancheurs. Puisque l'occasion se présente 
de couper cette analyse sentimentale par une remarque de 
technique, nous ferons observer que, dans l'art contem- 
porain, RafTaëlli aiii-a été vraiment le maître des harmonies 
blanches. Nul mieux que lui n'aura traité ce redoutable et 



I I 



tu 

< 

U-, 

< 

a; 






o 



d pess 



au m 
:is, il ; 



:ur 



le pou 



00 

o 



o 



C^' 



inerte élément, et n'aura réussi, contre toute théorie, à en 
faire une couleur véritable. 

La Belle matinée ne sera plus revue en France : elle 
appartient aujourd'hui au musée de Philadelphie, où elle 
occupe une place d'honneur. 

Mais j'aurai l'occasion de revenir sur des oeuvres de cette 
famille et j'ai hâte d'arriver à la troisième œuvre capitale de 
l'évolution, au Portrait d'Edmond de Concourt, où se 
trouvait réalisée la fusion des qualités incisives et robustes 
du Clemenceau et des qualités délicates de la Belle matinée. 
Au surplus, Edmond de Concourt n'était-il pas un homme 
de luttes ardentes avec un tempérament et des nerfs quasi 
féminins? L'importance de sa situation dans le mouvement 
littéraire appelait aussi un peintre de combat. 

Raffaëlli était un grand admirateur d'Edmond de Con- 
court, et l'artiste, très apprécié pour son talent et pour son 
tour d'esprit par l'auteur de Manette Salomon, fut parmi 
les premiers habitués du célèbre « grenier » d'Auteuil. 

Avec son air de grand seigneur d'un autre temps résigné 
à vivre dans le nôtre, sa nerveuse distinction, ce je ne sais 
quoi de gracieux et de combatif qui régnait dans toute 
sa personne, cette pure et noble passion de l'art et de la 
littérature qui faisait passer sur tout ce qu'il pouvait y avoir 
chez lui d'un peu trop personnel et exclusif, Edmond de 
Concourt devait certainement inspirer des désirs de portrait 
à tout peintre doué dans son art de qualités analogues. Il 
s'en est rencontré trois. C'est peu en nombre et beaucoup 
en qualité. Bracquemond a fait une magnifique consta- 
tation de graveur, où pas un détail de la physionomie et 
des mains n'est omis, où la spirale de fumée d'une cigarette 

ii5 



a la même durée quun bronze japonais de la collection. 
Carrière a enlevé une très vive esquisse, et estompé un 
portrait un peu moins précis. Raffaëlli s'attaqua à un grand 
portrait en pied , très caractérisé quant au personnage , 
très savamment et très véridiquement combiné quant à 
l'accompagnement. C'était le portrait conçu comme le 
devrait toujours être celui d'un homme célèbre, c'est-à- 
dire comme un document d'histoire sur un esprit, des goûts 
et un temps, inséparables les uns des autres et exerçant une 
action réciproque. 

Le portrait de l'écrivain « au moment de l'inspiration », 
comme le composèrent, suivant une méthode uniforme, les 
merveilleux peintres du xvii^ siècle et du xv!!!*", nous a privé 
de sources d'appréciations d'une immense valeur. Que l'on 
songe à ce que résoudraient de désespérants problèmes des 
portraits vraiment intimes de Racine, de Molière, de Diderot, 
de Beaumarchais, au lieu des images que nous sommes 
forcés de compléter et de rectiher avec combien de chances 
d'erreurs ! 

RalTaëlli, tout en exécutant de Concourt une image 
parfaitement réelle, a cependant rendu un magnifique hom- 
mage à cet homme de lettres. Non seulement on ne peut 
pas dire qu'il la /latte, mais encore on croirait qu'il a voulu 
se délier de subir trop vivement l'impression d'élégance, 
pour rester plus vivant et plus vrai, — et c'est pour cela 
que cette belle peinture n'en est que plus ratlinée et plus 
altière. L'atmosphère d'art de la maison est habilement 
fixée et avec fidélité, grâce à des objets choisis et rendus 
avec une dextérité et un goût remarquables : une vasque 
en bronze sur laquelle s'appuie l'écrivain, la main pendante ; 




!• OR TRAIT D EDMOND DE GONCOURT. 

(Musée de Nancy.) 



une lithographie de Gavarni accrochée à la muraille, ainsi 
qu'une sanguine de Watteau. Concourt, debout, dans une 
attitude aisée, très chez lui, donne bien cet aspect vif et 
soyeux qu'il avait, grâce à ses yeux d'un noir de jais, tem- 
pérés par sa blanche chevelure bouclée et sa moustache 
blanche retroussée coquettement. 

Le Journal fameux a plus d'un alinéa consacré à ce 
portrait, qui exerça fort la vaillance du modèle et du peintre. 
Ordinairement un portraitiste est un confesseur : il n'est 
pour ainsi dire pas d'exemple, à ce que content des peintres 
qui ont conquis une célébrité en ce genre, que le modèle 
au bout de la deuxième séance, quelquefois même plus 
tôt, n'ait pas éprouvé l'irrésistible besoin de dire sa vie, 
ses chagrins, ses joies. Rien ne rend expansif comme de 
poser devant un homme qui vous observe, la palette à la 
main, et va comme vous dédoubler. Ici, par une piquante 
exception, ce fut le contraire qui se produisit. Raffaëlli, 
entraîné par son allègre besogne, comme grisé par cette 
capiteuse atmosphère d'art qui le montait et le maintenait 
en excitation supérieure, contait à l'écrivain ses origines, 
ses laborieux débuts, ses luttes. D'ailleurs, reconnaît l'ar- 
tiste. Concourt parlait peu, toujours préoccupé de faire 
parler les autres en vue de son Journal. Pour RalTaëlli, 
raconter sa vie, c'était l'équivalent de chanter comme on 
fait quand on est bien en train de peindre, — et il poursuivit, 
reprit, acheva en vingt jours ce grand portrait, comme dans 
une fîè\re. 11 était rompu après l'avoir terminé, et un de ses 
souvenirs les plus nets et les plus aigus, c'est celui de la 
véritable lutte qu'il soutint contre la sanguine de Watteau, 
désespérant sans cesse de trouver pour cet accessoire 

ii8 



rindication qui fût capable de donner idée de l'infinie 
élégance de la chose. 

Ce portrait avait été pour lui une nouvelle et très impor- 
tante étape. Il ajoutait de riches ressources à son répertoire, 
convainquait définitivement le public des qualités aristocra- 
tiques de ce réaliste, et il était le point de départ de toute 




LE REMOULEUR. 

iGravure originale en couleurs.) 



une suite d'œuvres humaines où serait contée la grâce 
moderne, parallèlement à celles où il continuerait d'étudier 
l'àpreté de la lutte pour la vie et les spectacles les plus 
intenses qu'offre le mouvement de Paris. On le verra désor- 
mais passer, avec une souple et souriante aisance, d'un 
important et ravissant portrait de jeune fille, à ses types de 
misère ou de labeur qu'il n'a garde d'abandonner pour cela. 
Il a été fidèle au programme qu'il exposait si intrépidement 
devant le public de 1884, tant à Paris qu'à Bruxelles : peintre 

iiO 



du caractère, il eût été incomplet s'il n'eût pas saisi et 
exprimé celui de l'être qui brille comme celui de l'être qui 
peine. Autrement, on n'eût pas manqué de dire, et avec 
raison, qu'il n'avait imaginé un système que pour exclure 
ce qu'il ne pouvait pas atteindre. 




La demeure qu'il choisit vers 
cette époque , lorsqu'il quitta 
Asnières, se trouva placée à sou- 
hait pour être comme un symbole 
de cette évolution et de cette prise 
de possession. 

Elle était rue de Courcelles, 
voisine de la barrière, dans un 
quartier luxueux, mais tout proche 
de Tàpre banlieue, comme si l'ar- 
tiste avait voulu, tout en rentrant 
dans le mouvement mondain et 
raffiné auquel ses succès et ses 
goûts devaient lui faire prendre 
une part brillante, conserver un 
contact avec la nature déshéritée 
et l'humanité chétiveou misérable 
dont il avait peint l'histoire émou- 
vante. Dans cette demeure d'ar- 
tiste, tout n'était que délicat 
accueil de richesse discrète, arran- 
gements coquets et simples, bibe- 
lots choisis, atïirmant le sens d'une distinction supérieure 




LA RACOMMODEUSE 
DE PANIERS. 

(Gravure originale en couleurs 



if. 



121 



dans la vie et l'esprit. Mais par une fenêtre ménagée dans un 
réduit de son atelier, il pouvait, à certaines heures de recueil- 
lement et de labeur, apercevoir encore un peu de l'horizon 
rude et triste des fortifications, et rien que ce rappel de son 
domaine ancien prenait, dans ce milieu nouveau et à cet 
instant de son évolution, un sens non dénué de profondeur. 

On entrait par un jar- 
din petit, mais disposé, 
à la française, de la plus 
riante manière. Une ga- 
lerie, où étaient disposés 
quelques beaux objets et 
accrochées des photogra- 
phies des œu\ res les plus 
typiques, reliait la maison 
et ses appartements aux 
tons rares, aux ameuble- 
ments d'un style sobre et 
fin, avec l'atelier. Celui- 
ci, très vaste, et pourtant 
d'un caressant confor- 
table, était tapissé d'une 
étoffe bise que relevaient 
des dessins Je feuilles et 
de fleurs imaginés par 
l'artiste. Un arrière-atelier 
servait aux travaux de 
gravure en couleur qui 
allaient prendre très largement l'essor. Enfin, un recoin 
plus ombreux, faisant retour au fond de l'atelier même, et 




l'ORTUAIl HUMORISTIQUE DE RAFKAKLLl, 
par Willette. 



(2'2 



J.-F. RAFFAELLI 
Fleurs et Fruits. 






«^I^%;^,- 




H.Floury, Éditeur 



FLEUR 



RUITS 



surmonté de la soupente d"où se découvrait ce paysage de 
banlieue dont nous venons de parler, était propice aux 
lectures et aux écrits, aliment indispensable de cette pensée 
sans cesse en éveil et en travail. 

Dans cette demeure, qui méritait autant que celle de 
Concourt d'être appelée par excellence « la Maison d'un 
artiste », fréquentèrent les esprits les plus rares, les femmes 
les plus élégantes, les écrivains et musiciens les plus origi- 
naux de cette grande ville, et aussi d'Allemagne et des pays 
de langue britannique. 

Le jour où Ratï'aëlli trouvera le temps décrire ses 
mémoires, que de portraits défileront en une réunion singu- 
lièrement vivante, et qui aiderait non moins qu'une peinture, 
à comprendre cette époque agitée, aimable, tour à tour 
futile et passionnée, frivole et chercheuse, plus brillante 
que grande, plus dilettante que profonde, qui comprit les 
dix dernières années du xix^ siècle et les cinq ou six pre- 
mières du xx^. 

Mais, sans nous attarder à trop de considérations 
sociales, un élément significatif et attrayant de notre étude 
se trouve ressortir de ces conditions même de vie délicate 
et policée. Dans cette atmosphère de bonne grâce et de 
culture auront éclos le plus naturellement du monde 
quelques-uns des plus beaux portraits de jeunes tilles 
françaises et quelques-unes des plus belles peintures de 
fleurs que notre école aura alors produits. 

J'aurais voulu vous parler longuement de ces tableaux 
de fleurs. Mais tant de sujets sollicitent notre attention dans 
une œuvre aux curiosités et aux émotions si nombreuses ! 
Robert de Montesquiou a consacré un écrit spécial, plein de 

123 



finesse et d'éloquence, à RafFaëlli peintre de fleurs. C'est 
un bien grand plaisir quand on peut substituer à ce qu'on 
écrirait les paroles d'un aussi délicat écrivain : « Les bou- 
quets de RafFaëlli, dit-il, savent unir sans mièvrerie la 
distinction à l'ampleur, la richesse à la mélancolie. Ce ne 
sont point, Dieu merci, de ces gerbes exagérément gra- 
cieuses, dont les fleuristes contemporains nous dégoûtent, 
même avant d'y avoir ajouté des oreilles d'âne en ruban et 
de menus drapeaux estampés de leur étiquette. Les bou- 
quets de Raffaëlli s'exercent sur des fonds d'un blanc froid 
qu'il affectionne, et, parmi des brindilles expressives, les 
taches neutres des fleurs sans éclats, pareilles à la cour d'un 
astre, on y voit éclater l'étoile orangée d'un souci, qui les 
éclaire à la fois et les attriste, leur versant de son cœur 
ardent et lumineux la splendeur et l'inquiétude. » Raffaëlli 
comprend la fleur comme un être vivant auquel il faut faire 
dire son secret, et comme une voix qu'il faudra combiner 
avec d'autres pour en composer un petit poème musical, 
ayant sa tonalité et son expression propres. Ainsi se 
montre-t-il portraitiste jusqu'en ces thèmes subtils, et ses 
portraits de fleurs ont-ils la grâce des images de jeunes 
filles dont nous allions parler. 

Ces portraits originaux sont, entre autres : ceux de 
Judith et Gabrielle (Salon de 1H89), de Germaine (Salon 
de 1896), de la Demoiselle d' hoimeur (1901), de la Jeune fille 
au petit chien (1903), et de la Jeune fille aux œillets. Suite 
directe de la Belle matinée, — sinon en tant que sujets, du 
moins en tant que recherches picturales, — ces portraits 
sont la grâce même et la même fraîcheur. Les deux jeunes 
filles du Salon de 18H9, avec leurs robes blanches, si sublilc- 

124 




f^'^li^Uk 



LA MARCHANDE DE MODES. 

(Pour une nouvelle de E. de Goncnurt.) 



ment influencées par le voisinage d'hortensias qui donnent 
au tableau toute son impondérable harmonie, sont sérieuses, 
aimables, avec la légère pointe d'émotion qui rend si 
joliment gênées celles qui font leur « entrée dans le monde ». 
Elles sont des femmes, à l'heure où nous écrivons ceci, et 
ces femmes sont déjà d'un autre moment, et différentes de 
celles qui n'étaient que des enfants lorsqu'elles allaient 
devenir des dames. Elles n'eurent point la désinvolture, le 
goût d'attirer l'attention, le scepticisme affecté, l'esprit qui 
ne veut être que calculateur et positif, de celles qui main- 
tenant évoluent sportivement dans le monde ou débutent 
sur de petites scènes. Elles n'étaient pas non plus les indé- 
pendantes qui se poussent dans la vie et aspirent à la 
profession, plus ou moins combative, qui permet de cesser 
de subir le titre d'épouse et les épreuves maternelles. Elles 
sont bien charmantes tout de même à distance, — comme 
paraîtraient un jour, à leur tour, celles dont nous venons 
de dire les travers ou les progrès, — s'il se trouvait, ce 
qui n'a pas encore eu lieu, -un peintre pour saisir avec 
autant de vivacité et rendre avec autant de charme leur 
« caractère » que le fît Raffaëlli chez Gabrielle et Judith, 
chez la Demoiselle d'honneur et chez Germaine. 

Ce dernier portrait est une œuvre tendre et radieuse. 
D'une pureté d'harmonie que seuls quelques primitifs 
rencontrèrent, et pourtant d'une matière riche et généreuse; 
ce robuste et charmant portrait est une des plus belles 
personnifications de la candeur que l'on puisse citer en art. 
Rendre de façon aiguë les physionomies énergiques ou rava- 
gées, les expressions d€ domination ou de déchéance, trou- 
ver de fins et ironiques accents pour faire ressortir les tares, 

126 



J.-F. RAFFAELLI 
Portrait de ma Fille. 



des 

'.- vei- 






. . les 
omme 



I,1J3ATHA>I 








PORTRAIT DE MA FILLE 



les misères ou les passions de l'humanité, traduire même, 
avec exaltation, les élans et les ferveurs du mysticisme, ce 
sont de belles tâches, et difficiles à remplir génialement. 
Mais retenir longuement le spectateur et l'émouvoir par la 
simple image dune Douceur, par l'impression d'une affection 
paisible et d'une jeunesse fraîchement éclose, par un portrait 
aimable et reposé, où le sourire lui-même, quoique latent 
dans tout cela, serait une nuance trop tranchée, c'est bien la 
plus désespérante ambition que l'artiste puisse concevoir, et 
la réussite ne saurait être qu'exceptionnelle. 11 y faut déployer 
une sensibilité, une force d'amour intense, être à la fois un 
père clairvoyant et un peintre passionné, et pourtant aussi 
un peintre impassible et un père tout pénétré de la plus vive 
et* de la plus noble joie. Un pareil portrait demeure un 
summum et ne se recommence point. Et, voilà certes, un des 
plus beaux chapitres de notre roman d'un artiste. 

La Demoiselle dlionneur, pourtant, est encore d'une 
grande originalité dans la grâce, c'est-à-dire, de toutes les 
façons de se montrer original en art, la plus difficile et la plus 
rare. C'est un portrait et une peinture de mœurs à la fois : 
c'est une jolie jeune fille bourgeoise et c'est la demoiselle 
d'honneur. Nous revenons ainsi au terme de portraits types, 
si judicieusement inventé par Raffaëlli, et il se trouvera 
avoir réalisé ce programme en appliquant son observation 
incisive et sa sensibilité perpétuellement en éveil à toutes 
les catégories de la société actuelle. Le petit peuple qui 
peine et celui qui végète, avec les ouvriers, les chiffonniers, 
ou les petits bourgeois du début; l'homme réduit à l'état 
de bête inquiète, avec les rôdeurs de barrière, les vagabonds 
et les alcooliques ; puis, d'un bond, l'Orateur, l'homme qui 

127 



conduit toute cette foule, avec le Clemenceau : celui qui à 
la fois en dégage l'expression philosophique et artistique, 
tout en la charmant par sa propre histoire, en un mot 
l'Ecrivain, avec V Edmond de Concourt (ou bien encore avec 

le Zola et le Huys- 
mans bien que ceux- 
ci soient plutôt des 
particularisés que 
des typifiés) ; l'Ar- 
tiste avec le petit 
Dajinat , désinvolte 
et pensif; la Femme 
enfin : la femme du 
peuple; jeune, avec 
la belle Apprentie 
en casaque rouge du 
Salon de 1908; âgée 
et usée, avec la dra- 
matique et superbe 
Vieille Jemme dans 
la neige; la femme 
de la société bour- 




%. 









UN M K N U . 



ge 1 S e ou mon- 
daine ; jeune fille 
dans les adorables tableaux que nous venons d'analyser; 
au seuil de la vieillesse, avec {"Automne de la vie, qui date, 
comme la Vieille dans la neige, du Salon de 1908. 

il faut encore un peu insister sur certains de ces grands 
tableaux de ligures. Ils sont, en elTet, la réalisation forte et 
grande, le résumé puissant Je ce que notre peintre avait 



jii8 



entrevu comme à la lumière d'un éclair, lorsque, aban- 
donnant soudain ses lucratifs tableaux de genre, il avait 
énergiquement donné comme base à son œuvre projetée 
la Famille de Jean le Boiteux. 

La force affirmative qui régnait dans le tableau du Salon 
de 1877 est aussi grande trente ans plus tard; l'observation 
n'est pas moins aiguë; la philosophie n'a rien perdu de sa 
portée, ni de sa saveur. Mais tout cela s'est au contraire 
assoupli, affiné, étendu. La matière picturale plus légère, la 
facture plus rapide et plus sûre indiquent un ouvrier qui 
travaille avec plus d'aise et plus d'allégresse, mais en même 
temps un homme qui parle avec plus d'autorité. Le mélange 
d'ironie et de bonté, propre dès le début à toute cette oeuvre, 
subsiste, mais dans une proportion différente : l'ironie est 
plus dosée, la bonté plus perspicace et plus large. Le peintre 
ne retient plus l'envol du penseur. Il s'oublie lui-même, tant 
il a su se créer de ressources. La grande spontanéité, qui a 
toujours donné de la vivacité et de la valeur entraînante à 
l'oeuvre de Raffaëlli, est maintenant absolue. Elle ne connaît 
aucune entrave. 

Le plus souvent, lorsqu'il est devant sa toile, il est telle- 
ment à l'idée qu'il veut rendre, qu'il ne songe même plus 
aux moyens qui conviendront, tant il les sent venir d'eux- 
mêmes sous sa main. Si vous le surpreniez à ce moment-là, 
vous l'arracheriez brusquement, dangereusement peut-être, 
à un état non pas surnaturel, mais mieux de sur-nature, 
ainsi qu'il est hasardeux de retenir un homme qui marche 
endormi le long des abîmes. Si vous lui demandiez ce qu'il 
faisait et comment il l'a fait, il vous répondrait qu'il n'en 
sait rien, qu'il sait seulement ce qu'il a voulu faire, et qu'il 

17 129 



constate qu'il y est parvenu. Sans doute, pourtant, comme il 
est habitué à s'analj'ser de la façon la plus précise et la plus 
minutieuse, il retrouverait bien par déduction le chemin 
qu'il avait pris, mais il ne reconstituerait ces choses que 
plus tard, à froid, et après un assez long temps nécessaire 
pour la détente. 

Ce qu'il pourrait vous dire, en revanche, c'est qu'il n'a 
pas cessé un moment de vouloir exprimer sa conception 
de l'homme et de la nature, sa sympathie pour les êtres, sa 
compassion pour leurs épreuves, sa tendre perception des 
mélancolies de la vie, son impossibilité de haïr, mais sa 
faculté de mépriser, ses observations triples de peintre, de 
moraliste et de musicien, sur les contrastes, les harmonies 
et les rythmes des objets extérieurs ainsi que sa vibration 
propre lorsqu'il participe à tout cela. 

Il a connu et il n'a pas oublié les belles certitudes de la 
jeunesse, les résignations de 1 âge mur, les anxiétés enhn 
des années que l'on commence à compter, tantôt avec séré- 
nité, et tantôt avec fatigue. Et de ces diverses phases on 
composerait, en choisissant parmi ces œuvres de son 
puissant aboutissement, un très beau triptyque qui se déve- 
lopperait ainsi : à gauche l'Apprejitic, puis l'Automne de 
la vie au centre, et à droite, soit la Vieille femyne dans la 
neige, soit le Bûcheron cl .son chien, suixant que l'on vou- 
drait donner à l'ensemble quelque signilication pessimiste 
ou plus conliante. 

L' Apprentie marche, absorbée, à travers Paris, dans sa 
tenue à la fois pauvre et clinquante, vieille jaquette écarlate 
et chapeau sur lequel il a plu à maintes sorties d'atelier, et 
pourtant le tout faisant un ensemble gai et gentil, qu'on ne 

i3o 




^C5 |,ct:t' l,«c,u!l Oc .^,.C>^.xi 






CROQUIS. 
(Les Types de Paris. — Pion et Nourrit, éditeurs/ 



trouve que chez nous. Elle a Tair de tout dédaigner sur son 
passage, mais elle est prête à tout écouter; elle a ce côté 
sérieux des filles de Paris, si nombreuses, dont Tenfance a 
été de bonne heure sevrée de sourires, — et ce teint pâle 
de mal nourrie, commun à la plupart des jeunes ouvrières 
de la ville, entre toutes, où le pauvre trouve les plus mauvais 
aliments. Cependant elle n'a pas encore rencontré l'occasion 
de tomber ou de faire fortune. Peut-être ne la trouvera-t-elle 
jamais, et, séchant sur place dans son monotone train-train 
de Tatelier au perchoir et du perchoir à l'atelier, devien- 
dra-t-elle l'ouvrière vieillie, puis enfin la Vieille femme dans 
la neige. 

Celle-ci est tragique. Elle a au front le lugubre regret de 
la vie passée dans le maigre et dur travail, et aux yeux 
l'anxiété des années à subir encore. Une telle image n'a rien 
du lieu commun de réunion publique. Ce n'est pas une thèse 
ni un roman. C'est la constatation des innombrables des- 
tinées obscures et âpres auxquelles personne ne prend 
garde, mais cette constatation, faite avec une sorte de 
froide pitié, donne à celui qui passe et s'arrête un bref et 
aigu frisson. 

Ces deux mélancoliques tableaux ont une contrepartie 
plus souriante avec le Bûcheron et son chien, ou même avec 
r Automne de la vie. 

Le premier est barbu, grisonnant, placide. Son chien 
barbet lui ressemble. Tous deux ont des âmes élémentaires, 
un jugement ix'streint, mais exact, des choses. Le chien 
aboie toutes les fois que son maître retire sa pipe de la 
bouche, c'est-à-dire rarement, ils s'asseyent souvent, le 
bûcheron pour ne pas trop travailler, le chien pour faire 

l32 



J.-F. RAFFAELLl 
Les Deux Amis. 

Gravure originale en couleurs. 



lie. en 



un ac 

, ."r-L L [\.,l.l_ et tout v,.\_ v^.' u L*^ . ; '-li'. 

P n !-; xi nombreuses, dont i 
• sourires, — et ce 
plupart <i 

les plus ni 



.ic 

de 1 aieiier a'- 

dra 



.11 



rciiOK 






la 



ar 



igique. 
ns le 



aprcs 



'e lui'ubre regret de 

et aux \eux 

icn 

une thèse 

ae prend 

■ de 



T^-fcrin'-' 



IJjaATTA>l '1 I 

«lualiioj in jlufiiyjio oiuvciD 



comme son maître. Ce bûcheron est un excellent et nulle- 
ment nuisible animal humain, et ce chien est un brave 
homme. 

Pour le couple bourgeois qui promène le long du Bois 




LA PLANCHE NOIRE DE : «A VOTRE SANTÉ! » 

Gravure originale en couleurs. 



de Boulogne son automnal désœuvrement, il est si simple- 
ment raconté qu'au premier aspect on ne s'aperçoit pas de 
son originalité profonde. Ce sont deux types si effacés, si 
bonasses, qu'en eux rien ne pourrait'paraître intéressant, si, 
au fur et à mesure de l'examen, les nuances les plus fines ne 
se révélaient. La femme a plus de propension au méconten- 
tement universel; l'homme est demeuré, malgré sa mous- 

i33 



tache blanchie, un vieux gamin jovial. Ils s'aiment par 
habitude, et s'étant souvent détestés, ils ont fini par s'aper- 
cevoir qu'ils sont indispensables l'un à l'autre. Ils ont 
renoncé à avoir beaucoup d'idées sur les choses, du moins 
beaucoup d'idées nouvelles; pour eux a sonné le moment 
où commencent les déformations décisives, l'âge où l'on 
a une tendance à trouver qu'on peut encore faire bonne 
figure assez longtemps avec ses vieux vêtements. 

C'eût été plus haut la place de parler d'un tableau admi- 
rable, car il précède ceux-là, mais il en résume si bien cette 
philosophie de bonté, que je dirai ici un mot des Vieux 
convalescents. Tout y est venu d'un seul coup : le paysage 
d'hiver, dune tristesse brune; l'apparition des Sœurs, pas- 
sant comme des ombres douces parmi les arbres dépouillés, 
le long de cette façade, dont le visage est comme celui même 
dune hospitalière, empreint de la compassion grise que 
donna, à travers les temps, la longue fréquentation des 
misères et des maux; les malades enfin, promenant leur 
existence traînarde à travers ce lieu de morne repos et de 
quiétude sans espoir. L'homme qui a trouvé ce tableau 
possède des dons de tendresse humaine égaux à ses forces 
d'ironie. 

Ces quelques œuvres capitales, études de caractère par 
excellence, ont les meilleures qualités de la pensée fran- 
çaise : la sobriété, la netteté, la justesse. Elles pcxssèdent, en 
outre, une lluidité et une robustesse de matière égales à 
celles des beaux maîtres hollandais. Elles rendent compte 
très exactement de la vie et de sa puissante banalité, et 
c'est un tour de force d'art cl de pensée d'avoir donné une 
telle éloquence à des types courants, un tel attrait de drame 

i34 



à des vies anonymes, effacées. Rien de plus expressif que 
toutes ces constatations des éléments médiocres dont se 
compose le flux et le reflux de l'océan humain. Rien de 
plus vrai, de mieux vu, de plus fortement copié d'après 




LE TERRAIN VAGUE. 

Aquarelle. (Collection N. R... 



nature. Et ce qui me plaît infiniment dans ces strictes copies, 
c'est qu'elles sont exécutées entièrement d'imagination. 

Autrement, voyons, auraient-elles ce saisissant accent de 
généralisation ? Quel enseignement pour les artistes qui 
parviendraient à comprendre par de tels exemples combien 
la peinture de conception est supérieure à la peinture de 

i35 



morceau, ou plutôt, en d'autres termes souvent formulés 
en préceptes par Raffaëlli, que lorsqu'on a quelque chose de 
vraiment intéressant à dire, on trouve toujours des moyens 
puissants et neufs pour l'exprimer, tandis que le plus beau 
métier, ou ce que l'on est convenu de dénommer ainsi, ne 
produit que des œuvres rebutantes ou inertes, quand 
l'exécutant n'est capable que de concevoir des niaiseries! 





C'est cette irrésistible pous- 
sée du moyen expressif sous la 
dictée d'une émotion vive ou 
d'une conception haute, qui a 
fait donner par Raffaëlli la 
marque spéciale de sa person- 
nalité à des œuvres d'un genre 
très différent, et dont nous 
n'avons encore parlé que briè- 
vement, la peinture de paysages. 
Il faut l'examiner ici avant de 
compléter la biographie du 
peintre, et de reprendre les ren- 
seignements de technique et les 
considérations de psychologie 
qui nous permettront de revoir 
de haut notre portrait et de 

tirer les plus belles et les plus réconfortantes conclusions 

possible. 

i8 i37 



L H O M M E A LA PIPE. 

Lithographie. 



Au surplus, RafFaëlli a étudié ses paysages comme des 
êtres, précisant leur physionomie, dégageant leur caractère, 
leur influence même sur nous, les impressions affectueuses, 
hostiles ou impérieuses qu'ils peuvent faire naître dans nos 
esprits. 

Deux traits nous frappent tout d'abord dans ce cycle des 
paysages non moins imposant et non moins attachant que 
celui des peintures où l'étude de l'homme prédomine. L'un 
de ces traits, c'est la diversité de ces oeuvres. L'autre, c'est 
une expansion intense de vie symphonique. 

La diversité s'explique par l'extrême réceptivité de 
l'artiste et son impérieux besoin de sensations perpétuel- 
lement nouvelles. On a méconnu — à cela quoi d'étonnant ? 
il y a si peu de vrais enthousiastes ! — ce trait admirable des 
dernières années de La Tour, embrassant les beaux arbres 
sur les routes et leur tenant des discours éperdus. Les esprits 
critiques ont vu là un commencement de folie, ou tout au 
moins du délire sénilc. Je. crois même que les Concourt, 
avec leur nature voluptueuse, mais fort peu lyrique, ont 
adopté cette opinion. Ils auraient trouvé certainement des 
fautes de goût chez les prophètes. Mais nous, que la nature 
exalte, si nous n'allons pas jusqu'à nous écrier avec Beetho- 
ven : « J'aime mieux un arbre qu'un homme «, nous com- 
prenons que l'artiste atteigne promptemcnt les paroxysmes 
lorsqu'il entre dans l'immense concert des souflles, des 
arômes et des couleurs. Que ces sensations viviliantes se 
retrouvent dans ses fougueuses notations, (^uil prenne 
part à des réunions d'arbres ou qu'il pénètre dans des 
forêts de foules, pour nous en redire les fraternels frémis- 
sements. 

i38 



Nous savons la vive sensibilité de notre peintre, son 
privilège de vivre en nobles griseries. Cela nous donne 
la clef de la question que plus d'un se sera posée devant 




LA PETITE RIVIERE. 
(Paysage de France.) 

ses paysages : pourquoi ils dégagent pour ainsi dire une 
sorte de fluide terrestre, quand la nature y est représentée 
presque déserte, quasi humain, lorsqu'elle est peinte 
peuplée? Ici, nous touchons à un des problèmes les plus 
mystérieux et les plus délicats de l'opération artistique. 
Trouvera-t-on un jour des instruments assez précis et assez 

i39 



subtils pour mesurer l'intensité de force nerveuse que le 
créateur d 'œuvres plastiques aura mise dans les objets qu'il 
anime? Je ne sais, mais il est certain que cette incorpora- 
tion de l'esprit à la matière est un tait et non pas une simple 
métaphore. 

La survie de l'artiste dans ses œuvres, la commotion de 
tout l'être qu'il fait partager, à travers les temps, à tous 
ceux qui sont mis en présence de l'objet façonné par lui, 
sont, quelque opinion que l'on puisse avoir sur cet insoluble 
problème, une forme de l'immortalité de l'âme. C'est ainsi 
qu'il nous transmet, sans le secours même des mots, — ou 
bien par les mots mis en ordre imprévu lorsqu'il s'agit d'un 
écrit, — ses impressions de tristesse ou de bonheur; qu'il 
nous replace dans les désolations ou les effusions de vie et 
d'amour qu'offre tour à tour la nature, et où il se trouva 
placé lui-même lorsqu'il passa et vibra. 

Avide de ces tressaillements et de ces éblouissements 
qui, seuls, valent la peine -de vivre, Raffaëlli prit, dès ses 
premières années de labeur, l'habitude de « changer d'air » 
après les longues périodes de travail. L'œuvre fait défiler 
devant nos yeux des notations et des souvenirs des régions 
les plus diverses, où parfois l'étude de mœurs fait partie 
inséparable de l'étude de territoire ou de ville. Foules 
extatiques des dimanches de Jersey, rudes loups de mer 
du Trcporl et d'Honfleur, promenant leur gauche allure 
ou ruminant leurs obscures méditations le long de la forêt 
des mâts et des vergues. Coins inconnus d'une Bretagne 
inédite, avec l'embrouillement des broussailles, le miroir 
des mares froncé par la bise, les blanches maisons rendues 
plus blafardes encore aux éclaircies des froids printemps 

140 



ou même aux rayons sans joie des soleils couchants, les 
moulins se mouvant avec effort parmi les ronces, sous 
l'obstination de l'eau. Puis encore, échappées sur les 
Flandres houblonnières, où la verdure prend plus qu'ailleurs 









h^< 



L H l: U R E DU H A I N . 



des clartés d'émeraude ; où la brume d'eau, invisible et 
présente, rend toutes choses chatoyantes ; où même, à de 
grandes distances, un clocher, émergeant tout au bout d'une 
plaine entrecoupée de canaux, avertit sans qu'on sache 
pourquoi que la vie est là heureuse et calme. Ainsi maintes 
contrées ont été vécues par cette sensibilité en laquelle 
l'universelle évolution trouve un écho si fin et si sonore. 



141 



Mais ce sont les paysages de Paris et de sa banlieue qui 
Tattirent le plus souvent, comme les premières et les plus 
tenaces amours. Que dire qui n'ait été répété sous mille 
formes sur la vie revêche des horizons et des terrains extra- 
muros ? Champs aux végétations dérisoires, bons seulement 
pour les bêtes résignées à ne pas paître ou pour les humains 
destinés à ne connaître de la terre et du ciel que les rigueurs, 
de l'action que la fatigue stérile, de leurs semblables que 
les déchéances. Bords de rivière où l'eau elle-même est un 
plus énergique véhicule des pestilences, où les usines ont 
pris possession des rives, où, en guise d'arbres, des troncs 
de brique ou de tôle ne se couronnent que de frondaisons 
de noires fumées. Architectures également éloignées du 
pittoresque et du géométrique, monticules de gravats, qui 
semblent les tombeaux des victimes de la civilisation. Toutes 
ces régions hargneuses parcourues par de vieux chevaux 
héroïques, de petits ânes qui attendent inutilement l'honneur 
de porter un nouveau Christ, de chiffonniers qui rentrent 
chargés de sordides butins, ou de mornes ménagères peu 
chargées de provisions. 

Et pourtant, dans ces antipodes des forêts vierges, le 
désespoir n'a pas remporté une victoire irrémédiable, tant 
est vivace l'habitude d'espérer et instinctive l'acceptation 
de la vie. Ces zones dévastées participent vaguement aux 
saisons et, quand même, durant la plus rigoureuse, hommes 
et bêtes finissent par y adapter une existence qui, comme 
les privilégiées, a ses passions absorbantes et ses bonheurs 
attrapés au vol. Que dis-je ? C'est au moment même où la 
rigueur s'ajoute à la rigueur que le pays prend sa beauté. 
Il se produit comme une sorte de surenchère de défaveurs 

142 




'<^ \ 





qui fait naître un amer apaisement. C'est un peu, appliqué 
à un monde chétif et à des êtres misérables, le sentiment 
exprimé par le poète tragique : 

Grâce au ciel, mon malheur passe mon espérance ! 

Et rindigène de ces régions qui serait appelé à émigrer 




LA neige; soleil couchant. 
Gravure originale en couleurs. 



vers d'autres plus clémentes et plus riantes, songerait peut- 
être parfois aux jours où tout devant ses yeux se transfor- 
mait d'une façon aigrement fantastique, où le ciel était le 
plus bas et le plus gris, où sur la terre, résignée à mourir, 
avait été jeté le linceul de la neige. 

Les paysages de plein Paris sont non moins tranchés, 
non moins pleins de trouvailles sans analogues. Les peintres 
de la grande ville sont nombreux et, à coup sûr, leurs 
procès-verbaux forment un vaste et précieux répertoire. 
Mais les uns se sont attardés aux séductions du pittoresque, 

143 



à la tache de couleur; une boutique leur a caché la ville et 
un effet de lumière les a captivés au point de les rendre 
indifférents aux palpitations de la grande fourmilière. Les 
autres, épris de précision, n'ont préparé de plaisirs qu'aux 
archéologues, et leurs peintures semblent plutôt des maté- 
riaux pour le cadastre que le fruit des promenades d'un 
artiste doué d'intelligence et de sensibilité. Entre ces visions 
arbitraires et ces notations photographiques, Raffaëlli a 
affirmé la nécessité d'un art à la fois de physiologiste et de 
poète, un art de précision et de mouvement, montrant la 
ville en action et en réaction, comme dans une symphonie 
richement ordonnée. 

Sans doute, ses facultés musicales très prononcées — 
puisque lui-même a composé de nombreux morceaux de 
musique — lui ont beaucoup servi pour ces travaux. Un 
tableau de Paris exécuté par lui est accordé et modulé de 
manière impeccable, malgré sa complexité extrême. C'est 
non seulement parce qu'il a observé les perspectives, les 
enchevêtrements, les « sujets » et leurs « réponses « dans 
cette fugue à un grand nombre de parties qu'est une place 
publique ou une rue; mais c'est aussi parce qu'il connaît 
et qu'il a étudié à fond le réciproque et simultané rythme 
des édifices et des foules. 

L'un engendre l'autre : suivant les quartiers, composés 
de tels ou tels édifices, le rythme de la population dilfère. 
Dans celui-ci, ce qui entraîne le groupement humain, c'est 
une marche ; dans cet autre, c'est une danse. La danse est 
grave et lente cl tournoie a\ec de belles manières de pavanes 
dans les Champs-Elysées; elle est belliqueuse dans les fau- 
bourgs; et sui- les boulevards elle s'organise sans cesse en 

144 



trépidantes et frénétiques farandoles. Celui qui, comme 
Raffaëlli, n'a pas observé ou n'a pas compris ces rythmes, 
peint des maisons et des gens, mais il ne peint pas Paris. 
Depuis le Point-du-Jour jusqu'à Notre-Dame, et depuis 




LA SÛRBONNE. 



la Trinité jusqu'à la Sorbonne, il a saisi tous ces rythmes de 
danses. Il a dit toutes les choses importantes qu'on pouvait 
dire sur les édifices anciens et modernes de Paris. Dès 1 877, 
il avait été séduit par ce programme et il avait envoyé au 
Salon une grande vue de la Place de l'Opéra qui fut refusée, 
mais qui est maintenant au nombre des meilleures peintures 
du musée de Rochester, aux Etats-Unis. Elle était peinte 



19 



145 



avec le plus grand soin, à ce point qu'entre autres détails, 
un garçon de recettes passant se reflétait dans la glace d'une 
devanture! Depuis, il s'affranchit vite de ces scrupules 
excessifs, mais, pour atteindre plus de largeur, sa manière 
de peindre n'en fut pas pour cela plus lâchée ni moins 
profondément calculée. Encore une fois, il est bon d'avoir 
commencé ainsi, au lieu d'avoir, dès le début, recours à 
cette soi-disant désinvolture qui ne cache que l'ignorance 
et qui, de nos jours, est arrivée à nous faire discuter naïve- 
ment les barbouillages les plus grossiers et les plus fous. 

On n'acquiert la faculté d'exprimer synthétiquement 
qu'au prix de longues et patientes analyses. Raffaëlli, dans 
ce sens, n'a pas procédé autrement que Corot. A ses débuts, 
il lit au parc Monceau des études d'arbres qu'il dessinait, 
pour ainsi dire, feuille à feuille. Aussi, dans tous ses 
paysages, il y a une logique inattaquable, quelle que soit 
l'impression de verve et d'esprit qu'ils procurent. Pas un 
détail qui ne soit merveilleusement à sa place et qui n'évoque 
avec la plus parfaite précision tout ce qui est simplitié 
ou sous- entendu. Les voitures sont lancées au galop, les 
passants se croisent, les édifices élèvent au-dessus de cette 
hiuilc leur masse ciselée, et les arbres leurs dentelles. C'est 
Paris. 

Cette dentelle des arbres, dis(Mis-le en passant, est encore 
une trouvaille personnelle à Raffaëlli. Le premier, il s'est 
avisé de la beauté des arbres l'hiver, lorsque les feuilles sont 
toutes tombées. C'est une broderie noire sur le fond de la 
ville ou sur la clarté du ciel, d'une délicatesse extraordinaire. 
Ce réseau, il le connaît et le retrace avec une étonnante 
vérité. On n'a pas osé essayer de l'iniilcr, tant la dillicullc 

146 



en est grande, et tant le plagiat eût été visible et forcément 

maladroit. 

Pour étudier ainsi Paris, la tâche n'est piis toujours 




LES CHAMPS-ELYSEES. 



commode. Mais, avec son ingéniosité coutumière, le peintre 
a fini par adopter une sorte d'atelier en pleines rues, où il 
travaille absolument comme chez lui. C'est une voiture à 
six places, une sorte de break, que rien ne distingue, et 
dont les grandes glaces, disposées d'une certaine façon, 
l'éclairent, alors que les rideaux le dissimulent assez bien 
pour qu'il ait pu travailler h d'importants tableaux sur le 

147 



boulevard même, tandis qu'à chaque instant des amis à lui 
passaient le long de cet atelier, sans se douter le moins du 

monde de sa présence, 
sans soupçonner que 
rtiomme si correct et si 
élégant qu'ils connais- 
saient, était là au travail, 
en pantoufles et en veston 
de besogne, au besoin 
en manches de chemise 
l'été. 

Enumérer tous les 
tableaux de Paris qu'il a 
exécutés est chose diffi- 
cile, car, outre les toiles 
classées et faisant partie 
des grandes collections, 
il y a une grande quan- 
tité de petites études dé- 
licieuses de verve et de 
fmesse. Tout au plus 
peut-on rappeler quel- 
ques motifs principaux. 
Les quais de la Seine et 
Notre-Dame eurent un 
moment ses prédilections, et dans des harmonies très 
variées il en dessina la grâce altière et vénérable. Le Tro- 
cadéro, le parc Monceau, LaNcnue Marigny, les Champs- 
Elysées lui loLirniicnt le sujet de beaucoup de peintures 
avenantes, pleines de gaîté et de tendresse, a\ec des ciels 

148 




'Sr 



L F. s B l'-, L 1, 1: S K 1 L L E S . 
{Les Types de Paris. — l'Ion et Nourrit, cJitcui' 



légers délicieux. Les Invalides, Saint-Étienne-du-Mont, la 
Trinité, l'Institut, la Sorbonne, la Madeleine, maints aspects 
des boulevards, TArc de Triomphe, la place de la Répu- 





LA PLACE SAINT-MICHEL. 

(Collection G. île B...1 



blique, la place Saint-Michel, Saint-Germain-des-Prés : 
autant de peintures pleines danimation, d'atmosphère, de 
vie, qui prendront dans l'avenir une inappréciable valeur, 
et qui pour nous ont le charme de nous faire mieux aimer 
le séjour de nos activités ou le sujet de nos distractions, le 

149 



prétexte à nos rêveries, ou encore nos quotidiens champs 
de bataille. Il n'est pas un homme un peu finement doué à 
qui ces paysages parisiens de Ratîaëlli ne soient chers, et 
qu'ils n'émeuvent doucement. Si on les rencontre dans 
quelque musée étranger, avec l'allégresse de chansons fami- 
lières ils nous restituent soudain notre vraie et pimpante et 
grandiose patrie parisienne. Et c'est là que l'expérience est 
décisive pour prouver, comme nous le disions tout à l'heure, 
combien le peintre a épanché là de sa force vitale, car, 
devant d'autres peintures de pays que nous avons habités 
ou parcourus, nous pouvons bien dire : « Oui, c'est ainsi 
que les choses étaient », tandis que, devant les paysages de 
Raffaëlli, nous nous écrions : « Oui, c'est ainsi que nous 
étions parmi les choses ». 




De cette palpitation 
ainsi comprise, partagée 
et exprimée, est résultée 
une technique très parti- 
culière, car elle se recon- 
naît entre toutes les 
autres. Elle est, je le ré- 
pète, inimitable, aussi 
est-il extrêmement diffi- 
cile de la définir. 

Cependant, il serait à 
propos , parvenus à ce 
point de notre étude, de 
dire c]uelques mots de la 
technique chez Raffaëlli. 
Mais ce qui est à propos 
n'est pas toujours aisé. 
Et ici, en pareille matière, 
on se trouve fort embar- 
rassé, car lui-même, ne 
peignant pour ainsi dire 
que dans cet état de crise que nous indiquions un peu plus 

i5i 



' 4'n 






m^ 




W^ 


/■yjBte^^^^H 




Kî' ' ^P^^^^^^^^^^^^l 


m^k 




W 


à 





CROQUIS DE RAFIAELLI 

par E.-A. Abbc) . 



haut, n"a jamais réussi à se préciser, pour sa propre édifi- 
cation, ce qui consiste surtout en des états d'esprit infiniment 
variables, et en des tours de main dont justement l'effet 
n'est si heureux que parce qu'ils sont, suivant ces états et 
suivant les difficultés à vaincre, ou la joie à transmettre, 
perpétuellement improvisés. 

En réalité, il a employé cent techniques différentes, qu'il 
ne prévoyait pas au moment de se mettre à une oeuvre, et 
dont il ne se souvient plus lorsqu'il passe à une autre. Sa 
technique, il la cherche constamment, et il a joliment exprimé 
cette mobilité dans la réalisation d'une volonté unique, par 
ce curieux aphorisme : « L'artiste doit toute sa vie poursuivre 
la formule la plus parfaitement propre à rendre sa pensée, 
— et une fois qu'il l'a trouvée, elle ne vaut plus rien. « 

Toutefois, on peut déjà démêler deux indications intéres- 
santes. L'une, c'est qu'il a cherché les moyens les plus 
rapides, afin de n'être pas entravé dans la fougue du travail. 
La seconde, c'est que son métier a toujours été en se 
simplifiant. Mais cette rapidité et cette simplification ont 
elles-mêmes besoin d'être définies. Il est évident que si l'on 
ne cherchait que la vitesse, pour produire dans le minimum 
de temps un maximum de tableaux, ce serait un but abso- 
lument méprisable, cekii d'un certain nombre de tabricants 
d'art. Mais il est question de chercher des moyens d'expres- 
sions rapides dans des œuvres l()np,ucment travaillées. 

La pensée est si prompte, si intense et si volatile, que 
ce fut souvent le désespoir des artistes et des écrivains de 
n'av(3ir pas des mains assez iioml-ircuscs pour suivre les 
idées, les mots, les images, dans leurcclosion et dans leur 
envol. Les écrivains y obxicnt tant bien que mal en dictant, et 



.^ 



-, Qi 



D^ 



UJ 


-< 


< 


(3 


u. 


<! 


< 


^ 


a^ 






^ 




>« 


Ll.' 


5s 




<^ 


J 


S^ 


J 


^ 

^ 




•^ 



les peintres en bâclant. Dans les œuvres des uns Ton constate 
alors une certaine sécheresse du style qu'on n'a pas eu sous 
les yeux, dans les travaux des autres, l'insuffisance des lignes 
et des rapports pour rendre des iniages qu'on n'a pas eues 
asse~ dans la pensée. Il faudrait donc trouver des méthodes 
permettant de conserver dans le plus complet état possible 
de simultanéité Télément intellectuel et les éléments maté- 
riels de l'oeuvre d'art. Mais cela ne peut être atteint que par 
un exercice incessant, acharné, qui ne doit jamais s'arrêter 
dans tout le cours de la vie. A ce prix seul l'écrivain jette 
des mots, des phrases, des pages entières sans penser un 
instant aux caractères qu'il trace, aux mouvements qu'il 
fait pour puiser l'encre, et pourtant, en éprouvant une sorte 
de bien-être à voir apparaître la fleur de l'écriture. Le peintre 
couvre son subjectile de couleurs dont il opère, sans le calculer 
consciemment, le mélange et la densité, tout en éprouvant 
la volupté de dédoubler la nature et de s'ajouter soi-même 
au double. C'est cette sorte de rapidité que Raffaëlli a 
cherchée. 

Une particularité de son travail, surtout dans les pre- 
mières années, ce fut l'emploi de panneaux de carton gris, 
qui s'imbibaient de la couleur, lui donnant une qualité toute 
particulière, et lui fournissant des dessous qui convenaient 
excellemment aux harmonies grises et mélancoliques des 
vues de banlieue. Sur ces cartons, dont il avait réellement 
inventé l'usage (car il n'y a rien là de commun avec les études 
sur carton ou papier qu'ont faites certains maîtres sans y 
attacher autrement d'importance), il cherchait un dessin 
extraordinairement poussé et détaillé qui faisait dire au 
peintre Degas : « Rafîaëlli dessine sur les tables de la Loi », 

20 i53 



et, pour l'effet final, il remplissait ce dessin par des à-plat 
colorés. 

Un peu plus tard, comme dans Jean le Boiteux et la Belle 
Matinée, il peignit au contraire en pleine pâte, et de la façon 
la plus grasse et la plus généreuse. La touche elle-même 
varia à chaque instant, suivant le sujet. Pour certaines 
peintures richement corsées, elle était fondue et avait cette 
consistance de cream and cheese dont parle Reynolds; pour 
telles autres, plus subtiles et plus vaporeuses, elle était 
agitée et sinueuse. 

Ne négligeant aucune des considérations de matière si 
vitales pour l'artisan, il attacha une grande importance, 
lorsqu'il peignit sur des toiles, à leur préparation, les impri- 
mant et les ponçant lui-même en trois opérations successives 
réparties sur une durée non moindre de quatre mois; — et 
quant aux couleurs, il fut amené à trouver ces pastels à 
l'huile qui ont fait grand bruit par le monde pictural, et 
dont il faut dire ici quelques mots encore. 

Leur invention provient également du besoin de gagner 
du temps, en réduisant à la plus simple expression la prépa- 
ration et le maniement de la matière picturale. Raffaëlli 
avait découvert cette curieuse parole de Titien : « Que ne 
peut-on peindre avec des couleurs qu'on aurait dans les 
doigts ! » parole qui rend bien cette impatience , chez 
l'artiste, de sentir sa main lutter de promptitude avec la 
pensée. Ce fut un trait de lumière pour notre peintre, et il 
n'eut de cesse qu'il eut donné à ce souhait une réalisation 
pratique. Il fabriqua, pour son usage d'abord, et cela il y a 
déjà près de vingt ans, des bâtonnets contenant toutes les 
matières mêmes que contiennent les tubes ordinaires, mais 

i54 



durcifiés facticement pour pouvoir être employés comme 
des crayons ou des bâtonnets de pastel, et suffisamment 
onctueux aussi, pour pouvoir se passer du délayage habituel 
dans l'huile et s'étaler néanmoins grassement sur le carton, 




Li: MARCHE AUTOl'R DE L EGLISE. 



le papier, le bois ou la toile, et être utilisés comme les autres 
peintures à l'huile. 

Les artistes les plus éminents furent vivement intéressés 
par cette invention de couleurs solides à l'huile et, dans 
plusieurs expositions très remarquées, ils exposèrent leurs 
essais du nouveau procédé, prouvant ainsi qu'il ne pouvait 
apporter aucune entrave à la manifestation des tempéra- 

i55 



ments les plus divers, et qu'il avait, au contraire, enrichi 
le métier d'une ressource nouvelle. C'était le but de l'in- 
venteur et nullement, comme on affecta de le croire dans 
des polémiques véhémentes que cette trouvaille suscita, de 
créer une nouvelle école. 

Il est certain qu'indépendamment de l'avantage qu'il y 
avait pour le peintre à ne plus perdre de temps à tous ses 
mélanges et à ne plus subir le risque des altérations qu'ils 
occasionnent, il résultait un très grand agrément de ces 
bâtons, qui mettaient ainsi la couleur « au bout des doigts », 
plus de lourd bagage, une plus grande propreté, pas de 
palette à préparer, et les tons, sans excès d'huile, ne noir- 
cissant pas, etc. 

Nous n'avons pas à examiner ici la valeur de l'invention. 
Ce qui nous intéresse, au point de vue de notre étude, c'est 
de constater encore un trait de cette ingénioité, de cette 
intelligence sans cesse en éveil et de faire ressortir toutes les 
belles qualités que cette ardeur créatrice implique. 

Outre la rapidité, nous avons dit que RafFaëlli s'était 
toujours voué à la recherche de techniques plus simples, et 
que cette simplification n'était nullement celle des ignorants 
ou des présomptueux, qui prétendent aujourd'hui faire 
accepter pour une preuve de génie leur méthode, très 
simple, en effet, qui consiste à dessiner, comme les enfants 
le font sur leurs cahiers ou les murs de l'école, et à peindre 
plus largement encore que ne le font les décorateurs des 
boutiques de charbonniers ou des baraques foraines. Il est 
grand temps de ne plus prendre au sérieux ces enfantillages 
rusés, et de ne plus laisser s'établir de confusion entre cette 
simplification inexpressive et la signiiication expressive 

i56 



J.-F. RAFFAELLI 
L'Actrice en scène. 

LiravLire originale en couleurs. 
^ Publiée avec l'aulorisation de M. E. Sa^ot. 



M.1L'-1, >av_ 



iltait un 

'a coui 

lus grande p 
ns exe' 



ment 

doigts -, 



t Je vno 



I de i ■ 

-.7 r 



.'^w'yi?. w-j ^yVn\-^k'A 



.u,ui,' 



•ili.fiiyno j-iuvim; 

iiuirMi'l -jovu yjilrlij'li 



des grands artistes. Celle-ci réside dans la poursuite des 
plus riches et des plus complexes combinaisons, mais 
obtenues par le minimum des éléments. C'est ainsi que l'art 
de Raffaëlli, en ces dernières années, est devenu de plus en 
plus brillant et somptueux et que, dans le même temps, 
sa palette s'est réduite à l'extrême. Au début de sa carrière, 
il n'employait pas moins d'une quinzaine de couleurs. 
Aujourd'hui, il n'en prend en tout que huit, qui sont : le 
blanc d'argent, l'ocre jaune, le bleu d'outremer, le laque 
de garance foncé, le vert Véronèse, le jaune de cadmium, 
le bleu de cobalt et le vermillon. 

— Avec quelles matières précieuses, demandait-on à un 
des plus grands coloristes, obtenez-vous ces harmonies si 
fraîches, si brillantes et d'une telle richesse ? 

— Avec de la boue, répondit-il. 

Il est certain que les peintresqui ne connaissent pas cette 
magnifique alchimie ont beau multiplier sur leur palette les 
tons les plus éclatants que les fabricants leur donnent à 
choisir par centaines; ils ne nous offrent que de ternes 
régals. Plus ils croient scintiller, et plus ils charbonnent. 
D'autre part, ce n'est point une palette de tons boueux 
qu'emploie Raffaëlli, mais il réduit, par un phénomène 
inverse et non moins rare, avec huit couleurs acerbes, la 
matière picturale à devenir caressante, d'une distinction 
supérieure, vive et lumineuse pourtant, aussi éloignée du 
fuligineux clair-obscur que du criard « plumage de perro- 
quet ». 

Ici, bien que l'analyse pût être poussée plus loin, pour- 
rait se terminer ce que nous avions à dire de la technique de 
Raffaëlli, si son activité surprenante ne s'était pas encore 

i57 



attaquée à la gravure et à la sculpture, où il a, comme dans 
le reste, mis sa marque personnelle et apporté un esprit 
innovateur. 



















A JERSEY 



De très bonne heure, il fit 
des essais de lithographie et de 
pointe sèche. Cela ne saurait sur- 
prendre, quand on sait sa passion 
du pur dessin, d'une part, et aussi 
le besoin de donner à ses œuvres 
un accent à la fois primesautier 
et incisif. Rien ne convient mieux, 
pour multiplier les témoins de sa 
pensée tout en conservant à cette 
ubiquité d'une même création un 
caractère rare et précieux, que les 
jeux du crayon gras et ceux de la 
pointe. Mais ces derniers eurent 
bien vite la préférence auprès 
d'un artiste doué d'autant de finesse et de mordante netteté. 




LE VACCIN. 

Gravure originale en couleurs 



159 



La gravure est une sorte d'escrime où tout de suite il 
excella. 

Il découvrit bientôt que tout un admirable domaine avait 
été abandonné, puis mis en interdit : celui de la gravure en 
couleurs. L'art qu'avaient rendu célèbre les Debucourt et 
les Janinet avait été honni par les pontifes du classique 
burin, comme Watteau avait été maudit par David. Dans 
une excellente préface à son exposition de gravures en 
couleurs, Raffaëlli a raconté comment certaines tentatives 
isolées, comme celles de Bracquemond, d'Henri Guérard, 
et de lui-même, furent accueillies, ainsi que celles de Charles 
Maurin, Miss Cassatt, enfin comment, en 1893, il publia 
chez Boussod et Valadon une suite de six estampes en cou- 
leurs, les Petites gens. En 1898, il put faire une exposition 
de quarante gravures et, bientôt après, le mouvement étant 
donné, la gravure en couleurs renaissait, par le groupement 
de tous les artistes qui avaient pris plaisir à s'exercer en ce 
genre et avaient rencontré plus d'un amateur. Depuis 1904, 
la gravure en couleurs a, grâce à Raffaëlli, son exposition 
annuelle, très courue, et il y a beau temps qu'elle a forcé les 
portes des Salons, tout en étant encore peu favorisée dans 
l'un d'eux. A notre avis, ce très important mouvement, 
comme toujours, a un peu dépassé le but, et nous avons 
vu, sous le nom de gravures en couleurs, beaucoup trop 
d'estampes qui ne sont que des impressions coloriées d'une 
seule planche, ce qui n'est pas du tout la même chose. Mais 
le rénovateur du genre est, lui, demeuré fidèle aux belles 
traditions et son œuvre est pure de toute fausse interpréta- 
tion de cette technique charmante. 

On sait qu'elle consiste à superposer les tirages d'autant 

160 




•m 



LE GRAND-PIvRE. 

(Collection P. Gallimard.) 



de planches qu'il y a de tons mis en œuvre. C'est ce que, 
sous Debucourt, on appelait « la g^ravure aux cinq cuivres ». 
La seule innovation que Raffaëlli ait introduite, tout en 
respectant le principe de tirages multiples, innovation en 
harmonie avec la nature même de son dessin, fut de substi- 
tuer aux planches traitées en teintes ou en lavis, des planches 
en hachures exécutées à la pointe sèche, d'une grande finesse. 
Nous avons ainsi une sorte de peinture à la pointe ; elle 
conserve toute la vivacité dun beau dessin à la plume ou 
d'un fin crayonnage. Les autres façons rappellent davantage 
l'aquarelle et d'ailleurs peuvent plus facilement être imitées 
avec une seule planche coloriée à la main et suivant un 
modèle une fois arrêté. Point de supercherie possible avec 
la manière inventée par Raffaëlli et, au contraire, une saveur 
toute spéciale, qui tranche sur la douceur un peu monotone 
des impressions coloriées en teintes plates. 

Les caprices et observations qu'il a produits par ce 
moyen sont maintenant en grand nombre et s'enrichissent 
tous les jours. Cela va du simple croqueton raffiné à la 
planche la plus vaste et la plus fouillée. Il est telles estampes 
en couleurs, comme le Grand-père ou comme surtout le 
Grand Prix d'Autcuil, qui sont parmi les plus importantes 
qui aient jamais été exécutées en aucune école. Les sujets 
sont également d'une diversité des plus séduisantes : ce 
sera la scène de mœurs, le paysage de banlieue, l'étude 
d intimité, l'étude de type, comme cette charmante vieille 
à la fenêtre, intitulée The Old Lady's Gardcn. Bref, tout le 
répertoire de nalurc et d'humanité de l'oeuvre, traité sous 
une autre forme, avec un plaisir renouvelé, et formant du 
bagage pictural proprement dit, le commentaire, le délas- 

1G2 




THE OLD LAD Y S GARDEN. 

Gravure originale en couleurs. 



sèment et l'enrichissement. De plus en plus passionné pour 
son œuvre de graveur, Raffaëlli travaille en ce moment à 
une importante illustration, planches en couleurs et planches 
en noir, des Sœurs Valard. Il s'est souvenu des premières 
années où, avec Huysmans, il parcourait les pays désolés 
voisins de la Bièvre, ainsi que des moments où il illustrait, 
avec Forain, un autre petit volume de son ami : les Croquis 
parisietîs. Il lui a été doux de revivre les pages que vécurent 
ensemble les deux amis. 




n 



Pour la sculpture, 
le peu que Raffaëlli en 
a tenté, plutôt pour 
s'affirmer à lui-même 
l'universalité de ses 
dons que par attrac- 
tion véritable pour ce 
moyen d'expression, 
il y a mis sa griffe 
comme en tous ses 
autres essais, et cha- 
cune de ses tentatives 
a donné naissance à 
autant d'objets pré- 
cieux. 

La multiplicité des 
aptitudes chez un 
artiste, il faut le répé- 
ter tant que cette idée 
n'aura pas pénétré 
dans les esprits com me 
une vérité qu'on ne 
discute plus et qu'on 
a même pas besoin de définir, tient dans une faculté 

i65 




BONHOMME ASSIS SUR IN BANC. 

Bronze. Epreuve unique. Collection G. de R 



unique : la faculté de dessiner. Tous les grands maîtres 
d'autrefois, que Ton qualifie d'universels pour employer un 
terme commode, mais qui a prêté à des malentendus, étaient 




LK VIEILLARD A LA PIPE. 

Bronze. Epreuve unique fondue à cire perdue. 



simplement de grands dessinateurs, qui trouvaient sous 
leur main, sans se préoccuper de difficultés imaginaires, le 
moyen immédiat de dessiner leur pensée. Michel-Ange en 
édifiant un temple, en peignant la Chapelle Sixtine, en 
sculptant le Moïse; Léonard de Vinci, en inventant des 
catapultes, des aviateurs, en loi-titianl des villes, comme en 



créant la vision de la Cène, ne faisaient qu'une chose : ils 
dessinaient. Je dirai même que, lorsquMls écrivaient un 
sonnet, c'était encore un dessin. Si Raffaëlli a sculpté, gravé, 




LE REMOULEUR. 

Bronze. Épreuve unique, fondue à cire perdue. 

rimé, composé de la musique, c'était encore pour lui une 
façon de dessiner son émotion et sa pensée. L'artiste qui se 
livre ainsi à son impulsion ne songe jamais qu'il n a pas 
étudié un métier spécial. Ce métier, il le crée, et, comme 
disait Delacroix, plus haut cité, « il le savait tout de suite «. 
L'hésitation, l'impuissance, ne commencent que là où 

167 



l'amour ne se sent pas assez fort, là où rien d'impérieux n'a 
présidé à la production. La Création d'art mérite l'épithète 
a d'ingénieuse », encore bien mieux que la Nécessité. Dans 
ces admirables opérations des lignes, des formes, des har- 
monies, des rythmes, l'homme de foi marche sans hésiter 
sur les eaux. 

C'est pour cela que ceux qui ne possèdent pas cette belle 
ardeur et n'ont pour tout bien qu'une conscience honorable 
et stérile, considèrent avec stupeur ce phénomène de lévi- 
tation, et ne le comprennent point, attachés qu'ils demeurent 
au sol. On demeure surpris qu'un homme qui avait la fougue 
et l'emportement d'Ingres ait ramené le dessin à une ques- 
tion de « probité », à la conception d'une qualité de bon 
commerçant, alors que c'est une écriture passionnée, un 
témoignage irrésistible d'amour Universel, une effusion 
matérialisée de tout soi. 

Les petites sculptures de Raffaëlli portent donc une 
empreinte identique à celle de son œuvre majeure. Rondes- 
bosses, ce sera le Petit vieux sur le banc^ si ankylosé par le 
long travail, si bien à l'aise pourtant dans ses vieux vête- 
ments, dans sa vieille blouse d'ouvrier; ou bien encore le 
Buveur, type non moins vrai, non moins populaire, ou, 
dans un autre ordre d'idées, l'avenante /t'i/?zc /e;72;ne à a'^ 
toilette. Ce sont des eaux-fortes massives et voilà tout. Bas- 
reliefs, ce seront des observations non moins typiques et 
des inventions non moins ingénieuses que ses si ingénieuses 
gravures. 

Cette sorte de sculptures ajourées n'avait jamais été 
tentée sous cette forme, que l'on ne trouve guère, de loin 
en loin, que dans des applications purcmcnl ornementales, 

iG8 




J.-F. RAFFAELLI 
L'Actrice en voyage. 

D'après la gravure originale en couleurs. 



Cicatiou d an 

jcs lignes, ui^s 
aime de ^■■'' ■"'"'•'' 

jssèdent pa? cette belle 
aid qu'une conscier arable 

ce phénoi e lévi- 

tation, et ne i*. -lu'ilsc .nt 

Ondei li avai 



U-I3AH'4AH H-.I 



le 

■ U' 
'U, 

sa 



1/1 'j 



par exemple les cuivres de certains meubles de l'Empire. 
Mais la nouveauté consistait dans l'exécution de scènes, de 
compositions vérita- 
bles, de dessîJis, encore 
une fois, qui pouvaient 
se déplacer et s'accro- 
cher au mur, sous les 
yeux, dans le coin 
favori. Raffaëlli conce- 
vait aussi ses bronzes 
à jours comme une 
espèce de broderie, 
qu'on aurait pu faire 
courir en frises dans 
les appartements, sur 
les façades des édifices, 
qui auraient participé 
à la décoration des 
grilles. 11 eût fallu, 
pour que cette 
réalisation se fit 
en grand, les som- 
mes que l'Etat 
consacrait alors à 
la commande de 
statues de marbre 

dont la parfaite banalité semblait mieux satisfaire les goûts 
qu'on a fini par donner à la race jadis la plus raffinée du 
monde. Ses bibelots si spirituels, si mordants, si délicats, 
avec leur légère et robuste guipure de bronze et leurs types 

22 169 




LA JEUNE MENAGERE. 

Bronze. Epreuve unique, fondue à cire perdue. 



aussi bien burinés que les peintures ou dessins proprement 
dits, demeureront donc à l'état d'exception dans une œuvre 
multiple et toujours heureuse en toutes ses incursions. 




DISCUSSION DE POLITIQUE. 
Bronze. Epreuve unique. 






Cette œuvre, nous 
commençons à l'avoir 
parcourue dans son en- 
semble et nous en com- 
prenons maintenant la 
portée, la valeur d'exem- 
ple et la valeur esthé- 
tique. Nous avons, en 
retraçant ses étapes, esquissé, 
comme nous nous Tétions 
proposé, le véritable roman d'un esprit et 
d'une sensibilité créatrice. Beau roman que 
celui-là, valant mieux que tous ceux qui 
reposent sur des aventures et non pas sur des œuvres, 
roman qui deviendra de plus en plus celui que recherchera 

171 




le monde moderne parvenu à une plus grande avidité de la 
connaissance humaine, à une plus haute notion de ce grand 
drame : la destinée et révolution de ce que, faute de meilleur 
mot et de révélations nouvelles, nous pouvons continuer à 
appeler notre âme. Avant d'ajouter à ce portrait les derniers 
accents, nous avons encore à rappeler quelques faits sail- 
lants dans le cours de cette vie si calme et si passionnée. 

Quatre dates d'abord à préciser qui fixent mieux le 
chemin parcouru et les étapes du succès. 

La première, les années 1880 et 1881, où, exposant avec 
les impressionnistes, Tartiste commence, à trente ans, à 
affirmer fortement sa personnalité. 

Puis, 1884, annéedécisive de l'exposition dans laboutique 
de l'avenue de l'Opéra. Alors Raffaëlli prend position, non 
pas de chef d'école, il est bien trop indépendant, prime- 
sautier et chercheur pour cela, mais d'artiste original entre 
tous et de remueur d'idées. Il est, dès ce moment, reconnu 
comme le créateur d'une nouvelle observation de la vie, 
qu'il nomme lui-même d'une façon ingénieuse et heureuse, 
le « caractérisme ». 11 a, par ce vif et bel effort, gagné la 
partie sur la vie, et commencé de refaire la fortune qui lui 
avait été brusquement retirée dès les jeunes années. Mais, 
ce qui est mieux encore, il recueille la première moisson de 
l'immense labeur entrepris depuis l'abandon à elle-même 
de cette jeunesse sérieuse, ardente, assoiffée de savoir et 
d'idéal. Moisson toute intellectuelle, destinée à fructiiicr 
bientôt a\ec plus d'abondance. 

Fn iS(S<), plus grand épanouissement encore, car l'artiste 
a étendu son étude de la nature et de l'art à de nouveaux 
sujets, et acquis de plus riches moyens d'expression. Aussi, 

i7'j 





ji»>rrAttn 



FLEURS ET RAISINS 



tant à la Centennale orG:anisée par Antonin Proust avec 
une grande laro;eur d'idées et avec un goût profondément 
juste, qu'à la Décennale, Raffaëlli remporte-t-il la décisive 
consécration. J'entends celle que donnent les esprits dont 
l'opinion dirige et classe, car le bout de ruban rouge que 







LA G R I L L t: DES T U I L E R IK S . 



décerne l'État et la médaille que chicanent les artistes ne 
sont pas pour l'histoire les points de repère d'une biographie 
ni les traits significatifs d'une époque. Bien au contraire, 
l'attribution copieuse et indistincte de ce qu'on appelle 
si comiquement les récompenses, prêterait à de singulières 
confusions s'il fallait en tenir compte, lorsque l'on com- 
mence, comme nous le faisons, à mettre au point les hommes 
et les œuvres. Je n'ai pas à revenir sur l'énumération des 



17.5 



œuvres qui figurèrent à cette double exposition. C'étaient 
les principales de celles que l'on verra comprises aux cata- 
logues entre les années 1880 et 1880. 

Quatrième date: 1900, une autre Exposition universelle 
où Ton sembla prendre à tâche de faire payera notre artiste 
le succès de la précédente. Il n'y avait plus d'Antonin 
Proust pour le défendre. Mais le mauvais placement des 
peintures et la simple attribution d'une médaille d'or aux 
gravures en couleurs nous paraît souligner encore bien 
mieux qu'une participation à la curée des diplômes d'hon- 
neur, la valeur d'une œuvre et d'un homme, qui sont mieux 
ainsi, solitaires. Aussi me garderai-je de récriminer contre 
cette sorte de sanction qui est beaucoup plus rare et beau- 
coup plus coûteuse que l'autre. 




Deux dates, du reste, au- 
tour de celle-là, ont plus d'im- 
portance et marquent encore 
mieux le succès : celles de 1894 
et de 1899, où Ratïaclli est 
sollicité de se rendre en Amé- 
rique comme membre du jury 
de Pittsburgh et d'y entre- 
prendre une double campagne 
d'expositions et de confé- 
rences. Il est demeuré le seul 
artiste français qui ait donné 
ce bel exemple d'initiative, et 
qui ait apparu ainsi dans le 
rôle de missionnaire et de 
conquérant pour le compte de 
notre école. Avec ses dons 
d'assimilation, à l'âge où l'on commence à ne plus guère 

175 




PORTRAIT DE MRS. H. 



apprendre, il put travailler assez opiniâtrement l'anglais 
pour être en état de faire dans cette langue toute une série 
de leçons, répondre à des reporters, prononcer des toasts 
dans les banquets. Plus de cent cinquante de ses œuvres 
avaient été réunies et furent exposées dans les grandes villes 
des Etats-Unis, au musée de Boston, à New-York, à Chicago, 




AU S W I M M I N G - 1 : r. i" n . 



LES A M A r I : r 1! s . 



à Philadelphie. Le plus éclatant succès et les plus rares 
témoignages d'estime et de sympathie accueillirent cet 
important effort. Et pendant cette active et brillante expé- 
dition, il trouva encore le movcn de faire de beaux portraits. 
Le programme et le but, à la lois, de son voyage sont 
contenus dans la préface éloquente qui! tiaçaitau dél'^arqué 
de New- York, en tête du catalogue de son exposition. Voici 
la majeure partie de ce morceaLi, qui est comme une profes- 

1 76 




I. A LETTRE. 

("iniviire originale en couleurs. 



23 



sion de foi, et qui va nous acheminer tout naturellement 
aux conclusions que nous voulons tirer de l'œuvre et du 
caractère. 

« J'avais pris mon billet pour la Gascog-ne et tous mes 
tableaux devaient m'accompagner. Au dernier moment, 
je changeai mon billet, partis trois jours plus tôt et j'arrivai 
à New-York au milieu d'une tempête de neige et de froid. 
Quant à mes tableaux, ils étaient sur la Gascogne, et 
même, dans la précipitation du départ, — en artiste peu 
habitué à soigner ses intérêts, — j'avais négligé de recom- 
mander de les assurer. 

» Cinq ans de ma vie et ma petite fortune étaient sur 
la Gascogne — qui n'arrivait pas. 

» Je désespérai, le jour où, le bateau étant en retard de 
près de dix jours, un agent d'assurances qui me poursuivait 
jusque dans la rue, m'offrit de tout assurer encore moyen- 
nant 20 0/0. 

« Mais la G<;75CO^;ze est arrivée. J'ai retrouvé dans leurs 
caisses mes enfants perdus et maintenantes voilà exposés à 
vos critiques. 

» Dirai-je ce qui m'a passionné dans ma vie d'artiste ? 
Dirai-je que pour moi l'artiste doit être comme un apôtre 
des beautés méconnues ? — Que son rôle est d'élever à la 
beauté, c'est-à-dire à la compréhension esthétique, tous les 
hommes et toute la nature ? 

« J'ai, comme homme, éprouvé beaucoup de pitié pour 
les pauvres gens. 

» J'en ai connu qui avaient des âmes magnifiques. 

» Je me souviens d'un brave charretier, sur les jambes 
duquel un tombereau avait passé ; ses jambes ne guérissaient 

178 



jamais, et une belle jeune femme le soignait chez elle deux 
fois par semaine, à heure fixe : une de ces belles quêteuses 
pour qui la charité est une sorte de sport. 

» Notre homme, qui mendiait son pain et qui ne marchait 







^^sSS!'*''" f 




jfS P 












BROAD STREET, A PHILADELPHIE. 



pas vite, trouvait qu'il perdait là beaucoup de temps, et il 
me disait alors, avec un sourire de bête malade : « Que 
» voulez-vous, Monsieur, j'y vais cependant, ça lui fait tant 
') de plaisir ! » 

'> J'ai trouvé ici, partout, sous toutes les formes, les 
traces d'une magnifique générosité venant de vos premiers 

179 



citoyens. Ils donnent des millions; c'est là le signe d'une 
puissance individuelle considérable. Et pour l'art, j'ai 
rencontré chez vous des amateurs passionnés et clair- 
vovants. 




l'armée du salut, a jkrsuy. 

(Collection Henri Dulicm.) 



» Eniln, j 'envie vos artistes américains. Ils ont un magni- 
fique avenir : ils ont à découvrir, à élever à la beauté, à faire 
aimer votre pays superbe, vos villes magnifiques. Il ne faut 
pas que la vieille Europe laisse un regret dans votre cœur 
et, pour cela, il vous faut de l'art autour de vous, sous 
toutes ses formes. 

i8o 



» Je souhaite que cet art soit de plus en plus digne de 
votre terre d'Amérique, terre promise de la liberté. 

» Je souhaite qu'il soit ferme, fort, franc et loyal, plutôt 
un peu rude : le spectacle du trop joli dans Tart, autour de 
soi, déprave les caractères, amollit la volonté, salit Tâme et 
devient, pour celui qui lui donne asile dans sa maison, une 
véritable école de niaiserie, de faiblesse et de lâcheté. » 



-y 












/ V 



rîf 



>. 










4i 









^... 



<.^i^tL 



UN COIN, A 11 OS TON. 




On comprend sans 
peine qu'un homme 
qui, de notre temps, 
et dans un pays où le 
débraillé semble avoir 
conquis, à côté de l'an- 
cienne urbanité fran- 
çaise, la place d'une 
vertu, arbore en de 
tels termes le courage 
de la beauté, n'a pu 
que demeurer en état 
d'isolement, et doit 
ses succès à son seul 
effort, et nullement à 
une coterie. L'artiste, 
ainsi placé de par sa 
volonté et sa fierté, se 
verra sans doute refu- 
ser les satisfactions 
d'amour- propre que 
l'on réserve à ceux qui 
sont de meilleure composition avec leur conscience et avec 

i«3 






COCHER ET SERGENT DE VILLE. 

[Les Types de Paris.) 



celle des autres, mais il a Taustère joie de se dire qu'aucune 
considération ne lui a fait faire ce qu'il ne sentait pas ou ce 
qu'il n'aimait point. 

Cette impossibilité de réaliser les choses qui ne sont pas, 
soit dans le meilleur de sa nature, soit simplement dans ce 
qu'il lui est donné de ressentir, va si loin, qu'il a parfois 
refusé les travaux les plus lucratifs ou les plus flatteurs, 
uniquement pour ce motif. 

Il en est des traits curieux qu'on ne peut résister au 
plaisir de signaler. Le musée des Offices lui demanda 
naguère son portrait pour la collection célèbre qu'il pos- 
sède et accroît sans cesse, des artistes éminents peints par 
eux-mêmes. Tout en sentant le grand honneur qu'on lui 
faisait, Raffaëlli se considéra comme tenu à le décliner, 
n'éprouvant point de goût pour cette sorte d'ouvrages, mais 
au contraire un ennui et une résistance à tracer, d'après le 
récit du miroir, des traits qui ne lui apprendraient rien de 
nouveau. Sans aller jusqu'au cri de désespoir de Baude- 
laire : 

Vite, soufflons la lampe, afin 

De nous cacher dans les ténèbres, 

il eût trop promptement atteint cette fatigue de soi que 
connaissent les âmes les mieux douées. 

Un autre cas encore. Une dame des plus considérables 
comme fortune, comme situation mondaine, visite un jour 
son atelier cl lui adresse les compliments les plus flatteurs, 
s'entretient de peinture avec lui, parle modèles, lui demande 
quels sont ceux, parmi les féminins, qu'il aime le mieux 
peindre, lui décrit cnlin celui dune de ses amies, de qui elle 

1H4 




détaille les traits le 
plus minutieuse- 
ment, la carnation, 
la taille, la couleur 
des cheveux et des 
yeux. « Aimeriez - 
vous portraiturer 
un type dans ce 
eenre ? — Ma foi, 
non, madame, ce ne 
sont point les sortes 
de beautés que j'étu- 
die avec le plus de 
plaisir », répond 
avec une franche 
candeur notre pein- 
tre, qui s'aperçoit, 
une fois la dame 
sortie en réprimant 
un certain sourire, 
qu'elle s'était définie 
elle-même et avait 
voulu simplement 
faire un voyage de 
reconnaissance chez 
leportraitiste qu'elle 
se destinait. Que de 
portraits il a perdus 
avec celui-là ! Il ne 
le regrette point cependant. Il a récidivé au contraire. 

24 



PORTRAIT DE M" 



Un 
i85 



homme très en vue, qui avait été épris d'admiration pour 
un portrait d'enfant qu'il avait vu chez un de ses amis, lui 
demande s'il voudra bien en exécuter un semblable d'après 
son fils. « Avec plaisir, dit Raffaëlli. — Mais vous lui 
donnerez, je désire, cet air un peu héraldique qu'il possède? 
— Héraldique? dit Raffaëlli; ma foi, je le trouve charmant, 
doux, très joli enfant, votre fils, très sympathique aussi, 
mais héraldique, vraiment non. Il n'est pas héraldique du 
tout, et je ne pourrais pas, malgré tous mes efforts, le voir 
ou le peindre ainsi ». L'affaire en demeura là et, cette fois 
encore, ce fut la perte très délibérée de bon nombre de 
travaux que l'influence de cet ami lui aurait certainement 
valus. 

Très fréquemment, pour le seul plaisir de dire sa pensée, 
ou, mieux encore, de discuter avec soi-même et d'examiner 
certains côtés d'une question, tandis que l'interlocuteur 
voudrait qu'il se rangeât à l'opinion différente, Raffaëlli aura 
résolument sacrifié ses intérêts les plus directs. 

En revanche, il aura ressenti le plaisir d'essayer en toutes 
occasions, comme un escrimeur vaillant, toutes les res- 
sources de sa souplesse ou de son énergie. 

Les forces de séduction très vives qui sont en lui, il ne se 
sera donné la peine de les mettre en oeuvre que pour l'étude 
ou pour la sympathie. 

Comme exemple de cette influence psychique qu'il eut 
pu exercer sur autrui, un cas s'est présenté d'une élève en 
qui il avait fini par substituer sa volonté à celle de cette 
jeune femme, de plus curieuse manière et au point que, 
paralysée des jambes, elle retrouvait instantanément le mou- 
vement en sa présence. Mais il cul toujours trop éveillé le 

i86 



goût de la vie pour s'attarder à de telles expériences. Quand 
on aime la vie, on ne 
cherche point à la 
diriger, à l'arranger 
facticement ; on se 
laisse entraîner par 
elle comme sur le 
puissant courant 
d'un beau fleuve, 
tour à tour paisible 
et gonflé de me- 
naces. 

Lorsque l'on a 
bravement ramé sur 
ce fleuve, que le 
voyage a donné tou- 
tes ses joies et épuisé 
tous ses périls, on 
sent et on comprend 
mieux que tout 
autre qui fit route à 
contre-cœur. 

Raff"aëlli fut, il y 
a peu d'années, gra- 
vement malade. Le 
médecin, ferme- 
ment consulté par 

lui, lui répondit qu'il pouvait guérir, mais qu'il pouvait 
aussi ne pas vivre au delà de la nuit prochaine. 

Que faire, dans l'attente d'une mort presque annoncée ? 

187 




PORTRAIT DE M. ALPHONSK DAUDET. 



Pleurer, regretter la vie ? Vous pensez bien que notre voya- 
geur n'eut pas cette lâcheté. Dormir cette dernière nuit, pour 
passer, sans s'en apercevoir autant que possible, au somme 
dont on ne se réveille plus ? Non. Assister autant que pos- 
sible à son propre départ, et faire partie de la vie encore 
quelques instants, cela valait mieux. Que fit Raffaëlli ? Il 
commença par récapituler les moments les plus agréables de 
son existence, et il conclut que s'il avait eu beaucoup de 
luttes, beaucoup de peines, il avait eu aussi sa large part 
des joies de l'esprit et de toutes celles qu'il est donné à 
l'homme de connaître. Puis, il se mit à chanter lentement, 
et il passa en revue, sans y prendre garde, surtout les chan- 
sons populaires, celles qui avaient bercé son enfance, celles 
qui lui avaient tenu compagnie au travail pendant ses 
jeunes années. Ce répertoire épuisé, le jour était revenu. 
La nuit menaçante était franchie et le convalescent se rap- 
pella avec quelque douceur et quelque fierté la façon dont il 
s'était décidé à faire accueil à la mort. 

Ce trait nous paraît assez bien résumer un homme, et il 
termine ce que nous souhaitions dire de son caractère. Nous 
aurons accompli notre tâche, lorsque nous aurons également 
retracé en raccourci l'étude de son intellect, un des plus 
originaux et des plus variés que nous ayons rencontrés parmi 
les artistes de notre temps. 



tu 


■^ 




^ 

^ 


U- 


-S 




Kl 


< 


55 


ai 


•«N 




'■0 


Lu 


<^ 


1 


•-J 






un homme, et i' 



tè,^- 





Une des caractéristiques de 
cette intelligence, c'est, avant tout, 
une infatigable curiosité, un besoin 
d'observation et de notation 
instinctive. Il logedanssamémoire, 
sans relâche, les mots, les traits, 
les tics qui se présentent à lui et, 
aux heures de loisir, quand il ne 
leur a point donné une interpréta- 
tion graphique, qui est celle qui se 
rencontre la première et le plus 
impérieusement, il s'en soulage en 
les écrivant. Les types qui l'ont 
frappé, il a une tendance à les 
vivre, et il les imite parfois pour 
bien s'assurer qu'il les a 
compris et pénétrés. 
Comme spécimen de sa 
notation littéraire, j'aurais 
grande envie de citer une 
conversation entendue ou 
supposée au Louvre, dans le Salon carré, qui vaut du bon 

189 



P A U L U s . 
{Les Types de Paris.) 



Henri Monnier. — Mais cela interrompra mon analyse 
psychologique ? Tant pis. Voici l'intermède : deux bons 
bourgeois entrent dans le Salon carré et engagent ainsi la 
conversation : 

« Nous allons trouver, en entrant dans la grande salle, 













'K;- - "CJ 



-'Ali- 



LA GUILLOTINE. 
[Le Dernier jour d'un condamné. — Edition nationale de Victor Hugo.) 

à droite, la Joconde; je la connais bien... Tenez ! la voyez- 
vous ?... La voici... 

— Ah ! ah ! 

— Ce tableau est très connu. 

— C'est un portrait de dame ? 

— Vous le voyez. On dit même que le peintre, Léonard 
de Vinci, comme vous le voyez sur le cadre, y travailla pen- 
dant plusieurs années et qu'il faisait venir, pendant qu'il tra- 
vaillait, un orchestre de musiciens, afin que la dame conserve 
une jolie expression de visage. 



190 




AU DORTOIR. 
Le Dentier jour d'un condamne — Victur Hugo ) 




LE GEOLIER . 
{Le Dernier jour d'un condamné. — Victor Hugo.) 



— Ah ! c'est ça que je me disais... 

— Oui ! 

— Vous m'avez dit : Joconde ? 

— C'est ainsi qu'on la nomme. On dit toujours la 
Joconde, familièrement, comme on dit : la Patti. 

— Joconde me semble un nom français. 

— Il est possible. Peut-être quelque famille émigrée. 

— Quelle triste chose qu'être émigré de son pays ! 

— Quand encore on a de la fortune... 

— Oui, ça n'est que demi-mal. Mais sans rien, et avec 
des enfants, quelquefois ! et sans connaître la langue... 

— En face, c'est les Noces de Cana. Un grand tableau, 
comme vous voyez. 

— Oui !... je vois ! 

— Que de personnages, hein ? 

— Certes ! Mais comment peut-on transporter un 
tableau pareil ? 

— Le tout, c'est de le rentrer. Une fois en place, ça n'est 
plus rien. 

— Oui, mais, comme vous dites : faut-il encore le 
rentrer. Et comment dites-vous qu'on appelle ce tableau ? 

— Les Noces de Cana. 

— Vous dites : les Noces? Ce serait, dès lors, quelque 
mariage ancien ? 

— Quelque mariage, ou quelque noce. 

— Comme je comprends qu'un peintre, devant pareille 
scène, ait été tenté de la peindre ! 

Ils continuent. Puis, tous les deux : 

— Mais aujourd'hui, ils font ce qu'ils appellent du 
réalisme » 



Cette jolie fantaisie, pleine de vérité encore plus que de 
bouffonnerie, eût pu être griffonnée en marge du livre de 
Raffaëlli que nous avons cité : les Promenades d'un artiste 




LA PLACE DE LA CONCORDE. 

(Collection T. de T...) 



au Louvre. Pour les lecteurs, elle aura la valeur d'un docu- 
ment et montrera combien son art est fait à la fois de 
composition et d'observation. Il n'eût tenu qu'à lui de 
produire d'innombrables et excellentes caricatures, car il 
ne laisse passer aucun détail typique et il a, en écrivant, les 

25 IC)3 



mots les plus mordants, — j'en pourrais citer des exemples 
dans ses écrits inédits sur certains contemporains et cer- 
taines modes courantes en art ou dans la vie. Mais alors ses 

aptitudes créatrices ne se don- 
- -- neraient point carrière, et c'est 

en cela que son caractérisjne 
diffère du réalisme qui ne peut 
s'élever ni choisir, ainsi que du 
naturalisme, qui se documente 
avec trop d'abondance et ne sait 
ni coordonner ses documents 
avec vraisemblance, ni atteindre 
la valeur de généralisation sans 
laquelle il n'y a qu'un art secon- 
daire, puisqu'il n'a ni l'exacti- 
tude, ni la flamme. L'artiste 
qu'est Raffaclli se préoccupe 
d'une exactitude supérieure, et, 
comme Balzac ou Dickens, il 
réinvente la réalité observée. Pour lui, une chose devinée 
prend la portée dune chose vue. Comme il ressent vive- 
ment, il évoque et transforme, puisque les objets passent 
pai- lui, tandis que, chez beaucoup de peintres, ces objets 
demeurent extérieurs. 

Cette faculté de vivre ses sujets, pourrait-on penser, ne 
laisse pas que de provenir un peu du rapide stage qu'il lit 
sur la scène. Mais cette observation ne serait pas complète. 
Ce n'est pas parce que Raffaëlli fut un moment acieui' qu'il 
peut ainsi " entrer dans la peau », comme on dit, i,le ses 
personnages. C'est parce que tout véritable artiste. écri\ain. 




A H Y D E - 1» A R K . 



194 



■ 1^ 



\31 




PRISE DU COSTUME DE LA PRISON. 

Claude Gueux. — Edition originale des œuvres de Victor Hugo.) 





1 






^^B^^^^l 


Bi^'' '' 


M 


1 




1 










" 






î3FiJ\vi 




^^^BT' . '--m 


Im 




m 








./.^mS^H 




■ ■V 


i.i : ■ i i 


,1 ~ 




^^^^^E^r? '*'. 








B 








^^^^^HH^^B^'^ 








1^ 









A LA PRISON. 

[Le Dernier jour d'un condamne. — Edition nationale des œavres Je Victor Hugo.) 



musicien, aussi bien qu'orateur, ou homme d'Etat, doit se 
ranger dans une de ces deux catégories d'esprits : ou acteur, 
ou abstracteur. 

Dans le second cas, il ne procède que par système, sans 



5-- 



-«< 




LE POETE. 

(Edition nationale des œuvres de Victor Hugo.' 



communication avec la vie, sans même la notion de ce 
qu'elle peut être, et son œuvre, volontaire et morte pour- 
tant, disparaît avec lui. sans avoir laissé dautre souvenir 
que celui d'une contrainte. 

L'écrivain ou l'artiste-actcur, au contraire, ayant participé 
à tout ce qui l'entoure, ayant pu épouser les joies ou les 
douleurs, en comprendre par procuration les plus subtiles 
nuances, le plus complexe mécanisme, est destiné à retrou- 
ver aux temps à venir un écho dans le cœur des hommes. 
il se joue à soi-même comme il la jouera aux spectateurs, 

19G 



la grande comédie ou la grande tragédie humaine. Il excelle 
à se rendre très malheureux, mais aussi souvent, mille fois 
plus heureux que le commun. C'est le cas de Raffaëlli, avec 
sa profonde sensibilité observatrice. 

« Un jour, raconte André Maurel, dans son beau livre, 
U71 mois à Rome, Annibal Carrache surprit le Dominiquin 
qui se promenait dans sa chambre d'un air furieux et mena- 
çant. — " J'étudie, expliqua-t-il au Carrache étonné, le 
soldat qui menace saint André. — J'apprends beaucoup de 
vous en ce moment », répondit Annibal. Ce peintre, qui 
n'avait que des conceptions d'opéra, pouvait être surpris 




LES JEUNES AMOUREUX. 
(Edition nationale des œuvres de Victor Hugo.) 



des procédés d'un maître qui, comme le dit si bien Maurel, 
« en un temps de peinture industrielle, d'exploitation féroce 
de mauvais goût public, de chiqué et de procédés, avait 

197 



l'audace d'être naïf, sincère, original, c'est-à-dire lui-même 
autant qu'il pouvait, consciencieux, naturel, attentif, scru- 
puleux, artiste enfin. » 

Dickens, de qui le nom s'est trouvé plusieurs fois sous 
notre plume, parce qu'il demeure à notre époque le type et 
le modèle (méconnu ou plus assez honoré de nos jours, mais 




EN PRISON. 
[Le Dernier jour d'un condamné. — X'ictor Hugo.) 



peu importe !) de l'artiste observateur et sensible qui en 
même temps sympathise avec l'humanité et la voit de haut, 
jouail d'une façon analogue les personnages de ses romans. 
Il lui arrivait, nous dit son biographe, de se lever soudain de 
sa table de travail, de courir à sa glace, et là, de faire avec 
véhémence tous les jeux de physionomie, tous les mouve- 
ments passionnés de tel de scshci-os aux prisesavec quelque 
situation comieiuc ou douloLircusc. l:t I on donne encore de 




2 

■a 
X 
u 

X 
D 



o 



lui ce détail admirable, et si profondément émouvant, 
qu'après avoir écrit la mort de la Petite Dorritt, il marcha 
toute une grande partie de la nuit à travers les rues de 
Paris, — il y séjournait alors, — en sanglotant éperdument. 
« J'ai, comme homme, vient de nous dire Raffaëlli, éprouvé 
beaucoup de pitié pour les pauvres gens. ^■> Il pourrait 
ajouter : « J'ai éprouvé beaucoup de tendresse pour les 
horizons et les édifices parmi lesquels s'est accompli le 
drame de leur vie, individuelle ou collective. J"ai dû beau- 
coup de reconnaissance aux solitudes fraîches, aux cieux 
plus légers, aux jeunes filles ou aux belles jeunes femmes, 
aux gerbes de fleurs que j'ai observées et que je me suis 
assimilées. Oui, en vérité, j'ai essayé de vivre la fleur elle- 
même au moment où je la peignais. » 

Aussi, sa conception intellectuelle du beau diffère-t-elle 
de celle que les académies ont enracinée dans la plupart des 
esprits : « Le beau ou le laid physique n'est d'aucun poids 
dans la beauté de l'œuvre d'art... La beauté ne saurait se 
limiter à tel type absolu, à telle classe d'individus, à telle 
flore, à tel pays. Le beau est dans le caractère et non dans 
un type, et il n'y a pas de hiérarchie dans la beauté. » 
Conférence à Bruxelles en i885). 

Vous voyez combien est plus large cette notion de l'art 
que celle qui se restreint à un point d'arrêt de l'espace et du 
temps, — à la Grèce antique, par exemple, ou à l'Italie de 
la Renaissance, elle-même immobilisée dans la contempla- 
tion de l'antiquité — et combien plus vaste et plus frémis- 
sant est le clavier qu'offre la vie à l'artiste moderne. C'est 
pourquoi ce n est que si vous n'avez pas compris tout ce 
que nf)us avons dit du peintre des ^cns du peuple, du 

200 



Clemenceau, du Concourt, de Cermaine et des paysages de 
banlieue et de France, que vous vous étonnerez de voir 
l'historiographe des vagabonds se faire l'éloquent défenseur 
de certains Imaginatifs et le critique de certains réalistes, 
sans cesser d'être logique avec lui-même : 




LA CABANE DU CHIFFONNIER. 
Gravure originale en couleurs. 



« On se figure vraiment que notre rêve n'est autre que 
de remplacer la tunique grecque par le veston court, le 
casque d'Agamemnon parle chapeau de soie, et le cothurne 
par la bottine élastique; et Ton croit faire moderne parce 
qu'on peint une cocotte, une cuisinière ou un pauvre diable. 
— Ne nous arrêtons pas trop sur tout cela, et affirmons 



2b 



20I 



simplement ceci, qui ne devrait plus être à affirmer : le 
modenie n'est pas seulement dans le sujet. — M. Puvis de 
Chavannes, parmi les peintres, si j'en cite, est moderne, 
malgré les sujets qu'il traite dans ses admirables décora- 



,-^.?^ 




«l'+i 



\':--m 



^ u 




LES INVALIDES. 
Gravure originale en couleurs. 



tions. — M. Cazin est moderne, lui aussi, malgré ses Fuite 
en Egypte, ses Judith, ses Madeleine, tout comme Flaubert 
est moderne dans Salammbô ou la Légende de saitil Julien 
l'Hospitalier, — alors que M. Octave Feuillet ou M. Georges 
Ohnet ne sonl pas mndcrncs, maigre qu'ils placent leurs 
romans au milieu de nous; pas plus que ne le pouii'aient être 



202 




LE QUARTIER P I C P U S . 

Pointe sèche, avec remarque : 
les Sœurs Vatard. 



la plupart de nos prix de Rome 
de peinture, qui reviennent de 
Rome avec quinze ans d'école 
sur le dos et qui, à moins d'ef- 
forts surhumains, sont pour 
toujours condamnés au poncif 
et au pastiche, malgré tous les 
sujets modernes qu'ils pour- 
raient choisir dans la suite. 
)' On est moderne par la 




20.3 



(^^r.t^ ^ 






ff ' ' 








^ j 


. '«-Jfc 




1' 


.^ 




- ,,„ ^^J 


^^ 


1 ! 






^ 


11? ; _., 


- rV 


\ 






II,. 




^ë 


=^== 



S04 



sensation, par l'idée qu'on a de l'atmosphère qui nous 
entoure. » (Même conférence.) 

A cette clairvoyance et à cette élévation dans la critique, 
il faut ajouter, pourque l'analyse de l'intellect chez Raffaëlli 
soit complète, un idéal très haut de l'œuvre d'art et de la 
mission de l'artiste, et un besoin de satisfaire les plus nobles 
de nos aspirations : l'amour de la liberté et de la justice. 

« Je n'ai jamais pensé, écrit-il (chapitre inédit sur « le 
Caractère et l'Utile ») un seul instant que l'art qui nous 
passionne tant peut être inutile. Mon esprit s'est toujours 
refusé à croire que tant de mouvement était perdu. L'idée de 
l'inutilité de l'art, c'est l'idée bourgeoise; on nie un mouve- 
ment qui ne vous atteint pas... Si je pouvais penser que la 
beauté de ma pensée, dont j'admire le mécanisme et le jeu, 
put être infertile, dans mon désespoir de voir tant d'enthou- 
siasme, d'amour, de mouvement, d'activité perdus, je me 
pendrais. » 

C'est, en effet, un esprit prodigieusement actif que celui- 
là, et son besoin d'activité ne s'est pas limité seulement à la 
forme d'art qu'il a traitée avec le plus de prédilection. Nous 
l'avons vu inventer des ressources techniques pour cet art, 
par exemple ses pastels à l'huile; graveur, il a également 
découvert de nouveaux moyens, par exemple des planches 
fabriquées avec une substance que Ton n'avait pas encore 
songé à employer pour cet usage, et qui donne des effets 
très spéciaux et très séduisants. Une autre fois, il se lancera 
dans l'invention mécanique. 11 prendra des brevets pour un 
meuble à ranger les peintures, une pinacothèque, — ou 
pour un propulseur automatique, — pour une crémaillère 
serpentine, pour divers systèmes d'instiamienls d'optique, 

206 



de poêles, etc., etc. Son activité, son « mouvement », comme 
il dit, s'appliquera encore à la critique sociale : — de très 
beaux chapitres sur lArl bourgeois (collection du journal 




LA CATHEDRALE DE DORDRECHT. 

(Collection Lotz-Brissonneau.) 



l'Art), sur l'enseignement des Beaux- Arts [l'Art dans une 
démocratie, article de la Nouvelle Revue, cité plus haut), sur 
les Lignes (paru dans la Revue Indépendante] ; — à la 
recherche et à la mise en formules saisissantes de toutes 
sortes d'idées neuves. Il se rencontre, s'il ne les précède, 
avec ceux qui ont pensé à créer \q journal parlé. Au moment 

207 



de ses grands coups de collier, vers 1884, il se multiplie 
dans les journaux. Le Figaro publie de lui un article extrê- 
mement original sur la caricature et Tart féminin, où il 
soutient avec beaucoup de linesse et de bon sens que les 
femmes, poursuivant des formes d'art pour lesquelles elles 
ne sont pas faites, laissent se perdre inemployées les mer- 
veilleuses facultés caricaturales qui leur sont dévolues. 
Dans {Evénement, il demande la création dun vaste miisce 
des photographies, qui a bien été composé partiellement, 
soit au Cabinet des Estampes, soit au musée des Arts 
décoratifs, soit au Cercle de la Librairie, mais qui demeure 
encore à réaliser comme établissement spécial, permettant 
une large et rapide investigation. Dans sa conférence de 
i885, à Bruxelles, il lance une autre idée encore, celle 
d'une bibliothèque de dessins, c'est-à-dire d'une collection 
de petits volumes portatifs, dans le format des livres 
ordinaires, et où l'on pourra lire non pas du texte, mais 
les dessins les meilleurs des maîtres disparus ou vivants, 
— et cette idée a fait la fortune, depuis, de nombreux 
éditeurs. 

Je n'ai pas à vous reparler de ses conférences en Amé- 
rique, où il trace de beaux précis de l'art de son temps, 
ni de ses causeries au Louvre, où il parle avec une bonne 
humeur attendrie des grands devanciers qu'il aime et qu'il 
honore. 

Il est toujours prêt à jeter sur le papier une tirade 
d admiration, de colère ou d'ironie, et l'amas de ses manus- 
crits est surprenant, même pour un écrivain de profession. 
Les théories les plus ingénieuses y alternent avec les bou- 
tades fantaisistes, mais pleines de bon sens, ou avec des 

20K 



maximes vives et bien frappées, comme celles dont voici 

une pincée : 

a Quand Thommevoit grand, il se voit petit. 

» Ce sont ceux qui ne pensent à rien qui parlent de 
tout. 






■^f 




LE VILLAGE SUR LA COLLINE. 
Gravure originale en couleurs. 



» A-t-on calculé combien croire à une chose, c'est en nier 

d'autres ? 

.) La vie est courte pour ceux qui la parcourent trop 



vite. )' 



Il y aurait des quantités de choses à citer encore, s'il 
ne fallait rester dans l'analyse plutôt que de verser dans 

209 



27 



Tanthologie. Mais il est une citation encore que nous devons 
faire, cette page où Thomme et Tartiste jette superbement 
l'affirmation de ses croyances : 

« Je pense que l'éternel idéal, c'est la Liberté. Or, le 
facteur même de la Liberté, c'est la Justice. La Liberté, c'est 
le terme. C'est par la Justice seule qu'elle peut exister au 




1. 1; ciri;l:k dv. l " h or kl di' chlval iu, anc». 

milieu J'iinc nation ayant conscience de ses forces et de ses 
droits. A la l.ibcrlc, nous pouvons donc substituer comme 

'J lo 



terme : la Justice, comme représentant pleinement le sens 
des droits réciproques et connus dont est faite notre idée 




M. ET M""-" VATAKD. 

Pointe sèche. (Illustration des Sarurs Vatard, de .l.-K. Huysmans.) 



de la Liberté. Notre Liberté, à nous, civilisés, ne peut être 
l'anarchie et le désordre, ce doit être même tout le contraire. 
La Liberté, c'est l'ordre, non seulement connu, mais entière- 
ment reconnu, d'élection enfin. 

» La Justice, acceptée comme terme suprême à notre 

21 I 



civilisation, qui nous y conduira ? La sensibilité et la raison 
unies. — Quel est l'agent de la sensibilité ? — C'est l'Art. 
— Quel est l'agent de la raison ? — C'est la Science. — 
C'est dès lors de l'Art et de la Science que nous devons tout 
attendre. — Mais l'Art prime la Science, parce qu'il possède 
la priorité de pouvoir, puisqu'il donne la sensibilité primor- 
diale, indispensable à l'atteinte de la raison, et que, dévelop- 
pant la sensibilité , il développe l'Amour même, à qui nous 
devons toute la civilisation que nous possédons. » 




^"y 



^ •:-#^: 



L,«C 



-=4Sè: 



A M E U I) O N . 




L ORCHESTRE DE SALTIMBANQUES. 

Telle est la foi de cet artiste et de ce penseur; telles sont 
les convictions et les aspirations qui ont guidé sa vie dès ses 
débuts. Malgré le long chemin parcouru et les épreuves 
réservées à toutes existences humaines, surtout les plus 
méritoires, il n"a pas été désenchanté. Cette carrière d'un 
artiste moderne est loin d'être close. Cette année même, au 
moment où nous traçons ceci, Raffaëlli prépare une expo- 



2IO 



sition de toute son œuvre et Ton aura ainsi l'idée de sa 
variété, de son originalité et de sa profondeur; elle marquera 




AU COIN DES C H A M P S - i; L Y S K li S . 



l'heure, ses amis l'espèrent, où le public lui rendra pleine 
justice et où lui viendront les tributs d'admiration qui lui 
ont été accordés, sans doute, mais vraiment trop peu pro- 
digués, eu égard à la portée et à la grandeur de son 
effort. 

Parvenu à sa plus sereine force de pensée, ainsi qu'à son 
plus grand éclat Je talent, il l'aul attendix' de lui encoi'c de 

214 



belles œuvres et d'inattendues, car, chez lui, la maîtrise ne 
sera jamais exclusive de l'inquiétude, du tourment humain, 




LE THEATRE BOBINO. 
Pointe sèche. (Ulustratinn des Sœurs Vatard, de J.-K. Huysmans.) 

de ce que les peuples allemands ont baptisé du beau nom 
de weltschmeri, de la douleur du monde, plus exactement 

2l5 



de la poignante sympathie que les faiblesses ou les malheurs 
de l'humanité inspirent aux âmes fortes et tendres. Mais 



L.i, 




'^' ^ -l 



^ 



'--^ 



,-.^ 



1, 1-; i> o N r M I R A M i: A u . 



aussi cette maîtrise comportera plus de joie encore et de 
bonté. Et, dans la mesure où Ton peut se montrer devin, il 
est probable que ce roman d'un esprit que nous avons tenté, 
aura une terminaison douce, honorée, car, de toute façon, 
ce sera la fin d'un sage, de ceux pour qui le poète a créé la 
consolation de ce vers si émouvant : 

Rien ne iioublc sa tin. c'est le soir d'un beau jour. 

Ce roman, certains trouveront peut-être qui! manque 
216 



de péripéties, et ils nous reprocheront d'avoir excité leur 
curiosité sans leur révéler de traits étranges et d'aventures 
mouvementées. Qu'ils réfléchissent pourtant que c'est un 
roman de l'espèce la plus recherchée : celle des romans 
heureux, et de la meilleure influence : de ceux qui ne laissent 
pas une impression de découragement ou de regret. 

Reprenez-le dans ses grandes lignes. Un enfant est jeté 
à travers la vie implacable et il court le plus commun 




LA ROUTE ABANDONNEE. 
Gravure originale en couleurs. 



danger : celui que ses aspirations vers la lumière soient 
étoufl'ées par la lutte pour le pain. Mais il se cramponne au 

28 217 



peu de vérité et de beauté qu'il a entrevu. Il abrite et 
entretient ardente l'étincelle à travers les obstacles et les 




/•.S!<?^, 



^' :^s'> - X. )^ 





-■*«» 



LES C H K V A l' X A LA CARRIERE. 




temps assombris. Et, presque dès le début, il a mis tant 
de foi dans ses rêves, d'espérance dans ses forces, qu'il 
commence la conquête de soi et du public avec une belle 
intrépidité. Nulle audace dans tout cela, et nul subtcrfup^e. 
il a conliance qu'il donne beaucoup parce qu'il a beaucoup 
acquis. 

il travaille jusqu'à la fureur, jusqu'à compromettre ses 

•2 I K 



ressources intellectuelles par le souci même qui le domine 
de les cultiver et de les accroître. Dans ce moment tragique, 
il a rincroyable force de ramener à la souplesse et à la 
précision tout son être exaspéré, et il lui en demeure une 
sensibilité plus affinée encore qu'auparavant. 

Cette sensibilité même lui fait trouver cet accent d'huma- 




LE PECHEUR DANS L ORAGE. 



nité qui donne tant de valeur à son oeuvre. Et alors, sans 
défaillances, sans concessions, sans jamais mentir à sa 



2 iq 



9 



nature, il œuvre en bel ouvrier et pense en beau philosophe. 
Ce n'est pas l'épisode le moins rare du roman que cette 
tranquillité émue conservée au milieu des succès. Il n'a pas 
consenti à se « spécialiser » comme tant d'autres ; c'est une 
méthode qui permet de devenir riches, mais non de devenir 




LA NEIGE SUR LE QUAI. 



fiers devant les temps à \cnir. Raffaëlli en a préféré une 
autre. Il y a, dans cette vaillance à ne pas se refroidir, à ne 
pas s'endormir, plus de vraie beauté romanesque que dans 
la vaillance de cape et d'épée. Enfin, le courage est non 
moins grand d'opposer une volonté de noblesse au règne 
de la courante et prospère bassesse, un parti pris de rafti- 

220 



nement à ce débraillé que, par crainte de la singularité ou 
par impuissance de conserver la belle allure, les plus en 
vue se croient tenus d'arborer. Si notre artiste n est pas, 
au gré de certains, un véritable héros de roman, on accor- 
dera qu il est, au moins, un héros tout court. ^ 

Son histoire, je l'aurais peut-être mieux contée si je ne 
m'étais défié d'une amitié ancienne qui pouvait me porter a 
la faire partiale, et si je ne m'étais efforcé au détachement 
qui est le devoir de tout historien probe. Pour 1 œuvre, du 
moins, je n'ai pas eu un seul instant le sentiment de sa 
proximité. Je l'ai sans peine jugée comme si elle avait e te 
produite il y a un siècle ou deux, car c'est avec cette netteté 
et cette force du recul qu'elle m'apparut et que, faite pour 
durer, elle apparaîtra à tous ceux qui ont l'esprit ferme aux 
influences et le cœur ouvert à l'émotion. 

Mars-Avril 1909. 





'Huiitvu 



LA CASCADE 




LA B I E V R E . 

Eau-forte. (Illustration des Croquis parisiens, de .l.-K. Huysmans.) 



CHRONOLOGIE 



PEINTURES DE J.-F. RAFFAELLI 

EXPOSÉES AUX SALONS, DE 1S70 A I9O9 



1870. Paysage. 

1872. Refusé. 

1873. L'Attaque sous bois. 
1S74. Mendiant. 



1875. A Nice. 

1876. En excursion. 
Moresque. 

1877. Une Charmeuse nègre. 



223 



La Famille de Jean le Boiteux. 

Refusé. 

La Rentrée des chiffonniers. 

Les Deux Vieux. 

et 1881. Exposa aux Impression- 
nistes. 

Refusé. 

Refusé. 

E.vposition Je ses œuvres, avenue de 
l'Opéra. 

M. Clemenceau dans une réunion 

publique. 
Les Forgerons buvant ; Chiffon- 

niers(dessinsrehaussés à l'huilei. 

Chez le fondeur. 

Midi, effet de givre. 

La Belle matinée. 

Portrait d'E. de Concourt. 

Portraits de Judith et de Gabriellc. 

Les Buveurs d'absinthe. 

Exposition l'niverselle. 

Six peintures à l'Exposition cer.- 
tenhale. 

Six peintures à l'Exposition dé- 
cennale. 

N'exposa pas ( i" année de la 
Société nationale, oii dorénavant 
exposa Raffaéllij. 

Les Grands arbres. 

Autour de la carrière de sable. 

Portrait de M. W. T. Dannat. 

Le Grand-pere. 

L'Avenue d'Argenteuil. 

La Plaine. 



1892. PEINTURES : 

Les Vieux Convalescents. 
La Convalescente. 
Le Cheval blanc, 
la Route au soleil. 



1877. 
1878. 
1870. 

1880 

1882. 
i883. 
1884. 

188 .î. 



1886. 

1887. 
1888. 
1889. 

1889. 



1890. 
1891. 



Le Sculpteur idéaliste. 
Bonhomme faisant des liens. 
Vieux chiffonnier. 
Dans la plaine. 
Fleurs. 

1892. PASTELS : 

Portrait d'Edmée à sept ans. 
Portrait de Germaine. 
Le Fruitier napolitain et son une. 
Fleurs et fruits. 

1893. La Place Saint-Sulpice. 

A votre santé, la mère Bontemps ! 
Les Nourrices sur la place de la 

Concorde. 
Les Pêcheurs d'Ecosse. 
Le Marchand d'habits. 
L'Arc de Triomphe. 
Fleurs. 

Les Vieux chevaux. 
Le Dégel aux portes de Paris. 
Allée d'arbres aux Champs-Elysées. 
Place de la République. 
Route de la Révolte. 
Sur le boulevard. 

iSq4. gk.wurksoriginalesen couleurs : 
The Old Lady's Garden. 
Bords de la Seine. 
Terrain vague. 
Le Laveur de chiens. 
La Rouleaux grands arbres. 
Les Invalides. 

1895. Voyage en Amérique. 

1896. Les Invalides, tombeau de Napo- 

léon. 

Notre-Dame de Paris. 

Portrait de ma fille Germaine. 

Place Saint - Michel, la Sainte- 
Chapelle. 

Fleurs jaunes et blanches. 

Fleurs rouges, roses, jaunes et 
blanches. 
1807. Notre-Dame de l'aris. 

La Trinité. 



2-24 




LA PLACE DE LA REVOLTE. 

Gravure originale en couleurs. 



1897. Saint-Germain-des-Prés. 
Saint-Etienne- du- Mont. 

Le Vieux bonhomme et son chien. 
Le Vieux chilTonnier. 
Parisienne aux Champs-Elysées. 
Jeune fille se regardant dans la 

glace. 
Philosophe et poète. 
Le Marchand de marrons. 

1898. Portrait de ma fille. 
Portrait de MH^ Marie-Louise. 
L'Institut. 

Aux Champs-Elysées. 

Fleurs roses, jaunes et blanches. 

Dahlias. 



1899. Second voyage en Amérique. 

1900. Exposition Universelle (voir k^'&in- 

tures et Gravures). 

190 1. La Demoiselle d'honneur. 
L'Inondation à Gennevilliers. 
Boulevard des Italiens. 
Notre-Dame de Paris. 

Bord de la Seine. 

IQ02. La Mare aux canards. 
Le Jour du marché. 
La Route abandonnée. 
Effet de soir. 

(Cette série est dite des Paysages 
de France). 



29 



225 



iQo3. La Jeune fille au petit chien. 
Le Carrefour Drouot. 
La Jeune fille aux œillets. 
Le Pont des Saints-Pères. 
Jeune femme à sa toilette. 

1904. PAYSAGES DE BRETAGNE : 

La Maison blanche (soleil cou- 
chant). 

La Chute d'eau du moulin. 

La Maison blanche ^printemps). 

Le Moulin. 

La Petite rivière. 

Les Maisons au bord de l'eau. 

Diverses gravures originales en 
couleurs. 

190?. La Mare aux canards. 
Le Jour du marché. 
La Route abandonnée. 
Effet de soir. 



1905. Le Village sur la colline. 
La Petite rivière. 

1906. N'a pas envoyé au Salon. 

1907. L'Automne de la vie. 

La Vieille femme dans la neige. 
Boulevard des Capucines. 
Fleurs de banlieue. 
Le Quai sous la neige. 
La Route dans la banlieue. 
Diverses gravures originales e 
couleurs. 

1908. L'Apprentie. 

Le Bûcheron et son chien. 
Boulevard des Italiens. 
La Place de la Madeleine. 
Fleurs. 

Banlieue de Paris. 
Diverses gravures originales « 
couleurs. 




I s s Y - I, E s - M O U I, 1 N 1: A II X , 



22G 



y^0é*ê 




LA MADELEINE. 

Gravure originale en couleurs. 



CATALOGUE 

DES 

GRAVURES ORIGINALES 

EN COULEURS ET EN NOIR 



Le Chiffonnier éreinté(eau-forte en noir). La Colline sous la neige. 

Tête de fille. Le Rémouleur. 

L'Homme aux liens. Sous la pluie. 
La Colline. 



Tète de balayeur (lithographie). 



227 




LE JOUR DU MARCHÉ. 
Gravure originale en couleurs. 



GKAVURE.S ORIGINALES EN COULEURS 



La Route aux grands arbres. 

La Femme au tub. 

Au Bord de l'eau. 

L'Actrice en sec-ne. 

A sa toilette. 

L'Arbre jaune. 

Le Terrain vague. 

Le Laveur de chiens. 

Bord de Seine. 

Sur le banc. 

A votre santé ! 

Le Déménagement. 



Œillets (éventail). 

I. 'Actrice en voyage. 

La Lettre. 

Au saut du lit. 

Le Boulevard des F"illes-du-Calvaire. 

The Old l-ady's Garden. 

Le Grand-pcre. 

Les Invalides. 

Portrait de l'artiste. 

Sur le chemin. 

L'Homme et son chien. 

Le Terrassier à la décharge. 



228 



Le Petit déjeuner. 

La Place de la Madeleine. 

Les Deux amis. 

La Raccommodeuse de paniers. 

Le Paysage de banlieue. 

Notre-Dame de Paris. 

Bonhomme venant de peindre sa barrière. 

Le Cantonnier sur la borne. 

La Cabane du chitTonnier. 

La Route de la Révolte. 

Le Village sur la colline. 

En promenade. 

La Route abandonnée. 

Le Jour du marché. 

Le Toit rouge. 



A votre santé, la mère Bontemps ! 

Les Petits ânes. 

La Neige. 

L'Orage. 

La Seine à Bezons. 

Le Terrain perdu. 

Le Grand Prix de Paris. 

Le Rémouleur. 

La Neige (soleil couchant). 

Le Chemineau. 

Le Vieux chêne. 

Le Vaccin. 

Le Cheval dans la plaine. 

Les Fortifications. 

La Petite rue. 




LE CHEVAL DANS LA PLAINE. 

Gravure originale en couleurs. 



229 



A Gennevilliers. 

Les Usines sous la neige. 

La Gare. 

Au Bas-Meudon. 



Le Boulevard des Italiens. 
La Place de la Révolte. 
La Petite plage. 
Sur le quai. 



SCULPTURES 



Hans Burgmaier. 

Chiffonnier au cabaret (épreuve unique 

fondue à cire perdue). 
Le Petit vieux sur son banc (id.). 
Le Déménagement. 
La Jeune ménagère (épreuve unique 

fondue à cire perdue). 
Fleur de montagne. Grande figure de 

femme nue (id.). 



Jeune femme à sa toilette. 

Chemineau et son chien (épreuve unique 

fondue à cire perdue). 
Le Rémouleur. 

Les Forgerons buvant (plaquette bronze). 
La Femme à la vache (médaille). 
L'Homme à la pipe (épreuve unique 

fondue à cire perdue). 
Tête d'homme à la casquette. 



ILLUSTRATIONS 



Le Dernier jour d'un condamné (Édition 
nationale des œuvres de Victor Hugo). 

Le Café-Concert (numéro de Paris illus- 
tré). 

Supplément du Figaro. 

Les Types de Paris. 



Les Sœurs Vatard. 

Germinie Lacerteux (tiré à trois exem- 
plaires pour le bibliophile Gallimard). 

Portraits de Huysmans (pour les reliures 
de la collection de Goncourt). 

Portrait de Zola (id.). 




— ^iic. 




) f MfrAÏui 



AU B A S - M E U D O N . 



PEINTURES, SCULPTURES, GRAVURES ORIGINALES EN COULEURS 

Acquises par les Musées de France et de l'Etranger. 



Musée du Luxembourg 

1. La Réunion publique. (Portrait de 

M. Clemenceau.) 

2. Les Vieux convalescents. 

3. Notre-Dame de Paris. 

4. Les Invités attendant la noce. 

Musée ue la Ville de Paris 

5. Les Invalides. 



6. Les Pêcheurs d'Ecosse. 

7. L'Institut. 

8. Petite rue (dessin rehaussé de cou- 

leurs). 

9. 10, 1 1, 12, i3, 14. Gravures originales 

en couleurs. 

HÔTEL DE Ville de Paris 
i5. La Neige, paysage décoratif. 



23 I 



t8. 



ig. 



23. 

24. 

25. 

26. 



28. 



29. 



Bibliothèque Nationale 
Cabinet des Estampes 
Gravures originales en couleurs et 
en noir. 

Musée Victor Hugo 
La Fête de Victor Hugo, le jour de 
ses quatre-vingts ans. 

Musée de Lyon 
Chez Gonon, le fondeur. 

Musée de Nancy 
Portrait d'Edmond de Concourt. 

Musée de Nantes 
Chiffonnier allumant sa pipe. 

Musée de Pau 
La Rue du village de Champs. 

Musée de Béziers 
Paysan allant à la ville. 

Musée de Reims 
Le Carrefour Drouot. 

Musée de Bordeaux 
Les Bohèmes au café. 

Musée de New-York 
Notre-Dame de Paris. 
Saint-Germain-des-Prés. 

Musée de Philadelphie 
La Belle matinée. 

Musée de Pittsburgh 
Parisienne sur le boulevard des 
Italiens. 

Musée de Rochester 
La Place de l'Opéra. 



3o. 
3i. 

32. 

33, 



36. 

37> 

40. 
41. 

42. 

43. 

44- 

43- 
46. 



47- 
48, 



-■", 



Musée de Buenos- Avres 
La Vieille femme dans la neige. 
La Route abandonnée. 
Le Jardinier. 

34, 35. Gravures originales en cou- 
leurs. 

Musée de Dresde 
Tète d"homme à la casquette (sculp- 
ture, bronze fondu à cire perdue). 

Dresde. Cabinet des Estampes 
38, 39. Gravures originales en cou- 
leurs. 

Musée de Bruxelles 
Le Marchand de mourron. 
Notre-Dame de Paris. 

Musée de Liège 
Buveur d'absinthe. 

Musée de Stockholm 
L'Ancre. 

Musée de Christiania 
La Rue ensoleillée. 

Musée de Gothenbourg (Suéde) 
Le Laboureur. 
L'Avenue Marigny. 

Musée de Rome 
Le Boulevard. 
40. Gravures originales en couleurs. 

Musée de Venise 
La Belle Napolitaine. 

Musée de Berlin 
52, 53. Gravures originales en cou- 
leurs. 

Musée de Genève 
Saint-Etienne-du-Mont. 




jr-^.^ 



TABLE DES GRAVURES HORS TEXTE 



Pages. 

Les Forgerons buvant (Musée de Douail 2 

Les Vieux Convalescents (Musée du Luxembourg) 6 

Paris 4 kilomètres 1°, d'après la gravure originale en couleurs 20 

La Neige, d'après la gravure originale en couleurs. 22 

Le Rémouleur, fragment de la planche noire 26 

L'Homme au chien, d'après la gravure originale en couleurs 3o 

Le Pont Alexandre III 34 

Le Boulevard des Italiens 40 

Notre-Dame de Paris, d'après la gravure originale en couleurs 46 

Les Rapins, premier état d'un gravure en couleurs 5o '" "^'SSirJtn^ 

La Promenade du dimanche, d'après la gravure originale en couleurs. ... 56 

Invités attendant la noce (Musée du Luxembourg). 58 

Le Petit déjeûner, d'après la gravure originale en couleurs 62 

La Neige, soleil couchant, fragment de la gravure en couleurs 64 .^ 

Au Coin de la route, pointe sèche originale 7^ - ('^^^î.imi.) 

La Neige, soleil couchant, fragment de la planche noire 80 ^^ 

Bonhomme venant de peindre sa barrière, d'après la gravure originale en 

couleurs. 86 

Sous la pluie, pointe sèche originale 98 -- 

Notre-Dame de Paris (Musée du Luxembourg) 102 

Le Terrain perdu, planche noire 104 _i« (miSSu^JL.) 

Chez Gonon, le fondeur (Musée de Lyon) 108 

Les Toits rouges, d'après la gravure originale en couleurs 114 

Fleurs et fruits 122 

Portrait de ma fille 126 

La Noce à Billancourt 128 

Les Deux amis, d'après la gravure originale en couleurs 182 

Notre-Dame de Paris (Musée de New-York) i38 

La Plage 142 

La Route de la Révolte, d'après la gravure originale en couleurs i52 

L'Actrice en scène, d'après la gravure originale en couleurs i56 

L'Actrice en voyage, d'après la gravure originale en couleurs 168 

Fleurs et fruits, gravure en couleurs 172 

Les Invalides (Musée de la Ville de Parisi 188 



3o 233 



TABLE DES GRAVURES DANS LE TEXTE 



Pages. 

Portrait de l'artiste, gravant i 

Portraits d'Alphonse Daudet, de M"" A. Daudet, et de MM. de Concourt, Émilè 
Zola, Gustave Geffroy et J.-F. RatiatUi, à la maison de Daudet, à Champ- 

rosay 5 

Croquis 8 

Vieux chiffonnier 9 

Manet et Zola caricaturés 10 

Les Figurants de la rue 11 

Petits bourgeois 12 

Au Bas-Meudon i3 

Le Poète 14 

Notre-Dame de Paris i5 

Les Marchands des rues 17 

Tête de pêcheur 18 

Le Professeur 19 

Saint-Cermain-l'Auxerrois 21 

Le Marchand de marrons 23 

Café-Concert, croquis 25 

Chanteur des cours 28 

Les Maigres repas 29 

Tête de fille 32 

La Forte chanteuse 33 

Portrait de Raffaëlli à 20 ans 34 

Croquis de musiciens bretons 35 

Croquis 30 

Au parterre .... 3/ 

Portrait de Mme J.-F. R 3g 

La Jeune fille aux fleurs 41 

Le Dimanche au cabaret 43 

Le Lévrier russe 44 

La Petite rue 45 

Sur la route de la Révolte 47 

Bohèmes au café 49 

Le Vitrier 52 

Croquis 53 

235 



La Famille de Jean le Boiteux 55 

L'Arrivée à Paris 5/ 

Planche noire du : Déménagement 6i 

Le Chiffonnier 63 

Les Fumées 6b 

Sur la route 67 

Chiffonniei' 69 

Le Terrain vague 71 

Sur le chemin 73 

Portrait de Rodin 74 

Le Bibliophile 75 

Sur le banc 77 

Le Chemineau 79 

L'Ouvrier 81 

Gravissant la butte 82 

La Route qui tourne 83 

« Nous vous donnerons 25 francs pour commencer » 85 

« A votre santé, la mère Bontemps \ « 89 

La Petite bonne de chez Duval 90 

Les Lutteurs 91 

Terrassier à la décharge q3 

Le Provincial à Paris 95 

Laboureur anglais 96 

Le Coq 97 

Les Fortifications loi 

La Réunion publique (portrait de M. Clemenceau) 107 

L'Expert en médailles tio 

Revenant du marché 1 1 1 

Les Vieux officiers m3 

Portrait d'Edmond de Concourt 117 

Le Rémouleur 119 

Conseils de mère 120 

La Raccommodeuse de paniers 121 

Portrait humoristique de Raffaëlli, par \\'illette 122 

La Marchande de modes :25 

Un Menu 128 

Les Types de Paris, croquis i3i 

La planche noire de : A votre santé ! i33 

Le Terrain vague i35 

La Maison au bord de l'étang i36 

L'Homme à la pipe 137 

La Petite rivière i39 

I^'Heure du bain 141 

La Neige, soleil couchant 14? 

La Sorbonne 145 

23C 



Les Champs-Elysées • .... 147 

Les Belles filles '^S 

La Place Saint-Michel 'f9 

Parisienne '""^ 

Croquis de Raffaëlli par E. -A. Abbey i5i 

Le Marché autour de l'église *^^ 

A Jersey '^^ 

Le Vaccin '^9 

Le Grand-Père • • • '^^ 

The Old Lady's Garden '"^ 

Œillets, éventail '^4- 

Bonhomme assis sur un banc '^^ 

Le Vieillard à la pipe 166 

Le Rémouleur '7 

La Jeune ménagère '9 

Discussion de politique '-^^ 

Sur la route du Derby • '71 

La Grille des Tuileries ■ '/■' 

La Colline '74 

Portrait de Mrs. H.J '7^ 

Au Swimming Club. Les Amateurs '7" 

La Lettre ^'^'' 

Broad Street, Philadelphie ■ • '79 

L'Armée du Salut, à Jersey '°° 

Les Petits ânes ' ' 

Un Coin à Boston '^ 

Cocher et sergent de ville ' 

Portrait de M""! H. T ' 

Portrait d'Alphonse Daudet '7 

„ , 189 

Paulus 

La Guillotine ■ • '9 

Au Dortoir. — Le Geôlier 9 

La Place de la Concorde. • • '9* 

A Hyde Park '94 

Prise du costume de la prison '9 

A la prison 9 

„ , .... 190 

Le Poète ^ 

I .... 197 

Les Jeunes amoureux ^' 

„ • 198 

En prison 

Le Vieux chêne 9y 

La Cabane du chiffonnier ^°' 

Les Invalides _ 

Le Quartier Picpus 

Les Petits (musique de Raffaëlli) . . 204 et 2o5 

La Cathédrale de Dordrecht • ~°7 



287 



Le Village sur la colline 209 

Le Cireur à r « Hôtel du Cheval blanc » 210 

M. et M™" Vatard 211 

A Meudon 212 

L'Orchestre des saltimbanques 2t3 

Un Coin des Champs-Elysées 214 

Le théâtre Bobino 2i5 

Le Pont Mirabeau 216 

La Route abandonnée . 217 

Les Chevaux à la carrière 218 

Le Pêcheur dans l'orage 219 

La Neige sur le quai 220 

Hôtel Drouot : l'Expert 221 

La Cascade 222 

La Bièvre 223 

Place de la Révolte 225 

Issy-les-Moulineaux 226 

La Madeleine 227 

Le Jour du marché 228 

Le Cheval dans la plaine. 229 

Croquis 23o 

Au Bas-Meudon 23 1 

Croquis 232 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



Étude sur quelques Artistes originaux 



CAMILLE LEMONNIER 



FÉLICIEN ROPS 

L'HOMME ET L'ARTISTE 

Petit în-4''. illustré d'un portrait de l'artisie en héliotypie, de 25 planches hors texte imprimées en taille- 
douce, et d'environ i5o compositions dans le texte ou à pleines pages, d'après les eaux-fortes, dessins ou 
croquis de Rops 2 5 fr. 

Edition de luxe : Cent exemplaires sur japon, contenant une double épreuve des gravures hors texte, 
une suite, tire'e à part sur chine, de toutes les illustrations typographiques, et deux planches imprimées en 
couleurs. Canicule et Seule loo fr. 

Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, contenant une double épreuve des planches hors texte, 
une suite, tirée à part sur chine, de toutes les illustrations typographiques, et deux planches imprimées en 
couleurs, Canicule et Seule loo fr. 

Ces exemplaires sont numérotés de i à i25. 

Cinquante exemplaires sur vélin, avec double épreuve des planches hors texte, une suite à part sur chine 
de toutes les illustrations typographiques, un portrait inédit de l'artiste, et une planche imprimée en cou- 
leurs. Canicule 80 fr. 

Ces cinquante exemplaires, numérotés de 126 a 175, sont imprimés par M. Kdmond Deman, libraire- 
éditeur à Bruxelles. 

Georges Toudouze : Henri RIVIÈRE, Peintre et Imagier. 

Un volume petit in-4''. imprinu' avec soin p;ir la Miiison Laliure sur beau papier vélin. Illustré de 
14? reproductions, dont .42 planches hors texte : un portrait lilhographié par Steinlen, une héliogravure, 
12 planches en trois couleurs, 28 planches en deux Ions, et lo'^ gravures tirées en camaïeu dans le texte. 
Ornementation typographique, caractères et couverture de Georges Auriol. Clichés de la Maison Ruckert ; 
impression lithographique de la Maison Eugène Verneau 23 fr. 

Cent exemplaires sur beau vélin, fabriqué spécialement pour cette édition, avec une eau-forte originale 
de H. Rivière < 5o fr. 

J. de Marthold : DANIEL VIERGE, sa Vie et son Œuvre. 

Petit in-4'', illustré de 21 planches hors texte, en taille-douce, dont plusieurs en couleurs, et d'nn grand 
n ombre de reproductions dans le texte. Couverture en couleurs. 

5o exemplaires sur japon ancien Tirage épuisé. 

gbo exemplaires sur vélin i5 fr. 

Léon Maillard : Henri BOUTET, Graveur et Pastelliste. 
Léon Maillard ; Henri BOUTET, Catalogue raisonné. 

Préface d'Aurélien Schull. Illustré de '}^ planches d'Henri Boutet. eaux-fortes, pointes sèches, litho- 
graphies, et d'une très belle tau-forte gravée par Ch. Courtry. Tirage à 56o exemplaires. 

Numéros i à 60 sur japon impérial Épuisé. 

Numéros (ii à 36o sur vélin du Marais, dont il nous reste quelques exemplaires. ... 25 fr. 

Auguste BOULARD (L'Œuvre de). 

Illustfé d'un portrait de Boulard, gravé par Boulard fils, et d'eaux-forles d'A. Boulard. Courtry, Delteïl, 
Faivrc et Lefort ; lithographie de Lunois ; héliogravure d'Arents, et nombreux dessins de Boulard père. 
Tirage à 450 exemplaires. 

Numéros i à 5o sur japon impérial Épuisé. 

Numéros 5o à 45o sur vélin du Marais 7 fr. 5o 

V.-E. Michelet : Maxime MAUFRA. 

Illustré d'un portrait de i'ariistc. gravé à l'eau-forte par Ostcrlind. de cinq eaux-fortes originales de 
Maufra, d'une planche en couleurs, /(• Port de Sau^^on, et de nombreuses illustrations dans ie texte ou à 
pleine page, d'aprêh les dessins, gravures ou tableaux de l'artiste 10 fr. 

3o exemplaires sur japon 3ù fr. 

E, Ramiro : Félicien ROPS, Graveur Épuisé. 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



Les Maîtres de l'Art Moderne 



ÉLIE FAURE 

EUGÈNE CARRIÈRE 

PEINTRE ET LITHOGRAPHE 

Putit in-^", sur beau papier du Marais, illustré de 36 planches hors texte, imprimées en héliotypie par 
Ki)rtier et Marotte, dune eau-forte originale de Lequeux, d'après le Christ, et d'un grand nombre d'illus- 
trations à pleine page ou dans le texte, 'd'après les dessins ou tableaux de I artiste. 

Edition de luxe : Cinquante exemplaires sur papier du .lapon, avec double suite des gravures hors 
texte 5o fr. 

HoriioN SUR vÉiiN : Le volume 23 fr. 

THÉODORE DURET 

HISTOIRE DES PEINTRES IMPRESSIONNISTES 

Un volume petit in-4*, imprimé avec soin sur beau papier vélin. Illustré d'eaux-fortes originales 
inédites de Renoir. Cézanne, Guillaumin, Pissabpo. etc.. d'une eau-lorte d'après Sislev, de reproductions 
en couleurs d"apri-s Claude Monet, Cézanne. Siskev et Guiiiai'min, d'une tau-forte en coulturs d'après 
Berthe MoPisor, d'un fzrand nombre de planches hors texte, héliogravures, bois, etc., et de uès nombreuses 
reproductions dans le texte. 

100 exemplaires sur iapon. avec double suite des gra^'urês hor.s texte fio fr. 

i.5oo exemplaires sur velin à 23 fr. 

Georges Riat : Gustave COURBET, Peintre. 

Petit in-4*', illustré d'une repruduclion en couleurs par Fortier-Marotte, de 17 gravures en taille- 
douce hors texte, d'un très grand nombre de reproductions dans le texte, et d'un portrait de l'auteur gravé 
par Courboin. 

Edition sur vélin 23 fr. 

5o exemplaires sur japon à 3o fr. 

Etienne Moreau-Nélaton : Histoire de COROT et de ses Œuvres. 

D'après les documents recueillis par Alfred lîobaut. 

Petit in-,!" d'environ 400 pages, avec ?.|o reproductions de lableaux. éludes ou dessins do Corot. Tirage 
unique à i .000 exemplaires à 2 3 fr. 

Camille Leniunnier : Constantin MEUNIER, Sculpteur et Peintre. 

Petit in-4", illustré de 10 eaux-fortes, de lu héliogravures et d'une vingtaine d'auties planches hors texte 
par divers procédés. Le texte est en outre enrichi d un très grand nombre de dessins, (.'ouverture gravée. 
rirage à 930 exemplaires. 

3o exemplaires sur japon ■ Épuises. 

900 exemplaires sur papier vélin 25 fr. 

Th. Duret : Edouard MANET, Peintre. 

Petit in-4", iHnsIré dune vingtaine de planches hors texte, dont plusieurs en couleurs, par les procédés 
les plus perfectionnés Ouvrage éyuisé. 

Th. Duret : J. McN. WHISTLER. 

l'riil in-4". iinprinir mu 1m .m p.inu 1 vijm, illustré de i»o planches hors texte, diml plusieurs en cou- 
leurs, cl d'un très grand nombre dillusti allons dans le texte ou 11 pleine page. Portrait de Wliisller par 
Iloldini Ouvrage cpuisé. 

Léon Maillard : Auguste RODIN, Statuaire. 

I-'n volume petit in-4" i ai u'. 'Huslu' de iiumbieux dessins inédits d'Auguste Kodiu. de gravures à 
l'cou-forlc et sur bois de MM. CU. (-ourtry, I. éveillé, l.epère, Hcltrnnd, et d'héliogravures en noir et en 
couleurs, reproduisiinl les oeuvre capitales du nuiitre sculpteur Ouvrage épuisé. 

Gustave Cahen : Eugène BOUDIN, sa Vie et son Œuvre. 

Préface d'Ai sliu* AU xanJi e. Illusi u- d uti pm unit de Houdin à la pointe sèche par Paul llelleu. d'une 
eau-forle originale d'Kugène houdin, de 8 euux-forle» de l.oys Dclleil et de nombreuses reproductions en 
h ^liolypic. 1 inige il ?oo exemplaires Ouvrage épuisé. 

Paris. — hnprinicrlc Georges Petit, 12, rue Godot-de-Miiuroi. 



University of British Columbia Library 

DUE DATE 



\^ 



AUGQ8 1986,^ 

ff'* 1 •'..'■/■ 






^. 




1^ 



o 



•ï 



FINE ARTS 
UBRARY 



f.A. I