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Full text of "La civilisation Florentine du XIIIe au XVIe siec̀le"

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F.-T. PERRENS 



Florentine 



PARIS 



ANCIENNE MAJSON Q.UANTIN 

LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES 



May & Motteroz, Directeurs 
7, rue Saint-Benoît. 



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in 2016 



https://archive.org/details/lacivilisationfl00perr_0 



LA 



CIVILISATION FLORENTINE 

DU XIII e AU XVI e SIÈCLE 




1 



BIBLIOTHÈQUE D’HISTOIRE ILLUSTRÉE 



Ouvrages parus : 

Ed. Sayous Lea Deux Révolutions d’Angleterre (1603- 

1689), et la nation anglaise au xvn e siècle. 

H. Carré La France sous Louis XV. 

P. Monceaux La Grèce avant Alexandre. 

Jean H. Mariéjol... L’Espagne sous Ferdinand et Isabelle. 



En préparation : 

Maurice Souriau.. - . Louis XVI et la Révolution. 
Lecoy de la Marche. La France sous saint Louis. 



Tous droits réservés. 



Cet ouvrage a été déposé au Ministère de l’Intérieur 
en janvier 1893. 



BIBLIOTHÈQUE D’HISTOIRE ILLUSTRÉE 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE MM. 

•J. Z EL LE R /.j VA ST 

Membre de l’Institut. j Docteur ès lettres. 



LA 

. 

CIVILISATION FLORENTINE 

DU XIII e AU XVI e SIÈCLE 

PAR 

F. -T. PERRENS 

MEMBRE DE L’INSTITUT • 




PARIS 

ANCIENNE MAISON QUANTI N 

LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES 

1, rue Saint-Benoît 

May & Motteroz, Directeurs 



AVANT-PROPOS 



Trois villes marquent, à travers le cours de l’histoire, les 
grandes étapes de la civilisation : Athènes dans l’antiquité, Flo- 
rence au moyen âge, Paris dans les temps modernes. On pour- 
rait par la pensée supprimer Rome républicaine, impériale, 
pontificale, sans que rien d’essentiel disparût dans l’évolution 
de l’humanité. 

L’histoire d’Athènes a été écrite. Celle de Paris ne peut 
l’être encore. J’ai essayé d’établir en neuf gros volumes celle de 
Florence. Que j’aie réussi dans une certaine mesure a en don- 
ner quelque idée, il m'est permis de le croire, puisque les Ita- 
liens veulent bien reconnaître que mon ouvrage est le meilleur 
qui existe sur cet important sujet. Comme j’y ai donné mes 
références, indiqué mes sources, toutes de première main, cité 
souvent mes textes, j’y puis renvoyer tout lecteur de l’étude 
résumée et restreinte que je publie aujourd’hui : rien n’est plus 
facile que de prendre ses assurances sur la solidité de mes 
pierres d'assise et la légitimité de mes assertions. 

Ce qui est le mieux connu de cette étonnante ville, ce sont 
ses vicissitudes politiques, ou plutôt les dramatiques épisodes 



6 



AYANT-PROPOS. 



qui s’y succèdent : tyrannie du duc d’Athènes, peste noire, 
tumulte des Ciompi, conjuration des Pazzi, supplice de Savo- 
narole. Encore des diverses périodes de ce grand drame le 
public est-il trop porté à admettre que la période des Médicis 
est seule digne de son attention. Les trois qui précèdent, chaos 
de la formation, règne de la démocratie, règne de l’oligarchie, 
sont volontiers laissées dans l’ombre. Sous le règne même des 
Médicis tout ce qui n’est pas eux disparaît, jusqu’aux plus 
généreux efforts pour ressusciter la liberté. Je supposerai pour- 
tant connues ces longues annales. J’en ai le droit, puisque 
maintenant on peut les connaître dans leur détail si varié. Je 
ne les rappellerai que dans l’occasion, pour le nécessaire, et 
très sommairement. 

Mon dessein est ici d’en détacher les parties que j’oserai dire , 
non contingentes, celles qui ont marqué la place de Florence au 
panthéon de la gloire : ses institutions politiques, premier fonde- 
ment des démocraties modernes; ses institutions* économiques, 
premier fondement d’une science qui a mis plusieurs siècles à 
prendre conscience d’elle- même ; ses mœurs, si supérieures à la 
sauvagerie du moyen âge; son rôle initiateur dans les belles- 
lettres et les beaux-arts, grâce à l’esprit de la Renaissance qui 
souffle chez elle plus tôt et mieux qu’ailleurs; enfin l’héroïque 
exemple qu’elle donne au monde de les cultiver avec un succès 
sans pareil dans les convulsions de la mort. 



Paris, le 15 décembre 1892. 



LA 



CIVILISATION FLORENTINE 

DU XIII e AU XVI e SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 

LES ORIGINES. 

Fondation et premiers développements de Florence. — Les Étrusques. — Les 
Romains. — Les Barbares. — Les margraves allemands» — Organisation primi- 
tive à l’intérieur. — Les arts ou métiers. — L’art de la laine. — L’art de cali- 
mala. — L’art de la soie. — L’art des changeurs. — Les autres arts. — L’art des 
juges et des notaires. — Les consuls des arts. — Les nobles. — Les 1*ours. — 
Les classes populaires. — L’organisation militaire. — Le podestat. 

Au cours de la lutte séculaire que les Étrusques, établis 
en Toscane, soutenaient contre les Romains, on vit, des der- 
niers contreforts de l’Apennin, les montagnards qui se retran- 
chaient, à l’heure du danger, dans la forteresse de Fésules, 
descendre dans la plaine et construire sur la rive droite de 
l’Arno deux maisons ou villette , pour la commodité de leur 
rudimentaire trafic. Telle fut l’humble origine de Florence. 
Avec le temps, d’autres maisons s’élevèrent autour des deux 
premières. La bourgade devint une ville après la conquête 
romaine. Aux occupants primitifs se mêlèrent bientôt les 
vétérans de Sylla, puis ceux des Triumvirs. C’est eux qui 



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LA CIVILISATION FLORENTINE. 



imaginèrent le nom de Florentia , à cause des fleurs dont se 
parait la vallée. 

Les invasions barbares retardèrent singulièrement les pro- 
grès de la cité nouvelle. Les hordes farouches la trouvaient 
sur leur passage, dans leur marche vers Rome. Un certain 
nombre de ces hommes du Nord s’arrêtaient dans la province, 
s’y mêlaient à la population toscane, non sans l’opprimer. 
L’arrivée de Charlemagne parut donc une délivrance ; mais la 
servitude revint sous ses faibles successeurs : la noblesse 
féodale ne connut plus de frein quand elle n’eut plus de 
crainte. Les Allemands surtout s’imposèrent, « race d’ivrognes 
et d’impies, écrit le chapelain Donizo,,qui aiment l’argent plus 
que la guerre », diables incarnés, murmurait-on, dès qu’ils 
devenaient italiens. Leurs margraves vivent là dans un luxe 
insolent, dévoués à l’Église, comme cette grande comtesse 
Mathilde, sous la protection de qui plusieurs papes, dont 
Grégoire VII, font de Florence leur séjour de prédilection, 
une sorte d’hôtellerie pontificale et royale. Grâce à eux, le 
Pactole y coule à pleins bords, et voilà, du coup, la ville des 
fleurs dévouée pour des siècles au Saint-Siège. 

Elle n’en arrachera pas moins une à une les racines de la 
papauté en même temps que celles de l’empire. Elle finit par 
s’apercevoir que son évêque, son chef immédiat, était de chair 
et d’os comme ses citoyens. Sans la permission de ce seigneur, 
elle est constamment en guerre pour des questions de pâtu- 
rages, de bois, de confins, de territoires, d’exilés, tantôt 
contre les hobereaux ou les bourgeois du voisinage, tantôt 
même contre le redoutable Frédéric Barberousse. Moins « par- 
ticularités », ces vils manants se fussent joints à la fameuse 
ligue lombarde, pour « arracher, disait Otton de Freising, la 
massue des mains d’IIercule ». Mais leurs rivalités munici- 
pales ne désarment point devant la ferme volonté d’innocent III, 
arbitre des rois et des couronnes. Ils ne se prosternent à ses 
pieds que pour lui mieux échapper. En résistant de vive force 



LES ORIGINES. 



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aux châtelains, ils assurent la sécurité de leur trafic, la com- 
modité de leurs approvisionnements. 

La violence ne mérite pas, sans doute, d’être encouragée ; 
elle est inévitable quand personne ne peut dire où est le droit. 
Florence étouffe dans son étroite banlieue, qu’infestent des 
brigands. Sommée de payer des taxes quelle ne doit point, 
elle ne les peut refuser sans voir ses habitants pillés, mal- 
traités, tués. Elle protège leur vie en frappant qui les attaque. 




Aux villes qui la respectent, elle ne demande que des traités 
de libre transit. C’est parce que les seigneurs féodaux ne 
la respectent pas, qu’après les avoir vaincus, plutôt que de 
les mettre à mort, elle les contraint à résider, avec ses bour- 
geois, derrière ses murailles. Elle se flatte qu’ils y seront 
impuissants. Pour éviter leurs morsures, elle les réchauffe 
dans son sein. Mieux eut valu, selon Dante, avoir sa fron- 
tière à deux milles de ses portes que de les ouvrir à « ces 
gens-là a. 

Ces gens-là, ces nouveau-venus trouvaient, à l’intérieur 
de la ville, la vie bourgeoise dès longtemps organisée avec 
quelques éléments de civilisation. L’horreur des barbares 



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LA CIVILISATION FLORENTINE. 



pour le séjour des villes y avait laissé aux habitants la liberté 
de s’administrer eux-mêmes dans de précaires conditions. 
Derrière les buissons d’épines qui remplaçaient les murailles 
renversées, renaissait le sentiment de la personnalité civile. 
Du comte, vicaire de l’empereur, on obtenait quelque justice. 
Par l’élection de l’évêque on reprenait le goût d’élire des 
magistrats. Dans les écoles, les livres antiques rappelaient les 
termes de la société romaine. Les Scholœ militum des Césars 
avaient donné l’idée des Scholœ artium ou corporations d’ar- 
tisans et de marchands. Des chartes nombreuses, octroyées 
par le suzerain tudesque, reconnaissaient l’existence de ces 
associations, et par là les fortifiaient. Où manquait la charte, 
une tolérance intéressée en tenait lieu. A la faveur des luttes 
de l’empereur contre le pape ou contre ses vassaux et des vas- 
saux entre eux, les petites gens usurpaient la liberté comme 
leurs maîtres avaient usurpé ta tyrannie. 

En brisant ainsi à la longue le cercle de fer qui l’enserrait 
à l’étouffer, Florence s’ouvre les voies de terre et de mer pour 
écouler ses produits. Déjà y prospère l’industrie de la laine. Si 
la matière première manque sur ce sol mal arrosé, mal cul- 
tivé, mal protégé, des communications plus faciles et des 
transports moins onéreux permettent de recevoir, pour les 
transformer en draps fins, les laines de Sardaigne, de Barbarie, 
d’Espagne, de France, d’Angleterre. Avec son goût natif, la 
cité toscane fabrique mieux qu’on ne fait en Flandre et dans 
le Brabant. Elle remet sur le métier les draps mal tissés et 
leur donne une nouvelle teinture. Ces draps à sa marque et 
d’une valeur toute nouvelle sont recherchés jusqu’en Orient, 
où ils s’échangent contre les drogues et les couleurs employées 
pour les teindre, tandis qu’en France et en Angleterre, le prix 
de la vente sert à acheter en plus grand nombre les draps 
destinés à une seconde préparation. 

L’industrie de transformer en draps fins les draps com- 
muns, qu’on appelait parmi oltr amont ani ou franceschi , forma 



LES ORIGINES. 



11 




chait au Mercato vecchio et qu’on désignait sous le nom quel- 
quefois de strada francesca , plus souvent de Calimala ( callis 
malus ) parce qu’elle conduisait à un mauvais lieu. En par- 
lant de l’art de Calimala, on disait aussi volontiers « l’art 



bientôt une branche de l’art de la laine. Cette branche reçut 
le nom de la rue où elle ouvrait ses boutiques, rue qui débou- 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



1 4 2 

des marchands », c’est-à-dire des marchands par excellence. 

Après l’art de la laine et la branche de Calirnala, venait, 
dans la hiérarchie, l’art de la soie. Importé d’Orient par Roger 




Mercato-Vecchio. 



de Sicile, dès 1148, il ne put prendre le premier rang : les Flo- 
rentins n’étaient pas assez sûrs de leurs débouchés pour tra- 
vailler en grand nombre une matière dont la main-d’œuvre 
décuple la valeur. Chemins mal entretenus et infestés de bri- 



LES ORIGINES. 



>13 




gands, difficulté d’obtenir de Pise l’accès à la mer, multiplicité, 
énormité des taxes de transit, de déchargement, de dépôt, 
ignorance de l’écriture, qui rendait impossible par lettres une 
correspondance avec les pays étrangers, et nécessaires de 
continuels voyages pour accompagner soi-même ou faire 
accompagner ses mar- 
chandises, enfin, quand 
on pouvait employer 
les vaisseaux d’une ville 
voisine, risques ordi- 
naires de la mer et de 
la piraterie, odieux 
usage de confisquer avec 
leur contenu les navires 
naufragés , tout était 
obstacle à l'industrie et 
au trafic. 

Les trois arts de la 
laine, de Calimala, de la 
soie n’eussent donc 
point pris leur essor, si 
les Florentins ne les 
avaient favorisés par la 
création de « l’art » des 
changeurs ou ban- 
quiers, vraiment nou- 
veau dans la forme 

qu’ils lui donnèrent. Leur esprit droit et pratique comprenait, 
à l’encontre de l’Église et de Dante, que l’argent est une 
marchandise ; qu’il peut être donné à loyer comme une mai- 
son, une voiture ou un cheval ; que le prêt d’argent est un 
service rendu à autrui, une privation pour soi-même ; que la 
transformation du capital en un chiffon de papier en diminue 
la valeur intrinsèque; qu’on court risque de ne point retrouver 



Mercato-Vecchio. 



U LA CIVILISATION FLORENTINE. 

la somme prêtée, et que ce risque, comme ce dommage, exige 
une rémunération. Pour faire obstacle à la concurrence com- 
merciale, ils proportionnèrent le taux de l’argent au bénéfice 
présumé de l’emprunteur; ils prêtèrent ainsi à 30 et AO 
pour 100. C’est pour les en punir que Dante a placé dans son 
Enfer les usuriers sous une pluie de feu. 

Le dévouement des Florentins à l’Église contribua pour 
une bonne part aux progrès de l’art du change. A Rome 
affluaient les trésors du monde entier, revenus du pape et des 
prélats, obole de Saint Pierre, offrandes de toute sorte. Être 
chargé de percevoir ces deniers, de les faire parvenir aux des- 
tinataires, c’était avoir le maniement de la plus grande partie 
des capitaux en' circulation. Dans les mains par où ils passaient, 
il en restait toujours quelque chose, sans parler de la com- 
mission payée aux intermédiaires. Or, dès le xii° siècle, nos 
marchands florentins portaient déjà le titre de changeurs du 
pape, campsores papœ. 

L’office journalier des changeurs s’imposait. L’extrême 
complication des monnaies faisait de la connaissance de l’ar- 
gent une science. Le poids et la valeur n’étaient plus dans 
un rapport constant. L’or ayant disparu sous les Carolingiens, 
tout payement de quelque importance devenait un embarras 
et un danger. La lettre de change y remédia. Si les Juifs et 
les Vénitiens l’ont connue avant les Florentins, ceux-ci ont eu 
le mérite de généraliser la substitution d’une légère feuille de 
papier à la monnaie encombrante et aux pesants lingots, 
comme de rétablir, d’un pays à l’autre, l’équilibre entre la 
valeur réelle de l’argent et sa valeur légale, comme de sup- 
primer les chances probables de pillage, les causes certaines 
de perte devant lesquelles le trafic reculait. 

L’art du change devint ainsi, à ne considérer que le fond 
des choses, le premier de tous. Ces « chiens lombards », — 
c’est le nom dont on les flétrissait au nord des Alpes, — enri- 
chissaient leur patrie non moins qu’eux-mêmes. C’est grâce 



LES ORIGINES. 



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aux trésors qu’ils y firent affluer qu’elle put acheter aux sei- 
gneurs leurs châteaux, pourvoir ses milices toujours sur pied, 
asservir les villes voisines, s’agrandir en même temps et se 
fortifier, construire dans son sein de nombreux palais. 

A ces quatre arts, il en faut ajouter trois autres déjà con- 
stitués en 1193. D’abord les médecins et apothicaires, de 
qui dépendaient les chirurgiens et les accoucheuses. Ils 
tiraient leur importance moins des soins par eux donnés à la 
vie de leurs semblables qu’à la vente des épices d’Orient, alors 
si recherchées, dont les apothicaires ou speziali avaient le 
dépôt et le débit. Venaient ensuite les peaussiers, très floris- 
sants aussi, l’usage étant fort répandu des peaux et fourrures 
pour se vêtir ou orner ses vêtements. Si ces deux arts ne sont 
pas au niveau des premiers, c’est que la règle, chez les Flo- 
rentins, fut toujours de donner le pas à ceux qui leur assu- 
raient des relations étendues au dehors. Plus tard, le trafic 
des épices connut les grandes affaires ; mais il nuisit toujours 
aux speziali , élevés à la dignité de marchands épiciers, d’avoir 
dans leurs rangs les médecins et les chirurgiens, empiriques et 
opérateurs qui ne vendaient pas. 

Les juges et les notaires formaient un dernier art. Eux 
non plus, ils ne vendaient pas* mais parce qu’ils rendaient la 
justice, impérieux besoin des faibles dans les temps de vio- 
lence, on les tenait en haute estime ; on leur donnait, comme 
aux chevaliers, le titre de messere. A la longue même, cet art 
prit la tête dans la hiérarchie. Dès la première moitié du 
xm e siècle, les tribunaux de quartier, pour s’affranchir des 
influences de voisinage, en vinrent à se grouper dans la vieille 
église de San Michèle in Orto , ou dans le jardin attenant. 
Chacun d’eux y eut sa « boutique », avec une enseigne sur la 
porte : ici un chevalier, là un lion, ailleurs une rose. Ces noms 
servaient à les désigner officiellement. Un consul, un juge, deux 
provéditeurs, deux notaires, c’est ainsi généralement qu’ils 
étaient alors composés. 



4 6 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

A peine convient-il de mentionner les autres métiers 
nécessaires à la vie : boulangers, bouchers, tailleurs, cordon- 
niers et bien d’autres. Réputés vils, ils n’étaient point au 
nombre des arts ; ils ne comptaient pour rien dans l’Etat, 
qu’une minorité seule constituait. Aux dernières années du 
xm e siècle, les habitants en possession de leurs droits civiques 
tenaient encore leurs assemblées dans un palais ou une église : 
ils ne devaient guère dépasser le chiffre de 1,500. A la fin du 
xv e , ils n’étaient encore que 3,200, quoique la ville se fût 
beaucoup agrandie, quoiqu’on y eût fait révolutions et lois 
pour étendre le droit de cité. Les contadini ou paysans, tou- 
jours attachés à ia glèbe, n’avaient ni les droits du citoyen, ni 
même ceux de l’homme libre. Dans la ville abondaient les gens 
de condition servile ou qui, sans être nés de serfs, y vivaient 
comme étrangers. C’est qu’ils ne payaient pas d’impôts : on 
n’en exigeait que des nobles résidant et de l’aristocratie mar- 
chande des sept arts. 

Les chefs de ces arts ou métiers, de bonne heure appelés 
consuls, y faisaient la police et presque la loi. Ils n’avaient 
point, "hors de leur art, d’autorité officielle; mais fallait-il 
prendre quelque mesure d’intérêt général ou défendre Florence 
de quelque danger, ils se réunissaient tout naturellement, et, 
réunis, on peut sans exagération dire qu’ils représentaient la 
communauté; seuls ils étaient en mesure de recueillir l’héritage 
du vicaire impérial, qui s’effacait de plus en plus dans son im- 
puissance, et c’est ainsi, sans institution formelle, qu’ils 
devinrent des magistrats communaux. Ce que l’histoire appelle 
improprement la « révolution des consuls » n’est donc autre 
chose que le lent progrès de leur pouvoir, et l’on ne saurait 
assigner aucune date précise à cette transformation. Des con- 
suls ayant d’autres attributions que de gouverner leurs mé- 
tiers, on en trouve dès 1101. La comtesse Mathilde, qui régnait 
encore, tolérait donc une sorte de coutume communale, 
pourvu que son autorité fût respectée. 




2 



18 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



Elus pour un an, ces consuls sont longtemps, si l’on ose 
dire, des maîtres Jacques : ils rendent la justice à ceux de 
leur art, et ils administrent la ville. C’est seulement en 120 h 
qu’on trouve distingués les uns des autres les comules justitiæ 
et les consules civitatis. L’usage finit par prévaloir de fixer le 
nombre de ces derniers d’après celui des quartiers ou des portes, 
en donnant à chacun de ces quartiers tantôt un, tantôt deux 
consuls ou « prieurs ». A partir de ce jour, Florence eut un 
gouvernement digne de ce nom, gouvernement communal et 
oligarchique, où un sénat de cent buoni uomini (bons hommes, 
prudhommes) paraît avoir eu pour mission d’élire et de con- 
trôler les consuls. Un chroniqueur donne la date de 1195. 
« Auparavant, dit-il, la ville se gouvernait à la manière des 
villages, sans ordre, bon usage, ni statut. » 

C’est donc à ses métiers qu’elle dut d’avoir une constitution 
fixe : elle leur empruntait leur organisation en l’élargissant. 
Mais au milieu de ces hommes de labeur vivait une classe de 
nobles qui les méprisait pour leur naissance et les haïssait 
pour leurs richesses : Allemands acclimatés sur les bords 
riants de l’Arno, hobereaux campagnards descendus de leurs 
castels, de force après leur défaite ou de bon gré par goût des 
jouissances urbaines. Pour sortir de leur isolement rural, ils 
se soumettaient au droit commun, progrès d’autant plus remar- 
quable de l’égalité civile qu’il vint en partie d’une aspiration 
des anciens maîtres, au lieu d’être une conquête sur eux. 

Des conditions assez dures leur étaient faites pour pré- 
venir toute rébellion ; mais ils avaient des privilèges. On tolé- 
rait qu’ils ne fussent pas justiciables des tribunaux consu- 
laires, qu’ils vécussent oisifs au cœur de la ruche, entourés 
d’une clientèle armée qui usait de ses armes sans scrupule. On 
approuvait qu’ils cherchassent les occasions de montrer leurs 
aptitudes militaires. On ne leur marchandait, au retour, ni 
récompenses, ni honneurs. Une population de bourgeois et 
d’artisans prenait volontiers parmi eux ses consuls. Elle n’avait 



LES ORIGINES. 



19 



garde de leur enlever les châteaux qu’ils possédaient encore. 
Elle trouvait bon qu’ils y résidassent durant la saison des com- 
bats, pour y guerroyer comme en des postes avancés. Elle fai- 
sait d’eux, en 
quelque sorte, des 
feudataires com- 
munaux. Jadis elle 
avait exploité 
contre eux la co- 
lère des paysans 
qu’ils opprimaient; 
c’est désormais 
contre les paysans 
qu ’ elle tourne 
leurs bras. Capi- 
taines ou magnats, 
comme elle les 
appela successive- 
ment, elle se féli- 
citait de leur con- 
cours autant que 
de leur soumis- 
sion, d’autant plus 
qu’ils ne le refu- 
saient pas même 
contre leurs pa- 
reils encore récal- 
citrants. Renards 
ayant perdu leur Tour des Guelfes. 

queue, ils tenaient 

cet ornement pour inutile. Heureuse complicité en effet : leur 
inaction eût rendu impossibles de nouvelles campagnes au 
dehors, par crainte que l’éloignement des milices ne les fît 
maîtres au dedans. A vrai dire, ce péril devenait moindre 




20 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



chaque jour. « Dans la seconde moitié du xn e siècle, écrit 
Otton de Freising, on n’eût pas trouvé un personnage de 
marque qui ne fût soumis à sa ville. » 

Mais volontaire ou forcée, cette soumission ne changeait 
pas le naturel d’hommes belliqueux. Ils se tenaient en défiance 
et en garde contre ceux qu’on peut nommer dès lors leurs 
concitoyens. A tout instant des querelles, qui se vidaient sou- 
vent par les armes. Etant moins nombreux, les nobles mar- 
chaient la dague au poing, regardant derrière eux et au détour 
des rues ; ils transformaient en forteresses leurs maisons ; ils 
y élevaient de hautes tours. Selon Giovanni Villani il y en avait, 
dans le principe, cent cinquante. Il y en eut plus tard bien 
davantage, puisque toute famille riche ou puissante avait la 
sienne; puisque, aujourd’hui même, après tant de siècles 
écoulés et de ruines amoncelées, on en voit debout un si 
grand nombre encore, qui donnent à Florence son aspect 
sévère et saisissant. 

De forme carrée ou rectangulaire, ces tours n’avaient pas 
plus de sept ou huit mètres de côté ; mais elles en avaient 
deux d’épaisseur. Les moellons, les pierres, les gros cailloux 
de l’Arno dont elles se composaient étaient joints d’un solide 
ciment, dont n’eussent triomphé qu’avec peine l’acier, la mine 
même. On y entrait par une porte étroite et basse; on y mon- 
tait par un escalier plus étroit encore. A chaque étage une seule 
fenêtre. Aux angles parfois un soupirail, pour donner passage 
à la lumière, surveiller l’ennemi, lancer des flèches. Au som- 
met, une terrasse crénelée d’où pleuvait impunément une 
grêle de traits. On y dressait, à l’occasion, des machines à 
l’antique, pour porter plus loin. L’huis était-il enfoncé ou 
brûlé? les assaillants ne pouvaient qu’un à un en gravir les 
degrés; on les tuait presque sans péril; on se faisait un rem- 
part de leurs corps. La défense ayant tous les avantages dans 
ces réduits presque inexpugnables, ils servaient de point de 
ralliement. La forme des créneaux indiquait la faction dont on 



LES ORIGINES, 



21 



y soutenait la cause. Quelquefois, les tours étaient si rappro- 
chées qu’on se pouvait frapper de l’une à l’autre, ce qui dut 




Tour des Gibelins. 



arriver bien souvent, l’état de guerre entre concitoyens étant 
pour lors l’état normal. 

Les nobles, en effet, n’étaient pas seuls fauteurs de divi- 



22 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



sions et de discorde. Marchands et artisans, rivaux d'industrie 
ou de trafic, ne regardaient au-dessus d’eux qu’avec jalousie 
et au-dessous qu’avec mépris. Ils se plaisaient à voir ces rudes 
seigneurs s’appauvrir par l’inaction et le luxe, s’épuiser par 
leurs querelles souvent ensanglantées. Ils les traitaient sans 
égards, lorsqu’ils les voyaient s’adresser, de guerre lasse, aux 
tribunaux. Mais ils n’étaient pas moins défiants de la multitude 
qui ne comptait pour rien dans l’Etat, sauf aux jours d’émeute 
où s’appesantissait son robuste bras, et ils enrageaient d’être 
réduits à la favoriser, pour avoir un point d’appui. Ils lui four- 
nissaient même des recrues. L’usage était d’affranchir des serfs 
pour fêter les événements heureux et pour encourager l’immi- 
gration, car tout serf immigrant devenait un homme libre. 
Leur travail diminuant leur pauvreté, leur tache originelle s’ef- 
façait, et, peu à peu, ils se rapprochaient de la classe des mar- 
chands. Ils y entraient même, s'ils avaient su devenir riches, 
et la bourgeoisie s’infusait ainsi un sang nouveau. 

Pendant que les humbles montaient, certains magnats 
aspiraient à descendre. Dépourvus de morgue ou vaincus par 
la misère, ils se faisaient peaussiers, tisserands, charpentiers. 
La classe intermédiaire se recrutait donc par en haut et par en 
bas. Elle tendait de plus en plus au premier rang. Le nivelle- 
ment progressif préparait une démocratie bourgeoise. Cette 
classe, que les chroniqueurs appellent primo popolo, va con- 
stituer il comune, la cité. Elle forme dès lors comme une aris- 
tocratie de fait, car elle nomme seule aux emplois, et aucune 
incapacité légale ne l’en écarte. Si, dans le principe, les rotu- 
riers y nommaient de préférence les nobles et se contentaient 
d’être électeurs, les électeurs étaient maîtres dans une ville où 
aucun office ne fut jamais’de longue durée. 

Nobles et roturiers se fussent bientôt confondus, sans la 
différence d’humeur qui rendait la guerre agréable aux uns, 
déplaisante aux autres. Ceux-là y voyaient, pour la plupart, la 
seule forme honorable et fructueuse du travail; ceux-ci, au 



LES ORIGINES. 



23 



contraire, l’interruption de leur travail, la perte de leurs 
profits, de leurs biens, peut-être de leur existence. Cette 
répulsion caractéristique jetait ces derniers, dès les temps 
carolingiens, dans la misérable condition de serfs d’église. 
Charlemagne avait dû défendre que personne, sans sa volonté, 
se consacrât à Dieu, et Lothaire déclarer libres les enfants 
d’un homme volontairement esclave. Sous les comtes, on 
ne marchait que par ordre et les réfractaires ne se comp- 
taient pas. 

Ainsi avait disparu l’infanterie, force principale des armées 
antiques et de toutes les solides armées. Le mot miles, l’opposé 
cïeques chez les Romains, finit par signifier cavalier. Cavalcare 
veut dire aller en guerre, et l’on en vient à nommer cavalcate 
certaines expéditions d’où ne sont pas exclus les pedoni, 
hommes de pied. Mais les intérêts font violence aux goûts et 
imposent la loi. Toute ville qui s’érige en commune a des biens 
à défendre et des voisins à combattre, veut s’arrondir pour 
respirer, pour assurer sa subsistance et son trafic. D’où, sous 
une forme bien modeste, la résurrection de l’infanterie : 
des artisans et des marchands, manquant de loisirs pour 
s’exercer au cheval, ne peuvent combattre qu’à pied. La cava- 
lerie des magnats suffisait bien à ces expéditions dévastatrices 
qu’on appelait des guasti , sorte de razzias où l’on cherchait 
moins à prendre qu’à détruire; mais l’infanterie était seule 
propre à ces sièges qui, dans l’inexpérience de l’art, duraient 
de longs mois. 

Les quartiers s’organisèrent donc militairement. Chacun 
d’eux fournit sa compagnie de milice, eut sa bannière. Les 
expéditions étaient courtes, mais se renouvelaient. On en sup- 
putait les chances, comme dans une entreprise commerciale. 
On savait fuir, comme les héros d’Homère, quand on se voyait 
le plus faible. Ce n’est pas à Florence, ni ailleurs en Italie, qu’on 
eût dit : « Tout est perdu, fors l’honneur. » L’honneur était de 
réussir et il n’y avait pas de honte à échouer, non plus qu’à 



24 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 




sauver sa vie. Des hommes de pied ont bien le droit d’esquivei 
la cavalerie. Ainsi font, devant les magnats, sorte de centaures, 
ceux qu’on appelle popolcini, terme intraduisible qui désigne 
tous les hommes non-nobles, sans distinguer, comme on le 
fait souvent dans la vie civile, entre la bourgeoisie ou popolo 

grasso et la multitude ou 
popolo minuto. 

Dans chaque quar- 
tier, les magnats de la 
ville fournissaient deux 
compagnies de cavaliers 
qui s’armaient de pied 
en cap ; les popolani deux 
de pedoni , armées, l’une 
de l’arbalète, l’autre de 
la lance et du pavois ou 
bouclier. C’étaient deux 
corps d’élite. Le reste 
des citoyens, quand ils 
prenaient les armes , 
n’avait en main que 
l’épée. De dix -huit à 
soixante -dix ans per- 
sonne n’était dispensé. 
Convoqués au son de la 
Palais du Podestat ou Bargello. cloche, ils obéissaient à 

des capitaines , porte- 
bannières ou gonfaloniers, sans autre obligation précise que 
de combattre et de ne pas trop s’éloigner du gonfalon. Les 
engagements n’étaient que combats singuliers ou pêle-mêle 
confus, comme au temps de la guerre de Troie. Ni plan, ni 
tactique : la bravoure était tout et le sort décidait. L’infanterie 
se gardait soigneusement des chevaux et ne tenait bon que 
derrière des murailles ou des barricades , à l’ombre en 




Cour intérieure du palais du Podestat. 



26 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



quelque sorte de la demeure privée et pour des intérêts per- 
sonnels. 

Les chefs de compagnies obéissaient le plus souvent à un 
magistrat qui cumulait les fonctions de juge et de général. La 
fonction de juge avait été d’abord sa raison d’être. On pensait 
qu’entre les partis il fallait un arbitre. Dans les villes où 
dominait l’empereur, ses commissaires portaient le nom de 
potestates. L’institution en était odieuse. Elle cessa de l’être 
quand les villes obtinrent le droit ou prirent la liberté d’élire 
elles-mêmes leur potestat ou podestat, comme ne tarda pas à 
dire un peuple trop disposé à amollir la langue. Dès 1184, à 
Florence, on voit un officier public portant ce titre. On le 
choisissait encore alors parmi les nobles de la ville ; mais à partir 
de 1200 on ne choisit plus que des nobles étrangers. En 1212, 
l’institution a pris racine : on n’y voit plus d’interruption. Elu 
d’abord pour un an, plus tard (en 1290), seulement pour six 
mois, le podestat pouvait être une fois réélu, et il l’était à 
l’occasion. Unique de son espèce, il ne craignait pas les conflits 
de pouvoir. Presque toujours pris parmi les juristes, il pouvait 
prononcer en connaissance de cause sur les épineuses questions 
du droit féodal et du droit romain. Ne venant dans la ville qu’à 
l’heure d’y remplir sa charge, repartant aussitôt après l’avoir 
remplie, ne frayant point, durant son séjour, avec les habitants, 
il n’était pas, comme les juges-consuls qui l’avaient précédé, 
sous la pression des uns et la vengeance des autres. 11 rend 
des arrêts et il les exécute lui-même, comme il exécute les 
ordres de la commune. 11 a des conseillers en nombre variable, 
et il est en marche pour devenir le chef du gouvernement. 
C’est à lui, de préférence, qu’adressent leurs missives papes, 
empereurs, seigneurs du dehors. S’il reçoit, en cas de guerre, 
le ceinturon du commandement, c’est qu’il est, en qualité de 
noble, coutumier des combats. Rien n’est plus étranger aux 
Italiens du moyen âge, et même de la Renaissance, que l’idée 
de la séparation des pouvoirs. 



LES 0K1GINES. 



Bien vu de l’empereur parce qu’il en émane originai- 
rement et parce qu’il en respecte l’autorité ; des nobles parce 
qu’il est un d’eux ; des marchands parce qu’il n’a avec eux 
aucun sujet de rivalité, le podestat est admis à se mêler de 
toutes choses, et la pratique, à cet égard, devient une théorie : 
on la trouve exposée au premier livre de politique qui ait paru 
en Italie, YOculus pastorcilis. Le chroniqueur Paolino de Pieri, 
qui a su voir dans la charge des consuls la première ébauche 
d’un gouvernement, date de celle du podestat l’institution d’un 
gouvernement régulier. Les premiers auteurs florentins dé- 
signent les années par le nom des podestats, comme ceux de 
Rome païenne par le nom des consuls. 

Chose singulière! cette concentration des pouvoirs aux 
mains d’un magistrat étranger et noble, dont les nobles pouvaient 
espérer la connivence, est pourtant alors la forme que prend 
l’émancipation. Il y faut voir par conséquent un grand pas vers 
la liberté communale. Le mouvement vers des institutions 
plus ou moins libres devient irrésistible. Les seigneurs eux- 
mêmes, sur leurs terres où ils sont les maîtres, doivent là- 
dessus imiter les villes pour en diminuer ou en ralentir l’influence 
grandissante. Mais ce fut en pure perte. Florence continua de 
leur être préférée, parce que, en donnant la liberté, elle suivait 
son penchant, tandis que, même pour accorder moins dans 
leurs domaines, ils se faisaient une visible violence. 

L’humble ville issue des villeite est maintenant dans la 
fleur de sa jeunesse. Elle a déjà, quoi qu’en disent Dante et 
les chroniqueurs, des vices qui chassent bien loin l’idée de 
l’âge d’or; mais elle marche désormais à la tête des peuples 
d’Italie, mettant de l’ordre dans le désordre, de la- grâce dans 
l’énergie, quelquefois même de l’humanité dans la fureur. Elle 
prend intérêt à tout et se montre apte à tout, aux belles-lettres 
comme au trafic, aux beaux-arts comme à l’industrie. Elle est 
prête à tenir en ses mains le flambeau presque éteint de la 
civilisation. Le temps n’est pas très éloigné où le peintre 



28 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



Bernardo Cennini pourra dire que rien n’est difficile au génie 
des Florentins, et, bien auparavant, le pape Boniface VIII aura 
dit d’eux qu’ils sont le cinquième élément de l’univers. 



CHAPITRE II. 

LES INSTITUTIONS. 

Conditions intérieures. — Guerres extérieures. — Le carroccio. — Guelfes et Gibe- 
lins. — Les Guelfes vainqueurs s’organisent. — La force armée. — Le capitaine 
du peuple. — Les conseils du capitaine et du podestat. — Les prieurs des arts. 

— Les sages. — Organisation et mécanisme des conseils et de l’assemblée à par- 
lement. — Les bourses. — Les arts majeurs et mineurs. — Les nobles et les 
gibelins persécutés. — La -parte guetta. — Association menaçante des grands. — 
Les arts majeurs et moyens réunis. — Les ordonnances de justice. — L’exécu- 
teur de justice. — L ’ammonizione. — Le conseil des Deux-Cents sous l’oligar- 
chie. — Le scrutin secret. — Les accoppiatori et les septante sous Lorenzo des 
Médicis. — Le Grand Conseil et le Conseil des Quatre-Vingts sous la théocratie. 

— La royauté de Jésus-Christ. — Le gonfalonier à vie. — Retour au gonfalonier 
de deux mois. — Le principat héréditaire. 



Rien n’est plus surprenant qu’une prospérité déjà si 
brillante au milieu de luttes intérieures et extérieures qui 
eussent épuisé ou tout au moins absorbé d’autres populations. 
Florence était partagée entre des factions ennemies un jour, 
amies le lendemain. Les combattants de la veille mangeaient 
ensemble, et, après boire, se contaient les prouesses dont 
leurs commensaux eux-mêmes avaient pâti. Pour se mieux 
défendre, les familles d’un parti se groupaient le plus possible 
dans leur quartier ou sestiere (car il y en avait six), dont ils 
fais aient ^ comme un camp retranché. L’adversaire y avait 
d’ailleurs des intelligences, et quelquefois sa demeure propre, 



LES INSTITUTIONS. 



29 



ce qui permettait la guerre civile sur place. On vivait 
donc chez soi sur le qui vive. Tout se fermait, boutiques et 
maisons, à la moindre injure ou menace. On élevait des barri- 
cades, des palissades, des chevaux de frise. On ne posait les 
armes qu’à la nuit, pour relever les blessés et les morts, pour 
faire à ceux-ci, le lendemain, des funé- 
railles où la tristesse ne présidait qu’en 
cas de défaite. Le travail était aussi 
facilement repris qu’interrompu : le 
moindre artisan maniait avec une égale 
aisance la dague et les outils. Ne con- 
naissant point l’émotion nerveuse et 
maladive des temps modernes, ce peuple 
s’accommodait fort bien de l’incerti- 
tude. Il pensait qu’à chaque 
jour suffit sa peine, et il 
s’enrichissait sans cesser 
de combattre, soit au de- 
dans, soit au dehors. 

La guerre civile en 
effet, ne suffisait point à 
cette incroyable activité. 

A tout instant, à tout pro- 
pos recommençait la guerre 
extérieure. Une statue de 
marbre dirigeait-elle vers 
Florence sa main, où le pouce passait entre l’index et le 
médium, cette offense voulait du 'sang. On mettait en mouve- 
ment le carroccio, char traîné par des bœufs recouverts de 
drap rouge, et qui était, en Toscane comme en Lombardie, 
l’image ambulante de la cité. Par derrière, marchait un autre 
char où se voyait suspendue la cloche dite Martinella, qui, 
pendant tout un mois, avait sonné jour et nuit pour appeler 
les citoyens aux armes, et en. même temps — les mœurs 




Le carroccio. 



30 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



étaient chevaleresques sur ce point — pour avertir l’ennemi 
de préparer sa défense. Sur la plate-forme du carroccio , assez 
grande pour qu’on y pût dire la messe et même combattre, 
se dressaient deux antennes, rouges comme tout le reste, 
et du haut desquelles flottait la bannière rouge et blanche, 
aux couleurs de Florence et de Fiesole. Confié à la garde de 
la jeunesse, sous la direction d’un capitaine spécial et la pro- 
tection sacrée d’un prêtre, ce prosaïque palladium ne s’avan- 
çait qu’au son des trompettes. De là partait l’ordre de com- 
battre ; là était le point de ralliement. Le signe sensible de la 
défaite, c’était la perte de ce char. L’ennemi vainqueur le 
promenait en triomphe, les antennes renversées, les orne- 
ments dans la boue, et la populace le couvrait d’ordures. 

Les bravades et les insultes étaient une des formes favo- 
rites de ces guerres entre voisins. Aux abords de Sienne, par 
exemple, les Florentins abattaient un pin séculaire, symbole 
de la puissance siennoise, et sur la porte même clouaient un 
écu orné du lis, leur propre emblème. Ne pouvaient-ils forcer 
d’épaisses et hautes murailles? ils jetaient par-dessus, dans les 
rues, au moyen de catapultes, d’énormes pierres, des immon- 
dices, et, marque souveraine de mépris, un âne mort, ferré 
d’argent et coiffé d’une mitre d’évêque. Les machines man- 
quaient-elles pour lancer cette charogne? ils pendaient, en vue 
des assiégés, trois ânes portant au col les noms de trois des 
plus considérables d’entre ceux-ci. Avec ces mœurs outra- 
geantes, les accalmies n’avaient pas de lendemain. 

Et comme si ce n’était assez de ces querelles de quartier 
et de voisinage, la grande rivalité des deux faction's pontificale 
et impériale, des guelfes et des gibelins, y ajoute les plus 
terribles ferments de discorde. Il n’est rien qui ne rappelle et 
ne ravive les griefs, qui ne serve à se compter et à se menacer. 
Tout diffère d’un parti à l’autre : les habitudes, les gestes, les 
actes, la couleur des vêtements, la forme des créneaux et des 
tours, les lieux de réunion et de promenade, la façon de cou- 



LES INSTITUTIONS. 



31 



per l’ail et de faire claquer les doigts. Les uns se réunissent 
dans l’église de San Pier Scheraggio, à côté du palais commu- 
nal; les autres au Baptistère de San Giovanni. Ceux-là ont trois 
fenêtres de front à leurs demeures, ceux-ci deux seulement. 
On prête serment d’une part en levant l’index, de l’autre en 
levant le pouce. Ici, on coupe les pommes en travers, là 
perpendiculairement. Aux 
vases simples on oppose des 
vases ciselés, aux roses 
blanches des roses rouges. 

On est pour l’empereur ou 
pour le pape, selon qu’on 
porte à gauche ou à droite 
les plumes du chaperon. 

Ce qu’il y a de pis et 
qui embrouille encore 
l’écheveau déjà si emmêlé, 
c’est que les guelfes, enne- 
mis des gibelins dans leur 
propre ville, sont amis des 
guelfes dans la ville voisine, 
celle-ci fût-elle en guerre 
contre leur patrie ; c’est 
que, la lutte des investi- 
tures terminée, quand on 
n’attend plus de Rome ou d’Allemagne le salut, les deux fac- 
tions subsistent en se transformant : est guelfe qui défend 
contre la noblesse le peuple, est gibelin qui défend contre le 
peuple ou les communes le système féodal. Des amis de l’em- 
pire, bons catholiques, font décider que leur cri de ralliement 
sera désormais, non plus : Vive le parti de l’empire! mais : Vive 
le parti gibelin! Le sens est le même, et pourtant les plus 
inquiètes consciences se sentent rassurées. Telle est sur la 
frivolité humaine la puissance des mots. En entendant ce cri 




La jviartinella. 




32 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



dans les rues, les guelfes répondent d’instinct : Vive le parti 
guelfe! et en voilà pour des siècles. Déjà le sens a changé; il 
changera encore. Q’importe? chacun saura reconnaître les 
siens. Ce que masquent ces noms d’emprunt, ou, si l’on veut, 
ce qu’ils désignent, c’est l’interminable duel de l’aristocratie 
défendant les positions conquises contre la démocratie ardente 
à les conquérir. 

Longtemps les gibelins ont dominé grâce à l’appui des 
impériaux; l’armée impériale partie, les guelfes prennent leur 
revanche et s’affermissent par de vigoureuses précautions. En 
1250, les anziani , qui, depuis 123 h, on remplacé les consuls, 
ramènent de cent vingt brasses en hauteur à cinquante les 
tours des magnats; ils organisent vingt compagnies de pedoni 
et six de cavalerie. Comme ils ont en outre à leur disposition 
les gardes du carroccio , les archers, les arbalétriers, les irrégu- 
liers, les ribauds, ils se sentent forts. Pour le devenir davan- 
tage, ils exigent que les quatre-vingt-seize pivieri ou paroisses 
du contado ou territoire fournissent chacune sa compagnie et 
la dirigent sur Florence dès que sonnera la cloche commu- 
nale. A toute cette force armée est donné un chef qui porte le 
titre de capitaine du peuple, qui doit, comme le podestat, être 
étranger, guelfe et noble. On croyait toujours à la supériorité 
militaire des nobles, et l’on pensait qu’un noble grassement 
payé servirait avec zèle les intérêts populaires, ce qui n’était 
pas faire grand état de ses convictions ou de ses passions de 
parti. 

Ce capitaine n’est point un dictateur. Contre ses empiète- 
ments possibles, les anziani et le podestat sont de vigilants 
argus. Le podestat, d’ailleurs, garde dans ses attributions, 
avec les causes civiles et criminelles, le commandement des 
troupes au dehors. Lui, il ne les commande qu’au dedans; mais 
de lui relèvent toutes les causes qui ont pour principe la plainte 
d’un popolano ou homme non noble, pour objet la répartition 
des taxes, les extorsions, les violences, pour motif l’insubor- 



LES INSTITUTIONS 



33 







Palazzo Vecchio. 

il représente l’État. Il popolo , le peuple, obéit au capitaine et ne 
comprend point les nobles dans ses rangs. Situation grosse de 
tempêtes, mais qui fut durable : il y a des plantes vivaces qui 
n’ont pas besoin d’une atmosphère paisible pour prospérer. 

Jusqu’alors, les anziani , successeurs des consuls, avaient 
été le pouvoir central. Ils jouissaient du droit d’initiative, mais 
ils devaient prendre l’avis d’un Conseil des Cent, placé auprès 



dination, les soulèvements de la noblesse. Ce partage bizarre est 
l’indice d’une distinction essentielle qui s’est imposée aux 
esprits, llcomune, la commune, est l’ensemble des habitants’en 
possession des droits civiques. Le podestat en est le chef. Seul 



3 



34 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

d’eux. Le podestat'; chargé d’exécuter leurs ordres et d’admi- 
nistrer la justice, était lui-même flanqué de deux Conseils, aux 
quels l’usage s’était introduit de soumettre les lois nouvelles, 
en commençant par celui dont les membres se comptaient 
en nombre moindre. Au capitaine, quand il fut institué, l’on 
ne donna point, comme au podestat, deux Conseils ; mais il 
les eut tout naturellement, car il demandait leurs lumières 
d’abord aux anziani , puis à trente-six conseillers qu’on venait 
de créer en même temps que lui. Irréguliers et mobiles, ces 
Conseils deviennent, après quelques tâtonnements, fixes et 
réguliers. Le capitaine et le podestat sont libres d’y introduire 
en nombre illimité des capacités nouvelles et, par conséquent, 
d’y déplacer, au besoin, la pluralité des voix. L’arbitraire en 
aurait pu résulter, s’il n’y avait eu qu’un Conseil; mais comme 
il y en avait quatre, dépendant de deux officiers rivaux, les 
stratagèmes de l’ambition et de la brigue eussent été immé- 
diatement déjoués. 

Quoique inférieur hiérarchiquement au podestat, le capi- 
taine, prenant part à toutes les décisions, est mis en fait sur 
le pied d’égalité, et il s’achemine même vers la suprématie, 
parce qu’il n’a derrière lui que des roturiers, mus par des 
intérêts conformes et suivis par le gros de la population. 

Malgré ces efforts d’organisation, le lendemain fût resté 
inquiétant, sans la mort de Frédéric IL Dans l’effacement de 
la couronne impériale, inévitable quand disparaît un grand 
prince, Florence devient pour les villes de Toscane, et bientôt 
d’Italie, un phare, un modèle. Tous les yeux sont fixés sur 
elle. Partout on adopte sa distinction entre la commune, qui 
comprend la noblesse avec les petites gens, et le peuple, puis- 
sance nouvelle, qui exclut de son sein les magnats. 

Ce gouvernement, toutefois, voulait être conciliateur : il 
ne le put. Les exilés ne cherchaient pas au loin, comme les 
Grecs antiques, un établissement définitif; ils préféraient les 
orages sous le ciel toscan, ils conservaient le désir et l’espoir 



LLS INSTITUTIONS. 



3T 



d’an prompt retour dans leur ville natale. De là des proscrip- 
tions incessantes qui permettaient, pour quelques jours, de ne 
pas vivre chez soi à la lueur des incendies, dans le sang et le 
carnage, de faire prospérer par une probité sans pareille le 
trafic, qui disparaîtrait parmi nous devant ces convulsives et 
incessantes agitations. En s’assurant l’estime universelle, en 
frappant une monnaie loyale qui faisait préférer son florin au 
sequin de Venise, Florence calculait bien : elle obtenait d’utiles 
franchises. Ses mœurs sévères et presque étroites s’unissant à 
une rare largeur de vues commerciales, elle multipliait ses 
relations au dehors, et, tout en augmentant sa richesse, elle 
agrandissait le cercle de ses connaissances. Elle envoyait ses 
enfants s’asseoir sur les bancs de l’Université d^ Bologne ou 
sur la paille de la rue du Fouarre, comme auner des étoffes 
dans les boutiques de Paris, fréquenter les foires de Cham- 
pagne, parcourir les Flandres, le Brabant, l’Angleterre. Les 
intérêts commerciaux élargissaient le champ du savoir en 
même temps que celui des relations, et le commerce ne pou- 
vait que gagner à être conduit par des hommes éclairés. 

Ce qui manquait, c’est la fermeté au lendemain d’un 
revers. Vaincus et humiliés par Sienne, les guelfes florentins, 
après un règne de dix ans, sont obsédés de cette énervante 
pensée qu’ils ne peuvent régner un jour de plus. Le retentis- 
sement de leur chute est immense : les troubadours la cé- 
lèbrent en vers insultants. Mais la cause n’est pas perdue pour 
l’avenir : les guelfes savent désormais qu’en dix ans on peut 
renverser un gouvernement bien établi, soutenu d’une popu- 
lation compacte, redouté par la gloire de ses armes et par ses 
rigueurs envers les suspects. Il y suffisait de quelques familles 
résolues, commandant à de bons mercenaires bien payés, 
d’intelligences dans la place à reconquérir, et d’une solide 
alliance. Or l’allié, c’est Charles d’Anjou, vainqueur de Man- 
fred ; les intelligences se trouvent parmi les gens des métiers, 
mécontents de l’aristocratie gibeline, et les petites gens, 



36 



LA. CIVILISATION FLORENTINE. 



uniquement jaloux d’améliorer leur sort. En vain essaye-t-on, 
dans la ville, de rapprocher par des mariages les deux factions 
ennemies. Les vrais guelfes, toujours sombres et défiants, se 
sont tenus à distance de « l’oasis de paix », et ils n’y rentrent 
qu’ avec la cavalerie française. Pour parler comme le pape 
Clément 1Y, « la grâce divine opérait ». 

Elle opéra si bien que, sous la seigneurie de Charles 
d’ Anjou, les guelfes, redevenus maîtres, peuvent remonter le 
ro cher qui cesse à cette date (1267) d’être le rocher de Sisyphe : 
ils remanient les institutions et leur donnent les caractères 
principaux qu’elles garderont tant que durera la République. 
A côté du vicaire royal, rouage passager, ils laissent subsister 
le c apitaine du peuple, sous condition de n’être plus que le 
chef des milices urbaines, et le podestat, sous condition 
de se renfermer dans ses attributions judiciaires, où il devien- 
dra bientôt si ridicule que Boccace le pourra montrer 
dépouillé sur son siège de ses chausses par de méchants gar- 
çons, sans qu’il s’en soit seulement aperçu. Les trente-six con- 
seillers sont réduits à douze : leur pouvoir étant surtout exécu- 
tif, on estime qu’il faut être peu nombreux pour l’exercer. 
Déjà, le nom d 'anziani tend à être remplacé par celui de 
« prieurs des arts », qui désignait les chefs des métiers, et 
auquel on substituera plus tard, dans Fusage, par excès de 
courtoisie, celui de « seigneurs », de même que leur collège 
s’appellera « la seigneurie ». Ces prieurs forment, au début, le 
Conseil du vicaire royal; mais dès lors, nous apprend Giovanni 
Villani, « ils gouvernent la République, comme faisaient précé- 
demment les anziani ». Voilà, bien établie', la continuité, la 
tradition. 

La puissance des prieurs était grande, mais sans danger : 
elle. ne durait que deux mois, et ils ne pouvaient prétendre à 
une réélection immédiate. De cette réélection ils n’auraient eu, 
d’a illeurs, qu’un faible désir : tenus de résider, de manger, de 
co ucher en commun, il leur était interdit, en dehors de leurs 



L li S INSTITUTIONS. 



37 



audiences, de parler à personne, sauf à leurs collègues ; et leurs 
audiences mêmes, ils devaient les donner devant les deux tiers 
d’entre eux. L’expiration de leur charge était pour eux la déli- 
vrance. Cette surveillance rigoureuse des uns parles autres ne 
paraissant pas suffisante, ils étaient astreints à ne rien faire 
sans l’assistance d’un certain nombre de <c sages », sapientes 
juris , trait caractéristique 
des institutions floren - 
tines. Chaque maison de 
banque ou de trafic avait 
son sage, comme nous 
avons notre avocat, notre 
avoué, notre notaire. On 
leur demandait la solution 
des difficultés que créaient 
les lois si nombreuses, si 
souvent contradictoires , 
de régimes successifs. 

Comme en tant d’autres 
cas, la vie publique se mo- 
delait sur la vie privée, 
pour le plus grand profit 
de toutes les deux. 

L’intervention des 
sages éclairait les délibé- 
rations des prieurs ; celle des Conseils les contrôlait et les 
approuvait ou les rejetait. Une des grandes innovations intro- 
duites par les guelfes à l’heure du retour, c’est l’organisation 
régulière et définitive des Conseils . Pour toute mesure à 
prendre, la défiance vraiment démocratique du parti dominant 
s’est assuré la garantie d’une multiple délibération. La moindre 
résolution des prieurs est d’abord soumise au Conseil des 
Cent, choisis dans le popolo grasso ou haute bourgeoisie ; puis, 
le même jour, aux deux Conseils du capitaine, exclusivement 




Charles d’Anjou. 



38 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



composés de popolani : l’un, dit spécial, compte quatre-vingts 
membres; l’autre, dit général, trois cents. La coutume s’était 
établie d’appeler aux séances du Conseil spécial les capitu- 
dini ou chefs des arts majeurs. Quand le Conseil spécial avait 
voté, ses membres se réunissaient à ceux du Conseil général, 
convoqués en même temps qu’eux dans un autre coin de la 
même église. Le lendemain, l’opération recommençait, avec 
les mêmes formalités, dans les deux Conseils du podestat ou 
« de la commune » , le spécial de quatre-vingt-dix membres, le 
général de trois cents, plus ceux du spécial. Là, les nobles 
coudoyaient les popolani. Craignait-on une majorité hostile? Il 
restait loisible aux prieurs d’adjoindre à la minorité divers 
sages, juges, notaires, marchands ou même artisans estimés, 
qu’on nommait arruoti ou richiesti. Ils n’étaient désignés que 
pour une seule séance; mais pour presque toutes les séances 
on en désignait. 

Quelquefois, ces Conseils « opportuns », comme on disait 
pour abréger, ne formaient qu’une seule assemblée, le Conseil 
du peuple, ainsi nommé parce que le capitaine du peuple y 
présidait. Il y avait enfin, pour des causes rares en principe, 
mais qui finirent par devenir trop peu rares, l’assemblée de 
tous les habitants immatriculés au registre d’un art, payant les 
impôts, guelfes reconnus et âgés d’au moins trente ans. Leur 
nombre était à peine de deux mille, la place du palais com- 
munal eût été assez grande pour les contenir tous; mais, quoi- 
qu’ils fussent tenus de s’y rendre quand la cloche les y appe- 
lait, il n’en venait que la moitié, ou peu davantage, car les 
adversaires s’abstenaient prudemment. Entre amis on ne di%- 
cutait point. Un notaire des prieurs demandait aux personnes 
présentes si rassemblée à parlement se composait bien, comme 
l’exigeait la loi, des deux tiers des citoyens. Sans compter, l’on 
répondait invariablement : Si !si ! Puis on votait par acclamation 
la mesure proposée. C’était le plébiscite dans sa cynique ingé- 
nuité. Primitivement, l’assemblée à parlement se réunissait 



LES INSTITUTIONS. 



39 



une fois sous chaque seigneurie, c’est-à-dire tous les deux 
mois. Bientôt, on ne la convoqua plus que par exception, pour 
dégager la responsabilité des offices dans les cas graves, ou 
pour l’engager sans péril, au grand dam des institutions et de 




Place de la Seigneurie. 



la liberté. Pur trompe-l’œil, pur escamotage, ce procédé de 
consultation favorisa longtemps l’arbitraire dans le détail, jus- 
qu’à ce qu’il le favorisât dans l’ensemble et permît aux ambi- 
tieux de se substituer à l’État. C’est au moyen de l’assemblée 
à parlement que presque tous les attentats liberticides furent 
tentés et perpétrés. 



40 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



Dans le courant ordinaire de la vie, les Conseils « oppor- 
tuns » suffisaient à tout, parce qu’ils se mêlaient à tout. Il ne 
fallait pas moins de six délibérations séparées pour voter une 
somme de hh florins, nécessaire à un transport de bois; pour 
transférer les papiers d’un notaire mort ou déchu ; pour déci- 
der qu’un mourant serait envoyé à l’hôpital; pour nommer des 
trompettes ou payer des copistes, des sonneurs, des balayeurs; 
pour réparer des armoires, accorder des ports d’armes ou des 
indemnités, distribuer des aumônes, louer une boutique. C’est 
en Conseil qu’on procédait aux élections soit des officiers 
publics, soit des électeurs chargés de les élire, opération qui 
revenait sans cesse, la plupart des offices ne durant que deux 
mois, et les plus longs que six, sujet toujours renaissant de 
débats nouveaux et de combinaisons nouvelles, puisque le 
mode d’élection était déterminé chaque fois, pour cette fois 
seulement. 

Le collège des prieurs, qui avait seul l’initiative, faisait 
présenter ses « provisions » ou propositions aux Conseils par 
un notaire. Personne n’avait le droit de les combattre que par 
de brèves paroles, le cas fût-il grave ou imprévu. Un certain 
Cece Gherardini s’était vu menacé d’avoir la tête coupée, s’il 
ne se résignait à se taire dans les Conseils où se préparait 
l’importante campagne de Montaperti. Plus tard, on perdit 
même le droit de motiver d’un mot son opposition, et plus 
tard encore, il est vrai, on le recouvra. On parlait debout, à 
la tribune. Sur une question, quatre orateurs au plus pouvaient 
être entendus. L’usage s’établit, dans les derniers temps de 
la République, de charger le premier de chaque banc d’énon- 
cer l’opinion qui avait réuni la majorité sur son banc. Le 
vote, généralement public, sauf au Conseil des Cent, avait 
lieu, d’ordinaire, par assis et levé ; mais le président pouvait 
réclamer le scrutin. En ce cas, on décidait à la moitié plus un 
des suffrages exprimés, sauf pour déroger aux statuts ou 
constitutions de l’État : le vote qui décidait d’y apporter une 



LES INSTITUTIONS. 



41 



modification quelconque devait réunir les quatre cinquièmes 
des votants. Ne pouvait-on les réunir? L’affaire était renvoyée 
soit à un Conseil de richiesti , soit au podestat, au capitaine, 
aux prieurs, sans l’assistance d’aucun Conseil. En dernier res- 
sort, au besoin, restait l’assemblée à parlement. 

Il ne faut pas trop s’étonner que cette race de marchands, 
si heureusement douée qu’elle dût bientôt paraître dans les 
belles-lettres et les beaux-arts, n’ait jamais favorisé l’essor 
de l’éloquence : elle connaissait trop le prix du temps pour 
n’en pas laisser la plus grande part possible à l’action. Com- 
ment aurait-on eu l’idée de débattre longuement des proposi- 
tions ou déjà débattues ou qu’on savait devoir être, par un 
grand nombre des mêmes personnes, l’objet d’un nouvel exa- 
men? Ce désir de faire bref explique aussi la sévérité draco- 
nienne du règlement des séances. Tout citoyen appelé à un 
Conseil y devait êtLe rendu avant que l’officier public qui en 
avait la présidence se fût levé pour présenter les propositions 
des prieurs. Défense à tous de sortir avant la fin, de se lever 
ou de rester debout, sauf pour opiner ou faire honneur à 
quelque personnage, d’approcher du siège présidentiel, de 
dire des paroles injurieuses, d’engager des rixes, d’inter- 
rompre l’orateur, de prendre la parole avant qu’il fût descendu 
de la tribune, et, en aucun cas, sans l’autorisation du prési- 
dent. Des amendes graduées réprimaient jusqu’aux moindres 
infractions. Quant aux injures et aux violences, les peines 
étaient celles du droit commun, mais portées au double, à 
cause de la majesté du lieu. 

L’opposition, au surplus, était, dans les Conseils, aussi 
rare que peu bruyante. On ne voit nulle part dans les docu- 
ments, sauf aux jours de la grande crise provoquée par Savo- 
narole, que ceux qui prenaient la parole missent de l’acri- 
monie dans leurs brefs discours. Les récalcitrants se bornaient 
volontiers à demander qu’avant toute décision, il fût procédé 
à une enquête. Rien n’est plus fréquent que l’avis de s’eu 



42 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



rapporter aux prieurs et à leurs sages. En droit, les citoyens, 
dans leurs Conseils, avaient le dernier mot; en fait, ils sui- 
vaient presque toujours l’impulsion des prieurs. Comme ils ne 
craignaient guère qu’en deux mois ceux-ci pussent usurper 
beaucoup, ils ne répugnaient pas à une sorte de dictature qui 
était le correctif de l’instabilité. Cette dictature, tolérée le 
pl us souvent, était quelquefois formellement accordée. C’est 
ce qu’on appelait donner balia , autrement dit de pleins pou- 
voirs, et l’on donnait balie tantôt sur un point particulier, 
tantôt sur tous les points. 

L’esprit de liberté ne dominait donc guère plus que l’es- 
prit oratoire. Malgré tant de qualités qui rapprochent Florence 
d’Athènes, elle en différait sensiblement. Toutefois, la liberté 
n’était pas un vain mot. Brunetto Latini propose même Flo- 
rence comme le modèle des gouvernements libres. Les princi- 
paux offices ne se sentaient pas maîtres d’abuser de leurs 
pouvoirs. Leurs courte durée semblait et fut longtemps une 
garantie suffisante. Tous les Conseils étaient exclusivement 
composés de popolani , sauf les deux du podestat, où les 
nobles se trouvaient comme noyés, uniquement appelés pour 
sanctionner de leur vote des mesures qu’ils n’avaient ni pré- 
parées, ni proposées, ni discutées, ni modifiées dans les pré- 
cédentes réunions. S’ils avaient le droit de ne pas se dire 
libres, ils n’y songeaient guère, voyant dans leur condition 
subordonnée l’inévitable conséquence de leur défaite. S’ils 
renouaient leur trame, c’était lentement et à petit bruit. Mais 
la bourgeoisie marchande se sentait libre, puisqu’elle régnait. 
Elle formait une démocratie restreinte et tout ensemble ouverte 
aux magnats qui daignaient descendre, comme aux petits qui 
parvenaient à s’élever. 

La République florentine est désormais constituée. Les 
modifications qu’elle subira encore seront de peu d’impor- 
tance ou auront un caractère social plus que politique. Sans 
doute, il y a encore nombre de Conseils dont nous n’avons 



I 



LES INSTITUTIONS. 43 

point parlé ; mais ce sont de simples rouages administratifs. 
C’est faute d’avoir su distinguer entre ceux qui sont essentiels 
et ceux qui ne le sont pas qu’on a divagué comme à plaisir 
sur la constitution florentine. Réduite à ses lignes principales, 
elle paraît simple et claire, malgré ses apparentes complica- 
tions. Ce qui reste obscur, c’est la manière 'dans on formait 
et renouvelait les Conseils 
<c opportuns ». Mais le 
nombre était si considé- 
rable des gens qu’on ap- 
pelait successivement à y 
siéger , par rapport au 
nombre si faible de ceux 
qui jouissaient des droits 
civiques, que tous y de- 
vaient entrer à leur tour, 
grâce à l’originale insti- 
tution des « bourses ». 

En 1323, il fut procédé à 
des élections en nombre 
suffisant pour quarante- 
deux mois, c’est-à-dire 
pour vingt et une sei- 
gneuries. On puisait au fur 
et à mesure dans ces 
bourses jusqu’à ce qu’elles fussent vides, et alors on les rem- 
plissait de nouveau pour une période de même durée. Ainsi, 
le tirage au sort, substitué à l’élection, supprimait pour près 
de quatre ans toute agitation électorale. Nos institutions 
modernes offrent quelque chose d’analogue dans la formation 
des listes du jury. Appliqué à la politique, ce système avait 
l’avantage d’initier successivement aux affaires tous ceux qui 
avaient qualité pour y intervenir; mais Leonardo Bruni 
d’Arezzo n’a pas remarqué sans raison qu’on apporte moins 




LA CIVILISATION FLORENTINE. 



de soin au choix des personnes pour un temps éloigné que 
pour le temps présent. Auparavant, l’espoir d’une prochaine 
revanche consolait de la défaite. Avec le tirage au sort, qui est 
aveugle, tous les efforts, toutes les intrigues se concentraient 
sur l’opération préparatoire de Y imborsazione ou mise des 
noms dans les bourses. L’agitation à date fixe devenait ainsi 
un danger public, sans parler de celui d’une destruction des 
bourses par les mécontents armés de torches ou par les 
incendies qui s’allumaient naturellement. 

Du moins avait-on porté remède aux excès de l’instabilité 
gouvernementale. C’était toujours des guelfes qui succédaient 
à des guelfes dans les offices et des marchands à des mar- 
chands, en d’autres termes des hommes que la lutte des fac- 
tions et des classes contraignait à agir selon des vues com- 
munes, nommés pour une courte période et ayant les mains 
liées par l’obligation d’obtenir pour toutes choses le vote de 
tant de Conseils. Ce qui varie, c’est le nombre de ces officiers 
publics, le titre qu’ils portent, l’étendue et les conditions 
secondaires de leur pouvoir, le mode de leur élection, en un 
mot l’accessoire, non le principal. Cette satisfaction donnée 
au goût naturel des hommes pour le changement les détour- 
nait de s’attaquer au fond et en augmentait la solidité. 

Quoique ce soit le propre de l’extrême démocratie de 
substituer au choix le sort, par un respect mal entendu de 
l’égalité, on ne saurait, avec Fauriel, accuser cette constitu- 
tion d’avoir exagéré la démocratie, puisque Ja multitude n’en 
obtenait aucun droit, et que ceux des nobles, restreints il est 
vrai, y étaient consacrés. Si les nobles souvent se faisaient 
peuple, allaient jusqu’à changer de nom pour flatter leurs 
maîtres roturiers, ceux-ci reconstituaient une aristocratie par 
la richesse, par l’accès difficile aux offices, par le ceinturon de 
chevalerie que donnaient aisément les princes de passage : 
aristocratie mêlée de nobles et portée par intérêt à retenir 
l’Êtat sur la pente de la démagogie. Le danger eût été plutôt 



■' • 



LES INSTITUTIONS. 45 

qu’on refusait tout droit politique à la multitude. Mais on y 
obviait par de sages tempéraments. Aux arts mineurs était 
laissé l’espoir de prendre rang, un jour, parmi les arts majeurs, 
et ce jour ne devait pas être celui des calendes grecques. De 
bonne heure, on avait vu les syndics des bouchers, des forge- 
rons, des cordonniers s’engager comme cautions dans la paix 
conclue entre les partis sous les auspices du cardinal Latino, 
preuve que ces métiers comptaient pour quelque chose. Par- 
fois on appelait aux Conseils les capitudini des cinq arts inter- 
médiaires qui suivaient immédiatement, dans la hiérarchie, les 
sept arts majeurs. On al lait, pour abréger, jusqu’à les con- 
fondre sous le même nom et à dire « les douze arts majeurs », 
dénomination nullement légale alors. Les avantages que cinq 
arts obtenaient, ne les obtiendrait-on pas derrière eux avec le 
temps ? L’espérance en était tout au moins naturelle. Les 
faibles savaient attendre et les forts ne pas décourager : 
double et singulière marque d’esprit politique dans une popu- 
lation si passionnée. 

Le danger social des aspirations d’en bas, qui devait 
éclater avec tant de violence par le fameux « tumulte des 
Ciompi », n’apparaissait pas encore, ou, du moins, n’inquiétait 
pas. Ce qui inquiétait, c’étaient les manœuvres d’en haut pour 
regagner le terrain perdu, les intrigues des nobles déclassés 
et mécontents. Point de repos possible, si l’on n’arrachait leur 
dard aux frelons, pour que les abeilles de la ruche ne fussent 
plus troublées dans leur labeur quotidien. On ne dira jamais 
assez, en effet, que la politique florentine a toujours en vue la 
sécurité, les progrès de son industrie et de son trafic. Si Flo- 
rence est guelfe, c’est parce que les guelfes ne sont pas, 
comme les gibelins, dédaigneux de tout labeur manuel ; c’est 
parce que des guelfes peuvent seuls être banquiers du Saint- 
Siège, et faire ainsi passer par leurs mains les deniers de la 
chrétienté. L’ennemi public, c’est donc le gibelin, le noble, 
qui, non seulement est désœuvré et turbulent, mais, en outre, 



46 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

trouble les laborieux par la nécessité de le contenir ou de le 
combattre. De là un complément d’institutions qu’il sera bien 
permis d’appeler institutions de combat, avec cette marque 
caractéristique qu’elles subsistèrent encore alors qu’il n’y avait 
déjà plus de combattants. Ici, il est nécessaire d’insister. 

Telle était la défiance des guelfes vainqueurs qu’ils n’ad- 
mettaient pas que l’on pût être ou devenir guelfe à son gré : 
aux offices publics il appartenait d’en décider. Rien de pénible 
comme la condition des gibelins. Restent-ils hors de la ville? 
ils sont déclarés rebelles, passibles, par conséquent, de peines 
personnelles et de la confiscation de leurs biens. Résident-ils 
dans la ville ? s’ils sont nobles, ils doivent se faire inscrire au 
registre matricule d’un des arts, sans quoi tout accès aux 
charges leur est fermé. La plupart passent par ces fourches 
caudines : nés à Florence, ils ne goûtent pas d’autre horizon 
que celui de Florence. Mais ils n’exercent point l’art où ils se 
sont enrôlés, ils forment la classe des scioperati ou oisifs, et, 
comme l’oisiveté a toujours passé pour la mère de tout vice, 
de tout mal, ils sont suspects, non sans raison ; ils deviennent 
odieux. Magnat et gibelin, désormais, c’est tout un, comme 
guelfe et popolano. Les deux premières qualifications sont 
infamantes, autant que les deux autres honorables. 

La défiance, la haine et aussi le désir de rentrer dans 
leurs biens, jadis confisqués par ces ennemis domestiques, 
rendaient les guelfes inventifs. De tout ce qu’ils confisquèrent 
à leur tour, ils firent trois parts, pour indemniser les spoliés, 
pour reconstituer le trésor communal, pour constituer celui 
du parti guelfe, la massa guelfa, et c’est dans ce dernier, en 
fait, que presque tout alla s’engouffrer. De ces biens on forma 
un monte , c’est-à-dire, pour parler le langage des financiers 
modernes, qu’on les capitalisa. Mesure inique au premier chef, 
mais efficace plus qu’aucune autre pour écraser le parti gibe- 
lin. Ces finances particulières permettent de donner au parti 
guelfe une forte organisation : il a des capitaines, des prieurs 



LES INSTITUTIONS. 



47 



qui les administrent, un syndic qui les alimente par des accu- 
sations aboutissant à des amendes; il a deux conseils, l’un, 
secret de quatorze membres, l’autre, public, de soixante, qui 
nomment les officiers de la parte. 

Cette institution privée est vite devenue un rouage actif 
de la machine gouvernementale. Aux officiers de la parle est 
commis le soin des forteresses, des murs, des édifices publics, 
de l’administration des revenus assignés à ces édifices, la direc- 
tion des préposés aux tours. Bientôt, ce que les Conseils de la 
parle auront décidé, les Conseils de l’État le sanctionneront. Ce 
qui était assez scandaleusement un État dans l’État devient 
peu à peu l’État lui-même, son noyau, son âme. Ces mots 
qu’on rencontre dans les textes : la massa délia parte guelfa 
di Firenze, y signifient maintes fois l’universalité du peuple 
florentin. Et si exorbitante que cette institution nous paraisse, 
il faut bien qu’elle répondît à un besoin du temps, puisqu’elle 
fut imitée ailleurs et qu’elle survécut à la République même 
( 1267 ). 

L’organisation de la parte guelfa , cependant, ne remédiait 
à rien et elle était en soi un danger. Les magnats, en ayant vu 
la puissance, s’y retranchaient peu à peu comme en un impre- 
nable réduit : ils n’avaient pour cela qu’à se déclarer ultra- 
guelfes, ce qu’ils faisaient souvent, alors qu’ils étaient encore 
gibelins au fond du cœur. Ils pouvaient ainsi tenir en échec 
les successives seigneuries. Plus que jamais ils entretenaient 
des intelligences dans le camp des roturiers. Nombre de popo- 
lani grassi , par désir de décrasser leur roture opulente, con- 
tractaient mariage dans la [classe réprouvée et désertaient les 
intérêts de la leur. Le menu peuple, trop humble encore et trop 
éloigné des magnats pour en être jaloux, se laissait exciter 
par eux contre le gros des popolani qui l’était. Épris des 
fêtes, il admirait les gentilshommes qui savaient y briller, et 
il tendait une main avide à for que leur prodigalité répandait. 
En outre, comme ces animaux qui, battus en plaine par le 



48 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



vent de la tempête, se serrent les uns contre les autres pour 
n’en pas être emportés, les grands avaient formé une vaste 
association ou consorteria , imitée des arts. Habitant porte 
à porte, entourés de leurs consorti , de leurs clients, de leurs 
famigli ou serviteurs, ils appelaient au besoin à leur secours 
les campagnards de leur dépendance, et ils contraignaient les 
campagnards libres à signer de faux contrats qui les assimi- 
laient aux serfs. Ainsi fortifiés, ils redevenaient agressifs. On 
trouvait, le matin, des cadavres déjà froids sur les dalles de 
la rue, si même le corps des victimes n’avait pas disparu 
à jamais. Ils refusaient de se soumettre aux juges, leur déro- 
baient ou leur arrachaient les coupables. Personne contre eux 
n’osait témoigner. Le plus souvent les meurtriers restaient 
inconnus. Les maisons de la consorteria ne livraient point leur 
secret, et le podestat ne se hasardait pas à y pénétrer. Des 
preuves ou présomptions assez fortes permettaient-elles de 
condamner quelque grand à l’amende, il se trouvait ne possé- 
der rien en propre. Des seigneuries de deux mois n’avaient 
pas assez du premier pour mener à bonne fin l’entreprise 
répressive, et, dans le second, déjà moribondes, elles ne pou- 
vaient plus rien. « Ce qu’on filait en octobre, écrit Dante, était 
défait en novembre. » 

A plusieurs reprises on s’était essayé à briser le faisceau 
des forces ennemies, mais sans succès, faute d’accord entre 
les arts majeurs et les arts mineurs. Les réunir légalement, 
comme on les réunissait déjà quelquefois par occasion et par 
courtoisie, parut, un moment, être la planche de salut. Douze 
arts réunis devaient avoir plus d’énergie que sept d’un côté 
et cinq de l’autre, pour la résistance et l’agression. Les 
bouchers, les cordonniers, les forgerons, les charpentiers et 
maçons, les fripiers, ont désormais leur rang dans la hiérarchie 
des arts. Élargie, la base des pouvoirs publics sera nécessai- 
rement plus solide. La crainte des magnats avait précipité ce 
progrès de la démocratie. Un homme médiocre, mais d’hu- 












LES INSTITUTIONS. 



49 



meur frondeuse et porté à Faction, Giano delta Bella, ayant 
pris la tête du mouvement, le mouvement devint irrésistible. 
Il allait aboutir à une institution féroce, les Ordonnances de 
justice , qui furent pour les Florentins ce qu’est la Grande- 
Charte pour les Anglais. Dante, qui les désapprouvait, eut le 
chagrin de constater que, dans l’espèce, Florence avait su ne 




pas défaire en novembre 
ce qu’elle avait filé en 
octobre (129 h). 

Le titre d’ « Ordon- 
nances de justice » est 
trompeur, car la redou- 
table innovationcomprend 
deux parties : elle est tout 
ensemble politique et so- 
ciale, elle fortifie les pou- 
voirs et promulgue un 
code contre les magnats. 

En sa partie politique, elle 
portait principalement sur 
l’élection et la charge des 
prieurs et du gonfalonier. 

Ceux qui procèdent à l’élec- 
tion s’obligent par ser- 
ment à n’élire que des gens exerçant un art et à n’attribuer 
à chaque art qu’un seul prieur. Aucun des élus ne peut refu- 
ser. Aucun ne peut sortir que pour les affaires publiques de la 
maison où ils doivent « dormir ensemble ». Veulent-ils vaquer 
à leurs affaires privées ? il leur faut l’autorisation du proposto 9 
leur chef pour deux jours, désigné parmi eux et par eux, 
autorisation rarement accordée et toujours de nuit. Ils n’as- 
sistent ni au baptême de leurs enfants, ni aux funérailles de 
leurs proches. Dix sous par jour pour chacun, à titre d’in- 
demnité ; dix florins, par jour aussi, pour leur table commune 



4 



50 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



et celle de leurs gens, voilà tout ce qu’ils reçoivent, et l’on 
suppose que cela peut être trop, car on leur fait jurer de 
rapporter l’excédent des sommes qu’ils ont reçues à Yd caméra 
ou trésor public. Leur unique privilège, en sortant de charge, 
est de n’être pas inquiétés pendant une année dans leurs biens 
ou leurs personnes et de porter des armes. Comme on nom- 
mait trente-six prieurs par an, ou plutôt quarante-deux en 
comptant le gonfalonier, et que, deux années durant, la loi du 
divieto ou défense ne permettait pas leur réélection, il dut 
y avoir à la longue beaucoup d’hommes armés dans les rangs 
de ce peuple à qui il était interdit de porter des armes. 

Le gonfalonier, qui n’était qu’un porte-gonfalon, un simple 
exécuteur à la suite, est assimilé aux prieurs, sauf qu’il n’a 
pas le droit de peser sur la balance par son vote quand il ne 
s’en faut que d’une voix pour que la pluralité légale de cinq 
sur sept soit atteinte. Sa compensation, par où il prendra à la 
longue le premier rang, c’est la petite troupe de cent famigli 
mise à sa disposition, et que Giano fait doubler, ainsi que les 
mille pedoni des métiers. 

La partie sociale des Ordonnances en est de beaucoup la plus 
importante. 11 ne s’agit point d’assurer à tous la justice, qui con- 
sistait alors en représailles. Il s’agit de prendre contre les grands 
ces mesures préventives et répressives que les gouvernements 
prennent d’ordinaire contre les petits. C’est pour y parvenir 
qu’on tâche à constituer vigoureusement la seigneurie et la 
force publique, qu’on fixe et qu’on élargit la hiérarchie des 
arts. Derrière les arts majeurs, portés de sept à douze, les arts 
mineurs, au nombre de neuf, forment une milice de réserve, 
se voient imposer des devoirs sans recevoir encore de droits: 
cabaretiers, aubergistes, marchands de sel, d’huile et de 
fromage, tanneurs, armuriers, serruriers et forgerons « nou- 
veaux », charretiers, tabletiers et faiseurs de boucliers, menui- 
siers ou charpentiers, enfin boulangers, les derniers des 
derniers, que Florence toujours accabla de son mépris. 



LES INSTITUTIONS. 



51 




Ainsi armée, la bourgeoisie peut mettre les nobles dans 
l’impuissance de nuire. Ils sont déjà exclus du Conseil des 
Cent, des deux Conseils du capitaine, comme des milices 
populaires, comme de la plupart des fonctions publiques. 
Pour les exclure des 
autres sans le dire, on 
se borne à déclarer qu’il 
y faut des hommes hon- 
nêtes, car que des 
nobles pussent être ré- 
putés honnêtes, c’est ce 
qu’on n’admettait point. 

Les prescriptions des 
statuts à leur égard de- 
viennent plus formelles. 

Sont aggravées les 
peines de droit commun 
qui en étaient la sanc- 
tion. Tenus plus que 
jamais à s’inscrire au 
registre matricule d’un 
des arts, les grands n’en 
peuvent devenir les 
chefs ou consuls. Toute 
élection d’un d’entre 
eux est annulée, et l’art 
qui s’en est rendu cou- 
pable privé pour deux ans de chefs élus. Dans le registre 
« infâme » de leur classe, on inscrit les popolani criminels et, 
avec plus de raison, tout popolano qui adhère à leur cause. 
L amende étant la peine le plus souvent prononcée, on éta- 
blit, pour qu’elle ne soit pas illusoire, un système de cautions 
pécuniaires que les familles des magnats étaient solidairement 
tenues de fournir. C’est ce qu’on appelait sodare, un des 



52 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

mots qui reviennent le plus souvent dans la vieille langue flo- 
rentine. Y contraindre ces familles, en déjouant toutes les 
échappatoires, était peut-être le nœud de la question. Un 
crime capital commis, si le coupable se dérobait au châtiment 
par la fuite, sa famille perdait la caution de deux mille livres 
et en payait par supplément mille de plus, à moins qu’il n’y 
eût entre elle et lui des « inimitiés de sang ». 

Ce qui donne à cette législation, dure mais non absurde, 
un réel caractère de férocité, ce sont des pénalités effrayantes 
pour réprimer les violences des grands contre les popolani. Au 
coupable la confiscation et la mort ; à ses plus indirects com- 
plices l’amende. Reste-t-il inconnu, la loi exige qu’on en 
désigne un, qu’on fasse, comme elle dit, « un capitaine du 
crime ». Et qui le désigne? Les parents de la victime; à leur 
défaut, le capitaine du peuple ou le podestat. Ainsi, l’impunité 
étant impossible, la violence perd son principal encourage- 
ment. Pour une simple blessure, deux mille livres d’amende, 
payables dans les dix jours, faute de quoi l’agresseur a la 
main coupée, ou le pied, à son choix, sans préjudice de l’in- 
terdiction de toute charge publique. L’amende est double 
quand l’offensé est un des prieurs ou le parent même éloigné 
d’un prieur, et l’exil s’y joint, dont ce magistrat fixe la durée. 
Cette intervention de la partie dans le châtiment à infliger est 
une des plus odieuses mesures de l’Ordonnance, et on l’y 
retrouve partout. Ainsi, qu’un popolano voie son locataire 
molesté par un magnat ou soit empêché par ce magnat de 
percevoir ses revenus, sa déclaration suffit à établir le délit. 

Aucune sentence n’est susceptible d'appel : la loi nouvelle 
est tenue pour supérieure à toute loi. Mais on cesse de l’appli- 
quer et l’on revient au droit commun dès que, dans une 
affaire quelconque, un popolano est impliqué avec un grand. 
L’offensé a trois jours pour déclarer l’offense ; dix, s’il l’a subie 
au dehors. Ses proches, ses serviteurs ont, à défaut de lui, la 
même obligation, sous peine d’amende. L’amende aussi, et au 



LES INSTITUTIONS. 



53 



besoin l’exil, frappe tout témoin qui se dérobe. Pourquoi se 
déroberaient-ils ? Commejes intéressés, ils sont crus sous la foi 
du serment, alors même qu’ils ne rapportent que le bruit 
public. Le capitaine et le podestat sont autorisés à entretenir 
des espions ou dénonciateurs secrets. A la porte de ces offi- 
ciers se voit un tcimburo , boîte destinée à recevoir les dénon- 
ciations anonymes. 

Le jugenient est sommaire, sans aucune des formalités et 
lenteurs protectrices dont la justice moderne aime à s’en- 
tourer. Dans les cinq jours, le podestat doit avoir rendu sa 
sentence, sous peine d’amende ou de révocation. Le capitaine, 
en ce cas, le remplace à son tribunal. Pour l’exécution, qui a 
lieu aussi sans délai, le gonfalonier de justice, au son de la 
cloche, appelle ses hommes d’armes. Qu’il refuse ou qu’il 
tarde, le capitaine et le podestat ont mission de le remplacer. 
A-t-on compté en vain sur tous les trois? Aussitôt toutes les 
boutiques doivent se fermer, tous les travaux être suspendus, 
tous les artisans prendre les armes, tous les juges chômer, 
jusqu’à ce que la loi ait reçu pleine satisfaction. Bientôt même, 
quand on vit s’organiser contre les mesures nouvelles la résis- 
tance des grands, on en vint à ordonner cette suspension de 
la vie sociale dès que le sinistre tocsin appelait sur la place 
les hommes du gonfalonier. 

Telles sont, en résumé, ces formidables Ordonnances de 
justice. L’humanité en est absente; mais ne l’était-elle pas des 
anciens statuts? La crainte, la terreur même, fut toujours le 
ressort des gouvernements italiens. Ils n’y renoncèrent pas 
sans tomber dans la servitude des princes. La bourgeoisie 
florentine ne pouvait que retourner contre ses oppresseurs de 
la veille les armes qui avaient servi à l’opprimer. Convaincue 
qu’en négligeant « les solennelles subtilités du droit » elle 
restait « dans la justice et la vérité », elle eut le mérite de 
bien savoir ce qu’elle voulait et de le vouloir fortement. Les 
Ordonnances furent placées sur des tables dans le palais des 



54 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



prieurs, pour que personne ne pût dire qu’il ignorait la loi. 

De résistance, il n’y en eut point tout d’abord. Étourdis 
de la force du coup, les magnats avaient besoin de temps 
pour se remettre. D’ailleurs, ils se flattaient que, selon les 
habitudes florentines, ce statut nouveau resterait lettre morte. 
C’est parce qu’il resta vivant qu’ils ne tardèrent pas à en vou- 
loir secouer le joug. A tout officier public qui traitera avec les 
rebelles sans licence écrite des prieurs, « l’exécutif, disaient 
les Ordonnances, fera sans retard tomber la tête de dessus les 
épaules, de manière à ce qu’il meure ». Par d’habiles négocia- 
tions, la bourgeoisie sut se mettre en paix avec ses voisins, 
qui auraient pu tendre aux magnats mécontents une main 
secourable. Le maintien ou le renversement, l’aggravation ou 
l’atténuation des Ordonnances devient, durant des années, à 
travers les luttes des guelfes blancs contre les guelfes noirs, 
et bien plus tard encore, le point sur lequel, de part et d’autre, 
se porteront le plus volontiers les efforts. 

Ainsi, pour n’en citer que deux exemples, en 1307, les 
répressions du gonfalonier ayant paru mollir, l’exécution des 
jugements était confiée à un magistrat nouveau, dit « exécuteur 
de justice », étranger comme le podestat et le capitaine, pour 
qu’il n’eût pas d’attaches dans la ville, pour qu’il y fût plus 
libre de punir et plus sûr d’échapper aux vengeances, puisque, 
à l’expiration de sa charge, il retournait chez lui. Elu secrète- 
ment deux mois à l’avance, il devait, comme le podestat, ne 
s’asseoir à la table de personne. Toute familiarité lui était 
interdite. Nul bouffon n’avait accès dans sa demeure, car on 
voulait qu’aux yeux de tous il parût grave et terrible. C’était 
une des manies florentines, quand on avait besoin d’une 
magistrature on d’une loi nouvelle, de la créer sans abroger 
l’ancienne, ce qui multipliait les textes inutiles et les rouages 
coûteux, encombrants. 

En 1358, sous la domination oligarchique des Albizzi, per- 
sonne ne s’oppose plus au parti guelfe. C’est alors surtout 



LES INSTITUTIONS. 



55 



que les magnats se déclarent ultra-guelfes pour devenir les 
meneurs de la parte, pour s’associer aux plus atroces rigueurs, 
en vue de « protéger le bercail sacré des guelfes contre les 
loups qui voudraient y pénétrer sous la peau des brebis ». 
N’importe : la provision d’où sont tirées ces hypocrites paroles 
relègue parmi les gibelins quiconque n’aura pas juré dans 
l’année les règlements de la parte guelfa ou n’aura pas été 
déclaré, parles capitaines de la dite parte, digne de les jurer. 
A introduire leurs noms dans les bourses, on encourt l’amende, 
l’emprisonnement, voire la mort. Une femme, un enfant, un 
magnat sont recevables comme accusateurs, ont même droit à 
l’assistance de ces redoutés capitaines. 

A vrai dire, cette nouvelle loi de terreur, les contempo- 
rains l’appellent inique, injuste, scélérate; mais ils n’ont pas vu 
ou mis en lumière ce qu’elle cache, et, dans tous les cas, ils 
l’ont supportée. Ce que les magnats guelfes de la parte pour- 
suivent, ce sont les adversaires de leurs tendances oligar- 
chiques. Afin que leurs successeurs ne soient pas plus modérés 
qu’eux, ils composent à leur gré pour bon nombre d’an- 
nées les bourses où l’on en puisera les noms. Il faut noter sur- 
tout l’expédient qu’ils imaginent pour détendre la corde trop 
tendue et la rendre par là plus solide : ils décident que lorsque 
quatre des six capitaines de la parte seront tombés d’accord 
que tel ou tel est gibelin, ce citoyen recevra avis de n’accepter 
aucun office, s’il ne veut être accusé et puni. L’avertissement 
préventif, Yammonizione , pour l’appeler de son nom devenu 
fameux, se substituait donc bientôt aux condamnations, que 
personne n’osait plus affronter. C’est un adoucissement, si l’on 
veut ; mais ainsi se trouvaient exclus, sans formalités comme 
sans responsabilité, tous ceux qu’on désirait proscrire, et créée 
une classe nouvelle de proscrits, celle des ammoniti ou avertis. 
On n’en est plus réduit à supplier, l’or et les présents aux 
mains, les terribles capitaines ; mais on est chassé de la vie 
publique, on ne connaît plus que l’existence précaire des 



56 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



parias. C’est la revanche des anciennes familles. Elles ne 
sentirent pas que de ces mécontents multipliés se grossi- 
rait la foule prête à battre en brèche l’oligarchie grandis- 
sante. Elles poussèrent vers la démagogie bon nombre d’hon- 
nêtes Florentins dont les ancêtres l’avaient combattue avec 
vigueur. Épée de Damoclès suspendue sur toutes les têtes, 
la perfide ammonizione préparait à Florence de tragiques 
épreuves. 

Quoi qu’il en soit, la République était ainsi constituée de 
toutes pièces. Même quelques-unes de ces pièces lui survivront : 
après avoir servi à la démocratie et à l’oligarchie, elles ser- 
viront au principat. Ce n’est pas à dire que lorsque tel ou tel 
rouage parut usé ou insuffisant, on n’essayât point soit de le 
compléter par un autre, soit, ce qui fut plus rare, de lui en 
substituer un autre. Ces modifications successives, nous ne 
saurions ici les rappeler à leur rang chronologique; mais nous 
devons indiquer les principales, pour ne pas laisser une idée 
trop inexacte et trop incomplète de ce mécanisme en ses fluc- 
tuations. 

On est surpris tout d’abord que la despotique oligarchie 
ait cru nécessaire dans une mesure quelconque de toucher aux 
institutions établies. Un auteur du temps, Cavalcanti, nous 
montre le chef de la faction régnante endormi d’un sommeil 
profond au Conseil pendant le débat, réveillé par autrui ou se 
réveillant lui-même quand il faut conclure, montant tout 
engourdi à la tribune et indiquant avec nonchalance la résolu- 
tion à prendre, que tous aussitôt votent avec empressement. 
A quoi bon dès lors tant de Conseils? Il y en a pléthore, et 
l’oligarchie en crée un nouveau, dit des Deux Cents, qui sera 
consulté avant tous les autres, pour peser sur eux de toute 
l’autorité qu’il doit à son origine : il est composé d’amis triés 
sur le volet, dont les noms sont seuls mis dans des bourses 
spéciales. Ainsi Florence ne renonça jamais à sa manie de 
multiplier les corps consultatifs. Si le« animaux d’ordre supé- 



LES INSTITUTIONS. 



57 



rieur sont ceux qui ont les organes les plus compliqués, il 
y a une mesure en tout. 

Une innovation du 
même temps qui se com- 
prend mieux, c’est l’intro- 
duction du scrutin secret, 
pour protéger les fidèles 
de l’oligarchie contre les 
courants trop marqués 
d’opinion, pour « rabattre 
l’insolence du peuple » et 
diminuer sa place dans 
l’État, singulièrement pour 
mettre un terme à cet 
abus intolérable que dans 
le Conseil du peuple, les 
quatorze arts mineurs, s’ils parvenaient à s’entendre, pussent 

tenir en échec les sept 
arts majeurs. 

Moins violent et 
plus adroit, Cosme dit 
l’Ancien, le premier des 
Médicis qui compte, à 
Florence, dans l’histoire 
des hypocrites pasteurs 
de peuples, sait s’ac- 
commoder des institu- 
tions établies. Il n’y 
change rien, il les 
tourne : c’est sa ma- 
nière de les respecter. 
_ „ , Son fils est trop peu de 

chose pour n être pas 
un imitateur servile. Son petit-fils Lorenzo, qu’on appelle Lau- 





58 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



rent le Magnifique et qu’il est tout au plus permis d’appeler « le 
magnifique Laurent », comme nous disons « l’honorable M. un 
tel », se sentant mieux affermi, peut oser davantage. Issu 
d’une famille que la faveur populaire a portée au pinacle, il 
réduit à cinq les quatorze arts mineurs et confisque les biens des 
arts supprimés; il désigne, sans puiser dans les bourses, ceux 
qui seront membres des successives seigneuries. Ce qui ne 
disparaît pas des anciennes institutions est affaibli, amoindri, 
avili. La main dirigeante se tient dans la coulisse, s’aidant 
d’un Conseil ou balie de dix accoppiatori qu’elle a tirés du néant 
et qu’elle y peut replonger. Réciprocité de bons services habi- 
lement conçue! De ces assistants qu’il s’est donnés, qu’il a 
élevés, le maître reçoit l’autorisation, qui le couvre, de puiser 
au trésor public pour les intérêts de son négoce comme de son 
gouvernement, et, dès qu’il l’a vidé, de le remplir à nouveau 
par des impositions qui sont aisément des exactions. 

C’est peu encore. L’ombre des vieux Conseils « opportuns » 
donne de l’ombrage. A Lorenzo, comme à l’oligarchie, il faut 
son Conseil de confiance, qui sera consulté avant tous les 
autres et leur donnera le ton. Mais, plus politique que ses 
devanciers, ce n’est pas de deux cents conseillers qu’il s’entoure, 
c’est de soixante-dix, qu’il partage en deux sections, pour 
fonctionner chacune deux mois à tour de rôle, nommer à tous 
les emplois, pourvoir aux sièges vacants dans leur sein. 
Rien n’est supprimé, pas même le Conseil des Deux Cents, 
pure superfétation désormais; seulement les roues du carrosse 
sont toutes reléguées, sauf la plus neuve, au cinquième rang. 
En d’autres termes, le carrosse ne roule plus sur ses roues : 
un seul homme le traîne ou l’entraîne, à la fois par sa force 
propre et par la force de la vitesse acquise, deux puissances 
qui ne peuvent compter sur le temps. 

Un trait encore pour mieux marquer la machiavélique 
portée de l’institution nouvelle. Personne n’a le droit d’adresser 
aux septante ni propositions, ni même pétitions. Tout doit 



LES INSTITUTIONS. 



59 



provenir de l’office des seigneurs, seuls légalement investis du 
droit d’initiative. Mais comme les seigneurs sont, par leur 
élection, dans la dépendance de ce « sénat », tout y aboutit, 
de même que tout en sort. Y arriver devient l’ambition 
suprême. Les autres charges ne sont plus qu’ autant de marche- 
pieds. Les septante pourraient devenir dangereux, grâce à l’in- 
dépendance qu’ils tiennent de leur recrutement par cooptation; 
ils ne le seront jamais, car ils briguent toujours la faveur et 
les faveurs pour eux et leurs familles. 

Les Florentins sentent vaguement combien ils sont peu de 
chose sous un tel régime. Jacopo Pitti constate leur mauvaise 
humeur. Cambi, Rinuccini parlent d’insolence et de tyrannie, 
d’avilissement et de servitude. Ammirato qui, en bon cour- 
tisan, adoucit les teintes, ne peut nier que le petit-fils de 
Cosme « tirait insensiblement à soi les affaires publiques, 
l’autorité des lois, et finissait par ne plus trouver de résis- 
tance, quand il s’emparait de tout ». Bientôt pourtant, si l’on 
en croit Machiavel, « Florence, qui jugeait des choses par le 
succès, porta Lorenzo aux nues, disant que sa bonne fortune 
lui avait fait regagner par la paix ce que la mauvaise lui 
avait fait perdre par la guerre ». Le ciel n’aide pas qui ne 
s’aide soi-même, et l’on ne gagne au jeu qu’à la condition d’y 
mettre. Ce troisième des Médicis fut un habile joueur et qui 
savait piper les dés. 

Après sa mort, quand son fils s’est fait chasser pour 
n’avoir pas voulu s’allier à Charles VIII et pour avoir ensuite 
humilié aux pieds du jeune prince la dignité florentine, quand 
il s’agit de reconstituer le gouvernement, qui l’emportera, de 
l’aristocratie ou du populaire ? Les chances paraissaient égales 
et la solution difficile : « l’un voulait le bouilli et l’autre le 
rôti. » Savonarole, prédicateur favori du peuple, fait prévaloir 
le dessein conciliant d’enter les aristocratiques institutions de 
Venise sur la démocratie restaurée, et de remplacer les vieux 
Conseils par un « Grand Conseil », où le peuple aurait accès 



60 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



pour élire les officiers publics et voter les lois. A côté de cette 
Assemblée nombreuse, qui représentait la République même, 
une Assemblée plus étroite, de quatre-vingts membres no- 
tables, expérimentés, recevait mission de débattre, comme les 
pregadi vénitiens, les sujets qui ne se peuvent aborder en 
public. Pour la première fois, Florence, au lieu d’ajouter, rem- 
place, sans qu’on puisse dire qu’il y ait abus de la force : les 
partisans du gouvernement large consentaient à un régime 
mixte dont pouvaient s’accommoder ceux du gouvernement 
étroit. « Je crois, écrit l’ambassadeur ferrarais Manfredi, que 
cette ville se gouvernera à la vénitienne, en maintenant l’éga- 
lité entre les citoyens. » Cette égalité maintenue ou rétablie 
marque la différence entre les deux Républiques. 

Devaient être « emboursés », pour faire partie du Grand 
Conseil, tous les Florentins âgés de vingt-neuf ans, dont le 
père, l’aïeul ou le bisaïeul aurait fait partie des principaux 
offices. Si le nombre des citoyens ainsi désignés venait à 
dépasser quinze cents, le Conseil se diviserait en trois groupes, 
dont chacun, à tour de rôle, le composerait seul pendant six 
mois. Pour infuser régulièrement à ce Corps permanent un 
sang frais et populaire, chaque année y devaient être intro- 
duits vingt-quatre jeunes gens n’étant point dans ces con- 
ditions d’âge et de famille. Les trois sections se réunissaient- 
elles pour certaines résolutions importantes, ces résolutions 
n’étaient valables que si mille membres au moins se trouvaient 
présents. Tout absent encourait une forte amende. Notons 
enfin, pour achever de marquer le caractère démocratique de 
la réforme, que, dans les offices auxquels nommait le Grand 
Conseil, un quart des postes était réservé aux arts mineurs. 

Pour être membre du Conseil des Quatre-Vingts, il fallait 
être âgé de quarante ans au moins. Renouvelable tous les six 
mois, ce Conseil n’avait évidemment pas assez de durée, si 
l’on considère qu’il avait pour principale tâche de maintenir la 
tradition dans ce mobile gouvernement, et il était trop nom- 



LES INSTITUTION S. 



61 



breux pour ensevelir comme en un tombeau les secrets d’État. 

Bien préférables aux deux anciens Conseils du peuple et 
de la commune, qui étaient trop peu différents l’un de l’autre 
et trop enchevêtrés l’un dans l’autre, nous paraissent les deux 
Conseils nouveaux, institués sous l’impulsion de Savonarole. 
Le plus ample des deux donnait une base populaire aux 
mesures arrêtées en secret par le plus restreint et proposées 
parla Seigneurie, qui con- 
servait son droit tout en- 
semble d’initiative et 
d’exécution , en même 
temps qu’elle acquérait 
celui de renvoyer au Grand 
Conseil, pour en vaincre 
les résistances possibles, 
vingt-huit fois la même 
provision, et jusqu’à six 
fois dans un seul jour. 

Ce qui précède nous 
paraît, quoi qu’en aient dit 
les historiens courtisans, 
exempt de tout excès dé- 
mocratique. On n’en pour- 
rait citer qu’un, et il fut justement provoqué par les parti- 
sans de l’oligarchie ou de la monarchie, jaloux de perdre le 
nouveau régime en le poussant à ses extrêmes conséquences. 
Savonarole avait réservé à une commission de cent membres 
les appels interjetés sur les jugements rendus; une perfide 
opposition fit prévaloir l’idée de les renvoyer aux assemblées 
plénières du Grand Conseil, et remit ainsi, sous couleur démo- 
cratique, les plus graves affaires privées aux préventions 
aveugles ou aux entraînements du grand nombre. 

Tel que nous le voyons, avec ses inconvénients et ses 
avantages, ce gouvernement, plus simple et en apparence plus 




Savonaro le. 



62 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



fort, causa une satisfaction générale. « C’est le plus digne 
qu’ait jamais eu Florence », écrit l’épicier Luca Landucci dans 
les notes qu’il prend chaque soir sur les événements du jour, 
et, comme lui, parlent les historiens, les politiques du xvi e siècle, 
Giannotti, Machiavel, Guicciardin. 

Au fond* pourtant, et dès la première heure, le système 
fut vicié par la théocratie qui planait au-dessus. « C’est Dieu 
et non le frate , disait en chaire Savonarole, qui vous a donné 
ce gouvernement. » Et il faisait acclamer, proclamer officielle- 
ment Jésus-Christ « roi de Florence ». Or, comme la Divinité 
ne s’adresse d’ordinaire aux humains que par l’organe de ses 
prêtres, on comprend où était la réalité du pouvoir. Tous les 
princes d’Italie s’étonnaient, s’indignaient même qu’une ville 
si éclairée se soumit à des moines. Le pape faisait chorus, 
parce que le chef de ces moines se montrait fils insoumis du 
Saint-Siège. Les Florentins ne tardèrent pas à s’irriter d’un 
joug qui supprimait tous les plaisirs mondains et tournait à la 
tyrannie. Dépassant le but, ils s’en prirent aux institutions 
elles-mêmes : ils en revinrent aux vieilles critiques de Dante 
sur les offices de deux mois, qui ne permettaient pas au 
moindre acte politique de produire ses plus naturelles consé- 
quences, de sorte que la responsabilité, ainsi qu’une balle, se 
renvoyait d'un office à l’autre, car, entre eux, ils n’admettaient 
aucune solidarité. Dans les relations extérieures surtout, le 
mal était et paraissait grave. Nardi signale le secret impossible 
et Guicciardin l’action lente. Partout, on arrivait trop tard, 
alors que déjà les fonds votés non sans peine s’étaient éva- 
porés en passant par trop de mains. Les princes et souverains, 
libres de tout contrôle, prêts à faction selon leur bon plaisir, 
se plaignaient de ne trouver dans Florence personne à qui se 
confier. Les offices publics ne recevaient donc que de rares 
communications ; ils ne pouvaient ni préparer les coups sur 
l’échiquier, ni seulement les parer. 

De là, comme d’une inexpérience trop manifeste à diriger 



LES INSTITUTIONS. 63 

le mouvement et le jeu de ce mécanisme constitutionnel, 
venait un grand malaise exploité avec adresse. Le parti com- 
posite des mécontents grossissait tous les jours. Louis XII, qui 
n’eût pas demandé mieux que de s’appuyer sur Florence pour 
combattre Rome, disait ne pouvoir faire état de ce gouver- 
nement populaire, à cause du grand nombre d’amis que les 
Médicis comptaient t [dans 
la ville. César Borgia, avec 
d’autres du dehors, indi- 
quait le retour de ces pro- 
scrits comme la meilleure 
solution, et son père 
Alexandre VI inclinait à le 
procurer. 

Le désir d’échapper à 
ces sangsues affamées 
poussa les partisans du 
régime établi à lui donner 
un chef réel, incontesté, 
autorisé à parler au nom 
de ses concitoyens, assuré 
de tenir longtemps en ses 
mains le pouvoir. Que le 
gonfalonier de justice, 
pensaient les habiles, fût élu à vie, n'ayant plus rien à ambi- 
tionner, il serait tout entier au bien public. Sur cette der- 
nière carte, qu’approuvait l'esprit monarchique de l’étranger, 
Florence mit son enjeu, mais sans enthousiasme. Elle sentait 
d’instinct qu’un gonfalonier à vie pouvait désirer encore : 
pour lui, la richesse et le pouvoir princier; pour les siens, 
la transmission héréditaire de ce pouvoir. Elle devait donc faire 
et elle fit choix « d’un citoyen juste et timoré ». Pier Soderini 
honora son nom et sa charge durant les dix années qu’il 
l’exerça, mais il ne répondit pas aux espérances de ceux 




Pietro Soderini. 



64 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



qui avaient voulu pour leur patrie « un doge à la vénitienne ». 
Quand les partisans des Médicis eurent profité de sa modéra- 
tion et de sa médiocrité pour le renverser, c’en fut fini de la 
magistrature viagère. On en revint aux gonfaloniers de même 
durée que les seigneuries où ils tenaient le premier rang après 
y avoir longtemps tenu le dernier, et les chpses reprirent ainsi 
leurs cours, jusqu’au moment dès lors prochain où, dans l’ef- 
fondrement général, devait s’implanter la dynastie ouverte- 
ment héréditaire des Médicis. 

Ainsi, jamais, fût-ce aux temps les plus démocratiques, 
la liberté n’avait pu s’acclimater à Florence. Alors qu’elle y 
paraissait régner, trois cris seulement étaient autorisés dans 
les rues : Vive le peuple! Vivent les guelfes! Vive la justice ! 
L’esprit de secte politique ou de secte religieuse vicia tou- 
jours l’esprit public. Mais, à défaut de liberté, la vitalité était 
intense. Dante compare sa ville natale, comme l’Italie même, 
tantôt au flux et au reflux de la mer, tantôt au vaisseau sans 
nocher dans une grande tempête, tantôt au malade qui, ne 
pouvant trouver de repos dans la plume, se retourne d’un 
flanc sur l’autre pour tromper sa douleur. Ces images prodi- 
guées par le génie et applicables à toute l’histoire florentine, si 
elles indiquent un état maladif, témoignent tout au moins du 
mouvement et de la vie. Les contemporains, d’ailleurs, sont 
mauvais juges. Ce dont ils souffrent, ils le voient de trop près, 
et avec des verres grossissants. Contre l’admirable civilisation 
d’Athènes, Eschyle, Thucydide, Platon n’ont qu’amères cen- 
sures, Aristophane que sanglantes railleries. Deux siècles 
écoulés, l’âge de fer, que flétrit l’âme passionnée de Dante, 
paraît un âge d’or au froid esprit de Machiavel. Comme jadis 
en Attique, sur les bords de l’Arno, la grandeur éclate dans la 
petitesse. L’arbrè de la civilisation, ne pouvant étendre au loin 
ses racines, les enfonce profondément dans un sol généreux. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



65 



CHAPITRE III 

LA VIE ÉCONOMIQUE. 



Richesse des Florentins. — Règlements de l’art de Calimala. — L’art de la laine. — ■ 
L’art de la soie. — L’art du change. — Les représailles. - — Les voyages lointains. 
— L’art des médecins et des épiciers. — L’art des juges et des notaires. — Les 
autres arts. — Les paysans. — Les chevaliers. — Servitudes des arts ou 
métiers. — La protection industrielle. — Le transit. — Le trafic de mer. — Le 
crédit et l’usure. — La propriété rurale. — Le droit de préemption. — Trafic et 
législation des denrées alimentaires. — La population et les gabelles des portes. 
— Les emprunts forcés. 



Nous avons montré plus haut les arts envoie deformation. 
Il faut maintenant en étudier la structure intime et l’original 
fonctionnement. 

Devenir et rester riche était, chez les Florentins, l’alpha 
et l’omega de la sagesse, comme de la science sociale. « Qui 
ne possède pas, dit un vieux conteur, est tenu pour une bête. » 
L’obligation de s’inscrire au registre matricule de quelqu’un 
des arts ne laissait guère d’autre moyen de se distinguer et de 
s’élever, de sortir du commun, que de faire fortune. Aussi 
Florence passait-elle pour la source de l’or. En pays étranger, 
ces actifs marchands formaient des colonies et comme des 
associations fraternelles. Vivant et jouant ensemble, ils enga- 
geaient jusqu’à cinq mille florins sur un simple pari. Dans leur 
ville, ils se montraient hospitaliers et accordaient facilement 
le droit de cité, attirant par là les proscrits des villes voisines 
et même éloignées, qui apportaient leurs capitaux et leur 
industrie. Une sorte de rivalité féconde et amicale s’établissait 
entre ces étrangers et les citoyens. 

L’art raffiné de Calimala avait décidément pris le premier 
rang dans la hiérarchie des arts. 11 comptait une vingtaine de 



66 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



boutiques. Il faisait venir par an plus de dix mille draps, qui 
valaient trois cent mille florins d’or et se vendaient à Florence. 
11 réexpédiait au dehors une partie de ceux qu’il avait achetés 
pour les travailler à nouveau. Très semblable aux autres arts 
par son organisation, si même il ne leur avait servi de modèle, 
Calimala est organisé comme l’État, ou plutôt c’est l’État qui a 
emprunté aux arts mercantiles le genre de constitution dont 
ils ont imaginé et fourni le modèle. 

Rien de curieux comme le code et les règlements de ce 
premier des arts. Pour en devenir membre, il suffit d’en avoir, 
pendant un an, exercé l’industrie ou le trafic, soit de sa per- 
sonne, soit par associés. L’usure est interdite « parce quelle 
déplaît à Dieu », et quiconque est jugé plus riche qu’il ne doit 
être est tenu de déposer ce surplus aux mains de bons et suf- 
fisants marchands de l’art. Défense de vendre d’autres draps 
que ceux d’outre-monts ou de les vendre hors de la boutique; 
de tendre d’une boutique à l’autre des tentes ou des toiles; de 
jouer aux jeux de hasard ; de sortir après le troisième coup 
de cloche ; d’introduire des femmes ; d’allumer du feu, sauf 
celui des chandelles ou lanternes ; de proférer des paroles 
grossières ou blasphématoires ; de rôder pour chercher de 
l’ouvrage ; de prendre femme ailleurs que dans la ville ; de se 
réfugier dans un couvent, lieu inviolable, avec de l’argent ou 
des objets mobiliers appartenant au patron. Tout était réglé, 
jusqu’aux formalités de la mort. La réformation de l’art était 
prévue : elle pouvait être accomplie tous les deux ans, ou 
même tous les ans. 

Que devenait dans tout cela la liberté individuelle? Per- 
sonne n’en avait cure. En des temps si troublés, les excès 
d’autorité durent paraître un bienfait. Ne sentant pas la main 
d’un gouvernement fort, les corporations se gouvernaient 
elles-mêmes avec force. Comme la parte guelfa , et bien avant 
la parte , elles formaient une sorte d’État dans l’État. De là, 
pour Calimala surtout, puisqu’il tenait la tête, une renommée 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



67 



la plus légitime du monde, et qui était une bonne renommée. 
Dans les diverses branches de l’art, la fabrication, la teinture, 
chacun s’engageait par serment à une probité scrupuleuse, et, 
la foi jurée n’inspirailt qu’une confiance médiocre, chacun était 
l’objet d’une surveillance de tous les instants. Nul n’avait droit 
d’en être blessé, puisque tous y étaient soumis. Sur chaque 
pièce de drap, un papier cousu, 
visible à tous les yeux, portait 
le prix fixe, le nom de la mai- 
son et celui du fabricant. On 
se gardait de la fraude, car elle 
eût amené l’exclusion et la 
ruine. 

Le goût, privilège alors de 
l’Italie, régnait surtout à Flo- 
rence. Ses marchands, ses exi- 
lés le propageaient au loin. 

Volontairement ou par disgrâce 
politique, ils formaient le prin- 
cipal de ses colonies, étroite- 
ment unis à leur art, surveillés 
par des syndics spéciaux qui 
entreprenaient, pour les main- 
tenir ou les remettre dans le 
droit chemin, des voyages fort 

longs : six mois pour Paris et beaucoup plus pour Londres. 
C’était affaires d’importance que l’achat des draps bruts, leur 
envoi à Florence, la transformation à laquelle ils y étaient 
soumis, le soin de les réexpédier et de les revendre aux lieux 
d’origine ou en d’autres lointains pays. Achetés à bas prix, on 
les revendait très cher, car ils trouvaient des acquéreurs 
empressés. 

A ce monopole concentré dans un si petit nombre de 
boutiques, un régime protecteur à outrance assurait la prospé- 




Artisan teinturier. 



68 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



rite, au risque de provoquer des tarifs de représailles, de sup- 
primer l’émulation, de nuire au progrès de la navigation, qui 
fut toujours le point faible. Mais, habitués à conduire de 
grandes entreprises, à négocier avec les Républiques et les 
princes, à poursuivre et à juger des procès commerciaux, nos 
marchands florentins étaient, au dehors comme chez eux, à la 
meilleure école de politique. Ne se perdant point en vaines 
théories, ils savaient réfléchir avec promptitude, se décider 
avec résolution, gouverner avec adresse, diriger leur barque 
fragile, sans jamais la briser, à travers mille écueils. 

Calimala eut une part prépondérante dans cette virile 
éducation d’un peuple, puisqu’il était le plus ancien ou, tout 
au moins, le plus anciennement considérable de ses métiers. 
Mais les autres y contribuèrent pareillement. Sur bien des 
points, leurs règles et leurs usages diffèrent peu de ceux qui, 
nés dans la « mauvaise rue », callis malus , avaient bientôt 
gagné toute la ville, et, sans tambour ni trompette, insensi- 
blement imposé leur loi. 

Ce qui distingue de Calimala l’art de la laine, c’est qu’au 
lieu de se borner à un travail de perfectionnement, il faisait le 
travail tout entier, prenant la laine brute sur le dos de l’ani- 
mal et la transformant en draps renommés. Plus exposé à la 
concurrence, livrer de beaux et solides produits était pour lui 
une question de vie ou de mort. 11 compte, en 1338, jusqu’à 
200 boutiques ou 30,000 personnes fabriquent 80,000 draps 
valant 1,200,000 florins d’or, et, si l’on comprenait dans ce 
calcul les draps grossiers, il faudrait dire plus de 100,000. 
Trente ans auparavant, il est vrai, c’est 300 boutiques qu’ou- 
vrait l’art de la laine ; mais la supériorité des produits manu- 
facturés et l’abondance plus grande des laines d’Angleterre 
faisaient compensation. De là provenait le tiers du gain de 
l’industrie florentine prise en bloc. On peut prendre une idée 
des richesses de cet art important par ce fait que la vieille 
cathédrale de Santa Reparata fut reconstruite principalement 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



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de ses deniers. L’ordre religieux des Umiliati contribua lar- 
gement à cette éclatante prospérité : il est au premier rang 
des fabricants de laine; il obtient toutes sortes de faveurs; 
partout ses produits sont recherchés. Les laïques rivalisent, 
et ici la concurrence produit les mêmes résultats heureux que 
pour Calimala le monopole. Ces deux arts semblaient vraiment 
avoir pris possession de Florence. 

Presque aussi ancien que l’art de la laine et satellite 
comme lui de Calimala, mais d’importance sensiblement 
moindre, l’art de la soie prospérait cependant dès la fin du 
xm e siècle. C’est que, par la perfection de son délicat travail, 
il laissait loin derrière lui ses rivaux des autres villes ita- 
liennes. Tous les <c membres de l’art », comme on disait, 
orfèvres, peintres, brodeurs, filateurs, batteurs d’or, vivaient 
dans le même quartier, jusqu’au jour pourtant où le velours, 
se séparant de la soie, comme Calimala s’était séparé de la 
laine, passait l’eau pour se retrancher dans le faubourg 
d’Oltrarno et y assurer son indépendance. Soie et velours 
eurent surtout le mérite et l’avantage d’accroître sensiblement 
les relations florentines en pays étranger. 

Si grande était la richesse de ces trois métiers d’une 
même famille, qu’obligés de chercher un emploi lucratif de 
leurs capitaux, ils en venaient à les traiter comme une mar- 
chandise. C’est ainsi qu’ils cumulèrent leur industrie et leur 
trafic avec le métier de changeurs et de banquiers. Florence 
eut bientôt quatre-vingts banques ou comptoirs. Ce n’était pas 
trop pour manier les espèces en circulation, car elle battait 
annuellement 400,000 florins d’or et 20,000 livres de menue 
monnaie. Nouvelle source de luxe, la banque florentine défia 
toute concurrence, alors que la concurrence s’établissait pour 
la fabrication. Les fabricants n’en avaient pu longtemps con- 
server secrets les procédés. Avec sa manie de proscrire, ce 
peuple envoyait en exil, pour des causes politiques, nombre 
de compatriotes qui connaissaient ces procédés et qui, pour 



70 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



vivre autant que par esprit de vengeance, les appliquaient et 
les divulguaient au loin. Les étrangers encourageaient chez eux 
l’emploi des matières premières et n’en permettaient plus que 
difficilement l’exportation. 

En créant des comptoirs de change, les associations éta- 
blies pour l’industrie des divers tissus se transformaient, dès 
le milieu du xm e siècle, en cette espèce de sociétés que nous 
appelons sociétés en commandite, où le bailleur de fonds ne 
court pas de risques au delà de son capital. Elles relevaient 
ainsi le taux de l’intérêt qu’abaissaient le grand nombre et 
l’ardente rivalité des prêteurs. Les maisons associées conti- 
nuaient le plus souvent d’avoir leur existence propre et indé- 
pendante ; toutefois, le désastre d’une d’elles entraînait aisé- 
ment la ruine des autres. Devenu, par le progrès des années, 
un art et un des plus importants, le change traitait les affaires 
surtout au Mercato nuovo , par l’intermédiaire de courtiers 
immatriculés au registre de la corporation. Là, sous une 
galerie couverte qui régnait le long des maisons, de nombreux 
marchands se livraient au jeu déjà ancien de la hausse et de la 
baisse, à toutes les opérations compliquées de nos banquiers 
modernes. Ils prêtaient aux particuliers et à l’État. Plus tard, 
quand on eut constitué le Monte comune , qui payait la rente et 
consolidait le capital, il négocia les actions de la dette publique 
ou luoghi di monte . Au Mercato nuovo se rendaient, en arrivant 
de Londres, des Flandres, d’Arménie, de Chine, les courriers, 
facteurs ou agents des compagnies. En attendant leur tour de 
faire leur rapport, ils se promenaient sous la galerie, devisant 
ou jouant aux dés avec leurs concitoyens, qui venaient débattre 
les affaires pendantes, s’enquérir des nouvelles, discourir des 
choses de la politique. 

Sur la table de chaque changeur, recouverte d’un tapis 
vert, s’étalaient la bourse et le livre de comptes en parchemin 
où l’on inscrivait en belle écriture cursive assez semblable à 
notre « ronde », et en chiffres romains, toutes les transac- 




LA YIE ÉCONOMIQUE. . 74 

fions de la journée. On n’y voyait ni points, ni virgules, ni 
lettres majuscules. Par la seule force de l’habitude, on se dé- 
brouillait dans ce chaos. Jusqu’au temps des Médicis, les Flo- 
rentins se bornèrent à la tenue des livres en partie simple, 
quoiqu’ils eussent pu reconnaître, à Venise, les avantages de 
la tenue en partie double. Comme contrôle et garantie, ils se 



Arc et Loggia des Peruzzi. 

bornaient à renvoyer de leur grand livre ou libro maestro à de 
nombreux livres auxiliaires, et les recherches y prenaient 
beaucoup de temps. Comme de nos jours, d’ailleurs, ces 
livres maestri faisaient foi. 

Au nombre de quatre-vingts environ dans le xm e et le 
xiv e siècles, les maisons de change et de banque provoquaient 
un incroyable mouvement de fonds. Vers les premières années 
du xv e , on évaluait à deux millions de florins d’or le capital cir- 
culant dans la ville, sans compter la valeur des marchandises, 




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LA CIVILISATION FLORENTINE. 




et il est douteux que ce chiffre fût alors plus considérable 
qu’auparavant. Ces changeurs, devenus banquiers des princes 
et du Saint-Siège, ont des comptoirs, des correspondants en 
toute ville importante. Sur les livres des Peruzzi, on relève 
les noms de cent trente-quatre de leurs agents, et parmi eux 
les plus grands noms de Florence. D’incessants rapports avec 
ces agents et avec les diverses succursales rendirent facile, en 
même temps que nécessaire, l’usage de cette précieuse lettre 



de change qui dispensait d’emporter de lourds lingots ou des 
monnaies dépréciées hors des pays où elles avaient légalement 
cours. L’âge d’or des voleurs était fini. Pour s’approprier le 
bien d’autrui, il fallut imaginer d’autres expédients que de 
s’embusquer au coin d’un bois. En quarante jours, le Flo- 
rentin de Paris ou de Bruges recevait l’argent de sa maison 
par la voie de Venise, sous la forme d’un morceau de papier 
aussi léger à porter que facile à cacher. 

Cet admirable instrument de crédit imprimait un vif et 
rapide essor aux opérations de banque. Les compagnies 
créèrent et multiplièrent bientôt les établissements où l’on 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



73 




déposait une quantité convenue de monnaies au titre le meil- 
leur. Une simple inscription sur des registres y constatait le 
droit de chacun sur la part de ce capital qu’il avait versée. 
On pouvait faire mettre au compte de ses créanciers les 
sommes qu’on aurait dû 
leur payer annuelle - 
ment. Le créancier pé- 
nétrait ainsi dans la 
compagnie ; il y deve- 
nait comme un des asso- 
ciés, et il y jouissait des 
mêmes droits qu’eux. 

Par ce temps de mon- 
naies sans cesse alté- 
rées, l’invariable capital 
des banques acquérait 
plus de valeur et, par 
conséquent, plus de fa- 
veur que l’or et l’argent 
en circulation. Comme 
il se trouvait concentré 
dans un petit nombre 
de mains, les frais deve- 
naient moindres, et tout 
le monde y gagnait. Que 
de facilités aussitôt pour 
ces prêts et emprunts 
fréquents, quelquefois considérables, qui jouent un si grand 
rôle dans l’histoire de Florence ! La commune donnait en gage 
ses gabelles, la location des boutiques au Ponte-Vecchio et aux 
alentours. Elle ne payait ses dettes qu’afm d’en contracter de 
nouvelles, en vue souvent de prêter à ses amis pour les sou- 
tenir, ou à ses ennemis pour les désarmer. Elle prêtait même 
à ses prêteurs. Formé de marchands, le gouvernement de 



74 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



cette grande et originale cité avait les mœurs et les pratiques 
d’une maison de banque. Il n’en différait guère que par plus 
de réserve dans l’usure, sans aller pourtant jusqu’à suivre 
la doctrine, alors en honneur dans l’Église, de la gratuité 
du prêt. 

Dans ces temps-là, où se déchaînait partout et presque 
toujours la guerre, le trafic même y aboutissait. La propriété 
n’étant point respectée, il la fallait protéger. On en avait ima- 
giné un singulier moyen, ces fameuses représailles dont le 
nom revient si souvent dans les auteurs. C’était chose fort 
ancienne et peut-être d’invention impériale, en tout cas 
devenue usuelle et considérée comme régulière, dans les 
limites où elle était possible, c’est-à-dire dans les rapports 
entretenus avec les autres villes d’Italie, surtout les plus rap- 
prochées. Avant de « déclarer les représailles », on demandait 
aux coupables du dommage causé une juste réparation, et 
l’on ne les exerçait que sur leur refus. Quoique le droit n’en 
fût contesté par personne, les communes évitaient d’ordi- 
naire de s’engager elles-mêmes : elles se bornaient à autoriser 
l’action de tel ou tel de leurs citoyens ; mais, loin d’en limiter 
le champ aux personnes dont elles avaient à se plaindre, elles 
l’étendaient aux innocents et à leur patrie, solidarité abusive 
et perturbatrice de tout repos. 

Ainsi se poursuivait le redressement des griefs les plus 
divers. Pour le vol d’une bête de somme chargée de draps, le 
podestat accordait contre Imola 240 florins de représailles, 
200 en réparation du dommage et 40 à cause des frais. Pour 
un galion chargé de grains qu’avaient pillé quelques Pisans, 
800 livres contre Pise. Diverses sommes pour une créance 
non recouvrée, pour un reliquat de salaire non payé, pour les 
maigres honoraires d’un médecin. Mais avant d’accéder à la 
demande des particuliers, dont l’initiative intéressée introdui- 
sait le plus souvent ces sortes d’affaires, la commune s’assu- 
rait contre eux des garanties : elle exigeait des cautions, afin 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



75 



d’être sûre que les plaignants ne prendraient pas de vive force 
au delà de ce qui leur était dû. 

Les violences légales et leurs dangers n’en frappaient pas 
moins tous les yeux. On voit aux documents paraître la 
crainte que les marchands étrangers ne viennent plus à Flo- 
rence, effrayés qu’ils sont par la menace éternellement pen- 
dante des représailles; aussi la seigneurie suspendait-elle, à 
l’occasion, le capitulum constitua qui les autorisait. D’autres 
fois, pour les éviter, elle indemnisait le volé sur les biens 
déjà confisqués du voleur. On la vit refuser à un Florentin la 
permission d’aller, soit comme podestat, soit comme capi- 
taine, dans une commune ayant autorisé des représailles contre 
un concitoyen de cet élu. Ladite commune était pour ainsi 
dire tenue en quarantaine, jusqu’à ce qu’elle eût réparé le 
dommage. Avec les villes puissantes qui auraient pu déclarer 
ou soutenir la guerre, il paraissait habile de multiplier les 
délais, pour laisser la porte ouverte aux accommodements. 

Les Italiens n’ignoraient donc pas qu’ils troublaient le 
trafic en vue de le protéger ; qu’ils rendaient leurs routes peu 
sûres par leurs efforts mêmes pour y procurer aux voyageurs 
sûreté et sécurité ; en un mot, qu’ils soutenaient mal par la 
guerre privée ou publique les arts de la paix. Mais faute d’ima- 
giner ou de pouvoir mieux, ils s’en tenaient à ce détestable 
expédient. A nul d’entre eux ne fût venu à l’esprit de blâmer 
ce qu’ils regardaient comme l’exercice d’un droit. Jamais les 
chroniques ne donnent aux représailles le nom qui leur con- 
viendrait si bien, de violence et de déprédation. 

Batailleurs chez eux et autour d’eux, les Florentins 
savaient, au loin, se faire pacifiques. Ils portaient au delà des 
mers, sur tous les points du monde connu, la renommée des 
quatre arts principaux de la « marchandise ». L’invention de 
la boussole favorisait le développement de leur trafic. Les 
voyages s’en trouvaient abrégés, puisqu’on pouvait perdre les 
côtes de vue. Privés de ports et de marine, ils nolisaient ces 



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LA CIVILISATION FLORENTINE. 



lourds navires de Gênes, de Pise, de Venise, presque aussi 
larges que longs, dont les vastes flancs s’ouvraient aux plus 
encombrantes cargaisons. Les risques étaient connus de ces 
expéditions aventureuses ; mais, au moyen des assurances, 
on s’enhardissait à les affronter. Un voyage au Cathay, c’est- 
à-dire en Chine, ne demandait pas moins de trois ans. 11 fallait 
six mois pour les échelles du Levant. Par voie de terre, la 
route était interminable. On voyageait en charrette ou à dos 
de mulet, sauf à profiter des lacs et des cours d’eau qu’on 
rencontrait. Rien de curieux comme l’itinéraire de Pegolotti, 
un de ces hardis marchands, qui courait les chemins en 1335. 
Dans les plus lointaines contrées s’établissaient des comptoirs 
pour aider à l’écoulement des produits exportés, vins, fruits, 
huiles, poisson, goudron, résine, et pour procurer ceux de 
l’importation, matières propres à la teinture, coton, soie 
grège, perles, pierres précieuses, ambre, or en lingots, sucre, 
poils de chèvre, bois pour ouvrer. 

Une seule branche des importations d’Orient, les drogues 
et les épices, suffisait à la prospérité du cinquième art, qui 
réunissait les médecins, les apothicaires et les merciers. Les 
médecins, au nombre de soixante, y tenaient le haut du pavé, 
suivis à distance respectueuse des chirurgiens et des cent apo- 
thicaires. Ceux-ci, inférieurs dans la hiérarchie, étaient supé- 
rieurs par leurs richesses, qui faisaient celle de l’art : c’est 
qu’ils avaient la vente des épices. Quant aux merciers, ils ne 
jouissaient que d’une faible considération. L’esprit aristocra- 
tique s’insinuait partout dans cette démocratie. Plutôt que de 
mêler des professions si dissemblables, mieux eût valu multi- 
plier le nombre des arts, comme faisait Pérouse, qui en 
comptait quarante-quatre. Mais la mobile Florence tenait à 
ses plus mauvaises traditions. 

La science qu’on supposait aux médecins justifiait à leurs 
yeux et aux yeux de tous le premier rang qu’ils tenaient dans 
leur art, revanche inattendue du savoir au pays de la mar- 



LA YIE ÉCONOMIQUE. 



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chandise. Quiconque revenait de l’Université de Bologne 
médecin, comme aussi juge ou notaire, ne paraissait plus dans 
les rues que sous d’amples vêtements d’écarlate et de vair, 
comme les chevaliers. Reconnaissable, en outre, à sa barrette 
de velours, à ses gants, au bidet sa monture, au serviteur son 
acolyte, le médecin laissait au barbier les opérations réputées 
vulgaires de la chirurgie. Mais il ne devait pas être un grand 
clerc, car, malgré l’examen nouveau qu’il fallait subir en reve- 
nant de Bologne, devant les consuls de l’art, un revendeur, un 
marchand de volaille pouvaient très bien s’enrôler parmi les 
disciples d’Esculape. Breveté à peu de frais, le guérisseur tenait 
boutique ou achalandait la boutique d’un des apothicaires, 
dont il devenait comme l’associé. 

Tâteple pouls, consulter les urines, indiquer les remèdes 
les plus simples ou ceux que conseillait la superstition, voilà 
le fond de la science. Toutes les plantes, toutes les drogues 
furent tour à tour recommandées et eurent le renom d’être le 
meilleur médicament : on se hâtait de les prendre tant qu’elles 
guérissaient. Certaines pilules souveraines, composées de dix 
substances à délayer dans du vin blanc, tuaient net leur 
homme. Pour dissiper la folie, le médecin mettait sur la tête 
du fou la mitre de saint Zanobi, ou sur ses épaules la chape 
de saint Jean Gualbert, deux saints du cru. L’image de la 
vierge Marie, produite à propos, rétablissait les infirmes, déli- 
vrait les possédés. Le Juif avait aussi ses recettes, et non 
moins infaillibles. L’art de guérir, alors même qu’il s’en tenait 
aux remèdes profanes, n’était pas plus sérieux. Pour une fève 
entrée dans l’oreille, vite des emplâtres, et un mois durant. 
Pour réveiller de la léthargie ou arrêter une hémorragie, il 
n’y avait qu’à lier le malade, afin de le brûler* librement en- 
suite, quoi qu’il en eût, avec des chandelles. Plonger le fiévreux 
dans un bain d’eau froide lui coupait la fièvre. L’abus était 
flagrant des inoffensifs sirops, des purgations qui le peuvent 
être moins, des sources d’eau minérale et des bains de mer, 



78 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



qui avaient la réputation de laver tous les maux humains. Il 
n’était pas jusqu’à l’eau si souvent maigre de l’Arno qui, mal- 
gré ses souillures, ne passât pour un spécifique, et peut-être, 
après tout, opérait-elle des cures, dans un temps où la mal- 
propreté trop commune produisait tant de maladies de peau. 

L’incertitude et la rareté des guérisons n’en devaient pas 
moins engendrer le scepticisme. La médecine expectante eut 
son jour : elle ne ruinait ni la santé ni la bourse du malade, et 
elle permettait la concurrence avec les frères mineurs ou prê- 
cheurs, dont les soins étaient gratuits. Laisser la nature agir, 
c’était certainement le plus sage en des siècles où l’on eût 
regardé comme une profanation de disséquer un cadavre. 
Sacchetti nous assure néanmoins que, de son temps, le savoir 
des médecins était réel. Croyons-l’en sur parole, s’il ne s’agis- 
sait plus que de se croiser les bras. L’inertie pouvait paraître 
docte au regard de l’empirisme arabe. Au surplus, que l’as- 
sertion fût véritable, elle cessa bientôt de l’être : l’amusant 
conteur avoue lui-même que, les maîtres de l’art ayant une 
fois disparu, s’abattirent sur Florence des nuées de médicastres 
qui n’auraient pas su trouver le pouls à un moulin. 

De l’apothicaire-épicier, il reste à peine un mot à dire. 
Marchand avant tout, il était à peine frotté de cette belle 
science. Avec les juleps, les médecines, les herbes et les 
simples, il débitait des torches, des chandelles, des cercueils, 
des sucreries, des parfumeries, des sorbets, des conserves, le 
tout à boutique ouverte, sauf que la vente des seuls médica- 
ments était permise les jours fériés. 

Les juges et les notaires, frères ennemis comme les mé- 
decins et les merciers, ne formaient comme eux qu’un seul 
art, ce qui était beaucoup plus naturel. Non seulement ils 
occupaient le premier rang dans la hiérarchie des arts, mais 
encore ils prenaient le pas sur les chevaliers. C’est que leur 
office s’imposait entre tous dans une ville où le droit romain 
et le droit langobard, simultanément en vigueur, se livraient 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



79 



un perpétuel combat. Chaque jour, on les alléguait l’un et 
l’autre dans les causes privées ; d’où la nécessité de les inter- 
préter et de prononcer entre eux, d’avoir, par conséquent, 
des jurisconsultes de profession, seuls capables de se retrouver 
dans ce dédale. C’est justice à leur rendre qu’ils s’y mouvaient 
comme le poisson dans l’eau. Leurs interprétations, juridi- 
quement contestées quelquefois par ceux qu’elles condam- 
naient, étaient, pour la partie adverse et pour la multitude 
des gens non intéressés dans la question, de vrais oracles 
sybillins. 

Les jurisprudents ne se bornent pas à consulter et les 
juges à juger : ce sont eux qui revoient et revisent les statuts, 
quand la décision a été prise de les reviser ; ce sont eux surtout 
qui forment ce conseil mobile dont les prieurs sont tenus de 
se faire assister en toute occasion. Leur chef était ce procon- 
solo dont, aujourd’hui encore, une des principales rues de 
Florence porte le nom. Reconnaissables à leur longue simarre 
fourrée de vair et à l’écritoire qui pendait à leur ceinture, on 
exigeait d’eux une dignité exemplaire dans la vie. Prenaient- 
ils part aux jeux publics, ils paraissaient ridicules. Au cheval 
du juge qui singeait les chevaliers, on attachait un chardon 
sous la queue ; la monture partait au galop et désarçonnait le 
vaniteux ou mondain magistrat qui avait laissé l’écritoire 
pour l’éperon. 

A plus forte raison le public se montrait-il sévère pour les 
lenteurs, les lâchetés, les dénis de justice, la partialité, la 
vénalité. Les juges, sinon les notaires, n’auraient dû être ni 
guelfes, ni gibelins, et ils étaient l’un ou l’autre, ennemis 
jurés de qui ne coupait pas les pommes, ne portait pas les 
plumes comme eux. Un grand se voyait condamné à mille 
livres d’amende pour avoir parcouru les rues étroites à cheval, 
les jambes écartées, essuyant aux piétons le bout de ses 
chaussures. En revanche, un popolano n’avait à payer que cent 
livres pour avoir voulu connaître, au milieu de la rue, une 



80 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



femme mariée. Recevoir des « épices », comme disaient nos 
ancêtres, était l’exigeante habitude des hommes de loi. 
A défaut d’un bœuf, ils acceptaient un lièvre, non sans gri- 
mace, sans doute, car le bœuf même paraissait une épice 
médiocre : ils lui préféraient la vache pleine, qui donnait 
deux bêtes au lieu d’une. Aussi n’était-ce partout qu’un 
concert de plaintes. Juges et notaires sont insultés, bafoués. 
Boccace est instructif à cet égard. « J’aimerais mieux, dit 
Sacchetti, voir mon fils chasseur que légiste. » 

Au demeurant, ces malheureux légistes n’étaient pas sans 
excuses. Comment éviter les lenteurs, quand les jours fériés 
dévoraient un tiers de l’année? On croyait d’ailleurs les forma- 
lités multiples protectrices des justiciables. La rigueur même 
des châtiments corporels, quoique dans les idées du temps, 
était devenue si effroyable qu’on imaginait mille subterfuges 
ou biais pour n’y pas recourir, autant que pour y échapper. 
Aux supplices, volontiers, la République besogneuse substi- 
tuait les peines pécuniaires. Il semblait si dur de brûler une 
femme pour adultère, qu’un statut exigea l’aveu de la cou- 
pable, et bientôt il n’y en eut plus une seule qui avouât, même le 
flagrant délit. Pour éluder ce texte formel « que celui qui a tué 
meure », le podestat Rubaconte, ayant reçu une plainte contre 
un maladroit qui s’était laissé choir du haut d’un pont et avait 
causé mort d’homme, ordonnait que le meurtrier involontaire 
prît la place de la victime, et qu’un des plaignants se laissât 
choir sur lui. Tel magistrat mettait la faute commise sur le 
compte du diable, ennemi du genre humain, et il y avait 
chance que cette assertion fût admise par les parties, surtout 
si on l’accompagnait d’explications plausibles, en disant, par 
exemple, que le désordre, objet de la plainte, ayant eu pour 
origine un corbeau, on ne pouvait nier que cet animal à robe 
noire et à voix infernale fût le diable en personne. 

Comment de telles pratiques et de telles idées n’eussent- 
elles pas énervé Faction de la justice ? Grands étaient ses 



LA. VIE ÉCONOMIQUE. 



81 



embarras par le nombre des affaires civiles. Débiteurs qui 
refusaient de payer ou qui niaient leur dette et qu’on n’osait 
poursuivre les jours fériés, banqueroutiers de bonne ou de 
mauvaise foi, fripons de haut étage qui savaient ruser avec 
des statuts trop souvent contradictoires, mettaient les juges 
sur les dents. Une fois les prisons pleines, ils leur donnaient 
pour annexes des maisons 
privées, et ils finissaient 
par les vider périodique- 
ment. Pour ces évacua- 
tions prévues, on profitait 
des grandes fêtes caril- 
lonnées. On offrait alors 
à Dieu ou à la Vierge les 
plus présentables des pri- 
sonniers, et ceux-ci, pour 
obtenir leur élargisse- 
ment, trouvaient les es- 
pèces dont ils manquaient 
pour payer leurs dettes. 

C’est aussi à l’offrande que 
recourait la Seigneurie 
pour réparer, sans les 
avouer, les erreurs judi- 
ciaires. Toujours partielles 
et très restreintes, ces pé- 
riodiques amnisties étaient sans danger. A force même de 
multiplier les exceptions, le nombre réglementaire ne s’obte- 
nait pas toujours des vingt-cinq prisonniers à offrir. On accor- 
dait alors des facilités. C’était la liberté au rabais. 

Les autres arts, moins honorés que les précédents, n’en 
avaient pas moins leur rang dans la rigoureuse hiérarchie, et 
chacun dédaignait au-dessous de soi. La laine méprisait les 
bouchers, si fiers de nourrir le peuple et si pleins de mépris 

6 




Franco Sacchetti. 



82 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



pour ces gens qui vendaient la viande sans Lavoir même 
dépecée, sans avoir surtout égorgé l’animal. Les marchands 
de vin n’avaient pas non plus bien bonne renommée. Rien de 
plus ordinaire que la fraude. Elle était punie de mort, mais 
on s’en tirait moyennant finance, ou, dans les cas véniels, par 
une plaisanterie. Témoin l’aubergiste à qui un voyageur 
reproche de n’avoir pas mis au lit des draps blancs : - — Se- 
raient-ils, par hasard, répond-il, noirs, rouges ou bleus? — 
Et le plaignant de rire. Une ingénieuse forme de la fraude 
était de se faire porter contribuable à la fois en ville et dans 
la campagne, afin de dire ici qu’on payait là, pour ne payer 
nulle part, ce qui ne donne pas une haute idée des modes de 
perception. Par moments, on en venait à une sorte de liquida- 
tion générale : aubergistes et marchands de vin étaient som- 
més de rembourser leurs « peuples » de tout ce que ces 
« peuples » avaient versé comme répondants de ces débitants 
si suspects. 

Pourquoi les boulangers étaient-ils, dans l’estime publique, 
tout au bas de l’échelle ? Il y a là, probablement, un phéno- 
mène réflexe. Le pain étant objet de première nécessité, le 
prix en était officiellement fixé, et il s’élevait durant l’hiver, 
parce que les copeaux et le bois coûtaient alors davantage. Ne 
pouvant hausser leurs prix à leur convenance, les boulangers 
se rattrapaient sur la qualité et le poids. Ils fraudaient 
largement, spéculaient sur la vie du pauvre, y perdaient toute 
considération et s’en consolaient par la recherche de la for- 
tune. Les industries qui se rattachaient à la leur n’étaient pas 
moins fameuses pour leur improbité. Reconnaissables à leur 
pourpoint et à leur tablier blancs, les meuniers passaient pour 
les plus voleurs de tous les hommes : devant leurs ruses 
obstinées échouaient les décrets, les « provisions ». 

Quant à l’agriculteur, au paysan, au contadmo, comme on 
l’appelait, il était hors des cadres réguliers et tenu pour un 
être inférieur. Sa jupe sans manteau et quelquefois sans haut- 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 83 

de-chausses, sa large ceinture, sa capuche aux fanons pen- 
dants, tout son accoutrement et sa malpropreté jetaient sur lui 
la défaveur. On ne remarquait pas qu’il était, après tout, de 
race fine et subtile, que dans sa sordide masure il jouait au 
noble jeu des échecs. Si les offices publics avaient su résis- 
ter aux préventions trop répandues en relevant 1 agricul- 
teur, ils eussent développé 
l’agriculture, prévenu les di- 
settes, rendu moins oppres- 
sive la législation annonaire, 
créé une source nouvelle de 
prospérité que méconnurent 
toujours les Florentins. Cette 
démocratie n’avait que mé- 
pris ou haine pour tout ce 
qu’elle voyait au-dessous ou 
au-dessus de soi : le mépris 
était pour les nourriciers du 
peuple, la haine pour ces élé- 
gants fils des magnats pros- 
crits du temps passé, qui se 
parfumaient de musc. Dans 
la famille même, la femme 
noble d’un popolano riche 
dédaignait un mari qui [ne 
savait qu’auner du drap et discourir de tissus. Pour se relever 
aux yeux de la dédaigneuse matrone qui rendait la vie dure 
au logis, il fallait acquérir la dignité de chevalier, qui ne 
permettait plus le travail du marchand, ni même de l’avocat, 
et dont la caractéristique était de ne s’occuper que de chiens 
et de chevaux. « En traînant le ceinturon dans les écuries et 
les porcheries, écrit Sacchetti, on a donné à la chevalerie le 
coup de la mort, sans rien mettre à la place. » M. Jourdain 
devenu chevalier, les gentilshommes de bonne souche, qui 




Homme du peuple. 




84 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



auraient pu relever l’ordre équestre, allaient au loin recom- 
mencer leur fortune par le travail et cacher ce travail dont 
ils rougissaient. Leurs fils se mettaient au service des princes, 
après avoir étudié, « non pas, dit Boccace, pour vendre leur 
science au détail, à l’exemple d’un grand nombre, mais pour 
savoir la raison des choses ». La nostalgie les ramenait-elle à 
Florence, ils y revenaient enrichis ou cou- 
verts de gloire. Là, sans rien perdre de 
leur morgue avec les marchands, sans 
renoncer aux chevauchées, à la chasse au 
faucon, ils jouaient familièrement aux 
échecs avec leurs domestiques, prêtaient à 
usure et couvraient leurs plus blâmables 
pratiques de leurs relations avec l’évêque, 
dont ils faisaient sonner haut l’amitié. 

Telle apparaît, vue à vol d’oiseau, la 
société florentine. Mais ce coup d’œil ne 
saurait suffire. Puisque Florence est une 
ruche, il faut voir les abeilles au travail. 

Si le mot d’économie po- 
litique n’est pas de mise, 
parce qu’il ferait ana- 
chronisme, c’est pour- 
Dame noble florentine. tant bien la chose même 

que nous surprenons ici 
à ses origines, avec ses erreurs inévitables de débutante, 
mais aussi pourtant avec une si claire intelligence qu’on en 
est comme émerveillé. 

Modèle et plus tard partie intégrante des institutions 
communales, les arts ou métiers sont chargés, à Florence, de 
certaines tâches qui, ailleurs, sont retenues par l’État, entre 
autres la fondation et l’entretien des établissements de bien- 
faisance, les encouragements aux beaux arts sous forme de 
commande. Se réunissant en armes sous leurs bannières, ils 




LA VIE ÉCONOMIQUE. 



85 



sont une milice toute prête pour défendre l’ordre établi 
contre les incessants tumultes de la place et des rues. C’eût 
été facilement l’anarchie, si, dans la vie militaire comme 
dans la vie civile, l’intérêt bien entendu ne leur eût conseillé 
l’obéissance. 

Ainsi s’explique qu’ils n’aient jamais contesté aux offices 
publics un droit étendu de surveillance sur leur travail. Leurs 
statuts devaient être approuvés, et ils supportaient volontiers 
cette gêne, à condition de l’imposer au-dessous d’eux. De là 
l’interdiction aux métiers subalternes de s’élever à la dignité 
d’arts. Ces métiers prenaient leur mal en patience, parce qu’ils 
voyaient tout citoyen obligé de s’inscrire aux registres d’un 
art et d’y payer le droit d’immatriculation, sous peine de ne 
pouvoir réparer sa demeure, fabriquer sa table ou sa charrue, 
préparer son vernis, battre son fromage, tuer son porc. 
Quoique forcés d’entrer dans un art, les Florentins n’y entraient 
point sans une sorte d’enquête morale et d’examen technique, 
si bien que tous devaient se montrer capables de quelque 
chose pour n’être pas relégués au rang sans honneur des scio- 
perati ou oisifs. Et le besoin de garanties ne fit que croître 
avec le temps. 

Ce n’est pas, en effet, seulement au seuil de l’art que de 
telles précautions sont prises. Théoriquement, il est bien dit 
que les nouveaux membres jouissent d’une liberté entière après 
leur admission ; mais tout autre est la pratique. Ne faut-il pas 
protéger les anciens contre les nouveaux, le patron contre 
l’artisan passé maître, le public contre tous ces hommes qui 
font partie du public ? C’était une véritable orgie de règle- 
ments. De leur multiplicité, croyait-on, dépendait le salut des 
arts. Par exemple, les offices déterminaient la moindre quan- 
tité d’acier qui devait entrer dans un casque, la grandeur et 
la forme des caisses et des malles, des outils, du peigne 
à carder, du seau à laver. Dans chaque boutique ne se pou- 
vait vendre qu’un seul genre de marchandises. Elles avaient 



86 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



beau être similaires, dès qu’on y constatait la moindre diffé- 
rence, il fallait ouvrir autant de boutiques que de natures d’ob- 
jets, ce que des riches pouvaient seuls se permettre. Tous les 
moyens semblaient bons pour maintenir dans l’industrie et le 
trafic des traditions d’honnêteté. Fut déclaré obligatoire le 
ministère des sensali ou courtiers, contrôleurs officiels dont 
les contrôlés, sans nul souci de rester honnêtes, trompaient 
de leur mieux l’active surveillance. La moralité publique 
repose trop souvent sur un sol d’immoralités privées. Mais, 
malgré mille échecs, subsistait la foi dans le système. On 
appelait même le clergé à la rescousse pour l’appliquer plus 
vigoureusement. 

L’égalité n’obtenait pas plus de respect que la liberté. 
L’une et l’autre étaient également violées chez les petites gens. 
Moins dure fut toujours l’aristocratie vénitienne aux apprentis, 
aux compagnons, aux revendeurs, aux humbles intermé- 
diaires. La matricule n’est pas exigée de tous les membres 
reconnus d’un art, et ceux qu’on en dispense, ce sont les fils, 
les gendres, les proches parents du maître. Cette dispense 
fait même partie de la dot. Ceux qui payent ne payent ni éga- 
lement, ni proportionnellement. Que le citoyen soit, à cet 
égard, plus favorisé que l’étranger, nous le comprenons ; mais 
pourquoi traiter mieux l’apprenti, le compagnon enrégimentés 
que les pauvres gens qui, ne s’étant point formés dans l’art, 
tombaient sous sa coupe? Florence refusa toujours le droit 
d’association, le droit de s’entendre pour établir des prix uni- 
formes, aux infortunés qu’un salaire insuffisant faisait mourir 
de faim avec leurs familles, tandis que les patrons conser- 
vaient le privilège de s’unir pour en fixer le maximum, tout 
salaire resté libre paraissant un scandale. Les artisans se 
voyaient, en outre, fixer le jour où ils rapporteraient leur 
ouvrage, interdire jusque-là d’en commencer un autre, ordon- 
ner de se pourvoir en abondance, comme s’ils avaient des 
capitaux, de tous les objets nécessaires à l’exercice de leurs 



LA YIE ÉCONOMIQUE. 



87 



métiers. Plus d’une fois, mais en vain, ils avaient tenté de 
manier l’arme dangereuse de la grève, dont le soulèvement 
des ciompi n’est que la forme aiguë. De leur mémorable 
défaite ils avaient appris, comme dit Dante, à « laisser toute 
espérance » en entrant dans l’enfer des métiers. 

La soupape de sûreté, c’est qu’on n’osait pas appliquer 
toujours des lois trop rigoureuses, trop nombreuses, et, con- 
séquemment, parfois contradictoires. Il restait souvent pos- 
sible de passer à travers les mailles du filet. Ainsi, dans une 
même industrie, on trouvait des artisans de condition égale 
soumis à des tarifs inégaux. En dépit de toutes les critiques, 
la condition des hommes de travail est plus tolérable à Flo- 
rence que partout ailleurs dans ces temps-là. 11 suffirait de 
montrer ce qu’elle était à Pise, à Paris, dans la Hanse germa- 
nique. Cette démocratie restreinte et tyrannique ouvre du 
moins à tous l’apprentissage, et la durée n’en importe pas 
pour l’obtention de la maîtrise. L’apprenti n’est tenu de pro- 
duire ni lettres d’apprentissage, ni lettres d’honorabilité, ni 
« chefs-d’œuvre ». Nul besoin de justifier d’un certain avoir, 
d’établir qu’il n’est ni bâtard ni serf. La liberté du contrat 
entre les contractants, tel est le principe, souvent violé, il est } 
vrai. De la pratique la théorie consolait les âmes simples, 
faciles à consoler. 

C’est dans les rapports de ville à ville, au sein même de la 
République, que théorie et pratique sont également vicieuses. 

Il paraissait légitime de protéger par les gabelles des portes 
la capitale contre des cités annexées de force ou même de 
gré. Le plus étrange, c’est que chacun de ces nouveaux 
membres de l’État conserve des armes contre les autres et 
même contre la tête. Fort ancien en Italie, ce régime y régnait 
sans partage. Mais, en ce qui concerne Florence, il ne prove- 
nait point d’un sentiment inavoué d’infériorité. Loin de là, 
convaincus de fabriquer mieux qu’ailleurs, nos Florentins ne 
croyaient pas devoir porter ailleurs les secrets de leur fabri- 



88 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



cation, système défensif qu’explique l’embauchage des arti- 
sans italiens par divers princes. Pour se défendre, Florence 
oubliait les saines doctrines, entrevues au temps de la démo- 
cratie. Avec les idées nouvelles en honneur sous l’oligarchie, 
puis sous le principal, soit déguisé, soit déclaré, la participa- 
tion des étrangers au trafic ne pouvait être qu'un privilège, 
toujours très arbitraire. La prospérité générale paraissant 
dépendre de celle des manufactures, on y sacrifiait résolument 
l’intérêt des consommateurs. 

Ces vues sont celles de l’aristocratie et de la haute bour- 
geoisie. Les petits bourgeois des arts mineurs en avaient de 
plus justes et de plus larges. Ils ne demandaient ni la suppres- 
sion, ni même la limitation de la concurrence. Ils réclamaient 
seulement que les étrangers subissent leur part des charges 
de l’impôt, car celles-ci, ne pesant que sur le travail indigène, 
lui rendaient la concurrence ruineuse. Encore ne tenaient-ils 
pas pour étrangers les hommes établis depuis vingt ans dans 
le pays, ni ceux qui y avaient épousé des Florentines. Mais 
n’ayant plus, sous le règne de l’oligarchie, voix au chapitre, 
ces esprits ouverts ne pouvaient assurer le triomphe de leurs 
vues. La liberté commerciale ne fait son apparition qu’en 
1478, sous les Médicis, et les sages mesures d’alors sont rap- 
portées dès 1480, sans alléguer d’autre motif ou prétexte que 
les besoins du Monte. 

L’incohérence et les vices de ce système économique 
n’étaient nulle part plus sensibles que dans les règlements rela- 
tifs au transit. Les marchandises se détournaient de Florence, 
alors même qu’elle était sur leur chemin. A faire un détour de 
deux journées, avec l’obligation de payer des droits dans treize 
ou quatorze localités, elles gagnaient encore beaucoup : les 
soies, par exemple, ne payaient que 10 livres, au lieu de 43. 
« Chacun, disaient les actes officiels, fuit notre territoire, 
quoique beaucoup de conducteurs soient des sujets florentins 
qui, au cours de leurs voyages, reverraient volontiers leur 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



89 



maison, leurs affaires. Notre pays est peu fréquenté, les 
impôts sur les auberges ne rendent guère, l’élévation des droits 
nous fait perdre tous droite. » Après un tel aveu, rien d’éton- 
nant si l’on essaya de dégrever le transit ; mais la liberté com- 




Porte San Frediano. 



merciale, en Toscane, ne fut jamais que l’exception. Les mar- 
chands essayaient de se défendre au moyen des assurances ; 
ils n’avaient fait qu’ouvrir une inépuisable source de procès. 
Le procès perdu, restaient pour dernière ressource les 
fameuses représailles, et tout n’était pas rose dans l’exercice 



90 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



du droit de saisie. Malgré les lettres officielles qui le con- 
féraient à la personne lésée, celle-ci ne devait pas, dans ses 
reprises, dépasser la juste évaluation du dommage, sous peine 
de s’exposer elle-même à des représailles ; or quoi de plus 
malaisé que d’apprécier la valeur exacte d’objets dont on ne 
pouvait guère s’emparer que furtivement ou par un rapide 
coup de main ? D’autre part, il suffisait souvent que l’offenseur 
promît de rendre justice à l’offensé pour que ce dernier perdît 
tout droit aux représailles. Et cette loi du talion, qui prenait, 
à la turque, œil pour œil, dent pour dent, ne disparut point 
devant les lumières de la Renaissance. Elle resta en vigueur 
sous les Médicis, dans ce xv e siècle perfide où l’on ne peut plus 
compter sur la droiture, sur l’équité, sur la parole, sur le ser- 
ment. L’esprit de haine et de défiance était ancré au plus pro- 
fond des entrailles chez des peuples qui ne secouaient qu’avec 
peine les idées du moyen âge. 

De ce joug, impatiemment supporté peut-être, mais sup- 
porté en somme, vint aussi l’impuissance des Florentins à 
devenir puissance maritime. Quand Florence eut acquis Pise, 
aux tyrannies pisanes elle ne sut qu’ajouter les siennes. Les 
consuls de mer se font les instruments obligés du despotisme 
le plus étroit, tenus qu’ils sont d’en référer pour presque tout 
à la Seigneurie. Pas l’ombre d’une liberté pour les hommes et 
leurs marchandises. La République essaye-t-elle d’établir une 
circulation plus facile, pour provoquer les arrivages dans ses 
ports, vite elle contrarie cet effort intelligent par les privilèges 
accordés à son propre pavillon, par le monopole de l’armement 
et du chargement des vaisseaux, par le droit qu’elle se 
réserve de fixer les tarifs, d’imposer aux navires leur destina- 
tion, les lieux où ils doivent charger et décharger, le nombre 
de jours qu’ils y doivent rester. Pour être autorisé à protéger 
ses marchandises contre tous risques, sans en excepter le 
risque des représailles, il faut que le trafiquant étranger les 
ait importées sur navires florentins. 



91 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 

Même étroitesse dans l’usage de ce crédit, qui était né à 
Florence en même temps qu’à Venise, et dont les développe- 
ments ultérieurs ont donné aux affaires un si prodigieux essor. 
Les arts le limitaient à de courtes durées, ne l’admettaient 
qu’entre leurs membres, exigeaient caution pour délivrer un 
mandat, n’accordaient aucun escompte pour les payements au 
comptant. Chacun d’eux décidait par et pour soi ; mais, esprit 
d’imitation, communauté d’intérêts ou de vues, souvent ils 
aboutissaient tous aux mêmes décisions. La législation floren- 
tine n’est qu’une résultante. Sur le prêt, nos marchands, nos 
banquiers n’admettaient pas la doctrine des Augustins et des 
Dominicains, qui en exigeaient la gratuité ; mais ils penchaient 
trop de l’autre bord. Ces chrétiens étaient terriblement juifs. 
Les écrivains et les rédacteurs officiels des provisions, tout 
comme les prédicateurs, s’accordent, quand ils parlent des 
mauvaises mœurs de leur ville, à flétrir les gains déshonnêtes, 
l’agiotage, l’usure ; seulement, ils ne disent pas que l’Etat 
tenait le premier rang parmi les usuriers. 

Des adversaires de l'usure, portés au pouvoir, essayaient- 
ils de la combattre, ils n’y pouvaient opposer que des palliatifs. 
Comment l’État se fût-il montré efficacement sévère, lui qui 
donnait le mauvais exemple, lui qui autorisait, encourageait, 
pratiquait les jeux de bourse? Et puis, deux mois écoulés, les 
prieurs austères avaient chance d’être remplacés par des prieurs 
plus coulants. A chaque instant se trouvait transformée la 
législation du prêt, tantôt en changeant le taux de l’intérêt, 
tantôt en frappant sur les banques de prêt quelque impôt 
exorbitant. 

Après bien des oscillations et des tâtonnements, l’expé- 
rience ayant porté ses fruits amers, la République n’essaya 
plus d’arrêter le fleuve dans sa course. Elle se contenta de lui 
avoir creusé un lit. Les plus ardentes prédications n’y purent 
rien. L’opinion était fixée : l’usure ne la choquait plus. Elle 
sentait bien, malgré les honnêtes gens à vues courtes, que le 



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LA CIVILISATION FLORENTINE. 



prêt à intérêt, fût-il usuraire, était un élément considérable de 
la prospérité, qu’il servait au trafic, à l’industrie des métiers, 
plus encore peut-être au travail agricole. 

Pour cette ville de trafiquants et d’artisans, le travail 
agricole était primé par le travail urbain ; mais il s’y rattachait 
par le ravitaillement quotidien de Florence. Ses importants 
services n’en étaient pas moins dédaignés. C’est un fait 
général, au moyen âge, que l’antagonisme entre les villes et 
les campagnes, au grand dam de celles-ci. Elles ne devaient 
pas compter sur les capitaux des villes pour aménager et fer- 
tiliser le sol. Des rivières, qu’on n’avait cure d’endiguer, dépré- 
ciaient singulièrement la propriété rurale. En était-elle voisine, 
elle se voyait exposée aux inondations; éloignée, elle man- 
quait d’eau. Dans les régions mal peuplées, faute de bras, elle 
restait en friche. Par la rareté ou le mauvais état des routes, 
le transport des produits devenait onéreux. Le laboureur se 
faisait rare. On le recherchait alors, il sentait son prix, déser- 
tait, allait où l’on payait le mieux. Si peu riche était souvent 
le propriétaire terrien qu’on le voyait emprunter à ses merce- 
naires. Ceux-ci prêtaient, sans cesser pour cela de voler le 
maître. Afin de les tenir en bride, on les forçait à rendre des 
comptes comparatifs à ceux des années précédentes, comme à 
ceux des voisins. 

Ailleurs, à vrai dire, en pays d’aristocratie féodale ou 
autre, c’était pis encore : l’oppression et le mépris mettaient 
plus d’écart entre citadins et paysans. En Toscane, à Florence, 
la haine commune des magnats, anciens persécuteurs, rappro- 
chait. Ceux qui résidaient encore dans les campagnes devaient 
y être tolérables, s’ils y voulaient être tolérés. Les principes 
du droit romain, qui présidaient aux partages en famille, mor- 
celaient la propriété au profit des humbles. La liberté du sol 
assurait celle des personnes, que Florence avait proclamée 
dans maint document. Les marchands, devenus propriétaires 
fonciers, répandaient sur leurs terres une abondante rosée de 



LA YIE ÉCONOMIQUE. 



93 



florins. L’odieuse corvée, transformée en tribut, réconciliait le 
campagnard avec sa condition. Un salaire plus rémunérateur 
lui donnait courage au travail, et la culture s’en trouvait amé- 
liorée. Dès 1M0, il peut se dire fermier libre, lié par un simple 
contrat privé envers le propriétaire, s’il n’est déjà propriétaire 
lui-même, sans rien devoir au seigneur ou aux corporations. 

N’exagérons rien, toutefois. Les marchands florentins ont 
affranchi le paysan du joug seigneurial, non de leur joug 
à eux. Détenteurs du sol, à titre privé ou collectif avec les 
arts, ils ont rendu ou provoqué des provisions pour se pro- 
téger contre leurs serviteurs, pour s’assurer de leur part cer- 
tains services. Sur bien des points, le colon est assimilé à l’ar- 
tisan. Ce qui le consolait de son mal, c’était le mal d’autrui : 
son propriétaire, comme lui, soupirait après la liberté. 
Incroyables, en effet, étaient les exigences de la loi : elle im- 
posait à chaque ferme un potager de grandeur déterminée, 
planté de légumes, dont elle fixait même la nature, d’après 
celle du terrain. A peine obtient-on chez soi licence de choisir 
l’emplacement du potager. Ceux qui ont la culture d’une terre 
pour une durée de quinze à soixante ans sont tenus à planter, 
tous les ans, cinq arbres fruitiers. La culture, par ces servi- 
tudes, prend presque rang parmi les arts. Elle leur ressemble 
du moins par leurs mauvais côtés. Les prescriptions tyran- 
niques sont le prix d’une quasi-reconnaissance par l’État ou 
tout au moins de sa protection. 

Contre les dangers d’un morcellement excessif, un remède 
original est à signaler. Le voisin de toute propriété territo- 
riale avait droit de préemption. En cas de désaccord, le prix 
était fixé par arbitres. Le vendeur avait-il méconnu ce privi- 
lège légal, trois années restaient au voisin pour racheter, au 
prix de vente, à l’acheteur indûment préféré. D’où l’impossi- 
bilité d’aliéner une terre, voire une maison, sans l’assentiment 
du propriétaire contigu. Celui-ci peut même exiger la vente 
d’un domaine qui ne dépasse pas la valeur de cent livres et est 



94 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



borné de deux côtés par un domaine plus grand, ou qui est 
entouré de trois côtés, valût-il deux cents livres. Ce droit ne 
disparaît que s’il y a sur la terre dont l’acquisition est con- 
voitée une maison ou cabane d’habitation. En outre, il ne peut 
jamais être exercé par un magnat contre un popolano . Le meu- 
nier sans souci n’obtient protection qu’aux dépens de la 
liberté, car si le voisin enclavé veut vendre, le voisin encla- 
vant est tenu d’acheter : utile, mais violent correctif à la loi 
qui partageait les héritages, et véritable nid à procès. On 
trouve ailleurs comme à Florence cette curieuse coutume ; 
mais l’ingénieuse et despotique Florence en avait sans doute 
pris l’initiative, ou tout au moins avait-elle perfectionné le 
système. 

Sous ces réserves excessives, tout Florentin pouvait 
devenir propriétaire sur un point quelconque du territoire. Il 
n’en était pas de même de l’étranger : prendre un bien à ferme 
était son seul droit, sous condition encore que la ferme ne 
dépassât jamais dix années. On n’admettait pas que ceux 
qui échappaient aux impôts et aux charges possédassent la 
moindre parcelle du sol. La doctrine, à cet égard, était si fer- 
mement arrêtée que les clercs, jouissant des mêmes immu- 
nités, tombaient sous le coup de la même interdiction. 

Ce qui rend plus extraordinaires les erreurs des Floren- 
tins sur les moyens de protéger la terre arable et cultivable, 
c’est que la nécessité de cette protection devait frapper tous 
les yeux. Des guerres continuelles, un sol presque partout 
montagneux et stérile rendaient les produits de l’agriculture 
insuffisants pour les besoins du pays. Jusque dans les bonnes 
années, le travail des champs ne suffisait à nourrir que pen- 
dant cinq mois la métropole, et dès que les transports par 
mer n’étaient plus libres, il y avait disette, parfois même 
famine. La famine désolait en moyenne trente-trois années 
sur cent. Grande préoccupation pour les politiques, car, 
d’après le droit romain, le gouvernement était responsable. 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



95 



Il est donc naturel que, pour le trafic des denrées alimen- 
taires, tout fût subordonné à la nécessité des approvisionne- 
ments. Les Pandectes à la main, l’État considérait tout mar- 
chand de blé comme un ouvrier, tout paysan comme prêt à 
abuser du renchérissement. De là des pénalités nombreuses 
contre les intermédiaires et les accapareurs, contre les acca- 
pareurs surtout, devenus légion, par prudence ou par cupidité. 
La quantité une fois déterminée que chacun pourra détenir, le 
surplus devra être apporté au marché et vendu au prix officiel. 
C’est sur le marché que toutes le$ céréales sont, par ordre, 
mises en vente et mêmes déchargées ; le nombre des heures 
où la vente est permise devient moindre de jour en jour. Les 
aubergistes reçoivent l’ordre de veiller sur leurs hôtes, pour 
empêcher, de leur part, toute contravention. Et ces défenses, 
explicables peut-être, quoique excessives, pour les denrées de 
première nécessité, s’étendent à d’autres, telles que le miel 
et les légumes, les œufs et les fromages, les poissons et les 
châtaignes, les bois et les charbons. 

La question des subsistances étant capitale, de très bonne 
heure les offices avaient limité la quantité de céréales que 
tout boulanger pourrait acheter chaque jour. Les règles des 
temps d’abondance n’étaient pas celles des temps de disette, 
et quand la disette revenait, les pouvoirs publics semblaient 
perdre l’esprit, malheur dont le retour fréquent faisait l’insi- 
gnifiance, après en avoir fait la gravité. Sur ce point essen- 
tiel, on vivait alors sans être ni se sentir gouverné. L’État 
abrogeait certaines provisions, en édictait d’autres, volontiers 
féroces, et les laissait violer. Il favorisait l’importation en 
affranchissant l’importateur de tout risque légal, sauf à donner 
plus tard à la protection sa revanche. L’habileté administra- 
tive n’est certes pas grande ; il y a cependant progrès. Primiti- 
vement, pour savoir si la disette menaçait, s’il fallait multiplier 
les achats de céréales, chaque année, le 3 février, les ce offi- 
ciers de l’abondance » montaient sur la tour d’Or San-Michele, 



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LA CIVILISATION FLORENTINE. 



ancien grenier aux grains, pour examiner la campagne, et ils 
se décidaient selon que la verdure frappait plus ou moins 
leurs yeux. 

Cette incapacité traditionnelle à ordonner les ensembles 
avait son pendant et sa contre-partie dans la rage de régler 
jusqu’aux moindres détails. Le marchand de vin ne peut, 
quel que soit son débit, avoir que deux tonneaux, et de capa- 
cité déterminée, l’un pour le vin blanc, l’autre pour le 
rouge. Si la vente du jus de la treille reste libre, c’est que 
l’impôt énorme de 50 pour 100 dont il est frappé, d’après le 
prix de vente, donne à la concurrence un grand intérêt fiscal. 
Avec les bouchers, avec les boulangers, qui n’étaient pas 
dans les mêmes conditions, la défiance restait toujours en 
éveil, et la manie des règlements sévissait sans relâche. 

Pas plus que l’importation, l’exportation n’était libre pour 
les produits de la culture, pour le bétail, pour les objets de 
consommation. Approvisionner la plus grande ville de l’État, 
tout en conservant à la culture les bêtes de labour en nombre 
suffisant, était une difficulté sans cesse renaissante. Ces bêtes 
une fois introduites, des droits élevés les retenaient. La con- 
sommation avait ses limites fixées, et « l’étranger», dans une 
certaine mesure, était chargé d’y pourvoir. Une vexation don- 
nera l’idée de mille autres : la pauvreté des pâturages en Tos- 
cane réduisant le propriétaire à envoyer ses troupeaux au loin, 
l’obligation lui était imposée d’en ramener tantôt un quart, 
tantôt un tiers en sus, surcharge d’impôt bien lourde pour qui, 
ayant payé des droits à la sortie du territoire florentin, et à 
l’entrée du territoire pisan, par exemple, en payait autant au 
retour. La tutelle oppressive prenait l’homme au berceau et ne 
le lâchait qu’étendu dans la tombe. 

De tout ce qui précède, il résulte que la mobile Florence 
est restée presque immuable dans sa politique restrictive et 
protectrice jusqu’à la prohibition. Cette politique étroite, 
égoïste, est un droit et, à certaines heures, peut être un 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 



97 



devoir ; poussée à l’excès ou érigée en système absolu, elle 
devient odieuse et, tout ensemble, maladroite par l’inintelli- 
gence des vérités économiques. Mais, ces vérités, nulle part 
ailleurs, dans ces temps-là, on ne les comprenait mieux. Nos 
Florentins avaient vu des premiers que la libre concurrence 
est un moyen préventif contre l’excessive élévation des prix. 
Leur tort fut de ne la vouloir jamais que sur tel ou tel point 
isolé, ce qui lui ôtait son efficace. D’une seigneurie à l’autre 
changeait souvent la doctrine, et, dans les deux mois d’une 
même seigneurie, que la récolte parut 
mauvaise, les idées passaient du blanc 
au noir. 

Au point de vue absolu, l’économiste 
peut blâmer ; mais il n’y a que du relatif 
en histoire. L’historien doit comprendre 
et expliquer. Dans les conditions où se 
trouvait l’Italie au moyen âge, et même 
aux jours de la Renaissance, plus de lar- 
geur d’esprit eût été impossible. On n’v 
aurait vu que des périls. Florence eût- 
elle ouvert ses portes toutes grandes aux produits de ses 
voisins, elle n'eût pas obtenu d’eux la réciprocité. L’étranger, 
c’était fennemi, et l’on tenait pour étranger quiconque ne 
vivait pas sous les lois de la République. La ville de la Fleur 
— c’est-à-dire du lis qui est dans ses armes, car on ne dit 
plus, comme aux temps primitifs, la ville des fleurs — n’était 
qu’une grande maison de commerce. Dans les autres villes, 
elle voyait comme autant de maisons rivales. Forcée à en 
subir la concurrence, elle prenait la concurrence en horreur, 
et, pour mieux lutter, lui donnait la chasse dans son propre 
sein. C’est un motif de jalousie commerciale qui lui met les 
armes aux mains pour détruire l'indépendance des républiques 
voisines, et l’on peut dire que ce fut une nécessité. Venise, 
quoique protégée par ses lagunes et dès longtemps maîtresse 




7 



98 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



de la mer, n’agit pas d’autre façon. Milan et Naples suivent 
aussi cette politique de trafiquants. 

C’est donc le génie du trafic, compliqué d’impérieux 
besoins fiscaux, qui préside à la politique. Quelques mots ne 
seront pas inutiles sur ces besoins chaque jour renouvelés et 
plus grands. Florence ne compta jamais plus de cent mille 
habitants, et l’on est quelque peu embarrassé de dire combien 
y étaient à résidence fixe, en qualité sinon de citoyens, puisque 
le nombre n’en dépassa guère deux mille cinq cents, du moins 
d’indigènes. Soixante-dix mille indigènes, telle est l’évaluation 
la plus probable. Le reste n’était que population flottante, 
par conséquent très variable et souvent venue de loin : dans 
les trente mille personnes qu’occupait l’art de la laine se trou- 
vaient beaucoup de Flamands. Il n’est pas douteux, d’ailleurs, 
que les autres principaux arts reçussent en partie, comme la 
laine, leurs artisans du dehors. Les recettes perçues aux portes 
de la ville dans le cours du xiv e siècle donnent sur les besoins 
de cette agglomération composite des indications curieuses.il 
entrait en moyenne 55,000 mesures de vin, 4,000 bœufs et 
veaux, 60,000 moutons et brebis, 20,000 chèvres et boucs, 
30,000 porcs. Avec les porcs que tout citadin entretenait chez 
soi et laissait vaguer par les rues, Florence devait ressembler 
quelque peu à une vaste porcherie. Durant le mois de juillet, 
par une seule porte étaient introduites en ville 4,000 charges 
de melons et autres fruits. 

Les gabelles qu’on payait à ces portes devaient donc être 
considérables ; mais elles ne l’étaient jamais assez, et l’on 
n’osait pourtant les accroître par le chiffre ou par le nombre : 
la crainte d’éventrer la poule aux œufs d’or est, en matière de 
finances, le commencement de la sagesse. Nécessité faisant loi, 
apparut à la fin le redoutable système des jjrestanze ou em- 
prunts forcés avec intérêt annuel. Chaque famille fut taxée 
par tête et non d’après ses biens. Il y eut des récompenses 
pour qui versait exactement sa quote-part, des peines pour 



99 



LA VIE ÉCONOMIQUE. 

les récalcitrants et même pour les retardataires. Ce système 
fit fortune, malgré ce qu’il avait d’oppressif : plus jamais 
Florence n’y renonça. La promesse d’un remboursement avec 
intérêts faisait paraître acceptable cette charge si fréquemment 
renouvelée. Seule, la taxation par tète semblait injuste, et 
l'injustice en était diminuée par Yestimo ou estimation des 
biens de toute sorte pour fixer des taxes proportionnelles. 
Des fraudes sans nombre contraignaient les offices à refaire 
Yestimo environ tous les dix ans. C’est l’embryon d’un 
vrai cadastre. 

Certes, la vie économique des Florentins était fort défec- 
tueuse, comme on vient de le voir. Mais leurs erreurs n’offraient 
pas alors les graves dangers qu’on en pourrait redouter au- 
jourd’hui. Ne comptant, comme les autres peuples contempo- 
rains, que sur eux-mêmes, ils savaient fort bien, malgré leur 
grande force d’expansion, se résigner, quand il le fallait, à 
l’isolement, on dirait presque au blocus. Le jour où ils se seront 
donné des maîtres héréditaires, leur régime changera peu, ou 
du moins le naturel, un moment chassé, reviendra au galop. 
Tout effort pour le mettre à jamais en fuite eût certainement 
échoué. Qu’on ne l’oublie pas, néanmoins, dans l’ordre des 
idées économiques, Florence apparaît infiniment supérieure à 
toutes les autres villes, non seulement d’Italie, mais encore 
d’Europe. Bien des institutions dont nous sommes fiers y ont 
leur origine ou s’y trouvent en germe. Il est toujours facile de 
critiquer le passé, il l’est moins d’être juste envers lui. 



400 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



CHAPITRE IY 

LES MŒURS. 

La religion et la morale. — L’incrédulité et la superstition. — Le clergé. — Les 
classes infimes. — La famille. — Les femmes. — La maison et la rue. — 
Sobriété, sauf pour le vin. — Goût des fêtes. — Pusillanimité devant les épidé- 
mies. — Relâchement des affections. — Gaieté du caractère. — Réforme des- 
mœurs tentée par Savonarole. 

Quelque opinion qu’on professe sur l’indépendance ou la 
dépendance de la morale, personne ne saurait contester ni les 
rapports étroits qu’elle a presque toujours eus avec les religions, 
ni la direction qu’elle en a reçue. Les mœurs florentines sont 
celles d’un peuple essentiellement catholique par ses pratiques 
religieuses et, si l’on ose dire, par ses croyances superficielles, 
comme par ses intérêts de guelfes qui trouvent leur compte de 
trafiquants, de changeurs, de banquiers, à marcher d’accord 
avec le Saint-Siège. Mais il est libre, ce peuple, en sa foi et en sa 
conduite, à un degré bien propre à surprendre ceux qui font du 
moyen âge une ère de piété extatique et béate. Au xm e siècle, 
l’hérésie des Patarins, partout persécutée, trouve à Florence un 
refuge de paix. A-t-elle disparu devant la persécution impi- 
toyable, l’esprit immortel d’émancipation religieuse trouve de 
nouveaux points d’attache, soit dans le mysticisme de Jean 
d’Oliva et de Joachim de Flore, soit surtout dans ce vague 
épicurisme que les chroniqueurs confondent avec l’hérésie, et 
qui n’est que le masque de l’indifférence ou, pis encore, de 
l’incrédulité. Nos pratiques marchands ne s’agrègent point à 
la secte des Fraticelli et des flagellants, mais ils lui font bon 
accueil, comme ils ont fait à celle des Patarins. S’ils ouvrent 
leurs caisses aux besoins des papes successifs, plus d’un, 



LES MŒURS. 



401 



même à son lit de mort, néglige de se confesser, si bien qu’un 
règlement de police a dû donner le pas au confesseur sur le 
médecin : défense est faite de soigner le corps avant d’avoir 
soigné l’âme. 

Dira-t-on que le mourant se sent plus libre? Ce n’est pas 
l’ordinaire, car les terreurs d’un autre monde assiègent son 
chevet. Voici, en tout cas, des gens pleins de vie, des juges, 
par exemple, hommes éclairés : ils blasphèment Dieu, sa mère, 
toute la Cour du Paradis. Les plaisanteries sceptiques sont à 
la mode. « Si tu tombais à l’eau, qu’aimerais-tu mieux pour 
sauver ta vie? avoir à la main l’évangile de Saint-Jean ou 
autour du corps une ceinture de gourdes? » Et de rire. Un curé, 
porteur du viatique, doit passer un torrent gonflé; il se met à 
l’eau, tenant en l’air la sainte hostie au bout de son bâton. 
Parvenu non sans peine à l’autre bord, il est reçu par les 
paysans qui lui disent : — Vous êtes bien heureux d’avoir eu 
Notre Seigneur avec vous; sans lui vous ne vous en seriez pas 
tiré. — Mes enfants, répond-il, si je ne l’avais aidé mieux qu’il 
ne m’a aidé lui-même, la Siève nous aurait emportés tous les 
deux! — Cette réponse devient le bruit du jour. On ne s’aborde 
plus sans se demander lequel des deux a sauvé l’autre. Nombre 
d’artisans ne chômaient ni le dimanche, ni même le saint jour 
de Pâques. Pour les attirer au sermon, en plein carême, il 
fallait promettre des choses nouvelles et jusqu’à des énormités. 
Dans les cérémonies sacrées, à l’offrande, plus d’un, qui ne se 
tenait pas pour un voleur, au lieu de déposer sa pièce de 
monnaie, en prenait des mains ou de la langue le plus possible 
pour les convertir en chapons. Avec Dieu, alors, ce sans- 
façon était de mise, comme aujourd’hui avec l’État. 

L’incrédulité, affectée ou réelle, était, pour les gibelins 
opprimés, un moyen, parmi tant d’autres, de se distinguer 
des guelfes oppresseurs. Farinata des Uberti pensait, comme 
Epicure, que le bonheur, — en langage chrétien le paradis, — 
ne doit être cherché qu’en ce monde. Cavalcante Cavalcanti 



402 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



proclamait que l’âme meurt avec le corps, et l’homme aussi 
bien que la bête, selon le mot de Salomon. Son fils, le poète 
philosophe Guido Cavalcanti, grand ami de Dante et « second 
œil de Florence en ce temps », dit Benvenuto Rambaldi d’Imola, 
commentateur de l’immortel poète, professait les mêmes doc- 
trines. On le prétendait en quête d’arguments pour prouver 
qu’il n’y a pas de Dieu. 

Voulant mieux s’opposer aux gibelins, les guelfes redou- 
blaient de pratiques religieuses, mais en politiques, sans trop 
s’attacher aux principes, semblables à ce que sont aujourd’hui 
encore les Italiens. Ce n’était pas manquer de respect aux 
églises que d’y convoquer les citoyens pour les affaires publiques 
et même d’y donner des festins, ceux-ci dégénérassent-ils 
parfois en orgies, car alors manquaient partout les grandes 
salles et les vastes édifices civils. La représentation de nos 
mystères, au pied de l’autel, sous les nefs ou sous le porche, 
aboutissait aussi au scandale, sans que la foi en fut sensiblement 
entamée. La plus gouailleuse multitude rendait de pompeux 
honneurs à ses évêques faisant leur entrée dans la ville; elle 
allait à la messe, à la table sainte, à la communion fréquente, 
jeûnait plusieurs jours par semaine, revêtait au besoin, pour 
ces actes pieux, l’habit monastique, se désolait de l’interdit, 
n’avait de repos qu’il n’eût pris fin. Dans tous les métiers, la 
plupart marmottaient dévotement et ouvertement leurs oraisons ; 
beaucoup partaient pour quelque pèlerinage. 11 y avait toujours 
une madone à la mode, et ce n’était jamais longtemps la même. 
Plus d’une fois, on vit des saints peu authentiques éclipser la 
reine du ciel. 

La religion tournait vite en superstition, et la superstition 
devenait aisément ridicule. On évitait de se vêtir de vert, parce 
que le vert était la couleur des musulmans. On croyait à la 
nécromancie, aux remèdes des juifs exécrés,» Au moindre bruit, 
on exorcisait par l’eau bénite et les psaumes l’ennemi cornu. 
La femme allumait des cierges à sa Madone domestique pour 



LES MŒURS. 



103 



retrouver une chatte perdue. L’homme croyait les cochons 
protégés par saint Antoine, ne les en tuait, ne les en savourait 
pas moins, mais en accompagnant ces deux cérémonies de 
force signes de croix. Qu’un meurtrier man- 
geât une soupe sur le cadavre de sa victime, 
il ne pouvait être atteint par les vengeances 
humaines. Les fidèles se prosternaient devant 
le lait de la sainte Vierge, qu’on leur mon- 
trait bien conservé. Ils honoraient toutes les 
reliques, celles mêmes qu’ils avaient constaté 
être en bois. Cette crédulité n’est point rare, 
elle est de tous les temps, elle est une des 
formes que revêt l’esprit religieux. 

Ce n’est donc pas la superstition que 
combattait le clergé. 11 réservait ses ana- 
thèmes aux libres esprits, piliers de tavernes 
et de mauvais lieux, comme il les appelait : 
sévérité d’autant plus singulière que les 
sceptiques n’étaient pas rares dans ses rangs. 

Nous venons de voir le curé qui sauvait Jésus- 
Christ au passage de la Siève grossie : il 
n’était pas une exception, même pour le franc 
parler. Tel autre néglige de réparer la toiture 
de son église, et des zélés lui reprochent 
d’en éloigner ainsi ses ouailles. « Dieu, ré- 
pond-il, a dit que le monde se fasse, et il a 
été fait. Eh bien, qu’il dise : Que l’église soit 
couverte, et elle le sera. » Sa paresse impu- 
dente n’a d’égale que l’irrévérence d’un troi- 
sième, qui porte le viatique à un mourant et s’arrête en che- 
min pour chercher pouille et donner la chasse à un polisson 
qui lui volait ses figues. Vendre des indulgences, empiéter 
autant que possible sur le pouvoir civil, discréditer la religion 
par le débraillé ou le dévergondage des mœurs, voilà ce que 




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ilfUi.. I 




Ma ison 
de Dante. 



104 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



reprochent aux clercs Boccace, Sacchetti et tant d’autres 
conteurs dignes de créance, car ils sont loin d’être des « épicu- 
riens », c’est-à-dire des impies. 

Dans leurs récits, les clercs pauvres fouillent marchés et 
foires pour y trouver leur pitance; ils y apportent des mar- 
chandises, ils y en achètent pour les aller revendre plus loin ; 
ils reçoivent des chiens en pension, et, s’ils les soignent mal, 
sont châtiés comme des valets. Les clercs riches s’attablent 
avec ou sans l’évêque, en compagnie de laïques, à d'opulents 
festins. Les moines n’ont plus du frate que la cape, et encore une 
cape fine, élégante ; ils ne rappellent guère les anciens cénobites 
à la robe de bure noire, au capuchon serré autour du visage, 
à la tête rasée, aux pieds nus dans des sandales. On nous les 
représente frisés et parés, efféminés dans leurs manières comme 
dans leurs vêtements, gras, fleuris, souvent goutteux, gour- 
mands, buveurs, immoraux dans leurs actes comme licencieux 
dans leurs propos, composant des sonnets, quoique ignorants 
et sots, arrogants comme le coq. Leur cellule est pleine de 
fioles, de flacons, d’élixirs, de pommades, d’eaux de senteur, 
d’huiles parfumées, de bouteilles de malvoisie et autres vins 
fins : on dirait une boutique d’apothicaire. Ils donnent aux 
pauvres uniquement ce qu’ils devraient jeter aux porcs. Tel 
citoyen qui fait aux moines des aumônes, s’il connaissait mieux 
ces frocards jetterait plutôt aux porcs son argent. Le porc, 
on le voit, revient fréquemment sous la plume des novellieri. 
Qui croirait le tableau chargé n’aurait pas lu nos vieux fabliaux. 
Ce n’est point par une simple plaisanterie que Boccace voyait 
dans les mauvaises mœurs du clergé une preuve que le Saint- 
Esprit plane sur la religion. 

Nous voudrions pouvoir, comme nous l’avons fait pour la 
vie des arts et des clercs, déterminer la condition de ces 
classes infimes qui ne comptaient pour quelque chose, dans la 
cité, qu’aux jours où grondait l’émeute, dont elles étaient l’inva- 
riable armée. Mais les documents et les auteurs passent sous 



LES MŒURS. 



105 

silence cette poussière humaine vouée au mépris. Beaucoup 
de misérables vivaient de vol. Pourchassés dans la ville, ils 
faisaient des campagnes environnantes le principal théâtre de 
leurs exploits; ils y continuaient sur une moins vaste et par 
conséquent moins noble échelle ceux des hobereaux de l’ancien 
temps. Leur exemple étant contagieux, on voyait de riches 
paysans s’associer à des gentilshommes pour voler le porc du 
voisin. Le volé, quoiqu’il sût bien à qui s’en prendre, ne s’en 
prenait prudemment qu’aux voleurs de sa condition. La peine 
édictée était la mort, mais il se tenait pour content d’une 
indemnité, souvent avancée en secret par le gentilhomme insti- 
gateur ou complice, par le « capitaine du délit », comme on 
disait. Le respect des droits individuels fut toujours, à 
Florence, la quadrature du cercle, la pierre philosophale. 

Quant aux pauvres honnêtes, la charité publique ou privée 
ne les oubliait point. Elle en accroissait même le nombre, en 
ouvrant les portes de la ville aux mendiants des villes voisines. 
Elle y dépensait, en 1329 et 1330, années de disette, soixante 
mille florins. L’association était encore un remède en usage : 
les artisans formaient des sociétés de secours mutuels, fon- 
daient des hospices pour eux et leurs compagnons. Le xiv e siècle, 
à Florence, ne vit pas s’ouvrir moins de vingt hôpitaux. Et 
cependant les rues restaient pleines de besogneux, de men- 
diants. Parmi eux, les aveugles vrais ou faux constituaient 
comme une classe à part et très importante. Ils cheminaient 
l’écuelle et le biton à la main, conduits par leur chien en laisse. 
Métier lucratif : en deux ans, ils y pouvaient gagner mille livres. 
Un aveugle de quarante-sept, ans disait que, s’il n’avait dépensé 
tout l’argent par lui reçu, il vivrait dans l’opulence. On les 
chassait quelquefois, mais l’indulgence finissait toujours par 
prévaloir. Donnons une idée du nombre des mendiants par ce 
fait qu’un original les ayant couchés sur son testament pour 
six deniers chacun, ils coûtèrent à la succession â30 livres, ce 
qui donne bien dix-huit mille bouches parasites pour une popu- 



406 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



lation qui ne dépassa jamais et qui n’atteignit pas toujours 
cent mille âmes. Et dans ce chiffre relativement énorme n’étaient 
pas compris, naturellement, ceux qu’on désigne d’un mot 
cruel dans sa vérité, les pauvres honteux. 

Essayons maintenant de pénétrer dans la famille. C’est 
suivant le droit romain qu’elle avait été constituée; mais le 
droit lombard était venu mitiger le despotisme paternel, moins, 
il est vrai, au profit de la personne humaine que de l’associa- 
tion des personnes d’un même sang. 11 était dans le génie 
florentin de considérer la famille comme une de ces nombreuses 
associations qui avaient dans l’État leur autonomie. Aussi n’y 
a-t-il pas de pays où les anciennes familles aient mieux per- 
pétué leur existence, leurs traditions, leurs richesses. On en 
voit aujourd’hui encore, et en assez grand nombre, qui pos- 
sèdent les biens de leurs ancêtres, si laborieusement acquis 
au xm e et au xiv e siècle. 

Craint et vénéré, le père n’est point un tyran, comme dans 
la Rome antique. Il est tenu, en toute question grave, d’en 
référer au conseil de famille. C’est seulement au cours ordi- 
naire de la vie qu’il préside à celle des siens, et il y préside 
même après sa mort, grâce au respect qu’inspire sa mémoire, 
grâce surtout au désir très vif de suppléer à la force de cohé- 
sion qui disparaît avec lui. Pour former cette unité puissante 
de la famille et en assurer l’avenir, la fortune patrimoniale 
demeure en grande partie inaliénable. Seuls, les gains du trafic, 
de l’industrie, de la banque constituent la fortune personnelle, 
légalement mobile, librement transmissible, soit aux héritiers 
directs, soit, faute d’eux, aux collatéraux, à des étrangers, 
surtout aux hospices ou luoglii pii et aux couvents. L’État ne 
distingue point, d’ailleurs, entre ces diverses sources de la 
richesse, quand il s’agit de leur assurer sa protection. En vue 
de la rendre efficace, il admet l’action de la personne lésée 
contre les alliés et parents ou consorti du coupable, jusqu’au 
quatrième degré. Aux enfants légitimes il donne des tuteurs, 




Intérieur florentin, d’après le tableau de Domenico Ghirlandajo. 
(Naissance de saint Jean.) 



408 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



parfois jusqu’au nombre de quatre, qui peut paraître exagéré. 
Quant aux bâtards, n’ayant aucun droit légal, le plus sûr est 
pour eux d’arracher entre vifs au faible paternel quelque lopin 
de l’héritage : dans un testament, ils ne viennent qu’après les 
neveux. Le testateur, d’ordinaire, les recommande à ses 
héritiers, ce qui dût être plus d’une fois un bon billet à La 
Châtre. L’intérêt rendait durs à la desserre les détenteurs de 
la fortune. Leur dignité avait peu de scrupules : ils ne crai- 
gnaient pas de déshonorer la mère en la nommant. Aux 
archives de Florence abondent les actes qui attestent ainsi les 
mœurs trop libres et peu délicates des Florentins. 

Les femmes n’étaient guère mieux traitées que les bâtards. 
Elles encouraient la peine du dédain qui poursuivait leur sexe. 
Dans les successions, elles viennent après tout ie monde et ne 
sont assurées que de recevoir des aliments : il ne faut pas 
que le patrimoine, tombant en quenouille, émigre hors de la 
famille et de la commune. La femme est une mineure ; elle ne 
peut agir en justice que par curateur ou procureur. Elle ne 
peut entrer sans dot ni en ménage ni en religion. La dot, il 
est vrai, n’est pas ruineuse : dix-huit cents livres, au commen- 
cement du xiv e siècle, passaient pour un chiffre extraordinaire. 
Prodigue de promesses dans les pourparlers matrimoniaux, le 
père était souvent chiche dans l’acte officiel : pour donner 
moins, il mariait volontiers ses filles à la campagne. Le mari 
ne se plaignait qu’après la cérémonie nuptiale. C’est que la 
loi lui permettait, en observant les formalités légales, d’ob- 
tenir un supplément. Il pouvait user de la dot pour ses 
affaires ; il ne pouvait la dissiper sans être condamné à la 
rendre, quelquefois au triple. Regimbait-il, on allait devant les 
tribunaux. 

Ainsi déprimées, les femmes prenaient au logis leur 
revanche. Elles s’y emparaient de l’autorité si chère à leur 
sexe. Elles faisaient passer à leurs maris de bien mauvais 
quarts d’heure. Plus d’une, au reste, était digne de comman- 



LES MOEURS. 



4 09 



der : on en vit dont le veuvage fut le salut de la maison. Mais 
trop souvent « le plus noble animal de la création après 
l’homme » était réputé manquer de sens et d’instruction, ne 
pas savoir, six fois sur sept, ce qu’il voulait. Si l’on en croit 
les auteurs, la tenue et la décence lui faisaient défaut. En 
l’absence de son mari, la femme partageait le lit de sa ser- 
vante, par peur de la solitude ou pour protéger sa vertu. 
L’été, elle s’habillait à fenêtres ouvertes, ce qui, dans des 
rues si étroites, permettait aux voisins d’en face de ne perdre 
aucun détail de sa toilette, llâtons-nous d’ajouter que le 
moyen âge et le siècle de la Renaissance n’eurent jamais nos 
idées sur la pudeur. Selon Boccace, la réserve dans les mots, 
l’esprit dans les périphrases sauvaient tout. On s’en aperçoit 
de reste en lisant le Bécameron . 

La vertu féminine semblait alors inséparable de l’ineptie. 
Elle consistait à rester muette et immobile devant les hommes : 
la vivacité, le bavardage ne pouvaient que conduire sur un 
terrain glissant. La matrone se rattrapait avec sa servante, sa 
boulangère, sa blanchisseuse, caquetant à plein gosier sur le 
seuil de sa porte. Elle gaspillait l’argent et se maquillait, suivie 
dans ce travers par les jeunes filles qui avaient le moins 
besoin de recourir aux artifices de la coquetterie. La mode 
étant, à un moment donné, d’être blonde, dans ce pays des 
brunes on ne voyait plus une brune. La laideur n’était plus ni 
un chagrin ni un épouvantail : quelques coups de pinceau 
devant le miroir y remédiaient. La tromperie était partout : 
maigres et sèches , les Florentines se faisaient grasses et 
dodues. Petites, elles se faisaient grandes : d’épaisses semelles, 
des talons élevés, et l’avorton disparaissait, comme avec son 
fard le laideron. «Elles ne laissaient, écrit Sacchetti, ni leur 
visage ni aucun de leurs membres tel que Dieu l’avait créé. » 
Le grave Dante représente la femme de Bellincione Berti 
comme une exception, parce qu’elle ne se fardait point. 

Éluder les lois somptuaires était un art où les femmes 



MO LA CIVILISATION FLORENTINE. 

excellaient comme au temps de Caton. Un prieur disait : 
« Nous avons à lutter contre des murailles. » Et un autre, 
découragé : » Nous ferions mieux de porter notre attention 
sur des sujets de plus d’importance. » Le temps est passé des 
rustiques jupes de poil de chèvre serrées au corps par une 
ceinture de cuir et une boule en os, d’un manteau fourré qui 
recouvrait jusqu’à la chevelure, et ne protégeait la beauté 
contre les intempéries de l’air qu'en la dérobant presque aux 
regards. Tout ce qui se voyait devait briller aux yeux. A défaut 
de couronnes d’or et de perles, on portait des couronnes de 
verre, des ornements en papier peint. Diverses ordonnances 
furent rendues pour réprimer l’abus du faux comme l’abus du 
vrai, et pour limiter à une brasse l’insolente longueur de la 
traîne. Mais on ne pouvait tout prévoir. Les officiers inquisi- 
teurs se lassaient plus vite d’imposer l’observation des statuts 
que les femmes de l’éluder. Ils s’en consolaient en faisant du 
luxe un objet d’impôt. Cela n’empêcha point les filles d’Ève, 
jusqu’en plein xvm e siècle, à ce que nous apprend le poète 
Lodovico Adimari, « de porter leurs maisons sur leurs habits, 
comme font les escargots ». C’était la ruine pour les maris, et 
non pas seulement à Florence, dans toute l’Italie. 

Ignorante, oisive, frivole, comment la femme n’eût-elle 
pas souvent donné prise par ses mœurs ? Dans ce pays où les 
mois chauds sont plus nombreux que les froids, il n’était pas 
rare de la voir à peine vêtue, par coquetterie autant que pour 
éviter la chaleur, et au risque parfois de prendre des catarrhes 
mortels. Les voyages du mari facilitaient des déportements 
qui, en cas de mésalliance conclue par amour de la richesse, 
pouvaient sembler une revanche de l’orgueil volontairement 
humilié. La meilleure excuse de l’épouse adultère était dans 
la grossièreté, dans l’immoralité de l'époux. Malgré la culture 
de son esprit, celui-ci parlait de celle-là, même avant tout 
écart, sans la moindre délicatesse. Il maudissait le jour de 
son mariage, et, voulant reconquérir l’hégémonie perdue, il 



LES MŒURS. 



111 




A quoi boa fuir, pour être traitée partout en mineure ? Il 
eût fallu bientôt rentrer sous le joug. Mieux y valait rester, 



recourait à l'argument démonstratif des coups. Un proverbe 
disait : « Bonne femme et mauvaise femme veulent du bâton. » 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



442 

quitte à se venger. Longtemps le brutal nourrissait des illu- 
sions sur la vertu de sa compagne malmenée. Une fois ses 
yeux dessillés, il s’armait de philosophie et ne rompait point 
sa chaîne. Au châtiment suffisait l’éternel bâton. 

Aussi semblait-il naturel que la veuve usât de sa liberté, 
s’affranchît de toute retenue, glissât sur la pente jusqu’au fond 
de l’abîme. De sévères règlements cantonnaient les femmes 
émancipées dans certaines rues, comme les juifs dans leur 
ghetto. Des peines pécuniaires, le fouet, le fer rouge au visage 
ou au flanc, réprimaient les premières incartades ; pour la réci- 
dive, l’expulsion de la ville, un exil qui, au surplus, n’était 
jamais bien long. Il était remplacé par un sermon annuel qui 
réunissait autour de la chaire d’un frate les bannies rappelées, 
et ce frate tonnait contre elles de toutes les foudres de son 
éloquence. Si durs pour leurs femmes légitimes, les Floren- 
tins ne l’étaient guère pour celles qui ne devaient rien à 
personne. L’unanimité est extrêmement rare dans leurs déli- 
bérations ; n’est -il pas singulier qu’un des cas où elle se 
rencontre, ce soit pour remettre en liberté les femmes détenues, 
sauf celles qui le sont pour dettes ? Ces dernières, sans doute, 
on les considérait comme des marchands, pour qui ne point 
payer ses dettes est une faute plus grave que d’offenser les 
mœurs. 

Sous ce beau ciel, la vie s’écoulait dans les rues et sur les 
places publiques plus que dans les maisons. Les loggie , le 
mercato vecchio , le mercato nuovo étaient des lieux favoris de 
réunion. Tous y venaient, le jour pour les affaires, le soir pour 
deviser et prendre le frais. Chaque palais, chaque maison 
importante avait sa loggia , où, à l’abri du soleil et de la pluie, 
mais en pleine lumière, s’accomplissaient lés principaux actes 
de la vie domestique. Aux demeures sans loggia la rue servait 
comme de pièce extérieure. C’est là qu’on jouait aux échecs, 
aux dames, à la balle, à la toupie. Balle et toupie boulever- 
saient les pièces sur l’échiquier ou heurtaient aux jambes les 




Loggia des Lanzi ou lansquenets. 

connues, et la tricherie, trop peu rare, faisait vomir l’injure, 
verser le sang. 

11 ne faudrait pas juger des maisons par les hautes et 
sombres forteresses dont quelques-unes nous ont été conser- • 

vées, propres encore, semble-t-il, à soutenir un siège. Elles 
étaient pour la plupart, même celles des popolani aisés, petites 
et basses, recouvertes de paille ou de bois, ne comptant guère 

8 



LES MŒURS. , m 

passants. Dans leurs plaisirs les enfants, dans leurs jeux de 
hasard les hommes faits gênaient la circulation. Vainement les 
offices avaient-ils interdit tout jeu ne laissant point sa part au 
calcul, à l’intelligence. Leurs sages prescriptions étaient mé- 




414 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



que trois chambres au rez-de-chaussée, et souvent sans étage 
supérieur. De cheminée, il n’y en avait que dans une seule 
pièce, mais immense. Là se préparait le frugal repas, là se 
réunissait la famille aux longues soirées d’hiver. Pour tout 
mobilier, une table grossière, quelques escabeaux, une grande 
armoire que l’épousée apportait le jour de ses noces. Par les 
fenêtres closes de toile huilée et protégées d’un toit en saillie, 
pénétrait peu de lumière. Youlait-on se garantir de l’air exté- 
rieur ou du soleil, Tunique moyen était de fermer les gros 
volets pleins avec la porte et de se condamner à l’obscurité. 
La porte, facile à ouvrir parla pesée du moindre couteau, don- 
nait sur la rue étroite et tortueuse dont les dalles irrégulières 
étaient couvertes d’une poussière ténue dans les beaux jours, 
d’une boue épaisse dans la mauvaise saison. Au soleil était 
laissé le soin de sécher la boue, à la pluie d’enlever la pous- 
sière. Comme, pour voir clair et respirer, force était de vivre à 
porte ouverte, le moindre vent poussait à l’intérieur les détritus 
pulvérisés de la rue, la moindre averse les flots du ruisseau 
grossi. Pris de peur ou de caprice, les cochons du voisinage 
entraient comme chez eux, et, pour les chasser, c’était quelque- 
fois une bataille. Qu’on juge de la propreté qui régnait dans 
ces taudis ! A peine peut-on tenir pour vrais les détails des 
conteurs : sous le lit se jetaient les immondices, les pelures 
de fruits, les débris d’oie, les trognons de légumes, les peaux 
de bêtes écorchées. Quand un voleur ou autre intrus, au cours 
de ses aventures troublées et parfois tragiques, avait à se 
cacher sous le lit, il en sortait couvert de paille, de toiles 
d’araignées, de mille ordures. La maisonnée croupissait toute 
la semaine dans cette infection sordide, jusqu’aux grands 
nettoyages du samedi. On s’y plaisait, ne fût-ce que par 
habitude. 

Dans les chambres d’habitation comme dans les bou- 
tiques, comme au coin des rues, quelque image de dévotion 
rappelait les dieux lares des Romains. Qui était trop à l’étroit 



LES MŒURS. 



415 



tâchait d’acheter la maison contiguë, pour ne pas rompre, en 
s’installant ailleurs, le faisceau qui faisait la force de la 
famille, on dirait presque de la gens , de la tribu. D’où cette 
expression si fréquente chez nos chroniqueurs florentins : ce les 
maisons » des Cerchi, des Donati, des Ûberti, des Anchioni et 
de tant d’autres familles d’un nom plus obscur. De petits jar- 
dins en ville, il n’y en avait que pour les petites gens, aux 
quartiers mal peuplés, près des portes. Les riches possédaient 
tous, avec quelques terres, une maison aux champs, moins 
confortable encore, il est vrai, que leur maison de ville. Même 
dans les plus modestes conditions, le goût d’un semblant de 
campagne hors des murs était si répandu que, faute d’une 
masure, on louait un lit chez de pauvres paysans, dans l’unique 
chambre où grouillait toute leur nichée, sans autre riante 
perspective, souvent, qu’un affreux tas de fumier devant la 
porte. 

Lucullus au dehors, Catons au dedans, comme dit leur 
Borghini, les Florentins mesuraient strictement à la servante 
la quantité de légumes nécessaire ; mais ils se ruinaient en 
culinaires somptuosités, pour peu que leur patrie ou leur 
maison en dût retirer quelque honneur. En famille, on se 
contentait de deux maigres repas, de deux repas maigres, 
sans viande, sauf le dimanche. Tous mangeaient dans la même 
assiette, ou du moins buvaient au même verre, à la lueur 
d’une torche de résine. Sous ce climat, à peine était-il besoin 
d’une nourriture substantielle : du pain, des herbes, et, pour 
régal, des confitures, des fruits. En fait de viande, le porc 
obtenait faveur. Qui tuait le sien en offrait des boudins au 
voisinage, et le voisin négligé ne négligeait pas de réclamer 
sa part. La longue pénitence du carême se faisait avec des 
choux et du thon salé ; mais les raffinés trouvaient bien au 
marché esturgeons et lamproies. Le temps d’abstinence passé, 
chacun reprenait ses habitudes. Les personnes riches s’accor- 
daient, pour leur repas du matin, une tranche de viande salée 



416 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



étendue sur du pain et grillée au feu. L’on voyait sans sur- 
prise les membres de la Seigneurie à la cuisine du palais com- 
munal, préparant la grillade de leurs propres mains. 

Cette sobriété est un mérite. Florence avait su se retenir 
sur une pente déjà glissante au temps de la grande comtesse 
Mathilde, où le célèbre Pierre Damien s’indignait des somp- 
tuosités de la table en Toscane. Si les prédicateurs, plus tard, 
trouvèrent à tonner contre trop d’abondance et de délicatesse, 
c’est qu’ils pensaient aux repas de cérémonie, c’est-à-dire à 
l’exception, à une exception sagement voulue. Encore la pro- 
digalité qu’ils flétrissent nous paraîtrait souvent lésine. Pour 
se permettre un vrai luxe de table, il fallait obtenir des prieurs 
l’autorisation de violer les lois somptuaires. Ce luxe nous 
plairait peu. Nous aimons les aliments légers, on les aimait 
lourds. La musique passait pour en faciliter la digestion. Ces 
Florentins dont les descendants sont aujourd’hui si sobres, 
buvaient beaucoup, puisque les marchands de vin formaient 
un art. Le vin produisait ses effets ordinaires : il poussait aux 
querelles de ménage et aux aventures hors du ménage. Les 
aventures avaient leur théorie : chanter sous des fenêtres ou 
les escalader, décrocher ou enfoncer les portes, caracoler 
dans les fêtes, recourir aux incantations, tels étaient les 
moyens classiques de se signaler et de plaire. 

Cette vivante population se distinguait par # la gaieté et 
aussi par l’esprit, qui dès lors courait les rues, parfois un peu 
gros et même gras, parfois preste, vif, mordant et même fin. 
Mais, il faut le reconnaître, l’éducation corrigeant peu ce que 
le tempérament méridional a d’excessif, les facéties énormes 
n’étaient point rares. Beaucoup prenaient plaisir à se déguiser 
en diables, à jouer les fantômes dans les cimetières. Tout 
spectacle était une fête, et le moindre incident devenait un spec- 
tacle. Les fêtes carillonnées de l’Église se transformaient aisé- 
ment en fêtes nationales, — si l’on ose employer cette épithète, 
véritable anachronisme de mot, — surtout celle de la Saint-Jean, 



LES MCE U R S. 



117 



car saint Jean était le patron de la ville. Jusque dans les hon- 
neurs rendus aux morts, les vivants trouvaient des distrac- 
tions souvent renouvelées et presque un divertissement. Le 
luxe s’y était introduit à ce point que la loi avait dû le res- 
treindre. Mais les mœurs étaient plus fortes que la loi et la 
police. Après avoir beaucoup pleuré, crié et regardé, le cor- 
tège revenait à la maison mortuaire pour s’y régaler de deux 
plats de viande. C’était un régal, en effet, la viande n’étant 
pas, nous l’avons vu, d’un usage courant. Des amis, des 
parents du défunt auraient pu mieux choisir l’occasion. 

On serait loin de compte, si l’on se figurait que ce peuple 
si original, et alors si supérieur aux autres, fût un peuple de 
héros ou simplement de citoyens. Héroïque, le plus brave ne 
l’est que tel jour, à son heure. Citoyen, le plus jaloux de sa 
liberté cesse de l’être, quand il a permis, si peu que ce soit, 
que ses pairs ou l’étranger lui mettent la tête sous le joug. 
Tel fut l’effet néfaste du règne de l’oligarchie, sous les Albizzi, 
puis du principat déguisé, sous les premiers Médicis. Les 
caractères sont abaissés, la dignité fait défaut, l’énergie 
est émoussée, le courage manque, même quand il est un 
devoir. Les fonctionnaires, ceux du rang le plus élevé comme 
du plus infime, fuient à l’envi devant la peste. Cosme des Mé- 
dicis, qui est devenu le premier des Florentins et leur chef 
moral, se gare du fléau dans la pure atmosphère des montagnes, 
auMugello. Bien plus, il érige cyniquement en théorie sa lâche 
pratique : « 11 faut, dit-il, laisser derrière soi toute affaire et 
s’ingénier à sauver sa peau. » Un de ses familiers donne 
comme mesure de l’intensité du fléau la distance que ce grand 
personnage met entre lui et la ville. Une femme, plus excusable 
sans doute, mais ordinairement plus courageuse, Alessandra 
Strozzi, agit et parle de même : « Il ne faut pas regarder à la 
dépense ; il faut s’enfuir au premier bruit de la peste : nous 
morts, mort est le monde. » Chacun prend ces prudentes pré- 
cautions contre les simples maladies d’été qu’on grossit du nom 



448 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



de peste. L’excuse, c’est que la terrible peste noire de 1348 
avait laissé d’ineffaçables souvenirs ; mais la fuite, dans les cas 
graves, était bien inutile : le mal sans remède montait en croupe 
et galopait avec les fuyards. 

En ce xv e siècle si déplaisant, malgré ses mérites, tous les 
ressorts se relâchent. Le vol est devenu si fréquent qu’il ne 
peut plus être puni de mort. La peine se limite à une amende, 
et l’Église intervient pour que la somme à verser au fisc soit 
réduite, si le voleur, si le meurtrier s’est confessé. Les lettrés 
sont aussi voleurs que les illettrés : on s’étonne de trouver hors des 
prisons les gens qui ont une belle écriture. Les manuscrits sont 
de bonne prise, car les érudits ne manquent point pour les payer 
fort cher. Le mariage perd du terrain, un peu par la faute des 
jeunes filles, qui se mettent trop souvent aux fenêtres. Celles 
qui n’y sont pas toujours, toute mère les convoite pour brus. La 
femme, être inférieur selon l’Église, vaine, frivole, « mobile 
comme la feuille », fait pourtant la loi dans le ménage; c’est 
que le mari, qui y apporte le désordre, n’est plus capable ou 
digne d’y commander. Quand les enfants illégitimes y vivent 
mêlés aux légitimes, qui a le plus de griefs ou d’effronterie 
devient maître, la matrone ou la servante. De là un relâche- 
ment marqué dans les affections de famille, et, en général, 
dans toutes les affections. Aux correspondances privées, il 
n’est parlé qu’incidemment, en termes brefs et secs, des êtres 
qui sont partout les plus chers. On voit les riches économiser 
sur le médecin, et nullement par défiance de la médecine. 
C’est pour l’instruction seule qu’ils dépensent sans compter, 
signe des temps de Renaissance. Ces marchands ont-ils encore 
des amis ? Non ; ils se bornent à leurs relations d’intérêt. Gra- 
cieux, ils savent toujours l’être en sourires et en paroles : c’est 
dans les cordes florentines. Quant au reste, « on ne m’aurait 
pas donné un verre d’eau, écrit un Lombard; ce n’est pas 
l’usage ici. » 

Tièdes pour leurs amis et leurs proches, les Florentins le 



LES MŒURS. 



119 



sont plus que jamais pour leur Dieu et pour leurs prêtres. N’ont- 
ils pas désormais le culte de l’antiquité païenne? Même pour 
les derniers croyants, le moine, le fraie, comme ils l’appellent, 
est « le pire des hommes, l’écume du monde, sotte espèce, 
gens à bâtonner ». La superstition a-t-elle disparu avec la foi? 
Nullement. Elle s’unit dans sa grossièreté la plus ridicule aux 
railleries les plus crues, aux déclarations les plus impies. Le 




Couvent de San Marco. — Façade et place. 

scepticisme gouailleur du xm e siècle est devenu, en se pro- 
pageant, raisonneur. Dieu, dit-on, aurait pu nous faire meilleurs 
que nous ne sommes, A quoi bon dès lors le prier? Pourquoi 
aide-t-il les uns et non les autres? Les juifs n’ont pas péché 
en crucifiant Jésus ; c’est Dieu qui les a aveuglés. Le mot 
décisif sera dit bientôt sur la scène : « ceux qui étudient 
croient peu » . 

Dans tout cela, pas l’ombre de méchanceté, ou, du moins, 
de suite dans la méchanceté. Des fureurs qui s’allumaient 
comme des feux de paille s’éteignaient de même. Ces nobliaux, 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



4 20 

ces marchands, ces artisans passaient du sang versé au vin bu 
en commun, bâtissaient des hospices pour leurs victimes 
comme pour leurs amis et restaient gais au milieu des tragédies, 
trouvaient des loisirs pour les études libérales. Ils seraient de 
tout point admirables, si la décadence de leurs mœurs n’avait 
dès lors frappé tous les yeux, même ceux des chefs de l’oli- 
garchie, qui en avaient profité. Ce n’est pas ce que l’histoire 
a coutume d’en dire : les flatteries courtisanesques, qui ont 
tout embelli autour des Médicis de leur vivant, n’ont point 
pris fin à leur mort : la postérité s’en est longtemps rendue 
complice. Mieux éclairée aujourd’hui, elle revise des jugements 
qui n’étaient que des complaisances. 

Savonarole les avait par avance révisés. Ce dominicain 
« étranger », transplanté par hasard à Florence, y fulminait 
contre les mœurs, les y voulait réformer par la foi, en com- 
mençant par le clergé, pour continuer par les fidèles. Il s’y 
était fait le représentant de ces intérêts moraux et religieux 
dont les Médicis n’avaient cure. Il voyait sans boussole ces 
petites gens pour qui restait close la philosophie platonicienne, 
religion désormais de l’élite. Il les voyait ébranlés dans leurs 
espérances d’outre-tombe, formant comme un troupeau sans 
pasteur et avide d’en trouver un. 11 voulut être ce pasteur, plus 
jaloux de frapper fort que d’insinuer avec finesse. Maître de 
Florence, ce qu’il fait dénoncer du haut de la chaire par ses 
compagnons, les frères-prêcheurs du couvent de San Marco, 
ce qu’il dénonce lui-même, c’est moins encore l’oppression et 
la simonie que l’usure et les vices honteux dont donnaient 
l’exemple Alexandre VI et ces Médicis « qui avaient mis le 
beau lis dans la fange ». — « Votre vie, disait expressément 
l’austère dominicain, se passe toute au lit, sur les promenades, 
dans les commérages, les orgies et la débauche. Votre vie est 
une vie de porcs ». 

Il exhorte donc à lapider, à brûler les coupables. Peut- 
être eût-il mieux réussi dans sa vertueuse croisade, s’il ne 



LES MŒURS. 



\%\ 

l’eût compromise par ses exagérations, en poursuivant, en 
jetant dans les flammes cartes, dés, livres antiques, sous pré- 
texte de pages licencieuses, chefs-d’œuvre de l’art sous pré- 
texte de nudités, en s’attaquant, pour attaquer le mal à sa 
source, aux merveilles de la Renaissance, en remontant jusqu’à 
saint Louis pour percer la langue aux blasphémateurs, mettre 
les joueurs à la torture, envoyer les courtisanes à la Seigneurie 
au son des trompettes, veiller à la parure des femmes hon- 
nêtes, fermer les tavernes à six heures, supprimer les danses 
et « ces fêtes continuelles dont les excès convenaient à la 
tyrannie, non à une cité libre ». Ce peuple d’esprit ouvert 
goûtait peu qu’il se montrât d’une rigueur extrême pour 
l’observance des fêtes religieuses, au point de vouloir que 
toutes les boutiques restassent fermées, « sauf une ou deux 
boutiques d’apothicaires pour les médecines ». On l’entendait 
parler de liberté et il aboutissait à la pire tyrannie, celle des 
moines, des femmes et des enfants. On lui reprochait de dis- 
soudre la famille en poussant les mères de famille à déserter 
leur devoir pour se claquemurer dans des couvents. 

Son étonnant prestige ne put donc être qu’éphémère. Cette 
grande crise est une des plus curieuses, la plus curieuse peut- 
être qu’ait subie Florence ; mais Savonarole finit par tout 
laisser en pire état que précédemment. C’est ce qu’indique bien 
un jeu de mots du Vénitien Marin Sanuto : « Florence est in 
extremis , dit-il, puisque après avoir été aux mains des Medici 
(Médicis ou médecins), elle est aux mains des moines ». Elle 
n’en devait sortir que pour se débattre contre les ambitieux 
de clocher soutenus par les puissants du monde, et c’est dans 
cette lutte suprême qu’elle retrouva pour un moment, sinon ses 
vertus privées, dont il ne peut plus être question au bruit de la 
tempête, du moins ses vertus publiques, qui redeviennent son 
honneur dans fhistoire. 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



m 



CHAPITRE Y 

LES BELLES-LETTRES. 

Éducation des Florentins par l’antiquité. — Formation de la langue vulgaire. — Les 
premiers poètes, imitateurs des Provençaux et des Siciliens. — Dante. Ses can- 
zone. — Sa Divine Comédie. — Popularité de ce poème. — Progrès dû à Dante. 
— Ses ouvrages en prose. — Pétrarque et le sonnet. — Boccace et la prose. — 
Pétrarque et Boccace promoteurs de l'érudition. — Le Studio florentin. — Le 
latin et Pétrarque. — Le grec et Boccace. — Chrysoloras à Florence. — Esprit 
païen de la Renaissance. — Cosme des Médicis protecteur de la littérature éru- 
dite. — L’Académie platonicienne. — Marsilio Ficino. — Lorenzo des Médicis 
protecteur des lettres et lettré, promoteur de la langue vulgaire. — Ses poésies. 
— Luigi Pulci et son Morgante maggiore. — Triomphe de l’idiome florentin. 

C’est à tort qu’on fait naître dans Florence, parce qu’elle 
jetait plus d’éclat qu’aucune autre vide italienne, la langue, la 
littérature, les beaux-arts, impérissable gloire de l’Italie. Jamais, 
dans la péninsule, il n’y avait eu, en cet ordre de choses, solu- 
tion de continuité. Jamais les écoles n’avaient fermé leurs 
portes, ni manqué d’écoliers. Or, sur cette terre heureuse que 
Rome antique avait faite à son image, on n’étudie pas longtemps 
sans rencontrer les anciens, ces grands éducateurs. Florence 
n’y fut pas la première à les rencontrer ou à les remarquer. 
Pour cette forme de la civilisation, comme pour les autres, elle 
était en retard. Elle eut sa période de tâtonnements, avant de 
tenir dans la culture profane le rôle que Rome tenait dans la 
religion et Paris dans la scolastique. 

Sur un point pourtant elle prit l’initiative : elle fut la 
première à délaisser le latin des chroniqueurs pour l’idiome 
vulgaire des boutiques, de bonne heure fixé dans les corres- 
pondances fréquentes qu’exigeait le trafic. Cet idiome se 
formait lentement depuis le ix® siècle. A la fin du xn e , le divorce 



LES BELLES-LETTRES. 



4 23 



avec le latin était manifeste, sans empêcher encore d’hybrides 
relations. Bien plus, on voit bon nombre d’hommes parler 
alternativement la langue latine et la langue vulgaire, ce qui 
est ailleurs d’une extrême rareté. 

Cette langue vulgaire des Florentins est, en Italie, la 
première définitivement fixée, parce qu’ils s’en servaieut pour 
écrire autant que pour parler, tandis que dans les autres villes 
on parlait sans l’écrire le jargon que rendait nécessaire l’igno- 
rance croissante du latin. De là une grammaire propre, diffé- 
rente de l’antique, ce qui est une nouveauté. Ce ne fut pas 
l’œuvre d’un jour, et plus lente encore en fut la propagation, 
parce que les villes voisines et ennemies tenaient aux formes, 
même informes, de leur patois local; parce que les doctes 
s’obstinaient au latin; parce que les gibelins haïssaient tout 
ce qui tenait au populaire. Mais personne ne soutiendrait plus, 
comme on l’a fait longtemps, que Dante fut le créateur de cette 
langue nouvelle : on en a des documents bien antérieurs, , 
notamment des cahiers de comptes et de dépenses. Là donc 
comme partout, quoique l’opinion contraire soit généralement 
admise, la prose précéda la poésie. Contradiction, au surplus, 
de pure apparence, car il ne s’agit ici que de la prose non 
littéraire. Dans l’ordre littéraire, la règle ne souffre point 
d’exception : c’est la poésie en langue vulgaire, et non la 
prose, qui prend le pas. 

Bien avant, du reste, que Florence eut fait éclore la 
moindre fleur de poésie, la trilingue Palerme, à la cour polie 
de Frédéric II, produisait les premières compositions poé- 
tiques en langue italienne qui aient obtenu la renommée. 
Issues du génie provençal, connues des Florentins grâce à 
leurs relations commerciales, elles furent goûtées d’eux. 
Leur esprit naturellement subtil se plut à des subtilités vou- 
lues. Dans cette cité bien douée, où l’esprit et les sens 
étaient en harmonieux équilibre, ce goût s’étendit sans peine 
de la classe aristocratique aux plus petits marchands. Tar- 



124 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

gioni-Tozzetti a vu des manuscrits où des bouchers et même 
des boulangers consignaient leurs réflexions. On a publié 
récemment les ricordi d’un épicier, notes prises au jour le 
jour, très curieuses en soi et très précieuses pour l’histoire. De 
là, une supériorité marquée qui devint bientôt la gloire d’un 
ramassis de boutiques basses et obscures. Brunetto Latini, 
maître probable de Dante, fut certainement en rhétorique 
celui des Florentins. C’est à peine si, avant lui, on pourrait 
citer quelque faible « diseur de rimes ». Son Tesoretto fit lever 
tout un essaim de poètes. Par leur nombre comme par leur 
qualité, Florence, dès le xm e siècle, marche au premier rang. 
On n’eût guère plus trouvé un de ses citoyens ayant reçu 
quelque éducation qui ne sût, quoique manquant d’art et de 
méthode pour manier la prose, écrire en vers, composer une 
canzone , tourner un sonnet. Les deux qu’on admirait le plus 
étaient Guido Cavalcanti, le matérialiste, qui ennoblit la langue 
vulgaire, et Cino de Pistoia, le jurisconsulte, qui adoucit la 
rudesse de l’ancienne langue. Cino n’est pas un chef d’école ; 
il est un précurseur, le précurseur non de Dante, mais de 
Pétrarque et des pétrarquistes. 

Dante Alighieri est le disciple de tous les deux, loin d’être, 
comme on l’a trop dit, « un astre solitaire dans la nuit 
sombre, une plante superbe dans le désert ». Seulement il les 
a fait oublier. En évitant la grossièreté du langage, en inven- 
tant des formes originales, de nouveaux rythmes, et aussi de 
nouvelles pensées, il relève le genre déjà dédaigné de la can- 
zone , il chante l’amour comme Cino en des vers élevés, dans 
la manière de Cavalcanti. Cette sorte de poésie sera plus tard 
la gloire de Pétrarque ; il l’y égale, il l’y surpasse même quel- 
quefois. 

La plus pure de ses nombreuses passions, celle que lui 
inspirait une enfant de neuf ans, lui suggéra le monument de 
sa vie, éternel honneur des lettres. Son grand mérite n’est pas 
d’y avoir été créateur, il est d’avoir connu tout ce qui était 




Dante et ses cercles. 



m 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



alors de mode et de s’en être servi avec une habileté supé- 
rieure. On démêlerait sans trop de peine tous les éléments 
dont se compose son chef-d’œuvre. Le fond en est encyclopé- 
dique et la forme allégorique, selon le goût de son temps ; le 
cadre, un voyage aux enfers, au purgatoire, au paradis, parce 
que ce moule des vieux âges était plus en faveur que 
jamais. Le poète avait sous la main nos nombreux conteurs 
français et le Tesoretto de Brunetto Latini, si versé dans les 
lettres françaises. Ce qu’il n’avait pas lu il le connaissait 
par ouï dire, et partout où il trouvait son bien, il le prenait. 
Ainsi, il emprunte son rythme aux cantilènes des Provençaux, 
sa langue aux patois italiens, ses ornements aux faits contem- 
porains ou passés. 

Ses regards profonds se fixent principalement sur ce qui 
vit autour de lui. Florence, alors même qu’il en est exilé, 
reste pour son cœur et son esprit l’ombilic du monde. Ce sont 
des compatriotes qu’il rencontre le plus au triple voyage entre- 
pris par sa puissante imagination. Sa haine n’est que l’enve- 
loppe transparente de sa tendresse. Cette hôtellerie de salut, 
sœur de Rome moderne, fille de Rome antique, il la voudrait 
ramener à l’âge d’or de la vertu. Si l’imprécation domine aux 
tercets vengeurs, c’est que le poème ne parvint que durant 
les jours amers où il montait l’escalier d’autrui à sa forme 
définitive. Au demeurant, une bonne et détaillée histoire de sa 
patrie serait peut-être le meilleur commentaire de sa Comédie , 
ainsi qu’il l’appelle parce qu’elle commence et finit bien. Mais 
c’est en réalité l’épopée du moyen âge dont le poète reproduit 
avec autant de naïveté poétique que de science théologique 
et scolastique les idées, les croyances, les passions et les 
actes. Dans le cadre traditionnel et commode de la vision 
trois mondes se meuvent, représentés d’un pinceau tour à 
tour sombre et terrible, gracieux et brillant. Semblable à tous 
les primitifs, Dante ne dit rien qu’il ne pense, et il est comme 
eux un homme complet. 



LES BELLES-LETTRES. >127 

Son obscurité vient et de ce que nous ignorons les détails 
de l’histoire qui lui sont familiers, et tout ensemble de cette 
forme symbolique qui tient par les images à la poésie, par 
l’association des idées à la philosophie. Son sujet, c’est, au 
sens littéral, l’état des âmes après la mort ; au sens allégo- 
rique, l’homme méritant ou déméritant par le libre arbitre. 
De là tant d’interprétations diverses. Si cet appareil pédan- 
tesque nous choque, les contemporains en étaient charmés : 
l’intérêt, qui est pour nous dans les impressions que le poète 
éprouve, était pour eux dans les choses qu’il disait avoir vues, 
surtout dans ces supplices d’une invention si forte et si variée 
dont il les menaçait. Leur crédulité en vint à tenir pour réelles 
ces pérégrinations à travers les cercles infernaux, puis célestes, 
dont le point de départ était un simple lieu commun de la 
poésie chrétienne. En dépit des autorités ecclésiastiques qui 
envoyaient Dante vivant au tribunal de l’inquisiteur et, après sa 
mort, ne laissaient pas la paix à ses os, la ville qui l’a banni 
frappe des médailles en son honneur, multiplie ses portraits 
et ses statues, explique et commente son poème dans des 
chaires publiques qu’elle élève au pied des autels. Chaque page 
fournit au « lecteur » préceptes et exemples, comme plus tard 
la Bible aux puritains et autres réformés. Les commentateurs 
font du poète un prophète. La peinture représente ses plus 
émouvantes scènes. Orcagna, Michel-Ange, Raphaël s’inspirent 
de lui. La multitude vulgarise ses plus beaux vers : elle les 
chante en les estropiant. Descendre jusqu’en bas de l’échelle 
tout en planant sur les hauteurs, c’est la gloire dans tout son 
éclat. Aucun autre poème n’a eu pareille destinée. Et pour le 
consacrer à jamais, le proscrit mort, sa Comédie devient 
divine; l’épithète, à laquelle il ne pensait guère, restera désor- 
mais inséparable du substantif. 

Engagé dans les luttes civiles, défenseur de l’empire 
contre la papauté, Dante échoue à donner aux Italiens cette 
unité politique qui fut toujours son rêve ; mais il réussit à leur 



m LA CIVILISATION FLORENTINE. 

donner l’unité dans l’ordre de la pensée. Il corrige, enrichit, 
fixe, consacre la langue, l’étend à toute l’Italie. Sous sa 
magique plume, les doctrines scolastiques des péripatéticiens 
et des thomistes se dépouillent de leurs formes barbares, 
comme la théologie des voiles bizarres dont elle recouvrait 
les éternels problèmes. Catholique, il épure le sentiment reli- 
gieux en le délivrant du joug de l’Église: il peuple son enfer 
de cardinaux et de papes ; il y plonge jusqu’à un pape cano- 
nisé, Célestin Y. Le vêtement tout neuf dont il enveloppe des 
idées vieillies fait de lui comme un avant-coureur de la Renais- 
sance. Son art use très librement du peu qu’il connaît de l’an- 
tiquité, mais il sait se garder des grossiers anachronismes. 
Ce n’est pas lui qui donnerait aux païens des institutions chré- 
tiennes et ferait de Calchas un évêque de Troie. 

Ses ouvrages en prose ont eu une action décisive : ils ont 
transformé un dialecte commercial en une langue littéraire et 
poussé à s’en servir une partie de ceux qui écrivaient encore 
en latin. Traducteurs, auteurs de Ricordi , dont les notes, prises 
au jour le jour, durent être le fond des premières chroniques 
apocryphes, véritables chroniqueurs tels que les trois Villani, 
prédicateurs trop heureux de parler un idiome compris de leur 
auditoire, tous procèdent de la Vita nuova , du Convito et 
même du De vulgari eloquio , écrit en langue latine pour 
prouver la nécessité d’écrire en langue italienne. 

Si la rage persistante d’isolement municipal mit obstacle à 
l’unité même littéraire, Florence, du moins, profita de l’anar- 
chie. Plus déliés, plus hardis et plus connus que les autres 
peuples de la péninsule, les Florentins firent des trouvailles en 
matière de langue : leurs écrivains n’eurent qu’à puiser aux 
sources populaires pour enrichir le dialecte toscan ; leur trafic 
propagea au loin ces créations de leur fine et vive nature ; leur 
supériorité, involontairement reconnue, fut cause qu’on leur 
emprunta partout à pleines mains, et que, pour devenir uni- 
verselle en Italie, la langue qu’ils parlaient d’abondance n’eut 



LES BELLES-LETTRES. 



129 



plus qu’à être émondée, comme un arbre trop touffu. Sans le 
savoir, sans le vouloir, cette poignée de marchands entra en 
collaboration active avec ses premiers écrivains. Toute lTtalie 
en recueillit le fruit, mais pour Florence en fut toute la gloire. 

Dante avait chanté l’amour dans de petits poèmes en 
langue vulgaire. Sans tarder, chacun suit son exemple : c’estplus 
facile que de recommencer 
la Divine Çomèdie. Sur ce 
terrain, il finit même par 
être dépassé. Pétrarque, 
né dans l’exil, n’en sut pas 
moins devenir le poète ita- 
lien par excellence, pro- 
tégé comme il l’était des 
idiotismes toscans par 
l’éloignement, et le réfor- 
mateur de la poésie ly- 
rique. Il n’a point chez lui 
les œuvres de Dante, pour 
n’être pas tenté d’y faire 
des emprunts; mais il les 
a lues et il s’en souvient, 
comme des Provençaux, 
comme du Roman de la 
Rose, objet tout ensemble 
de ses dédains et de son 
imitation. Il a pourtant sa part d’originalité, car il est sincère 
dans l’expression de ses sentiments et de ses amours de tête. 

Toutefois, s’il charme et passionne les Italiens, ce n’est 
pas par ce qu’il a de personnel; c’est qu’ils retrouvent en lui 
leur âme, leur génie, surtout leurs défauts, obscurités vagues 
et puérils jeux de mots, antithèses et concetti , conventionnel 
et traditionnel langage de la galanterie. Tant de feux à côté 
de tant de glaces n’a rien qui les choque, non plus que trois 

9 




PÉTRARQUE. 



130 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



sonnets consacrés à se réjouir d’un mot obligeant, quatre à 
célébrer un gant tombé par terre, deux cent quatre-vingt-dix- 
sept et vingt-cinq canzone , sans compter les madrigaux et les 
ballades, pour verser des pleurs de commande. Sur ce lit de 
Procuste du sonnet, inventé par les Siciliens, Pétrarque sait, 
en somme, être éloquent et même sensible, introduire dans la 
poésie tout ce qu’elle peut admettre de psychologie amou- 
reuse, perfectionner un genre secondaire où il est le premier 
par le mérite, et qu’il a fait priser à l’égal des principaux, 
grâce à des vers délicats et à une langue dont pas un mot n’a 
vieilli. 

Ce qui lui nuit aux yeux des modernes, et peut-être plus 
que de raison, c’est d’être le père de ce qu’un italien appelle 
« l’intolérable séquelle des pétrarquistes », de contenir en 
germe tout le mauvais goût des âges postérieurs, et, en 
substituant l’art minutieux à la grande et large inspiration de 
Dante, d’avoir efféminé le génie italien. 

Rappelé de l’exil, honoré de la couronne poétique pour 
des poésies latines aujourd’hui bien délaissées, il ne voulut pas 
vivre dans sa patrie. Il préférait la tyrannie d’un homme à 
celle d’un peuple et se trouvait suffisamment libre sous le joug 
des Yisconti. Ainsi parlent ou pensent, dans tous les temps, les 
âmes courtisanes à qui manque le sens de la liberté. Si 
Pétrarque est Italien de cœur, il n’y a dans ce cœur que 
découragement et incohérence. 

Jamais nom pourtant n’eut, parmi les contemporains, plus 
de retentissement. Seuls, Voltaire et Goethe peuvent, à cet 
égard, soutenir la comparaison. Devant la mort ne tint pas la 
rancune même des Florentins dédaignés par l’idole : ils furent 
entraînés dans le torrent qui emportait tout. Voilà Pétrarque, 
lui aussi, passé Dieu, et, dans une certaine mesure, c’est jus- 
tice, car, seul par sa « séquelle », où tout n’est pas méprisable, 
il fertilisera le champ poétique, quand l’heure de la stérilité 
aura sonné. 



LES BELLES-LETTBES. 



431 



Boccace est le premier comme le plus grand des pétrar- 
quistes; mais sa gloire est ailleurs : elle consiste au progrès 
nouveau qu’il assure à la prose des chroniqueurs et des con- 
teurs primitifs, en la parant de ce tour littéraire qui lui man- 
quait encore. Destiné d’abord au trafic et nourri d’arithmé- 
tique, ce gros homme, sensuel comme un Italien, vif comme 
un Français qu’il est par 
sa mère, n’a qu’un génie 
et qu’un goût, celui de 
conter; mais il conte à 
merveille : les cent nou- 
velles de son Décameron 
restent son principal titre 
à l’immortalité. 

Ce badinage, tout en 
égayant les imaginations 
attristées par la peste, pro- 
posait pour modèle au style 
moderne le style antique, 
l’ample période de Cicé- 
ron. C’est aujourd’hui un 
reproche du goût à Boc- 
cace, parce qu’il a ainsi, 
pour des siècles, empreint 
d’emphase la prose ita- 
lienne; mais ce fut alors 
un bienfait, puisque par là s’y introduisit la noblesse, qui trop 
sensiblement y faisait défaut. Une dignité si nouvelle dans 
l’expression frappait d’autant plus que le contraste en était 
grand avec de frivoles sujets et des idées légères. C’est par la 
beauté du langage que le conteur florentin l’emporte sur les 
conteurs français dont il s’inspire, et chez qui l’art ne soutient 
pas l’invention. Sans doute il fut noble à l’excès ; il eût mieux 
fait de conserver le ton simple et familier des Florentins pri- 




132 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



mitifs, en donnant au langage plus de flexibilité, d’ampleur, 
de coloris ; mais on n’atteint du premier coup la mesure qu’en 
la dépassant. Sans doute il n’est pas original, créateur; mais 
qu’importe, si ce que touchent ses habiles mains devient or? 

Ce serait un lieu commun de reprocher au Décameron la 
place indécise qu’il occupe entre les chefs-d’œuvre et les livres 
honteux. Notre siècle a raison d’être sévère ; les précédents 
l’étaient moins : ils ne voyaient pas dans la crue liberté des 
mots ou des tableaux une incitation au mal. L’Église demanda 
la suppression des passages qui flétrissaient les mœurs ecclé- 
siastiques, nullement des pages licencieuses. Ce n’est pas une 
édition expurgée dont le prédicateur Panigarola recommandait 
la lecture. Boccace, comme Pétrarque, doit du moins être rendu 
responsable de ces innombrables imitateurs à sa suite qui, 
n’ayant rien à dire, disent des riens avec ampleur, donnent 
aux périodes « trois mille de pays », abusent de l’inver- 
sion latine, font la roue pour être admirés. Deux d’entre eux 
seulement, Ser Giovanni et Franco Sacchetti, ont trouvé 
grâce devant la postérité. Ce dernier prouve même, comme 
sainte Catherine de Sienne , que le génie toscan pouvait 
atteindre aux agréments du style sans les emprunter aux 
anciens. 

C’est pourtant par l’étude des anciens, par l’érudition 
même rébarbative, que les Florentins se défendirent contre la 
décadence littéraire, si sensible en France dans ce temps-là. 
Nous ne voyons pas une marque de décadence dans l’infé- 
riorité de Pétrarque et de Boccace comparés à Dante : l’esprit 
humain ne s’élève que par exception et ne saurait se soutenir 
aux hauteurs vertigineuses; mais personne ne saurait nier que 
le servile troupeau des imitateurs soutenait de plus en plus 
mal, au xiv e siècle et au commencement du xv e , la gloire des 
lettres italiennes. Pour se relever, ces lettres, si promptement 
abaissées, devaient passer par une aride et ingrate période, où 
l’érudition, avec ses recherches patientes et tout ensemble 



LES BELLES-LETTRES. 



133 



passionnées, allait remonter aux sources, aux modèles éternels. 

En ce sens, c’est bien l’Italie qui inaugura la Renaissance. 
Le réveil après les temps barbares est peut-être antérieur dans 
notre pays; mais, en faisant de la pensée la servante de la 
théologie, en l’astreignant aux abstractions de la scolastique, 
la France avait rendu stérile un mouvement de l’esprit qui pou- 
vait être fécond, et qui le fut en Italie. Le goût du concret y 
était trop dominant pour qu’on s’y attardât aux baroques sub- 
tilités de la science du baralipton . Tandis qu’à Paris on dispute 
sur Aristote, sans qu’aucun des disputeurs en ait lu le texte 
original, à Bologne et à Rome on commente les monuments 
authentiques du droit écrit. C’est la naissance de l’esprit cri- 
tique, lequel, dès le berceau, ne ménage rien. A cet égard, 
Pétrarque et Boccace dépassent Dante, l’un par la raillerie sur 
les choses, l’autre par l’invective contre les personnes. Le des- 
potisme en ses progrès, qu’il vienne d’une coterie, comme 
celle des Albizzi, ou d’un homme seul, d’un Médicis, n’aura 
garde de gêner cette tendance qui, de plus en plus, s’accuse. 
Plus habiles qu’en d’autres pays, il laissera libre une sphère 
d’action bien étroite sans doute, mais suffisante maintenant à 
des âmes asservies, à des esprits sans larges horizons. 

Dans le mouvement qui porte l’Italie vers l’antiquité, ce 
n’est pas, répétons-le, Florence qui a pris la tête. Pise, moins 
mêlée aux agitations de la guerre, l’a devancée en constituant, 
sous le nom de studio , une véritable université. Quand Flo- 
rence suivit cet exemple (13/18), son génie mercantile ne sut 
desserrer qu’à moitié les cordons de sa bourse. Jamais, aux plus 
beaux jours de son studio, elle n’y consacra plus de deux mille 
florins. Qui s’en étonnerait? Dans cette ville marchande, où un 
commis de boutique est plus estimé qu’un notaire, les officiers 
préposés à l’enseignement public sont des artisans, des débi- 
tants de vin, des soldats. Peu de chaires, ou du moins peu 
de « lecteurs », pour « lire » le droit civil, le droit canon, 
la médecine, la philosophie et « les autres sciences », mot 



134 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



un peu vague qu’il faut entendre des belles-lettres, des études 
étrangères à la scolastique. En 1402, lorsque l’enseignement 
semble au complet, on compte vingt lecteurs, dont neuf pour 
les lois et un pour l’astrologie. La concurrence des chaires est 
donc établie, quoique mal vue dans les lettres comme dans le 
trafic. Il est vrai que la liberté des programmes laissée à 
chaque chaire a pour limites la liberté du lecteur voisin. A 
l’occasion, un cours est suspendu et, le lendemain, un autre, 
sans autre but qu’une économie bien misérable, car l’ensemble 
des salaires ne s’éleva jamais à plus d’une moitié de la dépense 
totale, c’est-à-dire à plus de mille florins d’or. Nonobstant, il 
était interdit aux jeunes Florentins d’aller au dehors poursuivre 
leurs études : les jalousies municipales ne reculaient pas, au 
besoin, devant l’ignorance. L’enseignement secondaire n’était 
qu’une dépendance négligée de l’enseignement supérieur, et 
l’enseignement primaire se réduisait à la lecture, à un peu de 
grammaire et de calcul, heureux encore si la plupart des 
enfants eussent reçu ces élémentaires notions! 

Le saint-siège contribua pour une bonne part à cette 
infériorité du studio florentin, en s’acharnant à en faire, dans 
cette ville guelfe et pontificale par excellence, une de ses cita- 
delles théologiques. Il ne se doutait pas qu’en poussant à 
l’étude du latin pour que le plus grand nombre possible pût 
méditer ou marmotter dans le texte les saintes Écritures, il 
décuplait le prix que les doctes mettaient à la découverte des 
manuscrits profanes de Rome païenne. Pétrarque et Boccace 
ne furent pas les premiers à cette recherche, dont les savants 
de Byzance avaient propagé le goût, mais ils y devinrent bientôt 
les plus ardents. 

Pour Pétrarque, Cicéron et Virgile étaient les yeux de la 
langue italienne. Il apprend par cœur, annote les auteurs 
latins, et sa pieuse curiosité s’étend jusqu’aux moins classiques. 
En quête de nouveaux manuscrits, il envoie ses missives aux 
doctes, aux moines, aux princes, partout, jusqu’en Orient. De 



LES BELLES-LETTRES. 



435 



sa personne, il parcourt l’Europe, fouille les archives des cou- 
vents et des villes, achète s’il le peut, et, s’il ne le peut pas, 
copie ou fait copier, suit à pied, pour les pouvoir charger de 
l’équivalent de son poids, les chevaux, les mulets, les ânes qui 
portent son précieux butin. De retour au gîte, il revoit ses 
textes altérés par d’ineptes copistes, et, pénétré qu’il en est, 
les imite à dessein ou les reproduit sans le vouloir dans divers 
ouvrages, et surtout dans ces innombrables épîtres familières 
qu’il écrit en latin, au courant de la plume, qu’il sème aux 
quatre vents de l’Europe, pour rapprocher entre eux les 
savants dispersés. Par son style défectueux encore, mais bien 
supérieur à celui des scolastiques, il ouvre les voies aux Cicé- 
roniens de la seconde Renaissance, aux Bembo et aux Politien. 
Par sa critique, il est bien moderne, et le premier des 
modernes. Il fait connaître la Rome des vieux Romains; 
il dissipe les fables et légendes qui l’enveloppaient d’une 
atmosphère de nuages . 11 réunit une collection de mé- 
dailles, témoins incorruptibles. Il confronte ses manuscrits, 
les complète les uns par les autres, y ajoute des tables, en 
retrouve les titres et l’auteur, ou facilite cette importante 
recherche par ses heureuses conjectures. Il met chacun en sa 
place et marque les distances. Il procure à Cicéron, dont le 
docte Dante connaissait peu d’ouvrages, des milliers de lec- 
teurs. C’est donc grâce à Pétrarque, en grande partie, que la 
péninsule italique devança d’un siècle au moins les autres 
peuples dans l’admiration des anciens, qui est l’éveil de la 
Renaissance. Eût-il été seul, il marquerait encore une grande 
époque dans l’histoire de l’humanité. 

Mais il ne fut pas seul, et c’est heureux, car il ne savait 
que faiblement le grec. Sur ce point, il n’aurait donné qu’une 
impulsion insuffisante. C’est son éternel honneur d’en avoir 
voulu répandre la connaissance qu’il désespérait d’acquérir lui- 
même,. car sa renommée de savant universel en devait être 
amoindrie. Dans cette sorte de suicide moral et partiel, Boccace 



136 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



l’aida de son amicale compétence. Il avait pris du grec quelque 
teinture dans la Grande-Grèce, par un long séjour à Naples. 
Leurs relations avec les Grecs lettrés élargirent le cercle 
étroit des connaissances helléniques qu’avaient procurées le 
trafic et les traductions d’Aristote. G’est Boccace qui fixe à 
Florence Léonce Pilate. G’est lui qui parvient à entourer Pilate 
d’un nombre respectable d’auditeurs, alors que, au début, ils 
n’étaient pas plus de cinq, et que Pétrarque, en cherchant bien, 
n’en découvrait que cinq autres possibles dans toute l’Italie. 
Trop pauvre pour acheter, lui aussi, de coûteux manuscrits, le 
frivole conteur, qui était bon copiste, en copie sans cesse et 
forme toute une école de lettrés érudits. Ceux-ci, moins bril- 
lants que leurs maîtres, mais, grâce à eux, plus éclairés 
qu’eux, appelaient à Florence, en 1396, pour lui confier la 
chaire de grec, non plus un savant douteux comme Pilate, 
mais un vrai savant que bien d’autres suivirent, le célèbre 
Chrysoloras. 

Il est vrai que ni Chrysoloras ni les autres, ces parcimo- 
nieux marchands ne savaient les garder : ils les laissaient 
partir à la recherche de plus grasses prébendes ; mais ils 
avaient l’heur de les voir revenir, car on regrettait vite 
l’attrayant séjour de cette nouvelle Athènes, où l’on trouvait 
à qui parler. Le goût du savoir s’y répandait de proche en 
proche. Tel ignorant qui confondait Ovide avec Ésope n’en 
voulait pas moins que son fils allât à l’école et qu’il y apprît la 
musique, le chant, la danse, l’escrime, naturellement avec un 
peu de calcul et pas mal de grammaire. La science de la 
grammaire a dans cet esprit inculte un sens compréhensif : un 
jeune homme doit entendre à la lettre les papiers des notaires 
et des docteurs, être capable d’exprimer ses pensées, de bien 
composer et d’écrire une missive; il doit consacrer, chaque 
jour, au moins une heure à lire Virgile, Sénèque, Boèce, 
exercice un peu dur au début, mais honneur et consolation de 
l’âge mûr. « car c’est le savoir qui donne rang d’homme et non 



LES BELLES-LETTRES. 



137 



d’animal ». «• Tu pourras, ajoute ce grand conseilleur, rester 
dans ton cabinet avec Virgile, jamais il ne te dira non, toujours 
il répondra à tes questions, il t’enseignera gratuitement, il 
t’ôtera de la tête toute pensée mélancolique. Tu pourras aussi 
étudier Dante et les autres poètes, Cicéron pour parler parfai- 
tement, Aristote pour connaître la philosophie et la raison des 
choses. Enfin, il ne faudra négliger ni les prophètes ni la 
Bible ». C’est l’esprit de 
la Renaissance à l’état 
chaotique. Ce qu’il peut 
devenir chez des hommes 
moins incultes, on le de 
vine : de simples mar- 
chands paraissent à leurs 
contemporains étonnés 
orateurs diserts, politiques 
habiles, plus délicats et 
plus fins que n’étaient ces 
subtils scolastiques qui vi- 
vaient en dehors du 
monde, ou ces guerriers 
violents qui n’en connais- 
saient que les vulgaires 
réalités. 

A cet égard, le double 
séjour d’Emmanuel Chrysoloras à Florence est une époque, 
son succès est un symptôme. Cet étranger ouvre des hori- 
zons nouveaux, communique le feu sacré, fait reculer le 
moyen âge devant l’antiquité, donne droit de cité au grec sur 
les bords de l’Arno. On y en sent désormais les beautés avec 
la délicatesse de l’homme de goût, la finesse du philologue et 
la dialectique du philosophe. Qui ne le connaît pas est bien- 
tôt tenu presque pour un ignorant : les Byzantins amenés par 
le concile ont répandu l’usage de leur langue. Le latin, d’usage 




Emmanuel Chrysoloras. 



138 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



courant, mais de forme scolastique, c’est-à-dire barbare, 
devient littéraire. Coluccio Salutati, Leonardo Bruni, Poggio 
Bracciolini ne sont appelés aux emplois que parce qu’ils ont 
une plume élégante autant qu’exercée. Trois civilisations sont 
en présence, dont l’heureux contact fait jaillir la lumière. Les 
disciples ne se comptent plus et les amateurs se comptent 
déjà, Il en est même de célèbres : Niccolô Niccoli a beau se 
couvrir de ridicule en étant le serviteur connu de sa ser- 
vante, on le loue de dépenser sa grande fortune en achat de 
livres, non moins qu’en libéralités. Il avait rassemblé huit 
cents volumes latins, grecs, orientaux, valant six mille florins. 
Comme Pétrarque et Boccace il copiait les textes, les mettait 
en ordre, corrigeait les fautes des précédents copistes. Le pre- 
mier, depuis les siècles antiques, il eut l’idée d’une biblio- 
thèque publique. En mourant, il destinait la sienne à le deve- 
nir et y nommait seize curateurs. 

Cet esprit nouveau est païen ; il l’a été dans toute l’Europe, 
fruit naturel de l’admiration qu’inspiraient les anciens retrou- 
vés. Il entre en lutte avec l’esprit chrétien qui a fait du Studio 
son réduit, des études surannées de moyen âge son évangile 
de combat. Les révoltés ne sont plus, comme au xm e siècle, 
une poignée d’hommes, ils sont légion, et parmi eux se trouvent 
des croyants qui ne peuvent plus se résigner à tout croire. 
Ils voient dans les frati « l’écume du monde, des gens à bâton- 
ner ». Ils suppriment le jeûne et même la prière : «Nous n’en 
serons pas moins bien, disent-ils, avec le Seigneur Dieu. » Ils 
ne croient plus au petit nombre des élus. Ils ergotent et 
gouaillent plus que jamais. Les pénitents d’autrefois sont de 
l’histoire bien ancienne : nul maintenant ne recommencerait 
leurs dévotes et bizarres pérégrinations. Des correspondances 
récemment publiées permettent de mesurer le chemin par- 
couru : les lettres du notaire ser Lapo Mazzei sont d’un sermon- 
neur, ferventes, confites en dévotion : il écrivait au xiv e siècle. 
Celles d’Alessandra Strozzi, quoique d’une main de femme, 



LES BELLES-LETTRES. 



139 



sont exclusivement profanes : pas un mot de ce qui était le 
tout des ancêtres, à savoir le ciel, l’âme, le salut. C’est au 
xv e siècle qu’elle tient la plume. 

De la lutte des deux esprits, déjà fort inégale, provient 
peut-être en partie la violence des érudits, au temps de 
la Renaissance. L’invective, si ordinaire à qui défend ses 
croyances ou attaque celles d’autrui, envahit le domaine litté- 
raire. Pour un mot interprété différemment, les doctes s’ac- 
cusent sans sourciller de parjure, de vol, d’empoisonnement, 
de parricide. La forme que prennent les idées nouvelles sent 
encore son moyen âge. L’élégance ne suit que de loin le savoir 
chez le plus grand nombre. Quelques délicats peuvent sentir 
et même reproduire les beautés du style. Les autres ne dis- 
tinguent pas entre les beautés et les fautes : qu’un ouvrage 
soit reconnu ancien, ils l’admirent sans réserves ; les verrues 
de Cicéron sont chez lui un attrait de plus. Le goût ne se 
forme donc que lentement, et les femmes n’y poussent guère, 
non plus qu’à la politesse : ignorantes et charmées de l’impu- 
dique, elles tiennent en outre un rôle effacé. Comment donc 
réprimeraient-elles dans leur entourage les échappées de la 
brute qu’il y a au fond de chacun de nous ? 

L’élégance et le goût vinrent peu à peu, sous l’impulsion 
de marchands enrichis, assez libres et assez puissants pour 
être et se poser en raffinés. C’est l’honneur des Médicis dans 
l’histoire. Cosme, le premier d’entre eux qui fut maître, à la 
manière d’Octave -Auguste, sans le paraître, celui qu’une 
basse flatterie a si improprement appelé « père de la patrie », 
vit dans les belles-lettres et les beaux-arts un dérivatif pour 
détourner les esprits de la politique. Chez lui tout était calcul. 
Il donnait sans compter ou ne comptait que pour donner. 
Il prêtait sans réclamer les intérêts, ni même quelquefois le 
capital. Pour de tels chefs les peuples sont indulgents. Le tout 
est de savoir répandre autour de soi la manne terrestre. Cosme 
avait les mains percées, n’espérant pas persuader qu’il les 



140 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

eût nettes. Il disait en bon dévot n’être pas sûr que tous ses 
biens eussent été honorablement acquis, et n’avoir jamais assez 
donné à Dieu pour le trouver débiteur sur ses livres. Ainsi 
Tartuffe s’accuse d’être un grand pécheur. Personne alors ne 
connaissait le dessous des cartes, n’établissait le lien entre 
les faits, ne remarquait que toute largesse rapportait quelque 
chose à cet adroit calculateur ou aux siens. 

Nous le verrons plus loin Mécène des beaux-arts ; il faut 
montrer ici le Mécène des belles-lettres. La plume a plus de 
ressources que le pinceau, le ciseau ou la truelle pour porter 
un nom aux étoiles, car elle ne fournit pas seulement son 
témoignage : elle juge et donne ses motifs. Dans un temps où 
l’imagination semblait tarie, la richesse, qui n’y peut rien, 
peut très bien, au contraire, provoquer, seconder le travail 
patient d’esprits médiocres, mais appliqués. Il s’agissait de 
faire copier à grands frais des manuscrits grecs, latins, 
de toute langue. Le prix dont on payait le moindre d’entre 
eux stimulait à fureter partout pour en trouver, et l’on en 
trouvait un grand nombre. Cosme fait, à cet égard, comme 
ses contemporains opulents, sans en excepter ce paysan dé- 
grossi de Sforza. Tout son avantage sur eux, c’est qu’il dispose 
de plus inépuisables ressources ; mais cet avantage, c’était 
tout dans l’espèce. Pas plus que Sforza, Cosme n’était un 
grand clerc. Il n’en marchait pas moins sur les traces de 
Niccolô Niccoli, avec la différence qu’il y a d’un simple parti- 
culier à un banquier passé prince. Et cependant il ne réunit 
que quatre cents volumes, tandis qu’à son devancier les Flo- 
rentins en devaient huit cents, et que le pape Nicolas Y en 
allait assembler cinq mille dans la bibliothèque du Vatican, 
sa création. Encore Cosme n’y regardait-il pas d’assez près 
pour garnir ses rayons : son or n’était pas exempt de scories. 
La spéculation mercantile des moines lui offrait de faux 
anciens, revêtus d’une belle patine, grâce à des mélanges chi- 
miques. Mais qu’importe ? Qui veut avoir renom de Mécène 




LES BELLES-LETTRES. 141 

doit aimer les lettres, l’argent au bout des doigts ; et c’est 



Palais Médicis od Riccardi. 

ainsi qu il les aimait, par calcul d’abord et plus tard par goût. 
Il profitait de 1 exode des doctes Byzantins, chassés par 



142 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



les Turcs mêmes avant la prise de Byzance, pour les dépouiller 
à prix d’or de leurs manuscrits grecs, syriaques, chaldéens, 
que ses navires lui apportaient avec les tissus d’Alexan- 
drie. Il profitait de l’incurie et de la cupidité monastiques 
pour enlever aux couvents d’Europe ces manuscrits précieux 
qu’y détruisaient les rats, le soleil, la poussière, l’humidité. 
Pour cette recherche et ces achats, il mettait à contribution 
tout le monde: missionnaires, voyageurs, marchands, employés 
de ses comptoirs. Durant son exil, il cherchait déjà, notam- 
ment à Venise, des asiles sûrs pour ces trésors. Revenu de 
l’exil, il les faisait recopier, pour que leur perte éventuelle 
ne fût plus un malheur irréparable. « En vingt-deux mois, 
écrit le libraire Vespasiano, son agent, j’engageai quarante- 
cinq copistes et je terminai deux cents volumes. » Un cata- 
logue de bibliothèque laissé par Gosme a paru trop long au 
lettré Fabroni pour qu’il l’imprimât parmi les documents de 
l’ouvrage qu’il a consacré au chef des Médicis. 

Les faveurs de Gosme aux lettrés ont été, comme ses 
achats de livres, maintes fois célébrées, et l’on ne saurait pas 
plus les nier qu’énumérer ceux qui en recevaient le bienfait, 
après l’avoir recherché. Tous n’étaient pas aussi bien traités 
que le docte Marsilio Ficino, qui obtenait du maître maison 
à la ville et maison à la campagne. Au surplus, il y a lieu, ici, 
à une distinction. Pour mériter ces libéralités plus ou moins 
princières, il fallait se tenir à l’écart de la vie politique. Les 
hommes de la vieille roche restaient dans l’oubli, souvent en 
disgrâce, réduits parfois à s’en aller au loin, jusqu’en Pologne, 
chercher des appréciateurs moins intéressés du talent ou du 
savoir. Mais qui avait tué en soi le citoyen pouvait espérer 
que les lettres le conduiraient à tout, à la fortune, aux 
grâces, aux honneurs. Ces favoris partaient pour les ambas- 
sades, commis-voyageurs littéraires au moins autant que poli- 
tiques, dont le beau langage tournait à la gloire du patron. 
Gardons-nous, malgré tout, de voir dans Cosme l’inspirateur 



LES BELLES-LETTRES. 



4 43 



et le guide des érudits au xv e siècle. Ce serait commettre 
la bévue si souvent commise en appelant « siècle de Léon X » 
le xvi e , dont ce pape n’a pas vu le quart, et « siècle de 
Louis XIV » le xvn e , où les plus grand génies sont déjà for- 
més quand ce prince parvient à sa maturité. Ce n’est pas 
parce qu’on leur accorde des pensions ou des commandes 
que les savants, les écrivains, les artistes, dispensent la 
gloire à un règne ; c’est parce qu’ils ont en eux le feu sacré. 

Si Cosme a, dans cet 
ordre d’idées, un titre vrai- 
ment sérieux et original, c’est 
l’Académie platonicienne. Il 
avait conçu le dessein de la 
restaurer, après tant de 
siècles, en assistant aux le- 
çons de son vieil hôte, ce 
George Gémiste, si grand ad- 
mirateur de Platon qu’on se 
plaisait à le surnommer Plé- 
thon. L’Académie eut bientôt 
son siège dans les jardins 
du palais Médicis. Ce fut, en 

Europe, la première des institutions consacrées à la science 
qui osa s’affranchir des méthodes scolastiques. 

Cette plante de serre chaude sembla d’abord ne prospérer 
que par la présence d’un homme : elle dépérit quand Gémiste 
Pléthon retourna au Péloponèse. Mais Cosme eut la main heu- 
reuse dans la recherche d’un autre jardinier. Marsilio Eicino, 
qu’il avait logé dans son propre palais avant de le rendre 
deux fois propriétaire, s’était converti tard au culte du divin 
Platon. Pour regagner le temps perdu, il tenait une lampe 
allumée devant le buste de son idole, et, ce qui vaut mieux, 
il en publiait la première traduction exacte et complète. Prêtre 
à quarante-deux ans et chanoine par la volonté des Médicis, 




144 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



il s’efforcait de concilier le platonisme avec le christianisme. 
Pour démontrer la vérité de sa religion, il recourait à Platon, 
à Porphyre, à Virgile, aux Sibylles. Il partageait les plus gros- 
sières superstitions, par exemple la croyance aux esprits, dont 
n’étaient pas exempts les matérialistes eux-mêmes. Dans la 
querelle entre les platoniciens soutenant que la nature agit 
en vertu d’un dessein, et les péripatéticiens convaincus qu’après 
avoir appris son métier elle agit d’instinct, il soutenait, inter- 
médiaire entre les deux sectes, que les choses ont une tierce 
essence, une âme immortelle, quoique inséparable des corps, 
et qu’elles répondent autant à 1’ « idée » de Platon qu’à la 
<c forme » d’Aristote. La notion de la Divinité, qui était le 
Tout-Puissant pour les juifs et le Père des croyants pour les 
chrétiens, devient pour les néo-platoniciens l’absolu philoso- 
phique. Ils croient donner au christianisme une direction plus 
rationnelle, et ils s’engagent sur le grand chemin du pan- 
théisme. 

Dans le principe, ces spéculations élevées manquaient de 
base. Longtemps la philosophie s’était bornée à des extraits 
d’auteurs anciens. Plus tard, en abordant Platon, elle n’avait 
pas vu en quoi il différait d’Aristote, ni même qu’il en différât. 
Gosme dut exhorter Marsilio à étudier le grec pour remonter 
aux sources. Le chanoine obéit, enseigna aussitôt ce qu’il venait 
d’apprendre, communiqua le fruit encore un peu vert de ses 
méditations d’abord aux fils et petits-fils du patron, puis aux 
auditeurs du Studio , enfin aux courtisans du palais Médicis. 
L’importance du lieu, la présence du Mécène, les cérémonies 
imaginées attirèrent l’attention. Sous le nom d’Académie pla- 
tonicienne, que prirent ces réunions, ne cherchons rien qui 
rappelle les innombrables académies devenues, un siècle plus 
tard, le ridicule de l’Italie. Point de règles, point de statuts. 
Ce nom est un simple souvenir du grec et du maître que ces 
doctes voulaient honorer. 

L’âme de l’Académie fut donc incontestablement Ficino. 



LES BELLES-LETTRES. 



4 45 

Elle naît et meurt avec lui. L’affection de ses amis, la foi de 
ses disciples en fait le ciment. Aucun d’eux n’est par soi- 
même un philosophe. Tous, ils reproduisent ses idées. Quant 
à Cosme, après avoir donné l’impulsion première, il ne fut 
plus qu’un hôte bienveillant. De cette bienveillance, de cette 
hospitalité, il a obtenu sa récompense avec usure. Par intérêt, 
les lettrés lui ont dispensé la gloire après avoir habilement 
exploité les aspirations qu’il avait provoquées. Il y a là une 
sorte d’action réflexe des hommes sur les choses et des choses 
sur les hommes, des lettrés sur Cosme et de Cosme sur les 
lettrés. 

La part de Piero le goutteux, fils de Cosme, dans cette 
marche en avant de la civilisation, est médiocre. 11 accrut les 
collections paternelles, il soutint les établissements fondés, il 
donna l’ordre à Ficino de publier sa traduction de Platon ; mais 
surtout il veilla avec un soin jaloux à l’éducation de ses deux fils, 
dont celui qui échappa au poignard des Pazzi devait l’éclipser. 

De cet heureux survivant d’une conjuration célèbre à son 
père et même à son aïeul, il y a loin. Le magnifique Lorenzo a 
cette double supériorité que personne ne prend plus ombrage 
des largesses d’un concitoyen qui n’était plus un citoyen, et 
qu’il n’est plus seulement un Mécène, qu’il est aussi un lettré, 
un écrivain. Il fait par goût en même temps que par calcul ce 
que son aïeul faisait uniquement par calcul ; aussi personne ne* 
remarque plus que le bienfait de la rosée qu’il répand est sur- 
tout pour lui. Malgré le mauvais état de ses finances, il dépen- 
sait annuellement en livres trente mille ducats, et il entretenait 
de nombreux copistes qui, à sa mort, se trouvèrent sans 
travail. Appelés par lui ou attirés par le renom de son entou- 
rage, sûrs de trouver dans son palais une bibliothèque riche 
de manuscrits précieux, un vrai musée d’antiquités et aussi 
des encouragements en espèces sonnantes, les savants y 
affluaient, parfois de très loin, et publiaient de belles éditions 
des classiques grecs. Nul besoin dès lors, pour apprendre leur 

10 



446 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

langue, d’aller à Constantinople. Des traductions de Plaute se 
produisent sur divers théâtres de cour, à Florence et ailleurs, 
bien plus pour rendre populaire le vieux comique romain que 
pour propager la langue italienne. Lorenzo disputait, dans ses 
jardins, avec les philosophes, ses commensaux, même à table, 
car ses banquets n’étaient souvent qu’un prétexte pour 
émettre sans danger les plus hardies opinions. 

Mais il faut bien dire aussi qu’excédé des affaires et pas- 
sionné pour les plaisirs, même les moins avouables, il se 
délectait des enfantillages; il n’aimait la société que des 
hommes facétieux et mordants. Pour lui être agréable, c’est 
sur le ton de la plaisanterie qu’il fallait traiter les choses 
sérieuses. Sa maison était un mauvais lieu, tout autant qu’une 
école ou un musée. Ce qui le caractérise, c’est que, égoïste 
habile, il sut faire des satisfactions données à ses goûts per- 
sonnels un calcul de sa politique. En poussant les esprits vers 
les lettres et les arts , il les détournait des affaires d’État; en 
amusant et en corrompant Florence, il y affermissait son 
empire. Enveloppé de telles splendeurs , le joug paraît aux 
hommes moins lourd à porter. Parmi eux, les meilleurs ne 
sont plus des citoyens. Ainsi, Bernardo Rucellai, marchand, 
diplomate, lettré, écrivain, auteur de petits ouvrages histo- 
riques sous son nom latinisé d’Oricellarius, qui eût été jadis un 
des chefs de la République, n’est plus bon qu’à remplacer 
Lorenzo, dont il avait épousé une sœur, auprès des philosophes 
de l’Académie auxquels il ouvre ses beaux jardins ( orti 
oricellari). Ainsi encore, et bien plus bas sur l’échelle de la 
dignité humaine, Angelo Ambrogini de Montepulciano, qui, 
selon l’usage du temps, se fit nommer Poliziano, — nous disons 
Politien, — du nom de sa ville natale. Pour avoir écrit en 
langue vulgaire un poème harmonieux à la gloire de Lorenzo, 
il devint son secrétaire, son bibliothécaire, son familier, le 
précepteur de ses enfants. La récompense obtenue, il négli- 
geait de terminer son œuvre, s’inquiétant peu de laisser 



LES BELLES-LETTRES. 



U7 



comprendre quel motif intéressé lui avait mis la plume à la main. 

Sachons lui gré, du moins, d’avoir contribué pour une 
large part à faire du maître qu’il s’était donné un raffiné, 
un dilettante, un chasseur de manuscrits, alors que cette 
chasse, à force d’être commune en Italie, y devenait difficile 
et de plus en plus coûteuse. Sachons lui gré surtout de 
l’avoir poussé par ses 
exemples, sans doute aussi 
par ses conseils, vers la 
poésie en langue vulgaire, 
que les érudits alors te- 
naient en grand mépris. 

C’est en latin qu’ils écri- 
vaient jusqu’à leurs plates 
et obscènes facéties. 

Quelques lignes dans 
l’idiome italien ou toscan 
échappaient -elles à une 
plunte habile, vite elles 
étaient traduites en latin. 

Filippo Villani, troisième 
du nom, parle avec dédain 
de son oncle Giovanni et 
de son père Matteo, qui, 
en employant leur langue maternelle pour écrire l’histoire, 
« n’ont certes pas fait une belle chose ». Ce qu’on admire 
chez Pétrarque, c’est le philosophe lettré, l’auteur de Y Africa, 
non le poète des sonnets , non le Pétrarque de la postérité ; 
chez Dante, c’est le penseur catholique, non le génie poétique 
et l’art incomparable de l’expression. Même pour Niccolô 
Niccoli, Dante était le poète des chaussetiers et des boulan- 
gers, des boulangers ! c’est-à-dire de ce qu’il y avait de moins 
prisé dans la population florentine. Vers la fin du siècle, Pic 
de La Mirandole soutient encore qu’à Dante manquaient les 




Poli ti en. 



148 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



mots et à Pétrarque les idées. Cristoforo Landino n’admet pas 
qu’on puisse, sans savoir le latin, bien parler le toscan. Et 
Folitien, qui manie élégamment les deux langues, croit devoir 
écrire en latin l’histoire de la veille, la conjuration des Pazzi. 

Les latinistes, pourtant, n’étaient pas sans reproches. Si 
leurs modèles de la Grèce et de Rome étaient pleins, eux ils 
étaient creux et vides, comme l’a été, aux siècles suivants, la 
vieille école italienne. Une période sonore leur tenait lieu de 
pensée. Les meilleurs esprits en étaient choqués. « Un dis- 
cours fait avec art, disait le pape Pie II, ne peut être l’oeuvre 
que d’un sot. » Le cardinal d’Estouteville, entendant l’éloge 
de saint Thomas d’Aquin par Lorenzo Yalla, s’écriait : « Mais 
cet homme est fou! » La mode n’en faisait pas moins loi. 
Point de solennité publique ou même privée qui ne se donnât 
le luxe de ces discours soigneusement « fourbis », pour em- 
ployer un mot qu’aiment les Italiens parlant de l’éloquence. 
Les riches familles, comme les gouvernements avaient leur 
orateur officiel, qui s’exprimait en latin ronflant. La belle école 
pour constituer ou reconstituer une littérature nationale ! 

Il fallut donc à Lorenzo, pour écrire en langue vulgaire, 
même en présentant aux lecteurs ses excuses, un certain cou- 
rage, qui lui fut, à vrai dire, rendu facile par la trop faible 
teinture qu’il avait des langues anciennes. S’étant servi de 
l’instrument qu’il tenait sous sa main, il ne tarda pas à « maxi- 
mer ses pratiques », pour employer une expression devenue 
célèbre. Soulevée par lui s’agite la question de savoir si la 
langue italienne est propre aux genres littéraires, et surtout, 
comme la latine et la grecque, à exprimer les idées générales, 
cette nouveauté dont les hommes de la Renaissance sont à ce 
point frappés que, dans les textes anciens qu’ils publient, ils 
les impriment en caractères plus gros ou plus espacés, pour 
attirer mieux l’attention. Sous le premier aspect, la question 
était résolue par les auteurs de Ricordi , de lettres missives, 
de chroniques; sous le second, par Dante, Pétrarque et 



LES BELLES-LETTRES. 



U9 



Boccace ; mais elle restait toujours pendante à des yeux pré- 
venus. L’autorité de Lorenzo assura le triomphe du langage 
toscan. Les grands de ce monde, quand ils prêchent, n’ont 
pas coutume de prêcher au désert. Leone Battista Alberti ouvrit 
la voie aux adhésions, et bientôt tous s’y ruèrent. Bientôt, 
Bernardo Bucellai, dans sa correspondance avec Erasme, un 
Hollandais pourtant, ne consent plus à écrire en latin. 

Les exemples de Lorenzo firent plus encore peut-être que 
ses conseils. Comme fit plus 
tard Galilée, pour prouver 
le mouvement, il marchait. 

Peut-être même n’eût-il rien 
voulu prouver, qu’il n’eu 
aurait pas moins projeté la 
lumière. 11 n’est pas sans 
doute un grand poète, mais 
il fait de bons vers, et même 
de jolis vers dont le mérite 
est grand, car, depuis Pé- 
trarque et Boccace, on ne 
trouverait pas un versifica- 
teur en langue vulgaire qui 
valût d’être cité. Il renoue 
la chaîne rompue, il reprend la poésie où le xiv e siècle l’avait 
laissée. Très médiocre dans ses vers sacrés, il est agréable 
dans ses vers profanes, où il emprunte aux paysans de la Tos- 
cane leur langage naïf, dans sa Nencia da Barberino , dans ses 
Canti carnascialeschi ou chants du carnaval, que ses courtisans 
osèrent mettre au-dessus des poésies de Dante. Sans origi- 
nalité, puisque le genre était en honneur antérieurement à Boc- 
cace, ces chants sont, en outre, d’une grossièreté si licencieuse 
que les plus hardis hésiteraient, de nos jours, à les produire 
en petit comité. Jouir de la vie, se livrer au plaisir, ne pas 
songer au lendemain, tels sont les conseils de cet épicurien 




Leone Battista Alberti. 



150 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



cynique. Seulement, il les rajeunit et les rend agréables par 
l’expression élégante et vive de pensées familières au peuple 
et à lui-même. 11 en faisait l’assaisonnement apprécié de ces 
réjouissances carnavalesques dont il devenait Y imprésario et 
qui tiennent tant de place dans son temps. Facteur des 
poèmes, il veillait à ce qu’ils fussent mis en musique, et il 
ordonnait la pompe, pour les placer dans un cadre digne 
d’eux. C’était son plaisir et, tout ensemble, un des ressorts 
de sa politique, plus étroite de moitié que celle des empereurs 
romains : de leur devise connue, il négligeait le pain et main- 
tenait les jeux. Il connaissait son peuple et savait qu’à Flo- 
rence les ventres affamés avaient encore, pour les fêtes, yeux 
et oreilles. 

Que l’excuse de cette frivolité impardonnable, ou, si l’on 
veut, de cette tactique égoïste, soit du moins dans ces poésies 
gracieuses qu’il écrivait pour le besoin du jour et qui réveil- 
laient le goût de la langue vulgaire. Cet heureux résultat n’en 
fut pas moins plutôt atteint que poursuivi, et, chose curieuse ! 
les Cicéroniens, par l’exagération enragée de leur fanatisme, 
y contribuèrent sans le savoir et sans le vouloir. Le jour où 
ils imposaient la mode savante de n’employer, en parlant la 
langue de Cicéron, que le vocabulaire de Cicéron, une élite 
seule pouvait la parler ou l’écrire ; il fallait s’adresser à la 
foule dans le seul langage qu’elle comprît. Lorenzo eut sur les 
érudits le double avantage de savoir ce qu’il faisait quand il 
donnait le branle, et d’être si haut placé qu’il trouva des imi- 
tateurs. 

Un heureux hasard voulut que, parmi ses courtisans, 
plus d’un fût bien doué pour les lettres. Nous avons déjà 
nommé Politien et Rucellai ; nommons encore Luigi Pulci, 
auteur du Morgante maggiore, dont la mère du seigneur, qui 
se piquait de littérature, avait elle-même suggéré l’idée. Ce 
poème appartenait à un genre bien connu des Français, mais 
nouveau pour les Italiens. Pulci à Florence, comme Bojardo à 



LES BELLES-LETTRES. 



151 

Ferrare, donnait un tour élégant à des chants de forme 
populaire qui célébraient les guerres de Charlemagne contre 
les Sarrasins, et cependant l’œuvre restait d’apparence fri- 
vole, à la. fois parce que les choses sérieuses y étaient pré- 
sentées d’une manière plaisante et parce que la langue vul- 
gaire qu’employait l’auteur le discréditait auprès des doctes. 

Les doctes, dans l’es- 
pèce, n’avaient pas tout 
à fait tort. Pulci est si peu 
exercé au maniement de 
la langue, que parfois il 
paraît grave quand il se 
joue et plat quand il vise 
au beau style, trivial avec 
gaucherie quand il veut 
être vivant. Jongleur at- 
tardé, affranchi de toute 
croyance, ce chanoine de 
cinquante ans commence 
ses chants par des poésies 
d’église d’où il glisse aus- 
sitôt dans les témérités de 
la pensée et de l'expres- 
sion. Il invoque Vénus 
après la Vierge et raille 
l’immortalité de l’âme, sans le moindre dessein d’attaquer la 
religion. Les dévots pratiquants, meme les femmes, rient aux 
éclats de ses plus grasses plaisanteries. Les témérités de la 
pensée et du langage sauvent les pages sérieuses qu’elles 
auraient pu compromettre. Cet improvisateur sans génie a, du 
reste, le mérite d’enrichir la langue et de perfectionner la 
versification. L’octave est chez lui plus légère que chez Boc- 
cace et moins basse que chez les autres auteurs de rime . Sur 
ce point, il servira désormais de modèle, car tout le monde 




Luigi Pulci. 



4 52 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



comprend et goûte ses vers, tout le monde les récite chant 
par chant, à mesure qu’il les compose et les allonge. La cour 
bourgeoise et lettrée de Lorenzo y trouve son passe-temps 
favori, à table et dans les orgies dont la présence des matrones 
et des jeunes filles ne tempérait pas assez le trop libre carac- 
tère. Luigi Pulci dut à ce singulier ouvrage d’entrer dans l’his- 
toire des lettres italiennes. Comme le maître qu’il flattait en 
l’imitant, il a grandement contribué à la revanche de la 
langue italienne, si longtemps et si injustement dédaignée. 

Divers lettrés, dans des genres différents, achevaient 
bientôt de démontrer qu’elle n’était point incapable de rendre 
des idées générales et littéraires. L’érudit Landino s’en servait 
avec succès pour traduire Pline l’Ancien et pour commenter 
Dante. S’interdisant les locutions triviales, trop fréquentes chez 
Pulci et chez Lorenzo, il parlait noblement cet idiome sans 
noblesse, service signalé, conquête importante. Il fait penser 
aux écrivains français que le dévergondage de la langue fran- 
çaise révolte, et qui s’imposent, pour l’imposer aux autres, la 
règle sévère d’un langage épuré. Seulement, il faut Landino 
et Lorenzo pour accomplir la tâche de Malherbe, puisant 
comme Ronsard aux sources grecques et latines les formes 
de la poésie nationale, en même temps qu’il se préserve de 
tout excès dans ce sens par ses promenades philologiques sur 
la place Maubert et sur le port aux foins. 

A un autre point de vue encore, le rapprochement est 
légitime entre la France de Malherbe et la Toscane de Lorenzo. 
Ainsi que le dialecte de l’Ile-de-France se propageant dans 
nos provinces, le dialecte florentin, devenu d’abord toscan, 
devient italien par la force des choses, par l’attrait du mieux, 
et sans qu’on en puisse faire honneur à personne en particu- 
lier. Dans ce pays d’Italie où, bien plus que dans le nôtre, les 
patois s’élèvent à la dignité de dialectes susceptibles d’une 
littérature, tous ceux qui se piquent d’être éclairés tentent 
d’écrire à la florentine, non pas seulement dans leurs rapports 



LES BELLES-LETTRES. 



453 



avec les magistrats de la République, mais entre eux ou quand 
ils s’adressent au public de toute la péninsule. Le florentin est 
désormais la langue commune. C’est en florentin que sont 
rédigées dépêches et histoires. Ludovic le More, dans son tes- 
tament, parle bien encore milanais, mais il s’efforce visible- 
ment de parler florentin, et il croit même y être parvenu. 

Si le progrès est réel hors de la Toscane, il reste cepen - 
dant beaucoup à faire encore pour tout Italien, avant qu’il 
puisse être pris pour Toscan. Veut-on mesurer la distance? il 
faut lire, après les dépêches des « étrangers », c’est-à-dire des 
Italiens non Toscans, celles de Francesco délia Casa et de 
Gentile Becchi, serviteurs du fils de Lorenzo : l’un fin et 
attique, l’autre doué d’une verve presque gauloise et plein de 
vie, malgré son grand âge, tous deux bons écrivains. Même 
alors ce n’est pas sans peine que les habitants des autres 
villes se mettront au diapason. Lorsque dans la délicate Flo- 
rence arrive de Ferrare, ville lettrée pourtant, le dominicain 
Savonarole, il parle mal, il fait rire les moines du cru, même 
les moines acclimatés. Plus tard, il sera plus correct, il con- 
naîtra mieux la propriété des termes ; mais il n’atteindra 
jamais aux grâces du langage familier, où excellent les Flo- 
rentins. Seul, l’Arioste y parviendra, et c’est pour lui un titre 
de gloire. 

Tel quel, ce progrès s’accomplit par la connaissance et 
l’usage du latin classique et châtié de la Renaissance, si supé- 
rieur au jargon quasi macaronique du moyen âge. Si le latin 
recule alors devant la langue vulgaire, c’est-à-dire vient moins 
souvent que parle passé sur les lèvres et au bout de la plume, 
la perte fut plus apparente que réelle, tant il s’était cantonné 
fortement dans les esprits. Là, en revanche de sa défaite par- 
tielle, il sut bien vite régner en maître, comme il faut régner, 
sans faire sentir son pouvoir. 

Ermolao Barbaro disait que les lettres devaient beaucoup 
aux Florentins, mais, parmi eux, surtout aux Médicis, et, parmi 



154 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



les Médicis, surtout à Lorenzo, au magnifique Lorenzo. Peut- 
être fait-il trop d’honneur à cette famille surfaite et à son 
plus littéraire représentant. Il a raison, du moins, de mettre au 
premier rang comme fauteur des lettres, parmi ces marchands 
enrichis et éclairés, l’homme qui avait confessé en elles une 
foi sincère, la foi qui agit, la foi qui pratique avec amour. 



CHAPITRE YI 

LES BEAUX-ARTS. 

Premier réveil de l’art. — Les ruines antiques. — L’architecture. — Arnolfo de 
Cambio. — La sculpture. — Niccola de Pise. — Andrea de Pise. — La peinture. 
— Les Byzantins. — Cimabue. — Giotto chef d’école. — La première école de 
giottesques. — Taddeo Gaddi, Giovanni de Milan. — L’association des peintres. 
— La seconde école de giottesques. — Agnolo Gaddi, Giottino. — Orcagna. — 
Gennino Cennini, historiographe de l’école. — Part de la démocratie et de l’oli- 
garchie dans le progrès des arts. — La période des premiers Médicis. — Les 
orfèvres. — Les architectes et sculpteurs : Brunelleschi. — Ghiberti. — Dona- 
tello. — Michelozzo-Michelozzi. — Leone Battista Alberti, théoricien de l’art 
nouveau. — Luca délia Robbia et la sculp ture en terre cuite. — Lorenzo des 
Médicis médiocre Mécène. — La peinture. — Les Peselli. — Masolino. — Con- 
quêtes de l’art. — Paolo Uccello. — Andrea del Castagno. — Excès du natura- 
lisme. — Rénovation de l’art byzantin : Fra Beato Angelico. — Masaccio réfor- 
mateur de la technique. — Filippo Lippi. — Benozzo Gozzoli. — Décadence sous 
Lorenzo. — Les Pollajuoli. — Les deux écoles issues de Masaccio : Rosselli, Ghir- 
landajo. — La réforme morale de Savonarole; ses faibles effets sur l’art. — Léonard 
de Vinci. — Fra Bartolommeo délia Porta. — Vogue et grandeur de l’art 
florentin. 



Tout se tient dans les choses humaines. Les traditions 
étrusques avaient fait des Toscans un peuple industrieux; l’in- 
dustrie et le travail, sous ses diverses formes, leur avaient 
donné la richesse, la richesse des loisirs, les loisirs le goût de 



LES BEAUX-ARTS. 



155 



l’étude. Quand ils voulurent étudier, la matière ne leur manqua 
point. Le rayonnement de leur trafic les conduisit en Grèce et 
au pays de Naples, qui avait été une seconde Grèce plus voi- 
sine pour les vieux Romains. Là et dans une grande partie de 
la péninsule italique, la terre ne s’entrouvrait pas sous le choc 
de la charrue sans mettre au jour de précieux débris. Pas 




même n’était besoin de fouiller les en- 
trailles de la terre : à fleur de sol, sur 
le sol, on voyait encore d’imposantes 
ruines, témoins attardés d’une antiquité 
qui pouvait être du second ordre, mais qui était toujours 
l’antiquité. L’étude des lettres en fit bientôt sentir tout le 
prix. De l’admiration au désir d’imiter, le pas fut franchi, 
quoique tardivement. Les leçons qui nous viennent par les 
yeux sont lentes à porter leurs fruits. 

Durant les siècles de barbarie, l’architecture s’était mieux 
soutenue que les autres arts, parce qu’il est, en tout temps, 
nécessaire de bâtir; mais elle était grossière : elle risquait, 
par ignorance, l’assemblage monstrueux des débris les moins 



156 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



faits pour être assemblés. La vieille église de San Giovanni, à 
Florence, avait des chapiteaux composites mêlés à des corin- 
thiens, des corinthiens au-dessous des ioniques, des colonnes 
de hauteur et de grosseur diverses sur le même rang, des bases 
mal appropriées à ces colonnes, flagrantes violations des 
règles antiques. C’est dans l’âge héroïque des cathédrales, 
œuvre de populations entières et de générations successives, en 
d’autres termes vers la tin du x e siècle, qu’on entrevoit partout 
un premier retour à l’art. En 1013, sur une des gracieuses 
collines qui entourent Florence, au sud de l’Arno, s’élevait 
l’église de San Miniato a monte , avec sa façade de style romain 
plus que lombard, avec son intérieur aux proportions exactes 
non moins qu’élégantes. Il y a progrès, non encore renais- 
sance, car la renaissance consiste à s’inspirer de l’antique plus 
qu’à l’imiter, et, quand elle l’imite, à le faire en toute liberté. 
La vieille cathédrale de Santa Reparata, la non moins vieille 
abbaye de Fiesole, étaient encore des monuments de cet art 
primitif, à peine digne d’être nommé un art. Pise fit un pas de 
plus par son étonnante cathédrale, bientôt devenue en Toscane 
le modèle de tant d’autres églises. 

L’architecture civile resta plus longtemps stationnaire. 
Agencer avec habileté des morceaux disparates, comme à 
Pise, ce n’était guère qu’un travail de mosaïque. Ce qu’il fal- 
lait apprendre, c’était à regarder les ruines antiques avec 
intelligence. Or chacun les vit, dans le principe, à travers les 
éloges des auteurs latins plus que par ses propres yeux. Peu 
à peu, l’éducation se fit, car les destructions si fréquentes de 
l’incendie, de la guerre, des discordes civiles, donnaient aux 
architectes un incessant travail. Vers la fin du xu e siècle com- 
mença d’apparaître un véritable progrès. 

Bien qu’on ait conservé les noms de quelques-uns des 
architectes primitifs qui travaillèrent à Florence, Arnôlfo de 
Gambio, natif de Colle au val d’Eisa (1232-1310), les a fait 
oublier. C’est lui qui dirige les travaux du palais du Bargello , 



LES BEAUX-ARTS. 



157 



de la loggia des prieurs, de celle d’Or San Michèle. C’est lui 
qui donne les plans de la nouvelle cathédrale. C’est sur ses des- 
sins que sont édifiés le monastère et l’église de Santa Croce. 
On a voulu voir en lui le Cimabue de l’architecture; il est plus 
et mieux, car plus d’une fois il s’est élevé au beau, dans toute 
l’étendue de ce terme employé trop libéralement. A la magni- 
ficence, caractère principal de ses constructions, son école n’a 
plus qu’à ajouter la grâce. Ce fut l’honneur du maître et des 
disciples d’être continués par Giotto, qui consacra leurs 
exemples en les dépassant. Mais comme architecte, quand il 
donna les dessins du fameux Campanile , Giotto n’avait plus 
que trois ans à vivre. C’est dans une autre branche de l’art 
qu’il marqua surtout sa place comme initiateur, et nous l’y 
retrouverons. 

Ornement naturel, mais non nécessaire, de l’architécture, 
la sculpture était loin, tout d’abord, de marcher du même pas. 
Les ruines s’en rencontraient plus rares de- beaucoup que 
celles des monuments, et le christianisme des vieux âges 
n’avait pas, tant s’en faut ; encouragé les sculpteurs. La 
marche en avant est à peine sensible au xn e siècle. Vienne le 
xm e , et l’essor est prodigieux : Pise a, dans l’intervalle, rap- 
porté sur ses navires les œuvres et peut-être quelques chefs- 
d’œuvre de la sculpture’ grecque. La finesse italienne sentit 
alors la différence de l’art hiératique, bien digne des Égyp- 
tiens ou des Hindous, qu’avait toléré l’Église, et de cet art hellé- 
nique qui, au lieu de créer des dieux gigantesques, revient 
aux proportions humaines, sauf à ne voir le divin que dans le 
beau, ce qui est encore une innovation ou une rénovation. 

Niccola de Pise est le premier qui illustre cet art retrouvé. 
A la cathédrale et au baptistère de Pise, il travaille sous des 
maîtres grecs. Ses disciples l’aident; mais à lui seul appartient 
tout l’honneur de l’impulsion et d’une décision qui n’est pas la 
moindre part de son génie. Manquant de savoir et d’expé- 
rience, il a du désordre, il est froid et sans expression, 



158 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



comme ses modèles antiques ; mais ce désordre est un miracle 
d’ordre au prix de ce qu’on voyait auparavant; mais ces 
figures avaient une dignité, ces attitudes une sagesse, ces 
mouvements une vérité, ces draperies une élégance qui 
relèvent du premier coup un art abâtardi par la décadence 
romaine, appauvri par la sécheresse byzantine, enlaidi par 
l’aride mysticisme de l’Église. Alors que personne n’osait sortir 
de la routine, Niccola en sort, et ses successeurs mettent un 



tout s’y trouve, jusqu’au choix de formes que n’ont point sur- 
passé, selon les critiques modernes, Ghiberti, Donatello, 
Michel- Ange, Raphaël. La sculpture fit un pas de géant le jour 
où Andrea façonnait en terre glaise les portes du Baptistère tour- 
nées vers le midi. A l’art de sculpter des figures, il ajoutait l’art 
de les distribuer, l’art de composer, l’art de signaler l’idée 
principale, sans nuire à la beauté des formes, sans mécon- 
naître la nécessité des proportions et de l’harmonie. Le 
premier, sur un marbre froid, il exprime sans vulgarité la 
grâce, la tendresse, la force, tous les sentiments. C’est un 
disciple, disciple de Giotto comme de Niccola, mais qui sait 
voler de ses propres ailes, qui est lui-même un maître. Les 




demi-siècle à l’atteindre, un 
siècle à le dépasser. Son école, 
en effet, est fondée : Giovanni 
et Andrea de Pise l’illustrent 
après lui. 



Andrea Pisano. 



Andrea de Pontedera, dit 
Andrea Pisano ou de Pise, vint 
travailler au Campanile , sous 
la direction de Giotto, dans 
ces voies heureuses où, sans 
copier le paganisme, la sculp- 
ture s’inspire de l’art grec 
modifié par le goût florentin. 
Noblesse, élégance, sentiment, 



LES BEAUX-ARTS. 



159 




merveilleuses portes de Ghiberti ont fait négliger celles 



d’Andrea; mais Ghiberti n’eut point fait mieux, s’il ne les 
avait eues devant lui. 



Porte du baptistère, d’Andrea Pi s an o. 



4 60 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



Le sculpteur était alors le véritable éducateur du peintre, 
les modèles de celui-ci ayant tous péri. La peinture fut donc 
tributaire de Niccola Pisano; mais Florence y prit le rôle initia- 
teur que tenait Pise dans la sculpture. Il ne fut point facile à 
cet art séduisant de se faire accepter : l’Église le poursuivait 
d’une guerre implacable, en haine de l’antique, c’est-à-dire de 
Limitation du beau et de la nature. Au xi e siècle, la peinture 
est encore toute byzantine, avec ses surfaces inanimées, ses 
lignes droites, ses masses informes, ses images cadavéreuses. 
Les mosaïques, susceptibles de durée, maintenaient sous les 
yeux diverses œuvres perdues de cette barbarie hiératique, à 
peu près comme les tapisseries des Gobelins remplaceraient 
les tableaux de Lebrun, s’ils venaient à être détruits. C’est 
ainsi que les Byzantins, dans l’Italie des temps barbares, 
comme les Vestales dans l’antique Rome', entretinrent la 
flamme presque éteinte du feu sacré. Cet art de décadence eut 
.la vie dure : on le pratiquait encore, à la fin du xiv e siècle, 
parallèlement à l’art de rénovation que le génie de la Renais- 
sance donnait au moyen âge épuisé. Les Grecs qui habitaient 
la Toscane sont emportés bientôt, quoi qu’ils en aient, par 
l’irrésistible courant. Les grossiers artisans qui peuplaient 
déjà toute une rue à Florence, dès 1269, la via dé Pittori, ne 
peuvent plus se maintenir dans Limitation servile et parfois 
ridicule de la manière grécque. Cimabue a paru. 

Issu d’une famille noble et aisée, il avait pu par des 
voyages élargir son talent formé à l’étude des peintures 
farouches qui reproduisaient les vieilles mosaïques. Quelque- 
fois il osa regarder en face le modèle vivant. Il surpasse ceux 
qu’il se propose tout ensemble par le style et le coloris. Ses 
têtes de vieillards sont, par aventure, si fièrement accentuées 
que les modernes, sur ce point, n’ont pas fait mieux que lui. 
Dans ses draperies aussi, il met plus de vivacité, de souplesse, 
de naturel. Pour la conception comme pour l’exécution, il est 
dans son temps hors de pair. S’il reste encore infiniment trop 



LES BEAUX-ARTS. 



4 61 



l’esclave du convenu, s’il manque presque autant que ses 
devanciers de beauté, de grâce, de variété, de vie, ses con- 
temporains n’en pouvaient être choqués. La peinture a, dans 
toutes les périodes de son histoire, comme un langage obligé 
que doivent parler ceux-là mêmes qui en entreprennent la 
réforme*'. On était frappé surtout de ce qu’il avait osé à Santa 
Groce, à Santa Maria Novella, à Santa Trinita, à San Spirito. 
Où nous ne voyons qu’un 
précurseur, on voyait un 
chef d’école. Chef d’école 
ou précurseur, il s’imposa 
par son caractère hautain, 
impérieux, inflexible, par 
sa facilité précoce et sa 
fécondité surprenante, par 
sa fortune personnelle et 
ses relations étendues. Il 
est possible que l’impuis- 
sance où il se sentait d’at- 
teindre son idéal ait con- 
tribué à le rendre irritable ; 
mais il est certain que son 
autorité fut acceptée ou 
subie, à en juger soit par 
la conservation respectueuse d’un nombre relativement consi- 
dérable de ses tableaux, soit surtout parle changement qui 
s’accomplit dès lors dans la manière des peintres. 

Qu’eût été sans Gimabue le petit berger du Mugello dont 
il devina le génie, en le voyant, au milieu de ses brebis, des- 
siner d’imagination ou d’après nature? Giotto se fût peut-être 
toujours ignoré lui-même et jamais ne fût sorti de son humble 
condition. Profitant des progrès techniques que la peinture 
devait à Gimabue et la sculpture à Niccola Pisano, il s’affran- 
chit des traditions hiératiques, améliore l’art du dessin, accom- 

11 




162 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



plit toute une révolution, pour laquelle c’est à peine si les 
éloges qu’on lui décerne sont suffisants. Sec au début, malgré 
sa merveilleuse dextérité de main, et trop embarrassé dans 
ses lignes droites, il donne avec le temps plus de variété aux 
personnages divers que trace son pinceau. Il ressuscite l’art 
du portrait, il sait composer et représenter une scène. S’il 
manque parfois de proportion, d’agrément, d’élégance, il a le 
trait d’une pureté rare, il distribue habilement la lumière et 
les ombres, il donne à ses tons une réelle vigueur. Ne lui 
reprochons pas d’ignorer les lois du clair-obscur et de la per- 
spective : pour les connaître il aurait dû les découvrir, et le 
plus grand génie ne peut suffire à tout. 

Ce qu’a fait Giotto est déjà assez surprenant. Imitateur 
fidèle dans l’exécution, il est dans la conception, ou plutôt 
dans la méthode, le plus hardi des novateurs. Il ose détourner 
ses yeux des modèles consacrés pour regarder la nature en 
face, peindre ce qu’il voit, ne plus transformer, par respect de 
la coutume, des objets d’adoration en objets de dégoût. Con- 
vié à l’envi par les Dominicains et les Franciscains rivaux à 
représenter sur les murs de leurs églises les miracles récents 
qui devaient assurer à l’un des deux ordres sur l’autre la 
prépondérance, le plus simple bon sens l’invitait à s’inspirer 
de la réalité pour peindre des scènes de la veille, des person- 
nages que chacun avait vus ; mais ne sait-on pas qu’au 
triomphe du bon sens ne suffit pas toujours le génie, même 
servi par une forte volonté? 

Assurément, on devait à la longue tomber d’un excès 
dans l’excès contraire, et, pour fuir la laideur, si longtemps 
réputée divine, rechercher trop la beauté humaine, aboutir 
enfin à cette forme inférieure de l’art qu’on appelle Je réalisme 
ou, plus exactement, le naturalisme ; mais les disciples seuls 
seront damnables de ce chef : Giotto resta dans la juste 
mesure. Sans lui, l’art de peindre se fût traîné, qui sait com- 
bien d’années encore, dans l’étroite et affreuse ornière ou 



LES BEAUX-AllTS. 



163 



l’enfonçaient de plus en plus les Byzantins. Pour les grandes 
compositions qui lui sont partout demandées, cet esprit clair et 
pénétrant, positif et joyeux, se plie aux obscurités des sujets 
symboliques ou légendaires qui en usent librement avec l’his- 
toire et reflètent la foi. Il s’inspire des hardis tableaux de 
l’enfer burinés par Dante, son glorieux ami, mais il ne les 
copie point, quoiqu’il eût pu le faire en restant original, la 
copie d’une œuvre poétique 
par le pinceau ne pouvant 
être qu’une assez libre tran- 
scription. Habile à repré- 
senter les supplices du corps 
par les attitudes, et les tor- 
tures de l’âme par l’expres- 
sion des physionomies, il 
excelle à rendre par. 
quelques traits déliés les 
élans de l’amour et de la 
joie, les plus délicates 
nuances du sentiment. 

Souvent les nécessités 
de son travail l’appelaient 
hors de Florence ; toujours 
la nostalgie l’y ramenait. Ce 
qu’il dut au génie florentin, on ne saurait exactement le dire ; 
on sent bien du moins que l’esprit net de ce peuple est pour 
quelque chose dans l’étonnante netteté de Giotto. D’ailleurs, il 
n’est pas plus le père de la peinture que Dante de la poésie et 
Boccace de la prose. Avant Dante, Cino de Pistoia est un poète ; 
avant Boccace, Dante est un prosateur ; avant Giotto, Cïmabue 
est un peintre. Mais Cimabue laissait à Giotto une tâche particu- 
lièrement lourde. Ce qu’avait tenté le précurseur, la gaucherie 
de sa main l’avait compromis. Pour mener l’entreprise à bonne 
fin, il fallait avec la foi du disciple la fougue du novateur et 




Giotto. 



164 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

aussi l’activité lumineuse du vulgarisateur. Ces dons, Giotto 
les possède à un tel degré que tous les peintres subséquents 
le reconnaissent pour maître. Il est sans rival dans toute cette 
première renaissance de l’art italien. « Créateur de l’art et du 
métier, dit M. Delaborde, il partage avec Dante la gloire 
d’avoir, du jour au lendemain, révélé le beau à son pays par 
la poésie des inspirations comme par la précision des formes, 
donné l’essor aux plus hautes facultés de l’imagination, défini, 
institué les lois du style et du langage. » 

Après Giotto cesse donc toute incertitude. Quiconque 
tient un pinceau s’est rallié à sa doctrine et contribue à mettre 
l’unité dans l’art. Unité féconde qui, sous certaines règles 
générales et dans des limites fixées, permet la liberté indivi- 
duelle, seule capable de reproduire la nature comme on la 
voit, comme on la sent ! A peine, malheureusement, quelques 
mots des textes ou des conteurs permettent-ils de suivre dans 
ses mœurs et son travail cette école désormais constituée. 
Simples artisans, le sculpteur et le peintre sont traités en arti- 
sans. Fantasques, lunatiques, ivrognes, sans pudeur, féconds 
en facéties souvent grossières, comme le fameux Buffalmacco, 
ils n’inspirent point l’estime. On commandait un tableau comme 
une table, avec des conditions injurieuses dont nul ne se cho- 
quait. Mais à peine la main-d’œuvre avait-elle fourni une œuvre 
d’art, que toute assimilation disparaissait. De fins apprécia- 
teurs portaient aux nues le talent du peintre et lui faisaient 
une renommée, manière ingénieuse de s’acquitter envers lui 
sans se ruiner. Pour ne pas altérer ses peintures, les acqué- 
reurs aimaient mieux geler dans les chambres qu’elles déco- 
raient que d’y allumer, dans des réchauds de cuivre, selon la 
mode sicilienne, l’ambre et l’aloès. 

Aussi Florence était-elle comme un grand atelier. Depuis 
que les citoyens voulaient des fresques dans leurs maisons, 
comme l’État dans ses palais, l’industrie du peintre ne con- 
naissait plus de chômages. Pour la décoration des édifices 



LES BEAUX-ARTS. 



165 



publics, ce peuple si économe ne regarda bientôt plus à la 
dépense. C’est au lendemain de l’effroyable peste qui l’avait 
ruiné et plus que décimé qu’il commandait les dispendieuses 
portes du Baptistère, dont personne ne pouvait savoir alors 
si elles seraient ou non des chefs-d’œuvre. 

Dans ce progrès des beaux-arts, le rôle de Florence est 
prépondérant. En vain la vanité municipale des villes italiennes 




Giotto. — Mort de saint François. 
(Fresque dans l’église de Santa Groce.) 



soutient-elle que chacune s’éleva par ses propres forces et 
sans le secours de personne dans les voies d’une si glorieuse 
renaissance ; aucun de ces réformateurs de clocher n’est 
devenu illustre et n’a fait école. Les Toscans, au contraire, 
remplissent le monde de leur nom. Toutes les cités les appellent 
pour la décoration des palais et des églises. C’est que la 
peinture, essentiellement florentine en ces premiers temps, 
exerce plus d’action par la magie du dessin et de la couleur 
que la sculpture et l’architecture, malgré le rang supérieur 
qu’on assigne à celles-ci dans la hiérarchie des beaux-arts. 
C’est que l’enthousiasme tout athénien de ces marchands 




166 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



enrichis portait au bout du monde la renommée des peintures 
qu’ils admiraient après les avoir commandées, et dont, par 
leurs éloges, ils augmentaient la plus-value. 

Si l’esprit souffle où il veut, les germes qu’il dépose ne 
fructifient que dans les terres fécondes. Florence, avec la 
Toscane qu’elle entraîne, ramenait l’art au raisonnable et ne 
tardait pas à y convertir l’Europe entière. Elle prenait une 
place vide et savait la bien remplir. A peine eut-elle entrevu 
la Grèce, qu’elle s’y rattachr ^n la modifiant. Elle rendit des 
fidèles au culte du beau physique, mais en l’éclairant d’un 
rayon intellectuel. Sa foi dans l’enfer et le ciel ne faiblit point, 
mais elle comprit l’un et l’autre avec plus de sens, elle s’en 
inspira, elle les représenta avec plus de justesse par la plume 
de Dante, par le ciseau de Niccola, par les pinceaux de 
Cimabue et de Giotto. Elle marcha vers le vrai et le beau 
avec la sûreté d’un instinct que guidait le fil conducteur du 
savoir. Elle se sentit bientôt soutenue de toute cette société 
italienne si supérieure aux autres sociétés du même temps, 
si naturellement portée à admirer les belles œuvres, et même 
à en honorer les auteurs, ou du moins leur mémoire. L’art 
est pour l’Italie la satisfaction non pas d’un caprice passager, 
mais d’un besoin désormais permanent. Chez ces hommes 
toujours agités, dans ces esprits toujours occupés des plus 
matériels intérêts, savent se faire une large place les goûts 
élevés, les passions nobles, l’amour de la gloire, le désir 
raffiné, propre aux âmes d’élite, de figurer avec honneur 
devant la postérité. 

L’école de Giotto eut le mérite de tenir en ses mains et de 
transmettre le flambeau. Mais c’est surtout en peinture que 
Giotto fit école. Quand il mourut, son œuvre de statuaire 
n’était qu’indiquée ou ébauchée, tandis que son œuvre de 
peintre, achevée par lui-même, s’offrait à tous comme la leçon 
posthume de son génie. Quoique ses disciples entendent bien 
ne négliger aucune des trois branches de l’art, ils ne forment 



LES BEAUX-ARTS. 



\ 67 



point une école de sculpture, et ils forment une école de pein- 
ture. Peu propres à un effort personnel et libre, ils se bornent, 
le maître disparu, à le reproduire de leur mieux. Sa loi devient 
leur évangile, sa pratique leur idéal. Si profonde et si tenace 
est son empreinte, qu'un siècle et demi plus tard toutes les 
peintures en Italie seront encore « giottesques ». 

Toutefois, le courant qui allait devenir irrésistible ne 
s’établit point sans résistance. Le passé trouva d’obstinés 
sectateurs dans l’école siennoise et à Florence même. Mais, 
siennoise et florentine, les deux écoles finirent par se pénétrer 
l’une l’autre. On finit toujours par ressembler plus ou moins à 
ceux qu’on a combattus longtemps. En donnant plus qu’elle ne 
recevait, Florence acquit de ce combat une plus fine délicatesse 
de touche, un sentiment religieux plus profond. Sienne, de son 
côté, subit la loi de Giotto : de lui manifestement procède le 
plus renommé des peintres siennois, Simone Martini. 

Deux générations de giottesques forment l’école. Les uns 
ont entendu la parole de vie et vu leur oracle à l’œuvre; les 
autres ne recueillent qu’un écho affaibli de ses leçons, heureux 
du moins de voir de leurs yeux les monuments trop périssables 
de son impérissable génie. 

Après Stefano, qui n’est plus qu’un nom, Taddeo Gaddi 
est un des premiers propagateurs de la doctrine nouvelle, et 
il se distingue des autres en ce qu’il s’approprie mieux 
l’élégance des formes et des mouvements, la justesse des pro- 
portions, la naïveté, la grâce, la variété des figures sans y 
égaler Giotto, qu’il surpasse peut-être par un coloris plus frais 
et plus vif. Mais sa gloire, en somme, consiste à être un reflet. 
De ses disciples il n’y a guère à noter, pour marquer la conti- 
nuité de la chaîne, que Giovanni de Milan, de qui procéderont 
les plus illustres d’un prochain avenir, Giott.ino et Orcagna, 
Masaccio et Fra Beato Angelico. Devenu Florentin par ses 
études comme par le droit de cité que lui confère la République, 
Giovanni de Milan sait à propos s’affranchir de la tradition 



4 68 



LA. CIVILISATION FLORENTINE. 



florentine pour demander à la tradition siennoise le secret de 
la chaleur, de la tendresse, de la grâce suprême. Seulement, 
ce secret, il le cherche plus qu’il ne le trouve, car il ne rend 
avec expression la douleur qu’au détriment de la beauté. 
Joindre le mouvement dramatique des giottesques à l’expressive 
douceur des Siennois, voilà le triomphe de son art; ne pas 

subordonner les parties à 
l’ensemble, en voilà la fai- 
blesse, et aussi l’infidélité. 
Pour tout le reste, il est 
fidèle et s’abandonne à 
l’entraînement universel, 
avec ces Vénitiens mêmes, 
héritiers des Grecs, qu’at- 
tire l’art nouveau. Dans 
nombre de villes on voit 
des peintures d’auteurs in- 
connus, et de caractère si 
manifeste qu’on les attri- 
bue aux principaux de 
l’école, toujours à des Flo- 
rentins, car un peintre non 
florentin ne peut conquérir 
qu’une renommée locale. 

11 faut s’être abreuvé de 
naissance ou longtemps à la source, pour paraître capable d’en 
répandre au loin les vertus bienfaisantes. 

A ces peintres l’association donnait alors la force que ne 
leur donnait plus le génie. En 13â9, suivant un peu tard 
l’exemple des artistes vénitiens et des artisans florentins, ils 
formaient une société sous le patronage de saint Luc, ce pre- 
mier peintre chrétien ». Divers métiers furent admis dans la 
corporation, sans qu’on voie que la pratique du dessin leur 
donnât droit d’y entrer : artisans du bois et du fer, fabricants 




T A DDE O GadDI. 




L'ES BEAUX-ARTS. 



469 



de selles et d’épées, manœuvres aussi peut-être qui prépa- 
raient les murs pour la peinture. C’est que le peintre était., 
à l’égal des autres, un artisan qui avait boutique ouverte 
ou travaillait dans la boutique d’autrui, qui ornait les petits 
objets, les petits meubles comme les grands, armoires, bancs, 




Taddeo Gaddi. — La rencontre a la Porte d’or. 
(Fresque dans l’église Santa Croce.) 



coffrets, harnais, selles, boucliers, bannières et pennons, comme 
panneaux et murailles. Beaucoup de menues peintures qui nous 
ont été conservées proviennent des plus portatifs de ces objets, 
surtout des coffrets où la femme enfermait ses présents de 
noces. A ceux qu’ornaient des sculptures sur bois se lisaient 
souvent accolés les noms du menuisier et du sculpteur. 

L’association vint très à propos pour donner quelque force 



170 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



fi des peintres médiocres; elle ne leur pouvait donner le génie 
ou même lestaient. Le talent, toutefois, ne manqua point aux 
giottesques de la seconde génération. Ainsi Agnolo Gaddi, fils 
de Taddeo et peintre capricieux qui faisait agréer ses caprices. 
Menant de front, comme son père, le trafic et l’art, partageant 
ses journées entre le comptoir et la brosse, au besoin mosaïste 

et architecte, il manquait 
de loisir pour étudier, il 
travaillait vite, trop vite 
pour donner à ses œuvres 
un caractère définitif. Avec 
lui plus encore qu’avec 
Taddeo, la décoration tend 
à devenir le principal de 
fart. Il dessine avec trop 
de négligence et d’incor- 
rection pour ne pas gagner 
à n’être vu que de loin, ce 
qui permet en outre de ne 
pas s’arrêter à certains 
détails par trop réalistes 
et répugnants ; mais il pos- 
sède les qualités qui per- 
agkolo Gaddi. mettent d’apprécier à dis- 

tance un ouvrage : il 
compose bien, selon les principes simples et nets de Giotto, 
avec naturel et relief. La fraîcheur de son coloris, que Yasari 
admirait tant, est sensible même de nos jours. Par malheur, 
ses défauts plus que ses qualités, selon l’usage, séduisirent 
son temps, et voilà comment il devint un ouvrier de déca- 
dence, car il eut bientôt de multiples imitateurs. 

Dans le nombre, et au premier rang, est ce Giotto de 
Stefano que l’histoire de fart appelle Giottino, pour mieux 
marquer la filiation. Comme, sans violer les grandes lois de 




LES BEAUX-ARTS. 



471 



la composition, il s’asservit aux détails, ses peintures rendent 
la vérité saisissante, l’effet dramatique. L’école en reçut une 
impulsion fidèle aux principes et, tout ensemble, exempte de 
pédantisme. Mort à trente-deux ans, si Giottino n’a pas donné 
sa mesure, il est du moins un des peintres qui marquent les 
étapes de l’art, et il faudrait le nommer, alors même qu’on 
se tairait sur la plupart des 
autres. Mieux qu’eux tous, 
en effet, et le premier 
peut-être dans l’ordre 
chronologique, il repré- 
sente une des deux formes 
de l’art florentin. A côté 
de Giotto, d’Orcagna, de 
Michel-Ange, qui inspirent 
l’étonnement et com- 
mandent l’admiration par 
leur génie austère, in- 
flexible, altier, des peintres 
modestes et doux s’insi- 
nuent au lieu de s’impo- 
ser, et leur action, pour 
être moins énergique, n’en 
est pas moins pénétrante. 

Giottino donne alors, Masaccio et Andrea del Sarto donneront 
plus tard à la gamme du pinceau cette note nouvelle dont la 
douceur exquise nous charme et nous séduit. 

C’est Andrea Orcagna qui suit les principes de l’école avec 
le plus de liberté virile. 11 sort des rangs, mais à la manière 
d’un serre-file, non d’un traînard ou d’un déserteur. Quoique 
fils d’un orfèvre, toutes les branches des beaux-arts lui étaient 
familières, et il s’en piquait. Cette tendance était alors assez 
commune; mais nul peut-être, depuis Giotto, n’avait paru aussi 
universel, et il donna le rare exemple d’un génie qui gagne en 




LA CIVILISATION FLORENTINE. 



m 

profondeur, sans perdre en étendue. Dans l’admirable taber- 
nacle d’Or San Michèle, il supplée à la noblesse, que l’art 
n’avait pas trouvée encore, par un pathétique qui ne sera 
point surpassé, comme par la grandeur sévère de son style, 
qu’il tient de ses deux guides, Giotto et Andrea Pisano. 

S’il paraît moins grand dans la peinture que dans la 
sculpture et l’architecture, la faute en est à l’ignorance où l’on 
était alors de la perspective, et au temps qui a effacé le coloris 
de ses fresques. Les yeux sont ainsi frappés de ce qui lui 
manque : ils remarquent surtout sa rudesse de main , ses 
figures sans dignité, sans ordre dans leur disposition. Mais sa 
gloire n’en est guère amoindrie : il garde son rôle à part dans 
l’école. Les modifications qui s’y introduisent, involontaires 
chez les autres, sont volontaires chez lui. Il ose s’affranchir de 
la tradition des livres- saints ; il comprend que la peinture peut 
faire des emprunts à la Divine Comédie, inaccessible aux poètes, 
et il sait voir ce qu’elle lui doit emprunter. Mêlant le poétique 
et l’idéal à l’horrible et à l’immonde, il donne à ses fresques 
de Pise un caractère dantesque de grandeur dans les idées, de 
richesse dans l’imagination, de puissance dans l’art de com- 
poser. En même temps, ce large et judicieux esprit sent bien 
qu’il y a quelque chose à prendre dans l’école siennoise : de là, 
dans l’école florentine, l’apparition de ce doux et tendre mysti- 
cisme qu’il ne pousse jamais jusqu’à l’affectation, qui s’accen- 
tuera davantage dans Masolino et Masaccio, qui trouvera son 
point culminant dans le bienheureux Angelico de Fiesole. 

Notable est le progrès accompli grâce à Orcagna. Relevant 
de Giotto par le sens du beau, le sentiment de la composition 
et de ses lois, le naturel et la vérité, la simplicité ferme des 
lignes, l’unité de l’ensemble, il le surpasse par son adresse à 
distribuer le clair-obscur et conséquemment à produire le 
relief, par le pressentiment qu’il a des perspectives aériennes 
et l’heureux effort qui en résulte pour mieux rendre l’atmo- 
sphère. Or surpasser Giotto sur quelques points, le suivre de 




Toucher quoiiNT^- 



Tabernacle d’Orcagna.- (Or San Michèle.) 



474 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

plus près que personne sur les autres et sur les plus impor- 
tants, c’est un succès que l’austérité des œuvres peut rendre 
moins sensible à l’œil, mais que la réflexion fait comprendre et 
que proclame tout juge attentif. 

Toutefois, dans l’ordre des génies comme dans l’ordre 
des temps, Orcagna ne marche qu’après Giotto. Dans son 
indépendance limitée il reste un disciple, et l’on se demande 
si, lui-même, il eut des disciples. Peut-être est-il permis de 
regarder comme tels, ou du moins comme profitant de son 
exemple pour puiser aux mêmes sources, ceux des peintres 
qui ont su combiner les qualités siennoises avec les qualités 
florentines. Divers peintres par plus d’un point rappellent 
Orcagna et en même temps d’autres giottesques, sans être 
manifestement les élèves ni de celui-là ni de ceux-ci. 

Cent ans après la mort de Giotto, spectacle peut-être 
unique dans l’histoire de l’art, son dogme est encore la loi 
vivante. Y croire, s’y conformer, c’est prendre rang parmi les 
gens de goût et les habiles. Mais les premiers giottesques 
ont déjà le sentiment de leur décadence : Taddeo Gaddi la 
dénonce sans détour. Elle était inévitable : des disciples qui 
égaleraient leur maître ne tarderaient pas à le dépasser. C’est 
ainsi que Giotto avait éclipsé Cimabue. Les giottesques valent 
par l’expression plus que par l’agencement des figures et la 
pureté du dessin, ces deux bases de l’art; ils ont un travail trop 
hâtif; leurs procédés nous paraissent puérils, parfois déplai- 
sants; mais n’est-ce pas un peu parce que nous pouvons admirer la 
science et la force d’un Michel-Ange, la grâce et la perfection 
d’un Raphaël ? Au demeurant, ils sont dociles, restent dans le 
droit chemin, maintiennent ou plutôt établissent une tradition 
vénérée et ne l’exagèrent point, ne tombent point dans la 
manière, ne perdent point le sentiment du beau, de la conve- 
nance, du naturel. Que toutes les œuvres de Giotto vinssent à 
disparaître, on en aurait une idée par les leurs. 

11 faut donc bien comprendre ce mot de décadence. Le 



LES BEAUX-ARTS. 



475 

génie n’étant que l’exception, elle commence après lui. Mais 
des disciples fidèles peuvent maintenir le statu quo dans l’en- 
semble et être en progrès pour certains détails. C’est surtout 
la seconde génération des giottesques qui faiblit; encore l’imi- 
tation s’y rend-elle plus indépendante, ce qui est loin d’être un 
mal. Ces nouveaux peintres, n’ayant point connu Giotto, ne 
sont pas gênés par des souvenirs personnels. En somme, on 
peut dire avec vérité que, séparé de son école, ce puissant 
genie perdrait une partie de sa gloire. Il n’est pas plus que 
ne l’a été Dante « un météore isolé dans le ciel de l’art ». Il 
a des satellites presque innombrables qui font reconnaître en 
lui un des plus grands dans la forte race des éducateurs. 

Et comme pour fixer à jamais ses enseignements, pour 
empêcher qu’en passant de bouche en bouche, de pinceau en 
pinceau, ils ne devinssent méconnaissables, parut bientôt un 
peintre qui en confia au parchemin la tradition. En 1347, 
Cennino d’Andrea Cennini écrivit un traité de la peinture. 
Cent ans après la mort de Giotto, il obvie aux infidélités de 
la mémoire, il marque les intermédiaires qui le rattachent lui- 
même à la pure source : Agnolo Gaddi, dont il se déclare le 
disciple, et Taddeo Gaddi, père d’ Agnolo, fils adoptif de Giotto. 
A ses yeux, tout essai de réforme dans l’art ne serait guère 
moins condamnable qu’une hérésie religieuse : en dehors des 
principes établis, point de salut. 

On ne dure pourtant qu’à la condition de se réformer, 
sinon de se transformer. C’est ainsi que les héritiers de Giotto 
purent pousser en avant sans qu’on leur reprochât de s’être 
émancipés. Tout l’honneur de cette évolution mesurée et pru- 
dente revient à Florence. L’art florentin a ce singulier mérite 
de rester lui-même sans rester le même , soit qu’il veuille 
peindre, sculpter ou bâtir. Ses œuvres ne sont ni l’antique ni 
le gothique. Rien n’est plus vrai que le mot de Cennino : Giotto 
avait ramené l’art du grec au latin et du latin au moderne. 
C’est par lui que Florence est là grande initiatrice. L’école 



476 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

romaine, qui est l’honneur du xvi e siècle et qu’on préfère à 
l’école florentine, fut formée par des Florentins ou par des 
voisins de Florence, formés eux-mêmes à Florence, par Michel- 
Ange ou par Raphaël. En outre, elle est stérile en tant qu’école : 
elle n’était rien avant ces deux modèles sans pareils, elle ne 
sera rien après eux. L’école florentine, au contraire, leur 
survit comme elle les a précédés ; elle reste accessible aux 
disciples, qui ont tort de la dédaigner sous prétexte qu’on a 
fait mieux. Ne serait-il pas sage en effet, de demander conseil 
aux maîtres qui procèdent des plus grands, puisque l’effrayante 
hardiesse ou la désespérante perfection des plus grands ne 
laisse pas surprendre ses secrets ? 

Remarquons ici la marche si différente des belles-lettres 
et des beaux-arts. Dante n’a point fait école comme Giotto. 
Après Pétrarque et Boccace, qui se sont partagé l’héritage 
dantesque en le réduisant à leur taille, pour longtemps il n’y 
a plus rien. L’érudition prend la place vide ; l’inspiration 
recule devant la patience et le savoir. Quand le fleuve qui dis- 
paraît ainsi sous la terre reparaîtra au grand jour, la splen- 
deur littéraire du xvi e siècle n’égalera point celle du xiv e : qui 
ne regretterait Dante, même en admirant Machiavel, et 
Pétrarque ou Boccace, même en lisant le Tasse ou l’Arioste ? 
Si Michel-Ange et Raphaël permettent encore d’admirer Giotto, 
du moins ils ne le laissent pas regretter. Supposons par impos- 
sible Orcagna succédant à Giotto, comme Pétrarque à Dante, 
on aurait vu les artistes, comme on vit les écrivains, hésiter 
entre deux tendances diverses, s’attarder par conséquent, au 
lieu d’être en progrès. C’est parce qu’une première génération 
de giottesques avait impérieusement tracé les voies à la seconde 
que celle-ci put, sans s’égarer, prendre quelques libertés. 

Dans leur marche divergente, les arts eurent raison, sans 
que les lettres eussent tort. C’est que, des deux parts, différait 
la tâche à remplir. Les lettres possédaient leur langue, aux 
arts manquait encore la leur. Dante n’a pu que perfec- 



LES BEAUX-ARTS. 



477 



tionner et consacrer la sienne ; Giotto est un créateur à cet 
égard. Après lui on bégaye encore, mais c’est d’après lui 
qu’on saura parler. Quiconque ne fût devenu son disciple que 
pour une partie de sa doctrine le fût resté, pour l’autre, des 
Byzantins. Se figure-t-on unis dans le même ouvrage, le dessin 
de Giotto ei la couleur de Byzance ou le dessin de Byzance et 
la couleur de Giotto ? 

Ce grand pas en avant a été fait durant la période démo- 
cratique, si troublée en ses derniers jours. Bien des travaux 
remarquables dont on fait honneur au xv e siècle qui les ter- 
mina, avaient été commandés, entrepris même au bruit des 
plus confuses, des plus terribles agitations (1360-1374). La 
peinture sans doute se ressentait trop encore des pratiques 
traditionnelles, le nu était trop caché par ces longs habits 
flottants qui dispensaient de science anatomique ; mais la 
magnificence des costumes, la splendeur des fêtes, dans une 
cité où l’on vivait hors des maisons, sous le ciel bleu et sous 
le soleil, fournissaient à l’imagination des aliments sans cesse 
renouvelés. Le nu même ne manquait pas autant qu’on paraît 
le croire : il y avait à Borne, et probablement ailleurs, des 
courses d’hommes nus comme aux anciens jeux de la Grpce, 
des priapées comme aux cirques de l’empire romain, et les 
mœurs trop libres de la population, tout à fait libidineuses des 
hommes de l’art , ne permettent guère d’admettre qu’ils ne 
vissent pas le nu plus souvent que de raison. 

Sous l’oligarchie, dans le calme relatif que faisait régner 
l’oppression, la stagnation est manifeste. Elle tient à des 
causes diverses : le hasard, qui, pour lors, se montre économe 
de génies ; le dédain ou la négligence des savants tout entiers 
à leurs études philologiques et à leurs querelles dignes des 
héros d’Homère; car ceux qui ont, comme Niccoli et Poggio, 
l’esprit assez large pour admirer simultanément les livres et 
les objets d’art, sont encore l’exception. La plupart ne 
demandent aux débris antiques, comme aux vieux manuscrits, 

12 



178 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



que des témoignages sur la vie chez les anciens, et, soucieux 
du réel plus que du beau, rinsuffisance des renseignements 
plastiques leur fait bientôt détourner les yeux. De même les 
hommes de l’art : des leçons de l’antiquité ils ne tireraient pas 
plus de profit que Niccola Pisano, le premier d’entre eux. De 
ce point de départ, ils se sont élancés, à la suite de Giotto, 
vers l’observation de la nature, guide nécessaire de l’inspira- 
tion personnelle et que rien ne saurait remplacer. 

Deux changements, dans cette période aride, sont seuls à 
signaler. D’une part, la condition de ceux qui se consacrent à 
la construction et à l’ornement de ces constructions. Dans la 
vieille Florence, être architecte, sculpteur, peintre, c’était 
exercer un art, c’est-à-dire un métier, que l’opinion ne séparait 
point des métiers mécaniques. Les vernisseurs, par exemple, 
figuraient aux livres des peintres. La différence des uns aux 
autres n’était que dans la durée de l’apprentissage, long 
d’ailleurs pour tous : douze années au xiv e siècle, selon Cen- 
nino Cennini. D’autre part, le goût croissant de tout ce qui 
donne l’idée ou la sensation du beau. Ce Niccolô Niccoli qui 
aimait tant les livres, aimait aussi les tableaux, les statues, les 
objets d’art de tout genre. Sa maison semblait un musée, et 
il l’ouvrait aux curieux, comme sa bibliothèque aux érudits. 
Poggio recherchait pareillement les chefs-d’œuvre antiques, 
surtout ceux de la sculpture, à vrai dire pour ses propres 
jouissances , bien plus que pour celles d’autrui . Niccolô 
d’Uzzano, un des meneurs de l’oligarchie, qui faisait beaucoup 
d’aumônes à l’église de Santa Lucia, avait voulu y avoir son 
portrait peint par Lorenzo de Bicci. Giovanni des Médicis, père 
de Cosme, commandait aussi à ce peintre des portraits pour 
l’ancien palais de la famille. De même les Pitti, les Pazzi con- 
tribuaient par leurs riches commandes aux progrès de l’art. 

Que l’esprit maintenant recommence à souffler, il se trou- 
vera une famille, portée lentement au-dessus des autres, dont 
les caisses, pleines au service d’intelligences ouvertes, se 



LES BEAUX-ARTS. 



479 

videront pour sa plus grande gloire dans les mains des arti- 
sans qui manient le compas, l’équerre, le pinceau, le ciseau, 
comme dans les mains de ceux qui tiennent la plume. Certes, 
les encouragements n’ont pas l’importance qu’on aime à leur 
attribuer. Les Médicis sont les protégés de l’art plus que ses 
bienfaiteurs. Leurs bienfaits sont subordonnés à trop de caprices 
ou de calculs, et même, 
quoi qu’on en dise, trop 
parcimonieux, pour que 
nous y voyions l’extraor- 
v dinaire support des ta- 
lents, qu’ils étaient, en tout 
cas, impuissants à susci- 
ter. Mais ce fut le bonheur 
des Médicis, comme l’hon- 
neur de Florence, que trois 
génies incomparables, for 
més à l’ombre de l’oligar- 
chie, et, selon l’usage 
d’alors, dans la boutique 
de l’orfèvre, illustrèrent, 
par les chefs-d’œuvre de 
leur âge mûr, la période 
du principat déguisé. 

Brunelleschi (1377-1446), Ghiberti (1378-1455), Donatello 
(1386-1468), ‘sculpteurs d’abord, deviennent architectes, sans 
rester étrangers à la peinture : le xv e siècle ne séparait point 
les diverses branches; il fallait être universel. Ce n’en est pas 
moins la sculpture qui, pour la seconde fois, va régénérer l’art, 
et encore par l’étude de l’antique, car l’irrésistible courant 
entraîne tout le monde, relègue au second plan l’art chrétien. 
On continue sans doute de bâtir, d’orner des églises, et c’est 
de nouveau se tromper sur les Médicis que de prétendre qu’ils 
voulaient détourner les cœurs d’une religion coutumière d’im- 




Brunellesciii. 



480 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

poser la soumission aux pieds des puissants; mais des églises, 
il y en avait à tous les coins de rue. Ce dont manquaient les 
Florentins, ce qu’il fallait édifier, c’étaient des palais, et ce 
qu’y voulaient pour ornements les propriétaires, ce n’étaient 
pas des scènes de piété, c’étaient des chasses, des joutes, des 
aventures amoureuses ou mythologiques, qui rappelassent 
l’art ancien, trop longtemps oublié pour ne pas paraître la 
vraie nouveauté. 

L’éducation des apprentis par l’orfèvrerie explique la simi- 
litude des talents et des procédés. L’orfèvrerie, depuis long- 
temps en faveur à Florence, parce que les riches particuliers 
ne s’y comptaient plus, fournissait à leur goût naturel et déjà 
exercé de la vaisselle, des armes, des piliers de lit, des revê- 
tements de cheminées, des incrustations de buffets, des coffres 
surtout et des coffrets, mille autres menus objets d’ornement. 
En maniant le stuc, le bois, le marbre, les métaux précieux, 
les pierres fines, l’apprenti orfèvre s’habituait à accentuer les 
saillies, les délicates nervures. Devenu plus tard sculpteur ou 
peintre, il se trouva préparé à faire sentir les muscles, quand 
la science de l’anatomie le permit, et à conduire l’art dans ces 
voies de la réalité qui sont les bonnes, quand on ne s’y pousse 
pas jusqu’à l’excès judicieusement condamné sous le nom de 
réalisme. 

Après s’être formé la main etle goût chez l’orfèvre, l’esprit 
dans les conférences philosophiques où s’agitaient les doc- 
trines dantesques; après avoir compris à Rome, dans l’étude des 
vieux édifices, plus nombreux alors que de nos jours et même 
que du temps de Léon X, les raisons de leur forme et de leur 
solidité, les divers systèmes de construction, les procédés pour 
mettre en œuvre les matériaux, Brunelleschi reçut mission de 
continuer cette œuvre gigantesque de Santa Maria del Fiore, 
entreprise jadis par Arnolfo del Cambio, et que Michel-Ange, 
dans Saint-Pierre de Rome, a pu seul égaler. Si, pour imiter 
l’antique, il emprunte au Panthéon la coupole en la doublant. 



LES BEAUX-ARTS, 



181 



en y substituant l’ogive au plein cintre, en augmentant ainsi 
la solidité des voûtes, il dépasse ses modèles et se montre 




original. Rigoureux observateur des justes proportions, il 
réduit les ornements à n’être que l’accessoire : il s’en sert 



Cathédrale de Santa Maria del Fiore, 



482 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



principalement pour accuser les saillies et les divisions. Payé 
à raison de trois florins par mois durant quatorze années, il 
conduisit à bonne fin cette œuvre, dont les gens du métier con- 
testaient avec passion la solidité possible, meme la possibilité. 
Le temps a répondu, et le chef-d’œuvre est debout encore, 
jeune comme au premier jour. Michel-Ange, de son coup d’œil 
d’aigle, avait jugé dès lors qu’on ne pouvait faire mieux. 

Dans l’étude de ses modèles et dans la pratique de son art, 
Brunelleschi avait perdu ce que d’aucuns appellent le sentiment 
religieux, et qui est la tradition hiératique des vieux âges. Ses 
églises et ses palais sont, de propos délibéré, des reproduc- 
tions de l’antique. Mais il a, comme Giotto, le goût des formes 
naturelles, et il sait choisir : il aime le simple et le beau dans 
le grand. Ne reprochait-il pas à Donatello ce Christ <c qui 
n’était qu’un villain » ? Mis au défi de faire mieux, il réduisit 
son rival à s’avouer vaincu. Il a, on l’a dit, la tête dans les 
cieux; mais ses pieds, fort heureusement, touchent la terre. En 
améliorant les pratiques de l’art, il le pousse vers la vérité des 
choses, et c’est par là, c’est en bâtissant des églises qui sont 
des temples, qu’il a encouru, comme tant d’autres, le reproche 
d’être païen. Ce reproche, assurément fondé, les dévots, qui 
le réservent au xv e siècle, devraient bien l’étendre au xiv e , dont 
les mœurs n’étaient ni plus pieuses ni plus chastes, et où le 
sentiment religieux n’avait guère plus de pureté. Les princes 
du xiv e siècle, et les papes aussi, en leur palais d’Avignon, goû- 
taient, à l’égal des Médicis, ces fameuses nudités mythologiques 
qu’on accuse d’avoir perdu l’art chrétien. Toute la différence 
d’un siècle à l’autre fut que les commandes en ce genre ne 
devinrent très nombreuses qu’à la longue, et que, même après 
l’être devenues, elles n’exclurent jamais celles d’un gegre grave 
et religieux, dont une mode persistante demandait l’exécution 
au licencieux Lippi, comme elle les avait demandées à l’humeur 
gaie et profane de Giotto. Ce n’est pas le moindre mérite de Bru- 
nelleschi d’avoir su garder, quoique l’art fût son gagne-pain, 



LES BEAUX-ARTS. 



183 



cette fière indépendance qui agrandit tout ce qu’elle touche. 

On n’en saurait dire autant de Ghiberti. Entre eux la 
comparaison n’est point aisée. Inférieur dans l’architecture, 
c’est uniquement dans la sculpture que Ghiberti montre tout 
ce qu’il vaut. Encore son talent, moins affranchi des pratiques 
de l’orfèvre, était-il plus propre aux petites figures qu’aux 
grandes, car il excellait 
surtout par le fini du tra- 
vail. Ne le cherchons pas 
ailleurs que dans ses deux 
mémorables portes du 
Baptistère : il y est tout 
entier. Voulant imiter celle 
qu’Andrea Pisano avait 
exécutée pour le même 
monument selon les prin- 
cipes de l’école byzan- 
tine, de l'école italienne 
primitive, — peu de dé- 
tails, de simples indica- 
tions, — il y apporta ses 
instincts de peintre et 
chercha d’abord l’effet 
dans l’action plus que dans 
la perfection. Il se restrei- 
gnit à un petit nombre de figures qui se détachent nettement. 
Mais le succès de cette seconde porte lui ayant assuré la com- 
mande d’une troisième, il fit venir à grands frais de nombreux 
fragments grecs. Aussitôt ses yeux s’ouvrirent à une lumière 
nouvelle : il rechercha l’effet plastique et se flatta de l’atteindre, 
cette fois en ne laissant rien d’inachevé, en poussant le soin 
du détail jusqu’à la minutie, et surtout au moyen de cette 
perspective qui déjà s’introduisait dans la peinture et qu’il 
crut propre aussi à la sculpture. Ces petits carrés de la troi~ 




484 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

sième porte sont autant de tableaux en relief, innovation qui 
n’a produit que ce chef-d’œuvre. Les deux branches de l’art 
ont chacune son domaine, elles ne gagnent pas à empiéter. 

Ghiberti s’obstina dans ce système, trop nouveau pour 
ne pas plaire. Il lui dut la popularité qu’il méritait par des 
titres plus solides. S’il n’est pas le chef de cette grande école 
qui ne croit pas déroger en regardant la nature, du moins il 
marque le point de départ. De sa boutique, — le mot d’atelier 
en français est moderne, — sont sortis les maîtres qui ont pris 
la tête du mouvement : dans la sculpture Donatello, dans la 
peinture Uccello et Masolino. Ils feront ce qu’il n’a jamais fait, 
des œuvres entièrement profanes, quelquefois avec de nobles 
aspirations vers l’idéal. 

Le troisième par l’âge dans cette trinité admirable, si huit 
ans d’écart pouvaient entrer en ligne de compte, mais le pre- 
mier par son action, c’est Donato, plus communément appelé 
Donatello. N’étant pas plus architecte que Ghiberti, il échappe 
comme lui à toute comparaison rigoureuse avec Brunelleschi, 
quoiqu’il l’eut suivi à Rome: dans la Ville éternelle, les 
œuvres de la décadence romaine n’avaient point développé 
en lui le sens du beau, dont aurait eu besoin son rude et 
fort génie pour discerner ce qui, dans la nature, mérite 
d’être reproduit. Il sentait bien sa faiblesse comme sa force, 
lui qui disait à Brunelleschi : « A toi les christs, à moi les 
paysans. » Son culte pour la nature n’en était pas moins 
un premier et grand pas dans les voies de la Renaissance, 
car il faut connaître le prix des choses réelles avant de faire 
un choix. 

Rien ne frappant les imaginations autant que la hardiesse, 
ce hardi statuaire devint aisément le favori du public, et par 
suite les Médicis, échos plutôt que guides, s’éprirent de lui. 
G’est sous sa direction que Gosme commença cette collection 
de sculptures antiques, noyau de la belle galerie qu’on esti- 
mait, à sa mort, vingt-huit mille florins. C’est par lui surtout 



LES BEAUX-ARTS. 



185 




qu’il faisait orner ses palais et ses villas, si bien que Donatello, 



Porte du baptistère, par Ghiberti. 

sollicité d’autres travaux hors de Florence, ne put se résoudre à 
s’éloigner. Recommandé par Gosme à son fds, il devint le fami- 



186 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

lier de celui-ci. Quoiqu’il ait peu d’élèves directs, sa méthode 
prévaut jusqu’en ses excès, durant toufle siècle, et, au siècle 
suivant, il a cette glorieuse chance d etre continué par Michel- 
Ange, sans lui paraître sensiblement antérieur. Dans une col- 
lection de dessins de ces deux génies, Yincenzo Borghini a 
écrit en grec ces paroles : « Ou Donatello fait du Buonarroti ou 

Buonarroti du Donatello. » 
Ces trois initiateurs si 
divers trouvèrent, de leur 
temps même, un continua- 
teur habile et sage qui 
réunit en soi leurs mérites, 
tout en restant fort au-des- 
sous d’eux. Disciple de 
Ghiberti, Michelozzo Mi- 
chelozzi (1396?-lâ7*2) asso- 
cie son ciseau plus calme 
à celui de Donatello, et il 
finit par se consacrer à 
l’architecture, champ plus 
vaste de travail, où il 
trouve pour modèle Bru- 
nelleschi. Il en porte la 
Donatello. saissisante réforme en Om- 

brie, en Lombardie et jus- 
qu’à Venise, où il avait suivi Cosme exilé. A Michelozzi bien 
plus qu’aux trois autres, bien plus qu’à Donatello lui-même, les 
préférences. Ce sont ses plans que Cosme adopte, moins parce 
qu’ils sont plus modestes que parce qu’ils sont plus prompte- 
ment exécutés. L’épicurien qui a fait la commande veut jouir. 
C’est pour lui-même qu’il construit à la ville et aux champs. 
Il n’a guère cure qu’en paroles de ses arrière-neveux. 

Au demeurant, cette faveur, si marquée et si constante, 
n’était point mal placée. Grâce à Michelozzi, nous pouvons noter 





Palais Pitti. 








188 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



un pas manifeste du grand art de l’architecture. Dans un siècle 
où le goût public se plaisait aux édifices laissant une impression 
de force, tels que les palais Pitti, Riccardi et Strozzi, il intro- 
duit aux siens la belle et variée ordonnance de l’art antique, 
il en superpose les ordres élégants sans s’y asservir, sans don- 
ner moins de soin à la solidité de l’ensemble, aux commodes 
distributions de l’intérieur, ce besoin tout moderne. En même 




Palais Strozzi. 



temps qu’il fixe, au moins pour une certaine durée, l’architec- 
ture domestique et laïque, il se rend cher au clergé par la con- 
struction de couvents aussi habitables que ses maisons et ses 
palais, et c’est sur l’ordre du païen Cosme qu’il les construit. 

De cet art nouveau ou renouvelé Leone Battista Alberti 
(140Zi-1472) est le théoricien. Il prêche de précepte en même 
temps que d’exemple, sans que son traité De re œdificatoria 
ait fait oublier bien des ouvrages plastiques où la naïveté de 
son inspiration et la finesse de sa main prennent un carac- 
tère presque original. Mais ce Florentin fit peu pour Florence. 
Il alla vivre et travailler hors de la Toscane, car il ne put s’y 



LES BEAUX-ARTS. 



4 89 



faire pardonner d’être le petit-fils d’un citoyen qui avait dressé 
sa fière indépendance devant la tyrannie oligarchique des 
Albizzi. Bon chien chasse de race, pensait le chef triomphant 
des Médicis. La disgrâce de ce pacifique et universel génie 
n’est pas à son honneur. 

A J’exemple de Michelozzo dans l’architecture, Luca délia 



Robbia (1400-1482) aurait pu 
continuer dans la sculpture la 
grande tradition de leurs trois 
maîtres, lutter peut-être avec 
eux, si, après avoir montré 
sur le bronze la vivacité gra- 
cieuse de sa jeunesse, il n’avait 
mieux aimé devenir chef 
d’école en créant une nou- 
velle branche de l’art. Dans sa 
carrière d’inventeur il est en- 
core tributaire de Ghiberti. La 
sculpture picturale des portes 
du baptistère l’amène à ces 
œuvres en terre cuite qu’il 
coloriait, sorte de compromis 
entre la sculpture vraie et l’an- 
cienne peinture en émail. Son 
but était d’assurer la décora- 




Luca della Robbia. 



tion des édifices par des œuvres durables, et il l’atteignit 
pleinement. Ce n’est là, reconnaissons-le, qu’un art secon- 
daire, car sans toucher à la question controversée de la 
polychromie, la terre pétrifiée, nécessairement recouverte 
d un vernis contre les injures de l’air, ne laisse point paraître 
les finesses du travail ; mais rien n’est plus propre à l’orne- 
ment. L’imitation de la nature y arrive jusqu’au trompe-l’œil, 
et c’est merveille de voir comment, dans des conditions très 
difficiles, le dessin correct de Luca, un peu froid comme celui 



190 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



de Ghiberti, son modelé ferme et savant comme celui de la 
plupart des Florentins, parviennent à l’expression la plus 
vraie, la plus gracieuse, la moins maniérée. Il excelle, en un 
mot, au style monumental. 

Ce n’est pas lui, c’est son école qui, exagérant son sys- 
tème, eut le tort de rivaliser avec la peinture. Et toutefois, 
quand ses frères ou son neveu travaillent à ses côtés, on ne 
distingue pas toujours ce qui appartient à chacun dans leur 
oeuvre commune. Très répandu au xvi e siècle, cet art qui don- 
nera à la France Léonard Limosin, Pierre Courtois, Bernard 
de Pàlissy, est d’ordre inférieur sans doute, mais il tient sa 
place et il méritait une mention. 

Sous le magnifique Lorenzo, la décadence de la sculpture 
est sensible, et plus encore celle de l’architecture. Pour 
plaire à qui paye et pour gagner davantage, architectes et 
sculpteurs s’attachent à produire vite et beaucoup, sans un 
suffisant effort. D’autre part, si Lorenzo fit quelques com- 
mandes, il n’encouragea point toujours les grandes et utiles 
constructions. Ainsi, entr’autres, la décoration de cette belle 
cathédrale qu’Arnolfo de Cambio et Brunelleschi n’avaient pu 
terminer, qui restait sans façade comme Santa Croce, et où 
l’éternel vis-à-vis du Baptistère rendait plus choquante cette 
laideur. Lorenzo fit ajourner l’exécution des projets à lui pro- 
posés, si bien qu’ils ne l’ont reçue, modifiés par le goût des 
générations subséquentes, que de nos jours. 

Ses théories sur l’art sont, en outre, fort loin de mériter 
l’approbation. Il professait cette doctrine, assez singulière 
chez un homme issu d’une race de marchands, et, dans une 
certaine mesure, marchand lui-même, que les gens de sang 
noble peuvent seuls mener toutes choses à leur perfection, 
parce qu’ils ont seuls le loisir d’exercer leur esprit. Des 
maîtres de basse extraction lui donnaient-ils tort, Léonard de 
Vinci, par exemple ? il les méconnaissait. Quel dédain des 
gens de peu et tout ensemble quel médiocre jugement en ces 



LES BEAUX-ARTS. 



191 



matières ne fallait-il pas pour se priver des services d’un tel 
génie ! L’obstination de Lorenzo à cet égard est d’autant plus 




Le baptistère. 



choquante qu’à l’entendre, — & et il se trompait, — en trop 
petit nombre dans son temps étaient les sculpteurs au regard 
des peintres en renom. 




192 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

C’est surtout chez les peintres que nous voyons à quel 
point l’étude de la nature prit alors les devants sur l’étude de 
l’antique et fut avec excès la règle de toute une génération. 
L’excès seul, c’est-à-dire le dédain de tout choix, paraissait 
être une nouveauté. Un vieux praticien dont on ne parle guère 
marque la transition, est comme l’anneau oublié d’une chaîne 
qui paraît rompue sans l’être, car en rien, on le sait, la nature 
ne fait de sauts. 

Ce praticien, c’est Giuliano d’Arrigo, dit Pesello (1367- 
1466). En J 390, il travaillait avec Agnolo Gaddi. En 1420, il 
était nommé substitut de Brunelleschi, pour le cas où celui-ci 
viendrait soit à mourir, soit à renoncer. Son nom n’apparaît 
au livre des peintres qu’en 1424, et il vécut assez pour obtenir 
les faveurs de Cosme devenu puissant. Chez lui et aussi chez 
son petit-fils Francesco, dit Pesellino (1422-1457), on trouve 
trace de la transformation qu’allaient accomplir après eux et 
tiiême à côté d’eux des hommes plus jeunes et supérieurs par 
le talent. Ces portraits que le goût du temps introduira dans 
toutes les peintures, ils sont déjà dans cellès des Peselli, et 
c’est une preuve qu’ils ont substitué l’imitation de la nature 
aux fantaisies nobles, mais moins étudiées, de l’âge précé- 
dent. Ainsi ce sont des giottesques qui produisent les pre- 
miers, au xv e siècle, quoique timidement et sans génie, cette 
innovation capitale d’arrêter les regards sur le réel. Vienne 
ensuite le génie pour inspirer et conduire la hardiesse, l’art 
en paraîtra rajeuni et comme régénéré. 

Le premier grand pas, après les Peselli, l’art le doit à 
Masolino de Panicale (1383-1447). Ce ne fut pas, à vrai dire, 
sans une perte sensible : Masolino néglige les grandes lois de 
la composition, qu’observaient les giottesques. Moins varié 
qu’eux, il ne s’attache pas comme eux à grouper les figures ; 
mais il a moins de sécheresse et de crudité. A la réalité sans 
choix, conquête de ses devanciers immédiats, il ajoute le 
clair-obscur, sa conquête à lui, une vraie révolution. Il y ajoute 



LES BEAUX-ARTS. 



m 

la perspective, l’entente du relief, du mouvement, des rac- 
courcis, de l’expression, de la pureté classique. Tous ces 
mérites, il les doit aux modèles de Ghiberti et à ceux qu’il 
admira dans un voyage à Rome. Était-il coloriste ? On ne sait, 
car ses couleurs sont effacées ; mais ses disciples Starnina et 
Parri Spinelli passent pour l’être. Il a, en outre, une douce 
harmonie de tons, avec de hardis contrastes d’ombre et de 
lumière, en quoi il est comme un précurseur de Léonard, de 
Giorgione, de Garavage, de Titien. 

Un zèle ardent pour cette perspective à laquelle Masolioo 
donnait son attention après Brunelleschi et Ghiberti, suffit à 
transformer en initiateur Paolo de Dono, simple « garçon de 
boutique », surnommé Uccello parce qu’il excellait à peindre 
les oiseaux (1397-1475). Il sut voir dans la perspective la 
réforme du dessin qui, pour lui comme pour les Grecs, étail 
le principal de l’art, la proscription de ces figures fixes* 
mornes, glacées, de ces membres grêles et inertes, de ces 
pieds battant dans le vide dont aucun peintre, jusqu’alors, 
n’avait osé s’affranchir. Lui, pour parler exactement, il n’esi 
pas un peintre, c’est un savant qui peint. Ses contemporains 
eux-mêmes n’étaient que médiocrement satisfaits de ses 
œuvres ; au besoin, ils les lui faisaient recommencer. Mais 
c’était un enivrement de voir la perspective appliquée aux 
fonds, aux figures, aux raècourcis, de voir fuir un fossé, une 
allée, les sillons d’un champ labouré, de mesurer la distance 
entre deux personnages, de comprendre comment pouvait 
paraître si petit un homme couché les pieds en avant. Per- 
sonne ne voulait plus ni hiéroglyphes ni symboles. Tous exi- 
geaient que la forme vînt en aide à l’idée. L’opinion enfin 
s’accréditait qu’il faut reproduire la nature, et qu’embellir 
comme enlaidir la vie, c’est la falsifier. 

D’autres, auprès d’Uccello, marchent dans la même voie* 
et simultanément acclimatent à Florence la peinture à l’huile, 
préférable aux anciens procédés pour assurer la durée aux 



13 



494 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



œuvres. Domenico de Venise et Andrea del Castagno répandent 
rosage du nouveau procédé, connu, du reste, dès lexiv 6 siècle, 
sur les bords de l’Arno. Tout Vénitien qu’il est, Domenico 
peut être rangé dans l’école florentine. Cosme goûtait fort son 
talent. Quant à Andrea qui, pour plaire aux Médicis vain- 
queurs, peignait pendus par les pieds les chefs vaincus de 
l’oligarchie, il excellait à cet art du portrait qui nous a con- 
servé dans des scènes de l’antiquité et du moyen âge tant de 
physionomies florentines de la Renaissance. Qu’importe si 
elles nous paraissent grimaçantes et rudes, si le dessin en est 
irrégulier et le coloris trop livide pour être humain? Andrea 
del Castagno n’en est pas moins un des anneaux de la chaîne. 
Il tient de Pesellino par ces visages qui touchent à la carica- 
ture, de Donatello par la force, d’Uccello par la perspective 
et par la hardiesse des raccourcis. En somme, il a étudié la 
nature, il a du style et il est chef d’école. 

Constatons seulement que son école est déjà la décadence. 
Elle abusera bientôt du réalisme ; elle l’abaissera plus que 
n’avait fait Uccello ; elle ignorera l’art de transformer les 
corps réels en beaux corps par les variétés du mouvement, 
par les courbes gracieuses, par les proportions idéales ; elle 
représentera l’homme si bosselé de muscles que Léonard le 
déclare semblable, dans ces peintures, à un sac de noix. Mais 
elle montrera du moins une connaissance des muscles étran- 
gère à Giôtto et l’art d’attacher solidement les membres à des 
troncs bien établis. A côté d’Andrea del Castagno, des maîtres 
plus grands que lui, et de beaucoup, peuvent donner des 
leçons préférables aux siennes ; les siennes ont cet avantage 
d’être plus faciles à suivre. C’est par là qu’il endoctrine Andrea 
del Verrocchio et les Pollajuoli, après cet Alesso Baldovinetti 
qui, dans son réalisme sec et cru, fait ressortir les moindres 
mousses sur les pierres, les nuances diverses de verdure sur 
les deux côtés des feuilles, les grosses mains, les larges pieds 
des paysans. Art inférieur sans aucun doute; mais comment 



LES BEAÜX-AR fS. 



\ 95 

en parler avec dédain, puisque Baldovinetti fut le maître de 
Ghirlandajo, qui le devint de Michel-Ange? 

Parallèlement, et comme par contraste, le vieil art hiéra- 
tique renouvelé de Byzance trouvait au fond des cloîtres un 
inopiné regain de fortune. Les chefs des ordres religieux 
aimaient à avoir sous la 
main des peintres do- 
mestiques pour enlumi- 
ner leurs livres de chœur 
et leurs missels, pour dé- 
corer les murailles nues 
de leurs couvents et de 
leurs églises. Ils es- 
sayaient leurs moines à 
ce travail et y consa- 
craient les mieux doués. 

Ces enlumineurs sous le 
froc reproduisaient les 
miniatures de leurs sa- 
crés manuscrits. Ils en 
imitaient les procédés 
naïfs et gauches, les cou- 
leurs claires et brillantes. 

Que le hasard donne ta- 
lent ou génie à quelqu’un 
d’entr’eux, et l’on aura 
la miniature agrandie, perfectionnée, mais toujours recon- 
naissable. En cessant d’être hideux, cet art est resté florentin. 

On y veut voir une école nouvelle, l’école « mystique », 
pour l’opposer à l’école « réaliste » ou « naturaliste ». Les 
mystiques, en peinture, sont une mystification. Ils se pro- 
posent, prétend-on, de représenter l’invisible. Comme si l’objet 
de la peinture, Poussin l’a dit, n’était pas de représenter le 
visible ! Point d’école, d’ailleurs, sans disciples groupés 




Andrea del Castagno. 



4 96 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

autour d’un maître, s’attachant à ses enseignements, reprodui- 
sant ses exemples. C’est justement ce qu’on trouve à Florence 
parmi les « réalistes ». Mais des « mystiques », on en a trouvé 
partout, dont plus d’un antérieur à ses prétendus maîtres : 
pure affaire de sentiment personnel ou même de métier. Les 
« réalistes », quand ils ont reçu commande d’un tableau de 

piété, lui savent tout aussi 
bien que d’autres donner une 
tournure religieuse, sauf qu’ils 
ne se croient pas tenus de 
peindre les hommes laids. Ils 
se rappellent l’immortel Bru- 
nelleschi qui a osé faire le 
Christ beau. 

Le miniaturiste de talent 
se trouva, pour devenir le ré- 
novateur de cet art hiératique 
humanisé. Il était de Fiesole, 
s’appelait Guido, prenait en 
religion le nom de Fra Gio- 
vanni, et recevait après sa 
mort, peut-être même aupa- 
Fra Angelico. ravant, celui de Fra Angelico, 

Fra Beato Angelico (1387-1455). 
A peine tient-il un pinceau qu’il a fixé sa manière. 11 l’élargit 
plus tard sans y renoncer, quand Florence s’étant déclarée 
pour Alexandre V contre Grégoire XII, l’exode de son couvent 
le porte au sanctuaire d’Assise, en face des fresques de Stefano 
et de Giottino. Peintre des élus du paradis dantesque, plus 
que des réprouvés et des bourreaux dont les traits ont chez 
lui de la douceur, comment pourrait-il se vouloir modifier, si 
Dieu, comme il en est convaincu, dirige sa main? Mais ce 
paradis qu’il devait, selon Michel-Ange, avoir visité avec per- 
mission d’y choisir ses modèles, il le peuple de saints tels 




LES BEAUX-ARTS. 



197 



qu’ils les voit dans son imagination, aussi peu semblables que 
possible à ses contemporains perfides et corrompus. 

De retour à Fiesole (1418), puis établi à Florence, au cou- 
vent de San Marco (1436) avec les autres dominicains ses 
frères, on voit bien que tout en restant miniaturiste il est 
devenu giottesque. Comme les giottesques, négligent et incor- 
rect quand il figure les 
extrémités du corps hu- 
main, il sait comme eux 
couvrir avec aisance de 
vastes espaces. Il s’éclaire 
de Giotto et il épure Orca- 
gna. Cet ascète qui ne 
prend pas son pinceau sans 
murmurer une prière, qui 
ne peint pas un christ sans 
que son visage se couvre 
de larmes, cherche et 
trouve dans la nature ces 
modèles vivants et suaves 
qu’il nous a transmis en 
les corrigeant. Il tient donc 
tout ensemble et des giot- 
tesques de la veille et des naturalistes du jour. Il rappelle 
Masolino, tout en lui étant fort supérieur. Comment ne le 
serait-il pas s’il soutient la comparaison avec les plus grands 
génies? Au Vatican, où Michel-Ange l’emporte par la force et 
Raphaël par la grâce, Angelico est sans rival pour le senti- 
ment religieux. Les Médicis qui ne pouvaient faire cette com- 
paraison instructive, eurent du moins le mérite, malgré leur 
goût pour le naturalisme, de ne pas méconnaître cet idéaliste 
et de le protéger. 

S’ils étaient les naturalistes exclusifs qu’on prétend, ils 
n’auraient pas négligé Masaccio, dont la trop courte vie (1401- 




\ 98 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



1428) les vit sinon au faîte, du moins assez riches pour mar- 
quer efficacement leurs préférences. Ce provincial de San 
Giovanni au val d’Arno fait la réforme matérielle de l’art, 
comme Cimabue et Giotto en ont fait la réforme morale. Met- 
tant la pratique à la hauteur de l’intention, il transforme les 
procédés pour mieux atteindre le but, qui est le retour à la 
nature. 11 n’est pas un novateur, il est un collecteur, il s’ap- 
proprie les conquêtes de ses devanciers : il prend de Masolino 
la tendresse mélancolique, de Brunelleschi ce sens rare et 
exquis de représenter les choses comme elles sont d’ordinaire 
et non par exception, d’Uccello les lois de la perspective. 
Mais comme il est un collecteur de génie, il fait de tout ce 
qu’il combine un ensemble harmonieux, et il pousse en avant, 
il accomplit un progrès. Sa perspective, à lui, combine sa- 
vamment les lignes avec le jeu de la lumière et fait merveil- 
leusement ressortir les raccourcis, les colonnades qui se 
perdent dans le lointain. Ses personnages baignent dans l’at- 
mosphère qu’Uccello avant lui, ne sait pas, que Mantegna 
après lui ne saura point rendre. Dans l’art déjà moins roide et 
plus familier, il introduit le mouvement, la vie. 

Et ce progrès notable, il l’accomplit en s’appuyant plus et 
mieux que personne au passé : il se rattache à Giottino, c’est- 
à-dire aux principes de Giotto. Giottesque par la transparence 
du coloris, comme par une médiocre intelligence des détails 
de la forme, il dépasse les disciples et le maître même par 
l’heureuse combinaison de la lumière et des ombres, par un 
choix judicieux entre les modèles que fournit la nature, par 
un tact délicat pour supprimer ou subordonner l’accessoire, 
par les moyens qu’il a trouvés d'indiquer les proportions, les 
distances, la gradation des plans rapprochés ou lointains, et 
derrière les couleurs de la surface, la profondeur et la pléni- 
tude, la chair et les os. Dessinateur d’un grand style et colo- 
riste magique, il a du peintre les deux qualités suprêmes. Il 
continue Giotto avec l’énergie et l’audace d’un Donatello exempt 



LES BEAUX-ARTS. 



4 99 

d’exagération. Lui-même, il trouvera des continuateurs dans 
Andrea del Sarto et Correggio. Pour rendre solide cette chaîne, 
Masaccio, après Giotto et Orcagna, est assurément celui qui a 
fait le plus. D’autres génies viendront, plus grands que le sien; 
mais le pas est bien plus marqué de Giotto à Masaccio, que de 
Masaccio à Raphaël : de Giotto vient la renaissance de la pein- 
ture, et de Masaccio, son pas le plus décisif vers la perfection. 
Celui-ci est peut-être moindre que celui-là, et cependant il fait 
mieux, semblable à l’homme dont parle Pascal, qui, perché 
sur les épaules d’autrui, voit plus loin. 

On a beaucoup dit que Masaccio fut un précurseur 
méconnu pendant un demi- siècle. Rien n’est moins exact. 
Leone Rattista Alberti mettait déjà cet étonnant génie d’éphèbe 
au rang de Brunelleschi, de Ghiberti, de Donatello, de Luca 
délia Robbia. Quand fut ouverte dans l’église del Carminé cette 
chapelle des Rrancacci qu’il avait décorée en grande partie, la 
sensation fut profonde, les fresques d’Angelico furent aban- 
données, et Angelico lui-même, dans la candeur de sa belle âme, 
suivit le torrent, vint se mettre à l’école de son jeune rival et 
rapporta de cette étude, pour ses œuvres nouvelles, plus de 
vivacité, de fierté, de grandeur. Giottesques tous les deux, 
chacun dans sa direction, supérieurs aux giottesques par l’in- 
spiration ou les procédés, si l’on pouvait les fondre ensemble 
on aurait Giotto tel que l’on conçoit qu’il eût été, vivant au 
xv 6 siècle. Mais il y a entre eux cette différence qui importe 
à l’histoire florentine, qu’ Angelico n’aura de disciples que sur 
le sol de l’Ombrie, des disciples qui tiennent encore peu de 
place dans les annales de l’art, tandis que tous les bons peintres 
ultérieurs, dont le talent se forme et s’épanouit à Florence, 
procèdent de Masaccio, de sa mémorable chapelle, le plus glo- 
rieux monument de la peinture italienne jusqu’aux Stanze de 
Raphaël, et, pour tout dire, le chef-d’œuvre qui fait défini- 
tivement entrer dans l’art religieux le sentiment du vrai, le 
sentiment de l’humain. 



*200 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

Des successsurs immédiats de Masaccio, bien peu ont 
accompli un nouveau progrès. Filippo Lippi (1/106 ?-1 /j 69), qui 
fî’a pu être son disciple, mais qui passait pour avoir incarné 
son âme, élargit sa manière et plaît tant, à l’esprit comme à 
l’œil, que, pour ne pas exagérer son mérite, on doit dire qu’il 
en eut moins à améliorer un art déjà excellent que Masaccio à 
en réformer un encore très défectueux. Carme défroqué, 
ardent au plaisir, décrié dans sa vie, il n’en retrace pas moins, 
à lui seul, plus de sujets religieux que tous les autres peintres 
florentins ensemble, preuve manifeste que le paganisme de la 
ftenaissance n’excluait point le goût des peintures pieuses. 
Inférieur à Lippi, Benozzo Gozzoli (Iâ2â-lâ85?) compte encore 
pourtant dans l’histoire de l’art. Après avoir suivi Angelico à 
Home, il prend le vent et se rattache à Masaccio : c’est aux 
<c réalistes » que les Médicis donnent à orner les murailles de 
leur palais et celles du Campo Santo de Pise. Trop prodigue de 
détails, mais habile à inventer et à composer, Benozzo pros- 
père sous Cosme, meurt presque de faim sous Piero de Cosme, 
trouve dans Lorenzo de Piero un nourricier moins parcimonieux 
et devient alors un grand excitateur. 

Depuis Masaccio la décadence est sensible et continue. 
Elle n’est que passagère, puisque le xvi e siècle est proche ; 
mais en la dénonçant on se demande si le troisième des 
Médicis n’en fut pas quelque peu la cause. En matière d’art, 
loin d’être pratiquant, comme dans les lettres, il n’est tout au 
plus qu’un dilettante . Sa faveur s’égarait ou avait ses dangers : 
pour plaire aux mécènes et gagner davantage, on produit 
beaucoup, sans un patient travail. En vain, dans une disette 
de peintres alors sensible, chercherait-on ce double idéalisme 
qui suppose des esprits élevés, plus portés vers le beau que 
vers l’intérêt. Les réalistes à outrance tiennent le haut du 
pavé. Elèves d’un orfèvre, leur père, Antonio et Piero del 
LVdlajuolo ont pris à son école le goût des menus détails où 
les pousse Lorenzo, dont les louera plus tard Yasari. Mais pour 



LES BEAUX-ARTS. 



201 



mieux étudier le nu, ils écorchent des cadavres, ils acquièrent 
ainsi la science et la vie, continuant Andrea del Castagno, 
sans le faire regretter. 

Andrea del Verrocchio (1432-1488) les continue eux- 
mêmes, unissant comme eux la science à l’art et formant à 
cette heureuse alliance Léonard de Vinci, son disciple, son 
principal titre de gloire. 

On peut lui pardonner 
d’avoir trop imité le bronze 
et cru fixer la vie quand il 
moulait une tête de mou- 
rant ou de mort : de bons 
juges ont pu lui attribuer 
des dessins que d’autres 
attribuent à Léonard. C’est 
grâce à lui que Léonard 
connut les lois anato- 
miques et acquit une sûreté 
de touche, une finesse, 
une profondeur d’expres- 
sion inconnues jusqu’à lui. 

On voit donc par où 
l’art échappera à la tyran- 
nie du réalisme issu de Domenico Ghirlandajo. 

Masaccio. Deux courants 

sont visibles : l’héritage des Alexandre se partage toujours. 
Ici Cosimo Rosselli, banal d’inspiration, lourd d’exécution dans 
sa touche vigoureuse, le plus médiocre des décorateurs de la 
chapelle Sixtine. Sandro Botticelli et Filippino Lippi ne per- 
mettent, comme Rosselli, que de constater ce que l’art a perdu. 
Là, après Filippo Lippi qui a su conserver au réel le mouve- 
ment et l’expression, Domenico, surnommé Ghirlandajo (1M9- 
1A9A) , esprit juste et vigoureux, capable de créer, convaincu 
que toute création doit s’appuyer au passé. Formé lui aussi 




202 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



chez l’orfèvre, il remonte à Giotto, pour retrouver le secret 
des grandes lois de la composition, et, en les observant, il par- 
vient à cette unité si sensiblement absente chez ses rivaux. 
S’il reste inférieur à Giotto, il en reprend la tradition inter- 
rompue, et la perfectionne même à l’aide des progrès accom- 
plis, des proportions, de la lumière et de l’ombre, du clair 
obscur, de la perspective qui, sous son pinceau, de linéaire 
devient aérienne, suprême victoire qu’eût à remporter la 
technique de la peinture. 

Par surcroît, il a appris de Masaccio la dignité, l’union du 
vrai et du beau. Comme Masaccio il est un collecteur original, 
espèce rare. S’il n’a pas les coups d’aîle de Masaccio, ni même 
l’éclat de Lippi, son charme n’en est pas moins irrésistible. 
Ses fresques à la détrempe font admirer tout ensemble la 
noblesse de la composition et de nombreux portraits histo- 
riques, vivants et variés. Il excelle surtout, en prenant de 
l’âge, dans cet art tempéré, mais viril, qui est celui des Flo- 
rentins. Un seul y a réussi mieux que lui, et c’est Michel-Ange, 
qui fut son élève. 

Ghirlandajo vivait et régnait encore quand éclata, vers 
1480, la réaction tôt ou tard inévitable du sentiment religieux. 
Dans les églises, qui continuaient d’être les principaux lieux 
de réunions, tout aussi bien profanes que sacrées, les peintres 
multipliaient les fresques sur commandes des riches popolani , 
jaloux d’attirer l’attention , et des Médicis bien aises de rap- 
peler leurs traits à des concitoyens en passe de devenir sujets. 
Sur des murailles bénites s’étalaient donc des personnages 
modernes dans des scènes antiques, des sujets païens, des 
sujets chrétiens traités à la païenne, Rome n’en était point 
choquée : Bembo, secrétaire d’un pape et futur cardinal, par- 
lait du « héros Jésus-Christ » et de la « déesse Vierge », et le 
ciseau d’un Philarète sculptait les amours de Jupiter et de 
Léda sur les portes même du Vatican. 

La réaction éclata quand furent emportés par la mort les 



LES BEAUX-ARTS. 



203 



trois ou quatre peintres naturalistes que l’admiration publique 
avait investis d’une autorité sans contrôle. L’ébranlement des 
esprits apparaît déjà dans Botticelli et Rosselli, imitateurs 
d’Angelico autant que d’Andrea del Castagno, dans Ghirlandajo 
qui, sans être idéaliste, ne s’abandonne pas aux entraînements 
du réalisme païen, dans les œuvres du Pérugin, nourri par 
Piero de la Francesca aux préceptes de l’école florentine, 
disciple, à Florence, d’Andrea del Verrocchio, bientôt le 
peintre favori des couvents. Force gens, dans cette ville scep- 
tique et gouailleuse, vivaient encore sous l’influence des 
moines et des clercs, y partageaient leur indignation contre 
les obscénités de l’art et même contre ses nudités. Sur la porte 
d’un propriétaire de libre esprit, des voisins trop fervents 
dégradaient, détruisaient une Charité d’Andrea del Castagno, 
parce qu’elle était sans vêtements. Subirent les mêmes outrages 
certaines fresques de Santa Croce où il avait représenté, avec 
une crudité choquante pour la piété populaire, plusieurs scènes 
de la Passion. Les têtes, les bras des Juifs disparurent. « Il 
semblait, dit Yasari, qu’on vengeât ainsi Notre-Seigneur. » 
Savonarole généralisa Pexplosion de ces sentiments, non 
sans infliger à l’art, quand il fut le maître, de cruelles bles- 
sures. La brutalité dans la réaction était d’autant moins néces- 
saire qu’elle fut inutile. C’est sousCosme, et non plus tard, que 
l’art chrétien, parvenu à son apogée, était entré dans l’ère de 
décadence. Le faire revenir sur ses pas n’était point au pou- 
voir du rénovateur dominicain. Vainement prêchait-il que la 
beauté vient des proportions et que les proportions viennent 
de l’âme : lui-même il n’était pas tout à fait exempt de la con- 
tagion du réalisme, quand il blâmait les peintres de parer 
splendidement la vierge Marie, « qui allait vêtue pauvrement ». 
Ce qu’il voulait, au fond, c’est que l’art, pas plus que la poésie, 
ne contrariât sa réforme morale. S’il y réussit pendant quel- 
ques jours, au prix de deux autodafé, après sa mort tragique 
ceux de ses fidèles qui tenaient le pinceau ou le ciseau ne 



204 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

furent point ramenés par leur foi tenace aux traditions chré- 
tiennes. 

La peinture pourtant subsiste encore à Florence, et brille 
même d’un éclat nouveau, alors que les architectes, ne pouvant 
plus compter sur la manne des Médicis bannis, vont chercher 
en des villes moins troublées l’emploi lucratif de leurs mé- 
diocres talents. Mais c’est 
uniquement parce que la 
nature a ses caprices et 
qu’elle fit naître en ces 
temps-là, sur les bords 
de l’Arno, Léonard de 
Vinci et Fra Bartolommeo 
délia Porta. 

Ingénieur, archi- 
tecte, sculpteur et 
peintre, Léonard (1452- 
1519) crée une théorie 
précise de l’anatomie, il 
a le sentiment raisonné 
des lois assignées aux 
contours, il montre le 
sens du réel par la fer- 
meté de ses lignes, il y joint la naïveté primitive des pein- 
tures religieuses et surtout de nobles aspirations vers l’idéal. 
Il met le sceau à cet art essentiellement florentin des Peselli, 
des Uccello, des Pollajuoli, mais avec une originalité qui leur 
manque. Par un travail assidu il unit en soi, privilège unique, 
la force et la grâce. On pourrait presque dire qu’il est à lui 
seul Michel- Ange et Raphaël; tout au moins a-t-il plus de 
grâce que l’un et de force que l’autre. Génie prestigieux qui 
ne connut jamais la décadence et ne commit d’autre faute 
que de s’éparpiller un peu trop, merveilleux peintre des 
perspectives vaporeuses, remarquable entre tous par la finesse 




LES BEAUX-ARTS. 



205 



élégante du dessin et du modelé, par l’expression pro- 
fonde et mélancolique des traits, il sait descendre de ses 
hauteurs jusqu’aux bas fonds de la caricature, en quoi il 
rappelle Shakespeare. Il honore l’art florentin, dont il est 
issu, plus qu’il ne le représente, car il avait assez de génie 
pour se frayer des voies ignorées. On sait que le dédain inex- 
plicable du magnifique Lo- 
renzo et de Léon X, fils de 
Lorenzo, le réduisirent à 
chercher auprès de Ludo- 
vic le More, puis de Fran- 
çois I er , plus de justice, 
de tact et de goût. 

Bartolommeo délia 
Porta (1 k 9-1517) est le 
dernier représentant de 
l’art florentin dans cette 
période des premiers Mé- 
dicis. Fauteur ardent du 
grand dominicain de San 
Marco, ce peintre, à la 
mort de son idole, prenait 
l’habit noir et blanc de 
l’ordre, pour mieux assu- 
rer le salut de son âme, 
sans renoncer à ses pinceaux. Mais il ne revient pas pour cela 
à l’art hiératique. Disciple de Rosselli, il prenait pour modèles 
Masaccio et Lippi, Orcagna et Giotto même, car il remontait 
jusqu’à Giotto dans ses études, et c’est par-là qu’il est comme 
Ghirlandajo, comme Léonard, un des anneaux de la chaîne 
qui, des primitifs, conduit à Michel-Ange. Inférieur à Michel- 
Ange par la fougue, ce moine n’en est pas moins, lui aussi, 
de la famille des grands. 

Les madones qu’il peignait dans sa cellule, il les dessinait 




206 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



nues ; aussi sous les vêtements drapés sait-il avec bonheur 
accuser le’corps humain. Sa décence noble et grave de chré- 
tien ne l’empêche donc pas d’emprunter aux anciens maîtres 
leurs beautés païennes, l’habileté de l’ordonnance en de vastes 
compositions, la simplicité des procédés, la netteté des con- 
tours en des figures qui sont des portraits, la force du modelé, 
le calme de l’expression, l’entente de la perspective, les pro- 
portions exactes, le dessin correct, la couleur transparente et 
sobre, toutes les qualités, en un mot, des deux écoles. Il tient 
de Savonarole par sa piété et ses mœurs simples, de Léonard 
par son mouvement d’esprit et sa tendance à relever le réel au 
moyen de l’idéal, de Michel-Ange par son allure imposante, 
de Raphaël et d’Andrea del Sarto par la grâce. Comme Masac- 
cio, comme Ghirlandajo, et plus encore peut-être, il est un 
grand collecteur ; mais en colligeant, il s’approprie, lisait rester 
lui- même, il n’encourt jamais le reproche de servilité. L’art 
florentin, composé merveilleux de goût épuré et de science 
acquise, se personnifie en ce frate , et n’a pas de représentant 
qui en résume mieux l’ensemble par l’union si rare des plus 
diverses qualités. 

11 faut remarquer le succès qu’obtint par toute l’Italie 
cette brillante école. Les peuples ne se contentent pas d’admi- 
rer, ils s’engouent; ils acceptent les leçons qui leur sont 
offertes, et les mauvaises non moins que les bonnes, les 
erreurs des Pollajuoli et de Verrocchio non moins que la sagesse 
de Fra Bartolommeo et la vie de Léonard. Partout ils demandent 
aux Florentins fresques, statues, tombeaux. C’est le génie de 
Florence qui règne à Sienne, à Urbino, à Ferrare, à Rimini, 
à Mantoue, à Padoue, et même, dans une certaine mesure, à 
Venise, quoique Venise ait son art propre et particulier. 

Faveur méritée. Depuis Cimabue et Giotto, les artistes 
florentins ont rapproché, uni, à la mode grecque, toutes les 
branches de l’art, et les ont même soutenues de la science, 
fécondées par le sentiment. Ils ne se bornent pas à être, comme 



LES BEAUX-ARTS. 



207 



en d’autres villes, des décorateurs pompeux. Simples et vrais, 
savants et forts, ils cachent leur savoir et leur force sous 
la grâce. Énergiques mais sobres, fiers mais élégants, ils sont 
discrets de dessin et de coloris; ils ont la mesure, l’équilibre, 
le goût, la finesse ; ils remettent en honneur le choix, si long- 
temps négligé, qui permet l’harmonie, qui pousse à l’idéal, 
et qui était jusqu’alors la gloire exclusive des Grecs. Cet 
admirable ensemble de facultés, ces échappées vers le mieux 
qui offrent aux regards une humanité supérieure à la nôtre, 
c’est désormais la gloire impérissable d’un petit peuple de 
marchands. La démocratie, l’oligarchie, la monarchie déguisée 
y ont chacune sa part. C’est sous la démocratie que fleurit 
Giotto avec sa vaillante école ; c’est sous l’oligarchie que 
naissent, grandissent, se forment les maîtres qui donneront 
leurs fruits savoureux sous la domination quasi monarchique 
de Cosme des Médicis. Quand cette domination, sous Lorenzo, 
incline de plus en plus à la monarchie déclarée, l’art faiblit 
et s’égare. L’or des mécènes n’y peut rien, sauf pour l’archi- 
tecture. Nous aurons à montrer une floraison nouvelle, et la 
plus brillante du monde, dans les convulsions mêmes de l’ago- 
nie ; puis, quand le calme sera revenu, ce calme qu’a flétri 
Tacite, sous les Médicis transformés en grands-ducs, rois par 
conséquent et rois absolus^ l’irrémédiable et définitive déca- 
dence éclatera aux yeux les plus prévenus. 



208 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



CHAPITRE Vil 

LE CHANT DU CYGNE. 

Retour sur le passé. — Luttes intestines. — Guerres pour la domination. — Luttes 
contre les Médicis. — Fautes et bannissement “de Piero de Lorenzo. — Domina- 
tion théocratique de Savonarole. — Le gonfalonier à vie. — Retour des Médicis. 
— Domination de Léon X par procureurs. — Domination de Clément VII par 
procureurs. — Nouvelle expulsion des Médicis. — Niccolô Capponi gonfalonier. — 
Francesco Carducci gonfalonier. — Florence assiégée. — Difficultés de la défense. 
— Diversion de Francesco Ferrucci. — Capitulation. 

Les lettres dans cette période. — La poésie : Alamanni, Rucellai, Berni, Firenzuola. 
— La prose. — L’éloquence. — Les dépêches diplomatiques. — L’histoire : 
Machiavel. — Guicciardin. — Giannotti. — Varchi. — Segni. — Nerli. — 
Nardi. — Vettori. — Jacopo Pitti. — Les beaux-arts. — Andrea del Sarto. — 

Benvenuto Cellini. — Michel-Ange. — Épuisement du génie florentin. 

/ 

Pour estimer à son prix cette civilisation inégale, incom- 
plète, mais brillante et immortelle, dont nous venons de tracer 
les principaux traits, il faudrait pouvoir mettre en lumière les 
événements multiples de tout ordre, agitations avec ou sans 
motifs, guerres civiles et guerres étrangères, qui rendent 
presque incompréhensibles une telle liberté d’esprit et une 
telle puissance de travail. 

Nous avons indiqué au début, en quelques pages, les 
humbles origines de Florence naissant du plus rudimentaire 
trafic, défendant ses premiers progrès contre les brigands ét 
les hobereaux du voisinage, amenant ceux-ci à se reconnaître 
vaincus et à passer sous le joug de l’égalité, disons mieux, d’une 
outrageante infériorité. Moins nécessaires à rappeler, les évé- 
nements ultérieurs ne seraient pas moins intéressants à con- 
naître et moins curieux à expliquer. Cette pauvre petite com- 
mune qui attaque pour se défendre commence-t-elle à respirer 
plus librement dans sa ceinture élargie, que, subissant l’in- 



LE CHANT DU CYGNE. 



209 



fluence du milieu, elle se divise en guelfes et en gibelins. Ces 
deux factions la déchirent, se succèdent tour à tour au timon 
et bannissent sans pitié les vaincus de la veille qui n’ont pas 
trouvé la mort dans le combat. A peine les guelfes sont-ils 
vainqueurs au dedans, qu’il leur faut assurer au dehors ce 
triomphe contre des ennemis promptement relevés de la 
défaite, altérés de vengeance et assiégeant les portes. Cette 
nécessité ne supprime ni le travail de la fourmilière, ni sa 
rage de se diviser en partis adverses, comme font d’ordinaire 
les triomphants. Guelfes blancs et guelfes noirs sont aussi 
implacables les uns contre les autres qu’ils l’ont été ensemble 
contre les gibelins. Les guelfes blancs suivent les gibelins 
dans l’exil? Sans retard les guelfes noirs se déchirent, et la 
domination d’une moitié d’entre eux sur l’autre ne rend que 
pour peu de jours la paix des rues à ce peuple laborieux. 

Comme les bannis ne renonçaient jamais à l’espoir pro- 
chain de rentrer dans leur patrie, les retours offensifs des 
Césars teutons étaient pour les gibelins, pour les blancs, pour 
ceux des noirs qui les avaient rejoints dans l’exil’ et qui désor- 
mais se confondaient avec eux, un heureux coup du sort. C’en 
était donc un, aussi, et plus heureux encore, qui enlevait ino- 
pinément Henri Yll et affermissait pour longtemps les rênes 
aux mains de la fraction de faction détentrice du pouvoir. 

Les luttes pour l’êxistence ont pris fin ? Commencent aus- 
sitôt les luttes pour l’extension et la domination dans la pror 
vince de Toscane. Moins légitimes, elles se compliquent 
d’épreuves terribles : la tyrannie de cet aventurier français 
qui porte dans l’histoire le titre de duc d’Athènes, l’effroyable 
mortalité de la peste noire, les guerres incessantes contre 
l’archevêque de Milan, contre l’empereur, contre les grandes 
compagnies d'aventure, contre Pise et Lucques, qu’il s’agit 
de conquérir ou d’acquérir pour se frayer accès à la mer ou 
s’en approcher davantage. Et, comme si ce n’était assez de 
tant de malheurs ou d’entreprises, rivalités renouvelées des 

14 



210 



LA. CIVILISATION FLORENTINE. 



familles entre elles, des Ricci et des Albizzi, succédant à celles 
des Cerchi et des Donati, pour établir leur prédominance par 
l’écrasement de ceux qui les gênent, ou par leur extermination 
au sens étymologique du mot, 

L’eut-on jamais cru que dans la plus guelfe et la plus 
pontificale des villes éclaterait contre le souverain pontife une 
guerre à ce point acharnée qu’on osa appeler saints les officiers 
publics qui en avaient la direction ? Puis se reproduisent au 
grand jour les troubles sociaux qui, par le « tumulte des 
Ciompi », portent au premier plan sur la scène ces classes 
intimes jusqu’alors reléguées au dernier ; et dès que le joug 
de fer de l’oligarchie a rétabli ce que les partis aristocratiques 
appelent l’ordre, nouvelles campagnes : au loin contre les Vis- 
conti de Milan, tout près contre cette infinitésimale Lucques 
qui ne se laissera ni dévorer ni confisquer. Ainsi vit et s’agite 
Florence, jusqu’au jour où l’oligarchie des Albizzi, devenue 
impopulaire, en est réduite à se défendre contre la marée 
montante des obscurs Médicis. 

Avec les premiers Médicis, d’autant mieux affermis au 
pouvoir qu’ils s’y montrent plus hypocrites, notre esprit 
moderne comprend mieux la prospérité, la civilisation, qui 
sont, à notre sens, presque inséparables du calme et de la 
paix. Mais si Florence vécut alors dans une atmosphère plus 
respirable pour nos poumons, elle supportait trop mal la servi- 
tude, même dorée, pour ne s’y vouloir pas dérober. De là un 
renouvellement des anciennes agitations, et d’autant plus 
redoutable que ces banquiers, aspirant à devenir princes, 
étaient gens à ne pas lâcher facilement leur proie, à tout faire 
pour la garder ou la ressaisir. D’où une période d’un caractère 
particulier. Maîtres dans leur patrie, ils étendent la main, à 
Rome, sur la tiare. Seulement, comme ils savent qu’elle n’est 
pas héréditairement transmissible, ils tiennent au principat 
toscan, qui peut le devenir, et, pour atteindre le but de cette 
ambition parricide, ils ne craignent pas d’appeler contre leur 



LE CHANT DU CYGNE. 



2 H 

ville natale les armes écrasantes de l’empereur Charles-Quint. 

Pas plus que les précédentes, nous ne pouvons exposer ici 
cette dernière, cette poignante période ; mais notre sujet nous 
oblige à en rappeler les principaux traits. La République de 
Florence a eu la gloire peu commune d’une mort héroïque* 
telle qu’on la peut souhaiter aux peuples comme aux simples 
mortels. Ce qui est plus extraordinaire encore, elle a continué, 
jusque dans les affres de l’agonie, à projeter sur le monde cet 
éclat fulgurant des lettres et des arts qui nous semble récla- 
mer le repos dans la vie, comme condition de l’activité dans 
l’esprit. Ce phénomène est, ou peu s’en faut, unique dans 
l’histoire. Nous donnerions une idée par trop incomplète et 
insuffisante de la civilisation florentine si nous ne signalions pas 
le chant du cygne dans la société, troublée jusqu’en ses bases 
profondes, où il s’est fait si mélodieusement entendre. 

Parvenue au quatrième de ses membres qui s’étaient 
arrogé le droit de diriger à la manière d’Auguste les destinées 
de la République, la dynastie déguisée des Médicis se heurtait 
déjà au plus grave peut-être des écueils de la monarchie : 
l'incapacité succédant au talent. Le fils de Lorenzo, pas plus 
que le fils de Cosme, et moins encore, n’était de taille à porter 
le fardeau du pouvoir. Dès le premier jour, il compromettait 
sa maison par de sottes imprudences, en attendant qu’il la 
ruinât tout à fait par des fautes capitales. La plus grave de ces 
fautes fut de jeter Ludovic le More, qu’abandonnait touté* 
l’Italie, dans les bras de la France, en un temps où les sires 
des fleurs de lis élevaient, sur le nord et le sud de l’Italie, des 
prétentions d’héritiers. C’en fut une autre de louvoyer entre 
Naples et la France, alors que Charles VIII avait déjà, comme 
dit Comines, « senti les fumées des gloires d’Italie », alors que 
les Florentins voulaient visiblement rester fidèles à leur tradi- 
tionnelle politique d’alliance avec le roi très chrétien. Quand 
l’envahisseur fut en Toscane, il alla s’agenouiller devant lui, il 
lui livra tout, même Pise, qui avait coûté tant d’efforts et de 






LA CIVILISATION FLORENTINE. 



florins. Il en reçut aussitôt la juste récompense par la révolu- 
tion du mépris et par l’exil. 

Dans Florence, où les Français étaient entrés en envahis- 
seurs victorieux sans combat, il n’y eut plus, après leur départ 
vers le sud, rien qui restât debout. Ce n’est pas un des 
moindres dangers du pouvoir personnel qu’il ne laisse derrière 
soi que des ruines et qu’il a rendu les hommes peu dignes de 
ce nom. 11 fallut ce qu’on appelait alors un étranger, c’est-à- 
dire un Italien d’une autre province, il fallut Savonarole pour 
tirer un moment du chaos la ville évacuée et rendue à elle- 
même. Encore la troubla-t-il bientôt, plus qu’elle n’avait été, 
parla domination théocratique de la <c moinerie », comme eût 
dit Rabelais, la pire peut-être de toutes les dominations. Et 
elle était aggravée encore par la royauté formellement pro- 
clamée de Jésus-Christ comme par le ministère d’enfants irres- 
ponsables, chargés d’imposer à tous le respect de la loi sainte, 
Celle que l’interprétaient le prophète et ses acolytes, aussi 
aveugles qu’ardents. 

Nous avons indiqué plus haut la réforme morale qui fut 
t'excuse et même l’honneur de cette tyrannie sacrée, et aussi 
la réforme des institutions, heureuse trouvaille où les Floren- 
tins du temps se. plaisent à reconnaître les meilleures qu’ils 
aient connues. Mais leur reconnaissance ne pouvait les rendre 
insensibles au bouleversement de toutes leurs habitudes, irri- 
tant et pénible résultat du despotisme clérical. L’orage s’amas- 
sait dans la ville et autour de la ville. La cour de Rome ne 
comprenait pas qu’un misérable (rate bravât le saint-siège, 
et contre lui elle lançait ses foudres. L’Italie n’en revenait pas 
de voir une ville intelligente, éclairée, flambeau même des 
régions voisines, se soumettre au gouvernement de ses moines 
et tolérer les mascarades, les bacchanales dévotes qui la cou- 
vraient de ridicule. Bientôt, Rome soufflant le feu, et les 
Médicis aussi, à la mascarade et à la bacchanale qui troublaient 
les rues succède l’émeute qui les ensanglante, l’émeute légale, 



LE CHANT DU CYGNE. 



243 

si l’on ose dire, celle des pouvoirs officiels contre le pouvoir 
réel, des magistrats institués contre le prophète sans institu- 
tion, qui les avait jusqu’alors inspirés, et qui va tragiquement 
finir sur le bûcher. 

Ce drame saisissant n’est pas une solution. Il laisse la 
colère, le désir de la vengeance au cœur des fanatiques 
piagnoni , partisans du supplicié ; il ranime l’espoir chez les 
palleschi , partisans des Médicis. Florence ne retrouvera plus la 
paix qu’elle a si rarement connue, ou du moins, pour la 
retrouver, il lui faudra renoncer à sa vie propre. Tout reste 
plus que jamais ou devient cause de trouble : les relations 
sociales entre concitoyens, les relations extérieures, les capi- 
taines d’aventure, qu’on engage pour reconquérir Pise et qui 
ne savent pas s’y prendre, qui se laissent gagner à prix d’or 
pour se faire battre ou se retirer avant d’être battus, l’exé- 
crable César Borgia, qui vient en Toscane brouiller les cartes, 
dans son idée fixe de se tailler quelque part une principauté. 
C’est le temps où, nous l’avons dit plus haut, les auteurs 
montrent le secret devenu impossible et l’action lente, si lente 
que, selon Nardi, l’un d’eux, « Florence était épouvantée de la 
patience asinina de ses chefs ». 

De tels malaises conduisent droit aux révolutions, et le 
triomphe y est pour lesjdus hardis. Or les plus hardis, dans 
l’espèce, ce sont les Médicis et leurs partisans. Piero des 
Médicis, fils du magnifique Lorenzo, montrait, par ^es 
intrigues, et avait montré, par un formel coup de main, qu’il 
n’entendait pas renoncer à son « héritage ». Comment ses par- 
tisans n’auraient-ils pas fait des pieds et des mains pour le 
rétablir au timon? Sous leurs chers Médicis , écrit Jacopo- 
Pitti, « ils avaient les privilèges et les honneurs, laissant ars 
peuple les impôts. » Si la pluralité des Florentins n’était pas- 
disposée à recommencer ce jeu où elle n’avait qu’à perdre* 
l’idée mûrissait que, pour tenir tête aux conspirateurs, il fal- 
lait à l’État populaire un chef stable, et bientôt Pier Soderini 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



214 

était élu gonfalonier à vie, institution plus dangereuse peut- 
être que la monarchie déguisée des Médicis, parce qu’elle était 
reconnue, officielle, légale. Dans leur désarroi, ces démocrates 
sans boussole s’engageaient sur la grande route qui conduit au 
despotisme d’un seul. 

Pier Soderini n’était pas ce despote. Médiocre, peu lettré, 
sans conceptions propres, sans énergie, sans ambition, d’une 
Iionnêteté à toute épreuve et, par surcroît, sans enfants, il ne 
pouvait faire le mal ; mais il ne sut pas faire tout le bien 
qu’exigeaient des conjonctures si difficiles. En sept années, il 
a rétabli la paix intérieure, restauré les finances, prouvé, en 
rendant ses comptes, l’intégrité de sa gestion, rendu à sa 
patrie l’amitié si recherchée du roi de France, et cela sans la 
brouiller avec l’empereur, recouvré Pise, le plus grand succès 
qu’elle souhaitât ; il ne peut rien pour rendre la santé à une 
société malade et qui s’en prend de son mal au médecin 
qu’elle a choisi pour l’en guérir. Il se heurte à l’opposition, 
enhardie par sa faiblesse, de ceux qui n’ont pas sujet d’être 
contents et de ceux qui ne veulent pas l’être. Les lettrés des 
Orti oricellari lâchent contre lui la bride à leur éloquence enve- 
nimée. La jeunesse, dans ses mascarades qui ne sont plus 
dévotes, déverse le ridicule sur sa personne respectable. Le 
ridicule ne l’a pas tué? On ourdit un complot pour se débar- 
rasser de lui par le meurtre. Le complot échoue? On se tourne 
¥ers l’étranger. 

L’étranger, c’est le Deus ex machina. Ramon de Cardona, 
chef militaire de la sainte Ligue, reçoit de ses maîtres l’ordre 
de substituer au gouvernement populaire le gouvernement des 
Médicis. La Toscane envahie, Soderini paraît au-dessous de sa 
terrible tâche, et il offre de s’en aller, si tel est le vœu public. 
L’abominable sac de Prato, qu’il n’a pas su ou pu prévenir, 
porte le dernier coup à sa popularité, si compromise. Ceux qui 
pardonnent au cardinal Jean des Médicis, le futur Léon X, 
d’avoir présidé à ces horreurs, ne pardonnent pas au gonfalonier 



LE CHANT DU CYGNE. 



215 



de ne les avoir pas empêchées. Rien de plus facile maintenant 
que de le jeter à bas et de le chasser même pour cette jeu- 
nesse qu’appelle « bestiale » Francesco Yettori, un de ses chefs 
pourtant, « un des auteurs et des acteurs de la farce », selon 
le mot de Nardi. Les jeunes gens commettent de ces bévues 
irréparables, sauf à en verser plus tard des larmes de sang. 

Le retour des Médicis 
est-ce du moins la paix 
de la servitude ? Nulle- 
ment. Ils sont si impo- 
pulaires que Ramon de 
Cardona a dû promettre 
« qu’on ne leur laisserait 
lever la tête en aucune 
chose, » qu’on les con- 
tiendrait par la force et la 
justice, par le bras de Sa 
Majesté Catholique, qui ne 
permettrait point qu’ils 
eussent aucune grandeur. 

Mais de ces promesses les 
hommes avisés riaient, 
sentant bien que des am- 
bitieux, qui ont commandé 
et régné soixante années, ne sauraient rentrer en simples 
citoyens. Leur nouvelle usurpation commence par l’anarchie 
et continue par des coups de main, ce que nous appelons 
coups d’État, pour prendre plus que le protecteur étranger 
ne consentait à accorder. Ce qu’il n’accorde pas, il le laisse 
voler en fermant les yeux, et il tolère jusqu’aux odieuses 
représailles de réaction contre lesquelles François I er se croit 
tenu de protester en faveur de ses anciens, de ses fidèles 
alliés. 

Le maître, dès lors, à Florence, c’est ce cardinal Jean, 




Léon X. 




216 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



fils du magnifique Lorenzo ; mais à peine a-t-il pris posses- 
sion de son « héritage », que, ne songeant plus qu’à ceindre 
la tiare à Rome, il règne par procureurs, régime qui est tou- 
jours particulièrement dur. Son exaltation sous le nom de 
Léon X est comme un baume sur les plaies qu’il a ravivées. 
Ses concitoyens s’en montrent fiers : jamais encore ils 
n’avaient vu un des leurs sur le siège de Pierre. C’est pour- 
tant à partir de ce jour que la brillante ville cesse de compter 
dans le monde ; elle n’est plus qu’un atout aux mains sacrées 
qui, de Rome, tiennent le jeu. 

Comme il n’est plus un Médicis qui ne rêve d’une cou- 
ronne et que gouverner par procuration Florence est déjà 
indigne d’un frère ou d’un neveu de pape, les rênes sont 
abandonnées à un bâtard de ce Giuliano des Médicis qui avait 
succombé sous le poignard des Pazzi conjurés. Ce bâtard est 
d’Église; Léon X le fait, malgré les canons, archevêque de 
Florence et cardinal ; mais qui n’aimerait mieux résider à 
Rome, à la source des faveurs et des biens? Le diocèse flo- 
rentin sera donc administré par le procureur d’un procureur, 
qui est aussi de la famille et qui a en poche tout son art de 
gouverner, sous forme d’instructions pontificales. Mais, lui 
aussi, ce procureur de procureur, il veut vivre en prince. Lui 
aussi il s’en vient à Rome, d’où les menaces du pape le 
peuvent seules renvoyer. Pour lui rendre la résidence tenable, 
un pas de plus sera fait dans les voies de l’absolutisme. Vet- 
tori blâme et Guicciardin constate : « De Lorenzo (ainsi s’ap- 
pelait ce procureur peu zélé) à un seigneur à la baguette, il 
n’y a d’autre différence que dans la manière de commander. 
Ils font ce qu’ils veulent sous le nom d’autrui par des magis- 
trats qui obéissent au moindre signe. » 

Florence n’inspire plus que mépris à la famille qui la pres- 
sure et même aux serviteurs de cette famille. « 11 ne me plai- 
sait pas, écrit Paride des Grassi, maître des cérémonies du 
pape, de rester dans cette misérable ville. » Après ce Lorenzo, 



LE CHANT DU CYGNE. 



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• qui meurt dans l’abjection de ses maladies, marie en France 
et père de la sinistre créature qui porte dans 1 histoire le nom 
de Catherine de Médicis, Léon X lui-même disparaît. Le car- 
dinal Giulio, archevêque de Florence, n’étant plus proche 
parent du souverain pontife, et n’ayant pu, cette fois, mettre 
la main sur la tiare, n’a plus qu’à rentrer dans son diocèse, on 
pourrait dire dans ses États 
de Toscane ; mais ce n’est 
qu’une fausse rentrée : il 
compte bien, à la prochaine 
vacance, être plus heureux. 

Et il le sera, car il a toutes 
les chances. Si, au seuil de 
son palais, il échoue à ré- 
primer l’opposition de ces 
orti oricellarî où l’on avait 
jadis conjuré en faveur de 
sa famille, les conspirateurs 
sont sans énergie ; le car- 
dinal Soderini, frère de 
l’ancien gonfalonier, et fa- 
vori du pape Adrien VI, 
tombe en disgrâce et ces^se 
d’être papable ; c’est Giulio 
lui-même qui devient chef de la chrétienté. Mais de Clément YJ1 
ses ouailles des bords de l’Arno ne se réjouissent point comme 
elles ont fait de Léon X : l’expérience a porté ses fruits et 
elles ont vu de trop près ce vicaire du Christ. Comment lui 
pardonneraient-elles de leur donner pour maîtres deux bâtards 
de son sang, deux enfants qu’on ne savait au juste à quel des 
Médicis attribuer, qui n’ont pas encore atteint leur quinzième 
année et qui reçoivent pour mentors un évêque et un cardinal, 
celui-là méprisé, celui-ci détesté, tous deux incapables? 

La crainte de Charles-Quint, protecteur menaçant, n’en a 




218 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



pas moins rapproché le nouveau pape et ses concitoyens : 
c’est l’heure où les Impériaux de Bourbon et les lansquenets 
de Frundsberg marchent sur Rome, la prennent d’assaut, la 
mettent à sac. Mais du coup les Médicis, frappés dans la per- 
sonne de Clément VII, leur chef, sont faciles à chasser ; Flo- 
rence qui les hait ne saurait donc s’en faire faute. La voilà 
libre une fois de plus. Peut-elle compter sur le lendemain? Si 
elle le crut, son illusion ne fut pas de plus longue durée que 
l’intimidation et le découragement des ennemis de sa liberté. 
Les déceptions qu’éprouvent les palleschi , les justes défiances 
qu’ils inspirent les ont vite ramenés à leur vomissement. La 
lutte recommence, et la liberté, réduite à l’appui de ceux qui 
l'ont toujours voulue, court grand risque de manquer ses des- 
tinées, d’ajouter une page de plus à la lamentable histoire de 
ses mécomptes. 

Pas plus que Pier Soderini, et moins encore, Niccolô Cap- 
poni, gonfalonier de justice dans Florence affranchie, n’était à 
la hauteur de ses difficiles devoirs. Il manquait de courage, 
de résolution, de talents. Devant une opposition forcenée qui 
s’attaquait à tout, il ne sut que singer Savonarole, proclamer 
de nouveau Christ roi de la ville. Encore cette restauration 
théocratique fut-elle peut-être l’acte le plus sensé de son admi- 
nistration, car, devant le mirage de la protection céleste, il 
ralliait le gros bataillon populaire des fauteurs attardés du 
frate au parti aristocratique docile à ses propres directions. 

Ce qui le maintint debout quelque temps, c’est le désir 
qui vient parfois aux hommes du repos par la stabilité. Ses 
vues n’étaient point celles de ses concitoyens : eux, ils récla- 
maient un prompt retour à l’alliance française, leur séculaire 
et tutélaire tradition ; lui, il croit nécessaire de s’allier à l’em- 
pereur et au pape réconciliés. Ne pouvant ramener l’opinion 
à ses idées, il n’avait, ce semble, qu’à suivre celles qui pré- 
valaient ou à résigner ses fonctions. Il aima mieux adopter 
une politique personnelle et occulte, négocier secrètement en 



LE CHANT DU CYGNE. 



219 



conspirateur. N’ayant pas moins d’aversion que Clément YII 
pour le gouvernement populaire, il était digne de s’entendre 
avec lui ; mais Clément VII était dans son rôle, Capponi n’était 
pas dans le sien. Des chefs d’État qui agissent en dehors de 
leur diplomatie officielle et même qui la contrecarrent, cela 
s’est vu : Louis XV, Napoléon ÎII en ont donné au monde le 
spectacle ; ils ne l’ont 
pas rendu plus édifiant. 

Qu’on déposât Cap- 
poni, puisqu’il ne savait 
pas se démettre, ni même 
se soumettre, c’était jus- 
tice, et il aurait dû s’y 
attendre. Son successeur 
Francesco Carducci était 
un tout autre personnage. 

Ancien trafiquant malheu- 
reux et banqueroutier, il 
passait nonobstant, dans 
cette ville où de tels acci- 
dents commerciaux 
n’étaient points rares, pour 
sensé, juste, intègre, en- 
tendu aux jugements mer- 
cantiles, doué d’un esprit 
prompt et d’un cœur courageux, en un mot, selon son con- 
temporain Busini, « le meilleur homme de son temps. » 

Mais que peut l’énergie humaine contre la force des 
choses? Tout au plus en retarder de quelques heures le cours 
fatal. Carducci a contre lui les amis des Médicis, ceux de Cap- 
poni, le pape, l’empereur, les armées impériales, la lenteur de 
la France et de Venise à envoyer des secours, la parcimonie 
des Conseils qui ne permet pas de soudoyer des mercenaires 
en nombre suffisant. Bientôt éclate le coup de foudre du traité 




220 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



de Barcelone ('29 juin 1529) qui cimente au grand jour l’alliance 
hybride du vainqueur et du vaincu de Rome. La rçialheureuse 
Florence, dont la liberté est un scandale au milieu de la pénin- 
sule asservie, payera les frais de cette entente. Et, toutefois, 
en entendant sonner à leurs oreilles leur glas funèbre, les 
Florentins ne sentirent pas s’amollir leur cœur. Ils s’obstinèrent 
à espérer sur la foi d’un tas de petits prophètes, succédanés 
de Savonarole, et sur le calcul des probabilités qui leur sem- 
blaient être que sa Majesté Très-Chrétienne et sa Majesté Catho- 
lique, en pourparlers, ne signeraient point la paix sans y 
comprendre les peuples de leur alliance. Sur les rives de 
l’Arno ne courait pas encore, sans doute, le propos prêté plus 
tard par l’historien Varchi à Louise de Savoie, mère de 
François I er , que ce prince, pour ravoir seulement l’un de ses 
deux fils, otages en Espagne, aurait donné mille Florences. 
Bientôt, le traité de Cambrai (5 août 1529) apprend aux Flo- 
rentins que s’ils y veulent être compris, ils devront « s’ap- 
pointer avec l’empereur dans les quatre mois ». 

Certes, le coup est rude. On n’en voit pas moins cette 
poignée de marchands et de lettrés prêts à se saigner aux 
quatre veines, pour combattre par honneur, sans sérieux 
espoir de succès. Ce sacrifice de soi-même est-il seulement 
possible? Oui, grâce à Machiavel qui, au temps de Soderini, 
a vigoureusement réorganisé les milices urbaines. Florence en 
face de Charles-Quint sait bien qu’elle sera abandonnée de ses 
sujets du dehors, déjà ruinés par la guerre, et dont elle n’a 
jamais su se faire aimer. Michel-Ange Buonarroti, préposé aux 
fortifications, crie à qui veut l’entendre qu’elles ne tiendront 
pas un seul jour, mais il ajoute qu’on peut les rendre plus résis- 
tantes, et on le croit, et on l’aide. Ces trafiquants, ces bouti- 
quiers, ces artisans que le Vénitien Foscari représentait comme 
amollis par leur doux climat, travaillant la robe retroussée, le 
tablier sur le ventre, les épaules chargées de sacs et de 
.paniers pleins de soie ou de laine, n’entendant rien à la non- 



LE CHANT DU CYGNE. 



m 



velle tactique des armées, gémissant toujours sur la lourdeur 
des impôts, livrent leur épargne, retroussent maintenant leur 
robe et chargent de paniers leurs épaules pour apporter aux 
remparts le coton et la laine dont Michel-Ange entend protéger 
les pierres contre le canon. Ils font face au prince d’Orange, 
général des Impériaux, et ils ont derrière eux, dans la ville 
même, les amis des Médicis dont ils craignent à tout instant 
la trahison. Pure chimère, répétons-le, que l’espoir de triom- 
pher; mais ce n’est pas à dire que cet espoir ne hantât pas 
nombre d’âmes simples. Moins simples, après tout, que ces 
paysans fanatisés de Munster qui se jetaient à genoux devant 
l’ennemi, parce qu’ils comptaient, pour le mettre en déroute, 
sur les milices célestes, nos Florentins se tenaient debout, 
cherchaient le combat, et, en fait de milices célestes, se bor- 
naient à donner le nom d’anges aux personnages terrestres 
dont ils se flattaient de voir venir les secours. 

Dès le mois de novembre 1529, Florence est assiégée. 
Tout en se défendant par les armes, elle négocie. Mais ses 
ambassadeurs désertent, preuve trop claire que le parti de la 
capitulation est en progrès. On le contient dans le patriotique 
devoir au moyen de quelques supplices et d’une terreur qu’on 
pourrait, en de si poignantes conjonctures, jug'er modérée. 
Quatre mille citoyens vivent de la vie du soldat, se divisent en 
deux groupes pour veiller nuit et jour aux remparts, comme 
pour surveiller les rues. Parmi les contemporains abondent les 
témoignages d’admiration. De nobles hidalgos d’Espagne diront 
plus tard, malgré leur morgue connue, que ces gens, qu’ils 
croyaient bons uniquement la plume aux doigts et derrière 
leurs comptoirs , valent plus à la guerre , l’arquebuse en 
main. 

L’heure est écoulée pourtant des défis, des combats sin- 
guliers, des escarmouches. Peut-on faire davantage? Malatesta 
Baglioni, un hobereau étranger, chef de la défense militaire, 
le nie, ce qui le rend suspect à ceux qu’il commande et dont il 



222 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



ne veut pas utiliser le dévouement. On a bientôt fait de l’ap- 
peler traître : c’est le langage des cœurs chauds et simples 
quand ils sont déçus. Mais ici l’accusation était fondée, pour 
le moins en partie : Malatesta, indifférent à la gloire de la 
défense et de sang-froid en pleine fièvre obsidionale, voyait les 
impossibilités; il ne cherchait plus qu’à procurer une capitu- 
lation qui éviterait de grands malheurs et lui permettrait de 
« faire ses besognes, » selon le mot de Comines. 

Eh bien, cette entreprise qu’il ne veut point tenter, cette 
diversion téméraire qui peut offrir une dernière chance de 
salut, un ancien commis marchand la tentera contre vent et 
marée. Avec une poignée d’hommes déterminés, et en faisant 
un grand détour par le Val d’Arno inférieur, Francesco Fer- 
rucci reviendra sur Florence pour prendre l’assiégeant entre 
deux feux. Le malheur est qu’il aurait eu besoin d’être sou- 
tenu et que l’on compte sur lui comme sur l’unique soutien. Il 
faudrait une politique sachant bien ce qu’elle veut et ce qu’elle 
peut. Or les offices affolés ne se résignent pas à mettre dans 
ce hardi coup de main leur dernier espoir : ils négocient avec 
Orange, avec Charles-Quint, et ils négocient gauchement, en 
multipliant des bravades dont l’empereur connaît bien la vanité, 
et ils irritent le pape, qui attise le feu, en laissant impunis les 
outrages dont un peuple en délire poursuit sa personne 
sacrée ! 

Par surcroît, Carducci manque sa réélection, peut-être 
pour l’avoir trop ardemment poursuivie. Son successeur est un 
homme faible, qui dit à ses électeurs : « Vous êtes les maîtres, 
c’est à vous de me donner des ordres ». A peine, avec une 
telle doctrine, ce Raffaello Girolami eût- il été le gonfalonier 
modèle d’une cité libre en des temps ordinaires, car cette 
charge de pouvoir exécutif n’en laissait pas moins une part 
discrète à l’esprit d’initiative et à la direction; mais, en ces 
temps tragiques, pas plus que Capponi il n’était l’homme qu’il 
fallait. Ce fut une grande faute de n’avoir pas réélu Carducci. 



LE CHANT DU CYGNE. 



m 



Sollicités de faire connaître leurs volontés, les mécontents de 
tous les partis n’y manquent point. Le clergé crie bien haut 
les siennes par le refus des deniers qu’on lui réclame à bon 
droit pour d’urgentes nécessités. La disette règne, et bientôt 
sévit la famine. Quand la chouette, le faucon, le rat deviennent 
comestibles, les bouches inutiles sont menacées d’expulsion. 
On fouille les maisons pour prévenir ou réprimer les accapa- 
rements. Sans nombre sont les malades, et le nombre des 
morts s’accroît chaque jour. Nous avons peine à comprendre 
que Guicciardin et l’évêque de Tarbes, ambassadeur de Fran- 
çois I er , qui voient de près ces misères, déclarent encore que 
le succès de la défense ne paraît pas impossible. Rien assu- 
rément plus que ce témoignage d’un historien peu patriote et 
d’un diplomate étranger, trop indifférent pour n’être pas 
impartial, n’est à l’honneur des assiégés. 

Quant à leur salut, c’en est fait. « Le nouveau Gédéon », 
comme l’appelaient les piagnoni , qui allait le procurer, y échoue 
et trouve une héroïque mort dans sa défaite. Orange aussi a 
succombé, lui, dans la victoire, et Malatesta Baglioni a le 
champ libre pour négocier la capitulation devenue nécessaire. 
Charles-Quint l’accorde, en ne se réservant que le droit d’insti- 
tuer un gouvernement nouveau ; encore s’engage-t-il à main- 
tenir la liberté. Mais un despote ne peut créer qu’à son image ; 
un pape qui, déjà auparavant, repoussait les institutions popu- 
laires, ne va pas les admettre à cette heure, et si les Médicis 
rentrent dans Florence écrasée, chacun comprend bien que ce 
n’est pas pour y vivre en simples citoyens. 

Florence a donc terminé une vie éclatante par une noble 
mort, ce qui est la plus rare des destinées. Elle a pu manquer 
d’habileté dans la crise suprême, mal mesurer ses forces à son 
dessein, ne pas se rendre compte des exigences générales de la 
politique. Son courage, du moins, fut héroïque, disons mieux, 
durable et réfléchi dans l’héroïsme, vertu surprenante chez 
un peuple de marchands, depuis longtemps déshabitué des 



224 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



armes. Cette résistance de onze mois sans espoir sérieux, cette 
grandeur morale retrouvée par une ville en décadence et me- 
nacée de périr est, on peut l’affirmer, un des faits les plus 
inattendus et les plus honorables, disons même, quoique la 
célébrité lui ait été trop parcimonieusement mesurée 1 , les plus 
glorieux de l’histoire. 

Pourquoi faut-il que plus les âmes se sont élevées, plus la 
chute soit profonde? Sous les régimes transitoires qui prépa- 
rent l’établissement définitif des Médicis,les gens d’élite, seuls 
opposants, sont de plus en plus clairsemés et finissent par dis- 
paraître. Nous ne voyons plus qu’ambitions et compétitions 
viles dans les régions du pouvoir, qu’affaiblissement ou apla- 
tissement au-dessous. « On ordonna, écrit simplement Fra 
Giuliano Ughi, qu’Alexandre des Médicis fut seigneur à la 
baguette. » Monarchie qui ne prend plus la peine de mettre un 
masque, servitude effacée des sujets, despotisme insolent des 
maîtres, crimes à ciel ouvert ayant pour mobile non plus les 
passions départi ou l’ambition, mais le vice, telle est l’histoire 
de cette abjecte dynastie. Délivrée de ses vieilles factions, 
Florence n’a plus la force d’en susciter de nouvelles : son 
existence obscure s’écoule dans une paix semblable à la 
léthargie ou à la mort. 

Mais avant de s’y ensevelir, dans les cruelles épreuves de 
sa lente agonie, répétons-le, elle a fait entendre le chant du 
cygne. Sous les Médicis intronisés, les belles-lettres, les beaux- 
arts participeront à la décadence générale, et l’on aboutira au 
ridicule ineffable des académies. Durant la période agitée où 
la liberté essaye de revivre, attaque ceux qui l’en empêchent ou 
se défend contre eux, l'éclat de cette civilisation qui finit est 
aussi grand que dans ses plus beaux jours. Les génies floren- 
tins du xiv e siècle ont trouvé au xvi e des héritiers dignes d’eux, 

1* Dans un livre, intéressant d’ailleurs, sur les sièges célèbres, M. Maxime Petit 
ne mentionne même pas le siège de Florence. 



LE CHANT DU CYGNE. 



225 



et ceux-ci, pas plus que ceux-là, n’ont vieilli. C’est ce qu’il 
nous reste à montrer. 

Le règne desséchant de l’érudition a duré cent années, et 
l’on pouvait craindre que toute œuvre originale ne fût devenue 
impossible. Il en arriva tout autrement. Comme un sol laissé 
en jachère, l’imagination reposée s’épanouit de nouveau avec 
une merveilleuse fraîcheur. Si Dante reste toujours le grand 
nom de l’Italie littéraire, la poésie s’enorgueillit, au xvi e siècle, 
du Tasse et de l’Arioste, qui ne sont pas Florentins, de Gio- 
vanni Rucellai, de Luigi Àlamanni, de Francesco Berni, qui le 
sont, et qui brillent encore, quoique à un rang inférieur. Il 
suffit peut-être de nommer Alamanni et Rucellai; pour Berni, 
cette mention sommaire ne saurait suffire (1490-1535). Ce 
chanoine, ami de la joie et frondeur comme on l’était dans sa 
ville natale, a trouvé le rire ou su du moins l’introduire dans 
ses vers. Il est immortel pour avoir écrit avec plus de gaieté et 
en meilleure langue Y Orlando innamorato de Bojardo. Il a fait 
vivre son modèle en le faisant oublier, seul exemple peut-être, 
avec Amyot, d’une traduction presque littérale, devenue ori- 
ginale par le génie de l’expression. Bien plus, s’il n’a pas créé 
le genre burlesque, il lui a donné la vie. Son nom est devenu 
celui de cette poésie plaisamment satirique et dite « ber- 
nesque » qui a adouci les mœurs grossières et pédantesques 
des humanistes, à un prix bien cher, il est vrai, en désinté- 
ressant les esprits des plus nobles tourments. On regrette de 
dire que ce Florentin contribua tant à un asservissement si 
funeste ; mais on a hâte d’ajouter qu’il y contribua surtout 
par le servile troupeau de ses imitateurs. 

Car il est chef d’école. De ceux qui procèdent de lui, il 
suffira d’en nommer un, le meilleur, pour marquer leur rang. 
Un bénédictin, Agnolo Firenzuola, suivit les traces de ce cha- 
noine. Il traduisit, en y mettant beaucoup du sien, Y Ane d'or 
d’Apulée. Les petites pièces qu’il prodigue sur la soif, les 
cloches, la mort d’une chouette, rappellent les pétrarquistes, 

15 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



comme aussi Mellin de Saint-Gelais et nos marotistes en leurs 
épiceries. Ce n’est point par là qu’il se recommande à l’atten- 
tion de la postérité. Les nouvelles sournoisement indécentes 
qu’il écrivit en prose sont d’une langue admirable, celle des 
artisans et des commères à Florence. 

Ainsi, déjà ce poète nous ramène à la prose. Quelque prix 
qu’ait Berni, ce n’est pas lui qui, dans l’ordre poétique de son 
temps, tient la première place, et ce n’est non plus aucun autre 
Florentin. L’honneur en est laissé à ce Tasse, à cet Arioste que 
nous avons déjà nommés, mais sur lesquels il nous est interdit 
d’insister, puisqu’il s’agit ici d’un pays ou la gloire a voulu, 
jusqu’à nos jours, rester municipale. Dans la prose non plus 
tous les genres ne s’élèvent pas à une égale hauteur. Il faut 
bien l’avouer, cette ville libre où les citoyens avaient si fré- 
quemment la parole, où le nom d’ « orateur » remplaçait offi- 
ciellement celui d’ambassadeur, ne vit jamais de discoureurs 
éloquents. Les membres des Conseils y parlaient brièvement, 
en hommes d’affaires : la loi y avait pourvu. La chaire chré- 
tienne n’était pas mieux douée : l’art y manque, on ne s’en 
aperçoit que trop aux sermons si goûtés de Savonarole. Jaloux 
d’être vrais, le frate et ses disciples ne surent que suivre les 
vieux errements du moyen âge, entasser citations sur allégories. 
Si leurs pauvretés allaient au cœur de l’auditoire, c’est par cette 
action extérieure qui avait tant de prix aux yeux de Démo- 
sthène, et qui est le génie même des populations méridionales. 
Fier Soderini, Niccolô Capponi, Francesco Carducci et autres 
laïques multipliaient, tout comme Savonarole, gestes et génu- 
flexions, poussaient de grands cris, versaient d’abondantes 
larmes, menaçaient du poing leurs adversaires présents ou 
supposés. Les écrivains qui passent pour fermer l’ère de l’élo- 
quence dans les temps de liberté, parce qu’ils ont fabriqué de 
toutes pièces les harangues des personnages dont ils racontent 
l’histoire, Salviati, Davanzati, Yarchi, sont verbeux autant 
que raffinés. Le discours même que Francesco Guicciardini 



LE CHANT DU CYGNE. 



prononça pendant le siège, pour exhorter la seigneurie à 
s’accorder avec le pape, n’a pu être débité tel qu’il nous l’a 
transmis. Qui parle avec une élégance aussi balancée a refait 
ses périodes après coup, comme Cicéron refaisait les siennes. 
Si l’éloquence est quelque part alors, c’est dans certaines 
pages de Machiavel, qui n’ont jamais été que lues, notamment 
dans la dernière du Prince . 

En réalité, cette terrible crise de l’agonie républicaine, 
où les heures valaient des jours et les minutes des heures, n’a 
d’écrits en prose d’une valeur vraiment littéraire que ceux qui, 
étant des actes, sont exempts de toute prétention à la littéra- 
ture, par exemple les instructions et relations diplomatiques : 
à Venise, où la forme volontairement impersonnelle donne 
aux faits la première place et presque toute la place ; à Flo- 
rence, où la personnalité de l’observateur paraît davantage, 
avec le charme d’une langue sans pareille, d’une verdeur fami- 
lière et d’un effort discret, tout nouveau alors, vers les idées 
générales retrouvées et admirées dans les chefs-d’œuvre de 
l’antiquité. 

Mais c’est dans l’histoire que le génie florentin, au 
xvi e siècle, atteste surtout son éclatante supériorité littéraire 
par la pensée et le style. Dans cette ville d’Italie est née l’his- 
toire politique, alors que la'France et l’Allemagne en étaient 
encore aux chroniqueurs. La nette intelligence des faits, 
l’étude perspicace, approfondie, des causes et des consé- 
quences, une singulière habileté pour mettre à nu les plus 
secrets mobiles des actions et analyser les caractères humains, 
ne permet pas de regretter beaucoup, chez ces maîtres nou- 
veaux de la science historique, l’art qu’ils négligent un peu 
trop de peindre au vif, comme on faisait avant eux, choses 
et gens. 

Machiavel est à peine un historien, et toutefois son rang 
parmi les historiens serait le premier, sans comparaison pos- 
sible, si Guicciardin, que nous ne lui comparerons certes 



ns LA CIVILISATION FLORENTINE. 

pas, ne lui avait été plus d’une fois comparé. Mais entre ses 
œuvres il y a lieu de distinguer, et ses Histoires florentines , 
qui sont encore aux yeux de bien des gens le fondement de 
son renom d’historien, doivent être ramenées à leur juste 
valeur. Écrites sur commande pour toucher le salaire promis 
par le cardinal Giulio, elles ne méritent l’estime que par com- 
paraison avec les ouvrages du même genre qui les avaient pré- 
cédées, à moins qu’on n’y veuille chercher quelques vestiges 
assez rares de la profonde philosophie qu’on admire aux prin- 
cipaux ouvrages de leur auteur. Selon un séculaire usage, en 
exposant les vicissitudes de sa patrie, il suit, imite, copie ses 
devanciers, ne s’étudiant guère à les surpasser que par le 
charme de la diction. Il emprunte jusqu’à leurs erreurs et il 
est loin d’être sûr. Il se trompe sur les noms et les dates ; il 
attribue aux acteurs du drame humain des actes qu’ils n’ont 
point commis, des idées qu’ils n’ont point émises. Com- 
pulse-t-il des registres ? il ne le fait qu’àlalégère. Michel Bruto, 
qui a raconté l’histoire florentine après lui, se garde bien de 
la raconter d’après lui, tant il le trouve inexact. Et cette inexac- 
titude est quelquefois voulue, pour dissimuler les violences des 
Médicis. L’œuvre n’est pas même terminée : le magnifique 
Lorenzo mort, ce sujet devient trop scabreux pour un cour- 
tisan. Malgré la supériorité de la langue et du style, malgré 
quelques réflexions fortes, si ce livre n’était signé d’un grand 
nom, personne n’eût songé à y voir une des sources de l’his- 
toire florentine et moins encore un chef-d’œuvre. 

Mais les Discours sur la première décade de Tite-Live et le 
Prince ont consacré Machiavel dans la gloire, dans une gloire 
qui, sans être pure assurément, est une des plus éclatantes 
qui se rencontrent aux annales des lettres. Le caractère de 
l’auteur n’a point laissé d’influer sur la tendance et la nature 
de ces deux mémorables écrits ; mais il est bien connu et nous 
pouvons sans inconvénients glisser ici sur ce sujet. Tout ce 
qu’on en peut dire de mieux, c’est que cette vie de subalterne 



LE CHANT DU CYGNE. 



m 



est exempte des scélératesses, des trahisons si communes 
alors. Mauvais père de famille et bassement libertin, avide de 
richesses quand il est déjà dans l’aisance, et d’emplois quand 
les adversaires de son parti détiennent le pouvoir, serviteur 
par conséquent de tous les régimes, flatteur et quémandeur, 
immoral dans les conseils qu’il donne aux puissants, dépourvu 
de convictions ou du 
moins en usant fort libre- 
ment avec elles , puisque , 
à la même heure, il pré- 
conise dans le Prince la 
monarchie et dans les 
Discours la république, 
l’immortel secrétaire n’en 
a pas moins laissé deux 
monuments de granit, 
énigmatiques mais mer- 
veilleux, qu’on discutera 
toujours sans doute, et 
qu’on admirera de plus 
en plus en les approfon- 
dissant par la discussion. 

Pour énigmatiques 
qu’ils soient, d’ailleurs, il 
n’est pas impossible d’en dégager la pensée principale. Si la 
République avait pu vivre, Machiavel, qui l’a servie et bien 
servie, en aurait eu le cœur tout réjoui. Seulement elle e§t 
morte, ou, ce qui revient au même, elle a un maître, et à 
des hommes corrompus autant que mobiles il en faut un. La 
forme du principat a en outre le mérite d’être la seule propre 
à grouper les forces de l’Italie contre l’étranger, et c’est de 
l’Italie que s’occupe, oubliant un peu Florence, le large et com- 
préhensif génie de l’auteur. Pour lui, la patrie ne finit point aux 
murailles d’une ville, et c’est de l’Italie entière, non de Florence, 




Machiavel. 



230 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



qu’il a écrit ces lignes qu’on lui a vraiment trop reprochées, 
car elles sont tout à fait dans l’esprit du temps : « La patrie 
est bien défendue, de quelque manière qu’on la défende, sans 
considération du juste et de l’injuste, de l’humain et de l’inhu- 
main, du louable et de l’ignominieux. » Si le principat est 
empoisonné, la médecine, au nombre de ses plus actifs 
remèdes, n’a-t-elle pas toujours compté les poisons ? 

Passe donc pour le principat, qui s’implante partout au 
xvi e siècle ; mais il faut trouver le prince dont la main ferme 
pliera tout sous sa loi, et le choix n'en est pas facile, car 
Machiavel n’a confiance ni dans la papauté, ni dans les princi- 
picules italiens, ni même daus ces Médicis de qui il recherche 
les faveurs. Il ne s’arrête qu’un moment à César Borgia : ce 
fils de pape, au défaut relatif et véniel d’être un monstre, joint 
le défaut essentiel et impardonnable d’être un météore. Ainsi 
la chimère est dans le but, les moyens seuls sont pratiques, 
ce qui est doublement fâcheux. Mais les considérations sur 
ces moyens sont d’une psychologie supérieure. Bossuet et 
Montesquieu eux-mêmes semblent surpassés : ne se bornent- 
ils pas à exposer et à juger les faits de l’histoire ancienne ? 
Notre Florentin, qui ne les néglige pas plus qu’eux, les rap- 
proche sans cesse des faits modernes, qui en sont tout éclai- 
rés et qui leur renvoient cette lumière. Il n’a tort que d’en 
demander trop à ses constantes comparaisons : comment, sur 
des analogies, prédire sans témérité la similitude des consé- 
quences et chercher l’équivalent des fables de Tite-Live dans 
les événements trop réels des temps modernes ? 

Si les Discours nous paraissent aujourd’hui plus pratiques 
et plus profitables que le Prince, c’ est que le vent est à la démo- 
cratie et que les monarchies s’en vont. Au point de vue per- 
sonnel, le Prince paraît même plus pratique que les Discours : 
le désir des honneurs et des emplois lucratifs a pu seul por- 
ter une intelligence si perspicace à pousser dans la place vide 
deux Médicis médiocres ou nuis, et, en tout cas, fort amollis. 



LE CHANT DU CYGNE. 



231 



La plus débile main a toujours assez de force pour dispenser 
les faveurs. L’hypothèse si souvent soutenue d’une pure consta- 
tation scientifique, d’une dissection désintéressée au scalpel, 
n’est vraiment pas soutenable : sans parler davantage de ses 
convoitises égoïstes et mesquines, c’est pour préserver les 
vivants que l’anatomiste qui est en Machiavel cherche dans 
le cadavre les traits caractéristiques de l’alfection morbide, 
cause de la mort. La preuve en est qu’il propose aussitôt le 
remède, à savoir d’être renards contre les lacets et lions 
contre les loups. 

Quelle merveille qu’ayant sa boussole invariablement tour- 
née vers le pôle de son intérêt propre, il ait eu assez de lar- 
geur dans l’esprit pour fixer en même temps son pénétrant 
regard sur le pôle de l’intérêt public, et qu’il ait si bien vu, 
quoique manquant de recul, les choses et les hommes ! Sur 
la statue du despote, telle qu’il Fa coulée, tous les despotes, 
depuis, se sont modelés: Catherine de Médicis, Charles-Quint, 
Frédéric II, Napoléon. Regrettons que, sur des matériaux incom- 
plets et des faits mal connus, le grand publiciste du xvi e siècle 
n’ait pu imaginer que des théories erronées ; mais admi- 
rons qu’avec des bases peu solides et en se trompant sur le 
passé, il ait su démêler quelques-uns des éléments de l’obscur 
avenir, déterminer le caractère général des peuples, concevoir 
un idéal de gouvernement, faire enfin de la politique une 
science positive qui permet les prévisions. 

Reste cette question depuis trois cents ans agitée : dé- 
pourvu de conscience morale, l’auteur du Prince est-il immo- 
ral ? C’est là ce que Macaulay appelle « l’énigme de Machia- 
vel ». L’immoralité dont il s’agit n’est pas, bien entendu, 
celle de la vie privée, ni même celle qui consiste à narrer des 
anecdotes graveleuses, à tracer des tableaux scandaleux, 
à écrire Belphégor ou la Mandragola : un cardinal s’est rendu 
coupable de la Calandra , et des papes y applaudissaient. Non, 
c’est l’immoralité qui corrompt la vie publique et qu’on s’est 



m 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



épargné la peine de définir en créant le mot fameux de « ma- 
chiavélisme». C’est celle des princes du temps, des seigneurs 
de tout étage, des officiers publics que par courtoisie Florence 
nomme seigneurs, de ces « Dix de liberté » ou « de guerre » 
qui donnaient sans vergogne à Machiavel dés instructions 
diplomatiques d’une duplicité rarement égalée. Aussi l’étonné 
secrétaire se demandait-il pourquoi, adorant une chose comme 
sainte, on en brûlait comme exécrable la copie qu’il en pro- 
duisait. Assurément il a eu tort d’écrire ces mots et d’autres 
semblables : « fraudes honorables, cruautés généreuses, glo- 
rieuses scélératesses ». Et cependant, ne nous récrions pas 
trop : Fenimore Cooper a réhabilité l’espionnage par patrio- 
tisme. Sommes-nous donc si sévères pour le capitaine qui 
tend une embuscade à l’ennemi, pour le général l’attirant dans 
un piège, pour Horace tuant Camille, Judith décapitant Holo- 
pherne, Brutus immolant César, Charlotte Corday poignardant 
Marat, Cavour enfin et Bismarck faisant de la perfidie, auxi- 
liaire de la violence, leur arme accoutumée, et, si l’on ose 
dire, leur arme de prédilection ? Simple coquetterie d’écrivain 
que ces épithètes laudatives accolées à des substantifs qui ne se 
peuvent prendre en bonne part, mais coquetterie fâcheuse par 
laquelle ce qui pourrait n'être qu’une constatation ressemble 
à un conseil. 

On reproche aussi à Machiavel de n’avoir pas dit que la 
morale est la même pour un homme et pour un peuple. Il y a 
pourtant quelque différence. L’intérêt tient et doit tenir plus 
de place dans l’existence d’un peuple, ne fût-ce que par la 
difficulté d’établir et de suivre une autre règle. Seulement, 
comme la justice, en cette absence de règle, est pour les rela- 
tions internationales le meilleur modus vivendi , Machiavel, sans 
être aussi immoral qu’on le prétend, n’est pas moral. Il veut 
imposer par la terreur ce qu’il appelle le bien. Il souffle le 
chaud et le froid, et il s’en vante: « J’ai enseigné, dit-il, aux 
princes à être tyrans et aux peuples comment on étouffe les 



LE CHANT DU CYGNE. 



233 



tyrans. » Il va de l’analyse scientifique à la déduction jacobine. 
11 est tantôt idéal jusqu’au rêve, tantôt pratique jusqu’au 
cynisme. Si, pour l’expliquer et l’excuser, on doit rappeler 
l’universelle corruption du siècle, comment Guicciardin, qui 
n’a certes pas l’âme élevée, n’arrive-t-il pas aux mêmes con- 
clusions, et comment Giannotti, leur contemporain, ne donne- 
t-il pas, lui aussi, des conseils immoraux? 

Philosophe profond, mais incomplet, politique subtil, 
mais d’une honnêteté douteuse, prosateur attique et poète 
aussi à ses heures, Machiavel était trop bien doué pour ne 
pas réussir plus ou moins dans tous les genres. Ses dépêches, 
ses lettres sont des modèles, et il en signait une : ïstorico , 
comico, tragico. Ses fantaisies littéraires fussent-elles mé- 
diocres, la fécondité dans le médiocre n’est pas sans prix 
chez qui excelle quelque part. Nous avons dit de ce grand 
génie le bien et le mal. Les Italiens, qui l’ont tant méprisé 
et haï, ne veulent plus aujourd’hui, par un patriotisme hors 
de propos, voir de taches à son soleil. La critique ne saurait 
les suivre sur ce terrain. Elle essaye d’expliquer ce qu’elle 
constate ; elle voit en Machiavel une nature complexe et trou- 
blante, où l’esprit a plus de profondeur que l’âme d’élévation, 
où les habitudes contractées, les ambitions caressées, les 
déceptions subies, les lacunes de l’instruction altèrent souvent, 
compromettent quelquefois les vues fortes, hardies et neuves 
par où il est sans pareil. Elle tient compte des idées, des préju- 
gés, des mœurs d’un temps où le mal se mêle au bien dans 
des proportions énormes, et après avoir, selon notre méthode 
moderne, replacé dans son milieu l’homme pour ne pas injuste-^ 
ment l’amoindrir, elle salue, dans Machiavel, un des plus 
prodigieux génies qu’ait vus l’humanité ; elle en fait d’autant 
plus honneur à Florence qu’il y naquit et s’y développa dans 
un sol bouleversé jusqu’en ses fondements. 

Ce grand nom appelle celui de Guicciardin. Entre ces deux 
amis, entre ces deux émules, les ressemblances sont essen- 



234 LA CIVILISATION FLORENTINE. 

tielles et si nombreuses que le plus court, pour les indiquer, 
serait d’indiquer les différences. Avec Guicciardin, point 
d’énigme. Ce qu’il est, on le voit ; ce qu’il veut, on le sait. 
Des deux il est le plus froid, le plus pratique, le plus positif, 
et ce n’est pas peu dire. Loin de prendre les faits comme un 
point de départ pour raisonner par induction, il s’y tient stric- 
tement. On peut le croire sincère : il ne ménage ni sa famille 
ni lui-même. Florentin de naissance, il ne l’est pas d’éduca- 
tion, et il l’est peu d’idées. Étranger à tout patriotisme de 
clocher, il croit que « les vieilles villes ne se raccommodent 
point ». Il déteste le peuple de ses concitoyens, « animal 
insensé, plein d’erreurs et de confusion, sans goût, sans 
charme, sans stabilité ». C’est un politique et presque, comme 
nous disons aujourd’hui, un « politicien », pratiquant autant 
que pratique. Apte au commandement, il le recherche par les 
moyens que Machiavel recommande, sauf qu’il ne flotte pas,, 
à son exemple, entre la liberté et le despotisme : il est tout 
acquis au despotisme, puisque la liberté a cessé d’être le fait. 
Il se trompe aisément quand il ratiocine sur l’avenir; mais il 
est, sur le présent, d’une précision juste autant que crue et 
cynique. Ennemi des prêtres en théorie, — vingt fois il a 
déclaré l’être, — il les sert sans hésitation : il avait quatre 
filles à marier. Lui aussi, il prend son intérêt propre pour 
règle de sa vie, il en vient à « maximer ses pratiques », et 
l’historien s’en ressent. 

Sa grande Histoire d’Italie , publiée après sa mort, a été 
longtemps la base de sa renommée. Elle est pourtant loin 
d’être irréprochable. Guicciardin voudrait s’affranchir des 
Grecs et des Romains, mais il n’y réussit point, car il ne pro- 
duit guère qu’un pastiche de Tite-Live, sous cette forme d’an- 
nales, chère au moyen âge, qui fractionne l’exposition des 
faits et en rompt l’enchaînement. Il a, en outre, le tort de 
préférer la langue commune de l’Italie à l’idiome particulier 
de la Toscane, si gracieux, si vif, et d’abuser des périodes 



LE CHANT DU CYGNE. 235 

« ennemies des poumons », comme dit Maffei. Il n’a pas même 
un style personnel : il imite celui de Boccace, au moment 
juste où en disparaît la mode. Lent et monotone, il fait com- 
prendre plutôt que sentir, ou il révolte les sentiments délicats. 
Son grand succès vint en partie de ce que nous lui reprochons, 
d’avoir écrit dans la langue commune ; mais il a des titres plus 
sérieux à la renommée : 
il est supérieur à ses de- 
vanciers pour l’exposition 
des faits et surtout de 
leurs causes, comme de 
leurs conséquences ; ses 
tableaux politiques, ses 
exposés de négociations, 
le récit clair et détaillé 
des guerres autorisaient 
à voir en lui, après tant de 
chroniqueurs, un grand 
historien. 

Toutefois , sa meil- 
leure part de gloire lui 
viendra désormais de ses 
autres œuvres, restées iné- 
dites jusqu’à nos jours. 

Ses Légations et son Histoire de Florence , durant la période 
qui s’écoule entre Cosme l’Ancien et Soderini, nous font bien 
mieux connaître son caractère, sa patrie, son siècle. Dans la 
vingt-sixième année de son âge, il n’avait pas encore appris à 
se draper. Il est plus simple, plus naturel, plus familier, et,' 
pour tout dire, plus Florentin dans ses termes et ses tours. 
Correct, élégant, jamais vulgaire, il ne laisse désirer, dans son 
style, que l’éclat et le charme de l’imagination. S’il se loue 
trop lui-même, s’il ne contrôle pas assez les faits, si les 
réflexions dont il abuse un peu sont trop terre à terre, du 




G UICCl ARDIN. 



236 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



moins cette longue narration est-elle merveilleusement claire 
et précise en sa précoce gravité, sensiblement moderne par 
l’ordre méthodique, par le sens des affaires et du jeu des pas- 
sions, par la fine analyse des ambitions et des caractères, par 
une description exacte et un jugement net de l’action des princes, 
des chefs de parti et des masses populaires qu’ils entraînent, 
quand ils n’en sont pas entraînés. Ici, point de batailles ; une 
histoire tout intérieure. Rien de pittoresque, rien de drama- 
tique ; mais que l’on connaît bien, après l’avoir lu, le mouve- 
ment et les intrigues qui aboutirent au retour des Médicis ! 
Florence reste, comme elle doit rester, le centre de l’ouvrage. 
L’auteur n’en élargit pas moins son horizon : il étend aux 
autres États son perspicace regard. De tous ses écrits, c’est 
celui qui plaît le plus : il y paraît supérieur à Machiavel, 
quoique moins vivant. Il est peut-être moins publiciste, mais 
certainement plus historien. 

La critique, cependant, ne dédaigne ni ses Dialogues sur 
le Gouvernement de Florence , ni ses Discours sur les réformes et 
mutations du gouvernement florentin. Il n’échoue qu’aux genres 
où il faut de l’abandon, par exemple dans ses dépêches d’am- 
bassadeur, ses lettres d’affaires, ses épîtres familières, ses 
Ricordi , qui nous le montrent sec, aride, sans agrément. 
Écrivain, orateur, narrateur, peintre, philosophe, « politicien », 
il n’eut que le génie du bon sens, de la raison, de la clair- 
voyance ; mais c’est bien quelque chose. L’empirisme n’étant 
pas le fait des grands esprits, il n’est donc partout qu’au second 
rang ; mais il y est le premier, ou tout au moins un des pre- 
miers. 

D’autres historiens dignes d’estime font aux deux précé- 
dents comme un cortège d’honneur. Parmi eux, Donato Gian- 
notti a la double originalité de tout voir couleur de rose et de 
préférer, pour obtenir le gouvernement fort qu’appelait le vœu 
unanime, à la violence et à la perfidie l’expérience, la sagesse, 
le patriotisme. Lui aussi, il parle d’intérêts plus que de droits 



LE CHANT DU CYGNE. 



237 



et de devoirs ; mais ses deux modèles ne l’en eussent pas 
moins jugé chimérique, parce qu’il ne déroule pas, à leur 
exemple, les avantages de l’immoralité. Progrès réel et méri- 
toire, qui dut appeler le sourire aux lèvres de contemporains 
peu portés aux utopies, aux « berquinades », dirions-nous 
aujourd’hui. Benedetto Varchi a écrit avec un talent du second 
ordre l’histoire de dix ans, de 1527 à 1538. Il est précieux 
par tant de choses qu’il nous apprend en témoin bien informé 
et qui déjà aime à s’appuyer sur les documents, à les citer. 
Son défaut est une ampleur qui tourne à la redondance, et un 
désir de la louange qui le porte à la flatterie. Bernardo Segni, 
en prenant la plume pour défendre la mémoire de Niccolô 
Capponi, son oncle, dépasse son étroit sujet, parle des affaires 
d’Italie et même d’autres pays, avec une gravité un peu nue 
et une élégance académique; il sait rester sincère et véritable : 
la preuve en est qu’il ne put rien publier de son vivant. A 
Filippo des Nerli, partisan déterminé des Médicis en ses Com- 
mentaires , qui s’étendent de 1215 à 1537, et qui ne sont pas 
sans mérite, on peut opposer Jacopo Nardi, leur adversaire 
résolu, esprit sans étendue, écrivain' sans méthode, sans art, 
sans vie, narrateur sans originalité, mais dont les Histoires de 
la ville de Florence , œuvre de sa vieillesse, sont fort utiles 
pour la période comprise entre là9à et 1537, et dont la Vie 
d' Antonio Giacomini fut prisée comme un des plus achevés 
monuments de la langue italienne. 

L’intelligente curiosité de notre temps a exhumé de la 
poussière des archives deux autres historiens qui l’emportent 
peut-être sur les derniers dont on vient de lire les noms. L’un, 
Francesco Yettori, parle des événements auxquels il prit part 
avec précision et concision, avec finesse et maturité, dans une 
langue pure et non sans un certain art d’exposition. Son pré- 
cieux Sommaire ne nous choquerait en rien, si nous n’y voyions 
trop paraître la créature des Médicis, sans générosité, sans 
loyauté, sans franchise. L’autre, Jacopo Pitti, nous a laissé le 



238 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 




meilleur récit que nous possédions de la période agitée et tra- 
gique qui s’écoule entre les années 1494 et 1559. Né patri- 
cien, il aime le peuple jusqu’à en paraître de parti pris. Tl 
apporte des faits nouveaux ou présentés de façon nouvelle 
avec une indépendance bien courageuse, car ses pages manu- 
scrites couraient de main 
en main au début du prin- 
cipat démasqué. Son Apo- 
logia de cappucci ou capu- 
chons, c’est-à-dire des 
vieilles modes, fait plus 
d’honneur encore à son 
talent. Dans ce pamphlet 
en dialogues, il s’attaque 
ouvertement aux amis des 
Médicis, et notamment à 
Guicciardin, dont YHis- 
toire d’Italie , quand elle 
parut, fit scandale. Fami- 
lier, spirituel et vif, large- 
ment assaisonné de sel 
comique, le style de Pitti 
est embelli de toutes les 
grâces florentines pour 
Andrea del Sarto. orner le récit d’un passé 

que l’auteur regrette sans 
l’avoir vu, qu’il connaît bien, qu’il comprend à merveille et 
qu’il présente avec une exactitude rarement en défaut. 

Machiavel et Guicciardin suffiraient certes à la gloire lit- 
téraire db Florence dans ce temps-là ; mais il n’est pas sans 
intérêt d’avoir montré que le génie de l’histoire n’était pas 
limité, dans cette ville sans pareille, à leurs deux puissantes 
têtes, et qu’il avait fait en quelque sorte, sans bannir les 
autres genres, élection de domicile sur les bords de l’Àrno. 



LE CHANT DU CYGNE. 



239 



Comme les belles-lettres, les beaux-arts sont représentés, 
dans la période d'agonie et de mort, par deux grands noms, 
d’ailleurs fort inégaux en importance, Andrea del Sarto et 
Michelangelo Buonarroti. Raphaël a bien séjourné par deux 
fois à Florence, admirant Masaccio, lui empruntant l’expres- 
sion tout ensemble humaine et divine de ses nombreuses 
madones ; on ne saurait dire, néanmoins, qu’il appartienne à 
l’école florentine. Andrea 
del Sarto, au contraire, 
en est par droit de nais- 
sance et par droit d’étude 
(1478-1530). Ce fils du tail- 
leur Yannucci en devient 
même le chef, du moins 
pour la peinture. Réputé 
impeccable, on l’appelle 
Andrea senza errori, ce qui 
n’empêche pas, bien en- 
tendu, de relever en lui des 
défauts. Un peu sec d’in- 
vention, il manque de cette 
hauteur d’esprit et de cette 
large envergure qui font 
les grands peintres cômme les grands poètes. Mais il excelle 
dans la fresque, où éclate la supériorité de l’école, dans la 
fresque dont Michel-Ange préférait l’austérité aux agréments 
de la peinture à l’huile, celle-ci n’étant, à son estime, qu’un 
simple jeu. 

Ce grand nom de Michel- Ange, qui revient sous notre 
plume et nous attire, ne permet que de nommer en passant 
Giovambattista Rosso et le Primatice, habiles ouvriers de la 
peinture. Aussi bien ont-ils surtout travaillé en France. De 
même, malgré le renom de son Persèe , ce grand hâbleur de 
Benvenuto Cellini, qui les y suivit. Ils ont leur légitime place 




240 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



dans l’histoire de l’art ; ils n’appartiennent guère que par leur 
origine et leurs études à l’histoire de la civilisation florentine. 

C’est l’inconvénient des sou- 
verains génies de reléguer 
dans l’ombre ceux qui ne 
peuvent, avec eux, s’élever 
aux sommets. 

Architecte, sculpteur, 
peintre et poète, Michelangelo 
Buonarroti (1/175-1564) est 
bien « l’homme aux quatre 
âmes» dont parle Pindemonte. 
Florentin jusqu’aux moelles, il 
a étudié la peinture sous 
Ghirlandajo et la sculpture sur 
l’antique, aux jardins Médicis. 
Il s’inspire, d’ailleurs, de tout 
ce qui est grand, des statues 
de Donatello, des poésies de 
Dante, des prédications de 
Savonarole. Mais son audace 
s’affranchira bientôt de toute 
servitude. On peut déjà le 
constater dans son David . Ce 
petit juif, d’une simplicité nue 
et d’un calme souverain, 
montre l’art du xvi e siècle 
aussi libre des conventions du 
xv e que le xv e l’est de celles 
du moyen âge. Michel-Ange 
retrouve l’antique, oublié de- 
puis qu’on en avait tiré la Renaissance ; mais, grand novateur, 
il l’approprie au génie moderne avec une indépendante réso- 
lution. Il ne fait rien comme personne. Il dédaigne les ébauches 




David, de Michel-Ange. 




16 



Le Carton de la guerre de Pise, par Michel-Ange. 



242 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



en terre glaise, il taille à grands coups dans le marbre, sans 
compromettre le bloc précieux, grâce à son incroyable habi- 
leté de main. 11 ne pensait pas que le fini du travail pût ajou- 
ter à la vie du premier jet, et il est probablement le seul 
sculpteur chez qui, en même temps que l’idée, naisse la forme 
à lui donner. Sans ces dispositions natives, il n’eût point 
atteint le grandiose, genre italien comme le mot lui-même, et 
que goûteront fort ses compatriotes, d ? un goût si exercé. Au 
genre grandiose appartiendront ses prodigieux Titans, qui 
semblent si supérieurs à l’humanité par l’expression et le 
geste, par la surabondance de la vie, de la force, de l’action. 

Une autre œuvre, aujourd’hui perdue, et dont on ne peut 
plus que par de vieilles gravures se faire une idée, contribua 
davantage encore à grandir la renommée naissante de Michel- 
Ange : le carton où, sur l’ordre de Pier Soderini, gonfalonier 
à vie, il avait esquissé un épisode de la guerre de Pise, en vue 
d’une fresque qui devait décorer la salle du Grand Conseil. La 
révolution de 1512 supprima la commande en supprimant le 
Grand Conseil lui-même, et, en outre, elle détruisit ce carton 
à jamais regrettable, en même temps que celui de Léonard sur- 
la bataille d’Anghiari. Là éclatait une science anatomique 
inconnue, résultat de douze années d’études sur le cadavre 
qui furent continuées jusque dans les sombres jours de la vieil- 
lesse par ce vaillant et infatigable génie. Tel fut son point de 
départ pour tracer sur des surfaces planes ces figures ner- 
veuses autant que robustes où l’étonnante tension des muscles, 
où d’audacieux raccourcis font si aisément reconnaître sa 
main. C’en est fini, à vrai dire, avec le calme serein et majes- 
tueux de Léonard, avec sa grâce suave, comme avec l’har- 
monie immobile propre à l’art grec. Michel-Ange ne retrouvera 
plus rien de ces beautés si pures. 

Mais sa téméraire tentative obtint un immense et universel 
succès. Les contemporains proclamèrent divines des formes 
hardies que personne, depuis, n’a pu égaler. Les peintres 



LE CHANT DU CYGNE. 



U3r 




désertèrent la chapelle de Masaccio, leur instructif modèle, 
pour ce carton novateur. Yasari 
déclare que tous ceux qui l’ont 
étudié sont devenus excellents. 

Selon Benvenuto Cellini, son 
fougueux compatriote venait, 
pour la première fois, de dé- 
ployer tous ses talents, de se 
montrer supérieur aux mo- 
dernes et môme aux anciens. 

Nous n’en devons pas moins re- 
connaître que fort dangereux 
était l’exemple donné. Si un 
Raphaël, un André del Sarto, 
et jusqu’à un Ridolfo Ghirlan- 
dajo, surent rester originaux 
en s’inspirant du chef-d’œuvre 
audacieux d’un rival de trente 
ans, d’autres le reproduiront 
trop servilement pour ne pas 
se heurter, pour ne pas se bri- 
ser à l’écueil. C’est ainsi que 
d’eux, de ce carton mémorable, 
par conséquent, date la déca- 
dence de l’art italien, malgré le 
merveilleux rayon de gloire que 
Michel-Ange projette sur l’école 
florentine au xvi e siècle. 

Pas n’est besoin de parler 
longuement ici des longs tra- 
vaux entrepris par ce Titan à Michel-Ange. — Esclave. 
Rome, sur l’ordre de Jules II. 

D’un projet gigantesque, conçu trop tard par un pape trop 
vieux, nous restent les deux esclaves enchaînés du Louvre et 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



le Moïse de Saint-Pierre in vincoli , œuvre prodigieuse qu’on 
peut critiquer, mais qui laisse la forte impression d’un être 
surhumain et de la réunion si rare du grand et du beau. Le 
même homme dessine et peint les fresques sans pareilles de la 
chapelle Sixtine, qui transfigurent, en leur donnant la vie, les 
personnages de la tradition sacrée, comme ceux de la tradition 
profane. Par elles la vogue vient à l’art si difficile et jus- 
qu’alors peu populaire de la fresque; par elles la peinture est 
entraînée à changer de voie. 

Quand Michel- Ange a vu succomber sa ville natale, dont 
il avait, à travers tant d’obstacles, relevé les fortifications, il 
reste artisan, — l’on ne disait point artiste alors, — il vit du 
travail de ses mains, il accepte les commandes qui lui viennent ; 
et d’où donc pouvaient-elles venir, dans ce temps maudit, 
sinon des oppresseurs devenus maîtres des trésors comme 
du pouvoir, des oppresseurs qu’il avait combattus? C’est ainsi 
qu’il poursuit, à Florence, les travaux de la chapelle dynastique 
de San Lorenzo, et qu’il prépare, à Rome, sur l’invitation de 
Clément YII près de mourir, le carton du Jugement dernier. 

Cê chef-d’œuvre sans pareil de la peinture, il ne l’exé- 
cutait qu’à son corps défendant, car il ne se trouvait à l’aise 
qu’un ciseau à la main. Tout le monde connaît, ne fut-ce que 
par la copie ou la gravure, cette merveille de l’art moderne, la 
plus étonnante peut-être, parmi tant d’autres, qu’on aille 
admirer au Vatican. Dans le mélange irréligieux des deux 
mythologies, de Minos et du Christ, de l’Achéron et de l’Apo- 
calypse, les élus des régions supérieures n’ont plus l’air exta- 
tique par lequel, d’ordinaire, on les distinguait des damnés et 
des simples mortels : ils ont une ampleur athlétique de 
formes, une intensité nerveuse de vie qui montrent que, jus- 
qu’au ciel, ils sont des hommes. Jamais la structure humaine 
n’avait pris, sur une surface plane, tant de relief et de vigueur. 
L’art du peintre a dépassé ses limites, mais en donnant une 
idée toute nouvelle de sa puissance par la science du nu, la 



LE CHANT DU CYGNE. 



245 



hardiesse des inventions, l’alliance du sublime et du terrible. 
Le goût a changé, ou plutôt Buonarroti change le goût, et 
personne n’en paraît scandalisé, le pape Paul IIÏ moins que 
personne, lui qui, à l’auteur du Jugement dernier et de la 
chapelle Sixtine, confie la chapelle Pauline. 

À ce pontife, ennemi des Médicis, le second Gosme, 
devenu duc de Florence, voulut enlever le Florentin dont il 
craignait que les chefs-d’œuvre n’honorassent les Farnèse. 
Par reconnaissance autant que par intérêt bien entendu, 
Michel-Ange préféra rester à Rome, y devenir l’architecte de 
Saint-Pierre. Ne jugeons pas de sa conception par l’édifice 
qu’ont élevé ses successeurs, puisque, après sa mort, ils déna- 
turèrent ses dessins. Sans cette marque à jamais regrettable 
d’indépendance, nous aurions, à la suite du magnifique vesti- 
bule, l’église plus grande, moins disparate, s’élançant mieux 
vers le ciel. 

Ne tient-il pas du prodige que, dans l’effrayante corrup- 
tion des cours et la décadence manifeste des sociétés établies, 
l’art, sous ses trois formes, ait pu atteindre son apogée? Telle 
est l’idée qui vient à l’esprit et telle la question qu’il se pose 
quand il porte son regard sur ces incomparables splendeurs. 
Mais de cette impression il faut savoir se défendre : rien n’est 
inexplicable en histoire. Il est bien rare, dans un naufrage, 
que tout sombre à la fois. Même aux plus mauvais jours de 
l’empire romain et des temps barbares, n’a-t-on pas vu appa- 
raître le christianisme, principe régénérateur? Au xiv e siècle, 
c’est la Renaissance qui régénère, et au xvm e , la Révolution. 
Pour sortir du chaos, le xvi e a trouvé la voie tracée, quoique 
momentanément disparue sous les broussailles de l’érudition 
ou détruite par les fureurs de la politique. Il la rétablit avec 
courage et il la prolonge avec génie. Dans cette œuvre de 
salut, deux Florentins, Machiavel, Michel-Ange, pour ne pas 
parler des autres, qui tiendraient les premiers rangs dans une 
ère moins féconde, prennent la tête du mouvement pour 



246 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



résumer tout le travail antérieur, pour couronner l’édifice de la 
science historique et de l’art. Machiavel est un chef d’école, et, 
parmi ses disciples, il faut compter la plupart des grands poli- 
tiques, Frédéric II et Napoléon, Cavour et Bismarck. Michel- 
Ange, lui, n’est pas un chef d’école, mais Raphaël lui doit 
beaucoup, et ainsi l’on peut dire qu’il a fait ce qu’il y a de plus 
grand, inspiré ce qu’il y a de plus accompli dans leur domaine 
commun. 

Couronnement d’autant plus admirable qu’il était moins 
nécessaire. L’art italien avait depuis longtemps accompli son 
oeuvre de rénovation. Supprimez, par la pensée, Michel-Ange 
et aussi Raphaël, qui s’inspire de lui, nous verrions les 
modèles de l’art florentin, au début du xvi e siècle, pour la 
peinture, dans Andrea del Sarto, pour la sculpture, dans Ben- 
venuto Cellini, pour l’architecture, dans les frères San Gallo. 
On pourrait être fier de soi à moins. Ouvriers de décadence, 
dira-t-on. Sans doute, car ils n’égalent ni Léonard de Vinci, ni 
Masaccio, ni Ghiberti, ni Brunelieschi, ni Donatello ; mais il 
faut bien reconnaître qu’ils en sont les dignes successeurs, et 
qu’une telle décadence, c’est encore, pour une civilisation, la 
gloire. Que la marche fatale, sans cet incomparable temps 
d’arrêt, ou plutôt sans cette merveilleuse et passagère poussée 
en avant, eût été plus rapide, c’est possible, mais ce n’est pas 
sûr : Jules Romain eût moins valu sans doute; les imita- 
teurs de Michel-Ange eussent peut-être valu davantage, car un 
simple mortel court à sa perte quand il imite de si sublimes 
et téméraires hardiesses. 

Quoi qu’il en soit, avoir retardé la décadence, avoir porté 
les trois branches maîtresses de l’art à une hauteur non 
dépassée, ni même atteinte depuis, telle est l’œuvre de ce 
géant florentin, qui était en même temps un ingénieur, un 
poète, un citoyen, un citoyen militant de l’heure funèbre où la 
lampe expirante projetait ses dernières lueurs. Définitivement 
asservie aux Médicis, déshonorée à ses propres yeux, Flo- 




Être atteinte d’une maladie incurable de consomption, 
voir l’œuvre de décomposition hâtée par un sort cruel, et, à la 
veille de mourir de mort violente, mettre au monde deux fds 
qui s’appelleront, dans l’histoire, Machiavel et Michel-Ange, 
telle fut donc la suprême destinée, ta suprême gloire de Flo- 
rence. Que tout, dans ces deux grands génies, ne soit pas d’or 
pur; qu’on y puisse, en cherchant bien et même sans chercher, 
trouver de l’alliage, nous l’avons dit ici de l’un, et de l’autre 



LIS CHANT DU CYGNE. 247 

rence ne produira plus que de pauvres hères à la taille de ses 
indignes maîtres. Sa seule consolation sera de se dire qu’elle 
snbit le sort commun à presque tous les peuples d’Italie, 
qu’elle ne le subit qu’après eux, et que les derniers de ses 
fils libres ont consacré son nom avec le leur parmi les plus 
illustres qui circuleront jamais sur des lèvres humaines. 



248 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



nous l’avons écrit ailleurs 1 ; mais l’or sans alliage ne se 
rencontre point dans la nature humaine, et, quand le noble 
métal prédomine à ce degré dans le mélange inévitable, quelle 
ville ne serait fière d’avoir porté de tels hommes dans ses 
flancs épuisés ? 

1. Voy. dans la Uevue de famille, n°du 1 er octobre 1891, notre travail intitulé : 
la Faute de Michel-Ange. 



CONCLUSION 



Durant les siècles attardés du moyen âge, Florence a été 
comme le pionnier de l’avenir. Seule, on peut le dire, elle a 
entrevu dans un brouillard impénétrable les voies du monde 
moderne. Cet honneur sans pareil dont elle finit, comme tous 
les êtres précoces et trop bien doués, par porter cruellement 
la peine, elle le dut à des qualités propres, étant la plus 
originale des cités et la plus digne d’être considérée comme 
une personne. Ses annales présentent une plénitude et une 
variété sans pareilles dans ces temps-là. Tout s’y rencontre : 
la pratique et la théorie des institutions libres et démocratiques, 
l’usage délicat d’organes constitutionnels très compliqués ; 
l’industrie et le trafic, les belles-lettres et les beaux-arts ; une 
intuition incomplète encore, mais déjà précise, de la science 
financière et de l’économie politique ; le goût éclairé et pratique 
des voyages lointains, quand si peu de gens voyageaient; le 
jugement assez ferme pour se défendre contre les attractions 
alors réelles de la scolastique parisienne, que ces marchands 
voyaient à sa source et à l’œuvre ; la hardiesse assez confiante 
pour se laisser emporter, d’instinct et de génie, avant personne 
autre, aux souffles vivifiants de la Renaissance. 

Et l’on se demande pourquoi cette sorte de miracle n’a pas 



250 



LA CIVILISATION FLORENTINE. 



duré quatre siècles ? Mais justement parce que c’était un miracle : 
pour ce qui sort ou semble sortir de l’ordre naturel, quatre siècles 
sont une éternité. D’ailleurs, Florence, ayant précédé les autres 
peuples dans la civilisation, devait les précéder dans la déca- 
dence. Elle eut ses défauts et ses vices, dont elle porta 
cruellement la peine. Qui veut durer et gouverner doit savoir 
se gouverner soi-même, montrer de la suite dans ses desseins, 
ne pas croire qu’on peut à volonté créer de toutes pièces et 
faire vivre une constitution, ne pas s’obstiner à bâtir sur le 
sable. L’excès de la prospérité devient, c’est triste à dire, un 
agent de dépravation et de destruction. La décadence morale 
amena, sans beaucoup tarder, la décadence matérielle. Par la 
perte de tout esprit militaire, des marchands enrichis, ou 
uniquement occupés de s’enrichir, étaient destinés en proie 
aux peuples encore rudes et barbares qui leur portaient envie. 
Compter sur le dévouement de soldats mercenaires ou sur 
l’appui non intermittent de potentats étrangers est toujours un 
mauvais calcul. Enfin, ce fut un vice rédhibitoire que de n’avoir 
su jamais obtenir l’amour des voisins conquis. Les traitant en 
sujets, la République les trouva ennemis à l’heure du péril, 
n’osa leur confier des armes, les vit saluer dans les Impériaux 
des libérateurs. C’étaient sans doute les idées dominantes, et 
nous sommes tous plus ou moins esclaves de notre milieu ; 
mais qui est à l’avant-garde doit à ceux qui suivent et se doit 
à soi-même de s’en montrer digne. A défaut de l’idée, libérale 
et non mure alors, d’une assimilation complète, celle d’une 
fédération des villes toscanes ne pouvait-elle éclore dans ces 
cerveaux subtils? Un passé déjà lointain leur en offrait le 
modèle dans la fameuse ligue lombarde. 

Mais si l’on tient compte des difficultés de toute sorte que 
rencontrait cette République, on admirera quelle ait vécu plus 
longtemps qu’aucune autre de quelque importance dans le 
moule imparfait des communes du moyen âge; qu’elle ait pres- 
senti avant toute autre, comme le prouvent les progrès rapides 



CONCLUSION. 



251 



de ses premiers Médicis et un peu plus tard les écrits de son 
Machiavel, cette idée de concentration par la monarchie qui 
triomphe au xvi e siècle. Malheureusement, des États comme 
des hommes on peut dire qu’une fois vieillis ils ne se plient 
plus à de nouvelles conditions d’existence. Florence ne pou- 
vait vivre que dans cette atmosphère démocratique, à la fois 
incomplète et excessive, qui était le meilleur de son passé. 
Quand elle ne la respire plus, elle lutte pour s’y replonger, et 
n’y ayant point réussi, elle en meurt. De cette ville qui eut une 
âme, il ne reste plus que des murailles et des bâtiments, en 
un mot de la pierre, et, ce qui est plus durable, comme plus 
glorieux, les monuments esthétiques de sou génie. « Le vieux 
type toscan du moyen âge, écrit ce fin observateur qu’était 
J. -J. Ampère, a été graduellement effacé par la main des 
Médicis. » Si c’est, et l’on n’en peut douter, le principal ser- 
vice de cette famille envahissante et dominatrice d’avoir 
adouci et rendu aimables les Florentins, elle le leur a fait 
payer bien cher au prix de ta force, de l’énergie, de la dignité. 
Comment approuver le laboureur qui n’ameublit le sol qu’en 
l’appauvrissant? 

Puisque les formes politiques et les nations ont leur temps, 
comme tout être doué de vie, comme toute chose au monde, 
il ne faut pas plus plaindre Florence d’avoir disparu de la 
scène qu’on ne plaint Athènes ou Rome de n’être plus qu’un 
souvenir. Il ne faut pas plus la blâmer d’être restée sur tant 
de points étrangère à nos doctrines et à nos vues, qu’on ne 
blâme Cicéron ou César de n’avoir pas pensé ou vécu comme 
nous vivons et pensons au xix e siècle. Il faut au contraire la 
louer beaucoup de ce que, sans bien connaître la Grèce ni 
Rome, elle a su être une commune libre dans les bornes étroites 
où l’on pouvait alors concevoir la liberté, devenir un État sans 
cesser d’être une personne, tracer, fût-ce en se trompant 
parfois, comme on se trompe quand on crée de toutes pièces, 
quelques-unes des grandes lignes, des lois primordiales du 



252 



LA. CIVILISATION FLORENTINE. 



gouvernement d’un peuple par lui-même, tenir enfin d’une 
main ferme et transmettre à d’autres mains, qu’elle n’a pas 
peu contribué à affermir, le bienfaisant flambeau de la civili- 
sation. 



FIN. 



» 



TABLE DES MATIERES 






% 



Les origines . . . 


CHAPITRE PREMIER. Pages 

. . . 7 


Les institutions. . 


CHAPITRE II. 

28 


La vie économique. 


CHAPITRE III. 

65 


Les moeurs. . . . 


CHAPITRE IV. 

100 

CHAPITRE Y. 



Les belles-lettres. * 122 



Les beaux-arts. . 


CHAPITRE VI. 


Le chant du cygne. 


CHAPITRE VIL 

208 


Conclusion. . . . 


249 



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