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Full text of "La Chanson d'Aspremont; chanson de geste du XII ̇siècle"

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> tiS CLASSIQUES FRANÇAIS DU MOYEN AGE 

publiés sous la direction de Mario Roques 



LA CHANSON 

D'ASPREMONT 

CHANSON DE GESTE DU XIP SIÈCLE 

TEXTE DL MANUSCRIT DE WOLLA'i 'N HALL 

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LOUIS BRANDIN 

DEUXIÈME ÉDITION REVUE 



TOME I VERS I-6154 * 







PARIS 
Lî IRAIRIË \KCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 

5, QUAI MALAQUAIS (VI°) 
1923 



LIBRARY 




Purchased hy 

APPROPRIATION OF STATE OF NEW JERSEY 

FOR 

REFERENCE BOOKS AND PERIODICALS 



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LES CLASSIQUES FRANÇAIS DU MOYEN AGE 

publiés sous la direction de Mario Roques 



LA CHANSON 

D'ASPREMONT 

CHANSON DE GESTE DU XIP SIÈCLE 

TEXTE DU MANUSCRIT DE IVOLLATON HALL 

ÉDITÉ PAR 

LOUIS BRANDIN 

DEUXIÈME ÉDITION REVUE 



TOME I — VERS I-6154 




PARIS 
LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR 

5, QUAI MALAQUAIS (VI^) 
1923 



"Pô 145 
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V 






^1 



INTRODUCTION 



En attendant une édition critique de l'intéressante Chan- 
son d'Aspremont, nous présentons ici le texte donné par le 
ms. de Wollaton Hall (W), dont nous avons corrigé les 
passages défectueux en recourant à un certain nombre de 
mss. (voir ci-dessous, p. 200). On trouvera à la fin de chaque 
tome les leçons de W que nous avons rejetées et celles 
que nous avons tirées des autres mss. utilisés. •'■ 

Le manuscrit de Wollaton Hall. — Ce manuscrit 
a été décrit par M. W. H. Stevenson aux pages 221-34 de 
son Report on the manuscripts of Lord Middleton p/eserved 
at Wollaton Hall, Nottinghamshire (Historical manuscripts 
Commission ; London, 191 1 ; in-8, xv-746 pages ; cf. Roma- 
nia, XLII, 1913, p. 145-6). 

Rien ne permet d'indiquer la date d'acquisition du manus- 
crit par la famille de Lord Middleton. Il doit se trouver 
dans cette famille depuis des siècles ; et c'est probablement 
Sir Henry Willoughby, membre de la cour de Henry VIII 
(voir Report on the manuscripts of Lord Middleton, etc., 
p. V et vi), et collectionneur de livres, qui en a fait l'acqui- 
sition. La mention « Cest livre est Madame de la Val ». 
(fo 249 vo) fait penser, à en juger par l'écriture, que le manus- 
crit était encore en France au début du xv^ siècle ^, et la 
mention « John Bertrem, de Thorp Kilton », également du 

1. Nous donnerons en appendice au t. Il, le texte de C pour les 
laisses 435-479. C est un des mss. qui présentent pour ces laisses une 
disposition sensiblement différente de celle dont le ms. West le type. 

2. Il s'agit probablement d'un membre de la famille des seigneurs 
de Laval (voir Leopold Delisle, Cabinet des Maimscrtts, t. II, p. 375-6). 



IV ^ LE MANUSCRIT DE WOLLATON HALL 

xv® siècle ^, signature du propriétaire de ce manuscrit, 
montre qu'il est arrivé en Angleterre à cette époque. 

Le manuscrit est en bon état : il y a pourtant deux déchi- 
rures : l'une au folio 2^1 qui a fait disparaître quelques 
lettres de la première colonne r^ et de la deuxième colonne 
vo ainsi que la presque totalité de la 2^ colonne r» et de 
la i®^® colonne v» ; l'autre au folio 265, beaucoup moins 
importante, qui a enlevé les deux derniers vers de la co- 
lonne 2 r*' et les trois derniers vers de la i^^^ colonne v^ de 
ce feuillet. Les folios 252, 274 et 283 ont été raccommodés 
avec du fil sans que la lecture en souffre ; mais il n'en est 
pas de même des folios 259 et 260 où l'on a trop serré le 
fil servant à recoudre le parchemin, ce qui rend assez pénible 
la lecture des onze derniers vers de 2596, des treize derniers 
de 259 c et de quelques vers du folio 260 6 et c. Il y a en outre 
un nombre considérable de mots effacés çà et là dans le 
manuscrit, notamment fol. 257 v^, 267 v», 271 r^, 278 r», 
284 ro, 287 vo, 289 r», 300 ro. 

Le ms. est tout entier écrit sur deux colonnes qui ont 
presque toujours 48 vers ; parfois un ou plusieurs vers sont 
écrits chacun sur deux lignes. La colonne 244 c, par exemple, 
n'a que 43 vers. La dernière colonne, fol. 303 v», a 6 vers 
au-dessus de Explicit. Le reste de la colonne est en blanc. 

Chaque laisse commence par une initiale coloriée, les 
couleurs étarft alternativement le rouge et le bleu. L'initiale 
de la laisse 5, fol. 245 a, et celle de la laisse 11, fol. 245 h, 
ont été oubliées. La laisse 351 (en -iev) n'est pas séparée 
de la laisse précédente (en -ev), fol. 281 c ; non plus que la 
laisse 362 (en -i{n)s) de la laisse précédente (en -in), fol. 282 b. 
La laisse 444, fol. 291 c, est composée en apparence de 
2 laisses : l'une de 2 vers rimant en -is, l'autre de 4 vers 
rimant en -in. Il faut toutefois plutôt voir là des restes de 
laisses assenant en -i. Nous avons jugé à propos de séparer 

I. Cf. W. H. Stevenson, op. cit., p. 221. 



INITIALES ; MINIATURES V 

361 et 362 parce que les 9 premiers vers riment en -in et 
que les 14 suivants riment en -is. Mais il nous a paru inutile 
d'agir de même pour la laisse 444 à cause de sa brièveté. 

En guise d'initiales, 15 laisses ont des miniatures : 

i» Laisse i, fol. 244 c. Bordure verte. Personnage assis 
sur un siège rouge moucheté de blanc et d'orangé ; il porte 
une robe verte et un manteau bleu. Dans la main droite 
il tient une épée dont la lame est bleue et dans la main gauche 
un objet de nature indécise, blanc tacheté de rouge. 

2° Laisse 23, fol. 246 c. Bordure rouge. Le personnage 
est vêtu d'une robe gris-vert avec un manteau rouge dont 
il tient un pan dans la main droite. 

30 Laisse 96, fol. 253 a. Bordure bleue. Deux chevaliers : 
le premier porte une cotte d'armes rouge ; la barde du che- 
val est marquée de cinq quintefeuilles noires. L'écu est 
d'argent à la fasce de gueules. Le second personnage est 
sur un cheval à barde verte et porte une cotte d'arme verte. 

40 Laisse 117, fol. 255 a. Bordure rouge. Arbres verts; 
cheval blanc portant une selle rouge sur housse verte ; 
un homme debout, en une cotte d'arme rouge d'où dé-- 
passent les manches bleues du haubert, tient le cheval par 
les rênes. 

50 Laisse 138, fol. 257 a. Bordure bleue. Personnage assis 
sur un trône vert, portant robe écarlate et chausses noires ; 
personnage central vêtu d'un surcot bleu sur une cotte 
verte, chausses noires ; personnage de gauche portant robe 
rouge et chausses noires. 

60 Laisse 153, fol. 259 a. Bordure bleue. Cette enlumi- 
nure est très endommagée. Les personnages sont très efîacés : 
celui de droite a une robe verte ; celui de gauche a des 
traces de vêtements, rouges dans la partie inférieure et verts 
dans la partie supérieure. 

70 Laisse 165, fol. 260 c. Bordure rouge. Cheval recouvert 
d'une housse blanche avec une fleur de lis bleue. Le che- 
valier qui a un écu blanc avec une fleur de lis à la pointe 
porte un surcot rouge. 



VI LE MANUSCRIT DE WOLLATON HALL 

8° Laisse 262, fol. 269 h. Bordure bleue. Dragon à queue 
recourbée. La tête est verte, l'aile rouge et la queue teintée 
de rouge. 

90 Laisse 272, fol. 270 d. Bordure rouge. Chevalier por- 
tant une cotte d'arme rouge et un écu vert sur cheval vert 
couvert d'un caparaçon barré d'azur et d'argent. 

iqo Laisse 294, fol. 274 a. Bordure rouge. Personnage 
portant bonnet rouge et vêtement bleu autour de la poi- 
trine ; le personnage est rouge à la partie inférieure et son 
corps semble sortir d'une espèce de conque coloriée en bleu. 
Il tient à la main une hache dont la poignée est rouge et le 
fer bleu. 

iio Laisse 322, fol. 277 d. Bordure rouge. Roi portant 
couronne d'or, habillé de vert avec un manteau écarlate, 
liseré de blanc, assis sur un siège blanc garni de vert, dont 
la base blanche dépasse la bordure de l'enluminure. 

12» Laisse 363, fol. 282 c. Bordure bleue. Personnage 
habillé de rouge avec manteau bleu et portant une couronne 
d'or et un sceptre. 

130 Laisse 419, fol. 288 a. Bordure rouge. Personnage 
habillé de rouge avec manteau bleu, chausses noires, assis 
sur un siège vert. Personnage revêtu d'un haubert bleu, 
tenant une lance à hampe blanche dont l'extrémité touchant 
terre est noire. 

140 Laisse 463, fol. 294 a. Bordure bleue. Personnage du 
premier plan : chevalier, revêtu d'un haubert bleu, d'une 
cotte d'armes rouge, avec ceinture noire à points blancs, 
sur un cheval vert, avec caparaçon roûge, chargé de fleurs 
de lis noires. La selle du cheval est verte et le chevalier porte 
une bannière blanche à hampe blanche. Derrière ce person- 
nage un autre, également sur un cheval vert et portant une 
cotte blanche, sur haubert bleu. 

150 Laisse 508, fol. 299 c. Bordure rouge. Personnage à 
cheveux blonds dont la cotte bleue est recouverte d'un 
surcot rouge ; chausses noires. 

Toutes ces miniatures sont de même composition : elles 



MINIATURES ; GRAPHIE VII 

sont toutes entourées d'une bordure dont la couleur est 
moins foncée à l'intérieur du cadre qu'à l'extérieur et toutes 
sont sur fond or. Parfois le cadre ou la ligne générale du 
dessin de la miniature donne la forme de la lettre initiale 
de la laisse. Toutes sont certainement de la même main 
et leur style est du troisième quart du xiii^ siècle. 

L'écriture est de la même époque. Elle est due à deux 
scribes différents. Le premier s'est arrêté ,au dernier vers 
de la laisse 177 ; le second commence au premier vers de la 
laisse 178 (fol. 261 d). Tous deux écrivent en picard ; mais 
le dialecte du premier est le picard-wallon, tandis que celui 
du second est le picard aux limites de la Normandie. Il 
suffira d'un exemple pour faire saisir la différence. Le pre- 
mier scribe diphtongue souvent e ouvert tonique (ou anté- 
tonique) entravé en -ie ; le second ignore totalement cette 
diphtongaison. Voici le relevé de ce trait dans les laisses 
1-177 : aniel 707 ; apiel 704, 2053 ; apiela 2064, 2643, 3109 ; 
apiele 1428, 2874, 2891, 3073, 3095 ; apielé 4^1, 1166, 2574 ; 
apielent 255, 2^0^ ; apieler 1085, 2871 ; apriés 34, 99, 146, 
610, 845, 1551, 1555, 1565, 1568, 1664, 2147, 3131, 3290; 
arbrisiel 2038 ; batiel 2050 ; hendiel 3280 ; hiec 1832, 2003 ; 
biecuës 1970 ; biel 695, 883, 2052, 2446, 2642, 2647, 3040, 
3265, 3273 ; biele 951, 1633, 2183 ; bielement 3020 ; bieles 109, 
3000 ; bieste 2183 ; biestes 512 ; cantiel 2044, 3264 ; capiel 
703 ; Capiele 1630 ; castiel 702 ; caudiel 709, 3276 ; cenbiel 
698, 3262 ; cerviel 3270 ; claviel 3283 ; cotiel 420, 708, 1025, 
1035. 1138, 1153. 3277; coutiel 1144; coviers 1325, 2694; 
coviert 402 ; damoisiel 3271 ; dedeviers 3286 ; desierte 25 ; 
deviers 345, 724, 894, 917, 944, 958, 2044, 2829 ; Engletiere 
888, 905, 2501 ; ensielent 2186 ; ensieler 2185 ; ensieré 1573 ; 
enviers 676, 731, 975, 1810, 2063, 2219, 2281, 3241 ; faon- 
ciel 2026 ; fier 1535, 1584, 2296, 3093, 3288 ; fierarmé 2938 ; 
fiers 175 ; fieste 388, 566; foriest 2918 ; gieste 15 ; Goniele 
3249 ; hateriel 3279 ; infier 510, 529 ; infiers 535 ; isnie- 
lemant 2189 ; isnielement 886, 1512, 3034, 3049 ; ivier 447 ; 



VIII LE MANUSCRIT DE WOLLATON HALL 

maisiel 700, 3272 ; Mansiel 1229, 3263 ; maniiel 278, 401, 
420, 432, 633, 2045, 2455, 2696, 3267 ; meriel 3274 ; Mortel 
1929, 1951, 1979. 1983, 2032, 2040 ; noviel 484, 696, 2041 ; 
noviele 1636, 2429 ; novielement 430 ; novieles 406, 2229 ; 
oisiel 642, 1889, 1968, 2019 ; orsiel 2042, 2060 ; piel 2054, 
3282 ; priés 2025, 2487, 2808, 2922 ; priesse 558, 1232 ; 
priestre 1127, 1544; pucieles 2956; reviel 701, 2039, 3278; 
siele 1634, 2187, 2310, 3233 ; sUles 542 ; sierf 257 ; siert 408 ; 
tieral 1872; tiere 174, 270, 303, 353, 477, 480, 515, 795, 860, 
885, 922, 939, 984, 993. 1057, 1148, 1402, 1405, 1457, 1462, 
1576, 1655, 1726, 1768, 1775, 1782, 1990, 2151, 2398, 2403, 
2419, 2426, 2459, 2470, 2519, 2721, 2913, 3149, 3213 ; 
Hères 244, 247, 248, 316, 880, 1004, 1050, 1054, 1222, 1378, 
2394, 2505 ; tiertres 564 ; tieste 323, 2307 ; tosiel 3269 ; viers 
259, 273, 671, 809, 972, 1270, 1271, 1618, 1838, 1924 ; 
viest 1901, 2190 ^. De la laisse 178 à la fin du poème on ne 
relève que Mal v. 7227 et gieta v. 10200, dont on sait qu'ils 
se trouvent en différents dialectes ^. Le dialecte du second 
scribe est certainement très voisin du dialecte original 
di'Aspremont, comme cela ressort de l'étude des manuscrits 
que nous avons à notre disposition. 

La Chanson d'Aspremont est composée de laisses mono- 
rimes de longueur variable. 

Le vers employé est le décasyllabe avec coupe 4 + 6. 
Il y a quelques exemples de la coupe 6 + 4 (cf. v. 4084, 
5037, etc.) et de coupes à peine sensibles pour nous (cf. 
V. 88, 249, etc.). On peut signaler aussi quelques enjam- 
bements (cf. V. 4084, 6326, etc.). 

1. Pour dresser cette liste, nous n'avons tenu compte que des mots 
écrits en entier et de ceux où Tabréviation indique nettement te. D'ail- 
leurs, le scribe ea question mêlant de façon très irrégulière les formes 
diphtonguées ou non (cf. serf 2^6 et sïerf 2^"] ; mantel 1717, etc.), les 
abréviations ont toujours été résolues sans diphtonguer Ve. Nous n'avons 
fait d'exception que pour .vir. qui a été transcrit siet jusqu'au vers 
3293. A partir de là .vu. doit toujours se lire set. 

2. Nous n'avons indiqué le traitement des mots en -ëlhcs, a, um, ou 
en -ell ■+■ suffixe que pour faire ressortir plus nettement la différence 
du traitement que les deux scribes font subir à Ve ouvert entravé. 



VERSIFICATION ; CLASSEMENT ; ÉDITION IX 

Le second scribe a laissé passer quelques dodécasyllabes. 
Ce sont les suivants : 6925, 7183, 8409, 8556, 9821, 9853, 
9854, 9857, 9858, 9859, 9860, 9863, 10366, II 171. Les 
vers 6925, 7183, 8409, 8556, II 171 ont été corrigés d'après 
d'autres manuscrits et réduits en décasyllabes. 10036 a été 
gardé tel parce que le vers correspondant dans le ms. N : 
Et des altres maint gentil cumpagnun ne constitue pas une 
leçon satisfaisante. Quant aux autres ils ont été conservés 
tels qu'ils se trouvent dans W parce que le passage qui les 
contient n'existe que dans ledit manuscrit. Tous les dodé- 
casyllabes de W ont la coupe 6 + 6. 

Dans les décasyllabes on ne trouve que rarement la coupe 
dite lyrique et on peut toujours la corriger à l'aide des 
autres manuscrits (cf. v. 4944). 

Enfin plusieurs laisses contiennent des assonances mélan- 
gées aux rimes et qui témoignent d'un état plus ancien de 
notre chanson. A ce point de vue il y a lieu de signaler 
tout particulièrement les laisses 74 et 343. Pour les laisses 
361, 362 et 444 voir plus haut p. iv et v. 

Quant à la place que le manuscrit W occupe parmi les 
manuscrits qui nous sont parvenus, une étude étendue, 
dont nous ne pouvons donner ici que le résultat, nous a 
permis d'établir qu'elle doit se trouver dans le second groupe 
reconnu par Fritz Rœpke ; W appartient, sans aucun doute, 
au groupe ACFBR et de plus il offre de nombreux points 
de contact avec L et M. * 

Nous avons donné le texte de W en n'y apportant que les 
modifications absolument nécessaires. Nous avons parfois 
conservé des passages obscurs, mais qui ne sont peut-être 
pas incorrects, et, dans ces cas, nous avons ajouté dans les 
Notes les variantes destinées à éclairer la difficulté présentée 
par W. 

Les abréviations ont été résolues paléographiquement. 
Nous avons coupé les mots, mis la ponctuation suivant 
l'usage moderne, distingué i et /, u et v, c et ç, accentué é. 



X LE MANUSCRIT DE WOLLATON HALL 

(= é' ou i), indiqué les trémas en suivant un système aussi 
régulier que possible. 

Pour l'orthographe nous avons essayé de nous conformer 
aux habitudes des scribes. C'est ainsi que & a été transcrit et 
parce que nous l'avons trouvé deux fois écrit ainsi (v. 1954 
et 2703) contre une fois (v. 6457) où il est écrit e. L'abrévia- 
tion de ^ a été résolue en que d'après les exemples conquester 
(v, 1520), que (v. 2100), quensi (v. 2^5^), quen (y. 3126); 

q a été résolu en qui d'après le v. 173 ; q en qua jusqu au v. 
3321 d'après quars (v. 1168 etc.), puis en qa d'après qant 
(v. 3346, 3349, 3542, 3556, 3619, etc.), qanque (v. 3432), 

o 

qancui (v. 3502), qarte (v. 3786), qatre (v. 4013), etc. ; q a été 
résolu en qo d'après qor (v. 890), qoi (v. 2481), qois (v. 3831 
etc.) de préférence à quoi (v. 1726, 2247) et oquoison (v. 11 15). 
Nous n'avons pas jugé utile de conserver le w qui n'appa- 
raît que cinq ou six fois pour indiquer le groupe vu ordinai- 
rement écrit uu ; nous avons, par contre, conservé Vx par- 
tout où il se trouvait parce qu'il peut être résolu de façons 
diverses. Les noms de nombre ont été écrits suivant l'or- 
thographe qu'ils présentent dans les formes données en 
toutes lettres : on trouvera cependant dos et deus, pour .11., 
parce que deus est parfois ainsi écrit dans l'intérieur du 
vers et que, dos se rencontrant en assonance, c'est cette 
façon d'écrire que nous avons adoptée de préférence à deus 
dans tous les cas où ce chiffre était en abrégé. Nous avons 
déjà expliqué plus haut (p. viii, n. i) pourquoi nous avons 
écrit siet jusqu'au vers 3293 et set à partir du vers 3294. 

Les traits suscrits indiquant une nasale ont été, quand 
la nasale est suivie de b, tn, n, p, résolus tantôt en m, tantôt 
en w ; 9 a été écrit tantôt co, tantôt com, tantôt con. Sarrasin 
et Sarrazin se trouvant en nombre à peu près égal, nous 
avons résolu l'abréviation Sarr' de ce mot tantôt de la pre- 
mière façon, tantôt de la seconde ; pour l'abréviation du 
nom de Charlemagne, qui se présente de façons diverses, 
nous l'avons, suivant notre système, résolue d'après l'or- 
thographe que, dans le passage le plus rapproché de la formej 



BIBLIOGRAPHIE XI 

abrégée, le scribe a donnée au mot écrit en entier. Nous 
n'avons pas ainsi évité complètement l'arbitraire ; mais 
il nous a semblé que nous le réduisions autant que possible. 

Bibliographie. — Pour les travaux concernant Aspre- 
mont on pourra se reporter à la thèse de Fritz Rœpke, 
Studien zur Chanson d'Aspremont, Inaugural Dissertation, 
Greifswald, 1909, à laquelle il faut ajouter les articles sui- 
vants : 

Joseph BÉDiER, Légendes épiques, II, 200, 270 et s. ; 
III, 97 ; IV, 183, 301, 329 et s. (1908-1913) ; Walter Benary, 
Mitteilungen aus Handschriften der Chanson d'Aspremont 
(Z. /. rom. Phil., 1910, p. 1-25 et 769) ; Josef Mayer, 
Weitere Beitrâge zur Chanson d'Aspremont, Greifswald, 19 10. 



Nous tenons à remercier Lord et Lady Middleton, qui 
ont bien voulu mettre à notre disposition au Musée Britan- 
nique et faire photographier pour nous leur précieux ms. ; 
Mr. W. H. Stevenson, dont l'inépuisable complaisance 
n'a pas été lassée par nos nombreuses questions ; Mr. Ber- 
nardus Proper, qui nous a confié les copies extrêmement 
soignées des mss. du Musée Britannique Add. 35289, Old 
Royal 15, E, vi, Lausdowne 782 ; M. Max Prinet, qui nous 
a permis de faire appel à son érudition pour l'interprétation 
des miniatures. 



LA CHANSON D'ASPREMONT 



C'EST D'IAUMONT ET D'AGOULANT 

Plaist vos oïr bone cançon vallant 

De Carlemainne, le rice roi poisçant, 

Del duc Namlon que li rois ama tant ? 

Tel conseiller n'orent onques li Franc ; 4 

N'aloit nïent les barons empirant ; 

Aine ne dona consel petit ne grant 

Por quoi nus hom le deust faire en camp 

Qu'il ne fesist senpres de maintenant. 8 

Bien parut Carie que si consel sont grant, 

Car honorés en fu toit son vivant. 

Or vos dirai d'Aumont et d'Agolant 

Et d'Aspremont u li camp furent grant, 12 

Si con li rois i adoba Rollant 

Et il li çainst al costé l'orie brant, 

Cho dist la gieste, Durendal le trencant. 

C'est la première dont il onques fist sanc ; 16 

Aumont ocist qui fu fix Agolant. 

Or escotés des ici en avant. 

S'ele vos plaist, bone cançon vos cant. 

Savés de Namle quels fu li siens mestier. 20 

Il ne servi onques de losengier 

Ne volt franc home a la cort empirier ; 



LA CHANSON d'ASPREMONT 

Les bons Images fist al roi essalciei 

Et del service son segnor aprocier. 24 

A poi desierte le sot si avancier 

C'ainc n'i convint ocoison al paier 

Et le félon, u le sot costumier, 

Del roi le fait partir et eslongier 28 

Et, s'il le puet a droit bien apoier, 

Il le fait si mater et justicier 

Corne on afaite le ramage espervier. 

Que vos devroie le plait plus eslongier ? 32 

Li consauç Namle le sot si avancier 

En apriés Deu qui toit a a jugier : 

Il n'avoit primes que France a justicier ; 

Ains que viellece li tolsist le mangier, 36 

Quinse roiames fist al sien apoier. 

Huimais vos voel le cançon comencier. 

A Ais fu Caries, l'emperere al vis fier, 

A Pentecoste ; s'i ot maint chevalier. 40 

Le jor i fu Brunox et Desiier 

Et Salemons et li riches Gaifier, 

Li Rois Droons et l'enforciés Garnier, 

Caries U sages quis ot a justicier. 44 

As pies le roi sist Namles li Baivier. 

Cascuns parole por son cors deUtier : 

« Drois emperere, molt vos poés prisier. 

Molt devés Deu aorer et proiier ; 4= 

Sos ciel n'a home qui vos ost corecier, 

Se vos volés desor lui cevalcier. 

Que nel faciès a vos pies sos ploier. 

N'en soies ja plus orghellos ne fier ; ^ 

Ames les povres, cho est vostre mestier ; 

Les orfenins ne vos caut essellier. 

De siet roiames sont chi H chevaUer ; 



V. 23-87 {W, f. 244 c-d) 3 

Siet roi vos servent que nus n'en fait dangier ; 56 

Liés poés estre, a celer nel vos quier. 

Se bien lor faites, n'en estevra plaidier ; 

Conselliés les, qu'il se puissent aidier ; 

En dos manières i pores gaagnier : 60 

Deu en avrés sans autre recovrier 

Et, s'il vos voient en nul liu empirier. 

Il se lairont por vos toit detrenchier. 

Ne soies pas trop avers despensier. 64 

Cals qui chi vienent vostre cort essalcier 

Et vos meïsmes veoir et acointier, 

Nés devés pas de mercis losengier. 

Nos qui chi somes al boivre et al mangier 6S 

Et al vestir somes et al calcier, 

Mar nos lairés palefroi ne destrier. 

En vo trésor mar remanra denier ; 

Le mien meïsmes lor donés toit premier. 72 

Tant en donés as povres chevalier 

Que miols en soit a lor povre mollier ; 

Que, s'il vos voient a nului guerroier. 

Il i venroient sans altre messagier ; 76 

Et, se volés dusqu'a als envoler, 

Vos lor ferés lor tieres engagier. 

Donés lor or quant il en ont mestier. 

Car li vilains le dist en reprovier : 80 

« Ne fu pas fols cil qui dona premier ». 

3 Quant l'emperere ot le duc entendu : 
« Namles », fait il, « beneois soies tu ! 
Li tiens consals m'a maint mestier eu ; 84 

As cols doner al brant d'acier toit nu 
T'ai devant moi maintes fois coneù ; 
Trestolt recuevrent entor le tien escu. 

La Chanson d'Aspremont, 1*. 1 



LA CHANSON D*ASPiiEMONt 

Ains que li tiens trésors i soit venu, S8 

Vos iert li miens le matinet rendu ; 

Mien essïent, quant tu l'avras veû, 

Que tu diras onques mioldres ne fu. 

Ja del doner mar seras esperdu ; 92 

Que tant en dones que toit aies vencu, 

Que toit s'en allent de joie revestu. » 

Quant li dus Namles ot parler son segnor, 

Adonc ot joie, onques n'en ot gregnor. 06 

« Baron », fait il, « nel tenés a folor. 

Cestui serves sans nul contreditor 

Ki apriés Deu a sor tols le valor. 

G'en sui ostages al grant et al menor. 100 

Tels fix i vint a povre vavassor 

Qui al partir sera dus u contor. » 

Li archevesques comença a parler ; 

Gentix hom fu et jovenes baceler 104 

Et a mervelles se fait a cort amer. 

N'a duc en France, tant se sace pener. 

Que si grant ost voelle a la cort mener. 

Il aime miols cevax a acater 108 

Et bieles armes por vallés adober 

Que il ne face trésors a amasser. 

En ir étage le volt enfin clamer 

Que qui voira le roi desireter 112 

Qu'il doit en ost ensanble o lui aler, 

Porter ses armes et son cheval mener 

Et soi conbatre sans lui desordener. 

A l'apostolie le comence a monstrer : iib 

« Sire apostoles, ne vos en doit peser. 

Nos devons molt les chevaliers amer : 



V. 88-147 (^, f. 244 ^-245 h) 5 

Quant nos seons a nostre hait disner 

Et nos servons de matines canter, 120 

Il se conbatent por la tiere garder , 

Et vos et jo et nostre abes Fromer 

Devons pot euls nos trésors effondrer. 

Tant lor en doit cascuns de nos doner 124 

Que il nos viegnent servir et honorer. » 

Ains que li roi s'asist desos le pin 

Ne qu'il se liet del perron marberin. 

Les dras de soie, de pahe alixandrin, 12B 

Les bons hanas et les coupes d'or fin, 

Les biais ostoirs, maint falcon mostardin. 

Cals a donés Caries, li fix Pépin, 

As gentilx homes qui sont de rice lin. 132 

Les palefrois, les cevals, les deniers, 

Cels done Caries as povres chevaliers ; ^ 

Le vair, le gris et les corans destriers. 

Les falconcials, les mués esperviers, 136 

Ces done Caries as bacelers legiers ; 

As damoisials, as vallans soldoiers. 

As gentilx homes les falcons monteniers. 

Tant fist li rois a cascun son voloir 140 

Quatre sestiers dona de son avoir. 

Trois cens cevalx i dona on le soir. 

Namles parla qui ot le grant savoir : 

« Segnor, « fait il, « se jo voel dire voir, 144 

A cestui doit corone el cief seoir 

Ki apriés Deu a sor tols le pooir. 

« Oies, segnor, que deffent Carlemaine, 



) LA CHANSON D ASPRÈMÔNT 

Que il deffent a tols cals d'Alemagne, 
A cals de Pulle et a cals de Romagne, 
De Lonbardie, de France et de Bretagne 
Et si deffent a tols cals d'Aquitagne 
Que mar i ait nul si hardi catagne 
Qui escuier nesune espee i çagne ; 
Se le set Caries, ja n'iert jors ne s'en plagne. 
N'iert tant hardis qu'en sa tiere remagne. 

10 « Nel se penst ja nus hom por sa posnee 
Que chevahers face en sa contrée. 
Viegnent a cort quant ele iert assanblee : 
Cascun donra u escu u espee. 

11 « Il lor donra et armes et destriers, 
Si lor donra et armes et deniers, 
Il lor donra espees u destriers, 

Por l'alïance .que violt avoir premiers. » 

12 Or'fu li rois et joiols et haitiés. 
Nus ne s'en part de lui ne soit raies. 
Siet mile en sont vanté et aficiés. 
De lui servir près et appareillés, 

Qui devant cho n'i portassent lor pies. 

Doi roi se lievent et Namles fu li tiers ; 

Devant le roi es les agenolliés : 

- Drois emperere, se vos plaist, or oies. 

Cho dïent cil qui ça sont apoiés 

Kt qui ci sont sor ces pâlies colciés : 

S os ciel n'a tiere, se vos le voliiés. 

Ne le conquièrent as fiers de lor espiés^ 

Trop vos sont priés Sarrasin herbergiés. 

Molt lor en poise que vos tant délaies. » 



V. 148-208 [W, f. 245 b-c) 7 

Ot le li rois, molt les a merciiés. 

Puis respondi corne rois droituriés : 

<f Jes conquerrai et puis si les aies, 180 

Mais que tant faites que de moi les tegniés. » 

Li mangiers fu près et appareillés, 

Les napes mises et li vins essaies ; 

Sor les salières ont les cotials dreciés. 184 

Par mi la sale tex cent en veïssiés 

Vestus de vair et d'ermines delgiés : 

Fil sont a contes et a princes proisiés ; 

Ainz que li rois se dreçast sor les pies, iS8 

Li descendirent al perron tes daintiés 

Dont aine ne f u si grains ne si iriés, 

Ne nus frans hom si mal desconselliés. 

Ainz que li rois soit assis al mangier 192 

Ne qu'il se liet de son perron d'acier, 

En mi la place es vos un chevalier. 

Descendus est d'un grant fauve destrier. 

Auques fu maigres, las fu de Tempirier. 136 

Il ol un mois aconpli avant ier 

Que de repos nen ot un jor entier. 

Mais quil veïst a l'oire comencier ! 

S os cieln'a bieste miols se fist a proisier, 200 

Ne nul en tiere tant face a convoitier. 

En mi la place li vassax descendié. 

Bl'ont ot le poil menuëment trechié ; 

Sor ses espaules Tôt destrier soi cuîcié ; 204 

Desci as hances li erent arengié ; 

Gros iols et vairs, le vis rïant et lié. 

Ne l'ot pucele plus blanc ne delïé, 

Mais que del caut del harle Tôt cangié, :^q^ 



LA CHANSON d'ASPREMONT 

Gros contre cuer et le vis bien tallié ; 

Grans bras et Ions et le pis enforcié ; 

Par les costés fu drois et alignié, 

Et droite jambe, s'ot bien torné le pié ; ■ 

Molt li avint Tesporon qu'ot calcié. 

Poi trovissiés home si ensegnié. 

S'est d'une jupe de pâlie despollié 

Et remest sengles el blïaut entaillé, 21e 

Ki as costés d'anbes pars fu trenchié. 

Desçaint le brant al pun d'or entaillé ; 

A un Turcople a toit triers soi baillé. 

Tint son. gant destre entre ses mains ploie ; 22c 

Pas avant altre s'est del roi aprocié ; 

En hait parole si que bien l'entendié : 

« Cil Mahomet que paien ont proie. 

Par cui nos somes tenu et essalcié, 

Saut Agolant et Aumont le proisié, 

Trïamodés et Gorhant l'envoisié 

Et toit le pule qui o als est logié. 

Et il confonde Carie l'oltrecuidié 22 

Et tols icels qui toit t'ont conseUié, 

Que tu nos a tant longes obliié 

Que 11 miens sire s'est a toi corecié. 

Ja a un mois par tiere chevalcié, 

Trestols les règnes porpris et herbergié. 

Bien poés dire que mal as esploitié. 

Par ton oltrage t'en verras essiUié, 

Et jo meïsmes, qui cha sui envoie, 

Quant cis anials me fu el doit baillé, 

Ne fu pas laide qui le m'i enbatié. 

Par druërie la li ai otroié 

Ja li aniax n'iert fors del doit sacié, 

Si avmi mort rm Franc de mon espié. 



V. 209-273 {^f i' 245 c-d) g 

— Amis, » dist Caries, a or en ait Dex pitié. » 

15 — Sire emperere, faites moi escolter. • 

Il sont trois tieres que jo sai bien nomer : 244 

Aise a non l'une et Europe sa per, 

La tierce Alfrique, l'on n'en puet puis trover. 

Icés trois tieres départent par la mer, 

Ki fait les tieres des illes desevrer. 248 

La mellor a mes sires a garder. 

L'autran i fisent paien un sort jeter. 

Les dos dévoient a la tierce acliner. 

Por cho vieg ceste saisir et avoër 252 

Et l'emperere voist la a lui finer. 

En l'ost en vigne, ne l'ose contrester. 

Balant m'apielent, issi me faç nomer, 

Et serf le roi de messages porter ; 256 

Si ne sierf pas de mençognes conter ; 

Se il est cose qu'il l'estuece prover, 

Viers un vassal le voel en camp mostrer 

Et jo irai mes armes achat er 260 

De l'or d'Aufrique que j'ai fait aporter. 

Se li tiens hom me puet en camp mater. 

En mon seel ferai ja saeler. 

Unes ensegnes i ferai enbriever 264 

Que tu feras a mon segnor porter ; 

Ja mais le Far nel verras trespasser. 

Se tu nel fais, tu viols del tôt foler. 

Tu n'as pas gent a la nostre mater ; 268 

Tant te querrons que te porons trover : 

Ne te garra bos ne tiere ne mer, 

Se ne t'en pues come uns oisials voler. 

Or tien mon gage, se tu l'oses penser, 272 

Viers le mioldre home que tu poras trouver. 



10 LA CHANSON D ASPREMONT 

Or tien cest brief, si fai dedens garder : 

Se plus n'i troueves que tu ne m'os conter. 

Si me fai donc si vilment démener 276 

Come laron qui est pris a enbler. » 

Sor le mantiel li fist le brief jeter. 

Li rois le balle a dant abé Fromer. 

Cil fraint le cire, si comence a penser ; 28b 

Une grant pièce comença a garder ; 

Del cuer del ventre comence a sospirer, 

D'ansdeus les iolx comença a plorer ; 

Lasque les dois, si lait le brief aler. 284 

Turpins de Rains le vait sus relever : 

a Sire emperere, vos faites a blasmer, 

Ki a tels homes faites vos briés doner. 

Jo vi jadis, quant il ert baceler, 288 

Que cascun jor fu al vin son Coller, 

Molt li oï promettre e poi doner. 

Savés quel cose li fait les iolx larmer ? 

Or cuide il son tressor esfondrer, 292 

Qu'il nos estuet et partir et doner. 

Aies, sire abes, vos matines canter. 

Miols lirrïés la vie Saint Omer ; 

Mais jel lirai quil sarai deviser. » 2^0 

16 En Fromer l'abe n'en ot que corecier ; 
De soi rescore fu sages et manier : 
(( Sire arcevesques, ne vos doit anuier. 
Ki moi et vos volroit par droit jugier, 300 

On nos devroit tols les menbres trenchier. 
Quant nos le roi avons a consellier. 
Ne le penst princes qui tiere a a ballier 
Que de son clerc face son anparlier 304 

Ne mais d'itant qu'afiert a son mestier. 



V. 274-335 (^, f. 245 ^-246 h) II 

De ses pechiés li doit il bien aidier. 

Mais a tel home se doit bien conseiller 

Kl al besoing li puist avoir mestier 308 

Et son cors voelle por le sien escangier. » 

Quant l'emperere les ot ansdeus tenchier, 

Trestolte s'ire li font assoagier. 

« Lassciés, » dist il, « parler le messagier. j) 312 

17 Li arcevesques se dreça en estant 

Et list le cartre haltement en oiant : 

« Oies, biais sire, que vos mande Agolant. 

Trois tieres sont ; il en a le plus grant. 3i« 

La mer d'Aufrique en est venus siglant ; 

S'est en Calabre arivés cha devant ; 

N'i a remés ne feme ne enfant. 

Balans en jure Mahom et Tervagant 320 

Bien set por quoi il a cest maltalant : 

Por sol itant qu'en Deu estes créant. 

Se vostre tieste ne tendes sos son brant 

Et de sa loi n'estes reconissant, 324 

Jo ne donroie de vo vie un besant. » 

Dïent Franchois : « Bien parole Balant 

Et bien manache et de bouce et de gant. » 

18 « Oies, segnor, encor vos sai a dire : 328 
Rois Agolans a vers Carie grant ire. 
Crestïenté violt a grant tort despire ; 

A ses dos mains vos voira il ocire. 

Aumons ses fix sera a Rome sire. 332 

19 a Oies, segnor, dont Agolans tençone : 
Crestïenté destruit et despersone ; 
Aurnont son fi\ violt coroner a Rome^ 



12 LA CHANSON D ASPREMONT 

Li ques que soit en avra la corone. » 

20 Turpins parole, mais n*a talent qu'il rie : 
« Rois Agolans en vient a ost banie : 

Par siet fois sunt cent mil, que que nus die. 
Par halte mer ont lor voie acollie. 
Rois Troïens, ses ainsnés fix, les guie. 
Tant en i a n'est nus qui voir en die. 
Ains que vigniés es plains de Romenie 
Ne que voies Vergans ne Ivorie, 
Deviers Bretagne iert la tiere essillie , 
Crestïentés en iert si mal ballie 
N'i avra home qui ne perde la vie 
Et vos meïsmes, quis avés en ballie, 
Qui consentes ceste novelerie, 
Métrés le col sos l'espee forbie. 
Se il tant fait que il ne vos ocie, 
Vos ne ferés ja mais chevalerie. 
En altre tiere avérés vos ballie 
Ki vos valra une senescalcie. 
A icest mot est la cartre fenie, » 

21 Et dist Balans al mainne empereor : 

ft Que dirai jo Agolant, mon segnor } 
D'à lui conbatre, de cho n'i a nul jor 
Plus que mallart o le mué ostor. 
Cent mile sont nostre comenceor 
Et j'en doi estre premerains fereor, 
Jo l'ai en fief, si l'ont mi ancissor, 
Sor un ceval si blanc come une flor ; 
Mes confanons est d'une 5mde color 
O trois lyons, petis est li gregnor. 
Quant vos verres vos gens joster as lor, 



V. 336-398 (W, t 246 b-c) 13 

N'estes pas sages, se vos n'avés paor. 

Se vostre joie ne vos tome a dolor, 368 

De ces dois iolx ne quier estre pïor. » 

Ot le li rois ; a poi ne muert d'iror. 

Ferir le volt, quant dus Namles i cort : 

« Merchi, biais sire, por Deu le creator. 372 

Ja le tenroient a mal toit li plusor. » 

Dist Temperere : « Ja ment li lecheor. 

Di ton segnor, sans nul contreditor. 

Que quatre mois i avra de se jor 376 

Qu'en x^spremont porterai l'orieflor. 

Tant con Dex salve mon cors et ma vigor, 

N'arai jo ja nul terriien signor. » 

22 Halte est la feste et li jors biais et cler ; 380 

L'eve demandent et li rois va laver. 
Et li messages s'apreste de l'errer 
Et vint al roi por congié demander, 
Et li dus Namles le vait al puig cobrer. 384 

« Sire Balant, ne vos calt de haster : 
Nus hom qui voelle a mon segnor parler 
Ne s'en puet pas le premier jor aler ; 
Ains venrés ore nostre fieste esgarder. 388 

Trois cens cevals vos ferai amener, 
Les dos mellors en ferés ensieler : 
Li vostre sont anuié de l'errer. » 
. Od le Balans, sel prist a esgarder : 392 

a Fols crestiiens, tu me viols encanter. 
Jo n'i ving pas por avoir achater, 
Anchois i vig une cartre aporter 
Et le message a l'amiralt conter. 396 

S'en Aspremont vos pooie encontrer. 
Je vos cuit bien cest plait gueredoner. 



14 LA CHANSON d'ASPREMONT 

— Sire, » fait Namles, « toit cho lassiés ester. 

Ne poés pas tols vos buens avérer. » 400 

Un mantiel gris li fisent demander 

Coviert de pâlie de soie d'oltre mer. 

Quant Balans levé, Namles le sert, li ber. 

Un faudestuef li fisent aporter ; 404 

Devant le roi le fait seïr aler. 

Or li puet Caries novieles demander. 

23 Al mangier sîst Caries, li fix Pépin. 

Li rois Burnols le siert le jor de vin, 408 

De l'escuiele Droës li Poitevin ; 

Rois Salemons tint le jor le bacin. 

Balans esgarde enbrons, le cief enclin : 

Voit par la sale tant riche palazin, * 412 

Vestus de vair et de gris et d'ermin, 

Blïaus de soie, de pâlie, d'osterin, 

Tels siet cens coupes que d'argent que d'or fin 

Qui furent feites del trésor Constentin 416 

Que Carlemainne conquist oltre le Rin, 

Quant il conquist le Saisne Guitecin ; 

Voit par ces tables tant baron de bon lin, 

Tant grant mantiel, tant cotiel acerin, 420 

Come cascuns parole a son voisin ; 

Balans en jure Mahon et Apollin 

Que toit rois sont assés povre et frarin ; 

De tols services sont al sien orfenin. . 424 

Mar acointa rois Agolans Sonbrin 

Qui de ceste ouevre li a esté devin. 

24 Balans manjuë et regarde sovent 

Con Carlemainnes est fiers sor tolte gent. 428 

Barbe li vient desor espessement 



V. 399-460 {W, f. 246 c-^) 15 

Ki dont li est crute novielement. 

Voit celé sale plaine de bone gent, 

Tant grant mantiel, tant riche garniment, 432 

Et dist Balans a son consellement : 

« Se n'eiist Caries se ces non solement 

Ki cha ens boivent son vin et son piument, 

S'est Agolans arivés folement. 436 

La loi paiene ne prise il noient. 

Quanque il croient, ne prise il noient. 

En Dameldeu s'espoire et atent ; 

A mort se tient, s'il n'i croit loialment. » 440 

25 Li emperere a Balant apielé. 

« Messages, frère, gardés ne soit celé : 

Rois Agolans que il a enpensé ? 

Volt il destruire sainte crestïenté ? 444 

— Oïl voir, sire, coUie l'a en hé ; 
Pulle et Sesille conquerra cest esté. 
En ivier iert a Rome coroné. 

Tant vos querra qu'il vos ara trové. 448 

— A ! Dex, » dist Caries, « par la toie bonté, 
Lai me vengier selonc ma volenté. 

Frère, messages, gart ne li soit celé : 

Bien li pues dire que jo li ai mandé 452 

Molt se sera de conquerre hasté ; 

S'il entre en Pulle, qu'il n'i soit encontre. 1 

26 — Entendes moi, sire, » fait li message ; 

« Rois Agolans i vient o son barnage ; 456 

Querre vos vient et par mer et par nage. 
Quanqu'Alixandres conquist en son eage 
Violt il avoir : cho est son iretage ; 460 

Car il doit estre del soverain linage. 



î6 LÀ CâANSÔN D*ASPREMOMt 

27 — Messagier, frère, » cho dist li rois Caxlon, 
« Est Agolans debonaire u félon ? » 

Et dist Balans : « Por quel celerïon ? 

Tolte a florie le barbe del menton, 464 

Mais en cest siècle n'a home si prodon. 

Ne il ne het mile rien se vos non. 

Ne vos metés mie en son abandon. 

Que vos gens aient a la soie fuison. 468 

Mais la bataUe chi en droit en faison : 

J'acaterai et escu et baston. 

Si le ferai a pies come prodom. 

En vostre cort n'iert ja fais se drois non, 472 

Ne ja por moi ne ferés traïson ; 

Et se jo puis vaintre vo campïon. 

Conduirai vos el tertre d'Aspremon. 

Joigniés vos mains, si devenrés ses hom 476 

Et recevés la tiere de son don. 

— Frère, » dist Caries, « savés que nos feron ? 

Vos en irés et nos chi remanron ; 

Soie iert la tiere, quant nos nos en fuiron. » 480 

28 Les napes traient et li rois a mangié ; 
Et li messages prent maintenant congié 
Et li dus Namles l'a o soi herbergié. 

N'a en la vile noviel fruit ne daintié 484 

Dont il ne l'ait celé nuit efforcié. 

En une canbre se sunt andoi colcié : 

Tolte nuit ont estrivé et tencié. 

Li uns demande a l'autre : « Que creié ? » 488 

Balans tint Namle del toit a engignié 

Qu'il en Deu croit qui fu crucefiié. 

Car des Adant, qui onques ne nasquié, 

Cho qu'il creï îi'avomes pas lasscié. 492 



V. 461-524 (^, f- 246 ^-247 h) if 

« Frère, » dist Namles, « tu ies toit desvoié. 

Des que Dex ot le siècle comencié. 

Qu'il ot Adant et Eve aconpagnié, 

En paradis lor apresta le sié. 496 

Quanqu'il i ot lor avoit otroié, 

Ne mais un fruit que il lor deffendié. 

Par Evain fu Adans fors consellié, 

Aine n'en sot mot, quand del fruit ot mangié. 500 

Lors se trova nu et mesaasié 

Et si fu fors de paradis chacié 

Et estut querre cascun dont il vesquié. 

Lors fu li pules créas et engrangié, 504 

Mais en luxure mesent et en pechié. 

Par le deloive furent il toit noie, 

Ne mais Noés que il ot espargnié. 

De cui linage nos somes aengié. 508 

Cui qu'en pesast, diable en furent lié, 

Car en infier furent toit trebucié ; 

Toit vif et sain i estoient chacié. 

Si come on mainne les biestes al marcié, 513 

Quant a Deu prist de son pule pitié : 

En trois parties se fu appareillé ; 

Por nos salver en tiere descendié. 

« Quant Nostre Sire fu cha jus avalé, 516 

Tant se bassa por nostre salve té 

Que en la Virgene fu por nos aombré ; 

Puis prist en li car et humanité. 

Tant le porta que Dameldex fu né. 520 

Trente trois ans tant dura son eé. 

Puis fu el flun baptisié et levé. 

Ki par baptesme sera rengeneré 

Od lui sera aussi bons eiiré. 5^4 



î8 LA CHANSON D*ASPREM0NT 

Juï le prisent, toit cho fu vérité ; 
En la crois Forent travellié et pené. 
Féru el cuer de grant glaive acéré. 
L'espir de lui, quant il s'en fu torné. 
Droit a infier s'en fu tant tost aie ; • 
Les siens en trast qui i erent mené : 
Joop, Joseph, Abraham et Noé ; 
Et al tierç jor surrexi come Dé. 
Quant altrement ne pot estre atorné, 
Or te porpense se cho est vérité. 
Que por sa mort fu in fiers saelé 
Que aine dïables n'en ot pui poësté. » 
Et dist Balans : « Assés en as parlé. 
Or m'en irai, car trop ai chi esté. 
Quant jo avrai mon message conté, 
Tost en ferai cho qu'en ai enpensé. » 
L'aube est crevée et si est ajorné. 
Sieles sont mises et li vassal monté, 
Be la vile ist toit le cemin ferré. 
Plusors foïes s'a li ber regardé 
Et si regrete Carlon et son barné 
Et les François u il a tant bonté. 
S'a vilonie ne li fust atorné, 
Il se fust tost baptisiés et levé. 
Par ses j ornées a Balans tant erré 
PuUe trespasse, en Calabre est entré. 
Al quart jor est en Aspremont monté. 
Agolant trueve desos un pin ramé. 
Il li demande : « Coment avés erré ? 
Avés vos bien al roi Carlon parlé ? 
— Oïl voir, sire, aine ne li fu celé. » 

30 La u Balans descendi del ceval. 



V. 525-5S8 {W, L 247 b-c) 19 

L'estrier li tint Hector, li fix Lanpal. 

Desront la priesse de la gent criminal 

Dont molt i ot a pié et a cheval. 

Agolant trueve desos un pint roial. 560 

Il le salue de celé loi mortal : 

« Sire, jo vieg de France le roial 

U jo ai traite tante painne et tant mal, 

Montés ai tiertres et avalé tant val. 564 

■ — Veïs tu Carie ? — Par Mahomet, oal. 

A Ais, son sié, a une fieste anval, 

Coronés fu et pozés en estai. 

Pros est li rois, fort et fier et vassal. 568 

Sos ciel n'a home, s'il l'esgarde par mal, 

Ki fust jamais en cest siècle loial. 

Desor tols pules est li siens gênerai 

Com est ors cuis sor kevre et sor métal. 572 

Par moi vos mande et il et si vassal 

Qu'a quatre mois prendra ci son estai. 

Se gent a gent vos troeve paringal, 

Seùrs pues estre d'un dolerols jomal. » 576 

31 Trïamodés respont ireement : 

« Mal ait messages de quoi on ne se sent. 

Se Carlemaines al fier contenement 

Vos a doné son or et son argent, 580 

Trop le volés deservir noblement. 

Vostre message contés premièrement. » 

Et dist Balans : « Dehait qui le deffent ! 

Jo trovai Carie, entre lui et sa gent, 384 

A Ais, son sié, a son coronement. 

Aine tant nel seu manecier fièrement 

Que jel peussce corecier de noient. 

A chois me mist de cevax plus de cent, 588 

Im Chanson d'Aspremont, I*. 2 



âô LA CHANSON D^ASPRËMOlSÎt 

A bon destrier tenissiés le plus lent. 

Jo qu'en diroie ? Fel soie, se g'en ment. 

Par Mahomet, onques ne vi tel gent. 

Qui poroit estre de lor afaitement 502 _ 

Et euls veïr et lor contenement 

Et entor euls peiist estre sovent. 

Il en devroit vivre plus longement. 

Mais jo m'en vig ici faitierement 5y6 

Con jel peu faire por nostre salvement. 

Or me tomes tols mes dis a nïent. 

Se fais batalle, jo fier premièrement; 

Jo l'ai en fief, si l'orent mi parent, 600 

A l'escu prendre et a l'isscir del renc. ; 

Molt est coars qui son per n'i atent. 

Dont verés bien se jo di voir u ment. » 

32 Rois Moysans sor ses pies se leva ; 604 
Cho fu icil qui l'olifant porta. 

Dist al message : « Balan, entendes ça. 

Dites nos voir, nel nos celés vos ja, 

De Carlemaine s'il se renoiera. 608 

Fuira s'en il u il nos a tendra ? » 

Balans en rist, apriés si l'esgarda : 

« Dehait, » fait il, « qui or vos mentira ! 

Jo vi les mes que par toit envoia. àiz 

Sachiés de voir Carlemaines venra. 

Poi a de gent, mais de bons en i a ; 

Se chi vos troueve, a vos se conbatra : 

Sin ait le pis a cui il avenra. 

Or mangerai, que nel fis tierç jor a. » 

Il prent congié, a son ostel s'en va. 

33 Vait s'en Balans, 11 rois est remansus 



616 



V. 5S9-650 ('^. f- 247 c-d) il 

Et Moysans et li rois Danebus, 620 

Li rois Hector et Lampal li kenus, 

Trîamodés il et Gorhans ses drus. 

Dïent entrels : « Or est Balans venus. 

Voire, » font il, a il a del lor eus. 624 

S'il en puet estre atains ne coneiis. 

Bien en doit estre u noies u pendus. » 

Balans en est a son ostel venus ; 

Bien est reclus et d'amis et de drus. 628 

Puis que il ot et mangié et beà, 

Si s'aparelle ensi con jadis fu : 

Cauces de pâlie estroitement cosu, 

Blïaut de soie a fin or entissu, 632 

Mantiel de pâlie, la pêne d'ermin fu ; 

Si est montés el palefroi tondu. 

Revint a cort u il l'ont atendu : 

De toltes pars l'i ont a mal tenu ; 636 

Rois Agolans en est si irascu 

Por un petit qu'il n'est del sens issu. 

Balans fu grans et fors et parère ii, 

Desor ses pers de bonté coneii ' . 640 

Come est li faus quant de mue est issu. 

Que on conoist sor autre oisiel menu. 

Quant il i entre, toit sont taisant et mu ; 

N'en i a nul n'en ait envie eii. 644 

Rois Agolans a premerains parlé : 

« Sire Balan, ne puet estre celé. 

Nori vos ai d'enfance et alevé 

Et si te çains l'espee a ton costé ; 648 

Par ta proëcce t'ai fait roi coroné. 

Tu fies por moi travelliés et pené. 



22 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Shas eîi France a Carlemaine esté, 

Ki tient a force un pan de m'ireté. 652 

Tant t'a del sien et promis et doné 

Que toit mon estre li as dit et conté. 

Ti per te jugent qui t'ont a mort livré. » 

36 Quant Balans ot si parler l'amirant, 656 

Plus tost qu'il puet s'est dreciés en estant 

Et a parlé haltement en oiant ; 

« Molt dites bien, riches rois Agolant : 

Nori m'avés des que jo fui enfant 660 

Et al costé me çainsistes le brant ; 

Roi m'avés fait et corone portant. 

Puis que g' eu armes vos requier et demant 

Se avez home qui vos ait servi tant. 664 

N'a encor gaires que jo ving d'Orïant ; 

Quatre batalles vos fis en un tenant, 

Tun as les tieres et j'en ai paine grant. 

Icist conquièrent entor vos en séant, 608 

Qui a morir me jugent, moi oiant ; 

Cil qui cho dïent car sallent or avant. 

Viers le mellor vos en présent mon gant 

Que n'eu de Carie ne or fin ne besant, ^T- 

Destrier ne mor ne palefroi ambiant 

Ne créature en cest siècle vivant. 

N'a Charlemaine n'ai eu covenant 

Par quoi jo soie en viers vos mescreant 67* 

Ne en lor loi ne en lor Deu créant^ 

Que que jo face des ichi en avant. » 

37 Quant Balans ot si sa raison fenie, 

Salatïel, uns rois de Valorie, 68 

Riches hom fu et de grant manandie 



V. 651-712 {W, f. 247 d-248 a) 23 

Et nobles rois et plains de félonie. 
Devant le roi a la presse partie : 
« Agolans, sire, nel lairai nel vos die. 684 

Menez nos as od toi en ost banie, 
Garder devons tes menbres et ta vie, 
Tu as sor nos homage et signorie. 
Dedens mon cuer ai une ouevre norie 688 

Dont j'ai veû tolte la prophezie. 
Quanque Balans vos a fait en sa vie 
Vos a il or si malement merie 
* Tote vostre ost vos a espoërie ; 692 

Ne fust la mers, sempres s'en fust fuie. » 
Balans l'entent ; durement s'en gramie. 

38 Quant Balans l'ot, ne li fu mie biel : 

« Sire Agolans, molt m'est cis plais noviel, 696 

Quant vos créés le roi Salatïel 

Ki en Aufrique vos a fait tant cenbiel 

Et les bat ailes el val de Timoriel. 

De dis mile homes vos fist un jor maisiel. 700 

Gel vos rendi et lui et son reviel, 

Trente cités et altretant castiel. 

En vostre cort doit bien porter capiel ; 

Nel devez mie atraire a vostre apiel, 704 

Puis que il prist Durant et Ospiniel, 

Vos dos nevols, les fix al roi Cadiel, 

Et il les tint en buie et en aniel. 

Puis les ocist ansdeus a un cotiel. 708 

Qui enviers vos destenpra tel caudiel 

Ne doit mie estre apielés a consiel. » 

39 Trïamodés est levés en estant. 

Volant trestols a parlé en oiant : 71a 



24. LA CHANSON D ASPREMONT 

« Entendes moi, riches rois Agolant. 

Bien ai oï de vostre roi Balant 

Qu'il a eii de François paor grant. 

Donés moi France : jo sui qui le demant ; 7i'> 

Si me lassciés cest bamage vallant. 

Raies vos ent en Aufrique le grant : 

Soies illuec, mar i venrés avant, 

Et jo vos jur Mahom et Tervagant ' 720 

PuUe et Calabre vos rendrai toit avant 

Et Lonbardie et France la devant ; 

Del cief Carlon vos ferai un presant ; 

Par deviers Rome m'en revenrai errant, 724 

La me ferai coroner maintenant. 

La est Sains Pieres, cho dïent li alquant, 

Que crestiien tienent a lor garant : 

Gel destrurai, trestolt lor iols veant, 728 

Qu'en paradis n'avra ja mais garant ; 

Puis i métrons les dex u sons créant. 

Enviers le Pasque, encontre esté entrant, 

A vrai el cief corone d'or luisant ; 732 

Trestolte France serai de vos tenant 

Et tel justice vos ferai de Balant 

Come de Tome qui en Deu est créant. » 

Balans l'entent, sin a le cuer dolant. 736 

40 Or fu Balans coreçols et maris ; 

Il dist al roi : a Tans jors vos ai servis. 

Mains grans besoins vos avérai fomis ; 

Encor di jo, ja n'ien iere desdis, 740 

J'ai veù Carie et lui et ses noris, 

S'ai ses paroles oïs et ses castis. 

As escus prendre quant nos serons partis, 

Quant vos verras tes François si garnis, 74^ 



V. 713-776 (W, f. 248 b-c) 25 

Sor les destriers armés et fervestis, 

Les escus joins, laciés elmes burnis, 

S'il ne me font avérer tols mes dis. 

Dont primes dites que jo vos ai traïs, 74*< 

Lors me chaciés de trestols vos païs. 

Ne créés par les coars, les fallis. 

Trïamodés est or chi molt hardis, 

Mais vos verres qu'encor vos iert guencis. 7^2 

Bien sai por quoi jo sui de lui haïs : 

Gel vos rendi et a vo pié le mis ; 

Bien sai par lui n'estrai ja mais chieris. 

Et li vilains le dist en ses escris : 75^' 

« Li fix al cat doit prendre le soris. » 

41 Quant Aumons ot ceste parole oïe, 
Trïamodés par molt grant félonie 
A regardé, ne laira ne li die : ^ 7^^o 

« Par Mahomet, mervelles ai oïe. 
Trïamodés, li rois de Valorie, 
Qui desor moi demandés signorie, 
Tant con jo soie si haitiés et en vie, 7^i 

Prenderés France, s'il est quil vos otrie. 
Siet ans anchois que ciste os soit banie. 
Me fu l'onors des François octroïe. 
Jon iere rois, qui qu'en plort ne quin rie, 768 
Et si jugiés que on Balan ocie, 
Si come cil quin a mort deservie. 
Si faitement ne l'ocira on mie. 
G'en dirai voir, ki qu'en plort ne quin rie, 772 
Qui que m'en hace ne quin tort a folie. 
Que par son sens, que par sa baronie, 
Par sa proëcce, par se cevalerie, 
Pe siet roiames a crut no signorie. 77^ 



26 LA CHANSON d'aSPREMONT 

N'est mie rois qui tel service oblie. 
Jo n'iere ja la on Balan ochie. » 

42 Aumons parole, bien se sont toit tenu. 

Et dist Balans qui molt ert irascu : 780 

« Agolans, sire, bien ai aperceû : 

On soloit dire que j'estoie vos dru ; 

Mais gueredons m'en est hui ci rendu ; 

Por traïtor m'avés ore tenu. 784 

Çaiens n'a home, tant soit viols et kenu, 

Ne haut ne bas, de si ruiste vertu, 

S'encontre moi en prendroit son escu. 

Ne le vos rende sempres mort u vencu. » 788 

43 En pies se drece Hector, li fils Lampa : 
« Agolant, sire, dehait ki soferra 

C'on Balant croie de cho que il conta 

Que Caries ost contre vos venir ja ! 792 

Anchois qu'il viegne, molt grans os vos croistra : 

L'os crestiiene j a ne le soferra 

Qui por paor ceste tiere laira. 

Tols soit bonis qui altre li donra. 796 

Li vilains dist en reprovier pièce a : 

« S'il est qui fuie, bien est qui cacera » 

44 Gorhans se drece, iriés corne lyon, 

Tols defîublés, en sa main un baston, 800 

Estroit vestis d'un hermin peliçon. 

Senescals fu Agolant le baron. 

Drus la roïne, que n'aime se lui non. 

Devant le roi se met a genellon : 804 

« Agolans, sire, or oies ma raison. 

Tant ai soffiert^ or m'en tien^ ja bricon, 



V. jyy-^'^j (W, f. 248 c-d) 27 

Que toit m'en blasment çaiens mi compagnon. 

Mais por mon père cest mien gage vos doa 808 

Viers le mioldre home ki soit en vo maison 

Que il n'a faite iceste traïson. » 

A icest mot abassa li tençon. 

Or lairai chi de ceste mesprison 812 

Et d'Agolant et de son fil Aumon 

Et del message qui Balans ot a non. 

Si vos dirai del riche roi Carion. 

A Ais fu Caries et il et si baron 816 

A Pentecoste apriés l'Ascencïon. 

Des que Balans se parti de la cort, 

Fait crïer Caries si barnages sejort, 

Cascuns avra son gage ainz qu'il s'en tort. 820 

Dont sont remés et déduit et bohort ; 

A fol tient on qui son ce val i cort. 

N'en i ot nul, itant lonc ne tant cort, 

Ki ne sospirt u qui des iolx ne plort. 824 

Caries comande que nus plus n'i demort. 

En sa contrée cascuns d'als se retort, 

Al miols qu'il puet s'aparot et atort : 

S'iront deffendre le besoing qui lor sort. 828 

Nostre emperere a molt grant joie eu 

Que li messages fu a la cort venu, 

Que François orent le message entendu. 

Et l'apostoles meesmement i fu ; 832 

Sist en Testai desor un arc volu ; 

Très bien parla, que toit l'ont entendu : 

« Franc crestiien, Dex vos tigne en vertu. 

Or poés dire bien vos est avenu 836 

Qu'en vos tans est icis besoinz çreii ; 



28 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Vos qui avés el grant pechié geû, 

De quoi vos estes dampné et confondu. 

As cols doner al brant d'achier toit nu 840 

En esterés toit cuite et absolu ; 

Si vos promet que n'i ait plait tenu ; 

Mais vengiés tost vostre père Jhesu : 

Sauf en serés u je sui decheù. » 844 

47 Apriés parla li rois de saint Dénie, 
Tols coreciés, n'a talent que il rie : 

« Franc chevalier, Jhesus vos beneïe. 

Raies vos ent ; ne vos atargiés mie. 848 

Li chevalier qui petit ont d'aïe, 

Ki ont vescu de lor chevalerie, 

A cui avoirs et richece est faille, 

Viegnent a moi. Jo lor di et otrie 852 

Toit avront armes, ja n'iert qui cho desdie. 

Ne por avoir ne remagnent il mie, 

Que, par la foi que doi Sainte Marie, . 

Ne remanra deniers en abeye, 856 

Crois ne calisses ne altre manandie : 

Toit le donrai a nostre compagnie. 

Qui targera que il ne vigne mie 

Contre Agolant qui ma tiere a saisie, 860 

Je vos en jur ma grant barbe florie, 

Culvers sera et il et sa lignie 

N'en mon reialme ne remanra il mie. 

48 « Franc chevaher, » dist Caries al barnage, 864 
« Esgardés ore quel honte et quel damage 

Ont fait sor moi la pute gens salvage 

Qui sont issu et d'Alfrique et d'Arrage 

Et arivé çn mon droit iretage. 8^3 



V. 838-899 (W, f- 248 ^-249 a) 2Q 

Venés od moi en cest pèlerinage. 
Qui n'i venra ni metra altre gage 
Culvers sera et il et son linage. » 

49 Cel jor fu Caries iriés et plains d'aïr : «7^ 
« Franc chevalier, ne me devés fallir, 

Ne m'i lassciés vergonder ne honir, 

Mais aidiés moi m'onor a maintenir 

Que Sarrasin me cuident si tolir. 870 

Un don vos voel doner et obeïr : 

Se port corone, que doie cort tenir. 

De mon avoir vos. ferai tols servir. 

Si con Mongius fait les tieres partir, s.so 

S'allent Lonbart aprester et garnir, 

Qu'ensanble od moi les estevra venir. » 

50 Haute est la feste et li jor biel et cler. 

Li emperere se volt forment haster 88 ^ 

Et Sarrasins de sa tiere jeter. 

Isnielement fait ses briés saieler, 

*A un mesage les fait molt tost livrer. 

En Engletiere tramet a Cahoër 888 

Q'or le secorje sans plus de demorer 

et q'or li doit des Danois ramenbrer 

Que il li fist de sa tiere jeter. 

Par droite force tols a son pié aler. • 892 

Secors li mande, car paien d'oltre mer 

Deviers Calabre volent s'onor gaster ; 

Q'or li aiut qu'il les en puist jeter. 

Cil s'en torna, si a passée mer. 896 

A Cloëcestre la pot le roi trover ; 

Monstra le brief, toit li sot bien conter 

Si come Caries 11 avoit fait mander. 



30 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Ot le li rois, Deu prent a merchïer. 900 

51 Quant Cahoër oï le messagier 

Le besoig Carie conter et desraisnier : 

« E ! Dex, » dist il, « jo irai volentier, 

Que as Danois m'ot li rois grand mestier. » 904 

Par Engletiere a fait son ban hucier 

Que a lui vignent li povre chevalier ; 

Trop lor donra et argent et or mier. 

Tant en i ot qu'il furent dis millier. 908 

En un dromont qu'a Dovre font cargier 

D'or et d'argent et de fier et d'achier 

Entrent trestolt et prendent a nagier. 

A Paris vinrent droitement herbergier ; 912 

S'iront paiens la tiere calengier. 

52 Caries se haste, li roi de Saint Denise. 
Ses briés tramet a Gondelbuef de Frise 

Que Sarrasin, la gens de pute guise, già 

Deviers Calabre ont la tiere porprise. 

Li mes s'en tome, si con il li devise ; 

Tant a erré al vent et a la bise 

Qu'a Gondelbuef balla le brief en Frise. 920 

Li rois le voit, comanda c'on le lise. 

Quant ot qu'Aumons a la tiere malmise 

Et Agolans qui Dameldeu despise 

Et ot que Caries a aiuë requise : 924 

a G'irai, » dist il, « car jo li doi servise. » 

53 Quant Gondelbues 01 le brief le roi, 
Dist al message : « Certes cho poise moi 

Se Carlemaines, mes sires, a anoi. 928 

De mon roialme, de ma gent et de moi 



V. 900-960 {W, f. 249 a-c) 31 

Puet il toit faire son bon et son otroi. 

G'irai a lui, que bien faire le doi, 

Se li menrai un si riche conroi 932 

Qui Sarrasins feront duel et anoi. )) 

Dis milïomes prist Gondelbues od soi. 

Vint a Paris a mervellols boufoi ; 

S'iront deffendre la crestiiene loi. 936 

54 Karles se haste, li rois de Saint Dénie, 
Ainz que paien, celé gens maleye, 

Li aient trop sa tiere mal ballie. 

Se cartre envoie al bon roi de Hongrie, 940 

Li rois Burnols quin a la signorie. 

Que or li face et secors et aïe. 

Que Sarrasin ont sa tiere envaïe 

Deviers Calabre, si con la mers costie. 944 

Li rois l'entent qui la cartre a oïe. 

Il jure Deu, le fil Sainte Marie, 

Dis mile Hongrois li menra en ballie : 

« S 'aiderai Carie, que foi li ai pie vie. » 948 

Par son roialme manda sa baronie, 

Dis milïomes de grant chevalerie ; 

En vint en France a sa biele maisnie. 

Or croist l'ost Caries et sa grans baronie. 952 

Se li puist estre Damedelx en aïe ! 

55 Caries tramet ses briés a contençon 
Droit en Bretegne al bon roi Salemon 

Que tost li face secors et garison, 956 

Qu'arivés est Agolans et Aumon, 

Deviers Calabre li gaste son roion. 

Salemons ot et entent l'oquoison, 

Bertons assamble, dis mile compagnon ; 960 



3^- îiA CHANSON D^ASPREMONt 

A Paris vint a la grant ost Karlon. 

56 Nostre emperere fu iriés et destrois. 
Quatre briés fait enseeler en pois. 

Droon manda le segnor de Mansois y64 

Q'or le secorje, car grans est li desrois 

Que en Calabre li font et en PuUois 

Li Sarrasin, félon de putes lois. 

« G'irai, » dist il, « car c'est raisons et drois. » 968 

A dis milliers, a molt riches conrois. 

Passent la mer a force et a desrois ; 

Vont a Paris u est Caries, li rois ; 

Calengier vont viers Sarrasins ses drois. 972 

57 Iriés fu Caries, li rois poësteïs. 
Droit a Cologne manda roi Anseïs 
Il le secorje en viers les Arrabis : 

Oltre Aspremont li ardent son païs. 97<> 

Quant li rois ot le mes et les escris, 

Or sachiés bien n'i a ne giu ne ris, 

Dis mil Thïois tols chevaliers eslis, 

A cleres armes, a destriers arrabis ; 980 

Vint a Paris al roi de Saint Denis. 

58 Or fu iriés nostre emperere Carie 
Que paien on en Pulle pris rivage. 

Ardent la tiere et font molt grant damage. 984 

Tramet ses briés David en Cornualle 

Qu'il le secorje et que il tost li valle. 

Quant li rois l'of, de maltalent baalle. 

A dis mile homes que il a mis en talle 9S8 

Vint a Paris a la grant assanblalle. 






V. 96i-iô2i {W, f. 249 c-d) 33 

59 Caries se haste, ne s'aseiira mie. 
Roi Desiier en la cit a Pavie 

Tramet ses briés qu'il ne s'aseiirt mie 992 

Qu'il n'ait sa tiere de vitalle garnie : 

Caries menra par la sa baronie, 

Et gart qu'il n'ait od lui bêle maisnie. 

Rois Desiiers al messagier affie 996 

Ne s'esmait mie li rois de Saint Dénie, 

Qu'il li fera tel secors et âïe 

Que dusqu'a Rome, le fort cité garnie, 

Donra vitalle et lui et s'ost banie, 1000 

N'i despendra valissant une alie. 

Caries le sot, Dameldeu en merchie. 

60 Quant Carlemaines ot ensi esploitié. 

Par tantes tieres sont si brief envoie 1004 

Vienent i roi, duc et princes proisié, 

Por ostoier molt bien appareillé. 

A l'arcevesque a li rois conseillé. 

« Sire, » dist il, « bien avons esploitié. 100& 

Molt avrons gent, si con j'ai encuidié. 

Un en avons encore arier lasscié, 

Félon et fort et molt oltrecuidié, 

Gerart d'Eufrate ; ne l'ai pas obliié. 1012 

Riches hom est, ne sai plus aasié, 

Mais il ne tient de moi rente ne fié. 

Tant par est fel qu'il ne m'a adegnié : 

Jo l'ai ensi molt longement lasscié, 1016 

Ne l'ai enquis ne ne l'ai castiié. 

Car i soit ore nostre briés envoie 

Et s'i aies por la moie amistié 

S'il nos avroit envers paiens aidié : 1020 

Crestïenté ont sor moi calengié. » 



34 LA CttANSOÎ^ d'asPRËMONT 

Dist l'arcevesques : « Sire, dont irai gié. 
Mes parens est Gerars, li envoisié ; 
Mais jel senç tant félon et enragié 
Tost m'en avroit son cotiel envoie. 

61 — Sire arcevesque, » dist Caries al vis fier, 
« Al viel Gerart vos covient chevacier 
Qui Alvergne a, Borgoigne a justicier : 
Por amor Deu que il nos vigne aidier. 
Car onques mais n'en fu si grant mestier, 
Qu'Agolans violt crestïenté plassier. » 
Dist l'arcevesques : « Jo irai volentier ; 
Mais li viols est et molt fel et molt fier : 
S'a lui paroi un poi a anuier, 

Tost me ferra de son cotiel d'acier, 
Qu'il n'ama onques ne vos ne vo dangier. 
— Sire, » dist Caries, « or li poés noncier 
Que, s'il nos vient en cest besoig aidier, 
Jo li raidrai, se il en a mestier. 
Sos ciel n'a home, sel voloit corecier, 
Que ne li voise a son cois castiier. 
Pensés molt bien del message esploitier. 
Que, s'Agolans me puet de camp chacier, 
Crestïenté n'i avra recovrier. » 

62 Dist l'arcevesques : « Jo irai a estrols ; 
Mais Gerars est durement orghellos ; 
Mes parens est et li fel et li rous ; 
Quatre fix a, molt sont cevalerous. 
Si est estrais de dos empereors ; 

Si a trop tieres, viles, cités et bors. 
Jel troverai, jo sai bien, molt rebors, 
Quant il orà le mandement de vos. 



V. Î022-1083 (W, f. 249 ^-250 a) 35 

63 — Sire arcevesques, » cho dist li rois Carlon, 
« De tantes tieres la gent chi assanblon. 
Esploitiés vos d'aler a esporon : 

Jo ne voel pas gaster lor garison, 1056 

Mais en la tiere u li Sarrasin son. 

Je vos cornant Rollandin e Haton, 

Si vos cornant et Estolt et Guion. 

Jo ai ces quatre noris en ma maison ; 1060 

Gardés les moi tant que nos revenron. 

A cest besoing n'ai cure de garçon 

Ne d'espervier ne de vol d'oisellon, 

De nul déduit se de l'espee non. » 106 j 

Dist r arcevesques : « A Deu beneïçon. 

Ges vos ferai garder a Montloon 

Tant que verres que nos esploiteron ; 

Adonc savrés s'od vos iront u non iu6« 

Et si savrai de Gerart l'oquoison. » 

Dist Temperere : « A Deu beneïçon. » 

64 Li arcevesques ne se volt atargier. 

Par Monloon s'en est venus premier, 1073 

Les enfans met el dognon Bierengier ; 

Senescal orent et keu et botellier, 

Assés i ont a boivre et a mangier. 

Al porter fait jurer et fïancier 1076 

Qu'il n'en istront ne soir ne anuitier, 

N'il nés laira errer ne chevalcier. 



65 Nostre arcevesques ne se volt demorer. 
Gerart va querre tant qu'il le puist trover ; 
Dusqu'a Vïane ne se volt arester. 
A icel jor de voit on geûner ; 
Li viols Gerars seoit a son disner ; 

La Chanson d'Aspremont, I*. ' . 



loSc 



36 LA CHANSON D*ASPREMONT 

Aine l'arcevesques ne volt son frain tirer 1084 

Dusqu'al portier, sel prent a apieler : 
« Amis, » fait il, « lai moi laiens entrer. » 

66 Dist l'arcevesques : « Lai moi entrer, portier. « 
* Et cil respont : « Aies vos herbergier : 1088 

Gerars manjuë, n'i os nului lasscier. 
Demain venrés, quant ira al mostier. » 
Quant l'arcevesques ot le terme alongier : 
« Portier, » dist il, « ja sui jo messagier. 1092 

Molt ai grant liaste, a celer nel vos quier. 
Je te donrai quatre bezans d'or mier 
Mais que me vas cest pont tost abasscier 
Et celé porte apriés desverellier. » 1096 

Et cil respont : « En non Deu, volentier. » 
Le porte ovri, qu'il en a le loier ; 
Talval^demorent trestolt si chevalier 
Et toit 'si clerc et toit si canberier, noo 

Et l'arcevesques en monta le planchier. 

67 Quant l'arcevesques ot monté le donjon, 
As tables troueve dant Gerart, le baron, 
Et chevaliers entors et environ. 1104 

Riche home samble quil voit en sa maison. 
Devant le duc servent quatre baron : 
L'uns ot non Bues et h altres Clairon, 
Li tiers Ernals et H quars fu Milon. ^^oH 

Et l'arcevesques comence sa raison : 
« Cil Dameldex qui fist mer et poisson, 
Dont cil vos servent qui la devant vos son, 
Si come il vint a la surrectïon, 1112 

Il saut et gart le fil al roi Buevon 
Et beneïe de par le roi Carlon, , 

4 



V. 1084-1146 (W, f. 250 a-c) 37 

Creû li est une fiere oquoison : 

Arivés est Agolans et Aumon 11 16 

A si grant ost onques tel ne vit on 

Art le païs par delà Aspremon, 

Ocit la gent, tuent maint enfançon. 

Caries n'a gent qui i aient fuison. 1120 

Par moi vos mande n'i a tor se cel non 

Que al secorre soies son conpagnon : 

S'ensi nel faites, n'estes mie prodom. « 

68 Quant ot Gerars l'arcevesque parler, 1124 

De maltalent prent color a muer. 
A l'arcevesque se prent molt a irer : 
« Dites, dans priestre, Dex vos puist vergonder. 
Mes parens estes, deùssiés moi amer 1128 

Et tel message revenés aconter, 
Del fil au nain homage demander 1 
Pépin, son père, quil volsist esgarder. 
Tant estoit grans qu'il peust roëler : 1132 

Come pilote en peûssiés joër. 
Se par Borgoigne s'en violt oltre passer. 
Ne li estuet en Aspremont monter 
Por grans bat ailes ne por grans cols doner. 1136 
La nel savrés ariere raconter. » 
Tint un cotiel qu'il ot fait acerer, 
Agu devant, molt par fist a douter. 
Voit l'arcevesque, se li prent a jeter, 1140 

Qu'il l'en cuida ens el cors assener 
Et il trestorne por le colp esciver. 
De celé part comença a taster 
Se le coutiel peûst as puins cobrer ; 1144 

Bien en cuidast son damage estorer. 
« Gerars, » dist il, « pechiés te fait derver ; 



38 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Cho est dïables qui te violt enconbrer. 

Tolte en verras ta tiere a mal aler. iii8 

Certes, fel rous, mar l'osastes penser. 

Trop ies mais viols, mestier as de tuer. » 

Gerars Tentent, le sens cuide derver. 

69 Dist l'arcevesques : « Trop fustes desreé, 1152 

Ki por ferir m'as ton cotiel jeté. 
Quant Caries m'ot esleû e sevré 
Come prodome et de molt jovene eé, 
N'a que dos ans que jo fui ordené, 1156 

Si resui jo chevalier adobé. 
Molt t'estra bien cis fais gueredoné. 
Quant or sera l'apostolie conté, 
Deffendra toi sainte crestïenté : • 1160 

Toit ton païs verras a mal torné. 
Il n'i avra nul service canté 
Ne marïage ne home confessé. » 
Et dist Gerars : « Or le m'as ramenbré : 1 164 

Troi siège sont esleû et sevré, 
Costantinoble est li uns apielé 
Et l'autre Rome, li tiers ceste cité, 
Li quars Toulouse qui est de m'ireté. n08 

Jo ai mes clers contre val mon régné, 
Ja por baptesme ne por crestïenté 
N'estra por nos l'apostolies mandé : 
G'en ferai un, se il me vient a gré. 1172 

Quanque jo ai en ma prospérité 
Ne tenrai ja vallant un oef pelé 
D'ome terrestre ne mais de Dameldé. 
Ja vostre rois n'estra de moi amé, 1176 

S'il ne s'est ainz a mon pié acliné. » 
Dist Tarcevesques : « Bien estes forsené. » 



V. II47-I2IO {W, i. 250 c-d) 39 

70 Quant l'arcevesques ot et voit et entent 

Que por Carlon ne fera il noient, n8o 

Dist l'arcevesques : « Di, va, Gerars, entent : 

De oui viols tu tenir ton casement ? » 

Et dist Gerars : « De Deu omnipotent. 

A nul altre home ne m'aconpaig ment. » 1184 

Dist l'arcevesques : « Dont vien, si le deffent 

Avoec Carlon sor la paiene gent. 

Et une rien sacés a essïent : 

N'estera mie sans segnor longement. » 118S 

Gerars l'oï, a poi d'ire ne fent. 

Il respondi et dist ireement : 

« Sire arcevesques, vos parlés folement. 

Aies ent tost et delivreement, 1192 

Car, par ceste arme, sejo a Deu le rent, 

Por un petit qu'orendroit ne vos pent. » 

71 Quant l'arcevesques ot Gerart le vassal 

Que ja vers Carie n'iert d'amor comunal, 1196 

Il li redist : « Tu les trop desloial, 
Qui de Carlon dist tel honte et tel mal ; 
N'a en cest siècle nul prince plus loial. 
Jo t'en jur Deu, le père esperital, 1200 

S'il est délivres a la gent criminal 
Ki sont entré en son droit iretal. 
Il te fera traire si mal j ornai 

■ Ne te laira ne cité ne cazal, 1204 

Si t'enclora en tor u en mural ; 
Tu n'i verras ne lune ne solal 
Ne tu n'iras chacier en ton espal ; 
A mainte dame feras perdre son bal. 1208 

Ja ses tu bien, caitis, viols desloial. 
Qu'il n'est nus hom, tant roide ne tant mal. 



Iil2 



I2l6 



I220 



^Q - LA CHANSON d'ASPREMONT 

Que Dameldex ne redescende a val. » 

n s'en torna, quant parlé ot ital ; 

Vint a ses homes et puis monte el cevaî. 

72 Vait s'ent Turpins il et sa conpagnie ; 
Molt est dolans et fait chiere marie. 
Quant de Gerart n'i avéra aïe. 
Passent les tertres et bos et preerie ; 
Dusqu'a Paris n'i ot resne sachie ; 
La troueve l'ost et fiere et enforcie ; 
Cals de Bretaigne et cals de Normendie, 
D'Anjo, del Maigne, de France le garnie ; 
De toltes tieres i a tel gent coUie 
Tel ost ne vit nus hom qui soit en vie, 
La flors de France et la chevalerie ; 1224 

Tels os ne fu veiie ne oïe. 

73 Droit a Paris, celé cité vallant, 

Sont assanblé Angevin et Normant, 

Toit U Ponhier et toit li Loherant, 1228 

Li Angevin, li Mansiel, U Torant, 

Irois, Englois par i a venus tant 

Nel vos diroit nus joglere qui cant. 

De la grant ost i a priesse si grant 

Un elme vendent dos mars d'argent pesant, 

Deus espérons i vent on un bezant ; 

Des autres armes ne sai le covenant. 

Avoec icés ira l'enfes RoUant : ^236 

Aumont ocist qui fu fîx Agolant 

Et Durendal conquist et l'oUfant. 

74 Vont s'ent les os, que de rien n'i atendent ; 

De Paris muevent et chevalcent et rengent ; i24< 



1232 



V. 1211-1272 (W, f. 250 i-251 a) 41 

Caries comande qu'a Monloon s'atendent ; 

De toltes pars violt que illuec assemblent. 

Tant ont erré que sos Loon s'étendent. 

La est Estols et RoUandins li enfes, 1244 

Hâtes et Guis que la dedens constregnen^ ; 

Quant voient l'ost, a Deu gracies en rendent. 

75 A Monloon, sus el palais plenier. 

Sont li enfant qui tant font a proisi^r. 1248 

. Quant voient l'ost Carlemainne logier. 
Ces cors soner, tentir et graisloier, 
Ces ostoirs braire et henir tant destrier 
Et par celé ost errer tant escuier, 1252 

Et li enfant ne volrent atargier. 
Il en apielent bielement le portier : 
« E ! gentils hom, tant faites a proisier. 
Lai nos aler en l'ost esbanoier. 1256 

Verrons ces gens con se poront aidier . 
Se nos sons grant qu'armes puissons halUer, 
Nos te ferons, par ma foi, chevalier. » 
Dist li portiers : « Taisiés vos, lozengz'gf. 1260 

Jo n'ai que faire, par foi, de cel mesti^r. 
Car on i boute molt malement et fiert. 
Jo aim molt miols cha ens le sommillier : 
Fors vos garder n'ai soig à'dlire mestier, 1264 

Car l'arcevesque me done bon loier. 
Ne vos movrés, lassciés vostre plaidier ; 
Aies déduire laiens en cel vergier, 
De vos faucons pensés d'aplanozer ; 1268 

Lassciés le roi errer et cevalcier 
Et viers paiens la tiere calengier, 
Viers Sarrasins son damage vengier. » 
Li enfant l'oënt, or n'i a qu'aïrier, 1272 



42 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Ensi le lasscent desci a resclairier, 

Que l'os s'en vait et prent a cevalcier 

Et li enfant se prendent à irier. 

Dist Rollandins : « Bien devons enragier : 1276 

Or s'en vait Caries sor paiens ostoier ; 

Nos convenra cest grant palais gaitier, 

A grant mervelle nos pora anuier. 

Seromes nos cha ens con prisonier ? 1280 

Somes nos ore ne laron ne mordrier 

Que l'arcevesque fera cha ens gaitier ? 

Alons encore parler a no portier. 

Se li douons nos mantials de loier, 1284 

Savoir se ja i valroit rien proier. 

Quiere chascuns un baston de pomier 

Et, s'il nel vuet graer ne otrcier, 

Tant soit batuz qu'il n'ait ja mais mestier ; 1288 

Puis nos metons la defors au frapier, 

Que nus cors d'orne ne nos puisse ballier. » 

Et cil respondent : « Bien fait a otroier. « 

76 Rollandins fu durement irascuz. 12^2 

Quant vit en l'ost et lances et escuz 
Et voit que Caries est au chemin meuz, 
Il et li autre ni atargerent plus. 
Il ont basions souz lor mantiax repus ; 1296 

Au portier viennent qui ju assis a l'uis. 
Dist Rollandins li preuz et li manbruz : 
« Portiers, biau frère, de Deu aies saluz. 
Veez le roi qui ja c'est esmeiiz. 1300 

Lai nos aler, si esteras nos druz, 
Que ne savons se mais les verrons plus. 
Nos revenrons, quant les avrons veiiz. » 
Dist li portiers : « Alcz seor laissas . 1304 



V. 1273-1336 {W, f. 251 a-b et A, i. 82-3) 43 

Li arcevesques vos a ci retenuz 

De ci que Caries estera revenuz ; 

Por grant jolie vos estes esmeilz. » 

Dist Rollandins : « Toz en serez perjurs. 1308 

Ferez, baron, mar i estera plus. » 

Lors ju saisiz li vilains malotruz. 

Granz cols li donent et des poins et des juz. 

Ainz que chasctms i ait dos cops feruz, 13 12 

Li orent il trestoz les os moluz. 

Iluec remaint li portiers estanduz 

Et li enfant sunt de la porte issuz. 

Va s'en Rollans, s'est issuz de Loon 1316 

Estols et Guiz, Berengers et Haton ; 

Après l'ost corrent le pas et le troton. 

Dist ^oWandins : « Enfent, quel la ferons ? 

Irons a pié ausins comme garçon ?» 1320 

Derier els gardent si voient cinc Bretons 

De le maisnie al bon roi Salemon ; 

Quatre destriers que lor dona Carton 

Avoient cil en lor com.a.ndison ; 13^4 

Coviers estoit cascuns d'un auqueton. 

Dist Rollandins : « Alons, si lor tolons. 

Qui que il soient, ja ne lor demandon. » 

Et cil respondent : « A Deu beneïçon. » 1328 

Rollandins fiert le premier enz el front ; 

Cil chiet a terre les janbes contre mont. 

« Laissiez, )> dist il, « le destrier arragon. » 

Rollanz le prent, si li saut en l'arçon, 1332 

Puis point avant, si saisit un garçon, 

Si le ferit de son poing el chaon 

Qu'il le rabat a terre a genoillon. 

Prent le destrier, si le dona Haton. 1336 



44 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Que vos diroie ? Trestoz toluz lor ont, 
Et cil s'enfuient, ne dïent ol ne non. 
Conter le vont au fort roi Salemon : 
« Par ma foi, sire, je ne sai quel gloton 
Nos ont toluz nos destriers arragons ; 
Si les en mainnent et bien batuz nos ont. 
Ja mais, ce cuit, n'en avrons garison. 
Orguillos sunt et de maie estragon. 
Veez les la a ces vars ciglatons, 
A ces hlïaus, as hermins feliçons ; 
Mais sachiez bien ne dirent ol ne non, 
Ainz nos bâtirent, si come asnes a font. » 
Dist Salemons : « Alons après, baron. » 
Li rois selaisse, o lui mil compaignons. 
Et les ataignent a l'avalé do mont. 
S'avoient ja acoilli un faucon ; 
Eschapez iere ne sai a quel baron. 
Li rois les voit, si reconnut Haton 
Et Rollandin et Estols et Guion. 
Salemons rit, si a dit a Oton : 
« Par foi, signor, se sunt riche proion : 
Vez Rollandin a ce vart siglaton. » 
Vers lui s'en cort sans nulle arestoison, 
Puis si l'acole et baisa le manton ; 
Et cil li conte comment eschapé sont : 
« S' avons ocis nostre portier félon. » 
Salemons rit, si apela Senson 
Et Ernaïs et Girart et Rogon : 
« Gardez les moi, signor, gentil baron. » 
Et cil respondent : « A Deu beneïçon. » 
Caries chevauche et ses os a bandon. 
Huimais orez une fiere chançon, 
Com Carlemaines monta en ^spremon 



V. 1337-1400 {W> f- 251 b-d et A, t 83-4) 45 
Et desconfit Agolant et Aumon. 

78 Quant de Loon parti Caries li rois 

Zwî's'aroutent Alemant et Thïois 1372 

Et Loherenc, Baivier et Ardenois, 

Cil de Bretaigne, del Mans et de Torois. 

Caries ot bien quinse dus et si et rois 

Et bien cent contes a trestols lor pooirs ; 1376 

Aine mais el monde ne fu si biais conrois. 

Deffendre vont lor tieres et lor drois. 

Dex lor aït, qui fu mis en la crois. 

Sos Aspremont par delà el sablois 1380 

Illuec a tant des Turs et des Persois, 

Des Alfricains, des Mors, des Indïois, 

Des Amoraives et des Lutissïois, 

Des Sarrasins et des blans et des noirs 1384 

Nel vos set dire ne vilains ne cortois. 

J5atalle avront Alemant et Thïois. 

79 Or a tant Caries esploitié et erré, 

Od lui la gent de tant divers régné, 1388 

Qu'il vint a Rome, celé bone cité. 

La veïssiés un si riche barné. ^ 

^inc puis que Caries fu premiers coroné, 

N'ot tel barnage bani ne assanblé ; 1392 

S'en i ot molt qui sont venu por Dé 

Qui de Carlon n'est oient pas casé. 

Li apostolies lor a messe canté 

Et /'^wperere est a l'ofrande aie : 1396 

De dis mar d'or a Saint Piere honoré, 

Et l'apostoilles a a Jhesu rové 

Que Carlon /aist tenir sa roialté 

Et essaucie en soit crestïenté 1400 



46 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Et Sarrasin et mort et afolé 

Qui en sa tieve sont par lor force entré. 

80 D'iluec lairons de Carlon al vis fier 

Qui fôt venus a Rome herbergier. 1404 

Paiens voira de sa tiere chacier, 

Mais ainz avra un mortel enconbrier. 

Do Duc GiidiTt vos redirai arier, 

Celui d'Eufrate, l'orghellos et le fier. 1408 

N'est pas mervelle grant gent a a ballier, 

Qu'il ot Borgoigne trestolte a justicier 

Et tolte Avergne, tolte Gascogne arier, 

Tolte Cosence, un grant païs plenier, 14 12 

Le Gilvodain, un grant païs entier. 

Ne pot cel dol de rien entrelaier 

Que li manda Caries par messagier. 

De par son règne manda maint hait princier. 14 16 

Sus el palais del tans ancianier 

Sist li viellars molt orghellos et fier 

Et Emmeline, sa cortoise mollier, 

Et si doi fil et Renais et Renier, 1420 

Claires et Bos, que li rois ot molt cier : 

« Baron, » dist il, « molt me puis mervellier 

De Carlemaine, qui France a a ballier. 

Qui chi m'osa semonre d'ostoier ; 1424 

Ne fust por Deu, qui toit a a jugier, 

Por cui il va Sarrasins guerroier, 

Jo li alasse devant a l'encontrier. » 

81 Gerars apiele ses nevols et ses fis, 1428 
Tols ses barons qu'entor lui a coisis : 

« Segnor, » dist il, « jo vos ai tols noris 
Tant que or vos voi molt bialx et molt porfis 



V. 1401-1463 {W, i. 251 i-252 a et A, i. 84) 47 

Et jo sui alques, en non Deu, enviellis. 1432 

Jo vos cornant, quant jo serai fenis, 

Ne tenés rien de Carlon al fier vis. , 

Ses père fu uns dolans nains caitis ; 

Enbloit as grans et toloit as petis. 1436 

Plus sui haus hom qu'il n'est, cho mest avis; » 

Dist sa molliers, Enmeline al fier vis : 

« Sire Gerars, que est cho que tu dis ? 

Li rois de France est sor tols poëstis : 1440 

Dex le comande en lois et en escris. 

Que fais tu chi, maleûreus, caitis ? 

N'as tu oï qu'Agolans li Persis, 

Aumons, ses fix, ont crestiiens ocis ? 1444 

Passée ont mer a force et a estris ; 

Crestïenté destruisent, cho m'est vis. 

Ja as tu fait tans peciés maleïs, 

Eglises arses, homes mors et honis, 1448 

Tans grans peciés, dont tu iés si garnis. 

Que n'i vas tu, si les espeneïs ? » 

Or faites pais, si me lassciés oïr. 

Sa prode feme doit on forment cierir 1452 

Et chier tenir et amer et joïr ; 

Qui l'a malvaise, si s'en doit astenir. 

Dame Enmeline ne pot plus consentir : 

« Gerars, » dist ele, « lai ester ton marir. 1456 

Si fai tes homes par ta tiere venir 

Et va a Rome Nostre Segnor servir ; 

Crestïenté aïe a sostenir ; 

Avoec Carlon va paiens envaïr. 1460 

— Voir, » dist Gerars, « miols volroie morir, 

Ja puis ce di ne doi tiere tenir, 

Qu' avoec s'ensegne alasse en camp ferir. 



.s tA CHANSON d'aSPREMONT 

Or le lassons a paiens escremir. 
Jo manderai cals qu'ai a maintenir ; 
Avoec mon oués irai France saisir 
Que ja mais Caries n'i pora revenir. 
— Vor, » dist la dame, « Dex te puist maleïr. 
•Mais a esté et en mal viols fenir. 
Tant gentil home avéras fait fuïr 
Et tante dame essillier et honir. 
Cho est mervelle que Dex te violt sofrir. 
Qu'il ne te fait de maie mort morir, 
' Quant tu ne viols ses comans obeïr. » 

83 Dist Enmeline : « Gerars, frans paleïs, 
Car te remenbre con tu as Deu servis. 
Ne fu par toi li dus Alons ocis ? 

Et ses dos filles a putage mesis. 
Tu ne fus onques ne liés ne resbaudis 
Se n'eus gens afolés et bonis. 
N'amendes rien, ainz empires tos dis. » 

84 Dist Enmeline : « Gerars, quel le feras ? 
Bien a cent ans qu'a mollier m'esposas. 
Aine puis ne fus de mal faire jor las. 

Tu as tols dis reubé, tolu et ars. 

Tos tant enpires ; mais, tant con tu vivras. 

Que feras-tu, caitis, dolans et las ? 

Mande tes homes toit si con tu les as ; 

Secor Carlon. Que fais tu que n'i vas ? 

Desor paiens la t'espenïeras. » 

Gerars l'entent, si devint alques mas. 

85 Quant Gerars ot sa feme le castoie : 

« Dame, » dist il, « jo quel vos celeroie ? 



V. 1464-1525 (î^, f- 252 a-c) 49 

Molt volentiers alasse en ceste voie. 

Mais pris ne los ne honor n'i avroie. 

Caries i va, ja nïer nel poroie. 14'j^ 

— Certes, » dist ele, « ja por cho nel lairoie ; 

Toit mon effors ensanble manderoie. 

En Aspremont apriés Carlon iroie ; 

Al mien pooir Dameldeu vengeroie 1500 

Et par Saint Piere de Rome m'en venroie ; 

De mes peciés trestols m'esmonderoie ; 

Car tu ies viols et te cars t'afebloie. » 

Gerars Tentent, li cuers l'en atenroie ; 1504 

Molt docement li créante et otroie. 

Gerars d'Eufrate ot se feme parler 

Et Dameldeu dolcement ramenbrer ; 

Aine ne pot mais son cuer adominer ; 1508 

Por ses peciés comence a sospirer : 

« Dame, )> dist il, « or me lassiés ester. 

Jo me voirai enviers Deu acorder. » 

Isnielement fait ses briés saeler. 15 12 

Par tols ses règnes les a fais conporter ; 

Vienent i prince et chevalier et per. 

Quant sont venu, il lor prent a mostrer : 

« Baron », dist il, « nos convenra errer. 15 16 

Rois Agolans a passée la mer ; 

Aumons, ses fix, bien l'ai oï conter, 

A si grant gent que on ne puet nonbrer 

Sor Carlemaine violt France conquester ;■ 1520 

Crestïenté volroit a mort torner 

Et, se il puet Carlon en camp mater, 

Poi i poront li autre recovrer. 

N'i devons mie nostre avoir esconser ; 1524 

En cest voiage le devons aloër 



50 LA CHANSON D^ASPREMÔNT 

Et, se ja Dex m'en lasçoit retorner, 

Dont savrai jo cui jo devrai amer.*)) 

Dont fait Gerars ses dos ne vols mander, 152 

Buevon et Claire, si les oï nomer ; 

« Or tost, )) baron, dist il, de « l'atorner. 

Jo vos ferai orendroit adober 

O mes dos fix oui jo doi molt amer. » 153 

87 Li viols Gerars violt adober Clairon : 
Çainst li l'espee dont a or est li pon ; 
Par une hanste al fier trencant en son, 
Par une ensegne a un doré pegnon 153 
De tolte Alvergne li a fait lues le don ; 
'( Dose cités en avras en ton non 
Et cent castials toit par devisïon 
Et dose contes a en icel roion, 154 
Mil castelains et altretant baron. 
Le don t'en faç par itel oquoison 
Que tu ne maignes en consel de garçon 
Ne en nul priestre, se de tes peciés non. i54 
Se Dex te donc par vraie entencïon, 
De toit mon règne n'aies ja conpagnon. » 

88 Quant ot Gerars Clairon çainte l'espee, 
Boson adoube sanz nule demoree : 154 
Tolte Gascogne li a illuec donee ; 
Çaint a le brant a la renge fresee 
Et puis apriés li a mollier donee ; 
Li dus Lohiers l'ot devant demandée. 155 
A Ais le sié en fu grans l'asanblee ; 
N'en avroie hui l'aventure contée. 

89 Apriés Bozon a adobé Rainier : 



V. 1526-1586 {W, f. 252 c-d) 51 

Çaint li Tespee qui molt fist a proisier. 1556 

Del Gilvodain l'en a fait iretier ; 
Cho est uns règnes mervellos et plenier. 
. Dont comença l'enfant a ensegnier. 

Cho dist Gerars : « Oies, biax fix Rainier. 1560 

Garde tu soies molt loial chevalier 

Et si te croi en ton bon conseiller 

Et en tel home qu'avoir te puist mestier, 

Ne ja ne croire nul home novelier. » 1564 

30 Apriés Renier a Ernalt adobé : 
Çaint li l'espee al senestre costé. 
« Biais fix », dist il, « ne t'ai mie oblïé. 
Apriés ma mort te doins en quiteé 1568 

Tolte Cosence, un molt riche régné ; 
Mil castelain te serviront armé 
Et quatre conte, toit prince nature. 
Le prodome aime u tu as foi trové. 1572 

N'aies pas trop ton avoir ensieré. 
Ne le povre home ne tien ja en vilté ; 
Ja por avoir ne faire malvaisté. » 

91 Quant Gerars ot sa tiere de visée, 1576 

A ses nevels et a ses fix donee. 
De par s'onor a se grant ost mandée, 
Sessante mile de mellor gent armée, 
Des plus vallans qu'i a en sa contrée ; 1580 

Cals en menra li viols a la mellee. 
La veïssciés tante targe dorée 
Et tant vert elme et tante bone espee 
Et tante lance a bon fier aceree 1584 

Et tante ensegne de pâlie geronee 
Et tant destrier a la crupe tiulee. 

La Chanson d'Aspreinont, I*. 4 



52 LA CHANSON D*ASPREMONt 

De garison, de vin, de car salée 

Dusqu'a un an, s'il n'en trouevent denrée, 1588 

En avront il et soir et matinée. 

Dame Enmeline a Gerars acolee : 

« Jo m'en vois, dame, a la sainte mellee 

Sor Sarrasins, celé gent deffaee. 1592 

Se jo vos ai corocie u iree. 

Or vos proi, dame, quel m'aies pardonee. » 

Lors l'a Gerars en plorant acolee. 

A tant s'en vait, a Deu l'a comandee ; 1596 

Al départir mainte larme a ploree. 

Gerars chevalce o sa grant est armée. 

Li viols en jure sa grant barbe mellee 

Que Sarrasin ont fait maie jomee ; 1600 

Crestïenté mar i ont destorbee. 

Gerars chevalce et soir et matinée ; 

L'ost Carlon siut a grant esporonee 

Qui fu a Rome logie et atravee. 1604 

Caries comande que l'os soit aprestee, 

Vers Aspremont et conduite et menée 

As Sarrasins calengier sa contrée. 

92 Caries comande que molt tost l'os s'atome 1608 
Et il si font, nus d'als plus n'i sejorne ; 
Torsent les armes et le blé et l'avone. 
Quant Caries ist de la cité de Rome, 
Siet rois ot bien qui portent toit corone, 161 2 

S'ot quinse dus et si sont trente conte 
Et l'apostoles, o lui mainte persone : 
Si gentils homes n'avéra ja mais home. 
La veïssciés tant elme de Dordone i6i6 

Et tant escu u H fins ors boutonne 
Et tante ensegne qui viers le ciel ordone. 



V. 1587-1648 {W, f. 252 ^-253 a) 53 

Nostre emperere parmi s'ost esperone ; 

Acart de Rains s'ariere garde done, 1620 

Ensanble od lui cuens Simons de Perone. 

Sel conduira li bons rois de Saisçone, 

Driu de Melans, Emals de Fordïone. 

Les avans gardes Carlon, le fil Pépin, 1624 

Fagons les mainne et li bons Aubuïn 

Et si les fist li rices dus Elin, 

Rois Salemons et li rois Thïorin, 

Hoël et Hues et Joifroi l'Angevin, 1628 

De Normendie li bons dus Anquetin. 

Les avans gardes Carlon de la Capiele 

Iceles fist li cuens Driu de Neele, 

Li dus Frangales, de l'onor d'Orbendiele. 163-2 

La veïssiés une maisnie biele. 

Qui la veïst cascun desor sa siele, 

Con cascuns d'als son escu encantele ! 

As Sarrasins porteront la noviele. 1636 

Les avans gardes le riche roi Carlon 

Iceles fist li riches dus Milon 

Et si les fist h riches dus Sanson 

Et si les fist li riches dus Margon 1640 

Et si les fist li bons dus Amelon 

Et d'Altefolle les fist li dus Grifon, 

Ensanble od lui son enfant Guenelon : 

Dose duc furent et doi roi, cho savon, 1644 

Sessante mil toit devisé par non. 

Toit cil chevalcent devant vers Aspremon 

Et si vont querre Agolant et Aumon. 

Il ne demandent a Carlon altre don 1648 



^i 



54 LA CHANSON D ASPËEMÔNT 

Ne mais l'avoir Agolant FEsclavon. 



I 



96 Caries chevalce, nostre emperere mainne, 
Environ lui si duc et si demaine, 
Cent milïomes avoit bien a s'ensaigne. 1652 
Lieve sa main, de Dameldé les sagne : 

« E ! Dex, » dist Caries, « qui fesis a t'ovragne 

Et ciel et tiere et mer, eve et canpagne, 

Vos confundés la pute gent grifagne 1656 

Qui par lor force entrent en mon demagne. 

Crestïentés gardés que ne sofragne ; 

Garissiés moi ceste riche conpagne. 

S'ensi vos plaist que en l'estor remagne, 1660 

Jo me ferrai de m'espee en Fentragne. » 

Tant va li os le pui et le canpaigne, 

A tans pons frains et a tante eve estragne. 

Que l'os Carlon apriés lui ne remaigne. 1664 

Aspremont voient et la fiere montaigne. 

97 Tant chevalça l'enperere Carlon, 
Ensamble od lui si prince qui la sont, 
Que il coisirent devant als Aspremont. i66î 
De l'autre part u li Sarrasin sont 
Caitis encontrent qui escapé en sont. 
Franc lor demandent, qui sont el premier front. 
Dont il escapent et u aler voiront 167: 
Et cil respondent que il crestiien sont 
Et que paien sont dedela cel mont ; 
Si les conduist Agolans et Aumont ; 
Si con il dïent, tolte France arderont 167' 
Et Carlemaine de Tonor caceront. 
Et cil respondent : « Par mon cief, no feront. 
Ves ci la gent qui lor contrediront ; 



V. 1649-1710 [W, f. 253 a-c) 55 

A poi de terme la batale en avront. » 1680 

Cil l'entendirent, qui molt grant joie en ont. 

« Segnor, » font il, « Dex, qui forma le mont. 

Vos puist garir de paiens qui la sont. 

Tant en i a ja nonbré ne seront. » 1684 

Les avant gardes les fuians entendirent, 

Mais de noient por cho ne s'esbahirent. 

Dose duc furent et doi roi qui la firent ; 

Aie en fusscent as Turs si con il dirent, 1688 

Por tant le lasscent que la vespree virent. 

Desor une eve lor herberges porprirent 

Que trois grans liuës le rivage en détinrent. 

Caries regarde, voit le jor décliner. 1692 

Il comanda sa gent a osteler ; 

Et el demain, quant vint a Ta j orner, 

Fist Carlemaines par tolte l'ost crïer 

Con face l'ost quatre jors sejorner, 1696 

Qu'il violt que l'os se puisse repozer. 

Puis fait li rois tols ses barons mander, 

Vienent i comte et duc et prince et per 

Et l'apostoles i vint alsi parler. 1700 

« Segnor, » dist Caries^ « faites moi escolter. 

Ves Aspremont qu'il nos covient passer 

Por Sarrasins ferir et encontrer. 

Qui si nos cuident tols vis desireter. 1704 

Mais il m'est vis, se le volés loër, 

Que l'uns de vos s'en alast aprester 

Qui nos peûst en Aspremont monter 

Et les conpagnes des Sarrasins esmer. » 1708 

François se taisent ne n'ont soig de vanter. 

« Baron, » dist Caries, « nobile çhevalierj 



56 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Li quex de vos s'ira appareiller 

Ki nos peiist en Aspremont puier 171 2 

Et les conpagnes des Sarrasins prisier. 

Que encontre euls nos peussons gaitier ? » 

Mais n'i ot nul qui i vuele premier 

Ne mais c'un sol, le bon Danois Ogier. 171 6 

Cil est corus son mantel deslacier ; 

Devant Carlon se vait agenoUier : 

« Biais sire rois, ne vos doit anuier. 

En vostre cort ne sai un chevalier 1720 

Qui miols de moi puist estre messagier 

Ne qui miols sace vo message noncier. 

Jo vuel por vos en Aspremont puier. 

Se truis Aumont ne Agolant le fier, 1724 

Bien li savrai enquerre et encerkier 

Por quoi il violt vo tiere calengier ; 

Sel mosterrai por vo droit desraisnier. 

— Ogier, » dist Caries, « car vos traies arier. 1728 
N'en parlés mais, se ne vos en requier. » 

101 En pies se drece li senescals Fagon, 
Dus de Toscaine et fu cozins Carlon, 
Qui en batalle porte son confanon. 1732 

« Sire emperere, entendes ma raison. 
Vos parens sui et sui vostre baron. 
De vos tieng Tors et l'onor environ. 
Vos senescals de vo maistre maison. | 1736 

Si doi porter vo maistre confanon. 
Cui dires vos vo consel se moi non ? 
Jo puierai por vos en Aspremon ; 
S 'irai veïr Agolant et Aumon 1740 

Et si verai de paiens la fuison. ] 

— Fa^on, » dist Caries ^ « bassiés vostre raison, 



V. 1711-1772 {W, i. 253 c-d) 57 

Aies seïr, que ne vos en semon. » 

En pies se drece dans Joifrois de Paris, 1744 

Grise Gonele, uns dus de molt grant pris. 

Il dist a Carie : « Ne soies ja pensis 

Que ja paien nos toUent cest païs. 

Tart diroit on la messe a Saint Denis ; 1748 

Ja li cors sains n'i seroit mais requis 

Ne n'i venroient dames a lor maris 

Ne les puceles avecques lor amis. 

Assés savés qu'en Saisone vos fis ; 1752 

En Aspremont, si est vostre plaisirs, 

Irai parler as Turs, as Arrabis. 

— Joifroi, » dist Caries, « or ne soies hastis. 
Vos n'irés mie : itant vos en devis. » 1756 

En pies se drece li bons dus Aubuïn, 

Dus de Bialvais et tint le Biavoisin. 

« E ! rois de France, » dist il, « cho est la fin. 

Jo puierai d' Aspremont le terrin 1760 

Et si verai s'alques sont Sarrazin. 

— Vos n'irés mie, » cho dist li fix Pépin ; 
« N'i trametrai nul home de haut lin. 

Que félon sont paien et Beduïn. 1764 

Jo ne vuel pas qu'il vos traient a fin. 

« Baron, » dist Caries, « ne vos doit anuier. 

Jo ne voel pas a paiens envoler 

Haut home nul qui tiere ait a ballier, 1768 

Que ne l'ocïent cil gloton paltonier. 

Dont n'avons nos nul povre chevaUer 

Qui de son cors se puisse bien aidier. 

Qui alques valle, se il en a mestier, 1772 



58 ^A CHANSON D'ASPREMONÏ 

Qui nos peûst cest message noncier 
A Agolant l'orghellos et le fier 
Qui de ma tiere voira estre iretier ? » 
Lors se dreça li bons vassals Richier ; 
Cil estoit niés al conte Bierengier, 
Cozins estoit al bon roi Desiier, 
Mais n'estoit mie de première mollier. 
Devant Carlon se vait agenollier : 
« Sire emperere, chi sui un chevalier. 
N'ai oir ne fil, ne tiere a justicier. 
Se si povre home i volés envoler, 
A mon pooir vos en voirai aidier. 

— Amis, » dist Caries, « bien fait a otroier. 
Se sains et sans en poés repairier, 

Cho saciés vos, jo vos quit si paier 
Tols tes linages i avra recovrier. » 
Ot le dus Namles, si se prist a irier, 
Qu'il l'ot nori, si l'ot fait chevalier. 

105 Devant Carlon s'est Richiers arestu. 
Li rois li a illuec son brief tendu 

Et li dus Namles est a Carlon venu : 
({ Vos avés, sire, malvais consel creii. 
Richiers est pros, s'a assés grant vertu. 
Jo l'ai nori ; molt m'en poise mar fu. 
En vostre cort ne sai mellor escu. 
Se or Tocïent cil paien mescreii, 
Jo l'ai nori, molt par en serai mu. 

— Namles, « dist Caries, « n'en soies irascu, 
Que, s'il repaire, bien li sera rendu. 

106 ft Biais sire Namles, » cho dist li rois Carlon, 
« Richiers ira. A Deu beneïçon. 



V. 1773-1836 [W, i. 253 ^-254 a) 59 

Se il repaire, bons iert son gueredon. 1804 

Mais or li proi qu'il parolt par raison. 
Que paien sont orgellos et félon. 

— Cho poise moi, sire, » cho dist Namlon, 

« Que Richier ai nori en ma maison 1808 

Et si est fiers assés plus d'un lïon. 

Tost movera enviers paiens tençon. 

Il i covient sens, mesure et raison. 

Car cho abat et orguel et bricon. » 1812 

Dist Richiers : « Sire, il n'ira se jo non. 

Que Carlemaines m'en a doné le don. 

Si puierai, se jo puis, Aspremon. 

— Lassciés l'aler, » dist Caries a Namlon. 1816 
Richiers s'en vait armer al pavellon, 

Vest un obère, lace un elme reon, » 

Çaint une espee al senestre geron, 

Monte el ceval, prent l'escu al lyon. 1820 

Des très s'en ist, porte le brief Carlon. 

Tant cevalca qu'il vint viers Aspremon. 

Dex le garisse par son saintisme non, 

Car dusqu'a poi sera en grant friçon, 1824 

Que de la roce l'esgarda un gripon. 

Or vos dirai quele avoit le façon : 

Eles avoit une lance de lonc, 

S'ot trente pies de la choe al caon ; 1828 

Il portast bien le fais a un asnon. 

De celé beste n'ert se mervelle non : 

Les iols avoit roges come carbon ; 

Trois pies avoit des le biec dusqu'al fron ; 1832 

Et, quant il vole, si maine tel tençon 

C'on l'oïst bien del trait a un boljon. 

En son le mont estoient si feon. 

Par le désert vait querant garison, 1836 



60 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Quant vit Richier venir toit le sablon, 

Viers lui en vient volant par tel randon 

Des ges des eles feri sor le baron 

Sor son escu par tel de vision 1840 

Nel pot tenir ne çaingle ne arçon. 

Anchois qu'en pies revenist li frans hon, 

Ot il saisi son destrier arragon, 

Toit es ses ongles li enbat el braon, 1844 

Se li errage le fié et le polmon, 

Tolte Tentralle, si con li boël son ; 

A ses faons l'en porta contre mont. 

Richiers relevé, tols plains de marison ; 1848 

Traite a Fespee qui li peut al geron, 

Qu'il en cuida bien prendre vengison ; 

Mais il ert ja desor la roce en son. 

Lors fu dolans durement li frans bon : 1852 

« Dex, » dist Richiers, « par ton saintisme non, 

Cornent porai sormonter Aspremon, 

Quant ai perdu mon destrier arragon ? 

Chi voi ces eves corre de tel randon, 1856 

Se jo m'i met, ja n'avérai fuison. 

Coment irai arier al tref Carlon ? 

A grant mervelle doit mon signor Namlon ; 

Tome m'estra senpres a retraçon. » 1860 

107 Or fu iriés Richiers, U bons vassal. 
Quant ensi ot perdu son bon ceval. 
Passer cuida d'Aspremont le terrai ; 
Trueve les eves qui vienent del rocal ; 1864 

Richiers se fiert, cho fu folie et mal, 
Que maintenant l'en porta contre val. 
Tost fu Richiers venus a son j ornai, 
Mfiis nostre sire U donc u|i secors tal î868 



V. 1837-1899 {W, f. 254 a-b) 61 

Que il se prist a dos mains a un pal ; 

Tant s'esforça li barons natural 

Que a dos mains se prist a l'arival. 

Tant fist Richiers qu'il fu sor le tieral. 1872 

Molt chaï bien al bon baron loial, 

Que a grant force est issus del canal. 

« Dex, » dist Richiers, « biais père esperital, 

Coment irai al tref impérial ? 1876 

Que dira Namles, mon segnor natural ? » 

Or fu Richiers par desos Aspremon. 

Duc et voltoir et gir, esmerellon 

Al ce val mort en i vient tel fuison. 1880 

Es vos avant un mal escorpïon ; 

Richier saisi par derier al talon, 

Qu'il li errage de son pié l'esporon. 

Illuec remest très en mi le sablon. 1884 

Richiers voit bien qu'il n'avra garison. 

Li ber retorne, u il volsist u non ; 

Aine n'aresta desci al tref Namlon, 

Se li conta la grant destruction 1888 

Que U ont fait H oisiel d' Aspremon : 

Ocis li ont son auferrant gascon. 

Namles l'entent, sin ot grant marison : 

« Jo vos cuidai, » dist il, « molt bon baron ; 1892 

Molt sui dolans de vostre noreçon : 

Norri i ai en vos coart guiton 

Que aine n'osastes aprocier Aspremon. 

Onques n'i fustes, certes, mal vais gloton. » i8g6 

Lors li toli le brief al roi Carlon. 

Or fu dus Namles durement airié ; 
Richier^ son home, a forment laidoié, 



62 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Li dus s'arma, ni a plus atargié ; l'joo 

Il viest l'obère, si a l'elme lacié 

Et çainst l'espee al puig d'or entaillé, 

S'ot genelliers d'un cier ganbais ploie 

Et puis a pris en son puig son espié. i>j'h 

Li canberlenc ne se sont atargié : 

Moriel li ont molt bien appareillé. 

De covertures desur bien atirié ; 

Morials fu fors, s'ot le cors bien tallié, 1908 

Et Namles monte, li bons vassax proisié. 

Si home l'ont al partir convoie, 

Au départir en plorent de pitié. 

Quant le sot Caries, le cuer en ot irié : 19 12 

« Baron, » dist il, « ves moi toit despollié. 

Se pert Namlon, mon bon vassal proisié, 

Ja mais el siècle n'avérai mon cuer lié. » 

110 Larai de Carie, l'emperere al vis fier, 1916 

Si vos dirai de Namlon le Baivier. 
As Sarrazins en vait con messagier ; 
Viers Aspremont comence a cevalcier, 
Lors comença tant fort a gresellier 1920 

De la noif cuevre le col de son destrier. 
Par mi l'auberc comence a refroidier, 
Dusqu'al talon n'i remest que moUier. 
Viers un desrube se cuida aprocier, 1924 

La u les eves enporterent Richier ; 
Voit les glaçons chaïr et trebuchier ; 
L'eve ot de lé le trait a un archier. 
Deus liuës prist li dus a chevalcier 1928 

Les le rivage sor Moriel, son destrier, 
N'i trueve plance ne pont sor le gravier 
Par (juoi il puist delà oltre puier, 



V. Î9OO-1962 {W, f. 254 b-d) 63 

111 Si con dus Namles descent del tertre a val 1932 
Par selonc l'eve mervellose et mortal, 

N'i trova plance ne a mont ne a val, 

N'i puet passer li bons dus natural. 

Lor s'aïra, si broce le ceval, 1936 

Fiert soi en l'eve, el plus parfont canal. 

Deu reclama, le père esperital. 

« Sainte Marie, roïne virginal, 

Garissiés hui et moi et mon ceval. » 1940 

Tant reclama le roi celestïal 

K'arivés est al pendant d'un costal. 

Li destriers tranble, car il ot fort j ornai 

Et tel mesaise i soufri li vassal 1944 

C'ainc en un jor n'ot eu tant de mal. 

Lors descendi a pié sor le terrai. 

112 Or fu dus Namles del ceval descendu ; 

Li cevax tranble, qui mesaise a eu, 1948 

Que li glaçon l'orent tant débattu 

En plusors lius li ont le cuir ronpu. 

« Moriel, » dist Namles, « mestier m'arés eu. 

Ne fu mais beste de la vostre vertu. 1952 

Se Dameldex l'avoit ja porveii 

Que moi et vos en fussiens revenu. - 

Ja mais n'estrés engagié ne vendu 

Ne por avoir doné ne despendu. » 1956 

Namles remonte, quant reposés se fu. 

113 Dus Namles prist Aspremont a monter, 
Mais qu'il n'i puet c'un petitet aler. 

Quant a main destre comença a garder, 19&0 

Voit un desrube qui molt fait a doter. 
Qui plus est ruistes que falise de mer. 



64 tA CiîANSÔN D^ASPRÉMONT 

La se cuida et prendre et acoster. 

« E ! Dex, » dist Namles, « chi fait mal abiter. 1964 

Se par ichi doit mon segnor passer. 

Petit le puet rois Agolans doter. » 

114 Dus Namles puie le tertre d'Aspremon, 

Quant li oisiel l'aperçoivent d'en son, 1968 

Duc et voltoir et gir, esmerellon, 

Aigles biecuës et li escorpïon 

Et li huant et li alerîon, 

Li caucatris et li aufarïon, 1972 

Oui en la roce ont lor conversion. 

Namles n'avoit puié se petit non, 

A tant es vos descendu le gripon 

Qui fist Richier issi grant mesproison. 1976 

Quant il coisi venir le duc Namlon, 

Celé part vient volant de .tel randon 

Moriel saisist par tel devisïon 

Toltes ses ongles li ficast el braon ; 1980 

Ne fust si fiers qui li fist garison. 

A lui esbatre que il fist contre mon 

Leva Moriel atolt le duc Namlon 

Trois pies en hait, puis reciet el sablon ; 1984 

Li ciés toma la u fu li crépon ; 

Por poi li dus ne chaï del arçon. 

115 Paor ot Namles, li frans dus naturax. 

Quant son destrier prist ensi li oisiax, 1988 

Si le leva et as pies et as graux. 

Encontre tiere chaï il et Moriax. 

« Dex, » dist li dus, « sire sains Gabrïax, 

Chi ne pora aler nostre os roiax ; ^ 

N'i passera Caries l'emperîax, 1992 



V. 1963-2024 {W, f. 254 ^-255 a) 65 

S'avra sofïiert grans paines et travax. » 

Namles chaï, puis remonte en l'arçon ; 

Traite a l'espee qui li pent al giron. 1996 

A tels paroles restés vos le gripon. 

Namles le fiert par tel devisïon. 

Si con Dex volt par sa beneïçon, 

Ansdos les pies li colpa en tronçon ; 2000 

As crins remainent pendant delés l'arçon. 

Grosse ert la janbe con l'anste a un geldon ; 

En son le biec del ongle del talon 

Vin u fontainne i entrast un galon. 2004 

Namles le prent, qui molt fu sages hom. 

Met l'en sa huese, sel mosterra Carlon. 

Ki de noient meskerra la cançon 

Voist a Conpiegne ; la le mist dus Namlon. 2008 

Al remonter qu'i faisoit contre mon. 

Garda les lui par dalés un perron ; 

Si a trové de Richier l'esporon 

Et son destrier qui la fu el sablon. 2012 

« E ! Dex, » dist Namles, « par ton saintisme non, 

A con grant tort j'ai blasmé mon baron ! » 

Tant a li dus puié encontre mon 

Que il parvint la sus en Aspremon ; 2016 

Aine n' ares ta dusque il fu en son. 

Si con dus Namles ot Aspremont puié, 

Nuis fu obscure ; li oisiel l'ont lascié. 

Oies, baron, coment a esploitié, 2020 

Qu'il s'aresta sos un arbre follié ; 

La descendi li dus, molt corocié. 

En coste lui a colcié son espié. 

Mais il ne set u il s'est enbuscié, 2024 



66 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Car illuec priés ot un perron tallié. 

La ot une orse son faonciel lascié. 

Vente et grésille et fait un tel tempié 

N'a home el mont n'en fust tols esmaié. 2028 

Cho a le duc durement agregié. 

Dusqu'al talont ot tout le cors moUié 

Et Morials a la nuit son frain rongié. 

« Moriel, » dist il, « de toi ai grant pitié. 2032 

Se de ton vivre trovasse nul marcié, 

Volen tiers fust a fin or eslegié. 

Autre foïe vos face Dex plus lié. 

Car en tel liu somes chi herbergié 2036 

U moi et vos n'iermes point aasié. » 

118 La nuit fu Namles par desos l'arbrisiel. 
Il n'i a gaires ne joie ne reviel ; 
Entre dos roces a herbergié Moriel. 2040 

La ot une orse faoné de noviel ; 
Desos un arbre ot laissié son orsiel. 
Vente et grésille, si ne fait mie bel ; 
Deviers le vent tint l'escu en cantiel. 2044^ 

Or a besoigne li dus de son mantiel. 
« E l Dex, » dist Namles, « qui salvas Danïel 
* Dedenz la fosse au petit lïoncel, 

En haute mer Jonas en poissonel 2( 

Et conduisistes le grant pule Israël 

Par mi la mer sans nés et sans batiel. 

Si con par l'angele qui ot non Gabriel 

Fu saliiee Marie o le cors biel, 2052 

Oies moi, sire, de cho dont jo t'apiel. » 

Li dus ot froit, se li tranble la piel ; 

La nuit n'ot dent dont ne fesist martel. 



V. 2025-2087 {W, f. 255 a-b) 67 

19 Icele nuit dus Namles trespassa ; 2056 
Onques frans hom de tele n'escapa ; 

Ja en sa vie mais ne l'oblïera. 

L'orse repaire, si com il ajorna, 

Droit a son estre u son orsiel laissa ; 2060 

Namles le voit, forment se mervella 

Et la grans orse de rien nel redouta ; 

Gole baee enviers le duc en va ; 

Voit le dus Namles ; Dameldeu apiela, 2064 

Puis trait Tespee et al devant li va 

Et la grans orse ses dos pies li jeta. 

Namles le fiert et très bien l'asena 

Qu'a un sol cop les dos pies li trenca ; 2068 

Redrecier cuide, mais ele reversa. 

Qui donc oïst la noise qu'el mena 

Que la montagne .d'entor en retinta ! 

A la grant noise que Torse démena 2072 

Es vos un ors et un lupart de cha ; 

Le ceval voient : cascuns le covoita, 

Mais Namles prist l'espee qui trencha ; 

Le lupart fiert que le cief li colpa ; 2076 

Li ors s'enfuit qui demorer n'osa. 

Monte dus Namles quant li solax leva. 

20 Namles avale le tertre d'Aspremont, 

Voit en Calabre et en puis et en mont 2080 

Et voit el Fart tante nef, tant dromont 

Et tante vole drecie contre mont 

Et al rivage tant tref, tant pavellont, 

Turs et paiens qui molt grant noise font ; 2084 

Aine puis que Dex ot formé toit le mont 

Ne il ot fait les cozes qui ens sont 

Ne fu tels os ; Dameldex lés confont ! 

La Chanson d'Aspreiiioiit, l*i 5 



68 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Namles les voit ; plore des iox del front, 2088 

Car il set bien damage li feront. 

121 Ensi com Namles avoit esploitié tant 
Qu'il descendi d'Aspremont le pendant, 
Dedens le Fart ot maint rice calant. 2092 
Voit i tant voile et tant mast flanboiant 

Et al rivage tant pavellon tendant. 

Le riche tref au fort roi Agolant 

Et l'escarboncle par deseure luisant. 2096 

Illuec atendent le fort roi Boïdant 

Et Moadas qui tenoit Jursalant. 

Tant i par a de la gent Tervagànt 

Que la vit aile lor vait enkierissant. 2100 

Un marc d'argent on i vent un plain gant. 

Muèrent de fain cil bon mulet anblant 

Et li destrier en vont afoibloiant. 

La les manjuënt celé gent mescreant. 2104 

Molt par en poise Aumont et Agolant. 

122 Entrosque Namles fu de Carlon sevré. 
Uns Sarrazins de la loi del malfé 

Espiié ot Carlon et son barné ; 2108 

Tant a coru le sablon et erré 

Qu'il vint a Rise, le nobile cité ; 

Agolant trueve, a lui s'est aresté ; 

Li rois le voit, si Ta bien ravisé : 2 112 

Dist Agolans : « As tu a Rome esté ? 
— O ïl voir, sire ; molt i ai sejorné. 
Caries vos vient a sa crestïenté. 
Es avant gardes qui devant sont aie 21 16 

Dose duc sont et doi roi coroné. 
Prendent le liu u il sont atravé. 



V. 2088-2148 {W, f. 255 b-d) 69 

Quarante mile furent del roi esmé. 

Mais onques gens ne furent si armé : 2120 

Il n'ont hauberc ne soit fors u doblé, 

Il nen ont helme ne soit a or gemé. 

Quant ont lor lance encontre mont levé, 

Ja ne verés nul bos tant dru planté 2124 

Qui tant drus soit con grant il sont seré. 

L'autre conroi ont a cent mil nonbré. » 

Aumons l'entent, si l'en a regardé. 

a Tais toi, leciere, trop par en as parlé. 2128 

Or sai jo bien il t'ont espoënté ; 

Fui toi de chi, trop nos en as conté. 

Que, s'il estoient de fin achier tenpré, 

N'avroient il envers nos poësté. » 2132 

123 Dist Agolans : « Biax fix, lassciés ester ; 
Nos ne savons cestui de quoi blasmer ; 
Bien le poons essaier et prover. 

Li quels de vos s'en ira aprester 2136 

Qui nos poroit en Aspremont monter 
Et les conpagnes des crestiiens esmer ? » 
Mais n'i ot nus qui s'en osast vanter. 

124 Salatïel en est levés en pies : 2x40 
« Agolans, sire, se vos le voliiés. 

De moi sera ja Aspremons puiés. 

Desci qu'as très m'en irai eslassiés. 

Se truis Carlon, bien sera araisniés. » 2144 

Et dist Gorhans : « Salatïel, taisiés. 

Autres de vos i sera envoies. » 

125 Apriés parla li rois de Befanie : 

« Rois Agolans, vostre ost avés banie, 2148 



70 LA CHANSON D ASPREMONT 

Mais la vïande nos est del toit faille. 
Des miols des nos n'en remenrés vos mie : 
Moadas est en tiere Femenie ; 
De Boïdant n'i avrés vos aïe. 215: 

Chevalce, rois, a te grant ost banie 
Sos Aspremont en la grant praerie ; 
Assanble a Carie la toie conpagnie 
, Et si abat ceste novelerie ; 2156 

S'abat lor loi que il ont establie ; 
Par tolte France cor je ta signorie ; 
A Saint Denis soit la Mahomerie. » 
Balans l'entent, n'en puet muer n'en rie ; 2160 
D'autre part dist al roi de Femenie : 
« Cist a le langue al deviser forbie. 
Ne conoist pas Carlon ne sa maisnie 
Ne com il a noble chevalerie ; 2164 

Ainz en avront tel batalle establie 
Dont mains frans hom avra dol et hascie. » 
Et dist Gorhans : « Père, ne dites mie 
Ja crestiien aient vers nos aïe. » 216S 

Puis dist au roi : « Ne vos esmaiés mie : 
G'irai a l'ost ,sire, s'on le m'otrie. » 

126 Dist Gorhans : « Rois, se voliés creanter, 

Ja me verés en Aspremont monter, 2 1 72 

Toltes les os des crestiiens esmer. 

Vo blanc destrier me faites délivrer 

Ki l'autre soir vos vint d'oltre la mer. 

Lors irai bien dusqu'a Carie parler, 2170 

A lui meïsme enquerre et demander 

S'il se laira ensi desireter 

Ne s'il volroit Mahomet aorer. » 

Dïent paien : « Faites li délivrer. » 21 Sel 



V. 2I49-22II (W, f. 255 i-256 a) 71 

Li rois l'otroie, si Ta fait amener. 

D'un riche pâlie il l'a fait acoustrer ; 

Plus biele bieste ne peûssiés trover 

Ne de bonté ne trovissiés son per ; 2184 

Devant le roi le corent ensieler. 

Paien ensielent richement l'auf errant 

D'arçons a or et de siele a argmt. 

Estriers avoit qui molt sont avenant 2188 

Et Gorhans monte tost et isnielemant. 

Il viest l'obère, lace s'elme luisant 

Et çainst l'espee al puig d'or flanbïant, 

Met a son col un fort escu pesant : 2192 

Trois lupars ot escris par dedevant. 

Puis est montés et prent l'espiel trencant ; 

A trois claus d'or un confanon pendant. 

Congié demande et si s'en torne a tant. 2196 

A la roïne cui Gorhans amoit tant 

A pris congié, se li dist en rïant : 

« Jo m'en vois, dame ; a Mahon vos comant. 

Jo vois veïr Carlon et son sanblant 2200 

Et quels gens sunt avoc lui cevalcant. 

— Va t'en, » dist ele ; « a mon deu Tervagant 

Te comant jo : qu'il te face garant. 

De toi me blasment li petit et li grant. 2204 

Assés savés con nos est covenant ; 

S'onques m'amas, or n'en fai ja sanblant. 

• — Dame, » dist il, « toit a vostre comant. » 

Par les herberges en est issus errant. 2208 

Gorhans cevalce qui fu liés et joiols ; 
Armes a bones que sos ciel n'a mellors ; 
Sist el destrier plus blanc que nen est flors. 



2220 



72 LA CHANSON d'ASPREMONT 

N'est pas mervelle se il fu orghellos : . 2212 

Riches d'avoir et de molt grans honors, 

Pros et hardis et molt cevalerous, 

D'esciés, de tables fu molt bons joëors ; 

Sot de rivière, d'esperviers et d'ostors 2216 

Et sot de bos plus que nus veneors 

Et de plais ert sages et engignols 

Et fel et fiers enviers les orgellos, 

Envers les bas et humles et pitos ; 

De ses avoirs tenir n'ert covoitos. 

Bien sot doner as grans et as menors 

Et s'ert de cors bien fais et amoros ; 

De la roïne a il regars plusors. 2224 

Aspremont puie qui tant fu traveUos. 

Namles avale le tertre perellos, 

Gorhant encontre et il lui a estros. 

L'uns fu vers l'autre de parler covoitos 2228 

Por les novieles dont il sont desiros. 

129 Tant a Gorhans et Namles esploitié 

Que l'uns d'als s'est tant de l'autre aprocié 

Que li dus Namles l'a primes araisnié : 2232 

» Aies, bial sire, de vo ceval pitié. 

S'ensi aies com avés comencié, 

Ançois qu'aies cest grant tertre puié. 

Ares vos molt vo ceval enpirié. » 2236 

Gorhans l'entent et se li respondié : 

« Qui es tu, va, qui si m'as araisnié ? 

Crois tu en Deu et es tu baptisié ? 

— Oïl voir, sire, j'ai esté presegnié. 224^ 
Bien croi en Deu qui le mont a jugié, 
Que li juï orent crucefiié. 

— Voir, » dist Gorhans, « nel m'as gaires noie. 



V. ^212-2274 {W, f. 256 a-h) ^3 

Es tu de France, del bon païs proisié ? 2244 

— Oïl, » dist Namles, « de Monloon le sié. 
A Agolant m'a Caries envoie 

Por quoi il s'est en s'onor herbergié. 

Se gent ocise et son règne essillié. » 2248 

Cho dist Gorhans : « Molt as mal esploitié. 

Par Mahomet, molt t'a mal envoie ; 

Jo ne cuit mais que t'en voises haitié. 

Cel tien ceval ai forment convoitié, 22.52 

S'or ne quiers altre, tu t'en iras a pie. 

— Sire, » dist Namles, « ja seroit cho pechié. 
Et car soit ore cis plais tant respitié 

Que jo eûsce mon message noncié ; 2256 

S'ensi nel fais, se Dex me fage lié, 
Ja autrement n'iert par moi otroié. 

— Chevalier, sire, w cho li a dit Gorhant, 

« Telx cevals noirs me sanble molt courant, 2260 

Isnials et fors et forment remuant. 

Descendes tost, nel menrés en avant. » 

Namles respont : « Cho seroit mal séant 

Que li hom Carie alast a pié fuiant. 2264 

Vostre merci, mais or atendés tant 

Qu'aie conté mon message Agolant ; 

Et, s'ensi est ne vos viegne a créant, 

Tant vos ferai por pais a en avant 2268 

Mon noir ceval vos donrai por vo blanc ; 

Ja mar por cho vos irés gramoiant ; 

Dex me confonde, s'autrement le créant. » 

Quant voit Gorhans que tant est fors et fier 2272 
Qu'il n'ara pas Morel por nul proier, 
Se il le blanc ne li donc premier, 



94 î-^ CHANSON D ASPRÊMÔNT 

Dist a Namlon : « Or te covient gaitier. 

S'or ne te pues garder de mon acier, 2276 

Ton noir ceval te covenra gaitier. » 

Namles respont : « N'ai soig de Totroier. » 

Et dist Gorhans : « Tu avras enconbrier. » 

A tels paroles lait aler le destrier ; 2280 

Enviers Namlon a brandi son espier. 

Mais li dus Namles ne fu mie lanier ; 

Drece sa lance, si l'a féru premier. 

Sus en la targe, el premerain quartier, 2284 

Le feri si dus Namles li Baivier 

Que il li fist et fendre et trespercier. 

Trenche la malle del bon obère doblier ; 

Tel treu i fist de son trechant achier 2288 

Par SOS l'assiele peust son braç lancier. 

S'il le peûst auques en car ballier, 

Ja nel seiist a Agolant noncier. 

132 Gorhans senti que sa targe est troée ; 22()2 

Il fiert Namlon sor le targe dorée 
Si qu'il li a percie et entamée ; 
Fors fu Tobers, n'i a malle falsee. 
Endroit le fier est l'anste tronçonee ; 2296 

Al tor qu'il font a cascuns trait l'espee, 
Puis a se resne l'uns vers l'autre tirée. 
La veïssiés entrais dos grant mellee. 
Desor les elmes douent mainte colee : 2300 

N'a piere en l'elme, tant soit bien seelee, 
As cols qu'il douent ne soit d'euls alivee, 
Boucle n'escu qui ne soit desserrée 
Ne taint ne glu n'en soit a val portée. 2304 

Namles s'aïre, tele li a donee 
A mont en l'elme a la cercle dorée 



V. 2^75-2337 (^, f- 256 h-â) 75 

Que Gorhans ot si la tieste estonee 

Qu'il ne vit goûte en plus d'une loée. 2308 

Ja fust keiis del destrier en la pree, 

Mais il se prist a la siele dorée 

Et li cevals s'en fuit de randonee ; 

U voelle u non, la place a délivrée. 2312 

Namles en rist, se li fist escrîee : 

« U irés. vos, paien ? N'i ait celée. 

Auques vos ai abassié vo posnee. 

Ja mais del mien n'en porterés denrée 2316 

Que ne l'aies chierement conparee. » 

133 Namles fu sages ; bien s'est aperceii 
Que, s'il avait Gorhant a mort féru, 

Ja mais ariere ne seroit revenu, 2320 

Devant qu'il ait son message rendu. 

Quant al paien fu son sens revenu 

Et de s'amie li est resovenu 

Qui al matin li fist le gent salu, 2324 

Torne se resne et trait son brant toit nu. 

U voit Namlon, sore li est coru ; 

Et li vassals l'a si bien atendu 

Que li paiens en fu tols esperdu. 2328 

Si se repent que il retornés fu. 

134 Tant a l'estors des dos vassax duré 
Qu'il erent ja anbedoi si lassé 

Que l'uns deus s'est devant l'autre aresté. 2332 

Sans trives prendre se sont entresgardé. 

Mais cil Gorhans a premerains parlé : 

« Chevalier, frère, or me di vérité : 

Sont si prodome toit li crestïené ? 2336 

■ — Vassal, » dist Namles, « ne l'ai espermenté. 



76 LA CHANSON d'ASPREMÔNÎ 

Mais de mellors en i a il plenté. 

Mais car soit or tant cis plais oblïé 

Que je eusse a Agolant parlé. 2340 

Quant jo serai dusque ci retorné 

Et vos avrés a mon segnor esté, 

Se de plus faire avés donc volenté, 

Jo vos afi la moie loialté 2344 

Que ja par raoi ne sera refusé. » 

Et dist Gorhans : « Ja vos fust créante ; 

Mais g'en seroie des Sarrazins blasmé. 

— Paien, » dist Namles, « tant lor a il costé. 2348 
Telx vos en blasme, s'il m'i avoit trové, 

De lui meïsmes seroit tols encontre. » 

Tant a F uns d'als envers l'autre parlé 

Que anbedoi se sont entrafïé 2352 

Qu'ensi sera con il l'a devisé. 

Et dist Gorhans r « Or somes atrivé. 

Or t'en menrai toit droit al maistre tré, 

Que ja t'aroient no Sarrazin tué, ^ 2356 

— Paien, » dist Namles, « or as tu bien parlé. 
,Encor t'estra molt bien gueredoné. » 

A tex paroles en sont a l'ost aie. 

135 Gorhans et Namles avalent del rocier. 2360 

Desci qu'a l'ost ne volrent atargier. 
Paien le voient, sel vont al roi noncier, 
« Agolans, sire, nobile justicier, 
Molt par devés vo senescal proisier ; 2364 

Chi le veons venir et repairier ; 
Un Franc amainne desor un noir destrier. » 
Dist Agolans : « Por cho l'aig et tien cier 
Qu'il m'a eu a maint besoig mestier, » 2368 



V. 233S-2400 (W, i. 256 ^-257 a) 77 

136 La u Gorhans devant le tré descent, 
A lui servir en corent plus de cent. 

Et dist Gorhans : « Cho ne faites nïent. 

Cest chevalier serves premièrement. » 2372 

Fors lors escus n'osterent solement. 

Mais Agolans parla premièrement : 

« Dites, Gorhant, nel me celés nïent : 

Est icis nés de la fraçoise gent ? » 2376 

Et dist Gorhans : « Il en est, voirement. 

Messagiers est Carlon, veraiement. 

Jo rencontrai et il moi ensement. 

Assés pert bien li nostre acointement. 2380 

— As le tu pris ? — Jo, par ma foi, nïent. 

Jo qu'en diroie ? Il me pert malement 

Que hom soit pris qui si bien se deffent. » 

137 Paien esgardent le Carlon messagier. 2384 
L'escu Gorhant esgarderent premier. 

Desos la boucle, el premerain quartier. 

Parmi le treu volast un espervier ; 

Par SOS l'assiele puet on son braç lancier ; 2388 

Trencié son elme desci el capelier, 

Sor les espaules en gisent li quartier. 

Paien comencent entrels a conselher : 

« Icis n'est mie ne gars ne jumentier. 2392 

Se toit li autre se pueent si aidier, 

Mar lor venimes lor tieres calengier. » 

Et Agolans prent Namlon a raisnier : 

« Dites, vassal, nel me devés noier : 2396 

Estes riche home ne estes chevalier 

Ne avés vos alques tiere a ballier ? » 

Namles respont, li sires de Baivier : 

« Jo sui hom Carie, nostre roi droiturier ?4oo 



^8 LA CHANSON D*ASPREMÔNT 

Si m'adoba et me fist chevalier ; 

Ses serjans sui et ses maistre portier. 

Un poi de tiere me fist doner Fautrier. 

Si me donra encor li rois mollier 2404 

Por cest voiage dont jo sui messagier. 

Devant n'avoie qui valsist un denier. » 

138 Dist Agolans : « Sarrazin et Escler, 

Cestui message me faites bien garder 2408 

Et le matin le faites amener ; 
Se li ferai tols les menbres colper. 
El despit Carie le ferai desmenbrer. 
• — Sire, » dist Namles, « n'aies soig de haster. 2412 
N'afiert a roi qui soit gentix ne ber 
Qu'il doie ja message destorber. 
Or me lassiés mon message conter. 
Li emperere qui cha m'a fait torner 2416 

A vos meïsmes me rova demander 
Con fais pechiés vos fist cha arester, 
Se gent ocire et sa tiere gaster. 
Volés le vos ensi desireter ? 2420 

■ — Oïl, » dist il, « n'en puet par el aler : 
Quant il se fist baptisier et lever, 
S'il me venist anchois merci crïer, 
Toit le lassase enviers moi acorder. 2421 

Ja n'orai mais de roi el mont parler, 
' Se il ne vient sa tiere a moi livrer 
Et a mon pie ne se violt acliner. 
Que ne le voise toit vif desireter. 24 2H 

De mort noviele le ferai desjuner. 
— Sire, » dist Namles, « molt avés a aler, 
Se vos volés toit icho aciever. » 



V. 2401-2463 {W, f. 257 a-b) 79 

Namles s'estut devant roi Agolant ; 2432 

A lui parole hautement en oiant. 

Que qu'il parloit et contoit haltement 

Le cornant Carie, son dit et son cornant, 

A tels paroles es vos venu Balant ; 2436 

U voit le duc, sel vait reconissant 

A le parole, al vis et al sanblant ; 

Il li a dit molt bas en sosrïant : 

« Chevalier, sire, recréés moi cel brant. 2440 

Rendes le moi par itel covenant 

Que tex n'a chi vostre mort porparlant. 

Se g'en veoie ne ouevre ne sanblant, 

Jo vos aidroi con père son enfant. 2444 

Bien m'en sovient, nel vois pas oblïant, 

De vostre honor et de vo biel sanblant 

Que me fesistes en France la devant. 

N'aies paor : jo ai a non Balant ; 2448 

A mon pooir vos esterai garant. » 

Namles l'entent, si l'en vait mercïant. 

Devant le roi a dus Namles estu. 

Balans li oste del cief son elme agu 2452 

Et li despolle l'obierc qu'il ot vestu. 

Un riche ermine li a Balans rendu 

Et un mantiel de molt riche bofu. 

Namles fu fors et biais et bien menbru. 2456 

Il dist al roi : « N'avés vos entendu ? 

Por quoi avés Carlon sore coru ? 

La tiere est nostre dusqu'as Bones Arcu. 

Et or volés de lui avoir treû ! £460 

Oï l'avés et si est avenu : 

Qui toit covoite, cho avés vos veû. 

Ne garde l'ore que il a tclt perdu. 



ÈO LA CHANSON d'ASPREMONT 

141 « Agolant, sire, » dist Namles en oiant, 2464 
« Caries vos mande et jo le vos demant : 

Fuirés en vos u vos venrés avant ? 

N'a en ceste ost si bon mulet anblant 

Qui en trois mois peûst mie aler tant 246s 

Qui cerkast France, tant par est lee et grant. 

La venrés vos la tiere conquérant ? 

Caries vos mande et toit si bien voilant : 

Només le place et le liu maintenant -2472 

U vos, soies ensanble conbatant. 

Dites le jor, que jo le vos demant. 

Se Temperere ne vos est al devant, 

Jo vos doins France, tenés le par cest gant. 2470 

En toltes cors vos en serai garant. 

142 « Agolant, sire, » dist Namles de Baivier, 
« A toi m'a fait l'emperere envoler, 

A vostre cors oïr et encerquier 2480 

Por qoi volés en s'onor herbergier. » 

Dist Agolans : « Jo l'en voirai chacier. 

Se jo le puis a mes dos puins ballier, 

Tols ses linages en avra reprovier. 2484 

— Sire, » dist Namles, « or li puist Dex aidier. 

Dusqu'al tierç jor or pensés del gaitier ; 

Le pores bien de plus priés manecier. » 

143 Rois Agolans en apiela Sorbrin : 2488 
« Fus tu en France, fix de bon Sarrazin,, 

Por espiier Carlon, le fil Pépin ? 

Conois le tu, le malvais, le frarin ? 

— .Oïl, bias sire, par mon deu Apollin, 2492 

Les homes Carie conois, cho est la fin-. 

Jo conois bien Droon le Poitevin. 



V. 2464-2526 {W, f. 257 b-d) 81 

Et Salemon et le roi Thïorin, 

Hoël de Nantes et Joifroi l'Angevin, 2496 

De Normendie le bon duc Anchetin ; 

Si conois bien de Bialvais Bauduïn 

Et si conois l'arcevesque Turpin ; 

Le nief Carlon conois jo Rollandin 2500 

Et d'Engletiere Chaoher le mescin, 

Trestols les princes Carlon le fil Pépin. 

Mais Caries a un molt riche voisin ; 

Gerart d'Eufrate l'apielent Limosin. 2504 

Tant par est riches de tieres et d'or fin 

Trente cités sont bien a lui aclin. 

S'ils fust a Carie ne ami ne cosin, 

Bien vos peûssent cil doi mètre al cemin. 2508 

Mais ne feroit por lui un romesin ; 

Plus het l'uns l'autre que triades venin. 

« Agolant, sire, » ce dist li paltonier, 

« Il n'a en France vavassor ne princier 2512 

Ne home nul, tant i face a proisier, 

Ne sace bien com il se puet aidier. 

Veés vos la ester cel chevalier 

Ki de par Carie vos est chi messagier, 2516 

Qui vos dist ore qu'il n'a un sol denier 

Et que il est Carlemaine portier. 

Un poi de tiere li dona on l'altrier ? 

Par Mahomet qui tols nos puet jugier, 2520 

Cho est dus Namles, le sire de Baivier, 

Li hom el mont que li rois a plus cier ; 

Desor trestols est il son consellier. 

Se volés Carie durement corecier, 2524 

A cestui faites tols les menbres trencier. 

Ja ne pores plus François esmaier. » 



82 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Balans l'entent, prent soi a corecier. 

Vers le tafur se prent a aprocier ; 2528 

Desor Tespaule li vait del doit tochier 

Et en l'orelle li prent a conseiller. 

« Par Mahomet, fix a putain, lanier. 

Se jo vos puis la fors as puins ballier, 2532 

Jo vos quit si ancui appareiller 

Ne vos tenra de franc home enpirier. 

Agolans, sire, molt me puis mervellier 

Que vos créés consel de losengier : 2536 

Il vos fera conoistre son mestier. 

Cist vos losenge por avoir bon loier. 

Jo conois bien dont Namlon le Baivier ; 

En tolte France n'a plus bel chevalier ; 2540 

Cist ne valt mie a celui un denier. 

Créés vos ore que Caries al vis fier 

Vos envoiast son maistre conseiller 

Ne home nul qui li eiist mestier ? 2544 

Saciés cis est serjans u canberier, 

Alcuns vassals qui sert de son mestier. 

Caries n'est mie si fols ne si legier 

Qu'il tramesist a vos duc ne princier. 2548 

S'or me volés livrer cel paltonier, 

Jo rirai ja en celé eve noier. » 

Tant dist Balans et avant et arier 

Qu'il first Namlon a celé fois lasscier. 2552 

145 Dist Balans : « Sire, entendes ça viers moi : 
Ne croire ja lozengier devant toi. 
Mais contien toi si con nobile roi. 
Si come ont fait li price de ta loi. 2556^ 

Se os message qui parolt devant toi, 
Escolte le sans noise et sans effroi. 
Et, s'il te dist ne orguel ne desroi. 



V. ^527-2591 0^> f. 257 ^-258 a) 83 

N'en fai que rire, si con Caries fist moi. 2560 

Aine ne li soi tant dire grant bofoi 

Que l'emperere en eûst nul anoi 

N'ainc de folie respondist cho ne quoi. 

Fai ensement, si feras que cortois. » 2564 

Dist Agolans : « Balant, a vostre otroi. 

Prent le message, si le herberge od toi 

Et, se il violt ne cendal ne orfroi 

Ne mul ne mule, destrier ne palefroi, 256S 

Done l'ent, ber, si con Caries fist toi. » 

Ef dist Balans : « Biais sire, jo l'otroi. » 

A tels paroles s'en partirent andoi. 

46 Tant a Balans a Agolant parlé 2572 

Qu'il a Namlon guari et délivré. 
Et Agolans ra le duc apielé : 
« Messagier, frère, jo n'ai mie oblïé 
Que Carlemaines m'ait batalle mandé. 2576 

Or li diras, quant seras retorné, 
Li estors iert sos Aspremont el pré 
A cest tierç jor ; n'i ait plus demoré, 
Que jo ai chi mon barnage assanblé ; 2580 

S'ai molt gasté ma viande et mon blé. 
Or gart qu'il soit contre moi apresté. 
Que bien li dî, garde ne soit celé. 
Qu'aine puis celé ore que on l'ot adobé 2584 

N'il çainst l'espee al senestre costé 
N'ot tel batalle en trestolt son aé 
Ne tant paiens ne vit en camp malé, 
Mais, se dedens estoit aporpensé 2588 

Que il eûst son baptesme falsé 
Et renoier voloit crestïenté, 
Encor avroie, jo cuit, de lui pité, 

ifl Chanson d' Aspremont, I*. 6 



§4 tA CHANSON D'ASPREMONf 

Por qu'il eûst Mahomet aoré. 259^ 

— Sire, » dist N amies, « bien vos ai escolté. 
Jo sai molt bien qu'aine n'en ot volenté. » 
A tes paroles, con jo vos ai conté, 

S'en parti Namles ; congié a demandé ; 2596 

Od lui Balant a cui il Tôt livré ; 

Et il l'en maine droitement a son tré. 

Onques nus hom ne fu si honoré. 

Coment l'a il vestu et conreé 2600 

De dras de soie de fin or estelé ! 

Et al mangier l'asist a son costé, 

A coupes d'or li a le vin doné. 

Devant Namlon sert un roi coroné ; 2604 

Cho fu Gorhans qu'en l'angarde ot trové. 

Dont s'est Balans sor Namlon acliné : 

« Biais sire dus, bien soies vos trové. 

Vos me fesistes honor en vo régné ; 2608 

Gel ferai vos a trestolt mon aé ; 

U que jo soie, sui jo vostre privé. 

Dites moi Carie salus et amistié. 

Se cest estor pooit avoir fine, 2612 

Jo voirai estre baptisiés et levé. » 

Namles l'en a dolcement mercïé. 

A la roïne a on cest plait conté, 

Con li mes Carie avoit al roi parlé. 2616 

El prent un mes, si a Balant mandé 

Qu'il li amaint en mi liu de son tré : 

Veoir le volt ; Balans Ta créante. 

« Biais sire Namles, ja ne vos iert celé : 2620 

A la roïne qui vos a désiré 

Et moi et vos irons par amisté. 

— Voir, » dist li dus, « jo l'otroi, si le gré. » 
Al paveUon en sont andoi aie 262^ 



V. 2592-2657 {V^, f. 258 a-b) ES 

Et la roïne est contre als dos levé. 

Namles s'asist joste li al costé. 

Li dus ert biais et de cors bien molle, 

Cler le vïaire et bien afenestré. 2628 

Cho H avint c'un poi ert camosé 

De son aubère que il avoit porté. 

Voit le la dame, si l'a lues enamé ; 

De la bialté qu'en lui ot esgardé 2632 

Ot si son cuer espris et alumé 

Que ele dist coiement a celé : 

« E ! Mahon, sire, par vostre poësté 

Nos eùssciés moi et lui ajosté 2636 

En un bel lit molt bien egordiné. 

Bien en valroit li déduis un régné. 

Ja d'Agolant ne seroit mais parlé, 

Que cis est jovenes et icil est barbé, 2640 

S'a toit le cors de viellece assanblé 

Et cist l'a biel et molt bien acesmé. » 

El l'apiela bielement et soé : 

« François, » dist ele, « or me dites verte 2644 

Par celé loi dont es crestïenté : 

Avés mollier en cest vostre régné ? 

Et sont si biel toit li rengeneré ? 

— Dame, » dist il, « ne l'ai espermenté, 2648 

Mais de plus biais en i a il plenté. 

Se j'ai mollier vos m'avés demandé : 

Naie, ma dame, onques n'en oi pensé. 

Car al servir mon seignor ai torné. » 2652 

Lors fu molt lie quant cho ot escolté. 

La main li balle coiement a celé ; 

Un anelet li a el doi bouté. 

« Namles, » dist ele, « jo vo doig m'amisté 2656 

Par cest anel de fin or esmeré. 



(S6 LA CHANSON d'ASPREMONT 

(tardés le bien que il a grant bonté. 

Se Tas perdu, ja n'estra recovré. 

Jo vos dirai por quoi doit estre amé : 2660' 

Qui Ta el doit ja n'iert ensorceré 

Ne ne puet estre a mangier enherbé 

Ne ja n'avra tel avoir amassé 

Qu'il en dekiece d'un denier moneé, 2664 

Ne en batalle nen estera maté, 

De jugement n'estera ja grevé, 

De son cemin n'estera esgaré. 

Or vos dirai por quel vos ai doné : 2668 

Quant vos serés la u vos fustes né. 

Vanterai m'ent coiement a celé 

Que j'ai un dru en la crestïenté 

Et, se mes cors estoit del vostre amé, 2672 

Tolte ma vie m'en tenroie en cierté. 

— Dame, » dist Namles, « tant m'avés honoré 

De vos respondre sui trestols esgaré. » 

Congié demande, ele li a doné. 2676 

La roïne a al partir sospiré ; 

Andoi li ouel li ont el ciel larme. 

147 Nalmes s'en vait, quant il ot pris congiés. 

Il et Balans sont as très repairiés 2680 

Et Balans a ses trésors fors saciés, 

Hanas d'or fin et ciers pâlies ploies 

Et vassials d'or et cevals et deniers. 

Et dist Balans : « Dus Namles, coisissiés. » 2684 

Namles respont : « Ne vos en travelliés. 

Ja vostre avoirs n'estra par moi balliés. » 

148 Balans voit bien Namles n'en fera al. 

Qu'il ne prendra son or ne son métal. 2688 



I 



V. 2658-2719 {W, f. 258 b-d) 87 

Amener fait Balans son bon ceval 

Qui plus est blans que soit nois ne cristal. 

La teste a maigre, le crupe paonal ; 

Li frains est d'or, tols ovrés a esmal 2692 

Et li arçon sont d'or fin et loial ; 

Tols fu coviers d'un cier pâlie roial. 

En mi la place le tint li marescal. 

Balans prist Namle el mantiel de cendal. 2696 

« Or esgardés, gentils dus natural : 

Cis cort si tost et le pui et le val 

Ne s'i tenroit nule beste corsai ; 

N'est nule beste qui sofrist tel j ornai ; 2700 

Ne doit monter sor lui armé mortal 

Se il n'est pros et molt hardi vassal. » 

Et dist Balans : « Dus Namles, entent moi. 

Cest bon destrier me menrés vostre roi. 2704 

Par tel covent dites jo li envoi 

Se Dex met fin en l'ouevre que jo voi 

Jo kerrai Deu et tenrai vostre loi ; 

Mais tant con durt la noise et li effroi 270S 

Ja en batalle ne vos porterai foi. 

Desor montés : drois est que vos convoi. » 

Namles s'en vait ; le destrier mainne o soi. 

Paien esgardent, s'en sont en grant effroi : 2712 

« Voies quel Franc, com est de grand bofoi. 

Tant par li siéent ricement cil conroi. 

Se toit li altre sont de si fier agroi, 

N'en remenrons ne mul ne palefroi. » 2716 

Vai s'ent dus Namles, Balans le convoia ; • 
Mais ne vait mie la voie qu'il vint la. 
Mais loig a destre, si con li os ala. 



88 LA CHANSON D'ASPREMONX 

PaT une tor que Agolans frema : 2720 

Çho est l'entrée de la tiere delà. 
Aumont, son fil, a garder le livra 
, A cent mil Turs qu'ensanble od lui mena. 
Balans l'enguie, oltre l'ost le passa. 2724 

Tant chevalcierent que Balans li mostra 
L'ost Carlemaine ens el val par deçà. 
La prent congié Namlon, si l'acola. 
« Sire Balant, dist il, entendes ça. 2728 

Il est bien drois, et Dex le comanda. 
Que conpaig soit qui conpaig trovera. 
Vos créés Deu et Dex vos aidera. 
A nos venues, sire, quant vos plaira ; 2732 

Li apostoles si vos baptisera. » 
Et dist Balans : « Jo i alasse ja ; 
Mais Agolans, me sire, nori m'a 
Et chevalier me fist et corona. 273^) 

S 'or li faloie ne aloie delà, 
C'esteroit mais ; ja mes cuers nel fera, 
Ne malvais hom nel me reprovera 
Qu'a cest besoig li doie fallir ja. 2740 

Mais jo voi bien coment li plais ira, 
Que en la fin n'i duërrons nos ja. 
Saliiés moi Carlon et cals de la. » 
Namles li done une crois que il a, 2744 

Que l'apostoles l'autre jor li dona. 
Balans le prent, dolcement l'enclina. 
Tant com il l'ait, ja mort ne recevra. 
Namles l'encline ; a itant s'en torna ; 2748 

Desci a l'ost onques ne s'aresta. 

151 Vait s'ent dus Namles, qui tant ot de valor. 
N'arestera si iert a l'est Françor, 



V. 2720-2782 {W, f. 258 ^-259 a) 89 

Et Carlemaines fu en so tref maior. 2752 

Traite a Joiolse dont reciute a l'onor, 

Tôt nus le brant desos le covertor. 

Les renges oste ; esté i ont maint jor, 

S'i remet altres qui sont de grant valor. 2756 

Quant vit venir Namlon, son pogneor, 

Et de ses armes encoisi la lûor 

Et le destrier si blanc corne une flor, 

Ses mains tendi enviers le creator : 2760 

« E ! Dex, » dist Caries, « biais sire, jo t'aor, 

Qui m'as rendu mon bon coselleor. » 

Quant Caries voit Namlon, son messagier : 

« E ! Dex, » dist il, « toi doi jo graciier. » 2764 

A lui descendre vint li rois tols premier. 

Al desarmer fu il son escuier. 

Quant Namles fu descendus del destrier, 

Li rois li va son elme deslacier. 2768 

« Namles, » dist Caries, « es tu sains et entier ? 

— O je voir, sire, aine n'i oi enconbrier 

Fors solement en Aspremont puier. 

A molt grant tort en ot blasme Richier ; 2772 

Son esporon trovai el sablonier 

Et s'i trovai les os de son destrier. 

« Sire, » dist Namles, « n'i a mestier celée. 

Ja Aspremons n'iert pas vos sormontee, 2776 

Car la m.ontagne par est tant desrubee 

Cho sanble bien qu'as nues soit fremee. 

L'autrier i trais une dure vespree. 

Tant i soufri de noif et de gellee 2780 

C'ainc n'i dormi desci qu'a l'aj ornée. 

Illuec me vint une beste faee 



90 LA CHANSON D ASPREMONT 

Qui prist Morel a grant gole baee. 

Sel leva haut a une mesurée ; 2784 

Jo Tafolai al trencant de m'espee. 

Ves en ci l'ongle que vos ai aportee. » 

Namles Ta traite, si Ta Carlon livrée ; 

A grant mervelle l'a li rois esgardee ; 2 78 s 

A ses barons Ta entor lui mostree. 

154 « Drois emperere, » dist Namles al vis fier, 
« La merchi Deu et le bon messagier 

Que Agolans vos envoia l'altrier, 2792 

Repairiés sui sains et sais et entier : * 

Agolant dis quanque vos fu mestier. 

Menberroit vos del félon paltonier 

Que vos tenistes cha ens un an entier^ 279b 

Que fasiiés par devant vos mangier ? 

Espie estoit a Agolant le fier. 

Quant jo cuidai mon message noncier 

Et il ala Agolant conseiller 2800 

Que jo estoie dus Namles de Baivier, 

Li hom el mont que plus avïés chier ; 

Qui vos volroit durement corocier 

Si me fesist tols les menbres trencier. 2804 

G'estoie mors, sans altre recovrier, 

Quant cil Balans sorvint al resplaidier ; 

A molt grant paine me pot d'entrels sacier. 

155 « Rois, » cho dist Namles, « priés ère de morir, 2808 
Quant vi Balant el pavellon venir. 

Dist a Sorbrin qu'il li feroit tolir 
Trestols les menbres, s'il le pooit tenir. 
Puis quist congié qu'il me feroit servir ; 2812 

A son ostel me mena por dormir. 



V. 2783-2845 {W, f. 259 a-b) 91 

Que vos diroie ? Quant vint al départir. 

Devant moi fist cest blanc destrier venir. 

Tant est isnials riens ne li puet tenir ; 2816 

Qui en volroit u cacier ou fuïr, 

Por corre un jor nel verriés recreïr. 

Il le vos done ; faites le recollir 

Par tel covent qu'il voira Deu creïr ; 2820 

Mais ne violt mie a son segnor fallir, 

Car il le fist coroner et norir, 

Ne il nel violt ne boisier ne traïr ; 

Mais, se poés de la guerre acievir, 2824 

Qu'il en covigne son droit segnor fuïr, 

Adonques primes vos voira il veïr, 

Car de Deu croire a il molt grant désir, 

— E ! Dex, » dist Caries, « vos m'en puissiés oïr. 2828 

S'il se voloit par deviers nos guencir, 

Cent chevaliers metroie a son plasir. 

« Namies, » dist Caries, « nel me celés nïent. 

Avés veii le sarrazine gent ? 2832 

Que vos en sanble ? Dites vostre talent. 

Porront li nostre endurer lor content ? 

• — Oïl, par foi, il sont molt, li pullent : 

A cascun Franc sont bien Sarrazin cent. 2836 

Mais jo nés pris mie si faitement. 

Si vos dirai et por quoi et coment. 

Quant paien murent en cest conquierement. 

Par haute mer vinrent molt fièrement, 2840 

Si ariverent trestolt a lor talent. 

Or ont tel tans qu'il n'ont pain ne forment. 

Si est lor os enchierie forment. 

Car de ceval manjuënt toit sanglent. 2844 

Afamé sont et plusor et alquent, 



92 LA CHANSON D ASPREMONT 

Et qui faim a que valt son hardement ? 

Se vos venés a als a caplement, 

Petit valront toit lor efforcement. 

Je conu bien et vi, a lor talent, 

Que li plusor se vont molt esmaient. 

Chevalce, rois. Que vas tu atargent ? 

Se tant puet faire ta maisnie et ta gent 2852 

Que il les toment del fier ajostement, • 

Tant troverés rouge or et blanc argent 

Riche en seront vostre povre parent. 

157 « Riches rois, sire, » cho dist Namles, li ber, 2856 
« Jo vos dirai u vos pores passer. 
Jo sai la voie ; bien vos sarai mener 
Dusqu'a la tor qu'Agolans flst fremer. 
Agolans Fa comandee a garder 2860 
Son fil Aumont, o lui cent mile Escler, 
Tols esleiis qu'il li a fait livrer. 
Aumons n'est mie mains fiers que un sengler ; 
Qui sans les altres poroit a lui joster 2864 
Bien le poroit legierement mater. 
Et s'est tant fiers, bien l'ai oï conter, 
Ne degneroit aïe a l'ost mander. » 
Adonc fist Caries tols ses barons mander, 2868 
Les rois, les contes, maint baron et maint per 
Et l'apostole qu'il vigne a lui parler. 
Caries li maine les prent a apieler : 
« Baron, » dist il, « trop poons sej orner. 2872 ^ 
Il nos covient le matinet errer. » 

158 Caries apiele Fagon et Aubuïn, 
Le duc Sanson et le bon duc Elyn 1 
lEt Salemon, son neveu Thïorin, ^s^ô i 



V. 2846-2907 (W, f. 259 b-d) 9 



o 



Hoël de Nantes et Joifroi l'Angevin, 

Hûon del Mans et de Blois Anchetin : 

« Baron, » dist il, « nobile palazin, 

De m'avant garde vos ai ballié le brin. 2880 

Sessante mile estes en parcemin, 

Toit bon vassal ; n'en ia nul frarin. 

El non cel Deu qui de l'aiguë fist vin 

Vos meterois le matin al cemin 2884 

Et cevalciés sor la gent ApoUin. 

Crestïentés cuident mètre a déclin. 

Conbatés vos al bon brant acerin ; 

Jo vos si vrai toit le sablon caucin 2888 

A cent mile homes qui a moi sont aclin. 

Mar i entrèrent li culvert de put lin. » 

159 Li rois apiele le bon duc Amelon, 

Le conte Athelme, le Poitevin Droon, 2892 

Et avoec cels furent maint Borghegnon : 

« Dis milliers voel que vos soies par non. 

Erres a destre, quant nos cevalceron. 

Et a senestre ira li cuens Grifon 2896 

Et avoc lui son enfant Guenelon 

Et s'iert od vos Gondelbuef li Frison. 

Erres a destre, si que nos vos voion. 

Nostre harnas dedevant nos meton, 2500 

Cars et carettes, escuiers et garçon 

Et la vitalle de quoi nos viveron. 

Et al matin, se Deu plaist, conbatron. » 

Et cil respondent : « A Deu beneïçon. » 2904 

160 Al matinet, quant vint a l'ajorne^. 
Quarante conte, cascuns la teste armée, 
Orit l'avant garde richement atornee, 



94 LA CHANSON D'ASPREMONT 

D'obers et d'elmes fu molt bien acesmee, 2908 

De toit es armes garnie et conreee. 

Quant l'avant garde se fu bien aprestee, 

Sonent lor cors, es le vos arotee ; 

Puis cevalcirent sans nule demoree ; 2012 

Le païs ont et la tiere passée. 

Caries apriés a se grant gent jostee, 

Tel cent millier qui sont de grant posnee. 

La veïssiés tante lance levée 2916 

Et tante ensegne a fin .or estelee. 

Aine ne veïstes foriest tant dru plantée 

Con sont lor lances Tune en l'autre mellée. 

Tant va li os le pui et le valee 2920 

Desor une eve s'est trestolte atravee 

Priés de la tor a demie j ornée 

Que Agolans ot bastie et fremee. 

Environ ot la contrée gastee : 2924 

Mais n'i troverent vallant une denrée, 

Se il ne l'ont en lor ost aportee. 

Que Sarrazin l'ont trestolte robee. 

Caries le voit ; mainte lerme a ploree. 2928 

161 Quant logié furent Aleman et Baivier, 
Bret et Normant et Frison et Ponhier 
Et Loherenc et Braibençon li fier. 
Toit coiement, quant vint a l'anuitier, 2932 

De l'ost Carlon, le noble justicier. 
Se départirent coiement, sans noisier. 
Bien dose conte qui sont confanonier. 
Qui l'avant garde avoient a ballier ; 2936 

Ensanble o euls trente mil soldoier, 
Toit fierarmé et nobile guerrier. 
La veïssiés tant escu de quartier j, 



V. :a9o8-2970 OV, f- 259 ^-260 a) 95 

Tant elme brun, tante espee d'acier. 2940 

Droit a la tor prendent a cevalcier. 

En une angarde, desos un olivier, 

La s'aresterent desos l'onbre el ramier ; 

Car il voiront Sarrazins assaier 2944 

Et durement, s'il pueent, damagier. 

François s'esturent desos les oliviers, 

Escus as cos, en lor puins lor espiés. 

Toit quoi se taisent, s'ont lor conrois rengiés ; 2948 

Il se regardent par mi uns puis pleniers ; 

Voient lever molt mervellos polriés : 

C'estoit Aumons, li fors rois enforciés. 

Qui repairoit de garder ses forriers. 2952 

Cités ot prises et castials et plaisiés, 

A maint Franc home orent colpé les ciés 

Et les mameles ostees des molliers 

Et les pucieles, filles des chevaliers, 2956 

Plus de trois cens, cho raconte li briés, 

Orent livrées devant as paltoniers, 

Si acoplees con altres loiemiers ; 

Eles s'escrïent, molt est grans li tenpiers : 2960 

« E ! Charlemaines, sire, car nos aidiés. » 

L'uns les vent l'autre a or et a deniers. 

Aumons, li rois, li preus et li menbrés, 

A cent mil Turs fu de fuere tornés. 2964 

Viles ot prises, castials et fermetés,. 

Et homes mors et enfans decolpés. 

Prisons amainent qu'il ont encaenés, 

Enfans et dames loiés et acoplés ; 2968 

Assés en ont et mors et desmenbrés. 

Cil crient hait qu'il oht enprisonés : 



g6 LA CHANSON d'aSPREMONÎ 

« E ! Carlemaines, tant nos a oblïés. 
Que faites vos que ne nos secorés ? » 
Paien lor dïent : « De folie parlés. 
Ja par Carlon secors n'i avérés, 
Qu'il n'est pas telx que il soit cha tornés. 
Fuïs en est ; ja mais ne le verres. » 
Ensi disoit li pules deffaés. 
Cascuns venoit, molt cargiés et torses. 
Vitalle aportent et pains et cars et blés ; 
Lor quatre dex ont devant als portés, 
Sor l'escafalt fu cascuns d'els levés ; 
Tols orent d'or les flans et les costés ; 
Béent les goles ; cascuns sanble malfés. 
Et Sarrazin les ont molt enclines, 
Trescent et baient, s'ont lor tabors sonés. 
Estrangement sont toit asseûrés 
Et cascuns s'est haltement escrïés : 
« E ! Aumons, sire, por quoi vos arestés ? 
Que n'estes vos Aspremont avalés ? 
Par Mahomet, trop vos i arestés. 
Que pieça n'estes desci a Rome aies ? 
Sains Pieres fust de son mostier jetés. 
Illuec soies haltement coronés. » 
Et dist Aumons : « Or ne vos en hastés. 
Ja en ^ufrique n'iere mais retomés. 
Si avrai France toit a mes volentés ; 
Si n'en ruis plus de trestols nos barnés 
Fors vos, cent mile ki avoec moi venés. 
Quant nos serons delà Mongiu passés. 
De bieles dames tant forment troverés ; 
Quarante u trente cascuns de vos avrés. 
Trop vos donrai avoir et richetés. » 
Aumons parloit ensi c»n vos oés. 



V. 2971-3035 {^> f- 260 a-h) 97 

Li dose conte les ont bien esgardés 3004 

Qui la s'estoient as oliviers rames. 

Li trente mil que il ont adobés 

Ont les foriers veûs et esgardés 

Ki lor dex ont a tel joie amenés. 3008 

Oënt le dol de nos encaenés ; 

S'il lor'anuie mar le demanderés. 

Dist l'uns a l'autre : « Baron, or esgardés. 

Dex nos amaine toit cho que vos querés. 3012 

Qui les laira aler a salvetés 

Ja nel cosalt Jhesus de maiestés. » 

Alfricant vinrent de forer lïement ; 

Assés amainent vitalles et forment 3016 

Et dras de soie et or fin et argent ; 

Lor quatre dex amainent haltement. 

Cil caitif plorent, qui sont en grant forment. 

Aumons lor dist : « Cevalciés bielement, 3020 

Car de vitalle avrons a rémanent. 

Nos avrons France, jel sai a essïent. 

Car Carlemaines vient contre nos molt lent. 

Fuïs s'en est, cho saciés vraiement. 3024 

A Rome irai a mon coronement. » 

Endementiers qu'Aumons dist son talent, 

Li dose conte • oënt le mariment ; 

Huë del Mans parla premièrement : 3028 

« Baron françois, or errons sagement. 

Ves ci Aumont a grant efforcement. ^ 

Si Sarrazin sont cargié molt forment. 

S'or sont féru auques apertement, 3032 

Tost tomeront a grant enconbrement. 

Corons lor sus tost et isnielement. 

Si lor tolons cel pain et cel forment ; 



gS LA CiîANSOiC D^ASPREMÔKf 

Molt nos fait hui Dameldex bel présent. 3036 

Car les alons assallir erranment. 

Que li plus fors remoeve son talent. 

S'or les poons conquerre cuitement, 

Onques en ost n'entra plus biel présent. 3040 

Cui Dex donra ichi son finement 

Por amor Deu le prenge lïement. » 

Li trente mille respondent erranment : 

« Nos i ferrons, a Deu comandement. 3044 

Il sont trois tans, mien essïant, de gent. 

Mais j a por cho nel lasserons noient. » 

A tes paroles s'esmurent fièrement ; 

Viers Sarrazins en vont ireement. 3048 

Qui ot bon arc isnielement le tent, 

Qui ensegne ot sel desploia al vent, 

Qui destrier ot si le broce et destent. 

Aumons d'Aufrique la bruïe en entent ; 3052 

Il ot la noise que font li auferrent. 

Dist as paiens : « Qui sont or ceste gent ? 

Ne sai se c'est mon oncle Moysent, 

Rois Esperhans ne li rois Boïdent. 3056 

Contre nos viegnent par esbanoiement 

Que bien savons por voir certainement 

Qu'il ont en l'ost besoigne de forment. » 

Et dit Justins, uns paiens d'Orient : 3000 

« Par Mahomet, cho ne sont il nïent : 

Paien nen oirrent mie si faitement. 

Ne portent mie o els tant gamiment. 

Cho sont François, bien voi lor errement. 3064 

Deffendons nos ; ne nos aiment nïent. 

C'est des gens Carie, cho saciés vraiement ; 

N'est mie loing, jel voi bien et entent. 

Batalle avrés, par le mien essïent. » 3068 



V. 3036-3100 {^> ^- 260 b-d) 99 

165 Aumons, li rois, qui la teste ot armée, 
Quant voit no gent venir si acesmee 

Et tante ensengne vit contre mont levée 

Et tant brun helme, tante targe dorée, 3072 

Hector apiele, le roi de Val Penee, 

Cui il avoit s'oriflanbe livrée : 

« Hector, » dist il, « avés vos esgardee 

Iceste gent qui chi nos vient armée ? 30/6 

Ne sai qu'il sont ne quele est lor pensée. » 

Et dist Hector : « Ja ne vos iert celée. 

C'est de l'ost Carie l'avant garde montée. 

Cel olifant sonés a la menée, 30^0 

Vo gens esparse que ja soit rasanblee. 

Que nos avrons et batalle et mellee. ' 

— Voir, » dist Aumons, « onques n'en oi pensée 

Que por tel gent que chi voi amenée 30S4 

Degnasse faire de ma bouce cornée ; 

Trop en seroit nostre lois avalée. » 

166 Aumons fu fiers, fors et impérial ; 

Se il creïst en Deu l'esperital, 3088 

Mioldres de lui ne se sist en estai. 

Il regarda devant lui contre val : 

Les dose contes voit venir le costal, 

Les trente mil u il ot maint ceval 3092 

Et mainte lance a fier poitevinal 

Et mainte ensegne de pale et de cendal. 

Il en apiele Malduit le Pincenal : 

« Cist ne sont mie de nostre gênerai. 3096 

Cho sont Franchois ; bien vont querant lor mal 

Et il avront anchui un fort j ornai. 

Rengiés ma gent, si lor livrons estai. 

Poi en i voi, ne les redolt un ail ; 3100 

La Chanson d^Aspremont, 1*, 7 



100 LA CHANSON d'aSPRËMONT 

N'en remenront ne arme ne ce val. » 

167 N'ert pas mervelle s'Aumons ert fors et fier : 
Ensanble od li sont cent mile forier, 

Ne sont li nostre ne mais trente millier. 3104 

« Voir, )) dist Aumons, « molt m'a Mahomés cier 

Qui plus me done que 30 ne li requier. 

Nos aviens ore d'armes molt grant mestier 

Et cil en ont : il lor estuet lasscier » 3108 

Lors apiela son maistre latimier : 

« Va moi a ces que chi voi chevalcier 

Qu'a moi se rendent sans traire et sans lancier, 

Que li conbatres ne lor avroit mestier. 31 12 

Il s'en iront sain et sauf et entier. 

Ne mais lor armes tant lor estuet laier. 

Va, si lor di facent s'ent despoUier 

Et, s'il me > font les armes empirier, 3116 

Il i lairont les testes de loier. » 

Et cil monta, si lor va acointier ; 

A haute vois lor comence a hucier : 

« Baron franchois, ne vos calt d'aïrier, 3120 

Toltes vos armes vos convenra lasscier. » 

168 Dist li paiens : « Or me faites entendre. 
Aumons vos mande, d'Aufrike et d'Alixandre, 

Li mioldres rois qui puist espee ceindre, 3124 

Par tel covent voira vos armes prendre 

Qu'en sa merchi vos aies trestolt rendre. 

Rien ne valroit envers lui li deffendre. 

Toltes vos armes li venés molt tost rendre : 312^ 

Ne vos voira, cho dist, de plus raiendre, 

Ne mais le col desos F espee tendre 



V. 3101-3162 (W, f. 260 ^-261 a) loi 

Et puis apriés vos en pores descendre ; 

Si s'enfuiront li gregnor et li mendre. » 3132 

Dïent Franchois : « Voira sil dont deffendre ? 

Pechiés li fait nostre batalle atendre. 

Senpres savra qui nos sons as cols rendre. 

S'il i est pris, nos le feromes pendre. » 3136 

Li mes retorne, cui Dex puist maleïr. 

Dist a Aumont : « Or pensés del ferir. 

François vos mandent, bien m'en poés creïr, 

Pas ne se voelent des armes dessaisir. 3140 

Ne il n'ont cure, cho dïent, de fuïr. 

Batalle ares ; bien i voiront ferir. 

Cel olifant vos covenra tentir. » 

Aumons respont, qui fu de grant aïr : 3144 

« Mahons, mes dex, me puist donc maleïr. » 

Ses foriers fait armer et fervestir. 

Es vos Franchois qui les vienent ferir. 

A l'asanbler oïssiés cors bondir, 3148 

Par desore els la tiere refremir ; 

La veïssciés tant ruiste colp ferir 

Et tant escu estroër et partir 

Et tant clavain desronpre et desartir 3152 

Et tant vassal trebuchier et cheïr 

Et tans destriers parmi ces rens fuïr. 

Tans Sarrazins trebuchier et morir. 

Aumons le voit ; le sens cui de marir. ^ 3156 

Trait Durendal qui molt fait a chierir ; 

Fiert sor Franchois par mervellos aïr. 

Cui il consiut ne puet de mort garir 

Nel puet vers helmes endurer ne soffrir ; 3160 

Cui il atait ne puet de soi joïr ; 

Si com il vait, fait tols les rens frémir. 



102 LA CHANSON D ASPREMONT 

Qui fu el camp et dont s'en pot partir 

Tolte sa vie Ten pot puis so venir. 31» 

170 Li premerain qui assanblent al roi. 
C'est Anquetins et Hues et Joifroi ; 
Quatre mile homes mena cascuns od soi. 
Anquetins broce contre val le sabloi ; 31 

Sor son escu fiert Pincenart, un roi. 
Rois ert d'un règne u onques nen ot froi 
N'il n'i chaï ne pluie ne gresloi. 
Toit li tresperce et armes et conroi 31 

Qu'il l'abat mort sos un arbre toit quoi. 
Huë del Mans rabati Gillefroi, 
Cozin Aumont, u molt ot grant boufoi ; 
El cors li fait de sa lance un espoi : 31 

Mort le trestorne delés un bruieroi. 
Joifrois d'Angiers fiert un Turc d'Argenoi 
Qui forment blasme la crestiiene loi ; 
De son espiel li a fait tel convoi 31 

Qu'il li tresperce et le cuer et le foi ; 
Mort le trebuce dalés Aumont toit quoi. 
Voit le li rois, grant ire en a en soi ; 
Tint Durendal od la renge d'orfroi ; 31 

Si fiert Guion de le val de Harvoi ; 
Le cief li fent, si l'abati toit quoi. 
Et puis rabat Engerrant del Saucoi, 
Gui d'Orliiens et Gerin et Eloi. 31 

François le voient, s'en sont en grant effroi ; 
Li plus hardis en ot esmai en soi, 
Et nequedent bien tienent le caploi. 
La veïssciés comencier tel tornoi 3ic| 

I>ont siet millier en i remesent quoi. 



V. 3163-3224 {W, f. 261 a-b) 103 

En l'autre eschiele furent quatre baron. 

Icés conduist li riches dus Sanson 

Et ses conduist Gondelbues li Frison. 3196 

La peûssciés veïr maint confanon, 

Tant elme a or, tant escu a lïon. 

Cil se ferirent es estors de randon. 

La veïssiés fiere defolisson, 3200 

Dars et saiettes voler a grant fuison. 

Rois Gondelbues vait ferir Cardïon, 

Un roi paien d'oltre Caphamaon, 

Et Sanses fiert Ostemart l'Arragon. 3204 

Ces dos paiens i font tel livrison 

Mors les trebucent ansbesdeus el sablon. 

La veïssciés une tele tençon 

Et sor ces helmes itel martelisson. 3208 

Qui la chaï aine n'ot puis garison. 

Fors fu li caples et mervellols li hus. 

La veïssiés tans ruistes cols férus, 

Escus perciés et helmes porfendus, 3212 

Tans Sarrazins contre tiere chaûs. 

Ne fu mervelle s'en i ot de perdus. 

Tans en i a par mi le cors férus 

Et tans gisans et mors et estendus. 3216 

Cil destrier fuient, s'ont lor resnes ronpus ; 

Mais tant i a de paiens mèscreiis, 

Contre un des nos en i a trente u plus. 

S'or n'i fait Dex por crestiiens vertus, 3220 

Ja mais de Carie n'en sera uns veûs. 

Fier sont li cri et fort li baptestal. 
L'ensegne Aumont s'estut el fons d'un val ; 
Hector le porte, uns paiens desloi^-l ; 3234 



104 I"^ CHANSON D ASPREMONT 

De nostre gent i toma molt a mal. 

Franc s'i adrecent ; la ot estor mortal. 

Es vos Aumont desor un noir cheval ; 

Dex le confonde, li père esperital. 3228 

Tint en son puig s'espee, Durendal. 

En mi la presse lor rent si fier estai 

Ces escus fent et maint elme a esmal, 

Fent mainte targe très par mi le boclal, 3232 

Siele et estriers, si colpa maint ceval. 

Franc le maldïent del Deu celestïal. 

174 Fier sont li cri et li estor pesant. 

Tant i par a de la gent mescreant 3236 

Que nostre gens s'en va molt esmaiant. 

François reclaiment Jhesu le raemant. 

Bâtent lor colpes, a Deu se vont rendant ; 

Et paien crïent : « Mahom ! » et « Tervagant ! » 3240 

Lor conrois vont enviers euls restragnant ; 

Se jetissiés sor lor elmes un gant, 

Ne fust ariere d'une loée grant. 

Es vos Aumont, od lui si Alfricant. 3244 

La reconience un estor si pesant 

Dont orphenin remesent tant enfant. 

175 Fiers fu l'estors et grans li fereïs. 

Par mi Festor vint Joifrois de Paris, 3248 

Grise Goniele, uns dus de molt grans pris. 

L'espee traite, coviers de l'escu bis, 

Fiert un paien qui ot non Escremis 

Qui de nos Frans avoit molt mal ballis. 3252 

L'elme li trence et lé front dusqu'el vis. 

Que devant lui le trebuce el lairis. 

Adonc efforce et li noise et li cris. 



V. 3225-3286 {W, f. 261 b-d) 105 

La n'ot mestier ne li vairs ne li gris, 3256 

Poi i valut porpres ne sebelis. 

La veïssciés les coars esmaris 

Et les hardis et fiers et resbaudis. 

En oui Dex ot le riche cuer assis 326a 

Cil pot avoir mestier a ses amis. 

176 Grant sont li cri, li bruit et li cenbiel. 
Par la batalle es Hiion le Mansiel ; 

L'espee traite, tint l'escu en cantiel ; 3264 

En l'ost de France n'ot chevalier plus biel ; 

Aine puis le tans Absalon ne Abiel 

Nus plus biais princes n'afubla de mantiel. 

Fiert Rodoant le fil al roi Cadiel, 3268 

Cosin Aumont, molt i ot gent tosiel ; 

L'elme li trenche, le cief et le cerviél 

Et apriés lui rocit un damoisiel. 

Paien trebucent ; grant en sont li maisiel. 3272 

Aumons le voit ; ne li fu mie biel. 

Quant voit sa gent torner a tel meriel. 

Il en jura Mahom et Jupitiel 

Que il fera crestiiens mal caudiel. 3276 

Tint Durendal dont trencent li cotiel. 

Très en mi als demaine tel reviel 

L'un fiert el col et l'autre el hateriel. 

De Durendal lor done maint bendiel ; 3280 

Par devant lui en chieent li boiel ; 

Trenche les os et le cuir et la piel ; 

Nés puet garir ne elmes ne claviel. 

177 Fors fu l'estors, molt fist a redouter. 3284 
Es Salemon, un roi gentil et ber. 

Bretegne tint par dedeviers la mer. 



I06 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Icil ala a Boïdant joster : 

L'escu li perce, le fier fait oltre aler ; 3288 

Tant con tint Tanste le fist jus creventer. 

Cinc cenc le sivent apriés lui por garder. 

Ki lors veïst ces Sarrazins verser ! 

A grant mervelle fust li hom pros et ber 3292 

Qui cho osast veïr ne esgarder. 

178 Par mi Tester es vos un roi molt fier : 
Hector ot non, si fu cofanonier. 
Eaumes li ot l'ensegne fait ballier ; 3296 

Molt se penoit des nos adamagier. 
Par le batalle es vos venu Richier, 
Dont Charlemaines ot fait son mesagier ; 
Il ne fu mie par mi l'estor lanier ; 3300 

Fiert cha et la, n'a soing de Fespargnier : 
Et voit Hector nostre jent mahagnier : 
Malvais sera, s'il ne les vait vengier. 
Point vers Ector, qui tant se faisoit fier ; 3304 

Sor son escu li asist son espier, 
L'escu li troë, le clavain fait percier ; 
Par mi le cors li met son dart d'achier 
Qu'il li a fait les dos arçons vuidier. 3308 

L'ensegne Eaumont covint jus trebuchier. 
Es vos le roi quil cuide redrechier, 
Quant d'altre part i sorvint Berengier, 
Driu de Poitau, Aliaumes li Pouhier . 3312 

Et Tïorins et Girars et Rainnier, 
De nos François plus de quatre mellier. 
U vuelle o non, Eaumes se trait arier ; 
Par droite force li font le canp vuidier. 3316 

Dont veïsciés Sarrazins desrengier,' 
De totes pars la place aciaroier ; 



V. 3287-3349 (^> f- 261 ^-262 a) 107 

Cascuns s'enfuit por sa vie asiongier ; 

Lor quatre deu remesent estraier. 3320 

Eaumes meïsmes, quant il voit l'enconbrier,^ 

Por lui garir pense de l'avanchier. 

Richiers Tencauce, qui ne le vielt laschier ; 

Sovent li crïe : « Car tornés, chevalier. » 3324 

Eaumes Tentent ; le sens cuide cangier. 

Molt volentiers en retornast arrier 

Por son damage restorer et vengier ; 

Mais sor lui vienent des nos tel troi melliers 3328 

Qui l'enbatirent a force en un vivier. 

Fiers fu l'estris et ruiste la tençon. 

Es vos Richier qui vint a esperon ; 

Molt fièrement a encaucié Eaumon. 3332 

Aufricant voient caïr le cofanon ; 

En fuies tornent sans nule arestisson. 

Tervagant lassent, ApoUin et Mahon ; 

Soi tierç de rois s'en vait fuant Eaumon. 3336 

Riciers l'encauce et maint altre baron 

Qui ne demandent a Deu nul altre don 

Mais qu'il peûscent retenir l'Esclavon. 

Vait s'en Eaumons : perdu a sen espoir. 3340 

Ja cuidoit il tôt le monde valoir ; 

Ja ne verés orguel ne grant savoir 

Que nus hom puist bien longuement avoir 

Le quel que soit n'estuece remanoir. 3344 

Vient a la tor qu'il frema l'autre soir. 

Qant il en pot le premier pont veoir, 

Onques ne fu si liés de nul avoir. 

Richiers l'encauce et siut par estavoir. 3348 

Qant voit Richiers qu'il l'estuet remanoir, 



I08 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Escost Tespiel de trestot son pooir ; 

El dos detriere li cuida aseoir ; 

Ens en la crupe fiert si le ce val noir 3352 

Par le poitrine en fist le fer paroir. 

S'or i peiist recovrer al caoir, 

Perdu eûst rois Agolans sen oir. 

181 La bat aile est vencue et li es tri ; 3356 
Paien s'en vont maté et desconfi. 

Li trente mile ont cel jor féru si 

Li forrier sont par force départi. 

Devant la tor ot un mervellos cri ; 3360 

Oï avés ichi k'Eaumes chaï ; 

Terols en ot son bon elme bruni. 

Cil de la tor sont encontre salli. 

Eaumon abascent le grant pont torneï. 3364 

Laiens l'en mainnent et si l'ont desgami, 

Se li desçagnent Durendal le forbi : 

« Sire, « font il, « il vos ont près suï. 

— Voire, » dist il, a mi deu m'ont tôt falli ; 3368 

La sont remés el canp tôt esdordi. 

Qui en aus croit tôt a le sens mari 

Et mi paien sont par els desconfi. » 

182 Bien ont féru no chevalier vallant ; 3372 
Par force en fisent Eaumon aler fuiant, 

Si ont conquis Mahon et Tervagant 
* Et Apolin et Jupiter le grant, 

Lor qatre dex qui d'or sont flanboiant. 3376 

Conquis i ont roge or et argent tant 

A tos jors mais en seront plus manant. 

183 Vont s'ent François qui vaincu ont l'ester. 



V. 3350-34^0 {W, f. 262 a-b) 109 

Aine tant de jent ne vainquirent gregnor. 3380 

Celé nuit jurent el canp a la froidor 

Et l'endemain, endroit prime de jor, 

Vint Karlemaines, lor natural segnor. 

L'eve passèrent la nostre jens Francor. 3384 

A la fontainne, par dedesos l'aubor, 

Illuec tendirent le tref l'empereor 

Et tote l'os se rest logie entor. 

A la fontainne qui sort par le cinal 338^ 

La herberja Karles l'emperïal. 

Son tref i tendent li trente marescal ; 

Sor le pun d'or noielé a cristal 

Fu l'aigle d'or possee en son estai, 3392 

Qui reluisoit come estoile j ornai ; 

Li dose conte et preu et natural, 

Li trente mile del grant estor canpal 

O lor escec sont descendu a val ; 3396 

Mahon amainnent desor un estaval ; 

Les flans li bâtent de bastons et de pal. 

Descendus est Droon le Poitevin 

Et Salemons et li cuens Tïorin, 340c 

Hoël et Hues et Joifrois l'Angevin 

Et Ansketin et Richiers et Elin. 

Li trente mile, qui ne sont pas frarin, 

Qui ont Eaumon ocis maint Sarrasin, 3404 

Descendu sont devant le fil Pépin, 

Se li présentent Mahon et Apollin 

Et Tervagant et lor conpaing Jupin. 

« Ne t'esmaier. Caries, li fils Pépin. 3408 

1er matinet fumes Eaumon voisin ; 

Si conbatim.es vers la jent de put lin ; 



IIO tA CHANSON D ASPREMONT 

La merci Deu, le vrai père devin, 

Auques avons abatu de lor brin ; 3412 

De cent mil Turs l'avomes fait aclin ; 

Fuï s'en sont et tôt mis al cemin ; 

Ne fust la tors que fisent Sarrazin, 

Rendus vos fust en vo tref de samin. 3416 

Or t'amenons et lor pain et lor vin, 

Trente somiers de lor mellor or fin ; 

Si t'aportons Mahon et Apollin. » 

186 Dïent li conte : « Karles, soies joiant. 3420 
Josté avons a l'oir roi Agolant. 

Ne fust la tors qui siet el desrubant, 

Ja mais Eaumons ne fust aies avant. 

Trente somiers de l'or al mescreant 3424 

Vos amenons por faire vo talant 

Et lor vitalle, lor pain et lor formant, 

Les qatre dex u paien sont créant. » 

Karles l'entent ; Deu en va mercïant : 3428 

« Baron, » dist il, « ja n'en arai nïant. 

Vostre soit il et en vostre comant. 

Qui en perdes et le car et le sanc : 

Tôt sera vostre qanque irés conquestant ; 3432 

Ja n'en avrai le vallance d'un gant. 

187 « Baron, » dist Karles, « vostre avoir retenés : 
Vostres doit estre, qant vos le conquerés. 

Vos qui le car et le sanc en perdes 3436 

Et qui les cols por m'amor endurés ; 

Ja n'en avrai le vallance d'uns des. 

Racatés ent vos terres et vos près. 

Que ne soies por moi deserités ; 3440- 

Vos fils, vos filles en remarïerés. 



V. 341 1-3473 (^> f- 262 h-d) îtt 

Miens est l'avoirs u que vos le metés. » 

En Karlemaine n'en ot qu'esleechier. 

Qant voit les dex que paien ont tant chier, 3444 

A mais de fer et a piqois d'achier 

Comanda Karles les dex a pecçoier. 

Ki lor veïst venir tant escuier 

Mainte cuignie aporter, maint levier ! 3448 

La veïsciés tos les dex conbrissier. 

N'ont tel vertu qu'il se puissent aidier. 

A ses barons done Karles l'or mier. 

Un braç en done Droon le Berruier, 3452 

Roi Salemon le costé senestrier 

Et Ansquetin le cuisse o le braier, 

Le destre espaule en dona Berengier, 

La teste en ot li bons vasax Richier 3456 

Por l'orieflanbe qu'il lor fist trebucier 

Et por Eaumon qu'il ossa encauchier. 

Départi sont li malvais deu lanier ; 

C'est une cosse Eaumon fera irier. 3460 

En l'ost Karlon ot assés a mangier : 

Tels qatre pains douent por un denier. 

Assés en ont en l'un doi chevalier ; 

Et por dos sols a on un buef entier. 3464 

Il n'a en l'ost si afamé destrier 

Ki n'ait assés orge por un denier, 

Et Sarrazin nen orent que mangier : 

En l'ost Eaumon a uns tans issi chier 3468 

Un sol pain vendent quinse besans d'or mier 

Et d'un molton valt dis sols un qartier. 

Eaumon atendent que il lor doie aidier 

De la vïande que il fait porcachier ; 3472 

Mais or poront par loisir baallier, 



ÎI2 LA CHANSON D*ASPREMONT 

De cel conquest n'aront il recovrier : 

Or le manjuënt Alemant et Bevier. 

Chi le lairai de Charlon al vis fier. 3476 

Del viel Gerart vos redoi acointier 

Qui se parti de Vïane Tautrier. 

En sa conpagne sont sessante mellier 

A nueves targes et si a maint destrier ; 3480 

Boves et Claires et Ernals et Renier, 

De l'orieflanbe furent cofanonier, 

Et dose conte, qui molt font a proisiei". 

Qui de lor terres sont a Gerart rentier 3484 

Et si l'en servent, quant il en a mestier. 

Gerars parla con nobiles princhier : 

« Baron, » dist il, « car pensés d'esploitier, 

Qu'en Aspremont puissons monter premier. 3488 

S'ains i est Karles, trop seromes lanier. 

Ja devés vos vostre pris essaucier. » 

189 Li viels Gerars durement se hasta ; 

Sessante mile de barons qu'il mena. 3492 

Tant fist li viels et tant s'en esploita 

Il et sa jens en Aspremont puia 

A une liuë, ce dist cil qui l'esma. 

De la grant tor que Agolans frema. 34'>6 

Girars d'Eufrate la nuit s'i herbeja ; 

Ce dist li viels qu'il ne s'en movera. 

Eaumes,. li rois, durement s'aïra ; 

L'ariere ban tôt droit a l'ost manda, 3500 

Tant en i vient que assés en i a ; 

Mahomet jure q'ancui se conbatra. 

Ne ja ses père, ce dist, ne le savra. 

190 Eaumes cevalce et o lui molt grant gent ; 3504; 



V. 3474-3536 {W, f. 262 ^-263 a) 113 

Aine ne fut hom tant eûst hardement. 

Se il creïst le père omnipotent. 

Il et si home cevalcent fièrement, 

Qu'encor se cuide vengier molt durement. 3508 

Li viels Gerars se ne tarja noient ; 

Clairon apele et Bozon ensement, 

Rainier, Ernalt tost et isnelement. 

Et dist Gerars : « Or entendes, enfant. 3512 

Ves ci Eaumon, par le mien essïant. 

Isciés vos ent trestot premièrement 

A qatre mile de nostre mellor jent, 

Que veïr vuel vostre contenement 3516 

Et con j'enploi en vos mon cassement. » 

Cil respondirent : « A vo comandement. » 

Et puis s'en issent, armé molt ricement ; 

La veïsciés tant rice garnement. 3520 

Encontre Eaumon cevalcent fièrement ; 

A l'asanbler i ot tel noisement, 

Tant escu frait et tant paien sanglent ; 

Saietes volent sor els espesement. 3524 

Grans fu l'estors, la noise et la tençon. 

Molt fièrement jostent li Borgegnon. 

Devant les altres es vos pognant Clairon ; 

L'espiel drecié, destors le confanon, 3528 

Fiert Malprïant, un conseiller Eaumon ; 

Le clavain perce, le foie et le polmon ; 

Mort le trebuce en mi liu del sablon. 

Et Bues rebroce, s'ala ferir Margon ; 3532 

Aine li clavains ne li fist garisson. 

Le cuer del ventre li a mis en tronçon. 

Ernals refiert un roi, Escorpïon ; 

Nés fu d'Aufrike, molt estoit rices hom ; 3536 



ÎÎ4 tA CHANSON D^ASPRËMÔNT ' 

Mort le trebuce, rien ne li valt puisson. 

Rainiers rabat un Turc, Matefelon ; 

Senescaus fu au vice roi Eaumon ; 

Mort le rabat en mi le caplison. 

« Dex, » dist Gerars, « con jentil noreçon ! » 

192 Qant Gerars voit l'estor ensi mellé, 
Il en apele Anseïs Fauqueblé. 
« Sire, » dist il, « or oies mon pensé. 
Se je sui auques de mon tans trespassé, 
Cist mien enfant m'ont tôt renovelé 
Que j'ai nori dolcement et soé ; 
Secorons les por sainte carité. » 
A icest mot que Gerars a parlé 
S'escrie Eaumons, qui le cor ot iré : 
« Que faites vos, Sarrazin et Esclé ? 
Vengiés vos dex qui si vos sont enblé. » 
Adont fu Claires et dans Bos relise : 
Lor cinc mellier qui lor furent livré 
Dusq'a Gerart ne se sont aresté. 
Qant voit Girars ses nevos refusé, 
Clairon apele, si l'a bien ranprosné : 
« Biax sire niés, or est bien, merci Dé. 
Uns des biax estes de la crestïenté ; 
Mais ne puet estre, Dex ne l'a destiné, 
Proëce soit la u il a biauté. 
Fix a putain, malvais garçon prové, 
Onques ne fustes par Milon engenré. 
Malvaisement m'avés hui resamblé : 
Puis que je fui en un camp asamblé, 
Aine ne degnai fuïr en mon aé. 
Ki que fuïst, tos dis i fui trové. » 
A icest mot fu Girars tant iré 35^ 



V. 3537-3599 (^> f- 263 a-b) 115 

Son esperon li a as iex jeté. 

Claires guenci, si s'en est vergondé ; 

Lors acuelli hardement et fierté. 

Dist a Bozon : « Il a droit, en non Dé. 3572 

Malvaisement nos i somes prové. 

Qui mais fuira, dont ait il mal dehé. » 

Vont as paiens, si lor sont escrïé. 

93 Grans fu la noise et li cri sont alçor. 3576 
Li viels Girars fu de molt grant fieror 

Et ot en lui sage conbateor. 

Isnelement fait drecier s'orieflor ; 

Il et si home se fièrent en Testor. 35^0 

La veïsciés une tele crïor, 

Elmes trenciés et escus pains a flor. 

Girars feri si un roi paienor, 

Rois estoit d'Inde la plus superïor, 3584 

Percié li a son clavain le mellor ; 

Mort le trestorne entre cinc cens des lor. 

Puis crie « Eufrate ! » a clere vois alçor, 

« Baron, ferés. Dex vos otroit onor, 35&8 

Ains que ci vigne Karles li roi Francor. 

Sempres volroit sor nos avoir l'onor. 

S'or poiens tant ferir en cest estor 

Que nos puissons mètre entrais et la tor, 3592 

Lors s'en fuiroient, n'aroient puis retor. » 

94 Girars d'Eufrate fu nobile vasal ; 
Plus sot de gerre que nul home carnal. 

Aine ne le sorent li paien desloial. 359^ 

* Si fu Girars si près de lor chasal, 3:'9o^ 

Il et si home par mi le fons d'un val. 
Qu'entre la tor et le grant batestal 
Crient « Eufrate ! » plus de set mil vasal. 

La Chanson d'Aspremont, /*, 8 



Il6 LA CHANSON d'ASPREMONT 

S'Eaumes vielt prendre a la tor son ostal, 
Trover i puet un félon senescal. 

195 Molt sot Girars d'estor et de tençon. 
Ne sorent mot li Sarrazin félon. 

Si fu Girars ja droit au tref Eaumon ; 

Le tref abat il et si conpagnon. 

Cil qu'il i truevent n'i orent garisson ; 

Tos les oçïent a grant destrusïon ; 

Puis sont monté sus en la tor a mon. 

La fait Girars drecier son confanon, 

La vielle ensegne qui fu al roi Buevon ; 

Tote est a or, si reluist con carbon. 

Eaumes le voit, s'en ot al cuer friçon. 

Il le mostra au roi Angalïon. 

« Or esgardés », dist li rois, « por Mahon, 

Perdu avons nostre maistre dognon. 

Veés vos la cel maistre cofanon ? 

Il nen est mie de nostre legïon. 

Cho est la tors o ja mais n'enterron. » 

196 Qant Eaumes voit l' ensegne al viel Girart 
Desor la tor qui reflanboie et art, 
Perdue l'a, n'i a mais nul regart. 

Il voit sa gent fuïr de mainte part. 
Par maltalent enpogne Durendart, 
Si feert un Franc qu'en dos moitiés le part 
Et puis a mort Asselin et Bernart. 
De nostre jent i fist molt grant essart. 
Voi le Rainiers, un damoisel gallart ; 
S'or nel requiert et ne va celé part, 
Gerars ses père le tenra por coart. 



V. 3600-3660 (W, f. 263 b-c) 117 

Rainiers de Gen\'enes, li vallant chevalier, 

Qant voit Eaumon si no jent maniier. 

Point le ceval : ja les ira vengier. 3632 

Tel cop li done de son trencant acier 

Tôt son anberc li a fait desmallier, 

Molt le bleça el costé senestrier 

Que il en fist le sanc vermel raier ; 363(5 

Mais aine ne pot removoir l'aversier. 

Eaumon trestome, or n'i a q'aïrier ; 

Tint Durendal, s'ala ferir Rainnier ; 

Doner li cuide sor son elme d'or mier. 3640 

Rainniers guenci, cil consiut le destrier ; 

Le col li trence, si caï sor Ferbier. 

S'or i peûst autre cop renploier, 

Orphenin fuscent et iVude et 01i\der. 3644 

A grant mervelle fu Eaumes orgelios, 

Del duc Rainnier ocire co voit os, 

Qant i sor vint Claires et Bues li ros, 

Girars et Gui et Antelmes li prox 3 64 s 

Et a\niec cels plus de sessante et dox. 

Cil ont Rainnier a grant force rescox. 

Car Eaumes ert forment cevalerox. 

Fiers et hardis et de mal enartox. 3652 

Durendal tint, dont il fiert a estrox, 

Qui trence fer come cotiax fait trox ; 

De nostre jent i fait maint dolerox. 

Eaumes voit bien qu'il nuira haltement. 3656 

Desconfis est et il et sa grant jent ; 

Fuiant s'en vait parmi un desrubent 

A tant de Turs con a de rémanent. 

Remet el fuere Durendal tôt sanglent. 3660 



Il8 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Maudist ses dex, Mahon et Tervagent. 
Il ne degna soner son olifant : 
Venus i fust tôt a tens Agolent. 

200 Vait s'en Eaumons, dolans et coreços. 3064 
Girars d'Eufrate est retornés, li ros ; 

Il et si home se sont molt bien rescos. 
Avoir en portent et fier et mervellos. 
Eaumes remaint, dolans et angossos. 3668 

De ses set rois li ont ocis les dox ; 
De ses paiens i a perdus plusorx ; 
" Paien se clainment caitif, maleûros : 

A Eaumon dïent : « Sire, que ferons nos ? 3,^^72 

- — Gloton, » dist il, « trop estes anuios. 

Et que font or mi bon losengeor 

Qui en Aufrique, en mes palais maiors, 

Me prometoient de France les honors 3676 

Et en mes canbres erent dosnoieor 

A mes puceles o les fresces colors 

Qui vos donoient les baisiers par amors ? 

Et bevïés de mes vins les mellors. 3680 

La estiés vos rice conquereor. 

Départies France les cités et les bors. 

Mais li François ne sont pas paoros, 

Ains fièrent bien et de lance et de tros. 3684, 

Mar i creï les malvais vanteors : 

Par lor conseil en pris je icest cors ; 

Ja en ma vie ne serai mais joios. » 

Lors pleure Eaumons, tant par fu angoisos. 3688 

201 Vait s'ent Eaumons, sofert a grant ahan. 
« E ! las, » dist il, « entrés sui en mal an. » 
Il en apele et Barré et Butran 



V. 3661-3722 (W, f. 263 c-264 a) 119 

Et Salmaquin, son neveu Lauridan : 3692 

« Aies a l'ost, que nel sace Agolan, 

Et si me dites mon senescal Gorhan 

Qu'il me sokeure et son père Balan, 

Trïamodés et le roi Esparran, , 3696 

Le roi Cador et le roi Moj'san, 

Salatïel et le roi Boïdan. 

Bien lor contés le boce et le malan 

Que perdu ai Mahon et Tervagan. » 3700 

Eaumes a dit : « N'aies mie arestant. 

A cels de l'ost m'aies hastivemant, 

Si lor contés tôt cest destorbemant : 

Que perdu ai Mahon et Tervagant, 3704 

Ma tor perdue, que n'i ai mais nïant, 

De tos mes homes i a mais poi vivant ; 

Cor me sokeurent tost et isnelemant. 

Mais dites lor, et je bien lor comant, 3708 

Que ja nel sace mes pères Agolant. « 

Et cil respondent : « Bels sire, a vo talant. » 

Cascuns des mes est montés el ceval. 

Passent la terre et le pui et le val ; 3712 

Vienent a l'ost de la jent desloial ; 

Descendu sont au tref le senescal. 

La ont trové maint rice impérial. 

D'Eaumon demandent, le nobile vasal, 3716 

S'il est encore avalés contre val. 

Cil lor acontent trestot le batestal 

Tôt si k'Eaumons fu ceiis del ceval. 

Noies dut estre en une eve coral, 3720 

Si a perdu le grant tor principal ; 

Tût si paien i sont torné a mal ; 



120 LA CHANSON D ASPREMONT 

« Secors vos mande, que il n'en puet faire al, 

Si que nel sace Agolans li roial. 3724 

Vo qatre deu i ont trait tel j ornai : 

Sacié en furent et a' joie et a bal, 

Par Aspremont traîné contre val. 

Eaumes fait duel ; ja mais ne verres tal. « 3728 

Paien l'entendent, s'en font grant bat es tal ; 

Illueques ot desronpu maint cendal. 

Et dist Gorhans : « Por qoi prendons es^tal ? 

Car secorons tost le mellor vasal 3732 

Qui porte lance ne qui monte en ceval. » 

Lors s'esmuet l'os et a mont et a val ; 

Qatre mil cor qui tôt sont de métal 

Par mi les très i sonent contre val. 3736 

Lors s'arment Turc et a mont et a val, 

Cargent les armes et maint croc et maint gai, 

Haubers et elmes et maint escu boclal 

Et enselerent cel jor maint bon ceval. 3740 

Iscent des très celé gens desloial. 

Par cinc foïes sont cent mile en estai. 

204 Paien s'en toment, si sont lascié li tré. 

Par cinc foïes sont cent mil Turc armé. 3744 

Serré cevalcent et molt se sont hasté. 

Li rois Balans a un conroi mené : 

Sessante mile sont d'une part sevré, 

Preu et hardi, de conbatre apresté. 374 

Or ait Dex Karlon et son bamé. 

Batalle ara et fort estor canpé. 

Li rois Balans a sa jent regardé 

Et dist en bas, c'on ne l'a escolté. 375 

« Dex, » dist li Turs, « qui me fesistes né. 

Si con vos estes la sus en maiesté 



V. 37^3-37^5 (^' ^- 264 a-h) I2I 

Et estes Dex verais en trinité, 

Vos requier jo par la vostre bonté 3756 

Ne soit mes cors de l'ame desevré 

Dusque je soie en fons rengeneré. » 

205 Trïamodés cevalce après Balant : 

Tant a o lui de sarrasine jant 3760 

Sessante mile i sont li mescreant ; 

En cel conroi ot tant bel garnemant 

Et tant clavain et tant elme luisant 

Et tante ensegne de fin or ballïant. 3764 

Trïamodés parla a tos oïant : 

« Esploitiés vos, franc Sarrasin vallant. 

Si vengerons Mahon et Tervagant 

Qu'en fist mener Karles en tramant. 3768 

Molt en devés estre trestot dolant. )> 

Paien li crïent : « No ferons vo comant. 

Se tant poés esploitier en avant 

Que nos puissons venir la u sont Franc, 3772 

N'en estordront li petit ne li grant. 

Karlon meïsmes, le félon solduiant, 

En amenrons contre ce val corant. » 

206 Li tiers conrois fu Boïdant livrés : 3776 

Salatïel fu o lui ajostés ; 
Sessante mile en i ot d'aprestés. 
La veïsciés tant bons elmes genmés 
Et tans espiels et tant penons fremés ; 37S0 

Des elmes bruns ist une tels clartés 
La terre en luist et trestos li régnés. 
Li doi roi jurent, cascuns molt aïrés, 
Se en batalle est Karles encontrés 3784 

Qu'il en sera contre ce val menés. 



Î22 LA CHANSON D ASPRÈMÔNT 

207 La qarte esciele conduis! li rois Cador 
Et Amandras, uns rois de Tintagor, 
C'est une terre u jors ne prant essor; 3788' 

Si les conduist Lampal, li père Ector : 
En lor compagne furent Persan t et Mor, 
Li Agolaf re et tôt li Luicanor ; 
Sessante mile furent el premier cor. 3792 

La veïsciés tant destrier" bai et sor. 
Karlon manacent et dïent bien encor 
K'il le pendront deseur un sicamor, 
Feront li honte et laidure de cor. 3796 

2C3 La quinte esciele conduient dui vasal : 
C'est Rodoans et Butrans l'amiral ; 
Sessante mile i sont li desloial. 
La veïssiés tant paien a ceval 3800 

Et tant escu et tant elme a cristal 
Et tante ensegne de paile et de cendaL 
Manacent Karle le noble impérial 
Qu'il li tolront France, son iretal. - 3804 

2CD La siste esciele conduient dui baron, 
Rois Esparrans et li rois Maargon ; 
Ce sont doi roi orgellos et félon ; 
En lor compagne sessante mil gloton ; 3808 

Si ont es dos maint rice ganbisson 
Et maint chier hialme qui reluist environ 
Et mainte lance portent a cofanon 
Et mainte espee, mainte mace de pion. 3812 

Icist conduient l'estendart roi Eaumon : 
La flece est d'or qui vait encontre mon 
Et tôt en son ont enficié Mahon ; 
Par nigromance et par encan tisson 3816; 



V. 3786-3847 (^, f- 264 b-c) 123 

Li font hucier a molt haute raison : 

« Car cevalciés, franc chevalier baron. 

Je vos métrai sempres Karle en prisson. 

A Saint Denis iert coronés Eaumon. » 3820 

Tant cevalcierent les os a grans desrois 

Eaumon encontrent qui forment fu destrois 

Et coreciés en son cuer et irois. 

Qant vit ses homes, ses princes et ses rois, 3824 

Tôt en plorant les baise trois et trois 

Et puis lor conte les diels et les anois 

Que li ont fait Borgegnon et François : 

Desconfit l'ont en batalle dos fois, 3828 

Ses paiens mors et tolus ses harnois. 

« Si m'ont toluë m'anor et mes destrois. 

Si passera Karles tôt a son qois. » 

Dïent paien : « Or ne vos esmaiois, 3832 

Que tôt le vostre a cort terme ravrois. » 

Eaumes sospire qui au cuer ot iror. 

Entor lui vienent et roi et almaçor. 

Et dist Eaumons : « Molt par ai grant dolor, 3836 

Qant j'ai perdu et mes dex et ma tor. 

Nos en alames en fuere l'altre jor, 

Ensanle o moi cent mil combateor ; 

Nos dex portâmes a joie et a baudor ; 3840 

Vitalle avoie, tant n'en vi a nul jor. 

Trente mil Franc de la terre maior 

Des avant gardes Karlon l'empereor 

Nos asalirent a force et a vigor ; 3844 

Onques vers els ne tenimes estor. 

Illuec m'ocissent Ector, mon almaçor. 

Et tant de altres, dont al cuer ai iror. 



î:24 LA CHANSON d'asprèmoNî 

Fuiant m'en ving n'i peuç avoir recor. 3848 

Tant ai al cuer maltalent et iror 

Jo ne cuit mais porter fuelle ne flor, 

N'a damoisele ne ruis parler d'amor, 

Ne ruis oïr ne lai ne harpeor, 3852 

Cache de kiens, esprevier ne d'ostor. » 

Paien respondent : « Ne soies en error. 

Car, ains demain que vos voies le jor. 

Vos arons Karle mis en si grant freor 3856 

Ne li lairons ne chité ne anor. » 

212 « Baron, » dist Aumes, « n'ot en moi q'aïrier, 
Qant vi nos dex verser et trebuchier. 
Tant me cacierent li félon paltonier 3860 
Que en une eve fissent mon cor plongier. 
Aine ne creï mon père au castpier, 
Qui me loa les bons asohaucier 
Et les prodomes amer et tenir cier, 3864. 
Ains ai nori tant malvais losengier 
Ki par lor bordes m'ont fait afebloier. 
Mais, s'en Aufrique puis ja mais repairier. 
Je les ferai destruire et vergognier 
U jes ferai de ma terre cachier. » 

213 Si con Eaumons ot tant sa jent menée 
De l'ost Girart a demie loée, 
Borgegnon oënt la noise et la crïee, 3872 
Que Sarrasin sonoient la menée ; 
Al viel Girart est la no vêle alee. 
« Sire Girars, frans om, ciere menbree, 
Eaumes revient : tel gent .a recovree 387^ 
N'est om el mont qui ja l'eûst esmee ; 
Deus liuës plainnes en est terre puplee, 



V. 384^-3910 i^' ^' 264 c-265 a) 125 

De totes pars en cuevre la contrée. 

Oies quel noise et con fiere crïee. 3880 

Or savons bien nostre mors est jurée. 

Tant en i vient, par vérité provee, 

Se no jens ert cars cuite et bien salée 

Ses mangeroient tos a une disnee. » 3884 

Et dist Girars : « Ne l'ai pas redotee. 

Franc chevalier, ves la cosse aprestée. 

De paradis est overte l'entrée ; 

Dex nos apele en sa joie konoree ; 3888 

Or sons venu a la sainte j ornée. 

Cui Dex avra ici la mort donnée 

De tant bone eure fu sa cars engenree ; 

Et qui vivra, ce est cosse provee, 3892 

Si grans riceche li iert abandonee 

Tele ne fu veue ne trovee. 

Se Dex nos mainne ja mais en no contrée. 

Ma rice canbre vos sera desfremee ; 3896 

Tante pucele de hait afaire née 

Vos en sera l'amors abandonee ; 

Molliers avrés tôt si con vos agrée ; 

Grans garissons sera cascun donee. » 3900 

Borgegnon l'oënt, se li font enclinee. 

« Sire Girars, ves vo jent aprestée 

De vos desfendre al trencant de l'espee. » 

Dont s'arment tôt, sans nule demoree. 3904 

La veïsciés tante targe roée, 

Et tante lance, tante ensegne noée 

Et tant destrier a la crope tiulee. 

Li dus Girars a sa jent ordenee. 3908 

Paiens atendent el fons d'une valee. 

Girars d'Eufrate fu molt jentils et ber ; 



126 LA CHANSON D*ASPREMONT 

Aine ne degna Sarrasins redoter. 

Tote sa jent fist par rens ordener ; 3912 

De Saint Meurisse fait l'ensegne lever : 

Cho senefie, puis qu'il la fait mostrer. 

Il ne puet estre nel covigne asanler. 

Mais a Karlon doi huimais ret orner. 3916 

Ne fu tex rois, tels princes ne tex ber 

Qui mels seiist sa terre governer. 

La soie jent avoit fait atorner : 

Sessante mile en fait devant aler ; 3920 

Ogier les balle et Namlon a mener. 

« Aies, » fait il, « Jhesus vos puist salver. 

S'il vos estuet as Sarrasins joster, 

Secorrai vos sans longues demorer. » 3924 

215 Es avant gardes au rice roi Karlon 
Sessante mile François i a par non. 
Namles i fu, Ogiers et Salemon 

Et Tïorins, ses senescax Fagon ; 3928 

Dose duc furent, con de fit le set on. 

La peûsciés veïr tant cofanon. 

Bien sont armé li nobile baron ; 

A plain cevalcent et vont a esperon. 3932 

Girart coisirent par deseure Aspremon, 

Qui s'aparelle d'aler encontre Eaumon. 

Voient tans elmes et tant rice penon 

Guident que soient li Sarrasin félon. 3936 

Dist l'uns a l'altre : « La batalle averon. » 

Li coart dïent : « Envolons a Karlon 

Que il nos face secors et garison. 

— Jel vos otroi, » dist li rois Salemon. 394»; 

216 Dist Salemons : « Car i aies, Richier : 



V. 39^i"3972 (^^, f- 265 a-b) 127 

Jo ne sai home que li rois ait plus chier. 

Dites Karlon qu'il pense del coitier, 

Que maintenant face s'est haubergier 3944 

Que Eaumes vient l'orgellos et li fier. 

Batalle avra, s'il l'osse comenchier. » 

Riciers respont : « Ne sui pas novelier ; 

Ja nen estrai de tel plait mesagier. 3948 

Se je pert l'ame por le cors espargnier, 

Dont me puis jo malvaisement proisî'e : 

les aposteles me vuel hui herbergier. 

Querés un autre qui i voist por noncier. » 3952 

Rois Salemons apela Amauri ; 

Chevaliers preus, cuens estoit de Berri : 

« Aies a Karle, franc chevalier hardi. 

Dites k'Eaumons nos a aprocié si 3956 

De l'ost qu'il mainne et que il a bani 

Tos Aspremons en est ja ravesti. 

— Je ne vuel pas mon cors aie gari, 

Ains serai hui em paradis flori 3960 

les aposteles honorés et servi. 

Ki que i voist, je rem aurai ichi. » 

Rois Salemons apela Godefroi, 

Cuens de Bologne, molt estoit de grant proi : 3964 

« Car nos aies a Carlon nostre roi : 

Eaumes amainne sor nos tant bel conroi ; 

Monte li rois, s'am.aint s'ost après soi. » 

Li cuens respont : « Je n'irai par ma foi. 396S 

Armes ai bones et ceval a mon qoi ; 

Jo nel lai rai que grans cols n'i emploi 

Et rendrai Deu tôt ce que je li doi ; 

M'arme et mon cors quitement li otroi : 3972 



128 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Por lui morrai car il momt por moi. 
Se de vos cors volés prendre conroi. 
Faites la voie dont avés tel esfroi. » 

219 Rois Salemons rapela a estrors 

Le duc Antelme qui fu sire de Tors : 
« Aies a Karle, sire, por le secors. » 
Et cil respont : « Trop estes paoros. 
Ja n'aie jo les fiés ne les honorsr, 
Ains sui a Deu le père glorïos. 
Se de la mort volés estre rescos, 
Vos i irés qui sin estes dotos. » 
Dist Tarcevesques : « Ne soies aïros, 
Car jo irai volen tiers por vos tos. » 

220 Li arcevesques entendi le raison 
Ke de l'aler s'aïrent li baron ; 

Il s'en torna a coite d'esporon, 

Aine n'aresta ne a val ne a mon 

Desci qu'il vint a Karlon pavellon. 

Le roi trova sor un paile arragon ; 

En une lance fremei un confanon. 

Et r arcevesques l'en a mis a raison : 

« Dex beneïe le rice roi Karlon. 

— Sire arcevesques, Dex vos face pardon. 

Cil destriers a en vos mal conpaignon 

Qui sanglens a les cotés environ. 

Dites, hiax sire, que font or mi baron 

Et m' avant garde que devant envoion ? » 

Dist Tarcevesques : « S'avons veù Eaumon 

Tant a paiens n'est se mervelle non. 

Sos Aspremont en sont ja li penon ; 

Bat aile ares, ne vos en mentiron. 



V. 3973-4034 (^, f- 265 b-c) 129 

— Ha! Dex, » dist Kaiies, «Damedex le nos dont. 4004 

Tolir nos vuelent ce que de Deu tenon ; 

Mais, par mon cief, nos le desfenderon. 

Je veu a Deu, a son glorïeus non, 

Ja en m'onor n'aquieldrai se moi non. 4008 

Faites soner mes grans cors de laiton ; 

Si s'arme l'os entor et environ. » 

Karles comande que l'os soit tost armée 

Et il si font sans nule demoree. 4012 

Qatre mil graisle i sonent la menée. 

La veïsciés tante brogne endosee. 

De tant vert ealme la ventalle fremee 

Et tant baron çaindre la bone espee ; 4010 

En tant destrier fu la sele çainglee ; 

Hastivement fu tote l'os montée. 

Li conestable l'ont molt bien ordenee. 

Li rois sali en la sele dorée ; +020 

Li fils d'un duc a s'ensegne portée ; 

Son marescal a tote s'ost livrée. 

« Fagon, » dist Karles, « vois con rice aiinee ; 

Aine rois de France n'ot mais tele asanlee. 402-1 

Prent l'orieflanbe que tant liu ai portée. » 

Tôt en plorant li a li rois livrée. 

Dist Fagons : « Sire, honor m'avés donee ; 

Or m'otroit Dex qu'ele soit bien gardée. » 4028 

Tant cevauca li bons rois Karlemaine, 

Ensanle o lui tôt li baron del rainne 

Et les Bretons et tos cals de Torainne, 

De Normandie, de Flandres et del Maine, 4032 

De Loherainne et tos cals d'Alemagne, 

Cent mile furent a une vert ensagne. 



130 LA CHANSON D ASPREMONT 

Tant cevalcierent et le pui et le plagne 
K'a Salemon asamble a la campagne. 

223 Karles cevalce, li riche empereor ; 
Ensanle o lui maint bon combateor. 
De Tost issi Karles a icel jor ; 
Ensanle o lui Ogier, le pogneor, 

Li dus Namles, son bon conselleor ; 

Quatre en i ot qui tôt furent contor. 

Karles resgarde, si a coissi la tor 

Et par deiore, en l'eitage maior, 

De Saint Moi ise a coissi l'o: ifior, 

La gent Giat d'Eufiaite le contor 

Ki cevalçoient vers la jent paienor ; 

N'en conut nul, s'en a eu freor. 

« Baron, » dist Karles, « or n'i a altre tor. 

Sarrasin vienent : je voi la ja des lor. » 

224 Karles apele et Namlon et Ogier, 
Le duc Fia vent et le duc Berengier. 
« Ves ci paiens, je nel vos doi noier. 
Bien sai k'Eaum&ns ne voira pas laschier 
Que il ne viegne ses qatre dex vengier. 
Je les voi la sor cel tertre puier. 

Aies encontre, baron, franc chevalier ; 
Saciés d'Eaumon con voira esploitier. » 
Lors veïsciés ces François eslaschier, 
Les fors escus encontre mont drecier. 
Gerars d'Eufrate les aperçut premier ; 
Buevon et Claire en prist a araisnier 
Et ses dos fils et Ernaut et Rainnier. 
« Enfant, » dist il, « des or seroit mestier 
Que vos pensés de Damedeu vengier, 



V. 4035-4097 {^' ^- 265 c-266 a) 131 

Se vos ces qatre poés descevalcier, 

Estrangement vos en pores proisier. » 

Et cil respondent : « Prest somes d'otroier. » 4068 

225 Li qatre pognent, acesmé ricement, 

Les lances droites, les ensegnes al vent. 

Ogiers coissi Clairon premièrement. 

Devant les altres, tant con uns ars destent, 4072 

Vint l'uns vers l'altre tant con cevals lor rent. 

Ogiers feri Clairon premièrement ; 

L'escu li perce sos la bocle d'argent ; 

L'anste brissa, li tros volent al vent. 4076 

Et Claires fiert Ogier plus haltement 

Sor son escu qu'il li perce et portent. 

Fors fu l'aubers, que malle n'an desment ; 

Roide est la lance, li cevax n'est pas lent ; 4080 

Claires le quielt, ensi fu avenent. 

Jo ne di mie q'Ogiers caïst sovent. 

Mais a celé heure avint si faitement 

Que ses destriers glaça ; n'en pot noient : 4084 

Ogiers chaï et il tôt ensement. 

Et li dus Bues fiert le conte Flavent 

Et Flavens lui referi durement ; 

Cil doi caïrent trestot comunement. 4088 

Bues releva trestot premièrement ; 

L'espee trait et les enarmes prent ; 

Fia von feri sor le helme a argent, 

L'espee trence et li elm.es portent ; 4092 

Si le navra el cief molt malement 

Ains puis en Tost ne porta garnement. 

Puis en dura la haors longement : 

Bues en fu mors et ocis voirement 4096 

Et tote France en fu puis en torment. 

La Chanson d' Aspremont ^ I*. 9 



i^ê LA CHANSON D^ASÎ'REMOMt 

Et mainte dame en ot son cuéir dolent* 

226 Namles broca et li dus Berengier ; 

L'uns fiert Ernalt et li altres Rainnier. 4100 

Cil fièrent els, nés ont soing d'espargnier. 

Tôt qatre cïent, cascuns jus del destrier. 

Et Claires est descendus contre Ogier. 

Et les Ernalt redescent Berengier 4104 

Et li dus Namles descendi a Rainier. - 

La veïsciés tel uevre comencier 

Qui dut torner a mortel encoubrier. 

227 Se la fusciés el camp sos Aspremon 4108 
Devant la tor que tolirent Eaumon ! 

Li un escrïent : « Mon joie le Karlon ! » 

Li altre crient l'ensegne al Borgegnon. 

Et dist Ogiers :' « Vasal, con as tu non ? 41 12 

— Claires ai non, fins sui al duc Milon ; 
Niés sui Girart d'Eufrate, le baron. 
Por Deu servir en cest païs venon. 

Et vos, qui estes ? Dites moi vostre non. 41 16 

— J'ai non Ogiers, de le Karlon maison, 
Qui m'a norri molt petitet guiton. » 
Claires l'entent, si l'encline parfon. 

228 Et dist dus Namles : « Qui es tu, chevalier ? 4120 

— Fix sui Girart ; si m'apelent Rainnier. 
En Aspremont venomes Deu proier. 

Ves la Girart, en cel tertre plenier 

U il atent Eaumon et son empier 4124 

Qui tant amainne de la jent l'aversier ; 

Dex ne fist home qui nés puist resogiiier. 

— Ha ! Dex, » dist Namles, « toi puisse grâciier. 



V. 4098-4156 {W, f. â66 a-b) iâS 

De cest secors nos estoit grant mestier. » 4128 

Lors s'entrekeurent acoler et baisier. 



229 Sos Aspremont, en la valee grant 
U li vasal se vont reconissant, 

Li emperere i est venus brocant 4^32 

Et d'altre part Girars esperonant. 

La veïsciés une joie molt grant, 

La u li uns va vers Taltre aprocant. 

230 Qant Girars vit Karlon, le fll Pépin, 4136 
Vestu de paile, esperoné d'or fin, 

D'un Gort mantel afublé osterin 

Et en son cief un capel sebelin, 

Mervelles sanle princes de jentil lin ; 4140 

Lors se repent qui le clama frarin. 

231 Tant s'est Girars de Karlon aprocié 
Li rois li a son braç al col ploie ; 

Illuec se sont andui entrebaisié. 4144 

Ains que li rois se fust a mont drecié, 

Est de son cief son capel jus glacié : 

Girars s'abasse, si l'en a redrecié, 

Parfont l'encline, a Karlon le rendié. 4148 

232 Devant Karlon s'estut le jor Turpin. 
Qant li ramenbre de Girart son cosin, 
Ki li jeta son cotel acerin 

Dedens Vïane sus el palais marbrin, 4152 

Qant el mesage ala le fil Pépin, 

Se il peûst, dont Veûst trait a fin, 

Il a pris penne et enke et parcemin, 

Escrist le cartre del romans en latin, 4156 



t34 l'A CHANSON d'ASPRËMONÎ 

Si con Girars descend! el cemin. 

Encontre Karle et con li fist enclin, 

Con li rendi son capel sebelin. 

Celui homage ot Karles en la fin ; 4160 

Girars covint qu'il fust a lui aclin. 

Por ce dist on : « Qui a félon voisin 

Par maintes fois en a malvais matin. » 

233 Girars et Karles, qant or sont apaisiés, 4164 
Tos li bamages en fu mervelles liés. 

Et dist Girars : « Sire rois, cevalciés. 

Sessante mile Borgegnon haubergiés 

A rices armes et a corans destriers ; 4168 

D'itant sera vostre cris enforciés. 

— Girars, » dist Karles, « grans mercis en aies. » 

234 Et dist Girars li rous al poil mellé : 
« Sire emperere, trop avés sejorné. 4172J 
Je vos ai ja Eaumon desbareté 
Et cel castel ai sor lui conquesté ; 
Par la irons, que je l'ai esgarclé. 
Sarrasin vienent ; trop avons aresté. » .4176 
Karles respont : « Se j'en ère escolté. 

Je vos diroie auques de mon pensé. 

De plusors teres somes ci asanlé ; 

Se vos n'i estes tôt por moi aiiné, 4180 

Si estes vos venu por amor Dé ; 

Por ce le di, ne m'en saciés mal gré, 

Que vos faciès de moi vostre avoé, 

Itant q'aions cest besoing trespassé. » 4184 

Girars respont, qui mal n'i a gardé : 

« Endroit de moi l'otroi je, si le gré. i 

Qant vos serés en France retomé 



V. 4157-4220 {W, t. 266 b-c) 135 

Et je serai el règne dont fui né, 4188 

Se chi fas bien, illuec m'en saciés gré. » 

Li rois l'entent, si l'en a mercïé. 

Karles descent sos un arbre ramé ; 

Isnelement a son cors adobé. 4192 

Il vest l'obère qui fu roi Macabre, 

Que il conquist sos Tortelose, el pré : 

Treble ot la malle de fin acier ovré 

Qu'ele ne crient dart ne brant acéré, 4196 

Trestot li pan en sont sorargenté, 

Et puing et col tôt a fin or ©vré. 

En son cief ot un tel elme fremé 

Pieres i a qui ont tel poësté 4200 

Ne crient cop d'arme, tant i ait on hurté ; 

Ja qui le porte o lui en camp m aie 

N'i avra garde que a mort soit livré. 

Puis çaint Joiose al senestre costé : 4204 

Li poins est d'or, s'i ot on saielé 

De saint Denis et de saint Onoré 

Ki l'a sor lui ne soit ja esgaré 

Que il soit ja mort ne envenimé. 4208 

Et puis li ont son escu aporté : 

La guige en est d'un cier paile fresé 

Et l'escus est a fin or painturé ; 

Et Karlemaines l'a a son col jeté. 4212 

Le blanc destrier li a on amené 

Ke Balans ot par Namlon présenté ; 

François li ont ricement enselé ; 

Frain ot a or lacié et très jeté 4216 

Et li poitraus fu a or estelé. 

Environ fu d'escaletes horde : 

Qant li destriers a un petit aie, 

Lores tentist et a tel son doné 4220, 



Î36 tA CHANSON p'aspremont 

Gigue ne karpe n'i fust ja escolté ; 

Et fu trestos de fer acoveté, 

Issi garni et si bien acesmé 

L'ont il a Karle ballié et présenté. 4224 

Li rois i montre par Tastrier noielé ; 

A son estrier sont cine duc acliné. 

Et puis li ont son roit espiel porté, 

De rice fraisne, s'i ot fer acéré, A22S 

A trois claus d'or un confanon freraé. 

Es vos le roi ricement acesmé ; 

Angele resanle del ciel jus avalé, 

Car il estoit de cors grans et menbré ; 4232 

De son escu fu tant bien afublé 

Que bien resanle que il soit ensi né ; 

Ne sanla pas chevalier enprunté. 

Tôt si baron l'en ont bien regardé. 423^ 

Girart apele, Anseïs Fauqueblé, 

Le duc Ernalt et son frère Maire 

Et les barons qui sont de s'ireté : 

« Baron, » dist il, « avés vos esgardé ? 4240 

Geste os n'est mie de segnor esgardé. 

Sires doit estre de la crestïenté. » 

Dont a li rois dant Girart apelé 

Et il i est esperonant aie, 4?44 

« Sire Girars, or est bien, merci Dé, 

Agolans est en mon roiame entré 

Qui m'a mon règne exellié et gasté. 

Puis que je sui sor men ce val monté 4248 

Et en mon cief ai mon elme fremé, 

Se cis jornex li estoit pardoné. 

J'en devroie estre escarnis et gabé. » 

pççit Girars : « Sire, vos dites vérité. ^^z. 



V. 4221-4285 (W, f. 266 c-d) 137 

« Drois emperere, » ce dist Girars li ber, 

« Ves ci Eaumon qui molt fait a doter. 

Tant a paiens c'on ne les puet nonbrer 

Que tôt en voi cest règne acoveter. 425^ 

Je les voi ja de cel tertre avaler ; 

Il nos covient molt sagement errer 

Qu'il ne nos puissent fors de cest camp jeter : 

Vostre avant garde faites huimais errer 4260 

Et a paiens ferir et asambler ; 

Et nos, après, n'aions soing d'arester ; 

Et jo irai ma gent reconforter ; 

Par mi cel val les en voirai mener. 4264 

Par dedela vuel a aus asambler : 

Se de dos pars les poons escrïer, 

Plus les ferons esmaier et trambler 

Et ses porons molt mex desbareter. 4268 

Ki a onor poroit cest jor passer 

Ja en sa vie nel devroit oblïer. » 

Dist l'apostoles : « Or me lassiés parler. 

Ves ci paiens qui nos vuelent mater, 4272 

Ne vos puis pas longuement sermoner. 

Dex vint en tere por le pule salver ; 

Trente trois ans se vint o nos meller ; 

De saint batesme se fist rengenerer ; 4276 

Ce nos comande a prendre et a garder. 

Deus iretages nos volt en fin doner : 

Terre est li uns a nos cors governer 

Et cil del ciel par est tant bel et cler 4280 

So siel n'a cuer qui seiist porpenser 

Le grant biauté dire ne deviser. 

Ci sont venu Sarrasin d'oltre mer, 

Qui bien^nos cuident de nos onors jeter, 4284 

Si nos en cuident cpme caitis menex ; 



138 LA CHANSON D'ASPREMONT 

En tel prisson nos cuident enserrer 

Ou nos n'orons ja mais de Deu parler. 

Ves ci paiens qui nos vuelent mater ; 4288 

Messes, matines n'i porrons escolter. 

Or vos doit tos de cel segnor menbrer 

Qui se laissa por nos en crois pener ; 

En qatre lius laissa son cors navrer ; 4292 

La quinte plaie fu fors a endurer : 

Cil ne vit gote qui li ala doner 

Et sanc et eve l'en covint asuër ; 

Ters li ses iex, Dex le fist ralumer, 4296 

Et des qu'il volt a Deu merci crïer, 

Se li fist Dex ce qu'il volt deviser. 

S'a cel pardon vos volés asambler, 

Il n'i a plus fors del bien encontrer 4300 

Et Sarrasins ocire et desmenbrer, » 

236 Dist l'apostoles : « Or me faites oïr. 
Je sui uns om qui ne vos doi mentir : 

' Ki or ira sor Sarrasins ferir 4304 

Et le martire voira por Deu sofrir, 
Dex li fera paradis aovrir ; 
La nos fera coroner et florir 

Et a sa destre nos fera aseïr. ' 4308 

Tos vos pechiés, sans boce regehir, 
Vuel hui sor moi de par Deu recuellir ; 
La penitance sera del bien ferir. 
— Baron, h dist Karles, « trop poomes sofrir. 4312 
Ci voi paiens aprocier et venir. 

237 « Barons, » dist Karles, « or tost de maintenant. 
Ves ci paiens qui nos vont aproçant. 

Devises moi mes escieles avant 4316 



V. 4286-4346 {W, f. 266 d-26y h) 139 

Con l'une ira après l'altre ferant. » 

Et il si font tost et delivrement. 

Set mile furent el conroi par devant : 

Rois Salemons les va molt près guiant, 4320 

Joifrois et Hues, Ansquetins li Normant 

A dos enseignes de pâlie ballïant. 

En trois sanlans va li dragons mascant. 

Icil ne font ne ciere ne sanlant 4324 

Qu'il aient ja de retorner talant. 

En l'altre esciele furent set mil baron : 

Icés conduist li rices dus Milon ; 

Cuens de Poitiers, molt estoit nobles om ; 4328 

Si les conduit Gondelbues li Frisson. 

La peûsciés veïr maint confanon 

Et tant aubère et tant elme roon 

Et tante espee, tant escu a lïon. 4332 

Or sacent bien Agolans et Eaumon 

Ja n'aront France tant con cil duërron. 

La tierce esciele fist forment a prisier. 

Qant sont nonbré, bien vint et cinc mellier : 4336 

Si les conduist dus Namles de Bevier ; 

Ensanle o lui le bon Danois Ogier, 

Et avuec cels le bon vasal Richier. 

La veïsciés tant blanc aubère doblier, 4340 

Tant elme a or, tante espee d'acier. 

Molt cuida bien Agolans esploitier, 

Ki passa mer por France calengier ; 

Ains qu'il le puist a son ues desrainier, 4344 

I morra tels qui li fist comencier. 

La qarte esciele cevalce tôt un val : 



140 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Garniers les mainne, li preus contes loial, 

Li cuens Antelmes, del castel de Wirval ; 4348 

Rois Anseïs i conduis! Testaval ; 

Dis mile sont li nobile vasal. 

La veïsciés tant mul et tant ceval ' 

Et tante espee, tant elme de cristal. 4352 

Rois Agolans n'ot mie bon consal 

Ki vient tolir Karlon son iretal ; 

Hui en trairont Sarrasin mal j ornai. 

241 Quinse mellier furent el quint conroi, 4356 
S'i ot trois contes et un duc et un roi. 

La veïssiés tant bon elme a parroi 

Et tant escu, tant garnement d'orfroi 

Et tante ensegne de paile blanc et bloi. 4360 

Ancui orés batalle et fier tornoi. 

Trop par pensa Agolans grant desroi 

Qui cuida Karle deseriter no roi ; 

Ains en giront cinqante mil tôt qoi. 4364 

242 La siste esciele ot trente mile escus : 
Li rois Droons en fu caaus et dus, 

Li rois Brunols, quist de Hongrie issus ; 

Trois rois i ot, des mellors esleûs. 4368 

La veïssiés tans blans aubers menus 

Et tante espee, tans bons elmes agus. 

Tans auferrans, sors et blans et grenus. 

Cist i ferront as brans d'acier molus. 4373 

Ains q 'Agolans soit a Paris venus. 

Tant i avra des mors et des vencus 

Ja mais n'iert jors qu'il n'en soit irascus. 

243 La semé esciele fiser^t cil d'Alemagne^ 43; 



V. 4347-4408 (^' ^- 267 b-c) 141 

De Loherainne, de Pulle et de Romagne : 

Rois Desiiers porta cel jor Tensagne ; 

Li dus Fagons o lui cil de Toscagne ; 

Sessante mile sont en celé conpagne. 4380 

C'est la batalle al bon roi Carlemagne. 

Qant Karlemagnes ot devisé sa jant, 

Point par les rens, si les vait confortant, 

Molt bêlement les vait araisonant : 4384 

« Or cevalciés, François et Alemant, 

Flamenc et Fris et Englois et Normant, 

Cil de Tolose et tôt li Loherant, 

Li Angevin, li Mansel, li Torant ; 4388 

Car Dex et jo vos serai hui garant 

Et vos espees, dont bien trencent li brant. 

Ves ci les os Eaumon et Agolant ; 

Tant en i a et de divers sanlant 4392 

Que il n'est om qui les alast nonbrant. 

Mais ne soies ja de rien redotant, 

Car a tort vont vos onors calenjant. 

Chevalier Deu soies hui conbatant. » 4396 

Atant s'en torne Karlemagnes plorant. 

Et l'apostole, par Tost esperonant. 

Le braç Saint Piere va trestot nu mostrant, 

Envolepé d'un vermel bogerant ; 4400 

De renc en renc en vait no jent segnant : 

« Bon crestïen, or cevalciés avant. 

Paradis est overs des l'aj ornant, 

La nos atendent li arcangle en cantant. d 4404 

Adont se vont François resbaudissant. 

Dont vont le pais l'uns a l'altre prandant, 

Par ce seront lor âmes a garant ; 

De roges crois se vont trestot croissant, 4408 



142 lA CHANSON D'ASPREMONT 

Par ce ira l'uns Taltre conissant. 

Lors enbracierent les escus a itant. 

Les grosses hanstes vont contre mont dreçant. 

A tels paroles lor vinrent Aufricant, 

Sessante mile félon et sorpoant, 

A bones armes et a maint arc traiant ; 

Cors et tabors et tinbres vont sonant ; 

Une tel noisse vont entrais démenant 

N'i oïst on nis Damedeu tonant. 

Devant les guie li rices rois Balant ; 

En son escu ot tel reconissant : 

Trois lions d'or, petis ert li plus grant ; 

S'ot elme brun et ensegne pendant, 

Lui qart de rois de la jent mescreant, 

L'uns por Mahon, l'altres por Tervagant 

Et li doi altre por Jupiter le grant. 

Des que les os se vienent aproçant, 

L'ors et Taciers en vait resplendissant, 

N'en i a nul, tant orgellos pressant. 

De la paor ne remut son talant. 

Huimais orés un jornel molt pesant 

Dont mainte dame fu veve o son enfant. 

245 Fier sont li cri de la paiene jent. 
A l'asambler i ot grant noisement ; 
Sonent cil graisle plus de mil et set cent. 
Li set mellor de no françoise jent 
Murent premiers vers les paiens errent ; 
C'est Ansquetins et s'est li cuens Flavent, 
Joifrois et Hues : or lor soit Dex garant. 
Cil asanlerent trestot premièrement : 
Destriers ont bons qui ne vont mie lent, 
Halbers et elmes a or et a argent. 



V. 44C>9-447i 0^> f- 267 c^â) 143 

Li qatre pognent a als molt fièrement, 

L'uns vint vers l'autre molt orgellosement 

Et no François les hurtent molt forment ; 

Trois en abatent et ocissent vilment. 4444 

Balans feri si Hûon de Clarvent 

Qu'il l'abati contre terre sanglent ; 

Ne l'ocist mie, que Dex ne li consent. 

Lieve la noise, si frémirent li rent. 4448 

La veïsciés mortel comencement, 

Tant bon vasal contre terre sanglent 

Et tant paien afolé cruëlment. 

Dont mainte dame ot puis son cuer dolent, 4452 

De dars, de lances itel ajostement 

Et des espees itel caploiement 

Aine ne vit on tant doleros torment. 

Grans fu la noise al comencier l'estor. 4456 

De totes pars jostent li pogneor, 

Brissent ces lances sor les escus a flor, 

Vuident les seles, fuient li milsodor ; 

La trebucierent chevalier et contor 4460 

Et molt i muert de la jent paienor. 

Bien les requièrent li nostre vavasor ; 

A lor espees fièrent a tel vigor 

Que arme nule n'a envers els valor. 4464 

Tels fu coars entrosq'a icel jor 

Que en la place recuelli tel \àgor 

Poi en i ot al besoing nul mellor. 

Sos Aspremont fu molt grans la bruïe 4468 

Ou la batalle des Frans fu comencie. 
Crestïen lièrent desor la jent haïe, 
Cil elme fendent et cil clavain d'Orbrie. 



Î44 i-À CHANSON D^ASPRËMONf 

Tant en i ciet n'est hon qui le vos die. 447^ 

Se ne fust ço que des ars ert garnie, 

Tote fust morte la pute jens haïe ; 

Tante saiete lor i ont descochie. 

Es bons destriers feruë et estechie, 447e 

Des ore mais i tornast la folie, 

Qant une esciele, que Jhesu beneïe, 

Bien croit en Deu, le fil Sainte Marie, 

Que Karles ot en sa terre norrie, 4- 

Vint asambler a la jent paienie : 

A l'ajoster l'ont si bien envaïe 

Paiene jent reculent une arcie ; 

Ja lor eûscent le canpagne vuidie, 448^ 

Qant cil Balans, qui les ot em ballie, 

Sona un cor, ses conforte et ralie. 

248 Grans fu la noisse et li cris et li hus. 
Girars d'Eufrate ne s'est aresteûs : 448I 
Sessante mile de vasax coneûs 
Avoit Girars a lances, a escus, 
A bons destriers, a blans halbers vestus ; 
De sor le pui est a val descendus, 449- 
Par devers destre lor est sore corus ; 
Ne remanra n'en i ait de férus. 

249 Grans fu la noise et mervellos li ton. 
Qant Girars vint a l'estor a bandon, 449< 
Versent paien et tument el sablon. 
Demie liuë guencirent li félon. 
Bueves et Claires portent le cofanori ; 
Par la batalle lor muevent tel tençon 450( 
Claires ocis le roi d'Angalïon ; 
Rois fu d'Aufrique li orgellos gloton ; 



V. 4472-4533 (W, f. 267 ^-268 h) 145 

Et Bues rocist l'amiral Malcolon ; 

Devant lor brans vnidierent maint arçon 4504 

Et puis escrîent : « Or i ferés, baron. 

Li drois est nostres : se Deu plaist, nos vaincron. » 

Girars d'Eufrate, qui en Deu se fïa, 

Par mi Testor forment esperona. '4508 

Fiert Nabigant, un roi qb'il encontra, 

Seignor d'Abisme, une terre delà ; 

Rois Agolans avec lui l'amena. 

Tote Borgogne al venir li dona. 4512 

Es vos Girart qui li calengera ; 

Brandist le hanste, vers le païen s'en va. 

Si le feri li dus et asena 

Que son escu li fendi et perça 4516 

Et le clavain ronpi et desbenda ; 

Par mi le cors son acier li bagna ; 

Mort le trebuce et puis s'en retorna. 

Dist à ses homes : « Ne vos esmaiés ja. 4520 

Je suis Girars, qui bien vos conduira, 

Et Damerdex bons garans vos sera. 

Cil iert garis qui en cest canp morra, 

Trop sera rices qui vis en es tordra. » 4524 

Cil li respondent : « Nus ne vos en faura. « 

Sos Aspremont, el fons d'une valee, 

La comença celé dure mellee. 

Des le matin, que prime fu sonee, 4528 

Desci a none que ele fut cantee. 

Que li solaus revint et la vespree, 

Doné 1 ot tante pesant colee. 

Cel jor i ot mainte teste colpee. 4532 

Li cans dura de lonc une loée ; 



146 LA CHANSON d'ASPREMONÎ 

Terre délivre n'i fust ja tant trovee 

U une mule peûst estre establee 

N'eûst halberc u escu u espee 453e 

U home mort u teste ensanglentee. 

Eaumes cuidoit avoir France trovee ; 

Mais ains qu'il l'ait a son ues conquestee 

Ne que sa teste en soit d'or coronee, 454c 

De celé jent qu'il i a amenée 

Poi en menra en la soie contrée. 

Et no baron le ront si conparee 

Poi ont en France ducee ne contée 454^ 

Qui ne remagne de segnor esgaree 

A cels des bers iert la terre aclinee. 

Tant fort dura celé pesme jomee 

Que jors lor faut, si revint la vespree. 454Î 

La batalle est par itant desevree. 

Paien se traient lonc une arbalestree. 

Entrais et Frans ot une grant cavee ; 

Sarrasin ont lor ost eskergaitee 455^ 

Et crestïan ausi la lor gardée. 

La nuis est bêle et la lune levée. 

De nostre jent i ot molt de navrée ' 

Et de la lor ocisse et malmenée. 455< 

252 En Tost de France ot celé nuit grans plors : 
Li navré jetent uns grans plains mervellos ; 
Li sain en font uns sospirs angossos 
De lor amis qu'il i ont les plusors. 456( 

Si font paien de l'altre part le bos ; 
Florent et crïent, qui molt sont doleros ; 
Li alqant ont les mains et les bras ros. 
Dist l'uns a l'altre des Turs maleuros : 456^ 

« E ! Agolans, trop estes covoitos. 



V. 4534-4595 (^, f- 268 h-c) 147 

Que voliés Karle si tolir ses honors. 

Franc ne sont pas trop por ce paoros. 

Ains q'aiés France nel tegniés a estros, 4568 

Rois serés vos dels secors desiros. 

Ne puet remaindre ne soies coreços. 

Que François sont al conbatre aïros. » 

253 Entre les os n'avoit c'un petit plain. 4572 
N'en i ot nul, ne cortois ne vilain, 

Onques la nuit manjast ne car ne pain ; 

Il n'i manjuë chevax orge ne fain. 

Cil vasal gissent tôt travellié et vain. 45/6 

Li alqant tienent lor cevax par le frain 

Et tote nuë l'espee en l'altre main. 

254 Sos Aspremont, ens el fons contreval, 

La nuit i gist tant nobile vasal • 45^3 

Ki par le frain i tenoit son ceval. 

Li mort i gissent et a mont et a val. 

Molt lor anuie desci a l'aj ornai. 

Poés savoir n'i a ne giu ne bal. 4584 

255 Icele nuit ont crestïen vellié ; 

Li viels Girars les ot cscrogaitié. 

N'i ot un seul, tant i soit aaisié, 

Qui son elme ait de son cief deslacié 45 s s 

Ne son escu de son col despendié ; 

Li navré sont auques afebloié ; 

Lor ceval n'ont ne beu ne mangié. 

Eaumes d'Aufrike n'i a rien gaagnié, 4592 

Car de sa jent est ja si alasquié 

El canp en gist bien près de la moitié 

Q'ocis que mort que navré que plaie. 

La Chanson d'Asprcnwnt, I*. lO 



Î48 LA CHANSON D^ASPRËMÔNT 

Et li sain sont ja si fort esmaié 4596 

Ja mais el camp ne meteront le pie, 
Se il n'i sont par force racacié. 
Qant ce voit Eaumes, a poi n'est enragié : 
« Fil a putain, con m'avés engignié ! 4600 

Par vo conseil ai je ce comencié. 
Dont ja mais n'iere en cest siècle haitié. » 
Dont s'est Balans vers Ealmon aprocié : 
« N'est pas mervelle, sire, s'estes irié. 4604 

Qant vos m'eûstes a Karlon envoie 
Et je li eu vo mesage noncié 
Et je ariere fui a vos repairié. 
Lues m'eurent il en vo cort si jugié 4608 

- A por un poi, li gloton renoié. 

Que il ne m'eurent en vo cort forjugié; 

Et tôt avoient cest règne gaagnié. 

S'il en estoient un petitet proie, 4612 

A poi de vent 1' aroient.il lascié. « 

Et dist Eaumons : « Tart me sui castiié. 

Se jo escape, bien en serai vengié : 

Il et lor oir seront desiretié. » 4616 

256 A grant mervelle fu coreciés Eaumon 

Qant voit tant Turc gissant mort el sablon : 

Dist a Balan : « Mal esploitié a von : 

Perdu avons Jupiter et Mahon 4620 

Et tos les dex en cui nos creïon. 

Se hui cest jor retolir nés poon, 

Ja a nul jor France ne conquerron. » 

Et dist Balans : « Ço ont fait li gloton. 4624 

Je vos dis voir del mesage Karlon ; 

Se vos dis voir, or endroit le trovon. 

Ja mais la mer, ce cuit, ne passeron ; 



V. 4596-465S (^, f . 268 c-i) 149 

Loins est Aufrique, ja mais ne le verron ; 4628 

Et cil François n'atendent se vos non. » 

557 La nuis trespasse et li jors aproça ; 
L'aube est crevée et li solax leva. 
Dolans fu Aumes et forment s'aïra. 4652 

Il va par Tost, ses paiens conforta ; 
Plus lor promet que il ne lor donra. 
Set grans eskieles li rois raparella : 
Vint mile en ot la u mains en i a ; 4636 

Sonent lor cor et Eaumes s'escrîa : 
«Car cevalciés, ne vos atargiés ja. 
Vengiés vos dex a cels qui resont la. » 
Et crestïen qui furent par deçà 4640 

Corent as armes, et cascuns se hasta. 
Et Karlemagnes par Tost esperona. 
Tos ses barons en Deu reconforta ; 
Tos ses conrois l'emperere arenia. 4644 

Prometent Deu qui vis en estordra 
Ja en sa vie mais pecié ne fera. 
A tels paroles Karles lor comanda 
Qu'il esperonent et il si feront ja. 4648 

Molt ot grant duel la ou ce rasanbla. 

258 François cevalcent contre la jent grifagne. 
Al comencier i ot fiere bargagne ; 
Ja mais n'iert jors que France ne s'en plagne. 4652 
La veïsciés une fiere conpagne 
Et tel batalle que ne fu si estragne ; 
Cel jor i eut percie mainte entragne ; 
Del sanc des cors est vermelle la plagne. 4656 

Es vos Eaumon sor un destrier d'Espagne : 
Il ot hauberc de l'uevre de Miçagne 



150 LA CHANSON D ASPREMONT 

Et elme a or u ot mainte sartagne ; 

Pieres i ot qui bien valent Bretagne, 4660 

Espiel fraisnin et s'i ot grant ensagne. 

De lui vengier n'iert mais ou il se fagne. 

Devant paiens vint trestote une plagne ; 

Feri un duc, Antelme d'Alemagne : 4664 

N'a si bone arme qui son cop li detagne, 

Par mi le cors son roit espiel li bagne. 

Mort le trebuce ; ne li caut qui le plagne. 

259 Trïamodés vint pognant la valcele, 4668 
Bien fu armés el destrier de Castele, 

Et vait ferir Joifroi Grisse Gonele : 

L'escut li trence, l'obère li désola vêle. 

L'acier li met très par mi le mamele. 4672 

Eaumes rneïsmes, a le targe novele, 

Tint Durendal dont trence la lemele ; 

Garnier a mort et Rainnalt d'Orbendele. 

«Dex, » dist Ogiers, « con cis paiens révèle ! « 4676 

260 Ogiers fu ber et si ot cors vallant ; 

Traite a Cortain, dont bien trencent li brant, 

Et fiert Eaumon, qui fu fix Agolant ; 

Ne redota ne lui ne son samblant : 4680 

« Dex, » dist Ogiers, « altimes rois poissant, 

Ce m'est grans dex que cis glos dure tant. « 

Il tint Cortain, si l'en fiert par devant ; 

A mont en l'ialme le consiut en raiant ; 4684 

Tôt li trenca et la coife devant 

Qu'il en abat et del cuir et del sanc. 

Corte trenca, si cola par devant. 

Par mi l'arçon consuï l'auferrant, 4688 

Tote la cuisse et l'espaule en desçant ; 



V. 4659-4720 (W, f. 268 ^-269 b) 151 

Li cevax chiet et li rois fu dolant. 

Eaumes saut sus, qant vit le covenant. 

Dist a Ogier : « As maufés te cornant. 4692 

T'espee fist u maufés ou tirant ; 

S'ele fust longue, par le mien essîant, 

A Durendal peûst estre sanlant ; 

Forment te doit por ce que trence tant. 4696 

261 « Vasal, » dist Eaumes, « molt te voi fort et fier. 
Espee as tele bien le pues a fichier ; 
Ne vi mellor en poing de chevalier, 
S'auques fust longue, c'on s'en peûst aidier. 4700 
A grant mervelle te pues esleechier : 
Le roi d'Aufrique as hui fait peonier ; 
Ne trovai home tant m'osast aprochier. 
Mais, par Mahon qui nos a a jugier, 4704 

De Durendal te mosterrai l'acier 
Ki plus flanboie que carbons de brasier. » 
Eaumes l'a traite et vait ferir Ogier : 
A mont en l'iaume le cuida essaier ; 4708 

Li fers fu lisces, si escola l'acier, 
Ne l'enpira qu'il l'estut fors glachier, 
Mais de l'escut li abat un qartier ; 
L'arçon devant et le col del destrier 4712 

A abatu au brant qui fu d'achier, 
Que il covint le Danois trebucier. 
Ogiers saut sus qui ne fu pas lanier, 
Ja se voira, ains qu'il muire, vengier. 4716 

Es Ansquetin qui vit caoir Ogier ; 
Fiert Boïdant, que Aumes ot molt cier, . 
Par mi son elme d'une hace d'acier ; 
L'a tôt fendu desci el hanepier. 47ao 



152 LA CHANSON d'ASPREMONT 

262 En Ansquetin ot molt hardi Normant. 
Qant vit Ogier et Aumon en estant, 
Aidier li vait, si feri Boïdant 

Tôt le fendi desci qu'es dens devant. 4724 

Prent le ceval, Ogier vait escrîant : 
« Montés, Danois ; ne vos aies targant. » 
Et Ogiers vient, si saut en l'auferrant. 
Aumes li vient, ne va plus demorant. 4728 

Ja rasanlassent illuec de maintenant, 
Mais une flote se fiert entrais pognant ; 
La le perdi, car la presse fu grant. 
Garda les lui, si fiert un Alemant, 4732 

Onques nule arme ne li valut un gant, 
Tût le fendi desci es dens devant. 
Puis regarda son ome, Boïdant. 
De son damage est li rois molt dolant ; 4736 

En son langage va Mahon encreant ; 
Ne crera mais losengier son vivant 
Ne home nul qui trop se voist vantant. 

263 Sos Aspremont sont grant li mariment. 4740 

Karles i pert des mellors de sa jent. 
Dont Damedex fist son comandement ; 
Crestïentés i perdi durement. 
Et a Aumon refu si malement 4744 

A cascun ome que il a mais vivent 
En gissent mort troi ou qatre el pendent. 
Une loée tienent li mort gissent ; 
N'i a de terre vuidie demi arpent 4748 

N'ait crestïen ou Sarrasin morent, 
Elme o escu, o espee trencent, 
U bon destrier qui son segnor atent.- 
Voi le Eaumons, a poi d'ire ne fent ; 47 



V. 4721-47S3 {W, f. 269 b-c) 153 

Tint Durendal qui si trence forment. 

Cui il consiut de sa vie est nïant, 

Mors est en fin sor cui ele desçant, 

Que li paiens a trop esforcemant 4756 

Et Durendals trence trop malement. 

Se rois Eaumons puet vivre longuement, 

Soie estra France, se Dex ne l'en desfent. 

264 Grans fu Testors, onques tel ne vit on. 4760 

Conté vos ai del rice roi Aumon 
Qui par l'estor mainne tel marisson. 
Mais or oies de Girart le baron 
Ki se conbat par delà en un mont. 4764 

Claires et Bues et Rainiers Tenfançon ; 
A grant mervelle i fièrent Borguegnon : 
Mais tant i a de la geste Mahon ! 
Voi le Girars ; il s'apuie a l'arçon 4768 

Et a sa main apuie son baston ; 
De caudes lermes li moUent li grenon 
Et de la barbe ambedui li forçon. 
(fDex, » dist Gerars, « par ton saintime non, 4772 
Ja ving jo. Sire, por toi en Aspremon. 
De tant franc home ai faite noreçon. 
Dont je vos fis ier matin livrisson ; 
Ne vos sai traire de ce altre sermon : 4776 

Por nos morustes et nos por vos morron. 
Franc chevalier, des or nos enforçon ; 
Rendons a Deu ce que nos li devon » 
Et cil respondent : « Volentiers le feron. 4780 

11 n'i a plus mais or nos comandon 
A cel Segnor cui batesme tenon. 
Qu'il nos garisse de mort et de prisson. » 



154 ■ LA CHANSON D'ASPREMONT 

265 Girars cevalce par le camp doleros. 4784 
Sessante mile sont o lui fereor. 

La ou il tornent sont paien angossos ; 

Mais, qui soit liés ne qui que soit iros, 

Karles est molt dolans et anuios 4788 

De ses frans homes que il voit des ciés blos. 

De ses set rois li ont ocis les dos, 

Plus de qatorse entre dus et contors. 

A lui akeurent alqant et li plusor 4792 

Qui li demandent : « Sire, que ferons nos ? 

Se or n'en pense Jhesus li glorïos, 

Perdue est France ; n'i avérés recors. » 

Cel jor fust Karles vergondos et iros, 4796 

Se Dex ne fast et dans Girars li ros. 

266 Grans fu li cans et li estor son fier 
Et crestïen prendent a esmaier, 

Qant la lor jent voient si enpirier, 4800 

Les cris caïr et la noise abascier ; 

Cil ceval fuient par le canp estraier. 

Ça vint, ça dis ; n'i a home en estrier. 

Par devant Karle es vos le duc Gaifier, 4S04 

De Lohierainne li enforciés Garnier, 

Li dus Antelmes et Sanson et Rainnier ; 

N'i a celui, tant s'i seiist gaitier, 

Nen ait percié son escu de qartier, 4808 

Son elme frait u colpé son espier ; 

Ne vienent pas, saciés, de dosnoier : 

De l'estor vienent nostre segnor vengier. 

Karles les voit de l'estor repairier ; 4812 

Lors a tel duel le sens cuide cangier ; 

Des iels del cief en prent a larmoier. 

Qui dont l'oïst a Damerdeu tenchier ! 



V. 4784-4848 (1^, f. 269 c-d) 155 

« Glorîeus Sire, » dist Caries al vis fier, 4816 

« Qui m'as doné cest pule a justicier, 
Que je voi chi devant moi detrenchier 
A ceste jent qui petit vos ont chier, 
Qui ne se vuelent lever et baptisier 4820 

Ne vostre non aorer ne proier, 
Qant jo ces pert que je doi castoier, 
Bien vos devroit, sire Dex, anuier. » 
A ces paroles es vos pognant Ogier, 4824 

Cinc fers de lances el cors de son destrier. 
L'escus qu'il porte ne fu pas si entier 
Q'a nul franc home eûst ja mais mestier ; 
Ses elmes bruns ert enbarés derrier, 4828 

Devers senestre fausé l'auberc doblier ; 
Le senc vermel en covint a raier 
Que l'esperon en covint a moUier ; 
En son poing destre Cortain, son brant d'achier. 4832 
Dïent François, Alemant et Bevier : 
« En cestui a nobile chevalier. » 
Ogiers parole ou il n'a q'aïrier : 
« Karles, bels sire, pensés de l'esploitier. 4836 

Orains presimes un paien latimier ; 
L'uevre as paiens nos vint tôt acointier. 
Eaumes ne degne por son père envoler, 
Ains se lairoit, ce dist, le cief trenchier. 4840 

■Paicn se prendent, ce dist, a esmaier. 
Env^^iés tost as très un mesagier ; 
N'i lasciés ome qui ja se puist aidier ; 
Vignent al camp por lor amis vengier, 4844 

Car, s'il nos voient un petit espessier, 
Ja lor verres la fuite comencier. 
— Ogier, )) dist Karles, « bien fait a otroier. 
Hastivement en cvient esploitier. » 4848 



156 LA CHANSON D'ASPREMONT 

267 Par le conseil Ogier, le fil Gaufroi, 
I tramet Karles Droon et Audefroi : 
« Aies as très or tost a grant esploi. 
Dites lor tôt que il vignent o moi : 
Qui n'a ceval si monte en palefroi 
Ou il acore a pié tôt le sabloi. » 

Et cil respondent : « Biax sire, a vostre otroi. » 

Et puis s'en tornent par le comant le roi. 

Et l'emperere chevalce o son conroi ; 

A vint melliers que il a avuec soi 

Se haste molt a force et a esploi. 

Aumes regarde par mi un bruieroi, 

Si a coisie l'orieflanbe le roi, 

L'empereor et ses homes o soi. 

Et dist Aumons : « Segnor, en moie foi, 

Molt me dist bien Balans ce que je voi. 

Trop serai fols, se ja mais le mescroi. » 

268 Nostre emperere ot molt le cuer dolant 
De sa maisnie, qu'il voit morir el canp. 
A vint mil Frans vint a l'estor pognant ; 
Fiert un paien qui ot non Moridant ; 
L'escu li perce et le clavain luisant. 
Par mi le cors li met l'espiel trencant. 
Karles retorne et vait ferir Morant, 
Un almaçor, cosins fu Agolant ; 

El cors li brisse son espiel en botant. 
Puis trait Joiose, ne fu plus rice brant 
Fors Durendal : celi met je devant. 
Devers Aufrique ocist un Alfricant. 
Crie « Monjoie ! » haltement en oiant : 
« Or i ferés, mi chevalier vallant. 
Desfendés vos de la jent mescreant 



V. 4849-4913 {W, f. 270 a-b) 157 

Qui vostre onor vos vont si calenjant. » 

Namles le voit, Ansquetin le Normant, 

Fagon le mostre et Ogier maintenant : 

« Ves de no roi con il se vait mostrant. 4S84 

Ce poise moi qu'il se met si avant. 

Se le perdons, n'i avérons garant 

Ne nos ocïent cil orgellos Persant. » 

Ogiers et Namles vienent al roi pognant : 488S 

« Drois emperere, por Deu le raemant. 

Ne vos metés huimais si al devant. 

Se vos perdiens, nos remanriens dolant ; 

Tos seroit mors certes li remanant ; 4892 

Tant somes nos seûr et conbatant 

Con nos savrons que vos serés vivant. » 

Karles repont : « De ce n'i a noiant. 

Ja ne mis vivre por que soies morant, 4896 

Car ensement m'ociroient Persant. 

Ne place Deu, le roi de Biaulïant, 

Que jo escap, se vos estes f allant. » 

Dont plora Namles, Anquetin li Normant 4900 

Et tôt li autre environ lui estant. 

Es Turs se fièrent a itel maltalant 

Tôt cil vint mil n'i a nul sej ornant ; 

Set mil paiens ocïent maintenant 4904 

Ki tôt creoient Mahon et Tervagant. 

Dusq'a Aumon s'enfuient tel set cent, 

Li plus en vont lor boiax traînant : 

« Hé ! Aumes, sire, ves ci no finemant. 4908 

A toi f nions que nos soies garant. » 

Aumes l'entent ; a poi d'ire ne faut. 

Tint Durendal, s'a entesé le brant, 

Tôt malien té, desci es poins sanglant. 4912 

Dusq'a petit fera Karlon dolant. 



158 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Fiert Ansquetin, un tel prince vallant 

Karles n'ot orne gaires mels conbatant. 

Li rois Eaumons le fiert par tel sanlant 4916 

Onques del^hialme ne pot avoir garant, 

Coife de fer n'i contrevalt un gant ; 

Dusqu'es espaules le va tôt porfendant. 

Oies mervelli, por Deu le raemant : 4920 

Li cors caï, tant ala tornïant 

Que il revint a tere en son séant, 

Ses mains tendues al ciel vers Eurïant ; 

L'arme enporterent li angele tôt cantant. 4924 

Karles le vit, qui bien ert Deu créant, 

Et, Dex, quel duel il en va démenant ! 

269 Dolans fu Karles, onques mais ne fu si, 

Qant il vit mort Ansquetin qui caï. 4928 

Il le regrete : « Tant mar fustes, ami. 

Hé ! sire dus, vos m'eiistes nori : 

Qant tos li mons m'ot a estros falli. 

Par vos fui jo a Rome recuelli ; 4932 

La toie terre a le moie verti. 

Se onques Dex de nule rien m'oï. 

Dont li proi jo qu'il ait de vos merci. » 

Lors broce Karles, un Sarrasin feri ; 4936 

Por Ansquetin dusqu'es dens le fendi. 4936 ^ 

« Monjoie ! » crie, « chevalier, ferés i. » 

Et il si font qant il l'ont entroï. 

Li josters fu del tôt mis en obli ; 

As brans d'achier sont li caple verti ; 4940 

S 'un petitet se tenissent ensi. 

Sarrasin fuscent dusq'a poi départi. 

270 Grans fu l'estors, molt fist a resognier. 

Or des mesages vos vuel jo acointier 494 



V. 4914-4977 (^> f- 270 b-c) 159 

Qui vont as très le mesage nonchier. 

Vienent as tentes, si pensent del hucier : 

« Or tost, baron, venés Karlon aidier, 

Sos Aspremont est a tel enconbrier, 494? 

Et vos amis qui en ont grant mestier ; 

Se tost nel faites, nés verres repairier. 

Qui al besoing demoërra arrier, 

Karles, nos rois, le fera detrenchier. « 4952 

Qant cil l'oïrent, or n'i a q'aïrier. 

As armes corent serjant et escuier 

Et canberlenc et keu et boutellier 

Et escançon et vallet et huissier ; 4j5à 

Nis li navré vont lor plaies loier ; 

El palefroi monta qui n'a destrier : 

Qui n'a espee, baston quiert ou levier ; 

Portent maçuës et grans cotials d'achier ; 4960 

Perces de caisne corurent aguissier ; 

Colpent et fendent toalles et doblier ; 

Cofanons font por paiens esmaier. 

En Rollandin n'en ot que aïrier. 4964 

Haton apele, Guion et Berengier. 

« Baron, » dist il, « mes oncles a mestier. 

Or verrai jo certes qui m 'ara cier 

Et qui mon oncle m'aidra a raplegier, » 496S 

Rollandins saut et monte en un destrier ; 

Cort a val l'ost et comence a hucier. 

A son col tint un grant pel de pomier. 

« Or tost, baron, et pensés del coitier, 4072 

Que l'emperere vos donra jent loier. 

Je serai hui vostre cofanonier. » 

Dïent li altre : « Cis om sera molt fier 

Et orgellos por estor comencier. » 4976 

Des très s'en issent tel qarante mellier, 



l6o LA CHANSON D^ASPREMONT 

Trestot mescin et bacelet legier. 

Ja ne fuiront por les menbres trenchier. 

Et Rollandins tos tans el cief premier ; 4980 

Dejoste lui Hat on et Berengier. 

Dex, con il pensent d'errer et cevalchier ! 

Aumes d'Aufrique cuida bien esploitier 

Qu'il lor cuida Deu faire renoier 4984 

Et Mahomet aorer et proier, 

Qui ne valt mie le monte d'un denier. 

En cest secors ne me vuel mais targier ; 

De la batalle vos redoi acointier, 4988 

De la grant noise et del fort destorbier. 

Et a Girart vos vorrai repairier. 

271 Or faites pais, por Deu le creator. 

De dant Girart dirai, le pogneor, 4992 

Celui d'Eufrate, le bon tornoieor ; 

N'asambla mie as jens l'empereor ; 

Mais ou Aumons fait tenir s'orieflor 

La vint Girars et tôt si fereor ; 4996 

Cinqante mile furent tôt d'un ator ; 

Cent mile i sont de la jent paienor. 

Li dus Girars les asalli cel jor. 

Dex le maintiegne, li père creator. 5000 

Huimais orés del jentil pogneor 

Qui l'estandart conquist par sa valor. 

272 Girars se fiert ens el conroi Aumon. 

Cinqante mile sont o lui Borgegnon ; 5004 

Li Gilvodain li sont a l'esperon, 

Cil de Cosence entor et environ. 

Que ne l'ocïent li Sarrasin félon. 

Girars parla et cria a hait ton : 5008 



V. 497^-5040 0^, f. 270 C-271 a) 161 

« Or m'entendes, et Claires et Boson, 

Ernalt, Rainier, et trestot mi baron. 

Ne somes mie la u nos sol 'on. 

Se mes voisins movoit vers moi tençon, 5012 

Ardoit ma tere a fu et a carbon 

Et je la soie entor et environ, 

S'il me toloit castel o dognon, 

Tant aloit l'uevre que nos racordïon, 5016 

Ou jel metoie ou il moi en prisson ; 

S'il me caçoit a coite d'esperon, 

Jo revenoie la nuit a ma maizon ; 

Mais cist paien, ou nos nos conbaton, 5020 

Se il nos cacent, dites ou nos fuiron. 

Nos somes pris, quel part que nos tomon. 

Il n'i a plus a Deu nos comandon, 

Qui nos forma, qant nos nen estïon. » 3024 

A icest mot que nos ci vos disson, 

Li viels Girars broce Matefelon, 

Brandist le hanste, destort le cofanon ; 

Fiert un paien qui Macabres ot non, 5028 

L'escut li perce et l'obère fremellon. 

Qu'il li perça le foie et le polmon ; 

Entre paiens l'abat mort de l'arçon. 

Crie : « Vïene ! or i ferés, baron. 5032 

Li drois est nostre : se Deu plaist, si vaintron. » 

Girars d'Eufrate s'est a vois escrîés : 

« Ferés, baron, onques n'i arestés. 

Un don vos ruis, ne le me deveés : 5036 

C'est l'estandart Aumon que me donés, 

Jel vuel avoir : tels est ma volentés. 

Se vos nel faites, ves vos desiretés. » 

Dïent si home : « Est nos sire dervés ? 5040 



102 LA CHANSON d'as?REMONT 

Desci que la qu'il les aroit nonbrés, 
Sessante mile i a de Turs armés. » 

274 Et dist Girars : « Claires, aies avant, 

Bues et Ernals et Rainiers, mi enfant, 5044 

Et cil qui sont de moi terre tenant : 

Cel estandart vos requier et demant. 

Se vos nel faites, dirai vos mon sanlant : 

Se en Borgogne sui ja mais repairant, 5048 

De tos vos fiés ne vos lairai niant. 

Desireté en ierent vostre enfant. » 

Dïent si home : « Girars se va dervant 

Et neporqant faire estuet son comant. » 5052 

Sonent lor graisles, si rehurtent avant. 

Tant ont féru et deriere et devant 

Que r estandart vont ja si aproçant 

C'on i poroit d'illuec jeter un gant. 5056 

Rois Mahugons et li rois Esperrant, 

Qant voient Franc les vont si aproçant, 

Li uns a l'altre le va soëf dissant : 

« Molt nos dist voir li mesagiers Balant, 5060 

Que crestïen erent preu et vallant 

Et en bat aile hardi et conbatant. 

Trop est Aumons orgellos et prinsant 

Qui se conbat sans son père Agolant. 5064 

Aine tel oltrage ne fist mais nul enfant. 

Fust chi li rois o tôt le remanant, 

Vencus fust Karles, ja n'en alast avant ; 

France eiissons tote en nostre comant. 50(38 

Ja ne verra le solel esconsant 

De son orguel pora veïr sanlant ; 

Ceste folie nos iert aparissant. 

Molt nos devons tenir a non saçant 5072 



V. 5041-5103 {^> f- 271 a-b) 163 

K'a l'estandart nos demorons itant. 

Que faisons nous, qui n'en alons fuiant ? » 

275 A l'estandart sont paien esperdu. 

Qant ont Girart le viel aperceû, 5076 

Tote sa jent, qui 'si près sont venu, 

Dist l'uns a l'altre : « Trop avons atendu. 

Ves l'estandart dusc'a petit perdu. » 

Et Girars crie : « Niés Claires, que fais tu ? 5080 

Bues et Rainiers et Ernals, ou ies tu. 

Et mi baron, qui o moi sont venu ? 

Se or ne m'est cel estandart rendu, 

Ne vos doi mais amistié ne salu. » 5084 

Li Borgegnon n'i ont plus atendu ; 

As brans d'achier i ont tant cop féru 

Q'a une lance en sont ja près venu. 

276 Grans fu la noisse ; les puis font retentir ; 5088 
Li Borgegnon se fissent bien cïr. 

L'estandart vuelent as Sarrazins tolir ; 

S'il le pooient devers aus détenir. 

Petit poroient puis Sarrazin garir, 5092 

Ne la batalle endurer ne sofrir. 

Que dusc'a poi nés covenist fuïr. 

La veïsciés tel estor maintenir, 

Paiens verser, trebucier et caïr. 5096 

La gent Girart sorent molt bien ferir ; 

Tant ont féru que près sont del saisir. 

Mais Sarrasin ne le porent sofrir. 

La veïsciés tant aubère desartir, 5100 

Tant Sarrazin par mi le cors ferir. 

Girars lors crie : « Baron, or del sofrir. 

Se ci morés, tôt esterés martir ; 

La Chanson d'Asprcnwiit, I*. ii 



164 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Avuec les sains vos fera Dex servir, 5104 

Em paradis côroner et florir ; 

Illuec ares trestot vostre désir. » 

Dist Esperrans a Amaugon de Tyr : 

« Nos ne porons plus l'estandart tenir, 5108 

Ves le perdu ; nel poons détenir. 

Aumes, nos sire, nos met el covenir. 

Tant puet li hon son segnor cier tenir 

Que il i pert, qant vient al départir. » 5 112 

A icest mot ne porent plus sofrir ; 

Tornent les resnes et pensent del fuïr. 

277 Grans fu l'estors, aine n'oïstes si grant. 

Girars s'escrie : « Borgegnon, or avant ! 51 16 

Li Gilvodain, k'alés vos atargant ? 

Cil de Cosence, q'alés vos arestant ? 

Li Alvernas mar iront demorant. 

Cel estandart me rendes maintenant. » 5120 

Et cil respondent : « Vos Tarés, sire, errant. » 

Lors se ferirènt es Sarrasins avant. 

Rois Amaugons et li rois Esperrant, 

Qui l'estandart avoient en cornant, 5124 

Tornent les resnes et si s'en vont fuiant. 

L'estandart lascent en mi le pré estant, 

Qu'il orent mis desor un olifant ; 

Li Borgegnon l'ont saisi maintenant. 5^28 

Le duc Girart i mainnent pié estant 

Et si nevou l'ont desarmé errant ; 

En l'estandart l'ont asis maintenant. 

« Sire, » font il, « or avés vo talant. » 5132 

Et dist Girars : « Grans mercis, bel enfant. 

Or ne plaing mie que vos ai noris tant. 

Mi chevalier, cent mercis vos en tant. 



V. 5104-5166 (W, f. 271 b-c) Ï65 

J'ai esté fel, mais or vos ferai tant : 5136 

Por cest service, se nos sons repairant, ^ 

Tos mes trésors vos irai desfremant ; 

Qui n'a mollier, je li donrai vallant. » 

Girars fti las qui ot conbatu tant. 5140 

Par mi le nés li vait li sans colant. 

Plorent si home qui le vont regardant. 

Et dist Girars : « Ja n'en àlés plorant ; 

Ço est por Deu que nos sofromes tant. 5144 

Remontés tost et feromes avant. 

Querons Aumon, que jo mels ne demant. » 

278 Grans fu la noisse, li cri et li content. 
L'estandatt ot Girars tôt voirement. 5148 
Grant noisse i a et grant paticlement; 

Karles l'oï, s'esregarde sovent. 

Ogier apele et Namlon ensement 

« Baron, » dist il, « or soies ça gardent. 5152 

Ça oi grant noise en cest tomoiement. 

Li viels Girars s'i conbat molt forment. 

Se jo ri pert, molt en serai dolent. » 

Et dans Girars ne s'atarja nient. 5156 

Il en apele des siens desci q'a cent. 

« Cest estandàrt prendés isnelement. 

A Karlemagne, envers cui France apent. 

De moie part l'en faites un présent 5160 

Et se li dites qu'il ne s'esmait nient. 

Que cist paien vont molt afebloient. » 

Cist respondirent : « A vo comandement. » 

279 Cil s'en tornererLt a coite d'esperon 5164 
Qui de Girart ont le comandisson. 

Vienent a Karle le pas et le treton : 



l66 LA CHANSON d'ASPREMONT 

« Des beneï le rice roi Karlon. 

De par Girart un présent li faison - 5168 

De l'estandart al rice roi Aumon. 

Ne t'esmaier, Karlemagnes, frans hom : 

Paien afoiblent ; nos n'arons se bien non. 

— Ha ! Dex, » dist Karles, « par ta redenptïon, 5172 

Gardés Girart de mort et de prisson 

Et se li dites que nos l'en mercïon. 

Se Dex ce done, par son saintime non, 

Que je repair en France a Monloon, 5176 

Girart rendrai molt bien le gueredon. » 

Et cil retornent ariere a la tençon. 

Aumes estoit en la defolisson ; 

De l'estandart ne set ne o ne non. 5180 

Tint Durendal dont fait grant marisson, 

Fiert sor François a guisse de félon ; 

Tant en ocit n'est se mervelle non. 

280 A grant mervelle fu Aumes bien armé ; 5184 

Tint Durendal, maint cop en a doné ; 
Trîamodés l'en a araisoné : 
« Par foi, Aumons, trop avés mal erré. 
Qui sans ton père t'es a Karlon mellé. 5188 

A molt grant blasme vos estera torné, 
Que cist François ne sont mie emprunté. 
Bien nos calengent forment lor ireté. 
Ja cist damage n'ierent mais restoré ; 5192 

Perdu avés del mex de vo barné. 
Et car soit ore vostre olifant soné. 
Li rois l'or a a Risse la chité. 
Secorra vos ; ja n'estra trestomé, 519^ 

U, se ce non, mal somes atorné. » 
Aumes l'entent, si l'en a regardé. 



V. 5167-5231 (W^, f. 271 c-272 a) 167 

Trïamodés respont par grant fierté. 

« Par Mahon, oncles, bien est tôt avéré 5200 

Qanque Balans m'ot et dit et conté. 

Vos vos soliés vanter en mon régné 

Qui vos aroit oltre la mer mené 

Par vo cors seul le m'ariés vos livré : 5204 

Malvaisement sont vo dit avéré, 

Qui dites q'aie mon olifant soné. 

Vos et li altre m'avés mal encanté, 

Qi prometés ou n'avés poësté. 5208 

Mais, s'en Alfrique sui ja mais retorné. 

Et vos et il serés desireté. 

Jo ai pieça a Mahomet voé 

Ja por François n'i avrai cor soné. 5212 

Ja n'en estra mon ami reprové 

Que en ma vie aie fait malvaistié. » 

Es un paien pognant tôt esfreé ; 

De son escu ot un qartier colpé ; 5216 

De son clavain sont li flanc desciré ; 

Li sans li ist en maint liu del costé ; 

Sa resne ot rote et son fust tronçoné ; 

Forment pert bien qu'en estor ait esté. 5220 

En mi la presse a Aumon encontre. 

Pren l'a l'escu, si l'en a apelé : 

«Hé ! rois d'Aufrique, con estes vergondé ! 

Une partie de la crestïenté, 5224 

Mais nules jens ne furent si armé, 

Haubers ont blans con argent esmeré 

Et lor espiel sont si bien acéré, 

Elmes ont bruns de fin achier tenpré, 5228 

A l'estandart ont contre nos esté. 

Que vos diroie ? Nos somes desroté. 

Vostre estandart en ont o els mené 



l68 tA CHANSON d'aSPREMONT 

Et si l'ont ja a Karlon présenté. » 5232 

Aumes Tentent, si l'en a regardé. 

De maltalant a tôt le sane mûé : 

« Tais toi, « dist il, « leciere nature. 

Ce n'est pas voirs que tu m'as ci conté 5236 

Que François aient si faitement ovré. 

Se il estoient de dur acier tenpré, 

N'aroient il envers cels poësté 

A oui jo ai mon estandart livré. » 524© 

Et cil respont : « Ço est tôt trespassé. 

De l'estandart vos ont il délivré ; 

Rois Mahugons s'en est fuiant torné 

Et Esperrans est après lui aie. » 5244 

Aumes l'entent ; or est desconforté ; 

Trait Durendal, son rice brant letré ; 

Por lui vengier rest en l'estor entré ; 

Mahomet jure ja iert geredoné. 5248 

Fiert Engerran, un chevalier menbré 

De le maisnie Salemon le barbé ; 

A mont en l'iaume l'a si bien asené 

Tôt li trenca qanqu'il a encontre ; 5252 

Dusqu'en la sele est Durendal colé. 

Se li destriers ne se fust trestorné, 

Aumes l'eust très par mi liu colpé. 

Refiert un altre que il ira encontre. 5256 

Par mi le çaint l'a en travers colpé ; 

Le tierç fendi dusqu'el neu del baldré ; 

De nostre jent a tel essart mené 

Devant lui fuient, que molt l'ont redoté. 5260 

A vois escrïent : « Karles, ou ies aie ? 

Se cis deables a longuement duré. 

Tôt somes mort ; ja n'estra trestorné ; 

France iert perdue a trestot nostre aé. » 5264 



V. 5232-5296 {W, i. 272 a-h) 169 

Es vos Ogier qui ce a esgardé, 

De Danemarce le preu et l'aduré. 

Conbateor ot en lui esprové ; 

Meldres de lui ne fu adont trové ; 5268 

Tint un espiel trencant et acéré. 

« Dex, » dist li dus, « par la toie pité l 

Cil Sarrasin nos a hui molt grevé. 

Une altre fois le rai hui encontre. 5272 

S'or nel requier, dont aie mal dehé. » 

Point le ceval, si a esperoné. 

Il fiert Aumon, qu'il ne s'en fu gardé. 

Sor son escu l'a Ogiers si hasté 5276 

Que tôt envers le trebuca el pré. 

Halberc ot bon qui ne fu dessafré ; 

Dedens le malle en est li fers entré. 

Si caï Aumes et si fu reversé 5280 

Que Durendal li fu del poing volé. 

Ogiers faut jus del destrier abrievé. 

Prendre le cuide, mais Aumes l'a hasté : 

Reprent s'espee, Ogier a escrïé : 5284 

« Par mon cief, glos, mar estes démonté. » 

281 A grant mervelle fu coreciés Aumon, 
Qant il se vit contre terre el sablon. 
Reprent s'espee, lieve soi contre mon ; . 5288 
Dist a Ogier : « Or te tieng a bricon, 
Qui contre moi te mes si a bandon. 
Or est bien drois qu'en aies geredon. » 
Il fiert Ogier sor son elme roon ; 5292 

Li dus guenci, li cols va par en son ; 
Ne l'empira qu'i valist un boton, 
Mais de l'escu li colpa un coron ; 
Rest li la jambe desci a l'esperon. 5296 



I7Ô LA CHANSON d'ASPREMÔNT 

282 Ogiers fu preus ; si traist Cortain s'espee. 
O Durendal fut forgie et ovree ; 
Qant cil Tôt faite qui si l'ot acesmee, 
En une englume fu sempres esprovee ; 5300 

Desci el tronc fu Tenglume colpee. 
Corte brissa qui molt ert bien tempree. 
S'ele ne fust issi a mal alee, 

Ce dist li fevre qui la Tôt manovree, 5304 

Ja Durendals n'eiist a li durée 
Ne ne valsist vers li une denrée. 
Por sa bonté l'ot li fevre aceree. 
Ogiers Ta traite, qui maint jor Tôt gardée ; 5308 
Plus luist li brans, qant il Tôt fors jetée. 
Que ne fait cire en celier alumee. 
Et fiert Aumon : tele li a donee 
A mont en l'ialme en la cercle dorée 5312 

S'Aumes n'eûst la teste trestornee 
Ja mais a Karle ne fesist jor mellee. 
Sor son escu est l'espee colee ; 
Tôt li trenca si con ele est alee ; 5316 

Mainte grand bende de fer i a colpee ; 
Près de la jambe sor le cauce dorée 
En a cent malles de l'espee portée ; 
Desci qu'en terre s'en est tote avalée ; 5320 

S'ele fust longue, ja i fust bien entrée. 
Anmes le voit, si l'a molt redotee. 
Dist a Ogier : « Bone m'avés donee ; 
Bien te conois a celé corte espee. 5324 

Une altre fois fui o toi a mellee ; 
Tu ies prodom, ne t'en ferai celée. 
S'en moi et toi voloies l'acordee 
Que tu laiasses la lor crestïenee, 5328 

De Femenie t'estra l'onors donee, 



V. 5297-5361 {W, f. 272 b-c) 171 

Roi te ferai de corone portée 

Qant jo avrai tote France aquitee. 

■ — • Voir, « dist Ogiers, « onques n'en eu pensée. 5332 

En moi et toi n'avra ja desevree, 

Si n'avra ains Tuns la teste colpee. 

Se jo i muir, fait ai bone j ornée ; 

Em paradis sera m'ame salvee. 5336 

Mais se tu muers, la toie ame est danpnee, 

Que li tiens dex ne valt une denrée. 

— Voir, » dist Aumons, « or est ta mors jurée. » 

283 Que que Aumons vait Ogier maneçant 5340 

Et il estoient illueques pié estant, 
Es vos Namlon et Salemon pognant, 
Le duc Fagon et Richier l'Alemant, 
Le roi Droon et Desiier le grant ; 5344 

En lor conpagne mile ome conbatant. 
Ogier rescossent le preu conte vallant. 
De totes pars vont Aume avironant ; 
Il li demandent, se li vont escrïant : 5348 

« Qui estes vos, dites, sire persant ? 
Dites nos voir, par vo Deu Tervagant. 

— Voir, )) dist Aumons, « nen iere mençognant 
N'onques ne fui a jor de mon vivant. 5352 
Se vos estiés encor cent altretant. 

Si vos diroie trestot mon covenant, 

Que mon lignage ne fu onques mentant. 

Rois sui d'Alfrique, oltre la mer corant ; 5356 

S'ai non Aumons et sui fix Agolant. 

Moie est Alfagne, Befanie la grant ; 

Moie est Persie que tienent li Persant ; 

Moie est Surie desci q'al flun Jordant ; 5360 

Et Morîane est a moi aclinant ; 



î^^ LA CHANSON d'ASPREMONT - 

Et Babilonie est a moi apendant ; 

Alixandre est a moi obéissant ; 

Inde maior est tote a mon cornant ; 5364 

La terre tient de moi prestre Johant ; 

Ço est la terre ou nus homme ne mant. 

Que vos diroie n'iroie dévissant ? 

Rois sui d'Aufrique dusq'a l'arbre qui fant ; 5368 

Si con la mers va entor tornïant, 

Tôt est a moi par devers Orïant. 

S© or peûsce conquester Occidant, 

Lors fust a moi tos li mons apendant. 5372 

Mais Karlemagnes le me vee et desfant. 

S'il n'en ert hontes de moi et de ma jant. 

Mandé eusse a Risse la devant 

Le grant secors qui la vait sej ornant. 53/6 

Il sont molt plus, par le mien essïant, 

Qu'en amenai avuec moi en cest canp. » 

Dïent François : « Dex, soies nos aidant. 

Qui cest rice home aroit en son comant 5380 

Et a Karlon peûst faire presant 

N'estroit mais eure que il n'en fust joiant. » 

Aumon asalent et derrière et devant. 

Et li paiens fu fors et sorpoant, 53S4 

Entre dos iels plainne palme tenant. 

Tient Durendal, dont bien trencent li brant ; 

Cui il consiut ne puet aler avant. 

Et neporqant ne li valist nïant, 5388 

Ne fust « Aufrique ! » que il vait escrïant. 

A tant i vint pognant rois Moysant, 

Salatïel, un molt rice amirant, 

Trïamodés le parcreii, le grant, 5392 

Cador d'Egypte et li fors roi Balant 

Et Sarrasin plus de mile et set çant. 



V. 5362-5424 (^^. *• 272 c-273 a) 173 

La veïssiés un estor molt pesant. 

Aumon rescossent, car il en i ot tant, 5396 

Et son destrier li rendent maintenant. 

284 A le rescosse le rice roi Aumon 
Vinrent doi roi brocant a esperon. 
Trîamodés vint a le contençon 5400 
Et fiert duc Mile sor Tescu a lïon 

Qu'il li tresperce l'auberc et le blason 

Et le samin et Termin peliçon. 

Par mi le cors li mist son confanon 5404 

Que la boële en chiet desor l'arçon. 

285 Trîamodés fu molt bon chevalier ; 
Le duc Milon nos a mort el gravier. 

A vois escrie et comence a hucier : 5408 

« E ! Aumes, sire, pense de toi vengier. 

Ja mais cis dus ne te fera dangier 

N' encontre toi ne venra gerroier. » 

A tant es vos apognant Berengier. 5412 

Le duc Milon voit jesir el gravier. 

S'or ne le venge, ja mais ne s' ara chier. 

Brandist le hanste al fer trencant d'achier. 

Trîamodés feri a l'encontrier ; 5416 

El pis devant li embat son espier 

Tant con tint Tanste, le fist jus trebuchier. 

« Oltre, » fait il, « Dex te doinst enconbrier. 

Mon frère as mort ; or en as ton loier. » 5420 

286 Trîamodés jut mort en mi le canp. 
Aumes le plore, molt le vait regretant 
En son langage, va tenrement plorant. 

Es desrengié et Ricier et Morant. 5424 



174 LA CHANSON D ASPREMONT 

Morans fiert Macre d'oltre Jherusalant, 

Roi de Surie, orgellos et poissant ; 

Par mi le cors li met Tespiel trencant ; 

Mort le trebuce contre tere gissant. 5428 

Et cil Richiers vait ferir Moysant ; 

Del brant d'acier li done un cop si grant 

Que dusqu'es dens le va tôt porfendant. 

Et l'apostoles le segna en plorant. 5432 

287 Qant voit Aumons ses bons amis morir 
Et le canpagne de ses omes covrir. 
Tel duel en a le sens cuide marir. 
Dist a Balan : « Ne me sai contenir. 5436 

Molt voi no gent mater, et decaïr. 
Ja envers Karle ne les porai garir. 
— Voir, » dist Balans, a mervelles puis oïr 
Que vos volés de si poi esmarir ; 5440 

Ja volés vos set roiames tenir ? 
Bien le vos dis por voir, al revenir. 
Que François erent de mervellos aïr, 
Qu'il n'erent mie jens a espeiirir ; 5444 

U ci morront u ci voiront garir. 
Vostre olifant ne degnastes tentir ; 
Tart en rirons sempres al pariscir. » 
Aumes l'entent, si a fait un sospir ; 514S 

Prent l'olifant nel pot mais consentir, 
Si l'a soné par mervellos aïr. 
Risse fu lonc, ne l'i pot on oïr. 
Ja Agolant ne pora mais veïr, 5452 

Mais il a fait les fuians revenir. 
Qant l'olifant oïrent resbaudir, 
Dont comença la noise a enforcir 
Et la batalle del tôt a revenir. 5456 



V. 5425-5487 {^' f- 273 «-^) 175 

Se Dex nel fait, ne le poront sofrir. 

288 Dolans fu Aumes et espris de dolor. 
Son olifant sona par tel vigor 
Tentist li vais, li puis et la ruistor. 5460 

Trop fu lonc Risse, la grans cités maior ; 
Nel pot oïr Agolans l'almaçor 
Ne les grans jens qui li sïent entor ; 
Mais li fuiant prisent trestot retor. 5464 

A l'asambler i ra si grant dolor 
Onques nus hom ne vit tel a nul jor. 
Molt en i ciet et des nos et des lor. 
Sonent cil graisle, cil cor et cil tabor. 54^8 

Et l'apostoles vint crïant par l'estor : 
« Tenés vos bien, nobile jens Francor. 
Rendes vos tôt a Deu le creator 
Qui vos traist fors de le grant tenebror. 5472 

Qui en cest canp sera bons fereor, 
Tôt si pechié, li grant et li menor, 
Soient sor moi : car or sons a no jor. » 

289 Grans fu la noise, li crïee et li brin. 54/6 

Qant a Testor revinrent Sarrasin, 
Tôt s'esbahirent François et Lymosin 
Et Loherenc, Normant et Poitevin ; 
Karles meïsmes en tint le cief enclin ; 5480 

Tença a Deu con fust a son voisin. 
« Hé ! Dex, » dist Karles, « qui d'eve fesis vin 
Et convertistes Saint Pol et Saint Fremin, 
Soferrés vos issi grant miserin 5484 

Crestïentés soit a paiens aclin ? 
Se de cest canp traient paien a fin, 
Ja mais en France n'orai messe al matin, 



1^6 LA CHANSON d'ÀSPRÊMONT 

Ains m'ocirai a mon brant acerin. » 5488 

Adont plorerent maint rice palasin. 

Au dol qu'il font et au pesant hustin 

Es Andefroi apognant lé cemin. 

« Ke te démentes, Karles, li fix Pépin ? 5492 

Ne t'esmâier de la jent Apollin. 

Secors te vient, mais n'est mie frarin : 

En un conroi qarante mil mescin. 

N'i a un seul, tant povre miserin, 5496 

N'ait confanon ou de soie où de lin. 

El premier cief ton neveu RoUandin 

Et Berengier, Haton et Guielin. 

Celx conperront li ouvert Beduïn. » 5500 

290 Qant Karles ot Andefroi en estant 
Que al secors li vienent li enfant, 
Qarante mile arnié en Un tenant 

A pels, a armés et a maiiit garnement 5504 

Et del venir sont durement hastant, 

Deu en mercie le sovraiii roi poissant. 

Gregnor mervelle a li rois de Rollant, 

De Berengier, de Hatonet l'enfant. 5508 

« Hé ! Dex, » dist Karles, « biax père raemant, 

Je les cuidoie a Loon la devant. 

Quels bons eûrs les va aconduisant ! » 

Karles regarde ; si les voit a itant. 5512 

D'une valee issoient li enfant. 

Dei bruit qu'il mainnent et de la noise grant 

En retentiscent li pui et li pendant. 

Karles les sainiie de Deu le tôt poisçant. 5516 

291 Tant cevàlciererit li gentil escuier 
Et li mescin et tôt 1 1 câiibërief 



V. 5488-5551 (W, t. 273 b-c) 177 

Que Karles ot lascié as très arier 

En Aspremont comencent a puier. 5520 

Lor cofanon n'erent mie trop chier ; 

Li plusor sont de toile ou de doblier 

U de linçuel de toie ou d'orellier. 

Qui les veïst, qant vint al cevalcier, 5524 

A grant mervelle se peust d'els segnier. 

L'uns porte pel et li altres levier, 

L'altres maçuë qu'il prist el cuisenier ; 

Li alqant portent grans perces d'alïer 5528 

Que il ont fait en dos pars aguisier ; 

Li alqant haces et grans cotials d'acier. 

Ce samble d'els que fust uns bos plenier. 

Rollandins sist cel jor sjr un somier, 5532 

N'i ot poitral ne sele ne estrier. 

Il nel set tant ferir ne manechier 

Que il le puist de son pas esforcier. 

Ce fait Rollant derver et marvoier 552(> 

Qui molt se tiaste de son bon oncle aidier. 

Puis li ot il cel jor itel mestier. 

Droës d'Estampes, quist lor confanonier, 

Tant les mena le pui et le terrier 5540 

Vienent al camp ou ot grant destorbier. 

Rollandins garde, si trova un destrier ; 

S en somier lait, se li sait en l' estrier. 

Un paien mort vait l'alberc despollier ; 5544 

Del dos li trait, si s'en va halbergier ; 

Un elme a or trova en un sentier ; 

Cel elme fait en sa teste lacier ; 

Espee nuë ne degna il ballier, 5548 

Car il n'ert mie encore chevalier, 

Mais il saisist a dos mains un levier ; 

Uns fors vilains i eûst que ballier ; 



178 LA CHANSON d'ASPREMONT 

RoUans ert jovenes mais fors est oit et fier. 5552 

Ensement s'arment Hâtes et Berengier 

Et tôt li altre q' armes puent ballier : 

Assés en truevent et avant et arier 

Dont li segnor gissent mort en Terbier. 5556 

Qant sont armé, Rollans prant a huchier : 

« Huimais pensés, baron, de l'eslaischier. 

Cascuns tant valle con s'il fust chevalier. 

Querés vos pères par cel grant destorbier : 5560 

S'il ont mestier, bien lor devés aidier. 

En l'onor Deu, qui nos puist conseiller. 

Ferrai en als por païens damagier. » 

Vint en la presse, si comence a mallier, 5564 

Fiert sor ces hialmes a dos poins del levier, 

Froisce les elmes, s'i enbare l'acier, 

Ront lor les testes et les dos par detrier ; 

Devant lui fait les rens aclaroier. . 5568 

Dïent paien : « Mal ait cel carpentier. 

Par Mahomet, molt fait a resognier. » 

Rollans retorne vers les enfans arier ; 

Crie : « Monjoie ! ferés i, escuier. 5572 

Mes oncles Karles donra cascun mollier. » 

La veïsciés tant mescin eslaiscier 

Et sor païens ferir et adrecier 

Et tans halbers desronpre et desmallier, 5576 

Tant Sarrasin morir et trebucier. 

A icel poindre en cïent dis mellier 

Qui n'aront soing ja mais de redrechier. 

Paien regardent, voient l'ost espeschier, 5580 

La jent Karlon acroistre et aslongier. 

Dist l'uns a l'altre : a Ci n'a confors mestier. 

Mandé a Karles l'ariere ban arier. , 

Ne nos i valt ferir ne caploier. 5584' 



^'1 V. 5552-5616 {W, f. 273 c-d et B 184) 179 

Fuions nos ent, que n'avons d'el mestier. 
Aumes, nos rois, mar i mut l'encombrier. 

* Bien nos dist voir Balan le messagier 

* Que Karles iert trop posteïs et fier. 5588 

* Soe estra FraïKe ; nus ne l'en puet chacier ; 

* N'avons nul droit de s'honor porchacier. » 

* A ice mot prennent a desrengier ; 

* Fuiant s'en vont 11 gloton pautonier. 5592 

* lamons regarde et avant et arier 
Et voit des siens le place aclaroier 
Et ses batalles refuser et plascier. 

Ça dis, ça vint fuïr et eslongier ; . 5596 

De maltalent cuide le sens cangier. 

Il point avant por se honte vengier. 

Il crie « Alfrique ! » et comence a hucier. 

Que il cuidoit Sarrasins raloier, 5600 

Qant sor lui prant Girars a cevalchier 

Et Bues et Claires et plus de cinc mellier ; 

U vuelle on on, Aumes se trait arier ; 

Par droite force Tont il mis al frapier. 5604 

292 Aumes d'Aufrique fu molt hardis et os. 
Fors et isniax ; asés ot pris et los. 
Qant vit sa jent et fuians et desclos. 
Tel dol en a ne puet avoir repos 5608 

Et ses amis voit par mi le camp mors. 
Tint Durendal dont li brans fu mignos ; 
Fiert Anseïs, un duc de grant conplos ; 
Le cief li trence et le car et les os. 5612 

Devant s'espee en caï jus li cors. 
Mais ne li valt, ja n'en avra confors, 
Q'al dos le siut Claires, Reniers et Bos 
Et tamaint altre a rotes et a flos 5616 

La Chanson d'Aspremontj I*. ti 



ïèo LA CHANSON D'ASPREMOi^f 

Et Carlemagnes à trestot son esfors. 
Se il le tienent, mais sera ses depors : 
Perdra le cief, ce sera ses escos. 

293 Vait s'ent Aumons, coreços et dolant. 5^20 
Qant vit sa jent de totes pars fuiant^ 

Por un petit ne s'ocit a son brant. 

Destrier a bon, isnel et remuant ; 

11 n'a mellor dusqu'en Jerusalant. 5t>24 

Les une roce s'en va 11 rois fuiant, 

A soi meïsme mervellos dol faisant. 

Ne mainne o lui ne mais le roi Balant 

Et Sinagon et le fort roi Gorhant. 5628 

« Baron, » dist Aumes, « je cuidai valoir tant ; 

Malvaisement m'est hui aparissant 

A si grant tort aloie cèls blasmant 

Qui desloérent a mon père Agolant 5632 

Que coronés ne fusse a son vivant. 

Fols est li om qui trop creit son enfant. » 

Balans respont haltement en oiant : 

« Hé ! Aumes, sire, q'alés vos démentant ? 5636 

Estes vos f eme qui plagne son amant ! » 

294 Vait s'ent Aumons, n'i ot que corechier. 
Soi qart de rois qui molt l'avoient chier. 
Sovent s'apuie al col de son destrier ; 5640 
Plore ses homes que mors laioit arier. 

De son grant dol ne se set consellier. 

Karles le siut et Girars et Ogier 

Et RoUandins et tôt li escuier. 5644 

<( Baron, » dist Karles, « nobile chevalier, 

Ves la Aumon, a cel escu d*or mier ; 

Soi qart de rois s'en cuide repairier ; 






V. 5617-5679 0^> f- 273 ^-274 h) l8î 

S'or nos escape, molt nos puet enpirier. 5648 

Or tost après pensés de l'encauchier 
Et je meïsmes vos i voirai aidier, » 
Lors l'acuellirent, si lie vent le poirier. 
Li qatre roi n'ont soing de l'atargier ; 5652 

Aumes meïsmes pense molt del coitier. 
Sos Sinagon estance son destrier. 
Et dist Aumons : « Ne me sai conseiller, 
Se Synagon nos i estuet lascier ; 5656 

Mes maistres est, si me nori prernief. 
Qatre François nos sivent ci derrier ; 
Lonc sont li altre le trait a un archier ; 
Car les alons ore descevialcier: 5660 

Se poïons un destrier gaagnier, 
* A Sinagon poïst avoir mestier. » 

Et dist Bal ans : « Tôt ce n'en a mestier. 

La.sciés ester : pensés de vos coitier. 5664 

Se il vos ballent, n'i ares anparlier 

Ne vos covigiie morir a lor acier. » 

Aumes nel volt onques por ce lascier ; 

Brandist le hanste et broce le destrier 5668 

Et vait ferir duc Namlon le Bevier 

Sus en le targe el premerain qartier. 

Par sos le bocle li fist fendre et percier. 

Mais li halbers ne pot pas desmallier 5072 

Nel pot en car ferir ne atochier, 

Mais il li fist les dos arçons vuidier. 

Namles le voit, le sens cuide cahgier. 

Il trait l'espee, prant soi a redrecier, 567c 

Fiert Synagon qu'il encontra premier : 

Le cief en fait voler desor Terbier. 

> Qant vit Ogiers le duc Namlon ceù, 



l82 LA CHANSON d'aSPREMONT 

Le ceval broce, brandist l'espiel molu. 5680 

Sor son escu a si Gorhant feni 

L'escu li perce et le halberc menu ; 

Par mi le cors li a l'acier cosu. 

Mort le trestome en mi le pré erbu. 5684 

Qant vit Aumons qu'ensi est avenu 

Son senescal et son maistre a perdu, 

De grant dolor a son cuer esmeû. 

Tint Durendal, a Ogier est venu. 5688 

« E ! glos, » dist il, « allors t'ai tiui veti. 

Molt m' aras hui et mort et confondu ; 

Molt sui malvais qant je nel t'ai rendu. » 

Ferir le cuide par mi le hialme agu ; 5692 

Ogiers guenci qu'il n'i a point féru ; 

Par mi l'arçon a li cols descendu ; 

Al ceval trence le col desor le bu. 

Es vos Ogier a terre descendu. 5696 

S'Aumes l'eiist a plain cop conseu, 

Le mort Gorhant li eûst cier vendu. 

296 Qant vit Balans ceste dolor mortal. 

Son fil Gorhant vit mort sor le terrai, 5700 

Al cuer en a un duel issi coral 

Ne puet mot dire, ains broce le ceval ; 

Brandist l'espiel al fer oriental, 

Fiert Karlemagne, l'empereor roial ; 5704 

L'escu li fent mais il ot halberc tal 

Qu'il ne crient arme ne acier ne métal. 

Et l'emperere referi le vasal. 

Nel pot tenir ne çaingle ne poitral, , 57o8 

Qu'il l'abati les lui el sablonal : 

Terrox en ot son bon elme a cristal. 

Puis siut Aumon par mi le fons d'un val. 



V. 5680-5742 (W, f. 274 b-c) 183 

Por qoi le siut nostre rois natural ? 5712 

Aiuë, Dex, vrais père esperital. 
N'en revenra, s'ara trait mal jomal. 

297 Or fu Balans ceûs de son destrier ; 

Il resaut sus, n'i a que corechier, 5716 

Qu'il se cuida reprendre a son destrier ; 

Mais li dus Namles li vint a l'encontrier, 

L'espee traite, li ala calengier. 

Li rois Balans retrait le brant d'achier, 5720 

Qu'il se cuida vers le duc ostegier, 

Qant i sorvint li bons Danois Ogier, 

Estols li enfes, Hâtes et Berengier. 

Et Rolandins ot brisié son levier, 5724 

Encore en a l'un tronçon tôt entier. 

A Karlemagne avra ancui mestier. 

Balans voit bien ne s'i pora aidier ; 

Dist al duc Namle : « Estes, dans chevalier. 5728 

Que poriés vos en ma mort gaagnier ? 

Jo me feroie lever et baptissier, 

Se je trovoie duc Namlon le Bevier. 

Je sai molt bien que li dus m'a tant chier 5732 

Qu'il me fesist chi ma mort respitier. » 

Et dist dus Namles : « Qui ies tu, chevalier ? 

— Sire, je suis Balans, li messagier, 

Ki fui en France le mesage nonchier. 5736 

— Dex, » dist dus Namles, « toi puisse graciier. 
Ogier, » dist il, « por Deu ne le tochier. 
Onques nus hon ne m'ot si grant mestier. » 

298 Et dist dus Namles : « Es tu dont ce Balant 5740 
Qui si m'aidas vers le roi Agolant ? 

La me juj oient Sarrasin et Persant : 



184 LA CHANSON d'ASPREMONT 

Tu m'en traisis, la toie merci grant. 

Et ton avoir m'alas tu présentant 5744 

Et me desis qu'ères en Deu créant. 

Voiras tu Deu tenir son covenant ? 

— Oïl voir, sire, des or mais en avant. » 

Et dist dus Namles : « Tu n'as garde, Balant. » 5748 

Es Rollandin par mi le canp pognant. 

Tant ot corut tôt le jor l'alf errant 

Ne puet aler, sos lui va recréant ; 

Sen oncle vait ce que il. puet sivant, 5752 

Trueve Morel, le sien laia a tant. 

Montés i est que bien cort et destant ; 

Après le roi s'en vait esperonant. 

Qui vait Aumon a esperon caçant. 5756 

Namles remaint quin a grant maltalant. 

299 Vait s*en Aumons : n'i a que corecier. 
Cangie est l'uevre : desci que il fu ier 
Al matinet, qant vint a l'esclairier, 5760 

A voit Aumons sor lui a justicier 
Par set foïes cent mil Turs a ballier 
Et or n'en mainne le noaudre escuier ; 
U il sont mort, ocis o prisonier ; 5764 

Fui s'en sont li sain et li entier. 
Karles l'encauce, mais il nel puet ballier. 
Li rois en jure le père justicier 
Qu'il ne laira en nul fuer l'aversier 5768 

Qui tant baron nos a fait martirier. 
Por qoi le siut, Dex, père droiturier ? 
Ancui en iert a si fort enconbrier, 
Se 'Dex nel fait, n'en pora repairier. S7fa 

Et Rollandins le siut par dederrier ; 
y niort ou vif ja nel voira lascliier ; 



V. 5743-5807 (^. f- 274 c^-275 a) 185 

Son bon parent doit on molt avoir chier. 

Vait s'ent Aumons, s'avala un roder. 5776 

El fons d'un val desos un olivier 

Sort i fontainne, molt i a bel gravier. 

Qant le voit Aumes, sel prent a covoitier. 

Ne cuide mais c'on le doie encalchier ; 5780 

Bien a trois jors ne s'en pot aaisier ; 

Tant entendi tos dis al tornoier 

Qu'il ne li lut ne boire ne mangier. 

Lors descendi, s'atacha son destrier ; 5784 

Met jus l'escu et l'espee et l'espier 

Et va son elme après ce deslacier. 

A la fontainne s'est aies abascier ; 

Aumes en but quin ot grant desirier. 5788 

Ains que del tôt se puist rasasiier, 

Es vos Karlon qui descent del roder ; 

Mais aine Aumons ne se sot tant coitier, 

Qant il l'oï, qu'il peûst repairier 5792 

A son ceval ne l'escu manoier ; 

Ne aine ses armes ne li lut il ballier. 

De ce se prist Aumes a corecier. 

« Paien, » dist Karles, « ne te caut d'esmaier. 5796 

Ja, par mon cief, n'en avrai reprovier 

Que om sopris ait par moi enconbrier. 

Or pren tes armes et remonte el destrier, 

Que la fontainne te vuel je calengier ; 5800 

Car ele est moie, si le doi desraisnier ; 

Mar en beûstes : vos le conperrés cier. » 

Aumes l'entent, n'i a qu'esleecier 

Qant a ses armes avéra recovrier. 5804 

Ses armes prant, n'a soing de l'atargier ; 

De plainne tere est salis el destrier 

Et $on escu comence a embraciçr. 



l86 LA CHANSON d'ASPREMONT 

U voit Karlon, se li prent a hucier : 5808 

« Par Mahomet, » dist il, « dans chevalier, 

Peciés vos fist ceste uevre comenchier. 

Ne sui pas hom que on doie encaucier. 

Ce val avés m.ervellos et corsier 5812 

Qui si vos fist des altres eslongier. 

N'ies pas armés a guise de forier. 

Tu as el dos molt bon aubère doblier. 

Si as el cief molt bon elme d'or mier. 5816 

Tu ne fus onques enfes a pautonier ; 

Jentils om ies, ne le me pues nïer. 

Gel seu molt bien jehui a Taprochier, 

Qui sans mes armss ne me degnas tocier, 5820 

Ains me laissas monter sans enconbrier. 

Tu m'as servi ; or t'ara grant mestier : 

Or t'en lairai sain et sauf repairier, 

Mais que tes armes t'estara ains laschier. 5824 

Et se voloies le tien Deu renoier. 

Par Mahomet, je te cuit si paier 

Tos tes lignages en avra recovrier. » 

Dist Karlemagnes : « Mal est a otroier. 5828 

Trop malement me cuides engignier. 

— Con as tu non, » dist Aumes, « chevalier ? » 

Li rois respont : « Je nel te doi noier. 

Por un paien nen iere mençognier. 5832 

J'ai a non Karle ; si ai France a ballier. 

Si sont a moi et Normant et Ponhier 

Et Alemant et Frisson et Bavier 

Et Loherenc, Mansel et Berruier : 5836 

Desci a Rome ai tôt a justicier. 

Venus le sui contre toi calengier. » 

Aumes l'entent ; n'i a qu'esleecier. 

Dist a Karlon : « Or ai ce que je quier. 5840 



V. 5808-5871 {W, f. 275 a-b) 187 

Tote ma perte ne pris mais un denier. 
Trestot mon dol voirai sor toi vengier. » 

300 Et dist Aumons : « les tu ce Charlemagne 

Qui m'as tolu tante rice conpagne, 5844 

Tant rice roi et tant prince demagne ? 

Or te desfi sans nule demoragne : 

Sor toi calenç et Calabre et Romagne 

Et Loheraine, Beviere et Alemagne, 5848 

Tote la terre desci que en Espagne. 

— Certes, » dist Karles, « ci a bêle bargagne. 

Por nient a tere qui ensi le gaagne. 

Ne puet fallir que cis plais si remagne, 5852 

Li quels que soit au partir ne s'en plagne. 

301 i Vasal, » dist Karles, l'emperere loial, 
« De Damerdeu, le père esperital. 

Et de mon cors te calenç Tiretal. 5856 

Nel doi tenir de nul home carnal 

Ne mais de Deu, le roi celestïal. » 

Aumes re3pont : « Parler vos estuet d'al. 

Jd vos desfi, qant vos n'en dires al. » 5860 

Lors s'entrevienent anbedoi li vasal. 

Grans cols se douent es escus comunal. 

Qu'il les percierent cascun sos le boclal. 

Tant roidement corurent li ceval 5864 

Et tant sont fort li doi roi et jumal 

Que de lor seles vuidierent tôt Testai ; 

Ne les retint ne çaingle ne poitral. 

Si fort caïrent li doi impérial 5868 

Que li doi hialme ficierent el terrai. 

Tôt sont terrox desci que el nasal. 

Aumes saut sus, si a trait Durendal 



l88 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Et l'emperere Joiose le roial : 5872 

Bien se requièrent li doi roi natural. 

302 Li doi roi furent orgellos et poissant, 
Fier et hardi et bien entreprendant, 
De grant riceche entrepris et manant. 5876 

Tant con la nuë et li ciels va courant, 
Ne trovissiés dos homes si poissant. 
Li uns est sire dedevers Orïant ; 
L'altres est rois dedevers Occidant. 5880 

Entre ces dos a un orguel si grant 
•Qa« tos il -pire tie pris^ Taitre un ^anl, 
Aumes s'escrie : « Charlemagnes, entant : 
les tu mes hom et en as tu talant ? 5884 

Rendras tu France ? Que t'en est il sanlant ? 
Et creras tu en mon deu Tervagant ? 
— Naie, » dist il, « ja ne vive jo tant, » 
A tels paroles resaut Aumes avant ; 5888 

Fiert Charlemagne un ruiste cop pesant 
A mont en l'ialme el premier qoing devant : 
Se ce fust altres, ja n'en eûst garant 
Que dusqu'es dens ne l'alast porfendant. 5892 

Mais l'elme Karle estoit si sorpoant. 
Une piere ot el nasal par devant, 
Dex ne fist arme qui Tenpirast nïant. 
Karles fiert lui, nel va mie espargnant, 5896 

Que de l'escu dont il se va covrant 
Li abati un grant qartier el camp : 
Se or n'alast l'espee escaucirant, 
Perdu eust Eaumes le pié devant ; 5900 

Par mi les malles de la janbe en raant 
En vait l'espee, contre tere çolantt 



V, 5872-5933 {W, f. 275 b-c) iSg 

303 Dolans fu Eaumes, s'ot la ciere marie. 

Qant voi son sanc, a poi qu'il ne marvie, 5904 

Tint Durendal qui tos tans ert forbie ; 

Fiert Karlemagne a deus mains les Toïe. 

Pieres i ot des le tans Jeremie, 

Qui nostre sire dona tel segnorie 5908 

Que ja riens nule ne sera empirie 

* Ou ele soit posée ne fichie 5909 ^ 

L'elme Karlon n'empira une alie. 

Aumes le voit ; n'a talent que il rie. 

Trait soi ariere ; s'espee a laidoïe : 5912 

« Hé J Durendal, mal f usces tu forgie ? 

Porté vos ai tos tans grant segnorie ; 

De vos pris l'ordene de la chevalerie. 

Puis ne feri de vos ome en ma vie 5916 

Qui devant vos en peiist vivre mie. 

Aine mais n'eii ge mestier de vostre aïe 

Et or vos voi si forment redossie : 

Ne trenciés mais nés c'une vies cuignie. » 5920 

304 Aumes et Karles s'esturent en la pree, 
Espees traites, cascuns targe levée ; 
L'uns asaut l'altre ; molt i a fort mellee. 

Li rois de France tint Joiose levée, 5924 

Envers Aumon l'a par dos fois jetée, 

La vielle brogne li a rote et falsee. 

En dos liu3 a Aumon le car navrée. 

Aumes li a Durendal regetee ; 5928 

Refiert en Tialme mainte dure colee, 

Ne l'empira vallant une denrée, 

Que ens el hialme avoit enseelee 

Une tel piere que Dex ot tant amee 5932 

Et se li ot itel vertu donçe 



IQO LA CHANSON D ASPREMONT 

Tant con el soit sus en Telme enseree 

N'iert empiriés par nule destinée. 

Qant ce vit Aumes, s'a la color mtiee ; 5936 

Durendal a laidengie et blasmee : 

« Hé ! Durendal, con estes redocee. 

Très icel jor que vos eu conquestee 

Ne feri home vie en eûst portée. 5940 

Or estes si del tôt racahotee. » 

Le hiaume Karle a le cercle dorée 

Regarde Aumons, s'a la piere avisée. 

Tost le conut, mais point ne li agrée. 5944 

Il dist em bas a parole secree : 

« Hé ! Durendal, a tort vos ai blasmee : 

N'est pas mervelle, se estes refusée. » 

305 Molt fu Aumons iriés et plains d'aïr, 5948 

Qant il ne puet le bialme descoufir 
Et Durendal voit arier resortir. 
L'elme Karlon regarda par aïr ; 
El cercle d'or vit les pieres luisir ; 5952 

Bien les conut, qant il les pot coisir. 
Ne peut Karlon son corage covrir 
Ke par sa boce ne li estuist jehir : 
« Rois crestïens, molt par ai grant désir 5956 

Que de cel hialme te puise desaisir : 
Tant con ces pieres i poront sus jesir. 
Ne te puis jo empirier ne laidir ; 
Mais s'or te puis a mes dos poins tenir, 5960 

Je te ferai de maie mort morir. » 
Or ot bien Karles, s'Aumes le puet ballir, 
S'or ne le garde et Dex et Sains Espir, 
Ja mais en France ne pora revenir, 5964 



V. 5934-5956 {W, f. 275 c-276 a) 191 

306 Aumes voit bien que rien ne li valra, 
Que plus el hialme Karlemaigne ferra 
Et Durendals plus li resortira ; 

Mais, se il puet, dusc'a poi li tolra. 5968 

« Karles, » dist il, « ne vos cèlerai ja : 

Par Mahomet, mervelles vos ama 

Qui de cel cercle les pieres vos dona. 

Molt valent plus de teles en i a 5972 

Que li bernois que jo amenai cba. 

Ne puet morir nus om qui sor lui l'a : 

Mais, par Mabon ! il ne vos remanra. » 

Karles respont : " Se Deu plaist, si fera. » 5976 

307 A la fontainne, sos l'olivier follu, 
U li doi roi se sont tant conbatu, 
Karles le fiert del brant d'acbier tôt nu ; 

Son aubère a fausé et desronpu ;* 5980 

Endroit les costes l'a n'avré nu a nu ; 
En qatre lius en est li sanc coru. 
Or voit Aumons, s'il a plus atendu 
Que il ne l'ait a ses deus poins tenu 5984 

Et de cel elme n'ait Karlon devestu 
U la piere est qui a si grant vertu, 
* Que il iert morz, recreanz ou \'aincu, 5986 ^ 

Karlon aert li paiens malostru 
Et l'emperere raert lui a vertu : . 5988 

Molt ruistement se sont des poins feni ; 
Tant a l'uns l'altre sacié et portendu 
Que li paiens a le hialme tenu. 
Que trop ert fors et trop estoit menbru ; 5993 

Par l'un des cercles l'a si trait et tendu 
Que del cief Carie l'a osté et ronpu. 
Si que li ciés del roi remest tôt nu 



tgé LA ÔHANSON D*ASPRÉMONt 

Fors de Tauberc dont la coife ot vestu. 59^6 

Qant ce voit Karles, auques fu esperdu. 

« Ha ! Dex, » dist il, « qui iés et tos tans fu. 

Regarde moi contre cel mescreû. 

Se jo i muir, bien sont François vencu. 6000 

Et, Dex, mi home que sont il devenu ? » 

Aumes tint Karle qui molt ert irascu 

Et li rois lui molt s'est bien desfendu. 

Huimais eûst Karles li rois perdu, C004 

Qant RoUandins ot ja tant coreû 

Desor Morel que Namlon ot tolu. 

Si con Dex volt, li vrais père Jesu, 

Qui ne volt mie que Karles fust vencu, 6008 

Que RoUandins est sor als enbatu. 

A vois escrie : « Sire oncles, que fais tu ? 

Je stli tes niés, RoUandins, vostre drU. 

En halte cort ne devons estre eu, 6012 

Se ne poons tenir un mescreû. 

— Ha ! Dex, » dist Karles, « toi en rent je salu. » 

Aumes le voit, mais molt petit l'en fu. 

Es vos RoÙaiit jus a pié descendu ; 6016 

Tint le tronçon, sin a Aumon féru, 

A mont en Telme Ta forment coiiseû 

Q'a genellons a le Turc abatu. 

Aumes ot honte : es le vos sus sallu. 6020 

Molt se tint vil qant por lui est eau. 

308 A grant mervelle fu Aumes vertûos. 
Karles toma plus de qarante tors. 
Se Damerdex ne li fesist secors 6024 

Et RoUandins qui la i vint le cors, 
Ja mais en FranCiê île fust rois iie allôrs. 
Et RoUans tint de son grant pel le troâ 



\ 



V. 599^-^059 {W, t. 276 a-b) t^^ 

Dont il a mors mains Sarrasins estols ; 6028 

Refiert Aumon, qui molt fu corajos, 

Que l'un des cercles li brissa mervellos. 

Dure ot la teste plus que toriaus ne ors ; 

U vuelle u non, le rabat a génois. 6032 

Aumes redrece qui molt fu aïrols ; 

En hait s'escrie si con hom vigoros : 

« Karles, » dist il, « vos n'estes mie sols. 

Preus est cil gars et envers et estols. 6036 

Li vif deable li ont doné tel tros 

Certes, s'il vit, molt iert cevaleros. 

Se ço est voirs que ici soit mes jors. 

Je proi Mahon, le mien dieu glorîos, 6040 

Que Durendals li remagne a tos jors. 

Que trop seroit grans dels et fors irors 

Se celé espee portoit om pereços. 

Qui de batalle ne fust molt covoitos ; 6044 

Mais je sai bien, n'en sui rnie dotos. 

Que dusq'a poi vos ocirai andos. 

Ja vostres Dex ne vos fera secors : 

S'estïés set et je fusse tos sols, 6048 

Ne sériés vos ne garis ne rescols, 

Ne c'uns agnials seroit a qatre lous. » 

309 Aumes fu tristes, si ot le cuer dolant ; 

Forment l'engressent et Karles et Rollant. 6052 

Tint Durendal ou il se fia tant ; 

Si con Aumons hauça en haut le brant 

Qu'il cuida Karles ferir el cief devant, 

Rollans rehauce le grant tronçon pesant, 6056 

Si fiert Aumon ens el branç par devant 

Que Durendal li fist voler avant 

En sus de lui une lance tenant, 



194 LA CHANSON D'ASPREMONT 

Aumes remaint desaisis de son brant ; 6060 

Corus i fust, Karles le tint formant ; 

Des ore enpire Aumon son covenant, 

Que Rollandins salli molt tost avant ; 

Envers Aumon est venus acorant ; 6064 

Tel /:op li done en son elme devant 

Que la cervele li fist caïr errant ; 

Fiert et refiert trois cols en un tenant. 

Aumes caï, ne pot mais en avant, 6068 

Et sa cervele dejoste lui gissant ; 

Illuec se muert et se va toëllant. 

Or poés dire, et bien le vos créant. 

Que ja mais Karles, a jor de son vivant, 6072 

En dolce France ne fust mais repairant 

Ne ne portast corone d'or luisant, 

Se Dex ne fust et son neveu RoUant. 

Illuec conquist Rollandins l'olifant, 6076 

Le bone espee Durendal le vallant 

Et Vielantiu qui tant estoit corant. 

Vint a son oncle qui la estoit séant. 

De grant lasté travellié et suant ; 6080 

Tôt son vïaire ot en set lius sanglant. 

Devant lui vint, vait soi agenellant ; 

Tenrement plore, sel vait araisonant : 

« Oncles, vis tu, por Deu le raemant ? 6084 

— O je voir, niés, mais dolor ai molt grant, 

Q'a grant mervelle estoit fors cel tirant. » 

Rollans s'abasse, si le va essuant. 

Es vos Ogier et Namlon apognant 6088 

Et Salemon, Tïorin le Normant, 

Le duc Fagon et le comte Elinant. 

De lor segnor vont molt grant duel menant. 

Florent et crient et font un duel pesant, 6093^ 



V. 6o6d-6i24 {W, f. 276 b-c) 195 

Qu'il Guident bien por voir et a créant 

Q'Aumes l'ait mort, qui fu fix Agolant, 

Por ce qu'il ert molt fors et sorpoant. 

Tant ont corut et ariere et avant 6096 

Karlon troverent sor l'erbe verdoiant. 

;10 Ogiers et Namles sont descendu a pié ; 
Truevent Karlon issi mesaessié 
Que le vïaire ot tôt de sanc mollié. 6100 

« Sire, » dist Namles, « mal avés esploitié. 
Qui tant suies cel paien renoié ; 
C'ert uns deables tos vis et enragié. 
Voies quel teste et quel cors et quel pié. 6104 

Se veïssiés coment il m'abatié 
Et le ceval Ogier par mi trencié, 
Con il nos mist ansdeus si tost a pié ! 
Qant il nos ot ensi aparellié, 6108 

Il n'aloit mie come hon esmaié. 
Se vos a moi vos fusciés conseillé. 
Ne l'eûsciés sïu ne encalcié. 

— Baron, » dist Karles, « jo m'en sui castoié. 61 12 
Ce que fait est ne puet estre lascié. 
Se savïés con il m'ot travellié 1 
Se Damerdex ne m'eûst tant aidié 
Et Rollandins, qui bien m'en a vengié, 61 16 

Ce saciés vos q'a mort ère jugié. » 
Le paien ont reversé a lor pié. 
« Certes, » dist Namles, « ja ne vos iert noie. 
Se cis rois fust levés et baptissié, 6120 

Plus hardis om de mère ne nasquié. » 
Dont a dus Naimes Rollant trois fois baisié. 
« Icis gaains vos soit tos otroié. 
Avoir le doit qui si l'a gaagnié. » 6124 

La Chanson d'Aspremont, I*. j. 



196 LA CHANSON d'ASPREMONT 

311 Sos olivier en ont Aumpn porté. 
Illuec le misent, si l'ont envers tome. 

« Certes, » dist Namles» « il a grant poësté. 

S'il fust en fons baptisié et levé, 6128 

N'eûst tel home en la crestïenté. » 

A tels paroles ont Karlon remonté. 

Si s'en revont et si ont tant erré 

Q'a la batalle sont ariere torné. 6132 

La a li rois son barnage trové 

Issi dolant et si desconforté. 

Qant il le voient sain et sauf retorné, 

De joie en ont mainte larme ploré. 6136 

Au tref Aumon l'en ont soëf mené. 

La descent Karles, si l'a on desarmé. 

312 El tref Aumon sont François herbegié. 

Li dus Girars a avant envoie, 6140 

Tant en i sont et mort et detrencié 

Li canp en sont enconbré et joncié ; 

Mais li vif ont tant d'avoir gaagnié 

Que del veïr doit on estre anvïé., 6144 

Tels n'avoit aine eu sollier em pié 

Cor eut destrier mervellos et proisié. 

Li viels Girars a la tor descendié. 

Dont li mellor par sont si esmaié 6148 

Qu'il ont dos jors et une nuit vellié 

Que il n'en ont no beû ne mangié. 

De cel repos fu cascuns d'als molt lié. 

A la vïande est lor dex repairié. 6152 

Qant ce estra a Agolant noncié, 

Poés savoir malt en ieri corecié. 



NOTES 



208-212. Nous avons, gardé la leçon de W, bien qu'elle 
soit corrompue. On trouve dans la Romania, 1890, p. 231, 
V. 7-1 1, une leçon encore douteuse, mais plus satisfaisante 
notamment pour le y . 20g : et le piz h. t. 

253. « Et que l'empereur aille traiter avec lui au sujet de 
cette terre. » 

369. Je ne comprends pas ce vers. A [70 v.l : Puis naie joie 
de mon cors a nul jor. 

423. S. entendu : comparés à Charlemagne. 

424. « Tous les services sont misérables par comparaison 
avec le service de Charlemagne. y> A {^yi vJ] : Que tuit roi sunt 
envers cestui par in Et tuit servise sunt au sien orfenin. 

569-70. « Nul de ceux qu'il méprise n'est capable d'être 
loial en ce monde. » Cf. A [73 v.] : Que en sa vie cuit mais 
estre loial. 

828. « Ils écarteront le danger qui naît pour eux. •» 

1143-45. Au lieu de ces trois vers, dont le sens est peu 
net, ^ [81 r.] donne : Dautre part flert en un marbrin piler 
Voit lou Turpins en lui nout qu'aïrer. 

1545-6. A [86 f .] et C [9 c] donnent au lieu de ces deux 
vers: Ne croire ja autre conceil (C conseil) qu'il dont; L [43 «.] : 
N'a ta femme ne di ton entençon De ton servant ne fay ton 
compaignon ; iV [11 c] Si Deus te done par droit entenciun... 
enfin seis son compaignon. Je ne comprends pas la leçon 
de W. Peut-être faut-il lire v. 1545 ; Se Dé te dones p. v. e. 

173 1. W : dus de ducaine. Corrigé d'après W 4379 et 
B [176 v.] : Li dus Fagon l'oriflambe sovreine Et avec eus 
furent ceus de Toraine Et li Lombart et toz ceux de Toscane. 



igS NOTES 

Cependant N [12 &.] a aussi Dux de ducaine et d'autre part 
le vers correspondant dans A au v. 4379 donne : Li dus 
Fagons lui cil de Breiaigne. Enfin Antelme est appelé 
duc de Tours. En tout cas il s'agit bien de Fagon de Tours, 
•comme le montre le v. 1735. Et le plus simple est peut- 
être de garder duc de ducaine qui serait une expression 
analogue à celle de comte de comté. (Cf. 7433.) 

1867. « Richer approchait vite de sa fin, » 

1879. En français Gir (allemand Geier, haut-allemand 
:gîr) ne se trouve qu'en composition : gerfaut. Je ne connais 
pas d'autres exemples de ce mot à l'état isolé que ceux 
•donnés par ce ms. v. 1879 et 1969. Les autres manus- 
crits ne semblent pas avoir compris gir. A [90 a'] donne 
Duc et voustour et granz aigle félon pour le v. 1879, et [91 r.'] 
Duc et vostour et tant aigle félon pour le v. 1969 ; L [44 a'] 
.,grans ostours, granz aigles félons ; iV [13 &] : Tant grant 
woltor, tant grant egle félon. 

2168. Ce vers qui n'est que dans A est obscur. 

2267-8 -F [27 r.'] : Et se ensi ne vos vient a talant Je vos 
jferai une pais avenant ; c'est-à-dire : « Et, si ma proposition 
ne vous convient pas (m. à m. : Et s'il arrive que cela ne 
-vous convienne pas ainsi), je vous offrirai, pour avoir doré- 
navant la paix avec vous, de vous donner mon cheval noir 
-en échange de votre cheval blanc. » 

2373-5. Pour ce passage, A [96 v.l : Fors les escus n'osterent 
.solemant El maistre tref s'en entrent errenmant Roiz Agolans 
■parla premièrement. C'est évidemment la bonne leçon, 
.appuyée par L [45 a] : Fors les escus n'osterent seulement 
En tref entrèrent tout bêlement et N [15 6] : For lor escuz 
m'osterent seulement Al trief en vinrent le pas tut bêlement. 

2812. « Puis il demanda l'autorisation de s'occuper de moi. » 

3342-4. « Malgré tout l'orgueil et toute l'habileté qu'un 
■homme aura eus pendant longtemps, on verra arriver un 
3our où l'un et l'autre devront tomber j). (Cf. 8716-19.) 

3656. « Aumon voit bien que cela lui causera grand dom- 
mage. » B [172 f .] : qui n'ira autrement. 



V. 1867-5941 ^99" 

3828-31. Pour ce passage ou destrois ne donne aucun sens, 
A [118 >'.] : Desconfit l'ont en bataille deus foiz Ses païens 
morz et tolu son harnois Et sa grant tor au demainne berfrois 
Mes quatre dex dont forment sut destroiz. 

4008. « Je ne permettrai jamais à personne d'autre que- 
moi de régner sur ma terre. » A [129 r.] : Ja en ma terre- 
n'avérai compagnon. 

4349. Estaval est douteux ; on trouve ce mot déjà v. 3397,, 
où il semble signifier « estrade, socle» (de statualis ; cf.- 
Romania, XXXIV, 202) ; mais ici je n'en vois pas le sens.. 
Pour ce vers, B [176 v.l : Roi Anseïs la conduit tôt un val. 
N [26 6] : Et cil s'en tornent tôt armé par un val. F ne donne- 
pour 3398-9 qu'un vers : Li quens Antiaumes Anseïs Iv 
vassal. 

4649. « Où eut lieu cette rencontre » {ce = se). 

4662. « Rien désormais ne retardera sa vengeance. » 

5296. « Il lui coupa la jambe (c'est-à-dire la partie dus 
vêtement qui recouvre la jambe) jusqu'à l'éperon ». F lit 
de même. B [182 r.'] : Reist li la chauce moult près de l'esperon- 

5368, L'arbre qui fant est un lieu-dit en Orient ; cf. Alis- 
cans, éd. Guessard, v. 5699-5709. 

5484. Miserin peut être conservé avec valeur de substan- 
tif. B [183 v.'\ : Soufferez voz de vo gent tel train ? F \j2. r.'] z 
Ne soffrez ja ici grant deciplin. 

5582. On peut hésiter sur le sens de confors. Est-ce « cou- 
rage » ou « confort » ? Suivant l'une ou l'autre des expli- 
cations qu'on donnera à ce mot, il faudra comprendre ou r 
« Le courage est inutile ici », ou : « Il ne fait pas bon ici. » 

5941. F [237 v.l : Si forment rassotee, répétition de : He' f 
Durendart, com estes rassotee, qui vient 4 vers plus haut 
dans F (Cf. W 5938). 



CORRECTIONS 

FAITES AU MS. DE WOLLATON HaLL (JV), 



Nous donnons ci-dessous la liste des modifications que nous 
avons cru nécessaire d'apporter au texte du ms. W. 

La leçon imprimée après le numéro du vers est celle que 
nous avons adoptée. Nous la faisons précéder, s'il y a lieu, 
du sigle du ms. qui nous l'a fournie ; la leçon imprimée après 
le crochet Q) est celle du ms. W ou du ms. pris, le cas échéant, 
en remplacement de W. 

Les numéros précédés d'un astérisque indiquent les vers 
que nous avons introduits d'après un autre ms. pour combler 
une lacune de W. 

Nous avons utilisé pour cette édition les manuscrits suivants : 

A = Paris, Bibliothèque nationale, Fr. 2495. 

B = Berlin, Kônigliche Bibliothek, Man. Gall. 48. 

C = Paris, B. nat., Fr. 25529. 

F = Paris, B. nat., Nouv. acquis, fr. 10039. 

G = Fragment de Clermont-Ferrand, Archives du Puy- 
de-Dôme {Romania, XIX, 201). 

L = Londres, British Muséum, Old Roy. 15. E. VI. 

M = Londres, British Muséum, Lansdowne 782. 

N = Londres, British Muséum, Additional 35289. 

O = Paris, B. nat., Fr. 1598. 

71 vo] no — 103 Li] i — 133 les cevals] le cevals — 148 F 
defîent] comande — 150 F france] puUe — 160 II] 1 — 
165 part de] part qui de — 207 A pucele] plus bêle — 231 
s'est] manque W — 248 ^ fait] font — 409 A li poitevin] 
li filx pépin — 416 ^ furent feites] Salemon desques — 



V. 71-2909 201 

426 ^ li a este devin] lor a este voisin — 470 A baston] 
blason — 499 A adans] manque W, 

507 Noés] noel — 525 toit cho] toit cho toit ce — 531 Joop, 
Joseph] Joop & Joseph — * 692 A — 783 A hui ci] 
jnanque W — 828 A s'iront] sirons — 885 A Et] Des — 
* 887 F — 903 E] & — 959 entent l'o.] entent son 1. — 
963 pois] plois {cf. A poiz) — 973 li rois] li rois li rois — 
975 II le secorje] Illes le secorje. 

1095 vas] va — 1212 II] I — 1229 Li] L — 1286-1411 Les 
vers ou parties de vers en italiques ont été empruntés à A pour 
remédier à une mutilation de W. — 1286 pomier] pomer — 
13 10 malotruz] malotruuz — 13 n Granz] Grant — 1394 A 
nestoient pas case] nont fief ne casée — 1398 A]... lapostre 
& dameldeu ore. 

^533 -^ gerars] viellars — 1583 A tant] manque W ■ — ■ 
1599 mellee] melle — 1615 homes] hom — 1666 d'après A 
lemperere] li rois — 1731 Toscaine] ducaine (v, note) — 1733 
entendes] ententes • — 1766 B doit] manque W — 1816 
Taler] le aler — 1831 Les] Le — ■ 1847 l'en] ien — 1848 A 
relevé] manque W — i8yi A al arival] al rival — 1929 le] 
manque W. 

2006 l'en] le en — 201 1 l'esporon] lesporonon — 2017 
dusque] des que — 2046 A salvas] formas — * 2047 A — 
2048 jonas en poissonel] dedens le pegnonciel — 2076 
cief] ciet — 21 17 coroné] corne -—2140 levés] le vêles — 
2149 nos est] nos est 7 — 2182 il l'a fait acoustrer {d'après A 
le fait descouter, N li ont fait très tut covrer)] lont fait acoter 

— 2187 d'arçons] des arçons — 2230 gorhans] gohans 

— 2249 esploitié] esploite — 2298 a] manqus W. — 2309 
pree] pee — 2322 son] sont — 2325 sejson W — 2332 M 
devan[t]] tant de — 2340 A Que je eusse] Tant que jo aie 

— 2373 d'après A n'osterent solemant] osterent erran- 
ment — 2395 namlon ar.] namlon & ar. 

2503 A molt] manque W — 2551 A dist] manque W — 
2622 A Et] En — 2626 s'asist] saisist • — 2638 déduis] 
dedens {cf. A deduiz) — 2695 marescal] marelcal — 2909 



202 CORRECTIONS AU MS. W 

conreee] conree — 2924 A gastee] gafûee — 2965 prises, 
castials] prises et castials — 2994-6 Déchirure dans W, 
texte complété d'après A. 

3082 mellee] melle — 3086 avalée] ava — 31 14 laier] 
paier {cf. A laissier, B lessier) — 3124 B espee] despee — 
3 171 pluie] plueuie — 3188 Gui] Guion — ^218 A i sCjmanque 
W — 3228 A le] manque W — 3279 A col] cors — 3322 A 
Por] De — * 3375 A — 3431 A perdes] prendes — 3460 fera] 
ferai. 

3543 II en apele] Il eapele apele — 3555 d'après A Jusca] 
Dusqas — 3572 en non] en on — * 3596* B — 3623 A 
durendart] dur son dart — 3663 B tôt a tens] a tos tens 

— 3684 bien et de] bien de — 3796 B du cor] et descor — 
3845 A tenimes estor] nos tenimes tor — • 3939 A garison] 
tencion — 3995-98 Déchirure de W, texte complété d'après A . 

4006 le desfenderon] le de desfenderon — 4032 A et del 
maine] le flamaine — 4033 tos d'après A] de — 4042-46 
Déchirure de W, texte complété d'après A — '4090 A trait] 
traite — 4094 Déchirure de W, texte complété d'après A — 
4095 longement] durement {cf. A longuemant) — 4177 ^ 
Karles] Ger. — 4296 T. li] ters le a — 4306 A li fera] nos a 
fait — 4336 vint et cinc] XXV — 4363 deseriter] desiter — 
4379 A lui] els — 4395 A tort] tos — 4473 ço] ce — 4488 A 
aresteus] aperceus. 

4544 A contée] contrée — 4596 sain] saint — 4599 eaumes] 
aimes — 4620 A mahon] noiron — 4689 Tote] Tôt — 4828 
Ses] sel — 4851 B esploi] esfroi — 4922 B revint] revient 

— 4936* £ fendi] feri — 4944 Or des mesages vos vuel jo] 
Or vos vuel je des mesages {cf. B Mais des mesages vos 
redoi) — 4951 al] a {cf. AB au) — 4971 A pomier] qartier 

— 4990 A vos vorrai repairier] qui fait molt a proisier — 
4993 tornoieor] tonoieor — 4995 A ou] la. 

5003 A el] manque W — 5124 estandart] estandant — 
5185 en] e — 5188 B t'es] ies — 5222 l'a] le a — 5225 nules] 
nule — 5264 B iert] manque W — 5340 B Que que] Que ; 
maneçant] nanecant — 5345 D lor] sa — 5353 F encor c] 



V. 2924-6125 203 

encore a. — 5366 B homme ne mant] hom ne me mant. 

5569 cel] tel — * 5587-93 B — * 5662 B Sauf Sinagon, 
au lieu de synagon — 5721 B se] le — 5732 B dus] rois — 
5737 graciier] gaciier — 5743 toie] toi — 5750 tôt] tote — 
5753 trueve] true — 5796 B te] manque W — 5858 mais] mai 
— 5884 F et en as tu t.] et as tu en t. — 5909 ^' riens nule] 
par armes — * 5909^^ — 5912 S sespee a] si la molt — 
5921 pree] pee — 5967 resortira] sortira. — * 5986^ C. 

6027 F pel] W pes — 6034 si] manque W — 6048 S'estïés] 
Ses — 6080 De grant] De la grant — 6098 Namles] 
namlet. 



TABLE DES MATIERES 

DU TOME PREMIER 



Introduction iii-xi 

La Chanson d'Aspremont, v. 1-6154 1-196 

Notes 197-199 

Corrections faites au ms. de WoUaton Hall (WJ . . 200-203 



LES CLASSIQUES FRANÇAIS 



DU 



MOYEN AGE 

Publiés sous la direction de Mario Roques 



I. — CATALOGUE MÉTHODIQUE 
Première série : TEXTES 

POÉSIE îÉPIQUE 

14*. GoRMONT ET IsEMBART, 2^ éd. rcvuc par Alphonse Bayot. 

22. Le Couronnement de Louis, éd. par Ernest Langlois. 

19*. La Chanson d'Aspremont, texte du ms. de Wollatoa Hall, t. I, 

vv. 1-6154, 2® éd. revue par Louis Brandin. 
25. — t. II, vv. 6155-1 1376, éd. par Louis Brandin. 

ROMANS ANTIQUES 

42. Le Roman d'Eneas, éd. par J.-J. Salverda de Grave. 
29. Le Roman de Troie en prose, éd. par Léopold Constans et Ed- 
mond Faral, 1. 1. 

ROMANS D'AVENTURE 

12*. Beroul, Le Roman de Tristan, 2^ éd. revue par Ernest Muret. 
38. Renaut de Beaujeu, Le Bel Inconnu, éd. par Gladys Williams. 
37. Renaut, Galeran de Bretagne, éd. par Lucien Foulet. 
33. La Queste DEL SAINT Graal, éd. par Albert Pauphilet. 
28. Gerbert de Montreuil, La continuation de Perceval, 1. 1, vv. i- 
7020, éd. par Mary Williams. 

CONTES ET FABLIAUX 

26. Piramus et Tisbé, éd. par C. de Boer. 
20. Gautier d'Aupais, éd. par Edmond Faral. 

I**. La Chastelaine de Vergi, éd. par Gaston Raynaud, 3^ éd. 
revue par Lucien Foulet. 



8*. Huon le Roi, Le vair Palefroi, 2® éd. revue par Artur Langfors. 

— Huon de Cambrai, La Mâle Honte, 2® éd. revue par Artur Lang- 

fors. 

— Guillaume, La Mâle Honte, 2® éd. revue par Artur Langfors. 

POÉSIE LYRIQUE 
provençale 

9. Guillaume IX, Chansons, éd. par Alfred Jeanroy. 
27. Cercamon. Poésies, éd. par Alfred Jeanroy. 

15. Jaufré Rudel, Chansons, éd. par Alfred Jeanroy. 
II*. Peire Vidal, Poésies, 2® éd. revue par Joseph Anglade. 

39. Jongleurs et troubadours gascons, éd. par Alfred Jeanroy. 

française 

24. Conon de Béthune, Chansons, éd. par Axel Wallenskôld. 
7*. Colin Muset, Chansons, 2® éd. revue par Joseph Bédier. 
23. Chansons satiriques et bachiques du xiii^ siècle, éd. par 
Alfred Jeanroy et Artur Langfors. 

34. Charles d'Orléans, Poésies, 1. 1, Retenue d'Amours, ballades, chan- 

sons, complaintes et caroles, éd. par Pierre Champion. 
2**. François Villon, Œuvres, éd. par Auguste Longnon, 3® éd. revue 
par Lucien Foulet. 

LITTÉRATURE DRAMATIQUE 

5*. Le Garçon et l'Aveugle, 2® éd. revue par Mario Roques. 

3*. Courtois d'Arras, 2® éd. revue par Edmond Faral. 

6*. Adam le Bossu, Le Jeu de la Feuillée, 2^ éd. revue par Ernest 

Langlois. 
41. — Le Jeu de Robin et Marion, éd. par Ernest Langlois. 

— Le Jeu du Pèlerin, éd. par Ernest Langlois. 

30. La Passion du Palatinus, éd. par Grâce Frank. 

35. Maître Pierre Pathelin, éd. par Richard T. Holbrook. 

HISTOIRE 

40. Robert de Clari, La Prise de Constantinople, éd. par Philippe 

Lauer. 

10. Philippe de Novare, Mémoires, éd. par Charles Kohler. 

32. Alain Chartier, Le Quadrilogue invectif, éd. par Eugénie Droz. 

LITTÉRATURE DIDACTIQUE 

1 3. Huon le Roi de Cambrai, ABC par ekivoche, éd. par Artur Lang- 
fors. 

31. Jehan le Teinturier d'Arras, Le Mariage des sept Arts, éd. par 

Artur Langfors. 

— Le Mariage des sept arts (anonyme), éd. par Artur Langfors. 



LITTÉRATURE RELIGIEUSE 

PROVENÇALE 

36. Le Poème de Sancta Fides, éd. par Antoine Thomas. 

17. Bertran de Marseille, La Vie de Sainte Enimie, éd. par Clovis 

Brunel. 

française 
4**. La Vie de Saint Alexis, texte critique de Gaston Paris, 3^ éd 

revue. 
13. Huonle Roi de Cambrai, Ave Maria en roman et Descrission des 

religions, éd. pair Artur Langfors. 

Deuxième série : MANUELS 

BIBLIOGRAPHIE 

16. Bibliographie sommaire des chansonniers provençaux, par 
Alfred Jeanroy. 

18. Bibliographie sommaire des chansonniers français, par 

Alfred Jeanroy. 

GRAMMAIRE 

21*. Petite syntaxe de l'ancien français, 2«édit. revue par Lucien 
Poulet. 

II. — TABLE CHRONOLOGIQUE 

TEXTES PROVENÇAUX 

XI^ siècle. — 36. Le Poème de Sancta Fides. 

9. Les Chansons de Guillaume IX. 

XII^ siècle. — 27. Les Poésies de Cercamon. 

15. Les Chansons de Jaufré Rudel. 

II*. Les Poésies de Peire Vidal. 

39. Jongleurs et troubadours gascons. 

XII I^ siècle. — 17. Bertran de Marseille, La Vie de sainte Enimie. 
39. Jongleurs et troubadours gascons. 

TEXTES FRANÇAIS 

XI^ siècle. — 4**. La Vie de saint Alexis. 

XII^ siècle. — 14*. GoRMONT et Isembart. 

22. Le Couronnement de Louis. 

26. PiRAMUS ET TiSBÉ. 

42. Le Roman d'Eneas. 
i2*v Beroul, Le Roman de Tristan. 
19* et 25. La Chanson d'Aspremont. 
24. Les Chansons de Conon de Béthune. 
38. Renaut de Beaujeu, Le Bel Inconnu, 



XIII^ siècle. — 40. Robert de Clari, La Prise de Constantinople. 

33. La Queste DEL SAINT Graal. 

28. Gerbert de Montreuil, Perceval. 
37. Renaut, Galeran de Bretagne. 
3*. Courtois d'Arras. 

7. Les Chansons de Colin Muset. 

13. Huon le Roi de Cambrai, Œuvres. 

8*. Huon le Roi, Le Vair Palefroi. 

— Huon de Cambrai, La Mâle Honte. 

— Guillaume, La Mâle Honte. 
I**. La Chastelaine de Vergi. 
20. Gautier d'Aupais, 

10. Philippe de Novare, Mémoires. 

6*. Adam le Bossu, Le Jeu de la Feuillée. 

5* Le Garçon et l'Aveugle. 

41. Adam le Bossu, Le Jeu de Robin et Marion. 

— Le Jeu du Pèlerin. 

29. Le Roman de Troie en prose. 

23. Chansons satiriques et bachiques. 

31. Jehan le Teinturier, Le Mariage des Sept arts 

— Le Mariage des sept arts (anonyme). 

XIV^ siècle. — 30. La Passion du Palatinus. 

XV^ siècle. — 32. Alain Chartier, Le Quadrilogue invectif. 
2**. François Villon, Œuvres. 
35. Maître Pierre Pathelin. 

34. Charles d'Orléans, Poésies 



ABBEVILLE ^FRANCE). IMPRIMERIE F. PAILLART 



Date Due 


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RUTGEBS THE STATE UNIVERSITY 




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A 57 



h 

i6. — Bibliographie sommaire des Chansonniers Provençal x, 
par Alfred Jeanroy ; vjii-89 P^g^s 3 fr. 10 

17. — Bertran de Marseille, La Vie de Sainte Enim . 
poème provençal du xiiie siècle, éd. par Clovis Brunel; > - 
78 pages 3 fr. 

18. — Bibliographie sommaire tes Chansonniers Français j 

MOYEN AGE par Alfred Jeanroï ; viii-79 pages. 3 fr. [o 

19*. — La Chanson d'Aspremont, cnanson de geste du xiie siècie, 
texte du manuscrit de Woilaton Hall, 2e éd. revue par LoixS 
Brandin ; t. I, vv. 1-6 154 ; ;.:i-20c') patres 9 fr. '> 

20, — Gautier d'Aupais, poèm.e courtois du xiiie siècle, éd. p r 
Edmond Faral ; x-32 pages i fr. ■] 

21*. — Petite Syntaxe de l'ancien français, par Lucien Fo - 
LET, 2e éd. revue ; viii-304 pn.^es 10 fr. 

22. — Le Couronnement de Louis, cIki 11 son de geste du xnesiècj, 
éd. par Ernest Langlois ; xviti-ieiy pages. ..... 6 fr. ■• 

23. — Chansons satiriques ET bachiques, éd. pir A. Jeanrc y 
et A. Lângfors ; xiv-145 pages. . . '. 7 fr. ^"o 

24. — Les Chansons de Conon de Bétl . î. }\qr Ax l 
Wallenskôld ; xxiii-39 pag. 3 . . . _ ; 3 fr. > 

25. — La Chanson D'Aspremont, éd. _ i.ouis Brandiî ; 
t. II, vv. 6i5)-ii376, 11-216 pages , 10 fr. > 

26. — Piramus et Tisbé^ poème du xije siècle, éd. par Ci: 
Boer ; XII-5 5 pages 3 fr. -, 

27. — Les poésies de Gercamon, éd. par Alfred Jeanr'-y; ix 

40 pages ", , . - fr. 

'28. — GerbertdeMontreuil, La continuation de Perce val, é' 
parMARY Williams, t. I, vv. 1-7020; v-215 pages. 8 fr. 

2^. — Le Roman de Troie en prose, ~ éd. par L. Constans 
E. Faral, t. I ; iv- 1 70 pages 8 fr. 

]o. — La PASbioN DU Palatinus, mystère du xive siècle, éd. p. 
Grâce Frank ; x.'v'-ioi pages. . . ..... 6 fr. 

il. — Le Mariagr des Sept Art-^^ ;).\r Jehan le Teinturit c 
d'Arras, suivi d'une vr-^ion anor^yine, poè;res français du 
xive siècle, éd. pav A) , ;< IIngfors ; xiv-35 pages 2 fr. 7> 

52. — Alain Chartic -, ■ ; ^'jadrilogue jnvectif, éd. pr 
E. Droz ; xii-76 pages 4 fr. 

■,3. — La Queste del Saint Gp.^al, éd. par Albert Pauphilei 
xvi-304 pages 14 fr. , 

ABÎîEVrXF (frange). — IMPRIMERIE P. PAILLART.